GEORGE SAND PAULINE NOTICE J'avais commenc ce roman en 1832, Paris, dans une mansarde o je me plaisais beaucoup. Le manuscrit s'gara: je crus l'avoir jet au feu par mgarde, et comme, au bout de trois jours, je ne me souvenais dj plus de ce que j'avais voulu faire (ceci n'est pas mpris de l'art ni lgret l'endroit du public, mais infirmit vritable), je ne songeai point recommencer. Au bout de dix ans environ, en ouvrant un _in-quarto_ la campagne, j'y retrouvai la moiti d'un volume manuscrit intitul _Pauline_. J'eus peine reconnatre mon criture, tant elle tait meilleure que celle d'aujourd'hui. Est-ce que cela ne vous est pas souvent arriv vous-mme, de retrouver toute la spontanit de votre jeunesse et tous les souvenirs du pass dans la nettet d'une majuscule et dans le laisser-aller d'une ponctuation? Et les fautes d'orthographe que tout le monde fait, et dont on se corrige tard, quand on s'en corrige, est-ce qu'elles ne repassent pas quelquefois sous vos yeux comme de vieux visages amis? En relisant ce manuscrit, la mmoire de la premire donne me revint aussitt, et j'crivis le reste sans incertitude. Sans attacher aucune importance cette courte peinture de l'esprit provincial, je ne crois pas avoir fauss les caractres donns par les situations; et la morale du conte, s'il faut en trouver une, c'est que l'extrme gne et l'extrme souffrance, sont un terrible milieu pour la jeunesse et la beaut. Un peu de got, un peu d'art, un peu de posie ne seraient point incompatibles, mme au fond des provinces, avec les vertus austres de la mdiocrit; mais il ne faut pas que la mdiocrit touche la dtresse; c'est l une situation que ni l'homme ni la femme, ni la vieillesse ni la jeunesse, ni mme l'ge mr, ne peuvent regarder comme le dveloppement normal de la destine providentielle. GEORGE SAND. 20 mars 1859 PAULINE I. Il y a trois ans, il arriva Saint-Front, petite ville fort laide qui est situe dans nos environs et que je ne vous engage pas chercher sur la carte, mme sur celle de Cassini, une aventure qui fit beaucoup jaser, quoiqu'elle n'et rien de bien intressant par elle-mme, mais dont les suites furent fort graves, quoiqu'on n'en ait rien su. C'tait par une nuit sombre et par une pluie froide. Une chaise de poste entra dans la cour de l'auberge du _Lion couronn_. Une voix de femme demanda des chevaux, _vite, vite!_... Le postillon vint lui rpondre fort lentement que cela tait facile dire; qu'il n'y avait pas de chevaux, vu que l'pidmie (cette mme pidmie qui est en permanence dans certains relais sur les routes peu frquentes) en avait enlev trente-sept la semaine dernire; qu'enfin on pourrait partir dans la nuit, mais qu'il fallait attendre que l'attelage qui venait de conduire la patache ft un peu rafrachi. --Cela sera-t-il bien long? demanda le laquais empaquet de fourrures qui tait install sur le sige. --C'est l'affaire d'une heure, rpondit le postillon demi dbott; nous allons nous mettre tout de suite manger l'avoine. Le domestique jura; une jeune et jolie femme de chambre qui avanait la portire sa tte entoure de foulards en dsordre, murmura je ne sais quelle plainte touchante sur l'ennui et la fatigue des voyages. Quant la personne qu'escortaient ces deux laquais, elle descendit lentement sur le pav humide et froid, secoua sa pelisse double de martre, et prit le chemin de la cuisine sans profrer une seule parole. C'tait une jeune femme d'une beaut vive et saisissante, mais plie par la fatigue. Elle refusa l'offre d'une chambre, et, tandis que ses valets prfrrent s'enfermer et dormir dans la berline, elle s'assit, devant le foyer, sur la chaise classique, ingrat et revche asile du voyageur rsign. La servante, charge de veiller son quart de nuit, se remit ronfler, le corps pli sur un banc et la face appuye sur la table. Le chat, qui s'tait drang avec humeur pour faire place la voyageuse, se blottit de nouveau sur les cendres tides. Pendant quelques instants il fixa sur elle des yeux verts et luisants pleins de dpit et de mfiance; mais peu peu sa prunelle se resserra et s'amoindrit jusqu' n'tre plus qu'une mince raie noire sur un fond d'meraude. Il retomba dans le bien-tre goste de sa condition, fit le gros dos, ronfla sourdement en signe de batitude, et finit par s'endormir entre les pattes d'un gros chien qui avait trouv moyen de vivre en paix avec lui, grce ces perptuelles concessions que, pour le bonheur des socits, le plus faible impose toujours au plus fort. La voyageuse essaya vainement de s'assoupir. Mille images confuses passaient dans ses rves et la rveillaient en sursaut. Tous ces souvenirs purils qui obsdent parfois les imaginations actives se pressrent dans son cerveau et s'verturent le fatiguer sans but et sans fruit, jusqu' ce qu'enfin une pense dominante s'tablit leur place. Oui, c'tait une triste ville, pensa la voyageuse, une ville aux rues anguleuses et sombres, au pav raboteux; une ville laide et pauvre comme celle-ci m'est apparue travers la vapeur qui couvrait les glaces de ma voiture. Seulement il y a dans celle-ci un ou deux, peut-tre trois rverbres, et l-bas il n'y en avait pas un seul. Chaque piton marchait avec son falot aprs l'heure du couvre-feu. C'tait affreux, cette pauvre ville, et pourtant j'y ai pass des annes de jeunesse et de force! J'tais bien autre alors... J'tais pauvre de condition, mais j'tais riche d'nergie et d'espoir. Je souffrais bien! ma vie se consumait dans l'ombre et dans l'inaction; mais qui me rendra ces souffrances d'une me agite par sa propre puissance? jeunesse du coeur! qu'tes-vous devenue?... Puis, aprs ces apostrophes un peu emphatiques que les ttes exaltes prodiguent parfois la destine, sans trop de sujet peut-tre, mais par suite d'un besoin inn qu'elles prouvent de dramatiser leur existence leurs propres yeux, la jeune femme sourit involontairement, comme si une voix intrieure lui et rpondu qu'elle tait heureuse encore; et elle essaya de s'endormir, en attendant que l'heure ft coule. La cuisine de l'auberge n'tait claire que par une lanterne de fer suspendue au plafond. Le squelette de ce luminaire dessinait une large toile d'ombre tremblotante sur tout l'intrieur de la pice, et rejetait sa ple clart vers les solives enfumes du plafond. L'trangre tait donc entre sans rien distinguer autour d'elle, et l'tat de demi-sommeil o elle tait l'avait d'ailleurs empche de faire aucune remarque sur le lieu o elle se trouvait. Tout coup l'boulement d'une petite avalanche de cendre dgagea deux tisons mlancoliquement embrasss; un peu de flamme frissonna, jaillit, plit, se ranima, et grandit enfin jusqu' illuminer tout l'intrieur de l'tre. Les yeux distraits de la voyageuse, suivant machinalement ces ondulations de lumire, s'arrtrent tout coup sur une inscription qui ressortait en blanc sur un des chambranles noircis de la chemine. Elle tressaillit alors, passa la main sur ses yeux appesantis, ramassa un bout de branche embrase pour examiner les caractres, et la laissa retomber en s'criant d'une voix mue: --Ah Dieu! o suis-je? est-ce un rve que je fais? cette exclamation, la servante s'veilla brusquement, et, se tournant vers elle, lui demanda si elle l'avait appele. --Oui, oui, s'cria l'trangre; venez ici. Dites-moi, qui a crit ces deux noms sur le mur? --Deux noms? dit la servante bahie; quels noms? --Oh! dit l'trangre en se parlant avec une sorte d'exaltation, son nom et le mien, Pauline, Laurence! Et cette date! _10 fvrier 182..._! Oh! dites-moi, dites-moi pourquoi ces noms et cette date sont ici? --Madame, rpondit la servante, je n'y avais jamais fait attention, et d'ailleurs je ne sais pas lire. --Mais o suis-je donc? comment nommez-vous cette ville? N'est-ce pas Villiers, la premire poste aprs L...? --Mais non pas, Madame; vous tes Saint-Front, route de Paris, htel du _Lion couronn_. --Ah ciel! s'cria la voyageuse avec force en se levant tout coup. La servante pouvante la crut folle et voulut s'enfuir; mais la jeune femme l'arrtant: --Oh! par grce, restez, dit-elle, et parlez-moi! Comment se fait-il que je sois ici? Dites-moi si je rve? Si je rve, veillez-moi! --Mais, Madame, vous ne rvez pas, ni moi non plus, je pense, rpondit la servante. Vous vouliez donc aller Lyon? Eh bien! mon Dieu, vous aurez oubli de l'expliquer au postillon, et tout naturellement il aura cru que vous alliez Paris. Dans ce temps-ci, toutes les voitures de poste vont Paris. --Mais je lui ai dit moi-mme que j'allais Lyon. --Oh dame! c'est que Baptiste est sourd ne pas entendre le canon, et avec cela qu'il dort sur son cheval la moiti du temps, et que ses btes sont accoutumes la route de Paris dans ce temps-ci... -- Saint-Front! rptait l'trangre. Oh! singulire destine qui me ramne aux lieux que je voulais fuir! J'ai fait un dtour pour ne point passer ici, et, parce que je me suis endormie deux heures, le hasard m'y conduit mon insu! Eh bien! c'est Dieu peut-tre qui le veut. Sachons ce que je dois retrouver ici de joie ou de douleur. Dites-moi, ma chre, ajouta-t-elle en s'adressant la fille d'auberge, connaissez-vous dans cette ville mademoiselle Pauline D...? --Je n'y connais personne, Madame, rpondit la fille; je ne suis dans ce pays que depuis huit jours. --Mais allez me chercher une autre servante, quelqu'un! je veux le savoir! Puisque je suis ici, je veux tout savoir. Est-elle marie? est-elle morte? Allez, allez, informez-vous de cela; courez donc! La servante objecta que toutes les servantes taient couches, que le garon d'curie et les postillons ne connaissaient au monde que leurs chevaux. Une prompte libralit de la jeune dame la dcida aller rveiller _le chef_, et, aprs un quart d'heure d'attente, qui parut mortellement long notre voyageuse, on vint enfin lui apprendre que mademoiselle Pauline D... n'tait point marie, et qu'elle habitait toujours la ville. Aussitt l'trangre ordonna qu'on mt sa voiture sous la remise et qu'on lui prpart une chambre. Elle se mit au lit en attendant le jour, mais elle ne put dormir. Ses souvenirs, assoupis ou combattus longtemps, reprenaient alors toute leur puissance; elle reconnaissait toutes les choses qui frappaient sa vue dans l'auberge du _Lion couronn_. Quoique l'antique htellerie et subi de notables amliorations depuis dix ans, le mobilier tait rest peu prs le mme; les murs taient encore revtus de tapisseries qui reprsentaient les plus belles scnes de l'Astre; les bergres avaient des reprises de fil blanc sur le visage, et les bergers en lambeaux flottaient suspendus des clous qui leur peraient la poitrine. Il y avait une monstrueuse tte de guerrier romain dessine l'estompe par la fille de l'aubergiste, et encadre dans quatre baguettes de bois peint en noir; sur la chemine, un groupe de cire, reprsentant Jsus la crche, jaunissait sous un dais de verre fil. --Hlas! se disait la voyageuse, j'ai habit plusieurs jours cette mme chambre, il y a douze ans, lorsque je suis arrive ici avec ma bonne mre! C'est dans cette triste ville que je l'ai vue dprir de misre et que j'ai failli la perdre. J'ai couch dans ce mme lit la nuit de mon dpart! Quelle nuit de douleur et d'espoir, de regret et d'attente! Comme elle pleurait, ma pauvre amie, ma douce Pauline, en m'embrassant sous cette chemine o je sommeillais tout l'heure sans savoir o j'tais! Comme je pleurais, moi aussi, en crivant sur le mur son nom au-dessous du mien, avec la date de notre sparation! Pauvre Pauline! quelle existence a t la sienne depuis ce temps-l? l'existence d'une vieille fille de province! Cela doit tre affreux! Elle si aimante, si suprieure tout ce qui l'entourait! Et pourtant je voulais la fuir, je m'tais promis de ne la revoir jamais! --Je vais peut-tre lui apporter un peu de consolation, mettre un jour de bonheur dans sa triste vie! --Si elle me repoussait pourtant! Si elle tait tombe sous l'empire des prjugs!... Ah! cela est vident, ajouta tristement la voyageuse; comment puis-je en douter? N'a-t-elle pas cess tout coup de m'crire en apprenant le parti que j'ai pris? Elle aura craint de se corrompre ou de se dgrader dans le contact d'une vie comme la mienne! Ah! Pauline! elle m'aimait tant, et elle aurait rougi de moi!... je ne sais plus que penser... prsent que je me sens si prs d'elle, prsent que je suis sre de la retrouver dans la situation o je l'ai connue, je ne peux plus rsister au dsir de la voir. Oh! je la verrai, dt-elle me repousser! Si elle le fait, que la honte en retombe sur elle! j'aurai vaincu les justes dfiances de mon orgueil, j'aurai t fidle la religion du pass; c'est elle qui se sera parjure! Au milieu de ces agitations, elle vit monter le matin gris et froid derrire les toits ingaux des maisons djetes qui s'accoudaient disgracieusement les unes aux autres. Elle reconnut le clocher qui sonnait jadis ses heures de repos ou de rverie; elle vit s'veiller les bourgeois en classiques bonnets de coton; et de vieilles figures dont elle avait un confus souvenir, apparurent toutes renfrognes aux fentres de la rue. Elle entendit l'enclume du forgeron retentir sous les murs d'une maison dcrpite; elle vit arriver au march les fermiers en manteau bleu et en coiffe de toile cire; tout reprenait sa place et conservait son allure comme aux jours du pass. Chacune de ces circonstances insignifiantes faisait battre le coeur de la voyageuse, quoique tout lui semblt horriblement laid et pauvre. --Eh quoi! disait-elle, j'ai pu vivre ici quatre ans, quatre ans entiers sans mourir! j'ai respir cet air, j'ai parl ces gens-l, j'ai dormi sous ces toits couverts de mousse, j'ai march dans ces rues impraticables! et Pauline, ma pauvre Pauline vit encore au milieu de tout cela, elle qui tait si belle, si aimable, si instruite, elle qui aurait rgn et brill comme moi sur un monde de luxe et d'clat! Aussitt que l'horloge de la ville eut sonn sept heures, elle acheva sa toillette la hte; et, laissant ses domestiques maudire l'auberge et souffrir les incommodits du dplacement avec cette impatience et cette hauteur qui caractrisent les laquais de bonne maison, elle s'enfona dans une des rues tortueuses qui s'ouvraient devant elle, marchant sur la pointe du pied avec l'adresse d'une Parisienne, et faisant ouvrir de gros yeux tous les bourgeois de la ville, pour qui une figure nouvelle tait un grave vnement. La maison de Pauline n'avait rien de pittoresque, quoiqu'elle ft fort ancienne. Elle n'avait conserv, de l'poque o elle fut btie, que le froid et l'incommodit de la distribution; du reste, pas une tradition romanesque, pas un ornement de sculpture lgante ou bizarre, pas le moindre aspect de fodalit romantique. Tout y avait l'air sombre et chagrin, depuis la figure de cuivre cisele sur le marteau de la porte, jusqu' celle de la vieille servante non moins laide et rechigne qui vint ouvrir, toisa l'trangre avec ddain, et lui tourna le dos aprs lui avoir rpondu schement: _Elle y est_. La voyageuse prouva une motion la fois douce et dchirante en montant l'escalier en vis auquel une corde luisante servait de rampe. Cette maison lui rappelait les plus fraches annes de sa vie, les plus pures scnes de sa jeunesse; mais, en comparant ces tmoins de son pass au luxe de son existence prsente, elle ne pouvait s'empcher de plaindre Pauline, condamne vgter l comme la mousse verdtre qui se tranait sur les murs humides. Elle monta sans bruit et poussa la porte, qui roula sur ses gonds en silence. Rien n'tait chang dans la grande pice, dcore par les htes du titr de salon. Le carreau de briques rougetres bien laves, les boiseries brunes soigneusement dgages de poussire, la glace dont le cadre avait t dor jadis, les meubles massifs brods au petit point par quelque aeule de la famille, et deux ou trois tableaux de dvotion lgus par l'oncle, cur de la ville, tout tait prcisment rest la mme place et dans le mme tat de vtust robuste depuis dix ans, dix ans pendant lesquels l'trangre avait vcu des sicles! Aussi tout ce qu'elle voyait la frappait comme un rve. La salle, vaste et basse, offrait l'oeil une profondeur terne qui n'tait pourtant pas sans charme. Il y avait, dans le vague de la perspective, de l'austrit et de la mditation, comme dans ces tableaux de Rembrandt o l'on ne distingue, sur le clair-obscur, qu'une vieille figure de philosophe ou d'alchimiste brune et terreuse comme les murs, terne et maladive comme le rayon habilement mnag o elle nage. Une fentre carreaux troits et monts en plomb, orne de pots de basilic et de granium, clairait seule cette vaste pice; mais une suave figure se dessinait dans la lumire de l'embrasure, et semblait place l, comme dessein, pour ressortir seule et par sa propre beaut dans le tableau: c'tait Pauline. Elle tait bien change, et, comme la voyageuse ne pouvait voir son visage, elle douta longtemps que ce ft elle. Elle avait laiss Pauline plus petite de toute la tte, et maintenant Pauline tait grande et d'une tnuit si excessive qu'on et dit qu'elle allait se briser en changeant d'attitude; elle tait vtue de brun, avec une petite collerette d'un blanc scrupuleux et d'une galit de plis vraiment monastique. Ses beaux cheveux chtains taient lisss sur ses tempes avec un soin affect; elle se livrait un ouvrage classique, ennuyeux, odieux toute organisation pensante: elle faisait de trs-petits points rguliers avec une aiguille imperceptible sur un morceau de batiste dont elle comptait la trame fil par fil. La vie de la grande moiti des femmes se consume, en France, cette solennelle occupation. Quand la voyageuse eut fait quelques pas, elle distingua, dans la clart de la fentre, les lignes brillantes du beau profil de Pauline: ses traits rguliers et calmes, ses grands yeux voils et nonchalants, son front pur et uni, plutt dcouvert qu'lev, sa bouche dlicate qui semblait incapable de sourire. Elle tait toujours admirablement belle et jolie! mais elle tait maigre et d'une pleur uniforme, qu'on pouvait regarder comme passe l'tat chronique. Dans le premier instant, son ancienne amie fut tente de la plaindre; mais, en admirant la srnit profonde de ce front mlancolique doucement pench sur son ouvrage, elle se sentit pntre de respect bien plus que de piti. Elle resta donc immobile et muette la regarder; mais, comme si sa prsence se ft rvle Pauline par un mouvement instinctif du coeur, celle-ci se tourna tout coup vers elle et la regarda fixement sans dire un mot et sans changer de visage. --Pauline! ne me reconnais-tu pas? s'cria l'trangre; as-tu oubli la figure de Laurence? Alors Pauline jeta un cri, se leva, et retomba sans force sur un sige. Laurence tait dj dans ses bras, et toutes deux pleuraient. --Tu ne me reconnaissais pas? dit enfin Laurence. --Oh! que dis-tu l! rpondit Pauline. Je te reconnaissais bien, mais je n'tais pas tonne. Tu ne sais pas une chose, Laurence? C'est que les personnes qui vivent dans la solitude ont parfois d'tranges ides. Comment te dirai-je? Ce sont des souvenirs, des images qui se logent dans leur esprit, et qui semblent passer devant leurs yeux. Ma mre appelle cela des visions. Moi, je sais bien que je ne suis pas folle; mais je pense que Dieu permet souvent, pour me consoler dans mon isolement, que les personnes que j'aime m'apparaissent tout coup au milieu de mes rveries. Va, bien souvent je t'ai vue l devant cette porte, debout comme tu tais tout l'heure, et me regardant d'un air indcis. J'avais coutume de ne rien dire et de ne pas bouger, pour que l'apparition ne s'envolt pas. Je n'ai t surprise que quand je t'ai entendue parler. Oh! alors ta voix m'a rveille! elle est venue me frapper jusqu'au coeur! Chre Laurence! c'est donc toi vraiment! dis-moi bien que c'est toi! Quand Laurence eut timidement exprim son amie la crainte qui l'avait empche depuis plusieurs annes de lui donner des marques de son souvenir, Pauline l'embrassa en pleurant. --Oh mon Dieu! dit-elle, tu as cru que je te mprisais, que je rougissais de toi! moi qui t'ai conserv toujours une si haute estime, moi qui savais si bien que dans aucune situation de la vie il n'tait possible une me comme la tienne de s'garer! Laurence rougit et plit en coutant ces paroles; elle renferma un soupir, et baisa la main de Pauline avec un sentiment de vnration. --Il est bien vrai, reprit Pauline, que ta condition prsente rvolte les opinions troites et intolrantes de toutes les personnes que je vois. Une seule porte dans sa svrit un reste d'affection et de regret: c'est ma mre. Elle te blme, il faut bien t'attendre cela; mais elle cherche t'excuser, et l'on voit qu'elle lance sur toi l'anathme avec douleur. Son esprit, n'est pas clair, tu le sais; mais son coeur est bon, pauvre femme! --Comment ferai-je donc pour me faire accueillir? demanda Laurence. --Hlas! rpondit Pauline, il serait bien facile de la tromper; elle est aveugle. --Aveugle! ah! mon Dieu! Laurence resta accable cette nouvelle; et, songeant l'affreuse existence de Pauline, elle la regardait fixement, avec l'expression d'une compassion profonde et pourtant comprime par le respect. Pauline la comprit, et, lui pressant la main avec tendresse, elle lui dit avec une navet touchante: --Il y a du bien dans tous les maux que Dieu nous envoie. J'ai failli me marier il y a cinq ans; un an aprs, ma mre a perdu la vue. Vois, comme il est heureux que je sois reste fille pour la soigner! si j'avais t marie, qui sait si je l'aurais pu? Laurence, pntre d'admiration, sentit ses yeux se remplir de larmes. --Il est vident, dit-elle en souriant son amie travers ses pleurs, que tu aurais t distraite par mille autres soins galement sacrs, et qu'elle et t plus plaindre qu'elle ne l'est. --Je l'entends remuer, dit Pauline; et elle passa vivement, mais avec assez d'adresse pour ne pas faire le moindre bruit, dans la chambre voisine. Laurence la suivit sur la pointe du pied, et vit la vieille femme aveugle tendue sur son lit en forme de corbillard. Elle tait jaune et luisante. Ses yeux hagards et sans vie lui donnaient absolument l'aspect d'un cadavre. Laurence recula, saisie d'une terreur involontaire. Pauline s'approcha de sa mre, pencha doucement son visage vers ce visage affreux, et lui demanda bien bas si elle dormait. L'aveugle ne rpondit rien, et se tourna vers la ruelle du lit. Pauline arrangea ses couvertures avec soin sur ses membres tiques, referma doucement le rideau, et reconduisit son amie dans le salon. --Causons, lui dit-elle; ma mre se lve tard ordinairement. Nous avons quelques heures pour nous reconnatre; nous trouverons bien un moyen de rveiller son ancienne amiti pour toi. Peut-tre suffira-t-il de lui dire que tu es l! Mais, dis-moi, Laurence, tu as pu croire que je te... Oh! je ne dirai pas ce mot! Te mpriser! Quelle insulte tu m'as faite l! Mais c'est ma faute aprs tout. J'aurais d prvoir que tu concevrais des doutes sur mon affection, j'aurais d t'expliquer mes motifs... Hlas! c'tait bien difficile te faire comprendre! Tu m'aurais accuse de faiblesse, quand, au contraire, il me fallait tant de force pour renoncer t'crire, te suivre dans ce monde inconnu o, malgr moi, mon coeur a t si souvent te chercher! Et puis, je n'osais pas accuser ma mre; je ne pouvais pas me dcider t'avouer les petitesses de son caractre et les prjugs de son esprit. J'en tais victime; mais je rougissais de les raconter. Quand on est si loin de toute amiti, si seule, si triste, toute dmarche difficile devient impossible. On s'observe, on se craint soi-mme, et l'on se suicide dans la peur de se laisser mourir. prsent que te voil prs de moi, je retrouve toute ma confiance, tout mon abandon. Je te dirai tout. Mais d'abord parlons de toi, car mon existence est si monotone, si nulle, si ple ct de la tienne! Que de choses tu dois avoir me raconter! Le lecteur doit prsumer que Laurence ne raconta pas tout. Son rcit fut mme beaucoup moins long que Pauline ne s'y attendait. Nous le transcrirons en trois lignes, qui suffiront l'intelligence de la situation. Et d'abord, il faut dire que Laurence tait ne Paris dans une position mdiocre. Elle avait reu une ducation simple, mais solide. Elle avait quinze ans lorsque, sa famille tant tombe dans la misre, il lui fallut quitter Paris et se retirer en province avec sa mre. Elle vint habiter Saint-Front, o elle russit vivre quatre ans en qualit de sous-matresse dans un pensionnat de jeunes filles, et o elle contracta une troite amiti avec l'ane de ses lves, Pauline, ge de quinze ans comme elle. Et puis il arriva que Laurence dut la protection de je ne sais quelle douairire d'tre rappele Paris, pour y faire l'ducation des filles d'un banquier. Si vous voulez savoir comment une jeune fille pressent et dcouvre sa vocation, comment elle l'accomplit en dpit de toutes les remontrances et de tous les obstacles, relisez les charmants Mmoires de mademoiselle Hippolyte Clairon, clbre comdienne du sicle dernier. Laurence fit comme tous ces artistes prdestins: elle passa par toutes les misres, par toutes les souffrances du talent ignor ou mconnu; enfin, aprs avoir travers les vicissitudes de la vie pnible que l'artiste est forc de crer lui-mme, elle devint une belle et intelligente actrice. Succs, richesse, hommages, renomme, tout lui vint ensemble et tout coup. Dsormais elle jouissait d'une position brillante et d'une considration justifie aux yeux des gens d'esprit par un noble talent et un caractre lev. Ses erreurs, ses passions, ses douleurs de femme, ses dceptions et ses repentirs, elle ne les raconta point Pauline. Il tait encore trop tt: Pauline n'et pas compris. II. Cependant, lorsqu'au coup de midi l'aveugle s'veilla, Pauline savait toute la vie de Laurence, mme ce qui ne lui avait pas t racont, et cela plus que tout le reste peut-tre; car les personnes qui ont vcu dans le calme et la retraite ont un merveilleux instinct pour se reprsenter la vie d'autrui pleine d'orages et de dsastres qu'elles s'applaudissent en secret d'avoir vits. C'est une consolation intrieure qu'il leur faut laisser, car l'amour-propre y trouve bien un peu son compte, et la vertu seule ne suffit pas toujours ddommager des longs ennuis de la solitude. --Eh bien! dit la mre aveugle en s'asseyant sur le bord de son lit, appuye sur sa fille, qui est donc l prs de nous? Je sens le parfum d'une belle dame. Je parie que c'est madame Ducornay, qui est revenue de Paris avec toutes sortes de belles toilettes que je ne pourrai pas voir, et de bonnes senteurs qui nous donnent la migraine. --Non, maman, rpondit Pauline, ce n'est pas madame Ducornay. --Qui donc? reprit l'aveugle en tendant le bras. --Devinez, dit Pauline en faisant signe Laurence de toucher la main de sa mre. --Que cette main est douce et petite! s'cria l'aveugle en passant ses doigts noueux sur ceux de l'actrice. Oh! ce n'est pas madame Ducornay, certainement. Ce n'est aucune de _nos dames_, car, quoi qu'elles fassent, la patte on reconnat toujours le livre. Pourtant je connais cette main-l. Mais c'est quelqu'un que je n'ai pas vu depuis longtemps. Ne saurait-elle parler? --Ma voix a chang comme ma main, rpondit Laurence, dont l'organe clair et frais avait pris, dans les tudes thtrales, un timbre plus grave et plus sonore. --Je connais aussi cette voix, dit l'aveugle, et pourtant je ne la reconnais pas. Elle garda quelques instants le silence sans quitter la main de Laurence, en levant sur elle ses yeux ternes et vitreux, dont la fixit tait effrayante. --Me voit-elle? demanda Laurence bas Pauline. --Nullement, rpondit celle-ci, mais elle a toute sa mmoire; et d'ailleurs, notre vie compte si peu d'vnements, qu'il est impossible qu'elle ne te reconnaisse pas tout l'heure. peine Pauline eut-elle prononc ces mots, que l'aveugle, repoussant la main de Laurence avec un sentiment de dgot qui allait jusqu' l'horreur, dit de sa voix sche et casse: --Ah! c'est cette malheureuse _qui joue la comdie!_ Que vient-elle chercher ici? Vous ne deviez pas la recevoir, Pauline! -- ma mre! s'cria Pauline en rougissant de honte et de chagrin, et en pressant sa mre dans ses bras, pour lui faire comprendre ce qu'elle prouvait. Laurence plit, puis se remettant aussitt: --Je m'attendais cela, dit-elle Pauline avec un sourire dont la douceur et la dignit l'tonnrent et la troublrent un peu. --Allons, reprit l'aveugle, qui craignait instinctivement de dplaire sa fille, en raison du besoin qu'elle avait de son dvouement, laissez-moi le temps de me remettre un peu; je suis si surprise! et comme cela, au rveil, on ne sait trop ce qu'on dit... Je ne voudrais pas vous faire de chagrin, Mademoiselle... ou Madame... Comment vous appelle-t-on maintenant? --Toujours Laurence, rpondit l'actrice avec calme. --Et elle est toujours Laurence, dit avec chaleur la bonne Pauline en l'embrassant, toujours la mme me gnreuse, le mme noble coeur... --Allons, arrange-moi, ma fille, dit l'aveugle, qui voulait changer de propos, ne pouvant se rsoudre ni contredire sa fille ni rparer sa duret envers Laurence; coiffe-moi donc, Pauline; j'oublie, moi, que les autres ne sont point aveugles, et qu'ils voient en moi quelque chose d'affreux. Donne-moi mon voile, mon mantelet... C'est bien, et maintenant apporte-moi mon chocolat de sant, et offres-en aussi ... cette dame. Pauline jeta son amie un regard suppliant auquel celle-ci rpondit par un baiser. Quand la vieille dame, enveloppe dans sa mante d'indienne brune grandes fleurs rouges, et coiffe de son bonnet blanc surmont d'un voile de crpe noir qui lui cachait la moiti du visage, se fut assise vis--vis de son frugal djeuner, elle s'adoucit peu peu. L'ge, l'ennui et les infirmits l'avaient amene ce degr d'gosme qui fait tout sacrifier, mme les prjugs les plus enracins, aux besoins du bien-tre. L'aveugle vivait dans une telle dpendance de sa fille, qu'une contrarit, une distraction de celle-ci pouvait apporter le trouble dans cette suite d'innombrables petites attentions dont la moindre tait ncessaire pour lui rendre la vie tolrable. Quand l'aveugle tait commodment couche, et qu'elle ne craignait plus aucun danger, aucune privation pour quelques heures, elle se donnait le cruel soulagement de blesser par des paroles aigres et des murmures injustes les gens dont elle n'avait plus besoin; mais, aux heures de sa dpendance, elle savait fort bien se contenir, et enchaner leur zle par des manires plus affables. Laurence eut le loisir de faire cette remarque dans le courant de la journe. Elle en fit encore une autre qui l'attrista davantage: c'est que la mre avait une peur relle de sa fille. On et dit qu' travers cet admirable sacrifice de tous les instants, Pauline laissait percer malgr elle un muet mais ternel reproche, que sa mre comprenait fort bien et redoutait affreusement. Il semblait que ces deux femmes craignissent de s'clairer mutuellement sur la lassitude qu'elles prouvaient d'tre ainsi attaches l'une l'autre, un tre moribond et un tre vivant: l'un effray des mouvements de celui qui pouvait chaque instant lui enlever son dernier souffle, et l'autre pouvant de cette tombe o il craignait d'tre entran la suite d'un cadavre. Laurence, qui tait doue d'un esprit judicieux et d'un coeur noble, se dit qu'il n'en pouvait pas tre autrement; que d'ailleurs cette souffrance invincible chez Pauline n'tait rien sa patience et ne faisait qu'ajouter ses mrites. Mais, malgr cela, Laurence sentit que l'effroi et l'ennui la gagnaient entre ces deux victimes. Un nuage passa sur ses yeux et un frisson dans ses veines. Vers le soir, elle tait accable de fatigue, quoiqu'elle n'et pas fait un pas de la journe. Dj l'horreur de la vie relle se montrait derrire cette posie, dont au premier moment elle avait, de ses yeux d'artiste, envelopp la sainte existence de Pauline. Elle et voulu pouvoir persister dans son illusion, la croire heureuse et rayonnante dans son martyre comme une vierge catholique des anciens jours, voir la mre heureuse aussi, oubliant sa misre pour ne songer qu' la joie d'tre aime et assiste ainsi; enfin elle et voulu, puisque ce sombre tableau d'intrieur tait sous ses yeux, y contempler des anges de lumire, et non de tristes figures chagrines et froides comme la ralit. Le plus lger pli sur le front anglique de Pauline faisait ombre ce tableau; un mot prononc schement par cette bouche si pure dtruisait la mansutude mystrieuse que Laurence, au premier abord, y avait vue rgner. Et pourtant ce pli au front tait une prire; ce mot errant sur les lvres, une parole de sollicitude ou de consolation; mais tout cela tait glac comme l'gosme chrtien, qui nous fait tout supporter en vue de la rcompense, et dsol comme le renoncement monastique, qui nous dfend de trop adoucir la vie humaine autrui aussi bien qu' nous-mmes. Tandis que le premier enthousiasme de l'admiration nave s'affaiblissait chez l'actrice, tout aussi navement et en dpit d'elles-mmes, une modification d'ides s'oprait en sens inverse chez les deux bourgeoises. La fille, tout en frmissant l'ide des pompes mondaines o son amie s'tait jete, avait souvent ressenti, peut-tre son insu, des lans de curiosit pour ce monde inconnu, plein de terreurs et de prestiges, o ses principes lui dfendaient de porter un seul regard. En voyant Laurence, en admirant sa beaut, sa grce, ses manires tantt nobles comme celles d'une reine de thtre, tantt libres et enjoues comme celles d'un enfant (car l'artiste aime du public est comme un enfant qui l'univers sert de famille), elle sentait clore en elle un sentiment la fois enivrant et douloureux, quelque chose qui tenait le milieu entre l'admiration et la crainte, entre la tendresse et l'envie. Quant l'aveugle, elle tait instinctivement captive et comme vivifie par le beau son de cette voix, par la puret de ce langage, par l'animation de cette causerie intelligente, colore et profondment naturelle, qui caractrise les vrais artistes, et ceux du thtre particulirement. La mre de Pauline, quoique remplie d'enttement dvot et de morgue provinciale, tait une femme assez distingue et assez instruite pour le monde o elle avait vcu. Elle l'tait du moins assez pour se sentir frappe et charme, malgr elle, d'entendre quelque chose de si diffrent de son entourage habituel, et de si suprieur tout ce qu'elle avait jamais rencontr. Peut-tre ne s'en rendait-elle pas bien compte elle-mme; mais il est certain que les efforts de Laurence pour la faire revenir de ses prventions russissaient au del de ses esprances. La vieille femme commenait s'amuser si rellement de la causerie de l'actrice, qu'elle l'entendit avec regret, presque avec effroi, demander des chevaux de poste. Elle fit alors un grand effort sur elle-mme, et la pria de rester jusqu'au lendemain. Laurence se fit un peu prier. Sa mre, retenue Paris par une indisposition de sa seconde fille, n'avait pu partir avec elle. Les engagements de Laurence avec le thtre d'Orlans l'avaient force de les y devancer; mais elle leur avait donn rendez-vous Lyon, et Laurence voulait y arriver en mme temps qu'elles, sachant bien que sa mre et sa soeur, aprs quinze jours de sparation (la premire de leur vie), l'attendraient impatiemment. Cependant l'aveugle insista tellement, et Pauline, l'ide de se sparer de nouveau, et pour jamais sans doute, de son amie, versa des larmes si sincres, que Laurence cda, crivit sa mre de ne pas tre inquite si elle retardait d'un jour son arrive Lyon, et ne commanda ses chevaux que pour le lendemain soir. L'aveugle, entrane de plus en plus, poussa la gracieuset jusqu' vouloir dicter une phrase amicale pour son ancienne connaissance, la mre de Laurence. --Cette pauvre madame S..., ajouta-t-elle lorsqu'elle eut entendu plier la lettre et ptiller la cire cacheter, c'tait une bien excellente personne, spirituelle, gaie, confiante... et bien tourdie! car enfin, ma pauvre enfant, c'est elle qui rpondra devant Dieu du malheur que tu as eu de monter sur les planches. Elle pouvait s'y opposer, et elle ne l'a pas fait! Je lui ai crit trois lettres cette occasion, et Dieu sait si elle les a lues! Ah! si elle m'et coute, tu n'en serais pas l!... --Nous serions dans la plus profonde misre, rpondit Laurence avec une douce vivacit, et nous souffririons de ne pouvoir rien faire l'une pour l'autre, tandis qu'aujourd'hui j'ai la joie de voir ma bonne mre rajeunir au sein d'une honnte aisance; et elle est plus heureuse que moi, s'il est possible, de devoir son bien-tre mon travail et ma persvrance. Oh! c'est une excellente mre, ma bonne madame D..., et, quoique je sois actrice, je vous assure que je l'aime autant que Pauline vous aime. --Tu as toujours t une bonne fille, je le sais, dit l'aveugle. Mais enfin comment cela finira-t-il? Vous voil riches, et je comprends que ta mre s'en trouve fort bien, car c'est une femme qui a toujours aim ses aises et ses plaisirs; mais l'autre vie, mon enfant, vous n'y songez ni l'une ni l'autre!... Enfin, je me rfugie dans la pense que tu ne seras pas toujours au thtre, et qu'un jour viendra o tu feras pnitence. Cependant le bruit de l'aventure qui avait amen Saint-Front, route de Paris, une dame en chaise de poste qui croyait aller Villiers, route de Lyon, s'tait rpandue dans la petite ville, et y donnait lieu, depuis quelques heures, d'tranges commentaires. Par quel hasard, par quel prodige, cette dame de la chaise de poste, aprs tre arrive l sans le vouloir, se dcidait-elle y rester toute la journe? Et que faisait-elle, bon Dieu! chez les dames D...? Comment pouvait-elle les connatre? Et que pouvaient-elles avoir se dire depuis si longtemps qu'elles taient enfermes ensemble? Le secrtaire de la mairie, qui faisait sa partie de billard au caf situ justement en face de la maison des dames D..., vit ou crut voir passer et repasser derrire les vitres de cette maison la dame trangre, vtue singulirement, disait-il, et mme magnifiquement. La toilette de voyage de Laurence tait pourtant d'une simplicit de bon got; mais la femme de Paris, et la femme artiste surtout, donne aux moindres atours un prestige blouissant pour la province. Toutes les dames des maisons voisines se collrent leurs croises, les entr'ouvrirent mme, et s'enrhumrent toutes plus ou moins, dans l'esprance de dcouvrir ce qui se passait chez la voisine. On appela la servante comme elle allait au march, on l'interrogea. Elle ne savait rien, elle n'avait rien entendu, rien compris; mais la personne en question tait fort trange, selon elle. Elle faisait de grands pas, parlait avec une grosse voix, et portait une pelisse fourre qui la faisait ressembler aux animaux des mnageries ambulantes, soit une lionne, soit une tigresse; la servante ne savait pas bien laquelle des deux. Le secrtaire de la mairie dcida qu'elle tait vtue d'une peau de panthre, et l'adjoint du maire trouva fort probable que ce ft la duchesse de Berry. Il avait toujours souponn la vieille D... d'tre lgitimiste au fond du coeur, car elle tait dvote. Le maire, assassin de questions par les dames de sa famille, trouva un expdient merveilleux pour satisfaire leur curiosit et la sienne propre. Il ordonna au matre de poste de ne dlivrer de chevaux l'trangre que sur le _vu_ de son passe-port. L'trangre, se ravisant et remettant son dpart au lendemain, fit rpondre par son domestique qu'elle montrerait son passe-port au moment o elle redemanderait des chevaux. Le domestique, fin matois, vritable Frontin de comdie, s'amusa de la curiosit des citadins de Saint-Front, et leur fit chacun un conte diffrent. Mille versions circulrent et se croisrent dans la ville. Les esprits furent trs-agits, le maire craignit une meute; le procureur du roi intima la gendarmerie l'ordre de se tenir sur pied, et les chevaux de l'ordre public eurent la selle sur le dos tout le jour. --Que faire? disait le maire qui tait un homme de moeurs douces et un coeur sensible envers le beau sexe. Je ne puis envoyer un gendarme pour examiner brutalement les papiers d'une dame! -- votre place, je ne m'en gnerais pas! disait le substitut, jeune magistrat farouche qui aspirait tre procureur du roi, et qui travaillait diminuer son embonpoint pour ressembler tout fait Junius Brutus. --Vous voulez que je fasse de l'arbitraire! reprenait le magistrat pacifique. La mairesse tint conseil avec les femmes des autres autorits, et il fut dcid que M. le maire irait en personne, avec toute la politesse possible, et s'excusant sur la ncessit d'obir des ordres suprieurs, demander l'inconnue son passeport. Le maire obit, et se garda bien de dire que ces ordres suprieurs taient ceux de sa femme. La mre D... fut un peu effraye de cette dmarche; Pauline, qui la comprit fort bien, en fut inquite et blesse; Laurence ne fit qu'en rire, et, s'adressant au maire, elle l'appela par son nom, lui demanda des nouvelles de toutes les personnes de sa famille et de son intimit, lui nommant avec une merveilleuse mmoire jusqu'au plus petit de ses enfants, l'intrigua pendant un quart d'heure, et finit par s'en faire reconnatre. Elle fut si aimable et si jolie dans ce badinage, que le bon maire en tomba amoureux comme un fou, voulut lui baiser la main, et ne se retira que lorsque madame D... et Pauline lui eurent promis de le faire dner chez elles ce mme jour avec la belle actrice de _la capitale_. Le dner fut fort gai. Laurence essaya de se dbarrasser des impressions tristes qu'elle avait reues, et voulut rcompenser l'aveugle du sacrifice qu'elle lui faisait de ses prjugs en lui donnant quelques heures d'enjouement. Elle raconta mille historiettes plaisantes sur ses voyages en province, et mme, au dessert, elle consentit rciter M. le maire des tirades de vers classiques qui le jetrent dans un dlire d'enthousiasme dont madame la mairesse et t sans doute fort effraye. Jamais l'aveugle ne s'tait autant amuse; Pauline tait singulirement agite; elle s'tonnait de se sentir triste au milieu de sa joie. Laurence, tout en voulant divertir les autres, avait fini par se divertir elle-mme. Elle se croyait rajeunie de dix ans en se retrouvant dans ce monde de ses souvenirs, o elle croyait parfois tre encore en rve. On tait pass de la salle manger au salon, et on achevait de prendre le caf, lorsqu'un bruit de socques dans l'escalier annona l'approche d'une visite. C'tait la femme du maire, qui, ne pouvant rsister plus longtemps sa curiosit, venait _adroitement_ et comme par hasard voir madame D... Elle se ft bien garde d'amener ses filles, elle et craint de faire tort leur mariage si elle leur et laiss entrevoir la comdienne. Ces demoiselles n'en dormirent pas de la nuit, et jamais l'autorit maternelle ne leur sembla plus inique. La plus jeune en pleura de dpit. Madame la mairesse, quoique assez embarrasse de l'accueil qu'elle ferait Laurence (celle-ci avait autrefois donn des leons ses filles), se garda bien d'tre impolie. Elle fut mme gracieuse en voyant la dignit calme qui rgnait dans ses manires. Mais quelques minutes aprs, une seconde visite tant arrive, _par hasard_ aussi, la mairesse recula sa chaise et parla un peu moins l'actrice. Elle tait observe par une de ses amies intimes, qui n'et pas manqu de critiquer beaucoup son _intimit_ avec une comdienne. Cette seconde visiteuse s'tait promis de satisfaire aussi sa curiosit en faisant causer Laurence. Mais, outre que Laurence devint de plus en plus grave et rserve, la prsence de la mairesse contraignit et gna les curiosits subsquentes. La troisime visite gna beaucoup les deux premires, et fut son tour encore plus gne par l'arrive de la quatrime. Enfin, en moins d'une heure, le vieux salon de Pauline fut rempli comme si elle et invit toute la ville une grande soire. Personne n'y pouvait rsister; on voulait, au risque de faire une chose trange, impolie mme, voir cette petite sous-matresse dont personne n'avait souponn l'intelligence, et qui maintenant tait connue et applaudie dans toute la France. Pour lgitimer la curiosit prsente, et pour excuser le peu de discernement qu'on avait eu dans le pass, on affectait de douter encore du talent de Laurence, et on se disait l'oreille: --Est-il bien vrai qu'elle soit l'amie et la protge de mademoiselle Mars? --On dit qu'elle a un si grand succs Paris --Croyez-vous bien que ce soit possible? --Il parat que les plus clbres auteurs font des pices pour elle. --Peut-tre exagre-t-on beaucoup tout cela! --Lui avez-vous parl? --Lui parlez-vous? etc. Personne nanmoins ne pouvait diminuer par ses doutes la grce et la beaut de Laurence. Un instant avant le dner, elle avait fait venir sa femme de chambre, et, d'un tout petit carton qui ressemblait ces noix enchantes o les fes font tenir d'un coup de baguette tout le trousseau d'une princesse, tait sortie une parure trs-simple, mais d'un got exquis et d'une fracheur merveilleuse. Pauline ne pouvait comprendre qu'on pt avec si peu de temps et de soin se mtamorphoser ainsi en voyage, et l'lgance de son amie la frappait d'une sorte de vertige. Les dames de la ville s'taient flattes d'avoir critiquer cette toilette et cette tournure qu'on avait annonces si tranges; elles taient forces d'admirer et de dvorer du regard ces toffes moelleuses ngliges dans leur richesse, ces coupes lgantes d'ajustements sans roideur et sans talage, nuance laquelle n'arrivera jamais l'lgante de petite ville, mme lorsqu'elle copie exactement l'lgante des grandes villes; enfin toutes ces recherches de la chaussure, de la manchette et de la coiffure, que les femmes sans got exagrent jusqu' l'absurde, ou suppriment jusqu' la malpropret. Ce qui frappait et intimidait plus que tout le reste, c'tait l'aisance parfaite de Laurence, ce ton de la meilleure compagnie qu'on ne s'attend gure, en province, trouver chez une comdienne, et que, certes, on ne trouvait chez aucune femme Saint-Front. Laurence tait imposante et prvenante son gr. Elle souriait en elle-mme du trouble o elle jetait tous ces petits esprits qui taient venus l'insu les uns des autres, chacun croyant tre le seul assez hardi pour s'amuser des inconvenances d'une bohmienne, et qui se trouvaient l honteux et embarrasss chacun de la prsence des autres, et plus encore du dsappointement d'avoir envier ce qu'il tait venu persifler, humilier peut-tre! Toutes ces femmes se tenaient d'un ct du salon comme un rgiment en droute, et de l'autre ct, entoure de Pauline, de sa mre et de quelques hommes de bon sens qui ne craignaient pas de causer respectueusement avec elle, Laurence sigeait comme une reine affable qui sourit son peuple et le tient distance. Les rles taient bien changs, et le malaise croissait d'un ct, tandis que la vritable dignit triomphait de l'autre. On n'osait plus chuchoter, on n'osait mme plus regarder, si ce n'est la drobe. Enfin, quand le dpart des plus dsappointes eut clairci les rangs, on osa s'approcher, mendier une parole, un regard, toucher la robe, demander l'adresse de la lingre, le prix des bijoux, le nom des pices de thtre les plus la mode Paris, et des billets de spectacle pour le premier voyage qu'on ferait la capitale. l'arrive des premires visites, l'aveugle avait t confuse, puis contrarie, puis blesse. Quand elle entendit tout ce monde remplir son salon froid et abandonn depuis si longtemps, elle prit son parti, et, cessant de rougir de l'amiti qu'elle avait tmoigne Laurence, elle en affecta plus encore, et accueillit par des paroles aigres et moqueuses tous ceux qui vinrent la saluer. --Oui-da, Mesdames, rpondait-elle, je me porte mieux que je ne pensais, puisque mes infirmits ne font plus peur personne. Il y a deux ans que l'on n'est venu me tenir compagnie le soir, et c'est un merveilleux hasard qui m'amne toute la ville la fois. Est-ce qu'on aurait drang le calendrier, et ma fte, que je croyais passe il y a six mois, tomberait-elle aujourd'hui? Puis, s'adressant d'autres qui n'taient presque jamais venues chez elle, elle poussait la malice jusqu' leur dire en face et tout haut: --Ah! vous faites comme moi, vous faites taire vos scrupules de conscience, et vous venez, malgr vous, rendre hommage au talent? C'est toujours ainsi, voyez-vous; l'esprit triomphe toujours, et de tout. Vous avez bien blm mademoiselle S... de s'tre mise au thtre; vous avez fait comme moi, vous dis-je, vous avez trouv cela rvoltant, affreux! Eh bien, vous voil toutes ses pieds! Vous ne direz pas le contraire, car enfin je ne crois pas tre devenue tout coup assez aimable et assez jolie pour que l'on vienne en foule jouir de ma socit. Quant Pauline, elle fut du commencement la fin admirable pour son amie. Elle ne rougit point d'elle un seul instant, et bravant, avec un courage hroque en province, le blme qu'on s'apprtait dverser sur elle, elle prit franchement le parti d'tre en public l'gard de Laurence ce qu'elle tait en particulier. Elle l'accabla de soins, de prvenances, de respects mme; elle plaa elle-mme un tabouret sous ses pieds, elle lui prsenta elle-mme le plateau de rafrachissements; puis elle rpondit par un baiser plein d'effusion son baiser de remerciement; et quand elle se rassit auprs d'elle, elle tint sa main enlace la sienne toute la soire sur le bras du fauteuil. Ce rle tait beau sans doute, et la prsence de Laurence oprait des miracles, car un tel courage et pouvant Pauline si on lui en et annonc la ncessit la veille; et maintenant il lui cotait si peu qu'elle s'en tonnait elle-mme. Si elle et pu descendre au fond de sa conscience, peut-tre et-elle dcouvert que ce rle gnreux tait le seul qui l'levt au niveau de Laurence ses propres yeux. Il est certain que jusque-l la grce, la noblesse et l'intelligence de l'actrice l'avaient dconcerte un peu; mais, depuis qu'elle l'avait pose auprs d'elle en protge, Pauline ne s'apercevait plus de cette supriorit, difficile accepter de femme femme aussi bien que d'homme homme. Il est certain que, lorsque les deux amies et la mre aveugle se retrouvrent seules ensemble au coin du feu, Pauline fut surprise et mme un peu blesse de voir que Laurence reportait toute sa reconnaissance sur la vieille femme. Ce fut avec une noble franchise que l'actrice, baisant la main de madame D... et l'aidant reprendre le chemin de sa chambre, lui dit qu'elle sentait tout le prix de ce qu'elle avait fait et de ce qu'elle avait t pour elle durant cette petite preuve. --Quant toi, ma Pauline, dit-elle son amie lorsqu'elles furent tte tte, je te fcherais, si je te faisais le mme remerciement. Tu n'as point de prjugs assez obstins pour que ton mpris de la sottise provinciale me semble un grand effort. Je te connais, tu ne serais plus toi-mme si tu n'avais pas trouv un vrai plaisir t'lever de toute ta hauteur au-dessus de ces bgueules. --C'est cause de toi que cela m'est devenu un plaisir, rpondit Pauline un peu dconcerte. --Allons donc, ruse! reprit Laurence en l'embrassant, c'est cause de vous-mme! tait-ce un instinct d'ingratitude qui faisait parler ainsi l'amie de Pauline? Non. Laurence tait la femme la plus droite avec les autres et la plus sincre vis--vis d'elle-mme. Si l'effort de son amie lui et paru sublime, elle ne se serait pas crue humilie de lui montrer de la reconnaissance; mais elle avait un sentiment si ferme et si lgitime de sa propre dignit, qu'elle croyait le courage de Pauline aussi naturel, aussi facile que le sien. Elle ne se doutait nullement de l'angoisse secrte qu'elle excitait dans cette me trouble. Elle ne pouvait la deviner; elle ne l'et pas comprise. Pauline, ne voulant pas la quitter d'un instant, exigea qu'elle dormt dans son propre lit. Elle s'tait fait arranger un grand canap o elle se coucha non loin d'elle, afin de pouvoir causer le plus longtemps possible. Chaque moment augmentait l'inquitude de la jeune recluse, et son dsir de comprendre la vie, les jouissances de l'art et celles de la gloire, celles de l'activit et celles de l'indpendance. Laurence ludait ses questions. Il lui semblait imprudent de la part de Pauline de vouloir connatre les avantages d'une position si diffrente de la sienne; il lui et sembl peu dlicat elle-mme de lui en faire un tableau sduisant. Elle s'effora de rpondre ses questions par d'autres questions; elle voulut lui faire dire les joies intimes de sa vie vanglique, et tourner toute l'exaltation de leur entretien vers cette posie du devoir qui lui semblait devoir tre le partage d'une me pieuse et rsigne. Mais Pauline ne rpondit que par des rticences. Dans leur premier entretien de la matine, elle avait puis tout ce que sa vertu avait d'orgueil et de finesse pour dissimuler sa souffrance. Le soir, elle ne songeait dj plus son rle. La soif qu'elle prouvait de vivre et de s'panouir, comme une fleur longtemps prive d'air et de soleil, devenait de plus en plus ardente. Elle l'emporta, et fora Laurence s'abandonner au plaisir le plus grand qu'elle connt, celui d'pancher son me avec confiance et navet. Laurence aimait son art, non-seulement pour lui-mme, mais aussi en raison de la libert et de l'lvation d'esprit et d'habitudes qu'il lui avait procures. Elle s'honorait de nobles amitis; elle avait connu aussi des affections passionnes, et, quoiqu'elle et la dlicatesse de n'en point parler Pauline, la prsence de ces souvenirs encore palpitants donnait son loquence naturelle une nergie pleine de charme et d'entranement. Pauline dvorait ses paroles. Elles tombaient dans son coeur et dans son cerveau comme une pluie de feu; ple, les cheveux pars, l'oeil embras, le coude appuy sur son chevet virginal, elle tait belle comme une nymphe antique la lueur ple de la lampe qui brlait entre les deux lits. Laurence la vit et fut frappe de l'expression de ses traits. Elle craignit d'en avoir trop dit, et se le reprocha, quoique pourtant toutes ses paroles eussent t pures comme celles d'une mre sa fille. Puis, involontairement, revenant ses ides thtrales, et oubliant tout ce qu'elles venaient de se dire, elle s'cria, frappe de plus en plus: --Mon Dieu, que tu es belle, ma chre enfant! Les classiques qui m'ont voulu enseigner le rle de Phdre ne t'avaient pas vue ainsi. Voici une pose qui est toute l'cole moderne; mais c'est Phdre tout entire... non pas la Phdre de Racine peut-tre, mais celle d'Euripide, disant: Dieux! que ne suis-je assise l'ombre des forts!... Si je ne te dis pas cela en grec, ajouta Laurence en touffant un lger billement, c'est que je ne sais pas le grec... Je parie que tu le sais, toi... --Le grec! quelle folie! rpondit Pauline en s'efforant de sourire. Que ferais-je de cela? --Oh! moi, si j'avais, comme toi, le temps d'tudier tout, s'cria Laurence, je voudrais tout savoir! Il se fit quelques instants de silence. Pauline fit un douloureux retour sur elle-mme; elle se demanda quoi, en effet, servaient tous ces merveilleux ouvrages de broderie qui remplissaient ses longues heures de silence et de solitude, et qui n'occupaient ni sa pense ni son coeur. Elle fut effraye de tant de belles annes perdues, et il lui sembla qu'elle avait fait de ses plus nobles facults, comme de son temps le plus prcieux, un usage stupide, presque impie. Elle se releva encore sur son coude, et dit Laurence: --Pourquoi donc me comparais-tu Phdre? Sais-tu que c'est l un type affreux? Peux-tu potiser le vice et le crime?... --Laurence ne rpondit pas. Fatigue de l'insomnie de la nuit prcdente, calme d'ailleurs au fond de l'me, comme on l'est, malgr tous les orages passagers, lorsqu'on a trouv au fond de soi le vrai but et le vrai moyen de son existence, elle s'tait endormie presque en parlant. Ce prompt et paisible sommeil augmenta l'angoisse et l'amertume de Pauline. Elle est heureuse, pensa-t-elle... heureuse et contente d'elle-mme, sans effort, sans combats, sans incertitude... Et moi!... mon Dieu! cela est injuste! Pauline ne dormit pas de toute la nuit. Le lendemain, Laurence s'veilla aussi paisiblement qu'elle s'tait endormie, et se montra au jour frache et repose. Sa femme de chambre arriva avec une jolie robe blanche qui lui servait de peignoir pendant sa toilette. Tandis que la soubrette lissait et tressait les magnifiques cheveux noirs de Laurence, celle-ci repassait le rle qu'elle devait jouer Lyon, trois jours de l. C'tait son tour d'tre belle avec ses cheveux pars et l'expression tragique. De temps en temps, elle chappait brusquement aux mains de la femme de chambre, et marchait dans l'appartement en s'criant: Ce n'est pas cela!... je veux le dire comme je le sens! Et elle laissait chapper des exclamations, des phrases de drame; elle cherchait des poses devant le vieux miroir de Pauline. Le sang-froid de la femme de chambre, habitue toutes ces choses, et l'oubli complet o Laurence semblait tre de tous les objets extrieurs, tonnaient au dernier point la jeune provinciale. Elle ne savait pas si elle devait rire ou s'effrayer de ces airs de pythonisse; puis elle tait frappe de la beaut tragique de Laurence, comme Laurence l'avait t de la sienne quelques heures auparavant. Mais elle se disait: Elle fait toutes ces choses de sang-froid, avec une imptuosit prpare, avec une douleur tudie. Au fond, elle est fort tranquille, fort heureuse; et moi, qui devrais avoir le calme de Dieu sur le front, il se trouve que je ressemble Phdre! Comme elle pensait cela, Laurence lui dit brusquement: --Je fais tout ce que je peux pour trouver ta pose d'hier soir quand tu tais l sur ton coude... je ne peux pas en venir bout! C'tait magnifique. Allons! c'est trop rcent. Je trouverai cela plus tard, par inspiration! Toute inspiration est une rminiscence, n'est-ce pas, Pauline? Tu ne te coiffes pas bien, mon enfant; tresse donc tes cheveux au lieu de les lisser ainsi en bandeau. Tiens, Susette va te montrer. Et tandis que la femme de chambre faisait une tresse, Laurence fit l'autre, et en un instant Pauline se trouva si bien coiffe et si embellie qu'elle fit un cri de surprise. --Ah! mon Dieu, quelle adresse! s'cria-t-elle; je ne me coiffais pas ainsi de peur d'y perdre trop de temps, et j'en mettais le double. --Oh! c'est que nous autres, rpondit Laurence, nous sommes forces de nous faire belles le plus possible et le plus vite possible. --Et quoi cela me servirait-il, moi? dit Pauline en laissant tomber ses coudes sur la toilette, et en se regardant au miroir d'un air sombre et dsol. --Tiens, s'cria Laurence, te voil encore Phdre! Reste comme cela, j'tudie! Pauline sentit ses yeux se remplir de larmes. Pour que Laurence ne s'en apert pas (et c'est ce que Pauline craignait le plus au monde en cet instant), elle s'enfuit dans une autre pice et dvora d'amers sanglots. Il y avait de la douleur et de la colre dans son me, mais elle ne savait pas elle-mme pourquoi ces orages s'levaient en elle. Le soir, Laurence tait partie. Pauline avait pleur en la voyant monter en voiture, et, cette fois, c'tait de regret; car Laurence venait de la faire vivre pendant trente-six heures, et elle pensait avec effroi au lendemain. Elle tomba accable de fatigue dans son lit, et s'endormit brise, dsirant ne plus s'veiller. Lorsqu'elle s'veilla, elle jeta un regard de morne pouvante sur ces murailles qui ne gardaient aucune trace du rve que Laurence y avait voqu. Elle se leva lentement, s'assit machinalement devant son miroir, et essaya de refaire ses tresses de la veille. Tout coup, rappele la ralit par le chant de son serin qui s'veillait dans sa cage, toujours gai, toujours indiffrent la captivit, Pauline se leva, ouvrit la cage, puis la fentre, et poussa dehors l'oiseau sdentaire, qui ne voulait pas s'envoler. Ah! tu n'es pas digne de la libert! dit-elle en le voyant revenir vers elle aussitt. Elle retourna sa toilette, dfit ses tresses avec une sorte de rage, et tomba le visage sur ses mains crispes. Elle resta ainsi jusqu' l'heure o sa mre s'veillait. La fentre tait reste ouverte, Pauline n'avait pas senti le froid. Le serin tait rentr dans sa cage et chantait de toutes ses forces. III. Un an s'tait coul depuis le passage de Laurence Saint-Front, et l'on y parlait encore de la mmorable soire o la clbre actrice avait reparu avec tant d'clat parmi ses concitoyens; car on se tromperait grandement si l'on supposait que les prventions de la province sont difficiles vaincre. Quoi qu'on dise cet gard, il n'est point de sjour o la bienveillance soit plus aise conqurir, de mme qu'il n'en est pas o elle soit plus facile perdre. On dit ailleurs que le temps est un grand matre; il faut dire en province que c'est l'ennui qui modifie, qui justifie tout. Le premier choc d'une nouveaut quelconque contre les habitudes d'une petite ville est certainement terrible, si l'on y songe la veille; mais le lendemain on reconnat que ce n'tait rien, et que mille curiosits inquites n'attendaient qu'un premier exemple pour se lancer dans la carrire des innovations. Je connais certains chefs-lieux de canton o la premire femme qui se permit de galoper sur une selle anglaise fut traite de cosaque en jupon, et o, l'anne suivante, toutes les dames de l'endroit voulurent avoir quipage d'amazone jusqu' la cravache inclusivement. peine Laurence fut-elle partie qu'une prompte et universelle raction s'opra dans les esprits. Chacun voulait justifier l'empressement qu'il avait mis la voir en grandissant la rputation de l'actrice, ou du moins en ouvrant de plus en plus les yeux sur son mrite rel. Peu peu on en vint se disputer l'honneur de lui avoir parl le premier, et ceux qui n'avaient pu se rsoudre l'aller voir prtendirent qu'ils y avaient fortement pouss les autres. Cette anne-l, une diligence fut tablie de Saint-Front Mont-Laurent, et plusieurs personnages importants de la ville (de ces gens qui possdent 15,000 fr. de rentes au soleil, et qui ne se dplacent pas aisment, parce que, sans eux, les entendre, le pays retomberait dans la barbarie), se risqurent enfin faire le voyage de la capitale. Ils revinrent tous remplis de la gloire de Laurence, et fiers d'avoir pu dire leurs voisins du balcon ou de la premire galerie, au moment o la salle _croulait_, comme on dit, sous les applaudissements: --Monsieur, cette grande actrice a longtemps habit la ville que j'habite. C'tait l'amie intime de ma femme. Elle dnait quasi tous les jours _ la maison_. Oh! nous avions bien devin son talent! Je vous assure que, quand elle nous rcitait des vers, nous nous disions entre nous: Voil une jeune personne qui peut aller loin! Puis, quand ces personnes furent de retour Saint-Front, elles racontrent avec orgueil qu'elles avaient t rendre leurs devoirs la grande actrice, qu'elles avaient dn sa table, qu'elles avaient pass la soire dans son magnifique salon... Ah! quel salon! quels meubles! quelles peintures! et quelle socit amusante et honorable! des artistes, des dputs; monsieur un tel, le peintre de portraits; madame une telle, la cantatrice; et puis des glaces, et puis de la musique... Que sais-je? la tte en tournait tous ceux qui entendaient ces beaux rcits, et chacun de s'crier: Je l'avais toujours dit qu'elle russirait! Nul autre que moi ne l'avait devine. Toutes ces purilits eurent un seul rsultat srieux, ce fut de bouleverser l'esprit de la pauvre Pauline, et d'augmenter son ennui jusqu'au dsespoir. Je ne sais si quelques semaines de plus n'eussent pas empir son tat au point de lui faire ngliger sa mre. Mais celle-ci fit une grave maladie qui ramena Pauline au sentiment de ses devoirs. Elle recouvra tout coup sa force morale et physique, et soigna la triste aveugle avec un admirable dvouement. Son amour et son zle ne purent la sauver. Madame D... expira dans ses bras environ quinze mois aprs l'poque o Laurence tait passe Saint-Front. Depuis ce temps, les deux amies avaient entretenu une correspondance assidue de part et d'autre. Tandis qu'au milieu de sa vie active et agite, Laurence aimait songer Pauline, pntrer en esprit dans sa paisible et sombre demeure, s'y reposer du bruit de la foule auprs du fauteuil de l'aveugle et des graniums de la fentre; Pauline, effraye de la monotonie de ses habitudes, prouvait l'invincible besoin de secouer cette mort lente qui s'tendait sur elle, et de s'lancer en rve dans le tourbillon qui emportait Laurence. Peu peu le ton de supriorit morale que, par un noble orgueil, la jeune provinciale avait gard dans ses premires lettres avec la comdienne, fit place un ton de rsignation douloureuse qui, loin de diminuer l'estime de son amie, la toucha profondment. Enfin les plaintes s'exhalrent du coeur de Pauline, et Laurence fut force de se dire, avec une sorte de consternation, que l'exercice de certaines vertus paralyse l'me des femmes, au lieu de la fortifier. --Qui donc est heureux, demanda-t-elle un soir sa mre en posant sur son bureau une lettre qui portait la trace des larmes de Pauline; et o faut-il aller chercher le repos de l'me? Celle qui me plaignait tant au dbut de ma vie d'artiste se plaint aujourd'hui de sa rclusion d'une manire dchirante, et me trace un si horrible tableau des ennuis de la solitude, que je suis presque tente de me croire heureuse sous le poids du travail et des motions. Lorsque Laurence reut la nouvelle de la mort de l'aveugle, elle tint conseil avec sa mre, qui tait une personne fort sense, fort aimante, et qui avait eu le bon esprit de demeurer la meilleure amie de sa fille. Elle voulut la dtourner d'un projet qu'elle caressait depuis quelque temps: celui de se charger de l'existence de Pauline en lui faisant partager la sienne aussitt qu'elle serait libre. --Que deviendra cette pauvre enfant dsormais? disait Laurence. Le devoir qui l'attachait sa mre est accompli. Aucun mrite religieux ne viendra plus ennoblir et potiser sa vie. Cet odieux sjour d'une petite ville n'est pas fait pour elle. Elle sent vivement toutes choses, son intelligence cherche se dvelopper. Qu'elle vienne donc prs de nous; puisqu'elle a besoin de vivre, elle vivra. --Oui, elle vivra par les yeux, rpondit madame S..., la mre de Laurence; elle verra les merveilles de l'art, mais son me n'en sera que plus inquite et plus avide. --Eh bien! reprit l'actrice, vivre par les yeux lorsqu'on arrive comprendre ce qu'on voit, n'est-ce pas vivre par l'intelligence? et n'est-ce pas de cette vie que Pauline est altre? --Elle le dit, repartit madame S..., elle te trompe, elle se trompe elle-mme. C'est par le coeur qu'elle demande vivre, la pauvre fille! --Eh bien! s'cria Laurence, son coeur ne trouvera-t-il pas un aliment dans l'affection du mien? Qui l'aimerait dans sa petite ville comme je l'aime? Et si l'amiti ne suffit pas son bonheur, croyez-vous qu'elle ne trouvera pas autour de nous un homme digne de son amour? La bonne madame S... secoua la tte. --Elle ne voudra pas tre aime en artiste, dit-elle avec un sourire dont sa fille comprit la mlancolie. L'entretien fut repris le lendemain. Une nouvelle lettre de Pauline annonait que la modique fortune de sa mre allait tre absorbe par d'anciennes dettes que son pre avait laisses, et qu'elle voulait payer tout prix et sans retard. La patience des cranciers avait fait grce la vieillesse et aux infirmits de madame D...; mais sa fille, jeune et capable de travailler pour vivre, n'avait pas droit aux mmes gards. On pouvait, sans trop rougir, la dpouiller de son mince hritage. Pauline ne voulait ni attendre la menace, ni implorer la piti; elle renonait la succession de ses parents et allait essayer de monter un petit atelier de broderie. Ces nouvelles levrent tous les scrupules de Laurence et imposrent silence aux sages prvisions de sa mre. Toutes deux montrent en voiture, et huit jours aprs elles revinrent Paris avec Pauline. Ce n'tait pas sans quelque embarras que Laurence avait offert son amie de l'emmener et de se charger d'elle jamais. Elle s'attendait bien trouver chez elle un reste de prjugs et de dvotion; mais la vrit est que Pauline n'tait pas rellement pieuse. C'tait une me fire et jalouse de sa propre dignit. Elle trouvait dans le catholicisme la nuance qui convenait son caractre, car toutes les nuances possibles se trouvent dans les religions vieillies; tant de sicles les ont modifies, tant d'hommes ont mis la main l'difice, tant d'intelligences, de passions et de vertus y ont apport leurs trsors, leurs erreurs ou leurs lumires, que mille doctrines se trouvent la fin contenues dans une seule, et mille natures diverses y peuvent puiser l'excuse ou le stimulant qui leur convient. C'est par l que ces religions s'lvent, c'est aussi par l qu'elles s'croulent. Pauline n'tait pas doue des instincts de douceur, d'amour et d'humilit qui caractrisent les natures vraiment vangliques. Elle tait si peu porte l'abngation, qu'elle s'tait toujours trouve malheureuse, immole qu'elle tait ses devoirs. Elle avait besoin de sa propre estime, et peut-tre aussi de celle d'autrui, bien plus que de l'amour de Dieu et du bonheur du prochain. Tandis que Laurence, moins forte et moins orgueilleuse, se consolait de toute privation et de tout sacrifice en voyant sourire sa mre, Pauline reprochait la sienne, malgr elle et dans le fond de son coeur, cette longue satisfaction conquise ses dpens. Ce ne fut donc pas un sentiment d'austrit religieuse qui la fit hsiter accepter l'offre de son amie, ce fut la crainte de n'tre pas assez dignement place auprs d'elle. D'abord Laurence ne la comprit pas, et crut que la peur d'tre blme par les esprits rigides la retenait encore. Mais ce n'tait pas l non plus le motif de Pauline. L'opinion avait chang autour d'elle; l'amiti de la grande actrice n'tait plus une honte, c'tait un honneur. Il y avait dsormais une sorte de gloire se vanter de son attention et de son souvenir. La nouvelle apparition qu'elle fit Saint-Front fut un triomphe bien suprieur au premier. Elle fut oblige de se dfendre des hommages importuns que chacun aspirait lui rendre, et la prfrence exclusive qu'elle montrait Pauline excita mille jalousies dont Pauline put s'enorgueillir. Au bout de quelques heures d'entretien, Laurence vit qu'un scrupule de dlicatesse empchait Pauline d'accepter ses bienfaits. Laurence ne comprit pas trop cet excs de fiert qui craint d'accepter le poids de la reconnaissance; mais elle le respecta, et se fit humble jusqu' la prire, jusqu'aux larmes, pour vaincre cet orgueil de la pauvret, qui serait la plus laide chose du monde si tant d'insolences protectrices n'taient l pour le justifier. Pauline devait-elle craindre cette insolence de la part de Laurence? Non; mais elle ne pouvait s'empcher de trembler un peu, et Laurence, quoiqu'un peu blesse de cette mfiance, se promit et se flatta de la vaincre bientt. Elle en triompha du moins momentanment, grce cette loquence du coeur dont elle avait le don; et Pauline, touche, curieuse, entrane, posa un pied tremblant sur le seuil de cette vie nouvelle, se promettant de revenir sur ses pas au premier mcompte qu'elle y rencontrerait. Les premires semaines que Pauline passa Paris furent calmes et charmantes. Laurence avait t assez gravement malade pour obtenir, il y avait dj deux mois, un cong qu'elle consacrait des tudes consciencieuses. Elle occupait avec sa mre un joli petit htel au milieu de jardins o le bruit de la ville n'arrivait qu' peine, et o elle recevait peu de monde. C'tait la saison o chacun est la campagne, o les thtres sont peu brillants, o les vrais artistes aiment mditer et se recueillir. Cette jolie maison, simple, mais dcore avec un got parfait, ces habitudes lgantes, cette vie paisible et intelligente que Laurence avait su se faire au milieu d'un monde d'intrigue et de corruption, donnaient un gnreux dmenti toutes les terreurs que Pauline avait prouves autrefois sur le compte de son amie. Il est vrai que Laurence n'avait pas toujours t aussi prudente, aussi bien entoure, aussi sagement pose dans sa propre vie qu'elle l'tait dsormais. Elle avait acquis ses dpens de l'exprience et du discernement, et, quoique bien jeune encore, elle avait t fort prouve par l'ingratitude et la mchancet. Aprs avoir beaucoup souffert, beaucoup pleur ses illusions et beaucoup regrett les courageux lans de sa jeunesse, elle s'tait rsigne subir la vie telle qu'elle est faite ici-bas, ne rien craindre comme ne rien provoquer de la part de l'opinion, sacrifier souvent l'enivrement des rves la douceur de suivre un bon conseil, l'irritation d'une juste colre la sainte joie de pardonner. En un mot, elle commenait rsoudre, dans l'exercice de son art comme dans sa vie prive, un problme difficile. Elle s'tait apaise sans se refroidir, elle se contenait sans s'effacer. Sa mre, dont la raison l'avait quelquefois irrite, mais dont la bont la subjuguait toujours, lui avait t une providence. Si elle n'avait pas t assez forte pour la prserver de quelques erreurs, elle avait t assez sage pour l'en retirer temps. Laurence s'tait parfois gare, et jamais perdue. Madame S... avait su propos lui faire le sacrifice apparent de ses principes, et, quoi qu'on en dise, quoi qu'on en pense, ce sacrifice est le plus sublime que puisse suggrer l'amour maternel. Honte la mre qui abandonne sa fille par la crainte d'tre rpute sa complaisante ou sa complice! Madame S... avait affront cette horrible accusation, et on ne la lui avait pas pargne. Le grand coeur de Laurence l'avait compris, et, dsormais sauve par elle, arrache au vertige qui l'avait un instant suspendue au bord des abmes, elle et sacrifi tout, mme une passion ardente, mme un espoir lgitime, la crainte d'attirer sur sa mre un outrage nouveau. Ce qui se passait cet gard dans l'me de ces deux femmes tait si dlicat, si exquis et entour d'un si chaste mystre, que Pauline, ignorante et inexprimente vingt-cinq ans comme une fille de quinze, ne pouvait ni le comprendre, ni le pressentir. D'abord, elle ne songea pas le pntrer; elle ne fut frappe que du bonheur et de l'harmonie parfaite qui rgnaient dans cette famille: la mre, la fille artiste et les deux jeunes soeurs, ses lves, ses filles aussi, car elle assurait leur bien-tre la sueur de son noble front, et consacrait leur ducation ses plus douces heures de libert. Leur intimit, leur enjouement toutes, faisaient un contraste bien trange avec l'espce de haine et de crainte qui avait ciment l'attachement rciproque de Pauline et de sa mre. Pauline en fit la remarque avec une souffrance intrieure qui n'tait pas du remords (elle avait vaincu cent fois la tentation d'abandonner ses devoirs), mais qui ressemblait de la honte. Pouvait-elle ne pas se sentir humilie de trouver plus de dvouement et de vritables vertus domestiques dans la demeure lgante d'une comdienne, qu'elle n'avait pu en pratiquer au sein de ses austres foyers? Que de penses brlantes lui avaient fait monter la rougeur au front, lorsqu'elle veillait seule la nuit, la clart de sa lampe, dans sa pudique cellule! et maintenant, elle voyait Laurence couche sur un divan de sultane, dans son boudoir d'actrice, lisant tout haut des vers de Shakspeare ses petites soeurs attentives et recueillies pendant que la mre, alerte encore, frache et mise avec got, prparait leur toilette du lendemain et reposait la drobe sur ce beau groupe, si cher ses entrailles, un regard de batitude. L taient runis l'enthousiasme d'artiste, la bont, la posie, l'affection, et au-dessus planait encore la sagesse, c'est--dire le sentiment du beau moral, le respect de soi-mme, le courage du coeur. Pauline pensait rver, elle ne pouvait se dcider croire ce qu'elle voyait; peut-tre y rpugnait-elle par la crainte de se trouver infrieure Laurence. Malgr ces doutes et ces angoisses secrtes, Pauline fut admirable dans ses premiers rapports avec de nouvelles existences. Toujours fire dans son indigence, elle eut la noblesse de savoir se rendre utile plus que dispendieuse. Elle refusa avec un stocisme extraordinaire chez une jeune provinciale les jolies toilettes que Laurence lui voulait faire adopter. Elle s'en tint strictement son deuil habituel, sa petite robe noire, sa petite collerette blanche, ses cheveux sans rubans et sans joyaux. Elle s'immisa volontairement dans le gouvernement de la maison, dont Laurence n'entendait, comme elle le disait, que la synthse, et dont le dtail devenait un peu lourd pour la bonne madame S... Elle y apporta des rformes d'conomie, sans en diminuer l'lgance et le confortable. Puis, reprenant de certaines heures ses travaux d'aiguille, elle consacra toutes ses jolies broderies la toilette des deux petites filles. Elle se fit encore leur sous-matresse et leur rptiteur dans l'intervalle des leons de Laurence. Elle aida celle-ci apprendre ses rles en les lui faisant rciter; enfin elle sut se faire une place la fois humble et grande au sein de cette famille, et son juste orgueil fut satisfait de la dfrence et de la tendresse qu'elle reut en change. Cette vie fut sans nuage jusqu' l'entre de l'hiver. Tous les jours Laurence avait dner deux ou trois vieux amis; tous les soirs, six huit personnes intimes venaient prendre le th dans son petit salon et causer agrablement sur les arts, sur la littrature, voire un peu sur la politique et la philosophie sociale. Ces causeries, pleines de charme et d'intrt entre des personnes distingues, pouvaient rappeler, pour le bon got, l'esprit et la politesse, celles qu'on avait, au sicle dernier, chez mademoiselle Verrire, dans le pavillon qui fait le coin de la rue Caumartin et du boulevard. Mais elles avaient plus d'animation vritable; car l'esprit de notre poque est plus profond, et d'assez graves questions peuvent tre agites, mme entre les deux sexes, sans ridicule et sans pdantisme. Le vritable esprit des femmes pourra encore consister pendant longtemps savoir interroger et couter; mais il leur est dj permis de comprendre ce qu'elles coutent et de vouloir une rponse srieuse ce qu'elles demandent. Le hasard fit que durant toute cette fin d'automne la socit intime de Laurence ne se composa que de femmes ou d'hommes d'un certain ge, trangers toute prtention. Disons, en passant, que ce ne fut pas seulement le hasard qui fit ce choix, mais le got que Laurence prouvait et manifestait de plus en plus pour les choses et partant pour les personnes srieuses. Autour d'une femme remarquable, tout tend s'harmoniser et prendre la teinte de ses penses et de ses sentiments. Pauline n'eut donc pas l'occasion de voir une seule personne qui pt dranger le calme de son esprit; et ce qui fut trange, mme ses propres yeux, c'est qu'elle commenait dj trouver cette vie monotone, cette socit un peu ple, et se demander si le rve qu'elle avait fait du _tourbillon_ de Laurence devait n'avoir pas une plus saisissante ralisation. Elle s'tonna de retomber dans l'affaissement qu'elle avait si longtemps combattu dans la solitude; et, pour justifier vis--vis d'elle-mme cette singulire inquitude, elle se persuada qu'elle avait pris dans sa retraite une tendance au spleen que rien ne pourrait gurir. Mais les choses ne devaient pas durer ainsi. Quelque rpugnance que l'actrice prouvt rentrer dans le bruit du monde, quelque soin qu'elle prt d'carter de son intimit tout caractre lger, toute assiduit dangereuse, l'hiver arriva. Les chteaux cdrent leurs htes aux salons de Paris, les thtres ravivrent leur rpertoire, le public rclama ses artistes privilgis. Le mouvement, le travail ht, l'inquitude et l'attrait du succs envahirent le paisible intrieur de Laurence. Il fallut laisser franchir le seuil du sanctuaire d'autres hommes qu'aux vieux amis. Des gens de lettres, des camarades de thtre, des hommes d'tat, en rapport par les subventions avec les grandes acadmies dramatiques, les uns remarquables par le talent, d'autres par la figure et l'lgance, d'autres encore par le crdit et la fortune, passrent peu peu d'abord, et puis en foule, devant le rideau sans couleur et sans images o Pauline brlait de voir le monde de ses rves se dessiner enfin ses yeux. Laurence, habitue ce cortge de la clbrit, ne sentit pas son coeur s'mouvoir. Seulement sa vie changea forcment de cours, ses heures furent plus remplies, son cerveau plus absorb par l'tude, ses fibres d'artiste plus excites par le contact du public. Sa mre et ses soeurs la suivirent, paisibles et fidles satellites, dans son orbe blouissant. Mais Pauline!... Ici commena enfin poindre la vie de son me, et s'agiter dans son me le drame de sa vie. IV. Parmi les jeunes gens qui se posaient en adorateurs de Laurence, il y avait un certain Montgenays, qui faisait des vers et de la prose pour son plaisir, mais qui, soit modestie, soit ddain, ne s'avouait point homme de lettres. Il avait de l'esprit, beaucoup d'usage du monde, quelque instruction et une sorte de talent. Fils d'un banquier, il avait hrit d'une fortune considrable, et ne songeait point l'augmenter, mais ne se mettait gure en peine d'en faire un usage plus noble que d'acheter des chevaux, d'avoir des loges aux thtres, de bons dners chez lui, de beaux meubles, des tableaux et des dettes. Quoique ce ne ft ni un grand esprit ni un grand coeur, il faut dire son excuse qu'il tait beaucoup moins frivole et moins ignare que ne le sont pour la plupart les jeunes gens riches de ce temps-ci. C'tait un homme sans principes, mais par convenance ennemi du scandale; passablement corrompu, mais lgant dans ses moeurs, toutes mauvaises qu'elles fussent; capable de faire le mal par occasion et non par got; sceptique par ducation, par habitude et par ton; port aux vices du monde par manque de bons principes et de bons exemples, plus que par nature et par choix; du reste, critique intelligent, crivain pur, causeur agrable, connaisseur et dilettante dans toutes les branches des beaux-arts, protecteur avec grce, sachant et faisant un peu de tout; voyant la meilleure compagnie sans ostentation, et frquentant la mauvaise sans effronterie; consacrant une grande partie de sa fortune, non secourir les artistes malheureux, mais recevoir avec luxe les clbrits. Il tait bien venu partout, et partout il tait parfaitement convenable. Il passait pour un grand homme auprs des ignorants, et pour un homme clair chez les gens ordinaires. Les personnes d'un esprit lev estimaient sa conversation par comparaison avec celle des autres riches, et les orgueilleux la tolraient parce qu'il savait les flatter en les raillant. Enfin, ce Montgenays tait prcisment ce que les gens du monde appellent un homme d'esprit; les artistes, un homme de got. Pauvre, il et t confondu dans la foule des intelligences vulgaires; riche, on devait lui savoir gr de n'tre ni un juif, ni un sot, ni un maniaque. Il tait de ces gens qu'on rencontre partout, que tout le monde connat au moins de vue, et qui connaissent chacun par son nom. Il n'tait point de socit o il ne ft admis, point de thtre o il n'et ses entres dans les coulisses et dans le foyer des acteurs, point d'entreprise o il n'et quelques capitaux, point d'administration o il n'et quelque influence, point de cercle dont il ne ft un des fondateurs et un des soutiens. Ce n'tait pas le dandysme qui lui avait servi de clef pour pntrer ainsi travers le monde; c'tait un certain savoir-faire, plein d'gosme, exempt de passion, ml de vanit, et soutenu d'assez d'esprit pour faire paratre son rle plus gnreux, plus intelligent et plus pris de l'art qu'il ne l'tait en effet. Sa position l'avait, depuis quelques annes dj, mis en rapport avec Laurence; mais ce furent d'abord des rapports loigns, de pure politesse; et si Montgenays y avait mis parfois de la galanterie, c'tait dans la mesure la plus parfaite et la plus convenable. Laurence s'tait un peu mfie de lui d'abord, sachant fort bien qu'il n'est point de socit plus funeste la rputation d'une jeune actrice que celle de certains hommes du monde. Mais quand elle vit que Montgenays ne lui faisait pas la cour, qu'il venait chez elle assez souvent pour manifester quelque prtention, et qu'il n'en manifestait cependant aucune, elle lui sut gr de cette manire d'tre, la prit pour un tmoignage d'estime de trs-bon got; et, craignant de se montrer prude ou coquette en se tenant sur ses gardes, elle le laissa pntrer dans son intimit, en reut avec confiance mille petits services insignifiants qu'il lui rendit avec un empressement respectueux, et ne craignit pas de le nommer parmi ses amis vritables, lui faisant un grand mrite d'tre beau, riche, jeune, influent, et de n'avoir aucune fatuit. La conduite extrieure de Montgenays autorisait cette confiance. Chose trange cependant, cette confiance le blessait en mme temps qu'elle le flattait. Soit qu'on le prt pour l'amant ou pour l'ami de Laurence, son amour-propre tait caress. Mais lorsqu'il se disait qu'elle le traitait en ralit comme un homme sans consquence, il en prouvait un secret dpit, et il lui passait par l'esprit de s'en venger quelque jour. Le fait est qu'il n'tait point pris d'elle. Du moins, depuis trois ans qu'il la voyait de plus en plus intimement, le calme apathique de son coeur n'en avait reu aucune atteinte. Il tait de ces hommes dj blass par de secrets dsordres, qui ne peuvent plus prouver de dsirs violents que ceux o la vanit est en cause. Lorsqu'il avait connu Laurence, sa rputation et son talent taient en marche ascendante; mais ni l'un ni l'autre n'taient assez constats pour qu'il attacht un grand prix sa conqute. D'ailleurs, il avait bien assez d'esprit pour savoir que les avantages du monde n'assurent point aujourd'hui de succs infaillibles. Il apprit et il vit que Laurence avait une me trop leve pour cder jamais d'autres entranements que ceux du coeur. Il sut en outre que, trop insouciante peut-tre de l'opinion publique alors que son me tait envahie par un sentiment gnreux, elle redoutait nanmoins et repoussait l'imputation d'tre protge et assiste par un amant. Il s'enquit de son pass, de sa vie intime: il s'assura que tout autre cadeau que celui d'un bouquet serait repouss d'elle comme un sanglant affront; et en mme temps que ces dcouvertes lui donnrent de l'estime pour Laurence, elles veillrent en lui la pense de vaincre cette fiert, parce que cela tait difficile et aurait du retentissement. C'tait donc dans ce but qu'il s'tait gliss dans son intimit, mais avec adresse, et pensant bien que le premier point tait de lui ter toute crainte sur ses intentions. Pendant ces trois ans le temps avait march, et l'occasion de risquer une tentative ne s'tait pas prsente. Le talent de Laurence tait devenu incontestable, sa clbrit avait grandi, son existence tait assure, et, ce qu'il y avait de plus remarquable, son coeur ne s'tait point donn. Elle vivait replie sur elle-mme, ferme, calme, triste parfois, mais rsolue de ne plus se risquer la lgre sur l'aile des orages. Peut-tre ses rflexions l'avaient-elle rendue plus difficile, peut-tre ne trouvait-elle aucun homme digne de son choix... tait-ce ddain, tait-ce courage? Montgenays se le demandait avec anxit. Quelques-uns se persuadaient qu'il tait aim en secret, et lui demandaient compte, lui, de son indiffrence apparente. Trop adroit pour se laisser pntrer, Montgenays rpondait que le respect enchanerait toujours en lui la pense d'tre autre chose pour Laurence qu'un ami et un frre. On redisait ces paroles Laurence, et on lui demandait si sa fiert ne dispenserait jamais ce pauvre Montgenays d'une dclaration qu'il n'aurait jamais l'audace de lui faire. --Je le crois modeste, rpondait-elle, mais pas au point de ne pas savoir dire qu'il aime, si jamais il vient aimer. Cette rponse revenait Montgenays, et il ne savait s'il devait la prendre pour la raillerie du dpit ou pour la douceur de l'indiffrence. Sa vanit en tait parfois si tourmente, qu'il tait prt tout risquer pour le savoir; mais la crainte de tout gter et de tout perdre le retenait, et le temps s'coulait sans qu'il vt jour sortir de ce cercle vicieux o chaque semaine le transportait d'une phase d'espoir une phase de dcouragement, et d'une rsolution d'hypocrisie une rsolution d'impertinence, sans qu'il lui ft jamais possible de trouver l'heure convenable pour une dclaration qui ne ft pas insense, ou pour une retraite qui ne ft pas ridicule. Ce qu'il craignait le plus au monde, c'tait de prter rire, lui qui mettait son amour-propre jouer un personnage srieux. La prsence de Pauline lui vint en aide, et la beaut de cette jeune fille sans exprience lui suggra de nouveaux plans sans rien changer son but. Il imagina de se conformer une tactique bien vulgaire, mais qui manque rarement son effet, tant les femmes sont accessibles une sotte vanit. Il pensa qu'en feignant une vellit d'amour pour Pauline il veillerait chez son amie le dsir de la supplanter. Absent de Paris depuis plusieurs mois, il fit sa rentre dans le salon de Laurence un certain soir o Pauline, tonne, effarouche de voir le cercle habituel s'agrandir d'heure en heure, commenait souffrir du peu d'ampleur de sa robe noire et de la roideur de sa collerette. Dans ce cercle, elle remarquait plusieurs actrices toutes jolies ou du moins attrayantes force d'art; puis, en se comparant elles, en se comparant Laurence mme, elle se disait avec raison que sa beaut tait plus rgulire, plus irrprochable, et qu'un peu de toilette suffirait pour l'tablir devant tous les yeux. En passant et repassant dans le salon, selon sa coutume, pour prparer le th, veiller la clart des lampes et vaquer tous ces petits soins qu'elle avait assums volontairement sur elle, son mlancolique regard plongeait dans les glaces, et son petit costume de demi-bguine commenait la choquer. Dans un de ces moments-l elle rencontra prcisment dans la glace le regard de Montgenays, qui observait tous ses mouvements. Elle ne l'avait pas entendu annoncer; elle l'avait rencontr dans l'antichambre sans le voir lorsqu'il tait arriv. C'tait le premier homme d'une belle figure et d'une vritable lgance qu'elle et encore pu remarquer. Elle en fut frappe d'une sorte de terreur; elle reporta ses yeux sur elle-mme avec inquitude, trouva sa robe fltrie, ses mains rouges, ses souliers pais, sa dmarche gauche. Elle et voulu se cacher pour chapper ce regard qui la suivait toujours, qui observait son trouble, et qui tait assez pntrant dans les sentiments d'une donne vulgaire pour comprendre d'emble ce qui se passait en elle. Quelques instants aprs, elle remarqua que Montgenays parlait d'elle Laurence; car, tout en s'entretenant voix basse, leurs regards se portaient sur elle. --Est-ce une premire camriste ou une demoiselle de compagnie que vous avez l? demandait Montgenays Laurence, quoiqu'il st fort bien le roman de Pauline. --Ni l'une ni l'autre, rpondit Laurence. C'est mon amie de province dont je vous ai souvent parl. Comment vous plat-elle? --Montgenays affecta de ne pas rpondre d'abord, de regarder fixement Pauline; puis il dit d'un ton trange que Laurence ne lui connaissait pas, car c'tait une intonation mise en rserve depuis longtemps pour faire son effet dans l'occasion: --Admirablement belle, dlicieusement jolie! --En vrit! s'cria Laurence toute surprise de ce mouvement, vous me rendez bien heureuse de me dire cela! Venez, que je vous prsente elle. --Et, sans attendre sa rponse, elle le prit par le bras et l'entrana jusqu'au bout du salon, o Pauline essayait de se faire une contenance on rangeant son mtier de broderie. --Permets-moi, ma chre enfant, lui dit Laurence, de te prsenter un de mes amis que tu ne connais pas encore, et qui depuis longtemps dsire beaucoup te connatre. --Puis, ayant nomm Montgenays Pauline, qui, dans son trouble, n'entendit rien, elle adressa la parole un de ses camarades qui entrait; et, changeant de groupe, elle laissa Montgenays et Pauline face face, pour ainsi dire tte tte, dans le coin du salon. Jamais Pauline n'avait parl un homme aussi bien fris, cravat, chauss et parfum. Hlas! on n'imagine pas quel prestige ces minuties de la vie lgante exercent sur l'imagination d'une fille de province. Une main blanche, un diamant la chemise, un soulier verni, une fleur la boutonnire, sont des recherches qui ne brillent plus en quelque sorte dans un salon que par leur absence; mais qu'un commis-voyageur tale ces sductions inoues dans une petite ville, et tous les regards seront attachs sur lui. Je ne veux pas dire que tous les coeurs voleront au-devant du sien, mais du moins je pense qu'il sera bien sot s'il n'en accapare pas quelques-uns. Cet engouement puril ne dura qu'un instant chez Pauline. Intelligente et fire, elle eut bientt secou ce reste de _provincialit_ mais elle ne put se dfendre de trouver une grande distinction et un grand charme dans les paroles que Montgenays lui adressa. Elle avait rougi d'tre trouble par le seul extrieur d'un homme. Elle se rconcilia avec sa premire impression en croyant trouver dans l'esprit de cet homme le mme cachet d'lgance dont toute sa personne portait l'empreinte. Puis cette attention particulire qu'il lui accordait, le soin qu'il semblait avoir pris de se faire prsenter elle retire dans un coin parmi les tasses de Chine et les vases de fleurs, le plaisir timide qu'il paraissait goter la questionner sur ses gots, sur ses impressions et ses sympathies, la traitant de prime abord comme une personne claire, capable de tout comprendre et de tout juger; toutes ces coquetteries de la politesse du monde, dont Pauline ne connaissait pas la banalit et la perfidie, la rveillrent de sa langueur habituelle. Elle s'excusa un instant sur son ignorance de toutes choses; Montgenays parut prendre cette timidit pour une admirable modestie ou pour une mfiance dont il se plaignait d'une faon cafarde. Peu peu Pauline s'enhardit jusqu' vouloir montrer qu'elle aussi avait de l'esprit, du got, de l'instruction. Le fait est qu'elle en avait extraordinairement eu gard son existence passe, mais qu'au milieu de tous ces artistes briss une causerie tincelante elle ne pouvait viter de tomber parfois dans le lieu commun. Quoique sa nature distingue la prservt de toute expression triviale, il tait facile de voir que son esprit n'tait pas encore sorti tout fait de l'tat de chrysalide. Un homme suprieur Montgenays n'en et t que plus intress ce dveloppement; mais le vaniteux en conut un secret mpris pour l'intelligence de Pauline, et il dcida avec lui-mme, ds cet instant, qu'elle ne lui servirait jamais que de jouet, de moyen, de victime, s'il le fallait. Qui et pu supposer dans un homme froid et nonchalant en apparence une rsolution si sche et si cruelle? Personne, coup sr. Laurence, malgr tout son jugement, ne pouvait le souponner, et Pauline, moins que personne, devait en concevoir l'ide. Lorsque Laurence se rapprocha d'elle, se souvenant avec sollicitude qu'elle l'avait laisse auprs de Montgenays trouble jusqu' la fivre, confuse jusqu' l'angoisse, elle fut fort surprise de la retrouver brillante, enjoue, anime d'une beaut inconnue, et presque aussi l'aise que si elle et pass sa vie dans le monde. --Regarde donc ton amie de province, lui dit l'oreille un vieux comdien de ses amis; n'est-ce pas merveille de voir comme en un instant l'esprit vient aux filles? Laurence fit peu d'attention cette plaisanterie. Elle ne remarqua pas non plus, le lendemain, que Montgenays tait venu lui rendre visite une heure trop tt, car il savait fort bien que Laurence sortait de la rptition quatre heures; et depuis trois jusqu' quatre heures il l'avait attendue au salon, non pas seul, mais pench sur le mtier de Pauline. Au grand jour, Pauline l'avait trouv fort vieux. Quoiqu'il n'et que trente ans, son visage portait la fltrissure de quelques excs; l'on sait que la beaut est insparable, dans les ides de province, de la fracheur et de la sant. Pauline ne comprenait pas encore, et ceci faisait son loge, que les traces de la dbauche pussent imprimer au front une apparence de posie et de grandeur. Combien d'hommes dans notre poque de romantisme ont t rputs penseurs et potes, rien que pour avoir l'orbite creus et le front dvast avant l'ge! Combien ont paru hommes de gnie qui n'taient que malades! Mais le charme des paroles captiva Pauline encore plus que la veille. Toutes ces insinuantes flatteries que la femme du monde la plus borne sait apprcier leur valeur, tombaient dans l'me aride et fltrie de la pauvre recluse comme une pluie bienfaisante. Son orgueil, trop longtemps priv de satisfactions lgitimes, s'panouissait au souffle dangereux de la sduction, et quelle sduction dplorable! celle d'un homme parfaitement froid, qui mprisait sa crdulit, et qui voulait en faire un marchepied pour s'lever jusqu' Laurence. V. La premire personne qui s'aperut de l'amour insens de Pauline fut madame S... Elle avait pressenti et devin, avec l'instinct du gnie maternel, le projet et la tactique de Montgenays. Elle n'avait jamais t dupe de son indiffrence simule, et s'tait toujours tenue en mfiance de lui, ce qui faisait dire Montgenays que madame S... tait, comme toutes les mres d'artiste, une femme borne, maussade, fcheuse au dveloppement de sa fille. Lorsqu'il fit la cour Pauline, madame S..., emporte par sa sollicitude, craignit que cette ruse n'et une sorte de succs, et que Laurence ne se sentt pique d'avoir pass inaperue devant les yeux d'un homme la mode. Elle n'et pas d croire Laurence accessible ce petit sentiment; mais madame S..., au milieu de sa sagesse vraiment suprieure, avait de ces enfantillages de mre qui s'effraie hors de raison au moindre danger. Elle craignit le moment o Laurence ouvrirait les yeux sur l'intrigue entame par Montgenays, et, au lieu d'appeler la raison et la tendresse de sa fille au secours de Pauline, elle essaya seule de dtromper celle-ci et de l'clairer sur son imprudence. Mais, quoiqu'elle y mt de l'affection et de la dlicatesse, elle fut fort mal accueillie. Pauline tait enivre; on lui et arrach la vie plutt que la prsomption d'tre adore. La manire un peu aigre dont elle repoussa les avertissements de madame S... donnrent un peu d'amertume celle-ci. Il y eut quelques paroles changes o perait d'une part le sentiment de l'infriorit de Pauline, de l'autre l'orgueil du triomphe remport sur Laurence. Effraye de ce qui lui tait chapp, Pauline le confia Montgenays, qui, plein de joie, s'imagina que madame S... avait t en ceci la confidente et l'cho du dpit de sa fille. Il crut toucher son but, et, comme un joueur qui double son enjeu, il redoubla d'attentions et d'assiduits auprs de Pauline. Dj il avait os lui faire ce lche mensonge d'un amour qu'il n'prouvait pas. Elle avait feint de n'y pas croire; mais elle n'y croyait que trop, l'infortune! Quoiqu'elle se ft dfendue avec courage, Montgenays n'en tait pas moins sr d'avoir boulevers profondment tout son tre moral. Il ddaignait le reste de sa victoire, et attendait, pour la remporter ou l'abandonner, que Laurence se pronont pour ou contre. Absorbe par ses tudes et force de passer presque toutes ses journes au thtre, le matin pour les rptitions, le soir pour les reprsentations, Laurence ne pouvait suivre les progrs que Montgenays faisait dans l'estime de Pauline. Elle fut frappe, un soir, de l'motion avec laquelle la jeune fille entendit Lavalle, le vieux comdien, homme d'esprit, qui avait servi de patron et pour ainsi dire de rpondant Laurence lors de ses dbuts, juger svrement le caractre et l'esprit de Montgenays. Il le dclara vulgaire entre tous les hommes vulgaires; et, comme Laurence dfendait au moins les qualits de son coeur, Lavalle s'cria: --Quant moi, je sais bien que je serai contredit ici par tout le monde, car tout le monde lui veut du bien. Et savez-vous pourquoi tout le monde l'aime? c'est qu'il n'est pas mchant. --Il me semble que c'est quelque chose, dit Pauline avec intention et en lanant un regard plein d'amertume au vieil artiste, qui tait pourtant le meilleur des hommes et qui ne prit rien pour lui de l'allusion. --C'est moins que rien, rpondit-il; car il n'est pas bon, et voil pourquoi je ne l'aime pas, si vous voulez le savoir. On n'a jamais rien esprer et l'on a tout craindre d'un homme qui n'est ni bon ni mchant. Plusieurs voix s'levrent pour dfendre Montgenays, et celle de Laurence par-dessus toutes les autres; seulement elle ne put l'excuser lorsque Lavalle lui dmontra par des preuves que Montgenays n'avait point d'ami vritable, et qu'on ne lui avait jamais vu aucun de ces mouvements de vertueuse colre qui trahissent un coeur gnreux et grand. Alors Pauline, ne pouvant se contenir davantage, dit Laurence qu'elle mritait plus que personne le reproche de Lavalle, en laissant accabler un de ses amis les plus srs et les plus dvous sans indignation et sans douleur. Pauline, en faisant cette sortie trange, tremblait et cassait son aiguille de tapisserie; son agitation fut si marque qu'il se fit un instant de silence, et tous les yeux se tournrent vers elle avec surprise. Elle vit alors son imprudence, et essaya de la rparer en blmant d'une manire gnrale le train du monde en ces sortes d'affaires. --C'est une chose bien triste tudier dans ce pays, dit-elle, que l'indiffrence avec laquelle on entend dchirer des gens auxquels on ne rougit pourtant pas, un instant aprs, de faire bon accueil et de serrer la main. Je suis une ignorante, moi, une provinciale sans usage; mais je ne peux m'habituer cela... Voyons, monsieur Lavalle, c'est vous de me donner raison; car me voici prcisment dans un de ces mouvements de vertu brutale dont vous reprochez l'absence M. Montgenays. --En prononant ces derniers mots, Pauline s'efforait de sourire Laurence pour attnuer l'effet de ce qu'elle avait dit, et elle y avait russi pour tout le monde, except pour son amie, dont le regard, plein de sollicitude et de pntration, surprit une larme au bord de sa paupire. Lavalle donna raison Pauline, et ce lui fut une occasion de dbiter avec un remarquable talent une tirade du _Misanthrope_ sur l'ami du genre humain. Il avait la tradition de Fleury pour jouer ce rle, et il l'aimait tellement que, malgr lui, il s'tait identifi avec le caractre d'Alceste plus que sa nature ne l'exigeait de lui. Ceci arrive souvent aux artistes: leur instinct les porte moiti vers un type qu'ils reproduisent avec amour, le succs qu'ils obtiennent dans cette cration fait l'autre moiti de l'assimilation; et c'est ainsi que l'art, qui est l'expression de la vie en nous, devient souvent en nous la vie elle-mme. Lorsque Laurence fut seule le soir avec son amie, elle l'interrogea avec la confiance que donne une vritable affection. Elle fut surprise de la rserve et de l'espce de crainte qui rgnait dans ses rponses, et elle finit par s'en inquiter. --coute, ma chrie, lui dit-elle en la quittant, toute la peine que tu prends pour me prouver que tu ne l'aimes pas me fait craindre que tu ne l'aimes rellement. Je ne te dirai pas que cela m'afflige, car je crois Montgenays digne de ton estime; mais je ne sais pas s'il t'aime, et je voudrais en tre sre. Si cela tait, il me semble qu'il aurait d me le dire avant de te le faire entendre. Je suis ta mre, moi! La connaissance que j'ai du monde et de ses abmes me donne le droit et m'impose le devoir de te guider et de t'clairer au besoin. Je t'en supplie, n'coute les belles paroles d'aucun homme avant de m'avoir consulte; c'est moi de lire la premire dans le coeur qui s'offrira toi; car je suis calme, et je ne crois pas que lorsqu'il s'agira de Pauline, de la personne que j'aime le plus au monde aprs ma mre et mes soeurs, on puisse tre habile me tromper. Ces tendres paroles blessrent Pauline jusqu'au fond de l'me. Il lui sembla que Laurence voulait s'lever au-dessus d'elle en s'arrogeant le droit de la diriger. Pauline ne pouvait pas oublier le temps o Laurence lui semblait perdue et dgrade, et o ses prires orgueilleuses montaient vers Dieu comme celle du Pharisien, demandant un peu de piti pour l'excommunie rejete la porte du temple. Laurence aussi l'avait gte comme on gte un enfant, par trop de tendresse et d'engouement naf. Elle lui avait trop souvent rpt dans ses lettres qu'elle tait devant ses yeux comme un ange de lumire et de puret dont la cleste image la prserverait de toute mauvaise pense. Pauline s'tait habitue poser devant Laurence comme une madone, et recevoir d'elle dsormais un avertissement maternel lui paraissait un outrage. Elle en fut humilie et mme courrouce ne pouvoir dormir. Cependant le lendemain elle vainquit en elle-mme ce mouvement injuste, et la remercia cordialement de sa tendre inquitude; mais elle ne put se rsoudre lui avouer ses sentiments pour Montgenays. Une fois veille, la sollicitude de Laurence ne s'endormit plus. Elle eut un entretien avec sa mre, lui reprocha un peu de ne pas lui avoir dit plus tt ce qu'elle avait cru deviner, et, respectant la mfiance de Pauline, qu'elle attribuait un excs de pudeur, elle observa toutes les dmarches de Montgenays. Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour s'assurer que madame S... avait devin juste, et, trois jours aprs son premier soupon, elle acquit la certitude qu'elle cherchait. Elle surprit Pauline et Montgenays au milieu d'un tte--tte fort anim, feignit de ne pas voir le trouble de Pauline, et, ds le soir mme, elle fit venir Montgenays dans son cabinet d'tude, o elle dit: --Je vous croyais mon ami, et j'ai pourtant un manque d'amiti bien grave vous reprocher, Montgenays. Vous aimez Pauline, et vous ne me l'avez pas confi. Vous lui faites la cour, et vous ne m'avez pas demand de vous y autoriser. Elle dit ces paroles avec un peu d'motion, car elle blmait srieusement Montgenays dans son coeur, et la marche mystrieuse qu'il avait suivie lui causait quelque effroi pour Pauline. Montgenays dsirait pouvoir attribuer ce ton de reproche un sentiment personnel. Il se composa un maintien impntrable, et rsolut d'tre sur la dfensive jusqu' ce que Laurence ft clater le dpit qu'il lui supposait. Il nia son amour pour Pauline, mais avec une gaucherie volontaire et avec l'intention d'inquiter de plus en plus Laurence. Cette absence de franchise l'inquita en effet, mais toujours cause de son amie, et sans qu'elle et seulement la pense de mler sa personnalit cette intrigue. Montgenays, tout homme du monde qu'il tait, eut la sottise de s'y tromper; et, au moment o il crut avoir enfin veill la colre et la jalousie de Laurence, il risqua le coup de thtre qu'il avait longtemps mdit, lui avoua que son amour pour Pauline n'tait qu'une feinte vis--vis de lui-mme, un effort dsespr, inutile peut-tre pour s'tourdir sur un chagrin profond, pour se gurir d'une passion malheureuse... Un regard accablant de Laurence l'arrta au moment o il allait se perdre et sauver Pauline. Il pensa que le moment n'tait pas venu encore, et rserva son grand effet pour une crise plus favorable. Press par les svres questions de Laurence, il se retourna de mille manires, inventa un roman tout en rticences, protesta qu'il ne se croyait pas aim de Pauline, et se retira sans promettre de l'aimer srieusement, sans consentir la dtromper, sans rassurer l'amiti de Laurence, et sans pourtant lui donner le droit de le condamner. Si Montgenays tait assez maladroit pour faire une chose hasarde, il tait assez habile pour la rparer. Il tait de ces esprits tortueux et purils qui, de combinaison en combinaison, marchent pniblement et savamment vers un _fiasco_ misrable. Il sut durant plusieurs semaines tenir Laurence dans une complte incertitude. Elle ne l'avait jamais souponn fat et ne pouvait se rsoudre le croire lche. Elle voyait l'amour et la souffrance de Pauline, et dsirait tellement son bonheur, qu'elle n'osait pas la prserver du danger en loignant Montgenays. --Non, il ne m'adressait pas une impudente insinuation, disait-elle sa mre, lorsqu'il m'a dit qu'un amour malheureux le tenait dans l'incertitude. J'ai cru un instant qu'il avait cette pense, mais cela serait trop odieux. Je le crois homme d'honneur. Il m'a toujours tmoign une estime pleine de respect et de dlicatesse. Il ne lui serait pas venu l'esprit tout d'un coup de se jouer de moi et d'outrager mon amie en mme temps. Il ne me croirait pas si simple que d'tre sa dupe. --Je le crois capable de tout, rpondait madame S... Demandez Lavalle ce qu'il en pense; confiez-lui ce qui se passe: c'est un homme sr, pntrant et dvou. --Je le sais, dit Laurence; mais je ne puis cependant disposer d'un secret que Pauline refuse de me confier: on n'a pas le droit de trahir un mystre aussi dlicat, quand on l'a surpris volontairement; Pauline en souffrirait mortellement, et, fire comme elle l'est, ne me le pardonnerait de sa vie. D'ailleurs Lavalle a des prtentions exagres: il dteste Montgenays; il ne saurait le juger avec impartialit. Voyez quel mal nous allons faire Pauline si nous nous trompons! S'il est vrai que Montgenays l'aime (et pourquoi ne serait-ce pas? elle est si belle, si sage, si intelligente!) nous tuons son avenir en loignant d'elle un homme qui peut l'pouser et lui donner dans le monde un rang qu' coup sr elle dsire; car elle souffre de nous devoir son existence, vous le savez bien. Sa position l'affecte plus qu'elle ne peut l'avouer; elle aspire l'indpendance, et la fortune peut seule la lui donner. --Et s'il ne l'pouse pas! reprit madame S... Quant moi, je crois qu'il n'y songe nullement. --Et moi, s'cria Laurence, je ne puis croire qu'un homme comme lui soit assez infme ou assez fou pour croire qu'il obtiendra Pauline autrement. --Eh bien, si tu le crois, repartit la mre, essaie de les sparer; ferme-lui ta porte: ce sera le forcer se dclarer. Sois sre que, s'il l'aime, il saura bien vaincre les obstacles et prouver son amour par des offres honorables. --Mais il a peut-tre dit la vrit, reprenait Laurence, en s'accusant d'un amour mal guri qui l'empche encore de se prononcer. Cela ne se voit-il pas tous les jours? Un homme est quelquefois incertain des annes entires entre deux femmes dont une le retient par sa coquetterie, tandis que l'autre l'attire par sa douceur et sa bont. Il arrive un moment o la mauvaise passion fait place la bonne, o l'esprit s'claire sur les dfauts de l'ingrate matresse et sur les qualits de l'amie gnreuse. Aujourd'hui, si nous brusquons l'incertitude de ce pauvre Montgenays, si nous lui mettons le couteau sur la gorge et le march la main, il va, ne ft-ce que par dpit, renoncer Pauline, qui en mourra de chagrin peut-tre, et retourner aux pieds d'une perfide qui brisera ou desschera son coeur; au lieu que, si nous conduisons les choses avec un peu de patience et de dlicatesse, chaque jour, en voyant Pauline, en la comparant l'autre femme, il reconnatra qu'elle seule est digne d'amour, et il arrivera la prfrer ouvertement. Que pouvons-nous craindre de cette preuve? Que Pauline l'aime srieusement? c'est dj fait; qu'elle se laisse garer par lui? c'est impossible. Il n'est pas homme le tenter; elle n'est pas femme s'y laisser prendre. Ces raisons branlrent un peu madame S... Elle fit seulement consentir Laurence empcher les tte--tte que ses courses et ses occupations rendaient trop faciles et trop frquents entre Pauline et Montgenays. Il fut convenu que Laurence emmnerait souvent son amie avec elle au thtre. On devait penser que la difficult de lui parler augmenterait l'ardeur de Montgenays, tandis que la libert de la voir entretiendrait son admiration. Mais ce fut la chose la plus difficile du monde que de dcider Pauline quitter la maison. Elle se renfermait dans un silence pnible pour Laurence; celle-ci tait rduite jouer avec elle un jeu puril, en lui donnant des raisons dont elle ne la croyait point dupe. Elle lui reprsentait que sa sant tait un peu altre par les continuels travaux du mnage; qu'elle avait besoin de mouvement, de distraction. On lui fit mme ordonnancer par un mdecin un systme de vie moins sdentaire. Tout choua contre cette rsistance inerte, qui est la force des caractres froids. Enfin Laurence imagina de demander son amie, comme un service, qu'elle vnt l'aider au thtre s'habiller et changer de costume dans sa loge. La femme de chambre tait maladroite, disait-on; madame S... tait souffrante et succombait la fatigue de cette vie agite; Laurence y succombait elle-mme. Les tendres soins d'une amie pouvaient seuls adoucir les corves journalires du mtier. Pauline, force dans ses derniers retranchements, et pousse d'ailleurs par un reste d'amiti et de dvouement, cda, mais avec une rpugnance secrte. Voir de prs chaque jour les triomphes de Laurence tait une souffrance laquelle jamais elle n'avait pu s'habituer; et maintenant cette souffrance devenait plus cuisante. Pauline commenait pressentir son malheur. Depuis que Montgenays s'tait mis en tte l'esprance de russir auprs de l'actrice, il laissait percer par instants, malgr lui, son ddain pour la provinciale. Pauline ne voulait pas s'clairer, elle fermait les yeux l'vidence avec terreur; mais, en dpit d'elle-mme, la tristesse et la jalousie taient entres dans son me. VI. Montgenays vit les prcautions que Laurence prenait pour l'loigner de Pauline; il vit aussi la sombre tristesse qui s'emparait de cette jeune fille. Il la pressa de questions; mais comme elle tait encore avec lui sur la dfensive, et qu'elle ne voulait plus lui parler qu' la drobe, il ne put rien apprendre de certain. Seulement il remarqua l'espce d'autorit que, dans la candeur de son amiti, Laurence ne craignait pas de s'arroger sur son amie, et il remarqua aussi que Pauline ne s'y soumettait qu'avec une sorte d'indignation contenue. Il crut que Laurence commenait la faire souffrir de sa jalousie; il ne voulut pas supposer que ses prfrences pour une autre pussent laisser Laurence indiffrente et loyale. Il continua jouer ce rle fantasque, dcousu avec intention, qui devait les laisser toutes deux dans l'incertitude. Il affecta de passer des semaines entires sans paratre devant elles; puis, tout coup, il redevenait assidu, se donnait un air inquiet, tourment, montrant de l'humeur lorsqu'il tait calme, feignant l'indiffrence lorsqu'on pouvait lui supposer du dpit. Cette irrsolution fatiguait Laurence et dsesprait Pauline. Le caractre de cette dernire s'aigrissait de jour en jour. Elle se demandait pourquoi Montgenays, aprs lui avoir montr tant d'empressement, devenait si nonchalant vaincre les obstacles qu'on avait mis entre eux. Elle s'en prenait secrtement Laurence de lui avoir prpar ce dsenchantement, et ne voulait pas reconnatre qu'en l'clairant on lui rendait service. Lorsqu'elle interrogeait Montgenays, d'un air qu'elle essayait de rendre calme, sur ses frquentes absences, il lui rpondait, s'il tait seul avec elle, qu'il avait eu des occupations, des affaires indispensables; mais, si Laurence tait prsente, il s'excusait sur la simple fantaisie d'un besoin de solitude ou de distraction. Un jour, Pauline lui dit devant madame S..., dont la prsence assidue lui tait un supplice, qu'il devait avoir une passion dans le grand monde, puisqu'il tait devenu si rare dans la socit des artistes. Montgenays rpondit assez brutalement: --Quand cela serait, je ne vois pas en quoi une personne aussi grave que vous pourrait s'intresser aux folies d'un jeune homme. En cet instant, Laurence entrait dans le salon. Au premier regard, elle vit un sourire douloureux et forc sur le visage de Pauline. La mort tait dans son me. Laurence s'approcha d'elle et posa la main affectueusement sur son paule. Pauline, ramene un sentiment de tendresse par une souffrance qu'en cet instant du moins elle ne pouvait pas imputer sa rivale, retourna doucement la tte et effleura de ses lvres la main de Laurence. Elle semblait lui demander pardon de l'avoir hae et calomnie dans son coeur. Laurence ne comprit ce mouvement qu' moiti, et appuya sa main plus fortement, en signe de profonde sympathie, sur l'paule de la pauvre enfant. Alors Pauline, dvorant ses larmes et faisant un nouvel effort: --J'tais, dit-elle en crispant de nouveau ses traits pour sourire, en train de reprocher _votre ami_ l'abandon o il vous laisse. --L'oeil scrutateur de Laurence se porta sur Montgenays. Il prit ce regard de svre quit pour un lan de colre fminine, et se rapprochant d'elle: --Vous en plaignez-vous, Madame? dit-il avec une expression qui fit tressaillir Pauline. --Oui, je m'en plains, rpondit Laurence d'un ton plus svre encore que son regard. --Eh bien! cela me console de ce que j'ai souffert loin de vous, dit Montgenays en lui baisant la main. Laurence sentit frissonner Pauline. --Vous avez souffert? dit madame S..., qui voulait pntrer dans l'me de Montgenays; ce n'est pas ce que vous disiez tout l'heure. Vous nous parliez de _folies de jeune homme_ qui vous auraient un peu tourdi sur les chagrins de l'absence. --Je me prtais la plaisanterie que vous m'adressiez, rpondit Montgenays. Laurence ne s'y ft pas trompe. Elle sait bien qu'il n'est plus de folies, plus de lgrets de coeur possibles l'homme qu'elle honore de son estime. En parlant ainsi, son oeil brillait d'un feu qui donnait ses paroles un sens fort oppos celui d'une paisible amiti. Pauline piait tous ses mouvements; elle vit ce regard, et elle en fut atteinte jusqu'au coeur. Elle plit et repoussa la main de Laurence par un mouvement brusque et hautain. Laurence eut un moment de surprise. Elle interrogea des yeux sa mre, qui lui rpondit par un signe d'intelligence. Au bout d'un instant, elles sortirent sous un lger prtexte, et, enlaant leurs bras l'une l'autre, elles firent quelques tours de promenade sur la terrasse du jardin. Laurence commenait enfin pntrer le mystre d'iniquit dont s'enveloppait le lche amant de Pauline. --Ce que je crois deviner, dit-elle sa mre avec agitation, me bouleverse. J'en suis indigne, je n'ose y croire encore. --Il y a longtemps que j'en ai la conviction, rpondit madame S... Il joue une odieuse comdie; mais ses prtentions s'lvent jusqu' toi, et Pauline est sacrifie ses orgueilleux projets. --Eh bien! rpondit Laurence, je dtromperai Pauline. Pour cela, il me faut une certitude; je le laisserai s'avancer, et je le dvoilerai quand il se sera pris au pige. Puisqu'il veut engager avec moi une intrigue de thtre si vulgaire et si connue, je le combattrai par les mmes moyens, et nous verrons lequel de nous deux sait le mieux jouer la comdie. Je n'aurais jamais cru qu'il voult se mettre en concurrence avec moi, lui dont ce n'est pas la profession. --Prends garde, dit madame S..., tu t'en feras un ennemi mortel, et un ennemi littraire, qui plus est. --Puisqu'il faut toujours avoir des ennemis dans le journalisme, reprit Laurence, que m'importe un de plus? Mon devoir est de prserver Pauline, et, pour qu'elle ne souffre pas de l'ide d'une trahison de ma part, je vais, avant tout, l'avertir de mes desseins. --Ce sera le moyen de les faire avorter, rpondit madame S... Pauline est plus engage avec lui que tu ne penses. Elle souffre, elle aime, elle est folle. Elle ne veut pas que tu la dtrompes. Elle te hara quand tu l'auras fait. --Eh bien! qu'elle me hasse s'il le faut, dit Laurence en laissant chapper quelques larmes; j'aime mieux supporter cette douleur que de la voir devenir victime d'une infamie. --En ce cas, attends-toi tout; mais, si tu veux russir, ne l'avertis pas. Elle prviendrait Montgenays, et tu te compromettrais avec lui en pure perte. Laurence couta les conseils de sa mre. Lorsqu'elle rentra au salon, Pauline et Montgenays avaient chang aussi quelques mots qui avaient rassur la malheureuse dupe. Pauline tait rayonnante; elle embrassa son amie d'un air o peraient la haine et l'ironie du triomphe. Laurence renferma le chagrin mortel qu'elle en ressentit, et comprit tout fait le jeu que jouait Montgenays. Ne voulant pas s'abaisser donner une esprance positive ce misrable, elle imita son air et ses manires, et l'enferma dans un systme de bizarreries mystrieuses. Elle joua tantt la mlancolie inquite d'un amour mconnu, tantt la gaiet force d'une rsolution courageuse. Puis elle semblait retomber dans de profonds dcouragements. Incapable d'changer avec Montgenays un regard provocant, elle prenait le temps o elle tait observe par lui, et o Pauline avait le dos tourn, pour la suivre des yeux avec l'impatience d'une feinte jalousie. Enfin, elle fit si bien le personnage d'une femme au dsespoir, mais fire jusqu' prfrer la mort l'humiliation d'un refus, que Montgenays transport oublia son rle, et ne songea plus qu' deviner celui qu'elle avait pris. Sa vanit l'interprtait suivant ses dsirs; mais il n'osait encore se risquer, car Laurence ne pouvait se dcider provoquer clairement une dclaration de sa part. Excellente artiste qu'elle tait, il lui tait impossible de reprsenter parfaitement un personnage sans vraisemblance, et elle disait un jour Lavalle, que, malgr elle, sa mre avait mis dans la confidence (il avait d'ailleurs tout devin de lui-mme): --J'ai beau faire, je suis mauvaise dans ce rle. C'est comme quand je joue une mauvaise pice, je ne puis me mettre dans la situation. Il te souvient que, quand nous tions en scne avec ce pauvre Mlidor, qui disait si tranquillement les choses du monde les plus passionnes, nous vitions de nous regarder pour ne pas rire. Eh bien, avec ce Montgenays, c'est absolument de mme; quand tu es l et que mes yeux rencontrent les tiens, je suis au moment d'clater; alors, pour me conserver un air triste, il faut que je pense au malheur de Pauline, et ceci me remet en scne naturellement; mais mes dpens, car mon coeur saigne. Ah! je ne savais pas que la comdie ft plus fatigante jouer dans le monde que sur les planches! --Il faudra que je t'aide, rpondit Lavalle; car je vois bien que seule tu ne viendras jamais bout de faire tomber son masque. Repose-toi sur moi du soin de le forcer dans ses derniers retranchements sans te compromettre srieusement. Un soir, Laurence joua Hermione dans la tragdie _d'Andromaque_. Il y avait longtemps que le public attendait sa rentre dans cette pice. Soit qu'elle l'et bien tudie rcemment, soit que la vue d'un auditoire nombreux et brillant l'lectrist plus qu' l'ordinaire, soit enfin qu'elle et besoin de jeter dans ce bel ouvrage toute la verve et tout l'art qu'elle employait si dsagrablement depuis quinze jours avec Montgenays, elle y fut magnifique, et y eut un succs tel qu'elle n'en avait point encore obtenu au thtre. Ce n'tait pas tant le gnie que la rputation de Laurence qui la rendait si dsirable Montgenays. Les jours o elle tait fatigue et o le public se montrait un peu froid pour elle, il s'endormait plus tranquillement, dans la pense qu'il pouvait chouer dans son entreprise; mais, lorsqu'on la rappelait sur la scne et qu'on lui jetait des couronnes, il ne dormait point, et passait la nuit machiner ses plans de sduction. Ce soir-l, il assistait la reprsentation, dans une petite loge sur le thtre, avec Pauline, madame S... et Lavalle. Il tait si agit des applaudissements frntiques que recueillait la belle tragdienne, qu'il ne songeait pas seulement la prsence de Pauline. Deux ou trois fois il la froissa avec ses coudes (on sait que ces loges sont fort troites) en battant des mains avec emportement. Il dsirait que Laurence le vt, l'entendt par-dessus tout le bruit de la salle; et Pauline s'tant plainte avec aigreur de ce que son empressement applaudir l'empchait d'entendre les derniers mots de chaque rplique, il lui dit brutalement: --Qu'avez-vous besoin d'entendre? Est ce que vous comprenez cela, vous? Il y avait des moments o, malgr ses habitudes de diplomatie, Montgenays ne pouvait rprimer un ddain grossier pour cette malheureuse fille. Il ne l'aimait point, quelles que fussent sa beaut et les qualits relles de son caractre; et il s'indignait en lui-mme de l'aplomb crdule de cette petite bourgeoise, qui croyait effacer ses yeux l'clat de la grande actrice; et lui aussi tait fatigu, dgot de son rle. Quelque mchant qu'on soit, on ne russit gure faire le mal avec plaisir. Si ce n'est le remords, c'est la honte qui paralyse souvent les ressources de la perversit. Pauline se sentit dfaillir. Elle garda le silence; puis, au bout d'un instant, elle se plaignit de ne pouvoir supporter la chaleur; elle se leva et sortit. La bonne madame S..., qui la plaignait sincrement, la suivit et la conduisit dans la loge de Laurence, o Pauline tomba sur le sofa et perdit connaissance. Tandis que madame S... et la femme de chambre de Laurence la dlaaient et tchaient de la ranimer, Montgenays, incapable de songer au mal qu'il lui avait fait, continuait admirer et applaudir la tragdienne. Lorsque l'acte fut fini, Lavalle s'empara de lui, et, se composant le visage le plus sincre que jamais l'artifice du comdien ait port sur la scne: --Savez-vous, lui dit-il, que jamais notre Laurence n'a t plus tonnante qu'aujourd'hui? Son regard, sa voix, ont pris un clat que je ne leur connaissais pas. Cela m'inquite! --Comment donc? reprit Montgenays. Craindriez-vous que ce ne ft l'effet de la fivre? --Sans aucun doute; ceci est une vigueur fbrile, reprit Lavalle. Je m'y connais; je sais qu'une femme dlicate et souffrante comme elle l'est n'arrive point de tels effets sans une excitation funeste. Je gagerais que Laurence est en dfaillance durant tout l'entr'acte. C'est ainsi que cela se passe chez ces femmes dont la passion fait toute la force. --Allons la voir! dit Montgenays en se levant. --Non pas, rpondit Lavalle en le faisant rasseoir avec une solennit dont il riait en lui-mme. Ceci ne serait gure propre calmer ses esprits. --Que voulez-vous dire? s'cria Montgenays. --Je ne veux rien dire, rpondit le comdien de l'air d'un homme qui craint de s'tre trahi. Ce jeu dura pendant tout l'entr'acte. Montgenays ne manquait pas de mfiance, mais il manquait de pntration. Il avait trop de fatuit pour voir qu'on le raillait. D'ailleurs, il avait affaire trop forte partie, et Lavalle se disait en lui-mme: --Oui-da! tu veux te frotter un comdien qui pendant cinquante ans a fait rire et pleurer le public sans seulement sortir ses mains de ses poches! tu verras! la fin de la soire, Montgenays avait la tte perdue. Lavalle, sans lui dire une seule fois qu'il tait aim, lui avait fait entendre de mille manires qu'il l'tait passionnment. Aussitt que Montgenays s'y laissait prendre ouvertement, il feignait de vouloir le dtromper, mais avec une gaucherie si adroite que le mystifi s'enferrait de plus en plus. Enfin, durant le cinquime acte, Lavalle alla trouver madame S... --Emmenez coucher Pauline, lui dit-il; faites-vous accompagner de la femme de chambre, et ne la renvoyez votre fille qu'un quart d'heure aprs la fin du spectacle. Il faut que Montgenays ait un tte--tte avec Laurence dans sa loge. Le moment est venu; il est nous: je serai l, cach derrire la psych; je ne quitterai pas votre fille d'un instant. Allez, et fiez-vous moi. Les choses se passrent comme il l'avait prvu, et le hasard les seconda encore. Laurence, rentrant dans sa loge, appuye sur le bras de Montgenays, et n'y trouvant personne (Lavalle tait dj cach derrire le rideau qui couvrait les costumes accrochs la muraille, et la glace le masquait en outre), demanda o tait sa mre et son amie. Un garon de thtre qui passait dans le couloir, et qui elle adressa cette question, lui rpondit (et cela tait malheureusement vrai) qu'on avait t forc d'emporter mademoiselle D... qui avait des convulsions. Laurence ne savait pas la scne que lui mnageait Lavalle; d'ailleurs elle l'et oublie en apprenant cette triste nouvelle. Son coeur se serra, et, l'ide des souffrances de son amie se joignant la fatigue et aux motions de la soire, elle tomba sur son sige et fondit en larmes. C'est alors que l'impertinent Montgenays, se croyant le matre et le tourment de ces deux femmes, perdit toute prudence, et risqua la dclaration la plus dsordonne et la plus froidement dlirante qu'il et faite de sa vie. C'tait Laurence qu'il avait toujours aime, disait-il; c'tait elle seule qui pouvait l'empcher de se tuer ou de faire quelque chose de pis, un suicide moral, un mariage de dpit. Il avait tout tent pour se gurir d'une passion qu'il ne croyait pas partage: il s'tait jet dans le monde, dans les arts, dans la critique, dans la solitude, dans un nouvel amour; mais rien n'avait russi. Pauline tait assez belle pour mriter son admiration; mais, pour sentir autre chose pour elle qu'une froide estime, il et fallu ne pas voir sans cesse Laurence ct d'elle. Il _savait_ bien qu'il tait ddaign, et dans son dsespoir, ne voulant pas faire le malheur de Pauline en la trompant davantage, il allait s'loigner pour jamais!... En annonant cette humble rsolution, il s'enhardit jusqu' saisir une main de Laurence, qui la lui arracha avec horreur. Un instant elle fut transporte d'une telle indignation qu'elle allait le confondre; mais Lavalle, qui voulait qu'elle et des preuves, s'tait gliss jusqu' la porte, qu'il avait dessein recouverte d'un pan de rideau jet l comme par hasard. Il feignit d'arriver, frappa, toussa et entra brusquement. D'un coup d'oeil il contint la juste colre de l'actrice, et tandis que Montgenays le donnait au diable, il parvint l'emmener, sans lui laisser le temps de savoir l'effet qu'il avait produit. La femme de chambre arriva, et, tandis qu'elle rhabillait sa matresse, Lavalle se glissa auprs d'elle et en deux mots l'informa de ce qui s'tait pass. Il lui dit de faire la malade et de ne point recevoir Montgenays le lendemain; puis il retourna auprs de celui-ci et le reconduisit chez lui, o il s'installa jusqu'au matin, lui montant toujours la tte, et s'amusant tout seul, avec un srieux vraiment comique, de tous les romans qu'il lui suggrait. Il ne sortit de chez lui qu'aprs lui avoir persuad d'crire Laurence; et, midi, il y retourna et voulut lire cette lettre que Montgenays, en proie une insomnie dlirante, avait dj faite et refaite cent fois. Le comdien feignit de la trouver trop timide, trop peu explicite. --Soyez sr, lui dit-il, que Laurence doutera de vous encore longtemps; votre fantaisie pour Pauline a d lui inspirer une inquitude que vous aurez de la peine dtruire. Vous savez l'orgueil des femmes; il faut sacrifier la provinciale, et vous exprimer clairement sur le peu de cas que vous en faites. Vous pouvez arranger cela sans manquer la galanterie. Dites que Pauline est un ange peut-tre, mais qu'une femme comme Laurence est plus qu'un ange; dites ce que vous savez si bien crire dans vos nouvelles et dans vos sayntes. Allez, et surtout ne perdez pas de temps; on ne sait pas ce qui peut se passer entre ces deux femmes. Laurence est romanesque, elle a les instincts sublimes d'une reine de tragdie. Un mouvement gnreux, un reste de crainte, peuvent la porter s'immoler sa rivale... Rassurez-la pleinement, et si elle vous aime, comme je le crois, comme j'en ai la ferme conviction, bien qu'on n'ait jamais voulu me l'avouer, je vous rponds que la joie du triomphe fera taire tous les scrupules. Montgenays hsita, crivit, dchira la lettre, la recommena... Lavalle la porta Laurence. VII. Huit jours se passrent sans que Montgenays pt tre reu chez Laurence et sans qu'il ost demander compte Lavalle de ce silence et de cette consigne, tant il tait honteux de l'ide d'avoir fait une cole, et tant il craignait d'en acqurir la certitude. Pendant qu'elles taient ainsi enfermes, Pauline et Laurence taient en proie aux orages intrieurs. Laurence avait tout fait pour amener son amie un panchement de coeur qu'il lui avait t impossible d'obtenir. Plus elle cherchait la dgoter de Montgenays, plus elle irritait sa souffrance sans hter la crise favorable dont elle esprait son salut. Pauline s'offensait des efforts qu'on faisait pour lui arracher le secret de son me. Elle avait vu les ruses de Laurence pour forcer Montgenays se trahir, et les avait interprtes comme Montgenays lui-mme. Elle en voulait donc mortellement son amie d'avoir essay et russi lui enlever l'amour d'un homme que, jusqu' ces derniers temps, elle avait cru sincre. Elle attribuait cette conduite de Laurence une odieuse fantaisie suggre par l'ambition de voir tous les hommes ses pieds. Elle a eu besoin, se disait-elle, d'y attirer mme celui qui lui tait le plus indiffrent, ds qu'elle l'a vu s'adresser moi. Je lui suis devenue un objet de mpris et d'aversion ds qu'elle a pu supposer que j'tais remarque, ft-ce par un seul homme, ct d'elle. De l son indiscrte curiosit et son espionnage pour deviner ce qui se passait entre lui et moi; de l tous les efforts qu'elle fait maintenant pour l'empcher de me voir; de l enfin l'odieux succs qu'elle a obtenu force de coquetteries, et le lche triomphe qu'elle remporte sur moi en bouleversant un homme faible que sa gloire blouit et que ma tristesse ennuie. Pauline ne voulait pas accuser Montgenays d'un plus grand crime que celui d'un entranement involontaire. Trop fire pour persvrer dans un amour mal rcompens, elle ne souffrait dj plus que de l'humiliation d'tre dlaisse, mais cette douleur tait la plus grande qu'elle pt ressentir. Elle n'tait pas doue d'une me tendre, et la colre faisait plus de ravages en elle que le regret. Elle avait d'assez nobles instincts pour agir et penser noblement au sein mme des erreurs o l'entranait l'orgueil bless. Ainsi elle croyait Laurence odieuse son gard; et dans cette pense, qui par elle-mme tait une dplorable ingratitude, elle n'avait pourtant ni le sentiment ni la volont d'tre ingrate. Elle se consolait en s'levant dans son esprit au-dessus de sa rivale et en se promettant de lui laisser le champ libre, sans bassesse et sans ressentiment. Qu'elle soit satisfaite, se disait-elle, qu'elle triomphe, je le veux bien. Je me rsigne lui servir de trophe, pourvu qu'elle soit force un jour de me rendre justice, d'admirer ma grandeur d'me, d'apprcier mon inaltrable dvouement, et de rougir de ses perfidies! Montgenays ouvrira les yeux aussi, et saura quelle femme il a sacrifie l'clat d'un nom. Il s'en repentira, et il sera trop tard; je serai venge par l'clat de ma vertu. Il est des mes qui ne manquent pas d'lvation, mais de bont. On aurait tort de confondre dans le mme arrt celles qui font le mal par besoin et celles qui le font malgr elles, croyant ne pas s'carter de la justice. Ces dernires sont les plus malheureuses: elles vont toujours cherchant un idal qu'elles ne peuvent trouver; car il n'existe pas sur la terre, et elles n'ont point en elles ce fonds de tendresse et d'amour qui fait accepter l'imperfection de l'tre humain. On peut dire de ces personnes qu'elles sont affectueuses et bonnes seulement quand elles rvent. Pauline avait un sens trs-droit et un vritable amour de la justice; mais entre la thorie et la pratique il y avait comme un voile qui couvrait son discernement: c'tait cet amour-propre immense, que rien n'avait jamais contenu, que tout, au contraire, avait contribu dvelopper. Sa beaut, son esprit, sa belle conduite envers sa mre, la puret de ses moeurs et de ses penses, taient sans cesse l devant elle comme des trsors lentement amasss dont on devait sans cesse lui rappeler la valeur pour l'empcher d'envier ceux d'autrui; car elle voulait tre quelque chose, et plus elle affectait de se rejeter dans la condition du vulgaire, plus elle se rvoltait contre l'ide d'y tre range. Il et t heureux pour elle qu'elle pt descendre en elle-mme avec la clairvoyance que donne une profonde sagesse ou une gnreuse simplicit de coeur; elle y et dcouvert que ses vertus bourgeoises avaient bien eu quelque tache, que son christianisme n'avait pas toujours t fort chrtien, que sa tolrance passe envers Laurence n'avait jamais t aussi complte, aussi cordiale qu'elle se l'tait imagin; elle y et vu surtout un besoin tout personnel qui la poussait vivre autrement qu'elle n'avait vcu, se dvelopper, se manifester. C'tait un besoin lgitime et qui fait partie des droits sacrs de l'tre humain; mais il n'y avait pas lieu de s'en faire une vertu, et c'est toujours un grand tort de se donner le change pour se grandir ses propres yeux. De l la vanit d'abuser les autres sur son propre mrite il n'y a qu'un pas, et, ce pas, Pauline l'avait fait. Il lui tait impossible de revenir en arrire et de consentir n'tre plus qu'une simple mortelle, aprs s'tre laiss diviniser. Ne voulant pas donner Laurence la joie de l'avoir humilie, elle affecta la plus grande indiffrence et endura sa douleur avec stocisme. Cette tranquillit, dont Laurence ne pouvait tre dupe, car elle la voyait dprir, l'effrayait et la dsesprait. Elle ne voulait pas se rsoudre lui porter le dernier coup en lui prouvant la honteuse infidlit de Montgenays; elle aimait mieux endurer l'accusation tacite de l'avoir sduit et enlev. Elle n'avait pas voulu recevoir la lettre de Montgenays. Lavalle lui en avait dit le contenu, et elle l'avait pri de la garder chez lui toute cachete pour s'en servir auprs de Pauline au besoin; mais combien elle et voulu que cette lettre ft adresse une autre femme! Elle savait bien que Pauline hassait la cause plus que l'auteur de son infortune. Un jour, Lavalle, en sortant de chez Laurence, rencontra Montgenays, qui, pour la dixime fois, venait de se faire refuser la porte. Il tait outr, et, perdant toute mesure, il accabla le vieux comdien de reproches et de menaces. Celui-ci se contenta d'abord de hausser les paules; mais, quand il entendit Montgenays tendre ses accusations jusqu' Laurence, et, se plaignant d'avoir t jou, clater en menaces de vengeance, Lavalle, homme de droiture et de bont, ne put contenir son indignation. Il le traita comme un misrable, et termina en lui disant: --Je regrette en cet instant plus que jamais d'tre vieux; il semble que les cheveux blancs soient un prtexte pour empcher qu'on se batte, et vous croiriez que j'abuse du privilge pour vous outrager sans consquence; mais j'avoue que, si j'avais vingt ans de moins, je vous donnerais des soufflets. --La menace suffit pour tre une lchet, rpondit Montgenays ple de fureur, et je vous renvoie l'outrage. Si j'avais vingt ans de plus, en fait de soufflets j'aurais l'initiative. --Eh bien! s'cria Lavalle, prenez garde de me pousser bout; car je pourrais bien me mettre au-dessus de tout remords comme de toute honte en vous faisant un outrage public, si vous vous permettiez la moindre mchancet contre une personne dont l'honneur m'est beaucoup plus cher que le mien. Montgenays, rentr chez lui et revenu de sa colre, pensa avec raison que toute vengeance qui aurait du retentissement tournerait contre lui; et, aprs avoir bien cherch, il en inventa une plus odieuse que toutes les autres: ce fut de renouer tout prix son intrigue avec Pauline, afin de la dtacher de Laurence. Il ne voulut pas tre humili par deux dfaites la fois. Il pensa bien qu'aprs le premier orage ces deux femmes feraient cause commune pour le railler ou le mpriser. Il aima mieux se faire har et perdre l'une, afin d'effrayer et d'affliger l'autre. Dans cette pense, il crivit Pauline, lui jura un ternel amour, et protesta contre les trames ignobles que, selon lui, Lavalle et Laurence auraient ourdies contre eux. Il demandait une explication, promettant de ne jamais reparatre devant Pauline si elle ne le trouvait compltement justifi aprs cette entrevue. Il la fallait secrte, car Laurence voulait les sparer. Pauline alla au rendez-vous; son orgueil et son amour avaient galement besoin de consolation. Lavalle, qui observait tout ce qui se passait dans la maison, surprit le message de Montgenays. Il le laissa passer, rsolu ne pas abandonner Pauline son mauvais dessein, et ds cet instant il ne la perdit pas de vue, il la suivit comme elle sortait le soir, seule, pied, pour la premire fois de sa vie, et si tremblante qu' chaque pas elle se sentait dfaillir. Au dtour de la premire rue, il se prsenta devant elle et lui offrit son bras. Pauline se crut insulte par un inconnu, elle fit un cri et voulut fuir. --Ne crains rien, ma pauvre enfant, lui dit Lavalle d'un ton paternel; mais vois quoi tu t'exposes d'aller ainsi seule la nuit. Allons, ajouta-t-il en passant le bras de Pauline sous le sien, tu veux faire une folie! au moins fais-la convenablement. Je te conduirai, moi; je sais o tu vas, je ne te perdrai pas de vue. Je n'entendrai rien, vous causerez, je me tiendrai distance, et je te ramnerai. Seulement rappelle-toi que, si Montgenays se doute le moins du monde que je suis l, ou si tu essaies de sortir de la porte de ma vue, je tombe sur lui coups de canne. Pauline n'essaya pas de nier. Elle tait foudroye de l'assurance de Lavalle; et, ne sachant comment s'expliquer sa conduite, prfrant d'ailleurs toutes les humiliations celle d'tre trahie par son amant, elle se laissa conduire machinalement et demi gare jusqu'au parc de Monceaux, o Montgenays l'attendait dans une alle. Le comdien se cacha parmi les arbres, et les suivit de l'oeil tandis que Pauline, docile ses avertissements, se promena avec Montgenays sans se laisser perdre de vue, et sans vouloir lui expliquer l'obstination qu'elle mettait ne pas aller plus loin. Il attribua cette persistance une pruderie bourgeoise qu'il trouva fort ridicule, car il n'tait pas assez sot pour dbuter par de l'audace. Il se composa un maintien grave, une voix profonde, des discours pleins de sentiment et de respect. Il s'aperut bientt que Pauline ne connaissait ni la malheureuse dclaration ni la fcheuse lettre; et, ds cet instant, il eut beau jeu pour prvenir les desseins de Laurence. Il feignit d'tre en proie un repentir profond et d'avoir pris des rsolutions srieuses; il arrangea un nouveau roman, se confessa d'un ancien amour pour Laurence, qu'il n'avait jamais os avouer Pauline, et qui de temps en temps s'tait rveill malgr lui, mme lorsqu'il tait aux genoux de cette aimable fille, si pure, si douce, si humble, si suprieure l'orgueilleuse actrice. Il avait cd des sductions terribles, des avances dlirantes; et, dernirement encore, il avait t assez fou, assez ennemi de sa propre dignit, de son propre bonheur, pour adresser Laurence une lettre qu'il dsavouait, qu'il dtestait, et dont cependant il devait la rvlation textuelle Pauline. Il lui rpta cette lettre mot mot, insista sur ce qu'elle avait de plus coupable, de moins pardonnable, disait-il, ne voulant pas de grce, se soumettant sa haine, son oubli, mais ne voulant pas mriter son mpris. --Jamais Laurence ne vous montrera cette lettre, lui dit-il; elle a trop provoqu mon retour vers elle pour vous fournir cette preuve de sa coquetterie; je n'avais donc rien craindre de ce ct; mais je n'ai pas voulu vous perdre sans vous faire savoir que j'accepte mon arrt avec soumission, avec repentir, avec dsespoir. Je veux que vous sachiez bien que je me rtracte, et voici une nouvelle lettre que je vous prie de faire tenir Laurence. Vous verrez comme je la juge, comme je la traite, comme je la mprise, elle! cette femme orgueilleuse et froide qui ne m'a jamais aim et qui voulait tre adore ternellement. Elle a fait le malheur de ma vie, non pas seulement parce qu'elle a djou toutes les esprances qu'elle m'avait donnes, mais encore parce qu'elle m'a empch de m'attacher vous comme je le devais, comme je le pouvais, comme je le pourrais encore, si vous pouviez me pardonner ma lchet, mon crime et ma folie. Partag entre deux amours, l'un orageux, dvorant, funeste, l'autre pur, cleste, vivifiant, j'ai trahi celui qui et relev mon me pour celui qui la tue. le suis un misrable, mais non un sclrat. Ne voyez en moi qu'un homme affaibli et vaincu par les longues souffrances d'une passion dplorable; mais sachez bien que je ne survivrai pas mes remords: votre pardon et seul t capable de me sauver. Je ne puis l'implorer, car je sais que je ne le mrite pas. Vous me voyez tranquille, parce que je sais que je ne souffrirai pas longtemps. Ne craignez pas de m'accorder au moins quelque piti; vous entendrez dire bientt que je vous ai fait justice. Vous avez t outrage, il vous faut un vengeur. Le coupable c'est moi; le vengeur, ce sera moi encore. Pendant deux heures entires, Montgenays tint de tels discours Pauline. Elle fondait en larmes; elle lui pardonna, elle lui jura d'oublier tout, le supplia de ne pas se tuer, lui dfendit de s'loigner, et lui promit de le revoir, fallt-il se brouiller avec Laurence: Montgenays n'en esprait pas tant et n'en demandait pas davantage. Lavalle la ramena. Elle ne lui adressa pas une parole durant tout le chemin. Sa tranquillit n'tonna point le vieux comdien; il pensa bien que Montgenays n'avait pas manqu de belles paroles et de robustes mensonges pour la calmer. Il pensa qu'elle tait perdue s'il n'employait les grands moyens. Avant de la quitter, la porte de Laurence, il glissa dans sa poche la premire lettre de Montgenays, qui n'avait pas encore t dcachete. Laurence fut fort surprise le soir, au moment de se coucher, de voir entrer dans sa chambre, d'un air calme et avec des manires affectueuses, Pauline, qui, depuis huit jours, ne lui avait adress que des paroles sches et ironiques. Elle tenait une lettre qu'elle lui remit, en lui disant que c'tait Lavalle qui l'en avait charge. En reconnaissant l'criture et le cachet de Montgenays, Laurence pensa que Lavalle avait eu quelque bonne raison pour la charger de ce message, et que le moment tait venu de porter aux grands maux le grand remde. Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante, la parcourant des yeux, hsitant encore la faire connatre son amie, tant elle en prvoyait l'effet terrible. Quelle fut sa stupfaction en lisant ce qui suit: Laurence, je vous ai trompe; ce n'est pas vous que j'aime, c'est Pauline; ne m'accusez pas, je me suis tromp moi-mme. Tout ce que je vous ai dit, je le pensais en cet instant-l; l'instant d'aprs, et maintenant, et toujours, je le dsavoue. C'est votre amie que j'adore et qui je voudrais consacrer ma vie, si elle pouvait oublier mes bizarreries et mes incertitudes. Vous avez voulu m'garer, m'abuser, me faire croire que vous pouviez, que vous vouliez me rendre heureux; vous n'y eussiez pas russi, car vous n'aimez pas, et moi j'ai besoin d'une affection vraie, profonde, durable. Pardonnez-moi donc ma faiblesse comme je vous pardonne votre caprice. Vous tes grande, mais vous tes femme; je suis sincre, mais je suis homme; au moment de commettre une grande faute, qui et t de nous tromper mutuellement, nous avons rflchi et nous nous sommes raviss tous deux, n'est-ce pas? Mais je suis prt mettre aux pieds de votre amie le dvouement de toute ma vie, et vous, vous tes dcide me permettre de lui faire ma cour assidment, si elle-mme ne me repousse pas. Croyez qu'en vous conduisant avec franchise et avec noblesse vous aurez en moi un ami fidle et sr. Laurence resta confondue; elle ne pouvait comprendre une telle impudence. Elle mit la lettre dans son bureau sans tmoigner rien de sa surprise. Mais Pauline croyait lire au dedans de son me, et s'indignait des mauvaises intentions qu'elle lui supposait. Il y avait une lettre outrageante contre moi, se disait-elle en se retirant dans sa chambre, et on me l'a remise, en voici une qu'on suppose devoir me consoler, et on ne me la remet pas. Elle s'endormit pleine de mpris pour son amie; et, dans la joie dont son me tait inonde, le plaisir de se savoir enfin si suprieure Laurence empchait l'amiti trahie de placer un regret. L'infortune triomphait lorsqu'elle-mme venait de cooprer avec une sorte de malice sa propre ruine. Le lendemain, Laurence commenta longuement cette lettre avec Lavalle. Le hasard ou l'habitude avait fait qu'elle tait absolument conforme, pour le pli et le cachet, celle que Montgenays avait crite sous les yeux de Lavalle. On demanda Pauline si elle n'avait pas eu deux lettres semblables dans sa poche lorsqu'elle avait remis celle-ci Laurence. Triomphant en elle-mme de leur dsappointement, elle joua l'tonnement, prtendit ne rien comprendre cette question, ne pas savoir de qui tait la lettre, ni pourquoi ni comment on l'avait glisse dans sa poche. L'autre tait dj retourne entre les mains de Montgenays. Dans sa joie insense, Pauline, voulant lui donner un grand et romanesque tmoignage de confiance et de pardon, la lui avait envoye sans l'ouvrir. Laurence voulait encore croire une sorte de loyaut de la part de Montgenays. Lavalle ne pouvait s'y tromper. Il lui raconta le rendez-vous o il avait conduit Pauline, et se le reprocha. Il avait compt qu'au sortir d'une entrevue o Montgenays aurait menti impudemment, l'effet de la lettre sur Pauline serait dcisif. Il ne pouvait s'expliquer encore comment Pauline avait si merveilleusement aid sa perversit triompher de tous les obstacles. Laurence ne voulait pas croire qu'elle aussi s'entendt l'intrigue et y prt une part si funeste sa dignit. Que pouvait faire Laurence? Elle tenta un dernier effort pour dessiller les yeux de son amie. Celle-ci clatant enfin, et refusant de croire d'autres claircissements que ceux que Montgenays lui avait donns, lui dchira le coeur par l'amertume de ses reproches et le ddain triomphant de son illusion. Laurence fut force de lui adresser quelques avertissements svres qui achevrent de l'exasprer; et comme Pauline lui dclarait qu'elle tait indpendante, majeure, matresse de ses actions, et nullement dispose se laisser enchaner par les volonts arbitraires d'une personne qui l'avait indignement trompe, elle fut force de lui dire qu'elle ne pouvait donner les mains sa perte, et qu'elle ne se pardonnerait jamais de tolrer dans sa maison, dans le sein de sa famille, les entreprises d'un corrupteur et d'un lche --Je rponds de toi devant Dieu et devant les hommes, lui dit-elle; si tu veux te jeter dans un abme, je ne veux pas, moi, t'y pousser. --C'est pourquoi votre dvouement a t si loin, rpondit Pauline, que de vouloir vous y jeter vous-mme ma place. Outre de cette injustice et de cette ingratitude, Laurence se leva, jeta un regard terrible sur Pauline, et, craignant de laisser dborder le torrent de sa colre, elle lui montra la porte avec un geste et une expression de visage dont elle fut terrifie. Jamais la tragdienne n'avait t plus belle, mme lorsqu'elle disait dans _Bajazet_ son imprieux et magnifique: _Sortez!_ Lors qu'elle fut seule, elle se promena dans sa chambre comme une lionne dans sa cage, brisant ses vases trusques, ses statuettes, froissant ses vtements et arrachant presque ses beaux cheveux noirs. Tout ce qu'elle avait de grandeur, de sincrit, de vritable tendresse dans l'me, venait d'tre mconnu et avili par celle qu'elle avait tant aime, et pour qui elle et donn sa vie! Il est des colres saintes o Jehovah est en nous, et o la terre tremblerait si elle sentait ce qui se passe dans un grand coeur outrag. La petite soeur de Laurence entra, crut qu'elle tudiait un rle, la regarda quelques instants sans rien dire, sans oser remuer; puis, s'effrayant de la voir si ple et si terrible, elle alla dire madame S...: --Maman, va donc voir Laurence; elle se rendra malade force de travailler. Elle m'a fait peur. Madame S... courut auprs de sa fille. Ds que Laurence la vit, elle se jeta dans ses bras et fondit en larmes. Au bout d'une heure, ayant russi s'apaiser, elle pria sa mre d'aller chercher Pauline. Elle voulait lui demander pardon de sa violence, afin d'avoir occasion de lui pardonner elle-mme. On chercha Pauline dans toute la maison, dans le jardin, dans la rue... On revint dans sa chambre avec effroi. Laurence examinait tout, elle cherchait les traces d'une vasion; elle frmissait d'y trouver celles d'un suicide. Elle tait dans un tat impossible rendre, lorsque Lavalle entra et lui dit qu'il venait de rencontrer Pauline dans un fiacre sur les boulevards. On attendit son retour avec anxit; elle ne rentra pas pour dner. Personne ne put manger; la famille tait consterne; on craignait de faire un outrage Pauline en la supposant en fuite. Enfin, Lavalle allait s'informer d'elle chez Montgenays, au risque d'une scne orageuse, lorsque Laurence reut une lettre ainsi conue: Vous m'avez chasse, je vous en remercie. Il y avait longtemps que le sjour de votre maison m'tait odieux, j'avais senti, ds le premier jour, qu'il me serait funeste. Il s'y tait pass trop de scandales et d'orages pour qu'une me paisible et honnte n'y ft pas fltrie ou brise. Vous m'avez assez avilie! vous avez fait de moi votre servante, votre dupe et votre victime! Je n'oublierai jamais le jour o, dans votre loge au thtre, trouvant que je ne vous habillais pas assez vite, vous m'avez arrach des mains votre diadme de reine, en disant: Je me couronnerai bien sans toi et malgr toi! Vous vous tes couronne en effet! Mes larmes, mon humiliation, ma honte, mon dshonneur (car vous m'avez dshonore dans votre famille et parmi vos amis), ont t les glorieux fleurons de votre couronne; mais c'est une royaut de thtre, une majest farde, qui n'en impose qu' vous-mme et au public qui vous paie. Maintenant, adieu; je vous quitte pour jamais, dvore de la honte d'avoir vcu de vos bienfaits; je les ai pays cher. Laurence n'acheva pas cette lettre; elle continuait sur ce ton pendant quatre pages: Pauline y avait vers le fiel amass lentement durant quatre ans de rivalit et de jalousie. Laurence la froissa dans ses mains et la jeta au feu sans vouloir en lire davantage. Elle se mit au lit avec la fivre, et y resta huit jours accable, brise jusque dans ses entrailles, qui avaient t pour Pauline celles d'une mre et d'une soeur. Pauline s'tait retire dans une mansarde o elle vcut cache et vivant misrablement du fruit de son travail durant quelques mois. Montgenays n'avait pas t long la dcouvrir; il la voyait tous les jours, mais il ne put vaincre aisment son stocisme. Elle voulait supporter toutes les privations plutt que de lui devoir un secours. Elle repoussa avec horreur les dons que Laurence faisait glisser dans sa mansarde avec les dtours les plus ingnieux. Tout fut inutile. Pauline, qui refusait les offres de Montgenays avec calme et dignit, devinait celles de Laurence avec l'instinct de la haine, et les lui renvoyait avec l'hrosme de l'orgueil. Elle ne voulut point la voir, quoique Laurence fit mille tentatives; elle lui renvoyait ses lettres toutes cachetes. Son ressentiment fut inbranlable, et la gnreuse sollicitude de Laurence ne fit que lui donner de nouvelles forces. Comme elle n'aimait pas rellement Montgenays, et qu'elle n'avait voulu que triompher de Laurence en se l'attachant, cet homme sans coeur, qui voulait en faire sa matresse ou s'en dbarrasser, lui mit presque le march la main. Elle le chassa. Mais il lui fit croire que Laurence lui avait pardonn, et qu'il allait retourner chez elle. Aussitt elle le rappela, et c'est ainsi qu'il la tint sous son empire pendant six mois encore. Il s'attachait elle de son ct par la difficult de vaincre sa vertu; mais il en vint bout par un odieux moyen bien conforme son systme, et malheureusement bien propre mouvoir Pauline. Il se condamna lui dire tous les jours et toute heure que Laurence tait devenue vertueuse par calcul, afin de se faire pouser par un homme riche ou puissant. La rgularit des moeurs de Laurence, qu'on remarquait depuis plusieurs annes, avait t souvent, dans les mauvais mouvements de Pauline, un sujet de dpit. Elle l'et voulue dsordonne, afin d'avoir une supriorit clatante sur elle. Mais Montgenays russit lui montrer les choses sous un nouveau jour. Il s'attacha lui dmontrer qu'en se refusant lui, elle s'abaissait au niveau de Laurence, dont la tactique avait t de se faire dsirer pour se faire pouser. Il lui fit croire qu'en s'abandonnant lui avec dvouement et sans arrire-pense, elle donnerait au monde un grand exemple de passion, de dsintressement et de grandeur d'me. Il le lui redit si souvent que la malheureuse fille finit par le croire. Pour faire le contraire de Laurence, qui tait l'me la plus gnreuse et la plus passionne, elle fit les actes de la passion et de la gnrosit, elle qui tait froide et prudente. Elle se perdit. Quand Montgenays l'eut rendue mre, et que toute cette aventure eut fait beaucoup de bruit, il l'pousa par ostentation. Il avait, comme on sait, la prtention d'tre excentrique, moral par principes, quoique, selon lui, il ft rou par excs d'habilet et de puissance sur les femmes. Il fit parler de lui tant qu'il put. Il dit du mal de Laurence, de Pauline et de lui-mme; et se laissa accuser et blmer avec constance, afin d'avoir l'occasion de produire un grand effet en donnant son nom et sa fortune l'enfant de son amour. Ce plat roman se termina donc par un mariage, et ce fut l le plus grand malheur de Pauline. Montgenays ne l'aimait dj plus, si tant est qu'il l'et jamais aime. Quand il avait jou la comdie d'un admirable poux devant le monde, il laissait pleurer sa femme derrire le rideau, et allait ses affaires ou ses plaisirs sans se souvenir seulement qu'elle existt. Jamais femme plus vaine et plus ambitieuse de gloire ne fut plus dlaisse, plus humilie, plus efface. Elle revit Laurence, esprant la faire souffrir par le spectacle de son bonheur. Laurence ne s'y trompa point, mais elle lui pargna la douleur de paratre clairvoyante. Elle lui pardonna tout, et oublia tous ses torts, pour n'tre touche que de ses souffrances. Pauline ne put jamais lui pardonner d'avoir t aime de Montgenays, et fut jalouse d'elle toute sa vie. Beaucoup de vertus tiennent des facults ngatives. Il ne faut pas les estimer moins pour cela. La rose ne s'est pas cre elle-mme, son parfum n'en est pas moins suave parce qu'il mane d'elle sans qu'elle en ait conscience; mais il ne faut pas trop s'tonner si la rose se fltrit en un jour, si les grandes vertus domestiques s'altrent vite sur un thtre pour lequel elles n'avaient pas t cres. License: Share Alike