Produced by Laurent Vogel and www.ebooksgratuits.com (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) EUGNE LE ROY JACQUOU LE CROQUANT PARIS CALMANN LVY, DITEUR 3, RUE AUBER, 3 Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays, y compris la Sude, la Norvge et la Hollande. PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--9272-5-99.--(Encre Lorilleux). JACQUOU LE CROQUANT _A mon ami Alcide Dusolier._ I Le plus loin dont il me souvienne, c'est 1815, l'anne que les trangers vinrent Paris, et o Napolon, appel par les messieurs du chteau de l'Herm l'ogre de Corse, fut envoy Sainte-Hlne, par del les mers. En ce temps-l, les miens taient mtayers Combengre, mauvais domaine du marquis de Nansac, sur la lisire de la Fort Barade, dans le haut Prigord. C'tait le soir de Nol; assis sur un petit banc dans le coin de l'tre, j'attendais l'heure de partir pour aller la messe de minuit dans la chapelle du chteau, et il me tardait fort qu'il ft temps. Ma mre, qui filait sa quenouille de chanvre devant le feu, me faisait prendre patience grand'peine en me disant des contes. Elle se leva enfin, alla sur le pas de la porte, regarda les toiles au ciel et revint aussitt: --Il est l'heure, dit-elle, va, mon drole[1]; laisse-moi arranger le feu pour quand nous reviendrons. [1] _Drole_ qui, dans le parler du Prigord, signifie _garon, fille_:--un drole, une drole,--s'crit sans accent circonflexe sur l'o. Et aussitt, allant qurir dans le fournil une souche de noyer garde l'exprs, elle la mit sur les landiers et l'arrangea avec des tisons et des copeaux. Cela fait, elle m'entortilla dans un mauvais fichu de laine qu'elle noua par derrire, enfona mon bonnet tricot sur mes oreilles, et passa de la braise dans mes sabots. Enfin ayant pris sa capuce de bure, elle alluma le falot aux vitres noircies par la fume de l'huile, souffla le chalel pendu dans la chemine, et, tant sortis, ferma la porte au verrou en dedans au moyen de la clef-torte qu'elle cacha ensuite dans un trou du mur: --Ton pre la trouvera l, mais qu'il revienne. Le temps tait gris, comme lorsqu'il va neiger, le froid noir et la terre gele. Je marchais prs de ma mre qui me tenait par la main, forant mes petites jambes de sept ans par grande hte d'arriver, car la pauvre femme, elle, mesurait son pas sur le mien. C'est que j'avais tant ou parler notre voisine la Mon de Puymaigre, de la crche faite tous les ans dans la chapelle de l'Herm par les demoiselles de Nansac, qu'il me tardait de voir tout ce qu'elle en racontait. Nos sabots sonnaient fort sur le chemin durci, peine marqu dans la lande grise et bien faiblement clair par le falot que portait ma mre. Aprs avoir march un quart d'heure dj, voici que nous entrons dans un grand chemin pierreux appel _lou cami ferrat_, c'est--dire le chemin ferr, qui suivait le bas des grands coteaux pels des Grillires. Au loin, sur la cime des termes et dans les chemins, on voyait se mouvoir comme des feux follets les falots des gens qui allaient la messe de minuit, ou les lumires portes par les garons courant la campagne en chantant une antique chanson de nos pres, les Gaulois, qui se peut translater ainsi du patois: Nous sommes arrivs, Nous sommes arrivs, A la porte des rics, (chefs) Dame, donnez-nous l'trenne du gui!... Si votre fille est grande, Nous demandons l'trenne du gui! Si elle est prte choisir l'poux, Dame, donnez-nous l'trenne du gui!... Si nous sommes vingt ou trente, Nous demandons l'trenne du gui! Si nous sommes vingt ou trente bons prendre femme, Dame, donnez-nous l'trenne du gui!... Lorsque nous fmes sous Puymaigre, une autre mtairie du chteau, ma mre mit une main contre sa bouche et hucha fortement: --H, Mon! La Mon sortit incontinent sur sa porte et rpondit: --Espre-moi, Franou! Et, un instant aprs, dvalant lentement par un chemin d'coursire ou de raccourci, elle nous rejoignit. --Et tu emmnes le Jacquou!... fit-elle en me voyant. --M'en parle pas! il veut y aller que le ventre lui en fait mal. Et, avec a, notre Martissou est sorti: je ne pouvais pas le laisser tout seul. Un peu plus loin, nous quittions le chemin qui tombait dans l'ancienne route de Limoges Bergerac, venant de la fort, et nous suivmes cette route un quart d'heure de temps, jusqu' la grande alle du chteau de l'Herm. Cette alle, large de soixante pieds, dont il ne reste plus de traces aujourd'hui, avait deux ranges de vieux ormeaux de chaque ct. Elle tait pave de grosses pierres, tandis qu'une herbe courte poussait dans les contre-alles o il faisait bon passer, l't. Elle montait en droite ligne au chteau camp sur la cime du puy, dont les toits pointus, les pignons et les hautes chemines se dressaient tout noirs dans le ciel gris. Comme nous grimpions avec d'autres gens rencontrs en chemin, il commena de neiger fort, de manire que nous tions dj tout blancs en arrivant en haut; et cette neige, qui tombait en flottant, faisait dire aux bonnes femmes: Voici que le vieux Nol plume ses oies. La porte extrieure, renforce de gros clous tte pointue pour la garder jadis des coups de hache, tait ce soir-l grande ouverte, et donnait accs dans l'enceinte circulaire borde d'un large foss, au milieu de laquelle tait le chteau. Cette porte tait perce dans un btiment crnel, dfendu par des meurtrires, maintenant ras, et, sous la vote qui conduisait la cour intrieure, un fanal se balanait, clairant l'entre et le pont jet sur la douve. Au fond de l'enceinte de murs solides et droite du chteau, on voyait briller les vitraux enflamms d'une chapelle qui n'existe plus; ma mre tua son falot et nous entrmes. Que de lumires! Dans le choeur de la chapelle, le vieil autel de pierre en forme de tombeau en tait garni, et voici qu'on achevait d'clairer la crche de verdure faite dans une large embrasure de fentre. Aprs s'tre signs avec de l'eau bnite, les gens allaient s'agenouiller devant la crche et prier l'enfant Jsus qu'on voyait couch dans une mangeoire sur de la paille ruisselante comme de l'or, entre un boeuf pensif et un ne tout poilu qui levait la tte pour attraper du foin un petit rtelier. Que c'tait beau! On aurait dit une croze ou grotte, toute garnie de mousse, de buis et de branches de sapin sentant bon. Dans la lumire amortie par la verdure sombre, la sainte Vierge, en robe bleue, tait assise ct de son nouveau-n, et, prs d'elle, saint Joseph debout, en manteau vert, semblait regarder tout a d'un oeil attendri. Un peu distance, accompagns de leurs chiens, les bergers agenouills, un bton recourb en crosse la main, adoraient l'enfanon, tandis que, tout au fond, les trois rois mages, guids par l'toile qui brillait suspendue la vote de branches, arrivaient avec leurs longues barbes, portant des prsents... Je regardais goulment toutes ces jolies choses, avec les autres qui taient l, carquillant nos yeux force. Mais il nous fallut bientt sortir du choeur rserv aux messieurs, car la messe tait sonne. Ils entrrent tous, comme en procession. D'abord le vieux marquis, habill l'ancienne mode d'avant la Rvolution, avec une culotte courte, des bas de soie blancs, des souliers boucles d'or, un habit la franaise de velours brun boutons d'acier cisels, un gilet fleurs broches qui lui tombait sur le ventre et une perruque enfarine, finissant par une petite queue entortille d'un ruban noir qui tombait sur le collet de son habit. Il menait par le bras sa bru, la comtesse de Nansac, grosse dame coiffe d'une manire de chle entortill autour de sa tte, et serre dans une robe de soie couleur puce, dont la ceinture lui montait sous les bras quasi. Puis venait le comte, en frac l'anglaise, en pantalon collant gris sous-pieds, menant sa fille ane qui avait les cheveux courts et friss comme une drolette, quoiqu'elle ft bien en ge d'tre marie. Ensuite venaient un jeune garon d'une douzaine d'annes, quatre demoiselles entre six et dix-sept ans, et une gouvernante qui menait la plus jeune par la main. Tout ce monde dfila, regard de ct par les paysans craintifs, et alla se placer sur des prie-Dieu aligns dans le choeur. Et la messe commena, dite par un ancien moine de Saint-Amand-de-Coly, qui s'tait habitu au chteau, trouvant le gte bon, et servie par le jeune monsieur, blondin, chauss de jolis escarpins dcouverts, habill d'un pantalon gris clair et d'un petit justaucorps de velours noir, sur lequel retombait une collerette brode. Au moment de la communion, les femmes de la campagne mirent leur voile et attendirent. Les messieurs ne se drangrent pas: comme de juste, le chapelain vint leur porter le bon Dieu d'abord. Tous ceux qui taient d'ge comptent communirent, manque le vieux marquis, lequel, disaient les gens du chteau, par suite d'une grande imbcillit d'estomac, ne pouvait jamais garder le jene le temps ncessaire. Mais les vieux du pays riaient de a, se rappelant fort bien qu'avant la Rvolution il ne croyait ni Dieu, ni au Diable, ni l'Aversier, cet tre mystrieux plus puissant et plus terrible que le Diable. Aprs les messieurs, ce fut le tour des domestiques, agenouills la balustrade qui fermait le choeur, M. Laborie, le rgisseur, en tte, avec sa figure dure et fourbe en mme temps. Ensuite vinrent les bonnes femmes voiles, les paysans, mtayers du chteau, journaliers et autres manants comme nous. Pour tous ceux qui taient sous la main des messieurs, il fallait de rigueur communier aux bonnes ftes, c'tait de rgle; pourtant ma mre n'y alla pas cette fois; mais on sut bien le lui reprocher puis aprs. La messe finie, dom Enjalbert posa son ornement dor sur le coin de l'autel, et, la grille de la balustrade ayant t ouverte, on nous fit entrer tous dans le choeur pour prier devant la crche. On chanta d'abord un nol ancien, entonn par le chapelain, ensuite chacun fit son oraison part. Tout ce monde genoux regardait pieusement le petit Jsus rose, aux cheveux couleur de lin, en marmottant ses prires, quand voici que tout d'un coup il ouvre les bras, remue les yeux, tourne la tte et fait entendre un vagissement de nouveau-n... Alors de cette foule de paysans superstitieux sortit discrtement un: Oh! d'tonnement et d'admiration. Ces bonnes gens, bien sr, pensaient pour la plupart qu'il y et l quelque miracle, et en restaient immobiles, les yeux carquills, badant, avec l'espoir que le miracle allait recommencer. Mais ce fut tout. Lorsque nous sortmes en foule, tout ce monde babillait, changeant ses impressions. D'aucuns tenaient pour le miracle, d'autres taient en doute, car de vrais incrdules point. Ma mre s'en fut allumer notre falot la cuisine dont la porte ouverte flambait au bas de l'escalier de la tour. Quelle cuisine! sur de gros contre-htiers de fer forg, brlait un grand feu de bois de brasse devant lequel rtissait un gros coq d'Inde au ventre rebondi, plein de truffes qui sentaient bon. Au manteau de la chemine, un rtelier fait l'exprs portait une demi-douzaine de broches avec leurs htelets, placs par rang de taille. Accroches des planches fixes aux murs, des casseroles de toutes grandeurs brillaient des reflets du foyer, au-dessous de chaudrons normes et de bassines couleur d'or ple. Des moules en cuivre rouge ou tams taient poss sur des tablettes, et encore des ustensiles de forme bizarre dont on ne devinait pas l'usage. Sur la table longue et massive, des couteaux rangs par grandeur sur un napperon, et des botes en fer battu, compartiments, pour les pices. Deux grils taient l aussi, chargs, l'un de boudins, l'autre de pieds de porc, tout prts tre poss sur la braise qu'une fille de cuisine tirait par ct de la chemine. Il y avait encore sur cette table des pices de viande froide et des pts qui faisaient plaisir voir dans leur crote dore. Ayant allum son falot, ma mre remercia et donna le bonsoir ceux qui taient l. Mais les deux femmes seules le lui rendirent. Quant au chef cuisinier qui se promenait, leur donnant des ordres, glorieux comme un dindon, avec sa veste blanche et son bonnet de coton, il ne daigna tant seulement pas lui rpondre. Au del de la premire porte, aprs avoir pass le pont, la Mon de Puymaigre et d'autres nous attendaient: leurs falots ayant t allums au ntre, nous nous en allmes tous. Il neigeait toujours, comme qui jette de la plume d'oie grandes poignes, pour parler ainsi que les bonnes femmes, et la neige tait paisse d'un pied dj, dans laquelle nos sabots enfonaient. A mesure que les gens rencontraient leur chemin, ils nous laissaient avec un: A Dieu sois! A Puymaigre la Mon nous ayant quitts, nous suivmes seuls notre route. Cette neige me lassait fort et, tout au rebours de l'aller, je me faisais tirer par le bras. --Tu es fatigu, dit ma mre: monte la chvre-morte. Et, s'tant baisse, je grimpai cheval sur son chine, entourant son col de mes petits bras, tandis qu'avec les siens elle ramenait mes jambottes en avant. Tout en allant, je lui faisais des questions sur tout ce que j'avais vu, principalement sur le petit Jsus: --Est-ce qu'il est vivant, dis?... Ma mre, qui tait une pauvre paysanne ignorante, comme celle qui n'entendait pas seulement le franais, mais femme de bon sens au demeurant, me fit comprendre que s'il avait remu, c'tait par le moyen de quelque mcanique. Et elle allait toujours, lentement, enfonant dans la neige molle, me rehissant d'un coup de reins lorsque j'avais gliss quelque peu, et s'arrtant de temps autre pour secouer, contre une pierre, ses sabots embotts de neige. Un vent pre s'tait lev, faisant tourbillonner la neige qui tombait toujours force. La campagne dserte tait toute blanche; les coteaux semblaient couverts d'un grand linceul triste, comme ceux qu'on met sur la caisse des pauvres morts. Les chtaigniers, aux formes bizarres, marquaient leurs branches tourmentes par une ligne blanche. Les fougres poudres de neige penchaient vers la terre, tandis que sur les bruyres, la brande et les ajoncs, plus solides, elle s'amassait par places. Un silence de mort planait sur la terre dsole, et l'on n'entendait mme pas le bruit des pas de ma mre, amorti par la neige paisse. Pourtant, comme nous entrions dans la lande du Grand-Castang, un crapaud-volant jeta dans la nuit son cri mal plaisant qui me fit frissonner. Cependant, ma mre peinait fort suivre le mauvais chemin perdu sous la neige. Des fois elle s'cartait un peu et, le reconnaissant, revenait incontinent, se guidait sur un arbre, une grosse touffe d'ajoncs, une flaque d'eau, gele maintenant. Moi, berc par le mouvement, malgr le froid, je finissais par m'endormir sur son chine, et mes bras gourds se dnouaient malgr moi. --Tiens-toi bien! me disait-elle; dans un moment nous serons chez nous. Malgr a, j'avais peine me tenir veill, lorsque tout coup, cent pas en avant, clate un hurlement prolong qui me fit passer dans la tte comme un millier d'pingles: Ho! o... o... o..., et je vois une grande bte, comme un bien fort chien, aux oreilles pointues, qui gueulait ainsi en levant le museau vers le ciel. --N'aie pas peur, me dit ma mre. Et, m'ayant donn le falot, elle ta ses sabots, en prit un dans chaque main et marcha droit la bte, en les choquant l'un contre l'autre grand bruit. a n'est pas pour dire, mais lors, j'aurais fort voulu tre couch contre elle, dans le lit bien chaud. Lorsque nous fmes une cinquantaine de pas, le loup se jeta dans la lande en quelques sauts, et nous passmes, piant de ct, sans le voir pourtant. Mais, un instant aprs, le mme hurlement sinistre s'leva en arrire: Ho! o... o... o..., qui m'effraya encore plus, car il me semblait que le loup ft sur nos talons. De temps autre, ma mre se retournait, faisant du tapage avec ses sabots, pour effrayer cette male bte; mais, si a gardait le loup d'approcher trop, a ne l'empcha pas de nous suivre une trentaine de pas, jusqu' la claire-voie de notre cour. Ayant pris la clef-torte dans la cache, car mon pre n'tait pas rentr, ma mre fit jouer le loquet de dedans et referma vivement la porte derrire nous. Au lieu du bon feu que nous pensions trouver, la souche tait sur les landiers, toute noire, teinte. --Ah! s'cria ma mre, c'est mchant signe! il nous arrivera quelque malheur! En farfouillant sous la cendre avec une brindille, elle trouva quelques braises, sur lesquelles elle jeta un petit fagot de menu bois, qui flamba bientt sous le vent du tuyau de fer qu'elle mit sa bouche. Lorsque je fus un peu rchauff, n'ayant plus peur du loup, je dis: --Mre, j'ai faim. --Pauvre drole! il n'y a rien de bon ici... fit-elle, pensant au rveillon du chteau; et, dcouvrant une marmite, elle ajouta:--Te voici une mique. Tout en mangeant cette boule de farine de mas, ptrie l'eau, cuite avec des feuilles de chou, sans un brin de lard dedans, et bien froide, je pensais toutes ces bonnes choses vues dans la cuisine du chteau et, je ne le cache pas, a me faisait trouver la mique mauvaise, comme elle l'tait de vrai; mais, ordinairement, je n'y faisais pas attention. Oh! je n'tais pas bien gourmand en pense, je n'apptais pas la dinde truffe, ni les pts, mais seulement un de ces beaux boudins d'un noir luisant... Pourquoi, l-haut, tant de bonnes choses, plus que de besoin, et chez nous de mauvaises miques froides de la veille? Dans ma tte d'enfant, la question ne se posait pas bien clairement; mais, tout de mme, il me semblait qu'il y avait l quelque chose qui n'tait pas bien arrang. --Il te faut aller au lit, dit ma mre. Elle me prit sur ses genoux et me dpouilla en un tour de main. Aussitt couch, je m'endormis sans plus penser rien. * * * * * Lorsque je me rveillai, le lendemain, ma mre attisait le feu sous la marmite o cuisait la soupe, et mon pre triait sur la table les oiseaux attraps la nuit la palette. Aussitt lev, je vins le voir faire. Il y en avait une trentaine, petits ou gros: grives, merles, pinsons, verdiers, chardonnerets, msanges, et mme un mauvais geai. Mon pre les assemblait, pour les vendre mieux, par cinq ou six, avec un fil qu'il leur passait dans le bec. Ayant fini, il mit toutes ces pauvres bestioles dans son havresac et le pendit un clou, de crainte de la chatte. Cela fait, ma mre, ayant taill le pain cependant, fit bouillir la marmite et trempa la soupe. Il tait un peu tt, sur les huit heures, mais mon pre voulait aller Montignac vendre ses oiseaux. Ayant mis la soupire sur la table, ma mre nous servit d'abord, mon pre et moi, puis elle ensuite, et nous nous mmes manger de bon got, ayant faim tous trois, surtout mon pre, qui avait pass presque toute la nuit dehors. Lorsqu'il eut mang ses deux grandes assiettes de soupe, et bu, mle un reste de bouillon, de mauvaise piquette gte, ma mre ta les assiettes de terre brune, dcrocha l'oule de la crmaillre et versa sur la nappe de grosse toile grise les chtaignes fumantes. C'est bon, les chtaignes blanchies lorsqu'elles sont vertes; lorsqu'elles ont pass par le schoir, a n'est plus la mme chose. Mais quoi! il faut bien les manger sches, puisqu'on ne peut pas les garder toujours vertes. Nous les mangions donc tout de mme, avec des raves un peu grilles qui taient au fond de l'oule, et triant les gtes pour les poules. Lorsqu'il n'y eut plus de chtaignes, mon pre but un plein gobelet de piquette, s'essuya les babines avec le revers de la main et se leva. --Il te faudra me porter une paire de sabots, lui dit ma mre; j'ai fini d'craser les miens en faisant peur cette mchante bte de loup. --Je t'en porterai, mais que je vende mes oiseaux, rpondit mon pre, car, autrement, je n'ai point de sous. Et, prenant une petite baguette au balai de gents, il la mit dans le vieux sabot de ma mre et la coupa juste la longueur. Cela fait, il prit son havresac, mit la mesure dedans, dcrocha le fusil au manteau de la chemine, et s'en alla, laissant notre chienne qui voulait bien le suivre pourtant: --Tu te perdrais l-bas, Montignac. Moi, je restai me chauffer dans le coin du feu, mais bientt, ne pouvant tenir en place, comme c'est l'ordinaire des petits droles, je sortis sur le pas de la porte. Il tait tomb de la neige toute la nuit; dans notre cour, il y en avait deux pieds d'paisseur, de manire qu'il avait fallu faire un chemin avec la pelle pour aller la grange donner aux bestiaux. Du ct de la fort, au loin, la lande n'tait plus qu'une large plaine blanche, seme et l, de grandes touffes d'ajoncs, dont la verdure fonce s'apercevait au pied. Sur les coteaux, les maisons gristres, sous leurs tuiles charges de neige, fumaient lentement. L-bas, sur ma droite, j'apercevais le chteau de l'Herm avec ses tours noires coiffes d'une perruque blanche, comme le vieux marquis de Nansac. Devant moi, une lieue de pays, les hauteurs de Tourtel, avec leurs arbres dpouills et chargs de givre, cachaient le massif clocher de Rouffignac, o les cloches commenaient campaner, appelant les gens la messe. Un peu sur la droite, demi-heure de chemin, la mtairie de Puymaigre, les portes closes, semblait comme endormie au flanc du coteau, et en haut, tout en haut, dans le ciel couleur de plomb, des corbeaux battaient lourdement l'air de leurs ailes et passaient en couahnant. Prs de moi, le long du mur de notre cour, dans un gros tas de fagots, un rouge-gorge sautelait, cherchant un bourgeon dessch, ou, dans les trous du mur, quelque barbotte engourdie par le froid; sous la charrette, nos quatre poules se tenaient tranquilles l'abri. Le temps tait toujours dur; un aigre vent de bise faisait poudroyer la neige sur la campagne ensevelie et coupait la figure: je rentrai vite m'asseoir dans le coin du foyer. --Nous irons la messe, mre? demandai-je. --Non, mon petit, il fait trop mchant temps, et puis nous y avons t cette nuit. Je m'ennuyai bientt de ne rien faire et de ne pouvoir sortir, car la maison, basse et dlabre, n'tait gure plaisante. Il n'y avait qu'une chambre, pas bien grande encore, qui servait de cuisine et de tout, comme c'est assez l'ordinaire dans les anciennes mtairies de notre pays. On n'y voyait gure non plus, car il n'y avait qu'un petit fenestrou fermant par un contrevent sans vitres, de manire que, lorsqu'il faisait mauvais temps et qu'il tait clos, la clart ne venait qu'un petit peu au-dessus de la porte et par la chemine large et basse. Joint a que les murs dcrpis taient sales, et le plancher du grenier tout noirci par la fume, ce qui n'tait pas pour y faire voir plus clair. Dans un coin, touchant la chemine, tait le grand lit de grossire menuiserie o nous couchions tous trois; et au pied du lit, des chevilles plantes dans le mur, pendaient quelques mchantes hardes. Du ct oppos, il y avait un mauvais cabinet tout trou par les vers, auquel il manquait un tiroir, et dont un pied pourri tait remplac par une pierre plate. Dans le fond, la maie o l'on serrait le chanteau; sous la maie, une tourtire faire les millas, et, ct, un sac de mteil moiti plein, pos sur un bout de planche pour le garder de l'humidit de la terre. A l'entre, prs de la porte, tait dresse l'chelle de meunier qui montait la trappe du grenier, et, sous l'chelle, un pilo de bois pour la journe. Dans un autre coin tait l'vier, dont le trou ne donnait gure de chaleur par ce temps de gel, et au milieu, une mauvaise table avec ses deux bancs. Aux poutres pendaient des pis de bl d'Espagne, quelques pelotons de fil, et c'tait tout. La maison avait t pave autrefois de petits cailloux, mais il y en avait la moiti toute dpave, ce qui faisait des trous o l'on marchait sur la terre battue. En ce temps dont je parle, je ne faisais gure attention a, tant n et ayant t lev dans des baraques semblables; mais, depuis, j'ai pens qu'il tait un peu bien odieux que des chrtiens, comme on dit, fussent logs ainsi que des btes. Ou c'est le pire encore, c'est lorsque la famille est nombreuse, et que tous, pre, mre, garons et filles, petits et grands, logent dans la mme chambre entasss dans deux ou trois lits, trois ou quatre, en maladie comme en sant: tout a n'est pas bien sain, ni convenable. Il n'est pas honnte, non plus que le pre et la mre se dpouillent devant leurs enfants, les soeurs devant les frres. Et puis quand ces enfants prennent de l'ge, il n'est pas bonnement possible qu'ils ne s'aperoivent pas de choses qu'ils ne devraient point voir, et ne surprennent des secrets qu'ils devraient ignorer. Mais revenons: ma mre, me voyant tout de loisir et ne sachant que faire, coupa avec la serpe des petites bchettes bien droites et me les donna: --Tiens, fais des petites quilles, et tu t'en amuseras. Je faonnai ces quilles de mon mieux, avec son couteau, et, ayant fini, je les plantai, et me mis tirer dessus avec une pomme de terre bien ronde, en manire de boule. Cependant, ce triste jour de Nol touchait sa fin. Sur les quatre heures, mon pre revint de Montignac; en entrant, il se secoua, car il tait tout blanc, la neige tombant toujours, et posa son fusil dans le coin du foyer. Ensuite, ayant t son havresac, il en tira une paire de sabots jaunes, en bois de vergne, lis par un brin de vme, et les posa terre. Ma mre mit le pied dans un sabot, et dit: --Ils m'iront tout fait bien. Et que te cotent-ils? --Douze sous... et six liards de clous pour les ferrer, a fait treize sous et demi. J'ai vendu les oiseaux vingt-six sous, j'ai achet un tortillon pour le Jacquou, a fait qu'il me reste onze sous et deux liards: te les voil. Ma mre prit les sous et alla les mettre dans le tiroir du cabinet. Alors, mon pre, ayant pris le tortillon dans la poche de dessous de sa veste, me le donna. Je l'embrassai, et je me mis manger ce gteau de paysan, aprs en avoir port un morceau ma mre, qui ne le voulut pas: --Non, mon petit, mange-le, toi. Ah! quel bon tortillon! j'ai depuis tt de la tourte aux prunes, et mme, une fois, du massepain, mais je n'ai jamais rien mang de meilleur que ce premier tortillon. Mon pre me regardait faire avec plaisir, tout heureux de ce que j'tais content, le pauvre homme! Puis il se leva, alla qurir dans le tiroir du cabinet un vieux marteau rouill, et, revenant prs du feu, se mit ferrer les sabots. Lorsqu'il eut fini, il ta les brides des vieux, et les posa aux neufs, aprs les avoir ajustes la mesure du pied. tant ainsi tout prts, ma mre prit les sabots sur-le-champ, car elle n'avait autre chose se mettre aux pieds. Aprs a, elle descendit de la crmaillre l'oule o cuisait pour le cochon, et, ayant vid les pommes de terre dans le bac, les crasa avec la pelle du foyer en y mlant quelques poignes de farine de bl rouge. Puis, ayant laiss manger un peu notre chienne, elle porta cette baccade ou pte notre porc qui, connaissant l'heure, geignait fort en cognant son nez sous la porte de son table. La nuit noire venue, le chalel fut allum, et ma mre, en ayant fini avec le cochon, dcouvrit la tourtire o cuisait un ragot de pommes de terre pour notre souper. Aprs l'avoir got, elle y ajouta quelques grains de sel, et mit sur la table trois assiettes et trois cuillers de fer rouilles quelque peu. De gobelets elle n'en mit que deux, pour la bonne raison que nous n'en avions pas davantage: moi, je buvais dans le sien. Aprs cela, elle alla tirer boire dans le petit cellier attenant la maison, et, tant rentre, mit la tourtire sur la table. De ce temps, mon pre, revenu de la grange o il avait t soigner les boeufs, avait tir de la maie une grande tourte plate de pain de mteil, seigle et orge, avec des pommes de terre rpes, et, aprs avoir fait une croix sur la sole avec la pointe de son couteau, se mit l'entamer. Mais c'tait tout un travail: cette tourte tait la dernire de la fourne faite il y avait prs d'un mois, de manire qu'elle tait dure en diable, un peu gele peut-tre, et criait fort sous le couteau, que mon pre avait grand'peine faire entrer. Enfin, force, il en vint bout; mais, en sparant le chanteau, il vit qu'il y avait dans la mie, par places, des moisissures toutes vertes. --C'est bien trop de malheur! fit-il. On dit: bl d'un an, farine d'un mois, pain d'un jour; mais ce dicton n'tait pas notre usage. Nous attendions toujours la moisson avec impatience, heureux lorsque nous pouvions aller jusque-l sans emprunter quelques mesures de seigle ou de baillarge; et pour le pain, nous ne le mangions jamais tendre: on en aurait trop mang. Si mon pre se faisait tant de mauvais sang pour un peu de pain perdu, c'est qu'autrefois chez les pauvres on en tait trs mnager. Le pain, mme trs noir, dur et grossier, tait une nourriture prcieuse pour ceux qui vivaient en bonne partie de chtaignes, de pommes de terre et de bouillie de bl d'Espagne. Puis les gens se souvenaient des disettes frquentes autrefois, et avaient ou parler par leurs anciens de ces famines o les paysans mangeaient les herbes des chemins, comme des btes, et ils sentaient vivement le bonheur de ne pas manquer de ce pain sauveur. Aussi pour le paysan, ce pain, obtenu par tant de sueurs et de peines, avait quelque chose de sacr: de l ces recommandations incessantes aux petits droles de ne point le prodiguer. Mon pre resta un bon moment tout estomaqu, regardant fixement le pain gt; mais qu'y faire?... Il coupa donc trois morceaux de pain, tant regret le plus moisi et le jetant notre chienne, puis nous nous mmes souper. Il n'y avait pas grande diffrence entre notre ragot et la pte du cochon: c'tait toujours des pommes de terre cuites dans de l'eau; seulement, dans notre manger, il y avait un peu de graisse rance, gros comme une noix, et du sel. Avec un souper comme a, on ne s'attarde pas table; pourtant nous y restmes longtemps, car il fallait avoir de bonnes dents pour mcher ce pain dur comme la pierre. Aussitt que nous emes fini, ma mre me mena dehors, puis me mit au lit. Ce mauvais temps de neige dura une dizaine de jours qui me semblrent bien longs. C'est que a n'est rien de bien plaisant que d'tre enferm toute une grande journe dans une maison comme la ntre, noire et froide. Lorsqu'il fait beau, a passe, on est tout le jour dehors sous le soleil, on ne rentre gure au logis que le soir pour souper et dormir, et ainsi on n'a pas le loisir de s'ennuyer. Mais par ce mchant temps, si je mettais le nez sur la porte, je ne voyais au loin que la neige et toujours de la neige. Personne aux champs, les gens tant au coin du feu, et les btes couches sur la paillade, dans l'table tide. Cette solitude triste, cette campagne morte, sans un bruit, sans un mouvement, me faisaient frissonner autant que le froid: il me semblait que nous tions spars du monde; et, de fait, dans ce lieu perdu, avec plus de deux pieds de neige partout, et des fois un brouillard pais venant jusqu' notre porte, c'tait bien la vrit. Pourtant, malgr a, le matin, ayant donn manger aux boeufs et aux brebis, mon pre prenait son fusil et s'en allait avec notre chienne chercher un livre la trace. Il en tua cinq ou six dans ces jours-l, car il tait adroit chasseur et la chienne tait bonne. a fut heureux; nous n'avions plus chez nous que les onze sous et demi rapports le jour de la Nol. Mais il lui fallait se cacher pour vendre son gibier et aller au loin, Thenon, au Bugue, Montignac, son havresac sous sa blouse, cause de nos messieurs de Nansac qui taient trs jaloux de la chasse. Ces quelques livres, donc, mirent un peu d'argent dans le tiroir du cabinet, quoiqu'on ne les achett pas cher, car il ne fallait pas penser de les vendre au march, mais les proposer aux aubergistes, qui profitaient de l'occasion et vous payaient dans les vingt-cinq sous un livre pesant six ou sept livres. Dans la journe, lorsqu'il tait rentr, mon pre faisait des paniers en vme blanc, des rondelles pour atteler les boeufs, avec de la guidalbre ou liane, des cages en bois et autres menus ouvrages comme a, pour avoir quelques sous. a m'amusait un peu de le voir faire et de m'essayer tresser un panier comme lui. Quoique notre pain ft bien noir, bien dur, nous l'emes fini tout de mme avant la fonte des neiges. Le meunier de Bramefont ne pouvant pas venir nous rendre notre mouture, nous ne pouvions pas cuire, de manire qu'il nous fallut aller emprunter une tourte la Mon de Puymaigre, qui nous la prta avec plaisir, car c'tait une bonne femme, encore que, des fois, elle moucht bien un peu fort ses droles lorsqu'ils avaient mal fait. Pour le dire en passant, cette tourte n'a jamais t rendue la Mon. La coutume veut que l'emprunteur du pain ne le rende pas de son chef: c'est le prteur qui doit venir le chercher, faisant semblant d'en avoir besoin. Mais la Mon, par la suite, nous voyant dans la peine et le malheur, n'est jamais venue la demander. * * * * * Enfin, le dgel vint, et les terres grises, dtrempes, reparurent, laissant voir les bls verts qui pointaient sur les sillons. Lorsque la terre fut un peu ressuye, ma mre fit sortir les brebis, car la feuille que nous avions ramasse pour l'hiver tait mange et notre peu de regain tait presque fini. Elle m'emmena avec elle, touchant nos btes, vers les coteaux pierreux des Grillires, o poussait une petite herbe fine qu'elles aimaient fort. C'tait dans l'aprs-midi; un ple soleil d'hiver clairait tristement la terre dnude, et un petit vent soufflait par moments, froid comme les neiges des monts d'Auvergne sur lesquels il avait pass. Mais, au prix du temps qu'il avait fait une dizaine de jours durant, c'tait un beau jour. Ma mre et moi nous tions assis l'abri du nord contre un de ces gros tas de pierres que nous appelons un _cheyrou_; elle, filant sa quenouille, et moi, m'amusant faire de petites maisons, tandis que nos brebis paissaient tranquillement. Sur les trois heures, tandis que je mordais ferme dans un morceau de pain que ma mre avait port, voici que nos brebis, effrayes par un chien, reviennent vers nous au galop et nous dpassent en menant grand bruit. S'tant leve pour les ramener, ma mre vit alors un garde de l'Herm, appel Mascret, qui lui cria de s'arrter. Lorsqu'il nous eut joints, sans aucune forme de salut, il lui dit de se rendre tout d'abord au chteau, o le rgisseur voulait lui parler. --Et que me veut-il de si press? fit ma mre. --a, je n'en sais rien, mais il vous le dira bien. Et le garde s'en alla. Nous fmes vers les brebis qui s'taient plantes deux cents pas, regardant toujours le chien qui les avait effrayes, puis, les chassant devant nous et descendant le coteau, nous revnmes Combengre, d'o ma mre repartit pour l'Herm, aprs avoir ferm les btes dans l'table. Lorsqu'elle fut de retour, la nuit, mon pre lui demanda: --Et que te voulait-il, ce vieux coquin?... --Ah! voil... d'abord, il m'a reproch de n'avoir pas fait mes dvotions le soir de Nol, comme les autres, ni mme toi, qui n'avais pas tant seulement t la messe, ce dont les dames n'taient pas du tout contentes, et l'avaient charg de me le dire. Aprs a, il m'a dit que tu braconnais toujours, de manire que M. le comte ne trouvait plus de livres devers Combengre, et qu'il te faisait prvenir de cesser et de te dfaire de notre chienne. Enfin, il a ajout qu'il nous fallait totalement changer de conduite, sans quoi les messieurs nous mettraient dehors. --Nous ne sommes pas bien embarrasss pour trouver une aussi mauvaise mtairie! fit mon pre. Et autrement, il ne t'a rien dit? --Oh! si, toujours sa mme chanson: que lui n'tait pour rien dans tout a; qu'il faisait la commission seulement. Au contraire, il nous portait beaucoup d'intrt, et, si je voulais l'couter, tout s'arrangerait: il nous mettrait dans la mtairie des Fages, qui tait bien bonne, et de plus il te donnerait du bois couper dans la fort, tous les hivers, o tu gagnerais des sous... --C'est a! et, du temps que je serais dans les bois, il viendrait voir un peu aux Fages si le btail profitait!... Et que lui as-tu rpondu?... --Je lui ai rpondu d'abord que, pour ce qui tait de la communion, nous n'avions pas le temps d'aller nous confesser souvent, tant si loin; que c'tait bon pour les gens de loisir, mais que, pour nous autres, c'tait bien assez d'y aller une fois l'an. Et puis, d'ailleurs, ai-je ajout, si je vous coutais, je ne pourrais pas mme faire mes Pques, car le cur ne voudrait pas me donner l'absolution. --Mais bte que tu es, a-t-il fait alors, est-ce qu'on a besoin de lui dire a? --Ah! la canaille! s'cria mon pre; si jamais je le trouvais au milieu de la fort, par l entre La Granval et le Cros-de-Mortier, il passerait un mauvais quart d'heure! --Reste tranquille, il nous arriverait de la peine, dit ma mre; tu sais bien que pour a, il n'y a pas de danger. Mon pre ne rpliqua rien et se mit regarder le feu. A ce moment-l, moi, je ne comprenais pas grand-chose cette conversation, et je mettais toute la colre de mon pre sur le compte de la dfense de chasser. Je savais bien, pour l'avoir ou dire souvent chez nous, et d'autres mtayers du chteau, que M. Laborie tait un homme dur, exigeant, injuste, qui trompait les pauvres gens tant qu'il pouvait, faisant sauter un louis d'or ou un cu, sur un compte de mtayer, rapiant cinq sous un misrable journalier, s'il ne pouvait faire davantage; et puis, comme on ajoutait toujours, grand chenassier, terme dont la signification m'tait inconnue alors, et que je croyais vouloir dire autant comme: grand coquin; mais c'tait tout. Aujourd'hui, quand je pense ce gueusard qui avait totalement englaud la comtesse de Nansac en faisant le dvot, l'hypocrite, et qui tait voleur, mchant, et chenassier, comme disaient les gens, je ne puis m'empcher de croire qu'il mritait ce qui est arriv. Environ quinze jours aprs cette conversation, tandis que ma mre triait des haricots pour mettre dans la soupe, voici venir M. Laborie Combengre. Il entra, fit: Bonjour, bonjour, en m'avisant de ct, et demanda o tait mon pre. --Il est couper de la bruyre, rpondit ma mre. --Ou braconner, plutt! repartit-il. Et ces boeufs, est-ce qu'ils profitent? Et, disant cela, il s'en fut la grange. Ma mre me prit par la main et le suivit. Lorsqu'il eut vu les boeufs, M. Laborie fit sortir les brebis de l'table et, tout en les regardant, il marmonnait entre ses dents, pensant que je n'y prenais garde: --Eh bien! tu ne veux donc pas tre raisonnable?... Voyons! Je te porterai un joli mouchoir de tte de Prigueux, dis?... Ma mre ne lui ayant pas rpondu, aprs avoir tourn, vir, M. Laborie s'en alla, disant toujours sur le mme ton: --Tu t'en repentiras! tu t'en repentiras! Le surlendemain, tandis que nous mangions la soupe, vers le coup de neuf heures, la chienne gronda sous la table, et le garde Mascret, survenant, s'arrta sur le pas de la porte: --M. Laborie vous fait dire, par l'ordre de M. le comte, d'avoir vous dfaire de votre chienne, au premier jour; si on la trouve encore ici, il la fera tuer. --Que le bon Dieu prserve M. le comte, et celui qui vous envoie, de commander a!--dit mon pre en serrant les poings et en regardant Mascret, les yeux pleins de colre;--et vous, n'en faites rien, sans quoi il arrivera un malheur! --Pourtant, si on me le commande, il faudra bien que j'obisse, dit le garde; votre place, moi, je vendrais la chienne. M. le comte assure, que, d'aprs les anciennes lois, un paysan ne peut avoir de chien de chasse, qui n'aie le jarret coup. --C'est bon, fit mon pre, rapportez-leur seulement ce que je vous ai dit. Il y eut un moment de silence aprs le dpart de Mascret, puis ma mre fit: --Mon pauvre Martissou, le mieux, c'est de vendre la chienne, comme dit le garde; le notaire de Ladouze te l'a demande plusieurs fois, mne-la-lui: il t'en donnera bien quatre ou cinq cus peut-tre, puisqu'elle est bonne pour suivre le livre. --Je ne veux pas la vendre! rpondit mon pre. --Alors, mne-la chez ton cousin de Cendrieux: il te la gardera jusqu' tant que nous partions d'ici, car nous ne pouvons plus y rester; il arriverait quelque chose. --Femme, tu as raison, ce coup, dit sourdement mon pre: je l'y mnerai dimanche qui vient. Le samedi, comme mon pre liait les boeufs pour aller qurir de la bruyre, un individu cheval, d'assez mauvaise figure, vint Combengre, entra dans la cour, et, s'adressant mon pre: --C'est vous Martissou le Croquant, le mtayer de M. de Nansac? dit-il. --C'est moi. --Alors, voil un acte de sortie de la mtairie. Et il tendit un papier mon pre. Lui, le prit, le dchira en mille morceaux et les jeta au nez de l'huissier. --Tout a se payera! dit l'autre en ricanant. Et il s'en alla bon train, parce que mon pre avait pris son aiguillon un peu brusquement, de manire qu'il semblait vouloir s'en servir plutt pour en allonger un coup l'huissier, que pour mener ses boeufs. * * * * * Depuis que nous avions reu cet acte de sortie, et aprs que la chienne fut Cendrieux, ma mre tait plus tranquille. C'tait l'affaire de quelques mois, et, la Saint-Jean, nous quitterions cette mauvaise mtairie o nous crevions de faim: surtout, nous ne serions plus exposs quelque mchante affaire de la part de cette canaille de Laborie. Mais, quand un malheur est en chemin, il faut qu'il arrive: une nuit, nous entendmes gratter la porte avec de petits ginglements. --C'est la chienne, fit mon pre en allant ouvrir; j'avais pourtant bien dit mon cousin de la fermer et de l'attacher pendant quelques jours. La chienne entra, tranant un bout de corde qu'elle avait coupe avec ses dents, et sauta aprs mon pre en aboyant joyeusement. Ma mre ne dormit pas du reste de la nuit, tracasse de cette affaire-l, et comme sentant approcher un malheur. Le matin, sur les neuf heures, nous finissions de manger la soupe, quand tout coup la chienne sortit en aboyant, et, une seconde aprs, nous entendmes un coup de fusil, et quelques plombs vinrent ricocher contre la porte ouverte, jusque dans la maison, l'un desquels blessa ma mre au front, ce qui lui fit jeter un cri. Mon pre, alors, saute sur son fusil, carte ma mre qui veut l'arrter, et court dehors. Devant lui il voit la chienne tendue, morte, le sang lui sortant par la gueule, et, l'entre de la cour, Laborie qui rendait au garde son fusil dcharg. --Ah! canaille! tu ne feras plus de misre personne! Et, avant que l'autre ait song se sauver, il paule son fusil et l'tend raide mort. Tandis que Mascret, ple et lui-mme plus mort que vif, ne savait o il en tait, ma mre survenait avec de grands cris. --Ah! Martissou, qu'as-tu fait? --C'est lui qui l'a cherch, rpliqua mon pre; a devait de toute force arriver. Du temps qu'aide du garde ma mre accotait Laborie contre un tas de bruyre, pour lui porter secours, mais bien inutilement, mon pre rentre dans la maison, prend ses souliers, son gros bonnet de laine, passe le havresac en sautoir, met dedans un morceau de pain, sa corne poudre, son sac grenaille, m'embrasse, sort, son fusil la main, et tire vers la fort. Moi, je sortis aussi, ne voulant pas rester seul, et je fus rejoindre ma mre qui regardait piteusement ce corps tendu. Il tait l, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte comme pour crier, les bras retombs le long du corps: on voyait qu'il avait eu conscience de sa mort. Le garde avait dfait son gilet et dboutonn la chemise pour se rendre compte, et, au milieu de la poitrine, dans les poils rouges qui foisonnaient, le coup avait presque fait balle, et la blessure, horrible voir, saignait. Pendant ce temps Mascret courait vers l'Herm, et sur son chemin semait la nouvelle, en sorte que les gens arrivrent bientt. Le premier qui vint, ce fut l'homme la Mon de Puymaigre; il regarda tranquillement le mort et dit: --Je plains Martissou et vous autres pour les consquences; mais quant ce gueux-l, je ne le plains point: il n'a que ce qu'il a mrit cent fois! Et tous ceux qui vinrent, des paysans de par l, dirent de mme: Il ne l'a pas vol! Ou bien: C'est une canaille de moins! Et autres oraisons de ce genre. Mais peu aprs survint, grand train, le comte de Nansac, cheval, avec son piqueur, et dom Enjalbert qui, n'tant pas trop bon cavalier, s'accrochait sa selle: alors tout le monde se tut. Le comte regarda le corps un instant, puis demanda ma mre comment c'tait arriv. Aprs qu'elle eut dit que mon pre avait tir sur Laborie, fou de colre parce qu'un plomb l'avait blesse et que sa chienne avait t tue, M. de Nansac regarda la pauvre bte tendue au milieu de la cour et, reportant ses yeux sur son dfunt rgisseur, ne dit plus rien. Sans doute, il comprenait bien que son ordre brutal de tuer notre chienne avait amen mort d'homme, et que la responsabilit de cette mort remontait jusqu' lui; mais sur sa figure on n'y aurait rien connu. Il regardait le corps de Laborie froidement, comme il aurait regard un loup port bas par ses chiens. Au bout d'un moment, ses gens tant arrivs, il commanda de mettre le mort sur une civire qu'on avait t chercher, et tout le monde repartit. * * * * * Le lendemain, les gendarmes vinrent questionner ma mre sur la manire dont la chose s'tait passe. Ils me faisaient grand'peur, ces gendarmes, avec leur sabre pendu un baudrier jaune et le mousqueton attach la selle. C'tait la premire fois que j'en voyais, et tout, depuis leurs lourdes bottes jusqu' leur grand chapeau bord, me les faisait paratre extraordinairement craindre. Aussi, tandis qu'ils taient l, l'un cheval sur le banc, interrogeant ma mre, l'autre debout, appuy sur son sabre, je me faisais tout petit dans un coin. Aprs qu'elle leur eut tout racont, le plus vieux fit: --Tout a, c'est bien, mais maintenant dites-nous o est votre homme. --Je ne le sais pas, rpondit ma mre, mais quand mme je le saurais, vous pensez bien que je ne vous le dirais pas. --Il pourrait vous en cuire! faites-y attention! Voyons, il est revenu ici cette nuit? --Non. --Pourtant, on nous l'a certifi. --On vous a tromps, en ce cas. Enfin, aprs avoir beaucoup tracass ma mre, l'avoir presse de questions, dans l'espoir qu'elle se couperait, et avoir tch inutilement de l'effrayer, les gendarmes s'en furent, mon grand contentement. Le soir, sur les dix heures, un charbonnier que nous connaissions pour lui avoir quelquefois tremp la soupe chez nous, vint cogner la porte. Ma mre s'tant vitement habille lui ouvrit aprs qu'il se fut fait connatre, et lors il nous dit que mon pre l'envoyait pour s'enqurir de la visite des gendarmes. Il ajouta qu'au reste il ne fallait pas s'inquiter de lui, attendu qu'il tait couch dans une cabane abandonne, au plus pais des bois, dans un fond plein de ronces et d'ajoncs, entre la Foucaudie et le Lac-Viel, o le diable n'irait pas le chercher. Seulement, il avait besoin de sa limousine pour se couvrir la nuit. Lui ayant donn la vieille limousine et la moiti d'une tourte de pain, ma mre chargea encore le charbonnier de beaucoup de bonnes paroles pour son homme, ensuite de quoi il s'en retourna. Dans l'aprs-midi du jour suivant, les gens de la justice vinrent avec le comte de Nansac et des domestiques du chteau. Ils firent mettre Mascret et un autre dans l'endroit o il tait avec Laborie, un autre encore l'endroit d'o mon pre avait tir, comptrent les pas et se remurent beaucoup dans la cour. Aprs a, un vieux, qui avait une mauvaise figure d'homme, fit raconter ma mre la manire dont a s'tait pass. Elle rpta ce qu'elle avait dit la veille aux gendarmes prsents l avec ces messieurs, que c'tait sur le coup de la colre, en la voyant blesse, elle, et sa chienne morte, que mon pre avait tir sur Laborie. Tandis que ma mre parlait, le vieux tchait de lui en faire dire plus qu'elle ne disait; mais elle se dfendait bien. Lorsqu'elle eut fini, il essaya de lui faire avouer que ds longtemps mon pre projetait ce coup; mais elle protesta que non, et s'en tint ce qu'elle avait dit. Alors le vieux renard qui l'interrogeait, m'avisant dans un coin, fit signe un gendarme: --Amenez-moi cet enfant. Lorsque je fus l, devant lui, et qu'il commena me questionner d'un air dur, faisant la grosse voix, je compris bien, quoique tout jeune, que peut-tre, sans le vouloir, je pourrais lcher quelque chose de consquence contre mon pre, et, pour viter a, je me mis geindre et pleurer. Il eut beau m'interroger en franais que je ne comprenais pas, en patois qu'il parlait comme ceux de Sarlat, me menacer de la prison, me montrer une pice de quinze sous, rien n'y fit, je ne lui rpondis qu'en pleurant. Voyant a, il se leva mal content, disant: --Cet enfant est imbcile! Et, passant la porte de la maison, ils s'en furent tous. Quelques jours aprs, nous smes que les gendarmes faisaient une battue dans la fort, avec les gardes du chteau, le piqueur, et aussi des paysans rquisitionns la veille. Mais justement un de ceux-l s'en fut trouver Jean, le charbonnier, et fit prvenir mon pre, qui, en pleine nuit noire, alla se coucher dans le fenil de cet homme, sr qu'on ne viendrait pas le trouver l.--Et, en effet, les gendarmes et tout ce monde se retirrent la nuit, sans avoir rien trouv que force livres, un renard et deux loups qui se sauvrent, bien tonns de voir tant de gens la fois. Le surlendemain, sur la mi-nuit, ma mre out gratter doucement la porte et se leva ouvrir. Moi, je dormais, et je ne m'veillai qu'au matin parce que mon pre, avant de repartir, m'embrassait bien fort. Ma mre, les yeux brillants, sortit, fit le tour des btiments et revint, disant: --Il n'y a personne. --Adieu donc, femme, dit mon pre. Et, prenant son fusil, il s'en alla. Cette vie dans les bois dura quelques semaines. Tantt d'un ct, tantt de l'autre, mon pre ne couchait gure jamais deux nuits de suite au mme endroit, dans la mme cabane. Les gens des maisons cartes, des villages autour de la fort, le connaissaient et savaient bien qu'il n'tait pas un coquin: puis Laborie tait si dtest dans le pays, que tout le monde comprenait que, dans le mouvement de la colre, mon pre et fait ce coup, et nul ne l'en blmait. Aussi, quoique bien des gens l'eussent trouv en allant de grand matin couper un faix de bois dans les taillis, ou en se rendant au guet la nuit, par un beau clair de lune, personne n'en disait rien. Au contraire, s'il avait besoin de vendre un livre ou de faire porter quelque chose de Thenon ou de Rouffignac, de la poudre giboyer, de la grenaille, ou une chopine dans sa gourde, on lui faisait ses commissions; mme, des fois, il y en avait qui lui disaient: Martissou, viens souper chez nous; tu dormiras aprs dans un lit et a te reposera, depuis le temps que tu l'as dsaccoutum. Et il y allait, connaissant qu'il avait affaire de braves gens. Chez nous, il y venait bien, mais pas souvent, se mfiant que, de ce ct-l, on surveillait davantage. Et en effet, un matin, deux heures avant la pointe du jour, quatre gendarmes vinrent entourer la maison, croyant le surprendre, mais ils en furent pour leur chevauche de nuit. Il ne se passait gure de jour, non plus, que Mascret et l'autre garde ne vinssent rder par l; mais pour guetter autour de la maison aprs le soleil couch, ils n'osaient, sachant qu'il n'aurait pas fait bon rencontrer mon pre. Je crois bien qu'ils auraient autant aim tourner d'un autre ct, mais le comte, qui rageait froid de savoir mon pre en libert, les y forait. Ma mre, elle, ne vivait plus, la pauvre femme, tant toujours dans les transes, ne mangeant gure et ne dormant quasi plus, tant elle craignait que son Martissou ne ft pris. Elle se disait que, de force force, a arriverait un jour, car d'esprer que jamais un mauvais hasard, ou la maladie, ou quelque canaille, peut-tre, ne le ferait prendre, a ne se pouvait bonnement. Et alors, la nuit, dans ses pensers pleins de fivre, elle voyait la cour d'assises et la guillotine et gmissait longuement; si elle s'endormait de fatigue, elle en rvait encore et se plaignait toujours. * * * * * Il y avait un mois, tout prs, que mon pre tait dans les bois, lorsque le comte de Nansac fit dire par ses gardes dans les villages, autour de la fort, qu'il donnerait deux louis d'or celui qui le ferait prendre. Comme il se doutait que Jean le charbonnier voyait souvent ce coquin de Martissou, et l'aidait vivre, il lui en fit mme proposer cinq. --coutez, Mascret! rpondit Jean au garde qui lui faisait la commission, je ne sais pas o est Martissou, mais quand mme je le saurais, a n'est pas pour cinq louis, ni pour vingt, ni pour cent que je le vendrais. Dites a votre monsieur, et ne venez plus me parler de telle canaillerie. Malheureusement, tout le monde n'tait pas solide honnte homme comme Jean, et il ne faut pas s'tonner que parmi tant de braves gens du pays il se soit trouv un coquin. Quand je parle d'un, a ne veut pas dire qu'il n'y et par l, des individus capables d'un mauvais coup, et en ayant fait: a serait faire mentir le proverbe qui dit que la Fort Barade ne fut jamais sans loups ni sans voleurs. Mais ceux-l mmes qui auraient vol sur les grands chemins taient honntes leur manire: dtrousser un homme, passe; pour le vendre, non. Mais enfin le tratre s'est trouv. Il y avait aux Maurezies un homme pauvre appel Jansou qui, toute l'anne dj, travaillait comme journalier au chteau de l'Herm. Ce Jansou avait cinq enfants, petits tous, l'an ayant neuf ans, qui demeuraient avec leur mre dans une mauvaise baraque de maison afferme deux cus par an, tandis que lui, tout le long de la semaine, couchait dans une grange, l o il tait occup. Il ne venait pour l'ordinaire aux Maurezies que le samedi soir et s'en retournait au travail le lundi matin. Comme bien on pense, avec les douze sous par jour que gagnaient les ouvriers de terre en ce temps-l, il avait peine entretenir le pain ses droles, car le seigle tait cher alors, et la baillarge et le mteil. De bl froment il n'en fallait pas parler, on n'en mangeait que dans les bonnes maisons. Pour le reste, les droles de Jansou taient la charit, habills de morceaux de vieilles hardes toutes rapetasses, de mauvaises culottes en guenilles perces montrer la peau, et tenues sur l'paule par un bout de corde. Avec a, les pieds nus toute l'anne, et couchant dans un coin de la cahute sur une mauvaise paillasse bourre de fougres. C'est ce Jansou que, d'aprs l'ordre du comte, le matre valet, qui remplaait Laborie pour le moment, s'adressa. Le pauvre diable fit bien tout d'abord quelques difficults, disant qu'il ne savait du tout o tait Martissou; mais, lorsque l'autre l'eut menac de ne plus lui donner de travail et lui eut parl de deux louis d'or, qu'il pouvait gagner facilement en le faisant guetter par son drole l'an, il dit qu'il le ferait. Ce drole, qui avait ses neuf ans, ainsi que je viens de le dire, tait fin comme une belette, rus comme un renard et mchant comme une guenon. Avec a, il connaissait la fort comme celui qui la courait toute l'anne, dnichant les oiseaux, cherchant des manches de fouet dans les houx, et faisant des commissions pour les bcherons et les charbonniers. Plusieurs fois il avait trouv mon pre et l'avait pi par curiosit maligne, mais sans pouvoir dcouvrir o tait son gte habituel, ce qui tait difficile, au surplus, car il en changeait souvent, comme je l'ai dit. Dans ce moment, le carnaval tait proche, et, quoique d'ordinaire on s'en rjouisse, ma mre le voyait arriver avec crainte, sachant bien que son Martissou voudrait le faire en notre compagnie, et apprhendant qu'on ne profitt de l'occasion pour le prendre. Aussi lui manda-t-elle, par Jean, de ne pas venir ce soir-l, qu'il valait mieux attendre au lendemain, attendu que, le jour des Cendres, on ne se douterait de rien. Le drole de Jansou, qui son pre avait fait le mot, pensant aussi que Martissou voudrait fter le carnaval chez lui, s'tait cach, le soir du mardi gras, dans les taillis prs du carrefour de l'Homme-Mort, pour l'pier. A la nuit tombante, il l'out venir du fond des bois, et fut bien tonn lorsqu'il vit qu'il prenait le chemin de La Granval, au lieu de celui qui l'aurait men Combengre. L'ayant suivi de loin, pieds nus, sans faire de bruit, il le vit entrer dans la maison o on l'avait convi. C'tait chez de braves gens leur aise qui taient fermiers dans le bien de famille du cur de Fanlac. La veille, la femme, peine en pensant que le pauvre Martissou n'oserait pas aller chez lui, et ferait carnaval au profond des fourrs avec quelque morceau de pain, l'avait fait engager par son homme. Aussitt que la porte fut referme, le drole s'en galopa prvenir son pre, qui courut au chteau prvenir que Martissou tait chez le Rey, de La Granval. Sur le coup, un homme cheval part grand train avertir les gendarmes, qui laissent l leur souper et viennent en grande hte. A une centaine de pas de La Granval, ils donnent leurs chevaux Jansou qui les attendait, et, petit bruit, aids des gardes de l'Herm, cernent la maison. Il tait sur les onze heures du soir, tous ceux qui taient l avaient bien festoy et ils chantaient en trinquant avec du vin cuit, lorsque deux gendarmes poussrent la porte brusquement et entrrent. Ce fut une grande surprise, comme on pense. Tandis que chacun s'criait, mon pre court son fusil qu'il avait pos dans un coin; mais il se trouva qu'on l'avait t et mis sur un lit cause d'un petit drole qui voulait s'en amuser. Alors il se lance vers la fentre et l'enjambe malgr les deux gendarmes qui le voulaient retenir, et tombe dans les mains des deux autres qui la gardaient. En un rien de temps, il fut enchan les mains derrire le dos, tandis que la femme du Rey pleurait et se lamentait, disant d'une voix bien piteuse: --Oh! mon pauvre Martissou! c'est moi qui en suis la cause; pardonnez-moi, je croyais bien faire! --Non, non, Catissou, vous tes une bonne femme et les vtres sont de braves gens, mais j'ai t vendu par quelque canaille. Adieu tous, et merci! cria-t-il comme on l'emmenait. En arrivant l'endroit o taient les chevaux, mon pre vit Jansou qui les tenait. --Ah! c'est toi qui m'as vendu, gueusard!... Si jamais je sors, tu es sr de ton affaire! L-dessus, les gendarmes lui attachrent au cou une corde, que l'un d'eux tenait en main; puis, tant remonts cheval, ils mirent le prisonnier entre eux et l'emmenrent. Cette canaillerie ne porta pas bonheur Jansou. Une fois qu'il eut ses deux louis, lui qui n'en avait jamais vu, il se crut riche. Mais ils ne durrent pas longtemps, car le nouveau rgisseur du chteau mit des mtayers dans les domaines tenus en rserve, de manire qu'il n'y eut plus d'ouvrage pour lui. Dans le pays, personne ne se souciait de le faire travailler, cause de sa mchante action, et ainsi, bientt ayant mang les deux louis, lui et les siens prirent le bissac et disparurent. Encore aujourd'hui de ces cts, lorsqu'on veut parler d'un homme qui il ne faut pas se fier, on dit: tratre comme Jansou. Pour moi, c'est une canaille, sans doute; mais je trouve ceux qui, par argent et menaces, lui ont fait faire cette coquinerie, cent fois plus misrables que lui. II Ce qui doit arriver arrive. En apprenant l'arrestation de son homme, ma mre eut un profond soupir, comme si elle se mourait: --O mon pauvre Martissou! Moi, je me mis pleurer, et, tout le jour, nous restmes tous deux bien tristes et dolents. Elle tait assise sur un petit banc, les mains jointes sur ses genoux, regardant fixement devant elle sans rien dire. Par moments, une pense plus grivement pnible lui faisait chapper une plainte: --Mon pauvre homme, que vas-tu devenir? Le soir, comme elle n'avait pas song faire de soupe, la pauvre femme me coupa un morceau de pain que je mangeai lentement, aprs quoi nous fmes nous coucher. Nous n'tions pas au bout de nos peines. Le lendemain, le matre valet du chteau vint dire ma mre qu' cette heure elle ne pouvait plus faire marcher la mtairie toute seule, et que par ainsi il fallait nous en aller tout de suite, pour laisser la maison celui qui nous remplaait, cause du travail en retard depuis deux mois tantt. Quoi faire? o aller? nous ne savions. En cherchant bien dans sa tte, ma mre vint penser un homme de Saint-Geyrac qui avait dans la fort une tuilire, ou tuilerie, abandonne depuis longtemps, o peut-tre nous pourrions nous mettre, s'il le voulait. Le lendemain matin, de bonne heure, ma mre fit tomber du foin du fenil, en donna aux boeufs, et en laissa un tas pour le leur mettre dans la crche midi. Puis, ayant jet un peu de regain aux brebis, elle rentra la maison, me coupa un morceau de pain pour ma journe et, m'ayant embrass, s'en alla vers l'homme de la tuilire en me recommandant bien de ne pas m'carter. Il n'y avait pas de danger a: o aurais-je t? Bientt je sortis de la maison et je m'assis, sur une pierre, devant la porte. Je restai l de longues heures, pensant mon pauvre pre, maintenant ferm dans une prison, et, de temps en temps, le pleurer me prenait. Quelle triste journe je passai l, ayant en face de moi les coteaux pels des Grillires, o pas un arbre n'apparaissait, et, tout autour des btiments, les terres de la mtairie environnes de grandes landes grises, au-del desquelles, du ct du nord et du couchant, taient les bois profonds. Par moment, fatigu d'tre assis et de contempler cet horizon brumeux et dsol comme l'avenir que j'entrevoyais confusment dans mes ides d'enfant, je me levais et je faisais le tour de la maison, ou bien j'allais voir les boeufs, qui ruminaient tranquillement sur leur paillade et se dressaient en me voyant entrer. Je leur donnais quelques fourches de foin, et je m'en retournais, piant au loin sur les chemins si ma mre revenait. Dans leur table, les brebis blaient, ayant faim, et, de temps autre, je leur jetais une petite brasse de regain pour leur faire prendre patience. Et je me rasseyais, regardant fixement la place o tait tomb Laborie, qu'il me semblait voir encore, avec sa bouche ouverte, ses yeux pouvants et la plaie sanglante de sa poitrine. Sur les cinq heures, nos quatre poules revinrent des terres o elles avaient t picorer, et, aprs s'tre un peu pouilles, se dcidrent monter une une la petite chelle de leur poulailler. Le jour baissait, et je commenais m'inquiter de ne pas voir arriver ma mre, lorsque pourtant mon oreille, habitue par la vie de plein air our de loin, reconnut son pas prcipit venant du ct du couchant. Enfin elle arriva, harasse de fatigue, essouffle, car elle s'tait hte beaucoup, cause de moi. Je courus sa rencontre, et elle m'embrassa bien fort, comme si elle avait cru m'avoir perdu; puis nous entrmes tous deux dans la maison noire. En fouillant sous les cendres du foyer, ma mre trouva une braise, et finit par allumer le chalel force de souffler. Puis, ayant fait du feu, elle pela un oignon, le coupa en petits morceaux, et mit la pole sur le feu, avec un peu de graisse, la moiti d'une pleine cuiller: c'tait tout ce qui restait la maison. L'oignon tant frit, elle remplit la pole d'eau, tailla le pain dans la soupire, et, lorsque l'eau eut pris le bot, elle la versa dessus. Ordinairement, chez les pauvres gens de nos pays, on mettait une pince de poivre sur la soupe pour lui donner un peu de got, mais nous n'en avions plus. Dire que ce mchant bouillon sur de mauvais pain noir faisait quelque chose de bon, a ne se peut; mais c'tait chaud, et a valait encore mieux que du pain tout sec ou une pomme de terre froide; ayant mang notre soupe, nous nous mmes au lit. L'homme de Saint-Geyrac avait dit ma mre qu'elle pouvait aller demeurer la tuilire, qu'il ne lui demandait rien, mais que la maison tait en mauvais tat. Avant de partir, il nous fallut prendre un homme pour faire l'estimation du cheptel avec le nouveau rgisseur de l'Herm. L'estimation faite, ma mre comptait qu'il nous devait revenir dans les dix cus; mais lorsqu'elle fut pour rgler, il se trouva que c'tait le contraire, que nous autres redevions une quarantaine de francs, comme le lui dit l'autre. Laborie nous avait marqu un demi-sac de bl dont ma mre n'avait aucune connaissance; il n'avait pas port en compte tout le prix d'un cochon que nous avions vendu Thenon, et, de plus, il avait omis d'inscrire l'argent de trois brebis que mon pre lui avait remis. Il nous fallut donc quitter Combengre soi-disant dans les dettes des messieurs. Ce fut un rude coup pour ma pauvre mre. Nous n'avions qu'une trentaine de sous la maison, un chanteau de six ou sept livres, quelque peu de pommes de terre et un fond de sac de farine de bl d'Espagne qui pesait bien dans les quinze livres: il n'y avait pas pour aller loin avec a. L'homme de la Mon vint le lendemain avec sa charrette pour emporter nos affaires. Tout a n'tait pas lourd pour les boeufs: notre mauvais lit, le mchant cabinet, la table, les bancs, la maie, la barrique piquette, une marmite, une oule, une tourtire, la pole, un seau de bois et d'autres petites choses, comme la lanterne et la salire de bois. Tout ce misrable mobilier ne valait pas les quarante francs que nous tions censs redevoir aux messieurs de Nansac, par la canaillerie de ce Laborie qui nous faisait du mal jusqu'aprs sa mort. La charrette prit d'abord le mauvais chemin qui allait vers le Lac-Viel, chemin pierreux o le chargement tait fort secou. L'homme de la Mon avait apport du foin pour faire manger ses boeufs, et ma mre m'avait assis dessus, derrire la charrette qu'elle suivait. Tandis que nous passions aux Bessdes, deux femmes tenant leurs petits droles par la main, et un vieux assis sur une souche, nous regardaient passer. Dans les yeux de ceux d'ge, on sentait la compassion de nous voir nous en aller comme a, seuls dsormais, sans le pre. Tous ces pays maintenant sont pleins de chemins et de routes. On en a fait une de Thenon Rouffignac, qui longe la fort et la traverse sur la moiti de sa longueur; une autre qui la coupe en biais venant de Fossemagne et allant s'embrancher sur celle de Thenon, prs de la Cabane, et encore une troisime, plus vers le couchant, qui vient du ct de Milhac-d'Auberoche et joint aussi la route de Thenon Rouffignac, entre Balou et Meyrignac: on peut donc passer la fort facilement. Mais, en ce temps dont je parle, elle tait bien plus grande qu'aujourd'hui, car depuis quatre-vingts ans on a beaucoup dfrich, et il n'y avait lors de marqus que deux mauvais grands chemins longeant les lisires, que l'eau ravinait l'hiver et noyait dans les fonds, ou des sentiers sous bois frquents par les charbonniers et les braconniers. Peu aprs avoir dpass les Bessdes, l'homme de la Mon quitta le chemin que nous suivions pour en prendre un autre. Pour dire la vrit, a n'tait pas un vrai chemin, mais un de ces passages tracs dans les bois par les roues des charrettes qui enlvent les brasses dans les coupes. L'hiver, lorsque des endroits devenaient trop mauvais, on prenait droite ou gauche, et ainsi se traaient de nouveaux passages dans toutes les directions, pistes douteuses qui s'entrecroisaient dans les landes et les bois. Dans les creux nous trouvions des fois des flaques d'eau jauntre qu'il fallait viter, et, tantt aprs, des ornires profondes d'un ct, et des bosses de l'autre qui faisaient pencher fortement la charrette, et causaient des ressauts violents lorsque le chemin redevenait brusquement plainier. Nous marchions lentement, comme on peut aller avec des boeufs dans des chemins pareils. Le temps tait gris et brumeux; il semblait que nous nous enfoncions dans le brouillard. L'homme de la Mon s'en allait devant, appelant ses boeufs, les encourageant de la voix, et parfois les piquant de l'aiguillon. On voyait qu'il connaissait bien la fort: rarement il hsitait pour prendre une sente qui coupait droite celle que nous suivions, ou une autre qui, bifurquant d'abord insensiblement, finissait par s'en carter tout fait. Pourtant, dans des endroits o s'entrecroisaient de ces pistes effaces, il s'arrtait quelquefois un instant, regardait autour de lui, s'orientait, et prenait sans se tromper la bonne direction. Cependant il nous dit qu'il n'avait pas t la tuilire depuis une dizaine d'annes de a. Mais nous autres paysans, habitus voyager de jour et de nuit dans des pays sans chemins, nous nous reconnaissons bien partout o nous avons pass une fois. Il y en a d'aucuns peut-tre qui seraient curieux de savoir pourquoi je dis toujours: l'homme de la Mon. Voici: c'est que je ne l'ai jamais ou nommer autrement chez nous. Je crois bien que sa femme l'appelait Pierre, mais, comme c'tait elle qui portait culottes, tout le monde disait l'homme de la Mon. Sur les deux heures, aprs avoir travers un taillis, la charrette dboucha dans une grande clairire entoure de bois. Au milieu, tait la tuilire ou ce qui en restait. De loin, c'taient des toitures moiti crases, noircies par le temps, mais, de prs, c'tait un amas de ruines. Les hangars effondrs montraient encore quelques piliers de bois demi pourris, supportant une partie de charpente o se voyaient quelques restes de la couverture de tuiles, ct d'autres parties o les lattes brises l'avaient laiss s'affaisser. Le four o l'on cuisait la brique et la tuile s'tait croul, et, sur ses ruines, des rables poussaient des jets robustes. La maison n'tait pas tout fait en aussi mauvais tat, mais de gure ne s'en fallait. Elle tait btie en bois, en briques et en torchis; le tout maonn avec de la terre grasse. Par l'effet du temps et des hivers, les murs s'taient effrits, caills, djets comme ces pauvres vieux qu'on rencontre devers chez nous, courbs, tordus par la misre, le travail et les ans. Des graines apportes par le vent avaient germ et l, dans les trous et les fentes des murs; pourpiers sauvages, artichauts de murailles, scolopendres et perce-murs. La tuile couverte de mousse sur laquelle pointait une herbe fine comme des aiguilles, avec quelques touffes de joubarbe et l, tenait encore, except un bout o elle s'tait crase. A travers ce trou grand comme un drap de lit, on voyait, soutenus par une panne, des chevrons sur lesquels taient encore clous des morceaux de lattes. Autour de la maison et de la tuilire, tout tait plein de dbris de tuiles, de briques et de dcombres entasss sur lesquels poussaient, gourmandes, ces plantes rustiques qui foisonnent dans les lieux abandonns et sur le bord des vieux chemins o l'on ne passe plus. L se serraient, drues et vivaces, des menthes l'cre odeur, des carottes sauvages, des choux-d'ne, des morelles, des mauves, des chardons tte ronde que nous appelons des peignes, et vingt espces encore. Plus au loin dans la clairire, les fouilles pour l'extraction des terres avaient laiss des trous o l'eau verdtre croupissait, et des amoncellements pareils de grandes tombes sur lesquels et l de maigres ajoncs avaient pouss, rares dans la mauvaise terre. Tout cet ensemble avait un aspect de ruine et de dsolation qui serrait le coeur. On et dit un vieux champ de bataille abandonn aprs l'enfouissement prcipit des morts. En embrassant d'un regard toutes ces tristes choses, ma mre eut un petit frisson, un triboulement comme nous disons, et ses yeux se reportrent sur moi. Mais, comme c'tait une femme de grand coeur, elle entra fermement dans la maison o je la suivis, tandis que l'homme de la Mon dfaisait la corde du chargement. Quelle maison! Celle de Combengre tait bien nue, bien noire, bien triste, mais c'tait une maison bourgeoise en comparaison de celle-ci. Lorsque la porte fut pousse, qui ne tenait plus que par un gond, elle se montra dans tout son dlabrement. Aux murs, par endroits, une crevasse laissait voir le jour extrieur, ou donnait passage une plante qui perait de dehors. Le foyer tait grossirement construit la faon de ceux des cabanes qu'on fait dans les terres. Point de grenier; en haut dans un coin, sur les solives, des planches brutes, mises l pour scher et oublies, faisaient une espce de plancher mal joint, juste peu prs pour abriter un lit. Partout ailleurs on voyait la tuile, et, dans le coin dcouvert, le ciel. Par ce trou, les pluies d'hiver avaient fait un petit bourbier dans la terre battue. Ayant contempl a sans rien dire, ma mre ressortit pour aider l'homme dcharger le mobilier. Pour le faire plus aisment, lui se coula entre les boeufs et souleva le timon, tandis qu'elle tait la cheville de fer qui passait dans les rondelles, et appelait les boeufs. L'homme alors posa doucement le timon terre et sur ce timon ainsi inclin, aid de ma mre, il fit glisser tout bellement le chlit, le cabinet et le reste. Moi, pendant ce temps, je portai la brasse de foin devant les boeufs. Lorsque tout fut plac dans la maison, ma mre tira d'un panier le chanteau pli dans une touaille, puis le posa sur la table avec la salire et un oignon qu'elle prit dans la tirette. Aprs a, elle voulut remplir de piquette le pichet, mais le peu qui restait dans la barrique, force d'avoir t secou, tait comme de la boue: elle sortit donc pour aller chercher de l'eau. Dans ce temps l'homme de la Mon fit une frotte, et, assis sur le banc, mangeait lentement, coupant le pain taillons et croquant l'oignon tremp dans le sel, petites tranches. Ayant achev, il ferma son couteau, but la moiti d'un gobelet d'eau et se leva. Ma mre lui aida atteler les boeufs; il prit son aiguillon, rpondit aux remerciements que a n'tait rien, nous donna le bonsoir, et, reprenant son chemin, traversa lentement la clairire et disparut dans les bois. Lorsque nous fmes seuls, ma mre me prit et m'embrassa longuement, me serrant par reprises contre sa poitrine. Ce moment de peine un peu pass, elle se mit faire le lit et finit d'arranger du mieux possible notre pauvre mobilier. Cela fait, nous allmes chercher du bois. Aux alentours il n'en manquait pas, et nous en emes bientt assembl un bon tas. Sous les hangars, il y avait des dbris de charpente qui nous servirent bien aussi. Mais a n'tait pas une affaire commode que de faire du feu. En ce temps-l, les allumettes chimiques taient inconnues, du moins dans nos pays, et nous conservions le feu sous la cendre, ordinairement. Quelquefois, lorsqu'il se trouvait teint, il fallait en aller qurir dans un vieux sabot, chez les voisins qui en donnaient de bonne grce, charge de revanche. Il n'y avait que les aubergistes, dans les bourgades, qui le refusaient les jours de fte ou de foire, parce que a portait malheur. Quelquefois il fallait courir assez loin, comme nous autres qui allions chez la Mon de Puymaigre; mais ici nous ne connaissions ni le pays, ni les voisins. Heureusement, il y avait dans le tiroir du cabinet des pierres fusil que mon pre ramassait lorsqu'il en trouvait et taillait pour s'en servir au besoin. Ma mre en prit une, et force de battre contre avec la lame de son couteau ferm, elle finit par mettre le feu un morceau de vieille chiffe bien parpille. Cette pince mise dans une poigne de mousse sche, ramasse sur le bois mort, lui communiqua le feu, et bientt, avec des feuilles mortes, des herbes et des brindilles, en soufflant ferme, la flamme brilla dans l'tre. Le feu ainsi allum, il fallut aller l'eau. En cherchant bien dans les environs, nous trouvmes l'ancienne fontaine dont se servaient les tuiliers. Pour dire vrai, c'tait une mauvaise fontaine suintant un peu l'hiver, et, l't, gardant seulement l'eau des pluies. Elle ne diffrait gure du trou o ma mre avait pris l'eau pour faire boire l'homme la Mon, tant pour lors demi-comble et pleine de joncs qui sortaient de l'eau blanchtre. Impossible d'y puiser de l'eau avec la seille: il nous fallut la remplir avec le pichet. Revenus la cahute, ma mre garnit l'oule de pommes de terre, et la mit sur le feu pour notre souper. Le soir, aprs avoir mang deux ou trois pommes de terre l'touffe avec un peu de sel, lorsqu'il fut question de nous coucher, ma mre vit qu'il n'y avait jamais eu de serrure ou de verrou la porte. On la fermait de dedans l'ancienne manire avec une barre qui, entrant dans deux trous de chaque ct du mur, maintenait le battant. Voyant a, ma mre tailla avec la serpe un bout de bois de longueur, l'ajusta bien, et ainsi ferma solidement, aprs quoi nous allmes au lit. Je crois bien qu'elle ne dormit gure de la nuit, bourrele par l'ide de mon pauvre pre, prisonnier Prigueux, que la guillotine ou les galres attendaient. Pour moi, qui ne voyais pas toutes les consquences de ce qu'il avait fait, aprs avoir un peu regard les toiles qu'on apercevait du lit, par le trou de la toiture, je m'endormis lourdement. * * * * * Outre ses chagrins par rapport mon pre, ma mre se tourmentait aussi en pensant moi et ce que nous allions devenir. Les riches, lorsqu'ils ont des peines, peuvent y songer leur aise et se donner tout entiers leur douleur; mais les pauvres ne le peuvent point. Il leur faut avant tout affaner pour vivre, et gagner le pain des petits enfants. Au malheur qui les frappe vient s'ajouter celui de la pauvret qui ne leur laisse pas mme le loisir de pleurer; aussi, nous autres paysans, sommes-nous, pour l'ordinaire, sobres de larmes. On ne nous voit gure rire bien fort non plus, n'ayant pas souvent sujet de le faire; nous rions comme saint Mdard, du bout des lvres, nous souvenant du proverbe: Trop rire fait pleurer. Ds le lendemain, ma mre s'inquita de trouver du travail. Aprs avoir mang un peu, nous partmes pour le Jarripigier, o l'homme de la Mon lui avait dit que peut-tre elle trouverait des journes chez un nomm Maly, qui avait des terres faire valoir et employait souvent des journaliers. Aprs avoir march longtemps, nous voici chez ce Maly, qui n'tait pas l. Mais sa femme nous dit qu'il n'avait besoin de personne pour le moment, et il fallut donc nous en retourner. En passant par les villages sur la lisire de la fort, ma mre demandait aux gens o elle pourrait avoir du travail. Aux Lucaux, un vieux qui se chauffait au soleil, le long d'un mur, nous dit qu' Puypautier, chez un riche paysan appel Gral, elle pourrait trouver quelques journes pour travailler aux vignes ou sarcler les bls. Arrivs dans le village, un drole nous fit voir une grande vieille maison o justement Gral tait en ce moment. Lorsque, sur sa demande, ma mre lui eut dit qu'elle tait la femme de Martissou, de Combengre, la servante qui tait l fit: Oh! Sainte Vierge! en nous regardant d'un air pas trop engageant. Mais Gral, l'ayant fait taire, dit ma mre qu'il lui donnerait huit sous par jour, et qu'elle pourrait venir ds le lendemain. Lors elle le remercia, et lui rpondit que, ne pouvant m'abandonner seul la tuilire au milieu des bois, elle le priait, si a ne le drangeait pas, de me laisser venir, et qu'il la payerait moins, en ce que je serais nourri aussi. --Eh bien! amne ton drole, dit le vieux Gral, qui n'avait pas l'air d'un mauvais homme; et, au lieu de huit sous, je t'en donnerai cinq. Le lendemain donc, nous fmes de bonne heure Puypautier, et, tandis que ma mre ramassait les sarments dans les vignes avec une autre femme, moi, je m'amusais par l, avec la drole de la servante Gral, qui gardait la chvre et les oies et s'appelait Lina. A neuf heures, la mre de Lina nous appela tous pour djeuner. Il y avait sur la table un grand plat vert o fumait une bonne soupe avec des pommes de terre et des haricots dessus en quantit. Il y avait longtemps que je n'en avais mang d'aussi bonne, et, sans doute, les autres la trouvaient leur got aussi, car Gral, son domestique, l'autre femme et la servante, tout le monde y revint, moins ma mre que le chagrin empchait de manger beaucoup. Cette servante coupait le farci, comme on dit, chez Gral qui tait un vieux garon; et, quoique je sache bien qu'elle seule fit renvoyer ma mre, on ne peut lui ter ceci, que sa soupe tait bonne: c'est bien vrai que, dans la maison, il y avait tout ce qu'il fallait pour a. Tout en djeunant, Gral encourageait ma mre et lui disait que, Laborie tant connu de tout le monde comme un mauvais homme, ou, pour mieux dire, un coquin, mon pre serait peut-tre acquitt. Mais elle secouait la tte tristement. --Voyez-vous, Gral, il y a des gens trop riches contre nous et qui ont le bras long: les messieurs de Nansac feront tout ce qu'ils pourront pour le faire condamner. --C'est bien a, firent les autres. --En tout cas, ma pauvre, reprit Gral, il te faut manger pour te soutenir; autrement, tu te rendrais malade, et alors que deviendrait ton drole?... --Vous avez bien raison, rpondait ma mre en s'efforant de manger contre-coeur. Ce que c'est que les enfants! j'aimais bien mon pre, pour sr, mais l'ge que j'avais on se laisse distraire aisment. Tout le long du jour, j'tais avec Lina, par les chemins bords de haies paisses de ronces, de sureaux et de buissons noirs, contre lesquelles la chvre se dressait parfois pour brouter. Tandis que les oies paissaient l'herbe courte sur les bords du chemin, je les regardais faire curieusement. Lorsqu'elles taient saoules, elles se mettaient sur le ventre, et, de temps en temps, piaulaient entre elles, comme si elles se fussent dit leurs ides. De vrai, lorsqu'on voit ces btes, et tant d'autres d'ailleurs, avoir un cri particulier, un son de voix diffrent, une manire tout autre de jaser, dans des occasions diverses, on ne peut pas s'empcher de croire qu'elles se comprennent. Ainsi, lorsque le gros jars de Lina, tranquille, les pattes replies sous lui, la tte haute, l'oeil brillant, faisait tout doucement ses oies reposant autour de lui: _Piau, Piau, Piau_, il me semblait qu'il leur disait: il fait bon ici, le jabot plein. Et, lorsqu'une oie rpondait sur le mme ton: _Piau, Piau, Piau_, je me pensais qu'elle devait dire: Oui, il fait bon ici. Puis, quand venait dans le chemin un chien tranger, ou quelqu'un qui n'tait pas du village, le mle le signalait de loin par un cri perant comme un appel de clairon, en se dressant sur ses pattes, imit aussitt par toutes les oies qui rptaient son cri, comme pour dire: Nous avons compris! Et alors, il leur disait quelque chose comme: Il faut se retirer; quoi elles rpondaient brivement: Oui, et se mettaient en marche vers la basse-cour, lui l'arrire-garde, l'oeil et l'oue attentifs, srieux comme un ne qui boit dans un seau, avec la plume qui le bridait en lui traversant les nasires. Je disais a quelquefois Lina, mais elle se moquait de moi en riant, et disait que j'tais aussi innocent que les oies, de croire des choses comme a; mais a n'tait pas de mchancet et ne m'empchait point de l'affectionner beaucoup et de l'embrasser souvent. Une douzaine de jours se passrent ainsi m'amuser avec Lina, lorsqu'un soir, aprs souper, Gral donna ma mre les sous de ses journes, et lui dit qu'il n'avait plus besoin d'elle pour le moment. Il tait un peu honteux en disant a, comme quelqu'un qui ment; et, en effet, il y avait encore du travail assez. Mais, ce que nous dit l'autre femme qui travaillait avec ma mre, la servante lui faisait tant de train cause d'elle que, pour avoir la paix, il la renvoya. Ayant reu deux pices de trente sous, ma mre les noua dans le coin de son mouchoir, remercia Gral, et puis nous nous en fmes tristement, elle inquite de l'avenir, moi dsol de quitter Lina. * * * * * Le lendemain, il fallut recommencer courir les villages autour de la fort pour chercher des journes. Mais lorsque, le soir venu, nous fmes de retour la tuilire sans avoir rien trouv, j'tais bien las, tellement que ma mre se dsolait, ne sachant comment faire, me laisser seul, ou me traner toute une journe aprs elle. Moi, le matin, la voyant en cette peine, je lui dis que j'tais repos et que je marcherais bien. L-dessus, nous voil en route, cheminant doucement, nous arrtant de temps en temps, elle me portant quelquefois, malgr que je ne voulusse pas. Cela dura trois ou quatre jours comme a, pendant lesquels nous ne profitions gure, nous crevant chercher inutilement du travail et n'ayant plus le bon ordinaire de chez Gral, lorsqu'un soir, en passant la Grimaudie, un homme nous dit que le maire de Bars nous mandait d'y aller sans faute le lendemain. Nous voici donc partis le matin, et, sur les neuf heures, nous arrivions dans l'endroit. Une femme qui pouillait son drole devant la porte, cachant les poux sur un soufflet, nous montra la maison. Ayant cogn, ma mre ouvrit la porte lorsqu'une grosse voix nous eut cri d'entrer. Un chien courant, maigre comme un pic, qui dormait devant le feu, se lana sur nous en aboyant. --Tirez! tirez! lui cria la mme voix rude, sans pouvoir le faire taire. Dans le coin du feu, sur un fauteuil paill, il y avait, les coudes sur ses genoux, une vieille, trs vieille, la tte branlante, qui pouvait avoir cent ans, et nous regardait par ct d'un oeil mort. Lui, le maire, tait l aussi, dans sa cuisine, un pied sur un banc, attachant un peron son soulier, car c'tait un mardi, et il allait partir pour le march de Thenon. Lorsqu'il eut attach son peron, il jeta un grand coup de pied au chien, qui jappait toujours, et le fit se cacher sous la table. Ma mre lui ayant alors expliqu qu'elle venait cans sur son commandement, il lui dit brusquement: --Alors, c'est toi la femme de Martissou? --Oui bien, notre monsieur. --Cela tant, il te faudra te rendre Prigueux d'aujourd'hui en quinze, sans faute: on va juger ton homme. Voil l'assignation! ajouta-t-il en prenant un papier dans une tirette. --Mon Dieu, comment ferons-nous? disait ma mre sur le chemin, en nous en retournant. Et en effet, sur les trois francs que lui avait donns Gral, il avait fallu acheter une tourte de pain, de sorte qu'il ne nous restait presque rien. Moi, voyant combien elle se tourmentait cause de a, je me faisais du mauvais sang de ne pouvoir lui aider, lorsqu'un matin, rdant par l sur la lisire de la fort, je trouvai dans un sentier un livre tendu, tu la veille d'un coup de fusil sur l'chine, car la blessure tait toute frache. Je le ramassai, et m'en courus la maison, tout content de le porter ma mre. Comme il n'tait pas possible de savoir qui l'avait tu, elle le vendit, le mardi d'aprs, Thenon, avec nos deux poules que nous avions eues en partage Combengre, afin de faire un peu d'argent pour notre voyage. * * * * * Le jour arriv qu'il nous fallait partir, nous avions dans un fond de bas, attach avec un bout de gros fil, un peu plus de trois francs en sous et en liards. Ma mre mit le reste du chanteau dans le havresac de mon pre, que le Rey nous avait rendu avec son couteau, le passa sur son paule en bandoulire, prit un bton d'pine, et nous partmes aprs avoir attach la porte un gros clou avec une corde pour la tenir ferme. Nous n'tions pas trop bien habills pour nous montrer en ville. Ma mre avait un mauvais cotillon de droguet, une brassire d'toffe brune toute rapice, un mouchoir de coton carreaux jaunes et rouges sur la tte, des chausses de laine brune et des sabots. Moi, j'avais aussi des sabots aux pieds, puis un bonnet et des bas tricots, un pantalon trop court, pareil au cotillon de ma mre, bien us, et une veste faite d'un vieux sans-culotte de mon pre. Il y en a sans doute qui demanderont ce que c'est qu'un sans-culotte. Eh bien! a n'est pas autre chose que la carmagnole du temps de la Rvolution, sorte de veste assez courte et petit collet, droit comme ceux des vestes des soldats. Dans nos pays, ce vtement des bons patriotes a pris, je ne sais pourquoi, le nom de ceux qui le portaient. Reprenons. Notre chemin tait de traverser la fort en allant vers le Lac-Gendre, et nous prmes cette direction, aprs nous tre dchausss pour cheminer plus l'aise sur les sentiers des bois. Du Lac-Gendre, nous fmes passer la Triderie, puis Bonneval, et enfin Fossemagne, o nous trouvmes la grande route de Lyon Bordeaux, acheve depuis peu. A la sortie de Fossemagne, ma mre me fit asseoir sur le rebord du foss pour me reposer un peu. Une demi-heure aprs, nous voil repartis, marchant doucement en suivant l'accotement de la route, moins dur pour les pieds que le milieu de la chausse. La pauvre femme, bourrele par l'ide de ce qui attendait mon pre, ne parlait gure, me disant seulement quelques paroles d'encouragement, et me prenant des fois par la main pour m'aider un peu. Nous ne rencontrions presque personne sur la route; quelquefois un homme cheminant pied, portant sur l'paule, avec son bton, un petit paquet pli dans un mouchoir; ou bien un voyageur sur un fort roussin, le manteau boucl sur les fontes de sa selle, qui laissaient voir les crosses de ses pistolets; et derrire, attach au troussequin, un portemanteau de cuir, ferm par une chanette avec un cadenas. De voitures, on n'en voyait pas comme aujourd'hui sur les routes: les gens richissimes seuls en avaient. A une petite demi-lieue de Saint-Crpin, nous entrmes dans un boqueteau de chnes pour faire halte. Ma mre me donna un morceau de pain que je mangeai avec apptit, tout sec et noir qu'il tait; aprs quoi, m'tendant sur l'herbe, je m'endormis profondment. Lorsque je me rveillai, le soleil avait tourn du ct du couchant, et je vis ma mre assise contre moi. Me voyant rveill, elle se leva, me tendit la main, et aprs m'tre un peu tir, je me levai aussi pour repartir. En passant Saint-Crpin, je bus une fontaine qui coulait dans un bac de pierre, prs du relais de poste, et, m'tant ainsi bien rafrachi, je continuai marcher vaillamment, m'efforant un peu pour faire voir ma mre que je n'tais pas trop fatigu. Et c'est la vrit que je ne l'tais pas trop; seulement, les pieds me cuisaient un peu, car ce n'tait plus la mme chose de marcher nu-pieds sur une route chauffe par le soleil ou sur la terre frache des sentiers sous bois. Il tait soleil entrant lorsque nous fmes Saint-Pierre, car j'avais dormi longtemps dans le bois. Ayant remis nos chausses et nos sabots, aprs avoir suivi le bourg qui n'tait pas bien grand alors, ni encore, ma mre avisa une maison vieille et pauvre d'apparence, o, dans un trou du mur, on avait plant pour enseigne une branche de pin, et, la porte tant ouverte, elle entra. Une bonne vieille avec une coiffe barbes, un fichu carreaux crois sur sa poitrine, et un devantal ou tablier de cotonnade rouge, assise sur une chaise, filait sa quenouille de laine prs de la table. A la salutation de ma mre elle rpondit par une franche parole: --Bonsoir, bonsoir, braves gens!... Interroge si elle pouvait nous donner un peu de soupe et nous faire coucher, elle rpondit que oui, mais que, comme elle n'avait plus qu'un lit, l'autre ayant t saisi pour payer les rats de cave, il nous faudrait coucher dans le fenil. --Oh! dit ma mre, nous dormirons bien dans le foin. --Eh bien! donc, approchez-vous du feu, reprit la vieille. Et lorsque nous fmes assis, comme on est curieux dans les petits endroits, principalement les femmes, la vieille se mit questionner ma mre, tournant autour du pot, pour savoir o nous allions et quelle occasion. Tant elle avait l'air d'une brave femme que ma mre lui raconta tout par le menu, les misres qu'on nous avait faites, les canailleries de Laborie, et comment mon pre avait tir sur ce rgisseur des messieurs de Nansac, eux et lui l'ayant pouss bout, jusqu' lui venir tuer la chienne dans la cour. --Ah! les canailles! s'cria la vieille. Il y en a bien par ici qui en feraient autant! ajouta-t-elle en posant sa quenouille. Avant la Rvolution, il n'y a pas de gueuseries qu'ils ne nous aient faites. Et depuis qu'ils sont revenus, ils recommencent, surtout depuis quelque temps! Elle se leva brusquement, l-dessus, alla fermer la porte et alluma la lampe: --Voyez-vous, pauvre femme, dit-elle, ces nobles sont toujours les mmes, faisant les matres, orgueilleux comme des coqs d'Inde et durs pour les pauvres gens. Mais quand l'autre reviendra, il se souviendra qu'ils l'ont trahi, et il les jettera la porte... --L'autre? fit ma mre. --Eh! oui... Polon, qu'ils ont envoy cinq cent mille lieues, par del les mers, dans une le dserte. Ma mre avait bien ou parler quelquefois, le dimanche, devant l'glise, d'un certain Napolon, qui tait empereur, et qui avait tant bataill que beaucoup de conscrits du Prigord taient rests par l-bas, dans des pays inconnus; mais du ct de la Fort Barade, on n'tait pas bien au courant, et elle rpondit simplement: --Alors, il est fort dsirer qu'il revienne tt, puisque c'est un ami des pauvres gens, car nous sommes trop malheureux! Moi, tout en coutant ces propos, assis sur le saloir dans le coin du feu, je regardais cette maison bien pauvre en vrit. Le lit de la vieille tait dans un coin, garanti de la poussire du grenier par un ciel et des rideaux de mme toffe, jadis bleus avec des dessins, et maintenant tout fans. Ce lit coustoy de chaises, dont aucunes dpailles, tait encombr, au pied, de vieilles hardes. Dans le coin oppos, il y avait la place vide du lit qu'on lui avait fait vendre. Au milieu, la table avec un banc. Contre le mur, en face de la porte, tait une mauvaise maie, o la bonne femme serrait le pain et autres affaires depuis que son cabinet tait vendu. Une cocotte et une marmite taient sous la maie, une soupire et des assiettes dessus, et avec la seille dans l'vier, c'tait peu prs tout: on voyait que les gens du roi avaient pass par l. Cependant, l'heure du souper approchant, la vieille alla qurir des branches de fagots dans l'en-bas qui communiquait avec la cuisine, raviva le feu devant lequel cuisaient dj des haricots, et pendit la crmaillre son autre marmite o il y avait du bouillon. Cela fait, elle dbarrassa le couvercle de la maie, en maudissant ces bougres de gabelous qui lui avaient fait vendre son vaisselier si commode, prit dedans une tourte entame et commena tailler la soupe avec un taillant, engin plus facile que la serpe dont nous nous servions chez nous. --Nous souperons, dit-elle, mais que Duclaud soit arriv. --Vous attendez quelqu'un? fit ma mre. --Oui, c'est un brave garon qui vend du fil, des aiguilles, du ruban, des boutons, des crochets, des images comme celles qui sont l,--ajouta-t-elle en montrant des gravures grossires passes en couleur--et d'autres petites affaires encore... Tu peux bien aller les voir, les images,--me dit la vieille;--a t'amusera en attendant le souper... Il passe presque tous les mois, pour aller dans la contre de Thenon,--reprit-elle;--je pense qu'il viendra ce soir, c'est son jour. Je me mis regarder les images cloues au mur. Il y avait entre autres le malheureux _Juif errant_ avec son bton et ses longues jambes, symbole du pauvre peuple dshrit qui n'a ni feu ni lieu; ensuite _Jeannot et Colin_, histoire instructive, surtout en ce temps-ci o tant de gens se vont perdre dans les villes. Puis le fameux _Crdit_, mort, tendu terre, tu par de mauvais payeurs qui s'enfuient, et, ct, une oie tenant une bourse dans son bec, avec cette inscription, qu'alors je ne savais pas lire: _Mon oie fait tout_;--triste et dsolante sentence pour les pauvres gens. Tandis que j'examinais curieusement ces images, on frappa trois coups de bton la porte. --C'est Duclaud, fit la vieille en allant ouvrir. Lui, nous voyant, sembla hsiter; mais elle l'encouragea: --Vous pouvez entrer... C'est une brave femme et son drole. Alors, il entra. C'tait un fort garon la figure brune, aux cheveux crpus, coiff d'une casquette de peau de fouine, vtu d'une blouse de cotonnade grise raye, et chauss de gros souliers ferrs. Il pliait sous le poids d'une balle qu'il portait l'aide d'une large bricole de cuir. --Salut, la compagnie! dit-il en posant son gros bton contre la porte. Puis il se dbarrassa de sa balle en la plaant sur deux chaises que la vieille avait vitement arranges l'exprs. --Vous tes fatigu, mon pauvre Duclaud, lui dit-elle; tournez-vous un peu vers le feu; nous allons souper dans une petite minute. --a n'est pas pour dire, Minette, mais je souperai avec plaisir: depuis Razac, vous pensez, le djeuner a eu le temps de couler. La soupe trempe, on se mit table, et la vieille servit chacun une assiette comble de bonne soupe aux choux et aux haricots. Je fus tonn de voir Duclaud manger la soupe avec sa cuiller et sa fourchette en mme temps. Chez nous on ne connaissait pas cette mode, pour la bonne raison que nous n'avions pas de fourchettes. Lorsque nous soupions d'un ragot de pommes de terre ou de haricots, on le mangeait avec des cuillers. Pour la viande, on se servait du couteau et des doigts; mais a n'arrivait qu'une fois l'an, au carnaval. Duclaud ayant fini sa soupe, prit la pinte et nous versa tous du vin dans notre assiette. Lui-mme remplit la sienne jusqu'aux bords de telle manire qu'un petit canard s'y serait noy: on voyait qu'il tait dans la maison comme chez lui et ne se gnait pas. Ce vin tait un petit vinochet du pays, qui ne valait pas celui de la cte de Jaures, Saint-Lon-sur-Vzre; mais nous autres qui ne buvions que de la mauvaise piquette, gte souvent, pendant trois ou quatre mois, et, le reste de l'anne, de l'eau, nous le trouvions bien bon. Aprs avoir bu, le porte-balle nous offrit de la soupe encore, et, personne n'en voulant plus, il s'en servit une autre pleine assiette, aprs quoi il fit un second copieux chabrol, comme nous appelons le coup du mdecin, bu dans l'assiette avec un reste de bouillon. Pendant ce temps, la Minette avait tir les mongettes ou haricots dans un saladier et les posa sur la table. Ma mre se leva alors, disant qu'elle n'avait plus faim; mais la brave vieille, qui se doutait qu'elle disait a parce qu'elle craignait la dpense, la fit rasseoir: --Il vous faut manger tout de mme pour avoir des forces, dit-elle; mangez, mangez, pauvre femme, autrement vous ne pourriez pas finir d'arriver Prigueux. Tandis que nous mangions, la Minette conta l'affaire de mon pre Duclaud, et lui demanda ce qu'il en pensait. --Que voulez-vous que je vous dise? fit-il. Si les juges et les jurs taient des gens pareils moi, eux voyant comme cet homme a t pouss bout par ce coquin de rgisseur et les messieurs, il s'en tirerait avec un an de prison ou six mois. Mais, voyez-vous, ceux du jury, c'est des bourgeois, des riches, qui, encore qu'ils soient honntes, penchent plutt pour ceux de leur bord. Pourtant il y a des hommes justes partout, et il n'en faudrait qu'un ou deux pour entraner les autres; souvent a arrive ainsi, il ne vous faut pas dsesprer... Ah! ajouta-t-il, que ceux-l mriteraient d'tre punis, qui commandent des injustices et des mchancets sans se donner garde des malheurs qui en peuvent advenir! Le soir, aprs souper, Duclaud tira du fond de sa balle des petits paquets et diverses affaires qu'il mit dans une grande poche de dessous sa blouse et sortit. Depuis, je me suis pens qu'il faisait peut-tre bien quelque peu la contrebande de tabac et de poudre. Le moment de se coucher venu, la vieille Minette dit que, rflexion faite, Duclaud devant coucher dans le fenil, ma mre et moi coucherions dans son lit, qui tait assez large pour trois, surtout que je n'tais pas bien gros, ce qui fut fait. Sans doute, le colporteur rentra par la porte de l'en-bas, qui donnait dehors, et monta dans le grenier foin: je ne le revis plus. Le lendemain, de bonne heure, la Minette fit chauffer de la soupe et nous la fit manger. Lorsqu'il fut question de compter, elle dit ma mre qu'elle aurait assez besoin de son argent Prigueux o tout tait cher; qu'elle payerait en repassant s'il lui en restait. Ma mre la remercia bien, mais lui dit que a lui ferait de la peine de s'en aller comme a sans payer; joint a qu'elle ne savait pas comment il en adviendrait, et si nous repasserions par Saint-Pierre. --Alors, dit la vieille, puisque c'est ainsi, vous me devez dix sous. Ma mre connut bien qu'elle mnageait beaucoup; elle lui donna les dix sous en l'accertainant qu'elle se souviendrait toujours d'elle, et de sa bont pour nous autres. La Minette fit aller ses bras et dit: --Il faut bien que les pauvres s'entr'aident! Puis elles s'embrassrent fort, ma mre et elle, et nous partmes garnis de beaucoup de souhaits de bonne chance, qui comme tant d'autres ne servirent de rien. * * * * * De bonne heure, donc, nous revoil sur la grande route dserte. Il faisait bon marcher; le soleil se levait, fondant une petite brume qui montait dans l'air et disparaissait. Derrire nous les coqs de Saint-Pierre chantaient fort, ce qui, avec le brouillard s'levant, prsageait la pluie. Les oiselets voletaient, se poursuivant dans les haies aux buissons fleuris, au pied desquelles pointaient dans l'herbe des petites pervenches et des fleurs de mars, autrement des violettes. La rose schait dans les prs reverdis, et, sur le haut des coteaux, travaills jusqu' mi-hauteur, les taillis commenaient prendre les verdoisons claires du printemps. J'tais bien repos, bien repu, et sans la triste cause qui nous mouvait, c'et t un plaisir de voyager ainsi. Un peu aprs avoir dpass Sainte-Marie, nous allons rencontrer deux joyeux garons qui cheminaient en se dandinant un peu et chantaient plein gosier. Ils taient habills de velours noir, ceinturs de rouge et avaient des havresacs de soldats sur le dos. Des casquettes de velours noir aussi les coiffaient sur le ct crnement; leurs oreilles pendaient des anneaux d'or, et ils tenaient la main de grandes cannes enrubannes qu'ils maniaient dextrement, faisant, avec, des moulinets superbes. Ils nous salurent jovialement en passant, et nous nous demandions qui pouvaient tre ces gens-l; mais depuis j'ai compris que c'taient des compagnons du tour de France. Nous allions arriver Saint-Laurent, lorsque la pluie nous attrapa, petite pluie fine qui mouillait, et embrumait les prs o serpentait lentement le Manoir. et l, dans les endroits bas, le ruisseau faisait des rosires o nichaient les poules d'eau, et ailleurs se perdait dans des nauves pour ressortir un peu plus loin, toujours lentement, lentement, comme s'il avait regret d'aller se perdre dans l'Ille. Nous avions laiss le chteau du Lieu-Dieu sur notre droite, quand voici derrire nous un grand bruit de grelots. Nous retournant alors, nous apercevons une grande belle voiture attele de quatre chevaux avec deux postillons en grandes bottes, culotte jaune, gilet rouge, habit bleu de roi, plaque au bras et chapeau de cuir cir. Je me plantai par curiosit pour voir passer cette voiture, et ma mre en fit autant pour m'attendre. Lorsqu'elle fut l, je vis travers les grands carreaux de vitre le comte de Nansac, la comtesse et leur fille ane. Sur le sige de devant tait le garde Mascret, et, derrire, un domestique avec une chambrire. Ma mre regarda les messieurs d'un oeil fich, les mchoires serres, les sourcils froncs, et, moi, je sentis en mon coeur s'lever un violent mouvement de haine. Eux, nous voyant ainsi, mal vtus, mouills, pataugeant pieds nus dans la terre dtrempe, dtournrent les yeux d'un air froid, mprisant, et la voiture passa, rapide, en nous claboussant de quelques gouttes de boue liquide. Arrivs Lesparrat, j'aperus la belle plaine de l'Ille, et la rivire aux eaux vertes, borde de peupliers, qui coule au-dessous du chteau du Petit-Change. En quittant le vallon troit du Manoir enserr entre des coteaux arides aux terres gristres, aux arbres chtifs, il me sembla arriver dans un autre pays. Mais lorsque, aprs avoir mont la petite cte du Pigeonnier, je vis Prigueux au loin, avec ses maisons tages sur le puy Saint-Front, et, tout en haut, montant dans le ciel, le vieux clocher roussi par le soleil de dix sicles, ce fut bien autre chose. Je n'avais encore vu que le petit bourg de Rouffignac, et je ne pouvais m'imaginer un tel entassement de maisons, quoique je n'en visse qu'une partie. La hte d'arriver me donna des jambes, et, de ce moment, je ne sentis plus la fatigue. Aprs avoir long le jardin de Monplaisir, nous allons traverser le faubourg de Tournepiche ou, autrement, des Barris. Ayant long l'ancien couvent des Rcollets, qui est maintenant l'cole normale, nous arrivons sur le Pont-Vieux, aux arches ogivales, dfendu jadis par une tour huit pans dont les fondements se voient encore. Jamais pluie de printemps ne passa pour un mauvais temps, dit le proverbe; pourtant celle-ci nous avait mouills; mais, cette heure, elle avait cess et je n'y pensais plus, curieux de tout ce que je voyais. Tout le long de la rivire, droite et gauche, des vieilles maisons, qui semblaient descendre du Puy Saint-Front, venaient se mirer dans les eaux. En amont du pont, c'tait, au coin de la rue du Port-de-Graule, avec sa faade tourne vers l'Ille, une grande ancienne maison en pierre de taille, superbe avec ses mchicoulis travaills, ses larges baies et ses hauts toits pointus. Ensuite, la belle maison Lambert avec ses trois tages de galeries donnant sur la rivire, soutenues par de jolis piliers sculpts; et plus loin se dressait firement, dominant la rive, la tour de la Barbecane, avec sa plate-forme crnele, ses mchicoulis et ses meurtrires pour couleuvrines et arquebuses: belle relique de l'ancienne enceinte de la ville, que des massacres ont rase depuis. Un peu plus loin, les rochers pic de l'Arsault se dressaient firement. En aval du pont, c'tait le vieux moulin fortifi de Saint-Front, tout sombre, curieux voir avec ses murailles paisses, ses baies troites, ses appentis moiti bois moiti pierre, maintenus par des jambes de force, ou colls ses murs comme des nids d'hirondelles. Sous ses arches sombres, les eaux de l'cluse, divises par des perons de pierre, allaient s'engouffrer lentement. Plus loin, c'tait une maison trange, avec une galerie en forme de dunette, plante sur un massif de maonnerie, qui s'avanait dans l'eau en angle effil comme un peron de galre: on et dit une nef du moyen ge, avec son chteau d'avant, l'ancre dans la rivire. Tout au fond, les grands arbres feuillus du jardin de la Prfecture se refltaient sur les eaux. Et par en haut, comme du ct d'en bas, entre ces points principaux, c'tait une foule de maisons dvales vers la rivire, en dsordre, comme un troupeau de brebis, et s'y baignant les pieds: vieilles maisons aux pignons bizarres avec des pots passereaux, aux balcons de bois historis, aux tages en saillie soutenus par d'normes corbeaux de pierre, aux fentres troites ou meneaux, avec des basilics dans de vieilles soupires brches, ou des rsdas dans des marmites perces; maisons aux louviers tranges qui semblaient pier sur la rivire. Quelques-unes de ces maisons, baticoles en torchis avec des cadres de charpente, cahutes informes, lzardes, cailles, tordues et djetes de vieillesse, comme de pauvres bonnes femmes, se penchaient sur l'Ille o elles semblaient se prcipiter. D'autres ct ayant perdu leur aplomb, comme des femmes saoules, s'appuyaient sur la maison plus proche ou se soutenaient par des bquilles normes faisant contrefort. D'autres encore, en pierre de taille, solidement construites, quelques-unes sur des restes des anciens remparts, rflchissaient dans les eaux claires leurs assises roussies par le soleil, leurs baies irrgulires, leurs galeries couvertes, leurs toits d'ardoises aigus, leurs chatonnires triangulaires, leurs chemines massives fumant sous un chapeau pointu. Toutes ces maisons dissemblables, cossues ou minables, varies d'aspect, chacune ayant son architecture, ses matriaux, ses ornements, ses verrues, son gabarit propres, se pressaient sur le bord de l'Ille, curieuses de se mirer dedans. Les unes avanaient sur les eaux o plongeaient leurs piliers de pierre; d'autres se reculaient, comme craignant de se mouiller les pieds, et poussaient jusqu' la rivire leurs massives terrasses aux lourds balustres; d'autres enfin se haussaient d'un tage par-dessus le toit de leur voisine, pour voir couler l'Ille et contempler sur l'autre rive les prairies bordes de peupliers o schait le linge des lavandires aux battoirs bruyants. et l, sur une terrasse, un jardinet grand comme la main; au pied d'un mur, un saule pleureur retombant sur l'eau, et des portes donnant sur la rivire taient amarrs des bateaux: gabares de pcheurs ou de teinturiers. Tout cet ensemble de constructions bizarres, irrgulires, entasses en dsordre; tout cet amas de pignons, de galeries, d'escaliers extrieurs, d'appentis, d'auvents caills d'ardoises, de baies larges ou troites, de piliers, de poutres entre-croises, de corbeaux de pierre, de jambes de force, d'tages surplombants, de balcons de bois, de lucarnes, de toits pointus ou plats, bleus ou rouges, de chemines tranges, de girouettes rouilles,--tout cela s'talait au soleil en un fouillis enchevtr o se jouaient les ombres sur des teintes bleutres, vertes, rousses, bistres, gristres, o, parmi des hardes tendues, piquait comme un coquelicot quelque jupon rouge schant une fentre: a n'est pas pour dire, mais c'tait plus beau qu'aujourd'hui. Aprs que j'eus regard a un bon moment, plant l'entre du pont, tourdi par le bruit des eaux tombant de l'cluse, ma mre me tira par la main, et nous voici montant la rue qui allait la place du Greffe; rue roide, pave de gros cailloux de rivire, rouges, que la pluie du matin faisait reluire au soleil. De chaque ct, c'tait des boutiques ouverture ronde ou en ogive, ou en anse de panier, sans devantures, avec une coupe, sombres l'intrieur; mauvais regrats o pendillaient des chandelles de rsine, chtives boutiques o l'on vendait de la faence ou des sabots, ou du vin pot et pinte; petits ateliers o travaillaient des cloutiers, des chaisiers dont le tour ronflait, des savetiers tirant le ligneul, des lanterniers tapant sur le fer-blanc avec un maillet de bois. Tous ces gens de mtier levaient la tte, oyant nos sabots sur le pav, et avaient l'air de se dire: D'o diable sortent donc ceux-ci? Puis, en haut, sur la place et colles aux grands murs noirs de Saint-Front, c'taient de petites baraquettes en planches, de pauvres choppes en torchis, des logettes en parpaing, o taient installes des marchandes de fruits secs, de lgumes, de pigeons, et des bouchres la cheville. Arrivs devant le porche du greffe, nous nous arrtmes, la tte en l'air, contemplant le vieux monument et son clocher colonnettes, clair par le soleil, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec des cris aigus. Puis ma mre, abaissant la tte, vit devant le portail une marchande de cierges, et eut la pense d'en faire brler un l'intention de mon pre, et l'ayant achet, six liards, elle entra dans la cathdrale, o je la suivis. Quelle grandeur superbe! Que je me trouvais petit sous ces coupoles suspendues dans les airs! Dans la chapelle de l'Herm je n'avais prouv qu'un vif sentiment de curiosit; dans l'glise de Rouffignac, encore, je me sentais l'aise; mais dans ce vieux Saint-Front aux piliers gants noircis par le temps, aux murs verdis par l'humidit, qui avaient vu passer sans flchir dix sicles d'vnements, c'tait bien autre chose. Moi, petit enfant, ignorant et faible, je me sentais perdu dans l'immensit du monument, cras par sa masse, et ce moment je ressentis quelque chose comme une impression de terreur religieuse, qui s'augmentait mesure que nous cheminions dans l'glise dserte, sur les grandes dalles qui renvoyaient aux votes le bruit de nos sabots. Dans un coin ma mre aperut sur un pidestal massif une statue de la Vierge et se dirigea de ce ct. Autant qu'il m'en souvienne, c'tait une trs vieille statue de pierre assez navement taille; pourtant l'imagier avait su donner la figure de la mre du Christ une expression de tendre piti, d'infinie bont. Devant la Vierge tait dispos une sorte d'if pointes de fer, o en ce moment achevait de se consumer un cierge de pauvre comme le ntre. Ayant allum le sien, ma mre le ficha sur une pointe, et, se mettant genoux, elle pria en patois, ne sachant parler franais, suppliant la vierge Marie comme si elle et t l prsente. Et sa prire peut se tourner ainsi: Je vous salue, Mre trs gracieuse, le bon Dieu est avec vous, vous tes bnie entre toutes les femmes, et Jsus le fruit de votre ventre est bni aussi. Sainte Vierge, je suis une pauvre femme qui tant seulement ne sait pas vous parler comme il faut. Mais vous qui connaissez tout, vous me comprendrez bien tout de mme. Ayez piti de moi, sainte Vierge! Quelquefois j'ai bien oubli de vous prier, mais, vous savez, les pauvres gens n'ont pas toujours le temps. Ayez piti de nous autres, sainte Vierge, et sauvez mon pauvre Martissou! Il n'est pas mauvais homme, ni coquin, il est seulement un peu vif. S'il a fait ce mchant coup, on l'y a pouss, sainte Vierge! Ce Laborie tait une canaille, de toutes les manires, vous le savez bien, sainte Vierge! Ce qui a fini de faire perdre patience mon pauvre homme, c'est qu'il savait de longtemps que ce gueux m'attaquait toujours: il l'avait ou un jour de dedans le fenil. Ah! sainte bonne Vierge! je vous en prie en grce, sauvez mon pauvre Martissou! Je vous bnirai tous les jours de ma vie, sainte Vierge! et avant de m'en retourner, je vous ferai brler une chandelle dix fois plus grande que celle-ci; faites-le, sainte Vierge! faites-le! Tandis que ma mre priait ainsi demi-voix avec un accent piteux, moi, je m'essuyais les yeux. Ayant achev, elle fit un grand signe de croix, reprit son bton par terre, et nous sortmes. Sous le porche, ma mre demanda la femme qui nous avait vendu le cierge o taient les prisons. --L, tout prs, dit la femme: vous n'avez qu' monter devant vous la rue de la Clart; au bout, vous tournerez droite; une fois sur le Coderc, vous avez les prisons tout en face. En arrivant sur la place, borde cette poque de maisons anciennes, dans le genre de celle du coin de la rue Limogeane, nous vmes dans le fond, sur l'emplacement o est maintenant la halle, l'ancien Htel de Ville, o taient les prisons depuis la Rvolution. On dit, par drision: gracieux comme une porte de prison, et on dit vrai. Celle-ci ne faisait pas mentir le proverbe: solidement ferre et renforce de clous, avec un guichet troitement grillag, elle avait un aspect sinistre, comme si elle gardait la mmoire de tous les condamns qui en avaient pass le seuil pour aller aux galres ou l'chafaud. Ma mre souleva le lourd marteau de fer qui retomba avec un bruit sourd. Un pas accompagn d'un cliquetis de clefs se fit entendre, et le guichet s'ouvrit. --Qu'est-ce que vous voulez? dit une voix dure. --Voir mon homme, rpondit ma mre. --Et qui est celui-l, votre homme? --C'est Martissou, de Combengre. --Ah! l'assassin de Laborie... Eh bien! vous ne pouvez pas le voir sans permission; mais son avocat est avec lui en ce moment: attendez-le quand il sortira. Et le guichet se referma. Ma mre s'assit sur le montoir de pierre prs de la porte, et moi, curieux, je reculai de quelques pas pour regarder ce vieil Htel de Ville qui avait vu passer tant de gnrations. C'tait un assemblage de btiments irrguliers, ingaux, solidement construits pour rsister un coup de main. D'un ct un large et massif corps de logis perc de baies grilles, haut de trois tages et termin en terrasse crnele. De l'autre, une sorte de pavillon carr plus troit, avec une toiture pointue. Entre ces deux btiments, dans une construction moins haute surmonte d'un mchicoulis, s'ouvrait la porte dont j'ai parl, qui, par une vote, conduisait une petite cour intrieure. Autour de cette cour, et attenants au reste de l'difice, taient accols d'autres btiments, quelques-uns ajouts aprs coup. Le tout tait domin par la tour carre du beffroi, haute, crneaux, avec des gargouilles aux angles et un toit trs aigu surmont d'une girouette. Tandis que je regardais tout a, la porte se rouvrit et un jeune monsieur dit ma mre: --C'est vous qui tes la femme de Martin Ferral? --Oui, notre monsieur, pour vous servir, si j'en tais capable, dit ma mre en se levant. --Vous ne pouvez pas voir votre homme en ce moment, pauvre femme; mais c'est demain qu'il passe aux assises, vous le verrez. Je suis son avocat,--continua-t-il,--venez un peu chez moi, j'ai besoin de vous parler. Et il nous mena dans sa chambre, qui tait au deuxime tage dans une maison de la rue de la Sagesse, au n 11, l o il y a encore une jolie porte ancienne avec des pilastres et des ornements sculpts. Ayant mont l'escalier en colimaon log dans une tour huit pans, le monsieur nous fit entrer chez lui, et, nous ayant fait asseoir, commena questionner ma mre sur beaucoup de choses, et, mesure qu'elle rpondait, il crivait. Il lui demanda notamment si ces propositions que lui faisait Laborie avaient t entendues de quelqu'un, et elle lui rpondit que non, que nul, sinon mon pre, bien par hasard, ne les avait oues, parce que cet homme tait rus et hypocrite; mais qu'il tait au su de tout le monde qu'il attaquait les femmes jeunes qui taient sous sa main, comme les mtayres, ou celles qui allaient en journe au chteau. a se savait, parce qu'en babillant au four, ou au ruisseau en lavant la lessive, les femmes se le racontaient, du moins celles qui ne l'avaient pas cout, comme la Mon de Puymaigre. --Bon, dit l'avocat, je l'ai fait citer comme tmoin, avec d'autres. Lorsqu'il eut fini ses questions, il expliqua ma mre ce qu'il fallait dire devant la Cour et comment; qu'elle devait narrer tout au long les poursuites malhonntes de Laborie, et raconter une par une toutes les misres qu'il leur avait faites et fait faire, cause de ses refus de l'couter. Il lui recommanda bien de dire, ce qui tait la vrit, que mon pre tait fou de rage et qu'il n'avait tir sur Laborie qu'en le voyant rendre au garde le fusil avec lequel il l'avait blesse au front, et puis tu sa chienne. Lorsque nous fmes pour nous en aller, l'avocat demanda ma mre o nous tions logs, et, aprs qu'elle lui eut rpondu ne savoir encore o nous gterions, venant seulement d'arriver, il prit son chapeau et nous emmena dans une petite auberge, dans la rue de la Misricorde. Aprs nous avoir recommands la bourgeoise, il dit ma mre de ne pas manquer d'tre dix heures au tribunal, le lendemain; et, comme elle lui demandait s'il avait bon espoir, il fit un geste et dit: --Tout ce qui est entre les mains des hommes est incertain; mais le mieux est d'esprer jusqu' la fin. III Le lendemain, l'heure dite, nous tions devant le btiment de l'ancien Prsidial, qu'on appelait encore de ce nom et qui tait sur la place du Coderc, juste en face des prisons, l'endroit o est aujourd'hui le numro 8. De la porte d'entre, on passait sous une vote qui aboutissait une petite cour noire et entoure de grands murs. Tandis que nous attendions dans cette cour, parlant avec des gens de chez nous cits comme tmoins, voici que des pas lourds, peronns, sonnent sous la vote, et mon pre arrive, les mains enchanes, escort de trois gendarmes. Ma mre poussa un cri terrible, et ils eurent beau faire, les gendarmes, elle se jeta sur son homme, le prit plein corps et l'embrassa fort en criant et en se lamentant, pendant que moi, je le tenais par une jambe en pleurant. --Allons, allons, disaient les gendarmes, c'est assez, c'est assez, vous le verrez aprs. --Donne-moi le drole, dit mon pre. Alors ma mre, me prenant deux mains, me haussa jusqu' son col, que je serrai de toute ma force dans mes petits bras. --Mon pauvre Jacquou! mon pauvre Jacquou! faisait mon pre en m'embrassant. Enfin, il fallut nous sparer, moiti de gr, moiti de force, tirs en arrire par les gendarmes, qui emmenrent leur prisonnier. Aprs avoir attendu longtemps, lorsqu'un huissier appela ma mre, nous entrmes dans une haute salle longue, vote nervures, et faiblement claire par deux fentres en ogive donnant sur une cour. Dans le fond, sur une estrade ferme par une barrire de bois, il y avait trois juges assis devant une grande table couverte d'un tapis vert et encombre de papiers. Celui du milieu avait une robe rouge, qui donnait des ides sinistres; les deux autres taient enrobs de noir, et tous trois portaient lunettes. De chaque ct de l'estrade taient assis, devant des tables plus petites, le procureur et le greffier. Au mur, dans le fond, au-dessus des juges, un grand tableau reprsentant Jsus-Christ en croix, tout ruisselant de sang. Puis les jurs, les avocats, les gendarmes, l'accus, le public: c'tait peu prs la mme disposition qu'aujourd'hui; seulement, maintenant, juges, jurs, avocats, tout ce monde porte la barbe ou la moustache, tandis qu'alors tous taient bien rass, moins les gendarmes. Pendant que ma mre dposait, un monsieur rptait en franais ce qu'elle avait dit en patois. Moi, je n'y faisais pas grande attention, occup que j'tais regarder mon pre qui me regardait aussi; mais, un moment, dans l'affection qu'elle y mettait, ma mre haussa fort la voix, et, me retournant, je vis que tout le monde considrait cette grande femme bien faite sous ses mchants vtements, qui avait une belle figure, des cheveux noirs et deux yeux qui brillaient tandis qu'elle parlait pour son homme. Lorsqu'elle eut fini, le procureur du roi se leva et fit son rquisitoire avec de grands gestes et des clats de voix qui rsonnaient sous la vote. Je ne comprenais pas tout ce qu'il disait; pourtant il me semblait qu'il tchait de faire entendre aux douze messieurs du jury que de longtemps mon pre avait l'ide d'assassiner Laborie. Ce qui le prouvait, son dire, c'tait le propos tenu Mascret quelque temps auparavant qu'il ferait un malheur si on tuait sa chienne, et cela tant, il mritait la mort. On doit penser en quel tat nous tions, ma mre et moi, en entendant ce procureur parler de mort. Pour mon pre, il n'avait pas l'air de l'couter, et son regard fich sur nous semblait dire: Que deviendront ma femme et mon pauvre drole si je suis condamn?... Le procureur ayant termin, notre avocat se leva et plaida pour mon pre. Il fit voir, par tous les tmoignages entendus, quel gueux c'tait que Laborie; il reprsenta toutes les misres qu'il nous avait faites, appuya surtout sur les propositions malhonntes dont il poursuivait sans cesse ma mre, et enfin montra clairement que c'tait par un coup de colre que mon pre avait tu ce mauvais homme, et non par dessein pourpens. Bref, il dit tout ce qu'il tait possible pour le tirer de l, mais il ne russit qu' sauver sa tte: mon pre fut condamn vingt ans de galres. Lorsque le prsident pronona l'arrt, un murmure sourd courut dans le public, et nous autres, ma mre et moi, nous nous mmes gmir et nous lamenter en tendant les bras vers le pauvre homme que les gendarmes emmenaient. Et parmi tout ce monde qui s'coulait, j'ous le comte de Nansac dire Mascret: --Nous en voil dbarrasss! il crvera au bagne. Le surlendemain, l'avocat, ayant eu une permission, nous mena voir mon pre. Quels tristes moments nous passmes dans cette gele! Je coule l-dessus, car, aprs tant d'annes, a me fait mal encore d'y penser. En sortant, la mort dans l'me, ma mre demanda l'avocat s'il n'y avait aucun moyen de faire quelque peu gracier mon pre ou de faire casser la sentence. --Non, pauvre femme, dit-il: en se conduisant bien l-bas, il pourrait avoir quelque diminution de peine; mais, ayant contre lui le comte de Nansac, il n'y faut pas trop compter. Pour ce qui est de faire casser l'arrt, je ne vois pas de motifs, et d'ailleurs, y en et-il, je ne conseillerais pas votre homme de se pourvoir, parce qu'il pourrait y perdre: il ne s'en est fallu de rien qu'il ft condamn perptuit. Restez encore ici,--ajouta-t-il en nous quittant,--je tcherai de vous le faire voir une autre fois. Aprs la condamnation de mon pre, ma mre, ayant perdu toute esprance, ne mangeait ni ne dormait. Une petite fivre sourde lui faisait briller les yeux et rougir les joues, et cette fivre fut en augmentant de manire que le troisime jour elle resta au lit, tandis que moi je regardais travers les vitres les tuiles noircies des maisons d'en face, o quelquefois passait lentement un chat qui bientt disparaissait dans une chatonnire. Pourtant, le lendemain, ma mre se leva, et nous allmes par les rues, nous promenant lentement, elle me tenant par la main, et revenant toujours vers la prison, comme si de regarder les murailles derrire lesquelles mon pre tait enferm, a nous faisait du bien. En d'autres temps, j'aurais t envieux de voir la ville, mais pour lors, la peine m'tait toute ide de m'intresser tant de choses si nouvelles pour moi. Les gens, dans les rues, sur le pas des portes ou des boutiques, nous dvisageaient curieusement, connaissant bien notre air et notre accoutrement que nous tions sortis de quelque partie des plus sauvages du Prigord: de la Double, ou des landes du Nontronnais, ou de la Fort Barade, comme il tait vrai. Dans l'aprs-dner du cinquime jour, nous remontions la rue Taillefer, allant vers Saint-Front, regardant machinalement les boutiques des pharmaciens, des liquoristes, des piciers, des bouchers, des chapeliers, des marchands de parapluies, dont elle tait pleine en ce temps, lorsqu'en arrivant sur la place de la Clautre nous vmes un gros rassemblement. Au milieu de la place, l'endroit o l'on montait la guillotine, il y avait un petit chafaud de quatre ou cinq pieds de haut, du milieu duquel sortait un fort poteau qui supportait un petit banc. Sur ce petit banc un homme tait assis, les mains enchanes, attach au poteau par un carcan de fer qui lui serrait le cou; et cet homme, c'tait mon pre! Debout sur l'chafaud le bourreau attendait, et, autour, quatre gendarmes, le sabre nu, montaient la garde et maintenaient la foule distance. Ma mre, voyant son Martissou en cette triste posture, fit un gmissement douloureux et se mit pleurer dans son tablier, tandis que moi, saisi de terreur, je m'attachai son cotillon en pleurant aussi sans bruit. Devant nous, un individu lisait haute voix l'criteau attach au-dessus de la tte du malheureux expos au carcan: Martin Ferral, dit le Croquant, de Combengre, commune de Rouffignac, condamn vingt ans de travaux forcs pour meurtre. Nous restmes l un gros moment, cachs derrire les curieux et pleurant en silence. Par instant, lorsque les gens se remuaient, j'entrevoyais le bourreau qui avait l'air de s'ennuyer d'tre l, et regardait l'heure une grosse montre d'argent qu'il tirait du gousset de sa culotte par une courte chane garnie d'affiquets. En le rencontrant dans la rue sans le connatre, on n'aurait jamais dit que ce ft celui qui guillotinait, tant il avait une bonne figure. Et puis, il tait bien habill, et, selon le dicton, brave comme un bourreau qui fait ses Pques, avec sa grande lvite bleu de roi, tombant sur des bottes revers, sa haute cravate de mousseline et son petit chapeau tuyau de pole. Enfin, tant nous attendmes qu'au clocher de Saint-Front sonnrent les quatre heures. Alors le bourreau tira une clef de sa poche, ouvrit le cadenas du carcan de fer qui tenait mon pre par le cou, et, le prenant par le bras, le mena jusqu'au bas de l'escalier de l'chafaud, et le remit aux gendarmes qui l'emmenrent. Nous autres suivions petite distance, le regardant s'en aller la tte haute, l'air assur, entre les quatre gendarmes. Quoique, sur le pas des portes et des boutiques, les gens le dvisageassent curieusement, je suis bien sr qu'il ne cillait pas tant seulement les yeux. Nous, c'tait diffrent, nous avions la contenance triste, la figure dsole, les yeux mouills que nous essuyions d'un revers de main, et ceux qui nous voyaient passer disaient entre eux: --a doit tre sa femme et son drole. Cette nuit-l, je dormis mal. La tte pleine de mauvais rves, je me rveillais des fois en sursaut et je me serrais contre ma mre, qui, elle, la pauvre femme, ne dormait pas du tout, et, pour me tranquilliser, me prenait et m'embrassait longuement. Lorsque vint le jour, elle se leva, et, me laissant sommeiller, alla s'asseoir prs de la fentre, regardant sans rien voir, perdue dans son chagrin. Ainsi je la vis sur la chaise, lorsqu' sept heures j'ouvris les yeux, les bras allongs, les mains jointes, la tte penche, le regard fich sur le plancher. De la rue montaient les cris des marchands de tortillons et de chtaignes, ce qui acheva de m'veiller. Ma mre m'ayant habill, nous sortmes, pensant revoir mon pre ce jour-l, comme son avocat nous l'avait fait esprer: aussi, nous allmes droit la prison o il nous avait dit de l'attendre. En chemin, ma mre acheta pour deux liards de chtaignes sches qui n'taient gure bonnes, car la saison tait passe, et nous fmes nous asseoir contre cette terrible porte ferre. Cependant que nous tions l, moi prenant les chtaignes, une une, dans la poche du tablier de ma mre, elle songeant tristement, voici qu'une grande voiture caisse noire, longue, en forme de fourgon couvert et perce seulement sur les cts de petits fenestrous grands comme la main et grills de fer, s'arrta devant la prison. Un homme en descendit, en uniforme gris, avec un briquet pendu une buffleterie blanche, et s'en fut frapper la porte de la prison qui s'ouvrit et se referma sur lui. Aussitt arrivrent des enfants, des curieux, des gens de loisir, qui s'attrouprent autour de la voiture, disant entre eux: --Voil la galrienne qui va emmener ceux qui ont t condamns dernirement. Nous nous tions levs transis, ma mre et moi, oyant a, lorsque la porte se rouvrit, et l'homme au briquet en sortit, prcdant un gendarme aprs lequel venaient trois hommes enchans, dont le dernier tait mon pre; un autre gendarme les suivait. L'homme gris ouvrit derrire la voiture une petite porte pleine, solidement ferre, et fit monter les condamns. En voyant ainsi partir mon pre, sans nous tre fait les adieux, nous autres jetions les hauts cris en pleurant; mais lui, quoique pouss par les gendarmes, se retourna et cria ma mre: --Du courage, femme! pense au drole! L-dessus, un gendarme monta derrire lui, la porte fut referme clef, l'autre gendarme se mit devant avec l'homme en gris, et le postillon enleva ses trois chevaux qui partirent au grand trot. Pendant un moment, nous restmes l, tout tourdis, comme innocents, nous lamentant, sans faire attention aux badauds qui s'taient assembls autour de nous. Pourtant, j'ous un homme en tablier de cuir qui disait: --Moi, je l'ai vu juger, celui-l, et sur ma foi il vaut cent fois mieux que celui qu'il a tu... Quant ceux-l qui l'ont pouss bout, ils sont plus coupables que lui! Ah! il y a quelque vingtaine d'annes, on les aurait mis la raison! tant alls chez l'avocat, il fut bien tonn d'apprendre que mon pre tait parti, car on lui avait assur que la galrienne ne devait passer que le lendemain. Mais, soit qu'on l'et tromp l'exprs, ou bien qu'elle et avanc d'un jour, c'tait fini, il fallait se faire une raison, comme il nous dit. Aprs qu'il nous et rconforts de bonnes paroles, et un peu consols en nous promettant de nous donner des nouvelles de mon pre, ma mre le remercia bien fort de tout ce qu'il avait fait pour sauver son pauvre homme, et aussi de toutes ses bonts pour nous. Et comme elle ajoutait que, n'ayant rien, elle tait totalement incapable de le rcompenser de ses peines, il lui rpondit: --Je ne prends rien aux pauvres gens; ainsi ne vous tracassez pas pour cela. L-dessus, ma mre lui demanda son nom, l'assurant que, l'un et l'autre, nous lui serions reconnaissants jusqu' la mort. --Mon nom est Vidal-Fongrave, dit-il; je suis content de n'avoir pas oblig des ingrats; mais il ne faut rien exagrer: je n'ai fait que mon devoir d'homme et d'avocat. Ayant quitt M. Fongrave, ma mre se dcida partir tout de suite, vu que nous n'avions plus de motif de rester Prigueux, et qu'il tait encore de bonne heure. Auparavant nous fmes l'auberge, o elle demanda la bourgeoise ce que nous devions, en tremblant de n'avoir pas assez d'argent; mais l'autre lui rpondit: --Vous ne me devez rien du tout, brave femme; M. Fongrave a tout pay l'avance; et mme, tenez, il m'a charge de vous remettre a. Et elle lui tendit un cu de cent sous pli dans du papier. --Mon Dieu! fit ma mre les larmes aux yeux, il y a encore de braves gens dans le monde!... Dites M. Fongrave, je vous prie en grce, que je ne l'ai pas assez remerci tout l'heure, mais que tous les jours de ma vie, en me rappelant le malheur de mon pauvre homme, je penserai sa bont! --Ah! dit la femme, c'est un bien brave jeune monsieur! Et, sans vouloir faire du tort aux autres avocats, je crois qu'il n'y en a gure comme lui! Au sortir de l'auberge, ayant gagn la place du Greffe, nous redescendmes vers le faubourg des Barris, et un instant aprs, nous tions dans la campagne, sur la grande route. * * * * * Ma mre, me tenant par la main pour m'aider, marchait le petit pas. Par moment, elle soupirait fort, comme si elle et reu un mauvais coup, en songeant la rude vie de galre qu'allait mener mon pre l-bas: o? nous ne savions. Pourtant, si elle tait triste la mort, elle tait moins angoisse qu'en venant, car la terrible image de la guillotine avait disparu de son imagination; mais il lui restait l'pouvantable pense de son pauvre Martissou spar d'elle tout jamais, et crevant au bagne, comme avait dit le comte de Nansac, de chagrin et de misre, sous le bton des argousins. A Saint-Laurent-du-Manoir, proche un bouchon, une grosse charrette de roulage, attele de quatre forts chevaux, tait arrte. Nous avions dpass l'endroit de deux ou trois cents pas, quand derrire nous se fit entendre le bruit des grelots que les chevaux avaient leur collier. Celui qui les conduisait tait un grand gaillard avec une blouse roulire, la pipe la bouche, qui faisait claquer son fouet tour de bras, tandis que, sur la bche, un petit chien loulou blanc courait d'un bout l'autre de la carriole en jappant. Aussitt que l'quipage nous eut rejoints, l'homme nous accosta sans faon et demanda ma mre o nous allions; sur sa rponse, il lui dit: --Moi, je vais souper Thenon, ce soir: je vais vous faire porter; vous avez l'air bien las, pauvres! Et sans attendre le consentement de ma mre, il arrta ses chevaux et me logea dans une grande panire suspendue sous la charrette, o il y avait de la paille et sa limousine. Je me couchai l, et bientt, berc par le mouvement, je m'endormis. Lorsque je me rveillai, le soleil baissait, allongeant sur la route les ombres de l'quipage, et celle du roulier qui marchait la hauteur de la croupe de son limonier. En cherchant ma mre des yeux, je vis ses lourds sabots se balanant sous le porte-faignant o elle tait assise. Nous approchions lors de Fossemagne, et, ma mre voulant descendre, le roulier lui dit que de s'engager dans les bois avec la nuit qui allait venir, a n'tait pas bien propos; qu'il nous valait mieux venir jusqu' Thenon o il nous ferait souper et coucher. Mais ma mre le remercia bien, et lui rpondit qu'ayant une bonne heure et demie de jour encore, nous avions le temps d'arriver chez nous. --Comme vous voudrez, brave femme, dit-il alors en arrtant ses chevaux. Ma mre l'ayant derechef remerci de son obligeance qui nous avait rendu bien service, il dit que a n'tait rien, nous donna le bonsoir, fit claquer son fouet, cria: --Hue!... Et les chevaux repartirent, dmarrant avec effort leur lourde charge. Nous refmes rebours le chemin que nous avions fait quelques jours auparavant pour aller Prigueux; bien reposs, grce ce brave garon de roulier, nous marchions d'un bon pas, mesur tout de mme sur mes petites jambes. Sur son paule, ma mre portait, perce avec son bton, une tourte de cinq livres qu'elle avait achete Prigueux avant de partir. Au Lac-Gendre, les mtayers, qui nous avaient vus l'aller nous demandrent comment a s'tait pass, et, sur la rponse de ma mre, la femme s'cria: --Sainte bonne Vierge! c'est-il possible! Puis elle nous convia entrer, disant que nous mangerions la soupe avec eux; mais, pour dire le vrai, je crois que a n'tait pas une invitation bien franche, car elle n'insista gure, lorsque ma mre s'excusa, disant que nous n'avions que juste le temps d'arriver avant la nuit. Ayant chang nos: A Dieu sois, les quittant, nous entrmes en pleine fort. Le soleil clairait encore un peu la cime des grands arbres, mais l'ombre se faisait sous les taillis pais, et au loin, dans les fonds, une petite brume flottait lgre. La fracheur du soir commenait tomber; de tous cts advolaient vers la fort les pies venant de picorer aux champs, et, dans les baliveaux o elles se venaient enjucher, elles jacassaient le diable avant de s'endormir, comme c'est leur coutume. Lorsque nous fmes dans ce petit vallon qui vient du Grand-Bonnet, passe sous La Granval et descend vers Saint-Geyrac, le soleil tomba tout fait derrire l'horizon des bois, et le crpuscule s'tendit sur la fort, assombrissant les coteaux boiss, et, autour de nous, les coupes de chtaigniers. En mme temps l'Anglus du soir tinta assez loin devant nous, au clocher de Bars, et bientt, sur main droite, plus faiblement, celui de Rouffignac. Ma mre alors me reprit par la main et pressa le pas; malgr a, il tait nuit close lorsque nous fmes la tuilire. La porte tait toujours ferme au moyen du bout de corde qui y avait t mis en partant; lorsqu'il fut dfait, nous entrmes. Rien ne semblait drang dans la cahute, mais, revenant de Prigueux o nous avions vu de belles maisons et de jolies boutiques, elle nous parut plus misrable qu'auparavant; joint a, que l'ide de mon pre nous aurait fait trouver triste la plus belle demeure. Je dis que rien n'tait drang dans la maison; pourtant, lorsque ma mre eut allum une chandelle de rsine au moyen de la pierre fusil et d'une allumette soufre, elle vit sur la terre battue la trace de gros souliers ferrs: qui pouvait tre venu? pour quoi faire? des voleurs? et quoi voler? Enfin, ne sachant comment expliquer a, ma mre mit la barre la porte, aprs quoi, ayant mang un morceau de pain, nous fmes nous coucher. Ds le jour ensuivant, malgr tout son chagrin, la pauvre femme s'inquita de trouver des journes. De retourner chez Gral, il n'y fallait point songer, cause de la servante qui coupait le farci chez lui, comme on dit de celles qui font les matresses; moi, je le regrettais fort cause de Lina. Dans ce pays par l, il y avait plus de mtayers et de petits biens que de bons propritaires employant des journaliers. A l'autre bout de la fort, vers Saint-Geyrac, c'tait la terre de l'Herm, dont il ne pouvait tre question. Du ct de Rouffignac, en de, il y avait Tourtel qui appartenait M. de Baronnat, qui, ce que j'ai ou dire depuis, tait un ancien juge du parlement de Grenoble; au-del, il y avait le chteau du Cheylard, o elle aurait encore pu trouver quelques journes maintenant que le travail sortait; mais ces endroits taient trop loin de la tuilire. A force de chercher, ma mre trouva s'employer chez un homme de Maranc dont l'an tait parti s'enrler, car, en ce moment, on ne tirait plus au sort depuis la chute de Napolon. Cet homme donc, ayant besoin de quelqu'un pour l'aider, car sa femme ne pouvait gure, ayant toujours un nourrisson au col et cinq ou six autres droles autour de ses cotillons, prit ma mre raison de six sous par jour et nourrie. Mais lorsqu'elle voulut parler de m'amener, comme chez Gral, il lui dit roidement qu'il y avait bien assez de droles chez lui pour le faire enrager, qu'il y en avait mme trop, et qu'ainsi il n'en voulait pas davantage. Ma mre se dsolant de a, je lui dis de ne pas se faire de mauvais sang en raison de moi; que je resterais trs bien seul la tuilire, sans avoir peur. Malgr a, elle n'en tait pas plus contente; mais ainsi qu'on dit communment: Besoin fait vieille trotter; les pauvres gens ne font pas souvent leur fantaisie, et il lui fallut se rsigner. Tous les matins donc, la pique du jour, elle s'en allait Maranc, qui tait environ trois quarts d'heure de chemin; moi, je restais seul. Le premier jour, je ne bougeai gure de la maison et des environs, mais je m'ennuyai vite d'tre ainsi casanier, et je me risquai dans la fort. Des loups, je n'en avais pas peur, sachant bien qu'en cette saison o ils trouvent manger des chiens, des moutons, des oies, de la poulaille, ils ne sont pas craindre pour les gens, et dorment dans le fort sur leur liteau lorsqu'ils sont repus, ou sinon, vont rder au loin autour des troupeaux. D'ailleurs, j'avais dans ma poche le couteau de mon pre attach au bout d'une ficelle, et, avec un bton accourci ma taille, a me donnait de la hardiesse. Pour les voleurs, on disait bien qu'il s'en cachait dans la fort, mais je n'y pensais point: c'est un souci dont les pauvres sont exempts; malheureusement, il leur en reste assez d'autres. Dans les temps anciens, ce qu'il parat, la fort tait beaucoup plus vaste et considrable que maintenant, car elle s'tendait sur les paroisses de Fossemagne, de Milhac, de Saint-Geyrac, de Cendrieux, de Ladouze, de Mortemart, de Rouffignac, de Bars, et venait jusqu'aux portes de Thenon. Encore cette poque o j'tais petit drole, quoique moins grande qu'autrefois, elle tait cependant bien plus tendue qu'aujourd'hui, car on a beaucoup dfrich depuis. Elle se divisait, ainsi qu'aujourd'hui, en plusieurs cantons, ayant un nom particulier: fort de l'Herm, fort du Lac-Gendre, fort de La Granval; mais, lorsqu'on parlait de tous ces bois qui se tenaient, on disait, comme on dit encore: la Fort Barade, qui vaut autrement dire comme la Fort Ferme, parce qu'elle dpendait des seigneurs de Thenon, de la Mothe, de l'Herm, qui dfendaient d'y mener les troupeaux. Les bois n'taient pas en trop bon tat partout, au temps o nous tions la tuilire: on y avait mis le feu autrefois quelques places, et puis l'ancien noble qui presque toutes ces forts appartenaient la Rvolution, s'tant ruin, disait-on, avait fait couper les futaies, avanc des coupes et, finalement, avait vendu la plus grande partie de ses bois pour un morceau de pain. Malgr a, on y trouvait encore, quelques annes aprs, des taillis pais et de beaux arbres dans les endroits difficiles exploiter. Il y avait aussi, dans les endroits carts, dans les fonceaux perdus, des fourrs drus, d'ajoncs, de gents, de brandes, de bruyres, entremls de ronces et de fougres qui semblaient de petits arbres. C'est dans ces fourrs impntrables que les sangliers, appels en patois _porcs-singlars_, avaient leur bauge, d'o ils sortaient la nuit pour aller fouir les champs de raves ou de pommes de terre autour des villages. On ne les voyait gure de jour, sinon lorsqu'ils taient chasss par la meute du comte; ou bien c'tait une laie traversant une clairire, au loin, suivie de ses petits trottinant aprs elle. Deux chemins coupaient la fort: le grand chemin royal de Bordeaux Brives ou, autrement, de Limoges Bergerac, qui passait l'Herm, la Croix-de-Ruchard o s'embranchait un chemin venant de Rouffignac, et ensuite allait, toujours en plein bois, jusqu'au Jarripigier, pour de l gagner Thenon. L'autre tait le grand chemin de traverse d'Angoulme Sarlat qui, venant de Milhac-d'Auberoche, passait prs du Lac-Ngre, au Lac-Gendre, et, un quart de lieue de Las Motras, allait croiser le chemin de Bordeaux Brives et se dirigeait vers Auriac, en passant sur la gauche de Bars. Ces chemins n'taient pas tenus comme les routes d'aujourd'hui. C'taient, du moins les deux premiers, de grandes voies larges de quarante et quarante-huit pieds, comme a se voit encore des tronons qui restent, lorsque les riverains n'ont pas empit. Elles montaient tout bonnement dans les montes, descendaient dans les descentes, sans remblais ni dblais, gazonnes par places, ravines par d'autres, et s'en allaient directement o elles devaient aller, sans chercher de dtours, tristes et grandioses entre les immenses bois noirs qui les bordaient. Quelquefois, en voyant, l'espace d'une demi-lieue, ces routes s'allonger tout droit, jusqu'en haut d'une cte, sans un voyageur, sans un passant, pierreuses, arides ou verdissantes, dfonces, envahies et l par les herbes sauvages ou des bruyres rases, il semblait que sur cette voie dserte, ruine, allaient apparatre, escorts par des cavaliers de la marchausse prvtale, les mulets du fisc portant les cus de la taille et de la gabelle dans les coffres du Roy. Ailleurs, dans une combe sauvage, traverse par la route, c'tait un fond d'aspect sinistre, humide l't, dont l'hiver faisait une fondrire, loin de toute habitation, en plein bois, entour de halliers pais: lorsque tombait la nuit, on se prenait regarder autour de soi, comme si des voleurs de grand chemin taient prts sortir des taillis sombres. Outre ces grands chemins, il y avait des pistes traces par les charrettes qui enlevaient les brasses de bois, pistes qui s'effaaient aprs l'exploitation des coupes, et des petits sentiers de braconniers qui s'enfonaient dans les fourrs, serpentaient sous les taillis, suivaient les combes, contournaient les coteaux, ou s'entrecroisaient leur cime o tait un poste pour le livre. On ne rencontrait gure jamais personne dans les bois. Quelquefois, le soir, on apercevait un paysan en bonnet de coton bleu, du foin dans ses sabots l'hiver, pieds nus l't, cachant la batterie de son fusil sous sa veste dchire, qui s'enfonait dans les taillis, et allait au clair de lune se poster l'ore d'une clairire, pour guetter le livre sortant de son fort et allant au gagnage; ou bien, sur une cafourche hante par les loups, attendre, cach derrire une touffe de gents, la bte l'oreille pointue qui, au milieu de la nuit, vient hurler sinistrement en levant le museau vers la lune. Dans la journe, de loin en loin, on trouvait sur ces petits chemins un garde-bois, sa plaque au bras, venant donner de la bruyre couper, ou du bois faire; et, plus rarement encore, une file de cinq six mulets portant du charbon pour la forge des Eyzies. Ainsi que tous les enfants de par chez nous, je grimpais comme un cureuil. Des fois, lorsque je trouvais un grand arbre sur la cime d'une haute butte, je montais jusqu'au fate, et je regardais l'immensit des bois qui s'tendaient perte de vue sur les plateaux, les croupes et les creux ravins. et l, dans une claircie, une maison isole sur la lisire de la fort, un clocher pointu au-dessus des masses sombres des bois, ou la fume d'une charbonnire, flottant lourdement comme une brume paisse dans les combes et les fonds. De tous cts, presque, les puys, les coteaux et les vallons s'enchevtraient et s'tageaient pour gagner les plateaux du haut Prigord, tandis qu'au midi, dans le lointain, au-del de la Vzre, les grandes collines du Prigord noir fermaient l'horizon bleutre. Autour de moi, nul bruit: quelquefois seulement, le battement d'ailes d'un oiseau effarouch, ou le passage, dans le fourr, d'un renard cheminant la queue tranante. Au loin, c'tait le jappement clair d'un chien labri sur la voie du livre, ou la corne d'appel de quelque chasseur huchant ses briquets, ou bien encore une vache bramant lamentablement aprs son veau, livr au boucher de Thenon. Puis, quand venait le midi, l'anglus tintait tous les clochers d'alentour, Fossemagne, Thenon, Bars, Rouffignac, Saint-Geyrac, Milhac-d'Auberoche, et la musique de toutes ces cloches aux sonorits varies s'pandait sur la fort silencieuse. Je restais l, enjuch sur mon arbre, rvant ces choses vagues qui passent dans les ttes d'enfants, aspirant les senteurs agrestes qui montaient de la fort, vaste herbier de plantes sauvages chauff par le soleil, coutant le coucou chanter au fond des bois, et, plus au loin, un autre lui rpondre, comme un cho affaibli. D'autres fois, c'tait un geai miauleur, qui s'tait appris imiter les chats, autour des maisons, la saison des cerises, et qui s'envolait bientt en m'apercevant. J'aimais cette solitude et ce quasi-silence, qui amortissaient, sans que j'y fisse attention, les cruels ressouvenirs de mon pauvre pre, et, tous les jours, pendant que ma mre travaillait Maranc, je courais dans les bois, mangeant une mique ou un morceau de pain apport dans ma poche, me gorgeant de fruits sauvages, buvant dans les creux o l'eau s'assemblait, car il n'y a gure de sources dans la fort, et me couchant sur l'herbe lorsque j'tais las. Pas bien loin de Las Motras, il y a, dans un creux, un petit lac appel le Gour; on dit qu'on n'a jamais pu en sonder le fond, mais peut-tre, on n'a jamais bien essay. En ce temps-l, le Gour tait environn d'pais fourrs, et l'eau dormait l tranquille et claire, ombrage par de grands arbres qu'elle rflchissait: frnes, fayards ou htres, rables et chnes robustes. Il y avait mme, pench sur le petit lac, un tremble argent, venu l par hasard, dont les feuilles frmissaient avec un bruit lger comme celui d'une aile d'insecte. J'allais quelquefois me coucher l, sous les hautes fougres, et quand le soleil commenait baisser, alors qu'aux environs un mle de tourterelle roucoulait amoureusement, j'piais les oiseaux, altrs par la chaleur du jour, qui venaient y boire. Il y en avait de toute espce: geais, loriots, merles, grives, pinsons, linots, msanges, fauvettes, rouges-gorges; ils arrivaient voletant, se posaient sur une branche, tournaient la tte de droite, de gauche, et, lorsqu'ils voyaient qu'il n'y avait pas de danger, ils s'abattaient au bord du Gour, et buvaient gorges en levant le bec en l'air pour faire couler l'eau. Des fois, les uns se baignaient en faisant aller leurs ailes, comme des enfants qui battent l'eau la baignade, et, aprs, se secouaient pour se scher et s'plumissaient. Il me semblait, moi, sur qui pesait toujours, quoique moins lourdement, le malheur de mon pre, il me semblait, je dis, que ces petites btes, libres dans les bois, taient heureuses, n'ayant souci de rien, se levant avec le soleil, se couchant avec lui, et, le jabot bien garni, dormant tranquilles la tte sous leur aile. Pourtant, je me venais penser aussi que l'hiver elles n'taient pas trop leur affaire, lorsqu'il gelait fort et que la neige tait paisse: il y en avait alors qui devaient jener. Les merles, les grives, les geais, trouvent toujours quelques grains de genivre, quelques prunelles de buisson, des baies de viorne ou de sureau, ou encore quelques alises restes la cime de l'arbre. Mais les autres pauvres petits oisillons ne trouvent plus de graines, ni de bestioles picorer, et, si la neige tient, si le froid est dur, affaiblis par le jene, une nuit o il gle pierre fendre, ils tombent morts de la branche, et restent l, le bec ouvert, les plumes hrisses, les pattes roides. D'autres fois, c'est un chat sauvage qui, dans l'obscurit, monte l'arbre et les emporte, ou encore un chasseur l'allumade, qui vient avec sa lanterne, tandis que tout dort, et d'un coup de palette assomme les imprudents qui s'enjuchent trop bas: ah! il y a de la misre pour tous les tres sur la terre. Le dimanche, ma mre restait la tuilire, bien contente d'tre avec moi, et elle s'occupait de rapetasser nos pauvres hardes, qui en avaient grand besoin, surtout les miennes, car on pense bien qu'avec cette vie dans les bois, traverser les ronciers, grimper aux arbres, mes culottes et ma chemise en voyaient de rudes. Ce jour-l, elle faisait de la soupe avec quelque chose qu'on lui avait donn, ou avec des haricots que nous appelons mongettes, et il nous semblait bon de manger comme a ensemble, tant toute la semaine chacun de notre ct. La ncessit enseigne de bonne heure les enfants du pauvre; lors donc que j'tais seul, s'il restait un peu de bouillon, je le faisais chauffer quelquefois, et je me trempais de la soupe dans une petite soupire; mais, ordinairement, j'aimais mieux aller courir. Avec a, je mangeais des frottes d'ail, mnageant le sel, comme de juste, car il tait cher, ou bien des pommes de terre l'touffe, des miques, et puis des fruits venus sur des arbres sauvages, sems par les oiseaux dans les bois: cerises, sorbes ou pommes, ou encore de mauvais percs ou alberges, trouvs dans quelque vigne perdue la lisire de la fort. Des fois, ma mre me portait dans la poche de son tablier un morceau de millassou dont elle s'tait prive, la pauvre femme, mais il lui fallait se cacher pour a, parce que l'homme de Maranc, qui regrettait le pain qu'on mangeait, se serait fch s'il s'en tait donn garde. Malgr tout, je profitais comme un arbre plant en bon terrain, et je devenais fort, car, quoique n'ayant que huit ans, j'en paraissais bien dix. Ma connaissance aussi s'tait bien faite; je parlais avec ma mre de choses que les enfants ignorent d'ordinaire, et je comprenais des affaires au-dessus de mon ge: je crois que la misre et le malheur m'avaient ouvert l'entendement. * * * * * Il y en a qui diront: --Alors vous viviez comme des _higounaous_, des huguenots! vous n'alliez pas la messe le dimanche, ni vpres? Eh! non, nous n'y allions pas. Ma mre, la pauvre, croyait bien au paradis et l'enfer; elle savait bien qu'elle se damnait en faisant ainsi; d'ailleurs, elle ne pouvait l'ignorer, car le cur, l'ayant rencontre un soir qu'elle revenait, harasse de sa journe, le lui avait reproch, disant que de ne pas aller la messe, de ne point se confesser, ni faire ses Pques, c'tait vivre comme la chenaille. Non, elle n'allait pas l'glise et ne m'y menait point, faute de n'avoir le temps, disait-elle, mais il y avait autre chose. S'il faut dire la vrit, elle s'tait brouille avec le bon Dieu: elle lui en voulait, et surtout la Sainte Vierge, de ce que mon pre avait t condamn. Elle convenait bien qu'il devait tre puni, mais non pas de mort, parce que les vrais coupables, ceux qui l'avaient pouss faire ce coup, c'tait le comte, qui avait donn l'ordre injuste et mchant de tuer notre chienne, et puis cette canaille de Laborie, qui la poursuivait de ses propositions malhonntes. Je dis: puni de mort, car, en ce temps-l, ce n'tait pas comme prsent, o les forats sont mieux soigns et plus heureux l-bas, dans les les, que les pauvres gens de par chez nous. Ceux qui tenaient dix ans cette vie des galres avaient la carcasse solide; mais la plupart mouraient avant, surtout ceux qu'on envoyait Rochefort, dans les marais de la Charente. Et justement, c'tait l qu'on avait mis mon pre, sur la demande du comte de Nansac, comme M. Fongrave nous le fit savoir. Dans le commencement, comme on nous avait dit que Rochefort tait plus prs de la tuilire que Brest ou Toulon, nous nous en contentions, comme si d'tre spars de cinquante, ou de cent, ou de deux cents lieues, a n'tait pas la mme chose pour nous. Mais, depuis, j'ai su par un marinier de Saint-Lon que c'tait l qu'on envoyait ceux dont on voulait se dfaire. Et pour mon pauvre pre, a ne fut pas long. Tout le jour travailler dans les boues de la rivire, nourri de mauvaises fves, enchan la nuit sur le lit de planches, il attrapa les terribles fivres du bagne. Et puis, la perte de sa libert et le chagrin le minaient plus que la maladie: aussi, au bout de quelques mois, le pauvre misrable mourut dsespr. L'avant-veille de la Toussaint, le maire fit appeler ma mre, et lui dit brutalement devant le cur, qui tait avec lui sur la place de l'glise: --Ton homme est mort l-bas, il y eut hier quinze jours; tu peux lui faire dire des messes. --Les pauvres gens n'en ont pas besoin, repartit ma mre: ils font leur enfer en ce monde. Et elle s'en alla. Il tait nuit noire lorsqu'elle arriva la tuilire, o je l'attendais au coin du feu en faisant cuire des chtaignes sous la cendre pour mon souper. Sans me rien dire, elle dfit son mouchoir de tte, et, se recoiffant, elle cacha en dessous la pointe du mouchoir qui tait ramene en avant. Il faut dire qu'autrefois il y avait des manires diffrentes de se coiffer en mouchoir: les filles laissaient pendre un long bout par derrire, sur le cou, comme pour pcher un mari; les femmes glorieuses d'avoir un homme ramenaient firement ce bout en avant sur l'oreille, tandis que les pauvres veuves le cachaient sous leur coiffure, dsoles de leur viduit. D'aprs cette explication, on comprend que ce bout de mouchoir, arrang d'une certaine faon, tait l'emblme du mariage dsir par les filles, possd par les femmes et regrett par les veuves: cela tout navement, et sans penser mal. En ce temps-l, je ne connaissais pas la signifiance de cette pointe de mouchoir, et je regardais faire ma mre, tout tonn. Lorsqu'elle eut fini, elle prit une gibe, sorte de forte serpe au bout d'un long manche, et, me tenant par la main, elle m'emmena travers la fort. Elle marchait d'un pas rapide, m'obligeant ainsi courir presque, muette, farouche, serrant ma main dans la sienne d'une pression gale et forte. Elle ne connaissait pas aussi bien la fort que l'homme de la Mon; et puis, d'ailleurs, son ide qui la poussait en avant l'empchait de se bien diriger dans la nuit, de manire que, voulant aller l'Herm, elle gauchit sur la droite beaucoup, vers le Lac-Ngre; ce que voyant et qu'elle avait failli son chemin, ma mre tourna droit vers le midi. Nous allions toujours sans mot dire, moi pressentant quelque chose de grave dans ce long silence, et mu par avance la pense de quelque terrible rvlation. Dans les bois, les feuilles secoues par un vent humide tombaient au pied des arbres, ou quelquefois, enleves par une rafale, tourbillonnaient dans la nuit, passant sur nos ttes comme une innumrable troupe de sansonnets emports par la bourrasque. Dans les sentiers sems de feuilles mortes, des flaques d'eau pareilles des miroirs sombres o rien ne se refltait, clapotaient sous nos sabots. Et nous marchions toujours grand pas, ma mre, sa gibe sur l'paule, moi entran par elle, et envelopps tous deux de l'obscurit sinistre des bois. Enfin, sur les onze heures, nous vmes sur la lisire de la fort se dresser dans le ciel noir les toits pointus du chteau de l'Herm, et ma mre pressa le pas en contournant le coteau pour viter le village. En arrivant au dcouvert, le ciel se montra gris, ray de bandes noirtres avec de grands nuages qui couraient vers l'est pousss par le vent de travers. En rencontrant les fosss de l'enceinte, ma mre les longea et, s'arrtant en face de la porte extrieure, la tte haute, les yeux brillants, les cotillons fouetts par le vent, me dit: --Mon drole, ton pre est mort l-bas aux galres, tu par le monsieur de Nansac: tu vas jurer de le venger! Fais comme moi! Et suivant le rite antique des serments solennels, usit dans le peuple des paysans du Prigord depuis des milliers d'annes, elle cracha dans sa main droite, fit une croix dans le crachat avec le premier doigt de la main gauche et tendit la main ouverte vers le chteau. --Vengeance contre les Nansac! dit-elle trois fois haute voix. Et, moi, je fis comme elle et je rptai trois fois: --Vengeance contre les Nansac! Cela fait, tandis que les grands chiens hurlaient au chenil, ayant ctoy les maisons du village endormi, nous fmes prendre le vieux grand chemin royal qui passe prs de l'Herm et traverse les bois en se dirigeant vers Thenon. Trois quarts d'heure aprs, nous tions la Croix-de-Ruchard, qui se trouve maintenant sur la lisire de la fort, et, laissant La Salvetat sur la droite, nous rentrmes dans les bois de La Granval, suivant les sentiers pour revenir la tuilire, o nous fmes rendus sur les deux heures du matin. * * * * * A l'ge que j'avais alors, le dormir est un besoin presque aussi fort que le manger et le boire. Lorsque je me rveillai le lendemain, il faisait grand jour, et j'tais seul dans le lit, ma mre tant partie de bonne heure au travail. Je restai l un moment, regardant l'autre bout de notre masure une petite pluie fine qui tombait par la tuile effondre, faisant une flaque dans le sol, et lors je pensai tous les malheurs qui nous tombaient dessus. La mort de mon pre, quoiqu'elle m'et fait une bien grosse peine, ne m'avait pas surpris, car nous nous y attendions, ma mre et moi. Souventes fois, parlant tous deux de ce que pouvait tre cet enfer des galres, nous imaginions des choses si terribles, et pourtant si vraies, que la mort pouvait tre considre comme une dlivrance. Oh! en tre rduit prfrer la mort pour ceux qu'on aime, quelle triste chose! Aussi quelle haine farouche pour les Nansac grouillait en moi, pareille un de ces noeuds de vipres accouples que je trouvais parfois dans la fort! Aprs ces tristes pensers, j'prouvais du soulagement sentir dans mon coeur une grande reconnaissance pour M. Fongrave, qui avait t si bon pour nous. Il me semblait que tant que nous n'aurions pas en quelque manire marqu notre reconnaissance l'avocat de mon pre, je ne serais pas mon aise. En cherchant en moi-mme ce que nous pourrions faire pour a, je vins penser que lui envoyer un livre, a serait propos. Je me souvins alors que, dans le tiroir du cabinet, il y avait des setons ou lacets de laiton dont se servait mon pre, et, sautant du lit incontinent, je mis ma culotte, soutenue mode de bretelle par un bout de ficelle que j'avais faite avec du chanvre, et j'allai au tiroir. Je fus content de voir qu'il y avait une dizaine de setons, et, sans plus tarder, je pris une mique et, en la mangeant, je m'en fus la recherche de passages de livres, o je pourrais en poser. Aprs avoir bien vir, tourn, je remarquai trois coules assez frquentes, et, le soir, ayant flamb trois de ces collets, je les cachai dans une poigne de fougres, et au soleil entrant, ou couchant, si l'on veut, je m'en fus les placer. Je posai le premier dans un passage deux pas du sentier, attach une forte pousse de chne. J'en mis un autre sur la lisire d'un bois un endroit o j'avais connu que le livre passait souvent pour aller faire sa nuit dans les terres autour des villages, et enfin le troisime la croise de deux petits sentiers qui devait tre un poste pour la chasse aux chiens courants. Le lendemain matin, de bonne heure, je m'en fus voir mes setons: rien. Le surlendemain, rien encore. Le troisime jour, je trouvai qu'il m'en manquait un, enlev sans doute par quelque garde; aux autres, rien encore. Je compris lors que je n'tais pas bien fin braconnier, mais je ne me dcourageai point pour a; en quoi j'eus raison, car le quatrime jour, approchant de mon dernier seton, je vis quelque chose de gris dans la coule et je me mis courir: c'tait un beau livre tendu mort, le poil encore humide de la rose de la nuit; je le ramassai et m'engalopai chez nous. Lorsque le soir ma mre vint, je lui montrai le livre en lui disant que c'tait pour M. Fongrave que je l'avais attrap. Elle me dit que c'tait trs bien; qu'il ne fallait jamais oublier ceux qui nous avaient fait du bien, et non plus ceux qui nous avaient fait du mal. Je n'avais garde d'oublier ceux-ci; mais que faire, moi, drole d'une huitaine d'annes? Comment venger la mort de mon pre sur les messieurs de Nansac? Ils taient riches, puissants, la terre tait eux; ils avaient un chteau inabordable leur volont, des domestiques, des gardes arms, et, moi, j'tais pauvre et chtif. Je pensais a souvent, sans rien imaginer, preuve que je n'avais pas de nature l'ide tourne au mal, quand, le mardi suivant, allant Thenon avec ma mre pour tcher de faire passer le livre M. Fongrave, nous trouvmes un homme qui portait un fusil la bretelle et menait, par une corde, un mchant briquet qui avait le cou tout corch. On causait en marchant, et, entre autres propos, l'homme vint nous dire que son chien s'tait pris dans un seton et qu'heureusement, lui, tant tout prs couper de la bruyre, l'avait ou gueuler et l'avait tir du lacet moiti trangl: entendant a, je vins penser que, le comte de Nansac chassant souvent dans la fort, je pourrais lui tuer des chiens par ce moyen, et je fus content. A Thenon, ma mre trouva un marchand tabli sur la place de la Clautre, Prigueux, qui venait souvent au march les mardis, avec deux mulets de bt portant ses marchandises. Cet homme nous dit connatre M. Fongrave, qui lui avait plaid une affaire, et promit de lui rendre le livre le lendemain, certainement. Sur cette assurance, nous revnmes la tuilire. Je n'allais pas souvent dans la fort de l'Herm, qui tait aux messieurs de Nansac, pour ne pas les rencontrer chassant, ou leurs gardes; mais un soir, ayant remarqu les endroits, j'y posai deux solides setons doubls et bien attachs de fortes cpes de chne, et m'en retournai tout courant. Le lendemain, c'tait jour de chasse, et, de loin, j'entendais par intervalles la trompe du piqueur et les voix des chiens. Je ne sus rien de ce jour-l, et j'enrageais en moi-mme, quand, le surlendemain, tant dans la fort de La Granval, je trouvai, entre les Maurezies et le Lac-Viel, le piqueur de l'Herm qui sonnait des appels. Il me demanda si je n'avais pas vu un grand chien blanc et noir, marqu de feu aux pattes et au-dessus des yeux. Je lui rpondis que non, et l-dessus, poussant son cheval, il s'en alla. Dans les villages aux entours de la fort, on sut par ce piqueur que Taaut, le chien de tte, tait perdu. Moi, je ne disais rien, mais je souponnais qu'il pourrait bien tre trangl mort au pied d'un petit chne, l-bas, dans la Combe-du-Loup. J'avais une forte envie de m'en accertainer, mais la crainte d'tre vu et d'attirer les soupons sur moi me retenait. Cependant, perdant patience, le dimanche, pendant la messe, sr que tous, matres et domestiques y taient, je courus la Combe-du-Loup. Ha! la tte de Taaut tait l par terre dans la coule, et tout le reste avait disparu, mang par les loups: il payait pour notre pauvre chienne. Je dtachai vite le seton et je m'en revins tout fier et content de ce commencement de vengeance. Au chteau, personne ne se douta de rien, et lorsque, quelques jours plus tard, Mascret trouva la tte de Taaut moiti mange par les fourmis, on crut que le chien, n'ayant pas retrait avec les autres, avait t attrap la nuit par les loups. J'tais content, j'ai dit: pourtant quelque chose me fchait; c'tait que le comte ne st pas que j'avais fait ce coup. Un beau jour, pensais-je, je le lui dirai bien; mais, pour le moment, c'tait trop dangereux. La mort de mon pre ne l'avait pas saoul, d'ailleurs, et il cherchait encore nous faire du mal nous autres. Pour nous faire quitter le pays, et nous ter le pain de la main, il voulut d'abord acheter la tuilire o nous demeurions; mais l'homme qui elle appartenait, qui ne l'aimait gure, comme tout le monde dans le pays, du reste, refusa de la lui vendre. N'ayant pas russi de ce ct, il imagina de faire revenir le fils de chez Tpy, l o travaillait ma mre, lequel avait assez de la vache enrage du rgiment, quoiqu'il se ft enrl volontairement. Le comte agit si bien qu'il lui fit avoir son cong, je ne sais sous quel prtexte; mais, en ce temps-l, les nobles comme lui faisaient tout ce qu'ils voulaient. Voil donc ma mre encore une fois chmant et se demander d'o elle tirerait le pain. Juste en cet instant, comme pour rpondre la mchancet du comte, un autre de ses chiens se prend encore un seton; mais, cette fois, on le trouva, et Mascret dit: --Si Martissou n'tait pas mort aux galres, je jurerais que c'est lui qui a fait et pos ce collet! Mais a n'alla pas plus loin pour le moment: on crut que le chien s'tait pris un seton tendu pour le livre, comme a arrive quelquefois. Pourtant, une quinzaine de jours aprs, Mascret, qui avait son ide, me trouvant dans la fort, tira le lacet de son carnier et me dit: --Connais-tu a? La colre de toutes les canailleries du comte me monta tout d'un coup: --Oui bien! dis-je, c'est moi qui l'ai pos! --Ah! foutu mchant garnement, je vais te corriger! Mais, me jetant en arrire, j'ouvris mon couteau en mme temps, prt le planter dans le ventre du garde: --Avance! si tu n'es pas un capon! Lorsque Mascret me vit ainsi, les sourcils froncs, les yeux flamboyants, la bouche grinante, montrant les dents comme un jeune loup qui va mordre, il eut peur et s'en alla aprs force menaces. * * * * * Cependant l'hiver tait l; les pinsons se rassemblaient par troupes, les msanges quittaient les bois pour les jardins, les grives descendaient dans les prs, et les rouges-gorges venaient autour des maisons. C'est l'poque o l'on balaie la feuille dans les chtaigneraies, o l'on cure les rigoles des prs, o l'on ramasse le gland et autres broutilles comme a, toutes choses que les gens font en s'amusant: il n'y a pas d'ouvrage pour les journaliers en ce temps-l. Voyant donc qu'elle n'aurait pas de travail autrement, ma mre, qui tait bonne filandire, chercha du chanvre filer, d'un ct et d'autre, et en trouva quelque peu. Elle se mettait une chtaigne sche, toute crue, dans la bouche, pour faire de la salive, et filait ainsi du matin au soir, gagnant peu prs ses trois sous par jour: il n'y avait pas pour manger notre aise de pain. Heureusement, l'homme qui tait la tuilire nous avait donn des chtaignes ramasser moiti, de manire que nous en avions la valeur de deux sacs sur de la fougre, dans le fond de la cassine, ce qui nous assurait de ne pas mourir de faim cet hiver. Quant au bois, il ne nous manquait pas: nous en avions amass un grand pilo pour la mauvaise saison sous un bout de hangar qui tenait encore un peu. Ce fut bien propos, quand vint la neige, et qu'il fallut rester des journes entires au coin du feu. Pour m'amuser, cependant que ma mre filait sans relche, moi, je m'essayais faire des cages d'osier, ayant pour tout outil mon couteau et une baguette de fer que je faisais rougir pour percer les trous des barreaux. L'hiver, on dit que c'est la bonne saison pour les riches; mais pour les pauvres, il n'en va de mme. D'ailleurs, il n'y a pas de bonne saison pour eux. Ceux-l qui ont besoin de gagner leur vie sont encore plus malheureux lorsque le travail de terre manque: ainsi sont dans la campagne les pauvres mercenaires: il leur faut chmer lorsqu'il pleut ou neige, et jener aussi souvent. Outre a, l'hiver, c'est le temps o il ferait bon tre bien habill de bonne bure paisse, ou de bon cadis bourru, pour se prserver du froid; mais les pauvres gens sont obligs de passer les mois de gel avec leurs habillements d't. Nous autres, dans cette baraque o l'eau et la neige tombaient par le trou de la tuile o le vent s'engouffrait aussi, tuant quelquefois le chalel pendu au manteau de la chemine, nous n'tions pas trop bien, comme on peut croire; surtout que nos habillements, toujours les mmes, uss, percs, n'taient gure chauds. Aussi, quand vint le printemps, que les noisetiers sauvages fleurirent leurs chatons et que les buis commencrent faire leurs petites marmites, il nous sembla renatre avec le soleil. Mais ce n'tait pas le tout, il fallait manger et, pour manger, gagner des sous. Ce qui fait la peine des uns arrange quelquefois les autres. Vers la mi-carme, la femme de Tpy tomba malade, de manire que son homme manda ma mre d'y aller pour la soigner, les droles aussi, et tenir la maison. La pauvre femme resta au lit un mois et demi et, aussitt qu'elle put se lever, quoique bien faible, il lui fallut reprendre son travail, car Tpy tait un peu serr et mme avare, de sorte que d'tre oblig de payer une femme pour faire les affaires dans la maison, si peu que ce ft, alors qu'il en avait une lui, a le suffoquait; tellement bien, qu'il en voulait sa femme d'tre malade, comme si c'et t sa faute, la pauvre diablesse! Voil donc ma mre encore une fois sans travail, de manire qu'au bout d'un mois et demi, les quelques sous qu'elle avait amasss furent dpenss. Un jour vint o il n'y eut plus de pain chez nous, ni de pommes de terre. Les chtaignes, il y avait longtemps qu'elles taient finies; de graisse, plus: nous faisions la soupe avec un peu d'huile rance, tant qu'il y en eut; dans un fond de sac, seulement, il restait un peu de farine de bl d'Espagne. Ma mre la ptrit, en fit des miques qu'elle fit cuire, en disant: --Lorsqu'elles seront finies, il nous faudra prendre le bissac et chercher notre pain. Entendant a, je maudissais ce comte de Nansac qui tait la cause de la mort de mon pre aux galres, et qui voulait nous faire crever de misre. En moi-mme je rptais ce que j'avais souvent ou dire ma mre: --Le bon Dieu n'est pas juste de souffrir a! Si j'avais eu le fusil de mon pre, qu'au greffe ils gardaient, je crois que je me serais embusqu dans la fort pour tuer comme un loup ce mchant noble, lorsqu'il passait cheval avec ses chiens, l'air froid et mprisant, criant, lorsqu'il rencontrait quelque paysan sur son chemin: --Gare, manant! * * * * * En ruminant toutes ces choses pnibles, affol par la misre, je vins penser que nous tions la veille de la Saint-Jean. C'est la coutume dans nos pays que, ce jour-l, on allume un feu sur les cafourches ou carrefours, auprs des villages et des maisons cartes. Dans les bourgs on en dresse un beau, recouvert de verdure et de feuillage, avec, la cime, un bouquet de lis, de roses et d'herbes de la Saint-Jean, qu'on s'arrache aprs. Comme autrefois le druide clbrant la fte du solstice, la tombe de la nuit, le cur vient bnir le feu en crmonie: ainsi faisait celui de Fanlac, de qui j'ai appris cela. Lorsque le feu tire sa fin, ceux qui n'ont pu attraper le bouquet emportent des charbons pour garder la maison du tonnerre, aprs avoir saut le brasier pour se prserver des clous. Au temps que nous demeurions Combengre, d'o l'on voyait au loin s'tager les coteaux et les puys, j'aimais regarder, ce soir-l, ces milliers de feux qui brillaient dans l'ombre, sur une immense tendue de pays, jusqu' l'extrmit de l'horizon, o le vacillement incertain de la flamme se percevait peine, comme une toile perdue dans les profondeurs du ciel. Sur les cimes, les feux, tirant leur fin, quelquefois s'obscurcissaient un instant, puis, ravivs par l'air, jetaient encore quelques clarts pour finir par s'teindre alors que d'autres, dans la vigueur de leur premire flambe, montaient dans le ciel noir comme des langues de feu. De la tuilire, au milieu des bois, on ne pouvait pas apercevoir tous ces feux, mais je ne m'en souciais gure, car, sur le coup o j'avais pens cela, m'entra comme une balle dans la tte cette ide: mettre le feu la fort de l'Herm! De cet instant, je ne m'occupai d'autre chose; la nuit, j'en rvais. Ce n'tait pas la rsolution perverse d'un enfant prcocement mchant, faisant le mal pour le mal, par plaisir; non. A la guerre sans piti du comte je rpondais par une guerre semblable; ne pouvant le tuer,--ce que j'aurais fait alors sans remords,--je lui causais un grand dommage. Je tenais mon serment, je vengeais mon pre; cette pense me faisait du bien. Tout a n'tait pas, ce moment-l, aussi net dans ma tte que je le dis aujourd'hui, mais je le sentais tout de mme. Le difficile tait d'en venir mes fins. J'y songeais tous les jours, cherchant les moyens, les pesant, les comparant, et, finalement, m'arrtant aux meilleurs, c'est--dire ceux qui pourraient rendre l'incendie plus considrable. Le premier point, c'est qu'il fallait attendre un jour o il venterait fort; le second, que le vent devait venir de l'est, du ct de Bars, pour ne pas brler la fort de La Granval, ni celle du Lac-Gendre, ce que je n'aurais voulu pour rien au monde, mais seulement celle de l'Herm. La troisime condition, c'est qu'il fallait allumer le feu un endroit d'o il pt gagner facilement tous les bois du comte de Nansac, car, de prparer plusieurs foyers, c'tait appeler les soupons; mis une seule place, a passerait pour un accident. Enfin, le quatrime point, c'est qu'il fallait mettre le feu la nuit, afin que les secours ne vinssent pas arrter l'incendie son dbut. Pour un enfant de mon ge, tout a n'tait pas trop mal arrang; le malheur tait que ce ft pour une mauvaise action; mais, pouss au mal, je n'tais pas le seul coupable. Tandis que je ruminais ces choses dans ma tte, ma mre, ayant su qu'on avait besoin de faneuses au Cheylard, y alla le lendemain, me laissant seul pour tout le temps des fenaisons, car c'tait trop loin pour revenir chaque soir. Elle se fchait de a, mais je la tranquillisai en l'assurant que je ne m'inquitais point d'tre seul. Si je lui avais dit la vrit, j'aurais dit que j'en tais content. Le premier jour, je l'accompagnai jusqu'au Cheylard, o, ayant demand quelque peu d'argent d'avance sur ses journes, elle acheta chez le fournier de Rouffignac une tourte de pain que j'emportai. Mon plan tait bien arrt, je n'avais plus qu' chercher un bon endroit et attendre le moment propice. Il y avait une diffrence de trois ou quatre ans entre les coupes de la fort de l'Herm et celles de La Granval qui se jouxtaient. Les premires taient bonnes couper l'hiver prochain, de manire que la divise, ou limite, tait facile trouver et suivre, surtout avec les grosses bornes cornires qu'il y avait de distance en distance. Ayant bien considr les choses, je me dcidai pour une place o les bois de l'Herm entraient en coin dans les autres. Il y avait justement l un vieux foss moiti combl: je cavai un petit four dans le talus, comme ceux que font les enfants pour s'amuser, j'assemblai quelques brasses de broussailles dans le foss, et je m'en revins sans avoir t vu de quiconque. Plusieurs jours se passrent dans l'attente. Il faisait un soleil brlant qui schait sous bois les herbes et les brindilles, ce qui me rjouissait, en me faisant esprer une belle flambe; mais point de vent. Pourtant, un matin, avec la lune le temps changea, et un fort vent d'est se mit souffler, mon grand contentement. Toute la journe, je trpignai, impatient, et, la nuit venue, j'emplis un vieux sabot de braises et de cendres, et, le cachant sous ma veste, je m'encourus travers les bois. Des nuages gristres filaient au ciel, le temps tait orageux, le vent soufflait chaud, sous les taillis, courbant les fougres et la palne, ou herbe forestire, et balanant grand bruit les ttes des baliveaux et des arbres de haute futaie. Aussi, tout en galopant, je me disais: Pourvu qu'il ne pleuve pas cette nuit! Lorsque j'arrivai mon endroit, j'tais essouffl et tout en sueur. Il pouvait tre sur les dix heures: je retrouvai mon petit four en ttonnant, et aussitt, vidant mon sabot dedans, je le bourrai d'herbes sches et me mis souffler sur les braises. L'herbe flamba rapidement: j'y ajoutai quelques brindilles, et, mesure que le feu prenait, des petits morceaux de branches mortes. Aprs qu'il fut bien allum, j'y jetai une brasse des broussailles sches que j'avais amasses et, incontinent, la flamme monta, gagnant le bois. Bientt, sous l'action du vent, le taillis fut en feu, et je me sauvai comme j'tais venu, par les fourrs, emportant le sabot qui m'aurait dnonc. Arriv la tuilire, les mains saignantes, les jambes rafles par les ronces, je me couchai tout habill, agit, inquiet, ne craignant qu'une seule chose, que le feu ne s'teignt de lui-mme, ou par l'orage qui ronflait au loin. Vers une heure aprs minuit, j'entendis de grands bruits, et, me levant, je sortis. Le tocsin sonnait aux clochers d'alentour, avec des tintements presss, sinistres. Une immense lueur rouge ensanglantait les nuages qui s'enfuyaient emports par le vent, et clairait les coteaux. Des clameurs montaient des villages voisins de la fort: l'Herm, Prisse, Les Foucaudies, La Lande; et, au milieu des bois, on entendait les cris des gens des Maurezies, de la Cabane, du Lac-Viel, de La Granval, qui couraient au secours. Alors je fus pris d'un grandissime dsir de contempler mon ouvrage. Ayant laiss passer ces gens, je gagnai travers les coupes un des endroits les plus levs de la fort, o il y avait un grand htre sur lequel j'tais mont plus d'une fois, et, l'embrassant aussitt, je me mis grimper. A mesure que je montais, je dcouvrais le feu, et, arriv au fate, l'incendie m'apparut dans toute son tendue. La fort de l'Herm brlait sur une demi-lieue de largeur, semblable un grand lac de feu. Les taillis, desschs par la chaleur, flambaient comme des sarments; les grands baliveaux isols au milieu de l'incendie rsistaient plus longtemps, mais, envelopps par les flammes, le pied min, ils finissaient par tomber avec bruit dans l'norme brasier o ils disparaissaient en soulevant des nuages d'tincelles. La fume chasse par le vent dcouvrait ce flot qui s'avanait rapidement, dvorant tout sur son passage. Les oiseaux, rveills brusquement, s'levaient en l'air, et, ne sachant o aller dans les tnbres, voletaient effars au-dessus du foyer gant. Sur le sourd grondement de l'incendie s'levaient dans la nuit les ptillements du bois vert se tordant dans la flamme, les craquements des arbres chus dans l'amoncellement de charbons ardents, et les voix des gens affols travaillant prserver leurs bls mrs. Dans les clairires, des langues de feu s'allongeaient comme d'immenses serpents, et s'arrtaient finalement la lisire des bois. Sur le seuil des maisons d'alentour, inondes d'une aveuglante lumire, des enfants en chemise regardaient tranquillement brler la fort du comte de Nansac. Les lueurs de l'immense embrasement se projetaient au loin sur les collines, clairant les villages de rougeurs sinistres qui se refltaient dans le ciel incendi. Plus prs, au-dessus des maisons basses du village, les tours et les grands pignons du chteau de l'Herm se dressaient comme une masse sombre o brillaient dans les vitres des reflets enflambs. Je restai l, cheval sur une grosse branche, jusqu' la pointe du jour, suivant les progrs du feu, qui, sauf en quelques coins prservs par un bout de chemin, ne s'arrta qu'aprs avoir dvor toute la fort, laissant aprs lui un vaste espace noir d'o s'levaient des nuages de fume. Alors, repu de vengeance, je descendis de mon arbre, et m'en retournai la tuilire, plein d'une joie sauvage. Merci mon petit four, on crut que le feu avait t mis par des enfants en s'amusant; ils furent interrogs, tous ceux de par l, tour de rle; mais inutilement: le comte de Nansac en fut pour six ou sept cents journaux de bois brls. Ds lors, il me sembla que je devenais un homme. L'orgueil de ma mauvaise action me grisait; je mesurais ma force son tendue, et je me complaisais dans le sentiment de ma haine satisfaite. De remords, je n'en avais pas l'ombre, pas plus que le sanglier qui se retourne sur le veneur, pas plus que la vipre qui mord le pied du paysan. Au contraire, la russite de mon projet m'affriandait jusqu' me faire songer aux moyens de me venger encore. Le dimanche, quand vint ma mre passer la journe la tuilire, elle me demanda si je n'avais pas eu peur, la nuit de l'incendie, quoi je rpondis que non, et que, tout l'oppos, je m'tais rjoui en voyant brler les bois du comte. A l'air dont je dis cela, elle me regarda, prise d'un soupon, et puis, comprenant tout coup, se jeta sur moi, m'enleva contre sa poitrine et m'embrassa furieusement. --Ah! dit-elle en me reposant terre, il ne sera jamais assez puni! * * * * * Trois ou quatre jours aprs, les fenaisons finies, la pauvre femme revenait tard, recrue, puise de fatigue, pour avoir pein toute une longue journe de quinze heures sous un soleil pesant. Elle se htait fort afin d'arriver avant l'orage qui la suivait, mais elle eut beau se presser, un peu aprs avoir pass La Salvetat, les nuages crevrent grand bruit, et toute en sueur, haletante, une pluie froide mle de grlons lui tomba dessus, de manire qu'au bout de trois quarts d'heure, lorsqu'elle arriva sous cette pluie battante, trempe jusqu' la peau, elle triboulait, c'est--dire grelottait, et n'en pouvait plus. N'ayant pas d'autres habillements pour se changer, elle se coucha, et, moi, j'en fis autant. Toute la nuit je la sentis contre moi, brlante, agite par la fivre, et tourmente dans son demi-sommeil de mauvais rves qui la faisaient dparler, ou dlirer. Le matin, comme c'tait une vaillante femme, elle voulut se lever; mais, ayant mis la marmite sur le feu pour faire cuire des pommes de terre, elle fut oblige de se recoucher, prise de frissons avec de forts claquements de dents, et se plaignant d'un grand mal dans les cts. La voyant ainsi, je la couvris de tout ce que je pus trouver, de son cotillon sch, et, finalement, de ma veste, mais elle frissonnait toujours. Je pensai alors aller qurir du secours, mais lorsque je lui en parlai, elle me dit faiblement: --Ne me quitte pas, mon Jacquou!... Comme on doit penser, j'tais bien inquiet. Ne sachant que faire pour apaiser la soif qui la tourmentait, je coupai en quartiers des pommes d'anis que la pauvre femme avait portes pour moi dans la poche de son tablier, et, les faisant bouillir, j'en fis une espce de tisane que je lui donnais lorsqu'elle demandait boire, ce qui tait souvent. Quelquefois, je me disais que, si elle pouvait s'endormir, je courrais jusqu'aux Granges pour avoir du secours; mais, quand je me bougeais le moindrement, elle ouvrait les yeux et disait: --Tu es l, mon Jacquou? ne me laisse pas! Et je lui rpondais, en lui prenant la main: --Ne crains point, mre, je ne te quitterai pas. Et elle refermait les paupires, brise par la fivre, et la poitrine haletante, oppresse. Lorsqu'elle s'assoupissait un peu, j'allais sur la porte et j'piais si quelqu'un passait par l. Mais dans cet endroit sauvage, o personne n'avait affaire, qui n'tait sur aucun chemin, on ne voyait gure jamais personne, sinon, de loin en loin, un pauvre diable longeant l'ore des bois, sa serpe sous son sans-culotte, ou autrement dit sa veste, et s'en allant faire son faix dans les taillis. Et, personne ne se montrant, je rentrais bien ennuy, et lorsque ma mre se rveillait, j'essayais de lui faire comprendre qu'il lui fallait avoir la patience de rester deux heures seule, tandis que j'irais chercher quelqu'un; mais tout ce que je pouvais lui dire, elle ne savait que rpondre toujours: --Ne me quitte pas, mon Jacquou! Ou bien, n'ayant pas la force de parler, elle secouait la tte pour dire non. La nuit d'aprs, elle se mit dlirer, parlant de guillotine, de galres, appelant son pauvre homme, mort l-bas, sur une planche nue, les fers aux pieds. Tous nos malheurs lui revenaient dans la tte, et l'affolissaient. Elle criait aprs le comte de Nansac, et reniait la vierge Marie qui n'avait pas sauv son homme. Dans sa fivre, elle battait des bras sur le couvre-pieds pour chasser le bourreau qu'elle disait voir au fond du lit, ou cherchait se lever pour aller rejoindre son Martissou qui l'attendait. J'avais grand-peine la calmer un peu; il me fallait monter sur le lit, la prendre par le cou et lui parler comme un petit drole en l'embrassant. Au matin, harasse de fatigue, elle s'assoupit un peu et, moi, la voyant ainsi, je crus qu'elle allait mieux; mais, lorsqu'elle se rveilla en sursaut avec une longue plainte, je vis bien que non. Sa respiration devenait de plus en plus pnible, prcipite, et la fivre tait si forte que sa main brlait la mienne. La journe se passa ainsi, et quand revint la nuit, elle ne pouvait plus parler, mais se doulait et s'agitait dsesprment. Oh! quelle nuit! Qu'on s'imagine un enfant de neuf ans, seul dans une cahute perdue au milieu des bois, avec sa mre agonisante! Pendant plusieurs heures, la pauvre malheureuse se dbattit contre la mort, faisant aller follement ses bras, essayant d'arracher le couvre-pieds, se soulevant tout entire dans les transports de la fivre, les yeux gars, la poitrine haletante, et retombant sur le lit, le souffle lui faisant dfaut un instant, pour reprendre encore par un pnible effort. Vers la minuit ou une heure, la fivre cessa, et un bruit rauque sortit de sa poitrine, le rommeau ou rle de la mort! Cela dura une demi-heure; j'tais sur le banc prs du lit, et, moiti couch, je tenais la main de ma pauvre mre serre contre ma poitrine. La connaissance lui revint tout fait la fin; elle tourna vers moi ses yeux pleins d'un angoisseux dsespoir et deux grosses larmes coulrent sur ses joues amaigries et hles; puis ses lvres remurent, le rle s'arrta: elle tait morte. Alors, moi, plein de douleur et d'pouvante, je l'appelai: --Mre! mre! Et je me mis sangloter sur sa main que je gardais toujours dans les miennes. Je restai longtemps l, immobile, affaiss. Lorsque je relevai la tte, la lueur du chalel, que le vent venant du trou de la tuile faisait vaciller, je vis la figure de ma mre qui prenait une teinte de cire jauntre. Ses yeux taient rests ouverts, et aussi sa bouche, dont les lvres rtractes, laissaient voir les dents. Oh! de quelle funbre terreur je fus pris en la voyant ainsi! Je ne pus la regarder une minute, et, me cachant la figure dans les draps, rempli de dsespoir et d'effroi, j'achevai de passer de la sorte cette horrible nuit. * * * * * Le jour venu, je me relevai un peu rassur et j'avisai ma pauvre mre. Maintenant elle tait froide, roidie par la mort; sa main que je touchais glaait la mienne; ses cheveux noirs, dfaits dans les mouvements de fivre, s'pandaient en mches paisses sur le lit, comme des serpents; sa pleur tait devenue terreuse; ses yeux taient vitreux et ternis, et sa bouche, toujours grande ouverte, semblait clamer le dsespoir de laisser son drole seul sur la terre. Je restai l un moment la contempler, puis, faisant ce que j'avais ou dire qu'on faisait en tel cas, je lui couvris la figure avec le linceul, et, ayant ferm la porte, je m'en fus chercher quelqu'un. Au Petit-Lac, une femme qui filait accote contre un mur, me voyant passer bien ennuy, me demanda ce que j'avais. Lui ayant dit ce qui en tait, elle leva les bras en disant: --Sainte Vierge! Et puis elle me fit une quantit de questions, et finit par me dire: --Ah donc, tu es le drole du dfunt Martissou! Et ce fut tout. Comme elle ne me faisait aucune offre de service, je la quittai et m'en allai tout droit Bars, chez le maire qui tout de suite me reconnut. --Et qu'est-ce que tu demandes? me dit-il rudement, selon son habitude. Aprs que je lui eus dit la mort de ma mre, il fit un geste de mauvaise humeur, grommela quelques paroles entre ses dents et finit par me rpondre tout haut: --Tu peux t'en retourner, on fera le ncessaire. Je m'en revins la tuilire et j'attendis assis devant la porte toute la journe. Sur les cinq heures, quatre hommes vinrent avec une espce de civire rebords, sorte de caisse longue avec des brancards dont on se servait pour porter en terre les pauvres qui n'avaient pas de quoi avoir un cercueil, ce qui tait commun en ce temps-l. Entrs qu'ils furent, l'un d'eux dcouvrit la figure de ma mre et dit: --Pauvre femme! elle tait trop jeune pour mourir! Voyant qu'elle n'tait pas plie, ensevelie, ils la laissrent dans les draps, les rabattirent, puis l'ayant mise dans le vieux couvre-pieds, tout bti et rapic de morceaux diffrents, aprs l'avoir bien arrange dedans, ils attachrent les linceuls au-dessus de la tte et aux pieds. Cela fait, ils prirent ce pauvre corps roide et le posrent sur la civire, puis chacun prit un des quatre bras, et, tant sortis de la maison, ils se mirent en marche travers la fort. La journe avait t chaude; le soleil qui baissait envoyait ses rais travers les taillis comme des pailles d'or. Les oiseaux commenaient se retirer pour la nuit et voletaient dans les branches. On touffait dans ces bois sans air, et les chemins taient mauvais, de sorte que les porteurs fatigus s'arrtaient souvent et s'essuyaient le front avec leur manche. Puis, reposs, ils crachaient dans leurs mains, empoignaient les brancards et se remettaient en route. Moi, je les suivais machinalement, m'arrtant lorsqu'ils s'arrtaient, repartant avec eux, perdu de chagrin, sans penser rien, regardant d'un oeil fixe le corps de ma mre pli dans le couvre-pieds, qui s'en allait secou par l'effet des accidents de terrain, et autour duquel de grosses mouches noires venaient bourdonner... Au sortir de la fort, les chemins tant dcouverts et meilleurs, les hommes purent porter tout le temps sur l'paule et htrent le pas. En passant prs d'un village, une vieille pauvresse, qui venait de chercher son pain, comme en faisait foi son bissac moiti plein sur son chine courbe, se signa disant mi-voix: --C'est grand'piti de voir une pauvre crature porte en terre comme a! Et, tirant son chapelet de sa poche, elle suivit avec moi. L'_Ave Maria_ sonnait comme nous arrivions au bourg de Bars. Les hommes posrent la civire devant le portail de l'glise, et l'un d'eux alla qurir le cur. Celui-ci vint, un moment aprs, jeta un coup d'oeil froid sur le corps, et dit: --Cette femme ne frquentait pas l'glise et n'a pas fait ses Pques; elle reniait Dieu et la sainte Vierge; c'est une huguenote: il n'y a pas de prires pour elle... Vous pouvez la porter dans le coin du cimetire o la fosse est creuse. Les hommes restrent un instant tonns, puis, reprenant leur fardeau, ils entrrent dans le cimetire tandis que la vieille me disait: --Si tu avais eu de quoi payer, il aurait bien fait l'enterrement tout de mme... Jsus mon Dieu! Dans un coin du cimetire, plein de pierraille, de ronces et d'orties, le trou tait l tout prt, et l'homme qui l'avait fait attendait. Sur la planche incline, les porteurs placrent le corps et, autant qu'ils purent, le firent glisser doucement. Puis ils trent peu peu la planche, et ma pauvre mre se coucha au fond du trou noir, o elle tait peine tendue que le fossoyeur commena jeter la terre et les pierres qui tombaient sur elle avec un bruit mat... Pendant ce temps la nuit tait venue, et moi, noy dans mon chagrin, j'tais debout, regardant comme imbcile la fosse qui se comblait. A ct, la vieille, genoux, disait son chapelet. Aprs que l'homme eut achev, elle se leva, fit un signe de croix et, me touchant le bras, me dit: --Viens-t'en, mon petit, c'est fini. Et je la suivis jusqu'au village o on la retirait dans une grange, et, lorsqu'elle m'eut fait monter, cras de douleur et de fatigue, je tombai sur le foin et je m'endormis d'un lourd sommeil. IV Le matin, mon rveil, je fus tout tonn de me trouver dans un grenier foin; mais bientt la mmoire me revint. Je regardai autour de moi: la vieille tait partie, mais, se doutant que j'aurais faim, elle m'avait laiss un bon morceau de pain. Mon ventre criait, comme a devait tre depuis deux jours que je n'avais rien mang. Pourtant, quoique ce pain ft de pur froment, qu'il et l'air bien propre, je sentais une grande rpugnance y toucher. Chez nous autres, aussi pauvres que soient les gens, ils ont horreur du pain de l'aumne. On dit communment qu'un bissac bien promen nourrit son homme, mais avec a, le plus chtif paysan, dans la plus noire misre, s'estime encore heureux de n'en tre pas rduit l, et regarde avec une compassion un peu mprisante ceux qui cherchent leur vie en mendiant. Moi, songeant cette bonne pense qu'avait eue la vieille, je me sentais comme ingrat de refuser ce morceau de miche; et puis j'tais affam, ce qui est une terrible chose. Je pris donc le pain et je descendis du fenil. Dans la cour je ne vis personne, et la porte de la maison tait ferme; ce qu'ayant vu, je m'en allai en mangeant. Arriv la tuilire, lorsque j'aperus cette masure dserte et ce chlit sur lequel il ne restait plus que la paillasse et une mchante couette, je m'assis sur le banc et me mis pleurer en songeant ma mre crase l-bas sous six pieds de terre et en me voyant tout seul au monde. Ayant pleur mon aise pour la dernire fois, je me dcidai partir. Mais, auparavant, ne voulant pas laisser traner les mchantes hardes de ma chre morte, je fis tout brler dans le foyer. Ceci fait, je passai le havresac de corde sur mon paule, je pris le bton d'pine de mon pre, et, ayant jet un dernier regard sur le lit o il me semblait toujours voir le pauvre corps roidi qui n'y tait plus, je sortis de cette baraque, abandonnant notre misrable mobilier. Mon ide tait de me louer comme dindonnier, et je pensai tout d'abord la Mon de Puymaigre, non pour me rendre chez eux, car pour rien au monde je n'aurais voulu demeurer sur les terres du comte de Nansac, mais pour m'enseigner quelque place. Une fois rendu Puymaigre, je fus tonn d'y trouver une nouvelle mtayre qui me dit que la Mon et son homme s'en taient alls bordiers, du ct de Tursac, et, se reprenant, elle ajouta: ou de Cendrieux; elle ne savait trop. Je connus tout de suite que la pauvre femme n'tait pas des plus adroites, car Tursac est sur la Vzre, en tirant vers le midi, un endroit o la rivire fait un grand tour, comme le nom l'indique, tandis que Cendrieux est au couchant. La laissant donc, je rentrai dans la fort, et, en cheminant, je vins penser Jean le charbonnier qui avait aid mon pre se cacher. J'avais ou dire qu'il tait du ct de Vergt, o il avait pris du charbon faire, mais, pour savoir au juste, j'allai aux Maurezies, o il avait une petite maison lui. Lorsque j'y fus, on me dit que Jean avait fini Vergt, et qu'il tait pour l'heure dans la fort de la Bessde, au del de Belvs. Voyant a, je remerciai les gens et je m'en fus au hasard, cherchant les bonnes maisons, car ce n'est pas chez les pauvres qu'on a de grands troupeaux de dindons garder. A ceux que je rencontrais sur les chemins, dans les villages, je demandais o je pourrais trouver me louer, mais les premiers auxquels je m'adressai ne me surent rien dire de bon. Lorsque c'taient des femmes, comme elles sont curieuses, tout ainsi que des hommes qu'il y a, elles me demandaient de chez qui j'tais et, aprs que je leur avais dit bonnement la vrit, je connaissais que a ne les disposait pas bien pour moi. Le fils de ce Martissou le Croquant, qui avait tu Laborie et qui tait mort aux galres, a leur faisait une mauvaise impression, quoiqu'elles sussent bien qu'il n'tait pas un sclrat, et il y en avait, sans doute, qui se disaient en elles-mmes le vieux proverbe: De race le chien chasse. Voyant a, il me vint en ide de dire un autre nom; aussi, lorsque je fus aux Foucaudies, la question force: De chez qui es-tu? je rpondis assurment: --De chez Garrigal, de la Jugie. --Et o c'est-il, la Jugie? --Dans la paroisse de Lachapelle d'Albarel. Comme ce n'tait pas dans leur renvers, ou voisinage, les gens ne connaissaient pas cet endroit de la Jugie; et a aurait t difficile qu'ils le connussent, d'ailleurs, vu qu'il n'y en a pas dans la commune de Lachapelle, comme je le sus deux ou trois jours aprs. On aurait cru que, de cler mon nom, a allait me porter bonheur, car une femme me dit: --Tu pourrais aller voir l'Auzelie, et puis ensuite la Taleyrandie. Je me fis enseigner le chemin de l'Auzelie, mais arriv que j'y fus, on me dit que tous les petits dindons avaient crev en mettant le rouge, pour s'tre trouvs sous un orage. De l je fus la Taleyrandie, et je me prsentai la cuisinire, une bonne grosse femme: --Mon pauvre drole, fit-elle, tu viens trop tard; on en a lou un. Je la remerciai et je repartais, lorsqu'elle me dit d'attendre, et, un instant aprs, elle me porta un gros morceau de pain sur lequel elle avait cras des haricots. Je n'tais pas encore bien mat par la Marane, ou malchance, c'est pourquoi je devins rouge, et lui dis que je ne demandais pas la charit. --Aussi je ne te le donne pas par charit, fit-elle, mais c'est que j'ai un drole de ton ge... Allons, tu peux le prendre, va!--ajouta-t-elle en me voyant hsiter. Je pris le morceau de pain et, ayant bien remerci la cuisinire, je m'en fus devant moi sans savoir o j'allais. Vers le soir, je commenai penser o je me retirerais pour la nuit. En face de moi, sur le coteau voisin, un village tait camp, dont les vitres brillaient au soleil couchant avec des reflets d'incendie. Mais d'aller y demander l'abri, c'tait comme pour le manger, a me faisait crme. J'avais pourtant couch la veille dans une grange, comme un mendiant, mais je m'tais laiss conduire par la vieille, ne sachant o j'en tais. Il faisait beau temps, et chaud, de manire que je ne me tracassai pas trop de a, et je continuai mon chemin. La nuit m'attrapa du ct de la Pinsonnie, lorsque, avisant dans une vigne perdue une de ces cabanes rondes au toit de pierre pointu, j'y allai droit. Il y avait, dans la logette, de la brande et des fougres sches qui marquaient qu'on y venait au guet: je m'arrangeai sur cette litire et je m'endormis. Au matin, ds l'aube, je repartis, et, pendant de longues heures, je marchai au hasard, m'offrant dans les grosses maisons mais inutilement. Ce jour-l, je ne mangeai pas, ayant toujours honte de mendier, et, quand vint la nuit, je me couchai au pied d'un chtaignier, dans un tas de bruyre coupe. Je ne sommeillai pas tout d'abord, car je commenais m'inquiter de ne pas trouver me louer, et je me demandais ce que j'allais devenir si cela continuait ainsi. Enfin, malgr cette inquitude et les tiraillements de mon estomac, je finis par fermer les yeux. Le soleil me rveilla, et je me remis en marche; mais j'avais tellement faim qu'en passant dans un village appel La Suzardie, et voyant sur sa porte une femme qui avait une bonne figure, je surmontai ma honte et je lui demandai la charit, pour l'amour de Dieu, selon l'usage, et en baissant les yeux. La femme alla me chercher un morceau de pain, qui tait aussi noir et dur que pain que j'aie vu; malgr a, je me mis le manger tout de suite comme un affam que j'tais. Alors, m'ayant questionn, comme de bon juste, mes rponses oues, cette femme m'enseigna le chemin du chteau d'Auberoche, assez prs de Fanlac, o peut-tre on me prendrait. Mais, arriv Auberoche, le matre valet me dit, sans autre explication, qu'on n'avait pas besoin de moi cans. Je commenais croire que quelque sorcire m'avait jet la mauvaise vue; mais que faire cela? Je repartis donc, et, grimpant le rude coteau pel au fond duquel est le chteau, je m'en allai vers Fanlac. * * * * * Tout en montant le chemin roide et pierreux bord de murailles de pierres sches, je faisais de tristes rflexions sur mon sort. Depuis trois jours que je galopais le pays, j'avais vu des enfants de mon ge dans les maisons bourgeoises et chez les paysans, et je songeais que ceux-l taient heureux qui avaient leurs parents autour d'eux, une demeure o se retirer, et la vie souhait, ou tout au moins le ncessaire. Non pas qu'une basse envie me travaillt, mais, en comparant ma destine la leur, je sentais plus vivement mon isolement et mon dnuement de toutes choses. Tout de mme, je tchais de prendre courage en suivant ce chemin pnible, m par l'esprance. Le soleil rayait fort et tombait d'aplomb sur ma figure hle; il faisait une chaleur faire bader les lzards, ou luserts, comme dit l'autre, et les pierres du chemin brlaient mes pieds nus. Aussi, lorsque je fus sur la crte du haut coteau rocailleux o est pinqu le petit bourg de Fanlac, j'tais rendu, et je m'assis l'ombre de la vieille glise pour me reposer. Il me sembla, en arrivant sur cette hauteur, d'o l'on domine le pays, que mes chagrins s'apaisaient. C'est qu' mesure qu'on monte, l'esprit s'lve aussi; on embrasse mieux l'ensemble des choses de ce bas monde o tant de misres sont semblables aux ntres, et l'on se rsigne. Et puis on respire mieux sur les hautes cimes et, en ce moment, avec l'air pur, l'ombre et le repos me donnaient un bien-tre qui m'engourdissait. Le bourg tait dsert quasi, la plupart des gens tant dans les terres couper le bl. De tous cts les cigales folles grinaient leur chanson tourdissante, toujours la mme, et, autour du clocher, dans le ciel d'un bleu cru, les hirondelles s'entre-croisaient avec de petits cris aigus. Un cho affaibli des chansons des moissonneurs montait de la plaine et se mlait aux voix des bestioles de l'air. Sur la petite place devant l'glise, au pied d'une ancienne croix, un coq grattait dans le terreau et appelait ses poules pour leur faire part d'un vermisseau. Je contemplais tout cela, machinalement, les yeux demi-clos, berc par ces bruits qui m'enveloppaient, et alangui par le manque de nourriture. Tandis que j'tais l, rvant vaguement au sort qui m'attendait, l'Anglus de midi sonna dans le clocher, envoyant au loin, sur la campagne brle par le soleil, un son clair, et faisant vibrer la muraille massive contre laquelle je m'tais adoss. Puis la cloche se tut, et le cur sortit de l'glise, o il venait sans doute de remplacer son marguillier occup la moisson. En me voyant, il s'arrta et me dit avec une voix forte, mais bonne pourtant: --Que fais-tu l, petit? Je m'tais lev, et, pendant que je lui racontais mon histoire, en gros, il me regardait d'un air de compassion. J'tais bien fait pour a, car, depuis que je tranais mes habillements, ils taient en guenilles. Ma culotte troue laissait voir ma peau, et, tout effiloche, ne me venait gure qu'au-dessus du genou, tenue tant bien que mal par une cheville de bois mode de bouton. Ma veste tait de mme, dchire partout, et ma chemise, sale, use et toute perce. Mes pieds nus et poussireux taient gratigns par les ronces, et mes jambes de mme. J'tais nu-tte aussi, mais, ds cette poque, j'avais une paisse tignasse qui me gardait du soleil et de la pluie. A mesure que le cur m'examinait, je voyais, dans ses yeux couleur de tabac, sourdre une grande piti. C'tait un homme de taille haute, fort, aux cheveux noirs grisonnants, au front carr, aux joues charbonnes par une barbe rude de deux jours. Son grand nez droit, charnu, partageait une figure maigre, et son menton avanc, avec un trou au milieu, finissait de lui donner un air dur qui m'effrayait un peu; mais ses yeux, o se refltait la bont de son coeur, me rassuraient. Quand j'eus fini de parler, le cur me dit: --Viens avec moi. La maison curiale tait l, tout prs de l'glise, la porte donnant sur la petite place, pas loin d'un vieux puits la margelle use par les cordes puiser l'eau. Entr que je fus derrire le cur, sa servante, qui tait en train de tremper la soupe, s'cria: --H! qui m'amenez-vous l? --Tu le vois, un pauvre enfant mal couvert et qui n'a plus ni pre ni mre. --Mais il doit avoir des poux? Moi, je secouai la tte, ce qui amena sur les lvres du cur un petit commencement de sourire, tandis qu'il rpondait sa chambrire: --S'il en a, ma pauvre Fantille, nous les lui terons; le plus press, c'est de le faire manger, car je crois que depuis quelque temps il ne vit pas trop bien. Et l-dessus, allant au vaisselier, il y prit une assiette de faence fleurs, une cuiller d'tain, et ensuite remplit l'assiette d'une bonne soupe aux choux. --Tiens, mange. Tandis que je mangeais avidement, debout au bout de la table, le cur me regardait faire avec plaisir. Aprs que j'eus fini, il prit un pichet que la Fantille tait alle remplir et me versa un bon chabrol. --Tu en mangerais bien encore une pleine cuiller? me dit-il, en montrant la soupe, lorsque j'eus achev de boire. Je n'osais dire oui, par honntet, mais il le connut et me remplit de nouveau mon assiette, aprs quoi il passa de l'autre ct, o la servante lui porta la soupire. Un quart d'heure aprs, ayant djeun, le cur m'appela. --Donc, tu es de la Jugie, dans la commune de Lachapelle-Aubareil? dit-il en droulant une carte. --Oui, monsieur le cur. Il chercha un moment, puis me dit d'une voix grave: --Tu mens, mon garon! Je devins rouge et je baissai la tte. --Allons, dis-moi la vrit, de chez qui es-tu? d'o viens-tu? Alors, gagn par sa bont, je lui racontai tous mes malheurs, la mort de mon pre au bagne et celle de ma mre la tuilire, il y avait quatre jours seulement. Pendant que je parlais, lui expliquant ce qui s'tait pass, la haine du comte de Nansac perait dans mes paroles, tellement qu'il me dit: --Alors, si tu pouvais te venger, tu le ferais? --Oh! oui! rpondis-je, les yeux brillants. Une ide lui vint: --Peut-tre tu l'as dj fait? dit-il en me regardant fixement. --Oui, monsieur le cur... Et, sur le coup, pris du besoin de me confier lui, je racontai tout ce que j'avais fait: l'tranglement des chiens et l'incendie de la fort. --Comment, malheureux! c'est toi qui as mis le feu la fort de l'Herm? Aprs que je lui eus rpt la chose, il resta un moment sans parler, les yeux sur la carte. Puis, relevant la tte, il me dit, d'une voix qui me remuait dans le creux de l'estomac: --Souviens-toi bien de ne plus jamais mentir! Et rappelle-toi aussi qu'il faut pardonner ses ennemis. Pardonner au comte de Nansac! c'tait une ide qui ne me riait pas: il me semblait que ce serait une lchet et une trahison envers mes parents morts; mais je ne dis rien, et le cur se leva en m'avertissant de l'attendre. Tandis qu'il tait dans une seconde chambre ct, o il couchait, je regardai celle o j'tais. Elle tait grande, comme dans les maisons d'autrefois o l'on ne s'enfermait pas dans des botes ainsi qu'aujourd'hui. Les murs nus, mal unis, taient blanchis la chaux; au plafond, des solives passes en couleur grise; sous les pieds, un plancher raboteux et mal joint. Au milieu tait la table massive o mangeait le cur; dans le fond, un cabinet ancien en noyer; sur le grand ct, un grossier buffet du mme genre sans dressoir, faisait face la chemine en bois de cerisier, surmonte d'un crucifix de pltre comme en vendent les colporteurs. Autour de la pice, le long du mur, de vieilles chaises tournes, communes, taient ranges, et, au bout, une fentre profonde embrasure, sans rideaux, laissait voir les coteaux au loin et clairait mal la chambre. Tout cela sentait la simplicit campagnarde, l'indiffrence pour le bien-tre intrieur, le mpris des choses matrielles. Cependant le cur revint avec un paquet de linge sous le bras et m'emmena. En passant dans la cuisine, la Fantille, voyant le paquet, hocha la tte: --Vous savez que bientt vous n'en aurez plus pour vous changer! --Bah! fit le cur sans s'mouvoir, il y a encore des chnevires dans la commune, et puis des fileuses... sans compter que Sguin, le tisserand, ne demande qu' travailler. Et nous sortmes, tandis que la Fantille disait: --Oui, oui, riez, et puis quand vous n'aurez plus de chemises... Je n'entendis pas la fin. Au milieu d'une petite ruette passant entre des jardins, et aboutissant des vignes encloses de murailles basses d'o sortaient des pousses de figuiers, le cur ouvrit une porte ronde, et nous nous trouvmes dans une cour ferme par une curie, des volaillres, un fournil et de grands murs. Au fond, une vieille maison termine d'un ct par un pavillon un tage avec un toit trs haut. Dans la cour, une chambrire donnait du grain la poulaille et aux pigeons. --Votre demoiselle y est, Toinette? fit le cur. --Oui bien, monsieur le cur, elle est dans le salon manger. --En ce cas, je passe par le jardin. Et, poussant une petite claire-voie, le cur longea le mur tapiss de jasmins, de rosiers grimpants, de grenadiers en fleur, et s'arrta devant un perron de trois marches. La porte-fentre tait ouverte, et, l'entre, une vieille demoiselle, en cheveux blancs, travaillait assise dans un grand fauteuil, avec une chaise pleine de linge devant elle. Entendant le cur la saluer, elle releva ses besicles et dit: --Ah! c'est vous, cur; gageons que vous m'apportez de l'ouvrage? --Tout juste... et de l'ouvrage press mme! --Vous avez encore fait quelque bonne trouvaille? --Eh! oui. Et, se retournant, il me montra la vieille demoiselle. --Oh! Seigneur Jsus! s'cria-t-elle, et d'o sort celui-ci? --De la Fort Barade. --Alors a ne m'tonne pas qu'il soit ainsi dpenaill... Viens , mon petit! Et, lorsque ayant mont les trois marches je fus devant elle, elle ajouta: --Il a bon besoin d'tre nipp, c'est sr. --Pour commencer, dit le cur, voici de quoi lui faire deux chemises. La vieille demoiselle dplia les deux chemises et fit: --Hum! elles ne sont pas trop bonnes, cur! Enfin, nous tcherons d'en tirer parti. Et, ce disant, elle mesurait sur moi, avec une chemise, la longueur du corps, celle des manches, et marquait tout cela au moyen d'pingles. --Je vais m'y mettre tout de suite, continua-t-elle; Toinette m'aidera, et demain il en aura une... Il est gentil, cet enfant-l, vous savez, cur,--ajouta-t-elle en relevant les yeux sur moi,--et il a l'air veill comme une pote de souris. --Ah! les femmes! toujours sensibles aux avantages physiques! dit le cur en plaisantant. --Si cela tait, riposta la vieille demoiselle en riant, nous ne serions pas si bons amis. --Bien touch! fit le cur en riant aussi. Et o est M. le Chevalier? --Il est all jusqu' La Grandie, voir si le meunier a ramass beaucoup de bl. --C'est craindre que non. Avec la scheresse qu'il fait depuis un mois, l'tang doit tre sec... Allons, mademoiselle, au revoir et merci! En sortant de l, nous allmes chez le tisserand. Dans une espce d'en-bas, comme un cellier, o l'on n'y voyait gure, l'homme tait assis sur une barre, faisant aller son mtier des pieds et des mains, comme une araigne filant sa toile. --Sguin, dit le cur, il me faudrait de bon droguet solide, pour faire des culottes ce drole et une veste. --a ne sera pas de gloire... monsieur le Cur, je vais vous donner a. Et, ayant fait le prix, l'homme mesura avec son aune l'toffe que le cur emporta. En chemin, il entra dans une petite maison. --Ton homme n'y est pas, Jeannille? --Eh! non, monsieur le Cur, il travaille Valmassingeas; mais demain il aura fini. --Alors, qu'il vienne demain, sans faute; ne manque pas de l'avertir; c'est pour habiller ce drole: tu vois qu'il en a besoin. --Oui, le pauvre! --Maintenant, me dit le cur en nous en allant, je te ferai porter une paire de sabots de Montignac et un bonnet: ainsi tu seras quip. --Faites excuse; monsieur le Cur, mais je n'ai pas besoin de sabots avant l'hiver, tant habitu marcher nu-pieds dans les pierres et les pines, et, pour ce qui est d'un bonnet, je ne puis rien souffrir sur la tte. --C'est vrai que tu as une bonne perruque; mais tout a te servira un moment ou l'autre. Ds que nous fmes rentrs, la Fantille demanda au cur o est-ce qu'il entendait me faire coucher. --Dans la chambrette qui est derrire la tienne, o l'on met les hardes; tu lui arrangeras le lit de sangles. Et il alla dans le jardin lire son office. Le soir, M. le chevalier de Galibert vint aprs souper, et, me voyant, dit: --Ah! ah! voil le petit sauvage de la Fort Barade... Quels yeux noirs, et quels cheveux! il y a l une goutte de sang sarrasin... Et que faisais-tu l-bas, garon? Lorsque je lui eus cont mon histoire, sans parler pourtant de l'tranglement des chiens ni de l'incendie de la fort, le chevalier tira une tabatire d'argent de la grande poche de son gilet, prit une bonne prise, et donna cette sentence: _Cil va disant: Noblesse oblige,_ _Qui, maufaisant, ses pairs afflige._ Puis il s'en fut trouver le cur au jardin en marmottant entre ses dents: --Dcidment, ce Nansac ne vaut pas cher. Deux jours aprs, j'tais habill de neuf, et j'avais une chemise blanche. Mon pantalon et ma veste de droguet me semblaient superbes aprs mes guenilles; mais je continuai aller tte et pieds nus. --A ton aise, m'avait dit le cur; pourtant, le dimanche, il te faudra mettre les bas que la Fantille te fait, et tes sabots, pour venir la messe. Quel changement dans mon existence! Au lieu d'tre par les chemins chercher mon pain, sans savoir o je coucherais le soir, j'avais le vivre et le couvert, et tout mon travail consistait aller puiser de l'eau ou fendre du bois pour la cuisine; aider la Fantille au mnage, et le cur au jardin; je n'avais qu'une peur, c'est que a ne durt pas. Un soir, tout en arrosant, le cur me parla ainsi: --Maintenant que te voil apprivois, je vais t'enseigner parler franais d'abord, lire et crire ensuite; aprs, nous verrons. Je fus bien content de ces paroles, car je compris alors que le cur s'intressait moi et voulait me garder. A partir de ce jour, tous les matins, aprs la messe, il me montrait, deux heures durant; aprs quoi, il me donnait des leons apprendre dans la journe, et, le soir, il me faisait encore deux heures de classe avant souper. J'tais tellement heureux d'apprendre, et j'avais tant coeur de faire plaisir au cur, que je travaillais avec une sorte de rage; de manire qu'il me disait quelquefois, le digne homme: --Il faut se modrer en tout; cette heure, va-t'en demander mademoiselle Hermine, ou M. le Chevalier, s'ils n'ont pas besoin de toi. Alors je laissais l mes cahiers et mes livres, et je courais trouver la demoiselle Hermine, bien heureux lorsqu'elle me donnait quelque commission. J'allais chez les mtayers chercher des oeufs, ou une paire de poulets, ou La Grandie qurir de la farine pour faire une tarte. Puis, lorsqu'on m'eut indiqu le chemin de Montignac et que la demoiselle m'envoyait acheter du fil, ou des boutons, et M. le Chevalier du tabac, ah! que j'tais content! On peut croire que je ne m'amusais pas en route. En partant de Fanlac, il y avait un mauvais chemin pierreux qui descendait dans le vallon par une pente trs roide. Je dgringolais ce chemin en galopant et en sautant parmi les pierres comme un cabri, puis, ayant travers les prs et le ruisseau qui va se perdre dans la Vzre Thonac, je remontais, toujours courant, la cte du Sablou. Il me semblait qu'ainsi, en faisant grande diligence, je marquais ma reconnaissance pour la bonne demoiselle qui m'avait fait ma premire chemise, sans parler d'autres depuis: elle m'et fait passer dans le feu, certes, et j'aurais t heureux qu'elle me le commandt. Et puis elle avait si bien l'air de ce qu'elle tait, bonne comme le bon pain, que rien que de regarder sa douce figure et ses cheveux blancs sous sa coiffe de dentelles l'ancienne mode, je me sentais couler du miel dans le coeur. M. le chevalier de Galibert tait un trs bon homme aussi, mais c'tait un homme, et il n'avait pas toujours de ces petites ides dlicates comme sa soeur. Il tait bien charitable galement, mais il n'aurait pas su deviner les besoins des pauvres, et n'avait pas, comme la demoiselle, ces faons aimables de faire le bien qui en doublent le prix. Avec a, il tait d'un caractre jovial, aimant rire et plaisanter, et il avait toujours son service une quantit de vieux dictons ou sentences proverbiales dont il lardait son discours. A un malheureux il disait: _Le diable n'est pas toujours la porte d'un pauvre homme._ A celui qui se plaignait de sa femme: _Des femmes et des chevaux, Il n'en est point sans dfauts._ A un qui avait perdu son procs: _On est sage au retour des plaids._ A un homme tromp dans un march, il faisait: _A la boucherie, toutes vaches sont boeufs: A la tannerie, tous boeufs sont vaches._ A ceux qui se plaignaient de la pluie, il prchait la patience: _Il faut faire comme Paris, laisser pleuvoir._ Si c'tait de la scheresse, il disait: _En hiver partout il pleut: En t, c'est o Dieu veut._ Lorsque les gens trouvaient que les affaires de la commune allaient mal, il les consolait de la sorte: _L'ne du commun est toujours le plus mal bt._ Et ainsi de suite; il n'tait jamais court. Il les faisait bon voir tous les deux, le frre et la soeur, aller la messe, le dimanche, habills la mode de l'ancien temps. Lui, en habit la franaise de drap bleu de roi, avec un grand gilet broch, une culotte de bouracan, des bas chins l't, de hautes gutres de drap l'hiver, de bons souliers boucle d'acier, et un tricorne noir bord sur ses cheveux gris attachs en queue, reprsentait bien le gentilhomme campagnard d'avant la Rvolution. Elle, avec sa coiffe barbes de dentelles, son fichu de linon nou la ceinture, par derrire, sa jupe de pkin ray qui laissait voir la cheville mince et le petit soulier, son tablier de soie gorge-de-pigeon et ses mitaines tricotes, mince de taille, de dmarche lgre, semblait une jeune demoiselle d'autrefois, n'et t ses cheveux blancs. A la sortie, elle prenait le bras de son frre, tenant de l'autre main son livre d'heures, et, sur la petite place, tout le monde venait les saluer et les complimenter, tant on les aimait. Et elle voyait l tout son monde, s'informait de ses pauvres, des malades, emmenait les gens chez elle, distribuait des nippes aux uns, une bouteille de vin vieux, de la cassonade, du miel, aux autres. Ce jour-l, elle donnait les affaires auxquelles elle avait travaill dans la semaine: bourrasses, ou langes, et brassires pour les petits nourrissons, cotillons et chemises pour les pauvres femmes. Elle et le cur connaissaient tout le pays sur le bout du doigt, et ils se renseignaient l'un l'autre sur les gens. Ce que l'un tait mieux mme de faire, il le faisait; et ces deux coeurs d'or, ces charitables amis des malheureux, ne s'arrtaient pas aux bornes de la paroisse, ils ne craignaient pas d'empiter chez les autres, heureusement, car aux environs, ni mme beaucoup de lieues la ronde, on ne trouvait gure de curs et de nobles comme ceux-ci. Moi, dans le commencement, j'tais tout tonn de voir a. Avant celui de Fanlac, je n'avais connu en fait de curs que dom Enjalbert, le chapelain de l'Herm, qui nonobstant son gros ventre avait l'air d'un fin renard, d'un attrape-minon, et puis le cur de Bars, mauvais avare bourru, qui avait du coeur comme une pierre. De nobles, je n'avais vu que le comte de Nansac, orgueilleux et mchant, qui tait la cause de tous mes malheurs. Aussi dans ma tte d'enfant il s'tait form cette ide que les curs et les nobles taient tous des mauvais. A mon ge, cette manire de raisonner tait excusable, d'autant plus que je n'tais jamais sorti de nos bois; et il y a pas mal de gens, plus gs et plus instruits que je ne l'tais, qui raisonnent de cette faon. Mais en voyant combien je m'tais tromp, j'avais une grande bonne volont de me rendre utile ceux qui me traitaient si bien, et je m'ingniais leur marquer ma reconnaissance. La demoiselle Hermine aimait beaucoup les donjaux; aussi, la saison, je me levais avant le jour pour passer le premier dans les bois o l'on en trouvait. Et comme j'tais content de lui en apporter un beau panier qui lui faisait pousser des exclamations: --Oh! les belles oronges! La jument blanche du chevalier n'avait jamais t trille, brosse, soigne, comme depuis que j'tais l: car, auparavant, Cariol, le domestique, prenait surtout soin de ses boeufs et la soignait un peu coups de fourche, ainsi qu'on dit. Maintenant elle tait bien en point et luisante, de manire que le chevalier lui-mme, un jour que je la lui amenais pour monter, avec sa selle de velours rouge frapp, et les boucles de la bride la franaise brillantes comme l'or, me dit jovialement: --C'est bien, mon garon... _Qui aime Bertrand aime son chien._ Pour le cur, lui, c'tait un homme comme il n'y en a gure; il n'tait sensible rien de ce que tant de gens estiment. L'argent, il en avait toujours assez, pourvu qu'il pt faire la charit; du boire et du manger, il s'en moquait, disant que des haricots ou des poulets rtis, c'est tout un. Et, ce propos, il faisait quelquefois la guerre au chevalier qui tait un peu port sur sa bouche et, pour citer quelque chose de dlicat, usait de ce dicton: _Aile de perdrix, cuisse de bcasse, toute la grive._ Mais c'tait pour rire qu'il le piquait ainsi, sachant fort bien que plus d'une fois il avait envoy les meilleurs morceaux des voisins malades. Quoique enfant encore ignorant, comme celui qui ne fait que commencer apprendre, je m'tais vite aperu que rien n'tait plus agrable au cur que de faire le bien, et de voir en profiter ceux qui il le faisait. C'est ce qui me donnait tant de coeur tudier, en voyant de quelle affection il me montrait. --Aussitt que tu sauras bien lire, m'avait-il dit, tu apprendras les rpons de la messe, et tu me la serviras, car ce pauvre Francs se fait vieux. Quand la bonne volont y est, on apprend vite. Aussi le cur me dit un jour: --A Pques, tu seras en tat de servir la messe. Je le remerciai simplement, car il n'tait pas faonnier et n'aimait pas les compliments, quoique bon comme il n'est pas possible de le dire. Lorsque vint le jour de Pques, je savais mes rpons sur le bout du doigt. Une chose cependant m'ennuyait, c'tait de ne pas comprendre les paroles latines; je l'avouai au cur qui ne le trouva pas mauvais, car lui-mme prchait toujours en patois pour tre compris. Il m'expliqua donc ce que voulait dire ce latin, et je fus content, parce que je trouvais sot de dire des mots sans savoir ce que je disais. J'tais crne, ce jour-l, bien habill d'toffe burelle, et aux pieds une paire de souliers que la demoiselle Hermine avait commands Montignac. Moi qui n'en avais jamais eu, je m'en carrais, et je trouvais ces souliers tellement beaux qu'en marchant je ne pouvais m'empcher de baisser la tte pour les regarder. Le chevalier m'avait achet une casquette pour mes trennes, de manire que j'tais tout flambant, ce jour-l, car la casquette tait encore neuve, ayant l'habitude d'aller tte nue au soleil, la pluie et au froid. A partir de ce moment, je servis de marguillier au cur, et le vieux Francs n'eut plus besoin que de sonner l'Anglus et se promener avec sa bourrique pour ramasser le bl et l'huile qu'on lui donnait pour ses peines, comme c'tait la coutume. J'tais content plus qu'on ne peut le dire d'tre utile au cur. Lorsqu'il fallait porter le bon Dieu quelque malade, je m'en allais devant avec un falot, sonnant la clochette, et derrire le cur suivaient la demoiselle Hermine et quelque deux ou trois vieilles femmes du bourg, disant leur chapelet. Tandis que nous passions dans les chemins pierreux, les gens qui taient travailler par les terres faisaient planter leurs boeufs s'ils labouraient, taient leur bonnet, se mettaient genoux et disaient un Notre-Pre pour le malade. Et des fois, au loin, au milieu des brandes, une bergre, oyant le son clair de la clochette, faisait taire son chien qui jappait, et, se mettant genoux, priait aussi. Pour ce qui est des enterrements, le cur allait toujours faire la leve du corps la maison du dfunt, aussi loin qu'il fallt aller, quelque misrables que fussent les gens. Et, soit que ce ft un enterrement, un mariage ou un baptme, quand on lui demandait ce qui lui tait d, il rpondait: --Rien, rien, braves gens, allez-vous-en tranquilles. Et les gens s'en allant, l'ayant bien remerci, il disait parfois demi-voix: --Ce que vous avez reu gratuitement, donnez-le gratuitement. Lorsque c'taient des propritaires riches, comme ceux de La Coudonnie, de Valmassingeas, de La Rolphie, ils insistaient: --Monsieur le Cur, au moins pour votre glise, pour vos pauvres, laissez-nous faire quelque chose! --Puisque vous le voulez, disait-il alors, il ferait besoin d'une nappe d'autel. Ou bien: --Faites porter un sac de bl chez la veuve de Blasillou. Et les autres faisaient: --A la bonne heure, monsieur le Cur; n'ayez crainte, nous ne l'oublierons pas. Il est vrai qu'aux trennes, les gens, reconnaissants, portaient bien des affaires la maison curiale: c'tait une paire de chapons, ou de poulets, ou des oeufs, ou un panier de pommes, ou un livre, ou une bouteille de vin pinaud, ou un quarton de marrons, ou quelque chose comme a. Il y eut mme, une fois, une pauvre vieille qui lui apporta trois ou quatre douzaines de nfles dans les poches de son devantal, et, comme elle s'excusait de ce qu'elle n'en avait pas davantage et puis qu'elles n'taient pas trop mres, le cur lui dit de bonne grce: --Merci, merci bien, mre Babeau; celui qui donne une pomme n'ayant que a, donne plus que celui qui offre un coq d'Inde de son troupeau. Et comme son coeur tait rjoui, ce jour-l, de voir combien tout ce peuple l'aimait, il ajouta en souriant ce dicton du chevalier: _Avec le temps et la paille, les nfles mrissent._ Mais ces affaires qu'on lui portait ne restaient pas toutes chez lui; il en redonnait la moiti ses pauvres, et, si la Fantille ne s'tait pas fche et n'avait pas serr les cadeaux, il aurait, ma foi, tout donn. Ainsi, lorsqu'on lui offrait une bonne bouteille d'eau-de-vie, bien sr qu'elle tait pour le vieux La Rame:--a n'tait pas son nom, mais on ne l'appelait pas autrement. Ce La Rame, donc, tait un ancien grenadier de Polon, comme disait la bonne femme Minette, de Saint-Pierre-de-Chignac; il s'tait promen en gypte, en Italie, en Allemagne et en dernier lieu en Russie, o il s'tait quelque peu gel les orteils, de manire qu'il ne marchait pas bien aisment. Aprs le retour du roi, on lui avait fendu l'oreille, comme il disait, et il s'en tait revenu au village, o il aurait crev de faim sans sa belle-soeur, pauvre veuve qui l'avait recueilli. Et encore, si le chevalier et le cur ne lui avaient pas aid, elle n'en serait jamais venue bout, n'ayant pour tout bien qu'une maisonnette et une terre de trois quartonnes. Mais La Rame se serait plutt pass de pain que d'eau-de-vie et de tabac, vu la grande habitude qu'il en avait: aussi le cur lui en donnait de temps en temps. Et alors le vieux troupier reconnaissant, lorsqu'il s'en allait par l dans quelque coderc, ou ptis communal, garder les oisons de sa belle-soeur, avec une houssine, et qu'il rencontrait le cur, il se plantait droit, les talons sur la mme ligne, portait militairement la main son bonnet de police qu'il n'avait pas quitt, puis, d'un geste montrant les oisons, il faisait piteusement: --Et dire qu'on a t Austerlitz! Le jour o l'on portait comme a des cadeaux, il y avait table ouverte chez le cur pour recevoir les gens, et nul ne s'en retournait sans avoir bu et mang: aussi une charge de vin y passait, tout prs; heureusement, il n'tait pas cher en ce temps-l. * * * * * Quand j'eus mes douze ans, le cur me fit faire ma premire communion. Moi, voyant que tous les droles de mon ge la faisaient, je m'efforais de les surmonter en apprenant le catchisme de faon contenter le cur en a, comme en tout. Au reste, pour toutes ces choses de la religion, il n'tait pas tracassier et exigeant, comme il y en a. Il avait tt fait de me confesser; d'ailleurs, vivant chez lui, toujours sous ses yeux, lui disant tout ce que je faisais, le consultant lorsque j'tais embarrass, il me connaissait aussi bien que, moi-mme, je me connaissais. La veille de la premire communion, pour toute confession, il me demanda si j'avais encore de la haine dans le coeur contre le comte de Nansac, et, aprs que je lui eus rpondu par un oui timide, il me dit de si belles choses sur l'oubli des injures et me fit tant d'exhortations de pardonner l'exemple de Notre-Seigneur Jsus-Christ, que je l'assurai que je m'efforcerais de tout oublier, et de chasser la haine de mon coeur. J'tais bien dans les dispositions de le faire ce moment-l, mais a ne dura pas. A ce propos, je conviens bien que c'est une grande et belle chose que de pardonner ses ennemis et de ne pas chercher se venger; seulement, il faudrait que le pardon ft rciproque entre deux ennemis, parce que, si l'un pardonne et l'autre non, la partie n'est plus gale. Comme disait le chevalier: _Lorsqu'on se fait brebis, le loup vous croque._ Malgr la misre de mes premires annes, j'tais, lors de ma premire communion, grand et fort, de manire que je paraissais avoir quinze ans. D'un autre ct, depuis trois ans que j'tais chez le cur, j'avais appris tout ce qu'il m'avait montr, mieux et plus vite que ne font tous les enfants d'habitude. Je savais passablement le franais; un franais plein d'expressions du terroir, de vieux mots, d'anciennes tournures, comme le parlait le cur, puis l'histoire de France, un peu de gographie et les quatre rgles. Mais o j'tais bien plus fort qu'un drole de mon ge, c'tait pour raisonner des choses et connatre ce qui tait bien ou mal, vrai ou faux. Cela venait de ce que, en toute occasion, le cur m'enseignait, et me formait le jugement, soit en travaillant au jardin, soit en allant porter quelque chose un malade, soit dans les moments de loisir que les gens vulgaires emploient baguenauder ou faire pire. Il savait, propos d'une chose trs simple, trs ordinaire, me donner des leons de bon sens et de morale, me montrer o taient les vritables biens, dans la sagesse, la modration, la vertu. Moi, je me conformais bien tant que je pouvais ses prceptes, et j'y avais got; mais il y avait au fond de mon tre une chose que je ne pouvais pas vaincre, c'tait ma haine pour le comte de Nansac. Comme je viens de le dire, lors de ma premire communion, j'avais bien tch de le faire, de bonne foi, mais, huit jours aprs, je n'en avais mme plus la volont. Lorsque le pass douloureux de ma premire enfance me revenait la mmoire, je me disais que je serais un fils ingrat et dnatur si j'oubliais toutes les misres que cet homme nous avait faites, tous les malheurs qui nous taient venus par lui. Et, quand je songeais mon pre mort aux galres, ma mre agonisant dans toutes les angoisses du dsespoir, ma haine se ravivait ardente, comme un feu de bcherons sur lequel se lve le vent d'est. On comprend que, dans ces dispositions, tout ce que j'apprenais au dsavantage des Nansac me faisait grand plaisir. Un jour, j'eus de quoi me contenter. tant au jardin biner des pommes de terre, tandis que le cur et le chevalier se promenaient dans la grande alle du milieu, j'entendis raconter ce dernier que l'ane des demoiselles de Nansac tait partie avec un freluquet, on ne savait o. Cela me fit prter l'oreille, et j'ous tout ce que disait le chevalier: --Moi, mon pauvre cur, je ne suis pas comme vous, a ne m'tonne pas: _Elle a de qui tenir, Le sang ne peut mentir._ --Que voulez-vous dire? --Mon cher cur, j'avais une tante qui tait un vrai registre de tout ce qui touchait la noblesse du Prigord, et, d'elle, j'ai appris beaucoup de choses. Je vois maintenant quantit de gens qui se sont faufils parmi la noblesse et qui eussent t mis honteusement la porte s'ils s'taient prsents pour voter avec nous en 1789: quidams prenant le nom de terres nobles achetes vil prix; roturiers migrs pour des causes qui les auraient mens tout droit la guillotine,--car la Rpublique a eu cela de bon qu'elle n'tait pas tendre pour les fripons;--bourgeois emparticuls, un moment disparus dans la tempte rvolutionnaire, et se prtendant maintenant nobles comme Crqui; tous ces gens-l ne m'en font pas accroire. Je leur dirais volontiers avec un des leurs qui avait du bon sens: _Quelques nobles, ou soi-disants, S'ils entendent bien les mystres, Trouveront qu'ils sont des paysans, Parmi les crits des notaires._ Le cur, qui trouvait que le chevalier tirait les choses d'un peu loin, dit ce moment: --Pardon... mais je ne vois pas bien le rapport... --Vous allez le voir, mon ami. Le cas des Nansac n'est pas tel: ils sont nobles, mais la faon de ceux de Pontchartrain, qui vendait les lettres de noblesse deux mille cus. Le pre du vieux marquis d'aujourd'hui tait tout bonnement un porteur d'eau, natif de Saint-Flour, qui avait commenc sa fortune dans la rue Quincampoix, et l'avait grossie en tripotant dans les fournitures militaires et dans un tas d'affaires vreuses. Ce malttier, nomm Crozat, se faisait appeler: de Nansac, cause d'une mtairie qu'il possdait dans son pays. Il acheta la terre de l'Herm, et fut anobli, grce ses cus. Son fils, le marquis actuel, avait pous une femme sans principes, qui se rendit clbre par ses frasques, en un temps o il tait difficile de se distinguer en ce genre. L'tendue de ses relations amoureuses l'avait fait surnommer: _La Cour et la Ville_. Parmi ses nombreux amants, elle en eut d'utiles. Le vieux dbauch La Vrillire, ministre tout-puissant de Louis XV, se pliait tous ses caprices. Ce fut lui qui fit confrer au fils du porteur d'eau le titre de marquis dont il est affubl... Vous comprenez maintenant, cur, que les filles du comte ont de qui tenir, ayant eu une telle grand'mre. --Voil de vilaines histoires, dit le cur; je ne connaissais pas cette origine. Mais avouez, chevalier, que si le trne et la noblesse ont t fortement secous pendant la Rvolution, c'tait un peu bien mrit. --Je l'avoue, et j'y joins une notable partie du clerg, que vous oubliez: moines vicieux, abbs de ruelles, curs concubinaires et tous ces prtres incrdules qui n'osaient plus annoncer en chaire Jsus-Christ crucifi et ne parlaient que du lgislateur des chrtiens. --Oh! fit le cur, je vous les passe volontiers... De tout ceci, ajouta-t-il, on pourrait conclure que la Rvolution n'a pas t inutile, car assurment le clerg de notre temps vaut mieux que l'ancien. --Oui, dit le chevalier, et la noblesse aussi. La correction a peut-tre t un peu rude, mais c'est Dieu qui tenait la verge, et il est le seul bon juge de ce que nous avions mrit tous. Moi, j'coutais cette conversation sans en perdre un mot. a n'tait pas bien, j'en conviens, mais la tentation tait trop forte. Je fus tout content de savoir que les Nansac n'taient pas des nobles de la bonne espce; et, de vrai, lorsque je les comparais au chevalier et sa soeur, qui taient la fine fleur des braves gens, bons comme du pain de chanoine, honntes comme il n'est pas possible, je ne pouvais pas m'empcher de croire qu'il y avait deux races de nobles, les uns bons, les autres mchants. C'tait une ide d'enfant; depuis, j'ai vu que l c'tait mlang, comme partout. * * * * * Quelque temps aprs cet entretien, le cur me dit: --Jacquou, maintenant il te faut songer prendre un tat. Voyons, que prfres-tu? Veux-tu tre tisserand? sabotier? marchal? veux-tu te mettre en apprentissage avec Virelou le tailleur? as-tu quelque ide pour un mtier quelconque? --Monsieur le Cur, je ferai ce que vous me conseillerez. --Cela tant, mon ami, je te conseille de te faire cultivateur. C'est le premier de tous les tats, c'est le plus sain, le plus intelligent, le plus libre. C'est, vois-tu, le travail des champs qui a libr de la servitude le peuple de France, et c'est par lui qu'un jour la terre sera toute aux paysans... Mais n'allons pas si loin. Comme je me doutais de ta rponse, voici comment j'ai arrang les choses avec M. le Chevalier. Tu travailleras le jour la rserve avec Cariol: c'est un bon ouvrier terrien qui te montrera labourer, sarcler, biner, faucher, moissonner, faonner les vignes, et le reste. Tu vivras avec lui et la Toinette chez M. le Chevalier, mais tu coucheras ici, parce que, le soir, je pourrai encore te donner quelques leons et t'enseigner des choses qui te seront utiles plus tard. Nos bonnes gens de par l, qui ont vu leurs anciens ne sachant ni A ni B, et qui sont eux-mmes aussi ignorants, disent qu'il n'est pas besoin d'en savoir tant pour cultiver la terre; mais ils se trompent. Un paysan un peu instruit en vaut deux, sans compter que celui qui ne connat pas l'histoire de son pays, ni sa gographie, n'est pas Franais, pour ainsi parler: il est _Fanlacois_, s'il est de Fanlac, et voil tout. De mme, celui qui ne sait ni lire ni crire, c'est comme s'il avait un sens de moins... Lorsque tu seras grand, que tu sauras bien ton tat de laboureur, tu trouveras aisment te louer; et, plus tard, ayant mis de ct tes gages, tu chercheras une honnte fille conome et tu te marieras, et vous serez chez vous autres; ce qui est une belle et bonne chose, et bien considrer: ainsi voil qui est entendu. Je remerciai bien le cur, comme on pense, et, ds le lendemain, j'allai travailler avec Cariol. V Cinq annes se passrent ainsi, bien pleines et sans nul souci prsent pour moi. De temps en temps, il me sourdait quelque pnible souvenir du comte de Nansac et de tous mes malheurs, comme une pique d'charde dans la chair, mais le travail amortissait a un peu. La semaine, je travaillais dur tout le jour, je mangeais comme un loup et je dormais comme une souche. Le dimanche, aprs la messe, je faisais aux quilles avec les autres garons du bourg, ou au bouchon, que nous appelons tible, ou encore au rampeau. L'hiver nous allions noiser dans les maisons, et aprs, chacun son tour, on allait faire l'huile au moulin de La Grandie. Et puis il y avait les veilles, o l'on aidait aux voisins grener le bl d'Espagne, peler les chtaignes pour le lendemain, tandis que les femmes filaient et que les anciens disaient des contes. Ensuite, quinze jours avant la Nol, nous allions, les garons, sonner _la Luce_, comme nous appelons cette sonnerie; et on peut croire que la cloche tait trs consciencieusement brandie! A la Saint-Sylvestre nous courions les villages en chantant _la Guilloniaou_ ou Gui-l'an-neuf, qui se peut dire ainsi en franais: A Paris, y a une dame Marie richement... Le Gui-l'an-neuf on vous demande, Pour le dernier jour de l'an. Elle se coiffe et se mire, Dans un beau miroir d'argent... Le Gui-l'an-neuf on vous demande, Pour le dernier jour de l'an. Elle portait de belles robes, Cousues en beau fil blanc... Le Gui-l'an-neuf on vous demande, Pour le dernier jour de l'an. Mais prsent elle les porte, Cousues en fil d'argent... Le Gui-l'an-neuf on vous demande, Pour le dernier jour de l'an. Ou bien encore celle qui commence ainsi: A Paris sur le petit pont, Le Gui-l'an-neuf vous demandons, A Paris sur le petit pont, Mon capitaine! Le Gui-l'an-neuf vous demandons, Et puis l'trenne! Y avait trois dames sur ce pont... . . . . . . . . . . . . . . . . Et nous entrions dans les maisons o il y avait des filles, principalement, pour leur demander l'trenne d'un baiser. Il est question de Paris dans ces deux chansons, de Paris la grande ville: c'est que, pour le pauvre paysan prigordin de jadis, Paris tait le paradis des riches et des belles dames. Pampelune aussi avait frapp son imagination, comme un pays lointain, quasi chimrique. On disait de celui dont on n'avait ou parler depuis de longues annes: Il est Pampelune! Lorsqu'on parlait d'un pays dont on ignorait la situation, on disait: C'est Pampelune! Pourquoi Pampelune plutt que toute autre ville? Le cur Bonal disait que a venait peut-tre de ce qu'un cardinal d'Albret, trs puissant en Prigord autrefois, tait vque de Pampelune, ancienne capitale du royaume de Navarre. Moi, je n'en sais rien; je laisse a d'autres plus savants. L't, il n'tait plus question de tous ces amusements: on n'avait que le temps de travailler, de manger et de dormir; et encore, de dormir, pas trop. Dans le moment des fenaisons ou des moissons, il fallait se lever trois heures du matin et, des fois il tait neuf heures le soir lorsqu'on avait fini de rentrer le foin ou les gerbes si la pluie menaait. Tout cela tait coup par les dimanches et quelques ftes chmes comme la Nol, Notre-Dame d'Aot et la Toussaint. A propos de cette dernire fte, qui tombe la vigile du jour des Morts, il y avait dans certaines maisons, et non des pires, un usage ancien assez curieux: Le soir on soupait en famille, et, pendant le repas, on s'entretenait des parents dfunts, de leurs qualits, de leurs vertus, mme de leurs dfauts; et ce qu'il y avait de plus trange, on buvait leur sant en trinquant. Ce souper devait tre compos de neuf plats, comme soupe, bouilli, fricasse, daube, saugrenade, tourtire, fricandeau, etc. Le repas fini, on laissait sur la table les viandes et tout ce qui restait de chaque plat pour le souper des anciens, morts, et on rapportait du pain et du vin lorsqu'il n'y en avait pas assez. Aprs a, on faisait un beau feu et on rangeait les chaises en demi-cercle autour du foyer. Puis on se retirait pour laisser la place aux dfunts, aprs avoir rcit des prires leur intention. Le cur Bonal disait bien que tout cela sentait fort la superstition; mais en raison des prires et de l'intention pieuse, il fermait un peu les yeux. Outre toutes ces ftes, il y avait notre vote ou frairie, qui tombait le vingt-deux d'aot, et celles des paroisses voisines, comme Bars, Auriac, Thonac, o nous ne manquions gure. Mais o on ne faillait jamais d'aller, c'tait Montignac, le vingt-cinq novembre, la grande foire de la Sainte-Catherine. a, c'tait de rigueur, et, ce jour-l, avec le cur, la demoiselle Hermine et La Rame, il ne restait dans le bourg que les vieux, vieux, qui ne pouvaient quitter le coin du feu, et les tout petits enfants; et mme, de ceux-ci, il y avait beaucoup de clampasses de femmes qui les y tranaient par la main, ou les portaient sur les bras quand ils taient trop petits. Le chevalier lui-mme y allait sur sa jument, pour rencontrer ses amis, petits nobles des environs, et manger ensemble une tte de veau et une dinde truffe au _Soleil d'Or_. * * * * * Les choses marchaient donc souhait; tout le monde tait satisfait de moi, et moi bien reconnaissant tous ceux qui me faisaient bien. Mais, si a marchait toujours au gr de tous sur la terre, les gens ne voudraient pas aller en paradis, comme disait le chevalier. Depuis quelque temps il n'tait pas content, le brave et digne homme, il trouvait dans sa gazette des nouvelles de Paris qui ne lui convenaient pas. Les affaires de la politique prenaient une vilaine tournure: on avait guillotin quatre sergents de La Rochelle, fusill des gnraux, des officiers; les jsuites revenus taient les matres partout, et c'taient de mauvais matres. Les missionnaires envoys par eux prchaient de ville en ville, provoquant des perscutions contre les incrdules, les jacobins, excitant quelquefois des troubles, durement rprims; tout cela causait par toute la France un mcontentement gnral qui favorisait le dveloppement des socits secrtes. --Vous verrez, disait le chevalier en racontant a, vous verrez que ces _ultras_ finiront par faire renvoyer le roi en exil. Je ne savais point ce qu'taient ces _ultras_, mais, d'aprs tout a, je me figurais que ce devait tre une espce de royalistes dans le genre du comte de Nansac. Pour ce qui regardait les missionnaires, la chose tait sre, car Montignac ils avaient plant une croix sur la place d'armes, juste l'ancien endroit de l'arbre de la libert, et par leurs sermons violents, leurs paroles de haine, ils avaient russi soulever un tas de gredins contre les patriotes connus pour leur attachement la Rvolution. --Ces diables de missionnaires, ajoutait le chevalier, ont failli faire jeter la Vzre le vieux Cassius, qui nous a sauvs jadis, ma soeur et moi. Et sur l'interrogation du cur, il poursuivit: --Oui, un jour, la _Socit populaire_, un bouillant patriote demanda la mise en rclusion des ci-devant nobles, La Jalage et sa soeur, mais Chabannais, dit Cassius, se leva: --Laissez en paix le citoyen et la citoyenne La Jalage; c'est eux qui nourrissent les pauvres de leur commune, et il y en a. Et, par deux fois, il prit la parole pour nous dfendre, et finit par faire passer l'assemble l'ordre du jour. --Mais, fit le cur, vous dites: La Jalage; est-ce donc votre nom? --Parfaitement. C'est notre nom patronymique; Galibert est un nom de terre. Nous descendons du fameux Jean de La Jalage, dont vous voyez la grossire statue commmorative dans une niche carre du mur extrieur de l'glise qu'il dfendit contre des routiers anglais. Et, saisissant l'occasion aux cheveux, le chevalier, grand diseur d'histoires, raconta celle de Jean de La Jalage. --C'tait, dit-il, un sergent d'armes du temps de Charles VI, qui avait suivi le marchal Boucicaut lors de son expdition contre Archambaud, le dernier comte de Prigord, et s'tait ensuite tabli Fanlac, aprs la prise de Montignac en 1398. En ces temps les Anglais taient dans nos pays, de sorte qu'une troupe de ces brigands mls de malandrins des grandes compagnies, traversant le Prigord, vint passer par le Cern et Auriac, se dirigeant vers Fanlac. Notre glise tait fortifie, comme il apparat encore. Jean de La Jalage la fait garnir de provisions et y fait retirer les gens de la paroisse, en sorte que lorsque les Anglais arrivrent, ils trouvrent qui parler. Il y eut plusieurs assauts, tous repousss, et ce fut dans la sortie faite pour mettre ces routiers en fuite, que Jean de La Jalage reut un coup de hache d'armes qui lui abattit le bras: c'est pourquoi sa statue le reprsente manchot. Les Anglais, fortement trills, filrent du ct de Rouffignac en laissant la moiti de leur bande autour de l'glise. C'est en rcompense de ce fait d'armes et de ses anciens services que le duc d'Orlans, alors comte de Prigord, donna mon anctre le fief noble de Galibert dont il prit le nom, ainsi que ses descendants, en sorte que celui de La Jalage tait totalement dlaiss. Ainsi Cassius nous appelait La Jalage, comme on appelait le pauvre Louis XVI, Capet. --Alors, dit le cur, je m'explique maintenant vos armoiries: la _jalage_, est, en patois, l'ajonc, ou gent pineux. --Oui, dit le chevalier, Jean de La Jalage, anobli et possesseur du fief de Galibert, prit pour armes un ajonc pineux de sinople fleuri d'or, sur fond d'argent, avec la devise: _Cil se Pique, qui s'y frotte!_ Et de fait, c'tait un rude homme auquel il ne faisait pas bon se frotter, mme aprs qu'il fut estropi... J'ai dit que le chevalier n'tait pas content de la manire dont marchaient les affaires, mais bientt le cur eut encore plus sujet de se plaindre. Quelques jours aprs l'histoire de Jean de La Jalage, le piton de Montignac lui apporta une lettre cachete de cire violette, venant de Prigueux. Aprs en avoir pris connaissance, le cur vint trouver le chevalier et lui dit qu'il avait besoin de moi pour m'envoyer La Granval. --Il est vous plus qu' moi, fit le chevalier: la permission est inutile. M'tant habill promptement, le cur me dit: --Tu vas aller La Granval trouver le Rey et tu lui diras qu'il me faudrait une avance de dix cus sur le pacte de la Saint-Jean. Il n'est pas ncessaire de courir: couche l-bas et reviens demain, ce sera assez tt. L-dessus je partis en coupant au plus court, je traversai les brandes au-del de Fanlac, et je m'en fus tout droit La Granval, en passant par Chambor, Saint-Michel et le Lac-Viel. Arriv que je fus, la femme du Rey ne voulait pas me reconnatre: --a n'est pas Dieu possible que ce soit toi, Jacquou! Enfin, lui ayant rappel tout ce qui s'tait pass lors de nos malheurs, elle finit par s'en accertainer. Le Rey, tant survenu peu aprs, me reconnut bien, lui, et me dit: --Te voil tout fait dru, petit! Le soir, je soupai avec ces braves gens, et puis ils me firent coucher. tant au lit dans cette maison o mon pauvre pre avait t pris, je pensai longtemps des choses tristes, et puis je finis par m'endormir. A la pointe du jour, je me levai. Le Rey me donna les dix cus et je repartis, non pas sans avoir bu un coup et trinqu avec lui. Il me faut dire ici que, depuis quelque temps, lorsque je voyais un garon et une fille se promener seuls dans un chemin, ou se parler le dimanche sur la place en se tenant par la main, et s'amitonner, a me tournait les ides du ct de l'amour, et alors, je ne sais pas pourquoi, je me prenais penser la petite Lina. Je me demandais si elle tait toujours Puypautier, ce qu'elle faisait, si elle tait aussi jolie qu'tant petite; et je me disais que je serais bien heureux de l'avoir pour mie. Tout a fit que, me trouvant de ces cts, je fus pris d'un grand dsir de la revoir: a m'allongeait bien un peu de passer par Puypautier, mais je n'tais pas press. En approchant du village, assez embarrass de savoir comment m'y prendre pour la voir sans que cela se st, je rencontrai une drolette qui gardait ses oies, comme autrefois Lina quand je l'avais connue. M'tant inform cette petite, elle me dit que la Lina touchait ses brebis, et qu'elle devait tre dans des friches qu'elle me montra. Je m'en fus par l, et, en approchant, je la vis seulette qui faisait son bas, accote contre un chne de bordure, tandis que ses brebis broutaient l'herbe courte. Sans faire de bruit, je vins tout prs d'elle: --Oh! Lina! c'est donc toi! --Jacquou! dit-elle en me reconnaissant et en devenant toute rouge. Alors je lui demandai le portage d'elle et de chez elle et j'appris bien des choses: que le vieux Gral s'tait mari avec sa mre, et qu'elle tait maintenant la fille de la maison. Cette nouvelle ne me fit gure plaisir: j'aurais prfr la retrouver pauvre comme moi; mais, au reste, j'tais si heureux de la revoir que ce ne fut qu'une contrarit d'un instant. Elle tait toujours gente, la Lina. C'tait maintenant une belle fille, de moyenne taille, bien faite et d'une jolie figure. Son mouchoir de tte laissait voir ses cheveux chtain clair; ses yeux bruns et doux taient abrits par de longs cils qui faisaient une ombre sur ses joues duvetes comme une pche mre, et sa petite bouche, rouge comme une fraise des bois, dcouvrait ses dents blanches lorsqu'elle riait: --Que tu es donc joliette, Lina! --Tu dis a pour rire, Jacquou! --Non, par ma foi, je le dis tel que je le pense. --Les garons disent tous comme a. --Ah! il y en a donc qui te le disent? fis-je, piqu de jalousie. --On ne peut pas empcher a; mais rien n'oblige de les croire. --Et moi, dis? me crois-tu? --Tu es curieux, Jacquou!... fit-elle en riant. --Oh! coute, ma petite Lina! depuis huit ans que je ne t'ai vue, j'ai song souvent toi. Il me semblait te voir encore toute nicette, avec ta petite tte frise, gardant tes oies par les chemins, mignarde comme une tourterelle des bois. Plus j'ai grandi, et plus mon ide se tournait vers toi; et, maintenant que je t'ai revue, tu ne sortiras plus de ma pense, quoi qu'il advienne! --Oh! Jacquou! tu es un enjleur... Et o donc as-tu appris parler comme a? Et alors, je lui racontai mon histoire tout du long, maudissant le comte de Nansac et faisant de grandes louanges du chevalier, de sa soeur, et du cur Bonal, qui m'avait enseign. Je voyais bien que ce que je lui disais lui faisait plaisir, et qu'elle tait contente que je fusse un peu plus instruit que l'on n'tait cette poque de nos cts, o l'on aurait pu chercher deux lieues la ronde autour de la fort sans trouver un paysan sachant lire. De temps en temps, elle levait les yeux sur moi, sans lcher de faire son bas, et je connaissais qu'elle ne me hassait pas, rien qu' son regard qui disait toute sa pense, la pauvre drole. En parlant du cur, a me fit songer que depuis deux heures j'tais l babiller, et qu'il me fallait m'en aller. Mais, avant, je voulus que Lina me dt o je pourrais la revoir. D'aller lui parler le dimanche Bars, au sortir de la messe, sa mre qui tait toujours l ne le trouverait pas propos, croyait-elle. --Adonc, je ne te verrai plus? --coute, me dit-elle, je dois aller Auriac le jour de la Saint-Rmy, le 23 du mois d'aot, avec une voisine... --J'irai donc la dvotion de la Saint-Rmy. Et, la regardant avec amour, je lui pris la main: --Oh! ma Lina, cette heure je suis bien content... Adieu! Et, en mme temps, l'attirant un peu moi, je l'embrassai, toute rougissante. --Tu profites de ce que je suis trop bonne, Jacquou! Je l'embrassai une autre fois, et je m'en fus, non sans regarder souvent derrire moi. En m'en allant, il me semblait que j'avais des ailes, et que tous mes sens avaient cr soudain. Je trouvais le pays plus beau, les arbres plus verts, le ciel plus bleu. Je sentais en moi une force inconnue jusqu' ce jour. Quelquefois, arrivant au pied d'un terme, j'tais pris du besoin de dpenser cette force; je grimpais en courant travers les pierres et les broussailles et, parvenu en haut, je me plantais, les narines gonfles, et je regardais, tout fier, le raide coteau escalad. Lorsque j'entrai chez le cur, il tait en train de causer avec le chevalier. --Moi, j'en reviens toujours l, disait celui-ci: Que diable vous veut-on? --Rien de bon, sans doute. Il y a l quelque tour de ces renards de jsuites, qui m'auront desservi l'vch. Le lendemain matin, le cur, ayant emprunt la jument du chevalier, et ses houseaux, montait cheval et partait pour Prigueux par les chemins de traverse, en passant par Saint-Geyrac. --Bon voyage, cur! lui dit le chevalier, la jument est solide, mais tenez-la tout de mme dans les descentes; vous savez le proverbe: _Il n'est si bon cheval qui ne bronche._ Lorsque le cur revint le surlendemain, je connus sa figure que quelque chose n'allait pas bien. Lui ayant demand s'il avait fait bon voyage, il me rpondit: --Oui, Jacquou, quant ce qui est du voyage lui-mme. Je n'osai en demander davantage, et j'emmenai la jument l'curie. Aussitt qu'il sut le retour du cur, le chevalier vint au presbytre savoir ce qu'il en tait, et, le soir, il raconta tout sa soeur. Le cur avait, lors de la Rvolution, prt serment la constitution civile du clerg, et voici que, trente ans aprs, on s'avisait de le chicaner l-dessus; oui! et on lui demandait une rtractation publique de son serment. Lui, avait rpondu l'vque qu'il avait autrefois prt ce serment, parce qu'il n'intressait point les dogmes de l'glise; que sa conscience ne lui reprochait rien cet gard, et qu'il n'tait point dispos une rtractation, ni publique, ni secrte. L-dessus, l'vque, de son air de grand seigneur ecclsiastique, l'avait congdi en l'invitant rflchir mrement avant que de s'engager dans une lutte o il serait bris comme verre. --Les _ultras_ du clerg, c'est--dire les jsuites et leur squelle, perdront la religion, comme les _ultras_ royalistes perdront la royaut!--ajouta en manire de conclusion le chevalier. --Et que va faire le cur? demanda la demoiselle Hermine. --Rien; il dit qu'il les attend. Sur ces entrefaites, le chevalier attrapa un refroidissement et fut oblig de se mettre au lit. Sa soeur le tourmentant pour voir un mdecin, il me fit appeler: --Matre Jacques, pour faire plaisir mademoiselle, tu vas aller Montignac qurir un mdecin. --Il y en a un jeune, dit-elle, qu'on prtend trs habile: il faudrait faire venir celui-l. --Point, ma soeur, fit le chevalier: _Les jeunes mdecins font les cimetires bossus._ Tu iras, Jacquou, trouver ce vieux Diafoirus de Fournet. S'il ne peut venir, tu lui expliqueras que j'ai besoin d'une drogue pour suer, m'tant refroidi. Et lorsqu'il t'aura donn l'ordonnance, tu la porteras chez Riquer, l'arquebusier de ponant, en l'avertissant de ne pas prendre un bocal pour l'autre: _Dieu nous garde d'un _et cetera_ de notaire, Et d'un _quiproquo_ d'apothicaire!_ --Oh! fit le cur qui entrait en ce moment; je vois que vous n'tes pas en danger! tant Montignac, le soir, la commission faite M. Fournet, le hasard fit que je passai devant l'glise du Plo, o prchaient des missionnaires; la curiosit me poussa y entrer. Il y avait en chaire un jsuite maigre et jaune, figure de belette, qui dclamait contre les jacobins, les impies, les incrdules. Il avait l'air d'un de ces hypocrites qui se donnent la discipline avec une queue de renard. Aprs avoir bien daub sur les ennemis de la religion, sur ces loups dvorants enfants par les philosophes et la Rvolution, il ajouta que cette Rvolution avait t tellement satanique dans ses principes et dans ses oeuvres que des pasteurs mme, ayant charge d'mes, s'taient laisss sduire. Et il s'criait: --Oui, jusque dans le sanctuaire, le dmon a fait des proslytes! Ne croyez pas que je parle de pays lointains! Aux portes de cette cit qui, aprs l'orgie rvolutionnaire, est revenue Dieu, il en est, de ces loups qui se couvrent de peaux de brebis pour mieux perdre les mes dont notre Seigneur Jsus-Christ leur a donn la charge; qui cachent sous le manteau d'une charit menteuse l'orgueil des rengats et les vices des libertins hypocrites! Et, ce disant, ce coquin-l tendait le bras du ct de Fanlac, de manire que tous les assistants comprenaient bien qu'il parlait du cur Bonal, qui avait t vicaire Montignac, autrefois. Moi, oyant cette bte-l parler ainsi du cur, je fus au moment de lui crier sur le coup de la colre qui me monta: Tu en as menti, gredin! Mais je me retins, et je le dis seulement demi-voix, ce qui fit retourner plusieurs personnes dans le fond de l'glise, o j'tais, puis je partis furieux. Est-il possible, pensais-je en m'en allant, qu'un homme si bon, si charitable; qu'un prtre d'une vie si exemplaire, et digne par son caractre des respects de tous, soit ainsi vilainement calomni par ses confrres! Je dis par ses confrres, car, outre les missionnaires, il y avait aussi dans le voisinage des curs qui, pour se faire bien venir des jsuites tout-puissants, prenaient leur mot d'ordre et semaient la sourdine un tas de calomnies contre le cur Bonal. Ils ne l'aimaient point, d'ailleurs, tous ceux du doyenn de Montignac, parce que sa conduite les accusait tous. On ne le voyait pas dans ces ribotes qu'ils faisaient les uns chez les autres, sous le prtexte de la fte de l'endroit, ou sans prtexte aucun; ribotes d'o ils sortaient les oreilles rouges, gorgs de bons vins, et le ventre entripaill. Lorsqu'il tait, par tat, oblig d'assister une runion, un repas, il ne passait pas la nuit avec les autres, jouer la bouillotte ou la bte hombre; il trouvait une raison honnte pour se retirer. Celui qui disait le plus de mal de lui, derrire, car par devant il faisait le cafard, la chattemite, c'tait dom Enjalbert, le chapelain de l'Herm. C'tait lui qui, en allant piquer l'assiette chez les curs d'alentour, rpandait depuis longtemps de mauvais bruits sur le cur Bonal. Le cur le savait, mais ne s'en souciait gure, comptant bien que sa conduite le cautionnait assez; et, en effet, dans sa paroisse, il tait aim et respect comme il le mritait. Du ct de l'vch, il avait t tranquille tant que le diocse avait dpendu de l'vque d'Angoulme, mais depuis quelques annes qu'on avait rtabli l'vch de Prigueux, il avait essuy des tracasseries, des vexations, et maintenant il comprenait bien qu'on voulait le perdre. --S'ils avaient affaire moi,--lui disait quelquefois le chevalier,--je les dmasquerais publiquement, tous ces mauvais chrtiens! --Oui! bien souvent le sang bout dans mes veines... mais le scandale retomberait sur la religion: il vaut mieux que je me taise. * * * * * Pourtant, s'il avait su tout ce que ces misrables disaient de lui et de la demoiselle Hermine, comme je l'appris en revenant de la fte d'Auriac, peut-tre n'aurait-il pas eu tant de patience. Car j'y allai, cette dvotion de la Saint-Rmy: je n'eus garde de faillir l'assignation, comme on pense. La veille, je profitai du moment o le cur tait venu voir le chevalier, pour leur en demander la permission tous deux. Ma requte oue, le chevalier dit: _--Au Plerinage voisin, Peu de cire, beaucoup de vin._ --Mais, monsieur le Chevalier, rpliquai-je, Rome est trop loin! --Oh! tu serais romipte que ce serait mme chose: _Jamais cheval ni mauvais homme N'amenda pour aller Rome._ Et, tout content de lui, le chevalier ajouta: --Si M. le Cur y consent, moi, je le veux bien. --Comme je compte qu'il sera sage, je le veux bien aussi, dit le cur. Et je me retirai bien aise. Le lendemain, ayant djeun de bonne heure, la demoiselle Hermine me dit: --Te voil dix sols pour faire le garon. Je la remerciai bien et je m'en fus tout joyeux. J'avais dj, en sous et en liards, vingt-deux sous et demi, nous dans un coin de mon mouchoir; j'y ajoutai les dix sous, et je m'en allai, me croyant riche dj. Je descendis passer Glaudou, de l sous Le Verdier, et je montai travers les bruyres prendre le vieux grand chemin du plateau, prs de La Maninie, un endroit appel Coupe-Boursil, ce qui n'est pas un nom trop rassurant; mais, en plein jour, mes trente-deux sous et demi ne risquaient rien. Ce chemin tait trs large, comme a se voit encore en plusieurs places. On dit que c'est celui que suivit le marchal Boucicaut lorsqu'il alla assiger Montignac. Il faisait trs chaud; sous le soleil brlant, les cosses des gents clataient avec bruit, projetant au loin leurs graines noires: aussi j'avais seulement, sur mon gilet, une blouse bleue, toute neuve, et j'tais coiff d'un de ces chapeaux de paille que les femmes, par chez nous, tressaient leurs moments de loisir en allant aux foires ou en gardant le btail. La paille n'tait pas aussi fine que celle des chapeaux qu'on vend partout aujourd'hui; mais elle tait plus solide, et, dans les campagnes, tout le monde portait de ces chapeaux--les paysans, s'entend. Un quart d'heure avant d'arriver aux Quatre-Bornes, je pris un raccourci et je m'en fus passer au village de Lcheyrie, puis le long des murs du jardin du chteau de Beaupuy, d'o je finis de descendre dans le vallon de la Laurence, o se trouve la chapelle de Saint-Rmy, un petit quart de lieue au-dessus d'Auriac. Au long des prs, sur le bord du vieux chemin, dans une espce de communal, est btie la vieille chapelle aux deux pignons orns de figures grimaantes. Autour, l'herbe pousse maigre et courte sur le terrain pierrailleux et sablonneux; mais, tout contre les murs, la terre bien fume par les passants fait foisonner des orties, des carottes sauvages, des choux d'ne, des menthes cres d'une belle venue. En temps ordinaire, cet endroit a l'air triste, abandonn, et cette construction, aux murs noircis par les sicles, ressemble une grande chapelle de cimetire. Au contraire, les jours de plerinage, le lieu est bruyant et anim. On y vient de loin, plus que de prs: les saints sont comme les prophtes, ils n'ont pas grand crdit chez eux. Les paroisses des environs, au-dessus et en aval de Montignac, y envoient bien des plerins, mais c'est surtout les gens du bas Limousin qui y affluent. Seulement, comme ces Limougeaux la dvotion ne fait pas perdre la tte, quoiqu'ils aient une bonne suffisance, ils apportent dans les bastes ou paniers de leurs mulets des fruits de la saison, mais surtout des melons. C'est la fte des melons, on peut dire, tant il y en a. Sur des couches de paille, ils sont l tals, petits, gros, de toutes les espces: ronds comme une boule, ovales comme un oeuf, aplatis aux deux bouts, melons ctes, lisses, brods, verts, jaunes, gristres, est-ce que je sais? Et il s'en vend! C'est du fruit nouveau pour le pays, car les environs de Brives et d'Objat sont bien plus prcoces que par ici; en sorte que les gens de chez nous venus la dvotion tiennent emporter un melon. C'est une sorte de tmoignage qu'on a t la Saint-Rmy d'Auriac. Je dis d'Auriac, parce que saint Rmy a encore une autre dvotion en Prigord; c'est Saint-Raphal, sur les hauteurs, entre Cherveix et Excideuil. Il y a l, dans l'glise, le tombeau du saint que l'on va chevaucher, comme Auriac on se frotte sa statue, pour gurir de toutes sortes de maladies et douleurs, et on y est guri comme Auriac. Autrefois, le tombeau de saint Rmy n'tait pas au bourg de Saint-Raphal, mais une cafourche de quatre chemins, o aboutissaient quatre paroisses: Cherveix, Anlhiac, Saint-Mdard et Saint-Raphal. Comme ce tombeau attirait beaucoup de monde, ces quatre paroisses se le disputaient. Un jour, les gens d'Anlhiac amenrent leurs meilleurs boeufs, les attelrent la pierre du tombeau, mais ne purent la faire bouger d'une ligne. Ceux de Saint-Mdard essayrent ensuite et ne russirent pas davantage. Alors les riches propritaires de Cherveix, avec leurs grands forts boeufs de la plaine, bnis pour la circonstance, montrent sur les coteaux et leur tour essayrent d'entraner la susdite pierre; mais sans plus de succs que les autres. Enfin les gens de Saint-Raphal vinrent en procession avec un ne--tout ce qu'ils avaient, les pauvres!--et aprs que le cur et invoqu le grand saint Rmy, l'ne attel au tombeau trana facilement la pierre, travers les friches, jusqu' Saint-Raphal, o elle est reste. Voil ce que racontent les gens du pays; moi, je ne garantis rien. Pour en revenir la dvotion d'Auriac, c'est encore une foire aux paniers; non pas de ces paniers de vmes grossiers pour vendanger ou ramasser les noix et les chtaignes, mais de ces jolis paniers en osier blanc, de toutes formes, depuis le grand panier plat pour porter les fromages de chvre au march, jusqu'au joli petit panier de demoiselle cueillir les fraises, sans oublier les corbeilles fruits, et ces belles panires rondes ou carres, deux couvercles, o il se tient tant d'affaires, lorsqu'on revient de la foire. Il y a l aussi, pour soutenir les gens venus de loin, des boulangers de Montignac, vendant des choines et des pains d'oeufs parfums au fenouil, et aussi des marchandes de tortillons. Puis, contre les haies, l'ombre, bien abrites de branchages, des barriques sont l, en chantier, o l'on vend le vin pot et pinte. Lorsque j'eus dpass le moulin de Beaupuy, et que je fus sur la petite hauteur qui domine le vallon, je m'arrtai, tchant de reconnatre la Lina dans cette foule de monde qui tait autour de la chapelle, mais je ne le pus. Je voyais des coiffes blanches, des mouchoirs de couleur, des pailloles ou chapeaux de paille de femme, des fichus bariols, mais c'tait tout. Me remettant alors en marche, je finis d'arriver la chapelle et je commenai de chercher dans tout ce peuple. Je fus un bon moment me promener partout, enjambant les tas de melons, les paniers de pches, poussant les gens pour avoir place, jouant des coudes pour avancer, et je ne voyais pas Lina. Sa mtine de mre, me pensai-je, l'aura peut-tre empche de venir!... Tandis que j'tais l assez ennuy cette ide, voici montant du bourg, dans le chemin bord de haies paisses, la procession du plerinage. Comme je regardais si Lina n'tait pas dans les rangs, j'ous dire derrire moi: --Eh bien! il pense joliment toi! Je me retournai coup sec, et je vis Lina avec une autre fille: --Ha! te voil donc! Et comment a va-t-il vous autres? Il y a un gros moment que je vous cherche; o tiez-vous donc? --Nous ne faisons que d'arriver. --Aussi je me disais: Si elle tait l, je l'aurais vue, pour sr! Et voil que nous nous mettons babiller tous trois; non pas de choses bien curieuses, peut-tre, mais il suffit que ce soit avec celle qu'on aime, pour y prendre plaisir. A de certaines paroles, quelquefois, on comprend qu'elle veut faire entendre autre chose que la signification des paroles, et on l'entend, encore qu'on ne soit pas bien fin, car, pour ces affaires-l, on a toujours assez d'esprit. Et puis il y a la joie de la prsence, il y a les yeux qui parlent aussi, les mains qui se serrent, et on regarde les lvres s'agiter vives et souriantes, et on est heureux des petits rires musiqus qui laissent voir les dents saines et blanches. Pendant que nous tions caqueter, la procession arriva. En tte, comme de bon juste, le marguillier portant la croix, petit homme brun, qui avait l'air pas mal farceur, et se rjouissait d'avance, a se voyait dans ses yeux ptillants, de ce que cette journe allait lui rapporter. Ensuite, sur deux files, les plerins les plus dvots, qui sortaient d'our une messe la paroisse, et venaient encore celle de Saint-Rmy bien plus estime ce jour-l. Ces plerins, c'taient des femmes des paroisses des environs de Montignac; puis celles venues du causse de Salignac, qui tire vers le Quercy, coiffes de mouchoirs carreaux rouges et jaunes, habilles de cotillons de droguet avec des devantaux rouges; puis d'autres du causse de Thenon et de Gabillou, en bas bleus, avec des coiffes barbes et des fichus d'indienne grandes palmes, retenus par devant avec leur tablier de cotonnade. Et puis, pour la plus grande part, c'taient des femmes du bas Limousin, tirant vers la frontire de l'Auvergne, habilles de cadis, coiffes de bonnets en dentelle de laine, noirs, comme des bguins, avec par-dessus des chapeaux de paille, noirs aussi, fonds hauts avec des rebords par devant semblables de grandes visires. Celles-l marchaient lourdement, chausses de gros souliers ferrs, comme leurs maris. Les hommes taient habills, selon leur pays, de culotte en grosse toile de sacs, ou de droguet; peu de blouses, mais des vestes de bure, ou des gipous de forte toffe bleue, avec des poches par derrire dans les pans courts de cette espce d'habit. Et c'est l qu'on connaissait les gens mnagers de leur argent, au morceau de pain qui enflait leur poche d'un ct, et la petite roquille de terre brune qui dpassait dans l'autre poche, bouche avec une cacarotte, ou pi de bl d'Espagne gren. Il y en avait qui au lieu de pain avaient dans leur poche un tortillon, mais ceux-l passaient pour des prodigues. Tous ces hommes, leur grand chapeau noir larges bords la main, marchaient lentement dans la pierraille poussireuse avec leurs lourds souliers, sous un soleil brlant qui leur faisait cligner les yeux. Les femmes, leur chapelet d'une main, et portant de l'autre un petit cierge dont la flamme se voyait peine sous ce soleil aveuglant, suivaient petits pas en remuant les lvres. Parmi les gens sains, on voyait des boiteux tranant avec une bquille une jambe attaque du mal de Saint-Antoine, ou rysiple; d'autres qui avaient un bras en charpe, pli dans des linges tout blancs pour la circonstance; et d'autres encore qui avaient attrap un effort, comme en tmoignait leur culotte souleve par une grosseur l'aine. Entre tous ces visages brls par les fenaisons et les mtives, il y avait des figures malades, jaunes, terreuses, qui sentaient la fivre et la misre. Quelques-uns demi aveugles, un bandeau sur les yeux, taient mens par la main. Tout ce monde venait demander la gurison au bon saint Rmy: ceux-ci avaient des douleurs, ou du mal donn par les jeteurs de sorts, ou des humeurs froides; ceux-l tombaient du haut mal, ou se grattaient, rongs par le mal Sainte-Marie, autrement dit la gale, assez commune en ce temps. Parmi ces malades, il y en avait de vieux, de jeunes; des hommes fatigus par un mauvais rhume tomb sur la poitrine; des femmes incommodes de suites de couches; des filles aux ples couleurs; des enfants teigneux; de pauvres pouses brhaignes qui, n'ayant pas le moyen d'aller Brantme ou Rocamadour, toucher le verrou, venaient demander un enfant saint Rmy. Derrire les deux longues files de plerins, venaient les curs, chantant des litanies; les uns en surplis ailes, les autres en ornements brods fleurs; et puis, le dernier, le cur de la paroisse, en chasuble dore, portait le calice recouvert. Il les faisait bon voir tous en bon point, avec des figures rouges, luisantes, bien fleuries sous le bonnet carr ou la calotte de cuir, et les cheveux noirs ou grisonnants descendant boucls sur le cou. Ils n'taient pas malades, ceux-l, oh! non, a se voyait tout de suite: c'taient des curs l'ancienne mode, de bons vivants qui n'allaient pas chercher midi quatorze heures, et touchaient leur troupeau vers le paradis sans s'embarrasser du Sacr-Coeur, ni de l'Immacule-Conception, ni de l'infaillibilit du pape. Sans doute, il y en avait bien qui faisaient jaser les gens pour aimer un petit peu trop l'eau bnite de cave, ou avoir deux chambrires de vingt-cinq ans pour une de cinquante, ou encore quelque nice; malgr a ils valaient autant ou mieux que d'aucuns d'aujourd'hui qui baptisent leur vin et ont de vieilles servantes, mais qui sont bilieux, haineux, hypocrites, intrigants, avares, et vont chercher chez leurs paroissiennes, ce qui leur manque au logis. Mais aprs tout, a m'est gal: celui-l qui passe en couleur les mongettes ou haricots de coque, fera le tri si a lui convient. Tous les trois, Lina et son amie, nous regardions curieusement dfiler cette multitude bigarre qui s'engouffrait dans la chapelle. Les curs faisaient des dtours pour viter les tas de melons et les paniers, jetant et l un coup d'oeil de ct sans tourner la tte, lorsque parmi cette foule presse devant l'entre ils reconnaissaient une gentille ouaille. Aprs eux, nous entrmes dans la chapelle, qui tait bonde quoi qu'elle soit assez grande. On n'y voyait pas bien clair, car les fentres trs troites taient solidement grillages de barreaux de fer, de crainte des voleurs. Pourtant, je ne sais ce qu'ils auraient pu y voler. Les murs blanchis la chaux, verdis et l par l'humidit, n'avaient pas de riches tableaux, ils taient nus, except au-dessus de l'autel, o un vilain barbouillage, dans un cadre de bois peint en jaune pour imiter l'or, reprsentait le bon Dieu, avec une belle barbe, recevant saint Rmy dans le paradis. Ce tableau n'avait jamais t beau, sans doute, et il tait trs vieux, de manire que les couleurs passes s'caillaient par endroits, emportant le nez du saint ou l'oeil d'un ange qui jouait de la flte. L'autel tait peint en gris, avec des filets bleus autrefois. Les grands chandeliers taient de bois badigeonn d'un jaune d'or, maintenant terni, ainsi que toutes les couleurs dans cette chapelle humide, qui sentait le moisi et comme le relent des plaies qu'on y talait depuis des sicles. Sur une petite table recouverte d'une sorte de nappe, par ct du choeur, tait une statue de saint Rmy en bois, qui avait l'air d'avoir t faite par le sabotier d'Auriac, tant elle tait mal taille. On l'avait bien passe en couleurs depuis peu, pour la rendre un peu plus convenable, mais la robe bleue de charron et le manteau rouge d'ocre n'embellissaient gure ce pauvre saint. Je la fis voir Lina en lui disant l'oreille: --J'en ferais bien autant avec une serpe! --coute la messe, fit-elle en souriant. C'tait le cur d'Auriac qui la disait, qui la chantait plutt, vieux homme gris pommel, de bonne mine et encore vert. Il tait servi par deux enfants de choeur et, de plus, assist de deux autres curs en costume, qui lui faisaient de grandes rvrences, mains jointes, qui embrassaient les objets avant de les lui donner, lui soulevaient sa chasuble lorsqu'il s'agenouillait, enfin faisaient un tas de crmonies de ce genre. Moi qui n'avais jamais vu que la messe du cur Bonal, qui officiait plus simplement, je trouvais tout a bien trange. Il y eut beaucoup de femmes qui communirent, de sorte qu'avec toutes ces crmonies la messe dura longtemps; mais enfin elle s'acheva et je n'en fus pas fch. Au moment de sortir, le cur annona qu'ils allaient djeuner, et qu'il nous engageait chacun en faire autant, afin qu' deux heures tout le monde ft l, parce qu'on chanterait les vpres avec sermon et bndiction du Saint-Sacrement, aprs quoi on continuerait donner les vangiles. --Mais, ajouta-t-il, comme il y en a qui sont de loin et ne peuvent attendre si tard, M. le cur d'Aubas va rester pour donner les vangiles ceux-l. Et en effet, aussitt que les autres furent partis, le cur d'Aubas, un livre la main, assist du marguillier qui tenait une soupire d'tain, fut entour par une foule de gens qui demandaient l'vangile. Le cur avait bien dit: donner, mais c'tait une faon de parler, car on les payait. Lorsqu'on avait remis les sous au marguillier, qui les jetait dans la soupire, il disait: --C'est celui-l. Alors chacun son tour s'approchait du cur qui leur mettait son tole sur la tte et rcitait des versets de l'vangile selon saint Matthieu, o il est question de la gurison de plusieurs malades et infirmes. Aprs l'vangile, les gens allaient se frotter au saint: car l'vangile, a n'tait rien au prix de saint Rmy, d'autant plus que l'vangile se payait et que le saint frottait gratis. Mais ce n'tait pas celui qui tait dans le choeur: on avait eu beau le passer en couleurs, personne ne le regardait. Le vritable, c'tait un petit saint de pierre qu'on avait tir de sa niche et que chacun prenait pour se frotter la partie malade, ou se faire frotter par un voisin, lorsque les douleurs taient dans l'chine ou dans les reins. On se frottait l'estomac avec, les bras, les jambes, les cuisses, sur la peau autant que a se pouvait. Ce bonhomme de saint avait une telle rputation de gurisseur, que les gens l'appelaient en patois: _saint Rmdy_, comme qui dirait: saint Remde; et que dans le courant de l'anne, la chapelle tant ferme, les passants affligs de douleurs allaient pleins de confiance se frotter contre le mur extrieur de la chapelle au droit de sa niche. Mais les jours de dvotion comme celui-ci, on se frottait directement. Ceux qui avaient la sciatique se le faisaient promener depuis la hanche jusqu'au talon, par-dessus la culotte; mais, des fois, des vieilles, percluses de douleurs, qui n'avaient pas peur de montrer leurs lie-chausses ou jarretires, se le fourraient sous les cottes, ayant fiance que le frottement sur la peau avait plus de vertu. Ah! il en voyait de belles, le pauvre diable de saint! Quand je dis qu'il en voyait de belles, c'est une manire de dire, car il n'avait pas d'yeux, pas plus d'ailleurs que de nez et de bouche. Depuis des sicles qu'un cur adroit avait invent ce saint, il avait tant frott de bras, de jambes, de cuisses, d'paules, d'chines, de ctes, de reins, qu'il en tait tout us. Comme ces marottes de carton qui servaient jadis aux modistes de campagne pour monter leurs coiffures et qui, force d'avoir servi, n'taient plus que des boules de carton railles o l'on ne voyait plus ni traits ni couleurs, le malheureux n'avait plus figure de saint, ni mme d'homme. Ses bras, ses jambes, ses pieds, ses mains, sa tte, tout cela avait tellement frott qu'on n'y connaissait plus rien, qu'on n'y distinguait plus aucune partie du corps ni de la figure; tout tait confondu sous l'usure. a pouvait tre aussi bien une vieille borne dforme par les roues des charrettes, ronge par les pluies et les geles, qu'une statue mange par des sicles de frottements. Mais a n'tait rien la foi des pauvres gens dsireux de gurir: on se disputait le saint, chacun le voulait, quelquefois deux le tenaient en mme temps et le tirassaient, chacun de son ct, d'o il s'ensuivait des paroles voix touffe: --C'est mon tour! --Non, c'est moi! --a n'est pas vrai! Et cependant le cur, qui avait vu a d'autres fois, rcitait ses versets d'vangile au milieu d'un bruit sourd, et l'on entendait les sous tomber dans la soupire d'tain que le marguillier, fatigu, avait pose sur une chaise. --Sortons, dis-je Lina et son amie, aprs avoir longtemps regard faire les gens. Et, une fois dehors, je respirai fortement, content d'tre en plein air. Puis, aprs nous tre promens un moment, je menai les deux droles l'ombre d'un noyer, sur le bord d'un pr, en leur disant: --Ne bougez pas d'ici, je reviens coup sec. Et j'allai acheter un melon, des pches, un pain de choine, et je fis tirer une bouteille de vin une barrique d'un homme de la cte des Gardes au-dessus de Montignac, o l'on faisait de bon vin en ce temps-l. J'en avais en tout pour quatorze sous; alors les choses n'taient pas chres comme aujourd'hui. Lorsque les droles me virent revenir ainsi charg, elles s'crirent: --Ho! qu'est-ce tout ceci? --Eh bien! leur dis-je, voil les curs qui reviennent; il est deux heures, c'est le moment du mrenda, mangeons. Lina faisait des faons, ayant crainte que quelqu'un de par chez elle ne la vt et ne le dt sa mre; pourtant force je la rassurai, et nous tant assis sur l'herbe contre une haie, je coupai le pain, le melon, et nous nous mmes manger en devisant gaiement. --Mais, dit tout d'un coup en riant la camarade de Lina, qui s'appelait Bertrille, comment allons-nous boire puisqu'il n'y a pas de gobelets? --Ma foi, rpondis-je, vous boirez la premire la bouteille; Lina boira ensuite, et moi le dernier, comme de juste. --Les hommes, rpliqua-t-elle, sont plus assoiffs que les femmes: a serait vous de commencer. --Non pas, je suis trop honnte pour a! Et je lui tendis la bouteille. Elle la prit en guignant un peu de l'oeil, comme qui dit: Je te comprends, va! Ayant bu, elle passa la bouteille Lina, qui aprs quelques gorges me la donna. --Je vais savoir ce que tu penses, Lina! dis-je. Et, prenant la bouteille, je me mis boire lentement. --Il va la finir! disait en riant la Bertrille. Mais a n'tait pas pour le vin que je faisais durer le plaisir; et, tout en buvant, je coulai Lina un regard qui la fit rougir un peu. Tandis que nous tions l, on entendait les curs chanter vpres pleine voix, comme des gens qui ont pris des forces et qui savent qu'ils se reposeront table le soir; mais je n'tais pas bien curieux d'y aller, ni les droles non plus, tant bien o nous tions. La bouteille ayant t vide la troisime tourne, je voulus aller en faire tirer une autre, tant je prenais got cette manire de boire aprs Lina; alors toutes deux me dirent que j'tais un ivrogne, et que, pour ce qui les touchait, elles ne boiraient plus. Voyant a, je rapportai la bouteille l'homme de la barrique, et nous fmes nous promener Auriac, tandis qu'on commenait prcher. Les auberges taient pleines de gens qui buvaient. Ceux-l, c'taient des gens de la paroisse, qui n'avaient pas grande dvotion pour le saint, et le laissaient pour les trangers forains, mais qui l'aimaient tout de mme, parce qu'il faisait aller le commerce de l'endroit, et qui le ftaient le verre au poing. A ce moment, les ptarous, ainsi qu'on appelle ces marchands de fruits des environs de Brives et d'Objat, commenaient repartir, ayant vid les bastes de leurs mulets, et rempli de gros sous leurs bourses de cuir. Ceux qui il restait quelques melons les donnaient pour presque rien leur auberge, ou aux adroits qui avaient attendu sur le tard pour acheter. Nous nous promenmes assez longtemps dans le bourg et sur la place o l'on dansait l'ombre des gros ormeaux. Je dansai une contredanse et une bourre avec Lina, autant avec la Bertrille, et nous revoil sur le chemin tous les trois; Lina et moi nous tenant par le petit doigt, comme c'est la coutume des amoureux, en remontant vers la chapelle o j'entrai seul. Les offices taient finis, on avait donn la bndiction, et les curs s'en allaient. Mais pour a la chapelle ne dsemplissait pas. Un autre cur avait relev celui d'Aubas, qui disait les vangiles auparavant, et le fait est qu'il devait tre fatigu. Pour le pauvre marguillier, qui tait seul de marguillier, et qui ne voulait peut-tre pas non plus quitter la soupire, il lui fallait rester l; mais il se consolait en la voyant se remplir de sous parmi lesquels reluisaient des pices de quinze et de trente sous, de tout quoi il comptait avoir sa part. Et le saint frottait, frottait toujours, passant de mains en mains, toujours disput, toujours tirass par les gens impatients. A cause de la chaleur grande, tout ce monde s'tait rafrachi, quelques-uns un peu beaucoup; de manire que la foule tait plus bruyante qu'aprs la messe, et qu'il y en avait qui, rouges comme des coqs de redevance, empoignaient le saint et l'arrachaient d'autres qui se rebiffaient comme de beaux diables, n'ayant pas eu le temps de se frotter. Dans cette chapelle, sentant la poussire moisie et le renferm, il s'chappait de cette presse de gens l'haleine vineuse, sales, suants et chauffs par la marche, ou ayant des plaies, une odeur dgotante. On commenait ne plus se gner; on parlait fort, les gens se dboutonnaient; on dfaisait les manches pour se frotter le bras; les femmes se dgrafaient le corsage pour faire toucher au saint une ttine gonfle par un dpt de lait, ou se troussaient pour dtacher leurs jarretires et se frotter les jambes nu, laissant voir sans honte leurs genoux crasseux. Parmi ceux qui taient l en curieux, comme moi, il y avait parfois une rumeur de rise en voyant tout cela; mais les bonnes gens croyants, qui attendaient leur tour et guettaient le saint, regardaient de travers les moquandiers. Du milieu de ce bourdonnement sourd, de ce brouhaha de rclamations et d'apostrophes sales, s'levait parfois la plainte d'un malade pouss par une main brutale, ou le cri d'une femme dont le pied tait cras par un gros soulier ferr. Car tous ces gens, comme affols, se poussaient, se bousculaient, se marchaient sur les orteils et s'enfonaient les ctes coups de coudes, avec des jurons touffs. Et, dans ce temps, l'entre du petit choeur, le cur rcitait toujours des versets de l'vangile, et les sous tombaient toujours, emplissant presque la soupire du sacristain. De la cohue presse sortaient des hommes qui se reboutonnaient, des femmes qui s'agrafaient ou rattachaient leurs bas bleus avec le bout de chanvre ou de lisire qui leur servait de lie-chausses. Et peu peu, comme il ne venait plus personne, le tas diminuait de tous ceux qui avaient satisfait leur manie superstitieuse, et bientt il n'y eut plus l que quelques vieilles folles qui ne pouvaient se dcider s'en aller. Alors, des coins de la chapelle o ils attendaient, sortirent, se tranant, clopinant, des malades, des infirmes, des estropis, des impotents qui n'avaient pas os se fourrer dans la foule o on les aurait pils; et ils vinrent se frotter leur tour, talant sans vergogne leurs hideuses misres, et se rendant charitablement un bon office lorsque l'endroit malade le requrait. Le malheureux saint frotta encore quelques chines tordues, quelques jambes pourries, quelques bras desschs; il subit encore quelques sales attouchements de plaies croteuses ou vives, d'ulcres suppurants, et puis enfin fut replac, tranquille pour un an, dans sa niche, par le marguillier qui avait cess de recevoir des sous, le cur ayant cess de rciter ses versets d'vangile, faute de pratiques. Et, tout le monde tant parti, il ne resta plus sur le pav, plein de terre et de gravats apports par les pieds des dvotieux, que des boutons arrachs dans la prcipitation et plusieurs morceaux de jarretires casses. J'ai ou dire que, depuis ce temps-l, cette dvotion a beaucoup perdu et que les gens n'y courent plus troupeaux comme jadis. La foi ce tronon de pierre informe, qu'on appelle le saint, s'en est alle, comme tant d'autres belles choses, et il n'y a plus gure que les bas Limousins qui font semblant d'y croire cause de leurs melons. Mais, en revanche, ceux qui ont absolument besoin d'tre tromps s'en vont porter leur argent aux diseuses de bonne aventure dans les foires ou acheter des poudres aux charlatans, ce qui en finale revient au mme. Lorsque je sortis, je trouvai les deux droles qui revenaient de se promener un peu toutes seules, et il fut question de partir. Bien entendu, je voulus leur faire un bout de conduite, car c'est peine si, dans cette foule, j'avais pu parler tranquillement Lina. Pour dire la vrit, cette dvotion ne va pas bien pour les amoureux: on est toujours en vue, dans ce vallon de la Laurence o il n'y a que des prs, et, d'un ct comme de l'autre, des coteaux de vignes, la rserve de la garenne du chteau de La Faye. Quoique sans mauvaises intentions, on aime se cacher un peu. Ah! ce n'est pas comme au plerinage de Fonpeyrine, o l'on est au beau milieu des bois. Nous nous en fmes donc tous les trois, suivant d'abord le grand chemin d'Angoulme Sarlat, qui passe dans la combe, le long des prs de Beaupuy, pour monter ensuite La Bouyrie et aux Quatre-Bornes. Je tenais Lina par la taille et par une main, marchant tout doucement et lui parlant de choses et d'autres: combien j'tais content de cette journe, tout le plaisir que j'avais eu la passer avec elle, et aussi comment nous pourrions faire pour nous revoir. Bertrille ctoyait Lina, mais, de temps en temps, la bonne fille faisait semblant de ramasser quelque fleurette sur le bord du chemin, et restait un peu en arrire pour nous mieux laisser causer. Lorsque nous fmes aux Quatre-Bornes, j'aurais d les quitter, mais je dis Lina: --Je vais aller avec vous autres un peu plus loin. Et nous voil suivant le chemin trac par les charrettes travers les grands bois chtaigniers. Nous tions si occups parler, Lina et moi, que nous fmes prs de l'Orlgie sans nous en tre aperus. Mais la Bertrille, qui, elle, tait dpareille, me dit alors: --Vous ferez bien de nous laisser l; il vaut mieux qu'on ne nous voie pas ensemble dans le village. a m'ennuyait bien, mais, comme je sentais que c'tait raisonnable, de crainte de faire avoir des reproches Lina, je les laissai aprs les avoir embrasses toutes deux, Bertrille la premire, et ma bonne amie si longuement que l'autre me dit en riant: --Vous voulez donc la manger! Je lchai Lina sur ces paroles, et elles s'en furent. Pour moi, appuyant sur la gauche, j'allai descendre dans la combe qui vient de dessous Bars, et je suivis le ruisseau de Thonac, qui n'est gure qu'un foss jusqu'au moulin de la Grandie. A la rencontre de la combe de Valmassingeas, qui rejoint l'autre, et avec elle s'largit en vallon, je trouvai un homme qui portait sur son paule, avec son bton, quelque chose de rond nou dans son mouchoir. Lorsqu'on rencontre, ce jour-l, quelqu'un portant un melon, on peut dire qu'il vient de la Saint-Rmy. --Et vous en venez donc aussi? lui dis-je. --Eh! oui, fit-il en tournant un peu la tte vers son melon, comme qui dit: Vous le voyez. L-dessus, nous cheminmes en causant. L'homme me dit qu'il tait de La Voulparie, dans la commune de Sergeac, et qu'il venait de se frotter saint Rmy, pour un mal de tte qui le prenait de temps en temps et le rendait quasi imbcile. Puis il se mit parler de la fte, et s'en alla remarquer que notre cur n'y tait point. --Aussi bien y taient-ils assez tout de mme, lui rpliquai-je, pour manger le fricot du cur d'Auriac! --Sans doute, fit l'homme, mais avec a, comme voisin, il aurait d tre cette dvotion o les gens viennent de si loin; mais on dit qu'il ne croit pas grand'chose, et mme qu'il ne se conduit pas trop bien. --Et qui dit a? --On le dit. --Ceux qui le disent sont des imbciles! --En ce cas, il y a beaucoup d'imbciles devers chez nous, car les gens ne se gnent pas pour le dire. --Et peut-tre vous en tes, de ceux-l qui le disent? --Moi, je ne dis que ce que j'ai ou dire; et, probablement, tout le monde dans notre paroisse, le cur en tte, ne le dirait pas si a n'tait pas vrai. Lorsqu'un bruit court comme a, on peut bien croire qu'il n'y a pas de fume sans feu. Le rouge m'tait mont et je le rabrouai rudement: --Pour les pauvres sottards qui croient btement tout ce que leur dit votre cur, ils sont pardonnables; mais quant lui, qui sait aussi bien que personne que le cur Bonal est un brave homme et un digne prtre, je vous le dis, c'est un pas grand'chose! Et nous continuions disputer et noiser en marchant, moi faisant de notre cur tous les loges qu'il mritait, l'homme rptant tout le mal qu'il en avait entendu raconter, lorsque, un moment donn, en face de la petite combe de Glaudou, sur une parole qu'il lcha, touchant la demoiselle Hermine, je le pris au collet et je le secouai fortement: --Bougre d'animal! je vois bien, cette heure, que saint Rmy est un foutu saint, car tu as eu beau te frotter la tte, tu es rest plus bte qu'un ne! Et lui, de son ct, m'ayant attrap par le col de ma blouse, nous nous saboulions comme prix fait, tandis que le melon roulait sur le chemin. L'homme tait plus g que moi de cinq ou six ans, mais tout de mme je le jetai terre, et je lui bourrai la figure coups de poing, de manire que je lui fis saigner le nez. Ayant un peu pass ma colre, je le lchai; il se releva, ramassa son melon qui s'tait quelque peu crabouill en tombant, et, sentant qu'il n'tait pas le plus fort, continua sa route, non sans me faire des menaces de nous revoir. --Quand tu voudras, grand essoti! lui criai-je. Et, montant dans le coteau rocheux travers les taillis de chnes clair-sems, je fus bientt Fanlac. Je fis mon possible, en arrivant, pour ne pas rencontrer le cur, mais, justement, je m'en allai me jeter dans ses jambes. Il connut d'abord ma blouse dchire que je m'tais battu, et il me demanda quel sujet. J'tais un peu embarrass, ne voulant pas mentir, et ne voulant pas lui dire non plus de quoi il s'agissait. Pourtant, press de questions, je finis par lui avouer l'affaire: --Ma foi, monsieur le Cur, c'est cause de vous. Et je lui racontai tout, except que l'homme et parl de la demoiselle Hermine. --Mon garon, me dit-il quand j'eus fini, je te sais gr du sentiment qui t'a port prendre ma dfense; mais, une autre fois, il faut tre plus patient: allons, va te changer... La Fantille, qui je dus aussi expliquer les accrocs de ma blouse, ne fut pas du mme avis que le cur; elle dit que j'avais bien fait de corriger cet individu. --Je te ptasserai toujours de bon coeur, lorsque tu auras t dchir en pareille occasion! --Allons, allons! Fantille. Il faut tre plus doux et savoir supporter les injures et les calomnies. --Oh! vous, monsieur le Cur, vous vous laisseriez agonir de sottises sans rien dire. Le cur sourit un peu, et s'en fut crire dans sa chambre. * * * * * Moi, je me doutais bien que toutes ces mchancets rpandues par les curs, d'aprs le mot d'ordre des jsuites prcheurs, n'annonaient rien de bon. Sans doute, me disais-je, afin de prparer les gens une mesure de rigueur contre le cur Bonal, on essaye de le dshonorer l'avance. Dans mon ide, on voulait l'ter de Fanlac, et l'envoyer dans quelque mauvaise petite paroisse au loin, rien ne pouvant lui tre plus pnible que de quitter ses chers paroissiens, qui l'aimaient tant... Mais je ne connaissais pas bien ses ennemis et perscuteurs. Quelques jours aprs, arriva une autre lettre cachete de cire violette comme la premire. L'ayant lue, le cur, qui tait matre de lui, ne broncha pas; il replia la lettre et s'en fut se promener dans le jardin, tout pensif, et, une heure aprs, alla trouver le chevalier. Lui, ne prit pas la chose aussi patiemment que le cur, et il s'cria, aussitt qu'il sut de quoi il s'agissait, que c'tait une infamie, et une nerie par-dessus le march; qu'il fallait que l'vque et perdu la tte pour faire une chose pareille, ou qu'on l'et tromp; que quant lui, il ne ficherait plus les pieds la messe--dans sa colre, il lcha le mot,--puisque les tartufes faisaient forclore de l'glise le meilleur cur du diocse. Le lendemain se trouvant un dimanche, le cur Bonal monta en chaire, pour la dernire fois. Lorsqu'il annona ses paroissiens, que d'aprs la dcision de monseigneur l'vque, il tait interdit et ne dirait plus la messe, mme ce prsent dimanche, ni n'administrerait plus les sacrements, ce fut dans l'glise bonde de monde une explosion de surprise qui se continua en une rumeur sourde que le cur fut un instant impuissant dominer. Ayant obtenu le silence, il exposa que c'tait un devoir pour tous, paroissiens et cur, de se soumettre l'autorit de l'vque; que, pour lui, quoique sa conscience ne lui reprocht rien, car il avait toujours agi, non dans un intrt personnel, mais pour la paix de l'glise, il obirait sans rsistance et sans murmure. Mais il ajouta que cette obissance lui cotait beaucoup, parce qu'il les aimait tous comme ses enfants, et qu'il avait espr leur faire entendre longtemps la parole de Dieu, et finalement reposer dans le petit cimetire o il en avait tant conduit dj. Il parla ainsi longuement, avec tant de coeur et de bont que tout le monde en tait mu et que les femmes, les yeux mouills, se mouchaient avec bruit. Mais, ce moment d'motion pass, la colre prit le dessus, et, la sortie de l'glise, les gens s'assemblrent et se dirent entre eux qu'il ne fallait pas laisser partir le cur. Tous, les uns et les autres, se montrent la tte de manire que plusieurs des plus dcids s'en allrent trouver le chevalier de Galibert, toujours colr, quoique ce ft un bon homme. Lui, voyant comme a tournait, monta sur les marches de la vieille croix, et commena prcher les gens. Il leur dit que la conduite de leur cur, sa patience, sa rsignation dans cette circonstance, prouvaient combien il tait digne de leur affection et de leur respect. --Mais, nous autres paroissiens, nous avons bien le droit d'agir un peu diffremment... Nous pouvons nous rappeler qu'autrefois le peuple lisait ses curs et participait l'lection des vques et mme des papes. Ce n'est pas une raison parce que des rois se sont entendus avec d'aucuns de ceux-ci pour confisquer nos antiques privilges, de ne pas nous en souvenir. Il faut donc que toute la paroisse adresse une ptition l'vque pour lui demander le maintien de notre cur. Mais,--ajouta-t-il,--comme il n'y en a gure que deux ou trois qui sachent signer, nous ferons comme on faisait jadis, nous appellerons un notaire qui dressera un acte de notre protestation: _Parle papier!_ Voil, dans la position o nous sommes, ce qu'il y a de mieux faire. Un chien regarde bien un vque, nous pouvons donc lui adresser la parole. tes-vous de cet avis? --Oui! oui! crirent tous les gens qui taient l. --Eh bien! donc, je vais envoyer qurir le tabellion. Vous autres, revenez l'heure de vpres, et soyez l, tous, sans faute; que personne ne reste la maison: plus nous serons, mieux a vaudra... Maintenant, je vous dirai que les gens en place, qu'ils aient une robe ou un habit, ne voient pas toujours les choses comme il faut, en sorte que je ne sais pas trop ce qu'il adviendra de notre protestation: peut-tre s'en ira-t-elle en eau de boudin, en brouet d'andouilles, nous le verrons bien! _Il ne faut pas laisser de semer pour la crainte des pigeons._ Pour moi, je l'ai dit d'abord: si on nous te notre cur, je ne mets plus les pieds l'glise! --C'est a! c'est a! Ni nous non plus! --Et si on nous en envoie un autre, il dira sa messe tout seul! _Un chien est fort sur son palier, Un coq sur son fumier._ Tout le monde applaudit, et, la chose bien convenue, le chevalier m'expdia Montignac chercher matre Boyer, ou un autre son dfaut. A trois heures, le notaire tait l, et sur la place, noire de monde, l'ombre du vieux ormeau o l'on avait port une table, il commena instrumenter en crivant son prambule. Puis tous les gens de la paroisse, hommes et femmes, le chevalier en tte, dfilrent devant lui, et, aprs avoir couch sur son acte leurs noms et surnoms, il continua ainsi: --Lesquels, adressant respectueusement mais fermement la parole monseigneur l'vque de Prigueux, tout comme s'il tait prsent, lui ont dit et remontr que, depuis le rtablissement du culte catholique, le sieur cur Bonal a donn dans cette paroisse l'exemple de toutes les vertus; qu'il l'a difie par sa vraie et sincre pit; qu'il a t, depuis bientt trente ans, la providence des pauvres, et le pre et l'ami de ses paroissiens, en sorte que tous, vieux et jeunes, pauvres et riches, dsirent ardemment le conserver, tant qu'il plaira Dieu de le laisser sur cette terre. A cette fin, lesdits comparants supplient trs instamment mondit seigneur vque de rvoquer les ordres par lui signifis, et de continuer ledit sieur Bonal dans ses fonctions de cur de ladite paroisse de Fanlac; ajoutant lesdits comparants, que le seul exemple de leur cur a fait de bons chrtiens de tous les habitants de cette paroisse, et que, le bien de la religion s'accordant avec leur vif dsir de le conserver, ils esprent que mondit seigneur vque prendra la prsente demande en considration; Et, sans se dpartir aucunement du respect d audit seigneur vque, lesdits comparants, au cas o leur requte demeurerait sans effet, protestent trs fermement contre les inconvnients qui pourront rsulter, pour la religion et ses ministres, d'une mesure qui les atteint dans leur pit et leur affection pour leur cur. De tout quoi lesdits comparants m'ont requis acte, que je leur ai concd sous le scel royal, etc. Et aprs avoir fait signer les deux ou trois qui savaient, le notaire signa lui-mme avec un paraphe savant, car c'tait un notaire de l'ancienne cole, comme a se voit son acte. Le surlendemain, le chevalier en emporta une copie superbement moule, et s'en fut Prigueux la remettre l'vque. Celui-ci, ce que connut M. de Galibert, comprit un peu plus tard qu'on lui avait fait faire une btise; mais, comme les gens en place ne reconnaissent pas facilement qu'ils se sont tromps, les vques moins que les autres, monseigneur persista dans sa dcision, malgr tout ce que put lui dire le chevalier, qui plaida chaleureusement la cause de son ami. --Je vous prdis, monseigneur, fit-il en partant, que vous regretterez votre refus. _Tel maintenant refuse, Qui par aprs s'accuse!_ L'vque, passablement offusqu de la libert que prenait ce laque, ne rpondit rien, et le chevalier s'en alla. La veille de son retour, le cur, qui connaissait bien les gros bonnets du clerg, et savait que la dmarche du chevalier serait inutile, m'avait envoy La Granval parler au Rey pour venir faire des arrangements. Le Rey vint trois ou quatre jours aprs, et, comme il n'avait plus qu'une anne de ferme courir, il consentit rsilier le bail, et se retirer dans le bien qu'il avait la Boissonnerie, moyennant une petite indemnit. Tout bien convenu, il s'en retourna, et le cur commena penser dloger, parce que le refus de l'vque, bientt connu de toute la paroisse, chauffait les ttes; et il ne voulait pas tre l'occasion de quelque dsordre. Il fut entendu entre le chevalier et lui que je le suivrais La Granval, comme je le lui avais demand. Aussi, quelque peine que j'eusse de le voir dans cette passe, je fus un peu consol par l'ide de le suivre et de lui tre utile. Je commenai emmener le mobilier, qui n'tait pas trs important. Outre ce que j'en ai dit, il y avait encore dans la chambre du cur un lit tout simple, sans rideaux, une petite table recouverte d'une serviette sur laquelle il y avait une cuvette et un pot eau en faence, une autre table crire, plus grande, encombre de papiers, quelques livres sur une tablette, deux chaises, une grande malle longue recouverte de peau de sanglier, et c'tait tout. Malgr a, avec le lit de la Fantille et le reste, avec quelques provisions, il me fallut trois jours pour emporter toutes les affaires, peu peu, cause des mauvais chemins. Je ne faisais qu'un voyage par jour: encore fallait-il coucher La Granval, car il y avait loin, et les boeufs ne vont pas vite. * * * * * Un matin, tandis que je chargeais le buffet sur la charrette avec Cariol, je te vois arriver un grand diable de cur, sec comme un pendu d't, de poil rouge, torcol, avec de gros yeux ronds et un nez crochu, qui me demanda o tait le presbytre. --Vous y tes, lui dis-je, voici la porte. Et, un instant aprs, je le suivis, pour m'assurer que c'tait le nouveau cur. Prcisment c'tait lui, et, ensuite des civilits d'usage, il s'enquit du jour o il pourrait faire amener ses meubles qui taient Montignac. --Demain nous achverons de dmnager, rpondit le cur Bonal, et aprs-demain le presbytre sera libre. Et l-dessus, toujours honnte, il offrit son confrre de se rafrachir, ce que l'autre accepta, en faisant des faons, comme s'il avait eu peur de se compromettre. Alors le cur appela la Fantille et lui dit de donner le ncessaire pour faire collation. La Fantille, au lieu d'obir, s'en alla toute colre par les maisons du bourg dire que le remplaant du cur venait d'arriver, et qu'il avait une de ces figures qu'on n'aimerait pas trouver au coin d'un bois. Ne la voyant pas paratre, le cur passa dans la cuisine et me dit d'aller tirer boire, tandis que lui-mme prenait le chanteau, dans une nappe, avec des noix. Quand je mis la bouteille sur la table, le nouveau cur tait en train de questionner son prdcesseur sur ce que rapportait la cure, combien on payait pour les baptmes, les mariages, les enterrements, la bndiction des maisons neuves, celle du lit des nouveaux maris; si les paroissiens faisaient beaucoup de cadeaux, et s'il y avait de bonnes maisons pieuses o l'on recevait bien les curs. Toi, me pensais-je en m'en allant, si tu en attrapes beaucoup, de cadeaux, a m'tonnera! Tandis que le cur nouveau faisait collation, les femmes du bourg, mues par la curiosit, une une, deux par deux, arrivaient sur la petite place, qui filant sa quenouille, qui faisant son bas ou de la tresse de paille pour les chapeaux. Elles furent bientt l une vingtaine, avec leurs droles pendus leurs cotillons, et puis quelques vieux rens, et mme La Rame qui fumait son brle-gueule. Au bout d'une demi-heure, ou trois quarts d'heure, que je ne mente, lorsque le nouveau cur traversa la place pour s'en retourner, tout ce monde le regarda de travers. --Eh bien! mon brave, dit-il en passant La Rame, vous fumez votre pipe? Et comme le vieux soldat l'avisait d'un mauvais oeil, sans rpondre, il ajouta: --Vous n'tes pas bavard! --a dpend. --Alors, ce serait que je ne vous conviens pas? --Il se pourrait. --Vous n'tes pas bien gn! --Je suis comme a. Voyant que La Rame continuait de tirer des bouffes sans plus dire mot, que les hommes ne le saluaient pas, et que les femmes faisaient semblant de ne pas le voir, le cur, tout tonn, grommela quelque chose entre ses dents et s'en alla. Pendant qu'il tait encore porte d'entendre, Cariol, de la charrette, cria La Rame: --Comment le trouves-tu, ce levraut? --Pas mal, pour ce que j'en veux faire! Le lendemain, le cur Bonal suivit toutes les maisons de la commune pour faire ses adieux chacun, entrant dans les terres pour parler aux gens qui taient au travail, et n'oubliant personne, riches ou pauvres. Le soir, il rentra fatigu, regarda tristement le presbytre vide, et s'en fut souper et coucher chez le chevalier. A ce que me raconta la Toinette, ce fut un triste souper, aucun des trois n'tant de got de manger. --Ce qui me console dans ce malheur, disait le cur, c'est que je sais que mes pauvres n'en ptiront pas, mon bon chevalier, et que vous et mademoiselle Hermine me remplacerez dignement. --Mon pauvre cur, oui, je tcherai de vous remplacer en ce qui regarde la charit matrielle; mais pour ce qui est des consolations morales, de ces bonnes paroles qui aident les malheureux porter patiemment leurs peines, de ces exhortations charitables aux fins de relever les faibles... qui vous remplacera? Moi, je sens bien ce qu'il faudrait dire, mais je ne sais pas trouver les paroles... --Alors, dit le cur, je suis sr que mademoiselle Hermine me remplacera cet gard. --Certes, fit-elle, je ferai de bonne volont tout ce que je pourrai... Et ils restrent silencieux, les braves coeurs. Le lendemain aprs le djeuner, le cur Bonal prit son bton et, accompagn de ses htes, s'achemina vers La Granval. Tous trois marchaient lentement comme pour retarder le moment de la sparation, changeant de temps en temps quelques paroles. Arrivs la cafourche o une croix de pierre est plante depuis les temps anciens, le cur s'arrta et ils se firent leurs derniers adieux. Le chevalier, moins rsign que ses compagnons, rcriminait contre la dcision de l'vque, ce pendant que la demoiselle Hermine, ayant tir son mouchoir, s'essuyait les yeux, et que le cur regardait la terre en tapant de petits coups de son bton. --Mes amis, dit-il en relevant la tte, nous ne serions pas de bons chrtiens si nous ne savions pas supporter l'injustice. Ce saint emblme, ajouta-t-il en montrant la croix, nous enseigne la rsignation: que la volont de Dieu soit faite! Et, s'tant fraternellement embrasss, le cur commena descendre la combe raide. Les pierres du chemin roulaient sous ses pieds et il s'appuyait sur son bton pour se retenir. Peu peu sa haute taille diminuait dans le lointain et enfin il disparut dans les fonds boiss. Alors le chevalier et sa soeur, qui l'avaient suivi des yeux, rentrrent tristement chez eux. * * * * * Sur les cinq heures du soir, le cur arriva La Granval, o, aid de la Fantille, j'avais mis tout peu prs en ordre. L'ancienne maison tait grande assez; il y avait une vaste cuisine, une belle chambre o l'on aurait pu mettre quatre lits, et deux petites. Le cur jeta un coup d'oeil sur l'installation, et sembla retrouver sous le vieux toit de famille les souvenirs de son enfance, car il resta longtemps pensif devant le feu. L'heure du souper approchant, la Fantille mit une nappe au plus haut bout de la table, et y plaa le couvert du cur, puis elle trempa la soupe. --Dornavant, dit-il en la voyant faire, nous mangerons tous ensemble. Il n'y a plus ici de cur, oblig par tat de garder certaines convenances; il n'y a plus que Pierre Bonal, fils de paysan, redevenu paysan. Demain Virelou viendra pour me faire d'autres habillements. --Comment! s'cria la Fantille en joignant les mains; vous allez poser la soutane, monsieur le cur! --Sans doute, puisque je ne suis plus cur, et qu'il m'est dfendu de la porter... Allons, mets des assiettes sur la table pour toi et Jacquou. La Fantille hsitait, ne sachant plus o elle en tait, mais elle finit par obir. Alors le cur, se levant, s'approcha de la table, fit le signe de la croix et rcita le _Benedicite_. Ayant fini, il s'assit, prit la grande cuiller et nous servit, Fantille et moi, chacun une pleine assiette de soupe; aprs quoi, il se servit lui-mme moins copieusement. Aprs souper, nous parlmes de la manire qu'il convenait de gouverner le domaine, et je fis connatre au cur mes ides l-dessus. Je l'assurai que j'tais capable de faire le travail tout seul, et bien; mais il me rpliqua qu'il n'entendait pas rester oisif, et que, nonobstant ses soixante ans passs, il tait robuste et comptait m'aider. Sur les huit heures, je fus donner aux boeufs, car le Rey avait laiss le cheptel, comme c'est la coutume, en ayant pris en entrant; aprs quoi, chacun alla se coucher. Je pensai longtemps avant de m'endormir la manire de conduire les affaires la plus profitable pour la maison. Je comprenais qu'il fallait charrier droit et travailler ferme, car la proprit n'tait pas grande, valant une douzaine de mille francs au plus, et le pays, juste au beau milieu de la fort, n'tait pas des meilleurs. Mais le courage ne me manquait pas, et je me sentais tout fier et heureux d'tre utile au cur et de lui tmoigner ma reconnaissance. Puis, il faut que je le dise, quoique je fusse bien marri de ce qui lui arrivait, le plaisir de me sentir plus prs de Lina me donnait du coeur. Certes, si la chose et dpendu de moi, je serais retourn la cure de Fanlac avec lui, trs content de le voir heureux. Mais comme cela ne se pouvait, je m'en consolais en pensant au voisinage de ma bonne amie. L'homme a un fond goste; tout ce qu'il peut faire, c'est de se vaincre lorsque le devoir le commande. Virelou vint le lendemain, et, quatre jours aprs, le cur tait habill comme un bon paysan, de grosse toffe brune avec un chapeau prigordin calotte ronde, larges bords. C'tait un dimanche: il nous engagea aller tous deux, Fantille et moi, la premire messe Fossemagne, disant qu'il garderait la maison de ce temps-l, d'autant qu'il craignait que sa prsence l'glise ne ft du scandale. --Mais la soupe! fit la Fantille, qui n'en revenait pas de le voir ainsi habill. --J'attiserai le feu sous la marmite, ne crains rien. Elle joignit les mains et leva les yeux aux poutres comme qui dit: --Que verrons-nous de plus, grand Dieu! Nous tions peine de retour de la messe, la Fantille et moi, lorsqu' l'ore du dfrichement, dans la direction de la Mazire, nous vmes le chevalier dboucher du bois sur sa jument, qu'il poussa au grand trot. Un moment aprs, il mettait pied terre dans la cour et serrait avec chaleur les deux mains du cur. --Je viens manger la soupe avec vous, dit-il. --Soyez le trs bien venu, mon vieil ami! Et tandis que j'emmenais la jument l'table, ils se promenrent aux alentours de la maison. --Heureusement qu'il y a une poule dans la soupe, disait la Fantille tout affaire lorsque je revins. En djeunant tous deux, le chevalier raconta son ami ce qui s'tait pass l'arrive du nouveau cur, et la mauvaise impression qu'il avait faite sur les gens: --Je crois bien, dit-il, qu'il n'aura pas eu grand monde sa messe, ce matin. --C'est tant pis, repartit le cur. Je suis bien reconnaissant toute la paroisse de l'affection qu'elle m'a marque dans cette circonstance; mais il ne faudrait pas que, pour des prfrences de personnes, la religion en souffrt. Oyant cela, tout en vaquant ses affaires, la Fantille hochait la tte en signe de dsapprobation. Le chevalier tait bon convive et fit honneur la poule au pot, la farce dont elle tait garnie, et l'omelette qui la suivit. Il gaya un peu le repas en lchant quelques-uns de ses dictons familiers. Ainsi, le cur, qui ne buvait pas de vin pur, lui ayant offert de l'eau par distraction ou habitude, avant de se servir lui-mme, il le remercia ainsi: _--L'eau gte moult le vin, Une charrette le chemin, Le carme le corps humain._ Ils restrent longtemps deviser table. Le chevalier faisait tourner sa tabatire et prenait de frquentes prises; le cur, son couteau la main, traait de vagues figures gomtriques sur la nappe. Tous deux gotaient les plaisirs de l'amiti leur manire. Le chevalier, heureux du moment prsent, n'oubliait pourtant pas ses griefs, et s'exprimait assez librement sur le compte de l'vque qui avait frapp son ami et son cur; quant au successeur de celui-ci, il n'tait pas bon jeter aux chiens. Le cur Bonal, qui avait peut-tre ressenti plus vivement le coup de cette sparation de tout ce qu'il affectionnait, avait pourtant plus de rsignation, et tchait, dans l'intrt de la religion, d'apaiser le chevalier. --Mon ami, disait-il, avant tout il faut connatre votre nouveau cur. Il n'y a pas huit jours qu'il est Fanlac, vous l'avez vu deux fois: comment pouvez-vous l'apprcier? Vous dites qu'il a une mauvaise figure; mais il se peut qu'il soit un bon prtre malgr cela! Vous savez, comme moi, qu'il ne faut pas juger les gens sur la mine: les apparences sont souvent trompeuses. --Oui, dit le chevalier: _Ne crois pas ribaud pour jurer, Ni jamais femme pour pleurer, Car ribaud toujours jurer peut, Femme pleurer quand elle veut._ Le ci-devant cur sourit un peu, et le chevalier continua: --Avec a, je ne me trompe gure. Lorsque vous vntes Fanlac, malgr votre figure noire et votre air un peu rude, je dis tout de suite: Voil un brave homme de cur. Me suis-je tromp? --Mon cher ami! dit Bonal en prenant travers la table la main du chevalier. A la vespre, aprs avoir pass quelques bonnes heures La Granval, M. de Galibert se mit en selle pour retourner Fanlac, charg de souhaits de bon voyage et puis de bons souvenirs pour sa soeur. Il ne s'tait pas mpris au sujet de la messe du nouveau cur. Un homme de L'Escourtaudie, que je rencontrai quelques jours aprs Thenon, o j'avais t acheter quelques brebis, me dit qu'il n'y avait pas eu un chat, par manire de parler. Mais a, ce n'tait rien; peu de temps de l, on vit bien autre chose. Un homme de la Galube tant mort subitement, les parents, n'osant se passer de prtre, s'en furent, bien qu' contrecoeur, parler au nouveau cur pour l'enterrement. L'autre leur dit que ce serait quinze francs, et vingt s'il allait faire la leve du corps la maison. Les fils du mort et son gendre trouvaient que c'tait cher, d'autant plus que, de longues annes, la coutume de payer s'tait perdue avec le cur Bonal. Ils marchandrent donc afin de faire rabattre quelque chose au cur. Mais lui protestait que c'tait le tarif, et qu'il n'avait pas le droit de faire de rabais. --Pourtant, dit l'un des fils, puisque le cur Bonal rabattait le tout, vous auriez bien le droit d'en rabattre la moiti? Cette raison mit le cur de mauvaise humeur. --Je ne sais pas comment agissait mon prdcesseur, rpliqua-t-il schement, mais c'est comme je vous ai dit: prendre ou laisser. Enfin, aprs avoir bien dbattu, avoir apport de part et d'autre toutes les raisons d'usage entre gens qui font un march; aprs tre sortis pour se consulter, les autres rentrrent et acceptrent, moyennant que le cur leur couperait quarante sous sur son prix, ce quoi il consentit. Seulement, et c'est l que l'affaire se gta, il leur dit qu'il fallait le payer comptant, car il avait perdu beaucoup d'argent dans son ancienne paroisse, parce que souvent, les honneurs rendus, le mort enterr, les hritiers se faisaient tirer l'oreille pour payer; tellement qu'il y en avait qu'il fallait assigner devant le juge de paix et faire condamner. Foutre! pensaient les parents du dfunt, il n'est pas cass, ce cur-l! S'ils avaient eu l'argent, quoique pas contents, ils l'auraient donn, tenant beaucoup, comme tous les paysans, ce que le cur ft les honneurs leur vieux; mais ils ne l'avaient pas. Force leur fut donc de s'en retourner en disant au cur que, les choses tant ainsi, ils taient obligs de se passer du service mortuaire. Mais, quelques heures aprs, une dizaine de jeunes gens vinrent pour sonner le glas, et trouvant les cordes remontes et la porte intrieure du clocher ferme, furent demander la clef au marguillier, qui rpondit que le cur lui avait dfendu de la donner. L-dessus, eux, enfoncent la porte du clocher avec des haches, et se mettent sonner les deux cloches. Le cur vint pour les faire sortir, mais il fut oblig de s'en revenir plus vite que le pas et de se fermer chez lui. Cependant, au son des cloches, les gens des villages venaient de tous cts, et bientt, dans le mauvais chemin qui montait au bourg, on vit au loin un cercueil recouvert d'un drap blanc se mouvoir sur les paules de quatre hommes qui se relayaient souvent, car la monte tait rude, et il faisait chaud. En s'en allant, le cur avait donn deux tours de clef la grande porte de l'glise, de manire que ceux qui sonnaient s'y trouvaient pris. Lorsque le mort arriva, on le posa devant le portail sur des chaises prtes par les voisins, puis on fut chez le cur pour avoir la clef; mais la maison curiale tait close, et personne ne rpondit. Pourtant il aurait fallu tre sourd pour ne pas entendre, car, aprs avoir cogn avec les poings, avec des btons, les gens finirent par jeter des pierres la porte et dans les fentres. La colre montait les ttes de tout le monde; des exclamations peine contenues par la prsence du corps s'entendaient au milieu d'une rumeur sourde. Sur les rudes visages de ces paysans on voyait l'indignation que leur causait le refus de ce qu'ils appelaient les honneurs, fait l'un d'eux. Dj les plus hardis parlaient d'entrer de force au presbytre et d'amener le cur, lorsque ceux qui taient enferms dans l'glise finirent par faire sauter la serrure, et ouvrirent deux battants. Le cercueil fut alors apport devant le choeur, la place ordinaire; des cierges furent allums autour, selon la coutume, et le marguillier, qu'on avait t chercher et amen malgr lui, revtu d'une chape, chanta en tremblant de peur l'office des morts. On l'obligea ensuite encenser et asperger le dfunt comme et fait le cur lui-mme, et, tout tant fini l'glise, on partit pour le cimetire, o le pauvre marguillier, qui se croyait sacrilge, fut encore oblig de parachever les dernires crmonies, jusqu' la pellete de terre finale sur le cercueil descendu dans la fosse. Pendant que tout ceci se passait, le chevalier, qui tait tenace, avait t Prigueux faire une dernire dmarche prs de l'vque et lui reprsentait le tort que sa dcision faisait la religion, le cur disant sa messe le dimanche devant les bancs vides. --Il est craindre, ajouta-t-il, qu' la premire occasion il ne se produise un dsordre, tant tous les paroissiens sont outrs du dpart du cur Bonal, et mal disposs pour son successeur qui semble prendre tche de le faire encore plus regretter! Mais le pauvre chevalier eut beau plaider et patrociner la cause de la religion et celle de son ami, l'vque lui fit entendre que, quelque considration qu'et l'glise pour les laques pieux, elle ne pouvait se gouverner par leurs avis. --Je regrette personnellement, comme gentilhomme, de ne pouvoir accder votre demande, monsieur le chevalier; mais ce que j'ai dcid dans la plnitude de mon autorit piscopale est irrvocable. A la suite de cet enterrement, les gendarmes vinrent Fanlac et s'enqurirent. Puis les gens du roi s'y transportrent et interrogrent une masse de monde. Beaucoup d'arrestations furent faites, et finalement il y eut une dizaine de condamnations de six mois cinq ans de prison. Le cur Bonal eut grande peine de cette mchante affaire. A chaque occasion, il ne manquait pas de dire et de faire dire ses anciens paroissiens de prendre patience, de ne pas se buter l'impossible; mais c'tait inutile, et les condamnations achevrent de les mutiner. Le nouveau cur voyant a, dpit de ce que son glise tait toujours vide, et ne se croyant pas trop en sret, depuis qu'un soir il avait failli recevoir un coup de pierre par la tte, finit par demander s'en aller, ce qui lui fut accord, et la paroisse resta sans cur, la confusion de quelques-uns, les meneurs de cette affaire. Ainsi se vrifiait la prdiction un peu obscure du chevalier qui avait dit: _--Il viendra un temps o les renards auront besoin de leur queue._ VI Cependant, nous autres tions bien tranquilles La Granval. Cette vie troitement attache la terre me convenait; j'aimais pousser mes bons boeufs limousins dans le champ que dchirait l'araire, enfonant mes sabots dans la terre frache, et suivi de toutes nos poules qui venaient manger les vers dans la glbe retourne. Les travaux pnibles de la saison estivale mme me riaient, comme les fauchaisons et les mtives. a me faisait du bien d'employer ma force, et quand le matin, ayant fauch un journal de pr, je voyais l'herbe humide de rose, coupe rgulirement et bien ras, j'tais content. Alors je prenais ma pierre repasser, et j'aiguisais mon dail en sifflant un air de chanson. Le soir, dans le temps des moissons, lorsque aprs avoir charg la dernire gerbe sur la charrette, je voyais tout ce bl qui devait faire un bon pain bis et savoureux, j'avais comme un petit mouvement de fiert, en songeant que c'tait moi qui avais fait tout cela, ou quasiment tout. Pourtant Bonal m'aidait bien autant qu'il pouvait, mais a n'est pas son ge qu'on se met ces travaux pnibles. Il menait la charrette, il aidait faner, lier les gerbes, il taillait la vigne, et autres choses comme a. A Fanlac, il avait toujours aim cultiver le jardin, et il mit en ordre celui de La Granval, qui tait mal en train, comme c'est l'ordinaire dans nos campagnes, o l'on est tellement press qu'on court au plus essentiel. Nous vivions donc tranquilles, ne voyant gure personne, les plus proches voisins tant encore loin et spars de nous par des bois, de manire que leurs poules ne nous gnaient point, ni les ntres eux, ce qui est une bonne condition pour tre en paix, car on sait que dans les villages les trois quarts des brouilles commencent propos des poules qui vont gratter dans les jardins. Cela ne nous ennuyait pas, au surplus, d'tre isols: lorsqu'on est occup du lever au coucher du soleil, on ne sent pas le besoin de frquenter des trangers. Avec a, Jean le charbonnier, devenu trop vieux pour passer les nuits surveiller les fourneaux dans les bois, s'tait retir dans sa maison des Maurezies aprs avoir gagn quelques sous, et il venait nous voir quelquefois. C'tait un brave homme, serviable, comme il l'avait montr dans l'affaire de mon pre, et qui depuis cette poque s'tait intress moi. Il me donnait des conseils pour l'exploitation du bien, ce qui n'tait pas de refus, car quoique je susse bien faire tous les travaux que requiert un domaine, je n'avais pas d'exprience assez pour les diriger srement en toute occasion, et ce brave homme me fut d'un bon secours pour cette raison. Le cur l'aima tout de suite aussi et l'entretenait en patois, parce que Jean tant sans instruction aucune, ne savait mme pas parler le franais, comme d'ailleurs presque tous les gens de par chez nous. Mais, ayant tant vcu seul au milieu des bois, il s'tait habitu penser et rflchir plus qu' parler, de manire que le peu de paroles qu'il disait avaient un grand sens. Le cur n'tait pas bavard non plus, mais tout ce qu'il disait tait plein de substance: aussi s'entendaient-ils bien. Jean, toutefois, lui portait respect, comme a se comprend, et l'appelait toujours, ainsi que nous autres: Monsieur le cur. Mais lui, ce propos, nous dit un jour qu'il nous fallait corriger cette faon de parler, attendu qu'il n'tait plus cur, ni en droit ni de fait, et que par consquent nous ne devions plus le nommer ainsi. --Sainte bonne Vierge! s'cria la Fantille, il y a vingt ans que je vous appelle comme a, je ne saurai jamais vous parler autrement! --Tu t'y habitueras! Appelez-moi tous de mon nom: Bonal. --a je ne le pourrai pas! rpliqua la Fantille; non, monsieur le..., coutez, puisque vous ne voulez plus qu'on vous y appelle, je dirai: Notre Monsieur! --C'est a! fit-il en souriant un peu. Et vous autres, dit-il en se tournant vers Jean et moi, si vous voulez me faire plaisir appelez-moi Bonal. Et depuis ce temps, selon sa volont, nous l'appelions ainsi. La langue me fourchait bien quelquefois par l'effet de l'habitude, mais je me reprenais vitement, connaissant que a lui renouvelait ses peines de s'entendre dire: monsieur le cur. * * * * * On pense bien que, dans tous ces changements, je n'avais pas oubli Lina. Le second dimanche aprs notre venue La Granval, je m'en fus la messe Bars. Le cur en tait l'vangile lorsque j'arrivai et je restai au fond de l'glise, jetant mes regards partout pour voir ma bonne amie. En cherchant curieusement, je finis par l'apercevoir au droit de la chaire prcher, mais elle n'tait pas seule, sa mre tait avec elle. Tant que dura la messe, pour dire vrai, je ne suivis gure les crmonies du cur, occup que j'tais regarder le cou rond de ma Lina, un peu hl comme celui des filles des champs, et les petits frisons reflets cuivrs qui sortaient de sous sa coiffe des dimanches. A la sortie, je me plantai devant le portail et j'attendis. Les gens se rpandaient sur la place, faisant de petits groupes et se mettant, aprs le portage et les compliments, deviser: les hommes, du temps, de l'apparence des rcoltes, du prix des bestiaux au dernier march de Thenon; les femmes, de leur lessive, de la russite de leur chaponnage, et les filles de leurs galants. Tout d'un coup Lina, sortant, me vit et fit un mouvement; mais sa mre ne me reconnut point, ce qui n'tait pas tonnant, ne m'ayant plus vu depuis que je gardais les oies avec sa fille. Elles s'arrtrent pour causer, comme les autres, la mre avec une autre femme, et Lina avec la Bertrille, qui, un moment donn, se tourna pour me regarder, ce qui me fit connatre qu'il tait question de moi. Un moment aprs, sans avoir l'air de rien, la Bertrille s'en vint de mon ct et, en passant prs de moi qui me promenais, faisant le badaud en regardant le coq du clocher, elle me dit demi-voix: --Aux vpres, sa mre n'y sera pas. --Bien! Et je m'en fus voir jouer aux quilles, coulant mon regard vers Lina de temps en temps. Vers trois heures, au sortir de vpres, les deux droles restrent un bon moment causer, pour laisser aller devant les gens de leur renvers; puis elles s'en furent doucement, et moi, peu aprs, faisant un dtour par un autre chemin, je les rattrapai. Et ce furent des rires, des serrements de main, des amitonnements n'en plus finir. Puis, comme elles taient presses de savoir comment je me trouvais l, il fallut leur raconter tout ce qui tait arriv au cur Bonal, et leur expliquer que nous tions venus demeurer dans son bien La Granval. Elles n'en revenaient pas qu'un cur pt n'tre plus cur et post sa soutane. Quant leur faire entendre que c'tait parce qu'il avait prt serment l'poque de la Rvolution, et ce qu'tait ce serment, a n'tait pas facile, et je leur dis en gros que c'taient d'autres curs appels jsuites, grands ennemis des anciens curs patriotes, qui l'avaient fait casser. Des jsuites! elles n'en avaient jamais ou parler: --Et qu'est-ce donc que ces jsuites? demandaient-elles. --D'aprs ce que dit M. le chevalier de Galibert, c'est, parmi les curs, comme qui dirait des renards... Elles se mirent rire, et je leur parlai de choses plus aimables. Je fis entendre Lina que maintenant, tant voisins une heure et demie de chemin, nous pourrions nous voir plus souvent, et combien j'en tais content. Cela lui faisait bien plaisir aussi, mais elle craignait que sa mre ne s'apert de notre entente, et qu'elle lui dfendt de me parler. --Nous tcherons qu'elle ne se doute de rien, lui dis-je; et puis, aprs tout, peut-tre ne se fchera-t-elle point, sachant coup sr que c'est chose impossible d'empcher un garon et une fille qui s'aiment, de se voir; mais, si a arrive qu'elle le trouve mauvais, il sera toujours temps d'aviser: ainsi, n'aie point de craintes. Et nous marchions lentement tous trois en devisant, dans le chemin pierreux bord de mauvaises haies o s'entremlaient les buissons et les ronces; moi, au milieu d'elles, les tenant par-dessous le bras, et, pour dire la vrit, serrant un peu plus fort du ct de Lina. Lorsque le chemin traversait quelque boqueteau de chnes, je prenais ma bonne amie par la taille et, la serrant tout doucement contre moi, je l'embrassais sur sa joue brunie par le soleil et duvete comme une belle pche de vigne. Le temps ne nous durait pas, de manire que nous fmes prs de Puypautier sans nous en donner garde; mais la Bertrille, toujours avise, nous en avertit, et il fallut se quitter aprs bien des adieux, des embrassements et des regards amoureux. Afin de ne pas me montrer, je pris sur la gauche travers un taillis, et j'allai passer la Grimaudie pour de l gagner La Granval. Cela dura quelque temps ainsi, sans point de destourbier. Toutes les fois que je le pouvais, j'allais Bars le dimanche et je faisais la conduite aux deux filles. La pauvre Bertrille, elle, tait dpareille comme je l'ai dit, son bon ami tant au rgiment; mais elle prenait patience, de mme que les dames de Prigueux lorsque la garnison est en campagne. Comme elle ne nous quittait jamais, on ne pouvait pas dire de mal de nos rencontres. Mais il y a des mauvaises langues partout, mme Bars. Quelqu'un s'tant aperu de notre mange le dit la mre de Lina, en sorte qu'un dimanche, la sortie de la messe, je m'avisai qu'elle me regardait fort. Pourtant, elle ne se fcha pas pour lors aprs sa fille; elle lui demanda seulement qui j'tais, o je demeurais et ce que je faisais. Lina ayant tout racont sans dtour, sa mre lui dit qu'elle ne trouvait pas mauvais que je lui parle, en ce qu'elle entendait que ce ft toujours honntement. Et l-dessus, elle ajouta qu'il leur faudrait bien chez eux un domestique grand et fort comme j'tais, pour faire valoir leur bien, maintenant que Gral se faisait vieux. Moi, je m'apercevais qu'au sortir de la messe, la bonne femme me regardait toujours d'un air engageant, ce qui n'tait pas difficile connatre, car d'habitude elle n'tait pas aimable. Aussi, dans ma btise, je venais penser que, quoique nous ne fussions pas en ge d'tre maris, elle ne trouvait pas redire que je parle sa fille en attendant. Et un dimanche, je me crus sr de la chose, lorsque, passant l'exprs devant moi, avec Lina et Bertrille, elle me dit: --Puisque tu leur fais la conduite les autres dimanches, tu peux bien venir aujourd'hui: a n'est pas moi qui te fais peur? --Que non, Mathive! alors, avec votre permission, nous cheminerons ensemble. Tout en marchant, tandis que les deux droles allaient devant, la mre de Lina me parla de ses affaires, et me dit combien la conduite de leur domaine tait lourde pour elle, depuis que Gral ne quittait gure le coin du feu. Elle prenait des journaliers, mais ce n'tait plus pareil: il lui faudrait un jeune homme fort dans mon genre; et, en mme temps, elle me regardait comme pour me dire que je ferais bien l'affaire. Moi ne rpondant pas a, aprs d'autres propos, elle me demanda si je ne serais pas bien aise de venir chez eux, me laissant entendre que puisque nous nous aimions tous deux Lina, dans quelque temps nous pourrions nous marier. Et, tout en disant a, elle me dvisageait d'une manire un peu trop hardie, ce que je trouvais, comme si elle et parl pour elle. Lors je lui dis, un peu fatigu de ses grimaces: --coutez, Mathive, j'aime la Lina plus que je ne puis dire! Je serais donc bien content de venir chez vous, et de travailler de toutes mes forces et de tout mon savoir, pour faire profiter votre bien; mais pour le moment, je fais besoin La Granval, et, cela tant, je serais une canaille d'abandonner le cur Bonal qui m'a retir de l'aumne, maintenant que je lui suis ncessaire. --Tu as raison, me dit-elle. Et on parla d'autre chose. Les affaires marchrent longtemps ainsi. Presque tous les dimanches, j'allais Bars, et je rencontrais Lina et sa mre, souvent. a ne me plaisait gure que la Mathive ft toujours l, mais je patientais, aimant trop mieux voir ma mie devant sa mre que de ne la voir point du tout. Celle-ci, d'ailleurs, continuait d'tre bien pour moi, me disant l'occasion quelque mot pour me faire entendre qu'elle me voyait avec plaisir; mettant sa fille en avant, toutefois,--en paroles,--mais ses mines, ses airs amiteux, je finis par comprendre que cette femme, sur le tard, tait prise de la folie des jeunes garons. Pour ne pas me brouiller avec elle, je faisais le nesci, celui qui ne comprend pas, et j'avais l'air de ne pas me donner garde que des fois elle se serrait un peu contre moi en marchant, comme si le chemin et t trop troit. Tout cela tait cause que souvent, au lieu de les accompagner, je m'en retournais La Granval, sous quelque prtexte, aprs avoir dit un mot Lina tandis que sa mre achetait un tortillon pour faire une trempette au vieux Gral. * * * * * Chez nous, tout allait bien. Moi, je travaillais comme un ngre, me levant la pointe du jour et me couchant le dernier. La Fantille, solide encore, levait la poulaille, nourrissait les cochons, et faisait tous les ouvrages qui, dans une maison, reviennent de droit aux femmes. Notre ci-devant cur Bonal, lui, faisait tout son possible pour m'aider, soignant les boeufs, gardant les brebis, s'apprenant aux ouvrages de terre et ne s'pargnant pas la peine. A propos de brebis, a me faisait dpit de le voir aller toucher les quinze ou vingt que nous avions, et faire l'office d'une simple bergerette: je le lui dis un jour. --Et pourquoi? fit-il presque gaiement, c'est mon mtier!--faisant allusion, comme je pense, son ancien tat de cur. Il avait absolument voulu apprendre labourer et il y tait arriv assez vite. Quelquefois, lorsqu'il avait fait passablement quelques sillons, afin de le distraire un peu, sans manquer au respect qui lui tait d, je lui disais: --C'est bien ouvr! on dirait que vous n'avez jamais fait que a! --Jacquou, mon garon, tu es un flatteur! Et il ajoutait: --Quand on fait tout ce qu'on peut, on fait tout ce qu'on doit. Lorsque je le voyais s'attraper quelque chose d'un peu pnible, je lui disais: --Laissez a, allez, c'est trop dur pour vous qui ne l'avez pas d'habitude. Mais il me rpondait qu'il tait solide encore et que le travail lui faisait du bien, lui rendait la paix de l'me. --Vois-tu, Jacquou, disait-il, l'homme est n pour travailler, c'est une loi de nature; et, cela tant, de tous les travaux, il n'en est pas de plus sains, de plus moralisants que ceux de la terre. Plus on est en rapport avec elle, et plus on a de sujet de s'en applaudir, tant au point de vue de la sant du corps que de celle de l'esprit. Et de l il continuait, me disant de belles choses sur ce sujet, me montrant qu'une des conditions du bonheur tait de vivre libre sur son domaine, du fruit de son travail: --Comme dit le chevalier, libert et pain cuit sont les premiers des biens. Manger le pain ptri par sa mnagre, et fait avec le bl qu'on a sem; goter le fruit de l'arbre qu'on a greff, boire le vin de la vigne qu'on a plante; vivre au milieu de la nature qui nous rappelle sans cesse au calme et la modration des dsirs, loin des villes o ce qu'on appelle le bonheur est artificiel,--le sage n'en demande pas plus... Et quelquefois ayant ainsi parl, il restait longtemps rveur, comme s'il et eu des regrets. Le dimanche, ainsi que je l'ai dit, Bonal n'allait pas l'glise, pour viter le trouble que sa prsence aurait pu causer. Il se promenait le long d'une ancienne alle de chtaigniers, qui partait de la cour de la maison et aboutissait l'extrmit du dfrichement de La Granval, o elle tait ferme par un gros marronnier plant par le milieu. A l'ombre de cet arbre, il se reposait sur un banc qu'il avait construit, et mditait. Son esprit rassrn songeait l'iniquit dont il avait t victime, non plus avec les soubresauts douloureux de la premire heure, mais avec cette philosophie sereine qui accepte sans rcriminer les accidents humains. Mais s'il se rsignait en ce qui le touchait seul, lorsqu'il pensait ses vieux amis, le chevalier et sa soeur, ses paroissiens qui l'aimaient, aux pauvres dont il tait la consolation et la providence, le chagrin lui serrait le coeur, et il lui fallait des efforts pour le surmonter. Il aurait bien voulu revoir tout son monde de l-bas, mais il n'y allait pas, par raison: les gens ne l'auraient pas laiss revenir. Aussi tait-il bien heureux, lorsque le chevalier venait djeuner La Granval et lui apportait des nouvelles de son ancienne paroisse. Quoiqu'il ne ft gure parleur, c'tait alors des questions n'en plus finir sur un tel, une telle: Que devenait celui-ci? cette vieille tait-elle encore en vie? la drole de chez cet autre tait-elle marie? Et, sa sollicitude satisfaite, tous deux parlaient des choses d'autrefois, et changeaient de vieux souvenirs. Quand le chevalier remontait sur sa jument, charg de bonnes paroles pour tout le monde, et emportant du tabac pour La Rame, le pauvre ancien cur tait plus tranquille. Presque tous les dimanches, Jean venait passer la journe La Granval et tenir compagnie Bonal. a le distrayait un peu, car Jean, tant ancien, lui rappelait des choses du temps de sa jeunesse, et un mot, un nom quelquefois, des faits oublis depuis longtemps se rveillaient dans sa mmoire. Ces jours-l, Jean restait souper, et le soir, table, Bonal nous entretenait de choses et d'autres, et nous intressait par des rcits curieux, et des remarques que jamais nous n'aurions song faire de nous-mmes. Par exemple, il nous disait la signification des noms de villages des alentours, et celle des noms d'hommes. --Ainsi Fossemagne, nous disait-il un jour, signifie: grande fosse; Fromental, pays froment, et ton nom de Ferral, toi Jacquou, semble indiquer l'origine un travailleur de fer de ces forges bras communes autrefois dans nos pays: pour le surnom de _Croquant_ que vous portez de pre en fils, tu sais d'o il te vient. --Et ce nom de Maurezies, le village de Jean, lui demandai-je, que signifie-t-il? --Il y en a qui le tireraient des Maures ou Sarrasins qui ont fait des courses dans nos pays; mais, moi, j'aime mieux avouer que je l'ignore. En revanche, je puis te dire que ce village pourrait bien tre le lieu o saint Avit perdit son compagnon Benedictus, comme il est dit dans le propre du diocse. Bonal nous faisait voir aussi la ressemblance de certains mots de notre patois avec le langage breton; il nous parlait des Gaulois nos anctres, de leur religion, de leurs coutumes; nous racontait les soulvements des Croquants du Prigord, sous Henri IV et Louis XIII, et puis aussi toutes les vieilles histoires de la Fort Barade qu'il connaissait fond. Ainsi se passaient honntement les moments de loisir La Granval, lorsque Bonal commena s'habituer sa nouvelle vie. Dans les premiers temps, la tristesse le tenait fort, et il ne parlait gure; mais peu peu sa peine s'amortit, et, en le mettant tout doucement sur le sujet, il se laissait aller nous entretenir principalement de choses du pass. Et puis il tait si bon que, pour nous obliger, il aurait fait tout de mme, quoique n'en ayant pas grande envie. Moi, voyant comme a tournait passablement, je travaillais sans souci, content d'tre plus prs de Lina, sans penser que je m'tais aussi rapproch du comte de Nansac, ou plutt sans tre inquiet de ce rapprochement. Quelquefois on entendait au loin dans la fort le cor du piqueur appuyant les chiens, et alors tous mes malheurs me revenaient en mmoire, et ma haine se rveillait, toujours chaude, toujours violente, malgr toutes les exhortations que m'avait faites jadis le ci-devant cur. C'est le seul point qu'il n'a pu gagner sur moi, tant il me semblait qu'en pardonnant j'aurais t un mauvais fils. Je ne craignais rien, d'ailleurs, car je me sentais, comme un jeune coq bien crt, de force me dfendre. Je ne tardai pas beaucoup en faire l'preuve. Un soir d'hiver, je revenais de couper de la bruyre pour faire la paillade nos bestiaux. Le jour commenait baisser, et, dans les bois qui bordaient le chemin que je suivais, l'ombre descendait lentement. Je cheminais sans bruit, ma pioche sur l'paule, pensant ma Lina, lorsque, tout d'un coup presque, je viens entendre derrire moi le pas press d'un cheval. L'ide me vint aussitt que c'tait le comte de Nansac, mais je continuai de marcher sans me retourner. Je ne m'tais pas tromp; arriv quelques toises de moi il me cria insolemment: --Hol! maraud, te rangeras-tu! Le sang me monta la tte comme par un coup de pompe, mais je fis semblant de n'avoir pas ou; seulement, lorsque je sentis sur mon cou le souffle des naseaux du cheval, je me retournai tout d'un coup, et, attrapant la bride de la main gauche, de l'autre je levai ma pioche: --Est-ce donc que tu veux craser le fils aprs avoir fait crever le pre aux galres? dis, mauvais Crozat! De ma vie je n'ai vu un homme aussi tonn. D'habitude, les paysans se htaient de se garer de lui lorsqu'il passait, de crainte d'tre jets terre, ou, pour le moins, d'attraper quelque coup de fouet: aussi tait-il tout abasourdi. Mais ce qui l'estomaquait le plus, c'tait ce nom de Crozat, si soigneusement cach, ce nom de son grand-pre le malttier vreux, que le fils du _Croquant_ lui jetait la face en lui rendant son tutoiement insolent. Il mit son fouet dans sa botte et tira son couteau de chasse. Le cheval, une bte nerveuse, grattait la terre et secouait la tte. --Lche la bride de mon cheval, mchant goujat! La colre me secouait: --Pas avant de t'avoir crach encore une fois la figure, misrable, le nom de ton grand-pre, Crozat le voleur! Et lchant la bride du cheval qui se cabrait, je fis un saut en arrire et je me trouvai dans le taillis, tenant toujours ma pioche leve. Il resta l un moment, ple de rage froide, les yeux venimeux, rinant les lvres et cherchant foncer sur moi. Mais le cheval, quoique rudement peronn, la vue de la pioche leve reculait effray. Alors, voyant qu'il ne pouvait m'aborder de face, et que le bois pais me dfendait, le comte rengaina son couteau de chasse, et s'en alla en me jetant ces mots: --Tu paieras cela cher, vermine! --Je me fouts de toi, Crozat! Encore ce nom qui l'affolait: il piqua son cheval et disparut. Lorsque je racontai la chose la maison, Bonal en fut fort ennuy, prvoyant bien que cet homme si orgueilleux, si mchant, chercherait se venger cruellement du pauvre paysan qui l'avait fait bouquer. --Il faut te tenir sur tes gardes, me dit-il, ne pas t'aventurer du ct de l'Herm, et surtout ne pas passer sur ses terres, ni dans ses bois. La premire fois que vint le chevalier aprs cette affaire, Bonal la lui raconta tout du long. Ayant ou, lui, dit en manire de rsum: --a ne m'tonne pas: _Grands seigneurs, grands chemins Sont trs mauvais voisins._ Je sais bien que ce Nansac est un grand seigneur de contrebande, mais ceux-l ne sont pas les meilleurs! On dirait, continua-t-il, que a tient au chteau; les seigneurs de l'Herm ont toujours t plus ou moins tyranneaux: tmoin celui de la _Main de cire_. --Ah! oui... C'est une vraie lgende de Tour du Nord, dit Bonal, mais encore que ce ne soit sans doute qu'un conte, j'en suis pour ce que j'ai dit Jacquou dj: qu'il se mfie de ce mauvais. --C'est aussi mon avis, fit le chevalier. D'ailleurs, je ne suis pas inquiet, il est de taille se dfendre. Le comte a sans doute quelques avantages, comme d'tre mieux arm que lui, mais: _A vaillant homme, courte pe!_ Suivant ces conseils, et aussi mon ide, de l en aprs, je pris quelques prcautions, lorsque j'allais dans les parages o je risquais de rencontrer le comte de Nansac. J'emportais un bon billou, qui est autant dire comme une bonne trique, ou bien un vieux fusil pierre qui venait de l'aeul de Bonal, mais dont lui ne s'tait jamais servi, n'ayant de sa vie, ainsi qu'il disait, tu aucune crature vivante. Au reste, que je fusse loin ou prs de la maison, j'avais toujours dans ma poche le couteau de mon pre dont la lame mesurait dans les six pouces, et avec lequel j'avais fait reculer Mascret, encore que je ne fusse alors qu'un enfant. Ainsi prcautionn, je fus six ou huit mois sans revoir le comte, si ce n'est une fois au loin. De temps autre, j'apercevais bien Mascret ou l'autre garde qui avaient l'air de m'pier distance, mais de ceux-l je ne me souciais gure, et puis j'avais autre chose en tte qui me distrayait d'eux. * * * * * Lorsqu'on est amoureux, toutes les ides se tournent du ct de la bonne amie, et les pas font comme les ides: aussi je ne perdais aucune occasion de voir Lina. Sa mre essayait toujours de m'amadouer, et pour ce faire elle s'attifait tant mieux qu'elle pouvait, et n'en tait que plus laide, ce dont je riais en moi-mme, pensant au dicton du chevalier: _A vieille mule, frein dor._ Quelquefois le dimanche, suivant toujours sa pense, elle me faisait entrer chez eux en revenant de la messe, et mme, des fois, me conviait manger la soupe. Moi, je connaissais bien son mange, mais je ne refusais pas, pour tre plus longtemps avec Lina. Aprs djeuner, la vieille me promenait dans le bien, sous couleur de voir comment le revenu se comportait. En faisant notre tour, tandis que Lina vaquait au mnage, elle trouvait toujours moyen de me faire entendre que je lui convenais, et qu'elle voudrait bien que je fusse chez eux. Elle m'indiquait une terre reste en friche ou une vigne qu'on n'avait pas eu le temps de biner, faute d'un homme la maison. --C'est malheureux, disait-elle, que a se trouve comme a, que tu ne puisses pas sortir de La Granval. Tu vois, nous avons un grand bien, qui donnerait le double de revenu s'il y avait chez nous un jeune homme vaillant comme toi. Et puis enfin, en travaillant pour nous autres, tu travaillerais pour toi, puisque la Lina te trouve son got et que nous n'avons qu'elle de famille. Et ce n'tait pas seulement le bien qu'elle me montrait, mais les tables, le grenier garni de bl, le cellier o il y avait une trentaine de charges ou demi-barriques de vin, vieux en partie, car Gral avait toujours eu cette coutume d'en garder de chaque rcolte pour le faire vieillir. Jusqu'aux lingres bondes de linge, jusqu'aux cabinets pleins d'affaires elle me montrait; et mme, un jour, ouvrant une tirette de la grande armoire dont la clef ne la quittait jamais, elle me fit voir un petit sac de cuir, plein de louis qu'elle tala comme pour me dcider: --Tout a serait toi plus tard, mon ami! Quand le diable tient les femmes sur l'ge, comme a, il leur fait perdre la tte. Il le faut bien, car la Mathive, qui avait dans les quarante-sept ou quarante-huit ans, qui n'tait pas belle, il s'en faut, tant brche-dents, ayant le nez pointu et les yeux rouges, se figurait qu'en me montrant qu'elle tait riche, a me rendrait aveugle et canaille en mme temps. Lorsque je me trouvais seul avec Lina, je lui contais tout ce que faisait sa mre pour m'attirer chez eux, sans lui expliquer, a se comprend, le pourquoi de tant d'amitis. Et lors, la pauvre drole me disait: --Vois-tu, Jacquou, je t'aime bien, et tu penses si je serais contente que tu demeures avec nous autres, en attendant que nous nous mariions; mais si tu faisais une chose comme a, si tu abandonnais un homme comme le cur Bonal qui t'a sauv de la misre, qui t'a appris tout ce que tu sais, jamais plus je ne te parlerais. --Sois tranquille, ma Lina, je me couperais un doigt plutt que de faire une telle coquinerie. Et pourtant, combien j'aurais t heureux de vivre ses cts et de travailler pour elle! Toujours avec ses mmes intentions, la Mathive me demandait, des fois, pour leur aider faire les foins, ou fouir les vignes, ou pour quelque autre travail press. Et moi, content tout de mme de leur rendre service, et surtout joyeux d'tre prs de Lina, j'y allais, avec le cong de Bonal. Et lorsque j'tais venu faire des labours d'hiver, le soir, la veille, j'aidais peler les chtaignes, et je m'en allais tard, car jamais la Lina n'aurait mis les tisons debout dans la chemine, comme font les filles qui veulent congdier leur galant. * * * * * Un jour, comme j'y fus de bonne heure leur aider vendanger, Lina se prparait faire du pain et je la regardais en mangeant une frotte d'ail avec un raisin, avant d'aller la vigne. D'abord, elle arrangea son mouchoir de tte de manire cacher tous ses cheveux, puis elle releva ses manches jusqu' l'paule et se savonna bien les bras et les mains l'eau tide, et aprs les rina l'eau froide, que je lui faisais couler dessus avec le tuyau du godet. Ensuite, s'tant bien nettoy les ongles, elle prpara le levain, vida de la farine, puis de l'eau chaude, et commena ptrir. C'tait une joie de la voir faire: elle maniait d'abord la farine, la mlant l'eau tout bellement; puis, quand la pte fut lie, elle la prenait comme brasses, la soulevait et la rejetait fortement dans la maie. Ses beaux bras ronds, un peu hls au-dessus du poignet, d'un joli blanc ros plus haut, s'enfonaient vigoureusement dans la pte qui collait la peau, gluante, et qu'elle dtachait avec son doigt en ratissant. Ah! me pensais-je en la voyant ainsi, quel plaisir de planter le couteau dans la tourte enfarine, de manger le pain savoureux de sa mnagre, ce pain qu'elle a fait de ses mains, qu'elle a parfum de la bonne odeur de sa chair! Quel bonheur de communier autour de la table de famille, enfants et tous, avec ce pain de bon froment dans lequel elle a mis, pour ainsi parler, quelque chose de son affection! Et, rvant cela, je nous voyais dj, Lina et moi, soupant avec une troupe de petits droles... Mais les choses ne marchent pas la fantaisie des hommes; a irait trop bien, ou peut-tre, des fois, plus mal. Pendant longtemps, la Mathive m'entretint de ses desseins et me fit reluire des esprances qui me rjouissaient le coeur, quoique je visse bien qu'elle n'tait pas franche en me parlant de Lina: tant nous sommes aiss nous laisser piper en pareille affaire! Elle ne tarda pas d'ailleurs changer de langage. Un dimanche, c'tait le jour de la Chandeleur, comme j'tais sur la place, devant l'glise de Bars, attendant l'accoutume la sortie de la messe, la vieille m'aborda et, me tirant part, sans plus me lanterner, me dit que, sur mon refus plusieurs fois rpt, elle avait lou un domestique, et que, par ainsi, je devais comprendre que les projets qu'elle m'avait fait entrevoir ne pouvaient plus tenir; elle le regrettait fort, ses prfrences ayant toujours t pour moi. --A cette heure, conclut-elle, il n'est plus propos que tu parles Lina. Oyant a, je restai tout bahi, la regardant fixement, comme si je n'avais pas compris. Pourtant, bientt je me repris et lui dis que, s'il ne m'tait plus permis de parler sa fille, personne au monde ne pouvait m'empcher de l'aimer, tant que j'aurais vie au corps. --Pour a, me dit-elle, je n'y peux rien; mais je ne veux plus que tu frquentes la maison, ni que tu la voies dehors. Ayant ainsi prononc, la Mathive s'en alla rejoindre sa fille qui me regardait tristement de loin, et moi, je m'en fus tout dferr. Ce domestique qu'elle avait lou tait un garon de La Sguinie, qui avait travaill chez eux comme journalier et qui lui avait convenu. C'tait un fort ribaud qui avait les paules larges, le corps trapu, la figure bte, et avec a voulait faire le faraud. Pour le reste, c'tait une brute incapable de bons sentiments, et, part son intrt, ne voyant que les choses qui lui crevaient les yeux. Aussitt qu'il s'aperut que la Mathive le voyait d'un bon oeil, et a fut d'abord, il se mit trancher du matre, et se donna des airs de commander. Il fut bientt nipp comme un coqueplumet de village, avec de bonnes chemises de toile demi-fine, une cravate de soie, un chapeau gris, une belle blouse et des bottes. Il n'tait pas depuis un mois Puypautier, qu'il connaissait le sac aux louis d'or de la Mathive et les lui faisait danser trs bien. Tous les voisins connurent bientt ce qu'il en tait; pourtant, d'aprs les conseils de la vieille, il faisait semblant de parler Lina, pour cacher son jeu, mais il tait trop bte pour tromper qui que ce ft. Ma pauvre bonne amie, elle, tait comme moi bien ennuye, et d'autant plus qu'elle comprenait ce qui se passait, quoiqu'elle n'en dt rien. Mais que faire? Gral tait toujours dans le canton du feu, ne pouvant gure se remuer et n'ayant plus trop ses ides: ce n'tait donc pas lui qui pouvait mettre ordre a. Malgr que la mre de Lina le lui et dfendu comme moi, nous trouvions moyen de nous voir quelquefois, ce qui n'tonnera personne. Alors elle me racontait ses peines, et je tchais de la consoler et de lui faire prendre patience, en lui disant que tout cela n'aurait qu'un temps. Mais, pour dire le vrai, a n'en prenait pas le chemin: plus a allait, plus ce goujat prenait de la matrise dans la maison, par la folie de la Mathive. Si quelquefois elle n'agrait pas quelque chose qu'il avait en tte, il parlait d'abord de s'en aller, et la vieille bestiasse de femme cdait et le laissait agir; bref, c'tait lui qui coupait le farci, comme on dit de ceux qui font les matres. Encore qu'il ft bte, comme je l'ai dit, ce garon, qui s'appelait Guilhem, comprit, au bout de quelque temps, qu'avec la vieille il pourrait avoir beaucoup de choses, lui soutirer des louis d'or, un un, pour aller s'ivrogner le dimanche Bars, le mardi Thenon, et puis riboter aux balades des paroisses de par l, mais que pour ce qui tait du bien, qui appartenait tout Gral, il reviendrait la Lina, puisque le vieux l'avait reconnue en se mariant avec la Mathive. Et c'tait ce bien qui lui faisait surtout envie, ce galapian, parce qu'il se disait que, Gral venant mourir, ce qui fut peu aprs, Lina resterait matresse de tout, et alors, adieu les bombances! il lui faudrait filer. Aussi faisait-il l'empress prs d'elle, devant les gens surtout, et disait la vieille, pique de jalousie, quoique elle-mme lui et conseill de jouer ce jeu, que c'tait un semblant pour empcher le monde de babiller. La Mathive enrageait d'tre oblige de supporter a et passait sa colre sur sa fille, ne dcessant de crier aprs elle, et, des fois, lui donnant quelque buffe. Au bout de quelque temps, cherchant toujours en venir ses fins, Guilhem disait la Mathive que le seul moyen de faire poser la langue aux gens, c'tait de le faire marier avec Lina. Mais la vieille n'entendait pas a et se rcriait haut. Elle supportait bien toute force que son goujat ft la mine de courtiser sa fille; quant les marier ensemble, c'tait une autre affaire. L'autre avait beau l'assurer qu'il en serait aprs le mariage comme avant, et que ce qu'il en disait, c'tait dans son intrt elle, afin que personne ne pt la diffamer: tout a, c'tait inutile. La gueuse se doutait qu'une fois mari avec Lina, Guilhem la laisserait l, et elle refusait fort et ferme. Alors lui, colr, la rebutait grossirement, et, plus elle lui faisait bien, plus elle le mignardait pour l'apaiser, plus il la rabrouait durement. La pauvre Lina recevait le contrecoup de tout a, car sa mre l'avait prise en haine, de manire qu'elle en vint jusqu' la battre. Moi, qui savais ce qui en tait, soit par elle, soit par la Bertrille, je m'ennuyais grandement de la savoir malheureuse comme a et je m'en tourmentais au point de n'en pas dormir, des fois toute une nuit. Il me venait souvent l'ide de corriger ce Guilhem, et les mains me dmangeaient; mais Lina me suppliait de n'en rien faire, et, moi, je ne bougeais pas, de crainte de la rendre plus malheureuse encore. Pourtant, un jour, n'y tenant plus, je le jointai dans un coin, Thenon, et je lui signifiai que, pour ce qui tait de la Mathive et de ses louis d'or, il pouvait en disposer son plaisir, cela je m'en moquais; que, quant Lina, je lui dfendais de s'occuper d'elle en rien. --Fais attention, continuai-je, que si tu as le malheur de lui faire soit des misres, soit des amitis, j'aurai ta peau! Il tait pour le moins aussi fort que moi; seulement il tait lche, et il me jura ses grands diables qu'il ne lui avait jamais tenu de propos reprochables, ni en bien, ni en mal. Tout ce qu'il avait fait, c'tait d'empcher sa mre de la tracasser. --Tu peux le lui demander, la Lina; elle-mme te le dira. --Te voil toujours prvenu! lui dis-je en m'en allant, dgot de sa couardise et de sa fausset. * * * * * Sur ces entrefaites, il nous arriva un grand malheur La Granval. Un matin, comme il sortait de la maison pour aller ramasser des marrons, Bonal tomba raide d'une attaque. L'ayant port sur son lit, je lui fis respirer du vinaigre, tandis que la Fantille lui soulevait la tte; mais il mourut au bout de quelques minutes sans avoir repris connaissance. Le vieux Jean tant survenu ce moment, aprs les premires complaintes je le priai de s'en retourner aux Maurezies et de dpcher un de ses voisins Fanlac, prvenir M. le M. chevalier de Galibert. Moi, je m'en fus faire la dclaration chez le maire et en mme temps commander la caisse. Quand je revins, Jean tait dj l, et tous trois avec la Fantille, nous restmes veiller le mort. Ordinairement on donne aux dfunts leurs plus beaux habits; mais nous n'avions pas eu le faire, Bonal n'ayant d'autres vtements que ceux qu'il avait sur le corps. Quelquefois la Fantille lui disait: --Vous feriez bien de vous faire faire d'autres habillements. Lorsque vous vous mouillez, vous n'avez pas seulement pour changer. Et lui, rpondait: --Quand ceux-ci seront uss... Peut-tre n'en aurai-je pas besoin! ajoutait-il, en souriant un peu. Tel donc qu'il tait vtu tous les jours, il tait tendu sur le lit. Sa figure tait calme, et, n'tait cette pleur de cire, on et dit qu'il dormait. Ses traits s'taient comme affins, les ailes de son nez un peu fort s'taient amincies, sa bouche tait close doucement, et la trace des chagrins qui assombrissaient parfois son visage avait disparu depuis qu'il tait entr dans le repos ternel. La Fantille avait gard quelques bouts de cierge pour les temps d'orage, et en avait allum un, prs du lit, sur une petite table recouverte d'une touaille, o il y avait aussi un brin de buis des Rameaux, trempant dans une assiette pleine d'eau bnite. Mais, si ce n'est Jean, personne n'tait venu asperger le mort, car nous tions isols au milieu de la fort; et puis, il faut le dire, les gens avaient, je ne dis pas tout fait peur de Bonal, mais ils sentaient quelque rpulsion pour lui, comme cur dfroqu, quoique ce ft bien contre son gr qu'il l'tait, le pauvre homme. Aprs un pnible aprs-midi, la nuit vint de bonne heure, comme en automne, et nous trouva l toujours tous trois. La lumire du cierge tremblotait sur le lit mortuaire, et nous clairait, nous autres assis auprs, laissant dans la vaste chambre des coins obscurs qui nous enveloppaient d'ombre. La Fantille grenait son chapelet, et nous deux Jean, nous songions tristement, coutant machinalement sur nos ttes un cussou, autrement un ver, qui faisait grincer sa tarire dans une poutre: gre, gre, gre... et changeant parfois voix basse quelques mots qui rompaient peine le silence funbre. Sur les sept heures du soir, nous oumes les pas d'un cheval dans la cour, et j'y fus avec Jean: c'tait le chevalier. Tandis que Jean menait la jument l'table, je le conduisis la chambre mortuaire, et lui pris son manteau. --Pauvre ami! dit-il en approchant du lit. Et se penchant, il embrassa pieusement le front glac du mort. S'tant relev, il me demanda comment c'tait arriv, et, aprs que je lui eus narr ce malheur, il s'assit sur la chaise que la Fantille lui avait avance, et nous restmes tous quatre muets et songeurs. Il faisait mauvais temps; le vent soufflait au dehors, passant sur les gros noyers avec un bruit de rivire dborde, et, filtrant sous les tuiles, gmissait en haut sous la porte du grenier, qui battait parfois, mal ferme. De temps en temps, une rafale faisait crpiter la pluie sur les vitres et s'engouffrait avec bruit dans la vaste chemine. Nous nous regardions alors, disant: Quel temps! Ainsi s'coula cette longue nuit. Moi qui ne l'avais pas de coutume, ne pouvant rester aussi longtemps assis, je me levais et j'allais dans la cour me remuer les jambes, et, tandis que le vent me fouettait la figure, je regardais passer, au ciel mantel de gris, de gros nuages noirs qui s'enfonaient dans la nuit. Lorsque la pointe du jour parut travers les vitres, faisant plir la flamme du cierge qui nous clairait, le chevalier me demanda si j'avais fait le ncessaire pour l'enterrement. Je lui rpondis que, hormis la dclaration au maire et la caisse qui tait commande, je n'avais rien voulu faire, attendant son avis. Et alors, je lui expliquai que Bonal nous avait dit souvent qu'il voulait tre enterr au bout de l'alle, sous ce gros marronnier qui avait t plant le jour de la naissance de son pre, et qu'il serait bien propos de suivre ses dsirs, d'autant plus que, si on le portait au cimetire, le cur, par haine, le ferait mettre dans le triste coin foisonnant d'orties et de ronces, rserv pour ceux qui se dtruisaient. Le chevalier pensa un instant, puis me dit: --Qu'il soit fait selon la volont de notre pauvre dfunt. Je connais le maire, il n'est pas homme s'inquiter d'un petit accroc la loi que peut-tre mme il ignore; d'ailleurs, s'il y a ensuite quelque difficult, je tcherai d'arranger cela. Ayant ou ces paroles, je sortis, et, prenant une pioche et une pelle, je m'en allai par l'alle. La pluie avait cess; le temps tait frais, et, dans la petite combe au-dessous de La Granval, flottait au-dessus des prs pleins de flaques d'eau blanchtre, une bue lgre venant de la fontaine. Le ciel rougeoyait du ct du levant, et le souffle humide du matin faisait choir lourdement les feuilles mouilles et les bogues vides. Arriv au pied du gros marronnier, je commenai creuser tristement la fosse en pensant que c'tait le dernier service que je rendais au dfunt qui je devais tant. Sur les dix heures, ayant achev, je revins la maison, et, au moment o j'ouvrais la barrire de la cour, je vis venir la demoiselle Hermine, sur sa bourrique touche par Cariol. En entrant dans la chambre mortuaire, elle prit le rameau de buis, jeta de l'eau bnite sur le corps, et puis s'agenouilla tout contre le lit, la tte penche, et pria longuement. Lorsqu'elle se releva, elle essuya ses yeux et, regardant le mort, elle dit: --A cette heure, ses peines sont finies! Sur le midi, la Fantille, qui avait mis une poule au pot, fit prendre un peu de bouillon la demoiselle Hermine qui ne voulut rien de plus; mais le chevalier mangea un peu de soupe et but un verre de vin. Vers deux heures, le juge de paix vint avec son greffier poser les scells. Il nous laissa prendre des draps dans la lingre pour ensevelir le dfunt, et puis ferma tout, les cabinets, les tiroirs et les placards. Ayant fait, il s'entretint un moment avec le chevalier en se promenant autour de la maison, et puis s'en retourna. Le menuisier n'arrivant pas, je m'en fus au devant et, peu aprs, je l'aperus au loin, marchant derrire son bardot qui portait la caisse en travers attache, lui se tenant paresseusement au bacul. Arrivs la maison, je posai la caisse dans la chambre et, tant entr dans la ruelle du lit, le chevalier tant de l'autre ct, nous passmes un drap sous le corps en commenant par la tte, et puis tous quatre, avec Cariol et Jean, nous l'enlevmes du lit pour le coucher dans le cercueil o la demoiselle Hermine avait plac un oreiller. Puis, ayant dit notre dernier adieu au pauvre ci-devant cur Bonal, le linceul fut rabattu sur lui; aprs quoi, le menuisier ajusta le couvercle et se mit le clouer. Ces coups de marteau dans cette chambre o jusqu' ce moment on n'avait parl qu' voix basse, comme de crainte de rveiller le mort, avaient quelque chose de brutal qui faisait peine our. Cependant le jour tirait sa fin: aprs avoir mis la caisse sur deux chaises, nous passmes des serviettes tordues par-dessous et nous sortmes de la maison. Il n'y avait pas un tranger, personne, la rserve de deux vieilles mendiantes des environs, qui Bonal portait de temps en temps quelque tourte de pain ou un morceau de lard pour leur soupe. Tandis que nous autres, portant le cercueil, nous marchions dans l'alle d'un pas lourd et cadenc, ces deux vieilles, leur chapelet la main, suivaient la demoiselle Hermine et la Fantille qui portait l'eau bnite. Une bise aigre soufflait de l'est, faisant flotter le drap qui couvrait la caisse et soulevant nos cheveux. Des feuilles mortes, dtaches des chtaigniers, tombaient sur le drap blanc, comme une marque de deuil des choses inanimes. Des pies criardes volaient haut, luttant contre le vent pour gagner leur gte de nuit. Au loin, on entendait la corne d'appel d'un berger et les meuglements d'un boeuf revenant de l'abreuvoir. Le soleil, prt descendre sous l'horizon, tait cach par des nuages barrs de noir, et une sorte de vapeur grise tombait sur la terre aux approches de l'heure nocturne. Comme nous tions prs du fond de l'alle, le vent nous apporta le son lointain des cloches de Saint-Geyrac qui sonnaient l'_Ave Maria_. Il semblait que la voix de la religion, s'levant au-dessus des misres de cette terre, bnissait le pauvre prtre victime des haines de ses confrres. Arrivs au bord de la fosse, le cercueil fut pos sur les dblais, et nous attendmes. Alors M. de Galibert, debout, prenant un livre des mains de sa soeur, rcita le _De Profundis_ et les prires pour les morts; et tous, nous associant son intention, nous adressions notre dernire pense l'homme honnte et bon qu'avait t Bonal. Les prires acheves, nous descendmes le cercueil dans la fosse, et le chevalier, ayant dit un dernier adieu au mort, prit le buis et jeta quelques gouttes d'eau bnite dessus, puis une poigne de terre. Nous autres, aprs lui, nous en fmes autant et, tandis que la terre tombait avec un bruit sourd sur la caisse, la demoiselle Hermine, genoux, priait avec ferveur. Aprs qu'aid de Cariol j'eus combl la fosse, tout le monde rentra la maison. Puis le chevalier et sa soeur s'en retournrent Fanlac, prcds de Cariol qui portait un falot. Les deux vieilles, ayant reu l'aumne accoutume, regagnrent leurs cabanes; Jean s'en retourna chez lui, et nous restmes seuls, la Fantille et moi. Le lendemain matin, j'allai lever des glbes pour gazonner la tombe de Bonal et, tandis que la Fantille faisait une croix avec du buis pour la poser dessus, je me remis au travail, car, quoique la mort soit entre dans une maison, les survivants sont bien obligs de reprendre le train habituel. * * * * * Lorsque le juge de paix revint lever les scells, il tait accompagn d'un quidam, demi-paysan, moiti monsieur, qui, ce que nous dit le greffier, tait un cousin troisime de Bonal. Cet homme me regardait d'un mauvais oeil, et sa femme aussi, parce qu'ils avaient ou dire que leur cousin m'avait donn tout son avoir. Moi, je n'en savais du tout rien et mme je n'y avais jamais pens, mais le chevalier, qui connaissait les intentions du dfunt, l'avait laiss entendre au juge, lors de la pose des scells, et ces choses restent difficilement tout fait secrtes. La lingre ouverte, dans le tiroir du milieu, dont la clef fut trouve entre deux draps, le juge dcouvrit un papier qui tait le testament et, l'ayant ouvert, il lut: Je donne et lgue Jacques Ferral, dit Jacquou, tous mes biens meubles et immeubles sans exception la charge de garder, nourrir et d'entretenir avec lui, comme sa propre mre, ma servante Fantille durant sa vie. BONAL, ancien cur de Fanlac. Le cousin fit une exclamation de dpit, et sa femme, qui dj s'approchait de la lingre pour voir s'il n'y avait pas d'argent, me jeta un regard furieux comme si elle allait me sauter la figure. --Malheureusement pour Jacquou, ajouta le juge, le testament n'est pas valable parce qu'il n'est pas dat. Tu vois, mon garon, fit-il en me montrant le papier. Nous allons continuer, ajouta-t-il, peut-tre en trouverons-nous un autre. Mais il ne trouva rien plus, au grand contentement du cousin et de sa femme qui, aussitt la recherche termine, refermrent tous les cabinets, les armoires et suivirent toute la maison pour se rendre compte de l'hritage. Ils montrent au grenier voir s'il y avait beaucoup de bl, descendirent la cave, o il n'y avait qu'une barrique en perce, allrent aprs la grange estimer le btail et tout, se gaudissant de la bonne aubaine qui leur arrivait, car Bonal n'avait pas d'autres parents. --Pour a, fit cependant la femme, je croyais que chez un ancien cur il y aurait plus de linge dans les armoires. --Et moi, ajouta l'homme, je pensais qu'il y aurait plus de vin dans la cave, et du bouch. Pendant ce temps, je dis la Fantille: --Ma pauvre, nous n'avons plus qu' faire notre paquet. Et aussitt, ne voulant pas rester une heure de plus avec ces gens-l, tant leur cupidit me faisait horreur, je rassemblai mes hardes et autant en fit la Fantille. Mais, au moment de partir, la femme nous dit: --Et qu'est-ce que vous emportez dans vos paquets? --Rien qui soit vous, brave femme, n'ayez crainte. Sortis de la maison, je demandai la Fantille: --O pensez-vous aller cette heure? --Et o veux-tu que j'aille, si ce n'est chez M. le Chevalier? Ils me garderont bien jusqu' ce que j'aie trouv une place, ajouta-t-elle tristement. Pauvre Fantille! elle approchait de la soixantaine, et n'tait plus bien leste, et il lui fallait aller se louer chez des trangers, au moment o elle aurait eu besoin d'un peu de repos. --Je vais donc vous accompagner, lui dis-je; mais auparavant nous allons passer chez Jean, j'y poserai mon paquet. Arrivs aux Maurezies, je contai Jean l'histoire du testament, et alors il dit: --Bonal tait tellement honnte qu'il croyait que c'tait assez de faire connatre sa volont. Il tait bien savant en beaucoup de choses, mais il ne savait pas cette loi, le pauvre! Que veux-tu, il a eu la volont de te bien faire, tu lui dois la mme obligation. --Ainsi fais-je, Jean; je vous certifie que je me souviendrai toujours de lui avec la mme reconnaissance que si sa volont tait faite. --Maintenant, reprit Jean, je ne sais pas ce que tu prtends faire; mais, toujours, tu peux rester ici; tu auras du pain et tu ne coucheras pas dehors. --Merci, mon Jean, je veux bien, pour le moment; mais, par avant, il me faut accompagner la Fantille jusqu' Fanlac. Et, posant mon petit paquet, je pris celui de la vieille femme qui tait assise sur le banc, les mains croises sur les genoux, la tte penche. Alors, elle se leva et nous nous en allmes vers Fanlac, moi ayant en bandoulire le vieux fusil de Bonal qu'il m'avait donn. En cheminant, je pensais, part moi, que le chevalier et la demoiselle voudraient peut-tre me garder, par pure bont, car leur bien n'tait pas tel qu'ils eussent besoin d'un autre domestique dans la rserve que Cariol. Mais j'avais la fiert de ne pas vouloir tre leur charge, sachant que leur coeur tait plus grand que leur bourse et me sentant, d'ailleurs, bien capable de gagner ma vie. Et puis je ne pouvais me faire l'ide de m'loigner de Lina, voulant tre porte de la secourir, si sa mre la rendait trop malheureuse. Aussi, lorsque aprs avoir march bien longtemps nous fmes La Blaugie, je dis la Fantille: --Vous voici bientt rendue; je vais m'en retourner pour ne pas me mettre la nuit. --Et donc, tu ne viens pas jusqu' Fanlac conter ce qui s'est pass M. le Chevalier? --Ma pauvre Fantille, vous le lui conterez bien; moi, je n'irai pas d'aujourd'hui: voyez, le soleil baisse dj... Allons, adieu! Dans quelques jours je viendrai. Et, la quittant, je m'en revins aux Maurezies. La maison de La Granval tait une grande belle maison bourgeoise compare celle de Jean qui n'avait qu'une chambre seulement, claire par un petit fenestrou. Pour tout plancher, c'tait la terre battue, avec des creux par places, et des bosses l o les sabots laissaient la boue du dehors. Dans un coin, un mauvais lit; au milieu, une vieille table et un banc; contre le mur dcrpi, un mchant coffre piqu des vers; sous la table, une oule aux chtaignes et une marmite; dans l'vier, une seille de bois, et c'tait tout. La chemine basse et large fumait tous les vents, car les poutres et les planches du grenier taient d'un noir luisant: il me semblait tre revenu Combengre. Quand j'arrivai, il tait tard dj. A la clart de la flamme, je vis Jean assis dans le coin de l'tre, attisant le feu sous la marmite pendue la crmaillre. --J'ai fait un peu de soupe, me dit-il, elle doit tre cuite; fais-lui prendre le bot, moi, je vais tailler le pain. Et, se levant, il ouvrit la grande tirette de la table et en sortit le chanteau; puis se mit tailler le pain dans une soupire de terre brune recousue en plusieurs endroits. --Tu vois,--me dit-il, en me montrant le chanteau creus au milieu et qui avait deux cornes comme la lune nouvelle,--j'ai mauvaises dents, je ne peux manger que la mie; toi, tu mangeras les croustets. J'avais grand faim, n'ayant gure mang depuis deux jours, tant la mort de mon pauvre Bonal m'avait troubl. Mais, lorsqu'on est jeune, on a beau avoir de la peine, bientt l'estomac rclame. J'avalai donc deux pleines assiettes de soupe, pointues; mais pas moyen de faire ce chabrol qui nous sauve, nous autres paysans: Jean n'avait point de vin, ni mme de piquette. Aprs avoir achev ma soupe, je coupai un gros morceau de pain, et je fis une bonne frotte, en mnageant le sel qui tait cher en ce temps-l. Ayant fini, je bus un coup d'eau au godet, et il fut question d'aller se coucher. Le lit de Jean tait mauvais, car il n'avait qu'une paillasse bourre de panouille de mas et puis de feuilles de bouleau pour les douleurs, et par-dessus une couette; mais il tait trs large, presque carr, comme ces lits anciens o l'on couchait quelquefois quatre, et je dormis l comme un loir en hiver. Le lendemain, je m'en fus rder autour de Puypautier pour tcher de voir Lina, piant de loin le moment o elle mnerait ses btes aux champs. Lorsque je la vis sortir de la cour, chassant ses brebis et sa chvre devant elle et tournant vers la grande combe, au-dessous du village, j'allai me cacher dans un bois avoisinant, le long duquel il y avait un talus plein de buissons, de prunelliers et de vignes sauvages, o elle vint se mettre l'abri du vent. De ma cache, je la voyais filer sa quenouille, levant les yeux de temps en temps, pour s'assurer que ses btes ne s'cartaient pas. Quelquefois elle lchait de filer, laissant pendre la main qui tenait le fuseau, et paraissait songer tristement. A ses pieds, son chien tait assis, surveillant le troupeau, et, quelques pas d'elle, sa chvre, dresse contre un gros tas de pierres ou cheyrou, couvert de ronces, broutait activement en agitant sa barbiche brune. Le lieu tait dsert: c'taient de mauvaises friches, avec des touffes de cette plante dure appele poil de chien; des vignes perdues o quelques pousses de figuier sortaient de terre sur de vieilles racines; et, tout autour, des taillis de chnes aux feuilles mortes couleur de tan. Sur la teinte grise des terres, o pointait une herbe fine et sche parmi les lavandes, et sous ce ciel d'automne assombri o passaient des nuages chasss par le vent, la personne de ma chre Lina se montrait joliette en ses simples habillements. Elle avait un cotillon court, de droguet, qui faisait de gros plis roides; une brassire d'indienne fleurs qui marquait sa taille fine et sa jeune poitrine; un devantal de cotonnade rouge, et, sur la tte, un mouchoir carreaux bleus, trop petit, semblait-il, pour retenir ses cheveux chtain clair, qui dbordaient sur le cou et sur le front, agits par le vent. Je restai l, un moment, la regarder, sans bouger, puis j'attirai son attention par de petits sifflements qui firent accourir de mon ct son chien jappant. M'tant montr, je lui fis signe de venir un endroit o l'on ne pouvait nous voir, et, lorsqu'elle y fut, ayant apais son chien, je l'embrassai longuement, la serrant contre moi, comme si j'avais craint de la perdre. Elle penchait sa tte sur ma poitrine, dolente, et semblait ainsi se mettre sous ma protection. Hlas! ce n'tait pas la mort de Bonal qui me plantait en bonne posture pour la protger. Elle couta le rcit de tout ce qui tait arriv, puis soupira fort: --La Sainte Vierge le sait bien! je t'aime autant pauvre que riche! Pourtant, je regrette qu'il en soit ainsi advenu: si le testament du dfunt cur avait t bon, peut-tre a aurait aid notre mariage qui n'est pas en bon chemin, tant s'en faut! Et alors elle me raconta toutes les misres que lui faisait sa mre, et, chose qui lui tait plus dure encore, les honntets de Guilhem, qui prenait sa dfense contre cette vieille coquine. Tout a, sans parler de la honte qu'elle avait de ce qui se passait sous ses yeux, car ces misrables ne se cachaient gure, la Mathive encore moins que son goujat. --coute, lui dis-je, si a arrive un point que tu ne puisses plus supporter tes chagrins, et si nous ne pouvons pas nous rencontrer, fais-le-moi savoir par la Bertrille: j'irai tous les dimanches Bars cette fin. D'une manire ou d'autre, nous tcherons d'y remdier; Jean est un homme de bon conseil, et puis j'irai trouver M. le chevalier et le juge; il doit y avoir des lois pour empcher des choses comme a: prends donc courage, ma Linette! Et nous restmes un moment en silence, troitement embrasss, tellement que je sentais le cher petit coeur de ma bonne amie palpiter dans sa poitrine, comme un jeune oiseau surpris dans le nid. Enfin, aprs nous tre dit et rpt vingt fois que nous nous aimerions jusqu' la mort, quoi qu'il pt arriver, j'embrassai une dernire fois ses beaux yeux humides, et je m'en fus travers les bois pour n'tre pas vu. * * * * * Les choses allrent ainsi quelque temps: Lina toujours ennuye, prenant patience pourtant, moi toujours tracass de la savoir malheureuse. Malgr a, je cherchais gagner ma vie pour ne pas tre charge ce pauvre Jean, mais ce n'tait gure le moment de trouver du travail. Voyant a, comme Jean avait quelques quartonnes de terre autour des Maurezies, restes en friche parce qu'il tait trop vieux pour les travailler, je m'y embesognai, et, n'ayant pas de btail, je les labourai bras, et je les ensemenai, quoiqu'il ft un peu tard. Puis l'hiver vint, le mauvais temps; et le travail cessa tout fait. Alors je m'ingniai trouver les moyens d'apporter quelques sous la maison. Ayant rencontr, un jour, une foire de Rouffignac, un homme qui avait entrepris une fourniture de bois de bourdaine, que nous appelons _pudi_, dont le charbon sert faire la poudre, je me mis en couper pour son compte. Mais le jeanfesse ne me le payait pas cher, et il me fallait bien me galrer dans les fourrs et faire bien des petits fagots pour avoir un cu de cent sous. Aussi ma principale ressource fut la chasse. Par les temps de neige, le soir tard, ma lanterne sous ma blouse, ma palette sous le bras, j'allais chasser les oiseaux l'allumade, comme faisait mon dfunt pre. Dans le jour, je tuais quelques perdrix en les attirant avec un appeau; ou bien, par un beau clair de lune, j'allais au guet du livre sur les postes de la fort. Je passais quelquefois des heures entires une cafourche sans rien voir, assis au bord d'un foss, mon fusil abrit, triboulant sous la mauvaise limousine de Jean, toute perce et dchire. D'autres fois, j'tais plus heureux, et dans le sentier, je voyais venir un bouquin le nez terre, cherchant la trace d'une hase, et alors mon coup de fusil, assourdi par les brumes de la nuit, lui faisait faire la cabriole. Par tous ces moyens, j'apportais la maison de temps en temps quelques pices de vingt ou trente sous, ou bien quelque chose qui nous faisait besoin. Les loups ne manquaient pas dans la fort, mais la nuit on ne les voyait gure, car ils sortaient de leur fort et s'en allaient rder autour des villages pour attraper quelque chien oubli dehors, ou forcer une table de brebis mal close; pourtant c'et t une bonne affaire d'en tuer un, cause de la prime. Un matin d'hiver, rentrant du guet la pointe du jour, avec un livre que je venais de tuer encore chaud dans mon havresac, je pensais au moyen d'attraper les quinze francs du gouvernement, lorsque je m'en vais voir les pas d'un gros loup, dont les pieds de devant taient fortement empreints dans la terre humide. En voil un, me dis-je, qui tait charg! Et en effet, ayant suivi les traces de la bte, je vis des endroits la marque des pattes d'un animal qui avaient racl le sentier. Quoique le loup emporte facilement une brebis sa gueule en la rejetant sur son paule, allant au galop avec a, il se peut faire que quelquefois la proie glisse et trane terre. Dans la journe, je revins chercher les traces de la bte, et je dcouvris sa rentre dans un grand fourr de ronces, de buissons et d'ajoncs, o le diable n'aurait pas pu pntrer. Ayant bien remarqu le passage du loup diverses fois, je connus qu'il avait des habitudes, et, partir de la cafourche ou carrefour de l'Homme-Mort, revenait son liteau par le mme chemin. Cette cafourche tait mal rpute dans le pays, comme hante par le diable, et chacun avait son histoire raconter l-dessus. Son nom lui venait de ce que, autrefois, on y avait trouv un homme mort, qui, examin avec soin par le matre chirurgien de Thenon, n'avait aucune marque de blessure. De cette circonstance, les gens avaient conclu que c'tait quelque individu venu l pour faire un pacte avec le Diable, et qui tait mort de peur en le voyant arriver tout noir, ayant--cela va sans dire--des cornes au front, des pieds de bouc et des yeux luisants comme braise. D'ailleurs, l'endroit tait bien propre faire inventer de pareilles histoires, car c'tait un fonceau perdu dans la fort au milieu d'pais halliers, traverss par des sentes de charbonniers plus ou moins frquentes selon les temps et qui se croisaient juste dans ce creux. Contre l'ordinaire des gens du pays, je n'tais point superstitieux, et je me moquais du Diable et de l'Aversier. Il m'est arriv de ramasser cette cafourche un double liard, dpos l par quelque fivreux, sans avoir peur d'attraper les fivres, comme le croyait le pauvre imbcile qui l'y avait apport. Et lorsqu'en partant pour la chasse je rencontrais, cherchant son pain, la vieille Guillemette, des Granges, qui passait pour avoir le mauvais oeil, a ne me faisait pas rentrer la maison, comme d'aucuns. J'avais beau voir aussi des oiseaux de mauvais prsage, comme buses, pies, graules ou corbeaux, droite ou gauche, a m'tait gal. Le dfunt cur Bonal m'avait dbarrass de bonne heure de toutes ces btises, de ces croyances au loup-garou, la chasse volante, au lutin, aux revenants, qui au fond de nos campagnes se transmettent, dans les veilles, des grand-mres aux petits-fils, et font frissonner les jeunes droles et les filles tapis au coin du feu. Ce qui m'occupait, c'tait d'avoir le loup. Pour y arriver, je fis un afft au bord du fourr tout proche la cafourche, et, sur les minuit, j'allai attendre la rentre de la bte dans son fort. Mais j'avais eu la btise de prendre le chemin qu'il suivait d'habitude, de manire que, m'ayant vent, une demi-porte de fusil, il coupa dans le taillis et je ne le vis pas. Sale bte,--pensais-je en m'en retournant le matin,--tu m'as enseign: je ferai comme toi. Et en effet, quelques jours aprs, faisant un long dtour, j'entrai sous bois et j'arrivai mon afft par le couvert. Je restai l bien quatre heures, immobile, coutant les bruits lointains. C'tait le coup de fusil de quelque pauvre diable au guet comme moi; le galop d'une harde de sangliers travers les fourrs; le hurlement d'une louve en folie appelant le mle; les abois des chiens de garde humant dans le vent les manations des btes fauves; le clou! clou! d'une chouette enjuche prs de l; le bruit presque imperceptible, transmis par la terre, d'une charrette cahotant lourdement sur un chemin perdu, au cours d'un de ces charrois nocturnes aims des paysans; ou bien encore de ces rumeurs inexpliques qui passent dans la nuit. Autour de moi parfois, des bruits vagues: le battement d'ailes d'un oiseau surpris par un chat sauvage, la coule d'un blaireau dans le taillis, ou le fouissement souterrain de quelque bestiole inconnue. Malgr ma patience, je commenais dsesprer, quand tout coup je vois venir dans le sentier un gros animal dont les yeux luisaient comme des chandelles. Le loup marchait doucement comme une bte bien repue, qui avait fait grassement sa nuit. A mesure qu'il approchait, je le voyais mieux: c'tait un vieux loup vraiment superbe, avec son poil rude et pais, ses paules robustes et son norme tte aux oreilles dresses, au nez pointu. Je le tenais au bout de mon canon de fusil, le doigt sur le dclic et, lorsqu'il fut dix pas, je lui lchai le coup en plein poitrail. Il fit un saut, jeta un hurlement rauque, comme un sanglot touff par le sang, et retomba raide mort. Ayant li les quatre pattes ensemble, je chargeai ce gibier sur mon paule, et je m'en revins la maison o j'arrivai tout en sueur, quoiqu'il ne ft pas chaud. Quand je posai l'animal terre, Jean s'cria: --C'est un joli coup de fusil! Comme il me tardait de lui rapporter l'argent, le matin mme, un voisin m'ayant prt son ne, j'attachai le loup sur le bt et je m'en allai Prigueux. Je refis le chemin que j'avais tenu avec ma mre autrefois; mais, comme je marchais mieux qu'alors, j'y fus rendu vers les cinq heures. Mais il me fallut attendre au lendemain pour prsenter mon loup, et je logeai dans une petite auberge prs du Pont-Vieux. Je ne fus pas plus tt arrt que les voisins s'assemblrent pour voir la bte, tant les gens de ville sont badauds. Ils me faisaient des questions, demandaient o et comment je l'avais tu, et discouraient entre eux sur la nature et les habitudes des loups. Il se trouvait des malins pour assurer que les loups avaient les ctes en long; ceux qui avaient la sottise de le croire taient tout tonns, en ttant celui-ci travers le poil pais, de trouver que ses ctes taient comme celles de toute autre bte, et alors les autres fortes ttes s'criaient: --Pourtant, c'est sr et certain, j'ai toujours ou dire que les loups avaient les ctes en long! Peut-tre que celui-ci n'est qu'un gros chien! Moi, a me faisait lever les paules de voir des gens de ville aussi imbciles; mais je ne leur dis rien: quoi bon? Le lendemain, je portai mon loup la Prfecture, suivi par tous les droles de la Rue-Neuve o je passai. Le portier me fit entrer dans la cour et alla chercher un monsieur. Au lieu d'un, ils vinrent plusieurs, et, comme les voisins de l'auberge, me firent force questions sur l'endroit o j'avais tu la bte, et comment je m'y tais pris; si je n'avais pas peur d'aller ainsi au guet la nuit, et autres choses de ce genre. Le loup tait tendu par terre, au milieu d'un cercle d'employs, jeunes et vieux, chapps de leurs bureaux, d'aucuns avec la plume derrire l'oreille, d'autres avec des manches de doublure par-dessus celles de leur lvite, et un qui devait tre un chef, empaletoqu comme un oignon, de quatre ou cinq vtements l'un par-dessus l'autre. L'ne, les oreilles baisses, restait l, patiemment, et moi, je faisais comme lui, quoiqu'il me tardt de m'en retourner. Enfin, lorsqu'ils eurent assez jas, un des messieurs m'emmena, et, aprs m'avoir fait attendre un bon quart d'heure et m'avoir ensuite promen dans d'autres bureaux, me donna un papier en me disant d'aller chez le payeur toucher la prime. Quand je fus chez le payeur le caissier me dit en patois: --Vous ne savez point signer, n'est-ce pas? --Si bien, lui dis-je, je signe. Il me regarda tout tonn, me passa une plume, et, lorsque j'eus sign, me donna quinze francs. A la porte, je repris l'ne, et je m'en fus chez M. Fongrave lui porter un livre que j'avais dans mon havresac. Mais, son ancienne maison de la rue de la Sagesse, on me dit qu'il ne demeurait plus l depuis longtemps. Je repartis, tranant toujours mon ne, et, aprs avoir bien cherch, je finis par dcouvrir la demeure de l'avocat de mon dfunt pre. Comme il ne s'y trouva pas, je laissai le livre la servante, en lui recommandant de dire son bourgeois que c'tait le fils du dfunt Martin Ferral qui le lui avait remis. Cela fait, j'allai acheter, pour ma Lina, une bague en argent, qui me cota bien trois francs dix sous; puis, revenu l'auberge, tandis que l'ne mangeait quelques feuilles de chou, moi, aprs la soupe, ayant bu un bon coup, je repartis avec lui pour les Maurezies, o j'arrivai assez tard vers onze heures du soir. Le dimanche d'aprs, je donnai la Bertrille la bague que j'avais porte, pour la remettre la Lina, ce qu'elle fit d'abord, et je m'en retournai plus content, comme si cette bague avait eu le don d'arranger les affaires: tant il faut peu de chose pour changer nos dsirs en esprances. VII Le temps s'coulait cependant, l'hiver tirait sa fin, et dans les bois commenaient sortir les violettes de la Chandeleur, que d'autres appellent des perce-neige. Avec le beau temps, je pus gagner quelques sous en allant la journe d'un ct et d'autre, pour faire les semailles d'avoine ou d'orge, fouir les vignes et autres travaux de la saison. N'entendant plus parler du comte de Nansac, je me relchais un peu de mes prcautions, en me rendant au travail ou en en revenant. Je ne comptais pas qu'il m'et oubli, et encore moins pardonn, mais, comme il y avait dj longtemps de notre rencontre, je me disais que s'il avait voulu me donner ou me faire donner quelque mauvais coup par surprise, il en aurait facilement trouv l'occasion: d'o je concluais qu'il ne voulait pas se venger ainsi. Pourtant Jean me disait toujours, lorsque nous en parlions: --Mfie-toi de cet homme, il est capable de tout. Il fait peut-tre le semblant de t'avoir oubli; en ce cas, c'est pour te mieux attraper. Si tu n'as pas reu encore un coup de fusil en courant la fort la nuit, c'est qu'il te garde quelque chose de mieux. Il est fin et adroit, le mtin; et la preuve, c'est qu'il a tir ses culottes de ses affaires d'enlvement des fonds de la taille, dans la Fort Barade, o d'autres ont laiss leur tte. J'avais entendu parler en gros, au dfunt cur Bonal et au chevalier, de ces affaires de la Fort Barade et d'autres du mme genre. C'taient des nobles et des gros bourgeois du pays qui avaient entrepris de faire la guerre la Rpublique, la manire des chouans, et qui n'avaient trouv rien de mieux que de lui couper les vivres en volant les fonds qu'on envoyait des sous-prfectures Prigueux. Il y a eu des attaques en plusieurs endroits du dpartement, mais, rien que dans la Fort Barade, il y en eut trois. Le comte de Nansac tait ml toutes ces affaires, et mme il tait un des chefs de la bande qui travaillait dans la fort. En 1799, une troupe de vingt-cinq trente hommes bien arms, et masqus de peaux de livres, attaqua le convoi de la recette de Sarlat, escort par trois gendarmes, pas loin de la baraque du garde du Lac-Gendre, et enleva une quinzaine de mille francs. Le chevalier de Galibert racontait ce propos qu'un de ces brigands, de sa connaissance, avait essay de l'embaucher, mais qu'il avait refus, disant que voler le gouvernement ou un particulier, c'tait toujours voler. Deux ans aprs cette attaque, un convoi qui portait plus de sept mille francs fut enlev dans les mmes conditions. On voit que, sans parler des autres vols des fonds de Nontron et de Bergerac, ces gens-l ne faisaient pas de mauvaises affaires. Ils risquaient leur tte, c'est vrai, mais cette poque la police tait si mal faite qu'on ne sut jamais les prendre. Sous l'Empire, ce fut autre chose. L'attaque la plus fameuse, o il y eut des blesss et un mort, ce fut en 1811, un endroit appel depuis: Aux trois frres, parce qu'il y avait l trois beaux chtaigniers bessons pousss sur la mme souche. Cette fois-ci, le convoi portait quarante et quelques mille francs, contenus dans quatre caisses solides, sur deux chevaux de bt. Les brigands n'taient pas nombreux, cinq ou six seulement, en sorte que l'affaire et t bonne si elle avait russi. Malheureusement pour eux, elle tourna mal finalement, car aprs avoir captur le convoi et li des arbres le convoyeur et l'escorte, les voleurs ne purent emporter qu'une caisse, et encore pas bien loin. L'alarme ayant t donne par un homme qui s'tait chapp, les gardes nationaux de Rouffignac et de Saint-Cernin, assembls au son du tocsin, se mirent leur poursuite et en prirent quatre, aprs une fusillade o un garde national fut tu roide, et deux autres trs grivement blesss. Un des brigands, voyant que a tournait mal, se sauva et passa l'tranger, d'o il ne revint qu'aprs la chute de Napolon. Quant aux quatre voleurs pris, ils payrent pour tous, et, un mois et demi aprs, furent guillotins sur la place de la Clautre, Prigueux. --Je mettrais ma main au feu que le comte de Nansac tait de cette bande, disait Jean. Mais, toujours rus, lorsque de l'endroit o il tait embusqu il vit venir le convoi fort de sept ou huit personnes, il comprit que a n'irait pas tout seul et se tira en arrire avant l'attaque, de manire que personne ne put dire l'avoir vu avec les autres. Pour l'affaire de 1801, il y tait, et mme il la commandait. D'un fourr o j'tais couch je l'ai reconnu entre tous, lorsque aprs le coup ils suivaient un sentier allant de la Peyre-Male, o sans doute ils partagrent l'argent vol. --Tout de mme, Jean, disais-je, on se plaint du temps d'aujourd'hui; mais, avec a, il n'y a plus de bandes volant ainsi main arme. --C'est vrai. Ces quatre ttes coupes refroidirent un peu les autres. Mais si on ne vole plus autant en bande, il y en a toujours qui travaillent seuls, ou deux, sur les grands chemins de par l. Et puis, il y a diablement plus de larrons et de volereaux: je ne sais pas si on y a beaucoup gagn... Toi, toujours, continua-t-il, je te le redis, prends bien garde au comte. Il tuerait n'importe qui sans ciller tant seulement; pense un peu ce qu'il est capable de te faire. * * * * * Moi, des fois, songeant tout cela, je me confirmais dans cette ide que le comte de Nansac n'tait pas pour se laisser arrter par un crime, pourvu qu'il pt le commettre impunment. Peut-tre, me disais-je, a-t-il besoin de quelqu'un de confiance pour l'aider, et attend-il son fils. Enfin, il faut se mfier et ne pas le mettre nonchaloir. La manire de faire du comte montrait bien au reste ce qu'il tait. Il n'y avait personne aux alentours de l'Herm qui n'et se plaindre de lui et de son monde. C'tait un amusement pour ce mchant de passer cheval dans les bls pis, avec ses gens; d'entrer dans les vignes avec ses chiens qui mangeaient les raisins mrs; de faire trangler par sa meute un chien de bergre, ou une brebis, lorsqu'il avait fait buisson creux. Il fallait se ranger vitement sur son passage et saluer bien bas, sans quoi on tait expos recevoir quelque bon coup de fouet. S'il rencontrait un paysan dans sa fort, il le faisait houspiller par ses gens. Un jour mme, il envoya un coup de fusil par les jambes d'un homme de Prisse, qu'il souponnait de braconner sur sa terre. Le piqueur et les gardes, tous se rglaient sa montre, et en usaient de mme, comme aussi ses invits, souvent nombreux l'Herm, o l'on menait joyeuse vie. Ses filles mme s'en mlaient et ne se gnaient gure pour cravacher, en passant au galop, un pauvre diable trop lent se garer. L'ane n'tant pas revenue, il restait encore quatre filles, grande bringues, belles et hardies, ayant toujours autour de leurs cotillons des jeunes nobles du pays qui les galantisaient et se divertissaient avec elles. Le jour c'tait des cavalcades, des visites dans les chteaux des environs, des chasses o cette jeunesse s'gaillait dans les bois, sa convenance. Le soir, la retraite sonne, on festoyait largement dans la haute salle, o des arbres flambaient sur les grands landiers de fer. Les jours de pluie, il y avait bien quelque rpit pour les villages un peu loigns, la jeunesse restant au chteau danser, chanter et jouer cache-cache dans les chambres et les galetas o il y avait de petits rduits propres se musser deux. Mais, des fois, las de s'amuser ainsi ils allaient chez quelqu'un de leurs mtayers, ou chez un voisin du village, qui n'osait pas refuser, et ils se faisaient faire les crpes. Les demoiselles de Nansac riaient aux clats si quelqu'un des jeunes messieurs qui les escortaient tracassait les filles. Et, comme a allait loin quelquefois, si une drole se dfendait, si les parents se fchaient, ces fous malfaisants disaient que c'tait beaucoup d'honneur pour elles. En tout, au reste, ils ne se faisaient pas faute d'imiter le comte et d'tre comme lui insolents et brutaux avec la paysantaille, comme il disait. Ce petit-fils d'un porteur d'eau mprisait tellement les pauvres gens de par l que, s'il se trouvait surpris par quelque orage, tant la chasse, il entrait avec son monde dans les maisons, tous menant leurs chevaux qu'ils attachaient au pied des lits. S'il lui dplaisait de voir passer dans un chemin public o l'on avait pass de tout temps, il le faisait sien sans gne au moyen d'un foss chaque bout. Il s'tait empar ainsi des anciens ptis communaux du village de l'Herm, et personne n'osait rien dire, parce qu'il n'y avait pas de justice son gard. Ainsi, dans ce pays perdu, grce la faiblesse et la complicit des gens en place, qui redoutaient son crdit et sa mchancet, le comte renouvelait, autant que faire se pouvait, la tyrannie cruelle des seigneurs d'autrefois. Aussi, dans tout le pays, c'tait, contre lui surtout, et puis contre les siens, une haine sourde qui allait toujours croissant et s'envenimant; haine contenue par la crainte de ces mchantes gens et l'impossibilit d'obtenir justice par la voie lgale. Ceux des villages de l'Herm et de Prisse taient les plus monts contre le comte et les siens, comme tant les plus exposs leurs vexations et leurs insolences. On dira peut-tre: Comment se fait-il que le comte et sa famille, qui taient si dvots, fussent si mchants? Ah! voil... C'est que ces gens-l taient, comme tant d'autres, des catholiques gros grains, pour qui la religion est une affaire de mode, ou d'habitude, ou d'intrt, et qui, ayant satisfait aux pratiques extrieures de dvotion, ne se gnent pas pour lcher la bride leurs passions et s'abandonner tous leurs vices. Le comte tait orgueilleux, injuste, mchant, capable de tout, et ses filles taient folles, insolentes et libertines. Ni les uns ni les autres n'avaient jamais fait de bien personne autour d'eux, mais, au contraire, beaucoup de mal. Avec a, ayant un chapelain leur service, ne manquant jamais la messe, et communiant tous aux bonnes ftes. Cela ne leur tait pas particulier, d'ailleurs. Depuis la chute de l'Empire, et la rentre en France de celui qu'on appelait notre pre de Gand, la religion tait devenue pour la noblesse une affaire de parti. Les gentilshommes, philosophes avant la Rvolution, affectaient maintenant des sentiments religieux pour mieux se sparer du peuple devenu jacobin et indvot, tout comme autrefois ils taient incrdules pour se distinguer du populaire encore englu dans la superstition. Il y en avait pourtant qui avaient persist dans leur irrligion, comme le vieux marquis, lequel, au lit de mort, avait nettement refus les bons offices de dom Enjalbert; mais ils taient rares. Par contre, il y avait parmi les nobles des catholiques sincres, comme la dfunte comtesse de Nansac; mais ceux-l aussi taient rares. Aujourd'hui on voit les gros bourgeois, emparticuls et autres, marcher avec les nobles et les singer. Mais les uns et les autres sont moins zls que jadis, et font moins bien les choses. Il en est beaucoup, de tous ceux-l, qui se jactent d'tre bons catholiques, dont toute la religion consiste demander avec affectation de la merluche le vendredi dans les htelleries, lorsqu'ils sont hors de chez eux, et qui seraient diablement embarrasss de montrer le cur qui leur fourbit la conscience. Mais, au temps dont je parle, je ne pensais pas tout cela. Toutes ces histoires de Jean me travaillaient bien un peu par moments, outre ce que je savais du comte de Nansac, mais qu'y faire? ouvrir l'oeil: c'est bien ce que je faisais, mais on a beau se mfier, celui qui guette a l'avantage. Quelquefois,--la nuit,--je rencontrais dans la fort des gens seuls, ou en petite troupe de deux ou trois, s'en allant grands pas, leurs bonnets enfoncs sur les yeux, une grosse trique la main, se jetant bien vite dans les fourrs lorsqu'ils oyaient quelqu'un. Des fois, ils portaient des sacs bonds; d'autres fois, ils avaient leur havresac gonfl sous la blouse, comme des gens qui vont au march. Ceux-l, je les connaissais bien: c'taient des hommes de rapine qui gtaient dans de vieilles masures isoles sur la lisire de la fort ou dans des cabanes de charbonniers abandonnes en plein bois. Tous ces individus-l, on pouvait les saluer la mode de Saint-Amand-de-Coly: Bonsoir, braves gens, si vous l'tes! De temps en temps, on entendait parler de quelque vol fait dans une maison carte, ou de voyageurs, revenant des foires des environs, dtrousss sur les grands chemins. Je ne m'tonnais pas de a, sachant bien que, selon le dicton, la Fort Barade n'avait jamais t sans loups ni sans voleurs; mais, aprs que je fus aux Maurezies, chez Jean, je me donnai garde que j'tais pi. Une nuit, allant au guet du livre, je vis de loin au clair de lune deux hommes qui entrrent dans un taillis en m'oyant venir. Le plus grand, me dis-je, c'est le comte de Nansac; pour l'autre, si son fils est revenu de Paris, a doit tre lui. Et cette rencontre me rendit encore plus mfiant. Je ne marchais pas, la nuit, sans avoir mon fusil arm sous le bras, prt tirer, regardant droite et gauche sous bois et vitant les passages trop fourrs, du moins tant que je le pouvais. Mais on a beau se garder, ceux qui choisissent leur moment sont les plus forts et, lorsqu'on a affaire des sclrats dcids tout, il finit toujours par arriver quelque malheur. Il y avait dans la fort, au-dessus de La Granval, un tuquet, autrement dit une butte, o se croisaient trois sentiers. Au milieu tait un grand vieux chne que cinq hommes peine pouvaient embrasser, et que l'on appelait: _lou Jarry de las Fadas_ ou le Chne des Fes. Cet arbre comptait peut-tre des milliers d'annes; c'tait sans doute un de ceux que rvraient nos pres les Gaulois, et sur lesquels les druides venaient couper le gui avec une serpe d'or. Au dire des gens, cet endroit tait hant par les esprits. Quelquefois Nhalnia, la dame aux souliers argents, descendait des nuages en robe blanche flottante, accompagne de ses deux dogues noirs et, glissant mystrieusement sur la cime des arbres dont les feuilles frmissaient, elle venait se reposer au pied du chne gant. D'autres fois, la clart des toiles, les stries, espces de monstres forme de femme, avec de grandes ailes de ratepenades, advolant des quatre coins de l'horizon, venaient s'enjucher dans son immense branchage et, au milieu de la nuit obscure, piaient les braconniers accroupis au pied. Malheur alors celui qui tait mal voulu de quelque femme! Tandis qu'il tait l, presque invisible, confondu avec le tronc rugueux, et que les feuilles du chne bruissaient pour l'endormir, ces mchantes btes, saisissant le moment, plongeaient sur lui, dchiraient sa poitrine comme des oiseaux de proie, lui dvoraient le coeur, et puis le laissaient aller, vivant dsormais d'une vie factice. Comme je l'ai dj dit, ces contes de vieilles ne m'effrayaient pas, et j'allais souvent ce poste, parce qu'il tait bon pour tout gibier. Loups, sangliers, renards, blaireaux, livres, y montaient passer, du diable au loin; et puis, cause de la mauvaise rputation du lieu, personne n'y venait au guet, en sorte que la place tait toujours libre. Une nuit, j'tais l, assis sur une racine qui sortait de terre, pareille l'chine de quelque monstrueux serpent, et, adoss l'arbre, le bassinet de mon fusil l'abri sous ma veste, je songeais. Il faisait un brouillard humide que la lune, son premier quartier, ne pouvait percer entirement. Elle clairait pourtant quelque peu la terre, travers le rideau de brume, assez pour de bons yeux comme les miens en ce temps-l. Autour de moi, les feuilles de l'arbre laissaient tomber des gouttes de rose, semblables des pleurs. Nul bruit ne montait de la fort ensevelie dans l'ombre. Au loin seulement, du ct de la Roussie, un chien hurlait lamentablement la mort. J'tais triste, cette nuit-l, pensant ma chre Lina si malheureuse chez elle, par le fait de sa coquine de mre et de ce mauvais Guilhem. Depuis que je lui avais parl, ce chenapan, il ne lui disait pourtant rien, mais selon sa manire d'tre avec la Mathive, elle en recevait le contrecoup, et, comme d'ordinaire il rudoyait fort la vieille, la pauvre petite n'tait pas heureuse. Je l'avais vue le dimanche d'avant, elle avait pleur en me contant toutes les misres et les peines qu'elle avait supporter, et ce souvenir me faisait passer dans la tte des folies, comme d'assommer ce misrable ou de nous enfuir au loin tous les deux, Lina et moi; mais la crainte d'empirer sa position me retenait. Regardant l'avenir, je le trouvais rempli de cruelles incertitudes et de dsolantes obscurits; et puis, reportant ma pense en arrire et songeant la fatalit qui semblait poursuivre notre pauvre famille, je me remmorai mes malheurs, la mort de mon pre aux galres, et celle de ma mre dont, cette heure encore, mon coeur saignait. Et remontant plus haut, je pensai mon grand-pre, jet dans un cachot pour rbellion envers le seigneur de Reignac et incendie du chteau, dlivr au moment o il attendait la mort, par le coup de tonnerre de la Rvolution. Et toujours me remmorant le pass, je me souvins de cet anctre qui nous avait transmis le sobriquet de _Croquant_, branch dans la fort de Drouilhe, par les gentilshommes du Prigord noir qui poursuivaient sans piti les pauvres gens rvolts par l'excs de la misre. Alors, plein de rancoeur, reliant, par la pense, les malheurs des miens avec ceux des paysans des temps anciens, depuis les Bagaudes jusqu'aux Tard-adviss, dont nous avait parl Bonal, j'entrevis, travers les ges, la triste condition du peuple de France, toujours mpris, toujours foul, tyrannis et trop souvent massacr par ses impitoyables matres. Comparant mon sort avec celui de nos anctres, pauvres pieds-terreux, misrables casse-mottes, soulevs par la faim et le dsespoir, je le trouvais quasi semblable. tait-il possible, plus de trente ans aprs la Rvolution, de subir d'odieuses vexations comme celles de ce comte de Nansac qui renouvelait les mfaits des plus mauvais hobereaux d'autrefois! Ma haine contre ce prtendu noble me flambait dans le coeur, et je me disais que celui qui en dbarrasserait le pays ferait une bonne action. L'esprit de rvolte, qui avait caus la mort de l'ancien Ferral le Croquant, qui avait men mon grand-pre jusqu'au pied de la potence et fait mourir mon pre aux galres, longtemps apais par les exhortations du dfunt cur Bonal et les bonts de la sainte demoiselle Hermine, bouillonnait dans mes veines. J'en mprisais les conseils de la prudence, de cette prudence avise du barde dgnr qui fit ce refrain conserv par tradition dans la partie du Prigord qui confine au Quercy: _Prends garde, fier Ptrocorieu, Rflchis avant de prendre les armes, Car si tu es battu, Csar te fera couper les mains!_ Ah! si je n'avais pas eu Lina derrire moi, comme j'aurais risqu non seulement mes mains, mais ma tte, pour me venger du comte! Tandis que ces ides se pressaient en dsordre dans mon cerveau, j'entendis sur ma droite le petit jappement espac d'un renard menant un livre. J'armai mon fusil et j'attendis. Au bout d'un quart d'heure, je vis le livre qui venait sans se presser trop. Arriv la cafourche, il se planta quatre pas de moi, et se dressant, les oreilles pointes, couta un instant la voix du renard qui le chassait. Voyant qu'il avait le temps, il enfila un sentier, le suivit une cinquantaine de pas, puis se lana sous bois d'un bond, revint la cafourche, prit un autre sentier, et, aprs avoir rpt sa manoeuvre une troisime fois, et bien enchevtr ses voies, il se forlongea en repassant sur le sentier par lequel il tait arriv, puis, en deux sauts normes, se jeta dans les taillis et disparut. J'avais pris plaisir le voir faire: Va, pauvre animal, pensais-je, sauve-toi pour cette fois, mais gare la bte puante qui te suit! Je vis bientt arriver le renard, le nez terre, la queue tranante, tellement coll la voie du livre qu'il en oubliait sa mfiance ordinaire. A vingt pas, je lui fis faire la cabriole, et, l'ayant ramass, je le mis dans mon havresac et m'en allai. Il tait sur les deux heures du matin; le brouillard s'tait paissi, la lune se couchait, de manire qu'il faisait trs brun. Il fallait connatre comme moi les passages et les sentiers pour se diriger dans cette humide obscurit. Je marchais, mon fusil sous le bras, jetant un coup d'oeil droite et gauche pour me garder, plutt par l'habitude que j'en avais que par une crainte de danger prochain, car on n'y voyait point deux pas. Tout en cheminant, je songeais encore Lina et j'tais travaill de tristes penses, comme il est bien naturel d'aprs ce que je savais de chez elle. Je me dpchais, car il commenait bruiner, suivant un sentier qui coupait un fourr o il me fallait passer pour retourner aux Maurezies, lorsque, arriv vers le milieu, je m'entrave les pieds dans une corde tenue travers le sentier; et comme je marchais vite, je tombe tout plat et mon fusil avec moi. Je n'tais pas terre, que des gens se jettent sur moi, me billonnent au moyen d'un mouchoir, m'entortillent la tte dans un sac, me lient les mains derrire le dos, puis les jambes, me prennent mon couteau, m'attachent en travers sur un cheval et me voici enlev. De doute, je n'en avais aucun. Quoique je n'eusse pas ou un mot, j'avais la certitude que c'tait un coup du comte de Nansac, et je me demandais ce qu'il allait faire de moi: allait-il me jeter dans l'abme du Gour? Un moment, je le crus, mais, la direction que nous prmes bientt, je vis que non. Ayant march une heure peu prs, je connus au pas rsonnant du cheval que nous passions sur un pont: C'est le pont des fosss du chteau, me dis-je en moi-mme. Un instant aprs, le cheval s'arrta, et je fus port, ou plutt tran par des escaliers de pierre, puis rudement jet terre. Ensuite on me passa une corde sous les bras, et bientt je sentis qu'on me descendait dans le vide en filant la corde. Aprs une descente que j'estimai huit ou dix mtres, je touchai le sol, o je restai tendu sur le ventre. En mme temps la corde, tire par un bout, remonta en haut; j'entendis un bruit comme celui d'une dalle retombant sur la pierre, et ce fut tout. * * * * * Me voici enterr dans les oubliettes de l'Herm! fut alors ma premire pense. Puis je songeai me tirer de la position incommode o j'tais. Mais les gredins m'avaient ficel de telle sorte que a n'tait pas chose facile. Je tchai d'abord de me retourner sur l'chine, et, aprs plusieurs sauts de carpe, j'y parvins. Cela fait, j'essayai de me mettre sur mes jambes, mais je ne pus y russir, et plusieurs fois je chutai lourdement terre. Meurtri et las, je restai assez longtemps immobile, puis, me roulant pniblement plusieurs fois, je finis par me trouver le long d'un mur, auquel, tournant le dos, je frottai les cordes qui me liaient les mains. Mais, outre que la manoeuvre n'tait pas aise, les cordes taient solides, de manire que, aprs avoir longuement frott, je m'arrtai puis de fatigue. L'air que je respirais avec peine travers la grosse toile du sac tait lourd, pais; une odeur fade de souterrain humide me venait aux narines; mais aucun bruit lger ou sourd, mme lointain, n'arrivait jusqu' moi: j'tais dans un tombeau. On pense que je faisais l de tristes rflexions. J'tais condamn mourir lentement de faim dans le fond de cette basse-fosse; je connaissais trop le comte de Nansac pour en douter un instant. Pourtant je ne perdis pas courage, et, aprs m'tre repos, je recommenai user la corde la muraille, non sans m'corcher aussi les mains. Et elle tenait toujours, cette corde; heureusement, en ttonnant, je trouvai une pierre plus rugueuse que les autres, en sorte qu'aprs avoir racl plusieurs reprises, pendant une dizaine d'heures, je pense, je sentis mes liens se relcher, et bientt mes mains furent libres. Le premier usage que j'en fis, ce fut de me dbarrasser du sac qui m'enveloppait la tte, et du mouchoir qui me couvrait la bouche, aprs quoi je me dliai les jambes et je me mis en pieds. J'tais toujours dans la plus profonde nuit, dans un noir de poix. En marchant petits pas, les mains sur la muraille, je m'aperus bientt que le souterrain tait de forme circulaire; mais tout de suite une ide me vint qui m'arrta net: s'il y avait un puits dans le sol de l'oubliette? Je pensai un peu a, et puis je repris ma marche, lentement, prudemment, allongeant le pied en avant pour m'assurer qu'il n'y avait pas de vide. tant revenu mon point de dpart, ce que je connus en trouvant sous mes pieds les bouts de corde, je compris que j'tais dans le plus bas d'une des tours de l'Herm. Aprs avoir tourn en rasant la muraille, je me hasardai traverser ma prison en marchant quatre pattes, ttonnant avec mes mains tendues toujours, de crainte de choir dans quelque puits. Enfin, m'tant tran dans tous les sens, je fus rassur cet gard, et je restai avec l'horrible certitude que j'tais destin pourrir au fond de ce cul de basse-fosse. Pourrir est bien le mot, car l'humidit suintait des murailles, ce qui me prouva que j'tais au-dessous du niveau des fosss du chteau. Il y avait longtemps que je n'avais mang, au moins vingt-quatre heures en juger par des tiraillements d'estomac qui me fatiguaient beaucoup: dans la nuit profonde o j'tais, je n'avais que ce moyen de mesurer le temps. Accabl, je m'assis terre, adoss la muraille, et je songeai tous ceux que j'affectionnais, et surtout ma chre Lina, que j'abandonnais sans dfense aux perscutions de sa gueuse de mre et aux entreprises de cette canaille de Guilhem. Cette ide me crevait le coeur et me faisait souffrir plus que la faim; mais bientt j'en fus distrait par ma propre situation. J'attendais l, quoi? une mort lente, affreuse, dont la pense me donnait le frisson. D'esprance, je n'en avais gure: je me disais bien que, ne me voyant pas revenir, Jean serait all chez le maire, aurait envoy prvenir le chevalier, et j'tais sr que celui-ci se remuerait pour me retrouver. Je supposais bien que leur premire ide serait que le comte de Nansac m'avait fait disparatre; mais ils pouvaient croire qu'il m'avait fait jeter dans le Gour, une pierre au cou comme un chien, comme tant de cadavres de malheureux assassins par des brigands et dont les squelettes maintenant gisent dans ses profondeurs insondables. Pour lui, pour sa sret, c'tait bien le mieux; oui, mais si le comte tenait se dfaire de moi, il tenait encore plus me faire souffrir une mort trs lente et angoisseuse. Comment donc Jean et le chevalier auraient-ils imagin que j'tais emmur au plus profond d'une tour de l'Herm, dans une oubliette qu'ils ne connaissaient sans doute pas? C'tait difficile; et, d'autre part, j'tais bien certain que le comte avait pris toutes ses prcautions pour qu'en cas de recherches au chteau on ne pt me retrouver. Cette terrible pense d'tre enterr vivant me poignait tellement que, les tortures de la faim aidant, je ne dormais pas. Devant mes yeux enflamms par l'insomnie, des visions tranges flamboyaient. Il me semblait voir des palais de feu, des paysages lumineux passer dans l'obscurit et se succder lentement. Pour chapper ce supplice, j'essayais de fermer mes yeux, mais toujours devant mes paupires abaisses, brlantes, passaient des mirages douloureux, o montaient lourdement des vapeurs phosphorescentes ou rougetres comme des reflets d'un norme incendie. J'tais fatigu d'tre assis, et cependant je n'osais me coucher, car mon imagination enfivre par la privation de sommeil et de nourriture me faisait redouter de m'endormir pour toujours. Et alors, malgr ma faiblesse, je rampai ttons sur le sol humide, j'essayai de le creuser avec mes mains, je m'puisai agrandir des trous que je trouvai, semblables des trous de taupe, et enfin je m'arrtai bout de forces, haletant, tendu sur la terre. Longtemps aprs, je recommenai explorer mon tombeau, cherchant machinalement une issue, contre tout espoir. Tandis que je me tranais ainsi quatre pattes, je m'en vais poser les mains sur quelque chose qui me parut d'abord tre un petit tas de menus morceaux de bois mort; mais tout coup, ayant palp plus attentivement, l'horrible vrit m'apparut: c'taient les dbris d'un squelette qui, pourris par le temps, s'crasaient sous mes mains. A ce moment, je sentis la dsesprance m'envahir et je me laissai aller terre accabl, prs de ces restes humains enfouis dans ce lieu depuis de longues annes. Mais tandis que j'tais l gisant, voici qu'en haut des pas lourds rsonnent sur la vote. Je me relve et j'coute: un bourdonnement peine sensible, comme celui de gens qui parlent au loin, arrivait jusqu'au fond de la basse-fosse, coup par des pas sourds et lents. Ce sont les gendarmes qui font une perquisition, pensai-je, et, l'espoir me revenant, je me mis crier. Mais en mme temps la rumeur cessa, les pas s'assourdirent dans l'loignement, et je retombai dans le silence de mort qui m'enveloppait depuis ma descente au fond de ce tombeau. cras par le dsespoir, je m'affaissai sur le sol; les horreurs du lieu disparurent de ma pense torture, la tte me tourna et je m'vanouis. Une douleur aigu la joue me rveilla, et, y portant la main, je sentis quelque chose qui lcha prise et s'enfuit, tandis que, le long de mon corps, j'avais la sensation de semblables choses qui s'enfuyaient aussi, effarouches par mes mouvements. Et alors j'eus l'explication de trous que j'avais trouvs dans le sol de l'oubliette: c'taient des anciens terriers de rats. Ces animaux qui foisonnaient, normes, dans les vieilles murailles des douves, avaient creus des souterrains au-dessous des fondations de la tour, et, avec ce terrible flair qui perce les murs les plus pais, sentant une proie, accouraient affams. L'pouvantable certitude d'tre dvor demi vivant par ces dgotantes btes acheva de m'affoler. J'essayai de me casser la tte contre les murs, mais j'tais incapable de me tenir debout et, plus encore, de prendre l'lan ncessaire. Alors je pensai aux cordes qui m'avaient li, et, les cherchant ttons dans ces tnbres horribles, je parvins pniblement les retrouver aprs de longues heures. N'ayant rien o accrocher le bout de corde, je fis un noeud dans lequel je passai le cou et je tchai de m'trangler. Mais le jene prolong m'avait tellement affaibli que mes bras retombrent impuissants, et je restai l inerte, immobile. Depuis que j'avais cess tout mouvement, les rats, me voyant puis, taient revenus nombreux, prts se jeter sur moi. Je les entendais trottiner dans la nuit, et ils s'enhardissaient jusqu' ronger le cuir de mes souliers. L'ide me vint ce moment d'en attraper un, pour apaiser la faim qui me torturait. Ah! avec quelle ardente concupiscence je songeais dchirer de mes dents une de ces btes immondes et la dvorer crue et vivante! J'attendis, et bientt je les sentis grimper sur moi, cherchant le visage et les mains. En vain j'essayai plusieurs fois de les saisir, mes mains n'avaient plus l'agilit ncessaire et je ne pus y russir. Et alors, tenaill par la faim qui me tordait les entrailles, la tte perdue, je portai mes mains ma bouche et, machinalement, j'essayai de les ronger, mais je n'en avais plus la force, et je restai longtemps sans mouvement, comme ananti. Maintenant les rats couraient sur moi sans que je pusse les chasser; leurs morsures mmes me laissaient presque insensible, et je devenais leur proie sans avoir la force de me dfendre. Il me semblait que j'tais l depuis huit jours; mes oreilles bourdonnaient, ma tte ne pouvait plus produire une ide, ma volont se dtendait, s'anantissait, je sentais la vie me fuir, et je finis par tomber dans un vanouissement prcurseur de la mort. Quand je revins moi, j'tais dans un lit; on me desserrait les dents tout doucement, et on me faisait avaler un peu de bouillon ml avec du vin, dans une cuiller. Mes yeux, par l'effet de la dsaccoutumance, ne pouvaient soutenir l'clat du jour, et je les refermai aussitt. Les mains et la figure me cuisaient fort par endroits, l o les rats m'avaient mordu, mais je ne rapportais cette douleur aucune cause. Il me semblait que ma cervelle s'tait fondue et que ma tte tait vide comme une calebasse. Incapable de former une ide, je restais l tendu, n'ayant que la respiration, et encore bien petite. Puis, peu peu, avec le temps, et force de soins, je commenai ressusciter et je reconnus Jean auprs du lit. --Et Lina? lui dis-je faiblement. --Eh bien! tu la verras quand tu seras sur pied. Tranquillis un peu, je me rendormis. Quelques jours aprs, le chevalier vint, et, me voyant mieux, il fit: --A cette heure, tu es sauv... pour cette fois! il s'en va sans dire, comme le brviaire de messire Jean. Je souris lgrement et le remerciai de toutes leurs bonts, car je savais que lui et sa soeur avaient envoy des poules pour faire la soupe, des choines, du vin vieux et du sucre. --Bah! dit-il, ce n'est rien que tout cela, mon pauvre Jacques. --Faites excuse, monsieur le chevalier, dit Jean; sans ce bon vin, je crois qu'il s'en serait all dans le pays des taupes. --Ah! ah! tant mieux, tant mieux que mon remde ait opr, mais autrement qu'importe? _Crotte de chien ou marc d'argent Seront tout un au jour du jugement!_ Cette fois-ci, je ris un brin plus fort, et le chevalier s'en fut tout content, non pas sans que je l'eusse bien pri de remercier fort pour moi la bonne demoiselle Hermine. Un mois aprs, j'tais sur pied, faible encore, ne marchant qu' petits pas avec un bton; puis, peu peu, mes forces revinrent. Tandis que j'tais encore au lit, pensant toujours Lina et m'ennuyant fort de ne pas la voir, je parlais souvent d'elle Jean qui avait toujours quelque parole pour me calmer et me faire prendre patience. Dans les premiers jours que je fus en tat de comprendre quelque chose, je lui demandai par quelle chance j'tais l, dans son lit, et alors il m'expliqua qu'on m'avait trouv un matin dans la fort, sur le grand chemin, gisant comme mort, la figure et les mains pleines de sang. Tout ce que je lui dis de l'endroit o j'tais, l'accertaina que c'tait le comte de Nansac qui m'avait enlev. Je sus alors que les pas entendus du fond de la basse-fosse taient bien ceux des gendarmes, qui, sur la plainte du chevalier, faisaient une perquisition dans le chteau avec le maire. Le comte les avait promens partout, des caves aux galetas, et les avait conduits la prison; mais, comme la dalle qui fermait l'oubliette tait recouverte d'une paisse couche de poussire terreuse, ainsi que tout le pav, ils ne s'taient pas douts, ni les uns ni les autres, qu'il y avait un souterrain au-dessous. D'ailleurs, le maire tait la dvotion du comte, et les gendarmes djeunaient des fois au chteau tant en tourne; puis ce brigand, qu'ils savaient puissant, leur imposait, de sorte qu'ils firent leur affaire un peu pour la forme. Il faut dire aussi, pour leur dcharge, que sans doute ils ne croyaient pas le comte capable d'un coup pareil. Mais le chevalier, prvenu par Jean, qui l'avait appris de quelques anciens, de l'existence d'une oubliette l'Herm, tait revenu un soir Montignac, et avait mis en branle le juge de paix et les gendarmes pour faire de nouvelles recherches, principalement au-dessous de la prison. Les gendarmes, qui se sentaient quelque peu en faute, taient assez ennuys, d'autant plus que cette affaire mettait en rumeur tout Montignac o les gens ne sont pas bien capons. Celui qui tait le plus exaspr, c'tait ce vieux Cassius, dont nous avait parl le chevalier. Il allait par la ville, disant qu'il faudrait refaire la Rvolution, puisque la leon n'avait pas t suffisante pour quelques-uns qui voulaient recommencer les tyranneaux de jadis. Devant tout ce bruit et le parler ferme du chevalier, il fut arrt qu'une nouvelle perquisition serait faite le lendemain matin. Mais, dans la nuit, un exprs fut envoy au comte: par qui? on ne l'a jamais su; toujours est-il que, le matin, on me trouva sur le grand chemin, comme j'ai dit, ce qui coupa court toute nouvelle recherche. Au surplus, la justice tenait si peu claircir cette affaire que je ne fus pas mme interrog. Pour moi, ds que la force et la volont me furent revenues, je renouvelai en moi-mme le premier serment que j'avais fait de me venger du comte de Nansac, et, ds lors, j'y songeai toujours. Mais, auparavant, quelque chose me tourmentait plus que la vengeance, c'tait l'envie de revoir ma Lina. Il me tardait de pouvoir marcher assez: aussi, ds que je le pus, malgr que Jean essayt de me faire repousser la chose au dimanche d'aprs, je fus Bars, et j'attendis la sortie de la messe comme d'habitude. La Bertrille sortit d'abord seule, et, me voyant, vint vers moi. --La Lina est l? lui dis-je, sans autre compliment. Elle me regarda d'un air si tristement tonn que quelque chose me mordit au coeur. Et, juste ce moment, la Mathive sortit de l'glise habille de deuil. Je rptai ma question, dans une transe affreuse. La Bertrille me tira l'cart: --Alors, tu ne sais rien? --Mais quoi? tu me fais mourir! --Hlas! mon Jacquou, tu ne verras plus la pauvre Lina!... elle est morte! --Ho! Dieu! fis-je, cras par cette nouvelle. Lors la Bertrille m'emmena plus loin, sur un chemin cart, et me raconta ce qui tait arriv. Pour garder son Guilhem, qui parlait toujours de s'en aller parce qu'il voyait bien que lorsque la Lina serait matresse de ses droits, ce serait fini de rire, la Mathive, surmontant sa jalousie, voulait absolument le faire marier avec sa fille. La pauvre petite rsistait, bien entendu, de manire que c'taient continuellement des trains dans la maison et des tapages qui faisaient mettre les voisins sur les portes. a en tait venu ce point que la Mathive s'tait adonne battre sa fille quasi tous les jours, pour la forcer consentir; d'o il advint qu'un soir qu'elle l'avait tabuste, soufflete, tire par les cheveux et battue tellement qu'elle en portait les marques la figure, la pauvre drole, pouvante, s'tait sauve des mains de sa misrable mre, qui tait capable de la tuer quelque moment. Venue en hte aux Maurezies pour me dire qu'elle n'y pouvait plus tenir, et me consulter sur ce qu'il y avait faire, elle trouva une voisine de nous qui elle demanda o j'tais. --Ah! pauvre fille! qui sait o il est! voici trois jours et trois nuits qu'me vivante ne l'a vu: il tait au guet du livre, la nuit; sans doute on l'aura assassin et jet dans le Gour. L-dessus, dsespre, la tte perdue, la pauvre Lina s'encourut, remontant au-dessus de La Granval, et, le lendemain, tandis qu'on me relevait sur le chemin, on trouvait ses petits sabots au bord du Gour... Ayant ou, je m'enfuis fou de douleur vers la fort, et, comme une bte blesse mort, je me jetai dans un fourr o je pleurai jusqu'au soir, sanglotant, mordant l'herbe, et parfois hurlant de dsespoir comme un loup enrag. Puis, la nuit tombe, je revins aux Maurezies et je me couchai sans souper. * * * * * De ce jour, je commenai courir les villages le soir, dans les alentours de l'Herm, l o l'on avait le plus prouv la malfaisance du comte de Nansac, comme Prisse, Les Bessdes, Le Mayne, La Lande, Martillat, Le Laquens, La Bourdarie, Monplaisir et autres. Partout je rappelais les tyranniques vexations de ce gredin, ses mchancets, la frocit froide avec laquelle il abusait de sa force; son insolence, celle de son fils et de leurs htes l'gard des femmes: chacun je ravivais le souvenir de ce qu'il avait eu particulirement souffrir de cet odieux seigneur de contrebande. Je tchais de relever ces pauvres gens courbs sous cette tyrannie humiliante, de leur faire sentir qu'ils taient des hommes pourtant, et qu'ils seraient dbarrasss de ce brigand, le jour o ils auraient le courage de lui rsister et de prendre leurs fourches. Tous taient bien de mon avis, mais voil, il y en avait d'apoltronis, qui cherchaient reculer le moment d'agir, et ceux-l, tout en tant d'accord avec moi, soulevaient des difficults, disant que le comte tait bien puissant, qu'il avait toujours fait ce qu'il avait voulu, et que s'attaquer lui c'tait cracher contre le soleil et risquer les galres: --Tu sais bien, mon pauvre Jacquou, qu'il en a cot cher ton pre pour s'tre rebell contre ce mchant homme! --coutez, leur disais-je alors, on ne condamnera pas aux galres tous ceux de nos villages; le chef paiera pour tous: eh bien! je prends toute la coulpe sur moi! D'ailleurs, mes amis, les poques ne sont plus les mmes; nous ne sommes plus en 1815, nous sommes en 1830, et d'aprs ce que j'ai ou dire M. le chevalier de Galibert, de Fanlac,--le roi des braves gens, celui-l!--la rvolution n'est pas loin, par le fait de ceux qui voudraient nous ramener au temps d'autrefois, comme le comte de Nansac. Dans des affaires de ce genre, on est souvent oblig de faire attention qui l'on parle, pour ne pas avoir de tratres avec soi; mais ici, point de danger, le comte n'avait que des ennemis dans le pays, ses mtayers plus que les autres, peut-tre, comme plus exposs ses mchancets: aussi ne restaient-ils jamais plus d'une anne chez lui. Pendant trois mois, je suivis comme a tout le pays pour voir les gens. Enfin, force de les prcher, de les encourager, je finis par les tirer tous ma cordelle. Lorsque je les vis bien dcids, je leur assignai un rendez-vous pour une nuit marque, dans une friche au nord des Maurezies. Ds les onze heures, j'tais l avec Jean et un de nos voisins. Je comptais qu'il viendrait une quarantaine d'hommes ou cinquante, mais je fus bien tonn lorsque je vis arriver avec les hommes des femmes en assez bon nombre. L'endroit tait un petit plateau entour de bois et loin de tout chemin. Dans le sol pierreux, sablonneux, poussaient quelques touffes de thlaspi, des immortelles sauvages, et et l quelques genvriers d'un vert gristre. En un endroit, sur la sombre bordure des taillis, un bouleau au tronc argent, sem l par le vent, semblait un revenant dans son linceul. Au milieu tait un amas de pierres gantes appel: Peyre-Male, ou encore la Cabane du Loup, dbris d'un autel druidique abattu, selon le dfunt Bonal, au temps de Tibre, qui faisait dtruire les monuments de notre antique culte national et mettre mort ses prtres. C'est l que la vieille Huguette, la sorcire du Cros-de-Mortier, faisait ses sacrifices de nuit. Ceux qui requraient ses divinations se rendaient cet endroit, portant, selon le cas, un coq ou une poule que la vieille saignait aprs un tas de simagres. Ensuite, ayant asperg les pierres du sang de la bte, elle lui ouvrait le ventre d'un coup de couteau et farfouillait dedans au clair de lune, afin de tirer, au vu du coeur et du foie, des pronostics sur l'affaire pour laquelle on la consultait. La sorcire est morte maintenant, et les sacrifices de poulaille ont cess, mais il y a encore des vieux qui en ont t tmoins. A mesure que les gens sortaient du bois, ils venaient se grouper autour de la Peyre-Male, et attendaient appuys sur leurs lourds btons. Lorsque je vis que tout le monde tait arriv, je me levai, et, m'adressant aux femmes, je leur demandai ce qu'elles venaient faire l. --Et penses-tu, dit une ancienne de Prisse, que nous n'ayons rien venger? --Nous crois-tu plus couardes que les hommes? ajouta une autre. --A la bonne heure, donc, puisqu'il en est ainsi! Et alors, mont sur une de ces grosses pierres, je refis amplement mes premiers prches des villages, et je montrai trs clairement la triste situation o nous tions. Tandis que je parlais, rcapitulant longuement les griefs de tout le pays contre le comte de Nansac, mes paroles ravivaient les blessures de tous ces pauvres gens, et je voyais dans l'ombre reluire leurs yeux. C'tait une chose curieuse que ces paysans assembls la nuit dans cet endroit sauvage. Ils taient vtus misrablement, tous, de vestes en droguet, blanchies par l'usure, de vieilles blouses dcolores, salies par le travail, de culottes de grosse toile ou d'toffe burelle, ptasses de morceaux disparates. Quelques vieux, comme Jean, avaient de mauvaises limousines effiloches par le bas, et d'autres pauvres diables de loqueteux taient demi couverts de haillons n'ayant plus ni forme ni couleur. La plupart taient coiffs de bonnets de coton, bleus, blancs, avec un petit floquet, sales, trous souvent, qui laissaient chapper d'paisses mches de cheveux. D'autres avaient de grands chapeaux prigordins ronds aux bords flasques, dforms par le temps et roussis par le soleil et les pluies. Point de souliers, tous pieds nus dans leurs sabots garnis de paille ou de foin. Les femmes abritaient leurs brassires d'indienne et leurs cotillons de droguet sous de mauvaises capuces de bure, ou se couvraient les paules d'un de ces fichus grossiers qu'on appelait en patois des _coullets_. C'tait bien l, la reprsentation du pauvre paysan prigordin d'autrefois, tenu soigneusement dans l'ignorance, mal nourri, mal vtu, toujours suant, toujours ahanant, comptant pour rien, et mpris par la gent riche. Quand j'eus fini mon oraison, je demandai: --Maintenant, parlez. Votre sort est entre vos mains, il ne faut que vouloir. tes-vous bien dcids vous venger du brigand de Nansac? jeter bas sa malfaisante puissance? vous dbarrasser pour toujours de cette famille de loups? --Oui! oui! dirent-ils tous d'une voix sourde. --C'est trs bien! Et alors, les faisant tourner tous vers le chteau de l'Herm, je les fis jurer l'antique manire de nos anctres, comme ma mre m'avait fait jurer jadis. Tous comme moi crachrent dans leur main droite et, aprs y avoir trac une croix avec le premier doigt de la main gauche, la tendirent ouverte en disant demi-voix aprs moi: --A bas les Nansac! --C'est bien, mes amis; et maintenant, que chacun se tienne prt. Une de ces nuits, quand le moment sera bon, lorsque vous entendrez trois coups de corne secs et espacs, suivis d'un autre coup prolong, arrivez tous vitement ici: la vengeance sera proche et notre dlivrance sera sous notre main! L-dessus, la foule se dispersa dans les bois et chacun s'en revint dans son village. Un jeune drole de Prisse, adroit et hardi, guettait le chteau et me tenait au courant de ce qui s'y passait. Un soir, comme nous finissions de souper, Jean et moi, je le vis arriver: --Tous les messieurs qui taient au chteau sont partis; le fils du comte s'en est retourn Paris, ce qu'il parat. Il n'y a plus maintenant que le comte, les demoiselles, le chapelain, les gardes et les domestiques. --Ah! fis-je en me levant, le jour est donc venu! Voici, garon: tu vas courir La Lande et au Mayne, et tu diras Franois de chez le Bourru et au grand Micheou de rpter mon coup de corne lorsqu'ils l'ouront. Ensuite de a, tu iras te cacher aux abords du chteau, et quand, ayant fait le tour des fosss, tu verras que toutes les lumires sont teintes, tu viendras me retrouver la Peyre-Male: tiens, bois un coup et va. Et, lui ayant donn un plein verre du vin qui nous restait de celui que le chevalier avait envoy, le drole l'avala d'un trait, passa sa main sur ses babines et repartit courant. Sur les neuf heures, je pris le fusil de Jean, le mien ayant disparu lors de mon affaire, et je m'en fus tout droit au plateau de Peyre-Male. C'tait vers la fin du mois de mai. Il avait plu dans la journe; de gros nuages noirs glissaient lentement dans le ciel, cachant les toiles, et la lune tait couche, de sorte qu'il faisait trs brun. Je marchais doucement, calculant en moi-mme comment il fallait s'y prendre pour russir. Mon dessein tait d'attaquer le chteau et, aprs l'avoir pris, d'y mettre le feu, afin de purger le pays de cette famille de brigands. J'esprais bien, dans l'assaut, trouver le comte et le tuer son corps dfendant, car tout le mal qu'il avait fait, rien qu' moi, mritait la mort; et combien d'autres avaient t ses victimes! Celui-l, je me le rservais; il me semblait que, de par la haine envenime que je lui portais, il m'appartenait. Aussi comptais-je faire l'impossible pour l'avoir en face de moi, pour l'abattre mes pieds dans le feu de la colre, dans la chaleur de la bataille; et ma raison dernire de le dsirer tant, c'est qu'en me sondant la volont, je sentais que si on le faisait prisonnier je ne pourrais jamais, de sang-froid, le tuer, ni le laisser tuer, impuissant et dsarm. Et cela mme, quoique ma haine protestt, me remplissait de fiert, parce que je me trouvais suprieur au misrable qui avait voulu me faire mourir petit feu, comme on dit, aprs m'avoir pris en un lche guet-apens. Et, rflchissant a, je me disais que si le comte se tirait vivant de l, son affaire n'en serait gure moins empire. C'est que depuis quelque temps il courait sur lui des bruits de ruine; on disait qu'il avait mang toute sa fortune, ce qui tait bien croyable, avec la vie qu'il menait. La chose se savait, parce que depuis deux ou trois mois il venait des huissiers au chteau, qui n'taient pas trop bien reus, telles enseignes que l'un d'eux, ayant parl de verbaliser, fut oblig de sauter dans les fosss, et de se sauver ayant de l'eau et de la vase jusqu'aux aisselles. Cela tant, sa ruine serait acheve par l'incendie du chteau, car les compagnies d'assurances, toutes nouvelles alors, taient encore inconnues dans nos pays; et ce serait peut-tre pour cet homme orgueilleux, pour ce tyran froce, une punition plus grive que la mort, d'tre ainsi rduit la pauvret et l'impuissance. Une autre chose m'occupait. J'tais sr que a n'irait pas tout seul, et que le comte et ses gens ne se laisseraient pas dloger sans rsistance, et je cherchais les moyens d'y arriver sans trop exposer mon monde. Tout de suite je compris que pour cela il fallait brusquer l'attaque du chteau endormi et la mener vivement. Je pensai longtemps la manire dont il fallait s'y prendre, et, aprs avoir tout bien pes et examin, mon plan tant arrt dans ma tte, j'attendis. Le temps tait doux; la terre mouille et attidie fermentait. Un petit vent passant lgrement sur la friche faisait frissonner les herbes grles et m'apportait la senteur des bois humides, des bourgeons ouverts, et l'odeur charrie de loin des buissons blancs fleuris le long des chemins. Sous l'amoncellement des normes pierres sur lesquelles j'tais assis, un rat dans son trou grignotait quelque chtaigne de sa provision hivernale. Parfois un oiseau de nuit traversait le plateau de son vol lourd et silencieux en jetant un appel mlancolique sa femelle. Dans cette nuit embaume, on percevait comme la germination du renouveau de la terre fconde, incitant tous les tres aimer. Et lors, mes penses se tournrent vers la dfunte Lina: mes regrets amers se mlaient, avec des mouvements de colre contre ses bourreaux, au cher souvenir de ma pauvre bonne amie, et je rvai longtemps la tte dans mes mains. Un pas rapide l'ore de la friche me fit dresser en pieds; c'tait le drole de Prisse. --Tout le chteau est endormi, me dit-il. --a va bien, fils. Et, embouchant ma corne, j'envoyai successivement du ct de La Lande et puis du Mayne trois coups brefs, suivis d'un quatrime qui s'en alla en mourant, comme le mugissement d'un boeuf tombant sous la masse du boucher. Aussitt, deux cornes me rpondirent, jetant dans la nuit le sinistre appel. Bientt les plus proches arrivrent, et trois quarts d'heure aprs, tous les gens des villages taient l, une nonantaine environ en comptant les femmes qui portaient des btons, des sarcloirs, des aiguillons. Les hommes, eux, taient arms de fusils, de fourches-fer, de gibes, de haches, et le forgeron de Meyrignac avait port le plus gros marteau de sa boutique. Les voyant tous l, je les rassemblai en cercle, et, me mettant au milieu, je leur expliquai d'abord que, pour russir sans trop s'exposer, il fallait faire promptement. La premire porte, celle de la cour, ne fermant qu'au verrou, serait ouverte doucement par un homme qui traverserait dans l'eau et grimperait au mur des fosss en s'accrochant aux petits arbres qui avaient pouss entre les pierres. Mais la porte d'entre du chteau tait faite d'pais madriers de chne, arme de gros clous de dfense, solidement close avec une forte serrure, et barre en dedans de deux grosses pices de bois. Attaquer cette porte coups de hache, a n'tait pas ais cause des clous; l'enfoncer avec le lourd marteau du forgeron ne serait pas facile non plus, et en tout cas ce serait long et, pendant ce temps-l, le comte et les gardes, sans parler des demoiselles qui maniaient trs bien une arme, nous fusilleraient par les meurtrires: il fallait donc un engin puissant. --Savez-vous, par l, une grosse poutre? quelque arbre coup puis branch? --A l'Herm, dans le village, me dirent les uns, le vieux Bertillou fait monter une grange; il y a de forts chevrons. --C'est bien notre affaire. Trente hommes des plus forts, leurs mouchoirs rouls comme ceux des droles qui font la chatemitte, et nous deux deux, porteront le chevron, quinze de chaque ct. Lorsqu'ils seront dans la cour, ils courront de toute leur vitesse sur la porte du chteau et la choqueront avec le bout du chevron qui dpassera un peu les hommes de devant. Comme il est sr qu'elle ne tombera pas du premier coup, ils reculeront en arrire pour prendre du champ et recommenceront la mme manoeuvre. Pendant ce temps-l, cinq ou six de ceux qui ont des fusils surveilleront les meurtrires qui dfendent l'entre et tireront dedans s'ils voient passer un canon de fusil. En mme temps, vingt hommes, qui auront pris en passant dans le village toutes les chelles des greniers, traverseront les fosss du ct de Prisse et escaladeront les croises vitement pour diviser ceux du dedans, tandis que quelques-uns, se rpandant tout autour du chteau, tireront des coups de fusil dans les vitres et mneront grand bruit: de cette manire, le comte et ses gens ne sauront o donner de la tte, et nous les aurons. Tout a bien expliqu, j'assignai chacun son poste, et, tout tant convenu, j'ajoutai: --Et qu'il soit bien entendu qu'on ne touchera pas un bouton dans le chteau. Nous sommes de braves gens qui nous vengeons, et non des voleurs! --Oui! oui! firent-ils tous demi-voix. Alors, je demandai: --Quelle heure est-il, vous autres? Les vieux levrent les yeux au ciel, et, entre deux nuages, regardrent la position des toiles. --Il doit tre environ les onze heures, dirent quelques-uns. --Partons, et ne faisons pas de bruit. Au moment de me mettre en route, je sentis quelqu'un qui me prenait le bras et je me retournai: --Ah! mon pauvre Jean, je vous avais bien dit de rester tranquille dans votre lit et de laisser faire les jeunes! --Donne-moi le fusil, me rpondit-il: il ne ferait que te gner pour commander tout. Moi, j'ai bon oeil encore, j'aviserai aux meurtrires: laisse-moi faire, j'ai plaisir de voir forcer ce loup dans son repaire. --Comme vous voudrez, donc! Et, lui donnant le fusil, nous partmes. Nous marchions en silence. On n'oyait que le bruit sourd d'une troupe foulant la terre, et le froissement des branches, lorsque nous traversions les taillis. Une fois sur le grand chemin qui vient de Thenon et passe contre l'Herm, nous fmes plus doucement encore, et, mesure que nous approchions, chacun prenait plus de prcautions. Les femmes mme, quoique babillardes, ne disaient mot. A deux cents pas avant de sortir de la fort qui venait jusqu'au village, ceux qui devaient porter le chevron, ayant arrang leurs mouchoirs, se mirent ensemble. Ceux qui devaient cheler le chteau en firent autant, et tout le monde se remit en marche. Les chiens des villages de Prisse et de l'Herm avaient t enferms dans les tables ou les maisons, de manire que leurs abois ne firent pas trop de bruit. Tandis que ceux qui avaient t dsigns pour a allaient chercher les chelles dans les granges, nous autres tous, nous attendions. Le temps tait toujours couvert et doux. Au milieu des vignes, des pchers difformes s'entrevoyaient vaguement dans l'ombre. Au bord des terres, les noyers branchus haussaient leurs ttes rondes vers le ciel gris. Autour des maisons, des chnevires rpandaient leur odeur forte. Au long d'une cour, un sureau fleuri pouss sur un vieux mur embaumait l'air et, prs de l, dans le silence de la nuit, un rossignol chantait bellement. Le coeur me battait en ce moment; non que j'eusse peur pour moi: depuis la mort de ma pauvre Lina, la vie ne m'tait rien, et je l'aurais donne bon march; mais je craignais pour tous ces braves gens qui me suivaient, et je redoutais de ne pas russir, sachant bien qu'en ce cas le comte leur en ferait payer les pots casss. Cependant, les autres tant revenus avec les chelles, je chassai ces ides et je ne pensai plus qu' l'excution. En passant devant chez Bertillou, ceux qui avaient nou leurs mouchoirs prirent le plus gros chevron et avancrent lentement, marchant au pas, silencieusement, sur la bruyre qui pourrissait dans les chemins du village. Alors, passant au-devant, je fis descendre un drole leste dans les fosss et bientt la porte de l'enceinte fut ouverte. Mais, malgr toutes les prcautions, tout a ne pouvait se faire sans quelque bruit, en sorte que les grands chiens courants du comte hurlrent au fond de leur chenil. Heureusement, comme a arrivait souvent, les gens du chteau n'y firent pas attention. A ce moment, le chevron arriva, cheminant comme un monstrueux mille-pattes, et entra dans la cour. A quinze pas, les hommes se mirent courir, fonant sur la porte, et lui portrent un rude coup qui retentit dans la tour de l'escalier, mais elle ne cda pas. Tandis que nos gens revenaient en arrire pour prendre du champ, des ttes effares apparurent aux croises du chteau, des cris se firent entendre et bientt des lumires coururent partout l'intrieur. A ce moment un second coup de chevron branla la porte. --Courage, mes amis! elle va cder! m'criai-je. Au mme instant, des coups de fusil furent tirs par quelques-uns des ntres aposts autour du chteau, et ceux qui taient monts aux chelles brisrent les fentres grand bruit. Pendant que les porteurs du chevron reculaient pour choquer de nouveau la porte, des canons de fusil passrent par les meurtrires qui dfendaient l'entre, et plusieurs coups de feu clatrent, tirs tant du dedans que par les ntres. Les femmes se mirent alors crier, voyant un homme bless lcher le chevron; mais une belle gaillarde robuste galopa le remplacer. De cette mme dcharge, je me sentis cingl la joue et l'paule, mais je n'y pris garde, dans la grande excitation o j'tais. --Hardi! criai-je, cognez ferme! la porte va tomber, cette fois! Alors, d'un lan vigoureux, s'animant par leurs cris, nos hommes coururent sur la porte qui cda, la serrure arrache, les barres brises, les gonds tordus. Comme elle tenait encore quelque peu, le faure acheva de la faire tomber avec son lourd marteau. --En avant! Et empoignant la hache d'un homme, je m'lanai dans l'escalier, suivi de tous ceux qui taient l, quelques-uns avec des lanternes, et enjambant les degrs quatre quatre. Je fus bientt au palier du premier tage, o taient le comte et ses filles, ainsi que Mascret, tous demi vtus et se dpchant de recharger leurs armes. --Ah! brigand! m'criai-je en me prcipitant sur le comte, la hache leve. Lui, n'ayant pas fini de recharger son fusil, le prit par le canon et essaya de m'assommer d'un coup de crosse. Heureusement, je le parai avec ma hache, qui en retomba; puis, aussitt la levant de nouveau, dans un lan furieux, sans faire attention aux bourrades que Mascret et la plus jeune fille m'ajustaient par les ctes, grands coups de canon de fusil, j'envoyai au comte un coup qui devait lui fendre la tte. Il fit un grand saut en arrire, vita le coup, et se trouva prs de la porte d'entre de la grande salle, o, heureusement pour lui, il fut saisi, et aussi le garde, par ceux de nos gens qui avaient escalad les croises en repoussant le piqueur et les autres domestiques. --Ah! mes amis, vous me faites tort! dis-je, en abaissant ma hache, ne voulant pas le frapper maintenant qu'il tait hors d'tat de se dfendre. --Qu'on ne fasse de mal personne maintenant! ajoutai-je, en m'apercevant que le comte et les autres taient malmens un peu fort. Trois des demoiselles, voyant leur pre pris, s'taient sauves l'tage au-dessus; mais la plus jeune, qu'on appelait Galiote, se dfendait encore comme un vrai diable, et repoussait coups de crosse ceux qui voulaient la dsarmer. Pour l'avoir sans la blesser, on arracha un grand rideau d'une fentre de la salle et on le lui jeta dessus. Pendant qu'elle cherchait s'en dptrer, on lui ta son fusil, et on la mit dans l'impossibilit de faire de mal personne. Aprs que le comte, Mascret, le piqueur et les autres eurent les mains attaches avec des cordons de rideaux, on les fit tous descendre dans la cour. Puis, suivi de quelques hommes, je montai l'escalier pour rechercher les trois autres demoiselles qui, moins braves que leur cadette, s'taient enfuies. Aprs plusieurs portes barricades qu'il fallut enfoncer, on les trouva caches au fond d'un cabinet, derrire des robes accroches au mur. Tremblantes de peur, elles se jetrent aux pieds de ces paysans qu'elle avaient tant de fois maltraits. --Ne craignez rien, leur dis-je, nous ne sommes pas de la race des Nansac, pour insulter ou battre des femmes: allez vous vtir et revenez promptement. Et je descendis. Dans la cour noire, o brillaient seulement quelques lanternes portes par des paysans, le comte tait l, les mains lies, n'ayant sur lui que son pantalon et sa chemise toute en loques. Prs de lui, peurs, se tenaient les gens du chteau; et tous ceux des villages, hommes et femmes, les entouraient et leur reprochaient leurs mfaits avec des injures et des gestes menaants; quelques-uns mme commenaient crier qu'il fallait faire passer le got du pain au Nansac. Lui, trs ple, tchait d'assurer sa contenance devant la paysantaille, comme il avait coutume de dire, mais on voyait tout de mme qu'il rageait et tremblait en mme temps de se sentir la merci de cette foule irrite qui grossissait maintenant des vieux et des petits droles des villages, rveills par les coups de fusil. Quand j'arrivai, une femme en cheveux gris, celle qui m'avait rpondu la premire, l-bas, la Peyre-Male, cartait les gens, et, furieuse, envoya au comte un coup de bton qui lui tomba sur le cou au mouvement qu'il fit: --Foutu gueux! ma drole est perdue par la faute de ton coquin de fils: tu vas payer pour lui! Et cette voix s'en joignaient d'autres, clamant leurs griefs au comte, et, dans la colre, lui portant les poings sous le nez, cependant que l'un le tenait dj la gorge et que les btons et les serpes se levaient sur sa tte: il tait temps d'arriver. Le sang dcoulait de ma joue, et je sentais ma blessure de l'paule saigner sous ma veste; mais, malgr a, j'cartai la foule, et, levant le bras, je criai: --Arrtez!... Jusqu'ici, braves gens, je vous ai bien conseills, n'est-ce pas? Eh bien! coutez-moi encore!... Vous avez tous vous plaindre de cet homme et des siens; il n'est pas de coquineries qu'il ne vous ait faites... --Oui! oui! Et tous autour du comte, le poing tendu, ou brandissant une arme, lui crachaient ses canailleries la face. --Mais toi, Jacquou, me cria une femme, tu as le plus te plaindre de tous! --C'est vrai, Nadale; cet homme est la cause que mon pre est mort aux galres; que ma mre est morte de misre, dsespre; que ma pauvre Lina s'est alle jeter dans le Gour me croyant disparu tout jamais; pour moi, il m'a tenu quatre jours et quatre nuits dans le fond de l'oubliette de la prison, et si je n'y suis pas crev de faim, lentement, mang demi-vivant par les rats, c'est grce au chevalier de Galibert... Ah! tu nies, gredin!--fis-je en voyant le comte secouer la tte. Allez avec une chelle dans la prison,--dis-je trois ou quatre autour de moi,--levez la dalle et descendez dans ce tombeau, vous y trouverez les morceaux des cordes qui m'attachaient et que j'ai uses grand-peine contre les murailles, et vous y verrez aussi des os pourris et tombant en poussire, de quelque malheureux qui y a t jet autrefois. Tandis que ceux-l allaient la prison, je me donnai garde de la plus jeune fille du comte. Elle tait l prs de lui moiti vtue, dans une attitude crne. Ses pais cheveux fauves brillaient comme des louis d'or et retombaient en masse sur ses paules nues; sa bouche serre exprimait le mpris, les ailes de son nez un peu recourb se gonflaient de colre, et ses yeux d'un bleu sombre m'envoyaient un regard haineux, pntrant comme une lame d'pe. Mais, en ce temps-l, je n'avais pas froid aux yeux non plus, et je la regardai fixement sans ciller. C'tait une belle fille de dix-huit ans, grande, bien faite et hardie, qui se tenait l, sans honte et sans embarras, demi nue au milieu de tout ce monde. Non pas qu'elle ft dvergonde, car elle tait la seule des quatre soeurs dont on ne dt rien, mais cette attitude venait de son ddain pour tous ces paysans qui ses yeux n'taient pas des hommes. Moi, j'eus honte pour elle, et je lui dis: --Allez vous vtir. Elle me dvisagea sans rpondre, les bras nus toujours croiss sur sa poitrine, et ne bougea pas. --Emmenez votre demoiselle, dis-je une des chambrires, ou bien je vais la faire habiller par nos femmes, tout d'abord. Alors elle se dcida, mais si ses yeux avaient t des pistolets, j'tais mort. Cependant les hommes taient revenus et rapportaient de l'oubliette des bouts de corde et des dbris d'ossements. --A cette heure, nieras-tu? mchant Crozat! Il devint encore plus ple, ferma les yeux et ne rpondit pas. --Il faut le pendre! mille dieux! il faut le pendre! criaient quelques-uns. --Si nous le pendons, m'criai-je, il ne souffrira qu'un court instant, dans deux minutes tout sera fini: nous avons mieux. Vous avez tous vu prs de la Vzre, en allant la dvotion de Fonpeyrine, les ruines du chteau de Reignac, dans la paroisse de Tursac. Il y avait l, avant la Rvolution, un noble si gredin, si mauvais sujet pour les femmes, qu'on l'appelait dans le pays: _le bouc de Reignac_. Eh bien! ces ruines, c'est mon grand-pre qui les a faites avec les gens de Tursac, fatigus des malfaisances de ce misrable. Lorsqu'on lui eut brl son chteau, le bouc de Reignac, dj perdu de dettes, trana dans le pays quelque temps et finit par crever de rage et de misre: ainsi se dbarrassa-t-on de lui. Puisque vous tes tous d'accord que j'ai le plus me plaindre de cet homme, laissez-moi en faire justice. La plus grande punition pour lui, pire que la mort, c'est d'tre ruin, de traner, lui si fier, si orgueilleux, une existence mprise; ce qui arrivera de force, car, sans le sou, il n'aura plus d'amis, attendu que les autres nobles ne l'aiment ni ne l'estiment non plus que les paysans. Ici le comte essaya de ricaner. --Tu le sais bien, Crozat, qu'ils ne te prennent pas pour un des leurs! qu'ils se souviennent de ton grand-pre, le porteur d'eau auvergnat! Et je repris: --De mme que les gens de Tursac ont brl Reignac, il nous faut brler l'Herm. L'abolition totale de ce repaire de bandits achvera de ruiner ce prtendu seigneur, qui s'en ira mendier de chteau en chteau une piti mprisante qui sera son plus grand chtiment!... Croyez-m'en, mes amis! Je suis d'une race o l'on s'y connat. Du temps de Henri IV, un de mes anciens, chef d'une troupe de croquants, brlait les chteaux des nobles, tyrans du pauvre paysan, et c'est de celui-l que nous vient ce sobriquet de _Croquant_! Mon grand-pre brla Reignac, comme je viens de le dire; moi, j'ai commenc, il y a treize ans, en brlant la fort de l'Herm et, aujourd'hui, je vais faire flamber le chteau! --C'est a! c'est a! --Allons, empilez des fagots partout, dans la cuisine, dans les salles du bas; montez de la cave les barriques d'eau-de-vie, l'huile du bac, et nous allons voir un beau feu de joie! Tandis que les gens couraient l'ouvrage, la chambrire sortit du chteau et vint vers moi. --Mademoiselle ne veut pas descendre. --J'y vais, rpondis-je, venez me montrer o elle est. Arrivs en haut, je vis la jeune fille habille, et assise dans un coin de la chambre. --Il faut descendre, lui dis-je: nous allons brler le chteau. Elle me regarda durement, sans rpondre. --Si vous ne venez pas de bon gr, vous viendrez de force. Et je m'avanai vers elle. A ce moment, elle leva un petit poignard sur moi et essaya de me frapper; mais je lui attrapai le poignet la vole et je la dsarmai. --Quoique vous me le donniez un peu par force, je le garde pour le moment! dis-je en mettant le poignard dans la poche de ma veste. Et, en mme temps, la saisissant bras-le-corps, je l'emportai, nonobstant sa rsistance. Ce que c'est que l'homme! Malgr toute ma haine pour le comte de Nansac, haine qui rejaillissait sur les siens, en emportant cette belle crature travers les salles et les corridors, j'tais mu. Le souffle de son haleine sur ma figure, et contre moi ce corps superbe se mouvant pour m'chapper, me faisaient passer dans le cerveau de ces folies brutales de soudards prenant une ville d'assaut. La vue du sang qui coulait de ma joue, tombant sur le front de la Galiote, achevait de me griser. Et puis nous tions seuls: la chambrire avait dgringol les escaliers, pouvante la pense du feu. Je m'arrtai en traversant un corridor. --Tenez-vous tranquille! lui dis-je rudement en plongeant mes yeux dans les siens et en la serrant plus fort, tandis qu'elle cherchait me griffer. Elle comprit, et ne bougea plus; un instant aprs, je la dposais sur ses pieds, prs de son pre. Puis, tout tant prt, je pris une lanterne un homme; mais, au moment o j'allais vers la grande salle, une voix s'cria: --Et le capelan? Foutre! personne n'y avait song. --Allez donc le qurir, dis-je, et faites vite. Un moment aprs, le gros dom Enjalbert arriva dans la cour, tran par trois ou quatre hommes qui l'avaient dcouvert cach dans les galetas. Le malheureux criait comme un porc qu'on va saigner, ne s'interrompant que pour demander grce d'une voix piteuse. --Allons, tais-toi, braillard! ne vois-tu pas tous les autres sur pied?... Il n'y a plus personne? Alors, en avant! Et, entrant dans le chteau, je dfonai coups de hache deux barriques d'eau-de-vie qui se rpandirent sur le plancher, puis j'y mis le feu, et je ressortis. A travers les croises, ouvertes pour aviver le feu, on voyait la flamme bleutre s'lever, frlant les murs, enveloppant les meubles, grimpant aux rideaux, et enflammant les fagots entasss dans la grande salle. Un quart d'heure aprs, un norme bcher flambait jusqu'au plafond, et l'incendie attaquait les pices voisines. Les baies s'illuminaient successivement mesure que le feu gagnait, et, une heure aprs, tout l'intrieur n'tait plus qu'une immense fournaise, vomissant par les ouvertures des torrents de flammes qui, comme des langues ardentes, lchaient les murs extrieurs. Puis le feu s'lanant l'escalade gagna les hauts tages, et bientt les vieilles charpentes de chtaignier, chauffes force, prirent feu comme des allumettes de chnevottes. Alors les ardoises commencrent pleuvoir dans la cour, surchauffes par les lambris qui brlaient: il fallut se reculer. Enfin, la couverture s'tant effondre avec fracas, les flammes montrent dans les airs par les traves, jetant au loin sur les coteaux des reflets rougetres, tandis qu' Rouffignac et Saint-Geyrac le tocsin sonnait coups prcipits. --Oui! oui! sonnez! sonnez! Lorsque les gens rveills par les cloches voyaient que c'tait le chteau de l'Herm qui brlait, ils ne se drangeaient pas, disant: a n'est pas un grand malheur! Et, s'il en venait quelques-uns, c'tait par curiosit. Quoique ces vieux bois flambassent plaisir, les poutres et les chevrons, trs forts, rsistrent longtemps; mais pourtant, sur le matin, la charpente s'affaissa, entranant les restes des poutres des tages infrieurs et faisant jaillir vers le ciel des milliasses d'tincelles. Alors il ne resta plus entre les murs calcins que des dbris de bois noircis brlant sur un grand amas de braise. A ce moment, j'entendis deux hommes se chamailler derrire moi, et, me retournant, je vis qu'ils se disputaient un fusil double, enlev ceux du chteau. --Ce n'est pas la peine de dbattre entre vous de la chape l'vque, mes amis. Vous savez ce qui est convenu: nul n'emportera un bouton. Et, prenant le fusil, j'allai le lancer dans le feu par une croise, et je revins. --Maintenant que justice est faite, qu'on laisse aller tout ce monde! dis-je en montrant le comte et les siens, blmes et frissonnants sous l'air frais du matin, malgr le brasier ardent d'o montaient quelques nuages de fume bleutre. Lorsque, une fois dlis, ils se furent loigns, se dirigeant vers leur plus proche mtairie, j'ajoutai: --Et vous autres tous, gardez la recordance que moi seul ai mis le feu au chteau, rejetez sur moi ce qui s'est pass, je prends tout sur mon compte. L-dessus, comme je pensais bien que je ne tarderais pas recevoir la visite des gendarmes, je m'en fus tout droit Thenon, avec deux autres blesss, pour nous faire tirer les balles de la chair. Le lendemain, la pointe du jour, on heurta fortement la porte. Jean se leva et revint disant: --Les gendarmes sont l. --Dites-leur que j'y vais. Et, m'tant habill, je lui donnai le poignard de la demoiselle Galiote: --Gardez-moi cet outil, Jean, et au revoir! * * * * * Les gendarmes, m'ayant enchan les mains, me mirent entre eux, et s'en furent vers Prisse, puis l'Herm, faisant se musser les petits droles peurs. Aprs qu'ils eurent rassembl tout le monde dans l'enceinte du chteau, devant les ruines fumant encore, le juge de paix et le maire commencrent des interrogats n'en plus finir. Mais a n'tait pas chose facile: il fallait arracher les rponses aux gens, comme avec un tire-bouchon; et encore, a ne les avanait gure, car ces rponses ne disaient pas grand-chose. Pour moi, j'avouai hautement que j'tais le seul coupable, que j'avais tout fait; mais ils disaient que a n'tait pas possible, pour ce qui tait de la prise du chteau. Enfin, sur les renseignements du maire et les dnonciations du comte, d'aprs les ordres du juge les gendarmes ramassrent au petit bonheur cinq ou six paysans, de ceux rputs mauvaises ttes, mchants sujets, et, nous ayant enchans deux par deux, nous emmenrent Montignac. Le matin, on nous tira de bonne heure d'un endroit puant o nous avions couch sur la paille, pour nous conduire Sarlat. Au juge d'instruction qui nous interrogea, je rpondis, comme au juge de paix, que c'tait moi qui avais tout fait, allum le feu, et le reste: les autres, comme il tait convenu, me mirent tout sur le dos. Cependant, comme a n'tait pas possible, le juge s'entta nous faire avouer; mais il avait affaire de plus ttus que lui. Alors il nous laissa tranquilles quelques jours, et une grande enqute commena. Tous ceux des villages d'autour de l'Herm furent mands la mairie de Rouffignac, o sigeaient le procureur, le juge d'instruction et un greffier, assists des estafiers de la justice. Mais ils ne salirent gure leur papier crire les rponses: personne ne savait rien; tous taient venus oyant le tocsin, ou voyant le feu; quant ce qui s'tait pass avant, personne n'avait rien vu. Cependant, comme ces messieurs ne voulaient pas rentrer bredouilles, on tria encore dans tout ce monde trois hommes qui vinrent nous rejoindre la prison de Sarlat. Nous n'tions pas trop mal dans cette prison. Le gelier, seul pour tous les prisonniers, se faisait aider par sa fille nous apporter la soupe. Cette fille tait une grande ple, qui avait l'air d'tre poitrinaire. Elle s'intressait fort nous; moi surtout, qu'elle prenait, je crois, pour un chef de bandits clbre. De temps en temps, elle m'apportait des compresses pour mettre sur mon paule qui me cuisait fort, et sous prtexte de voir si nous ne cherchions pas nous sauver, elle venait dix fois le jour une fentre grille qui donnait sur la petite cour, entoure de hauts btiments, o nous sortions, et me faisait part de ce qui se disait en ville sur notre compte. Sur sa demande, je lui racontai mon histoire qui l'intressa tellement qu'un soir elle me proposa de me faire sauver. --Pauvre petite, lui dis-je, je vous suis bien oblig de a et je n'oublierai jamais votre bon coeur; mais vous pensez bien que je me ferais couper le cou plutt que d'abandonner ceux qui m'ont suivi; et puis votre pre en ptirait fort, vous entendez bien? On nous garda plus d'un mois et demi Sarlat. Dans les commencements, le juge nous faisait venir pour nous interroger quasi tous les matins, moi principalement. Le mtin savait son mtier, et il me posait quelquefois des questions double tranchant comme un couteau de tripire, d'o j'avais quelque peine me dmler. Lorsque a m'arrivait, je faisais le niais, celui qui ne comprend pas, pour me donner le temps de rflchir. Les autres, eux, ne savaient rien, n'avaient rien vu, rien entendu, sinon les cloches sonnant au feu, qui les avaient fait accourir l'Herm. Enfin, voyant qu'il ne tirait pas grand-chose de nous, le juge finit par nous laisser tranquilles et grabela son affaire tout seul. Quoique nous ne fussions pas trop mal l, je m'y ennuyais fort, car, comme le disait le chevalier, il n'y a pas de belle prison, ni de laides amours, et de plus il me tardait d'tre jug. Aussi fus-je content lorsqu'un matin le gelier nous rveilla de bonne heure. --Vous partez pour Prigueux, dit-il. Quand nous fmes prts, il nous donna chacun un morceau de pain; puis les gendarmes vinrent qui nous attachrent deux deux. Au moment o nous partions, la fille du gelier accourut, et me dit: --Que Dieu vous garde! je vais faire brler un cierge pour vous autres. Et, en disant a, elle me regardait, les yeux mouills, et de telle faon que je connus que c'tait pour moi qu'elle parlait ainsi sous le couvert de tous. a me toucha au coeur: --Grand merci! lui rpondis-je, grand merci de votre bont! En ce temps-l, on ne portait pas comme aujourd'hui les prisonniers en voiture, ni en chemin de fer, pour la bonne raison qu'il n'y avait pas de chemins de fer, ni gure de voitures, et de celles-ci, les quelques-unes qu'il y avait, les pauvres diables n'y montaient pas. On avait tellement parl de notre affaire au pays sarladais, dans les marchs, les foires, et, le dimanche, devant la porte des glises, que tout au long de la route les gens nous voyant passer disaient: Ce sont les incendiaires de l'Herm; et ils nous apportaient boire, ce qui n'tait pas de refus, car la chaleur tait grande. Il nous fallut trois jours pour faire la route, mais il faut dire que nous ne marchions pas vite, plusieurs ayant aux pieds les lourds sabots avec lesquels ils avaient t pris. Notre premier gte d'tape fut Montignac, o l'on nous enferma dans la prison puante que nous connaissions dj. Comme nous y arrivions, un grand vieux qui tait l avec quelques autres nous cria: --Bon courage, citoyens! --Merci! lui rpondis-je, merci bien! Nous n'en manquerons pas! Plus tard, je sus que ce vieux tait le Cassius dont M. de Galibert nous avait parl une fois. Brave homme, il l'tait, car, ne pouvant faire autre chose, il trouva moyen de nous faire passer un cornet de tabac priser pour ceux qui en usaient. Le second jour, nous ne fmes que deux grandes lieues de pays, jusqu' Thenon; mais la troisime journe fut dure, surtout pour ceux qui tranaient leurs sabots, car l'tape est longue, de sorte que nous arrivmes tard Prigueux, o l'on nous boucla incontinent la prison, qui tait en ce temps dans l'ancien couvent des Augustins, sur les alles de Tourny. Le lendemain, le prsident des assises vint m'interroger et me demanda si j'avais un avocat. --Oui, monsieur, lui rpondis-je, c'est M. Vidal-Fongrave. --Ah! M. Vidal-Fongrave? --Oui, monsieur, il nous dfend tous. Et alors je compris son tonnement que notre affaire ne lui paraissait pas bonne, car M. Fongrave, l'Honnte-Homme, comme on l'appelait, avait la rputation de ne pas se charger d'affaires injustes. Je lui avais crit de Sarlat pour le prier de nous dfendre, et je lui avais racont tout au long ce qui s'tait pass. Aprs que nous fmes arrivs Prigueux, il venait souvent la prison et nous voyait tous, moi principalement, afin de bien connatre l'affaire. Je me souviens qu'un jour, aprs que je lui eus expos mon plan et racont comment je m'y tais pris pour forcer le chteau, il me dit en me tutoyant, comme m'ayant vu tout petit: --Tu aurais d te faire soldat! tu as la bosse du mtier. --Ma foi, monsieur Fongrave, j'ai tir un bon numro et je n'ai point eu envie de m'enrler; j'aime trop ma libert. Ensuite, en causant de notre dfense, il me dit qu'un grand nombre de gens de l'Herm et des villages voisins taient cits comme tmoins dcharge, et qu'il esprait que les dpositions de toutes ces victimes du comte pseraient sur la dcision des jurs. * * * * * Le jour qu'on commena notre procs, c'tait le 29 juillet 1830. Il y avait grande rumeur dans le palais, et les avocats et tous les curieux confraient des nouvelles de Paris qui annonaient la rvolution. Les tmoins appels par le procureur taient le comte, ses filles, et tous ceux du chteau: personne autre n'avait rien vu. Dans une affaire o beaucoup de gens sont mls, c'est rare qu'il n'y ait pas quelque gredin achet bons deniers pour trahir les autres; mais ici rien de pareil, nul ne broncha. Le Nansac me chargea fort, ainsi que dom Enjalbert qui raconta tant de choses, qu'on et cru que lui seul savait tout ce qui s'tait pass. Il m'impatienta tellement que je finis par lui dire: --Et comment avez-vous pu voir tout a, tant cach derrire un coffre dans le grenier? Tout le monde s'esclaffa de rire, ce qui lui coupa totalement la parole. Les trois demoiselles anes ajoutrent aussi quelque peu la vrit, d'o je connus que ceux qui avaient eu le plus de peur taient ceux qui me chargeaient le plus. Car la plus jeune, elle, ne tmoigna rien que la vrit. Comme le prsident, pour guirlander mon affaire, avait donn entendre que, lorsque j'avais t la chercher, j'avais essay de la violenter, elle dit nettement qu'il n'en tait rien; que j'tais le chef de cette bande de brigands qui avait attaqu le chteau; que moi seul y avais mis le feu; qu'elle regrettait fort de n'avoir fait que me blesser de son coup de fusil, mais qu'autrement elle n'avait rien me reprocher. --Pourtant, mademoiselle, rpliqua le prsident, l'accus Ferral avait des gratignures au visage, et vous-mme aviez du sang sur la figure. --J'ai pu lui donner quelques coups d'ongles en me dbattant, lorsqu'il m'emportait hors du chteau; quant au sang que j'avais au front, c'tait celui de sa blessure la joue qui coulait sur moi. --Voyons, mademoiselle, peut-tre prouvez-vous quelque confusion, bien naturelle, confesser cette tentative; mais rassurez-vous, votre rputation n'en peut souffrir aucun degr: dites-nous bien toute la vrit. --Je l'ai dite tout entire, monsieur; je hais l'accus, mais je n'ai pas de griefs personnels contre lui. Je dois mme ajouter que sans lui mon pre aurait t certainement assomm par la foule furieuse. --C'est bien, allez vous asseoir, fit schement le prsident. Et puis commena le long dfil des tmoins dcharge. A mesure que tous ces pauvres gens, victimes des violences cruelles et des odieuses vexations du comte, faisaient le rcit naf de leurs misres, on voyait le nez du procureur s'allonger dans ses papiers o il se donnait le semblant de chercher quelque chose, tandis que le prsident tapait de petits coups impatients sur son bureau avec un couteau papier. Quant aux jurs, il tait visible que cette audition leur produisait une bonne impression. La comparution du chevalier de Galibert eut un grand succs, de curiosit d'abord, car en ville on avait oubli ces anciens costumes de nobles de l'ancien rgime, tels que le sien, et ensuite son tmoignage me fut tellement favorable que le public, qui s'intressait nous, faisait entendre des murmures d'approbation. Lorsqu'il eut achev, M. Vidal-Fongrave se leva: --Monsieur le prsident, je voudrais demander M. le chevalier de Galibert de nous faire connatre son opinion sur M. le comte de Nansac. --La question me parat inutile... Mais dj le chevalier rpondait vivement: --Je n'prouve aucun embarras m'expliquer sur ce point. Un vieux proverbe dit: _On fait carme prenant avec sa femme, Pques avec son cur._ J'y ajoute: Et le sabbat avec le comte de Nansac. _Qui le suit, mal s'ensuit._ Quoique ce ft un peu tir par les cheveux, il y eut l-dessus des rires et une grande rumeur dans l'auditoire nonobstant les vives admonestations du prsident. Puis, comme il tait heure tarde, l'affaire fut remise au lendemain, pour le rquisitoire du procureur et la plaidoirie de Me Fongrave qui nous dfendait tous. Le lendemain on savait qu' Paris le peuple avait battu les Suisses, la garde royale, et que Charles X tait en fuite. Ces nouvelles estomaqurent quelque peu les gens de la justice qui attendaient autre chose; mais pourtant a n'empcha pas le procureur de demander ma tte avec pret. Ce n'tait point l'homme juste qui s'lve au-dessus des hommes et des choses, qui pse les circonstances, scrute les motifs, tient compte des vnements et requiert le chtiment qui, dans sa conscience, lui parat quitable: non, son mtier tait de me faire guillotiner, et il faisait tout son possible pour y arriver. Il assura que j'avais le crime dans le sang, tmoin cet ancien moi, pendu autrefois pour rvolte et incendie, qui je devais le sobriquet injurieux de _Croquant_. De celui-l, il passa mon grand-pre emprisonn la veille de la Rvolution pour avoir brl le chteau de Reignac; puis vint mon pre, le meurtrier de Laborie, mort au bagne, et enfin, arrivant moi, il dit que j'avais dpass mes anctres en prcoce perversit, puisque, avant d'incendier l'Herm, l'ge de huit ans j'avais brl la fort du comte. Ensuite, aprs avoir longuement assur que la haine des riches tait le seul mobile de mon crime, il passa aux autres accuss. Pour ceux-l, il ne refusait pas les circonstances attnuantes, il se contentait des galres perptuit. Mais pour moi, qui avais conu, complot et excut le crime, comme cela rsultait de mes propres aveux, il fallait que ma tte tombt; et en mme temps, d'un geste de sa main sche, il semblait me la couper lui-mme. Moi, j'coutais tout a distraitement, sans beaucoup m'en mouvoir; ma pense tait ailleurs. Je revoyais mon pauvre pre assis sur ce mme banc o j'tais, et ma mre mourant sur un grabat dans toutes les affres du dsespoir; je songeais ma chre Lina gisant au fond de l'abme du Gour, et, me laissant aller toutes ces tristes penses, je me disais que maintenant, ayant veng ceux que j'aimais, ma tche faite, la mort n'avait rien d'effrayant... --Matre Fongrave, vous avez la parole, dit le prsident. Et alors notre avocat se dressa en pieds, posa son bonnet devant lui, et commena ainsi d'une voix grave et profonde son plaidoyer, reproduit en entier le lendemain par le journal l'_Echo de Vsone_: Messieurs les jurs, Il me semble entrevoir travers les sicles quelques traces de la justice inconsciente des choses. Ce n'est pas, certes, cette justice haute et sereine laquelle aspire l'humanit, mais une sorte de talion vengeur qui fait que l'oppression engendre la haine, que la tyrannie suscite la rvolte, que la violence appelle la violence, et l'injustice la violation des lois de la justice. L'affaire qui vous est soumise n'est qu'un pisode de cette longue suite de soulvements de paysans, amens par des vexations cruelles, une insolence sans bornes et par la plus brutale oppression. Tous les coupables ne sont pas l sur ce banc derrire moi, messieurs! Il y manque celui dont les agissements criminels ont amen les vnements dont les accuss ont rpondre; il y manque ce prtendu gentilhomme, ce petit-fils orgueilleux d'un vilain qui ramassa des monceaux d'or impur dans le ruisseau de la rue Quincampoix... --Matre Fongrave, interrompit le prsident, ces apprciations rtrospectives sont inutiles; vous n'avez pas rechercher les origines de la fortune d'une honorable famille; tenez-vous-en aux faits de la cause: la proprit doit tre respecte... --Monsieur le prsident, je souscris pleinement cette maxime... Je respecte donc la fortune acquise par un labeur honnte et persvrant, et je respecte aussi la proprit qui est le fruit visible du travail. Mais lorsqu'une fortune est difie sur la ruine publique, lorsque la proprit provient d'une vaste escroquerie, j'ai le droit comme homme et comme avocat de les fltrir et de les mpriser! Je disais, messieurs les jurs, que le plus coupable tait cet anobli qui apparat en ce sicle comme un monstrueux anachronisme. Et alors, reprenant les dpositions des tmoins dcharge, M. Fongrave fit le tableau effrayant des misres, des vexations, des cruauts subies par les paysans voisins du comte. Il le peignit tel qu'il tait, orgueilleux, dur et mchant, foulant sans piti les pauvres gens, les crasant sous une tyrannie capricieuse et arbitraire, faisant le mal uniquement pour le plaisir de le faire et le faisant impunment grce la coupable faiblesse des autorits: --Voil, s'cria-t-il, o nous en sommes quarante ans aprs la proclamation des droits de l'homme! Et maintenant, messieurs, ne pourrait-on s'tonner que les voisins du comte de Nansac aient pouss la patience jusqu' la longanimit? qu'ils n'aient pas su dire plus tt: Non! Puis, passant moi en particulier, il fit l'histoire de ma vie misrable ds ma premire enfance, et raconta tous mes malheurs causs par la mchancet barbare du comte. Lorsqu'il montra mon pre min par la fivre, expirant sur le lit de camp du bagne; qu'il fit voir ma mre, la vaillante femme, mourant affole par les angoisses du dsespoir, je mis un instant ma tte dans mes mains et j'essuyai mes yeux humides. Et mesure qu'il continuait, montrant la haine seme dans mon coeur par la malfaisance du comte, grandissant, se fortifiant avec l'ge, et la rsolution de venger mes malheureux parents devenue pour moi une sorte de vertu en l'absence de toute justice humaine, on voyait sur la figure des jurs transparatre la piti. Puis, lorsqu'il en vint ces quatre jours que j'avais passs dans le cul-de-basse-fosse de l'Herm, tortur par la faim et la dsesprance, destin tre dvor moiti vivant par les rats, il y eut dans le public un frmissement suivi d'un murmure sourd. --Comment cet acte d'odieuse tyrannie qui nous reporte aux plus tristes temps de la fodalit, comment cet abominable crime est-il rest impuni? s'cria-t-il. Comment ce coupable, qui perptue dans ce sicle les plus criminelles violences des plus mchants hobereaux du temps pass, n'a-t-il pas t atteint et puni? Ah! il ne faut pas s'tonner, messieurs, que lorsque la justice et l'humanit sont ainsi outrages et violes impunment, la vindicte populaire s'lve et juge sommairement les coupables! Heureux lorsque, comme dans cette affaire, elle se borne des reprsailles matrielles! Si l'on consulte l'histoire, on voit que, jusqu' la Rvolution qui en fut comme la synthse, tous les soulvements populaires ont t causs par la tyrannie cruelle des puissants: Bagaudes, Pastoureaux, Jacques, Gauthiers, Croquants... --Arrivez au dluge, matre Fongrave! dit le prsident qui, depuis le commencement de cette plaidoirie, s'agitait fivreusement sur son fauteuil. --J'y suis, monsieur le prsident! Ce dluge, c'est le flot populaire qui, dans ces trois jours de tempte, a submerg le trne de Charles X, en ce moment sur le chemin de l'exil!... A cette rplique envoye d'une voix forte, les applaudissements clatrent dans le public, malgr les menaces du prsident. Aprs que le silence fut rtabli, M. Fongrave continua: --Messieurs, je termine. De mme que tous ces rvolts, dont j'aurais pu grossir l'numration; de mme que tous les innomms de l'Histoire qui ont, eux aussi, essay en vain, pendant des sicles, de soulever le fardeau qui les crasait, ou, pour mieux dire, la pierre du tombeau qui les recouvrait; de mme, dis-je, que tous ces malheureux ont t absous par la postrit, ceux-ci doivent tre acquitts par vous. Ce qu'ils ont fait, leurs anctres l'ont fait. Pousss bout par des brutalits insolentes, par des cruauts gratuites, par la violation humiliante de leur dignit d'hommes, ils se sont rvolts. Puisque la loi n'existait pas pour eux, puisque ceux qui devaient les protger contre ces vexations arbitraires et ces violences sans nom les ont abandonns, puisqu'on les a relgus pour ainsi dire hors du droit et de la justice, je le dis bien haut: ils sont excusables; je dirais presque: innocents! Eux pauvres, chtifs et opprims, ils ont voulu se remettre en leur droit naturel et, par manire de dire, de btes redevenir hommes: qui oserait les condamner? Certes, ce n'est pas dans le pays de La Botie qu'il se trouvera douze citoyens pour souffleter ainsi l'humanit! Messieurs les jurs, je remets avec confiance le sort de tous ces accuss entre vos mains, certain qu'en ce moment o le peuple de la capitale a chass ceux qui voulaient confisquer toutes nos liberts, vous les rendrez leurs familles. Ferral et ses compagnons ont fait en petit ce que les Parisiens ont fait en grand: dfaut de la loi, ils ont appel la force au service de la justice. Acquittez-les, messieurs! la Rvolution, triomphante Paris, ne peut tre condamne ici! Acquittez-les, et vous comblerez les voeux de vos concitoyens qui vous bniront pour avoir jug, non en froids lgistes, mais en hommes de coeur que rien de ce qui touche l'humanit ne laisse indiffrents! Et M. Fongrave se rassit au bruit des applaudissements. Le procureur du roi fut tellement dferr par l'effet de cette plaidoirie, visible sur la physionomie des jurs, qu'il jugea inutile de rpliquer. Quant au prsident, il essaya bien, en faisant son rsum, d'effacer cette impression en faisant ressortir, en grossissant les raisons du procureur et en amoindrissant celles de notre avocat, mais rien n'y fit: aprs une demi-heure de dlibration, le jury revint avec un verdict d'acquittement pour tous les accuss. A la sortie, toute une foule nous attendait curieusement pour nous voir de plus prs, tant les gens des villes sont badaurels. Je crois bien avoir dit a dj, mais c'est que l'occasion de le dire se prsente souvent. En voyant ces curieux qui se bousculaient disant: Les voil! les voil! je pensais en moi-mme: Il y en aurait encore bien davantage s'il s'agissait de nous couper le cou! Mais je n'en dis rien pour ne pas gter la joie des autres qui avaient eu peur de ne pas revoir leur monde. Nous allmes tous gter dans cette petite auberge de la rue de la Misricorde o nous avions log, ma mre et moi, lors du procs de mon pre. Il n'y avait pas assez de lits pour tous; mais, en ce temps-l, il tait ordinaire en voyage, surtout pour les pauvres gens, de coucher deux ou trois ensemble, ce que nous fmes. Le lendemain matin, nous allmes tous en troupe remercier M. Fongrave et lui demander ce que nous lui devions. --Ah! fit-il, sachant que nous tions bien pauvres, ce n'est rien, mes amis. Je suis assez pay de ma peine par le plaisir de vous avoir aids vous tirer d'une mchante affaire: allez-vous-en tranquilles chez vous autres. Et aprs qu'il nous eut tous donn la main, nous le quittmes aprs lui avoir renouvel nos remerciements et l'avoir assur de notre reconnaissance. a n'est pas pour dire, mais il n'avait pas oblig des ingrats, car, tant qu'il a vcu, tous lui ont marqu que nous n'avions pas oubli sa bont. C'tait les uns une paire de poulets ou de chapons, ou une panire de beaux fruits, ou un pot de miel, ou des pigeons; d'autres lui portaient un chevreau, un agneau ou un piot, autrement dit un dindon. Moi, je lui avais fait une rente annuelle d'un livre que je lui envoyais par Gibert, l'picier de Thenon, qui allait tous les ans la foire des Rois faire ses emplettes; sans compter aussi quelques bcasses quand j'en trouvais l'occasion. Ayant pris cong de M. Fongrave et dval la place du Greffe, nous traversmes le Pont-Vieux, les Barris, et nous voil sur la grande route de Lyon, partis pour la Fort Barade, o nous arrivmes soleil entr, tous bien contents de la revoir. VIII Le premier moment de contentement de me retrouver libre pass, je tombai dans une noire tristesse en songeant ma pauvre Lina. Tant que ma tte avait t en jeu, je m'tais laiss un peu distraire de son souvenir par mon propre danger. L'homme est ainsi bti, et je crois bien que d'autres valant mieux que moi en auraient fait autant. Mais maintenant que j'tais hors d'affaire, ce souvenir me revenait, amer et douloureux, comme le ressentiment d'une ancienne blessure. Quelquefois, le dimanche, j'allais Bars, recherchant la Bertrille, pour avoir la consolation de causer de ma dfunte bonne amie. Elle s'y prtait complaisamment, la brave fille, et me parlait d'elle longuement, m'entretenant de tous ces petits secrets que les droles se disent sur leurs amoureux. Quoique d'une manire, a ravivt ma peine de savoir, par ce que me disait la Bertrille, combien la pauvre Lina m'aimait, je me complaisais tout de mme l'entendre et je ne me lassais point de la questionner l-dessus. D'autres fois, le coeur gros, je m'en allais au Gour, et l, couch l'ombre des arbres, je pensais longuement Lina. Je me remmorais nos innocentes amours dans tous leurs dtails, je me ramentevais un coup d'oeil, un sourire, un mot aimable. Il me semblait nous voir, nous en allant tous deux dans quelque chemin creux, infrquent, nous tenant par la main, la tte baisse, sans rien dire, que parfois quelques paroles qui tmoignaient de notre amour, et nous faisaient relever la tte pour nous regarder au plus profond des yeux. Et quand j'avais puis les souvenirs heureux, je songeais au martyre que la pauvre drole avait souffert dans sa maison, et la colre me montait. Je me l'imaginais accourant aux Maurezies, pour me demander secours contre sa coquine de mre, et, dsespre en apprenant ma disparition, venir se noyer au Gour. Je voyais la place o l'on avait retrouv ses sabots, et, dans mon chagrin, je me cachais la figure dans l'herbe et je rugissais comme une bte sauvage. Maintenant, tout tait fini; elle tait au fond de l'abme, couche dans quelque recoin de ces grottes aux eaux souterraines, et ce corps charmant, perdant toute forme humaine, tombait en dcomposition, pour ne laisser sur le sable fin qu'un squelette destin peut-tre, dans des milliers d'annes, fonder le systme d'un savant de l'avenir, aprs quelque cataclysme terrestre. Oh! sa mre, cette vieille Mathive qui l'avait pousse au dsespoir, combien je la hassais! Heureusement son fameux Guilhem se chargeait de la faire souffrir comme elle avait fait souffrir sa fille. Il n'y avait pas tout fait trois mois que la pauvre Lina n'tait plus que, Gral tant mort depuis un an, ces deux misrables se mariaient. Le goujat l'avait force, cette vieille affole, de lui donner tout son bien par le contrat, et maintenant qu'il tait le matre, il le faisait voir, pardieu! De travail, il ne lui en fallait pas; il courait partout les marchs, les foires, les frairies, buvant, jouant aux cartes, ribotant avec des coureuses de balades et rentrant la maison pour se reposer seulement. Si alors elle voulait se plaindre, il la traitait comme la dernire des tranes, la rudoyait et finissait par la battre. Et aprs avoir t bien secoue, comme pois en pot, quand venait le soir, et que l'homme avait largement pris son vin souper, elle, qui hennissait toujours aprs ce fort mle, faisait l'aimable, et, par manire de dire, lui aurait embrass les pieds. Mais il la mettait la porte coups de botte: A la paille! vieille chienne!, et puis tirait le verrou. Oh! le chtiment de cette mauvaise mre tait en bon chemin. Dans la semaine, j'tais ncessairement distrait un peu de ma peine par le travail; mais ce n'tait pas sans que, de temps en temps, le souvenir de ma pauvre Lina me revnt soudain comme un coup de couteau. Il me fallait bien gagner quelques sous, car le peu qu'avait le vieux Jean n'aurait pu nous nourrir tous deux. En et-il eu cent fois plus, d'ailleurs, que je n'aurais pas voulu vivre en fainant ses dpens. J'avais donc recommenc ma vie ordinaire, travaillant le bien, faisant des journes par-ci par-l, et vendant quelques livres, ou une couple de perdrix le mardi Thenon. Puis, quand l'hiver fut l, je pris du bois faire dans une coupe devers Las Motras. C'tait l'occupation qui m'allait le mieux, car on tait seul. Le matin, je partais, emportant dans mon havresac un morceau de pain noir avec quelque petit fromage de chvre, dur comme la pierre, un oignon et une chopine de boisson que j'avais fabrique avec des sorbes. Je cheminais par les sentiers, faisant craquer la glace sous mes sabots dans un pas de mule, ou poudroyer sur moi le givre des grands ajoncs et des hautes fougres, lorsque je traversais les fourrs pour couper au court. Toute la journe seul dans les taillis, je coupais du bois, m'arrtant des fois, dans un moment de ressouvenance, et, appuy sur ma hache, je regardais fixement devant moi, les yeux attachs sur la masse des bois sombres, comme si la Lina allait en sortir. Puis, me reprenant, je crachais dans mes mains et je me remettais cogner. Mais l'homme est homme. Lorsque la mort de celle qu'il pensait garder toute sa vie ses cts et aimer jusqu' son dernier jour lui a arrach la moiti de son coeur, il croit de bonne foi qu'il ne survivra pas cette perte. Il lui semble que la disparition de celle-l est un malheur irrparable qui touche, non seulement lui, mais le monde entier. Cependant, la longue, lorsqu'il voit les choses suivre leur cours ordinaire; qu'aprs l'hiver le soleil montant au ciel inonde la terre de lumire et de chaleur; que, tout autour de lui, la vie afflue dans le sol fcond; que les oiseaux font leur nid; que les amoureux se recherchent, il subit l'influence des choses qui l'environnent; il se sent revivre avec la nature, et peu peu la peine s'amortit, le souvenir s'efface, et la chre image, crue imprissable, qui, aux premiers jours, apparaissait nettement comme une pice toute neuve, s'affaiblit dans la mmoire, et devient moins distincte, comme l'effigie d'un vieil cu us par le frai. Ainsi tais-je. Avec le temps, mon chagrin tait moins amer, ma peine moins lourde porter. Au lieu d'une douleur aigu et pleine de rvoltes, je me sentais glisser dans une tristesse rsigne. Non pas que j'aie jamais oubli celle qui fut mon premier et mon plus doux amour; mais si son souvenir m'tait toujours cher, il n'tait plus aussi constamment douloureux. Depuis l'incendie du chteau de l'Herm, j'avais grandi beaucoup dans la considration des paysans des environs. Aux marchs de Thenon, aux foires de Rouffignac, partout, je trouvais assez de gens pour me convier boire une chopine si j'avais voulu. Mais je n'acceptais pas souvent, ce qui peut-tre m'a fait quelquefois passer pour fier, en quoi on s'est bien tromp. Je n'avais d'ailleurs aucun sujet de l'tre, tant sans doute des moindres de ceux de par l. Mais j'avais d'autres ides, d'autres gots, et, grce au cur Bonal, je voyais mieux et plus loin que les pauvres gens qui m'avoisinaient. Lorsque j'acceptais de choquer le verre avec eux, c'est qu'il y avait quelque service leur rendre. Comme j'tais dans ces cantons le seul paysan sachant lire et crire, au lieu d'aller trouver le rgent de Thenon, ou quelque praticien, ils avaient recours moi pour faire une lettre au fils parti pour le service, ou dresser un compte de journes, ou rgler les affaires d'un mtayer sa sortie. Et quand je passais par les villages, partout on m'invitait entrer boire un coup. Mme il y avait des filles ayant bien de quoi qui me donnaient assez connatre qu'elles m'auraient voulu pour galant. Il y en avait de celles-l qui taient de belles droles, fraches, gentes mme, mais a n'tait plus ma pauvre Lina. Mais ce qui me faisait le mieux venir des gens, c'tait d'avoir pris leur dfense, de les avoir dbarrasss du comte et d'avoir aboli ce repaire de chenapans. Maintenant ils taient tranquilles, ne craignaient plus de voir fouler leurs bls sous les pieds des chevaux, ou manger leurs raisins mrs par les chiens courants. Ils s'en allaient par les chemins, srs dsormais de ne pas tre cingls d'un coup de fouet pour ne s'tre pas assez tt gars, et ils allaient aux foires et dans les terres, certains qu'en leur absence leurs femmes, ou leurs filles ne seraient pas houspilles par une jeunesse insolente. Car, depuis l'incendie du chteau, le comte tait parti, et aussi tous les siens. Lui, on ne savait trop o il tait pass. La plus ge de ses filles avait suivi, comme gouvernante, le chapelain dom Enjalbert, qui avait t nomm cur du ct de Carlux; la seconde tait place comme demoiselle de compagnie dans une grande famille o elle ne tarda pas mettre le dsordre; la troisime, la plus dlure de toutes, avait t rejoindre Paris sa soeur ane qui depuis longtemps avait mal tourn. Quant la plus jeune, celle que j'avais emporte hors du chteau lors de l'incendie, elle s'tait tablie pas bien loin de l'Herm dans un petit domaine qui tait un bien dotal de sa dfunte mre, et que, pour cette raison, les cranciers n'avaient pu faire vendre comme le reste de la terre. Elle vivait l, chez la mtayre, qui tait sa mre nourrice, couchant dans une chambrette sur un mauvais lit, mangeant comme les autres de la soupe de pain noir, des chtaignes et des milliassous; dans la journe elle courait les bois, son fusil sous le bras, en compagnie de sa chienne. Avec ses allures de pouliche chappe, de toute la famille c'tait la seule qui valt quelque chose. Elle tait bien fire aussi, comme les autres; mais tandis que ses soeurs plaaient mal leur fiert, en continuant de mener une existence de dissipation, mme aux dpens de leur libert ou de leur honneur, elle prfrait une existence dure et paysanne leur vie de sujtion ou de dsordres. Les autres taient tellement ttes fles qu'elles n'avaient pas compris a; aussi, lorsque la Galiote leur avait annonc son intention, les moqueries ne lui avaient pas manqu: --Et alors, te voici devenue une vraie Jeanneton? --Il ne te manque qu'une quenouille! --Et tu te marieras avec Jacquou! Tu te marieras avec Jacquou!... Cette moquerie drisoire, qui me fut rapporte en riant fort par la soeur de lait de la Galiote, ramena ma pense sur elle. Je me rappelai l'motion que j'avais ressentie en l'emportant hors du chteau, et je restai tout songeur. Certainement, je crois bien que tout garon de mon ge, vigoureux et sain comme moi, et t troubl comme je l'avais t en sentant se mouvoir et se tordre dans mes bras ce beau corps de fille. Je ne m'tonnais donc pas de a. Mais comment se faisait-il que le seul souvenir de ce moment-l pt m'mouvoir encore, moi qui n'avais jamais song autre femme qu' Lina? Tout le jour je m'efforai de chasser cette scne de ma mmoire, en me complaisant dans la remmorance de mes chres amours dfuntes; mais j'avais beau faire, de temps en temps elle me revenait l'esprit, tenace comme une ronce o on est emptr. Que le diable emporte cette Francette de m'avoir cont telle sottise! pensai-je plusieurs fois. Et de ce jour en avant, il me fut impossible de me dbarrasser entirement de la pense troublante de cette scne, que quelque diable semblait raviver en moi mon grand dpit. Tandis que j'tais dans cet tat d'esprit mal content de moi-mme, en raison de ce que je regardais comme une trahison envers la mmoire de mes parents et comme un affront celle de ma pauvre Lina, le vieux Jean vint mourir aprs quatre jours de maladie, et je me trouvai seul. Son neveu, qui tait charbonnier comme lui, vint demeurer dans la maison avec sa femme et ses cinq droles, tout heureux de cette aubaine. a n'tait pas un mauvais homme, mais il tait si pauvre que ce petit hritage lui semblait le Prou: aussi lui et les siens furent d'abord consols de la mort de l'oncle Jean. C'est, mon avis, un des grands inconvnients de l'extrme pauvret que d'touffer ainsi les sentiments naturels entre parents. Celui qui, sans tre riche, n'est pas press par le besoin, peut sans trop de peine faire passer l'affection pour la parentelle avant l'avantage d'hriter. Mais les pauvres diables qui, comme ce neveu de Jean, se galrent toute l'anne et peuvent peine entretenir le pain leurs petits droles, il est malais que le plaisir de les voir un peu sortir de la misre ne leur fasse pas oublier la mort des parents. C'est une des choses qu'on reproche le plus nous autres paysans; mais on voit tous les jours ces messieurs qui ne manquent de rien en faire tout autant, en quoi ils sont beaucoup moins excusables. Pour moi, je regrettai bien le vieux Jean qui avait t bon mon gard et j'aidai le porter au cimetire; puis aprs, je me disposai dloger. En rassemblant mes quelques hardes, je trouvai le petit poignard de la Galiote, et a me remmora les choses que j'avais un peu oublies tandis que Jean tait malade. Je fus au moment de le jeter au diable, mais tout de mme je le mis au fond de mon havresac. Mon paquet ne fut pas long faire. J'avais deux chemises, dont l'une sur la peau, un pantalon, une mauvaise veste, une blouse, une casquette de peau de renard, une paire de souliers et des sabots. Avec a, un petit livre d'un esclave de l'ancienne Rome que m'avait baill le dfunt cur Bonal, une hache et mon fusil qu'on avait retrouv dans une cabane, cach sous de la feuille: voil tout mon bien. Du temps de Lina, j'tais curieux de me mieux habiller pour lui faire honneur; mais maintenant il ne m'importait gure. Mon petit paquet fait, je sifflai mon chien et je m'en fus, laissant la clef une voisine pour la remettre au neveu de Jean qui avait t qurir son peu de mobilier. J'tais parti dlibrment, mais quand je fus quelque distance, je m'arrtai, pensant en moi-mme o je pourrais aller. Comme je l'ai dit, il y avait bien des gens qui me faisaient bonne figure, et j'aurais pu sans point de doute trouver me placer. Mais quoique la condition de domestique de terre, chez des paysans, travaillant et mangeant avec eux, n'ait rien de bien pnible, j'aimais trop ma libert pour me louer. Peut-tre qu'en me plaant ainsi, j'aurais pu me marier sans servir sept ans comme Jacob. Il y avait aux Bessdes une fille accorte qui me regardait d'un bon oeil. La mre, veuve, avait besoin d'un gendre pour faire valoir le domaine, et, comme j'y avais travaill quelque temps la journe, elles m'avaient donn comprendre toutes deux que je leur convenais pour mari et pour gendre. Mais, moi, je n'avais envie ni de la fille ni du bien, encore que le tout en valt la peine; aussi je recevais frachement les paroles amiteuses de la fille, et les avances de la mre. Mais cette heure il ne s'agissait plus de a; o aller? En cherchant bien, je vins songer une vieille masure sise entre Las Saurias et le Cros-de-Mortier, et qui avait autrefois servi d'abri passager aux gardes-bois des seigneurs, mais qui tait abandonne depuis quelques annes. Le dernier hte tait un brigand qui s'y tait tabli et qui y avait habit quelque temps, jusqu'au moment o il avait t pris et envoy aux galres pour le restant de ses jours. Cette baraque, appele aux Ages, et les bois autour appartenaient un propritaire de Bonneval que j'allai trouver sur-le-champ. Comme c'tait un bon homme, nous fmes tout de suite d'accord. Il fut convenu que je me logerais l, sans payer de loyer, moyennant que, tous les ans, la fte patronale de Fossemagne, qui tombe le 21 octobre, je lui porterais un livre et deux perdrix de redevance; la chose convenue, je m'en fus droit la susdite baraque. Pour dire la vrit, celle de Jean tait une maison cossue ct de celle-ci, et je me pris rire en rptant un dicton du chevalier: _Voil une belle maison, s'il y avait des pots moineaux!_ Il n'y avait que les quatre murs avec la tuile en mauvais tat. Le foyer tait construit grossirement de pierres frustes; pour toute ouverture il y avait une porte basse qui fermait au loquet; pour plancher, c'tait la terre nue o l'herbe avait pouss par l'inhabitation. Le premier jour, je couchai sur de la fougre que j'amassai dans un coin; mais le lendemain, m'tant procur des planches et des piquets, je fis une manire de lit comme une grande caisse, et je dressai une table dans le mme genre. Deux tronces quarries, de chaque ct de l'tre, me servirent de banc, et me voil dans mes meubles, comme on dit. Aprs a, il me fallut acheter une marmite, une seille de bois, une soupire et une cuiller.--Heureusement au moment de la mort de Jean, j'avais recouvr quelques sous qui me servirent bien.--L'endroit tait fort sauvage, mais point dplaisant, du moins pour moi, car je crois qu'un monsieur de Prigueux ne s'y serait pas habitu aisment. Autour de la maison il y avait cinq ou six gros chtaigniers qui donnaient de l'ombre et sous lesquels venait une petite herbe courte et drue comme du velours, parmi laquelle poussaient par places des fougres et des touffes de cette fleur appele bouton d'or, ou en patois: _paoutoloubo_, parce que les feuilles ressemblent l'empreinte d'une patte de louve. Attenant la maison, il y avait un petit jardin aux murailles crases, plein d'herbes folles, de ronces, de buissons, d'glantiers, qui avaient touff un prunier sur lequel grimpait une clmatite des haies, autrement appele: herbe aux gueux, parce que ces coureurs qui braillent piteusement les jours de foire l'entre des bourgs se servent des feuilles, ou du jus, pour se fabriquer ces plaies artificielles qu'ils talent sous les yeux des passants. Au-del des chtaigniers, quarante pas, c'taient des bois taillis pais et vigoureux qui entouraient de tous cts la maison, laquelle on arrivait par un petit chemin perdu dj, mang par la bruyre, et qui s'arrtait l. Une fontaine, dans le genre de celle de la tuilire, tait trois cents pas de l, au fond d'une petite combe pleine de joncs; l'eau n'en tait pas bien bonne, mais il fallait s'en contenter. Les bonnes fontaines sont rares sur certains hauts plateaux du Prigord: aussi les belles sources abondantes, de tout temps depuis les druides, ont t l'objet d'une grande vnration dans nos pays. Il y en a beaucoup o, dans les premiers jours de l'automne, on se rend de loin, comme en plerinage, pour en boire les eaux salutaires. A quelques-unes, les femmes viennent dposer un oeuf sur la pierre, pour porter bonheur la couve; dans d'autres, les filles jettent une pingle pour trouver un mari; et, comme toutes veulent se marier, il y en a o l'on voit au fond de l'eau des milliers d'pingles. Dans certains cantons o il n'y a pas de fontaines, les puits sont rvrs comme elles, et la fille de la maison, le jour de la Nol, laisse tomber un morceau de pain dedans pour que l'eau ne tarisse pas. Ce qui me plaisait dans cette maison des Ages, c'est qu'elle tait toute seule au milieu de la fort, assez loin des villages, et qu'il n'y avait pas de danger d'avoir de dispute avec les voisins. Cet endroit dsert allait bien avec mes ides tristes, et la vie solitaire qu'on y menait de force s'accordait bien avec mes gots. Et puis j'aimais ma fort, malgr sa mauvaise renomme. J'aimais ces immenses massifs de bois qui suivaient les mouvements du terrain, recouvrant le pays d'un manteau vert en t, et l'automne se colorant de teintes varies selon les espces: jaunes, vert ple, rousses, feuille-morte, sur lesquelles piquait le rouge vif des cerisiers sauvages, et ressortait le vert sombre de quelques bouquets de pins pars. J'aimais aussi ces combes herbeuses fouilles par le groin des sangliers; ces plateaux pierreux, parsems de bruyres roses, de gents et d'ajoncs aux fleurs d'or; ces vastes tendues de hautes brandes o se fltraient les btes chasses; ces petites clairires sur une butte, o, dans le sol ingrat, foisonnaient la lavande, le thym, l'immortelle, le serpolet, la marjolaine, dont le parfum me montait aux narines, lorsque j'y passais mon fusil sur l'paule, un peu mal accoutr sans doute, mais libre et fier comme un sauvage que j'tais. Pourtant, il me fallait bien en sortir lorsque j'allais travailler dans les environs, mais j'y revenais toujours avec plaisir. Le soir, la journe faite, aprs avoir soup, je m'en retournais aux Ages, cheminant lentement dans les bois, suivi de mon chien. Je jouissais de me retrouver seul, dbarrass de la sujtion du mercenaire et des propos importuns, et je m'entretenais avec mes souvenirs. * * * * * En quittant les Maurezies, j'avais cru, je ne sais pourquoi, laisser derrire moi la pense de cette Galiote qui me tourmentait, mais il n'en tait rien. En fermant les yeux, il me semblait la voir encore dans la cour du chteau, les cheveux dnous, les paules nues, les narines frmissantes, me jeter un regard acr. Et je croyais la tenir encore dans mes bras, me rvlant son insu, en se dbattant, les beauts de son corps, furieuse de recevoir sur son front des gouttes de mon sang. Ah! ce n'tait plus le sentiment doux et profond qui m'attachait Lina; ce n'tait plus cette tendresse de coeur qui faisait que je ne voyais qu'elle au monde, mais un furieux apptit de la chair superbe de cette crature. Je ne l'aimais pas, je la hassais plutt, et cependant j'tais entran vers elle, je la voulais avec rage. Je me rvoltais contre cette passion, je m'accusais de lchet pour mler ainsi la haine que j'avais voue cette race maudite des Nansac un dsir qui l'affaiblissait. Mais, malgr tout, je ne russissais pas chasser de mon esprit cette vision qui le hantait. Pourtant, quoique impuissant repousser cette obsession humiliante, je me sentais encore matre de ma volont, et a me rassurait; mais bientt j'eus une terrible secousse. Un dimanche que je chassais dans la fort, entre les Foucaudies et le Lac-Ngre, tandis que mon chien suivait la voie d'un livre, la croise de deux sentiers dans le taillis, je me rencontrai avec la Galiote. Elle marchait lestement, suivie de sa chienne, son fusil sur l'paule, l'air crne, la mine assure. Elle avait des culottes de coutil, des gutres de toile qui lui prenaient le mollet, une grande blouse plisse, en cotonnade raye, ceinture lche, et un chapeau de feutre gris dans lequel elle avait piqu une plume de geai. La large courroie de la carnassire passant entre ses petits seins les faisait ressortir fermes et libres sous la lgre toffe. Je m'arrtai coup sec en la voyant, comme suffoqu par une sensation brlante, et lorsqu'elle passa, les joues roses, l'oeil brillant, un brin de marjolaine entre ses lvres rouges, je sentais mes tempes battre avec bruit. Elle passa fire, en me jetant un coup d'oeil ddaigneux, et, moi, je restai l tout capot, sans trouver une parole, la regardant s'loigner de son pas lger et cadenc. Cette rencontre aggrava ma situation. J'tais comme un homme qui a une pine enfonce au profond de la chair, et qui, chaque mouvement, ressent un lancement douloureux. Tout me rappelait la Galiote: un geai criard s'envolant mon approche me faisait penser la plume de son chapeau; l'odeur de la marjolaine me rappelait le brin qu'elle avait la bouche; dans les sentiers, sur la terre frache, je retrouvais l'empreinte de son petit pied; enfin, le silence et la solitude, tout me parlait d'elle, sans compter le sang bouillant de la jeunesse. Malgr a, je rsistais toujours, et j'avais mme la force de ne pas aller chasser aux environs de l'Herm, pour ne pas la rencontrer de nouveau. Mais quand le diable s'en mle, comme on dit, on est pris du ct o on ne se mfie pas. Un mardi, la vespre, je revenais de Thenon o j'avais t vendre un livre et une couple de lapins, et je marchais vite, parce que le temps menaait. L'air tait lourd et touffant; les gents sauvages, chauffs par le soleil, exhalaient leur odeur cre; des roulements de tonnerre se succdaient, aprs de longs clairs qui dchiraient le ciel. Un vent brlant poussait des nuages noirs, rousstres, courbait les taillis et balanait en l'air les hauts baliveaux. Les oiseaux, effars, rentraient de la picore aux champs s'abriter sous bois. Les mouches plates se collaient sur ma figure, terribles comme des poux affams, et autour de moi les taons tourbillonnaient enrags. Jamais plus je n'arrive assez tt! me disais-je en regardant le ciel. Et, en effet, deux cents toises des Ages, de grosses gouttes commencrent tomber, s'aplatissant dans la poussire du sentier d'o montait cette odeur fade que dgage la terre en temps d'orage. Et puis la pluie tomba serre, drue, comme qui la verse seaux, de manire que lorsque j'arrivai la maison, j'tais tout tremp. Ayant quitt ma blouse, je mis ma mauvaise veste, et je jetai sur les pierres du foyer une brasse de branches que je fis flamber vitement. Tandis que j'tais l me scher les jambes, mon chien, qui regardait le feu, se tourna et se mit grogner, puis japper. En mme temps, la porte s'ouvre vivement et je vois la Galiote. a me donna un coup dans l'estomac, mais elle ne fut pas moins surprise que moi; en me voyant, elle s'arrta sur le seuil. --Entrez! entrez sans crainte, lui dis-je en me levant, venez vous scher. Elle ferma la porte et s'avana vers le foyer. --De crainte, je n'en ai point! dit-elle bravement. --Et vous avez raison. Tenez, mettez-vous l, et tournez-vous vers le feu... Et, en disant ceci, j'avais pouss une des tronces de bois qui servaient de sige au milieu, devant le foyer. Elle posa son fusil dans le coin de la chemine, ta sa carnassire, la mit sur la table, et s'assit, tournant le dos la flamme. Pendant ce temps, mon chien flairait sa chienne et lui faisait fte. Ce n'est pas pour dire, mais, quoique je fisse le crne, le coeur me battait fort en la voyant l. Sa blouse mouille lui collait au corps, marquant ses belles formes, et bientt elle commena fumer, l'enveloppant d'une lgre bue. Pour cacher mon trouble, je fus chercher une brasse de bois sec, que je jetai sur le feu. Puis il y eut un moment de silence, tandis que, dans la cabane obscure o il fumait comme dans un schoir chtaignes, se rpandait la bonne odeur du genvrier qui brlait. --Vous ne venez pas souvent de ces cts, lui dis-je pour rompre ce silence embarrassant. --C'est la premire fois; je me suis gare en suivant un livre bless. --Il est heureux que je sois arriv temps de Thenon; vous auriez attrap du mal rester ainsi trempe. --Oh!... fit-elle seulement, en haussant un peu les paules. J'aurais voulu me taire, mais je ne le pouvais pas. --Votre chapeau dgoutte sur vous, partout, repris-je; vous ferez bien de le quitter pour le faire scher. Elle ta son chapeau et chercha un endroit o le poser; mais il n'y avait ni landiers, ni rien. --Donnez-le moi, je vais le tenir. Et je le lui pris des mains, un peu malgr elle, avide de toucher un objet son usage. Lorsqu'elle fut dcoiffe, ses lourds cheveux d'or masss sur la nuque brillrent aux reflets de la flamme, clairant la masure sombre. Elle regardait ce misrable mobilier, ce lit de planches, garni de fougres, avec une mchante couverte, cette table faite de quatre piquets plants en terre, sous laquelle une marmite rouille reprsentait toutes les affaires de cuisine. --Alors, vous demeurez ici? dit-elle pour ne pas affecter de se taire. --Eh! oui, et vous voyez qu'il n'y a rien de trop: je couche dans mon fourreau, comme l'pe du roi. Elle hocha la tte, comme pour approuver. Il y eut un moment de silence, pendant lequel on entendait, de quelque trou dans la tuile, des gouttes de pluie tomber avec un bruit mat sur la terre battue, rgulirement, comme un balancier de pendule marquant les secondes. Du coin du feu o j'tais, je la regardais sans qu'elle me vt, admirant les frisons d'or qui se tordaient sur son cou et sa mignonne oreille rose, sans aucun pendant. Mais, se sentant sche dans le dos, elle se tourna face au foyer, allongea vers le feu ses petits souliers ferrs, et tendit la flamme ses mains humides, avec un lger frmissement de plaisir. Alors je m'efforai de la regarder sans en faire le semblant. Elle soulevait lgrement sa blouse qui collait sur sa poitrine et ses bras, et regardait ses gutres qui fumaient. Ah! la belle crature, et quel charme sain et robuste se dgageait de ce jeune corps superbe que ne gtaient pas les affiquets fminins! Des ides folles me passaient par la tte, en la voyant l, tout prs de moi, ma merci, pour ainsi dire. De son chapeau, que je tenais, montait la bonne odeur de sa chair: j'tais comme ivre, et je sentais ma raison s'en aller. Alors je fis un effort sur moi-mme, et je sortis pour chapper la tentation, la laissant seule finir de se scher son aise. L'orage tait pass; on n'entendait plus que quelques lointains roulements du tonnerre. Une bonne fracheur avait succd la chaleur touffante de tout l'heure. Autour de la maison, les feuilles luisantes des grands chtaigniers laissaient choir des gouttes qui faisaient trembler les fougres venues l'ombre. Je m'loignai un peu, marchant pas lents dans le mauvais chemin sem de flaques d'eau. Dans les bois, tout semblait rajeuni; l'herbe tait plus verte, les fleurs des gents plus jaunes, celles des bruyres plus roses, cependant que les scabieuses sauvages, charges d'eau, inclinaient leurs ttes sur leurs tiges grles, et que les houx nains faisaient briller leurs feuilles rigides. Le soleil tombait derrire l'horizon, envoyant travers les bois ces derniers rais qui faisaient briller les gouttelettes tremblotantes aux pillets de la folle avoine. Une senteur rustique et frache venait de la terre abreuve o foisonnaient les plantes sauvages: thym, sauge, marjolaine, serpolet, et l'herbe jaune de Saint-Roch la subtile odeur. Je me promenai un moment, la tte nue, aspirant avec avidit l'air pur et frais, et roulant dans ma tte des penses contradictoires comme les sentiments qui m'agitaient. L'_Ave Maria_ sonnait au clocher de Fossemagne, et les vibrations sonores s'pandaient dans le crpuscule avec une mlancolique harmonie. Peu peu je sentais descendre sur moi les impressions apaisantes de la chute du jour, et bientt la fracheur qui m'enveloppait acheva de me calmer, et je revins la maison. Devant le foyer, qui brillait seul au fond de la masure, la Galiote tait debout. --Il est tard? demanda-t-elle. --La nuit vient, lui rpondis-je. --Alors, je vais partir, fit-elle en prenant son fusil. --Je vais vous mettre dans votre chemin: vous vous perdriez dans ces bois. Et je sortis aprs elle. Nous cheminions en silence, moi pensant cette belle crature, non plus avec les ardentes convoitises de tout l'heure, mais avec la rsolution virile de me souvenir qu'il y avait entre nous des choses inoubliables; elle, songeant je ne sais quoi. Aprs une demi-heure de marche, ayant trouv la grande voie mal fame d'Angoulme Sarlat, nous la suivmes un moment, jusqu'au droit du village du Puy, aprs quoi, entrant dans les taillis, nous traversmes la fort de l'Herm. Nous passions par des sentiers troits, peine frays souvent, tout fait perdus quelquefois. Je marchais devant la Galiote, cartant une branche d'glantier, l'avertissant de la rencontre d'une flaque d'eau; et lorsqu'une cpe courbe par l'orage barrait le chemin, je la relevais pour la laisser passer. Au bout de trois quarts d'heure, le sentier dbouchait du bois dans une lande d'o l'on voyait les vitres de la mtairie o elle habitait, luire faiblement dans la nuit. --Vous voici rendue, cette heure. --Merci, Jacques, me dit-elle d'une voix claire, en me regardant fixement; merci. Je la contemplai un instant, l'enveloppant tout entire d'un regard ardent, et je fus au moment de lui rpondre: Je voudrais vous avoir sauv la vie!, mais je me retins: --Adieu, mademoiselle! Et, tandis qu'elle s'loignait, je rentrai dans le bois. Pour m'en retourner, je m'en fus passer au _Jarry de las Fadas_, et, quand je fus en haut du tuquet, je m'assis au pied de l'arbre. La lune se levait rouge, sanglante, sur l'horizon, et montait lentement, sinistre dans le ciel noir. Je la regardai longtemps, fixement, en songeant la Galiote, en me faisant des reproches de n'avoir pas t plus ferme. J'avais des remords d'avoir fait taire en sa prsence la haine que j'avais pour elle et les siens. C'tait bien malgr moi, car sa vue inattendue m'avait troubl au point de me faire tout oublier un moment. Puis, je me cherchais des excuses: que pouvais-je faire autre que ce que j'avais fait? Devais-je la repousser hors de ma cabane, avec ce temps ne pas mettre un chien dehors, comme on dit? Non, a ne se pouvait pas. Et, un peu tranquillis par ces raisons, je me repaissais de son image que je croyais avoir encore devant mes paupires. Certes, son dernier regard, en me quittant, n'tait plus ce regard mchant, transperant comme une pe, qu'elle m'avait jet dans la cour du chteau, la nuit de l'incendie. La haine mprisante qui dbordait alors de tout son tre avait disparu. Je comprenais bien que ma manire d'tre avec elle, ce soir, avait d amener ce changement; mais il me semblait, en me rappelant ses paroles, son attitude, l'expression de sa physionomie, qu'il y avait quelque chose de plus que de la reconnaissance pour un service rendu. Dans ma folie, je me disais: Cette fille fire et rebelle l'amour, que les mauvais exemples de ses soeurs et les galanteries des jeunes fous qui frquentaient l'Herm n'ont pu gter, a-t-elle t touche par la passion ardente qui flambait visiblement en moi, encore que je m'efforasse de la cacher? Certes, en laissant de ct ma misrable situation, je pouvais n'en tre pas trop tonn. A cette poque, j'tais un robuste et beau mle, bien fait pour tourner la tte d'une de ces grandes dames dont j'avais ou parler, qui prennent leurs amants dans une condition infrieure pour les mieux dominer. Mais, malgr la passion qui me poussait vers la Galiote, je me rvoltais la pense de jouer ce rle d'amant mpris. A son orgueil de fille noble, j'opposais ma fiert d'homme, et, malgr la fougue de son imprieuse nature, je me sentais assez d'nergie pour la dompter et lui imposer la suprmatie virile. Comme j'tais dans ces penses, agit, incertain des vrais sentiments de la Galiote, mon chien, qui tait couch en rond mes pieds, leva la tte et grogna sourdement. Je me couchai l'oreille terre, et j'ous des pas d'homme venant vers moi. Aussitt, prenant mon chien par la peau du cou, je l'entranai derrire le gros chne o je me cachai, mon fusil la main, appuy contre l'arbre. Quelque dix minutes aprs, trois hommes arrivaient en haut du tertre. Ils taient habills de vestes brunes et coiffs de grands chapeaux rabattus; leur mouchoir nou au-dessous des yeux les masquait, et ils avaient chacun en main un gros bton, de ceux que nous appelons en patois des _billous_. Je les regardai passer, tenant la gueule de mon chien avec la main, de crainte qu'il ne jappt, mais il faisait trs noir et, accoutrs comme ils taient, je ne les connus pas. Par exemple, il n'tait pas malais de voir que c'taient des brigands qui revenaient de faire quelque mauvais coup ou y allaient; de ceux-l qui tueraient un mercier pour un peigne. Je restai l une heure encore, puis je revins vers les Ages, pensant toujours la Galiote, marchant doucement, comme celui qui n'est pas press de se coucher, parce qu'il sait qu'il ne dormira pas. J'tais une porte de fusil de la maison, lorsque tout coup, bien loin, dans la direction de la cafourche dserte de la route de Bordeaux Brives et du grand chemin d'Angoulme Sarlat, j'ous s'lever dans la nuit un grand cri d'appel: Au secours! touff soudain comme si l'homme avait t brusquement pris la gorge ou assomm d'un seul coup. Les cheveux m'en levrent sur la tte: C'est quelque malheureux qu'on assassine, me dis-je, et aussitt je me mis courir de ce ct. Arriv la cafourche, tout essouffl, suant, je ne vis rien. Je suivis la route jusqu' la croix de l'Orme, criant: H! h! pour avertir, s'il n'tait pas trop tard, puis je remontai l'oppos vers le Jarripigier, criant toujours de temps en temps, mais je ne vis ni n'entendis rien, de manire qu'aprs avoir cherch, vir pendant trois quarts d'heure environ, je m'en retournai aux Ages, o je me jetai sur la fougre pour essayer de dormir. Mais ce cri terrible, angoiss, joint ce que j'avais l'esprit troubl par la passion, m'empcha de fermer l'oeil. Peut-tre, me disais-je, est-ce quelque pauvre diable allant une foire des environs que ces sclrats auront assomm et jet ensuite dans le Gour. En ce temps-l, il y avait beaucoup de crimes impunis. Des marchands venus de loin, des porte-balle courant les foires avec leur argent dans une ceinture de cuir, disparaissaient sans qu'on y prt garde. Ce n'est que longtemps aprs, ne les voyant pas revenir, qu'on s'en inquitait dans leur pays. De savoir alors au juste o, comment et quelle poque ils avaient disparu, et surtout quels taient les assassins, les parents au loin en taient bien empchs: autant chercher une aiguille dans un grenier foin. C'tait d'autant plus difficile que les brigands les faisaient disparatre pour toujours dans des endroits comme l'abme du Gour, ou encore le trou de Pomeissac prs du Bugue, o tant de personnes ont t jetes, aprs avoir t assassines sur le grand chemin voisin, qu'on a t oblig de le faire boucher... Mais laissons ces brigandages. Je restai quelque temps tout imbcile, tirass entre une grande envie de revoir la Galiote, et ma conscience qui me le dfendait. J'tais ennuy et fatigu de a et je me disais quelquefois qu'autant vaudrait pour moi tre au fond d'un de ces abmes d'o l'on ne remonte pas. Ah! me disais-je, si j'tais couch pour toujours ct des os de ma Lina, tout serait fini! Que puis-je attendre de l'existence, sinon la misre et le crve-coeur de mes regrets? Car j'avais beau tre entran vers cette fille du diable, l'appter comme un fou, je n'en gardais pas moins le souvenir trs pur et trs cher de mes premires amours, que la force de ma passion prsente pouvait bien obscurcir dans des moments de folie, mais non pas effacer. Heureusement, ces heures de dcouragement taient rares; j'en avais honte ensuite en me rappelant les leons du cur Bonal, qui disait coutumirement que l'homme devait porter sa peine en homme, et que la force tait la moiti de la vertu. Je ne cherchais pas revoir celle qui m'avait comme ensorcel, mais tout de mme je la rencontrais parfois. Avec un peu de vanit, j'aurais pu croire que ces rencontres ne lui dplaisaient pas. Nous nous disions quelques paroles en passant, et des fois elle s'arrtait pour parler plus longuement. Je lui enseignais un livre gt ou une compagnie de perdreaux, et a lui faisait plaisir. Elle tait bien revenue de ses mprisantes faons d'autrefois, et voyant qu'au demeurant je n'tais ni bte, ni tout fait ignorant, elle commenait souponner qu'un paysan pouvait tre un homme. Pour tre vrai, je crois que ma personne lui agrait. Comme je l'ai dit dj, j'tais, en ce temps de ma jeunesse, grand, bien fait; j'avais les paules larges, les yeux noirs, le cou robuste, les cheveux touffus, et une courte barbe noire frise ombrait mes joues brunes, car d'aller donner deux sous au perruquier de Thenon toutes les semaines pour me faire raser, je n'en avais pas le moyen. Quand nous tions ainsi arrts quelques minutes, je connaissais que cette fille, farouche aux hommes jusqu'ici, commenait penser l'amour. Le sang de sa race parlait dans ses yeux, lorsqu'elle me dvisageait hardiment et me toisait des pieds la tte, sans point de gne, comme elle aurait admir un beau cheval. Je comprenais bien a, et j'en tais quelque peu mortifi; mais, comme, de mon ct, c'tait la belle et crne fille qui me tenait, je ne faisais pas trop de compte de ses manires. Dans ces moments, en la regardant, il me prenait des envies sauvages de me jeter sur elle, et de l'emporter au fond des taillis pais comme fait un loup d'une brebis. Elle le voyait bien mes yeux qui luisaient, ma voix qui s'tranglait, tout mon tre qui frmissait; mais elle ne s'en mouvait pas autrement. Si la chose tait arrive, je ne sais pas trop comment a se serait arrang, car elle n'tait pas de celles qui par faiblesse, ou par bont de coeur, se laissent aller celui qu'elles aiment. C'tait une de ces rudes femelles qui se dfendent des ongles et des dents, rtives la matrise de l'homme encore qu'elles le dsirent, et, jusque-l, veulent encore commander. L'hiver se passa ainsi, dans ces tirassements entre la passion qui me tenait et ma volont qui reprenait le dessus lorsque j'tais hors de la prsence de la Galiote. Pendant la mauvaise saison, je n'avais pas d'ouvrage aux champs, mais seulement quelque peu de bois couper, de manire qu'il me fallait, pour vivre, chasser et piger. Autour de la fort, dans les friches pierreuses, semes de genvriers, je tendais des trappelles pour les grives, et, dans les haies de ronces, de cornouillers et d'glantiers, des engins prendre les merles. Dans les vignes entoures de murailles, o il y a force clapiers, je posais des setons pour les lapins. Je prenais des renards, puis des fouines et autres btes puantes dans les vieilles masures abandonnes, et des fois, au clair de lune, dans les cantons o il y avait des terriers de blaireaux, j'allais l'afft, et j'attendais l'animal qui venait se dresser contre un pied de bl d'Espagne oubli au coin d'une terre, croyant y trouver l'pi. Lorsqu'il faisait trop mauvais temps, je me tenais la maison, faonnant des piges taupes, des cages en bois, des manches de fouet avec des tiges de houx, des paniers, des flaux et autres petites gazineries. Par tous ces moyens je ne manquais pas de pain, mais au reste, je mangeais plus de frottes et d'oignons que de poulets rtis. Quoique restant souvent plusieurs jours sans parler me qui vive, je ne m'ennuyais point, ayant t accoutum de bonne heure tre seul, et de nature n'aimant gure la compagnie. Et puis dans l'imbcillit d'esprit o j'tais pour lors, ayant la tte pleine de la Galiote, j'avais de quoi m'occuper. Quelquefois je jetais les yeux sur la cosse de bois o elle s'tait assise et je croyais la voir encore allongeant vers le feu ses petits pieds et ses mains roses, o transparaissait le sang. D'autres fois, je levais la tte et je regardais vers la porte qui, me semblait-il, allait s'ouvrir pour la laisser entrer. Le poignard que je lui avais enlev tait fich dans une planche au chevet de ma couche, et quelquefois je le maniais, essayant la pointe sur un de mes doigts, et le bleu sombre de la lame d'acier me rappelait la couleur de ses yeux. * * * * * Au sortir de l'hiver, un dimanche de mars, par un beau soleil, je fus saisi d'une terrible envie de la revoir. Il y avait tantt deux mois que je ne l'avais pas rencontre, car l'hiver avait t dur, la neige avait tenu longtemps, et il me semblait qu'il y avait dix ans. J'tais m par un sentiment instinctif qui me portait de son ct, tout de mme que l'eau coule sur la pente, que la flamme monte en l'air, que la plante se tourne vers le soleil. Je pris mon fusil, desseignant d'aller du ct du domaine o elle demeurait, avec l'espoir qu'en rdant autour je l'apercevrais sans tre vu. Mais lorsque je fus prs de La Granval, soudain la pense du dfunt cur Bonal me revint et, avec elle, comme une bouffe de rvolte, les souvenirs de ma jeunesse et la mmoire des miens morts de misre et de dsespoir. Je m'arrtai coup sec, effray de cet anantissement de ma volont: Misrable! me dis-je, lche! vas-tu oublier la haine jure la race maudite des Nansac!... Et sur le coup de la colre, changeant de chemin, je m'en fus passer au bout de l'alle de chtaigniers o nous avions enterr le pauvre cur. La terre releve s'tait tasse, enfonant le cercueil de bois blanc, en sorte que la tombe ne marquait plus gure. L'herbe poussait gale et drue dans l'alle abandonne, recouvrant le tout. Encore un hiver, pensai-je, et les pluies auront nivel entirement le terrain, et la trace de la fosse de ce brave homme disparatra entirement. Son souvenir vivra encore parmi ceux qui l'ont connu, mais, ceux-l morts leur tour, nul plus ne s'avisera de songer lui; l'oubli profond couvrira de son ombre et la spulture et le souvenir: ainsi vont les choses de ce monde. Et des ides tristes me venant l'esprit, je m'en fus lentement vers le Gour, et l, je restai longtemps, les yeux attachs sur cette nappe d'eau qui montait des profondeurs souterraines o dormait la pauvre Lina. Puis je fus pris par un dsir grand de parler d'elle, et j'allai Bars trouver la Bertrille. On sortait de vpres comme j'arrivais, et je me plantai contre l'ormeau pour l'attendre; mais j'eus beau pier, je ne la vis point. Tout le monde tant dehors, je me promenai un instant, esprant trouver quelqu'un de connaissance pour me renseigner, car je la croyais toujours Puypautier. Dans la mchante auberge de l'endroit, on chantait fort, et en passant j'aperus le fameux Guilhem de la Mathive, saoul comme la bourrique Robespierre, ainsi qu'on dit, je ne sais pourquoi. Au bout des maisons, qui ne sont pas en quantit, au moment o je passais devant une petite bicoque, la Bertrille en sortit et, me voyant, vint moi. --Et comment a va? lui dis-je. --Hlas! mon pauvre Jacquou, j'ai eu bien des malheurs depuis que je ne t'ai vu! --Et quels, ma Bertrille? --Ma mre est tombe paralyse et ne bouge plus du lit, et puis mon pauvre Arnaud est mort l-bas en Afrique, six mois avant d'avoir son cong. --Pauvre Bertrille, je te plains bien! Et, l-dessus, nous nous entretnmes de nos malheurs tous deux; moi lui parlant de son bon ami, elle me parlant de Lina. Et, ce propos, elle me dit que cette vieille gueuse de Mathive tait tout fait malheureuse avec ce mauvais sujet de Guilhem qui avait pris une jeune chambrire la maison, mang le bien moiti, et par-dessus le march la rouait de coups. --Et tant mieux! fis-je, je ne serai content que lorsque je la verrai, le bissac sur l'chine, crever au bord de quelque chemin!... Mais ta mre,--repris-je,--n'y a-t-il point d'espoir qu'elle gurisse? --Hlas! non: d'ailleurs tu peux bien la voir, dit-elle en rouvrant la porte. Et j'entrai aprs elle. Quelle misre! Dans un cldier scher les chtaignes o l'on avait fait une chemine grossire comme celle d'une cabane des bois, les deux pauvres femmes taient loges. Il n'y avait en fait de meubles qu'une table contre un mur, avec un banc et, de l'autre ct, le mchant lit o gisait la paralytique. A peine pouvait-on passer entre la table et le lit, tellement c'tait petit. --Voil Jacquou qui te vient voir, mre! fit la Bertrille; tu sais bien, c'est lui qui tait chez le cur Bonal, La Granval. La malade, qui n'avait plus de vivant que les yeux, baissa les paupires pour dire: Oui, je sais. Lui ayant dit, en manire de consolation, qu'il ne fallait pas dsesprer, que sans doute la chaleur venant la gurirait, elle fit aller ses yeux droite et gauche en signifiance qu'elle n'y croyait point. Aprs quelques paroles de rconfort, je sortis avec la Bertrille. Nous nous en allions doucement le long du chemin creux, entre les haies paisses qui garnissaient les talus. J'avais une ide, mais je n'osais pas l'avouer la pauvre drole, et je regardais machinalement les buissons noirs o restaient quelques prunelles bleutres fltries par l'hiver, et le chvrefeuille qui, s'talant sur les ronces et les viornes, laissait pendre des jets sur le chemin. De temps en temps, je cassais une brindille sans m'arrter, et je la mchonnais, toujours muet; mais enfin je me trouvai honteux de ma couardise, et, prenant courage, je dis: --Pauvre Bertrille, excuse-moi... comment faites-vous pour vivre, toi ne pouvant aller en journe? --Je file tant que je peux. --Et tu gagnes quatre cinq sous ce mtier; tu n'as pas pour vous entretenir le pain, surtout qu'il est cher, cette anne! Elle marchait la tte baisse et ne rpondit pas. Quelque chose me traversa le coeur, comme une aiguille. --Et peut-tre, repris-je, vous n'en avez pas, en ce moment? Elle ne rpondit toujours point. Alors je lui attrapai la main: --Regarde-moi, Bertrille. Elle leva vers moi ses yeux pleins de larmes. --J'ai trente sous dans ma poche; je t'en prie, prends-les... les voici... Elle hsita une seconde, mais, quand elle vit mes yeux humides, elle prit les sous. --Merci, mon Jacquou. --Si les pauvres ne s'aident pas entre eux, qui les aidera? Je n'ai personne au monde, il me semble que tu es ma soeur. Elle mit les sous dans la poche de son devantal, et nous revnmes vers le bourg. --coute, Bertrille, lui dis-je devant sa porte, ne te fais pas de peine et ne te tue pas veiller avec ta quenouille pour avoir du pain: moi, je suis l; dimanche je reviendrai. --Oh! Jacquou, je ne veux point te mettre cette charge de deux femmes sur les bras. --Je suis fort assez pour la porter, lui rpondis-je, n'aie point de honte de a: suppose que je sois ton frre, ajoutai-je en lui tenant la main. Elle me regarda avec un tel lancement d'me que l'tincelle jaillie de ses yeux me donna un petit frmissement d'motion. --Adieu, lui dis-je, et dimanche! Je m'en allai tout autre que je n'tais venu, content de moi, le coeur solide, prt tout. Le plaisir d'avoir rendu service ces deux pauvres femmes, la rsolution que j'avais prise de les assister dans leur malheur, tout cela me transportait. Il me semblait que dsormais je n'tais plus un tre inutile tous; j'avais un but, une tche remplir que je m'tais donne moi-mme, et cette tche avait quelque chose de sacr qui me relevait dans ma propre estime; tout cela me faisait du bien. Pendant la semaine, je travaillai avec courage, sans perdre une journe, comme a m'arrivait quelquefois lorsque je n'avais penser qu' moi, puis, le dimanche venu, je m'en fus Bars. A la pense de ce que j'allais faire, je sentais une satisfaction intrieure qui m'tait inconnue auparavant, et je marchais allgrement, impatient d'apporter quelque soulagement la misre de ces deux malheureuses cratures. Je les trouvai toujours dans la mme situation: la mre gisant sur son grabat; la fille, sa quenouille au flanc, filant toujours s'user les doigts. Lorsque aprs tre rest un instant avec elles je sortis, la Bertrille vint avec moi, et tout en marchant je lui donnai l'argent de ma semaine; l-dessus, la pauvre drole me dit: --O Jacquou! il faut bien que a soit toi pour que je le prenne! d'un autre je mourrais de honte. --Mais de moi tu peux tout prendre comme de ton frre, je te l'ai dit: accepte donc ce peu, de grand coeur, comme je te le prsente! Alors, ayant pris l'argent, elle s'attrapa mon bras et nous fmes une centaine de pas dans le chemin sans parler. Puis, revenus devant la porte, nous nous regardmes un instant, contents l'un de l'autre, et je lui dis: --A dimanche, ma Bertrille. --A dimanche alors, mon Jacquou. * * * * * Cela dura prs de trois mois ainsi. La joie d'tre, moi, chtif, comme une petite providence pour la Bertrille et sa mre, et le sentiment de la responsabilit que j'avais prise de moi-mme, me faisaient homme et tout autre. Toutes les folles penses, toutes les ardentes convoitises, toutes les pres rvoltes de la chair qui m'agitaient nagure taient mates par la satisfaction du devoir accompli. A peine si de loin en loin une circonstance extrieure venait me rappeler la Galiote, et lorsque a arrivait, je pensais elle sans trouble aucun. Je me sentais heureux d'tre dbarrass de cette fivre amoureuse qu'elle me donnait, et qui empitait sur ma volont. Au moins, me disais-je, si je dois aimer, que ce soit une fille de la terre prigordine, une pauvre paysanne comme moi, et non une fille de cette race excre des Nansac! Je rencontrais bien quelquefois la Galiote, quoique plus rarement qu'auparavant, mais je ne ressentais plus en sa prsence ce bouillonnement de sang, cette rage de dsirs sauvages qui m'affolaient jadis. Les filles, encore qu'elles n'aient pas eu affaire aux hommes, comme celle-ci, connaissent bien ces passions qu'elles excitent: aussi la Galiote s'tonnait de me voir maintenant tranquille et froid prs d'elle. Lorsqu'un jour, voulant la chasser de ma pense, je lui rendis son petit poignard, elle eut comme un mouvement de dpit. Peut-tre tait-elle pique de ce changement, car certaines femmes des plus fires prennent, dit-on, parfois un secret plaisir l'admiration nave, au dsir crment exprim d'un rustre. A sa manire d'tre, il me semblait qu'elle essayait de souffler sur ce brasier teint, pour le raviver; mais c'tait peine perdue. Mme elle prsente, j'avais la vision de ces deux femmes malheureuses l-bas, auxquelles j'tais ncessaire, et je m'tais trop entirement dvou la Bertrille, pour dsirer encore la Galiote. Au lieu de la fougue des sens qui me transportait ci-devant, je ne vivais plus que par le coeur; mais il n'avait pas un battement de plus en prsence de cette superbe fille. Ce n'est pas que j'aimasse la Bertrille comme j'avais aim la Lina; je ne la dsirais pas non plus comme j'avais dsir la Galiote; non! En ce moment, je l'aimais seulement comme un frre, ainsi que je le lui avais dit; je l'aimais parce qu'elle tait pauvre ainsi que moi, parce qu'elle tait malheureuse. Je lui tais oblig de m'avoir rappel les leons du cur Bonal, d'avoir rveill en moi ce sentiment fraternel qui commande aux hommes de s'entraider dans l'infortune: prs d'elle mon coeur tait content, mais mes sens n'taient pas mus. Elle n'tait point d'ailleurs comparable, comme femme, ni l'une ni l'autre. C'tait une forte fille de la race terrienne de notre pays, mais sans point de ces beauts qui, sauf les exceptions semblables Lina, veulent, pour se dvelopper dans une suite de gnrations, l'oisivet, l'abondance des choses de la vie et le milieu favorable. De taille moyenne, elle n'avait donc point de ces perfections de forme de la femme des temps antiques: ses hanches larges, sa poitrine robuste, ses bras forts, accusaient la fille d'un peuple sur lequel pse le dur esclavage de la glbe, qui depuis des sicles et des sicles, peine et ahane, vit misrablement, loge dans des tanires, et nanmoins puise dans notre sol pierreux et sain la force de suffire sa tche, le travail et la gnration: on voyait qu'elle tait faite pour le devoir, non pour le plaisir. Sa figure n'tait pas rgulire, mais plaisait pourtant par un air de grande bont, et par l'expression de ses yeux bruns qui refltaient les sentiments de son coeur vaillant. Telle qu'elle tait, je sentais que tous les jours je m'attachais elle davantage et je m'en rjouissais. Il me semblait bon maintenant de n'tre plus seul sur la terre, d'avoir une crature que j'affectionnais et laquelle je pouvais me confier. Un dimanche, en arrivant, je trouvai la pauvre drole en larmes: sa mre tait l'agonie. Une vieille femme, venue par piti, se tenait prs du lit o gisait la mourante et disait son chapelet. Jamais je n'ai vu rien de plus triste. La figure n'tait plus que des os recouverts d'une peau jaune, luisante, parchemine; la bouche entrouverte montrait sur le devant deux dents longues et noirtres, les seules; les yeux vitreux et teints regardaient devant eux sans rien voir; de maigres mches de cheveux blancs sortaient de dessous le mouchoir de tte en cotonnade; le nez aminci, racorni, laissait voir deux trous noirs, et sous la peau qui recouvrait cette tte dessche, transparaissait l'image de la mort. Je restai l jusqu'au soir, et puis je m'en fus en disant la Bertrille que je reviendrais le lendemain. Lorsque j'entrai le matin, sur le coup de huit heures, la vieille mre tait morte, et la Bertrille, assise prs du lit clair par une chandelle de rsine, la veillait. Elle se leva et vint moi, les yeux rouges. --Pauvre femme! lui dis-je, ses souffrances sont finies! Puis, je pris le brin de buis qui trempait dans l'assiette de terre brune o tait l'eau bnite, et j'en jetai quelques gouttes sur le corps. En ce moment la voisine qui assistait la Bertrille rentra: --Ma drole, le cur veut huit francs, et qu'on le paie l'avance. --Hlas! dit la pauvre fille, je n'avais qu'un cu de trois francs et je l'ai donn Bonnetou pour la caisse! --C'est un joli parpaillot, votre cur! mais a ne m'tonne pas,--ajoutai-je, en me rappelant l'enterrement de ma pauvre mre, et sa duret. Et comme la Bertrille se dsolait que sa mre ft enterre sans prires, je lui dis: --Ne te tourmente pas; je vais tcher de trouver l'argent. Et, repartant aussitt, j'allai prendre une peau de blaireau et deux peaux de renard que j'avais aux Ages, et de l je fus Thenon les vendre un marchand qui me les achetait d'habitude. Sur les trois heures de l'aprs-midi j'tais Bars, ayant assembl les huit francs au moyen du prix des peaux et d'une avance que m'avait faite le marchand. La voisine alla remettre l'argent au cur, qui lui dit alors que l'enterrement serait pour les cinq heures. A cinq heures donc, avec trois autres hommes, nous portmes la caisse l'glise sans peiner beaucoup, car la pauvre femme n'tait gure lourde, et puis l'glise tait tout prs. Le cur attendait en surplis, son tole autour du cou, son bonnet carr sur la tte. Il eut bientt dpch les prires, et, un quart d'heure aprs, nous allions au cimetire; lui devant, avec le marguillier qui portait la croix et le seau d'eau bnite, et, derrire le corps, la Bertrille avec quelques femmes. Aprs que tout fut parachev, j'allai vers l'endroit o ma mre tait enterre. Que dirai-je? a n'y fait rien, n'est-ce pas, que par-dessus les six pieds de terre qui recouvrent les os d'une pauvre crature il y ait des fleurs ou des herbes sauvages; mais nous nous laissons facilement prendre par les yeux sans couter la raison. Aussi, lorsque je vis ce coin plein de pierres des murs moiti crass, envahi par les ronces, o foisonnaient les choux-d'ne, les mauves et des orties vigoureuses, je restai l un instant tout triste, regardant fixement ce lieu abandonn d'o toute trace de la spulture de ma pauvre mre avait disparu. Et, en m'en allant, je passai prs d'une tombe brise par le temps, ronge par les pluies, le soleil et les geles d'hiver, effrite, rduite en gravats, prte disparatre, et je me dis combien c'tait chose vaine que de chercher perptuer la mmoire des morts. La pierre dure plus longtemps qu'une croix de bois, mais le temps, qui dtruit tout, la dtruit aussi; et puis, que fait cela celui qui est dessous? Ne faut-il pas enfin que le souvenir du dfunt se perde dans cette mer immense et sans rives des millions de milliards d'tres humains disparus depuis les premiers ges? Ds lors, l'abandon la nature qui recouvre tout de son manteau vert vaut mieux que ces tombeaux o la vanit des hritiers se cache sous le prtexte d'honorer les dfunts. Les femmes accompagnrent la Bertrille, et moi, ensuite, j'allai lui donner le bonsoir en lui promettant de revenir le dimanche suivant. Et, en effet, je revins ce dimanche-l, et tous les autres aprs. Il me tardait fort que la semaine ft finie pour me rendre Bars, et il ne me semblait pas que je pusse aller ailleurs. * * * * * L'hiver vint, puis le beau temps. L'herbe poussait dru sur la fosse de la vieille mre, cachant la croix de feuillage que, le jour de l'enterrement, sa fille avait mise dessus. Moi, je me sentais toujours plus entran vers la Bertrille; j'tais heureux de la revoir, et il me faisait peine de la quitter. Des penses d'avenir m'occupaient maintenant, et je me disais souvent que je voudrais l'avoir femme, pour vivre nos jours l'un prs de l'autre. Un soir que nous nous promenions sur le chemin qui va vers Fonroget, je le lui dis. --O Jacquou! me rpondit-elle, pourquoi assembler nos misres? --Pour les mieux supporter deux, nous aimant bien. --Si tu le veux, je le veux donc aussi. Et en mme temps, s'appuyant sur moi, elle leva la tte et me regarda. Je connus lors dans ses yeux qu'elle pensait comme moi, et, l'entourant de mon bras, nous marchmes longtemps en silence. Sur le souvenir de nos anciennes amours dfuntes, avait germ une nouvelle affection srieuse et honnte qui nous liait l'un l'autre pour la vie, et, sentant cela, nous tions bien heureux. --tant si pauvres tous deux, nous faisons peut-tre une folie, mon pauvre Jacquou! dit-elle aprs un moment. --Ne crains point: je suis fort et vaillant assez et je travaillerai pour nous deux. --Oui, mais les petits droles!... --Sois tranquille, lui dis-je en la serrant contre moi. --Il faudra attendre la fin de mon deuil, reprit-elle aprs une pause. --Oui, ma Bertrille, maintenant que je suis sr de toi, j'attendrai le temps voulu. Et, me penchant vers elle, je lui donnai le baiser de fianailles. Puis, l'ayant ramene jusque chez elle, je la quittai et m'en revins tout content aux Ages. Il fut entendu entre nous, ensuite de cela, que nous nous marierions aprs la Nol, et, le temps tant venu, il fallut en parler au cur de Bars. Lui se disait, sans doute: Puisque le bon ami de cette fille a trouv huit francs pour faire enterrer la mre, il en trouvera bien dix pour se marier! Et il eut le toupet de les demander la Bertrille. Ah! a n'tait plus le brave cur Bonal, qui regardait l'argent comme rien. Cet autre n'aimait ses brebis que pour la laine; et il les tondait de prs. Lorsque la drole me dit a, je pensai un peu en moi-mme, et puis je lui dis: --Tu vas voir! puisqu'il fait ainsi, nous allons l'attraper. Et je m'en fus trouver le cur de Fossemagne, dans la paroisse duquel tait la maison des Ages, et je lui expliquai mon affaire, disant, comme c'tait vrai, que nous tions bien pauvres tous deux, et que je le priais de nous marier au meilleur compte. Lui, qui tait un vieux brave homme, se mit rire en oyant cette requte et me rpondit: --Mon drole, je vous marierai au meilleur march possible; ce sera gratis, pour l'amour de Dieu. --Merci bien, monsieur le Cur, lui rpondis-je en riant aussi, vous n'aurez pas affaire des oublieux. Comme bien on pense, notre noce ne fut pas une noce bien belle, et on ne se mit pas sur les portes pour la voir passer. Moi, je n'avais nul parent, ma connaissance, sinon ce cousin de mon pre qui demeurait vers Cendrieux, et dont je ne savais mme pas le nom. La Bertrille tait comme moi, peu prs, n'ayant que des parents loigns, mtayers autrefois du ct de Sainte-Orse, mais qui, depuis dix ans qu'elle les avait perdus de vue, avaient peut-tre chang cinq ou six fois de mtairie. Nous fmes donc seuls chez le maire de Fossemagne et l'glise, et les premiers venus servirent de tmoins. Il y a des endroits, dans nos pays, o l'on prsente le tourin, ou soupe l'oignon, aux novis, sur la porte de l'glise, lorsqu'ils sortent: mais nous autres, pauvres, sans amis, personne ne nous fit cette honntet. En sortant de l'glise donc, aprs avoir bien remerci le cur, j'empruntai le mulet et la charrette d'un homme du bourg que je connaissais pour lui avoir rendu un petit service, et je m'en fus avec ma femme chercher son peu de mobilier Bars. Ayant charg le tout, ce qui ne fut pas long, nous revnmes vers les Ages travers les mauvais chemins de la fort. Lorsqu'elle entra dans la masure et qu'elle vit la table de planches cloues sur des piquets, et l'espce de grande caisse dans laquelle je couchais sur de la fougre, ma femme me regarda, les yeux pleins de compassion: --Tu n'tais pas trop bien l, mon Jacquou! --Bah! lui rpondis-je, je dormais tout de mme. Aprs avoir tout dcharg et mont le chlit, je m'en fus ramener le mulet et la charrette l'homme de Fossemagne, tandis que ma femme mettait au feu la marmite, avec une poule qu'elle avait toute prpare. Quand je revins, trois heures aprs, portant une demi-pinte de vin que j'avais prise l'auberge, ma femme avait fini de tout arranger de son mieux. a n'tait pas grand-chose qu'un lit et une table dans cette baraque, mais il me semblait qu'elle tait change du tout au tout. Le lit, avec des draps d'toupe, avait remplac ma caisse dans le coin, et au milieu, la place des planches cloues, tait la table. Le feu brillait clair dans l'tre noir, et de la marmite s'chappait par jets une fume qui sentait bon. Sur une touaille de toile grise, qui couvrait le bout de la table, taient placs le chanteau et deux assiettes de terre brune. Et ma femme allait, venait, rinant deux gobelets verdtres, essuyant deux cuillers, ttant la soupe, y ajoutant du sel, taillant le pain dans la soupire, et enfin, par sa seule prsence, donnant la vie cette misrable demeure, auparavant triste et solitaire. Alors, le coeur rjoui, je la pris comme elle passait prs de moi et je l'embrassai tellement fort que je la fis rougir un brin. Et lorsque tout fut prt, la nuit tant venue, elle alluma le chalel et trempa la soupe. Puis, nous tant assis, elle la servit, et, avec la poule qui avait dans le ventre une farce l'oeuf, ce fut tout notre repas de noces, qui dura longtemps tout de mme, car nous parlions plus que nous ne mangions, rappelant nos souvenirs. --Qui aurait dit que nous nous marierions ensemble, ma Bertrille, lorsque nous revenions de la Saint-Rmy? --C'est qu'alors, rpondit-elle, il y avait entre nous deux pauvres cratures qui ne sont plus! Tandis que nous devisions en mangeant, mon chien assis nous regardait faire, balayant la terre de sa queue, et paraissant satisfait du changement qui s'tait fait dans la maison. --Tiens, mon vieux, dis-je en lui jetant des os, rgale-toi bien, car a ne sera pas tous les soirs ainsi. Elle sourit un peu: --La pauvret se supporte mieux deux, quand on s'aime bien; c'est toi qui l'as dit, Jacquou! --Et c'est bien la vrit, ma Bertrille; celui-l est riche qui est content, et ce soir nous sommes riches, n'est-ce pas? Et puis,--ajoutai-je un peu pour rire,--nous le serons encore plus, lorsqu'il y aura des petits droles! --Oui, mon Jacquou, rpondit-elle tout simplement. --A la garde de Dieu!--repris-je en lui versant deux doigts de vin;--nous sommes l'un et l'autre forts et courageux; j'ai la foi que nous nous tirerons bien des misres de la vie... A ta sant, ma Bertrille! --A la tienne, mon Jacquou! Et, ayant trinqu et bu une dernire fois, comme il faisait froid, nous allmes vers le foyer, en continuant deviser. Nous restmes l longtemps. Le chien, repu, dormait en rond dans un coin de l'tre, et dans l'autre, assis sur la tronce, nous tions serrs l'un prs de l'autre, ma femme ayant sa tte appuye sur ma poitrine, moi l'entourant de mon bras. Au dehors le vent d'hiver soufflait pre et s'engouffrait parfois dans la chemine, refoulant la fume et faisant vaciller la flamme du chalel pendu au manteau. Je sentais contre moi le coeur de ma femme battre coups sourds et rpts, et j'tais heureux. Ma pense se tournait vers le lointain de cet avenir o nous entrions tous deux, et tout en rvant cela, je regardais machinalement les branches se consumer lentement et se convertir en braise que l'air extrieur avivait. Puis la braise se couvrait de cendre blanche et peu peu le feu s'teignait. A un moment, une forte rafale fit voler les cendres du foyer et teignit le chalel: --Il ne nous faut pas rester l, dis-je ma femme en l'embrassant dans l'ombre. IX Mon histoire tire sa fin. Les soixante ans qui suivent peuvent se conter brivement: il n'y a que des vnements communs. Le dimanche aprs notre mariage, sans plus tarder, je m'en fus avec ma Bertrille Fanlac pour rendre nos devoirs au chevalier de Galibert et sa soeur. Quoique je leur eusse mand que je prenais femme, ce n'tait pas suffisant. Mais, arrivs l-bas, la veuve de Sguin le tisserand nous dit que la demoiselle Hermine tait morte il y avait un an la Saint-Martin. Quant son frre il tait toujours l, bien vieilli tout de mme et attrist de la mort de sa soeur. Nous le trouvmes dans le salon manger, devant un grand feu de bches, se chauffant les jambes o il avait des douleurs qui lui faisaient serrer les dents quelquefois. Mais a ne l'empcha pas de nous faire un bon accueil et de nous rgaler de quelques vieux dictons, quoique mon avis il ne les plat pas aussi propos que dans le temps. --Ah! te voil, matre Jacques! fit-il en rponse mon salut et celle-ci est ta femme, je parie? --Eh! oui, monsieur le Chevalier. --Alors vous tes de la religion de saint Joseph: quatre sabots devant le lit! Nous rmes un peu et lui continua: --Puisque tu es entr en mnage, Jacquou, rappelle-toi comme l'homme se doit gouverner: Compagnon de sa femme et matre de son cheval... Tout doit tre commun entre vous autres, le malheur et le bonheur, aussi bien que les choses du train ordinaire de la vie, comme le marque le dicton familier: _Boire et manger, coucher ensemble, C'est mariage, ce me semble._ L-dessus, le chevalier me demanda o j'tais maintenant et ce que je faisais. Quand je le lui eus dit: --Ce n'est pas le Prou, fit-il, mais vous tes jeunes tous deux, et vous vous tirerez d'affaire: _Pauvret n'est pas vice. Est assez riche qui ne doit rien._ Ayant jet ces deux sentences coup sur coup, le chevalier se leva en s'appuyant sur les bras de son fauteuil; puis, s'aidant de sa canne, il passa la cuisine et appela: --Hol! Seconde! La chambrire, qui tait dans la cour, arriva. --Il te faut faire djeuner ces deux jeunes gens, tu entends? --Bien, monsieur le Chevalier. Et lui, se tournant vers moi, dit en manire d'explication: --La pauvre Toinette est morte six mois avant ma soeur. Il resta un moment pensif, et ajouta: _--On trouve remde tout, fors qu' la mort._ Et l-dessus, il s'assit prs du feu, tandis que la Seconde taillait la soupe. Et lorsqu'elle fut trempe, tandis que nous mangions, le bon chevalier me parlait du temps pass, et prenait plaisir rappeler ses souvenirs. Il m'entretint longuement du cur Bonal, et finit par conclure ainsi: --C'tait un homme et un prtre, celui-l! Aussi les pharisiens l'ont-ils perscut. Puis, entre autres choses, il me demanda ce qu'taient devenus les Nansac. Quand je lui eus dit que tous avaient disparu, hormis la plus jeune demoiselle qui tait reste chez sa mre nourrice, il fit: --Elle saura bien s'arranger: _--Belle fille et vieille robe trouvent toujours qui les accroche._ Sur les deux heures, au moment de repartir, le chevalier me dit: --Tu sais, Jacquou, si jamais tu tais dans une passe avoir besoin d'aide, fais-le-moi savoir. --Grand merci, monsieur le Chevalier, pour cette parole, et grand merci mille fois pour toutes vos bonts passes, desquelles je vous serai reconnaissant tant que j'aurai vie au corps. a n'est point probable que a arrive, je suis trop petit pour a, mais si, de mon ct, je pouvais vous tre utile en quoi que ce soit, ce serait de bien bon coeur. --Merci, mon Jacquou! a n'est pas de refus: _On a souvent besoin d'un plus petit que soi._ Allons, adieu, mes droles! --Bonsoir, monsieur le Chevalier, et bien de la sant nous vous dsirons. --Quel brave homme! me disait ma femme en nous en allant, et qu'il est plaisant avec ses ricantaines et ses proverbes! --Et si tu avais connu sa soeur, donc! Celle-l, c'tait une sainte. Pauvre demoiselle, qui m'a fait mes premires chemises quand je suis arriv Fanlac!... Je ne me consolerai jamais de n'avoir pas t son enterrement! Gure de temps aprs mon mariage, je compris que de travailler, par-ci par-l, la journe, gagnant quelques sous, chmant souvent, et rduit m'aider pour vivre de quelques petits ouvrages, c'tait chose trop incertaine et ingrate, maintenant que j'tais en mnage, et que mieux vaudrait avoir un tat, ou entreprendre un travail o ma petite capacit pourrait me servir plus profitablement que dans le mtier de journalier. Comme je n'approuvais qu' demi le proverbe que le chevalier disait parfois en riant: _Qui croit sa femme et son cur Est en hasard d'tre damn..._ J'en causai donc notre Bertrille, qui fut bien de mon avis. L-dessus, ayant ou dire que le neveu de Jean cherchait quelqu'un pour l'aider, j'allai le trouver et nous fmes nos conventions: me voil devenu charbonnier. Lorsqu'on a la raison et qu'on a bonne envie d'apprendre quelque chose, a va vite: aussi mon apprentissage ne fut pas long. Il faut dire aussi que l'tat n'est pas de ceux pour lesquels il faut une grande habilet de main: c'est surtout l'exprience qui fait le bon charbonnier, jointe un savoir-faire qu'on attrape assez facilement avec un peu d'ide. Au reste, il ne faut pas croire que l'tat soit aussi dsagrable qu'il est noir; il ne faut pas se fier aux apparences. Ainsi beaucoup, sans doute, prfreraient le mtier de boulanger comme plus propre que celui de charbonnier; quelle diffrence pourtant! tre enferm dans un fournil o il fait une chaleur d'enfer, suer et geindre toute la nuit, courb sur la maie; se griller la figure pour enfourner, et aller se coucher quand les autres se lvent, en voil-t-il pas un beau mtier! Parlez-moi d'tre charbonnier. * * * * * Pour moi, cet tat me convenait bien, parce qu'on est seul dans les bois, et qu'on vit l tranquille, sans avoir affaire que rarement aux gens. Il y en a qui ont besoin de la socit des autres, qui veulent se mler la foule, qui il faut des voisinages, des nouvelles, des changes de platusseries ou plats propos; moi pas, et il me parat que c'est un malheur que de ne pas savoir vivre seul. Les hommes rassembls valent moins qu'isols. Il en est du moral comme du physique, les grandes runions humaines sont malsaines pour l'esprit et le coeur, comme pour le corps. Les citadins ont beau se jacter de tel avantage, de ceci, de cela et du reste, les pauvres gens n'en crachent pas plus loin que nous. Aussi, quand j'ois vanter l'habitation des villes, il me semble qu'on me dvide les tripes sur un dvidoir en bois d'rable, arbre que nous appelons _azra_. Or donc, pour en revenir, rien n'tait plus plaisant pour moi que ce travail en plein air, sous le soleil, et la surveillance des fourneaux la clart des toiles. a n'est pas un travail qui empche de penser; au contraire, on en a tout le loisir, et les sujets ne manquent pas. Que de fois, la nuit, levant la tte et voyant briller sur le bleu sombre du ciel ces millions de soleils perdus dans des profondeurs immesurables, je me suis pris rver. Et que de fois j'ai admir ces astres qui se meuvent dans l'infini, et, exacts comme une horloge bien rgle, viennent passer tel point de l'espace o ils doivent passer! A force de les observer, j'ai fini par connatre l'heure leur position, aussi bien qu'avec une montre. Je ne sais rien de plus beau que de voir l'toile du soir monter lentement sur l'horizon. Bien souvent, seul, au milieu des bois, j'ai suivi son ascension superbe dans le firmament, en me disant que, peut-tre, sur cet astre quelque charbonnier surveillant ses fourneaux dans une Fort Barade quelconque contemplait la Terre, comme moi, terrien, sa plante. On me dira peut-tre: Tout a, c'est trs joli avec le beau temps; mais quand il pleuvait?... Eh bien! quand il pleuvait, je me mettais l'abri dans ma cabane; et puis j'avais une bonne peau de bique qui me gardait de la pluie. Un peu d'eau, ce n'est pas une affaire, et de temps en temps, je ne la dteste pas. Reprenons. J'aimais aussi observer ce qui se passait autour de moi, connatre les moeurs et habitudes des btes et des oiseaux. J'piais le hrisson chassant les serpents; l'cureuil la recherche de la fane, le renard glapissant sur une voie de livre; la belette et la fouine surprenant les couveuses dans le nid; les loups rdeurs sortant de leur fort l'heure o se lvent les toiles, et rentrant le matin aprs avoir mang quelque chien rest dehors autour d'un village. Il m'est arriv de passer de longs moments pier le mange de quelque animal qui ne me voyait pas. Une chose bien curieuse, c'est de voir les oiseaux faire leur nid. Leur adresse tisser la mousse, la laine, l'herbe, le crin, est tonnante aussi bien que la rapidit avec laquelle ils ont achev. Je connaissais tous les nids: celui de l'alouette qui fait le sien terre dans l'empreinte d'un sabot de boeuf, et qui le cache si bien que souvent le moissonneur passe dessus sans le voir; celui du loriot, suspendu entre les deux branches d'une fourche; celui du roitelet bti en forme de boule, avec un petit trou pour l'entre; celui de la msange, que nous appelons _sanzille_, o quinze dix-huit petits sont presss l'un contre l'autre dans un trou de chtaignier; celui de la tourterelle, qui est fait de quelques branchettes croises sans plus. Rien qu'en voyant un oeuf, je pouvais dire sans me tromper de quel oiseau il tait; cependant, il y en a beaucoup d'espces dans nos pays. J'aurais voulu savoir aussi le nom de cette grande quantit de plantes qui foisonnent chez nous; je dis: leur nom franais, car de nom patois, la plupart n'en ont pas, ma grande surprise. Mais si je ne savais pas le nom de toutes, je les connaissais, au moins beaucoup, par leur forme, le moment de leur floraison, et puis par leurs qualits utiles ou nuisibles, comme, par exemple: l'herbe aux blessures ou plantain; l'herbe aux chats, qui les met en folie; l'herbe aux cors; l'herbe du diable, pour les conjurations; l'herbe aux engelures; l'herbe ternuer; l'herbe gurir les fivres; l'herbe aux fous; l'herbe qui gurit la gale; l'herbe aux gueux, ou clmatite; l'herbe aux ivrognes:--ivraie en franais ou _virajo_ en patois;--l'herbe aux ladres; l'herbe aux loups, qui est un poison; l'herbe soigner les humeurs froides; l'herbe des sorciers, qui est la mandragore; l'herbe lait, pour les mres nourrices qui en manquent; l'herbe de saint Fiacre, ou bouillon blanc; l'herbe tuer les poux; l'herbe chasser les puces; l'herbe pour les panaris; l'herbe de saint Roch, qu'on attache au joug, le jour de la bndiction des bestiaux; l'herbe la teigne, ou bardane; l'herbe aux verrues; enfin, pour en finir, les cinq herbes de la Saint-Jean, dont on fait ces croix cloues aux portes des tables; herbes qu'il ne faut pas oublier lorsqu'on veut russir en quelque chose de consquence. Sans doute, on ne viendra pas me dire que ma vie dans les bois n'tait pas plus libre, plus santeuse, et plus intelligente, cent fois, que celle des gens de ma condition dans les villes, o ils ont un fil la patte, bien court, des maladies inconnues chez nous, et qui ne distinguent pas, tant seulement, le seigle de l'avoine. Mais quand mme on me le dirait, je n'en croirais du tout rien. On pense bien qu'tant toujours dehors et dans les bois, je n'avais garde d'oublier la chasse. Et, en effet, je l'aimais toujours de passion, et mon fusil tait toujours dans la cabane, charg, tout prt. Seulement il ne faut pas croire que lorsqu'on est au travail, et qu'on a des fourneaux allums, on puisse faire pter le bton perc aussi souvent qu'on veut: ce n'est que toutes les fois qu'on peut. Tout de mme, j'avais quelquefois de bonnes aubaines, comme lorsque j'enlevai toute une niche de louveteaux dans la fort, du ct du Cros-de-Mortier. Ma femme les porta Prigueux dans un panier, gros comme des petits chiens de trois semaines, et on lui donna la prime, qui nous servit bien pour faire un peu arranger notre baraque de maison et y faire ajouter une chambre. Je tuai encore, depuis, quelques sangliers, l'afft ou au passage, et puis trois autres loups, par le moyen que voici: la saison, qui est l'hiver, j'appelais les loups en hurlant dans mon sabot, comme une louve en folie. Je l'imitais si bien qu'une nuit, de l'endroit o j'tais embusqu, je vis quatre beaux loups arriver, qui jetaient des hurlements de rponse, et bientt commencrent tourner autour les uns des autres en grondant, le poil hriss, jaloux, comme font les chiens. Je les accordai tous d'un coup de fusil qui en laissa un sur place. Les curieux diront peut-tre: Tout l'heure, vous parliez de votre femme; et que faisait-elle, tandis que vous tiez dans le bois faire le charbon? Eh bien! moi, je n'tais pas de ces tte-poules qui ne peuvent pas quitter les cotillons de leur femme. Certainement je l'aimais bien, mais il n'est pas besoin pour montrer son affection de se cajoler tout le temps: lorsqu'il le fallait donc, nous nous sparions sans grimaces. C'est bien vrai aussi, que je n'tais pas comme les _chabretares_ ou mntriers qui ne trouvent de pire maison que la leur, accoutums qu'ils sont faire noce partout o ils vont; au contraire, je revenais toujours avec plaisir chez nous. Mais dans les premiers temps, pendant que j'tais mettre en charbon une coupe du ct du Lac-Viel, ma femme venait me trouver et restait avec moi deux ou trois jours, puis s'en retournait aux Ages voir si rien n'avait boug, et revenait aprs, apportant du pain, ou ce qui faisait besoin. Dans la journe, elle m'aidait des fois monter un fourneau, ou bien filait sa quenouille lorsqu'il tait allum. Et puis elle faisait la soupe et attisait le feu sous la marmite qui pendait entre trois piquets assembls par la cime. Le soir venu, nous soupions aux clarts du brasier, et ensuite nous nous couchions dans la cabane sur des fougres et des peaux de brebis. Il me fallait me relever quelquefois, pour aller voir aux fourneaux, mais je laissais ma femme reposer tranquillement, garde par le chien couch en travers de la porte: je ne puis me tenir de le redire, c'tait l une jolie vie, libre, saine et forte. * * * * * Ainsi faisions-nous au commencement que nous fmes maris; mais lorsque, neuf mois plus tard, ma femme eut un drole, elle le portait avec elle, et aprs qu'il avait tt son aise, le couchait dans la cabane o il dormait tout son saoul. Tant qu'il n'y en eut qu'un, a alla bien; mais lorsque le second survint, va te faire lanlaire! il lui fallut rester aux Ages, et tenir le dernier-n, tandis que l'autre commenait marcher, pendu son cotillon, et mon pauvre Jacquou fut oblig de rester seul au milieu des bois, et de cuire sa soupe lui-mme. Et mesure que le temps passait, tous les deux ans, deux ans et demi, peu prs, il y avait un autre drole la maison, de manire que, pour ma femme, il ne fut plus question de la quitter, jusqu' ce que l'an, ayant sept ou huit ans, gardait les plus petits. Je ne travaillais, d'ailleurs, pas toujours dans les environs, ni mme dans la Fort Barade, quoique ce ft l mon renvers ou quartier. J'tais quelquefois au loin, dans la fort de Vergt, ou dans celle du Masngre, entre Valojoux et Tamniers: mme jusqu' la Bessde, prs de Belvs, et dans la fort de Born, j'ai entrepris de faire du charbon, principalement pour les forges. Ainsi, par force, nous avions pris, ma femme et moi, l'habitude d'tre quelquefois spars; mais a n'empchait pas que nous nous aimions tout autant comme auparavant. Si j'osais, je dirais mme que ces petites absences retrempent l'affection, qui languit lorsqu'on ne se quitte jamais. Notre position n'tait gure change depuis notre entre en mnage. Ds longtemps dj, le neveu de Jean avait vendu sa maison des Maurezies et son morceau de bien, et s'en tait all du ct de Salignac, en sorte que j'tais seul de charbonnier dans le pays. J'avais pris un garon, le travail le requrant, mais a ne veut pas dire pour a que nous fussions riches, car il fallait du pain, et beaucoup, pour tous ces droles qui avaient grand apptit, et puis des habillements. Encore que jusqu' l'ge de vingt ans ils aient march tte et pieds nus, sauf que l'hiver ils mettaient des sabots, il leur fallait bien aussi en tous temps des culottes et une chemise, et, lorsqu'il faisait froid, une veste. C'est vrai que, mesure qu'ils grandissaient, la vture passait celui qui venait aprs, comme ge, de sorte que, en arrivant au dernier, ce n'taient plus que des loques rapices de partout, mais propres tout de mme. Ce qui donnait le plus de mal ma femme, c'tait la toile pour faire des chemises et des draps: l'hiver elle veillait tard et filait tant qu'elle pouvait, mettant des prunes sches dans sa bouche pour avoir de la salive. L'entretien des droles et leur nourriture, tout a donc cotait, sans compter que nous avions t obligs d'acheter bien des choses: un cabinet pour serrer les affaires, une maie, et un autre lit pour tous ces droles, o ils couchaient les uns en long, les autres en travers, en haut et aux pieds. Le vieux brave cur de Fossemagne, lorsqu'on les lui prsentait baptiser les uns aprs les autres, mesure qu'ils venaient au monde, disait en riant: --Ah! ah! j'ai t jovent! j'ai eu bonne main! Et pour le prix, c'tait toujours le mme: rien. Mais aussi, l'occasion, ma femme lui portait ou envoyait un livre, ou une couple de palombes la saison du passage, ou un beau panier de champignons, oronges, bolets ou cpes, ou quelque petit cadeau comme a, pour lui marquer notre reconnaissance. Quoique n'tant pas riches, nous tions tous gais et contents plus que si nous avions eu cent mille francs. Je ne pensais plus qu' ma femme, mes enfants et mon ouvrage. Et en songeant au travail, c'tait encore penser aux miens, puisque je travaillais pour les nourrir. Je n'avais pas oubli le pass pourtant, mais il n'tait plus toujours devant mon esprit occup des choses du prsent. Pourtant si quelque circonstance venait me le remembrer, il se rveillait vivace, et cela me reportait en arrire, aux temps malheureux de mon enfance et de ma jeunesse. En me souvenant de telle canaillerie du comte, je sentais encore la haine gronder en moi, comme un chien qu'on ne peut apaiser. Lorsque aussi je passais des endroits o je m'tais rencontr avec la Galiote, je me rappelais la fivre d'amour qui me brlait alors, et j'avais quelque peine, rassis maintenant, dans la plnitude de mon affection pour ma femme, comprendre ma folie d'autrefois. Elle avait quitt le pays vers le temps de la naissance de mon an, car son frre et ses soeurs, besogneux d'argent, avaient voulu vendre le domaine o elle demeurait. O tait-elle alle? avait-elle fini par mal tourner comme ses soeurs? Je ne l'ai jamais su; cela se peut, mais j'aime mieux croire que non, car elle valait mieux qu'elles. Quant au comte, on dit dans le pays, l'poque, qu'aprs avoir vcu quelque temps de charits, pour ainsi dire, piquant l'assiette dans les chteaux, ou chez dom Enjalbert, et tranant partout une misre honteuse, il s'tait rfugi Paris chez sa fille ane, qui tait une bonne tireuse de vinaigre, et finalement tait mort l'hpital. C'est bien comme disait le chevalier: _Cent ans bannire, cent ans civire!..._ Quelques annes aprs notre mariage, je parlais avec ma femme des quatre terribles jours que j'avais langui dans les oubliettes de l'Herm, et quoique ce ne ft pas la premire fois, comme toujours en oyant ce rcit, elle joignit les mains avec des exclamations pitoyables. Elle voulut connatre l'endroit, et, un dimanche, nous fmes l'Herm en nous promenant. Arriv devant ces ruines habites maintenant par les chouettes et les ratepenades, un mouvement d'orgueil me monta en voyant mon ouvrage, en songeant que moi, pauvre et mpris, j'avais vaincu le comte de Nansac, puissant et bien gard. Lorsque ma femme vit, dans le pav de la prison, cette manire de trappe de pierre, ce trou noir par lequel on m'avait descendu dans les tnbres de la basse-fosse, elle eut un frmissement pnible et recula d'horreur. --O mon pauvre homme! Comment as-tu pu vivre quatre jours et quatre nuits l dedans! En sortant de l'enceinte du chteau, je trouvai ce garon qui avait fait le guet le soir de l'incendie. Il tait mari dans le village maintenant, et il nous fallut de force entrer boire un coup chez lui. L, tout en trinquant, nous parlmes de cette nuit o nous avions fait justice de cette famille de loups, et alors lui me dit: --Je ne comprends pas comment les gens du pays ont pu supporter toutes ces misres si longtemps! le diable me flambe, je crois que sans toi nous serions encore sous la main de ces brigands! --A la fin, sans doute, quelqu'un en aurait bien dbarrass le pays, rpondis-je. --Peut-tre; mais, en attendant, tu l'as fait! Et tu en porteras les marques jusqu' la mort,--ajouta-t-il en regardant les cicatrices des balles ma joue. Et aprs avoir trinqu une dernire fois, je m'en retournai aux Ages avec ma femme. Une autre fois, nous en allant ensemble la foire du 25 janvier Rouffignac acheter un petit cochon,--parlant par respect,--je lui fis voir la tuilire o j'avais pass de si terribles moments, lors de la mort de ma mre. Mais depuis ce temps, il y avait des annes, la charpente et la tuile s'taient effondres, entranant les murs de torchis, en sorte que la maison n'tait plus qu'un amas de dcombres, un ple-mle de terre, de pierres, de dbris de tuiles, recouvert de ronces et d'herbes folles, d'o sortaient des bois pourris moiti, comme les ossements de quelque animal gant enseveli sous ces ruines. Et l, je lui dis les horribles angoisses que j'avais prouves, moi tout jeunet, en voyant ma mre affole mourir dans les affres de la dsesprance. --Pauvre! fit-elle, tu n'as pas t trop heureux dans tes premiers ans. --Non, mais maintenant, s'il plat Dieu, les mauvais jours sont passs, sauf les accidents vimaires. Elle ne dit rien et nous continumes notre chemin. Lors de ma dernire alle Fanlac avec ma femme, j'avais bien recommand au vieux Cariol de me faire savoir s'il arrivait quelque chose au chevalier. Cela m'avait caus, comme je l'ai dit dj, beaucoup de regret, et mme une vritable peine, de n'avoir pas t l'enterrement de la bonne demoiselle Hermine. Il me semblait, quoique ce ne ft pas de ma faute, que j'avais manqu mon devoir, et je ne voulais pas rcidiver. Un matin donc, un drolar arriva aux Ages de la part de Cariol, nous porter la nouvelle que le chevalier tait mort. En ce temps-l, nous avions dj plusieurs enfants, de manire que, l'an tant dj grandet, ma femme l'envoya me prvenir du ct de Fagnac o j'tais. Laissant mon ouvrier aux fourneaux, je m'en vins vite la maison o, ayant pris mes meilleurs habillements, je partis pour Fanlac, o je fus rendu tout juste pour l'enterrement. Ce que c'est que d'tre un brave homme! Toute la paroisse tait l: vieux, jeunes, hommes, femmes, petits droles, et, avec a, beaucoup de nobles et de messieurs de Montignac et des environs. Tous les hommes voulurent aider le porter au cimetire ou du moins toucher son cercueil. Le cur n'tait plus celui qui avait remplac Bonal: les gens le dtestaient tellement qu'il avait t oblig de partir, comme je l'ai dit. Son successeur, qu'on avait envoy deux ans aprs, fit un beau prche sur la tombe du chevalier, et le loua comme il le mritait. Lorsqu'il annona que, par testament, le dfunt avait donn tout son avoir aux pauvres de la paroisse, ce fut un long murmure de bndictions de tous, et les bonnes femmes s'essuyrent les yeux. Malheureusement, ce n'tait pas le diable, ce qu'il donnait, le brave homme, car il ne lui restait gure vaillant et bien liquide qu'environ vingt-cinq ou vingt-six mille francs, ce qu'il parat, le bien tant fortement hypothqu. Ce n'est point par dissipation ou dsordre que le chevalier et sa soeur avaient mang leur avoir, c'tait par bont. Lui, n'avait jamais su refuser cent cus en prt, un homme dans le besoin; et, confiant comme un enfant, il avait souvent mal plac son argent, ou nglig de prendre les prcautions ncessaires. De mme pour les pauvres; le frre et la soeur avaient toujours donn sans compter: aussi mangeaient-ils leur bien, petit petit, et depuis des annes vivaient plus sur le fonds que sur le revenu. Du reste, mme pour ceux qui y regardent de prs, il est forc que les fortunes se fondent, si quelque source, industrie, mariage ou hritage ne les renouvelle pas. Un petit noble campagnard comme le chevalier, qui au commencement de ce sicle tait riche avec deux mille cus de revenu, se trouvait gn trente ans plus tard, et serait pauvre aujourd'hui. Si avec a il survient quelques mauvaises annes, ou de grosses rparations faire, il faut emprunter; les dettes font la boule de neige, et c'est la ruine totale. Quelque temps aprs l'enterrement du chevalier, je revenais des Ages, et m'en allais voir une coupe du ct de La Bossenie, lorsque sur le sentier, une centaine de pas, je vis venir vers moi une vieille en guenilles, toute courbe, avec un bton la main et un bissac sur l'chine. A mesure qu'elle approchait, je me disais: Qui diable est cette vieille? Et tout d'un coup, quoiqu'elle ft fort change, maigre comme un pic, son nez pointu, ses yeux rouges, je reconnus la Mathive, et ma haine pour cette coquine de femme se rveilla soudain. En me joignant, elle releva un peu la tte, et, m'ayant reconnu aussi, s'arrta. --O Jacquou, fit-elle, tu me vois bien malheureuse! --Tant mieux! tu ne le seras jamais assez mon gr! --Guilhem m'a tout mang,--continua-t-elle en s'essuyant les yeux,--et maintenant je cherche mon pain... --Vieille gueuse! depuis la mort de la pauvre Lina, j'ai toujours souhait te voir crever dans un foss, le bissac sur l'chine! Tu es en chemin, je ne te plains pas! Et je passai. J'eus tort certainement de ne pas me rappeler, en cette occasion, les leons du cur Bonal qui prchait sans cesse la misricorde. Mais la pense que cette misrable mre avait tant fait souffrir, et finalement tu, on peut le dire, sa propre fille, la plus douce et la meilleure des cratures, me rvoltait et me rendait fou de colre. Et puis, sans doute, il faut bien tre misricordieux, mais il faut faire attention, aussi, que si l'on est trop facile pardonner, a encourage les mauvais. Ceux dont la conscience est morte ont besoin que la conscience des autres leur rappelle leurs fautes et leurs crimes. De plus, l'horreur qu'inspirent les mchants est un juste chtiment pour eux, et sert d'avertissement ceux qui seraient tents de les imiter. Au reste, ce que j'avais souhait arriva: un matin d'hiver, on trouva la Mathive morte sur un chemin entre Martillat et Prisse, et moiti mange par les loups. Puisque j'ai nomm ce fameux Guilhem tout l'heure, j'en dirai encore ceci que, peu de temps aprs la mort de la Mathive, il fut condamn aux galres perptuit pour avoir, un soir de foire Ladouze, assomm et dvalis un marchand de cochons de Thenon, sur la grande route, la Croix-de-Ruchard: ainsi devait-il finir. * * * * * Tout a est loin maintenant. J'ai cette heure quatre-vingt-dix ans, et ces choses, quoique un peu obscurcies dans les brumes du pass, me remontent parfois la mmoire. Comme tous les vieux, j'aime raconter de vieilles histoires, et je le fais trop longuement sans doute, d'autant qu'elles ne sont pas toujours gaies. Pourtant, dans le village de l'Herm, o je demeure prsentement, les gens ne le trouvent pas; mais c'est qu'ils sont accoutums our des contes interminables, pendant les longues veilles d'hiver. Quoique je leur narre bien tout par le menu, ainsi qu'il m'en souvient, il y en a qui trouvent que je ne m'explique pas assez, et demandent encore ceci ou cela: ils voudraient savoir de quel poil tait mon chien et l'ge de notre dfunte chatte. J'ai eu treize enfants, mles ou femelles. On dit que ce nombre de treize porte malheur; moi, je ne m'en suis jamais aperu. Il ne nous en est pas mort un seul, ce qui est une chose rare et quasi extraordinaire. Mais, ns robustes et nourris au milieu des bois, dans un pays santeux, ils taient l'abri de ces maladies qui courent les villes et les bourgs, o l'on est trop tass. Si je dis que j'ai eu tant de droles, a n'est pas pour me vanter, il n'y a pas de quoi, car les hommes ne souffrent pas pour les avoir: c'est les pauvres femmes qui en ont tout le mal, et aussi la peine de les lever. La mienne avait vingt ans quand nous nous sommes maris, et de l en avant, jusque vers cinquante ans, elle n'a cess d'en avoir un entre les bras, qu'elle posait terre lorsque l'autre arrivait. Je dirai franchement que sur la fin j'en avais un peu perdu le compte: car, un soir de carnaval, en soupant, je m'amusais les nombrer, et je n'en trouvais que onze. --Et la Jeannette qui est l-bas, marie au Moustier, dit ma femme, est-ce qu'elle est btarde? --C'est ma foi vrai! je n'y pensais plus; mais a ne fait toujours que douze? Alors elle alla prendre dans le lit le petit dernier et me le prsenta: --Et celui-l, donc, tu ne le connais pas? --Ah! le pauvre! je l'oubliais. Et, prenant le petit enfanon qui me riait, je l'embrassai et je le fis un peu danser en l'air; aprs quoi, je lui donnai tter une petite goutte de vin dans mon verre. Et ce pendant, les autres droles qui taient l autour de la table s'gayaient de voir que le pre ne retrouvait plus sa treizaine d'enfants. En ce temps-l, il y en avait de maris, garons et filles, d'autres partis travailler hors de la maison, de manire qu'il n'tait pas bien tonnant d'en oublier quelqu'un: oui, seulement ma femme disait que le carnaval en tait la cause. C'est bien sr que si l'homme n'a pas le mal de faire et d'lever les enfants, il lui faut affaner pour les nourrir et entretenir, ce qui n'est pas peu de chose, surtout lorsqu'il y en a tant. Pourtant, Dieu merci, je ne leur ai pas laiss manquer le pain, ce qui n'a pas t sans bcher dur: mais quoi! nous sommes faits pour a, je ne m'en plains pas. On pense bien qu'avec cette troupe de droles je ne pouvais pas devenir riche: aussi, dans toute ma vie, je n'ai pas eu cinquante cus devant moi; content tout de mme, pourvu qu'au jour la journe il y et chez nous pour acheter un sac de bl. Aussi l'hritage que je laisserai ne sera pas gros: il y aura en tout et pour tout la maison des Ages avec trois journaux de pays autour; l'ensemble achet quarante pistoles, et un louis d'or pour les pingles de la dame, et pay peu peu par pactes de cinquante francs la Saint-Jean et la Nol. Je n'tais donc pas riche de bien, mais seulement riche en enfants; et quand j'y songe, je trouve que j'ai t mieux partag. Je prfre laisser aprs moi beaucoup d'enfants que beaucoup de terres ou d'argent. On me dira que, quand je serai mort, a me fera une belle jambe: j'en conviens! En attendant, je suis rjoui ds maintenant de voir foisonner tous ces petits et arrire-petits-enfants venus de moi. Pour le coup, j'en ai tout fait perdu le compte, ou, pour mieux dire, je ne l'ai jamais su. Et puis, il faut que je l'avoue, il y a dans cette affaire quelque chose que j'estime haut: c'est le contentement d'avoir fait mon devoir d'homme et de bon citoyen. C'est une chose laquelle on ne pense gure maintenant, malheureusement; mais j'ai ou conter qu'il y avait autrefois des peuples o celui qui n'avait pas d'enfants en tait msestim, et o le citoyen qui en avait le plus passait devant les autres; aujourd'hui on dit que c'est un imbcile. Les gens, principalement ceux qui sont fortuns, aiment mieux n'avoir qu'un enfant et le faire riche. Pourtant, c'est une chose assez connue que les enfants des riches en valent moins. C'est une mauvaise condition que d'entrer dans la vie ayant tout souhait: a fait perdre tout nerf et tout ressort, ou a empche d'en acqurir. Aussi voit-on dgnrer les familles riches. Il y a sans doute des exceptions, mais elles sont rares. Mais je m'attarde, il est temps d'en finir. Voici dix ans que ma pauvre femme est morte, et, depuis ce temps-l, j'ai laiss la maison des Ages l'an, qui s'arrangera avec ses frres et soeurs, et je suis venu demeurer l'Herm, chez un autre de mes garons. a fut un coup bien dur que de me sparer de celle avec qui j'avais vcu si longtemps, sans une heure de dplaisir, car c'tait une femme bonne, dvoue et vaillante plus qu'on ne peut dire; mais les bons comme les mchants sont sujets la mort. Aprs a, il m'est arriv un autre malheur, qui est que, voici tantt deux ans Notre-Dame d'aot, je suis devenu aveugle presque tout d'un coup. Moi qui allais encore garder la chvre le long des chemins, je ne suis plus bon rien; il me faut la main de ma nore ou celle de ma petite Charlotte pour me mener asseoir une bonne place l'abri du vent et me chauffer au soleil d'hiver. Si ce n'tait a, j'ai encore toute ma tte, et mes jambes sont bonnes. Lorsque ma petite-fille me tient compagnie, j'ai assez faire lui rpondre, car elle ne cesse de me faire des questions sur ceci ou a, comme on sait que c'est l'habitude des petits droles qui veulent tout savoir. Mais, des fois, elle me laisse pour aller s'amuser avec d'autres enfants du village, et alors je reste seul, moins que notre plus proche voisine, la vieille Peyronne, ne se vienne seoir prs de moi; malgr a nous ne tenons pas grande conversation, car elle est sourde comme un pot. Quand je suis ainsi tout seul, au soleil, ou bien l't l'ombre d'un vieux noyer grollier rest debout aux abords des fosss du chteau, je rumine mes souvenirs et je sonde ma conscience. Je songe tout ce que j'ai fait, l'incendie de la fort, celui du chteau et, aprs avoir tourn et retourn les choses dans tous les sens, aprs avoir bien examin toutes les circonstances, je me trouve excusable, comme ont fait les braves messieurs du jury. Il n'y a que les deux chiens du comte que je regrette d'avoir fait trangler avec mes setons, car les pauvres btes n'en pouvaient mais. Pour tout le reste, je rendais guerre pour guerre et je ne faisais que me dfendre, et les miens et tous, contre la malfaisance odieuse et les mchancets criminelles du comte de Nansac: je n'ai donc pas de remords. Dans le village et partout on en juge de mme, sans doute, car les gens m'affectionnent et me respectent comme tant celui qui les a dlivrs d'une tyrannie insupportable. Sans y penser, j'ai fait le bonheur du pays d'une autre manire: car, lorsque la terre du comte a t mise en vente au tribunal, la bande noire l'a achete pour la revendre au dtail. Alors les gens de l'Herm, de Prisse et des autres villages alentour ont regard dans les vieilles chausses caches sous clef au fond des tirettes, et ont acquis terres, prs, bois, vignes, leur convenance, payant partie comptant, partie pactes. a a chang le pays du tout au tout. Ainsi, l'Herm et Prisse, il n'y avait autrefois que deux ou trois chtifs propritaires; tout le reste, c'taient des mtayers, des bordiers, des tierceurs, des journaliers, tous vivant misrablement, point libres, jamais srs du lendemain qui dpendait des caprices mchants du comte et de la coquinerie de Laborie et autres. Les fils et petits-fils de ces pauvres gens qui n'osaient pas tant seulement lever la tte, par manire de dire; qui taient peurs comme des belettes, tant les avait crass cette famille maudite, sont maintenant de bons paysans, matres chez eux, qui ne craignent rien et ont conscience d'tre des hommes. C'est l une consquence qui n'est pas petite et d'o il faut conclure que la grande proprit est le flau du paysan et la ruine d'un endroit. Mais il y en a encore une autre bien grande qui est que, en outre de l'aisance, de la scurit et de l'indpendance, la disparition du comte a rendu aux gens confiance dans la justice. Auparavant, lorsqu'ils taient abandonns, par les autorits et les gens en place, aux vexations et la cruelle tyrannie de cet homme, ils disaient communment: Il n'y a pas de justice pour les pauvres! Lui parti, ils ont commenc la connatre et la respecter. Aujourd'hui, grce d'autres que le pauvre Jacquou, ils savent qu'elle est pour tous, et celui qui est ls sait bien en user. Il y en a mme qui n'en usent que trop, parce qu'ils plaident pour rien, pour un mouton corn, pour une poule dans un jardin. C'est un peu notre maladie, d'ailleurs, comme disait le chevalier: _Les juifs se ruinent en Pques, les Maures en noces, les chrtiens en procs._ Mais au moins nos gens, dont je parle, n'en sont pas rduits, comme nous le fmes jadis, se faire justice eux-mmes, ce qui est une mauvaise chose. La comparaison du pass et du prsent nous enseigne que les gens ne se rvoltent qu' la dernire extrmit, par l'excs de la misre, et de dsespoir de ne pouvoir obtenir justice. Aussi ces grands soulvements de paysans, si communs autrefois, sont devenus de plus en plus rares, et finalement ont disparu, maintenant que chacun, pour petit qu'il soit, peut recourir la loi qui nous protge tous. Pour moi, j'ai la foi que je suis le dernier croquant du Prigord. * * * * * Longue vie ne diminue pas les peines, dit-on; pourtant, comme on peut le voir, ma vieillesse est plus heureuse que ma jeunesse. Les gens de l'Herm sont quasi fiers de moi; et, lorsqu'il vient des messieurs visiter les ruines du chteau, s'ils demandent chose ou autre ce propos, on leur rpond: --Le vieux Jacquou vous dirait tout a; il sait mieux que personne les choses anciennes de l'Herm et de la Fort Barade, car il est le plus vieux du pays, et c'est lui qui a fait brler le chteau. Et lors, quelquefois, on me vient qurir, et, assis sur une grosse pierre, dans la cour pleine de dcombres et envahie par les herbes sauvages, je leur conte mon histoire. Un de ces visiteurs, qui est venu deux ou trois fois l'exprs, m'a dit qu'il la mettrait par crit, telle que je la lui ai conte. Je ne sais s'il le fera, mais il ne m'en chaut: comme je le lui ai dit, je ne suis plus l'ge o l'on aime entendre parler de soi. Ainsi ma vie achve de s'couler doucement, en paix avec moi-mme, aim des miens, estim de mes voisins, bien voulu de tout le monde. Et, dans une pleine quitude d'esprit, demeur le dernier de tous ceux de mon temps, rassasi de jours,--comme la lanterne des trpasss du cimetire d'Atur, je reste seul dans la nuit, et j'attends la mort. FIN PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--9772-5-99.--(Encre Lorilleux). End of the Project Gutenberg EBook of Jacquou le Croquant, by Eugene Le Roy License: Share Alike