Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net EUGNE LE ROY LE MOULIN DU FRAU Avant-propos d'ALCIDE DUSOLIER PARIS BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER EUGNE FASQUELLE, DITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11 1905 Tous droits rservs AVANT-PROPOS I Je ne me rappelle pas avoir jamais eu, du temps que j'tais critique, l'occasion d'apprcier un roman rustique offrant la moindre ressemblance de facture avec _le Moulin du Frau_. _Le Marquis des Saffras_, de La Madelne, _les Paens innocents_, de Babou, non plus que _le Chevrier_, de Fabre, et _le Bouscassi_, de Cladel, ne sauraient lui tre compars. L'arrangement de la ralit, l'inquitude constante de la forme, qui s'accusent galement dans ces oeuvres rudes ou dlicates, ne s'aperoivent pas une fois dans _le Moulin_. Ici, nul artifice littraire, l'auteur est absent, il semble que le livre se soit fait tout seul, soit venu de lui-mme. Quand je lus dans l'_Avenir de la Dordogne_ les premiers feuilletons, je fus pris d'emble au charme, absolument nouveau, d'une navet d'excution sans analogue dans mes souvenirs. Le rcit se droulait si simplement travers les villages, les champs, les landes et les bois, qu'on et jur l'histoire du meunier crite par le farinier en personne. Rien de prmdit, d'agenc: le Prigord comme il est et les Prigourdins comme ils sont, voil tout. Oui, c'est bien le meunier qui raconte au jour le jour la vie de sa famille et celle de ses voisins, qui nous dit bonnement leurs ides, leurs peines, leurs gaiets, au fur et mesure que tels ou tels incidents les dterminent, sans qu'il tente jamais de combiner ces incidents pour en tirer un effet ou une situation. Et cependant, quel intrt elles veillent, ces existences tout unies, o les surprises et l'extraordinaire n'ont point de place! Quel attrait dans ces tableaux du monotone train-train rural! On pourrait dire que, par l, _le Moulin du Frau_ est un tour de force, si l'effort se trahissait en quelque endroit. Mais non. Si nous sommes conquis ds le dbut et gards jusqu'au bout, cela tient avant tout l'entire sincrit du narrateur, ce qu'il a vcu son sujet: Le pays o l'on naquit, o l'on a grandi, o, petit enfant, on tendait des gluaux au bord des mares claires frquentes par les linots et les chardonnerets; les taillis, les chaumes et les mas que, jeune homme, on a tant de fois arpents, gutres au mollet, carnassire au flanc et fusil sur l'paule; le paysage familier enfin, qui vous a pntr insensiblement, voil ce qu'il faut dcrire, car voil seulement ce que vous rendrez avec puissance, de faon impressionner votre lecteur. C'est qu'il fait partie de nous pour ainsi dire, ce paysage, c'est qu'il est en nous, qu'en le donnant nous nous donnons nous-mmes: il vit et, partant, il meut. L'crivain aura beau disposer d'une langue riche en mots qui peignent et qui sculptent, je le dfie de me toucher par la description, quelque matriellement exacte qu'elle soit, d'un pays travers en touriste ou vu par une portire de voiture. La nature n'a pas de ces facilits de courtisane et ne s'abandonne pas ainsi au premier passant venu[1]. [Note 1: _Nos Gens de lettres_, p. 284.] II Cette sincrit du narrateur, dj si prcieuse en elle-mme, est servie, dans _le Moulin_, par une justesse de vision des plus rares--et mise en valeur par une prose singulirement expressive, mais qui, par bonheur, n'a aucun rapport avec le style tendu, compliqu, surcharg, dont les professionnels du pittoresque font un usage si fatigant. Elle est au contraire aise, courante, toute spontane... Et comme elle convient, comme elle s'adapte aux choses et aux personnages reprsents! Personnages? Ce n'est pas le mot. Un personnage est toujours plus ou moins de convention, et je vous rpte que nous avons affaire ici la nature seule. Vous n'y trouverez donc point de personnages, vous y verrez uniquement les gens du terroir prigourdin, chacun avec son allure propre, ses traits, ses faons et ses dires, si fidlement reproduits qu'on s'crie toute minute: Mon Dieu, que c'est vrai, comme c'est cela!--Et, notez-le bien, car ce n'est pas la moindre originalit de ce livre si particulier, jamais ils ne sont amens de force dans le rcit, ils y paraissent, ils y passent leur heure, vous les y rencontrez comme on les rencontre dans la vie... Et si vous ne les reconnaissez pas premire vue, c'est que vous y mettrez de la mauvaise volont, tant ils sont d'une ressemblance criante! Tenez, les voici, messieurs et paysans: Les meuniers du Frau, les Nogaret, laborieux et rangs, mais de coeur gnreux, accueillants aux porte-besace, serviables aux voisins dans la gne, et qui, rpublicains fiers de leur quatorze quartiers de meunerie, ne s'en laissent pas plus imposer par la grosse importance des bourgeois tout neufs que par les grands airs des hobereaux en bottes molles et en casquette deux becs;--M. Silain de Puygolfier, type du gentilltre insouciant et dissipateur, chasseur de livres et de bergres, buveur, joueur, perdant aux cartes l'argent de la paire de boeufs qu'il vient de vendre sur le foirail; sa fille, la demoiselle, qui vieillit au logis, dlaisse et charmante, regardant avec une mlancolie rsigne les mtairies, attaches de temps immmorial au castel de famille, s'en aller une une aux mains des marchands de biens;--le petit tailleur sec et taciturne qui, aprs avoir rumin toute la semaine l'article socialiste de _la Ruche_ en tirant l'aiguille sur son tabli, s'vertue inutilement, dans les veilles d'hiver o l'on _noise_, catchiser la table des mtayres et des bouviers, lesquels rservent leur attention effare des histoires de l'autre monde: la chasse volante, le loup-garou, la biche-blanche, contes en tremblant par le garon-meunier Gustou;--Nancy, la btarde de l'hospice; la bonne Mondine, servante chez les Nogaret; le facteur Brizon; le rebouteux Labrugre; et le cur, et le sacristain, et le sorcier, et le marchal, et les muletiers, conducteurs de minerai, et les charbonniers de nos forges disparues, dont les hauts fourneaux flambaient toute la nuit, embrasant la nappe noire des tangs! qui sais-je encore? car ils y sont tous, nos ruraux, et saisis sur le vif, dfinitivement fixs par le meunier Hlie ou par le matre Eugne Le Roy, que, j'ai beau faire, je ne puis distinguer l'un de l'autre. Nos paysages ont trouv leur peintre, qu'on ne surpassera point: les coutumes, les travaux et les ftes de nos campagnes, un conteur qui ne sera pas gal. Si vous ouvrez le volume, vous ne le fermerez pas avant de l'avoir lu tout entier, d'une affile,--et vous le reprendrez souventes fois, je vous le prdis: vous surtout, compatriotes, que les exigences de la vie retiennent dans la grand'ville, mais qui gardez au coeur le regret violent du pays, o vous reviendrez sur le tard pour y vieillir doucement et reposer ct de vos anciens. Ah! quelle joie pour nous, les _Parisiens_, quel enchantement qu'un ouvrage pareil! Il est de ceux qu'on installe sur le bas rayon de la bibliothque, dans la range des amis, porte de la main. C'est l que je le placerai. En attendant, je vais commander pour lui une de ces reliures solides et cossues d'autrefois, une reliure en veau fin, couleur des armoires de noyer aux veines fonces qui dcorent nos fermes et nos manoirs prigourdins: je veux ce livre un vtement durable comme lui. _Alcide DUSOLIER._ LE MOULIN DU FRAU I C'tait Prigueux, le soir de la Saint-Mmoire de l'anne 1844. Nous tions souper dans notre petit logement de la rue Hiras; il y avait l mon oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux camarade et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau la Prfecture, puis moi troisime, jeune drole de seize ans. La quatrime place tait celle de ma mre; mais la pauvre femme ne s'asseyait que par moments, tant elle tait occupe du service, comme c'est la coutume chez les petites gens, dans notre vieux Prigord. Parmi les amis de mon pauvre dfunt pre, ma mre tait en grande rputation de bonne mnagre et de fine cuisinire, et ce soir-l elle ne la faisait pas mentir; aussi lorsqu'aprs la soupe et le bouilli, elle apporta un gros barbeau en court-bouillon, M. Masfrangeas ouvrit les nasires et, en se penchant un peu, renifla doucement le fumet bon sentant qui montait du plat: Ha! Ha! --Tu vois Frangeas, dit mon oncle, que je suis de parole; je t'avais promis de te faire manger un barbeau de quatre livres pour le moins, et le voil. --C'est vrai, et tu fais bonne mesure, car celui-l en pesait au moins cinq. L dessus mon oncle servit son ami, dont il courtait le nom par coutume d'enfants, de mme que l'autre l'appelait Rtou, un gros morceau de la bte, et la tte, laquelle tenait un joli morceau du collet. --Ho! Ho! faisait M. Masfrangeas, l! l! doucement! Mais on voyait bien, quoiqu'il ne ft pas faonnier, que c'tait un peu par honntet, et que cette part ne lui faisait pas peur, et la preuve, c'est qu'il y revint. --Tiens, cherche l dedans les instruments de la Passion, dit mon oncle, en lui donnant la tte, on dit qu'ils y sont tous; pour moi, je ne les y ai jamais vus. --C'est que vous tes un paen, mon pauvre Sicaire, dit ma mre, qui fort en retard, mangeait seulement sa soupe. --Le gueux! reprit mon oncle en se riant, j'ai bien cru le manquer; j'en ai eu tout mon faix de le tirer de son trou, sous le roc de Marty. --Tu finiras par y rester quelque jour, dit M. Masfrangeas, sans autrement s'mouvoir; mais il disait a sans y croire, pour parler, et de vrai, il tait bien attrap sa tte de barbeau. --Bah! fit mon oncle, nous autres meuniers, nous plongeons comme des loutres. Aprs le barbeau, ma mre apporta un beau plat d'oronges cuites sur le gril avec de l'huile fine et un petit hachis dedans. --Diantre! madame Nogaret, vous nous traitez joliment bien, dit M. Masfrangeas. --Je n'ai pas grande peine a, voyez-vous, monsieur Masfrangeas; c'est Sicaire qui a port les champignons, comme le barbeau, et aussi l'autre bte qui est la broche. --Oui, oui, mais il n'y a que vous pour arranger les affaires aussi vous serez bien; toujours la plus fine cuisinire que je connaisse dans notre pays o elles ne sont pas rares pourtant. Le chef de la Prfecture n'est qu'un gargotier au prix de vous. Et la pauvre bonne femme souriait, heureuse de voir son hte content; toutefois allant la cuisine et songeant son dfunt mari, mon pre, qui aimait se rjouir table avec ses amis, elle essuyait ses yeux mouills. Nous buvions de bon petit vin du Frau, et mon oncle ne le mnageait pas. Les gobelets d'une roquille taient toujours pleins, et il conviait souvent M. Masfrangeas vider le sien en trinquant. D'eau sur la table, il n'y en avait point, selon l'ancienne coutume du pays, et personne n'en demandait. Aprs un petit moment, pendant lequel j'avais lev les assiettes, ma mre revint apportant un levraut piqu de lard sur le rable et les cuisses, et allong dans son plat, comme une grenouille qui saute l'eau. --Que dis-tu de cette bte, Frangeas? --Je dis, mon vieux Rtou, que c'est un joli levraut d'avocat, et qu'il est rti si point qu'il y aura du plaisir lui dire deux mots; oui. --Surtout, ajouta mon oncle, avec une aillade comme les sait faire ma belle-soeur, hein? --Seulement, reprit M. Masfrangeas, une chose me drange; tu n'tais pas, bien entendu, en rgle avec la loi. --Quelle loi? --H! la nouvelle loi du trois de ce mois. Dornavant on ne pourra plus chasser qu' de certaines poques, et avec a il faudra un permis qui cotera vingt-cinq francs. --Une propre loi! s'cria mon oncle. Ah a, ce vieux farceur de Philippe a donc encore besoin d'argent pour doter quelqu'un de ses enfants? S'il n'y a que moi, pour lui foutre vingt-cinq francs, il attendra longtemps! Ah! il va bien, le fils d'galit; le mois dernier, c'tait la loi sur les patentes: voil que nous ne pourrons plus faire moudre, travailler, sans le payer; aujourd'hui, nous ne pourrons plus tuer un livre dans notre rtouble sans le payer encore! --Allons! allons! faisait M. Masfrangeas en riant, pour le calmer; mais mon oncle tait parti. --L'argent! l'argent! ils ne connaissent que a, lui et toute sa clique; il faut payer deux cents francs de taille pour tre lecteur; a fait que des vieilles btes, comme chez nous ce grand _Champalimaou_ de Loubignat, nomment nos messieurs cinq cents francs, et moi et tant d'autres, nous n'avons que le droit de payer; de payer pour travailler, de payer pour respirer, de payer pour chasser! Mais a ne peut pas durer longtemps comme a! --Mon pauvre Rtou, dit M. Masfrangeas, a durera plus que nous. --Jamais de la vie! s'cria mon oncle, dans quelques annes tu verras a. Vous autres, dans les bureaux, vous ne savez pas ce qui se passe. Les maires ne disent la Prfecture que ce qui peut faire plaisir au gouvernement. Laisse faire un peu, les gens sont bien sots, mais ils commencent s'embter d'tre crass sous la charge et rondins comme des nes qu'on mne au moulin. --Tu as raison, mauvaise tte, mettons-le, dit M. Masfrangeas; mais avec tout cela le levraut va se refroidir. --C'est vrai; tu vas voir. --Hlie, mon fils, dit mon oncle en aiguisant son couteau avec le mien, c'est le moment de descendre la cave. A droite, dans le coin, tu prendras dans la grande caisse o il y a de la paille, trois bouteilles de ce vin de Saint-Pantaly que l'ami Cluzel avait donn ton pauvre pre... et ne les secoue pas, tu entends. --Trois bouteilles! fit M. Masfrangeas, et qu'en veux-tu faire? --Pardieu, les boire, dit mon oncle en attrapant le levraut. --C'est trop, nous en avons dj bu quatre. --Ah, bah! quatre et trois font sept; qu'est-ce que c'est que a nous trois, car je ne compte pas ma belle-soeur. Quand je remontai, M. Masfrangeas tait en train de dire ses deux mots au rable du levraut. Mon oncle dboucha doucement une des bouteilles et remplit les verres, puis, prenant le sien, il le leva: Nous allons commencer par boire la sant de l'ami Masfrangeas! Et les verres se choqurent, et chacun vida le sien rubis sur l'ongle. --Eh bien! Comment le trouves-tu, Frangeas? --C'est un crne vin, du bouquet, de la finesse, passablement de corps... Cela vaut mieux que tous les bordeaux du commerce. --Qu'on fait avec du vin de Domme et de Bergerac, acheva mon oncle. Allons, mon vieux, un autre petit morceau de cette cuisse, tiens... M. Masfrangeas fit bien: Oh! oh! mais ce n'tait pas trop srieux. Une bonne salade de chicore l'huile de noix vierge, presse au Frau, avec force chapons l'ail, termina le repas. Puis ma mre servit le dessert: de bons petits fromages de Cubjac, des noix, des pommes, puis une tourte aux confitures et un gteau d'amandes. Ces ptisseries campagnardes faites par elle taient russies souhait, comme le remarqua M. Masfrangeas. Cependant, mon oncle avait toujours de nouvelles sants proposer. Aprs M. Masfrangeas, ce fut sa dame; puis l'ane des demoiselles Masfrangeas, puis la seconde, la troisime... Mais leur pre se rcriait en riant: --C'est assez, allons! allons! --Dans une famille il ne faut pas de prfrence, disait mon oncle: la plus jeune n'est pas btarde, que diable! Et M. Masfrangeas vidait son verre en dclarant qu'il ne boirait plus. --Mange donc, lui dit mon oncle en lui donnant un morceau de la tourte bien coup en coin. Puis quand la tourte fut avale: --Si nous buvions la sant de Gustou, qui a tu le levraut? dit mon oncle. --C'est assez bu, Rtou, dit M. Masfrangeas en posant la main sur son verre. --Allons, eh bien! la sant de la petite Nancy, qui est alle, demi-lieue, au Bois-du-Chat, pour ramasser les oronges! Hein? --Ah a! est-ce que tu voudrais me faire griser? --Non pas, je te connais, mon vieux Frangeas, ce n'est pas trois ou quatre bouteilles qui te font peur. --Autrefois, oui. --Tiens, du gteau d'amandes. Au bout d'un moment:--L'ingratitude, dit mon oncle, est un grand dfaut. Tu ne refuseras pas au moins, mon ami, de boire la sant de ma belle-soeur, qui nous a fait si bien souper? --Ha! pour a non, et ce sera de bon coeur, dit M. Masfrangeas en tendant son gobelet. Et nous trinqumes tous la sant de ma chre mre. --Ah! dit-elle, si mon pauvre Nogaret tait l, comme il serait heureux! --C'tait un homme comme il n'y en a gure, dit M. Masfrangeas, d'une voix devenue profonde tout d'un coup: bon comme le bon pain, franc comme l'or, droit, courageux et honnte, et toujours prt se sacrifier pour les autres... Et il continua ainsi un moment, faisant l'loge de son dfunt ami. Pendant ce temps, mon oncle, les paupires abaisses, tapotait de petits coups sur la table avec son couteau, et ma mre et moi nous essuyions nos larmes qui coulaient doucement. Il y eut un instant de silence aprs cette pieuse ressouvenance; puis ma mre dit: --Mes pauvres amis, je vais vous donner le caf. --Tiens, mon fils, me dit mon oncle en me donnant dessous, va chercher des cigares; Frangeas en fumera bien un ou deux. Le caf tait servi lorsque je revins. Je posai les cigares devant M. Masfrangeas qui en prit un. Cependant mon oncle avait tir de sa poche sa pipe que je trouvais si jolie, et qui tait tout simplement une pipe de terre avec une garniture de cuivre brillant, et un couvercle retenu par une petite chane; et il la bourrait. J'apportai une braise pour allumer cigare et pipe, et puis chacun remua pour faire fondre le sucre. Aprs avoir vid leur tasse moiti, mon oncle et M. Masfrangeas firent un fort brlot avec de bonne eau-de-vie d'Azerat. Ce faisant, ils se mirent parler de Delcouderc qui allait passer aux assises dans quelques jours, et ils tombrent d'accord qu'il serait condamn mort. Pour les autres, ses complices, Marie Grolhier et Thibal, on ne savait trop. --Ce sont tous de fameux coquins, dit M. Masfrangeas. L-dessus, mon oncle me dit en riant: --Tu ne veux pas fumer un cigare, Hlie? --Sainte Vierge! s'cria ma mre, y pensez-vous, Sicaire; un enfant de seize ans! --A propos, dit M. Masfrangeas, puisqu'il sera un homme bientt, vous tes-vous dcide; que comptez-vous en faire, d'Hlie? --a dpendrait un peu de lui, dit ma mre, mais il n'a d'ide pour aucun tat. Et c'tait bien la vrit. --Vous savez ce que je vous ai dit; s'il veut entrer la Prfecture, dans les bureaux, je m'en charge. Qu'en dites-vous? --Je voudrais bien assez, dit ma mre. --Et toi, Hlie? --Je veux bien, monsieur Masfrangeas, rpondis-je, pour ne pas paratre ingrat devant tant d'intrt. D'ailleurs, j'avais tant entendu vanter cette administration, que a me flattait aussi. --Il va aller quelques jours au Frau avec son oncle, reprit ma mre; alors, au retour, vous pourriez le faire entrer. --C'est cela; je vais en parler M. de Marcillac. C'est ainsi que fut dcide mon entre dans la carrire de bureaucrate. Si mon pre et vcu, qui tait prote l'imprimerie Lavertujon, il m'et fait apprendre son mtier; mais ma mre se figurait, la pauvre femme, que les bureaux c'tait plus relev. Tout ce qu'elle avait ou conter M. Masfrangeas, de prfets, de dputs, ne lui en avait pas donn une petite ide. Mon oncle et M. Masfrangeas achevaient tranquillement leur _gloria_, et je les admirais navement pendant ce temps. M. Masfrangeas tait le bon vrai portrait du Prigordin: tte grosse, encadre d'un grand faux-col qui lui guillotinait les oreilles, cheveux chtains bouriffs, yeux bruns, figure rouge. Il avait les traits un peu forts, mais toute sa figure ptillait d'esprit et respirait le bon sens pratique de notre race. Mon oncle Sicaire ne ressemblait en rien son ami: il avait les traits rguliers, le nez droit et les yeux gris-bleu. Tandis que M. Masfrangeas tait entirement ras, manque deux petits favoris qui ne dpassaient pas les oreilles, lui avait rapport des chasseurs d'Afrique une barbe noire et frise qui allait bien sa figure hle. Sur son front carr ses cheveux coups ras faisaient des pointes rgulires. Mes yeux allaient de l'un l'autre; il me tardait qu'ils eussent fini, pour aller voir les baraques de la foire. Mais ma mre arriva avec une toupine de prunes: --Ce sont des prunes du Frau, c'est moi qui les ai faites; vous allez bien en tter, monsieur Masfrangeas. --Pour sr, j'en goterai avec plaisir pour cette double raison. Et nous prmes une prune. Je pensais que c'tait fini; mais mon oncle allongeant le bras vers le cabinet me dit: --Porte cette petite roquille, Hlie. --Qu'est-ce que tu veux me faire boire encore? dit M. Masfrangeas. --a, dit mon oncle, en prenant la petite bouteille, c'est de l'eau-de-vie faite par mon grand-pre, en l'an onze. --Bigre! fit M. Masfrangeas. --a fait, reprit mon oncle, qu'elle a ses quarante et un ans. Aprs a, si tu as peur qu'elle te fasse mal? ajouta-t-il en goguenardant. --Les bonnes choses ne font jamais mal, dit M. Masfrangeas en tendant sa tasse aprs l'avoir bien rince. Cette vnrable eau-de-vie fut bue avec recueillement, et M. Masfrangeas exprima ainsi sa faon de penser: --On devrait se mettre genoux pour boire cela! --Malheureusement, il n'en reste plus que deux ou trois pintes, ce sera pour quand Hlie se mariera. Je me mis rire, et ma mre dit:--Alors elle a encore le temps de vieillir, a ne sera pas demain. --Non, reprit mon oncle, et en ce moment, il pense plutt aller voir les baraques; nous allons y aller, tu vas voir, mon fils. Nous nous levmes. Aprs tous les remerciements et les compliments coutumiers, M. Masfrangeas embrassa ma mre: --Eh bien, c'est entendu, n'est-ce pas, quand ce garon reviendra du Frau, vous me l'enverrez; d'ici l, j'aurai arrang tout cela. En sortant, nous prmes par la place de la mairie, parce que mon oncle voulait aller voir de sa jument, et au bout de la rue Saint-Silain, nous voil descendant la rue Taillefer. Je les regardais aller devant tous deux. M. Masfrangeas avait une grande lvite bleu fonc, un pantalon gris et un chapeau de mme couleur longs poils. Avec a une cravate haute, et un gilet fleurs, sur lequel battaient les breloques de sa montre. Il reprsentait bien ainsi le petit bourgeois cossu de l'poque. Mon oncle, lui, tait habill en meunier, de drap blanc en entier; veste dite: sans-culotte, gilet boutonn carrment, avec deux ranges de boutons de cuivre poli, culotte pont-levis; tout cela tait blanc, et le chapeau de feutre ras tait blanc aussi. C'tait un vrai chapeau prigordin, larges bords, calotte ronde, comme on n'en fait plus gure; les meuniers d' prsent suivent la mode. La seule chose qui ne ft pas blanche dans l'habillement de mon oncle, c'tait une cravate de soie noire, noue tout bonnement, et sur laquelle se rabattait le bord-de-cou de sa chemise en bonne toile de mnage. Ces deux bons amis avaient bu, eux deux, six ou sept bouteilles, puis le caf, des glorias, de l'eau-de-vie, et ils s'en allaient tranquilles, la tte froide et les jambes solides; ils taient contents, comme nous disons, et voil tout. Au fond de la rue Taillefer, l'htellerie du _Chne Vert_ flambait, et par toutes les fentres on voyait les servantes aller et venir en portant des piles d'assiettes. --Romieu a fait bigrement des bons dners l, avec M. Sauveroche et d'autres bons vivants, dit M. Masfrangeas. C'est une bien ancienne auberge, ajouta-t-il. Vergnaud, Ducos et d'autres dputs de la Gironde y ont log au commencement de la Rvolution. Tout en parlant, nous coulions par la rue de Cond, jusque derrire la tour Mataguerre et nous entrmes dans l'curie o tait la jument. La Grise, nous entendant, tourna la tte et rossignola tout bellement en reconnaissant son matre. --Tu vas voir, ma vieille... Et il alla la dtacher et il la mena boire au bac dans la cour. Aprs il appela le garon, se fit donner quatre litres de civade, les cribla bien, tant les petites pierres, et les donna sa bte. Pendant ce temps, M. Masfrangeas s'tait retir dans un coin, et on entendait sur la litire comme un bruissement qui n'en finissait pas. La botte donne, la paillade faite, nous remontmes vers le Triangle. La place tait, en ce temps-l, leve au-dessus du niveau des routes qui la bordent, et entoure de banquettes de pierre avec de beaux arbres; on a ras tout a depuis et on a eu tort, selon moi. Ce soir-l, on menait grand bruit sur la place. Les lampions fumaient avec une sale odeur de graillon, car on ne voyait pas alors des baraques claires au gaz, comme aujourd'hui. M. Masfrangeas s'arrta devant une baraque assez propre pour l'poque. Sur l'estrade, un grand hussard rouge avec des tresses blondes qui lui plaquaient sur les joues, soufflait en crever dans un trombone coulisse. A ct de lui, un pierrot tout enfarin s'essoufflait dans un cornet piston. De l'autre ct de l'entre, un gamin faisait des roulements superbes sur le tambour et un paillasse tapait tour de bras sur sa grosse caisse, avec accompagnement de cymbales. Au milieu de l'estrade, devant l'entre, se promenait les bras nus, les paules dcolletes, une belle fille en maillot rose et en jupe de gaze trs courte que chaque coup de reins, lorsqu'elle se retournait, raccourcissait encore. Je ne sais pas ce qui dcida M. Masfrangeas, mais la musique finie, il dit: Entrons l, et nous entrmes, aux premires places, qu'il paya en faisant changer cent sous. Aprs avoir vu des tours de force, d'adresse, d'quilibre, des farces comiques, la jeune fille aux jupes courtes dansa sur la corde avec beaucoup de joliesse, ce qui intressa grandement M. Masfrangeas et me fit plaisir aussi moi, sans que je susse pourquoi d'ailleurs. Aprs cette reprsentation, nous allmes voir un lphant savant qui faisait aussi des tours d'quilibre, et soupait ensuite en public, servi par un singe habill comme un petit pastronnet. Au sortir de l nous nous promenmes un peu dans la place, et en passant nous vmes une baraque o on montrait des oiseaux savants. Dans une autre, des ours se battaient avec des chiens. Tous les bouchers de la ville taient l en amateurs, et avaient amen leurs dogues et leurs boule-dogues pour les prouver et faire des paris. Les abois enrags des chiens et les grognements froces des ours faisaient un train assourdissant; aussi peine entendait-on le bruit des chanes de l'homme sauvage qui mangeait les poulets tout vivants, et dont la baraque tait en face. Tout en nous promenant, est-ce que nous n'allons pas voir sur la porte de l'htel Vdrenne, le cur Pinot, de chez nous, qui fumait tranquillement sa pipe en prenant le frais. Comme a m'tonnait, mon oncle et M. Masfrangeas se mirent rire de ma btise. --Il grille plus de tabac que moi, dit mon oncle, en bourrant sa pipe. Aprs avoir pass devant le thtre bien clair, o on jouait _La Grce de Dieu_, M. Masfrangeas proposa de prendre un verre de punch, et nous entrmes au caf Rose Beauvais. Fayolle l'improvisateur y tait justement pour lors, et il chantait une de ses chansons patoises, qu'il coupait de brocards l'adresse des assistants. Lorsqu'il vit M. Masfrangeas, il le salua de trois couplets patois qui se peuvent tourner ainsi: C'est monsieur Masfrangeas, De la Prfecture, Qui s'est certes fait friser Chez Jean La Verdure! Tout le monde s'esclaffa de rire, en voyant la tte broussailleuse de M. Masfrangeas, et en pensant La Verdure, qui tait un petit perruquier du ct du Pont-Vieux, qui ne savait point seulement ce que c'tait qu'un fer friser. --Encore! encore! Fayolle! cria-t-on. Et Fayolle continua: Il aime le bouteillon, C'est un franc Prigord, Lorsqu'il voit un cotillon, Il y court tout d'abord! Les battements de mains et les clats de rire recommencrent, et M. Masfrangeas riait plus fort que les autres. Le silence un peu fait, il cria: --Va toujours, Fayolle! Et mon Fayolle reprit: Vif comme il n'y a personne, Bon homme tout de mme, Pour arranger quelqu'un Il ne tire pas en arrire! C'tait bien la vrit, aussi tout le monde applaudit longtemps et quelques-uns qui connaissaient M. Masfrangeas vinrent lui toucher de main; et lui riait de bon coeur avec tout le monde. Aujourd'hui, a ne se ferait plus, les messieurs de la Prfecture ne s'y prteraient pas. Je ne veux pas dire pour a qu'ils soient fiers, mais ce n'est plus le genre. En ce temps on tait plus proche de la Rvolution; la bourgeoisie sortie du peuple tout frachement, ne s'tait pas encore leve au-dessus de lui, et M. Masfrangeas n'oubliait pas que son pre tait un simple ouvrier tanneur d'Excideuil. Au sortir du caf, nous montmes jusqu'au Pouradier, histoire de prendre l'air. Il y avait foule sur les boulevards, et en redescendant, tant en face du palais de justice fini depuis cinq ou six ans, M. Masfrangeas proposa d'entrer sur le Bassin, o il y avait beaucoup de marchands et de baraques. Mon oncle acheta trois ou quatre bagues de la Saint-Mmoire en perles de couleur varies, et puis nous voici allant, vaguant de de l dans la foule, comme des badauds, regardant les marchands et les baraques. Tout d'un coup, M. Masfrangeas s'arrta devant la loge d'une gante. Une gante de quinze ans, appele Caroline, disait un grand tableau o tait tir son portrait en grande toilette de soire, avec force chanes, carcans et le reste. --Il faut voir cela, dit mon futur chef. Mon oncle lui envoya, en se penchant un peu, quelque brocard que je n'entendis pas: je n'ous que la rplique faite en patois: --Avec a que tu craches dessus! J'tais si nice alors, que je ne pus m'expliquer sur quoi mon oncle ne crachait pas. Depuis, je l'ai compris et je puis bien dire que M. Masfrangeas se trompait grandement. Jamais je n'ai connu d'homme plus honnte avec les femmes que mon oncle. Mais M. Masfrangeas, ce moment-l, voulait lui rendre la monnaie de sa pice, en le badinant sur les bagues qu'il venait d'acheter, parce que c'est de coutume chez nous que ceux qui vont la Saint-Mmoire apportent une bague pour leur bonne amie. A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-l, comme toujours, les deux amis employaient souvent notre langage paysan. C'tait une coutume gnrale alors, mme dans la bonne bourgeoisie, de parler le patois, et d'en faire entrer des mots et mme des phrases dans les parlements faits en franais. De l, ces locutions patoises, ces tournures de phrases translates de prigordin en franais dont nous avons l'accoutumance. J'en devrais parler au pass, car, si autrefois, chacun tenait gloire de parler familirement notre vieux patois, combien de Prigordins l'ignorent aujourd'hui! Cette coutume a disparu avec les bonnes coiffes barbes, de nos grand'mres, avec nos vieilles moeurs simples et fortes, notre amour des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie rustique, qui avaient fait cette race robuste et vaillante, dont Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types remarquables. Aujourd'hui, on voit des Prigordins qui n'aiment pas l'ail, et ne savent pas le patois! Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes comme moi qui regrettent ces choses. Ce petit cart de mon rcit, expliquera pourquoi j'emploie, en crivant en franais, des expressions qui ne sont pas franaises, et pourquoi je donne des mots franais leur signifiance patoise. Les anciens me comprendront tout de mme, et ceux qui n'ont pas tout fait oubli les coutumes du pays; les autres, non, mais je n'y puis rien. C'est que je ne suis pas un savant, il s'en faut de plus de cent empans. Je ne suis pas all au collge, mon grand regret, car tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais mes parents n'avaient pas le moyen. Lorsque je voyais passer, allant en promenade, les collgiens d'alors, avec leur habit bleu de roi boutons dors, et leur chapeau haut de forme, ce n'tait pas cet habillement dans lequel j'aurais t mal l'aise que j'enviais; mais les facilits qu'ils avaient de s'instruire. Le latin surtout; oh! que j'aurais voulu l'apprendre. J'avais trouv une vieille histoire romaine, et j'aurais aim lire dans leur langue, les historiens de cette Rome antique que je trouvais si grande. Depuis, j'ai attrap quelques bribes de de l, mais rien qui vaille la peine d'en parler. Le fonds manque du tout; aussi je conviens qu'il m'est impossible d'crire autrement que j'ai parl depuis quarante ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse donc si je patoise en franais, et si je francise en patois. Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre affaire. Si on trouve quelquefois, par-ci, par-l, des F et des B, il ne faut pas s'en tonner. Nous autres paysans nous lchons un: foutre, ou un: bougre, assez facilement, de manire que si on n'en avait pas rencontr on aurait trouv a bien tonnant de ma part. D'ailleurs, voyons, on entend de ces paroles tous les jours, sans s'en fcher, et que a entre dans l'entendement par les yeux ou par les oreilles, c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et puis enfin, c'est sans malice que nous nous servons de ces mots-l, mais tout bonnement pour orner un peu notre langage et lui donner du nerf. Pour en revenir la gante, bien dire la vrit, elle n'avait pas tant de chanes et de colliers et de dentelles que sur le tableau, mais, au demeurant, l'enseigne ne trompait point. Ce n'tait pas une de ces grandes cratures, de ces colosses de femmes aux allures de grenadier, aux traits homasses, avec des moustaches. Non, c'tait comme le disait le tableau une fille de quinze ans peu prs, de six pieds de haut, bien faite, avec une jolie figure frache et un sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses formes trs accuses. Je ressentis, la vue de cette belle crature, je ne sais quel sentiment encore inconnu. Il me semblait que j'aurais eu du plaisir me coucher ses pieds, la regarder toujours, dormir prs d'elle comme un enfant prs de sa mre. M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques questions au jeune phnomne, qui rpondait trs bien avec une voix douce qui augmentait le plaisir que j'avais de la voir. Elle montra de trs prs ses bras superbes et les fit tter aux gens qui taient l; puis relevant honntement sa robe jusqu'au-dessous du genou, elle offrit un mollet magnifique leur admiration: voyez, Messieurs, il n'y a rien de postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas s'en assura assez longtemps, et quelques autres aprs lui; mais lorsque pouss, je ne sais par quel sentiment, je voulus vrifier mon tour, elle laissa retomber sa robe, et me dit en se riant: vous tes trop jeune mon petit ami! J'tais timide d'habitude, mais ce soir-l, j'avais bu un peu plus que de coutume, et je rpartis: --Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus que vous! Tout le monde se mit rire, y compris la gante, et nous sortmes l-dessus. --Ce punch, dit M. Masfrangeas, a altre; si nous prenions un petit bol de vin la franaise! --Tout l'heure, dit mon oncle. Et nous continumes nous promener dans la foule. Nous voil arrts devant une baraque de lutteurs. Ah, il n'y avait pas de luxe dans cet tablissement; six ou huit grandes barres soutenaient une toile toute rapetasse. Sur le devant, des planches sur des barriques faisaient une estrade, ou taient rangs cinq lutteurs clairs par des lampions de suif qui puaient fort. Ils taient l, en maillot, les bras croiss pour mieux montrer leurs muscles, et, bien campes sur des cous normes, leurs ttes au front bas, avaient une expression ennuye et bestiale qui n'tait pas bien plaisante voir. Au-dessus de l'entre une bande de calicot faisait savoir au public que l'arne tait dirige par le clbre Jeanty, dit _Le Rempart du Prigord_. --Tiens! fit tout d'un coup mon oncle, le _Canau_! En entendant a, un des lutteurs se pencha vers la foule et dit: --Qui parle du _Canau_? --Ici, rpondit, mon oncle en s'approchant. L'hercule se pencha encore, cherchant son homme de ses gros yeux myopes qui lui sortaient de la tte. Sur son front rid, ses cheveux roux se tortillaient en mches courtes qui, avec sa grosse tte et ses yeux, lui donnaient la ressemblance d'un boeuf, d'un bon gros animal pas mchant. Il lui fallut mettre le nez sur mon oncle pour le reconnatre. --Ah, c'est toi! dit-il en lui serrant la main. Puis aprs: --C'est la dernire sance, il est dix heures et demie, entre avec ta socit, et dans une demi-heure nous pourrons parler un peu. Mon oncle se retourna, mais pour lors, je composais toute sa socit, M. Masfrangeas avait disparu. En regardant bien, nous le vmes devant un muse de figures de cire, mais il n'tait plus seul, Mme Masfrangeas et ses trois demoiselles le tenaient et n'avaient pas l'air de vouloir le lcher. Il vint nous dire qu'il se trouvait forc de faire entrer toute sa famille au muse, ayant eu l'imprudence de le promettre, et il nous quitta en pestant, aprs nous avoir secou la main. Nous entrmes dans la baraque des lutteurs, prcds du _Canau_. En passant devant le bureau reprsent par une petite femme sche qui n'avait pas l'air trop jovente, le bourgeois dit: Ce sont des amis, et aprs nous avoir installs, il alla ses affaires. Bientt aprs entrrent dans l'arne, entoure d'une corde tendue sur des piquets, deux des lutteurs de la troupe: ils se donnrent la main et s'empoignrent. La lutte dura quelques minutes, et l'un d'eux fut renvers tout bravement terre, puis l'autre lui tendit la main pour se relever. Un autre couple lui succda, et ce fut toujours peu prs la mme chose. Tout a ne m'amusait gure, car il me semblait que ces gens-l n'y allaient pas bon jeu bon argent, et qu'ils paraissaient plus occups de faire des effets de muscles, que de lutter pour la victoire qui paraissait arrange d'avance. Mais tout d'un coup, voici un meunier qui entre dans la baraque avec deux autres individus. --Voil Poncet, dit mon oncle, a se passera mal. C'est que la rputation de Poncet tait grande. Ses tours de force taient connus de tous. Il chargeait une barrique de vin sur une charrette, comme un autre un panier de vendange. On racontait aussi qu'un jour, luttant dans une baraque avec un ours, et se sentant un peu press, il avait cass les reins la bte en la serrant dans ses bras. Mon oncle alla lui, et l'emmena dans un coin de la baraque. --C'est le _Canau_, tu sais bien, le _Canau_ de Saint-Mdard, qui est le patron; mnage-le, a lui ferait du tort. Ha foutre! c'est lui qui est le _Rempart du Prigord_, dit Poncet; eh bien! n'aie crainte, je ne lui veux pas de mal, le pauvre chien, je ne veux pas l'empcher de gagner sa vie. Mais quant ses hommes, je sais que dans leur auberge, ils se sont vants de me tomber, et je les foutrai tous sur le cul! Aprs cette dclaration nergique, Poncet se mit regarder avec les autres. En ce moment, le _Rempart du Prigord_ tait sur l'estrade, et invitait les amateurs qui pouvaient se trouver parmi le public entrer, car il y avait dj deux caleons de demands. Lorsqu'il revint, mon oncle lui dit deux mots l'oreille pour le prvenir de ce qui allait se passer. Le _Canau_ revint aussitt vers le public et dit: Messieurs, on m'apprend l'instant que le fameux Poncet est dans mon tablissement, et qu'il veut lutter avec tout le personnel de l'arne. Cet amateur distingu est trop connu Prigueux, pour que je rappelle ses tours de force. C'est une vraie chance de tomber sur une sance comme celle-l. Entrez, Messieurs, entrez, nous allons commencer. Cette annonce fit encore entrer une trentaine de personnes, curieuses de voir lutter Poncet. Le premier amateur qui sortit du recoin o on se dshabillait derrire une toile, tait un garon boulanger, tout jeune, sans un poil de barbe, mais bien bti: ses bras dvelopps par la maie taient normes, mais ses jambes paraissaient un peu faibles en proportion. Quoiqu'il n'entendt rien aux finesses de la lutte, il se dfendit bien, donna du fil retordre son homme et se fit applaudir plusieurs reprises. Il fut enfin couch sur le dos par un coup d'habilet plutt que de force, comme on s'accorda le dire. Le deuxime amateur tait loin d'avoir la force du premier; aussi ne pesa-t-il gure aux mains de son partenaire, l'_Invincible Auvergnat_. Pendant ce temps, Poncet se dshabillait. Lorsqu'il arriva, enfin, trapu, carr, poilu comme un loup, en balanant ses bras noueux et longs, ces bras terribles qui avaient broy la charpente de l'ours, il y eut de grands claquements de mains. --H bien, vous autres, dit-il en se campant dans l'arne, il parat que vous voulez me tomber: Je vous attends, venez comme vous voudrez. Les lutteurs s'taient entendus, et l'un d'eux s'avana au milieu de l'arne. Celui-l avait nom: _Le Fort de la Halle_; c'tait un Parisien, ancien porteur la Halle aux farines, bien fait, et connaissant toutes les ruses du mtier. Il donna en coyonnant la main Poncet: --Entre meunier et porteur de farine, on ne se fait pas de mal, n'est-ce pas? --Que non, dit Poncet. Le plan des lutteurs, qui taient revenus de leurs vantardises, tait de commencer par fatiguer le meunier, en lui dpchant d'abord les moins forts, et de rserver le plus dangereux, le _Colosse du Nord_, qui, venant le dernier, le tomberait bien sr. C'est pour cela que l'habile Parisien commenait, mais il n'eut gure le temps de montrer son escrime; en moins de trois minutes, il tait enlev et pos terre comme un enfant. --Vous tes mon matre, dit-il Poncet en se relevant. L'_Invincible Auvergnat_ lui succda, et ne pesa pas davantage dans les mains du meunier. Celui qui vint aprs, avait nom: _Le Tombeau-des-Forts_, et sa personne tait bien rpondante son nom. Il avait le regard en dessous et mchant, comme un taureau qui va donner un coup de corne, et de fait il passait pour tratre. Poncet vit d'abord qu'il avait affaire une mchante bte, mais il ne s'en tonna pas. Ce _Tombeau-des-Forts_ avait, ce qu'on disait, des moyens secrets et des coups de reins auxquels on ne pouvait rsister. Cependant le meunier rsista, et au bout de dix minutes il fut clair que le lutteur ne pensait plus qu' se dfendre. Toutes ses feintes, toutes ses habilets ne servaient de rien, et le meunier restait l plant en terre comme un chne, et ses bras serrant toujours davantage. Enrag, cumant, le _Tombeau-des-Forts_ essaya de passer la jambe, ce qui fit crier tout le monde. Mais Poncet, furieux, ayant repris son aplomb, lui donna, de colre, une serre terrible qui lui fit faire couic, et l'envoya trois pas, les quatre fers en l'air, comme un chien dont on se dbarrasse. --Bravo! bravo! Et pendant deux minutes, les mains battirent ferme en l'honneur de Poncet. Le _Tombeau-des-Forts_ se retira en s'poussetant, l'oreille basse et le regard mauvais. C'tait au tour du _Colosse du Nord_, il s'avana pesamment au milieu de l'arne. --Si vous tes fatigu, dit-il Poncet, nous pourrions remettre la partie demain. --Merci bien, mais je ne suis pas fatigu. Le temps de souffler un peu seulement. Ce _Colosse du Nord_, n'avait pas vol son nom. C'tait un homme de cinq pieds neuf pouces, avec des membres proportion. Ses cuisses taient grosses comme le corps, et ses bras gros comme les cuisses d'un homme ordinaire; avec a des paules porter un boeuf et des poings l'assommer. Par exemple; il y avait de la graisse dans ce grand corps, et son ventre commenait le gner un peu. Jusque-l, il n'y avait pas eu de gageures, tout le monde tait pour ainsi dire sr de Poncet. Mais le _Colosse du Nord_, avec cette taille et ces membres de gant, imposa quelques amateurs, qui parirent pour lui. Voyant a, mon oncle s'cria: --Une pistole contre un cu pour Poncet! --Tenu! tenu! firent plusieurs. --Voyons, vous tes, un, deux, trois, quatre, a va. Et les enjeux furent mis entre les mains d'un tiers. Puis les deux hommes se crochrent. Ils commencrent par se tter l'un l'autre, chacun cherchant deviner le ct faible de son adversaire. Puis ils s'engagrent srieusement, et sur leurs jarrets et leurs bras, les tendons se dessinaient en saillie. Le lutteur se mfiait des bras du meunier, et s'arc-boutait sur ses reins pour ne pas lui donner de prise; mais cette position qui l'loignait de son homme le gnait pour l'attaque. Il russit pourtant le faire branler un peu sur ses jambes, mais tous ses efforts commenaient le faire souffler. Alors Poncet raidit ses bras, et l'attira un peu lui. Se sentant serr de prs, l'hercule voulut se servir de sa masse, pesa sur le meunier et le poussait, afin de saisir, dans un mouvement de recul, l'instant de l'enlever. Mais Poncet porta un jarret en arrire, et ne bougea plus. C'tait beau voir, ma foi, ces deux hommes qui luttaient, buts l'un contre l'autre comme deux taureaux entts. Leur front luisant sous la flamme rouge des lampions, leurs nasires ouvertes y fourrer le pouce, leurs yeux brillants, leur bouche serre, marquaient que cette fois c'tait pour de bon. Tous leurs membres accusaient leurs efforts; leurs tendons sortaient de la chair, comme des cordes, et les veines de leur cou se gonflaient comme prtes crever. Cependant Poncet sentant l'hercule souffler, serra peu peu ses bras terribles, et finit par le tenir troitement serr contre lui. L'autre, mch par ces bras noueux durs comme des cbles, se laissa treindre davantage, et tous ses efforts pour reprendre un peu de libert furent inutiles. Lorsque Poncet le tint boucl, serr en perdre haleine, il le porta gauche, droite comme un arbre que le vent va draciner, augmentant mesure ce balancement, et finalement par un effort vigoureux, l'enleva et le coucha terre. Si l'on claqua des mains, si on cria: Bravo! vive Poncet! point n'est besoin de le dire. Tous les gens qui taient l, braillaient, griss par la victoire du Prigordin. Lui, cependant, le matre de tous, s'essuyait le front avec son bras, et reprenait haleine. Mon oncle ayant empoch ses quatre cus, lui criait d'aller se vtir. Poncet leva la main et dit: --Ce matin, j'avais fantaisie de lutter avec tous; mais cette heure, je suis fatigu. D'ailleurs il ne reste plus que le patron, qui est mon ancien camarade Jeanty, et je vous dirai bonnement que quand nous tions encore des droles, et que nous luttions pour nous exercer sur la promenade o on fait des cordes, l-bas Excideuil, il me couchait toujours. De longtemps donc il est mon matre, il n'est besoin de le montrer, je le reconnais. Personne ne fut pris cette dfaite, on se mit rire, et le _Canau_ vint secouer la main de Poncet, pour lui marquer qu'il le comprenait bien, aprs quoi le meunier alla s'habiller derrire le rideau, dans le coin. Cependant tout le monde s'coulait, et en s'en allant, il y en avait qui disaient: --C'est bien dommage que M. Savy ne se soit pas trouv l. Quand tout le monde fut sorti, Jeanty passa un paletot sur son maillot, et Poncet tant prt, mon oncle dit: Il y a douze francs manger, nous allons faire un vin chaud. Et nous voil partis pour un petit caf voisin. Sur la sortie de la baraque, la bourgeoise de Jeanty arrta son homme: --Ne bois pas trop, Jeanty, tu entends... Messieurs, ne le faites pas boire, il ne pourrait pas travailler demain. --N'ayez crainte, lui dit Poncet; un petit vin chaud avec des anciens camarades, a ne peut pas lui faire de mal. Ce petit vin chaud de trois pintes fut servi au bout d'un moment, dans une bassine faire les confitures, faute d'un bol assez grand. Et la quantit ne faisait pas tort la qualit, car mon oncle avait command tout ce qu'il y avait de meilleur en fait de vin vieux. Tandis que nous buvions en trinquant chaque verre, j'appris plusieurs choses, entre autres que le _Canau_ avait t ainsi baptis, parce qu'un jour dans la classe, le rgent lui ayant demand comment on appelait un cours d'eau artificiel, il avait rpondu: Un _Canau_! ce qui avait fait esclaffer tous les autres, et lui avait valu une bonne gifle. Puis il raconta sa vie, le pauvre _Canau_. A cause de ses mauvais yeux, il n'avait pu apprendre de mtier. Faut y voir, pas vrai, pour taper sur une enclume, pour quarrir une pice de bois, ou monter sur une tuile, ou faire quoi que ce soit. Et alors ne pouvant, il s'en tait all Bordeaux, travailler sur le port o il gagnait sa vie au jour la journe. Puis un soir une foire de mars, il tait entr sur les Quinconces dans une baraque de lutteurs et s'tait essay, et ma foi il s'tait laiss embaucher. Depuis ce temps, il courait les foires dans toute la France ou gure ne s'en fallait; et un jour, la demoiselle d'un caf o il allait, Beaucaire, pendant les foires, s'tait amourache de lui et l'avait suivi. Comme c'tait une fille de tte, elle avait vendu ses petits bijoux, et ils avaient achet une voiture et mont une baraque. Ah, c'tait une crne femme, qui faisait marcher tout son monde d'hercules la baguette; et c'tait elle qui tenait la bourse, et ils avaient cent pistoles de places chez un notaire, dans son pays l-bas, et ils en auraient davantage, s'il n'avait pas fallu, il y a six mois, retirer cent cus pour acheter un autre cheval, le leur tant crev Orlans. Mais tout de mme, cette vie ne lui allait pas trop, il aurait mieux aim bcher sur une enclume, ou quelque chose comme a, Excideuil, ou par l, tranquille avec sa femme... --Alors, tu es mari? dit Poncet. --Derrire la mairie!... Et ils se mirent rire tous. Derrire la mairie? qu'tait cela? mais je commenais dormir sur la table, et je n'en entendis pas plus long. Lorsque mon oncle me rveilla, il y avait plants devant nous, deux agents de la police de la ville qui disaient bien tranquillement: Allons, Messieurs, il est minuit pass, il faut s'en aller. --Pas avant d'avoir trinqu ensemble. --Ha! t! c'est vous Poncet. --H oui! mettez-vous l donc, que nous trinquions un peu. Bourgeois, deux verres! Ils n'avaient pas l'air mchant du tout, ces deux sergents de ville. Il y en avait un grand maigre, avec de fortes moustaches, qui poussait de grosses bouffes d'un gros cigare de contrebande, et s'appuyait sur sa canne sans rien dire. L'autre avait la sienne de canne pendue par un cordon un bouton de sa capote, et il bourrait sa pipe; c'tait un bon gros vivant qui riait toujours. Ils taient rouges tous les deux pour tre entrs dj dans beaucoup de cafs et d'auberges pour faire fermer. A l'offre de trinquer, le gros rpondit: --Sur le pouce alors, le commissaire ne badine pas aujourd'hui; il est en permanence son bureau, et il faut que nous allions au rapport aprs notre tourne. --Bah! dit Poncet, Claverie ne peut pas empcher les gens de se rafrachir, que diable! Aprs avoir trinqu tous ensemble, il fallut repiquer d'un autre verre, et enfin nous sortmes avec les agents. Aprs que tout le monde se fut bien secou la main, mon oncle me dit: --Maintenant mon petit, nous allons aller nous coucher; il est bien temps. Demain, en nous levant nous irons voir si je peux m'arranger pour cette mule que j'ai vue aujourd'hui, ou pour une autre. Aprs a, il me faut acheter une bastine, une bride et une casquette. Nous rentrerons djeuner ensuite et vers les deux heures nous partirons pour chez nous. Il mit le loquet dans la serrure, ouvrit doucement, et nous montmes l'escalier sans bruit: Il faut prendre garde de rveiller ta mre. Aprs nous tre vitement dshabills, nous nous couchmes dans le mme lit, car nous n'en avions que deux la maison. Je songeai un peu la jeune gante, et je m'endormis. Le lendemain matin il fallut voir les curies des marchands, et enfin, vers les dix heures, nous voici derrire la mule en question. Ce qu'il fallut de temps pour faire le march, et de jurements, et de sacrements du maquignon, de coups dans les mains tour de bras, histoire de se mettre en train, ce serait trop long dire. Enfin, un accordeur vint l, qui fit couper la diffrence, mais ce ne fut pas sans peine, au moins on l'aurait dit. Cet homme prit une main de mon oncle et voulut prendre celle du maquignon pour les rejoindre, mais l'autre cachait la sienne sous sa blouse, derrire son dos. Oh! il ne taperait pas trente-cinq pistoles, jamais de la vie! Est-ce qu'on voulait lui manger les foies? La mule lui en cotait trente-huit, la dernire foire de Niort! Une bte comme a! douce comme un agneau! et il allongeait un petit coup de manche de fouet sur la croupe de la bte qui tressautait. --Allons, disait l'accordeur, baillez-moi votre main! --Non, ferai pas! le diable m'crase! --Donnez-la! je vous dis! allons foutre! --Non! non! Je ne peux pas, l! Et il dtournait la tte comme s'il se ft agi d'avaler une mdecine. Enfin l'accordeur lui attrapa la main, et la tira de force pour la mettre dans celle de mon oncle: maintenant il fallait le faire taper. --Tapez l! tapez l, je vous dis! --Mais vous me saignez! criait le maquignon. Et il avait la voix piteuse et la figure malheureuse. On aurait jur le voir qu'il tait contraint et forc. Enfin, comme tous ceux qui taient l autour, voir faire le march, lui criaient: Tapez! tapez! La Jeunesse! Allons, tapez! moiti de son gr, moiti par force ce qu'on aurait dit, il tapa: tout doucement d'abord, suivant le mouvement que lui donnait l'accordeur, puis plus fort, et enfin, s'tant dcid, il conclut seul le march par deux ou trois fortes tapes dans la main de mon oncle en disant: --Si je fais beaucoup d'affaires comme a, je ferai banqueroute, c'est sr. Aprs le march, il fallut aller boire le vinage au _Coq Hardi_, avec l'accordeur. Tout en buvant, mon oncle aligna sur la table trente-cinq pistoles en cus de cent sous qu'il tira d'une ceinture en cuir. Alors le maquignon demanda encore quarante sous pour le licol: il avait vendu la bte, mais pas le licol! Mais mon oncle se mit rire, et se leva aprs avoir trinqu encore un coup. La mule fut amene l'curie auprs de la jument. Les deux btes furent bien soignes et aprs il fallut aller djeuner. En passant dans la rue Taillefer, mon oncle s'arrta chez Coustou pour une casquette. M. Coustou tait un grand, gros, bel homme, qui tait canonnier dans la garde nationale. Je ne sais pas si a venait du canon, mais il tait sourd comme un pot. Comme les gens sont sans piti pour les infirmits des autres, on racontait qu'un jour de fte, tant prs de la pice et regardant d'un autre ct, il ne s'tait pas aperu que le coup tait parti, et avait demand au porte-lance: --a a craqu, petit? Mon oncle lui cria: --C'est pour une casquette! --Ah, bien! Et il alla chercher un chapeau grands rebords. --Non! une casquette! une casquette de meunier! --Ah! diantre! Et M. Coustou ayant enfin entendu, ou plutt guid par le doigt de mon oncle, qui lui montrait les objets travers les vitrines, mit sur le comptoir des casquettes en drap blanc. L'oncle en choisit une semblable de forme celle de Louis XI, dans les petites histoires de France des coles de ce temps-l. --a va bien, dit-il, pour rabattre sur les oreilles, quand on va l'afft des canards. Aprs djeuner, ma mre me remit mon petit paquet avec force recommandations. Puis l'ayant embrasse tous les deux, nous fmes l'curie, o mon paquet fut attach derrire la selle. Il fallut aprs mener la mule chez Lanusse pour la faire harnacher, et cela fait vitement, car les bastines a va toutes les btes, revenir prendre la jument. Enfin, la dpense d'curiage tant paye, avec une bonne trenne pour le garon, me voil grimp sur la Grise. L'oncle me raccourcit les triers, saute sur la mule, et nous voil partis. De crainte que tout ce tapage des baraques ne ft peur la jeune mule, mon oncle aima mieux passer par le quartier bas de la ville. Devant la Prfecture, il dit: A cette heure, Masfrangeas doit tre son bureau. a l'a ennuy de nous quitter comme a sitt, je l'ai bien connu. Il aurait mieux aim tre aux luttes de Poncet, que d'aller voir des assassins avec des figures de cire. En suivant la rue du Gravier, une femme, avec un foulard jaune sur la tte, et des accroche-coeurs d'un noir luisant, nous cria de sa fentre comme une effronte: --H! meunier, il y a de la moulure prendre ici! --Alors a sera pour une autre fois, dit mon oncle sans se retourner. --Est-ce que tu la connais, oncle? dis-je dans mon innocence. --Non, mon fils, c'est une folle qui crie comme a tous ceux qui passent. Nous voici devant le vieux moulin de Saint-Front; puis nous traversons la descente du Grefle qui va au Pont Vieux; nous attrapons la rue du Port-de-Graule, et nous voil hors de la ville sous la terrasse de Tourny. Il reste passer les tanneries de l'Arsault qui puent fort, et nous sommes en pleine campagne. Les montures bien soignes, marchent d'un bon pas, et le chemin se fait. Voici Trlissac et la maison de M. Magne, bien petite et simple ct du chteau d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel de Trigonant et Antonne, et au-del de l'Isle, Escoire avec sa faade blanche et le pont nouvellement fini. C'est prs de l, la rencontre de l'Haut-Vzre et de l'Isle, qu'tait la villa de Boulogne dont parlent nos anciens. Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi. Nos btes s'en allaient tranquillement; mon oncle devisait de choses et d'autres, et moi je l'coutais comme un oracle. En passant le long du parc des Bories que ce vieux original de marquis de Saint-Astier vient de donner, avec le chteau et la terre, au petit-fils de Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le pauvre homme! l'oncle coupa une branche pour moucher sa mule que les taons tracassaient. Le temps tait beau, le soleil chaud dj, mais l'air frais, et un bon petit vent mouvait les bls dans la plaine comme les vagues d'un lac. Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres autour, voici une grande maison isole. Les contrevents sont ferms et moiti pourris. Les ardoises sont pleines de mousse, les murs sont noirs et sales. --Voil la maison du Diable! dis-je. Mon oncle se mit rire, et me raconta qu'on avait t oblig d'abandonner cette maison, parce qu'il y revenait. Des fantmes, sur le coup de minuit, descendaient les escaliers avec des bruits de chanes. Il y avait pourtant des gens crnes qui avaient essay d'y habiter. Le dernier, c'tait un capitaine en retraite qui n'avait peur de rien, comme un homme qui avait sauv sa peau de la retraite de Russie. Il s'tait fait arranger une chambre, et la premire nuit, s'tait enferm tout seul dans la maison. En se couchant, il avait mis ses pistolets sur une table ct de son lit, et son sabre sous son traversin. Comme c'tait un crne homme, je l'ai dit, il s'endormit tranquillement en attendant les revenants. A minuit, il est rveill par un pas lourd qui marchait dans le grenier. Il allume sa chandelle, se lve, boucle son sabre autour de lui, prend le chandelier d'une main, un pistolet de l'autre, et ouvre la porte de la chambre, pendant que le revenant descendait l'escalier avec un grand bruit de chanes. Tandis qu'il est l, le vent lui teint sa chandelle; il la pose terre, tire son sabre et s'avance sur le palier tout noir. a descendait toujours, lentement, et le capitaine attendait au dbouch de l'escalier. Tout d'un coup il s'en va voir quelque chose de blanc comme un mort dans son drap, qui tait l. Il lche son coup de pistolet, et tombe coups de sabre sur le revenant. Aprs avoir bien bataill il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien et fut se recoucher. Le lendemain matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans le mur et que la boiserie de l'escalier tait hache de coups de sabre. De cette affaire il en eut assez. Des hommes en chair et en os, il n'en avait point peur; mais que faire contre des fantmes sur lesquels les balles et la lame d'un sabre ne font rien? Entendre a, en plein soleil, racont par mon oncle qui n'y croyait pas et riait des revenants, a n'tait rien; mais quand c'tait Gustou, notre garon du moulin, qui racontait a les soirs d'hiver, avec des triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait dans la haute chemine, j'avais grand'peur. A Laurire, nous laissons le chemin de Cubjac, et nous dpassons Sarliac et La Bonnetie. Sur la route, on connaissait mon oncle et les gens nous envoyaient leur: Dieu sois! Sur la porte des auberges, ceux qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mmoire, et qui s'taient arrts pour boire un coup, sortaient pour voir qui c'tait. A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout noir sortit et dit mon oncle: --Ha! tu as fait foire, Nogaret? --H oui, j'ai achet cette petite mule. --a te cote dans les trente-cinq ou quarante pistoles, h? --Tu ne te trompes de gure. --Et autrement? rien de nouveau? dit le forgeron. --Toujours la mme chose, mon pauvre. Les gros bourgeois cherchent toujours quelque moyen de nous tirer de l'argent. Est-ce qu'ils n'ont pas encore invent de nous faire payer pour chasser? --Tu coyonnes! a n'est pas possible! --C'est sr, mon vieux. C'est Masfrangeas, tu sais Masfrangeas, d'Excideuil, qui est la Prfecture, qui me l'a dit. --a ne peut pas durer comme a! dit l'autre; mais ces Jean-foutre ont tout dans leurs mains, l'argent, les juges, les gendarmes, les soldats; et nous autres nous n'avons que nos bras. --C'est gal, reprit mon oncle, d'aprs ce que j'ai ou dire, j'ai dans l'ide que d'ici quelque temps il y aura un chambardement pas ordinaire, et ce ne sera pas trop tt. --Non, dit le forgeron; tu n'as rien? --Si, tiens, et fouillant dans sa poche, l'oncle lui donna un journal et deux ou trois petits papiers. --Allons, bonsoir! et ils se secourent la main, aprs quoi nous continumes notre route. La petite mule marchait bien et dpassait la jument. --Allons! allons! dit mon oncle, fais-moi marcher un peu la Grise qui s'endort! D'un coup de verge, je la fis avancer la hauteur de la mule, puis je dis mon oncle: --Et pourquoi l'appelles-tu la Grise, puisqu'elle est rouge? --Ah! voil; elle est ne au moulin, et comme on appelait sa mre la Grise, parce qu'elle l'tait de vrai, nous avons donn le mme nom la fille. --C'est drle, tout de mme, fis-je. --a n'est pas plus drle que de voir un petit homme comme le charron de Coulaures s'appeler Grand; ni un rousseau comme le tisserand du Taboury s'appeler Brun. On voit tous les jours des Gros qui sont minces, des Petit qui ont cinq pieds six pouces, et des Blanc qui sont noirs; mais l'accoutumance fait qu'on n'y prend garde. A Savignac, il fallut ncessairement nous arrter un peu. Un ami de mon oncle, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_, se planta sur la route, les jambes cartes, les mains dans les poches, comme s'il et voulu nous barrer le passage. Quand nous fmes arrts, il tourna autour de la mule. --Jolie petite mule; et tu as pay a? --Devine! --Dans les quarante pistoles, h? --Pas tout fait. --Allons, attache tes btes l'anneau, nous allons trinquer. Quand il eut vers dans les trois verres au bout de la table, l'aubergiste dit: --C'est ton neveu? --Oui, rpondit l'oncle en me regardant, c'est mon neveu, et depuis que mon pauvre frre est mort, il y a tantt deux ans, c'est comme mon fils. --C'tait un brave homme, ton an, Sicaire, reprit l'autre. Cette gueuse de suette a tu bien des gens, mais je ne pense pas qu'elle en ait emport un meilleur. --C'est comme a, mon pauvre, les bons s'en vont les premiers. Allons, ta sant, nous allons partir. Et l'oncle ayant bu, alluma sa pipe. En sortant de Savignac, je questionnai mon oncle. --Pourquoi donc que vous vous appeliez tous deux Sicaire, mon pre et toi? --Mon petit, c'est que le pre de mon arrire-grand-pre, qui vint comme garon au Frau, il y a une centaine d'annes, tait de Brantme, et s'appelait Sicaire, comme de juste; car il faut que tu saches qu' Brantme ils s'appellent tous Sicaire, en l'honneur de leur saint, comme Jumilhac, ils s'appellent tous Aubin; en Limousin, tous Lonard ou Martial; et du ct de Marseille, tous Marius, principalement les perruquiers. Il y a comme a des pays o tous les enfants sont nomms de mme au baptme. J'ai ou dire mon grand-pre, qui le tenait de Roux-Fazillac, que tous les dputs du dpartement de la Haute-Sane, la Convention, s'appelaient Claude, de leur petit nom. Mais pour en revenir nous autres, tu sais que c'est la coutume du pays, que les grands-pres soient parrains de leurs petits-enfants. Le pre de mon arrire-grand-pre donc, qui s'tait mari avec la fille du meunier du Frau, nomma ses petits-enfants tous du nom de Sicaire. Lorsque son fils, qui s'appelait Hlie, en eut son tour, il leur donna son nom. Et a s'est toujours continu ainsi: une niche de Sicaires, et une niche d'Hlies. a n'est pas toujours ais de s'y reconnatre avec cette mode, mais on appelle communment l'an du nom de la famille. Ainsi, on appelait notre an tous, qui est mort il y a six ans: Nogaret; ton pre, on l'appelait Sicaire, et moi, le plus jeune, on m'avait fait un petit nom avec notre nom: on m'appelait Rtou. Nous laissmes, sur ces propos, Chardeuil notre gauche, et au bout d'un petit moment nous voici Coulaures. De passer l, sans s'arrter, il n'y fallait pas penser. D'ailleurs mon oncle avait besoin de tabac. Il descendit et entra dans le bureau, qui tait chez un picier, qui tuait des cochons l'hiver et faisait auberge. Les rouliers s'arrtaient l, et les postillons, pour boire un coup, en sorte qu'il y avait toujours dans le coin du feu une soupire qui se tenait au chaud. Le vieux Puyadou sortit vers moi avec son bonnet de coton un peu jaune et ses sabots: --Donne-moi tes btes et entre, je vais les attacher. Lorsque j'entrai, la vieille qui pesait le tabac, et faisait le poids pince par pince, s'cria: --Ha! mon pauvre, comme il a grandi ton neveu! --La mauvaise herbe croit vite, dit mon oncle en riant. --Oh! Je suis sre, dit la Puyadoune, que ce n'est pas un mchant garon; d'ailleurs il ne tiendrait pas de son pauvre pre. Tous ces tmoignages d'estime qui me revenaient sur mon dfunt pre, me faisaient bien content, et aujourd'hui encore, aprs bien des annes, je n'y pense pas sans plaisir. Avant pes le tabac, la vieille mit la soupire sur la table et nous convia nous servir. L'oncle prit une pleine cuiller de soupe, histoire de rchauffer l'assiette et m'en donna autant. Aprs que nous emes fini, le pre Puyadou, avec une grande pinte, nous remplit notre assiette de vin. L! l! disait mon oncle, mais l'autre versait toujours. --Ah! par ma foi, dit la vieille, pour faire un bon chabrol il faut que la cuiller baigne: et puis vous n'tes pas encore au Frau. --Il nous faut une grosse heure, dit mon oncle. Et votre Jeantain n'est pas encore rentr? --Oh! il viendra demain matin sur le coup de onze heures ou midi. C'est lui qui ferme toutes les foires. --Je l'ai vu en passant dans la rue Limogeanne devant chez Guillaumin; mais il y avait beaucoup de monde; je ne lui ai pas parl. --Oui; il avait pas mal d'affaires prendre: un quintal de sel, du sucre, de la chandelle; a lui a pris du temps; et puis tu sais, Nogaret, il aime un peu s'amuser, dit la vieille. --Ah! par ma foi, interrompit le vieux Puyadou, les garons ce n'est pas comme les filles; pourvu qu'ils reviennent avec leurs deux oreilles, c'est tout ce qu'il faut. Nous nous mmes rire et nous repartmes. En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la route pour suivre un chemin qui remontait dans la mme direction que l'Isle. --Avec tout a nous nous sommes amuss, fit mon oncle, nous n'arriverons gure avant la nuit. --C'est le tabac qui en est cause, dis-je. --J'aurais bien pu en prendre Prigueux, mais vois-tu, il faut toujours donner du dbit ceux qui nous en donnent. Les Puyadou font moudre chez nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons le sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin. Par ce moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne sort pas du pays. Il faut qu'il circule entre tous les gens de mtier: cordonnier, tailleur, tisserand, faure, menuisier. Tous ces gens-l vont chez Puyadou, n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose; il est juste qu'il leur en revienne une partie en travail. Ils vont aussi chez les marchands, et chez le notaire, et chez le cur, pour se marier, faire baptiser ou enterrer; il faut donc que les aubergistes, les marchands, le notaire et le cur fassent travailler ces gens-l, leur fassent faire des souliers, des habits, de la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux et leurs boeufs, sans quoi ils sont bonnement perdus. Ce qui ruinait nos pays avant la Rvolution, c'est que les seigneurs recevaient tous leurs revenus, percevaient leurs rentes, leurs redevances, tiraient tout ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en allaient fricasser tout a Paris ou Versailles. Aussi les pauvres diables de leurs terres crevaient de faim. --Tiens, dit mon oncle en tendant le bras sur la droite; tu vois ce village? C'est Fazillac; c'est de l que le conventionnel Roux-Fazillac tenait son nom. Il est un de ceux qui nous ont aid sortir de cette misre. Malheureusement depuis, les bourgeois que le peuple a aids faire la Rvolution, une fois tablis dans les chteaux, enrichis par les biens nationaux, se sont mis du ct des nobles et sont aussi durs pour le peuple que les anciens seigneurs: il y en a quelques-uns qui sont rests avec nous, mais gure. Ils ont chang le systme; ce n'est plus la noblesse qui est dominante, mais la richesse. Il faut payer tant pour faire les lois, tant pour nommer ceux qui les font. Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme on a fait accroire aux gens que tous sont gaux, il n'y a pas moyen de rtablir les privilges pour la bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous la couleur d'un impt, ces bons messieurs empchent de chasser tous ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs leur donner, et voil comment il n'y a plus de privilges. Tout en parlant ainsi, nous arrivons la Croze, puis Chaumont. Les chemins taient mauvais comme partout; je conviens que c'tait ennuyeux, mais on en avait plus de plaisir d'arriver. A la Pouge, nous prenons un petit chemin qui va au Frau. Au bout d'un moment nous arrivons. Le moulin est sur la gauche et la maison quarante pas sur la droite, un peu leve sur le terme. Mon oncle envoie ce moment deux ou trois coups de fouet toute vole, et voici la Finette, notre chienne courante, qui s'en galope vers nous, en jappant de sa voix forte et les ttines pendantes, car elle nourrissait. La vieille Mondine sort sous l'auvent de l'escalier, avec sa quenouille dans son fichu. Elle lve les bras en l'air: --Sainte Vierge! voil Hlie! Et elle rentre aussitt pour faire le souper, pensant que nous sommes affams. Enfin, en dernier lieu, Gustou sort du moulin; Gustou qui ne s'est jamais press, qui n'a jamais dit un mot plus vite que l'autre. Il sort lentement, en pantalon gris clair, le gilet dboutonn, tout dparpaill et un bonnet de coton sur la tte. Toute son attention est prise par la mule; les deux mains dans les poches de son gilet, il la regarde, tourne tout autour, tandis que mon oncle, toujours sur la bte, le regarde faire en riant un petit. --Eh bien, qu'en dis-tu, Gustou? --a fera une bonne petite mule. --Bonsoir, Hlie! Tu es donc venu nous voir; allons, c'est bien pens. Et l-dessus, aprs m'avoir serr la main, Gustou prend les brides et mne nos montures l'curie. Notre maison tait une bonne vieille maison prigordine toit aigu, btie sur la pente du coteau. On y accdait par une rampe pave de gros cailloux de rivire, tout comme notre rue Hiras, et on arrivait dans une cour forme par des murs de soutnement. Du ct de la cour, la maison tourne au levant, avait de plain pied, le cellier et le cuvier. La grange et l'curie taient dans un btiment spar, en querre sur la cour, droite. Le premier et seul tage tant du ct de la cour, se trouvait de niveau avec le jardin, du ct du coteau. On y montait par un escalier de pierre extrieur, abrit par un auvent soutenu par des piliers massifs. L, sous l'auvent taient les seilles, ou les seaux si l'on veut, et le chambalou pour les porter, et la grande oulle faire cuire pour les cochons. De l'auvent on entrait dans la cuisine, et ensuite il y avait d'un ct deux chambres o couchaient mon oncle et la Mondine, et de l'autre une grande plaisante chambre regardant sur la rivire et le moulin, avec deux lits l'ange, o couchaient ceux qui venaient la maison. Lorsqu'elle me vit entrer, la Mondine entortilla vitement la ficelle autour de la queue de la pole qu'elle avait sur le feu, et vint m'embrasser plusieurs fois en s'extasiant sur ma taille, ma force et ma bonne figure: --Tu vas voir, mon petit Hlie, le souper sera bientt prt; tourne-toi vers le feu. --Ah a, dit mon oncle en plaisantant, tu le prends donc pour un tranger, que tu fricasses l quelque chose? --J'avais fait de la soupe et des haricots, mais a n'aurait pas de bon sens, vois-tu, Sicaire, de faire souper comme a ce drole, pour le premier soir que le voil chez lui. --Comment, comment, chez lui? --Sans doute chez lui, le pauvret. A qui donc que tu laisseras a tien, Sicaire? --Ha! ha! ce compte-l, tu as raison, Mondine, il est bien chez lui. --Oui, oui, j'ai raison, et je lui fais un bon petit saupiquet avec un quartier de dinde; je sais qu'il l'aime, le pauvre drole. Je m'tais assis dans le coin du feu pendant ce temps, quoi qu'il ne ft pas froid, au contraire; mais c'est toujours bon de se mettre prs du feu quand on a voyag. Les pieds sur les grands landiers de fonte, je revoyais avec plaisir toutes les choses qui m'taient connues ds l'enfance. C'tait la maie avec son couvercle, le vieux buffet et son vaissellier au-dessus, o on voyait bien range d'ancienne vaisselle d'tain, puis des plats et des assiettes de faence, rondes ou dcoupes pans, avec des fleurs comme on n'en a jamais vu, et des coqs superbes, pourtraiturs comme ceux que je faisais sur mes cahiers, mais avec de si belles couleurs: du rouge, du jaune, du vert, du bleu. Les couleurs n'taient pas toujours bien places, mais que faisait cela. Puis, dans le coin, la vieille pendule dans sa grande bote de noyer, perce d'un rond vitr qui laissait voir le balancier battre lentement les secondes. Au mur taient accrochs les chaudrons et les bassines de cuivre. Au milieu, la table massive avec une barre d'appui pour les pieds et ses deux bancs de chaque ct. Je me levai et je fis le tour de la cuisine, reconnaissant tout ce mobilier campagnard: la chaise o j'avais mis mon nom en chicotant avec la pointe d'un couteau, et le crochet peser pendu derrire la porte d'entre. Je passe devant la porte de l'escalier du grenier avec son trou du chat, ferm par une planchette pendue l'intrieur, au moyen d'une ficelle, et que nos chattes cartaient avec la patte pour passer. Puis voici les marmites, les tourtires, l'oulle aux chtaignes. Sur des planches sont les toupines de confit; et le rtelier au pain, garni de tourtes, est au fond de la cuisine solidement attach aux poutres. Aux poutres encore, pendent des quartiers de lard et aussi de la graisse plie dans la toile du ventre, et pose sur des cercles en vimes suspendus comme des balances. Je reviens vers la chemine: au-dessus, au rtelier, le vieux fusil pierre un coup, avec lequel mon oncle ne manquait gure le livre, et puis une grande canardire dont le canon a bien cinq pieds de long. Il y a quarante-cinq ans de a; mais je pourrais refaire l'inventaire, je crois qu'il n'y manquerait gure de choses. Mon grand-pre reviendrait au monde, qu'il trouverait encore la plus grande partie des affaires qu'il y avait de son temps. Nous aimons beaucoup, chez nous, garder comme a les vieilleries qui nous viennent de nos anciens et leur ont servi. La nuit tait venue cependant. La Mondine alluma le chalel de cuivre et le pendit dans la chemine seule fin de voir au fricot. Puis elle mit la touaille, les assiettes, les cuillers d'tain, les fourchettes. Pour ce qui est des couteaux, dans nos pays, chacun a toujours le sien dans sa poche; le couteau est insparable de l'homme, et c'est la premire chose que les droles demandent leur pre quand ils commencent marcher. Tout tant prt, mon oncle prit une pinte et s'en fut tirer boire. La Mondine sortit sur l'escalier et cria Gustou, qui arriva un moment aprs sans se presser; puis elle accrocha le chalel une cannevelle encoche qui pendait du plancher du grenier, au-dessus de la table. Mon oncle, comme le matre de la maison, tait assis au bout de la table sur une chaise; moi sa droite, Gustou sa gauche, sur les bancs, et la Mondine allant et venant: --Tu vois, Hlie, dit-elle, je t'ai donn ton assiette. C'tait un beau coq, avec une superbe queue de toutes couleurs, que je voulais toujours avoir quand j'tais petit. C'est miracle que je ne l'aie jamais casse. Gustou mangeait sa soupe l'ancienne mode avec sa cuiller et sa fourchette. Mon oncle avait perdu cette coutume au rgiment, et moi la ville. La Mondine, elle, avait l'habitude de manger debout en se promenant avec son assiette, allant de la table au foyer. Une habitude bien conserve, par exemple, c'est celle du chabrol; chacun de nous avala sa pleine assiette de vin. J'tais bien de got de manger, ce voyage cheval m'avait creus, et puis en ce temps-l, je n'avais pas besoin de a. Aprs avoir mang la moiti de l'aile de dinde, je pris une pleine assiette de haricots bien arross avec de l'huile de noix. Tout le monde me regardait faire avec plaisir. --Bien manger, dit Gustou, c'est signe de bonne conscience et de bon estomac. Tandis que nous tions table, la Finette tournait autour de nous, attrapant un morceau de l'un, un morceau de l'autre, et mon oncle lui fit donner le reste de la soupe, car il n'aimait pas voir ptir les btes autour de lui. Aprs souper, Gustou prit la lanterne pour aller soigner nos montures, et mon oncle alluma sa pipe. --Puisque nous faisons la noce, dit-il, donne-nous un peu de pineau, Mondine. Et nous nous mmes boire, en parlant de choses et d'autres. --La demoiselle m'a bien parl de toi l'autre jour, tu sais, Hlie, me dit la vieille servante. --Il te faudra aller la voir, cette pauvre demoiselle Ponsie, ajouta mon oncle. --Bien sr, rpondis-je en demandant de ses nouvelles. --Elle est toujours brave et bonne, dit la Mondine, et point mprisante pour le pauvre monde. On pourrait chercher vingt lieues la ronde, pour trouver une demoiselle qui la vaille. --Et avec a, dit mon oncle, elle reste la pendille. --a veut dire que les messieurs de par ici sont bien btes, repartit la vieille: une demoiselle comme a! --C'est que vois-tu, il leur faut de l'argent avec la fille, et il n'y en a gure Puygolfier. --Les hommes ne valent pas cher! que veux-tu que je te dise, Sicaire. --Tu veux dire les messieurs, h Mondine! --Oh! je ne parle pas pour toi. Je t'ai assez port sur mes bras pour te connatre. Je sais bien que tu ne regarderais pas l'argent, tant qu' la convenance. D'ailleurs, les Nogaret n'ont jamais t avares; de tout temps, ils ont t de braves gens. Ton grand-pre, celui du temps de la grande Rvolution, n'tait pas des plus tendres, mais c'tait un homme franc, juste et courageux comme on n'en voit gure. Ton pre et tes oncles taient bons comme du pain de fleur de farine. Le pre d'Hlie, le pauvre, ressemblait au grand-pre, mais il avait avec a, la bont de son pre en plus. Lorsque Gustou remonta, il posa sa lanterne sur la table, but une goutte de pineau et s'en fut se coucher dans sa chambre au moulin. Nous en fmes autant bientt; la Mondine avait mis des draps un des lits de la grande chambre, et lorsque je fus couch, elle vint me border dans les couvertures, comme lorsque j'tais petit, puis s'en alla aprs avoir ferm les courtines. II Je m'veillai le lendemain la pointe du jour. Des hirondelles faisaient leur petit ramage du rveil, et portant mes yeux en haut, je vis le nid attach une solive et les hirondelles sur le bord, prtes sortir. Juste au-dessous du nid, la Mondine avait mis un paillasson plein de sable pour la propret. Les deux bestioles, aprs avoir jas assez, s'envolrent par un carreau cass. J'tais dans cet tat de bien-tre qu'on sent lorsqu'on a l'esprit tranquille, et le corps bien repos. Le bruit des eaux qui passaient sur l'cluse, me berait doucement, et je me laissai aller des rveries d'autrefois. Je me revoyais petit enfant de cinq ou six ans, jouant au-dessous du moulin sur le bord de l'eau, et faisant dans le sable de petits lacs o je mettais des gardches, ou quelqu'autre fretin que j'attrapais avec un crible. Couch sur le ventre je les regardais aller et venir tout tonnes de se voir enfermes. Une fois la demoiselle Ponsie vint me chercher l. C'tait alors une belle fille de seize ans, qui mordait dans mes joues rouges comme dans une pomme. Qu'elle tait jolie avec son grand chapeau de paille fine, et sa figure rose encadre de grappes de cheveux blonds annels! Elle tait venue faire laver la lessive, et comme c'tait l'heure du mrenda, elle voulait me faire manger des crpes. La charrette qui avait port le linge tait l-bas le long du pr du moulin, et, sur les haies, le linge blanc schait avec une bonne odeur d'eau de rivire. A l'ombre des peupliers, la servante de Puygolfier avait pos son lourd panier et sa grande pinte, et les lavandires taient assises sur l'herbe. Ha! les bonnes crpes que c'tait, et comme la demoiselle savait les replier joliment, aprs avoir pandu dessus de bon miel jaune qu'on prenait avec une cuiller dans un petit pot. Aprs m'tre bourr de crpes, je m'endormis l'ombre, et la demoiselle me mit sur la figure son voile vert, pour me garder des mouches. Une autre fois, j'tais cheval sur le mur de la cour, regardant dans le chemin, lorsque je la vis venir sur sa bourrique. Je m'encourus son avance, et elle me fit grimper sur la pierre montoire du moulin et me prit en croupe, aprs avoir fait dire chez nous, par Gustou, de ne pas s'inquiter de moi. Nous voil partis pour le Bois-du-Chat, ramasser des marrons. A la monte des termes, elle descendait pour soulager la bourrique, et alors je passais devant et je tenais la bride, tout fier comme si c'et t une chose difficile. Dans le bissac attach au panneau de la bourrique, il y avait des affaires pour la vieille Jeannillotte qui demeurait dans une cabane en plein bois de chtaigniers. C'tait une bien pauvre demeure: les murs taient moiti en bois, moiti en pierres et elle tait couverte de ces gents sauvages dont on fait les balais chez nous. Le foyer avait pour chenets deux pierres, et il tait clair par le jour qui venait de la chemine, tant elle tait basse. Dans un coin, un vieux chlit piqu des vers, avec une paillasse bourre de paille d'avoine et un mchant couvre-pieds tout rapetass. Sous la table, une oulle pour les chtaignes, et une petite marmite de fonte o la vieille faisait rarement de la soupe. La table tait faite avec des planches cloues sur des piquets. Dessus, deux ou trois assiettes, une soupire brche en terre brune, une cuiller de fer et une cruche l'eau, petite, car la vieille n'tait pas forte, et la fontaine tait loin. Et puis, avec un petit pilo de bois mort dans un coin, c'tait tout. Quand on levait la tte on voyait le toit de balais. Sous la porte on aurait pass la main. Dans les nuits d'hiver, les loups qui hurlaient par les bois et trottaient sur les chemins, venaient fourrer leur nez sous la porte et reniflaient en grognant. C'est l que vivait la vieille Jeannillotte, au grand regret de la demoiselle qui avait toujours peur qu'il ne lui arrivt malheur, de faon ou d'autre. Elle avait bien voulu la faire entrer l'hospice d'Excideuil, mais la vieille ne voulait pas entendre parler de a, ni mme de venir demeurer dans le bourg. Les gens de par chez nous la croyaient sorcire, et pas un n'et voulu la rencontrer le matin en allant la foire, srs que, s'ils achetaient une paire de veaux, ils se seraient corns, ou, s'ils ramenaient des brebis, elles auraient eu le tournis. Et ce n'tait pas seulement les paysans qui la fuyaient. Quand M. Silain, le pre de la demoiselle, allait la chasse et qu'il l'apercevait sur la porte de sa cabane, ou dans les chtaigniers, cherchant du bois mort ou des chtaignes, il dsarmait son fusil, cornait ses chiens et s'en retournait Puygolfier, o il ne faisait pas bon autour de lui ce jour-l. Mais la demoiselle Ponsie n'avait peur de rien elle, et nous fmes notre entre chez la vieille aprs avoir attach la bourrique un arbre. La soi-disant sorcire, assise sur un petit banc, sommeillait dans la queyrio, autrement dit le coin du feu, les coudes sur ses genoux, la tte penche dans ses mains, plie en deux. La demoiselle tira du bissac et posa sur la table, un pain blanc, une bouteille de vin, un poulet, de la bonne cassonnade, des fromages de chvre et un verre. La vieille oyant quelque bruit, tourna la tte sans la relever, et ne dit mot. Puis la demoiselle la fit manger, lui sucra du vin et la fit boire, et alors la vieille Jeannillotte se redressa un peu et commena parler un brin, remerciant de son mieux: que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous fassent heureuse, demoiselle! Elle but encore un petit coup, et a la remit tout fait, et elle se mit babiller. Elle parlait de sa jeunesse: c'tait du temps du grand-pre de M. Silain, qui avait un habit rouge, une perruque blanche, une pe poigne d'or et un chapeau trois cornes qu'il mettait souvent sous le bras. Ah! celui-l ne se dtournait pas d'elle comme le M. de Puygolfier d'aujourd'hui. Quand il allait chasser, et qu'il la rencontrait dans les bois, jeune pastourelle gardant ses brebis, il lui prenait le babignou, comme elle disait pour le menton, et des fois l'embrassait. Puis ses souvenirs se brouillant, elle confondait avec les histoires oues dans sa jeunesse. Voil, les Anglais taient arrivs venant d'Auberoche, et ils avaient tout brl Puygolfier, et le seigneur tait parti aprs les Anglais qui allaient au chteau des Chabannes qu'ils brlrent aussi. Dans toutes ces affaires le seigneur avait t tu... Que le bon Dieu le garde dans son saint paradis! disait-elle en joignant les mains. Au sortir de l, nous fmes au Bois-du-Chat, ramasser des marrons, et comme nous avions emport de chez la vieille, une braise avec de la cendre dans un vieux sabot, nous allummes du feu pour faire griller des marrons sous les charbons. Ah, que c'tait bon de manger comme a dans les bois! Le bissac bond de marrons fut attach sur la bourrique et nous redescendmes vers le moulin. Ma grand'mre remercia bien la demoiselle de m'avoir emmen; mais elle se mit rire, m'embrassa encore, remonta sur sa bourrique et s'en fut vers Puygolfier. Une autre fois encore... mais ce moment mon oncle entra dans la chambre: Allons! allons! mon vieux, le soleil est lev depuis un moment; saute du lit. Il me faut aller du ct de Verdeney parler un couvreur pour faire repasser le toit du moulin; a te promnera. Aprs avoir cass une crote, et bu un verre de vin gris, mon oncle prit son fusil en cas de bonne rencontre, et je le suivis. A deux cents pas du moulin il y avait une drole d'une douzaine d'annes, qui touchait un troupeau de brebis. --Tiens, Nancy, dit mon oncle, a tombe bien, te voil ta foire. Et il lui donna les bagues de la Saint-Mmoire. --Grand merci, notre Monsieur, dit la petite. --Tu mnes tes brebis dans les raisses, ajouta mon oncle; donne-toi garde de les laisser entrer dans la coupe jeune. Cette petite me fit impression par sa figure calme et srieuse. Sous son bonnet d'indienne, devenu trop petit, d'pais cheveux noirs sortaient de partout. Ses sourcils taient bien recourbs, et, sous de longs cils noirs, ses yeux gris bleu avaient une assurance tranquille qui m'tonnait, car les drolettes de chez nous taient nices en ce temps, et n'osaient regarder les gens. --C'est la petite btarde de chez le bordier, dit mon oncle. --Je ne l'aurais pas reconnue. --C'est qu'elle a grandi et s'est bien faite; et avec a plus de raison et de sagesse que bien des filles de vingt ans. a aurait t dommage de laisser cette drole sans lui faire apprendre quelque chose. Mais j'ai eu bien du mal obliger Jardon la laisser aller ces hivers chez la vieille demoiselle Vergnolle. Elle n'y a pas appris grand'chose, car la pauvre fille ne peut enseigner que ce qu'elle sait, et elle n'en sait pas long. a m'a cout six cus, mais je ne les plains pas; aujourd'hui la Nancy sait lire, crire et compter un peu. Il faut dire aussi que la demoiselle Ponsie lui montre quelquefois, et lui a prt des livres de classe, moyennant quoi elle a tudi un peu par-ci par-l, en gardant ses moutons, ou le soir la veille. Arriv Verdeney, mon oncle s'entendit avec le couvreur, et nous fmes revenus pour manger la soupe. Aprs djeuner, Gustou chargea des sacs sur une mule et sur la jument; mon oncle prit son fouet, et partit pour rendre de la farine aux pratiques. --Donne-moi la clef? lui dis-je. La clef, point d'autre explication; mais il savait ce que je demandais. Il tira une clef de sa poche. --Tiens, et ne drange rien. L-dessus il fit claquer deux ou trois fois son fouet, et suivit ses btes. Notre moulin tait plant sur la rivire comme un pont. En le traversant, on allait, du bord, l'lot form par le trop plein des eaux du goulet, autrement dit du bief, qui passaient sur l'cluse, et faisaient un bras de rivire qui allait deux cents pas en aval rejoindre les eaux qui faisaient tourner les meules. De l'lot, on passait sur l'autre rive, par un gu long de grosses pierres que les pitons enjambaient tandis que leurs btes, quand ils en avaient, suivaient le gu. A l'entre du moulin tait un espace libre, o on attachait les btes qui venaient porter le bl moudre. A l'autre bout, c'tait le pressoir pour l'huile; entre deux, les meules. Au-dessus, il y avait deux chambres o on montait par un escalier de bois. L'une tait celle de Gustou, l'autre tait mon oncle, et c'est l qu'il serrait ses affaires et montait de temps en temps quand il avait un moment. Avant d'entrer au moulin, Gustou me fit voir sur la clef de vote de la porte ronde une raie qu'il avait faite au ciseau. C'tait la marque de l'inondation de l'anne d'avant. Les eaux avaient mont jusque-l, dans la nuit du 16 au 17 janvier 1843, et tout le moulin avait t inond. Ce n'tait pas chez nous seulement qu'il y avait eu de grandes cres; notre nouvelle route de Prigueux Saint-Yrieix, avait t tout abme, et les eaux avaient emport le pont d'Eymet et celui de Mussidan. Quand Gustou m'eut bien racont tout a, avec force explications sur les dgts que le moulin avait eus, et toujours avec sa manire lente et tranquille qui me faisait bouillir, je montai vivement l'escalier, et je crois bien qu'il parlait encore tandis que je mettais la clef dans la serrure. Pour sr, la recommandation de mon oncle tait bien inutile, car rien n'tait rang dans la chambre. Dans un coin tait le lit quenouilles avec des rideaux rouges grands ramages, o mon oncle couchait quelquefois, s'il y avait du monde la maison. Mais en ce moment il y avait sur le couvre-pieds des pelotons de fil faire le filet. Contre le mur, un grand vieux cabinet colonnes et quatre portes tailles en pointes de diamant; l'oppos, une grande table o taient parpills de vieux livres tranches rouges ou barioles. Dans une grande critoire de faence fleurs, taient plantes des plumes d'oie venant de l'aile de nos btes. Dans un coin, le lourd fusil pierre avec lequel l'aeul avait fait les campagnes de la Rpublique. Aux murs, un shako moins ancien, large du haut, avec un grand pompon jaune, un havresac poilu et des vieilles images attaches avec des clous ferrer les souliers. A ct de la table, taient accroches une peau de bouc et une sacoche je ne sais combien de poches, brode de fils de soie et couverte d'une peau de bte sauvage; mon oncle avait apport a d'Afrique. Ailleurs, de grandes gourdes accroches des clous, contenaient des graines, et, du ct de la fentre, un pervier tt fini pendait d'une poutre du plafond. Parmi les images cloues au mur, il y en avait une au-dessus de la table que j'aimais plus que les autres. Cette image reprsentait la Libert, patronne des Franais. C'tait une jeune fille de seize dix-sept ans, coiffe d'un bonnet ramen par devant avec une petite floque; elle avait une ceinture tricolore et un sabre pendu un baudrier: qu'elle tait jolie! J'aimais cette chambre de passion tant enfant et jeune garon, cause de toutes ces choses, et surtout pour ces vieux livres o on trouvait des histoires si belles. Le haut du cabinet en tait bond. Dans le bas, partag avec une tagre, il y avait, ple-mle, de vieilles ferrailles, des pierres fusil, des cornes mettre la poudre, d'anciennes fioles verdtres, des grelots, des boutons de cuivre, des bouts de galons d'uniforme, un pistolet pierre, un coudouflet appeler les perdrix, des balles de calibre, des tabatires, des bsicles de corne, enfin tout ce bric--brac qui s'amasse dans les maisons o on ne jette rien. J'aimais farfouiller dans toutes ces vieilleries, m'amusant avec. Je recherchais aussi les antiques histoires, les anciens almanachs. Oh! les Quatre fils d'Aymon, que l'on voyait sur la couverture monts tous quatre sur le cheval _Bayard_, que de fois je l'ai relu! Il y avait aussi un vieux Plutarque dont je ne pouvais me dprendre. Mon oncle y avait fait des marques avec des morceaux de papier, et moi je mangeais ces vies des hommes illustres. Lorsque j'tais encore enfant, j'tais plus curieux des faits que de l'enseignement qu'ils donnent, mais plus tard, 'a t le contraire, en sorte que le peu que j'ai acquis de ce ct, je le dois ce livre. Il y avait encore une vieille Maison rustique, tout abme, o je cherchais principalement la manire d'attraper les oiseaux, et les affaires de chasse. Mais il y avait aussi dans cette chambre un tableau comme aucun peintre n'en a fait. Quand j'eus achev le tour de la chambre, je m'assis, un coude sur la table, pour le regarder. Par la fentre ouverte, on voyait le bief du moulin dans toute sa longueur de deux cent cinquante trois cents toises. La rivire sort d'une gorge, borde d'un ct par une troite lisire de prs domins par des coteaux boiss, et de l'autre, par un grand terme de rochers presque pic sur l'eau et pleins d'ajoncs, de houx, de bruyres et de gents sauvages que nous appelons des balais. Tout la cime, de grands chtaigniers, venus l par hasard, se penchaient comme pour regarder dans la rivire. Au bord, de chaque ct, les vergnes, les aubiers retombaient sur les eaux tranquilles. En quelques endroits, un peuplier min par les crues s'inclinait aux trois quarts tomb, comme pour jeter un pont sur la rivire. Tous ces arbres penchs sur l'eau, se rejoignaient quasi des fois, ce qui, vu de loin, faisait comme une longue vote de verdure. Le soleil passant travers le feuillage, tremblotait la surface de l'eau. Les demoiselles aux ailes bleues et vertes, voletaient et l, et se posaient sur les crpes et les marguerites d'eau, o les hirondelles qui chassaient en rasant la rivire les attrapaient quelquefois; sur les bords, des iris dont les feuilles semblent des baonnettes. De temps en temps, un cabot ou une perche montait la surface happer une chenille ou une barbote chue des feuilles, et le cercle form par le remous, allait s'agrandissant toujours et finissait par disparatre. Des fois, un martin pcheur passait d'une rive l'autre comme une flche empenne de bleu, en jetant son petit cri aigu; ou bien un rat d'eau traversait la rivire en laissant derrire lui un long sillage. Dans le bois, on entendait le bruit sourd du pic sondant un arbre coups de bec. C'tait une vue plaisante que celle-l, aussi je restai l, toute l'aprs-dne, lisant et regardant, et je ne descendis que vers le soir, lorsque le fouet de mon oncle se fit entendre. Je ne m'en suis jamais fatigu, et encore aujourd'hui, quarante-cinq ans aprs, de la vieille table o j'cris ceci, je pose souvent la plume dans l'critoire pour regarder. Voici un an, que les dimanches je m'amuse coucher par crit ces histoires de jadis, et j'ai vu ce tableau changer plusieurs fois. Au printemps rien n'est encore form; les bourgeons ne sont pas dvelopps, la verdure est claire, l'herbe des prs commence pointer; c'est le temps o les droles font des chalumeaux avec des branches de saule: sve, sve... c'est le renouveau de la terre; les oiseaux dans le taillis prochain, babillent et font l'amour, et on entend au loin le coucou chanter dans les bois. Dans ce moment o j'cris, en novembre, les feuilles jaunissent et tombent. Dans les taillis, le feuillage couleur de tan du chne se mle aux feuilles jaunes du chtaignier et aux feuilles gristres des noisetiers, tandis que par places les cerisiers sauvages piquent sur ce fond leurs belles couleurs rouges. Toutes ces couleurs se nuancent selon l'ge ou la vigueur des arbres, pour se fondre vues de loin, dans ces belles teintes des bois l'automne. Seuls les peupliers dj dpouills dressent tristement sur les bords de l'eau, leurs cimes pointues au-dessus des vergnes et des saules. Quelquefois une pluie serre tombe lourdement sur l'eau comme des balles de plomb, et c'est triste. Mais en ces beaux jours de la Saint-Martin, o nous sommes, la rivire charrie lentement les feuilles mortes; elle fume, et cette brume fine se rpand dans la gorge, amortissant encore les derniers rayons d'un ple soleil qui se meurt pour renatre la Nol. L'hiver c'est encore autre chose: plus une feuille aux arbres; les prs sont morts, gristres et tristes; la terre est durcie par la gele; les herbes folles et les grands chardons desschs sont blancs de givre, et le long des rives dans les petits creux o l'eau dort, la glace est prise. En haut des rochers, les squelettes noircis des grands chtaigniers se dressent immobiles sur le ciel couleur de plomb. Tout est endormi et repose; pourtant dans le terme, les ajoncs vivaces au milieu des bruyres grises et des fougres sches, clairent leur verdure terne de quelques fleurs jaunes, et les houx aux feuilles luisantes montrent leurs belles grappes de graines rouges. Lorsqu'il gle fort, on voit quelquefois tout l-bas, dans le fond du goulet, une troupe de canards sauvages qui cherchent leur manger, tandis que dans l'air monte lentement la fume lourde de quelque feu de bergres, et que plus haut passent en couahnant des bandes de graules. J'ai entendu quelquefois des gens de la ville dire: oui, la campagne, c'est joli l't et pendant les vacances, mais l'hiver, c'est bien triste. H bien, moi, je l'aime en tout temps la campagne; lorsqu'elle commence s'veiller, lorsqu'elle porte les bls mrs, lorsqu'elle dcline comme un malade qui s'en va, lorsqu'elle est morte l'hiver. Quelquefois de la cime des coteaux au-dessus de chez nous, je regarde une grande tendue de pays couverte de neige, jusque vers Saint-Raphal. Plus rien: les gens sont chez eux au coin du feu, les bestiaux l'table, et les oiseaux des bois l'abri sous les mres branches des arbres; plus rien, si ce n'est de temps en temps une pte au loin qui rappelle aux soldats de l'hiver de 1870, les coups de fusil des avant-postes... Revenons au moulin. J'ai oubli de dire jusqu'ici, que cette anne-l, 1844, le 26 mai tait tomb un dimanche, de manire que la foire avait t repousse au lundi et mardi. Je ne parle pas du troisime jour qui, ds cette poque, n'tait gure plus rien pour le commerce; on y voyait plus de gens faisant la noce que des affaires. Le surlendemain de ma venue au Frau tait donc un jeudi, jour de march Excideuil, et mon oncle y ayant des affaires, j'y fus avec lui. Pour dire la vrit, je ne m'amusai pas beaucoup ce jour-l. Je fis souvent, en suivant mon oncle, le chemin du foirail au minage, et du minage la place des cochons, o il fallut en acheter deux que Jardon, le bordier, emmena. Nous passmes je ne sais combien de fois dans la rue des Cordeliers, sans parler des entres dans les cafs ou les auberges pour chercher quelqu'un qui mon oncle avait affaire. De temps en temps, nous rencontrions des gens qui l'accostaient, lui secouaient la main, et aprs les informations sur la sant: Comment a va? et chez toi? disaient en me regardant: Qui est ce drole? Sur la rponse de mon oncle, ils se mettaient alors parler des affaires de la politique, et de ce qui se passait. Et ma foi on ne disait pas de bien des gens qui taient Paris la tte. Les principales choses dont on se plaignait, c'tait que le sel tait trop cher et les impts mal rpartis. La loi nouvelle sur les patentes faisait crier les gens de mtier ou de commerce qui payaient cet impt. Mais tous et un chacun se rvoltaient de bien travailler, de payer les tailles, les prestations des chemins, les patentes et tout, et de n'tre rien, vu qu'il n'y avait d'lecteurs que ceux qui en payaient jusqu' deux cents francs, ce qui tait beaucoup en ce temps. On se vengeait de a, en brocardant sur quelques-uns du pays, qui avaient plus de terres que d'esprit et de bon sens. On ne disait pas gure de bien de nos dputs non plus. Comme il tait du pays, que c'tait un gnral, et qu'il faisait beaucoup travailler la Durantie, on ne parlait pas du marchal Bugeaud, mais les autres dputs taient mal arrangs. Lorsque mon oncle disait qu'il y avait une nouvelle loi pour empcher de chasser sans payer vingt-cinq francs, et un tas de rglements qui n'en finissaient plus pour tuer un livre, alors les gens juraient, et ne se gnaient pas pour traiter de canailles, de gueux, tous les messieurs qui voulaient rtablir leur profit les anciens droits des nobles, au moyen de l'argent. Il y avait surtout un homme de Cubas qui se mit fort en colre. Il disait qu'il faudrait recommencer la Rvolution, parce que les bourgeois et les nobles s'entendaient pour remettre le peuple ce qu'il tait autrefois; et il assurait que dans son endroit, tout le monde tait de cet avis. --Tant mieux! faisait mon oncle, et que tout le dpartement et toute la France puissent penser ainsi! C'a toujours t un grand sujet de mcontentement que cette loi sur la chasse. Chez nous, tout le monde a son fusil au-dessus de la chemine, et celui qui s'en va couper de la bruyre, ou abattre un arbre dans les bois, ou faire le tour de son bien, emporte son fusil avec lui. Les charbonniers qui travaillent pour les forges, ont le leur dans leur cabane, et les mineurs qui cherchent le minerai, le cachent dans le creux d'un chtaignier. Dans les foires et les marchs, on ne voit que gens avec leur fusil. Aussi cette loi faite par les bourgeois, personne ne s'y trompait; tous nous autres paysans, nous comprenions bien, qu'elle tait faite pour que nous ne chassions pas, nous qui nourrissons le gibier, afin que les messieurs pussent tirer plus de livres et de perdrix. Ce n'tait pas tant pour l'argent qu'elle devait rapporter au gouvernement, que pour a, qu'elle avait t faite. Aussi M. Chavoix qui nous connaissait bien, lorsque nous l'emes nomm reprsentant du peuple, il fit tout le possible pour la faire ter, mais il y avait trop de gens intresss ce qu'elle restt, et il ne put jamais y arriver. Tandis qu'on causait comme a dans le foirail ou sur les places, lorsque les gendarmes venaient passer, avec leur grand chapeau bord, leurs habits queue, leurs bufflteries jaunes croises sur la poitrine on ne parlait pas haut, et on avait l'air de causer du prix du bl ou des cochons, ou de choses comme a. Eux cependant n'avaient pas l'air commode avec leurs moustaches en brosse et leurs petits favoris, et je me donnai garde qu'ils nous regardaient beaucoup en passant, et principalement mon oncle. A cette poque, on ne voyait gure de gens barbus, surtout dans nos pays, et ceux qui avaient leur barbe taient regards, je ne sais pas pourquoi, comme des rpublicains, des pas grand'chose, des communistes, enfin des gens qu'il fallait surveiller. Mon oncle, barbu comme il l'tait, passait pour un homme dangereux, ce que j'ai su depuis. Mais a, c'est des ides btes comme les gens s'en mettent quelquefois dans la tte. Roux-Fazillac, Elie Lacoste, Lamarque, Bouquier, et tous les autres conventionnels qui ont fait guillotiner Louis XVI, taient bien rass, et n'avaient pas tant seulement un poil aux joues, pas plus que ceux qui ont commenc la Rvolution, Mirabeau et les autres. Ce n'est pas la barbe qui fait les rvolutionnaires; mais cette poque les gens en place croyaient a. Nous revnmes le soir avec quelques voisins. Tout en marchant, mon oncle leur parlait des affaires et leur disait qu'il fallait regarder plus loin que le clocher de son village, et s'intresser ce qui se passait en France. Ils trouvaient bien qu'il avait raison; mais voil ils avaient peur, les pauvres gens: oui, a peut sembler fort ceux qui ont la vie et la libert assures; ils avaient peur des nobles, revenus aussi puissants que sous le roi d'avant; peur des curs qui faisaient la pluie et le beau temps dans nos campagnes; des notaires qui leur avaient fait prter de l'argent; peur des maires aussi, qui reprsentaient le gouvernement, et des gros bourgeois qui vous faisaient des procs aux mauvaises ttes, comme ils les appelaient, et les ruinaient. Les mtayers craignaient leurs matres; les journaliers, les propritaires qui les occupaient; les artisans, les bourgeois qui les faisaient travailler: Faut bien du pain pour les droles, n'est-ce pas? --Les pauvres seront toujours les pauvres! disaient-ils bonnement: que pourrions-nous faire? Nous ne sommes pas libres, nous ne votons pas, nous ne sommes rien, nous ne comptons que pour payer les tailles! --Patience, cela viendra, disait mon oncle, Prigueux ne s'est pas bti en un jour. Ceux qui travaillent, finiront par comprendre qu'ils sont les plus nombreux et les plus forts. Ce n'est pas les riches qui vous donnent le pain; c'est au contraire vous autres qui les nourrissez et les entretenez de tout. Que feraient-ils de leurs biens si vous ne les leur travailliez pas? Que produiraient leurs proprits sans vous? des ronces, des chardons et du chiendent. Leurs revenus, ils les tirent de vos bras, n'est-ce pas? Le jour donc o les paysans ne travailleraient plus pour eux, que deviendraient-ils? ils crveraient de faim. C'est le peuple qui fait tout marcher, vous entendez bien; qu'il se couche seulement comme un pauvre ne trop charg, mal nourri, et tout s'arrte dans le pays. Il ne faut pour a que s'entendre. Quelque jour, je vous le dis, la terre sera au paysan. Nous autres nous ne le verrons pas, je crois bien, mais ceux qui viennent aprs nous, verront a. En attendant, il faut prendre courage, se relever, se retourner quelquefois contre les gens mchants et durs. a ne sert de rien d'tre craintif et soumis, au contraire: c'est sur le cheval qui tire le plus qu'on tape toujours. Rappelez-vous qu'une poule en colre fait fuir un chien, et ne craignez pas de rsister l'injustice, quoiqu'elle ait la force pour elle en ce moment. Nous avancions en parlant ainsi, et la compagnie s'grenait dans les villages. A Saint-Germain, deux nous donnrent le bonsoir et restrent. A la Maison-Rouge, un autre prit le chemin de Saint-Jory, et nous deux nous continumes le ntre: --Dire que nous en sommes l, cinquante ans aprs la Rvolution! fit mon oncle quand nous fmes seuls. Le lendemain aprs dner, je m'en fus vers Puygolfier, et, en chemin, je pensais la demoiselle. Etant tout enfant, je l'aimais avec passion, et mme quelque chose de plus, car j'avais pour elle une sorte d'adoration, tant elle tait bonne, et belle plus qu'aucune femme que j'eusse vue. En suivant le chemin creux, pierreux et bord de chnes qui contourne le flanc du terme, et o les roues des charrettes avaient fait des ornires dans le roc, voici que toutes mes innocentes admirations se ravivaient comme un feu dans les terres au souffle du vent. Quand on tait en haut, le chemin tournait en revenant un peu sur lui, et finissait une alle de noyers d'une centaine de pas, au bout de laquelle on voyait, perce dans un fort mur de clture de dix pieds, la grande porte charretire, accole d'une autre petite porte ronde pour les pitons. De chaque ct, les murs taient percs de meurtrires. Les portes, ferres de gros clous tte pointue, taient coiffes d'un toit aigu d'ardoises mousseuses, dans la charpente duquel piaillaient les passereaux. Ce jour-l, au grand portail, tait cloue, les ailes tendues, une dame-pigeonnire. En entrant dans la cour, on voyait, gauche, la maison du mtayer, la grange, le cuvier, le fournil, le cldier, ou schoir chtaignes, et dans une autre petite cour entre deux btiments, le tect des cochons. En face, la terrasse bordait la cour et les btiments, et au milieu de la cour tait un grand vieux marronnier, o la poulaille se juchait. A droite, contre le mur de clture, les curies et le chenil, et, aprs un espace vide, le long de la terrasse, le chteau dominant la plaine; petit chteau assez dlabr, form de btiments ingaux irrgulirement assembls autour d'une petite cour intrieure isole de la grande. En entrant, on se trouvait en face d'une galerie soutenue par des arceaux de pierre. A gauche, la tour toit pointu avec une girouette, qui contenait l'escalier. Sur la galerie s'ouvraient des portes, dont la premire tait celle de la cuisine, et la seconde celle du salon manger. La grande Mette tait l dans sa cuisine, qui s'exclama en me voyant, et se mit me faire des questions sur ma sant, mon arrive et le reste. Mais j'tais press, et lorsqu'elle m'eut dit que sa demoiselle tait au salon qui repassait, j'y courus. La porte vitre tait ouverte et je la vis tout en blanc, cotillon et manteau de lit, et ses grappes de cheveux en boucles sur ses joues roses. --Ho! c'est donc toi, mon petit! s'cria-t-elle; mais je m'tais dj jet dans ses bras comme je faisais tant enfant, et je l'embrassais. En sentant travers le linge ses seins fermes sur ma poitrine, j'prouvai une sensation qui me fit rougir, ce dont elle s'aperut, sans doute, car elle se retira. --Comme tu as grandi! dit-elle en riant; et ta moustache qui pousse, te voil un homme! Tu es trop grand, maintenant, je ne t'embrasserai plus, tu me donnerais de la barbe! Et moi je riais aussi, quoique pas trop content de a, sans trop savoir pourquoi; seulement, je sentais qu'elle ne pouvait plus tre avec moi, comme lorsque j'avais dix ans et elle vingt, et que, me menant pendu son cotillon, j'embrassais sa main, ne pouvant me hausser jusqu' elle. Tout en causant, elle se remit repasser des collerettes, des mouchoirs et des petites affaires de femmes, et m'interrogeait sur ceci, cela. Je fus tout fier de lui apprendre que j'allais entrer la Prfecture, avec M. Masfrangeas. Dans ma sottise nave, il me semblait que j'allais devenir un personnage. Lorsque la demoiselle me demanda pourquoi je ne restais pas avec mon oncle, pour lui aider et le remplacer plus tard, je lui rpondis avec un petit air important, que M. Masfrangeas avait dit ma mre, que je pourrais arriver quelque chose dans l'administration. --Et quoi arriveras-tu? Masfrangeas a eu de la chance, tout le monde le dit; le voil chef de bureau, c'est son bton de marchal. Si tu as autant de capacits et de chance que lui, tu y arriveras peut-tre, aprs avoir gratt du papier pendant vingt-cinq ou trente ans, et avoir support les ennuis du mtier, les caprices des chefs, les injustices des suprieurs. Vois-tu, mon petit, il te vaudrait mieux tre tout bonnement meunier et vivre l, chez toi, libre et tranquille en travaillant. C'tait bien la vrit, mais je n'tais pas alors capable de comprendre a. D'ailleurs, ma mre, la persuasion de M. Masfrangeas, avait tourn de ce ct, tous les rves d'avenir qu'elle faisait pour moi, comme font toutes les mres, et je ne pouvais bonnement gure penser autrement qu'elle, aprs avoir tant entendu vanter cette carrire, ni la contrarier, quand mme j'aurais pens autrement. Au reste, les quelques annes que j'ai passes la 3e division de la Prfecture ne m'ont pas t inutiles, car elles m'ont dgot pour toujours, de toute vie enferme, malsaine, loigne de la nature; elles m'ont appris les misres qui se cachent sous des apparences plus brillantes, et m'ont fait estimer leur valeur, la sant, le grand air et la libert. Combien de fois depuis, j'ai reconnu la grandissime vrit de ce dicton de mon oncle, que je translate ici de notre patois en franais: Matre de soi, matre chez soi; petite maison, grand coeur: voisin du bonheur. Quand la demoiselle Ponsie eut fini de repasser, je lui aidai monter dans sa chambre tout son linge qu'elle empilait sur mes bras tendus. C'tait toujours sa petite chambre avec des boiseries peintes en blanc; ses rideaux de lit et de fentre, en ancienne toile fleurs bleues; ses chaises pieds contourns, et sa commode au ventre arrondi, avec des poignes de cuivre. Au-dessus de la chemine, il y avait dans un cadre dor, une petite glace, et, plus haut, une peinture reprsentant un berger; non pas de ces bergers dpenaills de chez nous, mais un berger en culotte rose et bien poudr, qui offrait sa bergre deux tourterelles dans une cage. Aprs que tout fut bien rang dans les tiroirs, la demoiselle me fit monter au second, o personne ne couchait, et qui n'tait mme pas meubl. Dans une chambre tourne au nord, on mettait le fruit sur des couches de paille et sur des claies. Aprs avoir choisi quelques pommes, nous redescendmes faire collation avec, et des fromages de chvre au gros sel. Quand ce fut fait: Si tu veux, me dit la demoiselle Ponsie, nous irons Prmilhac: j'ai des affaires porter la femme de notre ancien mtayer des Boiges. La pauvre a un petit enfanon nouveau-n, et pas de langes, pas de brassires, pas de bourrasses, rien, ils sont si pauvres! Je vais m'habiller, dis la Mette de mettre le panneau sur la bourrique. Tandis qu'elle s'habillait, je renouvelai connaissance avec le salon manger. Rien n'tait chang: de chaque ct de la chemine, de grands placards en noyer; au milieu, la table ronde massive pieds tourns; autour, le long des murs tapisss d'un vieux papier imitant des boiseries, taient ranges les chaises dos faonn en forme de lyre. Au coin du foyer, un grand fauteuil dos carr, recouvert d'une tapisserie assez fane, o M. Silain, le pre de la demoiselle, se reposait, aprs souper, d'une chasse fatigante. A l'autre bout du salon, en face de la chemine, il y avait un grand buffet dressoir, o se voyaient des restes d'un service d'ancienne porcelaine de Limoges, assiettes, plats, et des tasses caf en forme de gobelet, avec des filets d'or et des chiffres entrelacs. Autour, taient accroches aux murs, dans des cadres la dorure ternie, des gravures qui avaient fait le bonheur de mes premires annes. Quand la demoiselle m'amenait au chteau, je les suivais une une en montant sur les chaises pour mieux voir, et j'avais une rflexion pour chacune de ces images. C'tait d'abord un portrait en pied de Louis XVI, en manteau parsem de fleurs de lys, et son bton appuy sur une table o tait la couronne royale. --Pourquoi, disais-je la demoiselle, ce gros monsieur lve-t-il sa robe; c'est-il pour montrer sa belle culotte? Et elle de rire. En face, c'tait Marie-Antoinette en robe de cour, la poitrine tale, avec une haute coiffure qu'on aurait dit btie par un architecte, et qui ne devait pas passer aisment sous les portes. Il y avait aussi le petit duc de Bordeaux en pantalon blanc, court, avec des souliers dcouverts boucles, un petit justaucorps et une collerette. Il gotait la soupe de l'ordinaire, dans la cuisine des hussards de la garde, Fontainebleau. Derrire lui des gnraux et des officiers, le chapeau sous le bras. Comme le petit prince n'avait pas l'air d'y aller de bon coeur, je disais toujours: --Il ne la trouve pas bonne, la soupe! Puis c'tait le duc d'Angoulme en gnral, arrivant sur le front des troupes pour passer une revue. Il tait reu par les gnraux qui le saluaient tous ensemble, le chapeau au bout du bras demi tendu vers lui: --Est-ce qu'ils lui demandent la charit? disais-je la demoiselle. Ils taient curieux, ces gnraux; ils se ressemblaient tous: ils avaient de grands nez droits, de petits favoris, pas de moustaches, et les cheveux frisotts ramens sur le front. Il y avait encore Henri IV cheval, entrant Paris; la prise du Trocadro, o on ne voyait rien, rapport la fume; un portrait de feu Monseigneur de Lostanges, et quelques autres tableaux. Sur la tablette de la chemine, tait toujours un gros chat sauvage empaill, tu par M. Silain dans le bois que depuis on a appel le Bois-du-Chat; au-dessus, tait accroch un baromtre, que le Monsieur ne manquait pas de consulter en partant pour la chasse. Mais de tout a, ce qui m'amusait le plus, c'tait un paravent curieux. Sur le papier de couleur claire, la dfunte dame de Puygolfier et sa fille avaient coll partout des images dcoupes, qui n'taient, pour la plupart, que des caricatures sur Louis-Philippe, sa famille et son gouvernement. Il faudrait une heure pour les mentionner toutes. Le roi des Franais tait toujours reprsent avec une tte de poire! Il y avait une de ces images reprsentant un muse, o tous les tableaux, paysages, monuments, portraits, objets quelconques, ressemblaient des poires; et parmi les messieurs qui regardent, en voici encore en tte de poire, avec un parapluie... J'en tais l de ma revue, lorsque la demoiselle redescendit. Qu'elle tait jolie avec sa collerette pointes dcoupes, sa robe fronce avec une boucle dore la ceinture, des manches gigot, et une jupe courte qui laissait voir le bas des jambes, o des rubans noirs s'entre-croisaient sur les bas blancs, pour tenir le petit soulier! Elle portait dans une couverture de berceau, tout plein de petites affaires d'enfant: drapes, maillots, brassires et des petits bonnets qu'elle mettait sur son poing pour me faire voir. Pauvre chre demoiselle! comme on voyait bien qu'elle avait fait tout a avec affection, et qu'elle aurait t bien contente d'avoir elle de petits enfanons habiller. Elle avait pour lors vingt-six ans; elle aurait t une bonne mre; elle mritait d'tre heureuse, mais le sort ne l'a pas voulu, et elle restait au crochet, ou la pendille, comme disait mon oncle. Toutes ces petites nippes furent bien plies, et mises dans un grand cabas attach au panneau de la bourrique, et aprs a en croupe, la grande Mette attacha encore un bissac plein de vivres. Quand tout fut prt, la demoiselle noua un foulard sur sa tte, et nous voil partis. En sortant de la cour je demandai un peu tardivement des nouvelles de M. Silain. --Ah! rpondit la demoiselle, mon pre est chasser les loups Jumilhac, avec des messieurs du Limousin; qui sait quand il reviendra. Elle marchait, ou montait sur sa bte, suivant le chemin. Moi je tenais la bride, le long des grosses pierres, pour l'aider monter, et ensuite j'allais derrire, touchant la bourrique avec une verge de chtaignier. Je ne me lassais point de la regarder, de l'admirer, avec ses petits frisons d'or dans le cou. Lorsqu'elle se tournait vers moi, je me baignais, il me semblait, dans ses beaux yeux bleus si bons. Quelquefois, je courais devant dans les taillis, pour carter une branche qui pendait sur le chemin. Quelle belle journe! J'avais oubli le moulin, la Prfecture et tout: J'aurais voulu que Prmilhac fut aussi loin que Limoges. Notre chemin tait par la Boudelie et Magnac, mais nous prenions quelquefois des traverses. Au passage du ruisseau du Ravillou, ce fut le diable; la bourrique ne voulait pas passer. --Descendez, dis-je la demoiselle; quand vous ne serez plus sur la bourrique, je la ferai bien passer de force, et aprs a, je vous traverserai sur mes bras, vous ne vous mouillerez pas. Elle se mit rire en secouant la tte: --Nenni, tu me jetterais peut-tre dans l'eau. Je ne sais pourquoi, mais il me montait dans l'ide, une envie folle de la passer comme a dans mes bras. --N'ayez crainte, demoiselle, je suis fort, plus fort qu'il ne faut, vous ne risquez rien. Mais elle ne voulut pas entendre a, et ayant inutilement essay de la persuader, je mis mon mouchoir sur les yeux de la bourrique, et je la poussai dans le ruisseau que je lui fis traverser en reculant, la demoiselle toujours dessus et riant. Nous arrivmes enfin dans cet ancien village de Prmilhac, o on voit des restes d'anciennes constructions, des marques d'antiques murailles, que dans le pays on dit tre l'ouvrage des Anglais. a n'est peut-tre pas vrai, et il y en a qui disent que ces ruines viennent d'un ancien moustier bti, il y a quinze cents ans, par un saint homme appel Sulpice qui donna son nom la paroisse dans laquelle tait Prmilhac. Mais par chez nous, entendre les gens, toutes les vieilles murailles, tous les anciens chteaux ont t btis par les Anglais, tant sont vivaces les souvenirs de la grande guerre de Cent ans. L'accouche tait dans son lit, garde par une vieille voisine, et son petit enfant ct d'elle. Lorsqu'elle nous vit entrer, elle joignit les mains et s'cria: Oh! demoiselle! Elle n'en put dire plus long pour lors, mais ses yeux se mouillrent. Aprs les questions sur la sant, la demoiselle Ponsie prit le poupon qui tait pli dans un mauvais morceau de drap tout perc, et l'habilla avec les affaires qu'elle avait apportes: et tout ce temps, elle le baisait et le rebaisait, puis comme il commenait gimer un peu, elle le rendit sa mre pour le faire tter. Une poule toute plume et vide, fut tire du bissac et donne la vieille, qui apprta une marmite et la mit au feu pour faire de bon bouillon. Aprs a, la demoiselle serra dans un mauvais cabinet une bonne miche blanche, du sucre, et deux bouteilles de vin vieux. --Que vous tes bonne, notre demoiselle! disait la pauvre femme dans son lit; que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous le rendent! Je les prierai bien qu'ils vous fassent heureuse, comme vous le mritez! --Oui, oui, ma pauvre Mariette, je vous en remercie bien, mais c'est peu de chose que tout a. --C'est bien quelque chose tout de mme, notre demoiselle, et plus que nous ne mritons; mais ce qui vaut le plus de tout, c'est votre bont d'avoir pens nous. Le petit enfanon s'tait endormi en ttant. La demoiselle l'embrassa encore, promit de revenir et nous repartmes. Il tait dj sur la brune lorsque nous fmes Puygolfier. Le souper fut vite prt: une omelette la vignette, et des bonnes rimottes de bouillie de mas que la grande Mette fricassa dans la pole, l, devant nous. On ne faisait pas grande cuisine Puygolfier, quand le monsieur n'y tait pas. Je mangeai avec apptit et gat, et la demoiselle tait heureuse, comme elle l'tait toujours, aprs avoir fait du bien quelqu'un. Aprs souper, elle voulut me faire tter de ses cerises l'eau-de-vie. Et pour faire comme autrefois, lorsque j'tais tout petit, elle me les prsentait comme on fait aux jeunes geais nouvellement dnichs, pour leur apprendre manger. Elle riait de ce jeu qui m'amusait aussi, car en attrapant la cerise, je touchais quelquefois ses doigts de mes lvres. Sur le coup des neuf heures, je m'en redescendis au moulin bien content de ma journe. Quel temps heureux! mes journes se passaient en paix et tranquillit, dans ce recoin perdu du Prigord, au milieu d'une nature paysanne et forte. Il me semblait que cette terre couverte pour lors de moissons, me communiquait sa vie. Je me levais de bonne heure le matin, et j'allais lever les verveux ou les cordes poss le soir; ou bien, prenant le fusil de mon oncle, je m'en allais avec la Finette faire courir un livre. Cependant, je pensais toujours la demoiselle Ponsie, et je cherchais toutes les occasions de retourner Puygolfier, n'osant pas y aller de but en blanc, parce qu'il me semblait que tout le monde devinerait mes penses. Je lui portais souvent du poisson qu'elle aimait beaucoup, lorsque j'avais pris quelque jolie perche au verveux, ou une truite en tirant l'pervier le soir au-dessous de l'cluse. D'autres fois, c'tait une cordelette d'oiseaux, ou un bouquet de fraises des bois. J'tais attir vers elle par une force laquelle je ne cherchais pas rsister; pensant elle, lorsque je ne la voyais pas, et avide de sa prsence; la recherchant sans autre but que de la voir, de l'entendre, et d'tre auprs d'elle. Je ne puis pas dire que j'tais amoureux, car je ne savais point au juste ce que c'tait que l'amour; mais je trouvais un plaisir grand tre toujours occup d'elle, me faire sa chose par la pense. Malgr les motions que je ressentais quelquefois en sa prsence, et le trouble que me donnait parfois un de ces dsirs vagues, comme il en vient aux jeunes gens encore innocents, mes sentiments taient ceux d'une respectueuse adoration. Je la trouvais la plus belle, la meilleure; elle tait pour moi, la perfection mme, et il me semblait qu'elle tait d'une nature suprieure aux autres femmes. Le plus grand bonheur que je concevais, tait de lui tre utile et de me dvouer pour elle. Cela dura une semaine ainsi; mais un jour en ouvrant le petit portail, j'entendis les chiens aboyer au chenil, et je connus par l que M. Silain tait revenu. Il tait l, en effet, plant prs de la terrasse, les jambes cartes, les mains derrire le dos, regardant la plaine. Il se retourna en entendant les chiens, et je m'approchai pour le saluer avec un certain moi, car outre qu'il m'avait toujours beaucoup impos, je me figurais sottement qu'il allait deviner ce quoi je pensais continuellement. Je ris maintenant de ma btise, car j'ai bien vu depuis que M. Silain ne pensait qu' lui. C'tait bien toujours lui, vtu d'un habit de chasse velours olive, avec des boutons de cuivre ttes de loup et de sanglier, et d'un pantalon pont-levis de mme toffe, de couleur grise. Avec a, une casquette ronde en velours noir et des souliers fortes semelles. Je ne lui ai jamais vu d'autre costume. Seulement lorsqu'il allait cheval, il avait de grandes bottes au lieu de souliers, et l'hiver par le mauvais temps, il mettait un tablier en peau de bique qui lui donnait l'air d'un ours cheval. Il tait grand, et avait l'air de quelqu'un avec son nez recourb, ses moustaches un peu rousses tailles en brosse, et ses petits favoris coups carrment la hauteur des oreilles. Il avait quelque chose de militaire dans sa manire d'tre, et, en effet, il avait servi dans les gardes du corps de Charles X. Il me reut avec une rondeur joviale, selon son habitude avec les petits, les paysans, avec tous ceux qu'il regardait comme trop au-dessous de lui pour que a tirt consquence. Mais avec les bourgeois, les gens du gouvernement, les messieurs, il tait trs raide, et loignait toute espce de ces familiarits que font natre souvent le voisinage, mme entre gens de classes diffrentes. Lorsqu'il passait un acte pour vendre une terre, ou quelque bois, ce qui arrivait souvent, il ne manquait jamais de faire coucher tout du long dans l'acte, par le tabellion, comme il disait, ses noms, titres et qualits: Antoine Silain de Pons, vicomte de Puygolfier. Les soirs de chasse, ce que contait un de ses voisins et camarades, aprs avoir bien bu et festoy, il prtendait descendre d'un pun d'une ancienne maison de Pons, illustre ce qu'il parat; mais ses amis ne faisaient qu'en rire. Au demeurant, quoiqu'il ft goste, on ne peut pas dire qu'il ft un mchant homme. Avec a, il faisait quelquefois des choses qui n'taient pas de faire, par caprice ou par colre. Ses gots n'taient point luxueux: la vie large du petit noble campagnard lui suffisait. Pourvu qu'il et une table bien servie, car il tait gros mangeur et grand buveur, il se contentait des ressources du pays, buvait son vin l'ordinaire et en extra s'arrangeait de vieux vin de Saint-Pantaly. Il mangeait sa volaille, chapons, canards, dindons; le gibier qu'il tuait, et le poisson, les lgumes, les champignons et les truffes, qu'il avait pour ainsi parler sous la main. Les truffes surtout, car le puy qui, de dessous la terrasse, dvalait la plaine, tait couvert d'un bois de chnes clair-sems, o on en trouvait beaucoup. Avec cela, sa bonne jument limousine blanc-truit, sept ou neuf chiens courants, car en cette affaire, il avait la superstition des nombres impairs, et cela lui suffisait; pourvu, bien entendu, qu'il et les goussets garnis quand il allait chasser au loin, soit Jumilhac, soit dans le Limousin, soit dans la fort de Born ou ailleurs. Il lui fallait aussi quelques louis pour aller faire ses petites tournes Prigueux le mercredi, ou le jeudi Excideuil et quelquefois le samedi Thiviers. Les ressources en nature de la terre de Puygolfier auraient t suffisantes pour lui assurer une bonne existence chez lui; mais c'tait l'argent, c'tait les cus pour le dehors, qu'il tait difficile de trouver, car la plus grande part des revenus se mangeait sur place, et ce qu'on vendait de bl, de vin, ou le profit des bestiaux, passait payer la taille et les rparations. Cependant, il lui en fallait pour solder les hteliers, dans ses expditions, sans compter que le soir aprs souper, ces messieurs faisaient une petite bte hombre, assez chaude parfois ce qu'on racontait. Aussi, de temps en temps, M. Silain vendait quelque lopin de son bien, et avanait une coupe de bois, en sorte que ses revenus allaient en diminuant. Mais il ne s'en inquitait gure; il tait de cette race de bons vivants qui mangent bien, boivent sec, digrent facilement, et, sans mauvaises intentions, font tranquillement le malheur de leurs proches, et ne s'en doutent mme pas, loin d'avoir des remords, habitus qu'ils sont tout rapporter leur personne. En me voyant grand et assez lanc, M. Silain me fit compliment sur ma pousse, et mit cette opinion que je ferais un beau lancier. Lorsque je lui dis que j allais entrer dans les bureaux de la Prfecture, il s'cria: Comment! tu veux te faire gratte-papier? bti comme a? Eh bien, mon garon, je te conseille plutt mille fois de te faire meunier, comme ton jacobin d'oncle! L-dessus, il rentra au chteau, prit son carnier et son fusil, siffla sa chienne couchante, et s'en fut. Moi j'allai rejoindre la demoiselle au grenier, o elle tait pour lors, ce que me dit la grande Mette. C'tait un endroit curieux que ce grenier. Il y avait un ple-mle de meubles clops, de fauteuils dfoncs, de tableaux crevs, de morceaux de vieilles tapisseries, d'objets de toute espce, casss ou hors d'usage, de vieilles hardes jetes sur des cordes tendues, de vieux coffres pleins l'un de dbris de toute sorte, chiffons, ferraille, et l'autre bond de papiers et de vieux parchemins. La demoiselle Ponsie tait au milieu de ce fouillis, cherchant un morceau de tapisserie assez bien conserv, pour recouvrir le grand fauteuil o M. Silain dormait le soir aprs souper. Je lui aidai bouleverser et retourner toutes ces dfroques qui sentaient le pass, et reprsentaient des modes dfuntes et des usages perdus. Dans un coin, je retrouvai une ancienne coiffure militaire; une espce de chapeau de fer, avec les bords en croissant, tout mang par la rouille, qui avait jadis coiff quelque piquier, du temps de nos guerres de religion. Je la mis sur ma tte, et la demoiselle me dit en riant: --Tu aurais fait un joli petit parpaillot, du temps du capitaine Vivant. Lorsqu'elle eut trouv ce qu'elle cherchait, elle s'assit sur un vieux fauteuil et se mit mesurer le morceau pour voir s'il y en aurait assez. Au milieu de toutes ces vieilleries, de tout ce bric--brac, sa jeunesse et sa fracheur semblaient comme une fleur venue sur un terreau noir, et ses cheveux avaient des reflets dors qui clairaient le grenier un peu sombre. Je restai l, la regarder sans rien dire. --Descendons, dit-elle en me rveillant. L'aprs-dne se passa pour elle en occupations diverses, mais la seule mienne tait de me prter tout ce qu'elle voulait, soit qu'il s'agit de tenir son cheveau, ou de porter le panier la grenaille pour aller donner aux pigeons. Elle me mena au verger o tait le rucher, en me recommandant de ne pas courir, de ne pas faire de grands gestes, et de me tenir coi prs d'elle. Les mouches miel vinrent notre rencontre, et, me voyant en sa compagnie, ne me firent rien, tant ces petites btes ont de la connaissance. Pour elle, elle les maniait sans crainte, les prenant sur ses mains au sortir de la ruche, et celles qui volaient, se posaient sur sa tte et sur ses paules, comme des oiseaux apprivoiss. Je m'en fus, ce jour-l, avant le retour de M. Silain, et je ne revins pas Puygolfier le lendemain. Je m'en allai courir dans les bois, ruminant mes penses, et de cette affaire-l, je manquai un livre que la Finette me ramenait au poste des Trois-Bornes. Le jour suivant tait un dimanche, et, comme ce jour-l je n'allais pas Puygolfier, la demoiselle tant au bourg pour les offices, je voulus essayer de me revancher. A l'Anglus, je partis avec la Finette, mon fusil sur l'paule, aprs avoir bu un coup. Le temps allait bien, c'tait un plaisir; les dernires brumes de la nuit s'enlevaient dans les fonds, l'air tait clair, la terre frache et point gure de rose. En cheminant tout doucement tandis que la chienne donnait des coups de nez de , de l, cherchant une voie, dans les passages des haies, dans les cafourches, dans les coules sous taillis, je respirais avec plaisir la fracheur du matin, et je reniflais les bonnes odeurs des bois faites des senteurs des feuilles mortes, de la mousse humide, de la bruyre, des champignons, du pipoulet. Pour retrouver mon livre de la veille, j'allai droit une terre o je pensais qu'il devait avoir fait sa nuit. Je n'y tais que depuis un petit moment quand la chienne rencontra, et la voir brandir la queue, je connus de suite que la voie tait bonne. Pourtant elle eut assez de mal dbrouiller l'cheveau, mais lorsqu'elle eut trouv la sortie, elle commena s'en aller plus vite, tandis que sa queue venait lui battre les ctes. Elle rapprochait, et bientt un premier coup de gueule dit que le livre tait dans les alentours. Puis la voie s'chauffa; le lancer approchait. Tout d'un coup le livre lui part sous le nez, et voil la Finette qui s'en va raide, donnant pleine gueule, cognant aprs lui qui arpente de grands coteaux pour gagner de l'avance, afin d'avoir le temps de ruser, et d'embrouiller sa voie sur les chemins, et dans les friches pierreuses. Une fois sur le terme, je n'entendis plus rien, la chienne tait en dfaut. A ce moment, le soleil montait lentement l'horizon, comme une grande bassine de cuivre rouge bien cure. J'attendis l ne migrant pas de la Finette, je savais qu'elle retrouverait la piste. En effet, au bout d'un moment, voici sa voix forte qui monte d'une grande combe du ct de Roulde. Lorsque je fus sr de la randonne du livre, je vis qu'il me fallait aller au poste du Chtaignier-du-guet. J'avais souvent accompagn mon oncle la chasse, jeune, et je connaissais bien les postes. Lorsque je fus rendu au gros chtaignier plant la cafourche de trois chemins sur une lande, j'attendis. Pendant que la chienne tait dans les fonds, je n'entendais pas toujours sa voix, mais je savais qu'elle suivait, et lorsqu'elle passait sur un coteau, je l'entendais cogner pleine gorge. Au bout d'une heure, voici venir l-bas mon livre dans un sentier. Il se plantait de temps en temps, se dressait sur son cul pour couter la chienne et repartait. En approchant du carrefour, il s'allonge pour passer le dcouvert, mais quand il fut vingt pas, mon coup de fusil lui fit faire la culbute. C'tait mon premier livre et je m'en fus bien content, il pesait six livres un quart. Le jour d'aprs, lorsque j'arrivai Puygolfier avec un plat de brochetons sous l'herbe de mon panier, la jument de M. Silain tait selle et attache par la bride dans la cour, prs de la porte du chteau. Lui, il tait dans ce qu'il appelait son cabinet. C'tait le bas d'un petit pavillon, ou plutt d'une tour carre qui tait en retour du corps de logis, et, du ct du dehors, enfermait la petite cour intrieure que la tour ronde de l'escalier closait du ct de la grande cour. Il appelait a son cabinet, parce qu'il y avait des livres, des papiers, des vieux journaux; mais au reste c'tait l qu'il mettait toutes ses affaires. Ses pistolets d'aron taient accrochs au mur, ct d'une pe. Les fusils de chasse taient rangs un rtelier; un clou, pendait le carnier; un autre, la bourse pour le furet et les grelots; sur la table taient les accouples de ses chiens, la corne pour les appeler, sa poire poudre, son sac plomb, et une ancienne tabatire de corne ronde o il mettait les capsules pour son nouveau fusil. Tous ces objets taient bien sous la main, on voyait qu'ils servaient souvent. Quant aux livres, M. Silain n'y touchait jamais, a se connaissait de suite, car ils taient pleins de poussire. Au reste, c'taient les philosophes du sicle dernier, jadis choys par la noblesse, et aujourd'hui honnis par elle. Il y avait: Voltaire, Diderot, et Rousseau, dont l'aeul de M. Silain avait t si engou, qu'aprs avoir lu _l'Emile_, il avait voulu faire apprendre la menuiserie son fils; mais celui-ci avait prfr s'engager dans les dragons du marquis de Gontaut. Voyant cela, son pre avait pris lui-mme un tat, en se mettant bravement labourer sa rserve, ce qui l'avait rendu si populaire, qu'il tait rest tranquillement chez lui pendant la Rvolution. Pour son petit-fils, M. Silain, il n'avait d'autre tat que de chasser, et de mener une vie trs active en ne faisant rien. Un noble de ses voisins, lui faisait passer des paquets de gazettes, mais il s'endormait en les lisant. A l'gard des livres, il ne les supportait que dans un cabinet de lecture de Prigueux, o il faisait quelquefois de longues pauses. Mme encore, les mauvaises langues disaient que ce n'tait pas pour les livres qu'il y allait, mais pour la dame du cabinet, jolie blonde devant laquelle les officiers passaient en retroussant leurs moustaches. Que ce soit vrai ou non, M. Silain tait alors dans son cabinet en train de mettre ses bottes. --Ha! dit-il, te voil, futur scribe! en attendant que tu grattes le papier de ce gueux de Philippe, tu vas m'aider coupler les chiens; prends les couples, moi je prends mon fouet. Les chiens hurlaient au chenil, sentant le dpart. Une fois coupls, la rserve d'un vieux sage chien, M. Silain les laissa aller de la cour du chenil dans la grande cour. Aprs a il mit son fouet dans sa botte, dtacha sa jument, l'enfourcha et partit pour la fort de Lammary. O tait donc la demoiselle Ponsie? Je ne l'avais pas vue. Ayant regard dans le salon manger, o elle se tenait d'habitude, puis dans le jardin, et ne la trouvant pas, je revins la cuisine. A ma question, la grande Mette rpondit: --Ah! la demoiselle est alle au bourg voir la nice de M. le Cur. Je redescendis au Frau tout dferr. Le lendemain je la trouvai, mais il me sembla qu'elle tait moins gaie que d'habitude. Presque toute l'aprs-dner, elle se tint dans la petite cour raccommoder du linge. Elle tait assise sur une chaise, le long du mur, et appuyait ses pieds sur une autre chaise o tait son linge. Sa fine tte et ses beaux cheveux, baigns de lumire, se dtachaient en clair sur le vieux mur dcrpi et tout caill. Qu'elle tait jolie ainsi! Je dis toujours la mme chose, mais c'est que de toutes les manires, je la trouvais belle. Je restai longtemps immobile la regarder, rpondant ses questions, mais ne me souciant de rien, si ce n'est de jouir de sa prsence. Elle sentait mes regards attachs sur elle; c'tait sans aucune mauvaise ide, je la regardais et l'admirais navement, mais cela la gnait sans doute, car elle me dit de lui lire quelque chose. Je m'en fus dans le cabinet de M. Silain, et j'y pris un livre; c'tait _La Nouvelle Hlose_. Je me mis lire tout haut; mais ces lettres interminables, ce bavardage prtentieux, me fatigurent bientt. Je l'avoue d'ailleurs, je ne comprenais rien tout cet talage de sentiments; tout cela me paraissait faux et artificiel, et partant ne m'intressait point. --Cela ne t'amuse gure, dit la demoiselle en souriant: laisse-le, va, en voil assez. J'allai replacer le livre et je revins. En mme temps les sabots de la grande Mette se faisaient entendre sous la galerie. Elle venait dire la demoiselle que le mtayer demandait lui parler. Sur cet avis je dis le bonsoir, et je m'en fus assez triste. Le temps se passait cependant. Le surlendemain, chez Puyadou firent dire mon oncle, par un homme qui venait au moulin faire moudre, que ma mre me mandait de rentrer; c'tait le postillon de la voiture qui avait fait la commission. J'allai donc bientt Puygolfier pour dire adieu la demoiselle. C'tait un samedi, M. Silain tait all au march de Thiviers; je la trouvai seule dans la cour et je lui dis qu'il me fallait m'en retourner Prigueux, et que cela me faisait grand deuil de ne plus la voir. Et mesure que je lui expliquais tout navement que maintenant je regrettais de quitter le moulin, parce qu' Prigueux je serais loin d'elle et que peut-tre, quand je reviendrais, elle serait marie; je me sentais prt pleurer. --Pauvre enfant! dit-elle en me faisant asseoir prs d'elle, n'aie crainte va, tu me retrouveras toujours; qui aurait soin de mon pre si je n'y tais pas? Et puis elle m'arraisonna, disant qu'il fallait bien prendre un tat, et que puisque a convenait ma mre, il fallait entrer la Prfecture et bien travailler; que d'ailleurs Prigueux n'tait pas au bout du monde, et que je pourrais venir les jours de fte. Cette esprance me consola un peu et alors je pris du courage pour le dpart. Elle m'accompagna jusqu'au bout de l'alle de noyers, et quand nous fmes l, elle m'embrassa sur les deux joues, comme si j'avais encore eu six ou sept ans, et s'en retourna lentement vers le chteau. Moi je descendais le chemin, la suivant des yeux. Au moment d'entrer dans la cour, elle se retourna: je levai ma casquette, elle me fit un signe d'adieu et la porte se referma. Le lendemain mon oncle m'accompagna jusqu' Savignac avec la jument. Tout en marchant, il me parla de ce que j'allais faire, et me dit que puisque c'tait dcid, il fallait m'y mettre tout de bon et tcher de faire quelque chose. Moi, je lui dis que je ne tenais pas autrement travailler la Prfecture; mais que, puisque ma mre avait arrang a avec M. Masfrangeas, il me fallait bien y aller. J'ajoutai que j'aurais autant aim rester au Frau avec lui maintenant. --Plus tard, nous verrons, dit-il; mais en attendant il te faut contenter ta mre; la pauvre femme n'a plus que toi. Le long du chemin, il me coupa un joli bton dans une haie et il cheminait, l'arrangeant, tandis que j'tais sur la jument pour mnager un peu mes jambes. Nous nous arrtmes au _Cheval-Blanc_, pour boire un coup. Quand ce fut fait, je pris mon petit paquet, mon bton, et l'oncle vint me faire la conduite jusqu' la sortie du bourg. --Tu sais, mon fils, me dit-il en m'embrassant, si tu t'ennuyais trop, trop, l-bas, fais-le-moi savoir. Au Frau, tu seras toujours chez toi. Allons, adieu, porte-toi bien, et bonjour ta mre. Je marchais bien en ce temps, et je ne mis gure que trois heures, pour faire les cinq lieues qu'on compte de Savignac Prigueux. Ma mre fut bien contente de me voir. M. Masfrangeas tait venu dans la journe, et lui avait dit de m'envoyer le lendemain. Pendant que j'tais au Frau, la pauvre femme avait prpar toutes mes affaires: ayant soup, je me couchai et aprs avoir un peu pens la nouvelle vie qui m'attendait, je m'endormis. Le lendemain, mieux habill que de coutume, je passai chercher M. Masfrangeas et nous voil partis pour la Prfecture. La Prfecture! ce nom m'imposait, mais je fus bien vite rassur, car en entrant dans le bureau j'en eus de suite une ide assez pitre. Ce bureau tait une grande pice sale, enfume, avec des casiers montant jusqu'au plafond jauni et crevass. Tous ces casiers taient bourrs de cartons et de papiers, qui rpandaient cette odeur particulire aux vieilles paperasses, odeur dsagrable laquelle je n'ai jamais pu m'habituer. Il y avait trois employs dj arrivs: deux jeunes, et un vieux qui avait des manches de cotonnade noire par-dessus celles de son paletot. M. Masfrangeas me mit une table o il n'y avait personne, et dit au vieux employ ce qu'il fallait me donner faire. Celui-ci apporta des tats pleins de colonnes de chiffres, qu'il s'agissait de copier. Aprs m'avoir fait donner devant lui toutes les explications ncessaires et m'avoir recommand au vieux, M. Masfrangeas s'en alla dans son bureau qui communiquait avec celui-ci. Lorsque la porte fut referme, les deux jeunes gens vinrent prs de moi, et me firent diverses questions auxquelles je rpondis de mon mieux. Ils ne me laissrent pas ignorer que la Prfecture tait une sale bote o il n'y avait rien esprer pour un jeune homme. Sur ces entrefaites arriva un autre employ qui parut enchant de la venue d'un surnumraire, qui le dchargeait sans doute un peu du travail qui l'accablait. Il se mit sa place et sembla travailler avec ardeur. Le vieux se nommait Serr, et il tait sous-chef de bureau, mais c'tait le dernier arriv, M. Gignac, gros brun, prtentieux et beau parleur, qui donnait le ton, et recueillait des deux expditionnaires, la considration due au sous-chef, auquel il n'en restait plus. Ce brave et digne homme mprisait ces jeunes gens auquel il servait de plastron, et ne paraissait pas s'apercevoir des sottes plaisanteries qu'ils lui faisaient. Ces Messieurs avaient trouv joli de rechercher les mots dont la premire syllabe avait la mme consonnance que le nom du sous-chef. L'un commenait: Ser-pent, l'autre rpondait: Ser-ment, le troisime ajoutait: Ser-gent, et cela continuait comme a longtemps entre les trois complices: Serre-tte, Serre-file, Ser-pette, Ser-fouette, Ser-vante, Ser-vice, etc. Et ils imaginaient des farces btes dans le genre de celles-ci: M. Serr, sortant de sa serre, avec un serre-tte sur sa cer-velle, trouva un cerf-volant qui l'amusa, et un ser-pent qui l'effraya. Il appela un ser-gent qui fit le ser-ment de s'avancerr, et de pas-ser son coupe-choux au travers du reptile... Quelquefois, lorsque a durait un peu trop, le vieux M. Serr levait les paules et disait tout haut, sans cesser son travail: tas de crtins! Mais ce jour-l, ce fut moi qui servis d'amusement ces messieurs. Le sous-chef tant sorti, M. Gignac s'cria tout coup qu'il n'avait plus de guillemets et me dit: Jeune homme, allez donc la 1re division, chercher la bote guillemets; c'est l au bout du corridor, la porte gauche. Je souponnais bien quelque farce, mais ne sachant trop, j'y allai. A la 1re division un monsieur trs srieux, avec une calotte grecque soutache, me rpondit gravement que la boite tait la 2e division. J'allai la 2e, o on me dit qu'elle tait au greffe du Conseil de Prfecture qui venait de l'envoyer qurir. Je finis par comprendre, et je revins me mettre mon travail. --H bien, fit M. Gignac, et cette boite? --Allez la chercher, rpondis-je sans me dranger. Derrire les pupitres, on entendait les rires touffs des deux expditionnaires. Quelle diffrence avec le Frau! Etre enferm dans cette sale bote, comme disaient les jeunes gens, moi qui tais si libre l-bas! Des fentres, on voyait les toits en tuiles creuses, des vieilles masures tages sur les pentes de l'antique Puy-de-Saint-Front, pleins de tessons de pots et de bouteilles, de sales chiffons, de vieilles savates, et o errait parfois un chat maigre et hriss. Ah! ce n'tait plus la vue du bief du moulin qu'on avait de la chambre de mon oncle. Et quelle odeur dans ce bureau! C'tait comme un relent de vieux papiers qui prenait la gorge, mlange de poussire et de ptes aigries. Et quand on ouvrait les fentres, c'tait bien autre chose: on avait les senteurs infectes de la rue du Lys, mal nomme, dont le ruisseau du milieu gardait les rsidus de tous les vases de nuit. Et c'tait l, plus que la vue, ce qui me dplaisait tant. J'ai toujours t assez dlicat pour les odeurs, plus que nous ne le sommes d'ordinaire dans le peuple. En respirant ces sales puanteurs, je me rappelais le temps o je galopais partout dans les bois o le trifoulet fleurait bon; o je grimpais dans les termes pleins de genvriers, o venaient la lavande embaume et les immortelles sauvages l'odeur de miel. Ah! me disais-je, si je pouvais encore, traversant une terre, humer la forte senteur de la roberte et me rouler le matin dans les chenevires, dont l'odeur me grisait tant petit! Quelquefois je restais l, la plume en l'air, regardant fixement le coq juch sur la cime en pomme de pin du vieux clocher de Saint-Front, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec des cris perants et je ruminais mon chagrin, tout triste comme un passereau encag. Ce pauvre clocher comme on l'a abm, en le refaisant, sous le prtexte de le rparer! ainsi que la vieille cathdrale, d'ailleurs qui a t traite comme le couteau de Jeannot et a perdu, intrieurement, ce caractre de grandeur antique et de svrit imposante qu'elle avait autrefois. Mais il y en a qui la trouvent plus jolie. J'eus bientt comme la maladie du pays. Un grand dgot me prit, et je fus au moment de m'en aller au Frau. Mais ma pauvre mre tait aux anges de me voir dans une position qu'elle trouvait trs enviable, car elle me croyait bonnement sur le chemin de la fortune et des honneurs. Je n'eus pas le courage de lui dire la vrit et de lui causer ainsi un chagrin qui et t trs grand. Mais il me passait par la tte des envies folles de retourner l-bas, de revoir la demoiselle Ponsie. Mme il me semblait que rien que de voir Puygolfier, de passer un instant dans le pays, de respirer quelques minutes le mme air qu'elle, a me ferait du bien. Cette ide me tenait tellement, qu'un soir, ayant soup, je partis sans rien dire ma mre, qui se couchait de bonne heure. Quoique la nuit vnt, de crainte d'tre reconnu, au lieu de passer sur la route d'Excideuil, je pris celle de Paris, par Sept-Fonds et Sorges. Une fois l, je suivis les chemins de traverse par Ogre et Lamigaudie, et aprs avoir laiss le chteau de Glane sur ma droite, je remontai en suivant presque la rivire. J'tais parti avec un bton, et je marchais d'un bon pas, n'ayant point de peur. Je conviens tout de mme que si Delcouderc avait t par les champs, je n'aurais pas t fort tranquille, et bien des gens auraient t comme moi, qui taient des hommes faits. Il faut dire aussi qu'en ces temps, on ne parlait que de lui le soir aux veilles: les assassinats qu'il avait commis, en passant par les langues de village, avaient doubl de nombre, et les conditions dans lesquelles ces crimes avaient eu lieu, taient devenues tout fait extraordinaires. On citait les tours d'adresse et d'audace de l'assassin, et je crois bien aujourd'hui, que dans le nombre, il y en avait qui appartenaient d'autres fameux brigands de jadis. Bref, il se faisait une lgende sur son compte, et l'ordinaire de ces contes, est de brouiller les poques, de confondre les faits, et surtout de les augmenter. Mais cela n'empche, qu'en ce temps-l, dans nos campagnes, les petits enfants peurs en oyant ces histoires, n'osaient pas tant seulement sortir devant la porte avant d'aller se coucher; il fallait les mener par la main. Pour lors, donc, Delcouderc tant bien verrouill dans la prison, l-bas prs de Tourny, attendant son jugement, car son affaire avait t renvoye par la Cour d'assises une autre session, je m'en allais sans crainte, ne pensant pas qu'on pt sortir aisment de la prison, comme il le fit plus tard. Il faisait beau temps, les chiens jappaient fort lorsque je passais dans les villages, mais a ne m'effrayait pas, connaissant le proverbe, et j'entendais sans m'en mouvoir le clou! clou! des chouettes sorties des creux des noyers. Aprs avoir march plus de quatre heures de temps, j'entendis les cluses du Frau devant moi. Je pris droite par un petit sentier qui passait dans un bois, et ayant travers l'Isle un gu o il y avait de grosses pierres, je me trouvai l'ore de la plaine en face de Puygolfier qui se voyait tout noir la cime du terme. Je restai la un moment essayant de reconnatre la fentre de la demoiselle, mais je ne pus, tant trop loin. Je traversai les terres au plus court, et je me mis grimper au milieu des chnes truffiers. A mi-cte, je m'arrtai encore, et je reconnus la fentre. Je restai l un moment en contemplation, pensant la demoiselle Ponsie qui dormait tranquillement sans doute. Aucune mauvaise pense ne me troublait; j'tais seulement content, heureux, de penser elle, d'tre prs d'elle, de voir la fentre de la chambre o elle dormait. On n'entendait aucun bruit au chteau; les chiens qu'on laissait la nuit en libert dans la cour, s'taient retirs au chenil sans doute. Je m'approchai doucement encore, jusque sous la terrasse, mais ce moment, m'ayant ou ou vent, ils sortirent du chenil en hurlant et vinrent jusque sur le rebord de la terrasse; et tandis que je descendais en galopant travers les arbres et les rocs, ils braillaient comme si un livre leur ft parti sous le nez. Je repris mon chemin, et vers les cinq heures, j'ouvris tout doucement la porte de la rue avec le passe-partout et montai me mettre au lit. Comme je couchais dans un petit cabinet spar de notre logement, ma mre ne s'aperut pas de mon absence. A l'heure ordinaire, je me levai, et je m'en fus au bureau. Je n'tais pas fier, un peu, de cette expdition de nuit. Il me semblait que j'avais fait quelque exploit digne des quatre fils d'Aymon, et dans ma pense je prenais en piti mes camarades de bureau, qui certainement n'en auraient pas fait autant, ce que je me figurais. Pourtant ce qu'il y avait de mieux dans mon affaire, c'tait d'avoir march neuf heures, sans tre trop las; pour un enfant de seize ans, a n'tait pas mal. Mais je mettais aussi en ligne de compte, d'avoir cart les terreurs nocturnes auxquelles les enfants, et mme des hommes faits, sont sujets, par suite des contes de vieilles qu'on dbite dans nos campagnes. Quoique n'aimant pas le travail que j'avais faire, je m'y accoutumais cependant, et je m'en tirais peu prs, en sorte que ma mre, renseigne par M. Masfrangeas, tait contente. Notre vie tait bien simple, comme de juste avec de petites ressources. Ma mre avait depuis deux ans hrit de neuf ou dix mille francs d'une de ses tantes, et le revenu de cet argent, plac chez le notaire de Coulaures, tait tout ce que nous avions pour vivre. C'tait peu de chose, mais la vie tait moins chre qu' prsent; et puis mon oncle nous envoyait du Frau, presque de quoi nous nourrir. Le vin, les haricots, les pommes de terre, les chtaignes ne nous manquaient pas. Lorsqu'on faisait le confit, il y en avait toujours quatre ou cinq toupines pour nous, et lorsqu'on tuait le cochon au moulin, il nous portait du lard, de la graisse, des boudins, un anchau, un jambon, et des bons grillons arrangs avec des ciboulettes. Un an aprs mon entre dans les bureaux de la Prfecture, j'tais un jeune homme et je commenais me raser. Je n'tais plus aussi innocent; on ne vit pas longtemps la ville dans cet tat, et mes camarades avaient pris le soin de me dniaiser par les conversations qu'ils tenaient librement devant moi. Je commenais regarder autrement les filles, et le dimanche j'allais avec les autres sur la place du Greffe, pour les voir sortir de la messe de midi. C'tait la mode en ce temps; les messieurs s'assemblaient l, et nous autres, nous faisions les hommes en fumant des cigares d'un sou, et en regardant effrontment les femmes. Mon oncle venait de temps en temps nous voir le mercredi, et il nous portait toujours quelque chose. De mon ct, j'allais quelquefois au Frau, lorsqu'il se trouvait deux jours de cong de rang. Au Carnaval, nous y allions tous deux, ma mre et moi, et nous y restions jusqu'au mercredi des Cendres. Je revis plusieurs fois la demoiselle Ponsie, et toujours avec plaisir, mais tout de mme ce n'tait plus comme autrefois; j'avais perdu ce sentiment naf et innocent, qui me faisait voir en elle toutes les femmes. Elle restait bien pour moi, au-dessus de toutes les autres, mais j'tais distrait de mes adorations de jadis par d'autres penses. Un beau matin d'avril, nous apprmes coup sur coup, l'vasion de Delcouderc, sa reprise et qu'on devait le guillotiner le lendemain. Je fus avec des camarades, sur la place de Prusse, aujourd'hui place Francheville, o tait l'chafaud. C'tait un mercredi, le 16 avril 1845, jour de march. Il y avait l une foule grande, car les crimes de ce jeune homme l'avaient rendu quasiment clbre. J'avoue qu'au dernier moment, je tournai la tte pour ne rien voir. Cependant, je m'tais bien promis de regarder cela courageusement, mais ce fut plus fort que moi. Pourtant, j'tais assez familier avec la guillotine. Derrire les jardins des maisons du fond de la place, dans un terrain vague, o on portait des dcombres, du ct de Saint-Pierre-s-Liens, il y avait une petite maison o on la serrait, dmonte, et, enfant, j'allais avec les autres, regarder par le trou de la serrure ces grands bois rouges qui nous faisaient frissonner; mais voir tomber une tte, c'tait bien autre chose. Au bout d'un an et demi, je fus appoint; on me donnait vingt-cinq francs par mois, et je me croyais riche, avec les dix francs que ma mre me laissait pour faire le garon. En ce temps-l, j'tais tomb amoureux de l'ane des demoiselles Masfrangeas, et mon argent passait en pots de pommade, et autres btises de ce genre. Je ne manquais aucune occasion de la voir, le dimanche la promenade, ou la sortie de la messe ou ailleurs. J'aurais pu aller librement chez elle, tant donn nos relations, mais ces petites rencontres me plaisaient: l'ge que j'avais alors, on s'amuse de ces enfantillages. Je crois bien que Mlle Lydia s'tait aperue de mon mange; mais qu'elle le st ou non, je lui dclarai mes sentiments. C'tait un bal donn par une famille de leurs amis; j'avais eu une invitation par M. Masfrangeas et je m'tais prpar quinze jours auparavant cette fte. Mais j'eus peu de succs: j'tais gauche et point fait pour les exercices qui se pratiquent dans les salons. Je me tirai donc assez mal de la contredanse o je figurais avec Mlle Lydia, qui me le dclara sans barguigner. Or, comme elle ne parlait que d'lgance, de bon genre, de distinction, et disait couramment qu'elle n'accorderait sa main qu' un cavalier accompli, on doit penser que ma timide dclaration fut assez mal reue. Au reste, aurais-je t un cavalier fashionnable que ses vises taient plus hautes. Elle ne se croyait pas faite pour le neveu d'un meunier; elle rvait d'pouser un officier, capitaine au bas mot, jeune, riche, cavalier accompli toujours, et dcor. Le soir en revenant, M. Masfrangeas demanda sa fille des nouvelles de mes dbuts:--Pitoyables! dit-elle; non seulement il ne sait ni polker, ni valser, mais il ignore mme peu prs le simple quadrille; c'est inimaginable! --Comment! fit M. Masfrangeas en faisant semblant de partager l'indignation de sa fille! malheureux! tu ne sais pas danser! Il te faut bien vite aller trouver ton voisin d'en face, le petit pre Paravel, dont tu dois entendre le violon de chez toi; il t'apprendra. Cette soire coupa court mes vises, mes rves amoureux sur Mlle Lydia. Ma mre serra tout mon habillement dans un tiroir de la commode et je ne l'ai plus remis. Je passerai vite sur les annes qui suivent, annes qui me semblrent longues dans leur monotonie uniforme, car je n'y vois rien qui mrite d'tre rapport. L'anne 1848 approchait cependant, et comme j'tais n le surlendemain de la Nol, en 1827, au commencement de l'anne je tirai au sort et j'amenai un mauvais numro, ce qui m'tait gal, d'ailleurs, puisque j'tais fils unique de veuve. Et la Rvolution tait l. Lorsque la nouvelle arriva Prigueux, de la journe du vingt-deux fvrier, toute la ville fut agite, comme bien on pense. Mon oncle se trouvait ce jour-l Prigueux, et il se frottait les mains: a marche, disait-il, il y a des barricades Paris, le vieux farceur va dguerpir. Le soir il repartit pour le Frau, en me recommandant de lui faire passer les nouvelles. Tous les jours, sur la place du Triangle, une grande foule de monde attendait l'arrive du briska qui apportait les dpches. J'avais comme les autres dsert le bureau, et je me trouvais l, lorsqu'arriva la proclamation de la Rpublique. C'est une chose que je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans. La poste aux lettres tait alors dans une maison o fut plus tard l'tude Ranouil. Le seuil de la maison tait plus lev que la chausse et se trouvait peu prs au niveau de la place. Un monsieur, je ne sais plus qui c'tait, vint sur la porte et lut une dpche. Peu l'entendaient, mais tous comprirent. Un grandissime et long cri de: Vive la Rpublique! monta de cette foule immense, se prolongeant, se rptant et finissant par un roulement de milliers de voix, pour reprendre un instant aprs. Les chapeaux, les casquettes, les bonnets, volaient en l'air; tout le monde se complimentait, se serrait la main, s'embrassait. Il semblait que jusqu'alors on n'et pas vcu son aise, et qu'on respirt plus librement. En une heure, chacun eut sa cocarde tricolore sa casquette ou son chapeau. Les modistes taient assiges, et elles ne suffisaient pas les faire assez vite; aussi beaucoup achetaient du ruban et allaient chez eux: leurs femmes, leurs soeurs, avaient vitement fait de plisser les trois couleurs en une rosette et de l'attacher. Le lendemain, les enfants des coles mme, avaient leur petite cocarde la casquette, et suivaient les rues en chantant _la Marseillaise_ et _le Chant du dpart_. Et ce n'tait pas un parti, une classe, une catgorie de citoyens qui se rjouissait ainsi; c'tait tous. Lgitimistes, rpublicains, libraux, prtres, riches, pauvres, tous acclamaient la Rpublique. Il n'y avait gure de fchs que les employs du gouvernement qui s'attendaient tre remplacs, et encore, parmi ceux-l, il y en avait qui criaient plus fort que les autres: Vive la Rpublique! pour conserver leur place. Le prfet, M. de Marcillac, tant parti, il fut remplac par des commissaires du gouvernement, dont tait M. Chavoix, maire d'Excideuil, si connu et si aim dans notre pays. Grce mon oncle qui lui parla, M. Masfrangeas fut conserv la Prfecture et c'tait justice. Du temps de Louis-Philippe, il se taisait parce qu'il tait employ du gouvernement; sous la Rpublique, il en fit autant, par dignit, ne voulant pas avoir l'air de faire sa cour aux hommes du jour, mais des paroles qu'il disait entre amis, son air content, ses actes, on connaissait bien qu'au fond il tait rpublicain, et beaucoup plus mme, que quelques braillards qui depuis ont tourn leur veste. Dans notre bureau, tout tait en l'air, on n'y travaillait gure, on faisait de la politique, on s'y entretenait des nouvelles. Les voisins du 2e bureau, ceux de la 1re division venaient, et on tenait l, comme un petit club, dissous quelquefois par M. Masfrangeas qui, impatient, sortait de son bureau, et renvoyait les bavards, en leur disant que le meilleur moyen de servir la Rpublique tait d'aller leur travail. Nous avions au reste des distractions, car il venait beaucoup de dputations de toute espce, pour complimenter les commissaires et leur faire part des voeux de leurs citoyens. Les petits enfants des coles vinrent, sous la conduite de leurs rgents, protester de leur jeune dvouement la Rpublique. Les frres vinrent aussi avec leurs lves assurer le gouvernement de leur patriotisme; il ne faut pas s'tonner de a; c'tait le temps o les curs bnissaient les arbres de la Libert, et montaient leur garde comme les autres citoyens. La gravure du _Cur patriote_, les buffleteries croises sur sa soutane, et l'arme au bras devant une mairie, fit fureur quelque temps aprs. Les coles des frres taient les plus nombreuses, et leurs lves, des enfants du peuple. Leur manifestation fut bien conduite et n'eut rien de commun. Ils arrivrent en blouses vertes, cocardes la casquette, avec leurs bannires et des branches de verdure, en chantant un hymne patriotique, et se rangrent de front devant le perron de la Prfecture. Aprs que les commissaires eurent pass une sorte de revue, ils formrent le cercle sur un signal, et chantrent un choeur compos tout exprs pour la circonstance ce que je crois; quelques bribes m'en sont restes dans la mmoire: Ils avaient dit dans leur dlire, Vous rclamez en vain vos droits: Vos droits nous saurons les proscrire. Courbez-vous tous, nous sommes rois! A cet ordre, loin de se rendre. Le Peuple souverain S'est lev soudain. Sa grande voix s'est fait entendre: Egalit, fraternit, C'est le cri de toute la France, Et dsormais indpendance, Union, force et libert! Tout a tait trop beau pour durer; mais beaucoup des coliers d'alors ont senti plus tard se rveiller dans leur coeur l'enthousiasme de leurs jeunes annes pour la Rpublique et la Libert, et se sont remmor ces jours o tous les enfants du peuple taient runis dans un fraternel sentiment. Quelque temps aprs, le conseil de rvision m'exempta comme fils unique de veuve. Comme si elle n'et eu plus rien faire sur la terre, ma pauvre mre tomba malade. Elle languit quelque temps et mourut tout doucement, sans douleur, sans agonie, contente, disait-elle, d'aller rejoindre son cher mari. Cependant, mon pre avait refus de se confesser l'article de la mort; mais la pauvre bonne femme pensait qu'un si brave homme que son dfunt mari ne pouvait tre all en enfer, mais tout au plus en purgatoire, d'o ses prires et toutes les messes qu'elle avait fait dire l'avaient srement tir. Cette manire de voir n'tait peut-tre pas trs catholique, mais elle tait bien raisonnable et humaine. Les dernires recommandations que ma mre nous fit mon oncle et moi, furent de ne pas la faire enterrer Prigueux; ce grand cimetire froid lui faisait peur, mais de la porter l-bas chez nous, dans le petit cimetire ombrag de noyers qui est autour de l'glise, et de la mettre tout ct de son cher homme. Ainsi fut fait. Aprs le service nous mmes le cercueil dans un char--bancs qu'on nous avait prt, et avec M. Masfrangeas qui nous accompagnait, nous prmes le chemin de chez nous. Sur la route, la traverse des paroisses, les sacristains venaient rclamer les droits des curs et les leurs. C'est une chose bien forte, qu'on puisse demander le salaire d'un travail qui n'a pas t fait. Les gens simples comme nous autres, nous trouvions a injuste; mais M. Masfrangeas nous assura que les curs taient dans leur droit, et mon oncle paya, non sans dire que c'tait des mendiants. Devant l'glise, chez nous, taient la demoiselle Ponsie, des parents nous, venus de Sorges, de Tourtoirac, d'Hautefort, et puis tout le monde du Frau, et des voisins des villages. Le cur Pinot tait l aussi, il fit un autre service et puis, aprs, nous mmes la pauvre femme dans une fosse, ct de la pierre de mon pre. Quand tout fut fini, nous nous en fmes au Frau, avec nos parents qui couchrent la maison et s'en retournrent le lendemain. En partant, ma tante Franonnette me fit promettre d'aller les voir la prochaine foire d'Hautefort. J'aimais beaucoup cette tante, chez qui j'avais demeur deux ou trois ans, tandis que mon pre et ma mre changeaient souvent de ville, cause des ncessits du mtier. Il n'y avait pas de rgent dans notre commune en ce temps-l, et pour aller Coulaures, c'tait trop loin; voil pourquoi on m'avait mis chez elle, o j'allais en classe avec mes cousins. Il fut convenu avec ma tante donc, que le jeudi d'aprs je trouverais Excideuil mon cousin Ricou, et que nous nous en irions coucher Hautefort. Le surlendemain, nous retournmes Prigueux avec une charrette pour dmnager. Le soir nous soupmes chez M. Masfrangeas, et mon oncle lui dit alors, que maintenant, il ne trouvait pas bien propos que je restasse Prigueux tout seul. M. Masfrangeas convint que c'tait bien un peu pineux pour un jeune homme de vivre seul la ville, o il y a tant d'occasions de faire des btises. Il ajouta que s'il avait eu trois garons au lieu de trois filles, il m'aurait pris chez lui; qu'au reste la premire chose tait de savoir si j'avais dans l'ide de continuer la carrire des bureaux, parce que si cela tait, il me trouverait une maison pour me mettre en pension, o je serais en famille. Mais outre que d'aller vivre avec des trangers, a ne me riait pas, il y avait longtemps que je ne restais la Prfecture que pour faire plaisir ma mre, car le mtier et le genre de vie ne m'allaient point du tout. Je l'avouai franchement, et M. Masfrangeas dit alors, qu'on ne russissait pas ce qu'on ne faisait pas avec got, et que par ainsi, je faisais bien de revenir au Frau. Ayant charg la charrette, nous partmes de Prigueux sur les onze heures du matin. Nous n'allions pas vite, parce que a pesait un peu pour la Grise, qui se faisait vieille. A Savignac, il fallut s'arrter pour lui faire manger la civade, et nous autres pour le mrenda. A Coulaures, Jardon, notre bordier, nous attendait avec les boeufs, car d'aller avec une jument aussi charge dans nos chemins, il n'y fallait pas songer. Il fallut donc dcharger la plus grande partie des affaires pour les recharger sur la charrette des boeufs; tout a prit du temps, en sorte qu'il tait neuf heures lorsque nous fmes au Frau. III Ici commence pour moi une vie nouvelle, toute simple, toute unie, rgle par le soleil, les saisons, les poques des travaux de la campagne, le cours naturel des choses, c'est--dire une bonne vie paysanne, la meilleure, mon avis, et la plus saine de toutes pour le corps et l'esprit. Je ne trouvai pas de grands changements dans le pays; la Rvolution n'avait fait que le toucher un peu, sans le bouleverser. Le maire tait chang; la place de M. Lacaud, gros bourgeois orgueilleux, qui restait l'hiver Prigueux, on avait nomm Migot, son adjoint, sur les conseils de mon oncle qui voulait le gagner la Rpublique, en quoi il avait du tout russi, car Migot, qui, auparavant, ne voyait et ne parlait que d'aprs M. Lacaud, un philippiste enrag qui ne jaugeait les hommes que sur leur avoir, tait devenu un bon rpublicain: il n'avait fallu pour a qu'une charpe franges d'or. Les hommes sont ainsi, beaucoup du moins, le meilleur gouvernement est celui o ils sont quelque chose. Mon oncle tait conseiller, tout bonnement; il aurait pu tre adjoint et mme maire, mais il disait qu'il fallait laisser les places ceux qui en avaient besoin pour s'attacher la Rpublique. Avec a, Migot, content d'tre maire, ne faisait rien que d'aprs ses conseils. La garde nationale avait t aussi mise sur pied dans la commune, et comme de juste, les gens, btes ainsi que toujours, avaient nomm M. de Puygolfier pour la commander. De cette affaire, il en avait vendu un taillis pour se faire habiller et quiper. Mais si le capitaine tait tout flambant neuf, les gardes nationaux ne brillaient pas par la tenue. Deux ou trois sergents ou caporaux s'taient fait faire des blouses d'uniforme Excideuil; mais les autres venaient comme ils taient: en sans-culotte, en blouse; les uns avec des souliers, les autres avec des sabots. Et quels fusils! A cette poque, la loi sur la chasse n'avait pas encore fait disparatre toutes les vieilles patraques qu'il y avait dans les campagnes, et les gardes nationaux venaient faire l'exercice avec. C'taient des fusils pierre bien entendu, et un coup le plus souvent, dont les crosses quelquefois casses, taient raccommodes avec des bandes de fer poses par le marchal, et dont le canon tait maintenu par un fil de fer, lorsque la grenadire tait perdue. Les bretelles taient faites presque toutes avec des lisires de drap; ceux qui en avaient de cuir taient comme des aristocrates, et les autres les enviaient. On avait plant aussi un arbre de la Libert, avec la garde nationale sous les armes et en prsence de quasi toute la commune. M. Silain tait l, la tte de ses hommes, car dans le commencement, il ne disait trop rien, au contraire; il approuvait beaucoup ceux qui avaient chass l'usurpateur, comme il disait, et il ajoutait que la Rpublique valait bien mieux que Philippe: plus tard, il les mit dans le mme sac. L'arbre fut donn par mon oncle, et transport de notre pr jusqu'au bourg par une vingtaine de jeunes gens qui marchaient au pas, en chantant _la Marseillaise_. On le planta en grande crmonie sur la petite place en face de l'glise, et lorsque la terre fut bien tasse autour et que laiss lui-mme il commena se balancer doucement au vent, il fut salu par la dcharge de tous les fusils des gardes nationaux qui partaient les uns aprs les autres: a fit une belle ptarade ce qu'il parat. Aprs a, le cur Pinot en surplis, suivi de Jeandillou, son marguillier, qui portait un seau l'eau bnite, fit un discours o il dit que l'Eglise pouvait avoir des prfrences en fait de gouvernement, mais qu'elle n'en repoussait aucun, et vivrait en paix avec la Rpublique, pourvu que celle-ci respectt ses privilges, rvoqut quelques mesures prises par le gouvernement de Juillet, et remit les choses comme avant. Oh! il ne demandait pas qu'on en revnt au temps de l'ancien rgime, il savait bien que les ordres ne pouvaient tre rtablis, mais en fait, le clerg devaient tre le premier dans l'Etat, comme sous la Restauration, et il fallait que la Rpublique ft de bonnes lois pour faire respecter la religion. Ceux qui comprenaient, taient goguenards, mais il n'y en avait gure, car dans notre contre arrire, beaucoup n'entendaient pas le franais et le cur prchait ordinairement en patois, cause de a. Son discours fini, le cur Pinot prit le goupillon et fit le tour de l'arbre en marmottant des oremus, et en l'aspergeant d'eau bnite avec un petit coup sec, comme qui dit: Si tu pouvais en crever! Cela fait, il se retira toujours suivi de Jeandillou. Pendant ce temps les gardes nationaux avaient recharg leurs fusils, et cette fois bien guids par leur capitaine, ils firent une seconde salve avec un peu plus d'ensemble. Aprs a, on alla vider quelques pintes l'auberge. Mon oncle me racontait ces affaires-l, le soir, pour me distraire un brin, car j'tais bien triste comme on peut penser. J'allai me coucher de bonne heure et je me mis penser ma pauvre mre; puis accabl par la fatigue et la peine, je m'endormis comme une souche. Le lendemain je descendis au moulin, et je me mis demander choses et autres Gustou, sur la conduite des meules et les affaires du mtier. Ho! dit mon oncle en survenant, tu ne veux pas faire sans doute le meunier, avec ton habillement de monsieur? Demain nous irons Excideuil chercher de l'toffe pour t'habiller. Toi, aujourd'hui, va-t-en chez Lajarthe; il ne doit pas y tre, mais quelqu'un des voisins te dira o il travaille par l, et tu iras lui demander quand est-ce qu'il pourra venir pour te faire tes habillements. Je pris un bton et je traversai la rivire en passant sur les gros quartiers poss exprs le long du gu, puis prenant par de petits chemins et des sentiers, je montai jusqu'au village o demeurait Lajarthe. Il n'y tait pas en effet, et personne ne put me dire o je le trouverais. Au reste, il n'y avait pas grand monde l, que quelques vieux; tout le monde tait dans les terres. Une bonne femme me dit pourtant que le matin il avait d passer au bourg chez Marchou l'aubergiste. J'y allai, et Marchou me dit que Lajarthe travaillait dans une maison Lavergne, du ct de Clermont-d'Excideuil. Chez qui, il n'en savait rien. Mais le village n'est pas bien grand et quand j'y fus, j'eus bientt trouv mon homme. La femme me fit tourner vers le feu, et quand Lajarthe eut dit que j'tais le neveu de Nogaret le meunier, elle dclara qu'elle m'avait vu au moulin lorsque j'tais petit, mais qu'elle ne m'aurait pas reconnu, et elle rpta a, comme si c'et t quelque chose d'extraordinaire. Aprs a, elle me convia boire un coup, et mit le chanteau sur la table avec une touaille et alla tirer boire. Les hommes de la maison n'tant pas l, je trinquai avec Lajarthe, qui me dit que a tombait bien, qu'il en avait encore pour le lendemain, cans, mais qu'il viendrait au Frau, le surlendemain, sans faute. Il vint, en effet, le surlendemain au matin. Il fallut commencer par boire le vin blanc; aprs a Lajarthe regarda le drap que nous avions port d'Excideuil, il le fit claquer dans ses doigts, demanda le prix, et quand mon oncle eut dit qu'il l'avait pay sept francs quinze sous l'aune, il dclara que Dameron ne nous avait pas tromps. Ensuite il me prit mesure. Oh! c'tait bientt fait; il ne le faisait mme que pour contenter les pratiques qui auraient eu peur, sans a, qu'on leur gtt leur drap. Je crois bien qu'il ne se servait gure de ces mesures, qu'il logeait dans sa tte; mais il avait le coup d'oeil et ne se trompait pas. On racontait comme exemple de son habilet, qu'un jour ayant une culotte faire pour un homme d'Autrevialle et l'ayant trouv tout en haut d'un noyer qu'il rcurait, comme l'homme voulait descendre pour se faire prendre la mesure, Lajarthe lui avait cri: a n'est pas besoin; tiens-toi droit! c'est bien, je vois ton affaire! et qu'il s'en tait retourn ainsi. Et l'homme assurait que jamais de sa vie il n'avait eu une culotte o il ft plus son aise. Il tait bien curieux ce Lajarthe. C'tait un petit homme sec et brun, avec des petits yeux noirs qui brillaient comme des chandelles. Le moyen que ses parents avaient employ pour les lui claircir avait russi, car ils lui avaient fait percer, ce qu'il disait, les oreilles cette fin, en sorte que Lajarthe portait des pendants d'oreille comme des anneaux de mariage. A ce moyen, lui avait ajout le tabac, et lorsqu'il travaillait, il tirait souvent sa tabatire queue de rat, tendait la main, le pouce bien dtach, et dans le petit creux qui se formait, il faisait couler doucement une forte prise qu'il reniflait en deux coups, un dans chaque nasire, sans en perdre un brin. Il tait plein de malice et d'esprit, et il ne faisait pas bon passer par sa langue; mais il n'attrapait que ceux qui le mritaient. Ce qu'il pensait, il le disait, et il en pensait long. Bon homme au fond et facile avec les pauvres gens, il n'aimait pas les riches, ni les nobles, ni les curs, et il tait dur pour leur gosme et leurs vexations. Il savait toutes les vieilles histoires du pays, pour les avoir oues des anciens, et il les racontait avec une bonne humeur endiable. Quand on venait parler de quelque riche bourgeois de nos cantons celui-ci ou celui-l, il savait l'histoire de leur fortune. Et il racontait comment le pre avait gagn quelques cus en faisant le peyrolier, et en courant les campagnes pour acheter la vieille ferraille; comment le fils avait fait profiter ces cus en achetant des coupes de bois pour les forges aux gens gns, en prtant usure, et en faisant exproprier les pauvres diables qui tombaient sous sa coupe. C'est comme a, par exemple, que le dfunt M. Chabannet avait eu pour un morceau de pain de bonnes proprits, et mme la papeterie du Coudreau, dans le haut de la rivire. Et aujourd'hui son petit-fils faisait le gros monsieur, voulait tre dput, et il avait tout un attirail de maison, et ne frquentait que les nobles, qui riaient joliment d'ailleurs du sot orgueil de celui dont le grand-pre avait tam leurs casseroles. Et cet autre, dont l'aeul avait port le bonnet rouge, et tait un des plus chauds Jacobins de la Socit populaire d'Excideuil: pourquoi tait-il royaliste cette heure? pourquoi suivait-il le parti des nobles, lui dont cet aeul faisait les motions les plus froces, et parlait couramment de l'accolade fraternelle de la hache rvolutionnaire? Et pourquoi aussi tait-il si grand ami des curs pourquoi portait-il le dais aux processions, lui dont le mme aeul avait fait mettre en rclusion, avec raison d'ailleurs, les curs des environs qui prchaient contre la Rpublique? Comment! il avait encore dans son hritage des biens nationaux, ou des cus en provenant, et voici qu'il reniait son grand-pre et la Rvolution! Quel malheur! C'est en dvoilant impitoyablement les origines des bourgeois vaniteux, c'est avec des brocards cruels contre les mauvais riches, qu'il consolait les pauvres gens de leur misre. Et lorsqu'on lui parlait des nobles d'avant la Rvolution, il disait que la plupart d'entre eux avaient des origines semblables, seulement que c'tait plus vieux et qu'on ne s'en souvenait plus. Et l-dessus il citait ce riche matre de forges de Jumilhac, fait baron par Henri IV, qui il avait prt de l'argent et des canons. Oh! il y en avait de plus anciens sans doute, qui descendaient de ces brigands fodaux qui pillaient et tuaient les pauvres paysans, comme Archambaud, mais il n'y avait pas l de quoi tre fier. Quand je pense, disait-il, que ce bandit a fait enfumer et touffer dans un cluzeau, prs de Prigueux, une trentaine de paysans qui s'y taient cachs pour lui chapper, je me demande comment il s'est sauv un seul noble la Rvolution! --En finale, ajoutait-il, c'est tout la mme chose. Les nouveaux riches sont plus ridicules, les anciens taient plus mchants; mais les uns et les autres ont fait et font encore au peuple toutes les misres qu'ils peuvent. Le pouvoir et les moyens ont chang, mais l'intention y est toujours. On ne peut plus tuer un paysan, mais on le fait crever de misre, a revient au mme, sans compter que c'est plus long. --Pourtant, lui disait-on quelquefois, il y a des riches et des nobles, qui sont de braves gens, pas fiers et charitables. Chez nous, rpondait-il, il y en a quelques-uns de bons, pas beaucoup, mais il y en a. Et d'une manire c'est tant pis, parce qu'ils font supporter tous les autres qui ne valent rien. D'ailleurs, ce n'est pas de la charit qu'il nous faut, c'est de la justice! Il nous disait encore, le petit pique-prune, comme on appelle les tailleurs par chez nous, que la terre devait appartenir ceux qui la travaillaient, et les outils aux ouvriers. --Il ne doit plus y avoir de matres pour les travailleurs de terre, ni de patrons pour les ouvriers. --Alors, disait Gustou tonn, il n'y aurait plus de mtayers? --Non certes. Tiens, vois les Geoffre, qui sont mtayers de Puygolfier de pre en fils ds longtemps avant la Rvolution. Crois-tu que ce n'est pas eux qui ont fait la mtairie ce qu'elle est? Sans leur travail, que serait-elle? Rien. Que donnerait-elle? Rien. Depuis quatre-vingt-dix ans qu'ils sont l, est-ce qu'ils n'ont pas plus de droits sur cette terre que depuis prs d'un sicle ils tournent, retournent et bonifient, sur laquelle trois ou quatre gnrations ont su et pein, que les messieurs de Puygolfier? Tu me diras peut-tre: comment feront les gens qui ont beaucoup de terres? Et je le rpondrai a, qu'une famille ne doit pas avoir plus de terre qu'elle n'en peut travailler. Non, il ne doit plus y avoir de mtayers, ni de domestiques si ce n'est comme apprentissage. Une fille irait servante pour apprendre la tenue d'un mnage; puis aprs, ayant pargn ses gages, elle se marierait. De mme pour un domestique. Ainsi toi, Gustou, une fois que tu as bien connu ton mtier de meunier, tu aurais d t'tablir si les affaires marchaient comme il faut. --J'aurais pu le faire, rpliqua Gustou; il y a pas loin d'ici, dit-il en regardant mon oncle, quelqu'un qui m'aurait aid, je le sais; mais moi j'aime mieux rester ici, o je suis comme chez moi, sans en avoir les tracas. Tout le monde se mit rire, et Lajarthe reprit: --Tout a, c'est trs bien, tu te plais ici, restes-y, la libert avant tout; mais a n'empche pas que ce que je dis soit vrai. C'est des ides comme a, qui faisaient que le cur Pinot appelait Lajarthe: rvolutionnaire, communiste; car on parlait beaucoup de communistes alors. Mais lui s'en moquait, et disait qu'il n'tait pas communiste, ne voulant pas renoncer sa libert, seule fin de travailler pour les fainants; qu'il ne demandait que deux choses: chacun pour soi et chez soi, et de bonnes lois pour tous. Ce pauvre Pinot n'entend rien ces affaires, faisait-il. Il devrait savoir que Jsus-Christ, les aptres et les disciples, taient communistes, comme le disait l'ancien cur Meyrignac, qui avait pos la soutane la Rvolution. Lui-mme l'a lu dans son livre d'vangiles, mais il ne comprend pas seulement ce qu'il lit; pourvu qu'il ait sa pipe et sa nice, il trouve que tout est bien. Et on riait. Lorsque tous mes habillements de meunier furent finis, je m'habillai avec, le matin, et la Mondine serra mes effets de la ville dans la grande lingre; ils doivent y tre encore, pour moi, je ne les ai jamais revus. Dans l'aprs-midi, mon oncle allait partir avec la mule pour rendre de la farine Puygolfier. Donne-moi le fouet, lui dis-je; je vais y aller; et me voil parti. J'avais ressenti, je ne sais quelle sotte honte l'ide de me montrer ainsi vtu devant la demoiselle Ponsie, mais je fis comme j'ai accoutum de faire depuis, de marcher droit ces fumes vaniteuses, ce qui est le vrai moyen de les dissiper. Arriv dans la cour, j'attachai la mule un anneau et je portai le sac la cuisine. En entendant ouvrir la porte, la demoiselle vint, et ne fit aucune attention mon habillement. Avec son grand bon sens, elle trouvait tout ordinaire que puisque je me faisais meunier j'en eusse le costume. Mais qu'elle tait change, la pauvre! Je n'y avais pas pris garde l'enterrement de ma mre, mais ce jour-l, je m'en aperus bien. Ses yeux si beaux taient mchs par dessous, son front avait dj quelques fines rides, elle avait maigri, et surtout, il y avait sur toute sa figure une tristesse qui me faisait mal voir. Elle avait la trentaine passe, la pauvre demoiselle, et elle voyait bien qu'elle ne se marierait jamais, elle si aimante et si bonne pour les petits enfants. M. Silain continuait toujours son train de vie; voyageant d'un ct et d'autre, mangeant son bien morceau morceau, de faon que la pauvre, elle voyait venir la misre pour ses vieux jours. Elle fut bonne pour moi, comme d'habitude, et me parla de ma mre, et m'en dit tout le bien possible. Puis elle fit cette rflexion, que pour ma mre qui avait un fils qui l'aimait bien, ce n'tait pas le cas, mais que souvent ceux qui s'en allaient taient bien heureux. Je redescendis au Frau tout ennuy de l'avoir vue comme a. Le jeudi suivant, je trouvai, comme il avait t convenu avec ma tante, mon cousin Ricou Excideuil. Nous tions du mme ge ou gure s'en faut, et pendant le temps que j'tais rest chez lui, nous tions grands amis. C'tait un fort gaillard maintenant, toujours content, toujours chantant et aimant s'amuser. Dans la journe il me fit passer au moins dix fois dans une petite rue assez dplaisante, sans que je me doutasse pourquoi. Nous nous attardmes un peu l'auberge, et en mangeant un morceau, il m'apprit que dans cette petite rue demeurait une fille qu'il avait vue la vte de Tourtoirac, et qu'il avait fait danser, et que cette jeune fille tait sa bonne amie. Mais les parents d'elle, qui avaient quelque chose, ne voulaient pas le mariage; ils le trouvaient trop jeune, et avec a, pas de position car il tait garon marchal. Malgr tout, il avait la promesse de la fille, et il esprait bien qu'elle tiendrait bon jusqu' ce qu'il et trouv s'tablir. Et afin d'y arriver, il tracassait son pre de lui avancer quelques sacs d'cus pour lever boutique. Mais mon oncle qui avait besoin de son argent pour son commerce de veaux, n'entendait pas a, joint qu'il le trouvait, comme les parents de la fille, un peu trop jeune pour s'tablir. Aprs qu'il m'et tout cont, il me demanda si j'avais aussi une bonne amie. Je lui rpondis que non, ce quoi il rpliqua que cependant Prigueux a ne devait pas tre difficile de s'en faire une, et il s'tonnait que je n'en eusse point. A l'entendre, c'tait chose ordinaire, ncessaire et mme indispensable un jeune homme que d'avoir une bonne amie. Il tait nuit lorsqu'il eut fini de me parler de a et il fallait partir. Pour couper au plus court, nous allmes monter Saint-Raphal, pour de l aller passer l'Haut-Vzre au Temple-de-l'Eau. Il tait dix heures, lorsque nous passmes le long du cimetire de Saint-Agnan; un quart d'heure aprs nous tions Hautefort. Ma tante tait couche, mais elle nous cria que la soupire tait dans les cendres chaudes. Nous n'avions pas faim, mais aprs avoir march, un bon chabrol ne fait pas de mal; quand ce fut fait, nous allmes nous coucher. Je me levai de bonne heure le lendemain, car il me tardait de revoir mes anciens camarades de classe et mes compagnons; aussi aprs avoir embrass ma tante je sortis. En allant comme a de maison en maison, je vis quelques connaissances; des femmes surtout, car beaucoup d'hommes taient par les terres. Toutes s'exclamaient sur ma taille, trouvant que j'avais beaucoup grandi, comme si c'et t quelque chose d'extraordinaire. J'appris que plusieurs de ceux de mon ge taient partis pour leur sort; j'en trouvai quatre ou cinq qui avaient tir un bon numro ou qui avaient t exempts, et nous parlmes du temps o nous allions par les soirs de neige, chercher les oiseaux l'allumade, dans les Bois-Lauriers ou courir le _guilloniaou_, comme nous disions, qui est plutt: _Lou gui-l'an-niaou_, c'est--dire: le gui-l'an-neuf, un antique souvenir de nos anctres les Gaulois. C'tait la nuit de Nol, que, malgr le froid et la neige, nous allions par les champs, les villages et les maisons cartes, avec des brandons allums et des torches de rsine, en chantant de vieux Nols du pays prigordin. Le bourg n'avait pas chang. Les maisons taient toujours groupes en dsordre au pied des hautes murailles de l'esplanade du chteau du ct du midi, et se chauffaient au soleil toute l'aprs-dne. La place en pente raide, toute pierreuse et borde de maisons avanant, reculant, sans souci de l'alignement, tait toujours le lieu des bats des poules, des oies, des canards, et parlant par respect, des cochons. L'htellerie du _Lion-d'Or_, bien renomme ds ce temps et encore, balanait toujours au vent son enseigne de tle peinte, et tout joignant, la vieille halle, surmonte de la chambre d'audience, tait toujours l, avec ses anciennes mesures de pierre, et son pav gras o le boucher tuait une velle, de temps en temps. C'est sur cette place, que le mercredi des Cendres, on montait un tribunal pour juger Carnaval. On l'apportait l, le pauvre diable, avec un vieux gipou, sorte d'habit-veste pans courts, et un chapeau tout bossel, et on le plantait devant les juges masqus. Puis le procureur l'accusait de toutes sortes de crimes, disant que les gens se grisaient, ou avaient des indigestions par sa faute, et qu'il tait cause que des filles neuf mois aprs, chappaient une maille. Aprs a, l'avocat de Carnaval parlait pour lui, exposant qu'il rjouissait tout le monde, qu'il faisait manger de la viande ceux qui n'en voyaient pas de toute l'anne, et aussi qu'il rassemblait la famille, et la maintenait en paix et bonne amiti par le moyen des trinquements. Mais toujours, Carnaval tait condamn, le pauvre, et on le montait la cime de la place pour le fusiller, et au moment o on lui tirait dessus, celui qui le tenait le laissait tomber, et puis on le brlait. En m'en allant de l'autre ct, vers l'hospice, je passai devant l'arceau du marchal, o il ferrait couvert par le mauvais temps. C'est l, que nous nous battions entre enfants, non toujours pour une raison quelconque, mais pour la gloire, comme le dfunt empereur. On se mettait une paille sur l'paule, et on la prsentait un autre: --Ote la paille! --Tiens! la voil! Pan! pan! et nous nous bourrions de coups de poings: les nez saignaient et nous finissions par nous prendre au corps et par rouler dans la poussire noire et le frasi. C'est sur ces chemins du bourg et sur la place qu'on faisait de belles processions. Une anne surtout, o il y avait un drole de cinq ou six ans, un petit saint Jean, nu comme lui quasi, moins une courte peau de mouton attache sur ses paules, qui ne lui cachait pas ses pauvres petites cuisses. Il menait un agneau apprivois avec du sel, et la jeune bte venait sentir la main du petit, croyant y en trouver encore. Il y avait aussi d'autres droles habills de longs frocs bruns, avec un grand collet plein de coquillages, et portant de grands btons o taient attaches des gourdes mettre le vin; et d'autres encore qui encensaient, et des filles tout en blanc qui jetaient des feuilles de roses. Et puis ces longues files de gens nu-tte sous le soleil, et les chanteuses, et les soeurs, et le cur sous le dais port par des conseillers de la commune avec de grands bords-de-cou bien empess; tout ce monde passait sur des jonches de buis et de fenouil qui embaumaient, tandis que les cloches carillonnaient. Et lorsqu'on donnait la bndiction au reposoir de la place, tout le monde tait genoux le front courb, moins les droles qui encensaient le bon Dieu et ceux qui faisaient voler les fleurs en l'air, cependant que des remparts du chteau, le canon ptait tout casser. Tout au bout du bourg, vers le soleil levant, l'hospice tait l, avec sa faade creuse en quart de cercle et sur la place devant o j'avais fait si souvent au vieux jeu de la Truie, des oisons paissaient l'herbe courte, ou se reposaient sur le ventre, allongeant de temps en temps le cou en piaulant vite et doucement, comme s'ils se fussent racont quelque chose. C'est sur cette place qu'on faisait de beaux feux de Saint-Jean, que le cur venait allumer en crmonie. Les fagots taient garnis de feuillage et de fleurs, avec un bouquet tout en haut que l'on s'efforait d'attraper. Ceux qui n'avaient pas russi, emportaient un tison pour garder leur maison du tonnerre, et personne ne s'en allait sans avoir saut par-dessus le brasier pour se prserver des clous. C'est aussi sur cette place qu'on bnissait les bestiaux, le jour de la Saint-Roch. Tous les paysans de ce ct de la paroisse qui regarde vers le Limousin, y menaient leurs btes; ceux du ct du Causse, allaient Saint-Agnan. Que de belles paires de boeufs on voyait l. Rien qu'avec ceux des mtairies du chteau, il y avait pour faire une petite foire, et les gens de la Nouaillette, de la Braguse, du Fornial, de la Charlie, n'en manquaient pas non plus, sans parler de ceux du bourg o il y en avait beaucoup. Et puis, ce qui tait beau voir, c'tait, rangs derrire les boeufs, ces grands chevaux anglais, avec leurs couvertures et des capuces qui leur venaient sur la tte avec des trous l'endroit des yeux, de crainte des mouches, ce qui ne les empchait pas de se tracasser et de gratter la terre. Jusqu'aux quites chiens on amenait l, pour les faire bnir: beaux chiens de chasse blancs et rouges, et grands chiens levriers gris de fer, avec des colliers d'argent. A ct de ces btes bien nourries et bien habilles, on voyait de pauvres diables de paysans, avec des vestes dchires, et des culottes effiloches, les pieds nus dans leurs sabots, se tenant devant la petite paire de veaux maigres comme eux, qu'ils tenaient cheptel. a faisait quelque chose, tout de mme, de voir tous ces beaux chevaux, bien en point et luisants, et ces chiens bien soigns, ct de ces pauvres gens qui, en ce temps-l, mangeaient de mchantes miques et du mauvais pain noir, chaumeni, o il y avait moiti de pommes de terre rpes, et qui tant seulement n'avaient pas vaillant le prix des colliers d'argent des chiens. Mais l'habitude faisait que gure personne ne s'avisait de penser a, et de se demander comment il se pouvait qu'il y et encore des hommes plus malheureux que des btes. Les messieurs qui taient les chevaux et les chiens taient d'ailleurs bien bons, bien charitables, et secourables aux malheureux comme il n'y en a gure; mais avec a, ils ne pouvaient faire que la charit, et la charit ne remet pas les choses en leur place. Je revins par le ct du nord, passant sous les alles de noyers pleines d'orties et de choux-d'ne, o on faisait aux quilles le dimanche, et remontant par le foirail des porcs, je redescendis sur la place, pour aller voir le rgent. Devant la maison, je revis avec plaisir le vieux ormeau prs de trois fois centenaire plant du temps de Sully. J'ai ou-dire des gens qui en savaient plus que moi, que ce ministre avait ordonn qu'on en plantt un dans toutes les paroisses, au devant de l'glise, ou sur une place, pour servir de point de runion aux gens de l'endroit. C'est sur cet arbre, que les meneurs d'ours faisaient grimper leurs btes, la grande joie des enfants; et, la nuit, les poules des maisons de la place juchaient sur ses hautes branches. Il tait toujours l avec son tronc noueux, plein de verrues, et ses grands mars, gros comme des arbres ordinaires. Les orages lui avaient bien cass quelques branches, mais il tait encore solide et vigoureux. Le pauvre arbre ne faisait de mal personne, au contraire, il rendait des services, et ornait un peu la place; et puis il tait si vieux qu'on aurait d le respecter; mais quelques annes aprs on l'a jet terre. J'entrai chez M. Lamothe; il tait faire sa classe ce que me dit sa soeur, Mlle Cllie. Ce nom m'avait toujours frapp; il me semblait que c'tait un nom de roman du temps jadis, apport dans le pays par quelque grande dame, et qui s'y tait perptu. Il avait l'air vieux, dmod, comme ces anciennes tapisseries de verdure toutes fanes, dont on voyait des morceaux Puygolfier. La personne qui le portait tait bien faite pour lui; habille l'antique mode d'avant la Rvolution avec un fichu crois sur sa poitrine, s'attachant par derrire, et une coiffe barbes elle tait dj vieillotte et le paraissait encore davantage. Elle ne s'tait pas marie, non plus que son frre, et ils vivaient l tous deux, petitement, avec tout plein de souvenirs et de coutumes du pass. Aprs avoir fait mes politesses la soeur, je traversai la cuisine pave de cailloutis. Au fond, un corridor aboutissait une petite cour o s'amusaient les enfants pendant les rcrations. A gauche, c'tait le cellier, droite, la classe: j'entrai. M. Lamothe tait l, se balanant sur sa chaise adosse au mur, et il fit une exclamation en me voyant: Sapredienne! Dans la classe, c'tait comme de mon temps; on n'tait pas aussi bien install qu'aujourd'hui. Trois grandes tables ordinaires, comme des tables de cuisine, avec des marelles traces au couteau par les enfants, des bancs de chaque ct, une chaise pour le rgent, les bissacs o les enfants portaient leur djeuner, pendus aux murs mal crpis et pleins de petits trous o on prenait du sable pour scher l'criture; et voil, c'tait tout: de cartes, de tableaux, point. L'hiver, chacun apportait une bche, ou un petit fagot, et on faisait du feu dans la grande chemine qui fumait quand soufflait le vent de travers. --Allez vous amuser un moment, dit M. Lamothe. Et une vingtaine d'enfants se jetrent dehors avec bruit. Il n'tait point trop chang, M. Lamothe; il avait bien quelques fils blancs dans ses grands cheveux coups galement sur le cou, et qu'il rejetait souvent en arrire avec ses cinq doigts tendus mode de peigne. Sa figure longue avait bien quelques rides de plus, mais c'tait toujours le mme grand front comme un chanfrein de cheval. On dit que ces ttes-l sont les meilleures, mais je n'en sais rien. Avec a il tait vtu toujours d'une veste larges boutons, et son pantalon avait toujours dans le bas des traces de terre rouge. C'est que le matin, il allait faire un petit tour la chasse avant sa classe, et que le soir, il y retournait encore si le temps allait bien. a retardait quelquefois l'heure de l'entre en classe, et a avanait aussi de temps en temps l'heure de la sortie, mais les enfants ne s'en taient jamais plaints. Et encore, il arrivait des fois que, tandis qu'il tait l, le dossier de sa chaise appuy au mur, coutant rciter les leons en faisant tourner entre ses doigts son canif, d'un petit coup sec, sa chienne Diane, jolie bte front bomb de la race Dupuy, venait s'asseoir en face de lui et le regardait en balayant le pav de sa queue; alors il se trouvait qu'il avait quelque chose faire sa terre: des pommes de terre semer, des haricots ramasser, des gerbes lier, un bouvier aider, et il nous donnait cong. La chasse tait sa passion du jour. Le soir il en avait une autre, qui tait le boston, espce de poule qu'on appelle ainsi dans l'endroit. Tous les soirs il allait faire sa partie au _Lion d'Or_, et nous connaissions bien le lendemain s'il avait gagn ou perdu. Lorsqu'il avait gagn, en coutant lire ou rciter, il avait la main dans la poche de sa culotte et comptait son gain tout le temps, et on entendait les sous tomber lentement dans le fond de sa poche: un, deux, trois, quatre... et il recommenait comme a des heures, sans nous rien dire. Mais quand il avait perdu, par exemple, il n'tait pas commode, il nous corrigeait ferme pour la moindre chose: son fort tait de tirer les oreilles et les cheveux; il tapait aussi des coups de rgle sur les doigts. M. Lamothe me parla de chez nous, et me demanda des renseignements sur la manire dont on tudiait Prigueux. Les plumes de fer lui paraissaient une mauvaise invention; aussi il continuait tailler la moiti de la journe les plumes d'oie que les enfants arrachaient l'aile de leurs btes et passaient sous les cendres chaudes pour les dgraisser. Oui, et les encriers taient toujours de petits pots de terre dans lesquels on mettait une mche de coton qui buvait l'encre, et que l'on mouillait avec du vinaigre lorsque a commenait scher. C'tait tonnant vraiment. Il faisait toujours faire la lecture dans le Tlmaque. Ce livre m'avait beaucoup intrigu quand j'tais tout petit; je me demandais ce que pouvaient tre cette terrible passion qui rendait Calypso si malheureuse, et ces feux qui faisaient brler le fils d'Ulysse pour la jeune Eucharis. Depuis, je me suis pens qu'on aurait peut-tre trouv mauvais la peinture de ces amours qui veillaient l'imagination des enfants, si le livre et t fait par un crivain ordinaire; mais le nom d'un archevque, de Fnelon, faisait qu'on trouvait ce livre trs bien et tout fait convenable pour apprendre lire aux enfants. Je quittai ce bon M. Lamothe, aprs avoir caus un moment, et procur une demi-heure de libert ses lves. En sortant de l, je m'arrtai devant un Auvergnat install l'ombre de l'ormeau, et qui tamait les casseroles du _Lion d'Or_. J'ai toujours aim voir faire ce travail: tant petit j'y aurais pass des journes. Cet homme ne parlait pas le _fouchtra_ comme ses pays. Je le lui dis et il se mit rire: --C'est que, voyez-vous, j'ai tudi pour tre cur, mais au dernier moment, l'ide me vint de me marier avec une cousine. --Et vous vous tes fait rtameur? --H oui, il faut bien prendre un mtier, et vous savez, chez nous, il n'y a pas bien choisir pour les cadets; nous tamons les mes ou les casseroles, nous ramonons les chemines ou les consciences: Ha! ha! ha! Et il s'esclaffait de sa plaisanterie, le brave homme, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. --Moi, tous les ans, continua-t-il, je descends dans le plat pays tamer et faire des cuillers d'tain. Aprs cela, le rtameur me demanda de quel ct j'tais. Lui ayant rpondu que je demeurais par l-bas, entre Coulaures et Thiviers, il s'cria:--Tiens! comme a se trouve: J'ai un pays par l, le cur Pinot. --C'est notre cur, lui dis-je. --Ha foutre! et comment qu'il se porte ce brave Pinot? --Oh! il est solide comme un pont. Il aime un peu plus aller dans les bonnes maisons que chez les pauvres, parce qu'on y est mieux, et il parle un peu trop de politique; mais autrement, ce n'est pas un mchant homme. --Et on ne caquette point sur son compte? autrefois c'tait un luron. --Non, il vit tranquillement avec sa nice, et on ne parle pas mal de lui. --Sa nice! mais il n'en a pas! c'est--dire il en a, mais elles sont au pays, maries toutes deux: c'est une nice pour rire, bien sr! je les connais les Pinot de longtemps, vous pensez, nous sommes leurs plus proches voisins. --Ma foi, dis-je, a se peut bien, ce que vous me dites, mais l-bas, tout le monde croit que c'est sa nice. --Ha! ha! ha! le bougre! et le rtameur se faisait une pinte de bon sang cette ide. Vous lui direz que vous avez vu son camarade Ragot, a lui fera plaisir. Mon cousin vint me chercher pour manger la soupe, et je quittai le joyeux Auvergnat, un peu tonn de ce qu'il m'avait dit, touchant notre cur. Tout en me lavant les mains l'vier je voyais par la fentre, le mur du jardin o pendant plus d'un an, j'allais me coucher au soleil quand les frissons des fivres me prenaient. C'tait une chose bien commune autrefois que ces fivres, et on rencontrait par nos pays, force gens mins par cette maladie. Aujourd'hui, elles sont assez rares, bonne preuve que les gens sont mieux logs, mieux habills et mieux nourris: la mre des fivres dans nos pays qui ne sont pas malsains, c'est la misre. Nous n'tions que quatre table, ma tante, mon cousin, ma petite cousine Flicie, qui avait sept ans, et moi. Mon oncle et mon cousin l'an taient en voyage dans le Limousin, et ils ne revinrent que deux jours avant la foire. Ils ne se tenaient gure la maison, tant toujours en route pour leur commerce; allant aux foires de Limoges, de Pompadour, de Saint-Yrieix, de Juillac, de Sgur, acheter des veaux qu'ils venaient revendre dans les foires de Thenon, d'Excideuil, d'Hautefort, de Badefols, de Terrasson; et des fois la Sainte-Catherine, Montignac. La foire ne fut pas des meilleures, j'en ai vu de plus belles, mais tout de mme il y avait du btail. Les boeufs de harnais et les veaux de corde ne manquaient pas. Dans le foirail tout se touchait, on aurait jet une pice de cent sous des terrasses du chteau, qu'elle ne serait pas tombe par terre. Dans l'alle des chevaux, il n'y avait, comme de coutume, que quelques rosses et de mauvaises bourriques. Sur la place des cochons, au-dessous du pont et des murailles du chteau, il y avait assez de nourrains qui se vendaient passablement; et l'arrive du bourg du ct de Saint-Agnan, prs de la Grange-Neuve, il y avait des troupeaux de dindons avec des fils de laine bleus, ou blancs, ou rouges, leur cou, pour les reconnatre chacun les siens, vu qu'il n'y a rien qui ressemble tant un dindon qu'un autre dindon. La place du bourg tait pleine de marchands de chapeaux, d'indiennes, de couteaux, de fil, de boutons, de ferblanterie, de taillanderie et autres affaires comme a. Les ptarous du bas Limousin, avaient apport dans leurs bastes, des melons, des prunes, et autres fruits. On en voyait d'autres qui taient venus chercher du vin, et qui le soir, s'en retournaient avec leurs mulets chargs de bottes de peaux de chvres dans lesquelles tait le vin. Tous les marchands et colporteurs apportaient de mme leurs marchandises sur des mulets ou des btes de somme, car les chemins n'taient dj pas trop faciles pour les charrettes boeufs. Mais outre ces marchands, il y avait aussi de ces individus qui courent les foires: vendeurs de chansons, diseurs de bonne aventure et autres gens de cette sorte. L'un, avec un petit bonhomme dans une carafe, qui montait dans le haut crire le sort de ceux qui donnaient deux sous pour a, tait entour de toute une jeunesse qui ouvrait de grands yeux et pensait bien qu'il y et quelque sorcellerie l-dedans, car on n'tait pas bien avanc l'poque, dans le pays. Un marchand de chansons, mont sur une chaise, braillait tant qu'il pouvait, aid d'une femme voix criarde et aigre, qui distribuait les chansons, raison de deux liards le cahier. Et celui qui vendait des images de couleur: le _Juif-errant_, _Mon oie fait tout_, _Crdit est mort_, _les mauvais payeurs l'ont tu_, et autres histoires de ce genre, en dbitait des quantits, surtout des images du _Juif-errant_ avec la complainte: Est-il rien sur cette terre, Qui soit plus surprenant, Que la grande misre Du pauvre Juif-errant? Mais c'tait un charlatan qui attirait le plus de monde autour de sa voiture, dont les roues taient pleines jusqu'au bouton, d'une boue rouge, qui marquait bien qu'il ne faisait pas bon venir l avec les chemins qu'il y avait. Ce charlatan, en tenue d'artilleur, arrachait les dents avec son instrument, avec un couteau, avec un clou, avec son sabre, et le mtin tait habile. C'tait d'abord fait. Il vendait aussi de la poudre pour les vers et c'tait l qu'il faisait ses affaires. Il commenait par raconter l'histoire d'un jeune drole de six ou sept ans, qui tait malade, les parents ne savaient pourquoi. On leur avait bien dit qu'il fallait lui donner pour les vers, mais eux n'en avaient rien fait. Cependant, voil que ce petit a une attaque de vers et meurt dans des convulsions pouvantables, que le charlatan racontait faire tribouler les gens. Mais ce n'tait rien; voici que tout d'un coup, il prenait dans le coffre de sa voiture le squelette de cet enfant et le montrait de tous les cts la foule. Oh! alors, en voyant a et entendant le cliquettement des os, les pauvres bonnes femmes de mres qui taient l, en avaient des tressaillements dans les entrailles, et prenaient pour cinq sous un paquet de la poudre qui tuait ces vers maudits. Et les hommes, quoique plus durs, en achetaient aussi. A trois heures, la foire commena se dfaire, les gens s'en allaient par petites troupes. Les marchands se mirent plier leurs marchandises pour partir. Quelques-uns couchaient leur auberge, et repartaient le matin. Le lendemain midi, le bourg tait retomb dans sa tranquillit habituelle; on n'aurait jamais cru qu'il y avait eu foire la veille, si on n'avait vu les enfants et les vieilles femmes ramasser la bouse dans le foirail des boeufs. Sauf les foires, le bourg tait comme engourdi dans les vieilles coutumes d'autrefois. Il n'tait sur aucune route, les chemins taient mauvais, et il fallait expressment se dtourner de son trajet pour y monter. Les trangers y apportaient une fois par mois, comme un cho de ce qui se passait ailleurs, et des choses nouvelles; mais tout ce qui n'tait pas connu, expriment, devenu commun, tait regard avec dfiance, dans cet endroit o rgnait la sainte routine. Pourtant, depuis la Rpublique, on y avait form un club qui se tenait au-dessus de la halle, dans la chambre d'audience; et quelques-uns qui taient sortis de leur village, essayaient d'y introduire les ides nouvelles et d'y faire connatre le progrs, mais sans beaucoup de russite, preuve que le club finit par tourner la farce. Deux souvenirs avaient survcu dans la mmoire des gens: celui des Anglais qui avaient assig deux fois l'ancien chteau, et celui du reprsentant Lakanal, qui, en 1793, avait fait rparer le grand chemin venant de Limoges, qui passait au-dessous de La Peyre et allait tomber au Cimetire-des-pauvres, pour se diriger sur Cahors. Ce n'tait pas tant la rparation elle-mme qui avait frapp les esprits, que les moyens employs. Sauf les femmes, les petits enfants et les vieillards, tous avaient d travailler cette rparation, paysans, messieurs, riches, pauvres. On se rendait sur les chantiers, avec enthousiasme, tambour et drapeau en tte, pour ne revenir que quand battait la retraite; on avait vu mme des dames pleines d'un zle patriotique, apporter au chantier civique des pierres dans leurs paniers. Je restai chez ma tante encore deux ou trois jours aprs la foire, et puis je m'en retournai au Frau. Mon oncle et Gustou m'eurent bientt appris le mtier, qui n'est pas bien difficile. Ils me montrrent conduire une paire de meules, connatre quand la farine venait bien, et quand il fallait donner de l'eau, ou baisser les pelles. Je sus bientt picher une meule, et connatre la pierre oeil de perdrix, qui fait les meules bonnes pour le seigle, et la pierre fusil qui vaut mieux pour le froment. Je fus vite au courant de tout, et de la manire de faire le travail, et du nom des pratiques. Dans le commencement, quoique je fusse plus grand et plus fort que Gustou, il chargeait plus facilement que moi un sac de bl. Mais lorsqu'il m'eut montr le petit coup d'paule et le tour de reins j'enlevais un sac comme rien. Ils me montrrent aussi les mesures qu'on prenait pour la mouture, et l-dessus il me faut dire que nous ne prenions que juste ce qui tait d. Je suis sr que l'on ne me croira pas; les meuniers ont mauvaise rputation, comme les tisserands et les tailleurs. Il y a mme un dicton patois l-dessus, que voici en franais: Sept tisserands, sept meuniers et sept tailleurs, font vingt et un voleurs. Mais il n'tait pas vrai pour nous pas plus que pour bien d'autres. Gustou, qui tait dans les anciennes coutumes, l'aurait fait peut-tre, s'il avait t le matre, mais mon oncle ne le voulait pas. Comme nous avions du bien notre main, en plus de ce que travaillait le bordier, je me mis aussi tous ces travaux de la terre que je trouvai bien un peu durs dans le commencement, pour ne les avoir accoutums, mais ce fut l'affaire de quelque temps. O je mis le plus longtemps, c'est pour apprendre labourer, parce que outre la conduite de la charrue, il faut savoir parler aux boeufs, et s'en faire couter. Quelquefois, tenant le manche de mon araire, et piquant mes boeufs traant le sillon, je pensais ce changement total qui s'tait fait dans ma vie. Je me rappelais ces journes passes dans le bureau empuanti de la Prfecture, assis sur une chaise gratter du papier. C'tait long ces journes, et j'en avais les fourmis dans les jambes, sans compter qu'il fallait tre aux ordres de trois ou quatre chefs, recevoir des reproches, point mrits quelquefois, n'tre pas libre si on voulait flner deux heures, et pour mieux dire, sentir toujours sur son cou le collier de misre. Au lieu de a, j'tais au Frau, chez moi, avec mon oncle qui ne m'aurait jamais rien dit, quand mme j'aurais manqu, me levant, me couchant, allant au travail quand je voulais, et ne voyant autour de moi que des figures joventes. Et puis le grand air, le beau soleil, le travail sain qui fatigue le corps et fait bien dormir; le plaisir qu'on a de voir pousser et mrir ce qu'on a sem, de voir profiter des btes bien soignes; quelle diffrence avec le travail de bureau auquel on ne s'intresse pas, qui vous tient toujours assis, vous casse la tte, et vous fait rvasser la nuit. Le mtier de meunier, et la vie que je menais, me plaisaient donc, et il n'y a pas chose pareille pour faire un homme content. Aprs avoir bien travaill la semaine, le dimanche j'tais de loisir et je m'amusais. Souventes fois, prenant notre chienne Finette, je partais la pointe du jour pour aller chercher un livre. Des coups mon oncle venait avec moi, mais pas toujours. Bien entendu nous ne prenions pas de port-d'arme, car d'aller porter vingt-cinq francs au collecteur d'Excideuil pour l'avoir, a nous surmontait. D'ailleurs nous ne craignions pas gure les gendarmes, ils taient loin, et pour venir nous chercher dans un pays plein de termes, de combes et de bois que nous connaissions comme notre poche, a leur tait dfendu. Il fait bon le matin monter sur nos coteaux pierreux o on trouve la lavande sauvage et l'immortelle qui fleurent fort; ou traverser les bruyres roses entremles de balais fleurs jaunes et de hautes fougres. Les ajoncs ne manquent pas non plus par l, et il y en a dans des fonds qui ont huit ou dix pieds de haut, bien fourrs, sous lesquels les loups font leur liteau. Il ne fait pas bon les traverser, mais comme ils ont toujours des fleurs et sont toujours verts, ils ne sont pas dplaisants voir comme a en fourr, ou sems au milieu d'une lande, ou accrochs le long des termes et sur le coulant des ravins, au milieu des roches. Quel plaisir de s'en aller dans nos grands bois chtaigniers o on trouve de ces vieux arbres creux o logent les fouines, et de sentir l'odeur du thym, de la marjolaine et des feuilles mortes. Pour moi, il n'y avait rien de plus plaisant que d'tre au milieu de notre pays un peu sauvage, le fusil sur l'paule, et de me sentir libre avec des jambes solides. Il n'y avait si pauvre friche o pointait une petite palne fine, tondue par la dent des brebis, qui ne me part plus belle que la place du Bassin Prigueux avec ses alles d'arbres bien taills, tout autour. J'aimais aussi les vtes dans les communes ou autrement dit les ballades, ou encore les frairies, et des fois, j'y allais chez des connaissances ou des parents. Il faut dire qu'en ce temps-l, les vtes taient plus suivies et bien plaisantes au prix d'aujourd'hui. a se comprend; les gens, anciennement, gardaient leurs affaires et faisaient leur plus grande dpense pour la frairie de leur endroit. On s'invitait comme a les uns les autres, et on faisait durer la fte deux ou trois jours. Il n'y avait point de routes hormis les grandes alors, et gure de chemins que ceux creuss par les charrettes; aussi on allait de pied, ou cheval. On voyait les dames campagnardes s'en aller sur leur bourrique, et s'il y avait des enfants on les montait en croupe, ou s'ils taient trop petits, on les mettait sur du foin dans des paniers de bt, de chaque ct d'une de ces bonnes petites btes grises qui ont une croix sur les paules, pour avoir port le bon Dieu Jrusalem, ce qu'on dit. Dans les maisons on faisait sans fla-fla, l'ancienne mode, la cuisine et tout. Aprs dner on dansait dans une chambre; celui qui avait la plus grande la prtait; ou dans une grange, ou sous quelque gros arbre de la place, quand le temps allait bien. Et, on ne buvait pas de la saloperie de bire comme maintenant, mais du vin blanc, ou de la piquette, ou de l'eau sucre, et les dames de bonne bourgeoisie, n'avaient pas honte de manger une rave cuite, au sucre, et de boire de l'eau avec du vinaigre aux framboises. Le lendemain on allait se promener par l dans les bois, et les amoureux y trouvaient leur compte; et puis on faisait des crpes qu'on mangeait avec du miel, et c'tait qui les tournerait le mieux et en mangerait le plus. Le soir aprs souper, on tait fatigu, et alors on jouait la poule, ou on chantait nos vieilles chansons, ou on racontait des histoires, ou on disait des contes, et c'tait qui dirait le meilleur. C'est dans ces ftes champtres que la jeunesse faisait connaissance, et que s'arrangeaient les mariages. Aujourd'hui tout a se perd: les vtes dans les endroits, ce n'est plus gure rien, et on ne s'invite plus comme du temps jadis entre parents ou amis. On voit que ce n'est plus pour chacun, la grande fte o on mettait les petits plats dans les grands. Il y a tant maintenant de chemins, de routes, de chemins de fer, de voitures, et de ces autres machines qui vont le long des routes comme les chemins de fer; et tant de ftes, de concours, d'expositions et de courses, que les gens de la campagne s'en vont porter leur argent la ville, et y dpensent quatre fois plus qu'ils ne faisaient autrefois chez eux. Et encore souventes fois dans les villes, ils s'ennuient parce qu'ils connaissent qu'on se moque d'eux, et qu'ils ne comprennent pas grand'chose ce qu'ils voient. On dit: les routes, les chemins, c'est une bonne chose. Sans doute, c'est commode de pouvoir rentrer sa besogne plus facilement, et de porter sur une charrette, un tiers de plus qu'on n'aurait fait autrefois dans nos mauvais chemins; joint a qu'on ne risque pas tant de faire attraper du mal ses btes, et qu'on ne se fait pas tant de mauvais sang. Mais d'un autre ct, toutes ces routes, tous ces chemins font qu'on sort plus souvent de chez soi, pour aller dans les villes o on laisse son argent, tandis qu'autrefois l'endroit en profitait. Avec toutes ces facilits de voyager, on s'est habitu aller se divertir dans les villes, ce qui cote cher, et on mprise les divertissements de chez soi, qui ne cotent quasiment rien et sont plus sains de toutes les manires. C'est cause de cette facilit, que petit petit, les gens tromps par les semblants, se sont dgots de la campagne, et qu'on en voit tant vendre leur morceau de bien, et s'en aller dans les villes, croyant y trouver une place, ou un travail moins dur, ou mieux pay. En quoi les pauvres gens sont bien malaviss car le travail des villes est plus exigeant, plus attachant, et plus mauvais pour la sant, sans parler de la libert: misre pour misre, mieux vaut celle des campagnes. Tout a, c'est pour dire qu'il n'y a pas de bonne chose qui n'ait ses dfauts. Ainsi quand je parle des anciennes frairies, ce n'est pas que je veuille dire qu'elles taient exemptes de toute chose blmable. Il y a une chose, par exemple, que je n'ai jamais pu voir de sens rassis, c'est assommer un coq coup de pierres. On attachait le pauvre animal par une patte un petit piquet plant en terre, et de vingt-cinq pas, pour deux liards, on lui tirait: tant de pierres. Celui qui le tuait l'emportait. Mais les coqs ont la vie dure et avant d'tre morts ils souffraient bien. Une pierre leur cassait une patte, une autre leur dmontait une aile, et lorsque quelque gros caillou leur arrivait en plein corps, les voil sur le flanc dans la poussire, comme morts. Mais l'individu qui faisait tirer avait intrt ce qu'ils ne le fussent pas, il en aurait fallu un autre. Alors il faisait boire du vin au pauvre coq pour le ressusciter, et quand il pouvait se tenir encore on recommenait lui tirer des pierres. Si le vin n'tait pas assez fort pour le remettre sus, on lui donnait de l'eau-de-vie. Ces amusements de sauvages ne sont plus de mode, et tant mieux; moi qui aime assez les vieux usages, les anciennes coutumes, je n'ai jamais pu souffrir a. Mais quand, au lieu de tirer des pierres sur un coq, les gens se les jetaient la tte, c'tait bien pis. Il y avait comme a, autrefois, des communes qui taient ennemies entre elles, de manire que quand les garons de ces communes se rencontraient dans une vte, ou au tirage au sort, ils se battaient comme si c'et t d'un ct des Franais, et de l'autre des Allemands ou bien des Anglais, et non pas tous des enfants du Prigord. D'o venait cette haine entre voisins? Aucun de ceux qui se battaient, ni personne ne l'aurait su dire. Peut-tre que dans l'ancien temps il y avait eu quelque bataille entre deux jeunes gens de diffrentes paroisses et que les autres garons s'en taient pris chacun pour le leur. Ceux qui avaient t brosss avaient voulu avoir leur revanche, et de partie en revanche, cette bestiale haine s'tait entretenue et envenime entre voisins du mme pays. Pour en revenir, j'tais donc content de mon sort de meunier, mais bientt, je le fus encore davantage. Un jour tant sur le chemin qui passe au pied de Puygolfier, je trouvai Nancy qui portait le mrenda, autrement dit la collation, ses gens qui travaillaient la terre de la Guilhaumie. Je n'avais fait que l'apercevoir lors de l'enterrement de ma mre, et je ne lui avais point parl, ni mme fait attention. Comme elle avait chang! Quelle belle fille elle tait devenue, et grande! Ce n'est pas ses hardes qui la faisaient valoir; elle n'avait sur le corps qu'un cotillon de droguet et un grand mouchoir carreaux par-dessus sa chemise; mais elle n'avait pas besoin de beaux habillements. Sa poitrine ferme soulevait la grosse toile et tremblait chaque coup de talon sur la terre; ses hanches s'arrondissaient bellement sous le droguet, et elle avait la dmarche mesure des femmes bien faites. Elle portait un panier sur la tte, et le tenait d'une main, en sorte que sa chemise dcouvrait jusqu'au coude, son bras fort un peu hl. Je l'avais toujours tutoye jusqu'alors, comme on fait aux petites droles, mais ma foi quand je vis cette belle fille, je n'osai plus. Nous parlmes un peu, et elle continua son chemin, s'excusant sur ce que son pre et sa mre devaient l'attendre. Depuis ce jour, je commenai penser elle, et plus j'y pensais, plus je trouvais que dans tout le pays, il n'y avait point de fille qui pt lui tre compare, je ne dis pas seulement de celles de la campagne, mais mme Excideuil, o on voyait pourtant de belles filles. C'tait surtout son regard clair et tranquille, et son sourire bon qui me plaisaient tant. On voyait rien qu' a, que c'tait une fille point coquette ni mauvaise, mais une honnte crature qui on pouvait se fier. Dans ce moment, des parents que nous avions devers Brantme, nous invitrent la noce de leur an. Mon oncle n'y pouvant aller, m'y envoya. Nous tions parents de vrai, mais loigns, ne sachant quel degr, et seulement que nous tions tous des Nogaret, venant du mme auteur, qui avait t meunier du moulin des moines de Brantme. Ces Nogaret qui mariaient leur fils taient meuniers aussi, et leur moulin tait sur la Drone en remontant, au-dessus des Roches. Ce fut une crne noce, ma foi. Le garon prenait une fille qui avait du bien, et rien ne fut pargn. Les choses se firent l'ancienne mode; on fit bombance toute la journe, et les vieux principalement, chantrent d'anciennes chansons assez gaillardes, sans parler des propos de circonstance, et des histoires sales dont on rgala les maris. Mais la fille tait une bonne grosse drole bien dlure, qui se moquait pas mal de ce qu'on disait; elle ne faisait attention qu' ce que son mari lui contait l'oreille en la tenant par la taille. Tandis qu'on tait l, table, elle fit un petit cri tout d'un coup; c'tait le contre-nvi qui lui dtachait sa jarretire, un joli ruban rouge qui fut coup morceaux et distribu aux garons de la noce qui le mirent leur boutonnire. Le soir on dansa, et les pouss ouvrirent le bal. Puis aprs, quand la marie eut dans avec tous les jeunes gens, tandis que le chabretare avait mis les danseurs bien en train, les novis disparurent. Sur les une heure du matin, on parla de leur porter le tourin ou soupe l'oignon, mais il fallait les trouver. Aprs quelques recherches, comme il n'y avait dans les environs que deux ou trois maisons, on les dnicha chez des voisins, o on les avait retirs. Le tourin prt, toute la jeunesse partit, la chabrette en tte. L'un portait la soupire, l'autre des assiettes, un troisime portait un pichet plein d'eau, le quatrime une de ces anciennes cuvettes ovales pieds. Un autre venait ensuite avec une serviette sur le bras, et d'autres portaient une bouteille de vin, un verre, deux cuillers, et enfin il y en avait qui ne portaient rien, comme dans la chanson de Marlborough. Les maris ne songrent pas rsister, ils savaient que a serait inutile, on aurait plutt enfonc la porte. Aussi elle tait tout bonnement ferme au loquet, et la noce entoura le lit, avec des rires et des chants joyeux. La marie, en commenant, se cachait bien un peu sous les draps, mais ma foi, elle en prit son parti, et s'assit bravement sur le lit, un peu rouge tout de mme. On leur donna laver tous deux en crmonie, et quand ils se furent essay les mains on leur servit chacun une bonne assiette de tourin, noir de poivre. Pendant qu'ils mangeaient, les plaisanteries marchaient et elles taient aussi poivres que le tourin. Quand ils eurent fini, on prsenta au mari un verre plein: il en but la moiti et donna l'autre sa femme. Aprs qu'elle eut bu, on remplit le verre de nouveau, et on le prsenta la marie, qui en but la moiti et passa le reste a son mari. Quand ce fut fait, le contre-nvi, un beau coq de village, chanta une antique chanson patoise de circonstance, qu'on avait d chanter la noce de l'ancien Nogaret, le meunier des moines. Tout le monde reprenait le refrain en choeur, et chacun s'accompagnait en choquant les assiettes, la bouteille et le verre avec les cuillers ou un couteau; ceux qui ne tenaient rien tapaient dans leurs mains. La chanson finie, par une signifiance cache des mystres de la noce, le contre-nvi cassa le verre o les maris avaient bu, en le choquant contre la bouteille. Au nombre de morceaux, on leur prdit qu'ils auraient neuf enfants, ce qui les fit clater de rire, et tout le monde se retira en les engageant travailler justifier la prdiction. Le lendemain fut un lendemain de noce, c'est--dire la continuation des ripailles. Mais le troisime jour, mon cousin me mena Brantme o c'tait la fte. Ce jour-l, tous les meuniers du pays faisaient celui qui ferait le mieux claquer le fouet. Il en venait de Champagnac, de Quinsac et des moulins en amont, et aussi de ceux qui taient sur la Cle jusqu' Saint-Jean. Du ct d'aval, il en montait de vers Valeuil, Bourdeilles, du moulin de Renamont, au-dessus de Lisle, de celui de Roufellier qui est au dessous, et mme de celui de Bonas, prs de Saint-Apre. Tous ces meuniers habills de blanc, avec leurs fouets pompons autour du cou, se runissaient cette grande croze, d'o on a tir tant de pierres de taille, qui se trouve presque au-dessous du clocher bti sur le roc. Ce jour-l, ils taient bien une trentaine, et chacun son rang manoeuvrait son fouet tour de bras. Il y a dans cette grotte un cho qui rptait n'en plus finir les ptements du fouet. On ne le dirait pas, mais pourtant, il y en avait qui taient tellement habiles que leurs ptarades ressemblaient quasiment une musique. Moi je ne suis pas connaisseur en cette partie-l, c'est vrai, mais des fois j'ai entendu des musiciens, avec un tas de pistons et de machines en cuivre et la grosse caisse et tout, qui faisaient un bruit assommant, et je me disais alors que j'aimais mieux la musique des fouets Brantme. Ceux qui jugeaient les concurrents, c'tait trois des plus vieux meuniers, de ceux qui ne pouvaient plus tenir le fouet, et celui qui tait le plus fort leur avis, on le nommait pour l'anne le Matre du fouet. Ce jour-l ce fut le meunier des Roches qui gagna. Les joutes de fouet se sont perdues et a se comprend. Les meuniers d'aujourd'hui ne font plus porter les sacs dos de mulet; il y a des routes et des chemins partout; ils se servent de charrettes et ont des fouets de charretiers. Or, ce n'est pas avec ces mchants engins qu'on fait de belle musique; il faut pour a les anciens fouets manche court, lanires de cuir tresses avec de gros noeuds: fouets de meuniers et fouets de postillons. Le lendemain de la fte, aprs djeuner, je repartis pour le Frau. Le cousin et la cousine me firent un bout de conduite sur le chemin de Lachapelle-Faucher. --Ah a! me dit le cousin, je pense que tu ne tarderas pas nous rendre la pareille? --a se pourrait bien, fis-je en riant et sans rflexion. --Vous aurez raison, voyez-vous, me dit la cousine franchement; il n'y a rien qui vaille d'tre mari avec quelqu'un qu'on aime bien. Je l'embrassai l-dessus, je secouai la main au cousin, et je les quittai, prenant mon chemin par Saint-Pierre-de-Cle et Vaunac. Quelque temps aprs, mon oncle, revenant d'Excideuil, me dit avoir rencontr le notaire de Coulaures, qui lui avait appris que M. Silain cherchait vendre quelques terres, pour payer un homme auquel il devait mille cus, plus trois ans d'intrts, et d'autres dettes. Il proposait de nous vendre le pr qu'on appelait le Pr-Vieux, et toutes les terres dites: Terres-de-Lebret, la Chausselie et les Granires. a nous allait bien; le pr tait sous nos fentres, pour ainsi parler, et les terres jouxtaient notre petit bien de la Borderie o taient les Jardon. Mon oncle avait rpondu que pour lui, il n'avait pas d'argent placer mais qu'il m'en parlerait. Il m'expliqua alors, que, sans compter l'agrment de cette affaire qui nous mettait tout fait chez nous, nous aurions avec ce pr assez de foin et de regain pour tenir toute l'anne une forte paire de boeufs la Borderie, au lieu d'y avoir de jeunes veaux pour le temps des labours seulement; que les terres, avec celles que nous avions dj, feraient une bonne mtairie de ce petit borderage. La maison tait assez grande, il fallait seulement btir une grange. Pour faire cette affaire, il n'y avait, une fois d'accord sur le prix, qu' cder les crances venant de ma mre que j'avais sur des pratiques du notaire. Je ne demandais pas mieux, mais avant tout il fut convenu que nous en parlerions la demoiselle et que nous ne ferions rien qu' sa volont, ne voulant pour rien au monde la contrarier. Un jour donc que M. Silain avait travers le moulin, allant la chasse devers Corgnac, nous montmes Puygolfier. Hlas! la pauvre crature, qu'elle dprissait! a me tournait l'estomac. Elle nous dit qu'il fallait bien vendre, puisque celui qui devait son pre parlait de le faire exproprier. Tout compte fait, il y avait quatre mille huit cents francs de dettes payer; et comme M. Silain voulait des terres et du pr sept mille cinq cents francs, il se trouvait qu'il aurait touch deux mille sept cents francs qui auraient t mangs bien vite; elle avait peur de a, la pauvre, on le voyait bien. Mon oncle lui dit alors qu'il y avait moyen d'arranger autrement les affaires: que nous verserions comptant ce qu'il fallait pour rembourser le prteur, et que pour le reste, nous payerions cinquante pistoles par chacun an, et en deux pactes, la Nol et la Saint-Jean. Par ce moyen tout ne s'envolerait pas la fois. La demoiselle nous remercia bien de cet arrangement, mais elle craignait que son pre ne voult pas y consentir. L-dessus, mon oncle entra en pourparlers avec le notaire, et alla sur les terres pour bien se rendre compte de l'tendue, car pour la qualit nous la connaissions assez. Aprs avoir bien calcul, il dit au notaire que a ne valait pas plus de sept mille francs, et que nous donnerions ce prix, aux conditions dont j'ai parl dj. M. Silain se dbattit bien tant qu'il put; il aurait voulu toucher plus d'argent, et il aurait fait une diminution pour tre pay comptant du tout; mais je refusai de faire l'affaire d'autres conditions, et comme le crancier criait, et qu'il n'y avait pas d'autres voisins qui ces terres pussent aller, il fut oblig de mettre les pouces. Par ce moyen, on esprait que la demoiselle Ponsie avait devant elle trois ou quatre ans de tranquillit: mais avec M. Silain, on n'tait jamais sr de rien en fait de ces choses-l. IV En ce temps-l, sur la fin de l'anne 1848, on commenait parler de l'lection du prsident de la Rpublique, et nous connmes que Louis-Napolon serait nomm grandement, si a allait partout comme chez nous. Nous recevions la _Ruche_, de Ribrac, qui portait Ledru-Rollin, mais a ne prenait pas. Mon oncle avait beau faire passer le journal, distribuer des papiers et raisonner nos voisins les paysans comme nous, c'tait rien faire. Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'tait? un civil, et puis? Ah! quand on parlait du grand Napolon qui avait fait massacrer un million d'hommes et ruin la France, pour en fin de compte, la laisser plus petite que sous la Rpublique, la bonne heure! C'est ainsi que le pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le ruinent, qui lui prennent son argent et ses fils, et le saignent blanc. Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'tait bien autre chose que Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou Lamartine! Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient tromper le peuple, qu'il tait rare de trouver hors des villes ou des gros bourgs, quelqu'un qui ost parler pour un autre que Bonaparte. Les bourgeois effarouchs par la Rvolution cherchaient par tous les moyens reprendre le dessus. Les riches, les nobles, les gros commerants, les curs, tous ces gens-l criaient sans cesse contre la Rpublique; elle ne pouvait durer. Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tte. Plus j'allais, plus je pensais Nancy. Comment a se faisait, je n'en sais rien, mais toujours est-il que je me trouvais souvent sur son chemin, soit lorsqu'elle venait notre fontaine dans la combe, ou qu'elle allait dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait sortir ses brebis. Je l'arrtais, lorsque nous nous rencontrions, et nous parlions un peu et toujours j'tais tonn de son grand sens, et rjoui de sa franche honntet. Son parler me semblait aussi du tout chang et bien mieux, au prix d'auparavant. Il me semblait qu'elle avait appris beaucoup depuis trois ou quatre ans, et qu'elle avait plus d'esprit que les filles de son ge et de sa condition. Un jour que je le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait de lui faire quelque peu la classe, le dimanche et le soir quelquefois, et lui prtait des livres qu'elle tudiait en cachette du vieux Jardon, qui trouvait que c'tait du temps perdu, lorsqu'elle laissait un moment sa quenouille. Je fus bien content de savoir a, et je m'en sentis tout oblig envers cette pauvre demoiselle. L'hiver vint, et avec lui les veilles au coin du feu, et les histoires dont Gustou avait un plein sac. C'tait bien toujours les mmes, mais comme il y en avait beaucoup, et qu'il y changeait souvent quelque chose, on ne s'en apercevait pas trop. Etant tout petit, il me faisait tribouler en racontant l'assassinat du pre Antier, le prieur des moines du moustier de Lafaye, entre Jumilhac et la forge des Fnires. a s'tait pass avant la Rvolution, et c'tait un noble des environs qui l'avait tu dans la fort de Jumilhac, du ct de Saint-Paul. Pendant quelques jours, on ne savait ce qu'tait devenu le prieur, mais il arriva qu'un chien rapporta une de ses mains, et l'anneau qui tait encore un doigt, fit reconnatre le corps, car les chiens et les loups l'avaient presque tout mang. Il savait aussi les histoires des voleurs fameux, comme Cartouche et Mandrin. Pour Cartouche, c'tait un voleur et un assassin, et nous ne le plaignions gure d'avoir t rou. Mais ce brave Mandrin qui avec ses sauniers contrebandiers, se battait contre les soldats du roi, nous intressait et nous trouvions qu'on aurait d le gracier. a n'tait pas un bas coquin, ce Mandrin, et sa mmoire n'est pas en horreur comme d'autres. Tant qu'il le pouvait, il faisait la guerre cet abominable impt du sel, et c'est ce qui a contribu le rendre populaire. Toutes les histoires de brigands lui taient connues ce brave Gustou, et il savait aussi tous les crimes clbres du pays. Il les racontait bien, en les arrangeant un peu; les plus anciennes tournaient au conte, et il avait trouv moyen dj, d'enjoliver celle de Delcouderc. C'est en pelant tranquillement les chtaignes le soir, que Gustou nous disait ces histoires. Il y en avait une surtout qui nous intressait beaucoup, parce que le crime avait t commis tout prs de chez nous et qu'on n'en connaissait pas l'auteur. Il y avait quelques annes seulement que le cur de Nanteuil, en pchant la ligne, cinq ou six portes de fusil au-dessus du moulin, avait amen une pince de cheveux. L-dessus on avait plong, et on avait ramen un homme pris dans des racines de vergne. La figure tait toute mange par les poissons et on ne connut qu'aux habillements que c'tait un porte-balle qui avait pass dans le pays, il y avait une quinzaine. Il avait une entaille la tte, faite avec quelque hache, et on vit des traces dans le bois, qu'il avait t assassin un endroit un peu au-dessus, o on traversait la rivire sur des arbres soutenus par des fourches plantes dans l'eau. Mais ce fut tout ce qu'on put savoir. Les gendarmes d'Excideuil, le maire, le juge de paix, les gens de justice, personne n'y avait vu goutte; en sorte que, comme le disait Gustou, il y avait un assassin dans le pays: peut-tre nous le rencontrons tous les jours, disait-il, et il attend sans doute l'occasion de faire quelqu'autre mauvais coup. Par chez nous, les gens sont farcis de toutes les vieilles superstitions: ils croient aux revenants, au Diable, au Loup-garou qu'ils appellent _Lbrou_, tout; mais cela n'empche qu'ils aiment mieux voyager de nuit que de jour: s'ils ont un charroi faire, ils partiront de prfrence le soir que le matin. C'est bien une conomie de temps pour ceux qui sont presss, mais il y a autre chose, nous aimons la nuit, qui repose du dur labeur de la journe; et puis, je ne sais pourquoi, mais le paysan aime voir briller par une belle nuit, les millions d'toiles qui sont au ciel. Il semble que la nuit soit plus marquante, plus solennelle que le jour, aussi nous disons: _A net_, comme si nous comptions par nuits et non par jours, comme les anciens Gaulois. Tout a c'est pour dire que quoique les voisins ne fussent pas peurs la nuit, lorsque Gustou parlait de cet assassin qu'on rencontrait peut-tre tous les jours, il y en avait qui a faisait une impression, et qui ne semblaient pas presss de s'en aller. Le soir o nous noisions, il vint une dizaine de personnes pour nous aider. Les deux vieux Jardon et Nancy, Lajarthe, le fermier de la Mondine au Taboury, la grande Mette qui tait descendue de Puygolfier avec la permission de la demoiselle, et d'autres de par-l, des mtayers du chteau et des voisins. Les noisements, c'est comme une espce de fte chez nous. Les hommes avaient port leur petit maillet et cassaient les noix; les femmes triaient. Lajarthe comme de coutume, lorsqu'il en trouvait l'occasion, prchait un peu pour la Rpublique, il tchait de faire comprendre ses ides, et expliquait tous des choses dans leur intrt. Mais c'tait trop srieux pour ce soir-l. En noisant, on aime mieux rire avec sa voisine, couter des contes et des histoires, et causer des vieilles superstitions apprises des grand'mres. a c'tait l'affaire de Gustou qui connaissait ces choses fond: c'tait lui qui mettait une souche au feu le soir de Nol, et il fallait qu'elle ft de cerisier, de prunier ou de quelque autre arbre fruit. Et il pronostiquait toujours de bonnes choses en la voyant bien brler, et faire une belle braise; mais c'tait lui le sorcier, car il avait eu le soin de la mettre longtemps l'avance scher dans la fournire. Il gardait soigneusement des charbons et des cendres de la souche, pour gurir des maladies aux gens et aux btes, et pour d'autres affaires encore. C'tait encore matre Gustou qui le premier jour de mai, perait un barriquot de vin blanc, et apportait l'ail nouveau, pour faire des frottes avec du lard frais, en buvant de bons coups: --O mai! mai! le joli mois de mai! A la Saint-Jean, c'tait aussi lui qui plantait le feu la cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage vert avec un beau bouquet la cime. Les tisons il les emportait la maison pour la prserver du tonnerre. Il attachait aussi le matin la porte de la grange, une croix faite avec des fleurs des prs. Sous son traversin, il avait toujours dans un sac, des herbes de la Saint-Jean, cueillies reculons, avant le soleil lev, et il disait que ces herbes gurissaient les fivres, en les mettant sur le poignet gauche. Ah! il n'aimait pas entendre chanter le coucou, pour la premire fois de l'anne, s'il n'avait pas djeun; ni trouver des graules ou des geasses, sa gauche: ni our clouquer une chouette sur la maison, car il disait que a annonait la mort; ni rencontrer en partant en route, la vieille Catissou de chez Mry qui tait mal jovente. Jamais on ne lui aurait tir de l'ide, que les eychantis ou feux-follets, qui voltigent dans les cimetires, c'tait des mes en peine, et il tait persuad que les toiles tombantes c'tait des mes de petits enfants morts sans baptme. Si notre Mondine avait voulu faire la lessive dans le mois des morts, il serait parti plutt: mais elle s'en serait bien garde, car elle croyait comme lui, que a faisait mourir les hommes de la maisonne. Et lorsqu'il allait une foire pour quelque affaire, il ne manquait pas de lever avec son couteau un petit copeau de la croix de bois qui est plante le long de l'ancien chemin appel La Pouge, qui passe un quart de lieue du moulin, la rencontre de celui d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort. A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait toujours une croix sur la sole avec la pointe du couteau. Pour lui, le vendredi tait un mauvais jour, et si mon oncle l'avait laiss libre, il aurait fait jener les boeufs le vendredi saint, comme a se faisait encore dans quelques maisons. Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir reculons de l'table pour que la vache ne dprit pas; il faisait semer le persil par un pauvre innocent du bourg qui venait des fois au Frau, dans la croyance qu'il russirait mieux. Pour garder les boeufs de maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins de notre pr. Lorsque nous bladions, il portait le bl de semence dans la touaille de la Nol pour qu'il vnt bien; et quand le bl tait pi, il mettait une rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait au milieu de la pice pour empcher les oiseaux de manger le grain. Il disait aussi qu'il ne fallait pas acheter des mouches miel si on voulait qu'elles russissent bien, mais les changer contre autre chose. Ce soir-l, il raconta de ses histoires longuement. Il n'avait pas affaire des incrdules, mais quand mme, il n'y avait pas moyen de douter de ce qu'il disait, car il expliquait point par point le pourquoi et le comment des choses, et nommait les gens qui c'tait arriv. Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant de bon matin dans l'curie, il avait trouv notre jument toute en sueur, comme si elle venait de travailler force; et elle tait avec a bien panse, et sa crinire tait joliment tresse: qui avait fait a? Le lutin, bien entendu. Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux de Tunou de la Mariette, si ce n'est lui? Tunou rentrait un soir, ou pour mieux dire une nuit, du march de Thiviers, o il s'tait attard boire dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Cle. Il traversait la lande des Fachilires, d'un bon pas, content de lui comme un homme qui a bien soup, lorsque arriv la friche du Cimetire-des-Boucs, il vit quatre pas de lui, plant la cafourche du chemin un grand homme noir dont les yeux luisaient comme des chandelles. Epeur, il voulut rebrousser chemin, mais derrire lui, marchait sur ses talons un chat noir, gros comme un fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge, qui vint se frotter ses jambes, en faisant son ron, ron, tandis que le diable ricanait d'une voix creuse et touffe comme s'il et eu la bouche dans une bonde de barrique vide. De cette affaire le pauvre Tunou s'tait trouv mal, et lorsqu'il tait revenu lui, tout avait disparu. Tout a ce n'tait pas des menteries, on pouvait pamander Tunou. D'ailleurs, cette cafourche du Cimetire-des-Boucs tait connue depuis les temps anciens, pour tre hante par le Diable. Jeantillou, le tisserand de Saint-Sulpice, l'y avait rencontr sous la forme d'un grand bouc noir. Ceux qui n'y croyaient pas n'avaient qu' essayer d'ailleurs. Ils n'avaient qu' aller cette croise des chemins et appeler neuf fois: _Robert!_ Mais rien que cette ide faisait frissonner tout le monde. Gustou assurait que c'tait cet endroit-l mme que le vieux Baspeyras de la Raymondie, mort l'anne passe, avait eu du Diable, la _Mandragoro_ qui l'avait enrichi, tellement qu'il avait laiss ses enfants un grand pot plein de louis. Il tait all la cafourche sans se retourner, une poule noire sous le bras, et sur le coup de minuit, il avait cri trois fois: _Poule noire vendre!_ Le Diable tait venu coup sec, sous la forme d'un homme noir avec des cornes et des pieds fourchus et avait cherch lui faire peur: mais Baspeyras qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait ses conditions, et il avait eu la _Mandragoro_. --Ah a, dit Lajarthe, tu crois toutes ces histoires-l, Gustou? --Sans doute que je les crois: d'ailleurs a n'est pas d'aujourd'hui seulement que a se passe, n'est-ce pas? Du temps que j'tais petit, ma grand'mre m'en racontait de pareilles; mais toi, Lajarthe, tu ne crois rien. --Pour a, dit le mtayer de Puygolfier, on ne peut pas dire que le Diable n'existe pas, ni qu'on ne le voit pas paratre. Tous nos anciens ont ou dire et ont vu des choses comme dit Gustou. Le cur parle d'ailleurs souvent du diable qui tourne autour de nous, comme un loup, pour nous manger. --Mais mon pauvre, a c'est une manire de parler, dit Lajarthe, a ne veut pas dire qu'il se montre l en personne... --Comment! dit un garon du bourg qui avait servi la messe du cur pendant deux ou trois ans; mais quand le Diable emporta le bon Dieu sur une montagne pour le tenter, comme c'est dit dans l'vangile, il tait bien l rellement prsent en chair et en os, dis Lajarthe? Le pauvre tailleur ne rpondit rien, et se contenta de regarder srieusement mon oncle. --Que veux-tu, mon pauvre Lajarthe, dit celui-ci en riant, tu es n une cinquantaine d'annes trop tt. --Lajarthe est un huguenot, dit le mtayer de Puygolfier; et tous les noiseurs se mirent rire. Moi, je n'coutais pas Gustou; j'aimais mieux regarder Nancy et lui parler. D'ailleurs, je connaissais tout a, et si, tant petit, j'avais eu peur de ses contes de vieilles, maintenant ils me faisaient rire. Mais deux ou trois filles, qui ces histoires faisaient passer le froid dans le dos, priaient Gustou d'en conter d'autres: c'tait le convier noces; aussi il ne se fit pas prier et continua: --Vous avez tous ou parler du _Chaoucho-Vieillo_; c'est un esprit malin qui vient vous tracasser la nuit, tandis qu'on dort. On a beau fermer la porte, il passe par le trou de la serrure. Il s'approche sans bruit, monte sur le lit par les pieds, et se couche sur vous pour vous touffer. a m'est arriv moi-mme; on ne peut pas dire que a s'est pass loin d'ici, et on ne sait qui: c'est dans mon lit, au moulin, et moi. Je m'tais donc couch et je dormais tranquillement, quand tout d'un coup, environ la minuit, je sens quelque chose de mou qui me montait sur les pieds. Je crus d'abord que c'tait quelque chatte qui tait entre au moulin, et je donnai un coup de pied pour la faire descendre. Mais je sentais toujours cette chose molle sur mes pieds. On n'y voyait brin, et je la sentais monter, monter toujours, et la voil qui s'tend sur moi et me pse sur l'estomac... --Oh! Gustou! faisaient les filles avec des petits cris effrays. Mais lui continua, suspendant le bruit des maillets: --Je ne pouvais plus respirer; j'tends les bras et je l'empoigne: mais c'tait comme si j'avais fouill dans un lit de plume, tant c'tait doux et mou: je n'y faisais rien. Mes bras s'enfonaient jusqu'au coude dans cette sale crature, comme dans la pte de la maie, et a s'attachait tout pareil ma peau. Tout de mme je finis par la prendre au cou et la serrer bien fort; mais j'avais beau serrer, serrer, je la sentais qui me glissait entre les mains, tout petit petit, et s'chappait... Je m'assis alors sur le lit, et j'entendis quelque chose qui marronnait du ct de la porte, et puis je n'ous plus rien: la bte tait repartie sans bruit par le trou de la serrure. --H bien, que dis-tu de a, Lajarthe? --Je dis que tu avais mang quelque chose qui te pesait sur l'estomac et que a t'a donne le cauchemar. --C'est a; et la bte que j'empoignais? --C'tait ta courte-pointe. --Et ce qu'elle marmonnait en s'en allant? --C'tait quelque chatte sur la tuile. --Voil! dit Gustou; j'ai bien raison de dire que tu ne crois rien. C'est une chose qui m'est arrive moi-mme; tu sais que je ne suis pas menteur, et avec a tu ne me crois pas. --C'est, dit Lajarthe, que tu tournes les choses du ct de tes ides: je ne dis pas que tu n'aies rien senti cette nuit-l, mais je ne crois pas que a fut le _Chaoucho-Vieillo_. --Voyons, dit Gustou, tu ne crois pas ce qui m'est arriv; ni la _Mandragoro_, de Baspeyras, ni au Diable; tu ne crois pas non plus aux _Bujadires_ qui tordent le linceul des pauvres dfunts, la _Biche-Blanche_, la _Litre_; la _Citre_, cette bte qui semble une chvre et qui est grande comme un cheval, qui court les chemins la nuit, galope aprs les gens attards, emporte les enfants qu'elle rencontre, fait des dgts partout, et s'vanouit en feu quand on la poursuit; mais au moins il y a deux choses auxquelles tu ne peux pas refuser de croire, dit-il trs srieusement: c'est la _Chasse-Volante_ et le _Lbrou_. a c'est des choses trop connues pour que tu dises non: dans le pays il n'y a personne qui n'y croie bien. --Pour a, firent les noiseurs, Gustou dit la vrit. Et chacun de raconter qu'il avait ou la _Chasse-Volante_, et vu le _Lbrou_, c'est--dire le Loup-garou. --Pas plus vieux que cette anne, reprit Gustou, le vendredi d'aprs la fte des Morts, la _Chasse-Volante_ a pass par ici, entre le moulin et le Taboury. --C'est vrai, fit le fermier de la Mondine, je l'ai entendue sur les onze heures du soir. --Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard de la foire de Sorges, j'avais dpass le bourg, et je n'tais plus qu' un gros quart d'heure d'ici, quand la voil qui arrive. Il faisait un vent du diable; de grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces nuages, la _Chasse-Volante_. On entendait, comme vous m'entendez prsent, les chasseurs sonnant de la trompe, les rossignolements des chevaux, les abois des chiens courants, et avec a un grand fracas, comme pourrait en faire une troupe de cavaliers galopant sur les chemins, en criant aprs la bte et en faisant pter leurs fouets. Je levai les yeux au ciel, et, aussi vrai que je suis l, qui vous le dis, entre deux nuages noirs, je vis la _Dame-Blanche_ qui galope toujours la tte des chasseurs, monte sur un cheval blanc... Tous les noiseurs qui taient l, rangs autour de la grande table de la cuisine, regardaient Gustou et en triboulaient; lui continua: --Aprs avoir pass du couchant au levant, la chasse se mit tourner, tourner, en faisant dans les airs un tapage d'enfer, comme si la bte de chasse ft presque force. Le bruit se rapprochait comme si elle descendait terre; et, en effet, tant rentr au moulin, j'entendis par la fentre qu'elle tait descendue quatre ou cinq portes de fusil d'ici, le long de la rivire, et le bruit augmentait comme si les chiens avaient pris la bte et la dchiquetaient en hurlant. Le lendemain je fus voir par l de bonne heure, et je trouvai la terre de Chabanou, nouvellement seme, toute pite par les chiens et les chevaux, et les raves ct toutes fourrages. --Tout de mme! dirent les gens ensemble, il ne ferait pas bon se trouver sur le passage de la chasse! et, ajouta un autre, d'un peu plus, Gustou, tu t'y trouvais. --Tout a pour un troupeau d'oies sauvages, dit Lajarthe mon oncle. Mais tous les noiseurs protestrent contre cette explication; ils aimaient bien mieux que ce ft la chasse fantastique. Cependant, on avait fini d'noiser, et on mettait les nougaillous dans les sacs, et les coquilles dans des paillassons pour les monter au grenier; a sert allumer le feu l'hiver. Quand tout fut t, on appareilla la grande table pour souper. Il tait onze heures et demie, il tait temps. Comme d'habitude, lorsqu'on noise, il y avait des haricots qu'on mangeait avec des bons millassous faits par la Mondine, tandis qu'on travaillait. Avec a, du bon petit vin ptillant qu'on versait pleins verres, et tout le monde tait content. --Ah a mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas parl du _Lbrou_? --Laissez l le _Lbrou_, dit Lajarthe, parlons d'autre chose, n'est-ce pas, Sicaire? --Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut bien laisser mes voisins qui sont venus me donner un coup de main, s'amuser leur faon; ce soir tu n'y ferais rien. --C'est a! c'est a! parle du _Lbrou_, Gustou. Et voil Gustou parti. --Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine btie en gros quartiers et entoure de saules creux o nichent les chouettes, qui se trouve derrire Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe entoure de bois, o est le pr de Migot. Vous avez vu que l'eau coule, de la fontaine moiti crase, dans un bassin carr, o les gens du chteau lavaient autrefois la lessive, mais qu'ils ont abandonn depuis longtemps que l'endroit est mal frquent. L'eau n'est pas sale, mais avec a elle parat noire et c'est peine si on peut se mirer dedans. Eh bien, c'est l que les _lbrous_, quand il y en a dans le pays, viennent changer de peau. Le dernier _lbrou_ connu, c'tait Meyrignac, qui demeurait dans cette maison seule que son pre avait fait btir dans les friches, prs du sol de la dme. La raison pourquoi l'ancien Meyrignac avait fait btir dans cet endroit perdu, c'est que les gens ne l'aimaient pas, parce que c'tait un ancien cur qui, la Rvolution, avait pos sa soutane, et s'tait mari. Avec a il tait sorcier, et j'ai ou dire des anciens qu'il avait le pouvoir de faire grler en battant l'eau d'une fontaine, et de jeter des sorts sur les gens et les btes. Mais quoiqu'on ne l'aimt pas, on ne lui disait rien parce qu'on en avait peur. Pour le fils, c'est une chose sre et certaine qu'il tait _lbrou_. Raynalou, le marguillier d'avant celui d' prsent, qui le dtestait plus encore que les autres, parce qu'il entendait quelquefois son cur dire que c'tait un coquin bon traquer comme un loup qu'il tait, l'avait pi et l'avait vu la Font-Close donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin et la battre un moment, puis aprs sortir de l'autre ct, habill d'une peau de loup que le Diable lui avait baille. Raynalou avait bien apport son fusil pour lui tirer dessus; mais quand il vit cette bte trottant quatre pattes dans la combe et venant vers la lisire du bois o il tait cach, il avait eu tellement peur qu'il l'avait manque, et s'en tait engalop laissant l son fusil. Mais le _Lbrou_ l'avait facilement attrap, lui avait saut la chvre morte sur les paules, et s'tait fait porter une grande heure de chemin, de manire que le pauvre marguillier tait rentr chez lui moiti crev. Il faut vous dire que ceux qui sont _lbrous_, a les prend la nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se dbattent, sortent du lit, sautent par les fentres sans se faire de mal, preuve qu'ils sont bien _lbrous_, et vont leur fontaine. Ce Meyrignac donc courait comme a la nuit dans les terres, les chemins et les villages, et il mangeait tous les chiens qu'il pouvait attraper. Quand il rencontrait quelqu'un, il se faisait porter comme il avait fait Raynalou. A chaque pleine lune on tait sr qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le matin, avant la pointe du jour, il revenait la fontaine poser sa peau de loup, et rentrait chez lui. On le rencontrait des fois bien de bonne heure, rendu de fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute la nuit aprs les chiens. Il tait souvent malade aussi et il avait de fausses digestions, lorsqu'il avait mang quelque vieux chien trop dur. Une nuit, en passant prs du village de La Brande, il attrapa un coup de fusil qui l'empcha de sortir, et le fit boiter assez longtemps. Enfin, il est au su de tout le monde qu'il creva aprs avoir mang le chien du mtayer de M. Lacaud, la Bouyssonie, qui tait trs vieux. On trouva mme chez lui une des pattes du chien qu'il avait vomie, mais il n'avait pu rendre l'autre, c'est ce qui l'avait touff. Tout ce que je dis l ce n'est pas des menteries, et vous savez tous que le cur Pinot dit qu'un tre comme a ne pouvait pas tre enterr comme un chrtien. C'est pour a qu'on l'a mis dans un trou en dehors du cimetire, le long du mur, prs de la porte. --Et c'tait tout bonnement un pauvre malheureux malade de la vessie, qui se promenait la nuit ne pouvant dormir, dit Lajarthe mon oncle. Mais aller dire a aux autres, c'tait inutile. --a n'est pas tonnant aprs a, disait Lajarthe, que le dix dcembre il n'y ait eu dans la commune, que deux voix pour Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la mienne. Faut-il que le peuple soit innocent! O les mnera-t-il le neveu de leur empereur? Il y en aura plus de quatre de ceux qui l'ont nomm qui quelque jour en paieront les pots casss. --Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens sont plus plaindre qu' blmer. Tous les gouvernements ont eu bien soin de les laisser dans l'ignorance; et ceux auxquels ils ont confiance parce qu'ils sont instruits ne cherchent qu' les tromper et leur faire prendre le contre-pied de leurs intrts. --C'est vrai, rpondit Lajarthe; il n'y a pas de btises qu'on ne leur ait contes: jusqu' leur faire croire que Lamartine tait la bonne amie du Dru-Rollin! Et il y en a qui n'en dmordent pas, le vieux Francillou de la Toinette, entre autres. Mais tandis qu'aprs souper, mon oncle et Lajarthe parlaient demi-voix dans un coin du foyer; aprs les histoires de Gustou, les noiseurs chantrent des chansons, chacun la sienne, et l'on fit des jeux pour rire. On attachait une pomme par un fil une poutre d'en haut, et aprs avoir bien tordu le fil, on le lchait et la pomme se mettait tourner comme une pirouette, pendue au fil. Le jeu tait d'attraper la pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec les mains, et ce n'tait pas facile. C'tait aussi le moment de faire passer le cacalou aux filles: j'en avais trouv un bien form comme une noix ordinaire, mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le donnai Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce qui la fit devenir toute rouge. Vers deux heures, tout le monde s'en alla en gait, sans plus penser aux histoires de Gustou, d'autant plus que les filles taient accompagnes des garons qui leur parlaient d'autre chose. Cet hiver de 1848 49 fut assez dur, par chez nous; a n'tait plus l'anne du grand hiver, il s'en fallait, mais avec a, il y eut de la neige assez, et les loups sortant des bois, vinrent rder la nuit sur les chemins, autour des maisons, et gratter la porte des tables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers les dix heures, aprs avoir pass la Maison-Rouge, tandis que je suivais le long d'un bois, j'ous, un peu en arrire, un bruit dans le fourr. Je me retourne et je te m'en vais voir un loup qui avait saut dans le chemin, et se planta en mme temps que moi. Il tait une vingtaine de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai t de ne pas prendre le fusil! Je me remis marcher et le loup me suivit; lorsque je me retournais, je voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je m'arrtais il s'arrtait, quand je repartais il repartait: je lui tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que ces btes-l suivent les gens pour se jeter sur eux s'ils viennent tomber; je le croirais assez. On a beau dire, c'est embtant d'avoir comme a sur ses talons une sale bte qui pie le moment de vous attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai au Frau au bout de trois quarts d'heure, toujours suivi par le loup. Aussitt dans la cuisine, j'attrapai le fusil au-dessus de la chemine et je sortis. Le loup s'tait arrt sur le chemin une quarantaine de pas de la maison; quand il me vit arm, il jeta un hurlement, sauta dans la combe et gagna les bois. Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La Mondine tomba malade et ne bougeait plus du coin du feu, de faon que la Nancy venait tous les jours chez nous, pour faire les affaires, ce qui me plaisait fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon qu'elle tait bien propre, vaillante et sachant faire tout propos. Jusqu' la Mondine, qui trouvait qu'elle faisait bien, chose extraordinaire, car les vieux se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils sont malades, parce que a les rend de mchante humeur; mais aussi, Nancy avait bien soin d'elle, et la consultait toujours. Le soir, aprs souper, quand tout tait rang en place, j'accompagnais Nancy jusqu' la Borderie cause des loups, car il en venait rder autour de la maison. Elle disait bien qu'elle n'en avait point peur, les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de ses brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais moi je faisais celui qui n'est pas trop rassur pour l'accompagner. Nous causions en nous en allant, moi relevant le collet de mon sans-culotte, et Nancy sous une capuce de grosse laine. Nos sabots menaient grand bruit sur la terre gele, mais a ne nous empchait pas de nous entendre. Un soir, en arrivant sa porte, je l'embrassai par surprise; elle ne fit pas comme des filles qu'il y a, qui donnent des gifles, elle ne dit rien, mais le lendemain lorsque je voulus recommencer, elle tait sur ses gardes et me dit en riant qu'il ne fallait pas s'embrasser si souvent. Notre pauvre Mondine resta comme a quelque temps traner dans le coin du feu, chafrouillant dans les braises avec un bton, mais enfin il lui fallut se mettre au lit. Elle n'avait pas voulu voir de mdecin jusque-l, disant que a passerait, mais quand elle fut au lit, nous fmes venir le mdecin de Savignac qui nous dit en partant qu'il n'y avait point de remde, et qu'elle achverait de s'en aller tout doucement. Quand elle se vit au lit, la Mondine connut bien que c'tait sa fin, et elle nous dit de faire venir le notaire pour arranger ses affaires. M. Vigier, de Saint-Germain, vint en effet le lendemain avec ses tmoins, et fit le testament. Aprs qu'il fut parti, la Mondine me fit demander, et, quand je fus l, prs de son lit, elle me dit que n'ayant sur terre aucun parent, vu qu'elle n'avait connu ni pre ni mre, elle me laissait tout ce qu'elle avait, ne me demandant que deux choses: la premire, d'tre enterre auprs des Nogaret, puisqu'elle avait vcu auprs d'eux toute sa vie; et la seconde, de lui faire dire une messe tous les jours de bout de l'an de sa mort. Je lui promis tout a et je la remerciai, comme bien on pense. Alors elle ajouta que ce qu'elle en faisait, c'tait pour me faciliter me marier, si je venais aimer une fille plus riche que moi; ou bien pour n'tre pas oblig de regarder quelque millier d'cus pour prendre une fille mon got. Aprs cela, elle me demanda d'aller qurir le cur Pinot. Je l'embrassai, et j'y fus. Le cur vint avec son sacristain, la confessa, la communia et l'huila: a fut d'abord fait. Durant ce temps la vieille Jardon, Nancy, la femme du fermier du Taboury, taient agenouilles dans la chambre, ainsi que la demoiselle de Puygolfier qui tait descendue, sachant cela. Lorsque le cur sortit de la chambre, mon oncle le convia prendre quelque chose; alors il dit qu'il n'y avait pas longtemps qu'il avait djeun, et qu'il prendrait seulement une goutte. Tout en buvant l'eau de-vie, il sortit sa pipe de l'tui de bois et l'alluma. Quand il eut fait, il nous emprunta notre fusil parce qu'il tait sr qu'avec le temps qu'il faisait il y avait un livre dans les labours de Nardillou, et s'en fut avec son sacristain. Trois jours aprs il revint pour faire la leve du corps; la pauvre Mondine s'en tait alle tout doucement, comme avait dit le mdecin. Elle ne savait pas son ge, comme beaucoup de gens de chez nous en ce temps-l; elle savait seulement qu'elle tait petite drole dans le temps de la Rvolution et qu'elle avait t baptise dans notre paroisse. En cherchant la mairie sur l'ancien registre de la paroisse pour faire la dclaration de dcs, je trouvai son acte de baptme, et je l'ai relev pour montrer comment a se faisait jadis. Ce jour d'huy, 28e de mars 1783, feste de saint Rupert, vque, Martissou, mon marguillier, allant sonner l'anglus du matin, trouva contre la porte de l'glise, une petite crature, plie de mauvaises nippes, et la porta chez lui, o elle fut reconnue tre du sexe fminin, et ge de deux ou trois jours. Elle a t baptise le mme jour sous condition; Martissou a t parrain et Mondine, sa femme, marraine, _Carminarias_, _cur_. Aprs la mort de notre vieille servante, il tait clair qu'une jeunesse comme Nancy ne pouvait pas continuer venir dans une maison o il n'y avait que des hommes. Mon oncle se mit en qute, et le jeudi d'aprs, il arrta l'ancienne servante du cur de Saint-Raphal, qui n'avait pas trouv se placer depuis l'arrive du nouveau cur qui avait amen la sienne. Nous nous figurions bonnement que cette femme, ayant toujours vcu avec des curs, serait ennuyeuse pour les affaires de religion, la messe, les ftes, et la viande aussi, car nous ne regardions pas si c'tait un vendredi ou un samedi pour mettre un morceau de sal dans la soupe, ou faire sauter une aile de dinde dans la pole s'il venait quelqu'un. Mais nous fmes fort tromps, car elle allait bien la messe le dimanche, mais avec a point de grimaces, faisant cuire de la viande les jours dfendus, et en mangeant mme quelquefois, disant a, que quand on tait chez les autres, on ne choisissait pas son manger, et que mon oncle en porterait le pch. Des fois, quand Lajarthe tait l, et que nous parlions de la politique, ou de choses de la religion, ou des curs, Gustou lui disait: Vous ne vous signez, pas, Marion? Mais elle se mettait rire, et disait qu'elle en avait entendu d'autres, et qu'elle ne se troublait pas si facilement. Son grand refrain tait, que les curs sont des hommes comme les autres. Par exemple, comme elle l'avait de coutume, elle voulait tre matresse dans la maison, pour les choses qui regardent les femmes, et les gouverner sa faon. Mais comme elle tait bonne servante d'ailleurs, et que tout allait bien, mon oncle lui laissait, couper le farci, comme on dit. Moi, ce qui ne faisait pas mon affaire, c'est que je ne voyais plus Nancy aussi souvent. Je cherchais bien toutes les occasions de la rencontrer, mais ce n'tait jamais que pour un petit moment; en passant devant la Borderie, ou le long d'un chemin lorsque j'allais porter de la farine ou chercher du bl. Je lui avais enseign reconnatre une batterie de coups de fouet, et lorsqu'elle l'entendait, si elle tait par l, elle se montrait, quelquefois de loin, mais j'tais content tout de mme. Je voyais bien, d'ailleurs, qu'elle avait du plaisir que je fusse occup d'elle parce qu'elle ne se laissait pas parler le dimanche par les autres garons. Mais o je le connus tout fait, c'est un jour que je l'avais trouve dans le chemin de Puygolfier. Tout en causant, je lui dis: Et ce cacalou, Nancy, je gage que vous l'avez perdu? --Non point, fit-elle, je l'ai toujours. --Faites-le moi voir donc? --Puisque vous avez pens a, vous ne le verrez point. Mais enfin, aprs l'avoir bien prie, elle me montra la petite noix noue dans le coin de son mouchoir. Une autre fois, j'tais seul au moulin; mon oncle tait all Cubjac, et Gustou avait t reporter de la mouture. Pour raccoutrer quelques mailles de deux verveux que je voulais poser le soir, j'tais mont dans la chambre de mon oncle chercher du fil, lorsqu'en descendant j'entendis au-dessous du moulin le battoir d'une lavandire qui tombait fort sur le linge. Par une petite chatonnire, j'piai; c'tait Nancy. Elle tait agenouille sur la paille, devant une grande pierre plate qui servait de banche et elle lavait son linge, assise sur les talons, penche en avant, la poitrine ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon. Ses manches retrousses jusqu'au coude, laissaient voir ses bras ronds et forts qui aplatissaient le linge comme une crpe en faisant jaillir l'eau au loin, et le tordaient ensuite comme si c'et t un gros cheveau de fil. Je n'ai jamais aim les femmes mivres, car je ne compte pas Mlle Masfrangeas; il m'a toujours sembl que la beaut n'existe point sans la force et la sant. En voyant ainsi celle que j'aimais, je me disais qu'il natrait d'elle une race robuste et santeuse, et sur cette pense, je me laissai aller la regarder longuement. Elle croyait que je n'tais pas au moulin, d'autant mieux que je lui avais dit la veille que j'irais en route, et tout en lavant, elle chantait demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut fini, et comme son mouchoir s'tait dtach, elle regarda de ct et d'autre et ne voyant personne, l'ta pour se recoiffer. Mais il lui fallut arranger ses cheveux dfaits: en deux tours de mains, elle tordit et roula derrire sa tte cette lourde masse qui lui tombait sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se releva, mit le linge sur son paule, et s'en alla. Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et lorsque je la vis suivre le sentier qui traverse la combe, pour venir la fontaine, j'y fus aussitt qu'elle. Je me mis badiner un peu sur les chansons qu'elle avait chantes, et je lui fis des compliments sur ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda tonne, puis, ayant compris, elle devint rouge et me dit: Alors, vous tiez au moulin, l'autre jour? Vous aviez pourtant dit que vous deviez aller en route. Oui, lui rpondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au bourg et il m'a remplac; et je me mis rire. Mais elle resta srieuse, et me dit que ce n'tait pas bien de l'avoir pie, comme a. Il faut dire qu'autrefois, nos filles n'aimaient gure se laisser voir sans coiffure; il leur semblait que d'tre nu-tte a n'tait pas bien honnte. Je pense que cette ide venait anciennement des curs, car le ntre prchait quelquefois qu'un aptre, je ne sais lequel, avait dit dans les temps que les femmes devaient toujours avoir la tte couverte, surtout en priant Dieu. Mais que ce soit a ou non, Nancy tait mortifie de savoir que je l'avais vue les cheveux dfaits. Aujourd'hui, les femmes s'en vont bien tte nue et n'y font gure attention, sinon lorsqu'elles vont l'glise, car alors elles se couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un bonnet, et les vieilles d'une coiffe. Je raconte comme a tout ce qui se passait entre Nancy et moi; je sais que ce n'est pas rien de bien curieux, et qu'il en est arriv autant d'autres. Mais peut-tre il y en aura des vieux qui, voyant ceci, se rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en le racontant, il me semble revenir ce temps heureux. Notre petite fcherie, ou pour mieux dire celle de Nancy, ne dura pas longtemps, car elle tait trop bonne pour faire de la peine quelqu'un qui l'aimait. Il arriva bientt une affaire qui nous attacha davantage l'un l'autre, ou du moins fora ma bonne amie le montrer un peu plus. Nous tions en 1849, et au mois de mai. Dans les premiers jours, la mre Jardon fut Ngrondes, o elle avait une soeur marie, pour la vte qui tombe le 9 de ce mois-l, et elle y mena Nancy. Moi qui savais a, je m'y en allai aussi, et je me promenai bien du temps avec elle, aprs quoi nous fmes danser. Il y avait dans le bal un garon marchal, de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une contredanse avec Nancy en faisant le faraud et le joli-coeur, comme il y en a. Mais elle ne voulut plus danser avec lui, quoiqu'il ft venu la demander plusieurs fois. Comme moi je dansais souvent avec elle, il vint me taper sur l'paule en disant: --Sors un peu, farinier, j'ai deux mots te dire. --Et qu'est-ce que tu me veux, brle-fer? --Ce que je te veux, c'est que je te dfends de plus danser avec cette grande fille, qui est chez les Jardon. --Et de quel droit? lui dis-je. --Parce que je ne le veux pas. --Mchant goujat! et c'est toi qui m'empcheras? --Oui, et si tu y reviens, tu auras faire moi! --Alors, comme je veux la faire danser tout d'abord, lui rpondis-je, j'aime autant avoir faire toi de suite: allons dans le pr, l derrire. Une fois dans le pr, nous posmes nos vestes pour ne pas les gter, et les coups de poings et les coups de pieds commencrent rouler. Aprs un instant, je vis que ce grand gaillard n'tait pas si terrible qu'il voulait en avoir l'air. Il tait dans une colre noire et rageait, mais a ne l'avanait rien. Moi j'tais en colre aussi, mais je voyais tout de mme mon affaire. A un moment o il m'avait manqu je lui ajustai sur un oeil un coup de poing qui lui fit voir trente-six chandelles, et en mme temps un grand coup de pied dans l'estomac qui le dmonta. Sur ce coup, je me jetai sur lui et l'empoignai bras-le-corps. Il se dfendit bien tant qu'il put, mais en finale, je le couchai tout du long sur l'herbe et, tombant sur lui, je le tins sous moi. --Et prsent, lui dis-je, m'empcheras-tu de danser avec qui il me plaira? --Voleur de meunier! cria-t-il, et il se mit se dbattre, et chercher se relever, mais voyant qu'il n'y arrivait pas, il me mordit au bras. Ah! cette fois la colre me monta tout fait. Je le pris par le cou, et je lui mis un genou sur le ventre: Canaille! puisque tu mords comme un chien, je t'trangle comme un chien! Lorsqu'au bout d'un instant je le vis tirer la langue, je le laissai et, reprenant ma veste, je m'en allai. --Tu me la paieras! dit-il, lorsque je fus loin. En rentrant dans le bal, j'allai vers Nancy qui tait ple, assise sur une chaise. --Vous venez de vous battre avec ce vaurien, je l'ai bien connu. --Je l'ai un peu secou, lui rpondis-je, parce qu'il voulait faire l'insolent: ce n'est rien. --Sortons, fit-elle, allons chez ma tante, --Dansons cette bourre avant, ma Nancy. Aprs la bourre, je l'accompagnai jusque chez sa tante, comme elle appelait la soeur de sa mre nourrice, et en chemin elle me fit raconter ce qui s'tait pass. Alors elle me pria de m'en aller avant la nuit, de crainte que ce grand penlant ne m'attendt dans les chemins pour me donner quelque mauvais coup. Moi, qui avais compt passer la soire nous promener et danser avec elle, a ne m'allait pas du tout, mais elle me dit que a ne me servirait de rien de rester, parce qu'elle ne sortirait plus de chez sa tante. Je me dcidai alors, et je lui dis que j'allais m'en aller, mais la condition qu'elle m'embrasserait. Nous tions dans un chemin creux, derrire les haies, et personne par l: elle ne dit rien, et alors la prenant dans mes bras, je l'embrassai deux ou trois fois, tandis qu'elle fermait les yeux demi, et je m'en allai. Tous ces caquetages que nous avions ensemble, par-ci, par-l, et mes petites ruses pour rencontrer Nancy, ne pouvaient faire autrement que d'tre vus. Mon oncle s'en doutait bien, mais il ne faisait semblant de rien. La mre Jardon s'en tait aperue ds longtemps; mais comme elle savait sa fille sage, elle ne lui en avait pas parl. Mais lorsque le vieux Jardon s'en donna garde, a fut le diable. Comme il tait d'un caractre dur et rude, la pauvre Nancy n'tait pas noce. A l'entendre, et c'tait sa principale raison d'avare, comme j'avais du bien, je ne pouvais vouloir que m'amuser d'elle qui n'avait rien, et la laisser ensuite. Et il lui disait qu'elle n'aurait que ce qu'elle mritait en m'coutant; qu'on la montrerait au doigt; enfin, un tas de mauvaises raisons, et de mchantes prdictions. La pauvre fille ne me disait rien de tout a, mais je la trouvais triste et je ne savais que penser. Sur ces entrefaites, Gustou, rentrant un jour de tourne, me dit qu'il avait vu, dans les Bois-Noirs, Nancy qui gardait ses brebis, et que M. Silain, qui chassait par l, s'tait arrt longtemps lui parler. L-dessus je me dis que bien sr, ce grand mange-tout la pourchassait; a me mit en colre contre lui, et je me promis de le savoir au juste avant peu. Pour ce qui est d'elle, je n'avais aucun doute; il n'y avait qu' la voir pour connatre que c'tait une honnte fille, incapable d'couter un autre homme que celui qu'elle aimait, et il fallait tre une vieille mchante bte, comme le pre Jardon, pour faire de mauvaises suppositions sur elle. Pour savoir quoi m'en tenir sur M. Silain j'piai Nancy, et trois ou quatre jours aprs, ayant vu o elle menait ses btes, j'y fus par un chemin dtourn. Elle fut tonne tout d'abord; mais je lui dis que j'allais voir si la bruyre tait bonne couper dans un bois que nous avions par l, et nous nous mmes causer. J'tais l depuis un moment accot contre un gros chtaignier, quand tout d'un coup les brebis arrivrent au galop, peures, et puis se retournant tout d'un coup, firent front toutes la fois du ct d'o elles venaient, comme c'est la coutume de ces btes. Nancy qui tait en face de moi leva la tte et me dit assez bas: C'est M. Silain et ses chiens. Lui approchait, ne me voyant pas, et lorsqu'il fut tout prs, il dit sur un ton aimable: --H bien! petite Nancy! es-tu toujours mchante? En ce moment, il dpassa le chtaignier et me vit. Il devint rouge comme la crte d'un coq. --Ha! ha! matre Hlie, tu cours aprs les bergres! --Mais au moins, Monsieur Silain, lui rpondis-je, en riant, c'est de mon ge. Il resta tonn comme un fondeur de cloches, et tout d'un coup s'en retourna en marronnant dans sa moustache. Quand il fut loin, Nancy se mit pleurer, pensant ce qu'il allait dire par vengeance et dpit; mais je la consolai en l'assurant qu'il ne dirait rien, de crainte que je ne parle aussi, et que d'ailleurs il y avait un moyen d'arrter sa mal voulance. Depuis le jour o je l'avais vue laver la rivire, l'ide du mariage m'tait venue tout fait, et je me disais tous les jours qu'il ne se pouvait trouver dans le pays, une fille aussi honnte et bonne mnagre qu'elle; sans compter qu'il n'y en avait pas d'aussi belle et aussi forte. Elle n'avait rien, c'est sr, il fallait la prendre nue, comme on dit; mais, au dire de mon oncle, les femmes pauvres font souvent les bonnes maisons, tandis que les femmes riches les ruinent quelquefois. De la savoir aussi tracasse par ce vieux Jardon, qui n'avait pas plus de coeur qu'une pierre, a me faisait de la peine: --Ecoute, ma Nancy, lui dis-je en la tutoyant comme autrefois, j'y ai pens souvent depuis quelque temps, et toujours je me suis dit que je ne pouvais mieux faire que de te prendre pour femme. --O! fit-elle; je ne suis qu'une pauvre fille sans parents ni bien, une btarde recueillie par charit; comment cela pourrait-il se faire! --a se fera facilement, si tu m'aimes. --Pour a, dit-elle, vous le savez bien. Mais que va-t-on dire de moi? Que pensera votre oncle? Que je suis une fille ruse qui ai tout fait pour vous attirer! --Mon oncle pense mieux de toi, rpondis-je: ainsi ne pleure plus, ds ce soir je lui en parlerai. Demain, je m'en vais de bonne heure, mais tu connatras que tout va bien par ce moyen: j'terai le chapeau de sur la tte de l'homme de paille qui est dans notre jardin pour faire peur aux oiseaux. Mon oncle se mit rire tout doucement, lorsque je lui parlai de a, comme un homme qui s'y attend. Il me dit que puisque j'y avais bien pens, qu'il donnait de bon coeur son consentement, et qu'il ne restait plus qu' avoir celui du pre Jardon et celui des Messieurs de l'hospice. Nous causmes longuement le soir de a, et ce qui me faisait plaisir, c'est de voir tout le bien qu'il pensait de Nancy: moi j'en pensais tout autant, mais je n'osais pas le dire. Le lendemain, j'allai dans le jardin de bonne heure, et d'un coup de pierre, je jetai bas le chapeau de l'pouvantail; puis aprs avoir bu un coup de vin gris, je m'en allai en route bien content. Dans la journe mon oncle trouva le vieux Jardon et lui parla de l'affaire. Il y en a qui croiraient qu'il se pressa de toper, mais il n'en fut rien; c'tait une occasion de tirer quelque chose pour lui et il n'y manqua pas. Oh! sans doute, il tait bien content de voir sa fille prendre un bon parti, un parti qu'elle ne pouvait pas esprer, n'ayant rien; c'tait bien de l'honneur qu'on lui faisait; seulement, il y avait beaucoup de si et de mais. Si, plus tard, je venais me repentir d'avoir pris une femme pauvre, et que je la rendisse malheureuse, il en aurait, lui, Jardon, la responsabilit, n'est-ce pas? Il ne disait pas que a serait, mais enfin ces choses s'taient vues. Et puis, si Nancy venait retrouver ses parents, qui devaient tre riches, puisqu'on lui avait mis dans ses bourrasses la moiti d'un ancien louis d'or, en la portant au tour; oui, si quelqu'un ayant des centaines de mille francs, venait confronter l'autre moiti du louis celle qu'elle avait son collier; n'aurait-on rien lui dire, lui son pre nourricier, de l'avoir marie sitt? car enfin elle tait jeune encore et rien ne pressait. Bien entendu, mon oncle n'avait pas grand mal rembarrer les mauvaises raisons de Jardon, mais a n'tait pas les vraies. Le bonhomme se travaillait pour tcher de profiter de la bonne aubaine de sa fille. Ce n'est pas qu'il ft foncirement mauvais, faire du mal par plaisir, mais il tait mfiant, dur comme le fer, et avare. Ces dfauts se rencontraient assez souvent chez nos anciens qui ont tant souffert, et qui ont si pniblement amass sou par sou, le peu qui nous a fait indpendants. Durant des sicles, la misre du paysan l'a rendu insensible aux misres d'autrui; on ne songe gure plaindre celui qui n'est ni plus ni moins malheureux que soi. Il tait oblig de cacher le peu qu'il possdait, pour le soustraire aux brigandages de ses matres, et, pour l'augmenter, il lui fallait s'ter le morceau de pain de la bouche, comme on dit. Et puis il a t si souvent et si mchantement tromp, que la mfiance est devenue chez lui une seconde nature. En vrit, quand on songe que depuis deux sicles et demi, le paysan attend en vain la ralisation de la grandissime gasconnade d'Henri IV, la poule au pot, on peut lui pardonner d'tre mfiant. Ces dfauts, ns de notre antique misre, passs dans le sang, et accrus de pre en fils, deviennent quelquefois choquants chez ceux qui ne sont pas trop bons naturellement, comme le vieux Jardon. Mais, chez la plupart de nous, ils font, maintenant que nous avons un peu surmont les difficults, des hommes sobres, durs la peine, conomes, et prudents d'ordinaire, quoique nous laissant piper quelquefois, surtout pour la politique. Aprs avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut bien oblig de laisser entrevoir les vritables. Il commena se lamenter: Voil, sa femme avait pris cette petite l'hospice aprs la mort de son dernier enfant, elle l'avait nourrie, leve et soigne comme si c'et t sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient autant que si elle l'et t de vrai. Et maintenant qu'ils devenaient vieux, elle allait les quitter; les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient devenir cette heure? Si elle s'tait marie avec un travailleur de terre, par les moyens de ce gendre qui serait venu chez eux, ils auraient pu prendre une bonne mtairie et se tirer d'affaire. Aprs avoir cout toutes les lamentations de Jardon, mon oncle lui dit que ce qu'il redoutait pour Nancy pouvait lui arriver aussi bien avec un autre sans le sou; que tout bien tourn et retourn, il valait mieux pour elle et ses pre et mre nourriciers, qu'elle poust un garon qui l'aimait, et avait quelque bien, car les uns et les autres pouvaient s'en ressentir. Au reste, ajouta-t-il, il faut voir ces Messieurs de l'hospice de Prigueux. c'est d'eux que a dpend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas. Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque mon oncle le quitta, il protesta qu'il tait bien content de cette affaire, mais qu'enfin les enfants ne devaient pas tre ingrats envers leurs vieux qui les avaient levs, et les abandonner la misre, sur leurs derniers jours. Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous convnmes de mettre les Jardon dans le petit bien du Taboury qui me venait de la Mondine, et de leur en laisser la jouissance. Je le faisais principalement pour la vieille, qui tait une bonne femme qui aimait bien sa fille; si ce n'et t que pour Jardon, je ne l'aurais pas fait. D'ailleurs, depuis que nous avions achet de M. Silain, il fallait de toute force, mettre la Borderie des mtayers un peu forts; Jardon et sa femme ne pouvaient travailler ce bien. Le lendemain, j'piai Nancy, et lorsque je la vis aller la fontaine j'y fus aussi. Je fus tout tonn de la trouver bien triste et les yeux rouges. Lui ayant demand la cause de a, elle me dit que Jardon s'tait bien fch aprs elle, et que de toute la soire, il n'avait dcess de ramoner des histoires d'enfants ingrats et de vieux parents abandonns dans la misre. Et puis, dit-elle, lorsque je suis sortie hier matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tte de l'homme de paille, a m'a donn un coup, et je m'en sens encore. --Comment a, le chapeau? mais je l'ai jet terre hier matin. Et me retournant, je vis le bonhomme coiff. --Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va bien: c'est sans point de doute notre Marion, qui venant au jardin aprs moi, aura remis le chapeau. Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute heureuse. Puis aprs je lui dis que Jardon n'tait pas si terrible que a, qu'elle n'avait qu' lui dire seulement que nous avions convenu mon oncle et moi, de le mettre au Taboury, sans lui demander notre part de revenu, et que a l'adoucirait. Il s'adoucit, en effet; mais pour en finir sur cet article, lorsque tout fut dcid, il vint pleurer prs de mon oncle, disant que le bien ne portait pas assez de bl pour les nourrir, et qu'il n'y avait que deux noyers, de manire qu'il lui promit par chacun an, trois quartes de froment et quatre pintes d'huile. Lorsqu'il et la promesse, il tait plus press, je crois, que nous, de voir faire le mariage. Au moment o nous allions convenir de l'poque, il arriva Gustou un accident qui nous retarda. Le pauvre diable, en descendant d'un grenier d'une pratique avec un sac de bl, tomba et se dmit l'paule. On nous le ramena un lundi, vers la nuit, dans cet tat. Aprs que nous l'emes dshabill et couch, mon oncle me dit de prendre la jument et d'aller vitement qurir le mdecin de Savignac. --Ecoutez, Sicaire, dit Gustou, a n'est pas un mdecin qu'il me faut. --Comment! dit mon oncle en plaisantant pour le rassurer un peu, car il tait peur; alors c'est un avocat que tu veux? --Non, mais voyez-vous, j'aime mieux quelqu'un plus: les mdecins ne voient pas souvent d'affaires comme a; il faut quelqu'un qui l'ait d'habitude. --Alors, tu veux le sorcier de Prmilhac? --Si c'tait, pour une maladie autrement, dans le corps, il serait bien bon; mais pour remettre un bras, ce n'est pas son affaire. --Et donc, qui veux-tu? --Ecoutez, nous dit-il, c'est un peu loin, mais Hlie fera bien a pour moi. Il y a devers Rouffignac un homme qui m'aura arrang le bras dans trois minutes, c'est Labrugre. Il n'y a pas son pareil dans dix dpartements, et on vient du diable le chercher. On le trouve tous les mardis au march de Thenon, de manire qu'en partant cette nuit, Hlie, tu y seras demain matin de bonne heure, pour lui parler le premier. Il se tient sur la place devant l'glise, ou la petite auberge qui est en face; tu n'as qu' aller l tout droit, on te le fera voir. Je m'en fus de suite donner la civade la jument, et je revins souper. Aprs je mis la selle sur ma bte, j'attachai une limousine en travers, devant, et je partis sur le coup de huit heures. En passant devant la Borderie, j'appelai Nancy qui arriva bien vite, tonne de me voir partir cheval cette heure. Je lui dis o j'allais et pourquoi, et, me penchant vers elle, je l'embrassai, puis je continuai mon chemin. Je passai par Coulaures, et de l, je pris par le village du Terrier pour aller passer l'Haut-Vzre Tourtoirac. Dix heures sonnaient lorsque je fus sur le vieux pont en dos d'ne, o il y avait dans le temps un saint dans une niche. Depuis, on l'a dmoli, ce pont, je ne sais pourquoi; mais il y a des gens qui ont comme a la manie de renverser tout ce qui est vieux. Il tait pourtant bien assez grand pour le monde qui passait dessus, le pauvre pont, et il tait un peu plus joli que celui qu'on a fait en place: enfin! En passant entre les parapets btis avec des angles de refuge, je pris garde que je n'entendais sonner que trois fers sur le pav. Je descendis, et, levant les pieds de ma jument, je vis qu'elle avait perdu un fer de devant, ce qui n'tait pas bien tonnant dans ces mauvais chemins pierreux o j'avais pass. Je m'en allai tout droit, voyant cela, chez un de nos parents, qu'on appelait le grand Nogaret, parce qu'il avait cinq pieds six pouces, et, cognant la porte, je l'veillai. Il vint tout en chemise ouvrir, et quand il me vit, il s'cria: H! c'est toi, Hlie! est-ce qu'il est arriv quelque chose, au Frau? --Gustou s'est dmis une paule, et je vais Thenon chercher Labrugre; mais la jument a perdu un fer, et il me faut le faire remettre: viens avec moi chez le faure, je ne sais o c'est. --Attends que je mette mes culottes, fit-il. Le faure n'tait pas chez lui, mais sa femme nous dit qu'il devait tre l'auberge, chez Devayre. Il y tait, en effet, qui jouait la quadrette en buvant du vin blanc. Il voulait finir sa partie; mais le grand Nogaret lui expliqua que a pressait et pourquoi; alors il donna son jeu un qui regardait derrire lui, et vint avec nous. Il fallut allumer la forge, ajuster un fer, le poser, tout a prit du temps, en sorte qu'il tait plus de onze heures quand je partis de Tourtoirac. --Quand tu seras entre Chourgnac et Saint-Orse, la cafourche du chemin de la Germenie, me dit le grand Nogaret, mfie-toi. --Je n'ai gure d'argent, et puis j'ai une bonne rponse pour ceux qui me demanderaient: la bourse ou la vie! lui rpondis-je en montrant le bon bton ferr qui pendait mon poignet par une lanire de cuir. Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair de lune et le temps tait doux. Chemin faisant, je pensais Nancy, notre prochain mariage, et je me trouvais bien heureux de prendre une fille comme a. Quand je venais la comparer aux autres de ma connaissance que j'aurais pu fiancer pour tre de mme position que chez nous, comme la fille de Mathet, du Taboury, ou la grosse Rose de chez Latour, de Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou Flicit de chez Roumy, ou la jolie Nanon Frgaudie, de Corgnac, qui aimait tant les rubans et la contredanse; je me disais qu'aucune de celles-l ni d'autres ne lui venaient la cheville. Quelques milliers de francs apports dans une maison, s'en vont vite lorsque la femme ne sait gouverner, ou qu'elle est dpensire. L'argent ne gte rien, c'est sr, mais il faut regarder premier la convenance, et puis aprs s'il y a de l'argent, tant mieux; s'il n'y en a pas, tant pis: pourvu qu'on puisse vivre en travaillant, c'est tout ce qu'il faut. Pour moi, j'tais heureux de faire une petite position celle que j'aimais, et je voyais dj ma chre promise mettant tout bien en ordre chez nous, faisant la maison riante, et rendant tout son monde content et heureux, mme les btes, mme la pauvre Finette que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine, encore qu'elle vnt de chasser. Ces pensers agrables me faisaient couler vite le temps. En passant Chourgnac, je ne vis aucune lumire, except celle de l'glise qui pointait travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg dormait. On se couche de bonne heure dans ces petits endroits, on s'y lve de mme, et on y met la nuit profit. Dans le cimetire, autour de l'glise, tout tait tranquille. Presque point de pierres, mais des croix plantes au milieu des hautes herbes marquant les fosses. Ceux qui sont l, me pensais-je, dorment aussi, et dorment bien. C'est l qu'il nous faut tous venir nous coucher un jour, riches ou pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre et mler la terre, jusqu' ce point qu'on ne puisse retrouver un peu de poussire de nous. Et comme toutes mes ides se tournaient toujours vers Nancy, je songeai qu'un jour, nous serions couchs tous deux dans le cimetire de chez nous, ct de mon pre, de ma mre, et que nous mlerions notre poussire celle de tous les Nogaret enterrs l depuis une centaine d'annes. Au moins, me disais-je, pourvu que ce soit aprs que nous aurons lev nos enfants, lorsque nos cheveux auront blanchi; alors, la garde de Dieu: aprs une longue vie de travail, il faut se reposer. En rvassant ainsi, j'arrivai Saint-Orse ayant dpass, sans m'en donner garde, la cafourche dont m'avait parl le grand Nogaret. Les hautes murailles de l'ancien chteau se dressaient en noir sur le ciel, dominant la petite combe aux prs verts, d'o montait une bonne odeur d'herbes mres. Il tait une heure et demie peu prs, lorsque je traversai le bourg. Au bruit des pas de ma jument, un ne se mit bramer au fond d'une table et ce fut tout ce que j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas vite, prfrant mnager ma monture, sachant qu'il me faudrait attendre assez longtemps Thenon. A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui n'tait gure beau, ni encore. C'tait des bois de chne repoussant sur les vieilles souches, chtifs et espacs, parce que, dans ce pays de causse, il n'y a presque point de terre, et les racines ne pouvant s'enfoncer, sont obliges de s'tendre dans la mince couche qui couvre la pierre. On faisait en ce temps de bons bouts de chemin, sans trouver une maison. Depuis il s'en est bti quelques-unes sur des dfriches plantes de vignes, dans les moins mauvais endroits, ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles demeure quelque cantonnier. Mais a ne vaudra jamais les bons pays des rivires de la Loue, de l'Isle et de l'Haut-Vzre, entre Excideuil et Prigueux. En passant la Font-del-Naud, je sentis le froid du matin et je mis ma limousine sur mes paules. Le coq de la maison chantait pleine gorge, et alentour, dans les maisons cartes, d'autres coqs lui rpondaient. On entendait sur la terre sche, sonner les sabots de quelque mtayer allant la grange donner aux boeufs; et au loin, du ct de Gabillou, tintait l'Angelus une cloche fle. Le jour commenait pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'tais au milieu du mauvais chemin qui montait Thenon. Lorsque je fus en haut du bourg, quelques maisons commenaient s'ouvrir; on se levait de bonne heure, cause du march. Je descendis du ct de l'glise, et j'allai l'auberge que Gustou m'avait enseigne. Les gens taient levs dj, et on mettait les marmites au feu, seule fin que la soupe ft prte de bonne heure. Aprs avoir mis ma jument l'curie, je revins la cuisine pour me chauffer un peu. Quand on a voyag comme a la nuit, sans dormir, on est, quoiqu'il fasse beau temps, tout de mme un peu gourd. Les gens de la maison me dirent que Labrugre arriverait vers les huit heures, et sur a je me mis boire le vin blanc avec l'aubergiste. Tout en buvant, il me demanda de quoi il s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garon s'tait dmanch une paule, il me versa boire en disant: a n'est rien pour Labrugre, dans un tour de main il aura remis tout en place: --A votre sant! Il n'y en a point de pareil lui pour ces choses-l, ajouta-t-il, pas plus Bordeaux ou Limoges qu' Prigueux; a vient de famille: son pre tait aussi des plus adroits. --A la vtre! --Il n'y a jamais eu, voyez-vous, de mdecins dans le pays pour arranger un membre cass ou dmis, comme les Labrugre. Je le croyais sans peine, car en ce temps-l, il y avait dans nos campagnes des gens qui se disaient mdecins et qui n'taient que de mauvais drogueurs, saignant les gens pleines cuvettes, et ne sachant gure rien faire de plus, ne l'ayant point appris. J'en ai connu un, qui avait raccommod de travers le bras d'un enfant, de sorte que le dedans de sa main tournait en dehors. Il aimait assez le vin blanc, l'aubergiste: Encore un verre, dit-il, mais je le remerciai en lui disant: Vous ne le plaignez pas!--Ma foi, dit-il, cette anne nous avons plus de vin que d'eau; le puits de la place est sec et il faut aller au diable chercher l'eau avec des barriques. C'est vrai que l'eau est rare dans cet endroit-l, et j'ai ou dire que la mme eau de vaisselle y sert quinze jours; mais peut-tre on dit a pour rire. Cette cuisine tait pleine de mouches qui bruissaient rveilles, dans les paquets de fougres pendus au plafond, et couvraient la table; c'tait dplaisant. Je sortis pour me secouer un peu: les marchands forains commenaient arriver, portant leurs marchandises sur des charrettes ou dos de mulet. Ils arrivaient de Montignac, de Rouffignac, de Prigueux. Leurs bancs taient plants par le placier; et aussitt arrivs, ils dchargeaient leurs marchandises, les arrangeaient sur des planches, mettaient une toile sur leur banc en cas de pluie et pour le soleil, et s'en allaient djeuner afin d'tre prts au moment de la grande pousse. Vers les huit heures je m'en allai sur le foirail des boeufs, pensant que peut-tre j'y trouverais mon oncle Gaucher, d'Hautefort. Il n'y tait pas encore, mais comme je m'en retournais pour ne pas manquer Labrugre, je le vis qui arrivait par le chemin d'Azerat avec une bande de veaux entravs, qu'il conduisait avec mon cousin l'an. Ils furent bien tonns de me trouver l, et lorsque je leur en eus dit la cause, mon oncle approuva fort Gustou de n'avoir pas voulu de mdecin, vu qu'il n'y en avait pas dans toutes nos contres d'aussi capable que Labrugre pour ces choses-l. Aprs que les veaux furent attachs aux barrires, mon cousin resta devant, et mon oncle vint avec moi l'auberge. Comme nous tions l, devant la porte, nous vmes venir Labrugre sur sa mule. C'tait un grand bel homme d'une belle figure, et qui n'avait pas l'air sot. Mon oncle l'aborda tandis qu'il mettait pied terre, et lui dit qu'on avait besoin de lui au moulin du Frau, pour le garon qui s'tait dmis une paule, et que j'avais march toute la nuit pour venir le qurir. --Et o est-ce le Frau? dit-il. --Au-del de Coulaures, une heure de chemin. --a n'est pas tout prs. Aprs cela, il me fit raconter comment c'tait arriv et quand, et ce que sentait notre garon. Lorsque je lui eus bien tout expliqu, il nous dit: a ne sera rien. Je vais bien soigner ma mule, faites en autant de votre bte, puis nous djeunerons et nous partirons. Ce qui fut dit fut fait. Pendant que nos btes, mises part, mangeaient un bon picotin de civade, nous entrmes l'auberge djeuner tous les trois. Tandis que nous tions l, un homme rentra et demanda Labrugre s'il ne pouvait pas venir chez lui pour sa femme qui s'tait foul un pied. Lorsqu'il eut ajout qu'il demeurait du ct de la Fort-Barade, au Four-de-Marty, Labrugre lui dit qu'il avait pour le moment quelque chose de plus press, mais qu'il y passerait le lendemain matin en s'en retournant chez lui, Barre, et d'ici l d'arroser le pied d'eau frache et d'y tenir des linges mouills. Aprs djeuner, mon oncle s'en fut au foirail, et Labrugre et moi, bridant nos montures, nous partmes au moment o les gens arrivaient pleins chemins. En descendant la cte, Labrugre me demanda o j'avais pass pour venir. Lui ayant expliqu mon chemin, il me dit alors qu'il valait mieux aller passer l'eau au gu du moulin, au-dessous de Sainte-Yole, au lieu de Tourtoirac, et que a nous raccourcirait. Quand nous fmes donc la Font-del-Naud, nous prmes par le village de la Rolphie, de l Goursac, et aprs, laissant Gabillou sur la gauche, nous allmes passer sous le chteau de Vaudre. Quand nous y fmes, Labrugre dit: --Voil l'ancien chteau de mes cousins d'Hautefort. Je fus un peu tonn, et je lui dis: --De vos cousins? --Oui, rpondit-il, notre vritable nom n'est pas Labrugre, il est d'Hautefort. Mon grand-pre s'appelait Bernard d'Hautefort, sieur de la Brugre, qui tait un bien de famille dans la paroisse de Limeyrat. A la Rvolution, il quitta le de, et nous ne nous sommes plus appels depuis qu'Hautefort-Labrugre, et pour faire court on ne nous appelle plus que Labrugre. Mon grand-pre Bernard fut maire de Rouffignac, pendant la Rvolution. C'tait un crne homme, mais il n'tait pas bien riche et il eut beaucoup d'enfants qui furent pauvres par consquent. Notre famille vient d'un btard du premier marquis d'Hautefort, appel Charles. Son pre, qui l'aimait beaucoup, l'avait tabli au chteau de Chaumont, dans la paroisse d'Ajat, et puis ensuite dans le bien noble de Nadalou, prs de Montignac. Ce Charles, de son vivant, fut lieutenant du Prvt des Marchaux Sarlat, et son fils, qui s'appelait Franois, lui succda dans cette place. La famille tait riche en ce temps-l, mais force de se diviser entre les enfants, le bien s'parpille et disparat. C'est ce qui nous est arriv; de manire que moi qui, en fin de compte, descends du mme auteur et suis du mme sang que les Messieurs d'Hautefort, je raccommode les membres, tandis que nos anctres communs les cassaient: voil comment vont les choses. --Ma foi, lui dis-je, raccommoder les membres, a vaut toujours mieux que de les casser. Il se mit rire: Sans doute, mais avec a, quoiqu'on ne soit plus que des paysans, on aime se rappeler qu'on vient d'une grande famille. Vous me direz que c'est de la fume; je ne dis pas le contraire, mais en y regardant de prs, tout est fume, et nous ne vivons que de a. Sur ma demande, Labrugre m'apprit que cette habilet remettre ou raccommoder les bras, jambes, ctes et os quelconques, venait de son bisaeul, et que ce don de nature avait t transmis, avec des enseignements pratiques, son grand-pre Bernard, qui avait son tour enseign son fils an; en sorte qu'il y avait en ceci, un don naturel, des secrets de famille et une habilet hrditaire. Mais, ni le bisaeul, ni le grand-pre, n'en faisaient point un mtier; ils se bornaient rendre service autour d'eux par bont, allant mme assez loin si on les faisait demander, tandis que lui-mme et son pre aussi vivaient de cet tat. Tout en caquetant, nous cheminions bon train et bientt nous arrivmes au gu du moulin dont je ne me rappelle plus le nom. Ayant pass l'eau, nous piqumes droit sur Coulaures, en passant par Fosse-Landry. Il tait sur le coup de trois heures et demie lorsque nous arrivmes au Frau. Aussitt les btes dbrides, je leur donnai du foin, et mon oncle arriva. --Salut, dit-il, en donnant une poigne de main Labrugre; je suis content de vous voir, car ce pauvre Gustou se tourmente fort de la crainte que mon neveu ne vous ait pas trouv. A prsent qu'il a ou les pas des btes il doit tre plus tranquille. Nous montmes de suite la maison, o nous avions mis Gustou, au lieu de le porter dans sa chambre du moulin, afin d'avoir plus de commodit pour le soigner. --Voulez-vous boire un coup avant de le voir? dit mon oncle Labrugre, quand nous fmes dans la cuisine. --Merci, non; aprs, je ne dis pas. En entrant dans la chambre, Labrugre posa son chapeau sur une chaise, et puis s'approcha du lit de Gustou. --Ah! ah! c'est vous qui avez fait cette btise? --Eh! oui! fit piteusement Gustou. --N'ayez crainte, nous allons arranger a. Et, soulevant doucement le pauvre Gustou, il nous lui fit ter sa chemise, pour mettre l'paule nu. Puis il le plaa moiti couch sur le coussin de manire le dgager du lit. Aprs cela, il prit le bras de la main gauche et l'leva en l'air, tandis que de sa main droite il ttait l'paule. Ses doigts nerveux, carts, s'enfonaient dans la chair, comme des instruments de fer. Il les relevait, les renfonait, les rapprochait, cartait de nouveau, comme qui joue de la vielle, et pressait fortement en de certains endroits. Pendant ce temps, Gustou geignait comme notre mule quand on la sanglait un peu fort. Enfin, Labrugre ayant saisi le joint, pesa fortement de ses doigts en une certaine place, o la marque en resta, ce qui fit jeter un cri Gustou; en mme temps, de son autre main, il fit faire un mouvement au bras qu'il tenait en l'air et le reposa sur le lit en disant: --Voil, mon garon, a y est. Tout cela avait dur trois ou quatre minutes. --Maintenant, nous dit Labrugre, il n'y a qu' lui remettre sa chemise et le laisser reposer. Mais il ne faudra pas qu'il fatigue son bras de quelques jours. Qui fut content, ce fut Gustou. Voyez-vous, Labrugre, dit-il, je vous ai envoy chercher parce que je savais bien qu'il n'y avait que vous pour une affaire comme a. Maintenant, ajouta-t-il, je ne suis qu'un garon meunier, et je ne puis vous rcompenser que selon mes moyens et non comme vous le mriteriez: mais coutez, si jamais je peux vous rendre service, comment que ce soit, de jour ou de nuit, je le ferai, quand je croirais me dmancher l'autre paule. --Merci, merci, mon ami, a peut arriver que j'aie besoin de vous. Mais cette heure, il vous faut reposer parce que a vous a secou un peu. Allons, je reviendrai vous voir avant de partir. En revenant dans la cuisine, Labrugre alla se laver les mains et dit: H bien, maintenant, si vous voulez, je boirai bien un coup. Aprs s'tre rafrachi, Labrugre voulait repartir, mais mon oncle lui dit: Ecoutez, il vous vaut mieux souper et coucher ici; votre mule se reposera, et vous pourrez vous en aller demain de bonne heure si vous voulez. --Ma foi, dit-il, je veux bien. Quand je suis chez de braves gens, je ne fais pas de faons. Demain matin je partirai la pointe du jour, et, au lieu de passer par Thenon, je m'en irai tout droit chez cet homme du Four-de-Marty, en passant par Ajat; a me raccourcira. Quand ce fut convenu, nous descendmes au moulin, et mon oncle dit: De vos cts, Labrugre, vous ne connaissez gure les poissons, attendu qu'il n'y a par l en fait d'eau, que les mauvais lacs de la Fort-Barad, qui schent l't; il faut que je tche de vous en faire manger. Disant cela, il dcrocha l'pervier: a n'est pas trop l'heure, mais manque d'autre chose, nous aurons toujours une pole de goujons. En montant le long de l'eau, mon oncle tira quelques coups d'pervier, mais il n'amena rien que quelques aces et de mauvaises libournaises. C'est rien faire, dit-il; descendons au-dessous du moulin, nous attraperons du goujon dans le courant. Et, en effet, dans quelques coups il remplit moiti un crible que je portai la maison. Aprs cela, nous fmes nous promener du ct de la Borderie, o pour lors, nous avions des maons qui montaient une grange. Comme nous tions l, devisant du travail, Nancy sortit, entendant du monde, et dit le bonsoir en nous conviant entrer. --Merci, ma petite, rpondit mon oncle, nous nous promenons un peu en attendant le souper. --Voil une belle drole, dit Labrugre demi-voix. --Oui, dit mon oncle, et, ce qui vaut mieux, elle est bonne et sage. Tandis qu'ils regardaient les ouvriers, je m'en allai causer sur la porte avec Nancy, et je lui contai mon voyage, et que toute la nuit en cheminant, j'avais pens elle, tellement que le temps ne m'avait brin dur. Puis je lui dis comment en un rien de temps, Labrugre avait arrang l'paule de Gustou. Tandis que je babillais avec elle, mon oncle s'tait remis en chemin avec Labrugre, et il lui montrait une vigne que nous avions fait planter. Il n'aurait pas t honnte de laisser notre hte; je dis bonsoir Nancy, et je fus les rejoindre. Nous fmes le tour du bien, tout doucement, nous arrtant souvent, comme on fait entre gens de campagne, pour regarder une pice de bl, ou un pr bon faucher, ou une chenevire, ou mme des choux dans une terre. Ayant fait le tour, nous entrmes la maison et Labrugre fut voir Gustou, qui nous dit que a allait bien maintenant, qu'il avait dormi, et qu'il mangerait bien un peu, s'il y avait moyen. Quand il eut mang et bu un bon coup, nous allmes souper. Lorsque Marion avait vu que Labrugre restait, elle avait vitement tu un poulet, et l'avait fait sauter emmi des artichauts. Avec les goujons et des haricots, a faisait un bon petit souper de campagne. Labrugre se rgala de goujons, seulement il remarqua qu'ils taient ventrs, et ajouta qu'il avait ou dire qu'ils taient meilleurs quand ils n'taient pas vids. --a dpend, dit mon oncle, il y en a qui les aiment avec les boyaux, mais a les rend trop amers mon got. Et puis, c'est de la fiente qu'il y a dedans, et fiente de goujons ou fiente de bcasse, pour finir c'est toujours de la fiente. Il faut vous dire aussi que dans la maison, nous avons toujours eu, de pre en fils, la coutume de vider les goujons, comme tant nous autres, venus de Brantme. Et alors il nous expliqua que l'hospice de Brantme tant sur le bord de l'eau, on jetait par les fentres dans la rivire, les cataplasmes, les empltres et autres affaires des malades, en raison de quoi, les goujons des graviers du tour de la ville taient bien gras, bien beaux, mais qu'il fallait les vider, parce que quelquefois, ils avaient de la charpie dans le ventre. Cette explication fit rire Labrugre aux clats; il n'tait pas, ni nous non plus, de ces mauvais petits estomacs qui s'meuvent pour si peu. Aprs souper, Marion mit la dame-jeanne de pineau sur la table, de l'eau-de-vie et de l'eau-de-noix, et nous devismes un moment, mon oncle fumant sa pipe, et Labrugre prenant une prise de temps en temps; puis, tout le monde alla se coucher. A la premire chante de notre coq, le lendemain, je me levai pour donner la mule de Labrugre, puis je revins me coucher. Sur les trois heures, nous nous levmes tous, et l'on but le vin blanc en cassant la crote: il n'y a rien comme a pour chasser la brume, quand on va en route le matin. Quand la pointe du jour parut du ct de Puygolfier, Labrugre sortit avec nous; mon oncle lui donna un louis d'or pour ses peines, il nous secoua la main, enjamba sa mule et partit. Ds le mme jour Gustou se leva. Il ne pouvait s'aider de son bras, il lui fallut le porter dans un mouchoir attach autour de son cou; mais quinze jours aprs il n'y connaissait plus rien. VI Le dmanchement de l'paule de Gustou nous avait un peu retards pour les foins, de manire que la dernire charrete ne fut rentre qu' la mi-juillet. Quand ce fut fait, je dis mon oncle, voir s'il n'tait pas temps de penser la noce. Mais il me dit qu'il valait mieux laisser passer le temps des mtives et celui des battaisons, parce que c'tait un moment o tout le monde tait bien occup, et que plusieurs de nos parents et amis ne pourraient pas venir, rapport a. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre la noce aprs les vendanges, lorsqu'on aurait coul et qu'il y aurait du bon vin nouveau, d'autant mieux que notre dernire barrique qui n'tait pas encore en perce, tait un peu pique. Je convenais bien que c'tait de bonnes raisons, mais a ne fait rien, c'tait encore trois mois attendre, et je trouvais que c'tait bien loin. Va, me dit mon oncle, c'est votre meilleur temps, c'est celui o on ne voit que les fleurs, et o tout rit aux amoureux. Quand il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie a n'est pas une mauvaise chose de se bien connatre auparavant, de s'prouver un peu, et de se montrer qu'on a une amiti solide qui se bonifie en vieillissant comme le vin. J'ai toujours t rtif gouverner, lorsqu'on voulait me faire faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on voulait me faire prendre une opinion, sans me montrer qu'elle tait la meilleure. Je passais cause de a pour entt, parce que je ne changeais d'ide qu'aprs que je voyais que j'avais tort. a n'tait pas le tout de me le dire, il fallait me le prouver; alors je cdais. Mais autrement non, quand a aurait t le prfet qui me l'aurait dit. Je me souviens que lorsque ma mre me faisait aller au catchisme, et que le cur nous parlait de la Sainte-Trinit, de l'Incarnation et du reste, et nous disait qu'il fallait croire tous ces mystres sans les comprendre, j'avais beau me battre les ctes pour a, je ne pouvais pas y arriver. Tout ce que je pouvais faire, c'tait de n'y point penser, et de ne pas me poser la question moi-mme. En ce temps-l, je mettais de la bonne volont croire, bonne volont inutile d'ailleurs; mais depuis que j'ai t jeune homme, il a suffi qu'on ait voulu m'imposer quelque chose par autorit, pour que je me sois toujours rebiff. Tout cela est pour dire que je finis par me rendre aux bonnes raisons de mon oncle. Mais celui qui fut le plus dur entendre la chose, a fut le pre Jardon. N'oyant plus parler de la noce, il commena s'inquiter; il demandait dj tous les jours Nancy pour quand c'tait; mais elle lui rpondait que ce serait dans quelque temps. Ce retard et ces rponses en l'air ne faisaient pas son affaire. Depuis qu'on lui avait promis de le mettre dans le petit bien du Taboury, il avait une peur du diable que le mariage vnt se manquer. Comme il tait souponneux et mfiant comme tout, il se figurait sans doute qu'on avait mis la noce si loin, pour lui faire quelque tour, pour se passer de lui peut-tre, et pour lui manquer de parole pour le bien. a ne veut pas dire qu'il nous crt canailles; non, il nous en aurait voulu la mort de le faire, mais il aurait pris notre promesse pour une ruse et notre manque de parole pour un tour d'adresse; jamais de la vie il n'et pens que ce ft une coquinerie. En attendant, c'tait risible de le voir faire le bon enfant, avec sa figure dure, pleine de rides profondes, ses petits yeux gris et son nez pointu. Ah! Nancy n'tait pas brusque maintenant; lui qui lui avait donn plus d'une buffade lorsqu'elle tait petite, il lui disait de bonnes paroles cette heure, et lui faisait entendre tout doucement, qu'il valait mieux se presser. Que diable! une fois que le mariage est fait, il n'y a plus rien craindre, il ne peut plus se dfaire; mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas ce qui peut arriver. Sans doute, j'tais un brave garon, et il aurait mis sa main au feu qu'il n'y en avait pas de pareil dans la paroisse, mais enfin, si je venais changer d'ide? et puis, cette frquentation trop longue faisait caqueter les gens. Et il mignardait Nancy pour qu'elle me ft entendre d'avancer la noce. Ce vieux rus qui ne lui avait jamais tant seulement apport de la foire un tortillon d'un sou lorsqu'elle tait petite, lui acheta-t-il pas un beau mouchoir de cou, la foire de juillet, Excideuil! A moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne l'aimais pas, parce qu'il avait t dur et brutal avec la pauvre drole; mais il tournait de temps en temps autour de mon oncle, qui ne l'aimait pas plus que moi, mais qui ne le donnait pas tant connatre, et parlait par-ci par-l de la noce. Mais mon oncle qui le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme on dit, faisait celui qui ne comprend pas, et Jardon n'osait pas s'expliquer franchement, de peur de montrer ses craintes; a faisait que mon oncle riait en dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage de suite. Mais pourtant un jour, ennuy de l'avoir comme a de temps en temps aprs lui, il l'envoya au diable: Ah a, Jardon, vous voil plus press que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre moiti du louis d'or! attendez donc en patience le temps qu'ils ont choisi. Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passrent vite. Quand il se mle avec l'amour des ides srieuses de mnage, qu'on voit dans l'avenir ses futurs enfants, on n'est pas si press que les jeunes gens qui cherchent s'amuser seulement. Depuis que tout tait accord, nous nous rencontrions souvent Nancy et moi, et nous nous parlions longuement. Certainement lorsque je m'tais dcid la prendre pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais pas encore assez. Pendant ces trois mois, j'en vins l'aimer plus encore s'il se peut, et surtout l'estimer davantage. C'est qu'elle avait tant de bon sens, de raison, de bont, que des moments je me trouvais bien heureux qu'elle voult de moi. Mais tantt aprs, je me disais: qui se soucie dans le pays d'une btarde qui n'a ni bien ni famille? Comme elle est jolie, des garons peuvent bien y faire attention, mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans le sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets comme ce marchal de Sorges pour l'amusement. Tout bien avis, il vaut autant pour elle que ce soit moi. Quelquefois je racontais mon oncle ce qu'elle me disait, et ses raisons et les rponses qu'elle me faisait, et lui, a ne l'tonnait pas, attendu que toute petite tant, il avait connu qu'elle serait une femme comme on n'en trouve gure par chez nous, ni ailleurs. Les vendanges furent bonnes au Frau, cette anne-l; il y avait du raisin et bien mr, ce qui promettait de bon vin. Le temps tait beau, comme c'est d'ordinaire dans nos pays, o les ts de la Saint-Martin ne manquent jamais. Joint a que l'poque de mon mariage approchait, et que le raisin vendang devait faire du vin pour la noce, et on comprendra de quel coeur je travaillais. On commena de vendanger les vignes qui sont au-dessus de la Borderie, puis la vigne jeune, plante dans le terme de la combe, et en dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La mre Jardon et Nancy nous aidaient. Gustou boulait le raisin dans les comportes, et mon oncle et moi, quand elles taient pleines, nous les portions avec des barres au fond du coteau o tait la charrette pour les emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou m'aidt les porter, cause de son paule, quoi qu'elle ft bien gurie et qu'il enlevt un sac comme auparavant. Mais en descendant, une comporte de vendange pse sur les bras, et un faux pas peut faire un mauvais contre-coup. Marion nous aidait bien quelque peu aussi, mais il lui fallait porter djeuner et la collation, et tout appareiller, en sorte qu'elle n'y faisait gure. C'tait un plaisir d'tre comme a jeune, bien sain sous le clair soleil, ramasser de belle vendange qui bouillait dans la comporte sitt crase. Je me tenais prs de Nancy, lui emportant son panier plein aux comportes, et babillant en coupant les grappes. Et quand nous nous mettions l'ombre d'un arbre pour le mrenda, je me seyais encore prs d'elle, et je lui coupais des petits croustets sur lesquels elle talait du bon fromage de chvre, et je lui choisissais de belles noix fraches, ou une belle grappe de pied-de-perdrix. Je lui versais boire avec la dame-jeanne aussi, mais gure, car elle ne buvait presque point. J'avais grand plaisir la voir, les joues comme un de ces beaux percs de vigne que nous mangions, et jolie tout de mme sous la mauvaise paillote qui la gardait du soleil. Ah oui! c'est une belle chose que d'tre jeune, fier, amoureux, de n'avoir point de soucis, et de vendanger gaiement ct de sa mie, par un beau temps. On sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement content qu'on voudrait voir tout le monde heureux. La vendange de la vieille vigne fut mise de ct dans une petite cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais a faisait du vin de premire qualit du pays. Tandis que le vin bouillait dans les cuves, nous commenmes faire les apprts de la noce. D'abord il nous fallut aller Excideuil acheter des affaires et des affaires, et puis faire faire les habillements. La grosse Minou, la couturire de Coulaures, vint chez les Jardon pendant huit jours, et tout ce temps, ne fit que couper, coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe vint aussi pour moi, et y passa une semaine. Il n'tait pas content, ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient pas, et on voyait bien cette heure, disait-il, que la Rpublique tait foutue. Aprs a, ajoutait-il, la Rpublique que nous avons, avec Bonaparte pour prsident, a n'est pas la Rpublique. a n'est pas a que nous voulions tous, quand on a jet bas ce gueux de Philippe. C'est terrible voyez-vous, de penser que c'est le peuple lui-mme qui s'est mis le clou au nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal dans le temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il, tu es comme le boeuf de labour, quand tu es dtach, tu viens de toi-mme tendre ta tte au joug! C'tait un homme de bon sens que Lajarthe, sans instruction, comme celui qui ne sait lire, mais la remplaant par un fier esprit naturel. Et puis il avait beaucoup frquent le ci-devant cur Meyrignac, qui avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et Lakanal. Dans cette frquentation du pre du soi-disant _lbrou_, Lajarthe avait appris et retenu beaucoup de choses qu'on n'apprend gure que dans les livres, et que les paysans comme lui ne savent pas d'habitude. C'tait son plus grand plaisir que d'apprendre quelque chose, et, comme tous ceux qui ne peuvent mettre par crit, sa mmoire tait grande. J'avoue franchement qu' ce moment-l les jrmiades de Lajarthe ne m'mouvaient pas beaucoup; je me disais que tout a s'arrangerait pour le mieux. Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on a d'autres choses en tte. Mais c'est un tort, j'en conviens; il ne faut jamais se dsintresser des affaires publiques, pour n'importe quelle cause, car chacun de son ct ayant l'un, une raison, l'autre, une autre, et beaucoup se moquant de tout, il advient que les intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce dont nous ptissons tous aprs. Si Lajarthe avait vcu jusqu'en 1870, il aurait eu beau jeu de reprocher tous leur sottise d'autrefois; mais il mourut, le pauvre, deux ans auparavant, et non sans nous dire souvent: vous verrez que tout a finira mal. Mais personne ne le croyait, except nous autres. Mon oncle qui pensait comme lui, prchait bien les gens tant qu'il pouvait, mais sans russite. Ils taient quelques-uns comme a dans le canton, bons citoyens, solides rpublicains, bien estims du peuple, mais ils ne pouvaient rien contre le nom de Napolon. --Quand je pense, disait mon oncle, que, manque une douzaine, j'ai toutes les voix pour le Conseil municipal; que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empcher de voter pour Bonaparte, et que, malgr a, il n'y a eu dans toute la commune que deux voix contre lui, celle de Lajarthe et la mienne, car je n'ai mme pas pu faire voter cet animal de Gustou; je suis bien forc de voir qu'il n'y a rien faire pour le moment. Pourvu que a ne soit pas un chambardement comme en 1815 qui ouvre les yeux tous les aveugles, encore a ira bien. Tandis que Lajarthe finissait son travail, il nous fallut couler le vin, et ma foi, il tait bon. Les gens qui venaient faire moudre, attachaient leur bourrique l'entre du moulin, et montaient la maison pour le goter, s'ils taient bien familiers chez nous; et des fois, on leur criait du cuvier: --H! Pierrichou, viens tter un peu le vin nouveau! C'tait le bon temps, le vin abondait, et on n'y regardait pas de si prs. Un verre tait l, prs de la cuve, sur une barrique, avec un chanteau, une tte d'ail, du sel dans une assiette et des noix. Aprs avoir mang une bouche, les gens remplissaient leur verre la canolle d'o le vin coulait dans un grand baquet fait l'exprs, en faisant une belle mousse rose. Brizon, le piton, vint ce jour-l. C'tait un bon diable qui nous portait la _Ruche_ et quelquefois des lettres. Il avait les yeux toujours rouges, et il expliquait a en disant que durant l't, en faisant sa tourne par les grandes chaleurs, il avait soif et buvait dans les ruisseaux et que les joncs lui piquaient les yeux; et les gens riaient. Mais il n'y avait qu' voir sa figure rougeaude et son nez luisant pour connatre que ce n'tait pas en buvant de l'eau que ses yeux taient devenus rouges. --Salut! fit-il en portant la main sa casquette de cuir, comme un ancien troupier qu'il tait. Voil une lettre pour vous, Nogaret, et voil aussi le journal. --Merci, fit mon oncle. Toutes les fois que Brizon venait chez nous, c'tait rgl qu'il cassait une crote et buvait un coup. C'est assez l'habitude en Prigord, que les pitons mangent et boivent dans les maisons o ils passent d'habitude. Au commencement de leur tourne, ils mangent la soupe et font chabrol; plus loin, ils mangent un morceau; ailleurs, ils mrendent, c'est--dire font collation; partout ils boivent un coup. Il n'y a pas si pauvres gens qui ne les fassent trinquer, lorsqu'ils leur apportent une lettre du fils qui est au service et qu'ils la leur lisent: il faut bien, puisqu'ils ne savent pas. Brizon, donc, n'avait pas besoin d'tre convi; il tira son couteau, coupa une bouche au chanteau et s'assit sur une cosse de bois. Dans le commencement qu'il tait piton, les gens lui disaient, voyant ses yeux rouges: Il vous faut y mettre de la pommade des messieurs Theulier, de Thiviers, a vous gurira. Mais lui rpondait qu'il en avait us cinq ou six pots qui ne lui avaient rien fait; qu'il tait vrai que cette pommade tait tout fait bonne pour les autres, mais que pour lui elle ne valait rien. Avant tout, il me faut marcher, faisait-il; un bon verre de vin m'claircit la vue et me donne des jambes. Si mes yeux restent rouges, tant pis. Je ne me sers plus que de la tisane vineuse. --H! lui dit mon oncle en emplissant le verre la canolle, un peu de tisane, Brizon? --a n'est pas de refus, dit-il en se riant. Et il prit le verre, le tournant vers le jour pour mirer la belle couleur, le mettant sous son nez pour renifler la bonne odeur. Puis, quand il l'eut bien regard et flair, il but lentement, par petites gorges d'abord, s'arrtant avec plaisir et branlant la tte tout doucement. On connaissait, rien qu' le voir faire, que ce n'tait pas un ivrogne, un avale-tout, mais un homme qui aimait le vin et jouissait lorsqu'il en ttait de bon. --Voil un crne vin, fit-il, je n'en ai pas bu de meilleur dans ma tourne; il n'y a que celui de Germillou de Magnac qui le vaille. --C'est qu'il a de vieilles vignes tournes au midi, et qu'il les soigne bien, dit mon oncle; et au bout d'un moment: --Un verre de plus, n'est-ce pas? tu ne pourrais pas t'en aller sur une jambe. Allons-y, fit Brizon en se levant; et il prit le verre plein, et l'leva un peu en l'air.--C'est une bonne chose tout de mme que le bon vin, dit-il, il n'y a de mal qu'il ne gurisse. Avec lui, celui qui a des tracasseries les oublie un moment, et le pauvre en supporte mieux sa misre. Il fait profiter les enfants et il ragaillardit les vieux. Avec du pain et du vin, on marche, on ne craint point la fatigue; il donne du coeur aux couards et de la force aux faibles: c'est une bonne chose que le bon vin! Et il regardait son verre avec plaisir en disant tout cela srieusement: --Supposons, continua-t-il, qu'il vienne un temps o nous n'avions plus de vin, qu'est-ce que nous deviendrions? Qu'est-ce qui nous soutient nous autres qui ne mangeons de viande qu'au carnaval? Un bon chabrol aprs notre soupe, et quelques verres aprs, en mangeant nos pommes de terre ou nos haricots: avec a nous voil prts continuer notre travail. Pour moi, sans vin, je ne marcherais pas, et si le temps venait o les vignes crveraient, comme on dit que c'est arriv il y a deux cents ans, je prfre tre sous terre ce moment-l; mais il faut esprer que nous ne verrons pas a. Puis il but son verre et le posa sur la barrique en disant; --Allons, bonsoir tout le monde, et merci. --A Dieu sois, Brizon; et le voil reparti. La lettre tait de M. Masfrangeas qui nous mandait que les Messieurs de l'hospice lui avaient donn procuration de consentir au mariage de Nancy, et qu'ainsi il viendrait pour sr la noce, mais qu'il fallait lui faire savoir, quelque semaine auparavant, le jour juste, afin qu'il s'arranget en consquence. Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait pour la fin du mois. Puis aprs, en comptant sur le monde que nous pourrions avoir, parents et amis, il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq au moins. Sur ce nombre, il y en avait qui taient de loin, et je leur fis un bout de lettre; mais quand je fus deux cousins du ct de Jumilhac et de Saint-Paul, je ne sus comment faire, vu qu'ils changeaient souvent d'endroit, l'un tant ouvrier dans les forges, et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis mon oncle, je vais aller par l; je les trouverai bien sans doute. Le lendemain matin, la pointe du jour donc, prenant le fusil et notre chienne, je suivis le chemin de Corgnac, et de l Nantheuil et la forge de Grafanaud. Quand j'y fus, je demandai la cantine, si on connaissait un forgeron nomm Estve, mais on ne sut m'en rien dire. Je continuai donc mon chemin dans ce pays sauvage, o il n'y avait pas de route en ce temps-l, mais seulement de mauvais sentiers dans le fond des ravins, o passaient les mulets qui portaient le minerai et le charbon aux forges. Quand je fus Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me dit que mon cousin travaillait la forge de Montardy dans la commune de Saint-Paul, en suivant l'Isle, une lieue et demie avant d'arriver Jumilhac. Me voil reparti pour Montardy, o je trouvai en effet mon cousin qui fut bien content de me voir, surtout pour la cause que c'tait. Nous fmes manger la cantine, car je crevais de faim, et tout en mangeant, il me dit que son frre tait faire du charbon dans une coupe de la fort de Jumilhac, par l, entre Villezange et la Peyzie, il ne savait pas trop au juste. Quand j'eus fini de manger, nous trinqumes une dernire fois, et Estve vint avec moi pour me montrer le chemin. Mais il y a de la place dans la fort, et dans tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions pas le trouver. En premier lieu nous fmes sur une charbonnire qui fumait, mais il n'y avait personne. Enfin force de chercher, un drole qui tendait des lacets pour les livres, autrement dit des setons, nous enseigna o il tait, dans la Fort-Jeune. Quand nous fmes proches, un grand chien jaune courut vers nous en jappant, mais se tut bientt en voyant la chienne: --a n'est pas commode d'avoir ton adresse, que je dis en riant mon cousin; et aprs lui avoir secou la main, je lui dis pourquoi j'tais venu. Sa cabane tait l, auprs d'un gros chne baliveau, recouverte de glbes dont l'herbe tait tourne en dedans. Il couchait l, avec une couverte, sur un lit de fougres sches o il y avait deux peaux de mouton. Devant la cabane, une marmite pendue trois piquets assembls par le haut:--Tu vois, dit le cousin Aubin, c'est la soupe qui cuit, nous ferons chabrol dans un moment. --Bah! dit Estve, moi il faut que je m'en retourne, il vaut mieux donc qu'Hlie s'en revienne avec moi, coucher la cantine. --Ne l'coute pas, me dit l'autre, reste avec moi, nous souperons bien, n'aie crainte, et cette nuit nous irons l'afft des porcs-singlars. Cette ide me rit, et je restai. Quand Estve fut parti, Aubin hucha son garon, en joignant ses deux mains contre sa bouche: H , Marsaudo, o o, o! Marsaudou, qui tait btir un fourneau, arriva un moment aprs, nu-pieds dans ses sabots pleins de fougre, ses culottes et sa veste toutes dpenailles, un bonnet de laine brune sur la tte, les cheveux tombant sur son cou, la barbe embroussaille; noir, la figure, la chemise et tout, comme un charbonnier, c'est le cas de le dire: on aurait dit un homme des bois, et de vrai il y passait sa vie. Aprs avoir fait un signe de tte il se planta sans rien dire. --Tiens, dit mon cousin en lui donnant un havresac, va-t-en Saint-Paul, chez l'Arnaud, tu porteras de la viande, deux ou trois livres, et ne t'amuse pas. Marsaudou fit signe que oui, posa ses sabots et s'en alla d'un bon pas. En attendant qu'il ft revenu, je fus avec mon cousin voir des fourneaux allums, et dans ce temps il me conta sa vie. Elle tait sauvage, mais a ne lui dplaisait point. Des semaines entires, il ne voyait souvent que les muletiers qui venaient charger du charbon, et c'tait tout. Le dimanche, il allait quelquefois Jumilhac ou Saint-Paul, et portait des vivres pour huit jours. Quand il y avait moyen, il s'en allait tuer un livre, avec son chien qui tait coup de courant et de labri, maigre le traverser avec une aiguille de bas, mais tout fait bon ce qu'il disait. Marsaudou revint et donna sans rien dire l'havresac mon cousin, qui en tira une touaille o tait plie une bonne grillade de cochon. --a va bien qu'il dit; nous avons dj des gogues; voyons la soupe maintenant. Il se lava ferme les mains une source ct, mais tout de mme elles taient bien un peu noires encore. Aprs a il tailla la soupe dans des petites soupires de terre, chacun la sienne la mode du pays, et puis mit du bois sec pour faire de la braise. Quand les trois soupes furent trempes, avec des baguettes de bois poses sur des petites fourches, il fit une manire de gril et y mit la viande et les boudins. Puis il alla tirer boire, dans une espce de pichet en bois, un barriquot qui tait dans la cabane, et porta une tourte de pain. Tout tant prt, nous nous assmes sur des troncs d'arbres pour souper. La nuit tait tombe tout fait, et nous tions l, tous trois autour du feu, nos chiens assis sur le cul nous regardant faire. Mon cousin et moi, nous causions tout en mangeant, de choses et d'autres: il me demandait d'o tait ma femme future, si elle tait jolie, comment j'avais fait sa connaissance, et autres choses pareilles. Marsaudou, lui, ne disait rien, il mangeait, la figure dans sa soupire, comme un affam. Aprs la soupe, nous fmes un bon chabrol, et ensuite mon cousin se mit retourner la viande et les gogues, et y jeta du gros sel qui ptilla dans le feu. Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et chacun mangea sur son pain, jetant de temps en temps un morceau aux chiens qui l'attrapaient la vole. Aprs souper, mon cousin alla chercher une bouteille dans la cabane, versa deux doigts de goutte dans chaque verre et me dit, aprs avoir trinqu: --Maintenant, tu vas prendre ma couverte et dormir un peu; moi, il faut que je veille aux fourneaux, je te rveillerai pour aller au guet. J'allai me mettre sur la fougre, dans la cabane, et comme j'tais fatigu, je m'endormis d'abord. Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les pieds: --Lve-toi, Hlie. Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps tait clair, les toiles rayaient, mais il ne faisait pas trop froid encore. Je m'approchai un peu du feu, tandis que mon cousin mettait ses souliers, et je coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait donne. Quand il fut prt, aprs avoir attach les chiens qui nous auraient drangs, nous partmes. Aprs avoir march un bon moment, mon cousin me fit signe de faire doucement, et en passant au long d'un boqueteau de chnes, me montra un gros pinier o les sangliers, que nous appelons porcs-singlars, avaient laiss des traces de fange en venant s'y gratter. Etant entrs dans ce petit bois, le cousin me mena une fosse entoure d'une feuille, o nous nous assmes sur de grosses pierres, le fusil sur les genoux. Par les intervalles entre les branches, on voyait un champ de raves o les btes noires avaient dj foui: autour, c'tait des bois et d'un ct la lande grise. Nous attendions sans parler ni bouger. On entendait un loup hurler du ct de la Fort-Vieille, et vers le Temple, des renards chassaient en jappant clair sur la voie d'un livre, comme des labris. Au loin, les gens de Rouledie et de Brtenoux, faisaient un bruit du diable avec des peyroles ou chaudrons, des bassins et des cornes, pour garder leurs raves et leurs bls d'Espagne. Autour de nous, un rat rongeait une chtaigne dans son trou, et de temps en temps un hrisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin. Quelquefois nous entendions dans les bois prochains de lgers bruits: un livre traversant le fourr, ou un taisson sorti de son terrier. Il y avait trois heures et plus que nous tions l, quand un moment, nous entendons assez loin sur notre droite, un grand bruit de branches plies qui allait se rapprochant. Mon cousin me toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou six sangliers sortirent du bois en trottant. Seulement ils taient trop loin l'autre bout de la terre, et il fallait attendre qu'ils fussent plus prs. En attendant, nous les regardions faire; avec quelques coups de nez, ils arrachaient une rave et la dvoraient en grognant. Petit petit, ils approchaient et allaient tre bonne porte; malheureusement le vent avait tourn et nous l'avions dans le dos, de manire qu' un moment donn le porc qui tait devant, leva le nez en l'air de notre ct, grogna quelque chose aux autres, car ils firent comme lui, et coup sec tournrent tte sur queue au galop. A tout hasard, je leur envoyai mon coup de fusil au moment o ils allaient rentrer dans le bois. --C'est de la poudre perdue, dit mon cousin; cette distance, tu n'y ferais rien; a porte bien une balle, ces btes-l. Nous revnmes la cabane, en passant par les fourneaux, o Marsaudou tait de garde. C'tait un brave homme, je le crois, car mon cousin le disait; mais franchement avec ses longs cheveux, sa barbe et sa peau de bique, il avait plutt l'air de quelque sauvage que d'un homme du Prigord; mais je crois qu'il tait Limougeaud. Une fois rendus la cabane, mon cousin ralluma le feu et nous bmes la goutte pour nous rchauffer, car la pointe du jour tait proche et le froid du matin tombait sur nous. L'Angelus sonna bientt Saint-Paul, puis Jumilhac, et plus loin Saint-Priest. Je vais te conduire jusqu' Saint-Paul, me dit mon cousin, de l tu t'en iras Grafanaud, c'est plus court. En marchant, nous causions, et il me disait que ce pays de bois, de prs, de landes et d'tangs, qui me paraissait bien pauvre, ne l'tait pas tant qu'il en avait l'air. Les bois donnaient beaucoup de revenu en feuillard, en charbon; et toutes les forges du pays qui marchaient, faisaient vivre les gens. Outre celles de Grafanaud, de Fayolle et de Montardy que j'avais vues, il y avait encore ce qu'il me dit, les forges du Gravier, du Tendeix, de Vialette, du Cros, des Fnires, du Moulin-Neuf, de la Barde, de la Meynardie, de Mavaleix. Toutes ces usines, et les hauts fourneaux toujours allums, taient une richesse pour le pays et donnaient du travail une masse de gens: forgerons, mouleurs, ouvriers des hauts fourneaux, bcherons, charbonniers, muletiers qui allaient chercher le minerai du ct d'Excideuil, d'Hautefort; et tout ce monde donnait du dbit aux cantines des forges, aux auberges, aux marchands; aussi le pays tait l'aise. Depuis, a a bien chang. Toutes ces forges qui entretenaient le bien-tre dans le pays, sont arrtes ou presque toutes. Les hauts fourneaux sont teints. Aux Fnires on fait encore quelque peu de moulage de fonte, des pots, des marmites, des chaudires, et c'est tout. Ailleurs tout est mort. Ces forges caches dans les fonds, o l'on entendait le bruit press des martinets, dont les hauts fourneaux dardaient en l'air des langues de feu qui se refltaient sur l'tang, et dont les portes brillaient dans la nuit comme des gueules enflammes, sont dsertes. Les roues qui faisaient marcher les marteaux et les soufflets sont arrtes et pourries; les tuiles effondres laissent voir l'intrieur les poutres noircies; les murailles tombent, les leves des tangs sont brches et les hauts fourneaux s'croulent; il n'y a plus que des ruines partout et la misre est dans le pays. Tout a c'est l'ouvrage du dernier empereur. Pour faire plaisir aux Anglais qui nous voudraient dtruire, il a fait avec eux des arrangements qui ont ruin bien des gens dans nos pays, et dans toute la France ce qu'il parat. Ah! c'est vrai que depuis lors nous payons le fer un peu meilleur march. Mais d'abord, le ntre valait mieux, et aprs a, qu'est-ce que a faisait de le payer un peu plus cher, du moment que l'argent restait dans le pays et faisait vivre nos ouvriers, qui le dpensaient chez les marchands, les artisans, et achetaient des denres aux paysans? Tout le monde y trouvait son compte, tandis qu'aujourd'hui notre argent s'en va dans la poche des ouvriers trangers, au lieu de faire vivre les ntres, qui sont minables. A Saint-Paul, nous entrmes l'auberge, mon cousin et moi, et nous fmes faire un bon tourin. Aprs a un quartier d'oie pass la pole. Quand nous emes djeun, Aubin me montra le chemin et aprs lui avoir bien dit de ne pas manquer le jour de la noce, je le quittai. Je fis le chemin assez lestement, et le soir aprs souper, j'allai voir Nancy pour lui dire que toutes les invitations taient faites, et qu'il n'y avait plus se ddire, quand mme elle se repentirait d'avoir promis. Elle se mit rire et je l'embrassai. Aprs avoir caus une demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me coucher. Le lendemain je m'en fus Prigueux acheter quelques petites affaires pour elle, comme une bague en or et un anneau de mariage, une chane de cou avec un coeur, des rubans, de la dentelle, un chle, des bas fins et quelques petits affiquets. Aprs avoir fait toutes mes commissions, achet du caf pour le jour de la noce, de la vanille pour mettre dans les crmes, que la bru de Marchou m'avait bien recommand de ne pas oublier, une bouteille d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac pour les hommes, je m'en fus prvenir M. Masfrangeas du jour qui tait convenu. Il voulait me garder souper, mais il me tardait de revenir au Frau, et puis je n'aimais pas beaucoup aller chez lui, parce que ses filles taient toujours mijaures, surtout l'ane, et je repartis. --Tout a, c'est trs bien, dit mon oncle, en voyant ce que je rapportais; nous avons convenu du jour, mais si nous sommes trente-cinq, o nous mettrons-nous? On ne peut pas dmonter les lits de la grande chambre, parce qu'il y aura des parents faire coucher; dans la cuisine, a ne se peut pas, o nous mettrons-nous? En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord qu'il n'y avait que le cuvier o on pt mettre aisment une table pour tant de monde. Mais il fallait dmonter la grande cuve, faire crpir les murs et blanchir le plafond. a ce n'tait pas une affaire, d'autant mieux que nous avions encore les ouvriers qui finissaient de monter la grange, car chez nous, les btisses vont doucement comme on sait. Ceci convenu, le dimanche d'aprs, nous fmes Saint-Germain, chez M. Vigier, pour passer notre contrat. Le pre Jardon tait l, et sa vieille aussi qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien, a ne se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais la bonne mre nourrice ne voulait pas qu'il ft le dit que sa fille n'aurait rien apport en mariage, et elle fit mettre dans le contrat qu'elle lui donnait six linceuls de brin tout neufs, autant de serviettes et deux touailles, qu'elle avait fait faire expressment au tisserand, aprs avoir fil le chanvre aux veilles. Elle avait fait a sans consulter son homme, sachant bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il la regarda tout tonn et pas content, mais ne dit rien pour lors, car un moment aprs, il dit qu'en cas de mort de sa fille, sans enfants, tout a devait leur revenir. Mon oncle se mit rire; moi j'tais en colre, et la vieille regardait son homme d'un mauvais oeil. Mais M. Vigier arrangea a tout de suite en disant:--Ecoutez-moi, Jardon, il vaudrait mieux ne pas parler de a, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini. Pour moi, par le contrat, je donnai ma future femme, pour la mettre l'abri en cas de malheur, le petit bien du Taboury en toute proprit, et je laissai l'usufruit son pre et sa mre nourriciers, comme je l'avais promis. Je n'avais parl de la donation personne, sinon mon oncle; aussi la vieille et Nancy tirrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant Jardon, il resta tout surpris de cette affaire, ne comprenant pas comment on pouvait donner comme a son bien. Aprs a il regardait le plancher, et on voyait bien qu'il se travaillait chercher s'il n'y aurait pas quelque chose tirer pour lui de cette donation. Quand nous emes sign, ceux qui savaient, M. Vigier prit ses droits et embrassa Nancy en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu le mrites, et ton mari n'est pas plaindre. Le soir nous soupmes au Frau, et je donnai aprs ma Nancy tout ce que j'avais port de Prigueux pour elle. C'tait peu de chose, et maintenant, il n'y a fille ayant cent cus de dot qui s'en contentt; mais alors, on n'en tait pas encore venu au point d'aujourd'hui, o on ne connat plus riche ou pauvre, chacun voulant tre gal aux autres par la dpense, histoire de faire croire qu'on est gal par le bien. Nancy fut donc bien contente de tout ce que je lui donnais. Un chle tiss, de Lyon, surtout, lui semblait bien beau, car en toilette comme en tout, elle aimait mieux le solide que les fanfreluches. Ce chle m'avait bien cot quatre-vingts francs chez Mayssonnade, mais je ne les regrettais pas en voyant qu'il lui faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre drole n'avait jamais t gte de ce ct. Sa mre aurait bien voulu quelquefois lui donner quelque petite chose, mais le vieux faisait un tapage d'enfer pour lcher un sou, de manire que la pauvre femme tait oblige de faire comme d'autres, de tricher son homme sur quelques douzaines d'oeufs, ou une paire de poulets, pour acheter sa fille quelque cotillon, ou un mouchoir de tte, ou un devantal, que du ct de Sarlat on appelle un faudal, et en franais un tablier; mais le vieux Jean-foutre n'tait pas facile tromper. Au moment de partir je dis Nancy: j'ai encore quelque chose te donner; et sortant de ma poche de gilet la bague que j'avais achete, je la lui mis au doigt et je l'embrassai. Le lendemain, mon oncle me dit: --Ah a, comment entends-tu te marier? --Mais, lui rpondis-je un peu tonn, comme on se marie; la mairie en premier, puis l'glise ensuite. Je me serais bien pass du cur Pinot, mais la mre nourrice de Nancy ne la croirait pas marie sans a. A elle, on aurait pu faire entendre raison peut-tre, mais l'Administration de l'hospice que M. Masfrangeas reprsentera, ne donnerait pas son consentement un mariage sans cur, et d'un autre ct, de le dire seulement aprs le mariage la mairie, a serait pour faire avoir des dsagrments M. Masfrangeas. Il me faut donc me marier l'glise quoique a me drange. --Je te comprends bien, dit mon oncle, mais tu ne te figures pas, sans doute, que le cur va te marier comme a tout bonnement; il te va falloir te confesser, ajouta-t-il en riant. --Ha! pour a, non! il en sera ce qu'il en sera, je me passerai plutt de lui. Mais je voyais a tant d'ennuis pour ma femme, tant de tracasseries et peut-tre pis pour M. Masfrangeas, que j'en tais tout ennuy. Mais quant aller me confesser au cur Pinot, cet oncle de contrebande, ni mme aucun autre, je ne voulais pas le faire aucun prix. En pensant a, il me vint une ide; je racontai mon oncle ce que m'avait dit Ragot le rtameur, et je lui dis d'aller au bourg, sans faire semblant de rien, de tcher de voir le cur, et de lui parler de son pays, qui lui faisait dire bien des choses et sa nice, et que peut-tre a le rendrait plus ais. Mon oncle alla d'abord l'auberge et trinqua avec Marchou; puis ils sortirent sur la place, et se mirent causer avec un voisin, contre l'arbre de la Libert qu'on n'avait pas encore coup. Un moment aprs, le cur sortit de l'glise venant de dire sa messe, et s'arrta avec eux. De suite, il se mit parler de politique, comme c'tait son habitude, mais bien entendu il n'tait pas d'accord avec mon oncle, ni avec Marchou; quant au voisin il coutait tout, ouvrait la bouche et ne disait rien pour ne se mettre mal avec personne. Le cur tait fort en colre contre les rouges, comme on disait en ce temps, et il faisait de grands gestes, disant qu'on devrait mettre ces gens-l la raison. --A la raison? ripostait mon oncle; mais moi, je suis un de ceux que vous appelez: rouges, et je crois en avoir autant que bien d'autres. --Oui! oui! je m'entends; tous ces gens qui prchent le dsordre; ces journaux comme la _Ruche_, qui excitent la haine du Prsident de la Rpublique, les dmoc-soc, on devrait faire taire tout cela. --Et laisser parler les curs seulement, n'est-ce pas? acheva mon oncle. H bien, coutez-moi: je suis un de ces hommes dont vous parlez, et o voyez-vous que je prche le dsordre? Je voudrais au contraire que chacun ft tranquille chez lui, en travaillant, et je ne dteste rien tant que ceux qui exploitent les travailleurs, et les rendent tellement misrables qu'ils les forcent se rvolter: voil les hommes de dsordre. --Mon Dieu, dit le cur, encore vous, quoique vous ayez des ides bien mauvaises, vous n'tes pas un mchant homme, mais parmi les rouges et les socialistes, les gens honntes c'est l'exception. --Oui, dit mon oncle, le triage que vous faites pour moi, parce que vous me connaissez, d'autres le font pour leurs voisins rpublicains qu'ils connaissent, mais moi qu'ils ne connaissent pas, je suis pour eux une canaille, comme pour vous le sont tous les rpublicains que vous ne connaissez pas: vous voyez comme c'est peu raisonnable. Au bout d'un moment de cette discussion, mon oncle dit: Je m'en retourne au moulin; tout a ne fait pas les affaires. Le cur le suivit quelques pas, et lui parla de mon mariage, qu'il ne fallait pas prendre le jeudi prochain, parce qu'il n'y serait pas, devant aller une confrence ce jour-l, et puis qu'il tait temps de venir se confesser. --C'est que, dit mon oncle, il n'en a pas bien envie. L-dessus, le cur tressauta, et s'cria que c'tait la faute aux journaux qui semaient l'impit, si on voyait des jeunes gens, baptiss, refuser de se confesser; mais que pour sr, il ne me marierait pas... --Je crois, interrompit mon oncle, qu'Hlie aimerait mieux ne pas se marier l'glise plutt que de se confesser. Ah! l-dessus, le cur s'emporta tout fait. --Alors, il se passerait de mariage? Tout honnte homme ne se croit mari qu'aprs le sacrement cependant, et sans doute ce ne sont pas les paroles de Migot qui marient? A la mairie, c'est une formalit civile, un enregistrement, mais le vrai, le bon, le seul mariage entre chrtiens, c'est le mariage l'glise. --Je ne vous dis pas. Mais vous savez, mon neveu est entt: il ne se confessera pas, et si vous ne voulez pas le marier sans a, il se passera du sacrement, comme vous dites; dj qu'il n'y est pas trop port. --Mais a ne s'est pas vu, jamais! s'cria le cur. Tous ces fameux rpublicains se marient l'glise comme les autres, ce qui prouve bien qu'ils ne pensent pas ce qu'ils disent. --Que voulez-vous, mon pauvre cur, fit mon oncle en goguenardant: Si a ne s'est jamais vu, a se verra la premire fois dans votre paroisse. --Quel scandale! mon Dieu! mais a n'est pas possible, je verrai Hlie. --A propos, dit mon oncle, en quittant le cur; il m'a charg d'une commission. Dernirement il a vu Hautefort un de vos pays, un peyroulier appel Ragot, et ce Ragot lui a fort recommand de vous dire bien des choses, vous et votre nice. La colre du cur tomba tout d'un coup. Il ouvrit deux ou trois fois la bouche sans rien dire, comme une carpe qu'on a tire sur le sable. On et dit qu'il avait reu un grand coup dans l'estomac; enfin, il finit par dire en bredouillant: Bien, bien, merci bien. --Ma foi, me dit mon oncle en arrivant, tu pourrais bien gagner ton procs, avec la recommandation de Ragot. Et nous nous mmes rire de bon coeur. Quelques jours aprs, j'tais seul au moulin; mon oncle tait Coulaures, et Gustou avait t rendre de la farine aux pratiques. Jetant les yeux en aval, je vis venir, suivant la rivire, le cur Pinot. Il entra au moulin avec un air crne, mais je voyais bien qu'il y avait un peu de semblant. Il s'tait sans doute quelque peu rassur propos de Ragot, et s'tait peut-tre dit que mon oncle avait ajout de son chef, la nice la commission: en tout cas, il faisait comme les gens qui sont dans une mauvaise passe; il payait d'audace. --H bien, mauvaise tte, que m'a dit ton oncle? --La vrit, Monsieur le cur, rpondis-je en riant. --Alors, tu ne veux pas te confesser? --a n'est pas mon ide. L-dessus il se mit me prcher, disant qu'en ce cas, il ne pourrait pas me marier, que les sacrs canons s'y opposaient; que ce serait un grand scandale si nous n'allions pas l'glise; que les gens ne nous regarderaient pas comme maris, et beaucoup d'autres choses. --Ecoute, tiens, je suis arrangeant: je vais te confesser l, tout prsentement, sur l'heure; tu n'as qu' me dire bonnement en gros ce que tu as fait... sans quitter ton travail: voyons, ce n'est pas la mer boire? Mais j'tais entt, comme avait dit mon oncle. --Monsieur le cur, je ne veux me confesser d'aucune manire, ni debout, ni genoux, ni au confessionnal, ni dans le moulin. Si vous ne voulez pas me marier sans a, eh bien, je me contenterai du maire. --Alors, tu ne seras pas mari; tu vivras tout simplement en concubinage! La moutarde me monta au nez, comme on dit, et je ripostai vivement: --Je ne serai pas le seul dans la paroisse! Vous savez bien que je pourrais en nommer qui vivent comme a, pas sans cur si vous voulez d'une manire, mais sans maire et sans contrat! Le cur comprit, resta coi un instant et me quitta en disant: --Tu as tort de ne pas m'couter, grand tort. Je ne sais pas trop au juste ce qui le dcida, mais deux jours aprs il s'arrangea pour rencontrer mon oncle, et lui dit que pour viter de scandaliser les mes pieuses, et pour que sa paroisse ne donnt pas l'exemple d'un mariage: laque, comme il dit, il me marierait tout de mme sans confession; que ce qu'il en faisait c'tait pour viter un plus grand mal; mais qu'il ne fallait dire mot de tout a quiconque. Peut-tre bien que sa raison y tait pour quelque chose, mais le diable ne m'terait pas de l'ide qu'il avait peur aussi de voir mettre au jour ce qu'avait dit Ragot, touchant sa prtendue nice. Cette affaire m'avait un peu tracass, surtout cause des chagrins que a aurait pu donner Nancy; aussi, lorsque le cur se fut dcid, je fus content. Les derniers jours, je ne la quittais plus, et je me complaisais la voir arranger ses petites affaires bien en ordre. Nous parlions de ce que nous ferions lorsque nous serions maris, et de la manire qu'elle tiendrait la maison et comme nous serions heureux au Frau, avec mon oncle qui tait si bon homme. Je l'embrassais tant que je pouvais, et elle me donnait ses joues en riant; mais elle ajoutait qu'il fallait tre sage et ne pas y revenir chaque instant. a n'tait pas par froideur qu'elle faisait ainsi, car des fois en l'embrassant je voyais ses yeux se fermer et je sentais son coeur battre bien fort; mais chez elle la raison ne s'endormait jamais; et puis, il faut le dire, j'tais moi-mme assez sage et point aussi hardi que le sont quelquefois les garons. Quelques jours avant la noce je voulus que nous allions convier la demoiselle Ponsie. Un soir, ayant pi le jour que M. Silain n'tait pas Puygolfier, nous y montmes. Elle tait dans le salon manger, qui faisait l tristement son bas toute seule. D'abord qu'elle nous vit, elle se douta pourquoi nous tions monts, et venant vers nous, elle embrassa Nancy, et puis nous fit asseoir. Lorsque je lui eus dit que nous tions venus pour l'engager notre noce, elle secoua la tte doucement, d'un air triste, et nous dit qu'elle n'avait pas le coeur aller noces, mais qu'elle viendrait l'glise prier le bon Dieu de nous rendre heureux. --Tu as fait preuve de bon sens et de raison, Hlie, en choisissant Nancy; je la connais bien, et je te promets que tu n'auras jamais une heure de regret. Elle n'a rien, c'est vrai, mais tu as assez pour elle, et ce que tu as, elle est femme le faire prosprer. Ce n'est pas tout les maisons, il faut surtout les conserver. Et on voyait bien a qu'elle pensait la sienne, ruine par son pre. Lorsque nous fmes pour nous en aller, elle tira de son doigt une petite bague pierre bleue et la passa celui de Nancy; puis elle l'embrassa encore, les yeux mouills, la pauvre crature. --Demoiselle, lui dis-je, vous savez que vous aurez toujours au moulin, des amis, bien petits, c'est vrai, mais qui vous aiment et vous respectent bien; et si jamais vous aviez besoin d'eux, de jour ou de nuit, comme que ce soit, ils seront toujours votre service et votre commandement; je vous prie en grce de ne pas l'oublier! --Merci, mon Hlie, merci, dit-elle en essuyant ses yeux, je te le promets; adieu, mes enfants. Nous redescendmes de Puygolfier, nous tenant par le bras, le coeur un peu gros des peines de la pauvre demoiselle. Enfin le jour arriva. Ma tante Gaucher tait venue d'Hautefort, deux jours auparavant, pour faire tout appareiller, avec mon cousin le marchal qui devait tre contre-nvi. Ds le matin, au jour, les grandes marmites bouillaient au feu. Il y avait l cinq femmes: notre Marion d'abord, puis la fermire du Taboury, ensuite la mre Jardon, et sa soeur venue de Ngrondes pour aider, et enfin la nore de Marchou l'aubergiste, qui tait une fine cuisinire pour la campagne. a n'tait pas trop de toutes ces femmes pour tant de monde que nous tions. Nous avions compt sur trente-cinq, mais il se trouva que nous tions davantage; il y avait les parents d'abord: Mon cousin Ricou et ma tante; Martial Nogaret, la noce de qui j'avais t, devers Brantme, et sa femme; Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, avec un de ses fils, et sa fille la plus jeune, une belle drole qui s'appelait Francette; Un autre Nogaret, qui tait fermier du moulin du Bleufond, prs de Montignac, et son ane; Un autre cousin Nogaret aussi, meunier au moulin du Coucu, prs de Nailhac, avec un petit de quinze ans, bien eycarabill, appel Frdry. Ce Nogaret tait le plus pauvre de la famille, n'ayant qu'un petit moulin une paire de meules o l'eau manquait l't, en sorte qu'il lui fallait porter moudre le bl des pratiques, au Temple-de-l'Eau ou Cherveix; et pour faire son travail, il n'avait que deux mchantes bourriques: avec a, force petits enfants. Aprs a, il y avait un frre de ma dfunte mre, mon oncle Chasteigner, de Sorges, venu avec sa femme et deux de mes cousins. Puis mon cousin Estve et son frre Aubin. Et les amis ensuite. M. Masfrangeas, que j'avais t chercher la veille Coulaures au passage de la voiture; M. Vigier, le notaire qui avait pass notre contrat; Migot le maire, sa femme et son fils le plus jeune; Le fils Roumy, du bourg, et sa soeur Flicit, qui tait contre-nvie avec mon cousin Ricou; Lajaunias, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_ de Savignac, avec sa fille Toinette; Jeantain de chez Puyadou, venu tout seul; les vieux taient rests la maison; Lavareille, d'Excideuil, un ami de mon oncle, et une de ses filles appele Aime; Enfin l'ami Lajarthe. Avec a, le vieux Jardon, les deux chabretares, Gustou, mon oncle, ma femme et moi, a ne faisait pas loin d'une quarantaine table. On partit le matin de la maison, en rang, les musiciens en tte, pour aller qurir la nvie la Borderie. Ma tante et la Flicit, qui l'avaient habille, nous oyant venir, la menrent. Il y a de a plus de quarante ans, et je la vois encore. Qu'elle tait belle, ma Nancy, et qu'elle avait l'air comme il faut! Dans nos campagnes, a n'tait point la coutume en ce temps, ni gure encore, d'habiller les filles de blanc le jour de leur noce. Nancy avait une robe de fin mrinos bleu qui lui dcouvrait un peu le cou, et la naissance de la poitrine o brillait le coeur que je lui avais donn, suspendu par une chane d'or. Elle avait une coiffe avec des dentelles, l'ancienne mode prigordine, qui laissait voir deux pais bandeaux de cheveux noirs. Avec a, de grands pendants d'oreilles, son beau chle et des petits souliers avec des rubans et c'est tout. C'tait une mise campagnarde, j'en conviens, mais je l'aimais mieux que celles des villes. Je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans, le sourire avec lequel Nancy me reut lorsque je m'approchai pour l'embrasser: Ma chre femme! Ce n'est pas la coutume, chez nous, que le pre conduise sa fille le jour du mariage. C'est le contre-nvi qui la mne l'glise et le mari mne la contre-nvie. Mais pour nous faire honneur, M. Masfrangeas, qui reprsentait les Messieurs de l'hospice tuteurs de Nancy, la conduisit la mairie et l'glise. Quand je dis la mairie, il faut dire chez Migot, parce que de btiment communal il n'y en avait pas en ce temps-l. Dans une chambre, chez le maire, il y avait sur une grande table les gros livres du cadastre, les registres de mariage et autres, et un tas de papiers pleins de poussire. Dans un coin, se trouvait un cabinet o l'on sentait qu'il y avait des pommes, et avec un banc et trois ou quatre chaises, c'tait tout. C'est une chose bien tonnante que cette ngligence de presque tous les maires de nos campagnes, pour tout ce qui se rapporte la vie civile. Les hommes de la Rvolution avaient voulu affranchir leurs descendants de la tutelle des prtres, et c'est pour cela qu'ils avaient donn au maire, reprsentant la commune, la mission de constater les faits de la vie du citoyen, la naissance, le mariage et la mort. Mais par notre btise, on a trait les actes civils par-dessous la jambe. Les maires, dupes ou complices des curs, n'ont jamais song donner quelque solennit celui qui y prte le mieux, au mariage. Le peuple en a conclu que ce n'tait l qu'une simple formalit. a commence changer un peu; mais autrefois, le vrai mariage tait l'glise; la mairie, on se faisait enregistrer, et il y en a encore qui disent comme a. Nous emes de la peine entrer, les poux les contre-nvis, M. Masfrangeas et mon oncle, dans la petite chambre qui servait de mairie. Le pre Migot savait tout juste crire en grosses lettres, et c'tait la demoiselle Vergnolle qui crivait les actes, car nous n'avions pas de rgent en ce temps-l, dans notre commune. Il mit ses lunettes de corne, et bredouilla ce qui tait crit sur les papiers. Enfin, nous ayant demand si nous voulions nous prendre pour mari et femme, aprs que nous emes rpondu oui, il nous dclara unis au nom de la loi. Quand tout le monde eut sign, Migot ne manqua pas de prendre ses droits en embrassant ma femme sur les deux joues. En sortant de la mairie, nous voil partis l'glise. En entrant, je vis gauche prs du choeur, dans le banc de Puygolfier, la demoiselle qui tait agenouille et priait Dieu, la figure dans ses mains. Aussitt qu'il nous vit entrer, le marguillier alla qurir le cur Pinot qui, aprs s'tre un peu fait attendre, sans doute pour finir sa pipe, vint et s'alla vtir dans la sacristie. Il faut bien dire que ni lui ni son marguillier n'imposaient pas beaucoup plus que Migot. Le cur, qui fumait tout le temps, empoisonnait le tabac, et avec a n'tait pas des plus propres. Jeandillou en pantalon de droguet, pieds nus dans ses gros souliers, avec son sans-culotte d'toffe, et sa chemise attache par des liens, qui laissait voir les poils rouges de sa poitrine, tait bien le marguillier de ce cur, et tous deux taient assez pitres. Jeandillou tenait un gros livre tout crasseux et estropiait les rpons que c'en tait risible. Moi, tout a m'ennuyait fort; je pensais la prtendue nice, et il me rpugnait grandement d'avoir affaire cet homme pour mon mariage. Aussi, quand tout fut parachev, je fis tout bas un: Ha! de soulagement, et nous sortmes. Et maintenant, je menais ma femme, et devant la porte, o taient quelques gens du bourg venus par curiosit, comme nous sortions, des vieilles femmes dirent: A cette heure elle est sienne! Quand toute la noce fut hors de l'glise, les garons sortirent des pistolets de leurs poches et les firent pter ferme: on connaissait bien qu'ils n'avaient pas mnag la poudre. Les deux musiciens se mirent en avant avec leurs chabrettes garnies de rubans, et nous voil allant vers le Frau. Je serrais le bras de ma femme contre moi, comme si j'avais eu peur qu'on vnt me la prendre, et nous nous parlions tout bas en nous regardant avec amour. --Tu as ou, Nancy, lui dis-je, ces vieilles qui, tandis que nous sortions de l'glise, disaient: A cette heure elle est sienne! --Oui, dit-elle, elles avaient raison; maintenant je suis vous dans le bonheur ou le malheur, pour la vie... --Ma chre Nancy! --... Et je vous promets que je serai pour vous une bonne et honnte femme. --Oh! Nancy, que je voudrais t'embrasser pour ce que tu dis l! --Je mettrai toute ma gloire faire de manire que jamais vous ne vous repentiez, mon cher Hlie, mon cher mari, d'avoir pris une pauvre fille sans famille et sans fortune. Tandis que je la regardais, au fond de ses yeux clairs il me semblait apercevoir la bonne conscience qui la faisait parler ainsi. Puis nous continumes de marcher sans rien dire, nous tenant serrs l'un contre l'autre, et bien heureux. Les musiciens jouaient de temps en temps, les pistolets partaient; mais nous n'entendions rien. --Ah a! dit au bout d'un moment, derrire nous, mon cousin, vous n'tes pas bien riants, les nvis! a n'a plus d'air d'une noce, mais d'un enterrement! --Il ne faut pas se fier aux apparences, que je lui dis; nous sommes contents sans que a paraisse, et plus qu'on ne le peut dire. --Ah! par ma foi, le jour de ses noces, il faut faire voir qu'on est content. Si je marchais devant avec Flicit et que nous fussions les nvis, je serais bien content et je le ferais voir, par Dieu! --Ne l'coute pas, Flicit, que je lui dis, c'est un enjleur de filles. --Oh! dit la petite Roumy, n'ayez de crainte, je le sais bien; mon frre m'a dit qu'il avait une bonne amie Excideuil. --Comment! dit mon cousin, a se sait jusqu'ici! Jamais je ne l'aurais cru. Mais a n'empche pas que je disais la vrit tout l'heure. Parce qu'on parle une fille qu'on a vue en premier, a n'est pas une raison pour ne pas rendre justice celle qu'on trouve en second lieu, et mme pour ne pas regretter de ne l'avoir pas rencontre la premire... --Ha! ha! ha! tu entends, Flicit, comme il sait arranger les choses. --Oui, rpondit la drole en riant tant qu'elle pouvait; je l'entends bien, mais je ne le crois pas. --Et que faut-il donc faire, dit mon cousin; pour que vous me croyiez? dites-le, je le ferai, aussi vrai que je m'appelle Gaucher Henri, ou autrement dit, Ricou! --Rien! rien! dit-elle en riant encore. Tout en babillant comme a, nous arrivmes au Frau. Tout le monde s'carta un peu, au moulin ou le long de l'eau, en attendant le dner. Les jeunes gens se promenaient avec les filles en leur contant fleurette, et les vieux s'arrtaient de temps en temps pour prendre une prise. Nancy alla poser son chle et vint me retrouver devant le moulin, o je causais avec mes cousins de Brantme et d'autres. Au bout d'un moment, mon oncle, qui revenait de la cuisine dit un des musiciens qui avait t soldat dans l'infanterie lgre: --Sonne la soupe, Cadet! Et l'autre se mit jouer en imitant la sonnerie de la soupe; mais nous n'y comprenions rien, except Lavareille et Estve qui avaient fait leurs sept ans, et nous dirent alors: --Allons donc manger la soupe. Le cuvier tait bien arrang, tout crpi de neuf et blanchi au plafond et partout. Par terre, on avait fait une paisse jonche de laurire qui lui donnait un air de fte. Quand nous fmes assis tous, ma foi a faisait une belle table. Ceux qui avaient les soupires en face d'eux servirent la soupe et on se mit manger de bon got, car il tait dj midi. Aprs la soupe, on apporta le bouilli de chez nous: de la velle avec des poules qui avaient le ventre plein de farce jaune. Le bouilli fini, tout le monde fut un peu plus tranquille, car c'tait un bon fondement, et on commena causer entre voisins. Ils taient quelques-uns, mon cousin Ricou, mon oncle Chasteigner, le fils Roumy, Jeantain de chez Puyadou et Lavareille qui n'oubliaient pas de verser boire, et avec a, mon oncle Sicaire les rappelait leur devoir de temps en temps: --H! l-bas! vous ne versez pas boire! Tu entends, Lajarthe! --T'inquite pas, rpondait l'autre, ta barrique y passera: et on trinquait entre voisins. Aprs le bouilli on apporta des tourtires pleines d'abattis de dinde, de salsifis et de boulettes de hachis, et en mme temps des poulets en fricasse. Puis aprs, on servit de la daube de boeuf; et il n'y avait personne pour la faire comme la nore de Marchou, aussi il y en eut les trois quarts qui y revinrent: la daube est une bonne chose quand elle est bonne. Ensuite de a, les femmes portrent sur la table deux grosses ttes de veau dans leur cuir, avec un bouquet de persil dans la bouche, et le petit Frdry, qui n'avait jamais vu chose pareille, s'esclaffa de rire tant qu'il put. Avec une sauce au vinaigre, a remettait un peu en got de manger, aussi on ne laissa que les os des ttes. Puis aprs on servit des canards farcis et des fricandeaux. a commenait bien aller; pour faire passer tout a il fallait boire, et on buvait sec. Avec a il y en avait qui commenaient rencler et ne mangeaient plus gure, mais les plus crnes allaient toujours. Sans montrer semblant de rien, je regardais faire le pre Jardon qui tait au fond de la table; il revenait tous les plats. Sans doute il se faisait cette rflexion que jamais plus il n'aurait une si bonne occasion, et il s'empiffrait tant qu'il pouvait, et buvait de mme. Je crois que mme en ce moment l'avarice le poussait, et qu'il se disait qu'en se remplissant bien la panse il n'aurait pas tant besoin de manger chez lui le lendemain. De mouton, il n'y en avait pas, parce que les gens chez nous ne l'aiment point, je ne sais pas pourquoi. Avec a, on leur en fait bien manger quelquefois dans les auberges, mais il ne faut pas qu'ils le sachent. Il y eut un petit moment de repos, et chacun devisait joyeusement en trinquant, pour ne pas rester sans rien faire, quand tout coup les femmes portrent trois gros dindons rtis, et ma foi tout le monde les regarda avec plaisir. --Tandis qu'on les tranchait, les femmes trent les bouteilles qui taient sur la table, et apportrent du vin de cinq ans de notre vieille vigne, qui tait de crne vin. A ce moment, on avait dj pas mal bu, et tout le monde tait un peu rouge et bavardait. Je n'coutais gure ce qui se disait, je parlais tout bas Nancy au milieu du bruit, et lui serrant la main sous la table, nous oubliions de manger. Mais une fois que ces gaillards-l eurent fini le rti, ils commencrent nous plaisanter et nous brocarder, comme c'est la coutume aux noces; c'tait sal quelquefois, mais avec a rien de trop. Pour la desserte, on couvrit la table de tourtes aux prunes, aux pommes, de massepains, de gaufres et de fruits: poires, pommes, raisins, noisettes, est-ce que je sais? et avec a de grands saladiers de crme. On n'avait pas oubli non plus de ces grandes tartelettes qu'on appelle des oreilles de cur, je ne sais pourquoi, et qu'on casse d'un coup de poing sur les assiettes: c'est sec, a ne coule pas aisment, et il est forc de boire dur en mangeant. A un moment, M. Masfrangeas tapa quelques coups sur son verre, et se levant, les joues rouges, les yeux luisants, fit signe qu'il voulait parler: quand on vit a tout le monde se tut. Il commena par faire son compliment la nvie, et se fliciter d'avoir t charg de reprsenter ses tuteurs au mariage. Ensuite il fit l'loge de Nancy, de sa personne, de sa sagesse, de son bon sens, de son honntet et de son bon coeur, et il dit qu'une dot comme a assurait la prosprit d'une maison, mieux que la fortune. Aprs cela, passant moi, il convint que, quoique jeune et un peu original dj, j'avais montr du jugement en prfrant cet apport l'argent, en prenant une fille pauvre de bien, mais riche de qualits. Il continua, disant que c'tait ainsi qu'il en devrait tre toujours; que les jeunes gens ne devraient se dcider que d'aprs les convenances de personnes, et les qualits du coeur et du caractre, parce que c'tait l des richesses qui valaient mieux que les cus ou les meilleures hypothques, et que l'on ne craignait pas de perdre. Il parla ainsi un moment, et tout le monde l'coutait en silence, car il disait de bonnes choses en patois, et a faisait grand plaisir d'our, dans notre langage paysan, de fortes paroles qu'on n'est pas accoutum d'entendre, aux noces, ni ailleurs. En finissant, il dit qu'il esprait que nous aurions beaucoup d'enfants pareils nous, ce qui fit rougir Nancy qui pendant tout ce prchement baissait les yeux; il ajouta qu'il ne nous souhaitait pas le bonheur, mais qu'il nous le prdisait, parce qu'il tait force force que, dans les conditions o nous nous tions maris, nous fussions heureux. Tout ce que nous pouvons dsirer aux nvis, braves gens, c'est la sant, et pour cela, si vous voulez, nous allons y boire. Tout le monde battit des mains, et les verres tant remplis, chacun se leva et vint trinquer avec nous, aprs M. Masfrangeas. Quand on se fut rassis, on parla de chanter, et ce fut le fils Roumy qui commena. Tandis qu'il chantait, et que tout le monde coutait en regardant, je vis mon cousin Ricou qui avait fait semblant de tomber son couteau, et se coulait sous la table. Je dis un mot l'oreille de Nancy et elle rassembla ses cotillons, et ramena ses pieds sous sa chaise. Lui arriva quatre pattes sous la table, et dit tout doucement: --Cousine, laissez-moi prendre votre lie-chausse. Nancy, sans rien dire, tira de sa poche un ruban bleu et tenant toujours ses jambes serres, le lui donna et il s'en retourna. Lorsqu'il se remit sa place, il avait l'air tout capot, et je me mis rire en le regardant. La chanson de Roumy finie, mon cousin coupa la soi-disant lie-chausse en morceaux, et les distribua aux jeunes gens qui les mirent leur boutonnire. Et on continua chanter, et dans les chansons, il y en avait de gaies, et a faisait rougir un peu Nancy, comme aussi les plaisanteries qu'on nous faisait: plaisanteries de nos anciens, vieilles et naves comme eux. Pour dire ce que j'en pense, j'aime encore mieux ces coutumes paysannes que celles des bourgeois, qui trouvent a pas distingu, et s'en vont en voyage au sortir de table, comme s'ils avaient honte de dormir ensemble au vu de tous leurs parents et amis; que ne gardaient-ils leur ancienne crmonie du coucher de la marie, au lieu de s'ensauver comme deux amoureux qui se drobent pour aller faire l'amour? On porta enfin le caf, et pour quelques-uns qui taient l, comme le cousin du Coucu et d'autres, c'tait une chose rare. Il nous avait fallu emprunter des tasses chez Marchou, et Jeantain en avait port de chez lui, et Lajaunias aussi, car on pense bien que nous n'en aurions jamais eu assez pour tant de monde. Quand on eut fait force brlots, rincettes, sur-rincettes avec de l'eau-de-vie du pays, et pris du cognac que j'avais apport, mon oncle alla chercher une grande bouteille de pinte et dit: --Voici de l'eau-de-vie faite par mon grand-pre il y a de a quarante-cinq ou six ans. Je l'ai garde depuis longtemps pour cette occasion: rincez donc vos tasses et nous allons boire la sant de mon neveu et de ma nice, ou pour mieux dire, de mes enfants. Entendant cela, Nancy me serra la main et ses yeux se mouillrent. Mon oncle fit le tour de la table pour servir chacun de sa main, et quand il eut fini, il revint sa place et, levant sa tasse, dit posment: --Il me semble qu'en buvant cette eau-de-vie faite par mon grand-pre et conserve avec soin par mon pre, nos anciens qui sont morts se joignent nous en ce moment, pour boire la sant de leurs enfants. Et une dernire fois, aprs avoir trinqu et bu notre sant, tout le monde suivit M. Masfrangeas qui s'tait lev, et nous fmes nous promener le long de la rivire, ce qui ne faisait pas de mal aprs tre rests table cinq heures d'horloge. Le soir, la jeunesse parla de danser et on monta dans la grande chambre, o je dansai la premire contredanse avec ma femme et les contre-nvis. Puis aprs, tous les jeunes gens voulaient danser avec Nancy, soit une bourre ou une sautire, et il fallut qu'elle les contentt par honntet. Tandis que nous tions l, mon oncle vint la porte et me cligna de l'oeil. Je sortis et il me dit alors d'aller au jardin, o la servante de Puygolfier voulait me parler. J'y allai, et la grande Mette me dit que la demoiselle Ponsie me faisait dire que si nous voulions monter, de peur d'tre tracasss, elle nous avait prpar une chambre, et que M. Silain n'y tait pas. Malgr a, quoiqu'il n'y ft pas, a m'aurait gn de coucher sous son toit, et Nancy encore plus, depuis ce qui s'tait pass entre nous dans les bois-chtaigniers. Je fis donner le merci la demoiselle, en lui disant que nous nous tions prcautionns de ce ct-l. Etant rentr dans la chambre, je dansai encore avec ma cousine de Brantme, et sur les dix heures, je sortis en disant que j'allais faire faire un vin la franaise. Au bout d'un moment, Nancy vint me rejoindre derrire le mur du jardin; je lui mis son chle sur les paules, car il faisait frais, et la prenant par le bras, nous nous en allmes vers le Taboury, travers les bois. Quel heureux moment que celui o nous fmes seuls tous deux, marchant doucement sous les toiles, serrs l'un contre l'autre, sans rien dire, tant nous tions contents d'tre mari et femme pour la vie! Je ne passe jamais dans les sentiers que nous avons suivis, sans me remmorer cette nuit-l. J'avais fait le mot la femme du fermier, et elle nous avait prpar un lit dans une petite chambrette bien propre, o on ne couchait pas d'habitude. Je pris la clef dans un trou de mur qu'elle m'avait enseign, et tant entrs, je refermai la porte en disant Nancy: C'est les autres qui seront attraps quand ils nous chercheront. En attendant, ils s'amusaient toujours tant qu'ils pouvaient; quelques-uns se remirent boire, d'autres dansaient, tandis que les gens raisonnables parlaient d'aller se coucher. Mais auparavant, mon cousin Ricou et Roumy avaient fait faire un tourin la Marion, et sur les deux heures du matin, il s'agissait de le porter. Mais il fallait nous trouver, ce qui n'tait pas ais, car aucun ne pouvait s'imaginer que nous nous tions en alls plus de demi-heure de chemin par les bois. Ils cherchrent dans toute la maison, et ne nous trouvant point, ils pensrent que nous tions la Borderie et s'y en furent. Comme ils ne nous y trouvrent point, ils revinrent au Frau, et descendirent au moulin. Dans la chambre de Gustou, ils le trouvrent couch avec mon cousin Estve, et allant dans celle de mon oncle, ils le trouvrent aussi couch l'ancienne mode dans le grand lit, avec M. Masfrangeas qui ronflait dur. Ils furent tous coyonns, car aux noces, c'est qui se moquera des autres: les nvis se cachent de leur mieux, et les convis cherchent de mme; tant pis s'ils ne trouvent pas, on se moque d'eux. C'est ce qui arriva aux ntres: quand ils revinrent la cuisine, la Marion et la femme du Taboury et ma tante les plaisantrent, et leur dirent qu'ils ne savaient pas dnicher, que pourtant c'tait bien facile de nous trouver, et autres choses pareilles. Enfin pour en finir, ces femmes leur dclarrent que c'tait inutile de continuer nous chercher, que nous tions Puygolfier o la demoiselle nous avait retirs. D'aller l, il n'y fallait pas penser, aussi ils mangrent leur soupe l'oignon, se remirent danser un moment, et puis on alla se coucher. M. Vigier s'en tait retourn sur sa jument; Roumy emmena chez lui mon oncle Chasteigner avec sa femme, et Lavareille avec sa fille; Nogaret du Bleufond et l'autre Nogaret du Coucu s'en furent coucher chez Marchou, et les autres s'eyzinrent. On ddoubla les lits dans la grande chambre et partout; enfin on s'arrangea pour le mieux. Les plus enrags passrent la nuit boire, et sur les quatre heures du matin, Jeantain et mon cousin Ricou s'en furent tirer l'pervier, disant qu'ils voulaient prendre un peu de poisson pour se dgraisser les dents. Le lendemain, il fallut recommencer. Aprs dner, Nogaret du Bleufond, Nogaret du Coucu, et Lavareille s'en furent, ainsi que mes cousins les Estve, et Lajaunias, de Savignac. M. Masfrangeas s'en tait all le matin avec mon oncle, pour attendre la voiture de Prigueux. Le soir, nous tions bien encore quinze ou dix-huit table. Aprs souper, les uns s'en furent de nuit et d'autres restrent encore coucher. Pour dire la vrit, ma femme et moi, il nous tardait d'tre un peu tranquilles, mais nous n'en faisions pas pour a mauvaise figure nos parents et amis; au contraire, nous les ftions de notre mieux. Le soir du troisime jour, nous soupmes dans la cuisine comme de coutume; il n'y avait plus, en fait d'invits, que ma tante Gaucher et mon cousin, et les Nogaret de Brantme. Le lendemain matin, ils partirent tous, et nous voil seuls. VII La maison reprit son air habituel, et chacun de nous son train ordinaire. Moi je m'occupais du moulin avec Gustou, et mon oncle allait la Borderie o se btissait la grange, pour laquelle il fallait mener du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir. Quand je dis que la maison reprit son air habituel, c'est une manire de dire qu'elle redevint tranquille comme avant la noce; mais pour dire vrai, elle tait autrement plaisante. Dix fois le jour je montais du moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit mot d'amiti, et je m'en retournais au travail. Des fois, elle descendait avec son ouvrage et rapiait du linge ou des hardes, tandis que je faisais moudre. Lorsque je m'en allais en route, chercher du bl ou rendre de la mouture, il me tardait d'tre de retour; et quand de loin je voyais les grands chtaigniers de la cime du terme, et ensuite fumer la chemine de la maison, je me sentais tout rjoui. Alors en cheminant je me disais qu'il n'y avait pas de sort plus heureux que le mien; ayant une belle et bonne femme que j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille avec mon oncle en travaillant, ne craignant point la misre et n'enviant pas la richesse. Quelquefois, je me pensais combien j'avais eu raison de laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'tais rest la Prfecture, j'aurais t pour ainsi dire toujours esclave et prisonnier dans un bureau; je me serais mari avec une demoiselle qui aurait voulu faire la belle dame, tre cossue pour aller la promenade, la musique et au bal; j'aurais eu une femme que les officiers auraient guigne si elle avait t jolie, et qui m'aurait peut tre fait tourner en bourrique et ruin. Au lieu de a, j'tais libre, matre chez nous, ne devant rien personne, travaillant comme je l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante, bonne mnagre, ne pensant qu' bien faire ceux qui taient autour d'elle, et faire prosprer la maison. Lorsque j'tais porte de chez nous, je faisais claquer mon fouet, ce qui faisait enlever nos pigeons picorant dans l'orge ou la garaube, et je voyais venir sous l'auvent, ou se mettre la fentre, ma Nancy, qui me faisait signe de loin, et a me donnait des jambes pour finir d'arriver quand j'tais fatigu. Au bout de quelque temps, la Marion me dit: --Ecoutez, Hlie, votre femme est une bonne femme, a c'est sr, et quelqu'un qui dirait le contraire, je lui dirais qu'il en a menti; mais, depuis longtemps, j'ai toujours t chez des curs, habitue mener les choses ma mode, n'y ayant pas d'autre femme chez eux, de manire que je ne sais pas faire autrement. Or, cette heure, il est juste que votre femme soit matresse ici et qu'elle gouverne tout sa fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante ans passs, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais pas perdre comme a. Il vaut mieux que vous preniez une chambrire jeune, qui aidera votre femme et qu'elle apprendra sa manire, et moi je me chercherai une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous Excideuil, pour voir. Je trouvai que Marion avait raison, et je le dis mon oncle qui fut de mon avis. Nous prmes une fille de Saint-Sulpice appele Suzette, qui marchait sur ses dix-sept ans, et quant Marion, elle se plaa chez le cur de Saint-Paul-Laroche, dont la servante venait de mourir. L'hiver se passa tranquillement au Frau. Les eaux dbordrent, mais ne firent pas trop de dgt, et nous avons eu plus de mal d'autres fois. Le soir aprs souper, nous tions autour du feu runis, mon oncle fumant sa pipe dans la queyrio, ma femme faisant son bas, Suzette filant sa quenouille, Gustou pelant les chtaignes en racontant ses histoires, moi lui aidant peler. Je me pensais lors que nous tions bien heureux; mais tout de mme, il y avait des choses qui nous tracassaient mon oncle et moi, c'tait de voir comme les affaires du pays allaient mal. Quelquefois, je lisais la _Ruche_, et mon oncle m'coutait tout triste, se demandant comment tout a finirait. En ce temps-l, on commenait faire arracher les arbres de la Libert Paris, soi-disant parce qu'ils gnaient, et les soldats marchaient contre les citoyens qui se rassemblaient pour les dfendre. Chez nous, les nobles, les curs, les bourgeois, disaient tout haut que la Rpublique n'en avait pas pour six mois. Le cur Pinot ne se gnait pas pour prcher, le dimanche, que le seul remde aux maux de la France, c'tait de la jeter bas. Et lui, mchant petit cur de campagne qui aurait d tre respectueux pour un suprieur, il blmait hautement l'archevque de Paris qui, dans un mandement, avait dit que l'Eglise respectait tous les gouvernements qu'elle trouvait tablis, mme ceux sortis d'une rvolution, pourvu qu'ils fissent leur devoir. a n'allait pas au cur, a, et il traitait ce brave archevque, comme si c'et t quelque pauvre diable de socialiste pareil Lajarthe: il ne se rappelait plus, la tte de citrouille, que lui aussi avait dit la mme chose, le jour o il avait bni l'arbre de la Libert devant son glise. Quant M. Silain, il criait, partout et qui voulait l'entendre, qu'il n'y avait pas disputer avec les rouges, qu'il n'y avait qu' les foutre l'eau partout. C'est une chose bien triste, quand on y pense, qu'une classe de citoyens cherche toujours matriser les autres, sous prtexte de religion ou de gouvernement. Autrefois, c'tait les catholiques qui traitaient les protestants comme des chiens, leur volaient leurs enfants, les envoyaient aux galres et les chassaient de France; c'tait aussi les nobles qui se prtendaient les matres du peuple, et le tenaient dans une dure condition. Et pour lors, c'tait les riches, ceux qui jouissaient, qui voulaient maintenir les pauvres, ceux qui travaillaient, ceux qui souffraient, dans leur misre. Le cur Pinot disait l dessus, croyant rpondre aux rpublicains, que le travail tait la loi de Dieu depuis la maldiction d'Adam, et que par consquent ceux qui subissaient cette loi n'avaient pas se plaindre. Mais il n'expliquait pas pourquoi, parmi les enfants d'Adam, il y en avait qui ne travaillaient point, et ne gagnaient pas leur pain la sueur de leur front, mais, au contraire, vivaient, largement et l'aise, du travail des autres. Si btes que nous fussions alors, nous autres paysans, nous comprenions bien a: nous n'aurions pas trop su le dire, mais nous le sentions. Il n'y avait personne dans la commune, par exemple, qui ne trouvt que M. Silain tait un mangeur, un homme qui toute sa vie avait t inutile et mme nuisible; et quand il parlait de foutre les autres l'eau, tout le monde pensait qu'il faudrait commencer par lui. Plus il allait, plus il devenait mchant, M. Silain, quoiqu'il ne le ft pas de nature, comme je l'ai dit. Mais maintenant, il voyait qu'il s'enfonait tous les jours davantage, et que dans quelques annes, pas beaucoup, tout serait mang, a le rendait fou. Il y avait des moments o a lui faisait mme faire des btises contre ses intrts, comme lorsqu'il renvoya ses mtayers de dedans la cour, qui taient l depuis une centaine d'annes, et qui nourrissaient la maison, car c'tait de bons travailleurs. Je ne sais pas trop quel propos a arriva, mais il parat qu'il tait furieux aprs le frre plus jeune du mtayer, qui venait de rentrer du service ayant fait ses sept ans, et qui lui rpondit, un jour qu'il se fchait pour des riens et les traitait comme des chiens: --Vous savez, notre Monsieur, qu'il n'y a plus d'esclaves! mme les ngres sont hommes, aujourd'hui! L-dessus il les avait renvoys. Le mtayer avait bien t le trouver et avait demand pardon pour son frre, le pauvre diable; la demoiselle Ponsie avait pri, suppli et mme pleur, rien n'y avait fait. Le garon qui lui avait rpondu tait all se louer ailleurs, mais a n'tait pas assez, et il leur fallut partir tous. Qu'avaient-ils dire? La terre tait lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait d'y mettre d'autres mtayers, ou de la faire valoir par des domestiques, ou de la laisser en friche, qui pouvait l'en empcher? Sans doute ils auraient pu rpondre que cette terre, sans eux, n'et amen que des ronces, des chardons, de l'ivraie et de la tranasse; que leur travail seul lui faisait porter du revenu; que depuis cent ans les peines et les sueurs de quatre gnrations de leur famille l'avaient amende, bonifie et faite, pour ainsi parler, et qu'il tait bien dur d'en tre chasss. Mais quoi, il n'y avait pas de loi, pour estimer la plus-value donne par le travail, et les rcompenser; et puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils rsister? Les gendarmes d'Excideuil n'taient-ils pas prts empoigner, le procureur de Prigueux prt requrir, les juges prts condamner, et les geliers de la prison, contre Tourny, prts enfermer? Triste chose que le pauvre soit toujours trangl par la loi. Les misrables gens se prparaient donc partir; mais le cur Pinot, venant un jour au chteau, entra chez eux et les consola sa manire. Il leur reprsenta que rien dans le monde n'arrivait sans la permission divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon qu'ils fussent renvoys puisqu'ils l'taient en effet. Et il les exhorta se soumettre aux vues de la divine Providence, qui sait mieux que nous ce qui nous convient. Les pauvres diables n'avaient rien rpondre a; la loi divine tait aussi dure pour eux que la loi humaine, et ils se rsignaient. Aprs ce petit prchement, le cur s'en fut souper avec M. Silain, qui l'avait invit manger d'un livre en royale. L'injustice m'a toujours soulev et rvolt; je n'ai jamais pu la supporter ni pour moi ni pour les autres. Aussi cette mchancet de M. Silain me mettait dans une colre noire. J'aurais donn je ne sais quoi pour que la grange de la Borderie ft prte, afin de prendre ses mtayers et de les mettre bien leur affaire tout prs de lui, pour lui faire dpit. Je ne me gnais donc pas, comme on peut le croire, pour dire tout ce que je pensais de sa mchante action. Mais il faut le dire, gure personne ne faisait comme moi. M. Lacaud disait partout, non pas moi, car je l'aurais bien relev, mais il disait qui voulait l'couter, que M. Silain avait bien fait de jeter ces insolents la porte; et les pauvres gens qui il s'adressait rpondaient: --Que voulez-vous, il est le matre! Lajarthe, lui, disait tout hautement que des hommes comme M. Silain taient des btes nuisibles: --Vois-tu, mon pauvre Hlie, nous autres pauvres paysans, nous avons t tellement crass pendant des sicles, que nous ne pouvons par finir de nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui courent tous au secours de celui des leurs qui est attaqu, nous ferions plutt comme les chiens qui tombent sur celui de la meute que le matre bat: c'est triste! --Il n'y a qu'un remde a, disait mon oncle, c'est l'instruction et la libert. Les gens finiront par comprendre que c'est leur devoir et leur intrt de se soutenir, et qu'ils seront les matres, le jour o ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux Lacaud:--Non! Le jour du dpart des mtayers de Puygolfier, ils passrent devant chez nous, pour traverser au gu, emportant sur une charrette leur pauvre mobilier. Le pre allait devant les boeufs, se retournant de temps en temps pour leur crier: H! h! et les piquer de l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait fait une place o tait assis le grand-pre, infirme. Une table longue pieds massifs, deux bancs, un vieux cabinet de cerisier noirci par la fume, une maie, deux vieux chlits piqus par les vers, deux ou trois chaises moiti dpailles, un dvidoir fait coups de hache, une barrique vide, s'entassaient sur la charrette. Par-dessus, taient jetes les paillasses de grosse toile rapices de morceaux diffrents, et deux vieilles couettes jaunies. Deux seaux se balanaient sous la charrette, avec des paniers o il y avait des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons de fil, et d'autres o gisaient des poules les pattes lies. Aux ridelles taient accroches des affaires: une oulle pour les chtaignes, une tourtire faire les millassous, une marmite, une pole longue queue et plusieurs paires de sabots uss. Dans les endroits o le chargement laissait des vides, on avait plac un sac de farine demi plein, quelques pots de terre, des hardes, des chiffons et deux tourtes de pain noir. A la cime de ce pilo de meubles et d'affaires, taient assis, sur les paillasses, deux enfants de quatre et de sept ans. Voil toute la richesse de cette famille; voil tout ce que depuis une centaine d'annes elle avait amass par un travail dur et acharn! Et maintenant qu'on nous dise que la proprit vient du travail! pour quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande la foule de ceux qui de pre en fils travaillent, suent et peinent force, et sont misrables! Nous savons a chez nous, et c'est pourquoi on dit communment: Les pauvres seront toujours pauvres! Ah! quand donc se lvera sur le peuple le soleil de la Justice! A ct de la charrette, marchait une forte femme brune, avec un nourrisson sur les bras, et son bas dans sa poche de tablier. Un drole de seize ans se tenait prs d'elle, et de temps en temps portait le petit enfantelet pour soulager sa mre, qui pendant ce temps, comme une vaillante femme qu'elle tait, faisait un tour ou deux de bas; derrire, le labri suivait en trottinant. Tout ce monde tait triste et dolent de quitter la mtairie que la famille travaillait depuis si longtemps, et o le grand-pre, infirme, tait n avant la Rvolution. Mais cette tristesse tait muette et rsigne, c'tait la tristesse du pauvre paysan prigordin, qui depuis des sicles et des sicles mord les dures ttines de la Pauvret. Il tombait une petite brume fine. La charrette tressautait lourdement sur les pierres du chemin, et les enfants, juchs en haut, s'attrapaient la corde qui serrait le chargement, afin de n'tre pas jets terre. Au moment o ils passaient devant chez nous, M. Silain se trouva justement l, revenant de la chasse. Cette rencontre le contraria peut-tre, mais il n'y avait pas moyen de l'viter; il s'arrta donc pour laisser sortir la charrette du chemin troit. Le pre, qui allait devant les boeufs, souleva son bonnet et lui dit: Bonsoir, notre Monsieur; politesse prudente du pauvre, qui ne sait pas ce que le sort lui rserve. Le vieux infirme ne salua pas, lui; il n'en avait pas pour longtemps, et n'avait rien mnager; partout on trouve six pieds de terre pour y dormir en paix... La mre ne dit rien non plus, mais dans ses yeux passa un clair de haine, qui et fait comprendre M. Silain, s'il s'en ft donn garde, _La Jacquerie_ et _Quatre-Vingt-Treize_, ces explosions de colres amasses et envieillies, pendant de longs sicles de misre et d'oppression. Pendant ce dfil, les droles restrent silencieux comme de petits sauvages, tandis que le labri, fourr sous la charrette, ne cessait de japper aprs les chiens de M. Silain, qui chassait tout son monde de Puygolfier. J'tais mont sous l'auvent, ne voulant pas parler M. Silain. Cet homme me faisait horreur maintenant, depuis qu'il rendait malheureux sa fille et tous ceux qui l'entouraient. --Pauvres gens! dit ma femme. --Ha! Je regrette bien, lui rpondis-je, que la grange n'ait pas t prte, nous les aurions pris la Borderie. Mais j'ai t un peu devant tandis que j'y tais, pour faire voir toute la mchancet de M. Silain. Il me faut maintenant revenir en arrire, pour raconter une affaire qui m'arriva, il n'y avait que quelques mois que j'tais mari. Un samedi du mois de fvrier, c'tait en 1850, j'tais all au march de Thiviers, je ne me rappelle plus pourquoi, et tout en faisant mes affaires, je vis passer ce grand chenapan de marchal que j'avais si bien frott Ngrondes, le jour de la dernire vte, parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un fusil pendu l'paule par une bretelle de lisire, et en passant prs de moi il me regarda d'un mauvais oeil. Mais je m'en moquais bien cette heure, Nancy tait moi, et il n'y avait rien faire. Je m'attardai un peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner qui tait venu vendre des truffes, et l'_Angelus_ sonnait quand je partis. Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon pas, car il me tardait d'arriver, comme toujours lorsque j'tais dehors. J'avais pass Puyfeybert, et je n'tais pas bien loin de la Cte, dans le chemin qui traversait un bois-chtaignier, lorsque, en arrivant un endroit o il y avait un gauliadis ou bourbier, il me sembla voir remuer quelque chose derrire un gros chtaignier qui se trouvait sur la gauche. Au lieu de passer par le sentier que les gens avaient fait dans le bois, pour viter le gauliadis, ce qui m'aurait men passer rasis le gros chtaignier, je traversai dans la boue en enjambant sur des grosses pierres qu'on avait mises dans ce mauvais chemin. J'tais presque sorti de l, quand tout d'un coup, je me sentis pouss par derrire et cribl, comme si on m'avait jet une poigne de graves, et en mme temps j'entendis un coup de fusil. Cette pousse, au moment o je n'avais qu'un pied pos sur une pierre, me fit trbucher et tomber. Etant tendu tout de mon long, j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait, et, tournant la tte tout doucement, je vis un grand gaillard avec un fusil. Pardi, que je me pensai, c'est cette canaille de marchal; et je restai un moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses pas, et que je me disais qu'il s'tait plant et qu'il tait capable de venir m'assommer coups de crosse si je bougeais. Mais n'entendant rien et ne me voyant pas remuer, il crut m'avoir tu et reprit sa course. Quand je fus bien sr qu'il tait loin, je voulus me relever, mais les plombs m'taient entrs dans les reins et dans les cuisses, et j'eus du mal me mettre sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois debout, je repris mon chemin en m'aidant de mon bton, marchant pas pas. Je sentais que je n'avais rien de cass ni rien d'abm dans la carcasse, et a me faisait prendre courage. Il me fallut tout de mme une demi-heure, pour aller jusqu' la Cte, et quand je fus l, les gens me firent boire un coup et deux hommes me soutenant chacun sous un bras me menrent jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien inquite dj de ce que j'tais anuit, me vit dans cet tat, elle jeta un grand cri et me prit dans ses bras, tandis que mon oncle et Gustou accouraient bien vite. On m'assit prs du feu, et on m'ta mon havresac qui tait plein de gros plomb de loup. Gustou partit de suite pour aller chercher le mdecin de Savignac. En attendant, on me mit au lit, et je m'endormis, aprs avoir cont comment l'affaire tait arrive. Mais je ne dis pas que c'tait ce sclrat de marchal, parce que a aurait encore fait plus de peine ma femme, de penser que c'tait cause d'elle que j'avais attrap a. Le mdecin vint le lendemain, me tira une dizaine de plombs, et me dit que j'avais eu de la chance d'avoir mon havresac avec quelque chose dedans, qui avait amorti le coup, parce que si j'avais reu toute la charge dans le corps, j'tais un homme mort. Aussitt qu'il fut sr qu'il n'y avait pas de danger, mon oncle prit la jument et s'en fut Thiviers parler aux gendarmes, puisque c'tait dans leur renvers que l'affaire tait arrive. Le brigadier monta cheval et vint avec un gendarme pour me demander comment a s'tait pass; quand ils furent l'endroit, ils trouvrent une bourre de fusil; c'tait une feuille de vieux livre. Lorsque je leur eus bien tout expliqu point par point, et que je leur eus dit qui je croyais que c'tait, ils s'en retournrent emportant les plombs qu'on m'avait ts du corps, et la bourre du fusil. A Thiviers ils s'enqurirent. Au bureau de tabac, on leur dit qu'un garon dont le signalement rpondait assez celui du goujat tait venu acheter du plomb double zro, pour tuer le loup qui venait souvent rder la nuit autour de son village, ce qu'il disait. Cet individu avait aussi achet pour quatre sous de tabac fumer. Le plomb et le tabac avaient t plis dans des feuilles d'un vieux livre qui tait sur le comptoir, et, vrification faite, la bourre ramasse sur le chemin tait une feuille de ce livre. Le marchal fut amen Thiviers et conduit au bureau de tabac. La marchande, interroge, dclara que celui qui avait achet le plomb et le tabac avait bien une figure peu prs comme celui-l, mais tait bien moins grand. Il tait clair que cette canaille avait fait acheter le plomb par un autre, mais il fallait trouver cet autre. Autrefois la justice n'tait pas si bien mene qu'aujourd'hui, et par-dessus le march, ce moment-l, les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller les rouges, de manire qu'il arrivait assez souvent qu'il se commettait des crimes dont on ne trouvait jamais les auteurs, comme c'tait arriv pour l'assassinat de ce porte-balle, prs du Frau. a arriva aussi pour mon affaire: les gendarmes cherchrent, interrogrent plusieurs individus, mais, en finale, ils ne purent mettre la main sur celui qui avait achet le plomb. Pourtant, c'tait un ami du marchal qui ne valait pas plus que lui, comme on le sut trop tard; ils avaient djeun ensemble dans une auberge et il semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne le trouva pas. Au reste, il faut dire qu'en ce temps-l les gens ne tenaient pas beaucoup tmoigner en justice, et se cachaient, parce que c'tait chose toujours pleine de drangements et d'ennuis; sans compter que les avocats ne se gnaient pas bien, pour supposer de vilains motifs aux tmoignages de ceux qui chargeaient leurs clients, et pour leur chercher, comme on dit, les poux dans la tte: on m'a assur que a arrivait encore quelquefois. Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et quinze jours de repos, aprs quoi je repris mon travail et mes habitudes. Mais il me faut dire ici que les soins de ma femme, et sa manire de bien faire, et l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil. Environ dans les deux ou trois mois aprs, Nancy me dit un jour qu'elle croyait tre enceinte, ce qui me fit grand plaisir, car nous autres paysans nous ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il y a, qui vous disent tout sans faons qu'ils ne veulent pas d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage n'est bien et totalement fait et consomm que lorsqu'il a produit des fruits. Je fus donc, comme je disais, bien content, et mon contentement allait en augmentant, comme la taille de ma femme. Je voyais faire les drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous, pour ce petit tre qui allait venir, avec un plaisir grand qui me faisait faire l'imbcile: c'tait la premire fois, il faut m'excuser. Les nouveaux maris ne sont pas toujours d'accord, pour dsirer soit un garon, soit une fille; mais ma femme et moi nous tions du mme avis; c'est un garon que nous autres voulions. Le jour arriv qu'elle sentit les douleurs, c'tait au mois d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une vieille femme du bourg, qui s'entendait ces affaires, n'y ayant pas de femme-sage dans le pays. La mre Jardon tait venue aussi, pour aider la soigner. Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais que la dranger, en tournant et retournant toujours autour de ma femme; alors elle en se riant, quoique a comment piquer, me dit: Va au moulin, mon Hlie, va. Et moi je descendis au moulin, o je ne pus rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant, sans tenir un instant en place, et me plantant souvent sur la porte, pour savoir plus tt quand a serait fini. Enfin, une heure aprs, la mre Jardon sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son tablier, et me cria: C'est un mle! Ha! et je montai vivement la maison. Le petit tait dj maillot et dormait, tout rouge ct de sa mre. La pauvre n'tait pas rouge, elle, mais un peu ple au contraire, et ses yeux mchs se fermaient. Je l'embrassai longuement, comme pour la remercier d'avoir si bien travaill. Mon oncle vint aussi tout content, et lui dit:--A la bonne heure, ma fille, tu as commenc par un drole et tu n'as point cri; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore aprs lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit qu'il fallait faire boire du vin pur au petit, afin que plus tard il pt boire tant qu'il voudrait sans se griser. Mais nous ne le voulmes point. Afin de les contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour en faire manger ma femme; si elle avait eu une fille, a aurait t une poule: le coq dans la soupe, a ne pouvait faire de mal personne, n'est-ce pas? Aprs a, la vieille nous dit:--A cette heure, il faut la laisser dormir: allez-vous-en tous. Et nous nous en allmes, moi tout fier d'avoir un garon; il me semblait qu'tant pre maintenant, j'tais un tout autre homme. Au bout de deux jours, ma femme commena se lever, et aprs cinq ou six jours elle avait repris son train d'habitude. Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment ma femme et moi:--Il faudra en faire un bon citoyen de ce petit, qu'il nous dit, parce que les bons citoyens sont rares. Il resta souper le soir avec nous, et il nous conta qu'il tait all le matin jusqu' Coulaures, et qu'il avait ou lire un journal, o il tait question des voyages du prsident de la Rpublique, dans la Bourgogne, Lyon et dans l'Est de la France. --C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire. L'autre jour, une revue, les soldats qu'on avait saols ont cri: Vive l'empereur! Les nobles, les bourgeois, les curs, les riches, les gens en place, tous conspirent a. Pourvu qu'en finale le neveu ne nous ramne pas les Russes et les Prussiens comme son oncle, a ira bien. a, c'tait toujours son refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce que c'tait un homme de l'espce de ceux de 1792, qui aimait fort son pays. --C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme a. l'Empire se fait comme tu dis. Il y aura peut-tre bien au dernier moment des gens qui se lveront, par-ci, par-l, mais la France ne bougera pas. Moi, tant que je pourrai, je tcherai d'en dtourner, quand a ne serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit tellement tourneboul par le nom de Napolon, que c'est rien faire. --Jusqu' M. Silain, qui s'en mle, dit Lajarthe. De tous temps la maison de Puygolfier a t pour le roi, et maintenant pour Henri V, comme ils disent; mais il parat que M. Silain a un peu tourn sa veste, et qu'il s'arrangerait d'un empereur. --Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, rpondit mon oncle; l'empereur ne lui payera pas ce qu'il doit. Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque temps aprs. Le surlendemain de la Toussaint, j'tais au moulin, faire moudre, quand tout d'un coup, notre chienne Finette se mit japper comme une enrage. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un individu cheval. Quand il fut cent pas, je le reconnus; c'tait ma foi l'huissier Laguyonias, sur sa jument grise, avec sa figure en lame de couteau, ses petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il tait habill moiti en monsieur, moiti en paysan, ayant de gros souliers ferrs avec un peron rouill au pied gauche, une culotte de grosse toffe bourrue couleur de la bte, une vieille lvite verte et un grand chapeau haut de forme grands bords, recouvert d'une coiffe en toile cire. Il avait la main une de ces espces de grosses cravaches de cuir roul en torsade, communes autrefois, dont le manche tait plomb. Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs, car c'tait un de ces huissiers comme on n'en voit plus, Dieu merci, ferrs sur la chicane, retors, madrs, coquins, poussant aux procs, les faisant natre, les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant les malheureux en frais. Celui-ci avait dj fait vendre beaucoup de biens de pauvres diables qui avaient eu le malheur de l'couter et de suivre ses mauvais conseils. Mais ce n'tait pas seulement ceux qui connaissaient sa manire de faire, qui ne l'aimaient pas; les petits droles mme en avaient peur, tant il avait une mchante figure; et quand il passait dans un village, les gens le regardaient d'un mauvais oeil, disant entre eux: --Voil encore cette canaille de Laguyonias, qui va faire de la peine quelqu'un. Moi, le voyant, je me disais en rentrant au moulin: Que diable vient faire ici cette sale bte? Je le sus bientt. Il arriva, attacha sa jument un anneau et entra: --Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte l un acte; et en mme temps il dvissait une petite critoire de corne, et prenant une plume dans un tui, il mit au bas qu'il me le remettait moi-mme, en s'appuyant contre le mur. --C'est bon, fis-je, donnez-le moi. --Voil, c'est une opposition au payement de ce que vous restez devoir M. Silain de Puygolfier. Et il restait l, m'expliquant que c'tait au requis de Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il faisait cette saisie-arrt, parce que M. Silain lui avait emprunt de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement les intrts. Je n'avais pas besoin qu'il me dt tout a, puisque je lisais l'acte; et je le lisais tout du long, attendant qu'il s'en allt. Mais lui restait l, pensant sans doute que j'allais le convier boire un coup. Mais il se trompait. Ah! si a avait pu lui servir de poison, je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui disais pas de monter la maison, et que je recommenais de lire son papier par le commencement il s'en alla. Je portai voir l'acte mon oncle, qui me dit que a devait arriver ainsi, vu que M. Silain continuait toujours son mme train, et qu'il tait entre les pattes de Merlhiat qui lui fournissait quelque peu d'argent, et l'exploitait tant qu'il pouvait comme un usurier qu'il tait. J'tais tout ennuy de a, par rapport la pauvre demoiselle Ponsie qui en tait la victime. Je n'ai jamais souhait la mort de personne bien sr, et ce que je viens de dire propos de Laguyonias n'est qu'une manire de parler de chez nous, o on en dit un peu plus qu'on n'en pense, pour le mieux faire sentir. Mais, franchement, je me disais que a serait un grand bonheur pour la demoiselle, si son pre se cassait le cou en allant cheval, ou bien s'il attrapait quelque coup de fusil par accident la chasse. a n'arriva pas de cette faon, mais a arriva tout de mme. Une huitaine de jours avant la Nol de l'anne 1850, nous tions la maison, finissant le mrenda, quand la nouvelle mtayre de Puygolfier arriva en courant, nous priant d'y monter de suite, que M. Silain avait eu une attaque et qu'il n'en pouvait plus. Je m'y encourus avec mon oncle en coupant au plus court travers les terres. En entrant dans le salon manger, nous vmes bien que c'tait fini. M. Silain tait sur son fauteuil, les jambes tendues, les bras ballants, ne bougeant plus. Le nez lui saignait, et sa pauvre fille l'essuyait avec un linge, en se lamentant, tandis que la grande Mette tenait la tte qui roulait sur le dossier du fauteuil. Sur la table, les plats, les assiettes, tout tait encore l. Mon oncle toucha la main; elle se refroidissait dj. La grande Mette fut chercher un miroir, et le mit devant la figure, tout contre la bouche de M. Silain, mais il ne se fit pas la moindre bue: --Allons, pauvre demoiselle, dit mon oncle, il est mort, il n'y a plus rien faire. La pauvre se remit pleurer et se dsoler, disant que c'tait impossible; qu'il y avait trois quarts d'heure, il tait l, finissant de djeuner, de grand'faim, car il tait rentr tard de la chasse, et qu'il ne pouvait pas tre mort comme a; et ses sanglots clataient. Enfin, elle finit par entendre raison. Nous lui dmes alors qu'il fallait le monter dans sa chambre; mais ce n'tait pas peu de chose. La grande Mette alla chercher une couverture, et appela le mtayer de la cour, car le drolar qui avait soin de la jument et des chiens n'tait pas fort assez pour nous aider. Une fois dans la couverture et tenant chacun un coin, la Mette qui tait forte comme un cheval, le mtayer, mon oncle et moi, nous le montmes travers le corridor; mais ce n'tait pas ais, surtout en montant l'escalier en vis de la tour, car il tait grand et lourd, M. Silain. Aprs qu'il fut tendu sur son lit, il fallut se dpcher de l'habiller avant qu'il ft tout fait froid. La demoiselle, toujours gmissant, alla chercher les meilleurs habits de son pre, ceux-l qu'il mettait pour aller Limoges aux foires de la Saint-Loup, et Prigueux au grand Cercle, et on les lui mit pour son dernier voyage, aprs lui avoir t ceux qu'il avait. C'tait triste voir, quoiqu'on ne l'aimt pas M. Silain, ce grand cadavre qu'il fallait remuer, soulever, et qui se laissait faire comme un petit enfant qu'on maillote. O ce fut le plus malais, ce fut pour lui ter ses bottes, il fallut le tenir sous les bras, par la tte du lit, tandis que la grande Mette les lui tirait grand' peine. Quand ce fut fait, qu'il fut habill, la demoiselle alluma deux bouts de cierges, et la Mette ayant tendu une serviette sur une petite table auprs du lit, mit dessus de l'eau bnite dans une assiette, avec un petit brin de buis du jour des Rameaux, et en jeta quelques gouttes dessus le corps, aprs la demoiselle. Cela fait, nous descendmes, et la grande Mette nous raconta comment c'tait arriv. Le Monsieur tait revenu tard de la chasse, il tait une heure, ayant chaud, et il s'tait tourn vers le feu dans la cuisine pour manger sa soupe, et avait fait un bon chabrol. Puis aprs il tait pass dans le salon manger pour djeuner. Il avait mang une grosse omelette aux pommes de terre, un reste de civet de la veille, et approchant la moiti d'un plot qu'on avait fait rtir: avec a il avait bu, bien deux bouteilles de vin, en sorte qu'il tait rouge comme la crte d'un coq. Tandis qu'il se taillait un petit bout de bois pour s'curer les dents, Laguyonias tait venu, avait remis la cuisine un papier timbr, et tait reparti bien vite, parce qu'une fois il avait t un peu secou par M. Silain. La grande Mette, ne sachant point ce que c'tait que ce papier, sinon qu'il tait pour son Monsieur, le lui avait port. Tandis qu'il le lit, voil M. Silain qui devient cramoisi, puis violet; il veut se lever, retombe sur son fauteuil, en essayant d'arracher sa cravate, fait quelques mouvements des bras, des jambes, ouvre la bouche et puis ne bouge plus. Le papier tait encore l sur la table; c'tait un commandement que faisait donner Merlhiat en vertu d'une grosse, d'avoir payer de suite quatre mille cinq cents francs, plus des intrts et des frais, faute de quoi, etc.: saisie, vente et tout ce qui s'ensuit. Il fallut envoyer des messagers, pour prvenir les amis de la famille et les messieurs d'alentour. De parents, il n'y en avait pas dans le pays. Le mtayer partit d'un ct, et nous autres, revenus au Frau, nous envoymes Gustou de l'autre. Mon oncle alla faire la dclaration chez Migot, et puis aprs avertit le cur, et lui demanda l'enterrement pour le surlendemain onze heures. Il ne manqua pas de monde ce jour-l. Tous les nobles des chteaux de par l, et il y en a quelques-uns, taient venus, et les bourgeois aussi, et quelques paysans, de proches voisins comme nous autres. Il avait neig quelque peu, et la terre tait toute blanche, comme le drap qui couvrait la caisse. Cette neige faisait que les porteurs se fatiguaient vite, sans compter la pesanteur, et il fallait souvent les changer. Le cur tait venu faire la leve du corps au chteau, et il pouvait bien faire a pour M. Silain, qui lui avait fait manger tant de livres en royale, dont il tait si friand. Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis le petit de chez Rabier suivait, habill en enfant de choeur, avec un pantalon tout braudeux qui dpassait, et de gros souliers. Ensuite venait le cur Pinot en bonnet carr et en surplis, escort de trois autres curs du pays. Puis le corps suivait, port sur les paules de six hommes, et aprs, la demoiselle Ponsie avec un voile noir et pleurant dans son mouchoir. Derrire elle, venaient les messieurs et les dames; et, suivant le beau monde, les paysans. A cause de la neige, a faisait un bruit de pas sourd, et tout ce monde noir avait l'air de couler doucement dans le chemin, comme la rivire au-dessus du moulin. On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des messieurs qui parlaient bas entre eux, et des bonnes femmes qui s'en allaient disant leur chapelet. Par moments, dominant le tout, la voix du cur rcitait les chants de la mort. C'tait triste vraiment tout cela, au milieu de la campagne morte et gele, o les noyers et les chtaigniers avaient l'air de se lamenter en levant au ciel leurs grands mars noueux et dpouills, tandis qu'en haut, tout fait en haut, des troupes de graules passaient avec leurs couah! couah! mal jovents. Voil, me pensais-je en suivant les autres, voil o il nous en faut venir tous, petits et grands, riches ou pauvres, les uns plus tt, les autres plus tard, mais srement. Il n'y a point de remde a, le mieux est d'tre toujours prt, et cette fin ne point charger sa conscience de mauvaises actions. Et je me disais en moi-mme: Supposons qu'il y ait un paradis, comme le prche le cur Pinot, pour sr que M. Silain n'y est point, car il n'a gure fait de bien et il a fait assez de mal autour de lui. Et mme en y regardant bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus tard. Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez de messes; mais c'est savoir si le cur a le pouvoir de lui ouvrir les portes du ciel. Pour moi je ne le croyais pas, et je me disais que s'il y avait une autre vie o nous serions rcompenss ou punis, a serait d'aprs ce que nous aurions mrit, par nos bonnes actions ou par nos fautes, et non pas d'aprs les dmarches d'autrui et des prires payes: autrement, a ne serait pas juste. A l'glise, les uns se mirent dans le banc de la famille, les autres, dans les leurs, et au fond, du ct de la porte, les pauvres gens qui avaient coutume de se mettre genoux sur les dalles eurent des chaises que la demoiselle leur avait fait donner. Le cur passa un habillement noir o il y avait des ttes de mort et des os croiss dans l'chine, et chanta une messe qui dura plus d'une heure. Puis quand tout fut fini, qu'il eut asperg, encens le mort qui tait l dans sa caisse, en tournant tout autour, les porteurs qui taient alls l'auberge se chauffer et boire, pour ne pas attraper de mal en venant ayant grand chaud dans cette glise glace, les porteurs donc remirent la caisse sur leurs paules pour s'en aller au cimetire. C'tait l, autour de l'glise: la fosse tait creuse dans un terrain cltur appartenant aux Puygolfier, et o il y avait des pierres des anciens avec leurs armoiries dessus. Jeandillou, qui tait fossoyeur aussi bien que marguillier, fit bien attention tant qu'il put, mais avec a, en touchant au fond du trou, la caisse lourde fit un bruit sourd qui fit gmir la pauvre demoiselle Ponsie. Quand chacun eut jet sa goutte d'eau bnite, sa pellete de terre, Jeandillou finit de combler le trou, et la nice du cur emmena la demoiselle la maison curiale, o les gens comme il faut, amis et voisins, allrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux. Ceux qui avaient laiss leurs chevaux Puygolfier attendirent un moment, et revinrent avec elle, aprs quoi ils s'en allrent, de manire que, le soir, elle tait seule avec la grande Mette. La pauvre demoiselle n'tait pas au bout de ses peines; ds le lendemain il vint un individu qui rclama de l'argent prt M. Silain, et montra une reconnaissance qu'il lui avait faite. Comme il n'y avait point d'argent Puygolfier, il s'en retourna en menaant. Aprs celui-l, il en vint d'autres, et pendant quelque temps ce fut une procession de gens qui il tait d peu ou prou. Et a, sans parler de Laguyonias qui venait pour le moins deux fois par semaine apporter du papier timbr. Il tait content le vieux coquin, il voyait qu'il gagnerait gros sur les affaires de Merlhiat et d'autres. C'est dans ces dbcles, lorsque les gens taient morts, qu'il n'y avait plus dans la maison que des femmes n'entendant rien aux affaires, ou des petits enfants, c'est l qu'il faisait ses orges. La grande Mette vint un soir, en cachette de sa demoiselle, nous raconter tout a. Ma femme en pleurait de compassion, et moi, a me mit dans une colre noire aprs ce Laguyonias et d'autres vauriens:--Ecoute, dis-je mon oncle, maintenant que la grange est finie, que nous avons des mtayers la Borderie, tu n'as plus tant d'ouvrage. Gustou et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il faut que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement elle sera vole, pille, et on ne lui laissera que les yeux pour pleurer. Il y a des dettes, pardi, qui sont vritables, mais il doit y en avoir qui sont autant de voleries; il faut tirer a au clair. --a n'est pas une petite affaire, dit mon oncle, et ce n'est pas un amusement; mais je me le reprocherais toute ma vie si je ne le faisais pas; va-t-en avec la Mette et dis la demoiselle que j'y monterai demain matin. Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre crature au coin du feu, toute ple, toute maigre et les yeux rouges:--Ah! mon pauvre Hlie, c'est toi, fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse, va! --Ecoutez, lui dis-je, tout remu en la voyant comme a, mon oncle viendra demain matin et il vous faudra aller chez M. Vigier lui donner une procuration pour toutes vos affaires; il vous arrangera tout a, n'ayez crainte. Sans a vous seriez chicane par des canailles qui vous mangeraient tout. --Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment j'ai grand peine de le charger de toutes mes misres. --Quant ses affaires, ce sont les miennes aussi, et je ferai pour nous deux; a ce n'est rien. Vous savez ce que je vous ai dit, lors de mon mariage: Si jamais vous avez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas. H bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie tous ces gueux qui vous tracassent, il leur imposera davantage, et puis il a plus la connaissance des affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout s'arrangera, et reposez bien cette nuit. --J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la mort de mon pre je ne dors plus. Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je dirai tout de suite que mon oncle claircit bien des choses qu'on voulait embrouiller exprs; qu'il rduisit plusieurs comptes qui taient enfls plus que de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et enfin fit entendre raison aux cranciers vrais, qui ne demandrent pas mieux, ds lors, que de lui laisser liquider la succession. Quand tout fut rgl, pay, il resta la demoiselle le chteau avec les btiments de la cour, le puy au-dessous avec les truffires, un pr dans la combe, quelques terres autour du chteau, avec une vigne et un bois-chtaignier; peu prs ce qu'on appelait autrefois: le vol du chapon. Ce n'tait rien compar l'ancien bien; mais quand elle vit a, elle qui avait eu peur de s'en aller de Puygolfier sans rien, elle fut bien heureuse, et s'il faut le dire, moi aussi.--Ah! mes pauvres, vous m'avez sauv la vie! dit-elle. Mon oncle lui mit un bordier dans la cour, o taient les mtayers autrefois, et avec la Mette qui faisait venir beaucoup de poulaille, et vendait des oeufs aussi, les jeudis Excideuil, elle pouvait vivre petitement, mais tranquillement, et c'est tout ce qu'elle demandait. Rien que les truffires de dessous la terrasse lui donnaient bien cinquante cus par an, une anne portant l'autre, quoique Germa qui venait avec sa truie la saison, pour les chercher, la trompt bien peut-tre quelque peu. Dans ce temps-l, notre petit croissait tout fait bien. Mon oncle avait voulu lui donner mon nom, mais nous l'appelions Llie pour le mignarder. Ah! ils taient bons amis: quand le drole tait sur les bras de sa mre et que mon oncle entrait, il se lanait vers lui en criant, et lorsque mon oncle l'avait pris, il s'attrapait d'une main sa barbe pleine poigne, et serrait que c'tait le diable pour le faire lcher. En mme temps de l'autre main, il lui tait son chapeau, comme font tous les petits droles, je ne sais pas pourquoi, et autant de fois que mon oncle remettait son chapeau sur sa tte, autant de fois il le lui tait. D'autres fois, tant sur les genoux de sa mre en train de tter, s'il entendait mon oncle parler et s'approcher, il lchait un peu de tter et le regardait un petit moment en se riant, comme qui dit:--Attends un peu, tout l'heure! et tout d'un coup rattrapait son tti. En voyant comme il aimait ce petit, et comme il tait bon et complaisant pour lui, ma femme dit un jour: --Oncle, c'est bien dommage que vous ne vous soyez pas mari, vous qui aimez tant les petits droles. --C'est que vois-tu, ma fille, rpondit-il en se riant un peu, bien peu, je n'ai pas trouv une femme comme toi... Si j'en avais trouv une pareille, je me serais mari. Elle devint un peu rouge: --Vous dites a pour rire, oncle: il n'y en manque pas de femmes comme moi, et qui valent mieux. Il ne rpondit pas, comme quelqu'un qui dit: a n'est pas la peine de disputer l-dessus; je sais quoi m'en tenir. Et certainement, on voyait qu'il pensait ce qu'il disait; et d'ailleurs, tout ce qu'il faisait le prouvait bien. Jamais il ne serait all Excideuil, ou Thiviers, ou une foire quelque part sans dire Nancy: As-tu besoin de quelque chose? de ceci? de cela? Et elle avait beau dire de non, quand il tait parti, et qu'il voyait quelque chose qu'il pensait qui lui conviendrait, il le portait. Ce n'est pas parce que c'est ma femme, mais c'tait bien vrai qu'il n'y en avait pas la pareille Nancy. De l'heure et du moment qu'elle tait entre dans la maison, tout avait chang de faon. Je ne veux point dire du mal de la Marion, c'tait une bonne chambrire, mais a n'tait plus la mme chose. La maison tait tenue maintenant avec une propret qui n'est pas bien ordinaire dans nos pays. Les bassines de cuivre accroches en haut du mur luisaient comme des soleils et en clairaient la cuisine. Tout tait mieux arrang et plac. Le vaissellier tait bien frott, et les vieilles assiettes ramages et la vaisselle d'tain, brillantes; tout a tait bien en ordre et propre comme un sou neuf. Sur des planches, les toupines de graisse et celles de confit taient alignes par rang de grandeur, et toutes choses pareillement selon leur nature: marmites, poles, tourtires bien cures; jusqu'au quite chalel de cuivre, qui luisait d'un beau jaune d'or dans la chemine noire. Le plancher de la cuisine tait toujours bien propre et net. Autrefois, les poules, les canards, montaient tranquillement la maison pour chercher les miettes de pain tombes sous la table, et ne s'en allaient pas sans laisser leur prsent. Mme les cochons, parlant par respect, quand on les ouvrait, arrivaient vite dans la cuisine, sentant leur baquade, du moins quand ils taient lestes, car une fois gras, ne pouvant plus grimper l'escalier, ils restaient au bas, levant le groin en l'air et grognant, en remuant le bout de leur nez garni d'un clou pour les garder de fouir. Maintenant, toutes ces btes restaient dehors. Ma femme avait fait faire par Gustou une claire-voie pour mettre la porte, et les poules et les habills de soie n'entraient plus. Dans l't, d'ailleurs, on mettait la volaille dans l'lot du moulin, o on avait fait une cabane pour la fermer la nuit, et elle y profitait beaucoup, cherchant des vers dans le terrain frais, les canards trouvant des lamproyons dans le sable mouill, et toute cette poulaille mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes ces bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans les herbes, sur le bord de l'eau. Ah! la Suzette tait bonne cole, et faisait un bon apprentissage de mnagre. C'tait une fille de bonne volont, d'ailleurs, et forte, quoiqu'elle n'et que dans les seize ans. Quand elle faisait cuire pour les cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour monter et descendre la grande oulle; et elle revenait lestement de la fontaine, avec ses deux seilles d'eau, sans souffler tant seulement. Avec a, un bon caractre, brin mchante, toujours riant, et prte faire ce qu'on lui commandait. Moi, j'tais heureux, je ne dis pas comme un roi, parce que je ne crois pas qu'on puisse tre heureux dans cette place-l, mais heureux comme un homme qui est bien sain, qui ne manque de rien de ce qui est ncessaire pour vivre, qui a une maison plaisante, point de dettes, une femme qu'il aime et dont il est sr, et ne voit autour de lui que des figures contentes. Je dis, contentes, mais avec a je voyais que mon oncle, depuis quelque temps, avait quelque chose qui le tracassait plus fort. Chez nous, il ne le donnait pas connatre, cause de ma femme, pour ne pas la tourmenter, mais dehors, il n'tait plus content comme autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si bonnes rencontres. Je me doutais bien de quoi c'tait, ou pour mieux dire je le savais. Tout le monde par chez nous disait que Bonaparte allait se faire nommer empereur. Le cur Pinot le prchait le dimanche, et disait qu'on allait envoyer aux galres les rouges et les socialistes; c'tait tout son refrain. a n'tait pas les bavardages du cur, qui n'avait gure de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue, qui inquitaient mon oncle. Il se disait que a n'irait peut-tre pas tout seul Paris; alors qui serait le matre? c'est a qui le poignait. Il esprait que les faubourgs allaient se lever en masse comme autrefois, en quoi il se trompait comme on l'a vu; qui la faute, a n'est pas moi de le dire. Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et on lui disait les nouvelles du journal, et lui nous apportait tout ce qu'il oyait dire, de , de l, en allant travailler dans le pays.--Chez nous, bonnes gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout le monde est ensorcel ou peu s'en faut, il n'y a rien esprer de ce ct; tous nos paysans se laisseront mener comme un troupeau de brebis. Dernirement j'tais Savignac, et j'entendais ce mauvais Pierrichou le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent, nous sommes tous perdus! comme s'il y risquait quelque chose. --Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont pas aussi innocents que chez nous, et ils n'ont pas l'air de vouloir se laisser brider par Bonaparte et sa bande. Si Paris marchait, tout irait bien, de tous les cts on se lverait et on balayerait ces gens-l. Mais tout a, c'est toujours du sang qui va couler, et c'est triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir, parce qu'il plat un homme perdu de dettes de faire un coup pour gagner le pouvoir et la caisse. Moi, entendant tout a, je me tracassais aussi de ce qui allait arriver, et des malheurs qui pourraient s'en suivre, pour toute la France en gnral. Mais je dois le dire, j'tais aussi un peu inquiet cause de mon oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en prenne pas lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec a dans les commencements de la Rpublique, les gens l'coutaient bien et faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand il y avait quelque mot d'ordre donner par chez nous, c'est lui qu'on le faisait savoir, car il tait connu et avait connaissance de plusieurs qui taient les chefs du parti Prigueux. Et puis, il tait abonn la _Ruche_ du citoyen Marc Dufraisse, qui tait le grand pouvantail des bourgeois prigordins. Rien que a, c'tait assez; mais en plus, il faut dire que mon oncle tait un homme carr comme un pied de coffre, qui ne se gnait pas pour dire ce qu'il avait sur le coeur. Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient mal, comme M. Lacaud, notre ancien maire, qui l'tait redevenu, et ce Laguyonias, qui tait le grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient bien choisi pour la ruse, la menterie, l'habilet tromper; mais autrement c'tait une canaille. Ces individus, qui en veulent mon oncle, me disais-je, et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient bien lui faire quelque mchant tour. Et quand je venais penser la manire dont les gendarmes d'Excideuil l'avaient regard un jour de march, comme je l'ai racont, je me disais qu'il devait tre signal comme un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme a qu'en ce temps-l les gens en place et leurs estafiers appelaient les rpublicains qui ne craignaient pas de parler tout haut, comme c'tait leur droit de citoyens. Ah! et puis il y avait une autre btise, sa barbe aussi, je l'ai dj dit, qui le faisait passer pour un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait cogn a dans la tte. Maintenant, ils ne sont pas si btes; moi j'ai une barbe plus longue que celle de mon oncle et personne n'y fait attention. Cette anne-l, nous avions un cochon qui tait si bonne bte, joint ce qu'il tait bien soign par la Suzette, qu'au mois de novembre il tait fin gras, et que quinze jours aprs la Toussaint, il ne pouvait plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc faire venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer. Jamais nous n'en avions eu un qui eut d'aussi beau lard. Le lendemain, on fit toutes les affaires, des boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et des grillons. Jeantain tait rest pour couper la viande, et le soir il nous fit faire la soupe l'eau de boudin. Il disait que c'tait bon mais moi je trouvais que a sentait trop le graillon. Dans le temps qu'il resta chez nous, il nous raconta que le mercredi d'avant, tant Prigueux, il avait ou dire qu'il se prparait quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais des ordres donns, des consignes nouvelles, des changements d'employs du gouvernement, on souponnait qu'il se mitonnait quelque coup. Et puis les gens en place, ceux qui taient connus pour har la Rpublique, et c'tait les plus nombreux, presque tous, quoique ne sachant rien de sur et certain, sentant venir la chose, taient insolents plus que jamais. On ne les entendait parler que de supprimer les journaux rouges, et d'envoyer les journalistes et tous ceux qui garaient le peuple crever par del les mers. Il n'y a pas de fume sans feu, comme on dit. Dans les premiers jours du mois de dcembre, nous apprmes ce qui se passait Paris. Des dpartements, pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la Bourgogne on se battait. Mais cette poque, tenir Paris, c'tait tout; quand on tient la tte on tient le corps, et puisque Paris ne s'tait pas lev en masse, tout tait perdu. Un matin, nous djeunions sans mot dire, assez tracasss, lorsque nous allons entendre des pas de chevaux dans la cour, et puis des gens qui venaient. Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant les grosses bottes et les perons, nous nous regardmes tous avec la mme pense: ce sont les gendarmes! Et en effet, c'tait eux. Ils poussrent la porte et entrrent, puis le plus vieux dit:--Sicaire Nogaret, au nom de la loi, je vous arrte; il faut nous suivre. L-dessus ma femme jette un cri et devient ple comme la mort, et le petit qui s'tait endormi au tton de sa mre, rveill d'un coup, pleurait et criait. Cependant mon oncle disait aux gendarmes: --Au nom de la loi, vous dites; et quelle est cette loi qui permet d'arrter un citoyen qui n'a ni tu, ni vol, ni fait rien de mal? --a ne nous regarde pas, nous avons des ordres, il faut nous suivre de suite. --C'est bien, dit mon oncle, laissez-moi prendre mes souliers. Pendant ce temps, j'essayai de tirer quelques explications des gendarmes, mais ils n'avaient d'autre rponse, sinon qu'ils avaient reu des ordres. Je me figurais qu'ils allaient le mener Excideuil, mais ils me dirent que c'tait Prigueux. Le pauvre Gustou avait reu comme un coup de masse sur la tte, et restait l, la bouche ouverte, ne disant mot. La Suzette geignait dans son tablier, et ma femme tout en pleurant, renverse sur une chaise, essayait de consoler son petit. --Gustou, dis-je, va seller la jument. Puis j'emmenai ma femme dans la grande chambre: --Donne-moi une chemise, des bas, des mouchoirs; que veux-tu, on ne peut pas le garder, il n'a rien fait: que diable, on ne peut pas mettre un homme en prison, seulement parce qu'il n'aime pas Bonaparte. Allons, console-toi, je vais l'accompagner Prigueux, et l je verrai M. Masfrangeas; peut-tre qu'il nous aidera le sortir de prison. La pauvre crature, tenant d'un bras son petit serr contre elle, de l'autre prenait dans la lingre les affaires qu'il fallait; mais elle faisait a machinalement, sans parler, ne sachant trop o elle en tait. Je pliai tout dans une serviette, et je lui dis: Reste l; je ne voulais pas qu'elle vt mon oncle partir. Mais lui vint avec un air tranquille, et l'embrassa en lui recommandant bien de ne pas se faire du mauvais sang, qu'on ne le garderait pas. Elle ne disait rien et pleurait. Sa poitrine se soulevait, touffant de gros soupirs. Nous sortmes, mais quand elle entendit les gendarmes descendre l'escalier, emmenant mon oncle, elle jeta un grand cri, et tomba par terre. Le pauvre oncle, entendant ce cri, voulut remonter, mais les gendarmes l'attraprent par le bras et l'emmenrent. Moi j'tais remont vitement, et avec la Suzette je mis ma pauvre femme sur un lit, et je la fis revenir avec du vinaigre. Je restai ensuite un moment avec elle, tandis que la Suzette tenait le petit, et je m'efforai de la consoler, et de l'arraisonner. Pour lui faire reprendre courage, je lui disais que probablement mon oncle reviendrait avec moi, mais je ne le croyais pas. Enfin, elle se remit un peu, descendit du lit, et la voyant plus tranquille je m'en allai, en disant Gustou de rester la maison en tout cas. Je pris la jument l'curie, et tenant le paquet attach dans la serviette, je la fis courir un peu pour les rattraper. Je me disais en moi-mme: L'auront-ils attach? Quand je fus tout prs d'eux, je vis que non, et je sus, aprs, que l'un des gendarmes, avant de monter cheval au dpart, avait tir ses chanes. Mais mon oncle l'avait regard dans les yeux et lui avait dit:--Est-ce que vous voulez attacher comme un voleur un ancien marchal des logis de chasseurs d'Afrique qui est innocent de tout crime? Je vous promets de ne pas chercher me sauver. Le plus jeune qui avait la chane, un Corse mchant, voulait l'attacher quand mme, mais l'autre, un vieux brisquard qui avait femme et enfants, et n'tait pas mauvais diable au fond, dit son camarade: --Je le connais, il ne se sauvera pas, laissons-le libre. Lorsque je les eus rejoints, je descendis menant la jument par la bride, et mon oncle me dit:--H bien et Nancy? et le drole? --Elle est mieux maintenant, et le petit dort. Quand nous fmes Coulaures, les gens furent bien tonns de voir le meunier du Frau entre deux gendarmes, et tout de suite ils se doutrent de quoi il retournait, sachant bien que Sicaire Nogaret ne pouvait tre arrt pour aucune mauvaise action. Malgr a, c'est triste dire, il y eut de nos connaissances qui nous laissrent passer sans nous parler, et d'autres rentrrent chez eux, honteux de ne pas seulement dire bonjour au prisonnier, et n'osant le faire, crainte de se compromettre. Mais les Puyadou ne firent pas ainsi; ils vinrent au milieu de la route lui toucher de main, et la petite vieille l'embrassa, en criant tout haut et clair:--Si on met les braves gens en prison, qu'est-ce donc que ceux-l qui les y font mettre? L-dessus, le Corse dit: --Allons! allons! marchons! et nous repartmes. Le long de la grande route, les gens nous regardaient passer, et ne disaient rien, tout peurs. A Savignac, ce fut comme Coulaures: les uns nous regardaient tristement; d'autres rentraient chez eux. Quelques bourgeois et messieurs qui se trouvaient l, dans un caf, se mirent la fentre et devant la porte, et ricanaient en nous voyant passer. Devant l'auberge du _Cheval-Blanc_, nous ne vmes personne; pourtant Lajaunias n'tait pas bien capon, mais peut-tre il n'tait pas chez lui. A la sortie du bourg presque, cependant, un cordonnier dj sur l'ge, tout grisonnant, sortit de sa boutique, le tranchet la main, comme s'il et voulu tomber sur les gendarmes. Quand il fut tout prs de nous, il leva sa casquette et s'cria en regardant les gendarmes, les yeux pleins de colre:--Salut aux bons citoyens perscuts! --Merci Lafont, merci, dit mon oncle, en lui faisant signe de la main, et nous passmes. En arrivant Saint-Vincent, je vis qu'il y avait deux chevaux de gendarmes, attachs devant la porte d'une auberge o se faisait la correspondance. Quelque ouvrier de la forge nous ayant vus, le dit aux autres et ils sortirent tous, et en tte ce grand qui nous avions parl un jour en revenant de Prigueux. --Tonnerre de Dieu! cria-t-il, voil qu'on emmne Nogaret! Et les gendarmes eurent beau faire, ces forgerons vinrent lui serrer la main. Ils nous suivirent jusqu' l'auberge o les gendarmes d'Excideuil remirent leur prisonnier ceux de Prigueux, et l nous trinqumes, et tous se regardant dans les yeux, dirent:--A la sant de la Marianne! A la prochaine sortie de Nogaret! Les gendarmes de Prigueux, cependant, demandaient des renseignements leurs camarades et se consultaient; puis ils dirent:--Allons! il faut partir. Au moment o nous quittions l'auberge, les forgerons levrent leurs casquettes et crirent:--Bon courage, Nogaret! Vive la Rpublique! Aprs que nous emes march un quart d'heure, les gendarmes s'arrtrent et descendirent de cheval, pour faire ce qu'ils n'avaient pas os faire devant les forgerons. L'un d'eux prit une chane dans ses fontes et dit mon oncle: --Donnez vos mains! --Comment! dit mon oncle, vos camarades ne m'ont pas attach; je vous promets de vous suivre tranquillement. Et j'appuyai de mon ct:--Ne craignez rien, il ne se sauvera pas. --Avec a, dit celui qui tenait la chane, que a vaut quelque chose, la parole d'un rouge. Quand on a affaire des gens comme a, il faut prendre ses prcautions. Allons! donnez les mains! et en mme temps ils les prirent brutalement, et cadenassrent chaque poignet. Mon oncle devint ple et me regarda, et nos yeux se parlrent: --Ha! brigand de Bonaparte! Les gendarmes remonts cheval nous nous remmes en route.--Avec ces petits bracelets, dit l'un, nous sommes srs de notre dmoc-soc; a serait dommage de l'chapper, vu qu'on va le fusiller, ou tout au moins l'envoyer crever Cayenne. --C'est comme a, rpondait l'autre, qu'on devrait faire toute cette crapule, qui ne veut que sang et pillage; tous ces meurt-de-faim de partageux. Et tout le temps ce n'tait que des paroles comme a, ignobles, et des propos dgotants. On voyait bien qu'on avait mont la tte de ces gens-l, car ordinairement ils emmnent sans mot dire les plus grands coquins comme Delcouderc. Moi je n'avais rien dit depuis que nous avions quitt Savignac, mais la colre me monta la figure:--Ah a! leur criai-je, vous tes chargs de conduire le prisonnier, et non pas de l'insulter! C'est brave, vous autres, d'agoniser de sottises un homme qui a les deux mains attaches! Ils se retournrent sur leur selle: --Vous, vous allez nous foutre le camp de l! --La route est tout le monde, j'ai le droit d'y marcher, et j'y marcherai! Ils s'arrtrent. --Vous savez, dit l'un en fouillant dans sa fonte, si vous faites le mchant, nous avons une autre paire de bracelets! --Hlie! dit mon oncle, songe ta femme... la maison: reste en arrire. Je m'arrtai sans rien dire, et je suivis vingt pas. Quel voyage! Encore aujourd'hui, je n'y pense pas sans colre. La prison tant presque l'entre de la ville, sur Tourny, nous ne vmes gure personne en arrivant; il faisait froid; ce n'tait pas le temps de se promener. Les gendarmes s'arrtrent la porte, et le guichetier tant venu, ils lui dirent: --Voil du gibier! Et l'autre ricana. --Ha! ha! a donne depuis deux jours! Nous nous embrassmes bien fort, mon oncle et moi; il prit son paquet et suivit un gelier, aprs quoi la lourde porte se referma. Aprs avoir mis ma bte l'curie, je m'en fus vite pour voir M. Masfrangeas. J'entrai dans mon ancien bureau, o on me dit qu'il venait d'tre appel par le secrtaire gnral. J'attendis un quart d'heure dans le corridor, puis je le vis venir. --Mon oncle est arrt! --Que me dis-tu l! --On vient de le fermer en prison. --Attends-moi une minute, il faut que je sorte, je prends mon chapeau. Quand nous fmes dehors, je contai M. Masfrangeas tout ce qui s'tait pass. Il pensa un moment, et me dit: --Ecoute, ce que tu as de mieux faire, c'est de t'en retourner au Frau. a ne t'avancerait rien de rester ici, tu ne pourrais pas voir ton oncle, il y a une consigne trs svre. Moi, je ferai mon possible pour le tirer de l... Je parlerai au Prfet, je tcherai de faire agir quelqu'un prs du procureur... --Mais pensez-vous russir? --Je n'en sais rien du tout, mon pauvre ami. Les ordres de Paris sont trs rigoureux; mais je ferai l'impossible, tu le sais bien. Je quittai M. Masfrangeas pas trop content, comme on pense, et je m'en fus l'auberge. Lorsque la jument eut fini de manger sa civade, je repartis. Mes ides taient bien tristes tout le long du chemin. Par moments je me disais: a n'est pas possible, on ne peut pas arracher comme a un homme son pays natal, sa maison, pour le mettre en prison ou aux galres, rien que parce que c'est un rpublicain ferme et courageux. Il y a encore des honntes gens en France, qui ne souffriraient pas a; l'opinion publique se soulverait. Je me faisais l-dessus des ides folles qui me donnaient de l'espoir; mais tantt aprs, quand je venais penser comme les honntes gens taient couards dans ces affaires, et combien Bonaparte et sa bande avaient de l'audace, je me disais que tout cela pouvait arriver sans que personne broncht; et en effet tout a s'est vu: des hommes, des femmes, des enfants ont t fusills, ventrs par les baonnettes; d'autres sont alls mourir Lambessa mins par la fivre et le chagrin, ou Cayenne de la guillotine sche. Bien sr des milliers et des millions de gens pensaient qu'aprs tout, ces transports n'taient pas des sclrats, et que c'tait une abomination de les envoyer mourir comme a loin de la Patrie; mais personne n'a rien dit; la peur et l'gosme ont ferm toutes les bouches, et ce grand crime s'est accompli. Il tait sur les neuf heures du soir quand je fus au Frau. Je trouvai ma femme au lit, avec la fivre, dormant un moment, et se rveillant en sursaut, la tte pleine de mauvais rves. Le petit pleurait, lui, et lorsque sa mre lui donnait le tton, il le prenait et le lchait d'abord. A la cuisine, Gustou me dit qu'il tait venu des messieurs avec le maire, M. Lacaud, et qu'ils avaient fait une perquisition dans la maison, et au moulin dans la chambre de mon oncle, fouillant les tiroirs, retournant tout dans le vieux cabinet, pour trouver des papiers et des listes d'une socit, ce qu'ils disaient entre eux. Heureusement, un mois auparavant, mon oncle, qui sentait venir le coup, avait mis des lettres et d'autres papiers dans une cache introuvable pour les plus fins limiers. Ces messieurs avaient trouv seulement des vieux numros de la _Ruche_ et des petits livres rpublicains; mais de papiers et d'critures point. Pour qu'il ne ft pas le dit, qu'ils s'en retournaient comme ils taient venus, ils avaient saisi les journaux et les petits livres. Je ne veux pas dire le nom de ces hommes qui avaient accept, et dont l'un avait mme demand cette vilaine commission, pour faire valoir son dvouement Bonaparte, et obtenir de l'avancement. Je ne le dis pas cause de leurs fils, qui heureusement, valent mieux que leurs pres et sont de bons citoyens. Le lendemain de grand matin, ma femme me dit: Mon lait est gt, je n'en ai presque plus, je ne peux plus nourrir mon drole... Et elle se mit pleurer chaudes larmes. Heureusement, le petit avait un peu plus d'un an, et avec du lait que nous prenions Puygolfier, o la demoiselle tenait une brette, il finit par prendre le dessus; mais ce ne fut pas sans peine. Ma femme se remit aussi, mais elle tait bien triste, et ne mangeait quasi pas, en voyant au bout de la table la place vide du pauvre oncle. Quelques jours se passrent, et nous nous inquitions de ne rien savoir, lorsque Brizon m'apporta une lettre de M. Masfrangeas qui me mandait qu'il avait vu mon oncle; qu'il n'tait point malade, et que part qu'il s'ennuyait de nous, il tait aussi bien que possible. Il ajoutait qu'il avait bon espoir de le tirer de l, puisqu'on n'avait rien trouv au Frau en fait de papiers dangereux. A la vrit, il y avait des dnonciations contre lui, et tous les rapports du maire et des gendarmes le chargeaient fort d'tre un de ceux qui prchaient les paysans, un rouge dangereux. Mais il avait plaid le contraire, disant que des dnonciations comme celles d'un Laguyonias ne pouvaient pas nuire un honnte homme, et que quant aux rapports du maire, il y avait entre M. Lacaud et lui une vieille haine qui les rendait suspects. En finale, M. Masfrangeas nous admonestait de prendre courage, et de ne pas nous chagriner plus que de raison. La demoiselle Ponsie tait toute malheureuse de savoir mon oncle en prison. Elle n'entendait pas la politique, la pauvre, et elle ne comprenait pas comment on pouvait enfermer un si brave homme; tous les jours elle descendait voir si on l'avait lch. Un qui tait comme fou de a, c'tait le pauvre Lajarthe.--Si encore, disait-il, on m'avait pris, moi qui n'ai pas de maison faire aller, point de famille, rien, a ne serait pas une affaire; mais aller mettre en prison la crme des hommes! qui a rendu plus de services autour de lui que Bonaparte n'a fait de mal, et a n'est pas peu dire! Quel tas de canailles! Mais on n'avait pas mis Lajarthe dedans; a n'aurait pas produit assez d'effet dans le pays, un pauvre diable de tailleur la journe, ne sachant gure parler franais, a n'en valait pas la peine. Il fallait que a ft un de ceux qu'on regardait comme un des principaux du parti dans le canton, et un paysan, comme tous ces paysans qu'il s'agissait d'peurer, pour leur faire voter l'Empire. Quand il travaillait dans les environs, Lajarthe venait souvent la veille pour savoir si nous avions des nouvelles et bon espoir. Et il s'en allait toujours en disant:--Ces brigands-l finiront bien sans doute par le lcher! Mais on voyait bien qu'il avait peur que non. Un soir, nous tions l tous autour du foyer, et aprs avoir tourn et retourn toutes les chances et malchances, nous ne savions que croire, et nous regardions les braises que je tisonnais avec un bton. On n'entendait au dehors que le bruit de l'cluse et au dedans que le lent tic-tac de la pendule, quand tout coup nous entendons monter l'escalier. C'est lui! pensmes-nous tous en mme temps, et nous voici tous debout, tandis que la porte s'ouvrait. Dj Nancy tait croche autour de son cou, et l'embrassait sans rien dire en pleurant, et elle ne le lchait plus, comme si elle et crainte qu'on revnt le chercher. Lui, l'embrassait tout doucement au front en la tenant par la taille, et enfin il la ramena vers le foyer avec de bonnes paroles. Alors ce fut notre tour et nous l'embrassmes tous, ma foi, jusqu' Gustou, jusqu' Lajarthe, quoique nous autres paysans nous ne soyons pas de grands embrasseurs. Comme le petit Llie dormait, mon oncle alla lui faire un poutou dans le lit. Aprs a, ma femme lui appareilla souper, mais il n'avait gure faim et ne mangea qu'un tout petit morceau de quartier d'oie pass la pole. En mangeant, il nous raconta comment ils taient traits la prison, et c'tait assez mal. Ils taient l plusieurs, enferms ensemble dans la mme chambre, pour la mme cause, et les geliers les regardaient d'un mauvais oeil, et les traitaient plus mal que les voleurs, leurs pensionnaires d'habitude. Il nous dit aussi que M. Masfrangeas avait eu bien du mal le faire lcher, et qu'on ne l'avait fait, qu'en ce qu'il s'tait engag formellement, et avait promis pour mon oncle, qu'il se tiendrait coi. Il avait su aussi tous les mchants rapports que le fameux Lacaud avait faits contre lui. --Quelle canaille! s'criait Lajarthe. Voil deux hommes dont les grands-pres taient amis comme deux frres; deux hommes qui, tant petits, se tutoyaient et s'amusaient ensemble, et voici que l'un d'eux dnonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour l'envoyer mourir del les mers! Quelle canaille! Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher de l'eau-de-vie pour choquer de verre tous ensemble l'occasion de son retour. Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement de toutes les choses qui s'taient passes depuis un mois; mais, aprs le premier moment de contentement en retrouvant sa maison, sa famille et ses amis, nous nous apermes que mon oncle tait redevenu triste. Ma femme le lui dit et alors il lui rpondit: --C'est que vois-tu, ma fille, je pense ceux que j'ai laisss la prison, ceux qu' cette heure on transporte, entasss dans la cale des vaisseaux, en Afrique ou Cayenne, o les attend la mort... Et nous restmes tous bouche close, les yeux dans le foyer. VII Le premier jour de l'anne 1852 fut triste la maison. Ailleurs, dans la commune et partout on se rjouissait. Il semblait tous ces pauvres gens peurs par les arrestations, par le rcit des fusillades et des transportations, et mens par les maires et les curs, que Bonaparte dt les rendre tous riches et heureux. Les gens qui ne sont pas leur aise sont comme les malades, a les soulage de changer de position; mais a n'est jamais pour longtemps. Que de gens se figuraient bonnement que c'tait eux qui avaient gagn ce changement, tandis qu'ils n'avaient fait que changer de misre. En attendant de s'apercevoir de a, ils taient contents d'tre dans le parti le plus fort, de faire partie des sept millions quatre cent et tant de mille, qui avaient vot Oui. Comme bien on pense, tout tait chang chez nous; M. Lacaud tant revenu la mairie comme je l'ai dit, le pauvre Migot n'tait plus rien, ce qui lui doulait fort, car il avait pris got l'charpe. Quant mon oncle, il ne s'occupait plus de politique, et mme il ne sortait gure de chez nous, dans les premiers temps qu'il fut revenu, histoire de fuir les occasions. Il y avait, cette manire de faire, doux bonnes raisons: d'abord a n'aurait servi de rien, et ensuite M. Masfrangeas s'tait engag en son nom; la moindre chose lui aurait fait des affaires la Prfecture. a lui cotait bien tout de mme mon oncle, car il tait de ceux qui ne se rendent que morts; mais il avait trop d'obligations son ami, pour ne pas viter tout ce qui aurait pu le compromettre. C'tait donc le mieux, pour lui, de rester tranquille quelque temps, pour laisser passer le fort de la bourrasque. Les gens ne nous voulaient point mal, de n'tre pas de leur avis, mais avec a, ils n'aimaient pas trop nous parler longtemps, dans les foires ou les marchs, de crainte qu'on crt qu'ils taient de notre bord. Mais il y avait aussi quelques mauvaises canailles, qui tchaient de se venger de ce que mon oncle les avait empchs de finir de dvorer ce qui restait Puygolfier. Le plus enrag tait ce mchant goujat de Laguyonias, qui disait partout que c'tait malheureux de voir des sclrats, comme mon oncle, libres chez eux, tandis qu'ils devraient tre casser des pierres en Afrique. Mais, comme au fond cet individu tait mpris de tout le monde, ses clabauderies ne faisaient aucun effet. Mon oncle restait donc chez nous, et c'tait moi qui faisais les affaires du dehors, Excideuil et ailleurs. Ma femme avait beaucoup d'ides, pour des arrangements qui rendaient le Frau plus plaisant, et c'tait mon oncle qui les faisait. Quand la saison fut venue, au mois de fvrier, il arrangea le chemin qui de notre jardin allait la fontaine, et en fit une jolie alle qu'il planta de pommiers et de pruniers. La vieille fontaine aussi fut rpare, et autour du gros fraisse qui lui faisait de l'ombre, il fit un banc de pierre, o il faisait bon se reposer par les temps de chaleur. Aprs a, le jardin fut soign et bien arrang; ses alles furent alignes et sables, avec de la petite grave de rivire. Le long de l'alle du milieu, qui tait plus large que les autres, ma femme planta ou sema des bouquets, comme des rosiers, des lis, des muguets, des passe-roses, des girofles, d'autres qui sentaient bon, comme du basilic, de la menthe, du thym, de la lavande. Au bout de cette alle, mon oncle remonta un cabinet de verdure dont le bois tait tomb en pourriture, et comme le chvrefeuille tait vigoureux et foisonnait, la mme anne il y eut de l'ombre. Quand il ne faisait pas quelque besogne comme a, mon oncle aimait tenir le petit Hlie, le promener, et quand le drole commena de marcher, il le menait tout doucement par la main. L'hiver se passa assez bien, tout allant peu prs, malgr le mal vouloir de quelques coquins dont j'ai parl, qui se servaient de la politique pour tcher de nous nuire. Mais on a beau faire, chez nous autres paysans, on ne comprend pas les haines politiques, et quand mme ceux qui nous voulaient mal auraient valu quelque chose, on ne les aurait point couts. C'est bien vrai que cette sagesse commence s'en aller, et que l'on trouve maintenant, dans des petites communes, des voisins qui se mangeraient les foies pour des questions de partis. Je crois bien que souvent la politique n'est que la couverture de ce mal vouloir, et que si ce n'tait pas a qui les rendrait ennemis, a serait autre chose. Autrefois les querelles taient entre papistes et parpaillots, et elles ont fait couler pas mal de sang chez nous en Prigord, sans parler d'ailleurs. C'est qu'il y a dans nous tous un vieux fond noiseur et batailleur qui a besoin de se faire jour. Aujourd'hui, on se bat dans les lections coups de morceaux de papier, comme autrefois on se battait coups de mousquets, de piques, de flches, de pierres. Les bonnes gens qui accusent la libert que nous avons aujourd'hui de faire natre ces haines ne pensent pas tout a. Notre petit train de vie tait rgl chez nous, et voici comment a marchait. Le matin la pointe du jour, nous nous levions, et, aprs que nous avions fait une frotte et bu un coup, Gustou allait soigner les btes, et moi j'allais ouvrir le moulin. S'il y avait du bl moudre, je montais le sac contre la trmie et j'ouvrais la pelle. Aprs que j'avais rgl les meules, et que je sentais entre mes doigts que la farine venait bonne, nous allions avec mon oncle lever les verveux, ou les cordes s'il y en avait de tendues, et je mettais le poisson dans le rservoir. A huit heures, nous mangions la soupe ou les chtaignes; midi on dnait, et ensuite Gustou ou moi, nous allions rendre la farine. Celui qui restait faisait moudre pour les petites pratiques qui venaient au moulin, portant leurs deux ou trois quartes de bl sur une bourrique. Vers les trois heures et demie, nous faisions collation, et s'il y avait quelqu'un au moulin, nous l'engagions monter avec nous. Le soir, il tait prs des huit heures ordinairement, lorsque nous soupions. Tout a n'tait pas rgl la minute, a dpendait du travail; il y avait des fois o nous soupions sept heures l'hiver, et neuf dans l't. Voil pour le travail du moulin. Mais en plus de a, nous avions gard notre main assez de terres et de vignes, pour nous occuper les uns et les autres. Le travail changeait comme de juste avec les saisons. Au printemps il fallait donner quelques faons, enter des arbres et sarcler les bls. L't, c'tait les foins, la moisson, les battaisons. Plus tard, il y avait la rcolte de la Saint-Michel, les vendanges, les noix et les chtaignes ramasser, et les labours faire. L'hiver il y avait les prs nettoyer, la feuille balayer dans les bois pour faire la paillade au btail. Les occupations ne nous manquaient pas, comme on voit, et nous faisions tout a nous seuls. Par exemple, pour les vignes, on les fouissait toutes en deux jours: il venait une douzaine de voisins nous aider, et le second soir souper, on faisait un peu de festin pour les remercier. Les jeudis nous allions l'un ou l'autre, mon oncle ou moi, au march d'Excideuil; c'est l o nous avions nos affaires, o nous trouvions notre monde. Ma femme y faisait vendre assez souvent par Suzette quelques paires de poulets ou de canards, et quelques douzaines d'oeufs. Elle avait beaucoup augment le revenu de la basse-cour, sans grande dpense; ainsi, tous les ans, nous portions au march de Prigueux une vingtaine de dindons, en gardant notre provision. Elle faisait venir de mme beaucoup d'oies, qui profitaient vite ayant la rivire deux pas, et quand il tait temps, la Suzette les gorgeait: une fois fines grasses, on les tuait et on les vendait un bon prix, les foies, la graisse et tout. Quand la bourrasque politique fut un peu passe, mon oncle se mit faire du commerce sur les bls, et pour a il allait assez souvent aussi Cubjac, et Thiviers le samedi. A part ces sorties, les jours se ressemblaient fort, car la vie de la campagne est toute unie, sans changements. Le dimanche, pour a, quand le temps allait bien, nous prenions la chienne, et nous allions tcher de tuer le livre, et lorsque nous en savions un c'tait rare que nous ne le portions pas, car notre Finette tait bonne, suivait des quatre heures de temps sans lcher, et mon oncle ne manquait gure son coup; et puis il connaissait bien les postes. Lorsque nous avions tu un beau mle dans les huit livres, nous l'envoyions M. Masfrangeas, et nous faisions de mme lorsque nous avions pris quelque belle pice de poisson. Quand nous mangions le livre la maison, il y avait toujours quelque ami qui nous l'avions faire dire: c'tait Lajarthe, ou le fils Roumy, ou Jeantain de chez Puyadou. Dans l'aprs-midi du dimanche, je descendais quelquefois jusqu'au bourg, histoire de voir les gens, de parler des amis, et l'occasion, nous buvions une bouteille nous deux Roumy. D'autres fois, avec mon oncle, nous faisions le tour de notre bien, les mains dans les poches de la veste, un brin de marjolaine aux dents, nous arrtant chaque pice, pour voir comment levait le bl, ou si la luzerne naissait bien, ou si le bl rouge s'piait, ou si les noyers avaient des noix. On n'a pas d'ide du plaisir que nous avons, nous autres paysans, de voir natre, crotre et mrir le grain que nous avons sem; d'enfoncer nos sabots dans la terre que nous avons tant de fois retourne avec l'araire; de suivre le champ que nous connaissons sillon par sillon: ici il y a une mouillre; l, cette place, on ne peut pas faire perdre le chiendent; et on se dit: Lorsque nous bladions dans ce fond, il faisait mauvais temps, aussi le bl est plein de coquelicots. Ce plaisir est autre chose que celui du riche, qui visite ses domaines qu'il ne cultive pas. Le plaisir de celui-ci est plein de vanit, et tout la surface, comme s'il avait une belle femme, pour la vue seulement. Mais pour le paysan, c'est comme un vrai mariage entre la terre et lui; il la tient, la possde, la tourne, la retourne, la faonne sa mode, la soigne avec grand amour, et jouit en la voyant fconde par son travail. Et nos vignes donc! C'est l que nous nous arrtions longuement, marchant pas pas, regardant chaque pied l'un aprs l'autre, piant les boutons leur sortie, les comptant, comptant les formes, faisant des comparaisons d'annes. Ah, c'tait surtout notre vieille vigne, celle qui nous donnait ce bon vin dont nous ne buvions pas tous les jours; c'est celle-l qui tait bien soigne et travaille! Nous faisions de bon terreau avec des feuilles pour mettre aux endroits les plus maigres, et tous les ans nous y portions quelques tombereaux de terre pour l'arranger. C'en tait risible; quand nous trouvions par l quelque vieille savate, ou quelque mauvaise peille de drap, nous la portions la vigne pour l'enterrer au pied d'un cep. Et s'il y en avait quelqu'un de malade nous le dchaussions, et nous y mettions autour du purin de l'table. C'tait bien des soins, mais ils ne nous cotaient pas: et puis, quand les grappes se gonflaient comme le ttin d'une femme grosse, quel plaisir de les voir profiter, et passer du rouge clair au brun noir et comme velout! D'aucunes fois, mon oncle nous laissait, ma femme et moi, deviser et nous promener aux alentours de la maison, et s'en montait dans sa chambre du moulin, lire un de ces vieux livres des grands hommes de l'antiquit. Il disait qu'il y avait de ces vies dont il ne s'tait jamais lass, comme celle de Caton et de Phocion, qu'il prfrait toutes les autres. C'tait une chose pas ordinaire, cette lecture, pour un paysan un peu dgrossi seulement par l'cole et le rgiment. Le hasard avait voulu que ces livres se fussent trouvs dans un tas de vieilleries, achetes par mon grand-pre l'encan, et mon oncle en faisait son profit, et nous tous aussi. Le 21 novembre de cette anne-l, et le 22, on vota chez nous, comme dans toute la France, pour le rtablissement de l'Empire. Au Frau nous nous demandions, mon oncle et moi, comment nous devions faire. Si nous avions t bien libres, nous aurions t mettre un Non dans la bote de M. Lacaud; mais, cause de M. Masfrangeas, il fut convenu que nous ne voterions pas. Lajarthe, qui tait venu voir comment nous faisions, fit comme nous, et passa la journe au Frau. Ce qu'il y eut de joli dans notre commune, c'est que hormis nous trois, mon oncle, Lajarthe et moi, il n'y eut pas un manquant: tout le monde vota mme ceux qui taient dans leur lit. Le plus beau c'est que ce pauvre Gustou, qui, jusqu'alors, avait toujours vot avec les gens comme il faut, fut port par M. Lacaud comme ayant vot Oui, car il n'y eut pas un Non dans la bote, bien entendu. Notre maire pensait que Gustou, qui n'avait pas quitt le Frau ce jour-l, n'avait pas chang d'opinion, ou pour mieux dire de manire de voter; mais il se trompait beaucoup, car depuis qu'on avait mis mon oncle en prison, il se serait fait couper en morceaux plutt que de voter pour Bonaparte. Notre maire nous en voulut beaucoup, de n'avoir pas pu envoyer un procs-verbal avec autant de Oui que d'lecteurs. Il ne s'en fallait que de trois, a n'tait rien, mais avec a, il en fut trs vex, vu que d'autres maires de par l avaient obtenu par les mmes moyens que lui l'unanimit de Oui, et comme il couchait en joue la croix d'honneur, il craignait que a ne lui ft du tort. Pas bien longtemps aprs ce vote, nous tions alls au bourg, mon oncle et moi, pour nous arranger avec des scieurs de long qui devaient venir nous faire des planches. C'tait un dimanche, et M. Lacaud se trouva l sur la place devant l'glise, tout bouffi de graisse et d'importance comme toujours. Une grosse chane de montre en or s'talait sur son ventre bedonn, et sa trogne rouge luisait sous un grand chapeau haut de forme. Il tait l, les mains derrire le dos sous sa lvite, la tte en arrire, parlant des gens de la commune du haut de sa grandeur. Lorsqu'il nous vit quelques pas, il se tourna vers nous et, s'adressant mon oncle avec sa grossiret vaniteuse, lui dit: --Vous avez bien mal reconnu la grce qui vous a t faite, Nogaret; vous auriez d voter au moins par reconnaissance pour celui qui pouvait vous envoyer Cayenne et ne l'a pas fait. Mon oncle le regarda de ses yeux clairs qui flambaient, en serrant les poings et les mchoires; mais la pense de Masfrangeas lui vint; il ne dit rien et s'en alla. Moi, la colre m'avait mont, et, m'avanant vers ce gros enfl, je lui rpondis rudement: --Vous saurez, qu'on ne doit aucune reconnaissance celui qui s'est empar du droit de grce, parce qu'il n'a pas fait un citoyen tout le mal qu'il aurait pu lui faire injustement! M. Lacaud ne s'attendait pas cette rplique; il resta tout baubi, devint cramoisi, branla la tte d'un air menaant, mais ne sut que dire. Je crois que c'est la seule fois de ma vie que j'ai ripost un peu propos. D'ordinaire j'ai l'esprit lent, et le mot me vient trop tard. Il m'est arriv plus d'une fois de me dire en m'en allant: Animal! tu aurais bien pu dire a ou a. Except ces paroles avec notre maire, nous restions bien tranquilles chez nous, ne nous mlant de rien, ni de politique ni des affaires de la commune, et il nous semblait que cela tant ainsi, nous tions l'abri de tout. Mais quand on a affaire des mauvais gredins comme Laguyonias, et des individus mchants et rancuniers comme M. Lacaud, on n'est jamais l'abri de quelque mauvaise chicane, et nous ne tardmes gure nous en apercevoir. Un jour que j'tais all avec Gustou couper de la bruyre pour faire paillade notre btail, je vis venir un nomm Pasquetou, de Cronarzen, qui avait un bois touchant le ntre. Quand il fut prs de nous, il nous dit, sans tourner autour du pot, que nous coupions la bruyre sur un endroit qui n'tait pas ntre. Moi, c'tait la premire fois que je le voyais faire, et comme dans nos bois les limites ne marquent pas toujours trs bien, je pensais que peut-tre nous nous tions tromps. Mais Gustou rpondit de suite Pasquetou que c'tait la troisime ou quatrime fois que lui y coupait la bruyre, sans parler des plus anciens de la maison, et que jamais il n'avait rien dit. Mais l'autre riposta que, s'il ne connaissait pas son droit auparavant, maintenant qu'il le connaissait, il voulait le faire valoir; et il ajouta que nous venions jusqu'au chemin qui s'en va vers Roulde. Gustou alors lui dit qu'ils taient d'accord sur a, mais que nous n'avions pas dpass le chemin: quoi Pasquetou rpliquait que nous l'avions dpass. Pour faire comprendre a, il faut dire que pour viter un endroit un peu creux o l'eau s'assemblait, et o il y avait toujours de la fange, les gens qui passaient par l avec leurs charrettes avaient pris l'habitude de couper dans notre bois pour aller rejoindre, cinquante pas de l, le chemin qui tournait un peu sur la droite. Comme il y avait longtemps que les gens faisaient comme a, ce passage tait devenu un vritable chemin bien fray, pendant que la palne et la bruyre venaient dans le vrai chemin, mais pas assez tout de mme pour qu'on ne le vt bien. Nous n'avions jamais rien dit aux voisins; c'tait un peu de bruyre perdue, mais a ne valait pas la peine d'en parler. Quand je vis que Pasquetou s'enttait a, et qu'il voulait nous faire lcher de couper la bruyre, je lui dis de nous laisser tranquilles, et que, s'il avait des droits comme il le disait, il n'avait qu' marcher. Et en effet, il marcha, Pasquetou, et a nous tonnait grandement, vu que nous avions toujours t bons voisins; mais nous pensions qu'il y avait quelqu'un qui le poussait. Le terrain disput n'en valait pas la peine; il faisait un tiers de quartonne, et ne valait pas cher, car il n'y avait pas de chtaigniers dessus. Il y en avait eu un autrefois, mais il n'en restait plus que la souche pourrie recouverte de terre et d'herbes. Ce chtaignier avait fait la limite autrefois, mais comme il n'existait plus, Pasquetou se fondait l-dessus, pour soutenir que notre limite tait un gros chtaignier, contre lequel passait le chemin que les gens avaient fait chez nous. Quoique a ft peu de chose, quand on a droit, on ne veut pas se laisser manger par un mauvais voisin; et, devant le juge de paix, mon oncle dclara que, depuis qu'il avait souvenance, les siens et lui avaient toujours coup la bruyre sur cet endroit sans contestations, et que nous continuerions faire de mme, jusqu' ce que les tribunaux en auraient autrement ordonn. Quelque temps aprs, vint au moulin ce gueux de Laguyonias, qui nous porta une assignation devant le tribunal de Prigueux; nous voil obligs de prendre un avou, un avocat et de plaider. Nous ne manquions pas de tmoins qui nous avaient toujours vu couper la bruyre sur le terrain en question; mais pour le passage, les uns ne se rappelaient pas bien o tait le vrai chemin; d'autres n'avaient jamais pass que sur celui qui traversait notre bois. Le cadastre ne le marquait pas, en sorte que nous n'avions, pour soutenir notre droit, que la preuve de la jouissance. Mais Pasquetou produisait un titre, o il tait dit que son bois venait jusqu'au chemin qui tait entre nous deux, et que ce chemin passait de notre ct, raser un vieux chtaignier trois mars, ou matresses branches, qui tait sur notre fonds. Comme justement le chtaignier qui restait alors en avait trois, il se fondait l-dessus. A l'audience, les gens de loi lurent des papiers n'en plus finir, comme s'il se fut agi d'une affaire bien importante. Aprs a, l'avocat de Pasquetou se leva pour plaider. Cet avocat avait une manie risible: tout en parlant, de sa main gauche il tenait sa robe serre au corps et se penchait en avant, faisant craquer avec son gros ventre la boiserie o il s'appuyait, tendant le bras droit vers les juges, la main ouverte, comme s'il et eu ses preuves dedans, et qu'il et voulu les leur prsenter. Avec a, il avait une voix raille et criarde comme celle d'un canard, et mchait et remchait dix fois la mme chose. C'tait un des premiers avocats de Prigueux pourtant, et on voyait qu'il savait bien des affaires, car il rcita des articles de loi, parla d'un nomm Cujas, et fit des citations en latin, auxquelles je ne comprenais rien, pas plus du reste que quand il parlait en franais, attendu sa manire d'embrouiller ses phrases. Quand il eut parl pendant une heure et demie, il annona qu'il avait fini et qu'il allait seulement, avant de s'asseoir, rsumer rapidement les moyens de son client. Mais sous prtexte de a, le voil qui recommence de fond en comble plaider. Tout le monde en soufflait; enfin, aprs une demi-heure de plus, il s'assit, tira un foulard rouge de sa poche, et se mit s'essuyer le front. Notre avocat se leva alors. Celui-ci avait un autre tic; il levait les bras tendus au-dessus de sa tte, par un mouvement brusque, comme font maintenant les lves de notre cole, lorsque le rgent leur fait faire l'exercice du gymnase; et tout d'un coup, il les laissait tomber de mme, colls le long du corps, avec la fin de ses phrases. Ses grandes manches lui couvraient les mains, et se confondaient avec sa robe, de manire qu'on l'et cru manchot des deux bras. Il avait avec a une figure toute rase et ple, et ses cheveux noirs plaqus taient coups en rond autour de sa tte comme une belle calotte de cur, de manire qu'on l'et pris pour un masque de carnaval, un pierrot en deuil. C'tait M. Masfrangeas qui nous avait enseign cet avocat; il passait pour un homme fort, et je ne doute aucunement qu'il ne le ft; mais qu'il tait embtant! Il commena par une longue citation en latin, les bras levs comme j'ai dit, et les laissa retomber, la phrase acheve, comme si cet effort l'eut crev. Puis il continua lentement, employant de longues phrases qui s'entortillaient, s'accrochaient les unes aux autres, et n'en finissaient plus; force de les allonger, il en perdait quasi la respiration. Autant son confrre hachait et mchait ses mots d'une voix dsagrable, autant celui-ci les droulait gravement d'une voix creuse et solennelle, comme s'il se ft agi d'une cause clbre, et non pas d'un lopin de bois qui ne valait pas cent sous. Comme il ne voulait pas paratre moins ferr que son confrre, il cita toute une kyrielle d'anciens hommes de loi, et aussi ce Cujas, en prtendant que son excellent confrre l'avait mal entendu; quoi l'autre riposta vivement: C'est vous, mon cher confrre, qui l'entendez mal! Tandis qu'il tait lanc dans sa plaidoirie qui s'allongeait, s'allongeait toujours, la tte m'en tournait, et, n'y tenant plus, je sortis. Au bout d'une heure mon oncle vint me retrouver, et me dit que l'affaire tait remise un mois; qu'il allait y avoir une enqute pour savoir si l'ancien chtaignier dont il ne restait que la souche pourrie avait trois mars, ou deux seulement, comme le disait Pasquetou. Quoique ce procs ne ft pas bien amusant, je me mis rire cette nouvelle, et nous nous en allmes l'auberge; aprs quoi, nous repartmes pour le Frau avec un homme de Roulde qui avait tmoign pour nous. --Certainement, disais-je mon oncle en nous en allant, ces avocats avec leur fagot de science, sont bien inutiles dans des affaires comme a. Il aurait mieux valu que les juges vous fissent expliquer tous les deux, Pasquetou et toi, et ils seraient mieux renseigns cette heure. Pour des affaires si peu consquentes il n'y aurait pas besoin de tant de paperasses et de plaidoiries; avec un peu de bon sens, le premier juge venu pourrait grabeler a tout seul. --Sans doute, dit mon oncle en riant, seulement que deviendraient les avocats, les avous, les huissiers, et le gouvernement qui vend le papier marqu? --Mais, disait l'homme de Roulde, pourquoi ces avocats parlaient-ils toujours de Cujat, vu que le bois est dans Saint-Sulpice? --C'est que, dit mon oncle en riant un peu, ils ne parlaient pas du bourg de Cujat o l'on fait les bons fromages, mais, je pense, de quelque ancien homme de loi qui s'appelait comme a. D'aprs ce que je comprends, ajouta-t-il, ce procs rapportera gros tout ce monde-l, car nous ne sommes pas prs d'en voir la fin. Et en effet, les hommes de loi se renvoyaient la balle. Le jour o l'avou de Pasquetou tait prt, le ntre n'tait plus l, et d'autres fois c'tait le contraire. Et puis il y avait toujours quelque chose qui accrochait; l'un attendait une pice et demandait la remise; l'autre avait besoin de voir son client, et tous deux se faisaient signifier force actes pour s'entretenir la main. L'enqute, plusieurs fois remise de quinzaine en quinzaine, de mois en mois, finit pourtant par avoir lieu; elle ne fut pas heureuse pour Pasquetou. Il fit venir des tmoins qui dirent bien que le chtaignier mort n'avait que deux mars; mais nous en fmes venir autant et plus, qui affirmaient qu'il en avait trois. Il y avait un an que le procs durait, lorsque le tribunal ordonna le transport sur les lieux. A ce coup, mon oncle dit:--Gare celui qui perdra! il y a dj beaucoup de frais de faits, et ce transport ne cotera pas bon march. C'est tonnant, disais-je quelquefois mon oncle, que nous n'ayons aucun acte pour ce bois. Nous avions cherch partout, dans le cabinet o taient nos contrats et nous ne l'avions pas trouv: tout ce que nous savions, c'est qu'il venait d'un nomm Crabanas de Salevert, et qu'il tait nous depuis l'anne de la Grande-peur. L-dessus, je m'en fus trouver M. Vigier et je lui contai l'affaire. Comme c'tait dans cette tude que nos anciens avaient toujours pass leurs actes, je me disais que celui-l pouvait y tre aussi: et dans ce cas, les confrontations peut-tre nous donneraient raison. M. Vigier me dit de repasser dans quelques jours, qu'il ferait chercher par Girou. J'y retournai huit jours aprs, et la premire chose que me dit son clerc, le petit Girou, ce fut:--Qu'est-ce que tu payes si je te fais gagner ton procs? --Un djeuner sell et brid, que je lui dis. Et il me montra l'acte, o il tait dit, que le bois tait limit au midi, par le chemin allant vers Roulde tout droit, passant contre un vieux chtaignier, et que la borne cornire avait t plante quarante-deux pas du chtaignier, en suivant droit le chemin du ct du levant. --Ne dis rien de a personne, fis-je Girou; fais-moi une copie de cet acte et tu la feras signer par ton patron; il me la faudrait pour aprs-demain matin, car la justice vient ce jour-l, et je veux servir ce plat Pasquetou et ceux qui le poussent, devant tout ce monde. --Je te la porterai, me dit Girou, je suis curieux de voir la figure qu'ils feront tous. Le surlendemain, le tribunal, le greffier, les avous, les avocats arrivrent dans deux voitures. Jusqu' Coulaures il y avait la route, a allait bien; mais aprs il fallait prendre des mauvais chemins jusqu'au bourg, o on tait forc de laisser les voitures, pour aller de pied jusqu'au bois des Fontenelles. M. Lacaud se trouva chez lui au bourg, comme par hasard, car il demeurait le plus souvent Prigueux. Il invita tous ces messieurs entrer chez lui, et l tant, il les convia djeuner. Comme il tait le maire de l'endroit, qu'il connaissait tout ce monde, ils acceptrent facilement. Tandis qu'on faisait sauter les poulets et qu'on mettait le couvert, M. Lacaud emmena le prsident et un juge, sous prtexte de leur montrer le jardin, et l, lorsqu'ils furent seuls, commena parler en faveur de Pasquetou, expliquant sa manire comme quoi il avait raison. Et ces deux messieurs coutaient, ne se prononant pas, mais ayant l'air d'our complaisamment ce que leur disait ce bon M. Lacaud qu'ils rencontraient partout dans les soires, la Prfecture, chez le Receveur gnral, au Cercle, et qui se trouvait l si point, pour les faire djeuner dans un pays perdu, o il n'y avait qu'une mchante auberge de paysans. Je suis sr que ces messieurs taient de bien honntes gens, incapables de malverser et de juger contre leur conscience; mais les choses se prsentent tout diffremment, selon les dispositions dans lesquelles on les regarde. Le juge prvenu contre quelqu'un a beau tre juste, il ne voit pas les choses comme celui qui ne sait rien de ce quelqu'un. J'imagine que lorsque M. Lacaud eut ajout, comme pour renseigner ces messieurs sur ce que nous tions, que mon oncle avait t arrt au Deux-Dcembre comme un homme dangereux, ils n'taient pas aussi bien disposs pour nous que pour Pasquetou. Le hasard nous fit savoir cette manigance. Au-dessous du jardin au pied de la muraille, il y avait un vieux pauvre qui se chauffait au soleil et entendait tout a, sans qu'on s'en doutt. Lorsque M. Lacaud et les juges rentrrent pour djeuner, le vieux Nicoud se leva, mit son bissac sur son chine et, prenant son bton, s'en vint vers le moulin aussi vite qu'il put. Nous tions table, nous autres aussi, avec Girou qui nous avait port l'acte, lorsque nous entendmes ses sabots sur l'escalier. Quand il fut en haut, ma femme alla ouvrir la porte et lui dit: --Entrez, entrez, mon pauvre Nicoud, vous allez manger la soupe. --Grand merci, fit le bonhomme; et s'avanant, il souleva son bonnet en disant:--Bonjour, bonjour, braves gens! Et tout le monde lui rpondit: --Bonjour, Nicoud, bonjour! Quoique nous ne fussions que des paysans notre aise, jamais il n'est venu un pauvre notre porte qui on n'ait donn. Et si c'tait un vieux, des petits droles arrivant tandis qu'on mangeait la soupe, on leur en donnait avec un chabrol aprs, pour les gaillardir. C'tait de coutume chez nous, d'ainsi faire; nos anciens n'y avaient pas manqu, et nous autres faisions de mme. Ce n'tait pas maintenant qu'il y avait la maison une femme comme la mienne, que cette coutume pouvait se perdre. Ce n'est pas pour nous vanter, mais il faut bien dire que ce n'tait pas la mme chose chez tout le monde. Dans nos pays, les gens ne sont pas bien donnants pour les pauvres. a n'est pas qu'ils aient mauvais coeur, non, mais ils ne sont pas riches non plus, et suent et peinent force, pour affaner du pain. La diffrence entre le paysan pauvre et le mendiant n'est pas grande pour ce qui est de la vie. Le morceau de pain noir que reoit celui-ci est coup au chanteau de celui qui le donne; la mique de l'un est comme celle de l'autre, il n'y a pas gure de lard; enfin, la culotte et la veste du paysan sont dchires, effiloches, rapices de morceaux de toutes couleurs, comme celles du pauvre qui lui demande la charit. C'est pour cela qu'il ne s'apitoie gure sur des misres qu'il subit lui-mme. Le riche, qui connat le bien-tre, devrait compatir davantage au sort des misrables, le comparant au sien, quoiqu'il ne le fasse pas souvent malheureusement; il aime mieux dire pour s'excuser de sa duret: Ce sont des fainants! Le vieux Nicoud tait bien brave homme et puis propre, aussi on le fit asseoir sur le banc, et ma femme lui apporta une grande pleine assiette de soupe chaude qu'il se mit manger. Si a avait t Jean Gautrou qui avait des poux, on ne l'aurait pas fait entrer, et avec a ma femme avait beaucoup de peine de le laisser la porte, et de lui porter, quand il venait, une assiette de soupe sous l'auvent; elle disait qu'il lui semblait que c'tait traiter un chrtien comme un chien. --Que veux-tu, lui disait mon oncle, c'est sa faute: que ne se tient-il net comme Nicoud. Quand le bonhomme eut mang sa soupe, Gustou, qui tait ct, lui versa un bon chabrol dans son assiette, qu'il avala d'une coule. Aprs a, tout en mangeant un peu d'ordinaire, il nous raconta ce qu'il avait entendu, et nous engagea nous mfier. Nous le remercimes de l'avis, et Girou lui dit qu'il n'y avait rien craindre, qu'il nous avait mis en mains quinte et quatorze et le point. --Tant mieux, dit-il, parce que voyez-vous c'est une mauvaise chose que les procs, a ruine bien des maisons. Moi je n'avais pas grand'chose, mais enfin j'tais chez nous, et ce sont les procs qui m'ont fait prendre le bissac, par la faute de ce gueux de Laguyonias. Nous ne nous pressmes pas trop de djeuner, de manire qu'en arrivant au bois des Fontenelles, nous vmes tous ces messieurs de la justice. M. Lacaud tait venu l, aussi, histoire de leur montrer le chemin: il n'y avait pas de mal a, n'est-ce pas? Possible aussi, voulait-il leur rappeler par sa prsence ce qu'il avait dit pour Pasquetou. Ils taient tous rouges jusqu'aux oreilles, ces bons messieurs, et bien repus, bien contents; pour sr que notre maire leur avait fait tter de son meilleur vin, et il en avait de bon. Dans ces dispositions, la manire de voir de l'hte, quand on se trouve dpays et transport de la salle d'audience au fond d'un bois, peut bien peser quelque chose, sans soupon aucun de forfaiture. Lorsque nous fmes prs, nous levmes nos chapeaux pour saluer, mais aucun de ces messieurs ne nous rendit la pareille. Les uns tirrent leur tabatire, un autre causait avec M. Lacaud, et l'avou de Pasquetou le tenait par un bouton. Tous nous voyaient du coin de l'oeil, pourtant, et avaient l'air tonns de me voir avec une pioche sur mon paule. --a ne va pas bien votre affaire, me dit notre avocat en venant vers nous. --Nous portons de quoi tout arranger, dit mon oncle en tirant l'acte de sa poche: Tenez, voyez a. Quand il eut lu, notre avocat dit: --Ho! c'est une autre paire de manches! Et il s'en alla vers les juges, et se mit leur lire le titre. J'piais les figures de tout ce monde pendant ce temps, et il y en avait de curieuses. Pasquetou, ne comprenant rien ce qu'on lisait, voyait pourtant, l'air de notre avocat, que c'tait quelque mauvaise pice pour lui, et restait l plant, badant. M. Lacaud colrait en dedans, a se voyait; le greffier, les avous, a ne leur faisait rien, c'tait visible; quel que ft le gagnant, leur affaire tait bonne. Les juges, a leur tait quasiment gal aussi, sauf le petit dpit, d'avoir dj pris peut-tre une autre opinion qu'il fallait quitter, mais ils s'efforaient de n'en laisser rien voir. Quand notre homme eut achev, le prsident prit l'acte et se mit le relire, et pendant ce temps nous autres fmes la vieille souche du chtaignier. Partant de l, je comptai quarante-deux pas en suivant tout droit le long de l'ancien chemin, qui marquait quelque peu. Je ne trouvai rien. Je m'cartai sur la droite, puis sur la gauche, rien. Ces Messieurs s'taient approchs durant ce temps et me regardaient faire. Pensant que j'avais fait les pas trop grands, je reculais un peu, lorsque mon oncle me dit:--Va plutt en avant, si c'est mon grand-pre qui a compt les pas, il avait des jambes comme une grue. J'allai en avant, et aprs avoir gigogn un petit moment, la pioche rencontra une pierre. --Tu y es, dit le petit Giron, et en effet, j'y tais. Aprs avoir nettoy la place, racl les feuilles pourries, j'tai comme un terreau qui s'tait form dessus, et la borne se vit bien plante avec ses deux tmoins. Comme on peut bien penser, Pasquetou ne fut pas content; il vint voir tout prs, mais quoi dire? les racines de bruyres enleves montraient bien que la borne tait l depuis longtemps, quand l'acte ne l'aurait pas dit, et qu'on ne l'y avait pas mise exprs. Mais c'est M. Lacaud qu'il fallait voir; on aurait dit qu'il allait avoir une attaque, tellement il tait cramoisi. Pasquetou, lui, se tenait coi, les mains dans les poches de son sans-culotte, regardant par terre, et suivant ces messieurs de la justice qui s'en allaient. Au moment o ils partaient, nous autres trois, rests les matres sur le terrain, nous leur tirmes encore trois grands coups de chapeau, en nous gaussant un peu d'eux en dedans, c'est vrai: ils ne firent pas plus attention notre salut que la premire fois, mais a nous tait bien gal. Plus tard, nous smes que M. Lacaud, outre sa haine contre nous, avait encore de bonnes raisons pour ne pas tre content. C'tait lui qui avait pouss Pasquetou plaider et faire faire beaucoup de frais pensant nous ruiner, et il lui avait prt vingt-cinq pistoles pour les frais du procs, avec condition qu'il ne les remettrait pas s'il perdait. Pasquetou se consolait un peu pensant a; il se figurait bien qu'un procs qui durait depuis un an et demi, avec des tmoins, des enqutes, un transport de justice, coterait plus de vingt-cinq pistoles, et qu'il aurait quelque chose parfaire, mais il ne se doutait pas du chiffre. Quand on lui dit la note des frais, qui se montaient prs de cent louis d'or, il en devint tout innocent. Il lui fallut emprunter sur son bien pour payer, et, avec les intrts et les mauvaises annes, a finit par le mettre dans les affaires, tellement qu'il ne s'en est jamais relev, et que lorsqu'il mourut, ses enfants furent obligs de vendre. Nous autres trois, en nous en revenant, nous parlions, tout contents et riant de la manire dont notre maire et Pasquetou avaient t coyonns par cet acte. Quand nous fmes Magnac, Girou nous quitta pour s'en retourner Saint-Germain:--Tu sais, lui dit mon oncle, c'est pour jeudi prochain, ne manque pas! --N'ayez crainte de a, Nogaret! Ah! il ne manqua pas, le petit Girou. En arrivant Excideuil, nous le vmes plant devant l'auberge o nous mettions nos btes. Il croyait que nous allions djeuner l, mais mon oncle dit: --Pour un djeuner sell et brid comme tu as promis, Hlie, il nous faut aller l'htel de Provence. a n'tait pas un endroit pour les paysans, c'tait l que descendaient le marchal Bugeaud et tous les messieurs de par chez nous, et l aussi que s'arrtaient les voitures de poste; mais, pour une fois, a n'est pas coutume. Le fait est, que c'tait un des htels les mieux tenus qu'on pt voir dans tout le pays. En entrant dans la grande cuisine, toujours encombre dans un coin, de paquets et de malles, car c'tait aussi l le bureau de la diligence et le relais, on voyait bien, qu'il y avait la tte de la maison une matresse femme. Tout tait propre, bien en place; les chandeliers de cuivre brillaient, par rang de taille sur la chemine, comme de l'or. Les casseroles et la batterie de cuisine accrochaient les rayons de soleil, et, sur la table massive, les couteaux taient aligns par ordre de grandeur. Tout tait net, luisant et arrang avec got. Et les servantes donc, en tablier blanc et le foulard sur les cheveux, propres comme des sous neufs, il fallait les voir aller et venir lestement, portant des plats et des bouteilles. On nous mit djeuner dans une petite salle donnant sur la route, tapisse de papier vert fleurs, avec des rideaux de coton blanc franges aux fentres. Sur la chemine, il y avait une ancienne pendule colonnes sous un globe, et par ct, des bouquets de fleurs en papier, aussi sous verre. Au mur, taient accroches des images, reprsentant l'histoire de Genevive de Brabant. La table tait couverte d'une touaille, blanche comme des fleurs; les verres brillaient, et les fourchettes et les cuillers semblaient d'argent: c'tait un plaisir de s'asseoir l autour. Ah! le petit Girou tait content, et nous aussi, de lui faire cette honntet. Et quelle cuisine! on ne sait plus la faire comme a maintenant. Tout dernirement, nous tions Prigueux et mon gendre a voulu que nous allions dans un grand htel. Oh! la salle tait bien assez belle, et le plancher cir, mais que voulez-vous que je vous dise, a n'tait plus a; on nous a fait manger des affaires arranges la mode de partout; a n'est ni sal ni poivr, et puis point d'ail; a avait du got comme un morceau de bouchon. Ils disent qu'il faut une cuisine comme a, pour les voyageurs et les trangers. Le fait est que, comme a ne sent rien, avec un peu d'ide, chacun peut se figurer manger de la cuisine de son pays. Mais tout de mme, il devrait bien y avoir Prigueux un endroit o on puisse manger notre mode. Et par-dessus le march, on n'est plus servi par des filles accortes et avenantes, mais par des garons avec des favoris, et la raie au milieu de la tte, qui semblent des juges d'instruction: a finit de vous couper la faim. Ah! ce n'est plus notre bonne cuisine bourgeoise d'autrefois, o on vous faisait manger de bons morceaux, bien choisis, bien soigns, bien arrangs la prigordine. Cette cuisine s'est perdue avec les vieilles coutumes, depuis les chemins de fer. Et le vin! on ne boit plus maintenant que de la salet de vins coups, baptiss, remonts avec du trois-six, foncs avec du sureau, ou pis, avec quelque poison: c'est plat, a n'a ni got, ni bouquet, ni diable, ni rien. Autrefois, quand on voulait bien arroser une bonne daube, ou un gigot piqu d'ail, ou un fin chapon, ou un livre en royale, on demandait du bon vin de Brantme, ou de Sorges, ou de Bergerac, ou de Domme, ou d'ailleurs, car le bon vin ne manquait pas chez nous, et c'tait un vrai plaisir de boire ces bons vins en mangeant de bonnes choses, entre bons amis. Il parat que maintenant, les gens se moquent de a, et qu'il leur est gal de manger cette cuisine au gaz, ces rtis au four de fonte, et de boire ces vins frauds. Tout marche la vapeur, et on n'a pas le temps de faire attention a. Les gens mangent, vite, vite, comme qui jette le charbon pelletes pour chauffer la machine: aussi quels estomacs ont les gens d'aujourd'hui! A ce qu'on m'a dit, depuis vingt-cinq ou trente ans, les gens comme il faut, et principalement les femmes et les jeunes gens, trouvent que ce n'est pas bon genre de manger comme faisaient leurs pres, et de boire du vin de leurs vignes. a n'est pas distingu de bien manger, a engourdit l'esprit, ce qu'ils disent; et ils font la petite bouche, pour avoir l'air de ne vivre que de la cervelle; et la jeunesse laisse les vins de nos crs, pour se gorger de cette cochonnerie de bire allemande. Misre! avec a que nos anciens ne valaient pas leurs petits-fils, pour l'intelligence, le courage, la force, la bonne humeur! Je voudrais voir les crnes d'aujourd'hui, prs des bons compagnons qui se runissaient autrefois au _Chne-Vert_ et chez la _Blonde_! Qu'on me montre dans la gnration d'-prsent, sans dire de mal de personne, et sans remonter bien haut, beaucoup de bons vrais Prigordins en tous genres, illustres, clbres, ou simplement connus, comme Desmarty, Sirey, Daumesnil, Beaupuy, Lamarque, Alary, Bouquier, Elie Lacoste, Roux-Fazillac, Jacques Maleville, Morand, Fournier-Sarlovze, Mrilhou, Briffault, Bugeaud, Sauveroche, Lachambaudie, Morteyrol, Lambert, de Sarlat, qui a fait _Lous dous douzils_, et tant d'autres dont le nom ne me vient pas. Je ne veux pas dire pour a, entendons-nous bien, qu'il n'y ait pas de notre temps des Prigordins de valeur. Il y en a, c'est sr, dans diffrentes parties qui dpassent ma porte, et dont pour cela je ne parlerai pas. Mais parmi ceux qui font honneur au vieux pays des pierres, et qui l'aiment, je nommerai, parce que je comprends son parler patois et que ses contes me plaisent, le collecteur de Sarlat, le flibre majoral Auguste Chastanet, qui a fait pour notre baudissement: _Lou curet de Peiro-Bufiero_, _Per tua lou tems_, _Lou paradis de las Belas-Mas_, _Lou chavau de Batistou_, et tant d'autres jolies patoiseries que nous autres, paysans, devrions tous avoir dans notre tirette de cabinet. Oui, il y a encore chez nous de bons enfants du Prigord, qui ne mprisent pas la terre natale, et qui ont l'esprit alerte, la tte, le bras et l'estomac solides, toutes qualits qui font le vrai Prigordin, propre tout, bon penser et agir; seulement la plupart de ceux-l, par leur ge et leurs habitudes, retirent plutt vers les anciens: les jeunes sont trop parisiens, mon got, et ne sentent pas assez le terroir. Mais me voil loin de la table o nous tions assis tous les trois. Girou n'avait jamais t pareille fte: c'tait un pauvre garon, d'une quarantaine d'annes, fils de paysans comme nous, tout petit et chtif, l'chine un peu bombe, et noir comme une mre, ce qui lui faisait dire quelquefois:--Moi, j'tais derrire la haie quand on tirait la couleur sur les merles! Il avait t instruit au hasard, par un vieux bonhomme qui enseignait quelques enfants le peu qu'il savait. Il n'tait, pour ainsi parler, jamais sorti de Saint-Germain. Trop faible pour travailler la terre ou pour tre ouvrier, trop petit pour tre soldat, M. Vigier l'avait pris pour clerc, et il vivait l, dans cette petite tude de campagne, attrapant tous les livres qu'il pouvait, pour tcher d'apprendre quelque chose. C'tait un vrai plaisir de le voir manger et boire, tout en causant et disant des histoires plaisantes, car il tait malin, et tournait les choses comme il voulait. Il revenait aux plats qui lui convenaient, et le mtin, quoique paysan, il avait du got et ne se jetait pas sur les grosses pices. Il ne pouvait se rassasier surtout d'une terrine de foies gras aux truffes, ni d'un plat de champignons en sauce, comme jamais plus je n'en ai tt. On aurait jur, le voir faire, qu'il n'avait rien mang depuis quinze jours; jamais je n'aurais cru que, dans ce petit homme, il y et un estomac aussi chabissous, autrement dit, capable. Nous avions bu du vin du pays, du meilleur, et avec a deux bouteilles de vin vieux, quand vers la fin du djeuner Girou me dit:--Avec vous autres, je ne me gne pas. J'ai ou parler du vin de Rossignol; il parat que c'est quelque chose de fameux. Il y a longtemps que j'ai envie d'en tter, vous devriez bien en faire porter une bouteille? --a va, dit mon oncle, mais fais attention que ce vin tape sur la cocarde. La fille apporta une bouteille de Rossignol, et Girou se passa son envie. Enfin, quand nous emes bien djeun, bien trinqu, nous allmes au caf. Girou tait bien un peu tourdi, pourtant il tenait bon tout de mme. Mais enfin aprs le caf, les brlots, les petits verres, il en avait assez, surtout qu'il voulut fumer un cigare d'un sou ainsi que nous autres. Comme nous n'avions grand'chose faire, nous le fmes promener dans Excideuil, histoire de lui faire passer un peu les fumes et puis, quatre heures nous nous en fmes ensemble, et nous le quittmes rendu chez lui, bien content de sa journe. Le procs avait dur dj dix-huit mois, aussi il est besoin que je revienne un peu en arrire. Un mois, ou gure s'en faut, aprs la premire assignation de Pasquetou, au mois d'avril 1853, il nous naquit une petite drole que mon oncle voulut appeler Nancy comme sa mre, ce qui fut fait; mais depuis et toujours, nous l'avons appele Nancette. Ma femme fut bien contente d'avoir une drole, parce que quand elles sont grandettes, les filles commencent aider leur mre dans la maison, tandis que les garons sont toujours dehors avec les hommes. Nous, nous tions bien contents aussi, principalement de voir que a faisait plaisir ma femme; mais quand a aurait t encore un garon, nous ne nous en serions pas fait beaucoup de mauvais sang. Cette anne-l, c'est l'anne du gros brochet. Il faut savoir que, chez nous autres, c'tait la coutume de nous rappeler les annes par la chose la plus marquante; comme l'anne du grand hiver, l'anne des grandes eaux, l'anne de la grle, l'anne des grosses vendanges, l'anne de la mort de ma mre, l'anne que le tonnerre tomba dans la chemine, l'anne de mon mariage, l'anne qu'on avait mis mon oncle en prison, l'anne du procs, et autres affaires comme a. Cette anne-l donc, peu de temps aprs la naissance de la petite, une cane qui avait fait son nid dans un buisson, sur le bord de l'eau, au-dessus du moulin, nous amena une dizaine de petits canous. Aussitt ns, aussitt l'eau comme de juste, et le soir lorsque la mre cane les ramena, nous vmes qu'il en manquait un. Le lendemain soir, il en manquait encore un. Comme ils taient toujours sur l'eau tranquille, dans le goulet, se reposant et barbotant de temps en temps sur l'cluse, nous nous demandions qu'est-ce qui pouvait les manger, quand mon oncle tant un jour dans sa chambre du moulin, tandis qu'ils taient sur l'eau, vit un gros brochet en attraper un dans sa gueule, et l'emporter au fond. Le lendemain il guetta avec son fusil; rien. Le surlendemain il entendit, un moment, la cane crier de peur, et prenant vitement son fusil, au moment o cette bte engoulait un pauvre canou, il lui tapa un coup de fusil dans la tte et le tua roide. C'tait un brochet qui pesait douze livres et trois onces; jamais nous n'avions vu pareille pice dans la rivire; il devait se tenir sous les rochers, dans de grandes caches qu'il y a; toujours est-il que nous l'emes comme a. Je l'arrangeai dans une grande panire avec des herbes, et je le portai M. Masfrangeas. En le voyant il s'cria:--Ha! quelle bte! mais que veux-tu que j'en fasse? la maison, nous en aurions pour huit jours. Rflexion faite, il l'envoya au Prfet qui le convia en manger sa part le lendemain soir. Tous les invits admirrent cette belle pice, et lui firent honneur, d'autant plus qu'on l'avait truffe et mise la broche. Lorsqu'il ne resta plus que l'pine de l'chine avec la tte, le Prfet dit M. Masfrangeas: --Parbleu, celui qui vous a envoy ce brochet est un brave homme! --Oui, dit M. Masfrangeas en riant pour faire passer la chose, et avec a, il a failli aller Cayenne! --Ah bah! c'est votre meunier! dit le Prfet. Et tout le monde se mit rire. Mais personne ne pensa qu'en Afrique comme Cayenne, il y avait des braves gens comme mon oncle, et tout aussi innocents. IX J'ai donn ci-devant un aperu de nos occupations et de notre travail, suivant les saisons, il est inutile de revenir l-dessus. Les vnements sont rares en pleine campagne, du moins de ceux qui valent la peine d'tre conts. Il y en a pourtant, auxquels les gens des villes ne font gure attention, et qui, pour nous autres paysans, sont une grosse affaire. Un matin du mois d'avril 1855, je m'tais rveill de bonne heure; la lune rayait, et sentant un brin de froid sous les couvertures, je dis ma femme: J'ai peur que nos vignes glent. a me tracassait; aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on le sentait aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il avait gel, il fallait attendre le soleil. Aprs avoir djeun, huit heures, nous montmes la vieille vigne, mon oncle et moi, et, suivant rang par rang, il nous fallut bien voir que tous les boutons taient gels. De l, nous allmes aux autres vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et de la Combe: elles taient geles aussi, mais comme tant plus loignes de la rivire que la vieille, il n'y avait pas tout fait autant de mal, mais peu s'en fallait. --Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire deux barriques de piquette. Nous revnmes la maison bien ennuys, et ma femme, venant au-devant de nous avec sa drole sur le bras, nous demanda ce qu'il en tait. --Tout est perdu ou peu prs, lui dis-je. Et nous rentrmes tous les trois sans rien dire. Les marchands se font du mauvais sang, pour une banqueroute qui leur fait perdre; les propritaires, pour un fermier qui dguerpit sans les payer; les gens qui sont dans les affaires, pour les vnements qui arrtent l'industrie, et les paysans pour la gele, la grle, la scheresse, la brume et tout ce qui perd le revenu. Mais, tandis que dans les villes on agit, on se dmne pour tcher de se tirer d'affaire, nous autres, nous ne bougeons point et nous ne disons rien. C'est qu'aprs une gele, une grle, il n'y a rien faire, ce qui est perdu ne peut plus tre sauv. Et puis, nous sommes de si longtemps habitus ne compter sur le revenu, que lorsqu'il est serr, que le malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend point. Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre vin de l'anne d'avant, et il nous fallut faire avec le reste, en buvant plus de piquette que de vin. Quelque temps aprs, mon cousin Estve me manda de venir la foire de Jumilhac qui tombe le 7 mai, parce qu'il tait en march pour acheter une maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation. J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant le chteau, prs du vieux arbre de la Libert tout saccag par les orages, comme la libert par Bonaparte. Aprs que nous emes djeun, nous fmes voir la maison, et, aprs l'avoir bien visite, nous revenions dans la foire en causant du prix. Comme nous suivions la grande rue, je vis passer un individu en blouse, qui avait une belle paire de ciseaux pendus son cou par un lien, et qui criait: _Piaoux!_ _piaoux!_ --Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux! que je dis mon cousin. --Tu vas voir a tout l'heure, qu'il me dit. L'individu rentra sous la balle, et bientt un autre, qui venait de la place, criant aussi: _Piaoux!_ _piaoux!_ vint le retrouver. Ils avaient une espce de banc mont dans un coin, avec des marchandises, cotonnades, indiennes, mouchoirs, fichus, et autres affaires comme a. Et alors des filles vinrent l, parler ces hommes, et taient leurs mouchoirs de tte et dtachaient leurs cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient, regardant de la finesse, de la longueur, de la couleur. Puis les filles voyaient les marchandises, cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et paupignaient les toffes, comme les individus faisaient de leurs cheveux. Et alors ils entraient en march. Les filles dprciaient les toffes, et les marchands les cheveux, et ils disputaient sur la qualit, le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en aller. Mais voyant a, ces individus mettaient quelque chose de plus, un mauvais fichu de rien, un bout de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le march, les filles se rservaient qu'on leur laisserait quelque peu de cheveux par devant, de manire qu'avec leur mouchoir de tte a ne se connt pas. Quand tout tait bien entendu, convenu, ces hommes prenaient leurs ciseaux, et derrire une toile, ils tondaient ces pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une brebis. Et pour une salet de fichu, un tablier, une mchante robe de six francs qu'ils estimaient vingt, ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient bien chrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en avait d'autres l, qui attendaient leur tour; d'autres qui ne savaient trop comment faire, qui voulaient bien une robe, mais que a ennuyait de se laisser raser comme a. Alors les marchands leur faisaient voir celles qui taient tondues, quand elles avaient remis leur mouchoir de tte, les assurant que a ne se connaissait point par le moyen des cheveux laisss dessus le front, et les faisaient entrer en march. --C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis mon cousin, allons-nous en. Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant un couteau qu'Estve avait achet pour notre an. Au mois d'aot de cette mme anne, ma femme eut un autre drole, qui fut enregistr sous le nom de Bernard, mais que nous appelions tant qu'il tait petit, Berny. L'an s'en allait tout seul depuis longtemps, autour de la maison, et venait au moulin nous trouver. Quelquefois je le regardais, assis dans le sable au bord de l'eau, faisant de petits tangs et de petits ruisseaux, et sa manire de faire, ses petites inventions, rveillaient dans ma mmoire le souvenir de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait me voir moi-mme cet ge, me roulant dans le sable, et, couch plat ventre, essayant d'attraper des petites gardches. Et souventes fois lorsque la demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait mon an sur ses bras, ou l'emmenait par la main, je me revoyais petit enfant, et je me rappelais mes adorations pour la jeune demoiselle qu'elle tait alors, si frache, si pleine de sant, si jolie, que a rjouissait le coeur rien que de la voir. Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes, et une nuit elles emportrent un morceau de l'cluse, de manire qu'il nous fallut mander des ouvriers et travailler beaucoup pour la rparer. Le moulin chma quelques jours, aprs quoi on put faire moudre. Mais, on n'avait rtabli que le plus gros, pour attendre le beau temps, en sorte que lorsque les eaux furent basses, l't, il fallut refaire plus fond et plus solidement une partie du travail. Cette affaire-l nous cota prs d'une centaine d'cus: il n'y a rien qui cote d'entretenir comme un moulin. Notre quatrime enfant vint au mois de mai 1858; c'tait une petite nomme Rose, qui mourut quatre mois. Certainement nous en emes du chagrin, surtout ma femme, mais nous avions trois autres enfants pour nous consoler. Le plus petit avait dj trois ans et tait encore pendu au cotillon de sa mre, ce qui fait qu'tant occupe de lui chaque instant, elle en portait mieux sa peine. Et puis on a beau dire, nous n'avons qu'une somme d'amiti dpenser pour nos enfants, et quand ils sont plusieurs se la partager, elle se divise ncessairement. Il arrive bien des moments, dans une maladie, un petit accident, o on porte toute son affection, sur celui qui dans l'instant en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la chose passe, les autres reprennent leurs droits. Une mre a beau faire, elle ne peut avoir autant de petits soins et de mignardises pour cinq ou six enfants que pour un seul, et je crois que ceux-l en valent mieux; les enfants uniques sont des enfants gts souvent. De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des villes principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin qu'il soit plus riche. Ils l'lvent faire toutes ses volonts, voir tout lui cder, et en font des petits bonshommes pleins de vanit, de suffisance, capricieux comme des femmes qui le sont, dgots de tout pour n'avoir eu rien dsirer, et pour tout dire, pas bons grand chose. Ce rsultat devrait les dtourner du systme, sans compter que, comme on dit, n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas. A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur, soi-disant de la paix, aprs la guerre de Crime, faisait tuer notre monde et manger nos millions, pour les Italiens, qui nous en sont bien reconnaissants, comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa du mal pendant les fauchaisons. Le mdecin fut mand, trop tard comme toujours, aussi il dit d'abord que c'tait un homme perdu. Je montai au Taboury avec ma femme, et, en effet, on voyait de suite qu'il tait bien fatigu. Il tait l, tendu sur le lit garni de courtines de vieille serge jaune, respirant avec peine et ayant une grosse fivre. Sous sa tte, on avait mis un joug lier les boeufs, pour adoucir ses souffrances et lui donner la force de les supporter. a n'tait pas cause de a, sans doute, mais sa figure, dure comme toujours, tait tranquille et mme rsigne. Il se mourait d'une pleursie, qui est la maladie des paysans, comme la goutte est celle des riches. On avait rapport au vieux la sentence du mdecin, pour l'avertir qu'il fallait faire venir le cur, et il avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller vitement qurir le sorcier de Prmilhac, qu'il n'y avait que lui qui pt le tirer de l. Le cur tait venu avec Jeandillou, l'avait confess, communi, oliv, et s'en tait retourn. Il n'y avait gure qu'un petit quart d'heure que nous tions l, quand arriva le sorcier. C'tait un homme de moyenne taille, bien carr et charpent, un paysan point du tout dgrossi, comme celui qui n'tait pas tant seulement all Prigueux, et ne sortait de son village, que pour se rendre aux environs o on l'appelait. Avec a, dur soi et aux autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles, mais attach avec enttement aux anciens usages, et, comme de bien entendu, plein de toutes les superstitions d'autrefois. Il tait habill d'un pantalon pont-levis en laine burelle, couleur de la bte, d'un vieux gilet fleurs, boutonn carrment jusqu'au col, et garni de deux ranges de boutons de cuivre, polis et brillants, qui avaient us bien des gilets et se transmettaient de pre en fils dans sa famille. Avec a, il avait un gipou de grosse toffe bleue de Miremont, comme en ont les gens du Prigord noir qui touche au Quercy, et qu'on voit aux foires de Terrasson. Dans les pans courts de cet habit-veste, deux larges poches lui servaient mettre des herbes et ses affaires de sorcier. Sa tte, garnie de longs cheveux blancs friss, tait couverte d'un bonnet de laine brune, tricot l'aiguille, sans pompon et ramen en avant, comme ceux de la Rpublique qu'on voit sur les anciens sous du temps. On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce qu'on croyait son pouvoir et qu'on le craignait. Il y avait bien des gens qui l'invitaient aux noces, pour viter les embarrements si dsagrables pour les nvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut tirer de vin une barrique, quoiqu'on te le douzil. On l'appelait, pour les maladies des chrtiens et pour celles des btes; il gurissait les gens, des fivres, avec neuf brins d'herbes cueillies reculons, avant le lever du soleil, le premier jour de la saison d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en les faisant passer par un cheveau de fil retors. Il gurissait aussi les chevaux et les boeufs malades, en les faisant tourner trois fois autour de la pierre-leve du Puy-de-Jou. Il enseignait chercher la _Mandragoro_, et on disait mme, que c'tait lui qui l'avait fait trouver ce Baspeyras, dont Gustou avait parl le soir que nous noisions; il levait les sorts jets par les gens mal jovents; il donnait aux garons, le moyen de se faire aimer d'une fille, au moyen de l'herbe de _Moto-Goth_, ramasse avec certaines crmonies, et cache adroitement sous le livre des vangiles, seule fin que le cur dt la messe dessus; il retrouvait les affaires adires en faisant tourner le tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des gens qui croyaient mme, qu'il pouvait faire grler en battant l'eau de la fontaine de la _Fado_, et mettre le trouble dans les mnages, en nouant l'aiguillette aux hommes, comme on disait autrefois, ce qui est, ce qu'il parat, un moyen sr pour a. En entrant, le sorcier, afin d'loigner le Diable, prit un peu de sel dans la salire accroche la chemine, et le jeta dans le feu, o il ptilla; puis il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna ses yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut. Lui, releva la couverte, et mit nu la poitrine du malade, maigre, hle, couleur de vieux cuir et couverte de poils gris hrisss. Alors il se pencha, couta, se releva, leva les bras en l'air comme pour implorer quelqu'un et rcita une sorcellerie qui commenait ainsi: _Din lou vargier d Josaphat uno dmo s troubet, saint Jean la rencountret_... C'est--dire: Dans le jardin de Josaphat une dame se trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa de nouveau, souffla par trois fois sur l'endroit o tait le mal, y fit avec le pouce, des signes mystrieux, en marmonnant tout bas des paroles qu'on n'entendait pas. Aprs a il tira de sa poche son petit sac de cuir le dposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui remit la couverture dessus, et resta l sans bouger, remuant seulement les babines sans qu'on entendt aucun son. Au bout d'un moment, il releva la couverte, couta de nouveau, puis remit le sac de cuir dans sa poche, et recouvrit Jardon. Puis il alla l'vier, demanda un bassin, des plats de terre, les remplit d'eau, et les plaa aux quatre coins de la chambre afin que l'me du vieux Jardon s'y lavt avant de monter au ciel. Cette crmonie dernire prouvait qu'il n'avait aucun espoir. Cela fait, il revint vers le lit, fit au-dessus de la tte du mourant, quelques conjurations pour adoucir son agonie. Malgr ses gestes et ses paroles, Jardon commena rler fortement; sa poitrine allait comme un soufflet de forge et soulevait les couvertes. Ma femme tait au pied du lit, et, quoique le vieux n'et jamais t bon pour elle, le voyant agonisant, elle penchait la tte tristement. Dans la ruelle, la mre Jardon tait l, assiste d'une soeur de son mari et d'une de ses nices, et tout ce monde piait bien dsol, mais l'oeil sec, qu'il et: fini de souffrir! Belle manire de parler, qui fait bien connatre la rsignation native du pauvre paysan, pour qui la cessation de la vie est la cessation de la souffrance. La peine de la vieille Jardon, de sa belle-soeur, et des autres, trs vraie pourtant, ne se marquait pas par des pleurs et des lamentations; elle restait muette. Ils plaignaient le vieux, bien sr, mais ils savaient que son pre tait mort d'une fluxion de poitrine, et qu'une mort peu prs semblable les attendait: A quoi bon se roidir contre la destine? Le sorcier, voyant que le pre Jardon tirait ses fins, ta son bonnet, le posa sur le lit, et la tte leve, les yeux en haut, se mit rciter la _Patenostre-Blanche_, s'interrompant de temps en temps pour faire de la main gauche des signes de sorcellerie. Le rle dura encore un petit quart d'heure, puis il se ralentit et cessa tout fait: le vieux homme ferma les yeux demi, il avait fini de souffrir! Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupires, ramassa dans un seau l'eau qu'il avait mise dans les gages autour de la chambre, et alla la vider dans le verger afin qu'elle ne servt pas d'autres usages, maintenant que l'me de Jardon s'y tait baigne. Quand il fut revenu, avant que le corps ft froid, il lui mit ses habillements des dimanches avec un parent qui lui aida, et, cela fait, s'en retourna. Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et qu'il fut l-bas couch dans sa fosse derrire l'glise, ma femme emmena sa mre nourrice au moulin, o elle resta deux jours, aprs quoi elle s'en alla, disant qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il fallait que chacun ft chez soi; mais elle venait souvent chez nous, principalement pour voir les enfants, qu'elle aimait beaucoup. Je crois que cet enterrement fut le dernier que le cur Pinot fit dans la paroisse. Il fut forc de s'en aller quelque temps aprs, rapport sa nice prtendue. Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions parl personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le rtameur, l-bas sous l'orme de la place d'Hautefort. Mais comme ce Ragot venait tous les ans faire sa tourne, jusqu' Cubjac, Excideuil et Tourtoirac, sans doute il en avait parl d'autres, car on commenait en babiller dans le pays. Les uns soutenaient ferme que ce n'tait pas sa nice, pour l'avoir ou-dire seulement, d'autres qui ne le savaient pas davantage, soutenaient aussi ferme, que c'tait bien sa nice et que tous ces bruits c'tait des mchancets: c'est comme a, que les trois quarts du temps, les gens parlent plutt selon leur ide, que selon la vrit. Les dames de la paroisse, et les gens comme il faut, disaient qu'il n'y avait que des impies, des malhonntes gens, qui pussent dire des choses pareilles. M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de dnoncer au procureur de Prigueux, les canailles qui dbitaient ces calomnies. Les gens qui n'avaient aucun parti pris, ni d'un ct ni de l'autre, ne savaient trop que croire de tout a, lorsqu'une farce vint faire dcouvrir le pot aux roses. Il y avait dans le pays, une heure de chemin du bourg, un noble, vieux garon, appel M. de Cardenac, qui tait un bon vivant, point mchant du tout, mais aimant bien rire et faire de ces grosses farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le cur et lui taient grands amis, dnaient de temps en temps l'un chez l'autre, et faisaient ensemble la bte hombre avec les curs des environs, en sorte qu'ils ne se gnaient point entre eux. Le jour de Notre-Dame-d'Aot, M. de Cardenac vint la maison curiale, comme le cur tait en train de chanter les vpres, avec sa nice et d'autres chanteuses. La porte de la cure tait ouverte, car dans nos pays, il n'y a gure de voleurs aller dans les maisons, de manire que M. de Cardenac entra par le jardin, sans que personne le vt, tout le monde tant aux vpres, except sept ou huit hommes qui buvaient chez Marchou. Comme il n'tait gure dvot, M. de Cardenac ne voulait pas aller l'glise, et pensait attendre en lisant le journal du cur, que les vpres fussent finies. Malheureusement, il ne trouva pas le journal sur la chemine de la salle, et, s'ennuyant de ne rien faire, il alla la cuisine prendre les pinces feu, et les mit dans le lit de la nice du cur, bien arranges, entre les deux draps, de faon qu'on ne s'en serait jamais dout. Puis aprs, il s'en fut faire un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que les gens sortaient de l'glise, il revint, et fit celui qui ne vient que d'arriver. Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller le souper, et se servir des pinces pour arranger le feu, elle ne les trouva pas, et force lui fut de s'en passer. Le cur avait beau lui dire qu'elle les retrouverait, elle qui n'tait pas trop de bonne humeur ce jour-l, rpondait qu'en attendant, elle ne pouvait pas se servir de ses doigts pour manier le feu. M. de Cardenac qui restait souper, faisait le bon aptre et semblait chercher les pinces, en se gardant bien de les trouver.--Peut-tre, qu'il dit, votre enfant de choeur sera venu chercher du feu avec l'encensoir; qui sait o il les aura mises? Le cur alla voir, mais il revint disant que le drole avait garni son encensoir chez Marchou. Impatiente, la demoiselle Christine alla prendre celles qui taient dans la chambre de son oncle prtendu. Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le cur et sa nice commenaient trouver a tonnant. On avait eu beau chercher partout, impossible de savoir ce qu'elles taient devenues. Quinze jours se passent ainsi, et, comme la nice avait cont l'affaire aux voisines, on en parlait dans le bourg, et, il y en avait qui disaient que le Diable avait bien pu faire ce tour, pour induire la demoiselle Christine, et possible le cur lui-mme, en pch d'impatience et de colre. Mais d'autres, comme Migot et le fils Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de leur faire commettre ce pch-l, pour raisons lui connues, et que d'autre part, il n'avait pas besoin de ces pinces, en tant amplement fourni, ainsi que de fourches, de broches, de chaudires et autres instruments faire rtir et bouillir les damns. Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un avec qui on puisse en rire son aise. Pendant quelques jours, M. de Cardenac garda la chose, mais enfin, n'y tenant plus, il la conta aprs souper un de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de n'en souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la raconta un autre avec la mme recommandation; celui-ci en fit de mme et ainsi de suite, en sorte que bientt tout le monde le sut. Il n'y avait que deux lits chez le cur, de manire qu'il fallait ncessairement conclure de cette histoire, que la nice couchait avec son oncle. L-dessus grand tapage dans le pays; les nobles des environs se visitaient pour dplorer ce scandale; et ce qu'il y avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus soutenu que la demoiselle Christine tait la nice du cur, cette heure soutenaient non moins fermement qu'elle ne l'tait pas, afin de diminuer un peu la grosseur du pch. Les contradictions ne cotent gure aux gens, lorsqu'un intrt qui les touche est en cause. Les curs du voisinage levaient les bras au ciel, lorsqu'on leur parlait de a, mais leurs gestes dsols et leurs paroles affliges, n'arrangeaient rien. Pour faire cesser ce scandale, dont riaient les impies et les libertins, l'un d'eux prvint l'vch, et le pauvre cur Pinot, mand par Monseigneur, fut tanc de la bonne faon, et puis envoy dans le fond du Nontronnais, prcher la continence d'autres ouailles. Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait cette affaire, il regretta bien assez de n'avoir pas tenu sa langue; mais il tait trop tard. Pour rparer autant qu'il tait possible, le mal qu'il avait fait, comme c'tait un bon homme, il prit la demoiselle Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement allait assez la demoiselle grandement fatigue du cur, lequel n'tait gure aimable, mais il ne convenait pas celui-ci, qui tait un peu jaloux; pourtant il lui fallut bien en passer par l, ou par la porte, comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne nice avec lui, et il lui tait mme interdit de la revoir. Quand le nouveau cur fut arriv, on ne tarda pas connatre, que nous avions troqu notre cheval borgne pour un aveugle. Le cur Pinot tait bien braillard, surtout en temps d'lections, et bien mauvais quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles de rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci taient rduits rien, et que sous la surveillance des gendarmes, du commissaire du canton, et des maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en prison, ou pire, il s'tait radouci un peu. Pour le reste, la danse, la viande les vendredis et samedis, la messe, la confession de Pques, il faisait son mtier, mais n'tait pas des plus terribles. Il aimait tre tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang pour toutes ces choses: pourvu que a allt peu prs, en gros, c'tait tout ce qu'il demandait. Mais le cur Vignolle qui le remplaa, c'tait autre chose. Celui-l n'aimait ni les livres en royale, ni les beaux barbeaux, ni les chapons truffs, ni le bon vin, ni le caf, ni le vieux cognac, ni la pipe, ni la bte hombre, ni les femmes, ni rien. C'tait le fils d'un pauvre paysan du ct de Lanouaille, appel de son sobriquet: Crubillou, qui avec un bien de mille cus, avait six ou sept enfants qu'il ne pouvait nourrir. Le cur de l'endroit ayant remarqu le second de ces enfants, qui tait assez veill, le prit chez lui, et, comme il apprenait bien, le poussa se faire cur. Le garon, qui prfrait prcher ceux qui piochaient la terre, plutt que de la piocher lui-mme, et de s'exterminer nourrir des enfants comme faisait son pre, eut tout de suite la vocation, comme ils disent. On le mit au sminaire, pour apprendre le mtier, et on disait que c'tait les jsuites qui l'avaient lev. Eux ou d'autres, ceux qui l'avaient dress ne l'avaient pas manqu. Ds le sminaire, il avait une si grande ide de son tat, que lorsqu'il allait voir ses parents, il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait pas, ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement sa mre. Eux, les pauvres gens, tout fiers d'avoir un cur dans leur famille, le respectaient comme le bon Dieu, et s'il leur faisait la grce de djeuner, vite, on tuait un poulet et on faisait une omelette, et les soeurs servaient M. l'abb, qui mangeait seul, pour ne pas compromettre la dignit de son caractre religieux. Le premier dimanche aprs son arrive, il prcha sur la supriorit du prtre, sur le grand respect qu'on lui devait, cause de son caractre sacr. Les histoires de son devancier ne le gnaient gure, et il semblait l'entendre, qu'on n'et jamais connu dans la paroisse l'histoire des pinces feu, ni ou parler des fredaines des curs. Et pour faire comprendre ses paroissiens, combien tait puissant et vnrable le prtre, il leur disait:--Le prtre commande Dieu tous les jours de descendre sur l'autel, et de s'offrir victime rsigne, et Dieu lui obit, et il ne peut faire autrement que de lui obir: on peut donc dire, avec vrit, que le prtre est en un sens plus puissant que Dieu. On peut croire qu'un gaillard comme a, le prenait de haut avec les brebis de son troupeau, et ne se familiarisait point avec elles, comme le bon cur de _Peiro-Bufiero_. Quand il fit sa tourne dans les maisons et les villages, pour connatre son monde, il refusait tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafrachir, soit de faire collation. Il semblait qu'il n'et jamais ni faim, ni soif, et ne ft point sujet toutes les misres des autres hommes. Mais s'il n'avait pas soif de vin, il avait soif d'tre le matre, de dominer tout le monde et de gouverner les gens selon ses ides. Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus l'vch pour tre bons catholiques, et dvous la religion, il tait plus doux, car il tait ambitieux et ne voulait pas se faire d'ennemis capables de lui nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un ct, chez les nobles, on lui rendait une dfrence due son tat, de l'autre, on le regardait comme un infrieur. Chez M. le comte de la Bardonnie, on lui avait fort bien fait sentir, en le recevant avec les gards de convention dus un alli naturel, qu'on n'oubliait pas sa paysannerie, et tout a le rendait prudent. Je raconte a par ou-dire, car on pense bien que je n'y tais pas. Mais avec les paysans, le commun du troupeau, il tait roide et hautain. Cette conduite n'tait pas tout fait dans l'esprit de l'Evangile, mais il y a belle lurette que les prtres l'ont perdu de vue, si tant est qu'ils s'en soient jamais inspirs. Moi, je croyais que ce diable de cur ne serait pas venu la maison, sachant que depuis longtemps nous ne frquentions pas l'glise, et que mme nos enfants n'taient pas baptiss. Mais il vint tout de mme, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer devant des impies, et peut-tre aussi esprant de nous ramener. Mais il se trompait du tout au tout; jamais nous n'aurions dit, ni rien fait qui pt faire de la peine aux personnes dvotes; nous n'avions point de haine contre les curs et la religion; et nous ne parlions pas mal du bon Dieu: nous n'tions donc pas des impies, comme le disaient les vieilles bigotes; mais, par exemple, nous tions tout fait indvots et incroyants. Tous les ans nous faisions faire exactement le service promis la pauvre dfunte Mondine, mais quant ce qui est de nous autres, notre dernier acte de religion, avait t mon mariage l'glise, pour les raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours repenti. Quant nous signer devant les croix, ou croire tout ce qu'on enseigne au catchisme, aller la messe, nous confesser et faire nos Pques, c'tait chose impossible, tant nous tions peu ports la religion. Quand on parlait devant nous des mystres, de miracles, qu'on racontait des lgendes pieuses et autres choses semblables, il me semblait our de ces contes qu'on fait pour divertir les petits droles; et de fait, je crois que tout a a t invent, pour amuser les peuples encore dans leur enfance. Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go, comme s'ils les avaient vues: que voulez-vous que je vous dise, j'ai eu beau m'carquiller les yeux, je n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements que j'ai ou faire sur ces questions de religion, pour persuader les mcrants comme moi, m'ont surtout prouv qu'elles sont trs obscures et incomprhensibles. Mais s'il y en a qui ont meilleure vue que moi et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien possible, tant mieux pour eux. On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous serez damn comme une serpe! Mais c'est savoir: qu'on me montre d'abord o est l'enfer! Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-l taient aussi certaines et aussi ncessaires qu'on le dit, elles clateraient tous les yeux, bons ou mauvais, sans tant de discours. En finale, pour moi, j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez habile pour affirmer, ni assez roide de col pour nier; mais pour en croire quelqu'un sur parole je ne le peux. Dans tout ce qu'on dit l-dessus je trouve qu'on se paye de mots qui dpassent notre entendement. Mais quand mme je serais trs sr que le Dieu de nos curs existe; que nous avons une me qui ne meurt point avec nous, et sera rcompense ou punie, cela ne me ferait changer en rien de conduite, ni tre catholique, ou protestant, ou juif, parce que je crois pas qu'un Dieu nous ait damns pour une pomme, ni que ce Dieu ait besoin de prires et de crmonies pour tre honor, pas plus que de prtres pour nous faire connatre ses volonts. Voil comme nous tions dans la maison, et a venait de famille, car ni mon grand-pre, ni mon pre n'avaient voulu se confesser l'article de la mort, et mon grand-pre rptait souvent un proverbe patois qui se peut traduire ainsi: _Les prtres et les pigeons gtent les maisons_. Ainsi, nous tions honntes avec eux, mais nous n'tions pas de ceux chez lesquels ils sont toujours fourrs. Dans la famille, si quelquefois les uns ou les autres s'taient un peu relchs en quelque chose, c'tait sur quelque affaire de peu d'importance, et afin de ne pas contrister les femmes, qui n'avaient pas t leves dans ces ides. Je conviens que c'est un tort, et qu'on doit tre, ou bon catholique et pratiquer exactement, se confesser, faire ses Pques, jener, etc., ou ne l'tre pas, et s'abstenir en consquence de tout acte et de toute crmonie de religion: mais l'homme n'est pas parfait. En ce qui me regarde en particulier, je n'avais point me plaindre de ce ct, car ma femme faisait comme nous, et avait laiss l, depuis notre mariage, toutes les pratiques auxquelles elle avait t habitue. Dans les commencements a paraissait fort aux gens de chez nous. Qu'un homme ne fasse pas ses Pques, encore ils le comprenaient toute force; mais une femme, jamais on n'avait vu a. Dans les commencements a faisait aller les langues; mais quand on vit comment cette mme femme gouvernait sagement sa maison, ses enfants et elle-mme, et quand elle eut fait connatre dans plusieurs occasions, combien elle tait bonne et pitoyable pour les malheureux, les langues se turent. En voil bien long, mais il me fallait expliquer dans quelles dispositions nous tions, lorsque vint le cur. Il avait un peu chaud en entrant, et ma femme lui prsenta une chaise pour se tourner vers le feu; mais il remercia, disant qu'il ne faisait point attention ces choses, qui n'en valaient pas la peine. Mon oncle lui rpondit que la sant n'tait pas peu de chose, et que nous autres, ne trouvions pas mauvais de prendre quelques prcautions pour la conserver. Aprs a, nous lui offrmes de se rafrachir, de prendre quelque chose, mais il refusa tout: vin, eau, pineau, eau-de-vie, eau de noix, disant qu'il ne prenait jamais rien. --A votre volont, lui dit mon oncle; mais vous serez le premier homme qui sera entr ici, sans choquer de verre avec nous. Je ne sais si, de l'appeler homme, a lui dplut, ou l'ide de trinquer avec nous, mais il rpliqua un peu hautement: --Un prtre n'est pas un homme comme un autre; je suis venu pour autre chose que boire. Et il commena nous entreprendre sur le chapitre de la messe, de la confession, de tous les devoirs du chrtien; nous dit combien nous tions coupables de les ngliger; s'effora de nous faire peur de l'enfer, et enfin enfila toutes ses raisons pour nous persuader. Nous l'coutmes comme a pendant dix minutes; mais la premire pause, mon oncle lui dit: --Ecoutez, Monsieur le cur, vous perdez votre temps essayer de nous convertir; nous ne sommes plus des enfants; moi j'ai deux fois votre ge, mon neveu est votre an, et pour vous parler franchement, nous n'aimons pas qu'on blme notre manire de nous conduire. Si j'allais chez vous en faire autant, vous ne le prendriez pas bien sans doute, ainsi vous comprendrez qu'il vaut mieux ne plus parler de ces affaires-l. --Comment! fit le cur en tressautant, mais ce n'est pas la mme chose! J'ai mission de Notre-Seigneur Jsus Christ de ramener les mes lui; Monseigneur m'a donn les pouvoirs ncessaires, je suis votre pasteur, et ce titre j'ai le droit de vous remontrer ce que je crois tre pour votre bien. --Eh bien! Monsieur le cur, riposta mon oncle, vous tes chez des gens qui ne croient pas votre mission, comme vous dites, ni aux pouvoirs de l'vque, ni plus forte raison aux vtres. Nous ne sommes pas de vos brebis, puisque pour vous les gens de la commune sont un troupeau, et vous n'tes pas notre pasteur. Que ceux qui reconnaissent votre autorit reoivent vos remontrances, c'est leur affaire; mais ici vous n'avez point nous en faire. Il se leva les yeux mchants, jaune de bile remue, et s'adressant moi: --Mais au moins, dit-il, que votre femme et vos enfants innocents ne soient pas les victimes de vos funestes principes; laissez-les tre chrtiens! J'allais lui rpondre, mais ma femme qui tait l debout, son dernier enfant sur ses bras et les deux autres tenant son cotillon, fut plus prompte que moi et lui dit: --Monsieur le cur, dans une maison et dans une famille, il ne doit y avoir qu'une croyance et une religion, celle du pre: nous restons unis en a comme en tout. --Allons, fit-il en remettant son chapeau, je vois que je suis dans une maison o le dmon est tout-puissant; il ne me reste qu' me retirer. --Du moment que vous parlez ainsi, lui dis-je en remettant aussi mon chapeau, c'est ce que vous avez de mieux faire. A la porte il se retourna, et tendant le bras il nous dit: --Je prierai Notre-Seigneur de toucher vos coeurs impies, et de me faire la grce d'tre l'instrument de votre rconciliation avec Dieu. Je vous attends un jour au tribunal de la pnitence! D'ici l, souvenez-vous qu'on ne peut tre honnte homme sans religion! Cet animal nous embtait la fin; aussi, mon oncle lui dit en goguenardant, pour ne pas se fcher: --Allons! allons! Monsieur le cur, vous ne nous ferez jamais croire, que sans le fils de Crubillou, de Sarlande, nous ne puissions pas tre honntes! Et tandis qu'il s'en allait furieux, mon oncle ajouta: --Le diable m'emporte, j'aime mieux les curs qui ont des nices! Et nous nous mmes tous rire. Mais ce viadaze ne faisait pas rire tout le monde. Chez nous, les femmes, cette poque, avaient le cou un peu dcouvert; leur fichu, en croisant par-devant, laissait voir un tout petit peu le haut de la poitrine, tout juste la place pour la croix qu'elles portaient autour du cou. Voil-t-il pas que le cur va s'imaginer que a n'tait pas honnte! Il se mit prcher contre les nudits, comme il disait: Selon lui, c'tait le diable qui avait appris cette mode aux femmes pour plaire leurs galants. Eh bien, je me pensais, ayant souvenir du seul bal o je sois all, avec les demoiselles Masfrangeas, si le cur voyait les dames de la ville, qui ne manquent pas la messe pourtant, valser avec des jeunes gens, avant leurs tetons tout dcouverts, qu'est-ce qu'il dirait donc? Une autre chose qui ne lui allait pas, c'tait la danse. Tous les dimanches il parlait l-dessus longuement, et disait sans se gner qu'il n'y avait que les filles de mauvaise vie qui allaient au bal; que c'tait des coureuses d'hommes; est-ce que je sais tout ce qu'il ne disait pas. Mais pour a il n'y faisait rien. Aux vtes des communes d'alentour, la Sainte-Constance Excideuil, les filles allaient danser tout de mme; et le jour de notre ballade, la petite place tait pleine de jeunesse, qui se trmoussait sous les ormeaux. Du temps du cur Pinot, quand aprs djeuner il s'en allait chanter vpres, avec les curs du voisinage venus pour la fte, tous bien rouges et repus, il se contentait de dire en passant:--Allons! allons! maintenant il faut aller vpres! Et garons et filles entraient l'glise et reprenaient aprs. Mais son successeur voulait empcher totalement de danser, et il aurait fallu que le maire le dfendt. Mais M. Lacaud lui dit que a n'tait pas de faire; que si on ne laissait pas les jeunes gens et les filles danser sur la place, ils iraient danser ailleurs, et que a mettrait la commune en rvolution. Voyant a, il imagina de refuser l'absolution, ou de la faire attendre longtemps aux filles qui avaient dans; mais tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il y en eut quelques-unes qui s'en passrent, et aucune ne renona la danse. Pendant le temps du carnaval on dansait chez Marchou, et de temps en temps, lorsqu'on tait en train, le chabretare, au milieu d'une danse, faisait avec sa musique: _lirou! lirou! lirou!_ C'tait le signal pour les garons d'embrasser leurs danseuses. C'est ce fameux _lirou! lirou!_ qui faisait tant crier le cur. A l'entendre, toutes les filles qui taient l, avec leurs mres pourtant, c'tait des bringues, des dvergondes, et il protestait qu'elles ne feraient pas leurs Pques. Mais il y en aurait eu trop; sans compter que de leur ct les garons s'taient donn le mot pour ne pas aller se confesser. Il ennuyait tout le monde, ce cur, aussi un dimanche matin, comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe, il vit pendre l'ormeau proche de l'glise, un crible tout perc. Le sobriquet de chez lui: Crubillou, c'est autant dire comme petit crible, aussi le cur comprit ce que a voulait dire et devint tout ple, mais il n'en dit mot. Pourtant il avait une bonne commune, et tous les paroissiens, une dizaine s'en faut, ne demandaient pas mieux que d'aller la messe le dimanche, avant d'aller boire quelques chopines chez Marchou en mangeant des tortillons. Ils voulaient bien aller prendre les cendres, le lendemain du Mardi-Gras; faire bnir une branche de laurier ou de buis, le jour des Rameaux; donner de l'huile au cur pour entretenir la lampe de l'glise; lui laisser les serviettes qu'on mettait en croix sur le cercueil de leurs morts; en un mot faire tout ce que leurs anciens avaient fait de tout temps; mais il ne fallait pas non plus les empcher de s'amuser: Que diable! avant les Cendres il y a le Carnaval, et si le cur voulait l'abolir, les Cendres ne rimeraient plus rien! Ce Crubillou tait bien terrible, pour tout ce qui touchait la religion; pourtant, je crois qu'il tait comme d'autres curs, que la jalousie le faisait agir, et qu'il voulait interdire ses paroissiens les plaisirs qui ne lui taient pas permis. Il tait tellement peu endurant pour toutes ces choses, qu'ayant ou dire que chez Marchou on ne faisait pas toujours bien attention au vendredi et au samedi, rapport aux gens qui venaient des fois l'auberge, est-ce qu'il n'eut pas le toupet d'y aller un vendredi, lever le couvercle de la marmite pour voir s'il n'y avait pas de viande? C'est vrai qu'il n'y retourna pas deux fois: Les femmes de la maison, pauvres bestiasses, l'avaient laiss faire, mais Marchou qui survint l, le renvoya au diable sans se gner. a n'tait pas un mauvais homme, mais il n'aimait pas trop les curs, et il ne lui en fallait pas tant pour le mettre en colre. Mais en voil assez sur ce cur Crubillou; j'aime mieux parler de choses plus aimables. Au mois de fvrier 1860, juste le 24, ma femme accoucha d'un drole, et mon oncle dit: --Celui-l sera bon enfant, car il est n le jour anniversaire de la Rpublique. On l'appela Franois. a me faisait quatre enfants, mais nous ne nous inquitions pas de a, car vivant tout simplement, ne faisant point de dpenses inutiles, le bl ne manquait pas au grenier, ni le vin dans le cellier. Nous ne calculions pas, comme font les gens riches, qui n'ont qu'un enfant, parce qu'il faut tenir son rang et autres belles raisons comme a. D'ailleurs a aurait t dommage qu'ils ne vinssent pas, les pauvres petits, ils taient tous bien fiers, et profitaient comme des arbres plants en bon terrain. Hlie, l'an, marchait sur ses dix ans, et c'tait un bon petit homme, hardi comme une ratepenade, qui montait sur la jument, grimpait sur les arbres, ne craignait ni froid ni chaud, et faisait dj des commissions assez loin. Tous les jours il montait Puygolfier avec sa petite soeur Nancette, et la demoiselle Ponsie leur apprenait lire et crire. Celui-l tait quelque peu le prfr de l'oncle; il le mettait quelquefois devant lui sur la jument, et l'emmenait Excideuil ou ailleurs les jours de foire. N dans un moulin, ce drole allait dans l'eau comme une loutre, et il piquait sa tte dans les endroits profonds de la rivire, que c'tait un plaisir de le voir faire. J'ai laiss tous mes enfants s'lever comme a ne rien craindre, ni la pluie, ni le soleil, ni le vent, et a leur a bien russi. Ces petits, aussitt qu'ils pouvaient marcher, couraient l'eau comme des canous sortis de l'oeuf, nus comme des petits sauvages, et grenouillaient l toute la journe, sans crainte de s'enrhumer ou d'attraper des coups de soleil. Et comme hiver, ils taient toujours dehors, les cheveux comme des broussailles, pleins de poussire ou de boue, suivant le temps, dchirs, dpenaills, nu-pieds, se roulant partout dans les prs, courant dans les bois, dormant sur la palne, et ne venant la maison que pour demander manger. Par exemple, a revenait assez souvent; mais une fois que leur mre leur avait coup un morceau de pain, les voil repartis galoper. Cette vie leur a fait un bon temprament, et, sur huit enfants que nous avons eus, il ne nous en est mort qu'un, la petite Rose, mais c'est le mal de cou qui l'a tue quatre mois. Les autres n'ont jamais t malades, et ils sont tous forts, et bons enfants, comme de vrais Prigordins. Il y a des parents qui ont comme a des prfrences pour quelqu'un de leurs enfants; moi non. Je mignardais bien davantage, le dernier, le plus petit, mais je les aimais tous pareillement. Avec a, ma petite Nancette tait si jolie drolette, si aimante pour moi, que l'on aurait pu croire que je la prfrais, parce que je l'embrassais plus souvent que ses frres. Elle ressemblait sa mre cette petite, comme deux gouttes d'eau; c'tait la mme figure tranquille et bonne, les mmes traits fins, les mmes yeux clairs et aimants, et le mme caractre: tout a faisait que j'tais plus port l'embrasser que ses frres, qui taient toujours bouchards, qui est dire barbouills, et souventes fois tapageurs et polissons. Mais avec a, je me disais quelquefois: voyons, si on venait te dire: Il faut qu'il y en ait un qui meure; lequel prfres-tu voir porter au cimetire? Et je sentais que a m'aurait t totalement impossible de le dire, ce qui me prouvait que je n'avais pas de prfrence injuste. Mon oncle les aimait bien aussi, les petits, surtout l'an; mais leur grand ami, celui auquel ils s'adressaient pour avoir quelque chose, s'ils craignaient un refus de nous autres, c'tait Gustou. Il leur faisait des virebriquets avec une noix et de la ficelle, des ptards et des clifoires avec du sureau, des pirouettes, des quilles, des sifflets, des petits paniers, des trappelles pour tendre aux oiseaux, des piges pour attraper les merles dans les haies, des lignes pour pcher, des petits fouets qu'ils faisaient pter que c'en tait fatigant; il n'y avait chose dont il ne s'imagint pour les contenter, et le soir, il leur disait des contes. C'tait l'hiver principalement, quand nous tions tous autour du foyer; Gustou n'avait pas plutt commenc peler, qu'ils criaient tous: --Gustou, dis un conte! Et lui qui en savait force, disait tantt celui du voleur d'enfants; tantt celui de la _fade_ ou fe Papillette; tantt encore celui du sorcier Grillon; ou celui de l'ne qui faisait des crottes d'or. Le conte fini, c'tait des questions de toute manire que les enfants faisaient Gustou, pour avoir des claircissements. Quelquefois les questions taient un peu embarrassantes, mais il trouvait moyen de s'en tirer peu prs. Et puis ensuite, c'tait des devinettes n'en plus finir, connues de tout temps dans nos pays, mais a amuse toujours les jeunes droles. Notre chambrire la Suzette aimait bien les petits aussi, mais elle aimait encore mieux un garon du ct de Corgnac, qui venait la voir souvent le dimanche, et avec lequel elle se maria au carnaval de cette anne 1860. Notre parent du moulin du Coucu ayant su a, nous fit dire si nous voulions prendre sa drole l'ane pour la remplacer, seule fin de s'eysiner un peu, car il avait tant d'enfants qu'il avait peine leur entretenir le pain. Lorsqu'il nous l'amena, il nous raconta qu'il avait trouv un bon moulin du ct de Gnis, mais qu'en vendant le sien, il lui manquerait bien encore quelque millier d'cus pour payer, et que a empchait le march. Voyant qu'il avait bonne envie de travailler et de se tirer d'affaire, mon oncle se rendit caution pour lui, et il acheta ce moulin qui tait sur l'Haut-Vzre et ne chmait jamais. C'est cette mme anne, que je fus Domme pour acheter une paire de meules dont nous avions besoin. Le premier jour, je m'en allai coucher chez le cousin Nogaret, au moulin du Bleufond, toucher Montignac; c'tait une bonne tape, mais la jument ne craignait pas la fatigue. Le moulin est grand, c'est une ancienne papeterie o il y aurait pour faire une jolie minoterie. L'eau n'y manque jamais, elle nat au-dessus du moulin; c'est un abme comme celui du Toulon, prs de Prigueux; on n'a jamais pu trouver le fond. Il y en a qui croient que cette eau vient de la Dordogne, par des conduits souterrains: moi je le croirais assez, car l'eau qui sort de l est bleue comme le dit le nom de l'abme, et claire et pareille celle de la Dordogne; tellement que lorsqu'elle tombe cent pas plus loin dans la Vzre, les eaux ne se mlent pas de suite, et l'on voit cette belle eau bleue le long de l'autre, qui est souvent trouble cause des ruisseaux du Limousin qui tombent dedans. Le cousin fut bien content de me voir, et tout le monde chez lui. Le soir en soupant, il me fallut leur conter tout ce qui s'tait pass depuis mon mariage, et combien nous avions d'enfants, et comment ils taient, et tout ceci, et tout a, de manire qu'il tait neuf heures quand nous nous levmes de table. En sortant, mon cousin me mena au _Caf du Commerce_, o nous trouvmes beaucoup de gens de sa connaissance, des ouvriers, des artisans, des marchands, avec lesquels il fallut trinquer. Il y avait plaisir tre avec eux; ils taient intelligents, bons enfants, et en grande partie rpublicains: mais il n'y a bonne compagnie qu'on ne quitte; nous fmes nous coucher vers les onze heures. Le matin de bonne heure, je partis pour Sarlat, en passant par Lachapelle, Saint-Quentin et Temniac. Le pays n'est pas beau, c'est des bois et des bois, des petites combes avec des mauvais prs dans les fonds, et des rosires qui ne sont bonnes qu' faire la paillade. Il y a des bois chtaigniers et des taillis, et aussi des jarrissades o on coupe les chnes pour faire le tan. Ce pays n'est pas comparer avec chez nous. C'est sauvage et noir, et je me figure que dans le temps il ne faisait pas trop bon voyager seul par l, avec de l'argent dans sa poche. Il y a un endroit qu'on appelle : _Prends-toi-Garde_, sans doute parce qu'autrefois on y arrtait les gens. Il y a aussi un autre endroit, dans les taillis, o on attaqua la voiture qui portait l'argent de la taille, de Sarlat Prigueux. Mais ceux qui firent ce coup n'taient pas des brigands ordinaires, ce qu'on dit, mais des nobles qui faisaient la guerre au premier Bonaparte, en lui coupant les vivres. a n'tait tout de mme pas une manire bien honnte de faire la guerre; mais tout a est loin maintenant, et s'il en existe, ce que je ne sais pas, les arrire-petits-fils des cavaliers masqus qui attaqurent la voiture, turent le postillon, un gendarme et volrent les fonds, sont, sans doute, d'honntes gens qui ne feraient rien de pareil. Tout ce pays, en plein Prigord noir, semble fait exprs pour les vols de grand chemin, et les assassinats de nuit. On marche, quelquefois une demi-heure, une heure, sans trouver une maison, et quand on est au fond de ces combes, entre les bois, on pourrait crier au secours, que personne ne vous entendrait. Mais aprs que l'on a pass Sarlat, mesure qu'on approche de la Dordogne, le pays s'arrange, et quand on arrive Vitrac et qu'on voit cette large plaine, avec sa rivire bleue, et les hautes collines et les rochers qui la bordent, on ne peut s'empcher de dire que c'est plus beau que chez nous. Les fonds ne valent peut-tre pas mieux que dans la rivire de l'Isle, mais c'est plus grand et a impose plus. Je pensais aller passer le pont Domme-Vieille, et monter ensuite jusqu' Domme; mais Vitrac, je fus attrap par un homme qui me dit qu'il allait Domme aussi, et que c'tait plus court de passer l'eau au bac de Vitrac, sans compter que a ne cotait pas aussi cher que le page du pont. C'tait un courtier qui allait pour acheter des vins, et qui avait ce voyage d'habitude. Nous entrmes en ville par la porte des Tours, et il me mena son auberge, qui tait tout contre la porte Del-Bosc, par o on arrive de Domme-Vieille; il tait dj nuit quand nous y fmes. Comme j'tais assez fatigu, ayant soup, je m'en fus au lit aprs avoir soign ma jument. Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je montai dans le haut de la ville, sur la promenade qu'ils appellent: la Barre. Le soleil rayait dj, aussi je fus bien tonn en arrivant l-haut, de voir toute la plaine de la Dordogne, couverte de brume qui venait s'arrter aux rochers taills pic au niveau de la promenade, tout mes pieds. C'tait tout fait beau, et quoique nous autres paysans, nous aimions mieux ordinairement voir un joli champ de bl, que des choses comme celle-ci, a me fit plaisir. Tout au loin, la brume entrait dans les ouvertures des petits vallons, s'arrondissait autour des hauts mamelons et suivait tous les contours des coteaux, de manire qu'on aurait dit un grandissime lac de plusieurs lieues de traverse, bien tranquille, tandis qu'au-dessus le soleil clairait ses bords, faisait briller les maisons blanches mi-cte des puys couronns de chnes verts, et roussissait les vieilles ruines campes sur les hauts rochers. Cette ville est curieuse; les rues sont coupes droit, larges et bien alignes. Autour, du ct de la Dordogne, elle est garde par les rochers pic, que le fameux capitaine Vivant escalada, lorsqu'il la surprit le 25 octobre 1588. La _Crozo Tencho_, o il se mit en embuscade avec ses soudards huguenots, se trouve dans ces rochers, droit de la gendarmerie. Des autres cts, Domme tait dfendue par de fortes murailles perces de quatre portes. Mais prsent, depuis des annes, ceux qui veulent btir, vont chercher des quartiers aux vieux murs comme une carrire, et puisque ces murailles ne peuvent plus tre utiles rien, il vaut tant qu'elles servent faire des maisons, que de s'en aller morceau par morceau, par la pluie et la gele. Le jour que j'y tais, c'tait un dimanche, et je vis des meuliers de Domme-Vieille. Il fallut aller au caf, bien entendu, et se promener en causant de nos affaires. Le patois du pays est plus nerveux, plus vif et mieux signifiant que le ntre du Prigord blanc qui est lourd, tranant et mou. Les gens de Domme me convenaient assez aussi; ils sont bons enfants, disent ce qu'ils pensent et ne sont pas flaugnards. On dirait qu'ils se souviennent que leur ville tait libre anciennement. Dans cet endroit, ils ont des coutumes originales. Ainsi, ils aiment le lard rance, et pour tre srs de n'en pas manquer, ils en ont dans les maisons pour un an d'avance, grandement. Je pense que cet usage date du temps o la ville, lors frontire de France contre les Anglais, tait souvent assige et o il fallait se munir de provisions en consquence. Une chose bien curieuse, c'est l'antique farce qui se fait le Mercredi des Cendres. Ce jour-l, au rappel des cornes qui brment comme des taureaux en folie, tous ceux qui se sont maris dans l'anne carnavalesque finie un an auparavant, pareil jour, se rassemblent, dguiss et masqus, sur la vieille place de la Rode. Le dernier mari de ceux-l porte une fourche foin ainsi accoutre: Dans les deux dents sont plantes deux cornes de boeuf, les plus grandes qu'on a pu trouver. Des branches de lierre et de laurier attaches avec des rubans jaunes, masquent la naissance des dents de la fourche et enguirlandent le manche. On dirait, par ma foi un trophe, ou quelque simulacre antique, ddi au grand Pan, seigneur des troupeaux, ou quelque autre divinit rustique. Quand tout le monde est assembl, la troupe de masques, vielle et chabrette en tte, se rend en procession, chez le premier mari de l'anne carnavalesque qui finit ce jour. Devant la porte on se range en demi-cercle; la musique donne l'aubade, puis se tait. Alors, le plus ancien mari de la troupe s'avance, et comme un hraut sommant une place, appelle trois fois l'homme par son saffre ou surnom: Cadenet! Cadenet! Cadenet! ou Pichil! ou Mourel! n'importe. Lui, ne rencle pas, il sait que tout le monde y passe et qu'on le monterait qurir plutt. Il arrive donc, et lorsqu'il est sur le pas de la porte, la musique clate avec rage. Puis, le silence se fait, et l'homme s'avance assez embt, conduit par le matre des masques. On lui fait d'abord saluer bien bas la fourch tenue au centre du cercle. Aprs a, toujours devant la fourche, on le fait mettre genoux sur une grosse pierre bien ruffe, et on lui fait des questions farcesques, en forme de catchisme l'usage des maris. Lorsqu'il a rpondu, on lui fait rciter, en la lui dictant mot mot, une profession de foi crever de rire, par laquelle il promet, entre autres choses, d'tre sourd et aveugle. Enfin, on lui fait jurer, sur les sacres cornes, de ne jamais croire _qu'il l'est, quand mme il le verrait_! Lorsqu'il a fait ce serment, ces grandes diablesses de cornes s'abaissent vers lui et couronnent un moment sa tte, et puis on les lui fait embrasser, le pauvre! Aprs a, le chef de la troupe prononce une formule burlesque de rception dans l'illustre confrrie, fait relever l'homme et lui donne l'accolade, tandis que la musique reprend grand bruit. Pendant ce temps, la femme pie derrire les carreaux, et rit ou rougit, a dpend. La farce tant finie pour lui, le nouveau reu prend la fourche, et toute la troupe s'en va vers la maison du second mari o on la recommence. Quand elle est finie, ce dernier prend les cornes son tour, et on va chez le troisime, et ainsi de suite, jusqu'au dernier mari, qui porte l'engin cornu jusqu' l'auberge o la troupe s'en va souper en grande joyeuset. J'ai dit, et c'est bien vrai, que suivant eux, tout le monde est gal devant l'emblme terrible; mais avec a, c'est ici comme partout, la sacro-sainte majest des cus ne pouvait tre mconnue; aussi, les riches esquivent la rception, moyennant quelque pice de cent sous qui se mange entre tous. J'aurais t curieux de voir cette antique farce, qu'ils appellent: _Les Cornes_, mais comme il faut se trouver l le Mercredi des Cendres tout juste, je me suis content de la vue de la fameuse fourche, avec ses cornes et tout son harnachement de feuillage fltri, qu'on me montra l'auberge o ils l'avaient laisse la dernire fois. Il se fait encore le mme jour, une autre crmonie pour les maris. On prend le pauvre emplastrum qui s'est laiss battre par sa femme; on l'habille avec une robe, un fichu, une coiffe, on le monte sur un ne, une quenouille au ct, la tte tourne vers la queue, et on le promne par toute la ville, de la porte des Tours au sol de la Dme, de la Barre la porte de la Combe, de la place de la Halle la porte Del-Bosc, toujours escort d'une grande troupe de masques qui se moquent de lui, le brocardent, et s'en vont chantant la vieille chanson: Adiou paourt Carnabal, Tu t'en bas et yo demori, Per mintza le soup 'o l'oli! Ah, on ne s'embte pas Domme, le Mercredi des Cendres! Le soir, aprs avoir soup avec le courtier, qui avait ses affaires de son ct, nous fmes dans un caf o il y avait un bal. On dansait l des contredanses, des bourres, des sautires peu prs comme chez nous; mais on y dansait aussi une danse que je ne connaissais pas, et qu'on appelle: le congo, danse trs plaisante, ma foi. Ils sont plusieurs couples, de danseurs qui tournent autour d'une grande salle. Le jeune homme se prsente devant une danseuse, et l, fait des pas, des entrechats, des pirouettes, arrondit ses bras au-dessus de sa tte, fait claquer ses doigts en l'air, tape du pied, enfin fait le beau, le galant, et celui qui cherche plaire, tout comme un pigeon qui tourne autour de sa pigeonne. La fille, elle, se dfend, recule, fait la coquette, prend des airs, tandis que le garon s'efforce de se faire agrer. Lorsque celui-ci a fini son mange, il passe une autre danseuse, et est remplac prs de celle qu'il quitte par un autre garon, et toujours comme a, de manire que cette danse ne s'arrte pas. De temps en temps, un garon, une fille, entrent en danse, tirent doucement en arrire un danseur, une danseuse, et prennent sa place; quand ils sont fatigus, ils sont remplacs leur tour de la mme faon. Il y avait l, une grande fille brune, bien faite, qui dansait le congo dans la perfection. Elle avait une manire de se contourner, et de mettre tout son corps en mouvement, qui faisait plaisir voir. Tantt elle avait l'air hardi en s'avanant la rencontre de son danseur, puis paraissait se laisser toucher par les efforts qu'il faisait pour lui plaire, et tantt aprs s'en retournait en pirouettant, comme se moquant de lui. a n'est pas pour dire, mais le congo est autre chose que la bourre d'Auvergne, quoique celle-ci ne soit pas laide, quand elle est bien danse. Aprs a, nous passmes dans une petite salle, boire du vin chaud avec les meuliers, et il se trouva l un jeune monsieur, dont je ne me rappelle point le nom, qui nous rcita _Lous dous Douzils_, un conte gaillard, en patois sarladais vif et nerveux. Et comme il le disait bien! Mais il n'y a pas moyen de le traduire ici, tant nous sommes devenus coyons au prix du bon compagnon qui a fait ce badinage. Si encore nous en valions mieux! mais nos mines chattemites sont pures simagres. Le lendemain matin, je descendis Domme-Vieille et je m'arrangeai pour une paire de meules. Sur les deux heures, ayant fait mon affaire et djeun, je repartis pour aller coucher Montignac, et le surlendemain j'tais le soir la maison. Quoique le pays ft plus beau l-bas, et qu'on y danst le congo, ma foi je fus bien content de me trouver chez nous. C'est l'effet que a m'a toujours fait en y rentrant, preuve que nous tions tous bien d'accord. Les droles furent de suite aprs moi, pour savoir ce que je leur avais port, parce que c'est une affaire entendue, que toutes et quantes fois, on va quelque part en voyage, il faut leur porter quelque chose. J'avais achet un couteau pour les deux ans garons, un d pour la Nancette, et tout le monde fut content. Pour le plus petit, il n'avait encore besoin de rien que du ttin de sa mre, et quelquefois d'une petite crote de pain qu'il s'amusait mchotter. Le temps marchait tout de mme, quoiqu'il ne me durt pas, et il y avait plus de dix ans que j'tais mari, qu'il me semblait que c'tait d'hier. Si a n'avait pas t les enfants qui taient l, comme bonne preuve, je n'aurais jamais pu me le figurer. Ma femme n'tait point fatigue de ses couches, ni de nourrir ses enfants. Elle tait devenue plus forte; sa taille s'tait paissie et sa poitrine s'tait renforce, mais elle tait toujours frache et jolie, du moins pour moi. Elle n'avait pas de ces airs de mijaure, comme les femmes des villes qui font un enfant ou deux, ne les nourrissent tant seulement pas, et trouvent que c'est trop pnible pour y revenir. Quelquefois regardant ma femme, gaie et contente de son mtier de mre et de nourrice, je venais penser Mlle Lydia, qui m'avait dans le temps rendu amoureux ce que je croyais; je me demandais, comment j'avais pu seulement regarder cette poupe bien habille, serre dans son corset, minaudire et pleine d'ides extravagantes. A cette heure, je comprenais qu'une femme pour tre belle, doit tre ce que la nature l'a faite, forte et fconde, et non pas une crature faible, bonne pour les plaisirs striles, mais incapable de supporter les travaux de la maternit. La premire des conditions pour une femme, c'est de pouvoir faire des enfants robustes et sains, et de les nourrir sans en ptir. Autrefois, on estimait une femme par ses enfants; en avoir beaucoup tait regard comme une bndiction, tandis que la strilit passait pour une punition d'en haut. Ce qu'on a fait de tout temps chez nous, pour les femmes mules, montre bien comme autrefois on regardait a. Quand une femme n'avait pas d'enfants, elle allait en plerinage Saint-Lonard, auprs de Saint-Jean-de-Cle, ou Brantme, et aprs la messe et les dvotions, elle se rendait la porte de l'glise et faisait aller le verrou. Aprs cette crmonie assez claire, son mari la ramenait chez elle par la main. Mais ces moeurs saines se perdent; on ne craint plus la strilit; il y en a qui la dsirent, et qui s'en vantent, comme si ce n'tait pas un malheur ou un crime. Vers ce temps-l, revenant un jour, mon oncle et moi, de la foire des Rois Prigueux, nous fmes halte un moment Coulaures, et le vieux Puyadou nous dit que Jeantain irait un de ces soirs au Frau, pour trouiller, qui vaut autant dire comme presser l'huile, mais qu'il nous fallait envoyer qurir les nougaillous par Gustou, parce que leur jument tait boiteuse. Gustou y fut le surlendemain, et le soir Jeantain vint portant des boudins et des ctelettes de veau. C'est la coutume qu'on trouille aussi de nuit, et alors il faut rveillonner. Ordinairement, mon oncle et moi puis Gustou, nous passions la nuit, chacun notre tour avec les presseurs, qui taient du bourg, et restaient au moulin dans le temps des trouillaisons. Mais ce diable de Jeantain nous y fit rester tous les deux avec mon oncle, et quand Gustou vit a, il resta aussi. a n'est pas un travail bien propre de faire l'huile; et de passer la nuit remuer dans la chaudire les nougaillous dj crass par les meules, a n'est pas bien amusant non plus, ni de voir faire des serres. Heureusement, Jeantain tait un homme avec qui on ne s'ennuyait pas, et qui tournait tout en rise. Sur la minuit, il fit cuire des pommes de terre dans l'huile bouillante, et il faut convenir que c'tait bon: elles avaient un got de noisette. Avec les boudins et les ctelettes, nous fmes le rveillon en buvant de bons coups de notre vin du Frau. Et tout en rveillonnant, Jeantain nous conta des histoires et nous fit rire tous. Comme il tait toujours dehors de chez lui et qu'il connaissait tout le monde, il savait tout ce qui se passait dans le pays: les marchs faits, ceux en train, les mariages et toutes les affaires des galants, car il tait bien un peu mauvaise langue. Mais ce qu'il en disait, c'tait histoire de faire rire et de bavarder, et non pour porter tort personne. Cet animal-l nous fit crever de rire avec ses _Vpres sauvages_, sorte d'enfilade de calembredaines en patois qui se chantaient sur l'air d'_In exitu Isral_. Il tait si plaisant en les chantant du nez pour contrefaire Jeandillou notre marguillier, que les trouilleurs s'en esclaffaient et ne pouvaient faire leurs presses. Je ne suivrai pas anne par anne, ce qui se passait chez nous, parce qu'il me faudrait trop souvent rpter la mme chose. Il me faut pourtant parler un peu des mtayers qui taient la Borderie. C'tait de braves gens qui travaillaient dur, et taient leur aise pour des mtayers, c'est--dire qu'ils avaient quelques petites avances, et n'taient pas toujours tirer le diable par la queue, comme on dit de ceux qui sont dans la gne. On sait que c'est la coutume dans nos pays de faire la Gerbe-baude, ou fte de la moisson, chez les mtayers et les bordiers; mais du temps de Jardon, qui tait avare comme un chien, nous n'y avions jamais bu seulement un verre de piquette. Nous allions partager quand il fallait, le froment, le bl rouge, les haricots, les pommes de terre et les autres revenus, mais c'tait tout. Au contraire, ces mtayers taient de braves gens avec qui nous tions tout fait bien. Ds la premire anne, ils nous vinrent convier faire la Gerbe-baude. Nous fmes porter chez eux du vin, de l'eau-de-vie, d'autres affaires et nous y fmes mon oncle et moi, et deux de nos droles. C'est un dur travail que la moisson. Etre toujours pli en deux, la tte en bas, sous un soleil qui brle, respirer la chaleur que la terre renvoie, et a toute une journe et des semaines, on se demande comment des femmes y peuvent tenir. Les pauvres, pourtant, elles le font, les jeunes et les vieilles, et il y en a qui sont nourrices de ce temps, et qui couchent leur petit l'ombre d'un pilo de gerbes, et vont le faire tter de temps en temps quand il s'veille. C'est un malheur et une honte, que de voir les femmes dans nos pays, travailler la terre comme des hommes: c'est un malheur, parce que ce travail trop fort les crve et nuit la race, et c'est une honte, quand on voit tant d'hommes qui ne font rien et qui se plaignent! On comprendrait pour les femmes, des petits travaux point trop fatigants quand a presse, comme de faner, de vendanger, de ramasser les haricots; mais de les voir moissonner, travailler la terre avec de grosses pioches, battre le bl, ou mme fouir la vigne avec des hoyaux de cinq ou six livres, c'est une chose laquelle je n'ai jamais pu m'habituer et qui me met toujours dans des colres noires. Il ne faut pas s'tonner aprs a, si on voit tant, par chez nous, de ces pauvres vieilles casses en deux par les reins: force de s'tre courbes vers la terre, elles ne peuvent plus se relever. Et comme la grossesse ne les arrte pas, les enfants qui en sont venus de ces pauvres femmes, se ressentent de toutes ces fatigues trop fortes et de la nourriture mauvaise, et c'est pour a qu'on voit aux conseils de rvision, tant de conscrits chtifs et qui n'ont pas la taille. Le travail des femmes anticipe par l sur les populations venir; c'est comme si nous mangions notre bl en herbe. Je le dis comme je le pense, rien que le travail des femmes, a justifie toutes les jacqueries! Mais je me suis laiss aller dire ce que j'ai sur le coeur, comme a m'arrive souvent, et a m'a un peu dtourn de mon chemin. Ce que j'ai dit du pnible travail de la moisson, est pour faire comprendre combien les gens sont contents quand on finit de moissonner. Le dernier jour on chante plus clair, et hommes et femmes se renvoient plus vivement les chants de la moisson, _La Parpaillolo_, _Lou bouyer de l'aurado_, et autres sans lesquels on ne pourrait soutenir ce travail crasant. Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on mange de bonne soupe grasse, et des poulets en fricasse, et de la daube, sans laquelle il n'y a pas de bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons coups de vin, pour ddommagement de toute l'eau qu'on a bue en coupant le bl. Cette premire anne donc, nous tions alls faire la Gerbe-baude la Borderie comme j'ai dit, et nous avions dj fini de dner, quand notre chambrire, la Fantille, entra portant un panier et des tasses dedans, avec une pinte et du caf. Ma femme avait pens que nos mtayers n'en buvaient pas souvent, et elle en envoyait. Tout le monde fut bien content de a, et on commena bientt chanter, chacun son tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait, et puis aprs on versa le caf et on fit des brlots qui faisaient crier d'aise les enfants, contents de voir cette jolie flamme bleue. Et tous les ans, nous faisions donc comme a la Gerbe-baude. Mais il y eut une anne o nous ne la fmes pas: c'tait en 1867. J'tais all au bourg, le dimanche d'aprs la Saint-Jean, pour rgler un compte avec un menuisier qui nous avait fait du travail; et comme c'est la coutume chez nous, qu'on ne rgle qu' table, nous devions djeuner ensemble chez Marchou. Le temps tait vilain; il faisait une mauvaise chaleur, et sur la place, au sortir de la messe, les gens regardaient en haut, et disaient: pourvu qu'il ne nous fasse pas de coquineries ce temps, a ira bien. Du ct d'en bas, c'tait tout noir, et on entendait le tonnerre au loin, de manire que beaucoup s'en allrent chez eux, de crainte de l'orage. Mais d'autres entrrent l'auberge pour boire une chopine avec des tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva l, comme nous entrions, et je le conviai djeuner. Nous nous assmes table tranquillement, aprs avoir regard le temps, qui avait l'air de s'arranger un peu. Aprs djeuner on porta le caf; nous fmes nos comptes, je payai le menuisier en lui disant:--Nous voil quittes et bons amis! quoi il rpondit;--Oui, et une autre fois. A ce moment Lajarthe qui tait sorti, rentra et nous dit:--Mes amis, nous sommes foutus! il y a un grand nuage blanchignard qui vient du ct de Coulaures, en suivant la rivire, et il va nous crever dessus. Il n'avait pas dit a, que nous sortmes sur le pas de la porte. On entendait venir l'orage; les arbres se pliaient et restaient dans cette position, ne pouvant se relever contre le vent; de tous cts, les passereaux arrivaient pour se mettre l'abri dans le clocher, quoique la cloche sonnt toute vole, brandie par trois ou quatre garons, pour dtourner l'orage, comme c'est de coutume dans nos campagnes. De temps en temps un coup de tonnerre clatait sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait quelques gouttes d'eau, lourdes comme du plomb. A chaque clair les gens se signaient. La vieille Marchoune alluma un bout de cierge bnit, puis elle alla chercher la tte de son lit un brin de buis des Rameaux, le trempa dans son bnitier de faence et aspergea autour de la cuisine. Ni les signes de croix, ni le cierge, ni l'eau bnite, rien n'y fit. Les nuages, pousss par un vent d'enfer, arrivaient se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant comme un troupeau de moutons peurs, et quand ils furent sur nous, voici la grle qui tombait grand bruit... --Pauvres gens! nous sommes perdus! s'crirent les femmes; et elles se mirent pleurer et se lamenter. La nore de Marchou, genoux prs du lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant l'orage tait en plein sur le bourg; la grle tombait grosse comme des oeufs de pigeon, et mme plus encore, car on en ramassa qui semblait des oeufs de poule. Avec a drue et serre, comme qui dcharge un tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons volaient en morceaux; les feuilles des arbres tombaient en masse, et disparaissaient emportes par le vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place fut comme la Nol, sans parler des branches casses. Puis la pluie commena tomber comme qui la vide seaux. La pice de bl de Marchou qu'on voyait par la fentre, touchant son jardin, tait foule comme si on y avait fait manoeuvrer des escadrons de chevaux. Et la grle tombait toujours, et dans la terre dtrempe maintenant, les grlons finissaient d'enfoncer les morceaux de paille hache qu'on voyait encore. a dura un quart d'heure comme a; les tuiles casses laissaient pisser l'eau dans le grenier, qui, par le plancher mal joint, tombait dans la cuisine; il pleuvait sur les tables, sur les lits, partout, mais on n'y faisait pas attention. Chacun pensait son bl, tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient rien; ils regardaient tomber la grle comme crass, ayant perdu la parole; d'aucuns marronnaient entre leurs dents, on ne sait quoi, des prires ou des jurements: --Tonnerre! s'cria Lajarthe, et on dit qu'il y a un bon Dieu! --Taisez-vous! malheureux! crirent les femmes de chez Marchou; mais les hommes ne dirent rien, et je crois qu'il y en avait qui pensaient tout au moins que le bon Dieu n'tait pas trop bon en ce moment. Quand ce fut fini, qu'il ne tombait plus qu'un peu de pluie, nous sortmes, et les gens du bourg en faisaient autant: chacun semblait press de voir son malheur, comme s'il pouvait en douter. Autour du bourg, c'tait partout la mme chose; dans les prs envass, l'herbe tait sous la boue, les terres bl taient foules comme un sol battre. Les chnevires semblaient de cette pte d'orties qu'on donne aux dindons; les vignes et les arbres taient hachs, les jardins saccags; tout ce qui tait sorti de terre tait perdu. Et de tous cts on entendait les cris des femmes, leurs exclamations: Sainte Vierge! nous sommes ruins! quel malheur! nous pouvons bien prendre le bissac! --C'tait bien la peine, criait la vieille de chez Fantou, c'tait bien la peine, que je porte sur la pierre de la croix, le jour des Rogations, un gteau de fine fleur de farine! de quoi a nous a-t-il servi? Le pauvre Jandillou, le sacristain, tait comme les autres, il avait tout perdu, et encore on lui disait des sottises. Comme il passait pour aller voir sa terre, il y en eut qui lui dirent:--C'est foutu que tes processions et les litanies de ton cur ne valent gure! Lui s'en allait baissant la tte, ne sachant que dire ces gens, qui avaient suivi les Rogations et fait des offrandes, pour protger leurs rcoltes, et qui, les voyant dtruites, taient furieux. La plupart ne s'en prenaient pas au bon Dieu, mais l'ide leur vint que le cur Crubillou n'tait pas jovent, et a se rpandit tellement que bientt tout le monde en fut persuad; d'autant mieux qu'on remarquait que du temps du cur Pinot il n'avait jamais grl. Moi je m'en fus chez nous, et mesure que j'approchais, je voyais que c'tait l comme autour du bourg: tout tait perdu, le bl, les noix, le chanvre, les vignes; il ne restait rien, et par-dessus le march, quatre noyers taient par terre. Pour la vigne, ce n'tait pas seulement la vendange de l'anne, perdue, mais le bois tait tellement cras qu'on eut du mal tailler l'anne d'aprs, et que beaucoup de pieds crevrent. Joint a, la ravine qui avait entran toutes les terres dans les fonds. Pour ce qui est des btiments, il fallut faire resuivre toutes les tuiles, car il pleuvait partout comme dehors. Nos mtayers de la Borderie vinrent, les pauvres gens, tout dsesprs, ne sachant plus o ils en taient. Ils parlaient d'aller se louer chacun de son ct, de manire qu'il nous fallut les rassurer un peu et leur dire que nous leur aiderions se tirer de ce mauvais pas: et en effet, il nous fallut leur fournir le bl toute une anne. Mais, ce n'tait pas eux seulement qui avaient recours vers nous. Il se trouvait que, comme les apparences de la rcolte taient trs bonnes, le prix du bl tait descendu beaucoup, ce pourquoi mon oncle en avait achet dans les environs de deux cent cinquante sacs. Aussi les gens venaient au moulin emprunter une quarte, deux quartes, un sac de bl, et nous le prtions, sans autre condition que de le rendre l'anne d'aprs. Tout le monde ne fit pas comme a, entre autres M. Lacaud. Il disait qu'il tait aussi en peine que ses mtayers, ayant perdu sa part de rcolte comme eux. Mais il ne parlait pas de ses rentes qui n'avaient pas grl, ni de ses maisons Prigueux, et c'tait une vraie drision d'entendre ce gros, je ne veux pas dire le mot, se mettre sur la mme ligne que ses mtayers et ses pauvres voisins, qui avaient perdu leur pain, tandis que lui n'avait perdu qu'une partie de son revenu, ce qui ne lui ferait pas manger une bouche ni boire un coup de moins. Mais il faisait a pour ne rien donner aux autres, ni mme prter. Cette grle, avec la naissance de mes autres enfants, c'est peu prs tout ce qui soit dire pendant plusieurs annes. Depuis Franois, j'avais eu encore Yrieix, qui tait n au mois de septembre 1863, Michel au mois de mai 1866, et le dernier, Bertrand, vint au mois de juillet 1868. C'est cette mme anne-l que mourut le pauvre Lajarthe. Il tomba subitement un jour dans une maison o il travaillait, et ne s'en releva pas. Cet homme tait tracass par les affaires du pays, d'une manire extraordinaire pour quelqu'un qui n'avait ni instruction ni bien. J'ai toujours pens que s'il avait appris, avec son esprit de nature et son caractre, a aurait t un homme pas commun. Nous avions eu huit enfants, il nous en restait sept, six garons et une fille: c'tait assez joli; aussi, quand le dernier vint, mon oncle dit comme a en riant:--A cette heure, je n'ai plus peur que la race des Nogaret se perde! Mais tous nos enfants taient si bons petits, si sains, qu'il disait aussi: Ma foi, a aurait t dommage qu'ils ne fussent pas venus. J'ai oubli de dire que nous avions un rgent dans notre commune depuis quelques annes. M. Lacaud ne le voulait pas trop; il disait que a n'tait pas utile pour les enfants des paysans, d'apprendre lire et crire, parce que a les dtournait de travailler la terre, et que, lorsqu'ils seraient tous instruits, on ne trouverait plus de mtayers. Mais un jour, comme il disait cette raison dans le conseil, le vieux Roumy, qui en tait toujours, lui rpondit: --a ne sera pas un malheur, au contraire, parce qu'alors les travailleurs de terre seront tous propritaires, et ne travailleront plus pour les autres. Mais, malgr sa mauvaise volont, il lui fallut faire comme dans les autres communes: on acheta une grande baraque de maison dans le bourg, et on y mit le rgent aprs qu'on l'eut un peu radoube. a fait que nos garons allaient en classe tous les jours, ceux qui taient en ge. Mais pour Nancette, c'tait toujours la demoiselle Ponsie qui lui montrait. Les droles apprenaient assez, mais pour tre de ceux qui sont toujours devant les autres, ils n'en taient point, ayant toujours en tte leurs amusements: pcher, attraper des oiseaux, monter sur la jument, grimper sur les arbres, courir dans les bois, se baigner l't: ils taient fous de libert et ne restaient pas facilement assis. Je ne me faisais pas de mauvais sang de les voir peu prs dans le milieu, au rang de ceux dont on ne dit rien. Les enfants extraordinaires pour travailler et apprendre, a fait plaisir aux parents, ce qu'on dit, mais pour moi, ils me font l'effet de quelque chose de pas naturel, comme qui dirait un octognaire amoureux, et je me demande quand est-ce qu'ils seront enfants: si a doit tre plus tard, il vaut mieux qu'il le soient en bas ge. Et ce qui m'a maintenu dans cette manire de voir, c'est que celui qui tait toujours le premier, dans le temps que j'allais en classe, et qui avait tous les prix, et qui aimait tant le travail qu'il en oubliait de s'amuser, s'est bien rattrap depuis. Il est devenu le plus fameux bambocheur qu'il y ait Prigueux, et, au bout du compte, une fois entr dans la vie, pas plus fort qu'un autre. Mais si mes enfants n'taient pas des plus habiles pour l'instruction, je pense qu'il n'y en avait pas, dans toute la classe, qui fussent au-dessus d'eux pour les bons sentiments; aussi taient-ils prchs comme pas beaucoup d'enfants le sont. C'tait d'abord leur mre, qui, ds qu'ils commenaient comprendre, leur enseignait tre honntes avec tout le monde, surtout avec les vieux, et bons pour les malheureux. Jamais elle n'aurait souffert ce qu'on voit dans des maisons, o, pour amuser un petit drole, on lui donne un pauvre oiseau, qu'il plume et fait souffrir jusqu' la mort. Ces amusements, c'est de la mauvaise graine de mchancet, ou de duret au moins, qu'on sme en eux. Si nos enfants voulaient, comme tous les droles, attraper un petit poulet, leur mre le prenait elle-mme, le leur faisait un peu manier, caresser, puis embrasser, et leur apprenait le lcher d'eux-mmes, pour aller retrouver la mre clouque. Quand il venait des pauvres la maison, c'est toujours un des enfants qui allait lui porter un croustet de pain, et en tout elle leur enseignait tre bons et secourables aux misrables. Et puis, elle leur apprenait comme c'tait mal de mentir, et honteux: le menteur est pire que le voleur! leur rptait-elle toujours. Et elle leur faisait comprendre aussi, qu'il ne faut pas mme tre trop adroit, parce qu'alors on en arrive tromper les autres, et qu'il faut aller tout droit son chemin o l'on veut aller, et non pas marcher comme les serpents. Mon oncle et moi aussi, de notre ct, nous tchions de les affermir contre les contrarits, de les endurcir contre le mal, afin de les prparer savoir souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur donner de bons sentiments, de leur inspirer des ides de dvouement au pays et toutes les grandes choses. S'il n'y avait eu que nous, nous n'aurions pas t capables de dire ce qu'il fallait pour a, mais nous nous aidions des livres dont j'ai dj parl. L'hiver, mon oncle en montait un de sa chambre du moulin, et, tandis que nous tions tous rangs autour du feu, chacun ayant son occupation, Gustou pelant, Fantille filant, ma femme tenant son plus petit sur ses genoux, mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une de ces anciennes histoires, o l'on voit ce que c'tait en ces temps que des hommes. C'tait pour les enfants, ce que j'en faisais, mais tout le monde en profitait, parce que ces livres sont pleins de choses trs belles. J'ai dit dj que ces livres s'taient trouvs avec un tas de choses achetes l'encan par mon grand-pre. Il est arriv de a, que ce qui tait pris moins qu'une vieille serrure, qui semblait bon seulement faire des cornets pour le tabac, a t pour nous d'un prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur qu'on se donne soi-mme en devenant meilleur. C'est comme a, que chez nous, au fond d'une campagne du Prigord, on avait appris connatre les Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire, n'ont seulement point ou parler, bien loin de se douter quelles gens c'tait. Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent: tout a c'est trs beau, mais nous ne sommes pas Rome ou Athnes, et nous ne sommes pas consuls, ou capitaines d'arme, ou magistrats grecs ou romains, et ces vertus que nous admirons, ne sont pas notre porte. Mais ils se trompent. On peut tre juste comme Aristide, au fond d'un petit village prigordin. Un conseiller municipal, voyant une cabale monte dans l'intrt de quelques-uns, peut se mettre en travers pour le bien de la commune, et ne se jamais dcourager, et combattre les intrigants avec la constance et la fermet de Caton au Snat romain. Et qui empche que dans la pauvret, la mdiocrit, nous ne nous trouvions heureux comme Tubro, le gendre du consul Emilius? rien: il suffit que nous n'garions pas nos fantaisies sur une foule de choses inutiles, nuisibles mme, mais devenues ncessaires aux riches. On peut tre courageux, dsintress, dvou son pays, dans le cours de la vie obscure que nous menons la campagne, et dans des occasions ordinaires, comme ces grands hommes l'taient sur un grand thtre, et dans des circonstances o il s'agissait des intrts de tout un peuple. L'objet est infiniment plus petit, sans doute, mais la vertu peut tre grande, sans galer pourtant celle de quelques-uns, comme Caton ou Phocion, qui est non pareille. Quand je parle des hommes de l'antiquit, a n'est pas que je renie nos Franais. Il y en a assez qui pourraient servir d'exemple; malheureusement, ils n'ont pas trouv un bon historien comme ceux-l. Pourtant a serait utile et profitable, de connatre la vie de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Botie, de Sarlat, du marchal Catinat que les soldats appelaient le _pre la Pense_, de la Tour d'Auvergne le _premier grenadier de France_, du gnral Beaupuy, de Mussidan; grands hommes comparables ceux d'autrefois, et d'autres encore. Pour en revenir, nos enfants en ge allaient donc l'cole de la commune, manque Hlie, l'an, qui maintenant travaillait au moulin avec nous. Nancette tait une belle fille de quinze ans qui aidait beaucoup sa mre, de sorte que, la Fantille s'tant marie, nous ne prmes pas d'autre servante. Les classes n'taient pas aussi savantes, et on n'y enseignait pas tant de choses que maintenant. J'ai dit que mes enfants n'apprenaient pas trs facilement, mais en revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le savaient peut-tre mieux que les autres; joint a, que, pour en raisonner et l'appliquer, ils ne craignaient gure personne de leurs camarades. Aujourd'hui les enfants ont tant et tant de choses apprendre, qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement et leur montrer mettre en pratique ce qu'ils ont appris. Le savoir et l'acquis priment du tout les qualits de nature. Un troupier qui serait brave comme Ney, le brave des braves, qui aurait du sang-froid, du coup d'oeil, de la dcision, toutes les qualits militaires, quoi a le mnerait-il? A commander une escouade. Il faut bcher et accrocher force, des bribes de science pour aller plus haut. Mais il arrive trop souvent que des gens farcis de savoir se trouvent incapables de le mettre en oeuvre, faute des qualits naturelles ncessaires pour a. Il en est de mme dans tous les tats. Il ne manque pas de conducteurs plus capables que leurs ingnieurs, de praticiens plus ferrs que des avocats, d'entrepreneurs plus habiles que des architectes; mais voil, ils n'ont que la pratique, les sacrements scientifiques leur manquent. Tout est sacrifi au savoir des livres maintenant, et je trouve que ce n'est pas raisonnable, car il ne suffit pas d'avoir des connaissances, mais il faut encore savoir s'en servir pour son tat, et s'en aider aussi pour se perfectionner comme homme. Pour moi, il me semble que la premire chose faire, la plus presse, la plus essentielle, la plus indispensable, c'est de faire de nos enfants des hommes. De la manire dont a marche aujourd'hui, ce point reste en arrire; on veut avant tout faire des savants. Je crois que c'est une mauvaise chose; nous aurons peut-tre plus d'ingnieurs, de mdecins, de pharmaciens, d'avocats, de notaires, de professeurs et d'apprentis sous-prfets, mais moins d'hommes: dj a se sent; nous avons assez de talents, peu de caractres. De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui aimait assez apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprt gure plus vite que ses frres, savait davantage, parce qu'il travaillait avec plus de got. Lorsque ce drole eut une douzaine d'annes, voyant qu'on ne faisait l'cole que lui rpter ce qu'on lui avait dj appris, il se mit dans l'ide d'aller au collge d'Excideuil. Il commena par en parler sa mre en cachette, et elle pensant que c'tait une fantaisie qui lui passait par la tte, dit que a cotait cher, et que point n'tait besoin de tant tudier pour tre meunier. Lui, ne dit rien, mais depuis il n'tait plus content comme auparavant, et il tait toujours farfouiller dans la chambre de mon oncle, aprs les livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis par m'apercevoir qu'il n'tait plus le mme, et un soir en soupant, je lui demandai ce qu'il avait. Il rpondit comme tous les enfants, qu'il n'avait rien. Mais sa mre, voyant que je n'en pouvais plus tirer mot, nous dit ce qui en tait. Je regardai le drole et je lui dis: --Et que veux-tu aller faire au collge? --Pour apprendre des choses qu'on n'apprend pas dans l'cole de M. Malaroche, dit-il. --Mais de quoi a te servira-t-il pour tre meunier? Tu sais bien que je ne veux pas faire de vous autres des messieurs, quand mme je le pourrais. D'ailleurs, voil ton an qui n'y a pas t au collge, et les autres n'y iront pas: a cote cher, penses-tu bien, et il ne serait pas juste de faire pour toi des dpenses qu'on ne fait pas pour les autres. --Mais Hlie, et tous, dirent alors: pre, a ne fait rien, s'il veut y aller, nous ne sommes pas jaloux. --Pourtant, dit mon oncle, si ce drole avait bonne envie d'apprendre, et qu'il eut des moyens, a serait malheureux de ne pas le mettre mme de faire son chemin. --Je suis bien un peu de ton avis, que je dis, et je me souviens qu' son ge j'avais grande envie d'apprendre tout ce qu'on enseigne dans les collges; je ne m'tonne donc pas qu'il soit de mme. Mais au bout du compte j'y serais all, quoi a m'aurait-il servi? peut-tre rien du tout, comme il arrive tant d'autres. Je veux que je sois arriv une position plus grande que celle de meunier; je n'en serais pas plus heureux, et probablement je le serais moins. Certainement l'instruction est une bien bonne chose et dsirable pour tous: un paysan bien instruit en vaudrait deux. Malheureusement, a rend souvent ambitieux, et a fait mpriser la terre. Et puis aprs, j'y reviens, c'est une dpense que nous n'avons pas le moyen de faire. --Ecoute, dit mon oncle, pour ce qui est de la dpense, tant que je pourrai travailler, je gagnerai bien dans mon commerce de quoi l'entretenir l-bas. On pourrait le mettre en pension chez quelqu'un; Lavareille le prendrait, pour sr, et il irait au collge; a ne coterait pas autant de cette manire. Il faut bien que les enfants des paysans, s'ils ont des capacits, apprennent pour se rendre utiles au pays, puisque beaucoup de riches ne veulent plus travailler et ne pensent qu' faire la noce. Le tout est de savoir si le drole a des moyens. Je le mnerai jeudi M. Tallet, qui verra la chose. Bernard, entendant a, leva les yeux et dit: --Oncle, je te remercie. Et tout le monde fut content de cet arrangement, et les enfants se mirent babiller l-dessus, aprs souper, demandant Bernard ce qu'il voulait faire: s'il voulait tre instituteur, ou juge, ou cur, ou mdecin? Et lui ne voulait pas tre cur, oh! non; pour le reste, il ne savait pas trop. Pourtant, il aurait aim tre mdecin pour nous soigner dans nos maladies. En finale, tout s'arrangea comme mon oncle avait dit. Les Lavareille prirent le drole en pension et le voil allant au collge. J'approche d'une triste poque, et il me fait deuil de parler de nos malheurs. Mais il le faut pourtant, pour ne point laisser de vide dans mon rcit et aussi pour expliquer des choses qui suivront. Mais, avant de commencer, il faut que je dise qu'en 1869, M. Masfrangeas prit sa retraite. Il y avait quarante ans qu'il tait entr la Prfecture, et il y en avait plus de vingt-cinq qu'il tait chef de bureau. Il avait espr un moment passer chef de division, et il en avait eu la promesse, mais d'autres plus heureux et bien protgs, lui avaient pass sur le ventre, comme c'est l'habitude. Pourtant, c'tait un homme travailleur, consciencieux, d'un jugement sr, qui maniait bien les affaires et les expdiait vite. Mais voil, il n'tait pas flatteur, ni intrigant, il n'avait pas l'chine souple et ne savait pas se faire valoir; toutes choses sans lesquelles on n'avance gure dans les administrations. La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute notre libert vis--vis du maire, M. Lacaud. Tant qu'il avait t dans sa place, nous nous tions retenus, de crainte qu'il ne lui ft du tort, en essayant de le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis que nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous gnions plus, mon oncle surtout. Dans leur jeunesse, ils se tutoyaient tous deux, M. Lacaud et lui; mais depuis longtemps, M. Lacaud,--du Sablou,--comme son pre l'avait fait enregistrer la mairie, avait cess ces familiarits, et de son ct, mon oncle ne lui parlait plus, cause de M. Masfrangeas. Ce pauvre homme, voyant a, ne s'tait-il pas imagin qu'il nous imposait; que nous avions peur de lui! mais il fut bien dtromp. Dans les premiers mois de 1870, on commena parler dans nos campagnes qu'il fallait voter pour l'Empereur. Personne ne comprenait ce que a voulait dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il tait empereur, qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait des places, des hommes, de l'argent et de tout, et qu'on lui nommait les dputs qu'il voulait? A quoi a rimait-il? rien. Mais les maires, et les fortes ttes qui taient pour l'Empire, disaient que cette votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant par des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur, il en aurait plus de force pour faire de grandes choses. Pardi, comme a, dans nos pays, a ne pouvait pas manquer de russir: on ne demandait aux gens que de voter encore une fois, ce qu'ils avaient vot vingt fois; a n'tait pas une affaire. Les plus innocents, d'ailleurs, comprenaient bien que c'tait une farce, et que quand mme l'Empereur n'aurait pas eu la majorit, il ne s'en serait point en all pour a. Lacaud, son reprsentant dans notre commune, le disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on prendrait des mesures contre les perturbateurs comme il y avait dix-huit ans. Tout a faisait que l'Empire tait bien sr d'avoir presque toutes les voix; mais ce n'tait pas presque toutes, que notre maire aurait voulu avoir; c'est toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son procs-verbal rien que des Oui, comme il aurait t heureux. Du coup, il en aurait cru avoir la croix, aprs laquelle il a couru toute sa vie sans l'attraper. Mais voil, il y avait les Nogaret du Frau, comment faire? Et il nous faisait parler par les uns, par les autres, disant que c'tait bien inutile de s'obstiner voter contre l'Empire, puisque la France le voulait: quoi a pouvait-il servir? Mon oncle et moi, nous rpondions ceux qui nous en parlaient: quoi bon voter alors, si on n'est pas libre; si on doit de rigueur voter pour celui qui fait voter, a n'est pas la peine de dranger les gens pour a. Depuis que le pauvre Lajarthe tait mort, nous n'tions plus que trois voix rpublicaines dans la commune, mon oncle, Gustou et moi. Et encore je compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrt mon oncle. Mais ce n'tait pas qu'il ft rpublicain; non, en fait de gouvernement, il ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il fallait des gens pour commander et le reste pour obir. Tout ce qu'il demandait, c'est que ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries: mais c'est l le difficile justement, quand la grande masse est toute dispose s'en rapporter eux. Nous n'tions donc que trois voix, mais c'tait trois: Non, bien srs, et M. Lacaud les aurait payes cher. Il les voulait tellement, qu'il alla jusqu' nous proposer de faire mettre Bernard au collge de Prigueux, pour rien; de faire exempter Hlie l'an, lorsqu'il tirerait au sort l'anne prochaine. Mais nous rpondmes celui qui s'tait charg de la commission que nos voix ne s'achetaient pas avec des injustices, ou autrement. La veille du vote, ne sachant plus comment faire, notre maire nous envoya le rgent, qui tait aussi secrtaire de la mairie, pour demander mon oncle de ne pas venir voter, puisqu'il ne voulait pas voter Oui. Ce pauvre M. Malaroche vint le soir, assez ennuy de cette commission, mais il fut tout de suite son aise avec nous. C'tait un brave homme qui, je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se passait, ni tout ce que faisait le maire, mais il avait quatre enfants et sa place lui faisait besoin, aussi il ne disait rien, tchait de passer inaperu, faisant le moins de bruit possible, et rpondant en toussant: Hum! hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses. Mais tout de mme, il y avait des moments, o quand il tait avec des gens srs, comme chez nous, on voyait que a lui pesait. Nous choqumes de verre ensemble, car nous finissions de souper, et aprs s'tre excus de la commission, disant que dans la vie on tait oblig souventes fois de faire des choses qu'on n'aurait pas voulu, il nous conta l'affaire. Mon oncle lui rpondit que, puisque tous les lecteurs taient convoqus, nous irions voter comme les autres; qu'il n'avait qu' dire a M. Lacaud. Et au reste qu'il ne lui en voulait point du tout de la commission, bien sr qu'il ne la faisait pas de bon gr. Et pour preuve, ajouta-t-il, je veux vous faire goter notre vieille eau-de-vie. L-dessus, il dit Nancette de porter la bouteille long col et nous trinqumes derechef, aprs quoi M. Malaroche s'en retourna porter la rponse au maire. Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit, car le lendemain, lorsque nous le vmes sur la place, tandis que son adjoint le remplaait au bureau, il n'avait pas bonne figure. N'ayant pas russi ce qu'il voulait, il rageait, cet homme, et nous regardait venir, tous trois avec Gustou, d'un mauvais oeil. Lorsque nous fmes prs de passer devant lui pour aller voter, il interpella mon oncle, avec son arrogance ordinaire: --H bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais tre sages au Frau? Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait d'poque, les raisons qui nous faisaient taire n'existaient plus. Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les poches de sa culotte, le regarda de son air narquois, et lui dit tout goguenard: --Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien que les Nogaret n'ont pas besoin de toi pour savoir ce qu'ils ont faire; laisse-les donc tranquilles! Appeler M. Lacaud,--du Sablou--Bernou, c'tait l'attaquer par son plus sensible; aussi il s'cria:--Vous tes un insolent! je vous dresse procs-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes fonctions! --Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu n'exerces pas tes fonctions en ce moment, et je ne t'insulte pas en te tutoyant, comme il y a cinquante ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-pre qui valait cent fois mieux que toi: ton procs-verbal, je m'en fouts! Et nous passmes. M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta un moment comme interdit, tandis que derrire lui les gens se riaient tout doucement, car on le craignait, mais on ne l'aimait pas. Puis coup sec, il rentra chez lui, comme s'il allait faire son procs-verbal. Quand nous sortmes de la chambre o on votait, quelques-uns de ceux qui taient prsents vinrent taper dans la main de mon oncle, comme pour lui faire compliment, n'osant rien dire par prudence, mais contents au fond qu'il et rabrou cet insolent parvenu. Le dpouillement acheva de tomber notre pauvre maire. Il s'attendait trois: Non, ceux du Frau, mais il s'en trouva sept. Sur cent quarante lecteurs, a n'tait rien, mais pour lui c'tait beaucoup, car il se vantait la Prfecture que sa commune tait une commune modle, toute dvoue l'Empereur, et voici qu'elle se gtait, car, s'il y avait sept lecteurs ayant le courage de voter: Non, il fallait compter qu'il y en avait beaucoup d'autres derrire, moins hardis que ceux-l, mais prts les suivre la moindre secousse. Parlant de a le soir aprs souper, nous cherchions quels pouvaient tre ces quatre de renfort, et nous trouvions que a devait tre Pierrichou de chez Mespoulde, dont le fils avait t tu au Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu un des siens mort de la fivre jaune, et aprs, Mazi Chaminade, que M. Lacaud avait fait exproprier d'une chnevire, pour le trac d'un chemin vicinal passant devant sa mtairie de la Villoque, et qui n'avait pas t pay assez, pour le tort qu'on lui avait fait. Pour le quatrime nous ne savions: je me pensais en moi-mme que a pourrait bien tre M. Malaroche, mais je n'en dis rien. Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces attendaient en patience les grandes choses que devait faire l'Empereur, lorsqu'un jour, tant au march d'Excideuil, j'entendis parler que nous allions avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui le disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se trouva sur mon chemin me dit que c'tait parce que le roi de Prusse voulait mettre un de ses parents pour roi en Espagne, et que a ne plaisait pas l'Empereur. --Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire la guerre pour a. Les Espagnols ne sont pas gens se laisser brider, ainsi tout tranquillement, par un roi tranger: il n'en aura pas pour six mois. Si les Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer des armes, et il en restera plus de quatre; c'est une guerre comme a qui a perdu Napolon. Au lieu de chercher l'empcher, on devrait pousser les Prussiens dans ce traquenard. M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous n'entendez rien la politique, mon pauvre Nogaret. Avec tout a, si nous avons la guerre, a ne fera pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour chez vous. Tout le monde sait comment la guerre commena, par cette prtendue bataille o le petit Badinguet ramassait des balles prussiennes; on l'affichait partout, et les partisans de l'Empire se carraient de cette affaire, et disaient que nous serions bientt Berlin. Tout le monde aussi sait comment elle continua. Les journaux du gouvernement avaient beau mentir et tcher de cacher la vrit, on la savait tout de mme, car il ne manquait pas de gens chez nous qui avaient leurs garons l'arme, et leurs lettres ne disaient rien de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait, c'est que les Prussiens avanaient en France. En ce temps-l, les foires et les marchs, ce n'tait rien; les gens n'y venaient gure plus, car les affaires taient comme mortes. Ceux qui y venaient, les trois quarts, c'taient des pauvres gens, qui avaient des enfants l'arme et voulaient tcher d'avoir des nouvelles. Mais les nouvelles taient mauvaises toujours, et ils s'en retournaient tout tristes, et portaient a dans leurs villages. L'inquitude se propageait de maison en maison dans les campagnes, et les imaginations travaillaient. Les malheurs particuliers de ceux-ci et de ceux-l, dont les fils avaient t tus, et il n'en manquait pas, touchaient un peu tout le monde, car il n'y avait gure de familles qui ne fussent exposes apprendre un pareil malheur. Et puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas seulement le nom de la gographie, tant s'en fallait qu'ils sussent ce que c'tait que la chose, en sorte qu' force d'entendre dire: les Prussiens sont entrs ici, l; tel endroit ils ont rquisitionn le bl, les bestiaux; tel autre ils ont emmen le maire, ils ont fusill deux habitants; force donc d'entendre dire a, bien des paysans se figuraient qu'ils taient tout proches. Aussi, tous les trangers qui passaient par le pays, on les prenait pour des espions, surtout s'ils avaient la barbe rousse, et on les arrtait quelquefois. C'tait bte en rire, si a n'avait pas t si triste en mme temps. Dans les premiers jours de septembre, notre an s'en fut Excideuil, chercher pour faire prendre pour les vers notre petit Bertry qui tait un peu fatigu. Le soir, il tait neuf heures qu'il n'tait pas revenu. Sa mre commenait s'inquiter, et nous nous demandions pourquoi il n'tait pas rentr, lorsque tout coup nous entendmes le pas de la jument qui s'arrta devant la porte de l'curie. Un moment aprs le drole entra et tout de suite je connus sa figure qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas. Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste: --L'arme a t crase Sedan: tout ce qui n'est pas mort est pris; Mac-Mahon est bless, l'Empereur est prisonnier, et la Rpublique est proclame Paris. En d'autres temps, cette dernire nouvelle nous eut firement touchs, mais au milieu des dsastres de la France, nous ne pensions pas nous en rjouir. --C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle. Et nous restmes longtemps bouche close, pensant tous ces effroyables malheurs qui tombaient sur nous. Puis, comme le drole ne savait rien de plus, nous fmes nous coucher bien ennuys. Le lendemain, tandis que nous djeunions, Hlie nous dit: --Je veux m'engager et partir soldat! Ni mon oncle, ni moi, nous ne dmes rien; seule ma femme lui rpliqua: --Mais tu n'as pas l'ge d'tre soldat! --Pas pour tirer au sort encore, rpondit-il, mais si bien pour m'engager. Dans les volontaires qui partirent lors de la grande Rvolution, il y en avait qui n'avaient que seize ans, comme le grand-pre de mon pre, et moi j'en ai vingt. La pauvre mre, voyant son drole bien dcid, ne dit plus rien, et lui continua: --Quand nous oyons lire une de ces belles histoires de ces anciens qui se dvouaient pour leur pays, nous disons: Comme c'est beau! Mais quoi a nous servirait-il de les admirer, si nous ne tchions pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mre, laisse-moi partir, mon oncle et mon pre ne disent pas de non. J'avais t un peu surpris, mais, en mme temps, j'tais tout fier de mon an: --Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content de voir que tu as profit des bonnes leons que nous ont donnes les anciens, et des exemples de nos grands-pres. Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya ses yeux et se raffermit un peu. Une fois la chose dcide, il fallut lui prparer son paquet, des bas, des chemises, des mouchoirs, pour partir le lendemain de grand matin; ce soin amortit un peu la peine de ma femme, et quand tout fut prt, nous allmes nous coucher. Au petit jour, nous tions tous debout. Ma femme fit chauffer de la soupe, et voulut faire djeuner son drole; mais quand il eut fait chabrol, il dit qu'il ne pourrait pas manger, que c'tait inutile d'essayer. Alors il embrassa ses frres, sa soeur qui pleurait, la pauvrette; puis Gustou, l'oncle et enfin sa mre. Ce fut l le plus dur: la pauvre femme n'avait pas dormi de la nuit, mais elle se matrisait, ses yeux taient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois son an, comme ne pouvant se dprendre de lui et, enfin, aprs l'avoir serr une dernire fois sur sa poitrine, elle lui dit: va mon petit, et conduis-toi toujours comme les braves gens! Nous partmes tous deux, Hlie et moi, pour aller attendre Coulaures le passage de la voiture de Prigueux. Elle en avait encore pour une demi-heure quand nous y fmes, et en attendant nous entrmes chez les Puyadou. Le vieux tait mort, mais la petite vieille tait toujours l. Une grosse fille qui n'avait pas l'air d'avoir froid aux yeux la remplaait, servant la boutique et table les gens qui venaient acheter du tabac ou boire un coup. Quant Jeantain, il tait en route comme toujours, rentrant tard la maison, et repartant de bonne heure: j'ai pass bien des fois Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontr quatre fois chez lui. La voiture s'arrta devant la porte, et le postillon descendit pour faire chabrol. Quand il eut fait, il demanda si on avait des commissions, et, comme il n'y en avait pas, il remonta sur son sige et, nous, tant grimps derrire lui, il donna un coup de fouet tout doucement ses btes, comme qui leur chasse les mouches, et ayant cri en mme temps, hue! la voiture repartit. C'tait un bon diable que ce postillon appel La Taupe, sans doute parce qu'il tait noir comme cette bte, mais il ne passait pas une auberge d'Excideuil Prigueux, allant ou revenant, sans s'y arrter pour faire un chabrol. a c'tait rgl; il mettait une pleine cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la rchauffer un peu, et aprs, la remplissait aux trois quarts de vin. Puis quand il avait aval a, il se passait la main sur les babines, et en route. Comme il tait tout fait complaisant et qu'il faisait journellement des commissions gratis pour tout ce monde, jamais de la vie on ne lui aurait demand un sou dans ces auberges. Tout le long de la route il se trouvait des gens qui lui disaient: Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet chez monsieur un tel, ou: te voici cent sous, porte-moi un gigot, j'ai du monde demain. C'tait lui qui allait chercher le tabac l'entrept pour les dbitants, et portait les paquets au collge. Et les lettres donc, il en ramassait tout le temps sans s'arrter. Au dbouch des chemins, on voyait des gens qui attendaient, venus des villages carts, et aussi la sortie des endroits: c'tait des gens qui avaient des affaires presses, ou qui se mfiaient des bureaux de poste des bourgs o on est curieux; principalement les filles qui ne voulaient pas qu'on st qu'elles crivaient leurs galants. Tout a nous retardait un peu, mais enfin aprs bien des pauses, ayant pass les tanneries de l'Arsault, la voiture monta au petit pas jusque devant la prison. Une fois l, La Taupe fouailla ses chevaux pour faire son entre en ville, contourna le Bassin, longea le Triangle et s'arrta au milieu de la descente du foirail, devant le bureau des Messageries. En descendant de voiture, je trouvai l, habill en officier, le fils d'un minotier du ct de Saint-Astier, que je connaissais assez. Sur ce que je lui demandai, il me dit qu'il tait officier de la garde mobile, et qu'il allait rejoindre son bataillon. --Et vous, que faites-vous ici? --Je viens faire partir notre an qui veut s'engager. --C'est bien, a, et dans quel rgiment? --Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen, j'aimerais mieux qu'il ft avec ceux de chez nous. --Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmnerai, il sera l en pays de connaissance. Voyez-vous, autrement, s'il s'engage dans un rgiment, on l'enverra dans un dpt et ce n'est pas a qu'il veut, sans doute. --Non pas, dit le drole. --Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans la garde mobile? --Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde pas de si prs: d'ailleurs, si vous voulez, nous allons aller la mairie et nous verrons bien. A la mairie, l'employ ne savait pas trop, mais il crut qu'il ne pouvait pas refuser un homme de bonne volont, et, aprs avoir vu tous les papiers, il reut l'engagement. Quand ce fut fait, il nous fallut aller djeuner, et il tait temps, car c'tait prs de midi. Aprs djeuner, M. Granger nous quitta en donnant rendez-vous Hlie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut quitts, nous nous promenmes tous les deux, le drole et moi, et je lui fis toutes mes recommandations, de nous faire savoir de ses nouvelles toutes les fois qu'il pourrait, et principalement aprs qu'il y aurait eu quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans l'inquitude. Que si par malheur il tait malade, ou bless, de nous faire envoyer une dpche seule fin d'aller le soigner. Aprs a, je lui achetai une ceinture de cuir, dans laquelle je mis de l'argent, et je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise. A quatre heures, nous tions devant les Messageries, o La Taupe attelait. Lorsque tout fut prt, j'embrassai deux fois mon an, faisant un peu le crne devant les gens, mais au fond a me faisait quelque chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant combien il nous aimait, surtout sa mre, je me disais: ce drole a de la force et du caractre. Lorsque je fus l-haut, La Taupe prit ses guides, fit pter son fouet, cria hue! et les chevaux montrent lourdement jusqu'au Triangle. Lorsque je fus le soir la maison, je trouvai tout le monde triste mais tranquille. Ma femme avait consol les petits et Nancette, en leur faisant comprendre que leur frre tait parti pour nous dfendre. Tout le monde fut bien content de savoir qu'il tait dans les mobiles; au moins l, dit la Nancette, il trouvera des pays des connaissances; il n'y en manque pas de chez nous: le petit Vergnou le fils de chez Magnac, Jean Coustillas et tant d'autres. Le dpart de notre an, comme bien on pense, ne fit que nous rendre encore plus ennuys. A tous nos malheurs, s'ajoutaient les inquitudes que nous avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste hiver que celui-l pour nous. En voyant toute la campagne couverte de neige, nous nous disions: peut-tre le pauvre drole couche-t-il dehors avec ce temps. Et quelquefois, la nuit, ma pauvre femme, songeant a, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tchais bien de la consoler et de lui faire entendre qu'il n'tait pas dans un pays dsert; qu'il y avait des maisons et des granges o on logeait les soldats. Mais c'est que ce n'tait pas tout; il y avait tant de choses qui la tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote, surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles des Prussiens et les obus, qu'elle n'tait jamais rassure qu' moiti et par raison. Ce qui lui faisait du bien, c'est quand il crivait. Comme il n'tait pas malade, montrait ne s'inquiter de rien, et se trouvait content de faire son devoir, la pauvre mre prenait confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses lettres, pour les reprendre, lorsqu'il tardait en venir une autre. En ce temps-l, on aurait dit qu'elle n'avait que cet enfant: c'est qu'il tait le seul en danger, et que toute son inquitude et son affection de mre allaient vers lui: les autres l'abri autour d'elle n'en avaient pas le mme besoin. Tout a revient ce que j'ai dj dit l-dessus. Son plus grand bonheur tait de pouvoir lui faire passer quelque chose: ou une bonne paire de bas bien chauds qu'elle avait faite avec Nancette, l'une reprenant quand l'autre lchait, ou un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre aprs s'tre guri au pays, elle avait toujours quelque chose lui envoyer, des affaires qu'elle avait faites, et aussi quelque louis d'or, et a amortissait un peu sa peine. Un jour, nous remes une lettre pleine de fier espoir; c'tait aprs la bataille de Coulmiers, o nos mobiles du Prigord firent si bravement leur devoir. Le drole nous racontait, non pas la bataille car un soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment a s'tait pass l o il tait, l'enlvement du parc. Et il nous disait le bruit assourdissant du canon, le sifflement des balles, le fracas des obus, et cette brave jeunesse courant en avant, dans la fume, laissant chaque pas des camarades couchs terre. Il nous donnait le nom de ceux de notre connaissance ou des environs, tombs, morts ou blesss. Que dirai-je! en apprenant cette victoire il nous vint un rayon d'espoir qui ne dura gure malheureusement. Et puis vint le dcouragement qui rendait inutile le dvouement de quelques-uns. C'est alors que revinrent chez nous deux ou trois jeunes gens, soi-disant malades ou en cong, mais qui taient tout bonnement des tranards, qui avaient perdu exprs leur corps et s'en taient revenus au pays. Le sentiment de l'honneur et du devoir tait tellement teint chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de leur conduite, et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien se reprocher. Et les autorits, molles et sans patriotisme, fermaient les yeux, au lieu de les signaler comme dserteurs. C'est terrible dire, mais moi je crois fermement que, si toutes les villes fortes s'taient dfendues comme Belfort, toutes les villes ouvertes comme Chteaudun; si tous les soldats avaient fait leur devoir comme l'ancienne arme, les marins, les mobiles de la Dordogne et quelques autres corps; si tous ceux qui tenaient un fusil avaient t enflamms par le patriotisme des volontaires de la Rpublique; si toutes les autorits, civiles et militaires, avaient t animes de cet esprit de rsistance et d'indomptable nergie qui dbordait dans celui qui n'est plus, la guerre se serait termine autrement. Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en ptir, que tout un pays se livre comme la France l'a fait en 1852; ce n'est pas sans en valoir moins, qu'un peuple s'abandonne et s'endort pendant dix-huit ans, oublieux de toutes les vertus civiques. Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop de penser ce qui aurait pu tre et ce qui a t. Quand tout fut fini, notre Hlie revint avec les autres, et je fus l'attendre Prigueux. Le pauvre tait maigre, noir, tout dpenaill, mais point malade ni trop fatigu. D'un ct, toutes les misres de la guerre lui avaient fait du bien, car il tait parti jeune drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai avec plaisir, et comme je fus content de le trouver en aussi bon point comme on peut l'tre aprs une campagne comme celle-l. Une fois que je lui eus donn des nouvelles de la maison, de sa mre surtout, car il en revenait toujours elle, il voulait partir de suite, sachant combien il tardait la pauvre femme de le revoir. Mais auparavant, je le menai djeuner avec trois ou quatre de ses camarades, et puis aprs nous partmes pour le Frau. Tout le long du chemin, les gens nous arrtaient pour se faire raconter les choses par quelqu'un qui les avait vues; mais lui qui ne pensait qu' sa mre, disait aprs les premires honntets qu'il n'avait pas le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut bien nous arrter quelques minutes au _Cheval-Blanc_ en passant Savignac, et Coulaures chez Puyadou; a n'aurait pas t fait honntement, de passer comme a, sans parler aux amis, d'autant mieux que le matin, ils me l'avaient fort recommand. Bien entendu, il fallut trinquer au _Cheval-Blanc_, et mme chez Puyadou, car cette trulle de Jeantain s'y trouva, ce qui tait comme un miracle, mais nous ne nous y amusmes gure. Nous marchions bon pas, et nous tions dj au-dessus du bourg, moiti chemin du Frau, quand voici venir nous toute la famille. Hlie se mit courir en les voyant, et alors sa mre s'arrta toute saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta son col et l'embrassait sans la lcher, ayant la figure toute mouille des larmes qui coulaient des yeux de la pauvre femme, qui ne pouvait se dprendre de son an, et qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre drole! --H bien, dit mon oncle au bout d'un moment, et les autres? L-dessus sa mre le lcha, et il embrassa son oncle, sa soeur, ses frres et Gustou, qui tait pour nous comme un parent. Ayant vu tout son monde, il revint vers sa mre qui l'embrassa encore, et lui, la prenant aprs a tout doucement, le bras sur les paules, nous revnmes la maison. Mais auparavant, les petits se disputrent qui porterait la musette de leur an, et sa gourde mettre le vin, et il fallut les contenter chacun leur tour. Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires o il s'tait trouv, toutes les misres qu'il avait fallu supporter, et enfin tout ce qui lui tait arriv. Comme bien on pense, tout le monde lui faisait des questions n'en plus finir. Mais neuf heures, sa mre se leva et dit:--Il faut le laisser aller au lit, il est fatigu! Viens, mon Hlie. Le lendemain le drole se remit au moulin comme si de rien n'tait, et depuis, jamais on ne l'entendit bavarder comme tant d'autres, de cette malheureuse guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions quelque chose, il nous disait ce qui en tait, mais tout juste; on voyait qu'il n'aimait pas parler de a. Pour ce qui est des trangers, si quelqu'un lui faisait de ces questions, il rpondait tout bonnement que les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que lui ne savait rien qui valt la peine d'tre cont. Son retour fut bien propos, car le pauvre Gustou commenait se faire vieux. Il tait de l'ge de mon oncle ce qu'il disait; mais ce n'tait pas tant a qui le gnait, que des douleurs qui le travaillaient. Petit petit, il lui fallut laisser son ouvrage, ayant peine remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha plus qu'avec un bton et ne descendait au moulin que par la force de la coutume. Mais il ne pouvait rien faire, que de regarder si le bl passait bien, ou si la farine tait bonne. Il se mettait des fois au grand soleil couch sur le ventre, ayant fiance que la forte chaleur lui terait les douleurs qu'il avait dans l'chine, les reins, les jambes, et pour mieux dire, un peu partout. Je n'ai pas besoin de vous dire que lorsqu'il vit qu'il ne pouvait plus gure aller, Gustou fit venir le sorcier de Prmilhac. Ah! il en fit des remdes de toute faon: des herbes sches, de l'eau de la Font-Troubade, des papiers o il y avait trac des figures qu'on ne comprenait pas, des cailloux chauffs qu'il se posait dans les reins, mais rien de tout a n'y fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout bellement autour de la maison, dans le jardin, de descendre au moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver de rester au coin du feu. De cette affaire, c'est lui qui gardait notre Bertry, le plus jeune, qui avait trois ans, et c'tait risible de le voir le faire amuser: je crois qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu, de mdecin, il n'en avait pas voulu entendre parler, disant que, si le sorcier ne le gurissait pas, personne n'y pouvait rien. Moi, un jour j'en parlai M. Farget, le mdecin de Savignac, qui me dit qu'il pensait que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le moment bon pour a: des fois il disait qu'il tait en train de faire un remde du sorcier; d'autres fois, il allait mieux, et pour faire plus court, toujours il trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la consulte. Il tranait comme a depuis pass deux ans, lorsque le sorcier s'avisa d'un nouveau remde. Il vint, mand par Gustou, un jour que nous avions cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et ils se fermrent tous deux dans le fournial. L, Gustou se dshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serr dans la couverture avec des herbes, l'entortilla avec une petite corde et le coula tout doucement dans le four d'o on venait de tirer le pain. On pense bien qu'il n'tait pas son aise l-dedans, Gustou; il touffait dans son empaquetage, et au commencement, il avait peine prendre la respiration; aussi le sorcier le tirait un peu et lui amenait la tte la bouche du four, pour lui faire prendre un peu d'air, et le renfonait aprs. Quand Gustou se fut un peu fait cette chaleur, l'autre le laissa allong dans le four sans plus le tirer, et mon Gustou cuisait tout doucement dans la couverture en geignant comme bien on pense. Au bout d'une demi-heure ou gure moins, quand le sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait plus, il le sortit du four et le posa sur la maie, puis il appela mon oncle qui, pas plus que nous autres, ne s'tait donn garde de tout a. En entrant dans le fournial, o a sentait le crm, mon oncle dit au sorcier:--Qu'est-ce que vous avez fait-l? Mais avisant Gustou entortill comme un javelou sur la maie, il se pensa l'affaire et commena se fcher aprs le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu la tte de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda qu'on le portt dans son lit. Comme je montais du moulin dans ce moment, nous le mmes sur un bayard avec une couette, et nous le portmes dans sa chambre. Il resta bien trois ou quatre jours avec une fivre de cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rti, et ne pouvant se rassasier de boire de la tisane faite avec une herbe porte par le sorcier. Au bout de ces quatre jours, toute sa peau s'en alla comme celle d'un serpent et il resta tout rouge comme une crevisse. Puis il nous dit qu'il tait guri et parla de se lever, ce qu'il fit de fait le lendemain, marchant sans son bton, et depuis ses douleurs ne revinrent pas. Cette gurison fit parler beaucoup du sorcier de Prmilhac qui tait dj bien renomm; mais comme il tait trs vieux, il ne jouit pas longtemps de ce regain de rputation, car il mourut la Nol d'aprs. Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays quelque pauvre vieux plein de douleurs, on parle du dfunt sorcier, comme de quelqu'un qui l'aurait guri. Peu aprs ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant un jour du march d'Excideuil, je trouvai les droles qui taient revenus d'en classe, disant que le rgent les avait renvoys. Pourquoi, ils n'en savaient rien et n'avaient rien fait pour a. Moi, je me pensai qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud l-dessous, et je me demandais quelle mauvaise raison on avait pu donner, pour renvoyer des enfants qui taient tranquilles. Il faut dire que depuis le rcent chambardement du 24 mai, M. Malaroche avait t chang. Son remplaant tait une espce de pauvre innocent, qui frquentait beaucoup le cur et l'glise, et toute sa famille aussi. Sa femme et ses quatre filles taient enrles dans une confrrie des Enfants de Marie et portaient, pendue un grand cordon bleu, une mdaille large comme une pice de cent sous. Jamais on ne les voyait sans cette dcoration; dedans, dehors, en classe, la cuisine, table, ou se promener, toujours elles avaient leur mdaille; Roumy disait qu'elles couchaient avec. C'tait elles qui avaient soin de l'glise, mettaient des fleurs dans les vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre, et faisaient tomber la poussire de partout. La dame tait une grosse boulotte de quarante-sept ans, qui, avec sa mdaille, faisait la plus risible enfant de Marie qu'on pt s'imaginer: et n'oublions pas, qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait, elle portait les culottes la maison. Il tait tout clair qu'un rgent comme a tait prt faire la volont de M. le Maire et de M. le Cur; mais encore il fallait un prtexte, pour renvoyer mes droles, et je me promis bien de tirer a au clair. Le soir je voulais descendre au bourg pour parler ce rgent, mais mon oncle me dit: --Tu ne le verras pas, il sera au prche de la mission. Car nous avions une mission; oui, on avait envoy deux moines, pour ramener les gens de la paroisse dans le bon chemin. Ces moines taient deux gaillards bien dcoupls, chacun dans leur genre. Celui qu'on appelait le pre Fulgence, tait un homme de belle taille, bien fait, la figure bien en couleur, avec une belle barbe blonde. Les gens au courant des affaires des sacristies, disaient qu'il tait noble, et vrai ou non, a prparait bien les bonnes mes disposes se laisser tomber. C'tait lui qui tait charg de catchiser les gens comme il faut, et comme il avait la langue bien pendue, les paroles emmielles, les manires douces, il russissait beaucoup dans ce monde-l: on racontait aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient aux larmes les dames qui l'coutaient. Le pre Barnab, lui, tait un gros moine trapu et pansu, noir comme une mre, avec une barbe frise qui lui montait jusqu'aux yeux. C'tait lui qui prchait pour les paysans, avec une grosse voix brmante qu'on entendait de chez Marchou, et de temps en temps il faisait un prche, rien que pour les hommes, et ceux qui y avaient t racontaient qu'il en disait de bonnes. Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient t renvoys chez eux la Rvolution, on n'avait pas vu de ces gens dans le pays, de manire que la curiosit tait grande dans les premiers jours, et que l'glise tait bonde tous les soirs. Mais, si a changeait un peu des curs qu'on avait d'habitude, au bout du compte c'tait toujours la mme antienne: il n'y avait que la robe de change et la barbe en plus, alors les gens se ralentirent. Mais a ne faisait pas l'affaire de ces moines; aussi le pre Barnab se mit courir les villages pour racoler les gens. Il entrait dans les maisons comme un effront, appelant les gens par leur nom ou leur surnom, que lui disait le fils de Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le chemin, et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait fort et avait du toupet, les gens lui promettaient d'aller l'glise, n'osant pas lui refuser, car il se serait fch. Jusque dans les terres, il allait attraper ceux qui travaillaient, et leur faisait promettre de venir ses prchements. Il parat qu'on ne s'ennuyait pas trop l'entendre prcher, surtout aux hommes, car il avait toujours des histoires risibles raconter, et, quand au fond de l'glise quelques badauds en riaient, il leur envoyait des brocards qui faisaient rire les autres d'autant plus. Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver la France, et ils disaient que nos malheurs, en 1870, taient l'effet de notre peu de religion. Ils n'expliquaient pas pourquoi les Prussiens, qui, au bout du compte, n'taient que des hrtiques, avaient t favoriss de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer tout ce qu'ils disaient, a aurait t long. Ils donnaient foison des petits papiers, o il y avait des prires qui vous tiraient un dfunt du purgatoire, coup sec, et des images avec des coeurs saignants, et aussi des mdailles. Et justement c'est leurs mdailles qui furent cause qu'on renvoya mes droles de la classe. Ils taient alls un jour la maison d'cole, et avaient interrog quelques enfants sur le catchisme; ils avaient fait chanter des cantiques, et finalement avaient distribu des mdailles. Lorsque le gros moine brun passa devant mon Franois, qui avait ses treize ans, le drole, qui ne te voulait pas de mdaille de cet individu, lui dit: --Merci, monsieur le cur, je n'en ai pas besoin. L'autre, qui ne se doutait de rien, lui rpondit: --Gardez-la tout de mme, mon petit ami; si vous en avez une, dj, vous donnerez celle-ci quelqu'un des vtres. Le drole ne rpliqua pas et posa la mdaille sur la table. Quand les moines furent dehors, le rgent leur expliqua que l'enfant qui avait refus la mdaille appartenait une famille impie; et eux lui dirent alors de la reprendre, pour qu'elle ne ft pas profane. Comme il resta assez longtemps faire le cagnard avec ces moines, tandis qu'il n'y tait pas les enfants s'amusaient, et celui qui tait ct de Franois poussait la mdaille vers lui, disant: --Prends-la! Et lui la renvoyait de mme, disant: --Je n'en ai que faire! Tant ils la poussrent, qu' la fin elle alla tomber dans l'critoire encastre au ras de la table. Quand le rgent rentra, il vint pour chercher la mdaille; le drole lui dit qu'elle tait tombe dans l'encre. Alors il leva les bras au plafond en disant: --Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable profanation! Et il emporta l'critoire et versa l'encre doucement, prit la mdaille avec un bout de papier, et la porta sa femme pour la laver. En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et la mre et les quatre filles, ces cinq Enfants de Marie, avec leurs grandes mdailles, vinrent la porte de la classe, pour voir le malheureux qui avait commis ce crime. Puis le rgent alla chez le cur, chez le maire; on lui fit faire un rapport l-dessus, et il y ajouta que l'impit de mes enfants tait d'un mauvais exemple, etc., etc.; bref, il fut autoris les renvoyer. Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce renvoi, il fit le cafard, me raconta les choses tout du long, avec des exclamations dvotes, et fit d'un enfantillage une grosse malice pleine de mpris pour la sainte religion. --Et les deux autres qui n'ont pas jet la mdaille dans l'encre, lui dis-je, pourquoi les avez-vous renvoys? --Ils l'ont mprise en la laissant sur la table, me rpondit-il. Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de cagot, sur le mauvais exemple, sur les brebis galeuses qui gtaient tout le troupeau, sur la ncessit de sparer le bon grain de l'ivraie, est-ce que je sais tant. J'coutai cet imbcile un moment, le regardant en face, sans pouvoir jamais rencontrer ses yeux fixs sur mes boutons de gilet; enfin, impatient, je lui tournai le dos en lui disant: --Vous tes un rude coyon! Le jeudi d'aprs j'allai Excideuil, trouver M. Masfrangeas, qui me fit une lettre pour le prfet, et, quoique ce prfet ft un grand ami des curs, il vit que notre rgent tait un pauvre sot; aussi, huit jours aprs, mes enfants taient rentrs en classe. Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la cause d'une autre affaire, qui fut le changement du cur Crubillou. D'aprs ce que j'en ai dit, on doit bien penser qu'il n'tait gure aim chez nous. Et a n'tait pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne l'aimaient pas, c'tait tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres: il avait trouv moyen de se faire mal vouloir de tout le monde, l'exception de M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont il pensait hriter. Les nobles avaient bien parl de lui l'vch, ce qu'il parat, et avaient remontr qu'au lieu de ramener les gens l'glise, il les en chassait plutt, tant il tait dur et mchant, ce qui faisait du tort la religion. Ces messieurs-l, c'tait des gens bien dvots, bien amis des curs, bien zls pour la religion, mais au bout du compte, a n'tait que des civils, et on sait qu'un cur vaut dix civils, mme nobles, pour tous ces messieurs prtres. Et puis les gros bonnets sont l, comme ailleurs, ils n'aiment pas qu'on se mle de leurs affaires, ni qu'on leur fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut a, ou autre chose, mais toujours est-il que Crubillou resta malgr tout. Mais, par exemple, quand le pre Barnab s'en mla, a ne fit pas un pli. Ce gros moine aimait se bien nourrir, bien boire, bien manger; il lui fallait la quantit et la qualit. Il disait qu'il mangeait assez de carottes, au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui donnait en voyage, mme des truffes. Il tait surtout difficile pour l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne lui allait pas; aussi, les curs des paroisses o il allait, connaissant son got, avaient soin d'en avoir de bonne, seule fin de se tenir bien avec lui, car avec ses manires communes, il tait assez influent. C'tait bien une dpense, car une bouteille ne lui faisait que deux jours, et encore; mais pour le contenter, les curs ne regardaient pas trop a. Et puis, il y avait des paroissiens gnreux qui, ayant de fine eau-de-vie, faisaient, cette occasion, cadeau de quelques bouteilles leur cur. Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud aurait pu le faire, mais il tait trop avare pour a. Le premier soir que les deux missionnaires souprent chez le cur, le pre Barnab fit la grimace en ttant de la bouteille qu'on servit avec le caf. --Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie l, mon cher cur! Vous n'en auriez pas d'autre, par hasard? Le cur, qui avait achet tout ce qu'il y avait de meilleur march, rpondit que non, et alors le pre Barnab demanda s'il n'y avait pas moyen de s'en procurer de meilleure par l, quoi le cur rpondit schement, qu'il avait pris de la premire qualit du pays. Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble. Joint a que le cur rapiait tant qu'il pouvait sur la nourriture, de manire que le Pre ne se gnait pas pour dire que le cur tait un cuistre, et celui-ci ripostait que le moine tait un ivrogne. Comme ces affaires-l se savent toujours, ces dires n'taient pas faits pour mettre la paix entre eux; aussi se quittrent-ils brouills, d'une brouille de prtres, ce qui est la plus mchante espce de brouille, ce qu'on dit. Lorsqu'un mois aprs la mission, le cur fut envoy dans une toute petite commune de la Double, il y en eut qui dirent que c'tait le pre Barnab qui le faisait partir, et leurs raisons avaient du poids assez. Mais que ce ft lui ou non, toujours est-il que ce pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien petite et bien pauvre, ce qui lui tait dur, car avec la domination, il aimait aussi l'argent. Un cur ordinaire venant aprs lui aurait pass pour un ange, mais celui qui le remplaait tait bien le meilleur qu'il ft possible de voir. C'tait un homme d'ge, bon et charitable donner ses chemises, qui prenait les gens par la douceur toujours, ne faisait pas de politique, ne se mlait point des affaires de la commune, ni de celles des particuliers, et ne disait point d'injures ceux qui ne frquentaient pas l'glise, comme font la plupart de ses confrres. Aussi, fut-il aim tout de suite chez nous de tout le monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient de tous les cts; mais ils ne faisaient que passer la cure, car pour lui il n'avait pas besoin de tant d'affaires, et ce qu'on lui portait, il le donnait aux malheureux. Ce brave homme de cur, je l'aimais tout plein. Quand je le connus bien, je lui dis un jour:--Monsieur le Cur, quand vous aurez quelque part, par l, des pauvres gens qui auront besoin de quelque quarte de bl, vous n'aurez qu' me faire signe. --Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une bonne poigne de main. Et depuis, des fois il me disait:--Chez Chose, n'ont pas de pain; l'homme est au lit depuis quinze jours... --Ce soir, ils auront de la farine pour ptrir, monsieur le Cur, vous pouvez en tre sr. Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne homme, tout heureux de faire du bien. Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous les braves gens, qu'ils soient enfants d'Abraham, de Mahomet, papistes, ou bien tout de ceux de la _Vache Colas_. XI A mesure qu'on prend de l'ge, on change de soucis. Ceux du pre ne sont plus ceux du jeune homme; c'est ses enfants qu'ils se rapportent. Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard, car il finissait cette anne-l d'tudier Excideuil. Mais lui, ne fut pas bien embarrass, car en revenant il se mit travailler au moulin et dans les terres, comme son an. Nous fmes un peu tonns de a; mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'tait pour avoir l'habitude du travail et le connatre, mais que d'ailleurs il voulait faire autre chose l'occasion. En effet, quelque temps aprs, il alla trouver M. Vigier qui l'employa pour des arpentages, pour lever des plans, planter des bornes et faire des partages. Petit petit il se fit connatre dans cette partie-l, sans nous quitter. Les autres droles taient encore jeunes, puisque celui qui venait aprs Bernard n'avait que treize ans, et il n'y avait, pas encore lieu d'avoir des soucis pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt ans, et ce n'est pas pour dire, mais c'tait la plus fire drole du pays; belle femme et jolie, comme tait sa mre son ge, et comme elle bonne et sage. Quelquefois en la regardant je me disais qu'il faudrait bientt penser la marier; mais nous ne lui connaissions aucune ide pour personne, ni encore aucun garon ne lui avait parl, ni n'tait venu chez nous, et comme on dit, pour se marier il faut tre deux. Nous tions pour lors en 1873, et c'est cette anne-l, qu'on planta la statue de Daumesnil, Prigueux. Le jour fix, c'tait le 28 septembre, et nous fmes tous trois, mon oncle, mon an et moi, pour voir a. Quoique je ne sois pas curieux des ftes et que je hasse les foules, j'tais content de voir faire cet honneur un vaillant soldat patriote, comme il nous en aurait fallu Metz et ailleurs en 1870. a faisait du bien de penser au dfenseur de Vincennes, depuis le temps que nous tions poigns par la trahison de l'autre. Ce fut un des premiers jours du rveil du pays. Il semblait que le brave la jambe de bois, du haut de son pidestal, soufflt sur sa ville natale de mles penses, et crit ses citoyens: Debout! et haut les coeurs! Je ne dirai pas la fte, ni qui fit des discours, ni ce qu'on dit, ni ceux qui taient sur l'estrade; je n'y fis gure attention, et puis j'tais un peu loin. Mais de ce rassemblement d'hommes venus de toutes les parties du Prigord, paysans, ouvriers, artisans, messieurs, qui, sans se connatre, fraternisaient ensemble, se dgageait la pense d'une France rpublicaine qui nous consolait et nous faisait esprer des jours meilleurs. Quand nous revnmes chez nous, ceux des ntres qui n'avaient pu venir Prigueux, nous demandaient: Qu'avez-vous vu? qu'a-t-on dit? que s'est-il pass? Et il fallait tout leur raconter, et l'espoir que nous avions rapport, nous le leur faisions passer dans le coeur. Les choses se suivent et ne se ressemblent pas. Quelque temps aprs, un jour du mois d'octobre, une huitaine aprs les vendanges, j'tais sous l'auvent pour regarder si Hlie, que nous attendions pour djeuner, revenait du bourg o il avait t porter de la farine des pratiques, quand tout d'un coup, dans le chemin qui passe contre chez nous, je vis le fils Lacaud avec sa chienne, son fusil sur l'paule, qui avait l'air de s'en aller chasser du ct de Puygolfier. En passant, ce jeune homme, qui tait de cinq ou six ans plus vieux que mon an, leva sa casquette et me salua. Tiens, que je me dis, ce garon est mieux appris que son pre; mais quoique a ne fut pas difficile, il faut dire que je fus surpris tout de mme, tant comme nous tions avec les siens. Depuis, je le vis passer par l assez souvent, soit en allant, soit en revenant, et toujours il me disait bonjour et aussi ceux de chez nous. Moi, a me semblait bien un peu extraordinaire, et un jour je dis ma femme: --Pourquoi diable, ce garon vient-il toujours chasser du ct de Puygolfier, plutt que du ct de chez lui? Le lendemain du jour o je disais a, comme j'tais sur la porte du moulin, je le vis venir vers moi, et quand il fut l, aprs avoir lev son chapeau, il me demanda la permission de traverser le moulin pour aller de l'autre ct de la rivire. Bien entendu, je lui dis que oui, et alors il me remercia comme si je venais de le tirer de l'eau. Dans ce temps-l, la demoiselle de Puygolfier tait malade, et elle nous avait fait dire voir si Nancette pouvait y aller lui tenir un peu compagnie, tandis que la grande Mette allait par les terres. La petite y montait donc les matins, et s'en revenait le soir avant la nuit, bien contente de faire ce plaisir la demoiselle. Quelques jours aprs que le jeune Lacaud avait travers le moulin, la Nancette nous dit qu'elle l'avait rencontr qui lui avait tir son chapeau en la croisant: Ah a, me dis-je, c'est-il cause d'elle qu'il nous fait tant d'honntets? Mais je n'en parlai personne. Depuis, la drole se trouva un matin sur le chemin avec lui, allant tous deux du ct de Puygolfier et il lui demanda des nouvelles de la demoiselle, lui parla de choses et d'autres, honntement, en lui donnant connatre qu'il se trouvait bien content de faire un bout de chemin avec elle. Lorsque Nancette nous raconta a le soir, mon oncle fit: --Ah a! que nous veulent encore ces Bernou? Hlie, lui, tapa sur la table et dit qu'il allait descendre au bourg signifier ce garon de ne plus adresser la parole sa soeur. Entendant tout a, elle cependant nous regardait avec ses yeux clairs et tonns un brin, de manire que je vis bien qu'elle n'y tait pour rien. Alors, je dis Hlie: --Tu me feras le plaisir de rester tranquille; s'il y a quelque chose dire, c'est moi qui le dirai. Mais depuis cette rencontre, Nancette n'alla plus Puygolfier ni n'en revint seule: un de ses frres, le Franois, l'accompagnait. De temps en temps, ils rencontraient bien le jeune homme, mais lui se contentait de tirer son chapeau et passait sans rien dire. A quelque temps de l, tant Excideuil, je le trouvai sur la place contre la halle. Il avait l'air de m'attendre, car aussitt qu'il me vit, il vint vers moi. Aprs le bonjour, il ajouta qu'il avait quelque chose me dire, et que si je voulais, nous irions sur la promenade, o nous ne serions pas drangs. Nous y fmes sans parler, et, arrivs l, quoiqu'il n'y et personne, et que les cordiers qui y travaillent par ct d'habitude, n'y fussent pas, nous allmes jusqu'au fond, d'o l'on domine les prs du chteau qui vont jusqu' la Loue. Une fois l, le jeune Lacaud me dit: --Ecoutez, voici un an que j'aime votre fille; je ne lui ai parl qu'une fois sur le chemin de Puygolfier, mais rien qu'en la voyant aussi jolie que sage, avec son air de bont et de raison, j'ai compris que je n'aimerais jamais qu'elle, et je vous la demande en mariage. Quoique sachant ce que je savais, je fus bien tonn de la demande, mais je n'en fis rien paratre, et je rpondis tranquillement ce garon, que ma fille n'tait pas riche assez pour lui: mais l, il me coupa la parole pour dire: --a, ce n'est rien. --Mais a n'est pas tout, lui dis-je: avez-vous parl de ceci votre pre? --Non, j'ai voulu savoir auparavant ce que vous me diriez. --Eh bien, si vous en aviez parl votre pre, vous lui auriez peut-tre fait avoir une attaque. Dans tous les cas, il vous aurait dit qu'une fille de chez les Nogaret n'tait pas faite pour son fils, et il vous aurait dit encore qu'entre les deux familles il y avait des choses qui ne se pardonnent pas. Vous savez, bien sr, en gros, que nous ne sommes pas amis, mais peut-tre vous ne savez pas tout. Il faut donc que je vous dise que dans le temps, mon oncle Sicaire et votre tante Agla s'aimaient, comme vous me dites que vous aimez ma fille. Votre arrire-grand-pre, qui tait un ancien faure de village, tait un grand ami du mien, et il trouvait qu'il n'y avait rien de mieux faire que de les marier. Mais lorsqu'il parla de a son fils, votre grand-pre, qui lors tait matre de forges au Sablou, celui-ci se mit en colre, et dit que sa fille n'tait pas faite pour tre meunire. Puis, quelque temps de l, il la maria un vieux noble ruin de toutes les manires. Mais s'il n'y avait que a, ce ne serait rien. Il faut que vous sachiez encore que votre pre nous en a toujours voulu depuis; qu'il a cherch tous les moyens de nous nuire, de nous ruiner, de nous faire des avanies. C'est lui qui, il y a quelques mois, avait port cet imbcile de rgent renvoyer mes droles d'en classe; c'est lui qui dans le temps poussa Pasquetou, de Cronarzen, nous faire un procs qui nous aurait grandement gns cette poque, si nous l'avions perdu; c'est lui qui a dnonc mon oncle en 1851, et qui est cause qu'on l'a men Prigueux entre deux gendarmes, les mains attaches avec une chane, comme un Delcouderc. Et a n'est pas sa faute s'il n'est pas all mourir l-bas Cayenne, comme tant d'autres: vous comprenez que c'est des choses qu'on ne peut oublier. --Je ne savais pas tout a, qu'il me rpondit, et je comprends que vous me rpondiez comme vous le faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux teindre ces haines de famille en pardonnant le pass? Autant mon pre vous a voulu de mal, autant moi je vous voudrais du bien: laissez-moi essayer prs de mon pre, et, de votre ct, ne m'tez pas tout espoir. --Ecoutez, lui rpondis-je, vous me faites l'effet d'un brave garon, et il m'en cote de vous le dire, mais ces haines dont nous parlons ne peuvent s'teindre qu'avec ceux qui les gardent envieillies au dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne vous faut plus penser a: ni du ct de votre pre, ni du ntre, vous n'auriez jamais de consentement. Si votre ide n'est pas un caprice,--l, il secoua la tte,--vous en serez peut-tre malheureux pendant quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont t qui ne l'avaient pas mrit plus que vous; ainsi, il faut vous faire une raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil vous donner, ne parlez pas de a votre pre; ce serait inutile d'abord, et ensuite a pourrait vous mettre mal avec lui. Le soir, je contai tout mon oncle et ma femme, et je leur dis que ce jeune homme avait l'air d'tre un peu tte lgre, mais pas mchant. --Il est btard, alors, dit mon oncle, a n'est pas un Lacaud. Mais ma femme rpondit qu'il tenait de sa mre, qui tait une bonne femme. --C'est vrai, rpartit mon oncle, aussi a-t-elle t malheureuse avec cet homme-l, tant qu'elle a vcu. Et nous fmes quelque temps sans entendre parler du fils Lacaud. Environ un mois aprs cette affaire, tant au moulin picher une meule, j'entendis la voix d'Hlie qui s'exclamait dehors, et une autre voix qui lui rpondait tranquillement. C'tait un de nos voisins de bien, qui venait faire moudre un sac de bl. Je fus tout tonn en le voyant, car c'tait un jeune homme qui demeurait Paris, o il tait avocat, et je ne comprenais pas comment il se trouvait l en gros souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le connaissais gure, car, durant ses tudes, il n'tait jamais au pays qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou quatre fois, dont l'anne dernire, il y avait un an, l'enterrement de son pre. Mais Hlie le connaissait bien, car ils taient aux mobiles dans la mme compagnie, et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils se tutoyaient. Il connut bien que nous tions surpris de le voir l, au moulin, et comme Hlie lui demandait si son domestique tait malade, il rpondit que non, mais que, demeurant dans son bien maintenant, et n'ayant pour l'heure rien faire, il tait venu faire moudre, son domestique tant occup ailleurs. Nous n'en demandmes pas plus long, bien entendu, et aprs avoir dcharg le sac et mis la jument l'curie, Hlie le convia de faire collation, ce qu'il voulut bien. Quand nous fmes l-haut, ma femme mit une touaille sur le bout de la table, tandis que Nancette allait qurir un fromage et des noix. Tout en cassant la crote, il nous demanda des renseignements sur des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle ou telle chose, et le prix des ouvriers, et d'autres choses comme a. Je lui dis tout ce qu'il me demanda sans le questionner; mais comme Hlie tait assez libre avec lui, eux ayant vu bien des misres ensemble, joint a que la jeunesse est curieuse, il lui demanda: --Alors, tu fais valoir ton bien? --Oui, dit l'autre, me voici redevenu paysan comme mon pre et mon grand-pre. L-dessus, nous choqumes les verres, et ensuite, au moulin. Quand ce fut fini de moudre, et la farine sur sa jument, Fournier monta la cuisine, donner le bonsoir ma femme et ma fille, et puis s'en fut chez lui. Le soir souper, nous causions de lui, et chacun dit son mot, cherchant deviner le pourquoi de son retour au pays. --Ma foi, dit Gustou, il n'a pas besoin de vendre ses paroles, son pre lui a laiss assez d'cus pour vivre sans rien faire. Peut-tre un mois, six semaines aprs, voici revenir notre homme, encore avec un sac en travers sur sa jument. --Alors ce n'tait pas pour rire, dit Hlie, te voil tout fait campagnard? --Tout ce qu'il y a de plus campagnard. Tandis que nous faisions moudre, il se mit pleuvoir assez dru, et comme c'tait aux environs de midi, j'engageai Fournier dner, vu qu'il ne pouvait s'en aller avec ce mauvais temps. --Mais, dit-il, si vous m'engagez toutes les fois que je viendrai faire moudre, vous ne gagnerez pas gros sur moi. --Ha! fit Hlie, n'aie de crainte: tu sais que les meuniers savent tricher sur la mouture. Et nous nous mmes rire en montant la maison. On sait comment font nos femmes dans ces occasions o elles sont surprises. Vite la petite s'en fut dans le jardin ramasser de la vignette et des fines herbes pour faire une omelette; ma femme descendit une toupine et mit deux quartiers de dinde dans la pole et, avec la soupe, voil pour dner. En mangeant de bon got, nous causions, et Fournier nous racontait des choses qu'il avait vues Paris et telle chose et telle autre, quelle grande ville c'tait, les grands monuments et les beaux btiments qu'il y avait, et combien la vie y tait agrable pour les riches. --Et avec tout a, dit Hlie, tu n'as pas voulu y rester. --Mais moi, je ne suis pas riche pour rester Paris sans rien faire; ensuite de a, je me suis dgot de l'tat d'avocat, et c'est pourquoi je suis revenu planter mes choux. --C'est pourtant un tat qui mne loin que celui d'avocat, dis-je alors: il n'y a gure que des avocats dans ceux qui gouvernent; celui qui est fort, bien ferr, qui a la langue bien pendue, est presque sr d'arriver. Il secoua la tte et dit: --C'est vrai, vous avez raison, et c'est une des choses qui tonnent le plus, quand on y pense bien, que de voir des gens qui sont habitus par tat parler indiffremment pour la vrit ou l'erreur, plaider tour tour le faux et le vrai, tre crus sur parole par la masse du peuple, et choisis pour gouverner, de prfrence ceux dont les actes parlent, eux dont le jugement est fauss par ces ncessits du mtier. Sans doute, c'est un avantage que de faire partie d'une corporation qui a combattu et ruin tous les privilges, en conservant soigneusement les siens; mais ce n'est pas tout, voyez-vous, il faut avoir exerc une profession pour en bien connatre les ennuis; et puis, vous savez, il y a des choses qui vont d'aucuns et ne conviennent pas d'autres: ainsi, moi, je n'aurais jamais su plaider une cause injuste, ni bien dfendre un coupable. Fournier continua un moment sur ce sujet, et de temps en temps, lorsque ses paroles annonaient l'honntet de ses sentiments, je voyais ma femme et ma fille lever lentement les yeux sur lui; et on connaissait que a les intressait. Pendant que nous dnions, la pluie avait cess, et nous descendmes pour charger la farine de notre voisin sur sa jument. Tandis que nous tions l'curie, il s'en va voir notre furet qui tait dans une caisse, et lors nous dit: puisque vous avez un furet, il vous faut venir prendre des lapins chez nous, j'ai cinq ou six clapiers o ils ne manquent pas; les mtayers se plaignent qu'ils mangent tout. --Nous pourrions bien y aller quelque jour, que je lui dis. --Venez dimanche matin? --H bien, tout de mme, s'il n'y a rien de nouveau, nous viendrons dimanche. Et en effet, nous y fmes Hlie et moi, et aprs que nous emes tu une douzaine de lapins il fallut djeuner. Fournier demeurait dans une jolie maison que son pre avait fait btir sur un coteau o il y avait encore cinq ou six vieux fayards ou htres, qui avaient donn l'endroit le nom de La Fayardie. L'ancienne maison, qui tait plus bas, deux portes de fusil, servait pour des mtayers. Sa servante tait une vieille qui n'tait pas bien fine cuisinire, mais avec a nous nous en tirmes bien, ayant grand faim tous. De cette affaire-l, nous voici en connaissance, et nous nous voyions assez souvent. Je le trouvais des fois Excideuil; d'autres fois il venait chez nous, chercher le furet pour faire tuer des lapins des amis, ou pour pcher, car il s'tait fait apprendre par Hlie tirer l'pervier, ou pour chose ou autre. Toujours quand il venait, il montait la maison donner le bonjour nos femmes, de manire que je vins penser que peut-tre il venait un peu pour Nancette. Quelque temps aprs, je vis bien que je ne m'tais pas tromp, car il venait plus souvent la maison, et il y restait plus longtemps causer avec la petite. O j'en fus sr tout fait, ce fut Excideuil, o je le trouvai un jeudi:--Allons prendre le caf qu'il me dit. Nous nous tions assis dans un coin, o il n'y avait personne; c'tait dans le moment que les gens taient au foirail ou au minage, et, quand la fille eut servi le caf, Fournier me dit rondement son affaire: Voil; il aimait Nancette et il me la demandait en mariage. Moi, je voyais a pas mal d'affaires. Il y a un proverbe patois de chez nous qui veut dire: _Mariage, troc, trompe qui peut_; mais a n'est pas mon genre, et je lui dis tout du commencement que ma drole n'tait pas un parti pour lui; que notre bien valait dans les vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que pour conserver la maison, nous donnerions le quart l'an, et que par ainsi il reviendrait aux autres dans les trois mille francs au plus. Aprs a, je lui dis qu'il tait jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du parti qu'il avait pris de quitter son tat, et le reprendre, et qu'alors ma fille, qui serait pour sr une bonne mnagre, tait trop simplement leve pour tre sa femme la ville, et qu'il pourrait regretter de l'avoir prise. Mais il me rpondit trs bien, que s'il tait quasiment pauvre Paris, il tait riche assez au pays, et que cela tant, il ne regardait point la fortune; que de reprendre son tat d'avocat, il tait sr et certain qu'il l'avait pour toujours dlaiss, la vie de propritaire allant mieux ses gots et son caractre; que quant se marier avec une demoiselle qui aurait trente ou quarante mille francs, il ne le ferait jamais, attendu que les filles de cette fortune sont leves de telle faon, qu'elles ne veulent habiter qu' la ville et qu'elles ont des gots de luxe qui leur font dpenser bien au del des revenus de leur dot, sans parler d'autres raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout ce qu'il est utile qu'une femme sache, et qu'elle avait avec a de la raison, du bon sens, et tait loin d'tre sotte; que lui, au surplus, la trouvait trs bien comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas ordinaire, et de la rendre heureuse. Pour lors, je lui dis que si son ide tait comme a bien arrte, je n'avais rien dire, et qu'au contraire, il tait pour ma fille un parti comme nous n'aurions jamais os l'esprer, du ct de la fortune et du ct de la personne. Aprs a, nous sortmes du caf, et lui ayant donn une poigne de main, je revins au Frau. Le soir, je dis tout ma femme, qui fut bien contente, et me dit de suite qu'elle avait bonne opinion de Fournier, cause des motifs qui lui avaient fait quitter son tat. Mon oncle qui tait l aussi, pour lors, appela la petite, qui fut tout tonne de nous voir tous trois seuls dans la grande chambre. --H bien, ma drole, lui dit-il, il parat que tu penses quelqu'un? La pauvrette devint toute rouge et ne rpondit pas. Mais lorsque je lui eus dit que quelqu'un l'avait demande, elle me regarda, ne sachant que croire, et fut tout inquite. Mais sa mre la confessa sans peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait pens notre voisin de la Fayardie, depuis le jour o elle lui avait ou raconter pourquoi il avait quitt son tat d'avocat. Et alors, je vins me rappeler comme ce jour-l, elle levait les yeux sur lui, en mme temps que sa mre, lorsqu'il disait quelque chose qui annonait la droiture de sa conscience, et je pensai en moi-mme: telle mre, telle fille; il pouvait plus mal choisir. --H bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant, alors a tombe bien: c'est lui qui t'a demande, et il viendra un de ces soirs savoir la rponse; qu'est-ce qu'il faudra lui dire? --Que oui, dit-elle bravement, et l-dessus, elle fut embrasser sa mre. Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de savoir qu'il tait accept. Pour dire le vrai, je pense qu'il devait bien s'en douter, car un jeune homme qui a un peu d'habitude de la vie, connat facilement si une fille l'aime, et il avait bien d le voir. Je n'tais pas au Frau dans le moment, ni Hlie; il n'y avait que mon oncle et nos femmes, de manire que Fournier resta souper, pour me voir ce qu'il disait, mais je pense plutt, pour tre avec sa promise. Quand je revins sur les trois heures, il me le dit, mais je me mis rire et je lui rpondis: --A cette heure, je vois que vous avez bien fait de laisser l'avocasserie; vous avez beau dire, je connais que c'est pour tre avec Nancette que vous tes rest. Il se mit rire aussi et dit: --Ma foi, c'est vrai; je ne sais pas cacher la vrit. --Allons, venez, lui dis-je, puisque vous restez, nous allons essayer de tirer quelques coups d'pervier pour vous faire manger du poisson. Le soir aprs souper, comme nous trinquions avec de l'eau de noix, en causant gaiement, tout d'un coup, mon oncle dit: --H bien, Gustou, que penses-tu de cet accord? --La Nancette fait bien, dit Gustou, mais le monsieur fait mieux! Tout le monde se mit rire, et le plus content fut notre futur gendre, de voir ainsi priser haut sa prtendue. Nous tions pour lors approchant du carnaval, et de cette affaire, Fournier le fit au Frau. Nous avions pris des lapins la Fayardie; mais Hlie et Bernard s'taient mis dans la tte qu'il fallait un livre aussi, et deux matins de suite ils allrent le chercher avec la Finette. Le premier jour Bernard manqua le poste, mais le second jour Hlie cueillit le livre. Cette Finette, bien entendu, n'tait pas la mme qu'il y avait trente ans, mais c'tait toujours une qui venait de sa race, et c'tait toujours une Finette; nous ne sommes pas changeants dans notre famille. On ne travaille pas chez nous dans les jours de carnaval; on ne pense qu' se rjouir table, deviser, et se promener entre les repas. C'est des jours sacrs, personne ne vient vous ennuyer d'affaires, chacun est chez soi en famille, et tout le monde chme. Il y en a qui nous prennent, nous autres Prigordins, pour des gourmands parce que nous festoyons largement en temps de carnaval, mais ce sont des coyons qui ne comprennent rien nos usages. Le carnaval, c'est la fte de la famille; c'est le moment o les enfants disperss et l, par les ncessits de la vie, reviennent la maison paternelle; ceux qui sont maris, viennent avec leur femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout contents et tout ragaillardis de voir cette jeunesse qui leur rappelle la leur. Il n'y a qu' voir les voitures publiques dans ces jours-l; elles sont bondes de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve des jardinires, des petites charrettes, atteles d'une jument, ou d'une mule, ou mme d'une quite bourrique, pleine de gens qui se rendent la maison d'o ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger avec eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se croise, se crie: bon carnaval! bon carnaval! Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait froid dehors, autour de la table couverte d'une touaille bien blanche, et encombre de plats et de bouteilles, toute la famille s'asseoit, et la vieille grand'mre tient sur ses genoux le dernier n de ses petits-enfants. Tout le monde oublie, ce jour-l, ses soucis, ses misres, et se rappelle les choses d'autrefois, le temps o on ne s'inquitait de rien, comme font maintenant les enfants qui ne pensent qu' se bourrer, surtout ceux qui ne mangent de viande que ce jour de l'anne, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dpense pour ce jour-l: le pre est all la veille acheter de la chair; du boeuf, de la velle, du porc, et il en a port un plein bissac. La mre, de son ct, a tu des poulets, quelque canard, ou un piot si on est ais, et on fte toutes ces victuailles en buvant de bons coups et en se rjouissant de manger ensemble de si bonnes choses. Mais ce n'est pas tout: pour la desserte, elle a ptri de ses mains, de ces bonnes grosses ptisseries campagnardes, o il y a, sous un grillage de bandes de pte, des pommes, des prunes; qu'on coupe en coin et qu'on mange en trinquant joyeusement. Et puis quand on a soup, il va quelques bouteilles de riquiqui, d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque encore. C'est alors que les enfants vont se masquer et se dguiser, et s'amusent entre eux, et viennent se faire voir avec la figure toute charbonne ou un mouchoir dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante quelque ancienne chanson patoise, ou une vieille chanson franaise joyeuse, qui clbre le vin; ce vin qui rajeunit les vieux et les fait chanter comme les jeunes. Le carnaval, c'est la fte de la famille rassemble autour de l'aeul, de la mre; c'est la communion de tous, la mme table, dans un mme esprit de paix et d'amiti familiales; et c'est pourquoi, ceux qui se sont privs des joies de la famille, ont eu beau chercher le faire perdre, sous prtexte que c'est une fte paenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier encore, ils n'y feront rien: le carnaval c'est la fte de la famille. Quelquefois cette table, il y a un tranger; mais cet tranger c'est un ami, sans femme, sans enfants, sans famille, qui serait rduit faire le carnaval tristement tout seul, et alors on l'invite comme nous faisions tous les ans du pauvre dfunt Lajarthe, et la prsence de cet tranger cette table achve de la sanctifier mieux que toutes les bndictions, parce qu'il y est assis en vertu de la fraternit des hommes. C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est plus ce qu'il tait autrefois; on n'est plus si content, on rit et on chante moins: les vieux sont plus srieux et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y a deux choses qui nous poignent: les dpartements du Rhin et celui de la Moselle aux mains des Prussiens, et nos pauvres vignes mortes. Cette anne de 1874, vu la prsence de Fournier, le carnaval fut assez gai; les amoureux a met de la joie dans une maison, et si on ne rit pas aux clats follement, on rit tout de mme un peu: que voulez-vous, l'homme a besoin de a quelquefois. Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils Lacaud sut ce mariage, il devint jaloux de Fournier, et pas un peu. Partout, il ne dcessait de mal parler de lui, disant que c'tait un mauvais avocat sans pratiques, qui n'avait pas russi cause de sa btise: qu'il s'tait amus beaucoup Paris et y avait mang une grande partie de sa fortune avec les filles; qu'il tait joueur autant que dbauch, et un tas d'affaires comme a. Fournier tait un garon bien droit, bien franc, mais il n'tait pas des plus patients. Lorsque ces histoires lui revinrent, il se mit trs fort en colre, et dit qu'il frotterait les oreilles de Lacaud. Ils se connaissaient bien, ayant t au collge ensemble, mais ils n'avaient jamais t bons amis, de manire que je craignais que de cette jalousie il n'en vnt de mchantes affaires: quand on ne s'aime pas dj, il n'en faut pas tant pour que a tourne mal. Et en effet, tout a finit par un bon coup d'pe que mon gendre futur ajusta l'autre. Heureusement la blessure saigna assez, et avec les soins du mdecin, Lacaud en fut quitte pour rester un mois sur l'chine. Mais de cette affaire, aussitt qu'il fut guri, son pre l'envoya Prigueux, o il s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en fmes dbarrasss. Le lendemain, Fournier vint la maison comme si de rien n'tait, et Nancette ne sut cette bataille qu'aprs son mariage. Mais nous autres, qui tions en bas lors de sa venue, nous lui serrmes la main plus fort que de coutume, et mon oncle lui dit:--Vous aviez affaire une mchante bte, mais vous vous en tes crnement tir. Et l-dessus, il fit comme les vieux, il se mit raconter un duel au sabre qu'il avait eu tant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, qui il tardait de monter la maison, l'coutait pourtant par honntet, mais a lui cotait et pour aller plus vite, il aidait mon oncle conter son affaire. Ce mme jour, tandis que Fournier tait chez nous, se promenant dans le jardin avec Nancette, la pauvre demoiselle Ponsie dvala de Puygolfier, toute malheureuse. Voil-t-il pas que vingt-quatre ans aprs la mort de son pre M. Silain, on venait lui rclamer encore une de ses dettes! Un des anciens camarades de chasse, un ami du dfunt, peu avant sa mort, lui avait prt cent pistoles sur son billet. Cet ami n'avait jamais rien demand la demoiselle, ni capital, ni intrts, sachant bien que la pauvre n'avait plus que juste de quoi vivre bien petitement. Tant qu'il avait vcu, il n'en avait pas parl, se pensant en lui-mme que c'tait autant de perdu. Mais sa mort, son gendre qui n'tait dj pas trop content, vu que l'hritage n'tait pas aussi fort qu'il croyait, trouva le billet dans les papiers de son beau-pre et le fit prsenter la demoiselle Ponsie. Elle venait donc chez nous pour se consulter Fournier. Lui, dit d'abord que le billet tait bien bon et valable, et que les intrts taient dus de vingt-cinq ans, mais qu'on ne pouvait lui en faire payer plus de cinq annes. A cela elle rpondit que, quand elle devrait aller l'hospice, elle voulait tout payer, quitte vendre le peu qui lui restait. Mais a n'tait rien de bien facile que de vendre ce peu. Du ct du moulin nous la confrontions partout, mais nous n'tions pas en fonds pour acheter, surtout quelque chose qui ne nous faisait pas besoin. De l'autre ct, c'tait une ancienne mtairie du chteau, que le pre de Fournier avait achete il y avait trente-cinq ans de a. Du ct d'en haut, c'tait des bois qui appartenaient des propritaires assez loigns. Fournier tait donc le seul qui put acheter, mais a ne lui tait pas bien utile. Ce qui restait, valait peut-tre bien dans les cinq ou six mille francs; je parle des fonds, car pour les btiments du chteau, ils n'avaient pas de valeur pour si peu de bien; c'tait une charge au contraire, cause des impts et de l'entretien. La pauvre demoiselle se lamentait tant d'tre dans cette position, que Fournier lui dit de ne pas se tourmenter, et qu'il verrait arranger a. Mais comme il tait plus occup de venir voir sa future femme, que de chercher des acqureurs, le seul arrangement qu'il trouva, fut d'acheter lui-mme la demoiselle. Le march fut fait pour cinq mille francs, dont deux mille deux cent cinquante qu'il devait payer d'abord au crancier; deux mille cinq cents francs la grande Mette la mort de la demoiselle; deux cents francs pour les pauvres aussi sa mort, et encore cinquante francs pour la faire enterrer: C'est elle qui arrangea l'affaire ainsi. Et avec a Fournier lui laissait la jouissance du tout, sa vie durant. Il ne faisait pas un bon march, mon gendre futur, mais il tait content en ce moment, et il voulait faire plaisir Nancette qui aimait tant la demoiselle, que a lui aurait fait quelque chose de se marier, la sachant dans l'embarras. Il russit bien a, car lorsque tout fut arrang, et qu'elle fut sre que la pauvre demoiselle ne serait pas oblige de s'en aller, on voyait que la petite l'aimait encore davantage. A la fin de mai, nous fmes la noce: il fallut dbarrasser le cuvier comme nous avions fait lors de mon mariage, et aussi inviter nos parents et amis. Mais il y en avait qui n'y taient plus, et aussi il y en avait de nouveaux: c'est ainsi que les familles, comme le monde, se renouvellent petit petit, un un, les uns s'en allant, les autres arrivant. Mou oncle et ma tante Gaucher, d'Hautefort, taient morts, mais mon cousin le marchal vint avec sa femme et une drole de quinze ans. En passant, je dois dire que sa femme n'tait pas cette jeune fille dont il m'avait parl Excideuil; il avait eu encore deux ou trois bonnes amies avant de se marier. Martial Nogaret d'au-dessus de Brantme tait mort aussi tout jeune, mais sa veuve nous envoya son an qui tait un fier drole. Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, n'tait pas mort, lui, mais il tait vieux et ce fut son fils et sa nore qui vinrent sa place. Le cousin Nogaret du Bleufond et sa femme taient morts aussi; les garons avaient quitt le moulin pour s'en aller Paris, nous ne savions o; il ne restait dans le pays qu'une fille marie Montignac, qui ne put pas venir. Ceux qui avaient eu le plus de misre, les Nogaret qui taient venus s'tablir sur l'Haut-Vzre, du ct de Gnis, avaient tenu bon; le vieux et la vieille taient toujours l, mais a n'tait plus le temps pour eux d'aller la noce si loin; ils vinrent deux de la famille, tous deux maris. Mon oncle Chasteignier, de Sorges, tait veuf depuis longtemps et bien vieux, mais il vint tout de mme, ou plutt Bernard alla le qurir avec la mule. Le cousin Estve vint aussi, mais son frre tait mort de la picote pendant la guerre. Dans les nouveaux, il y avait nos six autres enfants, qui taient l, la noce de leur soeur; les plus petits bien contents d'tre habills de neuf et de voir tous ces parents qu'ils ne connaissaient pas, et des messieurs; car, outre une tante de Fournier, nous emes aussi deux de ses amis dont l'un tait mdecin proche de Thiviers, et l'autre notaire du ct de Saint-Yrieix. Mais c'tait de bons garons, de vrais Prigordins, qui parlaient patois quand il fallait, et n'taient pas l'tiquette, ayant dans leur jeune temps vu leurs vieux grands-pres qui n'taient que de bons paysans. Et M. Masfrangeas tait l aussi, toujours solide; ses cheveux taient devenus tout blancs, mais il ne lui en manquait pas un, et ils taient toujours embroussaills comme autrefois. Lui et mon oncle, a faisait une belle paire de vieux, tant dans leurs soixante-huit soixante-neuf ans, mais ayant bonne tte, bonnes jambes et bon estomac aussi, car ils taient les premiers trinquer et faire boire. Mon oncle tait plus sec que M. Masfrangeas, et ses cheveux n'taient pas aussi blancs, ni sa barbe, qui tait grise seulement. Il tait plus leste aussi, car M. Masfrangeas, qui tait un peu pesant, se tenait encore mieux assis, surtout table, que dehors courir. La noce fut bien jolie; avec a je ne sais pas si c'est parce que je m'y trouvais pour mon compte, mais il me semblait que la mienne avait t plus joyeuse. C'est bien vrai que depuis cette poque, il nous est tomb de grands malheurs sur la tte, et on a beau tre dans les ftes, il n'est pas possible de les oublier, et a n'est pas dsirable non plus. Pourtant Gustou chanta sa chanson, la chanson de _la Mie_, bien ancienne, je crois, vu qu'il y est question de la grande tour d'Auberoche, qui est crase il y a belle lune, depuis les grandes guerres des Anglais. Le pauvre Gustou, ce fut la dernire fois qu'il chanta, car il mourut vers Pques fleuries, aprs avoir tran quelque temps dans le coin du feu. Il y avait dj plusieurs annes, qu'il ne faisait plus rien qu'amuser nos plus jeunes droles. Il avait toujours dit qu'il tait de l'ge de mon oncle, je ne sais pas pourquoi, peut-tre qu'il le croyait, mais ce qui est sr, c'est qu'il avait sept ans de plus. Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un beau drole, et je me trouvai tout tonn d'tre grand-pre, car je n'avais lors que quarante-sept ans, et je n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que a m'tonnait, parce que je me trouvais jeune encore, et parce que j'avais vu mon grand-pre dj chenu, et que je m'tais accoutum penser, comme je crois tous les enfants, que les grands-pres ont de toute force les cheveux blancs et l'chine courbe. Ma femme resta huit jours la Fayardie pour les couches de sa fille, et nous la trouvmes tous dire; d'abord, parce qu'il y avait au moins dix ans qu'elle n'tait sortie de la maison, et aussi parce que la chambrire que nous avions prise depuis le mariage de Nancette, ne nous convenait pas, tant elle tait fainante, sale, et avec a glorieuse comme un pou. Nous lui avions dit de chercher une place la fin de son anne, mais a n'empchait pas qu'en attendant, nous en ptissions. Quand ma femme tait l, il n'y avait pas dire, il fallait qu'elle ft son travail, et qu'elle tnt la maison propre; mais elle n'y tant pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes ne s'entendent pas faire aller les maisons, et a se voit l o il n'y a pas de femme. Dans le temps que ma femme tait chez notre gendre, la demoiselle Ponsie tomba malade, d'une petite fivre lente qui la fatiguait beaucoup. J'y montai aussitt que je le sus, et je la trouvai dans le grand fauteuil o tait mort son pre. La pauvre tait toute ple avec un peu de rouge sur la pointe des joues, et les yeux brillants comme des chandelles. Avec a, elle avait toute sa tte et me dit que cette fois c'tait pour tout de bon; qu'elle s'en allait au cimetire, et que c'tait bien arrang ainsi, que la famille de Puygolfier finissait, avec la terre. La grande Mette qui tait l, lui dit: --Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle, vous iriez; mais demain, je ne vous lverai pas, vous direz ce que vous voudrez. --Que je sois couche ou leve, vois-tu, ma pauvre Mette, ce sera toujours la mme chose. En revenant la maison, j'envoyai de suite Bernard avec la jument pour dire au mdecin de Savignac de venir. Il vint le lendemain, et il ordonna force remdes, que Bernard fut chercher Excideuil. Ma femme tant revenue dans ce temps-l, monta Puygolfier, heureusement, car la pauvre Mette avait bien bonne volont, mais elle n'tait pas des plus ruses, et il lui fallait quelqu'un pour la commander, autrement elle ne savait plus o elle en tait. Mais ni le mdecin, ni les fioles, ni les soins, rien n'y fit, la pauvre demoiselle mourut trois semaines aprs. Ce que c'est que de nous! quand je la vis sur son lit, devenue rien, la figure comme de la cire, la peau colle sur ses mchoires, tous les os paraissant, je me pris penser la belle fille qu'elle tait, quand elle venait au moulin, du temps que j'tais tout petit, et mme lorsque j'avais t avec elle, voir Prmilhac la femme de son ancien mtayer nouvellement accouche. Ses yeux bleus autrefois si beaux et si aimables, maintenant ternes et teints, taient cachs pour toujours sous leurs paupires amincies. Ses lvres, jadis rouges et un peu paisses, taient violettes et comme dessches; ses joues fraches o on voyait transparatre le sang, taient rduites une peau jauntre; et la place de ces touffes de beaux cheveux dors qui lui tombaient en grappes paisses jusque sur la poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre petit maigre rouleau de cheveux gris plaqu contre ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les larmes m'en vinrent aux yeux. Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser les scells, en cas qu'il y eut des hritiers, mais il n'y en avait plus. Le dernier de sa famille ce qu'elle nous avait dit, tait un cousin qui s'tait perdu en mer, avec le bateau qui le portait aux Amriques. Le bien appartenait d'ailleurs Fournier, et la demoiselle n'en avait plus que la jouissance. C'est bien vrai que le mobilier n'tait pas compris dans la vente, mais c'est qu'il n'en valait gure la peine. Au reste, la leve des scells, le juge trouva un papier en manire de testament, o elle donnait Nancette le meuble qui tait dans sa chambre, et nous autres tout le reste, l'exception d'un lit garni, de six chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite lingre pour la Mette, avec des affaires de cuisine, de la vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre, encore que tous ses meubles fussent bien vieux et sans valeur, de les garder aprs elle, afin qu'ils ne fussent pas vendus un encan, o les trangers se moqueraient de ses misres... En revenant de l'enterrement, la grande Mette me toucha le bras: --Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque chose. Me voil toute seule cette heure, ne sachant o aller. J'ai bien toucher de votre gendre les deux mille cinq cents francs que m'a donns la pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre et vivre en filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous, il me faut quelqu'un qui je puisse m'attacher, des gens que je puisse affectionner, je ne peux pas vivre sans a, et j'ai pens vous autres. Puisque vous ne gardez pas cette chambrire que vous avez, prenez-moi, vous me rendrez service; voyez, je suis cette heure comme un pauvre chien qui a perdu son matre! Je la regardai: c'tait bien une laide crature, ayant dans les cinquante ans dj, grande et forte comme un homme, et taille coups de hache, figure et tout. Mais dans ses yeux bruns qui priaient comme ses paroles, on voyait qu'elle avait du coeur. --Je le veux bien, ma pauvre Mette, lui dis-je; la Margotille s'en va la fin du mois, son anne finie; tu n'as qu' venir ce moment: Jusque-l, tu garderas l-haut. Quant ce qui est de tes loyers, tu t'entendras avec ma femme, ces affaires ne me regardent pas. --Pour a nous nous entendrons toujours, n'ayez crainte: merci bien, Nogaret. Et la fin du mois elle vint comme il tait convenu, et mon gendre entra en possession de Puygolfier. Pour dire la vrit, je n'avais pas vu avec beaucoup de plaisir Fournier acheter le chteau et le morceau de bien qui tait autour. D'un ct, j'tais content qu'il et tir la demoiselle de peine, mais de l'autre, je craignais qu'elle morte, il ne ft comme tant d'autres fils de paysans enrichis, et qu'il ne voult faire le Monsieur de Puygolfier. a m'aurait mortifi beaucoup, d'avoir des petits-enfants, qui, naissant au chteau, se seraient peut-tre figurs qu'ils sortaient de la cuisse de messieurs, et auraient, possible, mpris mes autres petits-enfants du moulin. Suppos que a aurait t trop nouveau pour mes petits enfants, a aurait t peut-tre mes arrire-petits-enfants. Ces choses se voient tous les jours; il ne manque pas de petits-fils de meuniers, tablis dans le chteau o leur grand-pre portait la farine. Si encore ayant fait fortune, ils ne faisaient pas des embarras, passe; mais c'est comme une maladie, tout de suite ils cherchent se faufiler dans la noblesse, et ils y russissent. Et ce n'est pas seulement les meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent dans le commerce, ou dans les forges, comme M. Lacaud, soit-disant du Sablou, ou ailleurs. Quand je vois de ces: ..... _parvenus ents sur les nobles_, faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il y en a! j'ai toujours envie de leur crier: --_Touche ton ne mon Coulou!_ Pour en revenir, j'avais bien raison en gnral, mais j'avais tort en ce qui tait de mon gendre. Mon oncle qui j'en parlais un jour, me dit qu'il n'y avait pas craindre cette affaire; que celui qui avait quitt son tat pour le motif que nous savions, et qui avait pous une fille sans fortune par rapport lui, n'tait pas homme agir par gloriole. Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui, de vrai, n'tait pas dans une aussi belle position que Puygolfier, mais qui tait grande, propre, bien arrange, et au milieu de son bien. Tout ce qu'il fit, c'est qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui semblrent curieuses: un lit colonnes, des vieux cabinets piqus des vers, des boiseries, des tableaux, mais tout a ne lui cota pas bon march mettre en tat de servir. Le mobilier de la chambre de la demoiselle qu'elle avait donn Nancette, je n'en parle pas, parce qu'on l'avait emport de Puygolfier peu aprs sa mort; celui-l tait le mieux en tat; les fauteuils et les chaises avaient des pieds contourns, taient peints en blanc, et l'toffe tait de vieille soie jaune. Il y avait aussi un lit dans le mme genre, une commode ventrue cuivres dors, et quelques portraits que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta aussi tous les vieux papiers, dont il y avait un grand plein coffre dans le grenier, et il nous donna des livres pour les droles. Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle lurette que les cuillers et les fourchettes d'argent avaient t vendues. Fournier aimait assez farfouiller dans les vieux papiers, et il s'entendait bien lire tous ces vieux actes auxquels nous ne comprenions pas un mot. En triant ces paperasses, il trouva des choses qui regardaient le pays; par exemple, que notre moulin avait appartenu, il y avait prs de deux cent cinquante ans, aux seigneurs de Puygolfier, et que c'tait un moulin banal o toute la paroisse devait faire moudre. Il trouva aussi l'acte de fondation de la chapelle de Saint-Silain, dans l'glise de la paroisse, faite par une dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les redevances et les rentes qui taient dues aux seigneurs de Puygolfier avant la Rvolution, et beaucoup d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il trouva de plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de Puygolfier en l'anne 1625. Si le dfunt M. Silain avait vcu, lui qui tait si fier de sa noblesse, il aurait t bien estomaqu en le lisant. Par cet acte, le seigneur Franois de Puygolfier, mousquetaire du roi, vendait Guillaume Pons, notaire et procureur fiscal du marquisat d'Excideuil, les chteau, terre et seigneurie de Puygolfier, moyennant la somme de quarante-huit milles livres, dont vingt-deux payes comptant, et quinze en cinq annes. Pour le reste, c'est--dire onze mille livres, Guillaume Pons donnait quittance de plusieurs obligations, consenties par le vendeur, feu Jeannet Pons, en son vivant htelier en la ville d'Excideuil, et pre dudit Guillaume. On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient de sa prtendue descendance d'une grande famille de Pons, n'avaient pas tort. Mais, au surplus, aucun d'eux ne souponnait cette origine populaire. Plus de deux cents ans avaient pass l-dessus, et il y avait longtemps que les nouveaux seigneurs de Puygolfier, greffs sur les anciens, taient nobles de fait et regards comme tels partout dans le pays. Le chteau resta donc abandonn, et c'tait ce qu'il y avait de mieux faire. Les toitures ne valaient plus rien, il pleuvait partout; rien que pour les rparer, a aurait cot plus de mille cus. Le dedans tait tout aboli; a aurait t une ruine pour qui aurait voulu remettre tout en tat. XII Ma fille Nancette tant marie, et dj mre, je pensais en moi-mme que mon an Hlie, marchant sur ses vingt-cinq ans, il s'en allait temps de l'tablir. Mais c'tait une affaire qui demandait rflexion. Pour que le drole pt garder comme an la proprit et le moulin, il fallait qu'il prt une femme ayant quelque chose, seule fin de pouvoir payer ses frres leur part, quand, moi n'y tant plus, ils viendraient partager. Il devait, comme je l'avais dit Fournier, leur revenir chacun dans les trois mille francs, et comme ils taient six cadets a faisait dix-huit mille francs que l'an aurait compter. L-dessus il y avait le petit bien du Taboury qui valait tout prs de deux mille cus, et qui pouvait se vendre facilement sans faire tort au reste du bien, car la mre Jardon tait morte; a faisait donc qu'il resterait douze mille francs payer aux cadets, et des filles qui apportent douze mille francs dans leur devantal, a ne se trouve pas tous les jours dans le pas d'une mule, comme on dit. D'ailleurs le drole n'avait, notre connaissance, aucune ide pour une fille plutt que pour une autre; il allait bien comme a dans les frairies danser et s'amuser, mais rien de srieux. --Laisse-le faire, va, disait mon oncle, un an ou deux son ge, a n'est pas une affaire, le drole n'est pas de ces fous qui ont besoin d'tre tenus; un jour ou l'autre il pensera au mariage, et d'ici l il pourra se trouver quelque bon parti pour lui. Les choses allaient toujours leur petit train chez nous, comme le tic-tac du moulin; a ne changeait gure. Pour a, mon oncle se faisant vieux ne se mlait gure plus du commerce, et c'est moi qui allais dans les foires, et tous les jeudis Excideuil, o nous avions afferm un endroit pour mettre le bl, la civade, ou le bl rouge qui nous restait d'un march l'autre. Les jours o je n'tais pas dehors, je travaillais au moulin avec Hlie, et nous deux nous le faisions bien marcher. Si nous tions obligs d'aller en route tous les deux, mon oncle restait regarder de la marche des meules, et il apprenait le mtier Franois qui avait ses quinze ans et n'allait plus en classe. Bernard aussi nous aidait quand il tait l, mais il allait souvent dehors pour faire des arpentages avec un marchand de biens que M. Vigier lui avait fait connatre. D'ailleurs, au commencement de l'anne 1876, il tira au sort et amena le numro quatorze. --Te voil bien plant, lui dit en riant mon oncle, lorsque nous fmes revenus le soir: il te va falloir partir, car tu n'as rien pour te faire exempter. --Non, Dieu merci, qu'il fit, j'aime mieux faire mon temps et tre bien sain de partout. La mre ne disait rien, mais a l'ennuyait bien un peu, la pauvre femme, qui n'tait tranquille que lorsqu'elle avait tout son monde autour d'elle, pour tre sre qu'ils n'taient pas malades ou en peine. Que veux-tu, lui dis-je, c'est comme a; les enfants, il faut bien s'y attendre, quittent la maison: les garons cherchent une position, les filles se marient. Depuis que le monde est monde, a marche comme a: il ne faut pas te faire de la peine de ce qu'il va au rgiment; au jour d'aujourd'hui les soldats ne sont pas malheureux. Trois ou quatre jours aprs le tirage, Bernard nous dit qu'il avait envie de devancer l'appel pour choisir son rgiment. Puisqu'il tait forc qu'il partt, nous trouvions qu'il avait raison, et alors il alla dans le rgiment qui tait Limoges, o il avait un de ses camarades du collge. Quelques mois aprs son dpart, je trouvai M. Vigier un jeudi Excideuil, comme il sortait de porter des actes l'enregistrement, et il m'engagea prendre une demi-tasse. Tout en buvant le caf, il me dit: --Ah a, qu'est-ce que vous faites de votre an, est-ce que vous ne pensez pas le marier? --Si bien, que je lui rponds, mais pour se marier, il faut tre deux, comme vous savez, et je crois qu'il n'a d'ide sur aucune fille. --C'est tant mieux. Ecoutez-moi, je sais une fille qui a bien, du ct de sa dfunte mre, une dizaine de mille francs, et qui, du ct de son pre, en aura bien trois ou quatre. Ils sont deux enfants dans la mme maison; la fille est la cadette. C'est une bonne drole, pas jolie si vous voulez, mais bien plaisante; et puis leve en bonne campagnarde: chez elle sont tout fait de braves gens; qu'est-ce que vous dites de a? --Je dis que pour la position, a nous irait assez; mais il faudrait aussi que la fille convnt au drole, ou pour mieux dire qu'ils se convinssent tous deux. --Ecoutez, me dit M. Vigier, venez avec lui le jour de notre ballade, le premier dimanche d'aot, la petite y sera et il la verra; si elle lui convient, alors nous en parlerons plus amplement. Le jour de la vte donc, nous fmes tous deux Saint-Germain, emportant un beau plat de poisson pour M. Vigier. Hlie avait pch la nuit pour le prendre, et il n'avait gure dormi; mais le matin, aprs tre rest deux ou trois heures au lit, il avait t piquer sa tte au-dessus du moulin, et il n'y a rien comme l'eau frache pour vous rveiller. M. Vigier tait un notaire de l'ancien temps, qui ne faisait pas de fla-fla, mais qui arrangeait bien les affaires, et srement. Quand on lui portait de l'argent placer, il le serrait dans son coffre, et lorsqu'il avait trouv un homme voulant emprunter, il passait une obligation. S'il ne trouvait personne et que les gens voulussent reprendre leur argent, il leur rendait les mmes cus, dans le mme sac, li avec la mme ficelle. Aujourd'hui on fait autrement, et on plaisante ces anciens, mais avec a on n'en voyait pas, comme aujourd'hui, passer aux assises. Chez M. Vigier, les choses taient l'ancienne mode. Dans l'tude il y avait un coffre, de mme forme que nos anciens coffres, mais tout en fer, avec un tas de mcaniques secret qu'on voyait lorsque le couvercle tait lev. Les actes taient serrs dans un grand cabinet; et, avec deux tables massives et cinq ou six chaises pailles, c'tait tout le mobilier. Toute la maison tait dans le mme genre de l'tude; on n'y voyait point de ces meubles nouveaux, que l'on trouve maintenant chez tous les gens un peu cossus ou qui veulent le paratre; meubles qui font de l'effet, mais qui ne durent pas. La maison tait telle qu'il l'avait reue de son pre en prenant l'tude, il y avait quarante-cinq ans, et les meubles et tout; c'tait solide encore, et le notaire aussi, qui tait un bon homme tout fait, et pas fier avec les paysans. Lorsque nous entrmes dans la cuisine, pave de petits cailloux qui faisaient des dessins, la servante tait en train d'arroser un dinde qui tournait devant le feu, par le moyen d'un tournebroche qui faisait grand bruit. Quand elle vit le poisson, elle dit:--Ha! le Monsieur sera content. Donnez-le vitement que je l'appareille, et en attendant, tournez vous autres vers le feu. Au bout d'un bon moment, M. Vigier, qui tait dans l'tude parlant avec des gens, vint avec Girou: --Ha! Ha! vous tes de parole, Nogaret; et comment que a va? fit-il en me secouant la main. --a va assez, merci, monsieur Vigier, et vous aussi? --a ne va pas trop mal pour mes soixante-dix ans; je n'ai pas me plaindre pourvu que a dure. Ha! vous avez port du poisson; c'est une bonne ide: vous allez voir, dans une petite minute nous djeunerons. Girou, va-t-en tirer boire, et toi, Poulette, trempe la soupe. Nous djeunmes tous quatre seulement, M. Vigier, Girou et nous deux. Mme Vigier tait morte depuis une quinzaine d'annes, et, de deux enfants qu'il avait, sa fille tait marie Lanouaille, et le fils tait Paris, soi-disant pour se faire recevoir avocat; mais il y mettait le temps, car il y avait dix ans qu'il y tait, et on disait qu'il avait cass dj beaucoup de pices de cent sous son pre, qui ne parlait gure de lui, tant a lui faisait de peine. Aprs djeuner nous sortmes sur la place, et M. Vigier, avisant trois filles qui se promenaient, les arrta. --Voyons, laquelle de vous autres qui veut se marier? --Mais toutes trois! monsieur Vigier, rpondit une grosse dlure, et elles se mirent rire. --Oui, c'est entendu; mais il faut passer par rang d'anciennet: voyons, quel ge avez-vous, vous autres? Quand elles eurent dit leur ge: --Eh bien, Victoire, c'est toi de donner le bon exemple; te voil majeure, il est temps d'y penser. --Mais j'y pense, Monsieur Vigier! --A la bonne heure! Et fais-moi bientt passer le contrat: je suis bien vieux, mais ce jour-l je ferai ma barbe de frais pour prendre mes droits. --Oui, c'est a, et elles s'en furent en riant. --Tout en plaisantant, c'est un bon parti, cette drole, et puis elle n'est pas mal. Qu'en dis-tu, petit? --Elle est un peu brunette, dit Hlie. mais point dplaisante. --C'est que, vois-tu, elle va dans les terres porter le manger son monde et que le soleil l'a crme. Depuis la mort de sa mre, c'est elle qui tient la maison; ce sera une bonne femme de mnage. Au bout d'un moment, Hlie trouva des garons de sa connaissance et ils allrent danser. A ce qu'il parat qu'il dansa avec Victoire et qu'ils se convinrent, car depuis, tous les dimanches, il s'en allait Saint-Germain pour la voir. La fin de tout a, c'est que M. Vigier passa le contrat d'Hlie comme il avait pass le mien. C'est au carnaval de 1877, qu'ils se marirent. Pour la noce de son frre, Bernard demanda une permission et vint, tout fier d'tre caporal depuis quelques mois, quoiqu'il n'y et gure qu'un an qu'il tait parti. Quand les nores viennent dans les maisons o il y a encore leur belle-mre, il advient souvent qu'elles ne marchent pas d'accord. a se comprend: les femmes qui ont depuis longtemps le gouvernement de la maison veulent rester matresses, et les jeunes qui arrivent, ont d'autres ides, et voudraient faire leur mode. Heureusement Victoire avait bon caractre, et ma femme tait si bonne, qu'elle cherchait toujours faire plaisir sa nore, de manire qu'elles s'entendirent bien. L'anne se passa comme a, tranquillement, sans aucune chose qui vaille la peine d'tre marque. Mais quelque temps avant la Nol, Fournier vint nous trouver et nous dit que, les lections pour les conseillers municipaux devant avoir lieu au commencement du mois de janvier 1878, il avait ide de faire une liste contre celle de M. Lacaud, pour tcher de le dplanter. D'aprs des choses qu'il avait ou dire quelques-uns, il pensait qu'on pourrait y arriver. --a, je lui dis, a serait une bonne chose et un grand bien pour la commune, car tant qu'il sera l nous resterons en arrire des autres, et il ne faut pas compter qu'il se retire de bonne volont. L-dessus, nous nous mmes tous courir les villages avec Roumy, Marchou, le fils Migot, et tant nous prchmes les gens qu'en fin de compte la liste de mon gendre passa toute, une majorit de trente ou quarante voix, selon les conseillers, et quant lui, il ne lui manqua que vingt-deux voix pour les avoir toutes. Aprs que le rsultat fut connu, tout le monde vint toucher de main Fournier. Ceux qui avaient vot pour la liste de M. Lacaud, ne pouvant faire autrement, taient tout de mme contents de n'avoir plus affaire lui; et ceux-l mme qui n'avaient pas vot seulement pour Fournier, voulaient lui faire croire que si, de crainte qu'il ne leur en voult; mais ils se trompaient sur son compte, il n'tait pas un Lacaud. Aussitt qu'il fut maire, Fournier commena s'occuper des affaires de la commune, et a n'tait pas sans besoin, car le rgent que M. Lacaud avait mis pour secrtaire, tenait mal les papiers et les registres. Ce rgent tait toujours ce mme qui avait renvoy mes droles dans le temps, et il ne convenait pas mon gendre ni gure personne, parce qu'il n'apprenait rien aux enfants, tait trop souvent l'glise et dans la sacristie, et pas assez sa classe. Et encore, quand il y tait, il faisait faire plus de prires et chanter de cantiques qu'il ne donnait de leons. Fournier, ne voulant pas le faire partir sans le prvenir, lui dit de demander son changement, ce qu'il fit, et on l'envoya dans le Sarladais, par l du ct de Nadaillac-le-Sec, o il y a plus de rapiettes que de livres. Quand M. Malaroche sut ce qui se passait, il vint trouver Fournier pour revenir chez nous, ce qui eut lieu, parce que mon gendre le demanda expressment. Moi, je n'y connais pas grand'chose, mais il me semblait que M. Malaroche tait un bon matre. Lorsqu'il n'eut plus peur de perdre le pain de sa famille, comme du temps de Lacaud, il fut son aise pour enseigner aux enfants la bonne morale civique; leurs devoirs envers le pays et envers leurs camarades; pour leur apprendre l'histoire du peuple, et des paysans surtout, qui tait totalement ignore, vu que les historiens, presque tous jusqu' nos jours, n'ont en souci que des rois et des grands personnages. Pourtant, pour nous autres paysans, c'est plus attachant de connatre la condition de nos pres aux diffrentes poques, que de savoir ce qui se passait la cour. Comme disait M. Malaroche, quand on voit a de prs, il se trouve que sous les apparences de prosprit dont parlent les flatteurs qui crivaient jadis l'histoire des rois, la misre des peuples tait grande. Les ftes royales et les habits dors des seigneurs faisaient trop oublier les guenilles et la vie misrable des paysans. Par exemple, disait-il, on n'a jamais rien vu de plus beau que la cour de Louis XIV, et rien de plus minable que le peuple de son temps, surtout vers la fin de son rgne. Et c'est bien vrai a, car dans les papiers venant de Puygolfier, Fournier avait trouv des choses bien curieuses et bien tristes, qui faisaient toucher du doigt et voir l'oeil l'tat malheureux o taient rduits nos pauvres anctres en ces temps-l. Et puis, ce qui me plaisait chez ce rgent, c'est qu'il ne se croyait pas li par les dires rabchs depuis longtemps. Il faisait trs bien voir que du temps de Henri IV, le paysan n'tait pas plus heureux que sous Louis XIV. Ce roi finaud, qui souhaitait la poule au pot aux paysans,--_la poulo, canard d'Henricou_, comme dit Cldat, de Montignac,--les faisait bellement massacrer lorsque, mourant de faim, fouls par les nobles, pills par les soldats, crass par la taille et les rentes, le dsespoir leur faisait prendre leurs fourches. Et ce n'est pas au loin que a se passait, c'est dans notre pays mme; mais qui connat les pauvres Croquants du Prigord? La plupart des historiens n'en parlent gure, que pour faire des brigands de ces malheureux soulevs par la dsesprance. Les histoires anciennes sont pleines de menteries, disait M. Malaroche. Les flagorneurs qui ont crit que Henri IV tait un roi populaire, n'ont pas consult le peuple. Ce gascon, grand prometteur, mince teneur, qui faisait du bien ses ennemis et oubliait ses amis des mauvais jours, n'a jamais t si aim que a chez nous. Et la cause en est dans le vieux souvenir plein de rancoeur de la rpression des Croquants; dans celui de sa cruaut pour les pauvres braconniers qu'il faisait pendre sans merci, et enfin parce qu'il a fait couper la tte Biron, dont toutes les veines avaient saign son service. On n'a jamais ou chanter en Prigord la chanson de Biron, sans abominer l'ingratitude monstrissime de Henri IV. C'est tellement vrai, qu'il tait dfendu de la chanter autrefois; cinq bourgeois de Domme furent mis en prison, du temps de Louis XIV, pour l'avoir chante dans une auberge, et encore elle fait quelque peu son effet. Ah! nous n'oublions pas aisment, nous autres gens du Prigord, et pendant longtemps on n'a pas fait la fte de saint Louis dans nos glises, parce qu'il nous avait donns aux Anglais. Encore aujourd'hui on ne l'aime pas trop; aussi, on ne voit gure d'enfants de paysans appels Louis. Pour en revenir Henri IV, on a beau dire, de sa bont, citer de ses traits de clmence et de ses mots, aimables; ce n'tait en fin de compte qu'un rus gascon, bon quand a lui tait utile, et mchant sans misricorde quand il y trouvait son intrt. C'est ainsi que notre rgent faisait connatre aux enfants des paysans, aux descendants de ces Croquants maltraits par Henri IV, les nobles et les historiens, la vrit sur leurs anctres et vengeait leur mmoire. Et il faisait de mme pour toutes les poques; pour les temps des comtes de Prigord et des seigneurs pillards qui ranonnaient sans piti les, paysans et leur faisaient subir des traitements barbares, et pour ceux des guerres de religion o le pauvre paysan tait pill, incendi, tortur, massacr, tour tour par les papistes et les parpaillots. Quand il parlait de l'amiral Coligny, M. Malaroche, les yeux lui flambaient: on nous a apitoys dans les histoires sur sa mort, disait-il. C'est vrai que Guise l'a fait lchement assassiner, mais en fin de compte, ce n'tait qu'un brigand tu par d'autres brigands. Nous autres Prigordins nous devons nous souvenir que, sous prtexte que les paysans du ct de Mensignac, de Tocane et de Saint-Aquilin, avaient aid l'arme catholique exterminer les bandes huguenotes provenales Chante-Cline, prs de Fayolle, en 1568; lorsqu'il traversa le Prigord venant du Limousin, il massacrait tout sur son passage; on ne voyait que gens occis par les chemins. Rien qu' Lachapelle-Faucher, dans une salle du chteau, il fit tuer de sang-froid _deux cent soixante paysans_, aprs les y avoir gards tout un jour! Qu'a fait de plus le froce Montluc, le Boucher catholique? Qu'on nous laisse donc tranquilles avec ce brigand hypocrite, sa barbe blanche et son cadavre jet par la fentre. Gardons notre compassion pour ses malheureuses victimes, pour ces deux cent soixante compatriotes, parmi lesquels nous avions peut-tre des anctres! A propos de ces rois qui font si bonne figure dans certains livres, je me souviens qu'un dimanche sur la place, il nous fit bien rire. Voyez-vous, qu'il faisait, quand on regarde de prs notre histoire, on est de l'avis de ce Dauphin qui disait son prcepteur: mais, pre Corbin, dans tous ces rois de France, je n'en vois aucun de bon! Quand la question du rgent, ou plutt de l'instituteur, car moi je parle l'ancienne mode, fut rgle, Fournier s'occupa de l'cole et des chemins. Il fallut emprunter pour a, mais quand on vit de belles salles de classe o les enfants taient l'aise, et les chemins bien arrangs et rpars, les gens dirent: la bonne heure; nous voyons maintenant que notre argent est bien employ. On pense bien qu'au Frau nous tions contents de voir les choses marcher comme a, et d'autant plus que c'tait notre gendre qui faisait tout. On ne pouvait pas dire que nous avions les prfrences, puisque notre chemin avait t radoub le dernier, et on ne pouvait pas dire non plus que nous cherchions nous faufiler partout, puisque nous n'tions rien. Mon oncle avait depuis quelques annes renonc tre du Conseil, disant qu'il fallait faire place aux jeunes, et moi je ne pouvais pas en tre, puisque mon gendre en tait. Je me trouvais donc heureux, car chez nous c'tait comme dans la commune, tout marchait bien. Les droles venaient souhait. Franois, qui tait n en 1860, avait tout prs de dix-neuf ans, et c'tait un fier garon qui nous aidait bien au moulin et partout. Celui qui venait aprs, Yrieix, avait trois ans de moins et commenait aussi s'occuper: les deux derniers allaient encore en classe. Mon oncle, lui, portait bravement ses soixante-treize ans passs, mais il ne faisait plus rien que quelque gigognerie pour s'amuser. Les droles lui disaient toujours:--Oncle, repose-toi, tu as assez travaill, c'est notre tour maintenant! Et lui les coutait, et s'asseyait par l au moulin sur un sac, et leur parlait de choses et d'autres, mais ayant soin que ce ft quelque affaire propre les instruire ou leur donner de bons sentiments. Des fois il causait avec les gens qui venaient faire moudre, et quelquefois aussi, il dvalait jusqu'au bourg pour voir les anciens. Ma femme, elle, tait toujours la mme. Je crois bien qu'elle avait quelque peu vieilli, mais moi je n'y connaissais rien. Elle tait toujours vaillante, active, avisant au bien-tre de chacun et de tous, aimant sa nore autant que sa fille, et ne sortant jamais de chez nous. Quelquefois les gens lui disaient:--Vous n'tes jamais alle Prigueux? ou bien: vous n'allez point Excideuil? ou ici, ou l? et elle leur rpondait: --Que voulez-vous que j'y aille faire? j'ai tout mon monde autour de moi. Mais le contentement ne peut pas durer toujours; les hommes tant toujours heureux, se trouveraient malheureux, faute de comparaison; il faut donc qu'il y ait de temps en temps quelque mchante affaire qui s'en mle. Un jour je revenais de porter de la farine et j'tais tranquillement sur ma mule, jambe de a, jambe de l, regardant devant moi notre maison, dont la chemine fumait, les termes au-dessus avec leurs bois chtaigniers, et la gorge boise de la rivire, lorsque tant un tout petit quart de lieue de chez nous, je portai mes yeux sur nos vignes de la Cte, et l, au milieu, je te m'en vais voir une place ronde, grande comme un sol battre cinquante gerbes, o les feuilles taient jauntres, au prix des autres d'autour qui taient franchement vertes. a me donna un coup dans l'estomac: c'est la maladie de la vigne! que je me dis. Nous avions bien ou dire que dans le Midi elle avait fait crever toutes les vignes: nous savions que du ct de Bergerac elle ravageait tout, mais je ne sais pas pourquoi, moi, comme bien d'autres, nous ne pouvions pas nous mettre dans l'ide qu'elle viendrait jusque chez nous. Et pourtant c'tait bien elle, c'tait bien la maladie, marque par cette tache ronde qui d'anne en anne allait s'largir comme l'huile sur une touaille, et tuer toutes nos vignes! Je finis d'arriver chez nous tout ennuy, ne pensant plus faire pter mon fouet. comme de coutume, pour m'annoncer. Aprs avoir mis la mule l'curie, je montai la maison, et aprs m'tre lav les mains, je m'assis table pour dner avec les autres. Moi, je dteste tellement de tromper, que sans que je m'en doute, sur ma figure on connat quand j'ai quelque chose. Ma femme vit bien que j'tais tracass, mais elle ne me dit rien devant chez nous. Quand j'eus mang un morceau lentement, pensant en moi-mme ce gueux de phylloxera, Hlie me versa boire un plein gobelet de vin. --Doucement, petit, que je lui dis, il faut le mnager, car bientt nous n'en aurons plus; la maladie est dans nos vignes. --Comment! que dis-tu? firent-ils tous. --Oui, malheureusement, je l'ai vu tout l'heure. Dans nos vignes de la Cte il y a une tache jaune, d'ici deux ou trois ans tout sera mort. --Nous voil bien plants, dit mon oncle; au lieu de vendre quelques barriques de vin, il nous faudra en acheter. --Mais peut-tre, reprit ma femme, que d'ici l, on aura trouv un moyen de gurir cette maladie. --Il ne faut pas compter l-dessus, rpondit l'oncle, il y a quinze ans que les savants cherchent le moyen de tuer le phylloxera, et ils ne l'ont pas trouv. --Je me demande de quoi ils servent, alors, dit notre an. a se passa bien comme je l'avais dit: l'anne d'aprs nous ne fmes pas le quart de vin comme d'habitude et encore pas bon, parce que les vignes malades ne pouvaient plus faire mrir le raisin; et puis l'anne qui suivit, rien. Je parle des vignes de la Cte, car la vieille vigne dans le terme, au-dessus de la maison, rsista un peu plus, mais au bout de trois ans elle tait comme l'autre: en tirant sur les pieds, ils suivaient comme qui arrache une rave. Voyant ce qui nous attendait, je ne vendis pas de vin, me disant que celui que nous avions, il fallait le garder pour le temps o il n'y en aurait plus du tout: et puis, afin de le mnager, on fona de la vendange dans des barriques pour faire de la piquette toute l'anne. Nous avions aussi une demi-barrique de vin de la vieille vigne qui avait quatre ans, et d'autre de deux ou trois ans. Mon oncle me dit qu'il fallait tirer cette demi-barrique en bouteilles afin de le garder pour quelque grande occasion ou en cas de maladie. Quand ce fut fait, on mit les bouteilles dans des caisses avec de la paille. La jeunesse qui a le temps devant elle, ne se tracasse point comme nous faisons pour beaucoup de choses, nous autres gens gs. Peut-tre si nous tions sages, devrions-nous faire comme elle, et porter les traverses qui surviennent sans nous en troubler. Ce qu'il y aurait de mieux, a serait de regarder tranquillement les accidents et de tcher d'en tirer le meilleur parti qui se puisse. Mais voil, celui qui a la charge de la maison, porte le poids des inconvnients pour lui et pour les siens. Les jeunes gens libres de ce souci ont encore dans les yeux l'esprance, qui trompe souvent, comme les feux-follets qui dansent dans les prs, mais qui, en attendant, les fait marcher joyeux. Les droles donc, chez nous, ne se faisaient pas beaucoup de mauvais sang de cette affaire, au moins en ce qui les touchait. Ils buvaient de la piquette au lieu de vin, et n'y faisaient pas attention. Nous buvions bien quelque peu de vin, le dimanche, pour faire chabrol, et puis s'il venait quelqu'un chez nous; mais autrement de la piquette. Il n'y avait que mon oncle qui ne bt que du vin, parce que l'ayant de coutume depuis si longtemps, a aurait pu le fatiguer, joint a que l'on dit que le vin est le lait des vieux. Au carnaval de l'anne 1881, Bernard demanda une permission et vint nous voir sans nous avoir crit. Il descendit du chemin de fer Thiviers et vint de son pied pour nous surprendre. Il venait d'tre nomm sergent-major, mais nous n'en savions rien. Le dimanche gras au soir donc, nous tions souper, quand nous entendons japper la Finette, puis quelqu'un montant l'escalier et ouvrant la porte: Bernard! Tout le monde fut bientt debout. Lui, courut sa mre et l'embrassait comme du bon pain, tandis qu'elle, fire de son drole et heureuse de le revoir, avait les yeux mouills. Aprs la mre ce fut le tour de la belle-soeur Victoire et puis nous autres. Quand il eut fait ses amitis tous, la grande Mette lui mit une assiette ct de sa mre et il s'assit table. Tout en mangeant, on lui fit fte cause de ses galons; lui, cependant, nous expliqua qu'il allait se prparer pour une cole o vont les sous-officiers, afin de passer officier. C'est maintenant, dit-il, que je vais me servir de ce que j'ai appris Excideuil, et je tacherai que vous ne plaigniez pas l'argent que je vous y ai mang. Officier! avec une paulette d'or! cette ide faisait grande joie aux petits, et nous autres, a nous faisait quelque chose aussi. Le fils d'un paysan, d'un meunier, officier et en passe de monter haut; que voulez-vous que je vous dise, on est des hommes. --Qui sait, dit mon oncle, vous autres le verrez peut-tre commandant ou colonel; sous la grande Rpublique, il ne manquait pas de fils de paysans monts jusque-l et plus haut. Pour moi, tout ce que je demande, c'est de le voir simple officier avant de m'en aller. --Oh! oncle, dit ma femme, vous tes fier et bien en sant, vous le verrez mieux que a. --Oui, ma fille, je suis fier, mais j'ai soixante-quinze ans, et je ne suis plus qu'une vieille lure. --Voyons, dit Franois, on a mis en bouteilles, il y a deux ans, une demi-barrique de vin vieux pour quand on serait malade. Personne ne l'a t, Dieu merci, et il faut esprer que personne ne le sera de longtemps. Mais comme a on n'en boirait jamais et il se gterait. D'ailleurs, il vaut mieux boire le bon vin quand on est fier que quand on est malade, on le trouve meilleur. Si le pre le veut, je vais en aller chercher deux ou trois bouteilles pour arroser les galons de Bernard. --Vas-y mon drole, tu as une bonne ide. Et quand il fut remont, on trinqua et on but la sant du sergent-major. Le lendemain je fus avec Bernard la Fayardie, et le mardi Fournier vint faire carnaval chez nous avec Nancette et le petit. Nous tions treize de la famille en le comptant, a faisait une jolie table. La grande Mette au fond faisait quatorze. Ce soir-l, nous bmes de bons coups, comme si jamais de la vie on n'et ou parler de phylloxera. L'ennui des premiers temps tait un peu amorti, et aprs avoir attendu inutilement la gurison des vignes, nous nous prenions maintenant esprer qu'on pourrait les refaire, comme de fait a arrive. Quelques annes se passrent comme a, sans rien d'extraordinaire au Frau. Depuis assez longtemps, nous n'avions plus de mtayers, et mes garons et moi nous travaillions seuls tout notre bien. D'ailleurs, c'tait toujours notre mme train de vie d'autrefois; aussi je ne rapporterai pas des choses journalires pareilles d'autres dont j'ai parl dj, ne voulant pas, si je puis, rabcher encore. C'est bien assez que j'aie racont des affaires qui, probable, n'intresseront personne que les miens. Et puis, il faut que je le dise aussi, je me rappelle bien tout ce qui s'est pass dans le temps chez nous; je me souviens trs bien de toutes nos anciennes affaires; mais pour celles d'hier, de l'anne passe, d'il y a deux ans, mme dix ans, je les ai quasi presque oublies, et quelquefois je suis oblig de les demander ma femme: je mentionnerai donc seulement les choses marquantes pour nous. En 1882, il me naquit deux petits-enfants: une drole de ma nore Victoire, et un drole de Nancette. Elle avait dj un garon aurait tant aim une fille, et Hlie, pour son premier enfant, aurait voulu un mle; mais ces affaires-l ne s'arrangent pas comme on veut. A la fin de 1883, Bernard fut nomm officier dans un rgiment qui tait Brive. a fut une grande affaire chez, nous, et bien des gens m'en firent compliment; mais je ne fais pas grand tat de toutes ces flicitations, parce que je sais que parmi les complimenteurs, il y a d'ordinaire beaucoup de flacassiers. Lorsqu'il vint en permission, il y eut grande fte la maison et la Fayardie, comme bien on pense, et nous tions tous glorieux du cadet. Lui tait plus raisonnable que ses frres, et le lendemain de son arrive il prit ses anciens habillements de civil, et se mit chasser pour se reposer d'avoir beaucoup travaill l'cole. Qui l'aurait rencontr dans les bois sans le connatre, avec une groule de veste et un mchant chapeau, n'aurait jamais dit que a fut un jeune officier de l'arme. Il n'alla pas tant seulement se montrer Excideuil, comme a aurait t pardonnable de le faire, preuve que la gloriole ne lui tournait pas la tte. L'anne d'aprs, Franois se maria avec la fille d'un meunier de sur la Cole, et s'en fut demeurer chez son beau-pre, que j'avais connu dans le temps, la noce de mon cousin de Brantme. Franois entrait chez de braves gens, et le moulin tait bien en pratiques. Ils n'taient pas riches si on veut, mais avec a la fille n'tait pas un mauvais parti, parce qu'elle tait pour lors seule de famille, son frre tant mort l'anne d'auparavant. En 1885 a fut une bonne anne pour les naissances. Il nous naquit un drole de Victoire. Nancette eut une fille, et mon autre nore, qui s'appelait Clara, en eut une aussi. Mais l'anne d'aprs ne fut pas aussi bonne. Un jean-foutre de boulanger avec qui je faisais du commerce, fit banqueroute et me fit perdre prs de quarante pistoles. J'eus comme les autres onze pour cent, deux ans et demi aprs: le reste se mangea en frais, comme c'est de coutume. Dans ce mme temps, notre Yrieix, qui avait pour lors ses vingt-trois ans, s'amouracha d'une fille du bourg qui tait bien une drole tout fait comme il faut, et jolie de figure, mais qui n'avait pas un sol vaillant. Comme tous les soirs presque, il descendait la voir et revenait des fois assez tard, je m'en aperus vite et je lui en parlai. A la premire parole il me confessa la vrit: cette fille lui convenait, et avec notre permission il voulait la prendre pour femme. Moi je lui dis qu'il fallait bien y penser avant de faire cette affaire; que de prendre une fille n'ayant rien, lui qui n'aurait pas grand'chose plus tard, c'tait se mettre dans la misre, les enfants venant; que dans la vie on ne pouvait pas toujours suivre ses gots; qu'il fallait penser l'avenir et consulter la raison, attendu que le mariage avait ses charges et qu'il tait bon de se mettre en mesure de les supporter. Je sais bien, continuai-je, que tu pourrais me dire que je n'ai pas tant calcul que a pour prendre ta mre quoiqu'elle n'et rien. a, c'est vrai; mais moi j'tais dans une autre position que toi, mon pauvre drole, ayant quelque dizaine de mille francs de ma mre, et assur de plus de l'avoir de mon oncle. L-dessus il me rpondit que j'avais bien raison en ce que je disais, mais que pourtant, si on ne se mariait jamais qu'ayant l'avenir assur, il y aurait les trois quarts des gens qui ne se marieraient pas. Quant lui, il se sentait force et courage pour nourrir une femme et des enfants; il affermerait un moulin et se tirerait d'affaire; il ne me demandait seulement que de lui aider un peu. Le voyant dcid, je lui dis alors que dans tous les cas rien ne pressait; qu'il fallait attendre quelque temps, afin de ne pas prendre un caprice passager pour une amiti solide. Il me rpliqua qu'il attendrait donc, bien rsolu qu'il tait de ne rien faire sans mon consentement.--Ecoute, lui dis-je, puisque c'est comme a, et que tu es bon drole, voici ce qu'il faut faire. a n'est pas en trimant dans un petit moulin de par l, que tu tireras d'affaire. Il te faut voir un peu la minoterie et travailler dans les grandes usines; tu apprendras l quelque chose qui pourra te servir entreprendre les affaires pour ton compte. Je te chercherai une place, soit Barnab ou Sainte-Claire, ou bien Saint-Astier; je connais les messieurs et je pense y arriver. --J'aurais mieux aim attendre ici, qu'il dit, mais je vois que tu as raison, je partirai quand il le faudra. Je ne trouvai pas le placer dans les minoteries d'autour de Prigueux, et il lui fallut aller du ct de Ribrac. C'tait un garon sage, Yrieix, attentionn son travail et sachant se faire aimer. Aussi, d'abord qu'il fut l-bas, son bourgeois prit confiance en lui, si bien que l'anne d'aprs, il lui augmenta ses gages. Et puis il se maria avec sa bonne amie. Sa mre tait veuve, et elles taient si pauvres que ma femme en avait compassion; et, voyant cette fille rester sage pendant un an que notre drole fut l-bas, sans parler personne, elle l'affectionna, et en cachette, pour ne pas la mortifier, elle lui donna des nippes et tout le linge pour monter son petit mnage. La noce se fit au Frau, bien entendu, et puis aprs Yrieix emmena sa femme. Voil comment a va dans les familles; il y en a qui montent et d'autres qui descendent. La Nancette avait pris un homme riche, Bernard tait officier, et le pauvre Yrieix, lui, tait garon dans une minoterie. Fournier levait ses enfants bien simplement, la mode campagnarde; mais avec a, il les faisait instruire en pension et leur donnait des ides sur des choses dont la femme d'Yrieix n'avait jamais ou parler; de manire que plus tard, les cousins germains, fils de Nancette et fils d'Yrieix, venant se rencontrer, il y aurait eu tant de diffrence entre eux qu'ils ne se seraient jamais pris pour parents. J'imagine que beaucoup de gens pauvres, qui portent le mme nom que des familles riches, proviennent de la mme souche et de frres qui n'ont pas russi ou se sont ruins, tandis que les autres faisaient fortune. Cependant, mon oncle avait ses quatre-vingt-deux ans passs, et il tait toujours en bonne sant. Sa barbe et ses cheveux taient blancs comme neige; mais au demeurant il n'avait point de grandes infirmits, entendant bien, lisant sans lunettes et marchant encore avec son bton, quoiqu'il et quelquefois des douleurs. Son ami Masfrangeas tait mort il y avait un an, et il disait quelquefois que a serait bientt son tour. --Bah! faisait Hlie, toi, oncle, il faudra te tuer coups de bonnet de coton! Et a le faisait rire, car rien ne plat plus aux vieux que de leur dire qu'ils sont bien fiers. C'tait la pure vrit pour mon oncle, mais, cet ge, il ne faut pas grand'chose pour les dranger. Dans le commencement de l'anne 1889, il sentit quelque peine remuer son bras gauche: encore tant mieux, dit-il, que a ne soit pas le droit. Il ne sortit pas de tout l'hiver, ayant peine se rchauffer, de manire qu'il fallait lui mettre le moine dans le lit. Nous avions fait arranger Prigueux un de ces grands fauteuils qu'il y avait dans le grenier de Puygolfier, et il passait ses journes devant le feu, tisonnant avec son bton, et quelquefois lisant quelques pages dans ses vieux livres, qui taient marqus aux endroits qu'il prisait le plus. Dans la journe, ma femme ou Victoire, ou la grande Mette, taient toujours l, et a le gardait d'ennuyer. Le soir, nous autres lui lisions le journal, et comme, dans _l'Avenir_, il tait souvent question du Centenaire de la Rvolution, il disait quelquefois: --Je voudrais bien tout de mme aller jusqu'au quatorze juillet! a le rjouissait de savoir qu'on ftait la Rpublique, et les souvenirs de la Rvolution qu'il tenait de son pre et de son grand-pre, lui revenaient la mmoire, et il nous les disait, s'arrtant parfois de fatigue, et continuant les suivre dans sa pense. Il vit ce quatorze juillet qu'il voulait tant voir. Ce jour-l, c'tait fte chez nous, et les droles avaient dbarrass l'auvent des seilles et de la grande oulle, et l'avaient arrang avec des branches de chne. Sur la cime d'un piboul ou peuplier, qui tait en face de la maison, au coin du pr, touchant le chemin, ils avaient mont un drapeau. Ce piboul tait un mai qu'on avait plant en quarante-huit mon oncle, lorsqu'il fut conseiller. Comme on l'avait plant avec ses racines, il avait pris, et avait profit beaucoup, de manire que maintenant il tait trs gros. Dans le temps nous l'avions entour d'une petite muraille pour le garder d'accident, et depuis, nous l'appelions l'arbre de la Libert. Aprs dner, sur les une heure, l'oncle nous dit: --Menez-moi sous l'auvent que je voie a. Et tous deux, l'an, le tenant sous les bras, nous le menmes sous l'auvent, o Victoire avait dj port son fauteuil. Une fois assis, il regarda un moment le drapeau qui flottait au vent et puis nous parla ainsi: --a n'est pourtant que trois morceaux d'toffe cousus ensemble, mais ces trois couleurs ont fait reculer les Autrichiens et les Prussiens! Il faisait bon vivre et tre Franais, quand nos volontaires, sans souliers, les abordaient la baonnette, les drapeaux au milieu des bataillons, tambours battant, et quarante mille voix chantant _la Marseillaise_!... Quel temps!... Un de mes oncles fut tu Jemmapes, et quand la nouvelle en vint la maison, mon grand-pre dit: C'est une belle mort! Vive la Rpublique! Il resta un moment sans rien dire, perdu dans ses souvenirs, puis, voyant le feuillage dont les garons avaient guirland les piliers de l'auvent, il reprit: --Du chne, la bonne heure!... Le chne est fort comme le peuple... Point de laurier, c'est l'arbre des empereurs, des tyrans... La branche de chne, c'est la marque du citoyen! Vous m'en mettrez sur ma caisse, quand je serai mort! Il faisait bon l, l'ombre. Dans la plaine, les bls mrs se balanaient doucement, les cigales chantaient aprs le tronc des arbres, les eaux de l'cluse bruissaient, et on entendait au bourg pter le petit canon que Fournier avait achet exprs. Ma femme prit une chaise et vint se mettre prs de l'oncle, pour lui faire compagnie, et Victoire en fit autant, ayant son drole sur les genoux. Nous autres, nous tions assis sur le petit mur ou appuys contre, et nous regardions l'oncle, tranquille et content, avec sa bonne figure, tandis qu'un petit vent doux agitait un brin sa barbe et ses cheveux blancs. De temps en temps, il nous disait quelques paroles: --Cette fois, mes droles, la Rpublique a gagn pour toujours... Ils auront beau faire, les nobles, les curs et les autres, ils n'y pourront rien... Je suis content d'avoir vu a... Mais il y a quelque chose que j'aurais voulu voir aussi... L-bas, vous savez, les sales Prussiens!... J'aurais voulu les voir partir! Mais je suis trop vieux... Vous autres, vous verrez a. Quelle belle fte, ce jour-l! Il resta comme a, l'aprs-dne, se remmorant les choses d'autrefois, et de temps en temps nous faisant part de ce qu'il pensait. Depuis, il continua de dcliner peu peu, tout doucement. D'un jour l'autre on ne s'en apercevait pas, mais si bien de mois en mois, lorsqu'on voyait qu'il ne pouvait plus mettre ses souliers tout seul, ou ne se levait de son fauteuil qu'avec le secours de quelqu'un de nous. Lorsque Bernard vint en permission au mois d'octobre, il ne se levait plus que les jours o il faisait beau soleil, et seulement vers midi. Quand je dis qu'il se levait, il faut dire qu'on le levait, car il ne pouvait gure s'aider, surtout d'un bras. Il ne mangeait pour ainsi dire plus, de manire qu'il allait s'affaiblissant toujours davantage. Il le connaissait bien, car sa tte tait toujours bonne, et il disait qu'il n'irait pas loin. Il avait demand qu'on le mt dans la grande chambre, parce que c'tait la plus plaisante, et que de son lit il voyait la plaine des bords de la rivire et le moulin. Lorsqu'il ne put plus se lever du tout, il y avait toujours quelqu'un avec lui, ma femme principalement, ou Victoire, et leur compagnie lui faisait plaisir. Dans les derniers temps, il dormait beaucoup dans la journe, et a nous annonait sa fin, vu le proverbe: Jeunesse qui veille, vieillesse qui dort, sont prs de la mort. Un matin, avant jour, il dit ma femme qui l'avait veill la nuit avec la grande Mette, chacune la moiti:--Ma pauvre Nancy, je crois que je ne passerai pas la journe... Avant de m'en aller, je voudrais vous voir tous table... l, prs de moi. Envoie qurir Nancette, qu'elle vienne avec ses droles... et puis Franois aussi. On fit comme il l'avait dit. A une heure, Franois tant arriv, on se mit table pour dner. Le petit bout tait contre son lit avec son assiette et son verre; lui tait accot sur des coussins. Fournier tait venu avec sa femme et les petits, et quand il s'approcha du lit, mon oncle lui dit en plaisantant, mais bien bas:--Salut, Monsieur le maire! je vais vous donner de la besogne. Et comme il vit que ma femme et Nancette s'essuyaient les yeux, il leur dit:--Mes enfants, ne vous faites pas de peine... j'ai fait mon temps... je m'en vais dans ma quatre-vingt-quatrime anne... vous laissant heureux... je ne suis pas plaindre. Il ne voulut pas qu'il ft dit qu'il n'et pas mang avec nous autres une dernire fois. Bernard avait tu des cailles, et on lui en avait fait rtir une. Aprs avoir pris un peu de bouillon de poule, il mangea la moiti d'une aile de cette caille; a fut tout ce qu'il put faire. Quand ce fut sur la fin du dner, il me dit: Va qurir du plus vieux vin... que nous trinquions ensemble. Quand le vin fut vers dans les verres, on lui donna le sien, et tous, petits et grands, nous vnmes choquer avec lui. Aprs avoir bu une gorge, il rendit son gobelet et se laissa aller sur les coussins. --Mes enfants, je suis content de vous avoir vus tous, autour de moi... manque Yrieix... Mais le pauvre drole, je ne l'oublie pas. Ecoute, Hlie, dans mon tiroir, il y a des valeurs, tu sais, qui me sont dues... pour une douzaine de cents francs approchant: c'est pour Yrieix qui a pris une femme pauvre... pour lui aider s'tablir plus tard... fais-je bien? --Oui, oui, oncle, dmes-nous tous. --Donc, alors, tout va bien, mes enfants... moi je pars la conscience tranquille... et je vais aller dormir ct de nos anciens... Je ne regrette qu'une chose... vous savez quoi! --Hlie, mon fils, le jour o on aura chass de France, de l-bas, d'Alsace... les derniers Prussiens, tu viendras sur ma fosse, et te penchant vers moi, tu me diras: --Oncle! ils sont partis! Il avait parl fort, et a l'avait fatigu. Un moment aprs, il nous dit: --Ouvrez les fentres, que je voie encore le soleil. C'tait un de ces beaux jours de l't de la Saint-Martin, qui sont communs en Prigord. Le soleil rayait fort, schant le long de la rivire les regains dont l'odeur montait jusqu' nous. Le moulin tait arrt, et on n'entendait que le bruit des eaux tombant de l'cluse. En face de la fentre, le vent faisait bruire les feuilles de notre arbre de la Libert qui commenaient jaunir. Tout la cime de l'arbre, le drapeau que les droles y avaient mont le quatorze Juillet flottait toujours au vent. L'oncle regarda tout a un moment sans rien dire, puis il appela bien bas, bien bas le pauvre, l'an de Fournier, qui avait ses quatorze ans: --Viens l, mon Robertou. Quand le drole fut l, pench sur le lit, l'oncle lui dit tout doucement, comme un souffle: --Chante _la Marseillaise_. Et le drole motionn, les yeux brillants, debout auprs du lit, commena de sa voix claire et tremblante un petit: Allons, enfants de la Patrie. Le jour de gloire est arriv! Tandis qu'il chantait, l'oncle, les yeux perdus au ciel du lit, une main sur la tte du drole, coutait en extase. Lorsque le petit fut la fin: Nous entrerons dans la carrire Quand nos ans n'y seront plus!... l'oncle se rit un peu et ferma doucement les yeux. En nous approchant, nous voyions bien qu'il n'tait pas mort, mais il ne parla plus. De temps en temps il ouvrait les paupires, et, nous voyant tous autour de son lit, et ma femme dans la ruelle lui tenant la main, il les refermait, tranquille. Au bout d'une heure son souffle devint rien, et puis s'arrta tout doucement: il tait mort. Nous avions mand la triste nouvelle Yrieix par le tlgraphe; de manire que le lendemain toute la famille tait runie. Sur les quatre heures du soir, l'oncle fut port en terre par nous autres, mes six garons et moi, aids de nos cousins de Tourtoirac et de Gnis: aucun d'tranger n'y toucha. C'tait beau de voir le cercueil de cet ancien, couvert de branches de chne, comme il l'avait demand, port par les siens, les uns en veste blanche de meuniers, les autres en sans-culotte brun ou noir, et, parmi ces habits paysans, un uniforme d'officier deux galons d'or. Il n'y avait point de cur. Fournier marchait devant, ceintur avec son charpe, et toute la commune suivait nos femmes derrire le cercueil. Aprs qu'aid de mes garons, j'eus descendu tout doucement le pauvre oncle dans la fosse, Fournier, mont sur la terre dblaye, lui fit l'adieu dernier et voici ce qu'il dit, tel que je l'ai ou, tel qu'il me l'a rpt pour le coucher par crit: Ce n'est pas la coutume, mes chers citoyens, de faire de discours sur la tombe d'un homme du peuple, d'un travailleur, d'un paysan. Jusqu' prsent, cet honneur tait rserv aux rois, aux grands, aux puissants de la terre, gens inutiles ou nuisibles. Il est temps, maintenant que la Rpublique luit pour tout le monde, comme le soleil, de prendre d'autres moeurs, d'autres usages et de rendre nos morts, ceux qui ont vcu, souffert, travaill avec nous, l'hommage qui leur est d. Si quelqu'un a mrit ce dernier souvenir, mes chers amis, c'est celui qui est l couch dans ce cercueil que la terre va recouvrir tout l'heure. Nogaret naquit en 1806, une poque qu'on appelle glorieuse, parce qu'alors un homme insens, tranant sa suite des centaines de mille soldats, en faisait tuer beaucoup, et tuait encore plus d'ennemis, pour rien. Mais son pre tait un volontaire de 1792; mais un de ses oncles tait mort Jemmapes pour la France; mais son grand-pre tait un patriote; et dans cette humble maison du Frau on conservait le culte de la Rpublique trangle par Bonaparte. Il fut donc lev dans la pratique des vertus civiques, et dans des ides de libert, de fire indpendance et de dvouement la Patrie, qu'il a gardes jusqu' sa dernire heure. Je ne vous retracerai pas la vie de Nogaret, vous la connaissez tous; j'en rappellerai seulement un pisode dont certains de vous ont t tmoins, mais que tous savent par ou-dire. Un jour de dcembre, il y a de cela trente-huit ans, cet honnte homme, ce bon citoyen, fut arrach sa famille, sa maison, et men en prison, les mains enchanes comme un malfaiteur. Quel tait son crime? C'tait un ferme rpublicain, un homme libre, un bon Franais, et c'en tait assez en ces temps maudits. Mais la justice a son heure. Tandis que le criminel de dcembre 1851 et de juillet 1870 est en horreur tout citoyen, tout patriote; tandis que sa mmoire est excre des mres dont il a fait tuer les fils, et des Franais que son crime a arrachs leur patrie, autour du cercueil d'une de ses obscures victimes se presse une commune entire. Il y a l, mes chers citoyens, une leon pour nous tous. Il est bon de constater que si l'expiation du crime arrive infailliblement, la glorification de ceux qui ont toujours suivi le devoir austre, arrive aussi, au seul moment o elle est lgitime et enviable, l'heure de la mort! Et il ne faut pas nous laisser imposer par les fausses grandeurs du pouvoir. La tombe galitaire n'admet point de privilges, et les cadavres qu'on descend dans la fosse ne doivent tre jugs que sur leurs actes. Si donc nous qui sommes vivants cette heure, nous avions le choix entre la renomme sinistre du dernier Bonaparte et celle du pauvre paysan, qui est l dans ce cercueil, nous n'hsiterions pas; nous voudrions que notre mmoire ft bnie et honore comme celle de Nogaret. Peut-tre, citoyens, notre hommage suprme s'adresse-t-il moins au prisonnier de Dcembre, au bon citoyen, qu' l'honnte homme, au voisin obligeant; cela se peut. Notre ducation civique a t mal faite; la noble indpendance de nos pres de la Rvolution a t ridiculise; leur dsintressement oubli; leur hrosme bafou; leur simplicit galitaire taxe de grossiret; enfin le souvenir des grandes actions de la gnration rvolutionnaire tant calomnie, s'est perdu, obscurci et touff par les gouvernements qui se sont succd et les prtres, leurs complices; aux tyrans, il faut des sujets et non des citoyens. Mais il faut nous relever, mes chers amis. Que la vie de Nogaret nous enseigne. Il ne s'est pas content d'tre un homme probe et juste, il a encore t un citoyen courageux. Il n'a jamais oubli dans le cours de sa longue vie, qu' ct des devoirs de l'homme envers ses proches, envers ses voisins, devoirs d'humanit et de fraternit, il y a d'autres devoirs essentiels remplir, qui sont ceux du patriote et du bon citoyen. Il s'est toujours souvenu que l'intrt priv disparat devant l'intrt gnral: avant lui, sa famille, avant sa famille, la Patrie! Cette grandeur de sentiments s'est affirme il y a quelques annes d'une faon clatante: on lui proposait de lui faire donner une pension comme victime du Deux-Dcembre; il rpondit:--Je suis content d'avoir souffert gratis pour la Rpublique! Tel Nogaret s'est montr dans cette circonstance, tel il a vcu, tel il a t jusqu' la fin. C'est aux accents de la _Marseillaise_ qu'il s'est endormi du dernier sommeil. Citoyens! que cette vie nous soit en exemple; que la foi rpublicaine dans laquelle Nogaret a vcu, et dans laquelle il est mort, nous soutienne jusqu' notre dernire heure; et puissions-nous mourir comme lui dans la communion de la Famille et de la Patrie! Ainsi parla Fournier. Tandis qu'il tait l, debout, les yeux enflambs de lueurs, les gens le regardaient fixement, tout saisis. Ses paroles simples et mles leur rpondaient dans le creux de l'estomac. Pour beaucoup il disait des choses nouvelles et dures peut-tre, car on ne dracine pas en un jour l'gosme et l'esprit de sujtion dans lesquels les anciens gouvernements ont entretenu le peuple pour le dominer. On voyait bien cependant que les plus arrirs, les plus durs, taient attraps par la beaut svre de ce prche civique. Le fond du paysan est bon, et s'il est encore en retard sur des choses, a n'est pas sa faute, c'est son malheur; mais patience, avant peu, il sera la vritable force du pays, en tout et pour tout. Lorsque Fournier eut fini de parler, il prit une poigne de terre et la jeta sur la caisse en disant:--Adieu Nogaret! tu as bien vcu, repose en paix! Et nous autres aprs, nous fmes comme lui:--Adieu, oncle, adieu! Puis tous les hommes qui taient l vinrent aussi jeter un peu de terre sur le cercueil, tandis que les femmes genoux parmi les tombes, dans les hautes herbes, faisaient une prire, ou disaient un chapelet pour le vieux Nogaret. XIII Me voici au bout de mon criture, et, arriv l, je regarde derrire moi comme le bouvier qui a fait sa drayure. Je me vois tout petit, petit drole, me roulant dans le sable au bord de l'eau, et cherchant des cailloux verts, jauntres, ou suivant ma grand'mre en la tenant par son cotillon. Il y a longtemps de a. J'ai aujourd'hui soixante-deux ans, et, entre ces deux poques, s'est coule la plus grande et la meilleure partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce qu'elle enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis que l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie pas en vieillissant. En prenant de l'ge, nous devenons durs, gostes: la bont, la piti, la gnrosit s'moussent en nous, comme l'oue, la vue et la mmoire. Je dis ce qu'il m'en semble quant moi; je ne sais si les autres valent mieux. Mon existence n'a point t sans peines, mais elle s'est coule du moins sans regrets et surtout sans remords, ce qui n'est pas peu de chose. Bien des aventures de mon jeune temps me font rire maintenant, comme par exemple ma passion btasse pour l'ane des demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire en passant, a coiff depuis longtemps sainte Catherine, et n'est plus qu'une vieille fille dvote et pas trop facile. Il en est d'autres dont la souvenance me fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la demoiselle Ponsie. Je compte pour beaucoup d'avoir vcu chez moi, libre, indpendant, sous le soleil, point riche, mais n'ayant besoin de personne. J'ai travaill, mais je n'ai jamais eu quelqu'un derrire moi pour me commander. Quand le temps ou les occasions le requraient, j'ai quelquefois donn de bons coups de collier, mais c'tait de ma volont, personne ne me poussait; je le faisais par raison, pour les miens et pour moi. De mme dans des circonstances, il m'est arriv de laisser la besogne pour un jour, quitte rattraper le temps perdu le lendemain: comme a c'est un plaisir de travailler. Je me suis mari avec une paysanne sans le sou, mais c'est la meilleure affaire que j'aie faite de ma vie. Ma femme a fait prosprer la maison par l'ordre qu'elle y a apport, par son travail de bonne mnagre, et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien, en l'arrangeant joliment, et surtout par sa bonne grce et son bon coeur. Et puis il y a autre chose que je compte pour un grand profit: elle m'a port huit enfants, dont il me reste sept, tous bien fiers, bons droles, vaillants et sachant se retourner. C'est elle-mme qui les a tous nourris, levs, et soigns quand ils avaient la rougeole, la coqueluche ou quelque autre petite maladie, sans jamais trouver que a ft trop pnible; toujours contente pourvu que les autres le fussent. a n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a gure de femme comme a. Quoique j'aie soixante-deux ans et elle cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui dis quelquefois. On se moquera de moi si on veut, mais je n'ai point connu d'autre femme dans toute ma vie; elle est la seule. Maintenant que je commence tre vieux, je me retire un peu du travail du moulin, pour ne m'occuper que de notre commerce des bls qui va bien, Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de matrise aux jeunes, a les encourage, et puis ils apprennent gouverner les affaires. Ma femme fait de mme pour la maison; elle laisse faire notre nore, et s'occupe surtout de nos petits-enfants: c'est elle qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle quand il faut les dttiner. Ainsi, nous reposant un peu tous les deux, nous laissons notre existence couler en paix, sans trouble aucun, comme l'eau dans le goulet du moulin. Une chose que je mets en ligne de compte quand je regarde en arrire, c'est d'avoir men la vie qui me convenait le mieux. Il ne faut pas croire que a ne soit rien. Souvent le malheur de la vie provient de ce qu'on n'est pas sa place; comme si un, qui aurait t un bon marin, tait employ de bureau; ou qu'on ait fait un cur d'un jeune homme qui aurait t un bon officier de dragons. Pour moi, j'ai vcu en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux mes gots simples et mon caractre sauvage un peu. Chacun a ses dfauts; il y en a qui sont trop faonniers, moi je ne le suis pas assez. Je ne sais pas ngocier les affaires, ni jouer au plus fin, soit en politique, soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir quelque place que ce soit, et je serais du tout incapable d'tre maire de la plus petite commune du dpartement, qui est je crois celle de Saint-Etienne-des-Landes, o ils sont une soixantaine d'habitants avec les femmes et les petits enfants. La vie de campagnard est une vie large, santeuse et libre; le paysan en sabots et en bonnet de laine est roi sur sa terre: une fois qu'il a port son argent au _Moulin du Diable_, autrement dit qu'il a pay sa taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher les emplois, de galoper aprs les places, depuis celle d'homme d'quipe ou de recors, jusqu' celle de collecteur ou de prfet, la jeunesse de toute condition devrait se tourner vers la terre. Que de gens ayant un bien, petit ou grand, o ils vivaient tranquilles, s'en vont dans les villes, croyant faire fortune, ou bien attirs par le plaisir, et finissent par s'y ruiner le corps et la bourse; pour un qui russit, vingt qui se noient. Et aprs tout, quel prix la russite souvent? au prix de la sant et de la libert qui sont les premiers des biens. Ceux qui regardent les choses la lgre, et ils sont en grand nombre, se figurent que l'tat de cultivateur est celui qui demande le moins de savoir et d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il faut plus d'esprit pour vendre du poivre, ou des toffes, ou pour gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de coton, que pour travailler la terre: c'est justement le contraire qui est vrai. On nous prend pour des imbciles, nous autres paysans, parce que nous n'avons pas les faons des gens des villes, et que nous ne savons pas un tas de rubriques et de mots la mode; mais si on y regardait de prs, on verrait que nous ne sommes pas aussi btes que nous en avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles, que ceux qui se moquent de nous, quelquefois. Pour moi, l'existence de propritaire paysan, petit ou grand, est la premire de toutes. Je le dis en toute vrit, quand je devrais revenir dix fois au monde, dix fois je voudrais vivre de la mme vie. Comme a ne se peut pas, j'ai du moins toujours engag mes droles ne pas abandonner la terre qui est notre bonne mre nourrice, et ils m'ont cout. Tous sont meuniers et travailleurs de terre, manque Bernard que le hasard a pouss dans l'tat militaire, ce que je ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la garde seule fin que les autres travaillent tranquilles. Celui de mes enfants qui tait le plus mal loti, Yrieix, s'est tir d'affaire, et maintenant il fait marcher un moulin pour son compte. Je suis content de les voir tous tablis comme a, parce que j'ai toujours estim qu'il vaut mieux tre paysan en sabots chez soi, que monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux travailler dur pour soi et les siens, que vivre fainantement aux dpens de quelqu'un ou du public; et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuile vaut mieux que des poulets rtis chez autrui. Il y en a qui peuvent trouver a rude, mais tout est facile celui qui n'a pas besoin de choses inutiles. Le pauvre chez lui est aussi son aise que le riche, s'il a peu de besoins. Le bonheur ne consiste pas avoir de beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons, des chevaux de cent louis pice, un ordinaire de carnaval, un grand train de maison, et autres choses pareilles; a n'est que par comparaison que ceux qui envient ces choses aux riches se trouvent malheureux. Comme disait mon pauvre dfunt oncle, trois choses seules sont dsirables: la sant, l'indpendance et la paix du coeur. C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par comparaison seulement qu'on se trouve plaindre, qu'en ce moment, n'est-ce pas, personne n'est malheureux de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on vienne inventer une machine bien chre, pour a, et tous ceux qui n'auront pas le moyen d'en avoir une se trouveront grandement plaindre. Aujourd'hui nous avons un petit chemin de fer le long de notre route, pour aller soit sur Prigueux, soit sur Excideuil. a va plus vite que les anciennes diligences, cette affaire-l, mais quand nous allions sur l'impriale, causant avec le dfunt La Taupe, nous n'tions pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne pouvait pas le baptiser en franais. De mme avant qu'il y et des routes et des voitures publiques, ceux qui s'en allaient cheval ou de pied n'en sentaient pas la privation. On a augment beaucoup, et trop selon mon petit jugement, les jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe, mais on n'a pas ajout un ftu notre bonheur. Toutes les commodits, toutes les facilits que nous avons de faire ceci ou a, ne font que nous en dgoter de bonne heure, parce que ce qui ne cote aucune peine finit par ne donner aucun plaisir. Mais en voil assez l-dessus, les longs prches sont ennuyeux. D'aprs tout ce que je viens de dire, on voit que je n'ai pas eu me plaindre du sort, ni pour les miens ni pour moi, et que nos affaires domestiques ont march peu prs. Depuis le procs avec Pasquetou, nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui est des mdecins, nous ne les avons jamais fait travailler depuis mon coup de fusil. Quand nous tions fatigus les uns ou les autres, nous restions au lit attendant que a passt, et en fait de remdes nous faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant notre famille crot et augmente force. Pour en finir l-dessus, j'ai en ce moment dj neuf petits-enfants et d'aprs les apparences, l'anne qui vient j'en aurai douze, et a me rjouit le coeur: qu'est-ce qu'on veut de mieux? Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons eu des traverses pas mal, et la politique nous a fait passer de mauvais moments quelquefois. Les gens du Deux-Dcembre et ceux du Seize-Mai ont grl ferme sur notre persil, mais maintenant que la Rpublique est solidement plante et qu'elle pousse ses racines jusqu'au plus profond de la terre franaise, tout est oubli. Pourtant, il en est qui nous hassent, de ce que nous n'avons pas leurs ides; d'autres qui sont nos ennemis, parce que nous ne sommes pas de leur opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le mal qu'ils ont pu, et moi je me suis dfendu et les miens, quelquefois en les goguenardant fort, et d'autres fois plus srieusement, de manire qu'il a d leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur ai pardonn. L'gosme m'indigne, la mchancet m'exaspre, l'injustice me rvolte, la misre me saigne le coeur; mais si j'ai eu quelquefois des paroles de colre ou d'amertume, je n'ai point de haine pour les personnes, ni en gnral, ni en particulier depuis que le fameux Lacaud est mort. Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents encore des progrs raliss, ce sont les jeunes gens qui ne peuvent prendre loin leurs points de comparaison, de manire qu'il leur semble qu'on n'a rien fait; c'est eux maintenant de pousser en avant. Mais pour moi, quand je regarde vers le pass, quelle diffrence avec le temps d'aujourd'hui! Je suis n dans les dernires annes de la Restauration, vers le temps des Missions, et j'ai vu l'poque de ce Polignac qui voulait faire marcher la France, comme d'autres se sont vants de le faire depuis; mais ils ont t bien mouchs tous. J'tais tout petit alors et je ne savais pas tant seulement ce que c'tait que ce Polignac dont on avait tant parl; mais je me souviens qu'aprs la Rvolution de 1830, tant dans la voiture de Prigueux, sur les genoux de ma mre qui me ramenait de Limoges o travaillait pour lors mon pre, le postillon qui conduisait, tapait grands coups de fouet sur un vieux cheval blanc rtif en criant: Hue! Polignac! et a me faisait rire. Les Bourbons ont t renverss, Philippe a t chass, la deuxime Rpublique a t gorge une nuit de dcembre, Bonaparte est tomb dans la boue de Sedan: voil tout en gros; et, entre ces vnements, que de choses tristes j'ai vues! que de misres le peuple a supportes! Aujourd'hui, aprs avoir pass par les tamines de l'ordre moral, et s'tre tire heureusement des coupe-gorge monarchistes, la Rpublique est sauve: c'est beaucoup pour ceux qui ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe et de Bonaparte, mais ce n'est pas tout. On a fait dj quelques bonnes lois, mais il en reste pas mal faire, pour protger le travail et les petits; elles se feront sans doute, mais il faudrait se presser, ceux qui souffrent sont impatients, a se comprend. Une des premires que je voudrais voir mettre sur le chantier, c'est celle qui, l'avenir, soustrairait l'hypothque la maison du paysan. Il faudrait que cette maison, le jardin et un morceau d'enclos, ayant t constitus insaisissables, fussent toujours francs et libres; que le propritaire ne pt emprunter dessus, et par ainsi qu'un crancier ne pt les faire vendre pour dettes. De cette manire, la famille, les petits droles auraient toujours un abri. Nos hommes sont tellement vaillants, qu'avec cette loi, solidement plants sur leur peu de terre, comme nos chnes, ceux qui auraient t malheureux se relveraient. Comme a, on ne verrait pas des troupes de pauvres gens qui ne demandent qu' travailler, jets hors de chez eux, prendre le bissac et se disperser de , de l, et souventes fois mal tourner par suite de la misre. Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a quelque temps, qu'une loi dans ce genre existe en Amrique, et qu'un dput de la Seine, avocat distingu, en avait propos une semblable la Chambre. a me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre meunier, avec un monsieur aussi haut plac; et a me console un peu de ce que quelques amis se sont tout doucettement gausss de moi cette occasion. Mais, comme je ne serais peut-tre pas toujours aussi heureux, je m'en tiendrai l. Chacun son mtier, les brebis seront bien gardes du loup, comme disait le pauvre dfunt Lajarthe qui avait bien quelquefois des ides un peu farouches que je ne partageais pas, mais qui, au demeurant, tait un brave homme. A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un jour d'lection, devant chez Marchou, il disait que tout le mal existant sur la terre provenait d'un manque d'quilibre. Il y avait des pays trop froids, d'autres trop chauds; des terres trop lgres, d'autres trop fortes; des ts trop secs, d'autres trop mouills; des hommes trop forts, d'autres trop faibles; des gens trop habiles, d'autres trop innocents; des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres; et ainsi de suite. Et il ajoutait que s'il avait t l, lorsque le bon Dieu fit le monde, il lui aurait donn quelques bons conseils. Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais depuis, songeant a quelquefois, je me disais qu'il pourrait bien avoir quelque peu raison. Les villes se sont gonfles outre mesure aux dpens des campagnes qui se sont dpeuples. Sans doute il y a bien d'autres causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise dont on se plaint vient de l. La population ouvrire rurale s'tant jete dans les villes, y a amen le chmage; et le manque de bras dans les campagnes y a fait ngliger la terre: ce qu'il y a de trop d'un ct manque de l'autre. Il faudrait, selon moi, remdier a, et par tous les moyens possibles favoriser le retour la terre de tous ces pauvres gens qui l'ont abandonne dans un temps de crise, las de travailler beaucoup pour les autres, et de crever la faim. Maintenant que le moment le plus dur est pass, en revenant dans leur endroit, ils pourraient encore vivre heureux en contribuant la prosprit du pays; et en mme temps ils soulageraient les travailleurs des villes auxquels ils font une concurrence qui est la misre pour tous. Oui, a serait une bonne chose de dgager un peu les villes. Il y en a qui se carrent de ce que Prigueux a augment de vingt mille habitants depuis cinquante ou soixante ans, et qui sont tout fiers de ce que Paris en a tout prs de deux millions cinq cent mille; moi pas. Ces gros rassemblements d'hommes ne me disent rien de bon; c'est dans les campagnes que je voudrais voir s'accrotre la population. Deux millions cinq cent mille habitants Paris, le quinzime de la population totale du pays, c'est comme si la France avait un rysiple la tte: aussi Paris a-t-il toujours un peu la fivre,--et nous la donne-t-il quelquefois. Mais s'il y a faire, il y a dfaire aussi. Beaucoup d'anciennes lois devraient tre abolies, comme qui sarcle la mauvaise herbe dans un champ de bl. De les dire toutes, a serait long, car dj toutes ont t faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui, et par des gens qui n'taient pas trop amis du peuple. Il y en a de ces lois qu'il faudrait retourner de fond en cime, comme une peau de livre, pour en tirer quelque chose de bon; et encore je ne sais. Mais les lois a n'est pas tout. Ce que je voudrais bien voir changer aussi, c'est nos usages civiques, nos habitudes politiques, nos moeurs publiques. Ou bien on s'insulte plate couture, on s'agonise de sottises, ou bien on s'accable de politesses affectes, de compliments n'en plus finir. a se voit dans les journaux; jamais on ne s'est tant servi de toutes les expressions de flagornerie monarchique que maintenant. Nos dputs se traitent d'honorables, gros comme le bras, comme s'il tait besoin de constater a chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose plus mentionner publiquement un brave conseiller municipal de Marsaneix ou de Prigueux, sans le qualifier aussi d'honorable. Dputs et conseillers le sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je comprends la ncessit de rappeler a tout bout de champ, comme si on avait peur que la chose s'oublie! Jusque dans nos campagnes, on se met parler comme Paris ou Prigueux. Nous avons dans notre conseil de la commune un brave homme tout fait, mais qui, chaque runion, y va de son petit discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus savants, et il tche de parler comme la Chambre des dputs, disant toujours: l'honorable M. le Maire; notre honorable collgue Roumy; l'honorable adjoint; et ainsi de tous. Ces grimaces font suer dj quand a se passe dans la haute; je vous demande un peu l'effet que a fait dans un conseil de douze bons paysans! Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique o on fait la pluie et le beau temps, cet usage flacassier des qualifications logieuses s'est tendu la foule nombreuse des gens en place, des petits aux grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile, intgre, distingu, sympathique, est-ce que je sais? et les gros bonnets sont trs honorables, hautement distingus, minemment sympathiques! Quoi de plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens, cette mode s'est rpandue. C'est au point qu'il semble qu'on veuille mal quelqu'un, si on parle de lui sans coudre son nom un de ces mots flatteurs; entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un l'autre o a nous dmange fort. On voit venir le temps o l'oubli d'une de ces formules flagorneuses fera dclarer des duels. Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilits de la fin; ces: agrez, veuillez agrer, daignez agrer, ces salutations distingues, ces hautes considrations, ces respects, ces profonds respects, et le reste! Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal, toutes ces cagnardises et toutes ces rubriques plates comme des punaises, et puantes comme elles, il me semble qu'on me passe un chat dans l'chine en le tirant par la queue. H foutre! a me fait jurer. Pas tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutt la simplicit fire de nos anciens de la Rvolution, qui disaient: _tu, citoyen_, et: _salut et fraternit!_ Et puis, si toutes ces platusseries n'taient qu'en paroles seulement! Il y a encore quelque chose qui me drange bien. Les Franais sont tous gaux, c'est entendu, aussi chacun cherche se hausser au-dessus des autres. Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de gens dcors qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la chance d'accrocher la croix d'honneur franaise se jettent sur ces croix trangres, dont on tient boutique. Et puis, pour faire prendre patience ceux qui demandent le ruban rouge, on a invent des petites affaires, qui se mettent la boutonnire, avec un ruban couleur d'vque. Je ne sais pas ce que c'est, ni ne tiens le savoir; c'est assez que ce soit un moyen de se distinguer des autres citoyens. Mais il y a autre chose encore. Depuis quelques annes on fabrique des chevaliers du Mrite Agricole. Moi je ne suis qu'un coyon de meunier, mais cette chevalerie du labourage me fait crever de rire. Franchement, on aurait pu pargner ce petit ridicule l'tat de cultivateur qui est le premier de tous. Je ne parle pas de la manire dont les croix et le reste sont distribus, a porterait trop loin. J'en sais des dcorations qui sont bien places, mais le diable me crme, il y en a trop qui me feraient dire comme le dfunt Barrire, un vieux retrait du premier Empire:--_Aouro n'en fan paillado!_--ce qui veut dire: Maintenant on en fait litire! Mais ce n'est pas fini. Aprs toutes ces dcorations, il y a encore des mdailles d'honneur de tous les genres, de toutes les classes, de tous les calibres et de tous les mtaux; des diplmes d'honneur aussi, des mentions honorables;--que d'honorabilit!--des tmoignages de satisfaction, des flicitations officielles, est-ce que je sais! Il semble que nous soyons, non pas des citoyens, des hommes libres, mais des coliers qui on distribue des rcompenses, s'ils sont bien sages. On me croira si on veut, mais moi je prfre toutes ces simagres monarchiques, toutes ces croix, toutes ces mdailles, le franc-parler et la rude galit rpublicaine de _Quatre-vingt-treize_, et les paulettes de laine des gnraux, et la cocarde au bonnet de la Libert: oui, je regrette les caractres fiers et les coeurs hautains, et la saine rusticit de ceux de cette poque. A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous a amollis, pauvres gens, et nous ne sommes plus que des chiffes. Nous n'avons plus cette haine farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujtion, les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous nous laissons piper par des paroles, et attacher avec des rubans. Il me peine fort de voir qu'au lieu de tcher de faire passer la mode de toutes les distinctions et dcorations; qu'au lieu de nous dttiner tout bellement des croix et des mdailles, on les a prodigues, et, par-dessus le march, on a invent un tas d'engins dcoratoires: J'ai a sur l'estomac. Enfin, c'est comme a et mes jrmiades n'y font rien. Pourtant, a m'tonne quand j'y pense, de voir des gens srieux s'amuser ces choses-l, dans le temps o nous sommes; de mme que a me surprend de voir encore des royalistes, des bonapartistes, des orlanistes, des carlistes, des Louis-dix-septistes, des rpublicains, enfin des braves gens de toute couleur et de toute opinion, s'attraper aux cheveux propos de personnes et de choses prtes disparatre. H! Messieurs, ce n'est plus le temps de disputer sur l'tiquette et les prsances; sur le trait d'Utrecht, le droit divin ou les Constitutions dfuntes; c'est vers l'avenir qu'il faut regarder. Moi je chevauche mieux ma mule que la bourrique de Balaam, pourtant il me semble qu'une rnovation sociale germe dans les esprits. Les ouvriers de terre, mtayers, bordiers, tierceurs, journaliers, domestiques, commencent rflchir sur l'arrangement prsent des choses, et ils font des comparaisons qui leur donnent fort penser. C'est pourquoi, il serait juste et sage de faciliter au paysan son accession la proprit; car, quoique je ne sois qu'un pauvre oison, il me tombe quelquefois dans l'ide, que cette grosse boule de terre grise sur laquelle nous vivons n'a pas t ptrie et lance dans l'espace raison de vingt-sept mille lieues l'heure, pour que ceux-l dont je parle, qui font mtier de travailler la terre, prcisment n'en aient pas une picotine. Je me figure qu'ils auraient droit une petite part pour cela seul qu'ils sont hommes. On a form des socits pour aider aux ouvriers de l'industrie acqurir des maisons payes par termes annuels dans de bonnes conditions. Qui ferait a pour les pauvres Jacques-sans-terre; qui leur procurerait les moyens de devenir petits propritaires, en attendant mieux, ferait une grande chose, une trs grande chose. Mais que a arrive ainsi, ou autrement, comme il est d'un intrt vital pour le pays, que le paysan mercenaire soit fix au sol par la proprit, et qu'ainsi s'achve la conqute de la terre franaise par sa pioche vaillante, cela sera donc. Lorsque ce temps sera venu, les ingalits sociales, tant moins choquantes, n'engendreront plus de ces haines froces qui pouvantent. Grce au progrs des ides de mutualit, de solidarit, de justice, la vie sera moins dure pour les faibles, meilleure pour tous. Alors, nul ne pouvant se soustraire la grande loi du travail, des millions de bras fainants seront rendus au labeur, la production, et les pauvres femmes qui s'exterminent aux champs et dans les ateliers seront renvoyes leur mnage; et puisqu'on parle que la population diminue, au lieu de faire l'ouvrage des hommes, elles feront des enfants... Mais de quoi vais-je me mler? a n'est pas un chtif meunier de raisonner de toutes ces choses, et j'entends qu'on me crie depuis un moment: --Vieille baderne, retourne ton moulin! --Un petit instant, et j'y vais. Moi je ne compte pas voir se raliser tout ce dont j'ai parl, et je le regrette, mais mes enfants le verront, j'en ai la foi. a me console tout de mme, de penser qu'un jour viendra o l'galit n'offusquera plus personne, o le travail primera l'argent, et o la charit, devenue inutile, ne sera plus qu'un souvenir. Ce jour venu par la marche sre et pacifique des choses, on ne verra plus de gros rentiers inutiles comme les Lacaud, ni de mendiants bissac comme Nicoud, mais davantage de gens ayant moyennement de quoi. Il y aura peut-tre encore de la pauvret, de cette pauvret digne qui n'effraie pas les vaillants hommes, mais plus de misre immrite. Le monde ne sera pas parfait, bien sr, mais il aura fait un grand pas dans le chemin du progrs, en prenant la Justice pour la seule rgle de tous les rapports de la vie sociale. Mais si je ne vois pas ces grandes choses, j'espre du moins vivre assez pour faire la commission dont mon oncle m'a charg son lit de mort. Je m'en irai content, lorsque j'aurai pu aller l-bas, au cimetire, lui crier sur sa tombe: --Oncle, ils sont partis! FIN End of the Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugne Le Roy License: Share Alike