Produced by Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) LE POME DE MYRZA Durant les quatre ou cinq sicles au milieu desquels est jet le grand vnement de la vie du Christ, l'intelligence humaine fut en proie aux douleurs et aux dchirements de l'enfantement. Les hommes suprieurs de la civilisation, sentant la ncessit d'un renouvellement total dans les ides et dans la conduite des nations, furent clairs de ces lueurs divines dont Jsus fut le centre et le foyer. Les sectes se formrent autour de sa courte et sublime apparition, comme des rayons plus ou moins chauds de son astre. Il y eut des carates, des saducens et des essniens, des manichens et des gnostiques, des picuriens, des stociens et des cyniques, des philosophes et des prophtes, des devins et des astrologues, des solitaires et des martyrs: les uns partant du spiritualisme de Jsus, comme Origne et Mans; les autres essayant d'y aller, sur les pas de Platon et de Pythagore; tous escortant l'vangile, soit devant, soit derrire, et travaillant par leur dvouement ou leur rsistance consolider son triomphe. Dans cette confusion de croyances, dans ce conflit de rves, de travaux fivreux de la pense, de divinations maladives et de vertiges sublimes, une nouvelle forme fut donne certains esprits, une forme agrable, lastique, qui seule convenait aux esprits clairs et aux caractres faciles: cette disposition de l'esprit humain qui domine dans tous les temps de dpravation, et chez toutes les nations trs-civilises, nous l'appellerons, pour nous servir d'une expression moderne, _clectisme_, quoique cette dnomination n'ait pas eu dans tout temps le mme sens; nous nous en tenons celui qu'elle implique aujourd'hui, pour qualifier la situation morale des hommes qui n'appartenaient aucune religion au temps dont il est question ici. Parmi ces clectiques, on vit des hommes d'un caractre et d'un esprit tout opposs, des hommes graves et des hommes frivoles, des savants et des femmes; car cette doctrine, qui consistait dans l'absence de toute rgle, accueillit toute sorte de pdantisme et toute sorte de posie. Les rhteurs s'y remplissaient l'estomac d'arguments, et les potes s'y gonflaient le cerveau de mtaphores. L'Inde et la Chalde, Homre et Mose, tout tait bon ces esprits avides et curieux de nouveauts, indiffrents en face des solutions: heureux caractres qui, Dieu merci, fleurirent toujours ici-bas au milieu de nos lourdes polmiques. Grands diseurs de sentences, sincres admirateurs de la vertu et de la foi, le tout par amour du beau et par estime de la sagesse, vrais picuriens dans la pratique de la vie, prophtes lgants et joyeux, bardes demi-bibliques et demi-paens, intelligences saisissantes, fines, claires, pleines de crdulits potiques et de scepticisme modeste; en un mot, ce que sont aujourd'hui nos vritables artistes. Le petit pome qu'on va lire fut rcit, en vers hbraques, sous un portique de Csare, par une femme nomme Myrza, laquelle tait une des prophtesses de ce temps-l, espce mixte entre la bohmienne et la sibylle, pote en jupons comme il en existe encore, mais d'un caractre hardi et tranch qui s'est perdu dans le monde, aventurire sans patrie, sans famille et sans dieux, grande liseuse de romans et de psaumes, initie successivement par ses amants et ses confesseurs aux diverses religions qui s'arrachaient lambeau par lambeau l'empire de l'esprit humain. Cette femme tait belle, quoique n'appartenant plus la premire jeunesse; elle jouait habilement le luth et la cithare, et, changeant de rhythme, de croyance et de langage selon les pays qu'elle parcourait, elle traversait les querelles philosophiques et religieuses de son sicle, semant partout quelques fleurs de posie, et laissant sur ses traces un trange et vague parfum d'amour, de saintet et de folie; bonne personne du reste, que les princes faisaient asseoir par curiosit leur table, et que le peuple coutait avec admiration sur la place publique. Voici son pome tel que, de traduction en traduction, il a pu arriver jusqu' nous. Nous osons parfaitement le livrer aux savants, aux potes et aux chrtiens de ce temps-ci, sachant le bon march que notre sicle panthiste fait de toutes choses, et la complaisance que son ennui lui inspire pour toutes sortes de rves. I. En ce temps-l, longtemps avant le commencement des jours que les hommes ont essay de compter, Dieu appela devant lui quatre Esprits, qui parcouraient d'un vol capricieux les plaines de l'espace: Allez, leur dit-il, prenez-vous par la main, marchez ensemble, et travaillez de concert. Ils obirent, et, ne se quittant plus, prsidrent chacun une des oeuvres de Dieu; et un nouvel astre parut dans l'ther: cet astre est la terre que nous habitons aujourd'hui, et ces quatre Esprits sont les lments qui la composent. Mais deux de ces Esprits, se sentant plus puissants, firent la guerre aux deux autres. L'eau et le feu ravagrent la terre, et l'air fut tantt infect des vapeurs humides des marais, et tantt embras des feux d'un soleil dvorant. Et pendant un nombre de sicles que l'homme ne sait pas, mais qui sont dans l'ternit de Dieu moins qu'une heure dans la vie de l'homme, notre globe bondit dans l'immensit, comme une cavale sauvage, sans guide et sans frein; sa course ne fut rgle que par le caprice des Esprits qui Dieu l'avait abandonn; tantt, emport d'un essor fougueux, il s'approcha du soleil jusqu' s'y brler; tantt il s'endormit languissant et morne, loin des rayons vivifiants que chaque printemps nous ramne. Il y eut des jours d'une anne et des nuits d'un sicle. Le globe n'ayant pas encore arrt sa forme, les froides rgions qu'habitent le Caldonien et le Scandinave furent calcines par des ts brlants. Les contres o la chaleur bronze les hommes se couvrirent de glaciers incommensurables. L'Esprit du feu descendit dans le sein de la terre; on et dit qu'un dmon enfonait ses ongles et ses dents dans les entrailles du globe: des rugissements sourds s'chappaient des rochers branls, et la terre s'agitait comme une femme dans les convulsions de l'enfantement. Quelquefois le monstre, en se retournant dans le ventre de sa mre, sapait les fondements d'une montagne, et creusait sous les valles des votes sans appui. La montagne et la valle disparaissaient ensemble, et des lacs de bitume s'tendaient en bouillonnant sur les dbris amoncels; une fume cre et ftide empoisonnait l'atmosphre; les plantes se desschaient, et l'eau, appele par le feu, ravageait son tour le flanc dchir de sa soeur. [Illustration: Que le peuple coutait sur la place publique.] Enfin le feu s'ouvrit un passage travers le roc et l'argile, et se rpandit au dehors comme un fleuve dbord. La mer, brisant ses digues de la veille, fit chaque jour de nouvelles invasions, et chaque jour dserta ses nouveaux rivages comme un lit trop troit. On voyait, dans l'espace d'une nuit, s'lever des montagnes de fange ou de cendre, que le soleil et le vent faonnaient leur gr; des ravins se creusaient tels que la vie d'un homme voyageant le jour et la nuit n'et pas suffi pour en trouver le fond; des mtores gigantesques erraient sur les eaux comme des soleils dtachs de la vote cleste, et les vagues de l'ocan roulaient sur les sommets que les nuages enveloppent aujourd'hui bien loin au-dessus de la demeure des hommes. Dans cette lutte, la terre et l'eau, jalouses l'une de l'autre, se mirent crer des plantes et des animaux qui leur tour se firent la guerre entre eux; des lianes immenses essayrent d'arrter le cours des fleuves, mais les fleuves enfantrent des polypes monstrueux, qui saisirent les lianes dans leurs bras vivants, et leur treinte fut telle, que des myriades de races d'animaux s'y arrtrent et y prirent; et de tous ces dbris se forma le sol que nous foulons aujourd'hui, et sous lequel a disparu l'ancien monde. Cependant toutes ces existences d'un jour succdaient d'autres existences; les races se perdaient et se renouvelaient; la matire inpuisable se reproduisait sous mille formes. Du sein des mers sortaient les baleines semblables des les, et les lviathans hideux rampant sur le sable avec des crocodiles de vingt bras, ses. Nul ne sait le nombre et la forme des espces tombes en poussire; l'imagination de l'homme ne saurait les reconstruire; si elle le pouvait, l'homme mourrait d'pouvante la seule ide de les voir. L'abeille fut peut-tre la soeur de l'lphant; peut-tre une race d'insectes, aujourd'hui perdue, dtruisit celle du mammouth, que l'homme appelle le colosse de la cration. Dans ces marcages qui couvraient des continents entiers, il dut natre des serpents qui, en se droulant, faisaient le tour du globe, et les aigles de ces montagnes, infranchissables pour nos gazelles abtardies, enlevaient dans leurs serres des rhinocros de cent coudes. En mme temps que les dragons ails arrivaient des nuages de l'orient, les licornes indomptables descendaient de l'occident, et quand une troisime race de monstres, pousse par le vent du sud, avait dvor les deux autres, elle prissait gorge de nourriture, et l'odeur de la corruption appelait l'hyne du nord, des vautours plus grands que l'hyne, et des fourmis plus grandes que les vautours; et sur ces montagnes de cadavres, parmi ces lacs de sang livide, au milieu de ces btes immondes, dvores et dvorantes, des arbres sans nom levaient jusqu'aux nues la profusion de leurs rameaux splendides, et des roses plus belles et plus grandes que les filles des hommes ne le furent jamais, exhalaient des parfums dont s'enivraient les esprits de la terre, couverts de robes diapres, aujourd'hui rduits la taille du papillon, et aux trois grains d'or de l'tamine de nos fleurs. [Illustration: L'ange du sommeil l'appela.] Ces volcans, ces dluges, ces cataclysmes, cet ouvrage informe du temps et de la matire, les saintes critures l'appellent l'ge du chaos. Or, tandis que les quatre Esprits se livraient la guerre, il arriva qu'ils passrent prs du char de Dieu, et, frapps de terreur, ils s'arrtrent. Dieu les appela et leur dit: Qu'avez-vous fait? Pourquoi ce monde que je vous ai confi marche-t-il comme s'il tait ivre? Avez-vous bu la coupe de l'orgueil? Prtendez-vous faire les oeuvres de l'ternel? Un esprit plus puissant que vous va se lever ma voix; il vous enchanera, et vous forcera de vivre en paix. L'ternel passa; et quand les quatre Esprits virent s'effacer dans l'espace le cercle de feu que traaient les roues de son char, ils reprirent courage, et, se regardant, ils se dirent: Pourquoi ne rsisterions-nous pas l'ternel? Ne sommes-nous pas ternels, nous aussi? Il nous a crs, mais il ne peut nous dtruire, car il nous a dit: Vous n'aurez pas de fin. L'ternel ne peut reprendre sa parole. Il nous a donn ce monde. Mais c'est nous qui l'avons couvert de plantes et d'animaux. Nous aussi, nous sommes crateurs. Unissons-nous, armons nos volcans en guerre. Que l'ocan gronde, que la lave bouillonne, que la foudre sillonne les airs, et vienne l'ternel pour nous donner des lois! En parlant ainsi, ils cessrent de se har; et, abaissant leur vol sur les montagnes les plus leves de la terre: Nous allons, dirent-ils, entasser ces monts les uns sur les autres, et nous atteindrons ainsi la demeure de Dieu. Nous le renverserons, et nous rgnerons sur tous les mondes. Mais comme ils commenaient leur travail insens, un ange envoy par le Seigneur versa sur eux la coupe du mpris, et, saisis de torpeur, ils s'endormirent comme des hommes pris de vin. Et quand ils se rveillrent, ils virent sur la mousse un tre inconnu, plus beau qu'eux, quoique dlicat et frle. Sa tte n'tait pas flamboyante, et son corps n'tait pas couvert d'une armure d'cailles de serpent; le ver soie semblait avoir fil l'or de sa chevelure, et sa peau tait lisse et blanche comme le tissu des lis. Les Esprits tonns l'entourrent pour le contempler, s'merveillant de sa beaut, et se demandant l'un l'autre si c'tait l un esprit ou un corps. Cependant cette crature dormait paisiblement sur la mousse, et les fleurs se penchaient sur elle comme pour l'admirer; les oiseaux et les insectes voltigeaient autour d'elle, n'osant becqueter ses lvres de pourpre, et formant un rideau d'ailes doucement agites entre son visage et le soleil du matin, qui semblait jaloux aussi de le regarder. Alors l'Esprit des eaux:--Quel est celui-ci? et qui de nous l'a produit l'insu des autres? Si c'est de la terre qu'il est sorti, d'o vient que les vapeurs de mes rives n'en savent rien? et o est le feu qui l'a fcond? Est-ce une plante, pour qu'il soit sans plumes, et sans fourrure, et sans caille? Et si c'est une plante, d'o vient que je n'ai point arros son germe, d'o vient que l'air n'a pas aid sa tige s'lever et son calice se colorer? Si c'est une crature, o est son crateur? Si c'est un esprit, de quel droit vient-il s'tablir dans notre empire, et comment souffrons-nous qu'il s'y repose? Enchanons le, et que la bouche des volcans se referme derrire lui, car il faut qu'il aille au fond de la terre et qu'il n'en sorte plus. L'Esprit de la terre rpondit: Ceci est un corps, car le sommeil l'engourdit et le gouverne comme les animaux; ce n'est pas une plante, car il respire et semble destin au mouvement comme l'oiseau ou le quadrupde: cependant il n'a point d'ailes, et ne saurait voler; il n'a pas les dfenses du sanglier, ni les ongles du tigre pour combattre, ni mme l'caille de la tortue pour s'abriter. C'est un animal faible, que le moindre de nos animaux pourrait empcher de se reproduire et d'exister. Et puisque aucun de nous ne l'a cr, il faut que ce soit l'ternel qui, par drision, l'ait fait clore, afin de nous surprendre et de nous effrayer; mais il suffira du froid pour lui donner la mort. --Ne nous en inquitons point, dirent les autres, il est en notre pouvoir, veillons-le, et voyons comme il marche et comme il se nourrit. Puisqu'il n'a ni ailes, ni nageoires, ni arme d'aucune espce, pour s'ouvrir un chemin et se construire une demeure, il ne saurait vivre dans aucun lment. Et les quatre Esprits de rvolte se mirent railler et mpriser l'oeuvre du Dieu tout-puissant. Alors cet tre nouveau s'veilla, et, leur grande surprise, il ne se mit ni fuir, ni ramper comme les serpents, ni marcher comme les quadrupdes; il se dressa sur ses pieds, et sa tte se trouvant tourne vers le ciel, il leva son regard, et les Esprits de rvolte virent, dans sa prunelle, tinceler un feu divin. Quel est, dirent-ils, celui-ci, qui ne rampe, ni ne vole, et qui a un rayon du soleil dans les yeux? Va-t-il monter vers le ciel comme une fume? et d'o vient qu'avec un corps si chtif il est plus beau que le plus beau des anges du ciel?--Alors ils furent saisis de crainte, et l'interrogrent en tremblant. Mais celle crature ne les entendit pas; on et dit que ses yeux ne pouvaient distinguer leur forme, car elle ne leur donna aucun signe d'attention, et ne rpondit rien leurs questions. Ils se rjouirent donc de nouveau, en disant: Cette bte n'a ni le sens de l'oue, ni le sens de la vue; elle ne saurait faire entendre aucun cri, elle est plus stupide que les autres btes. Celles-ci ne nous comprennent pas et ne nous voient pas non plus; mais l'instinct les avertit de notre prsence; et un tressaillement secret s'empare du plus petit oiseau, lorsque le volcan gronde, ou lorsque l'orage s'approche; l'ours et le chien s'enfuient en hurlant, le dauphin s'loigne des rivages, et le dragon se rfugie sur les arbres les plus levs des forts; mais cette bte n'a pas de sens, et les polypes seuls suffiront pour la dvorer. Alors la crature inconnue leva la voix, une voix plus douce que celle des oiseaux les plus mlodieux, et elle chanta un cantique d'actions de grces au Seigneur, dans une langue que les Esprits de rvolte ne comprirent pas. Et leur colre fut grande, car ils se crurent insults par cette langue mystrieuse, et ces accents d'amour et de ferveur remplirent leur sein de haine et de rage. Ils voulurent saisir leur ennemi; mais l'ennemi, ne daignant pas les voir, se prosterna devant l'ternel, puis se releva avec un front rempli d'allgresse, et se mit descendre vers la valle, sans cesser d'tre debout, et posant ses pieds sur le bord des abmes avec autant d'adresse et de tranquillit que l'antilope ou le renard. Comme les pierres et les pines offensaient sa peau, il cueillit des herbes et des feuilles, et se fit une chaussure avec tant de promptitude et d'industrie, que les Esprits de rvolte prirent plaisir le regarder. Cependant, mesure que la crature de Dieu marchait, la terre semblait devenir plus riante, et la nature se parait de mille grces nouvelles. Les plantes exhalaient de plus doux parfums, et la crature, comme saisie d'un amour universel, se courbait, respirait les fleurs, se penchait sur les cailloux transparents, souriait aux oiseaux, aux arbres, aux vents du matin. Et le vent caressait mollement sa poitrine; les oiseaux la suivaient avec des chants de joie; les papillons venaient se poser sur les fleurs qu'elle leur prsentait; les arbres se courbaient vers elle et lui offraient leurs fruits l'envi l'un de l'autre. Elle mangeait les fruits, et, loin de dvorer avidement comme les btes, semblait savourer avec dlices les sucs parfums de l'orange et de la grenade. Une biche, suivie de son faon, vint elle, et lui offrit son lait qu'elle recueillit dans une conque de nacre, qu'elle porta joyeusement ses lvres en caressant la biche; puis elle prsenta la coquille au faon, qui but aprs elle, et qui la suivit, ainsi que sa mre. Les Esprits suivaient en silence, et ne concevaient rien ce qu'ils voyaient; enfin ils se rveillrent de leur stupeur et dirent: C'est assez nous laisser insulter par une oeuvre de tnbres et d'ignorance; ce vain fantme d'ange a un corps et se repat comme les btes; il doit tre, comme elles, sujet la mort et la pourriture. Si la biche et son faon, si l'oiseau et l'insecte, si l'arbre et son fruit, si l'herbe et la brise se soumettent lui, voici venir le lopard et la panthre qui vont le dchirer. Mais le lopard passa sans toucher la crature de Dieu, et la panthre, l'ayant regarde un instant avec mfiance, vint offrir son dos souple et doux la main caressante de son nouveau matre. --Voici le serpent qui va le couvrir de morsures empoisonnes, dirent les Esprits de haine. Le serpent dormait sur le sable. La crature divine l'appela dans cette langue inconnue qu'elle avait parle l'ternel, et le serpent, droulant ses anneaux, vint mettre sa tte humilie sous le pied du matre, qui se dtourna sans lui faire ni mal ni injure. L'lphant s'approchant, les Esprits esprrent qu'il les dbarrasserait de l'tranger, mais l'lphant, ayant pris des fruits dans sa main, le suivit, obissant sa parole, et cueillant son tour les fruits et les fleurs sur les branches les plus leves pour les lui offrir avec sa trompe. Le chameau arriva, et, pliant les genoux, offrit son dos l'tranger, et le porta dans la valle. Alors les Esprits, transports de colre, s'assemblrent sur une cime leve; ils runirent leurs efforts pour crer un monstre qui surpasst en laideur, en force et en cruaut les monstres les plus hideux qu'et produits la terre. Mais comme le Seigneur, qui jusqu'alors avait habit avec eux, s'tait retir, ils ne purent rien crer d'abord. Enfin, aprs beaucoup de conjurations adresses aux lments qu'ils croyaient gouverner, ils firent sortir de terre un dragon redoutable, et le forcrent avec des menaces de marcher contre la crature de Dieu. Mais celle-ci, le voyant venir, monta sur le cheval, appela l'hippopotame, le taureau, et tous les animaux forts de la terre et de la mer, et les oiseaux forts du ciel, et tous se rangrent autour d'elle comme une arme. Le cheval bondit d'orgueil sous son matre, et le porta comme un roi la rencontre de l'ennemi. Alors le dragon pouvant revint vers ceux qui l'avaient envoy, et leur dit:--Vous voyez ce qui arrive; toutes les cratures se rangent sous sa loi, celui-ci est le roi de la terre, et l'esprit de Dieu est en lui.--Et le dragon tendant ses ailes, l'Esprit de tnbres qui tait en lui s'envola, et sa dpouille restant par terre, l'tranger la ramassa, la regarda, et s'en fit un vtement pour traverser les rgions froides. Car elle continua sa course vers le nord, et parcourut le monde entier, se construisant partout des chariots avec les arbres des forts et les mtaux de la terre; mangeant de tous les fruits; se faisant aimer et servir par toutes les cratures; traversant les fleuves la nage, ou sur des nacelles que son adresse improvisait; s'habituant tous les climats; prenant son sommeil l'ombre des forts, l'abri dans les grottes, ou dans des tentes de feuillage qu'elle dressait au coucher du soleil; sachant tirer le feu d'un caillou ou d'une branche sche, et partout louant l'ternel, chantant ses bienfaits, et implorant son appui. Quand cet tre singulier eut fait le tour de la terre et s'y fut install comme dans son domaine, les Esprits de rvolte, enchans jusque-l par la curiosit, rsolurent de dtruire ce qu'ils croyaient tre leur ouvrage, et de bouleverser le globe, afin d'anantir leur ennemi avec lui.--Ouvre une crevasse sous ses pieds, dirent-ils la terre, et dvore-le dans la gueule bante de tes abmes.--Mais la terre refusa d'obir, et rpondit: Celui-ci est l'envoy de Dieu, le roi de la cration. Ils dirent au volcan de l'envelopper d'un lac de feu et de faire pleuvoir sur lui des pierres embrases; mais le volcan refusa, et rpondit comme la terre. La mer refusa d'inonder, et l'air de laisser passer la foudre. Alors les Esprits virent qu'ils n'avaient plus de pouvoir, et, feignant de se soumettre l'envoy de Dieu, ils s'offrirent au Seigneur pour tre les ministres de son favori. Mais Dieu, connaissant leur dessein, rpondit: La mer ne sortira plus de ses bornes, la terre ne quittera plus la voie que je lui ai trace dans l'espace, le soleil ne s'teindra plus, l'air ne sera plus infect de miasmes ftides; vous serez enchans jamais, et vous obirez en esclaves, non pas mon envoy, mais l'ordre que je vous assigne, et qui est ma parole, la loi ternelle de l'univers. Quant celui-ci, que vous ne connaissez pas, c'est mon oeuvre, et je l'ai faite en souriant pour vous railler et vous montrer que par vous-mmes vous ne pouvez rien. Je lui ai donn les besoins des animaux, un corps frle, sans dfense et sans vtement; je l'ai mise nue sur la terre. Et vous voyez qu'en un jour elle a eu des chaussures, des vtements, des esclaves, de quoi pourvoir tous ses besoins, et rgner sur la force sans possder la force. Vous n'avez pas compris o tait sa puissance, et voyant qu'elle n'avait les avantages naturels d'aucun animal, vous vous tes demand comment elle savait gouverner l'instinct de tous les animaux et leur commander. C'est que j'ai mis en elle une tincelle de mon esprit, et qu'elle est la fois corps et intelligence, matire et lumire. Allez, et que le monde soit son hritage. Elle ne vous commandera pas, car elle pourrait, comme vous, s'enivrer d'orgueil et succomber son tour. Allez, et sachez le nom du plus beau de mes anges, c'est l'homme. II La terre devint donc l'apanage de l'homme: il n'avait ni ailes d'or, ni aurole de lumire; il ne pouvait contempler les splendeurs du tabernacle de Jhovah; mais la part d'intelligence qu'il avait reue tait si grande, qu'il savait toutes les merveilles de l'univers sans les avoir jamais vues, et qu'il aimait Dieu et le servait mieux que les Sraphins brlants qui environnent son trne. Son me voyait ce que les yeux de son corps ne pouvaient apercevoir. Il devinait par la rflexion les plus profonds mystres de la nature, et sa pense tait plus rapide que l'clair. Ce que voyant, les Esprits jaloux se disaient entre eux: Dieu a fait pour celui-ci plus que pour nous tous. Le plus petit insecte, il est vrai, s'lve plus haut que lui dans l'air qu'il respire; mais le plus puissant des Archanges ne saurait monter aussi hardiment et aussi vite dans l'ther de l'immensit que l'esprit de l'homme par sa volont. Et Dieu, se complaisant dans son ouvrage, cra beaucoup d'autres hommes semblables au premier, et en couvrit la face de la terre, en leur disant: La terre est vous, cultivez-la, et vivez de ses fruits. Gouvernez les animaux; les espces ne priront plus, la terre ne sera plus ravage, les plantes et les animaux se reproduiront toujours, et vous, vous ne mourrez point. Les hommes vivaient ensemble, et ils taient heureux; ils ne connaissaient pas le mal, et ils taient purs, sans avoir la vanit de savoir qu'ils l'taient; car ils l'taient tous galement, et ils ne s'imaginaient point que la source de leur grandeur ft en eux-mmes. Ils adoraient le Seigneur, et se servaient de ses dons avec frugalit. Ils respectaient la vie des animaux, et n'employaient leur dpouille leur usage que lorsque les animaux mouraient selon les lois de la nature. Ils considraient les btes comme des productions choisies de la matire, qui, tant doues de sensibilit et d'une sorte de volont, avaient des droits sacrs leur protection. Les btes ne s'enfuyaient pas leur approche, et comme le chien obit encore aujourd'hui son matre et comprend ses ordres, le lion, le castor et tous les autres animaux comprenaient le geste, le regard et l'autorit de l'homme; ils l'aidaient btir des maisons, des temples, excuter des migrations sur les continents, cultiver la terre, travailler les mtaux et les faonner, non en vile monnaie ou en armes cruelles, mais en instruments de travail et en ornements pour les temples. Or, tout tait commun parmi les hommes, le travail et les fruits de la terre. Ils se regardaient tous comme vivant sous la volont de Dieu, chargs de veiller l'quilibre de cette nature dont ils taient rois; ils s'occupaient sans cesse rparer les ravages des prcdents cataclysmes, desscher les marais ftides qui corrompaient l'air et engendraient trop de reptiles et d'insectes, ouvrir des canaux pour l'coulement des lacs et des tangs, rassembler en troupeaux les animaux trop nombreux sur certains points du globe, et les conduire vers d'autres rgions dsertes, distribuer de mme la vgtation selon les climats qui lui convenaient; car, avant l'homme, la matire, livre sa vorace facult de produire, s'puisait sans cesse, et, renaissant de ses propres dbris, offrait partout des ruines auprs des crations nouvelles. Cet homme, que les Esprits des terribles lments avaient pris d'abord pour un souffle dbile dans le corps d'une bte avorte, devint donc, sans autre magie et sans autre prestige que sa patience et son industrie, plus puissant que les lments eux-mmes. La terre fut bientt un jardin si beau et si fcond, que les anges du ciel venaient s'y promener, et ne pouvant converser directement avec les hommes, parce que Dieu l'avait dfendu, ils chantaient doucement dans les brises et dans les flots, et les hommes les voyaient alors en songe avec les yeux de l'me. Mais il arriva que, la terre tant pacifie et embellie, et l'ordre des saisons rgl, le travail devint moins actif. Les hommes eurent plus de temps donner la prire et la mditation: leur nombre n'augmentait pas et ne diminuait pas; il avait t calcul par l'Eternel, pour oprer les grands travaux, qui se terminaient maintenant, et l'esprit humain commenait souffrir de sa propre force, et dsirer quelque chose au del de ce qu'il possdait. Les hommes voulaient, pour faire cesser leur inquitude, que Dieu leur accordt un don; mais ils ne savaient lequel, car ils ne souffraient que parce qu'ils ne manquaient plus de rien. Leur sommeil devint moins paisible; durant les belles nuits d't, ils s'asseyaient par groupes sur les hauteurs, et au lieu de contempler avec bonheur, comme autrefois, le cours des astres et la beaut de la vote cleste, ils soupiraient tristement, et dans leurs cantiques plors ils demandaient Dieu de faire cesser leur ennui. Alors il y en eut qui dirent:--Les btes souffrent les maladies du corps, et elles meurent; les hommes ne sont pas soumis aux maux de la chair, et ne meurent pas. Bnissons Dieu. Mais l'esprit de l'homme souffre une douleur dont il ne sait pas le remde. Demandons Dieu qu'il nous te la rflexion, et nous laisse seulement l'intelligence ncessaire pour commander aux animaux. Mais cet avis fut combattu par quelques-uns, qui considraient la richesse de leur intelligence comme ce qu'ils avaient de plus prcieux au monde. Il y en eut alors d'autres qui s'avisrent d'un dsir plus noble, et dirent:--Nous avons compar le sommeil paisible des btes aux aspirations de nos veilles brlantes, et nous avons dcouvert les causes de nos ennuis; dpchons les oiseaux en messagers aux hommes de tous les pays. Et quand la foule, accourue de toutes parts, se fut runie autour de ces sages, debout sous le portique des temples, ils parlrent ainsi: --Le malheur de l'homme ne vient pas d'une cause accidentelle; cette cause est son organisation dfectueuse et le triste destin qu'il accomplit dans l'univers. C'est un tre born dans ses jouissances, quoique infini dans ses dsirs. Il souffre, et ne sait comment se gurir: cela est injuste, car les animaux connaissent la plante qui doit leur rendre l'apptit lorsqu'ils l'ont perdu, et l'me de l'homme ne peut embrasser le but de ses vagues dsirs. Mais ce n'est pas le seul avantage que les btes aient sur nous. Elles sont divises en sexes diffrents; c'est pourquoi elles se cherchent, se rapprochent et s'unissent dans une extase qui les lve au-dessus d'elles-mmes, et qui nous est inconnue. Le charme qui les attire est si puissant, qu'il n'est aucune caresse, aucune menace de l'homme, aucun attrait de la gourmandise, aucune injonction de la faim qui les empche de courir au fond des bois et des valles la suite les unes des autres. Le tigre ou le lion enferm loin de sa compagne se couche en rugissant, et semble renoncer la vie, car il refuse toute nourriture. Le cheval spar de la cavale, le taureau de la gnisse, au temps de leurs amours, deviennent indociles, et brisent les chariots. Tous devinent l'approche de leur compagne: le loup sent venir la louve du fond des forts tnbreuses, le chien hurle et tressaille l'arrive de la lice sans la voir ni l'entendre; l'oiseau sait se frayer une route au travers des plaines immenses de l'air pour aller rejoindre sa compagne: il n'a vu qu'un point noir vers l'horizon, et pourtant il ne se trompe pas; l'ibis ne court point aprs la grue, ni le chardonneret aprs la msange. Qui donc leur enseigne ces merveilleux instincts qui ne sont pas donns l'homme? C'est l'amour qu'ils ont pour un sexe diffrent du leur. Quant nous, nous ne connaissons pas ces sublimes extases, ces transports de joie et ces caresses enivrantes: nous aimons converser ensemble, partager nos repas; mais cette amiti n'est pas assez puissante pour que la sparation soit dsespre, ni pour que le battement du coeur nous annonce l'approche de l'ami absent. Nous n'avons que des peines lgres et des joies tides. Dieu seul, Dieu notre immortel principe, nous ravit d'une joie inaccoutume; mais pouvons-nous toujours penser lui? Sa grandeur, que nous adorons, nous dfend-elle de comparer notre destine celle des autres cratures, et de leur envier les biens que nous n'avons pas? D'autres hommes se levrent leur tour, et dirent:--Les btes ont encore un avantage que nous n'avons pas. Elles se reproduisent d'elles-mmes, elles donnent la vie des cratures de leur espce, qui sont leur chair et leur sang. Il y a plusieurs sicles, avant que la terre ft tranquille et fconde, la reproduction nous semblait une tche pnible, un sceau de misre imprim la matire. Nous avions compassion de la jument oblige de porter son fruit dans son flanc durant le cours de plusieurs lunes, de la perdrix force de couver patiemment ses oeufs et de les fconder par la chaleur de son sein. Nous pensions que l'homme avait assez de cultiver la terre et de protger les animaux; que Dieu, dans sa sagesse, l'avait dispens du rude travail de la gnration, et lui avait donn l'immortalit, la jeunesse et la sant ternelle, pour marquer sa royaut sur la terre. Mais aujourd'hui nos grands travaux sont accomplis. Les animaux, libres et paisibles sous notre domination, s'aiment avec plus de bonheur encore, et nous voyons en eux des joies et des forces que nous n'avons pas. Nous admirons le soin avec lequel l'hirondelle nourrit sa compagne accroupie sur ses oeufs, nous admirons surtout la mre qui dcrit de grands cercles dans les cieux pour attraper une pauvre mouche, dont elle se prive afin de l'apporter ses enfants, car les oiseaux cette poque sont maigres et malades; mais le gazouillement de leurs oisillons semble les rjouir plus que toutes les graines d'un champ, et plus encore peut-tre que les caresses de l'amour. Les plus faibles cratures acquirent alors une folle audace pour la dfense de ce qu'elles ont de plus cher: la brebis dfend son agneau contre le loup, et la poule, cachant ses poussins sous son aile, glousse avec colre quand le renard approche; c'est elle qui meurt la premire, et l'ennemi est forc de passer sur son cadavre pour s'emparer de la famille abandonne. Tout cela n'est-il pas digne d'admiration? et s'il y a des fatigues et des douleurs attaches ces devoirs, n'y a-t-il pas des ravissements et des motions qui les rachtent? Quand ce ne serait que pour chasser l'ennui que nous prouvons, ne devrions-nous pas les demander Dieu? Quand ceux-l eurent dit, il y en eut d'autres qui rpondirent:--Avez-vous song ce que vous proposez? Si l'homme se reproduisait sans cesser d'tre immortel, la terre ne pourrait bientt lui suffire. Voulez-vous accepter la maladie, la vieillesse et la mort en change des biens et des maux dont vous parlez? Lequel de nous peut concevoir l'ide de mourir? N'est-ce pas demander Dieu qu'il fasse de nous la dernire crature du monde? Lequel de nous voudra renoncer tre ange? --Nous ne sommes pas des anges, reprirent les premiers. Les anges que nous voyons dans nos rves ont des ailes pour parcourir l'immensit, et quoiqu'ils se rvlent nous sous une forme peu prs semblable la ntre, cette forme n'est pas saisissable; nous ne pouvons les retenir au matin, lorsqu'ils s'loignent; nous embrassons le vide, ils nous chappent comme notre ombre au soleil. Ils n'ont de commun avec nous que l'esprit, lequel n'est que la moiti de nous-mmes. Nous appartenons la terre o notre corps est jamais fix. Si nous sommes condamns la misre d'exister corporellement, pouvons-nous sans injustice tre privs des avantages accords aux autres animaux? Pourquoi serions-nous imparfaits et dshrits du bonheur qui leur est chu? Ces diffrents avis excitrent dans l'esprit des hommes une douloureuse inquitude. Les uns pensaient qu'en effet la partie physique tait incomplte chez eux; les autres rpondaient que l'immortalit, l'absence de maladie et de caducit, taient des compensations suffisantes cette absence de sexe. Et, en effet, rien n'tait plus suave et plus paisible en ce temps-l que le sort de l'homme. N'prouvant que des besoins immdiatement satisfaits par la fcondit de la terre et la libert commune, la faim, la soif et le sommeil taient pour lui une source de jouissance douce et jamais de douleur. La privation tait inconnue; aucun despotisme social n'imposait les corves et la fatigue; il n'y avait ni larmes, ni jalousies, ni injustices, ni violences. Rien n'tait un sujet de rivalit ou de contestation. L'abondance rgnait avec l'amiti et la bienveillance. Mais cette secrte inquitude, qui est la cause de toutes les grandeurs et de toutes les misres de l'esprit, tourmentait presque galement ceux qui dsiraient un changement dans leur sort et ceux qui le redoutaient. Alors les hommes firent de grandes prires dans les temples, et ils invoqurent Dieu afin qu'il daignt se manifester. Mais l'Eternel garda le silence; car il veut que les hommes et les anges soient librement placs entre l'erreur et la vrit. Autrement l'ange et l'homme seraient Dieu. III. Mais comme le coeur de l'homme tait humble et doux en ce temps-l, la sagesse ternelle fut touche; car les hommes ne disaient pas:--Il nous faut cela, fais-le; mais ils disaient:--Tu sais ce qui nous convient, sois bni;--et ils souffraient sans blasphmer. La Sagesse, la Misricorde et la Ncessit, les trois essences infinies du Dieu vivant, tinrent conseil dans le sein de l'Eternel; et comme il fallait que l'homme connt l'amour ou la mort, la matire ne pouvant s'augmenter indfiniment, l'Esprit saint dit par la bouche de la Sagesse: Livrons l'homme aux chances de sa destine; que sa vie sur la terre soit phmre et douloureuse, qu'il connaisse le bien et le mal, et qu'entre les deux il soit libre de choisir. Alors le Verbe de misricorde ajouta: Que dans la douleur il ait pour remde l'esprance, et dans le bonheur pour loi la charit. Jhovah envoya donc ses anges sur la terre en leur disant: Qu'il soit fait chaque homme selon son dsir. Et l'ange tant entr la nuit dans la demeure des hommes, et au nom de l'Eternel ayant interrog leurs penses, il n'en trouva qu'un seul qui dsirt l'amour au point d'accepter la mort sans crainte. C'tait un de ceux qui n'avaient jamais rien demand au Seigneur. Il vivait retir sur une montagne, occup le soir contempler les toiles, et le jour nourrir les chevrettes et les chamois. C'tait une me forte et un des plus beaux parmi les anges terrestres. L'ange du sommeil l'appela, et lui dit comme aux autres hommes:--Fils de Dieu, demandes-tu la fille de Dieu? Et cet homme, au lieu de rpondre en frissonnant comme les autres: Que la volont de Dieu soit faite, s'cria, en se soulevant sur sa couche:--O est la fille de Dieu? L'ange lui rpondit:--Sors de ta demeure, tu la trouveras au bord de la source, elle vient vers toi, elle vient du sein de Dieu. Alors l'ange disparut, et l'homme, s'tant lev plein de surprise, se sentit accabl d'une grande tristesse; car il pensa que c'tait un vain songe, et que la fille de Dieu n'tait pas au bord de la source. Cependant il se leva et sortit de sa demeure, et il trouva la fille de Dieu qui marchait vers lui, mais qui, le voyant venir, s'arrta tremblante au bord de la source. Et comme la source tait sombre, et qu'il distinguait peine une forme vague, il lui dit:--Etes-vous la fille de Dieu?--Oui, rpondit-elle, et je cherche le fils de Dieu. --Je suis le fils de Dieu, reprit l'homme, vous tes ma soeur et mon amour. Que venez-vous m'annoncer de la part de Dieu? --Rien, rpondit la femme, car Dieu ne m'a rien enseign, et je ne sais pourquoi il m'envoie. Il y a un instant que j'existe; j'ai entendu une voix qui m'a dit: Fille de Dieu, va sur la terre, et tu trouveras le fils de Dieu qui t'attend. J'ai reconnu que c'tait la voix de l'Eternel, et je suis venue. L'homme lui dit:--Suis-moi, car tu es le don de Dieu, et tout ce qui m'appartient t'appartient. Il marcha devant elle, et elle le suivit jusqu' la porte de sa demeure, qui tait faite de bois de cdre et recouverte d'corce de palmier. Il y avait un lit de mousse frache; l'homme cueillit les fleurs d'un rosier qui tapissait le seuil, et, les effeuillant sur sa couche, il y fit asseoir la femme en lui disant:--L'Eternel soit bni. Et, allumant une torche de mlze, il la regarda, et la trouva si belle qu'il pleura, et il ne sut quelle rose tombait de ses yeux, car jusque-l l'homme n'avait jamais pleur. Et l'homme connut la femme dans les pleurs et dans la joie. Quand l'toile du matin vint plir sur la mer, l'homme s'veilla, il ne faisait pas encore jour dans sa demeure. Se souvenant de ce qui lui tait arriv, il n'osait point tter sa couche, car il craignait d'avoir fait un rve, et il attendit le jour, dsirant et redoutant ce qu'il attendait. Mais la femme, qui s'tait veille, lui parla, et sa voix fut plus douce l'homme que celle de l'alouette qui venait chanter sur sa fentre au lever de l'aube. Mais aussitt il se mit verser des pleurs d'amertume et de dsolation. Ce que voyant, elle pleura aussi, et lui dit:--Pourquoi pleures-tu? --C'est, dit l'homme, que je t'ai, et que bientt je ne t'aurai plus, car il faut que je meure; c'est ce prix que je t'ai reue de l'Eternel. Avant de te voir, je ne m'inquitais pas de mourir; la faiblesse et la peur sont entres en moi avec l'amour. Car tu vaux mieux que la vie, et pourtant je te perdrai avec elle. La femme cessa de pleurer, et, avec un sourire qui fit passer dans le coeur de l'homme une esprance inconnue, elle lui dit:--Si tu dois mourir, je mourrai aussi, et j'aime mieux un seul jour avec toi que l'ternit sans toi. Cette parole de la femme endormit la douleur de l'homme. Il courut chercher des fruits et du lait pour la nourrir, et des fleurs pour la parer. Et, dans le jour, quand il se remit au travail, il planta de nouveaux arbres fruitiers, en songeant au surcrot de besoins que la prsence d'un nouvel tre apportait dans sa retraite, sans songer qu'un arbre serait moins prompt grandir que lui et la femme mourir. Cependant le souci avait pntr chez lui avec la femme. La pense de la mort empoisonnait toutes ses joies. Il priait Dieu avec plus de crainte que d'amour; les moindres bruits de la nuit l'effrayaient, et, au lieu d'couter avec une religieuse admiration les murmures des grandes mers, il tressaillait sur son lit, comme si la voix des lments et pleur son oreille, comme si les oiseaux de la tempte lui eussent apport des nouvelles funbres. La femme tait plus courageuse ou plus imprvoyante. Ses faibles membres se fatiguaient vite, et, quand son poux trouvait dans le travail une excitation douloureuse, elle s'tendait nonchalante sur les fleurs de la montagne, et s'endormait dans une sainte langueur en murmurant des paroles de bndiction pour son poux et pour son Dieu. Elle ne savait rien des choses de la terre o elle venait d'tre jete; elle trouvait partout de la joie, et ne s'effrayait de rien. La brivet de la vie, si terrible pour l'homme, lui semblait un bienfait de la Providence. L'homme la contemplait chaque jour avec une surprise et une admiration nouvelles. Il la regardait comme suprieure lui, malgr sa faiblesse, et souvent il lui disait:--Tu n'es pas ma soeur, tu n'es pas ma femme, tu es un ange que Dieu m'a envoy pour me consoler, et qu'il me reprendra peut-tre dans quelques jours, car il est impossible que tu meures. Une si belle cration ne peut pas tre anantie. Promets-moi que, si tu me vois mourir, tu retourneras aux cieux pour n'appartenir personne aprs moi. Et elle promettait en souriant tout ce qu'il voulait, car elle ne savait pas si elle tait immortelle, elle ne s'en inquitait pas, pourvu que son poux lui rptt sans cesse qu'il l'aimait plus que sa vie. Or, ils vivaient sur une montagne leve, loin des lieux habits par les autres hommes; car l'poux de la femme, tourment de crainte, avait transport sa demeure et ses troupeaux dans le dsert, afin de mieux cacher le trsor qui faisait son bonheur et ses angoisses.--Je ne comprends pas, lui disait-il, le sentiment que vous m'avez inspir pour mes frres. Je les chrissais avant de vous connatre, et, malgr mon got pour la solitude, j'aurais tout partag volontiers avec eux. Quand je descendais dans la valle aux jours de fte, leur vue rjouissait mon me, et je priais avec plus de ferveur prostern au milieu d'eux dans le temple. Aujourd'hui leur approche m'est odieuse, et quand je les vois de loin je me cache, de peur qu'ils ne m'abordent et ne cherchent pntrer aux lieux o vous tes. A la seule ide qu'un de mes frres pourrait vous apercevoir, je frissonne comme si l'heure de ma mort tait venue. L'autre jour j'ai vu prs d'ici la trace d'un pied humain sur le sable, et j'aurais voulu tre un rocher pour attendre au bord du sentier l'audacieux qui pouvait revenir, et l'craser son passage. Mais, hlas! ajoutait-il, les autres hommes sont immortels, et seul je puis craindre la chute d'un rocher. Si je tombais dans un prcipice, vous descendriez dans la valle pour tre nourrie et protge par un autre homme, et vous m'auriez bientt oubli; car il n'est pas un de ces immortels qui ne ft le sacrifice de son immortalit pour vous possder. C'est pourquoi, malgr mon amour pour vous, je ne puis m'empcher de dsirer que la mort vous atteigne aussi tt que moi. Et la femme lui rpondait:--Si tu tombais dans un ravin, je m'y jetterais aprs toi; et si Dieu me refusait la mort, je mutilerais mon corps et je dtruirais ma beaut pour ne pas plaire un autre. Lorsque la femme mit au monde son premier-n, il lui sembla que sa mort tait proche, car elle sentait de grandes douleurs; et comme son poux criait avec angoisses vers le Seigneur, elle lui dit:--Ne pleurez point et rjouissez-vous, car mon corps se brise, et mon me est heureuse de ce qui m'arrive; je sens que je ne suis pas immortelle, et que je ne resterai pas sans vous sur la terre. L'poux de la femme fut rencontr dans les montagnes par quelques-uns de ses frres, et ceux-ci virent qu'il tait ple et maigri, et qu'une singulire inquitude tait rpandue sur sa figure. Ils racontrent ce qu'ils avaient vu; et comme jusque-l les fatigues et l'ennui n'avaient point t assez rudes l'esprit de l'homme pour que son corps indestructible pt en recevoir une telle altration, chacun s'tonna de ce qu'il entendait de la bouche de ces tmoins, comme s'ils eussent annonc l'apparition d'une nouvelle race dans le monde, ou une perturbation dans l'ordre de la nature. Plusieurs, entrans par la curiosit, s'enfoncrent dans les montagnes pour chercher leur frre; mais il avait si bien cach sa demeure derrire les lianes des forts et les pics des rochers, qu'il se passa plusieurs annes avant qu'on la dcouvrt. Enfin il fut rencontr, et ceux qui le virent s'crirent:--Homme, quel mal as-tu fait pour tre ainsi vieilli et malade comme les animaux prissables? Il rpondit:--Je ne ressemble pas mes frres, mais je n'ai fait aucun mal, et Dieu m'a visit et rvl plusieurs secrets que je vous enseignerai. Il parlait ainsi pour donner le change leur curiosit, et pendant la nuit il essaya de transporter sa famille dans un lieu encore plus inaccessible. Mais le jour le surprit avant qu'il ft parvenu sa nouvelle retraite, et il fut rencontr avec sa femme monte sur un ne sauvage, et ses enfants, dont le plus jeune tait dans ses bras. A cette vue, les voyageurs se prosternrent; la femme leur parut si belle qu'ils la prirent pour un ange; et, malgr la rsistance de l'poux, ils l'entranrent dans la valle, la firent entrer dans le temple, et, lui levant un autel, ils l'adorrent. Ce fut la premire idoltrie. L'poux esprait que le respect les empcherait de convoiter cette femme; mais elle, craignant d'offenser le Seigneur, brisa les liens de fleurs dont on l'avait enlace, et tomba dans les bras de son poux en s'criant:--Je ne suis point une divinit, mais une esclave de Dieu, une crature prissable et faible, la femme et la soeur de cet homme. Je lui appartiens, parce que Dieu m'a envoye vers lui; si vous essayez de m'en sparer, je me briserai la tte contre cet autel, et vous me verrez mourir, car je suis mortelle, et mon poux l'est aussi. A ces mots, les voyageurs prouvrent une motion inconnue, et furent saisis d'une sympathie trange pour ces deux infortuns; comme ils taient bons et justes, ils respectrent la fidlit de la femme. Ils la contemplrent avec admiration, prirent ses enfants dans leurs bras, et, ravis de leur beaut dlicate et de leurs naves paroles, ils se mirent les aimer. Alors le peuple immortel, tombant genoux, s'cria:--O Dieu, te-nous l'immortalit, et donne chacun de nous une femme comme celle-ci; nous aimerons ses enfants, et nous travaillerons pour notre famille jusqu' l'heure o tu nous enverras la mort; nous te bnirons tous les jours si tu exauces notre voeu. La vote du temple fut enleve par une main invisible, un escalier ardent, dont chaque marche tait une nuance de l'arc-en-ciel, parut se drouler jusqu' la terre. Du sommet invisible de cet escalier, on vit descendre des formes vagues et lumineuses, qui peu peu se dessinrent en se rapprochant; des choeurs de femmes plus belles que toutes les fleurs de la terre et toutes les toiles des cieux remplirent le sanctuaire en chantant; un ange tait venu s'abattre sur le dernier degr, et chaque femme qui le franchissait, il appelait un homme qu'il choisissait selon les desseins de Dieu, et mettait la main de l'poux dans la sienne. Quelques hommes, cependant, voulurent conserver leur immortalit. Mais l'amour de la femme tait si enivrant et si prcieux, qu'ils ne purent rsister au dsir de le goter, et qu'ils essayrent de sduire les femmes de leurs frres. Mais ils moururent de mort violente; Dieu les chtia, afin que le premier crime commis sur la terre n'et point d'imitateurs. Pendant longtemps, malgr les souffrances de cette race phmre, l'ge d'or rgna parmi les hommes, et la fidlit fut observe entre les poux. Mais peu peu le principe divin et immortel qui avait anim les premiers hommes s'affaiblissant de gnration en gnration, l'adultre, la haine, la jalousie, la violence, le meurtre et tous les maux de la race prsente se rpandirent dans l'humanit; Dieu fut oblig de voiler sa face et de rappeler lui ses anges. La Providence devint de plus en plus mystrieuse et muette, la terre moins fconde, l'homme plus dbile, et sa conscience plus voile et plus incertaine. Les socits inventrent, pour se maintenir, des lois qui htrent leur chute; la vertu devint difficile et se rfugia dans quelques mes choisies. Mais Dieu infligea pour chtiment ternel cette race perverse le besoin d'aimer. A mesure que les lois plus absurdes ou plus cruelles multipliaient l'adultre, l'instinct de mutuelle fidlit devenait de jour en jour plus imprieux: aujourd'hui encore il fait le tourment et le regret des coeurs les plus corrompus. Les courtisanes se retirent au dsert pour pleurer l'amour qu'elles n'ont plus droit d'attendre de l'homme, et la demandent Dieu. Les libertins se dsolent dans la dbauche et appellent avec des sanglots furieux une femme chaste et fidle qu'ils ne peuvent trouver. L'homme a oubli son immortalit; il s'est consol de ne plus tre l'gal des anges, mais il ne se consolera jamais d'avoir perdu l'amour, l'amour qui avait amen la mort par la main, et si beau qu'il avait obtenu grce pour la laideur de cette soeur terrible: il ne sera guri qu'en le retrouvant. Car, coutez les Juifs: ils disent que la femme a apport en dot le pch et la mort, mais ils disent aussi qu'au dernier jour elle crasera la tte du serpent, qui est le gnie du mal.... Comme Myrza achevait les derniers versets de son pome, des prophtes austres, qui l'avaient entendue, dirent au peuple assembl autour d'elle:--Lapidez cette femme impie; elle insulte la vraie religion et toutes les religions, en confondant sous la forme allgorique les dogmes et les principes de toutes les genses. Elle joue sur les cordes de son luth avec les choses les plus saintes, et la posie qu'elle chante est un poison subtil qui gare les hommes. Ramassez des pierres et lapidez cette femme de mauvaise vie, qui ose venir ici prcher les vertus qu'elle a foules aux pieds; lapidez-la, car ses lvres souilles profanent les noms de divinit et de chastet. Mais le peuple refusa de lapider Myrza.--La vertu, rpondit un vieux prtre d'Esculape, est comme la science: elle est toujours belle, utile et sainte, quelle que soit la bouche qui l'annonce, et nous tirons des plantes les plus humbles que chaque jour le passant foule sur les chemins un baume prcieux pour les blessures. Laissez partir cette sibylle; elle vient souvent ici, nous la connaissons et nous l'aimons. Ses fictions nous plaisent, nous, vieux adorateurs des puissants dieux de l'Olympe, et les jeunes partisans des religions nouvelles y trouvent un fonds de saine morale et de douce philosophie. Nous l'coutons en souriant, et nos femmes lui font d'innocents prsents de jeunes agneaux et de robes de laine sans tache. Qu'elle parle et qu'elle revienne, nous ne la maudissons point; et si ses voies sont mauvaises, que Minerve les redresse et l'accompagne. --Mais nous parlons au nom de la vertu, reprirent les prophtes; nous avons fait serment de ne jamais connatre un embrassement fminin..... --Hier, interrompit une femme, d'autres prophtes nous engageaient, au nom de je sais quel nouveau dieu, nous abandonner notre apptit; et la veille, d'autres nous disaient d'tre esclaves d'un seul matre: les uns fixent la chastet d'une femme au nombre de sept maris, les autres veulent qu'elle n'en ait point, nous ne savons plus qui entendre. Mais ce que dit cette Myrza nous plat: elle nous amuse et ne nous enseigne point. Que ses fautes soient oublies, et qu'elle soit vtue d'une robe de pourpre, pour tre conduite au temple du Destin, qui est le dieu des dieux. Et comme les disciples des prophtes furieux s'acharnaient la maudire, et ramassaient de la boue et des pierres, le peuple prit parti pour elle, et voulut la porter en triomphe. Mais elle se dgagea, et, montant sur le dromadaire qui l'avait amene, elle dit ce peuple en le quittant:--Laissez-moi partir, et si ces hommes vous disent quelque chose de bon, coutez-le, et recueillez-le de quelque part qu'il vienne. Pour moi, je vous ai dit ma foi, c'est l'amour. Et voyez pourtant que je suis seule, que j'arrive seule, et que je pars seule.... Alors Myrza rpandit beaucoup de larmes, puis elle ajouta:--Comprenez-vous mes pleurs, et savez-vous o je vais? Et elle s'en alla par la route qui mne au dsert de Thbade. GEORGE SAND. HAMLET. O Hamlet, dis-nous le secret de ta douleur immense, et pourquoi nous nous sentons vibrer autour de toi, comme autant d'chos de ta plainte mystrieuse? Est-ce seulement qu'on a assassin ton pre, et que tu ne te sens pas la force de le venger? C'est l une destine tragique, mais exceptionnelle et bizarre, qui se peint seulement notre imagination et qui ne remuerait gure nos coeurs, s'il n'y avait pas en toi autre chose qu'un souvenir, une vision et un serment. Hamlet le danois[1], que nous importe nous, hommes d'aujourd'hui, le crime d'une reine, le meurtre d'un roi, et la colre d'un prince dpossd? Nous avons vu bien d'autres drames de sang que ce drame imaginaire o ton prestige nous entrane. Quel mystre de poignante sympathie le pote qui t'a donn l'tre, a-t-il donc enferm dans ton sein et comme attach ton nom? [Note 1: This is I. Hamlet the dane!...] Cration sublime, n'est-ce donc pas que tu rsumes en toi toutes les souffrances d'une me pure jete au milieu de la corruption et condamne lutter contre le mal qui l'treint et la brise? Il n'y a pas d'autre fatalit dans ta vie, Hamlet, et ton dlire n'a pas d'autre cause. Jeune, tendre et confiant, l'me ouverte l'amour et l'amiti, la dcouverte du crime commis dans ta maison vient bouleverser toutes tes affections, toutes tes croyances. Tu pleurais un mort chri, et tu t'tonnais de le pleurer seul. Un vague soupon planait peine sur ton esprit: tout coup ce soupon devient certitude; une vision dchirante, un songe peut-tre, t'a clair, et ds lors, frapp de vertige, tu sens ta raison branle, et ta vie n'est plus qu'un accs de dlire amer et sombre. Car tu es fou, Hamlet, et tu ne mens pas quand tu dis: _His madness is poor Hamlet's ennemy._ On ne se joue pas impunment avec la folie, et, d'ailleurs, le choix de ton rle de fou atteste que tu es domin par la proccupation, l'angoisse et la terreur de la dmence. Tu ne feins pas la manire de Brutus, car tu n'es pas l'austre Brutus. Amoureux et pote, rveur tendre et studieux colier, tu n'as rien de cette nature implacable et patiente du conspirateur. Pauvre Hamlet, ton me est trop fire et trop aimante pour supporter la douleur et couver la vengeance. Te voil forc de har les hommes, toi qui naquis pour les aimer, et ds ce premier choc te voil bris sans retour. C'est l'horreur du crime, le mpris du mensonge et l'effroi du mal, qui mettent tous les lments de ton tre en guerre les uns contre les autres. Oh! qui ne te plaindrait d'tre ainsi dtourn de tes voies et lanc sur une pente fatale! L'harmonie de tes facults est bien amrement trouble, victime de l'iniquit! Aux heures o tu philosophes sur la vie et sur la mort, sur le mystre de la tombe et la peur de l'inconnu, tu sembles avoir retrouv toutes les lumires de ton intelligence: mais c'est ces heures-l mme que nous devinons le mieux ton dsastre, ce dsastre moral dont tu ne peux plus mesurer l'tendue, et qui se voile en vain sous de brillantes et solennelles paroles. Plus que jamais divis contre toi-mme, peut-on dire que, dans ces moments de rverie o ton me quitte la terre, tu t'appartiennes rellement? Non, car alors le souvenir de tes maux et de tes excs est comme effac de ta mmoire affaiblie, et la moiti de ton me est paralyse. Lorsque tu te demandes ce que c'est qu'_tre ou n'tre pas, mourir ou dormir... ou rver!..._ tu ne vois pas Ophlia agenouille prs de toi; et lorsque tu songes au destin d'Alexandre et au nant de la gloire, en soulevant le crne d'Yorick, tu ne te souviens pas du meurtre que tu as commis, et de ton amante que tu as rendue folle. Tu n'as mme pas song t'enqurir de son sort; tu ne te doutes pas que c'est sa fosse que tu regardes creuser. Il est donc des heures o ton pauvre coeur est mort, et alors ton intelligence se perd dans des abstractions o tu n'as pas la notion distincte de ton propre malheur. Est-ce un tat de raison que celui o le cerveau fonctionne dans l'oubli absolu des dchirements du coeur? L'homme n'est-il pas dcomplt quand il ne peut plus penser et sentir que sparment et tour tour? Qu'on ne nous dise donc plus que tu n'es pas fou, car tu serais odieux, et nous sentons si bien au contraire que tu ne t'appartiens plus, que ta violence et ta cruaut nous font plus souffrir que toi-mme. Le noble Hamlet brise la frle Ophlia en brisant l'amour dans son propre sein, et il ne comprend pas qu'il la tue. Il ne la reconnat que dans son linceul, et ses regrets disent sa surprise et son repentir. Le noble Hamlet brise l'orgueil impuni de sa mre, et son propre coeur se brise de remords et de piti en accomplissant ce devoir effroyable. Le noble Hamlet raille et insulte Larte, et bientt il s'accuse et se repent devant lui, mais sans paratre se rendre compte du mal qu'il lui a fait, et en lui disant: Le ciel m'est tmoin que je vous ai toujours aim. Partout Hamlet est noble et bon, mais aussi partout Hamlet est hors de lui et gouvern par la dmence, dmence rveuse et accablante quand il est seul ou avec Horatio, dmence furieuse et mprisante quand il est en contact avec les sots et les mchants de ce monde. La folie est toujours ou si repoussante, ou si navrante, que nous en dtournons les yeux avec effroi. La pauvre Ophlia elle-mme, si pure, si douce et si belle, n'a le don de nous intresser qu'un instant, aprs que sa raison l'a abandonne. Son dlire est trop complet, bien qu'inoffensif. Ce n'est l qu'une douleur toute personnelle. D'o vient donc, triste Hamlet, que ta folie, toi, nous attache et nous passionne du commencement la fin? C'est cause que ta douleur est la ntre tous, et c'est cela qui la fait si humaine et si vraie. C'est ce desschement qui se fait en toi de toutes les sources de la vie, l'amour, la confiance, la franchise et la bont. C'est ce dplorable adieu que tu es forc de dire la paix de la conscience et aux instincts de ta tendresse. C'est cette ncessit de devenir ombrageux, hautain, violent, ironique, vindicatif et cruel. C'est cette fatalit qui arme contre ton semblable ta main loyale et brave. C'est cet amour mme du vrai et du juste qui te condamne devenir stupide ou mchant; et, ne pouvant tre ni l'un ni l'autre, tu te sens devenir fou: _They fool me to the top of my bent They compell me to play the fool till I can endure to do it no longer._ Hlas! cette amertume de ta vie, ce dsespoir tour tour furieux et morne se rsument en un cri intrieur dont le retentissement se fait en nous tous, et qui peut se traduire ainsi: Mon Dieu, pourquoi des mchants parmi nous? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi le mal dans ton oeuvre? Oui, te voil tout entier, Hamlet, dans ce cri de l'humanit rvolte contre elle-mme. Voil le secret de tes larmes, de tes fureurs et de tes pouvantes. Voil le secret de notre piti, de notre tendresse et de notre effroi pour ton mal. Lequel de nous oserait dire, quand il contemple l'tendue de ce mal auquel la terre est livre, qu'il sera plus fort, plus juste et plus patient que toi? Lequel de nous, quand il s'gare aux abstractions de la mtaphysique, ou, quand il s'abandonne aux entranements de la ralit, aux jouissances de l'esprit, aux amusements de la jeunesse, aux esprances de l'amour, oserait s'assurer qu'il n'est pas un fou, un esprit dbile et troubl en qui le souvenir de l'invitable fatalit s'efface trop aisment, en qui le moi goste ou frivole touffe le sentiment de la vrit et le culte de la sagesse? Soit que nous cherchions dans les livres la cause du malheur et de l'impuissance de l'homme, soit que nous demandions ce secret fatal la rverie, soit que nous tchions de nous y soustraire par l'tourdissement du plaisir, nous sommes toujours des infirmes de corps et d'esprit, domins par d'insondables mystres, pouvants avec excs, oublieux avec ivresse, poltrons ou fanfarons, prompts puiser la coupe de nos joies, prompts nous lasser de la recherche du vrai, et tristes surtout, toujours tristes! Pleure, Hamlet, pleure! Il n'y a vraiment que des sujets de larmes ici-bas! Tremble aussi; car il n'est rien de si effrayant que notre destine en ce monde. Tue et meurs, dtruis et disparais: c'est le sort de l'homme. Depuis le berceau jusqu' la tombe, depuis Adam jusqu' toi, Hamlet, depuis tes jours jusqu'aux ntres, la voix de la terre est un ternel sanglot qui se perd dans l'ternel silence des cieux. GEORGE SAND. End of Project Gutenberg's Le pome de Myrza - Hamlet, by George Sand License: Share Alike