Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica). LIBRAIRIE BLANCHARD RUE RICHELIEU, 78 DITION J. HETZEL LIBRAIRIE MARESCO ET Cie 6, RUE DU PONT-DE-LODI [Illustration] LUCREZIA FLORIANI NOTICE Je n'ai point dire ici sous l'empire de quelles ides littraires j'ai crit ce roman, puisqu'il est accompagn d'une prface qui rsume mes opinions d'alors, et que ces opinions n'ont pas chang. Mais je tiens bien dire ce que j'ai seulement indiqu dans cette prface l'gard des productions contemporaines dont j'ai critiqu la forme et rejet l'exemple. Ce n'est point par fausse modestie, encore moins par pusillanimit de caractre, que je dclare aimer beaucoup les vnements romanesques, l'imprvu, l'intrigue, l'_action_ dans le roman. Pour le roman comme pour le thtre, je voudrais que l'on trouvt le moyen d'allier le mouvement dramatique l'analyse vraie des caractres et des sentiments humains. Sans vouloir faire ici la critique ni l'loge de personne, je dis que ce problme n'est encore rsolu d'une manire gnrale et absolue, ni pour le roman, ni pour le thtre. Depuis vingt ans, on flotte entre les deux extrmes, et, pour ma part, aimant les motions fortes dans la fiction, j'ai march cependant dans l'extrme oppos, non point tant par got que par conscience, parce que je voyais ce ct nglig et abandonn par la mode. J'ai fait tous mes efforts, sans m'exagrer leur faiblesse ni leur importance, pour retenir la littrature de mon temps dans un chemin praticable entre le lac paisible et le torrent fougueux. Mon instinct m'et pouss vers les abmes, je le sens encore l'intrt et l'avidit irrflchie avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent le drame; mais quand je me retrouve avec ma pense apaise et rassasie, je fais comme tous les lecteurs, comme tous les spectateurs, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a mu et emport. Je m'aperois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises raisons de ces faits que le torrent de l'imagination a pousss devant lui, au mpris des obstacles de la raison ou de la vrit morale, et de l le mouvement rtrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le lac uni et monotone de l'analyse. Pourtant, je ne voudrais pas voir la gnration laquelle j'appartiens s'oublier trop longtemps sur ces eaux dormantes et mconnatre le progrs qui l'appelle sans cesse vers des horizons nouveaux. Lucrezia Floriani, ce livre tout d'analyse et de mditation, n'est donc qu'une protestation relative contre l'abus de ces formes la mode d'alors, vritables machines surprises, dont il me semblait voir le public confondre avec peu de discernement les qualits et les dfauts. Dirai-je maintenant un mot sur mon oeuvre mme, non pas quant la forme, qui a tous les dfauts (accepts d'avance) que mon plan comportait, mais quant au fond, cette inalinable question de libert intellectuelle que chaque lecteur s'est toujours arrog et s'arrogera toujours le droit de contester? Je ne demande pas mieux. Victor Hugo, dniant au public, dans la prface des _Orientales_, le droit d'adresser au pote son insolent _pourquoi_, et dcrtant qu'en fait de choix dans le sujet, l'auteur ne relevait que de lui-mme, avait certainement raison devant la puissance surhumaine qui envoie au pote l'inspiration, sans consulter le got, les habitudes ou les opinions du sicle. Mais le public ne se rend pas de si hautes considrations; il va son train, et continue dire aux grands comme aux petits: Pourquoi nous servez-vous ce mets? De quoi se compose-t-il? O l'avez-vous pris? Avec quoi est-il assaisonn? etc., etc. De telles questions sont assez oiseuses, et surtout elles sont embarrassantes; car cet instinct qui porte un crivain choisir aujourd'hui tel ou tel sujet qui ne l'et peut-tre pas frapp hier, est insaisissable de sa nature. Et si l'on y rpondait ingnument, le public serait-il beaucoup plus avanc? Si je vous disais, par exemple, ce qu'un trs-grand pote me disait un jour, sans aucune affectation, et mme avec une navet enjoue: toute heure, mille sujets flottent et se succdent dans ma cervelle: tous me plaisent un instant, mais je ne m'y arrte point, sachant que celui que je suis capable de traiter _m'empoignera_ d'une manire toute particulire et me fera sentir son autorit sur ma volont par des signes irrcusables?--Quels sont-ils? lui demandai-je, vivement intress.--Une sorte d'blouissement, me rpondit-il, et un battement de coeur comme si j'allais m'vanouir. Quand une pense, une image, un fait quelconque, traversent mon esprit en agitant ainsi mon tre physique, quelque vague qu'ils soient, je me sens averti par cette sorte de vertige, d'avoir m'y arrter afin d'y chercher mon pome. Eh bien, qu'auriez-vous rpondre ce pote? Et-il mieux fait de vous consulter, que d'couter cette voix intrieure qui le sommait de lui obir? Dans un ordre d'ides et de productions moins leves, il y a un attrait mystrieux que je n'aurai pas, quant moi, l'orgueil d'appeler _l'inspiration_, mais que je subis sans vouloir m'en dfendre quand il se prsente. Les gens qui ne font pas d'ouvrages d'imagination croient que cela ne se fait qu'avec des souvenirs, et vous demandent toujours: Qui donc avez-vous voulu peindre? Ils se trompent beaucoup s'ils croient qu'il soit possible de faire d'un personnage rel un type de roman, mme dans un roman aussi peu romanesque que celui de Lucrezia Floriani. Il faudrait toujours tellement aider la ralit de cet tre, pour le rendre logique et soutenu, dans un fait fictif, ne ft-ce que pendant vingt pages, qu' la vingt et unime vous seriez dj sorti de la ressemblance, et la trentime, le type que vous auriez prtendu retracer aurait entirement disparu. Ce qui est possible faire, c'est l'analyse d'un sentiment. Pour qu'il ait un sens l'intelligence, en passant travers le prisme des imaginations, il faut donc crer les personnages pour le sentiment qu'on veut dcrire, et non le sentiment pour les personnages. Du moins c'est l mon procd, et je n'en ai jamais pu trouver d'autre. Cent fois, on m'a propos des _sujets_ traiter. On me racontait une histoire intressante, on me dcrivait les hros, on me les montrait mme. Jamais il ne m'a t possible de faire usage de ces prcieux matriaux. J'tais de suite frapp d'une chose que tous, vous avez d observer plus d'une fois. C'est qu'il y a un dsaccord apparent, inexplicable, mais trs-complet, entre la conduite des personnes dans les circonstances romanesques de la vie, et le caractre, les habitudes, l'extrieur de ces personnes mmes. De l, ce premier mouvement qui nous fait dire tous, l'aspect d'une personne dont les oeuvres ou les actions ont frapp notre esprit: _Je ne me la figurais pas comme cela!_ D'o vient? Je ne sais, ni vous non plus, lecteurs amis. Mais, c'est ainsi, et nous pourrons le chercher ensemble quand nous en aurons le temps. Quant prsent, pour abrger cet avant-propos dj trop long, je n'ai qu'un mot rpondre vos questions accoutumes. Examinez si la peinture de la passion qui fait le sujet de ce livre a quelque vrit, quelque profondeur, je ne dirai pas quelque enseignement, c'est vous de trouver les conclusions, et tout l'office de l'crivain consiste vous faire rflchir. Quant aux deux types sacrifis (tous deux) cette passion terrible, refaites-les mieux en vous-mmes si la fantaisie de l'auteur les a mal appropris au genre d'exemple qu'ils devaient fournir. GEORGE SAND. Nohant, 16 janvier 1853. AVANT-PROPOS. Mon cher lecteur (c'est la vieille formule et c'est la seule bonne), je viens t'apporter un nouvel essai dont la forme est renouvele des Grecs tout au moins, et qui te plaira peut-tre mdiocrement. Le temps n'est plus o ... A genoux dans une humble prface. Un auteur au public semblait demander grce. On s'est beaucoup corrig de celle fausse modestie depuis que Boileau l'a signale au mpris des grands hommes. Aujourd'hui, on procde tout fait cavalirement, et si l'on fait une prface, on y prouve au lecteur constern qu'il doit lire chapeau bas, admirer et se taire. On fait fort bien d'agir ainsi avec toi, lecteur bnvole, puisque cela russit. Tu n'en es pas moins satisfait, parce que tu sais fort bien que l'auteur n'est pas si mauvaise tte qu'il veut bien le paratre, que c'est un genre, une mode, une manire de porter le costume de son rle, et qu'au fond, il va te donner ce qu'il a de plus fort et te servir selon ton got. Or, tu as souvent fort mauvais got, mon bon lecteur. Depuis que tu n'es plus Franais, tu aimes tout ce qui est contraire l'esprit franais, la logique franaise, aux vieilles habitudes de la langue et de la dduction claire et simple des faits et des caractres. Il faut, pour te plaire, qu'un auteur soit la fois aussi dramatique que Shakspeare, aussi romantique que Byron, aussi fantastique qu'Hoffmann, aussi effrayant que Lewis et Anne Radcliffe, aussi hroque que Calderon et tout le thtre espagnol; et, s'il se contente d'imiter seulement un de ces modles, tu trouves que c'est bien pauvre de couleur. Il est rsult de tes apptits dsordonns, que l'cole du roman s'est prcipite dans un tissu d'horreurs, de meurtres, de trahisons, de surprises, de terreurs, de passions bizarres, d'vnements stupfiants; enfin, dans un mouvement donner le vertige aux bonnes gens qui n'ont pas le pied assez sr ni le coup d'oeil assez prompt pour marcher de ce train-l. Voil donc ce que l'on fait pour te plaire, et si tu as reu quelques soufflets pour la forme, c'tait une manire de fixer ton attention, afin de te combler ensuite des satisfactions auxquelles tu aspires. Ainsi, je dis que jamais public ne fut plus caress, plus adul, plus gt que tu ne l'es, par le temps qui court et les oeuvres qui pleuvent. Tu as pardonn tant d'impertinences que tu m'en passeras bien une petite; c'est de te dire que tu dtriores ton estomac manger tant d'pices, que tu uses tes motions et que tu puises tes romanciers. Tu les forces un abus de moyens et des fatigues d'imagination aprs lesquelles rien ne sera plus possible, moins qu'on n'invente une nouvelle langue et qu'on ne dcouvre une nouvelle race d'hommes. Tu ne permets plus au talent de se mnager, et il se prodigue. Un de ces matins, il aura tout dit et sera forc de se rpter. Cela t'ennuiera, et, ingrat envers tes amis comme tu l'as toujours t, et comme tu le seras toujours, tu oublieras les prodiges d'imagination et de fcondit qu'ils ont faits pour toi et les plaisirs qu'ils t'ont donns. Puisqu'il en est ainsi, sauve qui peut! Demain, le mouvement rtrograde va se faire, la raction va commencer. Mes confrres sont sur les dents, je parie, et vont se coaliser pour demander un autre genre de travail, et des salaires moins pniblement achets. Je sens venir cet orage dans l'air qui se plombe et s'alourdit, et je commence prudemment par tourner le dos au mouvement de rotation dlirante qu'il t'a plu d'imprimer la littrature. Je m'assieds au bord du chemin et je regarde passer les brigands, les tratres, les fossoyeurs, les trangleurs, les corcheurs, les empoisonneurs, les cavaliers arms jusqu'aux dents, les femmes cheveles, toute la troupe sanglante et furibonde du drame moderne. Je les vois, emportant leurs poignards, leurs couronnes, leurs guenilles de mendiants, leurs manteaux de pourpre, t'envoyant des maldictions et cherchant d'autres emplois dans le monde que ceux de chevaux de course. Mais comment vais-je m'y prendre, moi, pauvre diable, qui n'avais jamais cherch ni russi faire d'innovation dans la forme, pour ne pas tre emport dans ce tourbillon, et pour ne pas me trouver, cependant, trop en retard, quand la mode nouvelle, encore inconnue, mais imminente, va lever la tte? Je vais me reposer d'abord et faire un petit travail tranquille, aprs quoi nous verrons bien! Si la nouvelle mode est bonne, nous la suivrons. Mais celle du jour est trop fantasque, trop riche; je suis trop vieux pour m'y mettre, et mes moyens ne me le permettent pas. Je vais continuera porter les habits de mon grand-pre; ils sont commodes, simples et solides. Ainsi, lecteur, pour procder la franaise, comme nos bons aeux, je te prviens que je retrancherai du rcit que je vais avoir l'honneur de te prsenter, l'lment principal, l'pice la plus forte qui ait cours sur la place: c'est--dire l'imprvu, la surprise. Au lieu de te conduire d'tonnements en tonnements, de te faire tomber chaque chapitre de fivre en chaud mal, je te mnerai pas pas par un petit chemin tout droit, en te faisant regarder devant toi, derrire toi, droite, gauche, les buissons du foss, les nuages de l'horizon, tout ce qui s'offrira ta vue, dans les plaines tranquilles que nous aurons parcourir. Si, par hasard, il se prsente un ravin, je te dirai: Prends garde, il y a ici un ravin; si c'est un torrent, je t'aiderai passer ce torrent, je ne t'y pousserai pas la tte la premire, pour me donner le plaisir de dire aux autres: Voil un lecteur bien attrap, et pour celui de t'entendre crier: Ouf! je me suis cass le cou, je ne m'y attendais gure; cet auteur-l m'a jou un bon tour. Enfin, je ne me moquerai pas de toi; je crois qu'il est impossible d'avoir de meilleurs procds... Et pourtant, il est fort probable que tu m'accuseras d'tre le plus insolent et le plus prsomptueux de tous les romanciers, que tu te fcheras moiti chemin et que tu refuseras de me suivre. A ton aise! Va o ton penchant te pousse. Je ne suis pas irrit contre ceux qui te captivent, en faisant le contraire de ce que je veux faire. Je n'ai pas de haine contre la mode. Toute mode est bonne tant qu'elle dure et qu'elle est bien porte; il n'est possible de la juger que quand son rgne est fini. Elle a le droit divin pour elle; elle est fille du gnie des temps: mais le monde est si grand qu'il y a place pour tous, et les liberts dont nous jouissons s'tendent bien jusqu' nous permettre de faire un mauvais roman. I. Le jeune prince Karol de Roswald venait de perdre sa mre lorsqu'il fit connaissance avec la Floriani. Il tait plong encore dans une tristesse profonde, et rien ne pouvait le distraire. La princesse de Roswald avait t pour lui une mre tendre et parfaite. Elle avait prodigu son enfance dbile et souffreteuse les soins les plus assidus et le dvouement le plus entier. lev sous les yeux de cette digne et noble femme, le jeune homme n'avait eu qu'une passion relle dans toute sa vie: l'amour filial. Cet amour rciproque du fils et de la mre les avait rendus exclusifs, et peut-tre un peu trop absolus dans leur manire de voir et de sentir. La princesse tait d'un esprit suprieur et d'une grande instruction, il est vrai; son entretien et ses enseignements semblaient pouvoir tenir lieu de tout au jeune Karol. La frle sant de celui-ci s'tait oppose ces tudes classiques, pnibles, schement tenaces, qui ne valent pas toujours par elles-mmes les leons d'une mre claire, mais qui ont cet avantage indispensable de nous apprendre travailler, parce qu'elles sont comme la clef de la science de la vie. La princesse de Roswald ayant cart les pdagogues et les livres, par ordonnance des mdecins, s'tait attache former l'esprit et le coeur de son fils, par sa conversation, par ses rcits, par une sorte d'_insufflation_ de son tre moral, que le jeune homme avait aspire avec dlices. Il tait donc arriv savoir beaucoup sans avoir rien appris. Mais rien ne remplace l'exprience; et le soufflet que, dans mon enfance, on donnait encore aux marmots pour leur graver dans la mmoire le souvenir d'une grande motion, d'un fait historique, d'un crime clbre, ou de tout autre _exemple_ suivre ou viter, n'tait pas chose si niaise que cela nous parait aujourd'hui. Nous ne donnons plus ce soufflet nos enfants; mais ils vont le chercher ailleurs, et la lourde main de l'exprience l'applique plus rudement que ne ferait la ntre. Le jeune Karol de Roswald connut donc le monde et la vie de bonne heure, de trop bonne heure peut-tre, mais par la thorie et non par la pratique. Dans le louable dessein d'lever son me, sa mre ne laissa approcher de lui que des personnes distingues, dont les prceptes et l'exemple devaient lui tre salutaires. Il sut bien que _dehors_ il y avait des mchants et des fous, mais il n'apprit qu' les viter, nullement les connatre. On lui enseigna bien secourir les malheureux; les portes du palais o s'coula son enfance taient toujours ouvertes aux ncessiteux; mais, tout en les assistant, il s'habitua mpriser la cause de leur dtresse et regarder cette plaie comme irrmdiable dans l'humanit. Le dsordre, la paresse, l'ignorance ou le manque de jugement, sources fatales d'garement et de misre, lui parurent, avec raison, incurables chez les individus. On ne lui apprit point croire que les masses doivent et peuvent insensiblement s'en affranchir, et qu'en prenant l'humanit corps corps, en discutant avec elle, en la gourmandent, et la caressant tour tour, comme un enfant qu'on aime, en lui pardonnant beaucoup de rechutes pour en obtenir quelques progrs, on fait plus pour elle qu'en jetant ses membres perclus ou gangrens le secours restreint de la compassion. Il n'en fut pas ainsi. Karol apprit que l'aumne tait un devoir; et c'en est un remplir sans doute, tant que, par l'arrangement social, l'aumne sera ncessaire. Mais ce n'est qu'un des devoirs que l'amour de notre immense famille humaine nous impose. Il y en a bien d'autres, et le principal n'est pas de plaindre, c'est d'aimer. Il embrassa avec ardeur la maxime qu'il fallait har le mal; mais il s'attacha la lettre, qu'il faut plaindre ceux qui le font; et, encore une fois, _plaindre_ n'est pas assez. Il faut _aimer_ surtout pour tre juste et pour ne pas dsesprer de l'avenir. Il faut n'tre pas trop dlicat pour soi-mme, et ne pas s'endormir dans le sybaritisme d'une conscience pure et satisfaite d'elle-mme. Il tait assez gnreux, ce bon jeune homme, pour ne pas jouir sans remords de son luxe, en songeant que la plupart des hommes manquent du ncessaire; mais il n'appliquait pas cette commisration la misre morale de ses semblables. Il n'avait pas assez de lumire dans la pense pour se dire que la perversit humaine rejaillit sur ceux qui en sont exempts, et que faire la guerre au mal gnral est le premier devoir de ceux qui n'en sont pas atteints. Il voyait, d'un ct, l'aristocratie morale, la distinction de l'intelligence, la puret des moeurs, la noblesse des instincts, et il se disait: Soyons avec ceux-l. De l'autre, il voyait l'abrutissement, la bassesse, la folie, la dbauche, et il ne se disait pas: Allons ceux-ci pour les ramener, s'il est possible.--Non! lui avait-on appris dire, ils sont perdus! Donnons-leur du pain et des vtements, mais ne compromettons pas notre me au contact de la leur. Ils sont endurcis et souills, abandonnons leur esprit la clmence de Dieu. Cette habitude de se prserver devient, la longue, une sorte d'gosme, et il y avait un peu de cette scheresse au fond du coeur de la princesse. Il y en avait chez elle pour son fils encore plus que pour elle-mme. Elle l'isolait avec art des jeunes gens de son ge, ds qu'elle les souponnait de folie ou seulement de lgret. Elle craignait pour lui ce frottement avec des natures diffrentes de la sienne; et c'est pourtant ce contact qui nous rend hommes, qui nous donne de la force, et qui fait qu'au lieu d'tre entrans la premire occasion, nous pouvons rsister l'exemple du mal et garder de l'influence pour faire prvaloir celui du bien. Sans tre d'une dvotion troite et farouche, la princesse tait d'une pit assez rigide. Catholique sincre et fidle, elle voyait bien les abus, mais elle n'y savait pas d'autre remde que de les tolrer en faveur de la grande cause de l'glise. Le pape peut s'garer, disait-elle, c'est un homme; mais la papaut ne peut faillir: c'est une institution divine. Ds lors, les ides de progrs n'entraient point facilement dans sa tte, et son fils apprit de bonne heure les rvoquer en doute et ne point esprer que le salut du genre humain pt s'accomplir sur la terre. Sans tre aussi rgulier que sa mre dans les pratiques religieuses (car en dpit de tout, au temps o nous sommes, la jeunesse se dgage vite de tels liens), il resta dans cette doctrine qui sauve les hommes de bonne volont et ne sait pas briser la mauvaise volont des autres; qui se contente de quelques _lus_ et se rsigne voir les nombreux _appels_ tomber dans la ghenne du mal ternel: triste et lugubre croyance qui s'accorde parfaitement avec les ides de la noblesse et les privilges de la fortune. Au ciel comme sur la terre, le paradis pour quelques-uns, l'enfer pour le plus grand nombre. La gloire, le bonheur et les rcompenses pour les exceptions: la honte, l'abjection et le chtiment pour presque tous. Les mes naturellement bonnes et gnreuses, qui tombent dans cette erreur, en sont punies par une ternelle tristesse. Il n'appartient qu'aux insensibles ou aux stupides d'en prendre leur parti. La princesse de Roswald souffrait de ce fatalisme catholique, dont elle ne pouvait secouer les arrts farouches. Elle avait pris une habitude de gravit solennelle et sentencieuse qu'elle communiqua peu peu son fils, pour le fond sinon pour la forme. Le jeune Karol ne connut donc point la gaiet, l'abandon, la confiance aveugle et salutaire de l'enfance. A vrai dire, il n'eut point d'enfance: ses penses tournrent la mlancolie, et lors mme que vint l'ge d'tre romanesque, ce ne furent que des romans sombres et douloureux qui remplirent son imagination. Et malgr cette fausse route que suivait l'esprit de Karol, c'tait une adorable nature d'esprit que la sienne. Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait quinze ans toutes les grces de l'adolescence runies la gravit de l'ge mur. Il resta dlicat de corps comme d'esprit. Mais cette absence de dveloppement musculaire lui valut de conserver une beaut charmante, une physionomie exceptionnelle qui n'avait, pour ainsi dire, ni ge ni sexe. Ce n'tait point l'air mle et hardi d'un descendant de cette race d'antiques magnats, qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce n'tait point non plus la gentillesse effmine d'un chrubin couleur de rose. C'tait quelque chose comme ces cratures idales, que la posie du moyen ge faisait servir l'ornement des temples chrtiens; un ange, beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de forme comme un jeune dieu de l'Olympe, et pour couronner cet assemblage, une expression la fois tendre et svre, chaste et passionne. C'tait l le fond de son tre. Rien n'tait plus pur et plus exalt en mme temps que ses penses; rien n'tait plus tenace, plus exclusif et plus minutieusement dvou que ses affections. Si l'on et pu oublier l'existence du genre humain, et croire qu'il s'tait concentr et personnifi dans un seul tre, c'est lui qu'on aurait ador sur les ruines du monde. Mais cet tre n'avait pas assez de relations avec ses semblables. Il ne comprenait que ce qui tait identique lui-mme, sa mre, dont il tait un reflet pur et brillant; Dieu, dont il se faisait une ide trange, approprie sa nature d'esprit; et enfin une chimre de femme qu'il crait son image, et qu'il aimait dans l'avenir sans la connatre. Le reste n'existait pour lui que comme une sorte de rve fcheux auquel il essayait de se soustraire en vivant seul au milieu du monde. Toujours perdu dans ses rveries, il n'avait point le sens de la ralit. Enfant, il ne pouvait toucher un instrument tranchant sans se blesser; homme, il ne pouvait se trouver en face d'un homme diffrent de lui, sans se heurter douloureusement contre cette contradiction vivante. Ce qui le prservait d'un antagonisme perptuel, c'tait l'habitude volontaire et bientt invtre de ne point voir et de ne pas entendre ce qui lui dplaisait en gnral, sans toucher ses affections personnelles. Les tres qui ne pensaient pas comme lui devenaient ses yeux comme des espces de fantmes, et, comme il tait d'une politesse charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui n'tait chez lui qu'un froid ddain, voire une aversion insurmontable. Il est fort trange qu'avec un semblable caractre le jeune prince pt avoir des amis. Il en avait pourtant, non-seulement ceux de sa mre, qui estimaient en lui le digne fils d'une noble femme, mais encore des jeunes gens de son ge, qui l'aimaient ardemment, et qui se croyaient aims de lui. Lui-mme pensait les aimer beaucoup, mais c'tait avec l'imagination plutt qu'avec le coeur. Il se faisait une haute ide de l'amiti, et, dans l'ge des premires illusions, il croyait volontiers que ses amis et lui, levs peu prs de la mme manire et dans les mmes principes, ne changeraient jamais d'opinion et ne viendraient point se trouver en dsaccord formel. Cela arriva pourtant, et, vingt-quatre ans, qu'il avait lorsque sa mre mourut, il s'tait dgot dj de presque tous. Un seul lui resta trs-fidle. C'tait un jeune Italien, un peu plus g que lui, d'une noble figure et d'un grand coeur; ardent, enthousiaste; fort diffrent, tous autres gards, de Karol, il avait du moins avec lui ce rapport qu'il aimait avec passion la beaut dans les arts, et qu'il professait le culte de la loyaut chevaleresque. Ce fut lui qui l'arracha de la tombe de sa mre, et qui, l'entranant sous le ciel vivifiant de l'Italie, le conduisit pour la premire fois chez la Floriani. II. Mais qu'est-ce donc que la Floriani, deux fois nomme au chapitre prcdent, sans que nous ayons fait un pas vers elle? Patience, ami lecteur. Je m'aperois, au moment de frapper la porte de mon hrone, que je ne vous ai pas assez fait connatre mon hros, et qu'il me reste encore certaines longueurs vous faire agrer. Il n'y a rien de plus imprieux et de plus press qu'un lecteur de romans; mais je ne m'en soucie gure. J'ai vous rvler un homme tout entier, c'est--dire un monde, un ocan sans bornes de contradictions, de diversits, de misres et de grandeurs, de logique et d'inconsquences, et vous voulez qu'un petit chapitre me suffise! Oh! non pas, je ne saurais m'en tirer sans entrer dans quelques dtails, et je prendrai mon temps. Si cela vous fatigue, passez, et si, plus tard, vous ne comprenez rien sa conduite, ce sera votre faute et non la mienne. L'homme que je vous prsente est _lui_ et non un autre. Je ne puis vous le faire comprendre en vous disant qu'il tait jeune, beau, bien fait et de belles manires. Tous les jeunes premiers de romans sont ainsi, et le mien est un tre que je connais dans ma pense, puisque, rel ou fictif, j'essaie de le peindre. Il a un caractre trs-dtermin, et l'on ne peut pas appliquer aux instincts d'un homme les mots sacramentels qu'emploient les naturalistes pour dsigner le parfum d'une plante ou d'un minral, en disant que ce corps exhale une odeur _sui generis_. Ce _sui generis_ n'explique rien, et je prtends que le prince Karol de Roswald avait un caractre _sui generis_ qu'il est possible d'expliquer. Il tait extrieurement si affectueux, par suite de sa bonne ducation et de sa grce naturelle, qu'il avait le don de plaire, mme ceux qui ne le connaissaient pas. Sa ravissante figure prvenait en sa faveur; la faiblesse de sa constitution le rendait intressant aux yeux des femmes; la culture abondante et facile de son esprit, l'originalit douce et flatteuse de sa conversation lui gagnaient l'attention des hommes clairs. Quant ceux d'une trempe moins fine, ils aimaient son exquise politesse, et ils y taient d'autant plus sensibles, qu'ils ne concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce ft l'exercice d'un devoir, et que la sympathie y entrt pour rien. Ceux-l, s'ils eussent pu le pntrer, auraient dit qu'il tait plus aimable qu'aimant; et, en ce qui les concernait, c'et t vrai. Mais comment eussent-ils devin cela, lorsque ses rares attachements taient si vifs, si profonds et si peu rcusables? Ainsi donc, on l'aimait toujours, sinon avec la certitude, du moins avec l'espoir d'tre pay de quelque retour. Ses jeunes compagnons, le voyant faible et paresseux dans les exercices du corps ne songeaient pas ddaigner cette nature un peu infirme, parce que Karol ne s'en faisait point accroire sous ce rapport. Lorsque, s'asseyant doucement sur l'herbe, au milieu de leurs jeux, il leur disait avec un triste sourire: Amusez-vous, chers compagnons; je ne puis ni lutter, ni courir; vous viendrez vous reposer prs de moi. Comme la force est naturellement protectrice de la faiblesse, il arrivait que, parfois, les plus robustes renonaient gnreusement leur ardente gymnastique, et venaient lui faire compagnie. Parmi tous ceux qui taient charms et comme fascins par la couleur potique de ses penses et la grce de son esprit, Salvator Albani fut toujours le plus assidu. Ce bon jeune homme tait la franchise mme; et, pourtant, Karol exerait sur lui un tel empire qu'il n'osait jamais le contredire ouvertement, lors mme qu'il remarquait de l'exagration dans ses principes et de la bizarrerie dans ses habitudes. Il craignait de lui dplaire et de le voir se refroidir son gard, comme cela tait arriv pour tant d'autres. Il le soignait comme un enfant, lorsque Karol, plus nerveux et impressionnable que rellement malade, se retirait dans sa chambre pour drober aux yeux de sa mre son malaise, dont elle se tourmentait trop. Salvator Albani tait donc devenu ncessaire au jeune prince. Il le sentait, et lorsqu'une ardente jeunesse le sollicitait de se distraire ailleurs, il sacrifiait ses plaisirs ou il les cachait avec une gnreuse hypocrisie, se disant lui-mme que si Karol venait ne plus l'aimer, il ne souffrirait plus ses soins, et tomberait dans une solitude volontaire et funeste. Ainsi Salvator aimait Karol pour le besoin que ce dernier avait de lui, et il se faisait, par une trange misricorde, le complaisant de ses thories opinitres et sublimes. Il admirait avec lui le stocisme, et, au fond, il tait ce qu'on appelle un picurien. Fatigu d'une folie de la veille, il lisait son chevet un livre asctique. Il s'enthousiasmait navement la peinture de l'amour unique, exclusif, sans dfaillance et sans bornes, qui devait remplir la vie de son jeune ami. Il trouvait rellement cela superbe, et pourtant il ne pouvait se passer d'intrigues amoureuses, et il lui cachait le chiffre de ses aventures. Cette innocente dissimulation ne pouvait durer qu'un certain temps, et peu peu Karol dcouvrit avec douleur que son ami n'tait pas un saint. Mais lorsque arriva cette preuve redoutable, Salvator lui tait devenu si ncessaire, et il avait t forc de lui reconnatre tant d'minentes qualits de coeur et d'esprit, qu'il lui fallut bien continuer a l'aimer; beaucoup moins, la vrit, qu'auparavant, mais encore assez pour ne pouvoir se passer de lui. Nanmoins il ne put jamais prendre son parti sur ses escapades de jeunesse, et cette affection, au lieu d'tre un adoucissement sa tristesse habituelle, devint douloureuse comme une blessure. Salvator, qui redoutait la svrit de la princesse de Roswald encore plus que celle de Karol, lui cacha le plus longtemps possible ce que Karol avait dcouvert avec tant d'effroi. Une longue et douloureuse maladie laquelle elle succomba, contribua aussi la rendre moins clairvoyante dans ses dernires annes; et lorsque Karol la vit froide sur son lit de mort, il tomba dans un tel accablement de dsespoir, que Salvator reprit sur lui tout son empire, et fut seul capable de le faire renoncer au dessein de se laisser mourir. C'tait la seconde fois que Karol voyait la mort frapper ses cts l'objet de ses affections. Il avait aim une jeune personne qui lui tait destine. C'tait l'unique roman de sa vie, et nous en parlerons en temps et lieu. Il n'avait plus rien aimer sur la terre que Salvator. Il l'aima; mais toujours avec des restrictions, de la souffrance, et une sorte d'amertume, en songeant que son ami n'tait pas susceptible d'tre aussi malheureux que lui. Six mois aprs cette dernire catastrophe, la plus sensible et la plus relle des deux, coup sr, le prince de Roswald parcourait l'Italie, en chaise de poste, emport malgr lui, dans un tourbillon de poussire embrase, par son courageux ami. Salvator avait besoin de plaisirs et de gaiet; pourtant il sacrifia tout celui qu'on appelait devant lui son enfant gt. Quand on lui disait cela, dites mon enfant chri, rpondait-il; mais tout choy que Roswald ait t par sa mre et par moi, son coeur ni son caractre ne se sont gts. Il n'est devenu ni exigeant, ni despote, ni ingrat, ni maniaque. Il est sensible aux moindres attentions, et reconnaissant plus qu'il ne faut de mon dvouement. Cela tait gnreux reconnatre, mais cela tait vrai. Karol n'avait point de petits dfauts. Il en avait un seul, grand, involontaire et funeste, l'intolrance de l'esprit. Il ne dpendait pas de lui d'ouvrir ses entrailles un sentiment de charit gnrale pour largir son jugement l'endroit des choses humaines. Il tait de ceux qui croient que la vertu est de s'abstenir du mal, et qui ne comprennent pas ce que l'vangile, qu'ils professent strictement d'ailleurs, a de plus sublime, cet amour du pcheur repentant qui fait clater plus de joie au ciel que la persvrance de cent justes, cette confiance au retour de la brebis gare; en un mot, cet esprit mme de Jsus, qui ressort de toute sa doctrine et qui plane sur toutes ses paroles: savoir que celui qui aime est plus grand, lors mme qu'il s'gare, que celui qui va droit, par un chemin solitaire et froid. Dans le dtail de la vie, Karol tait d'un commerce plein de charmes. Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une grce inusite, et quand il exprimait sa gratitude, c'tait avec une motion profonde qui payait l'amiti avec usure. Mme dans sa douleur, qui semblait ternelle, et dont il ne voulait pas prvoir la fin, il portait un semblant de rsignation, comme s'il et cd au dsir que Salvator prouvait de le conserver la vie. Par le fait, sa sant dlicate n'tait pas altre profondment, et sa vie n'tait menace par aucune dsorganisation srieuse; mais l'habitude de languir et de ne jamais essayer ses forces, lui avait donn la croyance qu'il ne survivrait pas longtemps sa mre. Il s'imaginait volontiers qu'il se sentait mourir chaque jour, et, dans cette pense, il acceptait les soins de Salvator et lui cachait le peu de temps qu'il jugeait devoir en profiter. Il avait un grand courage extrieur, et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance hroque de la jeunesse, l'ide d'une mort prochaine, il en caressait du moins l'attente avec une sorte d'amre volupt. Dans cette persuasion, il se dtachait chaque jour de l'humanit, dont il croyait dj ne plus faire partie. Tout le mal d'ici-bas lui devenait tranger. Apparemment, pensait-il, Dieu ne lui avait pas donn mission de s'en inquiter et de le combattre, puisqu'il lui avait compt si peu de jours passer sur la terre. Il regardait cela comme une faveur accorde aux vertus de sa mre, et, quand il voyait la souffrance attache comme un chtiment aux vices des hommes, il remerciait le ciel de lui avoir donn la souffrance sans la chute, comme une preuve qui devait le purifier de toute la souillure du pch originel. Il s'lanait alors en imagination vers l'autre vie, et se perdait dans des rves mystrieux. Au fond de tout cela, il y avait la synthse du dogme catholique; mais, dans les dtails, son cerveau de pote se donnait carrire. Car il faut bien le dire, si ses instincts et ses principes de conduite taient absolus, ses croyances religieuses taient fort vagues; et c'tait l l'effet d'une ducation toute de sentiment et d'inspiration, o le travail aride de l'examen, les droits de la raison et le fil conducteur de la logique n'taient entrs pour rien. Comme il n'avait suivi et approfondi par lui-mme aucune tude, il s'tait fait dans son esprit de grandes lacunes, que sa mre avait combles, comme elle l'avait pu, en invoquant la sagesse impntrable de Dieu et l'insuffisance de la lumire accorde aux hommes. C'tait encore l le catholicisme. Plus jeune et plus artiste que sa mre, Karol avait idalis sa propre ignorance; il avait meubl, pour ainsi dire, ce vide effrayant avec des ides romanesques; des anges, des toiles, un vol sublime travers l'espace, un lieu inconnu o son me se reposerait cot de celles de sa mre et de sa fiance: voil pour le paradis. Quant l'enfer, il n'y pouvait pas croire; mais, ne voulant pas le nier, il n'y songeait pas. Il se sentait pur et plein de confiance pour son propre compte. S'il lui avait fallu absolument dire o il relguait les mes coupables, il et plac leurs tourments dans les flots agits de la mer, dans la tourmente des hautes rgions, dans les bruits sinistres des nuits d'automne, dans l'inquitude ternelle. La posie nuageuse et sduisante d'Ossian avait pass par l, ct du dogme romain. La main ferme et franche de Salvator n'osait interroger toutes les cordes de cet instrument subtil et compliqu. Il ne se rendait donc pas bien compte de tout ce qu'il y avait de fort et de faible, d'immense et d'incomplet, de terrible et d'exquis, de tenace et de mobile dans cette organisation exceptionnelle. Si, pour l'aimer, il lui et fallu le connatre fond, il y et renonc bien vite: car il faut toute la vie pour comprendre de tels tres: et encore n'arrive-t-on qu' constater, force d'examen et de patience, le mcanisme de leur vie intime. La cause de leurs contradictions nous chappe toujours. Un jour qu'ils allaient de Milan Venise, ils se trouvrent non loin d'un lac qui brillait au soleil couchant comme un diamant dans la verdure. --N'allons pas plus loin aujourd'hui, dit Salvator, qui remarquait sur le visage de son jeune ami une fatigue profonde. Nous faisons de trop longues journes, et nous nous sommes puiss hier, de corps et d'esprit, admirer le grand lac de Cme. --Ah! je ne le regrette pas, rpondit Karol, c'est le plus beau spectacle que j'aie vu de ma vie. Mais couchons o tu voudras, peu m'importe. --Cela dpend de l'tat o tu te trouves. Pousserons-nous jusqu'au prochain relais, ou bien ferons-nous un petit dtour pour aller jusqu' Iseo, au bord du petit lac? Comment te sens-tu? --Vraiment, je n'en sais rien! --Tu n'en sais jamais rien! C'est dsesprant! Voyons, souffres-tu? --Je ne crois pas. --Mais, tu es fatigu? --Oui, mais pas plus que je ne le suis toujours. --Alors, gagnons Iseo; l'air y sera plus doux que sur ces hauteurs. Ils se dirigrent donc vers le petit port d'Iseo. Il y avait eu une fte aux environs. Des charrettes, atteles de petits chevaux maigres et vigoureux, ramenaient les jeunes filles endimanches, avec leur jolie coiffure de statues antiques, le chignon travers par de longues pingles d'argent, et des fleurs naturelles dans les cheveux. Les hommes venaient cheval, ne ou pied. Toute la route tait couverte de cette population enjoue, de ces filles triomphantes, de ces hommes un peu excits par le vin et l'amour, qui changeaient pleine voix avec elles des rires et des propos fort joyeux, trop joyeux certainement pour les chastes oreilles du prince Karol. En tout pays, le paysan qui ne se contraint pas et ne change pas sa manire nave de dire, a de l'esprit et de l'originalit. Salvator, qui ne perdait pas un jeu de mots du dialecte, ne pouvait s'empcher de sourire aux brusques saillies qui s'entre-croisaient sur le chemin, autour de lui, tandis que la chaise de poste descendait au pas une pente rapide incline vers le lac. Ces belles filles, dans leurs carrioles enrubannes, ces yeux noirs, ces fichus flottants, ces parfums de fleurs, les feux du couchant sur tout cela, et les paroles hardies prononces avec des voix fraches et retentissantes, le mettaient en belle humeur italienne. S'il et t seul, il ne lui et pas fallu beaucoup de temps pour prendre la bride d'un de ces petits chevaux, et pour se glisser dans la carriole la mieux garnie de jolies femmes. Mais la prsence de son ami le forait d'tre grave, et, pour se distraire de ses tentations, il se mit chantonner entre ses dents. Cet expdient ne lui russit point, car il s'aperut bientt qu'il rptait, malgr lui, un air de danse qu'il avait saisi au vol d'un essaim de villageoises qui le fredonnaient en souvenir de la fte. III. Salvator avait russi garder son sang-froid, jusqu' ce qu'une grande brune, passant cheval, non loin de la calche, jambe de , jambe de l, lui montra avec un peu trop de confiance son muscle rebondi surmont d'une jarretire lgante. Il lui fut impossible de retenir une exclamation et de ne pas pencher la tte hors de la voiture, pour suivre de l'oeil cette jambe nerveuse et bien tourne. --Est-elle donc tombe? lui dit le prince, apercevant sa proccupation. --Tombe quoi? rpondit le jeune fou; la jarretire? --Quelle jarretire? Je parle de la femme qui passait cheval. Que regardes-tu? --Rien, rien, rpliqua Salvator, qui n'avait pu s'empcher de soulever son bonnet de voyage pour saluer cette jambe. Dans ce pays de courtoisie, il faudrait toujours avoir la tte nue. Et il ajouta, en se rejetant au fond de la voiture: C'est fort coquet, une jarretire rose vif borde de bleu-lapis. Karol n'tait point pdant en paroles; il ne fit aucune rflexion, et regarda le lac tincelant o brillaient, certes, de plus splendides couleurs que celles des jarretires de la villageoise. Salvator comprit son silence et lui demanda, comme pour s'excuser ses yeux, s'il n'tait pas frapp de la beaut de la race humaine dans cette contre. --Oui, rpondit Karol avec une intention complaisante: j'ai remarqu qu'il y avait par ici beaucoup de statuaire dans les formes. Mais tu sais que je ne m'y connais pas beaucoup. --Je le nie; tu comprends admirablement le beau, et je t'ai vu en extase devant des chantillons de la statuaire antique. --Un instant! il y a antique et antique; j'aime le bel art pur, lgant, idal du Parthnon. Mais je n'aime pas, ou du moins je ne comprends pas la lourde musculature de l'art romain et les formes accuses de la dcadence. Ce pays-ci est tourn au matrialisme, la race s'en ressent. Cela ne m'intresse point. --Quoi! franchement, la vue d'une belle femme ne charme pas tes regards, ne ft-ce qu'un instant... quand elle passe? --Tu sais bien que non. Pourquoi t'en tonner? Moi, j'ai accept ton admiration facile et banale pour toutes les femmes tant soit peu belles qui passent devant toi. Tu es press d'aimer, et cependant, celle qui doit s'emparer de ton tre ne s'est pas encore prsente tes regards. Elle existe, sans doute, celle que Dieu a cre pour toi; elle t'attend, et toi tu la cherches. C'est ainsi que je m'explique tes amours insenss, tes brusques dgots, et toutes ces tortures de l'me que tu appelles tes plaisirs. Mais, quant moi, tu sais bien que j'avais rencontr la compagne de ma vie. Tu sais bien que je l'ai connue, tu sais bien que je l'aimerai toujours dans la tombe, comme je l'ai aime sur la terre. Comme rien ne peut lui ressembler, comme personne ne me la rappellerait, je ne regarde pas, je ne cherche pas: je n'ai pas besoin d'admirer ce qui existe en dehors du type que je porte ternellement parfait, ternellement vivant dans ma pense. Salvator eut envie de contredire son ami; mais il craignit de le voir s'animer sur un pareil sujet, et retrouver, pour la discussion, une force fbrile qu'il redoutait plus pour lui que la langueur de la fatigue. Il se contenta de lui demander s'il tait bien sr de ne jamais aimer une autre femme. --Comme Dieu lui-mme ne saurait crer un second tre aussi parfait que celui qu'il m'avait destin dans sa misricorde infinie, il ne permettra pas que je m'gare jusqu' tenter d'aimer une seconde fois. --La vie est longue, pourtant! dit Salvator d'un ton de doute involontaire, et ce n'est pas vingt-quatre ans qu'on peut faire un pareil serment. --On n'est pas toujours jeune vingt-quatre ans! rpondit Karol. Puis il soupira et tomba dans le silence de la mditation. Salvator vit qu'il avait rveill cette ide d'une mort prmature, dont son ami se nourrissait comme d'un poison. Il feignit de ne pas le deviner sur ce point, et il essaya de le distraire en lui montrant la jolie valle dont le lac occupe le fond. Le petit lac d'Iseo n'a rien de grandiose dans son aspect, et ses abords sont doux et frais comme une glogue de Virgile. Entre les montagnes qui forment ses horizons et les rides molles et lentes que la brise trace sur ses bords, il y a une zone de charmantes prairies, littralement mailles des plus belles fleurs champtres que produise la Lombardie. Des tapis de safran d'un rose pur jonchent ses rives, o l'orage ne pousse jamais avec fracas la vague irrite. De lgres et rustiques embarcations glissent sur des ondes paisibles, o s'effeuillent les fleurs du pcher et de l'amandier. Au moment o les deux jeunes voyageurs descendirent de voiture, plusieurs bateaux levaient leurs amarres, et les habitants des paroisses riveraines, que leurs chevaux et leurs charrettes avaient ramens de la fte, s'lanaient, en riant et en chantant, sur ces esquifs qui devaient faire le tour du lac et descendre chaque groupe son domicile. On poussait les charrettes toutes charges d'enfants et de jeunes filles bruyantes sur les grosses barques; de jeunes couples sautaient sur les nacelles et se dfiaient _alla regata_. Suivant l'habitude de la localit, pour empcher les chevaux, fumants de sueur, de s'enrhumer durant la traverse, on les plongeait pralablement dans les eaux glaciales de la plage, et ces animaux courageux paraissaient prendre grand plaisir cette immersion. Karol s'assit sur une souche au bord de l'eau, pour contempler, non cette scne anime et pittoresque, mais les vagues horizons bleutres de la chane Alpestre. Salvator tait entr dans la _locanda_ pour choisir les chambres. Mais il revint bientt avec une figure contrarie: le gte tait abominable, brlant, infect, encombr d'ivrognes et d'animaux qui se querellaient. Il n'y avait pas moyen de se reposer l des fatigues d'une journe de voyage. Le prince, quoiqu'il souffrt plus que personne de l'angoisse d'une mauvaise nuit, prenait ordinairement ces sortes de contrarits avec une insouciance stoque. Cependant, cette fois, il dit son jeune ami, avec un air d'inquitude trange: J'avais un pressentiment que nous ferions mieux de ne pas venir coucher ici. --Un pressentiment propos d'une mauvaise auberge? s'cria Salvator, que le fcheux succs de son ide irritait un peu contre lui-mme et par consquent contre le prochain; ma foi, quand il s'agit d'viter la vermine d'une sale locanda et la puanteur d'une laide cuisine, j'avoue que je n'ai point de ces subtiles perceptions et de ces avertissements mystrieux. --Ne te moque pas de moi, Salvator, reprit le prince avec douceur, il ne s'agit point de ces purilits-l, et tu sais fort bien que j'en prends mon parti mieux que toi-mme. --Eh! c'est peut-tre cause de toi que je n'en prends pas mon parti! --Je le sais, mon bon Salvator; ne te tourmente donc pas, et partons! --Comment, partons! nous avons faim, et il y a l du moins des truites superbes qui sautent dans la friture. Je ne me laisse pas dcourager si vite, soupons d'abord, faisons-nous servir l, en plein air, sous ces caroubiers. Et puis je courrai tout le village et je trouverai bien une maison un peu plus propre que l'auberge, une chambre pour toi, au moins; ft-ce chez le mdecin ou l'avocat de la contre! Il y a bien un cur, ici! --Ami, tu ne veux pas me comprendre, tu t'occupes d'enfantillages... Tu sais que je n'ai pas de caprices, n'est-il pas vrai? Eh bien! une seule fois, pardonne-m'en un bizarre... Je me sens mal ici; cet air m'inquite, ce lac m'blouit. Il y crot peut-tre quelque herbe vnneuse mortelle pour moi... Allons coucher ailleurs. J'ai un pressentiment srieux que je ne devais pas venir ici. Quand les chevaux ont quitt la route de Venise et pris sur la gauche, il m'a sembl qu'ils rsistaient: ne l'as-tu pas remarqu?--Enfin, ne me crois pas atteint de folie, ne me regarde pas d'un air effray; je suis calme, je suis rsign, si tu le veux, de nouveaux malheurs... mais quoi bon les braver, quand il est temps encore de les fuir? Salvator Albani tait effray, en effet, du ton srieux et pntr avec lequel Karol disait ces paroles tranges. Comme il le croyait plus faible qu'il ne l'tait rellement, il s'imagina qu'il allait tomber gravement malade, et qu'un secret malaise l'en avertissait. Mais il ne pensait pas que le lieu y ft pour quelque chose, lorsque la nature, la race humaine, le ciel et la vgtation taient luxuriants autour de lui. Il ne voulait pourtant pas heurter son caprice, mais il se demandait si un nouveau relais, fourni jeun et aprs une longue journe, ne hterait pas l'explosion du mal. Le prince vit son hsitation et se rappela ce que le bon Salvator avait dj oubli, c'est qu'il mourait de faim. Ds lors, sacrifiant toute sa rpugnance, et imposant silence son imagination, il prtendit qu'il avait faim lui-mme, et qu'avant de quitter Iseo, il fallait pourtant souper. Cet accommodement rassura un peu Salvator. S'il a faim, pensa-t-il, il n'est pas sous le coup d'une maladie imminente, et peut-tre que cette pense de dtresse qui s'est empare de lui est le rsultat d'une faim excessive dont il ne se rendait pas compte, une sorte de dfaillance morale et physique. Mangeons, et puis nous verrons! Le souper tait meilleur que l'auberge ne semblait l'annoncer, et on le servit dans le jardin de l'htelier, sous une frache tonnelle, qui masquait un peu l'clat du lac, et o Karol se sentit rellement plus calme. Grce la mobilit de son temprament et de son humeur, il mangea avec plaisir et oublia l'inexplicable effroi qui l'avait saisi quelques instants auparavant. [Illustration: Il y avait eu une fte aux environs. (Page 6)] Pendant que l'hte leur servait le caf, Salvator l'interrogea sur les habitants de la ville, et reconnut avec chagrin qu'il n'en connaissait pas un seul, et qu'il n'y avait gure moyen d'aller demander l'hospitalit dans une maison plus propre et plus paisible que la locanda. --Ah! dit-il, en soupirant, j'ai eu une bien bonne amie, qui tait de ce pays-ci, et qui m'en avait tant parl que cela m'a peut-tre influenc mon insu, lorsque la fantaisie d'y venir coucher m'est venue. Mais je vois bien que ma pauvre Floriani en avait gard un souvenir potique tout fait dnu de ralit. Il en est ainsi de tous nos souvenirs d'enfance. --Sans doute que Votre Excellence, dit l'hte, qui avait cout les paroles de Salvator, veut parler de la fameuse Floriani, celle qui, de pauvre paysanne qu'elle tait, est devenue riche et clbre dans toute l'Italie? --Vraiment oui, s'cria Salvator; vous l'avez peut-tre connue autrefois ici, car je ne sache pas qu'elle soit revenue dans son pays depuis qu'elle l'a quitt toute jeune? --Pardon, seigneurie. Elle est revenue il y a environ un an et elle y est cette heure. Sa famille lui a tout pardonn, et ils vivent trs-bien ensemble maintenant... Tenez, l-bas, sur l'autre rive du lac, vous pouvez voir d'ici la chaumire o elle a t leve, et la jolie villa qu'elle a achete tout ct. Cela ne fait plus qu'une seule dpendance avec le parc et les prairies. Oh! c'est une bonne proprit, et elle l'a paye beaux deniers comptants, au vieux Ranieri, vous savez... l'avare? le pre de celui qui l'avait enleve, de son premier amant? --Vous en savez ou vous en supposez plus long que moi sur les aventures de sa jeunesse, rpondit Salvator; moi je ne sais d'elle qu'une chose: c'est qu'elle est la femme la plus intelligente, la meilleure et la plus digne que j'ai rencontre. Vive Dieu! elle est donc ici? Ah! la bonne nouvelle! Nous sommes sauvs, Karol; nous allons lui demander asile, et si tu veux tre aimable pour moi, tu feras connaissance, de bonne grce, avec ma chre Floriani. Mais on ne sait pas Milan qu'elle habite ce pays-ci! On m'a dit que je la trouverais Venise ou aux environs... [Illustration: Il tait assis sa porte... (Page 14.)] --Oh! elle vit comme cache, dit l'hte, c'est sa fantaisie du moment. Cependant, on la connat bien ici, car elle fait du bien; elle est trs-bonne, la signora! --Eh vite, eh vite, une barque! s'cria Salvator, sautant de joie. Ah! l'agrable surprise! Et moi qui n'avais pas l'heureux pressentiment de la retrouver ici! Ce mot fit tressaillir Karol.--Les pressentiments, dit-il, agissent sur nous notre insu, et nous poussent o ils veulent. Mais le ptulant Albani ne l'coutait pas. Il s'agitait, il criait, il faisait approcher une barque, il y jetait une valise, il recommandait la voiture et les paquets son domestique, qui devait rester l'auberge d'Iseo, et il entranait le jeune prince sur le plancher vacillant de la nacelle. Il tait si press d'arriver, et la vivacit de son caractre dominait si fort, en cet instant, la contrainte qu'il s'imposait souvent pour ne pas froisser la tristesse de son ami, qu'il prit un aviron et rama lui-mme avec le batelier, chantant comme un oiseau, et menaant, par le dchanement de sa gaiet imptueuse, de faire chavirer le bateau. IV. Ce ne fut qu' la moiti du lac qu'il remarqua un redoublement de pleur sur le visage de Karol. Il quitta le gouvernail, et s'asseyant auprs de lui:--Cher prince, lui dit-il, tu es mcontent de moi, je le crains! Tu n'aurais pas voulu faire cette nouvelle connaissance... mais que veux-tu? en voyage, il faut bien un peu droger ses habitudes. Je t'avais promis de ne pas te tourmenter cet gard... J'ai tout oubli... j'tais si content! --Je te pardonne tout, j'accepte tout, rpondit le prince avec calme. L'amiti vit de sacrifices. Tu m'en as tant fait, que je t'en dois bien quelques-uns... Quoique pourtant... J'esprais que tu ne me mnerais jamais chez une femme de mauvaise vie! --Tais-toi, tais-toi, s'cria Salvator en lui saisissant la main avec force; ne te sers pas de ces mots qui froissent et qui blessent! Si un autre que toi parlait d'elle ainsi... --Pardonne-moi, reprit Karol; je ne songeais pas qu'elle tait..... qu'elle avait d tre ta matresse! --Ma matresse, moi! repartit Salvator avec vivacit; ah! je l'aurais bien voulu! mais elle en aimait un autre alors, et qui sait, d'ailleurs, si je lui aurais plu, quand mme je l'aurais connue libre? Non, Karol, je n'ai pas t son amant; et, comme j'tais l'ami de celui qu'elle avait quand nous nous sommes connus (c'tait un Foscari, un brave jeune homme!), comme je la savais loyale et fidle, je n'ai jamais song la dsirer. Oh! si elle vivait seule aujourd'hui, comme on me l'a dit Milan... et si elle voulait m'aimer!... Mais non! Tiens, ne fronce pas le sourcil: je ne crois pas qu'il m'arrive de m'enflammer pour elle. Il y a bien longtemps que je ne l'ai vue. Elle n'est peut-tre plus belle... Et d'ailleurs mon coeur et mes sens avaient pris l'habitude d'tre calmes auprs d'elle. Mon imagination aurait un grand effort faire pour passer de l'estime et du respect... Pourtant je ne suis pas hypocrite, je n'en voudrais pas jurer!... Quand l'amiti est immense, d'un homme une femme... Mais probablement si elle vit seule, elle aime un absent. Il est impossible que cette gnreuse crature vive sans amour; et, alors, je n'aurai pas une mauvaise pense auprs d'elle. Je ne voudrais pour rien au monde perdre son amiti!... --D'aprs toutes ces tergiversations, dit le prince avec un sourire mlancolique, je vois que je risque de te perdre, et que mon pressentiment de malheur pourrait bien n'tre pas un rve. --Ton pressentiment! ah! tu y reviens! je l'avais oubli. Eh bien! s'il t'annonce que je vais m'arrter chez une enchanteresse et que je te laisserai partir seul, il ment avec impudence. Non, non, Karol, ta sant, ton dsir, notre voyage avant tout! Si ton pressentiment avait une figure, je lui donnerais un soufflet! Les deux amis s'entretinrent encore quelques instants de la Floriani. Le prince, venant en Italie pour la premire fois, ne l'avait jamais vue, et ne connaissait d'elle que la renomme de son talent et l'clat de ses aventures. Salvator parlait d'elle avec enthousiasme; mais comme il ne faut pas toujours s'en rapporter aux amis, nous dirons nous-mme au lecteur ce qu'il doit savoir, pour le moment, de notre hrone. Lucrezia Floriani tait une actrice d'un talent pur, lev, suffisamment tragique, toujours mouvant et sympathique quand elle jouait un rle bien fait, exquis, admirable, dans tous les dtails de pantomime, crations ingnieuses l'aide desquelles l'acteur fait souvent valoir le vrai pote, et trouve grce pour le faux. Elle avait eu de grands succs, non-seulement comme actrice, mais encore comme auteur; car elle avait port la passion de son art jusqu' oser faire des pices de thtre; d'abord en collaboration avec quelques amis lettrs, et enfin seule et sous sa propre inspiration. Ses pices avaient russi, non qu'elles fussent des chefs-d'oeuvre, mais parce qu'elles taient simples, d'un sentiment vrai, bien dialogues, et qu'elle les jouait elle-mme. Elle ne s'tait jamais fait nommer aprs les reprsentations; mais son secret, pour le coup, tait celui de la comdie, et le public la nommait lui-mme au milieu des couronnes et des applaudissements qu'il lui prodiguait. A cette poque, et dans ce pays-l, la critique des journaux n'avait pas un grand dveloppement. La Floriani avait beaucoup d'amis, on tait indulgent pour elle. Le parterre des villes d'Italie lui dcernait de bruyantes ovations de famille. On l'aimait; et s'il est probable que sa gloire d'auteur lui ait t trs-bnvolement accorde, il est certain du moins que, par son caractre, elle mritait cette indulgence et cette affection. Il n'y eut jamais de personne plus dsintresse, plus sincre, plus modeste et plus librale. Je ne sais plus si c'est Vrone ou Pavie qu'elle eut la direction d'un thtre et forma une troupe. Elle se fit estimer de tous ceux qui traitrent avec elle, adorer de ceux qui eurent besoin de son assistance, et le public l'en rcompensa. Elle fit l d'assez bonnes affaires, et ds qu'elle se vit en possession d'une aisance assure, elle quitta le thtre, quoique dans tout l'clat de son talent et de ses charmes. Elle vcut quelques annes Milan, dans un monde d'artistes et de littrateurs. Sa maison tait agrable, et sa conduite tellement honorable et digne (ce qui ne veut pas dire qu'elle ft trs-rgulire), que des femmes du monde la frquentrent avec sympathie et mme avec un certain sentiment de dfrence. Mais tout coup elle quitta le monde et la ville, et se retira au bord du lac d'Iseo, o nous la retrouvons maintenant. Au fond des motifs qui la poussrent dans ces directions diverses, vers cet panouissement de talent dramatique et littraire, et vers ce dgot subit du monde et du bruit, vers cette activit d'administration thtrale, et vers cette paresse d'une vie champtre; il y y avait, n'en doutez pas, une succession ininterrompue d'histoires d'amour. Je ne vous les raconterai pas maintenant, ce serait trop long et sans intrt direct. Je ne perdrai pas de temps non plus vous faire saisir les nuances d'un caractre aussi clair et aussi ais connatre que celui du prince Karol tait chatoyant et indfinissable. Vous apprcierez, comme vous l'entendrez, ce naturel lmentaire, limpide dans ses travers comme dans ses qualits. Il est certain que je ne vous cacherai rien de la Floriani, par pruderie et crainte de vous dplaire. Ce qu'elle avait t, ce qu'elle tait, elle le disait qui le lui demandait avec amiti. Et, si quelqu'un l'interrogeait par curiosit pure, avec des mnagements ironiques, pour se venger de cette impertinente bienveillance, elle prenait plaisir le scandaliser par sa franchise. Nous ne saurions la mieux dfinir qu'elle ne le fit elle-mme un jour, en rpondant en bon franais un vieux marquis: --Vous tes un peu embarrass, lui disait-elle, pour savoir de quel terme, reu dans votre langue, vous pourriez qualifier une femme comme moi. Diriez-vous que je suis une _courtisane_? Je ne crois pas, puisque j'ai toujours donn mes amants, et que je n'ai jamais rien reu, mme de mes amis. Je ne dois mon aisance qu' mon travail, et la vanit ne m'a pas plus blouie que la cupidit ne m'a gare. Je n'ai eu que des amants, non-seulement pauvres, mais encore obscurs. Diriez-vous que je suis une _femme galante_? Les sens ne m'ont jamais emporte avant le coeur, et je ne comprends seulement pas le plaisir sans une affection enthousiaste. Enfin, suis-je une femme de _mauvaise vie_, de _moeurs relches_? Il faut savoir ce que vous entendez par l. Je n'ai jamais cherch le scandale. J'en ai peut-tre fait sans le vouloir et sans le savoir. Je n'ai jamais aim deux hommes la fois; je n'ai jamais appartenu de fait et d'intention qu' un seul pendant un temps donn, suivant la dure de ma passion. Quand je ne l'aimais plus, je ne le trompais pas. Je rompais avec lui d'une manire absolue. Je lui avais jur, il est vrai, dans mon enthousiasme, de l'aimer toujours; j'tais de la meilleure foi du monde en le jurant. Toutes les fois que j'ai aim, 'a t de si grand coeur, que j'ai cru que c'tait la premire et la dernire fois de ma vie. Vous ne pouvez pas dire pourtant que je sois une femme honnte. Moi, j'ai la certitude de l'tre. Je prtends mme, devant Dieu, tre une femme vertueuse; mais je sais que, dans vos ides et devant l'opinion, c'est un blasphme de ma part. Je ne m'en soucie point; j'abandonne ma vie au jugement du monde, sans me rvolter contre lui, sans trouver qu'il ait tort dans ses lois gnrales, mais sans reconnatre qu'il ait raison contre moi. Vous trouvez sans doute que je me traite fort bien, et que j'ai une belle dose d'orgueil? D'accord. J'ai un grand orgueil pour moi-mme, mais je n'ai point de vanit; et on peut dire de moi tout le mal possible, sans m'offenser, sans m'affliger le moins du monde. Je n'ai pas combattu mes passions. Si j'ai bien ou mal fait, j'en ai t, et punie, et rcompense, par ces passions mme. J'y devais perdre ma rputation, je m'y attendais, j'en ai fait le sacrifice l'amour, cela ne regarde que moi. De quel droit les gens qui condamnent disent-ils que l'exemple est dangereux? Du moment que le coupable est condamn, il est excut. Il ne peut donc plus nuire, et ceux qui seraient tents de l'imiter, sont suffisamment avertis par sa punition. Karol de Roswald et Salvator Albani dbarqurent l'entre du parc, auprs de la chaumire que l'aubergiste d'Iseo leur avait montre. C'est dans cette cabane que la Floriani tait ne, et son pre, un vieux pcheur cheveux blancs, l'occupait encore. Rien n'avait pu le dcider quitter cette pauvre demeure, o il avait pass sa vie et o l'habitude le retenait; mais il avait consenti ce qu'elle ft rpare, assainie, solidifie et mise l'abri du flot par une jolie terrasse rustique tout orne de fleurs et d'arbustes. Il tait assis sa porte parmi les iris et les glaeuls, et occupait les derniers instants du jour raccommoder ses filets; car, bien que son existence ft dsormais assure, et que sa fille veillt pieusement, non-seulement tous ses besoins, mais encore surprendre les rares fantaisies de superflu qu'il pouvait avoir, il gardait les habitudes et les gots parcimonieux du paysan, et ne rformait aucun instrument de son travail, tant qu'il pouvait en faire encore le moindre usage. V. Karol remarqua la belle figure un peu dure de ce vieillard, et, ne songeant point que ce pt tre le pre de _la signora_, il le salua et se disposa passer outre. Mais Salvator s'tait arrt contempler la pittoresque chaumire et le vieux pcheur qui, avec sa barbe blanche un peu jaunie par le soleil, ressemblait une divinit limoneuse des rivages. Les souvenirs que, maintes fois, la Floriani lui avait retracs, les larmes aux yeux, et avec l'loquence du repentir, repassrent confusment dans son esprit; les traits austres du vieillard lui semblaient aussi conserver quelque ressemblance avec ceux de la belle jeune femme; il le salua par deux fois et alla essayer d'ouvrir la grille du parc, situe dix pas de l, non sans tourner plusieurs fois la tte vers le pcheur, qui le suivait des yeux avec un air d'attention et de mfiance. Quand celui-ci vit que les deux jeunes seigneurs tentaient rellement de pntrer dans la demeure de la Floriani, il se leva et leur cria, d'un ton peu accueillant, qu'on n'entrait point l, et que ce n'tait pas une promenade publique. --Je le sais fort bien, mon brave, rpondit Salvator; mais je suis un ami intime de la signora Floriani, et je viens pour la voir. Le vieillard approcha et le regarda avec attention. Puis il reprit:--Je ne vous connais pas. Vous n'tes pas du pays? --Je suis de Milan, et je vous dis que j'ai l'honneur d'tre li avec la signora. Voyons, par o faut-il entrer? --Vous n'entrerez pas comme cela! Vous attend-on? Savez-vous si on voudra vous recevoir? Comment vous nommez-vous? --Le comte Albani. Et vous, mon brave, voulez-vous me dire votre nom? Ne seriez-vous pas, par hasard, un certain honnte homme, qu'on appelle Renzo..., ou Beppo..., ou Checco Menapace? --Renzo Menapace, oui, c'est moi, en vrit, dit le vieillard on se dcouvrant, par suite de l'habitude qu'ont les gens du peuple de s'incliner, en Italie, devant les titres. D'o me connaissez-vous, signor? Je ne vous ai jamais vu. --Ni moi non plus; mais votre fille vous ressemble, et je savais bien son vritable nom. --Un meilleur nom que celui qu'ils lui donnent maintenant! mais enfin le pli en est pris, et ils l'appellent tous d'un nom de guerre! Ah a! vous voulez donc la voir? Vous venez exprs? --Mais, sans aucun doute, avec votre permission, J'espre qu'elle voudra bien nous recommander vous, et que vous ne vous repentirez pas de nous avoir ouvert la porte. Je prsume que vous en avez la clef? --Oui, j'en ai la clef, et pourtant, Seigneuries, je ne peux vous ouvrir. Ce jeune seigneur est avec vous?... --Oui, c'est le prince de Roswald, dit Salvator, qui n'ignorait pas l'ascendant des titres. Le vieux Menapace salua plus profondment encore, quoique sa figure restt froide et triste.--Seigneurs, dit-il, ayez la bont de venir chez moi et d'y attendre que j'aie envoy mon serviteur prvenir ma fille, car je ne peux pas vous promettre qu'elle soit dispose vous voir. --Allons, dit Salvator au prince, il faut nous rsigner attendre. Il parat que la Floriani a maintenant la manie de se clotrer; mais, comme je ne doute pas que nous ne soyons bien reus, allons un peu voir sa chaumire natale. Ce doit tre assez curieux. --Il est fort curieux, en effet, qu'elle habite un palais, aujourd'hui, et qu'elle laisse son pre sous le chaume, rpondit Karol. --Plat-il, seigneur prince? dit le vieillard, qui se retourna, d'un air mcontent, la grande surprise des deux jeunes gens; car ils avaient l'habitude de parler allemand ensemble, et Karol s'tait exprim dans cette langue. --Pardonnez-moi, reprit Menapace, si je vous ai entendu; j'ai toujours eu l'oreille fine, et c'est pour cela que j'tais le meilleur pcheur du lac, sans parler de la vue, qui tait excellente, et qui n'est pas encore trop mauvaise. --Vous entendez donc l'allemand? dit le prince. --J'ai servi longtemps comme soldat, et j'ai pass des annes dans votre pays. Je ne pourrais pas bien parler votre langue, mais je l'entends encore un peu, et vous me permettrez de vous rpondre dans la mienne. Si je n'habite pas le palais de ma fille, c'est que j'aime ma chaumire, et si elle n'habite pas ma chaumire avec moi, c'est que le local est trop petit, et que nous nous gnerions l'un l'autre. D'ailleurs, j'ai l'habitude de demeurer seul, et c'est mon corps dfendant que je souffre auprs de moi le serviteur qu'elle a voulu me donner, sous prtexte qu' mon ge, on peut avoir besoin d'un aide. Heureusement c'est un bon garon; je l'ai choisi moi-mme, et je lui apprends l'tat de pcheur. Allons, Biffi, quitte un moment ton souper, mon enfant, et va dire la signora que deux seigneurs trangers demandent la voir.--Vos noms encore une fois, s'il vous plat, Seigneuries? --Le mien suffira, rpondit Albani, qui avait suivi avec Karol le vieux Menapace jusqu' l'entre de sa cabane. Il tira de son portefeuille une carte de visite qu'il remit au jeune gars, charg du service du pcheur. Biffi partit toutes jambes, aprs que son matre lui eut remis une clef qu'il tenait cache dans sa ceinture. --Voyez-vous, Seigneuries, dit Menapace ses htes en leur prsentant des chaises rustiques qu'il avait garnies et tresses lui-mme avec les herbes aquatiques du rivage, il ne faut pas croire que je ne sois pas bien trait par ma fille. Sous le rapport de l'assistance, de l'amiti et des soins, je n'ai qu' me louer d'elle. Seulement, vous comprenez? je ne peux pas changer de manire de vivre mon ge, et tout l'argent quelle m'envoyait, lorsqu'elle tait au thtre, je l'ai employ un peu plus utilement qu' me bien loger, me bien habiller et me bien nourrir. Ces choses-l ne sont pas dans mes gots. J'ai achet de la terre, parce que cela est bon; cela reste, et cela lui reviendra quand je n'y serai plus. Je n'ai pas d'autre enfant qu'elle. Elle n'aura donc pas se repentir de tout ce qu'elle a fait pour moi. Son devoir tait de me faire part de sa richesse; elle l'a toujours rempli; le mien est de faire prosprer cet argent-l, de le bien placer et de le lui restituer en mourant. J'ai toujours t l'esclave du devoir. Cette faon troite et intresse du vieillard d'envisager ses rapports avec sa fille, fit sourire Salvator. --Je suis bien sr, dit-il, que votre fille ne compte pas de cette sorte avec vous, et qu'elle ne comprend rien votre systme d'conomie. --Il n'est que trop vrai qu'elle n'y comprend rien, la pauvre tte, rpondit Menapace avec un soupir, et si je l'coutais, je mangerais tout, je mnerais une vie de prince, comme elle, avec elle, et avec tous ceux qui elle jette l'argent pleines mains. Que voulez-vous? nous ne pouvons pas nous entendre l-dessus. Elle est bonne, elle m'aime, elle vient me voir dix fois le jour, elle m'apporte tout ce qu'elle peut imaginer pour me faire plaisir. Si je tousse ou si j'ai mal la tte, elle passe les nuits auprs de moi. Mais tout cela n'empche pas qu'elle n'ait un grand dfaut et qu'elle ne soit pas bonne mre, comme je le voudrais! --Comment! elle n'est pas bonne mre? s'cria Salvator, qui avait bien de la peine garder son srieux devant la morale parcimonieuse du paysan. Je l'ai vue au sein de sa famille, et je pense que vous vous trompez, signor Menapace! --Oh! si vous trouvez qu'une bonne mre de famille doive caresser, soigner, amuser, gter ses enfants, et pas davantage, soit; mais je ne suis pas content de voir qu'on ne leur refuse jamais rien, qu'on habille les petites filles comme des princesses, avec des robes de soie, qu'on permette au garon d'avoir dj des chiens, des chevaux, une barque, un fusil, comme un homme! Ce sont de bons enfants, j'en conviens, et trs-jolis; mais ce n'est pas une raison pour leur donner tout ce qu'ils veulent, comme si cela ne cotait rien! Je vois bien qu'on va manger au moins trente mille francs par an dans la maison, tant en plaisirs et en matres aux enfants qu'en livres, en musique, en promenades, en cadeaux, en folies de tout genre. Et les aumnes donc! C'est scandaleux! Tous les estropis, tous les vagabonds du pays ont appris le chemin de la maison, qu'ils ne connaissaient gure, certes, du temps du vieux Ranieri, l'ancien propritaire! Voil un homme qui entendait bien ses intrts, et qui faisait des conomies dans sa terre, tandis que ma fille s'y ruinera si elle ne m'coute! L'avarice du vieillard causait un profond dgot au prince; mais Salvator s'en amusait plus qu'il n'en tait indign. Il connaissait bien la nature du paysan, cette pret conserver, cette duret envers soi-mme, cette soif d'acqurir des fonds sans jamais jouir des revenus, cette crainte de l'avenir qui s'tend pour les vieillards laborieux et pauvres au del du tombeau. Il ne put cependant se dfendre d'un peu de mcontentement en entendant Menapace invoquer le souvenir du vieux Ranieri, qui avait jou un si vilain rle dans l'histoire de la Floriani. --Ce Ranieri, si je me souviens bien de ce que m'a racont Lucrezia, dit-il, tait un ignoble ladre. Il avait maudit, et voulait dshriter son fils, parce que celui-ci voulait pouser votre fille! --Il nous a caus du chagrin, c'est vrai, reprit le vieillard sans s'mouvoir; mais qui la faute? A ce jeune fou, qui voulait pouser une pauvre paysanne. Dans ce temps-l, la Lucrezia n'avait rien; elle avait appris de sa marraine, madame Ranieri, bien des choses inutiles, la musique, les langues, la dclamation.... --.... Choses qui lui ont assez bien servi depuis, pourtant! dit Salvator en l'interrompant. --Choses qui l'ont perdue! reprit l'inflexible vieillard. Il et mieux valu que la vieille Ranieri, qui ne pouvait rien lui donner pour l'tablir, ne l'et pas prise en si grande amiti, et qu'elle l'et laisse paysanne, raccommodeuse de filets, fille de pcheur, comme elle l'tait, et femme de pcheur, comme elle pouvait le devenir. Car j'en savais un bon, qui avait une bonne maison, deux grandes barques, un joli pr, des vaches... Oui! oui! un excellent parti, Pietro Mangiafoco, qui l'aurait pouse si elle avait voulu entendre raison. Au lieu qu'en l'instruisant et en la rendant si belle et si savante, sa marraine a t cause de tout le mal qui s'en est suivi. Memmo Ranieri, son fils, est devenu fou de Lucrezia, et, ne pouvant pas l'pouser, il l'a enleve. C'est comme cela que ma fille a t spare de moi, et c'est pour cela que, pendant douze ans, je n'ai pas voulu entendre parler d'elle. --Si ce n'est pour recevoir l'argent qu'elle lui envoyait! dit Salvator Karol, oubliant que le pcheur entendait l'allemand. Mais cette rflexion ne blessa nullement le vieillard. --Sans doute, je le recevais, je le plaais et je le faisais valoir, reprit-il. Je savais qu'elle menait grand train et qu'elle serait peut-tre fort aise, un jour, de trouver de quoi vivre, aprs avoir mang tout ce qu'elle gagnait. Car, que n'a-t-elle pas gagn? Des millions, ce qu'on dit! Et que n'a-t-elle pas donn, gaspill? Ah! c'est une maldiction d'avoir un pareil caractre! --Oui, oui, c'est un monstre! s'cria Salvator en riant: mais, en attendant, il me semble que le vieux Ranieri a t bien mal avis de ne pas vouloir la marier avec son fils; il l'aurait fait s'il et pu deviner que cette petite paysanne gagnerait des millions avec son talent! --Oui! il l'et fait, dit Menapace avec le plus grand calme, mais il ne pouvait le deviner; et, en se refusant un mariage si disproportionn, il tait dans son droit: il avait raison, tout autre et fait comme lui, et moi-mme sa place! --De sorte que vous ne le blmez pas, et que peut-tre vous tes rest en fort bons termes avec lui, tandis que son fils sduisait votre fille, faute de pouvoir arracher le consentement du vieux ladre? --Le vieux ladre, l'_avarone_, comme on l'appelait, tait dur, j'en conviens; mais enfin il tait juste, et ce n'tait pas un mauvais voisin. Il ne m'a jamais fait de bien ni de mal. En voyant que je ne pardonnais point ma fille, il m'avait pardonn d'tre son pre. Et, quant son fils, il lui a pardonn aussi, quand il a abandonn Lucrezia pour faire un bon mariage. --Et vous, lui avez-vous pardonn, ce fils, digne de son pre? --Je ne devais pas lui pardonner, quoique, aprs tout, il ft dans son droit; il n'avait rien promis par crit ma fille; c'est elle qui eut tort de se fier son amour, et quand il l'a quitte, ils avaient des dettes; elle avait fait de mauvaises affaires dans son entreprise de thtre, au commencement... D'ailleurs, il est mort, et Dieu est son juge! Mais, pardon! Excellences, j'ai laiss mes filets au bord de l'eau, et s'il venait de l'orage, cette nuit, ils pourraient bien s'en aller. Il faut que je les retire. Ce sont encore de bons filets, et qui prennent du poisson. J'en fournis la table de ma fille, mais elle le paie, da! je ne donne rien pour rien! et je lui dis... Mange, mange... fais manger tes enfants; heureusement pour eux, ils retrouveront ce poisson-l dans ma bourse! VI. --Quelle ignoble nature! dit Karol quand Menapace se fut loign. --C'est la nature humaine dans sa nudit, rpondit Salvator. C'est le vrai type de l'homme de peine. Prvoyance sans lumire, probit sans dlicatesse, bon sens dpourvu d'idal, cupidit honnte, mais laide et triste. --C'est trop peu dire, reprit le prince. Il y a l une immoralit odieuse, et je ne comprends pas que la signora Floriani puisse vivre avec ce spectacle sous les yeux. --Je prsume que lorsqu'elle est venue le chercher, elle ne s'attendait pas y trouver tant de vile prose. La noble femme, dans son souvenir potique du vieux pre et de la cabane de roseaux, aspirait sans doute la vie champtre, au retour de l'innocence patriarcale, une touchante rconciliation avec ce vieillard qui l'avait maudite, et qu'elle ne nommait qu'en pleurant. Mais il y a peut-tre plus de vertu encore rester ici qu' y tre venue, et, sans doute, elle comprend, elle tolre et elle aime quand mme. --Comprendre et tolrer, cela n'est pas d'une me dlicate; sa place, je comblerais bien ce vieil avare de bienfaits, mais je ne saurais vivre ses cts sans une mortelle souffrance; l'ide seule d'un tel malheur me rvolte et me navre. --Et o vois-tu donc tant de perversit? Cet homme ne comprend pas le luxe, et la libralit qui vient avec l'aisance dans les bonnes mes. Il est trop vieux pour sentir que possder et donner vont ensemble. Il amasse ce qu'il reoit de sa fille pour le conserver ses petits-enfants. --Elle a donc des enfants? --Elle en avait deux, peut-tre en a-t-elle davantage maintenant. --Et son mari?... dit Karol avec hsitation, ou est-il? --Elle n'a jamais t marie que je sache, rpondit tranquillement Salvator. Le prince garda le silence, et Salvator, devinant ce qu'il pensait, ne sut que dire pour l'en distraire. Certes, il n'y avait pas de bonnes excuses donner pour ce fait. --Ce qui explique une conduite abandonne aux hasards de la vie, reprit Karol au bout d'un instant, c'est l'absence de notions honntes dans la premire jeunesse. Pouvait-elle en recevoir d'un pre qui n'a pas mme le sentiment du point d'honneur, et qui, dans tous les dsordres de sa fille, n'a vu que l'argent qu'elle gagnait et qu'elle dpensait? --Tels sont les hommes vus de prs, telle est la vie dpouille de prestige! rpondit philosophiquement Salvator. Quand la bonne Floriani me parlait de sa premire faute, elle s'accusait seule, et ne se souvenait pas des travers, probablement insupportables, de son pre, qui eussent pu cependant lui servir d'excuse. Quand elle parlait de lui, elle vantait, en la dplorant, l'obstination de son courroux. Elle l'attribuait une vertu antique, des prjugs respectables. Elle disait, je m'en souviens, que lorsqu'elle serait dgage de tous les liens du sicle et de toutes les chanes de l'amour, elle irait se jeter ses pieds et se purifier auprs de lui. Eh bien! la pauvre pcheresse! elle aura trouv un sauveur bien indigne d'un si beau repentir, et cette dception n'a pas d tre une des moindres de sa vie. Les grands coeurs voient toujours en beau. Ils sont condamns se tromper sans cesse. --Les grands coeurs peuvent-ils rsister beaucoup d'expriences fcheuses? dit Karol. --Le plus ou moins de dommage qu'ils y reoivent prouve leur plus ou moins de grandeur. --La nature humaine est faible. Je crois donc que les mes vritablement attaches aux principes ne devraient pas chercher le pril. Es-tu bien dcid, Salvator, passer quelques jours ici? --Je n'ai point parl de cela; nous n'y resterons qu'une heure, si tu veux. En cdant toujours, Salvator gouvernait Karol, du moins quant aux choses extrieures, car le prince tait gnreux et immolait ses rpugnances par un principe de savoir-vivre qu'il portait jusque dans l'intimit la plus troite. --Je veux ne te contrarier en rien, rpondit-il, et t'imposer une privation, te causer un regret me serait insupportable; mais promets-moi du moins, Salvator, de faire un effort sur toi-mme pour ne pas devenir amoureux de cette femme? --Je te le promets, rpondit Albani en riant; mais autant en emportera le vent, si ma destine est de devenir son amant aprs avoir t son ami. --Tu invoques la destine, reprit Karol, lorsqu'elle est entre tes mains! Ici ta conscience et ta volont doivent seules te prserver. --Tu parles des couleurs comme un aveugle, Karol. L'amour rompt tous les obstacles qu'on lui prsente, comme la mer rompt ses digues. Je puis te jurer de ne pas rester ici plus d'une nuit, mais je ne puis tre certain de n'y pas laisser mon coeur et ma pense. --Voil donc pourquoi je me sens si faible et si abattu, ce soir! dit le prince. Oui, ami, j'en reviens toujours cette terreur superstitieuse qui s'est empare de moi lorsque j'ai jet les yeux sur ce lac, mme de loin! Quand nous sommes descendus dans le bateau qui vient de nous transporter ici, il m'a sembl que nous allions nous noyer, et tu sais pourtant que je n'ai pas la faiblesse de craindre les dangers physiques, que je n'ai pas de rpugnance pour l'eau et que j'ai vogu tranquillement hier avec toi pendant tout le jour, et mme par un bel orage, sur le lac de Cme. Eh bien! je me suis aventur sur la surface tranquille de celui-ci avec la timidit d'une femme nerveuse. Je ne suis que rarement sujet ces sortes de superstitions, je ne m'y abandonne pas, et la preuve que je sais y rsister, c'est que je ne t'en ai rien dit; mais la mme inquitude vague d'un danger inconnu, d'un malheur imminent pour toi ou pour moi me poursuit jusqu' cette heure. J'ai cru voir passer dans ces flots des fantmes bien connus, qui me faisaient signe de rtrograder. Les reflets d'or du couchant prenaient, dans le sillage de la barque, tantt la forme de ma mre, tantt les traits de Lucie. Les spectres de toutes mes affections perdues se plaaient obstinment entre nous et ce rivage. Je ne me sens pas malade, je me mfie de mon imagination... et, pourtant, je ne suis pas tranquille; cela n'est pas naturel. Salvator allait essayer de prouver que cette inquitude tait un phnomne tout nerveux, rsultant de l'agitation du voyage, lorsqu'une voix forte et vibrante fit entendre ces mots derrire la chaumire: O est-il, o est-il, Biffi? Salvator fit un cri de joie, s'lana sur la terrasse, et Karol le vit recevoir dans ses bras une femme qui lui rendait avec effusion une embrassade toute fraternelle. Ils se parlrent en s'interrogeant et en se rpondant avec vivacit dans ce dialecte lombard que Karol n'entendait pas aussi rapidement que l'italien vritable. Le rsultat de cet change de paroles serres et contractes fut que la Floriani se retourna vers le prince, lui tendit la main, et, sans s'apercevoir qu'il ne s'y prtait pas de bien bonne grce, elle la lui pressa cordialement, en lui disant qu'il tait le bienvenu, et qu'elle se ferait un grand plaisir de le recevoir. --Je te demande pardon, mon bon Salvator, dit-elle en riant, de t'avoir laiss faire antichambre dans le manoir de mes anctres; mais je suis expose ici la curiosit des oisifs, et, comme j'ai toujours quelque grand projet de travail en tte, je suis force de m'enfermer comme une nonne. --Mais c'est qu'on dit que vous avez presque pris le voile et prononc des voeux depuis quelque temps, dit Salvator en baisant plusieurs reprises la main qu'elle lui abandonnait. Ce n'est qu'en tremblant que j'ai os venir vous relancer dans votre ermitage. --Bien, bien, reprit-elle, tu te moques de moi et de mes beaux projets. C'est parce que je ne veux pas recevoir de mauvais conseils que je me cache, et que j'ai fui tous mes amis. Mais puisque la fortune t'amne auprs de moi, je n'ai pas encore assez de vertu pour te renvoyer. Viens, et amne ton ami. J'aurai au moins le plaisir de vous offrir un gte plus confortable que la locanda d'Iseo.--Est-ce que tu ne reconnais pas mon fils, que tu ne l'embrasses pas? --Eh non! je n'osais pas le reconnatre, dit Salvator en se retournant vers un bel enfant de douze ans qui gambadait autour de lui avec un chien de chasse. Comme il a grandi, comme il est beau! Et il pressa dans ses bras l'enfant qui ne savait plus son nom. Et l'autre? ajouta Salvator, la petite fille? --Vous la verrez tout l'heure, ainsi que sa petite soeur et mon dernier garon. --Quatre enfants! s'cria Salvator. --Oui, quatre beaux enfants, et tous avec moi, malgr ce qu'on peut en dire. Vous avez fait connaissance avec mon pre pendant qu'on venait m'appeler? Vous voyez, c'est lui qui est mon gardien de ce cte. Personne n'entre sans sa permission. Bonsoir, pre, pour la seconde fois. Venez-vous djeuner demain avec nous? --Je n'en sais rien, je n'en sais rien, dit le vieillard. Vous serez assez de monde sans moi. La Floriani insista, mais son pre ne s'engagea rien, et il la tira l'cart pour lui demander s'il lui fallait du poisson. Comme elle savait que c'tait sa monomanie de lui vendre le produit de sa pche, et mme de le lui vendre cher, elle lui fit une belle commande et le laissa enchant. Salvator les observait la drobe; il vit que la Floriani prenait trs-philosophiquement son parti et mme gaiement, de ces travers prosaques. La nuit tait venue, et Karol, ni mme son ami ( qui les traits de la Floriani taient cependant assez connus), ne pouvaient bien distinguer son visage. Elle ne parut au prince ni majestueuse dans sa taille, ni lgante dans ses manires, comme on et pu l'attendre d'une femme qui avait reprsent si bien les grandes dames et les reines de thtre. Elle tait plutt petite et un peu grasse. Sa voix avait beaucoup de sonorit, mais c'tait une voix trop vibrante pour les oreilles du prince. Si une femme et parl ainsi dans un salon, tous les yeux se fussent ports sur elle, et c'et t de fort mauvais got. Ils traversrent le parc et le jardin avec Biffi, qui portait la valise, et ils pntrrent dans une grande salle d'un style simple et noble, soutenue par des colonnes doriques et revtue de stuc blanc. Il y avait beaucoup de lumires et de fleurs aux quatre angles, d'o s'lanaient de brillants filets d'eau, amens peu de frais du lac voisin. --Vous tes tonns peut-tre de tant de clart inutile, dit la Floriani en voyant l'agrable surprise que ce beau salon causait Salvator: mais c'est la seule fantaisie que j'aie garde du thtre. Mme dans la solitude, j'aime un local vaste et brillant de lumires. J'aime aussi la clart des toiles; mais un appartement sombre m'attriste. La Floriani, qui cette maison rappelait des souvenirs la fois doux et cruels, y avait fait beaucoup de changements et d'embellissements. Elle n'y avait laiss intacts que la chambre habite jadis par sa marraine, madame Ranieri, et un parterre rserv, o cette excellente femme cultivait des fleurs et lui avait enseign les aimer. La Ranieri avait tendrement aim Lucrezia; elle avait fait son possible pour obtenir que le vieux procureur avare, dont elle avait le malheur d'tre la femme et l'esclave, unt son fils la jeune paysanne instruite. Mais elle avait chou; toute cette famille avait disparu. La Floriani chrissait la mmoire des uns, pardonnait celle des autres, et, aprs beaucoup d'motion, elle s'tait habitue vivre l, sans trop se rappeler le pass. C'est parce qu'elle avait fait plusieurs amliorations de ncessit et de got cette rsidence, d'ailleurs fort simple, que le vieux Menapace, qui ne concevait pas ses besoins d'lgance, d'harmonie et de propret, l'accusait de s'y ruiner. L'aspect de ce salon plut aussi Karol. Cette sorte de luxe italien qui s'attache la satisfaction des yeux, la beaut des lignes et l'lgance monumentale plus qu' la profusion, la commodit et la richesse des meubles, tait prcisment dans ses gots et rpondait l'ide qu'il se faisait d'une existence la fois fire et simple. Suivant son habitude de ne pas vouloir sonder trop avant l'me d'autrui, et de regarder le cadre plutt que d'tudier l'image, il chercha, dans les habitudes extrieures de la Floriani, de quoi se consoler de ce qu'il jugeait devoir tre scandaleux et coupable dans ses moeurs intimes. Mais tandis qu'il admirait les murailles claires et brillantes, les fontaines limpides et les fleurs exotiques, Salvator avait une bien autre proccupation. Il regardait la Floriani avec inquitude et avec avidit. Il craignait de ne plus la trouver belle, et peut-tre aussi, en songeant au serment qu'il avait fait de partir le lendemain, le dsirait-il un peu. Ds qu'il la vit suffisamment claire, il s'aperut, en effet, d'une notable altration dans sa fracheur et dans sa beaut. Elle avait pris quelque embonpoint; le coloris dlicat de ses joues avait fait place une pleur unie; ses yeux avaient perdu une partie de leur clat, ses traits avaient chang d'expression; en un mot, elle tait moins vivante, moins anime, quoiqu'elle part plus active et mieux portante que jamais. Elle n'aimait plus: c'tait une autre femme, et il fallait quelques instants pour refaire connaissance avec elle. La Floriani avait alors trente ans: il y en avait quatre ou cinq que Salvator ne l'avait vue. Il l'avait laisse au milieu des motions du travail, de la passion et de la gloire. Il la retrouvait mre de famille, campagnarde, gnie retrait, toile plie. Elle s'aperut vite de l'impression que ce changement faisait sur lui; car ils s'taient pris par la main et se regardaient attentivement, elle, avec un sourire calme et radieux, lui, avec un sourire inquiet et mlancolique. --Eh bien, lui dit-elle d'un ton de franchise et de rsolution sans arrire-pense, nous sommes changs tous les deux, n'est-ce pas? et nous avons quelque chose corriger dans nos souvenirs? Ce changement est tout ton avantage, cher comte. Tu as beaucoup gagn. Tu tais un aimable et intressant jeune homme: te voil jeune homme encore, mais homme fait; plus brun, plus fort, avec une belle barbe noire, des yeux superbes, une chevelure de lion, un air de puissance et de triomphe. Tu es dans le plus beau moment d'panouissement de ta vie, et tu en jouis grandement, cela se voit dans ton regard plus assur et plus brillant qu'il ne l'tait autrefois. Tu t'tonnes d'tre plus beau que moi aujourd'hui; tu te rappelles le temps o tu croyais que c'tait le contraire. Il y a deux raisons cela: c'est que tu es moins enthousiaste, et que je suis moins jeune. Je vais descendre la pente que tu n'as pas fini de gravir. Tu levais la tte pour me regarder, et, prsent, tu te courbes pour me chercher au-dessous de toi, sur le revers de la vie. Ne me plains pas pourtant! je crois que je suis plus heureuse dans mon nuage que tu ne l'es dans ton soleil. VII. La Floriani avait dans la voix un charme particulier. C'tait, la vrit, une voix trop forte pour une femme du monde, mais parfaitement frache encore, et on ne sentait rien, dans le timbre, de l'abus de la parole en public. Il y avait surtout, dans son accent, une franchise qui ne laissait jamais l'ombre du doute sur la sincrit du sentiment qu'elle exprimait, et dans sa diction, qui avait toujours t aussi naturelle sur la scne que dans l'intimit, rien ne rappelait la dclamation et l'emphase des planches. Pourtant, cela tait accentu et empreint d'une forte vitalit. A la justesse des intonations, Karol sentit qu'elle avait d tre une actrice parfaite et d'un sympathique irrsistible. Ce fut dans ce sens qu'il exera son approbation, bien dcid qu'il tait ne voir d'intressant en elle que l'artiste. Salvator la savait trop sincre par nature pour affecter le dtachement d'elle-mme. Il pensa seulement qu'elle se faisait illusion, et il chercha ce qu'il pourrait lui dire pour attnuer l'effet un peu cruel de son premier regard. Mais, dans ces cas-l, on ne peut rien trouver d'assez dlicat pour consoler une femme de sa dfaite, et il ne sut rien faire de mieux que de l'embrasser, en lui disant qu'elle aurait encore des amants cent ans, s'il lui plaisait d'en avoir. --Non, dit-elle en riant; je ne recommencerai pas Ninon de Lenclos. Pour ne pas vieillir, il faut tre oisive et froide. L'amour et le travail ne permettent pas de se conserver ainsi. J'espre garder mes amis, voil tout. C'est bien assez. En ce moment, deux petites filles charmantes s'lancrent dans le salon, en criant que le souper tait servi. Les deux voyageurs, ayant pris le leur Iseo, exigrent que la Floriani se mit table avec ses enfants. Salvator prit dans ses bras la petite fille qu'il connaissait et celle qu'il ne connaissait pas, et les porta dans la salle manger. Karol, qui craignait d'tre gnant, resta dans le salon. Mais ces deux pices taient contigus; la porte resta ouverte, et les murs de stuc taient sonores. Quoiqu'il dsirt rester plong dans son monde intrieur, et ne prendre aucune part ce qui se passerait autour de lui dans cette maison, il voyait et entendait tout, et mme il coutait, quoiqu'il en et une sorte de dpit contre lui-mme. --Ah a! disait Salvator en s'asseyant table ct des enfants (et Karol remarqua que, lorsqu'il n'tait pas dans sa prsence immdiate, il ne se gnait plus pour tutoyer la Floriani), permets-moi de servir tes enfants et toi; voil dj que je les adore, ces marmots, comme autrefois, et mme cette charmante petite fe blonde qui n'tait pas ne de mon temps. Il n'y a que toi, Lucrezia, pour faire tout mieux que tout le monde, mme les enfants! --Tu pourrais bien dire _surtout_ les enfants! rpondit-elle; Dieu m'a bnie sous ce rapport: ils sont aussi bons et aimables et faciles lever qu'ils sont frais et bien portants. Ah! tiens, en voici encore un qui vient nous dire bonsoir. Encore une connaissance faire, Salvator! Karol qui, aprs avoir essay de parcourir une gazette, s'tait mis marcher dans le salon, jeta involontairement les yeux vers la salle manger, et y vit entrer une belle villageoise qui portait dans ses bras un enfant endormi. --Voil une superbe nourrice! s'cria Salvator ingnument. --Tu la calomnies, dit la Floriani; dis plutt une vierge du Corrge portant _il divino bambino_. Mes enfants n'ont pas eu d'autre nourrice que moi, et les deux premiers ont souvent press mon sein dans la coulisse, entre deux scnes. Je me souviens qu'une fois le public me rappelait avec tant de despotisme aprs la premire pice, que j'ai t force de venir le saluer avec mon enfant sous mon chle. Les deux derniers ont t levs plus paisiblement. Ce petit-l est sevr depuis longtemps. Vois! c'est un enfant de deux ans. --Ma foi, le dernier que je vois me semble toujours le plus beau, dit Salvator en prenant le _bambino_ des mains de la servante. C'est un vrai chrubin! j'ai bien envie de l'embrasser, mais j'ai peur de le rveiller. --Ne crains rien: les enfants qui se portent bien et qui jouent toute la journe au grand air ont le sommeil dur. Il ne faut pas les priver d'une bonne caresse; quand cela ne leur fait pas plaisir, cela leur porte bonheur. --Ah! oui, c'est la superstition, toi! dit Salvator. Je m'en souviens! Elle est tendre, et je l'aime, cette ide-l. Tu l'tends jusqu'aux morts, et je me rappelle ce pauvre machiniste que la chute d'un dcor avait tu pendant une de tes reprsentations... --Ah! oui, le pauvre homme! Tu tais l... C'est du temps de ma direction. --Et toi, courageuse, excellente, tu l'avais fait porter dans ta loge, o il rendit le dernier soupir. Quelle scne! --Oui, certes, plus terrible que celle que je venais de jouer devant le public. Mon costume fut couvert du sang de ce malheureux! --Quelle vie que la tienne! Tu n'eus pas le temps de changer, la pice marchait, tu reparus sur le thtre, et on crut que ce sang faisait partie du drame. --C'tait un pauvre pre de famille. Sa femme tait l, et de la scne je l'entendais crier et gmir dans ma loge. Il faut tre de fer pour rsister la vie de comdienne. --Tu es de fer, en apparence, mais je ne connais pas d'entrailles plus humaines et plus compatissantes que les tiennes. Je me souviens qu'aprs la reprsentation, lorsqu'on emporta ce cadavre, tu t'approchas de lui et tu lui donnas un baiser au front, disant que cela aiderait son me entrer dans le repos. Les autres actrices, entranes par ton exemple, en firent autant, et moi-mme, pour te plaire, j'eus ce courage, bien que les hommes en aient moins en pareil cas que les femmes. Eh bien! cela tait bizarre et ressemblait une folie; mais les choses de coeur vont au coeur. Sa femme, qui tu assurais une pension, fut encore plus sensible ce baiser de toi, belle reine, donn au cadavre sanglant d'un affreux ouvrier... (car il tait affreux!) qu' tous tes bienfaits; elle embrassa tes genoux, elle sentit que tu venais d'illustrer son mari, et qu'il ne pouvait pas aller en enfer avec un baiser de toi sur le front. Les yeux du fils an de la Floriani brillrent comme des escarboucles pendant ce rcit. --Oui, oui, s'cria ce bel enfant, qui avait les traits purs et la physionomie intelligente de sa mre, j'tais l aussi, moi, et je n'ai rien oubli. Cela s'est pass comme tu le dis, Signor; et moi aussi, j'ai embrass le pauvre Giananton! --C'est bien, Clio, dit la Floriani en embrassant son fils, il ne faut pas trop se rappeler ces motions-l; elles taient bien fortes pour ton ge; mais il ne faut pas non plus les oublier. Dieu nous dfend d'viter le malheur et la souffrance des autres; il faut toujours tre tout prt y courir, et ne jamais croire qu'il n'y ait rien faire. Tu vois, quand ce ne serait que bnir les morts et consoler un peu ceux qui pleurent! C'est ta manire de voir, n'est-ce pas, Clio? --Oui! dit l'enfant avec l'accent de franchise et de fermet qu'il tenait de sa mre; et il l'embrassa si fort et de si grand coeur, qu'il laissa un instant, sur son cou rond et puissant, la marque de ses vigoureuses petites mains. La Floriani ne fit pas attention la rudesse de cette treinte, et ne lui en sut pas mauvais gr. Elle continua de souper avec grand apptit; mais toujours occupe de ses enfants, tout en parlant avec animation Salvator, elle veillait ce qu'il mesurt avec sagesse les mets et le vin chacun, suivant son ge et son temprament. C'tait une nature active dans le calme, distraite pour elle-mme et attentive et vigilante pour les autres; ardente dans ses affections, mais sans purile inquitude, toujours occupe de faire rflchir ses enfants sans entraver leur gaiet, selon la porte de leur ge et la disposition de leur naturel; jouant avec eux, et, en ce point, extrmement enfant elle-mme, gaie par instinct et par habitude, et surprenante par un srieux de jugement et une fermet d'opinions qui n'empchaient pas une tolrance maternelle, tendue encore au del du cercle de la famille. Elle avait un esprit net, profond et enjou. Elle disait des choses plaisantes d'un air tranquille, et faisait rire sans rire elle-mme. Elle avait pour systme d'entretenir la bonne humeur, et de prendre le ct plaisant des contrarits, le ct acceptable des souffrances, le ct salutaire des malheurs. Sa manire d'tre, sa vie entire, son tre lui-mme, taient une ducation incessante pour les enfants, les amis, les serviteurs et les pauvres. Elle existait, elle pensait, elle respirait en quelque sorte pour le bien-tre moral et physique d'autrui, et ne paraissait pas se souvenir, au milieu de ce travail, facile en apparence, qu'il y et pour elle des regrets ou des dsirs quelconques. Cependant, aucune femme n'avait autant souffert, et Salvator le savait bien. Vers la fin du souper, les petites filles se disposrent aller rejoindre leur petit frre, dj endormi, dans la chambre de leur mre. Le beau Clio qui, en raison de ses douze ans, avait le privilge de ne se coucher qu' dix heures, alla courir avec son chien sur la terrasse qui dominait la vue du lac. Ce fut un beau spectacle que de voir la Floriani recevoir au dessert les dernires caresses de ses enfants, en mme temps que ces superbes marmots se disaient bonsoir et s'embrassaient les uns les autres avec un crmonial ptulant, et des accolades moiti tendresse, moiti combat. Avec son profil de came antique, ses cheveux rouls sans art et sans coquetterie autour de sa tte puissante, sa robe lche et sans luxe, sous laquelle on avait peine deviner une statue d'impratrice romaine, sa pleur calme, marbre par les baisers violents de ses marmots, ses yeux fatigus, mais sereins, ses beaux bras, dont les muscles ronds et fermes se dessinaient gracieusement lorsqu'elle y enfermait toute sa couve, elle devint tout coup plus belle et plus vivante que Salvator ne l'avait encore vue. A peine les enfants furent-ils sortis, qu'oubliant le spectre de Karol qui passait avec agitation sur le fond de la muraille, il laissa dborder son coeur. --Lucrezia! s'cria-t-il en couvrant de baisers ses bras fatigus par tant de jeux et d'treintes maternelles, je ne sais pas o j'avais l'esprit, le coeur et les yeux, quand je me suis imagin que tu avais vieilli et enlaidi. Jamais tu n'as t plus jeune, plus frache, plus suave, plus capable de rendre fou. Si tu veux que je le sois, tu n'as qu'un mot dire, et peut-tre que tu serais oblige d'en dire beaucoup pour m'en empcher. Tiens, je t'ai toujours aime d'amiti, d'amour, de respect, d'estime, d'admiration, de passion... et prsent... --Et prsent, mon ami, tu te moques ou tu draisonnes, dit la Floriani avec la tranquille modestie que donne l'habitude de rgner. Ne parlons pas lgrement de choses srieuses, je t'en prie. [Illustration: Voil une superbe nourrice, s'cria Salvator. (Page 15)] --Mais rien n'est plus srieux que ce que je dis...... Voyons! dit-il en baissant un peu la voix par instinct plus que par vritable prudence, car le prince ne perdit pas un mot; dis-moi, cette heure, es-tu libre? --Pas le moins du monde, et moins que jamais! J'appartiens dsormais tout entire ma famille et mes enfants. Ce sont l des chanes plus sacres que toutes les autres, et je ne les romprai plus. --Bien! bien! qui voudrait te les faire rompre? Mais l'amour, dis? Est-il vrai que, depuis un an, tu y aies renonc? --C'est trs-vrai. --Quoi! pas d'amant? Le pre de Clio et de Stella? --Il est mort. C'tait Memmo Ranieri. --Ah! c'est vrai; mais celui de la petite?... --De ma Batrice? Il m'a quitte avant qu'elle ft ne. --Celui-l n'est donc pas le pre du dernier? --De Salvator? non. --Ton dernier enfant s'appelle Salvator? --En mmoire de toi, et par reconnaissance de ce que tu ne m'avais jamais fait la cour. --Divine et mchante femme! Mais enfin, o est le pre de mon filleul? --Je l'ai quitt l'anne dernire. --Quitt! Toi, quitter la premire? --Oui, en vrit! j'tais lasse de l'amour. Je n'y avais trouv que tourments et injustices. Il fallait, ou mourir de chagrin sous le joug, ou vivre pour mes enfants en leur sacrifiant un homme qui ne pouvait pas les aimer tous galement. J'ai pris ce dernier parti. J'ai souffert, mais je ne m'en repens pas. --Mais on m'avait dit que tu avais eu une liaison avec un de mes amis, un Franais, un homme de quelque talent, un peintre... --Saint-Gly? Nous nous sommes aims huit jours. --Votre aventure a fait du bruit. --Peut-tre! Il fut impertinent avec moi, je le priai de ne plus revenir dans ma maison. --Est-ce lui le pre de Salvator? --Non, le pre de Salvator est Vandoni, un pauvre comdien, le meilleur, le plus honnte peut-tre de tous les hommes. Mais une jalousie purile, misrable, le dvorait. Une jalousie rtroactive, le croirais-tu? Ne pouvant me souponner dans le prsent, il m'accablait dans le pass. C'tait facile: ma vie donne prise au rigorisme; aussi n'tait-ce pas gnreux. Je n'ai pu supporter ses querelles, ses reproches, ses emportements, qui menaaient d'clater bientt devant mes enfants. J'ai fui, je me suis tenue cache ici pendant quelque temps, et quand j'ai su qu'il avait pris son parti, j'ai achet cette maison et je m'y suis tablie. Cependant, je suis encore un peu sur le qui-vive, car il m'aimait beaucoup, et si sa nouvelle matresse n'a pas le talent de le retenir, il est capable de me retomber sur les bras; c'est ce que je ne veux aucun prix. [Illustration: Tu ne dors pas, mon bon Karol? (Page 2l.)] --Eh bien, dit Salvator en riant et en lui prenant encore les mains, garde-moi ici pour ton chevalier; je le pourfendrai s'il se prsente. --Merci, je me garderai bien sans toi. --Tu ne veux donc pas que je reste? dit Salvator qui s'tait un peu anim avec quelques verres de marasquin de Zara, et qui avait compltement oubli son ami et ses serments. --Si fait, tant que tu voudras! rpondit la Floriani en lui donnant une petite tape sur la joue, mais sur l'ancien pied. --Permets que ce soit le pied de guerre, et que je m'insurge. --Prends garde, dit-elle en se dgageant de ses bras. Si tu n'es plus mon ami comme autrefois, je te renverrai. Allons retrouver ton compagnon de voyage qui doit s'ennuyer l, tout seul, au salon! Karol qui, appuy contre une colonne, entendait tout ce dialogue, sortit comme d'un rve, et s'loigna pour n'tre pas surpris aux coutes, o il s'tait oubli. Il passa sa main sur son front comme pour en chasser l'impression d'un cauchemar. L'effort involontaire qu'il avait fait pour pntrer dans la pense d'une existence si orageuse, si dsordonne, si mle de choses superbes et dplorables, avait bris son me. Il ne concevait pas que Salvator s'enflammt, mesure que cette femme lui dvoilait audacieusement ses erreurs successives, et que ce qui l'et repouss, lui, attirt ce jeune homme insens comme la lumire attire le papillon de nuit. Il ne se sentit point capable d'affronter leur prsence. Il craignait de ne pouvoir cacher son mcontentement Salvator, sa piti la Floriani. Il sortit prcipitamment par une autre porte, et, rencontrant le jeune Clio, il lui demanda o tait la chambre qu'on avait bien voulu lui destiner. L'enfant le conduisit l'tage suprieur, dans un bel appartement o deux lits, d'une fracheur et d'un moelleux recherchs, avaient t dj prpars pour Salvator et pour lui. Le prince pria l'enfant de dire sa mre que, se sentant fatigu, il s'tait retir, et qu'il la priait d'agrer ses respects et ses excuses. Demeur seul, il essaya de se recueillir et de se calmer. Mais il ne put retrouver la placidit de ses penses habituelles. Il semblait qu'une influence brutale en et profondment troubl la source. Il rsolut de se coucher et de s'endormir; mais il soupira et s'agita en vain dans ce lit dlicieux. Le sommeil ne vint pas, et il entendit sonner minuit sans avoir ferm l'oeil. Salvator ne venait pas non plus. VIII. Salvator Albani tait cependant un grand dormeur. Comme tous les hommes dispos, robustes, actifs et insouciants, il mangeait comme quatre, se fatiguait tout le jour, et ne se faisait pas prier pour s'endormir aussi vite que le prince, qui des habitudes rgulires et une petite sant imposaient l'obligation de ne pas veiller. Si par hasard pourtant, depuis qu'ils taient en voyage tte tte, Salvator prolongeait un peu sa soire, il ne manquait point d'aller deux ou trois fois s'assurer que _son enfant_ (comme il l'appelait) dormait tranquillement. Il avait l'instinct paternel, et quoiqu'il n'et que quatre ou cinq ans de plus que Karol, il le soignait comme il et fait pour un fils, tant il avait besoin de servir et d'aider aux tres plus faibles que lui. En cela, il avait quelque ressemblance avec la Floriani, et pouvait apprcier mieux que personne l'amour profond qu'elle portait sa progniture. Malgr tout, Salvator oublia, cette fois, sa sollicitude accoutume, et la Floriani, qui ne savait pas quels mnagements et quels soins le prince tait habitu de sa part, ne lui fit pas songer le rejoindre. --Ton ami nous a dj quitts, lui dit-elle aprs que Clio eut rempli son message. Il parat souffrant. Comment l'appelles-tu? Depuis quand voyagez-vous ensemble? On dirait qu'il a du chagrin?... Quand Salvator eut rpondu toutes ces questions: --Pauvre enfant! reprit la Floriani, il m'intresse. C'est beau d'aimer ainsi sa mre et de la pleurer si longtemps! Sa figure et ses manires m'ont t au coeur. Ah! si mon pauvre Clio me perdait, il serait bien plaindre! Qui l'aimerait comme moi? --Il faut adorer ses enfants et vivre pour eux comme tu le fais, dit Salvator; mais il ne faut pas trop les habituer vivre pour eux-mmes ou pour la tendre mre qui se consacre eux. Il y a des dangers et des inconvnients graves ne pas donner leur esprit tout le dveloppement dont il est susceptible, et mon ami en est un exemple: c'est un tre adorable, mais malheureux. --Comment cela? pourquoi? explique-moi cela? Quand il s'agit d'enfants, de caractres, d'ducation, je suis toujours prte couter et rflchir. --Oh! mon ami est un trange caractre, et je ne saurais te le dfinir; mais, en deux mots, je te dirai qu'il prend tout avec excs, l'affection et l'loignement, le bonheur et la peine. --Eh bien, c'est une nature d'artiste. --Tu l'as dit; mais on ne l'a pas assez dvelopp dans ce sens; il a une passion vive, mais trop gnrale pour l'art. Il est exclusif dans ses gots, mais il n'est pas domin par une spcialit qui l'occupe et le contraigne se distraire de la vie relle. --Eh bien, c'est une nature de femme. --Oui; mais pas comme la tienne, ma Floriani. Quoiqu'il soit capable d'autant de passion, de dvouement, de dlicatesse, d'enthousiasme, que la femme la plus tendre... --En ce cas, il est bien plaindre, car il cherchera toute sa vie sans trouver un coeur qui lui rponde parfaitement. --Ah! c'est que tu n'as pas bien cherch, Lucrezia; si tu voulais, tu trouverais sans aller bien loin! --Parle-moi de ton ami... --Non, ce n'est pas de lui, c'est de moi que je te parle. --J'entends bien, je te rpondrai tout l'heure; mais je n'aime pas changer de propos chaque instant. Rponds-moi d'abord: pourquoi dis-tu qu'il est si diffrent de moi, ton ami, malgr les rapports que tu prtends tablir? --C'est qu'il y a mille nuances dans ton esprit et qu'il n'y en a pas dans le sien. Le travail, les enfants, l'amiti, la campagne, les fleurs, la musique, tout ce qui est bon et beau, tu le sens si vivement que tu peux toujours te distraire et te consoler. --C'est vrai. Et lui? --Il aime tout cela par rapport l'tre qu'il aime, mais rien de tout cela par soi-mme. L'objet de son amour mort ou absent, rien n'existe plus pour lui. Le dsespoir et l'ennui l'accablent, et son me n'a pas assez de vigueur pour recommencer la vie cause d'un nouvel amour. --C'est beau, cela! dit la Floriani saisie d'une nave admiration. Si j'avais rencontr une me pareille quand j'ai aim pour la premire fois, je n'aurais eu qu'un amour dans ma vie. --Tu me fais peur, Lucrezia. Est-ce que tu vas aimer mon petit prince? --Je n'aime pas les princes, rpondit-elle d'un air ingnu. Je n'ai jamais pu aimer que de pauvres diables. D'ailleurs, ton petit prince serait mon fils! --Folle que tu es! tu as trente ans, et il en a vingt-quatre! --Ah! J'aurais cru qu'il n'en avait que seize ou dix-huit; il a l'air d'un adolescent! Et quant moi, je me sens si vieille et si sage, que je me figure que j'en ai cinquante. --C'est gal, je ne suis pas tranquille; il faut que j'emmne mon prince demain. --Tu peux tre fort tranquille, Salvator, je n'aurai plus d'amour. Tiens, dit-elle en lui prenant la main et en la plaant sur son coeur, il y a l une pierre dsormais. Mais non, ajouta-t-elle en plaant la main de Salvator sur son front, l'amour des enfants et la charit habitent encore dans le coeur; mais le principal sige de l'amour est l, vois-tu, dans la tte, et ma tte est ptrifie. Je sais qu'on le place dans les sens; ce n'est pas vrai pour les femmes intelligentes. Il suit chez elles une marche progressive; il s'empare du cerveau d'abord, il frappe la porte de l'imagination. Sans cette clef d'or, il n'entre point. Quand il s'en est rendu matre, il descend dans les entrailles, il s'insinue dans toutes nos facults, et nous aimons alors l'homme qui nous domine comme un Dieu, comme un enfant, comme un frre, comme un mari, comme tout ce que la femme peut aimer. Il excite et subjugue toutes nos fibres vitales, j'en conviens, et les sens y jouent un grand rle leur tour. Mais la femme qui peut connatre le plaisir sans l'enthousiasme est une brute, et je te dclare que l'enthousiasme est mort en moi. J'ai eu trop de dceptions, j'ai trop d'exprience, et par-dessus tout cela, je suis trop fatigue. Tu sais comme je me suis dgote du thtre tout coup, par lassitude, quoique je fusse dans toute ma force physique. Mon imagination tait rassasie, puise. Je ne trouvais plus dans le rpertoire universel un seul rle qui me part vrai, et quand j'essayais d'en faire un mon gr, je m'apercevais, aprs l'avoir jou une seule fois, que je n'avais pas rendu mon sentiment en l'crivant. Je ne le disais pas bien, parce qu'il n'tait pas bon, ce rle, et je n'tais pas dupe de moi-mme quand le public essayait de me tromper en applaudissant. Eh bien, je suis arrive au mme point pour l'amour: j'ai us trop vite les cordes de l'illusion. L'amour est un prisme, continua la Floriani. C'est un soleil que nous portons au front et par lequel notre tre intrieur s'illumine. Qu'il s'teigne, et tout retombe dans la nuit! Maintenant, je vois la vie et les hommes tels qu'ils sont. Je ne peux plus aimer que par charit; c'est ce que j'ai fait pour Vandoni, mon dernier amant. Je n'avais plus d'enthousiasme, j'tais reconnaissante de son affection, touche de sa souffrance, je me dvouais; je n'tais pas heureuse, je n'avais pas mme d'ivresse. C'tait une immolation perptuelle, insense, contre nature. Tout coup, cette situation me fit horreur, je me trouvai avilie. Je ne pus supporter le reproche de mes amours passs, parce que, de tous ces amours o je m'tais jete navement et aveuglment, aucun ne me paraissait aussi coupable que celui que j'essayais de faire durer en dpit de moi-mme... Oh! que de choses j'aurais vous dire l-dessus, mon ami! mais vous tes encore trop jeune, vous ne me comprendriez pas. --Parle! parle! s'cria Salvator, qui tait devenu pensif; et, retenant fortement la main de Lucrezia dans la sienne: Fais que je te connaisse bien, lui dit-il, afin que je continue t'aimer comme ma soeur, ou que j'aie le courage de t'aimer autrement. Vois, je suis calme, parce que je suis attentif. --Aime-moi comme ta soeur, et non autrement, reprit-elle; car moi je ne puis voir en toi qu'un frre. C'est ainsi que j'aimais Vandoni, et depuis des annes. Je l'avais connu au thtre, o il ne brillait pas par son talent, mais o il se rendait utile par son activit, son dvouement et sa bont. Un soir... la campagne, prs de Milan, un beau soir d't, comme celui-ci! il me faisait raconter l'histoire de ma rupture avec le chanteur Tealdo Soavi, le pre de ma chre petite Batrice. Celui-l, je l'avais aim avec passion; mais c'tait une me lche et perverse. Il prtendait vouloir m'pouser, et il tait mari! Je ne tenais point au mariage; mais, la vrit, je ne pus apprendre sans horreur qu'il savait mentir si longtemps et si habilement. Je fus amre et emporte dans mes reproches; il me quitta au moment o j'allais devenir mre. Je n'aurais pas eu le courage de le chasser, mais j'eus celui de ne pas le rappeler. Batrice n'avait encore qu'un an lorsque le pauvre Vandoni, qui s'tait fait mon serviteur, mon cavalier-servant, mon me damne, et qui m'aimait depuis bien longtemps sans oser me le dire, en coutant le rcit de mes chagrins, se jeta mes pieds:--Aime-moi, me dit-il, et je te consolerai de tout. Je rparerai, j'effacerai tout le mal qu'on t'a fait. Je sais bien que tu n'auras pas de passion pour moi; mais cde la mienne, et peut-tre que l'amour qui me consume se communiquera ton coeur. D'ailleurs, avec ton amiti et ta confiance, je serai encore le plus heureux, le plus reconnaissant des hommes. Je rsistai longtemps. J'avais tant d'amiti pour lui, en effet, que l'amour m'tait impossible. Je voulus l'loigner; il voulut srieusement se tuer. J'essayai de vivre chastement prs de lui; il devint comme fou. Je cdai; je crus que je commettais un inceste, tant j'eus de honte, de douleur et de larmes, au lieu d'ivresse, dans ses bras. Ses transports pourtant m'attendrirent, et, pendant quelque temps, j'eus avec lui une existence assez douce. Mais il avait compt que son exaltation serait la fin partage. Quand il vit qu'il s'tait tromp et que je n'tais pour lui qu'une compagne douce et dvoue, il n'eut pas la modestie de se dire que je le connaissais trop pour avoir de l'enthousiasme, et que, plus je le connatrais, moins l'enthousiasme pourrait venir. Il tait jeune, beau, plein de coeur; il ne manquait ni d'esprit ni d'instruction; il ne concevait pas qu'il ne pt exercer sur moi aucun prestige... Ni toi non plus, peut-tre, Salvator? Je vais te dire pourquoi il n'en exerait point. Ce n'est pas au mrite de l'tre aim qu'il faut mesurer la puissance de l'amour que nous prouvons. L'amour vit de sa propre flamme pendant un certain temps, et mme il s'allume en nous sans consulter notre exprience et notre raison. Ce que je te dis l est banal dans l'exemple, et tous les jours on voit des tres sublimes ne rencontrer qu'ingratitude et trahison, tandis que des mes perverses ou misrables inspirent des passions violentes et tenaces. On le voit, on le constate et l'on s'en tonne toujours, parce qu'on n'en recherche pas la cause, parce que l'amour est un sentiment de nature mystrieuse, que tout le monde subit sans le comprendre. Ce sujet est si profond qu'il est effrayant d'y penser, et pourtant, ne pourrait-on essayer srieusement ce qui n'a t qu'aperu d'une manire vague? Ne pourrait-on l'tudier, l'analyser, le comprendre et le connatre jusqu' un certain point, ce sentiment dlicieux et terrible, le plus grand que l'espce humaine ressente, celui auquel nul ne se soustrait, et qui, pourtant, prend autant de formes et d'aspects diffrents qu'il existe d'individualits sur la terre? Ne pourrait-on du moins saisir son essence mtaphysique, dcouvrir la loi de son idal, et savoir ensuite, en s'interrogeant soi-mme, si c'est un amour noble et juste, ou bien un amour funeste et insens qu'on porte en soi? --Voil de grandes proccupations, Lucrezia! dit Salvator, et, puisque tu en es ce point de mditation, je vois bien que tu n'es plus sous l'empire des passions. --Ce ne serait pas une raison, reprit-elle. On peut prouver de grandes motions et s'en rendre compte. C'est peut-tre un malheur; mais j'ai cette facult, je l'ai toujours eue; et, au milieu des plus grands orages de ma jeunesse, ma pense se dvorait elle-mme pour voir clair dans la tempte qui la bouleversait; je ne conois mme pas que, dans la passion, on ait une autre contention d'esprit que celle-l. Je sais bien qu'elle n'aboutit pas; que, plus on cherche voir clair en soi, plus la vue se trouble; mais cela vient, comme je te l'ai dit, de ce que la loi de l'amour n'est pas connue, et de ce que le catchisme de nos affections est encore faire. --Ainsi, dit Salvator, tu as beaucoup cherch, toi, et tu n'as pas trouv le mot de l'nigme! --Non, mais je pressens quelque chose, c'est qu'il est dans l'vangile. --L'amour dont nous parlons ici n'est pas dans l'vangile, ma pauvre amie. Jsus l'a proscrit, il l'a ignor. Celui qu'il nous enseigne s'tend l'humanit collective, et ne se concentre pas sur un seul tre. --Je n'en sais rien, rpondit-elle; mais il me semble que tout ce que Jsus a dit et pens n'est pas assez compris dans l'vangile, et je jurerais qu'il n'tait pas aussi ignorant sur l'amour qu'on veut bien le dire. Qu'il ait vcu vierge, je le veux bien, il n'en a que mieux saisi le ct mtaphysique de l'amour. Qu'il soit Dieu, je le veux bien encore; je vois alors, dans son incarnation, un mariage avec la matire, une alliance avec la femme, qui ne me laisse pas de doutes sur la pense divine. Ne te moque donc pas de moi quand je te dis que Jsus a mieux compris l'amour que qui que ce soit; remarque bien sa conduite avec la femme adultre, avec la Samaritaine, avec Marthe et Marie, avec Madeleine; sa parabole des ouvriers de la douzime heure, si sublime et si profonde! Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il pense, tend nous montrer l'amour plus grand dans sa cause que dans son objet, faisant bon march de l'imperfection des tres, et s'excitant tre d'autant plus vaste et plus ardent que l'humanit est plus coupable, plus faible et moins digne de ce gnreux amour. --Oui, tu fais l la peinture de la charit chrtienne. --Eh bien, l'amour, le grand, le vritable amour, n'est-il pas la charit chrtienne applique et comme concentre sur un seul tre? --Utopie! l'amour est le plus goste des sentiments, le plus inconciliable avec la charit chrtienne. --L'amour, tel que vous l'avez fait, misrables hommes! s'cria la Lucrezia avec feu; mais l'amour que Dieu nous avait donn, celui qui, de son sein, aurait d passer, pur et brlant, dans le ntre, celui que je comprends, moi, que j'ai rv, que j'ai cherch, que j'ai cru saisir et possder quelquefois dans ma vie (hlas! le temps de faire un rve et de s'veiller en sursaut), celui pourtant auquel je crois comme une religion, bien que j'en sois peut-tre le seul adepte et que je sois morte la peine de le poursuivre... celui-l est calqu sur l'amour que Jsus-Christ a ressenti et manifest pour les hommes. C'est un reflet de la charit divine, il obit aux mmes lois; il est calme, doux, et juste avec les justes. Il n'est inquiet, ardent, imptueux, passionn en un mot, que pour les pcheurs. Quand tu verras deux poux, excellents l'un pour l'autre, s'aimer d'une manire paisible, tendre et fidle, dis que c'est de l'amiti; mais quand tu te sentiras, toi, noble et honnte homme, violemment pris d'une misrable courtisane, sois certain que ce sera de l'amour, et n'en rougis pas! C'est ainsi que le Christ a chri ceux qui l'ont sacrifi! C'est ainsi que, moi, j'ai aim Tealdo Soavi. Je le savais bien goste, vaniteux, ambitieux, ingrat, mais j'en tais folle! Quand je le connus infme, je le maudis, mais je l'aimais encore. Je l'ai pleur avec une amertume si cre que, depuis ce temps-l, j'ai perdu la facult d'aimer un autre homme. J'ai paru vite console, et, maintenant, je le suis certainement; mais le coup a t si violent, la blessure si profonde, que je n'aimerai plus! La Floriani essuya une larme qui coulait lentement sur sa joue ple et calme. Sa figure n'exprimait aucune irritation, mais sa tranquillit avait quelque chose d'effrayant. IX. --Ainsi, c'est cause d'un sclrat que tu n'as pu aimer un honnte homme? dit Salvator mu: tu es une trange femme, Lucrezia! --Et quel besoin cet homme avait-il de mon amour? reprit-elle. N'tait-il pas assez heureux par lui-mme, de se sentir juste, bien organis, sage, en paix avec sa conscience et avec les autres? Il demandait mon amiti pour rcompense d'une bonne vie et d'un long dvouement. Il l'eut, et ne voulut pas s'en contenter. Il demanda de la passion; il lui fallait de l'inquitude, des tourments. Il ne dpendait pas de moi d'tre malheureuse cause de lui. Il ne put me pardonner de vouloir le rendre heureux. --Voil bien des paradoxes, mon amie, j'en suis pouvant! Tu dis de fort belles choses, mais si l'on voulait te rsumer, ce serait difficile. L'amour, dis-tu, est gnreux, sublime et divin. Le Christ lui-mme nous l'a enseign indirectement en nous enseignant la charit. C'est la compassion pousse jusqu' l'emportement, le dvouement jusqu'au dlire. Cela, par consquent, n'entre que dans les grands coeurs. Alors les grands coeurs sont condamns l'enfer ds cette vie, puisqu'ils ne brlent de ce feu sacr que pour les mchants et les ingrats. --Mais cela est certain! s'cria la Floriani, l'nigme de la vie n'a pas d'autre mot: sacrifice, torture et lassitude. Voil pour la jeunesse, pour la force de l'ge et pour la vieillesse. --Et les justes ne connatront pas le bonheur d'tre aims, par consquent? --Non, tant que le monde ne changera pas, et avec lui le coeur humain. Si Jsus revient dans d'autres temps, comme il l'a promis, il donnera, j'espre, de plus douces lois une nouvelle race d'hommes; mais aussi cette race vaudra mieux que nous. --Ainsi, point d'amour partag, point d'ivresse pure pour nos gnrations? --Non, non, trois fois non! --Tu me fais peur, me dsespre! --C'est que tu veux voir le bonheur dans l'amour: il n'y est point. Le bonheur, c'est le calme, c'est l'amiti; l'amour, c'est la tempte, c'est le combat. --Eh bien! moi, je vais te dfinir un autre amour: l'amiti, par consquent le calme, uni la volupt; c'est--dire, la jouissance, le bonheur. --Oui, c'est l l'idal du mariage. Je ne le connais pas, bien que je l'aie rv et poursuivi. --- Et de ce que tu l'ignores, tu le nies? --Salvator, as-tu jamais rencontr deux amants ou deux poux qui s'aimassent absolument de la mme manire, avec autant de force ou de calme l'un que l'autre? --Je ne sais pas... je ne crois pas! --Moi, je suis bien sre que non. Ds que la passion s'empare de l'un des deux (et c'est invitable!) l'autre s'attidit, la souffrance arrive, et le bonheur est troubl, sinon perdu. Dans la jeunesse, on cherche s'aimer, dans l'ge fait, on s'aime en se torturant, dans l'ge mr, on s'aime, mais l'amour est parti! --Eh bien, dans l'ge mr, tu te marieras, je le vois; tu feras un mariage de raison, de douce sympathie, et tu vivras heureuse par l'amiti conjugale. C'est l ton rve, n'est-ce pas? --Non, Salvator, l'ge mr est venu pour moi. Mon coeur a cinquante ans, mon cerveau en a le double, et je ne crois pas que l'avenir me rajeunisse. Il aurait fallu n'aimer qu'un seul homme, traverser avec lui toutes les vicissitudes, souffrir avec lui, pour lui, et lui conserver le dvouement anglique que le Christ nous a enseign. Cette vertu aurait pu alors compter sur sa rcompense. La vieillesse serait venue tout gurir, et je me serais endormie doucement auprs du compagnon de ma vie, sre d'avoir accompli mon devoir jusqu'au bout, et de lui avoir consacr un dvouement utile. --Que ne l'as-tu fait? Tu avais tant pardonn ton premier amant! Quand je t'ai connue, tu semblais rsolue pardonner ternellement au second! --J'ai manqu de patience, la foi m'a abandonne; j'ai obi la faiblesse de la nature humaine, au dcouragement, la folle esprance d'tre heureuse par un autre. Je me suis trompe. Les hommes ne peuvent nous savoir gr de l'hrosme que nous avons eu pour d'autres que pour eux; ils nous en font un crime et un reproche, au contraire, et plus nous nous sommes dvoues avant de les connatre, plus ils nous jugent incapables de nous dvouer pour eux. --N'est-ce pas vrai? --Cela devient vrai aprs un certain nombre d'erreurs et d'entranements. L'me s'puise, l'imagination se glace, le courage s'en va, les forces nous abandonnent. C'est l o j'en suis! Si je disais maintenant un homme que je suis capable d'aimer, je mentirais effrontment. --Ah! tu n'as jamais t coquette, ma pauvre Floriani, et je vois que tu ne pourrais devenir galante! --Tu me plains donc cause de cela? --Je me plains, moi! car, malgr tout ce que tu me dis l, et peut-tre cause de cela mme, je me sens perdument amoureux de toi. --En ce cas, bon soir, mon bon Salvator, tu partiras demain. --Tu le veux? Ah! si tu pouvais le vouloir! --Qu'est-ce dire? --Que je resterais malgr toi, et que j'aurais de l'espoir. --Tu t'imaginerais que je te crains? Tu n'tais pas fat, et tu l'es devenu. --Non, je ne suis pas devenu fat; mais je ne sais pourquoi tu veux me faire croire que tu es devenue invulnrable. N'as-tu jamais eu de caprices? --Jamais! --Ah! par exemple! --Ecoute, j'ai eu des entranements violents, aveugles, coupables! je ne le nie pas; mais ce n'taient pas des caprices. On appelle ainsi une intrigue de plaisir qui dure huit jours..... Mais il y a aussi des passions de huit jours!.... --Il y a mme des passions d'une heure! s'cria Salvator avec emportement. --Oui, rpondit-elle, des illusions si soudaines et si puissantes qu'elles font place l'aversion et l'pouvante en se dissipant. Les passions les plus courtes ont pu tre les mieux senties; on les pleure et on en rougit toute la vie. --Pourquoi donc en rougir si elles sont sincres? On peut tre bien sr au moins que celles-l sont partages. --On n'en est pas plus sr que des autres. --Ce qui est spontan, irrsistible, est lgitime et de droit divin. --Le droit du plus fort n'est pas le droit divin, rpondit la Floriani en se dgageant des bras de Salvator. Mon ami, pourquoi viens-tu m'outrager dans ma demeure? Je n'ai pas d'enthousiasme pour toi. --Lucrce! Lucrce! tu ne te tuerais pas demain matin? --Lucrce eut tort de se tuer. Sextus ne l'avait point possde! Celui-l mme qui a surpris les sens d'une femme n'a pas t son amant. --Ah! tu as raison, ma chre Floriani, dit Salvator en se mettant ses genoux. Veux-tu me pardonner? --Oui, sans doute, dit-elle en souriant. Nous sommes seuls et il est minuit. Je n'ai pas d'amant, et je t'ai reu. Ce qui se passe en toi n'est pas ta faute, mais la mienne. Il faudra donc que je renonce, pendant dix ans encore, voir mes amis! c'est triste. --Oh! ma chre Floriani, vous pleurez, je vous ai offense! --Non, pas offense. Ma vie n'a pas t assez chaste pour que j'aie le droit de m'offenser d'un dsir exprim brutalement. --Ne parle pas ainsi, je te respecte et je t'adore. --C'est impossible. Tu es homme et tu es jeune, voil tout. --Foule-moi aux pieds, mais ne dis pas que je n'ai que des sens auprs de toi. Mon coeur est mu, ma tte exalte, et ton refus, loin de m'irriter, augmente encore mon respect et mon affection. Oublie que je t'ai fait de la peine. Mon Dieu! comme te voil ple et triste! Malheureux fou que je suis, j'ai rveill le souvenir de toutes tes douleurs! Ah! tu pleures, tu pleures amrement! Tu me donnes envie de me tuer, tant je me mprise! --Pardonne-toi, comme je te pardonne, dit la Floriani avec douceur, en se levant et en lui tendant la main. J'ai tort de m'affecter d'un hasard que j'aurais d prvoir. J'en aurais ri autrefois! Si j'en pleure aujourd'hui, c'est que je croyais tre dj entre pour toujours dans une vie de calme et de dignit. Mais il n'y a pas assez longtemps que j'ai rompu avec la faiblesse et la folie pour qu'on me croie sage et forte. Ces entretiens sur l'amour, ces panchements, ces confidences entre un homme et une femme, la nuit, sont dangereux, et si tu as eu de mauvaises penses, tout le tort en est mon imprudence. Mais ne prenons pas cela trop au srieux, dit-elle en essuyant ses yeux et en souriant son ami avec une admirable mansutude. Je dois accepter cette mortification en expiation de mes fautes passes, quoique je n'en aie jamais commis de ce genre. Peut-tre aurais-je mieux fait d'tre galante que d'tre passionne! Je n'aurais nui qu' moi-mme, au lieu que ma passion a bris d'autres coeurs que le mien. Mais que veux-tu, Salvator? Je n'tais pas ne pour les moeurs _philosophiques_, comme on les appelait autrefois.... ni toi non plus, mon ami, tu vaux mieux que cela. Ah! par respect pour toi-mme, ne demande pas aux femmes du plaisir sans amour! autrement, tu cesseras d'tre jeune avant d'tre vieux, et c'est la pire de toutes les existences morales. --Lucrezia, tu es un ange, dit Salvator; je t'ai outrage, et tu me parles comme une mre son fils... Laisse-moi embrasser tes pieds, je ne suis plus digne d'embrasser ton front. Je ne l'oserai plus jamais, je crois! --Viens embrasser des fronts plus purs, lui dit-elle en passant son bras sous celui de Salvator. Viens dans ma chambre. --Dans ta chambre! dit-il tout tremblant. --Oui, dans ma chambre, reprit-elle avec un rire franc o il ne restait plus aucune amertume; et, lui faisant traverser un boudoir, elle l'entrana dans une pice tendue de blanc, o quatre petits lits couleur de rose entouraient une sorte de hamac piqu suspendu par des cordons de soie. Les quatre enfants de la Floriani reposaient dans ce sanctuaire et formaient comme un rempart autour de sa couche volante. --J'tais trs-voluptueuse pour mon sommeil autrefois, lui dit-elle, et j'avais de la peine me rveiller dans la nuit pour soigner mes enfants aprs les fatigues du thtre et du monde. Depuis que je gote le bonheur de vivre pour eux et avec eux, toutes les heures du jour et de la nuit, je me suis faite des habitudes plus vigilantes; je perche comme un oiseau sur la branche ct de son nid, et mes enfants ne font pas un mouvement que je n'entende et que je ne surveille. Tu vois! pour deux heures que je les ai quitts, j'ai t punie, j'ai eu du chagrin. Si je m'tais couche dix heures avec eux, comme de coutume, je ne me serais pas souvenue du pass..... Ah! le pass, c'est mon ennemi! --Ton pass, ton prsent, ton avenir sont adorables, Lucrezia, et je donnerais toute ma vie pour avoir t toi un seul jour. J'en serais fier, et ce jour ferait l'orgueil et le bonheur de ma mmoire. Adieu! nous partirons, mon ami et moi, la pointe du jour. Permets que j'embrasse tous tes enfants, et donne-moi ta bndiction. Elle me sanctifiera, et quand nous nous reverrons, je serai digne de toi. Quand Salvator Albani entra dans sa chambre, il tait prs d'une heure du matin. Il y pntra avec prcaution, et s'approcha de son lit sur la pointe du pied, dans la crainte de rveiller son ami, dont le silence et l'immobilit lui faisaient croire qu'il dormait. Cependant, avant d'teindre sa lumire, le jeune comte alla doucement, selon son habitude, entr'ouvrir un peu le rideau du prince, afin de s'assurer qu'il dormait paisiblement. Il fut surpris de lui voir les yeux ouverts et fixs sur lui, comme s'il interrogeait tous ses mouvements. --Tu ne dors pas, mon bon Karol? Je t'ai veill, lui dit-il. --Je n'ai pas dormi, rpondit le prince d'un ton o perait une sorte de tristesse et de reproche. J'tais inquiet de toi. --Inquiet! dit Salvator, feignant de ne pas comprendre: sommes-nous dans un repaire de brigands? Tu oublies que nous avons fait halte dans une bonne villa, chez des personnes amies. --Nous avons fait _halte_! dit Karol avec un soupir trange: c'est ce que je craignais! --Oh! oh! ton pressentiment n'est pas dissip? Eh bien, tu en seras bientt dlivr. La halte ne sera pas longue. Je vais me jeter pendant deux heures sur mon lit, et nous partirons encore avant le lever du soleil. --Se retrouver et se quitter ainsi! reprit le prince en s'agitant sur son chevet avec angoisse: c'est trange.... c'est affreux! --Comment! comment! que dis-tu l? Tu dsires que nous restions! --Non, certes, pas pour moi; mais pour toi, je suis effray d'une telle facilit de sparation, aprs une telle facilit de rapprochement. --Voyons, mon bon Karol, tu divagues, s'cria Salvator en s'efforant de rire; je comprends tes soupons et tes accusations un peu hasardes... un peu dures... Tu t'imagines que je sors d'un tte--tte enivrant, et que, satisfait d'une agrable et facile aventure, je m'apprte partir sans saluer la compagnie, sans regrets, sans amour, en un mot? Grand merci! --Salvator, je n'ai rien dit de tout cela; tu me fais parler pour me chercher querelle. --Non, non, ne nous querellons pas; ce n'est pas le moment, dormons. Bonsoir! Et en gagnant son lit, o il se jeta avec un peu d'humeur, Salvator murmura entre ses dents: Comme tu y vas, toi! Que ces gens vertueux sont donc charitables! Ah! ah! c'est trs-plaisant, cela! Mais il ne riait pas de bien bon coeur. Il sentait qu'il tait coupable, et que si la Floriani et voulu tre aussi folle que lui, l'accusation du prince n'et port que trop juste. X. Karol tait d'une finesse prodigieuse; les tempraments dlicats et concentrs ont une sorte de divination, qui les trompe souvent parce qu'elle va au del de la vrit, mais qui ne reste jamais en de, et qui, par consquent, semble magique quand elle tombe juste. --Ami, lui dit-il en essayant de se remettre sur son oreiller sans agitation, ce qui ne lui tait pas facile, vu qu'il tremblait comme un homme pris de fivre; tu es cruel! Dieu sait pourtant que j'ai bien souffert pour toi depuis trois heures, et qu'on souffre en proportion de l'affection qu'on porte aux gens. Je ne puis supporter l'ide d'une faute de ta part. Elle m'est plus cruelle, elle me cause plus de honte et de regret que si je la commettais moi-mme. --Je n'en crois rien, reprit Salvator avec scheresse. Tu te brlerais la cervelle, si tu avais seulement une pense lgre. Aussi tu es implacable pour celles des autres! --Je ne me suis donc pas tromp! dit Karol, tu as fait commettre cette malheureuse crature une erreur de plus, et toi.... --Moi, je suis un vaurien, un drle, tout ce que tu voudras, s'cria Salvator en s'asseyant sur son lit, et en cartant son rideau pour parler en face Karol; mais cette femme, vois-tu, c'est un ange, et tant pis pour toi si tu n'as pas assez de coeur et d'esprit pour la comprendre. C'tait la premire fois que Salvator disait une parole dure et outrageante son ami. Il tait vivement excit par les motions de la soire, et il ne pouvait supporter ce blme, qu'il n'avait pas mrit d'une manire agrable. Il n'eut pas plus tt exhal son dpit, qu'il s'en repentit amrement; car il vit la figure expressive de Karol plir, se dcomposer, et trahir une douleur profonde. --Ecoute, Karol, dit-il en donnant un grand coup de pied la muraille pour faire rouler son lit auprs de celui de son ami, ne te fche pas, n'aie pas de chagrin! c'est bien assez pour moi d'en avoir caus dj, ce soir, un tre que j'aime presque autant que toi.... autant que toi, s'il est possible! Plains-moi, gronde-moi, je le veux bien, je le mrite; mais n'accuse pas cette excellente et admirable amie.... je vais tout te raconter. Et Salvator, incapable de rsister la muette domination de son ami, lui rapporta de point en point, avec la plus grande vracit, et en entrant dans les moindres dtails, tout ce qui s'tait pass entre leur htesse et lui. Karol l'couta avec une grande motion intrieure, que Salvator, troubl par sa propre confession, ne remarqua pas assez. Cette peinture des instincts sublimes et de la vie insense de la Floriani lui porta le dernier coup, et son imagination en fut fortement impressionne. Il crut la voir aux bras du misrable Tealdo Soavi, puis la compagne d'un comdien vulgaire, complaisante par bont, avilie par grandeur d'me. Outrage bientt par les dsirs aveugles de ce bon Salvator, qui, selon lui, aurait aussi bien courtis la servante de l'auberge d'Iseo, s'il et pass la nuit sur l'autre rive du lac. Puis il vit Lucrezia dans sa chambre, au milieu de ses enfants endormis. Il la vit partout grande par nature et dgrade par le fait. Il se sentit transir et brler, bondir vers elle et dfaillir son approche. Quand Salvator eut cess de parler, une sueur froide baignait le front de Karol. Pourquoi t'en tonnerais-tu, lecteur perspicace? Tu as bien dj devin que le prince de Roswald tait tomb perdument amoureux la premire vue et pour toute sa vie, de la Lucrezia Floriani? Je t'ai promis, ou plutt je t'ai menac de n'avoir pas le plaisir de la plus petite surprise, dans tout le cours de ce rcit. Il et t assez facile de te dissimuler les angoisses de mon hros, avant l'explosion d'un sentiment de plus en plus invraisemblable et difficile prvoir. Mais tu n'es pas si simple qu'on le croit, mon bon lecteur, et, connaissant le coeur humain tout aussi bien que ceux qui s'en font les historiens, sachant fort bien, d'aprs ta propre exprience, peut-tre, que les amours rputs impossibles sont prcisment ceux qui clatent avec le plus de violence, tu n'aurais pas t la dupe de ce prtendu stratagme de romancier. A quoi bon, ds lors, t'impatienter par de savantes manoeuvres et de perfides mnagements? Tu lis tant de romans, que tu en connais bien toutes les _ficelles_, et, quant moi, j'ai rsolu de ne point me jouer de toi, dusses-tu me tenir pour un niais et m'en savoir mauvais gr. Pourquoi cette femme, qui n'tait plus ni trs-jeune, ni trs-belle, dont le caractre tait prcisment l'oppos du sien, dont les moeurs imprudentes, les dvouements effrns, la faiblesse du coeur et l'audace d'esprit semblaient une violente protestation contre tous les principes du monde et de la religion officielle: pourquoi enfin la comdienne Floriani avait-elle, sans le vouloir, et sans mme y songer, exerc un tel prestige sur le prince de Roswald? Comment cet homme, si beau, si jeune, si chaste, si pieux, si potique, si fervent et si recherch dans toutes ses penses, dans toutes ses affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il inopinment et presque sans combat, sous l'empire d'une femme use par tant de passions, dsabuse de tant de choses, sceptique et rebelle l'gard de celles qu'il respectait le plus, crdule jusqu'au fanatisme l'gard de celles qu'il avait toujours nies, et qu'il devait nier toujours? Ceci, et je ne me charge point de vous le dire, c'est ce qu'il y a de plus inexplicable au moyen de la logique; c'est ce qu'il y a de plus vraisemblable dans mon roman, puisque la vie de tous les pauvres coeurs humains offre pour chacun une page, sinon un volume, de cette exprience funeste. Ne serait-ce point que la Floriani, au milieu de ses paradoxes, avait touch vif quelque point de la vrit, lorsqu'en parlant de l'amour avec Salvator Albani, elle avait dit que les mes gnreuses ou tendres sont condamnes n'aimer que ce qu'elles plaignent et redoutent? Il y a longtemps qu'on a dit que l'amour attirait les lments les plus contraires, et lorsque Salvator rapporta son jeune ami les thories un peu confuses, un peu folles, mais enthousiastes et peut-tre sublimes de la Lucrezia, il est certain que Karol se sentit tomb sous la loi de cette pouvantable fatalit. L'effroi et l'horreur qu'il en ressentit furent si violents, et, en mme temps, la fascination que son pressentiment lui avait vaguement annonce livrrent de tels combats sa pauvre me, qu'il n'eut pas la force de faire la moindre rflexion son ami.--Nous partirons donc dans une heure, lui dit-il: repose-toi au moins un instant, Salvator; je ne me sens point assoupi: je te rveillerai quand le jour sera venu. Salvator, cdant la puissance de la jeunesse, s'endormit profondment, soulag, sans doute, d'avoir ouvert son coeur et rsum ses motions. Il n'tait point honteux d'avoir fait auprs de Lucrezia ce qu'un rou et appel un _pas de clerc_. Il s'en repentait sincrement; mais la sachant bonne et vraie, il comptait sur son pardon et ne prononait pas le voeu tmraire de ne jamais recommencer la mme tentative auprs des autres femmes. Karol ne s'endormit pas: une fivre relle, assez forte, s'empara de lui, et, en se sentant malade de corps, il essaya de se rassurer un peu sur l'invasion de cette maladie morale qu'il regarda comme un symptme de maladie physique. Ce sont des hallucinations, se disait-il. La dernire figure nouvelle que j'ai rencontre dans ce voyage s'est fixe dans mon cerveau, et elle m'assige maintenant comme un fantme de la fivre. Ce pourrait tre toute autre personne, dont l'image et ainsi tourment mon insomnie. Le jour naissant blanchit l'horizon, et Karol se leva, afin de s'habiller lentement avant de rveiller son compagnon; car il se sentait extrmement faible, et, diverses reprises, il fut forc de s'asseoir. Lorsque Salvator, remarquant l'animation de ses joues et quelques frissons convulsifs, lui demanda s'il souffrait, il le nia, bien dcid qu'il tait ne point se laisser retenir. Au moment o ils sortaient de leur chambre, ils entendirent du bruit en bas. On tait dj veill dans la maison. Il fallait traverser l'tage infrieur pour gagner le jardin et le rivage, o ils comptaient profiter de quelque barque de pcheur. Au moment o ils mettaient le pied dehors, ils se trouvrent en face de la Floriani. --O allez-vous si vite? leur dit-elle en prenant la main l'un et l'autre; on met les chevaux ma voiture, et Clio, qui mne ravir, se fait grande fte d'tre votre cocher jusqu' Iseo. Je ne veux pas que vous traversiez le lac cette heure; il y a encore une petite brume frache et trs-malfaisante, non pas pour toi, Salvator, mais pour ton ami qui ne se porte pas trs-bien. Non! vous n'tes pas bien, monsieur de Roswald! ajouta-t-elle en reprenant la main de Karol, et en la retenant dans les siennes avec la candeur d'un instinct maternel. J'ai t frappe, tout l'heure, de la chaleur de votre main, et je crains que vous n'ayez un peu de fivre. Les nuits et les matines sont froides, ici; rentrez, rentrez, je le veux! Pendant que vous prendrez le chocolat, la voiture sera prte, vous vous y renfermerez bien, et vous aurez, Iseo, le premier rayon du soleil, qui dissipera la mauvaise influence du lac. --Il est donc vrai que votre miroir, chre sirne, a une influence un peu perfide? dit Salvator en se laissant ramener dans l'intrieur de la maison. Mon ami prtendait, ds hier, s'en apercevoir, et moi je n'y croyais point. --Si c'est le lac que tu appelles mon miroir, cher Ulysse, rpondit Lucrezia en riant, je te dirai qu'il est comme tous les lacs du monde, et que quand on n'est pas n sur ses rives, il faut s'en mfier un peu. Mais je n'aime pas la scheresse de cette main, dit-elle en interrogeant le pouls de Karol, de cette petite main, car c'est la main d'une femme... _Che manina!_ ajouta-t-elle en se tournant vers Salvator avec navet: mais prends-y garde! ton ami n'est pas bien. Je m'y connais, moi, mes enfants n'ont jamais eu d'autre mdecin que moi. Salvator voulut son tour tter le pouls du prince: mais celui-ci affecta de prendre un peu d'humeur de cette inquitude. Il retira brusquement des mains du comte, celle qu'il avait abandonne en tremblant la Floriani.--Je t'en prie, mon bon Salvator, dit-il, n'essaie pas de me persuader que je suis malade, et ne me rappelle pas trop que je ne suis jamais en bonne sant. J'ai assez mal dormi; je suis un peu agit, et voil tout. Le mouvement de la voiture me remettra. La signora est trop bonne, ajouta-t-il du bout des dents et d'un ton un peu sec, qui semblait dire: Je vous serais fort oblig de me laisser partir au plus vite. La Floriani fut frappe de son accent: elle le regarda avec surprise, et crut voir dans la brivet de sa parole un nouvel indice de fivre. Il avait une forte fivre, en effet, mais la bonne Lucrezia tait cent lieues de s'imaginer que le sige du mal tait dans l'me, et qu'elle en tait la cause. Une collation tait servie. Pendant que Salvator se laissait aller son bon apptit ordinaire, Karol prit du caf la drobe. Rien ne lui tait plus contraire dans ce moment-l, et il n'en prenait jamais. Mais il se sentait dfaillir si rapidement qu'il voulait absolument se donner une force factice pour s'en aller sans laisser voir son profond malaise. En effet, il crut se sentir mieux aprs avoir pris cet excitant, et, en voyant Salvator qui s'oubliait dire une foule de tendresses la Floriani, il prouva une vive impatience; il eut bien de la peine, mme, ne pas l'interrompre par des paroles de dpit. Enfin, la voiture roula sur le sable devant la maison, et le beau Clio, bondissant de plaisir, prit les guides de deux jolis petits chevaux corses qui tranaient une calche lgre. Un domestique, attentif et dvou, tait assis ses cts, sur le sige. Au moment de quitter Lucrezia, le comte Albani, qui l'aimait vritablement, prouva un chagrin et un redoublement d'affection qui se manifestrent en caresses expansives, suivant son habitude. Aprs lui avoir mille fois demand pardon tout bas, il s'arracha une motion qui rveillait, malgr lui, la pense de ses torts, car il prenait un singulier plaisir embrasser les joues calmes, les douces mains et le cou velout de sa belle amie. Elle, sans pruderie, comme sans coquetterie, souffrait ces adieux voluptueux et tendres, avec un peu trop d'obligeance ou de distraction au gr de Karol, et, en ce moment, il lui sembla qu'il la hassait. Pour ne pas voir la dernire embrassade, qui fut presque passionne de la part de son ami, il se jeta au fond de la voiture et dtourna la tte. Mais, au moment o la voiture partait, il rencontra le visage de Lucrezia tout auprs de la portire. Elle lui adressait un adieu amical, et lui tendait une bote de chocolat qu'il prit machinalement avec un profond salut glac, et qu'il jeta ensuite avec humeur sur la banquette devant lui. Salvator ne vit point ce mouvement. A moiti hors de la voiture, il envoyait encore des baisers la Floriani et ses petites-filles, qui, sortant de leurs lits, et demi vtues, lui faisaient de gracieux signes avec leurs jolis bras nus. Quand il ne vit plus que les arbres et les murs de la villa, il sentit son bon coeur italien, volage mais sincre, se gonfler et se fendre. Il couvrit sa figure de son mouchoir et versa quelques larmes. Puis, honteux de cette faiblesse, et craignant qu'elle ne semblt ridicule au prince, il essuya ses yeux et se tourna vers lui avec un peu d'embarras, pour lui dire: --N'est-ce pas, voyons, que la Floriani n'est pas ce que tu croyais? Mais la parole expira sur ses lvres, lorsqu'il vit la figure contracte et la pleur livide de son ami. Karol avait les lvres blanches comme ses joues, les yeux fixes et ternes, les dents serres. Salvator l'appela et le secoua en vain; il ne sentait et n'entendait rien: il avait perdu connaissance. Pendant quelques instants, Salvator espra le ranimer en lui frottant les mains. Mais, voyant qu'il tait glac et comme mort, il fut pris d'une grande terreur. Il appela Clio, fit arrter la voiture, ouvrit toutes les portires pour donner de l'air. Tout fut inutile; Karol ne donnait d'autre signe de vie que des frissons tranges et des soupirs oppresss. Le petit Clio, qui avait le courage et la prsence d'esprit de sa mre, remonta sur le sige, fouetta les chevaux, et ramena le prince Karol dans cette maison o la fatalit avait dcid qu'il connatrait une existence nouvelle. XI. Vous avez bien prvu, la fin du chapitre prcdent, chers lecteurs, que le prince de Roswald allait faire une maladie qui le forcerait de rester la villa Floriani. L'incident n'est pas neuf, j'espre, et c'est pour cela que je ne le passe point sous silence. Et si je vous en faisais mystre, comment la suite de cette histoire serait-elle vraisemblable? Il est bien vident que, s'il y a quelque chose de fatal dans les grandes passions, l'accomplissement de cette fatalit s'explique et s'appuie toujours sur des circonstances trs-naturelles. Si, par des symptmes prcurseurs de la maladie, si, par l'accablement et le dsordre de la maladie elle-mme, Karol n'et t prdispos et contraint subir l'influence de la passion, il est probable qu'il et rsist aux atteintes de cette passion bizarre et insense. Il n'y rsista pas, parce qu'il fut en effet trs-malade, et que, pendant plusieurs semaines, la Floriani ne quitta presque pas son chevet. Cette excellente femme, autant par amiti pour Salvator Albani que pour obir un sentiment de religieuse hospitalit, se fit un devoir de soigner le prince, comme elle l'et fait pour son meilleur ami ou pour un de ses propres enfants. La Providence envoyait rellement Karol, dans cette preuve, la personne la plus capable de l'assister et de le sauver. Lucrezia Floriani avait un instinct presque merveilleux pour juger de l'tat des malades et des soins leur donner. Cet instinct tait peut-tre seulement de la mmoire. Elle avait t, dans cette mme maison dont elle tait maintenant la chtelaine, servante, oui, simple servante, dix ans, de sa marraine, madame Ranieri, femme dbile et nerveuse qu'elle avait soigne avec un amour, un dvouement et une intelligence au-dessus de son ge. C'tait l la premire cause de l'amiti que cette dame avait prise pour elle, jusqu'au point de lui faire donner une ducation en dehors de sa condition, et de vouloir ensuite la marier avec son fils. [Illustration: Et ce petit-l? lui dit Lucrezia... (Page 26.)] Lucrezia avait donc appris de bonne heure tre garde-malade et quasi mdecin dans l'occasion. Elle avait eu ensuite des amis, des enfants et des serviteurs malades, comme tout le monde peut en avoir, et elle les avait soigns elle-mme comme tout le monde ne le fait pas. A force de chercher ardemment ce qui pouvait les soulager, et d'observer attentivement et dlicatement dans les prescriptions des mdecins, le bon ou le mauvais effet du traitement, elle avait acquis des notions assez justes sur ce qui convient aux organisations diverses, et une grande mmoire des moindres dtails. Elle se rappela le mal que la mdecine empirique des Italiens avait fait sa chre Ranieri; elle tait persuade qu'ils l'avaient tue, aprs qu'elle-mme avait quitt le pays. Elle ne voulut donc pas les appeler auprs du prince, et elle se chargea de le traiter. Salvator fut trs-effray de la responsabilit qu'elle voulait prendre, et qui pesait galement sur lui. Mais le caractre confiant et brave de la Floriani l'emporta. Elle fit sortir de la chambre du malade ce bon Salvator, qui la fatiguait par ses anxits et ses irrsolutions. Va surveiller les enfants, lui dit-elle, amuse-les, promne-toi avec eux, oublie que ton ami est malade; car je te jure que tu n'es bon rien avec ta sollicitude purile et inquite. Je me charge de lui et je t'en rponds. Je ne le quitterai pas d'un instant. Salvator eut bien de la peine se tenir tranquille. La prostration de Karol tait effrayante et semblait appeler des secours prompts et actifs. Mais la Floriani avait vu de ces phnomnes nerveux, et il lui suffisait de regarder les mains dlicates du prince, sa peau blanche et transparente, ses cheveux fins et souples, un ensemble et des dtails frappants, pour tablir, entre lui et la maladie de madame Ranieri, des rapports qui ne trompent point le coeur d'une femme. Elle s'attacha le calmer sans l'affaiblir, et, certaine qu'il y a pour des organisations aussi exquises, des influences magntiques d'un ordre lev, qui chappent l'observation vulgaire, elle appela souvent ses enfants autour du lit du prince, aprs s'tre bien assure que son tat n'avait rien de contagieux. Elle pensait que la prsence de ces tres forts, jeunes et sains, aurait, au moral comme au physique, un pouvoir mystrieux et bienfaisant pour ranimer la flamme plissante de la vie chez le jeune malade... [Illustration: Elle tressaillait en se trouvant en face d'un spectre. (Page 29.)] Et qui pourrait assurer qu'elle se ft illusion cet gard? Ne ft-ce que l'imagination qui joue un si grand rle dans les maladies nerveuses, il est certain que Karol respirait plus l'aise, lorsque les enfants taient l, et que leur pure haleine, mle celle de leur mre, rendait l'air plus souple et plus suave sa poitrine ardente. On tient assez compte de la rpugnance que doivent prouver les malades tre approchs par des personnes qui leur inspirent du dgot et de l'impatience: on en doit tenir aussi du bien-tre physique que leur procure la satisfaction d'tre soigns ou seulement entours par des tres sympathiques et d'un extrieur agrable. Si, notre heure dernire, au lieu du sinistre appareil de la mort, on pouvait faire descendre des formes clestes autour de notre chevet, et nous bercer de la musique des sraphins, nous subirions sans effort et sans angoisse ce rude moment de l'agonie. Karol, agit de rves pnibles, se rveillait parfois sous le coup de la terreur et du dsespoir. Alors il cherchait instinctivement un refuge contre les fantmes dont il tait assig. Il trouvait alors les bras maternels de la Floriani pour l'entourer comme d'un rempart, et son sein pour y reposer sa tte brise. Puis, en ouvrant les yeux, et en les promenant avec garement autour de lui, il voyait les belles ttes intelligentes et affectueuses de Clio et de Stella qui lui souriaient. Il leur souriait aussi machinalement, comme par un effort de complaisance, mais son rve tait dissip et son pouvante oublie. Son cerveau, affaibli encore, entrait dans un autre ordre de divagations. Il regardait le petit Salvator dont on approchait le visage rose du sien, et il croyait lui voir des ailes; il s'imaginait que ce beau chrubin voltigeait autour de sa tte pour la rafrachir. La voix de Batrice tait d'une douceur incomparable, et, lorsqu'elle causait doucement avec ses frres, il croyait l'entendre chanter. Il attribuait ce timbre frais et flatteur des intonations musicales qui n'taient perceptibles que pour lui seul; et un jour que la petite discutait demi-voix pour un jouet avec sa soeur, la Floriani fut surprise d'entendre le prince lui dire que cet enfant chantait Mozart comme personne au monde n'tait capable de le chanter.--C'est une belle nature, ajouta-t-il en faisant un grand effort pour rendre sa pense. Elle a sans doute entendu beaucoup de musique; mais elle n'a de mmoire que pour Mozart. C'est toujours quelque phrase de Mozart qu'elle chante, et jamais rien d'un autre matre. --Et Stella, ne chante-t-elle pas aussi? lui dit Lucrezia, qui cherchait le comprendre. --Elle chante quelquefois du Beethoven, dit-il, mais c'est moins constant, moins suivi, et il n'y a pas la mme unit. --Mais Celio ne chante jamais? --Celio, je ne l'entends que quand il marche. Il y a tant de grce et d'harmonie dans ses formes et dans ses mouvements, que la terre rsonne sous ses pieds, et que la chambre se remplit de sons vibrants et prolongs. --Et ce petit-l? lui dit la Lucrezia en lui prsentant la joue de son _bambino_, c'est le plus bruyant; il crie quelquefois. Ne vous fait-il pas de mal? --Il ne me fait jamais de mal, je ne l'entends pas. Je crois que je suis devenu sourd pour le bruit; mais ce qui est mlodie ou rhythme me pntre encore. Quand le chrubin est devant moi, dit-il en dsignant le petit Salvator, je vois comme une pluie de couleurs vives et douces qui danse autour de mon lit, sans prendre de formes, mais qui chasse les visions mauvaises. Ah! n'emmenez pas les enfants. Je ne souffrirai pas, tant que les enfants seront l! Karol avait vcu, jusqu' cette heure, de la pense de la mort. Il s'tait familiaris tellement avec elle, qu'il en tait arriv, jusqu' l'invasion de sa maladie, croire qu'il lui appartenait, et que chaque jour de rpit lui tait accord comme par hasard. Il en plaisantait volontiers; mais quand nous concevons cette ide au milieu de la sant, nous pouvons l'accepter avec un calme philosophique; tandis qu'il est rare qu'elle ne nous pouvante pas, lorsqu'elle s'empare d'un cerveau affaibli par la maladie. C'est la seule chose triste qu'il y ait dans la mort, selon moi; c'est qu'elle nous prend si accabls et tellement tombs au-dessous de nous-mmes, que nous ne la voyons plus telle qu'elle est, et qu'elle fait peur alors des mes calmes et fortes par elles-mmes. Il arriva donc au prince ce qui arrive la plupart des malades; quand il lui fallut se mesurer de prs avec cette ide de mourir la fleur de l'ge, la douce mlancolie dont il s'tait nourri jusqu'alors dgnra en sombre tristesse. Si sa mre et t sa garde-malade en cette circonstance, elle et relev son courage d'une manire tout oppose celle qu'employa la Floriani. Elle lui et parl de l'autre vie, elle l'et entour des austres secours extrieurs de la religion. Le prtre lui ft venu en aide, et Karol, frapp de cet appareil solennel, et accept et subi son destin. Mais la Lucrezia procdait autrement. Elle cartait de lui l'ide de la mort, et lorsqu'il lui laissait voir qu'il la croyait prochaine et invitable, elle le plaisantait tendrement, et affectait une tranquillit d'esprit cet gard qu'elle n'avait pas toujours. Elle y mit tant de prudence et de calme apparent, qu'elle russit s'emparer de sa confiance. Elle le tranquillisa, non en lui apprenant ce qu'il est trop tard pour apprendre aux malades, mpriser la vie (c'est un courage auquel il ne faut gure se fier de leur part, car ce courage les achve souvent); mais elle le ranima en lui faisant croire la vie, et elle s'aperut vite qu'il l'aimait encore, et avec acharnement, cette vie physique qu'il avait tant ddaigne lorsqu'elle n'tait point menace. Salvator s'effrayait, parce qu'il croyait que son ami n'aurait pas la force morale de rsister son mal.--Comment espres-tu que tu le sauveras? disait-il la Floriani, lorsque depuis si longtemps, depuis la mort de sa mre surtout, il est dgot de vivre et se laisse aller tout doucement la consomption? L'espce de plaisir qu'il trouvait cette ide me faisait bien prsager qu'il tait dj frapp, et que quand il tomberait, il ne se relverait pas. --Tu t'es tromp et tu te trompes encore, lui rpondait la Lucrezia. Personne n'a le got de mourir moins d'tre monomane, et ton ami ne l'est point. Il est bien organis, et cet branlement nerveux, qui le rendait si sombre, va se dissiper avec la crise qui l'accable maintenant. Il veut vivre, je t'assure, et il vivra. Karol voulut vivre en effet, il voulut vivre pour la Floriani. Certes, il ne s'en rendit pas compte, et, pendant quinze jours qu'il fut sous le coup du plus grand mal, il oublia la commotion qui l'avait caus. Mais cet amour continua et augmenta sans qu'il en et conscience, comme celui de l'enfant au berceau pour la femme qui l'allaite. Un attachement d'instinct, indissoluble et imprieux, s'empara de sa pauvre me en dtresse et l'arracha aux froides treintes de la mort. Il tomba sous l'ascendant de cette femme qui ne voyait en lui qu'un malade soigner, et sur laquelle se reporta tout l'amour qu'il avait eu pour sa mre, et tout celui qu'il avait cru avoir pour sa fiance. Dans les divagations de la fivre, il commena par cette ide fixe que sa mre tait sortie du tombeau, par un miracle de l'amour maternel, pour venir l'aider mourir, et il ne cessa de prendre la Floriani pour elle. C'est cette illusion qu'elle dut de le trouver soumis toutes ses ordonnances, attentif ses moindres paroles, oublieux de toutes les mfiances que son caractre lui avait inspires d'abord. Lorsqu'il tait oppress au point de ne pouvoir respirer, il cherchait son paule pour y reposer sa tte, et quelquefois, il sommeilla une heure, appuy ainsi, sans se douter de son erreur. Un jour enfin, il retrouva sa raison, et le sommeil ayant t plus complet et plus salutaire, il ouvrit les yeux et les fixa avec tonnement sur le visage de cette femme, plie par la fatigue des soins et des veilles qu'elle lui avait consacres. Il sortit alors comme d'un long rve et lui demanda s'il tait malade depuis bien des jours, et si c'tait elle qu'il avait toujours vue ses cts.--Mon Dieu! lui dit-il, lorsqu'elle lui eut rpondu, vous ressemblez donc bien ma mre? Salvator, dit-il, en reconnaissant aussi son ami, qui s'approchait de son lit, n'est-ce pas qu'elle ressemble ma mre? J'en ai t boulevers la premire fois que je l'ai vue. Salvator ne jugea pas propos de le contredire, bien qu'il ne trouvt pas le moindre rapport entre la belle et forte Lucrezia, et la grande, maigre et austre princesse de Roswald. Un autre jour, Karol, encore appuy sur le bras de la Floriani, essaya de se soutenir seul.--Je me sens mieux, dit-il, j'ai plus de force: je vous ai trop fatigue; je ne comprends pas que j'aie abus ainsi de votre bont! --Non, non, appuie-toi, mon enfant, rpondit gaiement la Floriani, qui prenait aisment l'habitude de tutoyer ceux auxquels elle s'intressait, et qui, insensiblement, s'tait persuad que Karol tait quelque chose comme son fils. --Vous tes donc ma mre? tes-vous vraiment ma mre? reprit Karol, dont les ides recommenaient se troubler. --Oui, oui, je suis ta mre, rpondit-elle, sans songer que, dans la pense de Karol, c'tait peut-tre une profanation; sois certain que, dans ce moment-ci, c'est absolument la mme chose. Karol garda le silence: puis ses yeux se remplirent de larmes, et il se prit pleurer comme un enfant, en pressant contre ses lvres les mains de la Floriani. --Mon cher fils, lui dit-elle en l'embrassant au front plusieurs reprises, il ne faut pas pleurer, cela peut vous fatiguer beaucoup. Si vous pensez votre mre, pensez donc que, du ciel, elle vous voit et bnit votre gurison prochaine. --Vous vous trompez, reprit Karol; du haut des cieux, ma mre m'appelle depuis longtemps et me crie d'aller la rejoindre. Je l'entends bien; mais moi, ingrat, je n'ai pas le courage de quitter la vie. --Comment pouvez-vous raisonner si mal, enfant que vous tes? dit la Floriani avec le calme et le srieux caressant qu'elle aurait eus en gourmandant Celio. Quand la volont de Dieu est que nous vivions, nos parents ne peuvent nous rappeler eux dans l'autre vie. Ils ne le veulent ni ne le doivent. Vous avez donc rv cela; quand on est malade on fait beaucoup de rves. Si votre mre pouvait se faire entendre de vous, elle vous dirait que vous n'avez pas assez vcu pour mriter d'aller la rejoindre. Karol se retourna avec effort, surpris peut-tre d'entendre la Floriani lui faire des sermons. Il la regarda encore; puis, comme s'il n'et pas entendu, ou point compris ce qu'elle venait de lui dire: --Non! s'cria-t-il, je n'ai pas la force de mourir. Tu me retiens si bien, toi! que je ne peux pas te quitter! Que ma mre me le pardonne, je veux rester avec toi! Et, comme puis par son motion, il retomba dans les bras de la Floriani, et s'y assoupit encore. XII. Un soir que le prince, alors en pleine convalescence, s'tait endormi trs-paisiblement en apparence, et qu'aprs avoir couch ses enfants, la Floriani respirait le frais sur la terrasse avec Salvator:--Ma bonne Lucrezia, lui dit celui-ci, il faut que nous parlions enfin de la vie relle; car depuis prs de trois semaines nous traversons un cauchemar qui se dissipe enfin, grce Dieu! je devrais dire grce toi, car tu as sauv mon ami, et tu as ajout mon affection pour toi une reconnaissance qui ne peut s'exprimer. Mais, dis-moi, maintenant, qu'allons-nous faire, aussitt que notre cher malade sera en tat de voyager? --Nous n'y sommes point! rpondit la Floriani. Ce n'est pas encore dans quinze jours qu'il pourra se remettre en route. C'est peine s'il peut faire le tour du jardin maintenant, et tu sais bien que les forces reviennent moins vite qu'elles ne tombent. --Supposons que cette convalescence dure encore un mois! il y a une fin tout; nous ne pouvons pas rester ternellement ta charge, et il faudra bien se sparer! --Sans aucun doute; mais je dsire que ce soit le plus tard possible. Vous ne m'tes point charge; je suis bien paye des soins que j'ai donns ton ami par le bonheur que j'prouve de le voir sauv; et, d'ailleurs, sa reconnaissance est si grande, si bonne, si tendre, que je me suis mise l'aimer, presque autant que tu l'aimes toi-mme. Il est naturel de soigner et de consoler ceux qu'on aime. Je ne vois donc pas que tu aies lieu de me tant remercier. --Tu ne veux pas m'entendre, mon excellente amie; l'avenir m'inquite! --Quoi? la vie du prince? elle n'est point du tout compromise par cette maladie. Je l'ai assez tudi; il est parfaitement bien organis. Il vivra plus que toi et moi, peut-tre! --J'en suis presque certain aussi; j'ai bien vu, cette fois, quelles ressources il y a dans ces tempraments nerveux; mais son avenir moral, y songes-tu, Lucrezia? --Mais il me semble que je n'en suis pas charge... Pourquoi me demandes-tu cela? --Je ne devrais pas tre surpris qu'une nature aussi loyale et aussi gnreuse que la tienne portt la navet jusqu' l'aveuglement; pourtant il est bien trange que tu ne me comprennes pas. --Eh bien, non, je ne te comprends pas; parle clairement, voyons. --Parler clairement d'une chose aussi dlicate, quelqu'un qui ne vous aide pas du tout, c'est brutal! Et pourtant, il le faut. Eh bien, Karol t'aime! --Je l'espre! Je l'aime aussi; mais si tu veux me faire entendre qu'il m'aime d'amour, je ne pourrai pas prendre ta crainte au srieux. --Oh! ma chre Lucrezia, ne plaisante pas l-dessus! Tout est srieux avec une nature profonde et entire comme celle de mon pauvre ami; cela est d'un srieux effrayant, au contraire! --Non, non, Salvator, tu divagues. Que ton ami ait pour moi une amiti srieuse, une reconnaissance vive, enthousiaste, si tu veux; cela est possible de la part d'un tre aussi tendre et aussi noble. Mais que cet enfant soit amoureux de ta vieille amie, c'est impossible! Tu le vois mu outre mesure chaque mot qu'il nous dit: c'est l'effet de sa faiblesse et d'un reste d'exaltation nerveuse. Tu l'entends me remercier dans des termes qui ne sont pas proportionns aux services que je lui ai rendus: c'est l'effet du beau langage qui part d'une belle me, d'une noble habitude de bien penser et de bien dire, qui lui est propre et laquelle sa grande ducation et ses belles manires aident naturellement beaucoup. Mais de l'amour pour moi? Quelle folie! il ne me connat pas, et s'il me connaissait, s'il savait ma vie, il aurait peur de moi, le pauvre enfant! Le feu et l'eau, le ciel et la terre ne sont pas plus dissemblables. --Le ciel et la terre, le feu et l'eau, sont des lments opposs, mais toujours unis ou prts s'unir dans la nature. Les nuages et les rochers, les volcans et les mers s'treignent en se rencontrant; ils se brisent et se fondent ensemble dans les mmes dsastres ternels. Ta comparaison confirme mon assertion et doit t'expliquer mes craintes. --Tu fais de la posie bien gratuitement! Je te dis qu'il me mpriserait et me harait, peut-tre, s'il savait quelle pcheresse lui a servi de soeur de charit. Je connais ses principes et ses ides d'aprs ce que tu m'en dis tous les jours; car, quant lui, je dois avouer qu'il ne m'a jamais fait de morale. Mais enfin, toi qui sais si bien ses opinions et son caractre, comment peux-tu supposer des relations possibles entre nous dans l'avenir? Va, je sais bien ce qu'il pensera de moi quand sa sant et la force de son jugement seront revenus. Je ne me fais point d'illusion! Dans six mois d'ici, Venise, ou Naples, ou Florence, quelqu'un racontera devant lui les tristes aventures qui me sont arrives, et celles plus tristes encore qu'on m'attribue; car, que ne prte-t-on pas aux riches? Alors!... souviens-toi de ce que je te dis maintenant! Tu verras ton ami me dfendre un peu, soupirer beaucoup, et te dire ensuite: Quel malheur qu'une si bonne femme, pour laquelle j'ai tant d'amiti et de gratitude, soit dcrie ce point! Voil tout le souvenir que la Floriani aura de ce fier jeune homme. Ce sera un souvenir doux, mais triste, et je ne prtends pas autre chose. Qu'ai-je besoin d'autre chose que de la vrit? Tu sais bien, Salvator, que je suis de force accepter toutes les consquences de mon pass, qu'elles ne me troublent ni ne m'offensent, et que tout cela n'a rien faire avec la srnit dont je sais jouir au fond de ma conscience. --Tout ce que tu dis l m'accable de tristesse, ma chre Lucrezia, rpondit Salvator en lui prenant la main avec attendrissement; car tout cela est vrai, sauf un point! Oui, mon ami te quittera, il te fuira ds qu'il en aura la force et qu'il aura vu clair en lui-mme; oui, il entendra des sots raconter ta vie sans la comprendre, et des lches la calomnier; oui, il en souffrira et en soupirera amrement! Mais que ce soit tout, que sa douleur se dissipe avec quelques paroles, et que ton souvenir s'efface par un effort de sa raison et de sa volont, voil ce que je nie. Karol est, ds prsent, plus malheureux qu'il ne l'a jamais t, et malheureux pour toujours, quoiqu'il ne s'en aperoive pas encore et qu'il s'endorme dans l'ivresse d'un premier amour! --Je t'arrte ce mot, dit Lucrezia qui l'coutait attentivement: un premier amour! C'est parce que je sais par toi-mme que je ne serais pas son premier amour, que je ne peux pas m'effrayer de celui-ci, en supposant, avec toi, qu'il existe. Ne m'as-tu pas dit qu'il avait t fianc avec une belle jeune fille de sa condition, qu'il avait t inconsolable de sa mort, et qu'il n'aimerait peut-tre jamais une autre femme?... Voil ce que tu m'as racont dans les premiers jours; et si cela est vrai, il ne m'aime pas; ou s'il peut m'aimer, il n'est pas impossible qu'une autre m'efface de sa pense. --Et si cela doit durer cinq ou six ans encore! Car il avait dix-huit ans lorsque Lucie mourut, et, jusqu' toi, il n'avait pas mme regard une autre femme. --Il n'y a pas de comparaison possible entre deux amours si diffrents! Il a pu regretter six ans une crature anglique toute semblable lui, que le devoir et l'inclination lui prescrivaient de prfrer tout! Mais pour une pauvre vieille fille de thtre comme moi.... veuve de... plusieurs amants (je n'ai jamais eu la pense d'en revoir le compte!...) Bah! il ne faudra pas six semaines pour qu'il rentre en lui-mme, si tant est qu'il en soit sorti. Tiens, Salvator, ne parlons pas davantage de cela! Ton ide me chagrine et me blesse un peu. Pourquoi faut-il que ta pauvre Floriani, laquelle tu tmoignes pourtant, depuis trois semaines, la confiance et l'affection prcieuse d'un frre, soit ncessairement, pour tout le monde, l'objet de dsirs grossiers, mme pour le plus chaste et le plus malade de tes amis? Ne puis-je, aprs toutes mes fautes, quand je les ai expies par tant de souffrances et rpares peut-tre par quelques bonnes actions, tre traite comme une maternelle amie par les jeunes gens de bonnes moeurs? Faut-il absolument que je fasse auprs d'eux le rle de Satan, quand j'y mets aussi peu de malice que Stella ou Batrice? Suis-je coquette? suis-je encore belle seulement? _Corpo di Dio!_ comme dit mon vieux pre, je fais tout mon possible pour ne faire peur ni envie personne, tant je souhaite qu'on me laisse en paix. Le repos, l'oubli, mon Dieu! voil ce que je demande, ce aprs quoi je soupire et brame quelquefois comme le cerf aprs la fontaine. Quand donc n'entendrai-je plus le mot d'amour sonner mon oreille comme une note fausse? --Ma pauvre soeur chrie, dit Salvator, tu te dbats en vain, tu auras encore longtemps rsister, sinon toi-mme, du moins aux hommes qui te verront; j'ai beau faire pour tre absolument calme auprs de toi; je ne le suis pas toujours, moi, qui pourtant... --Allons! s'cria la Floriani avec un dsespoir naf et presque comique; toi aussi, tu vas recommencer! _Et tu, Brute?_ Tue-moi tout de suite, j'aime mieux cela. Au moins, je serai dlivre de cet ternel refrain! --Non! non!... moi, c'est fini, dit Salvator, qui craignait de voir la tristesse succder cet clair d'enjouement. Je ne te dirai jamais rien; je ne parlerai jamais de moi, quand mme j'en devrais mourir. Je te l'ai promis, je te le jure. Mais il n'en sera pas ainsi de tous les hommes; tu auras beau dire que tu es vieille, on te regardera, et on verra le feu de la vie circuler dans tes veines gnreuses. Tu auras beau relever les cheveux avec cette ngligence, et te cacher dans cette ternelle robe de chambre, qui ressemble un sac de pnitent plus qu' un vtement de femme, tu seras encore belle malgr toi, et plus qu'aucune femme au monde! Quelle autre que toi pourrait se montrer au grand jour sans toilette, se brunir le cou et les bras au grand soleil, se fatiguer le teint et les yeux veiller un malade, aprs avoir nourri une demi-douzaine d'enfants, travaill, pleur, souffert... (oh! que n'as-tu pas support!), et enflammer encore l'imagination des hommes, qu'ils soient vierges comme mon ami Karol ou expriments comme ton ami Salvator? --Tiens, s'cria la Floriani impatiente, si tu continues sur ce ton, et si tu arrives me persuader que je vais encore faire une passion, je suis capable de me mettre sur la figure, ce soir, un acide, un corrosif quelconque pour tre affreuse demain matin. --Vraiment, dit Salvator stupfait, aurais-tu cette frocit envers toi-mme? --Non, c'est une manire de dire, rpondit-elle ingnument. J'ai assez souffert pour n'avoir nulle envie de chercher des souffrances nouvelles. --Mais, en supposant qu'on pt se dfigurer sans se rendre aveugle, sans se faire aucun mal... tu ne le ferais pas. --Je ne le ferais pas de gaiet de coeur, car je suis artiste, j'aime le beau, et je tche de prserver les yeux de mes enfants du spectacle de la laideur. Je m'effraierais moi-mme si je devenais un objet d'horreur et de dgot. Et cependant, je t'assure que si l'on mettait pour moi, dans une balance, les tourments d'une passion nouvelle et le dsagrment de devenir affreuse, je n'hsiterais pas. --Tu dis cela d'un ton de sincrit qui m'effraie. Un tre tel que toi est capable de tout! Ne va pas t'aviser d'une pareille folie, Lucrezia! comme une certaine princesse de Prusse, soeur de Frdric le Grand, qui se dfigura de la sorte, ce qu'on dit, pour n'tre pas recherche en mariage et se conserver son amant. --C'est sublime, cela, dit la Floriani, car c'est le plus grand sacrifice qu'une femme puisse faire. --Oui, mais l'histoire ajoute qu'en dtruisant sa beaut, elle dtruisit sa sant, et qu'elle devint bizarre et mchante. Reste donc belle, puisque tu risquerais de perdre ta bont, qui n'est pas un moindre trsor. --Ami, dit la Floriani, le temps mettra ordre tout. Peu peu je deviendrai laide sans y songer, sans m'en apercevoir peut-tre, et alors je crois que je serai enfin heureuse; car, si j'ai acquis la funeste exprience qu'il n'est point de bonheur dans la passion, j'ai encore la chimre d'un certain tat de calme et d'innocence que je crois ressentir ds prsent, et qui me semble plein de dlices. Ne me dis donc pas que ton ami viendra le troubler par sa souffrance. Je ferai en sorte qu'il ne m'aime pas. --Et comment t'y prendras-tu? --En lui disant la vrit sur mon compte. Aide-moi, ne la lui pargne pas!... Mais quoi! je suis bien folle de te croire! Il ne peut pas m'aimer! Ne porte-t-il pas toujours sur son sein le portrait de sa fiance! --Crois-tu donc rellement qu'il l'ait aime? dit Salvator aprs un moment de silence. --Tu me l'as dit, rpondit Lucrezia. --Oui, je l'ai cru, reprit-il, parce qu'il le croyait lui-mme, et, qu'il le disait avec loquence. Mais, voyons, entre nous, mon amie, on n'aime que fort incompltement la femme qu'on n'a point possde. L'amour vritable ne se nourrit pas ternellement de dsirs et de regrets. Et, quand je me rappelle maintenant les rapports qui existaient entre le prince Karol et la princesse Lucie, je me confirme dans l'ide que cet amour n'a jamais exist que dans leurs imaginations. Ils s'taient vus cinq ou six fois peut-tre, et, encore, sous les yeux de leurs parents! --Pas davantage? --Non, Karol me l'a dit lui-mme. Ils se connaissaient peine, lorsqu'ils furent fiancs, et elle mourut si peu de temps aprs, qu'ils n'eurent pas le temps de se connatre. --L'as-tu vue, toi, cette princesse Lucie? --Je l'ai vue une fois. C'tait une jolie personne, fluette, ple, phtisique.... Je m'en suis aperu tout de suite, quoique personne n'y songet. Elle avait beaucoup d'lgance, de grce; une toilette exquise, de grands airs un peu trop prcieux, mon sens; des yeux bleus, des cheveux comme un nuage, un teint de clair de lune, une rputation d'ange, une manire potique de se poser. Elle ne me plaisait pas. Elle tait trop romanesque et trop ddaigneuse; c'tait un de ces tres auxquels j'ai toujours envie de dire: Ouvre donc la bouche quand tu parles, pose donc les pieds quand tu marches, mange donc avec les dents, pleure donc avec les yeux, joue donc du piano avec les doigts, ris donc de la poitrine et non des sourcils, salue donc avec le corps et non avec le bout du menton. Si tu es un papillon ou une fleur, envole-toi au vent, et ne viens pas nous chatouiller l'oeil ou l'oreille. Si tu es morte, dis-le tout de suite! Enfin elle m'impatientait comme quelque chose qui ressemble une femme, mais qui n'en est que l'ombre. Elle avait la manie de se couvrir de fleurs et de parfums, qui me donnrent la migraine le jour que j'eus l'honneur de dner auprs d'elle. Elle tait embaume comme un cadavre, et j'aurais mieux aim un sachet dans mon armoire qu'une telle femme mes cts; je n'aurais pas t forc de le respirer toujours. --Je ne peux pas m'empcher de rire de ce portrait, dit la Floriani, et pourtant je sens qu'il est exagr et que tu y portes un peu de dpit. Tu n'as pas plu cette princesse, je le vois bien. Tu lui auras fait quelque compliment trop peu recherch. Laissons les morts en paix et respectons ce souvenir dans l'me pure du prince Karol. Je veux, au contraire, le faire parler d'elle et raviver en lui cet amour qui lui est salutaire pour le moment. Bonsoir, ami! Sois tranquille, Karol n'aimera jamais qu'une sylphide! XIII. La Lucrezia se persuadait de trs-bonne foi que Salvator se trompait. Elle sentait bien qu'il avait, lui-mme, pour elle un gros amour bon enfant, si l'on peut parler ainsi, amour bien sincre, mais bien positif, qui n'et impos aucune chane et qui n'en et pas accept non plus; en un mot, une solide et gnreuse amiti, avec quelques plaisirs en passant, et autant d'infidlits qu'on pourrait ou qu'on voudrait s'en permettre de part et d'autre. La Floriani ne voulait plus de chanes, et se croyait l'abri de toute passion; mais elle s'tait fait une trop grande ide de l'amour, elle l'avait ressenti avec trop d'nergie, enfin c'tait une nature trop franche et trop passionne pour qu'un pareil contrat ne lui part pas rvoltant. Elle ne savait rien tre demi, et si, son insu, elle avait encore des sens, elle aimait mieux les vaincre et leur imposer silence que de les satisfaire sans enthousiasme, sans la conviction, peut-tre illusoire chez elle, mais sincre, d'une vie commune et d'une fidlit ternelle. C'est ainsi qu'elle avait longtemps aim, et quand elle avait eu des passions de huit jours, ou peut-tre mme d'une heure, comme disait Salvator, 'avait t avec la ferme croyance qu'elle y mettait toute sa vie. Une grande facilit d'illusions, une aveugle bienveillance de jugement, une tendresse de coeur inpuisable, par consquent beaucoup de prcipitation, d'erreurs et de faiblesse, des dvouements hroques pour d'indignes objets, une force inoue applique un but misrable dans le fait, sublime dans sa pense; telle tait l'oeuvre gnreuse, insense et dplorable de toute son existence. Aussi prompte et aussi absolue dans le renoncement que dans le dsir, elle croyait, depuis un an, qu'elle tait dlivre de l'amour, que rien ne pourrait l'y ramener. Elle se persuadait mme, tant son esprit embrassait vite une rsolution et s'habituait une manire d'tre, que la victoire tait jamais remporte, et si elle et mesur la dure du temps l'intensit de sa conviction, elle et fait serment que vingt ans s'taient dj couls depuis qu'elle n'aimait plus. Et pourtant, la dernire blessure tait peine cicatrise, et, comme un brave soldat qui se remet en campagne lorsque ses jambes peuvent peine le soutenir sur le seuil de l'ambulance, la Floriani affrontait courageusement le contact journalier de deux hommes pris d'elle, chacun sa manire. Elle se rassurait en se disant qu'elle n'avait jamais eu d'amour pour l'un, qu'elle n'en pourrait jamais avoir pour l'autre, et que, la Providence ayant voulu qu'elle leur ft ncessaire, il n'y avait point se tourmenter des dangers possibles de cette situation. Puis, en songeant tout ce que Salvator Albani venait de lui dire, elle s'assit dans son boudoir avant d'entrer dans sa chambre, et se mit drouler ses cheveux et les arranger pour la nuit avec une admirable insouciance. Peut-tre, se disait-elle, est-ce une ruse nave de Salvator pour savoir ce que je pense de son ami, et si c'est par l'impertinence ou par le sentiment qu'il faut m'attaquer? Il invente cet amour de Karol pour ramener des panchements que je lui ai interdits! Bien des mots chapps au prince, de simples exclamations, certains regards eussent d pourtant clairer une femme de l'ge et de l'exprience de la Floriani. Mais elle avait conserv une modestie et une candeur d'enfant, en dpit de tout ce qui et d les lui faire perdre, et cette particularit de son caractre n'en tait pas un des moindres charmes. C'est peut-tre l ce qui la faisait paratre toujours jeune, et ce qui la faisait plaire si soudainement. En arrangeant ses cheveux devant une glace, la clart d'une seule bougie, elle se regarda un instant avec attention, comme elle ne s'tait pas regarde depuis un an; mais elle avait si peu l'instinct de vivre pour elle-mme, qu'elle ne vit dans sa propre figure que le souvenir des hommes qui l'avaient aime. Bah! se dit-elle, ceux l ne m'aimeraient plus s'ils me voyaient maintenant. Comment donc pourrais-je plaire rellement d'autres, quand ceux qui avaient, pour m'tre attachs, tant d'autres motifs plus importants que ma jeunesse et ma beaut, ne se soucient plus de moi? Elle n'avait pas t heureuse en amour, et pourtant elle avait allum des passions si violentes, qu'elle ne pouvait pas tre flatte d'inspirer des caprices, et, aprs avoir t une idole, de devenir un amusement. Elle se sentit donc bien forte lorsqu'elle rabattit les rideaux de gaze sur la glace de sa toilette, en se disant que personne n'aurait plus de droit sur elle; mais, comme elle reprenait sa bougie pour retourner auprs de ses enfants, elle tressaillit en se trouvant en face d'un spectre. --Quoi! mon cher prince, dit-elle aprs un instant d'effroi involontaire, vous voil relev quand on vous croyait si bien endormi! Qu'y a-t-il? vous tes donc souffrant? et vous tiez seul! Salvator vient de me quitter, et il n'est pas retourn auprs de vous? Parlez donc, vous m'inquitez beaucoup! Le prince tait si ple, si tremblant, si agit, qu'il y avait de quoi s'inquiter en effet. Il eut de la peine rpondre; enfin il s'y dcida. --N'ayez pas peur de moi, ni pour moi, dit-il, je suis bien, trs-bien.... Seulement, je ne dormais pas, je me suis mis la fentre. J'ai entendu parler... j'tais bien tent de descendre et de me mler votre conversation. Je ne l'osais pas... j'ai longtemps hsit! Enfin, n'entendant plus rien, et voyant Salvator errer seul dans le fond du jardin, j'ai pris une grande rsolution... je suis venu vous trouver... Pardonnez-moi, je suis si troubl que je ne sais pas ce que je fais, ni o je suis, ni comment j'ai eu l'audace de pntrer jusque dans votre appartement... --Rassurez-vous, dit la Floriani en le faisant asseoir sur son divan, je ne suis pas offense, je vois bien que vous tes souffrant, vous vous soutenez peine. Voyons, mon cher prince, vous avez eu quelque mauvais rve. J'avais laiss Antonia auprs de vous. Pourquoi cette jeune tourdie vous a-t-elle quitt? --C'est moi qui l'ai prie de me laisser seul. Je m'en vais... Pardon encore, je suis fou, ce soir, je le crains! --Non, non, restez ici et remettez-vous. Je vais chercher Salvator; nous deux, nous vous distrairons, vous oublierez votre malaise en causant avec nous, et quand vous vous sentirez bien, Salvator vous emmnera. Vous dormirez tranquille quand il sera prs de vous. --N'allez pas chercher Salvator, dit le prince en saisissant d'un mouvement imptueux les deux mains de la Floriani. Il ne peut rien pour moi, vous seule pouvez tout. coutez, coutez-moi, et que je meure aprs, si le peu de force que j'ai recouvre s'exhale dans l'effort suprme qu'il me faut faire pour vous parler. J'ai entendu tout ce que Salvator vous a dit ce soir et tout ce que vous lui avez rpondu. Ma fentre tait ouverte, vous tiez au-dessous: la nuit, la voix porte dans ce silence solennel. Je sais donc tout, vous ne m'aimez pas, vous ne croyez seulement pas que je vous aime! Nous y voici donc, pensa la Floriani saisie de chagrin et fatigue d'avance de tout ce qu'il lui faudrait dire pour se dfendre sans blesser ce triste coeur.--Mon cher enfant, dit-elle, coutez... --Non, non, s'cria-t-il avec une nergie dont il ne semblait pas capable, je n'ai rien couter. Je sais tout ce que vous me direz, je n'ai pas besoin de l'entendre, et il n'est pas certain que j'en eusse la force. C'est moi qui dois parler. Je ne vous demande rien. Vous ai-je jamais rien demand? Connatriez-vous ma pense, si Salvator ne l'et devine et trahie? Mais il y a quelque chose, dans tout cela, qui m'est insupportable, quelque chose qui m'a perc le coeur, parce que c'est vous qui l'avez dit. Vous prtendez que je ne peux pas aimer une femme comme vous. Vous dites du mal de vous-mme pour prouver que j'en dois penser. Vous croyez enfin que je vous oublierai, et que, quand on dira du mal de vous en ma prsence, je soupirerai lchement en regrettant d'tre li vous par la reconnaissance... Ces penses-l sont affreuses, elles me tuent! Dites-moi que vous les abjurez, ou je ne sais ce que je ferai dans mon dsespoir. --Ne vous affectez pas ainsi pour quelques paroles irrflchies, et dont je ne me souviens mme pas, dit Lucrezia effraye de l'motion croissante du prince; je ne songe pas vous accuser de morgue, et je vous sais incapable d'ingratitude. Quoi! n'ai-je pas dit plutt que votre reconnaissance pour moi tait bien plus grande que les services si naturels que je vous ai rendus? Oubliez les mots qui vous ont bless, je vous en supplie; je les rtracte et je suis prte vous en demander pardon. Calmez-vous, et prouvez-moi la sincrit de votre amiti en ne vous faisant pas gratuitement souffrir vous-mme! --Oui, oui, vous tes bonne, parfaitement bonne, reprit Karol en s'attachant convulsivement elle; car il voyait qu'elle avait hte de rompre ce tte tte; mais une seule fois, la premire et la dernire fois de ma vie, sans doute, il faut que je parle... Sachez bien que si quelqu'un... que ce soit Salvator lui-mme ou tout autre!... si quelqu'un vous dit jamais que je n'ai pas pour vous du respect, de l'adoration... un culte!... le mme culte que je rendis la mmoire de ma mre... celui-l aura menti lchement, ce sera mon ennemi, je le tuerai si je le rencontre... Moi qui suis doux, faible, rserv, je deviendrai haineux, violent, implacable, et plus fort pour le punir que tous ces hommes robustes et batailleurs. Je sais bien que j'ai l'apparence d'un enfant, les traits d'une femme... mais ils ne savent pas ce qu'il y a en moi. Ils ne peuvent le savoir, je ne parle jamais de moi!... Je ne prtends pas tre remarqu, je ne sais pas chercher me faire aimer. Je ne le suis pas, je ne le serai jamais. Je ne demande mme pas qu'on me croie capable d'aimer beaucoup... que m'importe? Mais _vous_? mais _vous_?... Ah! vous, du moins, il faut que vous sachiez que ce moribond vous appartient, comme l'esclave appartient son matre, comme le sang au coeur, comme le corps l'me. Ce que que je ne peux pas accepter, c'est que vous ne soyez pas sre de cela, c'est que vous disiez que je ne peux aimer un tre semblable moi. Je ne suis donc pas un homme? Tous les hommes aiment Dieu, et moi, je vous aime comme l'idal, comme la perfection; je vous crains comme je crains Dieu, je vous vnre au point que je mourrais vos pieds plutt que de vous exprimer un dsir outrageant. Et ce n'est pas que je voie en vous un fantme comme celui que j'ai port en moi si longtemps. Je sais fort bien que vous tes une femme, que vous avez aim, que vous pouvez aimer encore... tout autre que moi? Eh bien! soit! j'accepte tout cela, et je n'ai pas besoin de comprendre les mystres de votre coeur et de votre vie pour vous adorer. Soyez tout ce que vous voudrez, abandonnez vos enfants, reniez Dieu, chassez-moi, aimez l'homme qui vous en semblera digne... Si Salvator vous plat, s'il peut vous donner un instant de bonheur, coutez-le, rendez-le heureux; j'en mourrai certainement, mais sans qu'une pense de blme puisse entrer dans mon esprit, sans qu'un sentiment de vengeance puisse approcher de mon coeur. Je mourrai en vous bnissant, en proclamant que vous avez le droit de faire tout ce qui est dfendu aux autres, que ce qui est crime et reproche chez eux, est vertu et gloire chez vous. Tenez, je suis tellement malheureux en ce monde, et l'amour que je vous porte me ronge tellement les entrailles, que j'ai, en ce moment, un dsir, un besoin effrn de mourir. Mais si vous voulez que je m'en aille demain, que je ne vous revoie jamais et que je vive, je vivrai et je serai content de vivre dans les tourments pour vous obir. Vous croyez que j'ai aim quelqu'un plus que vous? c'est faux! je n'ai jamais aim personne. Je le sens maintenant, j'avais rv l'amour; car, comme vous l'a dit Salvator, il tait dans mon cerveau, je ne l'avais pas senti dvorer mon coeur. C'tait une femme pure, et je respecte tellement son souvenir, que je ne veux plus lui faire un mensonge en portant son image sur ma poitrine. Prenez-le, cachez-le, gardez-le, ce portrait que je ne comprends plus, et o je vois toujours vos traits maintenant la place des siens! je vous le donne et vous prie de l'accepter, parce qu'il ne doit pas tre profan, et qu'il n'y a que deux endroits o il puisse tre sanctifi dsormais. Votre main, ou la tombe de ma mre... Ne croyez pas que je parle dans le dlire. Si j'tais calme, je n'aurais pas le courage de parler; mais ce courage trahit la vrit et proclame ce que je pense toute heure depuis que je vous connais. Et je le dirais la face du monde, j'en ferais le serment sur la tte de vos enfants... je le dirai Salvator lui-mme: qu'il m'entende, qu'il le sache, et qu'il n'ait jamais la folie de le nier. Je vous aime, vous! toi, qui n'as pas de nom pour moi, et que je ne pourrais qualifier dans aucune langue... je t'aime!... j'ai du feu dans la poitrine... je meurs! Et Karol, puis par cette ardente protestation, tomba aux pieds de la Floriani et s'y roula en tordant ses mains avec tant de violence qu'il les dchira et en fit jaillir le sang. --Aime-le! aime-le! prends piti de lui! s'cria Salvator qui, aprs avoir cherch vainement le prince dans sa chambre et dans toute la maison, venait d'entrer, effray, et d'entendre ses dernires paroles. Aime-le, Floriani, ou tu n'es plus toi-mme, ou un affreux gosme a dessch ton sein gnreux. Il se meurt, sauve-le! Il n'a jamais aim, fais-le vivre, ou je te maudis! Et cet homme trangement gnreux et enthousiaste, au milieu de son pret personnelle aux jouissances de la vie, cet inapprciable ami, qui prfrait Karol tout, la Floriani et lui-mme, le releva du parquet o il se tordait dans une sorte d'agonie, et le jetant, pour ainsi dire, dans les bras de la Lucrezia, il s'lana vers la porte, comme pour ne pas entendre la rponse et ne pas assister un bonheur auquel il ne renonait pas sans effort. La Floriani, perdue, reut Karol contre son coeur et l'y pressa avec tendresse; mais, plus effraye encore que vaincue, elle fit Salvator un geste absolu pour qu'il et rester.--Je l'aimerai, dit-elle, en couvrant d'un long et puissant baiser le front ple du jeune prince, mais ce sera comme sa mre l'aimait! aussi ardemment, aussi constamment qu'elle, je le jure! Je vois bien qu'il a besoin d'tre aim ainsi, et je sais qu'il le mrite. Cette tendresse maternelle, dont je m'tais prise pour lui, d'instinct, et sans songer la prolonger au del de sa gurison, je la lui voue pour toujours, et l'exclusion de tout autre homme. Je renouvelle pour toi, mon fils, le voeu de chastet et de dvouement que j'ai fait pour Clio et pour mes autres enfants. Je garderai saintement et respectueusement le portrait de ta fiance, et quand tu voudras le voir, nous parlerons d'elle ensemble. Nous pleurerons ensemble ta mre chrie, et tu ne l'oublieras pas en retrouvant son coeur dans le mien. J'accepte ton amour ce prix, et j'y crois, quelque dsabuse que je sois de tout le reste. Voil la plus grande preuve d'affection que je puisse te donner! Cet engagement parut Salvator un remde bien incomplet, et plus dangereux qu'utile. Il allait demander davantage, lorsque le prince, retrouvant la force avec la parole, s'cria, fondant en larmes: --Bnie sois-tu, femme adore! je ne te demanderai jamais rien de plus, et mon bonheur est si grand que je n'ai pas de parole pour t'en remercier. Il se prosterna devant elle et embrassa ses genoux avec transport. Puis, s'arrachant de ses bras, il suivit Salvator et alla dormir avec un calme dont il n'avait jamais joui jusqu' cette heure. --tranges et impossibles amours! se disait Salvator en essayant de dormir aussi. XIV. J'espre, lecteur, que tu sais d'avance ce qui va se passer dans ce chapitre, et que rien de tout ce qui est arriv jusqu'ici, dans le cours monotone de cette histoire, ne t'a caus le plus lger tonnement. Je voudrais tre auprs de toi quand tu approches du dnouement de chaque phase d'un roman quelconque, et, d'aprs tes prvisions je saurais si l'oeuvre est dans le chemin de la logique et de la vrit; je me mfie beaucoup d'un dnouement impossible prvoir pour tout autre que pour l'auteur parce qu'il n'y a pas plusieurs partis prendre pour des caractres donns. Il n'y en a qu'un, et si personne ne s'en doute, c'est que les caractres sont faux et impossibles. Tu me diras peut-tre que voil le prince Karol se livrant une explosion de sentiment et un abandon de passion bien en dehors des habitudes que je t'ai rvles de lui jusqu'ici. Mais non, tu ne me feras pas une observation aussi niaise; car je te renverrais encore toi-mme et je te demanderais si, en matire d'amour, ce qui nous semble le plus oppos nos gots et nos facults n'est pas prcisment ce que nous embrassons avec le plus d'ardeur; et si, dans ces cas-l, l'impossible n'est pas justement l'invitable. Vraiment, la vie, telle qu'elle se passe sous nos yeux, est bien assez folle et assez fantasque, le coeur humain, tel que Dieu l'a fait, est bien assez mobile et assez inconsquent; il y a, dans le cours naturel des choses, bien assez de dsordres, de cataclysmes, d'orages, de dsastres et d'imprvu, pour qu'il soit inutile de se torturer la cervelle inventer des faits tranges et des caractres d'exception. Il suffirait de raconter. Et puis, qu'est-ce que les caractres exceptionnels que le roman va toujours chercher pour surprendre et intresser le public? Est-ce que nous ne sommes pas tous des exceptions par rapport aux autres, dans le dtail infini de nos organisations? Si certaines lois communes font de l'humanit un seul tre, n'y a-t-il pas, dans l'analyse de cette grande synthse, autant d'tres distincts et dissemblables que nous sommes d'individualits? La Gense nous dit que Dieu fit l'homme d'un peu de terre et d'eau, pour nous montrer que la mme matire lmentaire servit notre formation. Mais, dans la combinaison des parties constituantes de cette matire, reste la diversit ternelle et infinie, et, de l, ces deux feuilles identiques impossibles rencontrer dans le rgne vgtal, ces deux coeurs identiques inutiles rver dans la race humaine. Sachons donc bien ce lieu commun: que chacun de nous est un monde inconnu ses semblables, et pourrait raconter de soi une histoire ressemblant celle de tout le monde, semblable celle de personne. Le roman n'a pas autre chose faire que de raconter fidlement une de ces histoires personnelles, et de la rendre aussi claire que possible; qu'on y ajoute beaucoup de faits extrieurs, qu'on y mle beaucoup d'individualits diverses, je le veux bien: mais c'est compliquer beaucoup la besogne sans beaucoup de profit pour notre instruction morale. Et puis, c'est trs-fatigant pour le lecteur, qui est paresseux! Rjouis-toi donc, paresseux de lecteur, de trouver aujourd'hui un auteur plus paresseux que toi. Tu pressens dj que la Floriani, en faisant la transaction, s'engageait plus qu'elle ne pensait, et qu'un amour maternel platonique, et pourtant passionn, ne pouvait durer ternellement entre un homme de vingt-quatre ans et une femme de trente, beaux tous les deux, et tous deux enthousiastes et avides de tendresse. Cela dura six semaines, peut-tre deux mois, avec une srnit anglique de part et d'autre, et ce fut, il faut bien le dire, le plus beau temps de leur amour. Puis vint l'orage, et c'est dans l'me du jeune homme qu'il s'alluma d'abord; puis vinrent quelques heures d'ivresse, o, pour tous deux, le ciel sembla descendre sur la terre. Mais quand la flicit humaine est arrive son apoge, elle touche sa fin. L'inexorable loi qui prside notre destine l'a rgl ainsi, et la plus folle des sagesses serait celle qui exhorterait l'homme se dvelopper pour le bonheur absolu, sans lui dire que ce bonheur doit tre dans sa vie le passage d'un clair, et qu'il faut s'arranger pour vgter le reste du temps, assez satisfait d'une esprance ou d'un souvenir. Il en est de la vie comme du roman: pour qu'elle ft complte, il faudrait mourir le lendemain de certains jours. Pour que le roman flatte l'imagination, on le termine ordinairement le jour de l'hymne; c'est--dire qu'on aspire, pendant un nombre plus ou moins savant de volumes, voir luire un rayon, dont aucun art ne peut exprimer l'clat et la beaut, et que le lecteur colore sa guise, car c'est l que l'auteur renonce peindre et lui souhaite le bonsoir. Eh bien! pour essayer un peu de sortir du chemin trac, nous ne fermerons pas le livre cette page fatale. Nous nous arrterons un instant au sommet de cette pente que nous avons vu gravir, et nous la redescendrons dans un second volume, que le lecteur est dispens de lire s'il n'aime pas les histoires tristes et les vrits chagrines. Te voil bien averti, cher lecteur, tu sais tout ce qui doit arriver dsormais. Je poursuis, arrte-toi l si tu veux. Tu connais la synthse de ces deux existences qui se sont rapproches des deux bouts opposs de l'horizon social. Le dtail me regarde, et si tu ne t'en soucies point, laisse-moi l'crire en paix. Crois-tu donc que l'on soit toujours forc de penser toi, et que l'on n'crive jamais pour soi-mme, en se donnant le plaisir de t'oublier? Tu n'es gure embarrass de le rendre, et alors nous sommes quittes. En renonant l'amour, en cherchant la retraite, la Floriani s'tait trompe de date dans sa vie. Il est bien certain qu'elle s'tait persuad, dans ce moment-l, que le calme de la vieillesse, auquel elle aspirait, tait venu, par miracle, lui apporter ses bienfaits avant le temps. Les quinze annes de passion et de tourments qu'elle venait de fournir lui semblaient si lourdes et si cruelles qu'elle se flattait de se les faire compter doubles par le Dispensateur suprme de nos preuves. Mais l'implacable destine n'tait pas satisfaite. Pour s'tre trompe dans ses choix, pour avoir donn une affection sublime des tres qui lui plaisaient sans le mriter, pour n'avoir pas su aimer ceux qui le mritaient sans lui plaire, pour avoir trop aim ceux que Jsus-Christ a voulu racheter, et n'avoir pas cherch la quitude, la scurit et le triomphe paisible des lus, de ces insupportables _justes_, qui du haut de leurs chaises d'or, narguent les misres et les souffrances de l'humanit, la pauvre pcheresse devait expier encore les malheurs passs par de nouveaux malheurs. Faites-vous soeur de charit, allez ramasser les membres pars sur le champ de bataille, et chasser les mouches immondes des plaies du moribond abandonn; vous serez emporte par un boulet, ou traite comme une vivandire par le vainqueur brutal. Mais vivez avec les parfaits, n'aimez que les beaux, les riches, les sages, les heureux de ce monde, parfumez votre me dlicate dans une atmosphre thre; soyez comme une fleur dans son jardin, comme la princesse Lucie dans son nuage, et vous serez canonise. La Floriani se faisait donc de grandes illusions, en s'imaginant qu'elle en serait quitte si bon march, et que, dsormais, elle pourrait vivre pour ses enfants, pour son vieux pre, et pour elle-mme. Un coeur qui a pass par d'aussi terribles maladies que celles dont elle sortait peine n'est pas guri par quelques mois de repos et de solitude. Cette solitude mme et cette inaction ne sont peut-tre pas ce qui lui convient. La transition s'tait faite trop brusquement, et, en acceptant sa gurison comme un fait accompli, la bonne Lucrezia n'avait pas assez veill sur elle-mme. Lorsqu'au lieu de cet amour exigeant et personnel qui avait fait tout le mal de sa vie, le noble et romanesque prince de Roswald lui offrit un dvouement absolu, un respect digne d'une sainte, et qu'il accepta mme avec transport le voeu d'une amiti chaste de sa part, elle se crut sauve. tait-il permis une femme charge de tant de fautes de s'abuser ce point, et de s'imaginer bonnement que la Providence allait la rcompenser de ses erreurs au lieu de l'en punir? Non, cela n'tait point permis, et pourtant la Lucrezia s'en accommoda avec sa navet habituelle. [Illustration: Le prince Karol de Roswald] Elle y trouva d'abord un bonheur extrme, des joies sans mlange. Karol tait si domin, si soumis, il s'tait abjur si compltement, il subissait une telle fascination, qu'un mot, un regard, une innocente caresse, le jetaient dans une ivresse inapprciable. Il y avait la surface de son tre une puret anglique, et les cres passions qui fermentaient inconnues et oisives encore au fond de son me, ne s'veillrent pas tout de suite. Il n'avait jamais brl du feu de l'amour, il n'avait jamais senti battre contre son coeur le coeur d'une femme, et les premires motions de ce genre furent pour lui plus vives et plus profondes qu'elles ne le sont chez un adolescent aux prises avec le premier veil des sens. Il y avait longtemps dj que ces dsirs germaient en lui sans qu'il voult s'en rendre compte. Il les avait tromps l'aide de la posie et de ce religieux sentiment pour une fiance, dont il avait peine senti la main effleurer la sienne. Ses rves arrivaient donc tout frais, tout craintifs et tout palpitants la ralit. Il avait encore les terreurs d'un enfant et dj l'nergie d'un homme. Ce mlange de pudeur et d'emportement lui donnait un charme irrsistible que la Floriani n'avait encore jamais rencontr. Aussi, chaque jour l'enflamma-t-il d'une sympathie, d'une admiration, et enfin d'un enthousiasme dont elle ne mesura pas les progrs. Toujours tmraire par bravoure, et insouciante pour elle-mme cause de ceux qu'elle aimait, elle ne vit pas venir l'orage. Pouvait-elle croire autre chose que ce qu'il lui disait, et s'inquiter d'un avenir qui semblait devoir tre la continuation indfinie de cet amour cleste? Il se trompait lui-mme en trompant sa matresse, ce doux et terrible enfant, qui, tout vaincu et tout dvor par la passion, n'y croyait pas encore, qui avait vcu d'illusions et se fiait la puissance des mots sans apprcier les nuances d'ides et de faits qu'ils reprsentent. Quand il avait appel la Floriani _ma mre_, quand il avait press le bord de son vtement contre ses lvres ardentes, quand il avait dit en s'endormant: plutt mourir que de la profaner dans ma pense, il se jugeait plus fort que la nature humaine, et mprisait encore la tempte qui grondait dans son sein. Et elle, l'aveugle enfant, car c'tait un enfant encore plus ingnu et plus crdule que Karol, cette femme que, dans la langue reue, on aurait bien pu appeler une femme perdue; elle croyait ce calme qui lui semblait si beau, si neuf, si salutaire. Elle l'prouvait en elle-mme, parce que la lassitude et le dgot avaient calm son sang, et la prservaient d'un entranement subit. [Illustration: C'tait la Floriani. (Page 38.)] Et, dans cette confiance rciproque, si absolue et si sincre, que la prsence de Salvator ne les gnait point, et que leurs chastes baisers craignaient peine les regards des enfants, chaque jour pourtant creusait un abme. Karol n'existait plus par lui-mme. Sa race, sa croyance, sa mre, sa fiance, ses instincts, ses gots et ses relations, il avait tout perdu de vue. Il ne respirait que par le souffle de la Floriani, il ne respirait pas et ne voyait pas, il ne comprenait ni ne pensait, quand elle ne se mettait pas entre lui et le monde extrieur. L'ivresse tait si complte qu'il ne pouvait plus faire un pas de lui-mme dans la vie. L'avenir ne lui pesait pas plus que le pass. L'ide de se sparer d'elle n'avait aucun sens pour lui. Il semblait que cet tre diaphane et fragile se ft consum et absorb dans le foyer de l'amour. Peu peu pourtant la flamme se dgagea des nuages de parfums qui la voilaient. L'clair traversa le ciel, la voix de la passion retentit comme un cri de dtresse, comme une question de vie ou de mort. Un insensible abandon de toute crainte et de toute prudence avait amen jour par jour l'imminente dfaite de cette suprme raison dont se piquait la Floriani. Un invincible attrait, une progression de volupts dlicates et dvorantes, les dlices d'une ivresse inconnue et souveraine avaient endormi et ananti une une les saintes terreurs de Karol, et cette victoire des sens, qu'il avait cru devoir tre avilissante pour tous deux, donna son amour une exaltation et une intensit nouvelles. Il avait pass sa vie se battre en duel au nom de l'esprit contre la matire, il avait vu dans la sanctification du mariage et dans l'union bnie de deux virginits, la seule rhabilitation possible de cet acte qui n'tait divin selon lui que parce qu'il tait ncessaire. Il avait cru longtemps que demander la rvlation de l'amour une femme prodigue de ce bienfait, ou seulement une femme qui ne lui en apporterait pas les prmices, serait pour lui une chute sans remde et sans pardon ses propres yeux. Il fut fort surpris de se sentir inond de tant de joie que sa conscience tait muette; et quand il interrogea cette conscience, il la trouva ivre. Elle lui rpondit qu'elle n'avait rien eu dmler avec son pch, qu'elle se sentait lgre, qu'elle ne savait pourquoi il avait toujours voulu l'empcher de faire cause commune avec son coeur, enfin qu'elle avait soif de volupts nouvelles, et qu'elle lui parlerait morale et sagesse quand elle serait rassasie. La Floriani, qui n'avait jamais fait ces distinctions mtaphysiques entre ses penchants et ses intrts personnels, et qui n'avait renonc l'amour que parce que le sien avait caus le malheur d'autrui, se sentit trs-calme et trs-fire lorsque, l'illusion de son amant se communiquant elle, elle crut qu'il tait pour toujours le plus heureux des hommes. Elle ne regretta pas seulement son beau rve de force et de vieillesse anticipe; son orgueil ne lui fit pas de reproches, et elle ne pleura point sur sa chute. Toujours nave et confiante, elle ne rpondit aux craintes de Salvator qu'en lui demandant si Karol se repentait et se trouvait plaindre. Et comme la flicit de Karol touchait aux nues en ce moment, comme Salvator lui-mme en tait stupfait d'tonnement, de jalousie et d'admiration, il ne trouva rien rpondre. Il souffrit passablement de l'aventure, lui, ce brave comte Albani, qui n'et pas senti ce bonheur avec la mme puissance que son jeune ami, mais qui ne l'et pas fait expier si cruellement par la suite. Il en fut si agit qu'il en perdit le sommeil, et presque l'apptit et la gaiet. Mais son me tait si belle et son amiti si loyale, qu'il remporta la victoire. Il remercia la Floriani avec effusion, d'avoir, sinon guri jamais l'esprit et le coeur de Karol (ce qu'il ne croyait pas possible dans de telles conditions), du moins de l'avoir initi un bonheur que nulle autre femme ne lui et jamais fait connatre. Puis, prtextant des affaires indispensables Venise, il partit sans vouloir faire avec eux aucun plan d'avenir. Je reviendrai dans quinze jours, leur dit-il, et vous me direz alors ce que vous aurez rsolu. Le fait est qu'il ne pouvait supporter plus longtemps le spectacle d'un bonheur qu'il approuvait et qu'il encourageait cependant de toute son me. Il se mit en route sans leur dire qu'il allait chercher des distractions philosophiques auprs d'une certaine danseuse, qui lui avait fait un signe Milan, dans la coulisse du thtre de la Scala. Je n'aurais jamais cru, se disait-il, chemin faisant, que mon jeune puritain mordrait au fruit dfendu avec cette violence et cet oubli du pass. Cette Floriani est donc un tre plus enchanteur que le serpent, car Adam pleura aussitt sa faute, et Karol fait gloire de la sienne, au contraire!... Allons! veuille le ciel que cela dure, et qu' mon retour je ne le trouve pas honteux et dsespr! Tu sauras bientt ce qu'il en advint, lecteur, si tu ne le sais dj, et si tu ne prfres rester entre la porte du ciel et celle de l'enfer. XV. Malgr l'affection que le prince portait au comte, malgr la reconnaissance que lui inspiraient son dvouement, ses tendres soins, et l'espce de sanction qu'il venait de donner son bonheur, le bonheur est si goste, que Karol vit partir Albani avec une sorte de joie. La prsence d'un ami gne toujours un peu les continuels panchements d'une me enivre, et bien que le prince et mis beaucoup d'abandon proclamer devant Salvator la force de sa passion, il n'en est pas moins vrai qu'il tait un peu mcontent quand il ne le voyait pas accueillir avec une confiance absolue la conviction o il tait que ce bonheur devait durer toujours et n'tre troubl par aucun nuage. Une me moins pure et moins loyale que la sienne et t humilie, peut-tre, de se montrer si diffrente d'elle-mme devant un ami qui pouvait comparer le prsent avec le pass, et l'accuser d'inconsquence, ou seulement sourire de son entranement subit, comme il avait souri auparavant de sa rserve exagre. Mais si Karol avait certaines petitesses d'esprit, ce n'taient jamais des petitesses mesquines, et l'on et pu dire que c'taient plutt des purilits charmantes. Lui aussi avait ses navets moins frappantes, moins compltes que celles de la Floriani; mais plus fines et rellement intressantes par leur contraste avec le fond de son caractre. Ainsi, il ne niait pas qu'il et t rigoriste dans le pass, et qu'il ft aveugl dans le prsent; mais il lui tait impossible de l'avouer. Il ne s'en souvenait pas, et ne se rendait presque pas compte de sa transformation. Il persistait croire qu'il hassait les emportements d'un esprit sans rgle et sans retenue, et si on lui et parl d'une autre femme, toute semblable la Floriani par sa conduite et ses aventures, mais n'ayant pas en elle ce charme mystrieux qu'il subissait, il en et dtourn ses regards avec effroi et aversion. Enfin, il avait littralement sur les yeux ce bandeau que les potes antiques, ces matres dans l'art de symboliser les passions, ont plac sur ceux de Cupidon. Son esprit n'avait point chang, mais son coeur et son imagination paraient l'idole de toutes les vertus qu'il souhaitait d'adorer. La Floriani s'habitua facilement, comme on peut croire, recevoir un culte dont elle n'avait jamais eu l'ide. Certes, elle avait t aime, et elle avait aim aussi trs-ardemment. Mais les organisations aussi exquises que celle de Karol sont bien rares, et elle n'en avait point rencontr. Ainsi qu'elle l'avait dit Salvator, elle n'avait aim que de pauvres diables, c'est--dire des hommes sans nom, sans fortune et sans gloire. Une fiert craintive lui avait toujours fait repousser l'hommage des gens haut placs dans le monde. Tout ce qui et pu ressembler une liaison fonde sur un intrt personnel de fortune, de succs ou de vanit, l'avait toujours trouve dfiante et presque hautaine. Avec l'excessive bienveillance de son caractre, ce soin de fuir et de repousser les grands seigneurs ou les grands artistes avait t bizarre en apparence; mais c'tait, en effet, une consquence de son caractre indpendant et brave, peut-tre aussi de cet instinct maternel qu'elle portait dans tout. L'ide d'tre protge lui tait insupportable; elle prfrait tre domine par les travers d'un amant sans dlicatesse que de subir la discipline majestueuse d'un pdagogue parfum. Au fond, c'tait toujours elle qui avait protg et rhabilit, sauv ou tent de sauver les hommes qu'elle avait chris. Gourmandant leurs vices avec tendresse, rparant leurs fautes avec dvouement, elle avait failli faire des dieux de ces simples mortels. Mais elle s'tait sacrifie trop compltement pour russir. Depuis le Christ, mis en croix pour avoir trop aim, jusqu' nos jours, c'est l'histoire de tous les dvouements. Celui qui se les impose en est l'invitable victime, et comme la Lucrezia n'tait, aprs tout, qu'une femme, elle n'avait pas pouss la patience jusqu' mourir. D'ailleurs, elle avait log trop d'amours la fois dans son me, c'est--dire qu'elle avait voulu tre la mre de ses amants sans cesser d'tre celle de ses enfants, et ces deux affections, toujours aux prises l'une contre l'autre, avaient d rsoudre leur combat par l'extinction de la moins obstine. Les enfants l'avaient emport toujours, et, pour parler par mtaphore, les amants, pris aux _Enfants-Trouvs_ de la civilisation, avaient d y retourner tt ou tard. Il en rsulta qu'elle fut hae et maudite souvent, par ces hommes qui lui devaient tout, et qui, aprs avoir t gts par elle, ne purent comprendre qu'elle se reprenait, lorsqu'elle tait lasse et dcourage. Ils l'accusrent d'tre capricieuse, impitoyable, folle dans sa prcipitation se livrer et se retirer, et ce dernier grief tait un peu fond. La Floriani ne doit donc pas te sembler bien parfaite, cher lecteur, et mon intention n'a jamais t de te montrer en elle l'tre divin que rvait Karol. C'est un personnage humain que j'analyse ici sous tes yeux, avec ses grands instincts et sa faiblesse d'excution, ses vastes entreprises et ses moyens borns ou errons. Beaucoup d'hommes charmants pensrent que la Floriani tait une impertinente, une personne distraite, fantasque et sans jugement, parce qu'elle n'accueillait pas leurs fadeurs. Avait-elle le droit de se faire respecter de ces gens-l, elle qui choisissait si mal les objets de sa prfrence, et qui rompait bientt avec eux pour choisir plus mal encore? Elle eut donc des ennemis et ne s'en aperut pas beaucoup ayant plus d'amis encore, et comptant pour rien ce qu'on disait d'elle, quand son coeur tait proccup par tant de vives affections. Mais elle ne s'en habitua pas moins regarder les grands seigneurs et les personnages privilgis comme ses ennemis naturels. Elle tait reste fille du peuple jusqu' la moelle des os, au milieu de sa carrire de reine de thtre; et, tout en acqurant l'usage du monde, elle conserva contre le monde un fond d'orgueil un peu sauvage. Elle savait y porter une grande distinction de manires, et quand elle jouait la comdie, ou quand elle crivait pour le thtre, on et dit qu'elle tait ne sur le trne. Mais elle ne pouvait souffrir qu'on suppost qu'elle devait cet air noble et ce langage lev la frquentation des gens titrs. Elle sentait bien qu'elle puisait sa noblesse dans son propre sentiment des hautes convenances de l'art, dans son instinct de la vritable lgance, et dans la fiert inne de son esprit. Elle riait aux clats, lorsqu'un marquis figure basse et tournure absurde venait lui dire, dans sa loge, que ce qu'on admirait le plus en elle, c'est qu'elle et devin la bonne compagnie. Un jour qu'une grande dame (laquelle avait malheureusement la voix rauque, les mains violettes et le menton barbu), lui faisait compliment sur ses airs de duchesse, elle lui rpondait d'un ton pntr: Quand on a des modles comme Votre Seigneurie sous les yeux, on ne peut pas se tromper sur ce qui convient un rle noble. Mais quand la grande dame fut sortie, la comdienne clata de rire avec ses camarades. Pauvre duchesse, qui avait cru lui faire beaucoup de plaisir et d'honneur avec ses loges! Toutes ces digressions sont l pour vous dire qu'il ne fallait pas moins qu'un miracle pour que la railleuse et fire plbienne se prit d'engouement et de tendresse pour un prince. On a vu comment ce miracle se fit par degrs, et se trouva accompli comme par surprise. Alors la Floriani, n'tant plus occupe se dfendre, mais admirer, dcouvrit dans celui qu'elle aimait des charmes qu'elle n'avait jamais voulu apprcier dans ceux de sa caste. Fidle ses prventions, elle ne voulut point faire honneur de tant de grces et de courtoisie dlicate l'ducation qu'il avait reue et aux habitudes qu'il avait contractes. A ce point de vue, elle les et plutt critiques; mais, en supposant qu'il ne les devait qu' la perfection de son caractre naturel, la douceur de son me et la tendresse de ses sentiments pour elle, elle en fut enivre. Il lui semblait que toutes ses amours avaient t des orgies, au prix de ce festin d'ambroisie et de miel que lui servaient les chastes lvres, les paroles suaves et les extases clestes de son jeune amant. --Je ne mrite point de telles adorations, lui disait-elle, mais je t'aime d'tre capable de les ressentir et de les exprimer ainsi. Je ne m'aimais point, je ne me suis jamais aime jusqu'ici. Mais il me semble que je commence m'aimer en toi, et que je suis force de respecter l'tre que tu vnres de la sorte. Non, non! je n'avais jamais t aime et tu es mon premier amour! s'criait-elle dans la sincrit de son coeur. Je cherchais, avec une soif ardente, ce que j'ai enfin trouv aujourd'hui. Va, mon me que je croyais puise, tait aussi vierge que la tienne, j'en suis certaine prsent, et je puis le jurer devant Dieu! L'amour est plein de ces blasphmes de bonne foi. Le dernier semble toujours le premier chez les natures puissantes, et il est certain que si l'affection se mesure l'enthousiasme, jamais la Floriani n'avait autant aim. Cet enthousiasme qu'elle avait eu pour d'autres hommes avait t de courte dure. Ils n'avaient pas su l'entretenir ou le renouveler. L'affection avait survcu un certain temps au dsenchantement; puis taient venus la gnrosit, la sollicitude, la compassion, le dvouement, le sentiment maternel, en un mot, et c'tait merveille que des passions si follement conues eussent pu vivre aussi longtemps, quoique le monde, ne jugeant que de l'apparence, se ft tonn et scandalis de les lui voir rompre si vite et si absolument. Dans toutes ces passions elle avait t heureuse et aveugle huit jours peine, et quand un ou deux ans de dvouement absolu survit un amour reconnu absurde et mal plac, n'est-ce pas une grande dpense d'hrosme, plus coteuse que ne le serait le sacrifice d'une vie entire pour un tre qu'on en sentirait toujours digne? Oh! dans ce cas-l, est-ce bien difficile et bien mritoire de se soumettre et de s'immoler? Coriolan est plus grand en pardonnant la patrie ingrate, que Rgulus en souffrant le martyre pour la patrie reconnaissante. Aussi la Floriani fut-elle tourdie, cette fois, de son bonheur. Elle avait bien commenc, cette fois encore, par le dvouement, puisqu'elle avait soign, veill et sauv cet enfant malade, au prix d'une grande anxit morale et d'une grande fatigue physique. Mais qu'tait-ce que cela en comparaison de ce qu'elle avait souffert pour sauver des mes perverses ou des esprits gars? Rien, en vrit, moins que rien! N'avait-elle pas prodigu des soins et des veilles des pauvres, des inconnus? Et pour ce peu qu'il me doit, se disait-elle, le voil qui m'aime comme si je lui avais ouvert les cieux! Maintenant je ne me dirai plus que je suis aime parce que je suis ncessaire, ou bien parce qu'un peu d'clat m'environne. Il m'aime pour moi-mme, pour moi seule. Il est riche, il est prince, il est vertueux, il n'a pas de dettes payer, il ne se sent pas faible d'esprit et entran par des passions nuisibles. Il n'est ni libertin, ni joueur, ni prodigue, ni vaniteux. Il n'a qu'une ambition, celle d'tre aim, et n'attend de moi aucun service, aucun appui, mais seulement le bonheur que l'amour peut donner. Il ne m'a point vue dans ma gloire. Ce n'est pas cette beaut artificielle que donnent les costumes, l'exercice des talents, le triomphe, l'engouement de la foule et la rivalit des hommages qui l'ont attir vers moi. Il ne m'a vue que dans la retraite et dpouille de tout prestige. C'est mon tre, c'est moi, oh! oui, c'est bien moi qu'il aime! Elle ne se disait pas ce qui, en effet, tait plus difficile concevoir et expliquer, que ce jeune homme, dvor du besoin d'une affection exclusive, et rcemment priv de celle sa mre, tait arriv l'heure de sa vie o il lui fallait s'attacher ou mourir; que le hasard ou la _fatalit_ (comme nous disons aujourd'hui dans les romans), lui ayant fait rencontrer des soins, de la tendresse et de la bont chez une femme encore belle et trs-aimable, sa vie intrieure, trop longtemps comprime, avait fait explosion; qu'enfin, il aimait passionnment, parce qu'il ne pouvait pas aimer autrement. L'absence de Salvator, qui ne devait durer que quinze jours, dura plus d'un mois. Qui le retint aussi longtemps loin de ses amis? C'est peut-tre quelqu'un qui ne vaut point la peine qu'on en parle; aussi je n'en parlerai pas. Il en jugea de mme, car il n'en parla jamais Karol ni la Lucrezia. Il vint les rejoindre quand il se fut bien convaincu qu'il et mieux fait de ne pas les quitter. Pendant ce tte--tte d'un mois, le paradis demeura clair, serein, inond de soleil et prodigue de richesses pour nos deux amants. La possession absolue et continuelle de l'tre qu'il aimait tait la seule existence que Karol pt supporter. Plus il tait aim, plus il voulait l'tre; plus son bonheur le possdait, plus il s'acharnait possder son bonheur. Mais il ne pouvait le possder qu' une condition: c'est que rien ne se placerait jamais entre lui et l'objet de sa passion, et ce miracle fut fait en sa faveur pendant plus d'un mois, grce un concours de circonstances tout fait exceptionnelles dans la vie. Les quatre enfants de la Floriani furent en parfaite sant, et pas un seul n'prouva la plus lgre indisposition pendant cinq semaines. Si Clio avait pris un coup de soleil ou que le petit Salvator et perc quelque grosse dent, la Floriani et t ncessairement absorbe par les soins leur donner, et distraite, quelques jours, de son cher prince; mais, comme les deux garons et les deux filles se portrent merveille, il n'y eut ni colres, ni larmes, ni querelles entre eux; du moins, s'il y en eut, Karol ne s'en aperut pas, car il ne s'apercevait point encore des petits dtails, des rares interruptions de sa flicit, et Lucrezia n'eut que de trs-courts instants consacrer ses actes de rpression ou d'intervention maternelle. Elle exera paisiblement sur eux sa police assidue et clairvoyante; mais ils la lui rendirent si facile et si douce, que le prince ne vit que le ct adorable de ces fonctions sacres. Le pre Menapace prit beaucoup de poisson et le vendit fort bien, tant sa fille qu' l'aubergiste d'Iseo; ce qui le mit de bonne humeur et l'empcha de venir faire aucune rprimande fcheuse la Lucrezia. Elle alla le voir plusieurs fois par jour, comme l'ordinaire, mais sans que Karol songet l'accompagner; de sorte qu'il oublia l'loignement et le dgot que ce sordide vieillard lui avait inspirs d'abord. Enfin, il ne vint personne la villa Floriani, et rien ne troubla le divin tte--tte. XVI. Il faut dire aussi que le prince aida la destine par l'heureuse disposition de son esprit, et qu'il ne fit rien pour s'apercevoir de l'tranget de sa situation. Habile se torturer, dans l'habitude de ses sombres et taciturnes rveries, il laissa le facile caractre et l'aimable srnit de la Floriani chasser ses tristes penses et entretenir son bien-tre intellectuel. Ils ne causrent presque point ensemble: admirable et unique moyen de s'entendre toujours et sur tous les points! leur amour tant son znith, ne s'exprima gure qu'en brlantes divagations, en caresses changes, en contemplations muettes ou en apostrophes passionnes, en regards extatiques, en douces rveries deux. Si l'on et pu lire dans ces deux mes ainsi plonges dans les rves de l'idal, on et pourtant signal une grande absence de similitude et d'unit entre elles. Tandis que la Floriani, prise de la nature, associait son ivresse le ciel et la terre, la lune et le lac, les fleurs et la brise, ses enfants surtout, et souvent aussi le souvenir de ses douleurs passes, Karol, insensible la beaut extrieure des choses et aux ralits de sa propre vie, noyait son imagination plus exquise ou plus libre dans un monologue exalt avec Dieu mme. Il n'tait plus sur la terre, il tait dans un empyre de nuages d'or et de parfums, aux pieds de l'ternel, entre sa mre chrie et sa matresse adore. Si un rayon embrasait la campagne, si un parfum de plantes traversait les airs, et que la Lucrezia en ft la remarque, il voyait cette splendeur et respirait ces dlices dans son rve; mais il n'avait, en ralit, rien vu et rien senti. Quelquefois, quand elle lui disait: Vois comme la terre est belle! il lui rpondait: Je ne vois pas la terre, je ne vois que le ciel. Et elle admirait la profondeur passionne de cette rponse sans la bien comprendre. Elle regardait les nuages de pourpre du couchant, et ne songeait pas que l'me de Karol voyait, bien au-dessus des nuages, un den fantastique o il croyait se promener avec elle, mais o il tait vritablement seul. Enfin, on peut dire que la Floriani voyait la ralit avec le sentiment potique de l'auteur de _Waverley_, tandis que son amant, idalisant la posie mme, peuplait l'infini de ses propres crations, la manire de Manfred. Malgr ces diffrences, leur vol s'tait lev aussi haut que possible, et les choses d'ici-bas ne trouvaient point de place dans leurs panchements. Ceci tait tout fait oppos aux instincts actifs, secourables, et pour ainsi dire militants de Lucrezia; elle voyageait dans ces espaces comme un aveugle-n qui recouvrerait tout coup la vue, et qui s'essaierait en vain comprendre tous ces objets nouveaux et inconnus. Le prince ne pouvait lui donner qu'un aperu vague de sa propre vision. Il et cru lui faire injure en pensant qu'elle n'avait pas la vue plus longue que lui, et qu'elle ne s'expliquait pas le prodige elle-mme mille fois mieux qu'il n'et pu le lui expliquer. Quant elle, perdue dans cette immensit, mais ravie de cette course aventureuse travers un nouveau monde, elle ne songeait gure l'interroger sur ce qu'il prouvait. Elle sentait l'insuffisance de la parole humaine pour la premire fois, elle qui l'avait tant tudie et qui s'en tait si bien servie! Mais, humble comme on l'est quand on idoltre un autre que soi-mme, elle croyait que tout ce qu'elle et pu dire ou entendre n'tait rien auprs de ce que pensait et sentait son amant. Elle n'avait pas encore prouv la fatigue attache cette tension de l'me au-dessus de la rgion qu'elle habite naturellement, lorsque Salvator vint rompre le tte--tte, et, cependant, elle le vit arriver avec une satisfaction instinctive, et le reut bras ouverts. Il tombait l'improviste, il n'avait point crit depuis huit jours; on tait un peu inquiet de lui, la Floriani plus que Karol pourtant, bien qu'elle ne l'aimt pas autant que le prince devait l'aimer, mais par suite de cette sollicitude naturelle qui trouvait moins de place dans le ravissement surhumain du jeune prince. Ce dernier avait paru et cru dsirer sans doute le retour de son fidle ami; mais quand il entendit les grelots des chevaux de poste s'arrter la grille de la villa, sans qu'il st de quoi il s'agissait, son coeur se serra. L'ancien pressentiment effac et oubli se rveilla tout coup. Mon Dieu! s'cria-t-il en pressant convulsivement le bras de la Lucrezia, nous ne sommes plus seuls; je suis perdu! Ah! je voudrais mourir maintenant! --Mais non! rpondit-elle; si c'est un tranger, je ne le reois pas; mais ce ne peut tre que Salvator, mon coeur me l'annonce, et c'est le complment de notre bonheur. Le coeur de Karol ne l'avertissait pas, et, malgr lui, il souhaitait que ce ft un tranger, afin qu'on le renvoyt. Il reut pourtant son ami avec un profond attendrissement; mais une tristesse involontaire s'tait dj empare de lui. C'tait un changement dans cette existence qu'il savourait si complte, et qui ne pouvait que perdre une modification quelconque. Salvator lui sembla plus bruyant, plus vivant que jamais, dans le sens matriel du mot. Il ne s'tait point trouv heureux loin d'eux, mais il s'tait distrait et amus, en dpit des contrarits et des mcomptes que l'on trouve dans la vie de plaisir. Il raconta tout ce qu'il pouvait raconter de son sjour Venise. Il parla de bals dans les vieux palais, de promenades sur les lagunes, de musique dans les glises, et de processions autour de la place Saint-Marc; puis de rencontres fortuites et agrables, d'un ami Franais, d'une belle Anglaise de sa connaissance, de hauts personnages allemands et slaves, parents de Karol; enfin, il fit passer, sur le prisme radieux o Karol s'tait oubli, la petite lanterne magique du monde. Dans tout ce qu'il disait, il n'y avait rien de dsagrable ni d'mouvant en aucune sorte. Mais Karol sentit pourtant un affreux malaise, comme si, au milieu d'un concert sublime, une vielle criarde venait mler des sons aigus et un motif musical vulgaire, aux penses divines des grands matres. On ne pouvait lui parler de personne qui l'intresst dsormais, ni de rien qui ne lui semblt au-dessous de sa situation morale et indigne d'tre mentionn. Il essaya de ne pas couter; mais, malgr lui, il entendit Salvator dire la Floriani: Ah , que je te donne donc des nouvelles qui t'intressent ton tour! J'ai rencontr beaucoup de tes amis, je devrais dire tout le monde, car tout le monde t'adore, et aucun de ceux qui t'ont vue, ne ft-ce qu'un soir et sur le thtre, ne peut t'oublier. J'ai vu Lamberti, ton ancien associ de direction, qui pleure ta retraite et dit que le thtre est maintenant perdu en Italie. J'ai vu le comte Montanari, de Bergame, qui ne parlera jusqu' son dernier soupir, que de la journe que tu as bien voulu passer dans sa villa; et le petit Santorelli qui est toujours amoureux de toi!... et la comtesse Corsini qui t'a connue Rome, et chez laquelle tu as bien voulu lire, un soir, un drame de son ami l'abb Varini! une mauvaise pice, ce qu'il parat, mais que tu as si bien dite, que tout le monde l'a crue bonne et que tous les yeux ont t baigns de pleurs. --Ne me rappelle pas mes vieux pchs, rpondit la Lucrezia. C'en est un mortel, peut-tre, que de dclamer avec soin et conscience une platitude. C'est tromper l'auteur et l'auditoire. Dieu merci, je ne suis plus expose commettre de pareilles fautes! Et dis-moi, qui as-tu rencontr encore? Le prince soupira. Il ne concevait pas que tout cela pt intresser sa matresse. Salvator nomma encore une demi-douzaine de personnes, et la Floriani, qui n'y mettait rellement aucun intrt marqu, l'couta cependant avec cette obligeance qu'on doit ses amis. Mais il y eut un nom qu'elle recueillit pourtant avec une certaine sollicitude. C'tait celui de Boccaferri, un pauvre artiste qu'elle avait sauv plusieurs fois des dsastres de la misre, quoiqu'elle n'et jamais eu pour lui le moindre amour, ni la plus lgre vellit d'engouement. --Quoi! encore une fois endett ce point? dit-elle, lorsque Salvator lui eut donn de ses nouvelles avec un certain dtail; il est donc impossible de le sauver de son dsordre et de son imprvoyance, ce malheureux! --Je le crains. --C'est gal, il faudra l'essayer encore. --J'ai prvenu ton dsir, je lui ai donn quelques secours. --Oh! je t'en remercie, c'est bien de ta part! Je te restituerai cela, Salvator. --Quelle folie! tu veux m'empcher de faire la charit? --Non, mais celle-ci n'est peut-tre pas trs-bien place, et c'est ma considration que tu l'as faite, car tu connaissais trs-peu Boccaferri, et je suis sre qu'il s'est servi de mon nom pour t'intresser son sort. --Qu'importe! Une pouvait invoquer une patronne plus puissante. D'ailleurs, je l'aime, ce drle-l, il m'amuse: il a tant d'esprit! --Et tant de talent! ajouta la Floriani, s'il voulait et s'il savait en faire usage! Pauvre Boccaferri!... Karol n'en entendit pas davantage; il tait rest un peu en arrire, dans l'alle du parc o l'on se promenait en causant ainsi. Puis, il s'arrta, et regarda si, au dtour de cette alle, Lucrezia se retournerait pour le regarder. Mais elle ne se retourna pas; elle tait occupe chercher avec Salvator un moyen d'employer le savoir-faire de Boccaferri, comme peintre de dcorations tout autre thtre que Milan, Naples, Florence, Rome, Venise, etc., tous lieux d'o son inconduite et son humeur fantasque l'avaient fait chasser successivement. --Tu dis que trois cents francs de plus le dcideraient peut-tre entreprendre le voyage de Sinigaglia o il trouverait de l'occupation, du moins pendant le temps des ftes? Eh bien! je vais les lui envoyer, car je comprends bien le dgot qu'il prouve arriver, press d'argent, et forc de se mettre la discrtion de ceux qui l'emploient. C'est ainsi que la misre engendre et dcuple la misre! En parlant ainsi, la Lucrezia ne songeait qu' remplir un devoir de piti et de charit; et mme, par un de ces instincts de pudeur qui sont propres la bienfaisance, elle avait baiss la voix, et ht un peu le pas pour n'tre point entendue de Karol, peut-tre aussi parce qu'elle pressentait que c'tait l un sujet trop vulgaire pour l'intresser. Mais, par malheur, elle se trompa, pour la premire fois, dans ce qui convenait la disposition de son esprit. Il ne s'intressait que trop ce qu'elle disait; il et voulu n'en pas perdre un mot, et cependant il et rougi d'essayer de l'entendre malgr elle. Il s'arrta, hsita un instant, et quand il l'eut perdue de vue un vertige le saisit, et il s'imagina qu'un abme venait de se creuser entre eux. Que s'tait-il donc pass, et qu'y avait-il l qui dt faire souffrir? Rien! mais il faut moins que rien pour faire tomber, du sommet de l'empyre au fond des gouffres de l'enfer, celui qui aspire la gloire des dieux. Ces vieux classiques, dont nous nous sommes si sottement moqus, imaginrent qu'une mouche avait suffi pour prcipiter dans les abmes de l'espace l'audacieux mortel qui voulait guider le char de Phoebus dans sa route cleste. Trouvons donc aujourd'hui une mtaphore plus juste et plus ingnieuse pour exprimer le peu que nous sommes, et le peu qu'il faut pour troubler nos ravissements sublimes! mais je ne m'en charge pas; je ne puis que dire en vile prose: le prince Karol avait pris trop haut son essor pour redescendre peu peu. Il fallut tomber tout coup et sans cause apparente. Ils taient sans doute bien fougueux et bien robustes, les coursiers-gants du soleil; et le taon qui leur fit prendre le mors aux dents est un bien pauvre et bien petit insecte! Karol quitta le jardin, courut s'enfermer dans sa chambre, et s'y promena, poursuivi par les Furies. Cette me, tout l'heure si magnanime et si forte, n'tait plus que le jouet des plus misrables illusions. Qu'tait-ce donc que ce Boccaferri si intressant aux yeux de Lucrezia? Quelque ancien amant peut-tre! Il se rappelait ce que, depuis le premier jour de leur rencontre, il avait totalement oubli, savoir qu'elle avait eu beaucoup d'amants.--Et pourquoi revenait-elle avec tant de sollicitude un souvenir indigne d'elle, lorsque lui, le fianc de Lucie, il avait sacrifi jusqu'au portrait de cette chaste vierge, pour n'avoir pas seulement l'image d'une autre que Lucrezia en sa possession? Plus il s'efforait d'expliquer naturellement un fait si simple, plus il y trouvait de mystre et de complications dsesprantes. Elle avait baiss la voix, elle avait doubl le pas en parlant avec Salvator. Cela tait bien certain. Elle ne s'tait pas retourne au bout de l'alle pour voir s'il la suivait; elle qui, depuis un mois, n'avait pas perdu une seconde du temps qu'elle pouvait lui consacrer sans ngliger ses devoirs de famille! Et maintenant elle marchait encore, appuye sur le bras du comte, parlant avec chaleur sans doute de ce terrible souvenir, de ce mystrieux personnage dont elle ne lui avait jamais dit un mot! Il s'tonnait de cela, comme si la Floriani ne lui avait jamais rien racont de sa vie, comme s'il ne l'avait pas cent fois conjure, au contraire, de ne jamais s'accuser devant lui, et d'oublier en masse toutes les motions du pass, pour se concentrer dans la jouissance du prsent. Enfin elle ne revenait pas, elle ne se demandait pas o il pouvait tre, pourquoi il l'avait quitte. Les minutes duraient des heures, des annes! Et Salvator, cet ami sans dlicatesse, qui venait la distraire par de pareils soucis et jeter des noms empoisonns dans la coupe de leur bonheur! Karol souffrit tant dans l'espace d'un quart d'heure, qu'il lui sembla avoir vieilli d'un sicle, quand il entendit, en frissonnant, les voix de la Floriani et du comte passer sous sa fentre. Elle riait! Salvator lui rappelait des bons mots, des traits d'originalit de Boccaferri. Vraiment elle en riait, et son amant subissait la torture sans qu'elle daignt s'en douter! Certainement, elle tait bien loin de s'en douter, la pauvre Lucrezia! elle n'tait gure inquite de ne pas le voir ses cts, et se disait seulement que, ce sujet de conversation lui tant tranger, il avait prfr s'ensevelir dans ses rveries accoutumes. Combien de fois, lorsqu'elle approchait de la chaumire de Menapace, ne lui avait-il pas dit qu'il aimait mieux ne pas y entrer, et attendre sous les acacias roses, au bord du lac, pour continuer s'entretenir avec elle en imagination! Cependant l'instinct du coeur la ramenait vers lui plus vite que Salvator ne l'et souhait. Il et voulu la retenir dans le parc et la faire parler de son amour. Mais elle avait fait assez de pas dans la voie d'exclusion que Karol lui avait ouverte, pour n'tre pas aussi presse qu'elle l'tait ordinairement de s'abandonner avec franchise la confiance et l'amiti. Elle craignait, cette fois, de mal exprimer l'immensit de son bonheur, ou de n'tre pas assez compltement comprise. Elle rpondit en peu de mots; et, avec plus de finesse qu'elle n'en avait de son propre mouvement, elle ramena la conversation sur Boccaferri et la promenade vers la maison, car elle cherchait en vain Karol dans le jardin. Ses regards ne l'y dcouvraient point. A peine rentre au salon, elle prit le premier prtexte, et monta l'appartement du prince. Il tait dans un tat si violent, que sa figure en tait bouleverse. Il sentait, d'ailleurs, une sourde fureur gronder au fond de sa poitrine. Craignant de ne pouvoir feindre, ne voulant pas se montrer ainsi et perdant la tte, ds qu'il entendit marcher dans la galerie, il se prcipita dans l'escalier par une autre porte, et, laissant la Floriani le chercher et l'appeler, il s'enfuit sur la grve du lac. Mais bientt, voyant sortir des bosquets voisins le nuage de tabac que Salvator promenait toujours comme une aurole autour de sa tte, il pensa que son ami allait le rejoindre, et, craignant ses regards encore plus que ceux de Lucrezia, il se jeta dans la cabane de roseaux du vieux Menapace, certain qu'on ne viendrait pas le chercher l o il ne pntrait jamais. Il venait de voir le vieillard quitter le rivage sur sa barque, avec Biffi, et Karol se flattait de pouvoir rester seul encore le temps ncessaire pour retrouver l'empire de sa volont et l'apparence du calme. XVII Il ne tarda pas se tranquilliser, en effet, et se reprocher d'avoir fait un rve monstrueux. L'aspect de cette chaumire dans laquelle il n'tait jamais entr encore depuis le jour de son arrive, et qu' ce moment-l il n'avait nullement examine, le remplit d'une motion trange lorsqu'il s'y trouva seul et sous l'empire de la passion. L'intrieur de cette maison rustique, entretenu avec la propret dont Biffi tait dou, n'avait subi aucun changement depuis l'enfance de la Floriani, et si le vieux pcheur avait consenti grand'peine des rparations ncessaires concernant la solidit et l'assainissement, il n'avait pas voulu permettre qu'on renouvelt ses meubles, et qu'on rajeunt l'toffe grossire de ses rideaux. Le seul objet qui sentt la civilisation, c'tait une grande gravure encadre de palissandre et place dans le fond du lit du vieillard. Karol se pencha pour la regarder; c'tait la Floriani, dans toute sa beaut, dans toute sa gloire, en costume de Melpomne, avec le diadme antique, l'paule nue, le sceptre la main. Une belle vignette encadrait cette noble figure, et portait dans ses ornements les divers attributs de plusieurs muses: le masque de Thalie, le brodequin ct du cothurne, la trompette, les livres, les perles, les myrtes de Calliope, d'Erato et de Polymnie. Un distique, en vers italiens d'un got acadmique, exprimait l'ide que, comme tragdienne, comdienne, pote hroque et historique, _letterata_, etc., etc., Lucrezia Floriani runissait en elle tous les talents et toutes les sciences qui font la gloire du thtre et des lettres. Cette gravure tait un hommage des dilettanti de Rome que la Floriani n'avait pas voulu placer dans sa villa, et dont son pre s'tait empar, parce qu'il avait ou dire un domestique qu'une aussi belle preuve valait deux cents francs. Il l'avait place au-dessus d'un petit pastel qui intressa Karol bien davantage et qui reprsentait une petite fille de dix douze ans, en costume de paysanne, avec une rose sur l'oreille, une grande pingle d'argent dans les cheveux, une fine chemisette blanche et un corset rouge-brique. Ce portrait, sans tre d'une excution habile, tait d'une navet charmante. C'tait bien l l'air franc et candide d'un enfant, intelligent par la pense, simple par le coeur et l'ducation. Au-dessous, on lisait: _Antonietta Menapace, dessine d'aprs nature l'ge de dix ans par sa marraine Lucrezia Ranieri_. En voyant ces deux portraits qui prsentaient l, sous le chaume natal, un si trange contraste, la petite fille des champs et la grande artiste, l'enfant obscur et heureux, et la femme clbre et infortune, la premire si jolie, si paisible, avec son sourire d'innocence et d'abandon enjou, sa forte poitrine de garon chastement couverte d'une paisse et rude chemise; la seconde, si belle, si svre, avec son regard expressif, son attitude superbe, son sein de desse peine voil par la draperie classique, Karol eut un sentiment d'effroi et de douleur. Il ne pouvait nier que les deux portraits ne fussent ressemblants, et que Lucrezia n'et conserv ou recouvr dans le calme de sa vie actuelle, beaucoup de l'expression suave et touchante de l'innocente Antonietta Menapace. Mais ce qu'elle avait acquis de noblesse, de grce et de sduction en devenant la Floriani, avait laiss aussi une empreinte qui, pour la premire fois, lui fit peur, lorsqu'il vit son image aussi orne et _rvle_ par l'admiration des artistes. Cette aurole lui brlait les yeux, et il avait besoin de les reporter sur la rose des champs qui parait le front de la petite fille. Il lui semblait que la muse chappait par le pass sa jalouse possession, tandis que l'enfant, n'appartenant qu' Dieu, ne lui tait point dispute. Il eut pourtant le courage d'examiner minutieusement la muse; mais quel fut son trouble lorsqu'il lut en petits caractres, au-dessous de la vignette, que cet ornement avait t compos et dessin par _Jacopo Boccaferri_? Il l'avait oubli, et il le retrouvait l, ce nom maudit, qui, bien tort sans doute, bouleversait son imagination depuis une heure. Boccaferri n'tait pas l'auteur du portrait; c'tait la signature d'un artiste plus clbre, mais enfin il avait travaill cet ouvrage; il avait peut-tre vu la Floriani poser devant le peintre avec cette tunique transparente, et dans cet clat de jeunesse, de force et de beaut, dont lui, Karol, ne possdait plus que le dclin. Enfin, il l'avait beaucoup connue, et bien intimement, ce Boccaferri, puisqu'il acceptait d'elle des secours sans rougir! A quel point, moins d'tre un misrable, faut-il tre li avec une femme pour recevoir l'aumne de sa main? et si c'tait, en effet, un artiste avili par le dsordre et la dbauche jusqu' mendier, comment Lucrezia, cette sainte que Karol adorait, avait-elle de semblables amis? Quand on est la matresse du prince Karol, comment peut-on se rappeler de pareils camarades! L'orgueil insens, qui nat de l'amour et engendre la jalousie, ne formule pas clairement de pareilles sottises dans la conscience de l'homme qu'il possde. Mais il les lui souffle si bas l'oreille, qu'il en est transport de colre, sans pouvoir se rendre compte de ce qui produit en lui cette rage et cette douleur. Karol prit sa tte deux mains et fut tent de se la frapper contre les murs. Si les actes de violence n'eussent t en dehors de ses habitudes et de ses principes d'ducation, il et ananti cette image fatale. Mais il se calma peu peu en contemplant la fire srnit de ce regard attach sur lui. Le regard d'un portrait bien rendu a en soi quelque chose d'effrayant par cette fixit rveuse qui semble vous interroger sur ce que vous pensez de lui. Karol en subit le prestige. La tragdienne semblait lui dire: De quel droit m'interroges-tu? Est-ce que je t'appartiens? Est-ce toi qui m'as donn mon sceptre et ma couronne? Baisse tes yeux curieux et insolents, car je ne baisse jamais les miens, et ma fiert brisera la tienne. Le cerveau de Karol, affaibli dj par cette lutte violente contre lui-mme, passa par diverses hallucinations. Il dtourna ses yeux avec un sentiment de terreur purile, et les reporta sur le charmant pastel. Il y dcouvrit des grces nouvelles, et, vaincu peu peu par la puret de son regard doux et profond, il fondit en larmes, croyant presser sur son coeur la tte brune de l'anglique Antonietta. La Lucrezia, qui l'avait cherch partout et qui venait demander son pre ou Biffi, s'ils ne l'avaient point rencontr, entra en cet instant, et, tout effraye de le voir pleurer ainsi, elle s'lana vers lui et le serra dans ses bras avec anxit, en lui prodiguant les plus doux noms et les questions les plus inquites. Il ne pouvait ni ne voulait rpondre. Comment lui et-il avou et fait comprendre tout ce qui venait de se passer en lui? Il en rougissait, et il faut dire, la gloire de l'amour, que si Karol avait eu la prcipitation et l'injustice d'un enfant gt, il eut aussitt l'effusion de reconnaissance et d'amour d'un enfant qu'on a bien sujet d'adorer. A peine eut-il senti l'treinte de ces bras puissants, qui lui avaient servi de refuge contre les terreurs de la mort, peine son coeur, paralys par la souffrance, se fut-il ranim au contact de ce coeur maternel, qu'il oublia sa folie et se sentit encore le plus heureux, le plus soumis, le plus confiant des mortels. Il et mieux aim mourir en cet instant que d'outrager sa chre matresse par l'aveu d'un soupon. Il avait sous la main un prtexte bien touchant et bien simple pour lui expliquer son motion et ses larmes; ce fut de lui montrer le petit pastel, et la Floriani, attendrie de cette dlicatesse de coeur, pressa contre ses lvres avec enthousiasme les belles mains et les beaux cheveux de son jeune amant. Jamais elle ne s'tait sentie si heureuse et si fire d'inspirer un grand amour. Elle ne se doutait gure, la pauvre femme, que, peu de minutes auparavant, elle lui tait presque un objet d'horreur. --Cher ange, lui dit-elle, je n'aurais jamais os vaincre la rpugnance que tu prouvais entrer ici. J'avais bien devin, quoique tu ne m'en eusses jamais parl, que les bizarreries de mon vieux pre ne pouvaient te sembler aimables; mais, puisque le hasard, ou je ne sais quel instinct de coeur, t'a amen dans ma chaumire natale, et puisque nous sommes seuls, je veux te la montrer en dtail. Viens! Elle le prit par la main, et le conduisit au fond de la pice o ils se trouvaient, et qui, avec celle o ils entrrent et une sorte de cellier encombr de vieux meubles briss et hors de service, dont Menapace ne voulait pas perdre les morceaux, composait tout ce local rustique. La chambre que la Lucrezia ouvrait au prince tait celle qu'elle avait habite durant son enfance; c'tait une espce de soupente, claire d'une seule lucarne troite, toute tapisse l'extrieur de vignes sauvages et de folles clmatites. Un grabat, avec une paillasse de roseaux, couverte d'indienne raccommode en mille endroits, des figurines de saints en pltre grossirement colories, quelques dessins colls la muraille et tellement noircis par le temps et l'humidit, qu'on n'y distinguait plus rien, un pav raboteux et ingal, une chaise, un coffre et une petite table en bois de sapin, tel tait l'intrieur misrable o la fille du pcheur avait pass ses premires annes et senti couver en elle les dons de la force et du gnie. --C'est l que mon enfance s'est coule, dit-elle au prince, et mon pre, soit par esprit de conservation, soit par un reste de tendresse mal touffe sous ses ressentiments austres, n'y a rien chang, rien drang pendant ma longue et dure prgrination travers le monde. Voil mon lit de petite fille, o je me souviens d'avoir dormi, les jambes plies et douloureuses mesure que je devenais trop grande pour l'occuper. Voil, mon chevet, une branche de buis bnit qui tombe en poussire, et que j'y ai attache le jour des Rameaux, la veille de mon dpart... de ma fuite avec Ranieri! Voil le portrait de Joachim Murat, cette grossire statuette de pltre, qu'un colporteur m'avait vendue pour l'effigie de mon patron saint Antoine, et devant laquelle j'ai fait si longtemps mes prires de la meilleure foi du monde. Tiens, voici encore un dvidoir, des moules et des navettes qui m'ont servi faire des filets pour les poissons. Ah! que de mailles j'ai sautes ou rompues, quand ma tte m'emportait loin de ce travail monotone, le seul que mon pre me permt, en dehors des soins du mnage! Comme j'ai souffert du froid, du chaud, des cousins, des scorpions, de la solitude et de l'ennui, dans cette chre petite prison! comme je l'ai quitte avec joie, et sans mme songer lui dire un adieu, le jour o ma chre marraine me dit: Tu deviendrais malade ou contrefaite si tu restais dans cette chambre et dans ce lit. Viens demeurer chez moi. Tu n'y seras pas aussi bien que je le voudrais et que tu pourrais l'tre, car mon mari, pour tre plus riche que ton pre, n'est pas moins conome. Mais je veillerai tes besoins en cachette, je t'apprendrai tout ce que tu as soif d'apprendre, tu me soigneras dans mes souffrances, tu me tiendras compagnie. Tu passeras pour ma servante, car M. Ranieri ne me permettrait pas de te prendre pour amie. Mais nous ne le serons pas moins dans cet change de services. Admirable et excellente femme, qui devina mes facults et me les fit dcouvrir moi-mme! Hlas! c'est elle aussi qui m'a fait cueillir le fruit du bien et du mal l'arbre de la science! Et puis, quand son fils m'aima, et que le vieux Ranieri me chassa de sa maison, je revins habiter encore une fois ma petite chambre misrable, j'avais alors quinze ans. Mon pre voulait me forcer pouser un rustre de ses amis, trop vieux pour moi, dur, laborieux, avide de gain, violent, et bien surnomm _Mangiafoco_. J'en avais peur. Je me cachais dans les buissons du rivage pour l'viter; et quand mon pre allait pcher, la nuit, aux flambeaux, je me barricadais dans cette pauvre soupente, dans la crainte de ce Mangiafoco que je voyais rder autour de la maison. Mon jeune amant voulait le tuer. Je vivais dans des transes affreuses, car Mangiafoco tait capable de l'assassiner le premier. Cette existence n'tait pas supportable. Quand je suppliais mon pre de me protger contre ce bandit, il me rpondait: Il ne te veut pas de mal, il t'aime la folie. pouse-le, il est riche; ce sera ton bonheur. Et, quand j'essayais de me rvolter, il me reprochait mon amour insens pour le fils de mes matres, et me menaait de me livrer la passion brutale de Mangiafoco, qui saurait bien ainsi me forcer devenir sa femme. Mon pre ne l'et pas fait, je le savais bien, car je l'avais entendu dire cet homme qu'il le tuerait s'il cherchait seulement m'effrayer. Mais si mon pre tait capable de venger ainsi l'honneur de sa famille, il n'avait pas assez de dlicatesse pour ne pas essayer de violenter mon penchant par la terreur. En outre, l'ennui me dvorait. Je m'tais fait, auprs de ma bienfaitrice, une douce habitude des occupations de l'intelligence. Le travail fastidieux du filet laissait trop libre carrire mon imagination. J'tais dvore du rve et du dsir d'une existence toute contraire celle qu'on m'imposait. J'acceptai donc les offres longtemps repousses de Ranieri. Notre amour tait chaste encore: il me jurait qu'il le serait toujours, et qu'en le voyant fuir, son pre consentirait notre mariage. Enfin, il m'enleva, et c'est par cette petite fentre, qu' l'aide d'une planche jete sur l'eau qui en baigne le pied, je me sauvai au milieu de la nuit. Eh bien, cette fois, je ne quittai pas ma chaumire avec joie. Outre l'effroi et le remords de la faute que je commettais, j'prouvais, me sparer de tous ces vieux meubles, tmoins paisibles et muets des jeux de mon enfance et des agitations de ma pubert, un regret incroyable, comme si j'avais la rvlation soudaine des chagrins et des malheurs que j'allais chercher, ou bien plutt par suite de cet attachement que nous contractons pour les lieux mmes o nous avons le plus souffert. La Floriani avait tort de raconter ainsi une partie de sa vie au prince Karol. Elle se plaisait lui ouvrir son coeur, et, comme il l'coutait avec motion, elle croyait accomplir un devoir envers lui et le trouver reconnaissant. Mais il n'avait pas assez de force en ce moment pour recevoir des confidences de ce genre et pour entendre seulement prononcer le nom d'un ancien amant. Il tait trop oppress pour l'interrompre par la moindre rflexion, mais une sueur froide lui venait au front, et son cerveau, s'emparant des images qu'elle lui prsentait, en tait assig de la manire la plus pnible. Cependant, ce rcit tait une justification vridique de la Floriani et de cette premire faute, source fatale de toutes les autres. Karol sentait qu'il n'avait pas le droit de se refuser l'couter, et qu'il y avait, dans ce lieu et dans ce moment, une sorte de solennit qu'il ne pouvait fuir. --Je n'avais pas besoin d'entendre tout cela, lui dit-il enfin avec effort, pour savoir que vous n'avez jamais obi de mauvais instincts. Je vous l'ai dit une fois: ce qui serait mal de la part des autres est lgitime pour vous. Une fille qui dlaisse son vieux pre est coupable; mais toi, Lucrezia, tu tais peut-tre autorise te soustraire sa loi brutale et impie! Mon Dieu! j'avais bien raison de ne pouvoir regarder ce vieillard sans un mortel dplaisir! [Illustration: Je me cachais dans les buissons du rivage... (Page 39.)] --Ne te hte pas de le condamner pour attnuer mes torts, reprit la Floriani. Tu ne le juges pas bien et tu ne le connais pas. Laisse-moi, aprs l'avoir accus devant toi, te montrer le beau ct de son caractre. C'est un devoir pour moi, n'est-il pas vrai? Karol soupira en faisant un signe d'assentiment, ses principes lui commandant de respecter la pit filiale de Lucrezia; mais son instinct ne pouvait accepter l'avarice et le despotisme troit d'un pareil pre. Il tait pourtant lui-mme bien plus avare de Lucrezia, dans ses instincts de jalousie, que Menapace ne l'avait jamais t de son autorit paternelle et de son argent. XVIII. Les hommes ne sont jamais logiques et complets dans leurs meilleures ni dans leurs plus mauvaises qualits, dit la Floriani; et, pour ne point passer, envers eux, d'un excs d'estime un excs de blme, pour conserver de l'affection et de la confiance ceux que le devoir nous prescrit d'aimer, il faut se faire d'eux une juste ide, voir avec un certain calme le bien et le mal, et ne pas oublier surtout que, chez la plupart des hommes, un vice est parfois l'excs d'une vertu. Le vice de mon pre, c'est la parcimonie; je veux le dire bien vite, puisqu'il le faut pour reconnatre que sa vertu, c'est l'esprit d'quit et le respect fanatique de la rgle tablie. Aimant l'argent avec passion, comme tous les paysans, il se distingue d'eux en ce que le vol d'un ftu lui parat un crime. Sa petitesse, c'est l'ternelle crainte du gaspillage qui amne la misre. Sa grandeur, c'est ce mme instinct d'avarice mis au service de ceux qu'il aime, au dtriment de son bien-tre, de sa sant, et presque de sa vie. Ainsi il amasse mesquinement et vilainement, je l'avoue, je ne sais quel misrable trsor enfoui, je gage, dans quelque recoin de cette chaumire. De temps en temps il achte de petits morceaux de terrain, croyant placer l l'honneur et la dignit future de ses petits-enfants. Essayer de lui persuader qu'une bonne ducation, un noble caractre et des talents sont un meilleur fonds leur assurer, c'est chose fort inutile. Rest paysan de corps et d'me, il ne comprend que ce qu'il voit. Il sait comment l'herbe crot et comment le bl germe, et, ne se doutant pas qu'il y a l un plus grand miracle que dans toutes les oeuvres humaines, il dit tranquillement que c'est un _fait naturel_. Parlez-lui de ces choses qui peuvent se dmontrer et s'expliquer, d'un bateau vapeur, par exemple, ou d'un chemin de fer, il sourit et ne rpond pas. Il ne croit pas l'existence de ce qu'il n'a pas vu, et si on lui disait d'aller l'autre rive du lac pour s'en convaincre par ses yeux, il n'irait pas, dans la crainte d'une mystification. [Illustration: A ton ge je gagnais dj cela. (Page 42.)] Ma vie ne lui a rien appris du monde, des arts, de la puissance des dons intellectuels, de l'change des ides. Il n'a jamais fait de questions l-dessus, et n'entendrait pas parler sans dplaisir de ce qui lui est absolument tranger. Il pense que si j'ai fait fortune dans la carrire de l'art, c'est grce des circonstances fortuites qu'il ne me conseillerait pas de tenter une seconde fois. Et puis, il fait ce raisonnement trs-spcieux et trs-naf la fois: Vous autres artistes, vous gagnez beaucoup d'argent, mais vous avez besoin d'en dpenser encore plus. Ce got-l vous vient en vous frquentant les uns les autres et en courant le monde. De sorte que vous travaillez outrance pour arriver vous amuser un peu. Moi, qui ne dpense rien, qui n'ai pas le got du plaisir, je gagne moins, mais ce que j'ai acquis, je le conserve. Ma profession est donc plus agrable et plus lucrative que la vtre; vous tes pauvres, et je suis riche; vous tes esclaves, et je suis libre. De l son peu d'estime et d'admiration pour la gloire que j'ai acquise. Il n'en est point flatt, et si vous voulez que je vous le dise, cette sorte de ddain pour la fume de mes triomphes me parat un des cts les plus intressants et les plus respectables de son caractre. La carrire que j'ai fournie a trop contrari ses ides d'ordre lmentaire pour qu'il m'ait conserv une grande tendresse; d'ailleurs, la tendresse proprement dite n'a jamais habit son coeur. Tout se traduit chez lui en principes d'quit rigide et froide. Quand ma mre mourut en me donnant le jour, il fit serment de ne jamais se remarier si je vivais, persuad qu'une belle-mre ne pouvait aimer les enfants d'un premier lit. Et il tint son serment, non par amour pour la mmoire de sa femme, mais par sentiment de son devoir envers moi. Il m'a leve avec toutes sortes de soins et une surveillance dont peu d'hommes sont capables envers un petit enfant: mais je ne crois pas qu'il m'ait jamais donn un baiser. Il n'y a jamais pens. Il n'a jamais senti le besoin de me presser contre son coeur, et il trouve que je gte mes enfants parce que je les caresse. Il demande quel bien cela leur fait, et quels avantages ils en retirent. Quand, aprs quinze ans d'absence, je suis venue me jeter ses pieds, en me confessant lui avec ferveur, et en tchant de justifier ma conduite: Tout cela ne me regarde pas, m'a-t-il rpondu, je n'entends rien ce qui est permis ou dfendu dans le monde dont tu me parles. Tu as refus le mari que je te destinais, tu m'as dsobi: voil ce que j'ai te reprocher. Tu as aim le fils de ton matre, et tu l'as dtourn de l'obissance qu'il devait son pre, cela est mal et pouvait me faire du tort. Ces gens-l n'y sont plus, tu reviens, et tu m'as fait beaucoup de cadeaux. Je sais comment je dois me conduire avec toi. Ne parlons jamais du pass, il y a une fin tout, et je te pardonne, condition que tu lveras tes enfants dans des ides d'ordre et de sagesse. L-dessus, il me donna une poigne de main, et tout fut dit. Eh bien, mon ami, j'ai vu, dans ma vie de thtre, l'intrieur de bien des familles d'artistes, et je vais vous dire ce qui s'y passe dix fois sur douze. L'artiste, surtout l'artiste dramatique, est toujours sorti des rangs les plus pauvres et les plus obscurs de la socit. Soit que ses parents l'aient destin leur servir de gagne-pain, soit que le hasard et des protections trangres aient rvl et utilis ses aptitudes, ds son premier succs, ft-il encore enfant, le voil charg de soutenir, de transporter, de vtir, de nourrir et mme d'amuser sa famille. C'est lui qui paiera les dettes de ses frres, c'est lui qui tablira ses soeurs, c'est lui qui placera en rentes tout le fruit de son travail pour assurer une belle pension ses pre et mre, le jour o il voudra leur acheter sa libert. Ce sont les femmes surtout qui subissent ces dures ncessits, et ce serait juste et bien, si on n'abusait pas indignement de leurs forces, de leur sant, et pis encore, hlas! de leur honneur, pour rendre le gain plus rapide, et les mettre, par la prostitution, l'abri d'une chute devant le public. Le thtre, dans ce cas-l, sert encore d'talage de vente, et telle fille stupide et belle paie pour se montrer, ne ft-ce qu'un instant, sur les trteaux, dans un costume quivoque, afin de se faire connatre et de trouver des chalands. Quand, par hasard, cette fille, cette dupe, cette victime a du caractre et de la fiert, soit qu'elle ait su prserver son innocence, soit qu'elle ait le juste ressentiment d'avoir cd d'infmes suggestions, ds qu'elle menace de rompre avec sa famille, la famille plie, tremble, adule et rampe. Je les ai vus, ces pres honts, ces mres odieuses, tenir le cachemire et le vitchoura dans la coulisse, baiser presque les pieds qui avaient dans mille francs par soire, remplir, la maison, l'office de laquais, faire un nid d'ouate la poule aux oeufs d'or, enfin descendre une servilit sans exemple, aux plus lches complaisances, aux flatteries les plus viles, pour conserver l'honneur et le profit d'tre attachs la grande coquette, la prima dona, ou seulement la courtisane la mode. Ces familles-l m'auraient fait pleurer de honte, et, quand je songeais mon vieux pre, le paysan, qui n'avait pas voulu quitter ses filets pour venir partager mon luxe, qui refusait de rpondre mes lettres, qui recevait mes envois d'argent pour faire une dot mes filles, mais qui persistait se lever devant le jour, dormir sous le chaume et vivre avec deux sous de riz par jour, il me semblait que j'tais d'une naissance illustre, et que je me sentais encore fire du sang plbien qui coulait dans mes veines. Il est bien vrai que, comme dans toutes les choses humaines, il y a des misres et des ridicules mls tout cela. Il est vrai que mon pre refusait mes lettres, quand j'oubliais de les affranchir; il est vrai qu'aujourd'hui il dplore ce qu'il appelle ma prodigalit, et que, quand il a vendu son poisson, il montre une pice d'argent Clio d'un air de triomphe, en lui disant: A ton ge, je gagnais dj cela, et, l'ge que j'ai maintenant, je le gagne encore. Je te donnerai cela pour t'aider, quand tu commenceras avoir un tat et vouloir gagner aussi. Il est vrai encore que, s'il me voyait donner cent francs un malheureux camarade sans ressources, il m'accablerait presque de sa maldiction. Je suis force de tolrer souvent ses travers, mais je suis toujours force aussi de respecter son orgueil et sa rustique opinitret. S'il est dur aux autres, c'est qu'il l'est lui-mme encore plus. Il travaille avec l'ardeur d'un jeune homme, il n'est jamais indiscret ni importun, il vit dans son stocisme, sans jamais contrler ce qu'il ne comprend pas. Combien d'autres, sa place, eussent rempli mon existence de tracasseries, tout en s'enivrant ma table et en me faisant rougir de leur grossiret ou de leur bassesse! La situation de mon pre vis--vis de moi tait bien dlicate, et, sans rien raisonner ni calculer cet gard, il l'a conserve digne, indpendante, et gnreuse son sens. Combl de mes dons, il peut encore se considrer comme chef de famille et protecteur, puisqu'il travaille et amasse pour faire le bonheur de ses enfants. Je souris de ses moyens, mais non de ses intentions. Et maintenant, Karol, ne comprends-tu pas que j'aime et bnisse encore mon vieux pre? N'as-tu pas remarqu que je lui ressemble de figure, et crois-tu que je n'aie rien de son caractre? --Vous? s'cria Karol: oh ciel! rien! --Oui, moi. Je dois quelque chose la fiert du sang qu'il m'a transmis, reprit Lucrezia. Je me suis trouve dans des situations difficiles; j'ai t aime par des hommes riches; j'ai eu des amis dont j'aurais pu accepter l'aide sans manquer l'honneur. Mais l'ide d'imposer aux autres des privations ou un surcrot de travail, lorsque je me sentais jeune, forte et laborieuse, m'et t insupportable. On m'a accuse de bien des fautes, on a exagr cruellement celles que j'ai commises; mais jamais l'ombre d'un soupon pour mon indpendance et ma probit n'a pu se prsenter l'esprit des gens les plus malveillants pour moi. J'ai t directrice de thtre, j'ai mani des intrts matriels, et fait ce qu'on appelle des affaires. Elles taient mme compliques, difficiles et dlicates. Aux prises avec tant de prtentions, de vanits et d'exigences, j'ai toujours eu pour principe de donner plutt le double de ce que je devais, que de contester dans un cas douteux; sans tre conome, j'ai eu de l'ordre, et, en faisant beaucoup de bien, je ne me suis pas ruine et compromise. C'est que je n'ai point fait de folies par complaisance pour moi-mme. Elle est plus range et plus sage, la femme qui donne aux malheureux ce qu'elle a, que celle qui engage ce qu'elle n'a pas pour se procurer des bijoux et des quipages. Je n'ai jamais eu le got d'un vain luxe. La possession d'un petit objet sans valeur, o se rvlent l'intelligence et le got de l'ouvrier, m'est plus chre que celle d'une parure de diamants. J'aime ce qui est bon et vrai plus que ce qui est clatant et envi. Sans m'astreindre vivre aussi frugalement que mon pre, j'ai port de la sobrit dans tous mes instincts. Il n'y a que l'affection que je ne gouverne pas par la temprance de l'esprit, et, en cela seulement, je diffre de lui: mais si je n'ai pas t une fille entretenue, si les prsents de la corruption ne m'ont pas tente, lorsque, seize ans, je me suis trouve aux prises avec les difficults de l'existence, si je peux commander encore le respect ceux qui me blment, c'est, sois-en bien sr, parce que je suis la fille du vieux Menapace. Conviens donc que l'apparence trompe, et que la nature tablit des liens solides et des rapports profonds entre les tres qui diffrent le plus au premier coup d'oeil. --Tout ce que vous dites est admirable, rpondit le prince, accabl de tristesse, et vous devez avoir raison en tout. Mais allons rejoindre Salvator qui nous cherche sans doute. --Non, non! dit la Floriani; il tait fatigu de son voyage, il s'est endormi l'ombre des myrtes du jardin. Allons rejoindre les enfants, que je n'ai pas vus depuis une heure. Elle avait beaucoup parl Karol de choses relles pour la premire fois, et elle se flattait d'avoir profit d'une bonne occasion pour rhabiliter dans son esprit ce pre qu'elle aimait sincrement. Mais il est des thses que l'esprit accepte sans qu'elles s'emparent du coeur. Karol sentait que la Floriani venait de faire un sage plaidoyer en faveur de la tolrance et en vue de la rhabilitation de la nature humaine. Il n'en tait pas moins rvolt de la ralit, et incapable d'accepter les travers humains avec un autre sentiment que celui de la politesse, cette gnrosit perfide qui laisse le coeur froid et les rpugnances victorieuses. Il et fallu la Floriani, selon lui, un milieu plus digne d'elle, c'est--dire un milieu tel qu'il n'en existe pour personne; un lac plus vaste sans cesser d'tre aussi paisible, une demeure plus pittoresque sans cesser d'tre aussi commode et aussi saine, une gloire moins chrement acquise sans cesser d'tre aussi brillante, et surtout un pre plus distingu, plus potique, sans cesser d'tre un pcheur de truites. Il n'avait point le sens aristocratique troit: il aimait cette origine rustique, cette chaumire natale, ces filets suspendus aux saules du rivage; mais un paysan de pome ou de thtre, un montagnard de Schiller ou de Byron, lui et t ncessaire pour mettre cet gard son esprit l'aise. Il n'aimait pas Shakspeare sans de fortes restrictions: il trouvait ses caractres trop tudis sur le vif, et parlant un langage trop vrai. Il aimait mieux les synthses piques et lyriques, qui laissent dans l'ombre les pauvres dtails de l'humanit: c'est pourquoi il parlait peu et n'coutait gure, ne voulant formuler ses penses ou recueillir celles des autres que quand elles taient arrives une certaine lvation. Fouiller le sein de la terre pour analyser les sucs gnreux et malfaisants qu'elle contient, afin de planter propos et de tirer parti de ce qu'elle peut produire, et t pour lui oeuvre vile et rvoltante. Mais cueillir de belles fleurs, admirer leur clat et leur parfum, sans se soucier de la peine et de la science du jardinier, tel tait le doux emploi qu'il se rservait dans la vie. La Floriani avait donc parl dans le dsert en croyant le convaincre. Il l'avait coute avec recueillement, et, dans tout ce qu'elle avait dit, il avait admir la rdaction, la partie ingnieuse de son systme de tolrance, la beaut de son instinct. Mais il ne trouvait pas qu'elle et raison d'accepter le mal pour ne pas mconnatre le bien. C'tait l'antipode de sa manire de sentir les rapports humains. Il avait pourtant une haute ide du devoir filial; mais il savait faire, entre le devoir et le sentiment, entre les actions et les sympathies, une distinction qui tait tout fait inconnue la Floriani. Ainsi, sa place, il n'et pas cherch justifier l'avarice de Menapace, parce que, pour trouver ce vice un ct estimable, il fallait commencer par avouer qu'il existait en lui. Il l'et ni, au contraire, ou il et gard un profond silence, ce qui est bien plus facile, il faut en convenir. Et puis, la Floriani, en parlant d'elle-mme, lui avait fait encore beaucoup de mal. Elle avait prononc des mots qui l'avaient brl comme un fer rouge. Elle avait dit qu'elle n'avait jamais t une _fille entretenue_, elle avait peint les moeurs de ses pareilles avec une terrible vrit. Elle avait racont ses premires amours et nomm elle-mme son premier amant. Karol aurait voulu qu'elle n'en et pas seulement l'ide, qu'elle ignort que le mal existe ici-bas, ou qu'elle ne s'en souvnt pas en lui parlant. Enfin, il aurait voulu, pour complter la somme de ses exigences fantastiques, que, sans cesser d'tre la bonne, la tendre, la dvoue, la voluptueuse et la maternelle Lucrezia, elle ft la ple, l'innocente, la svre et la virginale Lucie. Il n'et demand que cela, ce pauvre amant de l'impossible! XIX. Salvator, endormi sous l'ombrage, venait de se rveiller plein de bien-tre et de gaiet. Quand nous nous sentons dispos et pleins d'exubrance, nous n'avons pas le sens aussi dlicat que de coutume pour observer ou deviner les peines d'autrui. La pleur et l'abattement de Karol chapprent donc au regard de son ami; et la Floriani, les attribuant la fatigue des larmes que l'amour et l'attendrissement lui avaient fait verser la vue de son portrait, ne songea pas s'en inquiter. Lorsque, dans l'enfance, nous souffrons d'une secrte douleur, nous voudrions que tout ce que nous faisons pour la cacher devnt inutile devant la pntration subtile et bienfaisante des tres qui nous aiment; et comme, en mme temps, nous nous taisons avec fiert, nous avons l'injustice de croire qu'ils sont indiffrents, parce qu'ils ne sont pas importuns. Beaucoup d'hommes restent enfants en ce point, et Karol l'tait rest particulirement. La gaiet active et bruyante de Salvator le rendit donc de plus en plus chagrin, et la srnit de la Lucrezia, qui, jusque-l, s'tait communique lui par attraction, perdit pour la premire fois sa bnigne influence. Pour la premire fois aussi, le bruit et le mouvement perptuel des enfants le fatigurent. Ils taient habituellement calmes sous l'oeil de leur mre; mais, pendant le dner, ils furent tellement excits et ravis par les taquineries amicales, les caresses et les rires de Salvator, qu'ils menrent grand tapage, rpandirent leurs verres sur la nappe et chantrent tue-tte, rptant toujours le mme refrain, comme ces pinsons que les Hollandais font lutter, et pour lesquels ils engagent des paris. Clio cassa son assiette, et son chien se mit aboyer si fort qu'on ne s'entendait plus. La Floriani ne s'interposait pas bien svrement; elle riait malgr elle des enfantillages de Salvator et des plaisantes reparties de ses marmots ivres de plaisir, et hors d'eux-mmes, comme le deviennent si aisment ces petits tres nerveux quand on les excite. Karol admirait chaque jour, depuis deux mois, les grces et les gentillesses de cette couve d'anges, et il les aimait tendrement cause de celle qui leur avait donn le jour. Il ne se rappelait pas qu'ils eussent des pres, et quels pres, peut-tre! Il les croyait ns du Saint-Esprit, tant ils lui semblaient pars des dons clestes de leur mre. La Floriani lui savait un gr infini de cette tendresse qu'il exprimait avec tant d'effusion, et qui se traduisait en observations si fines et si potiques sur leurs divers genres de beaut et d'aptitude. Pourtant, les enfants ne l'aimaient point. Ils avaient comme peur de lui, et il tait difficile de s'expliquer pourquoi ses doux sourires et ses dlicates complaisances les trouvaient irrsolus et timides. Le chien de Clio lui-mme couchait les oreilles et ne remuait point la queue quand le prince le nommait en le regardant. Cet animal savait bien qu'il parlait de lui avec bienveillance, mais qu'il ne le touchait jamais, et qu'une secrte aversion physique lui faisait craindre d'effleurer seulement un animal quelconque. Si les chiens ont un merveilleux instinct pour se mfier des gens qui se mfient d'eux, il ne faut pas s'tonner que les enfants aient le mme avertissement intrieur l'approche de ceux qui ne les aiment pas. Karol n'aimait pas les enfants en gnral, quoiqu'il ne l'et jamais dit, quoiqu'il ne se le dt pas lui-mme. Au contraire, il croyait les aimer beaucoup, parce que la vue d'un bel enfant le jetait dans un attendrissement de pote et dans un ravissement d'artiste. Mais il avait peur d'un enfant laid ou contrefait. La piti qu'il ressentait son approche tait si douloureuse, qu'il en tait rellement malade. Il ne pouvait accepter dans l'enfant le moindre dfaut physique, pas plus que chez l'homme il ne pouvait tolrer une difformit morale. Les enfants de la Floriani tant parfaitement beaux et sains, charmaient ses regards; mais si l'un d'eux ft devenu estropi, outre la douleur qu'il en et ressenti dans son me, il et t saisi d'un malaise insurmontable. Il n'et jamais os le toucher, le porter dans ses bras, le caresser. Un enfant stupide ou mchant, sous ses yeux, lui et t un flau le dgoter de la vie; et, loin d'entreprendre de l'amender, il se ft enferm dans sa chambre pour ne pas le voir ou l'entendre. Enfin, il aimait les enfants avec son imagination, et non avec ses entrailles; et, tandis que Salvator disait qu'il subirait l'ennui du mariage rien que pour avoir les joies de la paternit, Karol ne pensait pas sans frissonner aux consquences possibles de sa liaison avec la Floriani. Au dessert, la gaiet de Clio tant arrive son paroxysme, il se blessa assez profondment en coupant un fruit. En voyant son sang jaillir avec abondance, l'enfant eut peur et grande envie de pleurer; mais sa mre, avec beaucoup de prsence d'esprit et de sang-froid, lui prit la main, l'enveloppa dans sa serviette, et lui dit en souriant: Eh bien! ce n'est rien du tout; ce n'est pas la premire ni la dernire de tes blessures; continue la belle histoire que tu nous racontais; je te panserai quand tu auras fini. Une si bonne leon de fermet ne fut pas perdue pour Clio, qui se prit rire; mais Karol qui, la vue du sang, avait failli s'vanouir, ne comprit pas que la mre et le courage de ne point vouloir s'en inquiter. Ce fut bien pis quand, au sortir de table, la Floriani lava les chairs, rapprocha les lvres de la blessure, et fit une ligature solide, le tout d'une main qui ne tremblait pas. Il ne concevait pas qu'une femme pt tre le chirurgien de son enfant, et il fut effray d'une nergie dont il ne se sentait pas capable. Tandis que Salvator aidait Lucrezia dans cette petite opration, Karol s'tait loign et se tenait sur le perron, ne voulant pas regarder, et voyant, malgr lui, cette scne si simple et si vulgaire, qui prenait ses yeux les proportions d'un drame. C'est que l, comme partout, dans les petites choses comme dans les grandes, il ne voulait point prendre la vie corps corps; et tandis que la Floriani, prompte et vaillante, treignait le monstre sans terreur et sans dgot, il ne pouvait se rsoudre, lui, le toucher du bout des doigts. Clio tait fort calm par cette petite saigne fortuite, mais les autres enfants ne l'taient gure. Les petites filles, Batrice surtout, taient encore comme folles, et le petit Salvator, passant rapidement de la joie la colre, puis la douleur, se montra si volontaire, et jeta de tels cris de domination et de dsespoir, que Lucrezia fut force d'intervenir, de le menacer, et enfin de le prendre dans ses bras pour le mener coucher malgr lui. C'tait la premire fois qu'il criait de la sorte aux oreilles de Karol, ou plutt c'tait la premire fois que Karol se trouvait dispos s'apercevoir qu'un marmot, quelque charmant qu'il soit, a toujours des instincts tyranniques, d'pres volonts, des obstinations insenses, et, pour ressource ou manifestation, des cris aigus. La rage et le chagrin de Salvator, ses sanglots, ses larmes vritables qui ruisselaient comme une pluie d'orage sur ses joues roses, ses beaux petits bras qui se dbattaient et s'en prenaient aux cheveux de sa mre, la lutte de Lucrezia avec lui, sa voix forte qui le gourmandait, ses mains souples et nerveuses qui le contenaient avec la puissance d'un tau, sans perdre ce moelleux qu'ont toujours les mains d'une mre pour ne pas froisser des membres dlicats, c'tait l un tableau qui avait sa couleur pour le comte Albani, et qu'il regardait avec un sourire, mais que Karol vit avec autant d'effroi et de souffrance que la blessure et le pansement de Clio. --Mon Dieu! s'cria-t-il involontairement, que l'enfance est malheureuse, et qu'il est cruel d'avoir rprimer les apptits violents de la faiblesse! --Bah! rpondit Salvator Albani en riant, dans cinq minutes il sera profondment endormi, et, aprs lui avoir donn le fouet pour amener la raction, sa mre le couvrira de baisers durant son sommeil. --Tu crois qu'elle le frappera? reprit Karol pouvant. --Oh! je n'en sais rien, je dis cela par induction, parce que ce serait le meilleur calmant. --Ma mre ne m'a jamais frapp ni menac, j'en suis certain. --Tu ne t'en souviens pas, Karol. D'ailleurs, a ne serait pas une raison pour prouver qu'il n'est pas ncessaire, parfois, d'employer les grands moyens. Je n'ai pas de thories sur l'ducation, moi, et dans celle qui convient au premier ge, tu vois que j'ai plutt l'art de rendre les enfants terribles que de les rprimer. Je ne sais pas comment la Floriani s'y prend pour se faire craindre, mais je crois que la meilleure mthode doit tre celle qui russit. J'ignore s'il y a parfois ncessit de battre un peu les marmots, je saurai cela quand j'en aurai, mais je ne m'en chargerai pas. J'ai la main trop lourde, ce sera la fonction de leur mre. --Et moi, si j'avais le malheur d'tre pre, reprit Karol avec une sorte de raideur douloureuse, je ne pourrais souffrir ce bruit discordant de rvoltes et de menaces, ce combat avec l'enfance, ces larmes amres d'un pauvre tre qui ne comprend pas la loi de l'impossible, ces emportements froid de la pdagogie paternelle, ce bouleversement subit et affreux de la paix intrieure, ces temptes dans un verre d'eau, qui ne sont rien, je le sais, mais qui troubleraient mon me comme des vnements srieux. --En ce cas, cher ami, il ne faut pas perptuer ta noble race, car ces orages-l sont invitables. Crois-tu donc srieusement que tu n'as jamais demand la lune avec des rugissements de fureur, avant de comprendre que ta mre ne pouvait pas te la donner? --Non, je ne le crois pas, je n'ai aucune ide de cela. --C'est une mtaphore que j'emploie, mais je serais fort tonn que quelque chose d'quivalent ne te ft jamais arriv, car il me semble que tu as conserv de ces prtentions l'impossible, et que tu demandes encore Dieu, quelquefois, de mettre les astres dans le creux de ta main. Karol ne rpondit rien, et la Floriani ayant russi apaiser son marmot, revint proposer une promenade en nacelle sur le lac. Le petit Salvator n'avait point subi la loi antique, la peine consacre du fouet. Sa mre savait bien que la fracheur de sa chambre, l'obscurit et le moelleux de sa couchette, le tte--tte avec elle, et le son de sa voix lorsqu'elle lui chanterait l'air destin l'endormir, le calmeraient presque instantanment; elle devinait aussi, sans savoir quelle gravit ces misres prenaient aux yeux de Karol, que ce bruit avait d le contrarier un peu. Pour faire diversion, elle l'emmena sur le lac avec Salvator Albani, Clio, Stella et Batrice. Mais, quelques brasses de la rive, on rencontra le vieux Menapace qui partait pour aller tendre ses filets. Les enfants voulurent sauter dans sa barque, et leur mre voyant que le vieux pcheur dsirait leur dmontrer _ex professo_ un art qui tait, ses yeux, le premier de tous, consentit les lui confier. Karol fut effray de voir ces trois enfants encore excits et fbriles, s'en aller avec un vieillard si goste, si froid, et qu'il jugeait si peu capable de les retirer de l'eau ou de les empcher d'y tomber. Il en fit l'observation Lucrezia, qui ne partagea pas son inquitude. Les enfants levs au milieu d'un danger le connaissent fort bien, rpondit-elle; et quand il en tombe quelqu'un dans notre lac, c'est toujours un enfant tranger, qui y est venu en promenade, et qui ne sait pas se prserver. Clio nage comme un poisson, et Stella, toute folle qu'elle est ce soir, veillera comme une mre sur sa petite soeur. D'ailleurs, nous les suivrons et ne les perdrons pas de vue. Karol ne put venir bout de se tranquilliser. Il ressentait l'angoisse des sollicitudes paternelles malgr lui, et, depuis qu'il avait vu Clio se faire une blessure, il avait la tte remplie de catastrophes imprvues. Enfin, sa paix tait trouble au moral et au physique, partir de ce jour nfaste, o il ne s'tait pourtant rien pass de marquant pour les autres, mais o l'habitude et le besoin de souffrir s'taient rveills en lui. La promenade fut pourtant trs-paisible. Le lac tait superbe aux reflets du couchant; les enfants s'taient calms et prenaient un plaisir srieux voir tendre les filets du grand-pre dans une petite anse fleurie et embaume. Salvator ne parlait plus de Venise, et, par un heureux hasard, le nom de Boccaferri ne venait plus sur ses lvres. La Floriani cueillit des nnuphars, et, sautant d'une barque dans l'autre, avec une lgret et une adresse qu'on n'et pas attendues d'une personne un peu lourde en apparence dans ses formes, mais qui rappelaient ses habitudes de jeunesse, elle orna de ces belles fleurs la tte de ses filles. Karol commenait se radoucir intrieurement. Le vieux Menapace guidait la barque avec un aplomb et une exprience consomms travers les rochers et les troncs d'arbres entasss au rivage. Aucun enfant ne se noyait, et Karol s'habituait les voir courir d'un bord l'autre, diriger le gouvernail et se pencher sur l'eau, sans tressaillir chacun de leurs mouvements. La brise du soir s'levait suave et charmante, apportant le parfum de la vigne en fleurs et de la fve odeur de vanille. Mais il tait crit que cette journe finirait l'extase tranquille de Karol et marquerait pour lui le commencement d'une srie de petites souffrances inexprimables. Salvator trouva que les nnuphars taient si beaux que la Floriani devait en mettre aussi dans ses cheveux noirs. Elle s'y refusa, disant qu'elle avait assez subi au thtre le poids des coiffures et des ornements, et qu'elle tait heureuse de ne plus sentir sur sa tte la gne d'une seule pingle. Mais Karol partageait le dsir de son ami, et elle consentit ce qu'il passt quelques fleurs dans ses tresses splendides. Tout allait bien, except la coiffure que Karol arrangeait sans art et sans adresse, tant il craignait de faire tomber un seul cheveu de cette tte chrie. Salvator eut la malheureuse ide de s'en mler. Il dfit l'ouvrage du prince, et, prenant deux mains la riche chevelure de la Floriani, il la roula sans faon et l'entremla de roseaux et de fleurs, selon son got. Il russit fort bien, car il avait de l'habilet pour ce qu'on appelle trivialement le _tripotage_, expression trop familire, mais difficile remplacer. Il entendait bien la statuaire au point de vue de l'ornementation. Il fit la Floriani une coiffure digne d'une naade antique, en lui disant: Est-ce que tu ne te souviens pas qu' Milan, quand je me trouvais dans ta loge pendant ta toilette, j'y mettais toujours la dernire main? --C'est vrai, rpondit-elle, je l'avais oubli; tu avais un don particulier pour donner du caractre aux ornements, pour trouver l'assortiment heureux des couleurs, et je t'ai souvent consult pour mes costumes. --Tu n'y crois pas, Karol? repris Salvator en s'adressant son ami, qui avait fait le mouvement d'un homme qui reoit un coup d'pingle; regarde-la, comme elle est belle! Tu n'aurais jamais trouv comme moi ce qui convenait la ligne de son front, au volume de sa tte et la puissance de sa nuque. Tu ne la dgageais pas assez. Elle avait l'air d'une madone avec ta coiffure, et ce n'est point l le caractre de sa beaut. Elle est desse maintenant. Prosternons-nous, faibles mortels, et adorons la nymphe du lac! En parlant ainsi, Salvator pressa d'un lourd baiser les genoux de la Floriani, et Karol tressaillit comme un homme qui reoit un coup de poignard. XX. Le pauvre enfant avait oubli que Salvator tait aussi amoureux que lui, dans un sens, de la Floriani; qu'il lui avait sacrifi de grand coeur ses prtentions, mais non sans effort et sans regret. Comme Karol ne comprenait rien ce genre d'amour, il ne s'tait pas rendu compte de ce que son ami avait pu souffrir en le voyant devenir matre des biens qu'il convoitait. Il s'tait dit que la premire belle femme que Salvator rencontrerait lui ferait oublier ce dsir insens. Ou plutt, il ne s'tait rien dit du tout, il n'aurait pas eu le courage d'examiner le ct scabreux d'une telle situation. Il avait cart le souvenir de la premire nuit passe la villa Floriani, des tentations et des tentatives de Salvator, et mme des embrassades du lendemain matin, lorsqu'il avait cru dire Lucrezia un long adieu. La crise de la maladie et le miracle du bonheur avaient tout effac de l'esprit du prince. Il s'tait habitu en un jour, en un instant, ne plus rien juger, ne plus rien comprendre; et de mme, en un jour, en un instant, il recommenait trop juger, trop comprendre, c'est--dire tout commenter avec excs et souffrir de tout. Certes, Salvator Albani avait renonc de bonne foi voir la Floriani avec d'autres yeux que ceux d'un frre. Mais il y avait en lui un fonds de sensualit italienne qui l'empchait d'arriver jusqu' la chastet d'un moine. S'il et eu deux soeurs, une belle et une laide, il et, sans nul doute, et sans se rendre compte de son propre instinct, prfr la belle, et-elle t moins aimable et moins bonne que l'autre. Enfin, entre deux soeurs galement belles, mais dont l'une aurait connu l'amour, et l'autre la vertu seulement, il aurait t bien plus l'ami de celle qui et compris le mieux ses faiblesses et ses passions. L'amour tait son Dieu, et toute belle femme au coeur tendre en tait la prtresse. Il pouvait l'aimer avec dsintressement, mais non la voir sans motion. L'amour de la Floriani pour son ami ne le drangeait donc point dans son admiration et dans son plaisir, lorsqu'il la contemplait et respirait son haleine. Il aimait tout autant qu'auparavant toucher ses bras, ses cheveux, et jusqu' son vtement, et l'on comprend bien que Karol tait jaloux de ces choses-l, presque autant que du coeur de sa matresse. La Floriani, qui le croirait? tait d'une nature aussi chaste que l'me d'un petit enfant. C'est fort trange, j'en conviens, de la part d'une femme qui avait beaucoup aim, et dont la spontanit n'avait pas su faire plusieurs parts de son tre pour les objets de sa passion. C'tait probablement une organisation trs-puissante par les sens, quoiqu'elle part glace aux regards des hommes qui ne lui plaisaient point. C'est qu'en dehors de son amour, o elle se plongeait tout entire, elle ne voyait pas, n'imaginait pas et ne sentait pas. Dans les rares intervalles o son coeur avait t calme, son cerveau avait t oisif; et si on l'et spare ternellement de la vue de l'autre sexe, elle et t une excellente religieuse, tranquille et frache. C'est dire qu'il n'y avait rien de plus pur que ses penses dans la solitude, et, quand elle aimait, tout ce qui n'tait pas son amant tait pour elle, sous le rapport des sens, la solitude, le vide, le nant. Salvator pouvait bien l'embrasser, lui dire qu'elle tait belle, et frmir un peu en pressant son bras contre le sien: elle s'en apercevait encore moins que le jour o, ne prvoyant pas que Karol l'aimait dj, il avait t forc de lui parler clairement et hardiment pour lui faire comprendre ses dsirs. Toute femme comprend pourtant bien le regard et l'inflexion de voix qui lui parlent d'amour d'une manire dtourne. Les femmes du monde ont, cet gard, une pntration qui va souvent au del de la vrit, et, souvent aussi, leur empressement se dfendre, avant qu'on les attaque srieusement, est une provocation de leur part et un encouragement l'audace. La Floriani, au contraire, dans son expressive bienveillance, mettait tout sur le compte de la sympathie qu'elle avait excite comme artiste, ou de l'amiti qu'elle inspirait comme femme. Elle tait brusque et ennuye avec les hommes qui lui inspiraient de la dfiance et de l'loignement; mais, avec ceux qu'elle estimait, elle avait le coeur sur la main; elle et cru manquer la saintet de l'amiti en se tenant trop sur ses gardes. Elle savait bien que quelque mauvaise pense pouvait leur passer par la tte. Mais elle avait pour rgle de ne pas paratre s'en apercevoir, et, tant qu'on ne la forait point se montrer svre, elle tait douce et abandonne. Elle pensait que les hommes sont comme des enfants, avec lesquels il faut plus souvent dtourner la conversation et distraire l'imagination que rpondre et discuter sur des sujets dlicats et dangereux. Karol, qui aurait d comprendre la solidit de ce caractre simple et droit, ne le connaissait pourtant pas. Sa folie avait commis l'erreur gigantesque de se figurer qu'elle devait avoir l'austrit de manires et le maintien glacial d'une vierge, avec tout autre qu'avec lui. Il n'en voulut pas dmordre, comprendre la ralit de cette nature, et l'aimer pour ce qu'elle tait. Pour l'avoir place trop haut dans les fantaisies de son cerveau, voil qu'il tait tout prt la placer trop bas, et croire qu'entre le sensualisme invincible de Salvator et les instincts secrets de la Floriani, il y avait de funestes rapprochements craindre. Ils revenaient la villa avec le lever de Vesper, qui montait blanc comme un gros diamant dans le ciel encore rose. Ils glissaient sur la surface limpide de ce lac que la Floriani aimait tant, et que Karol recommenait dtester. Il gardait le silence; Batrice s'tait endormie dans les bras de sa mre; Clio gouvernait la barque de Menapace, qui s'tait assis, dans une muette contemplation; Stella, svelte et blanche, rvait aux toiles, ses patronnes, et Salvator Albani chantait d'une belle voix frache, que la sonorit de l'onde portait au loin. Personne autre que Karol, le plus pur et le plus irrprochable de tous, peut-tre, ne songeait mal. Il leur tournait le dos, tous, pour ne point voir ce qui n'existait pas, ce quoi personne ne songeait; et, au lieu des Ondines du lac, il se sentait pouss par les Eumnides. Ne l'avait-on pas tromp? Salvator ne s'tait-il pas grossirement jou de lui en lui disant que jamais il n'avait t l'amant de la Floriani? Avec tous les beaux raisonnements spcieux qu'il lui avait maintes fois entendu faire sur l'amiti qu'on peut avoir pour les femmes, et dans laquelle il entrait toujours, selon Salvator, un peu d'amour, touff ou dguis; avec les mnagements dont il le supposait capable pour lui laisser goter le bonheur sans se faire conscience d'un mensonge, il pouvait bien avoir t heureux la nuit de leur arrive, et l'avoir ni avec aplomb l'instant d'aprs. La Floriani ne lui devait rien alors, et Karol s'imaginait tre bien gnreux en prenant la rsolution de ne jamais l'interroger cet gard. Et puis, en supposant qu'elle et rsist cette fois-l, tait-il probable que, dans cette vie abandonne toutes les motions, lorsque Salvator assistait sa toilette dans sa loge, et portait mme les mains sur sa parure, lorsque, toute palpitante des fatigues ou des triomphes de la scne, elle venait se jeter prs de lui sur un sofa, seule avec lui peut-tre... tait-il possible qu'il n'et pas cherch profiter d'un instant de dsordre dans son esprit et d'excitation dans ses nerfs? Salvator tait si ardent et si audacieux avec les femmes! N'avait-il pas encouru la disgrce de la princesse Lucie pour avoir os lui dire qu'elle avait une belle main? Et de quoi n'tait pas capable, avec la Lucrezia, un homme qui n'tait pas demeur tremblant et muet auprs de Lucie? Alors le terrible parallle, si longtemps cart, commena s'tablir dans l'esprit du prince: une princesse, une vierge, un ange!--Une comdienne, une femme sans moeurs, une mre qui pouvait compter trois pres ses quatre enfants, sans jamais avoir t marie, et sans savoir o taient maintenant ces hommes-l! L'horrible ralit se levait devant ses yeux effars, comme une Gorgone prte le dvorer. Un tremblement convulsif agitait ses membres, sa tte clatait. Il croyait voir des serpents venimeux ramper ses pieds, sur le plancher de la barque, et sa mre remonter vers les toiles, en se dtournant de lui avec horreur. La Floriani sommeillait dans son rve d'ternel bonheur; et quand elle lui prit la main pour descendre sur le rivage, sans rveiller sa fille, elle remarqua seulement qu'il avait froid, quoique la soire ft tide. Elle s'inquita un peu de sa physionomie lorsqu'elle le revit aux lumires; mais il fit de grands efforts pour paratre gai. La Floriani ne l'avait jamais vu gai, elle ne savait mme pas si, avec cette haute et potique intelligence, il avait de l'esprit. Elle s'aperut qu'il en avait prodigieusement; c'tait une finesse subtile, moqueuse, point enjoue au fond; mais, comme il n'y avait place en elle que pour l'engouement, elle s'merveilla de lui dcouvrir un charme de plus. Salvator savait bien que cette petite gaiet mignarde et persifleuse de son ami n'tait pas le signe d'un grand contentement. Mais, dans cette circonstance, il ne savait que penser. Peut-tre l'amour avait-il renouvel entirement le caractre du prince; peut-tre prenait-il dsormais la vie sous un aspect moins austre et moins sombre. Salvator profita de l'occasion pour tre gai tout son aise avec lui, et crut pourtant apercevoir de temps en temps quelque chose d'amer et de sec au fond de ses heureuses reparties. Karol ne dormit pas; cependant il ne fut point malade. Il reconnut dans cette longue et cruelle insomnie, qu'il avait plus de forces pour souffrir qu'il ne s'en tait jamais attribu. L'engourdissement d'une fivre lente ne vint pas, comme autrefois, amortir l'inquitude de ses penses. Il se leva comme il s'tait couch, en proie une lucidit affreuse, sans prouver aucun malaise physique, et obsd de l'ide fixe que Salvator le trahissait, l'avait trahi, ou songeait le trahir. Il faut pourtant prendre un parti, se dit-il. Il faut rompre ou dominer, abandonner la partie ou chasser l'ennemi. Serai-je assez fort pour la lutte? Non, non, c'est horrible! Il vaut mieux fuir. Il sortit avec le jour, ne sachant o il allait, mais ne pouvant rsister au besoin de marcher d'un pas rapide. Le sentier du parc le plus direct et le mieux battu, celui qu'il suivit machinalement, conduisait la chaumire du pcheur. Il allait s'en dtourner lorsqu'il entendit prononcer son nom. Il s'arrta; on rpta le mot _prince_ plusieurs reprises. Karol s'approcha, perdu sous les branches plores des vieux saules, et il couta. --Bah! un prince! un prince! disait le vieux Menapace dans son dialecte, que le prince tait arriv trs-bien comprendre. Il n'en a pas la mine! J'ai vu le prince Murat dans ma jeunesse; il tait gros, fort, de bonne mine, et portait des habits superbes, de l'or, des plumes. C'tait l un prince! Mais celui-ci, il n'a l'air de rien du tout, et je n'en voudrais pas pour tenir mes avirons. --Je vous assure que c'est un vrai prince, pre Menapace, rpondait Biffi. J'ai entendu son domestique qui appelait _mon prince_, sans voir que j'tais l tout auprs. --Je te dis que c'est un prince comme ma fille tait une princesse l-bas. Ils s'appellent tous comme cela au thtre. L'autre, l'Albani, est celui qui faisait les comtes dans la comdie; mais c'est un chanteur, voil tout! --C'est vrai qu'il chante toute la journe, dit Biffi. Alors ce sont d'anciens camarades la signora. Est-ce qu'ils vont rester longtemps ici? --Voil ce que je me demande. Il me semble que le prince, comme ils l'appellent, se trouve bien de la _locanda gratis_. Et si l'autre reste aussi deux mois ne rien faire que manger, dormir et marcher tout doucement au bord de l'eau, nous ne sommes pas au bout! --Bah, cela ne nous gne pas. Qu'est-ce que cela nous fait? --Cela me gne, moi! dit Menapace en levant la voix. Je n'aime pas voir des paresseux et des indiscrets manger le bien de mes petits-enfants. Tu vois bien que ce sont des histrions sans coeur et sans ouvrage, qui sont venus l se refaire. Ma fille, qui est bonne, en a piti: mais si elle recueille comme cela tous ses anciens amis, nous verrons de belles affaires! Ah! pauvre petit Clio! pauvres enfants! si je ne songeais pas eux, ils auraient un jour le mme sort que ces prtendus seigneurs-l! Allons, Biffi, es-tu prt? Partons, va dtacher la barque. Si Salvator avait entendu cette ridicule conversation, il en et ri aux clats pendant huit jours. Il et mme imagin quelque folle mystification pour aggraver les soupons charitables du vieux pcheur. Mais Karol fut navr. L'ide de rien de semblable ne lui et paru possible dans sa vie. tre pris pour un histrion, pour un mendiant, et mpris par ce vieil avare! C'tait marcher dans la boue, lui qui ne trouvait que les nuages assez moelleux et assez purs pour le porter. Il faut tre trs-fort ou trs-insouciant pour ne pas se trouver accabl d'un rle absurde et pour n'en voir que le ct risible. D'ailleurs, on ne rit peut-tre jamais de bien bon coeur de soi-mme, et Karol fut si outr, qu'il sortit du parc, n'emportant pas mme de l'argent sur lui, et fuyant au hasard dans la campagne, rsolu, du moins il le croyait, ne jamais remettre les pieds chez la Floriani. Quoique sa sant et pris, depuis sa maladie, un dveloppement qu'elle n'avait jamais eu, il n'tait pas encore trs-bon marcheur, et au bout d'une demi-lieue, il fut forc de ralentir le pas. Alors le poids de ses penses l'accabla, et il ne se trana plus qu'avec effort dans la direction sans but qu'il avait prise. Si j'entendais le roman suivant les rgles modernes, en coupant ici ce chapitre, je te laisserais jusqu' demain, cher lecteur, dans l'incertitude, prsumant que tu te demanderais toute la nuit prochaine, au lieu de dormir: Le prince Karol partira-t-il ou ne partira-t-il pas? Mais la haute ide que j'ai toujours de ta pntration m'interdit cette ruse savante, et t'pargnera ces tourments. Tu sais fort bien que mon roman n'est pas assez avanc pour que mon hros le tranche ici brusquement et malgr moi. D'ailleurs, sa fuite serait fort invraisemblable, et tu ne croirais point qu'on puisse rompre, du premier coup, les chanes d'un violent amour. Sois donc tranquille, vaque tes occupations, et que le sommeil te verse ses pavots blancs et rouges. Nous ne sommes point encore au dnouement. XXI. Karol en tait s'adresser la mme question: Partirai-je? Est-ce que je pourrai partir? Dans un quart d'heure, ne serai-je pas forc de revenir sur mes pas? S'il en doit tre ainsi, pourquoi me fatiguer faire un chemin inutile? Je partirai, s'cria-t-il en se jetant sur le gazon encore humide de rose. L, son indignation se ralluma et ses forces revinrent. Il se remit en route, mais bientt la fatigue ramena encore le doute et le dcouragement. Des regrets amers remplissaient de larmes ses yeux fatigus de l'clat du soleil levant, qui semblait venir sa rencontre, et lui dire: Nous marchons en sens inverse; tu vas donc me fuir et entrer dans la nuit ternelle? Il se rappelait son bonheur de la veille, lorsqu' pareille heure, il avait vu la Floriani entrer dans sa chambre, ouvrir elle-mme sa fentre pour lui faire entendre le chant des oiseaux et respirer le parfum des chvrefeuilles, s'arrter prs de son lit pour lui sourire, et, avant de lui donner le premier baiser, l'envelopper de cet ineffable regard d'amour et d'adoration plus loquent que toutes les paroles, plus ardent que toutes les caresses. Oh! qu'il tait heureux encore, ce moment-l! Rien que le trajet du soleil autour des horizons, et tout tait dtruit! Il ne verrait plus jamais cette femme si tendre l'enivrer de son regard profond, et mettre, la place des visions de la nuit, son image tranquille et radieuse devant lui! Cette main qui, en passant doucement travers ses cheveux, semblait lui donner une vie nouvelle, ce coeur, dont le feu ne s'tait jamais puis en fcondant le sien, ce souffle, dont la puissance entretenait en lui une srnit jusque-l inconnue, ces douces attentions de tous les instants, cette constante sollicitude, plus assidue et plus ingnieuse encore que ne l'avait t celle de sa mre; cette maison claire et riante, o l'atmosphre semblait assouplie et rchauffe par une influence magntique, ce silence du parc, ces fleurs du jardin, ces enfants la voix mlodieuse qui chantaient avec les oiseaux, tout, jusqu'au chien de Clio, qui courait si gracieusement dans les herbes, poursuivant les papillons pour imiter son jeune ami: enfin, cet ensemble de choses qu'il se reprsentait et se dtaillait pour la premire fois, au moment de s'en sparer, tout cela tait donc fini pour lui! Et justement, comme il pensait au chien de Clio, ce bel animal s'lana vers lui, et, pour la premire fois, le caressa avec tendresse. Il n'avait pourtant pas suivi Karol, et celui-ci crut d'abord que Clio n'tait pas loin. Mais, ne le voyant pas paratre, il se rappela que la veille, _Lartes_ (c'tait le nom du chien) avait fait une pointe sur la rive o les barques s'taient arrtes; qu'on l'avait rappel en vain, et qu'en rentrant la maison, Clio s'tait inquit de ne pas l'y trouver. On l'avait siffl et appel encore, pensant qu'il aurait ctoy le lac et serait revenu par les prs; mais on s'tait couch sans le retrouver; Lucrezia avait consol son fils en lui disant que le chien avait dj pass plusieurs fois la nuit dehors, et qu'il tait trop intelligent pour ne pas retrouver, ds qu'il le voudrait, le chemin de sa demeure. Le jeune et beau Lartes, entran par l'ardeur de la chasse, avait donc guett et poursuivi quelque livre pour son propre compte, jusqu'au point du jour, et soit qu'il et perdu sa piste, ou qu'il et russi l'atteindre et le dvorer, il songeait ce moment Clio, qui le faisait jouer, la Floriani qui lui donnait elle-mme sa nourriture, au petit Salvator qui lui tirait les oreilles, son frais coussin et son djeuner. Il se rendait trs-bien compte de l'heure et se disait qu'il fallait rentrer pour n'tre point grond de sa trop longue absence. Il est bien possible mme qu'il pousst la finesse jusqu' se flatter qu'on ne s'en serait pas aperu. En voyant Karol, il s'imagina que celui-ci n'tait venu aussi loin que pour le chercher; et, se sentant coupable, ne voulant pas aggraver ses torts, il vint sa rencontre d'un air affectueux et modeste, balayant la terre de sa longue queue soyeuse, et se donnant toutes sortes de grces, pour se faire pardonner son escapade. Le prince ne put rsister ses avances, et se dcida le toucher un peu sur la tte: Et toi aussi, pensait-il, tu as voulu rompre ta chane et essayer de ta libert! Et voil que tu hsites entre la servitude d'hier et l'effroi d'aujourd'hui! Karol ne pouvait plus envisager qu'avec terreur la solitude de son pass. Il se disait qu'il valait mieux souffrir les tortures d'un amour troubl par le doute et la honte, que de ne vivre d'aucune faon. Qu'allait-il retrouver, en se replongeant dans l'isolement? L'image de sa mre et celle de Lucie ne viendraient plus le visiter que pour lui faire d'amers reproches. Il essaya de les voquer, elles n'obissaient plus son appel. Il n'avait jamais pu se persuader que sa mre ft morte, il le sentait prsent, la tombe ne rendait plus sa proie. Les traits de Lucie taient tellement effacs de sa mmoire, qu'il s'efforait en vain de se les reprsenter. Ils taient couverts d'un pais nuage. Maintenant que Karol avait bu la coupe de la vie, la socit de ces ombres l'pouvantait au lieu de le charmer. Vivre! il faut donc vivre malgr soi, il faut donc aimer la vie en la mprisant, et s'y plonger en dpit de la peur et du dgot qu'elle inspire? pensait-il en se dbattant contre lui-mme. Est-ce la volont de Dieu? Est-ce la tentation d'un esprit de vertige et de tnbres? Mais trouverai-je la vie dsormais auprs de Lucrezia? Ne sera-ce point la mort, que cet attachement dont les circonstances me font rougir, et que le doute va empoisonner? Nant pour nant, ne vaudrait-il pas mieux languir et dprir, avec le sentiment de son propre courage, que dans celui de son indignit? Il ne trouvait point d'issue ses incertitudes. Il se levait, faisait un pas vers l'exil, et regardait derrire lui. Son coeur se dchirait et se brisait la pense de ne plus voir sa matresse, et il le sentait physiquement s'teindre, comme si cette femme en tait le moteur unique. Il tait presque vaincu dj, et cherchait dans quelque augure, dans quelque hasard providentiel, dernire ressource de la faiblesse, l'indice du chemin qu'il devait suivre. Lartes vint son secours. Lartes tait dcid rentrer. Lorsque Karol tournait le dos la villa, le chien s'arrtait et le regardait d'un air tonn; puis, lorsque le prince revenait vers lui, il bondissait d'un air joyeux, et lui disait avec ses yeux brillants d'expression et d'intelligence: C'est par ici, en effet, vous vous trompiez, suivez-moi donc! [Illustration: Ils revenaient la villa... (Page 46.)] Karol trouva un faux-fuyant digne d'un enfant. Il se dit que la Floriani tenait beaucoup ce chien, que Clio tait capable de pleurer un jour entier, s'il ne le retrouvait point; que l'animal tait bien jeune, bien fou, et se laisserait peut-tre tenter par quelque nouvelle proie avant de rentrer; qu'enfin il pouvait se perdre ou se laisser emmener par quelque chasseur, et que son devoir, lui, tait de le ramener la maison. Il appela donc Lartes, veilla purilement sur lui, et regagna la villa Floriani sans le perdre de vue. Pourtant, l'on peut dire que jamais aveugle ne fut plus littralement conduit par un chien. En voyant la porte du parc ouverte, Lartes prit sa course, et, enchant de rentrer, il devana Karol et gagna la maison, la chambre de Clio, o il se blottit sous le lit, en attendant son rveil. Le prtexte du chien manquait ds lors Karol, il n'tait pas oblig de franchir la grille du parc, et il allait nanmoins la franchir, lorsque ses yeux rencontrrent une inscription trace au pinceau sur une pierre latrale. C'taient les fameux vers du Dante: Per me si va nella citt dolente, Per me si va nell'eterno dolore, Per me si va tra la perduta gente... ... Lasciate ogni speranza, voi, ch'entrate! Et plus bas: _Avis aux voyageurs!_ CLIO FLORIANI. Karol se souvint que, peu de jours auparavant, Clio, qui venait d'apprendre par coeur ce passage classique de la _Divine Comdie_, et qui le rptait tout propos avec ce mlange d'admiration et de parodie qui est propre aux enfants, s'tait amus l'crire sur le montant de la porte du parc, en l'accompagnant d'un avertissement factieux aux passants. Comme la villa n'tait situe sur aucune route de passage, il y avait peu d'inconvnients laisser subsister l'inscription de Clio jusqu' la premire pluie; la Floriani n'avait fait qu'en rire, et Karol qui ces vers lugubres n'offraient aucun sens, ce moment-l, ne s'en tait point alarm. Il tait repass plusieurs fois par cette porte sans y prendre garde; il n'y aurait plus jamais song, sans la rvolution qui s'tait opre en lui. Au premier abord, les mots de _perduta gente_ lui parurent offrir une allusion affreuse et peut-tre quelque peu vraie, car il se hta de l'effacer. Puis, en relisant, malgr lui, le dernier vers, il fut saisi d'une terreur superstitieuse, en songeant que les enfants prophtisent souvent sans le savoir, et disent en riant d'effroyables vrits. Il cueillit une poigne d'herbe et en frotta la muraille; mais, par un hasard fort simple, le dernier vers, portant sur une pierre moins polie que les autres, ne s'effaa pas entirement et resta visible malgr tous les efforts de Karol. [Illustration: Jusqu'au chien de Clio qui courait. (Page 47.)] --Eh bien! dit-il en s'lanant dans le parc, cela est crit ainsi au livre de ma destine. Pourquoi mes yeux en seraient-ils offenss? O Lucrezia, tu ne m'avais donn que du bonheur; prsent que je vais souffrir par toi et pour toi, je vois quel point je t'aime! La Floriani tait dj trs-inquite, elle avait cherch Karol dans tout le parc, ne concevant pas que, contrairement ses habitudes, il se ft lev avant elle et qu'il et t se promener sans elle. Elle tait dans la chaumire du pcheur lorsqu'elle vit le prince effacer l'inscription et rentrer prcipitamment comme si, de mme que Lartes, il et craint d'tre grond. Elle courut aprs lui, et, l'enlaant dans ses bras: Vous trouvez donc, lui dit-elle, que ce serait un grave mensonge? Karol n'avait gure l'esprit prsent; il ne songeait pas qu'elle et pu le voir effacer les vers du Dante; il ne pensait dj plus ces vers, mais bien la trahison possible de Salvator. Il crut qu'elle rpondait ses secrtes penses, qu'elle avait devin ses angoisses, pi son essai de fuite; que sais-je? tout ce qu'il y avait de plus invraisemblable lui vint l'esprit, et il rpondit d'un air effar: Soyez-en juge vous-mme, il ne m'appartient pas de rpondre pour vous. Lucrezia fut un peu tonne et commena redouter quelque accs d'excentricit. Salvator l'en avait prvenue diverses reprises avant qu'elle donnt son coeur au prince. Mais elle n'avait pu y croire, parce que, depuis sa maladie, Karol tait toujours t ravi au septime ciel et ne lui avait jamais caus un instant d'effroi. Elle se demanda s'il tait bien guri, s'il n'tait pas menac d'une rechute imminente, ou bien si, rellement, son cerveau tait faible et tourment d'ides fantasques. Elle l'interrogea. Il ne voulut point rpondre, et lui baisa la main plusieurs reprises, en lui demandant pardon. Mais pardon de quoi? Voil ce qu'elle ne put jamais savoir, malgr les investigations de sa tendresse. Ses manires taient aussi changes que sa figure et son langage. Il s'tait dit que, s'il se dcidait rentrer chez elle, il devait prendre avec lui-mme l'engagement de ne lui faire aucune question, aucun reproche, de ne point avilir son propre amour par des paroles blessantes de part ou d'autre; enfin, il se raidissait pour ainsi dire dans une sorte de religion chevaleresque et dans un redoublement de respect extrieur, comme s'il et cru rparer par l le tort qu'il lui avait fait dans son me en la souponnant. La Floriani avait toujours t vivement touche de ce respect qu'il lui tmoignait devant ses enfants et ses serviteurs. Rien, chez lui, ne lui rappelait le sans-gne blessant et l'espce d'abandon impertinent des amants heureux. Mais, dans le tte--tte, elle n'tait pas habitue lui voir dtourner son front de ses lvres et se rejeter sur ses mains en saluant comme un abb qui rend hommage une douairire. Elle essaya de rompre cette glace, elle lui fit de tendres reproches, elle le railla amicalement: tout fut inutile. Il se htait de retourner vers la maison, car il sentait que sa souffrance n'tait pas assez calme pour lui permettre de paratre heureux. Salvator ne fut point tonn de voir, ce jour-l, son ami silencieux et sombre; il l'avait vu si souvent ainsi! Je suis inquite ce matin, lui dit tout bas Lucrezia; Karol est ple et triste.--Tu devrais tre habitue le voir s'veiller tout diffrent de ce qu'il tait en s'endormant, rpondit Salvator. N'est-il pas mobile et changeant comme les nuages? --Non, Salvator, il n'est point ainsi. Depuis deux mois, c'est un ciel pur et brlant, sans un seul nuage, sans la moindre vapeur. --En vrit! quelle merveille tu me contes l? Je peux peine te croire. --Je te le jure. Que peut-il donc avoir aujourd'hui? --Mais rien! il aura fait un mauvais rve. --Il n'en faisait plus que de beaux! --C'tait un grand hasard ou un grand prodige; moi, je ne l'ai jamais vu une semaine... que dis-je? un jour entier, sans tomber dans quelque accs de mlancolie. --Et propos de quoi y tombait-il si souvent? --Tu me demandes l ce que je n'ai jamais pu lui faire dire. Karol n'est-il pas un hiroglyphe ambulant, un mythe personnifi? --Il ne l'a pas t pour moi jusqu' cette heure; et, puisque, j'avais trouv, mon insu, le moyen de le rendre heureux et confiant, il faut bien que je lui aie dplu en quelque chose depuis hier. --Vous tes-vous querells cette nuit? --Querells? quel mot! --Oh! tu es devenue _sublime_ comme lui, je le vois bien, et il faut se faire un vocabulaire choisi exprs pour vous deux. Eh bien, voyons, n'avez-vous pas touch quelque point douloureux de votre existence l'un ou l'autre, en causant ensemble la nuit dernire? --La nuit dernire, comme toutes les autres nuits, je n'ai pas quitt mes enfants. Nous nous retirons de bonne heure, je me lve avec le jour, et, tandis que les petits sommeillent encore ou babillent avec leur bonne en se levant, je vais veiller doucement Karol, et nous causons ensemble; le plus souvent, nous nous regardons et nous nous adorons sans nous rien dire. Ce sont deux heures de dlices, o jamais un mot pnible, une rflexion positive, un souvenir quelconque des ennuis et des maux de la vie relle, n'ont trouv place. Ce matin, j'ai t ouvrir ses fentres comme l'ordinaire, comme j'en ai pris l'habitude durant sa maladie. Il tait dj sorti, ce qui ne lui tait encore jamais arriv. Il est rest deux heures absent. Il avait l'air gar en rentrant, il disait des paroles que je ne comprends pas, ses manires taient bizarres. Il m'a fait presque peur, et, maintenant, son abattement, le soin qu'il prend de ne pas rester avec nous, me font mal. Toi, qui le connais, tche de lui faire dire ce qu'il a! --Moi, qui le connais, je ne puis rien te dire, sinon qu'il a t gai hier soir, ce qui tait un signe certain qu'il serait triste ce matin. Il n'a jamais eu une heure d'expansion dans sa vie, sans la racheter par plusieurs heures de rserve et de taciturnit. Il y a certainement cela des causes morales, mais trop lgres ou trop subtiles pour tre apprciables l'oeil nu. Il faudrait un microscope pour lire dans une me o pntre si peu de la lumire que consomment les vivants. --Salvator, tu ne connais pas ton ami, dit la Lucrezia: ce n'est point l son organisation. Un soleil plus pur et plus clatant que le ntre rayonne dans son me ardente et gnreuse. --Comme tu voudras, rpondit Salvator en souriant; alors, tche d'y voir clair, et ne m'appelle pas pour tenir le flambeau. --Tu railles, mon ami! reprit la Floriani avec tristesse, et pourtant je souffre! Je m'interroge en vain, je ne vois pas en quoi j'ai pu contrister le coeur de mon bien-aim. Mais la froideur de son regard me glace jusqu' la moelle des os, et, quand je le vois ainsi, il me semble que je vais mourir. XXII. Quelques mots de franche explication eussent guri les souffrances de la Floriani et de son amant; mais il et fallu qu'en demandant connatre la vrit, Karol pt avoir confiance dans la loyaut de la rponse; et, quand on s'est laiss dominer par un soupon injuste, on perd trop de sa propre franchise pour se reposer sur celle d'autrui. D'ailleurs, ce malheureux enfant n'avait pas sa raison, et il n'en conservait que juste assez pour savoir que la raison ne le persuaderait pas. Heureusement ces natures promptes se troubler et folles dans leurs alarmes, se relvent vite et oublient. Elles sentent elles-mmes que leur angoisse chappe aux secours de l'affection, et qu'elle ne peut cesser qu'en s'puisant d'elle-mme. C'est ce qui arriva Karol. Le soir de cette sombre journe, il tait dj fatigu de souffrir, il s'ennuyait de la solitude; la nuit, comme il y avait longtemps qu'il n'avait dormi, il subit un accablement qui lui procura du repos. Le lendemain il retrouva le bonheur dans les bras de la Floriani; mais il ne s'expliqua pas sur ce qui l'avait rendu si diffrent de lui-mme la veille, et elle fut force de se contenter de rponses vasives. Cela resta en lui comme une plaie qui se ferme, mais qui doit se rouvrir, parce que le germe du mal n'a pas t dtruit. Lucrezia n'oublia pas aussi vite ce que son amant avait souffert. Quoiqu'elle ft loin d'en pntrer le motif, elle en ressentit le contre-coup. Ce ne fut pas chez elle une douleur soudaine, violente et passagre. Ce fut une inquitude sourde, profonde et continuelle. Elle persista, en dpit de Salvator, croire qu'il n'y a pas de souffrance sans cause; mais elle eut beau chercher, sa conscience ne lui reprochant rien, elle fut rduite croire que Karol avait senti se rveiller en lui, ou le souvenir de sa mre, ou le regret d'avoir t infidle la mmoire de Lucie. Karol tait donc redevenu calme et confiant, avant que la Floriani se ft console de l'avoir vu malheureux; mais, au moment o elle se rassurait enfin et commenait oublier l'effroi que lui avait caus ce nuage, une circonstance rveilla la souffrance de Karol. Et quelle circonstance? nous osons peine la rapporter, tant elle est absurde et purile. En jouant avec Lartes, la Floriani, touche de sa grce et de son regard tendre, lui donna un baiser sur la tte. Karol trouva que c'tait une profanation, et que la bouche de Lucrezia ne devait pas effleurer la tte d'un chien. Il ne put s'empcher d'en faire la remarque avec une certaine vivacit qui trahit sa rpugnance pour les animaux. La Floriani, tonne de le voir prendre au srieux une pareille chose, ne put se dfendre d'en rire, et Karol fut profondment bless. --Mais quoi, mon enfant, lui dit-elle, aimeriez-vous mieux une discussion en rgle propos d'un baiser donn mon chien? Pour moi, je n'aimerais pas me mettre en dsaccord avec vous sur quoi que ce soit, et, ne trouvant pas le sujet digne d'tre comment et pes, je n'prouve que le besoin de m'gayer un peu sur la bizarrerie de ce sujet mme. --Ah! je suis ridicule, je le sais, dit Karol: et c'est une chose funeste pour moi, que vous commenciez vous en apercevoir! Ne pouviez-vous me rpondre autrement que par un clat de rire? --Je ne trouvais rien rpondre l-dessus, vous dis-je, reprit Lucrezia, un peu impatiente. Faut-il donc, quand vous me faites une observation, que je baisse la tte en silence, quand mme je ne suis point persuade qu'elle vaille la peine d'tre faite? --Il faut donc devenir tranger l'un l'autre sur tout ce qui touche au monde rel, dit Karol avec un soupir. Nous nous entendrions si peu sur ce point, que je dois apparemment me taire ou n'ouvrir la bouche que pour faire rire! Il bouda deux heures pour ce fait, aprs quoi il n'y songea plus et redevint aussi aimable que de coutume; mais la Floriani fut triste pendant quatre heures, sans bouder et sans montrer sa tristesse. Le lendemain, ce fut autre chose, je ne sais quoi, moins encore; et, le surlendemain, on fut triste de part et d'autre, sans cause apparente. Salvator n'avait pas vu la puret clatante du bonheur de ces deux amants en son absence. A peine arriv, il ne voyait, au contraire, que le retour de Karol ses anciennes susceptibilits. Il le trouvait, tantt plein d'affection, tantt plein de froideur pour lui. Il ne s'en tonnait pas, l'ayant toujours vu ainsi; mais il se disait avec chagrin que la cure n'tait point radicale, et il revenait la conviction que ces deux tres n'taient point faits l'un pour l'autre. Aprs plusieurs jours d'observations et de rflexions sur ce sujet, il rsolut de s'en expliquer avec son ami et de l'amener, malgr lui, se rvler. Il savait que ce n'tait point facile, mais il savait aussi comment il devait s'y prendre. --Cher enfant, lui dit-il, environ une semaine aprs son retour la villa Floriani, je voudrais, s'il est possible, obtenir de toi une rponse la question suivante: Sommes-nous encore pour longtemps ici? --Je ne sais pas, je ne sais pas, rpondit Karol d'un ton sec, et, comme si cette demande l'et fort importun; mais, un instant aprs, ses yeux se remplirent de larmes, et il parut prvoir, par la manire dont il regarda Salvator, que leur sparation lui semblait invitable. --Je t'en prie, Karol, reprit le comte Albani, en lui prenant la main, une fois, en ta vie, essaie de te faire une ide de l'avenir par complaisance pour moi, qui ne puis rester dans une ternelle attente des vnements. Autrefois, c'est--dire avant de venir ici, tu te retranchais toujours sur l'tat de ta sant, qui ne te permettait de faire aucun projet. Fais de moi tout ce que tu voudras, disais-tu; je n'ai aucune volont, aucun dsir. A prsent, les rles sont changs, et ta sant ne peut plus te servir de prtexte; tu te portes fort bien, tu as pris de la force... Ne secoue pas la tte; je ne sais o en est ton moral, mais je vois fort bien que ton physique va au mieux. Tu ne te ressembles plus, ta figure a chang de ton et d'expression, tu marches, tu manges, tu dors comme tout le monde. L'amour et Lucrezia ont fait ce miracle; tu ne t'ennuies plus de la vie, tu te sens fix apparemment. C'est mon tour d'tre incertain et de ne plus voir clair devant moi. Voyons, tu veux rester ici n'est-ce pas? --Je ne sais pas si je pourrais partir, quand mme je le voudrais, rpondit Karol, extrmement malheureux d'avoir rpondre clairement: je crois que je n'en aurais pas la force, et pourtant je le devrais. --Tu le devrais, parce que...? --Ne me le demande pas. Tu peux bien le deviner toi-mme. --Tu es donc toujours aussi paresseux d'esprit quand il faut arriver traiter l'insipide chapitre de la vie relle? --Oui, d'autant plus paresseux, que j'en suis sorti davantage depuis quelque temps. --Alors, tu veux que je fasse comme l'ordinaire; que je pense ta place, que je discute avec moi-mme, comme si c'tait avec toi, et que je te prouve, par de bonnes raisons, ce que tu as envie de faire. --Eh bien, oui, rpondit le prince avec le srieux d'un enfant gt. Ce n'est pas qu'en cette circonstance il et besoin de l'avis d'un autre pour connatre la force de son amour; mais il tait bien aise d'entendre juger sa situation par Salvator, pour tcher de lire dans les sentiments secrets de celui-ci. --Voyons! reprit gaiement Salvator, qui redoutait d'autant moins un pige qu'il n'avait pas d'arrire-pense; je vais essayer. Ce n'est pas facile maintenant; tout est chang en toi, et il ne s'agit plus de savoir si l'air de ce pays est bon, si le sjour est agrable, si l'auberge est bien tenue, et si la chaleur ou le froid ne doivent point nous chasser. L't de la passion te rchaufferait quand mme le soleil de juin ne darderait pas ses rayons sur ta tte. Cette maison de campagne est belle, et l'htesse n'est point dsagrable.... Allons! tu ne veux pas mme sourire de mon esprit? --Non, ami, je ne puis. Parle srieusement. --Volontiers. Alors je serai bref. Tu es heureux ici, et tu te sens ivre d'amour. Tu ne peux prvoir combien de temps cela durera sans se troubler et s'obscurcir. Tu veux jouir de ton bonheur, tant que Dieu le permettra, et aprs.... Voyons, aprs? Rponds. Jusqu'ici j'ai constat ce qui est, c'est ce qui sera ensuite que je tiens savoir. --Aprs! aprs, Salvator? Aprs la lumire, il n'y a que les tnbres. --Pardon! il y a le crpuscule. Tu me diras que c'est encore la lumire, et que tu en jouiras jusqu' extinction finale. Mais quand viendra la nuit, il faudra pourtant bien se tourner vers un autre soleil? Que ce soit l'art, la politique, les voyages ou l'hymne, nous verrons! Mais, dis-moi, quand nous en serons l, o nous retrouverons-nous? Dans quelle le de l'Ocan de la vie faut-il que j'aille t'attendre? --Salvator! s'cria le prince effray et oubliant les tristes soupons qui l'obsdaient, ne me parle pas d'avenir. Tiens, moins que jamais, je puis prvoir quelque chose. Tu me prdis la fin de mon amour ou _du sien_, n'est-ce pas? Eh bien, parle-moi de la mort, c'est la seule pense que je puisse associer celle que tu me suggres. --Oui, oui, je comprends. Eh bien n'en parlons plus, puisque tu es encore dans ce paroxysme o l'on ne peut songer ni faire cesser, ni faire durer le bonheur. Il est fcheux, peut-tre, qu'un peu d'attention et de prvoyance ne soient pas admissibles dans ces moments-l; car tout idal s'appuie sur des bases terrestres, et un peu d'arrangement dans les choses de la vie pourrait contribuer la stabilit, ou du moins, la prolongation du bonheur! --Tu as raison, ami, aide-moi donc! Que dois-je faire? Y a-t-il quelque chose de possible dans la situation trange o je me vois plac? J'ai cru que cette femme m'aimerait toujours! --Et tu ne le crois plus? --Je ne sais plus rien, je ne vois plus clair. --Il faut donc que je voie ta place. La Floriani t'aimera toujours, si vous pouvez parvenir aller demeurer dans Jupiter ou dans Saturne. --O ciel! tu railles? --Non, je parle raison. Je ne connais pas de coeur plus ardent, plus fidle, plus dvou que celui de Lucrezia; mais je ne connais pas d'amour qui puisse conserver son intensit et son exaltation au del d'un certain temps, sur la terre o nous vivons. --Laisse-moi, laisse-moi! dit Karol avec amertume, tu ne me fais que du mal! --Ce n'est pas le procs de l'amour que je viens faire, reprit Salvator avec calme. Je ne prtends pas prouver non plus que votre amour soit vulgaire, et qu'il ne puisse rsister, plus que tout autre, aux lois de sa propre destruction. Sur ce chapitre, tu en sais plus que moi, et tu connais la Floriani sous un aspect que je n'ai jamais pu que pressentir et deviner. Mais ce que je connais mieux que vous deux, peut-tre, malgr toute l'exprience de cette adorable folle de Lucrezia, c'est que le milieu o se trouve place la vie positive des amants agit, malgr eux et malgr tout, sur leur passion. Vous aurez en vain le ciel dans le coeur, si un arbre vous tombe sur la tte, je vous dfie de ne pas vous en ressentir. Eh bien, si les circonstances extrieures vous aident et vous protgent, vous pouvez vous aimer longtemps, toujours peut-tre! jusqu' ce que la vieillesse vienne vous apprendre que le _toujours_ des amants n'est pas le sien. Si, au contraire, en ne prvoyant et n'examinant rien, vous laissez de mauvaises influences pntrer jusqu' vous, il vous arrivera de subir le sort commun, c'est--dire de voir des misres vous troubler et vous anantir. --Je t'coute, ami; continue, dit Karol, que faut-il craindre et prvoir? Que puis-je empcher? --La Floriani est libre comme l'air, j'en conviens, elle est riche, indpendante de toute ancienne relation, et il semble qu'elle ait eu la rvlation de ce qui convenait votre bonheur, en rompant d'avance avec le monde, et en venant s'enfermer dans cette solitude. Voil d'excellentes conditions pour le prsent; mais sont-elles jamais durables? --Crois-tu qu'elle prouve le besoin de retourner dans le monde? Mon Dieu! si cela peut arriver... Malheureux, malheureux que je suis! --Non, non, cher enfant, dit Salvator, frapp du dsespoir et de l'pouvante de son ami. Je ne dis point cela, je n'y crois pas. Mais le monde peut venir la chercher ici, et l'y obsder malgr elle. Si je n'avais pas t muet comme la tombe, Venise, avec tous ceux qui m'ont parl d'elle, si je n'avais pas rpondu d'une manire vasive ceux qui savaient bien qu'elle tait ici: Elle a le projet de s'y installer, peut-tre, mais elle n'est pas fixe, elle va faire un voyage, elle ira peut-tre en France... que sais-je? tout ce que Lucrezia elle-mme m'avait suggr de rpondre aux questions indiscrtes... dj, sois-en sr, vous seriez inonds de visites. Mais ce qui est diffr n'est peut-tre pas perdu. Un jour peut venir o vous ne serez plus seuls ici: quelle sera ton attitude vis--vis des anciens amis de ta matresse? --Horrible! horrible! rpondit Karol en frappant sa poitrine. --Tu prends tout d'une manire trop tragique, mon cher prince! Il n'est pas question de se dsesprer pour cela, mais de s'y attendre et d'tre prt lever sa tente dans l'occasion. Ainsi ce mal ne serait pas sans remde. Vous pourriez partir et aller chercher quelque autre solitude temporaire. Il y a un certain art dgoter les visiteurs, c'est de ne jamais les rendre certains de vous rencontrer. La Floriani entend cela fort bien. Elle t'aiderait sortir d'embarras... Calme-toi donc! --Eh bien, alors, n'y a-t-il pas d'autres dangers? dit Karol, qui passait, avec sa mobilit ordinaire, de l'pouvante exagre la confiance paresseuse. --Oui, mon enfant, il y a d'autres dangers, rpondit Salvator; mais tu vas t'mouvoir encore, plus que je ne veux, et peut-tre m'envoyer au diable. --Parle toujours. --Il y a, quand vous aurez fait la solitude autour de vous, le danger de la satit. --Il est vrai, dit Karol, accabl de cette pense, peut-tre dj le pressens-tu avec raison, de sa part. Oh oui! j'ai t souffrant et morose ces jours-ci. Elle a d tre lasse et ennuye de moi. Elle te l'a dit? --Non, elle ne me l'a pas dit; elle ne l'a point pens, et je ne crois pas qu'elle se lasse la premire. C'est pour toi bien plus que pour elle, que je crains la fatigue de l'me. --Pour moi, pour moi, dis-tu? --Oui, je sais que tu es un tre d'exception, je sais ta persvrance aimer une femme que tu n'avais point connue (qu'il me soit permis de le dire prsent). Je sais aussi de quelle manire exclusive et admirable tu as aim ta mre. Mais tout cela n'tait pas de l'amour. L'amour s'use, et le tien, sachant moins que tout autre supporter les atteintes de la ralit, s'usera vite. --Tu mens! s'cria Karol avec un sourire d'exaltation, la fois superbe et naf. --Mon enfant, je t'admire, mais je te plains, reprit Salvator. Le prsent est radieux, mais l'avenir est voil. --Fais-moi grce de lieux communs! --Fais moi la grce d'en couter un seul. Ta noble famille, tes anciens amis, ce grand monde trs-restreint, mais d'autant plus choisi et svre, que tu as eu jusqu'ici pour milieu, pour air vital, si je puis parler ainsi, quel rle vas-tu y jouer? --J'y renonce pour jamais! J'y ai song, cela, Salvator, et cette considration a pes moins qu'une paille dans la balance de mon amour. --Trs-bien; quand tu retourneras tes grands parents, ils t'absoudront, coup sr; mais ils ne diront pas moins qu'il est indigne de toi d'avoir t l'amant d'une comdienne, si longtemps et si srieusement. Ils te pardonneraient plus aisment, ces vertueux amis, d'avoir eu cent caprices de ce genre qu'une passion. --Je ne te crois point; mais s'il en tait ainsi, raison de plus pour que je rompe sans regret avec ma famille et toutes nos anciennes relations. --A la bonne heure, ce sont gens admirables, mais fort ennuyeux, que les grands parents; il y a longtemps que je laisse gronder les miens sans les interrompre. Si tu veux tre mauvaise tte, aussi... c'est fort inattendu, fort plaisant, mais, vive Dieu! je m'en rjouis! Cependant, cher Karol, il y a une autre famille laquelle tu ne penses pas, c'est celle de la Floriani, et tu l'as pour tmoin de vos amours. --Ah! tu touches enfin le point douloureux, s'cria le prince, frissonnant comme la morsure d'un serpent. Son pre, oui, ce misrable, qui nous prend pour des histrions mourant de faim et recevant ici l'aumne du logement et de la nourriture! C'est hideux, et j'ai failli partir en lui entendant dire cela Biffi. --Le pre Menapace nous fait cet honneur? rpondit Salvator en clatant de rire.... Mais voyant combien Karol prenait au srieux ce ridicule incident, il essaya de le calmer. --Si tu avais racont la Lucrezia cette bouffonne aventure, lui dit-il, elle t'et rpondu de manire t'en consoler, et voici ce que cette brave femme t'aurait dit: Mon enfant, je n'ai jamais eu que des amants dans la dtresse, tant j'avais frayeur de passer pour une fille entretenue. Vous avez des millions, on peut croire que vous me rendez de grands services, et je vous aime tant, que je n'y ai pas song ou que je m'en moque; oubliez donc les billeveses de mon pre et de Biffi, comme j'oublie pour vous le monde entier. Tu vois donc bien, Karol, que tu lui dois de n'tre pas si chatouilleux l'endroit de l'opinion. Mais parlons de ses enfants, mon ami, y as-tu song? --Est-ce que je ne les aime pas? s'cria le prince. Est-ce que je voudrais les loigner d'elle un seul instant? --Mais est-ce qu'ils ne grandiront pas? Est-ce qu'ils ne comprendront jamais? Je sais bien qu'ils sont tous enfants naturels, qu'ils ne se souviennent pas de leurs pres, et qu'ils sont encore dans cet ge heureux o ils peuvent se persuader qu'une mre suffit pour qu'on vienne au monde. Comment elle sortira un jour de cet embarras vis--vis d'eux, et ce qui se passera de sublime ou de dplorable dans le sein de cette famille, cela ne nous regarde ni l'un ni l'autre. J'ai foi aux merveilleux instincts de la Floriani pour s'en tirer avec honneur. Mais ce n'est pas une raison pour que tu compliques sa situation par ta prsence continuelle. Tu ne sauras ou tu ne voudras jamais mentir. Comment cela pourra-t-il s'arranger? Karol, qui ne connaissait pas l'expansion des paroles, lorsqu'il tait au comble du chagrin, cacha son visage dans ses mains et ne rpondit pas. Il avait dj pressenti cet affreux problme, depuis le jour o les enfants de la Floriani, le faisant souffrir de leurs rires et de leurs cris, la vision de l'avenir avait pass vaguement devant ses yeux. L'ide de devenir un jour l'ennemi naturel et le flau involontaire de ces enfants adors, s'tait lie naturellement au premier instant d'ennui et de dplaisir qu'ils lui avaient caus. --Tu dchires les entrailles de la vrit, dit-il enfin son ami, et tu me les jettes toutes sanglantes la figure. Tu veux donc que je renonce mon amour, et que je meure? Tue-moi donc tout de suite. Partons! XXIII. Salvator fut tonn de la violence du sentiment qui dominait encore Karol. Il tait loin de prvoir que cette violence, au lieu de diminuer, irait toujours en grandissant avec la souffrance; Salvator cherchait le bonheur dans l'amour, et quand il ne l'y trouvait plus, son amour s'en allait tout doucement. En cela il tait comme tout le monde. Mais Karol aimait pour aimer: aucune souffrance ne pouvait le rebuter. Il entrait dans une nouvelle phase, dans celle de la douleur, aprs avoir puis celle de l'ivresse. Mais la phase du refroidissement ne devait jamais arriver pour lui. C'et t celle de l'agonie physique, car son amour tait devenu sa vie, et, dlicieuse ou amre, il ne dpendait pas de lui de s'y soustraire un seul instant. Salvator, qui connaissait si bien son caractre, mais qui n'en comprenait pas le fond, se persuada que la ralisation de sa prophtie ne serait qu'une affaire de temps. --Mon ami, lui dit-il, tu ne me comprends pas, ou plutt tu penses autre chose qu' ce dont nous parlons. A Dieu ne plaise que je veuille t'arracher aux premiers moments d'une ivresse qui n'est point la veille de s'puiser! Mon avis, au contraire, c'est que tu ne te dfendes pas d'tre heureux, et que tu te laisses aller entirement, pour la premire fois, au doux caprice de la destine. Mais ce que j'ai te dire, ensuite, c'est qu'il ne faut pas s'obstiner violer le bonheur quand il se retire. Un jour viendra, tt ou tard, o quelque dfaillance de lumire se fera remarquer dans l'astre qui te verse aujourd'hui ses feux. C'est alors qu'il ne faudra pas attendre le dgot et l'ennui pour quitter ton amie. Il faudra fuir rsolument..... pour revenir, entends-moi bien, quand tu sentiras de nouveau le besoin de rallumer le flambeau de ta vie la sienne. J'admets, tu le vois, que ta constance doive tre ternelle. Raison de plus pour rendre lger le joug qui vous lie, en vitant l'accablement d'un tte--tte perptuel et absolu. Tout ce qui te choque dj ici disparatra distance, et quand tu reviendras l'affronter, tu verras que les montagnes sont des grains de sable. Tous les dangers rels d'une situation dont tu viens de te rendre compte, s'vanouiront quand tu ne seras plus l'hte unique et exclusif de la famille. Les enfants n'auront pas de reproche te faire, car si l'entourage souponne une prfrence de leur mre pour toi, il ne pourra la constater. Vous n'aurez plus l'air de braver l'opinion, mais d'entretenir une noble et durable amiti par de frquentes relations. Tu pourrais n'tre que l'ami et le frre de la Floriani, comme moi, par exemple, qu'il serait encore coupable et dangereux de fixer sans retour ta vie auprs d'elle. A plus juste raison, tant rellement son amant, dois-tu sa dignit et la tienne de voiler un peu cette passion aux yeux d'autrui. Tu trouves peut-tre que je prends grand soin de la rputation d'une femme qui n'en a pris aucun jusqu' prsent. Mais ce n'est pas toi qui douterais de la sincrit avec laquelle elle avait rsolu de se rhabiliter d'avance pour l'honneur futur de ses filles, en quittant le monde et en rompant tous les liens antrieurs. Ce n'est pas toi qui voudrais lui faire perdre le prix du sacrifice qu'elle venait de consommer, des bonnes rsolutions dont elle se trouvait dj si heureuse, et l'empcher d'tre, avant tout, une vertueuse mre de famille, comme elle s'en piquait trs-srieusement, le jour o nous avons frapp sa porte. Cette porte tait ferme, souviens-toi! j'aurais ternellement sur la conscience d'avoir forc la consigne et de t'avoir presque jet ensuite dans les bras de cette pauvre femme confiante et gnreuse, si, un jour, elle venait maudire l'heure fatale o j'ai dtruit son repos et fait chouer ses rves de calme et de sagesse! --Tu as raison! s'cria le prince en se jetant dans les bras de son ami, et voil le langage qu'il aurait fallu me parler tout d'abord. De toutes les choses relles, il n'en est qu'une seule que je puisse comprendre, c'est le respect que je dois l'objet de mon amour, c'est le soin que je dois prendre de son honneur, de son repos, de son bonheur domestique. Ah! si, pour lui prouver mon dvouement aveugle et mon idoltrie, il faut que je la quitte ds prsent, me voil prt. Sans doute, c'est elle qui t'a charg de me suggrer ces rflexions que tu viens de me faire faire. Voyant que je ne songeais rien, que je m'endormais dans les dlices, elle s'est dit qu'il fallait me rveiller. Elle a bien fait. Va lui demander pardon pour mon imprvoyant gosme; qu'elle fixe elle-mme la dure de mon absence, le jour de mon dpart... et ne lui laisse pas oublier de fixer aussi celui de mon retour. --Cher enfant, reprit Salvator en souriant, ce serait faire injure la Floriani que de la croire plus raisonnable et plus prudente que toi. C'est de moi-mme et son insu que je t'ai parl comme je viens de le faire, au risque de te briser le coeur. Si j'en avais demand la permission Lucrezia, elle me l'aurait refuse, car une amante, comme elle, a toutes les faiblesses d'une mre, et, quand nous parlerons de dpart, bien loin qu'elle nous approuve, nous aurons une lutte soutenir. Mais nous lui parlerons de ses enfants, et elle cdera son tour. Elle comprendra qu'un amant ne doit pas se conduire comme un mari, et s'installer chez elle comme le gardien d'une forteresse! --Un mari! dit Karol en se rasseyant et en regardant fixement Salvator...... Si elle se mariait! --Oh! pour cela, sois tranquille, il n'y a pas de danger qu'elle te fasse ce genre d'infidlit, rpondit Salvator, tonn de l'effet que ce mot prononc au hasard, avait produit sur le prince. --Tu as dit un mari! reprit Karol, s'acharnant cette pense soudaine: un mari serait la rhabilitation de sa vie entire. Au lieu d'tre l'ennemi et le flau de ses enfants, s'il tait riche et digne, il deviendrait leur appui naturel, leur meilleur ami, leur pre adoptif. Il accepterait l un noble devoir; et comme il en serait rcompens! Il ne la quitterait jamais, cette femme adore; il serait un rempart entre elle et le monde, il repousserait la calomnie comme la diffamation, il pourrait veiller sur son trsor, et ne pas distraire un seul jour de son bonheur pour de cruelles et importunes convenances de position. Etre son mari! oui, tu as raison! Sans toi, je n'y aurais jamais song. Vois si je ne suis pas frapp d'une sorte d'idiotisme en tout ce qui tient la conduite de la vie sociale! Mais j'ouvre les yeux: l'amour et l'amiti m'auront rendu le service de faire de moi un homme, au lieu d'un enfant et d'un fou que j'tais. Oui, oui, Salvator, tre son mari, voil la solution du problme! Avec ce titre sacr, je ne la quitterai plus, et je la servirai au lieu de lui nuire. --Eh bien, voil une heureuse ide! s'cria Salvator; j'en suis tourdi, je tombe des nues! Songes-tu ce que tu dis, Karol? toi, pouser la Floriani! --Ce doute m'offense, fais-moi grce de tes tonnements. J'y suis rsolu, viens avec moi plaider ma cause et obtenir son consentement. --Jamais! rpondit Salvator; moins que, dans dix ans d'ici, jour pour jour, tu ne viennes me faire la mme demande. O Karol! je ne te connaissais pas encore, malgr tant de jours passs dans ton intimit! Toi, qui te dfendais de vivre, par excs d'austrit, de mfiance et de fiert, voil que tu te jettes dans un excs contraire, et que tu prends la vie corps corps comme un forcen! Moi, qui ai subi tant de sermons et de remontrances de ta part, voil qu'il me faut jouer le rle de mentor pour te prserver de toi-mme! Salvator numra alors son ami toutes les impossibilits d'une semblable union. Il lui parla fortement et navement. Il confessa que la Floriani tait digne, par elle-mme, de tant d'amour et de dvouement, et que, quant lui, s'il avait dix ans de plus, et qu'il pt se rsoudre l'enchanement du mariage, il la prfrerait toutes les duchesses de la terre. Mais il dmontra au jeune prince que cet accord des gots, des opinions, des caractres et des tendances, qui sont le fond du calme conjugal, ne pouvait jamais s'tablir entre un homme de son ge, de son rang et de sa nature, et la fille d'un paysan, devenue comdienne, plus ge que lui de six ans, mre de famille, dmocrate dans ses instincts et ses souvenirs, etc., etc. Il n'est pas mme ncessaire de rappeler au lecteur tout ce que Salvator lui dut dire sur ce sujet. Mais l'influence qu'il avait prise sur son ami durant la premire partie de cet entretien, choua compltement devant son obstination. Karol avait compris de la vie tout ce qu'il en pouvait comprendre, le dvouement absolu. Tout ce qui tait d'intrt personnel et de prudence bien entendue pour sa propre existence, tait lettre close pour lui. Pardonne-lui, lecteur, ses purilits, ses jalousies et ses caprices. Ceci n'en tait plus un de sa part, et c'est dans de telles occasions que la grandeur et la force de son me rachetaient le dtail. Plus Salvator lui dmontrait les inconvnients de son projet, plus il le lui faisait aimer. S'il et pu assimiler ce mariage un martyre incessant, o Karol devait subir tous les genres de torture au profit de la Floriani et de ses enfants, Karol l'et remerci de lui faire le tableau d'une vie si conforme son ambition et son besoin de sacrifice. Il l'et accompli avec transport, ce sacrifice. Il et pu encore faire un crime Lucrezia de prononcer devant lui un nom qui sonnait mal son oreille, de laisser Salvator lui embrasser les genoux, de menacer son enfant du fouet, ou de trop caresser son chien, mais il n'et jamais song lui reprocher d'avoir accept l'immolation de toute sa vie. Heureusement... ai-je raison de dire heureusement?... n'importe! la Floriani, en recevant cette offre inattendue, fit triompher par son refus tous les arguments du comte Albani. Elle fut attendrie jusqu'aux larmes de l'amour du prince, mais elle n'en fut pas tonne, et Karol lui sut gr d'y avoir compt. Quant son consentement, elle lui rpondit que, quand mme il irait de la vie de ses enfants, elle ne le donnerait point. Telle fut la conclusion d'un combat de dlicatesse et de gnrosit qui dura plus de huit jours la villa Floriani. L'ide de ce mariage blessait l'invincible fiert de Lucrezia; peut-tre, dans l'intrt mme de ses enfants, avait-elle tort. Mais cette rsistance tait conforme au genre d'orgueil qui l'avait faite si grande, si bonne et si malheureuse. Une seule fois, dans sa vie, quinze ans, elle avait jug tout naturel d'accepter l'offre nave d'un mariage disproportionn en apparence. Ranieri n'tait pourtant ni noble, ni trs-riche, et la fille de Menapace, dans ce temps-l, apportait en dot son innocence et sa beaut dans toute leur splendeur. Mais il n'avait pu lui tenir parole, et la Floriani elle-mme l'en avait vite dgag, en prenant une ide juste de la socit, et, en voyant combien son amant et t condamn souffrir pour elle de la maldiction d'un pre et des perscutions d'une famille. Depuis, elle avait fait le serment, non de renoncer au mariage, mais de ne jamais pouser qu'un homme de sa condition et pour qui cette union serait un honneur et non une honte. Elle sentait cela si profondment, que rien ne put l'branler, et que la persistance du prince l'affligea beaucoup. Ce que toute autre femme, sa place, et pris pour un hommage enivrant, lui semblait presque une prtention humiliante, et, si elle n'et connu l'ignorance de Karol sur tous les calculs vrais de l'existence sociale, elle lui et su mauvais gr d'esprer la flchir. Depuis qu'elle tait mre de quatre enfants, et qu'elle avait expriment les accs de jalousie rtroactive que la vue de cette famille causait ses amants, elle avait rsolu de ne jamais se marier. Elle ne craignait encore rien de semblable de la part de Karol, elle ne prvoyait pas si tt qu'il subirait, cet gard, les mmes tortures que les autres; mais elle se disait qu'elle serait force de faire la position et aux intrts d'un poux quelconque des sacrifices qui retomberaient sur son intimit avec ses enfants; que cet poux aurait infailliblement rougir devant le monde de les produire et de les patroner; qu'enfin Karol perdrait sa considration et son titre d'homme srieux, dans l'opinion cruelle et froide des hommes, en acceptant toutes les consquences de son dvouement romanesque. Elle n'eut donc aucun besoin de s'appuyer sur le sentiment du comte Albani, pour rester inbranlable. Karol eut une patience enchanteresse, tant qu'il espra la persuader. Mais la Floriani, voyant qu'en invoquant toujours la considration du prince et les sentiments de sa noble famille, elle risquait d'agir, en apparence, comme ces femmes qui opposent une rsistance hypocrite pour mieux enlacer leur proie, elle coupa court ces instances par un refus net et un peu brusque. Elle avait aussi une peur affreuse de se laisser attendrir; car, en n'coutant que son dvouement maternel du moment, elle et cd ses prires et ses larmes. Elle fut donc force de feindre un peu et de proclamer une sorte de haine systmatique pour le mariage, quoiqu'elle n'et jamais song faire le procs de l'hymne en gnral. Lorsque le prince se fut en vain convaincu de l'inutilit de ses instances, il tomba dans une affliction profonde. Aux larmes tendrement essuyes par la Floriani, succda un besoin de rver, d'tre seul, de se perdre en conjectures sur cette vie relle dans laquelle il avait voulu entrer, et o il ne pouvait russir voir clair. Alors revinrent les fantmes de l'imagination, les soupons d'un esprit qui ne pouvait apprcier aucun fait matriel sa juste valeur, la jalousie, tourment invitable d'un amour dominateur tromp dans ses esprances de possession absolue. Il s'imagina que Salvator avait concert avec Lucrezia tout ce qu'il lui avait dit d'inspiration, et tout ce qui s'tait pass naturellement et spontanment entre eux dans ces longs entretiens o son me s'tait puise. Il crut que Salvator n'avait pas renonc tre son tour l'amant de Lucrezia, et que, le traitant comme un enfant gt, il lui avait permis de passer avant lui, pour rclamer ses droits en secret aussitt qu'il le verrait rassasi. C'tait, pour cela, pensait-il, qu'il l'avait tant exhort s'loigner de temps en temps, afin de ne pas laisser devenir trop srieux l'amour de Lucrezia, et de pouvoir se faire couter d'elle dans quelque intervalle. Ou bien, supposition plus gratuite et plus folle encore! Karol se disait que Salvator avait eu avant lui la pense d'pouser Lucrezia, et que, d'un commun accord, elle et lui, lis d'une amiti conforme leur caractre, s'taient promis de s'unir quelque jour, quand ils auraient joui encore un certain temps de leur mutuelle libert. Karol reconnaissait bien que l'amour de Lucrezia pour lui avait t naf et spontan, mais il redoutait de le voir cesser aussi vite qu'il s'tait allum, et, comme tous les hommes, en pareil cas, il s'alarmait de cet entranement qu'il avait tant admir et tant bni. Et puis, quand la conscience intime de ce malheureux amant justifiait sa matresse auprs des chimres de son cerveau malade, il se disait que la Floriani avait en lui, pour la premire fois de sa vie, un amant digne d'elle, et qu'elle s'y attacherait naturellement pour toujours, si des artifices trangers et des suggestions funestes ne venaient pas l'en dtourner. Alors il songeait au comte Albani, et il l'accusait de vouloir sduire Lucrezia par les raisonnements d'une philosophie picurienne et par la fascination impudique de ses dsirs mal touffs. Il incriminait le moindre mot, le moindre regard. Salvator tait infme, Lucrezia tait faible et abandonne. Puis, il pleurait, quand ces deux amis, qui ne parlaient ensemble que de lui et ne vivaient que de sollicitude et de tendresse pour lui, venaient l'arracher ses mditations solitaires et l'accabler de caresses franches et de doux reproches. Il pleurait dans les bras de Salvator, il pleurait aux pieds de Lucrezia. Il n'avouait pas sa folie, et, l'instant d'aprs, il en tait plus que jamais possd. XXIV. --Elle ne m'aime pas, elle ne m'a jamais aim, disait-il Salvator dans les moments o son amiti pour lui redevenait lucide. Elle ne comprend mme pas l'amour, cette me si froide et si forte, quand elle invoque, pour me dgoter de l'pouser, des considrations moi personnelles! Elle ne sait donc pas que rien n'atteint la joie d'un coeur rempli d'amour, quand il a tout sacrifi la possession de ce qu'il aime? Que parle-t-elle de me conserver ma libert? Je comprends bien que c'est elle qui craint de perdre la sienne. Mais que signifie le mot de libert dans l'amour? Peut-on en concevoir une autre que celle de s'appartenir l'un l'autre sans aucun obstacle? Si c'est, au contraire, une porte laisse ouverte au refroidissement et aux distractions, c'est--dire l'infidlit, il n'y a pas, il n'y a jamais eu d'amour dans le coeur qui se dfend ainsi! Salvator essayait de justifier la Floriani de ces cruels soupons; mais c'tait en vain, Karol tait trop malheureux pour tre juste. Tantt il venait demander son ami des consolations et des secours contre sa propre faiblesse, tantt il le fuyait, persuad qu'il tait le principal ennemi de son bonheur. Cette situation devenait chaque jour plus sombre et plus douloureuse, et le comte Albani, portant de bons conseils et de bonnes paroles d'affection ces deux amants, tour tour, voyait pourtant la plaie s'envenimer et leur bonheur devenir un supplice. Il et voulu couper court en enlevant Karol. C'tait impossible. Sa vie, lui, n'tait point agrable dans ce conflit perptuel, et il et souhait partir. Il n'osait abandonner son ami au milieu d'une pareille crise. Lucrezia avait espr que Karol se calmerait et s'habituerait l'ide de n'tre que son amant. En voyant sa souffrance se prolonger et s'exalter, elle fut tout coup saisie d'une profonde lassitude. Quand une mre voit son enfant condamn la dite par le mdecin, se tourmenter, pleurer, demander des aliments avec une insistance dsespre, elle se trouble, elle hsite, elle se demande s'il faut couter la rigueur de la science, ou se confier aux instincts de la nature. Il advint que la Lucrezia procda un peu de mme l'gard de son amant. Elle se demanda s'il ne valait pas mieux lui administrer le secours dangereux, mais souverain peut-tre, de cder sa volont, que le condamner, par sa prudence, une lente agonie. Elle appela Salvator, elle lui parla, elle s'avoua presque vaincue. Elle avoua aussi que ce mariage lui paraissait sa propre perte, mais qu'elle ne pouvait tenir plus longtemps au spectacle d'une douleur comme celle de Karol, et qu'elle ne voulait point lui refuser cette preuve d'amour et de dvouement. Salvator se sentait presque aussi branl qu'elle. Nanmoins il se raidit contre la compassion et lutta encore pour prserver ces deux amants de la tentation d'une irrparable folie. Karol, qui piait tous leurs mouvements plus qu'ils ne le pensaient, et qui devinait, sans l'entendre, tout ce qui se disait autour de lui, vit l'irrsolution de la Floriani et la persistance du comte. Ce dernier lui sembla jouer un rle odieux. Il y eut des moments o il lui voua une haine profonde. Les choses en taient l, et Karol l'et emport sans un vnement qui rveilla toute la force des arguments de la Lucrezia. Karol se promenait sur le sable du rivage au bas du parc, et dans l'enceinte mme de la proprit, ferme nuit et jour aux curieux. Cependant, comme l'eau tait basse, par suite de la scheresse, il y avait une langue de cte sablonneuse, mise sec, qui permettait aux gens du dehors de pntrer dans l'enclos, pour peu qu'ils en eussent la fantaisie. La jalousie instinctive du prince lui avait fait remarquer cette circonstance, et il avait hasard plusieurs fois, tout haut, l'observation que quelques pieux entrelacs de branches feraient une barrire bien vite tablie pour fermer quelques toises de grve dcouverte. La Floriani lui avait promis de le faire faire; mais, proccupe de penses bien autrement importantes, elle n'y avait pas song. Retire dans son boudoir avec Salvator, elle lui disait, en ce moment, qu'elle tait bout de son courage, et que voir souffrir si obstinment par sa faute l'tre pour lequel elle aurait voulu donner sa vie, devenait une entreprise au-dessus de ses forces. Pendant ce temps, Karol marchait sur la grve, en proie ses agitations accoutumes, et ne voyant des objets extrieurs que ce qui pouvait irriter son mal et aggraver ses inquitudes. Ce passage si mal gard l'impatientait particulirement chaque fois qu'il approchait de la limite insuffisante. Il ne voyait que cela, et pourtant la nature tait splendide; les rayons du couchant empourpraient l'atmosphre, les rossignols chantaient, et, dans une nacelle amarre quelques pas du prince, la charmante Stella berait le petit Salvator qui jouait avec des coquillages. C'tait un groupe adorable que ces deux enfants, l'un absorb par cette mystrieuse tension de l'esprit que les enfants portent dans leurs jeux, l'autre perdu dans une rverie non moins mystrieuse, en balanant la barque lgre avec ses petits pieds, et en chantant, d'une voix frle comme le bruissement de l'eau, un refrain monotone et lent. Stella, en chantant ainsi sur la barque attache un saule, croyait faire une longue navigation sur le lac. Elle tait lance dans un pome sans fin, tout peupl des plus riantes fictions. Salvator, en examinant, en rangeant et en drangeant ses coquilles et ses cailloux sur la banquette qui lui servait d'appui, avait l'air srieux et profond d'un savant qui rsout une quation. Antonia, la belle paysanne qui les surveillait, tait assise quelque distance et filait avec grce. Karol ne voyait rien de tout cela. Il ne se doutait seulement pas de la prsence des deux enfants. Il ne voyait que Biffi occup tailler des pieux, et bien lent son gr, car la nuit allait venir, et il n'aurait pas seulement commenc les planter dans une heure. Tout coup Biffi prit ses pieux, les chargea sur son paule, et parut vouloir les emporter vers la chaumire du pcheur. Le prince se ft fait un crime de jamais donner un ordre dans la maison de la Floriani, car une indiscrtion sans importance, la plus lgre infraction au savoir-vivre, est un vritable crime aux yeux des gens de sa classe. Mais, en ce moment, domin par une impatience insurmontable, il demanda Biffi, d'un ton d'autorit, pourquoi il abandonnait son ouvrage en emportant les matriaux. Biffi tait d'un naturel doux et moqueur comme ceux de son pays. Il fit d'abord la sourde oreille, pensant probablement que l'histrion jouait au prince pour le tter. Puis, observant avec surprise l'emportement de Karol, il s'arrta et daigna rpondre que ces pieux taient destins au jardinet du pre Menapace et qu'il allait les y installer. --La signora ne vous a-t-elle pas ordonn, au contraire, dit Karol tout tremblant d'une inexplicable colre, de les placer ici pour fermer cette grve? --Elle ne m'en a rien dit, rpondit Biffi, et je ne vois rien fermer ici, puisqu' la premire pluie l'eau remontera jusqu'au mur de clture. --Cela ne vous regarde pas, reprit Karol; ce que la signora commande, il me semble qu'il faut le faire. --Soit! rpondit Biffi, je ne demande pas mieux; mais si le pre Menapace me voit employer ceci les pieux qu'il voulait prendre pour soutenir sa vigne, il se fchera. --N'importe! dit Karol tout hors de lui, vous devez obir la signora. --J'en conviens, dit encore Biffi irrsolu et dchargeant demi son fardeau; c'est bien elle qui me paie, mais c'est son pre qui me gronde. Karol insista; il voyait ou croyait voir errer au loin un homme qui ctoyait le lac, et s'arrtait de temps en temps comme s'il et cherch s'orienter vers la villa Floriani. La lenteur indocile de Biffi exasprait le prince. Il porta la main sur son paule d'un air de commandement, et avec un regard d'indignation qui tait si tranger la douceur habituelle de sa physionomie, que Biffi eut peur et se hta d'obir. [Illustration: Dans une nacelle amarre quelques pas. (Page 53.)] --Ah ! seigneur prince, dit-il avec une clinerie un peu railleuse, que le prince trouva plus outrageante qu'elle ne l'tait, montrez-moi la place, et commandez-moi puisque vous savez ce qu'il faut faire; moi, je n'en sais rien; on ne m'a averti de rien, je le jure! Karol fit ce que de sa vie il ne s'tait cru capable de faire. Il descendit l'excution d'une chose matrielle, au point de dessiner avec sa canne sur le sable la ligne de clture que Biffi devait suivre, de lui indiquer la place o il fallait planter les piquets, et il le fit avec d'autant plus de justesse et d'ardeur, que, cette fois, il ne se trompait point: l'tranger qu'il avait aperu dans le lointain s'approchait visiblement; et, marchant toujours sur la grve, se dirigeait vers lui sans hsitation. --Htez-vous, dit le prince Biffi, si vous n'avez pas le temps d'entrelacer ce soir les branches de la palissade, que vos pieux soient du moins plants, afin que les promeneurs respectent cette indication. --Je ferai ce que voudra Votre Excellence, rpondit Biffi avec son humilit narquoise. Mais qu'elle ne s'inquite pas, il n'y a pas de voleurs dans le pays, et jamais il n'en est entr par l. --Allez toujours, dpchez-vous! dit le prince en proie une anxit dvorante et tout fait maladive; et il roulait dans sa main une pice d'or, pour faire voir Biffi qu'il serait largement rcompens. --- Votre Excellence va perdre un beau sequin, dit le malin paysan en jetant un regard de convoitise sur la main tremblante et distraite de Karol. --Matre Biffi, rpondit le prince, je connais l'usage; j'ai touch par mgarde votre serpe, je vous dois un pour-boire. Il est tout prt pour quand vous aurez fini. --Votre Excellence a trop de bont! s'cria Biffi lectris tout d'un coup. Oh! pardieu! pensa-t-il, c'est bien un vrai prince, je le vois maintenant; mais je n'en dirai rien au pre Menapace, car il me garderait mon sequin pour m'empcher, soi-disant, de le dpenser mal propos. [Illustration: L'tranger s'tait appuy contre la nacelle. (Page 58.)] Et il se mit travailler avec une rapidit et une vigueur athltique, bien rsolu, si le pcheur venait l'interrompre, de lui dire avec aplomb qu'il agissait d'aprs l'ordre direct de la signora. Tous les pieux taient plants lorsque l'obstin personnage, dont l'approche causait une sueur froide au prince, arriva jusqu' cette dmarcation, et s'y arrta, les bras croiss sur sa poitrine, les yeux fixs devant lui, dans la direction du prolongement de la grve, et sans paratre cependant faire aucune attention au prince ni Biffi. Cette proccupation tait au moins bizarre, car il n'tait spar d'eux que par quelques piquets. Il ne semblait pourtant pas songer franchir cette limite frachement marque. C'tait un homme jeune, d'une taille mdiocre et d'une mise assez recherche, sans tre de trop bon got; sa figure tait admirablement belle, mais son regard fixe et son oeil distrait annonaient une espce de fou, ou tout au moins de maniaque, moins que ce ne ft un genre qu'il jugeait propos de se donner. Le prince, rvolt d'abord de son audace, commenait prendre de cet homme l'opinion qu'il ne savait rellement ni o il tait, ni o il voulait aller, lorsque l'tranger, s'adressant Biffi, lui dit d'une voix ronflante: Mon ami, n'est-ce point l la villa Floriani? --Oui, Monsieur, rpondit le jeune homme sans se distraire de son travail. Le prince dardait sur l'tranger le regard du lion qui dfend sa proie. L'tranger jeta sur lui un regard de curiosit peu prs indiffrente, et, sans s'inquiter le moins du monde de l'expression de cette physionomie bouleverse, il se remit contempler la grve laquelle Karol tournait le dos. Karol se retourna vivement, en pensant que Lucrezia s'avanait peut-tre de ce ct, et que c'tait son approche qui fascinait ainsi le voyageur; mais il ne vit sur la grve que les enfants et leur bonne. En ce moment Stella sortait de la barque, et, soulevant son petit frre dans ses bras, elle lui disait: Allons, Salvator, laissez-vous aider, Monsieur, ou bien vous tomberez dans l'eau. A l'ide que l'enfant pouvait tomber dans l'eau avant que la bonne l'et rejoint, Karol, dont l'esprit douloureux tait toujours aux aguets de quelque malheur, oublia l'tranger et courut vers la barque pour aider Stella; mais les deux enfants taient dj en sret sur le sable, et Karol, entendant marcher sur ses talons, se retourna et vit l'tranger derrire lui. Il avait, sans faon, franchi la ligne fatale, et, sans daigner regarder le prince, il passa prs de lui, fit un bond rapide vers les enfants, et prit le petit Salvator dans ses bras, comme s'il et voulu l'enlever. Par un mouvement spontan, le prince Karol et Antonia s'lancrent sur l'tranger. Karol le saisit par le bras avec une vigueur dont l'indignation dcuplait la porte naturelle, et Biffi, arm de sa serpe, approcha de manire prter main-forte, au besoin, contre l'tranger. Celui-ci ne leur rpondit que par un sourire de ddain; mais Stella fut la seule qui ne montra aucune terreur: --Vous tes fous! s'cria-t-elle en riant. Je connais bien ce monsieur, il ne veut faire aucun mal Salvator, car il l'aime beaucoup. Je vais avertir maman que vous tes l, ajouta-t-elle en s'adressant au voyageur. --Non, mon enfant, rpondit ce dernier, c'est fort inutile. Salvator ne me reconnat pas, et je fais peur ici tout le monde. On croit que je veux l'enlever. Tiens, ajouta-t-il en lui rendant son jeune frre, ne te drange pas. Je ne dsire qu'une chose, c'est de vous regarder encore un instant, et puis je m'en irai. --Maman ne vous laissera pas partir sans vous dire bonjour, reprit la petite. --Non, non, je n'ai pas le temps de m'arrter, dit l'tranger visiblement troubl; tu diras ta mre que je la salue... Elle se porte bien, ta mre? --Trs-bien, elle est la maison. N'est-ce pas que Salvator a beaucoup grandi? --Et embelli! rpondit l'tranger. C'est un ange! Ah! s'il voulait me laisser l'embrasser!... Mais il a peur de moi, et je ne veux pas le faire pleurer. --Salvator, dit la petite, embrassez donc monsieur. C'est votre bon ami, que vous avez oubli! Allons, mettez vos petits bras son cou. Vous aurez du bonbon, et je dirai maman que vous avez t trs-aimable. L'enfant cda, et aprs avoir embrass l'tranger, il redemanda ses coquillages et ses cailloux et se remit jouer sur le sable. L'tranger s'tait appuy contre la nacelle; il regardait l'enfant avec des yeux pleins de larmes. Le prince, la bonne et Biffi, qui le surveillaient attentivement, semblaient invisibles pour lui. Cependant, au bout de quelques instants, il parut remarquer leur prsence et sourit de l'anxit qui se peignait encore sur leurs figures. Celle de Karol attira surtout son attention, et il fit un mouvement pour se rapprocher de lui. --Monsieur, lui dit-il, n'est-ce point au prince de Roswald que j'ai l'honneur de parler? Et, sur un signe affirmatif du prince, il ajouta: Vous commandez ici, et moi, je ne connais dans cette maison, probablement, que les enfants et leur mre; ayez l'obligeance de dire ces braves serviteurs de s'loigner un peu, afin que j'aie l'honneur de vous dire quelques mots. --Monsieur, rpondit le prince en l'emmenant quelques pas de l, il me parat plus simple de nous loigner nous-mmes; car je ne commande point ici, comme vous le prtendez, et je n'ai que les droits d'un ami. Mais ils suffisent pour que je regarde comme un devoir de vous faire une observation. Vous n'tes pas entr ici rgulirement, et vous n'y pouvez rester davantage sans l'autorisation de la matresse du logis. Vous avez franchi une palissade, non acheve, il est vrai, mais que la biensance vous commandait de respecter. Veuillez vous retirer par o vous tes venu et vous prsenter sous votre nom la grille du parc. Si la signora Floriani juge propos de vous recevoir, vous ne risquerez plus de rencontrer chez elle des personnes disposes vous en faire sortir. --pargnez-vous le rle que vous jouez, Monsieur, rpondit l'tranger avec hauteur; il est ridicule. Et, voyant tinceler les yeux du prince, il ajouta avec une douceur railleuse: Ce rle serait indigne d'un homme gnreux comme vous, si vous saviez qui je suis; coutez-moi, vous allez vous en convaincre par vous-mme. XXV. --Je m'appelle, poursuivit l'tranger en baissant la voix, Onorio Vandoni, et je suis le pre de ce bel enfant dont vous voil dsormais constitu le gardien. Mais vous n'avez pas le droit de m'empcher d'embrasser mon fils, et vous le rclameriez en vain, ce droit que je vous refuserais par la force si la persuasion ne suffisait point. Vous pensez bien que, lorsque la signora Floriani a cru devoir rompre les liens qui nous unissaient, il m'et t facile de rclamer, ou du moins de lui contester la possession de mon enfant. Mais Dieu ne plaise que j'aie voulu le priver, dans un ge aussi tendre, des soins d'une femme dont le dvouement maternel est incomparable! Je me suis soumis en silence l'arrt qui me sparait de lui, je n'ai consult que son intrt et le soin de son bonheur. Mais ne pensez pas que j'aie consenti le perdre jamais de vue. De loin, comme de prs, je l'ai toujours surveill, je le surveillerai toujours. Tant qu'il vivra avec sa mre, je sais qu'il sera heureux. Mais s'il la perdait, ou si quelque circonstance imprvue engageait la signora se sparer de lui, je reparatrais avec le zle et l'autorit de mon rle de pre. Nous n'en sommes point l. Je sais ce qui se passe ici. Le hasard et un peu d'adresse de ma part m'ont appris que vous tiez l'heureux amant de la Lucrezia. Je vous plains de votre bonheur, Monsieur! car elle n'est point une femme qu'on puisse aimer demi, et qu'on puisse se consoler de perdre!... Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Il ne s'agit que de l'enfant... je sais que je n'ai plus le droit de parler de la mre. Je me suis donc assur de vos bons sentiments pour lui, de la douceur et de la dignit de votre caractre. Je sais... ceci va vous tonner, car vous croyez vos secrets bien enferms dans cette retraite que vous gardez avec jalousie, et que vous tiez en train de palissader vous-mme, quand j'ai os enjamber vos fortifications! Eh bien, apprenez qu'il n'est point de secrets de famille qui chappent l'observation des valets... Je sais que vous voulez pouser Lucrezia Floriani, et que Lucrezia Floriani n'accepte pas encore votre dvouement. Je sais que vous auriez servi volontiers de pre ses enfants. Je vous en remercie pour mon compte, mais je vous aurais dlivr de ce soin en ce qui concerne mon fils, et si la signora venait se laisser flchir par vos instances, vous pouvez compter toujours sur trois enfants et non sur quatre. Ce que je vous dis ici, Monsieur, ce n'est point pour que vous le rptiez Lucrezia. Cela ressemblerait une menace de ma part, une lche tentative pour m'opposer au succs de votre entreprise. Mais si j'vite ses regards, si je ne vais pas chercher le douloureux et dangereux plaisir de la voir, je ne veux pas que vous vous mpreniez sur les motifs de ma prudence. Il est bon, au contraire, que vous les connaissiez. Vous voyez, qu'en dpit de vos retranchements, il m'tait bien facile de pntrer ici, de voir mon fils et mme de l'enlever. Si j'y tais venu avec une pareille rsolution, j'y aurais mis plus d'audace ou plus d'habilet. Je ne comptais pas avoir le plaisir de causer avec vous en approchant de cette maison, et en me laissant fasciner par la vue de mon enfant... que j'ai reconnu... ah! presque d'une lieue de distance, et lorsqu'il ne m'apparaissait que comme un point noir sur la grve! Cher enfant!... Je ne dirai pas: Pauvre enfant! il est heureux, il est aim... Mais je m'en vais en me disant: Pauvre pre! pourquoi n'as-tu pas pu tre aim aussi? Adieu, Monsieur! je suis charm d'avoir fait connaissance avec vous, et je vous laisse le soin de raconter, comme il vous conviendra, cette bizarre entrevue. Je ne l'ai point provoque, je ne la regrette pas. Je ne sens point de haine contre vous; j'aime croire que vous mritez mieux votre flicit que je n'ai mrit mon infortune. La destine est une femme capricieuse qu'on maudit parfois, mais qu'on invoque toujours! Vandoni parla encore quelque temps avec plus de facilit que de suite, et avec plus de franchise que de chaleur. Cependant, lorsqu'il eut embrass son fils une dernire fois, sans rien dire, il parut profondment mu. Mais, tout aussitt, il salua le prince avec l'aplomb obsquieux et railleur du comdien, et il s'loigna, sans se retourner, jusqu' la palissade o Biffi s'tait remis travailler. L, il s'arrta encore assez longtemps pour regarder l'enfant, puis enfin il salua de nouveau le prince, et se remit en marche. Outre l'motion fcheuse et le dsagrment insupportable d'une pareille rencontre, la figure, la voix, la tournure et le discours de cet homme, quoique annonant une grande bont et une grande loyaut naturelles, n'excitrent chez Karol qu'une antipathie prononce. Vandoni tait beau, assez instruit, et d'une honntet toute preuve; mais tout en lui sentait le thtre, et il fallait l'habitude que la Floriani avait de frquenter des comdiens encore plus affects et plus ampouls, pour qu'elle ne se ft jamais aperue de ce qui choquait tant le prince la premire vue, savoir cette affectation de solennit, qui trahissait l'tude chaque pas, chaque mot. Vandoni tait un mlange d'emphase et de navet assez difficile dfinir. La nature l'avait fait ce qu'il voulait paratre; mais, ainsi qu'il arrive aux artistes secondaires, l'art lui tait devenu une seconde nature. Il tait sincrement gnreux et dlicat, mais il ne pouvait plus se contenter de l'tre par le fait; il avait besoin de le dire et de confier ses sentiments comme il rcitait un monologue sur la scne. Tandis que les comdiens de premier ordre portent leur me dans leur rle, ceux qui n'ont qu'une mdiocre inspiration ramnent leur rle dans la vie prive et le jouent sans en avoir conscience, tous les instants du jour. En raison de cette infirmit, le bon Vandoni avait l'extrieur moins srieux que ses sentiments, et il tait ses paroles le poids qu'elles eussent eu par elles-mmes, s'il ne les et dbites avec un soin trop consciencieux. Tandis que les inflexions justes et la prononciation nette de la Floriani partaient d'elle-mme et d'elle seule, la prononciation nette et les inflexions justes de Vandoni sentaient la leon du professeur. Il en tait de mme de sa dmarche, de son geste et de l'expression de sa physionomie. Tout cela sentait le miroir. Il est bien vrai que l'tude avait pass dans son tre et dans son sang, et qu'il disait d'abondance ce qu'en d'autres temps il s'tait pniblement tudi bien dire. Mais la convention premire de son dbit et de son attitude reparaissait toujours, et tandis que le bon got de la causerie est d'attnuer dans la forme ce qu'on peut apporter de force dans le fond, son bon got, lui, consistait tout faire ressortir et ne rien laisser dans l'ombre. Ainsi, en parlant de son amour paternel, il fit sentir trop l'attendrissement; en revendiquant ses droits de pre et en parlant avec gnrosit son rival, il se posa trop en hros de drame; en voulant paratre rsign l'infidlit de sa matresse; il fora trop l'intention et prit presque un air de rou qui tait bien au-dessus de son courage. Joignez tout cela une gne secrte dont les artistes mdiocres ne se dbarrassent jamais moins que lorsqu'ils cherchent l'aisance, et vous vous expliquerez ce sourire incertain, que Karol prit pour le comble de l'impertinence, ce regard parfois troubl, qu'il attribua l'hbtement de la dbauche, enfin, ces gestes arrondis qu'il fut tent de souffleter. Pourtant, cette impression personnelle du prince Karol en contact avec le comdien Vandoni, tait toute relative. Leurs dfauts tous deux taient si opposs, qu' les voir ensemble il et fallu condamner tour tour deux caractres qu'on et accepts isolment. Le prince pchait par excs de rserve, et, force de har tout ce qui, dans la forme, pouvait tre tax de la plus lgre exagration, il avait, par moments, une raideur glaciale un peu dsobligeante. Vandoni, au contraire, ne voulait passer devant personne sans lui laisser une certaine opinion de son mrite. Ses yeux ne cherchaient pas, comme ceux du prince, viter l'insulte d'un regard curieux, ils cherchaient ce regard et l'interrogeaient pour juger de l'effet produit. Quand l'effet lui paraissait manqu, il s'obstinait, afin d'en trouver un meilleur; mais comme il n'avait pas cette vivacit d'esprit qu'ont les grands comdiens, les grands avocats et les grands causeurs pour faire natre l'occasion de se manifester et de se dvelopper, il restait souvent ct de son effet. Il n'tait pourtant rien de tout ce que le prince voulut supposer, d'aprs sa manire d'tre. Il n'tait ni born, ni hbleur, ni dbauch, ni insolent. C'tait plutt une nature bienveillante, quoique assez personnelle, sincre quoique un peu vaine, sobre et douce, bien que porte, dans l'occasion, se targuer du contraire. Il avait eu le malheur d'aspirer toujours plus de clbrit qu'il n'en pouvait avoir. Sa passion tait de jouer les premiers rles; il n'y tait jamais parvenu. Alors, voulant faire valoir les emplois effacs qui lui taient confis, il avait jou trop en conscience les rles de pre noble, de druide, de confident ou de capitaine des gardes. C'est un grand tort que de vouloir attirer trop l'attention sur les parties d'un ouvrage dramatique que l'auteur a places au second plan. S'il y avait un endroit faible, voire une platitude dans son rle, Vandoni la faisait impitoyablement ressortir, et il tait tout tonn d'avoir fait siffler le pote qu'il avait cru servir de tout son zle et de tous ses moyens. En outre, il tait petit et voulait paratre grand. Il avait une de ces belles voix de basse-taille qui ne peuvent varier leurs inflexions et que la nature a condamnes une sonorit monotone. Il tirait vanit d'avoir un plus beau timbre que tel ou tel acteur en renom et ne se disait pas qu'une voix raille conduite par le gnie est plus sympathique et plus puissante qu'un vigoureux instrument obissant un souffle vulgaire. Ce bon Vandoni! il s'en allait pensant avoir remis sa place, avec beaucoup de finesse, de mesure et de dignit, l'orgueil jaloux du petit prince de Roswald, et le prince de Roswald haussait les paules en le voyant partir, se demandant avec une profonde douleur comment la Floriani avait pu souffrir un seul jour l'intimit d'un homme si ridicule et mdiocre. Hlas! Karol n'tait pas, cet gard, au bout de ses peines, car Vandoni ne se retirait pas pleinement satisfait de _son effet_. Il regrettait de n'avoir pas rencontr Lucrezia pour lui montrer un dtachement philosophique ou une fiert magnanime qu'il n'avait pu feindre dans les premiers moments de leur rupture. Il regrettait d'avoir laiss cette femme si forte l'ide qu'il ne l'tait pas autant qu'elle, et tout ce qu'il y avait eu de naf et de touchant dans ses larmes et dans sa colre, il voulait l'effacer par quelque scne de gloriole misricordieuse qui lui paraissait d'un plus beau style. Il ralentissait donc le pas, mesure qu'il s'loignait, sachant bien qu'il faut aider le hasard, et le hasard le plus ais prvoir aida sa petite ruse. Il tait encore en vue lorsque la Floriani descendit sur la grve. Et que venait-elle faire sur cette grve, au lieu de rester dans son boudoir causer avec le comte Albani? C'est qu'elle avait fini de causer, c'est qu'elle avait triomph de la rsistance de ce dernier, c'est qu'elle venait dire au prince: Vous l'emportez; je vous aime trop pour persister vous faire souffrir. Soyez mon poux. J'expose mon amour maternel de rudes combats, je brave l'avenir, j'touffe le cri de ma conscience, mais je me damnerai pour vous s'il le faut! Mais, de mme qu'on se brise les mains et la tte en courant avec transport vers une porte que l'on compte franchir et qui se trouve ferme, de mme la Floriani se heurta et resta comme terrasse en rencontrant la figure froide et chagrine de son amant. Il la salua avec la courtoisie d'un respect pass l'tat de systme; mais son regard semblait lui dire: Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? Jamais encore il ne s'tait montr elle aussi triste; et comme, chez les natures qui ne veulent pas se livrer, la tristesse prend l'apparence du ddain, elle fut pouvante de l'expression de son visage. Elle regarda autour d'elle comme pour demander aux objets extrieurs la cause de cette rvolution funeste. Elle vit Vandoni distance. Elle pensait si peu lui qu'elle ne le reconnut point; mais Stella courut elle pour le lui dsigner. M. Vandoni s'en va, il n'a pas voulu que je t'appelle[1]; il dit qu'il n'a pas le temps de s'arrter. Sans doute il reviendra; il a demand comment tu te portais; il a embrass Salvator, il a pleur. On dirait qu'il a beaucoup de chagrin. Au reste, il a caus avec le prince, qui te racontera tout cela. Moi, je n'en sais pas davantage. [Footnote 1: L'auteur sait trs-bien que l'enfant aurait d dire _appelasse_, mais l'enfant ne l'a point dit.] Et l'enfant retourna jouer avec son frre. La Lucrezia regarda alternativement le prince et Vandoni. Vandoni s'tait retourn, il la voyait; mais il affectait d'tre toujours absorb par la vue de son fils. Le prince s'tait dtourn avec une sorte de dgot l'ide que la Floriani allait rappeler son ancien amant et le lui prsenter peut-tre. Elle comprit fort bien tout ce qui se passait, et ne s'tonna plus de l'angoisse de Karol. Mais elle savait, ou du moins elle croyait que, d'un mot, elle pouvait la faire cesser, tandis que Vandoni s'en allait humili et bris, sans doute. Il s'en allait discrtement, sans avoir eu le temps de reconnatre et de caresser son fils. Elle s'imagina qu'il souffrait normment, tandis qu'il ne souffrait rellement pas beaucoup dans ce moment-l. Il avait bien les entrailles paternelles, et quand il tait seul et qu'il pensait Salvator, il pleurait de bonne foi. Mais, en prsence de son rival et de son infidle, il avait un rle soutenir, et, comme il arrive toujours aux acteurs sur la scne, le monde rel disparaissait devant l'motion du monde fictif. La Floriani tait trop vraie, trop aimante, trop gnreuse pour se rendre compte de ce qu'il prouvait alors. Elle ne sentit qu'une immense compassion, l'horreur d'imposer le malheur et la honte un homme qui l'avait beaucoup aime et qu'elle s'tait efforce d'aimer aussi. Elle comprit bien que ce qu'elle allait faire irriterait profondment Karol; mais elle se dit qu'avec la rflexion, non-seulement il lui pardonnerait, mais encore il approuverait son mouvement. Le coeur raisonne vite, et, quand il est pouss par la conscience, il sacrifie sans hsiter toute rpugnance et tout intrt personnel. Elle courut vers la palissade, appela Vandoni d'une voix assure, et, quand il se fut retourn pour venir elle, elle fit quelques pas au-devant lui, lui tendit la main et l'embrassa cordialement. Certes, Vandoni fut touch d'un lan si gnreux et si hardi. Il avait espr trouver une petite vengeance dans la confusion de Lucrezia en prsence de son nouvel amant. Il n'avait pas compt qu'elle le rappellerait; c'est pourquoi il avait t bien aise de se faire voir le plus longtemps possible pour prolonger la souffrance de son rival. Mais le coeur de la Floriani tait bien au-dessus de toutes ces petitesses, et l'on ne fait pas rougir une femme profondment sincre et vaillante. Vandoni oublia son rle, et couvrit de baisers et de larmes les mains de son infidle. Il ne jouait plus le drame, il tait vaincu. --Je ne te permets pas de nous quitter ainsi, lui dit la Lucrezia avec une fermet calme et affectueuse. Je ne sais d'o tu viens; mais fatigu ou non, tu te reposeras ici, tu verras Salvator ton aise. Nous causerons de lui ensemble, et nous nous quitterons cette fois plus tranquilles et meilleurs amis qu'auparavant. Tu le veux, n'est-ce pas, mon ami? Nous avons t frres. Voici le moment de le redevenir. --Mais le prince de Roswald?... dit Vandoni en baissant la voix. --Tu crois qu'il sera jaloux? Pas de fatuit, Vandoni! il ne le sera point. Mais tu verras qu'il n'a point entendu dire de mal de toi ici, et que tu as droit ses gards et son estime. --A sa place, je n'aurais jamais souffert qu'un ancien amant... --Apparemment il vaut mieux que toi, mon ami! Il est plus confiant et plus gnreux que tu ne l'tais mon gard. Viens, je veux te prsenter lui. --C'est inutile! dit Vandoni qui se sentait faible et attendri, et qui ne pouvait se rsoudre se montrer naturellement son rival. Je me suis dj prsent moi-mme. Il a t fort poli. Mais tu veux donc absolument que j'entre chez toi? C'est insens! Lucrezia ne lui rpondit qu'en lui montrant Salvator. Il cda, moiti par tendresse, moiti par malice. XXVI. S'il n'est gure d'hommes qui puissent se rsigner voir face face celui qui les remplace dans le cour d'une matresse, sans dsirer d'en tirer un peu de vengeance, il n'est gure de femmes non plus qui se hasardent, sans un peu de trouble, mettre ces deux hommes en prsence. Pourtant la Floriani n'prouva pas le secret malaise qui accompagne de pareilles rencontres. Pourquoi l'et-elle prouv, lorsque, toute sa vie, elle avait jou cartes sur table avec une franchise sans bornes? Il ne s'agissait point l de payer d'audace ou d'habilet pour mnager deux rivaux galement tromps. Il y avait un amant avou dans le prsent et un amant avou dans le pass. Si la passion pouvait tre un peu philosophe, l'amant heureux serait plein de courtoisie et de gnrosit pour l'amant dlaiss; mais elle ne l'est pas du tout: elle voudrait accaparer le pass comme le prsent et comme l'avenir. Elle s'alarme d'un souvenir, et en cela elle raisonne fort mal; car, en amour, rien n'est moins tentant que de retourner au pass, rien n'est moins dangereux que la vue d'un tre qu'on a quitt volontairement et par lassitude. Malheureusement personne ne connaissait moins le coeur humain que le prince Karol. Le sien tait unique en son genre, et chaque fois qu'il voulait rapporter les penses d'autrui aux siennes propres, il tait certain qu'il devait se tromper. Il essaya de se reprsenter l'motion qu'il prouverait si la princesse Lucie venait lui apparatre, et il s'imagina que si elle se prsentait, comme le spectre de Banco, la table de la Floriani, il tomberait foudroy, non pas tant de frayeur que de remords et de regret. De l, il partit pour supposer que la Floriani ne pouvait pas revoir Vandoni en chair et en os sans prouver aussi le regret violent de l'avoir bris, et le remord d'appartenir sous ses yeux un autre. Or, il n'y avait pas de supposition plus injuste et plus absurde que celle-l. Lucrezia revoyait tous les petits travers, tous les innocents ridicules de Vandoni, avec des yeux qu'elle ne se faisait plus conscience d'ouvrir tout grands. Elle comparait cet tre, dont elle n'avait jamais t trs-enthousiasme, avec celui qui lui causait un enthousiasme sans bornes. En ralit, d'ailleurs, la comparaison tait tellement l'avantage du prince, que, s'il et pu lire dans l'me de sa matresse, il aurait vu clairement que la prsence de Vandoni redoublait la passion de Lucrezia pour lui-mme. Il ne sut pas comprendre le triomphe de sa position. Son inquitude jalouse le rendit cet gard trop modeste, tandis que, d'autre part, le peu de cas qu'il croyait devoir faire de Vandoni le rendait hautain, au point, qu'il se sentait humili de succder un pareil homme. Il ne sut pas cacher son dpit, son anxit, son mortel dplaisir. Pendant que Vandoni soupait ct de Lucrezia, il ne put tenir en place. Il sortit pour ne point le voir et l'entendre. Puis il rentra pour l'empcher d'tre entreprenant. Il ne fit qu'aller et venir, en proie une fivre terrible, vitant le regard tendre et rassurant de Lucrezia et ddaignant les avances de ce bon Vandoni, qui, grce lui, se croyait charg du rle de gnreux. Si c'est, comme je le crois, l'orgueil qui nous rend jaloux, il faut avouer que c'est un orgueil bien maladroit et bien inconsquent. Vandoni s'tait promis d'abord d'inquiter un peu son rival par un air de confiance et de familiarit avec Lucrezia. Mais il n'avait point russi se donner cet air-l. Il y avait, dans la tranquille bont de la Floriani, quelque chose de si franc et de si digne, que tout l'art du comdien chouait devant cette absence d'art. Mais le prince prit si bien tche d'aider, par sa folie, la dmangeaison d'impertinence de Vandoni, que ce dernier se trouva veng sans y avoir contribu le moins du monde. Il put se rjouir de voir les angoisses qu'il causait, et, la fin du souper, il dit Lucrezia, en suivant des yeux Karol qui sortait pour la dixime fois: Vous vous vantiez, ma belle amie, ou plutt vous vantiez votre charmant prince, en me disant qu'il valait mieux que moi, qu'il n'tait point jaloux du pass, et qu'il ne souffrirait pas en me voyant. Il souffre au contraire, il souffre trop pour que je reste davantage. Adieu donc! je m'en vais sur cette triste vrit qu'il n'y a point d'amant sublime, et que les ennuis que vous avez cru fuir en me quittant, vous les retrouvez avec un autre. Vous n'avez fait que mettre un beau visage brun la place d'un visage blond qui n'tait pas mal. Le changement est toujours un plaisir pour les femmes! Mais convenez, prsent, que pour tre jaloux de vous, je n'tais point un monstre, puisque voici votre nouveau Dieu, votre idole, votre ange, tourment par le mme dmon qui me rongeait le coeur. --Vandoni, rpondit Lucrezia, j'ignore si le prince est jaloux de toi. J'espre que tu te trompes; mais, comme je ne veux pas que tu m'accuses de feindre avec toi, supposons qu'il le soit en effet: qu'en veux-tu conclure? Que j'ai eu tort de te quitter? Ai-je fait ici un plaidoyer pour te prouver que j'avais eu raison? Non; je crois que le tort est toujours celui qui veut se soustraire la souffrance. J'ai eu ce tort: ne me l'as-tu point encore pardonn? --Ah! qui pourrait garder du ressentiment contre toi? dit Vandoni en lui baisant la main avec une motion sincre. Je t'aime toujours, je serais toujours prt te consacrer ma vie, si tu voulais revenir moi, mme en ne m'aimant pas plus que par le pass!... car je ne me fais point illusion, tu ne m'as jamais aim que d'amiti! --Je ne t'ai, du moins, jamais tromp cet gard et j'ai fait mon possible pour n'tre pas trop ingrate peut-tre avions-nous une trop ancienne amiti l'un pour l'autre, peut-tre nous sentions-nous trop frres pour tre amants! --Parle pour toi, cruelle! moi... --Toi, tu es un noble coeur, et, si tu crois faire souffrir en effet le prince, tu vas te retirer. Mais je ne veux pour rien au monde renoncer ton amiti, et je compte la retrouver plus tard, quand les feux de la jeunesse auront fait place, chez le prince, au calme d'une paisible affection. La mienne pour toi, Vandoni, est fonde sur l'estime; elle est l'preuve du temps et de l'absence. Il existe entre nous un lien indissoluble; ma tendresse pour ton fils est un garant pour toi de celle que je te conserve. --Mon fils! Ah! oui, parlons de mon fils, s'cria Vandoni redevenu tout fait srieux. Eh bien, Lucrezia, tes-vous contente de moi? Ai-je laiss voir vos autres enfants que celui-l m'appartenait? Ah! quelle trange position vous m'avez faite! ne jamais entendre le nom de pre sortir pour moi de la bouche de mon fils! --Vandoni, votre fils sait peine parler, et ne sait encore que mon nom et celui de ses frres. Je ne savais pas si nous nous reverrions jamais... Maintenant, si vous tes calme, si vous avez pris une dcision importante, parlez! Sous quel nom et dans quelles ides dois-je l'lever? --Ah! Lucrezia, vous savez ma faiblesse pour vous mon dvouement aveugle, ma lche soumission, devrais-je dire! Si vous ne devez pas vous marier, que votre volont soit faite, que mon fils porte votre nom, et qu'il me soit seulement permis de le voir et d'tre son meilleur ami, aprs vous. Mais si vous devez devenir princesse de Roswald, j'exige que mon enfant me soit rendu. J'aime mieux lui voir partager ma vie errante et mon sort prcaire que d'abandonner mon autorit et mes devoirs un tranger. --Mon ami, reprit Lucrezia, il y a plus d'orgueil que de tendresse dans cette rsolution, et je n'emploierai qu'un seul argument pour la combattre. En supposant que je me marie demain, Salvator est encore, pour huit ou dix ans, au moins, un petit enfant, et les soins d'une femme lui sont ncessaires. A quelle femme le confierez-vous donc? Avez-vous une soeur, une mre? Non! vous ne pourrez le confier qu' une matresse ou une servante! Croyez-vous qu'il soit aussi bien soign, aussi bien lev, aussi heureux qu'avec moi? Dormirez-vous tranquille, quand, forc de vous rendre la rptition tout le jour, et la reprsentation tout le soir, vous laisserez ce pauvre enfant la merci d'une servante infidle ou d'une martre haineuse? --Non, sans doute! dit Vandoni en soupirant, vous avez raison. De ce que vous tes riche, indpendante et clbre, vous avez tous les droits, tous les pouvoirs, mme celui de chasser le pre et de garder l'enfant. --Vandoni! tu me fais mal, rpondit Lucrezia, ne parle point ainsi. Veux-tu que j'assure, ds prsent, notre enfant, une partie de ma fortune, dont tu auras la tutelle et la direction? Veux-tu surveiller son ducation, tre consult sur tous les dtails, rgler son avenir? J'y consens avec joie, pourvu que tu le laisses prs de moi et que tu me charges d'tre le pouvoir excutif de tes volonts. Je suis bien sre que nous nous entendrons sur tous les points, dans l'intrt d'un tre qui nous est plus cher que la vie. --Non! non! Pas d'aumne! s'cria Vandoni; je ne suis point un lche, et je mourrai l'hpital avant d'accepter de toi un secours dguis sous un nom, sous une forme quelconque. Garde l'enfant! garde-le tout entier. Je sais bien qu'il ne connatra et n'aimera que toi! Ce serait bien vainement qu'un jour je viendrais le rclamer, lui dire qu'il m'appartient, qu'il est forc de me suivre. Il ne se sparera jamais volontairement d'une mre telle que toi! Allons, le sort en est jet, je vois que tu vas devenir princesse... --Rien n'est dcid cet gard, mon ami, je te le jure, et je te jure surtout, par ce qu'il y a de plus sacr, par ton honneur et par ton fils, que si tu mets mon mariage la condition que je me sparerai de cet enfant, je ne me marierai jamais! --Tu es donc toujours la mme, femme trange et admirable! s'cria Vandoni exalt. Tu es donc toujours mre avant tout! Tu prfres donc toujours tes enfants la gloire, la richesse, l'amour mme! --A la richesse et la gloire, trs-certainement, rpondit-elle avec un sourire calme. Quant l'amour, dans ce moment-ci, je n'ose te rpondre; mais ce qu'il y a de certain, c'est que je connais mon devoir, et que mon premier devoir c'est celui de tout sacrifier, mme l'amour, ces enfants de l'amour. Le plus pris, le plus fidle des amants peut se consoler, mais des enfants ne retrouvent jamais une mre. --Eh bien, je pars tranquille, dit Vandoni en lui serrant la main, et je n'exige plus de toi qu'une promesse. Jure-moi de ne point pouser ce prince si charmant, mais si jaloux, avant un an d'ici! Je ne puis me persuader qu'il soit meilleur que moi et qu'il voie toujours d'un oeil calme ces gages de tes amours passes. Je connais ta clairvoyance, la fermet et la promptitude de tes sacrifices quand le sort de tes enfants te semble compromis. Je sais fort bien pourquoi tu n'as pu me supporter longtemps! c'est que j'avais beau faire, je dtestais la ressemblance de ta Batrice avec le misrable Tealdo Soavi. Eh bien, d'ici un an, le prince de Roswald dtestera Salvator, si ce n'est dj fait; si aujourd'hui, peut-tre, la vue de cet enfant ne lui est pas dj insupportable. Pas d'entranement trop subit, pas de coups de tte, je t'en supplie, ma chre Lucrezia; et tu resteras toujours libre, car je m'en rends bien compte, maintenant que je suis sage et dsintress dans la question: la libert absolue est le seul tat qui te convienne, et la tendre mre de quatre enfants de l'amour ne doit pas confier leur sort la vertu d'un mari, quelque assure qu'elle soit. --Je crois que tu as raison, dit Lucrezia, et j'entends avec plaisir la voix calme de mon ancien ami. Sois tranquille, frre! ta vieille camarade, ta soeur fidle n'exposera pas, dans un moment d'enthousiasme, l'avenir des enfants qu'elle adore. --Maintenant, adieu! dit Vandoni en la pressant sur son coeur avec une tendresse chaste et profonde. Adieu, l'tre que j'aime encore le mieux sur la terre! Je ne te reverrai pas de si tt, peut-tre. Je ne chercherai pas te revoir; je vois que je troublerais tes amours, et je t'avoue que je ne suis pas assez fort pour les voir sans souffrir. Quand tu auras un intervalle de repos et de libert, travers tes sublimes et folles passions, appelle-moi un instant tes pieds; j'y resterai docile et soumis, heureux de te voir et d'embrasser mon fils, jusqu' ce que tu me dises comme aujourd'hui: Va-t'en, j'aime, et ce n'est pas toi! Si Vandoni tait brusquement parti sur ce noble panchement, il et t ce que Dieu l'avait fait, un bon esprit et un bon coeur. Si, au lieu de courir le monde d'motions factices que lui imposait son emploi, il et pu demeurer quelque temps dans cette disposition chaleureuse et vraie, il et reparu transform sur la scne, et le public et peut-tre t fort surpris d'avoir applaudir un excellent artiste, au lieu de sourire patiemment aux froides et correctes dclamations d'un comdien _utile_. Mais on n'vite point sa destine, et le prince Karol reparaissant tout coup, Vandoni retrouva tout coup son affectation. Il voulut lui faire un discours d'adieux, dans lequel il s'efforait d'insinuer dlicatement les ides et les sentiments sous l'empire desquels il venait de se trouver. Il choua compltement; il ne dit que des choses embrouilles, sans got, sans suite, et, passant du grave au doux, du plaisant au svre, il fut tour tour emphatique et trivial, pdant et ridicule. Il est vrai que l'air hautain et impatient du prince, ses rponses sches et ses saluts ironiques taient faits pour dmonter un acteur plus habile que Vandoni. Ce dernier vit bien qu'il manquait son effet; et, se rejetant sur l'aplomb maladroit du comdien siffl, il se retourna vers la Floriani, en lui disant d'un air un peu dbraill: Ma foi, je crois que je _patauge_, et que je ferai bien d'en rester l, si je ne veux m'_enfoncer_ tout fait, et te faire rougir de ton pauvre camarade. N'importe, tu parleras ma place quand je serai parti, et tu diras que ton ami est un bon diable, qui ne veut faire de peine personne. Quelle chute! Salvator Albani, qui avait occup ces deux heures tcher de distraire Karol, s'empressa, avec sa bienveillance accoutume, de passer sur toutes ces misres l'ponge de la politesse et de l'enjouement affectueux. Il prit Vandoni sous le bras, en lui disant qu'il tait charm d'avoir fait connaissance avec lui, qu'il irait le voir dans la premire ville d'Italie o ils se retrouveraient ensemble; enfin, qu'il allait lui tenir compagnie en se promenant avec lui jusqu' Iseo, o Vandoni avait laiss son voiturin. --Et le petit Salvator? dit Vandoni au moment de partir. Je ne le reverrai donc pas? --Il est endormi, rpondit Lucrezia. Viens lui dire bonsoir. --Non, non! reprit-il voix basse, mais de manire tre entendu du prince et du comte: cela m'terait le peu de courage que j'ai! Il fut assez content de l'intonation de cette dernire parole et du mouvement qu'il fit en s'arrachant de la maison. C'tait un petit effet, mais il tait juste, et, pour tous les enfants du monde, il n'et pas voulu ne pas sortir brusquement sur cet effet-l. --A moins que le prince ne soit un ne, pensa-t-il, il ne pourra douter que je n'aie dans le caractre un certain hrosme naturel, qui me rend bien suprieur aux emplois secondaires o me rduisent l'injustice du public et la jalousie des concurrents. La faiblesse secrte du pauvre Vandoni tait de se croire n pour de plus hautes destines, et, quand il commenait se lier avec quelqu'un, il ne manquait pas de lui raconter toutes les intrigues de coulisses dont il se regardait comme victime. Il n'en fit point grce au comte Albani durant le trajet pied qu'ils parcoururent ensemble. Salvator l'encourageant par sa complaisance et se dvouant cet ennui capital pour laisser Karol et Lucrezia le loisir de s'expliquer, Vandoni lui exposa toutes les traverses de sa vie de thtre, et ne put mme rsister au dsir de rciter pleine voix, sur la grve, des fragments d'Alfieri et de Goldoni, pour lui montrer de quelle manire il et pu s'acquitter des premiers rles. Pendant que Salvator subissait cette preuve, Karol, assis dans un coin du salon, gardait un silence obstin, et la Floriani cherchait entamer une conversation qui les amnerait de mutuels panchements. Elle n'avait pas encore pntr le fond de son me l'endroit de la jalousie, et, malgr les avertissements de Vandoni, elle se refusait y croire. Comme il n'entrait pas dans ses instincts de franchise de tourner longtemps autour du sujet qui l'intressait, elle se leva, s'approcha du prince, et lui prenant la main avec force: Vous tes mortellement triste ce soir, lui dit-elle, et j'en veux savoir la cause. Vous tremblez! Vous tes malade ou vous souffrez d'un secret chagrin. Karol, votre silence me fait mal, parlez! Je vous l'ordonne au nom de l'amour, ou je vous le demande genoux, rpondez-moi. Est-ce ma persistance refuser d'unir mon sort au vtre qui vous affecte ainsi, et ne prendrez-vous jamais votre parti cet gard?... Eh bien! Karol, s'il en est ainsi, je cderai; je ne vous demande qu'une anne de rflexions de votre part... --Vous avez t trs-bien conseille par votre ami M. Vandoni, rpondit le prince, et je dois lui savoir un gr infini de son intervention. Mais vous me permettrez de ne pas me soumettre aux conditions que vous daignez me faire de sa part. Je vous demande la permission de me retirer. Je suis un peu fatigu des dclamations que j'ai entendues ce soir. Peut-tre m'y habituerai-je si vos amis redeviennent assidus chez vous. Mais ce n'est pas encore fait, et j'ai la tte brise. Quant aux perscutions que je vous ai fait subir, et dont vous devez tre bien lasse vous-mme, je vous supplie de les oublier, et de croire que je respecterai assez votre repos dsormais pour ne plus les renouveler. En parlant ainsi d'un ton glacial, Karol se leva, et, saluant trs-profondment la Floriani, il alla s'enfermer dans sa chambre. XXVII. De toutes les colres, de toutes les vengeances, la plus noire, la plus atroce, la plus poignante est celle qui reste froide et polie. Quand vous verrez un tre se matriser ce point, dites, si vous voulez, qu'il est grand et fort, mais ne dites point qu'il est tendre et bon. J'aime mieux la grossiret du paysan jaloux, qui bat sa femme, que la dignit glace du prince qui dchire sans sourciller le coeur de sa matresse. J'aime mieux l'enfant qui gratigne et mord, que celui qui boude en silence. Soyons emports, violents, malappris, disons-nous des injures, cassons les glaces et les pendules, je le veux bien: ce sera absurde, mais cela ne prouvera point que nous nous hassons. Au lieu que si nous nous tournons le dos fort poliment en nous sparant sur une parole amre et ddaigneuse, nous sommes perdus, et tout ce que nous ferons pour nous raccommoder nous brouillera davantage. Voil ce que pensait la Floriani reste seule et stupfaite. Quoique fort douce l'habitude, elle avait eu de grands accs d'indignation dans sa vie. Elle s'tait alors abandonne la violence de son chagrin, elle avait maudit, elle avait cass, elle avait peut-tre jur, je n'en rpondrais pas; elle tait la fille d'un pcheur, et d'un pays o les serments par le corps de Bacchus et celui de la madone, par le sang de Diane et par celui du Christ, font tout propos intervenir le ciel chrtien et paen dans les agitations de la vie domestique. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle n'avait jamais cru repousser et chasser de son coeur, d'une manire absolue et subite, les tres qu'elle aimait assez pour s'irriter contre eux. Elle ne comprenait donc absolument rien ces colres froides et ples, qui ressemblent un dtachement anti-humain, un stocisme odieux, un abandon ternel. Elle resta plus d'un quart d'heure, immobile, terrasse sous le coup des paroles inoues de son amant. Enfin elle se leva et marcha dans le salon, se demandant si elle venait de faire un rve affreux, et si c'tait bien Karol, cet homme qui, le matin encore, pleurait d'amour ses pieds et semblait se consumer dans une extase divine, qui venait de lui parler ce langage d'un dpit guind, digne des ruses puriles de la comdie, mais indigne, coup sr, d'une affection relle, d'une passion sentie. Incapable de supporter longtemps une angoisse de ce genre sans la comprendre, elle monta la chambre du prince, frappa d'abord avec prcaution, puis avec autorit, et enfin, voyant qu'on ne lui rpondait pas et que la porte rsistait, d'une main aussi forte que celle d'une mre qui va chercher son enfant au milieu des flammes, elle fit sauter le verrou et entra. Karol tait assis sur le bord de son lit, la figure tourne et enfonce dans les coussins en lambeaux; ses manchettes, son mouchoir avaient t mis en pices par ses ongles crisps et frmissants comme ceux d'un tigre; sa figure tait effrayante de pleur, ses yeux injects de sang. Sa beaut avait disparu comme par un prestige infernal. La souffrance extrme tournait chez lui une rage d'autant plus difficile contenir, qu'il ne se connaissait pas cette facult dplorable, et que, n'ayant jamais t contrari, il ne savait point lutter contre lui-mme. La Floriani avait pos son flambeau prs de lui. Elle avait cart ses mains brlantes de son visage, elle le regardait avec stupeur. Elle n'tait point tonne de voir un homme jaloux en proie un accs de furie. Ce n'tait pas un spectacle nouveau pour elle, et elle savait bien qu'on n'en meurt point. Mais voir cet tre anglique rduit aux mmes excs de violence et de faiblesse que Tealdo Soavi, ou tout autre de mme trempe, c'tait un tel contre-sens, une telle invraisemblance, qu'elle ne pouvait en croire ses yeux. --Vous voulez m'humilier ou m'avilir jusqu'au bout! s'cria Karol en la repoussant. Vous avez voulu voir jusqu' quel point vous pouviez me faire descendre au-dessous de moi-mme! tes-vous contente prsent? Auquel de vos amants allez-vous me comparer? --Voil des paroles bien amres, rpondit la Floriani avec une douceur pleine de tristesse, je ne m'en offenserai point, parce que je vois qu'en effet vous n'tes point vous-mme dans ce moment-ci. Je m'attendais vous trouver froid et mprisant comme tout l'heure, et je venais, au nom de l'amour et de la vrit, vous demander compte de vos ddains, je suis consterne de vous trouver exaspr comme vous l'tes, et je ne crois pas que le triomphe que vous m'attribuez soit bien doux pour mon orgueil. Quel langage entre nous, Karol! mon Dieu, que s'est-il donc pass, pour que vous doutiez de la douleur effroyable que j'prouve vous voir souffrir ainsi? mais, sans doute, si j'en suis la cause involontaire, je dois avoir en moi la puissance de la faire cesser. Dites-m'en le moyen, et s'il faut ma vie, ma raison, ma dignit, ma conscience, je les mettrai vos pieds pour vous gurir et vous calmer. Parlez-moi, expliquez-vous, faites que je vous comprenne, voil tout ce que je vous demande. Rester dans le doute et vous laisser subir ces tourments sans chercher les adoucir, voil ce qui m'est impossible, ce que vous n'obtiendrez jamais de moi. Ouvrez-moi donc ce coeur meurtri et malade, et si, pour m'y faire lire, il faut que vous m'accabliez de reproches et d'outrages, ne vous retenez pas, j'aime mieux cela que le silence, je ne m'offenserai de rien, je me justifierai avec douceur, avec soumission. Je vous demanderai pardon mme, s'il le faut, quoique j'ignore absolument mes torts. Mais il faut qu'ils soient bien graves pour vous faire tant de mal. Rpondez-moi, je vous le demande genoux. Pour montrer tant de patience et de rsignation, il fallait que la Floriani ft vaincue et terrasse par un amour immense, et tel qu'elle-mme n'et jamais cru pouvoir le ressentir aprs tant d'orages du mme genre, aprs de si nombreuses dceptions, tant de fatigues de coeur et d'esprit, tant de dgots et de dboires. N'ayant jamais menti, s'tant dvoue et sacrifie toujours, mais jamais avilie, ni mme aventure pour un intrt personnel quelconque, elle avait une fiert ombrageuse, un orgueil rel; descendre se justifier lui avait toujours paru au-dessus de ses forces, et le soupon lui tait une mortelle injure. Pourtant elle s'humilia longtemps avec une mansutude infinie devant ce malheureux enfant, qui ne voulait point parler parce qu'il ne le pouvait pas. Qu'et-il pu dire, en effet? Le dsordre o sa raison tait tombe tait trop douloureux pour tre volontaire. Suivre le conseil de Lucrezia, l'injurier, lui faire de sanglants reproches, l'et soulag sans doute; mais il n'avait pas la facult de rpandre ses tourments au dehors, parce qu'il n'avait pas l'gosme de vouloir les faire partager. Et puis, injurier sa matresse! il et prfr la tuer; il se ft tu avec elle, emportant sa passion dans la tombe. Mais l'outrager en paroles, il lui semblait que s'il et pu s'y rsoudre, il l'aurait condamne devant Dieu et que Dieu les et spars dans l'ternit. Pour en venir l, il et fallu ne plus l'aimer, et plus il souffrait par elle, plus il se sentait l'esclave de la passion. Elle ne put que deviner ce qui se passait en lui, car il ne se rvla que par des rponses dtournes et des rticences douloureuses. Il se dfendait faiblement en apparence, mais, au fond, sa retenue tait invincible, et le nom de Vandoni ne pouvait venir sur ses lvres. --Voyons, lui dit la Floriani lorsqu'elle fut au bout de sa patience et qu'elle eut puis toutes les forces de son amour lui arracher quelques paroles vagues, d'une profondeur ou d'une obscurit effrayantes: Voyons, mon pauvre ange, vous tes jaloux et vous n'en voulez pas convenir? Vous, jaloux! Ah! qu'il m'est amer de le constater, moi, que vous avez habitue planer, sur les ailes d'un amour sublime, au-dessus de toutes les misres humaines! Que vous me faites de mal, et que j'tais loin de croire cela possible de votre part! Ah! laissez-moi ne vous rpondre que par des reproches douloureux et francs. Vous ne voulez pas m'en faire; je le prfrerais parce que je pourrais me disculper, au lieu que je suis rduite chercher de quoi j'ai me dfendre. Mais avant de vous parler _raison_, puisqu'il le faut, laissez-moi me plaindre, laissez-moi pleurer! C'est le dernier cri de l'amour heureux qui s'exhale vers le ciel d'o il tait descendu, et o il va retourner maintenant pour toujours! Laissez-moi vous dire que vous avez commis aujourd'hui un grand crime contre moi, contre vous-mme et contre Dieu, qui avait bni notre confiance infinie l'un pour l'autre. Hlas! vous avez souill par le soupon la passion la plus pure, la plus complte, la plus dlicieuse de ma vie. Je n'avais jamais aim, je n'avais jamais t heureuse; pourquoi m'arrachez-vous sitt ma joie, mes dlices? Vous m'avez entrane dans le ciel, et vous me rejetez brutalement sur la terre! Mon Dieu, mon Dieu! je ne le mritais pas, je nageais avec toi dans l'empyre. Je croyais l'ternit de cette batitude. Tout ce qui est de ce monde ne me paraissait plus que rves et fantmes; except mes enfants, que j'emportais dans mes bras vers ce monde suprieur, je n'avais plus souci de rien... Et prsent, il faut descendre, il faut marcher sur les sentiers humains, se dchirer aux pines, se froisser contre les rochers... Allons, vous l'avez voulu. Parlons donc de ces choses-l, de Vandoni, de mon pass, et de ce que l'avenir peut me rserver de devoirs, d'embarras et d'ennuis. J'esprais les traverser seule, vous laissant calme et indiffrent ces misres, trangres notre passion. Le fardeau du travail et des devoirs d'ici-bas m'et t lger si j'avais pu vous prserver d'y toucher. Vous ne vous en seriez pas seulement aperu, si vous tiez rest vous-mme, et si vous aviez conserv la suprme confiance qui nous faisait si forts et si purs!... Vous l'avez perdue, vous m'avez retir le talisman qui m'et rendue invulnrable la douleur et l'inquitude. Je vais maintenant vous dire quelles obligations psent sur ma vie relle, quels mnagements je dois garder, quels devoirs ma conscience me trace. Mais, pour les comprendre, il faut vous donner la peine de raisonner un peu, de connatre mon pass, de le juger, et d'en tirer une conclusion srieuse, une fois pour toutes!... Vandoni... [Illustration: Vous tes mortellement triste ce soir. (Page 62.)] --Ah! s'cria Karol, tremblant comme un enfant, ne prononcez plus ce nom, et faites-moi grce de tout ce que vous voulez me dire. Je n'ai pas encore, je n'aurai peut-tre jamais la force de l'entendre. Je hais ce Vandoni, je hais tout ce qui dans votre vie n'est pas vous-mme. Que vous importe! Il n'entre pas dans vos devoirs de me rconcilier avec ce qui me froisse et me rvolte autour de vous. Laissez-moi, puisque cela m'est possible et n'est possible qu' moi, voir en vous deux tres distincts. L'un que je n'ai pas connu et que je ne veux pas connatre; l'autre que je connais, que je possde, et que je ne veux pas voir ml aux choses que je dteste. Oui, oui, Lucrezia, tu l'as dit, ce serait descendre et retomber dans la fange des sentiers humains. Viens sur mon coeur, oublions les atroces souffrances de cette journe et retournons Dieu. Que t'importe ce qui s'est pass en moi? Cela me regarde, et j'ai la force de le subir, puisque j'ai celle de t'aimer autant que si rien ne m'avait troubl! Non, non, pas d'explications, pas de rcits, pas de confidences, pas de raisonnements. Prends-moi dans tes bras, et emporte-moi loin de ce monde maudit o je ne vois pas clair, o je ne respire pas, o je suis condamn ramper plus bas que les autres hommes, si j'y retombe sans ton amour et sans mon enthousiasme. La Floriani se contenta de cette fausse rparation, ou, de guerre lasse, elle feignit de s'en contenter; mais, en cela, elle eut grand tort, et se prcipita d'elle-mme dans un abme de chagrins. Karol s'habitua, ds ce jour, croire que la jalousie n'est point une insulte et qu'une femme aime, peut et doit la pardonner toujours. [Illustration: Il prit sa mre dans ses bras. (Page 72.)] Elle retrouva, au salon, vers minuit, Salvator qui venait de reconduire Vandoni et qui eut la dlicatesse de ne pas lui dire combien il avait trouv ce brave garon ridicule et ennuyeux. Elle n'eut pas le courage de lui confier quel point le prince avait t irrit de la prsence de son ancien amant; mais elle ne put s'empcher d'admirer combien l'amiti est plus indulgente, secourable et gnreuse que l'amour. Car elle ne se dissimulait plus les travers de Vandoni, et elle voyait bien que Salvator s'tait dvou pour l'en dbarrasser. Lucrezia se retira auprs de ses enfants, rsolue oublier les chagrins de cette journe et dormir, pour s'veiller, comme une mre vigilante et active, au point du jour. Mais quoiqu'elle et acquis plus que personne, dans sa vie de douleurs, la facult de laisser reposer ses chagrins et de dormir avec, comme un pauvre soldat en campagne dort au bivouac avec sa faim et ses blessures, elle ne put fermer l'oeil de la nuit, et tous les souvenirs amers qui s'taient assoupis dans son sein, depuis quelque temps, s'y ranimrent un un, puis tous ensemble, pour la torturer sans relche. Elle vit, comme autant de spectres railleurs et menaants, ses erreurs et ses dceptions, les ingrats qu'elle avait faits et les mchants qu'elle n'avait pas pu convertir. Elle lutta vainement contre l'pouvante du pass, en se rfugiant dans le prsent. Le prsent ne lui offrait plus de scurit, et les anciennes douleurs ne se ranimaient ainsi que parce qu'une douleur nouvelle, plus profonde que toutes les autres, venait leur donner carrire. Quand elle se leva, ple et brise, le soleil brillant du matin, les fleurs charges d'humides parfums, les rossignols enivrs de leurs propres chants, ne ramenrent pas, comme les autres jours, le calme et l'esprance dans son coeur. Elle ne se sentit pas vivre par le sens potique de la nature, comme l'ordinaire. Il lui semblait qu'entre cette frache et riante nature et son pauvre sein bris, il y avait dsormais un ennemi secret, un ver rongeur, qui empchait la sve de la vie de venir jusqu' lui. Elle ne voulut pourtant pas se rendre compte de l'tendue de son dsastre. Karol fut courb ses pieds ce jour-l. Il ne voulait pas faire oublier ses torts, il ne les connaissait pas, puisque, selon sa coutume, il les avait dj oublis lui-mme: mais il avait besoin de tendresse, d'effusion et de bonheur, aprs plusieurs jours passs dans les larmes ou la colre. Jamais il n'tait plus sduisant et plus adorable que quand le paroxysme de son amertume et de son dpit l'avait dbarrass de sa souffrance. La Floriani eut encore lutter contre son projet de mariage, mais cette fois elle rsista courageusement. Ce qui s'tait pass la veille l'avait claire, et elle n'tait pas d'humeur se laisser dire deux fois qu'on _la suppliait_ de n'y plus songer. Si l'offre de son nom tait, de la part du prince, un grand hommage rendu l'amour qu'elle mritait, le fait de retirer poliment ses offres, dans un moment de soupon jaloux, tait un outrage dont la fire Lucrezia sentait la porte plus que lui-mme. Sans lui dire quelle force nouvelle elle avait puise contre lui dans cette circonstance, elle lui ta tout espoir, et, cette fois, il accepta son arrt provisoirement, sans amertume, en avouant qu'il mritait le chtiment d'tre soumis quelque longue preuve. Mais deux jours ne se passrent point sans ramener de nouveaux orages. Un commis-voyageur russit pntrer dans la maison pour proposer des armes de chasse. Clio eut envie d'un nouveau fusil, sa mre le lui refusa d'abord; puis, voulant lui en faire la surprise, elle eut un _a-part_ avec le voyageur pour marchander et acheter l'objet de cette convoitise enfantine. Le jeune homme tait d'une belle figure, un peu familier et bavard. La beaut et la clbrit de sa nouvelle cliente le rendaient plus _loquent_ que de coutume, sans toutefois lui faire perdre la tte et l'empcher de bien vendre sa marchandise. C'tait la veille de l'anniversaire de Clio, et sa mre voulut mettre le joli et lger fusil de chasse sous le traversin de l'enfant, pour qu'il le trouvt le soir au moment de se coucher. Le commis-voyageur s'empressa de la suivre dans sa chambre, sans trop lui en demander la permission, pour cacher lui-mme le fusil sous le chevet de Clio et recevoir le paiement convenu. Karol, qui avait t faire la sieste, entra en cet instant, et trouva la Floriani dans sa chambre, en tte--tte avec un beau garon gros favoris noirs, qui lui parlait d'un air anim, la regardait avec des yeux hardis, et arrangeait la couverture d'un lit, tandis qu'elle souriait avec bonhomie des hbleries qu'il dbitait, et qu'elle songeait l'ivresse de Clio lorsque la surprise ferait son effet. Il n'en fallait pas tant pour que l'imagination de Karol, prompte l'insulte, et s'emparant toujours du fait apparent sans le comprendre et sans l'expliquer, prt un essor funeste. Il laissa chapper une exclamation bizarre, outrageante, sur le seuil de la chambre de Lucrezia, et s'enfuit comme un homme qui vient d'tre tmoin de son dshonneur. Il lui fallut tout le reste du jour pour se calmer et ouvrir les yeux. Il fallut que la Floriani descendt une explication avilissante pour elle et pour lui. Elle le traita, cette fois, comme un malade qu'il faut persuader et gurir, sans prendre ses hallucinations au srieux. Mais que devient l'enthousiasme, que devient l'amour, quand celui qui en est l'objet se conduit comme un maniaque? Un autre jour on vint dire la Floriani que Mangiafoco, le pcheur qui l'avait recherche autrefois en mariage, et qui lui avait caus tant de frayeur et d'loignement, tait l'article de la mort, et demandait la voir avant de rendre l'me. Cet homme n'avait jamais os se prsenter devant elle depuis qu'elle tait revenue dans le pays, et ce n'tait pas sans rpugnance qu'elle consentait lui fermer les yeux. Mais c'tait un devoir de religieuse misricorde remplir, et elle partit sans hsiter, pour l'autre rive du lac, avec son pre et Biffi. Elle trouva un moribond qui lui demandait pardon des peines et des peurs qu'il lui avait faites jadis, et qui la suppliait de prier pour le repos de son me. Elle le consola avec bont, et sa compassion gnreuse adoucit les dernires convulsions d'agonie de cet homme, ancien soldat, espce de bandit dj vieux, mchant, brutal, avare, et cependant dou d'une certaine intelligence et de quelques instincts patriotiques et romanesques. La Floriani revint assez mue, aprs avoir vu s'exhaler pniblement son dernier soupir. Elle raconta simplement Salvator, devant Karol, ce qui s'tait pass, et les paroles tantt absurdes, tantt profondes, que cet homme lui avait dites en se dbattant contre la mort. Salvator trouva que, dans ce dvouement nouveau, sa chre Floriani avait t admirable comme toujours; mais Karol garda le silence. Il avait t inquiet de cette sortie soudaine, de cette absence qui avait dur depuis le coucher du soleil jusqu' minuit. Il ne concevait pas que l'on pt porter tant d'intrt un misrable qui l'avait si peu mrit. Et comment avait-il eu l'audace d'appeler son lit de mort une femme laquelle il s'tait rendu si hassable? Il fallait qu'il et de la confiance dans sa bont et dans sa facult d'oublier les outrages! Ces rflexions furent faites d'un ton assez singulier. Lucrezia, qui n'tait pas encore sur le _qui-vive_ de la jalousie tout propos, et qui ne s'tait pas encore doute que sa bonne action et paru criminelle au prince, le regarda avec surprise et vit qu'il tait en colre. Il avait les yeux rouges, il faisait claquer les articulations de ses doigts; c'tait une sorte de tic nerveux, qui trahissait son dpit et qu'elle commenait comprendre. Elle ne put se dfendre de hausser les paules. Karol ne s'en aperut point et continua: --Quel ge avait ce _Mangiafoco_? --Soixante ans, au moins, rpondit-elle d'un ton froid et svre. --Et, sans doute, reprit Karol au bout d'un instant, il avait une bien belle figure, une barbe effrayante, des guenilles pittoresques? c'tait un bandit de thtre ou de roman qu'on ne pouvait regarder sans frmir? L'imagination des femmes se plat ces dehors-l, et on est toujours flatt d'avoir enchan un animal sauvage. Sans doute, en expirant, il avait l'air du tigre bless qui jette sur la colombe un dernier regard de convoitise et de regret? --Karol, dit la Floriani en soupirant, un homme qui se meurt est donc chose fort agrable peindre? Vous devriez aller voir celui-l maintenant qu'il est mort; cela ferait tomber tout de suite votre ironie, et couperait court vos mtaphores potiques. Mais vous n'irez pas, vous qui parlez si bien, vous n'en aurez pas le courage; sa chaumire est malpropre. Comme elle est susceptible, ce soir! pensa Karol. Qui sait ce qui s'est pass autrefois entre elle et ce misrable? XXVIII. Un autre jour, Karol fut jaloux du cur, qui venait faire une qute. Un autre jour, il fut jaloux d'un mendiant qu'il prit pour un galant dguis. Un autre jour, il fut jaloux d'un domestique qui, tant fort gt, comme tous les serviteurs de la maison, rpondit avec une hardiesse qui ne lui sembla pas naturelle. Et puis, ce fut un colporteur, et puis le mdecin; et puis, un grand bent de cousin, demi-bourgeois, demi-manant, qui vint apporter du gibier la Lucrezia, et que, bien naturellement, elle traita en bonne parente, au lieu de l'envoyer l'office. Les choses en arrivrent ce point qu'il n'tait plus permis de remarquer la figure d'un passant, l'adresse d'un braconnier, l'encolure d'un cheval. Karol tait mme jaloux des enfants. Que dis-je, _mme?_ il faudrait dire surtout. C'tait bien l, en effet, les seuls rivaux qu'il et, les seuls tres auxquels la Floriani penst autant qu' lui. Il ne se rendit pas compte du sentiment qu'il prouvait en les voyant dvorer leur mre, de caresses. Mais, comme, aprs l'imagination d'un bigot, il n'y en a pas de plus impertinente que celle d'un jaloux, il prit bientt les enfants en grippe, pour ne pas dire en excration. Il remarqua enfin qu'ils taient gts, bruyants, entiers, fantasques, et il s'imagina que tous les enfants n'taient pas de mme. Il s'ennuya de les voir presque toujours entre leur mre et lui. Il trouva qu'elle leur cdait trop, qu'elle se faisait leur esclave. En d'autres moments aussi, il se scandalisa quand elle les mettait en pnitence. Ce systme de gouvernement maternel, si simple, si bien indiqu par la nature, qui consiste adorer d'abord les enfants, s'en occuper sans cesse, leur accorder tout ce qui peut les rendre heureux et aimables, sauf les morigner et les arrter ensuite quand ils en abusent, les gronder parfois avec nergie et chaleur pour les rcompenser tendrement quand ils le mritent, tout cela se trouva l'oppos de sa manire de voir. Selon lui, il ne fallait pas tant se familiariser avec eux, afin d'avoir moins de peine se faire craindre, au besoin. Il ne fallait pas les tutoyer et les caresser, mais les tenir distance, en faire, de bonne heure, de petits hommes et de petites femmes bien sages, bien polis, bien soumis, bien tranquilles. Il fallait leur enseigner prmaturment beaucoup de choses qu'ils ne pouvaient croire ni comprendre, afin de les habituer respecter la rgle tablie, l'usage, la croyance gnrale, sans s'occuper d'abord d'une chose qu'il regardait comme impossible, c'est--dire de les convaincre de l'utilit et de l'excellence du principe dont ces usages et ces rgles ne sont que la consquence. Enfin il fallait oublier qu'ils taient des enfants, leur ter le charme, le plaisir et la libert de cette premire existence qui leur revient de droit divin, faire travailler leur mmoire pour teindre leur imagination; dvelopper l'habitude de la forme et retarder l'explication du fond; faire, en un mot, tout l'oppos de ce que faisait et voulait faire la Floriani. Il faut se hter de dire que cette manie de contrecarrer, et ce blme fatigant, n'taient pas continuels et absolus chez le prince. Quand sa jalousie ne l'obsdait point, c'est--dire dans ses moments lucides, il disait et pensait tout le contraire. Il adorait les enfants, il les admirait en toutes choses, mme l o il n'y avait rien admirer. Il les gtait plus que la Floriani, et se faisait leur esclave, sans s'apercevoir, le moins du monde, de son inconsquence. C'est qu'alors il tait heureux et se montrait sous le ct anglique et idal de sa nature. Les accs d'ivresse que lui donnait l'amour de la Floriani taient le thermomtre qui marquait l'apoge de sa douceur, de sa bont et de sa tendresse. Ah! quel sraphin, quel archange il et t, s'il avait pu rester toujours ainsi! Dans ces moments-l, qui duraient parfois des heures, des jours entiers, il tait tout bienveillance, tout charit, tout misricorde, tout dvouement pour tous les tres qui l'approchaient. Il se dtournait du chemin pour ne pas craser un insecte, il se serait jet dans le lac pour sauver le chien de la maison. Il et fait le chien lui-mme pour entendre les clats de rire du petit Salvator; il se ft fait livre ou perdrix pour donner Clio le plaisir de tirer un coup de fusil. Sa tendresse et son effusion allaient jusqu' l'excs, jusqu' l'absurde. C'tait alors un de ces enthousiastes sublimes qu'il faut enfermer comme des fous ou adorer comme des dieux. Mais aussi quelle chute, quel cataclysme pouvantable dans tout son tre, quand, l'accs de joie et de tendresse, succdait l'accs de douleur, de soupon et de dpit! Alors, tout changeait de face dans la nature. Le soleil d'Iseo tait arm de flches empoisonnes, la vapeur du lac tait pestilentielle, la divine Lucrezia tait une Pasipha, les enfants de petits monstres; Clio devait prir sur l'chafaud, Lartes tait enrag, Salvator Albani tait le tratre Yago, et le vieux Menapace le juif Shylock. Des nuages noirs s'amoncelaient l'horizon, tout pleins de Vandoni, de Boccaferri, de Mangiafoco, de rivaux dguiss en mendiants, en commis-voyageurs, en curs, en laquais, en colporteurs et en moines, ces nues allaient s'ouvrir et faire pleuvoir sur la villa une arme d'anciens amis, d'anciens amants (ce qui tait pour lui la mme race de vipres)! et la Floriani, souille de hideux embrassements, l'appelait avec un rire infernal pour assister cette orgie fantastique! Ne croyez pas que son imagination, prive de frein et sans cesse excite par une disposition naturelle et par une passion insense, restt au-dessous de ce tableau. Il me serait impossible de la suivre et de vous la faire suivre dans les tourbillons dlirants qu'elle parcourait. Jamais le Dante n'a rv de supplices semblables ceux que se crait cet infortun. Ils taient srieux force d'tre absurdes, et il n'est point d'apparition grotesque qui ne fasse peur aux enfants, aux malades et aux jaloux. Mais comme il tait souverainement poli et rserv, jamais personne ne pouvait seulement souponner ce qui se passait en lui. Plus il tait exaspr, plus il se montrait froid, et l'on ne pouvait juger du degr de sa fureur qu' celui de sa courtoisie glace. C'est alors qu'il tait vritablement insupportable, parce qu'il voulait raisonner et soumettre la vie relle laquelle il n'avait jamais rien compris, des principes qu'il ne pouvait dfinir. Alors il trouvait de l'esprit, un esprit faux et brillant pour torturer ceux qu'il aimait. Il tait persifleur, guind, prcieux, dgot de tout. Il avait l'air de mordre tout doucement pour s'amuser, et la blessure qu'il faisait pntrait jusqu'aux entrailles. Ou bien, s'il n'avait pas le courage de contredire et de railler, il se renfermait dans un silence ddaigneux, dans une bouderie navrante. Tout lui paraissait tranger et indiffrent. Il se mettait part de toutes choses, de toutes gens, de toute opinion et de toute ide. Il ne _comprenait pas cela_. Quand il avait fait cette rponse aux caressantes investigations d'une causerie qui s'efforait en vain de le distraire, on pouvait tre certain qu'il mprisait profondment tout ce qu'on avait dit et tout ce qu'on pourrait dire. La Floriani craignait que sa famille, et le comte Albani lui-mme, ne vinssent pressentir cette jalousie qu'elle devinait enfin, et dont elle se sentait humilie mortellement. Elle en cachait donc avec soin les causes misrables et s'efforait d'en adoucir les dplorables effets. Aprs s'tre beaucoup inquite d'abord pour la sant et pour la vie du prince, elle put constater qu'il ne se portait jamais mieux que quand il s'tait livr des agitations et des colres intrieures, qui eussent tu tout autre que lui. Il est des organisations qui ne puisent leur force que dans la souffrance, et qui semblent se renouveler en se consumant, comme le phnix. Elle cessa donc de s'alarmer, mais elle commena souffrir trangement d'une intimit laquelle l'enfer des potes peut seul tre compar. Elle tait devenue, entre les mains de ce terrible amant, la pierre que Sisyphe roule sans cesse au sommet de la montagne et laisse choir au fond d'un abme; malheureuse pierre qui ne se brise jamais! Elle essaya de tout, de la douceur, de l'emportement, des prires, du silence, des reproches. Tout choua. Si elle tait calme et gaie en apparence, pour empcher les autres de voir clair dans son malheur, le prince, ne comprenant rien cette force de volont qui n'tait pas en lui, s'irritait de la trouver vaillante et gnreuse. Il hassait alors en elle, ce qu'il appelait, dans sa pense, un fonds d'insouciance bohmienne, une certaine duret d'organisation populaire. Loin de s'alarmer du mal qu'il lui faisait, il se disait qu'elle ne sentait rien, qu'elle avait, par bont, certains moments de sollicitude, mais, qu'en gnral, rien ne pouvait entamer une nature si rsistante, si robuste et si facile distraire et consoler. On et dit qu'alors il tait jaloux mme de la sant, si forte en apparence, de sa matresse, et qu'il reprochait Dieu le calme dont il l'avait doue. Si elle respirait une fleur, si elle ramassait un caillou, si elle prenait un papillon pour la collection de Clio, si elle apprenait une fable Batrice, si elle caressait le chien, si elle cueillait un fruit pour le petit Salvator: Quelle nature tonnante!... se disait-il, tout lui plat, tout l'amuse, tout l'enivre. Elle trouve de la beaut, du parfum, de la grce, de l'utilit, du plaisir dans les moindres dtails de la cration. Elle admire tout, elle aime tout!--Donc elle ne m'aime pas, moi, qui ne vois, qui n'admire, qui ne chris, qui ne comprends qu'elle au monde! Un abme nous spare! C'tait vrai, au fond: une nature riche par exubrance et une nature riche par exclusivet, ne peuvent se fondre l'une dans l'autre. L'une des deux doit dvorer l'autre et n'en laisser que des cendres. C'est ce qui arriva. Si, par hasard, la Floriani, accable de fatigue et de chagrin, ne parvenait point cacher ce qu'elle souffrait, Karol, rendu tout coup sa tendresse pour elle, oubliait sa mauvaise humeur et s'inquitait avec excs. Il la servait genoux, il l'adorait dans ces moments-l, plus encore qu'il ne l'avait adore dans leur lune de miel. Que ne pouvait-elle dissimuler, ou manquer tout fait de force et de courage! si elle se ft montre constamment lui, abattue et languissante, ou si elle et pu affecter longtemps un air sombre et mcontent, elle l'et guri peut-tre de sa personnalit maladive. Il se ft oubli pour elle; car ce froce goste tait le plus dvou, le plus tendre des amis, lorsqu'il voyait souffrir. Mais, comme il souffrait alors lui-mme d'une douleur relle et fonde, la gnreuse Floriani rougissait d'avoir cd un moment de dfaillance. Elle se htait de secouer sa langueur et de paratre tranquille et ferme. Quant feindre le ressentiment, elle en tait incapable; rarement elle se sentait irrite contre lui; mais lorsque elle l'tait, elle ne se contenait point et le gourmandait avec violence. Jamais elle n'avait rien fard, ni rien dissimul; et, comme le plus souvent, elle n'prouvait que chagrin et compassion en subissant l'injustice d'autrui, le plus souvent aussi, elle souffrait sans tre en colre, et surtout sans bouder. Elle mprisait ces ruses fminines, et elle avait grand tort, dans son intrt, de les mpriser: on le lui fit bien voir! Il est dans la nature humaine d'abuser et d'offenser toujours, quand on est sr d'tre toujours pardonn, sans mme avoir la peine de demander pardon. Salvator Albani avait toujours connu son ami ingal et fantasque, exigeant l'excs, ou dsintress l'excs. Mais les bons moments, jadis, avaient t les plus habituels, les plus durables; et, chaque jour, au contraire, depuis qu'il tait revenu la villa Floriani, Salvator voyait le prince perdre ses heures de srnit, et tomber dans une habitude de maussaderie trange; son caractre s'aigrissait sensiblement. D'abord ce fut une heure mauvaise par semaine, puis une mauvaise heure par jour. Peu peu, ce ne fut plus qu'une bonne heure par jour, et enfin une bonne heure par semaine. Quelque tolrant et d'humeur facile que ft le comte, il en vint trouver cette manire d'tre intolrable. Il en fit la remarque d'abord son ami, puis Lucrezia, puis tous deux ensemble, et enfin il sentit que son caractre lui-mme allait s'aigrir et se transformer, s'il persistait vivre auprs d'eux. Il prit la rsolution de s'en aller tout fait. La Floriani fut pouvante de l'ide de rester en tte--tte avec cet amant que, deux mois auparavant, elle et voulu enlever et mener au bout du monde pour vivre avec lui dans le dsert. Salvator, par sa gaiet douce, par sa manire enjoue et philosophique d'envisager toutes les misres domestiques, lui tait d'un immense secours. Sa prsence contenait encore le prince et le forait s'observer, du moins, devant les enfants. Qu'allait-elle devenir? qu'allait devenir surtout Karol, quand leur aimable compagnon ne serait plus entre eux, pour les prserver l'un de l'autre? Comme elle le retenait avec instances, son effroi et sa douleur se trahirent; son secret lui chappa, ses larmes firent irruption. Albani constern vit qu'elle tait profondment malheureuse, et que s'il ne russissait emmener Karol, du moins pour quelque temps, elle et lui taient perdus. Cette fois, il n'hsita plus. Il n'eut pour son ami ni piti, ni faiblesse. Il ne mnagea aucune de ses susceptibilits. Il affronta sa colre et son dsespoir. Il ne lui cacha point qu'il travaillerait de toutes ses forces dtacher la Floriani de lui, s'il ne s'excutait pas de lui-mme en s'loignant d'elle.--Que ce soit pour six mois ou pour toujours, peu m'importe, lui dit-il en finissant sa rude exhortation; je ne peux prvoir l'avenir. J'ignore si tu oublieras la Floriani, ce qui serait fort heureux pour toi, ou si elle te sera infidle, ce qui serait fort sage de sa part; mais je sais qu'elle est brise, malade, dsespre, et qu'elle a besoin de repos. C'est la mre de quatre enfants; son devoir est de se conserver pour eux, et de se dlivrer d'une souffrance intolrable. Nous allons partir ensemble, ou nous battre ensemble; car je vois bien que plus je t'avertis, plus tu fermes les yeux; plus je veux t'entraner, plus tu te cramponnes cette pauvre femme. Par la persuasion ou par la force, je t'emmnerai, Karol! J'en ai fait le serment sur la tte de Clio et de ses frres. C'est moi qui t'ai amen ici, c'est moi qui t'y ai fait rester. Je t'ai perdu en croyant te sauver; mais il y a encore du remde, et maintenant que je vois clair, je te sauverai malgr toi. Nous partons cette nuit, entends-tu? Les chevaux sont la porte. Karol tait ple comme la mort. Il eut grand'peine desserrer ses dents contractes. Enfin il laissa chapper cette rponse laconique et dcisive: --Fort bien, vous me conduirez jusqu' Venise, et vous m'y laisserez pour revenir ici toucher le prix de votre exploit. Cela tait arrang entre vous deux. Il y a longtemps que j'attendais ce dnouement. --Karol! s'cria Salvator, transport de la premire fureur srieuse qu'il et prouve de sa vie, tu es bien heureux d'tre faible; car si tu tais un homme, je te briserais sous mon poing. Mais je veux te dire que cette pense est d'un tre mchant, cette parole d'un tre lche et ingrat. Tu me fais horreur, et j'abjure ici toute l'amiti que j'ai eue pour toi pendant si longtemps. Adieu, je te fuis, je ne veux jamais te revoir, je deviendrais lche et mchant aussi avec toi. --Bien, bien! reprit le prince, arriv au comble de la colre, et, par consquent, de la scheresse amre et ddaigneuse. Continuez, outragez-moi, frappez-moi, battons-nous, afin que je meure ou que je parte; c'est l le plan, je le sais. Elle sera bien douce, la nuit de plaisir qui rcompensera votre conduite chevaleresque! Salvator tait au moment de s'lancer sur Karol. Il prit une chaise deux mains, incertain de ce qu'il allait faire. Il se sentait devenir fou, il tremblait comme une femme nerveuse, et pourtant il aurait eu la force, en ce moment, de faire crouler la maison sur sa tte. Il y eut un moment de silence affreux, pendant lequel on entendit monter, dans l'air calme du soir, une petite voix douce qui disait:--Ecoute, maman, je sais ma leon de franais, et je vais te la dire avant de m'endormir: Deux coqs vivaient en paix, une poule survint, Et voil la guerre allume! Amour, tu perdis Troie! La fentre d'en bas se ferma, et la voix de Stella se perdit. Salvator clata d'un rire amer, brisa sa chaise en la remettant sur ses pieds, et sortit imptueusement de la chambre de Karol, en poussant la porte avec fracas. --Lucrezia, dit-il la Floriani, en allant frapper chez elle, laisse un peu tes enfants, appelle la bonne, je veux te parler tout de suite. Il l'emmena au fond du parc: Ecoute, lui dit-il, Karol est un misrable ou un malheureux, le plus lche ou le plus fou de tes amants, le plus dangereux coup sr, celui qui te tuera coups d'pingles, si tu ne le quittes sur l'heure. Il est jaloux de tout, il est jaloux de son ombre, c'est une maladie; mais il est jaloux de moi, et cela c'est une infamie! Jamais il ne se rsoudra te quitter; il ne veut pas partir, il ne partira pas. C'est toi de fuir de ta propre maison. Il n'y a pas un moment perdre, saute dans une barque, gagne la prochaine poste, va-t'en Rome, Milan, au bout du monde; ou tiens-toi cache, bien cache dans quelque chaumire... Je draisonne peut-tre, je n'ai pas ma tte, tant je suis indign; mais il faut trouver un moyen.... Tiens! en voici un, pnible, mais certain. Fuyons ensemble. Nous n'irions qu' deux lieues d'ici, nous n'y resterions que deux heures, c'est assez! Il croira qu'il a devin juste, que je suis ton amant; il est trop fier pour hsiter alors prendre son parti, et tu en seras jamais dlivre. --Tu es fou toi-mme, mon pauvre ami! rpondit la Lucrezia, ou tu veux qu'il le devienne. Mais moi, je souffre assez d'tre souponne, je ne me rsoudrai point tre mprise! --tre souponne, c'est tre mprise dj, malheureuse femme! Tu tiens donc encore l'estime d'un homme que tu ne peux plus prendre au srieux? Quelle folie! Allons, viens avec moi, que crains-tu? Que j'abuse de ton accablement et me rende digne, malgr toi, de la bonne opinion que Karol a de mon caractre? Moi, je ne suis pas un lche, et s'il faut te rassurer davantage, je puis te dire que je ne suis plus amoureux de toi. Non, non; Dieu m'en prserve! Tu es trop faible, trop crdule, trop absurde. Tu n'es pas la femme forte que je croyais; tu n'es qu'un enfant sans cervelle et sans fiert. Ta passion pour Karol m'a bien guri, je te le jure, de celle que j'aurais pu concevoir pour toi. Allons, le temps presse. S'il venait, en ce moment, t'implorer, tu lui ouvrirais tes bras et tu lui ferais serment de ne jamais le quitter. Je te connais, fuyons donc! Sauvons-le et prsentons-lui son fantme comme une ralit. Qu'il te croie menteuse et galante; qu'il te hasse, qu'il parte en te maudissant, en secouant la poussire de ses pieds. Que crains-tu? l'opinion d'un fou? Il ne te traduira pas devant celle du monde; il gardera un ternel silence sur son dsastre. Si tu le veux, d'ailleurs, tu te justifieras plus tard. Mais, prsent, il faut couper le mal dans sa racine. Il faut fuir. --Tu n'oublies qu'une chose, Salvator, rpondit la Lucrezia, c'est que, coupable ou malheureux, je l'aime et l'aimerai toujours. Je donnerais mon sang pour allger sa souffrance, et tu crois que je pourrais lui dchirer le coeur pour reconqurir mon repos! Ce serait un trange moyen! --En ce cas, tu es lche aussi, s'cria le comte, et je t'abandonne! Souviens-toi de ce que je te dis ici: tu es perdue! --Je le sais bien, rpondit-elle; mais, avant de partir, tu te rconcilieras avec lui! --Ne m'y pousse pas, je suis capable de le tuer. Je m'en vais de suite, c'est le plus sr. Adieu, Lucrezia. --Adieu, Salvator, lui dit-elle en se jetant dans ses bras, nous ne nous reverrons peut-tre jamais! Elle fondit en larmes, mais elle le laissa partir. XXIX. Le jour qui suivit le dpart de Salvator, avant que le prince ft sorti de sa chambre, Lucrezia tait sortie de la maison. Elle s'tait jete seule dans une barque, et retrouvant, pour se diriger elle-mme, la vigueur de ses jeunes annes, elle avait travers le lac. En face de la villa, sur la rive oppose, il y avait un petit bois d'oliviers qui rappelait la Floriani des souvenirs d'amour et de jeunesse. C'est l qu'elle avait, quinze ans auparavant, donn de frquents rendez-vous son premier amant, Memmo Ranieri. C'est l qu'elle lui avait dit, pour la premire fois, qu'elle l'aimait, c'est l qu'elle avait, plus tard, concert avec lui sa fuite. C'est l aussi qu'elle s'tait mainte fois cache pour viter la surveillance de son pre ou les poursuites de Mangiafoco. Depuis son retour au pays, elle n'avait pas voulu retourner dans ce bosquet que son premier amant avait nomm, dans son jeune enthousiasme, le _bois sacr_. On le voyait des fentres de la villa. Parfois, dans les commencements, les regards de la Lucrezia s'y taient arrts par mgarde; mais, ne voulant pas rveiller ses propres souvenirs, elle les en avait dtourns aussitt qu'elle avait eu conscience de sa rverie. Depuis qu'elle aimait Karol, elle avait souvent regard le bois et admir le dveloppement des arbres, sans se souvenir de Memmo et de l'ivresse de ses premires amours. Cependant, par un instinct de dlicatesse, elle n'y avait jamais conduit les promenades de son nouvel amant. En quittant sa maison, quelques heures aprs le brusque dpart d'Albani, en s'aventurant au hasard sur le lac, elle n'avait pas form le dessein d'aller visiter le _bois sacr_. Elle souffrait, elle avait la fivre, elle prouvait le besoin de se retremper dans l'air du matin, et de fortifier son me dfaillante par le mouvement du corps. Ce fut un instinct non raisonn, mais irrsistible qui la fora faire glisser sa nacelle dans cette petite crique ombrage. Elle l'y laissa dans les broussailles, et, sautant sur la rive, elle s'enfona dans l'paisseur mystrieuse du bois. Les oliviers avaient grandi, les ronces avaient pouss, les sentiers taient plus troits et plus sombres que par le pass. Plusieurs avaient t envahis par la vgtation. Lucrezia eut peine se reconnatre, retrouver les chemins o jadis elle et march les yeux ferms. Elle chercha bien longtemps un gros arbre sous lequel son amant avait coutume de l'attendre, et qui portait encore ses initiales creuses par lui avec un couteau. Ces caractres taient dsormais bien difficiles reconnatre; elle les devina plutt qu'elle ne les vit. Enfin, elle s'assit sur l'herbe, au pied de cet arbre, et se plongea dans ses rflexions. Elle repassa dans sa mmoire les dtails et l'ensemble de sa premire passion, et les compara avec ceux de la dernire, non pour tablir un parallle entre deux hommes qu'elle ne songeait pas juger froidement, mais pour interroger son propre coeur sur ce qu'il pouvait encore ressentir de passion et supporter de souffrances. Insensiblement elle se reprsenta avec suite et lucidit toute l'histoire de sa vie, tous ses essais de dvouement, tous ses rves de bonheur, toutes ses dceptions et toutes ses amertumes. Elle fut effraye du rcit qu'elle se faisait de sa propre existence, et se demanda si c'tait bien elle qui avait pu se tromper tant de fois, et s'en apercevoir sans mourir ou sans devenir folle. Il est peu d'instants dans la vie o une personne de ce caractre ait une facult aussi nette de se consulter et de se rsumer. Les mes dpourvues d'gosme et d'orgueil n'ont pas une vision bien nette d'elles-mmes. A force d'tre capables de tout, elles ne savent pas bien de quoi elles sont capables. Toujours remplies de l'amour des autres et proccupes du soin de les servir, elles arrivent s'oublier jusqu' s'ignorer. Il n'tait peut-tre pas arriv la Floriani de s'examiner et de se dfinir trois fois en sa vie. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne l'avait encore jamais fait aussi compltement et avec une si entire certitude. Ce fut aussi la dernire fois qu'elle le fit, tout le reste de sa vie tant la consquence prvue et accepte de ce qu'elle put constater en ce moment solennel. --Voyons, se dit-elle, mon dernier amour est-il aussi ardent que le premier? Il l'a t davantage, mais il ne l'est dj plus. Karol a dtruit presque aussi vite que Memmo les illusions du bonheur. Mais ce dernier amour, dj priv d'esprance, est-il moins profond et moins durable? Je le sens encore si tendre, si dvou, si maternel, qu'il ne m'est point possible d'en prvoir la fin, et en cela il diffre du premier. Car je m'tais dit que si Memmo me trompait, je cesserais de l'aimer, au lieu que je me sens dsabuse aujourd'hui sans pouvoir me convaincre que je pourrai gurir. Il est vrai que j'ai pardonn beaucoup et longtemps Memmo; mais je me rendais compte, chaque fois, d'une diminution sensible dans mon affection, au lieu qu'aujourd'hui l'affection persiste et ne diminue point en raison de ma souffrance. D'o vient cela? tait-ce la faute de Memmo ou la mienne, si, plus jeune et plus forte, je me dtachais de lui plus aisment que je ne puis le faire aujourd'hui de Karol? C'tait peut-tre un peu sa faute, mais je pense que c'tait encore plus la mienne. C'tait surtout la faute de la jeunesse. L'amour tait li alors en nous au sentiment et au besoin d'tre heureux. Je me croyais aveuglment dvoue, et dans toutes mes actions, je me sacrifiai; mais si l'amour ne rsista point des sacrifices trop grands et trop rpts, c'est qu' mon insu j'avais un fonds de personnalit. N'est-ce point le fait et le droit de la jeunesse? Oui, sans doute, elle aspire au bonheur, elle se sent des forces pour le chercher, et croit qu'elle en aura pour le retenir. Elle ne serait point l'ge de l'nergie, de l'inquitude et des grands efforts, si elle n'tait mue par l'ambition des grandes victoires et l'apptit des grandes flicits. Aujourd'hui, que me reste-t-il de mes illusions successives! la certitude qu'elles ne pouvaient pas et ne devaient pas se raliser. C'est ce qu'on appelle la raison, triste conqute de l'exprience! Mais comme il n'est pas plus facile de chasser la raison quand elle vient habiter en nous, que de l'appeler quand nous ne sommes pas assez forts pour la recevoir, il serait vain et coupable, peut-tre, de maudire ses froids bienfaits, ses durs conseils. Allons, voici le jour de te saluer et de t'accepter, sagesse sans piti, jugement sans appel! Que veux-tu de moi? parle, claire; dois-je m'abstenir d'aimer? Ici tu me renvoies mon instinct; suis-je encore capable d'aimer? Oui, plus que jamais, puisque c'est l'essence de ma vie, et que je me sens vivre avec intensit par la douleur; si je ne pouvais plus aimer, je ne pourrais plus souffrir. Je souffre, donc j'aime et j'existe. Alors, quoi faut-il renoncer? l'esprance du bonheur? Sans doute; il me semble que je ne peux plus esprer; et pourtant l'esprance, c'est le dsir, et ne pas dsirer le bonheur, c'est contraire aux instincts et aux droits de l'humanit. La raison ne peut rien prescrire qui soit en dehors des lois de la nature! Ici, Lucrezia fut embarrasse. Elle rva longtemps, se perdit dans des divagations apparentes, dans des souvenirs qui semblaient n'avoir rien de commun avec sa recherche laborieuse. Mais tout sert de fil conducteur aux mes droites et simples. Elle se retrouva au milieu de ce ddale, et reprit ainsi son raisonnement. Patience, lecteur, si tu es encore jeune, il te servira peut-tre toi-mme. C'est, pensa-t-elle, qu'il s'agirait de dfinir le bonheur. Il y en a de plusieurs sortes, il y en a pour tous les ges de la vie. L'enfance songe elle-mme, la jeunesse songe se complter par un tre associ ses propres joies; l'ge mr doit songer que, bien ou mal fournie, sa carrire personnelle va finir, et qu'il faut s'occuper exclusivement du bonheur d'autrui. Je m'tais dit cela avant l'ge, je l'avais senti, mais pas aussi compltement que je peux et que je dois le croire et le sentir aujourd'hui. Mon bonheur, je ne le puiserai plus dans les satisfactions qui auront mon _moi_ pour objet. Est-ce que j'aime mes enfants cause du plaisir que j'ai les voir et les caresser? Est-ce que mon amour pour eux diminue quand ils me font souffrir? C'est quand je les vois heureux que je le suis moi-mme. Non, vraiment, un certain ge, il n'y a plus de bonheur que celui qu'on donne. En chercher un autre est insens. C'est vouloir violer la loi divine, qui ne nous permet plus de rgner par la beaut et de charmer par la candeur. J'essaierai donc plus que jamais de rendre heureux ceux que j'aime, sans m'inquiter, sans seulement m'occuper de ce qu'ils me feront souffrir. Par cette rsolution, j'obirai au besoin d'aimer que j'prouve encore et aux instincts de bonheur que je puis satisfaire. Je ne demanderai plus l'idal sur la terre, la confiance et l'enthousiasme l'amour, la justice et la raison la nature humaine. J'accepterai les erreurs et les fautes, non plus avec l'espoir de les corriger et de jouir de ma conqute, mais avec le dsir de les attnuer et de compenser, par ma tendresse, le mal qu'elles font ceux qui s'y abandonnent. Ce sera la conclusion logique de toute ma vie. J'aurai enfin dgag cette solution bien nette des nuages o je la cherchais. Avant de quitter le bois d'oliviers, la Floriani rva encore pour se reposer d'avoir pens. Elle se reprsenta l'illusion rcente de son bonheur avec Karol et de celui qu'elle avait cru pouvoir lui donner. Elle se dit que c'tait une faute de sa part d'avoir caress un si beau rve, aprs tant de dceptions et d'erreurs, et elle se demanda si elle devait s'en humilier devant Dieu ou se plaindre lui d'avoir t soumise une si dvorante preuve. Elle avait t si brillante et si suave, cette courte phase de sa dernire ivresse! c'tait la plus complte, la plus pure de sa vie, et elle tait dj finie pour jamais! Elle sentait bien qu'il serait inutile d'en chercher une semblable avec un autre amant, car il n'y avait pas sur la terre une seconde nature aussi exclusive et aussi passionne que celle de Karol, une me aussi riche en transports, aussi puissante pour l'extase et le sentiment de l'adoration. --Eh bien, n'est-il plus le mme? se disait-elle. Quand le dmon qui le tourmente s'endort, ne redevient-il pas ce qu'il tait auparavant? Ne semble-t-il pas, au contraire, qu'il soit plus ardent et plus enivr que dans les premiers jours? Pourquoi ne m'habituerais-je pas souffrir des jours et des semaines, pour oublier tout, dans ces heures de clestes ravissements? Mais l elle tait arrte dans sa chimre par la lumire funeste qui s'tait faite en elle. Elle sentait que son esprit, plus juste et plus logique que celui de Karol, n'avait pas la facult d'oublier en un instant ses propres tortures. Elle se rappelait, dans ses bras, l'affront que sa jalousie venait de lui infliger, elle ne pouvait comprendre ce don terrible et bizarre qu'ont certains tres de mpriser ce qu'ils adorent et d'adorer ce qu'ils mprisent. Elle ne pouvait plus croire au bonheur, elle ne le sentait plus. Elle en avait perdu la puissance. --Pardonne-moi, mon Dieu, s'cria-t-elle dans son coeur, de donner un dernier regret cette joie parfaite que tu m'as laiss connatre si tard et que tu me retires si vite! Je ne blasphmerai point contre ton bienfait; je ne dirai pas que tu t'es jou de moi. Tu as voulu briser ma raison, je ne me suis pas dfendue. J'ai cd navement, comme toujours, au dlire, et maintenant, dans ma dtresse, je n'oublie pas que cette folie tait le bonheur. Sois donc bni, mon Dieu! et, avec toi, la main qui caresse et qui terrasse! Alors la Floriani fut saisie d'une immense douleur en disant un ternel adieu ses chres illusions. Elle se roula par terre, noye de larmes. Elle exhala les sanglots qui se pressaient dans sa poitrine en cris touffs. Elle voulut donner cours une faiblesse qu'elle sentait devoir tre la dernire, et des pleurs qui ne devaient plus couler. Quand elle fut apaise par une fatigue accablante, elle dit adieu au vieux olivier, tmoin de ses premires joies et de ses derniers combats. Elle sortit du bois, et elle n'y revint jamais; mais elle souhaita toujours d'exhaler son dernier soupir sous cet ombrage tutlaire; et, chaque fois qu'elle se sentit faiblir, des fentres de sa villa elle regarda le _bois sacr_, songeant au calice d'amertume qu'elle y avait puis, et cherchant dans le souvenir de cette dernire crise un instinct de force pour se dfendre et de l'esprance et du dsespoir. XXX. Me voici arriv, cher lecteur, au terme que je m'tais propos, et le reste ne sera plus de ma part qu'un acte de complaisance pour ceux qui veulent absolument un dnouement quelconque. Toi, lecteur sens, je gage que tu es de mon avis, et que tu trouves les dnouements fort inutiles. Si je suivais en ce point ma conviction et ma fantaisie, aucun roman ne finirait, afin de mieux ressembler la vie relle. Quelles sont donc les histoires d'amour qui s'arrtant d'une manire absolue par la rupture ou par le bonheur, par l'infidlit ou par le sacrement? Quels sont les vnements qui fixent notre existence dans des conditions durables? Je conviens qu'il n'y a rien de plus joli au monde que l'antique formule de conclusion: Ils vcurent beaucoup d'annes et furent toujours heureux. Cela se disait dans la littrature anthistorique, dans les temps fabuleux. Heureux temps, si l'on croyait de si doux mensonges! Mais aujourd'hui nous ne croyons plus rien, nous rions quand nous lisons cette ritournelle charmante. Un roman n'est jamais qu'un pisode dans la vie. Je viens de vous raconter ce qui pouvait offrir unit de temps et de lieu dans les amours du prince de Roswald et de la comdienne Lucrezia. Maintenant, est-ce que vous voulez savoir le reste? Est-ce que vous ne pourriez pas me le raconter vous mmes? Est-ce que vous ne voyez pas mieux que moi o vont les caractres de mes personnages? Est-ce que vous tenez savoir les faits? Si vous l'exigez, je ne serai pas long, et je ne vous causerai aucune surprise, puisque je m'y suis engag. Ils s'aimrent longtemps et vcurent trs-malheureux. Leur amour fut une lutte acharne, qui absorberait l'autre. La seule diffrence entre eux, c'est que la Floriani et voulu modifier le caractre et calmer l'esprit de Karol pour le rendre heureux comme tout le monde, tandis que lui et voulu renouveler entirement l'tre qu'il adorait pour se l'assimiler et goter avec lui un bonheur impossible. Certes, si l'on voulait tout suivre et tout analyser, il y aurait encore dix volumes faire, un pour chaque anne qu'ils subirent attachs au mme boulet. Ces dix volumes pourraient tre instructifs, mais risqueraient de devenir encore un peu plus monotones que les deux que voici. En somme, la Floriani supporta toutes les injustices de son amant avec une persvrance inoue, et Karol mconnut le dvouement et la loyaut de sa matresse avec une obstination inconcevable. Rien ne put le gurir de sa jalousie, parce qu'il n'tait pas dans la nature de sa passion de s'clairer et de s'adoucir. Jamais femme ne fut plus ardemment aime, et, en mme temps, plus calomnie et plus avilie dans le coeur de son amant. Elle avait toujours demand Dieu de lui faire rencontrer une me exclusivement livre l'amour comme la sienne. Elle fut trop exauce; celle de Karol lui versa des torrents d'amour et de fiel, intarissables. Ce que Salvator leur avait prdit se ralisa certains gards. Le monde dcouvrit la retraite de la Floriani et vint l'y saluer. Ses anciens amis accoururent; il y en eut de toutes sortes. Boccaferri eut son tour, et, par parenthse, il se trouva que Boccaferri avait soixante-dix ans. Aucun ne causa le plus lger motif de jalousie Karol: tous furent l'objet de sa mortelle jalousie et de son irrconciliable aversion. La Floriani combattit avec bravoure pour prserver la dignit de ceux qui mritaient des gards. Elle en abandonna, en riant, quelques-uns la frule de Karol, et se prserva du plus grand nombre. Elle ne voulut pourtant pas tre lche, et chasser, pour lui complaire, des tres malheureux et dignes d'intrt ou de piti. Il lui en fit des crimes irrmissibles, et, dix ans aprs, quand leur nom revenait dans la conversation, il s'criait avec une conviction qui et t comique si elle n'et t dplorable: Je ne pourrai jamais oublier _le mal_ que m'a fait cet homme-l! Et tout ce mal consistait n'avoir pas t mis la porte, sans motif, par la Floriani. Elle essaya de le distraire, de le faire voyager, de le quitter mme pendant quelques moments de l'anne. Il tranait sa jalousie partout, il abhorrait les postillons et les aubergistes, et ne fermait pas l'oeil en voyage, pensant qu'on allait toujours lui drober son trsor. Il jetait l'argent pleines mains; mais, en amour, il tait avare jusqu' la frnsie. Quand il tait spar de Lucrezia pendant quelques semaines, dvor des mmes inquitudes, il tombait malade, parce qu'il ne voulait les confier personne et ne pouvait en faire retomber l'amertume sur celle qui les causait innocemment. Elle tait force de le rappeler. Il reprenait la sant et la vie ds qu'il pouvait la faire souffrir. Il l'aimait tant, il tait si fidle, si absorb, si enchan, il parlait d'elle avec tant de respect, que c'et t une gloire pour une femme vaine. Mais la Floriani ne dtestait personne assez pour lui souhaiter ce genre de bonheur. Il finit par triompher, comme il arrive toujours aux volonts acharnes un but unique. Il ramena la Floriani la villa, qui tait encore le lieu le plus retir qu'ils pussent trouver, et l il russit la squestrer et l'isoler si bien, qu'elle passa pour morte longtemps avant de l'tre. Elle s'teignit comme une flamme prive d'air. Son supplice fut lent, mais sans relche. Il faut des annes pour dtruire coups d'pingles un tre robuste au moral et au physique. Elle s'habituait tout; personne ne savait renoncer comme elle aux satisfactions de la vie. Elle cda toujours, tout en ayant l'air de se dfendre; elle n'et rsist qu' des caprices qui eussent fait le malheur de ses enfants. Mais Karol, malgr ce qu'il souffrait de ce partage, n'essaya jamais de les loigner un seul instant de leur mre. Il employa tout ce qu'il possdait d'empire sur lui-mme ne leur jamais laisser voir qu'elle tait sa victime et qu'il s'arrogeait sur elle un droit de proprit absolue. La comdie fut si bien joue, et Lucrezia fut si calme et si rsigne, que personne ne se douta de son malheur; les enfants taient arrivs aimer le prince, except Clio, qui tait poli avec lui et ne lui parlait jamais. La Floriani, mise ainsi au secret, ne regrettait pas le monde et ses amis. Elle les avait quitts volontairement, une premire fois, elle les quittait encore, par complaisance il est vrai, mais sans amertume. Elle aimait la retraite, le travail, la campagne. Elle se consacrait exclusivement l'ducation de ses enfants, et enseignait Clio l'art du thtre, pour lequel il montrait une vocation passionne. Mais Karol, priv enfin de sujets de jalousie, trouva le moyen de lutter contre les ides, les tudes et les opinions de la Floriani. Il la perscutait poliment et gracieusement sur toutes choses; il n'tait de son got et de son avis sur aucune. L'inaction le dvorait; ayant consacr la possession d'une femme toutes les puissances de sa volont et toutes les minutes de son existence, il tait, au moral, le despote le plus acharn, comme, au physique, il tait le gelier le plus vigilant. La pauvre Floriani vit sa dernire consolation empoisonne, lorsque l'esprit de contradiction et l'pret d'une controverse purile et irritante la poursuivirent jusque dans le sanctuaire de sa vie le plus respectable et le plus pur. Elle avait tort de consentir ce que Clio ft comdien; c'tait un mtier infme. Elle avait tort d'enseigner le chant Batrice, et la peinture Stella; des femmes ne doivent point tre trop artistes. Elle avait tort de laisser le pre Menapace amasser de l'argent; enfin, elle avait tort de ne pas contrarier la vocation et les instincts de tous les siens, outre qu'elle avait tort d'aimer les animaux, de faire cas des scabieuses, de prfrer le bleu au blanc, que sais-je! elle avait toujours tort. Un beau jour, la Floriani eut quarante ans. Elle n'tait plus belle; condamne une inaction contraire ses besoins d'activit, elle avait pourtant perdu son embonpoint. Elle tait jaune, et, sans ses beaux yeux calmes et profonds, sans sa distinction et sa grce tranquille, sans la franchise de sa physionomie souriante, elle et fait peine voir, aprs avoir t la plus belle femme de l'Italie. Il est vrai que le prince la trouvait toujours plus sduisante et plus dangereuse pour le repos des humains, mesure qu'il la faisait vieillir et enlaidir. Il tait aussi amoureux que le premier jour; il ne pouvait se persuader que les jeunes gens ne deviendraient pas pris d'elle jusqu' la folie, si par malheur ils la voyaient. Quant elle, elle se sentit tout coup lasse d'arriver aux souffrances et aux infirmits d'une vieillesse prmature, sans en recueillir les fruits, sans inspirer de confiance son amant, sans avoir conquis son estime, sans avoir cess d'tre aime de lui comme une matresse et non comme une amie. Elle soupira, en se disant qu'elle avait travaill en vain dans sa jeunesse pour inspirer l'amour, et dans son ge mr pour inspirer le respect. Elle sentait pourtant qu' ces diffrents ges elle avait mrit ce qu'elle cherchait. Elle embrassa ses enfants, un soir, en leur disant avec un accent qui les fit tressaillir au milieu de leur srnit habituelle: Vous tes tout pour moi, et si je dsire vivre encore quelques annes, c'est pour vous seuls. En effet, elle n'aimait plus Karol, il avait combl la mesure, avec une goutte d'eau sans doute, mais la coupe dbordait; le vase trop plein et comprim se brise. La Floriani garda le silence, mme avec Salvator, qui tait venu enfin la voir, sans pouvoir toutefois se rconcilier bien cordialement avec le prince. Elle sentit qu'elle se brisait, mais elle tait brave et ne voulait point croire la mort prochaine. Elle voulait au moins faire dbuter Clio, marier Stella; la veille de sa mort, elle fit avec eux les plus beaux projets du monde; mais hlas! l'amour tait sa vie: en cessant d'aimer, elle devait cesser de vivre. Le matin, elle alla s'asseoir dans la chaumire de son pre. Clio l'avait accompagne; elle paraissait mieux portante, parce que sa figure tait gonfle; elle ne se plaignait jamais, de peur d'inquiter ses enfants. Elle plaisanta Biffi sur sa toilette du dimanche. Puis, elle se leva en entendant sonner le djeuner. Tout coup, elle fit un grand cri, treignit avec force le cou de son fils, et retomba en souriant sur la mme chaise, o, petite paysanne, elle avait fil tant de fois sa quenouille charge de lin. Clio avait vingt deux ans alors, il tait grand, beau et robuste; il prit sa mre dans ses bras la croyant vanouie. Il marcha ainsi vers le parc; mais, au moment de franchir la grille, il se trouva en face de Karol et de Salvator Albani, qui venaient de chercher la Lucrezia pour djeuner. Karol ne comprit pas, et resta comme une statue. Salvator comprit tout de suite, et sans piti pour lui, car il avait bien devin que la mort de Lucrezia tait son oeuvre incessante, il lui dit voix basse en le poussant en arrire: Courez aux autres enfants, emmenez-les, cela les tuerait. Leur mre est morte! Ce dernier mot frappa au coeur de Clio. Il regarda le visage de sa mre, il vit qu'elle tait morte en effet, quoiqu'elle et encore l'oeil ouvert et tranquille et la bouche souriante. Il tomba vanoui avec le cadavre sur le seuil du parc. Karol ne vit rien de ce qui se passait. Une heure aprs, il tait seul, toujours debout devant la grille, ptrifi, hbt. Il lisait sur une pierre qui se trouvait en face de lui, un vers que le temps et la pluie n'avaient jamais pu effacer: Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate! Il le relisait et cherchait se rappeler en quelle circonstance il l'avait dj remarqu. Il avait perdu le sentiment de la douleur. En mourut-il ou devint-il fou? Il serait trop facile d'en finir ainsi avec lui; je n'en dirai plus rien..... moins qu'il ne me prenne envie de recommencer un roman o Clio, Stella, les deux Salvator, Batrice, Menapace, Biffi, Tealdo Soavi, Vandoni et mme Boccaferri, joueront leur rle autour du prince Karol. C'est bien assez de tuer le personnage principal, sans tre forc de rcompenser, de punir ou de sacrifier un un tous les autres. FIN DE LUCREZIA FLORIANI. End of the Project Gutenberg EBook of Lucrezia Floriani, by George Sand License: Share Alike