Produced by Mireille Harmelin, Bibimbop and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) SCHILLER HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS TRADUCTION FRANAISE PAR AD. REGNIER PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1881 COULOMMIERS.--IMPRIMERIE PAUL BRODARD NOTICE SUR SCHILLER Schiller naquit en 1759, Marbach, en Wrtemberg, et mourut le 9 mai 1805 Weimar. Parmi ses biographies, celle de Scherr, _Schiller und seine Zeit_, est une des meilleures[1]. Quelle diffrence, entre sa vie et celle de Goethe, son mule et son ami! Mais toutes les difficults accumules devant lui, loin d'arrter son gnie, en htrent l'essor. Le duc de Wrtemberg eut beau le forcer se faire chirurgien militaire; il eut beau lui dfendre de s'occuper de philosophie et de posie: Schiller persvra. Chassez le naturel, il revient au galop. [1] Leipzig, chez Wigand, 1859. Le jeune pote s'enfuit de son pays pour chapper son tyrannique protecteur. Dj il s'tait fait mettre aux arrts pour tre all assister Mannheim la reprsentation de ses _Brigands_ (1781). Ses autres tragdies sont la _Conjuration de Fiesque_, _Intrigue et Amour_, _Don Carlos_, la _Trilogie de Wallenstein_, _Marie Stuart_, la _Pucelle d'Orlans_, et son chef-d'oeuvre _Guillaume Tell_. Sa premire pice fit une sensation prodigieuse en Allemagne; plus d'un jeune homme, voulant en imiter le hros, Charles Moor, dclara comme lui la guerre la socit existante et alla vivre dans les forts. Mais plus se calmait en Schiller le feu de la jeunesse, plus son got et son gnie s'purrent. Ne pouvant analyser ici ses oeuvres dramatiques, nous renverrons nos lves l'_Allemagne_ de Mme de Stael[2], aux traductions en vers franais de M. Braun, et la thse que notre regrettable ami, M. Blanchet[3], ancien lve de l'cole normale, professeur de rhtorique au lyce de Strasbourg, a soutenue, en 1855, devant la Facult des lettres de Paris: il y a dvelopp cette pense de M. Saint-Marc Girardin[4], qu'il a prise pour pigraphe de son opuscule: Schiller est, selon moi, le plus dramatique de tous les potes allemands. Cependant, ses drames ont besoin d'un commentaire, parce qu'ils renferment toujours quelque pense profonde que le pote a voulu mettre en relief. [2] Chapitres XVII XX de la seconde partie. [3] Mort, trente-huit ans, en 1861. Auteur d'une excellente tude sur le _Faust_ de Goethe. [4] _Cours de littrature dramatique_, 20. Schiller n'est pas plac moins haut comme pote lyrique. Mais ses posies lyriques aussi on peut appliquer ce que M. Saint-Marc Girardin a dit de ses drames; il ne sait pas, comme Goethe, dans le _Pcheur_, dans le _Roi de Thul_, reproduire le ton simple de la vieille ballade; sa posie est savante, je dirais presque _artificielle_, pour me servir de la distinction si vraie, faite d'abord par Herder. On y voit le pote, tandis que chez Goethe il s'efface. Ce n'en sont pas moins d'admirables pomes que la _Cloche_, le _Plongeur_, la _Caution_, _Rodolphe de Habsbourg_, les _Grues d'Ibycus_, l'_Anneau de Polycrate_, le _Lot du pote_, _Hector et Andromaque_; pas une anthologie n'omet de les citer. En philosophie, Schiller est lve de Kant. Il passa plusieurs annes se pntrer des doctrines si leves de la _Critique de la raison pure_ et de la _Critique du jugement_; ce dernier ouvrage renferme l'esthtique du philosophe de Koenigsberg. C'est dans ces tudes videmment qu'il faut chercher l'origine du caractre philosophique de toutes ses oeuvres. Il appliqua surtout les principes de son illustre matre dans ses _Lettres sur l'ducation esthtique de l'homme_. Schiller fut quelque temps professeur d'histoire Ina. De l ses travaux historiques[5]. Pourtant il s'y livrait encore dans un autre but; c'taient souvent des tudes prliminaires pour ses tragdies. Les choeurs de la _Fiance de Messine_, la traduction mtrique du deuxime livre de l'_nide_ et celle de la _Phdre_ de Racine, prouvent quel point il avait saisi les beauts des choeurs grecs, celles de Virgile et de notre grand tragique. Dans les vers lyriques de la _Fiance_ respire le souffle de Sophocle et d'Eschyle. [5] Nous citons plus loin les deux principaux. Comme Klopstock, l'auteur de la _Messiade_, Schiller, en 1792, fut nomm citoyen franais par l'Assemble nationale. Mais le diplme, portant cette suscription: _Au sieur Gille, publiciste allemand_, ne lui parvint qu'en 1798. NOTICE SUR L'HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS Depuis bien longtemps, la _Guerre de Trente ans_, de Schiller, est un livre classique en France. Nous allons montrer, aussi succinctement que possible, qu'il mrite bien d'tre mis entre les mains de la jeunesse de nos coles. Et que cette dmonstration au moins ne paraisse pas hors de propos. C'est qu'en Allemagne, depuis quelque temps, on a soulev la question: Schiller est-il ou n'est-il pas historien? La question est grave, on le voit, et vaut bien la peine qu'on en dise quelque chose, d'autant plus que la plupart des critiques allemands rpondent ngativement. Voyons donc ce qu'il faut en penser. Schiller, en effet, aprs ce que l'histoire est devenue de nos jours, ne peut plus gure prtendre ce titre. A quels travaux, quelles patientes recherches ne se livrent pas les grands historiens contemporains de l'Allemagne, avant de prendre la plume? Nous parlons des Mommsen, des Ranke, des Gervinus. Ils remontent d'abord aux sources, ils fouillent dans la poussire des bibliothques et des chancelleries, ils recueillent et dchiffrent des inscriptions, et, sans jamais lcher la bride leur imagination, ils cherchent nous donner, de l'poque qu'ils dcrivent ou qu'ils racontent, l'ide la plus exacte, la plus conforme la vrit. De mme chez nous ont fait les Thierry, les Guizot, les Villemain et les Thiers. Mais tel n'a pas t le procd suivi par Schiller. En quelques mois il avait non-seulement rassembl les matriaux de son livre, mais crit son livre. Il ne cite jamais les sources; il l'avait fait parcimonieusement pour sa premire oeuvre historique, la _Dfection des Pays-Bas_; ici, on ne sait pas o il puise. Et o parat d'abord la _Guerre de Trente ans_? Dans l'_Almanach des dames de Goeschen_ (1791-1793). Est-ce bien l la place d'une oeuvre historique srieuse? Puis on cite de lui certains mots malheureux sur sa manire de concevoir l'histoire. Dans une lettre Caroline de Beulwitz (10 dcembre 1788), nous trouvons les passages suivants, que nous citerons dans la langue originale: Ich werde immer eine schlechte Quelle fr einen knftigen Geschichtsforscher sein, der das Unglck hat, sich an mich zu wenden... Die Geschichte ist berhaupt nur ein Magazin fr meine Phantasie, und die Gegenstnde mssen sich gefallen lassen, was sie unter meinen Hnden werden[6]. [6] Janssen, _Schiller als Historiker_, p. 11. Fribourg en Brisgau, 1863. Est-ce donc l srieusement un livre classique? Eh bien, nous rpondons hardiment oui, et voici nos raisons. D'abord, quoi qu'en puisse dire Niebuhr[7], le style de Schiller est excellent. N'est-ce pas l un point essentiel pour des lves qui cherchent un modle de la bonne prose allemande? Ce sera toujours un des mrites immortels de Schiller d'avoir le premier crit l'histoire d'une manire attrayante. Ensuite, au point de vue mme des faits, nous ne croyons pas que l'on puisse reprocher Schiller des faussets ou des erreurs graves. Il connaissait la guerre de Trente ans; il l'avait tudie, dans des travaux de seconde main, soit; elle l'avait vivement intress; ds le dbut, il y voyait la matire d'un drame. Le reproche le plus srieux que l'on puisse lui faire, c'est d'avoir court la fin, le cinquime livre, la priode franaise en un mot. Dj Duvau en fait la remarque dans la _Biographie universelle_ de Michaud. Nous souscrirons donc volontiers au reproche que lui adresse M. Filon[8] d'avoir tenu trop peu de compte des victoires de Cond. Mais pour Schiller, qui ne voyait dans l'histoire que des matriaux pour ses drames, quel intrt pouvait avoir encore cette guerre, une fois que ses deux hros principaux, Gustave-Adolphe et Wallenstein, avaient disparu de la scne? [7] Janssen, p. 125. [8] Dans le _Magasin de librairie_. La France et l'Autriche au dix-septime sicle.--1859. Juillet, aot, septembre. O il faut peut-tre le plus se dfier de lui, c'est dans l'apprciation des faits et des personnages; mais ce n'est l qu'un petit inconvnient: mme errone, la manire de voir d'un Schiller a toujours son prix. Du reste, il a rpondu lui-mme presque tous les reproches qu'on lui a adresss. Les voici en substance: Il a trop vu une guerre de religion dans ce qui tait avant tout une guerre politique. Il peint trop en beau le vainqueur de Ltzen. Il est all trop loin dans ses attaques contre Tilly et Ferdinand. Eh bien! qu'on lise, la fin du livre III, les considrations dont il fait suivre la mort de Gustave-Adolphe, et l'on verra qu'il ne le croyait pas aussi dsintress qu'on veut bien le dire. Il est bien convaincu qu'il avait des projets de conqute en Allemagne: et il croit que sa mort vint propos pour empcher la guerre d'clater entre lui et ses allis; enfin, dit-il, le plus grand service qu'il pt rendre la libert de l'Empire allemand, ce fut de mourir. S'il est svre pour Tilly, l'impitoyable vainqueur de Magdebourg, sans mconnatre ses talents comme gnral, n'est-il pas plein de rserve quand il s'agit du duc de Lauenbourg, Franois-Albert, que la voix publique accusait de complicit dans la mort du roi de Sude? Aprs avoir expos tout ce qui a pu justifier ces soupons, ne termine-t-il pas par ces belles paroles: Mais ici, plus que partout ailleurs, il s'agit d'appliquer la maxime que, l o le cours naturel des choses suffit pleinement pour expliquer les vnements, il ne faut pas dshonorer la dignit de la nature humaine par une accusation morale. Quant Wallenstein, voici ce qu'en dit M. Filon, la page 328 de son article III: La culpabilit de Wallenstein est encore un problme pour l'histoire. Qu'il ait t ambitieux, toute sa vie le prouve assez. Que, dans ses ngociations comme dans ses guerres, il ait toujours consult son intrt particulier plus que celui de son matre; qu'il ait mme rv la couronne de Bohme et qu'il ait espr l'obtenir l'aide des puissances trangres, c'est ce dont on ne peut gure douter. Mais ce qui n'est point prouv, c'est qu'il ait conspir, comme on l'en a accus, la mort de l'empereur et la ruine de la maison d'Autriche. Schiller, qui cherchait surtout un drame dans cette catastrophe, a accueilli sans examen les accusations portes contre le duc de Friedland; mais les travaux de la critique moderne en Allemagne, ont rtabli la vrit. Le crime de trahison, qui fut le prtexte de l'assassinat, n'a t tabli par aucun acte authentique. Les papiers originaux n'ont jamais t produits, et la cour de Vienne fut rduite dire que les conjurs les avaient brls. videmment, M. Filon ne peut avoir song qu'au Wallenstein que Schiller a peint dans son drame. Car, la fin du quatrime livre de son histoire, Schiller dit positivement la mme chose que M. Filon. Ainsi, nous le rptons, nous sommes persuads que le livre de Schiller peut remplir, entre les mains de nos lves, un double but et leur tre doublement utile: d'abord, en leur offrant, dans la langue qu'ils tudient, un modle de style, tout aussi bien que le _Charles XII_ de Voltaire leur en offre un dans la leur; ensuite, en leur prsentant un tableau vrai et anim de cette grande guerre de la premire moiti du XVIIe sicle, qui eut des consquences si fcondes pour la plupart des tats de l'Europe. SCHMIDT. ARGUMENT ANALYTIQUE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS PREMIER LIVRE. INTRODUCTION.--Consquences gnrales de la Rformation.--Rvolte de Matthias.--L'empereur lui cde l'Autriche et la Hongrie.--Matthias reconnu roi de Bohme.--L'lecteur de Cologne abjure le catholicisme.--Suites de cette abjuration.--L'lecteur palatin.--Querelle de la succession de Juliers.--Vues et desseins du roi de France Henri IV.--Formation de l'Union.--La Ligue.--Mort de l'empereur Rodolphe.--Matthias lui succde.--Troubles en Bohme.--Guerre civile.--Ferdinand extirpe le protestantisme en Styrie.--Les Bohmes se choisissent pour roi l'lecteur palatin, Frdric V.--Frdric accepte la couronne de Bohme.--Bethlen Gabor, prince de Transylvanie, envahit l'Autriche.--Le duc de Bavire et les princes de la Ligue embrassent la cause de Ferdinand.--L'Union prend les armes pour Frdric.--Bataille de Prague et soumission totale de la Bohme. DEUXIME LIVRE. Situation de l'Empire.--De l'Europe.--Mansfeld.--Christian, duc de Brunswick.--Wallenstein lve ses frais une arme impriale.--Dfaite du roi de Danemark.--Mort de Mansfeld.--dit de restitution de 1628.--Dite de Ratisbonne.--Ngociations.--Wallenstein est dpouill de son commandement.--Gustave-Adolphe.--L'arme sudoise.--Gustave-Adolphe prend cong des tats de Sude Stockholm.--Invasion des Sudois.--Leurs progrs en Allemagne.--Le comte Tilly prend le commandement des troupes impriales.--Trait avec la France.--Congrs de Leipzig.--Sige et sac de Magdebourg.--Constance du landgrave de Cassel.--Jonction des Saxons et des Sudois.--Bataille de Leipzig.--Consquences de la victoire. TROISIME LIVRE. Situation de Gustave-Adolphe aprs la bataille de Leipzig.--Ses progrs.--Invasion de la Lorraine par les Franais.--Prise de Francfort.--Capitulation de Mayence.--Tilly reoit de Maximilien l'ordre de couvrir la Bavire.--Gustave-Adolphe franchit le Lech.--Dfaite et mort de Tilly.--Gustave s'empare de Munich.--Invasion de la Bohme et prise de Prague par l'arme saxonne.--Dtresse de l'empereur.--Triomphe secret de Wallenstein.--Il veut s'associer Gustave-Adolphe.--Il reprend son commandement.--Jonction de Wallenstein et des Bavarois.--Dfense de Nuremberg par Gustave-Adolphe.--Il attaque les retranchements de Wallenstein.--Il entre en Saxe; marche au secours de l'lecteur de Saxe; s'avance contre Wallenstein.--Bataille de Ltzen.--Mort de Gustave-Adolphe.--Situation de l'Allemagne aprs la bataille de Ltzen. QUATRIME LIVRE. La France et la Sude resserrent leur alliance.--Oxenstiern prend la direction des affaires.--Mort de l'lecteur palatin.--Rvolte des officiers sudois.--Prise de Ratisbonne par le duc Bernard.--Wallenstein entre en Silsie.--Ses projets de trahison.--L'arme l'abandonne.--Il se retire gra.--Ses complices mis mort.--Fin de Wallenstein.--Portrait de Wallenstein. CINQUIME LIVRE. Bataille de Noerdlingen--La France entre dans une alliance contre l'Autriche.--Paix de Prague.--La Saxe prend parti pour l'empereur.--Bataille de Wittstock gagne par les Sudois.--Bataille de Rheinfelden gagne par Bernard, duc de Weimar.--Prise de Brisach par Bernard.--Sa mort.--Mort de Ferdinand II.--Ferdinand III lui succde.--Retraite fameuse de Banner en Pomranie.--Ses succs.--Sa mort.--Torstensohn prend le commandement.--Mort de Richelieu et de Louis XIII.--Victoire des Sudois Jankowitz.--Dfaite des Franais Fribourg.--Bataille de Noerdlingen gagne par Turenne et Cond.--Wrangel commande l'arme sudoise; Mlander, l'arme de l'empereur.--L'lecteur de Bavire rompt l'armistice. Il adopte l'gard de l'empereur la mme politique que la France l'gard des Sudois.--La cavalerie de l'arme du duc de Weimar passe aux Sudois.--Prise de la ville neuve de Prague par Koenigsmark ou dernire action d'clat de la guerre de Trente ans. HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS PREMIRE PARTIE LIVRE PREMIER Depuis l'poque o la guerre de religion commena en Allemagne, jusqu' la paix de Westphalie, il ne s'est pass presque rien d'important et de mmorable dans le monde politique de l'Europe, o la rformation n'ait eu la part principale. Tous les grands vnements qui eurent lieu dans cette priode se rattachent la rforme religieuse, si mme ils n'y prennent leur source; et, plus ou moins, directement ou indirectement, les plus grands tats, comme les plus petits, en ont prouv l'influence. La maison d'Espagne n'employa gure son norme puissance qu' combattre les nouvelles opinions ou leurs adhrents. C'est par la rformation que fut allume la guerre civile qui, sous quatre rgnes orageux, branla la France jusque dans ses fondements, attira les armes trangres dans le coeur de ce royaume, et en fit, pendant un demi-sicle, le thtre des plus dplorables bouleversements. C'est la rformation qui rendit le joug espagnol insupportable aux Pays-Bas; c'est elle qui veilla chez ce peuple le dsir et le courage de s'en dlivrer, et lui en donna, en grande partie, la force. Dans tout le mal que Philippe II voulut faire la reine lisabeth d'Angleterre, son seul but fut de se venger de ce qu'elle protgeait contre lui ses sujets protestants et s'tait mise la tte d'un parti religieux qu'il s'efforait d'anantir. En Allemagne, le schisme dans l'glise eut pour consquence un long schisme politique, qui livra, il est vrai, ce pays la confusion durant plus d'un sicle, mais qui leva en mme temps un rempart durable contre la tyrannie. Ce fut en grande partie la rformation qui la premire fit entrer les royaumes du Nord, la Sude et le Danemark dans le systme europen, parce que leur accession fortifiait l'alliance protestante, et que cette alliance leur tait eux-mmes indispensable. Des tats qui, auparavant, existaient peine les uns pour les autres, commencrent avoir, grce la rformation, un point de contact important, et s'unir entre eux par des liens tout nouveaux de sympathie politique. De mme que la rformation changea les rapports de citoyen citoyen, et ceux des souverains avec leurs sujets, de mme des tats entiers entrrent, par son influence, dans des relations nouvelles les uns avec les autres; et ainsi, par une marche singulire des choses, il fut rserv la division de l'glise d'amener l'union plus troite des tats entre eux. A la vrit, cette commune sympathie politique s'annona d'abord par un effet terrible et funeste: par une guerre de trente ans, guerre dvastatrice, qui, du milieu de la Bohme jusqu' l'embouchure de l'Escaut, des bords du P jusqu' ceux de la mer Baltique, dpeupla des contres, ravagea les moissons, rduisit les villes et les villages en cendres; par une guerre o les combattants par milliers trouvrent la mort, et qui teignit, pour un demi-sicle, en Allemagne l'tincelle naissante de la civilisation, et rendit l'ancienne barbarie ses moeurs, qui commenaient peine s'amliorer. Mais l'Europe sortit affranchie et libre de cette pouvantable guerre, dans laquelle, pour la premire fois, elle s'tait reconnue pour une socit d'tats unis entre eux; et la sympathie rciproque des tats, qui ne date, proprement parler, que de cette guerre, serait dj un assez grand avantage pour rconcilier le cosmopolite avec les horreurs qui la signalrent. La main du travail a effac insensiblement les traces funestes de la guerre, mais les suites bienfaisantes qui en dcoulrent subsistent toujours. Cette mme sympathie gnrale des tats, qui fit ressentir la moiti de l'Europe le contre-coup des vnements de la Bohme, veille aujourd'hui au maintien de la paix qui a termin cette lutte. Comme, du fond de la Bohme, de la Moravie et de l'Autriche, les flammes de la dvastation s'taient fray une route pour embraser l'Allemagne, la France, la moiti de l'Europe, de mme, du sein de ces derniers tats, le flambeau de la civilisation s'ouvrira un passage pour clairer ces autres contres. Tout cela fut l'oeuvre de la religion. Elle seule rendit tout possible; mais il s'en fallut beaucoup que tout se ft pour elle et cause d'elle. Si l'intrt particulier, si la raison d'tat ne s'taient promptement unis avec elle, jamais la voix des thologiens et celle du peuple n'auraient trouv des princes si empresss, ni la nouvelle doctrine de si nombreux, si vaillants et si fermes dfenseurs. Une grande part de la rvolution ecclsiastique revient incontestablement la force victorieuse de la vrit, ou de ce qui tait confondu avec la vrit. Les abus de l'ancienne glise, l'absurdit de plusieurs de ses doctrines, ses prtentions excessives devaient ncessairement rvolter des esprits dj gagns par le pressentiment d'une lumire plus pure, et les disposer embrasser la rforme. Le charme de l'indpendance, la riche proie des bnfices ecclsiastiques devaient faire convoiter aux princes un changement de religion, et sans doute n'ajoutaient pas peu de force leur conviction intime; mais la raison d'tat pouvait seule les dterminer. Si Charles-Quint, dans l'ivresse de sa fortune, n'avait port atteinte l'indpendance des membres de l'Empire, il est peu probable qu'une ligue protestante se ft arme pour la libert de religion. Sans l'ambition des Guises, jamais les calvinistes franais n'auraient vu leur tte un Cond, un Coligny; sans l'imposition du dixime et du vingtime denier, jamais le sige de Rome n'aurait perdu les Provinces-Unies. Les princes combattirent pour leur dfense ou leur agrandissement; l'enthousiasme religieux recruta pour eux des armes et leur ouvrit les trsors de leurs peuples. La multitude, lorsqu'elle n'tait pas attire sous leurs drapeaux par l'espoir du butin, croyait rpandre son sang pour la vrit, quand elle le versait pour l'intrt des monarques. Heureuses, cependant, les nations, que leur intrt se trouvt cette fois troitement li celui de leurs princes! C'est ce hasard seulement qu'elles doivent leur dlivrance de Rome. Heureux aussi les princes que le sujet, en combattant pour leur cause, combattt en mme temps pour la sienne! A l'poque dont nous crivons l'histoire, aucun monarque d'Europe n'tait assez absolu pour pouvoir se mettre au-dessus du voeu de ses sujets, dans l'excution de ses desseins politiques. Mais que de peine pour gagner ses vues la bonne volont de son peuple et la rendre agissante! Les plus pressants motifs emprunts la raison d'tat ne trouvent que froideur chez les sujets, qui les comprennent rarement et s'y intressent plus rarement encore. L'unique ressource d'un prince habile est alors de lier l'intrt du cabinet quelque autre intrt qui touche de plus prs le peuple, s'il en existe un de cette nature, ou de le faire natre, s'il n'existe pas. Telle fut la position d'une grande partie des princes qui prirent fait et cause pour la rforme. Par un singulier enchanement des choses, il fallut que le schisme de l'glise concidt avec deux circonstances politiques, sans lesquelles il aurait eu, selon les apparences, un tout autre dveloppement. C'tait, d'une part, la prpondrance soudaine de la maison d'Autriche, qui menaait la libert de l'Europe; de l'autre, le zle actif de cette famille pour l'ancienne religion. La premire de ces deux causes veilla les princes; la seconde arma les peuples pour eux. L'abolition d'une juridiction trangre dans leurs tats, l'autorit suprme dans les affaires ecclsiastiques, une digue oppose l'coulement des deniers envoys Rome, enfin la riche dpouille des bnfices ecclsiastiques, taient des avantages propres sduire galement tous les souverains: pourquoi, demandera-t-on peut-tre, firent-ils moins d'impression sur les princes de la maison d'Autriche? Qui empcha cette maison, et surtout la branche allemande, de prter l'oreille aux pressantes invitations d'un si grand nombre de ses sujets, et de s'enrichir, l'exemple d'autres souverains, aux dpens d'un clerg sans dfense? Il est difficile de se persuader que la croyance l'infaillibilit de l'glise romaine ait eu plus de part la pieuse fidlit de cette maison, que la croyance contraire n'en eut l'apostasie des princes protestants. Plusieurs motifs concoururent faire des princes autrichiens les soutiens de la papaut. L'Espagne et l'Italie, d'o l'Autriche tirait une grande partie de ses forces, avaient pour le sige de Rome cet aveugle dvouement qui distingua, en particulier, les Espagnols ds le temps de la domination des Goths. La moindre tendance vers les doctrines abhorres de Luther et de Calvin aurait enlev irrvocablement au monarque d'Espagne les coeurs de ses sujets; la rupture avec la papaut pouvait lui coter son royaume: un roi d'Espagne devait tre un prince orthodoxe ou descendre du trne. Ses tats d'Italie lui imposaient la mme contrainte: il devait peut-tre les mnager plus encore que ses Espagnols, parce qu'ils supportaient avec une extrme impatience le joug tranger, et qu'ils pouvaient le secouer plus aisment. D'ailleurs, ces tats lui donnaient la France pour rivale et le chef de l'glise pour voisin: motifs assez puissants pour le dtourner d'un parti qui dtruisait l'autorit du pape, et pour qu'il s'effort de gagner le pontife romain par le zle le plus actif pour l'ancienne religion. A ces considrations gnrales, galement importantes pour tout roi d'Espagne, s'ajoutrent pour chacun d'eux en particulier des raisons particulires. Charles-Quint avait en Italie un dangereux rival dans le roi de France, qui aurait vu ce pays se jeter dans ses bras, l'instant mme o Charles se serait rendu suspect d'hrsie. Prcisment pour les projets qu'il poursuivait avec le plus de chaleur, la dfiance des catholiques et une querelle avec l'glise lui auraient cr les plus grands obstacles. Quand Charles-Quint eut se prononcer entre les deux partis religieux, la nouvelle religion n'avait pu encore se rendre respectable ses yeux, et d'ailleurs on pouvait, selon toutes les vraisemblances, esprer encore un accommodement l'amiable entre les deux glises. Chez Philippe II, son fils et son successeur, une ducation monacale s'unissait un caractre despotique et sombre pour entretenir dans son coeur, contre toute innovation en matire de foi, une haine implacable, qui ne pouvait gure tre diminue par la circonstance que ses adversaires politiques les plus acharns taient en mme temps les ennemis de sa religion. Comme ses possessions europennes, disperses parmi tant d'tats trangers, se trouvaient de toutes parts ouvertes l'influence des opinions trangres, il ne pouvait contempler avec indiffrence les progrs de la rformation en d'autres pays, et son intrt politique immdiat le poussait prendre en main la cause de l'ancienne glise en gnral, pour fermer les sources de la contagion hrtique. La marche naturelle des choses plaa donc ce monarque la tte de la religion catholique et de l'alliance que ses adhrents formrent contre les novateurs. Ce qui fut observ sous les longs rgnes, remplis d'vnements, de Charles-Quint et de son fils, devint une loi pour leurs successeurs, et plus le schisme s'tendit dans l'glise, plus l'Espagne dut s'attacher fermement au catholicisme. La branche allemande de la maison d'Autriche semble avoir t plus libre; mais, si plusieurs de ces obstacles n'existaient pas pour elle, d'autres considrations l'enchanaient. La possession de la couronne impriale, qu'on ne pouvait mme pas se figurer sur une tte protestante (car comment un apostat de l'glise romaine aurait-il pu ceindre le diadme du saint empire romain?), attachait les successeurs de Ferdinand Ier au sige pontifical; Ferdinand lui-mme lui fut dvou sincrement par des motifs de conscience. D'ailleurs, les princes autrichiens de la branche allemande n'taient pas assez puissants pour se passer de l'appui de l'Espagne, et c'tait y renoncer absolument que de favoriser la nouvelle religion. Leur dignit impriale les obligeait aussi dfendre la constitution germanique, par laquelle ils se maintenaient dans ce rang suprme, et que les membres protestants de l'Empire s'efforaient de renverser. Si l'on considre encore la froideur des protestants dans les embarras des empereurs et dans les dangers communs de l'Empire, leurs violentes usurpations sur le temporel de l'glise, et leurs hostilits partout o ils se sentaient les plus forts, on comprendra que tant de motifs runis devaient retenir les empereurs dans le parti de Rome et que leur intrt particulier devait se confondre parfaitement avec celui de la religion catholique. Comme le sort de cette religion dpendit peut-tre entirement de la rsolution que prirent les princes autrichiens, on dut les considrer, dans toute l'Europe, comme les colonnes de la papaut. La haine qu'elle inspirait aux protestants se tourna donc aussi unanimement contre l'Autriche, et confondit peu peu le protecteur avec la cause qu'il protgeait. Cependant cette mme maison d'Autriche, irrconciliable ennemie de la rforme, menaait srieusement par ses projets ambitieux, soutenus de forces prpondrantes, la libert politique des tats europens et surtout des membres de l'Empire. Ce danger tira ncessairement ces derniers de leur scurit, et ils durent songer leur propre dfense. Leurs ressources habituelles n'auraient jamais suffi pour rsister un pouvoir aussi menaant: ils durent donc demander leurs sujets des efforts extraordinaires, et, les trouvant encore trs-insuffisants, ils empruntrent des forces leurs voisins et cherchrent, par des alliances entre eux, contre-balancer une puissance trop forte pour chacun d'eux en particulier. Mais les grandes raisons politiques qui engageaient les souverains s'opposer aux progrs de l'Autriche n'existaient pas pour leurs sujets. Les avantages et les souffrances du moment peuvent seuls branler les peuples, et une sage politique ne doit jamais attendre ces mobiles-l. Ces princes eussent donc t fort plaindre, si la fortune ne leur et offert un autre mobile trs-puissant qui passionna les peuples et excita chez eux un enthousiasme qu'on put opposer au danger politique, parce qu'il se rencontrait dans un mme objet avec ce danger. Ce mobile tait la haine dclare d'une religion que protgeait la maison d'Autriche; c'tait le dvouement enthousiaste une doctrine que cette maison s'efforait de dtruire par le fer et par le feu. Ce dvouement tait ardent, cette haine implacable. Le fanatisme religieux craint les dangers lointains; l'enthousiasme ne calcule jamais ce qu'il sacrifie. Ce que le plus pressant pril politique n'aurait pu obtenir des citoyens, l'ardeur d'un zle pieux le leur fit faire. Peu de volontaires eussent arm leurs bras pour l'tat, pour l'intrt du prince; mais pour la religion, le marchand, l'artisan, le cultivateur saisirent avec joie les armes. Pour l'tat ou pour le souverain, on et tch de se drober au plus lger impt extraordinaire: pour la religion, on risqua son bien et son sang, toutes ses esprances temporelles. Des sommes trois fois plus fortes affluent maintenant dans le trsor du prince; des armes trois fois plus nombreuses entrent en campagne; et l'imminence du danger de la foi imprime toutes les mes un lan si prodigieux, que les sujets ne sentent point des efforts qui, dans une situation d'esprit plus calme, les auraient puiss et accabls. La peur de l'inquisition espagnole ou des massacres de la Saint-Barthlemy fait trouver, chez leurs peuples, au prince d'Orange, l'amiral Coligny, la reine d'Angleterre, lisabeth, et aux princes protestants de l'Allemagne, des ressources encore inexplicables aujourd'hui. Cependant, des efforts particuliers, quelque grands qu'ils fussent, auraient produit peu d'effet contre une force qui tait suprieure mme celle du plus puissant monarque, s'il se prsentait isol; mais, dans ces temps d'une politique encore peu avance, il n'y avait que des circonstances accidentelles qui pussent rsoudre des tats loigns s'entre-secourir. La diffrence de constitutions, de lois, de langage, de caractre national, qui faisait de chaque peuple et de chaque pays comme un monde part et levait entre eux de durables barrires, rendait chaque tat insensible aux souffrances d'un autre, si mme la jalousie nationale n'en ressentait pas une maligne joie. Ces barrires, la rformation les renversa. Un intrt plus vif, plus pressant que l'intrt national ou l'amour de la patrie, et tout fait indpendant des relations civiles, vint animer chaque citoyen et des tats tout entiers. Cet intrt pouvait unir ensemble plusieurs tats, et mme les plus loigns, tandis qu'il tait possible que ce lien manqut des sujets d'un mme souverain. Le calviniste franais eut avec le rform gnevois, anglais, allemand, hollandais, un point de contact, qu'il n'avait pas avec ses concitoyens catholiques. Il cessait donc, en un point essentiel, d'tre citoyen d'un seul tat, et de concentrer sur ce seul tat toute son attention et tout son intrt. Son cercle s'agrandit; il commence lire son sort futur dans celui de peuples trangers qui partagent sa croyance, et faire sa cause de la leur. Ce fut seulement alors que les princes purent se hasarder porter des affaires trangres devant l'assemble de leurs tats; qu'ils purent esprer d'y trouver un accueil favorable et de prompts secours. Ces affaires trangres sont devenues celles du pays, et l'on s'empresse de tendre aux frres en la foi une main secourable, qu'on et refuse au simple voisin et plus encore au lointain tranger. L'habitant du Palatinat quitte maintenant ses foyers, pour combattre en faveur de son coreligionnaire franais contre l'ennemi commun de leur croyance. Le sujet franais prend les armes contre une patrie qui le maltraite et va rpandre son sang pour la libert de la Hollande. Maintenant on voit Suisses contre Suisses, Allemands contre Allemands, arms en guerre pour dcider, sur les rives de la Loire et de la Seine, la succession au trne de France. Le Danois franchit l'Eider et le Sudois le Belt, afin de briser les chanes forges pour l'Allemagne. Il est trs-difficile de dire ce que seraient devenues la rformation et la libert de l'Empire, si la redoutable maison d'Autriche n'avait pris parti contre elles; mais ce qui parat dmontr, c'est que rien n'a plus arrt les princes autrichiens dans leurs progrs vers la monarchie universelle que la guerre opinitre qu'ils firent aux nouvelles opinions. Dans aucune autre circonstance, il n'et t possible aux princes moins puissants de contraindre leurs sujets aux sacrifices extraordinaires l'aide desquels ils rsistrent au pouvoir de l'Autriche; dans aucune autre circonstance, les divers tats n'auraient pu se runir contre l'ennemi commun. Jamais l'Autriche n'avait t plus puissante qu'aprs la victoire de Charles-Quint Mhlberg, o il avait triomph des Allemands. La libert de l'Allemagne semblait anantie jamais avec la ligue de Smalkalde: mais on la vit renatre avec Maurice de Saxe, nagure son plus dangereux ennemi. Tous les fruits de la victoire de Mhlberg prirent au congrs de Passau et la dite d'Augsbourg, et tous les prparatifs de l'oppression temporelle et spirituelle aboutirent des concessions et la paix. A la dite d'Augsbourg, l'Allemagne se divisa en deux religions et en deux partis politiques: elle ne se divisa qu'alors, parce qu'alors seulement la sparation devint lgale. Jusque-l, on avait considr les protestants comme des rebelles: on rsolut alors de les traiter comme des frres, non qu'on les reconnt pour tels, mais parce qu'on y tait forc. La confession d'Augsbourg osa se placer ds lors ct de la foi catholique, mais seulement comme une voisine tolre, avec des droits provisoires de soeur. Tout membre sculier de l'Empire eut le droit de dclarer unique et dominante, sur son territoire, la religion qu'il professait, et d'interdire le libre exercice du culte la communion rivale; il fut permis tout sujet de quitter le pays o sa religion tait opprime. Alors, pour la premire fois, la doctrine de Luther eut donc pour elle une sanction positive: si elle rampait dans la poussire en Bavire et en Autriche, elle avait la consolation de trner en Saxe et en Thuringe. Toutefois, au souverain seul tait rserv le droit de dcider quelle religion serait professe ou proscrite dans ses provinces; quant aux sujets, qui n'avaient point de reprsentants la dite, le trait ne s'occupa gure de leurs intrts. Seulement, dans les principauts ecclsiastiques, o la religion catholique resta irrvocablement dominante, le libre exercice du culte fut stipul en faveur des sujets protestants qui l'taient avant cette poque, et encore sous la seule garantie personnelle de Ferdinand, roi des Romains, qui avait mnag cette paix: garantie contre laquelle avait protest la partie catholique de l'Empire, et qui, insre dans le trait de paix avec cette protestation, ne reut point force de loi. Au reste, si les opinions avaient seules divis les esprits, avec quelle indiffrence n'aurait-on pas considr cette division! Mais ces opinions taient attachs des richesses, des dignits, des droits: circonstance qui rendit la sparation infiniment plus difficile. De deux frres qui avaient joui jusqu'alors en commun de leur patrimoine, l'un abandonnait la maison paternelle; de l rsultait la ncessit de partager avec celui qui restait. Le pre, n'ayant pu pressentir cette sparation, n'avait rien dcid pour ce cas. Pendant dix sicles, les bnfices fonds par les anctres avaient form successivement la richesse de l'glise, et ces anctres appartenaient aussi bien celui qui partait qu' son frre qui demeurait. Or, le droit de succession tait-il attach uniquement la maison paternelle, ou tenait-il au sang? Les donations avaient t faites l'glise catholique, parce qu'alors il n'en existait point encore d'autre; au frre an, parce qu'alors il tait fils unique. Le droit d'anesse serait-il appliqu dans l'glise, comme dans les familles nobles? De quelle valeur tait la prfrence accorde une partie, quand l'autre ne pouvait pas encore lui tre oppose? Les luthriens pouvaient-ils tre exclus de la jouissance de ces biens, que pourtant leurs anctres avaient contribu fonder, et en tre exclus pour ce seul motif qu' l'poque de la fondation on ne connaissait pas encore cette division en luthriens et en catholiques? Les deux partis ont dbattu et dbattent encore cette question avec des arguments spcieux; mais il serait aussi difficile l'un qu' l'autre de prouver son droit. Le droit n'a de dcisions que pour les cas supposables, et peut-tre les fondations ecclsiastiques ne sont-elles pas de ce nombre, du moins lorsqu'on tend les volonts des fondateurs des propositions dogmatiques. Comment supposer une donation ternelle faite une opinion variable? Quand le droit ne peut pas dcider, la force dcide, et c'est ce qui arriva ici. L'une des parties garda ce qu'on ne pouvait plus lui ter; l'autre dfendit ce qu'elle avait encore. Toutes les abbayes, tous les vchs sculariss avant la paix demeurrent aux protestants; mais les catholiques prirent leurs srets en stipulant, par une rserve spciale, qu'on n'en sculariserait plus d'autres l'avenir. Tout possesseur d'une fondation ecclsiastique directement soumise l'Empire, lecteur, vque ou abb, est dchu de ses bnfices et dignits, aussitt qu'il passe l'glise protestante; il doit vacuer ses possessions sur-le-champ, et le chapitre procde une nouvelle lection, comme si la place tait devenue vacante par un cas de mort. L'glise catholique d'Allemagne repose encore aujourd'hui sur cette ancre sacre de la _rserve ecclsiastique_, qui fit dpendre de leur profession de foi toute l'existence temporelle des princes appartenant l'glise. Que deviendrait cette glise, si l'ancre se brisait? Les membres protestants de l'Empire opposrent la rserve une opinitre rsistance, et, s'ils finirent par l'admettre dans le trait de paix, ce fut avec cette addition expresse que les deux parties ne s'taient pas mises d'accord sur ce point. Pouvait-il tre plus obligatoire pour eux que ne l'tait pour les catholiques la garantie de Ferdinand en faveur des sujets protestants dans les domaines ecclsiastiques? La paix laissait donc subsister deux points litigieux, et c'est leur sujet que la guerre s'alluma. C'est ainsi que les choses se passrent pour la libert religieuse et les biens ecclsiastiques; il n'en fut pas autrement des droits et des dignits. Le systme de l'Empire germanique tait calcul pour une seule glise, parce qu'il n'en existait qu'une dans le temps o ce systme prit naissance. L'glise s'est partage, la religion divise la dite en deux partis: et l'on voudrait cependant que le systme entier de l'Empire en suivit un seul exclusivement? Autrefois, tous les empereurs furent des fils de l'glise romaine, parce qu'elle tait sans rivale en Allemagne; mais tait-ce le rapport avec Rome qui constituait l'empereur des Allemands, et n'tait-ce pas plutt l'Allemagne qui se reprsentait dans son empereur? A l'ensemble du corps germanique appartient aussi la partie protestante: comment sera-t-elle reprsente dans une suite non interrompue d'empereurs catholiques? Les membres de la dite se jugent eux-mmes dans le tribunal suprme de l'Empire, parce que ce sont eux qui nomment les juges. Qu'ils soient eux-mmes leurs juges, qu'il y ait une justice gale pour tous, c'est le but de l'institution: ce but peut-il tre atteint, si les deux religions ne sigent pas dans le tribunal? Si, l'poque de la fondation, une seule croyance rgnait encore en Allemagne, ce fut un hasard; mais qu'aucun membre ne pt en opprimer un autre juridiquement, c'tait l'objet essentiel de l'institution. Cet objet est manqu, si un des partis religieux est en possession exclusive de juger l'autre: or l'objet doit-il tre sacrifi, par suite d'un changement accidentel? Les protestants ont fini, grand'peine, par conqurir pour leur religion le droit de sance dans la chambre impriale, mais sans arriver encore l'entire galit des voix. Quant la couronne d'empereur, aucun prince protestant ne s'y est lev jusqu' ce jour. Quoi qu'on puisse dire de l'galit que la paix religieuse d'Augsbourg introduisait entre les deux glises, il est incontestable que l'glise catholique en sortit victorieuse. Tout ce qu'obtint la luthrienne, ce fut la tolrance; tout ce que l'glise catholique cda, elle le sacrifia la ncessit et non la justice. Ce n'tait toujours pas une paix entre deux puissances juges gales; c'tait un simple compromis entre le souverain et un rebelle qu'il n'avait pu vaincre. Tous les procds de l'glise catholique envers les protestants semblent avoir dcoul de ce principe et en dcouler encore. C'tait toujours un crime de passer dans l'glise protestante, puisque la dfection tait punie d'un dommage aussi grave que celui dont la rserve menace les princes ecclsiastiques apostats. Dans la suite encore, l'glise catholique prfra s'exposer tout perdre par la force, plutt que de cder volontairement et en droit le moindre avantage. On pouvait garder l'espoir de reprendre ce que la violence aurait enlev, et ce n'tait jamais qu'une perte accidentelle; mais une prtention abandonne, un droit concd aux protestants, branlaient les fondements de l'glise catholique. Dans le trait mme de la paix de religion, on ne perdit point de vue ce principe. Ce qu'on abandonna, dans cet accord, aux vangliques, ne fut pas cd sans rserve: il fut expressment dclar que toutes les clauses ne seraient valables que jusqu'au prochain concile gnral, qui s'occuperait des moyens de runir les deux glises. Alors seulement, si cette dernire tentative chouait, la paix de religion serait d'une validit absolue. Si faible que ft l'esprance d'une runion, si peu srieuse que ft peut-tre cet gard l'intention des catholiques eux-mmes, on n'en avait pas moins gagn de restreindre le trait par cette condition. Ainsi cette paix de religion, qui devait teindre pour toujours le feu de la guerre civile, ne fut au fond qu'un expdient temporaire, un ouvrage de la ncessit et de la force; elle ne fut point dicte par la loi de l'quit; elle ne fut point le fruit d'ides pures sur la religion et la libert de religion. Une paix qui et eu ce caractre, les catholiques ne pouvaient la donner, et, si l'on veut tre de bonne foi, les vangliques ne pouvaient encore s'en accommoder. Bien loin de se montrer toujours absolument quitables envers les catholiques, ils opprimaient, quand cela tait en leur pouvoir, les calvinistes, qui, il est vrai, n'taient pas plus dignes de la tolrance, dans la meilleure acception du mot, vu qu'ils taient eux-mmes tout aussi loigns de la pratiquer. Pour une paix de religion de ce genre, l'poque n'tait pas mre, et il y avait encore trop de confusion dans les esprits. Comment une partie pouvait-elle demander l'autre ce qu'elle tait elle-mme incapable d'accorder? Ce que chaque parti religieux sauva ou gagna dans le trait d'Augsbourg, il le dut l'tat accidentel de puissance o il se trouvait l'un par rapport l'autre, lorsqu'on arrta les bases de cette paix. Mais ce que la force avait gagn, la force dut le maintenir: il fallait donc que le rapport de puissance subsistt l'avenir, sous peine de voir le trait perdre sa force. On avait trac, l'pe la main, les limites des deux glises; il fallait les garder avec l'pe, ou sinon, malheur au parti qui dsarmerait le premier! perspective incertaine, effrayante pour le repos de l'Allemagne, et qui dj le menaait du sein mme de la paix. L'Empire jouit alors d'une tranquillit momentane: le lien d'une concorde passagre semblait runir de nouveau en un seul corps ses membres diviss, en sorte que le sentiment du bien commun se rveilla mme pour un temps. Mais la sparation avait atteint l'Empire au coeur; rtablir la premire harmonie tait chose dsormais impossible. Si exactement que le trait de paix part avoir dtermin les droits des deux parties, il n'en fut pas moins l'objet d'interprtations diverses. Il avait impos un armistice aux combattants dans la plus grande chaleur de la lutte; il avait couvert le feu, il ne l'avait pas teint, et, des deux cts, il restait des prtentions non satisfaites. Les catholiques croyaient avoir trop perdu, les vangliques n'avoir pas assez gagn; les uns et les autres se ddommageaient en interprtant, selon leurs vues, la paix, qu'ils n'osaient pas enfreindre encore. Le puissant motif qui avait port tant de princes protestants embrasser avec un tel empressement la doctrine de Luther, je veux dire la prise de possession des biens ecclsiastiques, ne fut pas moins efficace aprs la conclusion de la paix qu'avant, et tous les bnfices mdiats, qui n'taient pas encore dans leurs mains, y passrent bientt. Toute la basse Allemagne fut, en peu de temps, scularise, et, s'il en fut autrement dans la haute, cela tint la vive rsistance des catholiques, qui y avaient la supriorit. Quand un parti se sentait le plus fort, il molestait ou opprimait l'autre; les princes ecclsiastiques surtout, tant, de tous les membres de l'Empire, les plus dpourvus de moyens de dfense, furent sans cesse inquits par le dsir d'agrandissement de leurs voisins non catholiques. Quiconque se sentait incapable de repousser la force par la force se rfugiait sous les ailes de la justice, et les plaintes en spoliations, contre les membres protestants de la dite, s'accumulrent devant le tribunal de l'Empire, assez dispos poursuivre les accuss par ses sentences, mais trop peu soutenu pour les faire excuter. La paix, qui accordait aux princes l'entire libert de religion, avait aussi pourvu, en quelque manire, aux intrts du sujet, en stipulant pour lui le droit de quitter en toute scurit le pays o son culte serait opprim. Mais la lettre morte du trait de paix ne pouvait le protger contre les violences qu'un souverain peut se permettre envers un sujet dtest; contre les perscutions inoues par lesquelles il peut entraver son migration; contre les piges, adroitement tendus, dans lesquels l'artifice, joint la force, peut enlacer les esprits. Le sujet catholique de princes protestants se plaignait hautement de la violation de la paix religieuse; l'vanglique, plus hautement encore, des perscutions que lui faisait subir son souverain catholique. L'animosit des thologiens et leur humeur querelleuse envenimaient des incidents insignifiants par eux-mmes et enflammaient les esprits: heureux encore si cette rage thologique s'tait puise sur l'ennemi commun, sans rpandre son venin sur les allis de sa propre croyance! L'union des protestants entre eux serait la fin parvenue maintenir l'quilibre entre les deux partis opposs et prolonger ainsi la paix; mais, pour mettre le comble la confusion, cette union cessa bientt. La doctrine que Zwingle avait rpandue Zurich et Calvin Genve ne tarda pas s'tablir aussi en Allemagne et diviser les protestants, au point qu'ils ne se reconnaissaient presque plus entre eux qu' leur commune haine contre la papaut. Les protestants de cette poque ne ressemblaient plus ceux qui avaient prsent, cinquante annes auparavant, leur confession de foi Augsbourg; et la raison de ce changement, c'est dans cette confession mme qu'il faut la chercher. Par elle, une limite positive fut trace la croyance luthrienne, avant que l'esprit d'examen, qui s'tait veill, acquiest cette limite, et les protestants sacrifirent aveuglment une partie de ce qu'ils avaient gagn se sparer de Rome. Ils trouvaient dj un point de runion suffisant dans les griefs que tous les protestants levaient galement contre la hirarchie romaine et les abus de l'glise, dans leur commune improbation des dogmes catholiques; cependant, ils cherchrent ce point de runion dans un nouveau systme de croyance positive, o ils placrent le signe distinctif de leur glise, son caractre essentiel et sa prminence, et auquel ils rattachrent le trait qu'ils conclurent avec les catholiques. C'est simplement comme adhrents la confession de foi qu'ils conclurent la paix de religion: ce titre seul donnait part aux avantages de cette paix; aussi, quel que ft le rsultat, ces adhrents devaient bientt se trouver dans une fcheuse position. Une barrire permanente tait oppose l'esprit d'examen, si les prescriptions de la confession de foi obtenaient une aveugle soumission; mais le point de runion tait perdu, si l'on se divisait au sujet du formulaire adopt. Malheureusement ce double effet se produisit, et les consquences funestes de l'un et de l'autre se manifestrent. L'un des partis s'attacha fermement la premire confession, et, si les calvinistes s'en loignrent, ce fut uniquement pour s'enfermer, d'une manire semblable, dans un nouveau systme de doctrine. Les protestants ne pouvaient donner leur ennemi commun de plus spcieux prtexte que cette division intestine, ni de spectacle plus agrable que celui de l'animosit avec laquelle ils se poursuivaient les uns les autres. Qui pouvait maintenant faire un crime aux catholiques de trouver ridicule l'arrogance avec laquelle les rformateurs avaient prtendu annoncer le seul vrai systme de religion? qui pouvait les blmer d'emprunter aux protestants eux-mmes des armes contre les protestants? et, en prsence de ces opinions contradictoires, de s'attacher l'autorit de leur croyance, qui, en partie, avait du moins pour elle une antiquit respectable et une majorit de suffrages plus respectable encore? Mais les protestants furent jets par leur division dans des embarras plus srieux encore. La paix de religion ne concernait que les adhrents la confession de foi, et les catholiques les pressrent de dclarer qui ils entendaient reconnatre pour leurs coreligionnaires. Les vangliques ne pouvaient, sans charger leur conscience, admettre dans leur union les rforms; ils ne pouvaient les exclure sans convertir d'utiles amis en dangereux ennemis. Cette dplorable sparation ouvrit ainsi la voie aux machinations des jsuites, pour semer la dfiance entre les deux partis et dtruire l'accord de leurs mesures. Enchans par la double crainte des catholiques et des adversaires qu'ils avaient dans leur propre secte, les protestants ngligrent le moment unique de conqurir leur glise un droit absolument gal celui de l'glise romaine. Ils eussent chapp tous ces embarras, la sparation des rforms et t sans prjudice pour la cause commune, si l'on avait cherch le point de runion uniquement dans ce qui loignait de l'glise romaine, et non dans des confessions d'Augsbourg ou des formulaires de concorde. Si divis que l'on ft sur tout le reste, on sentait unanimement qu'une sret qu'on n'avait due qu' l'galit des forces ne pouvait tre maintenue que par cette galit. Les rformes continuelles d'un parti, les efforts contraires de l'autre, entretenaient des deux cts la vigilance, et la teneur du trait de paix tait le sujet de contestations ternelles. Chaque dmarche d'un parti semblait ncessairement l'autre tendre violer la paix; ce qu'on se permettait soi-mme n'avait pour objet que de la maintenir. Tous les mouvements des catholiques n'avaient pas un but offensif, comme le leur reprochaient leurs adversaires; de leurs actes, plus d'un leur tait impos par la ncessit de se dfendre. L'autre parti avait fait voir, d'une manire non quivoque, quoi devaient s'attendre les catholiques si malheureusement ils avaient le dessous. L'avidit de la secte protestante pour les biens de l'glise ne leur laissait esprer aucun mnagement, sa haine, aucune gnrosit, aucune tolrance. Mais les protestants taient excusables aussi de montrer peu de confiance en la loyaut des catholiques. Les traitements perfides et barbares qu'on se permettait en Espagne, en France et dans les Pays-Bas envers leurs coreligionnaires; le honteux subterfuge de certains princes catholiques, qui se faisaient dlier par le chef de l'glise des serments les plus sacrs; l'abominable maxime, qu'on n'tait pas tenu de garder sa foi et sa parole aux hrtiques, avaient dshonor l'glise romaine aux yeux de tous les gens de bien. Point de promesse dans la bouche d'un catholique, point de serment si redoutable, qui pt rassurer le protestant. Comment se serait-il repos sur la paix de religion, que les jsuites prsentaient dans toute l'Allemagne comme une transaction provisoire, et que Rome avait mme solennellement rejete? Cependant le concile gnral, auquel on s'tait rfr dans le trait de paix, s'tait tenu dans la ville de Trente, mais, comme on l'avait prvu, sans pouvoir rconcilier les deux partis qui se combattaient, sans leur avoir fait faire un seul pas vers cette rconciliation, enfin sans que les protestants y eussent seulement envoy des dputs. Ils taient dsormais solennellement condamns par l'glise, dont le concile se dclarait le reprsentant. Pouvaient-ils trouver une garantie suffisante contre l'anathme dans un trait profane, et, de plus, impos par la force des armes, un trait appuy sur une condition qui semblait mise nant par le dcret du concile? L'apparence du droit ne manquait donc plus aux catholiques, s'ils se sentaient d'ailleurs assez forts pour enfreindre la paix de religion, et les protestants n'taient plus protgs que par le respect qu'inspirerait leur propre force. D'autres causes s'ajoutrent celles-l, pour augmenter la dfiance. L'Espagne, sur qui s'appuyait l'Allemagne catholique, faisait alors aux Pays-Bas une violente guerre, qui avait amen aux frontires de l'Allemagne l'lite des forces espagnoles. Comme elles seraient bien vite au coeur de l'Empire, si un coup dcisif les y rendait ncessaires! L'Allemagne tait alors comme une place de recrutement pour presque toutes les puissances europennes. La guerre de religion y avait amass des soldats que la paix laissait sans pain. Il tait facile, tant de princes, indpendants les uns des autres, de runir des troupes, qu'ils louaient ensuite des puissances trangres, soit par l'appt du gain, soit par esprit de parti. Philippe II attaqua les Pays-Bas avec des troupes allemandes, et ils se dfendirent avec des troupes allemandes. En Allemagne, des leves de ce genre alarmaient toujours un des deux partis: elles pouvaient tendre son oppression. Un envoy qui parcourait le pays, un lgat extraordinaire du pape, une confrence de princes, enfin toute nouveaut, tait ncessairement une menace pour les uns ou pour les autres. Ainsi vcut l'Allemagne pendant un demi-sicle, toujours la main sur l'pe: le moindre bruit de feuille effrayait. Ferdinand Ier, roi de Hongrie, et son excellent fils, Maximilien II, tinrent, durant cette poque difficile, les rnes de l'Empire. Avec un coeur plein de droiture, avec une patience vraiment hroque, Ferdinand avait mnag la paix d'Augsbourg et prodigu inutilement sa peine pour runir les deux glises dans le concile de Trente. Abandonn par son neveu, Philippe d'Espagne, press la fois en Hongrie et en Transylvanie par les armes victorieuses des Turcs, comment cet empereur aurait-il pu songer violer la paix de religion et dtruire lui-mme son laborieux ouvrage? Les faibles ressources de ses domaines puiss ne pouvaient suffire aux frais considrables de cette guerre des Turcs, toujours renaissante: il fallait recourir l'assistance de l'Empire, dont la paix de religion tenait seule encore runis en un mme corps les membres diviss. L'tat des finances de Ferdinand lui rendait les protestants aussi ncessaires que les catholiques, et lui imposait, par consquent, l'obligation de traiter les uns et les autres avec une gale justice: au milieu de leurs prtentions si contraires, c'tait un vritable travail de gant. Aussi le succs fut loin de rpondre ses voeux; et sa condescendance envers les protestants ne servit qu' rserver pour ses petits-fils la guerre, qui n'affligea pas ses derniers regards. La fortune ne fut pas beaucoup plus favorable son fils Maximilien, que la contrainte des circonstances et sa vie trop courte empchrent seules peut-tre d'lever la nouvelle religion sur le trne imprial. La ncessit avait appris au pre mnager les protestants; la ncessit et la justice dictrent au fils la mme conduite. Il en cota cher au petit-fils de n'avoir ni cout la justice ni cd la ncessit. Maximilien laissa six enfants mles: l'an, l'archiduc Rodolphe, hrita seul de ses tats et monta sur le trne imprial; ses frres ne reurent que de faibles apanages. Une ligne collatrale, continue par leur oncle, Charles de Styrie, possdait quelques annexes de territoires, qui furent runies la succession ds le rgne de Ferdinand II, son fils. Ainsi, ces pays excepts, la vaste puissance de la maison d'Autriche se trouvait maintenant runie tout entire dans une seule main; mais malheureusement cette main tait faible. Rodolphe II n'tait pas sans vertus, qui certainement lui auraient gagn l'amour des hommes, si son lot et t la condition prive. Son caractre tait doux; il aimait la paix; il cultivait les sciences, surtout l'astronomie, l'histoire naturelle, la chimie et l'tude des antiquits, avec une ardeur passionne, mais qui lui fit ngliger les affaires publiques, quand la situation inquitante de l'tat rclamait la plus srieuse attention, et qui l'entrana dans des prodigalits funestes, alors que ses finances puises rendaient ncessaire la plus rigoureuse conomie. Son got pour l'astronomie s'gara en rveries astrologiques, auxquelles s'abandonne si aisment un esprit craintif et mlancolique, comme tait le sien. Ce caractre et une jeunesse passe en Espagne ouvrirent son oreille aux inspirations de cette cour et aux mauvais conseils des jsuites, qui finirent par le gouverner absolument. Entran par des fantaisies d'amateur si peu dignes de son haut rang, effray par des prdictions ridicules, il se droba, selon la coutume espagnole, aux yeux de ses sujets, pour s'enfouir au milieu de ses antiquits et de ses pierres gemmes, et s'enfermer dans son laboratoire ou dans ses curies, tandis que la discorde la plus menaante dnouait tous les liens du corps germanique, et que la flamme de la rvolte commenait dj battre les marches de son trne. L'approche de sa personne tait interdite tous, sans exception. Il laissait en suspens les plus pressantes affaires. La perspective de la riche succession d'Espagne s'vanouit, parce qu'il ne sut se rsoudre pouser l'infante Isabelle. L'Empire tait menac de la plus pouvantable anarchie, parce que son chef, quoique sans hritier, ne pouvait se dterminer faire lire un roi des Romains. Les tats d'Autriche lui refusrent l'obissance; la Hongrie et la Transylvanie se dtachrent de sa souverainet, et la Bohme ne tarda pas suivre leur exemple. Les successeurs de ce Charles-Quint, si redout, couraient le danger d'tre dpouills d'une partie de leurs possessions par les Turcs, d'une autre par les protestants, et de succomber, sans espoir de salut, sous une ligue puissante de princes, qu'un grand monarque formait contre eux en Europe. Dans l'intrieur de l'Allemagne, il arriva ce qu'on avait toujours vu arriver quand le trne tait vacant ou que l'empereur manquait des qualits impriales. Les membres de l'Empire, lss ou abandonns par leur chef suprme, cherchent leur secours en eux-mmes, et il faut que des alliances supplent l'autorit qu'ils ne trouvent pas dans l'empereur. L'Allemagne se partage en deux _unions_, qui s'observent mutuellement les armes la main. Rodolphe, adversaire mpris de l'une, protecteur impuissant de l'autre, reste oisif et inutile entre elles, galement incapable de disperser ses ennemis et de dominer ses partisans. Que pouvait attendre, en effet, l'empire germanique d'un prince qui n'tait pas mme capable de dfendre contre un ennemi intrieur ses tats hrditaires? Pour prvenir la ruine complte de la maison d'Autriche, sa propre famille se runit contre lui, et une faction puissante se jette dans les bras de son frre. Chass de tous ses domaines, il n'a plus perdre que la couronne impriale, et la mort vient propos lui sauver cette dernire ignominie. Ce fut le mauvais gnie de l'Allemagne qui lui donna pour chef un Rodolphe, cette poque difficile, o une souple prudence et un bras puissant pouvaient seuls conserver la paix de l'Empire. En un temps plus tranquille, la Confdration germanique se serait elle-mme tire d'affaire, et Rodolphe, comme tant d'autres de son rang, aurait cach sa faiblesse dans une obscurit mystrieuse. Le besoin pressant des vertus qui lui manquaient fit paratre au grand jour son incapacit. La situation de l'Allemagne demandait un empereur qui pt donner par ses propres forces du poids ses rsolutions, et les tats hrditaires de Rodolphe, quelque considrables qu'ils fussent, se trouvaient dans une situation qui plaait leur souverain dans un extrme embarras. Les princes autrichiens taient, la vrit, catholiques, et de plus les soutiens de la papaut; mais il s'en fallait beaucoup que leurs tats fussent catholiques comme eux. Les nouvelles opinions y avaient aussi pntr; favorises par les embarras de Ferdinand et la bont de Maximilien, elles s'y taient rpandues avec un rapide succs. Les domaines autrichiens prsentaient en petit le mme spectacle que l'Allemagne en grand. La plupart des seigneurs et des chevaliers taient vangliques, et dans les villes les protestants avaient acquis une grande prpondrance. Lorsqu'ils eurent russi faire siger dans les tats des provinces quelques-uns des leurs, peu peu les protestants occuprent, l'une aprs l'autre, les charges provinciales, remplirent les conseils et supplantrent les catholiques. Contre l'ordre nombreux des seigneurs et des chevaliers et les dputs des villes, que pouvait faire la voix de quelques prlats, que des railleries grossires et un mpris insultant finirent mme par chasser entirement de la dite? L'assemble des tats d'Autriche devint ainsi insensiblement toute protestante, et, ds lors, la rforme fit des pas rapides vers une existence publique. Le prince dpendait des tats, parce que c'taient eux qui refusaient ou consentaient les impts. Ils profitrent de la gne financire de Ferdinand et de son fils, pour arracher ces princes une libert religieuse aprs l'autre. Enfin Maximilien accorda l'ordre des seigneurs et des chevaliers le libre exercice de leur culte, mais seulement sur leur propre territoire et dans leurs chteaux. Le zle indiscret des prdicateurs vangliques franchit ces bornes fixes par la sagesse. Au mpris de la dfense formelle, plusieurs se firent entendre publiquement dans les villes de province et mme Vienne, et le peuple courait en foule ce nouvel vangile, dont le meilleur assaisonnement tait les allusions et les invectives. Ce fut pour le fanatisme un aliment toujours nouveau, et l'aiguillon de ce zle impur envenima la haine des deux glises, si voisines l'une de l'autre. Parmi les tats hrditaires de l'Autriche, il n'en tait pas de moins srs et de plus difficiles dfendre que la Hongrie et la Transylvanie. L'impossibilit de protger ces deux pays contre la puissance voisine et suprieure des Turcs avait dj amen Ferdinand la dtermination humiliante de reconnatre, par un tribut annuel, la suzerainet de la Porte sur la Transylvanie: funeste aveu d'impuissance, et encore plus dangereuse amorce pour une inquite noblesse, lorsqu'elle croirait avoir se plaindre de son souverain. Les Hongrois ne s'taient pas soumis sans rserve la maison d'Autriche. Ils maintenaient la libert d'lire leur roi, et ils rclamaient firement tous les droits constitutionnels insparables de cette libert. Le proche voisinage de l'empire turc et la facilit de changer de matre impunment fortifiaient encore les magnats dans leur insolence. Mcontents de l'Autriche, ils se jetaient dans les bras des Ottomans; peu satisfaits de ceux-ci, ils revenaient la souverainet allemande. Leur passage frquent et rapide d'une domination une autre avait influ sur leur caractre: de mme que leur pays flottait entre les deux souverainets allemande et ottomane, leur esprit balanait incertain entre la rvolte et la soumission. Plus ces deux pays souffraient de se voir abaisss l'tat de provinces d'une monarchie trangre, plus ils aspiraient invinciblement obir un chef choisi parmi eux: aussi n'tait-il pas difficile un noble entreprenant d'obtenir leur hommage. Le pacha turc le plus voisin s'empressait d'offrir le sceptre et la couronne un seigneur rvolt contre l'Autriche; un autre avait-il enlev quelques provinces la Porte, l'Autriche lui en assurait la possession avec le mme empressement, heureuse de conserver par l une ombre de souverainet et d'avoir gagn un rempart contre les Turcs. Plusieurs de ces magnats, Bathori, Boschkai, Ragoczy, Bethlen, s'levrent ainsi successivement, en Hongrie et en Transylvanie, comme rois tributaires, et ils se maintinrent sans autre politique que de s'attacher l'ennemi, pour se rendre plus redoutables leur matre. Ferdinand, Maximilien et Rodolphe, tous trois souverains de Transylvanie et de Hongrie, puisrent leurs autres tats pour dfendre ces deux pays contre les invasions des Turcs et les rvoltes intrieures. A des guerres dsastreuses succdaient sur ce sol de courtes trves, qui n'taient gure moins funestes. La contre tait au loin dvaste dans toutes les directions, et le sujet maltrait se plaignait galement de son ennemi et de son protecteur. Dans ces provinces aussi, la rforme avait pntr, et, l'abri de leur libert d'tats, la faveur du tumulte, elle avait fait de sensibles progrs. On l'attaqua alors aussi imprudemment, et l'exaltation religieuse rendit l'esprit de faction plus redoutable. La noblesse de Transylvanie et de Hongrie, conduite par un rebelle audacieux, nomm Boschkai, lve l'tendard de la rvolte. Les insurgs hongrois sont sur le point de faire cause commune avec les protestants mcontents d'Autriche, de Moravie et de Bohme, et d'entraner tous ces pays dans un mme et formidable soulvement. Ds lors, la ruine de la religion romaine y devenait invitable. Ds longtemps, les archiducs d'Autriche, frres de l'empereur, voyaient avec une indignation muette la chute de leur maison: ce dernier vnement fixa leur rsolution. Le deuxime fils de Maximilien, l'archiduc Matthias, hritier prsomptif de Rodolphe et gouverneur de Hongrie, se leva pour soutenir la maison chancelante de Habsbourg. Dans ses jeunes annes, entran par le dsir d'une fausse gloire, ce prince avait, contre l'intrt de sa famille, prt l'oreille aux invitations de quelques rebelles des Pays-Bas, qui l'appelaient dans leur patrie, pour dfendre les liberts de la nation contre son propre parent, Philippe II. Matthias, qui avait cru reconnatre dans la voix d'une faction isole celle du peuple nerlandais tout entier, parut, cet appel, dans les Pays-Bas. Mais le succs rpondit aussi peu aux dsirs des Brabanons qu' son attente, et il abandonna sans gloire une imprudente entreprise. Sa seconde apparition dans le monde politique n'en eut que plus d'clat. Ses reprsentations redoubles l'empereur tant demeures sans effet, il appela Presbourg les archiducs, ses frres et ses cousins, et dlibra avec eux sur le danger croissant de leur maison. Ses frres sont unanimes pour lui remettre, comme l'an, la dfense de leur hritage, que laissait prir un frre imbcile. Ils dposent dans les mains de cet an tout leur pouvoir et tous leurs droits, et l'investissent de la pleine autorit d'agir selon ses vues pour le bien commun. Matthias ouvre aussitt des ngociations avec la Porte et les rebelles hongrois. Il est assez habile pour sauver le reste de la Hongrie, au moyen d'une paix avec les Turcs, et les prtentions de l'Autriche sur les provinces perdues, par un trait avec les rebelles. Mais Rodolphe, aussi jaloux de sa puissance souveraine que ngligent pour la soutenir, refuse de ratifier cette paix, qu'il regarde comme une atteinte coupable sa suprmatie. Il accuse l'archiduc d'intelligence avec l'ennemi et de projets criminels sur la couronne de Hongrie. L'activit de Matthias n'tait rien moins qu'exempte de vues intresses, mais la conduite de l'empereur hta l'excution de ces vues. La reconnaissance lui assurait l'attachement des Hongrois, auxquels il venait de donner la paix; ses ngociateurs lui promettaient le dvouement de la noblesse; en Autriche mme, il pouvait compter sur un nombreux parti: il ose donc dclarer plus ouvertement ses desseins et contester, les armes la main, avec l'empereur. Les protestants d'Autriche et de Moravie, prpars de longue main la rvolte et gagns maintenant par l'archiduc, qui leur promet la libert de conscience, prennent hautement et publiquement son parti, et effectuent leur runion, depuis longtemps redoute, avec les rebelles hongrois. Une formidable conjuration s'est forme tout coup contre l'empereur. Il se rsout trop tard rparer la faute commise; en vain il essaye de dissoudre cette ligue funeste. Dj tout le monde est en armes; la Hongrie, l'Autriche et la Moravie ont rendu hommage Matthias, qui marche dj sur la Bohme, o il va chercher l'empereur dans son chteau et trancher le nerf de sa puissance. Le royaume de Bohme n'tait pas pour l'Autriche une possession beaucoup plus tranquille que la Hongrie: la seule diffrence tait que, dans celle-ci, c'taient plutt des causes politiques, et, dans celle-l, la religion qui entretenaient la discorde. La Bohme avait vu, un sicle avant Luther, clater le premier feu des guerres de religion: la Bohme, un sicle aprs Luther, vit s'allumer la flamme de la guerre de Trente ans. La secte, laquelle Jean Huss donna naissance, avait toujours subsist depuis dans ce royaume, d'accord avec l'glise romaine pour les crmonies de la doctrine, l'exception du seul article de la cne, que les hussites prenaient sous les deux espces. Le concile de Ble avait accord ce privilge aux adhrents de Huss, dans une convention particulire, les _compactata de Bohme_, et, quoique les papes eussent ensuite contest cette concession, les hussites continuaient d'en jouir sous la protection des lois. L'usage du calice tant l'unique signe remarquable qui distingut cette secte, on la dsignait par le nom d'_utraquistes_ (les communiants sous l'une et l'autre espce), et elle se complaisait dans cette dnomination, parce qu'elle lui rappelait le privilge qui lui tait si cher. Mais sous ce nom se cachait aussi la secte, beaucoup plus rigide, des frres bohmes et moraves, qui s'cartaient de l'glise dominante en des points beaucoup plus importants et qui avaient beaucoup de rapports avec les protestants d'Allemagne. Chez les uns comme chez les autres, les nouveauts religieuses allemandes et suisses firent rapidement fortune, et le nom d'utraquistes, sous lequel ils surent cacher toujours leur changement de principes, les garantissait de la perscution. Au fond, ils n'avaient plus de commun que le nom avec les anciens utraquistes; ils taient, en ralit, de vrais protestants. Pleins de confiance dans la force de leur parti et la tolrance de l'empereur, ils osrent, sous le rgne de Maximilien, mettre au jour leurs vritables sentiments. A l'exemple des Allemands, ils rdigrent une confession de foi, dans laquelle luthriens et calvinistes reconnurent leurs opinions, et ils demandrent que tous les privilges de l'glise utraquiste d'autrefois fussent transfrs cette nouvelle confession. Cette demande rencontra de l'opposition chez leurs collgues catholiques des tats, et ils durent se contenter d'une assurance verbale de la bouche de l'empereur. Tant que Maximilien vcut, ils jouirent, mme sous leur nouvelle forme, d'une complte tolrance; mais, sous son successeur, les choses changrent de face. Il parut un dit imprial qui enlevait aux soi-disant frres bohmes la libert de religion. Ces frres bohmes ne se distinguaient en rien des autres utraquistes: la sentence de leur condamnation frappait donc ncessairement la fois tous les associs la confession de Bohme. Aussi s'opposrent-ils unanimement dans la dite au mandat imprial, mais ce fut sans succs. L'empereur et les membres catholiques des tats s'appuyrent sur les _compactata_ et sur le droit national de Bohme, o assurment il ne se trouvait rien encore en faveur d'une religion qui, au temps o cette ancienne lgislation naquit, n'avait pas encore pour elle la voix de la nation. Mais combien de changements s'taient faits depuis! Ce qui n'tait alors qu'une secte insignifiante tait devenu l'glise dominante; et n'tait-ce pas une vritable chicane de vouloir fixer par d'anciens pactes les limites d'une religion nouvelle? Les protestants de Bohme invoqurent la garantie verbale de Maximilien et la libert religieuse des Allemands, auxquels ils ne voulaient tre infrieurs en aucun point. Efforts inutiles: on refusa tout. Tel tait en Bohme l'tat des choses quand Matthias, dj matre de la Hongrie, de l'Autriche et de la Moravie, parut devant Kollin, pour soulever aussi les tats du pays contre l'empereur. L'embarras de Rodolphe fut son comble. Abandonn de tous ses autres pays hrditaires, il fondait sa dernire esprance sur les tats de Bohme, et il pouvait prvoir qu'ils abuseraient de sa dtresse pour le forcer d'admettre leurs prtentions. Aprs tant d'annes, il reparut enfin publiquement la dite de Prague. Pour montrer, au peuple aussi, qu'il vivait encore, il fallut ouvrir tous les volets de la galerie, longeant la cour, par laquelle il passa. C'est assez dire o, quant lui, l'on en tait venu. Ce qu'il avait craint arriva. Les tats, qui sentaient leur importance, ne voulurent entendre rien, avant d'avoir obtenu pour leurs privilges constitutionnels et pour la libert de religion une pleine sret. Il tait inutile de recourir maintenant encore aux anciens subterfuges; le sort de l'empereur tait dans leurs mains: il dut se plier la ncessit. Cependant, il ne cda que pour les autres demandes: il se rserva de rgler la prochaine dite les affaires de religion. Alors les Bohmes prirent les armes pour la dfense de Rodolphe: une sanglante guerre civile entre les deux frres paraissait invitable; mais l'empereur, qui ne craignait rien tant que de rester dans cette servile dpendance des tats, n'en attendit pas l'explosion et s'empressa de s'accommoder par une voie pacifique avec l'archiduc son frre. Par un acte formel de renonciation, il abandonna celui-ci, ce qu'il ne pouvait plus lui reprendre, l'Autriche et la Hongrie, et il le reconnut pour son successeur au trne de Bohme. L'empereur n'avait pay si cher sa dlivrance que pour s'engager immdiatement aprs dans un nouvel embarras. Les affaires de religion de la Bohme avaient t renvoyes la prochaine dite: elle s'ouvrit en 1609. Les tats demandaient la libert du culte, telle qu'elle avait exist sous le dernier empereur, un consistoire particulier, la cession de l'universit de Prague, et la permission de nommer dans leur sein des dfenseurs, ou protecteurs de leur libert. Rodolphe s'en tint sa premire rponse: le parti catholique avait enchan toutes les rsolutions du timide empereur. Si ritres et si menaantes que fussent les reprsentations des tats, il persista dans sa premire dclaration de n'accorder rien au del des anciennes conventions. La dite se spara sans avoir rien obtenu, et ses membres, irrits contre l'empereur, convinrent entre eux de se runir Prague, de leur propre autorit, pour aviser eux-mmes leurs intrts. Ils parurent en grand nombre Prague, et les dlibrations suivirent leur cours, sans gard la dfense de l'empereur, et presque sous ses yeux. La condescendance qu'il commena montrer ne fit que leur prouver combien ils taient redouts et accrut leur audace: sur l'article principal, Rodolphe resta inbranlable. Alors ils excutrent leurs menaces, et prirent srieusement la rsolution d'tablir eux-mmes en tous lieux le libre exercice de leur culte et d'abandonner l'empereur dans sa dtresse, jusqu' ce qu'il et approuv cette mesure. Ils allrent plus loin, et se donnrent eux-mmes les dfenseurs que l'empereur leur refusait. On en dsigna dix de chacun des trois ordres; on rsolut de mettre sur pied au plus tt une force militaire, et le comte de Thurn, principal instigateur de cette rvolte, fut nomm gnral major. Des actes si srieux obligrent enfin Rodolphe de cder: les Espagnols eux-mmes le lui conseillrent. Dans la crainte que les tats, pousss bout, ne se donnassent enfin au roi de Hongrie, il signa la fameuse _lettre impriale_ ou _de Majest_ que les Bohmes ont invoque, sous les successeurs de Rodolphe, pour justifier leur soulvement. Par cette lettre, la confession de Bohme, que les tats avaient prsente Maximilien, acqurait absolument les mmes droits que l'glise catholique. Les utraquistes (c'est par ce nom que les protestants de Bohme continuaient de se dsigner) obtiennent l'universit de Prague et un consistoire particulier, entirement indpendant du sige archipiscopal de Prague. Ils conservent toutes les glises qu'ils possdent dans les villes, les villages et les bourgs, la date de la publication de la lettre; et, s'ils veulent encore en btir de nouvelles, cette facult ne sera interdite ni l'ordre des seigneurs et chevaliers ni aucune ville. C'est sur ce dernier article de la lettre impriale que s'leva plus tard la querelle qui mit l'Europe en feu. La lettre impriale faisait de la Bohme protestante une sorte de rpublique. Les tats avaient appris connatre la force que leur donnaient la constance, l'union et le bon accord dans leurs mesures. Il ne restait gure plus l'empereur qu'une ombre de sa puissance souveraine. L'esprit de rvolte trouva un dangereux encouragement dans la personne des soi-disant protecteurs de la libert. L'exemple et le succs de la Bohme taient un signal sduisant pour les autres tats hrditaires de l'Autriche, et tous se disposaient arracher les mmes privilges par les mmes moyens. L'esprit de libert parcourait une province aprs l'autre, et, comme c'tait surtout la discorde des princes autrichiens que les protestants avaient mise profit si heureusement, on se hta de rconcilier l'empereur avec le roi de Hongrie. Mais cette rconciliation ne pouvait tre sincre. L'offense tait trop grave pour tre pardonne, et Rodolphe continua de nourrir dans son coeur une haine inextinguible contre Matthias. Il s'arrtait avec douleur et colre la pense que le sceptre de Bohme devait aussi venir la fin dans cette main dteste; et la perspective n'tait gure plus consolante pour lui, si Matthias mourait sans hritier. Alors Ferdinand, archiduc de Grtz, qu'il aimait tout aussi peu, devenait le chef de la famille. Pour l'exclure, ainsi que Matthias, du trne de Bohme, il conut le dessein de faire passer cet hritage au frre de Ferdinand, l'archiduc Lopold, vque de Passau, celui de tous ses agnats qu'il aimait le plus et qui avait le mieux mrit de sa personne. Les ides des Bohmes sur leur droit de libre lection au trne, leur penchant pour la personne de Lopold, semblaient favorables ce projet, pour lequel Rodolphe avait consult sa partialit et son dsir de vengeance plus que l'intrt de sa maison. Cependant, pour accomplir son dessein, il avait besoin de forces militaires, et il rassembla en effet des troupes dans l'vch de Passau. Nul ne connaissait la destination de ce corps; mais une incursion soudaine qu'il fit en Bohme, par dfaut de solde, et l'insu de l'empereur, et les dsordres qu'il y commit, soulevrent contre Rodolphe tout le royaume. Vainement il protesta de son innocence auprs des tats de Bohme: ils n'y voulurent pas croire. Vainement il essaya de rprimer la licence spontane de ses soldats: il ne put s'en faire couter. Supposant que ces prparatifs avaient pour objet la rvocation de la lettre de Majest, les dfenseurs de la libert armrent toute la Bohme protestante, et Matthias fut appel dans le pays. L'empereur, aprs que ses troupes de Passau eurent t expulses, resta dans Prague, priv de tout secours. On le surveillait, comme un prisonnier, dans son propre chteau, et l'on loigna de lui tous ses conseillers. Cependant, Matthias avait fait son entre Prague au milieu de l'allgresse, universelle, et, bientt aprs, Rodolphe fut assez pusillanime pour le reconnatre roi de Bohme: svre dispensation du sort, qui contraignit cet empereur de transmettre pendant sa vie, son ennemi, un trne qu'il n'avait pas voulu lui laisser aprs sa mort! Pour comble d'humiliation, on le fora de relever de toutes leurs obligations ses sujets de Bohme, de Silsie et de Lusace, par un acte de renonciation crit de sa main. Il obit, le coeur dchir. Tous, ceux-l mmes qu'il croyait s'tre le plus attachs, l'avaient abandonn. Aprs avoir sign, il jeta par terre son chapeau, et brisa avec les dents la plume qui lui avait rendu ce honteux service. Tandis que Rodolphe perdait l'un aprs l'autre ses tats hrditaires, il ne soutenait pas beaucoup mieux sa dignit impriale. Chacun des partis religieux qui divisaient l'Allemagne s'efforait toujours de gagner du terrain aux dpens de l'autre ou de se garantir contre ses attaques. Plus tait faible la main qui tenait le sceptre imprial, et plus les protestants et les catholiques se sentaient abandonns eux-mmes: plus devaient s'accrotre la vigilance avec laquelle ils s'observaient rciproquement, et leur mutuelle dfiance. Il suffisait que l'empereur ft gouvern par les jsuites, et dirig par les conseils de l'Espagne, pour donner aux protestants un sujet d'alarmes et un prtexte leurs hostilits. Le zle inconsidr des jsuites, qui, dans leurs crits et du haut de leur chaire, jetaient du doute sur la validit de la paix de religion, excitait toujours plus la dfiance des religionnaires, et leur faisait souponner dans la dmarche la plus indiffrente des catholiques des vues dangereuses. Tout ce qui tait entrepris, dans les tats hrditaires de l'empereur, pour limiter la religion vanglique veillait l'attention de toute l'Allemagne protestante, et ce puissant soutien, que les sujets vangliques de l'Autriche trouvaient ou se flattaient de trouver chez leurs coreligionnaires, contribuait beaucoup leur audace et aux rapides succs de Matthias. On croyait dans l'Empire que la dure prolonge de la paix de religion n'tait due qu'aux embarras o les troubles intrieurs de ses tats hrditaires jetaient l'empereur: aussi ne se pressait-on nullement de le tirer de ces embarras. Presque toutes les affaires de la dite de l'Empire demeuraient en suspens, soit par la ngligence de Rodolphe, soit par la faute des princes protestants, qui s'taient fait une loi de ne subvenir en rien aux besoins communs, tant qu'on n'aurait pas fait droit leurs griefs. Ces griefs portaient principalement sur le mauvais gouvernement de l'empereur, sur la violation de la paix religieuse, et sur les nouvelles usurpations du conseil aulique de l'Empire, qui avait commenc sous ce rgne tendre sa juridiction aux dpens de la chambre impriale. Autrefois, les empereurs avaient prononc souverainement par eux-mmes dans les cas de peu d'importance, avec le concours des princes dans les cas graves, sur toutes les contestations qui s'levaient entre les membres de l'Empire, et que le droit du plus fort n'avait pas termines sans leur intervention; ou bien ils remettaient la dcision des juges impriaux, qui suivaient la cour. A la fin du quinzime sicle, ils avaient transfr cette juridiction souveraine un tribunal rgulier, permanent et fixe, la chambre impriale de Spire, et les membres de l'Empire, pour n'tre pas opprims par la volont arbitraire de l'empereur, s'taient rserv le droit d'en nommer les assesseurs et d'examiner les jugements par des rvisions priodiques. Ce droit des membres de l'Empire, nomm le droit de _prsentation_ et de _visitation_, la paix de religion l'avait tendu aux membres luthriens, si bien que dsormais les causes protestantes eurent aussi des juges protestants, et qu'une sorte d'quilibre parut exister entre les deux religions dans ce tribunal suprme de l'Empire. Mais les ennemis de la rformation et des liberts germaniques, attentifs tout ce qui pouvait favoriser leurs vues, trouvrent bientt un expdient pour dtruire le bon effet de cette institution. Peu peu, l'usage s'introduisit qu'un tribunal particulier de l'empereur, le conseil aulique imprial, tabli Vienne, et sans autre destination, dans l'origine, que d'assister l'empereur de ses avis dans l'exercice de ses droits personnels incontests; un tribunal dont les membres, nomms arbitrairement par l'empereur seul et pays par lui seul, devaient prendre pour loi suprme l'intrt de leur matre, pour unique rgle l'avantage de la religion catholique, qu'ils professaient: que ce conseil, dis-je, exert la haute justice sur les membres de l'Empire. Beaucoup d'affaires litigieuses, entre des membres de diffrente religion, sur lesquelles la chambre impriale avait seule le droit de prononcer, ou qui, avant son institution, ressortissaient au conseil des princes, taient maintenant portes devant le conseil aulique. Il ne faut pas s'tonner si les sentences de ce tribunal trahissaient leur origine, et si des juges catholiques et des cratures de l'empereur sacrifiaient la justice l'intrt de la religion catholique et de l'empereur. Quoique tous les membres de l'Empire semblassent intresss s'lever temps contre un abus si dangereux, cependant les protestants, qu'il blessait plus sensiblement, se levrent seuls (encore ne furent-ils pas unanimes) pour dfendre la libert allemande, qu'une institution si arbitraire attaquait dans ce qu'elle a de plus sacr, l'administration de la justice. Certes l'Allemagne n'aurait eu gure se fliciter d'avoir aboli le droit du plus fort et institu la chambre impriale, si l'on et encore souffert, ct de ce tribunal, la juridiction arbitraire de l'empereur. Les membres de l'Empire germanique eussent fait bien peu de progrs, en comparaison des temps de barbarie, si la chambre impriale, o ils sigeaient ct de l'empereur et pour laquelle ils avaient renonc leur ancien droit de princes souverains, avait d cesser d'tre une juridiction ncessaire. Mais, cette poque, les esprits alliaient souvent les plus tranges contradictions. Alors, au titre d'empereur, lgu par le despotisme romain, s'attachait encore une ide de pouvoir absolu, qui faisait avec le reste du droit public allemand le plus ridicule contraste, mais qui tait nanmoins soutenue par les juristes, propage par les fauteurs du despotisme et reue par les faibles comme un article de foi. A ces griefs gnraux s'ajouta peu peu une suite d'incidents particuliers, qui portrent enfin les inquitudes des protestants jusqu' la plus vive dfiance. A l'poque des perscutions religieuses exerces par les Espagnols dans les Pays-Bas, quelques familles protestantes s'taient rfugies dans la ville impriale catholique d'Aix-la-Chapelle, o elles s'tablirent demeure et augmentrent insensiblement le nombre de leurs adhrents. Ayant russi, par adresse, faire entrer quelques personnes de leur croyance dans le conseil de la ville, les religionnaires demandrent une glise et l'exercice public de leur culte, et comme ils essuyrent un refus, ils se firent raison par la force et s'emparrent mme de toute l'administration municipale. C'tait pour l'empereur et tout le parti catholique un coup trop sensible de voir une ville si considrable au pouvoir des protestants. Toutes les reprsentations de Rodolphe et ses ordres de rtablir les choses sur l'ancien pied tant demeurs sans effet le conseil aulique mit la ville au ban de l'Empire, par une sentence qui ne reut toutefois son excution que sous le rgne suivant. Les protestants firent, pour tendre leur domaine et leur puissance, deux autres tentatives plus considrables. L'lecteur de Cologne, Gebhard, n Truchsess de Waldbourg, conut pour la jeune comtesse Agns de Mansfeld, chanoinesse de Gerresheim, une violente passion, laquelle Agns ne fut pas insensible. Comme les yeux de toute l'Allemagne taient fixs sur cette liaison, les deux frres de la comtesse, zls calvinistes, demandrent satisfaction de cette atteinte l'honneur de leur maison, qui ne pouvait tre sauv par un mariage, tant que l'lecteur demeurerait vque catholique. Ils le menacrent de laver cette tache dans son sang et celui de leur soeur, s'il ne renonait aussitt tout commerce avec la comtesse ou ne lui rendait l'honneur devant les autels. L'lecteur, indiffrent toutes les consquences de sa dmarche, n'couta que la voix de l'amour. Soit qu'il et dj, en gnral, du penchant pour la religion rforme, soit que les charmes de son amante oprassent seuls ce miracle, il abjura la foi catholique et conduisit la belle Agns l'autel. L'affaire tait de la plus haute importance. D'aprs la lettre de la rserve ecclsiastique, l'lecteur avait perdu par cette apostasie tous ses droits l'archevch; et, si les catholiques taient jamais intresss faire excuter la rserve, c'tait surtout lorsqu'il s'agissait d'un lectorat. D'un autre ct, il tait bien dur de renoncer au pouvoir suprme, et cela cotait plus encore la tendresse d'un poux qui aurait tant dsir de donner plus de prix l'offre de son coeur et de sa main par l'hommage d'une principaut. La rserve ecclsiastique tait d'ailleurs un point litigieux du trait d'Augsbourg, et toute l'Allemagne protestante jugeait d'une extrme importance d'enlever au parti catholique ce quatrime lectorat. Dj l'exemple d'actes pareils avait t donne, et avec un heureux succs, dans plusieurs bnfices ecclsiastiques de la basse Allemagne. Plusieurs chanoines de Cologne taient ds lors protestants et tenaient pour l'lecteur; dans la ville mme, il pouvait compter sur de nombreux adhrents de la mme religion. Tous ces motifs, auxquels les encouragements de ses amis et de ses proches, et les promesses de plusieurs cours allemandes donnaient encore plus de force, dcidrent l'lecteur garder son archevch, mme aprs son changement de religion. Mais on vit bientt qu'il avait entrepris une lutte au-dessus de ses forces. En permettant le libre exercice du culte vanglique dans le pays de Cologne, il avait dj provoqu la plus violente opposition de la part des chanoines et des membres des tats. L'intervention de l'empereur et l'anathme de Rome, qui l'excommuniait comme apostat et le dpouillait de toutes ses dignits ecclsiastiques et sculires, armrent contre lui ses tats et son chapitre. Gebhard leva des troupes; les chanoines en firent autant. Pour s'assurer promptement un puissant soutien, ils se htrent de nommer un nouvel lecteur, et le choix tomba sur l'vque de Lige, prince de Bavire. Alors commena une guerre civile, qui pouvait aisment aboutir une rupture gnrale de la paix dans l'Empire, vu le grand intrt que devaient prendre cet incident les deux partis qui divisaient l'Allemagne. Les protestants s'indignaient surtout que le pape et os, en vertu d'un prtendu pouvoir apostolique, dpouiller de ses dignits impriales un prince de l'Empire. Mme dans l'ge d'or de leur domination spirituelle, les papes s'taient vu contester ce droit: combien plus dans un sicle o, au sein d'un parti, leur autorit tait entirement tombe et ne reposait chez l'autre que sur de trs-faibles appuis! Toutes les cours protestantes d'Allemagne intervinrent nergiquement ce sujet auprs de l'empereur. Henri IV, qui n'tait encore alors que roi de Navarre, ne ngligea aucune voie de ngociations pour recommander avec instance aux princes allemands de maintenir leurs droits. Le cas tait dcisif pour la libert de l'Allemagne. Quatre voix protestantes contre trois voix catholiques, dans le collge des lecteurs, faisaient ncessairement pencher la balance en faveur des protestants et fermaient pour toujours la maison d'Autriche l'accs du trne imprial. Mais l'lecteur Gebhard avait embrass la religion rforme, et non la luthrienne: cette seule circonstance fit son malheur. L'animosit qui rgnait entre ces deux glises ne permit pas aux princes vangliques de le regarder comme un des leurs et de l'appuyer comme tel avec nergie. Tous l'avaient encourag, il est vrai, et lui avaient promis des secours; mais un prince apanag de la maison palatine, le comte palatin Jean Casimir, zl calviniste, fut le seul qui lui tint parole. Malgr la dfense de l'empereur, il accourut, avec sa petite arme, dans le pays de Cologne; mais il ne fit rien de considrable, parce que l'lecteur, qui manquait mme des choses les plus ncessaires, le laissa absolument sans aide. L'lecteur nouvellement lu fit des progrs d'autant plus rapides, qu'il tait puissamment soutenu par ses parents bavarois et par les Espagnols, qui le secoururent des Pays-Bas. Les soldats de Gebhard, laisss sans paye par leur matre, livrrent l'ennemi une place aprs l'autre; d'autres furent obliges de capituler. Gebhard se maintint un peu plus longtemps dans ses tats de Westphalie, jusqu' ce qu'il fut contraint l aussi de cder devant des forces suprieures. Aprs avoir fait pour son rtablissement plusieurs tentatives inutiles en Hollande et en Angleterre, il se retira dans l'vch de Strasbourg, o il mourut doyen du chapitre: premire victime de la rserve ecclsiastique ou plutt du dfaut d'harmonie entre les protestants d'Allemagne! A cette querelle de Cologne s'en rattacha bientt une autre dont Strasbourg fut le thtre. Plusieurs chanoines protestants de Cologne, atteints de l'anathme papal en mme temps que l'lecteur, s'taient rfugis dans l'vch de Strasbourg, o ils possdaient des prbendes. Les chanoines catholiques se faisant scrupule, vu qu'ils taient proscrits, de leur en permettre la jouissance, ils se mirent eux-mmes en possession, de leur autorit prive et par la force, et un puissant parti protestant de la bourgeoisie de Strasbourg leur donna bientt la supriorit dans le chapitre. Les chanoines catholiques s'enfuirent Saverne; l, sous la protection de leur vque, ils continurent de tenir leur chapitre, comme le seul rgulier, et dclarrent intrus les chanoines rests Strasbourg. Cependant ceux-ci s'taient renforcs par l'admission de plusieurs membres protestants de haute naissance, si bien qu' la mort de l'vque, ils osrent en prsenter un nouveau dans la personne d'un prince protestant, Jean-Georges de Brandebourg. Les chanoines catholiques, loin d'accepter ce choix, prsentrent l'vque de Metz, prince lorrain, qui signala aussitt son lection par des hostilits sur le territoire de Strasbourg. La ville de Strasbourg ayant pris les armes pour le chapitre protestant et le prince de Brandebourg, et le parti contraire, soutenu par des troupes lorraines, cherchant s'emparer des biens de l'vch, il s'ensuivit une longue guerre, accompagne, suivant l'esprit du temps, de barbares dvastations. Vainement l'empereur voulut interposer son autorit souveraine pour dcider la querelle: les biens de l'vch restrent longtemps encore diviss entre les deux partis, jusqu' ce qu'enfin le prince protestant abandonna ses prtentions pour un mdiocre quivalent en argent. Ainsi l'glise catholique sortit encore triomphante de cette affaire. Ce diffrend tait peine termin, qu'il se passa Donawert, ville impriale de Souabe, un vnement plus inquitant encore pour toute l'Allemagne protestante. Dans cette ville, jusque-l catholique, le parti protestant avait pris, par les voies accoutumes, une telle prpondrance, sous les rgnes de Ferdinand et de son fils, que les catholiques furent rduits se contenter d'une glise succursale dans le couvent de la Sainte-Croix et drober aux scandales de l'autre parti la plupart de leurs crmonies religieuses. Enfin un abb fanatique de ce couvent osa braver les sentiments populaires et ordonner une procession publique, avec la croix en tte et les bannires dployes; mais on le fora bientt de renoncer son entreprise. L'anne suivante, ce mme abb, encourag par une dclaration favorable de l'empereur, ayant renouvel cette procession, on se porta des actes publics de violence. Comme la procession revenait, la populace fanatique ferma la porte aux religieux, abattit leurs bannires, et les accompagna chez eux avec des cris et des injures. Une citation impriale fut la suite de ces violences, et, le peuple furieux ayant menac la personne des commissaires impriaux, toutes les tentatives d'accommodement amiable ayant chou auprs de cette multitude fanatique, la ville fut mise formellement au ban de l'Empire, et le duc Maximilien de Bavire charg d'excuter la sentence. A l'approche de l'arme bavaroise, le dcouragement s'empara tout coup de cette bourgeoisie nagure si arrogante, et elle posa les armes sans rsistance. L'entire abolition du culte protestant dans ses murs fut le chtiment de sa faute. Donawert perdit ses privilges, et, de ville impriale de Souabe, elle devint ville provinciale de Bavire. Il y avait dans cette affaire deux circonstances qui devaient exciter au plus haut degr l'attention des protestants, quand mme l'intrt de la religion aurait eu pour eux moins de force. C'tait le conseil aulique de l'Empire, tribunal arbitraire et entirement catholique, dont ils contestaient d'ailleurs si vivement la juridiction, qui avait rendu la sentence, et l'on avait charg de l'excution le duc de Bavire, le chef d'un cercle tranger. Des actes si contraires la constitution faisaient prvoir, de la part des catholiques, des mesures violentes qui pouvaient bien s'appuyer sur une entente secrte et un plan dangereux, et finir par la ruine entire de leur libert religieuse. Dans un tat de choses o la force fait la loi, o toute sret repose sur le pouvoir, le parti le plus faible sera toujours le plus press de se mettre en dfense. C'est ce qu'on vit alors en Allemagne. Si les catholiques avaient rellement form quelques desseins hostiles contre les protestants, il tait raisonnable de croire que les premiers coups seraient ports sur l'Allemagne du sud plutt que sur celle du nord, parce que, dans la basse Allemagne, les protestants taient lis entre eux, sans interruption, sur une grande tendue de pays, et pouvaient, par consquent, se soutenir fort aisment les uns les autres; tandis que, dans la haute Allemagne, spars de leurs coreligionnaires, entours de tous cts par les catholiques, ils taient exposs sans dfense toute irruption. En outre, si, comme il tait prsumer, les catholiques voulaient mettre profit les divisions intestines des protestants et diriger leur attaque contre une seule secte, les calvinistes, qui taient les plus faibles et d'ailleurs exclus du trait de paix, se trouvaient videmment dans un danger plus prochain, et c'tait sur eux que devaient tomber les premiers coups. Les deux circonstances se rencontraient dans les tats de l'lecteur palatin: ils avaient dans le duc de Bavire un voisin redoutable, et leur retour au calvinisme ne leur permettait d'esprer ni la protection du trait de paix religieuse, ni de grands secours des membres vangliques de l'Empire. Aucun pays d'Allemagne n'a prouv, en aussi peu d'annes, des changements de religion aussi rapides que le Palatinat cette poque. On vit, dans le court espace de soixante annes, ce pays, malheureux jouet de ses matres, prter deux fois serment la doctrine de Luther, et deux fois l'abandonner pour celle de Calvin. D'abord l'lecteur Frdric III avait t infidle la confession d'Augsbourg, dont Louis, son fils an et son successeur, fit de nouveau, par un changement brusque et violent, la religion dominante. Les calvinistes furent dpouills de leurs glises dans tout le pays; leurs ministres, et mme les matres d'cole de leur confession, furent bannis hors des frontires; ce prince vanglique si zl les poursuivit jusque dans son testament, en ne donnant pour tuteurs son fils encore mineur que des luthriens d'une svre orthodoxie. Mais son frre, le comte palatin Jean Casimir, cassa ce testament illgal, et, en vertu de la bulle d'or, il prit possession de la tutelle et de toute l'administration. On donna au jeune lecteur, Frdric IV, g de neuf ans, des instituteurs calvinistes, qui l'on recommanda d'extirper de l'me de leur lve l'hrsie luthrienne, dussent-ils y employer les coups. Si l'on agissait de la sorte avec le matre, il est ais de deviner comment on traitait les sujets. Ce fut sous ce Frdric IV que la cour palatine se donna beaucoup de mouvement pour entraner les membres protestants de l'Empire d'Allemagne de communes mesures contre la maison d'Autriche, et, s'il tait possible, une ligue gnrale. Outre que cette cour tait dirige par les conseils de la France, conseils dont l'me tait la haine de l'Autriche, le soin de sa propre sret l'obligeait de se mnager temps le secours, si douteux, des vangliques contre un ennemi voisin et suprieur en forces. Mais de grandes difficults s'opposaient cette ligue: l'antipathie des vangliques pour les rforms le cdait peine leur commune horreur des papistes. On chercha donc premirement runir les deux communions, pour faciliter ensuite l'alliance politique; mais toutes les tentatives chourent: elles n'aboutirent le plus souvent qu' fortifier chaque parti dans sa croyance. Il ne restait d'autre ressource que d'augmenter la dfiance et la crainte des vangliques, pour leur faire juger la runion ncessaire. On amplifia les forces des catholiques; on exagra le danger; des vnements fortuits furent attribus un plan mdit; de simples incidents furent dfigurs par des interprtations odieuses, et l'on prta toute la conduite des catholiques un accord et une prmditation, dont ils taient vraisemblablement bien loigns. La dite de Ratisbonne, o les protestants s'taient flatts de faire renouveler la paix de religion, s'tait spare sans rsultat, et leurs anciens griefs venait de s'ajouter l'oppression rcente de Donawert. Alors s'effectua, avec une incroyable rapidit, la runion si longtemps dsire et tente. L'lecteur palatin Frdric IV, le comte palatin de Neubourg, deux margraves de Brandebourg, le margrave de Bade et le duc Jean Frdric de Wurtemberg, ainsi des luthriens avec des calvinistes, conclurent Anhausen, en Franconie (1608), pour eux et leurs hritiers, une troite alliance nomme l'_Union vanglique_. Les princes unis se promettaient, contre tout offenseur, conseils et secours mutuels, dans ce qui intressait la religion et leurs droits de membres de l'Empire; ils se reconnaissaient tous solidaires. Si un membre de l'Union voyait ses tats envahis, les autres devaient s'armer sur-le-champ et courir sa dfense. Les terres, les villes et les chteaux des allis seraient ouverts, en cas de ncessit, aux troupes de chacun; les conqutes seraient partages entre tous selon la mesure du contingent fourni. En temps de paix, la direction de toute l'alliance serait remise l'lecteur palatin, mais avec des pouvoirs limits. Pour subvenir aux frais, on exigea des avances, et un fonds fut consign. La diffrence de religion, entre luthriens et calvinistes, ne devait avoir sur l'Union aucune influence. On se liait pour dix ans. Chaque associ avait d s'engager recruter de nouveaux membres. L'lecteur de Brandebourg se montra bien dispos, celui de Saxe dsapprouva l'alliance; la Hesse ne put venir bout de se dterminer; les ducs de Brunswick et de Lunebourg voyaient aussi la chose des difficults. Mais les trois villes impriales de Strasbourg, Nuremberg et Ulm ne furent pas pour l'Union une acquisition de mdiocre importance, parce qu'on avait grand besoin de leur argent, et que leur exemple pouvait tre suivi par plusieurs autres villes impriales. Les membres ligus de la dite, jusque-l timides et peu redouts dans leur isolement, tinrent, l'Union une fois conclue, un langage hardi. Ils portrent devant l'empereur, par le prince Christian d'Anhalt, leurs plaintes et leurs demandes communes, dont les principales taient le rtablissement de Donawert, l'abolition de la juridiction aulique, et mme une rforme dans l'administration et le conseil de l'empereur. Les princes avaient eu soin de choisir, pour lui faire ces reprsentations, le moment o les troubles de ses tats hrditaires le laissaient peine respirer; o il venait de perdre et de voir passer au pouvoir de Matthias l'Autriche et la Hongrie; o il n'avait sauv sa couronne de Bohme que par la concession de la lettre impriale; enfin, o la succession de Juliers prparait dj de loin un nouvel embrasement. Il ne faut donc pas s'tonner que l'indolent monarque se soit press moins que jamais de se rsoudre, et que les princes unis aient pris les armes avant qu'il et seulement dlibr. Les catholiques observaient l'Union d'un regard souponneux; l'Union surveillait avec la mme dfiance les catholiques et l'empereur, qui suspectait lui-mme l'un et l'autre parti: l'inquitude et l'irritation taient partout au comble. Et il fallut que, dans ce moment critique, la mort du duc Jean Guillaume de Juliers vint encore ouvrir, dans le pays de Juliers et de Clves, une succession trs-litigieuse. Huit prtendants rclamaient cet hritage, que des traits solennels avaient dclar indivisible, et l'empereur, qui laissait voir le dsir de le retirer, comme fief imprial tomb en dshrence, pouvait passer pour un neuvime comptiteur. Quatre d'entre eux, l'lecteur de Brandebourg, le comte palatin de Neubourg, le comte palatin de Deux-Ponts et le margrave de Burgau, prince autrichien, rclamaient cette succession, comme fief fminin, au nom de quatre princesses, soeurs du feu duc. Deux autres, l'lecteur de Saxe, de la ligne albertine, et les ducs de Saxe, de la ligne ernestine, s'appuyaient sur une expectative plus ancienne, que l'empereur Frdric III leur avait accorde sur cet hritage, et que Maximilien Ier avait confirme aux deux maisons de Saxe. On s'arrta peu aux prtentions de quelques princes trangers. L'lecteur de Brandebourg et le comte de Neubourg avaient peut-tre le droit le mieux fond, un droit qui leur donnait, ce semble, des chances assez gales. Aussi, ds que la succession fut ouverte, ces deux princes firent prendre possession de l'hritage: Brandebourg agit le premier; Neubourg suivit son exemple. Ils commencrent leur querelle avec la plume, et l'auraient vraisemblablement finie avec l'pe: mais l'intervention de l'empereur, qui voulait appeler cette cause devant son trne et mettre provisoirement le squestre sur le pays en litige, amena bientt les deux partis conclure un accord, pour carter le danger commun. Ils convinrent de gouverner conjointement le duch. Vainement l'empereur fit-il sommer les tats du pays de refuser l'hommage leurs nouveaux matres; vainement envoya-t-il dans les duchs son parent, l'archiduc Lopold, vque de Passau et de Strasbourg, afin de soutenir par sa prsence le parti imprial: tout le pays s'tait soumis, l'exception de Juliers, aux princes protestants, et le parti de l'empereur se vit assig dans la ville capitale. La contestation de Juliers tait importante pour toute l'Allemagne; elle excita mme l'attention de plusieurs cours de l'Europe. La question n'tait pas seulement de savoir qui possderait le duch de Juliers et qui ne le possderait pas: on se demandait surtout lequel des deux partis qui divisaient l'Allemagne, le catholique ou le protestant, s'agrandirait d'une possession si considrable; laquelle des deux religions gagnerait ou perdrait ce territoire. On se demandait si l'Autriche russirait encore une fois dans ses usurpations, et assouvirait par une nouvelle proie sa fureur de conqutes, ou si la libert de l'Allemagne et l'quilibre de ses forces seraient maintenus contre les usurpations de l'Autriche. La querelle de la succession de Juliers intressait donc toutes les puissances ennemies de cette maison et favorables la libert. L'Union vanglique, la Hollande, l'Angleterre, et surtout Henri IV, y furent engags. Ce monarque, qui avait consum la plus belle moiti de sa vie lutter contre la maison d'Autriche, et qui n'avait enfin surmont qu' force de persvrance et de courage hroque les obstacles que cette maison avait levs entre le trne et lui, n'tait pas rest jusqu'alors spectateur oisif des troubles d'Allemagne. C'tait prcisment cette lutte des princes contre l'empereur qui donnait et assurait la paix la France. Les protestants et les Turcs taient les deux forces salutaires, qui pesaient, l'orient et l'occident, sur la puissance autrichienne; mais, aussitt qu'on lui permettait de se dgager de cette contrainte, elle se relevait aussi formidable que jamais. Henri IV avait eu, pendant toute une moiti de vie d'homme, le spectacle continuel de la soif de domination et de conqute de l'Autriche. Ni l'adversit, ni mme la pauvret d'esprit, qui tempre cependant d'ordinaire toutes les passions, ne pouvaient teindre celle-l dans un coeur o coulait une seule goutte du sang de Ferdinand d'Aragon. L'ambition d'agrandissement de l'Autriche avait dj, depuis un sicle, arrach l'Europe une heureuse paix et caus une violente rvolution dans l'intrieur de ses principaux tats. Elle avait dpouill les champs de cultivateurs et les ateliers d'artisans, pour couvrir de masses armes, immenses, inconnues jusque-l, le sol de l'Europe, et de flottes ennemies les mers destines au commerce. Elle avait impos aux princes europens la ncessit funeste d'accabler d'impts inous l'industrie de leurs sujets et d'puiser, dans une dfense contrainte, le meilleur des forces de leurs domaines, perdues pour le bonheur des habitants. Point de paix pour l'Europe, point de plan durable pour le bonheur des peuples, aussi longtemps qu'on laisserait cette redoutable famille troubler, son gr, le repos de cette partie du monde. Telles taient les penses qui couvraient d'un nuage l'me de Henri, vers la fin de sa glorieuse carrire. Quels efforts n'avait-il pas d faire pour tirer la France du chaos o l'avait plonge une longue guerre civile, allume et entretenue par cette mme Autriche! Tout grand homme veut avoir travaill pour le long avenir. Et qui pouvait garantir ce monarque la dure de la prosprit o il laissait la France, aussi longtemps que l'Autriche et l'Espagne ne feraient qu'une puissance, maintenant puise et abattue, il est vrai, mais qui n'avait besoin que d'un heureux hasard pour se reformer soudain en un seul corps et renatre aussi formidable que jamais? S'il voulait laisser son successeur un trne bien affermi et son peuple une paix durable, il fallait que cette dangereuse puissance ft dsarme pour toujours. Telle tait la source de la haine implacable que Henri IV avait jure l'Autriche: haine inextinguible, ardente et juste comme l'inimiti d'Annibal envers le peuple de Romulus, mais ennoblie par un principe plus gnreux. Toutes les puissances de l'Europe avaient, comme Henri IV, ce grand devoir remplir; mais toutes n'avaient pas sa lumineuse politique, son courage dsintress, pour agir en vue d'un tel devoir. Tout homme, sans distinction, est sduit par un avantage prochain: les grandes mes sont seules touches d'un bien loign. Aussi longtemps que, dans ses desseins, la sagesse compte sur la sagesse ou se fie ses propres forces, elle ne forme que des plans chimriques et court le danger de se rendre la rise du monde; mais elle est assure d'un heureux succs et peut se promettre les applaudissements et l'admiration des hommes, aussitt que, dans ses plans de gnie, elle a un rle pour la barbarie, la cupidit et la superstition, et que les circonstances lui permettent d'employer des passions gostes l'accomplissement de ses beaux projets. Dans la premire supposition, le fameux dessein de Henri IV, de chasser la maison d'Autriche de toutes ses possessions et de partager cette proie entre les puissances de l'Europe, aurait effectivement mrit le nom de chimre, qu'on lui a tant prodigu; mais le mritait-il aussi dans l'autre hypothse? Jamais l'excellent roi n'avait compt, chez les excuteurs de son projet, sur un motif pareil celui qui l'animait lui-mme et son fidle Sully dans cette entreprise. Tous les tats dont le concours lui tait ncessaire furent dcids accepter le rle qu'ils avaient remplir, par les mobiles les plus forts et les plus capables d'entraner une puissance politique. Aux protestants d'Autriche on ne demandait que de secouer le joug autrichien, et c'tait dj le but de leurs efforts; aux Pays-Bas, de s'affranchir de mme de l'Espagne. Le pape et les rpubliques italiennes n'avaient pas de plus grand intrt que de bannir pour jamais la tyrannie espagnole de leur pninsule; pour l'Angleterre, rien n'tait plus dsirable qu'une rvolution qui la dlivrait de son plus mortel ennemi. A ce partage des dpouilles de l'Autriche, chaque puissance gagnait ou une extension de territoire ou la libert; des possessions nouvelles ou la sret pour les anciennes; et, comme toutes y gagnaient, l'quilibre ne recevait nulle atteinte. La France pouvait ddaigner gnreusement toute part au butin, car sa force tait plus que double par la ruine de l'Autriche, et rien ne la rendait plus puissante que de ne pas agrandir sa puissance. Enfin, pour rcompenser les descendants de Habsbourg de dlivrer l'Europe de leur prsence, on leur donnait la libert de s'tendre dans tous les autres mondes, dcouverts et dcouvrir. Les coups de poignard de Ravaillac sauvrent l'Autriche et retardrent de quelques sicles le repos de l'Europe. Les yeux attachs sur ce plan, Henri IV dut s'empresser de prendre une part active l'Union vanglique en Allemagne, et la querelle de la succession de Juliers, comme deux vnements de la plus grande importance. Ses ngociateurs agissaient sans relche auprs de toutes les cours protestantes d'Allemagne, et le peu qu'ils rvlaient ou qu'ils laissaient pressentir du grand secret politique de leur matre suffisait pour gagner des esprits anims d'une haine si ardente contre l'Autriche et possds d'une telle ambition de s'agrandir. Les habiles efforts de Henri resserrrent encore les liens de l'Union, et le puissant secours qu'il promit leva le courage de ses membres au plus haut degr de confiance. Une nombreuse arme franaise, commande par le roi en personne, devait joindre sur le Rhin les troupes de l'Union et d'abord les aider achever la conqute du pays de Clves et de Juliers, marcher ensuite avec les Allemands en Italie, o la Savoie, Venise et le pape tenaient dj prt un puissant renfort, et renverser l tous les trnes espagnols. L'arme victorieuse devait aprs cela pntrer, de la Lombardie, dans les domaines hrditaires de la maison de Habsbourg: l, favorise par une rvolte gnrale des protestants, elle brisait le sceptre autrichien dans tous ses tats allemands, dans la Bohme, la Hongrie et la Transylvanie. Pendant ce temps, les Brabanons et les Hollandais, renforcs des secours de la France, se dlivreraient galement de leurs tyrans espagnols, et ce torrent dbord, effroyable, qui nagure encore avait menac d'engloutir dans ses sombres tourbillons la libert de l'Europe, coulerait dsormais, sans bruit et oubli, derrire les Pyrnes. Les Franais s'taient toujours vants de leur clrit: cette fois, ils furent devancs par les Allemands. Avant que Henri IV se ft montr en Alsace, une arme de l'Union y parut et dispersa un corps autrichien, que l'vque de Strasbourg et de Passau avait rassembl dans cette contre, pour le conduire dans le pays de Juliers, Henri IV avait form son plan en homme d'tat et en roi, mais il en avait remis l'excution des brigands. Dans sa pense, il ne fallait donner lieu aucun membre catholique de l'Empire de se croire menac par cet armement et de faire de la cause de l'Autriche la sienne. La religion ne devait tre en aucune sorte mle dans cette entreprise. Mais comment les projets de Henri IV eussent-ils fait oublier aux princes allemands leurs vues particulires? La soif des conqutes, la haine religieuse taient leur mobile: ne devaient-ils pas saisir, chemin faisant, toutes les occasions de satisfaire leur passion dominante? Ils s'abattaient comme des vautours sur les tats des princes ecclsiastiques et choisissaient, quels que fussent les dtours faire, ces grasses campagnes pour y asseoir leur camp. Comme s'ils eussent t en pays ennemi, ils levaient des contributions, saisissaient arbitrairement les revenus de l'tat, et prenaient de force tout ce qu'on ne voulait pas leur abandonner de gr. Pour ne pas laisser aux catholiques le moindre doute sur les vrais motifs de leur armement, ils annoncrent hautement et sans dtour le sort qu'ils rservaient aux bnfices ecclsiastiques. On voit comme Henri IV et les princes allemands s'taient peu entendus pour ce plan d'oprations, et combien l'excellent roi s'tait tromp quant ses instruments! Tant il est vrai toujours que, si la sagesse commande jamais une violence, il ne faut point charger l'homme violent de l'accomplir, et qu' celui-l seul pour qui l'ordre est chose sacre on peut confier la mission d'en enfreindre les lois. La conduite de l'Union, qui rvolta mme plusieurs tats vangliques, et la crainte de maux encore plus grands, produisirent chez les catholiques quelque chose de plus qu'une oisive colre. L'autorit de l'empereur tait trop dchue pour les protger contre un tel ennemi. C'tait leur alliance qui rendait les membres de l'Union si redoutables et si insolents: c'tait une alliance qu'il fallait leur opposer. L'vque de Wurtzbourg traa le plan de cette union catholique, qui se distingua de l'vanglique par le nom de Ligue. Les points dont on convint furent peu prs les mmes que ceux qui servaient de base l'Union. La plupart des membres taient des vques. Le duc Maximilien de Bavire se mit la tte de la Ligue, mais, en sa qualit de seul membre laque considrable, avec un pouvoir bien suprieur celui que les protestants avaient laiss leur chef. Outre que le duc de Bavire commandait seul toutes les forces militaires de son parti, ce qui donnait aux oprations une promptitude et une vigueur que ne pouvaient gure avoir celles de l'Union, la Ligue avait encore cet avantage que les contributions des riches prlats taient payes bien plus rgulirement que celles des pauvres membres vangliques de l'Union. Sans proposer l'empereur, comme prince catholique de l'Empire, de prendre part l'alliance, sans lui en rendre compte comme au chef de l'tat, la Ligue se leva tout coup, inattendue et menaante, arme d'une force assez grande pour craser la fin l'Union et se maintenir sous trois empereurs. Elle combattait, il est vrai, pour l'Autriche, puisqu'elle tait dirige contre les princes protestants; mais l'Autriche elle-mme fut bientt rduite trembler devant elle. Cependant les armes des princes unis avaient t assez heureuses dans le duch de Juliers et en Alsace; ils tenaient Juliers bloqu troitement, et tout l'vch de Strasbourg tait en leur pouvoir. Mais leurs brillants succs taient arrivs leur terme. Il ne parut pas d'arme franaise sur le Rhin: celui qui devait la commander, qui devait tre l'me de toute l'entreprise, Henri IV, n'tait plus. Les fonds s'puisaient; les tats refusaient d'en fournir de nouveaux, et les villes impriales, membres de l'Union, s'taient senties fort blesses qu'on leur demandt sans cesse leur argent et jamais leurs avis. Elles se montraient surtout irrites d'avoir d se mettre en frais pour la querelle de Juliers, formellement exclue cependant des affaires de l'Union; de ce que les princes s'adjugeaient de grosses pensions sur la caisse commune et, avant tout, de ce qu'ils ne leur rendaient aucun compte de l'emploi des fonds. L'Union penchait donc vers sa chute, dans le temps mme o la Ligue naissante se levait contre elle avec des forces entires et fraches. La pnurie d'argent qui se faisait sentir ne permettait pas aux princes unis de tenir plus longtemps la campagne, et cependant il tait dangereux de dposer les armes, la vue d'un adversaire prt combattre. Pour se garantir au moins d'un ct, on se hta de traiter avec l'ennemi le plus ancien, l'archiduc Lopold, et les deux partis convinrent de retirer leurs troupes d Alsace, de rendre les prisonniers et d'ensevelir le pass dans l'oubli. C'est ce vain rsultat qu'aboutit cet armement, dont on s'tait tant promis. Le langage imprieux avec lequel l'Union, dans la confiance de sa force, s'tait annonce l'Allemagne catholique, la Ligue l'employait maintenant vis--vis de l'Union et de ses troupes. On leur montrait les traces de leur expdition, et on les fltrissait hautement elles-mmes des termes les plus svres, que mritait leur conduite. Les vchs de Wurtzbourg, Bamberg, Strasbourg, Mayence, Trves, Cologne, et beaucoup d'autres, avaient prouv leur prsence dvastatrice. On demanda que tous ces pays fussent ddommags, que la libert du passage par terre et par eau ft rtablie (car les princes unis s'taient aussi rendus matres de la navigation du Rhin); enfin on exigeait que toutes choses fussent remises dans leur premier tat. Mais, avant tout, on demanda aux membres de l'Union de dclarer franchement et nettement ce qu'on avait attendre d'eux. Leur tour tait venu de cder la force. Ils n'taient pas en mesure contre un ennemi si bien prpar; mais c'taient eux-mmes qui avaient rvl au parti catholique le secret de sa force. Sans doute, il en cotait leur orgueil de mendier la paix, mais ils durent s'estimer heureux de l'obtenir. Un parti promit des ddommagements, l'autre le pardon. On mit bas les armes. L'orage se dissipa encore une fois, et l'on eut un intervalle de repos. Alors clata en Bohme la rvolte qui cota l'empereur la dernire de ses possessions hrditaires; mais ni l'Union ni la Ligue ne se mlrent ce dbat. Enfin l'empereur Rodolphe mourut (1612). Descendu dans la tombe, son absence fut aussi peu remarque que l'avait t sa prsence sur le trne; mais, longtemps aprs, quand les malheurs des rgnes suivants eurent fait oublier les malheurs du sien, sa mmoire fut entoure d'une aurole. De si affreuses tnbres s'tendirent sur toute l'Allemagne, qu'on regretta avec des larmes de sang un tel empereur. On n'avait jamais pu obtenir de Rodolphe qu'il ft lire son successeur l'Empire, et chacun attendait avec inquitude la prochaine vacance du trne; mais, contre toute attente, Matthias y monta promptement et paisiblement. Les catholiques lui donnrent leurs voix, parce qu'ils espraient tout de la vive activit de ce prince; les protestants lui donnrent les leurs, parce qu'ils attendaient tout de sa dbilit. Il n'est pas difficile de concilier cette contradiction: les uns se reposaient sur ce qu'on avait vu de lui autrefois, les autres sur ce qu'on voyait de lui alors. L'avnement d'un nouveau prince est toujours pour toutes les esprances comme le jour de tirage d'une loterie; dans un royaume lectif, la premire dite du nouveau roi est d'ordinaire sa plus rude preuve. Tous les anciens griefs y sont produits, et l'on en cherche de nouveaux, pour les faire participer aux rformes qu'on espre: une cration toute nouvelle doit commencer avec le nouveau rgne. Chez les membres protestants de l'Empire vivait encore un tout frais souvenir des grands services que leurs coreligionnaires d'Autriche avaient rendus Matthias dans sa rvolte: et surtout la manire dont ceux-ci s'taient fait payer de leurs secours semblait devoir maintenant leur servir de modle eux-mmes. C'tait avec l'appui des dites protestantes d'Autriche et de Moravie que Matthias s'tait fray la voie aux trnes de son frre et qu'il y tait rellement mont; mais, emport par ses projets ambitieux, il n'avait point rflchi que par l, en mme temps, la voie avait t ouverte ses dites pour dicter des lois leur matre. Cette dcouverte l'arracha bientt l'ivresse de son bonheur. A peine reparaissait-il triomphant aux yeux de ses sujets autrichiens, aprs l'expdition de Bohme, que dj l'attendait une trs-humble requte qui suffisait pour empoisonner toute sa joie. On lui demandait, avant de procder l'hommage, une entire libert de religion dans les villes et dans les bourgs, une parfaite galit de droits entre catholiques et protestants, et, pour ceux-ci, l'accs de tout point gal toutes les charges. En plusieurs endroits, on se mit de soi-mme en possession de cette libert; et, dans la confiance qu'inspirait le rgime nouveau, on rtablit arbitrairement le culte vanglique l o l'empereur l'avait aboli. A la vrit, Matthias n'avait pas ddaign d'user contre Rodolphe des griefs des protestants, mais jamais il n'avait pu avoir la pense d'y faire droit. Il se flatta qu'un langage ferme et rsolu ferait tomber, ds le principe, ces prtentions. Il mit en avant ses droits hrditaires sur le pays, et il ne voulait entendre parler d'aucune condition avant l'hommage. C'tait sans condition que les tats voisins de Styrie, l'avaient prt l'archiduc Ferdinand; mais bientt ils avaient eu lieu de s'en repentir. Avertis par cet exemple, les tats d'Autriche persistrent dans leur refus; et mme, pour n'tre pas violemment contraints l'hommage, ils allrent jusqu' quitter la capitale, exhortrent leurs co-tats catholiques la mme rsistance, et commencrent lever des troupes. Ils firent des dmarches pour renouveler avec les Hongrois leur ancienne alliance, mirent dans leurs intrts les princes protestants de l'Empire, et se disposrent trs-srieusement soutenir leur requte par les armes. Matthias n'avait fait aucune difficult de consentir aux exigences bien plus grandes des Hongrois. Mais la Hongrie tait un royaume lectif, et la constitution rpublicaine de ce pays justifiait les demandes des tats aux yeux du prince, et sa propre condescendance vis--vis des tats aux yeux de tout le monde catholique. En Autriche, au contraire, ses prdcesseurs avaient exerc des droits de souverainet beaucoup plus tendus, et il ne pouvait s'en laisser dpouiller par les tats, sans se dshonorer devant toute l'Europe catholique, sans s'attirer la colre de Rome et de l'Espagne et le mpris de ses propres sujets catholiques. Ses conseillers, svrement orthodoxes, parmi lesquels Melchior Clsel, vque de Vienne, avait sur lui le plus d'empire, l'exhortaient se laisser arracher de force toutes les glises par les protestants, plutt que de leur en cder une seule lgalement. Mais malheureusement ces embarras l'assaillirent dans un temps o Rodolphe vivait encore: spectateur de cette lutte, il pouvait aisment tre tent d'employer contre son frre les armes par lesquelles celui-ci avait triomph de lui, savoir des intelligences avec ses sujets rebelles. Afin d'chapper ce coup, Matthias s'empressa d'accepter la proposition des tats de Moravie, qui s'offraient servir de mdiateurs entre lui et les tats d'Autriche. Un comit, des uns et des autres, se runit Vienne, o les dputs autrichiens firent entendre un langage qui aurait surpris mme Londres, au sein du Parlement. Les protestants, disaient-ils dans la conclusion, ne veulent pas tre moins respects dans leur patrie qu'une poigne de catholiques. C'est par le secours de sa noblesse protestante que Matthias a contraint l'empereur cder; o se trouvent quatre-vingts barons papistes, on en compte trois cents vangliques. L'exemple de Rodolphe doit tre un avertissement pour Matthias. Qu'il prenne garde de perdre la terre, en voulant faire des conqutes pour le ciel. Les tats de Moravie, au lieu d'exercer leur mdiation au profit de l'empereur, ayant fini par prendre eux-mmes le parti de leurs frres autrichiens; l'union allemande tant intervenue en faveur de ceux-ci avec la plus grande nergie, et la crainte des reprsailles de Rodolphe ayant mis Matthias fort la gne, il se laissa enfin arracher la dclaration dsire en faveur des vangliques. Les membres protestants de l'empire d'Allemagne prirent alors pour modle de leur conduite envers l'empereur celle des tats autrichiens envers leur archiduc, et ils s'en promirent le mme succs. A la premire dite qu'il tint Ratisbonne (1613), o les affaires les plus pressantes attendaient une solution, o une contribution gnrale tait devenue ncessaire pour une guerre avec la Turquie et avec le prince Bethlen Gabor de Transylvanie, qui s'tait dclar matre de ce pays avec le secours des Turcs et menaait mme la Hongrie, ces membres protestants surprirent l'empereur par une demande toute nouvelle. Les voix catholiques taient toujours les plus nombreuses dans le conseil des princes, et, comme tout se dcidait la pluralit des voix, on ne tenait d'ordinaire aucun compte des vangliques, quelque troite que ft leur union. Ils voulaient maintenant voir renoncer les catholiques cet avantage de la pluralit des voix; ils voulaient qu' l'avenir une religion n'et plus la facult d'annuler les voix de l'autre par une invariable majorit. Et, en effet, si la religion vanglique devait tre reprsente la dite, il s'entendait, ce semble, de soi-mme que la constitution de l'assemble ne devait pas lui rendre impossible l'usage de son droit. A cette demande, on ajoutait des plaintes sur les usurpations du conseil aulique et sur l'oppression des protestants, et les fonds de pouvoir des tats avaient ordre de ne prendre aucune part aux dlibrations gnrales, tant qu'ils n'auraient pas obtenu sur ce point prliminaire une rponse favorable. Ainsi s'introduisit dans la dite une dangereuse division, qui menaait de rendre jamais impossible toute dlibration commune. Si sincrement que l'empereur et dsir, l'exemple de Maximilien, son pre, tenir un sage milieu entre les deux religions, la conduite actuelle des protestants ne lui laissait plus que la fcheuse ncessit de choisir entre elles. Dans ses pressants besoins, l'assistance de tout l'Empire lui tait indispensable, et pourtant il ne pouvait s'attacher un parti sans perdre le secours de l'autre. Si mal affermi dans ses propres domaines hrditaires, il devait trembler la seule pense d'une guerre ouverte avec les protestants; mais toute l'Europe catholique, attentive la rsolution qu'il allait prendre, et les reprsentations des membres catholiques de l'Empire, celles des cours de Rome et d'Espagne, lui permettaient aussi peu de favoriser les protestants au prjudice de la religion romaine. Une situation si critique aurait abattu un plus ferme gnie que Matthias, et sa propre habilet l'aurait tir difficilement de ce mauvais pas; mais l'intrt des catholiques tait li troitement avec l'autorit de l'empereur, et, s'ils la laissaient dchoir, les princes ecclsiastiques surtout taient aussitt livrs sans dfense aux attaques des protestants. Voyant donc l'empereur balancer, les catholiques jugrent qu'il tait grand temps de raffermir son courage qui faiblissait. On le fit pntrer dans le secret de la Ligue; on lui en exposa toute l'organisation, les ressources et les forces. Si peu consolante que ft cette dcouverte pour l'empereur, la perspective d'un soutien si puissant lui donna cependant un peu plus de courage contre les vangliques. Leurs demandes furent cartes, et la dite se spara sans rien rsoudre. Mais Matthias fut la victime de cette querelle. Les protestants lui refusrent leurs subsides et se vengrent sur lui de l'obstination des catholiques. Cependant les Turcs se montraient eux-mmes disposs prolonger l'armistice, et on laissa le prince Bethlen Gabor en paisible possession de la Transylvanie. L'Empire se trouvait prserv des dangers extrieurs, et mme au dedans, malgr toutes ces divisions si prilleuses, la paix rgnait encore. Un accident fort imprvu avait donn la querelle de la succession de Juliers la tournure la plus trange. Ce duch tait toujours possd en commun par l'lecteur de Brandebourg et le comte palatin de Neubourg; un mariage, entre le prince de Neubourg et une princesse de Brandebourg devait unir d'une manire indissoluble les intrts des deux familles. Tout ce plan fut renvers par--un soufflet, que l'lecteur de Brandebourg eut le malheur de donner, dans l'ivresse, son gendre futur. Ds ce moment, la bonne harmonie fut dtruite entre les deux maisons. Le prince de Neubourg se fit catholique. Une princesse de Bavire fut le prix de cette apostasie, et la puissante protection de la Bavire et de l'Espagne la consquence naturelle des deux vnements. Pour aider le comte palatin s'assurer la possession exclusive de Juliers, les troupes espagnoles furent attires des Pays-Bas dans le duch. Pour se dlivrer de ces htes, l'lecteur de Brandebourg appela les Hollandais dans le pays, et, pour leur complaire, il embrassa le calvinisme. Les Espagnols et les Hollandais parurent, mais on put voir que c'tait uniquement en vue de conqurir pour eux-mmes. La guerre voisine, des Pays-Bas, sembla vouloir prendre alors pour thtre le territoire germanique, et quelle abondance de matires inflammables n'y trouvait-elle pas toute prte! L'Allemagne protestante vit avec effroi les Espagnols prendre pied sur le bas Rhin, et l'Allemagne catholique avec plus d'effroi encore les Hollandais franchir les limites de l'Empire. C'tait l'occident que devait clater la mine depuis longtemps creuse sous tout le sol de l'Allemagne; la terreur et les alarmes s'taient tournes de ce ct, et ce fut de l'orient que vint le coup qui amena l'explosion. Le repos que la lettre de Majest de Rodolphe II avait procur la Bohme se prolongea encore quelque temps sous le rgne de Matthias, et jusqu'au jour o fut nomm un nouveau successeur la couronne de ce royaume, dans la personne de Ferdinand de Grtz. Ce prince, que nous apprendrons mieux connatre dans la suite, sous le nom de Ferdinand II, s'tait annonc comme un zlateur inexorable de l'glise romaine, en extirpant par violence le protestantisme de ses tats hrditaires: aussi la partie catholique de la nation bohme voyait-elle en lui le futur soutien de son glise. La sant caduque de Matthias rapprochait cette poque prvue, et les catholiques bohmes, dans la confiance que leur inspirait un si puissant protecteur, commenaient dj traiter leurs adversaires avec moins de mnagements. Les sujets protestants de seigneurs catholiques taient surtout exposs aux plus durs traitements. Plusieurs catholiques commirent mme l'imprudence de parler assez haut de leurs esprances, et leurs menaces veillrent dans l'autre parti une fcheuse mfiance contre leur futur souverain. Mais elle n'aurait jamais clat par des actes, si l'on s'en tait tenu des menaces gnrales, et si des attaques particulires contre certaines personnes n'avaient donn au mcontentement populaire des chefs entreprenants. Henri Matthias, comte de Thurn, n'tait pas n Bohme, mais il possdait quelques domaines dans le royaume; et son zle pour la religion protestante, un amour enthousiaste pour sa nouvelle patrie, lui avaient gagn toute la confiance des utraquistes, ce qui lui ouvrit le chemin des postes les plus importants. Il avait servi avec gloire contre les Turcs. Par ses manires insinuantes, il gagna les coeurs de la multitude. Esprit ardent, imptueux; aimant le trouble, parce que ses talents y brillaient; assez inconsidr et tmraire pour entreprendre des choses qu'une froide prudence et un sang plus tranquille ne hasardent point; assez peu scrupuleux pour jouer le sort des peuples, lorsqu'il s'agissait de satisfaire ses passions; assez habile pour mener la lisire une nation telle qu'tait alors la Bohme: il avait dj pris la part la plus active aux troubles sous le rgne de Rodolphe, et c'tait lui principalement qu'on devait la lettre impriale, arrache ce prince par les tats. La cour avait mis sous sa garde, comme burgrave de Karlstein, la couronne de Bohme et les chartes du royaume; mais, dpt bien plus important, la nation s'tait livre elle-mme lui, en le nommant dfenseur ou protecteur de la foi. Les grands qui gouvernaient l'empereur arrachrent maladroitement au comte de Thurn la garde de choses mortes pour lui laisser son influence sur les vivants. Ils lui enlevrent la dignit de burgrave, qui le faisait dpendre de la faveur de la cour, comme pour lui ouvrir les yeux sur l'importance de ce qui lui restait; ils blessrent sa vanit, qui rendait pourtant son ambition inoffensive. Ds lors, il fut domin par le dsir de la vengeance, et l'occasion de le satisfaire ne lui manqua pas longtemps. Dans la lettre de Majest arrache par les Bohmes Rodolphe II, aussi bien que dans la paix de religion des Allemands, un article important tait rest indcis. Tous les droits que la paix de religion assurait aux protestants taient pour les membres de la dite, pour le souverain, et non pour les sujets; on avait seulement stipul pour les sujets des tats ecclsiastiques une vague libert de conscience. La lettre impriale de Bohme ne parlait non plus que des seigneurs, membres des tats, et des villes royales, dont les magistrats avaient su conqurir des droits gaux ceux des membres des tats. A ces villes seules fut accorde la libert d'tablir des glises, des coles, et d'exercer publiquement le culte protestant. Dans toutes les autres villes, c'tait aux seigneurs dont elles relevaient de statuer quel degr de libert religieuse ils voulaient permettre aux sujets. Les membres de l'Empire germanique avaient us de ce droit dans toute son tendue: les sculiers, sans opposition; les ecclsiastiques, auxquels une dclaration de l'empereur Ferdinand contestait ce droit, avaient combattu, non sans fondement, la validit de cette dclaration. Ce qui tait _contest_ dans le trait de paix tait _indtermin_ dans la lettre de Rodolphe; l, l'interprtation n'tait pas douteuse, mais il tait douteux de savoir si l'on devait l'obissance; ici, l'interprtation tait laisse aux seigneurs. Les sujets des membres ecclsiastiques des tats de Bohme croyaient donc avoir le mme droit que la dclaration de Ferdinand accordait aux sujets des vques allemands: ils s'estimaient gaux aux sujets des villes royales, parce qu'ils rangeaient les domaines ecclsiastiques parmi les domaines de la couronne. Dans la petite ville de Klostergrab, qui dpendait de l'archevque de Prague, et Braunau, qui appartenait l'abb du couvent de ce nom, les sujets protestants osrent btir des glises de leur propre autorit, et en terminrent la construction malgr l'opposition de leurs seigneurs et mme l'improbation de l'empereur. Cependant, la vigilance des dfenseurs s'tait un peu ralentie, et la cour crut pouvoir hasarder un coup dcisif. Sur un ordre imprial, l'glise de Klostergrab fut dmolie, celle de Braunau ferme de force, et les bourgeois les plus turbulents furent jets en prison. Un mouvement gnral parmi les protestants fut la suite de ces mesures; on cria la violation de la lettre de Majest. Le comte de Thurn, anim par la vengeance et press plus encore par son office de dfenseur, se montra surtout trs-actif pour chauffer les esprits. A son instigation, des dputs de tous les cercles du royaume furent convoqus Prague, pour prendre les mesures ncessaires dans ce danger commun. On convint de rdiger une supplique l'empereur et d'insister sur l'largissement des prisonniers. La rponse de l'empereur, dj trs-mal reue des tats parce qu'il ne l'avait pas adresse eux-mmes, mais ses lieutenants, improuvait leur conduite, comme illgale et sditieuse, justifiait par un ordre imprial ce qui s'tait fait Klostergrab et Braunau, et renfermait quelques passages qu'on pouvait interprter comme des menaces. Le comte de Thurn ne manqua pas d'augmenter la fcheuse impression que cet crit de l'empereur produisit sur l'assemble des tats. Il leur reprsenta le danger de tous ceux qui avaient pris part la supplique et sut les entraner par la peur et la colre des rsolutions violentes. Les soulever immdiatement contre l'empereur, c'et t un pas encore trop hardi. Il ne les amena que par degrs ce but invitable. Il jugea bon de dtourner d'abord leur mcontentement sur les conseillers de l'empereur, et fit rpandre, cet effet, le bruit que l'crit imprial avait t rdig la lieutenance Prague, et seulement sign Vienne. Parmi les lieutenants impriaux, le prsident de la chambre Slawata et le baron de Martinitz, nomm burgrave de Karlstein la place de Thurn, taient l'objet de la haine universelle. Depuis longtemps, l'un et l'autre avaient laiss voir assez clairement leurs dispositions hostiles aux membres protestants des tats, en refusant seuls d'assister la sance o la lettre impriale avait t enregistre dans les statuts de Bohme. Ds lors, on les avait menacs de les rendre responsables de toute atteinte future porte cet acte, et, depuis, tout ce qui tait arriv de fcheux aux protestants leur avait t imput, et non sans raison. Parmi tous les seigneurs catholiques, nuls ne s'taient montrs aussi durs que ces deux hommes envers leurs sujets protestants. On les accusait de lcher des chiens aprs eux, pour les pousser la messe, et de les ramener de force au papisme, par le refus du baptme, du mariage et de la spulture. Il n'tait pas difficile d'enflammer la colre de la nation contre deux personnages si dtests, et on les choisit pour victimes du mcontentement universel. Le 23 mai 1618, les dputs, en armes et accompagns d'une suite nombreuse, se prsentrent au chteau royal et entrrent en tumulte dans la salle o les lieutenants de l'empereur, Sternberg, Martinitz, Lobkowitz et Slawata, taient assembls. Ils demandrent d'un ton menaant, chacun d'eux, de dclarer s'il avait eu part l'crit imprial et s'il y avait donn son assentiment. Sternberg les accueillit avec modration; Martinitz et Slawata rpondirent firement. Cela dcida de leur sort. On conduisit par le bras hors de la salle Sternberg et Lobkowitz, moins has et plus redouts; ensuite Slawata et Martinitz furent saisis, trans vers une fentre et prcipits, d'une hauteur de quatre-vingts pieds, dans le foss du chteau. On y jeta aprs eux le secrtaire Fabricius, leur crature tous deux. Tout le monde civilis s'tonna, comme de raison, d'une justice si trange: les Bohmes allgurent, pour s'excuser, l'usage national, et ne trouvrent rien de surprenant dans cette affaire, sinon qu'on pt se relever, si bien portant, d'une telle chute. Un amas de fumier, sur lequel la lieutenance impriale eut le bonheur de choir, l'avait prserve du mal. On ne pouvait se flatter d'avoir reconquis, par une si brusque excution, les bonnes grces de l'empereur; mais c'tait l justement que le comte de Thurn avait voulu amener les tats. S'ils s'taient permis un pareil acte de violence dans la crainte d'un pril encore incertain, l'attente certaine d'un chtiment et le besoin de sret, devenu plus pressant, devaient les entraner bien plus loin encore. En se faisant justice eux-mmes d'une faon si brutale, ils avaient ferm toutes les voies l'irrsolution et au repentir, et il ne paraissait possible de racheter ce crime unique que par une longue suite de violences. Comme on ne pouvait faire que l'acte n'et pas t commis, il fallait dsarmer le pouvoir qui devait punir. Trente directeurs furent nomms pour continuer lgalement la rvolte. On s'empara de toutes les affaires du gouvernement, de tous les revenus de la couronne; on reut le serment des fonctionnaires royaux et des troupes; et l'on adressa toute la nation bohme une sommation de dfendre la cause commune. Les jsuites, que la haine gnrale accusait d'avoir provoqu jusque-l tous les actes d'oppression, furent bannis de tout le royaume, et les tats crurent ncessaire de justifier, dans un manifeste particulier, cette dure dcision. Au reste, toutes ces mesures avaient pour objet le maintien des lois et de l'autorit royale: langage ordinaire des rebelles, jusqu' ce que la fortune se soit prononce pour eux. L'motion que la nouvelle de cette rvolte de Bohme excita la cour impriale fut loin d'tre aussi vive que l'et mrit une telle provocation. L'empereur Matthias n'tait plus cet homme dtermin qui avait pu autrefois aller chercher son roi et son matre au sein de son peuple et le renverser de trois trnes. L'audacieux courage qui l'avait anim dans une usurpation l'abandonna dans une dfense lgitime. Les Bohmes rvolts avaient pris les armes les premiers, et il tait naturel qu'il armt comme eux. Mais il ne pouvait esprer de renfermer la guerre dans ce royaume; dans tous les pays de sa domination, les protestants taient lis entre eux par une dangereuse sympathie: le pril commun de la religion pouvait les runir tout coup en une redoutable rpublique. Que pouvait-il opposer un pareil ennemi, si nos sujets protestants se sparaient de lui? Les deux partis n'allaient-ils pas s'puiser dans une guerre civile si funeste? Tout n'tait-il pas compromis s'il succombait, et, s'il tait vainqueur, qui ruinait-il que ses propres sujets? Ces considrations disposrent Matthias et son conseil l'indulgence et des penses de paix; mais d'autres voulaient voir dans cette indulgence mme la cause du mal. L'archiduc Ferdinand de Grtz alla jusqu' fliciter l'empereur d'un vnement qui justifierait devant l'Europe entire toutes les violences envers les protestants de Bohme. La dsobissance, disait-il, l'anarchie et la rvolte ont toujours donn la main au protestantisme. Toutes les liberts que Matthias et son prdcesseur ont accordes aux tats n'ont eu d'autre effet que d'accrotre leurs prtentions. C'est contre l'autorit souveraine que sont diriges toutes les dmarches des hrtiques; c'est par degrs que leur insolence en est venue cette dernire attaque; bientt, pour dernier outrage, ils attenteront la personne de l'empereur. Contre de pareils ennemis, on ne trouvera de secours que dans les armes, de repos et d'autorit que sur les ruines de leurs dangereux privilges, de sret pour la foi catholique que dans la destruction totale de cette secte. L'issue de la guerre tait douteuse, il est vrai; mais, si on ne la faisait pas, la ruine tait certaine. La confiscation des biens des rebelles suffirait largement aux dpenses, et la terreur des supplices enseignerait, pour l'avenir, aux autres dites une prompte obissance. Pouvait-on blmer les protestants de Bohme de prendre temps leurs mesures contre les effets de pareilles maximes? Aussi bien tait-ce seulement contre l'hritier de l'empereur que cette rvolte tait dirige, et non contre l'empereur lui-mme, qui n'avait rien fait pour justifier les alarmes des protestants. Ce fut pour fermer le chemin du trne de Bohme Ferdinand qu'on saisit les armes, ds le temps du rgne de Matthias; mais on voulait, jusqu' la mort de cet empereur, se tenir dans les bornes d'une apparente soumission. Cependant la Bohme tait en armes, et l'empereur ne pouvait pas mme offrir la paix sans armer son tour. L'Espagne avana de l'argent et promit qu'elle enverrait des troupes d'Italie et des Pays-Bas. On nomma gnralissime un Nerlandais, le comte de Bucquoi, aucun homme du pays n'inspirant assez de confiance; le comte de Dampierre, tranger comme lui, commandait sous ses ordres. Avant que cette arme se mt en mouvement, l'empereur la fit prcder d'un manifeste, pour tenter les voies de la douceur. Il y dclarait aux Bohmes que la lettre de Majest tait sacre pour lui; qu'il n'avait jamais rien rsolu contre leur religion ou leurs privilges. Son armement actuel n'tait lui-mme que la suite ncessaire du leur; aussitt que la nation aurait pos les armes, il licencierait, lui aussi ses troupes. Mais cette lettre clmente manqua son but, parce que les chefs de la rvolte jugrent prudent de cacher au peuple la bonne volont de l'empereur. Au lieu de cela, ils rpandirent du haut des chaires et dans des pamphlets les bruits les plus venimeux: ils faisaient trembler le peuple abus, en le menaant de nouvelles Saint-Barthlemy, qui n'existaient que dans leur tte. Toute la Bohme prit part la rvolte, except les villes de Budweiss, Krummau et Pilsen. Ces trois cits, qui taient en grande partie catholiques, eurent seules le courage, au milieu de la dfection gnrale, de rester fidles l'empereur, qui leur promit des secours. Mais il ne pouvait chapper au comte de Thurn combien il serait dangereux de laisser dans les mains de l'ennemi trois places d'une telle importance, qui tenaient ouverte en tout temps aux armes de l'empereur l'entre du royaume. Avec une prompte rsolution, il parut devant Budweiss et Krummau, se flattant que l'pouvante lui livrerait l'une et l'autre. Krummau se rendit, mais Budweiss repoussa avec fermet toutes ses attaques. Alors l'empereur commena montrer lui-mme un peu plus de srieuse vigueur et d'activit. Bucquoi et Dampierre se jetrent dans la Bohme avec deux armes et commencrent la traiter en pays ennemi. Mais ces deux chefs impriaux trouvrent le chemin de Prague plus difficile qu'ils ne s'y taient attendus. Il leur fallut enlever, l'pe la main, chaque passage, chaque poste un peu tenable, et la rsistance augmentait chaque pas, parce que les excs de leurs soldats, pour la plupart Hongrois et Wallons, poussaient les amis la dfection et les ennemis au dsespoir. Mais, alors mme que ses armes s'avanaient dans la Bohme, l'empereur continuait d'offrir la paix aux tats et de se montrer dispos un accommodement. De nouvelles perspectives qui s'ouvrirent pour les rebelles rehaussrent leur courage. La dite de Moravie embrassa leur parti, et il leur vint d'Allemagne, en la personne du comte de Mansfeld, un dfenseur aussi brave qu'inattendu. Les chefs de l'Union vanglique avaient observ jusque-l les vnements de Bohme en silence, mais non en spectateurs oisifs. La Bohme combattait pour la mme cause qu'eux et contre le mme ennemi: ils firent voir aux membres de l'alliance leur propre sort dans celui de ce peuple, et leur reprsentrent sa cause comme l'intrt le plus sacr pour l'union allemande. Fidles ce principe, ils soutinrent le courage des rebelles par des promesses de secours, et une circonstance heureuse les mit en tat de remplir l'improviste cet engagement. Le comte Pierre-Ernest de Mansfeld, dont le pre, Ernest de Mansfeld, officier autrichien plein de mrite, avait command quelque temps avec beaucoup de gloire l'arme espagnole dans les Pays-Bas, fut l'instrument qui devait humilier la maison d'Autriche en Allemagne. Il avait fait lui-mme ses premires campagnes au service de cette maison, et combattu, dans le pays de Juliers et en Alsace, sous les drapeaux de l'archiduc Lopold, contre la religion protestante et la libert allemande; mais, gagn insensiblement par les principes de la nouvelle religion, il abandonna un chef intress, qui lui refusait le payement des dpenses faites son service, et il consacra l'Union vanglique son zle et son pe victorieuse. Il arriva prcisment cette poque que le duc de Savoie, engag dans une guerre contre l'Espagne, demanda des secours l'Union, dont il tait l'alli. L'Union lui cda sa nouvelle conqute, et Mansfeld fut charg de mettre sur pied en Allemagne, pour le duc et ses frais, une arme de quatre mille hommes. Cette arme tait prte marcher, quand la guerre s'alluma en Bohme, et le duc n'ayant, ce moment, aucun besoin de renforts, laissa ces troupes la disposition de l'Union. Rien ne pouvait tre plus au gr de celle-ci que de secourir, aux frais d'autrui, ses allis de Bohme. Le comte de Mansfeld reut aussitt l'ordre de conduire ces quatre mille hommes dans ce royaume, et, pour cacher aux yeux du monde les vritables auteurs de l'armement, on mit en avant un brevet dlivr par les tats de Bohme. Mansfeld parut dans le pays et s'y tablit solidement par la prise de la ville forte de Pilsen, fidle l'empereur. Le courage des rebelles fut encore relev par un autre secours, que leur envoyrent les tats de Silsie. Ils engagrent alors avec les troupes impriales des combats, peu dcisifs, mais qui n'en causrent que plus de ravages et qui furent le prlude d'une guerre plus srieuse. Afin de ralentir les oprations militaires de l'empereur, on ngocia avec lui, et l'on accepta mme la mdiation offerte par la Saxe; mais, avant que le rsultat pt montrer combien on tait peu sincre, la mort fit disparatre l'empereur de la scne. Qu'avait fait Matthias pour justifier l'attente du monde, qu'il avait provoque en renversant son prdcesseur? tait-ce la peine de monter sur le trne de Rodolphe par un crime, pour l'occuper si mal et en descendre avec si peu de gloire? Tant que Matthias fut roi, il expia l'imprudence par laquelle il l'tait devenu. Afin de porter la couronne quelques annes plus tt, il en avait sacrifi toute l'indpendance. Ce que les tats, devenus plus puissants lui laissrent d'autorit, ses propres agnats l'entravrent par une humiliante contrainte. Malade et sans postrit, il vit l'attention des hommes courir au-devant de son orgueilleux successeur, qui, dans son impatience, anticipait sur sa destine, et, sous le rgne expirant d'un vieillard, ouvrait dj le sien. On pouvait regarder comme teinte avec Matthias la branche rgnante de la maison d'Autriche en Allemagne. Car, de tous les fils de Maximilien, il ne restait plus que l'archiduc Albert, alors dans les Pays-Bas, qui, faible et sans enfants, avait cd la branche de Grtz ses droits la succession. La maison d'Espagne s'tait aussi dsiste, dans un pacte secret, en faveur de l'archiduc Ferdinand de Styrie, de toutes ses prtentions sur les pays autrichiens. C'tait en la personne de ce prince que la souche de Habsbourg devait pousser en Allemagne de nouvelles branches et faire revivre l'ancienne grandeur de l'Autriche. Ferdinand eut pour pre l'archiduc Charles de Carniole, de Carinthie et de Styrie, frre pun de l'empereur Maximilien II, et pour mre une princesse de Bavire. Comme il avait perdu son pre ds l'ge de douze ans, l'archiduchesse sa mre le confia la garde du duc Guillaume de Bavire, frre de cette princesse, sous les yeux duquel il fut lev et instruit par les jsuites, l'universit d'Ingolstadt. On imagine aisment quels principes Ferdinand dut puiser dans le commerce d'un prince qui avait renonc par dvotion au gouvernement. On lui montrait, d'une part, l'indulgence des princes de la branche de Maximilien envers l'hrsie, et les troubles de leurs tats; de l'autre, la prosprit de la Bavire et le zle impitoyable de ses souverains pour la religion: entre ces deux modles, on lui laissait le choix. Prpar dans cette cole devenir un vaillant champion de Dieu, un actif instrument de l'glise, il quitta la Bavire, aprs un sjour de cinq ans, pour aller prendre le gouvernement de ses domaines hrditaires. Les tats de Carniole, de Carinthie et de Styrie, ayant demand que leur libert religieuse ft confirme avant la prestation de l'hommage, Ferdinand rpondit que l'hommage n'avait rien de commun avec la libert religieuse. Le serment fut exig et prt sans condition. Plusieurs annes s'coulrent avant que l'entreprise, dont le plan avait t conu Ingolstadt, part mre pour l'excution. Avant de manifester son dessein, Ferdinand alla en personne implorer Lorette la faveur de la Vierge Marie et chercher Rome, aux pieds de Clment VIII, la bndiction apostolique. C'est qu'il ne s'agissait de rien moins que de bannir le protestantisme d'une contre o il avait pour lui la supriorit du nombre et, de plus, une existence lgale, grce un acte formel de tolrance que le pre de Ferdinand avait octroy l'ordre des seigneurs et chevaliers du pays. Une concession si solennelle ne pouvait tre retire sans danger. Mais aucune difficult n'effrayait le pieux lve des jsuites. L'exemple des autres princes de l'Empire, catholiques et protestants, qui avaient exerc sans contradiction, dans leurs domaines, le droit de rforme, et l'abus que les tats de Styrie avaient fait de leur libert religieuse, devaient servir de justification cet acte de violence. Arm d'une loi positive, qui choquait le bon sens, on croyait pouvoir insulter sans pudeur aux lois de la raison et de l'quit. Au reste, dans cette injuste entreprise, Ferdinand montra un courage digne d'admiration et une louable constance. Sans bruit, et, il faut le dire aussi, sans cruaut, il supprima le culte protestant dans une ville, puis dans une autre, et, en peu d'annes, cette oeuvre prilleuse fut acheve, l'tonnement gnral de l'Allemagne. Mais, tandis que les catholiques admiraient dans ce prince le hros et le chevalier de leur glise, les protestants commenaient se prmunir contre lui, comme contre leur ennemi le plus dangereux. Nanmoins, la proposition de Matthias de lui assurer sa succession ne trouva point d'opposition, ou n'en trouva qu'une bien faible, dans les tats lectifs de l'Autriche, et les Bohmes eux-mmes le couronnrent, sous des conditions trs-acceptables, comme leur roi futur. Ce ne fut que plus tard, quand ils eurent reconnu la funeste influence de ses conseils sur le gouvernement de l'empereur, que leurs inquitudes s'veillrent. Diverses pices, crites de la main de ce prince, que la malveillance fit tomber dans leurs mains et qui ne trahissaient que trop ses sentiments, portrent leurs craintes au plus haut degr. Ils furent surtout rvolts d'un pacte secret de famille conclu avec l'Espagne, par lequel Ferdinand assurait cette couronne le royaume de Bohme, dfaut d'hritiers mles, sans avoir entendu la nation et sans nul gard au droit qu'elle avait d'lire ses souverains. Les nombreux ennemis que ce prince s'tait faits, par sa rforme en Styrie, parmi les protestants en gnral, lui rendirent auprs des Bohmes les plus mauvais services; et surtout quelques migrs styriens, rfugis en Bohme, et qui avaient apport dans leur nouvelle patrie un coeur altr de vengeance, se montraient fort actifs pour nourrir le feu de la rvolte. Ce fut dans ces dispositions hostiles que le roi Ferdinand trouva la nation bohme, lorsque l'empereur Matthias lui fit place. De si mauvais rapports entre la nation et le prince candidat la couronne auraient excit des orages, quelque paisible qu'et t, du reste, la succession au trne: combien plus alors, au milieu du feu de la rvolte; quand la nation avait repris sa souverainet, qu'elle tait revenue l'tat du droit naturel, qu'elle avait les armes la main; que le sentiment de son union lui avait inspir une foi enthousiaste en elle-mme; que les plus heureux succs, des promesses de secours trangers et des esprances folles avaient lev son courage jusqu' la plus ferme confiance! Oubliant les droits dj confrs Ferdinand, les tats dclarrent leur trne vacant et leur choix compltement libre. Il n'y avait aucun moyen de paisible soumission, et, si Ferdinand voulait possder la couronne de Bohme, il avait le choix, ou de l'acheter au prix de tout ce qui rend une couronne souhaitable, ou de la conqurir l'pe la main. Mais par quels moyens la conqurir? De quelque ct qu'il tournt ses regards, tous ses tats taient en flammes. La Silsie tait entrane dans la rvolte de la Bohme; la Moravie tait sur le point de suivre cet exemple; dans la haute et la basse Autriche s'agitait, comme sous Rodolphe, l'esprit de libert; aucune dite ne voulait prter le serment. Le prince Bethlen Gabor de Transylvanie menaait la Hongrie d'une irruption; un mystrieux armement des Turcs effrayait toutes les provinces situes l'orient; et pour que la dtresse de Ferdinand ft au comble, il fallut encore que les protestants, veills par l'exemple gnral, levassent la tte dans ses domaines paternels. Ils avaient dans ces pays la supriorit du nombre; dans la plupart, ils taient en possession des revenus avec lesquels Ferdinand devait faire la guerre. Les neutres commenaient balancer; les fidles, dsesprer; les malintentionns montraient seuls du courage. Une moiti de l'Allemagne faisait signe aux rebelles de prendre patience, l'autre attendait l'vnement sans agir; les secours de l'Espagne taient encore dans des pays lointains: le moment qui donnait tout Ferdinand menaait de tout lui ravir. Quelques offres qu'il ft maintenant, sous la dure loi de la ncessit, aux Bohmes rebelles, toutes ses propositions de paix furent insolemment rejetes. Dj le comte de Thurn se montre en Moravie, la tte d'une arme, pour amener cette province, la seule qui ft encore chancelante, prendre un parti. La vue de leurs amis donne aux protestants moraves le signal de la rvolte. Brnn est emport; le reste du pays se rend volontairement; dans toute la province, on change de religion et de gouvernement. Le torrent des rebelles, grossi dans sa course, se prcipite dans l'Autriche suprieure, o un parti de mme opinion le reoit avec allgresse. Plus de privilges de religion! les mmes droits pour toutes les glises chrtiennes! Le bruit se rpand qu'on lve dans le pays des troupes trangres pour craser la Bohme: ce sont elles qu'on vient chercher, dit-on, et l'on poursuivra jusqu' Jrusalem l'ennemi de la libert. Aucun bras ne se remue pour dfendre l'archiduc; la fin, les rebelles viennent camper sous les murs de Vienne, pour assiger leur souverain. Ferdinand avait loign ses enfants de Grtz, o ils n'taient plus en sret, et les avait envoys dans le Tyrol; lui-mme, il attendait la rvolte dans sa capitale. Une poigne de soldats tait tout ce qu'il pouvait opposer cet essaim furieux; et ce petit nombre d'hommes manquait de bonne volont parce qu'ils taient sans solde et mme sans pain. Vienne n'tait pas prpare un long sige. Le parti des religionnaires, toujours prt se joindre aux Bohmes, avait dans la ville la supriorit, ceux de la campagne rassemblaient dj des troupes contre l'archiduc. Dj la plbe protestante le voyait enferm dans un clotre, ses tats partags, et ses enfants levs dans la nouvelle religion. Livr des ennemis secrets, entour d'ennemis dclars, il voyait, chaque instant, s'ouvrir l'abme qui allait engloutir toutes ses esprances, l'engloutir lui-mme. Les balles bohmes volaient dans son palais imprial, o seize barons autrichiens, qui avaient pntr dans son appartement, l'assigeaient de reproches et voulaient lui arracher son consentement une confdration avec les Bohmes. Un de ces barons le saisit par les boutons de son pourpoint, lui lana ce cri au visage: Ferdinand, signeras-tu? A qui n'et-on pardonn de chanceler dans une position si terrible?... Ferdinand songeait aux moyens de devenir empereur d'Allemagne. Il semblait n'avoir plus d'autre ressource que de fuir promptement ou de cder. Autour de lui, des hommes de coeur lui conseillaient le premier parti; des prtres catholiques, le second. S'il abandonnait la ville, elle tombait dans les mains de l'ennemi. Avec Vienne, l'Autriche tait perdue; avec l'Autriche, le trne imprial. Ferdinand ne quitta point sa capitale et voulut tout aussi peu entendre parler de conditions. L'archiduc discutait encore avec les barons qu'on lui avait dputs; tout coup, le son des trompettes retentit sur la place du chteau. Les assistants passent de l'tonnement la crainte, un bruit sinistre se rpand dans le palais: les dputs disparaissent l'un aprs l'autre. On entend beaucoup de nobles et de bourgeois s'enfuir en toute hte dans le camp de Thurn. Ce changement soudain avait t produit par un rgiment de cuirassiers de Dampierre, qui, ce moment dcisif, avait pntr dans la ville pour dfendre l'archiduc. Un corps de fantassins les suivit bientt; beaucoup de bourgeois catholiques, anims cette vue d'un nouveau courage, et les tudiants eux-mmes, prennent les armes. Une nouvelle qui arriva en mme temps de Bohme acheva de sauver Ferdinand: le gnral nerlandais Bucquoi avait battu compltement le comte de Mansfeld prs de Budweiss, et il marchait sur Prague. Les Bohmes se htrent de plier leurs tentes pour aller dlivrer leur capitale. Et maintenant l'ennemi laissait libres les passages qu'il avait occups pour fermer Ferdinand la route qui menait Francfort, l'lection impriale. S'il importait, en tout cas, au roi de Hongrie, pour l'ensemble de son plan, de monter sur le trne de l'Empire, c'tait maintenant pour lui un intrt d'autant plus grave, que son lection allait devenir le tmoignage le moins suspect et le plus dcisif pour la dignit de sa personne et la justice de sa cause, en mme temps qu'elle lui permettrait d'esprer les secours de l'Allemagne. Mais la mme cabale, qui le poursuivait dans ses tats hrditaires, travailla galement contre lui dans sa candidature la couronne impriale. On ne voulait plus voir monter aucun prince autrichien sur le trne d'Allemagne, et moins que tout autre ce Ferdinand, le perscuteur dcid de la religion protestante, l'esclave de l'Espagne et des jsuites. Pour l'carter, on avait offert, du vivant de Matthias, la couronne impriale au duc de Bavire, et, aprs son refus, au duc de Savoie. Comme il n'tait pas fort ais de s'accorder avec celui-ci sur les conditions, on s'effora du moins de retarder l'lection, jusqu'au moment o un coup dcisif, en Bohme ou en Autriche, aurait ruin toutes les esprances de Ferdinand et l'aurait rendu incapable de cette dignit. Les membres de l'Union ne ngligrent rien pour prvenir contre lui l'lecteur de Saxe, qui tait enchan aux intrts de l'Autriche, et lui reprsenter le pril dont les maximes de ce prince et ses liaisons avec l'Espagne menaaient la religion protestante et la constitution de l'Empire. Ils ajoutaient que, par l'lvation de Ferdinand au trne imprial, l'Allemagne ferait siennes les affaires particulires de l'archiduc et attirerait contre elle les attaques des Bohmes. Mais, en dpit de tous les efforts contraires, le jour de l'lection fut fix; Ferdinand y fut convoqu, comme roi lgitime de Bohme; et, malgr la protestation des tats de ce pays, sa voix d'lecteur fut reconnue valable. Les trois voix des lecteurs ecclsiastiques taient lui, celle de la Saxe lui tait aussi favorable; celle de Brandebourg ne lui tait pas contraire, et une majorit dcisive le nomma empereur (1619). C'est ainsi qu'il vit place d'abord sur sa tte la plus douteuse de ses couronnes, pour perdre quelques jours aprs celle qu'il comptait parmi ses possessions assures. Tandis qu'on le faisait empereur Francfort, on le renversait, Prague, du trne de Bohme. Cependant presque tous ses tats hrditaires d'Allemagne avaient form une confdration formidable avec les Bohmes, dont l'audace ne connut alors plus de bornes. Le 17 aot 1619, dans une assemble des tats du royaume, ils dclarrent l'empereur ennemi de la religion et de la libert de la Bohme, pour avoir excit le feu roi contre eux par ses funestes conseils, prt des troupes pour les opprimer, livr le royaume en proie aux trangers, et mme enfin, au mpris de leur souverainet nationale, assur le trne l'Espagne, dans un pacte secret; il le dclarrent dchu de tous ses droits leur couronne et procdrent sans retard une nouvelle lection. Comme c'taient des protestants qui avaient prononc la sentence, le choix ne pouvait gure tomber sur un prince catholique: cependant, pour la forme, quelques voix se firent entendre en faveur de la Bavire et de la Savoie. Mais la haine religieuse acharne qui divisait entre eux les vangliques aussi et les rforms opposa quelque temps des obstacles, mme l'lection d'un roi protestant; enfin l'adresse et l'activit des calvinistes l'emportrent sur les luthriens, suprieurs en nombre. Parmi tous les princes qui furent proposs pour cette, dignit, l'lecteur palatin Frdric V s'tait acquis les droits les plus fonds la confiance et la reconnaissance des Bohmes. Chez aucun de ses comptiteurs, l'intrt particulier de beaucoup de membres des tats et l'inclination du peuple ne semblaient justifis par autant d'avantages politiques. Frdric V avait l'esprit libre et veill, une grande bont de coeur, une gnrosit royale. Il tait le chef des rforms en Allemagne; il dirigeait l'Union, dont les forces taient ses ordres: proche parent du duc de Bavire, gendre du roi de la Grande-Bretagne, qui pouvait le soutenir puissamment. Le parti calviniste fit valoir avec le plus heureux succs tous ces avantages, et les tats du royaume, assembls Prague, lurent pour roi Frdric V, au milieu des prires et des larmes de joie. Tout ce qui s'accomplit la dite de Prague tait un coup trop bien prpar, et Frdric avait pris lui-mme toute l'affaire une part trop active pour que l'offre des Bohmes et d le surprendre. Mais, une fois en prsence de la couronne, il fut effray de son clat: la grandeur de l'attentat, jointe celle du succs, intimida son coeur pusillanime. Selon l'habitude des mes faibles, il voulut d'abord s'affermir dans son dessein par le jugement d'autrui; mais ce jugement n'avait aucun pouvoir sur lui lorsqu'il contrariait sa passion. La Saxe et la Bavire, auxquelles il avait demand conseil, tous les lecteurs ses collgues, tous ceux qui mettaient dans la balance, avec cette entreprise, ses talents et ses forces, lui montrrent l'abme o il se prcipitait. Le roi Jacques d'Angleterre lui-mme aimait mieux voir une couronne arrache son gendre que de l'aider violer la majest sacre des rois par un si funeste exemple. Mais que pouvait la voix de la sagesse contre l'clat sducteur d'une couronne royale? Dans le moment o elle dploie sa plus grande nergie, o elle repousse loin d'elle le rejeton sacr d'une dynastie deux fois sculaire, une nation libre se jette dans ses bras; elle se fie son courage et le choisit pour son chef dans la prilleuse carrire de la gloire et de la libert; une religion opprime attend de lui, de lui son dfenseur-n, protection et appui contre son perscuteur: sera-t-il assez pusillanime pour avouer sa crainte, assez lche pour trahir la religion et la libert? Cette nation lui montre en mme temps la supriorit de ses ressources et l'impuissance de ses ennemis; les deux tiers des forces autrichiennes armes contre l'Autriche, et, en Transylvanie, un belliqueux alli, tout prt diviser encore, par une attaque, les faibles restes de cette puissance. De si brillants appels n'veilleraient pas son ambition? De telles esprances n'enflammeraient pas son courage? Quelques instants de tranquille rflexion auraient suffi pour lui montrer la tmrit de l'entreprise et le peu de valeur de la rcompense; mais les encouragements parlaient ses sens, les avertissements sa raison. Ce fut son malheur que les voix qui l'entouraient, celles qui pouvaient le mieux se faire couter, prissent le parti qui flattait ses dsirs. L'agrandissement de leur matre ouvrait l'ambition et la cupidit de tous ses serviteurs palatins un vaste champ pour se satisfaire. Tout zl calviniste devait voir avec transport ce triomphe de son glise. Une tte si faible pouvait-elle rsister aux sductions de ses conseillers, qui exagraient ses ressources et ses forces autant qu'ils rabaissaient la puissance de l'ennemi; aux exhortations des prdicateurs de sa cour, qui lui prsentaient les inspirations de leur zle fanatique comme la volont du ciel? Les rveries des astrologues remplissaient son cerveau de chimriques esprances. La sduction vint mme l'assaillir par la voix irrsistible de l'amour: As-tu donc os, lui disait l'lectrice, recevoir la main d'une fille de roi pour trembler ainsi devant une couronne que l'on t'offre volontairement? J'aime mieux du pain ta table de roi que des festins ta table d'lecteur. Frdric accepta le trne de Bohme. Le couronnement se fit Prague avec une pompe sans exemple: la nation tala toutes ses richesses pour honorer son propre ouvrage. La Silsie et la Moravie, annexes de la Bohme, suivirent l'exemple de l'tat principal et prtrent serment. La rforme triomphait dans toutes les glises du royaume; l'allgresse tait sans bornes; l'amour pour le nouveau roi allait jusqu' l'adoration. Le Danemark et la Sude, la Hollande, Venise et plusieurs tats d'Allemagne le reconnurent comme roi lgitime, et Frdric se mit prendre ses mesures pour se maintenir sur son nouveau trne. Sa plus grande esprance reposait sur le prince de Transylvanie, Bethlen Gabor. Ce redoutable ennemi de l'Autriche et de l'glise catholique, non content de la principaut qu'il avait enleve, avec le secours des Turcs, son matre lgitime, Gabriel Bathori, saisit avec empressement cette occasion de s'agrandir aux dpens des princes autrichiens, qui avaient refus de le reconnatre comme souverain de la Transylvanie. Une attaque fut concerte avec les rebelles bohmes contre la Hongrie et l'Autriche: les deux armes devaient faire leur jonction devant la capitale. Cependant Bethlen Gabor cacha sous un faux semblant d'amiti le vritable objet de ses prparatifs; il promit artificieusement l'empereur d'attirer les Bohmes dans le pige, en feignant de les secourir: il promit de lui livrer vivants les chefs de la rvolte. Mais tout coup il parat en ennemi dans la haute Hongrie; la terreur le prcde; derrire lui est la dvastation. Tout le pays se soumet, et il reoit Presbourg la couronne de Hongrie. Le frre de l'empereur, qui tait gouverneur de Vienne, trembla pour cette capitale. Il se hta d'appeler le gnral Bucquoi son secours, et la retraite des Impriaux amena derechef l'arme bohme devant Vienne. Renforce de douze mille Transylvains, et bientt runie avec les troupes victorieuses de Bethlen Gabor, elle menaa de nouveau d'emporter la ville. Tous les environs taient ravags, le Danube ferm, les communications interceptes; dj l'on prouvait les terreurs de la faim. Ferdinand, que ce pressant danger avait ramen prcipitamment dans sa capitale, se voyait pour la seconde fois sur le bord de l'abme. Enfin, la disette et la rigueur de la temprature forcrent les Bohmes retourner chez eux; un chec en Hongrie rappela Bethlen Gabor: la fortune avait encore une fois sauv l'empereur. En peu de semaines, tout changea de face: par sa prudence et son activit, Ferdinand rtablit ses affaires, autant que Frdric ruina les siennes par sa ngligence et ses mauvaises mesures. Les tats de la basse Autriche furent amens prter l'hommage par la confirmation de leurs privilges, et quelques membres, qui avaient refus de paratre, furent dclars coupables de lse-majest et de haute trahison. Ainsi l'empereur s'tait rtabli dans un de ses tats hrditaires, et en mme temps il mettait tout en mouvement pour s'assurer des secours trangers. Dj, par ses reprsentations verbales lors de l'lection impriale de Francfort, il avait russi gagner sa cause les lecteurs ecclsiastiques, et, Munich, le duc Maximilien de Bavire. De la part que l'Union et la Ligue prendraient la guerre de Bohme dpendaient l'issue de cette guerre, le sort de l'empereur et celui de Frdric. Toute l'Allemagne protestante semblait intresse soutenir Frdric, et la religion catholique ne pas laisser succomber l'empereur. Tous les princes catholiques d'Allemagne devaient trembler pour leurs possessions, si les protestants taient vainqueurs en Bohme; s'ils succombaient, l'empereur pouvait faire la loi toute l'Allemagne protestante. Ferdinand mit donc la Ligue en mouvement, et Frdric l'Union. Le lien de la parent, et son attachement personnel pour l'empereur, son beau-frre, avec qui il avait t lev Ingolstadt; le zle pour la religion catholique, visiblement menace du plus grand pril; les inspirations des jsuites; enfin, les mouvements suspects de l'Union, dcidrent le duc de Bavire faire de la cause de Ferdinand sa propre cause, et tous les princes de la Ligue imitrent son exemple. Maximilien de Bavire, aprs s'tre assur, par un trait conclu avec l'empereur, le ddommagement de tous ses frais de guerre et de toutes les pertes qu'il pourrait prouver, prit, avec des pouvoirs illimits, le commandement des troupes de la Ligue, qui devaient marcher au secours de l'empereur contre les rebelles de Bohme. Les chefs de l'Union, au lieu de faire obstacle cette dangereuse alliance de la Ligue et de l'empereur, mirent plutt tout en oeuvre pour l'acclrer. S'ils amenaient la Ligue catholique prendre une part dclare dans la guerre de Bohme, ils avaient lieu de se promettre la mme chose de tous les membres et allis de l'Union. Si l'Union n'tait menace par une dmarche publique de l'autre parti, on ne pouvait esprer de voir runies les forces des protestants. Les princes saisirent donc le moment critique des troubles de Bohme pour demander aux catholiques le redressement de tous les anciens griefs et une complte garantie de la libert religieuse. Cette demande, dont le ton tait menaant, ils l'adressrent au duc de Bavire, comme chef des catholiques, et ils insistrent pour avoir une rponse prompte et sans rserve. Que Maximilien se pronont pour eux ou contre eux, ils atteignaient leur but. S'il cdait, le parti catholique tait priv de son plus puissant dfenseur; s'il rsistait, il armait tout le parti protestant et rendait invitable la guerre, de laquelle ils se promettaient un bon rsultat. Maximilien, que tant d'autres motifs attiraient dj dans le parti oppos, prit cette sommation pour une formelle dclaration de guerre, et l'armement fut ht. Tandis que la Bavire et la Ligue prenaient les armes pour l'empereur, on ngociait des subsides avec la cour d'Espagne. Toutes les difficults que la politique somnolente du ministre espagnol opposait cette demande furent heureusement surmontes par le comte de Khevenhller, ambassadeur imprial Madrid. Outre l'avance d'un million de florins, que l'on sut arracher peu peu cette cour, on la dcida diriger des Pays-Bas espagnols une attaque sur le bas Palatinat. En mme temps qu'on s'efforait d'attirer dans l'alliance toutes les puissances catholiques, on entravait avec la plus grande nergie la contre-alliance protestante. Il importait de rassurer l'lecteur de Saxe et plusieurs autres princes vangliques sur le bruit, rpandu par l'Union, que les prparatifs de la Ligue avaient pour but de leur reprendre les bnfices sculariss. L'assurance du contraire, donne par crit, tranquillisa l'lecteur de Saxe, que sa jalousie particulire contre le Palatinat, les suggestions de son prdicateur de cour, vendu l'Autriche, enfin la mortification de s'tre vu cart par les Bohmes, l'lection de leur roi, faisaient dj pencher pour l'empereur. Le fanatisme luthrien ne pouvait pardonner aux rforms que tant de faibles pays dussent s'engouffrer (c'est ainsi qu'on s'exprimait) dans la gueule du calvinisme, et l'antechrist romain faire simplement place l'antechrist helvtique. Tandis que Ferdinand mettait tout en oeuvre pour amliorer sa fcheuse position, Frdric ne ngligeait rien pour gter sa bonne cause. Sa liaison choquante avec le prince de Transylvanie, l'alli dclar de la Porte, scandalisait les mes faibles, et le bruit public l'accusait de chercher son agrandissement aux dpens de la chrtient et d'avoir arm les Turcs contre l'Allemagne. Il irritait les luthriens de Bohme par son zle inconsidr pour la religion rforme, et les catholiques par ses attaques contre les images. L'introduction d'impts onreux lui enleva l'amour du peuple. Les grands du royaume, tromps dans leur attente, se refroidirent pour sa cause; le dfaut de secours trangers abattit leur confiance. Au lieu de se consacrer avec une ardeur infatigable l'administration du royaume, Frdric perdait son temps en plaisirs frivoles; au lieu d'accrotre son trsor par une sage conomie, il dissipait dans un faste inutile et thtral, et par une libralit mal entendue, les revenus de ses tats. Avec une lgret insouciante, il se mirait dans sa dignit nouvelle, et ne songeant, hors de saison, qu' jouir de sa couronne, il oubliait le soin plus pressant de l'affermir sur sa tte. Autant l'on s'tait abus sur le compte de Frdric, autant il s'tait malheureusement tromp lui-mme dans son espoir d'assistance trangre. La plupart des membres de l'Union sparaient les affaires de Bohme de l'objet de leur alliance; d'autres membres de l'Empire, dvous Frdric, taient enchans par une crainte aveugle de l'empereur: Ferdinand avait gagn l'lecteur de Saxe et le duc de Hesse-Darmstadt; la basse Autriche d'o l'on attendait une puissante diversion, avait rendu hommage l'empereur; Bethlen Gabor avait conclu avec lui un armistice. La cour de Vienne sut endormir le Danemark par des ambassades, et occupa la Sude par une guerre avec la Pologne. La rpublique de Hollande avait de la peine se dfendre contre les armes espagnoles; Venise et la Savoie restrent dans l'inaction; le roi Jacques d'Angleterre se laissa tromper par les artifices de l'Espagne. Un ami aprs l'autre se retira; une esprance aprs l'autre s'vanouit. Si rapide avait t, en quelques mois, le changement de toutes choses! Cependant les chefs de l'Union rassemblrent un corps d'arme; l'empereur et la Ligue en firent autant. Les forces de la Ligue taient runies prs de Donawert, sous les ordres de Maximilien; celles de l'Union, prs d'Ulm, sous le margrave d'Ansbach. On croyait toucher enfin au moment dcisif, qui devait terminer par un grand coup cette longue querelle et fixer irrvocablement les rapports des deux glises en Allemagne. Les deux partis attendaient l'vnement avec anxit. Mais quel ne fut pas l'tonnement, lorsque la nouvelle de la paix arriva tout coup, et que les deux armes se sparrent sans coup frir! L'intervention de la France avait produit cette paix, que les deux partis acceptrent avec un gal empressement. Le ministre franais, qui n'tait plus dirig par Henri le Grand, et d'ailleurs la politique de ce roi n'tait peut-tre plus applicable la situation du royaume, craignait maintenant beaucoup moins l'agrandissement de l'Autriche que la puissance o s'lveraient les calvinistes si la maison palatine se maintenait sur le trne de Bohme. Engag lui-mme, prcisment alors, dans une lutte difficile avec les huguenots de l'intrieur, il n'avait pas de plus pressant intrt que de voir la faction protestante crase le plus tt possible en Bohme, avant qu'elle pt offrir la faction des huguenots en France un dangereux modle. Afin que l'empereur et les mains libres pour agir sans dlai contre les Bohmes, le ministre franais s'interposa donc comme mdiateur entre l'Union et la Ligue, et mnagea cette paix inattendue, dont l'article le plus important tait que l'Union ne prendrait aucune part aux affaires de Bohme, et que les secours qu'elle pourrait prter Frdric V ne s'tendraient pas au del des pays palatins. La fermet de Maximilien et la crainte de se voir prise entre les troupes de la Ligue et une nouvelle arme impriale, qui s'avanait des Pays-Bas, dcidrent l'Union cette paix honteuse. Toutes les forces de la Bavire et de la Ligue taient maintenant aux ordres de l'empereur contre les Bohmes, que le trait d'Ulm abandonnait leur sort. Avant que la nouvelle de ce qui s'tait pass Ulm se ft rpandue dans l'Autriche suprieure, Maximilien y parut tout coup, et les tats, consterns, nullement prpars repousser une attaque, achetrent le pardon de l'empereur en lui rendant l'hommage sur-le-champ et sans condition. Le duc fut renforc, dans la basse Autriche, par les troupes nerlandaises du comte de Bucquoi, et cette arme austro-bavaroise, qui s'levait, aprs la jonction, cinquante mille hommes, pntra, sans perdre un moment, sur le territoire de Bohme. Elle chassa devant elle tous les escadrons bohmes, rpandus dans la basse Autriche et la Moravie. Toutes les villes qui tentrent de rsister furent prises d'assaut; d'autres, effrayes par le bruit du chtiment inflig celles-ci, ouvrirent volontairement leurs portes: rien n'arrtait la course imptueuse de Maximilien. L'arme bohme, sous les ordres du vaillant prince Christian d'Anhalt, se replia jusque dans le voisinage de Prague, et Maximilien lui livra bataille sous les murs de cette capitale. Le mauvais tat dans lequel il esprait surprendre l'arme des rebelles justifiait la prcipitation de Maximilien et lui assura la victoire. Frdric n'avait pas rassembl trente mille hommes; le prince d'Anhalt lui en avait amen huit mille; Bethlen Gabor lui avait envoy dix mille Hongrois. Une incursion de l'lecteur de Saxe dans la Lusace avait intercept tous les secours qu'il attendait de ce pays et de la Silsie; la pacification de l'Autriche le privait de tous ceux qu'il s'tait promis de ce ct. Bethlen Gabor, le plus important de ses allis, se tint en repos. L'Union avait livr Frdric l'empereur. Il ne lui restait plus que ses Bohmes, qui manquaient eux-mmes de bonne volont, d'accord et de courage. Les magnats de Bohme taient mcontents de se voir prfrer des gnraux allemands; le comte de Mansfeld resta Pilsen, spar du quartier gnral, afin de ne pas servir sous Anhalt et Hohenlohe. Le soldat, qui manquait du ncessaire, perdit toute ardeur et tout courage, et la mauvaise discipline de l'arme provoquait chez le paysan les plaintes les plus amres. Ce fut en vain que Frdric se montra dans le camp, afin d'animer par sa prsence le courage des soldats, et par son exemple l'mulation de la noblesse. Les Bohmes commenaient se retrancher sur la Montagne-Blanche, non loin de Prague, lorsque l'arme combine austro-bavaroise les assaillit, le 8 novembre 1620. Au commencement de l'action, la cavalerie du prince d'Anhalt remporta quelques avantages, bientt rendus vains par la supriorit de l'ennemi. Les Bavarois et les Wallons chargrent avec une force irrsistible, et la cavalerie hongroise fut la premire tourner le dos. L'infanterie bohme ne tarda pas suivre son exemple, et les Allemands furent enfin entrans aussi dans la droute gnrale. Dix canons, qui formaient toute l'artillerie de Frdric, tombrent dans les mains de l'ennemi. Quatre mille Bohmes prirent dans la fuite et dans le combat; les troupes de l'empereur et de la Ligue perdirent peine quelques centaines d'hommes. Cette victoire dcisive avait t remporte en moins d'une heure. Frdric tait dner dans Prague, tandis que ses troupes se faisaient tuer pour lui sous les murs de la ville. Il ne s'attendait probablement encore aucune attaque, puisqu'il avait command ce jour-l mme un grand repas. Un courrier le fit enfin sortir de table, et il put voir des remparts tout cet affreux spectacle. Il demanda une suspension d'armes de vingt-quatre heures pour se dterminer aprs rflexion: huit heures furent tout ce qu'il obtint du duc. Frdric les employa s'enfuir de la capitale, pendant la nuit, avec sa femme et les principaux officiers de l'arme. Cette fuite fut si prcipite, que le prince d'Anhalt oublia ses papiers les plus secrets et Frdric sa couronne. Je sais maintenant ce que je suis, disait ce malheureux prince aux personnes qui essayaient de le consoler. Il y a des vertus que le malheur seul peut nous enseigner, et ce n'est que dans l'adversit que nous apprenons, nous autres princes, ce que nous sommes. Prague n'tait pas encore perdue sans ressource, quand le pusillanime Frdric l'abandonna. Mansfeld tait toujours Pilsen, avec son corps dtach, qui n'avait pas vu la bataille. A chaque instant, Bethlen Gabor pouvait commencer les hostilits et rappeler aux frontires de Hongrie les forces de l'empereur. Les Bohmes battus pouvaient se relever, les maladies, la faim et le froid dtruire les ennemis: toutes ces esprances s'vanouirent devant la crainte prsente. Frdric redoutait l'inconstance des Bohmes, qui pouvaient aisment cder la tentation de livrer sa personne l'empereur pour acheter leur grce. Thurn et ceux qui partageaient sa condamnation ne jugrent pas prudent non plus d'attendre leur sort dans les murs de Prague. Ils se rfugirent en Moravie, pour chercher, bientt aprs, leur salut dans la Transylvanie. Frdric s'enfuit Breslau, mais il n'y sjourna que peu de temps, et trouva ensuite un asile la cour de l'lecteur de Brandebourg, puis enfin en Hollande. La bataille de Prague avait dcid du sort de toute la Bohme. Prague se rendit ds le lendemain au vainqueur; les autres villes suivirent le sort de la capitale. Les tats rendirent l'hommage sans condition; leur exemple fut imit en Silsie et en Moravie. L'empereur laissa s'couler trois mois avant d'ordonner une enqute sur le pass. Beaucoup de ceux qui avaient pris la fuite dans la premire frayeur reparurent dans la capitale, rassurs par cette apparence de modration; mais, un jour, un moment fix, l'orage clata. Quarante-huit des plus actifs instigateurs de la rvolte furent arrts et traduits devant une commission extraordinaire, compose de Bohmes et d'Autrichiens. Vingt-sept d'entre eux prirent sur l'chafaud; dans la classe du peuple, une quantit innombrable eut le mme sort. On somma les absents de comparatre, et, aucun d'eux ne s'tant prsent, ils furent condamns mort, comme coupables de haute trahison et de lse-majest impriale. Leurs biens furent confisqus, leurs noms clous au gibet. On confisqua mme les biens de rebelles dj morts. Cette tyrannie tait supportable, parce qu'elle ne pesait que sur certaines personnes, et que les dpouilles de l'un enrichissaient l'autre; mais d'autant plus douloureuse fut l'oppression qui accabla sans distinction tout le royaume. Tous les prdicateurs protestants, d'abord les bohmes, et un peu plus tard les allemands, furent expulss du pays. Ferdinand coupa de sa propre main la lettre de Majest de Rodolphe et en brla le sceau. Sept ans aprs la bataille de Prague, toute tolrance envers les protestants tait abolie dans le royaume. Mais les violences que l'empereur se permit contre les privilges religieux des Bohmes, il se les interdit l'gard de leur constitution politique, et, en mme temps qu'il leur enlevait la libert de penser, il leur laissait gnreusement le droit de se taxer eux-mmes. La victoire de la Montagne-Blanche mit Ferdinand en possession de tous ses tats et les lui rendit mme avec un pouvoir plus tendu que celui dont y avait joui son prdcesseur, parce que l'hommage fut rendu sans condition, et qu'aucune lettre impriale ne limitait plus son autorit souveraine. Tous ses justes dsirs taient donc satisfaits, et mme au del de son attente. Il tait libre maintenant de congdier ses allis et de rappeler ses armes. La guerre tait finie, si seulement il tait juste; s'il tait juste et gnreux, les chtiments devaient cesser aussi. Tout le sort de l'Allemagne tait dans sa main, et des millions de cratures humaines attendaient le bonheur ou le malheur de la dtermination qu'il allait prendre. Jamais si grande dcision ne fut au pouvoir d'un seul homme; jamais l'aveuglement d'un seul homme ne causa tant de calamits. LIVRE DEUXIME La rsolution que prit alors Ferdinand donna la guerre une tout autre direction, un autre thtre et d'autres acteurs. D'une rvolte en Bohme et d'une excution militaire contre des rebelles, on vit natre une guerre allemande et bientt europenne. Le moment est donc venu de jeter un coup d'oeil sur l'Allemagne et sur le reste de l'Europe. Tout ingal que ft, entre catholiques et protestants, le partage du territoire de l'Empire et des privilges de ses membres, chaque parti n'avait qu' profiter de ses propres avantages et rester sagement uni, pour contre-balancer les forces de l'autre. Si les catholiques taient plus nombreux et plus favoriss par la constitution de l'Empire, les protestants possdaient une suite continue de contres populeuses, des princes belliqueux, une vaillante noblesse, de nombreuses armes, des villes impriales opulentes; ils taient matres de la mer, et, en cas de ncessit, ils avaient un parti assur dans les tats des princes catholiques. Si les catholiques pouvaient compter sur les armes de l'Espagne et de l'Italie, la rpublique de Venise, la Hollande et l'Angleterre ouvraient leurs trsors aux protestants; les tats du Nord et les redoutables Ottomans taient prts voler leur secours. Le Brandebourg, la Saxe et le Palatinat opposaient dans le collge lectoral trois voix protestantes, d'un poids considrable, aux trois voix ecclsiastiques; et, si les tats protestants savaient user de leur force, la dignit impriale devenait une chane pour l'lecteur de Bohme, comme pour l'archiduc d'Autriche. L'pe de l'Union pouvait retenir l'pe de la Ligue dans le fourreau, ou, s'il fallait en venir la guerre, elle en pouvait rendre l'vnement incertain. Malheureusement, l'intrt particulier rompit le lien politique qui devait unir entre eux tous les membres protestants de l'Empire. Cette grande poque ne trouva sur la scne que des esprits mdiocres, et l'on ne profita point du moment dcisif, parce que les courageux manqurent de puissance, et les puissants d'intelligence, de courage et de rsolution. Les mrites de son aeul Maurice, l'tendue de ses possessions et l'importance de son suffrage plaaient l'lecteur de Saxe la tte de l'Allemagne protestante. La rsolution qu'il allait prendre devait dcider lequel des deux partis triompherait dans la lutte, et Jean-Georges n'tait pas insensible aux avantages que lui assurait cette position considrable. Conqute galement significative pour l'empereur et pour l'Union, il vitait soigneusement de se donner tout entier l'un ou l'autre; il ne voulait point, par une dclaration irrvocable, se fier la reconnaissance de Ferdinand ni renoncer aux fruits qu'il pouvait retirer de la crainte inspire ce prince. Inaccessible au vertige de l'enthousiasme chevaleresque ou religieux, qui entranait un souverain aprs l'autre risquer sa couronne et sa vie dans les hasards de la guerre, Jean-Georges aspirait la gloire plus solide de mnager son bien et de l'augmenter. Si ses contemporains l'accusrent d'avoir abandonn dans le fort de l'orage la cause protestante, d'avoir prfr l'agrandissement de sa maison au salut de la patrie, d'avoir expos la ruine toute l'glise vanglique d'Allemagne, de peur de faire le moindre mouvement en faveur des rforms; s'ils l'accusrent d'avoir fait par sa douteuse amiti presque autant de mal la cause commune que ses plus ardents ennemis: il pouvait rpondre que la faute en tait ces princes qui n'avaient pas su prendre pour modle sa sage politique. Si, malgr cette sage politique, le paysan saxon eut gmir, comme tous les autres, sur les horreurs qui accompagnaient le passage des armes impriales; si l'Allemagne tout entire put voir comme Ferdinand trompait son alli et se jouait de ses promesses; si Jean-Georges lui-mme crut enfin s'en apercevoir: c'tait l'empereur de rougir, lui qui trahissait si cruellement une si loyale confiance. Si cette confiance exagre en la maison d'Autriche, et l'esprance d'agrandir ses domaines, lirent les mains de l'lecteur de Saxe, la crainte de l'Autriche et la frayeur de perdre ses tats tinrent le faible Georges-Guillaume de Brandebourg dans des liens bien plus honteux. Ce qu'on reprochait ces deux souverains aurait sauv l'lecteur palatin sa gloire et ses tats. Une confiance irrflchie en ses forces non prouves, l'influence des conseils de la France, et l'clat sduisant d'une couronne avaient entran ce malheureux prince dans une aventure la hauteur de laquelle ne s'levaient ni son gnie ni sa situation politique. La puissance de la maison palatine tait affaiblie par le morcellement de ses domaines et le peu d'harmonie qui rgnait entre ses princes: runie dans une seule main, cette puissance aurait pu longtemps encore rendre douteuse l'issue de la guerre. Les partages affaiblissaient aussi la maison souveraine de Hesse, et la diffrence de religion entretenait entre Cassel et Darmstadt une division funeste. La ligne de Darmstadt, attache la confession d'Augsbourg, s'tait mise sous la protection de l'empereur, qui la favorisait au dtriment de la ligne rforme de Cassel. Tandis que ses frres dans la foi versaient leur sang pour la religion et la libert, le landgrave Georges de Darmstadt recevait une solde de l'empereur. Mais, l'exemple de son anctre, qui avait entrepris cent ans auparavant, de dfendre la libert allemande contre le redoutable Charles-Quint, Guillaume de Cassel prfra le parti du danger et de l'honneur. Suprieur la crainte, qui faisait plier des princes bien plus forts que lui sous la toute-puissance de Ferdinand, le landgrave Guillaume fut le premier qui offrit le secours de son bras hroque au hros sudois et qui donna aux princes d'Allemagne cet exemple que nul ne voulait risquer avant les autres. Autant sa dcision annonait de courage, autant sa persvrance montra de fermet et ses exploits de bravoure. Avec une rsolution intrpide, il se posta la frontire de son pays ensanglant et reut avec un ddain railleur l'ennemi dont les mains fumaient encore du sac de Magdebourg. Le landgrave Guillaume est digne de passer l'immortalit, ct de l'hroque branche ernestine. Il se leva bien tard pour toi le jour de la vengeance, infortun Jean-Frdric, noble prince, jamais glorieux! Mais, s'il a t lent paratre, quelle en fut la splendeur! On vit ton poque renatre, et ton hrosme descendit sur tes petits-fils. Une race vaillante de princes sort des forts de la Thuringe, pour fltrir, par ses exploits immortels, le jugement qui dpouilla ton front de la couronne lectorale, et apaiser, en entassant les victimes sanglantes, ton ombre irrite. L'arrt du vainqueur put leur enlever tes tats, mais non la vertu patriotique qui te les fit sacrifier, ni le courage chevaleresque, qui, un sicle plus tard, fera chanceler le trne de son petit-fils. Ta vengeance et celle de l'Allemagne ont aiguis le fer sacr, fatal la race de Habsbourg, et de la main d'un hros celle d'un autre se transmet le glaive invincible. Ce qu'ils ne peuvent faire comme souverains, ils l'accomplissent comme hommes de coeur, et meurent d'une mort glorieuse, comme les plus vaillants soldats de la libert. Ils ne rgnent pas sur d'assez grands domaines pour attaquer leur ennemi avec leurs propres armes, mais ils dirigent contre lui d'autres tonnerres et conduisent la victoire des drapeaux trangers. La libert de l'Allemagne, trahie par les membres puissants de l'Empire, qui pourtant en recueillaient tous les fruits, fut dfendue par un petit nombre de princes pour qui elle avait peine quelque valeur. La possession des terres et des dignits touffa le courage; la pauvret, ce double gard, fit des hros. Tandis que la Saxe, le Brandebourg et d'autres encore se tiennent timidement en arrire, on voit les Anhalt, les Mansfeld, les princes de Weimar et leurs pareils, prodiguer leur sang dans des batailles meurtrires. Mais les ducs de Pomranie, de Mecklembourg, de Lunebourg, de Wurtemberg, les villes impriales de la haute Allemagne, pour qui le nom du chef suprme de l'Empire avait t de tout temps redoutable, se drobent craintivement la lutte contre l'empereur et se courbent en murmurant sous sa main qui les crase. L'Autriche et l'Allemagne catholique avaient, dans le duc Maximilien de Bavire, un dfenseur aussi puissant que politique et brave. Fidle, dans tout le cours de cette guerre, un mme plan, mrement calcul: jamais indcis entre son intrt politique et sa religion; jamais esclave de l'Autriche, qui travaillait pour son propre agrandissement et tremblait devant le bras qui la sauvait. Maximilien et mrit de recevoir d'une main meilleure que celle du despotisme les dignits et les domaines qui furent sa rcompense. Les autres princes catholiques, la plupart membres du clerg, trop peu guerriers pour rsister aux essaims des soldats qu'attirait la prosprit de leurs contres, furent successivement victimes de la guerre et se contentrent de poursuivre dans le cabinet ou dans la chaire un ennemi devant lequel ils n'osaient se montrer en campagne. Esclaves de l'Autriche ou de la Bavire, tous furent clipss par Maximilien, et leurs forces ne prirent quelque importance que runies dans sa puissante main. La redoutable monarchie que Charles-Quint et son fils avaient forme, par un monstrueux assemblage, des Pays-Bas, du Milanais, des Deux-Siciles et des vastes contres des Indes orientales et occidentales, penchait dj vers sa ruine sous Philippe III et Philippe IV. Enfle rapidement par un or strile, on vit cette monarchie dprir par une lente consomption, parce qu'on la priva du lait nourricier des tats, de l'agriculture. Ses conqutes dans les Indes occidentales avaient plong l'Espagne dans la pauvret, pour enrichir tous les marchs de l'Europe, et les changeurs d'Anvers, de Venise et de Gnes spculaient longtemps d'avance sur l'or qui dormait encore dans les mines du Prou. Pour les Indes, on avait dpeupl les provinces espagnoles; et les richesses des Indes, on les avait prodigues dans la guerre entreprise pour reconqurir la Hollande, dans la tentative chimrique de changer la succession au trne de France, dans une attaque malheureuse contre l'Angleterre. Mais l'orgueil de cette cour avait survcu l'poque de sa grandeur, la haine de ses ennemis sa puissance, et la terreur semblait rgner encore autour de l'antre vide du lion. La dfiance des protestants prtait au ministre de Philippe III la dangereuse politique de son pre, et chez les catholiques allemands vivait toujours la confiance dans les secours de l'Espagne, comme la croyance miraculeuse aux reliques des martyrs. Un faste extrieur cachait les blessures saignantes qui puisaient cette monarchie, et l'on croyait toujours sa puissance, parce qu'elle gardait le ton superbe de son ge d'or. Esclaves chez eux, trangers sur leur propre trne, ces fantmes de rois d'Espagne dictaient des lois en Allemagne aux princes de leur famille, et l'on peut douter que les secours qu'ils leur prtrent mritassent la honteuse dpendance par laquelle les empereurs durent les acheter. Derrire les Pyrnes, des moines ignorants, des favoris artificieux, tramaient les destins de l'Europe. Mais on devait redouter encore, dans son plus profond abaissement, une puissance qui ne le cdait pas aux premires en tendue; qui restait, sinon par une ferme politique, du moins par habitude, invariablement fidle au mme systme d'tats; qui avait ses ordres des armes aguerries et des gnraux excellents; qui, lorsque la guerre ne suffisait pas, recourait au poignard des assassins, et savait employer comme incendiaires ses propres ambassadeurs. Ce qu'elle perdait dans trois autres rgions, elle s'efforait de le regagner vers l'Orient, et les tats europens se trouvaient pris dans son filet, si elle russissait dans son entreprise, ds longtemps mdite, de porter, entre les Alpes et l'Adriatique, ses frontires jusqu'aux domaines hrditaires de l'Autriche. Les princes italiens avaient vu avec une grande inquitude cette puissance importune pntrer dans leur pays, o ses efforts continuels pour s'agrandir faisaient trembler pour leurs possessions tous les souverains du voisinage. Press entre Naples et Milan par les vice-rois espagnols, le pape se trouvait dans la plus dangereuse situation. La rpublique de Venise tait resserre entre le Tyrol autrichien et le Milanais espagnol; la Savoie entre cette dernire contre et la France. De l cette politique changeante et ambigu que les tats italiens avaient suivie depuis Charles-Quint. Le double caractre du pontife romain le maintenait flottant entre deux politiques contradictoires. Si le successeur de saint Pierre honorait dans les princes espagnols ses fils les plus dociles, les plus fermes dfenseurs de son sige, le souverain des tats de l'glise avait redouter en leur personne ses plus fcheux voisins et ses adversaires les plus menaants. Rien n'importait plus au pontife que de voir les protestants anantis et les armes de l'Autriche victorieuses; mais le souverain avait lieu de bnir les armes des protestants, qui mettaient son voisin hors d'tat de devenir dangereux pour lui. L'une ou l'autre politique avait le dessus, selon que les papes avaient plus de souci de leur puissance temporelle ou de leur souverainet spirituelle; mais en gnral, la politique de Rome se dterminait par le besoin le plus pressant; et l'on sait combien la crainte de perdre un avantage prsent entrane plus puissamment les esprits que le dsir de recouvrer un bien depuis longtemps perdu. C'est ainsi qu'on s'explique comment le vicaire de Jsus-Christ pouvait se conjurer avec la maison d'Autriche pour la perte des hrtiques, et avec ces mmes hrtiques pour la ruine de la maison d'Autriche. Ainsi s'entrelace merveilleusement le fil de l'histoire! Que serait devenue la rformation, que serait devenue la libert des princes allemands, si l'vque de Rome et le prince de Rome avaient eu constamment le mme intrt? La France avait perdu, avec son excellent roi Henri, toute sa grandeur, et tout son poids dans la balance politique de l'Europe. Une minorit orageuse anantit tous les bienfaits de l'administration vigoureuse qui l'avait prcde. Des ministres incapables, cratures de la faveur et de l'intrigue, dissiprent en peu d'annes les trsors que le bon ordre de Sully et l'conomie de Henri IV avaient amasss. A peine capables de maintenir contre les factions de l'intrieur leur autorit subreptice, ils devaient renoncer diriger le grand gouvernail de l'Europe. Une guerre civile, pareille celle qui armait l'Allemagne contre l'Allemagne, souleva les Franais les uns contre les autres; et Louis XIII n'entra dans la majorit que pour combattre sa mre et ses sujets protestants. Ceux-ci, retenus dans le devoir par la politique claire de Henri IV, courent maintenant aux armes. veills par l'occasion, encourags par quelques chefs entreprenants, ils forment un tat dans l'tat et choisissent pour centre de leur naissant empire la forte et puissante ville de La Rochelle. Trop peu homme d'tat pour touffer, ds son principe, cette guerre civile par une sage tolrance, et bien loign d'tre assez matre des forces de son royaume pour la conduire avec vigueur, Louis XIII se voit bientt rduit l'humiliante ncessit d'acheter par de grosses sommes d'argent la soumission des rebelles. Vainement la raison d'tat le presse de soutenir contre l'Autriche les rvolts de Bohme, il faut que le fils de Henri IV reste pour le moment spectateur oisif de leur destruction: heureux si les calvinistes de son royaume ne se rappellent pas fort mal propos leurs coreligionnaires d'au del du Rhin! Un grand gnie au timon de l'tat et rduit les protestants franais l'obissance et conquis la libert de leurs frres en Allemagne; mais Henri IV n'tait plus, et sa politique ne devait renatre qu'avec Richelieu. Tandis que la France descendait du fate de sa gloire, la Hollande, devenue libre, achevait l'difice de sa grandeur. Il n'tait pas encore teint, le courage enthousiaste qui, allum par la maison d'Orange, avait chang cette nation de marchands en un peuple de hros et l'avait rendue capable de maintenir son indpendance dans la guerre meurtrire contre les rois d'Espagne. Se souvenant de tout ce qu'ils avaient d, dans l'oeuvre de leur dlivrance, aux secours trangers, ces rpublicains brlaient du dsir d'aider leurs frres allemands s'assurer un sort pareil, et leur ardeur tait d'autant plus grande, qu'ils combattaient les uns et les autres le mme ennemi, et que la libert de l'Allemagne devenait le plus ferme rempart pour la libert de la Hollande. Mais une rpublique qui luttait encore pour sa propre existence, qui, par les plus admirables efforts, pouvait peine faire tte, sur son propre territoire, un ennemi suprieur, n'osait se priver des forces ncessaires sa dfense et les prodiguer, par une magnanime politique, pour les tats trangers. L'Angleterre elle-mme, bien que, sur ces entrefaites, elle se ft agrandie de l'cosse, n'avait plus en Europe, sous le faible Jacques Ier, l'influence que le gnie dominateur d'lisabeth avait su lui acqurir. Convaincue que la prosprit de son le tait attache la sret des protestants, cette sage reine avait eu constamment pour maxime de favoriser toute entreprise qui tendait l'affaiblissement de la maison d'Autriche. Son successeur manqua de gnie pour comprendre ce systme, aussi bien que de puissance pour le mettre en pratique. L'conome lisabeth n'pargna point ses trsors pour secourir les Pays-Bas contre l'Espagne, et Henri IV contre les fureurs de la Ligue: Jacques Ier abandonna fille, petits-fils et gendre la merci d'un vainqueur impitoyable. Tandis que ce monarque puisait son rudition chercher dans le ciel l'origine de la majest royale, il laissait dprir la sienne sur la terre. Les efforts que faisait son loquence pour dmontrer le droit absolu de la royaut rappelaient la nation anglaise ses droits elle, et, par une vaine prodigalit, il sacrifiait la plus importante de ses royales prrogatives, celle de se passer du Parlement et d'ter la parole la libert. L'horreur instinctive qu'il avait d'une pe nue le faisait reculer mme devant la guerre la plus juste. Son favori Buckingham se jouait de ses faiblesses, et sa vanit complaisante faisait de lui la dupe facile des artifices de l'Espagne. Tandis qu'on ruinait son gendre en Allemagne et qu'on gratifiait des trangers du patrimoine de ses petits-fils, ce vieillard imbcile respirait avec dlices l'encens que l'Autriche et l'Espagne faisaient fumer devant lui. Pour dtourner son attention de la guerre d'Allemagne, on lui montra Madrid une pouse pour son fils, et ce pre factieux quipa lui-mme son fils romanesque pour la scne bizarre par laquelle il surprit sa fiance espagnole. Cette fiance chappa son fils, comme la couronne de Bohme et l'lectorat palatin son gendre, et la mort seule droba Jacques Ier au danger de terminer son rgne pacifique par une guerre, uniquement pour n'avoir pas eu le courage de la montrer dans le lointain. Les troubles civils, prpars par son gouvernement mal-habile, clatrent sous son malheureux fils et forcrent bientt celui-ci, aprs quelques tentatives insignifiantes, de renoncer prendre aucune part la guerre d'Allemagne, pour combattre dans son propre royaume la rage des factions, dont il fut enfin la dplorable victime. Deux rois pleins de mrite, bien loin l'un de l'autre, sans doute, pour la renomme personnelle, mais galement puissants, galement avides de gloire, faisaient alors respecter les tats du Nord. Sous le rgne long et actif de Christian IV, le Danemark s'tait lev jusqu' devenir une puissance importante. Les qualits personnelles de ce prince, une excellente marine, des troupes d'lite, des finances bien administres, de sages alliances, se runirent pour assurer cet tat, au dedans, une prosprit florissante, au dehors, la considration. Quant la Sude, Gustave Wasa l'avait arrache la servitude; il l'avait transforme par une sage lgislation, et produit le premier aux regards du monde cet tat nouvellement cr. Ce que ce grand prince n'avait fait qu'indiquer dans une bauche grossire fut achev par son petit-fils, Gustave-Adolphe, encore plus grand que lui. Ces deux royaumes, runis auparavant, par contrainte et contre nature, en une seule monarchie, et sans force dans cette union, s'taient spars violemment au temps de la rforme, et cette sparation fut l'poque de leur prosprit. Autant cette union force avait t nuisible aux deux tats, autant, une fois spars, l'harmonie et les rapports de bon voisinage leur taient ncessaires. L'glise vanglique s'appuyait sur l'un et sur l'autre; ils avaient les mmes mers surveiller; le mme intrt aurait d les runir contre le mme ennemi. Mais la haine qui avait bris le lien entre les deux royaumes continua d'entretenir une discorde hostile entre les deux peuples, longtemps aprs leur sparation. Les rois de Danemark ne pouvaient toujours pas renoncer leurs prtentions sur la couronne de Sude, et la Sude ne pouvait carter le souvenir de l'ancienne tyrannie danoise. Les frontires contigus des deux tats offraient la haine nationale un ternel aliment; la jalousie vigilante des deux rois et les collisions invitables du commerce dans les mers du Nord ne laissaient jamais tarir la source des querelles. Entre les moyens par lesquels Gustave Wasa, fondateur du royaume de Sude, avait cherch consolider sa nouvelle cration, la rformation de l'glise avait t un des plus efficaces. Une loi fondamentale du royaume excluait les catholiques de tous les offices publics et interdisait tout souverain futur de la Sude de changer la religion du pays. Mais dj le second fils et le second successeur de Gustave, Jean III, rentrait dans l'glise romaine, et son fils Sigismond, qui tait aussi roi de Pologne, se permit des actes qui tendaient la ruine de la constitution de l'glise dominante. Les tats du royaume, ayant leur tte Charles, duc de Sudermanie, troisime fils de Gustave, opposrent une ferme rsistance, qui alluma enfin une guerre civile entre l'oncle et le neveu, entre le roi et la nation. Le duc Charles, administrateur du royaume en l'absence du roi, mit profit la longue rsidence de Sigismond en Pologne et le juste mcontentement des tats, pour s'attacher troitement la nation et frayer insensiblement sa propre maison le chemin du trne. Les mauvaises mesures de Sigismond ne favorisrent pas mdiocrement ses desseins. Une assemble gnrale des tats osa droger, en faveur de l'administrateur du royaume, au droit de primogniture, introduit par Gustave Wasa dans la succession la couronne de Sude, et plaa le duc de Sudermanie sur le trne, dont Sigismond fut exclu solennellement avec toute sa postrit. Le fils du nouveau roi, qui gouverna sous le nom de Charles IX, fut Gustave-Adolphe, que les partisans de Sigismond, en sa qualit de fils d'un usurpateur, refusrent de reconnatre. Mais, si les obligations d'un roi et de son peuple sont rciproques, si les tats ne passent point, par hritage, d'une main dans une autre, comme une denre morte, il doit tre permis toute une nation, agissant unanimement, de retirer sa foi au souverain parjure et d'en mettre un plus digne sa place. Gustave-Adolphe n'avait pas encore accompli sa dix-septime anne, quand le trne de Sude devint vacant par la mort de son pre; mais la prcoce maturit de son esprit dcida les tats abrger en sa faveur la dure lgale de la minorit. Il ouvrit par une glorieuse victoire sur lui-mme un rgne dont la victoire devait tre la compagne fidle et qui devait finir au milieu d'un triomphe. La jeune comtesse de Brah, fille d'un de ses sujets, eut les prmices de ce grand coeur, et il tait sincrement rsolu partager avec elle le trne de Sude. Mais, contraint par les ncessits du temps et des circonstances, son penchant se soumit au devoir suprieur du monarque, et l'hroque vertu reprit tout son empire sur un coeur qui n'tait pas destin se renfermer dans le paisible bonheur de la vie prive. Christian IV de Danemark, qui tait dj roi avant que Gustave vit le jour, avait attaqu les frontires sudoises et remport sur le pre de ce hros d'importants avantages. Gustave-Adolphe se hta de mettre fin cette guerre funeste et acheta la paix par de sages sacrifices, afin de tourner ses armes contre le czar de Moscou. Jamais, pour aspirer la gloire quivoque des conqurants, il ne fut tent de prodiguer le sang de ses peuples dans des guerres injustes; mais jamais il ne recula devant une guerre lgitime. Ses armes furent heureuses contre la Russie, et le royaume de Sude s'accrut, vers l'orient, de provinces importantes. Cependant Sigismond, roi de Pologne, nourrissait contre le fils les sentiments hostiles auxquels le pre avait donn de justes motifs: il ne ngligea aucun artifice pour branler la fidlit des sujets de Gustave, refroidir ses amis et rendre ses ennemis irrconciliables. Ni les grandes qualits de son adversaire, ni les tmoignages multiplis de dvouement que la Sude donnait son souverain ador, ne purent gurir ce prince, aveugl de la folle esprance de remonter un jour sur le trne qu'il avait perdu. Il repoussa ddaigneusement toutes les propositions de paix de Gustave, et ce hros, ami de la paix, se vit entran malgr lui dans une longue guerre avec la Pologne, durant laquelle, peu peu, toute la Livonie et la Prusse polonaise furent soumises la domination sudoise. Toujours vainqueur, Gustave-Adolphe tait toujours le premier prt tendre la main pour la paix. Cette lutte entre la Sude et la Pologne eut lieu au commencement de la guerre de Trente ans en Allemagne, et se trouve lie avec elle. Il suffisait que le roi Sigismond ft catholique et disputt la couronne de Sude un prince protestant, pour qu'il pt se tenir assur du concours le plus actif de l'Espagne et de l'Autriche. Un double lien de parent avec l'Empereur lui donnait encore un droit plus particulier sa protection. Aussi ce fut surtout sa confiance en un si puissant soutien qui encouragea le roi de Pologne poursuivre la guerre, quoiqu'elle tournt si mal pour lui; et les cours de Vienne et de Madrid ne ngligrent pas de soutenir son ardeur par des promesses pleines de jactance. Tandis que Sigismond perdait une place aprs l'autre, en Livonie, en Courlande et en Prusse, il voyait, en Allemagne, son alli marcher de victoire en victoire la souverainet absolue: il n'est donc pas tonnant que son loignement pour la paix s'accrt en proportion de ses dfaites. La vivacit avec laquelle il poursuivait sa chimrique esprance l'aveuglait sur l'astucieuse politique de Ferdinand, qui n'occupait, aux dpens de son alli, le hros sudois, que pour dtruire d'autant plus son aise la libert de l'Allemagne, et tirer ensuite lui, comme une conqute facile, le Nord puis. Mais une circonstance sur laquelle seule on n'avait point compt, la grandeur hroque de Gustave, dchira la trame de cette politique trompeuse. Cette guerre polonaise de huit ans, loin d'puiser les forces de la Sude, n'avait servi qu' mrir le gnie militaire de Gustave-Adolphe, endurcir ses armes par une longue habitude des combats, et introduire peu peu la nouvelle tactique, par laquelle ces armes devaient faire ensuite des prodiges sur le territoire allemand. Aprs cette digression ncessaire sur la situation des tats europens cette poque, qu'il me soit permis de reprendre le fil de l'histoire. Ferdinand avait recouvr ses tats, mais non encore les frais que lui avait cots cette conqute. Une somme de quarante millions de florins, que mirent dans ses mains les confiscations de Bohme et de Moravie, aurait suffi pour l'indemniser, ainsi que ses allis, de toutes leurs dpenses; mais cette somme norme s'tait bientt coule dans les mains des jsuites et de ses favoris. Le duc Maximilien de Bavire, dont le bras victorieux avait presque seul remis Ferdinand en possession de ses domaines, qui avait sacrifi un proche parent pour dfendre sa religion et son empereur: Maximilien, dis-je, avait les droits les plus fonds sa reconnaissance. D'ailleurs, par une convention conclue avec l'Empereur, avant l'ouverture des hostilits, il s'tait assur expressment le ddommagement de toutes ses dpenses. Ferdinand sentait toute l'tendue des obligations que lui imposaient cette convention et ces services; mais il n'avait pas envie de les remplir son propre prjudice. Il songeait rcompenser le duc de la manire la plus brillante, mais sans se dpouiller lui-mme. Or, pouvait-il mieux atteindre ce but qu'aux dpens du prince contre lequel les lois de la guerre semblaient lui donner ce droit, et dont les fautes pouvaient tre assez svrement qualifies pour justifier, par le nom de chtiment lgitime, toutes les violences? Il fallait donc poursuivre encore Frdric, il fallait achever la ruine de Frdric, afin de pouvoir rcompenser Maximilien, et une nouvelle guerre fut entreprise pour payer la premire. Mais un motif bien plus puissant vint se joindre au premier et en augmenter le poids. Jusqu'alors, Ferdinand n'avait combattu que pour son existence et n'avait rempli d'autres devoirs que ceux de la dfense personnelle; mais, maintenant que la victoire lui donnait la libert d'agir, il songea ce qu'il considrait comme des devoirs suprieurs, et se rappela le voeu qu'il avait fait, dans son plerinage de Lorette et de Rome, sa _gnralissime_ la sainte Vierge, d'tendre son culte au pril de sa couronne et de sa vie. La destruction du protestantisme se rattachait indissolublement ce voeu. Pour l'accomplir, Ferdinand ne pouvait trouver un concours de circonstances plus favorables que celles qui s'offraient ce moment, au sortir de la guerre de Bohme. Il ne manquait ni de forces ni d'une apparence de droit pour mettre le Palatinat dans des mains catholiques, et les consquences de ce changement taient pour toute l'Allemagne orthodoxe d'une importance incalculable. En mme temps qu'il rcompensait le duc de Bavire avec les dpouilles de son parent, Ferdinand satisfaisait ses plus bas dsirs et remplissait son devoir le plus sublime: il crasait un ennemi qu'il dtestait; il pargnait son intrt un sacrifice douloureux, tout en mritant la couronne cleste. La perte de Frdric tait rsolue dans le cabinet imprial bien longtemps avant que le sort se fut dclar contre lui; mais ce fut seulement aprs ses revers que le pouvoir arbitraire osa le frapper de sa foudre. Un dcret de l'empereur, dpourvu de toutes les formalits prsentes en pareil cas par les constitutions, mit au ban de l'Empire et dclara dchus de toutes leurs dignits et possessions, comme coupables de lse-majest impriale et perturbateurs de la paix publique, l'lecteur et trois autres princes qui avaient pris les armes pour lui en Silsie et en Bohme. L'accomplissement de cette sentence contre Frdric, c'est--dire la conqute de ses tats, fut confie, avec un gal mpris des lois de l'Empire, au roi d'Espagne, comme possesseur du cercle de Bourgogne, au duc de Bavire et la Ligue. Si l'Union vanglique et t digne de son nom et de la cause qu'elle dfendait, on aurait trouv dans l'excution du ban de l'Empire des obstacles insurmontables; mais une force si mprisable, qui pouvait peine tenir tte aux troupes espagnoles dans le bas Palatinat, dut renoncer combattre contre les armes runies de l'empereur, de la Bavire et de la Ligue. L'arrt de proscription prononc contre l'lecteur effraya aussitt toutes les villes impriales qui se retirrent sans dlai de l'alliance, et les princes ne tardrent pas suivre leur exemple. Heureux de sauver leurs propres domaines, ils laissrent la merci de Ferdinand l'lecteur, qui avait t leur chef; ils abjurrent l'Union et promirent de ne jamais la renouveler. Les princes allemands avaient abandonn honteusement le malheureux Frdric; la Bohme, la Silsie et la Moravie avaient rendu hommage la redoutable puissance de l'empereur: un seul homme, un chevalier de fortune, qui n'avait que son pe, le comte Ernest de Mansfeld, osa braver toute cette puissance dans les murs de Pilsen. Laiss sans secours, aprs la bataille de Prague, par l'lecteur, qui il avait vou ses services, ignorant mme si Frdric lui savait gr de sa fermet, il tint seul, quelque temps encore, contre les Impriaux, jusqu'au moment o ses troupes, presses par le besoin d'argent, vendirent enfin la ville l'empereur. Mansfeld ne fut point branl d'un coup si rude; on le vit bientt aprs tablir dans le haut Palatinat de nouvelles places de recrutement, pour attirer lui les troupes que l'Union avait licencies. En peu de temps, il eut rassembl sous ses drapeaux une arme de vingt mille hommes, d'autant plus redoutable pour toutes les provinces sur lesquelles elle se jetterait, que le pillage seul pouvait la faire vivre. Ignorant o cet essaim allait se prcipiter, tous les vchs voisins, dont la richesse pouvait le tenter, tremblaient dj devant lui; mais, press par le duc de Bavire, qui envahit le haut Palatinat, comme excuteur du dcret de proscription, Mansfeld dut vacuer le pays. Il se droba par un heureux stratagme la vive poursuite du gnral bavarois Tilly, et parut tout coup dans le bas Palatinat. Il y fit prouver aux vchs du Rhin les mauvais traitements qu'il avait mdits contre ceux de Franconie. Tandis que l'arme impriale et bavaroise inondait la Bohme, le gnral espagnol Ambroise Spinola s'tait jet des Pays-Bas, avec une arme considrable, dans le bas Palatinat, que le trait d'Ulm permettait l'Union de dfendre. Mais les mesures taient si mal prises, que les places tombrent l'une aprs l'autre dans les mains des Espagnols et qu'enfin, quand l'Union se fut dissoute, la plus grande partie du pays demeura occupe par leurs troupes. Leur gnral Corduba, qui prit le commandement de ces troupes aprs la retraite de Spinola, leva prcipitamment le sige de Frankenthal, l'arrive de Mansfeld dans le bas Palatinat; mais, sans s'arrter chasser les Espagnols de cette province, Mansfeld se hta de franchir le Rhin pour refaire en Alsace ses bandes affames. Toutes les campagnes ouvertes sur lesquelles se rpandit cette troupe de brigands furent changes en affreux dserts, et les villes ne se rachetrent du pillage que par d'normes ranons. Fortifi par cette expdition, Mansfeld reparut sur le Rhin, afin de couvrir le bas Palatinat. Tant qu'un tel bras combattait pour lui, l'lecteur Frdric n'tait pas perdu sans ressource. De nouvelles perspectives commencrent s'ouvrir lui, et son infortune lui suscita des amis, qui ne lui avaient pas donn signe de vie pendant sa prosprit. Le roi Jacques d'Angleterre, qui avait vu avec indiffrence son gendre perdre la couronne de Bohme, s'veilla de son insensibilit quand il vit menace l'existence tout entire de sa fille et de ses petits-fils, et l'ennemi victorieux tenter une attaque sur l'lectorat. Alors enfin, quoique bien tard, il ouvrit ses trsors; alors il s'empressa de soutenir avec de l'argent et des soldats, d'abord l'Union, qui dfendait encore le bas Palatinat, et ensuite le comte de Mansfeld, quand l'Union se fut vanouie. Par lui, le roi Christian de Danemark, son proche parent, fut aussi engag une active assistance. L'expiration de la trve entre l'Espagne et la Hollande priva en mme temps l'empereur de tout l'appui qu'il aurait pu attendre du ct des Pays-Bas. Mais ce fut de Transylvanie et de Hongrie que vinrent au comte palatin les plus importants secours. La trve de Gabor avec l'empereur tait peine expire que ce vieil et redoutable ennemi de l'Autriche inonda de nouveau la Hongrie, et se fit couronner roi Presbourg. Ses progrs furent si rapides que Bucquoi dut quitter la Bohme pour dfendre contre lui la Hongrie et l'Autriche. Ce vaillant gnral trouva la mort au sige de Neuhusel; non moins brave que lui, Dampierre avait dj succomb devant Presbourg. Gabor s'avana sans obstacles jusqu'aux frontires de l'Autriche. Le vieux comte de Thurn et plusieurs proscrits bohmes avaient apport cet ennemi de leur ennemi leur haine et leur pe. Une attaque vigoureuse du ct de l'Allemagne, tandis que Gabor pressait l'empereur du ct de la Hongrie, aurait pu rtablir promptement la fortune de Frdric; mais toujours les Bohmes et les Allemands avaient pos les armes, lorsque Gabor entrait en campagne; toujours ce dernier s'tait puis, quand les autres commenaient reprendre des forces. Cependant Frdric n'avait pas hsit se jeter dans les bras de Mansfeld, son nouveau dfenseur. Il parut, dguis, dans le bas Palatinat, que Mansfeld et le gnral bavarois Tilly se disputaient; le haut Palatinat tait soumis depuis longtemps. Frdric eut un rayon d'esprance, quand il vit, sur les ruines de l'Union, de nouveaux amis se lever pour lui. Le margrave Georges-Frdric de Bade, qui en avait t membre, commenait depuis quelque temps rassembler des troupes, qui formrent bientt une arme considrable. Nul n'en savait la destination, quand le margrave entra soudain en campagne et se joignit au comte de Mansfeld. Avant de faire ce pas dcisif, il avait rsign ses tats son fils, afin de les soustraire par ce moyen la vengeance de l'empereur, si la fortune lui tait contraire. Le duc de Wurtemberg, son voisin, se mit aussi augmenter ses forces militaires. Le comte palatin reprit courage et travailla de toutes ses forces faire revivre l'Union. C'tait maintenant Tilly de songer sa sret. Il se hta d'appeler lui les troupes du gnral espagnol Corduba. Mais, tandis que l'ennemi concentrait ses forces, Mansfeld et le margrave se sparrent, et celui-ci fut battu prs de Wimpfen par le gnral bavarois (1622). Un aventurier sans argent, auquel on contestait mme une naissance lgitime, s'tait dclar le dfenseur d'un roi, accabl par un de ses plus proches parents et abandonn par le pre de son pouse. Un prince rgnant s'tait dessaisi de ses tats, qu'il gouvernait paisiblement, pour tenter, en faveur d'un autre prince, qui lui tait tranger, les hasards de la guerre; et lorsqu'il dsesprait de faire triompher cette cause, un nouveau chevalier de fortune, pauvre en domaines, mais riche en glorieux anctres, entreprit, aprs lui, de la dfendre. Le duc Christian de Brunswick, administrateur de Halberstadt, crut avoir appris du comte de Mansfeld le secret de tenir sur pied, sans argent, une arme de vingt mille hommes. Pouss par la prsomption de la jeunesse, et plein d'un violent dsir de recueillir gloire et butin aux dpens du clerg catholique, qu'il hassait en franc chevalier, il rassembla dans la basse Saxe une forte arme, pour la dfense de Frdric, disait-il, et au nom de la libert allemande. Il se proclamait _ami de Dieu et ennemi des prtres_: ce fut la devise qu'il fit graver sur sa monnaie, fabrique avec l'argenterie des glises, et ses actions furent loin d'y faire honte. La route que suivit cette bande de brigands fut marque, comme de coutume, par les plus effroyables dvastations. En pillant les bnfices de la basse Saxe et de la Westphalie, elle recueillit des forces pour aller piller les vchs du Rhin. L, repouss par les amis et les ennemis, l'administrateur s'approcha du Mein, dans le voisinage de la ville mayenaise de Hoechst, et franchit cette rivire, aprs un combat meurtrier avec Tilly, qui lui disputait le passage. Il n'atteignit l'autre bord qu'aprs avoir perdu la moiti de ses troupes; il en rassembla promptement le reste et se joignit au comte de Mansfeld. Poursuivies par Tilly, ces bandes runies se jetrent une seconde fois sur l'Alsace, pour dvaster ce qui avait chapp la premire invasion. Tandis que l'lecteur Frdric, rduit au rle d'un mendiant fugitif, errait avec l'arme qui le reconnaissait pour matre et qui se parait de son nom, ses amis s'occupaient de le rconcilier avec l'empereur. Ferdinand ne voulait pas encore leur ter toute esprance de voir rtablir le comte palatin. Plein de ruse et de dissimulation, il se montra dispos ngocier, afin de refroidir leur ardeur en campagne et de prvenir les rsolutions extrmes. Le roi Jacques, jouet, comme toujours, des intrigues de l'Autriche, ne contribua pas peu, par son fol empressement, soutenir les mesures de l'empereur. Ferdinand exigeait avant tout que Frdric, s'il en appelait sa clmence, mit bas les armes, et Jacques trouva cette demande parfaitement juste. Sur son invitation, le comte palatin congdia ses seuls vrais dfenseurs, le comte de Mansfeld et l'administrateur, et il attendit son sort, en Hollande, de la piti de l'empereur. Mansfeld et le duc Christian ne furent embarrasss que de trouver un nouveau nom. Ce n'tait point la cause du comte palatin qui les avait arms: son cong ne pouvait donc les dsarmer. La guerre tait leur but; peu importait la cause qu'ils avaient dfendre. Aprs une tentative inutile de Mansfeld pour passer au service de l'empereur, ils se dirigrent tous deux vers la Lorraine, o leurs troupes commirent des brigandages qui rpandirent l'effroi jusqu'au coeur de la France. Ils attendaient en vain, depuis quelque temps, un matre qui les voult payer, quand les Hollandais, presss par le gnral espagnol Spinola, leur offrirent du service. Aprs avoir livr, prs de Fleurus, un combat meurtrier aux Espagnols, qui voulaient leur fermer le passage, ils atteignirent la Hollande, o leur apparition obligea sur-le-champ Spinola de lever le sige de Berg-op-Zoom. Mais bientt la Hollande, fatigue son tour de ces htes malfaisants, saisit le premier moment de calme pour se dlivrer de leur dangereux secours. Mansfeld fit prendre ses troupes, dans la fertile province d'Ost-Frise, des forces pour de nouveaux exploits. Le duc Christian, ardemment pris de la comtesse palatine, dont il avait fait la connaissance en Hollande, et plus belliqueux que jamais, reconduisit les siennes dans la basse Saxe, portant le gant de cette princesse son chapeau, et sur ses drapeaux cette devise: _Tout pour Dieu et pour elle!_ Ces deux hommes taient loin d'avoir fini leur rle dans cette guerre. Tous les tats de l'Empire taient enfin dlivrs d'ennemis; l'Union tait dissoute; le margrave de Bade, Mansfeld et le duc Christian taient battus et ne tenaient plus la campagne. L'arme d'excution inondait les pays palatins au nom de l'empereur. Les Bavarois occupaient Mannheim et Heidelberg, et bientt aussi Frankenthal fut abandonn aux Espagnols. Le comte palatin attendait dans un coin de la Hollande l'autorisation d'apaiser la colre de l'empereur par une gnuflexion, et une prtendue dite lectorale, Ratisbonne, devait enfin prononcer sur son sort. Ce sort tait depuis longtemps dcid la cour de l'empereur; mais, jusque-l, on n'avait pas jug les circonstances assez favorables pour dclarer ouvertement tout ce qu'on avait rsolu. L'empereur, aprs tout ce qu'il s'tait permis contre l'lecteur, ne croyait plus pouvoir esprer une rconciliation sincre. Il fallait tre violent jusqu'au bout pour l'tre impunment. Ce qui tait perdu devait donc l'tre sans retour; il importait que Frdric ne revit jamais ses tats, et un prince sans sujets et sans territoire ne pouvait plus porter le chapeau d'lecteur. Autant le comte palatin s'tait rendu coupable envers la maison d'Autriche, autant le duc de Bavire s'tait signal par les services qu'il avait rendus. Autant la maison d'Autriche et l'glise catholique avaient redouter la vengeance et la haine religieuse de la maison palatine, autant elles pouvaient compter sur la reconnaissance et le zle religieux de celle de Bavire. Enfin, en transfrant la Bavire la dignit lectorale palatine, on assurait la religion catholique la prpondrance la plus dcisive dans le collge des lecteurs et, en Allemagne, un triomphe permanent. Ce dernier motif tait suffisant pour rendre favorables cette innovation les trois lecteurs ecclsiastiques. Du ct protestant, la voix de l'lecteur de Saxe, tait seule importante. Mais Jean-Georges pouvait-il contester l'empereur un droit sans lequel devenait incertain celui qu'il avait lui-mme la couronne lectorale? A la vrit, un prince que ses anctres, sa dignit et sa puissance plaaient la tte de l'glise protestante en Allemagne n'et d avoir, ce qu'il semblait, rien de plus sacr que de soutenir les droits de cette glise contre toutes les attaques de sa rivale; mais la question tait moins alors de savoir comment on devait protger les intrts de la religion protestante contre les catholiques, que de rsoudre auquel de deux cultes galement dtests, du calvinisme ou de la religion romaine, on laisserait prendre l'avantage sur l'autre; auquel de deux ennemis galement funestes on adjugerait l'lectorat palatin; et, press entre deux obligations opposes, il tait bien naturel qu'on remt la dcision la haine prive et l'intrt priv. Le dfenseur-n de la libert allemande et de la religion protestante encouragea l'empereur procder, en vertu de la toute-puissance impriale, contre le Palatinat, et ne s'inquiter, en aucune manire, si l'lecteur de Saxe faisait, pour la forme, quelque opposition ses mesures. Si, dans la suite, Jean-Georges retira son consentement, c'est que Ferdinand lui-mme avait donn lieu ce changement d'avis en chassant de Bohme les ministres vangliques; et l'investiture de l'lectorat palatin, donne la Bavire, cessa d'tre un acte illgal aussitt que l'empereur et consenti cder l'lecteur de Saxe la Lusace, en payement de six millions d'cus pour frais de guerre. Ainsi donc, malgr l'opposition de toute l'Allemagne protestante, et au mpris des lois fondamentales de l'Empire, qu'il avait jures son lection, Ferdinand donna solennellement, dans Ratisbonne, l'investiture de l'lectorat palatin au duc de Bavire; sans prjudice toutefois, disait-on dans l'acte, des droits que pourraient faire valoir les agnats et les descendants de Frdric. Ce prince infortun se vit alors irrvocablement dpouill de ses tats, sans avoir t entendu d'abord par le tribunal qui le condamnait, justice que les lois accordent mme au plus humble sujet et au plus affreux malfaiteur. Cette violence ouvrit enfin les yeux au roi d'Angleterre, et les ngociations entames pour le mariage de son fils avec une infante d'Espagne ayant t rompues dans le mme temps, Jacques prit avec vivacit le parti de son gendre. En France, une rvolution dans le ministre avait mis le cardinal Richelieu la tte du gouvernement, et ce royaume, tomb si bas, commena bientt sentir qu'une main vigoureuse tenait le timon de l'tat. Les mouvements du gouverneur espagnol Milan, pour s'emparer de la Valteline et se mettre ainsi en communication avec les domaines hrditaires de l'Autriche, firent revivre et les anciennes alarmes qu'inspirait cette puissance et, avec elles, les maximes politiques de Henri le Grand. Le mariage du prince de Galles avec Henriette de France amena entre les deux couronnes une alliance plus troite, laquelle accdrent la Hollande, le Danemark et quelques tats d'Italie. On forma le plan de forcer, main arme, l'Espagne restituer la Valteline, et l'Autriche rtablir Frdric; mais le premier objet fut seul poursuivi avec quelque activit. Jacques Ier mourut, et Charles Ier, en lutte avec son parlement, ne put plus donner aucune attention aux affaires d'Allemagne. La Savoie et Venise retinrent les secours promis, et le ministre franais crut qu'il fallait soumettre les huguenots dans sa patrie, avant de se hasarder dfendre contre l'empereur les protestants d'Allemagne. Ainsi le succs fut loin de rpondre aux grandes esprances qu'on avait conues de cette alliance. Le comte de Mansfeld, dpourvu de tout secours, restait inactif sur le bas Rhin, et le duc Christian de Brunswick se vit de nouveau rejet, aprs une campagne malheureuse, hors du territoire allemand. Une nouvelle irruption de Bethlen Gabor dans la Moravie s'tait termine infructueusement, comme toutes les prcdentes, par une paix formelle avec l'empereur, parce quelle n'avait pas t seconde du ct de l'Allemagne. L'Union n'existait plus: aucun prince protestant n'tait plus sous les armes, et le gnral Tilly se tenait aux frontires de la basse Allemagne, sur le territoire protestant, avec une arme accoutume vaincre. Les mouvements du duc Christian de Brunswick l'avaient attir dans ce pays et une fois dj dans le cercle de basse Saxe, o il avait pris Lippstadt, place d'armes de l'administrateur. La ncessit d'observer cet ennemi et de l'empcher de faire de nouvelles irruptions aurait pu justifier alors encore la prsence de Tilly dans cette contre. Mais Mansfeld et Christian avaient licenci leurs troupes faute d'argent et l'arme du comte Tilly ne voyait plus tout autour d'elle aucun ennemi: pourquoi encore occuper et accabler ce pays? Parmi les clameurs passionnes des partis, il est difficile de distinguer la voix de la vrit; mais on pouvait s'inquiter que la Ligne restt sous les armes. Les cris de joie prmaturs des catholiques devaient augmenter la consternation. L'empereur et la Ligue, arms et vainqueurs en Allemagne, ne voyaient nulle part de forces qui pussent leur rsister, s'ils tentaient d'assaillir les protestants ou mme d'anantir la paix de religion. A supposer que Ferdinand ft loin du dessein d'abuser de ses forces, la faiblesse des protestants devait lui en suggrer la pense. Des pactes suranns ne pouvaient tre un frein pour un prince qui se croyait oblig tout envers sa religion, et qui toute violence semblait justifie par une pieuse intention. La Haute Allemagne tait dompte, la basse pouvait seule encore faire obstacle sa toute-puissance. L, les protestants dominaient, l on avait enlev l'glise romaine la plupart des bnfices ecclsiastiques, et le moment semblait venu de lui rendre ses possessions. Ces biens confisqus par les princes de la basse Allemagne composaient d'ailleurs une partie notable de leur puissance, et c'tait un excellent prtexte pour les affaiblir que d'aider l'glise recouvrer son bien. Rester oisif dans une situation si dangereuse et t une impardonnable ngligence. Le souvenir des excs que l'arme de Tilly avait commis dans la basse Saxe tait encore trop rcent pour que les membres protestants de l'Empire ne dussent pas songer leur dfense. Le cercle de basse Saxe s'arma en toute hte. On leva des impts extraordinaires; on recruta des troupes; on remplit les magasins. On ngocia pour des subsides avec Venise, avec la Hollande, avec l'Angleterre. On dlibra sur le choix de la puissance qui serait place la tte de la confdration. Les rois du Sund et de la mer Baltique, allis naturels de ce cercle, ne pouvaient voir avec indiffrence l'empereur y mettre le pied comme conqurant et devenir leur voisin sur les ctes de la mer du Nord. Le double intrt de la religion et de la politique les pressait d'arrter les progrs de ce monarque dans la basse Allemagne. Christian IV, roi de Danemark, se comptait lui-mme, comme duc de Holstein, parmi les membres de ce cercle. Des motifs non moins forts dterminrent Gustave-Adolphe prendre part cette alliance. Les deux rois se disputaient l'honneur de dfendre le cercle de basse Saxe et de combattre la formidable puissance de l'Autriche. L'un et l'autre offrirent de mettre sur pied une arme bien quipe et de la commander en personne. De glorieuses campagnes contre les Moscovites et les Polonais appuyaient les propositions du roi de Sude; toutes les ctes de la Baltique taient remplies du nom de Gustave-Adolphe. Mais la gloire de ce rival rongeait le coeur du monarque danois, et plus il se promettait lui-mme de lauriers dans cette campagne, moins Christian IV pouvait se rsoudre les cder son voisin, dont il tait jaloux. Ils portrent tous deux leurs offres et leurs conditions devant le cabinet anglais, et l Christian IV russit enfin l'emporter sur son concurrent. Gustave-Adolphe demandait pour sa sret, afin de garantir ses troupes un refuge ncessaire en cas de malheur, l'abandon de quelques places fortes en Allemagne, o il ne possdait pas un pouce de terrain. Christian IV avait le Holstein et le Jutland, par lesquels il pouvait se retirer en sret aprs une bataille perdue. Afin de prendre l'avantage sur son rival, le roi de Danemark se hta de paratre en campagne. Nomm chef du cercle de basse Saxe, il eut bientt sur pied une arme de soixante mille hommes; l'administrateur de Magdebourg, les ducs de Brunswick, les ducs de Mecklembourg, se joignirent lui. L'appui que l'Angleterre lui avait fait esprer levait son courage, et, la tte de forces si considrables, il se flattait de terminer cette guerre en une seule campagne. On fit savoir Vienne que cet armement avait uniquement pour but la dfense du cercle et le maintien de la tranquillit dans cette contre. Mais les ngociations avec la Hollande, avec l'Angleterre et mme avec la France, les efforts extraordinaires du cercle et l'arme formidable qu'on mettait sur pied, semblaient tendre quelque chose de plus que la simple dfense: au rtablissement complet de l'lecteur palatin et l'abaissement de l'empereur, devenu trop puissant. Aprs que Ferdinand eut vainement puis les ngociations, les remontrances, les menaces et les ordres, pour dcider le roi de Danemark et le cercle de basse Saxe poser les armes, les hostilits commencrent, et la basse Allemagne devint le thtre de la guerre. Le comte Tilly suivit la rive gauche du Wser et s'empara de tous les passages jusqu' Minden. Aprs avoir chou dans une attaque sur Nienbourg, il traversa le fleuve, envahit la principaut de Calemberg et la fit occuper par ses troupes. Le roi manoeuvrait sur la rive droite du Wser, et il s'tendit dans le pays de Brunswick: mais il avait affaibli son arme par de trop forts dtachements et ne put rien excuter de considrable avec le reste. Connaissant la supriorit de l'ennemi, il vitait avec autant de soin une bataille dcisive que le gnral de la Ligue la cherchait. Jusqu'ici, l'empereur n'avait fait la guerre en Allemagne qu'avec les armes de la Bavire et de la Ligue, si l'on excepte les troupes auxiliaires des Pays-Bas espagnols qui avaient attaqu le bas Palatinat. Maximilien dirigeait la guerre, comme chef de l'excution impriale, et Tilly, qui commandait l'arme, tait au service de la Bavire. C'tait aux armes de la Bavire et de la Ligue que Ferdinand devait toute sa supriorit en campagne; ces auxiliaires tenaient dans leurs mains toute sa fortune et son autorit. Cette dpendance de leur bon vouloir ne s'accordait pas avec les vastes projets auxquels la cour impriale commenait donner carrire un si brillant dbut. Autant la Ligue avait montr d'empressement entreprendre la dfense de l'empereur, sur laquelle reposait son propre salut, autant l'on devait peu s'attendre lui trouver le mme zle pour les plans de conqute de Ferdinand. Ou, si elle consentait donner ses armes pour faire des conqutes, il tait craindre qu'elle n'admt l'empereur qu'au partage de la haine gnrale, et qu'elle ne recueillt pour elle seule tous les fruits de la guerre. Des forces militaires imposantes, qu'il aurait leves lui-mme, le pouvaient seules soustraire cette accablante dpendance de la Bavire et l'aider maintenir en Allemagne son ancienne supriorit. Mais la guerre avait beaucoup trop puis les provinces impriales, pour qu'elles pussent suffire aux frais immenses d'un pareil armement. Dans ces circonstances, rien ne pouvait tre plus agrable l'empereur que la proposition avec laquelle un de ses officiers vint le surprendre. C'tait le comte Wallenstein, officier de mrite, le plus riche gentilhomme de Bohme. Il avait servi, ds sa premire jeunesse, la maison impriale, et s'tait signal de la manire la plus glorieuse dans plusieurs campagnes, contre les Turcs, les Vnitiens, les Bohmes, les Hongrois et les Transylvains. Il avait assist, en qualit de colonel, la bataille de Prague, et, plus tard, gnral-major, il avait battu une arme hongroise en Moravie. La reconnaissance de l'empereur fut gale ces services, et une part considrable des biens confisqus aprs la rvolte de Bohme fut sa rcompense. Matre d'une immense fortune, enflamm par des projets ambitieux, plein de confiance dans son heureuse toile, et plus encore dans une profonde apprciation des conjonctures, il offrit de lever et d'quiper une arme ses frais et aux frais de ses amis, pour le service de l'empereur, et mme de lui pargner le soin de l'entretien, s'il lui tait permis de la porter cinquante mille hommes. Il n'y eut personne qui ne raillt ce projet, comme la cration chimrique d'une tte exalte; mais la seule tentative pouvait tre dj d'un grand avantage, dt-elle ne tenir qu'une partie de ces promesses. On abandonna Wallenstein quelques districts en Bohme, comme places de recrutement, et l'on y ajouta la permission de donner des brevets d'officier. Au bout de peu de mois, il avait sous les armes vingt mille hommes, avec lesquels il quitta les frontires de l'Autriche; bientt aprs, il parut avec trente mille sur celles de la basse Saxe. Pour tout cet armement, l'empereur n'avait donn que son nom. La renomme du gnral, une brillante perspective d'avancement et l'esprance du butin, attirrent, de toutes les contres de l'Allemagne, des aventuriers sous ses drapeaux. On vit mme des princes rgnants, excits par l'amour de la gloire ou la soif du gain, offrir de lever des rgiments pour l'Autriche. Alors, pour la premire fois dans cette guerre, on vit paratre en Allemagne une arme impriale, formidable apparition pour les protestants, et qui n'tait pas beaucoup plus rjouissante pour les catholiques. Wallenstein avait ordre de joindre son arme aux troupes de la Ligue et d'attaquer, de concert avec le gnral bavarois, le roi de Danemark; mais, depuis longtemps jaloux de la gloire militaire de Tilly, il ne montra nulle envie de partager avec lui les lauriers de cette campagne et de voir clips par l'clat des hauts faits de Tilly l'honneur des siens. Son plan de guerre appuya, il est vrai, les oprations de Tilly; mais il demeura, dans l'excution, tout fait indpendant de lui. Comme il n'avait pas les ressources avec lesquelles Tilly subvenait aux besoins de son arme, il tait oblig de conduire la sienne dans les pays riches, qui n'avaient pas encore souffert de la guerre. Au lieu donc de faire sa jonction, comme il en avait l'ordre, avec le gnral de la Ligue, il entra sur les terres de Halberstadt et de Magdebourg et se rendit matre de l'Elbe prs de Dessau. Tous les pays situs sur les deux rives du fleuve furent alors ouverts ses exactions. Il pouvait de l fondre sur les derrires du roi de Danemark, et mme, au besoin, se frayer un chemin jusque dans les tats de ce prince. Christian IV sentit tout le danger de sa position entre deux armes si redoutables. Auparavant dj, il avait appel lui l'administrateur de Halberstadt, qui tait revenu rcemment de Hollande; maintenant, il se dclara aussi publiquement pour le comte de Mansfeld, qu'il avait dsavou jusque-l, et il le soutint de tout son pouvoir. Mansfeld reconnut ce service d'une manire signale. A lui seul, il occupa sur l'Elbe les forces de Wallenstein et les empcha d'craser le roi de concert avec Tilly. Le vaillant gnral osa mme, malgr la supriorit des ennemis, s'approcher du pont de Dessau et se retrancher vis--vis des Impriaux; mais, pris dos par toutes leurs forces, il dut cder au nombre et quitter son poste avec une perte de trois mille hommes. Aprs cette dfaite, il se retira dans la marche de Brandebourg, o il prit quelque repos, se renfora de nouvelles troupes et tourna subitement vers la Silsie, pour pntrer de l dans la Hongrie et, runi Bethlen Gabor, transporter la guerre au coeur des tats d'Autriche. Comme les domaines hrditaires de l'empereur taient sans dfense contre un pareil ennemi, Wallenstein reut l'ordre pressant de laisser pour le moment le roi de Danemark, afin d'arrter, s'il tait possible, la marche de Mansfeld travers la Silsie. Cette diversion, par laquelle Mansfeld attira les troupes de Wallenstein, permit Christian IV de dtacher une partie de son arme en Westphalie, pour y occuper les vchs de Mnster et d'Osnabrck. Afin de s'opposer cette manoeuvre, Tilly quitta prcipitamment le Wser; mais les mouvements du duc Christian, qui faisait mine de pntrer par la Hesse dans les terres de la Ligue, afin d'en faire le thtre de la guerre, le rappelrent promptement de Westphalie. Pour maintenir ses communications avec les pays catholiques et empcher la jonction dangereuse du landgrave de Hesse avec l'ennemi, Tilly s'empara en grande hte de toutes les places tenables sur la Werra et la Fulde, et s'assura de la ville de Mnden, l'entre des montagnes de la Hesse, o le confluent de ces deux rivires forme le Wser. Bientt aprs, il prit Goettingue, la clef du Brunswick et de la Hesse; il prparait Nordheim le mme sort, mais le roi accourut avec toutes ses forces pour s'opposer son dessein. Aprs avoir pourvu cette place de tout ce qui tait ncessaire pour soutenir un long sige, il cherchait s'ouvrir, par l'Eichsfeld et la Thuringe, une nouvelle entre dans les pays de la Ligue. Dj il avait dpass Duderstadt, mais le comte Tilly l'avait devanc par des marches rapides. Comme l'arme de ce dernier, renforce par quelques rgiments de Wallenstein, tait trs-suprieure en nombre, le roi se retira vers le Brunswick pour viter une bataille; mais, dans cette retraite mme, Tilly le poursuivit sans relche, et, aprs trois jours d'escarmouches, Christian IV fut la fin contraint de faire face l'ennemi, prs du village de Lutter, au pied du Barenberg. Les Danois attaqurent avec beaucoup de bravoure, et leur vaillant roi les mena trois fois au combat; mais enfin il fallut cder un ennemi suprieur en nombre et mieux exerc, et le gnral de la Ligue remporta une victoire complte. Soixante drapeaux et toute l'artillerie, les bagages et les munitions, furent perdus; beaucoup de nobles officiers et environ quatre mille soldats restrent sur le champ de bataille; plusieurs compagnies d'infanterie, qui, pendant la droute, s'taient jetes, Lutter, dans la maison du bailliage, mirent bas les armes et se rendirent au vainqueur. Le roi s'enfuit avec sa cavalerie et rallia bientt ses troupes aprs ce cruel revers. Tilly, poursuivant sa victoire, se rendit matre du Wser, occupa le pays de Brunswick et repoussa le roi jusque sur les terres de Brme. Devenu timide par sa dfaite, Christian rsolut de rester sur la dfensive et surtout de fermer l'ennemi le passage de l'Elbe. Mais, en jetant des garnisons dans toutes les places tenables, il se rduisit l'inaction, avec des forces divises, et les corps dtachs furent, l'un aprs l'autre, disperss ou dtruits par l'ennemi. Les troupes de la Ligue, matresses de tout le cours du Wser, se rpandirent au del de l'Elbe et du Havel, et les Danois se virent chasss successivement de toutes leurs positions. Tilly avait lui-mme pass l'Elbe et port bien avant dans le Brandebourg ses armes victorieuses, tandis que Wallenstein pntrait par l'autre ct dans le Holstein, afin de transfrer la guerre dans les tats mmes du roi. Wallenstein revenait alors de la Hongrie, o il avait poursuivi le comte Mansfeld sans pouvoir arrter sa marche, ni empcher sa runion avec Bethlen Gabor. Toujours poursuivi par la fortune, et toujours suprieur son sort, Mansfeld s'tait fray sa route par la Silsie et la Hongrie, travers d'immenses difficults, et avait joint heureusement le prince de Transylvanie, mais il n'en fut pas trs-bien reu. Comptant sur l'appui de l'Angleterre et sur une puissante diversion dans la basse Saxe, Gabor avait de nouveau rompu la trve avec l'empereur; et maintenant, au lieu de la diversion espre, Mansfeld attirait chez lui toutes les forces de Wallenstein, et lui demandait de l'argent, au lieu d'en apporter. Le dfaut d'harmonie entre les princes protestants refroidit l'ardeur de Gabor, et, selon sa coutume, il se hta de se dbarrasser des forces suprieures de l'empereur par une paix prcipite. Fermement rsolu de la rompre au premier rayon d'esprance, il adressa le comte Mansfeld la rpublique de Venise, afin de se procurer avant tout de l'argent. Spar de l'Allemagne et hors d'tat de nourrir en Hongrie le faible reste de ses troupes, Mansfeld vendit son artillerie et son matriel de guerre et licencia ses soldats. Il prit lui-mme, avec une suite peu nombreuse, la route de Venise par la Bosnie et la Dalmatie. De nouveaux projets enflammaient son courage, mais sa carrire tait finie. Le destin, qui l'avait tant ballott pendant sa vie, lui avait prpar un tombeau en Dalmatie. La mort le surprit non loin de Zara (1626); son fidle compagnon de fortune, le duc Christian de Brunswick, tait mort peu de temps auparavant: dignes tous deux de l'immortalit, s'ils s'taient levs au-dessus de leur sicle, comme ils s'levrent au-dessus sus de leur sort. Le roi de Danemark, avec des forces entires, n'avait pu tenir contre le seul Tilly; combien moins le pouvait-il contre les deux gnraux de l'empereur, avec une arme affaiblie? Les Danois abandonnrent tous leurs postes sur le Wser, l'Elbe et le Havel, et l'arme de Wallenstein se rpandit, comme un torrent imptueux dans le Brandebourg, le Mecklembourg, le Holstein et le Schleswig. Ce gnral, trop superbe pour agir en commun avec un autre, avait envoy le gnral de la Ligue, Tilly, au del de l'Elbe, pour observer les Hollandais; mais ce n'tait qu'un prtexte: Wallenstein voulait terminer lui-mme la guerre contre le roi de Danemark et recueillir pour lui seul les fruits des victoires de Tilly. Christian IV avait perdu toutes les places fortes de ses provinces allemandes, Glckstadt seul except; ses armes taient battues ou disperses; nuls secours d'Allemagne; peu de consolation du ct de l'Angleterre; ses allis de la basse Saxe livrs en proie la rage du vainqueur. Aussitt aprs sa victoire de Lutter, Tilly avait contraint le landgrave de Hesse-Cassel de renoncer l'alliance danoise. La terrible apparition de Wallenstein devant Berlin dcida l'lecteur de Brandebourg se soumettre et le fora de reconnatre Maximilien de Bavire comme lecteur lgitime. La plus grande partie du Mecklembourg fut alors inonde de troupes impriales, et les deux ducs mis au ban de l'Empire et chasss de leurs tats comme partisans du roi de Danemark. Avoir dfendu la libert allemande contre d'injustes attaques tait un crime qui entranait la perte de toutes possessions et dignits. Et tout cela n'tait pourtant que le prlude de violences plus criantes, qui devaient suivre bientt. Alors parut au jour le secret de Wallenstein: on vit comment il entendait remplir ses promesses excessives. Ce secret, il l'avait appris de Mansfeld; mais l'colier surpassa le matre. Selon la maxime que la guerre doit nourrir la guerre, Mansfeld et le duc Christian avaient pourvu aux besoins de leurs troupes avec les contributions qu'ils arrachaient indistinctement aux amis et aux ennemis; mais cette manire de brigandage tait accompagne de tous les ennuis et de tous les dangers attachs la vie de brigands. Comme des voleurs fugitifs, ils taient contraints de se glisser travers des ennemis vigilants et exasprs, de fuir d'un bout de l'Allemagne jusqu' l'autre, d'pier avec anxit l'occasion propice, enfin d'viter prcisment les pays les plus riches, parce qu'ils taient dfendus par de plus grandes forces. Si Mansfeld et Brunswick, quoiqu'aux prises avec de si puissants obstacles, avaient fait pourtant des choses si tonnantes, que ne devait-on pouvoir accomplir, tous ces obstacles une fois levs, si l'arme mise sur pied tait assez nombreuse pour faire trembler chaque prince de l'Empire en particulier, jusqu'au plus puissant; si le nom de l'empereur assurait l'impunit de tous les attentats; en un mot, si, sous l'autorit du chef suprme et la tte d'une arme sans gale, on suivait le mme plan de guerre que ces deux aventuriers avaient excut leurs propres prils, avec une bande ramasse au hasard? C'tait l ce que Wallenstein avait en vue lorsqu'il fit l'empereur son offre audacieuse, et maintenant personne ne la trouvera plus exagre. Plus on renforait l'arme, moins on devait tre inquiet de son entretien, car elle n'en tait que plus terrible pour les membres de l'Empire qui rsistaient; plus les violences taient criantes, plus l'impunit en tait assure. Contre les princes dont les dispositions taient hostiles, on avait une apparence de droit; avec ceux qui taient fidles, on pouvait s'excuser en allguant la ncessit. Le partage ingal de cette oppression prvenait le danger de l'union des princes entre eux: d'ailleurs, l'puisement de leurs tats leur tait les moyens de se venger. Toute l'Allemagne devint de la sorte un magasin de vivres pour les armes de l'empereur, et il put user en matre de tout le territoire germanique, comme de ses propres domaines. Un cri universel monta au trne de Ferdinand pour implorer sa justice; mais, aussi longtemps que les princes maltraits demandaient justice, on n'avait pas craindre qu'ils se vengeassent eux-mmes. L'indignation publique se partageait entre l'empereur, qui prtait son nom ces violences, et le gnral, qui outrepassait ses pouvoirs et abusait manifestement de l'autorit de son matre. On recourait l'empereur, pour obtenir protection contre son gnral; mais, aussitt que Wallenstein, appuy sur ses troupes, s'tait senti tout-puissant, il avait cess d'obir son souverain. L'puisement de l'ennemi rendait vraisemblable une paix prochaine; cependant, Wallenstein continuait de renforcer l'arme impriale, qu'il porta enfin jusqu' cent mille hommes. Des brevets, sans nombre, de colonels et d'officiers; pour le gnral lui-mme un faste royal; ses cratures des prodigalits excessives (il ne donnait jamais moins de mille florins); des sommes incroyables pour acheter des amis la cour et y maintenir son influence: tout cela sans qu'il en cott rien son matre! Ces sommes immenses furent leves, comme contributions de guerre, sur les provinces de la basse Allemagne; nulle diffrence entre les amis et les ennemis; mme arbitraire pour les passages de troupes et les cantonnements sur les terres de tous les souverains; mmes extorsions, mmes violences. Si l'on pouvait ajouter foi une valuation contemporaine qui parat excessive, Wallenstein, pendant un commandement de sept annes, aurait lev soixante millions d'cus de contributions sur une moiti de l'Allemagne. Plus les exactions taient normes, plus son arme vivait dans l'abondance, et plus, par consquent, l'on s'empressait de courir sous ses drapeaux: tout le monde vole la fortune. Les armes de Wallenstein grossissaient, tandis qu'on voyait dprir les contres sur leur passage. Que lui importaient les maldictions des provinces et les lamentations des souverains? Ses troupes l'adoraient, et le crime mme le mettait en tat de se rire de toutes les consquences du crime. Ce serait faire tort l'empereur que de lui imputer tous les excs de ses armes. Si Ferdinand avait prvu qu'il livrait en proie son gnral tous les tats de l'Allemagne, il n'aurait pu mconnatre quels dangers il courait lui-mme avec un lieutenant si absolu. Plus le lien se resserrait entre les soldats et le chef de qui seul ils attendaient leur fortune, leur avancement, plus l'arme et le gnral se dtachaient ncessairement de l'empereur. Tout se faisait en son nom, la vrit, mais Wallenstein n'invoquait la majest du chef de l'Empire que pour craser tout autre pouvoir en Allemagne. De l, chez cet homme, le dessein mdit d'abaisser visiblement tous les princes d'Allemagne, de briser tous degrs, toute hirarchie entre ces princes et le chef suprme, et d'lever l'autorit de celui-ci au-dessus de toute comparaison. Si une fois l'empereur tait la seule puissance qui pt donner des lois en Allemagne, qui pourrait atteindre la hauteur du vizir qu'il avait fait excuteur de sa volont? L'lvation o Wallenstein le portait surprit Ferdinand lui-mme; mais, prcisment parce que la grandeur du matre tait l'ouvrage de son serviteur, cette cration de Wallenstein devait retomber dans le nant aussitt qu'elle ne serait plus soutenue par la main de son auteur. Ce n'tait pas sans motifs qu'il soulevait contre l'empereur tous les princes de l'Empire germanique: plus leur haine tait violente, plus l'homme qui rendait leur mauvais vouloir inoffensif restait ncessaire Ferdinand. L'intention vidente du gnral tait que son souverain n'et plus personne craindre en Allemagne que celui-l seul qui il devait cette toute-puissance. Wallenstein faisait un pas vers ce but, lorsqu'il demanda le Mecklembourg, sa rcente conqute, comme gage provisoire, jusqu'au remboursement des avances d'argent qu'il avait faites l'empereur dans la dernire campagne. Auparavant dj, Ferdinand l'avait nomm duc de Friedland, vraisemblablement pour lui donner un avantage de plus sur le gnral bavarois; mais une rcompense ordinaire ne pouvait satisfaire l'ambition d'un Wallenstein. Vainement des voix mcontentes s'levrent, dans le conseil mme de l'empereur, contre cette nouvelle promotion, qui devait se faire aux dpens de deux princes de l'Empire; vainement les Espagnols eux-mmes, que l'orgueil du gnral avait depuis longtemps offenss, s'opposrent son lvation. Le parti puissant qu'il avait achet parmi les conseillers eut le dessus. Ferdinand voulait s'attacher, tout prix, ce serviteur indispensable. On chassa de leur hritage, pour une faute lgre, les descendants d'une des plus anciennes maisons rgnantes d'Allemagne, et l'on revtit de leurs dpouilles une crature de la faveur impriale. Bientt aprs, Wallenstein commena s'intituler _gnralissime de l'empereur sur mer et sur terre_. La ville de Weimar fut conquise, et l'on prit pied sur la Baltique. On demanda des vaisseaux la Pologne et aux villes ansatiques, afin de porter la guerre de l'autre ct de cette mer, de poursuivre les Danois dans l'intrieur de leur royaume, et d'imposer une paix, qui frayerait la voie de plus grandes conqutes. La cohrence des tats de la basse Allemagne avec les royaumes du Nord tait dtruite, si l'empereur russissait s'tablir entre eux et envelopper l'Allemagne, depuis l'Adriatique jusqu'au Sund, dans la chane continue de ses tats, interrompue seulement par la Pologne, qui tait sous sa dpendance. Si telles taient les vues de Ferdinand, Wallenstein avait les siennes pour suivre le mme plan. Des possessions sur la Baltique devaient former la base d'une puissance que son ambition rvait depuis longtemps et qui devait le mettre en tat de se passer de son matre. Pour l'un et l'autre objet, il tait de la plus grande importance d'occuper la ville de Stralsund, sur la mer Baltique. Son excellent port, la facilit du trajet de ce point aux ctes de Sude et de Danemark, la rendaient particulirement propre former une place d'armes dans une guerre contre ces deux puissances. Cette ville, la sixime de la ligue ansatique, jouissait des plus grands privilges, sous la protection du duc de Pomranie. N'ayant aucune liaison avec le Danemark, elle n'avait pas jusque-l pris la moindre part la guerre. Mais ni cette neutralit ni ses privilges ne pouvaient la dfendre contre les prtentions arrogantes de Wallenstein, qui avait ses vues sur elle. Les magistrats de Stralsund avaient rejet avec une louable fermet une proposition du gnralissime de recevoir une garnison impriale; ils avaient aussi repouss la demande insidieuse du passage pour ses troupes. Ds lors, Wallenstein se disposa faire le sige de la ville. Il tait d'une gale importance pour les deux couronnes du Nord de protger l'indpendance de Stralsund, sans laquelle on ne pouvait maintenir la libre navigation de la Baltique. Le danger commun fit taire enfin la jalousie qui divisait depuis longtemps les deux rois. Dans un trait conclu Copenhague (1628), ils se promirent de runir leurs forces pour la dfense de Stralsund et de repousser en commun toute puissance trangre qui paratrait dans la Baltique avec des intentions ennemies. Christian IV jeta aussitt dans Stralsund une garnison suffisante et alla se montrer aux habitants pour affermir leur courage. La flotte danoise coula fond quelques btiments de guerre, envoys par le roi Sigismond de Pologne au secours de Wallenstein, et, la ville de Lubeck lui ayant alors aussi refus ses vaisseaux, le _gnralissime imprial sur mer_ n'eut pas mme assez de navires pour bloquer le port d'une seule ville. Rien ne parat plus trange que de vouloir conqurir, sans bloquer son port, une place maritime parfaitement fortifie. Wallenstein, qui n'avait jamais rencontr de rsistance, voulut alors vaincre la nature et accomplir l'impossible. Stralsund, libre du ct de la mer, put continuer sans obstacle se pourvoir de vivres et se renforcer de nouvelles troupes; nanmoins Wallenstein l'investit du ct de la terre, et il chercha par des menaces fastueuses suppler aux moyens plus efficaces qui lui manquaient. J'emporterai cette ville, disait-il, quand elle serait attache au ciel avec des chanes. L'empereur, qui pouvait bien regretter une entreprise dont il n'attendait pas une glorieuse issue, saisit lui-mme avec empressement une apparence de soumission et quelques offres acceptables des habitants pour ordonner son gnral de lever le sige. Wallenstein mprisa cet ordre et pressa, comme auparavant, les assigs par des assauts continuels. La garnison danoise, dj trs-rduite, ne suffisait plus des travaux sans relche; cependant le roi ne pouvait risquer plus de soldats pour la dfense de la ville: alors, avec l'agrment de Christian IV, elle se jeta dans les bras du roi de Sude. Le commandant danois quitta la forteresse pour faire place un Sudois, qui la dfendit avec le plus heureux succs. La fortune de Wallenstein choua devant Stralsund: pour la premire fois, son orgueil prouva la sensible humiliation de renoncer une entreprise, et cela aprs y avoir perdu plusieurs mois et sacrifi douze mille hommes. Mais la ncessit o il avait mis cette ville de recourir la protection sudoise amena entre Gustave-Adolphe et Stralsund une troite alliance, qui ne facilita pas peu, dans la suite, l'entre des Sudois en Allemagne. Jusqu'ici, la fortune avait accompagn les armes de la Ligue et de l'empereur. Christian IV, vaincu en Allemagne, tait contraint de se cacher dans ses les; mais la mer Baltique mit un terme ces conqutes. Le manque de vaisseaux n'empchait pas seulement de poursuivre plus loin le roi: il exposait encore le vainqueur perdre le fruit de ses victoires. Ce qui devait surtout alarmer, c'tait l'union des deux rois du Nord: si elle durait, l'empereur et son gnral ne pouvaient jouer aucun rle sur la Baltique ni faire une descente en Sude. Mais, si l'on russissait sparer les intrts des deux monarques et s'assurer particulirement l'amiti du roi de Danemark, on pouvait esprer de venir bout d'autant plus aisment de la Sude isole. La crainte de l'intervention des puissances trangres, les mouvements sditieux des protestants dans ses propres tats, les frais normes que la guerre avait cots jusque-l, et plus encore l'orage qu'on tait sur le point de soulever dans toute l'Allemagne protestante, disposaient l'esprit de l'empereur la paix, et, par des motifs tout opposs, son gnral s'empressa de satisfaire ce dsir. Bien loign de souhaiter une paix qui, du fate brillant de la grandeur et de la puissance, le plongerait dans l'obscurit de la vie prive, il ne voulait que changer le thtre de la guerre et, par cette paix partielle, prolonger la confusion. L'amiti du roi de Danemark, dont il tait devenu le voisin, comme duc de Mecklembourg, lui tait trs-prcieuse pour ses vastes projets, et il rsolut de s'attacher ce monarque, en lui sacrifiant mme, au besoin, les intrts de son matre. Christian IV s'tait engag, dans le trait de Copenhague, ne point conclure de paix partielle avec l'empereur sans la participation de la Sude. Nanmoins, les propositions que lui fit Wallenstein furent accueillies avec empressement. Dans un congrs tenu Lubeck (1629), d'o Wallenstein carta, avec un ddain tudi, les envoys sudois, qui taient venus intercder pour le Mecklembourg, l'empereur restitua aux Danois tous les pays qu'on leur avait pris. On imposa au roi l'obligation de ne plus s'immiscer dsormais dans les affaires de l'Allemagne, au del de ce qui lui tait permis comme duc de Holstein; de ne plus prtendre, quelque titre que ce ft, aux bnfices ecclsiastiques de la basse Allemagne, et d'abandonner leur sort les ducs de Mecklembourg. Christian avait entran lui-mme ces deux princes dans la guerre contre l'empereur, et maintenant il les sacrifiait pour se concilier le ravisseur de leurs tats. Parmi les motifs qui l'avaient dcid faire la guerre l'empereur, le rtablissement de l'lecteur palatin, son parent, n'avait pas t le moins considrable; il ne fut pas dit un seul mot de ce prince dans le trait de Lubeck, et mme on reconnaissait, dans l'un des articles, la lgitimit de l'lectorat bavarois. Ce fut ainsi, avec si peu de gloire, que Christian IV disparut de la scne. Pour la deuxime fois, Ferdinand tenait dans sa main le repos de l'Allemagne, et il ne dpendait que de lui de changer la paix avec le Danemark en une paix gnrale. De toutes les contres de l'Allemagne s'levaient jusqu' lui les lamentations des malheureux qui le suppliaient de mettre un terme leurs souffrances: les barbaries de ses soldats, l'avidit de ses gnraux avaient pass toutes les bornes. L'Allemagne, traverse par les bandes dvastatrices de Mansfeld et de Christian de Brunswick, et par les masses, plus effroyables encore, de Tilly et de Wallenstein, tait puise, saignante, dsole, et soupirait aprs le repos. Tous les membres de l'Empire dsiraient ardemment la paix; l'empereur la souhaitait lui-mme. Engag, au nord de l'Italie, dans une guerre contre la France, puis par celle d'Allemagne, il songeait avec inquitude aux comptes qu'il aurait solder. Malheureusement, les conditions auxquelles les deux partis religieux consentaient remettre l'pe dans le fourreau taient contradictoires. Les catholiques voulaient sortir de la guerre avec avantage; les protestants ne voulaient pas en sortir avec perte. Au lieu de mettre les adversaires d'accord par une sage modration, l'empereur prit parti, et, par l, il plongea de nouveau l'Allemagne dans les horreurs d'une pouvantable guerre. Ds la fin des troubles de Bohme, Ferdinand avait dj commenc la contre-rformation dans ses tats hrditaires; mais, par mnagement pour quelques membres vangliques des tats, il avait procd avec modration. Les victoires que ses gnraux remportrent dans la basse Allemagne lui donnrent le courage de dpouiller toute contrainte. Il fut donc signifi aux protestants de ses domaines hrditaires qu'ils eussent renoncer leur culte ou leur patrie: amre et cruelle alternative, qui provoqua chez les paysans de l'Autriche les plus terribles soulvements. Dans le Palatinat, le culte rform fut aboli immdiatement aprs l'expulsion de Frdric V, et les docteurs de cette religion furent chasss de l'universit de Heidelberg. Ces innovations n'taient que le prlude de plus grandes encore. Dans une assemble de princes lecteurs Mulhouse, les catholiques demandrent l'empereur de restituer leur glise tous les archevchs, les vchs, les abbayes et couvents, mdiats ou immdiats, que les protestants avaient confisqus depuis la paix d'Augsbourg, et d'indemniser ainsi les catholiques pour les pertes et les vexations qu'ils avaient essuyes dans la dernire guerre. Un souverain aussi rigoureux catholique que l'tait Ferdinand ne pouvait laisser tomber une pareille invitation; mais il ne croyait pas le moment venu de soulever toute l'Allemagne protestante par une mesure si dcisive. Il n'tait pas un seul prince protestant qui cette revendication des biens ecclsiastiques n'enlevt une partie de ses domaines. L mme o l'on n'avait pas consacr entirement le produit de ces biens des usages temporels, on l'avait employ dans l'intrt de l'glise protestante. Plusieurs princes devaient ces acquisitions une grande partie de leurs revenus et de leur puissance. La revendication devait les soulever tous indistinctement. La paix de religion ne contestait point leur droit ces bnfices, quoiqu'elle ne l'tablt pas non plus d'une manire certaine; mais une longue possession, presque sculaire chez un grand nombre, le silence de quatre empereurs, la loi de l'quit, qui donnait aux protestants, sur les fondations de leurs anctres, un droit gal celui des catholiques, pouvaient tre allgus par eux comme des titres pleinement lgitimes. Outre la perte effective qu'ils auraient prouve dans leur puissance et leur juridiction en restituant ces biens, outre les complications infinies qui en devaient rsulter, ce n'tait pas pour eux un mdiocre prjudice, que les vques catholiques rintgrs dussent renforcer d'autant de voix nouvelles le parti catholique dans la dite. Des pertes si sensibles du ct des vangliques faisaient craindre l'empereur la plus violente rsistance, et, avant que le feu de la guerre ft touff en Allemagne, il ne voulut pas soulever mal propos contre lui tout un parti redoutable dans son union et qui avait dans l'lecteur de Saxe un puissant soutien. Il fit donc d'abord quelques tentatives partielles, pour juger de l'accueil que recevrait une mesure gnrale. Quelques villes impriales de la haute Allemagne et le duc de Wurtemberg reurent l'ordre de restituer un certain nombre de ces bnfices. L'tat des choses en Saxe lui permit de risquer quelques essais plus hardis. Dans les vchs de Magdebourg et de Halberstadt, les chanoines protestants n'avaient pas balanc nommer des vques de leur religion. En ce moment, les deux vchs, l'exception de la ville de Magdebourg, taient envahis par des troupes de Wallenstein. Le hasard voulut que les deux siges furent vacants la fois: celui de Halberstadt par la mort de l'administrateur, le duc Christian de Brunswick, et l'archevch de Magdebourg par la dposition de Christian-Guillaume, prince de Brandebourg. Ferdinand profita de ces deux circonstances pour donner le sige de Halberstadt un vque catholique et de plus prince de sa propre maison. Pour se drober une pareille contrainte, le chapitre de Magdebourg se hta d'lire archevque un fils de l'lecteur de Saxe. Mais le pape, qui, de sa propre autorit, s'ingra dans cette affaire, confra aussi au prince autrichien l'archevch de Magdebourg; et l'on ne put s'empcher d'admirer l'habilet de Ferdinand, qui, dans son zle pieux pour sa religion, n'oubliait pas de veiller aux intrts de sa famille. Enfin, lorsque la paix de Lubeck l'eut dlivr de tout souci du ct du Danemark, que les protestants lui parurent totalement abattus en Allemagne, et que les instances de la Ligue devinrent de plus en plus fortes et pressantes, Ferdinand signa l'_dit de restitution_ (1629), fameux dans la suite par tant de malheurs, aprs l'avoir d'abord soumis l'approbation des quatre lecteurs catholiques. Dans le prambule, il s'attribue le droit d'expliquer, en vertu de sa toute-puissance impriale, le sens du trait de paix, dont les interprtations diverses ont donn lieu jusqu'ici tous les troubles, et d'intervenir, comme arbitre et juge souverain, entre les deux parties contendantes. Il fondait ce droit sur la coutume de ses anctres et sur le consentement donn auparavant mme par des membres vangliques de l'Empire. L'lecteur de Saxe avait en effet reconnu ce droit l'empereur, et l'on put voir alors combien cette cour avait fait de tort la cause protestante par son attachement l'Autriche. Mais, si la lettre du trait tait rellement susceptible d'interprtations diverses, comme un sicle de querelles le tmoignait suffisamment, l'empereur, qui tait lui-mme un prince catholique ou protestant, et, par consquent, partie intresse, ne pouvait en aucune faon, sans violer l'article essentiel du trait de paix, dcider entre protestants et catholiques une querelle de religion. Il ne pouvait tre juge dans sa propre cause, sans rduire un vain nom la libert de l'Empire germanique. Ainsi donc, en vertu de ce droit qu'il s'arrogeait d'interprter la paix de religion, Ferdinand dcida: que toute saisie de fondations mdiates ou immdiates faite par les protestants, depuis le jour de cette paix, tait contraire au sens du trait et rvoque comme une violation de l'acte. Il dcida en outre: que la paix de religion n'imposait aux seigneurs catholiques d'autre obligation que de laisser sortir librement de leur territoire les sujets protestants. Conformment cette sentence, il fut ordonn, sous peine du ban de l'Empire, tous possesseurs illgitimes de biens ecclsiastiques, c'est--dire tous les membres protestants de la dite indistinctement, de remettre sans dlai ces biens usurps aux commissaires impriaux. Il n'y avait rien moins que deux archevchs et douze vchs sur la liste; de plus, un nombre infini de couvents, que les protestants s'taient appropris. Cet dit fut un coup de foudre pour toute l'Allemagne protestante: dj terrible en lui-mme par ce qu'il enlevait actuellement, plus terrible encore par les maux qu'il faisait craindre pour l'avenir et dont il semblait n'tre que l'avant-coureur. Les protestants regardrent alors comme une chose arrte entre la Ligue et l'empereur la ruine de leur religion, que suivrait bientt la ruine de la libert germanique. On n'couta aucune reprsentation; on nomma les commissaires, et l'on rassembla une arme, pour leur assurer l'obissance. On commena par Augsbourg, o la paix avait t conclue: la ville dut retourner sous la juridiction de son vque, et six glises protestantes furent fermes. Le duc de Wurtemberg fut de mme contraint de restituer ses couvents. Cette rigueur veilla par l'effroi tous les membres vangliques de l'Empire, mais sans provoquer chez eux une active rsistance. La crainte du pouvoir imprial agissait trop puissamment; dj un grand nombre penchait vers la soumission. En consquence, l'espoir de russir par les voies de la douceur dcida les catholiques diffrer d'une anne l'excution de l'dit, et ce dlai sauva les protestants. Avant qu'il fut expir, le bonheur des armes sudoises avait entirement chang la face des affaires. Dans une assemble des lecteurs Ratisbonne, laquelle Ferdinand lui-mme assista (1630), on eut le dessein de travailler srieusement la pacification complte de l'Allemagne et au redressement de tous les griefs. Ces griefs n'taient gure moindres du ct des catholiques que de celui des protestants, quoique Ferdinand ft bien persuad qu'il s'tait attach tous les membres de la Ligue par l'dit de restitution, et son chef, en lui octroyant la dignit d'lecteur et en lui concdant la plus grande partie des pays palatins. La bonne intelligence entre l'empereur et les princes de la Ligue s'tait considrablement altre depuis l'apparition de Wallenstein. L'orgueilleux lecteur de Bavire, accoutum jouer le rle de lgislateur en Allemagne, ordonner mme du sort de l'empereur, s'tait vu tout coup, par l'arrive du nouveau gnral, devenir inutile, et toute l'importance qu'il avait eue jusque-l s'tait vanouie avec l'autorit de la Ligue. Un autre se prsentait pour recueillir les fruits de ses victoires et ensevelir dans l'oubli tous les services passs. Le caractre altier du duc de Friedland, dont le plus doux triomphe tait de braver la dignit des princes et de donner l'autorit de son matre une odieuse extension, ne contribua pas peu augmenter le ressentiment de l'lecteur. Ce prince, mcontent de l'empereur et se dfiant de ses intentions, tait entr avec la France dans des liaisons dont les autres membres de la Ligue taient aussi suspects. La crainte des projets d'agrandissement de Ferdinand, le mcontentement qu'excitaient les calamits prsentes, avaient touff chez eux toute reconnaissance. Les exactions de Wallenstein taient parvenues au plus intolrable excs. Le Brandebourg valuait ses pertes vingt millions, la Pomranie dix, la Hesse sept, et les autres tats proportion. Le cri de dtresse tait gnral, nergique, violent; toutes les reprsentations restaient sans effet; nulle diffrence entre les protestants et les catholiques: sur ce point, les voix taient unanimes. Des flots de suppliques, toutes diriges contre Wallenstein, assigrent l'empereur alarm; on pouvanta son oreille par les plus affreuses descriptions des violences souffertes. Ferdinand n'tait pas un barbare. Sans tre innocent des atrocits commises sous son nom en Allemagne, il n'en connaissait pas l'excs: il n'hsita pas longtemps satisfaire aux demandes des princes, et licencier, dans les armes qu'il avait en campagne, dix-huit mille hommes de cavalerie. Au moment de cette rforme, les Sudois se prparaient dj vivement entrer en Allemagne, et la plus grande partie des Impriaux licencis accourut sous leurs tendards. Cette condescendance de Ferdinand ne servit qu' encourager l'lecteur de Bavire des exigences plus hardies. Le triomphe remport sur l'autorit de l'empereur tait incomplet, tant que le duc de Friedland conservait le commandement en chef. Les princes se vengrent rudement alors de la fiert de ce gnral, que tous indistinctement avaient prouve. Sa destitution fut demande par tout le collge des lecteurs, et mme par les Espagnols, avec un accord et une chaleur qui tonnrent Ferdinand. Mais cette unanimit mme, cette vhmence, avec laquelle les envieux de l'empereur insistaient pour le renvoi de son gnral, devaient le convaincre de l'importance de ce serviteur. Wallenstein, instruit des cabales formes contre lui Ratisbonne, ne ngligea rien pour ouvrir les yeux de Ferdinand sur les vritables intentions de l'lecteur de Bavire. Il parut lui-mme Ratisbonne, mais avec une pompe qui clipsa jusqu' l'empereur et qui donna un nouvel aliment la haine de ses adversaires. Pendant un long temps, l'empereur ne put se rsoudre. Le sacrifice qu'on exigeait de lui tait douloureux. Il devait au duc de Friedland toute sa supriorit; il sentait quelle perte il allait faire s'il le sacrifiait la haine des princes; mais malheureusement, dans ce temps mme, la bonne volont des lecteurs lui tait ncessaire. Il mditait d'assurer la succession impriale son fils Ferdinand, lu roi de Hongrie, et le consentement de Maximilien lui tait pour cela indispensable. Cette affaire lui tenait plus au coeur que toutes les autres, et il ne craignit pas de sacrifier son serviteur le plus considrable pour obliger l'lecteur de Bavire. A cette mme dite de Ratisbonne, il se trouvait aussi des envoys franais munis de pleins pouvoirs pour arrter une guerre qui menaait de s'allumer en Italie entre l'empereur et leur matre. Le duc Vincent de Mantoue et de Montferrat tait mort sans enfants. Son plus proche parent, Charles, duc de Nevers, avait pris aussitt possession de cet hritage, sans rendre l'empereur l'hommage qui lui tait d en qualit de seigneur suzerain de ces principauts. Appuy sur les secours de la France et de Venise, il s'obstinait dans le refus de remettre ces pays entre les mains des commissaires impriaux, jusqu' ce qu'on et prononc sur la validit de ses droits. Ferdinand prit les armes, excit par les Espagnols, qui, possesseurs de Milan, trouvaient fort dangereux le proche voisinage d'un vassal de la France et saisissaient avec empressement l'occasion de faire des conqutes dans cette partie de l'Italie avec le secours de l'empereur. Malgr toutes les peines que se donna le pape Urbain VIII pour loigner la guerre de ces contres, l'empereur envoya au del des Alpes une arme allemande, dont l'apparition inattendue jeta l'pouvante dans tous les tats italiens. Ses armes taient partout victorieuses en Allemagne quand cela arriva en Italie, et la peur, qui grossit tout, crut voir revivre soudain les anciens projets de monarchie universelle forms par l'Autriche. Les horreurs de la guerre, qui dsolaient l'Empire, s'tendirent alors dans les heureuses campagnes arroses par le P. La ville de Mantoue fut prise d'assaut, et tout le pays d'alentour dut subir la prsence dvastatrice d'une soldatesque sans frein. Aux maldictions qui retentissaient de toutes parts contre l'empereur dans l'Allemagne entire, se joignirent alors celles de l'Italie, et du conclave mme s'levrent au ciel des voeux secrets pour le bonheur des armes protestantes. Effray de la haine universelle que lui avait attire cette campagne d'Italie, et fatigu par les instances des lecteurs qui appuyaient avec zle la demande des ministres franais, Ferdinand finit par prter l'oreille aux propositions de la France et promit l'investiture au nouveau duc de Mantoue. La France devait reconnatre ce service important de la Bavire. La conclusion du trait donna aux plnipotentiaires de Richelieu l'occasion souhaite d'entourer l'empereur des plus dangereuses intrigues pendant leur sjour Ratisbonne, d'exciter toujours plus contre lui les princes mcontents, et de faire tourner son prjudice toutes les dlibrations de l'assemble. Richelieu, pour parvenir ses fins, avait choisi un excellent instrument dans la personne d'un capucin, le Pre Joseph, qu'il avait plac auprs de l'ambassadeur, comme un attach qui ne pouvait tre suspect. Une de ses premires instructions tait de poursuivre avec chaleur la dposition de Wallenstein. Dans la personne du gnral qui les avait conduites la victoire, les armes autrichiennes perdaient la plus grande partie de leur force: des armes entires ne pouvaient compenser la perte de ce seul homme. C'tait donc un trait d'habile politique de venir, dans le temps mme o un roi victorieux, matre absolu de ses oprations, marchait contre l'empereur, enlever aux armes impriales le seul gnral qui galt Gustave en exprience militaire et en autorit. Le Pre Joseph, d'intelligence avec l'lecteur de Bavire, entreprit de vaincre l'irrsolution de Ferdinand, qui tait comme assig par les Espagnols et par tout le collge des lecteurs. L'empereur ferait bien, disait-il, d'acquiescer sur ce point au dsir des princes, afin d'obtenir plus aisment leurs voix pour l'lection de son fils comme roi des Romains. L'orage une fois dissip, Wallenstein se retrouverait toujours assez tt pour reprendre son poste. Le rus capucin connaissait trop bien son homme pour craindre de rien risquer en donnant ce motif de consolation. La voix d'un moine tait, pour Ferdinand II, la voix de Dieu mme. Rien sur la terre, crit son propre confesseur, n'tait plus sacr pour lui que la personne d'un prtre. S'il lui arrivait, disait-il souvent, de rencontrer en mme temps, dans le mme lieu, un religieux et un ange, le religieux aurait sa premire rvrence, et l'ange la seconde. La dposition de Wallenstein fut rsolue. Pour rcompenser Ferdinand de sa pieuse confiance, le capucin travailla contre lui Ratisbonne avec tant d'adresse que tous ses efforts pour faire nommer roi des Romains le roi de Hongrie chourent compltement. Dans un article particulier du trait qu'il venait de conclure avec la France, les envoys de cette puissance avaient promis en son nom qu'elle observerait avec tous les ennemis de l'empereur la plus stricte neutralit, au moment mme o Richelieu ngociait dj avec le roi de Sude, l'excitait la guerre et le forait, en quelque sorte, accepter l'alliance de son matre. Ce mensonge fut, il est vrai, retir aussitt qu'il eut produit son effet, et le Pre Joseph dut expier dans un clotre la tmrit d'avoir outre-pass ses pouvoirs. Ferdinand s'aperut trop tard quel point l'on s'tait jou de lui. Un mchant capucin, l'entendit-on s'crier, m'a dsarm avec son rosaire, et n'a pas escamot moins de six chapeaux d'lecteurs dans son troit capuchon. Ainsi le mensonge et la ruse triomphaient de l'empereur dans un temps o on le croyait tout-puissant en Allemagne et o il l'tait en effet par la force de ses armes. Affaibli de quinze mille hommes et priv d'un gnral qui compensait la perte d'une arme, il quitta Ratisbonne sans voir accompli le dsir auquel il avait fait tous ces sacrifices. Avant que les Sudois l'eussent battu en campagne, Maximilien de Bavire et le Pre Joseph lui avaient fait une blessure incurable. Dans cette mmorable assemble de Ratisbonne, on rsolut la guerre avec la Sude, et l'on termina celle de Mantoue. Les princes s'taient employs inutilement pour les ducs de Mecklembourg, et l'envoy d'Angleterre avait mendi avec aussi peu de succs une pension annuelle en faveur du comte palatin Frdric. Dans le temps o l'on devait annoncer Wallenstein sa destitution, il commandait une arme de prs de cent mille hommes, dont il tait ador. La plupart des officiers taient ses cratures; son moindre signe tait un arrt du sort pour le simple soldat. Son ambition tait sans bornes, son orgueil inflexible; son esprit imprieux ne pouvait endurer un affront sans vengeance. Un instant devait alors le prcipiter de la plnitude du pouvoir dans le nant de la vie prive. On pouvait croire que, pour excuter une pareille sentence contre un pareil criminel, il ne faudrait gure moins d'art qu'il n'en avait fallu pour l'arracher au juge. Aussi eut-on la prcaution de choisir deux des plus intimes amis de Wallenstein pour lui porter la mauvaise nouvelle, qu'ils devaient adoucir, autant qu'il tait possible, par les plus flatteuses assurances de la faveur inaltrable de l'empereur. Wallenstein, quand ces dputs de l'empereur parurent devant lui, savait depuis longtemps l'objet de leur mission. Il avait eu le temps de se recueillir, et la srnit rgnait sur son visage, tandis que son coeur tait en proie la douleur et la rage. Mais il avait rsolu d'obir. Cet arrt le surprit avant que le temps ft mr pour un coup hardi et que ses prparatifs fussent achevs. Ses vastes domaines taient disperss en Bohme et en Moravie; l'empereur pouvait, en les confisquant, couper le nerf de sa puissance. Il attendit sa vengeance de l'avenir. Son espoir tait fortifi par les prophties d'un astrologue italien, qui menait la lisire comme un enfant cet esprit indompt. Sni, c'tait son nom, avait lu dans les toiles que la brillante carrire de son matre tait encore loin de sa fin, et que l'avenir lui rservait une fortune clatante. Il n'tait pas besoin de fatiguer les astres pour prdire avec vraisemblance qu'un ennemi tel que Gustave-Adolphe ne permettrait pas longtemps de se passer d'un gnral tel que Wallenstein. L'empereur est trahi, rpondit Wallenstein aux envoys; je le plains, mais je lui pardonne. Il est clair que l'orgueilleux gnie du Bavarois le domine. Je suis pein, je l'avoue, qu'il m'ait sacrifi avec si peu de rsistance; mais je veux obir. Il congdia les messagers avec des largesses de prince et conjura l'empereur, dans une humble supplique, de ne pas lui retirer sa faveur et de le maintenir dans ses dignits. Les murmures de l'arme furent universels, quand elle apprit la destitution de son gnral, et la meilleure partie des officiers quitta aussitt le service de l'empereur. Un grand nombre suivit Wallenstein dans ses terres de Bohme et de Moravie, il s'en attacha d'autres par des pensions considrables, afin de pouvoir, dans l'occasion, s'en servir sur-le-champ. En rentrant dans le silence de la vie prive, il ne songeait rien moins qu'au repos. La pompe d'un roi l'entourait dans cette solitude et semblait braver l'arrt de son humiliation. Six entres conduisaient au palais qu'il habitait Prague, et il fallut abattre cent maisons pour dgager la place du chteau. De semblables palais furent btis dans ses nombreux domaines. Des gentilshommes des premires familles se disputaient l'honneur de le servir, et l'on vit des chambellans de l'empereur rsigner la clef d'or pour exercer la mme charge auprs de Wallenstein. Il entretenait soixante pages, qui taient instruits par les meilleurs matres; cinquante trabans gardaient constamment son antichambre. Son ordinaire n'tait jamais au-dessous de cent services; son matre d'htel tait un homme de grande qualit. S'il voyageait, sa suite et ses bagages remplissaient cent voitures quatre et six chevaux; sa cour le suivait dans soixante carrosses, avec cinquante chevaux de main. Le luxe des livres, l'clat des quipages, la somptuosit des appartements taient assortis cette magnificence. Six barons et autant de chevaliers devaient constamment entourer sa personne, pour excuter chacun de ses signes; douze patrouilles faisaient la ronde autour de son palais pour en loigner le moindre bruit. Sa tte, sans cesse en travail, avait besoin de silence; aucun roulement de voiture ne devait approcher de sa demeure, et il n'tait pas rare que les rues fussent fermes avec des chanes. Sa socit tait muette comme les avenues qui conduisaient lui. Sombre, concentr, impntrable, il pargnait ses paroles plus que ses prsents, et le peu qu'il disait tait profr d'un ton repoussant. Il ne riait jamais, et la froideur de son sang rsistait aux sductions de la volupt. Toujours occup et agit de vastes desseins, il se privait de toutes les vaines distractions dans lesquelles d'autres dissipent une vie prcieuse. Il entretenait, et en personne, une correspondance qui s'tendait toute l'Europe; il crivait presque tout de sa main, pour confier le moins possible la discrtion d'autrui. Il tait maigre et de haute stature; il avait le teint jauntre, les cheveux roux et courts, les yeux petits, mais tincelants. Un srieux terrible, et qui loignait de lui, sigeait sur son front, et l'excs de ses rcompenses pouvait seul retenir la troupe tremblante de ses serviteurs. C'tait dans cette fastueuse obscurit que Wallenstein, silencieux, mais non pas oisif, attendait son heure clatante et le jour de la vengeance, qui bientt devait poindre. Le cours imptueux des victoires de Gustave-Adolphe ne tarda pas lui en donner un avant-got. Il n'avait abandonn aucun de ses hauts desseins; l'ingratitude de l'empereur avait dlivr son ambition d'un frein importun. La splendeur blouissante de sa vie prive trahissait l'orgueilleux essor de ses projets: prodigue comme un monarque, il semblait compter dj parmi ses possessions certaines les biens que lui montrait l'esprance. Aprs la destitution de Wallenstein et le dbarquement de Gustave-Adolphe, il fallait nommer un gnralissime; on jugea ncessaire en mme temps de runir dans une seule main le commandement, jusqu'alors spar, des troupes de l'empereur et de la Ligue. Maximilien de Bavire aspirait ce poste important, qui pouvait mettre Ferdinand dans sa dpendance; mais cette raison-l mme excitait celui-ci le rechercher pour son fils an, le roi de Hongrie. Pour loigner les deux concurrents et satisfaire, dans une certaine mesure, l'un et l'autre parti, on finit par donner le commandement Tilly, gnral de la Ligue, qui passa ds lors du service de la Bavire celui de l'Autriche. Les armes que Ferdinand avait sur le territoire allemand montaient, aprs la rduction des troupes de Wallenstein, quarante mille hommes environ; les forces de la Ligue n'taient gure moindres: les unes et les autres commandes par d'excellents officiers, exerces par de nombreuses campagnes, et fires d'une longue suite de victoires. Avec de pareilles forces, on croyait avoir d'autant moins craindre l'approche du roi de Sude, que l'on occupait la Pomranie et le Mecklembourg, les seules portes par lesquelles il pt entrer en Allemagne. Aprs la tentative malheureuse du roi de Danemark pour arrter les progrs de l'empereur, Gustave-Adolphe tait en Europe le seul prince de qui la libert mourante pt esprer son salut, le seul en mme temps dont l'intervention ft provoque par les motifs politiques les plus graves, justifie par les offenses qu'il avait reues, et qui ft, par ses qualits personnelles, la hauteur d'une si hasardeuse entreprise. De puissantes raisons d'tat, qui lui taient communes avec le Danemark, l'avaient port, mme avant l'ouverture de la guerre dans la basse Saxe, offrir sa personne et ses armes pour la dfense de l'Allemagne. Christian IV, pour son propre malheur, l'avait alors cart. Depuis ce temps, l'insolence de Wallenstein et l'orgueil despotique de l'empereur ne lui avaient pas pargn les provocations, qui, en lui, devaient irriter l'homme et dterminer le roi. Des troupes impriales avaient t envoyes au secours du roi de Pologne, Sigismond, pour dfendre la Prusse contre les Sudois. Le roi s'tant plaint Wallenstein de ces hostilits, on lui rpondit que l'empereur avait trop de soldats et croyait devoir les employer aider ses amis. Ce mme Wallenstein avait renvoy, avec une hauteur offensante, du congrs tenu Lubeck pour traiter avec le Danemark, les dputs sudois, et, comme ils ne s'taient pas laiss rebuter pour cela, il les avait menacs de violences contraires au droit des nations. Ferdinand avait fait insulter le pavillon sudois et intercepter des dpches que Gustave envoyait en Transylvanie. Il continuait d'entraver la paix entre la Pologne et la Sude, et de refuser Gustave le titre de roi. Il n'avait jug dignes d'aucune attention les reprsentations ritres de Gustave, et, au lieu d'accorder la satisfaction demande pour les anciennes offenses, il en avait ajout de nouvelles. Tant de provocations personnelles, soutenues par les raisons d'tat et les motifs de conscience les plus graves, et fortifies par les invitations les plus pressantes, venues d'Allemagne, devaient faire impression sur l'me d'un prince d'autant plus jaloux de sa dignit royale qu'on pouvait avoir plus de penchant la lui disputer, d'un prince que flattait infiniment la gloire de dfendre les opprims et qui aimait la guerre avec passion, comme le vritable lment de son gnie. Mais, avant qu'une trve et une paix avec la Pologne lui laisst les mains libres, il ne pouvait songer srieusement une guerre nouvelle et pleine de dangers. Cette trve avec la Pologne, le cardinal de Richelieu eut le mrite de la mnager. Ce grand homme d'tat, qui tenait d'une main le gouvernail de l'Europe, tandis que de l'autre il comprimait, dans l'intrieur de la France, la fureur des factions et l'orgueil des grands, poursuivait avec une constance inbranlable, au milieu d'une administration orageuse, le dessein qu'il avait form d'arrter dans sa marche altire la puissance croissante de l'Autriche. Mais les circonstances opposaient, dans l'excution, de srieux obstacles ce plan. Le plus grand gnie ne saurait braver impunment les prjugs de son sicle. Ministre d'un roi catholique, et mme prince de l'glise romaine par la pourpre dont il tait revtu, il n'osait encore, s'alliant avec les ennemis de cette glise, combattre ouvertement une puissance qui, aux yeux de la multitude, avait su sanctifier par le nom de la religion ses prtentions ambitieuses. Les mnagements qu'imposaient Richelieu les ides troites de ses contemporains rduisirent son activit politique tenter avec circonspection d'intervenir secrtement, et de faire excuter par une main trangre les desseins de son lumineux gnie. Aprs avoir fait de vains efforts pour empcher la paix du Danemark avec l'empereur, il eut recours Gustave-Adolphe, le hros de son sicle. Rien ne fut pargn pour dcider ce monarque et pour lui faciliter l'excution. Charnac, ngociateur avou du cardinal, parut dans la Prusse polonaise, o Gustave-Adolphe faisait la guerre contre Sigismond, et alla de l'un l'autre roi pour mnager entre eux une trve ou une paix. Gustave-Adolphe y tait depuis longtemps dispos, et le ministre franais russit enfin ouvrir aussi les yeux de Sigismond sur ses vrais intrts et sur la politique trompeuse de l'empereur. Une trve de six ans fut conclue entre les deux rois: elle laissait Gustave-Adolphe en possession de toutes ses conqutes et lui donnait la libert si longtemps dsire de tourner ses armes contre l'empereur. Le ngociateur franais lui offrit pour cette entreprise l'alliance de son roi et des subsides considrables, qui n'taient pas ddaigner; mais Gustave craignit, non sans raison, de se mettre vis--vis de la France, en les acceptant, dans un tat de dpendance qui pourrait l'entraver dans le cours de ses victoires; il craignit que cette ligue avec une puissance catholique n'veillt la dfiance des protestants. Autant cette guerre tait pressante et juste, autant les circonstances au milieu desquelles Gustave-Adolphe l'entreprenait taient pleines de promesses. Le nom de l'empereur tait redoutable, il est vrai; ses ressources inpuisables, sa puissance jusqu'alors invincible: une si prilleuse entreprise aurait effray tout autre que Gustave-Adolphe. Il vit tous les obstacles, tous les dangers qui s'opposaient son entreprise; mais il connaissait aussi les moyens par lesquels il pouvait esprer de les vaincre. Son arme n'tait pas nombreuse, mais bien discipline, endurcie par un climat rigoureux et de continuelles campagnes, forme la victoire dans la guerre de Pologne. La Sude, quoique pauvre en argent et en hommes, et fatigue par une guerre de huit ans, qui lui avait demand des efforts au del de ses forces, tait dvoue son roi avec un enthousiasme qui lui permettait d'esprer des tats l'appui le plus empress. En Allemagne, le nom de l'empereur tait dtest tout autant pour le moins que redout. Les princes protestants semblaient n'attendre que l'arrive d'un librateur pour secouer le joug insupportable de la tyrannie et se dclarer ouvertement pour la Sude. Les membres catholiques de l'Empire ne pouvaient voir eux-mmes avec dplaisir l'arrive d'un adversaire qui limiterait la puissance prpondrante de l'empereur. La premire victoire remporte sur le territoire allemand serait ncessairement dcisive pour la cause de Gustave; elle amnerait se dclarer les princes encore incertains; elle affermirait le courage de ses partisans; elle augmenterait l'affluence sous ses drapeaux et lui ouvrirait des sources abondantes de secours pour la suite de la guerre. Si la plupart des pays de l'Allemagne avaient dj souffert normment des maux de la guerre, les riches villes ansatiques y avaient pourtant chapp jusque-l, et elles ne pouvaient hsiter prvenir par un sacrifice volontaire et modr la ruine commune. A mesure qu'on chasserait les Impriaux de quelque province, leurs armes, qui ne vivaient qu'aux dpens du pays qu'elles occupaient, devaient se fondre de plus en plus. D'ailleurs, les forces de l'empereur taient sensiblement diminues par les envois de troupes faits mal propos en Italie et dans les Pays-Bas. L'Espagne, affaiblie par la perte de ses galions d'Amrique et occupe par une guerre srieuse dans les Pays-Bas, ne pouvait lui prter qu'un faible secours. Au contraire, la Grande-Bretagne faisait esprer au roi de Sude des subsides importants, et la France, qui tout juste alors se pacifiait l'intrieur, venait au-devant de lui avec les offres d'assistance les plus avantageuses. Mais la plus sre garantie du succs de son entreprise, c'est en lui-mme que Gustave-Adolphe la trouvait. La prudence lui commandait de s'assurer tous les secours extrieurs et de mettre par l son dessein l'abri du reproche de tmrit; mais c'tait seulement dans son propre sein qu'il puisait sa confiance et son courage. Gustave-Adolphe tait incontestablement le premier gnral de son sicle et le plus brave soldat de son arme, qu'il s'tait cre lui-mme. Familiaris avec la tactique des Grecs et des Romains, il avait invent un art militaire suprieur, qui a servi de modle aux plus grands gnraux des temps qui suivirent. Il rduisit les grands escadrons, incommodes par leur masse, pour rendre plus faciles et plus prompts les mouvements de la cavalerie; dans la mme vue, il laissa de plus grandes distances entre les bataillons. Une arme en bataille ne formait d'ordinaire qu'une seule ligne: il rangea la sienne sur deux lignes, de sorte que la deuxime pt marcher en avant si la premire venait plier. Il savait suppler au manque de cavalerie en distribuant des fantassins entre les cavaliers, ce qui dcida trs-souvent la victoire. C'est lui qui le premier apprit l'Europe l'importance de l'infanterie dans les batailles. Toute l'Allemagne admira la discipline par laquelle, dans les premiers temps, les armes sudoises se distingurent si glorieusement sur le sol germanique: tous les dsordres taient svrement punis, principalement le blasphme, le vol, le jeu et le duel. La temprance tait commande par les lois militaires de la Sude, et l'on ne voyait dans le camp sudois, sans excepter la tente royale, ni or ni argent. L'oeil du gnral veillait avec autant de soin sur les moeurs des soldats que sur leur bravoure guerrire. Chaque rgiment devait se former en cercle autour de son aumnier pour la prire du matin et du soir, et accomplir sous la vote du ciel ses devoirs religieux. En tout cela, le lgislateur servait lui-mme de modle. Une pit vive, sincre, rehaussait le courage qui animait son grand coeur. galement loign de l'incrdulit grossire, qui enlve aux passions fougueuses du barbare un frein ncessaire, et de la bigoterie rampante d'un Ferdinand, qui s'abaissait devant Dieu comme un ver de terre et qui foulait l'humanit sous ses pieds orgueilleux, Gustave, mme dans l'ivresse du bonheur, tait toujours homme et chrtien, mais toujours aussi, dans sa pit, hros et roi. Il supportait comme le dernier de ses soldats toutes les incommodits de la guerre. Au milieu des plus noires tnbres de la bataille, son esprit conservait toute sa lumire; partout prsent par son regard, il oubliait la mort qui l'environnait; on le voyait toujours sur le chemin du pril le plus redoutable. Sa bravoure naturelle ne lui fit que trop souvent oublier ce qu'il devait au gnral, et cette vie royale se termina par la mort d'un simple soldat. Mais le lche, comme le brave, suivait un tel guide la victoire, et son oeil d'aigle, qui embrassait tout, n'chappait nulle action hroque, inspire par son exemple. La gloire du souverain alluma dans toute la nation un sentiment d'elle-mme plein d'enthousiasme. Fier d'un tel roi, le paysan de Finlande et de Gothie sacrifiait avec joie sa pauvret; avec joie le soldat versait son sang, et ce noble essor que le gnie d'un seul homme avait donn au peuple entier survcut longtemps son auteur. Autant l'on tait d'accord sur la ncessit de la guerre, autant l'on tait incertain sur le plan qu'il fallait suivre. Oxenstiern lui-mme, le courageux chancelier, trouvait une guerre offensive trop hasardeuse, et les forces de son roi, pauvre et consciencieux, trop infrieures aux immenses ressources d'un despote qui disposait de l'Allemagne entire comme de sa proprit. Le gnie du hros, qui voyait plus loin, rfuta ces doutes timides du ministre. Si nous attendons l'ennemi en Sude, disait Gustave, tout est perdu pour nous si nous perdons une seule bataille. Tout est gagn, au contraire, si nous dbutons heureusement en Allemagne. La mer est vaste, et nous avons garder en Sude des ctes tendues: que la flotte ennemie nous chappe et que la ntre soit battue, nous ne pouvons plus empcher une descente de l'ennemi. Nous devons tout faire pour conserver Stralsund: aussi longtemps que ce port nous est ouvert, nous nous ferons respecter sur la Baltique, et nos communications seront libres avec l'Allemagne. Mais, pour protger Stralsund, il ne faut pas nous cacher en Sude; il faut passer avec une arme en Pomranie. Ne me parlez donc plus d'une guerre dfensive, qui nous ferait perdre nos plus prcieux avantages. Il ne faut pas que la Sude voie un seul drapeau ennemi. Si nous sommes vaincus en Allemagne, il sera toujours temps de suivre votre plan. Il fut donc rsolu qu'on passerait en Allemagne et qu'on attaquerait l'empereur. Les prparatifs furent pousss avec la plus grande vigueur, et les mesures que prit Gustave ne tmoignrent pas moins de prvoyance que sa rsolution ne montrait de courage et de grandeur. Il fallait, avant tout, dans une guerre si lointaine, mettre la Sude en sret contre les dispositions quivoques de ses voisins. Dans une entrevue personnelle avec le roi de Danemark, Markaroed, Gustave s'assura l'amiti de ce prince. Il couvrit ses frontires du ct de la Moscovie. On pouvait, de l'Allemagne, tenir en respect la Pologne, s'il lui prenait envie de violer la trve. Un ngociateur sudois, Falkenberg, qui parcourait la Hollande et les cours d'Allemagne, donnait son matre, au nom de plusieurs princes protestants, les plus flatteuses esprances, quoique pas un n'et encore assez de courage et de dsintressement pour conclure avec lui un trait formel. Les villes de Lubeck et de Hambourg se montraient disposes lui avancer de l'argent et recevoir en payement le cuivre de Sude. Il envoya au prince de Transylvanie des personnes affides, pour exciter cet ennemi irrconciliable de l'Autriche prendre les armes contre l'empereur. Cependant, on enrlait pour la Sude en Allemagne et dans les Pays-Bas, on compltait les rgiments, on en formait de nouveaux; on rassemblait des vaisseaux, on quipait soigneusement la flotte; on amassait autant de vivres, de munitions de guerre et d'argent qu'il tait possible. En peu de temps, on eut trente vaisseaux de guerre prts mettre la voile; une arme de quinze mille hommes tait sous les drapeaux, et deux cents btiments de transport disposs pour les embarquer. Gustave ne voulait pas emmener en Allemagne de plus grandes forces, dont l'entretien aurait d'ailleurs alors excd les ressources de son royaume. Mais, si l'arme tait peu nombreuse, le choix des troupes tait excellent, pour la discipline, le courage et l'exprience; elle pouvait servir de noyau solide une force militaire plus considrable, quand Gustave aurait atteint le sol de l'Allemagne et que la fortune aurait favoris ses premiers dbuts. Oxenstiern, la fois gnral et chancelier, se tenait en Prusse avec dix mille hommes, pour dfendre cette province contre la Pologne. Quelques troupes rgulires et une nombreuse milice, qui servait de ppinire l'arme principale, demeurrent en Sude, afin que le royaume ne ft pas sans dfense contre un voisin parjure qui essayerait de le surprendre. Ainsi toutes les mesures se trouvrent prises pour la sret du royaume. Gustave-Adolphe ne fut pas moins attentif rgler l'administration intrieure. La rgence fut remise au snat; le comte palatin Jean-Casimir, beau-frre du roi, fut charg des finances. La reine, quoique tendrement aime de son poux, fut loigne de toutes les affaires du gouvernement: ses moyens borns n'taient point au niveau d'une telle tche. Gustave ordonna sa maison comme un mourant. Le 20 mai 1630, toutes les mesures tant prises et tout dispos pour le dpart, le roi parut Stockholm dans l'assemble des tats, pour leur faire un adieu solennel. Il prit dans ses bras sa fille Christine, ge de quatre ans, qui avait t, ds le berceau, dclare son hritire, et, l'ayant prsente aux tats comme leur future souveraine, il reut de nouveau, en son nom, leur serment de fidlit, pour le cas o il ne reverrait pas sa patrie; ensuite il fit lire l'ordonnance qui rglait la rgence du royaume pendant son absence ou la minorit de sa fille. Toute l'assemble fondait en larmes, et ce ne fut qu'aprs quelque temps que le roi lui-mme retrouva le calme ncessaire pour adresser aux tats son discours d'adieu. Ce n'est pas la lgre, leur dit-il, que je me prcipite, et vous avec moi, dans cette nouvelle guerre prilleuse. Le Tout-Puissant m'est tmoin que je ne combats point pour mon plaisir. L'empereur m'a fait le plus cruel outrage dans la personne de mes ambassadeurs; il a soutenu mes ennemis, il poursuit mes amis et mes frres; il foule aux pieds ma religion, il tend la main vers ma couronne. Opprims par lui, les membres de l'Empire d'Allemagne implorent instamment nos secours, et, s'il plat Dieu, nous les secourrons. Je sais quels dangers ma vie sera expose: je ne les ai jamais fuis, et j'chapperai difficilement tous. A la vrit, jusqu' ce jour, la Toute-Puissance divine m'a protg merveilleusement; mais enfin le jour viendra o je prirai en dfendant ma patrie. Je vous remets la protection du Ciel. Soyez justes, consciencieux: menez une vie irrprochable, et nous nous retrouverons dans l'ternit. Membres de mon snat, je m'adresse d'abord vous. Que Dieu vous claire et vous remplisse de sagesse, afin que vos conseils tournent constamment au plus grand bien de mon royaume. Vaillante noblesse, je vous recommande la protection divine. Continuez vous montrer les dignes descendants de ces Goths hroques dont la bravoure renversa l'antique Rome dans la poussire. Serviteurs de l'glise, je vous exhorte la tolrance et la concorde: soyez vous-mmes les modles des vertus que vous prchez, et n'abusez jamais de votre autorit sur les coeurs de mon peuple. Dputs de l'ordre des bourgeois et des paysans, j'implore pour vous la bndiction du Ciel, pour vos labeurs une moisson rjouissante, des granges pleines, l'abondance de tous les biens de la vie. Pour vous tous, absents et prsents, j'adresse au Ciel des voeux sincres. Je vous fais tous mes tendres adieux; je vous les fais peut-tre pour l'ternit. L'embarquement des troupes se fit Elfsnaben, o la flotte tait l'ancre. Une foule innombrable de peuple tait accourue pour assister ce spectacle aussi magnifique que touchant. Les coeurs des assistants prouvaient les sensations les plus diverses, selon qu'ils s'arrtaient la grandeur de l'entreprise ou la grandeur du hros. Parmi les officiers suprieurs qui commandaient dans cette arme, Gustave Horn, le rhingrave Othon-Louis, Henri Matthias, comte de Thurn, Ortenbourg, Baudissen, Banner, Teufel, Tott, Mutsenfahl, Falkenberg, Kniphausen et plusieurs autres, ont illustr leurs noms. La flotte, retenue par des vents contraires, ne put mettre la voile qu'au mois de juin, et, le 24, elle atteignit l'le de Rgen, sur la cte de la Pomranie. Gustave-Adolphe fut le premier qui descendit terre. A la vue de son escorte, il s'agenouilla sur le sol germanique et rendit grces au Tout-Puissant pour la conservation de son arme et de sa flotte. Il dbarqua ses troupes dans les les de Wollin et d'Usedom. A son approche, les garnisons impriales abandonnrent soudain leurs retranchements et prirent la fuite. Il parut devant Stettin avec la rapidit de la foudre, pour s'assurer de cette place importante avant d'tre prvenu par les Impriaux. Bogisla XIV, duc de Pomranie, prince faible et dj vieillissant, tait depuis longtemps fatigu des excs que les Impriaux avaient commis dans ses domaines et continuaient d'y commettre; mais, hors d'tat de leur rsister, il avait cd, en murmurant tout bas, des forces suprieures. L'apparition de son librateur, au lieu d'animer son courage, le remplit de crainte et d'incertitude. Quoique son pays saignt encore des blessures que lui avaient faites les troupes impriales, il n'osait se rsoudre provoquer la vengeance de l'empereur, en se prononant ouvertement pour les Sudois. Gustave, camp sous le canon de Stettin, somma cette ville de recevoir une garnison sudoise. Bogisla parut lui-mme au camp du roi, pour s'excuser de laisser entrer ses troupes. Je viens vous comme ami, et non comme ennemi, lui rpondit Gustave; ce n'est pas la Pomranie, ce n'est pas l'Allemagne que je fais la guerre; c'est leurs ennemis. Ce duch restera dans mes mains comme un dpt sacr, et, aprs la campagne, il vous sera rendu par moi plus srement que par tout autre. Voyez dans votre pays les traces des troupes impriales; voyez les traces des miennes Usedom, et choisissez qui, de l'empereur ou de moi, vous voulez avoir pour ami. Qu'esprez-vous si l'empereur s'empare de votre capitale? Sera-t-elle plus mnage par lui que par moi? Ou bien voulez-vous mettre des bornes mes victoires? La chose est pressante: prenez une rsolution, et ne me forcez pas d'employer des moyens plus efficaces. C'tait pour le duc de Pomranie une pnible alternative. D'un ct, le roi de Sude, avec une arme redoutable, aux portes de sa capitale; de l'autre, l'empereur, sa vengeance invitable, et l'exemple effrayant de tant de princes allemands qui, victimes de cette vengeance, erraient misrables. Le danger le plus pressant fixa son irrsolution. Stettin ouvrit ses portes au roi, des troupes sudoises y entrrent, et les Impriaux, qui s'avanaient marche force, furent ainsi prvenus. L'occupation de Stettin assura au roi un tablissement en Pomranie, la navigation de l'Oder et une place d'armes pour son arme. Le duc Bogisla, voulant prvenir le reproche de trahison, se hta de s'excuser auprs de l'empereur sur la ncessit; mais, persuad qu'il serait implacable, il s'unit troitement avec son nouveau protecteur, pour se faire de l'amiti sudoise un rempart contre la vengeance de l'Autriche. Le roi trouvait dans le duc de Pomranie un important alli, qui couvrait ses derrires et assurait ses communications avec la Sude. Comme Ferdinand l'avait attaqu en Prusse le premier, Gustave-Adolphe se crut dispens envers lui des formalits accoutumes, et il commena les hostilits sans dclaration de guerre. Il justifia sa conduite auprs des cours europennes par un manifeste particulier, o il exposait tous les motifs, dj indiqus, qui le dterminaient prendre les armes. Cependant, il poursuivait ses progrs en Pomranie et voyait son arme s'accrotre chaque jour. Des officiers et des soldats qui avaient servi sous Mansfeld, Christian de Brunswick, le roi de Danemark et Wallenstein, venaient par bandes s'enrler sous ses drapeaux victorieux. La cour impriale fut bien loin d'accorder d'abord l'invasion du roi de Sude l'attention dont elle parut digne bientt aprs. L'orgueil autrichien, port au comble par les succs inous obtenus jusque-l, regardait de haut, avec mpris, un prince qui sortait d'un coin obscur de l'Europe avec une poigne d'hommes, et qui ne devait, ce qu'on s'imaginait, la rputation militaire qu'il avait acquise jusqu'alors qu' l'incapacit d'un ennemi encore plus faible que lui. La peinture mprisante que Wallenstein avait faite, non sans dessein, de la puissance sudoise, augmentait la scurit de l'empereur. Comment pouvait-il estimer un ennemi que son gnral se faisait fort de chasser d'Allemagne coups de verges? Les rapides progrs de Gustave en Pomranie ne purent mme dtruire encore compltement ce prjug, auquel les railleries des courtisans donnaient chaque jour plus de crdit. On le nommait Vienne la Majest de neige, que le froid du Nord maintenait pour le moment, mais qui fondrait vue d'oeil en avanant vers le Midi. Les lecteurs mme, alors rassembls Ratisbonne, ne daignrent pas s'arrter ses reprsentations, et, par une aveugle complaisance pour Ferdinand, lui refusrent jusqu'au titre de roi. Tandis qu'on se raillait de Gustave-Adolphe Vienne et Ratisbonne, il prenait possession successivement des places fortes du Mecklembourg et de la Pomranie. Malgr ces ddains, l'empereur s'tait montr dispos rgler par des ngociations ses dmls avec la Sude, et, cet effet, il avait mme envoy des fonds de pouvoir Dantzig. Mais on vit clairement par leurs instructions combien sa dmarche tait peu srieuse, puisqu'il refusait toujours Gustave le titre de roi. Il voulait seulement viter, ce semble, de prendre sur lui l'odieux de l'agression, et le rejeter sur son ennemi, afin de pouvoir d'autant plus compter sur le secours des membres de l'Empire. Aussi, comme il fallait s'y attendre, ce congrs de Dantzig se spara sans avoir rien produit, et l'animosit fut porte de part et d'autre au dernier degr par les lettres violentes qu'on changea. Cependant, un gnral de l'empereur, Torquato Conti, qui commandait l'arme en Pomranie, avait fait d'inutiles efforts pour reprendre Stettin aux Sudois. Les Impriaux furent chasss successivement de toutes les places: Damm, Stargard, Camin, Wolgast tombrent rapidement au pouvoir de Gustave. Dans sa retraite, Torquato Conti, pour se venger de Bogisla, fit exercer par son arme les violences les plus criantes contre les habitants de la Pomranie, que son avarice avait depuis longtemps maltraits de la faon la plus cruelle. Sous prtexte d'affamer les Sudois, tout fut pill et ravag; et souvent, quand les Impriaux ne pouvaient plus se maintenir dans une place, ils la rduisaient en cendres, pour n'en laisser que les ruines l'ennemi. Mais ces barbaries ne servaient qu' faire paratre dans un plus beau jour la conduite oppose des Sudois, et gagner tous les coeurs au monarque ami de l'humanit. Le soldat sudois payait tout ce qu'il consommait; sur son passage, la proprit d'autrui tait respecte: aussi les villes et les campagnes recevaient l'arme sudoise bras ouverts, tandis que le peuple des campagnes de Pomranie gorgeait sans piti tous les soldats impriaux qui tombaient dans ses mains. Beaucoup de Pomraniens entrrent au service de la Sude, et les tats de ce pays si fort puis accordrent avec joie Gustave une contribution de cent mille florins. Torquato Conti, avec toute sa duret de caractre, tait un excellent gnral. Ne pouvant chasser de Stettin le roi de Sude, il tcha de lui rendre au moins cette position inutile. Il se retrancha Garz, sur l'Oder, au-dessus de Stettin, pour commander le fleuve et couper cette ville ses communications par eau avec le reste de l'Allemagne. Rien ne put l'amener un engagement avec Gustave-Adolphe, dont les forces taient suprieures et qui cependant ne russit pas emporter les solides retranchements des Impriaux. Torquato, trop dpourvu de troupes et d'argent pour prendre l'offensive, esprait, avec ce plan de conduite, donner au comte Tilly le temps d'accourir pour la dfense de la Pomranie, et se joindre lui pour attaquer le roi de Sude. Un jour, il profita mme de l'absence de Gustave pour faire l'improviste une tentative sur Stettin; mais les Sudois taient sur leurs gardes: la vive attaque des Impriaux fut victorieusement repousse, et Torquato s'loigna avec une grande perte. On ne peut nier que Gustave ne ft redevable de ces heureux commencements son bonheur autant qu' son exprience militaire. Depuis la destitution de Wallenstein, les troupes impriales, en Pomranie, taient rduites l'tat le plus dplorable. Elles expiaient cruellement leurs propres excs: un pays affam, dsol, ne pouvait plus les nourrir. Toute discipline avait disparu; nul respect pour les ordres des officiers, l'arme se fondait vue d'oeil par de frquentes dsertions, et par la mortalit que produisait dans tous ces rangs le froid rigoureux d'un climat nouveau pour elle. Dans ces circonstances, Torquato Conti n'aspirait qu'au repos, afin de rtablir ses troupes dans les quartiers d'hiver; mais il avait affaire un ennemi pour qui il n'y avait point d'hiver sous le ciel d'Allemagne. Gustave avait eu d'ailleurs la prcaution de munir ses soldats de peaux de mouton, afin de pouvoir tenir la campagne mme au plus fort de l'hiver. Aussi les fonds de pouvoir de l'empereur qui vinrent lui proposer un armistice reurent cette rponse dsolante: Les Sudois sont soldats en hiver comme en t et ne se soucient point d'puiser plus longtemps le pauvre cultivateur. Les Impriaux feront ce qu'il leur plaira; mais, pour eux, ils ne songent nullement rester dans l'inaction. Torquato Conti se dmit bientt aprs d'un commandement o il n'y avait plus beaucoup de gloire et plus du tout d'argent gagner. Une pareille ingalit devait ncessairement donner l'avantage aux Sudois. Les Impriaux furent inquits sans relche dans leurs quartiers d'hiver. Greifenhagen, place importante sur l'Oder, fut prise d'assaut, et les ennemis finirent par abandonner aussi les villes de Garz et de Pyritz. Ils ne tenaient plus, dans toute la Pomranie, que Greifswalde, Demmin et Colberg, et le roi fit sans retard les plus vigoureuses dispositions pour en former le sige. L'ennemi fugitif se dirigea vers la marche de Brandebourg, non sans essuyer de grandes pertes en hommes, en bagages, en artillerie, qui tombrent dans les mains des Sudois, attachs sa poursuite. En occupant les passages de Ribnitz et de Damgarten, Gustave s'tait ouvert l'entre du duch de Mecklembourg; dj, il avait invit les habitants, par un manifeste, retourner sous la domination de leurs souverains lgitimes et chasser tout ce qui tenait Wallenstein. Mais les Impriaux se rendirent matres par artifice de la ville importante de Rostock, et le roi, qui ne voulait pas diviser ses forces, dut renoncer pousser plus avant. Les ducs de Mecklembourg, chasss de leurs tats, avaient en vain fait intercder auprs de l'empereur les princes assembls Ratisbonne; en vain, pour flchir l'empereur par leur soumission, ils avaient rejet l'alliance de la Sude et tout recours la force. Rduits au dsespoir par le refus opinitre de Ferdinand, ils prirent alors ouvertement le parti du roi, levrent des troupes et en donnrent le commandement au duc Franois-Charles de Saxe-Lauenbourg. Celui-ci russit s'emparer de quelques places fortes sur l'Elbe; mais elles lui furent bientt enleves par le gnral de l'empereur, Pappenheim, envoy contre lui. Peu aprs, assig par ce dernier dans Ratzebourg, il se vit contraint, aprs une vaine tentative d'vasion, se rendre prisonnier avec tout son monde. Ainsi s'vanouit de nouveau pour ces malheureux princes l'esprance de rentrer dans leurs tats: il tait rserv Gustave-Adolphe de leur rendre cette justice clatante. Les bandes fugitives de l'empereur s'taient jetes dans la marche de Brandebourg, et elles en faisaient le thtre de leurs brigandages. Non contents d'exiger les contributions les plus arbitraires, d'craser le bourgeois par les logements militaires, ces monstres fouillaient encore l'intrieur des maisons, foraient et brisaient tout ce qui tait ferm, pillaient toutes les provisions, maltraitaient de la manire la plus affreuse quiconque essayait de rsister, dshonoraient les femmes jusque dans les lieux saints; et tout cela se passait, non point en pays ennemi, mais dans les tats d'un prince de qui l'empereur n'avait pas se plaindre et qu'il osait presser, malgr toutes ces horreurs, de prendre les armes contre le roi de Sude. Le spectacle de ces pouvantables dsordres, que le manque d'argent et d'autorit les obligeait de souffrir, indignait les gnraux mme de l'empereur, et leur chef, le comte de Schaumbourg, rougissant de tant d'excs, voulut dposer le commandement. L'lecteur de Brandebourg, trop pauvre en soldats pour dfendre son pays, et laiss sans secours par l'empereur, qui ne daignait pas rpondre aux reprsentations les plus pathtiques, ordonna enfin ses sujets, par un dit, de repousser la force par la force et de tuer sans misricorde tout soldat imprial qui serait surpris piller. L'horreur des vexations et la dtresse du gouvernement taient montes un tel point qu'il ne restait plus au souverain que la ressource dsespre d'enjoindre par la loi la vengeance personnelle. Les Impriaux avaient attir les Sudois dans la marche de Brandebourg, et le refus de l'lecteur de lui donner passage par la place forte de Cstrin avait pu seul empcher Gustave-Adolphe d'assiger Francfort-sur-l'Oder. Il revint sur ses pas pour achever la conqute de la Pomranie par la prise de Demmin et de Colberg. Cependant le feld-marchal Tilly s'avanait pour dfendre la marche de Brandebourg. Ce gnral, qui pouvait se glorifier de n'avoir encore perdu aucune bataille, le vainqueur de Mansfeld, de Christian de Brunswick, du margrave de Bade et du roi de Danemark, allait trouver dans le roi de Sude un adversaire digne de lui. Tilly tait d'une famille noble de Lige et s'tait form dans la guerre des Pays-Bas, alors l'cole des gnraux. Il trouva bientt, sous l'empereur Rodolphe II, l'occasion de montrer en Hongrie les talents qu'il avait acquis, et il s'y leva promptement d'un grade un autre. Aprs la conclusion de la paix, il entra au service de Maximilien de Bavire, qui le nomma gnral en chef avec un pouvoir illimit. Il fut, par ses excellents rglements, le crateur de l'arme bavaroise, et c'tait lui surtout que Maximilien devait la supriorit qu'il avait eue jusque-l en campagne. Aprs la guerre de Bohme, on lui remit le commandement des troupes de la Ligue, et, aprs la retraite de Wallenstein, celui de toute l'arme impriale. Aussi svre pour ses troupes, aussi sanguinaire avec l'ennemi, d'un caractre aussi sombre que Wallenstein, il le laissait bien loin derrire lui pour la modestie et le dsintressement. Un zle aveugle pour sa religion, une soif barbare de perscution se joignaient un caractre naturellement farouche, pour faire de lui l'effroi des protestants. A son humeur rpondait un extrieur bizarre et terrible. Petit, maigre, les joues creuses, il avait le nez long, le front large et rid, une forte moustache, le bas du visage en pointe. Il se montrait d'ordinaire en pourpoint espagnol de satin vert clair, manches taillades, et coiff d'un petit chapeau haut retroussis, orn d'une plume d'autruche rouge, qui descendait en flottant jusque sur son dos. Toute sa personne rappelait le duc d'Albe, le gelier des Flamands, et sa conduite tait loin d'effacer cette impression. Tel tait le gnral qui se prsentait en ce moment contre le hros du Nord. Tilly tait bien loign de mpriser son adversaire. Le roi de Sude, disait-il hautement dans l'assemble des lecteurs, Ratisbonne, est un ennemi aussi habile que vaillant, endurci la guerre, et dans la fleur de son ge. Ses mesures sont excellentes; ses ressources ne sont point faibles; les tats de son royaume lui ont tmoign un extrme empressement. Son arme, compose de Sudois, d'Allemands, de Livoniens, de Finlandais, d'cossais et d'Anglais, ne fait qu'une seule nation par son aveugle obissance. Contre un pareil joueur, ne pas avoir perdu, c'est avoir dj beaucoup gagn. Les progrs du roi de Sude dans le Brandebourg et la Pomranie ne laissaient pas au nouveau gnralissime un moment perdre, et les gnraux qui commandaient sur les lieux rclamaient instamment sa prsence. Tilly appela donc auprs de lui, avec toute la clrit possible, les troupes impriales disperses dans toute l'Allemagne; mais il lui fallut beaucoup de temps pour tirer des provinces dsoles et appauvries les provisions de guerre dont il avait besoin. Enfin, au milieu de l'hiver, il parut la tte de vingt mille hommes devant Francfort-sur-l'Oder, o il fit sa jonction avec le reste des troupes de Schaumbourg. Il remit ce gnral la dfense de Francfort, avec une garnison suffisante. Il voulait lui-mme courir en Pomranie, pour sauver Demmin et dbloquer Colberg, dj rduit la dernire extrmit par les Sudois; mais, avant qu'il et quitt le Brandebourg, Demmin, trs-mal dfendu par le duc Savelli, s'tait rendu au roi, et Colberg capitula aussi, par famine, aprs cinq mois de sige. Les passages de la Pomranie antrieure tant fortement occups, et le camp du roi prs de Schwedt dfiant toutes les attaques, Tilly renona son premier plan offensif et se retira sur l'Elbe pour assiger Magdebourg. La prise de Demmin laissait Gustave libre de pntrer sans obstacle dans le Mecklembourg; mais une entreprise plus importante attira ses armes d'un autre ct. Tilly avait peine commenc sa retraite que le roi leva brusquement son camp de Schwedt, et marcha contre Francfort-sur-l'Oder avec toutes ses forces. Cette ville tait mal fortifie, mais dfendue par une garnison de huit mille hommes, dont la plupart taient le reste de ces bandes furieuses qui avaient ravag la Pomranie et le Brandebourg. L'attaque fut vive, et, ds le troisime jour, la ville fut emporte d'assaut. Les Sudois, assurs de la victoire, rejetrent toute capitulation, quoique l'ennemi et battu deux fois la chamade: ils voulaient exercer le terrible droit de reprsailles. Ds son arrive dans le pays, Tilly avait enlev Neubrandebourg une garnison sudoise demeure en arrire, et, irrit de sa vive rsistance, il l'avait fait massacrer jusqu'au dernier homme. Les Sudois, quand ils prirent d'assaut Francfort, se souvinrent de cette barbarie. Quartier comme Neubrandebourg! rpondait-on chaque soldat de l'empereur qui demandait la vie, et on l'gorgeait sans piti. Quelques milliers furent tus ou pris; un grand nombre se noyrent dans l'Oder; le reste s'enfuit en Silsie; toute l'artillerie tomba au pouvoir des Sudois. Pour satisfaire la fureur du soldat, il fallut que Gustave permt trois heures de pillage. Tandis que ce roi courait d'une victoire une autre, que le succs de ses armes relevait le courage des princes protestants et rendait plus vive leur rsistance, l'empereur, toujours inflexible, continuait de pousser bout leur impatience par ses prtentions exagres envers eux et en faisant excuter la rigueur l'dit de restitution. La ncessit le poussait maintenant dans les voies violentes, o il tait d'abord entr par orgueil; pour sortir des embarras o sa conduite arbitraire l'avait prcipit, il ne voyait plus d'autre ressource que l'arbitraire. Mais, dans un systme d'tats aussi artificiellement organis que l'est aujourd'hui et que le fut toujours le corps germanique, la main du despotisme devait produire des perturbations infinies. Les princes voyaient avec stupeur la constitution de l'Empire renverse insensiblement et l'tat de nature, auquel on revenait, les conduisit la dfense personnelle, le seul moyen de salut qui reste dans cet tat. Les attaques ouvertes de l'empereur contre l'glise vanglique avaient enfin arrach des yeux de Jean-Georges le voile qui lui avait cach si longtemps l'astucieuse politique de ce prince. Ferdinand l'avait personnellement offens, en excluant son fils de l'archevch de Magdebourg, et le feld-marchal d'Arnheim, son nouveau favori et son ministre, ne ngligea rien pour enflammer son ressentiment. Auparavant gnral de l'empereur sous les ordres de Wallenstein, et toujours ami ardemment dvou de ce dernier, il cherchait venger son ancien bienfaiteur et se venger lui-mme de Ferdinand, et dtacher l'lecteur de Saxe des intrts de l'Autriche. L'apparition des Sudois en Allemagne devait lui en fournir les moyens. Gustave-Adolphe tait invincible aussitt que les membres protestants de l'Empire s'unissaient lui, et l'empereur ne craignait rien tant que cette union. L'lecteur de Saxe, en se dclarant, pouvait, par son exemple, entraner tous les autres, et le sort de Ferdinand se trouvait, en quelque sorte, dans les mains de Jean-Georges. L'adroit favori, flattant l'ambition de son matre, lui fit sentir son importance, et lui conseilla d'effrayer l'empereur en le menaant d'une alliance avec la Sude, pour obtenir de lui par la crainte ce qu'on ne pouvait attendre de la reconnaissance. Cependant, il tait d'avis que l'lecteur ne s'engaget point effectivement avec la Sude, afin de conserver toujours son importance et sa libert. Il l'enivrait du projet magnifique, pour l'excution duquel il ne manquait rien qu'une main plus habile, d'attirer lui tout le parti protestant, de former en Allemagne une troisime puissance, et de jouer le rle d'arbitre souverain entre la Sude et l'Autriche. Ce plan devait flatter d'autant plus l'amour-propre de Jean-Georges, qu'il lui tait galement insupportable de tomber sous la dpendance de la Sude ou de rester plus longtemps sous la tyrannie de l'empereur. Il ne pouvait voir avec indiffrence qu'un prince tranger lui enlevt la direction des affaires d'Allemagne, et, tout incapable qu'il tait de jouer le premier rle, sa vanit ne pouvait se contenter du second. Il rsolut donc de faire tourner, autant qu'il pourrait, l'avantage de sa situation particulire, les progrs du monarque sudois, mais de suivre, en demeurant indpendant de lui, son propre plan. Dans cette vue, il eut une confrence avec l'lecteur de Brandebourg, qui avait des raisons semblables d'tre irrit contre l'empereur et de se dfier de la Sude. Aprs s'tre assur, dans une dite convoque Torgau, de l'assentiment des tats de Saxe, qui lui tait indispensable pour l'excution de son plan, il invita tous les membres vangliques de l'Empire une assemble gnrale, qui devait s'ouvrir Leipzig le 6 fvrier 1631. Brandebourg, Hesse-Cassel, plusieurs princes, des comtes, d'autres membres de l'Empire, des vques protestants, parurent en personne ou se firent reprsenter dans cette assemble, que le prdicateur de la cour de Saxe, le docteur Hoe de Hohenegg, ouvrit par un sermon vhment. L'empereur avait fait d'inutiles efforts pour empcher cette confrence, qui se runissait de son autorit prive, dont l'objet tait visiblement la dfense personnelle, et que la prsence des Sudois en Allemagne rendait fort dangereuse. Les princes assembls, anims par les progrs de Gustave-Adolphe, maintinrent leurs droits, et ils se sparrent, au bout de deux mois, aprs une dcision remarquable, qui jeta Ferdinand dans un grand embarras. Elle portait que l'empereur serait nergiquement requis, dans un crit rdig au nom de tous, d'abolir l'dit de restitution, de retirer ses troupes de leurs rsidences et places fortes, de cesser les excutions, de rformer tous les anciens abus. En attendant, on mettrait sur pied une arme de quarante mille hommes, pour se faire justice soi-mme, en cas d'un refus de l'empereur. Une nouvelle circonstance se prsenta, qui ne contribua pas peu fortifier les princes protestants dans leurs rsolutions. Le roi de Sude avait enfin surmont les scrupules qui l'avaient dtourn jusque-l d'une liaison plus troite avec la France, et, le 13 janvier 1631, il avait conclu avec cette couronne une formelle alliance. Aprs avoir trs-vivement dbattu la manire dont seraient traits les princes catholiques de l'Empire, que la France prenait sous sa protection, et envers lesquels Gustave voulait user du droit de reprsailles; aprs une contestation, moins importante, sur le titre de Majest, que l'orgueil franais refusait la fiert sudoise, Richelieu cda enfin sur le second point, Gustave-Adolphe sur le premier, et le trait d'alliance fut sign Beerwald, dans la Nouvelle-Marche. Les deux puissances s'y engagrent se soutenir mutuellement et main arme, dfendre leurs amis communs, aider rentrer dans leurs tats les princes de l'Empire dpossds, et rtablir toutes choses, aux frontires et dans l'intrieur de l'Allemagne, comme elles taient avant que la guerre clatt. Dans cette vue, la Sude devait entretenir ses frais en Allemagne une arme de trente mille hommes, et la France fournir aux Sudois quatre cent mille cus de subsides annuels. Si la fortune favorisait les armes de Gustave, il devait respecter dans les places conquises la religion catholique et les lois de l'Empire, et ne rien entreprendre contre elles; l'accs de l'alliance tait ouvert tous les membres de l'Empire et aux princes, mme catholiques, en Allemagne comme au dehors; une partie ne pouvait conclure, sans la connaissance et le consentement de l'autre, une paix spare avec l'ennemi; l'alliance devait durer cinq ans. Autant le roi de Sude avait rpugn recevoir une solde de la France et sacrifier l'avantage de conduire la guerre avec une entire libert, autant cette alliance fut dcisive pour ses affaires en Allemagne. Alors seulement, les membres de l'Empire germanique, le voyant soutenu par la puissance la plus considrable de l'Europe, commencrent prendre confiance dans son entreprise, dont le succs leur avait donn jusqu'alors de justes alarmes. Alors seulement, il devint redoutable l'empereur. De ce moment, les princes catholiques eux-mmes, qui dsiraient l'humiliation de l'Autriche, virent avec moins de dfiance les progrs de Gustave en Allemagne, parce que son alliance avec une puissance catholique lui imposait des mnagements envers l'glise. De mme que l'apparition de Gustave-Adolphe protgeait la religion vanglique et la libert allemande contre la prpondrance de l'empereur, de mme l'intervention de la France pouvait maintenant protger la religion catholique et la libert allemande contre Gustave-Adolphe, si l'ivresse du succs devait l'entraner au del des bornes de la modration. Le roi de Sude ne tarda point notifier ce trait conclu avec la France aux princes qui avaient form l'alliance de Leipzig, et les invita en mme temps s'unir avec lui plus troitement. La France appuya cette invitation et n'pargna aucun argument pour dcider l'lecteur de Saxe. Gustave-Adolphe offrait de se contenter d'un appui secret, si les princes jugeaient encore tmraire de se dclarer ouvertement pour lui. Plusieurs lui firent esprer leur adhsion, aussitt qu'ils verraient jour se dclarer. Jean-Georges, toujours dfiant et jaloux du roi de Sude, toujours fidle sa politique intresse, ne put se rsoudre se dclarer bien nettement. La rsolution de la confrence de Leipzig et le trait entre la France et la Sude taient deux nouvelles galement fcheuses pour l'empereur. Contre la dcision des princes, il eut recours aux foudres de sa toute-puissance impriale. Pour faire sentir la France tout son mcontentement du trait, il ne lui manquait qu'une arme. Tous les membres de l'Union de Leipzig reurent des lettres de remontrances, qui leur interdisaient, dans les termes les plus forts, toute leve de troupes. Ils rpondirent par de violentes rcriminations, justifirent leur conduite par le droit naturel, et continurent leurs prparatifs de guerre. Cependant, les gnraux de l'empereur se voyaient rduits, par le dfaut de troupes et d'argent, la fcheuse alternative de perdre de vue le roi de Sude ou les princes allemands, ne se trouvant pas en tat de leur tenir tte en mme temps avec leurs forces divises. Les mouvements des protestants attiraient leur attention vers l'intrieur de l'Empire; les progrs du roi dans la marche de Brandebourg, qui menaaient dj de prs les tats hrditaires de Ferdinand, exigeaient imprieusement qu'ils tournassent leurs armes de ce ct. Aprs la prise de Francfort, Gustave avait march contre Landsberg sur la Wartha, et Tilly, aprs avoir essay trop tard de sauver cette place, retourna vers Magdebourg, pour continuer avec vigueur le sige commenc. Le riche archevch, dont Magdebourg tait la rsidence, avait longtemps appartenu des princes vangliques de la maison de Brandebourg, qui y tablirent leur religion. Christian-Guillaume, le dernier administrateur, avait t mis au ban de l'Empire, cause de ses liaisons avec le Danemark, et le chapitre, pour ne pas attirer sur l'archevch la vengeance impriale, s'tait cru oblig de le dpouiller formellement de sa dignit. A sa place, il proposa le prince Jean-Auguste, deuxime fils de l'lecteur de Saxe; mais Ferdinand le rejeta, pour confrer l'archevch son propre fils Lopold. L-dessus, l'lecteur adressa de vaines plaintes la cour impriale. Christian-Guillaume de Brandebourg prit des mesures plus efficaces. Assur de l'attachement du peuple et des magistrats de Magdebourg, et enflamm par des esprances chimriques, il se crut en tat de vaincre tous les obstacles que la sentence du chapitre, la concurrence de deux puissants rivaux et l'dit de restitution opposaient son rtablissement. Il fit un voyage en Sude et tcha de s'assurer, par la promesse d'une importante diversion en Allemagne, le secours de Gustave. Le roi ne le renvoya point sans lui faire esprer un vigoureux appui, mais il lui recommanda en mme temps d'agir avec prudence. A peine Christian-Guillaume eut-il appris le dbarquement de son protecteur en Pomranie, qu'il se glissa dans Magdebourg, la faveur d'un dguisement. Il parut soudain dans le conseil de la ville, rappela aux magistrats tous les maux que les troupes impriales avaient fait souffrir la ville et au territoire, les pernicieux desseins de Ferdinand, le pril de l'glise vanglique. Aprs ce dbut, il leur annona que le moment de leur dlivrance tait arriv, et que Gustave-Adolphe leur offrait son alliance et ses secours. Magdebourg, une des plus riches cits de l'Allemagne, jouissait, sous le gouvernement de ses magistrats, d'une libert rpublicaine, qui inspirait aux citoyens une audace hroque. Ils en avaient dj donn des preuves glorieuses dans leur conduite envers Wallenstein, qui, attir par leurs richesses, leur avait adress des rquisitions exorbitantes, et, par une courageuse rsistance, ils avaient maintenu leurs droits. Tout leur territoire prouva, il est vrai, la fureur dvastatrice de ses troupes, mais Magdebourg mme chappa sa vengeance. Il ne fut donc pas difficile l'administrateur de gagner des esprits encore mus par le rcent souvenir de ces mauvais traitements. Une alliance fut conclue entre la ville et le roi de Sude: Magdebourg accordait au roi le libre passage dans la ville et le pays, avec le droit de recrutement sur le territoire de l'archevch, et recevait, en retour, l'assurance que sa religion et ses privilges seraient loyalement protgs. Aussitt l'administrateur leva des troupes et commena prmaturment les hostilits, avant que Gustave ft assez prs pour le soutenir avec son arme. Il russit enlever quelques dtachements impriaux dans le voisinage, faire de petites conqutes, et mme surprendre la ville de Halle; mais l'approche d'une arme autrichienne l'obligea bientt de reprendre en toute hte et non sans perte le chemin de Magdebourg. Gustave-Adolphe, quoique mcontent de sa prcipitation, lui envoya un officier expriment, Dietrich de Falkenberg, pour diriger les oprations militaires et assister l'administrateur de ses conseils. Falkenberg fut nomm, par les magistrats, commandant de la ville, pour toute la dure de la guerre. Chaque jour, il arrivait des villes voisines de nouveaux renforts l'arme du prince; elle remporta plusieurs avantages sur les rgiments impriaux envoys contre elle, et put soutenir, pendant plusieurs mois, une guerre avec beaucoup de bonheur. Enfin le comte de Pappenheim s'approcha de la ville, aprs son expdition contre le duc de Saxe-Lauenbourg. Il dlogea, en peu de temps, de toutes les redoutes environnantes, les troupes de l'administrateur, lui coupa ainsi toute communication avec la Saxe, et entreprit srieusement le sige de la ville. Tilly survint bientt aprs; il somma l'administrateur, dans un crit menaant, de ne pas rsister plus longtemps l'dit de restitution, de se soumettre aux ordres de l'empereur, et de rendre Magdebourg. La rponse du prince fut vive et hardie, et dcida le gnral imprial lui faire prouver la force de ses armes. Cependant, le sige fut encore retard quelque temps, cause des progrs de Gustave-Adolphe, qui appelrent d'un autre ct le gnral de l'empereur, et la jalousie des gnraux, qui commandaient en son absence, laissa la ville un rpit de quelques mois. Enfin, le 30 mars 1631, Tilly reparut, et, ds ce moment, le sige fut pouss avec vigueur. Tous les ouvrages extrieurs furent emports en peu de temps. Falkenberg avait lui-mme retir les postes inutilement exposs et fait rompre le pont de l'Elbe. Comme on n'avait pas assez de troupes pour dfendre une si vaste place avec ses faubourgs, on abandonna ceux de Sudenbourg et de Neustadt l'ennemi, qui aussitt les rduisit en cendres. Pappenheim se spara de Tilly et passa l'Elbe, prs de Schoenebeck, pour attaquer la ville de l'autre ct. La garnison, affaiblie par les combats livrs prcdemment dans les ouvrages extrieurs, ne s'levait pas plus de deux mille fantassins et quelques centaines de cavaliers, nombre bien faible pour une place si tendue, et qui de plus tait irrgulire. Pour suppler ce manque de dfenseurs, on arma les bourgeois: ressource dsespre, qui fit plus de mal que de bien. Les bourgeois, dj par eux-mmes trs-mdiocres soldats, perdirent la ville par leur dsunion. Le pauvre voyait avec peine qu'on rejett sur lui seul toutes les charges, qu'on l'expost seul toutes les fatigues, tous les dangers, tandis que le riche envoyait ses valets et se donnait du bon temps dans sa maison. Le mcontentement clata enfin en murmures universels; l'indiffrence prit la place du zle; le dgot et la ngligence dans le service, celle de l'attention vigilante. La division des esprits, jointe aux progrs de la disette, donna lieu insensiblement des rflexions dcourageantes; plusieurs commencrent s'effrayer de leur entreprise tmraire, trembler devant la toute-puissance de Ferdinand, contre qui l'on avait engag la lutte. Mais le fanatisme religieux, l'ardent amour de la libert, une rpugnance invincible pour le nom de l'empereur, l'espoir vraisemblable d'une dlivrance prochaine, cartrent toute ide de capitulation; et, si divis que l'on ft sur tout le reste, on tait unanime pour se dfendre jusqu' la dernire extrmit. L'esprance des assigs de se voir dlivrs se fondait sur les plus grandes probabilits. Ils connaissaient l'armement de l'Union de Leipzig; ils connaissaient l'approche de Gustave-Adolphe. Les princes et le roi de Sude taient galement intresss au salut de Magdebourg, et quelques jours de marche pouvaient amener ce dernier devant leurs murs. Le comte Tilly n'ignorait rien de tout cela, et voil pourquoi il s'efforait tant de s'emparer de la ville, par quelque moyen que ce ft. Dj il avait envoy, pour la sommer de se rendre, un trompette avec diverses dpches l'administrateur, au commandant et aux magistrats; mais on lui avait rpondu qu'on mourrait plutt que de se rendre. Une vigoureuse sortie des bourgeois lui prouva que le courage des assigs n'tait rien moins que refroidi; et l'arrive du roi Potsdam, les courses des Sudois jusqu'aux murs de Zerbst, devaient inspirer des alarmes Tilly et les plus belles esprances aux habitants de Magdebourg. Un deuxime trompette, qu'il leur envoya, et le ton plus mesur de son style, affermirent encore leur confiance, mais pour les plonger dans une incurie d'autant plus profonde. Cependant, les assigeants avaient pouss leurs approches jusqu'aux fosss de la ville, et les batteries qu'ils avaient dresses foudroyaient les remparts et les tours. Une tour s'croula entirement, mais sans donner plus de facilit pour l'attaque, parce qu'elle ne tomba point dans le foss et se coucha de ct sur le rempart. Malgr le bombardement continuel, les murs avaient peu souffert, et l'effet des boulets rouges, qui devaient incendier la ville, tait rendu nul par des dispositions excellentes. Mais la provision de poudre des assigs s'puisait, et l'artillerie de la place cessa peu peu de rpondre au feu des assigeants. Avant qu'on et eu le temps de prparer de nouvelle poudre, Magdebourg devait tre ncessairement dlivr ou perdu. Jamais les habitants n'avaient eu tant d'espoir: tous les regards se tournaient avec une ardente impatience vers le point de l'horizon o devaient flotter les drapeaux sudois. Gustave-Adolphe tait assez proche pour arriver en trois jours devant la ville. La scurit augmente avec la confiance, et tout contribue la fortifier. Le 9 mai, la canonnade ennemie cesse tout coup; plusieurs batteries sont dgarnies de leurs pices. Un silence de mort rgne dans le camp des Impriaux. Tout persuade aux assigs que leur dlivrance approche. La plupart des bourgeois et des soldats de garde sur le rempart abandonnent leur poste de grand matin, pour se livrer une fois enfin, aprs un long travail, aux douceurs du sommeil: mais ce sommeil leur cota cher, et le rveil fut affreux! Tilly avait enfin renonc l'esprance d'emporter la place, avant l'arrive des Sudois, en suivant toujours le mme plan d'attaque. Il rsolut donc de lever son camp, mais de tenter encore auparavant un assaut gnral. Les difficults taient grandes: il n'y avait point de brche praticable, et les ouvrages taient peine endommags. Mais le conseil de guerre, que Tilly rassembla, se dclara pour l'assaut, en s'appuyant sur l'exemple de Mastricht, qu'on avait emport par escalade, au point du jour, tandis que les bourgeois et les soldats taient livrs au sommeil. L'assaut fut rsolu, et l'on dcida d'attaquer sur quatre points la fois. La nuit du 9 au 10 fut consacre entirement aux prparatifs ncessaires. Toutes les dispositions taient prises, et l'on attendait le signal convenu, que le canon devait donner cinq heures du matin. Il fut donn en effet, mais seulement deux heures plus tard, parce que Tilly, qui se dfiait encore du succs, avait rassembl une seconde fois le conseil de guerre. Pappenheim reut l'ordre d'attaquer les ouvrages du faubourg de Neustadt: un mur inclin, un foss sans eaux et peu profond, le favorisaient. La plupart des bourgeois et des soldats avaient quitt les retranchements; le petit nombre qui restait tait plong dans le sommeil: il ne fut donc pas difficile Pappenheim d'escalader le premier le rempart. Falkenberg frapp soudain du bruit de la mousqueterie, accourt de l'htel de ville, o il tait occup expdier le deuxime trompette de Tilly; il s'lance, avec une poigne de monde qu'il a pu ramasser, vers la porte de Neustadt, que l'ennemi a dj emporte. Repouss de ce ct, le brave gnral vole sur un autre point, o un deuxime parti d'Impriaux est prs d'escalader les murailles. Sa rsistance est vaine: peine le combat est-il engag, que les balles ennemies le couchent par terre. La violence de la fusillade, le son du tocsin, le tumulte croissant, veillent enfin les bourgeois et les avertissent du danger qui les menace. Ils se couvrent la hte de leurs habits, saisissent leurs armes, et, dans leur aveugle stupeur, se prcipitent au-devant de l'ennemi. On aurait pu esprer encore de le repousser, mais le commandant tait tu: point de plan d'attaque; point de cavalerie, pour pntrer dans les rangs en dsordre; enfin plus de poudre pour continuer le feu. Deux autres portes, o jusque-l l'ennemi ne s'tait pas encore montr, sont dgarnies de leurs dfenseurs, qu'on veut porter dans la ville, o le danger est plus pressant. L'ennemi profite promptement du dsordre qui nat de l, pour attaquer aussi ces postes. La rsistance est vive et opinitre; mais enfin quatre rgiments impriaux, matres du rempart, prennent dos les Magdebourgeois et achvent leur dfaite. Un brave capitaine, nomm Schmidt, qui, dans cette confusion gnrale, mne encore une fois l'ennemi les plus rsolus, est assez heureux pour le repousser jusqu' la porte; mais il tombe mortellement bless, et avec lui disparat la dernire esprance de Magdebourg. Avant midi, tous les ouvrages sont emports, et la ville est au pouvoir de l'ennemi. Deux portes sont alors ouvertes au principal corps d'arme, par ceux qui avaient donn l'assaut, et Tilly fait entrer dans Magdebourg une partie de son infanterie. Elle occupe aussitt les principales rues, et les canons braqus chassent tous les bourgeois dans leurs demeures, pour y attendre leur sort. On ne les laisse pas longtemps incertains; deux mots du comte Tilly fixent le destin de Magdebourg. Un gnral qui aurait eu quelque humanit et vainement recommand la piti de pareilles troupes; mais Tilly ne prit pas mme la peine de l'essayer. Les soldats, devenus, par le silence de leur gnral, matres de la vie de tous les citoyens, se prcipitent dans l'intrieur des maisons pour assouvir sans frein tous les dsirs de leur brutalit. Quelques Allemands furent touchs par les prires de l'innocence; la fureur des Wallons de Pappenheim fut sourde et impitoyable. A peine ce massacre avait-il commenc, que les autres portes s'ouvrirent, et toute la cavalerie, les bandes froces des Croates, furent lches sur cette malheureuse ville. Alors commena une scne de carnage pour laquelle l'histoire n'a point de langage, ni la posie de pinceaux. L'enfance innocente, la vieillesse infirme, la jeunesse, le sexe, la condition, la beaut, rien ne peut dsarmer la rage du vainqueur. Des femmes sont maltraites dans les bras de leurs maris, des filles aux pieds de leurs pres: le sexe sans dfense n'a que le privilge d'tre victime d'une double rage. Point de retraite assez cache, assez sainte, pour chapper aux recherches infatigables de la cupidit. On trouva cinquante-trois femmes dcapites dans une glise. Les Croates s'amusaient jeter les enfants dans les flammes, les Wallons de Pappenheim percer les nourrissons sur le sein de leurs mres. Quelques officiers de la Ligue, rvolts de cet affreux spectacle, osrent demander au comte Tilly qu'il voult bien arrter le massacre. Revenez dans une heure, rpondit-il. Je verrai alors ce que j'aurai faire. Il faut que le soldat ait quelque chose pour ses dangers et sa peine. Ces horreurs continurent, avec la mme rage, jusqu'au moment o les flammes et la fume arrtrent enfin la rapacit. Pour augmenter le trouble et briser la rsistance des habitants, on avait tout d'abord mis le feu en plusieurs endroits. Il s'leva un orage, qui rpandit les flammes dans toute la ville avec une rapidit dvorante, et rendit l'embrasement gnral. La presse tait effroyable, au milieu de la fume et des cadavres, des glaives tincelants, des ruines croulantes et des ruisseaux de sang. L'air tait brlant, et la chaleur insupportable contraignit enfin ces bourreaux eux-mmes se rfugier dans leur camp. En moins de douze heures, cette ville populeuse, grande et forte, une des plus belles de l'Allemagne, fut rduite en cendres, l'exception de deux glises et de quelques masures. L'administrateur Christian-Guillaume, couvert de blessures, fut fait prisonnier avec trois bourgmestres. Beaucoup de braves officiers et de magistrats avaient trouv, en combattant, une mort digne d'envie. Quatre cents des plus riches bourgeois furent arrachs la mort par l'avarice des officiers ennemis, qui voulaient tirer d'eux de fortes ranons. Au reste, on ne vit gure que des officiers de la Ligue montrer cette sorte d'humanit, et l'aveugle barbarie du soldat imprial les fit regarder comme des anges sauveurs. A peine la fureur de l'incendie fut-elle un peu calme, que les bandes impriales revinrent, avec une avidit nouvelle, fouiller la cendre et les dcombres. Plusieurs prirent suffoqus par la vapeur; beaucoup firent un riche butin, les bourgeois ayant cach dans les caves ce qu'ils avaient de plus prcieux. Le 13 mai, Tilly parut enfin lui-mme dans la ville, aprs qu'on eut nettoy les principales rues des ruines et des cadavres. Ce fut une scne horrible, affreusement rvoltante, qui s'offrit alors aux regards de l'humanit! Des vivants se relevaient parmi des monceaux de morts; des enfants erraient et l et cherchaient leurs parents avec des cris qui dchiraient l'me; des nourrissons suaient encore le sein maternel, que la mort avait glac. Pour dgager les rues, il fallut jeter dans l'Elbe plus de six mille cadavres; les flammes avaient dvor bien plus encore de morts et de vivants. On fait monter trente mille tout le nombre des victimes. L'entre solennelle du gnral, qui eut lieu le 14, mit fin au pillage, et ce qui vivait encore fut pargn. Environ mille personnes furent tires de la cathdrale, o elles avaient pass trois jours et deux nuits, sans nourriture, dans l'attente continuelle de la mort. Tilly leur fit annoncer le pardon et distribuer du pain. Le lendemain, on clbra, dans cette cathdrale, une messe solennelle, et l'on chanta le _Te Deum_ au bruit du canon. Le gnral de l'empereur parcourut les rues cheval, afin de pouvoir mander son matre, comme tmoin oculaire, que, depuis la ruine de Troie et de Jrusalem, il ne s'tait pas vu de pareille victoire. Et cette parole n'avait rien d'exagr, si l'on considre la fois la grandeur, la prosprit, l'importance de la ville dtruite, et la rage de ses dvastateurs. La nouvelle du dsastre de Magdebourg rpandit l'allgresse chez les catholiques, l'horreur et l'effroi dans toute l'Allemagne protestante. La douleur et la colre universelles accusaient le roi de Sude, qui, se trouvant si prs, avec de si grandes forces, avait laiss sans secours cette ville allie. Les plus quitables eux-mmes trouvaient inexplicable cette inaction du roi, et, pour ne pas perdre jamais les coeurs du peuple qu'il tait venu dlivrer, il se vit oblig d'exposer au jugement du monde, dans une apologie, les raisons de sa conduite. Il venait d'attaquer Landsberg, et il s'en tait empar le 16 avril, lorsqu'il apprit le danger de Magdebourg. Aussitt il rsolut de dlivrer cette place, serre de si prs, et marcha vers la Spre avec toute sa cavalerie et dix rgiments d'infanterie. La situation o ce roi se trouvait en Allemagne lui faisait une loi, loi inviolable de prudence, de ne jamais faire un pas en avant sans avoir assur ses derrires. Il fallait qu'il traverst avec toutes les prcautions de la dfiance un pays o il tait environn d'amis quivoques et d'ennemis dclars et puissants; un seul pas inconsidr pouvait lui couper toute communication avec son royaume. Dj l'lecteur de Brandebourg avait ouvert sa forteresse de Cstrin aux Impriaux fugitifs et l'avait ferme aux Sudois qui les poursuivaient. Si maintenant Gustave tait malheureux contre Tilly, ce mme lecteur pouvait encore ouvrir ses forteresses aux troupes de l'empereur, et le roi, ayant des ennemis devant et derrire lui, tait perdu sans ressource. Pour n'tre pas expos ce hasard, dans l'entreprise qu'il voulait alors excuter, il demandait, avant de marcher au secours de la ville assige, que les deux forteresses de Cstrin et de Spandau lui fussent remises par l'lecteur jusqu' la dlivrance de Magdebourg. Rien ne paraissait plus juste que cette demande. L'important service que Gustave-Adolphe avait rendu peu auparavant l'lecteur, en chassant les Impriaux du Brandebourg, semblait lui donner des droits sa reconnaissance, et la conduite des Sudois en Allemagne jusqu' ce jour tait un titre sa confiance. Mais, en livrant ses places fortes au roi de Sude, l'lecteur le rendait, en quelque sorte, matre de son pays, et rompait en mme temps avec Ferdinand, exposant ainsi ses tats aux vengeances futures des armes impriales. Longtemps Georges-Guillaume fut cruellement combattu en lui-mme, mais enfin la pusillanimit et l'gosme parurent l'emporter. Insensible au sort de Magdebourg, indiffrent pour la religion et la libert allemande, il ne vit rien que son propre danger, et son apprhension fut porte au comble par son ministre Schwarzenberg, secrtement sold par l'empereur. Cependant, les troupes sudoises s'approchrent de Berlin, et le roi alla loger chez l'lecteur. Quand il vit la timide hsitation de ce prince, il ne put contenir son indignation. Je marche vers Magdebourg, lui dit-il, non dans mon intrt, mais dans celui des vangliques. Si personne ne veut m'aider, je fais retraite sur-le-champ, j'offre un accommodement l'empereur, et je reprends le chemin de Stockholm. Je suis assur que l'empereur fera avec moi une paix aussi avantageuse que je pourrai le dsirer; mais que Magdebourg succombe, qu'il n'ait plus rien craindre de moi, et vous verrez ce qui vous arrivera! Cette menace jete propos, peut-tre aussi la vue de l'arme sudoise, qui tait assez puissante pour procurer de force son matre ce qu'on refusait de lui accorder de bonne grce, dcidrent enfin l'lecteur remettre Spandau dans les mains du roi de Sude. Deux chemins s'offraient alors Gustave pour gagner Magdebourg: l'un le menait au couchant, travers un pays puis, et des troupes ennemies qui pouvaient lui disputer le passage de l'Elbe; l'autre au sud, par Dessau ou Wittenberg, o il trouvait des ponts pour passer le fleuve et pouvait tirer des vivres de la Saxe. Mais il fallait le consentement de Jean-Georges, qui lui inspirait une juste dfiance. Avant de se mettre en marche, il fit donc demander ce prince le libre passage et des vivres pour ses troupes, qu'il payerait comptant. Sa demande fut rejete; aucune reprsentation ne put faire abandonner l'lecteur son systme de neutralit. Ce dbat durait encore, lorsque arriva la nouvelle du sort affreux de Magdebourg. Tilly l'annona du ton d'un vainqueur tous les princes protestants, et ne perdit pas un moment pour profiter de son mieux de la terreur gnrale. L'autorit de l'empereur, considrablement dchue depuis les progrs de Gustave, se releva, plus formidable que jamais, aprs ce coup dcisif; et ce changement se rvla aussitt dans le langage imprieux qu'il fit entendre aux membres protestants de l'Empire. Par une dcision souveraine, il cassa les rsolutions de l'alliance de Leipzig; un dcret imprial abolit l'alliance elle-mme; tous les membres rebelles taient menacs du sort de Magdebourg. Comme excuteur de ce dcret imprial, Tilly fit marcher aussitt des troupes contre l'vque de Brme, qui tait membre de l'alliance de Leipzig et avait lev des soldats. L'vque, effray, les livra sur-le-champ Tilly et signa la cassation des arrts de Leipzig. Une arme impriale, qui revenait d'Italie dans ce temps-l mme, sous les ordres du comte de Frstenberg, traita de mme l'administrateur de Wurtemberg. Il fallut que le duc se soumt l'dit de restitution et tous les dcrets de l'empereur, et qu'en outre il lui payt pour l'entretien de ses troupes un subside annuel de cent mille cus. Des charges pareilles furent imposes aux villes d'Ulm et de Nuremberg, aux cercles de Franconie et de Souabe. La main de l'empereur s'appesantissait terriblement sur l'Allemagne. La soudaine prpondrance qu'il dut cet vnement, fonde sur l'apparence plus que sur la ralit, l'entrana au del des bornes de la modration, o il s'tait renferm jusqu'alors, et l'gara dans des mesures violentes et prcipites, qui firent cesser enfin, l'avantage de Gustave-Adolphe, l'indcision des princes allemands. Aussi malheureuses donc que furent pour les protestants les premires suites du sanglant triomphe de Tilly, aussi avantageux furent ses effets loigns. La premire surprise fit bientt place une active indignation; le dsespoir donna des forces, et la libert allemande sortit des cendres de Magdebourg. Parmi les princes qui avaient form l'alliance de Leipzig, l'lecteur de Saxe et le landgrave de Hesse taient de beaucoup les plus redoutables, et l'autorit de l'empereur n'tait pas assure dans ces contres, tant qu'il ne les voyait pas dsarms. Tilly tourna d'abord ses armes contre le landgrave et marcha incontinent de Magdebourg sur la Thuringe. Dans cette expdition, les territoires de la Saxe-Ernestine et de Schwarzbourg furent horriblement maltraits. Frankenhausen fut pill impunment et rduit en cendres par les soldats de Tilly, sous les yeux mmes de leur gnral. Les malheureux paysans furent cruellement punis de ce que leur matre favorisait les Sudois. Erfurt, la clef du pays entre la Saxe et la Franconie, fut menac d'un sige, mais s'en racheta par une livraison volontaire de vivres et une somme d'argent. De l, Tilly dpcha un envoy au landgrave de Hesse-Cassel, pour le sommer de licencier ses troupes sans dlai et de renoncer l'alliance de Leipzig, de recevoir des rgiments impriaux dans ses domaines et ses places fortes, de payer des contributions et de se dclarer ami ou ennemi. C'est ainsi qu'un prince de l'Empire germanique se vit traiter par un officier de l'empereur. Mais cette exigence excessive tirait un poids effrayant des forces militaires dont elle tait accompagne, et le rcent souvenir du sort affreux de Magdebourg ajoutait ncessairement son effet. L'intrpidit avec laquelle le landgrave rpondit cette injonction n'en mrite que plus d'loges. Il n'tait nullement dispos, dit-il, avoir des soldats trangers dans ses places fortes et dans sa rsidence. Ses troupes, il en avait besoin. Contre une attaque il saurait se dfendre. Si le gnral Tilly manquait d'argent et de vivres, il n'avait qu' prendre le chemin de Munich, o il trouverait l'un et l'autre en abondance. L'irruption de deux troupes d'Impriaux dans la Hesse fut la suite immdiate de cette rponse provoquante; mais le landgrave sut si bien prendre ses mesures, qu'il les empcha de rien faire de considrable. Tilly tait sur le point de les suivre avec toutes ses forces, et la malheureuse contre aurait pay bien cher la fermet de son prince, si les mouvements du roi de Sude n'avaient rappel propos le gnral de l'empereur. Gustave-Adolphe avait appris la ruine de Magdebourg avec la plus vive douleur. Son affliction fut encore augmente par la rclamation de Georges-Guillaume, qui redemandait, conformment au trait, la forteresse de Spandau. La perte de Magdebourg avait plutt fortifi qu'affaibli les motifs qui rendaient si importante pour le roi la possession de cette place. Plus il voyait approcher la ncessit d'une bataille dcisive contre Tilly, moins il pouvait se rsoudre renoncer au seul refuge qui lui restt en cas de revers. Aprs avoir puis vainement les reprsentations et les prires auprs de l'lecteur de Brandebourg, voyant plutt sa froideur augmenter de jour en jour, il envoya enfin son commandant l'ordre d'vacuer Spandau; mais il dclara en mme temps que, ds ce jour, l'lecteur serait trait en ennemi. Pour appuyer cette dclaration, il parut devant Berlin avec toute son arme. Je ne veux pas tre moins bien trait que les gnraux de l'empereur, dit-il aux dputs que le prince effray avait envoys dans son camp. Votre matre les a reus dans ses tats, a pourvu tous leurs besoins, leur a livr toutes les places qu'ils ont voulues, et, par toutes ces complaisances, il n'a pu en obtenir pour son peuple un traitement plus humain. Tout ce que je lui demande, moi, c'est la sret, une somme d'argent mdiocre, et du pain pour mes troupes. Je lui promets en change de protger ses tats et d'loigner de lui la guerre. Mais je suis forc d'insister sur tous ces points: que mon frre l'lecteur dcide promptement s'il veut m'avoir pour ami ou voir sa capitale livre au pillage. Ce ton rsolu fit impression, et les canons braqus contre la ville dissiprent tous les doutes de Georges-Guillaume. Peu de jours aprs, une alliance fut signe: l'lecteur promettait une contribution de trente mille cus par mois, laissait Spandau dans les mains de Gustave et s'engageait ouvrir aussi en tout temps Cstrin ses troupes. Cette alliance, dsormais dcide, entre l'lecteur de Brandebourg et la Sude, ne fut pas mieux reue Vienne que ne l'avait t auparavant celle du duc de Pomranie; mais les revers que ses armes prouvrent bientt aprs ne permirent pas l'empereur de tmoigner autrement que par des paroles son mcontentement. La joie que le roi ressentit de cet heureux succs s'accrut bientt par l'agrable nouvelle que Greifswalde, la seule place forte que les Impriaux possdassent encore en Pomranie, avait capitul, et que tout le pays tait enfin dlivr de ces cruels ennemis. Il reparut lui-mme dans le duch et jouit du dlicieux spectacle de la joie universelle, qui tait son ouvrage. Un an s'tait coul depuis que Gustave-Adolphe avait mis le pied sur le sol de l'Allemagne, et cet anniversaire fut clbr dans tout le duch de Pomranie par un jour solennel d'actions de grces. Peu auparavant, le czar de Moscovie l'avait fait saluer par ses ambassadeurs, chargs de lui renouveler l'amiti de leur matre et mme de lui offrir des troupes auxiliaires. Il dut se fliciter d'autant plus de ces dispositions pacifiques des Russes, qu'il tait pour lui d'une extrme consquence de n'tre pas inquit par l'inimiti d'un voisin durant la prilleuse guerre qu'il allait affronter. Bientt aprs, la reine Marie-lonore, son pouse, dbarqua en Pomranie avec un renfort de huit mille Sudois, et le marquis d'Hamilton lui amena dix mille Anglais: vnement qui doit tre d'autant moins pass sous silence que c'est l tout ce que l'histoire peut rapporter des exploits de cette nation pendant la guerre de Trente ans. Pendant l'expdition de Tilly dans la Thuringe, Pappenheim occupait le territoire de Magdebourg, mais il n'avait pu empcher les Sudois de passer l'Elbe diverses reprises, de tailler en pices quelques dtachements impriaux et de prendre possession de plusieurs places. Lui-mme, alarm de l'approche du roi il rappela le comte Tilly de la manire la plus pressante et le dcida, en effet, revenir, marches forces, Magdebourg. Tilly assit son camp en de du fleuve, Wolmirstdt; Gustave avait le sien du mme ct, prs de Werben, non loin du confluent du Havel et de l'Elbe. Tilly, ds son arrive, eut des sujets d'alarme. Les Sudois dispersrent trois de ses rgiments, qui taient posts dans des villages, loin du corps d'arme; enlevrent la moiti de leurs bagages et brlrent le reste. Vainement Tilly s'avana une porte de canon du camp de Gustave, pour lui prsenter la bataille. Le roi, plus faible de moiti que les ennemis, l'vita sagement. Son camp tait trop fort pour permettre l'ennemi une attaque: tout se rduisit une canonnade et quelques escarmouches, dans lesquelles les Sudois eurent toujours l'avantage. Pendant sa retraite sur Wolmirstdt, l'arme de Tilly perdit beaucoup de monde par les dsertions. Depuis le massacre de Magdebourg, la fortune le fuyait. En revanche, elle accompagnait constamment le roi de Sude. Tandis qu'il tait camp Werben, tout le Mecklembourg, la rserve d'un petit nombre de places, fut conquis par son gnral Tott et par le duc Adolphe-Frdric; et Gustave eut la royale jouissance de rtablir les deux princes dans leurs tats. Il se rendit lui-mme Gustrow, o se fit la rintgration, pour relever par sa prsence l'clat de la crmonie. Les ducs, ayant entre eux leur sauveur et autour d'eux un brillant cortge de princes, firent une entre solennelle, dont la joie des sujets fit la plus touchante des ftes. Bientt aprs son retour Werben, Gustave vit paratre dans son camp le landgrave de Hesse-Cassel, qui venait conclure avec lui une troite alliance offensive et dfensive. Ce fut le premier prince rgnant d'Allemagne qui se dclara librement et ouvertement contre l'empereur; il y tait entran, il est vrai, par les plus solides raisons. Le landgrave Guillaume s'engagea traiter les ennemis du roi comme les siens, lui ouvrir ses villes et tout son pays, lui fournir des vivres et toutes les choses ncessaires. De son ct, le roi se dclara son ami et son protecteur, et promit de ne conclure aucune paix sans avoir obtenu de l'empereur pleine satisfaction pour le landgrave. Les deux parties tinrent loyalement leur parole. Pendant cette longue guerre, Hesse-Cassel demeura fidle jusqu' la fin l'alliance sudoise, et eut sujet, la paix de Westphalie, de se fliciter de l'amiti de la Sude. Tilly, qui la dmarche hardie du landgrave ne resta pas longtemps inconnue, envoya contre lui le comte Fugger, avec quelques rgiments, et il essaya en mme temps d'exciter par des lettres provocatrices les sujets hessois se soulever contre leur matre. Ses lettres produisirent aussi peu d'effet que ses rgiments, qu'il eut lieu de regretter ensuite, la bataille de Breitenfeld: les tats de Hesse ne pouvaient hsiter longtemps entre le dfenseur de leurs proprits et le brigand qui les ravageait. Mais ce qui alarmait bien davantage le gnral de l'empereur, c'taient les sentiments quivoques de l'lecteur de Saxe, qui, malgr la dfense impriale, continuait ses armements et maintenait l'alliance de Leipzig. A cause du voisinage du roi de Sude et de l'imminence d'une bataille dcisive, Tilly jugeait trs-dangereux de laisser en armes la Saxe lectorale, prte chaque instant se dclarer pour les ennemis. Il venait d'tre renforc par vingt-cinq mille hommes de vieilles troupes que Frstenberg lui avait amenes. Plein de confiance en ses forces, il crut pouvoir dsarmer l'lecteur par la simple menace de son arrive, ou du moins le vaincre sans peine. Mais, avant de quitter son camp de Wolmirstdt, il le fit sommer par une dputation, envoye cet effet, d'ouvrir ses tats aux troupes impriales et de licencier les siennes, ou de les runir celles de l'empereur, pour chasser, avec elles, Gustave-Adolphe de l'Allemagne. Il lui rappelait que jusqu' ce jour la Saxe lectorale avait t plus mnage que tous les autres pays de l'Allemagne, et le menaait, en cas de refus, de la plus terrible dvastation. Tilly avait choisi pour cette sommation imprieuse le moment le plus dfavorable. La destruction de Magdebourg, les excs des Impriaux dans la Lusace, les mauvais traitements essuys par les allis et les coreligionnaires de l'lecteur, tout se runissait pour exciter la colre de ce dernier contre Ferdinand. Le voisinage de Gustave-Adolphe, quelque peu de droit qu'il et la protection de ce prince, animait son courage. Il refusa de recevoir les Impriaux et dclara sa ferme rsolution de rester sous les armes. Quelle que ft sa surprise, ajouta-t-il, de voir l'arme impriale marcher contre ses tats dans un moment o elle avait assez faire poursuivre le roi de Sude, il ne pouvait croire cependant que, au lieu des rcompenses promises et mrites, on le payerait d'ingratitude en ruinant son pays. Au dpart des envoys de Tilly, qu'il avait traits magnifiquement, il s'expliqua en termes plus clairs encore. Messieurs, leur dit-il, je vois bien que l'on songe mettre aussi enfin sur la table les confitures de Saxe, longtemps rserves; mais on a coutume de servir avec elles des noix et des plats de parade qui sont durs mordre: prenez bien garde de vous y casser les dents. Tilly partit alors de son camp, s'avana jusqu' Halle, en faisant d'effroyables ravages, et, de l, fit renouveler sa sommation l'lecteur, en termes plus pressants encore et plus menaants. Quand on se rappelle les sentiments de ce prince, qui, par inclination personnelle et par les instigations de ses ministres vendus, tait dvou l'intrt de l'Autriche, mme au mpris de ses plus saints devoirs, et qui s'tait si facilement laiss rduire l'inaction, on est forc de s'tonner que l'empereur ou ses ministres fussent assez aveugls pour abandonner leur premier systme de conduite dans le moment le plus critique, et pousser bout par une conduite violente un prince si facile mener. Ou tait-ce peut-tre l l'intention de Tilly? Se proposait-il de changer un ami douteux en ennemi dclar, afin d'tre par l dispens des mnagements que les ordres secrets de l'empereur lui avaient imposs jusqu'alors pour les tats de ce prince? tait-ce peut-tre l'intention de Ferdinand lui-mme de pousser l'lecteur une dmarche hostile, pour tre quitte de ses obligations et mettre nant, sans qu'il pt se plaindre, un compte onreux? Quoi qu'il en soit, on n'en doit pas moins s'tonner de voir Tilly assez tmraire pour oser, en prsence d'un redoutable ennemi, s'en faire un nouveau, et assez ngligent pour ne pas s'opposer la jonction de leurs forces. Jean-Georges, rduit au dsespoir par l'entre de Tilly sur son territoire, se jeta, non sans une vive rpugnance, dans les bras du roi de Sude. Aussitt aprs avoir congdi la premire dputation de Tilly, il avait envoy en toute hte son feld-marchal d'Arnheim au camp de Gustave, pour demander un prompt secours ce monarque, qu'il avait si longtemps nglig. Le roi renferma en lui-mme la joie que lui causait ce dnoment ardemment souhait. J'en suis fch pour l'lecteur, rpondit-il l'envoy avec une froideur simule. S'il avait eu gard mes reprsentations ritres, ses tats n'auraient pas vu l'ennemi, et Magdebourg existerait encore. Maintenant que l'extrme ncessit ne laisse aucune autre ressource, on se tourne vers le roi de Sude. Mais dites votre matre que je n'ai nulle envie de me perdre, moi et mes allis, pour l'amour de l'lecteur de Saxe. D'ailleurs, qui me garantira la fidlit d'un prince dont les ministres sont aux gages de l'Autriche et qui m'abandonnera ds que l'empereur voudra bien le flatter et retirer ses troupes? Tilly vient de recevoir des renforts considrables, mais qui ne m'empcheront point de marcher lui hardiment, aussitt que mes derrires seront couverts. Le ministre saxon ne sut que rpondre ces reproches, sinon que le mieux serait d'ensevelir le pass dans l'oubli. Il pressa le roi de s'expliquer sur les conditions auxquelles il consentirait venir au secours de la Saxe, et rpondit d'avance qu'elles seraient acceptes. Je demande, rpondit Gustave, que l'lecteur me remette la forteresse de Wittenberg, me donne en otage l'an de ses fils, paye mes troupes trois mois de solde et me livre les tratres qui sigent dans son conseil. A ces conditions, je suis prt le secourir. Non-seulement Wittenberg, s'cria l'lecteur, en apprenant cette rponse et en renvoyant son ministre dans le camp sudois, non-seulement Wittenberg, mais Torgau et toute la Saxe lui sont ouverts; je lui donne en otage toute ma famille, et, si cela ne suffit pas, je m'offre moi-mme. Courez, et dites-lui que je suis prt lui livrer les tratres qu'il me nommera, payer son arme la solde qu'il demande, sacrifier mes biens et ma vie pour la bonne cause. Le roi n'avait voulu que mettre l'preuve les nouveaux sentiments de l'lecteur: touch de sa sincrit, il retira ses dures conditions. La dfiance que l'on me tmoigna, dit-il, quand je voulus marcher la dlivrance de Magdebourg, avait veill la mienne. Aujourd'hui, la confiance de l'lecteur mrite que j'y rponde. Qu'il paye seulement un mois de solde mes troupes: j'espre mme le ddommager de cette avance. Aussitt que l'alliance fut conclue, le roi passa l'Elbe et se runit aux Saxons ds le jour suivant. Au lieu d'empcher cette jonction, Tilly avait march sur Leipzig, qu'il somma de recevoir garnison impriale. Dans l'espoir d'une prompte dlivrance, le commandant, Jean de la Pforta, fit des prparatifs de dfense et brla le faubourg de Halle. Mais le mauvais tat des fortifications rendit la rsistance inutile, et, ds le deuxime jour, les portes de la ville furent ouvertes. Tilly s'tait log dans la maison d'un fossoyeur, la seule qui ft reste debout dans le faubourg; c'est l qu'il signa la capitulation, c'est l qu'on rsolut d'attaquer le roi de Sude. A la vue des crnes et des ossements que le possesseur de la maison avait fait peindre sur les murailles, Tilly changea de couleur. Leipzig, contre toute attente, prouva un traitement favorable. Cependant, le roi de Sude et l'lecteur de Saxe tinrent Torgau un grand conseil de guerre, auquel assista l'lecteur de Brandebourg. Il s'agissait de prendre une rsolution qui allait fixer irrvocablement le sort de l'Allemagne et de la religion vanglique, la fortune de plusieurs peuples et celle de leurs princes. L'anxit de l'attente, qui oppresse mme le coeur des hros avant une grande rsolution, parut troubler tout coup l'me de Gustave-Adolphe. Si nous nous dcidons maintenant une bataille, dit le roi, l'enjeu n'est pas moins qu'une couronne et deux chapeaux d'lecteur. La fortune varie, et la volont impntrable du Ciel peut, cause de nos pchs, donner la victoire l'ennemi. A la vrit, mon royaume, s'il devait perdre et mon arme et moi, aurait encore des moyens de dfense: l'loignement, une flotte considrable, des frontires bien gardes, les armes d'un peuple belliqueux, le garantiraient du moins des derniers malheurs; mais o est le salut pour vous, qui avez l'ennemi sur le dos si la bataille est perdue? Gustave-Adolphe montra la dfiance modeste d'un hros que la confiance de sa force n'aveugle pas sur la grandeur du pril; Jean-Georges, la confiance d'un homme faible qui sent un hros ses cts. Impatient de voir le plus tt possible ses tats dlivrs de deux armes qui leur pesaient, il brlait de livrer une bataille, dans laquelle il n'avait pas perdre d'anciens lauriers. Il parlait de marcher seul avec ses Saxons sur Leipzig et de combattre Tilly. Enfin Gustave se rangea son avis, et l'on rsolut d'attaquer l'ennemi sans dlai, avant qu'il et reu les renforts que lui amenaient les gnraux Altringer et Tiefenbach. L'arme combine sudo-saxonne franchit la Mulda; l'lecteur de Brandebourg retourna dans son pays. Le 7 septembre 1631, les deux armes furent en prsence au point du jour. Tilly, ayant nglig d'craser les Saxons avant leur jonction avec les Sudois, avait rsolu d'attendre ses renforts, qui arrivaient en toute hte, et il avait tabli solidement son camp, non loin de Leipzig, dans une position avantageuse, o il pouvait esprer de n'tre pas forc livrer bataille. Cependant, l'approche des ennemis, les instances du bouillant Pappenheim le dcidrent enfin changer de position et se porter sur la gauche vers les collines qui s'lvent du village de Wahren Lindenthal. Son arme tait range sur une seule ligne au pied de ces hauteurs; son artillerie, distribue sur les collines, pouvait balayer toute la grande plaine de Breitenfeld. De l s'avanait sur deux colonnes l'arme sudo-saxonne, qui avait passer la Lober prs de Podelwitz, village situ devant le front des Impriaux. Pour inquiter leur passage, Pappenheim fut dtach contre eux avec deux mille cuirassiers, mais seulement aprs une longue rsistance de Tilly, et avec l'ordre formel de ne pas engager de combat. Au mpris de cet ordre, Pappenheim en vint aux mains avec l'avant-garde sudoise; mais, aprs une courte lutte, il fut forc la retraite. Pour arrter l'ennemi, il livra Podelwitz aux flammes, ce qui n'empcha point les Sudois et les Saxons d'avancer et de former leur ordre de bataille. Les Sudois, rangs sur deux lignes, occupaient la droite: l'infanterie au centre, distribue en petits bataillons, dont les mouvements taient faciles, et qui pouvaient excuter, sans troubler l'ordre, les plus rapides manoeuvres; la cavalerie sur les ailes, rpartie de mme en petits escadrons, entre lesquels on avait jet plusieurs compagnies de mousquetaires, destines dissimuler le petit nombre des cavaliers et dmonter par leurs dcharges ceux de l'ennemi. Le colonel Teufel commandait le centre, Gustave Horn l'aile gauche, le roi lui-mme la droite, oppose au comte Pappenheim. Les Saxons taient spars des Sudois par un grand intervalle: disposition de Gustave que l'vnement justifia. L'lecteur avait rgl lui-mme le plan de bataille avec son feld-marchal, et le roi s'tait content de l'agrer. Il parat qu'il mit ses soins distinguer la bravoure sudoise de la bravoure saxonne, et l'vnement ne les confondit pas. L'ennemi se dployait, vers le couchant, au pied des hauteurs, sur une ligne immense, assez tendue pour dborder l'arme sudoise, l'infanterie forme en gros bataillons, la cavalerie en escadrons trs-gros aussi et difficiles mouvoir. Tilly avait post son artillerie derrire lui, sur les hauteurs, et se trouvait ainsi command par ses propres boulets, qui dcrivaient leurs paraboles au-dessus de lui. De cette position de l'artillerie, on pourrait presque conclure, si d'ailleurs tous ces dtails sont exacts, que l'intention de Tilly tait plutt d'attendre l'ennemi que de l'attaquer, car il ne pouvait pntrer dans ses rangs sans se jeter sous le feu de ses propres canons. Tilly commandait le centre en personne, Pappenheim l'aile gauche, le comte de Frstenberg la droite. Les troupes de l'empereur et de la Ligue ne montaient pas ensemble plus de trente-quatre ou trente-cinq mille hommes; c'tait aussi le nombre des Sudois et des Saxons runis. Mais un million de soldats de part et d'autre aurait pu rendre la journe plus meurtrire, sans la rendre plus importante et plus dcisive. C'est pour cette journe que Gustave avait travers la Baltique, cherch le pril sur une terre lointaine, confi la fortune infidle sa couronne et sa vie. Les deux plus grands gnraux de leur temps, tous deux jusqu'alors invincibles, allaient soutenir l'un contre l'autre leur dernire preuve dans une lutte longtemps vite: l'un d'eux laissera sa renomme sur le champ de bataille. Les deux moitis de l'Allemagne ont vu avec crainte et tremblement approcher ce jour; le monde entier s'inquite dans l'attente du rsultat, sujet de bndictions ou de larmes pour la lointaine postrit. La fermet, qui jusque-l n'avait jamais abandonn le comte Tilly, lui fit dfaut ce jour-l. Nul dessein arrt de combattre le roi; aussi peu de constance pour viter la bataille. Pappenheim l'entrana contre sa volont. Au dedans de lui luttaient des doutes qu'il n'avait jamais prouvs; de noirs pressentiments obscurcissaient son front, jusque-l toujours serein. Le spectre de Magdebourg semblait planer sur lui. Une canonnade de deux heures ouvrit la bataille. Le vent soufflait du couchant, et, avec la fume de la poudre, il chassait, des terres sches et nouvellement laboures, un nuage de poussire contre les Sudois. Cela dcida Gustave faire l'improviste une conversion vers le nord, et la rapidit de la manoeuvre ne laissa pas l'ennemi le temps de s'y opposer. Enfin Tilly abandonne les hauteurs et risque sa premire attaque contre les Sudois; mais, accueilli par un feu terrible, il se dtourne vers la droite et tombe sur les Saxons avec une telle imptuosit, que leurs rangs sont rompus et que le dsordre s'empare de toute l'arme. L'lecteur lui-mme ne revint de son trouble que dans Eilenbourg. Un petit nombre de rgiments tinrent encore quelque temps sur le champ de bataille et, par leur vigoureuse rsistance, sauvrent l'honneur des Saxons. A peine les vit-on en dsordre, que les Croates se livrrent au pillage, et des courriers furent aussitt expdis Munich et Vienne, pour annoncer la victoire. Pappenheim chargea l'aile droite des Sudois avec toute sa cavalerie, mais sans pouvoir l'branler. Le roi y commandait en personne, et sous lui le gnral Banner. Sept fois Pappenheim renouvela son attaque, et sept fois il fut repouss. Enfin, il prit la fuite, aprs une grande perte, et abandonna le champ de bataille au vainqueur. Cependant Tilly avait terrass le reste des Saxons, et il s'lanait avec ses troupes victorieuses sur l'aile gauche des Sudois. Aussitt qu'il eut remarqu le dsordre de l'arme saxonne, le roi, avec une dcision rapide, avait renforc cette aile de trois rgiments, pour couvrir ses flancs, que la fuite des allis laissait dgarnis. Gustave Horn, qui commandait l, opposa aux cuirassiers de Tilly une vigoureuse rsistance, que ne facilitait pas peu la distribution des fantassins entre les escadrons. Dj l'ennemi commenait faiblir, quand Gustave-Adolphe parut pour dcider la bataille. L'aile gauche des Impriaux tait battue, et les troupes du roi, qui n'avaient plus de combattants devant elles, pouvaient tre mieux employes ailleurs. Il se porta donc sur la gauche, avec son aile droite et le corps de bataille, et attaqua les hauteurs o tait poste l'artillerie ennemie. Elle fut bientt dans ses mains, et l'ennemi eut essuyer le feu de ses propres canons. Foudroye en flanc par l'artillerie, presse de front par les charges terribles des Sudois, l'arme, jusqu'alors invincible, rompit ses rangs. Il ne restait plus de ressource Tilly qu'une prompte retraite; mais cette retraite mme, il fallait la faire travers les ennemis. Le dsordre se mit dans toute l'arme, quatre rgiments excepts, vieux soldats aguerris, qui n'avaient jamais fui du champ de bataille et qui ne voulaient pas plus fuir maintenant. Les rangs serrs, ils se firent jour travers l'arme victorieuse et, toujours combattant, gagnrent un petit bois, o ils firent de nouveau face aux ennemis et rsistrent jusqu' la nuit, jusqu' ce qu'ils fussent rduits six cents hommes. Avec eux s'enfuit tout le reste de l'arme de Tilly: la bataille tait gagne. Gustave-Adolphe se prosterna au milieu des blesss et des morts, et la premire, la plus ardente joie du triomphe s'exhala par une fervente prire. Il fit poursuivre par sa cavalerie l'ennemi en droute, aussi loin que put le permettre la profonde obscurit de la nuit. Le bruit du tocsin mit en mouvement toute la population des villages voisins; point de grce pour le malheureux fuyard qui tombait dans les mains des paysans furieux. Le roi campa, avec le reste de son arme, entre le champ de bataille et Leipzig, car il tait impossible d'attaquer la ville cette mme nuit. Les ennemis avaient laiss sept mille hommes sur la place; plus de cinq mille taient blesss ou prisonniers. Ils avaient perdu toute leur artillerie, tout leur camp, plus de cent drapeaux et tendards. Les Saxons comptaient deux mille morts, les Sudois pas plus de sept cents. La droute des Impriaux fut si complte, que Tilly, dans sa fuite sur Halle et Halberstadt, ne put rallier plus de six cents hommes, et Pappenheim pas plus de quatorze cents. Si rapidement s'tait fondue cette formidable arme, qui peu auparavant faisait trembler encore toute l'Allemagne et l'Italie. Tilly lui-mme ne dut son salut qu'au hasard. Quoique affaibli par plusieurs blessures, il refusait de se rendre un capitaine de cavalerie sudois qui l'avait atteint, et dj celui-ci tait sur le point de le tuer, quand il fut lui-mme abattu d'un coup de pistolet. Mais ce qui tait plus affreux pour Tilly que les blessures et le danger de mort, c'tait la douleur de survivre sa gloire et de perdre en un jour le fruit des travaux de toute sa longue vie. Ses anciennes victoires n'taient plus rien, du moment que lui chappait celle qui devait couronner toutes les autres. Il ne lui restait rien de ses brillants exploits que les maldictions de l'humanit, qui les avaient accompagns. Depuis ce jour, Tilly ne retrouva plus sa srnit, et la fortune ne revint plus lui. Sa dernire consolation, la vengeance, lui fut mme interdite, par l'ordre formel de son matre de ne plus hasarder aucune affaire dcisive. On attribue le malheur de cette journe trois fautes principales, qui sont d'avoir plac son artillerie sur les hauteurs, derrire l'arme, de s'tre ensuite loign de ces hauteurs, et d'avoir laiss l'ennemi se former sans obstacle en ordre de bataille. Mais qu'il et promptement rpar ces fautes, sans l'imperturbable prsence d'esprit et le gnie suprieur de son adversaire! Tilly se sauva prcipitamment de Halle Halberstadt; il y attendit peine la gurison de ses blessures et se porta en toute hte sur le Wser, pour s'y renforcer des garnisons impriales de la basse Saxe. Aussitt que le pril fut pass, l'lecteur de Saxe parut dans le camp sudois. Gustave le remercia d'avoir conseill la bataille, et Jean-Georges, surpris de ce bienveillant accueil, lui promit, dans le premier transport de la joie, la couronne de roi des Romains. Ds le jour suivant, Gustave marcha sur Mersebourg, aprs avoir laiss l'lecteur le soin de reprendre Leipzig. Cinq mille Impriaux, qui taient parvenus se rallier et que le roi de Sude rencontra sur son chemin, furent, les uns taills en pices, les autres faits prisonniers, et la plupart de ceux-ci passrent son service. Mersebourg se rendit sur-le-champ; Halle fut emporte bientt aprs. C'est l que l'lecteur de Saxe, aprs avoir repris Leipzig, vint rejoindre le roi, pour dlibrer sur les oprations futures. On avait la victoire, mais en user sagement tait le seul moyen de la rendre dcisive. L'arme impriale tait dtruite; la Saxe ne voyait plus d'ennemis, et Tilly, fugitif, s'tait retir Brunswick. Le poursuivre jusque-l, c'et t renouveler la guerre dans la basse Saxe, qui se remettait peine des maux de la campagne prcdente. On rsolut donc de porter la guerre dans les pays ennemis, qui, sans dfense et ouverts jusqu' Vienne, semblaient inviter le vainqueur. On pouvait tomber droite sur les tats des princes catholiques, on pouvait pntrer gauche dans les domaines hrditaires de l'empereur et le faire trembler jusque dans sa rsidence. On dcida de suivre l'un et l'autre chemin: il ne restait plus qu' distribuer les rles. Gustave-Adolphe, la tte d'une arme victorieuse, et trouv peu de rsistance de Leipzig Prague, Vienne et Presbourg. La Bohme, la Moravie, l'Autriche, la Hongrie taient sans dfenseurs; dans ces pays, les protestants opprims soupiraient aprs un changement. L'empereur lui-mme n'tait plus en sret dans son palais; dans la terreur d'une premire attaque, Vienne et ouvert ses portes. En dpouillant l'ennemi de ses domaines, on tarissait les sources qui devaient alimenter la guerre, et Ferdinand et accept avec empressement une paix qui aurait loign un ennemi redoutable du coeur de ses tats. Ce plan hardi aurait sduit un conqurant, et le succs l'et peut-tre justifi. Gustave-Adolphe, aussi prvoyant que brave, et plus homme d'tat que conqurant, le rejeta, parce qu'il trouvait poursuivre un but plus lev, et qu'il ne voulait pas tout remettre la fortune et au courage. S'il prenait le chemin de la Bohme, il fallait qu'il abandonnt l'lecteur de Saxe la Franconie et le haut Rhin. Mais Tilly, avec les dbris de l'arme vaincue, avec les garnisons de la basse Saxe et les renforts qu'on lui amenait, commenait former sur le Wser une nouvelle arme, la tte de laquelle il ne pouvait gure tarder longtemps chercher l'ennemi. A un gnral si expriment, on ne pouvait opposer un Arnheim, qui, la bataille de Leipzig, avait donn de ses talents des preuves trs-quivoques. Or, que serviraient Gustave les plus rapides et les plus brillants progrs en Bohme et en Autriche, si Tilly recouvrait sa puissance dans les provinces de l'Empire, s'il ranimait le courage des catholiques par de nouvelles victoires et dsarmait les allis du roi? Que servirait-il d'avoir chass l'empereur de ses tats hrditaires, si, dans le mme temps, Tilly lui conqurait l'Allemagne? Gustave pouvait-il esprer de rduire Ferdinand une plus fcheuse extrmit que n'avait fait, douze annes auparavant, la rvolte de Bohme, qui cependant n'avait point branl la fermet de ce prince ni puis ses ressources, et de laquelle il tait sorti plus redoutable que jamais? Des avantages moins brillants, mais beaucoup plus solides, s'offraient Gustave s'il envahissait en personne le pays de la Ligue. L, son arrive, la tte de ses troupes, tait dcisive. Dans ce temps mme, les princes taient assembls en dite Francfort, au sujet de l'dit de restitution, et Ferdinand y faisait jouer tous les ressorts de son artificieuse politique, pour dcider un accommodement prcipit et dsavantageux les protestants effrays. L'approche de leur dfenseur pouvait seule les exciter une ferme rsistance et ruiner les projets de l'empereur. Gustave-Adolphe pouvait esprer que sa prsence victorieuse runirait tous ces princes mcontents, et que la terreur de ses armes dtacherait les autres de Ferdinand. C'tait l, dans le coeur de l'Allemagne, qu'il trancherait le nerf de la puissance impriale, qui ne pouvait se soutenir sans le secours de la Ligue. De l il pouvait surveiller de prs la France, allie peu sre; et, s'il devait souhaiter, pour l'accomplissement d'un voeu secret, l'amiti des lecteurs catholiques, il fallait avant tout devenir le matre de leur sort, pour s'assurer par de gnreux mnagements des droits leur reconnaissance. Il choisit donc pour lui le chemin de la Franconie et du Rhin, et abandonna l'lecteur de Saxe la conqute de la Bohme. DEUXIME PARTIE LIVRE TROISIME La glorieuse victoire de Gustave-Adolphe prs de Leipzig avait amen un grand changement dans toute la conduite ultrieure de ce monarque, ainsi que dans la manire de penser de ses amis et de ses ennemis. Il venait de se mesurer avec le plus grand gnral de son temps; il avait essay la force de sa tactique et le courage de ses Sudois contre l'lite des troupes impriales, les mieux exerces de l'Europe, et il avait triomph dans cette lutte. Ds ce moment, il prit en lui-mme une ferme confiance, et la confiance est la mre des grandes actions. On remarque dsormais dans toutes les entreprises militaires du roi de Sude une marche plus hardie et plus sre, plus de rsolution dans les situations mme les plus difficiles, un langage plus altier avec son ennemi, avec ses allis une dignit plus fire, et dans sa douceur mme plutt la condescendance du matre. L'essor pieux de son imagination secondait son courage naturel; il confondait volontiers sa cause avec celle du Ciel; il voyait dans la dfaite de Tilly un jugement dcisif de la Divinit contre ses adversaires, et se regardait lui-mme comme un instrument de la vengeance cleste. Laissant loin derrire lui sa couronne et le sol de la patrie, il s'lanait maintenant, sur les ailes de la Victoire, dans l'intrieur de l'Allemagne, qui, depuis des sicles, n'avait point vu dans son sein de conqurant tranger. Le courage guerrier de ses habitants, la vigilance de ses nombreux souverains, ses tats enchans avec art, la multitude de ses places fortes, le cours de ses nombreuses rivires, avaient mis, depuis un temps immmorial, des barrires l'ambition de ses voisins, et, quelque frquents qu'eussent t les orages aux frontires de ce vaste corps politique, l'intrieur avait t prserv de toute invasion trangre. De tout temps, cet Empire avait joui du privilge quivoque de n'avoir d'autre ennemi que lui-mme et de ne pouvoir tre vaincu du dehors. Alors mme, c'tait uniquement la dsunion de ses membres et l'intolrance du fanatisme religieux qui frayaient la route au conqurant sudois pour pntrer au coeur du pays. Elle tait depuis longtemps dtruite, la bonne harmonie des tats, qui seule avait rendu l'Empire invincible, et Gustave-Adolphe emprunta l'Allemagne elle-mme les forces avec lesquelles il soumit l'Allemagne. Il mit profit, avec autant de prudence que de courage, ce que lui offrait la faveur du moment; aussi habile dans le cabinet que sur le champ de bataille, il rompit les trames d'une astucieuse politique, comme il renversait les murailles des villes avec le tonnerre de son artillerie. Il poursuivit irrsistiblement ses victoires d'une extrmit de l'Allemagne l'autre, sans perdre le fil d'Ariane, qui assurait son retour, et, sur les rives du Rhin comme l'embouchure du Lech, il ne cessa jamais d'tre prs de ses tats hrditaires. La consternation que la dfaite de Tilly causa l'empereur et la Ligue catholique pouvait peine surpasser l'tonnement et l'embarras que les allis du roi ressentirent de son bonheur inespr. Ce bonheur tait plus grand qu'ils ne l'avaient prvu, plus grand qu'ils ne l'avaient dsir. Elle tait anantie d'un seul coup, l'arme formidable qui avait arrt ses progrs, qui avait mis des bornes son ambition et qui l'avait rendu dpendant de leur bonne volont. Seul, sans rival, sans adversaire en tat de lui rsister, il occupait maintenant le centre de l'Allemagne. Rien ne pouvait arrter sa course ni borner ses prtentions, si l'ivresse du succs lui donnait la tentation d'en abuser. Si l'on s'tait d'abord alarm de la prpondrance de l'empereur, on n'avait pas maintenant beaucoup moins sujet de tout craindre, pour la constitution de l'Empire, de la violence d'un conqurant tranger, et, pour l'glise catholique d'Allemagne, du zle religieux d'un roi protestant. La dfiance et la jalousie, assoupies pour un temps, chez quelques-unes des puissances allies, par la crainte plus grande qu'elles avaient de l'empereur, se rveillrent bientt, et, peine Gustave-Adolphe avait-il justifi leur confiance par son courage et son bonheur, que dj l'on travaillait de loin la ruine de ses projets. Il lui fallut remporter ses victoires au milieu d'une lutte perptuelle avec les artifices des ennemis et la dfiance de ses propres allis; mais son courage dtermin, sa profonde sagesse se frayrent un chemin travers tous ces obstacles. Tandis que l'heureux succs de ses armes inquitait ses allis plus puissants, la Saxe et la France, il animait le courage des faibles, qui osaient alors, pour la premire fois, laisser paratre leurs vrais sentiments et embrasser ouvertement son parti. Eux qui ne pouvaient ni rivaliser avec la grandeur de Gustave-Adolphe, ni souffrir de son ambition, ils attendaient d'autant plus de la gnrosit de ce puissant ami, qui les enrichissait de la dpouille de leurs adversaires et les protgeait contre l'oppression des puissants. Sa force cachait leur faiblesse, et, insignifiants par eux-mmes, ils acquraient de l'importance par leur union avec le hros sudois. C'tait le cas de la plupart des villes impriales, et, en gnral, des plus faibles entre les membres protestants de l'Empire. Ce furent eux qui conduisirent le roi dans l'intrieur de l'Allemagne et qui couvrirent ses derrires, qui entretinrent ses armes, reurent ses troupes dans leurs places fortes, rpandirent pour lui leur sang dans ses batailles. Ses mnagements habiles pour la fiert allemande, ses manires affables, quelques actes de justice clatants, son respect pour les lois, taient autant de chanes qu'il imposait l'esprit inquiet des protestants d'Allemagne: et les criantes barbaries des Impriaux, des Espagnols et des Lorrains contriburent puissamment mettre sous le jour le plus favorable sa modration et celle de ses troupes. Si Gustave-Adolphe dut son gnie la plus grande partie de ses succs, on ne peut disconvenir toutefois que la fortune et les circonstances le favorisrent puissamment. Il avait pour lui deux grands avantages, qui lui donnaient sur l'ennemi une supriorit dcide. En transportant le thtre de la guerre dans les provinces de la Ligue, en attirant lui la jeunesse de ces contres, en s'enrichissant de leurs dpouilles, en disposant du revenu des princes fugitifs comme de sa proprit, il enlevait l'ennemi tous les moyens de lui rsister avec nergie et se mettait lui-mme en tat d'entretenir, avec peu de dpense, une guerre coteuse. De plus, tandis que ses adversaires, les princes de la Ligue, diviss entre eux, mus par des intrts tout fait diffrents et souvent contraires, agissaient sans accord et, par consquent, aussi sans vigueur; tandis que leurs gnraux manquaient de pleins pouvoirs, leurs soldats de discipline, leurs armes disperses d'ensemble; tandis que chez eux le gnral tait distinct du lgislateur et de l'homme d'tat, les deux qualits se runissaient au contraire dans Gustave-Adolphe. Il tait la source unique de laquelle dcoulait tout pouvoir, l'unique but vers lequel le guerrier l'oeuvre dirigeait ses regards: lui seul tait l'me de tout son parti, l'auteur du plan de guerre et en mme temps l'excuteur. Aussi la cause protestante obtint en lui l'unit et l'harmonie qui manquaient absolument au parti oppos. Il ne faut donc pas s'tonner que, second par de tels avantages, la tte d'une pareille arme, dou d'un tel gnie pour la faire agir, et conduit par une si habile politique, Gustave-Adolphe ft invincible. L'pe dans une main et le pardon dans l'autre, on le voit maintenant parcourir l'Allemagne de l'un l'autre bout, comme conqurant, lgislateur et juge, presque en aussi peu de temps qu'un autre en aurait mis la visiter dans un voyage de plaisir. Comme au souverain-n du pays, on apporte au-devant de lui les clefs des villes et des forteresses. Nul chteau ne lui est inaccessible; nulle rivire n'arrte sa marche victorieuse; souvent il est vainqueur par la seule terreur de son nom. Sur tout le cours du Mein on voit arbors les drapeaux sudois; le bas Palatinat est libre; les Espagnols et les Lorrains se sont retirs au del du Rhin et de la Moselle. Les Sudois et les Hessois se sont rpandus, comme un torrent fougueux, sur les territoires de l'lectorat de Mayence, de Wrtzbourg et de Bamberg; et trois vques fugitifs expient loin de leur demeure leur malheureux dvouement l'empereur. Enfin le moment vient aussi pour le chef de la Ligue, pour Maximilien, d'prouver, son tour, sur son propre sol, les maux qu'il avait prpars d'autres. Ni le sort effrayant de ses allis, ni les offres amiables de Gustave, qui, au milieu de ses conqutes, faisait des propositions de paix, n'avaient pu vaincre l'obstination de ce prince. Passant sur le cadavre de Tilly, qui se place devant l'entre comme un chrubin charg de la garder, la guerre se prcipite sur les provinces bavaroises. Comme les rives du Rhin, les bords du Lech et du Danube fourmillent maintenant de guerriers sudois. Cach dans ses chteaux forts, l'lecteur, vaincu, abandonne ses tats sans dfense l'ennemi, que les fertiles campagnes, pargnes jusqu'alors par la guerre dvastatrice, invitent au pillage, et que la fureur fanatique du paysan bavarois provoque d'gales violences. Munich mme ouvre ses portes l'invincible roi, et le comte palatin fugitif, Frdric V, se console quelques instants de la perte de ses tats dans la rsidence dserte de son rival. Tandis que Gustave-Adolphe tend ses conqutes aux frontires mridionales de l'Empire, et, avec une force irrsistible, renverse tout ennemi devant lui, ses allis et ses gnraux remportent de semblables triomphes dans les autres provinces. La basse Saxe se soustrait au joug imprial; les ennemis abandonnent le Mecklembourg; les garnisons autrichiennes se retirent de toutes les rives de l'Elbe et du Wser. Le landgrave Guillaume de Hesse se rend redoutable en Westphalie et sur le haut Rhin; les ducs de Weimar, en Thuringe; les Franais, dans l'lectorat de Trves; l'est, presque tout le royaume de Bohme est soumis par les Saxons. Dj les Turcs se prparent attaquer la Hongrie, et, dans le centre des provinces autrichiennes, une dangereuse rvolte est prs d'clater. Ferdinand, dsespr, jette les yeux sur toutes les cours de l'Europe, pour se fortifier contre de si nombreux ennemis par des secours trangers. Vainement il appelle lui les armes des Espagnols, que la vaillance nerlandaise occupe au del du Rhin; vainement il s'efforce de faire agir pour sa dlivrance la cour de Rome et toute l'glise catholique. Le pape, offens, se rit de la perplexit de Ferdinand, en clbrant de pompeuses processions et lanant de vains anathmes, et, au lieu de l'argent qu'il demande, on lui montre les plaines ravages de Mantoue. A toutes les extrmits de sa vaste monarchie, des armes ennemies l'environnent. Avec les tats de la Ligue placs en avant et que les Sudois ont envahis, sont tombs tous les boulevards derrire lesquels la puissance autrichienne s'tait si longtemps sentie couvert, et le feu de la guerre jette dj des flammes prs de ses frontires sans dfense. Ses allis les plus zls sont dsarms; Maximilien de Bavire, son plus puissant soutien, est peine en tat de se dfendre lui-mme. Ses armes, fondues par la dsertion et des dfaites rptes, dcourages par de longs revers, ont oubli sous des gnraux malheureux cette ardeur guerrire, fruit de la victoire et qui l'assure par avance. Le danger est au comble; un moyen extraordinaire peut seul tirer la puissance impriale de son profond abaissement. Le pressant besoin, c'est un gnral; et le seul de qui l'on puisse attendre le rtablissement de la premire gloire, la cabale de l'envie l'a cart de la tte de l'arme. Cet empereur si redoutable est tomb si bas, qu'il est forc de conclure avec son serviteur et sujet offens un trait avilissant, et, aprs avoir arrach ignominieusement le pouvoir l'orgueilleux Wallenstein, de le solliciter, avec plus d'ignominie encore, de le reprendre. Alors un nouvel esprit commence ranimer le corps expirant de la puissance autrichienne, et le prompt changement des affaires dcle la main vigoureuse qui les dirige. Devant l'absolu monarque de Sude se prsente maintenant un gnral aussi absolu que lui, un hros victorieux devant son pareil. Les deux puissances sont aux prises une seconde fois dans une lutte incertaine, et le prix de la guerre, dj remport demi par Gustave-Adolphe, est soumis l'preuve d'un nouveau et plus terrible combat. En vue de Nuremberg viennent camper, menaantes, les deux armes rivales, comme une double nue qui porte la tempte. Elles s'observent avec un respect ml de crainte, toutes deux dsirant et redoutant la fois le moment o clatera l'orage qui doit les mettre aux prises. Les regards de l'Europe s'arrtent avec frayeur et curiosit sur cette imposante arne, et dj Nuremberg dans l'angoisse s'attend donner son nom une bataille plus dcisive encore que celle qui a t livre prs de Leipzig. Tout coup, les nuages se brisent; l'orage de la guerre s'loigne de la Franconie, pour se dcharger, d'autant plus terrible, sur les plaines de Saxe. La foudre qui menaait Nuremberg tombe non loin de Ltzen, et la bataille, dj moiti perdue, est gagne par le trpas du roi. Le bonheur, qui ne l'avait jamais abandonn dans sa carrire, lui fit encore sa mort cette rare faveur de succomber dans la plnitude de sa gloire et toute la puret de son nom. Par une fin opportune, son gnie tutlaire le droba la destine invitable de l'humanit, d'oublier, au comble de la fortune, la modestie, et, au fate de la toute-puissance, la justice. Il nous est permis de douter qu'avec une plus longue vie il et mrit les pleurs que l'Allemagne versa sur sa tombe, qu'il et mrit le tribut d'admiration que la postrit dcerne au premier, au seul conqurant qui se soit montr juste. A la chute prmature de son grand chef, on craint la ruine de tout le parti; mais, pour la puissance qui gouverne le monde, un homme n'est jamais une perte irrparable. Deux grands hommes d'tat, Axel Oxenstiern en Allemagne, et Richelieu en France, prennent le timon de la guerre qui chappe au hros mourant; sur lui passe, poursuivant sa course, l'impassible destine, et le feu de la guerre brle encore seize annes entires sur la poussire du monarque ds longtemps oubli. Qu'on me permette de suivre, dans un court aperu, la marche victorieuse de Gustave-Adolphe, de parcourir d'un coup d'oeil rapide tout le thtre o il est seul le hros de l'action, et d'attendre, pour rattacher l'empereur le fil de l'histoire, que l'Autriche, rduite l'extrmit par le bonheur des Sudois, et dompte par une suite de revers, descende, du fate de son orgueil, des moyens de salut humiliants et dsesprs. A peine le plan de guerre tait-il trac Halle entre le roi de Sude et l'lecteur de Saxe, et l'attaque de la Bohme assigne l'lecteur, l'invasion des terres de la Ligue Gustave-Adolphe; peine les alliances furent-elles conclues avec les princes voisins de Weimar et d'Anhalt, et les dispositions prises pour reconqurir l'vch de Magdebourg, que le roi se mit en mouvement pour pntrer dans l'intrieur de l'Empire. Il ne marchait point contre un ennemi mprisable. Ferdinand tait encore tout puissant dans l'Empire; ses garnisons taient rpandues dans toute la Franconie, la Souabe et le Palatinat, et il fallait d'abord leur enlever, l'pe la main, chaque poste important. Sur le Rhin, Gustave tait attendu par les Espagnols, qui avaient envahi toutes les terres du comte palatin expuls, qui occupaient toutes les places fortes et lui disputaient chaque passage du fleuve. Sur ses derrires tait Tilly, qui rassemblait dj de nouvelles forces et qui allait voir bientt une arme auxiliaire de Lorrains se joindre ses drapeaux. Dans le coeur de tout catholique, un implacable ennemi, la haine religieuse, s'opposait Gustave, et cependant ses rapports avec la France ne lui permettaient d'agir contre les catholiques qu'avec une demi-libert. Il voyait parfaitement tous ces obstacles, mais il voyait aussi le moyen de les vaincre. L'arme impriale tait disperse dans des garnisons, et il avait l'avantage de l'attaquer avec ses forces runies. S'il avait contre lui le fanatisme religieux des catholiques romains et la crainte que les membres les plus faibles de l'Empire avaient de l'Empereur, il pouvait attendre un concours actif de l'amiti des protestants et de leur haine pour la tyrannie autrichienne. Les excs des troupes impriales et espagnoles avaient fortement travaill pour lui dans ces provinces; ds longtemps, le paysan et le bourgeois maltraits soupiraient aprs un librateur, et plusieurs trouvaient dj un soulagement changer de joug. Quelques agents avaient t envoys en avant pour faire pencher du ct des Sudois les villes impriales les plus importantes, particulirement Nuremberg et Francfort. Erfurt tait la premire place dont la possession et un grand prix pour le roi et qu'il ne pouvait laisser derrire lui sans l'occuper. Un accommodement avec la bourgeoisie, qui inclinait vers le parti protestant, lui ouvrit, sans coup frir, les portes de la ville et de la citadelle. L, comme dans chaque place importante qui tomba par la suite dans ses mains, il se fit jurer fidlit par les habitants, et il s'assura d'eux par une garnison suffisante. Il remit son alli, le duc Guillaume de Weimar, le commandement d'une arme qui devait tre leve en Thuringe. Ce fut aussi la ville d'Erfurt qu'il voulut confier son pouse, et il promit cette cit d'augmenter ses privilges. Alors l'arme sudoise traversa sur deux colonnes, par Gotha et Arnstadt, la fort de Thuringe; elle enleva, en passant, le comt de Henneberg aux Impriaux, et se runit, le troisime jour, devant Koenigshofen, sur la frontire de la Franconie. Franois, vque de Wrtzbourg, l'ennemi le plus acharn des protestants et le membre le plus zl de la Ligue catholique, fut aussi le premier sur qui s'appesantit le bras de Gustave-Adolphe. Quelques paroles de menace suffirent pour mettre sa place frontire de Koenigshofen, et avec elle la clef de toute la province, dans les mains des Sudois. A la nouvelle de cette rapide conqute, l'pouvante saisit tous les membres catholiques du cercle. Les vques de Wrtzbourg et de Bamberg tremblrent dans leurs chteaux. Dj ils voyaient leurs siges chanceler, leurs glises profanes, leur religion dans la poussire. La mchancet des ennemis de Gustave avait publi sur l'esprit perscuteur et la conduite militaire du monarque sudois et de ses troupes les plus affreuses descriptions, que les assurances multiplies du roi et les plus clatants exemples d'humanit et de tolrance ne purent jamais rfuter compltement. On craignait de souffrir d'un autre le mal qu'on et fait soi-mme, on le sentait, en cas pareil. Un grand nombre des plus riches catholiques se htaient dj de mettre leurs biens, leur conscience et leurs personnes l'abri du fanatisme sanguinaire des Sudois. L'vque lui-mme donna l'exemple ses sujets. Au milieu de l'embrasement que son zle bigot avait allum, il dserta ses domaines et s'enfuit Paris, pour entraner, s'il tait possible, le ministre franais se dclarer contre l'ennemi commun de la religion. Cependant, les progrs de Gustave-Adolphe dans l'vch rpondirent tout fait cet heureux dbut. Schweinfurt, abandonn par la garnison impriale, se rendit lui, et Wrtzbourg bientt aprs. Il fallut emporter d'assaut le Marienberg. On avait retir dans cette place, rpute imprenable, une grande provision de vivres et de munitions de guerre, qui tomba tout entire dans les mains de l'ennemi. Une trouvaille trs-agrable pour le roi fut la bibliothque des jsuites, qu'il fit transporter Upsal; une bien plus agrable encore, pour ses soldats, fut la cave, richement remplie, du prlat: il avait eu encore le temps de sauver ses trsors. Tout l'vch suivit bientt l'exemple de la capitale; tout se soumit aux Sudois. Le roi se fit prter serment d'hommage par tous les sujets de l'vque, et, vu l'absence du lgitime souverain, il institua une rgence, qui fut pour la moiti compose de protestants. Dans toute place catholique qu'il rduisait sous sa puissance, il ouvrait les glises la religion protestante, mais sans rendre aux catholiques l'oppression sous laquelle ils avaient tenu si longtemps ses coreligionnaires. Le terrible droit de la guerre n'tait exerc que sur ceux qui faisaient rsistance l'pe la main; quelques actes de barbarie, commis dans l'aveugle fureur de la premire attaque par une soldatesque effrne, ne peuvent tre imputs son chef misricordieux. L'homme paisible et sans dfense prouvait un traitement humain. Ce fut toujours pour Gustave-Adolphe la loi la plus sacre d'pargner le sang des ennemis comme celui de ses soldats. Ds la premire nouvelle de l'invasion sudoise, l'vque de Wrtzbourg, nonobstant les ngociations qu'il avait entames avec le roi pour gagner du temps, avait demand avec instance au gnral de la Ligue de secourir promptement l'vch en pril. Dans l'entrefaite, ce gnral vaincu avait rassembl sur le Wser les dbris de ses troupes disperses; il s'tait renforc des garnisons impriales de la basse Saxe et avait fait sa jonction dans la Hesse avec ses deux lieutenants Altringer et Fugger. A la tte de ces forces considrables, le comte Tilly brlait d'impatience d'effacer la honte de sa premire dfaite par une victoire plus clatante. Dans son camp prs de Fulde, o il s'tait avanc avec son arme, il attendait, plein d'une extrme ardeur, la permission du duc de Bavire d'en venir aux mains avec Gustave-Adolphe. Mais, aprs l'arme de Tilly, la Ligue n'en avait pas une deuxime perdre, et Maximilien tait beaucoup trop circonspect pour livrer toute la destine de son parti au hasard d'une nouvelle bataille. Tilly reut, les larmes aux yeux, les ordres de son matre, qui le contraignaient l'inaction. Ainsi fut retarde la marche de ce gnral vers la Franconie, et Gustave-Adolphe eut le temps d'envahir tout l'vch. Ce fut en vain que Tilly se renfora ensuite Aschaffenbourg de douze mille Lorrains et accourut, avec des forces suprieures, pour dbloquer Wrtzbourg: la ville et la citadelle taient dj au pouvoir des Sudois, et Maximilien de Bavire fut accus, non sans quelque fondement peut-tre, par la voix publique, d'avoir acclr par ses hsitations la ruine de l'vch. Forc d'viter une bataille, Tilly se contenta de s'opposer aux projets ultrieurs de l'ennemi; mais il ne put soustraire que bien peu de places l'imptuosit des Sudois. Aprs une vaine tentative pour jeter un renfort dans la ville de Hanau, o les Impriaux n'avaient qu'une faible garnison, et dont la possession donnait au roi un trop grand avantage, il franchit le Mein prs de Seligenstadt et dirigea sa course vers la Bergstrasse, pour dfendre les provinces palatines contre l'attaque du vainqueur. Le comte Tilly ne fut pas le seul ennemi que Gustave-Adolphe trouva sur sa route en Franconie et qu'il chassa devant lui. Le duc Charles de Lorraine, fameux, dans les annales de l'Europe de ce temps, par l'inconstance de son caractre, ses vains projets et sa mauvaise fortune, avait aussi lev son faible bras contre le hros sudois, pour mriter de l'empereur Ferdinand II la couronne lectorale. Sourd aux conseils d'une sage politique, il ne suivait que les mouvements d'une fougueuse ambition. En soutenant l'empereur, il provoqua la France, sa redoutable voisine, et, pour courir dans les pays lointains aprs un brillant fantme, qui cependant fuyait toujours devant lui, il dcouvrit ses domaines hrditaires, qu'une arme franaise envahit comme un torrent irrsistible. On lui accorda sans peine en Autriche l'honneur de se perdre, comme les princes de la Ligue, pour l'avantage de la maison archiducale. Enivr de vaines esprances, ce prince rassembla une arme de dix-sept mille hommes, qu'il voulut conduire en personne contre les Sudois. Si ces troupes manquaient de discipline et de courage, elles blouissaient du moins les yeux par une brillante parure, et autant qu'elles cachaient leur bravoure devant l'ennemi, autant elles s'en montraient prodigues envers le bourgeois et le paysan sans dfense, au secours desquels elles taient appeles. Cette arme, lgamment pare, ne pouvait tenir longtemps contre le hardi courage et la redoutable discipline des Sudois. Une terreur panique la saisit quand la cavalerie sudoise fondit sur elle, et elle fut aisment chasse des quartiers qu'elle occupait dans l'vch de Wrtzbourg. L'chec de quelques rgiments causa une droute gnrale parmi les troupes, et leur faible reste se hta de se drober la bravoure des soldats du Nord dans quelques villes au del du Rhin. Objet de rise pour les Allemands et couvert de honte, leur chef se sauva chez lui par Strasbourg, trop heureux d'apaiser par une humble lettre d'excuses la colre de son vainqueur, qui commena par le battre et ne lui demanda compte qu'aprs de ses hostilits. Un paysan d'un village du Rhin se permit, dit-on, de porter un coup au cheval du duc, comme il vint passer prs de lui dans sa fuite. Allons, seigneur, dit le paysan, il faut courir plus vite, quand vous fuyez devant le grand roi de Sude. Le malheureux exemple de son voisin avait inspir l'vque de Bamberg de plus sages mesures. Pour prserver ses domaines du pillage, il vint au-devant du roi avec des propositions de paix, mais qui ne devaient servir qu' retarder le progrs de ses armes, jusqu' l'arrive des secours. Gustave-Adolphe, beaucoup trop loyal lui-mme pour craindre la ruse chez autrui, accepta avec empressement les propositions de l'vque et spcifia mme les conditions auxquelles il promettait d'pargner l'vch tout traitement hostile. Il s'y montra d'autant plus dispos que d'ailleurs son intention n'tait pas de consumer son temps faire la conqute de Bamberg, et que ses autres projets l'appelaient dans les provinces du Rhin. La hte qu'il avait de poursuivre l'excution de ses projets lui fit perdre les sommes d'argent que, par un plus long sjour en Franconie, il aurait pu aisment arracher l'vque sans dfense; car ce rus prlat laissa tomber les ngociations aussitt que l'orage de la guerre se fut loign de ses limites. A peine Gustave-Adolphe lui eut-il tourn le dos, qu'il se jeta dans les bras du comte Tilly et reut les troupes impriales dans les mmes villes et forteresses qu'il s'tait montr peu auparavant empress d'ouvrir au roi. Mais, par cet artifice, il n'avait retard que pour peu de temps la ruine de son vch. Un gnral sudois, que Gustave avait laiss en Franconie, se chargea de punir l'vque de cette perfidie, et l'vch devint par l mme un malheureux thtre de la guerre, galement ravag par les amis et les ennemis. La fuite des Impriaux, dont la menaante prsence avait jusqu'alors gn les rsolutions des tats de Franconie, et en mme temps la conduite humaine du roi, donnrent la noblesse aussi bien qu' la bourgeoisie de ce cercle le courage de se montrer favorables aux Sudois. Nuremberg s'abandonna solennellement la protection du roi. Il gagna la noblesse de Franconie par des manifestes flatteurs, dans lesquels il daignait s'excuser de paratre dans leur pays les armes la main. La richesse de la Franconie, et la loyaut que le soldat sudois avait continu d'observer dans ses relations avec les habitants, amenrent l'abondance dans le camp royal. La faveur que Gustave-Adolphe avait su acqurir auprs de la noblesse de tout le cercle, le respect et l'admiration que ses brillants exploits veillaient mme chez l'ennemi, le riche butin qu'on se promettait au service d'un roi toujours victorieux, lui furent d'un grand secours pour les leves de troupes que tant de garnisons, dtaches de l'arme principale, lui rendaient ncessaires. On accourait par bandes, de toutes les parties de la Franconie, au premier bruit du tambour. Le roi n'avait pu consacrer la conqute de la Franconie beaucoup plus de temps qu'il ne lui en avait fallu pour la parcourir. Pour achever la soumission de tout le cercle et assurer ses conqutes, il laissa derrire lui un de ses meilleurs gnraux, Gustave Horn, avec un corps de huit mille hommes. Lui-mme, avec le gros de l'arme, qui tait renforce par les leves faites en Franconie, il se hta de marcher vers le Rhin, pour s'assurer de cette frontire de l'Empire contre les Espagnols, pour dsarmer les lecteurs ecclsiastiques et s'ouvrir dans ces riches contres de nouvelles ressources pour la continuation de la guerre. Il suivit le cours du Mein: Seligenstadt, Aschaffenbourg, Steinheim, tout le pays situ sur les deux bords de la rivire, furent soumis dans cette expdition. Rarement les garnisons impriales attendaient son arrive; nulle part, elles ne purent se maintenir. Quelque temps auparavant, un de ses lieutenants avait dj russi enlever aux Impriaux, par une surprise, la ville et la citadelle de Hanau, pour la conservation desquelles le comte Tilly avait pris tant de soins. Joyeux d'chapper l'insupportable tyrannie de cette soldatesque, le comte de Hanau se soumit avec empressement au joug plus doux du monarque sudois. C'tait principalement sur la ville de Francfort que se dirigeait alors l'attention de Gustave-Adolphe, dont la rgle gnrale, sur le territoire allemand, tait d'assurer ses derrires par l'alliance et la possession des places les plus importantes. Francfort avait t une des premires villes impriales que, ds la Saxe, il avait fait prparer d'avance le recevoir, et maintenant, d'Offenbach, il la fit sommer une seconde fois, par de nouveaux envoys, de lui accorder le passage et de recevoir garnison. Cette ville aurait bien voulu tre dispense d'un choix prilleux entre le roi de Sude et l'empereur: en effet, quelque parti qu'elle embrasst, elle avait craindre pour ses privilges et son commerce. La colre de l'empereur pouvait tomber rudement sur elle, si elle se soumettait trop promptement au roi de Sude, et qu'il ne restt pas assez puissant pour protger ses partisans en Allemagne. Mais elle pouvait souffrir bien plus encore du mcontentement d'un vainqueur irrsistible, qui tait dj pour ainsi dire devant ses portes avec une arme formidable, et qui pouvait la punir de sa rsistance par la ruine de tout son commerce et de sa prosprit. Vainement elle allgua pour son excuse, par l'intermdiaire de ses envoys, les dangers qui menaaient ses foires, ses privilges, peut-tre mme sa libert de ville impriale, si, en embrassant le parti sudois, elle attirait sur elle la colre de l'empereur. Gustave-Adolphe se montra surpris que, dans une affaire aussi importante que la libert de l'Allemagne tout entire et le sort de l'glise protestante, la ville de Francfort parlt de ses foires et subordonnt des avantages temporels les grands intrts de la patrie et de la conscience. Pour lui, ajouta-t-il avec menace, il avait, depuis l'le de Rgen jusqu'au Mein, trouv la clef de toutes les villes et forteresses, et il saurait bien trouver aussi celle de Francfort. En arrivant les armes la main, il n'avait d'autre objet que le bien de l'Allemagne et la libert de l'glise protestante, et, avec la conscience d'une si juste cause, il n'tait nullement dispos se laisser arrter dans sa course par aucun obstacle. Il voyait bien que les habitants de Francfort ne lui voulaient tendre que les doigts, mais il lui fallait la main tout entire, afin de pouvoir s'y tenir. Ensuite il marcha avec toute son arme sur les pas des envoys de la ville, qui se retiraient avec cette rponse, et il attendit, en ordre de bataille, devant Sachsenhausen, la dernire dclaration du snat. Si la ville de Francfort avait fait difficult de se soumettre aux Sudois, c'tait uniquement dans la crainte de l'empereur; l'inclination personnelle des bourgeois ne leur permettait pas d'hsiter un moment entre l'oppresseur de la libert allemande et son protecteur. Les prparatifs menaants dont Gustave-Adolphe appuyait maintenant sa demande d'une dclaration formelle pouvaient attnuer aux yeux de l'empereur la culpabilit de leur dfection, et pallier, par une apparence de contrainte, une dmarche qu'ils faisaient volontiers. On ouvrit donc alors les portes au roi de Sude, qui traversa cette ville impriale, la tte de son arme, dans un dfil magnifique et un ordre admirable. Six cents hommes de garnison restrent dans Sachsenhausen; le roi marcha, ds le premier soir, avec le reste de son arme, sur la ville mayenaise de Hoechst, qui fut prise avant la nuit. Tandis que Gustave-Adolphe faisait des conqutes sur le cours du Mein, la fortune couronnait aussi les entreprises de ses gnraux et de ses allis dans le nord de l'Allemagne. Rostock, Wismar et Doemitz, les seules places fortes du Mecklembourg qui gmissaient encore sous le joug des garnisons impriales, furent emportes par le souverain lgitime, le duc Jean-Albert, sous la direction du gnral sudois Achatius Tott. Vainement le gnral imprial Wolf, comte de Mansfeld, essaya de reprendre aux Sudois l'vch de Halberstadt, dont ils avaient pris possession aussitt aprs la victoire de Leipzig; il lui fallut bientt laisser aussi dans leurs mains l'vch de Magdebourg. Un gnral sudois, Banner, qui tait rest sur l'Elbe, avec une division forte de huit mille hommes, tenait bloque troitement la ville de Magdebourg et avait dj culbut plusieurs rgiments impriaux, envoys pour dlivrer cette place. Le comte de Mansfeld la dfendait, il est vrai, en personne, avec une trs-grande valeur; mais, trop faible en hommes pour tre en tat d'opposer une longue rsistance la nombreuse arme des assigeants, il songeait dj aux conditions sous lesquelles il voulait rendre la ville, quand le gnral Pappenheim accourut sa dlivrance et occupa ailleurs les armes des ennemis. Cependant Magdebourg, ou plutt les misrables cabanes qui sortaient tristement du milieu des ruines de cette grande cit, furent dans la suite volontairement vacues par les Impriaux, et aussitt aprs occupes par les Sudois. Les membres du cercle de basse Saxe hasardrent aussi, aprs les heureuses entreprises du roi, de se relever du coup qu'ils avaient reu de Wallenstein et de Tilly dans la malheureuse guerre danoise. Ils tinrent Hambourg une assemble o l'on convint de mettre sur pied trois rgiments, avec le secours desquels ils espraient se dbarrasser de l'excessive tyrannie des garnisons impriales. L'vque de Brme, parent du roi de Sude, ne s'en tint pas cela: il leva aussi des troupes pour son compte, et avec elles il inquita des prtres et des moines sans dfense; mais il eut le malheur d'tre bientt dsarm par le comte de Gronsfeld, gnral de l'empereur. Georges, duc de Lunebourg, auparavant colonel au service de Ferdinand, embrassa alors aussi le parti de Gustave-Adolphe, et leva pour ce prince quelques rgiments par lesquels les troupes impriales furent occupes dans la basse Saxe, ce qui ne fut pas un mdiocre avantage pour le roi. Mais il reut des services encore bien plus importants du landgrave Guillaume de Hesse-Cassel, dont les armes victorieuses firent trembler une grande partie de la Westphalie et de la basse Saxe, l'abbaye de Fulde et mme l'lectorat de Cologne. On se souvient qu'immdiatement aprs l'alliance que le landgrave avait conclue, dans le camp de Werben, avec Gustave-Adolphe, deux gnraux de l'empereur, Fugger et Altringer, furent envoys dans la Hesse par le comte Tilly pour chtier le landgrave de sa dfection. Mais ce prince avait rsist avec un mle courage aux armes de l'ennemi, comme ses tats provinciaux aux manifestes dans lesquels Tilly prchait la rvolte, et bientt la bataille de Leipzig le dlivra de ces bandes dvastatrices. Il profita de leur loignement avec autant de vaillance que de rsolution, conquit en peu de temps Vach, Mnden et Hoexter, et inquita par ses rapides succs l'abbaye de Fulde, l'vch de Paderborn et tous les bnfices limitrophes de la Hesse. Ces tats, effrays, se htrent de mettre des bornes ses progrs par une prompte soumission, et ils chapprent au pillage au moyen de sommes d'argent considrables qu'ils lui payrent volontairement. Aprs ces heureuses entreprises, le landgrave runit son arme victorieuse la grande arme de Gustave-Adolphe, et il se rendit lui-mme Francfort auprs de ce monarque, pour dlibrer avec lui sur le plan des oprations ultrieures. Beaucoup de princes et d'ambassadeurs trangers avaient paru avec lui dans cette ville pour rendre hommage la grandeur de Gustave-Adolphe, implorer sa faveur ou apaiser sa colre. Le plus remarquable entre tous tait le roi de Bohme et comte palatin dpossd, Frdric V, qui tait accouru de Hollande pour se jeter dans les bras de celui qu'il regardait comme son vengeur et son protecteur. Gustave-Adolphe lui accorda le strile honneur de le saluer comme une tte couronne, et s'effora d'allger son malheur par une noble sympathie. Mais, quoi que Frdric se promt de la puissance et de la fortune de son protecteur, quelque fond qu'il crt pouvoir faire sur sa justice et sa magnanimit, l'esprance du rtablissement de cet infortun dans ses tats perdus tait cependant fort loigne. L'inaction et la politique absurde de la cour d'Angleterre avaient refroidi le zle de Gustave-Adolphe, et une susceptibilit dont il ne put se rendre tout fait matre lui fit oublier ici la glorieuse vocation de dfenseur des opprims, qu'il avait si hautement proclame son apparition dans l'Empire d'Allemagne. La frayeur de sa puissance irrsistible et de sa vengeance prochaine avait aussi amen Francfort le landgrave Georges de Hesse-Darmstadt et l'avait port une prompte soumission. Les liaisons de ce prince avec l'empereur, et son peu de zle pour la cause protestante, n'taient pas un secret pour le roi, mais il se contenta de rire d'un si impuissant ennemi. Comme le landgrave se connaissait assez peu lui-mme, ainsi que la situation politique de l'Allemagne, pour s'riger, avec autant de sottise que d'assurance, en mdiateur entre les deux partis, Gustave-Adolphe avait coutume de ne l'appeler, par moquerie, que le pacificateur. On l'entendait dire souvent, lorsqu'il jouait avec le landgrave et qu'il lui gagnait de l'argent, que ce gain lui faisait doublement plaisir, parce que c'tait de la monnaie impriale. Ce fut seulement en faveur de la parent du landgrave Georges avec l'lecteur de Saxe, prince que Gustave-Adolphe avait des raisons de mnager, que ce monarque se contenta de la remise de sa forteresse de Rsselsheim et de la promesse qu'il observerait pendant cette guerre une stricte neutralit. Les comtes de Westerwald et de Wettravie avaient galement paru Francfort auprs du roi, pour conclure avec lui une alliance et lui offrir contre les Espagnols leur secours, qui lui fut trs-utile dans la suite. La ville de Francfort elle-mme eut tout sujet de se louer de la prsence de Gustave-Adolphe, qui prit son commerce sous la protection de son autorit royale et rtablit par les mesures les plus nergiques la sret des foires, que la guerre avait beaucoup trouble. L'arme sudoise tait maintenant renforce de dix mille Hessois, que le landgrave Guillaume de Cassel avait amens au roi. Dj Gustave-Adolphe avait fait attaquer Koenigstein; Kostheim et Floersheim se rendirent lui aprs un sige de peu de dure; il tait matre de tout le cours du Mein et fit construire Hoechst en toute hte des bateaux pour faire passer le Rhin ses troupes. Ces prparatifs remplirent de crainte l'lecteur de Mayence, Anselme Casimir, et il ne douta plus un instant qu'il ne ft le premier que menaait l'orage de la guerre. Comme partisan de l'empereur et un des membres les plus actifs de la Ligue catholique, il ne pouvait s'attendre tre mieux trait que ne l'avaient t dj ses deux confrres, les vques de Wrtzbourg et de Bamberg. La situation de ses domaines au bord du Rhin faisait l'ennemi une ncessit de s'en assurer, et d'ailleurs cette riche contre avait, pour l'arme, dans son dnment, un irrsistible attrait. Mais l'lecteur, connaissant trop peu ses ressources et l'adversaire qu'il avait devant lui, se flatta de repousser la force par la force et de lasser la vaillance sudoise par la solidit de ses remparts. Il fit rparer en toute hte les fortifications de sa rsidence, la pourvut de tout ce qui la mettait en tat de soutenir un long sige, et reut de plus dans ses murs deux mille Espagnols commands par un gnral de leur nation, don Philippe de Sylva. Pour rendre l'approche impossible aux bateaux sudois, il fit obstruer, par une quantit de pieux qu'on y enfona, l'embouchure du Mein; il y fit jeter aussi de grandes masses de pierres et couler fond des bateaux entiers. Lui-mme, accompagn de l'vque de Worms, il s'enfuit Cologne avec ses plus prcieux trsors et abandonna ville et territoire la rapacit d'une garnison tyrannique. Tous ces prparatifs, qui tmoignaient moins de vrai courage que d'impuissante obstination, ne dtournrent pas l'arme sudoise de marcher sur Mayence et de faire les plus srieuses dispositions pour l'attaque de la ville. Tandis qu'une partie des troupes se rpandait dans le Rhingau, culbutait tout ce qui s'y trouvait d'Espagnols, et arrachait d'normes contributions, et que l'autre partie ranonnait les cantons catholiques du Westerwald et de la Wettravie, l'arme principale tait dj campe prs de Cassel, vis--vis de Mayence, et le duc Bernard de Weimar avait mme pris, sur la gauche du Rhin, le Musethurm et le chteau d'Ehrenfels. Dj Gustave-Adolphe se prparait srieusement passer le Rhin et bloquer la ville du ct de terre, quand les progrs du comte Tilly en Franconie l'arrachrent prcipitamment ce sige et donnrent l'lectorat un repos, qui du reste ne fut pas de longue dure. Le danger de la ville de Nuremberg, que le comte Tilly faisait mine d'assiger pendant l'absence de Gustave-Adolphe, occup aux bords du Rhin, et qu'il menaait, en cas de rsistance, du sort affreux de Magdebourg, avait dcid le roi de Sude ce prompt dpart de Mayence. Pour ne pas s'exposer une seconde fois, devant toute l'Allemagne, au reproche et la honte d'avoir laiss une ville allie la discrtion d'un ennemi barbare, il accourait, marches forces, pour dlivrer cette importante cit impriale; mais il apprit, ds Francfort, la valeureuse rsistance des habitants de Nuremberg et la retraite de Tilly: alors il ne tarda pas un moment poursuivre ses projets sur Mayence. N'ayant pas russi forcer le passage du Rhin, prs de Cassel, sous le canon des assigs, il dirigea sa marche vers la Bergstrasse, pour s'approcher de la ville d'un autre ct, s'empara chemin faisant de toutes les places importantes, et parut, pour la seconde fois, au bord du Rhin, prs de Stockstadt, entre Gernsheim et Oppenheim. Les Espagnols avaient abandonn toute la Bergstrasse, mais ils cherchaient encore dfendre, avec beaucoup d'opinitret, la rive gauche du fleuve. Dans cette vue, ils avaient brl ou coul fond tous les bateaux du voisinage, et ils taient prpars sur l'autre bord l'attaque la plus formidable, si le roi risquait le passage sur ce point. Son courage l'exposa, dans cette occasion, au danger imminent de tomber dans les mains de l'ennemi. Pour reconnatre l'autre rive, il s'tait hasard franchir le fleuve dans un petit bateau; mais, peine avait-il abord, qu'il fut surpris par une troupe de cavaliers espagnols, auxquels il ne se droba que par une retraite prcipite. Enfin, avec le secours de quelques mariniers du voisinage, il russit s'emparer d'un petit nombre de bateaux, sur deux desquels il fit passer le comte de Brah, avec trois cents Sudois. A peine cet officier avait-il eu le temps de se retrancher sur la rive oppose, qu'il fut assailli par quatorze compagnies de dragons et de cuirassiers espagnols. Aussi grande tait la supriorit, aussi courageuse fut la rsistance de Brah et de sa petite troupe, et son hroque dfense donna au roi le temps de le soutenir en personne avec des troupes fraches. Alors les Espagnols prirent la fuite, aprs une perte de six cents hommes, quelques-uns se htrent de gagner la ville forte d'Oppenheim, et d'autres Mayence. Un lion de marbre, sur une haute colonne, portant une pe nue dans la griffe droite et un casque sur la tte, indiquait encore au voyageur, soixante-dix ans aprs, la place o l'immortel monarque passa le grand fleuve de la Germanie. Aussitt aprs cet heureux exploit, Gustave-Adolphe fit transporter au del du Rhin l'artillerie et la plus grande partie des troupes, et assigea Oppenheim, qui fut pris d'assaut le 8 dcembre 1631, aprs une rsistance dsespre. Cinq cents Espagnols, qui avaient dfendu si vaillamment cette place, furent, jusqu'au dernier, victimes de la fureur sudoise. La nouvelle que Gustave-Adolphe avait pass le Rhin effraya tous les Espagnols et les Lorrains, qui avaient occup l'autre bord et s'taient crus l'abri, derrire le fleuve, de la vengeance des Sudois. Une prompte fuite tait maintenant leur unique ressource: toute place qui n'tait pas tout fait tenable fut prcipitamment abandonne. Aprs une longue suite de violence envers les bourgeois dsarms, les Lorrains vacurent la ville de Worms, qu'ils maltraitrent encore, avant leur dpart, avec une cruaut raffine. Les Espagnols se renfermrent la hte dans Frankenthal, o ils se flattaient de braver les armes victorieuses de Gustave-Adolphe. Le roi ne perdit plus un moment pour excuter ses desseins sur Mayence, o s'tait jete l'lite des troupes espagnoles. Tandis qu'il marchait sur cette ville par la rive gauche du Rhin, le landgrave de Hesse-Cassel s'en tait approch par l'autre rive et avait conquis sur sa route plusieurs places fortes. Les Espagnols assigs, quoique investis des deux cts, montrrent d'abord beaucoup de courage et de rsolution pour se dfendre jusqu' la dernire extrmit, et, pendant plusieurs jours, ils firent pleuvoir, sans interruption, sur le camp sudois, un violent feu de bombes, qui cota au roi plus d'un brave soldat. Cependant, malgr cette courageuse rsistance, les Sudois gagnaient toujours du terrain et s'taient dj tellement approchs des fosss de la place, qu'ils se disposaient srieusement l'assaut. Alors les assigs perdirent courage. Ils tremblaient, avec raison, la pense du fougueux emportement du soldat sudois, dont le Marienberg, prs de Wrtzbourg, fournissait un affreux tmoignage. Un sort terrible attendait la ville de Mayence, s'il fallait la prendre d'assaut, et l'ennemi pouvait se sentir aisment tent de venger l'horrible sort de Magdebourg sur cette riche et magnifique rsidence d'un prince catholique. Par mnagement pour la ville plus que pour leur propre vie, les Espagnols capitulrent le quatrime jour et obtinrent du gnreux monarque un sauf-conduit jusqu' Luxembourg; mais, comme bien d'autres avaient fait jusqu'alors, la plupart s'enrlrent sous les drapeaux sudois. Le 13 dcembre 1631, le roi de Sude fit son entre dans la ville conquise, o il se logea dans le palais de l'lecteur. Quatre-vingts canons tombrent en son pouvoir, et la bourgeoisie eut payer quatre-vingt mille florins pour se racheter du pillage. Dans cette contribution n'taient pas compris les juifs et le clerg, qui furent contraints de payer part de trs-fortes sommes. Le roi s'appropria la bibliothque de l'lecteur et en fit prsent son chancelier Oxenstiern, qui la cda au gymnase de Westers; mais le vaisseau qui la transportait en Sude fit naufrage, et, perte irrparable, la Baltique engloutit ce trsor. Aprs qu'ils eurent perdu Mayence, le malheur ne cessa de poursuivre les Espagnols dans les contres du Rhin. Peu de temps avant la prise de cette ville, le landgrave de Hesse-Cassel s'tait empar de Falkenstein et de Reifenberg; la forteresse de Koenigstein se rendit aux Hessois; le rhingrave Othon-Louis, un des gnraux du roi, eut le bonheur de battre neuf escadrons espagnols, qui marchaient sur Frankenthal, et de se rendre matre des villes les plus importantes des bords du Rhin, depuis Boppart jusqu' Bacharach. Aprs la prise de Braunfels, place forte dont les comtes de Wettravie s'emparrent avec le secours des Sudois, les Espagnols perdirent toutes les places en Wettravie, et dans tout le Palatinat, ils ne purent conserver, outre Frankenthal, que trs-peu de villes. Landau et Kronweissenbourg se dclarrent hautement pour les Sudois. Spire offrit de lever des troupes pour le service du roi. Les ennemis perdirent Mannheim par la prsence d'esprit du jeune duc Bernard de Weimar et la ngligence du commandant de la place, qui fut traduit pour ce revers devant le tribunal militaire Heidelberg et dcapit. Le roi avait prolong la campagne jusque bien avant dans l'hiver, et vraisemblablement la rigueur mme de la saison avait t une des causes de la supriorit que le soldat sudois conservait sur l'ennemi. Mais maintenant les troupes puises avaient besoin de se refaire dans les quartiers d'hiver, que Gustave-Adolphe leur fit prendre en effet, dans le pays d'alentour, peu de temps aprs la conqute de la ville de Mayence. Il profita lui-mme du relche que la saison imposait ses oprations militaires, pour expdier avec son chancelier les affaires du cabinet, ngocier avec l'ennemi au sujet de la neutralit, et terminer avec une puissance allie quelques dmls politiques, auxquels sa conduite antrieure avait donn lieu. Pour sa rsidence d'hiver et pour centre des affaires d'tat, il choisit la ville de Mayence, pour laquelle il laissait en gnral paratre une prdilection qui s'accordait peu avec l'intrt des princes allemands et l'intention qu'il avait tmoigne de ne faire qu'une courte visite l'Empire. Non content d'avoir fortifi la ville le mieux possible, il fit lever vis--vis, dans l'angle qui forme la jonction du Mein avec le Rhin, une nouvelle citadelle, qui fut appele Gustavsbourg, d'aprs son fondateur, mais qui a t plus connue sous le nom de _Pfaffenraub, Pfaffenzwang_. Tandis que Gustave-Adolphe se rendait matre du Rhin et menaait de ses armes victorieuses les trois lectorats voisins, ses vigilants ennemis mettaient en mouvement, Paris et Saint-Germain, tous les ressorts de la politique, pour lui retirer l'appui de la France et pour le mettre, s'il tait possible, en guerre avec cette puissance. Lui-mme, en portant, par un mouvement quivoque et inattendu, ses armes sur le Rhin, il avait donn de l'ombrage ses amis et fourni ses adversaires les moyens d'exciter une dangereuse dfiance de ses projets. Aprs qu'il eut soumis son pouvoir l'vch de Wrtzbourg et la plus grande partie de la Franconie, il ne tenait qu' lui de pntrer par l'vch de Bamberg et le haut Palatinat en Bavire et en Autriche; et tous s'attendaient naturellement qu'il ne tarderait pas attaquer l'empereur et le duc de Bavire dans le centre de leur puissance, et terminer au plus tt la guerre par la dfaite de ces deux principaux ennemis. Mais, la grande surprise des deux parties belligrantes, Gustave-Adolphe abandonna le chemin que lui avait trac d'avance l'opinion gnrale, et, au lieu de tourner ses armes vers la droite, il les porta vers la gauche, pour faire sentir sa puissance aux princes moins coupables et moins craindre de l'lectorat du Rhin, tandis qu'il donnait ses deux plus importants adversaires le loisir de rassembler de nouvelles forces. Le dessein de remettre avant tout le malheureux comte palatin Frdric V en possession de ses tats, par l'expulsion des Espagnols, pouvait seul expliquer cette marche surprenante, et la croyance au prochain rtablissement de Frdric rduisit en effet quelque temps au silence les soupons de ses amis et les calomnies de ses adversaires; mais maintenant, le bas Palatinat tait presque entirement purg d'ennemis, et Gustave-Adolphe persistait faire de nouveaux plans de conqutes sur le Rhin; il persistait ne pas rendre au matre lgitime le Palatinat reconquis. Vainement l'ambassadeur du roi d'Angleterre rappela au conqurant ce que la justice exigeait de lui, et ce que sa promesse solennellement proclame lui imposait comme un devoir d'honneur: Gustave rpondit cette demande par des plaintes amres sur l'inaction de la cour britannique et se prpara vivement dployer, au premier jour, ses drapeaux victorieux en Alsace et mme en Lorraine. Alors clata la dfiance contre le monarque sudois, et la haine de ses ennemis se montra extrmement active rpandre les bruits les plus dsavantageux sur ses projets. Ds longtemps, le ministre de Louis XIII, Richelieu, avait vu avec inquitude le roi s'approcher des frontires franaises, et l'esprit dfiant de son matre ne s'ouvrait que trop aisment aux fcheuses suppositions qu'on faisait ce sujet. En ce temps mme, la France tait engage dans une guerre civile avec les protestants de l'intrieur, et l'on avait en effet quelque raison de craindre que l'approche d'un roi victorieux, qui tait de leur parti, ne ranimt le courage des huguenots et ne les excitt la plus violente rsistance. Cela pouvait arriver, quelque loign d'ailleurs que pt tre Gustave-Adolphe de leur donner des esprances et de commettre ainsi une vritable trahison envers le roi de France son alli. Mais l'esprit vindicatif de l'vque de Wrtzbourg, qui cherchait se consoler la cour de France de la perte de ses tats; l'loquence empoisonne des jsuites, et le zle actif du ministre bavarois, prsentrent comme tout fait dmontre cette dangereuse intelligence entre les huguenots et le roi de Sude, et surent troubler par les plus vives inquitudes l'esprit craintif de Louis. Ce n'taient pas seulement d'extravagants politiques, c'tait aussi plus d'un catholique raisonnable, qui croyaient srieusement que le roi allait pntrer prochainement au coeur de la France, faire cause commune avec les huguenots et renverser dans le royaume la religion romaine. Des zlateurs fanatiques le voyaient dj franchir les Alpes avec une arme et dtrner, en Italie mme, le Vicaire de Jsus-Christ. Quoique de pareilles rveries se rfutassent aisment d'elles-mmes, on ne pouvait nier cependant que, par ses entreprises militaires sur le Rhin, Gustave ne donnt aux imputations de ses adversaires une prise dangereuse et ne justifit, en quelque mesure, le soupon d'avoir voulu diriger ses armes moins contre l'empereur et le duc de Bavire que contre la religion catholique en gnral. Le cri gnral d'indignation que les cours catholiques, excites par les jsuites, levrent contre les liaisons de la France avec les ennemis de l'glise, dcida enfin le cardinal de Richelieu faire un pas dcisif pour la sret de sa religion et dmontrer en mme temps au monde catholique la sincrit du zle religieux de la France et la politique intresse des tats ecclsiastiques de l'Empire. Persuad que les vues du roi de Sude tendaient uniquement, comme les siennes, l'abaissement de la maison d'Autriche, il ne fit point difficult de promettre aux princes de la Ligue une parfaite neutralit du ct de la Sude, aussitt qu'ils renonceraient l'alliance de l'empereur et retireraient leurs troupes. Quelle que ft maintenant la rsolution des princes, Richelieu avait atteint son but. S'ils se sparaient du parti autrichien, Ferdinand tait expos sans dfense aux armes unies de la France et de la Sude, et Gustave-Adolphe, dlivr en Allemagne de tous ses autres ennemis, pouvait tourner la fois toutes ses forces contre les tats hrditaires de l'empereur. La chute de la maison d'Autriche tait alors invitable, et ce but suprme de tous les efforts de Richelieu se trouvait atteint sans dommage pour l'glise. Le succs tait incomparablement plus douteux, si les princes de la Ligue persistaient dans leur refus et demeuraient encore fidles l'alliance autrichienne; mais alors la France avait fait paratre devant toute l'Europe ses sentiments catholiques et avait satisfait ses devoirs comme membre de l'glise romaine; les princes de la Ligue paraissaient les seuls auteurs de tous les maux que la continuation de la guerre devait infailliblement attirer sur l'Allemagne catholique; eux seuls, par leur attachement opinitre l'empereur, rendaient vaines les mesures de leur protecteur, prcipitaient l'glise dans le dernier pril et se perdaient eux-mmes. Richelieu suivit ce plan avec d'autant plus de chaleur qu'il tait plus vivement press par des demandes ritres de l'lecteur de Bavire, qui rclamait le secours de la France. On se souvient que ce prince, ds le temps o il avait eu sujet de suspecter les sentiments de l'empereur, tait entr avec la France dans une alliance secrte par laquelle il esprait s'assurer la possession de l'lectorat palatin contre un futur changement de dispositions de Ferdinand. Si clairement que l'origine de ce trait ft connatre contre quel ennemi il avait t conclu, Maximilien l'tendait maintenant, d'une manire assez arbitraire, aux attaques du roi de Sude, et n'hsitait point rclamer contre ce monarque, alli de la France, les mmes secours qu'on lui avait promis seulement contre l'Autriche. Richelieu, jet dans l'embarras par cette alliance contradictoire avec deux puissances opposes l'une l'autre, ne vit pour lui d'autre expdient que de mettre une prompte fin leurs hostilits; et, hors d'tat, cause de son trait avec la Sude, de protger la Bavire, tout aussi peu dispos la livrer, il s'employa avec une extrme ardeur pour la neutralit, comme tant le seul moyen de satisfaire son double engagement. Un plnipotentiaire particulier, le marquis de Brz, fut envoy, cet effet, au roi de Sude, Mayence, afin de sonder sur ce point ses dispositions et d'obtenir de lui pour les princes allis des conditions favorables. Mais, si Louis XIII avait des raisons importantes pour souhaiter de voir cette neutralit tablie, Gustave-Adolphe en avait d'aussi solides pour dsirer le contraire. Convaincu par des preuves nombreuses que l'horreur des princes de la Ligue pour la religion protestante tait invincible, leur haine pour la puissance trangre des Sudois implacable, leur attachement la maison d'Autriche indestructible, il redoutait beaucoup moins leur hostilit ouverte qu'il ne se dfiait d'une neutralit si oppose leur inclination. D'ailleurs, se voyant contraint, plac, comme il l'tait, sur le territoire allemand, de poursuivre la guerre aux dpens des ennemis, c'tait pour lui une perte manifeste de diminuer le nombre de ses ennemis dclars, sans acqurir par l de nouveaux amis. Il n'est donc pas tonnant que Gustave-Adolphe laisst paratre peu d'empressement acheter, par le sacrifice des avantages qu'il avait remports, la neutralit des princes catholiques, qui lui tait d'un si faible secours. Les conditions auxquelles il accordait la neutralit l'lecteur de Bavire taient dures et conformes cette manire de voir. Il exigeait de la Ligue catholique une complte inaction: elle retirerait ses troupes de l'arme impriale, des places conquises, de tous les pays protestants. Il voulait de plus voir les forces des tats ligus rduites un petit nombre de soldats. Toutes leurs terres devaient tre fermes aux armes impriales et ne fournir la maison d'Autriche aucun secours en hommes, en vivres et en munitions. Si dure que ft la loi dicte par le vainqueur au vaincu, le mdiateur franais se flattait encore de la faire accepter l'lecteur de Bavire. Pour faciliter cette affaire, Gustave-Adolphe s'tait laiss persuader d'accorder Maximilien une trve de quinze jours. Mais, dans le mme temps o le roi recevait par l'agent franais les assurances rptes de l'heureux progrs de cette ngociation, une lettre intercepte de l'lecteur au gnral Pappenheim en Westphalie lui dcouvrit la perfidie de ce prince, qui n'avait cherch, dans toute cette affaire, qu' gagner du temps pour sa dfense. Bien loin de se laisser enchaner dans ses oprations militaires par un accommodement avec la Sude, l'artificieux Maximilien n'en mettait que plus d'activit dans ses prparatifs et profitait du loisir que lui laissait l'ennemi pour faire des prparatifs de rsistance d'autant plus nergiques. Toute cette ngociation de neutralit fut donc rompue sans avoir rien produit; elle n'avait servi qu' renouveler avec plus d'acharnement les hostilits entre la Bavire et la Sude. L'accroissement des forces de Tilly, avec lesquelles ce gnral menaait d'envahir la Franconie, rappelait imprieusement le roi dans ce cercle; mais il fallait d'abord chasser du Rhin les Espagnols, et fermer leurs armes le passage des Pays-Bas dans les provinces allemandes. A cet effet, Gustave-Adolphe avait dj offert l'lecteur de Trves, Philippe de Zeltern, la neutralit, condition que la forteresse d'Hermannstein lui serait remise, et qu'un libre passage par Coblentz serait accord aux troupes sudoises. Mais, avec quelque dplaisir que l'lecteur vt ses domaines dans les mains des Espagnols, il pouvait bien moins encore se rsoudre les mettre sous la protection suspecte d'un hrtique et rendre le conqurant sudois matre de son sort. Toutefois, se voyant hors d'tat de maintenir son indpendance contre deux rivaux si redoutables, il chercha contre l'un et l'autre un refuge sous la puissante protection de la France. Richelieu, avec sa politique accoutume, avait mis profit l'embarras de ce prince pour tendre le pouvoir de la France et lui acqurir aux frontires de l'Allemagne un important alli. Une nombreuse arme franaise devait couvrir le pays de Trves et mettre garnison dans la forteresse d'Ehrenbreitstein. Mais les vues qui avaient dcid l'lecteur cette dmarche hasarde ne furent pas compltement remplies, car le ressentiment qu'elle excita chez Gustave-Adolphe ne put tre apais avant que les troupes sudoises eussent aussi obtenu le libre passage travers le pays de Trves. Tandis que cette affaire se ngociait avec Trves et la France, les gnraux du roi avaient nettoy tout l'lectorat de Mayence du reste des garnisons espagnoles, et Gustave-Adolphe avait lui-mme achev la conqute de ce pays par la prise de Kreuznach. Pour garder ce qui tait conquis, le chancelier Oxenstiern dut rester sur le Rhin moyen, avec une partie de l'arme; et le corps principal se mit en marche, sous la conduite du roi, pour chercher l'ennemi en Franconie. Cependant, le comte Tilly et le gnral sudois de Horn, que Gustave-Adolphe avait laiss dans ce cercle avec huit mille hommes, s'en taient disput la possession avec des succs balancs, et l'vch de Bamberg surtout tait la fois le prix et le thtre de leurs dvastations. Appel vers le Rhin par ses autres projets, le roi avait remis son gnral le chtiment de l'vque, qui avait provoqu sa colre par sa conduite perfide, et l'activit du gnral justifia le choix du monarque. Il soumit en peu de temps une grande partie de l'vch aux armes sudoises, et il prit d'assaut la capitale mme, abandonne par la garnison impriale. L'vque, expuls, demandait instamment des secours l'lecteur de Bavire, qui se laissa enfin persuader de mettre un terme l'inaction de Tilly. Autoris par l'ordre de son matre rtablir le prlat, ce gnral rassembla ses troupes disperses dans le haut Palatinat et s'approcha de Bamberg avec une arme de vingt mille hommes. Gustave Horn, fermement rsolu dfendre sa conqute contre ces forces suprieures, attendit l'ennemi derrire les remparts de Bamberg; mais il se vit arracher, par la seule avant-garde de Tilly, ce qu'il avait espr de disputer l'arme tout entire. Le dsordre qui tout coup se mit dans la sienne, et auquel toute sa prsence d'esprit ne put remdier, ouvrit la place aux ennemis, et les troupes, les bagages et l'artillerie ne purent tre sauvs qu' grand'peine. La reprise de Bamberg fut le fruit de cette victoire; mais le gnral sudois se retira en bon ordre derrire le Mein, et Tilly, malgr toute sa clrit, ne put le rejoindre. L'apparition en Franconie du roi de Sude, qui Gustave Horn amena prs de Kitzingen le reste de ses troupes, mit bientt un terme aux conqutes de Tilly et le fora de pourvoir lui-mme sa sret par une prompte retraite. Le roi avait pass Aschaffenbourg une revue gnrale de son arme, qui, aprs sa jonction avec Gustave Horn, Banner et le duc Guillaume de Weimar, s'levait prs de quarante mille hommes. Rien n'arrta sa marche travers la Franconie, car le comte Tilly, beaucoup trop faible pour attendre un ennemi si suprieur, s'tait retir, marches forces, vers le Danube. La Bohme et la Bavire se trouvaient alors galement prs du roi, et Maximilien, incertain de la route que suivrait ce conqurant, hsitait prendre une rsolution. Le chemin qu'on allait tracer Tilly devait fixer le choix de Gustave-Adolphe et le sort des deux provinces. A l'approche d'un si redoutable ennemi, il tait dangereux de laisser la Bavire sans dfense, pour couvrir les frontires de l'Autriche; il tait plus dangereux encore, en recevant Tilly en Bavire, d'y appeler en mme temps l'ennemi et d'en faire le thtre d'une lutte dvastatrice. L'inquitude paternelle du prince surmonta enfin les doutes de l'homme d'tat, et, quoi qu'il en pt arriver, Tilly reut l'ordre de dfendre avec toutes ses forces l'entre de la Bavire. La ville impriale de Nuremberg accueillit avec une joie triomphante le dfenseur de la religion vanglique et de la libert allemande, et l'ardent enthousiasme des citoyens se rpandit son aspect en touchants tmoignages d'allgresse et d'admiration. Gustave lui-mme ne pouvait cacher son tonnement de se voir dans cette ville, au centre de l'Allemagne, jusqu'o il n'avait jamais espr de porter ses tendards. La grce et la noblesse de son maintien compltaient l'impression produite par ses glorieux exploits, et l'affabilit avec laquelle il rpondait aux salutations de cette ville impriale lui eut en peu d'instants gagn tous les coeurs. Il confirma alors en personne le trait qu'il avait conclu avec elle ds les rivages de la Baltique, et unit tous les citoyens dans les sentiments d'un zle ardent et d'une concorde fraternelle contre l'ennemi commun. Aprs une courte station dans les murs de Nuremberg, il suivit son arme vers le Danube et parut devant la place frontire de Donawert, avant qu'on y souponnt l'approche d'un ennemi. Une nombreuse garnison bavaroise dfendait cette ville, et le commandant, Rodolphe-Maximilien, duc de Saxe-Lauenbourg, montra d'abord la plus ferme rsolution de tenir jusqu' l'arrive de Tilly. Mais bientt la vigueur avec laquelle Gustave-Adolphe commena le sige le fora de songer une prompte et sre retraite, qu'il effectua heureusement sous le feu terrible de l'artillerie sudoise. La prise de Donawert ouvrit au roi la rive droite du Danube, et la petite rivire du Lech le sparait seule encore de la Bavire. Le danger pressant de ses tats veilla toute l'activit de Maximilien, et autant il avait laiss l'ennemi pntrer facilement jusqu'au seuil de la Bavire, autant il se montra cette fois rsolu lui rendre le dernier pas difficile. Tilly tablit de l'autre ct du Lech, prs de la petite ville de Rain, un camp bien retranch, qui, entour de trois rivires, dfiait toutes les attaques. On avait coup tous les ponts du Lech; on avait dfendu par de fortes garnisons le cours entier de la rivire jusqu' Augsbourg; et mme, pour s'assurer de cette ville impriale, qui laissait voir depuis longtemps l'impatience qu'elle prouvait de suivre l'exemple de Francfort et de Nuremberg, on y avait log une garnison bavaroise et dsarm les bourgeois. L'lecteur lui-mme, avec toutes les troupes qu'il avait pu rassembler, s'enferma dans le camp de Tilly, comme si toutes ses esprances eussent tenu ce poste unique, et que la fortune des Sudois et d chouer contre cette dernire muraille. Gustave-Adolphe parut bientt sur la rive, vis--vis des lignes bavaroises, aprs avoir soumis tout le territoire d'Augsbourg en de du Lech, et ouvert ses troupes dans cette contre de riches approvisionnements. On tait au mois de mars, poque o cette rivire, grossie par les pluies frquentes et par les neiges des montagnes du Tyrol, s'lve une hauteur extraordinaire et court entre des rives escarpes avec une rapidit imptueuse. Une tombe certaine s'ouvrait dans ses flots l'assaillant tmraire, et, sur la rive oppose, les canons ennemis lui montraient leurs gueules meurtrires. Si, cependant, son audace venait bout de ce passage, presque impossible travers la fureur des flots et du feu, un ennemi frais et courageux attendait, dans un camp inexpugnable, des troupes harasses; et, soupirant aprs le repos, elles trouvaient une bataille. Avec des forces puises, il leur faut escalader les lignes ennemies, dont la solidit semble dfier toute attaque. Une dfaite, essuye sur cette rive, les entrane une perte invitable, car la mme rivire, qui leur fait obstacle sur le chemin de la victoire, leur ferme toute retraite, si la fortune les abandonne. Le conseil de guerre, assembl en ce moment par Gustave-Adolphe, fit valoir toute l'importance de ces motifs, pour empcher l'excution d'une si prilleuse entreprise. Les plus braves reculaient, et un groupe respectable de guerriers vieillis au service ne rougit point d'avouer ses inquitudes; mais la rsolution du roi tait prise. Comment! dit-il Gustave Horn, qui portait la parole pour les autres, nous aurions franchi la Baltique et tant de grands fleuves d'Allemagne, et, devant un ruisseau, devant ce Lech que voil, nous renoncerions notre entreprise? Dans une reconnaissance du pays, qu'il avait faite en exposant plusieurs fois sa vie, il avait dcouvert que la rive en de du Lech dominait l'autre sensiblement et favorisait l'effet de l'artillerie sudoise, au prjudice de celle de Tilly. Il sut profiter de cette circonstance avec une prompte habilet. Il fit dresser, sans dlai, la place o la rive gauche du Lech se courbait vers la droite, trois batteries, d'o soixante-douze pices de campagne entretinrent un feu crois contre l'ennemi. Tandis que cette furieuse canonnade loignait les Bavarois de la rive oppose, le roi fit jeter en toute hte un pont sur le Lech; une paisse fume, produite par un feu de bois et de paille mouille, sans cesse entretenu, droba longtemps aux yeux des ennemis les progrs de l'ouvrage, tandis que le tonnerre presque continuel de l'artillerie empchait en mme temps d'entendre le bruit des haches. Gustave-Adolphe excitait lui-mme l'ardeur des troupes par son exemple, et mit, de sa propre main, le feu plus de soixante canons. Les Bavarois rpondirent, pendant deux heures, cette canonnade, avec la mme vivacit, mais non avec le mme succs, parce que les batteries des Sudois s'avanaient de manire dominer l'autre bord, et que l'lvation de celui qu'ils occupaient leur servait de parapet contre l'artillerie ennemie. Vainement, de la rive, les Bavarois s'efforcrent de dtruire les ouvrages des Sudois: l'artillerie suprieure de ceux-ci les repoussa, et ils furent rduits voir le pont s'achever presque sous leurs yeux. Dans ce jour terrible, Tilly fit les plus grands efforts pour enflammer le courage des siens: le plus menaant danger ne put l'loigner de la rive. Enfin il trouva la mort qu'il cherchait. Une balle de fauconneau lui fracassa la jambe, et bientt aprs, Altringer, son compagnon d'armes et son gal en courage, fut bless dangereusement la tte. Les Bavarois, n'tant plus anims par la prsence de ces deux chefs, plirent enfin, et Maximilien lui-mme fut entran, contre son gr, une rsolution pusillanime. Vaincu par les reprsentations de Tilly mourant, dont la fermet accoutume flchissait aux approches du moment suprme, il abandonna prcipitamment son poste inexpugnable, et un gu, dcouvert par les Sudois, o leur cavalerie tait sur le point de tenter le passage, hta sa timide retraite. Il leva son camp, ds la mme nuit, avant qu'un seul soldat ennemi et pass le Lech; et, sans laisser au roi le temps de l'inquiter dans sa marche, il se retira dans le meilleur ordre Neubourg et Ingolstadt. Gustave-Adolphe, qui effectua le passage le lendemain, vit avec surprise le camp ennemi vacu, et la fuite de l'lecteur excita plus encore son tonnement lorsqu'il reconnut la force du camp abandonn. Si j'eusse t le Bavarois, s'cria-t-il stupfait, jamais, quand mme un boulet m'aurait emport la barbe et le menton, jamais je n'eusse abandonn un poste comme celui-l, et livr l'ennemi l'entre de mes tats. La Bavire tait donc maintenant ouverte au vainqueur, et le flot de la guerre, qui n'avait encore exerc ses fureurs qu'aux frontires de cette contre, se prcipita, pour la premire fois, sur ses fertiles plaines, longtemps pargnes. Mais, avant de hasarder la conqute d'un pays qui lui tait hostile, Gustave arracha d'abord la ville impriale d'Augsbourg au joug bavarois, reut le serment des bourgeois, et s'assura de leur fidlit en y laissant une garnison. Ensuite, il s'avana vers Ingolstadt marches forces, voulant, par la prise de cette forteresse importante, que l'lecteur couvrait avec une grande partie de son arme, assurer ses conqutes en Bavire et s'tablir sur le Danube. Peu de temps aprs l'arrive du roi devant Ingolstadt, Tilly, bless, termina sa carrire dans les murs de cette ville, aprs avoir prouv tous les caprices de la fortune infidle. cras par le gnie suprieur de Gustave-Adolphe, ce gnral vit, au dclin de ses jours, se fltrir tous les lauriers de ses anciennes victoires, et, par une suite d'adversits, il satisfit la justice du sort et les mnes irrits de Magdebourg. En lui, l'arme de l'empereur et de la Ligue perdit un chef qui ne se pouvait remplacer, la religion catholique son plus zl dfenseur, et Maximilien de Bavire son serviteur le plus fidle, qui scella de son sang sa fidlit, et remplit mme encore en mourant les devoirs de gnral. Son dernier legs l'lecteur fut le conseil d'occuper Ratisbonne, afin de rester matre du Danube et de conserver ses communications avec la Bohme. Avec la confiance qui est le fruit ordinaire d'une telle suite de victoires, Gustave-Adolphe entreprit le sige d'Ingolstadt, dont il esprait vaincre la rsistance par l'imptuosit de la premire attaque. Mais la force des ouvrages et la bravoure de la garnison lui opposrent des obstacles qu'il n'avait pas eu combattre depuis la victoire de Breitenfeld, et peu s'en fallut que les remparts d'Ingolstadt ne devinssent le terme de ses exploits. Comme il faisait la reconnaissance de la place, un boulet de vingt-quatre, qui tua son cheval sous lui, le jeta par terre, et, un instant aprs, son favori, le jeune Margrave de Bade, fut emport ses cts par un autre boulet. Le roi se releva sur-le-champ avec sang-froid et rassura ses soldats, effrays, en continuant aussitt son chemin sur un autre cheval. Les Bavarois avaient pris possession de la ville impriale de Ratisbonne, que l'lecteur avait surprise, suivant le conseil de Tilly, et qu'il tenait enchane par une forte garnison. Cet vnement changea soudain le plan de guerre du roi. Il s'tait flatt lui-mme de l'esprance d'occuper cette ville, attache au protestantisme, et de trouver en elle une allie non moins dvoue que Nuremberg, Augsbourg et Francfort. La prise de Ratisbonne par les Bavarois loigna pour longtemps l'accomplissement de son principal dsir, qui tait de s'emparer du Danube, afin de couper son adversaire tout secours de la Bohme. Il quitta promptement les murs d'Ingolstadt, devant lesquels il prodiguait inutilement son temps et ses soldats, et pntra dans l'intrieur de la Bavire, afin d'y attirer l'lecteur pour la protection de ses tats et de dgarnir les rives du Danube de leurs dfenseurs. Tout le pays jusqu' Munich tait ouvert au conqurant. Moosbourg, Landshut, tout l'vch de Freisingen se soumirent lui: rien ne pouvait rsister ses armes. Mais, quoiqu'il ne trouvt point sur son chemin de troupes rgulires, il avait combattre dans le coeur de chaque Bavarois un implacable ennemi, le fanatisme religieux. Des soldats qui ne croyaient pas au pape taient dans ce pays une apparition nouvelle, inoue; le zle aveugle des prtres les avait reprsents au paysan comme des monstres, des fils de l'enfer, et leur chef comme l'Antechrist. Il n'est pas tonnant qu'on s'affrancht de tous les devoirs de la nature et de l'humanit envers cette couve de Satan, et qu'on se crt autoris aux plus effroyables attentats. Malheur au soldat sudois qui tombait seul dans les mains d'une troupe de ces sauvages! Toutes les tortures que peut imaginer la rage la plus raffine taient exerces sur ces malheureuses victimes, et la vue de leurs corps mutils provoquait l'arme d'affreuses reprsailles. Gustave-Adolphe lui seul ne souilla par aucun acte de vengeance son caractre hroque: la mauvaise opinion que les Bavarois avaient de son christianisme tait loin de le dlier, envers ce malheureux peuple, des prceptes de l'humanit; elle lui faisait, au contraire, un devoir plus sacr d'honorer sa croyance par une modration plus scrupuleuse encore. L'approche du roi rpandit le trouble et l'pouvante dans la capitale, qui, dpourvue de dfenseurs et abandonne par les principaux habitants, ne chercha son salut que dans la magnanimit du vainqueur. Elle esprait apaiser son courroux par une soumission absolue et volontaire, et envoya des dputs au-devant de lui jusqu' Freisingen, pour dposer ses pieds les clefs de la ville. Si vivement que le roi ft excit par l'inhumanit des Bavarois et la haine de leur souverain faire un usage cruel de son droit de conqute; si instamment qu'il ft sollicit, mme par des Allemands, de faire expier le malheur de Magdebourg la capitale de son destructeur, son grand coeur ddaigna nanmoins cette basse vengeance: l'impuissance de l'ennemi dsarma sa colre. Satisfait d'un triomphe plus noble, de la joie de conduire, avec la pompe d'un vainqueur, le comte palatin, Frdric V, dans la rsidence du prince qui tait le principal artisan de sa chute et le ravisseur de ses tats, il releva la magnificence de son entre par l'clat plus beau de la modration et de la douceur. Le roi ne trouva dans Munich qu'un palais abandonn: on avait emport Werfen les trsors de l'lecteur. La magnificence du chteau lectoral le jeta dans l'tonnement, et il demanda au gardien qui lui montrait les appartements le nom de l'architecte. Il n'y en a pas d'autre, rpondit-il, que l'lecteur lui-mme.--Je voudrais l'avoir, cet architecte, rpliqua le roi, pour l'envoyer Stockholm.--C'est de quoi l'architecte saura se garder, repartit le gardien. Lorsqu'on visita l'arsenal, il ne s'y trouva que des affts, dpourvus de leurs pices. On avait enfoui si soigneusement les canons dans la terre, qu'il n'en paraissait aucune trace, et, sans la trahison d'un ouvrier, on n'aurait jamais dcouvert l'artifice. Ressuscitez des morts, s'cria le roi, et paraissez au jugement! On fouilla la terre, et l'on dcouvrit environ cent quarante pices, plusieurs d'une grandeur extraordinaire, et la plupart enleves en Bohme et dans le Palatinat. Une somme de trente mille ducats d'or, qui tait cache dans une des plus grandes, complta la joyeuse surprise que fit au roi cette prcieuse dcouverte. Mais ce qu'il et bien mieux aim voir paratre, c'tait l'arme bavaroise elle-mme, qu'il avait voulu attirer hors de ses retranchements en pntrant au coeur de la Bavire. Le roi se vit tromp dans cet espoir. Aucun ennemi ne se montra; les plus pressantes sollicitations de ses sujets ne purent dcider l'lecteur mettre au hasard d'une bataille le dernier reste de ses forces. Enferm dans Ratisbonne, il languissait dans l'attente des secours que le duc de Friedland lui devait amener de Bohme, et, jusqu' l'arrive des auxiliaires esprs, il essayait provisoirement d'enchaner l'activit de son ennemi en renouvelant les ngociations de neutralit. Mais la dfiance du roi, trop souvent excite, djoua cette manoeuvre, et les retards calculs de Wallenstein laissrent sur l'entrefaite la Bavire en proie aux Sudois. C'tait jusqu' cette contre lointaine que Gustave-Adolphe s'tait avanc de victoire en victoire, de conqute en conqute, sans trouver sur sa route un ennemi capable de lutter contre lui. Une partie de la Bavire et de la Souabe, les vchs de Franconie, le bas Palatinat, l'archevch de Mayence, restaient subjugus derrire lui: un bonheur non interrompu l'avait accompagn jusqu'au seuil de la monarchie autrichienne; et un brillant succs avait justifi le plan d'oprations qu'il s'tait trac aprs la victoire de Breitenfeld. S'il n'avait pas russi d'abord, comme il le dsirait, oprer entre les membres protestants de l'Empire la runion qu'il avait espre, il avait du moins dsarm ou affaibli les membres de la Ligue catholique; il avait fait la guerre en trs-grande partie leurs frais; il avait diminu les ressources de l'empereur, fortifi le courage des tats faibles, et trouv le chemin de l'Autriche travers les provinces des allis de Ferdinand, qu'il avait mises contribution. Lorsqu'il ne pouvait imposer l'obissance par la force des armes, l'amiti des villes impriales, qu'il avait su s'attacher par le double lien de la politique et de la religion, lui rendait les plus importants services, et, aussi longtemps que ses armes conservaient leur supriorit, il pouvait tout attendre de leur zle. Par ses conqutes sur le Rhin, les Espagnols taient spars du bas Palatinat, supposer que la guerre nerlandaise leur laisst des forces pour prendre part celle d'Allemagne; le duc de Lorraine, aprs sa malheureuse campagne, avait prfr le parti de la neutralit. Tant de garnisons, laisses par Gustave-Adolphe sur son passage en Allemagne, n'avaient point diminu son arme; et, aussi vigoureuse qu'au dbut de l'expdition, elle se trouvait maintenant au centre de la Bavire, prte et rsolue porter la guerre dans l'intrieur de l'Autriche. Tandis que le roi faisait la guerre dans l'Empire avec une si grande supriorit, la fortune n'avait pas moins favoris, sur un autre thtre, son alli, l'lecteur de Saxe. On se souvient que, dans la confrence qui fut tenue Halle, entre les deux princes, aprs la bataille de Leipzig, la conqute de la Bohme chut en partage l'lecteur, tandis que le roi se rserva de marcher contre les tats de la Ligue. Le premier fruit que Jean-Georges recueillit de la victoire de Breitenfeld fut la reprise de Leipzig, que suivit en peu de temps l'expulsion des garnisons impriales de tout le cercle. Renforc par les soldats de ces garnisons, qui passrent de son ct, le gnral saxon d'Arnheim dirigea sa marche vers la Lusace, qu'un gnral imprial, Rodolphe de Tiefenbach, avait inonde de ses troupes, pour punir l'lecteur de s'tre rang du parti de l'ennemi. Il avait dj commenc, dans cette province mal dfendue, les dvastations accoutumes, conquis plusieurs villes et effray Dresde mme par son approche menaante; mais ces progrs rapides furent arrts subitement, par un ordre formel et ritr de l'empereur, d'pargner toutes les possessions saxonnes les maux de la guerre. Ferdinand reconnaissait trop tard qu'il s'tait laiss garer par une fausse politique en poussant bout l'lecteur de Saxe et en amenant de force, pour ainsi dire, au roi de Sude cet important alli. Le mal qu'il avait fait par une fiert inopportune, il voulait le rparer maintenant par une modration tout aussi maladroite, et il fit une nouvelle faute, en voulant corriger la premire. Pour enlever son ennemi un si puissant alli, il renouvela, par l'entremise des Espagnols, ses ngociations avec l'lecteur, et, afin d'en rendre le succs plus facile, Tiefenbach eut l'ordre d'vacuer sur-le-champ toutes les provinces de Saxe. Mais cette louable dmarche de l'empereur, bien loin de produire l'effet espr, ne fit que rvler l'lecteur l'embarras de son ennemi et de sa propre importance, et l'encouragea mme poursuivre d'autant plus vivement les avantages qu'il avait remports. D'ailleurs, comment et-il pu, sans se dshonorer par la plus honteuse ingratitude, abandonner un alli auquel il avait donn les assurances les plus sacres de sa fidlit, auquel il devait la conservation de ses tats et mme de sa couronne lectorale? L'arme saxonne, dispense de marcher en Lusace, prit donc le chemin de la Bohme, o un concours de circonstances favorables semblait lui assurer d'avance la victoire. Le feu de la discorde couvait encore sous la cendre dans ce royaume, premier thtre de cette funeste guerre, et le poids incessant de la tyrannie donnait chaque jour au mcontentement de la nation un nouvel aliment. De quelque ct que l'on portt les yeux, on voyait dans ce malheureux pays les traces du plus dplorable changement. Des cantons entiers avaient reu de nouveaux propritaires, et gmissaient sous le joug dtest de seigneurs catholiques, que la faveur de l'empereur et des jsuites avait revtus de la dpouille des protestants bannis. D'autres avaient profit de la misre publique pour acheter vil prix les biens confisqus des proscrits. Le sang des plus nobles dfenseurs de la libert avait coul sur les chafauds, et ceux qui avaient chapp la mort par une prompte fuite erraient dans la misre loin de leur patrie, tandis que les souples esclaves de la tyrannie dissipaient en dbauches leurs hritages. Mais le joug de ces petits despotes tait moins insupportable que l'asservissement des consciences, qui pesait sans distinction sur tout le parti protestant de ce royaume. Nul danger extrieur, nulle rsistance nationale, si srieuse qu'elle ft, nulle exprience, mme la plus dcourageante, n'avait pu mettre de bornes au proslytisme des jsuites. Si les voies de la douceur ne produisaient rien, on recourait aux soldats, pour ramener au bercail les brebis gares. Ceux qui eurent le plus souffrir de ces violences furent les habitants du Joachimsthal, dans les montagnes frontires entre la Bohme et la Misnie. Deux commissaires impriaux, soutenus de deux jsuites et de quinze mousquetaires, parurent dans cette paisible valle, pour prcher l'vangile aux hrtiques. Si l'loquence des jsuites ne suffisait pas, on tchait d'atteindre son but en logeant de force les mousquetaires dans les maisons et en recourant aux menaces de bannissement et aux amendes. Mais cette fois la bonne cause triompha, et la courageuse rsistance de cette peuplade fora l'empereur de retirer honteusement son mandat de conversion. L'exemple de la cour servit de rgle de conduite aux catholiques du royaume et justifia tous les genres d'oppression que, dans leur arrogance, ils taient tents d'exercer contre les protestants. Il ne faut pas s'tonner que ce parti, cruellement poursuivi, ft favorable un changement, et qu'il portt ses regards avec impatience vers son librateur, qui se montrait alors la frontire. Dj l'arme saxonne tait en marche sur Prague. Toutes les places devant lesquelles elle paraissait avaient t abandonnes par les garnisons impriales. Schloeckenau, Tetschen, Aussig, Leutmeritz, tombrent rapidement, l'une aprs l'autre, au pouvoir de l'ennemi; chaque ville ou village catholique tait livr au pillage. L'effroi saisit tous les catholiques du royaume, et, se souvenant des traitements qu'ils avaient fait subir aux vangliques, ils ne se hasardaient pas attendre l'arrive vengeresse d'une arme protestante. Tout ce qui tait catholique, et avait quelque chose perdre, fuyait de la campagne dans la capitale, pour quitter ensuite la capitale elle-mme, tout aussi promptement. Prague mme n'tait nullement prpare repousser une attaque, et se trouvait trop dpourvue de troupes pour tre en tat de soutenir un long sige. On avait rsolu trop tard la cour impriale d'appeler le feld-marchal Tiefenbach au secours de cette capitale. Avant que l'ordre imprial et atteint les quartiers de ce gnral, en Silsie, les Saxons taient dj prs de Prague; la bourgeoisie, demi protestante, promettait peu de zle, et la faible garnison ne laissait pas esprer une longue rsistance. Dans cette affreuse extrmit, les habitants catholiques attendaient leur salut de Wallenstein, qui vivait Prague en simple particulier. Mais, bien loign d'employer pour la dfense de la ville son exprience militaire et le poids de son autorit, il saisit au contraire le moment favorable pour satisfaire sa vengeance. Si ce ne fut pas lui qui attira les Saxons Prague, du moins ce fut certainement sa conduite qui leur facilita la prise de cette ville. Si peu en mesure qu'elle ft d'opposer une longue rsistance, elle ne manquait pourtant pas de moyens de se maintenir jusqu' l'arrive d'un secours; et un colonel imprial, le comte Maradas, tmoigna effectivement le dsir d'entreprendre la dfense; mais, tant sans commandement, et pouss uniquement par son zle et son courage cette action hardie, il n'osait pas se mettre l'oeuvre ses propres risques, sans l'assentiment d'un suprieur. En consquence, il demanda conseil au duc de Friedland, dont l'approbation tenait lieu d'une commission impriale, et qui un ordre exprs de la cour adressait la gnralit de Bohme dans cette extrmit. Mais Wallenstein prtexta artificieusement son loignement de tout emploi et son absolue retraite de la scne politique, et il abattit la fermet du subalterne par les scrupules que lui, l'homme puissant, laissa paratre. Afin de rendre le dcouragement gnral et complet, il quitta mme enfin la ville, avec toute sa cour, quoiqu'il et fort peu de chose craindre de l'ennemi la prise de la place, et elle fut perdue prcisment parce qu'il marqua par sa retraite qu'il dsesprait d'elle. Son exemple fut suivi par toute la noblesse catholique, par la gnralit avec les troupes, par le clerg et tous les officiers de la couronne. On employa toute la nuit sauver les personnes et les biens. Tous les chemins jusqu' Vienne taient remplis de fuyards, qui ne revinrent de leur frayeur que dans la rsidence impriale. Maradas lui-mme, dsesprant du salut de Prague, suivit la foule et conduisit sa petite troupe jusqu' Thabor, o il voulut attendre l'vnement. Un profond silence rgnait dans Prague, quand les Saxons parurent le lendemain devant ses murs. Nuls prparatifs de dfense; pas un coup de canon tir des remparts, qui annont quelque rsistance des habitants. Les troupes se virent au contraire entoures d'une foule de spectateurs, que la curiosit avait attirs hors de la ville pour considrer l'arme saxonne, et la paisible familiarit avec laquelle ils s'approchaient ressemblait beaucoup plus une salutation amicale qu' une rception ennemie. Par le rapport unanime de ces gens, on apprit que la ville tait dgarnie de soldats et que le gouvernement s'tait enfui Budweiss. Ce dfaut de rsistance, inattendu, inexplicable, excita d'autant plus la dfiance d'Arnheim, que l'approche rapide des secours de Silsie n'tait pas un secret pour lui, et que l'arme saxonne tait trop peu pourvue de matriel de sige et beaucoup trop faible en nombre pour assaillir une si grande ville. Craignant une embuscade, il redoublait de vigilance, et il flotta dans cette crainte, jusqu'au moment o le matre d'htel du duc de Friedland, qu'il dcouvrit dans la foule, lui confirma cette incroyable nouvelle. La ville est nous sans coup frir, s'cria-t-il alors, au comble de l'tonnement, en s'adressant ses officiers, et, sur-le-champ, il la fit sommer par un trompette. La bourgeoisie de Prague, honteusement dlaisse par ses dfenseurs, avait pris depuis longtemps sa rsolution, et il ne s'agissait plus que de garantir la libert et la proprit par une capitulation avantageuse. Aussitt qu'elle fut signe par le gnral saxon, au nom de son matre, on lui ouvrit les portes sans rsistance, et, le 11 novembre 1631, l'arme fit son entre triomphante. L'lecteur lui-mme arriva bientt aprs, pour recevoir en personne l'hommage de ses nouveaux protgs, car c'tait seulement ce titre que les trois villes de Prague s'taient rendues lui: leur union avec la monarchie autrichienne ne devait pas tre rompue par cette soumission. Autant les catholiques avaient redout avec excs les reprsailles des Saxons, autant la modration de l'lecteur et la bonne discipline des troupes les surprirent agrablement. Dans cette occasion, le feld-marchal d'Arnheim fit paratre d'une faon toute particulire son dvouement au duc de Friedland. Non content d'avoir pargn dans la marche toutes ses proprits, il mit encore des gardes son palais, afin que rien n'en ft dtourn. Les catholiques de la ville jouirent de la plus complte libert de conscience, et, de toutes les glises qu'ils avaient enleves aux protestants, quatre seulement furent rendues ces derniers. Les jsuites seuls, qui la voix publique imputait toutes les perscutions souffertes, furent exclus de cette tolrance et durent s'loigner du royaume. Jean-Georges, mme victorieux, ne dmentit pas l'humble soumission que lui inspirait le nom de l'empereur, et ce qu'un gnral, comme Tilly ou Wallenstein, se serait permis infailliblement contre lui Dresde, il s'en abstint Prague contre Ferdinand. Il distingua soigneusement l'ennemi, auquel il faisait la guerre, du chef de l'Empire, auquel il devait le respect. Il s'interdit de toucher aux meubles de celui-ci, tandis qu'il s'appropriait sans scrupule, comme tant de bonne prise, les canons de celui-l et les faisait emmener Dresde. Il ne prit point son logement dans le palais imprial, mais l'htel de Lichtenstein: trop discret pour occuper les appartements de celui qui il enlevait un royaume. Si ce trait nous tait rapport d'un grand homme et d'un hros, il nous transporterait, juste titre, d'admiration. Le caractre du prince chez qui nous le rencontrons nous autorise douter si nous devons honorer, dans cette retenue, la belle victoire de la modestie, ou plutt compatir la pusillanimit de l'esprit faible, que le succs mme n'enhardit point et que la libert ne peut affranchir de ses chanes accoutumes. La prise de Prague, que suivit bientt la soumission de la plupart des villes, produisit dans le royaume un grand et rapide changement. Beaucoup de nobles protestants, qui avaient err jusqu'alors en proie la misre, reparurent dans leur patrie, et le comte de Thurn, le fameux auteur de la rvolte de Bohme, eut la gloire, avant sa mort, de se montrer en vainqueur sur l'ancien thtre de son crime et de sa condamnation. Il fit son entre triomphale par le mme pont o les ttes de ses partisans, places sur des piques, offraient ses yeux l'affreux spectacle du sort qui l'avait menac lui-mme, et son premier soin fut d'loigner ces objets sinistres. Les exils se mirent aussitt en possession de leurs biens, dont les propritaires actuels avaient pris la fuite. Sans s'inquiter de savoir qui rembourserait ceux-ci les sommes qu'ils avaient dpenses, les anciens matres reprirent tout ce qui leur avait appartenu, mme ceux qui avaient touch le prix de la vente; et plusieurs d'entre eux eurent lieu de louer la bonne administration des prcdents rgisseurs. Dans l'intervalle, les champs et les troupeaux avaient parfaitement fructifi dans la seconde main. Les meubles les plus prcieux dcoraient les appartements; les caves, qu'ils avaient laisses vides, taient richement fournies, les curies peuples, les magasins remplis. Mais, se dfiant d'un bonheur qui fondait sur eux d'une manire si imprvue, ils se htrent de revendre ces possessions incertaines et de changer en biens meubles leur richesse immobilire. La prsence des Saxons ranima le courage de tout ce qui dans le royaume avait le coeur protestant, et, dans les campagnes, comme dans la capitale, on voyait la foule courir aux glises vangliques, nouvellement ouvertes. Un grand nombre, que la crainte avait seule maintenus dans l'obissance au pape, s'attachrent alors publiquement la nouvelle doctrine, et plusieurs catholiques rcemment convertis abjurrent avec joie une confession force pour suivre leur ancienne croyance. Toute la tolrance que montrait le nouveau gouvernement ne put empcher l'explosion de l'indignation lgitime, que ce peuple perscut fit sentir aux oppresseurs de sa libert la plus sainte. Il fit un usage terrible de ses droits reconquis, et, dans plusieurs lieux, sa haine d'une religion impose par la force ne put s'teindre que dans le sang de ceux qui l'avaient prche. Cependant, les secours que les gnraux de l'empereur, Goetz et Tiefenbach, amenaient de Silsie, taient arrivs en Bohme, o quelques rgiments du comte Tilly vinrent les joindre du haut Palatinat. Pour dissiper ces forces, avant qu'elles eussent le temps de s'accrotre, Arnheim marcha de Prague contre elles avec une partie de l'arme et attaqua courageusement leurs lignes prs de Nimbourg, sur l'Elbe. Aprs un combat fort anim, il dlogea enfin les ennemis, non sans perdre beaucoup de monde, de leur camp fortifi, et, par la violence de son feu, il les contraignit de repasser l'Elbe et de couper le pont qui les avait amens sur l'autre rive. Mais il ne put empcher les Impriaux de lui faire prouver des pertes dans plusieurs petites rencontres, ni les Croates de pousser leurs courses jusqu'aux portes de Prague. Quoi qu'on pt se promettre de ce brillant dbut de la campagne des Saxons en Bohme, la suite ne justifia nullement l'attente de Gustave-Adolphe. Au lieu de poursuivre avec une force irrsistible les avantages obtenus, de s'ouvrir, travers la Bohme vaincue, un chemin jusqu' l'arme sudoise, et d'attaquer, de concert avec elle, le centre de la puissance impriale, ils s'affaiblirent dans une petite guerre continuelle, o l'avantage ne fut pas toujours de leur ct, et perdirent sans fruit le temps que rclamait une plus grande entreprise. Mais la conduite ultrieure de Jean-Georges dcouvrit les motifs qui l'avaient empch de mettre profit ses avantages contre l'empereur et de seconder par une opportune activit les projets du roi de Sude. La plus grande partie de la Bohme tait maintenant perdue pour l'empereur, et les Saxons taient, de ce ct, en marche sur l'Autriche, tandis que Gustave-Adolphe s'ouvrait un chemin travers la Franconie, la Souabe et la Bavire, vers les provinces hrditaires de Ferdinand. Une longue guerre avait consum la puissance de la monarchie autrichienne, puis ses domaines, diminu ses armes. Elle n'tait plus, la gloire de ses triomphes, la confiance en ses forces invincibles, la subordination, cette bonne discipline des troupes, qui donnait en campagne au gnral sudois son adversaire une supriorit si dcide. Les allis de l'empereur taient dsarms, ou le danger qui les assaillait eux-mmes avait branl leur fidlit. Maximilien de Bavire, le plus puissant soutien de l'Autriche, semblait cder, lui aussi, aux sduisantes invitations la neutralit; l'alliance suspecte de ce prince avec la France avait depuis longtemps rempli d'alarmes l'empereur. Les vques de Wrtzbourg et de Bamberg, l'lecteur de Mayence, le duc de Lorraine, taient chasss de leurs tats, ou du moins dangereusement menacs; Trves tait sur le point de se mettre sous la protection franaise. La vaillance des Hollandais occupait, dans les Pays-Bas, les armes de l'Espagne, tandis que Gustave-Adolphe les repoussait du Rhin; la Pologne tait encore enchane par sa trve avec lui. Ragotzy, prince de Transylvanie, successeur de Bethlen Gabor et hritier de son esprit turbulent, menaait les frontires de la Hongrie. La Porte elle-mme faisait d'inquitants prparatifs, afin de profiter du moment favorable. La plupart des membres protestants de l'Empire, enhardis par les victoires de leur dfenseur, avaient pris ouvertement et activement parti contre l'empereur. Toutes les ressources, que l'insolence d'un Tilly ou d'un Wallenstein s'tait cres dans ces contres par de violentes extorsions, taient dsormais taries; toutes ces places de recrutement, ces magasins, ces lieux de refuge, taient perdus pour l'empereur, et la guerre ne pouvait plus, comme auparavant, se soutenir aux dpens d'autrui. Pour achever sa dtresse, une dangereuse rvolte clate dans le pays au-dessus de l'Ens; le proslytisme inopportun du gouvernement arme les paysans protestants, et le fanatisme agite ses torches, tandis que l'ennemi assige dj les portes de l'Empire. Aprs une si longue prosprit, aprs une si brillante suite de victoires, aprs de si magnifiques conqutes, aprs tant de sang inutilement rpandu, le monarque d'Autriche se voit, pour la deuxime fois, pouss vers le mme abme o il semblait prs de s'engloutir au dbut de son rgne. Si la Bavire embrassait la neutralit, si l'lecteur de Saxe rsistait aux sductions, et si la France se dcidait attaquer la puissance espagnole la fois dans les Pays-Bas, en Italie et en Catalogne, le pompeux difice de la grandeur autrichienne s'croulait; les couronnes allies se partageaient ses dpouilles, et le corps politique de l'Allemagne se voyait la veille d'une complte rvolution. Tout l'enchanement de ces malheurs commena avec la bataille de Breitenfeld, dont l'issue malheureuse rendit manifeste la dcadence, depuis longtemps dcide, de la puissance autrichienne que l'clat prestigieux d'un grand nom avait seul dissimule. Si l'on remontait aux causes qui donnaient aux armes des Sudois une si redoutable supriorit, on les trouvait surtout dans le pouvoir illimit de leur chef, qui runissait en un seul point toutes les forces de son parti, et, n'tant gn dans ses entreprises par aucune autorit suprieure, matre absolu de chaque moment favorable, faisait servir tous les moyens son but et ne recevait de lois que de lui-mme. Mais, depuis la destitution de Wallenstein et la dfaite de Tilly, on voyait du ct de l'empereur et de la Ligue absolument tout le contraire. Les gnraux manquaient d'autorit sur les troupes et de la libert d'action si ncessaire; les soldats manquaient d'obissance et de discipline, les corps dtachs d'ensemble dans leurs oprations, les membres de l'Empire de bonne volont, les chefs de concorde, de promptitude dans les rsolutions et de fermet dans l'excution. Ce ne fut pas leur puissance suprieure, ce fut seulement l'usage mieux entendu qu'ils firent de leurs forces qui donna aux ennemis de l'empereur une si dcisive prpondrance. La Ligue et l'empereur ne manquaient pas de ressources, mais seulement d'un homme qui et le talent et le pouvoir de les employer. Lors mme que Tilly n'et jamais perdu sa gloire, la dfiance qu'inspirait la Bavire ne permettait pas, cependant, de remettre le sort de la monarchie dans les mains d'un homme qui ne dissimula jamais son attachement pour la maison de Bavire. Le plus pressant besoin de Ferdinand tait donc un gnral qui et assez d'exprience pour former et conduire une arme et qui consacrt ses services l'Autriche avec un aveugle dvouement. C'tait le choix de ce gnral qui occupait maintenant le conseil secret de l'empereur et qui en divisait les membres. Pour opposer un roi un roi, et pour enflammer le courage des troupes par la prsence de leur matre, Ferdinand, dans le premier feu de la passion, s'offrait commander lui-mme son arme; mais il n'tait pas difficile de renverser une rsolution que le seul dsespoir inspirait et que faisait tomber un instant de tranquille rflexion. Ce que dfendait l'empereur sa dignit et le fardeau du gouvernement, les circonstances le permettaient son fils, jeune homme capable et courageux, sur qui les sujets autrichiens portaient leurs regards avec une joyeuse esprance. Appel par sa naissance mme dfendre une monarchie dont il portait dj deux couronnes, Ferdinand III, roi de Bohme et de Hongrie, unissait la dignit naturelle d'hritier prsomptif l'estime des armes et tout l'amour des peuples, dont l'assistance lui tait si indispensable pour la conduite de la guerre. Le souverain futur, cher la nation, pouvait seul hasarder d'imposer de nouvelles charges des sujets accabls; il semblait qu'il ft seul capable, par sa prsence au milieu de l'arme, d'touffer la funeste jalousie des chefs et de ramener, par le pouvoir de son nom, l'ancienne rigueur la discipline relche. Si le jeune homme manquait encore de cette indispensable maturit de jugement, de cette prudence, de cette connaissance de la guerre, qui ne s'acquiert que par l'usage, on pouvait suppler ce dfaut par un bon choix de conseillers et d'auxiliaires, revtus, sous son nom, de l'autorit la plus tendue. Autant taient spcieux les motifs par lesquels une partie des ministres soutenait cette proposition, aussi grandes taient les difficults qu'y opposait la dfiance, peut-tre aussi la jalousie de l'empereur, et l'tat dsespr des affaires. Combien n'tait-il pas prilleux de confier le sort de la monarchie tout entire un jeune homme qui avait lui-mme un si grand besoin de guides trangers! Quelle tmrit d'opposer au plus grand gnral du sicle un dbutant, qui n'avait prouv encore par aucune entreprise qu'il ft capable de remplir ce poste important; dont le nom, que jamais encore la gloire n'avait proclam, tait beaucoup trop faible pour garantir d'avance la victoire aux troupes dcourages! Quelle nouvelle charge encore, pour le sujet, d'entretenir l'tat somptueux qui convenait un gnral couronn, tat que les prjugs de l'poque rendaient insparable de sa prsence aux armes! Quel danger enfin pour le prince lui-mme d'ouvrir sa carrire politique par un office qui le rendait le flau de son peuple et l'oppresseur des pays sur lesquels il devait rgner un jour! D'ailleurs, il ne suffisait pas de chercher un gnral pour l'arme, il fallait aussi trouver une arme pour le gnral. Depuis la dposition de Wallenstein, l'empereur s'tait dfendu avec le secours de la Ligue et de la Bavire plus qu'avec ses propres forces, et c'est prcisment cette dpendance d'amis quivoques qu'on voulait se drober par la cration d'un gnral soi. Mais, sans la force toute-puissante de l'or et sans le nom magique d'un chef victorieux, tait-il possible de faire sortir une arme qui pt rivaliser en discipline, en esprit belliqueux, en habilet, avec les bandes aguerries du conqurant sudois? Dans l'Europe entire, il n'y avait qu'un seul homme qui et accompli un tel prodige, et cet homme unique, on lui avait fait un mortel affront. Enfin le moment tait venu, qui offrait l'orgueil offens de Friedland une satisfaction sans gale. Le sort s'tait lui-mme dclar son vengeur, et une suite non interrompue de revers, qui avait fondu sur l'Autriche depuis le jour de sa destitution, avait arrach l'empereur lui-mme l'aveu que, en lui tant ce gnral, on lui avait coup son bras droit. Chaque dfaite de ses troupes rouvrait cette blessure; chaque place perdue reprochait au monarque tromp sa faiblesse et son ingratitude: heureux encore s'il n'avait fait que perdre dans le gnral offens un chef pour ses armes, un dfenseur pour ses tats! mais il trouvait en lui un ennemi, et le plus dangereux de tous, parce que c'tait contre l'atteinte d'un tratre qu'il tait le moins dfendu. loign du thtre de la guerre, et condamn une oisivet qui faisait son supplice, tandis que ses rivaux cueillaient des lauriers dans le champ de la gloire, l'orgueilleux Friedland avait contempl les rvolutions de la fortune avec une feinte insouciance, et cach sous le faste blouissant d'un hros de thtre les sombres projets de son esprit toujours en travail. Dvor par une passion brlante, tandis que son visage serein feignait le calme et le repos, il mrissait en silence ses terribles desseins, enfants de la vengeance et de l'ambition, et s'approchait lentement, mais srement, de son but. Tout ce qu'il tait devenu grce l'empereur tait effac de son souvenir; ce qu'il avait fait pour l'empereur tait seul grav en traits de feu dans sa mmoire. Dans sa soif inextinguible de grandeur et de puissance, il tait charm de trouver chez Ferdinand une ingratitude qui semblait annuler sa dette et l'affranchir de toute obligation envers l'auteur de sa fortune. Les projets de son ambition lui paraissaient maintenant excuss et justifis: ils prenaient l'apparence d'une lgitime reprsaille. Autant se resserrait le cercle de son activit extrieure, autant s'agrandissait le monde de ses esprances, et son imagination exalte s'garait dans des projets immenses, que, dans toute autre tte que la sienne, le seul dlire et pu enfanter. Son mrite l'avait port aussi haut que l'homme se puisse lever par ses propres forces. La fortune ne lui avait rien refus de tout ce qu'un particulier et un citoyen peut atteindre sans sortir des limites du devoir. Jusqu'au moment de sa destitution, ses prtentions n'avaient prouv aucune rsistance, son ambition n'avait rencontr aucune limite; le coup qui le terrassa, la dite de Ratisbonne, lui montra la diffrence de la puissance propre et originelle la puissance dlgue, et la distance du sujet au souverain. Arrach par cette catastrophe imprvue l'ivresse de sa grandeur dominatrice, il compara le pouvoir qu'il avait possd avec celui par lequel on lui avait ravi le sien, et son ambition observa le degr qu'il avait encore franchir sur l'chelle de la fortune. Ce fut seulement lorsqu'il eut senti, avec une douloureuse ralit, le poids de l'autorit suprme, qu'il tendit vers elle ses mains avides: la spoliation qu'on lui avait fait prouver le rendit spoliateur. Si aucune offense ne l'avait provoqu, il aurait dcrit docilement son orbite autour de la majest du trne, satisfait de la gloire d'tre son plus brillant satellite: ce ne fut qu'aprs avoir t pouss violemment hors de sa carrire, qu'il troubla le systme auquel il appartenait et se prcipita sur son soleil pour l'craser. Gustave-Adolphe poursuivait sa marche victorieuse dans le nord de l'Allemagne; les places tombaient l'une aprs l'autre en son pouvoir, et l'lite des forces impriales venait de succomber prs de Leipzig. Le bruit de ces dfaites parvint bientt aux oreilles de Wallenstein, qui, plong Prague dans l'obscurit de la vie prive, contemplait de loin paisiblement les temptes de la guerre. Ce qui remplissait d'alarmes le coeur de tous les catholiques lui prsageait, lui, fortune et grandeur; pour lui seul travaillait Gustave-Adolphe. Ds qu'il vit que ce monarque commenait se faire respecter par ses exploits, le duc de Friedland ne perdit pas un moment pour rechercher son amiti et faire cause commune avec cet heureux ennemi de l'Autriche. Le comte de Thurn exil, qui avait depuis longtemps consacr ses services au roi de Sude, se chargea de lui prsenter les flicitations de Wallenstein et de lui proposer avec le duc une troite alliance. Wallenstein lui demandait quinze mille hommes, et, avec ce secours, joint aux troupes qu'il s'engageait lever lui-mme, il voulait conqurir la Bohme et la Moravie, surprendre Vienne et chasser jusqu'en Italie l'empereur son matre. Quoique l'tranget de cette proposition et l'exagration de ces promesses excitassent vivement la dfiance de Gustave-Adolphe, il se connaissait trop bien en mrite pour repousser froidement un ami de cette importance. Mais, lorsque Wallenstein, encourag par le favorable accueil fait cette premire tentative, renouvela sa proposition aprs la bataille de Breitenfeld et rclama une dclaration positive, le prudent monarque jugea prilleux de compromettre sa gloire avec les chimriques projets de cet esprit tmraire, et de confier un si grand nombre de soldats la loyaut d'un homme qui s'annonait comme un tratre. Il s'excusa sur la faiblesse de son arme, qui souffrirait dans ses expditions en Allemagne par une si forte rduction, et il manqua peut-tre, par une trop grande prudence, l'occasion de terminer la guerre au plus vite. Dans la suite, il essaya, mais trop tard, de renouer les ngociations rompues; le moment favorable tait pass, et l'orgueil de Wallenstein ne lui pardonna jamais ce ddain. Mais ce refus du roi ne fit vraisemblablement que hter la rupture que la trempe de ces deux caractres rendait invitable. Ns l'un et l'autre pour donner des lois et non pour en recevoir, ils n'auraient jamais pu rester unis dans une entreprise qui exigeait plus que toute autre de la condescendance et des sacrifices rciproques. Wallenstein n'tait rien lorsqu'il n'tait pas tout. Il fallait ou qu'il n'agt point du tout, ou qu'il agt avec une libert absolue. Gustave-Adolphe avait une haine non moins sincre pour tout assujettissement, et peu s'en fallut qu'il ne rompt sa liaison si avantageuse avec la cour de France, parce que les prtentions de cette puissance enchanaient son gnie indpendant. L'un tait perdu pour un parti qu'il n'et pu diriger, l'autre tait bien moins fait encore pour se laisser mener la lisire. Les prtentions imprieuses de cet alli, dj si importunes au duc de Friedland dans leurs oprations communes, lui seraient devenues insupportables lorsqu'il aurait fallu partager les dpouilles. Le fier monarque pouvait descendre recevoir contre l'empereur l'appui d'un sujet rebelle, et rcompenser ce service important avec une gnrosit royale; mais il ne pouvait jamais perdre de vue sa propre majest et celle de tous les rois, jusqu' garantir le prix que l'ambition effrne de Friedland osait mettre ses secours; jamais il n'aurait pay d'une couronne une profitable trahison. Ainsi donc, l'Europe entire et-elle gard le silence, du moment que Wallenstein portait la main sur le sceptre de Bohme, il devait rencontrer une opposition redoutable chez Gustave-Adolphe, l'homme de toute l'Europe qui pouvait d'ailleurs le mieux donner force un pareil _veto_. Une fois devenu dictateur de l'Allemagne par le secours de Wallenstein, il pouvait tourner aussi ses armes contre cet auxiliaire mme et se tenir pour affranchi envers un tratre de tous les devoirs de la reconnaissance. Auprs d'un tel alli, il n'y avait donc pas de place pour Wallenstein; et vraisemblablement c'est cela qu'il faisait allusion, et non ses vues supposes sur le trne imprial, lorsqu'il s'cria, aprs la mort du roi: C'est un bonheur pour moi et pour lui qu'il ne soit plus. C'tait trop pour l'Empire d'Allemagne de deux chefs comme nous. Son premier essai de vengeance contre la maison d'Autriche avait chou; mais sa rsolution tait inbranlable, et le changement ne porta que sur le choix des moyens. Ce qui ne lui avait pas russi auprs du roi de Sude, il espra l'obtenir, avec moins de difficult et plus d'avantages, de l'lecteur de Saxe: il tait sr de le mener son gr, tout autant qu'il dsesprait de gouverner Gustave-Adolphe. Sans cesse en communication avec Arnheim, son ancien ami, il travailla ds ce moment une alliance avec la Saxe, par laquelle il esprait se rendre galement redoutable l'empereur et au roi de Sude. Il pouvait se promettre qu'un projet dont la russite enlverait au monarque sudois son influence en Allemagne, trouverait auprs de Jean-Georges un accs d'autant plus facile que le caractre jaloux de ce prince tait irrit du pouvoir de Gustave-Adolphe, et que son affection, d'ailleurs faible pour lui, tait bien refroidie par l'accroissement des prtentions du roi. Si Wallenstein russissait sparer la Saxe de l'alliance sudoise et former avec elle un troisime parti dans l'Empire, l'issue de la guerre tait dans sa main, et, du mme coup, il tirait vengeance de l'empereur, il punissait le roi de Sude d'avoir ddaign son amiti, et il fondait sur la ruine de tous deux l'difice de sa propre grandeur. Mais, par quelque chemin qu'il poursuivt son but, il ne pouvait russir l'atteindre sans l'appui d'une arme qui lui ft entirement dvoue. Cette arme ne pouvait tre leve si secrtement que la cour impriale ne cont des soupons et que le projet ne ft djou ds sa naissance. Cette arme ne devait pas connatre avant le temps sa destination criminelle, car il tait difficile d'esprer qu'elle voult obir l'appel d'un tratre et servir contre son lgitime souverain. Il fallait donc que Wallenstein ft ses leves publiquement, sous l'autorit impriale, et qu'il ret lgalement, de l'empereur lui-mme, un pouvoir illimit sur ces troupes. Mais cela pouvait-il se faire, moins qu'on ne lui restitut le gnralat dont on l'avait dpouill et qu'on ne lui remt, d'une manire absolue, la conduite de la guerre? Cependant, ni son orgueil ni son intrt ne lui permettaient de se pousser lui-mme ce poste et de solliciter, comme un suppliant, de la faveur impriale, une autorit limite, quand il s'agissait de l'arracher illimite la frayeur du monarque. Pour pouvoir dicter les conditions auxquelles il se chargerait du commandement, il fallait qu'il attendt que son matre le presst de l'accepter. C'tait le conseil que lui donnait Arnheim, et ce fut le but qu'il poursuivit avec une profonde politique et une infatigable activit. Persuad que l'extrme ncessit pourrait seule vaincre l'irrsolution de l'empereur, et rendre impuissante l'opposition de la Bavire et de l'Espagne, ses deux plus ardents adversaires, il s'appliqua ds lors favoriser les progrs de l'ennemi et augmenter la dtresse de son matre. Ce fut trs-probablement sur son invitation et par ses encouragements que les Saxons, dj en marche pour la Lusace et la Silsie, se tournrent vers la Bohme et inondrent de leurs troupes ce pays sans dfense; les rapides conqutes qu'ils y firent ne furent pas moins son ouvrage. Par ses craintes affectes, il touffa toute pense de rsistance, et, par sa retraite prcipite, livra la capitale au vainqueur. Dans une confrence qu'il eut avec le gnral saxon, Kaunitz, et dont une ngociation de paix lui fournit le prtexte, il mit vraisemblablement le sceau la conjuration, et la conqute de la Bohme fut le premier fruit de cette entrevue. En mme temps qu'il concourait de tout son pouvoir accumuler les malheurs sur l'Autriche, et qu'il y tait puissamment second par les rapides progrs des Sudois sur le Rhin, il faisait retentir, Vienne, par la voix de ses partisans volontaires ou achets, les plaintes les plus violentes sur les malheurs publics; il faisait reprsenter la destitution de l'ancien gnral comme la seule cause des revers. Wallenstein n'et pas laiss les choses en venir l, s'il ft rest au timon, s'criaient alors mille voix, et, mme dans le conseil secret de l'empereur, cette opinion trouvait de zls partisans. Il n'tait pas besoin de leurs assauts rpts pour ouvrir les yeux du malheureux monarque sur les mrites de son gnral et sur l'imprudence commise. Sa dpendance de la Ligue et de la Bavire lui avait t bientt insupportable; mais cette dpendance mme ne lui avait pas permis de montrer sa dfiance et d'irriter l'lecteur en rappelant le duc de Friedland. Mais, prsent que le danger croissait de jour en jour, et que la faiblesse de l'assistance bavaroise devenait toujours plus visible, il n'hsita pas plus longtemps prter l'oreille aux amis de Wallenstein et peser mrement leurs propositions relatives au rappel de ce gnral. Les immenses richesses qu'il possdait, la considration gnrale dont il jouissait, la rapidit avec laquelle, six annes auparavant, il avait mis en campagne une arme de quarante mille hommes, la faible dpense avec laquelle il avait entretenu des troupes si nombreuses, ses exploits la tte de cette arme, enfin le zle et la fidlit, qu'il avait montrs pour la gloire de l'empereur, taient toujours prsents la pense du monarque et lui reprsentaient le duc comme l'instrument le plus propre rtablir l'quilibre des armes entre les puissances belligrantes, sauver l'Autriche et maintenir debout la religion catholique. Si vivement que l'orgueil imprial sentt l'humiliation de faire l'aveu si peu quivoque de la prcipitation passe et de la dtresse prsente; si douloureux qu'il ft pour Ferdinand d'abaisser aux prires la hauteur de sa dignit souveraine; quelque suspecte que ft la fidlit d'un homme si grivement offens et si implacable; enfin si hautement et si nergiquement que les ministres espagnols et l'lecteur de Bavire fissent connatre leur mcontentement de cette dmarche: l'urgente ncessit triompha de toute autre considration, et les amis du duc furent chargs de sonder ses dispositions et de lui faire entrevoir de loin la possibilit de son rtablissement. Instruit de tout ce qui se traitait son avantage dans le cabinet de Ferdinand, Wallenstein prit assez d'empire sur lui-mme pour cacher son triomphe intrieur et jouer le rle d'un homme indiffrent. Le temps de la vengeance tait venu, et son coeur orgueilleux jouissait d'avance de rendre l'empereur, avec usure, l'affront qu'il avait reu. Il s'tendit avec une loquence tudie sur l'heureuse tranquillit de la vie prive, qui faisait sa flicit depuis son loignement du thtre politique. Il avait, disait-il, got trop longtemps les charmes de l'indpendance et du loisir, pour les sacrifier au vain fantme de la gloire et l'incertaine faveur des princes. Tous ses dsirs de grandeur et de puissance taient vanouis, et le repos tait l'unique objet de ses voeux. Pour ne trahir aucune impatience, il refusa mme l'invitation de se rendre la cour de l'empereur; cependant, pour faciliter les ngociations avec elle, il s'avana jusqu' Znam, en Moravie. On essaya d'abord de limiter, par la prsence d'un surveillant, la grandeur du pouvoir qu'on allait lui remettre, et de rduire au silence, par cet expdient, l'lecteur de Bavire. Les envoys de l'empereur, Questenberg et Werdenberg, qui furent employs, comme anciens amis de Friedland, cette ngociation pineuse, eurent l'ordre de mettre en avant, dans leur proposition, le roi de Hongrie, qui devait suivre l'arme et apprendre l'art de la guerre sous la conduite de Wallenstein. Mais la simple mention de ce nom menaa de rompre toute la confrence. Jamais, dclara hautement le duc, jamais il ne souffrirait un aide dans sa charge, quand ce serait Dieu mme avec qui il devrait partager le commandement. Mais, mme aprs qu'on se fut dsist de cette condition odieuse, le favori et ministre de l'empereur, le prince d'Eggenberg, ami de Wallenstein et son constant dfenseur, qu'on avait envoy en personne auprs de lui, puisa longtemps en vain son loquence pour vaincre sa rpugnance affecte. Le ministre avouait que le monarque avait perdu, en se privant de Wallenstein, la plus prcieuse pierre de sa couronne; mais cette dcision, assez regrette, il ne l'avait prise que par force et contre-coeur; son estime pour le duc n'avait prouv aucun changement; sa faveur lui tait demeure constante. Une preuve irrcusable tait la confiance exclusive qu'on mettait aujourd'hui dans sa fidlit et ses talents, pour rparer les fautes de ses prdcesseurs et changer toute la face des choses. Ce serait agir avec noblesse et grandeur de sacrifier un juste ressentiment au bien de la patrie; il serait beau, il serait digne de lui de confondre les calomnies de ses adversaires par un redoublement de zle. Ce triomphe sur lui-mme, disait enfin le prince, couronnerait ses autres mrites incomparables, et ferait de lui le plus grand homme de son sicle. Des aveux si humiliants, des assurances si flatteuses, parurent dsarmer enfin la colre de Friedland. Mais il ne prta pas l'oreille aux sduisantes propositions du ministre avant d'avoir pleinement dcharg son coeur de tous les reproches qu'il faisait son matre, avant d'avoir tal, avec une pompe fastueuse, toute l'tendue de ses mrites, et rabaiss profondment le monarque qui avait maintenant besoin de son secours. Comme s'il cdait seulement la force des raisons qu'on avait fait valoir, il accorda, avec une orgueilleuse gnrosit, ce qui tait le plus ardent dsir de son me, et daigna faire briller aux yeux de l'ambassadeur un rayon d'esprance. Mais, bien loign de faire cesser tout d'un coup l'embarras de l'empereur par un entier et absolu consentement, il n'accorda qu'une moiti de la demande, afin de mettre l'autre moiti, la plus importante, un prix d'autant plus lev. Il accepta le commandement, mais seulement pour trois mois, seulement pour mettre sur pied une arme, non pour la commander lui-mme. Il voulait uniquement, par cette cration, manifester sa capacit et sa puissance, et montrer de prs l'empereur la grandeur des secours dont lui Wallenstein pouvait disposer. Persuad qu'une arme, que son nom seul aurait tire du nant, y rentrerait, si elle tait prive de son crateur, il ne voulait s'en servir que comme d'un appt, pour arracher son matre des concessions d'autant plus importantes, et cependant Ferdinand se crut bien heureux d'avoir du moins gagn cela. Wallenstein ne tarda pas longtemps remplir sa promesse, que toute l'Allemagne raillait comme chimrique et que Gustave-Adolphe lui-mme trouvait exagre. Mais les bases de cette entreprise taient ds longtemps poses, et il ne fit alors que mettre en jeu les machines qu'il avait prpares dans cette vue depuis plusieurs annes. A peine la nouvelle de son armement se fut-elle rpandue, que des bandes de soldats accoururent de toutes les extrmits de la monarchie autrichienne, pour tenter la fortune sous ce gnral expriment. Un grand nombre, qui avaient dj combattu autrefois sous ses drapeaux, admir de prs sa grandeur et prouv sa gnrosit, sortirent de l'obscurit cet appel, afin de partager avec lui, une seconde fois, gloire et butin. L'lvation de la solde promise en attira des milliers, et le riche entretien, qui tait assur au soldat aux dpens du paysan, fut pour celui-ci une invincible tentation d'embrasser plutt lui-mme cet tat que de succomber sous l'oppression militaire. On contraignit toutes les provinces autrichiennes de contribuer pour cet armement coteux; aucune condition ne fut exempte de taxes; aucune dignit, aucun privilge ne dispensaient de la capitation. La cour d'Espagne ainsi que le roi de Hongrie accordrent une somme considrable; les ministres firent des dons magnifiques; et Wallenstein lui-mme sacrifia deux cent mille cus de ses biens particuliers pour hter l'armement. Il soutint sur sa cassette les officiers pauvres; et, par son exemple, par un brillant avancement, par des promesses plus brillantes encore, il excita les riches lever des troupes leurs frais. Qui mettait un corps sur pied avec ses propres ressources en avait le commandement. Dans la nomination des officiers, la religion ne faisait aucune diffrence: l'exprience, la richesse et le courage taient plus considrs que la croyance. Cette justice gale envers les diffrentes sectes, et plus encore la dclaration que l'armement actuel n'avait rien dmler avec la religion, tranquillisrent le sujet protestant et le portrent contribuer comme les autres aux charges publiques. En mme temps, le duc ne ngligea pas de ngocier, en son propre nom, avec les tats trangers pour obtenir des hommes et de l'argent. Il dcida le duc de Lorraine marcher une seconde fois pour l'empereur; il fallut que la Pologne lui fournt des cosaques, l'Italie des munitions de guerre. Avant que le troisime mois ft coul, l'arme, rassemble en Moravie, ne se montait pas moins de quarante mille hommes, la plupart tirs de ce qui restait de la Bohme, de Moravie, de Silsie et des provinces allemandes de la maison d'Autriche. Ce que chacun avait jug inexcutable, Wallenstein, l'tonnement de toute l'Europe, l'avait accompli dans un trs-court espace de temps. La magie de son nom, de son or et de son gnie avait appel sous les armes plus de milliers d'hommes qu'on n'et espr avant lui d'en rassembler de centaines. Fournie, jusqu' la profusion, de toutes les choses ncessaires, commande par des officiers expriments, enflamme d'un enthousiasme qui promettait la victoire, cette arme nouvelle n'attendait qu'un signe de son chef pour se montrer digne de lui par de valeureux exploits. Le duc avait rempli sa promesse, l'arme tait prte entrer en campagne: alors il se retira et remit l'empereur le soin de lui donner un gnral. Mais il et t aussi facile de lever une seconde arme comme celle-l, que de trouver pour elle un autre chef que Wallenstein. Cette arme, qui promettait tant de choses, la dernire esprance de l'empereur, n'tait rien qu'un prestige, aussitt que se dissipait l'enchantement qui l'avait produite. Wallenstein lui avait donn l'tre: sans lui, elle rentrait dans le nant, comme une cration magique. Les officiers taient engags envers lui comme ses dbiteurs, ou lis troitement, comme ses cranciers, son intrt et la dure de sa puissance: il avait donn les rgiments ses parents, ses cratures, ses favoris. C'tait lui, lui seul, qui pouvait tenir aux troupes les enivrantes promesses par lesquelles il les avait attires son service. Sa parole donne tait pour tous la seule garantie de leurs audacieuses esprances; une confiance aveugle en sa toute-puissance tait l'unique lien qui confondait en un vivant esprit de corps les diffrents mobiles de leur zle. C'en tait fait de la fortune de chacun, aussitt que se retirait celui qui en avait garanti l'accomplissement. Quoique le refus de Wallenstein ne ft nullement srieux, il ne se servit pas moins avec beaucoup de succs de cet pouvantail pour arracher l'empereur l'acceptation de ses conditions exorbitantes. Les progrs de l'ennemi rendaient le pril chaque jour plus pressant, et le secours tait si prs! Il dpendait d'un seul homme de mettre une prompte fin la dtresse gnrale. Pour la troisime et dernire fois, le prince d'Eggenberg reut donc l'ordre de dcider son ami, mme au prix des plus durs sacrifices, se charger du commandement. Il le trouva Znam, en Moravie, fastueusement environn des troupes dont il faisait convoiter la possession l'empereur. L'orgueilleux sujet reut l'envoy de son souverain comme un suppliant. Jamais, rpondit-il, il ne pourrait se fier un rtablissement qu'il devait uniquement la dtresse, non la justice de l'empereur. A la vrit, on le cherchait maintenant que le danger tait au comble, et qu'on n'esprait de salut que de son bras, mais le service rendu ferait bientt retomber son auteur dans l'oubli, et l'ancienne sret ramnerait l'ancienne ingratitude. Toute sa gloire tait compromise, s'il trompait l'attente que l'on fondait sur lui; et son bonheur, son repos, s'il russissait de la satisfaire. Bientt se rveillerait contre lui l'ancienne jalousie, et le monarque dpendant d'autrui ne ferait nulle difficult de sacrifier une seconde fois aux convenances du moment un serviteur qui aurait cess d'tre ncessaire. Il valait mieux pour lui abandonner tout de suite et librement un poste d'o il serait d'ailleurs prcipit tt ou tard par les cabales de ses adversaires. Il n'attendait plus de sret et de contentement qu'au sein de la vie prive, et c'tait uniquement pour obliger l'empereur qu'il s'tait arrach pour quelque temps, et bien malgr lui, son heureuse tranquillit. Le ministre, fatigu de cette longue comdie prit alors un ton plus srieux et menaa l'obstin Wallenstein de toute la colre du monarque, s'il persistait dans sa rsistance. La majest de l'empereur, lui dit-il, s'tait assez profondment abaisse, et, au lieu d'mouvoir sa gnrosit par la condescendance, elle n'avait fait que caresser son orgueil et accrotre son opinitret. S'il fallait qu'elle et fait inutilement ce grand sacrifice, il ne rpondait pas que le suppliant ne se changet en matre et que le monarque ne venget sur le sujet rebelle sa dignit offense. Quelque faute que Ferdinand pt avoir commise, l'empereur avait le droit d'exiger la soumission; l'homme pouvait se tromper, mais le souverain ne pouvait jamais avouer son erreur. Si le duc de Friedland avait souffert par une injuste sentence, il serait ddommag de toutes ses pertes; la majest souveraine pouvait gurir les blessures qu'elle-mme avait faites. Rclamait-il des garanties pour sa personne et des dignits, l'quit de l'empereur ne lui refuserait aucune demande lgitime. Seule, la majest mprise ne se pouvait apaiser par aucune rparation, et la dsobissance ses ordres effaait mme le plus clatant mrite. L'empereur avait besoin de ses services, et, comme empereur, il les exigeait. Quelque prix que Wallenstein voult y mettre, l'empereur le lui accordait. Mais il voulait l'obissance; sinon, le poids de sa colre craserait l'indocile serviteur. Wallenstein, dont les vastes possessions, enclaves dans la monarchie autrichienne, taient sans cesse la merci du pouvoir imprial, sentit vivement que cette menace n'tait pas vaine; mais ce ne fut pas la crainte qui surmonta enfin son obstination simule. Ce langage imprieux ne lui dcouvrit que trop clairement la faiblesse et le dsespoir qui en taient la source; l'empressement de l'empereur lui accorder toutes ses demandes lui persuada qu'il touchait au terme de ses voeux. Il se dclara donc vaincu par l'loquence d'Eggenberg et le quitta pour aller rdiger ses conditions. Le ministre n'attendait pas sans angoisse un crit o le plus orgueilleux des serviteurs avait l'audace de dicter des lois au plus orgueilleux des princes. Mais, si faible que ft sa confiance en la modestie de son ami, les prtentions excessives contenues dans cet crit dpassrent cependant de bien loin ses craintes les plus vives. Wallenstein demandait une autorit suprme et absolue sur toutes les armes allemandes de la maison d'Autriche et d'Espagne, avec le pouvoir illimit de punir et de rcompenser. Ni le roi de Hongrie, ni l'empereur lui-mme n'auraient la permission de paratre l'arme, et moins encore d'y faire aucun acte d'autorit. L'empereur ne devait y disposer d'aucun emploi, y distribuer aucune rcompense; aucune lettre de grce ne devait tre valable sans la ratification de Wallenstein. Il disposerait seul, l'exclusion de tous tribunaux de l'empereur et de l'Empire, de tout ce qui serait confisqu ou conquis en Allemagne. On lui cderait, titre de rcompense ordinaire, un domaine hrditaire imprial, et en outre, comme don extraordinaire, un des pays conquis dans l'Empire. Toute province autrichienne lui devait tre ouverte, comme refuge aussitt qu'il en aurait besoin. Il demandait de plus que le duch de Mecklembourg lui ft garanti dans le trait de paix futur; enfin il voulait un cong formel et signifi longtemps d'avance, si l'on devait juger ncessaire de lui retirer une seconde fois le gnralat. Vainement le ministre le pressa de modrer ces demandes, par lesquelles l'empereur allait tre dpouill de tous ses droits de souverain sur l'arme et abaiss n'tre qu'une crature de son gnral. On lui avait trop laiss voir l'absolue ncessit de ses services, pour tre encore matre du prix qu'il faudrait les payer. Si la force des circonstances obligeait l'empereur de consentir ces demandes, ce n'tait pas un simple mouvement de vengeance et d'orgueil qui engageait le duc les faire. Le plan de la rvolte future tait trac, et l'on ne pouvait se passer pour l'accomplir d'aucun des avantages que Wallenstein cherchait s'assurer dans son trait avec la cour. Ce plan exigeait que toute autorit en Allemagne ft ravie l'empereur et passt dans les mains de son gnral: ce but tait atteint aussitt que Ferdinand aurait sign ces conditions. L'usage que Wallenstein se proposait de faire de son arme, et qui certes diffrait infiniment du dessein qu'on avait en la lui remettant, n'admettait aucun partage de pouvoir, et bien moins encore un pouvoir suprieur au sien. Pour qu'il ft le seul matre de leur volont, il devait paratre aux yeux des soldats comme le seul matre de leur sort; pour se substituer insensiblement son chef suprme, et attribuer sa propre personne les droits de souverainet que lui avait seulement prts la puissance suprme, il devait loigner soigneusement celle-ci de la vue des troupes. De l son refus obstin de souffrir, l'arme, aucun prince de la maison d'Autriche. La libert de disposer son gr de tous les biens confisqus et conquis dans l'Empire lui offrait des moyens redoutables pour acheter des partisans et des instruments dociles, et pour jouer le dictateur en Allemagne, plus que jamais empereur ne se l'tait permis en temps de paix. Par le droit de se servir au besoin des pays autrichiens comme de lieux de refuge, il obtenait la libre facult de tenir l'empereur comme prisonnier dans ses propres tats et par sa propre arme, d'puiser la substance de ces provinces et de miner la puissance de l'Autriche dans ses fondements. Maintenant, quoi que le sort dcidt, Wallenstein, par les conditions qu'il arrachait l'empereur, avait galement bien pourvu, dans tous les cas, ses intrts. Si les vnements se montraient favorables ses audacieux projets, ce trait lui en rendait l'excution plus facile; si les conjonctures en dconseillaient l'excution, du moins ce trait avait t pour lui le plus magnifique ddommagement. Mais comment pouvait-il croire valable un pacte qu'il arrachait son matre et qui tait fond sur un crime? Comment pouvait-il esprer d'enchaner l'empereur par une obligation qui condamnait mort l'homme assez tmraire pour l'imposer? Cependant, ce criminel, digne de mort, tait maintenant, dans toute la monarchie, le serviteur le plus indispensable, et Ferdinand, exerc la feinte, lui accorda tout ce qu'il demandait. Les troupes impriales avaient donc enfin un chef digne de ce nom. Tout autre pouvoir dans l'arme, mme celui de l'empereur, cessa ds le moment o Wallenstein prit le bton de commandement, et tout ce qui n'manait pas de lui tait de nulle valeur. Des rives du Danube jusqu'au Wser et l'Oder, on sentit le lever vivifiant de l'astre nouveau. Dj un nouvel esprit anime les soldats de l'empereur; la guerre entre dans une nouvelle phase. Les esprances des catholiques se raniment, et le monde protestant observe avec inquitude le changement des conjonctures. Plus il avait fallu acheter grand prix le nouveau gnral, plus, la cour de l'empereur, on se croyait en droit d'esprer de grandes choses; mais le duc ne se pressa point de remplir cette attente. Aux portes de la Bohme, avec une formidable arme, il n'avait qu' se montrer pour vaincre les Saxons affaiblis et ouvrir avec clat sa nouvelle carrire en reconqurant ce royaume. Mais, satisfait d'inquiter l'ennemi avec ses Croates, dans des engagements qui ne dcidaient rien, il lui laissa en proie la meilleure partie du pays et marcha vers son but particulier pas mesurs et tranquilles. Son plan n'tait point de vaincre les Saxons, mais de s'unir avec eux. Uniquement occup de cette affaire importante, il laissait, en attendant, reposer ses armes, afin de triompher d'autant plus srement par la voie des ngociations. Il mit tout en oeuvre pour dtacher l'lecteur de l'alliance sudoise, et Ferdinand lui-mme, toujours dispos la paix avec ce prince, approuva cette conduite. Mais les grandes obligations que les Saxons avaient aux Sudois taient encore trop prsentes leur mmoire pour permettre une si honteuse perfidie; et, si mme ils en avaient senti la tentation, le caractre quivoque de Wallenstein et le mauvais renom de la politique autrichienne ne leur permettaient de prendre aucune confiance en la sincrit des promesses du duc. Trop connu pour un trompeur dans son rle d'homme d'tat, il ne trouva nulle crance dans l'unique occasion o, vraisemblablement, il tait sincre, et les circonstances ne souffraient pas encore que, en dcouvrant ses vrais motifs, il mt hors de doute la sincrit de ses intentions. Il rsolut donc contre-coeur d'arracher par la force des armes ce qu'il n'avait pu obtenir par la voie des ngociations. Il rassembla promptement ses troupes et parut devant Prague, avant que les Saxons pussent secourir cette capitale. Aprs une courte rsistance des assigs, la trahison des capucins en ouvrit l'entre un de ses rgiments, et la garnison, rfugie dans le chteau, rendit les armes des conditions honteuses. Matre de la capitale, il espra, pour ses ngociations la cour de Saxe, un accueil plus favorable; toutefois, en mme temps qu'il les renouvelait auprs du gnral d'Arnheim, il ne ngligea pas de leur donner plus de poids par un coup dcisif. Il ordonna d'occuper en toute hte les troits passages entre Aussig et Pirna, pour couper l'arme saxonne le retour dans son pays; mais la clrit d'Arnheim la droba heureusement au pril. Aprs la retraite de ce gnral, gra et Leutmeritz, derniers asiles des Saxons, se rendirent au vainqueur, et le royaume rentra sous la domination de son souverain lgitime en moins de temps qu'il n'avait t perdu. Moins occup des intrts de son matre que de l'excution de ses desseins, Wallenstein songea alors porter la guerre en Saxe, pour contraindre l'lecteur, en ravageant ses tats, un accommodement particulier avec l'empereur, ou plutt avec le duc de Friedland. Mais, si peu accoutum qu'il ft d'ailleurs soumettre sa volont la force des circonstances, il comprit nanmoins la ncessit de subordonner, pour le moment, une affaire plus pressante son projet favori. Tandis qu'il chassait les Saxons de la Bohme, Gustave-Adolphe avait remport sur le Rhin et sur le Danube les victoires que nous avons racontes, et dj il avait port la guerre, travers la Franconie et la Souabe, aux limites de la Bavire. Maximilien, battu au bord du Lech et priv de son meilleur appui par la mort de Tilly, insistait auprs de l'empereur pour qu'il envoyt au plus vite de Bohme son secours le duc de Friedland, et loignt le danger de l'Autriche mme, en dfendant la Bavire. Il adressa sa prire Wallenstein lui-mme, et lui demanda de la manire la plus pressante de dtacher du moins, en attendant, quelques rgiments son aide, jusqu' ce qu'il vnt lui-mme, avec l'arme principale. Ferdinand appuya cette prire de toute son influence, et les courriers se succdrent auprs de Wallenstein pour le dterminer marcher sur le Danube. Mais on put voir alors combien Ferdinand avait sacrifi de son autorit en remettant d'autres mains son pouvoir sur les troupes et les droits du commandement. Indiffrent aux prires de Maximilien, sourd aux ordres ritrs de l'empereur, Wallenstein demeura inactif en Bohme et abandonna l'lecteur son sort. Le souvenir des mauvais services que Maximilien lui avait rendus autrefois auprs de l'empereur, la dite de Ratisbonne, s'tait grav profondment dans le coeur implacable de Friedland, et les rcents efforts de l'lecteur pour empcher son rtablissement n'taient pas rests un secret pour lui. Le moment tait venu de venger cette injure, et l'lecteur prouva durement qu'il s'tait fait un ennemi du plus vindicatif des hommes. La Bohme, rpondit Wallenstein, ne pouvait rester sans dfense, et le meilleur moyen de couvrir l'Autriche tait de laisser l'arme sudoise s'affaiblir devant les forteresses de Bavire. C'est ainsi qu'il chtiait son ennemi par le bras des Sudois; et, tandis que les places tombaient l'une aprs l'autre dans leurs mains, il laissait l'lecteur languir vainement Ratisbonne dans l'attente de son arrive. Ce fut seulement quand la complte soumission de la Bohme ne lui laissa plus d'excuse, et quand les conqutes de Gustave-Adolphe en Bavire menacrent l'Autriche elle-mme d'un danger prochain, qu'il cda aux sollicitations de l'lecteur et de l'empereur, et qu'il se rsolut oprer avec Maximilien la runion longtemps dsire, qui, d'aprs l'espoir gnral des catholiques, devait dcider du sort de toute la campagne. Gustave-Adolphe lui-mme, qui avait trop peu de monde pour tenir tte aux seules forces de Wallenstein, craignit la jonction de deux armes si puissantes, et l'on s'tonne avec raison qu'il n'ait pas montr plus d'activit pour l'empcher. Il semble avoir trop compt sur la haine qui divisait les deux chefs et ne permettait d'attendre aucune association de leurs armes pour un but commun; et quand l'vnement dmentit ses conjectures, il n'tait plus temps de rparer cette faute. A la premire nouvelle certaine qu'il reut de leur dessein, il courut, il est vrai, dans le haut Palatinat, pour fermer le chemin l'lecteur; mais celui-ci avait dj pris les devants, et la jonction s'tait opre auprs d'gra. Wallenstein avait choisi cette place frontire pour thtre du triomphe qu'il tait la veille de remporter sur son orgueilleux adversaire. Non content de le voir ses pieds comme un suppliant, il lui imposait encore la dure loi de laisser derrire lui ses tats sans dfense, de venir de bien loin au-devant de son protecteur, et de faire, par une avance si marque, l'humiliant aveu de sa dtresse et de ses besoins. Le prince orgueilleux se soumit, mme cet abaissement, avec tranquillit. Ce n'tait pas sans un pnible combat qu'il s'tait dcid devoir sa dlivrance celui qui n'aurait jamais eu un tel pouvoir si les choses taient alles selon ses voeux; mais, une fois dcid, il tait assez homme pour supporter toute offense insparable de sa rsolution, et il tait assez matre de lui-mme pour mpriser de petites souffrances lorsqu'il s'agissait de poursuivre un grand but. Mais, autant il en avait cot pour rendre seulement possible cette runion, autant il tait difficile de s'accorder sur les conditions auxquelles elle devait avoir lieu et se maintenir. Les forces combines devaient tre sous les ordres d'un seul gnral, si l'on voulait atteindre le but de la runion; et des deux cts on sentait galement peu d'inclination se soumettre l'autorit d'un rival. Si Maximilien s'appuyait sur sa dignit d'lecteur, sur la splendeur de sa race, sur sa haute position dans l'Empire, Wallenstein ne fondait pas de moindres prtentions sur sa gloire militaire et sur le pouvoir illimit que l'empereur lui avait confr. Autant la fiert du prince se rvoltait de se trouver sous les ordres d'un serviteur imprial, autant l'orgueil de Friedland tait flatt par la pense de prescrire des lois un esprit si imprieux. On en vint l-dessus une lutte opinitre, mais qui finit, par un accord mutuel, l'avantage de Wallenstein. Le commandement des deux armes, surtout aux jours de combat, lui fut attribu sans restriction, et tout pouvoir fut t l'lecteur de changer l'ordre de bataille et mme la marche de l'arme. Il ne se rserva rien que le droit de punir et de rcompenser ses propres soldats, et la libre disposition de ses troupes aussitt qu'elles agiraient spares de celles de l'empereur. Aprs ces prliminaires, on hasarda enfin de paratre aux yeux l'un de l'autre; mais ce ne fut qu'aprs s'tre promis l'oubli complet du pass et avoir rgl avec la dernire exactitude les formalits de l'acte de rconciliation. Comme ils en taient convenus, les deux princes s'embrassrent, la vue de leurs troupes, et se donnrent des assurances rciproques d'amiti, tandis que leurs coeurs dbordaient de haine. A la vrit, Maximilien, consomm dans l'art de la dissimulation, fut assez matre de lui pour ne pas trahir par un seul trait de son visage ses vritables sentiments; mais dans les yeux de Wallenstein tincelait la maligne joie du triomphe, et la contrainte visible de tous ses mouvements dcelait la force de la passion qui matrisait son coeur orgueilleux. Les troupes combines, bavaroises et impriales, composaient maintenant une arme d'environ soixante mille hommes, la plupart soldats prouvs, devant lesquels le roi de Sude ne pouvait risquer de se montrer en campagne. Aussi, aprs avoir tent vainement d'empcher leur jonction, il se retira la hte sur la Franconie, et attendit un mouvement dcisif de l'ennemi pour prendre sa rsolution. La position de l'arme combine, entre les frontires de Saxe et de Bavire, fit douter quelque temps encore si elle transporterait le thtre de la guerre dans le premier de ces deux pays, ou si elle chercherait loigner les Sudois du Danube et dlivrer la Bavire. Arnheim avait dgarni la Saxe de troupes, pour faire des conqutes en Silsie, non sans avoir l'intention secrte, comme beaucoup l'en accusent, de faciliter au duc de Friedland l'entre de l'lectorat et de pousser plus vivement l'esprit irrsolu de Jean-Georges un accommodement avec l'empereur. Gustave-Adolphe lui-mme, dans la persuasion que les vues de Wallenstein taient diriges contre la Saxe, y envoya promptement, pour ne pas laisser son alli sans secours, un renfort considrable, fermement rsolu le suivre avec toutes ses forces, aussitt que les circonstances le permettraient. Mais bientt les mouvements de l'arme de Friedland lui firent voir que c'tait contre lui-mme qu'elle avanait, et la marche du duc travers le haut Palatinat mit la chose hors de doute. Il s'agissait maintenant pour Gustave de songer sa propre sret, de combattre moins pour la domination que pour son existence en Allemagne, et d'emprunter ses moyens de salut la fertilit de son gnie. L'approche de l'ennemi le surprit avant qu'il et eu le temps de rallier lui ses troupes, rpandues dans toute l'Allemagne, et d'appeler son secours les princes allis. Beaucoup trop faible par le nombre pour tre en tat d'arrter la marche de l'ennemi, il n'avait plus que le choix de se jeter dans Nuremberg et de courir le risque de s'y voir enferm par les forces de Wallenstein et vaincu par la famine, ou de sacrifier cette ville et d'attendre des renforts sous le canon de Donawert. Indiffrent aux fatigues et aux dangers, lorsqu'il entendait la voix de l'humanit et l'appel de l'honneur, il choisit, sans hsiter, le premier parti, fermement rsolu de s'ensevelir, avec toute son arme, sous les ruines de Nuremberg, plutt que de fonder son salut sur la perte de cette ville allie. Aussitt on fit des prparatifs pour entourer d'un retranchement la ville avec tous les faubourgs et tablir, dans l'enceinte, un camp fortifi. Des milliers de bras se mirent sur-le-champ cet immense ouvrage, et tous les habitants de Nuremberg furent enflamms d'un zle hroque, pour dvouer la cause commune leur sang, leur vie, leurs biens. Un foss, profond de huit pieds et large de douze, environna toutes les fortifications; les lignes furent dfendues par des redoutes et des bastions, les avenues par des demi-lunes. La Pegnitz, qui traverse Nuremberg, partageait tout le camp en deux demi-cercles, relis par des ponts nombreux. Environ trois cents pices d'artillerie tiraient des remparts de la ville et des retranchements du camp. Les paysans des villages voisins et les bourgeois de Nuremberg mirent la main l'oeuvre, de concert avec les soldats sudois, en sorte que, ds le septime jour, l'arme put occuper le camp, et que, le quatorzime, tout cet immense ouvrage fut achev. Tandis que ces choses se passaient hors des murs, les magistrats de la ville taient occups remplir les magasins et se fournir de toutes les munitions de guerre et de bouche pour un long sige. Ils ne ngligrent pas non plus de pourvoir, par de rigoureuses mesures de propret, la sant des habitants, que pouvait aisment mettre en pril l'affluence de tant de monde. Afin de pouvoir soutenir le roi, en cas de ncessit, tout ce qu'il y avait de jeunes gens dans la bourgeoisie de Nuremberg fut enrl et exerc aux armes; la milice de la ville dj existante fut renforce considrablement, et l'on mit sur pied un nouveau rgiment, divis en vingt-quatre compagnies, dsignes par les lettres de l'ancien alphabet. Sur ces entrefaites, Gustave avait appel son secours ses allis, le duc Guillaume de Weimar et le landgrave de Hesse-Cassel, et il avait ordonn ses gnraux, aux bords du Rhin, en Thuringe et dans la basse Saxe, de se mettre en marche promptement et de le joindre avec leurs troupes Nuremberg. Son arme, qui tait campe en dedans des lignes de cette ville impriale, ne s'levait pas beaucoup plus de seize mille hommes: ce n'tait pas mme le tiers de l'arme ennemie. Cependant, celle-ci s'tait avance petites journes jusqu' Neumarkt, o le duc Friedland passa une revue gnrale. Transport, la vue de cette masse formidable, il ne put retenir une vanterie de jeune homme: On verra dans quatre jours, s'cria-t-il, qui, du roi de Sude ou de moi, sera le matre du monde. Cependant, malgr sa grande supriorit, il ne fit rien pour raliser cette fire promesse, et ngligea mme l'occasion d'craser son ennemi, quand celui-ci fut assez tmraire pour se prsenter devant lui hors de ses lignes. On a livr assez de batailles, rpondit-il ceux qui le pressaient d'attaquer; il est temps de suivre une autre mthode. On vit ds ce moment combien l'on avait gagn trouver un gnral dont la rputation, dj tablie, n'avait pas besoin des entreprises hasardes par lesquelles d'autres se htent ncessairement de se faire un nom. Persuad que le courage dsespr de l'ennemi vendrait trs-chrement la victoire, et qu'une dfaite, essuye dans ces contres, ruinerait sans ressource les affaires de l'empereur, il se contenta de consumer par un long sige l'ardeur guerrire de son ennemi, et, en lui enlevant toute occasion de se livrer l'imptuosit de son courage, il lui ravit justement l'avantage qui l'avait rendu jusqu'alors invincible. Ainsi donc, sans faire la moindre entreprise, il tablit, derrire la Rednitz, vis--vis de Nuremberg, un camp fortement retranch, et, par cette position bien choisie, il intercepta, aussi bien pour la ville que pour le camp, tous les approvisionnements de Franconie, de Souabe et de Thuringe. Il tenait donc le roi assig en mme temps que la ville et se flattait de lasser lentement, mais d'autant plus srement, par la famine et les maladies, le courage de son adversaire, qu'il n'avait nulle envie de mettre l'preuve en bataille range. Mais il connaissait trop peu les ressources et les forces de Gustave-Adolphe et n'avait pas veill suffisamment se garantir lui-mme du sort qu'il lui prparait. Les paysans de tout le territoire voisin avaient fui avec leurs provisions, et les fourrageurs de Friedland taient obligs de se battre avec les Sudois pour le peu qui restait. Le roi pargna les magasins de la ville, aussi longtemps qu'il fut possible de s'approvisionner dans le voisinage, et ces courses de part et d'autre amenrent entre les Croates et les Sudois une guerre continuelle, dont tous les environs offraient les affreux vestiges. Il fallait conqurir, l'pe la main, les ncessits de la vie, et les partis n'osaient plus se hasarder fourrager sans une escorte nombreuse. Du moins, aussitt que les troupes du roi prouvaient la disette, la ville de Nuremberg leur ouvrait ses magasins; mais Wallenstein tait contraint d'approvisionner les siennes de fort loin. Un grand convoi, achet en Bavire, tait en route pour son camp, et il avait dtach mille hommes pour l'amener en sret. Gustave-Adolphe, qui en fut inform, expdia aussitt un rgiment de cavalerie, pour s'emparer de ces vivres, et l'obscurit de la nuit favorisa l'entreprise. Tout le convoi tomba dans les mains des Sudois, avec la ville o il s'tait arrt; l'escorte impriale fut taille en pices, prs de douze cents ttes de btail furent enleves, et mille voitures charges de pain, qu'il n'tait pas facile d'emmener, furent brles. Sept rgiments, que le duc de Friedland avait fait avancer vers Altdorf, pour protger le convoi impatiemment attendu, furent, aprs un combat opinitre, disperss par le roi, qui s'tait galement avanc pour couvrir la retraite des siens, et repousss dans le camp imprial, avec une perte de quatre cents hommes. Tant de contrarits, et la fermet du roi, si peu prvue de Friedland, lui firent regretter d'avoir laiss chapper l'occasion d'une bataille. Maintenant, la force du camp sudois rendait toute attaque impossible, et la jeunesse arme de Nuremberg tait pour le roi une fertile cole militaire, au moyen de laquelle il pouvait rparer l'instant toutes ses pertes. Le dfaut de vivres ne se faisait pas moins sentir dans le camp imprial que dans le camp sudois, et il tait au moins trs-difficile de prvoir quel serait celui des deux partis qui forcerait l'autre quitter le premier sa position. Les deux armes taient restes quinze jours en prsence, couvertes par des retranchements galement inexpugnables, sans risquer rien de plus que de lgres courses et d'insignifiantes escarmouches. De part et d'autre, des maladies contagieuses, suite naturelle de la mauvaise nourriture et de l'entassement des troupes, avaient plus enlev de monde que le fer de l'ennemi, et la dtresse croissait de jour en jour. Enfin les secours, longtemps attendus, parurent dans le camp sudois, et ces renforts considrables permirent au roi d'obir sa bravoure naturelle et de briser les chanes qui l'avaient retenu jusqu'alors. Conformment son invitation, le duc Guillaume de Weimar avait form, en toute hte, au moyen des garnisons de la basse Saxe et de la Thuringe, un corps d'arme, auquel se joignirent, en Franconie, quatre rgiments saxons et bientt aprs, sous Kitzingen, les troupes du Rhin, que le landgrave Guillaume de Hesse-Cassel et le comte palatin de Birkenfeld envoyaient au secours du roi. Le chancelier Oxenstiern se chargea de conduire cette arme combine au lieu de sa destination. Aprs avoir encore fait sa jonction, Windsheim, avec le duc Bernard de Weimar et le gnral sudois Banner, il s'avana rapidement jusqu' Bruck et Eltersdorf, o il passa la Regnitz, et arriva heureusement dans le camp sudois. Ce secours montait prs de cinquante mille hommes et amenait soixante canons et quatre mille chariots de bagage. Gustave-Adolphe se voyait donc la tte d'environ soixante-dix mille combattants, sans mme compter la milice de la ville de Nuremberg, qui pouvait, au besoin, mettre en campagne trente mille robustes bourgeois. Formidable arme, oppose une autre qui ne l'tait pas moins! Toute la guerre paraissait maintenant concentre en une seule bataille, pour recevoir enfin sa dernire solution. L'Europe, partage, avait les yeux fixs sur cette arne, o les forces des deux puissances belligrantes convergeaient comme dans un redoutable foyer. Mais, si l'on avait t rduit lutter avec la disette avant l'arrive des secours, ce flau s'accrut dsormais d'une manire effrayante dans les deux camps, car Wallenstein avait aussi fait venir de la Bavire de nouveaux renforts. Outre les cent vingt mille soldats qui taient en prsence, outre un nombre de chevaux qui s'levait, pour les deux armes, plus de cinquante mille; outre les habitants de Nuremberg, qui surpassaient de beaucoup en nombre l'arme sudoise, on comptait, seulement dans le camp de Wallenstein, quinze mille femmes et autant de charretiers et de valets; on n'en comptait pas beaucoup moins dans le camp sudois. La coutume de ce temps-l permettait au soldat de mener avec lui sa famille en campagne. Chez les Impriaux, une foule innombrable de femmes de mauvaise vie suivaient l'arme, et la svre surveillance exerce sur les moeurs dans le camp sudois, ne permettant aucun dsordre, encourageait par l mme les mariages lgitimes. Des coles rgulires de campagne taient tablies pour la jeune gnration, dont ce camp tait la patrie, et l'on en tirait une excellente race de soldats, en sorte que, durant une longue guerre, les armes pouvaient se recruter par elles-mmes. Il ne faut pas s'tonner si ces nations errantes affamaient tous les cantons o elles sjournaient, et si cette multitude superflue faisait monter des prix excessifs les choses ncessaires la vie. Les moulins autour de Nuremberg ne suffisaient pas moudre le grain que chaque journe consommait, et cinquante mille livres de pain, que la ville livrait par jour au camp, irritaient la faim sans la satisfaire. Les soins vraiment admirables des magistrats de Nuremberg ne purent empcher qu'une grande partie des chevaux ne prit par le manque de fourrage et que la violence croissante des pidmies ne mt chaque jour plus de cent hommes au tombeau. Pour mettre un terme ces souffrances, Gustave-Adolphe, plein de confiance en la supriorit de ses forces, sortit enfin de ses lignes le cinquante-cinquime jour, se prsenta l'ennemi en ordre de bataille, et fit canonner le camp de Friedland par trois batteries, dresses sur le bord de la Rednitz. Mais le duc resta immobile dans ses retranchements et se contenta de rpondre de loin ce dfi avec le feu des mousquets et des canons. Consumer le roi par l'inaction et vaincre sa persvrance par la famine tait sa rsolution mrement rflchie; et aucune reprsentation de Maximilien, aucune marque d'impatience de l'arme, aucune raillerie de l'ennemi, ne purent branler cette rsolution. Tromp dans son esprance et press par le progrs de la disette, Gustave-Adolphe voulut alors risquer l'impossible: le dessein fut form d'assaillir ce camp, que l'art et la nature rendaient galement inexpugnable. Aprs avoir confi la dfense du sien la milice de Nuremberg, il sortit en ordre de bataille, le jour de la Saint-Barthlemy, le cinquante-huitime depuis que l'arme avait occup ses retranchements, et il passa la Rednitz prs de Frth, o il eut peu de peine faire plier les avant-postes. Sur les hauteurs escarpes, situes entre la Biber et la Rednitz, et nommes le Vieux-Fort et Altenberg, tait post le corps principal de l'ennemi, et le camp mme, command par ces hauteurs, s'tendait perte de vue dans la campagne. Toute la force de l'artillerie tait rassemble sur ces collines. Des fosss profonds entouraient des remparts inaccessibles; d'pais abatis et des palissades aigus fermaient les abords de la montagne escarpe, du sommet de laquelle Wallenstein, calme et tranquille comme un dieu, lanait ses foudres travers de noirs nuages de fume. Derrire les parapets, le feu perfide des mousquets piait l'assaillant tmraire, et une mort certaine le menaait par la gueule ouverte de cent canons. Ce fut contre ce poste prilleux que Gustave-Adolphe dirigea son attaque, et cinq cents mousquetaires, soutenus par peu de fantassins (un grand nombre ne pouvait engager la fois le combat dans cet espace troit), eurent l'avantage peu envi de se jeter les premiers dans le gouffre bant de la mort. L'attaque est furieuse, la rsistance terrible. Exposs sans abri toute la violence de l'artillerie ennemie, exasprs la vue de la mort invitable, ces guerriers intrpides gravissent la colline, qui soudain se transforme en un volcan enflamm et vomit sur eux, au milieu des tonnerres, une grle de fer. La grosse cavalerie s'lance aussitt par les ouvertures que les boulets ennemis ont faites dans ce bataillon compact; les rangs serrs se dsunissent, et cette bande intrpide de hros, vaincue par la double puissance de la nature et des hommes, prend la fuite, aprs avoir laiss sur la place une centaine de morts. C'taient des Allemands, qui la partialit de Gustave avait assign l'honneur meurtrier de la premire attaque. Irrit de leur retraite, il conduit maintenant l'assaut ses Finlandais, pour faire rougir la lchet allemande devant le courage des hommes du Nord. Les Finlandais, accueillis par la mme pluie de feu, plient leur tour devant des forces suprieures. Un rgiment de troupes fraches les remplace, pour renouveler l'attaque avec aussi peu de succs. Il est relev par un quatrime, un cinquime, un sixime: en sorte que, pendant un combat de dix heures, tous les rgiments attaqurent, et tous se retirrent sanglants et dchirs du champ de bataille. Mille corps mutils jonchent la terre, et Gustave invincible poursuit l'attaque, et Wallenstein inbranlable se maintient dans sa forteresse. Sur ces entrefaites, la cavalerie impriale et l'aile gauche des Sudois, poste dans un petit bois sur la Rednitz, ont engag un violent combat, o le succs est balanc et l'ennemi tantt vaincu, tantt vainqueur. Des deux parts, le sang coule avec la mme abondance, et une valeur gale se dploie. Le duc de Friedland, comme le prince Bernard de Weimar, a son cheval tu sous lui; le roi lui-mme a la semelle de sa botte emporte par un boulet. L'attaque et la rsistance se renouvellent avec une fureur obstine, jusqu'au moment o la nuit vient enfin obscurcir le champ de bataille et inviter au repos les combattants acharns. Mais les Sudois sont dj trop avancs pour que la retraite se puisse entreprendre sans pril. Tandis que le roi cherche dcouvrir un officier, pour envoyer par lui aux rgiments l'ordre de la retraite, se prsente lui le colonel Hebron, vaillant cossais, que son courage avait seul entran hors du camp, pour partager les prils de la journe. Irrit contre le roi, qui lui avait prfr, peu auparavant, pour une action prilleuse, un colonel plus jeune que lui, il avait fait prcipitamment le voeu de ne plus tirer l'pe pour lui. Gustave-Adolphe se tourne de son ct, et, louant son courage, le prie de porter aux rgiments l'ordre de la retraite. Sire, rplique le vaillant soldat, c'est l'unique service que je ne puisse refuser Votre Majest, car il y a l quelques risques courir. Et aussitt il part au galop pour excuter la commission. Dans la chaleur du combat, le duc Bernard de Weimar s'tait, il est vrai, empar d'une minence au-dessus du Vieux-Fort, d'o l'on pouvait battre la montagne et tout le camp; mais une violente averse, tombe pendant la nuit, rendait la cte si glissante, qu'il fut impossible d'y monter des canons, et il fallut quitter volontairement un poste achet par des flots de sang. Se dfiant de la fortune, qui l'avait abandonn dans ce jour dcisif, le roi n'osa pas continuer l'assaut, le lendemain, avec des troupes puises, et, pour la premire fois, vaincu, parce qu'il n'tait pas vainqueur, il ramena ses troupes derrire la Rednitz. Deux mille morts, qu'il laissait sur le champ de bataille, attestaient sa perte, et le duc de Friedland resta invaincu dans ses lignes. Aprs cette action, les armes demeurrent encore quinze jours campes en prsence, chacune dans l'espoir de forcer l'autre dloger la premire. Plus s'puisait chaque jour la petite provision de vivres, plus croissaient horriblement les souffrances de la famine, et plus le soldat devenait farouche: les paysans du voisinage taient les victimes de sa brutale rapacit. Le progrs de la disette relchait tous les liens de la discipline et de l'ordre dans le camp sudois; les troupes allemandes se signalaient surtout par les violences qu'elles exeraient indistinctement sur les amis et les ennemis. La faible main d'un seul homme ne pouvait arrter une licence qui trouvait une sorte d'approbation dans le silence des officiers infrieurs, et souvent mme un encouragement dans leur funeste exemple. Le roi tait profondment afflig de cette honteuse dcadence de la discipline, dont il avait t fier jusqu'alors, si bon droit; et l'nergie avec laquelle il reproche aux officiers allemands leur ngligence atteste la vivacit de ses sentiments. C'est vous, Allemands, s'crie-t-il, c'est vous-mmes qui pillez votre patrie et qui dchanez vos fureurs contre vos propres coreligionnaires. Dieu me soit tmoin que je vous abhorre; vous m'inspirez un profond dgot, et mon coeur se remplit d'amertume quand je vous regarde. Vous violez mes ordres; vous tes cause que le monde me maudit, que les larmes de l'innocente pauvret me poursuivent, qu'il me faut entendre dire ouvertement: Le roi, notre ami, nous fait plus de mal que nos plus cruels ennemis. Pour vous, j'ai dpouill ma couronne de ses trsors et dpens plus de quarante tonnes d'or, et je n'ai pas reu de votre Empire d'Allemagne de quoi me faire un mchant habit. Je vous ai donn tout ce que Dieu m'a dispens, et, si vous eussiez observ mes lois, je vous aurais distribu avec joie tout ce qu'il pourra me donner encore. Votre dfaut de discipline me persuade que vous avez de mauvaises intentions, quelques raisons que je puisse avoir de louer votre courage. Nuremberg avait fait des efforts qui taient au-dessus de ses moyens pour nourrir, pendant onze semaines, l'immense multitude entasse sur son territoire; mais enfin les ressources s'puisrent, et le roi, comme chef de l'arme la plus nombreuse, dut se rsoudre le premier partir. Nuremberg avait enseveli plus de dix mille de ses habitants, et Gustave-Adolphe avait perdu environ vingt mille soldats par la guerre et les maladies. Toutes les campagnes voisines taient dvastes, les villages en cendres; les paysans, dpouills, languissaient sur les chemins; l'air tait empoisonn de vapeurs pestilentielles; des maladies dvorantes, engendres, dveloppes par la misrable nourriture, par les manations d'un camp si populeux et de tant de cadavres putrfis, enfin par la chaleur brlante des jours caniculaires, exeraient leurs ravages sur les hommes et les animaux, et, longtemps encore aprs le dpart des armes, la disette et la misre accablrent le pays. mu de la dsolation gnrale, et sans espoir de vaincre l'obstination de Friedland, le roi leva son camp le 8 septembre, et quitta Nuremberg, aprs l'avoir pourvu, pour sa dfense, d'une garnison suffisante. Il passa en ordre de bataille devant l'ennemi, qui resta immobile et ne fit pas la moindre tentative pour inquiter son dpart. Il dirigea sa marche vers Neustadt, sur l'Aisch, et vers Windsheim, o il resta cinq jours, afin de rafrachir ses troupes et de se trouver porte de Nuremberg, si l'ennemi faisait quelque entreprise contre cette ville. Mais Wallenstein, qui avait, tout autant que lui, besoin de se refaire, n'avait attendu que la retraite des Sudois pour commencer la sienne. Cinq jours aprs, il abandonna aussi son camp prs de Zirndorf, et le livra aux flammes. Cent colonnes de fume, qui, des villages incendis, s'levrent au ciel tout alentour, annoncrent son dpart et montrrent la ville console quel sort elle avait elle-mme chapp. Sa marche, dirige sur Forchheim, fut marque par les plus affreux ravages; mais il avait dj trop d'avance pour que le roi pt l'atteindre. Alors Gustave partagea son arme, que le pays puis ne pouvait nourrir, afin de garder, avec une des divisions, la Franconie, et de poursuivre en personne, avec l'autre, ses conqutes en Bavire. Cependant, l'arme impriale et bavaroise avait pntr dans l'vch de Bamberg, o le duc de Friedland passa une seconde revue. Il trouva cette arme de soixante mille hommes rduite par la dsertion, les combats et les maladies, vingt-quatre mille, dont le quart tait des troupes bavaroises. Ainsi le champ de Nuremberg avait plus affaibli les deux partis que deux grandes batailles perdues, sans avoir avanc la guerre d'un seul pas vers son terme, ni satisfait la vive attente de l'Europe par un seul vnement dcisif. A la vrit, cette diversion avait fait trve, pour quelque temps, aux conqutes du roi en Bavire, et prserv l'Autriche mme d'une invasion ennemie; mais, en s'loignant de Nuremberg, on rendait Gustave-Adolphe la pleine libert de faire encore de la Bavire le thtre de la guerre. Indiffrent au sort de ce pays, et lass de la contrainte que lui imposait sa runion avec l'lecteur, le duc de Friedland saisit avidement l'occasion de se sparer de cet importun associ et de poursuivre avec une nouvelle ardeur ses projets favoris. Toujours fidle son premier plan de sparer la Saxe des Sudois, il fit choix de ce pays pour les quartiers d'hiver de ses troupes, et il espra, par sa pernicieuse prsence, imposer d'autant plus vite l'lecteur une paix spare. Le moment ne pouvait tre plus favorable pour cette entreprise. Les Saxons s'taient jets en Silsie, o, runis avec des auxiliaires du Brandebourg et de la Sude, ils remportaient chaque jour de nouveaux avantages sur les troupes de l'empereur. Par une diversion dans les tats mmes de l'lecteur, on sauvait la Silsie, et la chose tait d'autant plus facile, que la Saxe, par la guerre de Silsie, tait dgarnie de dfenseurs et de toutes parts ouverte l'ennemi. La ncessit de sauver un tat hrditaire de l'Autriche faisait tomber toutes les objections de Maximilien, et, sous le masque d'un zle patriotique pour le bien de l'empereur, on pouvait sacrifier le duc de Bavire avec d'autant moins de scrupules. En laissant son riche pays en proie au roi de Sude, on esprait n'tre pas inquit par ce dernier dans l'entreprise sur la Saxe, et la froideur croissante entre ce monarque et la cour de Dresde ne faisait d'ailleurs craindre de sa part que peu de zle pour la dlivrance de Jean-Georges. Ainsi donc, abandonn de nouveau par son astucieux dfenseur, Maximilien se spara de Wallenstein Bamberg, pour secourir, avec le faible reste de ses troupes, son pays rduit l'impuissance, et l'arme impriale, sous la conduite de Friedland, dirigea sa marche, par Baireuth et Cobourg, sur la fort de Thuringe. Holk, un des gnraux de l'empereur, avait dj t envoy en avant dans le Voigtland, avec six mille hommes, pour dvaster par le fer et le feu cette province sans dfense. On le fit suivre bientt de Gallas, autre gnral de Friedland, et non moins fidle instrument de ses ordres barbares. Enfin Pappenheim fut encore appel de la basse Saxe, pour renforcer l'arme affaiblie de Wallenstein et mettre le comble la misre de la Saxe. Les glises dtruites, les villages rduits en cendres, les maisons ravages, la spoliation des familles, les assassinats, signalrent la marche de ces troupes barbares: toute la Thuringe, le Voigtland et la Misnie furent crass par ce triple flau. Mais ce n'taient l que les avant-coureurs d'une plus grande calamit, dont le duc lui-mme, la tte de l'arme principale, menaait la malheureuse Saxe. Aprs avoir laiss, dans sa marche travers la Franconie et la Thuringe, les plus effroyables monuments de sa fureur, il parut avec toutes ses forces dans le cercle de Leipzig, et la ville, aprs une courte dfense, fut contrainte de se rendre. Son dessein tait d'avancer jusqu' Dresde et de dicter des lois l'lecteur, par la soumission de tout le pays. Dj il s'approchait de la Mulda, pour craser, avec ses forces suprieures, l'arme saxonne, qui avait march sa rencontre jusqu' Torgau, quand l'arrive du roi de Sude Erfurt vint mettre ses plans de conqute un terme inattendu. Press entre les armes saxonne et sudoise, que le duc Georges de Lunebourg menaait encore d'augmenter en s'avanant de la basse Saxe, Friedland recula promptement vers Mersebourg, pour s'y runir avec Pappenheim et repousser vigoureusement les Sudois qui venaient lui. Gustave-Adolphe n'avait pas vu sans une grande inquitude les artifices que prodiguaient l'Espagne et l'Autriche pour dtacher de lui son alli. Plus son trait avec la Saxe tait important pour lui, plus il avait raison de craindre le caractre inconstant de Jean-Georges. Jamais il n'avait exist entre lui et l'lecteur une amiti sincre. Un prince fier de son importance politique et accoutum se considrer comme le chef de son parti devait trouver dangereuse et oppressive l'intervention d'une puissance trangre dans les affaires de l'Empire, et le mcontentement avec lequel il observait les progrs de cet tranger importun n'avait pu cder, pour quelque temps, qu' l'extrme danger de ses domaines. L'autorit croissante du roi en Allemagne, son influence prpondrante sur les membres protestants de l'Empire, les preuves, fort peu douteuses, de ses desseins ambitieux, assez inquitants pour appeler toute la vigilance des tats de l'Empire, veillaient chez l'lecteur mille craintes, que les ngociateurs impriaux savaient habilement nourrir et augmenter. Chaque dmarche arbitraire du roi, chaque demande, si quitable qu'elle ft, qu'il adressait aux princes de l'Empire, donnaient sujet l'lecteur de faire des plaintes amres, qui semblaient annoncer une rupture prochaine. Les gnraux mmes des deux partis laissaient paratre, chaque fois qu'ils devaient agir ensemble, des marques nombreuses de la jalousie qui divisait leurs matres. La rpugnance naturelle de Jean-Georges pour la guerre et son dvouement l'Autriche, que rien encore n'avait pu touffer, favorisaient les efforts d'Arnheim, qui, toujours d'intelligence avec Wallenstein, travaillait sans relche mnager un accommodement particulier entre l'empereur et son matre, et, si ses reprsentations ne trouvrent longtemps aucun accs, la suite fit voir enfin qu'elles n'taient pas demeures absolument inefficaces. Gustave-Adolphe, justement alarm des consquences que la dfection d'un si important alli devait avoir pour toute son existence future en Allemagne, ne ngligea aucun moyen d'empcher ce funeste vnement, et jusqu'alors ses reprsentations n'avaient pas manqu entirement leur effet sur l'lecteur. Mais les forces redoutables sur lesquelles l'empereur appuyait ses propositions sduisantes, et les calamits qu'il menaait d'accumuler sur la Saxe, en cas d'un plus long refus, pouvaient enfin, si l'on abandonnait l'lecteur sans dfense ses ennemis, triompher de sa persvrance, et cette indiffrence envers un alli si important pouvait dtruire pour jamais la confiance des autres amis de la Sude en leur protecteur. Cette considration dcida Gustave-Adolphe cder pour la seconde fois aux pressantes invitations que l'lecteur, gravement menac, lui adressa, et sacrifier toutes ses brillantes esprances au salut de cet alli. Dj il avait rsolu une deuxime attaque sur Ingolstadt, et la faiblesse de l'lecteur de Bavire justifiait son esprance d'imposer enfin la neutralit cet ennemi puis. La rvolte des paysans dans la haute Autriche lui ouvrait ensuite le chemin de ce pays, et la capitale de l'Empire pouvait tre dans ses mains, avant que Wallenstein et le temps d'accourir sa dfense. Toutes ces brillantes esprances, il les subordonna l'avantage d'un alli que ni ses mrites ni sa bonne volont ne rendaient digne d'un tel sacrifice; qui, excit par les plus pressants appels de l'esprit public, ne servait que son intrt particulier avec un troit gosme; qui n'tait point considrable par les services qu'on se promettait de lui, mais seulement par le mal qu'on en redoutait. Et qui peut rprimer son indignation, en apprenant que c'est dans l'expdition entreprise pour la dlivrance de ce prince, que le grand monarque trouve le terme de ses exploits? Il rassembla promptement ses troupes dans le cercle de Franconie et suivit par la Thuringe l'arme de Wallenstein. Le duc Bernard de Weimar, qui avait t envoy en avant contre Pappenheim, se runit prs d'Arnstadt au roi, qui se vit alors la tte de vingt mille hommes de troupes aguerries. Il se spara Erfurt de son pouse, qui ne devait plus le revoir qu' Weissenfels, dans le cercueil. L'angoisse de leurs tristes adieux prsageait une sparation ternelle. Il atteignit Naumbourg le 1er novembre 1632, avant que les corps dtachs par le duc de Friedland pussent s'emparer de cette place. La population des contres accourait en foule pour contempler le hros, le vengeur, le grand roi, qui avait paru, une anne auparavant, sur ce mme sol, comme un ange sauveur. Autour de lui, en quelque lieu qu'il se ft voir, retentissaient les cris d'allgresse; tous tombaient genoux devant lui en l'adorant; on se disputait la faveur de toucher le fourreau de son pe, le bord de son vtement. Le modeste hros se rvoltait de cet innocent tribut, que lui payaient la reconnaissance et l'admiration la plus sincre. Ne dirait-on pas que ce peuple fait de moi un dieu? disait-il ceux qui l'accompagnaient. Nos affaires sont en bon tat; mais je crains que la vengeance du Ciel ne me fasse expier cette farce tmraire et ne rvle trop tt cette foule insense ma faible et prissable humanit. Combien Gustave se montra aimable nous avant de nous quitter pour toujours! Redoutant, au comble mme de son bonheur, le jugement de Nmsis, il repousse un hommage qui n'appartient qu'aux immortels, et ses droits nos larmes augmentent au moment mme o l'heure approche qui les fera couler. Cependant, le duc de Friedland avait march la rencontre du roi, jusqu' Weissenfels, rsolu maintenir ses quartiers d'hiver en Saxe, dt-il en coter une bataille. Son inaction devant Nuremberg l'avait expos au soupon de n'oser se mesurer avec le hros du Nord, et toute sa gloire tait en pril, s'il laissait chapper une seconde fois l'occasion de combattre. La supriorit de ses forces, quoique bien moins considrable qu'elle n'avait t, dans les premiers temps, au camp de Nuremberg, lui donnait la plus grande esprance de vaincre, s'il pouvait amener le roi une bataille avant sa jonction avec les troupes saxonnes. Mais sa confiance actuelle n'tait pas tant fonde sur le nombre plus grand de ses soldats que sur les assurances de son astrologue Sni, qui avait lu dans les astres que la fortune du monarque sudois succomberait au mois de novembre. De plus, il y avait entre Kambourg et Weissenfels d'troits dfils, forms par une longue chane de montagnes et par le cours trs-voisin de la Saale, qui rendaient le passage extrmement difficile l'arme sudoise et qui pouvaient tre ferms compltement avec peu de monde. Alors il ne serait rest au roi d'autre parti que de s'engager, expos au plus grand pril, travers ces dfils, ou de faire par la Thuringe une retraite laborieuse et de perdre, dans un pays dvast et totalement dpourvu de subsistances, la plus grande partie de ses troupes. La promptitude avec laquelle Gustave-Adolphe prit possession de Naumbourg anantit ce plan, et ce fut alors Wallenstein lui-mme qui s'attendit une attaque. Mais il se vit tromp dans cette conjecture, quand le roi, au lieu de s'avancer sa rencontre jusqu' Weissenfels, fit tous ses prparatifs pour se fortifier auprs de Naumbourg et attendre dans ce lieu les renforts que le duc de Lunebourg tait sur le point de lui amener. Wallenstein, ne sachant s'il devait marcher l'ennemi par les dfils entre Weissenfels et Naumbourg, ou rester oisif dans son camp, assembla son conseil de guerre, pour entendre les avis de ses gnraux les plus expriments. Aucun ne jugea prudent d'attaquer le roi dans sa position avantageuse, et les mesures qu'il prenait pour fortifier son camp semblaient clairement indiquer qu'il ne songeait pas le quitter de sitt. Mais l'approche de l'hiver permettait tout aussi peu de prolonger la campagne et de fatiguer par un campement continu une arme qui avait un si grand besoin de repos. Toutes les voix se prononcrent pour la clture de la campagne, d'autant plus que l'importante ville de Cologne, sur le Rhin, tait gravement menace par les troupes hollandaises, et que les progrs de l'ennemi en Westphalie et sur le bas Rhin exigeaient dans ces contres les plus puissants secours. Le duc de Friedland reconnut le poids de ces raisons, et, peu prs convaincu que l'on n'avait plus craindre aucune attaque du roi pendant cette saison, il accorda ses troupes les quartiers d'hiver, de telle sorte cependant qu'elles pussent tre au plus tt rassembles, si, contre toute attente, l'ennemi hasardait quelque entreprise offensive. Le comte Pappenheim fut expdi avec une grande partie de l'arme, pour secourir promptement la ville de Cologne et s'emparer, chemin faisant, de Moritzbourg, forteresse du pays de Halle. Quelques corps dtachs prirent leurs quartiers d'hiver dans les villes les mieux situes aux environs, afin de pouvoir observer de toutes parts les mouvements de l'ennemi. Le comte Collordo gardait le chteau de Weissenfels, et Wallenstein lui-mme demeura, avec le reste des troupes, non loin de Mersebourg, entre le canal et la Saale, avec l'intention de se porter de l sur Leipzig et de sparer les Saxons de l'arme sudoise. Mais, peine Gustave-Adolphe eut-il appris le dpart de Pappenheim, qu'il abandonna subitement son camp prs de Naumbourg et courut attaquer, avec toutes ses forces, l'ennemi rduit la moiti des siennes. Il s'avana d'une marche rapide sur Weissenfels, d'o le bruit de son arrive parvint promptement jusqu'aux Impriaux et jeta le duc de Friedland dans un extrme tonnement. Mais il fallait prendre une prompte rsolution, et le duc eut bientt arrt ses mesures. Quoiqu'il n'et pas beaucoup plus de douze mille hommes opposer aux vingt mille de l'ennemi, il pouvait nanmoins esprer de se maintenir jusqu'au retour de Pappenheim, qui devait s'tre loign tout au plus de cinq milles, jusqu' la distance de Halle. Des courriers partirent en toute hte pour le rappeler, et, en mme temps, Wallenstein se porta dans la vaste plaine entre le canal et Ltzen, o il attendit le roi en ordre de bataille, le sparant, par cette position, de Leipzig et des troupes saxonnes. Trois coups de canon, que le comte Collordo tira du chteau de Weissenfels, annoncrent la marche du roi, et, ce signal convenu, les avant-postes de Friedland se rassemblrent, sous le commandement d'Isolani, gnral des Croates, pour occuper les villages situs sur la Rippach. Leur faible rsistance n'arrta pas l'ennemi, qui franchit, prs du village de Rippach, la rivire du mme nom, et prit position au-dessous de Ltzen, vis--vis de l'arme impriale. Le grand chemin de Weissenfels Leipzig est coup, entre Ltzen et Markranstdt, par le canal qui s'tend de Zeitz Mersebourg et qui joint l'Elster avec la Saale. A ce canal s'appuyait l'aile gauche des Impriaux et la droite du roi de Sude, mais de telle faon que la cavalerie des deux armes s'tendait aussi sur l'autre rive. L'aile droite de Wallenstein s'tait tablie vers le nord, derrire Ltzen, et l'aile gauche des Sudois au sud de cette petite ville. Les deux armes faisaient face au grand chemin, qui passait au milieu d'elles et sparait les deux fronts de bataille. Mais la veille du combat, le soir, Wallenstein s'tait empar de ce chemin, au grand dsavantage de son adversaire; il avait fait approfondir les fosss qui le bordaient des deux cts et les avait fait occuper par des mousquetaires, en sorte qu'on ne pouvait hasarder le passage sans difficult et sans pril. Par derrire s'levait une batterie de sept grosses pices, pour soutenir le feu de la mousqueterie des fosss, et, prs des moulins vent, derrire Ltzen, on avait braqu quatorze pices de campagne, sur une hauteur d'o l'on pouvait balayer une grande partie de la plaine. L'infanterie, distribue seulement en cinq grandes et pesantes brigades, tait range en bataille derrire la grand'route, une distance de trois cents pas, et la cavalerie couvrait les flancs. Tous les bagages avaient t envoys Leipzig, pour ne pas gner les mouvements de l'arme, et les chariots de munitions restaient seuls derrire la ligne. Pour dissimuler la faiblesse de l'arme, tous les soldats du train et les valets reurent l'ordre de monter cheval et de se joindre l'aile gauche, mais seulement jusqu' l'arrive du corps de Pappenheim. Toutes ces dispositions furent prises pendant l'obscurit de la nuit, et avant l'aube tout tait prt pour recevoir l'ennemi. Ds ce mme soir, Gustave-Adolphe parut dans la plaine oppose et rangea ses troupes pour le combat. L'ordre de bataille fut le mme que celui qui lui avait donn la victoire prs de Leipzig, l'anne prcdente. De petits escadrons furent dissmins dans les rangs de l'infanterie, et des pelotons de mousquetaires distribus et l parmi la cavalerie. Toute l'arme tait sur deux lignes, le canal droite et derrire, la grand'route devant, et la ville de Ltzen gauche. Au centre tait place l'infanterie, sous les ordres du comte de Brah, la cavalerie sur les ailes et l'artillerie devant le front de bataille. Un hros allemand, le duc Bernard de Weimar, commandait la cavalerie allemande de l'aile gauche, et, la droite, le roi lui-mme conduisait ses Sudois, afin d'enflammer pour une noble lutte la rivalit des deux peuples. La seconde ligne tait dispose de la mme manire, et derrire tait post un corps de rserve, sous le commandement de l'cossais Henderson. Ainsi prpar, on attendait la sanglante aurore pour commencer un combat que rendaient remarquable et terrible son long retard plus que l'importance des suites possibles, le choix plus que le nombre des troupes. La vive attente de l'Europe, qu'on avait trompe au camp devant Nuremberg, allait tre satisfaite dans les plaines de Ltzen. Jamais, dans tout le cours de cette guerre, deux gnraux pareils, si gaux par l'autorit, la renomme et le talent, n'avaient mesur leurs forces en une bataille range; jamais encore un aussi grand dfi n'avait fait plir l'audace; jamais un prix aussi important n'avait enflamm l'esprance. Le lendemain allait faire connatre l'Europe son premier capitaine et donner un vainqueur celui qui jamais n'avait t vaincu. Sur le Lech et prs de Leipzig, tait-ce le gnie de Gustave-Adolphe ou l'impritie de son adversaire qui avait dcid l'issue de la bataille? Le lendemain devait mettre la chose hors de doute. Il fallait que, le lendemain, le mrite de Friedland justifit le choix de l'empereur et que la grandeur de l'homme balant la grandeur du prix qu'il avait cot. Chaque soldat de ces deux armes s'associait avec jalousie la gloire de son chef; sous chaque armure s'agitaient les mmes sentiments qui enflammaient les coeurs des gnraux. La victoire tait douteuse, mais certains le travail et le sang que le triomphe coterait au vainqueur comme au vaincu. On connaissait parfaitement l'ennemi qu'on avait devant soi, et l'inquitude, que l'on combattait en vain, tmoignait glorieusement de sa force. Enfin parat le terrible matin; mais un brouillard impntrable, qui s'tend sur tout le champ de bataille, suspend l'attaque jusqu' midi. A genoux devant le front de bataille, le roi fait sa prire; toute l'arme, qui s'est jete genoux comme lui, entonne en mme temps un touchant cantique, et la musique militaire accompagne le chant. Ensuite le roi monte cheval, et, vtu seulement d'un pourpoint de cuir et d'un habit de drap (une ancienne blessure ne lui permettait plus de porter la cuirasse), il parcourt les rangs pour enflammer le courage des troupes et leur inspirer une joyeuse confiance, que dment son propre coeur, plein de tristes pressentiments. Dieu avec nous! tait le mot des Sudois; Jsus Marie! celui des Impriaux. Vers onze heures, le brouillard commence se dissiper, et l'on dcouvre l'ennemi. En mme temps, on voit en flammes la ville de Ltzen, que le duc a fait incendier, pour n'tre pas dbord de ce ct. Le signal retentit; la cavalerie s'lance contre l'ennemi, et l'infanterie marche vers les fosss. Reus par le feu terrible des mousquets et de la grosse artillerie place derrire, ces braves bataillons poursuivent leur attaque avec un courage intrpide; les mousquetaires ennemis abandonnent leur poste, les fosss sont franchis, la batterie mme est emporte et tourne aussitt contre l'ennemi. Les Sudois avancent avec une force irrsistible; la premire des cinq brigades de Friedland est terrasse; aussitt aprs, la seconde; et dj la troisime commence tourner le dos: mais, ce moment, le duc, avec une rapide prsence d'esprit, s'oppose aux progrs de l'attaque. Il est l, aussi prompt que l'clair, pour rparer le dsordre de son infanterie, et sa parole puissante arrte les fuyards. Soutenues par trois rgiments de cavalerie, les brigades dj battues font de nouveau face l'ennemi, et pntrent avec vigueur dans ses rangs rompus. Une lutte meurtrire s'engage; l'ennemi est si prs qu'on n'a point de place pour se servir des armes feu, et la rage de l'attaque ne laisse pas le temps de les charger. On combat homme contre homme; le fusil, inutile, fait place l'pe et la pique, et l'art la fureur. Les Sudois, fatigus, accabls par le nombre, reculent enfin au del des fosss, et la batterie, dj emporte, est perdue par cette retraite. Dj mille cadavres mutils couvrent la plaine, et l'on n'a pas encore gagn un pouce de terrain. Cependant, l'aile droite des Sudois, commande par le roi lui-mme, avait attaqu l'ennemi. Ds le premier choc de leur pesante masse, les cuirassiers finlandais dispersrent les lgers escadrons polonais et croates qui taient contigus cette aile, et dont la droute communiqua la peur et le dsordre au reste de la cavalerie. Dans cet instant, on annonce au roi que son infanterie est repousse au del des fosss et que son aile gauche, horriblement inquite par l'artillerie ennemie poste prs des moulins vent, commence galement plier. Avec une prompte rsolution, il charge le gnral Horn de poursuivre l'aile gauche des Impriaux, dj battue, et il s'lance lui-mme la tte du rgiment de Stenbock, pour rparer le dsordre de sa propre aile gauche. Son noble coursier le porte, avec la rapidit de la flche, par del les fosss; mais le passage est plus difficile pour les escadrons qui le suivent, et un petit nombre de cavaliers, parmi lesquels on nomme Franois-Albert, duc de Saxe-Lauenbourg, sont seuls assez lestes pour demeurer ses cts. Il pousse droit la place o son infanterie est le plus dangereusement presse, et, tandis qu'il jette ses regards autour de lui, pour dcouvrir dans l'arme impriale un endroit faible sur lequel il puisse diriger l'attaque, sa vue courte le conduit trop prs de l'ennemi. Un caporal imprial observe que chacun lui fait place respectueusement sur son passage, et il commande sur-le-champ un mousquetaire de le coucher en joue. Tire sur celui-l, s'crie-t-il, ce doit tre un homme important. Le soldat tire: le roi a le bras gauche fracass. Dans ce moment, ses escadrons arrivent au galop, et un cri confus: Le roi saigne, le roi a reu un coup de feu! rpand parmi les arrivants l'horreur et l'pouvante. Ce n'est rien, suivez-moi, s'crie le roi, en rassemblant toutes ses forces; mais, vaincu par la douleur et prs de s'vanouir, il prie en franais le duc de Lauenbourg de le tirer sans clat de la presse. Tandis que le duc, prenant un long dtour, pour drober l'infanterie dcourage ce spectacle accablant, se dirige avec le roi vers l'aile droite, le bless reoit dans le dos un second coup qui lui enlve le reste de ses forces. J'en ai assez, frre, dit-il d'une voix mourante; cherche seulement sauver ta vie. En mme temps, il tomba de cheval, et, perc encore de plusieurs coups, abandonn de toute son escorte, il expira entre les mains rapaces des Croates. Bientt son cheval, baign de sang, fuyant sans cavalier, dcouvrit la cavalerie sudoise la chute du roi; et, furieuse, elle s'lance pour arracher l'avidit de l'ennemi cette proie sacre. Autour du cadavre s'allume un combat meurtrier, et le corps dfigur est enseveli sous un monceau de morts. L'affreuse nouvelle parcourt en peu de temps toute l'arme sudoise; mais, au lieu d'anantir le courage de ces bandes valeureuses, elle les enflamme au contraire d'une ardeur nouvelle, farouche, dvorante. La vie n'a plus de prix, depuis que la vie la plus sacre est perdue, et la mort n'a plus de terreurs pour l'homme obscur, depuis qu'elle a frapp la tte couronne. Avec la rage des lions, les rgiments uplandais, smalandais, finnois, d'Ostgothie et de Westgothie, se prcipitent, pour la seconde fois, sur l'aile gauche des ennemis, qui n'oppose plus au gnral Horn qu'une faible rsistance et qui maintenant est mise en pleine droute. En mme temps, l'arme, orpheline de son roi, trouve dans le duc Bernard de Weimar un gnral digne d'elle, et le gnie de Gustave-Adolphe conduit encore ses escadrons victorieux. L'aile gauche a bientt reform ses rangs et attaque vigoureusement la droite des Impriaux. L'artillerie des moulins, qui a vomi sur les Sudois un feu si meurtrier, tombe en son pouvoir, et ces tonnerres sont maintenant dirigs contre les ennemis. De son ct, le centre de l'infanterie sudoise, sous la conduite de Bernard et de Kniphausen, marche de nouveau sur les fosss, qu'elle franchit heureusement, et, pour la seconde fois, s'empare de la batterie de sept canons. Alors l'attaque recommence avec un redoublement de fureur contre les pesants bataillons du centre de l'ennemi; leur rsistance faiblit de plus en plus, et le hasard mme conspire avec la valeur sudoise pour achever leur dfaite. Le feu prend aux caissons de poudre de l'arme impriale, et l'on voit voler dans l'air, avec un fracas horrible, les bombes et les grenades entasses. L'ennemi pouvant se croit attaqu par derrire, tandis que les brigades sudoises le pressent par devant. Le courage l'abandonne. Il voit son aile gauche battue, son aile droite sur le point de succomber, son artillerie dans les mains des Sudois. La bataille approche du terme dcisif; le sort de la journe ne dpend plus que d'un instant: soudain Pappenheim parat sur le champ du combat avec ses cuirassiers et ses dragons; tous les avantages remports sont perdus, et une bataille toute nouvelle commence. L'ordre qui rappelait ce gnral Ltzen l'avait atteint Halle, au moment o ses troupes achevaient de piller cette ville. Il tait impossible de rassembler l'infanterie disperse, avec la clrit que demandaient cet ordre pressant et l'impatience de Pappenheim. Sans attendre ses fantassins, il fit monter cheval huit rgiments de cavalerie, et, leur tte, il courut sur Ltzen bride abattue pour prendre part la fte de la bataille. Il arriva juste temps pour voir de ses yeux la fuite de l'aile gauche, que Gustave Horn mettait en droute, et pour s'y trouver lui-mme d'abord envelopp. Mais, avec une soudaine prsence d'esprit, il rallie les fuyards et les ramne l'ennemi. Emport par son bouillant courage et plein d'impatience d'en venir aux mains avec le roi lui-mme, qu'il suppose la tte de cette aile, il se jette avec fureur sur les escadrons sudois, qui, fatigus par la victoire et trop faibles en nombre, succombent sous ce flot d'ennemis, aprs la plus courageuse rsistance. L'apparition de Pappenheim, qu'on n'osait plus esprer, ranime aussi le courage expirant de l'infanterie impriale, et le duc de Friedland saisit promptement l'instant favorable pour former de nouveau sa ligne. Les bataillons sudois, en masses serres, sont rejets au del des fosss, aprs une lutte meurtrire, et les canons, deux fois perdus, sont arrachs de leurs mains une seconde fois. Le rgiment jaune, comme le plus brave de tous ceux qui donnrent dans cette sanglante journe des preuves de leur courage hroque, tait couch par terre tout entier, et couvrait encore le champ de bataille dans le bel ordre qu'il avait maintenu jusqu'au dernier soupir avec un si ferme courage. Le mme sort frappa un rgiment bleu, que le comte Piccolomini, avec la cavalerie impriale, terrassa aprs le combat le plus acharn. Cet excellent gnral renouvela sept fois son attaque; il eut sept chevaux tus sous lui: il fut perc de six balles de mousquet. Cependant, il ne quitta pas le champ de bataille avant que la retraite de toute l'arme l'entrant. On vit Wallenstein lui-mme, au milieu de la pluie des balles ennemies, parcourir avec sang-froid ses divisions, secourant ceux qui taient en pril, adressant des loges au brave, punissant le lche d'un regard foudroyant. Autour de lui, ses cts, ses soldats tombent sans vie; son manteau est cribl de balles. Mais les dieux vengeurs protgent aujourd'hui sa poitrine, pour laquelle est dj aiguis un autre fer. Ce n'tait pas sur la couche o Gustave expirait que Wallenstein devait exhaler son me souille par le crime. Pappenheim ne fut pas aussi heureux. Pappenheim, l'Ajax de l'arme, le plus redoutable soldat de l'Autriche et de l'glise. L'ardent souhait de rencontrer le roi lui-mme dans la bataille entrana le furieux au milieu de la plus sanglante mle, o il se croyait le plus sr de ne pas manquer son noble ennemi. Gustave aussi avait nourri le brlant dsir de voir face face cet adversaire estim; mais leur ardeur hostile ne fut point assouvie, et la mort seule runit les hros rconcilis. Deux balles de mousquet traversrent la poitrine cicatrise de Pappenheim; il fallut que les siens l'entranassent de force hors de la mle. Tandis qu'on tait occup le porter derrire la ligne de bataille, un bruit confus parvint jusqu' ses oreilles que celui qu'il cherchait gisait sans vie sur le champ de carnage. Lorsqu'on lui confirma la vrit de cette nouvelle, son visage s'claircit, et la dernire flamme brilla dans ses yeux. Eh bien, s'cria-t-il, que l'on annonce au duc de Friedland que je suis bless sans esprance de vie, mais que je meurs content, puisque je sais que l'implacable ennemi de ma religion est tomb le mme jour que moi. Avec Pappenheim, le bonheur des Impriaux disparut du champ de bataille. A peine la cavalerie de l'aile gauche, dj battue une fois et rallie par lui seul, fut-elle prive de son chef victorieux, qu'elle ne fit plus aucune rsistance et, avec un lche dsespoir, chercha son salut dans la fuite. La mme pouvante saisit aussi l'aile droite, l'exception d'un petit nombre de rgiments, que la bravoure de leurs chefs, Goetz, Terzky, Collordo et Piccolomini, fora de tenir ferme. L'infanterie sudoise met profit, avec une prompte rsolution, le trouble de l'ennemi. Pour combler les vides que la mort a faits dans le premier corps de bataille, les deux lignes se runissent en une seule, qui hasarde l'attaque dernire et dcisive. Pour la troisime fois, elle franchit les fosss, et, pour la troisime fois, les canons braqus sur le revers tombent en son pouvoir. Le soleil va disparatre, l'instant mme o les deux armes en viennent aux mains. Le combat, prs de sa fin, se rallume avec plus de violence. La dernire force lutte contre la force dernire; l'adresse et la fureur dploient leurs moyens extrmes pour rparer, dans cet instant prcieux et dcisif, toute une journe perdue. Vainement le dsespoir lve chaque arme au-dessus d'elle-mme: aucune ne peut vaincre, aucune ne peut cder, et la tactique n'puise d'un ct ses progrs que pour dvelopper de l'autre de nouveaux coups de matre que l'on n'a jamais appris, jamais mis en pratique. Enfin le brouillard et la nuit mettent au combat un terme que la fureur lui refuse, et l'attaque cesse, parce qu'on ne trouve plus son ennemi. Les deux armes, par un accord tacite, se sparent; les joyeuses trompettes retentissent, et l'une et l'autre, se dclarant invaincue, disparat de la plaine. Les chevaux s'tant disperss, l'artillerie des deux partis passa la nuit, abandonne, sur le champ de bataille: c'tait la fois le prix et le gage de la victoire pour celui qui se rendrait matre du terrain. Mais, dans la prcipitation avec laquelle il prit cong de Leipzig et de la Saxe, le duc de Friedland oublia de retirer la sienne du lieu du combat. Assez peu de temps aprs la fin de l'action, l'infanterie de Pappenheim, forte de six rgiments, qui n'avait pu suivre assez vite la course de son gnral, parut sur le thtre de l'action; mais la besogne tait acheve. Quelques heures plus tt, ce renfort considrable aurait vraisemblablement dcid l'affaire l'avantage de l'empereur, et mme alors, en s'emparant du champ de bataille, il et pu sauver l'artillerie du duc et prendre celle des Sudois; mais ce corps n'avait point d'ordres pour dterminer sa conduite, et, trop incertain sur l'issue de la bataille, il prit le chemin de Leipzig, o il esprait trouver le gros de l'arme. Le duc de Friedland avait dirig sa retraite de ce ct, et, le lendemain matin, les restes disperss de ses troupes le suivirent sans artillerie, sans drapeaux et presque sans armes. Il parat que le duc Bernard fit reposer l'arme sudoise des fatigues de cette sanglante journe, entre Ltzen et Weissenfels, assez prs du champ de bataille pour empcher promptement toute tentative que pourrait faire l'ennemi pour s'en emparer. Plus de neuf mille hommes des deux armes taient rests sur la place; le nombre des blesss fut beaucoup plus considrable encore; et surtout, parmi les Impriaux, peine se trouva-t-il un seul homme qui revnt sain et sauf du combat. Toute la plaine, depuis Ltzen jusqu'au canal, tait jonche de blesss, de mourants et de morts. Des deux cts, beaucoup de personnages de la premire noblesse avaient succomb; l'abb de Fulde lui-mme, qui s'tait ml, comme spectateur, la bataille, paya de sa vie sa curiosit et son zle religieux intempestif. L'histoire ne parle pas de prisonniers: nouvelle preuve de la fureur des deux partis, qui n'accordaient ou ne demandaient aucun quartier. Ds le lendemain, Pappenheim mourut de ses blessures Leipzig: perte irrparable pour l'arme impriale, que cet excellent soldat avait si souvent conduite la victoire. La bataille de Prague, o il assistait, ainsi que Wallenstein, comme colonel, ouvrit sa carrire de gloire. Dangereusement bless, il crasa, avec peu de monde, par l'imptuosit de son courage, un rgiment ennemi, et resta couch bien des heures sur le champ de bataille, confondu avec les morts et press par le poids de son cheval jusqu' ce qu'il fut dcouvert par les siens, venus pour le pillage. Avec un petit nombre de troupes, il vainquit dans trois batailles les rebelles de la haute Autriche, au nombre de quarante mille. Dans la journe de Leipzig, il retarda longtemps par sa bravoure la dfaite de Tilly, et il fit triompher les armes de l'empereur sur l'Elbe et le Wser. L'ardeur effrne de son courage, que n'effrayait pas le danger le plus vident, et que l'impossible pouvait peine dompter, faisait de lui le bras le plus terrible du gnral, mais le rendait impropre commander en chef une arme; s'il faut en croire l'assertion de Tilly, la bataille de Leipzig fut perdue par sa fougue imptueuse. Lui aussi baigna ses mains dans le sang, au sac de Magdebourg. Son esprit, que les tudes prcoces de sa jeunesse et de nombreux voyages avaient dvelopp de la manire la plus brillante, tait devenu farouche au milieu des armes. On remarquait sur son front deux traces rouges, en forme d'pe, dont la nature l'avait marqu ds sa naissance. Dans un ge avanc, ces traces paraissaient encore, toutes les fois qu'une passion mettait son sang en mouvement, et la superstition se persuada aisment que la vocation future de l'homme avait dj t empreinte sur le front de l'enfant. Un pareil serviteur avait les droits les plus fonds la reconnaissance des deux lignes de la maison d'Autriche, mais il ne vcut pas assez pour en recevoir la plus clatante marque. Le courrier qui lui apportait de Madrid la Toison d'or tait en chemin, quand la mort l'enleva Leipzig. Quoique l'on chantt le _Te Deum_ dans toutes les provinces d'Autriche et d'Espagne pour la victoire qu'on avait remporte, Wallenstein lui-mme confessa ouvertement et hautement sa dfaite par la prcipitation avec laquelle il vacua Leipzig et bientt aprs toute la Saxe, et renona ses quartiers d'hiver dans ce pays. A la vrit, il fit encore une faible tentative pour drober, comme au vol, l'honneur de la victoire, et envoya le lendemain ses Croates voltiger autour du champ de bataille; mais la vue de l'arme sudoise, qui tait l en ordre de bataille, dissipa en un moment ces troupes lgres, et le duc Bernard, en occupant le thtre de l'action et bientt aprs la ville de Leipzig, prit possession incontestable de tous les droits du vainqueur. Victoire chrement achete! lugubre triomphe! Ce n'est qu' ce moment, quand la fureur du combat est refroidie, qu'on sent toute la grandeur de la perte qu'on a faite, et les cris de joie des vainqueurs expirent dans un muet et sombre dsespoir. Lui, qui les avait mens la bataille, il n'est pas revenu avec eux. Il est l, enseveli au milieu de sa victoire, confondu dans la foule des morts vulgaires. Aprs une recherche longtemps inutile, on dcouvre enfin le cadavre royal, non loin de la grande pierre, dj remarque, un sicle auparavant, entre le canal et Ltzen, mais qui, depuis la mmorable catastrophe de ce jour, s'appelle la pierre sudoise. Dfigur par le sang et les blessures, jusqu' tre mconnaissable, foul par les pieds des chevaux, dpouill de ses ornements et de ses habits par la main des pillards, il est tir d'un monceau de morts, port Weissenfels, et, l, livr aux gmissements de ses troupes, aux derniers embrassements de son pouse. La vengeance avait rclam le premier tribut, et le sang avait d couler comme sacrifice expiatoire pour le monarque: maintenant, l'amour entre dans ses droits, et de tendres pleurs coulent pour l'homme. La douleur gnrale absorbe toutes les souffrances particulires. Encore tourdis du coup qui les accable, les gnraux, dans une morne stupeur, entourent son cercueil, et aucun d'eux n'ose mesurer toute l'tendue de cette perte. L'historien Khevenhiller nous rapporte qu' la vue du pourpoint sanglant, qu'on avait enlev au roi dans la bataille et envoy Vienne, l'empereur montra une motion biensante, qui vraisemblablement partait du coeur. J'aurais volontiers souhait, s'cria-t-il, une plus longue vie cet infortun et un heureux retour dans son royaume, pourvu que la paix et rgn en Allemagne! Mais, lorsqu'un crivain catholique, plus moderne, d'un mrite reconnu, trouve digne des plus grands loges ce tmoignage d'un reste d'humanit, que la seule biensance rclame, que le simple amour-propre arrache mme au coeur le plus insensible, et dont le contraire ne peut devenir possible que dans l'me la plus barbare; lorsqu'il met cette conduite en parallle avec la grandeur d'me d'Alexandre envers la mmoire de Darius, il veille chez nous une bien faible confiance dans les autres mrites de son hros, ou, ce qui serait pire encore, dans l'idal qu'il se fait lui-mme de la dignit morale. Mais l'loge, le simple regret qu'on prte Ferdinand, est dj beaucoup dans la bouche de celui qu'on se trouve forc de dfendre contre le soupon de rgicide! On ne pouvait gure s'attendre ce que le vif penchant des hommes pour l'extraordinaire laisst au cours commun de la nature la gloire d'avoir mis fin l'importante existence d'un Gustave-Adolphe. La mort de ce redoutable adversaire tait pour l'empereur un vnement trop considrable pour ne pas veiller dans un parti hostile la pense qui se prsentait si facilement, que ce qui lui profitait avait t suscit par lui. Mais, pour l'excution de ce noir attentat, l'empereur avait besoin d'un bras tranger, et l'on croyait aussi l'avoir trouv dans la personne de Franois-Albert, duc de Saxe-Lauenbourg. Son rang lui permettait un accs libre et non suspect auprs du monarque, et ce mme rang honorable servait le mettre au-dessus du soupon d'une action infme. Il resterait donc simplement prouver que ce prince tait capable d'une pareille abomination et qu'il avait des motifs suffisants pour l'excuter en effet. Franois-Albert, le plus jeune des quatre fils de Franois II, duc de Lauenbourg, et, par sa mre, parent de la famille royale des Wasa, avait trouv, dans ses jeunes annes, un accueil amical la cour sudoise. Une malhonntet qu'il se permit dans l'appartement de la reine-mre envers Gustave-Adolphe fut, dit-on, punie par cet ardent jeune homme d'un soufflet, qui, regrett, il est vrai, dans l'instant mme, et expi par la plus complte satisfaction, dposa dans l'me vindicative du duc le germe d'une implacable inimiti. Franois-Albert passa dans la suite au service imprial, o il eut un rgiment commander, forma la plus troite liaison avec le duc de Friedland, et se laissa employer pour une ngociation secrte avec la cour de Saxe, qui faisait peu d'honneur son rang. Sans pouvoir expliquer sa conduite par un motif solide, il abandonne l'improviste les drapeaux de l'Autriche et parat Nuremberg, dans le camp du roi, pour lui offrir ses services comme volontaire. Par son zle pour la cause protestante, par des manires prvenantes et flatteuses, il gagne le coeur de Gustave, qui, malgr les avis d'Oxenstiern, prodigue sa faveur et son amiti ce nouveau venu suspect. Bientt aprs se livre la bataille de Ltzen, dans laquelle Franois-Albert demeure sans cesse aux cts du roi comme un mauvais gnie, et ne le quitte qu'aprs qu'il est tomb. Au milieu des balles ennemies, il reste sain et sauf, parce qu'il porte autour du corps une charpe verte, couleur des Impriaux. Il est le premier qui annonce au duc de Friedland, son ami, la mort du roi. Aussitt aprs cette bataille, il passa du service sudois celui de Saxe, et, au moment du meurtre de Wallenstein, arrt comme complice de ce gnral, il n'chappe au glaive du bourreau qu'en abjurant sa croyance. Enfin il parat de nouveau, comme chef d'une arme impriale, en Silsie et meurt de ses blessures devant Schweidnitz. Il faut rellement se faire quelque violence pour dfendre l'innocence d'un homme qui a parcouru une pareille carrire; mais, si clairement que ressorte des raisons allgues la possibilit physique et morale d'un si abominable attentat, ces raisons cependant, on le voit au premier coup d'oeil, ne permettent pas de conclure, d'une manire lgitime, que le crime ait t rellement commis. On sait que Gustave-Adolphe s'exposait au danger comme le dernier soldat de son arme, et, o des milliers d'hommes prissaient, il pouvait aussi trouver sa fin. Comment l'a-t-il trouve? C'est ce qui reste enseveli dans une impntrable obscurit; mais ici, plus que partout ailleurs, doit prvaloir cette maxime que, l o le cours naturel des choses suffit expliquer l'vnement, il ne faut pas dgrader par une inculpation morale la dignit de la nature humaine. Mais, sous quelque main que Gustave-Adolphe soit tomb, cet vnement extraordinaire doit nous apparatre comme une dispensation de la grande Nature. L'histoire, si souvent borne la tche ingrate de dvelopper le jeu uniforme des passions humaines, se voit de temps en temps ddommage par un de ces vnements inattendus, qui, comme un coup hardi sortant de la nue, tombent soudain sur les rouages, les mouvements calculs, des entreprises humaines, et font remonter les esprits mditatifs un ordre de choses suprieur. C'est ainsi que nous saisit la soudaine disparition de Gustave-Adolphe de la scne du monde, laquelle arrte subitement tout le jeu de la machine politique et rend vains tous les calculs de la sagesse humaine. Hier encore, l'esprit vivifiant, le grand et unique moteur de sa cration; aujourd'hui, arrt dans son vol d'aigle, impitoyablement prcipit, arrach un monde de projets, violemment rappel du champ o mrissait son esprance, il laisse derrire lui sans consolation son parti orphelin, et l'orgueilleux difice de sa fragile grandeur tombe en ruines. Le monde protestant se dtache avec peine de l'espoir qu'il fondait sur ce chef invincible, et craint d'ensevelir avec lui tout son bonheur pass. Mais ce n'tait plus le bienfaiteur de l'Allemagne qui tombait Ltzen. Gustave-Adolphe avait termin la bienfaisante moiti de sa carrire, et le plus grand service qu'il pt rendre encore la libert de l'Empire allemand... c'tait de mourir. La puissance d'un seul, qui absorbait tout, se brise, et plusieurs essayent leurs forces; l'appui quivoque d'un protecteur trop puissant fait place la dfense personnelle, plus glorieuse, des membres de l'Empire; et, nagure simples instruments de sa grandeur lui, ils commencent aujourd'hui seulement travailler pour eux-mmes. Ils vont chercher maintenant dans leur propre courage les moyens de salut, qu'on ne reoit pas sans danger de la main du plus fort, et la puissance sudoise, hors d'tat dsormais de devenir oppressive, rentre dans les modestes limites d'une simple allie. L'ambition du monarque sudois aspirait incontestablement en Allemagne une autorit incompatible avec la libert des tats et une possession fixe dans le centre de l'Empire. Son but tait le trne imprial, et cette dignit, soutenue de sa puissance, et qu'il et fait valoir avec sa rare activit, donnait lieu, dans sa main lui, un bien plus grand abus que celui qu'on avait craindre de la maison d'Autriche. N sur un sol tranger, lev dans les maximes du pouvoir absolu, et, par son pieux fanatisme, ennemi dclar des catholiques, il n'tait gure propre garder le trsor sacr de la constitution allemande et respecter la libert des membres de l'Empire. L'hommage choquant que la ville impriale d'Augsbourg fut amene rendre, ainsi que plusieurs autres cits, la couronne sudoise, annonait moins le protecteur de l'Empire que le conqurant; or cette ville, plus fire du titre de ville royale que de la prrogative plus glorieuse de sa libert impriale, se flattait dj de devenir la capitale du nouvel empire de Gustave-Adolphe. Ses vues, mal dissimules, sur l'archevch de Mayence, qu'il destina d'abord l'lecteur de Brandebourg, comme dot de sa fille Christine, et ensuite Oxenstiern, son chancelier et son ami, faisaient paratre clairement tout ce qu'il tait capable de se permettre contre la constitution de l'Empire. Les princes protestants, ses allis, avaient sa reconnaissance des prtentions qui ne pouvaient tre satisfaites qu'aux dpens de leurs co-tats et surtout des bnfices ecclsiastiques immdiats; et peut-tre, la manire de ces hordes barbares qui envahirent l'ancien empire romain, avait-il dj form le dessein de partager, comme une proie commune, les provinces conquises, entre ses compagnons d'armes allemands et sudois. Dans sa conduite envers le comte palatin Frdric, il dmentit tout fait la gnrosit du hros et le caractre sacr de protecteur. Le Palatinat tait dans ses mains, et les devoirs de la justice aussi bien que de l'honneur l'obligeaient de rendre, entire et intacte, son matre lgitime, cette province arrache aux Espagnols; mais, par une subtilit indigne d'un grand homme et du titre vnrable de dfenseur des opprims, il sut luder cette obligation. Il considrait le Palatinat comme une conqute, qui avait pass des mains de l'ennemi dans les siennes, et de l, ses yeux, dcoulait pour lui le droit d'en disposer son gr. Ce fut donc par grce, et non par le sentiment du devoir, qu'il le cda au comte palatin, et seulement comme un fief de la couronne sudoise, des conditions qui lui taient la moiti de sa valeur, et qui abaissaient ce prince n'tre qu'un mprisable vassal de la Sude. Une de ces conditions, qui prescrit au comte palatin de contribuer, aprs la fin de la guerre, entretenir une partie de l'arme sudoise, l'exemple des autres princes, nous fait entrevoir assez clairement le sort qui attendait l'Allemagne, si le bonheur du roi avait dur. Son brusque dpart de ce monde assura l'Empire allemand la libert, et lui-mme sa plus belle gloire, si mme il ne lui sauva pas la mortification de voir ses propres allis arms contre lui, et de perdre dans une paix dsavantageuse tous les fruits de ses victoires. Dj la Saxe penchait se dtacher de son parti; le Danemark observait sa grandeur avec inquitude et jalousie; et la France mme, son alli le plus important, alarme par le formidable accroissement de sa puissance et le ton plus fier qu'il prenait, cherchait, ds le temps o il passait le Lech, des alliances trangres, pour arrter la marche victorieuse du Goth et rtablir en Europe l'quilibre des forces. LIVRE QUATRIME Le faible lien de concorde par lequel Gustave-Adolphe tenait unis grand'peine les membres protestants de l'Empire se rompit sa mort: chacun des allis recouvrait sa premire libert, ou bien il fallait qu'ils s'associassent par une alliance nouvelle. En prenant le premier parti, ils perdaient tous les avantages qu'ils avaient conquis au prix de tant de sang et s'exposaient au danger invitable de devenir la proie d'un ennemi qu'ils n'avaient pu galer et vaincre que par leur union. Ni la Sude, ni aucun membre de l'Empire ne pouvait isolment tenir tte la Ligue et l'empereur, et, dans une paix qu'on et ngocie au milieu de pareilles circonstances, on aurait t forc de recevoir des lois de l'ennemi. L'union tait donc la condition ncessaire, aussi bien pour faire la paix que pour continuer la guerre. Mais une paix recherche dans la situation prsente ne pouvait gure tre conclue qu'au prjudice des puissances allies. A la mort de Gustave-Adolphe, l'ennemi conut de nouvelles esprances, et, si fcheuse que pt tre sa position aprs la bataille de Ltzen, cette mort de son plus dangereux adversaire tait un vnement trop nuisible aux allis et trop favorable l'empereur pour ne pas lui ouvrir la plus brillante perspective et l'inviter poursuivre la guerre. La division des allis devait tre, du moins pour le moment, la suite invitable de cette mort: et combien l'empereur, combien la Ligue ne gagnaient-ils pas cette division des ennemis! Ferdinand ne pouvait donc sacrifier d'aussi grands avantages que ceux que lui promettait le tour actuel des choses, pour une paix dont il n'aurait pas le principal bnfice, et une paix semblable, les allis ne pouvaient souhaiter de la conclure. Par consquent, la dtermination la plus naturelle tait la continuation de la guerre, de mme que l'union tait juge le moyen le plus indispensable pour la soutenir. Mais comment renouveler cette union, et o puiser des forces pour continuer la guerre? Ce n'tait pas la puissance du royaume de Sude, c'tait uniquement le gnie et l'autorit personnelle qui avaient obtenu au feu roi une influence prpondrante en Allemagne et un si grand empire sur les esprits; et lui-mme n'avait russi qu'aprs des difficults infinies tablir entre les tats un faible et douteux lien de concorde. Avec lui disparut tout ce qui n'tait devenu possible que par lui, par ses qualits personnelles, et les obligations des membres de l'Empire cessrent en mme temps que les esprances sur lesquelles elles avaient t fondes. Plusieurs d'entre eux secouent avec impatience le joug qu'ils ne portaient pas sans rpugnance; d'autres se htent de saisir eux-mmes le gouvernail, qu'ils avaient vu avec assez de dplaisir dans les mains de Gustave, mais qu'ils n'avaient pas eu la force de lui disputer pendant sa vie. D'autres encore sont tents, par les sduisantes promesses de l'empereur, d'abandonner l'alliance gnrale; d'autres, enfin, accabls par les calamits d'une guerre de quatorze ans, appellent de leurs voeux pusillanimes une paix mme dsavantageuse. Les gnraux des armes, qui sont en partie des princes allemands, ne reconnaissent aucun chef commun, et nul ne veut s'abaisser recevoir les ordres d'un autre. La concorde disparat du cabinet comme des camps, et, par cet esprit de division, la chose publique est sur le penchant de sa ruine. Gustave n'avait point laiss de successeur mle au royaume de Sude; sa fille Christine, ge de six ans, tait l'hritire naturelle de son trne. Les inconvnients insparables d'une rgence ne s'accordaient gure avec la vigueur et la rsolution que devait montrer la Sude dans ce moment critique. Le gnie suprieur de Gustave-Adolphe avait assign, parmi les puissances de l'Europe, cet tat faible et obscur, une place qu'il pouvait difficilement conserver sans la fortune et le gnie de celui qui la lui avait faite, et d'o cependant il ne pouvait plus descendre sans que sa chute devnt le plus honteux aveu d'impuissance. Quoique la guerre allemande et t principalement soutenue avec les forces de l'Allemagne, les faibles secours que la Sude fournissait par ses propres moyens, en hommes et en argent, taient pourtant dj un lourd fardeau pour ce royaume dnu de ressources, et le paysan succombait sous les charges qu'on tait forc d'accumuler sur lui. Le butin fait en Allemagne enrichissait seulement quelques nobles et quelques soldats, et la Sude mme restait pauvre comme auparavant. A la vrit, la gloire nationale, qui flattait le sujet, l'avait consol pendant quelque temps de ces vexations, et l'on pouvait considrer les impts qu'on payait cette gloire comme un prt qui, dans l'heureuse main de Gustave-Adolphe, rapportait de magnifiques intrts et serait rembours avec usure, par ce monarque reconnaissant, aprs une glorieuse paix. Mais cette esprance s'vanouit la mort du roi, et alors le peuple abus demanda, avec une redoutable unanimit, la diminution de ses charges. Mais l'esprit de Gustave-Adolphe reposait encore sur les hommes auxquels il avait confi l'administration du royaume. Si terrible que ft leur surprise la nouvelle de sa mort, elle ne brisa point leur mle courage, et l'esprit de l'antique Rome, aux temps de Brennus et d'Annibal, anima cette noble assemble. Plus tait cher le prix auquel on avait achet les avantages conquis, moins on pouvait se rsoudre y renoncer volontairement. On ne veut pas avoir sacrifi un roi inutilement. Le snat sudois, forc de choisir entre les souffrances d'une guerre incertaine et ruineuse et une paix utile, mais dshonorante, prit courageusement le parti du danger et de l'honneur, et l'on voit avec un agrable tonnement ce vnrable conseil se lever avec toute la vigueur de la jeunesse. Environn, au dedans et au dehors, d'ennemis vigilants, et assig de prils toutes les frontires du royaume, il s'arme contre tous avec autant de sagesse que d'hrosme et travaille l'agrandissement du royaume, tandis qu'il peut grand'peine en maintenir l'existence. La mort du roi et la minorit de sa fille Christine veillrent de nouveau les anciennes prtentions de la Pologne au trne de Sude, et le roi Ladislas, fils de Sigismond, n'pargna pas les ngociations pour se faire un parti dans ce royaume. Par ce motif, les rgents ne perdent pas un moment pour proclamer, Stockholm, l'avnement de la reine, ge de six ans, et organiser l'administration de la tutelle. Tous les fonctionnaires de l'tat sont tenus de prter serment la nouvelle souveraine; toute correspondance avec la Pologne est interdite, et les dcrets des derniers rois contre les hritiers de Sigismond sont confirms par un acte solennel. On renouvelle prudemment l'alliance avec le czar de Moscovie, afin de tenir d'autant mieux en bride par les armes de ce prince la Pologne ennemie. La mort de Gustave-Adolphe avait teint la jalousie du roi de Danemark, et dissip les inquitudes qui s'opposaient la bonne intelligence entre les deux voisins. Les efforts des ennemis pour armer Christian IV contre le royaume sudois ne trouvaient maintenant plus d'accs auprs de lui, et son vif dsir de marier son fils Ulrich avec la jeune reine concourait avec les principes d'une meilleure politique, pour lui faire garder la neutralit. En mme temps, l'Angleterre, la Hollande et la France viennent au-devant du snat sudois avec les assurances les plus satisfaisantes de leur amiti et de leur appui durable, et l'exhortent, d'une voix unanime, poursuivre vivement une guerre conduite avec tant de gloire. Autant on avait eu de raisons en France pour se fliciter de la mort du conqurant sudois, autant on sentait la ncessit d'entretenir l'alliance avec la Sude. On ne pouvait, sans s'exposer soi-mme au plus grand pril, laisser dchoir cette puissance en Allemagne. Le dfaut de forces propres la contraignait conclure avec l'Autriche une paix prcipite et dsavantageuse, et tous les efforts qu'on avait faits pour affaiblir ce dangereux adversaire taient perdus; ou bien la ncessit et le dsespoir rduisaient les armes sudoises chercher leurs moyens de subsistance dans les provinces des princes catholiques de l'Empire, et la France devenait coupable de trahison envers ces tats qui s'taient soumis sa puissante protection. La mort de Gustave-Adolphe, bien loin de rompre les liaisons de la France et de la Sude, les avait au contraire rendues plus ncessaires aux deux tats, et beaucoup plus utiles la France. Alors seulement, aprs la mort de celui qui avait couvert l'Allemagne de sa main protectrice et assur ses frontires contre l'ambition franaise, la France pouvait poursuivre, sans obstacle, ses projets sur l'Alsace et vendre aux protestants d'Allemagne son assistance plus haut prix. Fortifis par ces alliances, garantis au dedans, dfendus au dehors par de bonnes garnisons aux frontires et par des flottes, les rgents de Sude n'hsitent pas un instant continuer une guerre dans laquelle leur patrie avait peu perdre de son bien propre et pouvait, si la fortune couronnait ses armes, gagner quelque province allemande titre de ddommagement ou de conqute. Tranquille au milieu de ses mers, elle ne risquait pas beaucoup plus si ses armes taient rejetes hors de l'Allemagne que si elles s'en retiraient volontairement; et la premire de ces deux fins tait aussi honorable que la seconde tait dshonorante. Plus on montrait de courage et plus on inspirait de confiance aux allis et de respect aux ennemis, plus on pouvait attendre, la paix, des conditions favorables. Se trouvt-on mme trop faible pour les vastes desseins de Gustave, on devait du moins ce grand modle de faire les derniers efforts et de ne cder aucun obstacle qu' la ncessit. Malheureusement, les ressorts de l'intrt eurent trop de part cette glorieuse rsolution pour qu'on puisse l'admirer sans rserve. A ceux qui n'avaient rien souffrir eux-mmes des calamits de la guerre et qui, au contraire, s'y enrichissaient, il ne cotait gure de se prononcer pour qu'elle ft continue; car enfin c'tait l'Empire germanique qui seul payait la guerre, et les provinces que l'on comptait s'adjuger n'taient pas chrement achetes avec le peu de troupes qu'on y devait employer dsormais, avec les gnraux qu'on allait mettre la tte des armes, la plupart allemandes, et avec l'honorable mission de diriger les oprations militaires et les ngociations. Mais cette direction mme ne s'accordait pas avec l'loignement o la rgence sudoise se trouvait du thtre de la guerre et avec la lenteur que rend ncessaire l'administration exerce par une assemble dlibrante. Il fallait remettre un seul homme, un vaste esprit, le pouvoir de soigner, au sein mme de l'Allemagne, les intrts de la Sude; de prononcer, selon ses propres lumires, sur la guerre et sur la paix, sur les alliances ncessaires, sur les acquisitions faites. Cet important magistrat devait tre revtu d'une puissance dictatoriale et de toute l'autorit de la couronne qu'il reprsentait, pour en maintenir la dignit, pour mettre de l'harmonie dans les oprations communes, pour donner du poids ses ordres et remplacer ainsi tous gards le monarque auquel il succdait. Cet homme se trouva dans la personne du chancelier Oxenstiern, le premier ministre, et, ce qui veut dire davantage, l'ami du feu roi. Initi tous les secrets de son matre, familiaris avec les affaires de l'Allemagne, instruit de toutes les relations politiques de l'Europe, il tait, sans contredit, l'instrument le plus propre poursuivre dans toute son tendue le plan de Gustave-Adolphe. Oxenstiern venait d'entreprendre un voyage dans la haute Allemagne, pour convoquer les quatre cercles suprieurs, quand la nouvelle de la mort du roi le surprit Hanau. Ce coup terrible, qui pera le coeur sensible de l'ami, ravit d'abord l'homme d'tat toute la force de sa pense. Il se voyait enlever le seul bien auquel son me ft attache. La Sude n'avait perdu qu'un roi, l'Allemagne qu'un protecteur; Oxenstiern perdait l'auteur de sa fortune, l'ami de son coeur, le crateur de ses vues idales; mais, frapp plus durement que personne par le malheur commun, il fut le premier qui s'en releva par sa propre force, comme il tait aussi le seul homme qui pt le rparer. D'un regard pntrant il embrassa tous les obstacles qui s'opposaient l'excution de ses projets: le dcouragement des membres de l'Empire, les intrigues des cours ennemies, la division des allis, la jalousie des chefs, la rpugnance des princes de l'Allemagne subir une direction trangre. Mais cette mme vue profonde de la situation actuelle des choses, qui lui dcouvrait toute la grandeur du mal, lui montrait aussi le moyen d'en triompher. Il s'agissait de relever le courage abattu des plus faibles tats de l'Empire, de djouer les secrtes machinations des ennemis, de mnager la jalousie des allis les plus importants, d'exciter les puissances amies, particulirement la France, une active coopration; mais, avant tout, de rassembler les dbris de l'union allemande et de runir par un lien troit et durable les forces divises du parti. La consternation o la perte de leur chef jetait les protestants d'Allemagne pouvait aussi bien les pousser conclure une plus ferme alliance avec la Sude qu'une paix prcipite avec l'empereur, et la conduite qu'on allait suivre devait seule dcider lequel de ces deux effets serait produit. Tout tait perdu, pour peu qu'on montrt du dcouragement; l'assurance qu'on tmoignerait soi-mme pouvait seule inspirer aux Allemands une confiance en leurs forces. Toutes les tentatives de la cour d'Autriche pour les dtacher de l'alliance sudoise manquaient leur but, aussitt qu'on leur ouvrait les yeux sur leur vritable intrt et qu'on les amenait une rupture ouverte et formelle avec l'empereur. Sans doute, avant que ces mesures fussent prises et les points essentiels rgls entre la rgence et son ministre, l'arme sudoise perdit pour ses oprations un temps prcieux, dont les ennemis profitrent parfaitement. Il ne tenait alors qu' l'empereur de ruiner en Allemagne la puissance sudoise, si les sages conseils du duc de Friedland avaient trouv accs auprs de lui. Wallenstein lui conseillait de proclamer une amnistie illimite, et d'offrir spontanment aux membres protestants de l'Empire des conditions favorables. Dans la premire terreur que la mort de Gustave-Adolphe rpandit au sein du parti tout entier, une telle dclaration aurait produit l'effet le plus dcisif et ramen les membres les plus souples aux pieds de l'empereur; mais, bloui par ce coup de fortune inattendu et aveugl par les instigations de l'Espagne, il espra de ses armes une issue plus brillante, et, au lieu de prter l'oreille aux projets de mdiation, il se hta d'augmenter ses forces. L'Espagne, enrichie par la dme des biens ecclsiastiques que le pape lui accordait, soutint Ferdinand par des subsides considrables, ngocia pour lui la cour de Saxe, et fit lever la hte en Italie des troupes qui devaient tre employes en Allemagne. L'lecteur de Bavire augmenta aussi ses forces considrablement, et l'esprit inquiet du duc de Lorraine ne lui permit pas de rester oisif en prsence d'un si heureux changement de fortune. Mais, tandis que l'ennemi dployait tant d'activit pour profiter du malheur des Sudois, Oxenstiern ne ngligea rien pour en prvenir les fcheuses consquences. Craignant moins les ennemis dclars que la jalousie des puissances allies, il quitta la haute Allemagne, dont il se croyait assur par les conqutes dj faites et par les alliances, et se mit en chemin pour aller en personne dtourner les tats de la basse Allemagne d'une complte dfection, ou d'une ligue particulire entre eux, qui n'tait gure moins fcheuse pour la Sude. Offens de la prtention que montrait le chancelier de s'emparer de la direction des affaires, et profondment rvolt la pense de recevoir des instructions d'un gentilhomme sudois, l'lecteur de Saxe travaillait de nouveau une dangereuse rupture avec la Sude, et pour lui la seule question tait de savoir s'il se rconcilierait compltement avec l'empereur, ou s'il se mettrait la tte des protestants pour former avec eux un troisime parti en Allemagne. Le duc Ulrich de Brunswick nourrissait des sentiments pareils, et il les fit paratre assez clairement en interdisant aux Sudois les enrlements dans ses domaines et en convoquant Lunebourg les tats de la basse Saxe pour former entre eux une alliance. Le seul lecteur de Brandebourg, jaloux de l'influence que la Saxe lectorale allait acqurir dans la basse Allemagne, montra quelque zle pour l'intrt de la couronne sudoise, qu'il croyait dj voir sur la tte de son fils. Oxenstiern trouva, il est vrai, l'accueil le plus honorable la cour de Jean-Georges; mais de vagues promesses de continuer les rapports d'amiti furent tout ce qu'il put obtenir de ce prince, malgr l'intervention personnelle de l'lecteur de Brandebourg. Il fut plus heureux avec le duc de Brunswick, envers lequel il se permit un langage plus hardi. La Sude avait alors en sa possession l'archevch de Magdebourg, dont le titulaire avait le droit de convoquer le cercle de basse Saxe. Le chancelier soutint le droit de sa couronne, et, par cet heureux acte d'autorit, il empcha pour cette fois cette dangereuse assemble. Mais l'union gnrale des protestants, alors l'objet principal de son voyage et plus tard de tous ses efforts, choua pour cette fois et pour toujours, et il fallut qu'il se contentt de quelques alliances particulires et peu sres dans les cercles de Saxe, et du secours plus faible de la haute Allemagne. Comme les Bavarois avaient des forces trs-considrables sur le Danube, l'assemble des quatre cercles suprieurs, qui avait d se tenir Ulm, fut transporte Heilbronn, o parurent les dputs de plus de douze villes impriales et une foule brillante de docteurs, de comtes et de princes. Les puissances trangres, la France, l'Angleterre et la Hollande, dputrent aussi cette assemble, et Oxenstiern y parut avec toute la pompe de la couronne dont il devait soutenir la majest. Il porta lui-mme la parole, et, par ses rapports, dirigea la marche des dlibrations. Aprs qu'il eut reu de tous les membres de l'Empire rassembls l'assurance d'une fidlit, d'une persvrance et d'une concorde inbranlables, il leur demanda de dclarer ennemis la Ligue et l'empereur d'une manire expresse et solennelle. Mais autant les Sudois taient intresss pousser jusqu' une rupture formelle la mauvaise intelligence entre l'empereur et les membres de l'Empire, autant ceux-ci se montrrent peu disposs s'enlever par cette dmarche dcisive toute possibilit de rconciliation, et mettre par l mme leur sort tout entier dans les mains des Sudois. Ils trouvrent qu'une formelle dclaration de guerre, quand les choses parlaient d'elles-mmes, tait inutile et superflue, et leur rsistance inbranlable rduisit le chancelier au silence. De plus violents dbats s'levrent au sujet du troisime et principal article des dlibrations, qui tait de savoir par qui seraient dtermins les moyens de continuer la guerre et les contributions des membres de l'Empire pour l'entretien des armes. Le principe d'Oxenstiern, de rejeter sur eux la plus grande part possible des charges gnrales, ne s'accordait pas avec le principe de ces membres, de donner le moins qu'ils pourraient. Ici, le chancelier sudois prouva la dure vrit que trente empereurs avaient sentie avant lui: que, de toutes les entreprises difficiles, la plus difficile tait de tirer de l'argent des Allemands. Au lieu de lui accorder les sommes ncessaires pour la leve de nouvelles troupes, on lui numra loquemment tous les maux qu'avaient causs les armes dj existantes, et l'on demanda un allgement des anciennes charges, lorsqu'il s'agissait d'en accepter de nouvelles. La mauvaise humeur o le chancelier avait mis les membres de l'Empire en leur demandant de l'argent fit clore mille griefs, et les dsordres commis par les troupes dans les marches et les cantonnements furent dcrits avec une effrayante vrit. Oxenstiern avait eu peu d'occasions, au service de deux princes absolus, de s'accoutumer aux formalits et la marche scrupuleuse des dlibrations rpublicaines et d'exercer sa patience la contradiction. Prt agir aussitt qu'il en voyait clairement la ncessit, inbranlable dans sa rsolution ds qu'une fois il l'avait prise, il ne comprenait pas l'inconsquence de la plupart des hommes, de dsirer le but et de har les moyens. Tranchant et emport par nature, il le fut encore par principe dans cette occasion; car il tait alors de la dernire importance de couvrir par un langage ferme et hardi l'impuissance du royaume de Sude, et, en prenant le ton de matre, de devenir matre en effet. Il n'est pas tonnant qu'avec de pareilles dispositions il ne se trouvt nullement dans sa sphre au milieu de docteurs et de princes allemands, et que l'esprit de minutieux scrupule, qui est le caractre des Allemands dans toutes leurs transactions publiques, le mit au dsespoir. Sans gard pour un usage auquel les empereurs, mme les plus puissants, avaient d se plier, il rejeta toute dlibration crite, forme si commode la lenteur allemande: il ne comprenait pas comment on pouvait discuter pendant dix jours sur un point qui, pour lui, tait dj comme rgl par la simple exposition. Mais, si durement qu'il et trait les membres de l'assemble, il ne les trouva pas pour cela moins obligeants et empresss lui accorder sa quatrime proposition, qui le concernait lui-mme. Lorsqu'il en vint la ncessit de donner l'alliance tablie un prsident et un directeur, on dcerna unanimement cet honneur la Sude, et on le pria humblement de servir de ses lumires la cause commune et de prendre sur ses paules le fardeau de la direction suprieure. Mais, pour se garantir contre l'abus du grand pouvoir qu'on mettait dans ses mains par cette lection, une dcision, laquelle l'influence franaise ne fut pas trangre, plaait auprs de lui, sous le nom d'assistants, un nombre dtermin d'inspecteurs qui devaient administrer la caisse de l'alliance et donner leur avis sur les enrlements, les marches et les cantonnements des troupes. Oxenstiern combattit vivement cette restriction de son pouvoir, par o l'on entravait l'excution de tout projet qui demandait du secret ou de la promptitude, et il finit par arracher grand'peine la libert de suivre ses propres ides dans les oprations de guerre. Enfin, le chancelier toucha aussi le point pineux du ddommagement que la Sude pourrait se promettre la paix de la reconnaissance de ses allis, et il se flattait de l'esprance qu'on lui assignerait la Pomranie, sur laquelle la Sude dirigeait principalement ses vues, et qu'il obtiendrait des membres de l'assemble la promesse d'une vigoureuse assistance pour l'acquisition de cette province. Mais on s'en tint l'engagement vague et gnral qu' la paix future on ne s'abandonnerait pas les uns les autres. Ce ne fut pas le respect pour la constitution de l'Empire qui rendit les tats si rservs sur ce point: ce qui le prouve, c'est la libralit qu'on voulut tmoigner au chancelier, au mpris des lois les plus sacres de l'Empire. Peu s'en fallut qu'on ne lui offrt, titre de rcompense, l'archevch de Mayence, que d'ailleurs il occupait dj comme conqute, et l'ambassadeur franais n'empcha qu'avec peine cet acte aussi impolitique que dshonorant. Si loin que ft Oxenstiern de voir tous ses voeux accomplis, il avait du moins atteint son but principal, qui tait d'obtenir pour sa couronne et pour lui-mme la direction de l'ensemble des affaires; il avait rendu plus ferme et plus troit le lien qui unissait les membres des quatre cercles suprieurs, et conquis, pour l'entretien de la guerre, un subside annuel de deux millions et demi d'cus. Tant de dfrence de la part des tats mritait que la Sude se montrt reconnaissante. Peu de semaines aprs la mort de Gustave-Adolphe, le chagrin avait termin la malheureuse vie du comte palatin Frdric. Ce prince infortun avait grossi pendant huit mois la cour de son protecteur et consum sa suite le faible reste de sa fortune. Enfin il approchait du terme de ses voeux, et un plus heureux avenir s'ouvrait devant lui, quand la mort enleva son dfenseur. Ce qu'il considrait comme le plus grand malheur eut les suites les plus favorables pour son hritier. Gustave-Adolphe pouvait se permettre de lui faire attendre la restitution de ses tats et de lui rendre ce don onreux par des conditions oppressives. Oxenstiern, pour qui l'amiti de l'Angleterre, de la Hollande, du Brandebourg, et en gnral la bonne opinion des membres rforms de l'Empire, tait incomparablement plus importante, se vit forc d'accomplir le devoir de la justice. En consquence, dans cette mme assemble de Heilbronn, il restitua aux descendants de Frdric les pays palatins, soit conquis dj, soit reconqurir, Mannheim seul except, qui devait rester occup par les Sudois jusqu'au remboursement des frais de guerre. Le chancelier ne borna pas ses bons procds la maison palatine; les autres princes allis reurent de la Sude, quoique un peu plus tard, des preuves de reconnaissance qui cotrent cette couronne tout aussi peu de son propre bien. Le devoir de l'impartialit, le plus sacr de tous pour l'historien, l'oblige un aveu qui n'est pas prcisment fort honorable pour les dfenseurs de la libert allemande. Quelque talage que fissent les princes protestants de la justice de leur cause et de la puret de leur zle, cependant c'taient surtout des motifs trs-intresss qui les faisaient agir, et le dsir de dpouiller les autres avait pour le moins autant de part aux hostilits commences que la crainte de se voir dpouills eux-mmes. Gustave-Adolphe dcouvrit bientt qu'il avait beaucoup plus esprer de ce honteux mobile que de leurs sentiments patriotiques, et il ne ngligea pas d'en tirer parti. Il promit chacun des princes ligus avec lui la possession de quelqu'une des conqutes dj faites sur l'ennemi ou encore faire, et la mort seule l'empcha d'accomplir ces engagements. Ce que la prudence conseillait au roi, la ncessit le commandait son successeur, et, s'il avait coeur de prolonger la guerre, il fallait qu'il partaget le butin avec les princes allis, et s'obliget faire tourner leur avantage la confusion qu'il cherchait entretenir. Ce fut ainsi qu'il promit au landgrave de Hesse les bnfices de Paderborn, de Corvey, de Mnster et de Fulde; au duc Bernard de Weimar, les vchs de Franconie; au duc de Wurtemberg, les biens ecclsiastiques et les comts autrichiens situs dans ses tats: le tout titre de fiefs sudois. Le chancelier lui-mme s'tonnait du spectacle de cette conduite insense qui faisait si peu d'honneur aux Allemands, et il pouvait peine cacher son mpris. Qu'on inscrive, dit-il un jour, dans nos archives, pour en perptuer le souvenir, qu'un prince de l'Empire d'Allemagne a demand cela un gentilhomme sudois, et que le gentilhomme sudois l'a accord, en pays allemand, un prince de l'Empire d'Allemagne. Aprs des mesures si bien prises, on pouvait paratre avec honneur en campagne et recommencer la guerre avec une nouvelle activit. Bientt aprs la victoire de Ltzen, les troupes de Saxe et de Lunebourg se runissent avec le gros des forces sudoises, et, en peu de temps, les Impriaux sont chasss de toute la Saxe. Alors cette arme combine se spare. Les Saxons marchent en Lusace et en Silsie, pour agir contre les Autrichiens de concert avec le comte de Thurn; le duc Bernard conduit en Franconie une partie de l'arme sudoise, et le duc Georges de Brunswick l'autre partie dans la Westphalie et la basse Saxe. Tandis que Gustave-Adolphe entreprenait son expdition en Saxe, les conqutes faites sur le Lech et le Danube furent dfendues contre les Bavarois par le comte palatin de Birkenfeld et le gnral sudois Banner; mais, trop faibles pour opposer une rsistance suffisante aux progrs victorieux de l'ennemi, qui taient seconds par la bravoure et l'exprience d'Altringer, gnral de l'empereur, ils durent appeler d'Alsace leur secours le gnral sudois de Horn. Aprs que ce chef expriment eut soumis la domination sudoise les villes de Benfeld, Schelestadt, Colmar et Haguenau, il en remit la dfense au rhingrave Othon-Louis et se hta de passer le Rhin pour renforcer l'arme de Banner. Mais, quoiqu'elle ft ds lors forte de seize mille hommes, elle ne put toutefois empcher l'ennemi de s'tablir sur la frontire de la Souabe, de prendre Kempten et de s'accrotre de sept rgiments venus de Bohme. Pour garder les rives importantes du Lech et du Danube, on dgarnit l'Alsace, o, aprs le dpart de Horn, le rhingrave Othon-Louis avait eu de la peine se dfendre contre les paysans soulevs. Il fallut que lui aussi vnt renforcer avec ses troupes l'arme du Danube; et, comme ce secours ne suffisait pas encore, on invita instamment le duc Bernard de Weimar tourner ses armes de ce ct. Peu aprs l'ouverture de la campagne de 1633, Bernard s'tait empar de la ville et de tout l'vch de Bamberg, et il prparait le mme sort Wrtzbourg. Sur l'invitation de Gustave Horn, il se mit aussitt en marche vers le Danube, battit, chemin faisant, une arme bavaroise, commande par Jean de Werth, et fit prs de Donawert sa jonction avec les Sudois. Cette nombreuse arme, commande par d'excellents gnraux, menace la Bavire d'une formidable invasion. Tout l'vch d'Eichstdt est inond de troupes, et un tratre promet de faire tomber mme Ingolstadt dans les mains des Sudois. L'activit d'Altringer est enchane par l'ordre formel de Friedland, et, ne recevant aucun secours de Bohme, il ne peut s'opposer aux progrs de l'arme ennemie. Les plus favorables circonstances se runissent pour rendre victorieuses dans ces contres les armes des Sudois, quand les mouvements de l'arme sont tout coup arrts par une rvolte des officiers. On devait aux armes tout ce qu'on avait acquis en Allemagne; la grandeur mme de Gustave-Adolphe tait l'ouvrage de l'arme, le fruit de sa discipline, de ses travaux, de son courage inbranlable au milieu de fatigues et de dangers infinis. Si habilement que l'on trat les plans dans le cabinet, l'arme seule, en dfinitive, en tait l'excutrice, et les projets des chefs en s'tendant ne faisaient qu'augmenter toujours ses fatigues. Dans cette guerre, tous les grands rsultats avaient t obtenus violemment, en sacrifiant avec une vraie barbarie les soldats dans les campagnes d'hiver, les marches, les assauts et les batailles ranges, et c'tait la maxime de Gustave-Adolphe de ne jamais renoncer une victoire, tant qu'il ne lui en cotait que des hommes. Le soldat ne pouvait longtemps ignorer son importance, et il demandait bon droit sa part du gain obtenu au prix de son sang. Mais, le plus souvent, on pouvait peine lui payer la solde qui lui tait due, l'avidit des chefs ou les besoins de l'tat absorbaient d'ordinaire la meilleure part des sommes extorques et des possessions acquises. Pour toutes les peines qu'il endurait, il ne lui restait rien que la perspective incertaine du pillage ou de l'avancement, et ncessairement, l'un et l'autre gard, il ne se voyait que trop souvent abus. Tant que Gustave-Adolphe vcut, la crainte et l'esprance touffrent, il est vrai, toute explosion de mcontentement; mais, aprs sa mort, l'impatience gnrale clata, et le soldat saisit justement le moment le plus dangereux pour se souvenir de son importance. Deux officiers, Pfuhl et Mitschefal, dj signals du vivant de Gustave comme deux ttes turbulentes, donnent, dans le camp du Danube, un exemple qui trouve en peu de jours des imitateurs dans presque tous les officiers de l'arme. On s'engage mutuellement et l'on se donne parole, la main dans la main, de n'obir aucun ordre jusqu' ce que la solde, arrire depuis des mois et des annes, soit acquitte, et qu'on ait accord en outre chacun, en argent ou en biens-fonds, une rcompense proportionne aux services. On les entendait dire: Des sommes normes sont extorques chaque jour comme contributions de guerre, et tout cet argent va se perdre dans un petit nombre de mains. On nous pousse en avant sur la neige et la glace, et jamais la moindre reconnaissance pour ces travaux infinis! On crie Heilbronn contre la ptulance des troupes; mais personne ne songe leurs services. Les crivains font retentir le monde du bruit des conqutes et des victoires, et cependant ce n'est que par la main des soldats qu'on a remport tous ces triomphes. La foule des mcontents augmente chaque jour, et dj, par des lettres qui heureusement sont interceptes, ils cherchent soulever aussi les armes sur le Rhin et dans la Saxe. Ni les reprsentations de Bernard de Weimar, ni les dures rprimandes de son collgue plus svre, ne furent capables d'touffer cette fermentation, et la violence du dernier ne fit qu'accrotre l'insolence des rebelles. Ils insistrent pour qu'on assignt chaque rgiment certaines villes sur lesquelles on lverait la solde arrire. Un dlai de quatre semaines tait accord au chancelier sudois pour trouver le moyen de satisfaire ces demandes. En cas de refus, dclarrent-ils, ils se payeraient eux-mmes, et ne tireraient plus, l'avenir, l'pe pour la Sude. Cette violente sommation, faite en un temps o la caisse militaire tait vide et le crdit tomb, dut plonger le chancelier dans la plus grande perplexit; et il fallait trouver un prompt remde, avant que le mme vertige gagnt les autres troupes, et qu'on se vt abandonn tout d'un coup par toutes les armes au milieu des ennemis. Parmi tous les gnraux sudois, un seul avait assez de crdit et de considration auprs des soldats pour apaiser cette querelle. Le duc Bernard tait le favori de l'arme, et sa prudente modration lui avait gagn la confiance des gens de guerre, comme son exprience militaire leur haute admiration. Ce fut lui qui entreprit alors de calmer les troupes mcontentes; mais, connaissant son importance, il saisit le moment favorable pour songer d'abord lui-mme et arracher l'embarras du chancelier sudois l'accomplissement de ses propres souhaits. Gustave-Adolphe lui avait dj fait esprer un duch de Franconie, qui serait form des deux vchs de Bamberg et Wrtzbourg: le duc Bernard insistait maintenant sur l'excution de cette promesse. Il demanda en mme temps le commandement en chef pendant la guerre, avec le titre de gnralissime sudois. Cet abus que faisait le duc du besoin qu'on avait de lui irrita si fort Oxenstiern, que, dans sa premire indignation, il lui signifia qu'il cessait d'tre au service de la Sude. Mais bientt il se ravisa, et, plutt que de sacrifier un gnral si important, il rsolut de l'enchaner tout prix la cause sudoise. Il lui remit en consquence les vchs de Franconie, titre de fiefs de la couronne de Sude, la rserve toutefois des deux forteresses de Wrtzbourg et de Koenigshofen, qui devaient rester occupes par les Sudois; il s'engagea de plus, au nom de sa couronne, soutenir le duc dans la possession de ces pays. La demande du commandement en chef de toutes les troupes fut rejete sous un prtexte honnte. Le duc Bernard ne tarda pas longtemps se montrer reconnaissant de cet important sacrifice: par son crdit et son activit, il apaisa bientt la rvolte de l'arme. On distribua aux officiers de fortes sommes d'argent et de plus grands dons encore en fonds de terre, dont la valeur montait environ cinq millions d'cus, et sur lesquels on n'avait aucun autre droit que celui de conqute. Pendant ce temps, le moment d'une grande entreprise tait pass, et les chefs runis se sparrent, pour aller rsister l'ennemi sur d'autres points. Gustave Horn, aprs avoir entrepris une courte irruption dans le haut Palatinat et s'tre empar de Neumarkt, dirigea sa marche vers la frontire souabe, o les Impriaux s'taient considrablement renforcs dans l'intervalle et menaaient le Wurtemberg d'une invasion dsastreuse. Effrays de son approche, ils se retirent vers le lac de Constance; mais cela ne servit qu' montrer aux Sudois le chemin de ce pays, qu'ils n'avaient pas encore visit. Une possession l'entre de la Suisse tait pour ceux-ci d'une extrme importance, et la ville de Constance semblait particulirement propre les mettre en communication avec les confdrs. Gustave Horn entreprit donc aussitt le sige de cette place. Mais, dpourvu d'artillerie et oblig d'en faire venir d'abord du Wurtemberg, il ne pouvait assez acclrer son entreprise pour ne pas laisser aux ennemis le loisir de dlivrer cette ville, qu'il tait d'ailleurs si facile d'approvisionner par le lac. Il quitta donc, aprs une vaine tentative, la ville et son territoire, pour faire tte, sur les bords du Danube, un pressant danger. Sur l'invitation de l'empereur, le cardinal infant, frre du roi d'Espagne Philippe IV, et gouverneur de Milan, avait mis sur pied une arme de quatorze mille hommes, qui tait destine oprer sur le Rhin, indpendante de l'autorit de Wallenstein, et dfendre l'Alsace. Ces forces parurent alors en Bavire, sous le commandement d'un Espagnol, le duc de Fria; et, afin qu'on pt les employer sans retard contre les Sudois, Altringer reut l'ordre de les joindre aussitt avec ses troupes. Ds la premire nouvelle de l'apparition de cette arme, Gustave Horn avait appel du Rhin, comme renfort, le comte palatin de Birkenfeld, et, aprs s'tre runi lui Stockach, il marcha hardiment aux ennemis, forts de trente mille hommes. Ils avaient franchi le Danube et dirig leur marche vers la Souabe, o Gustave Horn s'approcha d'eux, un jour, au point que les deux armes n'taient plus qu' un demi-mille l'une de l'autre. Mais, au lieu d'accepter l'offre de la bataille, les Impriaux marchrent par les villes forestires vers le Brisgau et l'Alsace, o ils arrivrent assez tt pour dbloquer Brisach et mettre un terme aux progrs victorieux du rhingrave Othon-Louis. Ce dernier avait conquis peu auparavant les villes forestires, et, soutenu par le comte palatin de Birkenfeld, qui dlivra le bas Palatinat et battit le duc de Lorraine, il avait assur de nouveau dans ces contres la prpondrance aux armes sudoises. Alors, il est vrai, il dut cder la supriorit de l'ennemi; mais bientt Horn et Birkenfeld marchent son secours, et, aprs un court triomphe, les Impriaux se voient de nouveau chasss de l'Alsace. Un automne rigoureux, qui les surprend dans cette malheureuse retraite, fait prir la plupart des Italiens, et le chagrin que lui cause le mauvais succs de cette entreprise donne la mort leur chef lui-mme, le duc de Fria. Cependant, le duc Bernard de Weimar, avec dix-huit rgiments d'infanterie et cent quarante cornettes de cavalerie, avait pris position sur le Danube, pour couvrir la Franconie, aussi bien que pour observer sur ce fleuve les mouvements de l'arme bavaro-impriale. Altringer n'eut pas plutt dgarni ces frontires, pour se joindre aux troupes italiennes du duc de Fria, que Bernard profita de son loignement, se hta de passer le Danube, et parut devant Ratisbonne, aussi prompt que la foudre. La possession de cette ville tait dcisive pour les entreprises des Sudois sur la Bavire et l'Autriche; elle leur donnait un tablissement sur le Danube, et une retraite sre en cas de revers, de mme qu'elle les mettait seule en tat de faire dans ces pays des conqutes durables. Conserver Ratisbonne avait t le dernier, le pressant conseil de Tilly mourant l'lecteur de Bavire, et Gustave-Adolphe avait dplor, comme une perte irrparable, que les Bavarois l'eussent prvenu en occupant cette place. Aussi l'effroi de Maximilien fut-il inexprimable, quand le duc Bernard surprit cette ville et se disposa srieusement l'assiger. Quinze compagnies seulement, la plupart de nouvelles leves, en composaient la garnison: c'taient des forces plus que suffisantes pour fatiguer l'ennemi, quelle que ft sa supriorit, si elles taient soutenues par une bourgeoisie bien intentionne et guerrire. Mais celle de Ratisbonne tait justement le plus dangereux ennemi que la garnison bavaroise et combattre. Les habitants protestants, galement jaloux de leur croyance et de leur libert impriale, s'taient courbs regret sous le joug bavarois et attendaient depuis longtemps avec impatience l'apparition d'un sauveur. L'arrive de Bernard devant leurs murs les remplit d'une vive joie, et il tait fort craindre qu'ils ne soutinssent par une meute au dedans les entreprises des assigeants. Dans cette grande perplexit, l'lecteur adresse l'empereur, au duc de Friedland, les lettres les plus pathtiques, pour qu'on lui accorde seulement un secours de cinq mille hommes. Ferdinand envoie successivement sept messagers, avec cette commission, Wallenstein, qui promet les plus prompts secours, et annonce en effet par Gallas l'lecteur la prochaine arrive de douze mille hommes sous les ordres de ce gnral, mais en mme temps dfend celui-ci, sous peine de la vie, de se mettre en chemin. Sur l'entrefaite, le commandant bavarois de Ratisbonne, dans l'attente d'une prompte dlivrance, avait pris les meilleures dispositions pour dfendre la ville: il avait arm les paysans catholiques, dsarm au contraire les bourgeois protestants, et veill avec le plus grand soin ce qu'ils ne pussent faire aucune entreprise dangereuse contre la garnison. Mais, comme aucun secours ne paraissait, et que l'artillerie des ennemis foudroyait sans relche les remparts, il pourvut sa sret et celle de la garnison par une capitulation honorable, et abandonna les employs et les ecclsiastiques bavarois la clmence du vainqueur. Avec l'occupation de Ratisbonne, les projets du duc Bernard s'tendent, et la Bavire mme est devenue pour son hardi courage un champ trop troit. Il veut pntrer jusqu'aux frontires de l'Autriche, armer contre l'empereur les paysans protestants et leur rendre la libert religieuse. Il avait dj conquis Straubing, tandis qu'un autre gnral sudois soumettait les bords septentrionaux du Danube. Bravant, la tte de ses Sudois, la rigueur de la temprature, il atteint l'embouchure de l'Isar et fait passer ce fleuve ses troupes, sous les yeux du gnral bavarois de Werth, qui est camp dans ce lieu. Dj tremblent Passau et Lintz, et l'empereur, constern, redouble ses sommations et ses ordres Wallenstein de secourir au plus tt la Bavire accable. Mais Bernard victorieux met de lui-mme un terme ses conqutes. Ayant, devant lui, l'Inn, dfendu par de nombreux chteaux forts; derrire lui, deux armes ennemies, un pays mal intentionn, et l'Isar, sur les bords duquel nul poste tenable ne le protge, de mme que le sol gel ne lui permet d'lever aucuns retranchements; menac par toutes les forces de Wallenstein, qui s'est enfin dcid marcher sur le Danube, il se drobe par une retraite opportune au danger de voir couper ses communications avec Ratisbonne et d'tre cern par les ennemis. Il se hte de passer l'Isar et le Danube, pour dfendre contre Wallenstein les conqutes faites dans le haut Palatinat, dcid mme ne pas refuser une bataille avec ce gnral. Mais Wallenstein, qui n'avait jamais eu la pense de rien faire d'important sur le Danube, n'attend pas son approche, et, avant que les Bavarois commencent tout de bon se rjouir de la sienne, il a dj disparu du ct de la Bohme. Bernard termine donc alors sa glorieuse campagne et accorde ses troupes dans les quartiers d'hiver, sur le territoire ennemi, un repos bien mrit. Tandis que Gustave Horn en Souabe, le comte palatin de Birkenfeld, le gnral Baudissin et le rhingrave Othon-Louis sur le haut et le bas Rhin, et le duc Bernard sur le Danube, faisaient la guerre avec une telle supriorit, la gloire des armes sudoises n'tait pas soutenue moins glorieusement dans la basse Saxe et la Westphalie par le duc de Lunebourg et le landgrave de Hesse-Cassel. Le duc Georges prit la forteresse de Hameln aprs la plus courageuse rsistance, et l'arme combine des Hessois et des Sudois remporta, prs d'Oldendorf, une brillante victoire sur le gnral imprial de Gronsfeld, qui commandait aux bords du Wser. Dans cette bataille, le comte de Wasabourg, fils naturel de Gustave-Adolphe, se montra digne de sa naissance. Seize canons, tous les bagages des Impriaux et soixante-quatorze tendards tombrent dans les mains des Sudois; environ trois mille ennemis restrent sur la place, et le nombre des prisonniers fut presque aussi grand. La ville d'Osnabrck fut rduite capituler par le colonel sudois Kniphausen, et Paderborn par le landgrave de Hesse-Cassel. En revanche, Bckebourg, place trs-importante pour les Sudois, tomba dans les mains des Impriaux. Sur presque tous les points de l'Allemagne, on voit triompher les armes sudoises, et l'anne qui suivit la mort de Gustave-Adolphe ne montra encore aucun indice de la perte qu'on avait faite en la personne de ce grand capitaine. Dans l'expos des principaux vnements qui signalrent la campagne de l'anne 1633, l'inaction de l'homme qui, entre tous assurment, excitait la plus grande attente, doit causer un juste tonnement. De tous les gnraux dont les exploits nous ont occups dans cette campagne, il n'y en avait aucun qui pt se mesurer, pour l'exprience, le talent et la gloire militaire, avec Wallenstein, et c'est lui prcisment qui, partir de la bataille de Ltzen, disparat nos yeux. La mort de son grand adversaire lui laisse libre tout le champ de la gloire; l'attention de l'Europe entire est fixe sur les exploits qui doivent effacer le souvenir de sa dfaite et annoncer au monde sa supriorit dans l'art de la guerre; et cependant il reste oisif en Bohme, tandis que les pertes de l'empereur en Bavire, dans la basse Saxe et sur le Rhin rclament instamment sa prsence: mystre galement impntrable pour les amis et les ennemis, objet d'effroi pour l'empereur, et pourtant aussi sa dernire esprance. Aprs la bataille perdue de Ltzen, il s'tait retir, avec une prcipitation inexplicable, dans le royaume de Bohme, o il ordonna les enqutes les plus svres sur la conduite de ses officiers dans cette journe. Ceux que le conseil de guerre reconnut coupables furent condamns mort avec une inexorable rigueur; ceux qui s'taient bravement conduits furent rcompenss avec une royale munificence, et la mmoire des morts ternise par de magnifiques monuments. Pendant tout l'hiver, il crasa les provinces impriales par des contributions exorbitantes et par les quartiers d'hiver, qu'il eut soin de ne pas prendre dans les pays ennemis afin d'puiser les ressources des provinces autrichiennes. Mais, l'entre du printemps de 1633, au lieu d'ouvrir les hostilits avant tous les autres, avec son arme bien entretenue et forme de troupes d'lite, et de se montrer dans toute la puissance de son commandement, il fut le dernier paratre en campagne, et ce fut encore un tat hrditaire de l'empereur dont il fit le thtre de la guerre. Entre toutes les provinces de l'Autriche, c'tait la Silsie qui se trouvait expose au plus grand danger. Trois diffrentes armes, une sudoise sous le comte de Thurn, une saxonne sous Arnheim et le duc de Lauenbourg, et une brandebourgeoise sous Borgsdorf, avaient port en mme temps la guerre dans ce pays. Elles avaient dj en leur possession les places les plus importantes, et Breslau mme avait embrass le parti des allis. Mais cette foule de gnraux et d'armes fut prcisment ce qui conserva ce pays l'empereur: en effet, la jalousie des chefs et la haine mutuelle des Sudois et des Saxons ne leur permirent jamais d'agir avec ensemble, Arnheim et Thurn se disputaient le commandement; les Brandebourgeois et les Saxons faisaient cause commune contre les Sudois, qu'ils regardaient comme d'importuns trangers et auxquels ils cherchaient nuire chaque fois qu'ils en trouvaient la moindre occasion. Au contraire, les Saxons vivaient avec les Impriaux sur un pied beaucoup plus amical, et il arrivait souvent que les officiers des deux armes ennemies se visitaient rciproquement et se donnaient des repas. On laissait les Impriaux sauver leurs biens sans obstacle, et, parmi les Allemands de l'arme combine, un grand nombre ne cachaient point qu'ils avaient reu de Vienne de fortes sommes. Au milieu d'allis si quivoques, les Sudois se voyaient vendus et trahis, et, quand on s'entendait si mal, il tait impossible de songer aucune grande entreprise. Le gnral d'Arnheim tait d'ailleurs presque toujours absent, et, lorsqu'enfin il revint l'arme, dj Wallenstein s'approchait des frontires avec des forces redoutables. Il entra en Silsie la tte de quarante mille hommes, et les allis n'en avaient pas plus de vingt-quatre mille lui opposer. Nanmoins, ils voulurent tenter une bataille et parurent devant Mnsterberg, o Wallenstein avait tabli un camp retranch; mais il les laissa sjourner l huit jours sans faire lui-mme le moindre mouvement; puis il quitta ses lignes et dfila devant leur camp d'un pas fier et tranquille. Mme aprs qu'il eut lev le sien, et tout le temps que les ennemis, devenus plus hardis, demeurrent prs de lui, il ddaigna de profiter de l'occasion. Le soin avec lequel il vitait la bataille fut attribu la crainte; mais, avec sa vieille gloire militaire, Wallenstein pouvait braver un pareil soupon. La vanit des allis ne leur permit pas de remarquer qu'il se jouait d'eux et qu'il leur faisait gnreusement grce de la dfaite, parce que, pour le moment, une victoire sur eux ne le servait pas. Cependant, pour leur montrer qu'il tait le matre et que ce n'tait point la crainte de leurs forces qui le tenait dans l'inaction, il fit mettre mort le commandant d'un chteau qui tomba dans ses mains, pour n'avoir pas rendu sur-le-champ une place qui n'tait pas tenable. Les deux armes taient depuis neuf jours en prsence l'une de l'autre, la porte du mousquet, quand le comte Terzky, sortant de l'arme de Wallenstein, parut avec un trompette devant le camp des allis pour inviter le gnral d'Arnheim une confrence. Elle avait pour objet de proposer, au nom de Wallenstein, tout suprieur en forces qu'il tait, un armistice de six semaines. Il tait venu, disait-il, pour conclure une paix perptuelle avec la Sude et les princes de l'Empire, payer les soldats et donner chacun satisfaction. Tout cela tait en son pouvoir, et, si l'on faisait difficult Vienne de ratifier sa dcision, il tait prt se runir avec les allis, et (ceci fut, il est vrai, souffl seulement aux oreilles d'Arnheim) envoyer l'empereur au diable. Dans une seconde entrevue, il s'expliqua encore plus clairement avec le comte de Thurn. Tous les privilges, disait-il, seraient de nouveau confirms, tous les exils bohmes rappels et rtablis dans leurs biens, et il serait lui-mme le premier leur restituer la part qui lui tait chue. Les jsuites seraient expulss, comme tant les auteurs de toutes les vexations prcdentes; la couronne de Sude serait satisfaite par des payements termes fixes; toutes les troupes inutiles des deux partis seraient menes contre les Turcs. Le dernier point contenait le mot de toute l'nigme: S'il obtenait pour lui la couronne de Bohme, tous les proscrits auraient se louer de sa gnrosit; une complte libert de religion rgnerait dsormais dans le royaume; la maison palatine rentrerait dans tous ses droits, et le margraviat de Moravie lui servirait lui-mme de ddommagement pour le Mecklembourg. Alors les armes allies marcheraient sur Vienne sous sa conduite, pour arracher l'empereur, les armes la main, son consentement ce trait. Il tait donc lev maintenant, le voile qui couvrait le projet que Wallenstein avait mri pendant de longues annes dans le plus mystrieux silence. Aussi bien toutes les circonstances montraient qu'il n'y avait point de temps perdre pour l'excution. C'tait seulement son aveugle confiance dans le bonheur des armes de Friedland et dans la supriorit de son gnie, qui avait inspir l'empereur la ferme rsolution de remettre cet homme imprieux, malgr toutes les reprsentations de l'Espagne et de la Bavire, et aux dpens de sa propre dignit, un commandement si absolu. Mais la croyance que Wallenstein tait invincible avait t depuis longtemps branle par sa longue inaction, et presque entirement dtruite aprs la malheureuse bataille de Ltzen. Maintenant ses ennemis se rveillaient de nouveau la cour de Ferdinand, et le mcontentement de l'empereur, qui avait vu chouer ses esprances, procurait auprs de lui leurs reprsentations l'accueil souhait. Ils passrent en revue, avec une mordante critique, toute la conduite de Friedland; ils rappelrent au monarque jaloux son insolent orgueil et sa rsistance aux ordres impriaux; ils invoqurent leur aide les plaintes des sujets autrichiens sur ses vexations infinies; ils rendirent suspecte sa fidlit et insinurent d'effrayants avis sur ses intentions secrtes. Ces accusations, qui n'taient d'ailleurs que trop justifies par toute la conduite de Wallenstein, ne laissaient pas de jeter dans l'esprit de Ferdinand de profondes racines; mais le pas tait fait, et le vaste pouvoir dont on avait revtu le duc ne pouvait lui tre arrach sans un grand pril. Diminuer ce pouvoir insensiblement tait tout ce qui restait possible l'empereur, et, pour y parvenir avec quelque succs, il fallait le diviser; mais avant tout il fallait chercher se rendre indpendant de la bonne volont de Wallenstein. Cependant on s'tait dsist mme de ce droit dans le trait qu'on avait conclu avec lui, et la propre signature de l'empereur le protgeait contre toute tentative faite pour placer un autre gnral ses cts ou pour exercer une influence directe sur ses troupes. Comme on ne pouvait ni observer ni anantir ce pernicieux trait, il fallut recourir un artifice. Friedland tait gnralissime de l'empereur en Allemagne, mais son pouvoir ne s'tendait pas plus loin, et il ne pouvait s'arroger aucune autorit sur une arme trangre. On fait donc lever Milan une arme espagnole, et on la fait combattre en Allemagne sous un gnral espagnol. Ainsi Wallenstein n'est plus l'homme indispensable, parce qu'il a cess d'tre unique, et l'on a, au besoin, un appui contre lui-mme. Le duc sentit promptement et profondment d'o partait ce coup et quoi il tendait. En vain il protesta auprs du cardinal infant contre cette innovation, qui violait le trait: l'arme italienne entra en Allemagne, et l'on obligea Wallenstein d'envoyer le gnral Altringer pour la renforcer. A la vrit, il sut lui lier si bien les mains par de svres instructions, que l'arme italienne recueillit peu de gloire en Alsace et en Souabe; mais cet acte d'autorit de la cour l'avait arrach sa scurit et lui avait fait pressentir l'approche du danger. Pour ne pas perdre une seconde fois le commandement et avec lui le fruit de tous ses efforts, il fallait qu'il se htt d'accomplir son dessein. Par l'loignement des officiers suspects et par sa libralit envers les autres, il se croyait assur de la fidlit de ses troupes. Il avait sacrifi toutes les autres classes de l'tat, tous les devoirs de la justice et de l'humanit, l'avantage de l'arme: aussi comptait-il sur sa reconnaissance. Sur le point de donner au monde un exemple inou d'ingratitude envers l'auteur de sa fortune, il fondait toute sa grandeur sur la reconnaissance qu'on devait lui tmoigner, lui. Les chefs des armes silsiennes n'avaient aucun plein pouvoir de leurs suprieurs pour conclure eux seuls une affaire aussi grave que celle qui tait propose par Wallenstein, et ils n'osrent pas mme accorder pour plus de quinze jours l'armistice demand. Avant de s'ouvrir aux Sudois et aux Saxons, le duc avait jug prudent de s'assurer, dans son audacieuse entreprise, l'appui de la France. A cet effet, le comte de Kinsky, non sans de trs-mfiantes prcautions, entama avec Feuquires, plnipotentiaire franais Dresde, des ngociations secrtes, qui eurent une issue entirement conforme aux dsirs du duc. Feuquires reut de sa cour l'ordre de promettre tout l'appui de la France, et d'offrir Wallenstein, s'il en avait besoin, une somme d'argent considrable. Mais ce fut prcisment cette attention excessive se couvrir de tous cts qui le conduisit sa perte. Le plnipotentiaire franais dcouvrit avec une grande surprise qu'un dessein qui, plus que tout autre, avait besoin de secret, avait t communiqu aux Sudois et aux Saxons. Le ministre de Saxe tait, comme on le savait gnralement, dans les intrts de l'empereur, et les conditions offertes aux Sudois restaient beaucoup trop au-dessous de leur attente pour pouvoir jamais obtenir leur assentiment. Feuquires trouvait donc inconcevable que le duc et pu compter srieusement sur l'appui des premiers et sur la discrtion des seconds. Il confia ses doutes et ses inquitudes au chancelier sudois, qui les vues de Wallenstein inspiraient une tout aussi grande dfiance et qui gotait encore moins ses propositions. Quoique ce ne ft pas un secret pour lui que le duc avait dj entam prcdemment de pareilles ngociations avec Gustave-Adolphe, il ne comprenait pas comment il serait possible Wallenstein de porter toute l'arme la dfection et de raliser ses immenses promesses. Un plan si excessif et une conduite si inconsidre ne semblaient pas bien s'accorder avec le caractre taciturne et dfiant de Friedland, et l'on tait tent de ne voir dans toute l'affaire qu'une ruse et une tromperie, parce qu'il tait plutt permis de douter de sa loyaut que de sa prudence. Les soupons d'Oxenstiern gagnrent la fin Arnheim lui-mme, qui, plein de confiance en la sincrit de Wallenstein, s'tait rendu Gelnhausen auprs du chancelier pour le dterminer mettre la disposition du duc ses meilleurs rgiments. On commena craindre que toute la proposition ne ft qu'un pige habilement tendu pour dsarmer les allis et faire tomber l'lite de leurs forces dans les mains de l'empereur. Le caractre connu de Wallenstein ne dmentait point ce fcheux soupon, et les contradictions dans lesquelles il s'embarrassa plus tard firent qu'enfin l'on ne sut plus du tout que penser de lui. Tandis qu'il s'efforait d'attirer les Sudois dans son alliance, et leur demandait mme leurs meilleures troupes, il dclarait Arnheim qu'il fallait commencer par chasser les Sudois de l'Empire, et, tandis que les officiers saxons, se reposant sur l'armistice, s'taient rendus chez lui en grand nombre, il fit une tentative, qui choua, pour s'assurer de leurs personnes. Il rompit le premier l'armistice, qu'il renouvela nanmoins, non sans une grande peine, quelques mois aprs. Toute confiance en sa vracit s'vanouit, et enfin l'on ne crut voir dans toute sa conduite qu'un tissu de tromperies et de bas artifices pour affaiblir les allis et se mettre lui-mme dans une situation avantageuse. Il y russit en effet, car ses forces augmentrent chaque jour, tandis que les allis perdirent, par la dsertion et le mauvais entretien, plus de la moiti de leurs troupes. Mais il ne fit pas de sa supriorit l'usage qu'on en attendait Vienne. Lorsqu'on se croyait la veille d'un vnement dcisif, il renouvelait tout coup les ngociations, et, quand l'armistice plongeait les allis dans la scurit, il se levait subitement pour renouveler les hostilits. Toutes ces contradictions dcoulaient du double projet, tout fait inconciliable, de perdre la fois l'empereur et les Sudois, et de conclure avec les Saxons une paix spare. Impatient du mauvais succs des ngociations, il rsolut enfin de montrer sa force: aussi bien la dtresse pressante de l'Empire et les progrs du mcontentement la cour de Vienne ne permettaient pas de plus longs retards. Avant la dernire suspension d'armes, le gnral de Holk avait dj fait de la Bohme une irruption dans la Misnie; il avait dvast par le fer et le feu tout ce qui se trouvait sur son passage, chass l'lecteur dans ses forteresses et pris mme la ville de Leipzig. Mais l'armistice de Silsie arrta ses ravages, et les suites de ses drglements le mirent au cercueil Adorf. Aprs la rupture de l'armistice, Wallenstein fit un nouveau mouvement, comme s'il avait voulu tomber sur la Saxe par la Lusace, et il fit rpandre le bruit que Piccolomini s'tait dj mis en marche dans cette direction. Aussitt Arnheim abandonne son camp de Silsie, afin de poursuivre Piccolomini et de courir la dfense de l'lectorat. Mais son dpart laissa dcouvert les Sudois, qui taient camps, en trs-petit nombre, prs de Steinau, sur l'Oder, sous le commandement du comte de Thurn. C'tait justement ce que le duc avait dsir. Il laissa le gnral saxon prendre une avance de seize milles dans la Misnie, puis retourna lui-mme subitement sur l'Oder, o il surprit l'arme des Sudois dans la plus profonde scurit. Leur cavalerie fut battue par le gnral Schafgotsch, dtach en avant, et l'infanterie fut compltement cerne prs de Steinau par l'arme du duc qui suivait. Il donna au comte de Thurn une demi-heure de rflexion pour se dfendre avec deux mille cinq cents hommes contre plus de vingt mille, ou se rendre discrtion. Dans de pareilles circonstances, il n'y avait pas choisir. Toute l'arme se rend, et la plus complte victoire est remporte, sans qu'il en cote une seule goutte de sang. Drapeaux, bagages, artillerie tombent dans les mains du vainqueur; les officiers sont faits prisonniers, les soldats incorpors. Et maintenant, aprs quatorze ans de vie errante, aprs d'innombrables vicissitudes, l'auteur de la rvolte de Bohme, le moteur primitif de toute cette funeste guerre, le fameux comte de Thurn, tait enfin au pouvoir de ses ennemis. On attend Vienne, avec une sanguinaire impatience, l'arrive de ce grand criminel, et l'on gote par avance l'horrible triomphe d'immoler la justice sa principale victime; mais gter cette joie aux jsuites tait un triomphe beaucoup plus doux, et Thurn obtint sa libert. Heureusement pour lui, il en savait plus qu'on ne devait en apprendre Vienne, et les ennemis de Wallenstein taient aussi les siens. A Vienne, on aurait pardonn au duc une dfaite; on ne lui pardonna jamais cette esprance due. Mais qu'aurais-je donc d faire de ce furieux? crit-il, avec une malicieuse moquerie, aux ministres qui lui demandaient compte de cette gnrosit dplace. Plt au Ciel que tous les gnraux de nos ennemis fussent pareils celui-l! Il nous rendra de bien meilleurs services la tte des armes sudoises qu'en prison. La victoire de Steinau fut promptement suivie de la prise de Liegnitz, de Gross-Glogau, et mme de Francfort-sur-l'Oder. Schafgotsch, qui demeura en Silsie pour achever la soumission de cette province, bloqua Brieg et inquita Breslau inutilement, parce que cette ville libre veillait sur ses privilges et qu'elle resta dvoue aux Sudois. Wallenstein dtacha sur la Wartha les gnraux Illo et Goetz pour s'avancer jusque dans la Pomranie et vers les ctes de la Baltique, et ils s'emparrent en effet de Landsberg, la clef de la Pomranie. Tandis que l'lecteur de Brandebourg et le duc de Pomranie tremblaient pour leurs tats, Friedland pntra lui-mme, avec le reste de l'arme, dans la Lusace, o il prit d'assaut Goerlitz et fora Bautzen capituler. Mais il ne s'agissait pour lui que d'effrayer l'lecteur de Saxe, et non de poursuivre les avantages qu'il avait obtenus. L'pe la main, il continuait encore ses propositions de paix auprs du Brandebourg et de la Saxe, mais avec aussi peu de succs, parce que, par une suite de contradictions, il avait perdu tout droit la confiance. Alors il et tourn toutes ses forces contre la malheureuse Saxe, et il aurait enfin atteint son but par la force des armes, si des circonstances imprieuses ne l'avaient oblig de quitter ces contres. Les victoires du duc Bernard sur le Danube, qui menaaient l'Autriche mme d'un danger prochain, l'appelaient de la manire la plus pressante en Bavire, et l'expulsion de la Silsie des Saxons et des Sudois lui enlevait tout prtexte de rsister plus longtemps aux ordres de l'empereur et de laisser sans secours l'lecteur de Bavire. Il marcha donc, avec le gros de l'arme, sur le haut Palatinat, et sa retraite dlivra pour toujours la haute Saxe de ce redoutable ennemi. Aussi longtemps que la chose avait t possible, il avait diffr la dlivrance de la Bavire et s'tait jou, par les subterfuges les plus recherchs, des ordres de l'empereur. A la fin, cdant des sollicitations ritres, il avait envoy, il est vrai, au secours d'Altringer, qui cherchait protger le Lech et le Danube contre Horn et Bernard, quelques rgiments de Bohme, mais la condition expresse de se tenir constamment sur la dfensive. Aussi souvent que l'empereur et l'lecteur le suppliaient d'envoyer des secours, il les adressait Altringer, qui, selon les dclarations publiques du duc, avait reu de lui des pouvoirs illimits; mais, en secret, il liait les mains ce gnral par les plus svres instructions et le menaait de mort s'il outrepassait ses ordres. Lorsque le duc Bernard se fut avanc jusqu' Ratisbonne et que l'empereur aussi bien que l'lecteur renouvelrent avec plus d'instance leurs demandes de secours, il fit mine de vouloir envoyer le Gnral Gallas sur le Danube avec des forces considrables; mais cela ne fut pas non plus excut, et ainsi Ratisbonne, Straubing, Cham tombrent, comme auparavant l'vch d'Eichstdt, au pouvoir des Sudois. Enfin, comme il ne pouvait absolument plus viter d'obir aux ordres srieux de la cour, il s'avana aussi lentement qu'il put jusqu'aux limites de la Bavire, o il investit la ville de Cham, conquise par les Sudois. Mais il n'eut pas plutt appris qu'on travaillait du ct de ces derniers lui susciter une diversion en Bohme par le moyen des Saxons, qu'il profita de cette rumeur pour y retourner au plus vite et sans avoir absolument rien accompli. Il allguait que tout le reste devait tre subordonn la dfense et la conservation des tats hrditaires de l'empereur, et ainsi il resta comme enchan en Bohme, et garda ce royaume comme s'il et t dj sa proprit. L'empereur lui renouvela, d'un ton plus pressant encore, la sommation de marcher vers le Danube pour empcher le dangereux tablissement du duc de Weimar sur les frontires de l'Autriche; mais Wallenstein mit fin la campagne pour cette anne, et fit prendre de nouveau ses troupes leurs quartiers d'hiver dans le royaume puis. Une arrogance si soutenue, ce mpris inou de tous les ordres impriaux, une ngligence si calcule du bien gnral, joints une conduite si singulirement quivoque envers l'ennemi, devaient enfin disposer l'empereur croire les bruits fcheux dont l'Allemagne entire tait depuis longtemps remplie. Wallenstein avait su longtemps donner ses coupables ngociations avec l'ennemi l'apparence d'un dessein lgitime, et persuader au monarque, toujours prvenu en sa faveur, que le but de ces secrtes confrences n'tait autre que de donner la paix l'Allemagne. Mais, si impntrable qu'il crt tre, cependant tout l'ensemble de sa conduite justifiait les accusations dont ses adversaires assigeaient sans cesse l'oreille de l'empereur. Dj, pour s'enqurir sur les lieux mmes si elles taient bien ou mal fondes, Ferdinand avait envoy plusieurs fois des espions dans le camp de Wallenstein; mais, comme le duc vitait de rien donner par crit, ils ne rapportaient que de simples prsomptions. Cependant, les ministres eux-mmes, ses anciens dfenseurs la cour, l'ayant vu grever leurs terres des mmes charges que celles des autres et s'tant jets dans le parti de ses ennemis; l'lecteur de Bavire ayant fait la menace de s'accommoder avec les Sudois, si l'on gardait plus longtemps ce gnral; enfin l'ambassadeur d'Espagne insistant pour sa destitution, et, en cas de refus, menaant de retenir les subsides de sa couronne, l'empereur se vit, pour la seconde fois, dans la ncessit d'ter Wallenstein le commandement. Les ordres directs et absolus de Ferdinand l'arme instruisirent bientt le duc que le trait fait avec lui tait dj regard comme rompu et que sa destitution tait invitable. Un de ses lieutenants en Autriche, auquel il avait dfendu, sous peine de la hache, d'obir la cour, reut de l'empereur l'ordre direct de se joindre l'lecteur de Bavire; et Wallenstein lui-mme fut adresse l'injonction formelle d'envoyer quelques rgiments de renforts la rencontre du cardinal infant, qui venait d'Italie avec une arme. Toutes ces mesures lui disaient que le plan tait irrvocablement arrt de le dsarmer peu peu, pour l'accabler tout d'un coup, quand il serait faible et sans dfense. Il lui fallut alors se hter d'accomplir, pour sa sret personnelle, le plan qui n'tait d'abord destin qu' son agrandissement. Il en avait diffr l'excution plus que ne le conseillait la prudence, parce que les constellations favorables lui manquaient toujours, ou, comme il rpondait d'ordinaire l'impatience de ses amis, parce que le temps n'tait pas encore venu. Il ne l'tait pas encore, mme cette heure; mais la ncessit pressante ne permettait plus d'attendre la faveur des astres. Avant tout, il fallait s'assurer des dispositions des principaux chefs, et ensuite sonder la fidlit de l'arme, qu'il avait prsume si gratuitement. Trois d'entre les chefs, les gnraux Kinsky, Terzky et Illo, taient depuis longtemps dans le secret, et les deux premiers taient lis aux intrts de Wallenstein par le lien de la parent. Une gale ambition, une gale haine du gouvernement et l'espoir d'normes rcompenses les unissaient de la manire la plus troite avec le duc, qui n'avait pas ddaign mme les plus vils moyens pour augmenter le nombre de ses partisans. Il avait un jour persuad au gnral Illo de solliciter Vienne le titre de comte et lui avait promis cet effet sa recommandation la plus nergique. Mais il crivit secrtement aux ministres de lui refuser sa demande, parce qu'autrement un grand nombre se prsenteraient qui avaient les mmes mrites et pouvaient prtendre la mme rcompense. Lorsque Illo fut de retour l'arme, Wallenstein s'empressa de l'interroger, avant toute chose, sur l'issue de ses sollicitations; et, quand Illo lui apprit qu'il n'avait pas russi, il se mit profrer contre la cour les plaintes les plus amres. Voil donc, s'cria-t-il, ce que nous avons gagn par nos fidles services! On tiendra si peu de compte de mon entremise, et l'on refusera vos mrites une rcompense si insignifiante! Qui voudrait servir plus longtemps un matre si ingrat? Non, pour ce qui me regarde, je suis dsormais l'ennemi dclar de la maison d'Autriche. Illo applaudit, et c'est ainsi qu'il se forma entre eux une troite liaison. Mais ce que savaient ces trois confidents de Friedland fut longtemps pour les autres un secret impntrable, et la confiance avec laquelle Wallenstein parlait du dvouement de ses officiers se fondait uniquement sur les bienfaits dont il les avait combls et sur leur mcontentement de la cour. Il fallait que cette vague prsomption se changet en certitude, avant qu'il jett le masque et se permt d'agir ouvertement contre l'empereur. Le comte Piccolomini, le mme qui s'tait signal, la bataille de Ltzen, par une bravoure sans exemple, fut le premier dont il mit l'preuve la fidlit. Il s'tait attach ce gnral par de grandes largesses, et il lui donnait la prfrence sur tous les autres, parce que Piccolomini tait n sous la mme constellation que lui. Il lui dclara que, contraint par l'ingratitude de l'empereur et par son propre danger, si prochain, il tait irrvocablement rsolu se dtacher de la cause autrichienne, passer du ct des ennemis avec la meilleure partie de l'arme, et combattre la maison d'Autriche dans tous les pays soumis sa domination, jusqu' ce que sa puissance ft entirement dracine. Pour cette entreprise, il avait compt principalement sur Piccolomini et lui avait par avance destin les plus magnifiques rcompenses. Quand ce gnral, pour dissimuler son trouble, cette proposition surprenante, lui parla des obstacles et des prils qui s'opposeraient une entreprise si hasardeuse, Wallenstein se railla de ses craintes. Dans ces coups hardis, s'cria-t-il, le commencement seul est difficile. Les astres lui taient favorables, l'occasion telle qu'on pouvait la dsirer; il fallait, au surplus, remettre quelque chose au hasard. Sa rsolution tait inbranlable, et, si cela ne se pouvait faire autrement, il tenterait la fortune la tte de mille chevaux. Piccolomini se garda bien d'exciter la mfiance de Friedland par une plus longue opposition et se rendit, avec l'apparence de la conviction, la force de ses raisons. L'aveuglement de Wallenstein alla si loin, que, malgr tous les avertissements de Terzky, il ne lui vint pas l'ide de suspecter la sincrit de cet homme, qui ne perdit pas un moment pour mander Vienne l'importante dcouverte qu'il venait de faire. Pour hasarder enfin, en vue de son but, le pas dcisif, il convoqua, au mois de janvier 1634, tous les chefs de l'arme, Pilsen, o il s'tait rendu aussitt aprs sa retraite de Bavire. Les dernires demandes de l'empereur d'pargner aux tats hrditaires les quartiers d'hiver, de reprendre Ratisbonne sans attendre la fin de la saison rigoureuse, et de diminuer l'arme de six mille cavaliers pour renforcer le cardinal infant, taient assez importantes pour tre peses devant le conseil de guerre tout entier, et ce prtexte spcieux cacha la curiosit publique le vritable objet de cette convocation. La Sude et la Saxe y furent aussi invites secrtement pour traiter de la paix avec le duc de Friedland. On devait se concerter par crit avec les chefs des corps loigns. Vingt des commandants convoqus parurent; mais les principaux, Gallas, Collordo et Altringer manqurent justement au rendez-vous. Le duc leur fit rpter ses invitations avec instance; toutefois, en attendant leur prochaine arrive, il fit procder l'affaire principale. Ce qu'il tait sur le point d'entreprendre n'tait pas peu de chose. Dclarer capable de la plus honteuse infidlit une fire et vaillante noblesse, gardienne vigilante de son honneur! A la vue d'officiers accoutums jusqu'alors respecter en lui l'image de la majest impriale, le juge de leurs actions, le conservateur des lois, se montrer tout coup comme un misrable, un sducteur, un rebelle! Ce n'tait pas peu de chose d'branler dans ses fondements une puissance lgitime, affermie par une longue dure, consacre par la religion et les lois; de dtruire tous ces prestiges de l'imagination et des sens, gardiens redoutables d'un trne lgitime; d'extirper d'une main violente tous ces sentiments indlbiles du devoir, qui parlent si haut et si puissamment dans le coeur du sujet pour le souverain naturel. Mais, bloui par l'clat d'une couronne, Wallenstein n'aperut pas l'abme qui s'ouvrait ses pieds, et, dans la pleine et vive conscience de sa force, il ngligea, destine commune des mes fortes et hardies! d'apprcier et de calculer exactement les obstacles. Wallenstein ne vit rien qu'une arme en partie indiffrente envers la cour, en partie irrite; une arme qui tait habitue vnrer son pouvoir avec une aveugle soumission; trembler devant lui, comme devant son lgislateur et son juge; suivre ses ordres avec crainte et respect, comme les arrts du destin. Dans les flatteries exagres par lesquelles on rendait hommage sa toute-puissance, dans les hardies insultes qu'une soldatesque effrne se permettait contre la cour et le gouvernement, et qu'excusait la licence fougueuse du camp, il crut reconnatre les vrais sentiments de l'arme, et l'audace avec laquelle on se hasardait blmer jusqu'aux actions du monarque, lui garantissait l'empressement des troupes renoncer au devoir envers un souverain si mpris. Mais ce qui lui avait paru un obstacle si lger se leva contre lui comme le plus formidable adversaire: tous ses calculs chourent contre la fidlit de ses troupes. Enivr de l'ascendant qu'il conservait sur des bandes si indociles, il mettait tout sur le compte de sa grandeur personnelle, sans distinguer ce qui se rapportait lui-mme et ce qu'il devait la dignit dont il tait revtu. Tout tremblait devant lui, parce qu'il exerait un pouvoir lgitime, parce que l'obissance envers lui tait un devoir, parce que son autorit tait appuye sur la majest du trne. La grandeur elle seule peut bien arracher l'admiration et l'effroi, mais il n'y a que la grandeur lgitime qui impose le respect et la soumission. Et il se dpouillait lui-mme de cet avantage aussitt qu'il jetait le masque et montrait en sa personne un criminel. Le feld-marchal Illo entreprit de sonder les sentiments des chefs et de les prparer la dmarche qu'on attendait d'eux. Il commena par leur exposer les dernires demandes que la cour avait faites au gnral et l'arme, et, par le tour odieux qu'il sut leur donner, il lui fut ais d'enflammer la colre de toute l'assemble. Aprs ce dbut bien choisi, il s'tendit avec beaucoup d'loquence sur les services de l'arme et du gnral, et sur l'ingratitude dont l'empereur avait coutume de les rcompenser. L'influence espagnole, affirma-t-il, dirigeait tous les pas de la cour; le ministre tait la solde de l'Espagne; le duc de Friedland lui seul avait rsist jusqu'alors cette tyrannie, et par l il s'tait attir la haine des Espagnols. L'loigner du commandement ou se dfaire entirement de lui tait, poursuivit-il, depuis longtemps le but de leurs plus ardents efforts, et, en attendant que l'un ou l'autre leur russisse, on cherche miner sourdement sa puissance militaire. Le seul motif qu'on ait, en travaillant faire passer le commandement dans les mains du roi de Hongrie, c'est de pouvoir promener plaisir ce prince la tte des troupes en campagne, comme l'organe docile d'inspirations trangres, et affermir d'autant mieux en Allemagne la puissance espagnole. C'est uniquement afin de diminuer l'arme qu'on demande six mille hommes pour le cardinal infant; c'est uniquement pour la consumer par une campagne d'hiver qu'on insiste sur la reprise de Ratisbonne dans cette saison meurtrire. On rend difficiles aux troupes tous les moyens de vivre, tandis que les jsuites et les ministres s'engraissent de la sueur des provinces et dissipent l'argent destin aux soldats. Le gnral avoue l'impuissance o il est de tenir parole l'arme, parce que la cour l'abandonne. Pour tous les services qu'il a rendus, dans l'espace de vingt-deux ans, la maison d'Autriche, pour toutes les fatigues qu'il a essuyes, pour tous les sacrifices qu'il a faits de sa fortune depuis qu'il sert l'empereur: on lui rserve, pour la seconde fois, une honteuse destitution. Mais il dclare qu'il ne veut pas laisser les choses en venir l. Il renonce de plein gr au commandement, avant qu'on le retire par violence de ses mains. Voil, continue l'orateur, ce qu'il fait savoir par moi aux officiers. Que chacun se demande maintenant lui-mme s'il est prudent de sacrifier un tel gnral. Que tous voient qui leur remboursera les sommes qu'ils ont dpenses au service de l'empereur, et o ils recueilleront la rcompense mrite de leur valeur, quand aura disparu celui sous les yeux duquel ils l'ont signale. Un cri unanime, qu'il ne fallait pas laisser partir le gnral, interrompit l'orateur. Quatre des principaux sont dlgus pour lui porter le voeu de l'assemble et le supplier de ne pas abandonner l'arme. Le duc refusa pour la forme et ne se rendit qu'aprs une deuxime dputation. Cette condescendance de sa part semblait mriter de la leur une dfrence rciproque. Comme il s'engageait ne pas quitter le service l'insu et sans le consentement des chefs, il leur demanda par crit une contre-promesse de lui rester fidlement et fermement attachs, de ne jamais se sparer ou se laisser sparer de lui, et de donner pour lui jusqu' la dernire goutte de leur sang. Celui qui se dtacherait de l'alliance serait tenu pour un tratre oublieux de sa foi et trait par les autres en ennemi commun. La condition formellement ajoute: Aussi longtemps que Wallenstein emploierait l'arme pour le service de l'empereur, loignait toute fausse interprtation, et aucun des chefs assembls ne fit difficult de donner son entire approbation une demande qui semblait si innocente et si quitable. La lecture de cet crit eut lieu immdiatement avant un festin que le feld-marchal Illo avait ordonn tout exprs cette intention: la signature devait tre donne aprs le repas. L'amphitryon prit soin d'mousser la raison de ses convives par des boissons fortes, et ce fut seulement lorsqu'il les vit chanceler par l'effet des vapeurs du vin qu'il leur donna l'crit signer. La plupart tracrent inconsidrment leurs noms sans savoir ce qu'ils signaient; un petit nombre seulement, qui furent plus curieux ou plus dfiants, parcoururent la feuille encore une fois et dcouvrirent avec tonnement que la clause: Aussi longtemps que Wallenstein emploierait l'arme dans l'intrt de l'empereur, avait t retranche. En effet, Illo, par une adroite supercherie, avait remplac le premier exemplaire de l'engagement par un autre dans lequel cette formule manquait. La tromperie fut signale, et beaucoup d'officiers refusrent alors de donner leur signature. Piccolomini, qui pntrait tout l'artifice, et ne prenait part cette scne que pour en informer la cour, s'oublia dans l'ivresse jusqu' porter la sant de l'empereur. Mais alors le comte Terzky se leva et dclara parjures coquins tous ceux qui se ddiraient. Ses menaces, l'ide du danger invitable auquel on tait expos par un plus long refus, l'exemple du grand nombre et l'loquence d'Illo triomphrent enfin des scrupules, et la feuille fut signe de tous sans exception. Maintenant Wallenstein avait, il est vrai, atteint son but; mais l'opposition tout fait inattendue des chefs l'arracha tout d'un coup l'illusion flatteuse dont il s'tait berc jusqu'alors. En outre, la plupart des noms taient griffonns d'une manire si illisible, qu'on ne pouvait s'empcher de souponner une intention dloyale. Mais, au lieu d'tre amen la rflexion par cet avis du sort, il rpandit, dans un dbordement de plaintes et de maldictions indignes, la fureur de son ressentiment. Il appela, le lendemain matin, les chefs auprs de lui, et entreprit, en personne, de leur rpter tout le contenu de l'expos qu'Illo leur avait fait le jour prcdent. Aprs qu'il eut exhal son mcontentement contre la cour dans les invectives et les reproches les plus amers, il rappela ses officiers leur rsistance de la veille, et dclara que par cette dcouverte il avait t dtermin retirer sa promesse. Les chefs s'loignrent muets et consterns; mais, aprs une courte dlibration dans l'antichambre, ils reparurent pour s'excuser de l'incident de la veille et s'offrir signer de nouveau. Maintenant il ne manquait plus rien que d'obtenir la mme dclaration des gnraux absents, ou de s'assurer de leur personne en cas de refus. Wallenstein renouvela donc son invitation et les pressa vivement d'acclrer leur venue. Mais, avant qu'ils arrivassent, la voix publique les avait dj instruits de l'vnement de Pilsen et avait refroidi tout coup leur empressement. Altringer resta, sous prtexte de maladie, dans le chteau fort de Frauenberg. Gallas parut, la vrit, mais seulement afin de pouvoir d'autant mieux, comme tmoin oculaire, informer l'empereur du pril qui le menaait. Les claircissements qu'ils donnrent, lui et Piccolomini, changrent tout d'un coup les inquitudes de la cour en la plus effrayante certitude. De semblables dcouvertes, que l'on fit en mme temps en d'autres lieux, ne laissrent plus de place au doute, et le changement soudain des commandants en Silsie et en Autriche parut annoncer une entreprise des plus alarmantes. Le danger tait pressant, et il exigeait un prompt remde. Cependant, on ne voulut pas commencer par l'excution de la sentence, mais procder selon toutes les rgles de la justice. En consquence, on adressa aux principaux chefs, sur la fidlit desquels on croyait pouvoir compter, l'ordre secret d'arrter, de quelque manire que ce ft, et de mettre sous bonne garde, le duc de Friedland, avec ses deux affids, Illo et Terzky, afin qu'ils pussent tre entendus et se justifier. Mais si la chose, tait-il dit, ne pouvait s'excuter aussi paisiblement, le danger public exigeait qu'ils fussent pris morts ou vifs. Le gnral Gallas reut en mme temps une patente faite pour tre montre, dans laquelle cet ordre imprial tait notifi tous les gnraux et officiers, l'arme tout entire tait dgage de ses devoirs envers le tratre, et, jusqu' la nomination d'un nouveau gnralissime, l'autorit tait remise au lieutenant gnral Gallas. Pour faciliter aux gars et aux rebelles le retour leur devoir, et ne pas jeter dans le dsespoir les coupables, on accorda une entire amnistie pour tout ce qui s'tait pass Pilsen contre la majest de l'empereur. Le gnral Gallas ne se sentit pas fort tranquille en se voyant revtu de cet honneur. Il se trouvait Pilsen sous les yeux de celui dont il tenait le sort dans ses mains, au pouvoir de son ennemi, qui avait cent yeux pour l'observer. Si Wallenstein dcouvrait le secret de sa commission, rien ne pouvait le protger contre les effets de sa vengeance et de son dsespoir. S'il tait dj dangereux d'avoir cacher seulement un ordre pareil, il l'tait bien plus encore de l'excuter. Les sentiments des chefs taient incertains, et l'on pouvait tout au moins douter qu'aprs le pas qu'ils avaient franchi ils se montrassent disposs prendre confiance dans les promesses impriales et renoncer tout d'un coup toutes les brillantes esprances qu'ils avaient fondes sur Wallenstein. Et quelle prilleuse tentative encore de porter la main sur la personne sacre d'un homme considr jusqu'alors comme inviolable, devenu, par un long exercice du pouvoir suprme, par une obissance tourne en habitude, l'objet du plus profond respect, et arm de toute la force que peuvent prter la majest extrieure et la grandeur personnelle; d'un homme dont le seul regard faisait trembler servilement et dont un signe dcidait de la vie et de la mort! Arrter, comme un criminel ordinaire, un tel homme, au milieu de ses gardes, dans une ville qui lui semblait entirement dvoue, et changer tout coup en un objet de piti ou de moquerie l'objet d'une vnration si profonde et si invtre, tait une commission qui pouvait faire hsiter mme les plus courageux. La crainte et le respect de Wallenstein s'taient gravs si profondment dans le coeur de ses soldats, que mme le crime monstrueux de haute trahison ne pouvait draciner tout fait ces sentiments. Gallas comprit l'impossibilit de remplir sa commission sous les yeux de Friedland, et son voeu le plus ardent tait de s'aboucher avec Altringer, avant de risquer un seul pas pour l'excution. Le long retard de ce dernier commenant veiller le soupon chez le duc, Gallas offrit de se rendre en personne Frauenberg, et, comme parent d'Altringer, de le dterminer venir. Wallenstein reut avec une si grande satisfaction cette preuve de son zle, qu'il lui donna son propre quipage pour faire la route. Joyeux du succs de sa ruse, Gallas quitta Pilsen sans dlai et chargea Piccolomini d'observer la conduite de Wallenstein; mais il ne tarda pas lui-mme faire usage de la patente impriale partout o la chose tait praticable, et les troupes se dclarrent beaucoup plus favorablement qu'il n'et pu l'esprer. Au lieu de ramener Pilsen son ami, il l'envoya au contraire Vienne, pour dfendre l'empereur contre une attaque dont il tait menac, et il se porta lui-mme vers la haute Autriche, o le voisinage du duc Bernard de Weimar excitait les plus vives alarmes. En Bohme, les villes de Budweiss et de Tabor furent de nouveau occupes pour l'empereur, et l'on fit toutes les dispositions pour rsister promptement et vigoureusement aux entreprises du tratre. Comme Gallas ne paraissait pas non plus songer revenir, Piccolomini hasarda de mettre encore l'preuve la crdulit de Wallenstein. Il lui demanda la permission d'aller qurir Gallas, et Wallenstein se laissa tromper pour la seconde fois. Cet inconcevable aveuglement n'est explicable pour nous que comme une consquence de son orgueil: jamais il ne revenait sur le jugement qu'il avait port de quelqu'un, et il ne voulait pas s'avouer lui-mme qu'il lui ft possible de se tromper. Il fit encore conduire dans sa propre voiture le comte Piccolomini, jusqu' la ville de Lintz, o ce gnral suivit aussitt l'exemple de Gallas, et fit mme un pas de plus. Il avait promis Wallenstein de revenir: il revint, mais la tte d'une arme, pour surprendre le duc dans Pilsen. Une autre arme, sous le gnral de Suys, courut Prague pour recevoir, au nom de l'empereur, la soumission de cette capitale et la dfendre contre une attaque des rebelles. En mme temps, Gallas s'annonce tous les corps d'arme rpandus en Autriche comme l'unique chef de qui l'on ait dsormais recevoir les ordres. Dans tous les camps impriaux, des placards sont sems, qui dclarent proscrits le duc et quatre de ses affids et dlient les armes de leurs devoirs envers le tratre. L'exemple donn Lintz trouve partout des imitateurs; on maudit la mmoire du rebelle; toutes les armes se dtachent de lui. Enfin, Piccolomini lui-mme ne reparaissant pas, le voile tombe des yeux de Wallenstein, et il s'veille avec horreur de son rve. Cependant, ce moment encore, il croit la vracit des toiles et la fidlit de l'arme. Aussitt qu'il apprend la dfection de Piccolomini, il fait publier la dfense d'obir dsormais aucun ordre qui ne parte directement de lui-mme ou de Terzky et d'Illo. Il se prpare en toute hte marcher sur Prague, o il est rsolu de jeter enfin le masque et de se dclarer ouvertement contre l'empereur. Toutes les troupes devaient se rassembler devant Prague et de l, aussi promptes que la foudre, se prcipiter sur l'Autriche. Le duc Bernard, qu'on avait attir dans la conspiration, devait soutenir avec les Sudois les oprations de Wallenstein et faire une diversion sur le Danube. Dj Terzky avait pris les devants et courait sur Prague, et le manque de chevaux empcha seul le duc de suivre avec le reste des rgiments demeurs fidles. Mais, au moment o il attend avec la plus ardente impatience des nouvelles de Prague, il apprend la perte de cette ville, il apprend la dfection de ses gnraux, la dsertion de ses troupes, la dcouverte de tout son complot, l'approche rapide de Piccolomini, qui a jur sa perte. Tous ses plans croulent la fois avec une effrayante clrit; toutes ses esprances sont trompes. Il reste seul, abandonn de tous ceux qui il a fait du bien, trahi de tous ceux sur lesquels il se reposait. Mais ce sont de pareilles situations qui prouvent les grands caractres. Du dans tout ce qu'il attendait, il ne renonce aucun de ses projets; il ne croit rien perdu, puisqu'il se reste encore lui-mme. Le moment tait venu o il avait besoin de l'assistance des Sudois et des Saxons, si souvent demande, et o disparaissaient tous les doutes sur la sincrit de ses intentions. Et maintenant qu'Oxenstiern et Arnheim reconnaissaient la ralit de son projet et sa dtresse, ils n'hsitrent pas plus longtemps profiter de l'occasion favorable et lui promettre leur appui. Du ct des Saxons, le duc Franois-Albert de Saxe-Lauenbourg devait lui amener quatre mille hommes; du ct des Sudois, le duc Bernard et le comte palatin Christian de Birkenfeld, six mille hommes de troupes aguerries. Wallenstein abandonna Pilsen avec le rgiment de Terzky et le peu de soldats qui lui taient rests fidles ou qui feignaient de l'tre, et il courut gra, aux frontires du royaume, pour tre plus prs du haut Palatinat et rendre ainsi plus facile sa jonction avec le duc Bernard. Il ne connaissait pas encore la sentence qui le dclarait ennemi public et tratre; ce n'tait qu' gra que ce coup de foudre devait le frapper. Il comptait encore sur une arme que le gnral Schafgotsch lui tenait prte en Silsie, et se flattait toujours de l'esprance qu'un grand nombre de ceux mmes qui s'taient spars de lui depuis longtemps lui reviendraient la premire lueur de sa fortune renaissante. Mme dans sa fuite vers gra, tant cette dcourageante exprience avait peu dompt son tmraire courage, il s'occupait encore du gigantesque projet de dtrner l'empereur. Dans ces conjonctures, il arriva qu'un homme de sa suite lui demanda la permission de lui donner un conseil: Chez l'empereur, lui dit-il, Votre Altesse occupe un rang certain, elle est un grand et trs-estim seigneur; chez l'ennemi, vous n'tes encore qu'un roi incertain. Or, il n'est pas sage de risquer le certain pour l'incertain. L'ennemi se servira de Votre Altesse, parce que l'occasion est favorable; mais votre personne lui sera toujours suspecte, et toujours il craindra que vous n'agissiez peut-tre une fois, envers lui aussi, comme vous agissez aujourd'hui envers l'empereur. Revenez donc sur vos pas, pendant qu'il en est temps encore. Le duc l'interrompit: Et quel moyen me reste-t-il?--Vous avez dans votre caisse, lui rpondit le conseiller, quarante mille _hommes d'armes_ (des ducats ayant pour effigie des hommes cuirasss); prenez-les avec vous, et allez droit la cour impriale. L, dclarez que toutes vos dmarches jusqu'ici n'ont eu pour objet que d'prouver la fidlit des serviteurs impriaux et de distinguer les bons des suspects. Et, comme la plupart se sont montrs disposs la dfection, vous tes venu mettre en garde Sa Majest Impriale contre ces hommes dangereux. Ainsi, vous ferez des tratres de chacun de ceux qui veulent faire aujourd'hui de vous un coquin. A la cour impriale, vous serez assurment le bienvenu avec vos quarante mille hommes d'armes, et vous redeviendrez l'ancien Friedland.--La proposition est bonne, rpondit Wallenstein aprs quelque rflexion, mais le diable s'y fie! Tandis que le duc poussait vivement de la ville d'gra les ngociations avec l'ennemi, qu'il consultait les astres et se livrait de nouvelles esprances, on aiguisait presque sous ses yeux le fer qui mit fin sa vie. La sentence impriale, qui le dclarait proscrit, n'avait pas manqu son effet, et la Nmsis vengeresse voulut que l'ingrat tombt sous les coups de l'ingratitude. Au nombre de ses officiers, Wallenstein avait honor d'une faveur particulire un Irlandais nomm Leslie, et il avait fait toute la fortune de cet homme. Ce fut celui-l mme qui se sentit destin et appel excuter sur lui la sentence de mort et mriter le sanglant salaire. Ce Leslie ne fut pas plutt arriv gra la suite de Wallenstein, qu'il rvla au colonel Buttler, commandant de cette ville, et au lieutenant-colonel Gordon, l'un et l'autre cossais protestants, tous les criminels projets de Friedland, que cet imprudent lui avait confis chemin faisant. Leslie trouva en eux deux hommes capables d'une rsolution. On avait le choix entre la trahison et le devoir, entre le souverain lgitime et un rebelle fugitif, abandonn de tous. Quoique celui-ci ft le bienfaiteur commun, le choix ne pouvait demeurer un instant douteux. On s'engage fermement et solennellement la fidlit envers l'empereur, et cette fidlit exige contre l'ennemi public les mesures les plus promptes. L'occasion est favorable, et son mauvais gnie l'a livr, de lui-mme, dans les mains de la vengeance. Cependant, pour ne point usurper les fonctions de la justice, on dcide de lui amener sa victime vivante, et l'on se spare avec la rsolution hasardeuse d'arrter le gnral. Un profond secret enveloppe ce noir complot, et Wallenstein, sans aucun pressentiment de sa perte, dont il est si proche, se flatte, au contraire, de trouver dans la garnison d'gra ses plus vaillants et ses plus fidles dfenseurs. Dans ce temps mme, on lui apporte la patente impriale qui renferme son arrt, et qui a t publie contre lui dans tous les camps. Il reconnat alors toute la grandeur du danger qui l'environne, l'impossibilit absolue de revenir sur ses pas, son affreux isolement, la ncessit de se remettre la discrtion de l'ennemi. Toute l'indignation de son me ulcre s'panche devant Leslie, et la violence de la passion lui arrache son dernier secret. Il rvle cet officier sa rsolution de livrer au comte palatin de Birkenfeld gra et Elnbogen, comme les clefs du royaume, et l'instruit en mme temps de la prochaine arrive du duc Bernard gra, dont il a t averti cette nuit mme par un courrier. Cette dcouverte, que Leslie communique au plus tt aux conjurs, change leur premire rsolution. Le pressant danger ne permet plus aucun mnagement. gra peut chaque instant tomber dans les mains de l'ennemi, et une soudaine rvolution mettre leur captif en libert. Pour prvenir ce malheur, ils dcident de le tuer, lui et ses affids, la nuit suivante. Afin que la chose pt se faire avec le moins de bruit possible, on convint de l'excuter dans un repas, que donna le colonel Buttler au chteau d'gra. Les autres convis y parurent; mais Wallenstein, beaucoup trop agit pour figurer dans une socit joyeuse, se fit excuser. Il fallut donc, en ce qui le concernait, changer de plan; mais on rsolut d'agir envers les autres comme on en tait convenu. Les trois gnraux Illo, Terzky et Guillaume Kinsky, et avec eux le capitaine de cavalerie Neumann, officier plein de capacit, que Terzky avait coutume d'employer dans toute affaire pineuse qui demandait de la tte, se prsentrent avec une parfaite scurit. Avant leur arrive, on avait introduit dans le chteau les soldats les plus srs de la garnison, qui avait t mise dans le complot. On avait occup toutes les issues qui menaient hors du chteau, et cach dans une chambre ct de la salle manger dix dragons de Buttler, qui devaient paratre un signal convenu et massacrer les tratres. Sans aucun pressentiment du danger suspendu sur leurs ttes, les convives se livrrent avec confiance aux plaisirs du festin et portrent pleines coupes la sant de Wallenstein, non plus du serviteur imprial, mais du prince souverain. Le vin leur ouvrit le coeur, et Illo dclara, avec beaucoup d'orgueil, que, dans trois jours, une arme serait l, telle que Wallenstein n'en avait jamais command. Oui! interrompt Neumann, ajoutant qu'alors il espre laver ses mains dans le sang des Autrichiens. Pendant ces discours, on apporte le dessert, et, ce moment, Leslie donne le signal convenu de lever le pont, et il prend sur lui les clefs du chteau. Tout coup, la salle se remplit de gens arms, qui se placent derrire les siges des convives dsigns, avec le cri inattendu de: Vive Ferdinand! Consterns et saisis d'un pressentiment funeste, tous les quatre, d'un bond, se lvent de table en mme temps. Kinsky et Terzky sont gorgs sur-le-champ, avant d'avoir pu se mettre en dfense; Neumann trouve moyen de s'enfuir dans la cour pendant la confusion, mais il y est reconnu par les gardes et massacr l'instant mme. Illo lui seul eut assez de prsence d'esprit pour se dfendre. Il se plaa auprs d'une fentre, d'o il reprocha, avec les plus amres injures, Gordon sa trahison, le provoquant se battre avec lui en homme d'honneur et en chevalier. Ce ne fut qu'aprs la plus courageuse rsistance, aprs avoir tendu morts deux de ses ennemis, qu'il succomba, accabl par le nombre et perc de dix coups. Aussitt que cet acte fut accompli, Leslie se hta d'aller dans la ville pour prvenir une meute. Quand les sentinelles du chteau le virent courant hors d'haleine, elles le prirent pour un des rebelles et tirrent sur lui, mais sans l'atteindre. Cependant, ces coups de feu mirent en mouvement toutes les gardes de la ville, et la prompte prsence de Leslie fut ncessaire pour les tranquilliser. Il leur dcouvrit alors en dtail tout le plan de la conspiration de Friedland et les mesures dj prises pour s'y opposer, le sort des quatre rebelles, ainsi que celui qui attendait le chef lui-mme. Comme il les trouva disposs seconder son dessein, il leur fit de nouveau prter serment d'tre fidles l'empereur et de vivre et de mourir pour la bonne cause. Alors cent dragons de Buttler furent introduits du chteau dans la ville et reurent l'ordre de parcourir les rues cheval, pour tenir en bride les partisans de Wallenstein et prvenir tout tumulte. En mme temps, toutes les portes d'gra et tous les abords du chteau de Friedland, qui touchait la place du march, furent occups par des soldats nombreux et srs, afin que le duc ne pt ni s'chapper ni recevoir de secours du dehors. Mais, avant de passer l'excution, les conjurs tinrent encore au chteau une longue confrence, pour dcider si rellement ils tueraient Wallenstein ou s'ils ne se borneraient pas plutt le faire prisonnier. Couverts de sang, et debout, en quelque sorte, sur les cadavres de ses complices gorgs, ces hommes farouches reculaient d'horreur devant l'attentat qui devait mettre fin une vie si grande, si mmorable. Ils le voyaient encore, le chef tout-puissant, au milieu de la bataille, dans ses jours heureux, environn de son arme victorieuse, dans tout l'clat de sa grandeur souveraine; et la crainte invtre saisit encore une fois leurs coeurs branls. Mais bientt l'image du pressant danger touffe cette motion fugitive. On se souvient des menaces que Neumann et Illo ont profres table; on voit dj les Saxons et les Sudois dans le voisinage d'gra, avec une formidable arme, et plus de salut que dans la prompte mort du tratre. On s'arrte donc la premire rsolution, et le meurtrier qu'on tient dj tout prt, le capitaine Deveroux, un Irlandais, reoit l'ordre sanglant. Tandis que ces trois hommes dcidaient de son sort au chteau d'gra, Wallenstein, en conversation avec Sni, tait occup lire sa destine dans les astres. Le danger n'est pas encore pass, disait l'astrologue avec un esprit prophtique.--Il est pass, disait le duc, qui voulait faire prvaloir sa volont jusque dans le ciel. Mais que tu sois prochainement jet dans un cachot, continua-t-il non moins prophte son tour, voil, pauvre Sni, ce qui est crit dans les toiles. L'astrologue avait pris cong, et Wallenstein tait au lit, quand le capitaine Deveroux parut devant sa demeure avec six hallebardiers, et la garde, pour qui ce n'tait point une chose extraordinaire de le voir chez le gnral entrer et sortir toute heure, le laissa passer sans difficult. Un page qui le rencontre sur l'escalier et veut faire du bruit est perc d'un coup de pique. Dans l'antichambre, les meurtriers trouvent un valet qui sort de la chambre coucher de son matre et qui vient d'en retirer la clef. Le doigt sur sa bouche, ce serviteur effray leur fait signe de ne point faire de bruit, parce que le duc vient de s'endormir. Mon ami, lui crie Deveroux, le moment est venu de faire du bruit. En disant ces mots, il s'lance contre la porte, qui est aussi verrouille en dedans, et l'enfonce d'un coup de pied. Wallenstein avait t rveill en sursaut de son premier sommeil par le bruit d'un coup de mousquet et s'tait lanc vers la fentre pour appeler la garde. A ce moment, il entendit, des fentres de la maison, les gmissements et les lamentations des comtesses Terzky et Kinsky, qui venaient d'apprendre la mort violente de leurs maris. Avant qu'il et le temps de rflchir ce sujet d'effroi, Deveroux tait dans la chambre avec ses sicaires. Wallenstein tait encore en chemise, comme il avait saut du lit. Il se tenait prs de la fentre, appuy une table. Tu es donc le sclrat, lui crie Deveroux, qui veut faire passer l'ennemi les soldats de l'empereur et arracher la couronne du front de Sa Majest? Il faut que tu meures l'instant mme! Deveroux s'arrte quelques minutes, comme s'il attendait une rponse; mais la surprise et l'orgueil qui brave la menace ferment la bouche de Wallenstein. Les bras tendus, il reoit par devant, dans la poitrine, le coup mortel de la hallebarde, et, sans faire entendre un soupir, il tombe, baign dans son sang. Le lendemain accourt un exprs du duc de Lauenbourg, qui annonce la prochaine arrive de ce prince. On s'assure de la personne de ce messager, et l'on expdie au duc un autre laquais, la livre de Friedland, pour l'attirer gra. La ruse russit, et Franois-Albert se livre lui-mme aux mains des ennemis. Il s'en fallut peu que le duc Bernard de Weimar, qui s'tait dj mis en route pour gra, n'prouvt le mme sort. Heureusement, il apprit assez tt la fin tragique de Wallenstein pour se drober au danger par une prompte retraite. Ferdinand donna quelques larmes au sort de son gnral, et fit dire Vienne trois mille messes pour ceux qu'on avait tus gra; mais en mme temps il n'oublia pas de rcompenser les meurtriers par des chanes d'or, des clefs de chambellans, des dignits et des terres nobles. C'est ainsi que Wallenstein termina, l'ge de cinquante ans, sa vie extraordinaire et remplie d'vnements. L'ambition l'avait lev, l'ambition le perdit. Avec tous ses dfauts, il fut grand cependant, digne d'admiration, incomparable s'il et gard la mesure. Les vertus du souverain et du hros, la prudence, la justice, la fermet et le courage, s'lvent dans son caractre des proportions colossales; mais il manquait des vertus plus douces de l'homme, qui dcorent le hros et gagnent les coeurs au matre. La peur tait le talisman par lequel il agissait. Excessif dans les punitions comme dans les rcompenses, il savait entretenir dans une ardeur continuelle le zle de ses subordonns; aucun gnral du moyen ge ou des temps modernes ne pourrait se vanter d'avoir t obi comme lui. Il apprciait plus que la valeur la soumission ses ordres, parce que par la premire c'est seulement le soldat qui agit, et par la seconde le gnral. Il exerait la docilit de ses troupes par des ordres capricieux, et rcompensait avec prodigalit l'empressement lui obir, mme dans les moindres choses, parce qu'il estimait plus l'obissance elle-mme que l'objet de l'obissance. Un jour, il fit dfendre, sous peine de mort, dans toute l'arme, de porter d'autres charpes que de couleur rouge. Un capitaine de cavalerie eut peine appris cet ordre qu'il arracha la sienne, broche d'or, et la foula aux pieds. Wallenstein, qui l'on rapporta la chose, le fit sur-le-champ colonel. Son regard tait sans cesse dirig sur l'ensemble, et, malgr toutes les apparences de l'arbitraire et de la fantaisie, un principe, qu'il ne perdait jamais de vue, tait la convenance des moyens et de la fin. Les brigandages des soldats en pays ami avaient provoqu de rigoureuses ordonnances contre les maraudeurs, et il y avait menace de la corde pour quiconque tait surpris voler. Il arriva un jour que Wallenstein lui-mme rencontra dans la campagne un soldat, qu'il fit arrter, sans enqute, comme un transgresseur de la loi, et qu'il condamna au gibet, avec le mot ordinaire, le mot foudroyant, auquel il n'y avait pas de rplique: Qu'on pende la bte! Le soldat proteste et prouve son innocence; mais la sentence irrvocable est prononce. Eh bien! qu'on le pende innocent, rpond le barbare; le coupable n'en tremblera que plus srement. Dj l'on fait les prparatifs pour excuter cet ordre, quand le soldat, qui se voit perdu sans ressource, prend la rsolution dsespre de ne pas mourir sans vengeance. Il s'lance avec fureur sur son juge, mais il est accabl par le nombre et dsarm avant de pouvoir excuter son dessein. Laissez-le aller maintenant, dit le duc; voil qui effrayera bien assez. Sa libralit tait soutenue par des revenus immenses, qu'on estimait trois millions par anne, sans compter les sommes normes qu'il savait extorquer sous le nom de contributions. Son esprit indpendant et sa lumineuse intelligence l'levaient au-dessus des prjugs religieux de son sicle, et les jsuites ne lui pardonnrent jamais d'avoir pntr leur systme et de n'avoir vu dans le pape qu'un vque de Rome. Mais, ds le temps du prophte Samuel, jamais homme qui s'est spar de l'glise ne fit une heureuse fin, et Wallenstein augmenta, lui aussi, le nombre de ses victimes. Par des intrigues de moines, il perdit Ratisbonne le bton du commandement, et dans gra la vie; par des ruses monacales, il perdit peut-tre ce qui est plus encore, son nom honorable et sa bonne renomme auprs de la postrit. Car enfin on doit avouer, pour rendre hommage la vrit, que ce ne sont pas des plumes entirement fidles qui nous ont transmis l'histoire de cet homme extraordinaire; que la trahison de Wallenstein et ses projets sur la couronne de Bohme ne s'appuient sur aucun fait rigoureusement dmontr, mais seulement sur des prsomptions vraisemblables. On n'a pas encore trouv le document qui nous dcouvrirait, avec une certitude historique, les ressorts secrets de sa conduite, et, parmi ses actes publics, universellement attests, il n'en est aucun qui ne pt dcouler finalement d'une source innocente. Plusieurs de ses dmarches les plus blmes ne prouvent que son penchant srieux pour la paix; la plupart des autres s'expliquent et s'excusent par sa juste dfiance envers l'empereur et par le dsir pardonnable de maintenir son importance. A la vrit, sa conduite envers l'lecteur de Bavire atteste une basse passion de vengeance et un caractre implacable; mais aucune de ses actions ne nous autorise le tenir pour convaincu de trahison. Si la ncessit et le dsespoir le poussrent enfin mriter rellement la sentence qui l'avait frapp innocent, cela ne peut suffire pour justifier la sentence mme. Ainsi, Wallenstein ne tomba point parce qu'il tait rebelle, mais il fut rebelle parce qu'il tombait. Ce fut un malheur pour lui, pendant sa vie, de s'tre fait un ennemi d'un parti victorieux, ce fut un malheur pour lui, aprs sa mort, que cet ennemi lui survct et que ce ft lui qui crivit son histoire. LIVRE CINQUIME La mort de Wallenstein rendait ncessaire un nouveau gnralissime, et l'empereur cda enfin au conseil que lui donnaient les Espagnols d'lever cette dignit son fils Ferdinand, roi de Hongrie. Sous lui commande le comte de Gallas, qui exerce les fonctions de gnral, tandis que le prince ne fait proprement que dcorer ce poste de son nom et de l'autorit de son rang. Bientt des forces considrables se rassemblent sous les drapeaux de Ferdinand. Le duc de Lorraine lui amne en personne des troupes auxiliaires, et le cardinal infant arrive d'Italie avec dix mille hommes pour renforcer son arme. Afin de chasser l'ennemi du Danube, le nouveau gnral entreprend le sige de Ratisbonne, ce qu'on n'avait pas pu obtenir de son prdcesseur. Vainement le duc Bernard de Weimar pntre au coeur de la Bavire pour attirer les Impriaux loin de cette ville: Ferdinand pousse le sige avec une vigueur inbranlable, et, aprs la plus opinitre rsistance, la ville lui ouvre ses portes. Donawert prouve bientt aprs le mme sort; puis Noerdlingen, en Souabe, est assig son tour. La perte de tant de villes impriales devait tre d'autant plus sensible au parti sudois que l'amiti de ces villes avait t jusqu'alors trs-dcisive pour le bonheur de ses armes; l'indiffrence leur sort aurait paru vraiment inexcusable. C'et t pour les Sudois une ineffaable honte d'abandonner leurs allis dans le pril et de les livrer la vengeance d'un vainqueur implacable. Dtermine par ces motifs, l'arme sudoise marche sur Noerdlingen, sous la conduite de Horn et de Bernard de Weimar, rsolue de dlivrer cette ville, dt-il en coter une bataille. L'entreprise tait difficile, car les forces de l'ennemi taient de beaucoup suprieures celles des Sudois, et, dans ces circonstances, la prudence conseillait d'autant plus de n'en pas venir aux mains que l'arme ennemie devait bientt se diviser, et que la destination des troupes italiennes les appelait dans les Pays-Bas. On pouvait, en attendant, choisir une position telle que Noerdlingen ft couvert et que les vivres fussent coups l'ennemi. Gustave Horn fit valoir toutes ces raisons dans le conseil de guerre; mais ses reprsentations ne purent trouver accs dans des esprits qui, enivrs par une longue suite de succs, ne croyaient entendre, dans les conseils de la prudence, que la voix de la crainte. Vaincu, quand on alla aux voix, par l'ascendant du duc Bernard, Gustave Horn dut se rsoudre, malgr lui, une bataille, dont ses noirs pressentiments lui prsageaient l'issue malheureuse. Tout le sort du combat semblait tenir l'occupation d'une hauteur qui dominait le camp des Impriaux. La tentative faite pour s'en emparer pendant la nuit avait chou, parce que le pnible transport de l'artillerie travers des ravins et des bois ralentit la marche des troupes. Lorsqu'on parut devant la hauteur, vers minuit, l'ennemi l'avait dj occupe et fortifie par de solides retranchements. On attendit donc le point du jour pour l'emporter d'assaut. La bravoure imptueuse des Sudois s'ouvrit un passage travers tous les obstacles: les demi-lunes sont enleves heureusement par chacune des brigades commandes cet effet; mais, comme elles pntrent en mme temps, des deux cts opposs, dans les retranchements, elles se heurtent l'une l'autre et se mettent rciproquement en dsordre. Dans ce moment malheureux, un baril de poudre vient sauter et jette la plus grande confusion parmi les troupes sudoises. La cavalerie impriale pntre dans les rangs rompus, et la droute devient gnrale. Aucune exhortation de leur gnral ne peut dcider les fuyards renouveler l'attaque. En consquence, afin de rester matre de ce poste important, il se rsout faire avancer des troupes fraches; mais, dans l'intervalle, quelques rgiments espagnols l'ont occup, et toute tentative pour l'enlever est rendue vaine par l'hroque bravoure de ces troupes. Un rgiment envoy par Bernard attaque sept fois, et sept fois il est repouss. On sent bientt combien est grand le dsavantage de ne s'tre pas empar de cette position. De la hauteur, le feu de l'artillerie ennemie fait d'affreux ravages dans l'aile des Sudois poste prs de la colline, en sorte que Gustave Horn, qui la commande, doit se rsoudre la retraite. Au lieu de pouvoir couvrir cette manoeuvre de son collgue et arrter la poursuite de l'ennemi, le duc Bernard est repouss lui-mme, par des forces suprieures, dans la plaine, o sa cavalerie en droute porte le dsordre parmi les troupes de Horn et rend la dfaite et la fuite gnrales. Presque toute l'infanterie est prise ou tue; plus de douze mille hommes restent sur le champ de bataille; quatre-vingts canons, environ quatre mille chariots, et trois cents tendards ou drapeaux, tombent dans les mains des Impriaux. Gustave Horn lui-mme est fait prisonnier avec trois autres gnraux. Le duc Bernard sauve avec peine quelques faibles dbris de l'arme, qui ne parviennent se rassembler sous ses drapeaux que dans la ville de Francfort. La dfaite de Noerdlingen cota au chancelier sudois sa deuxime nuit d'insomnie en Allemagne. La perte qu'entranait cette dfaite tait incalculable. Les Sudois avaient perdu d'un seul coup leur supriorit sur le champ de bataille, et avec elle la confiance de tous les allis, qu'on n'avait due jusqu'alors qu'au seul bonheur des armes. Une dangereuse division menaait de dtruire toute l'alliance protestante. La crainte et l'effroi s'emparrent de tout le parti, et celui des catholiques se releva avec un triomphant orgueil de sa profonde dcadence. La Souabe et les cercles les plus voisins ressentirent les premires suites de la dfaite de Noerdlingen, et le Wurtemberg surtout fut inond par les troupes victorieuses. Tous les membres de l'alliance de Heilbronn redoutaient la vengeance de l'empereur. Ce qui pouvait fuir se sauvait Strasbourg, et les villes impriales, sans secours, attendaient leur sort avec angoisse. Un peu plus de modration envers les vaincus aurait ramen tous ces faibles tats sous la domination de l'empereur; mais la duret que l'on montra ceux mmes qui se soumirent volontairement porta les autres au dsespoir et les excita la plus vive rsistance. Dans ces circonstances critiques, tous cherchaient secours et conseil auprs d'Oxenstiern; Oxenstiern avait recours aux tats allemands. On manquait de troupes, on manquait d'argent pour en lever de nouvelles et payer aux anciennes la solde arrire, qu'elles rclamaient imptueusement. Oxenstiern se tourne vers l'lecteur de Saxe, qui abandonne la cause sudoise, pour traiter de la paix avec l'empereur Pirna. Il sollicite l'assistance des tats de la basse Saxe: ceux-ci, fatigus depuis longtemps des demandes d'argent et des prtentions de la Sude, ne songent plus maintenant qu' eux-mmes; et le duc Georges de Lunebourg, au lieu de porter de prompts secours la haute Allemagne assige Minden afin de le garder pour lui. Laiss sans appui par ses allis allemands, le chancelier implore le secours des puissances trangres: il demande de l'argent et des soldats l'Angleterre, la Hollande, Venise, et, pouss par l'extrme ncessit, il finit par se rsoudre, dmarche pnible qu'il a longtemps vite, se jeter dans les bras de la France. Enfin tait arriv le moment que Richelieu attendait depuis longtemps avec une vive impatience. L'impossibilit absolue de se sauver par une autre voie pouvait seule dterminer les tats protestants d'Allemagne soutenir les prtentions de la France sur l'Alsace. Cette ncessit suprme existait maintenant: on ne pouvait se passer de la France, et elle se fit chrement payer la part active qu'elle prit, partir de ce moment, la guerre d'Allemagne. Elle parut alors sur la scne politique avec beaucoup de gloire et d'clat. Oxenstiern, qui il en cotait peu de livrer les droits et les territoires allemands, avait dj cd Richelieu la forteresse de Philippsbourg et les autres places demandes. A leur tour, les protestants de la haute Allemagne envoient en leur nom une ambassade particulire, pour mettre sous la protection franaise l'Alsace, la forteresse de Brisach (dont il fallait d'abord s'emparer), et toutes les places du haut Rhin, qui taient les clefs de l'Allemagne. Ce que signifiait la protection franaise, on l'avait vu pour les vchs de Metz, de Toul et de Verdun, que la France protgeait depuis des sicles contre leurs possesseurs lgitimes. Le territoire de Trves avait dj des garnisons franaises; la Lorraine tait comme conquise, puisqu'elle pouvait chaque moment tre envahie par une arme, et qu'elle tait hors d'tat de rsister par ses propres forces sa puissante voisine. La France avait maintenant l'esprance la plus fonde d'ajouter encore l'Alsace ses vastes possessions, et, comme elle se partagea bientt aprs avec la Hollande les Pays-Bas espagnols, elle pouvait se promettre de faire du Rhin sa limite naturelle contre l'Empire germanique. C'est ainsi que les droits de l'Allemagne furent honteusement vendus, par des tats allemands, l'ambitieuse et perfide puissance qui, sous le masque d'une amiti dsintresse, ne visait qu' son agrandissement, et, en prenant d'un front audacieux le titre honorable de protectrice, ne songeait qu' tendre son filet et travailler pour elle-mme dans la confusion gnrale. En retour de ces importantes cessions, la France s'engagea faire une diversion en faveur des armes sudoises, en attaquant l'Espagne, et, s'il fallait en venir une rupture ouverte avec l'empereur lui-mme, entretenir sur la rive droite du Rhin une arme de douze mille hommes, qui agirait de concert avec les Sudois et les Allemands contre l'Autriche. Les Espagnols fournirent eux-mmes l'occasion souhaite de leur dclarer la guerre. Ils fondirent, des Pays-Bas, sur la ville de Trves, massacrrent la garnison franaise qui s'y trouvait, et, contre le droit des gens, se saisirent de la personne de l'lecteur, qui s'tait mis sous la protection de la France, et l'emmenrent prisonnier en Flandre. Le cardinal infant, comme gouverneur des Pays-Bas espagnols, ayant refus au roi de France la satisfaction demande et la mise en libert du prince prisonnier, Richelieu lui dclara formellement la guerre Bruxelles, par un hraut d'armes, selon l'antique usage; et elle fut rellement ouverte, par trois diffrentes armes, dans le Milanais, dans la Valteline et en Flandre. Le ministre franais parut tre moins srieusement rsolu la guerre avec l'empereur, o il y avait moins d'avantages recueillir et de plus grandes difficults vaincre; cependant une quatrime arme, sous les ordres du cardinal de la Valette, fut envoye au del du Rhin, en Allemagne, et, runie au duc Bernard, elle entra, sans dclaration de guerre pralable, en campagne contre l'empereur. Un coup beaucoup plus sensible encore pour les Sudois que la dfaite mme de Noerdlingen fut la rconciliation de l'lecteur de Saxe avec l'empereur. Aprs des tentatives rptes de part et d'autre pour l'empcher et la favoriser, elle fut conclue enfin Pirna, en 1634, et, au mois de mai de l'anne suivante, confirme Prague par un trait de paix formel. L'lecteur de Saxe n'avait jamais pu prendre son parti des prtentions des Sudois en Allemagne, et son antipathie pour cette puissance trangre, qui dictait des lois dans l'Empire, s'tait accrue chaque nouvelle demande qu'Oxenstiern adressait aux tats allemands. Ces mauvaises dispositions l'gard de la Sude secondrent de la manire la plus nergique les efforts faits par la cour d'Espagne pour tablir la paix entre la Saxe et l'empereur. Lass par les calamits d'une guerre si longue et si dsastreuse, dont les provinces saxonnes taient, plus que toutes les autres, le dplorable thtre, mu des souffrances affreuses et gnrales que les amis, aussi bien que les ennemis, accumulaient sur ses sujets, et gagn par les offres sduisantes de la maison d'Autriche, l'lecteur abandonna enfin la cause commune, et, montrant peu de souci pour le sort de ses co-tats et pour la libert allemande, il ne songea qu' servir ses intrts particuliers, ft-ce aux dpens de l'ensemble. Et, en effet, la misre tait arrive en Allemagne un si prodigieux excs, que des millions de voix imploraient la paix, et que la plus dsavantageuse et encore t considre comme un bienfait du Ciel. On ne voyait que des dserts l o des milliers d'hommes heureux, diligents, s'agitaient autrefois, l o la nature avait rpandu ses dons les plus magnifiques, o avaient rgn le bien-tre et l'abondance. Les champs, abandonns par les mains actives du laboureur, restaient incultes et striles, et, si et l de nouvelles semailles commenaient lever, et promettaient une riante moisson, une seule marche de troupes dtruisait le travail d'une anne entire, la dernire esprance du peuple affam. Les chteaux brls, les campagnes ravages, les villages rduits en cendres, offraient au loin le spectacle d'une affreuse dvastation, tandis que leurs habitants, condamns la misre, allaient grossir le nombre des bandes incendiaires et rendre avec barbarie leurs concitoyens pargns ce qu'ils avaient eux-mmes souffert. Nulle ressource contre l'oppression que de se joindre aux oppresseurs. Les villes gmissaient sous le flau de garnisons effrnes et rapaces, qui dvoraient les biens des bourgeois, et faisaient valoir avec les plus cruels caprices les liberts de la guerre, la licence de leur tat et les privilges de la ncessit. Si le court passage d'une arme suffisait dj pour changer en dserts des contres entires, si d'autres taient ruines par des quartiers d'hiver ou puises par des contributions, elles ne souffraient nanmoins que des calamits passagres, et le travail d'une anne pouvait faire oublier les douleurs de quelques mois; mais aucun relche n'tait accord ceux qui avaient une garnison dans leurs murs ou dans leur voisinage, et leur sort malheureux ne pouvait mme tre adouci par le changement de la fortune, car le vainqueur prenait la place et suivait l'exemple du vaincu, et les amis ne montraient pas plus de mnagements que les ennemis. L'abandon des campagnes, la destruction des cultures et le nombre croissant des armes qui se prcipitaient sur les provinces puises, eurent la chert et la famine pour suites invitables, et, dans les dernires annes, les mauvaises rcoltes mirent le comble la misre. L'entassement des hommes dans les camps et les cantonnements, la disette d'une part et l'intemprance de l'autre, produisirent des maladies pestilentielles, qui dpeuplrent les provinces plus que le fer et le feu. Tous les liens de l'ordre se rompirent dans ce long bouleversement; le respect pour les droits de l'humanit, la crainte des lois, la puret des moeurs se perdirent; la bonne foi et la foi disparurent, la force rgnant seule avec son sceptre de fer. Tous les vices croissaient et florissaient l'ombre de l'anarchie et de l'impunit, et les hommes devenaient sauvages comme le pays. Point de condition sociale que respectt la licence: pour le besoin et le brigandage, nulle proprit n'tait sacre. Le soldat (pour exprimer d'un seul mot la misre de ce temps), le soldat rgnait, et il n'tait pas rare que ce despote, le plus brutal de tous, fit sentir sa tyrannie mme ses chefs. Le commandant d'une arme tait, dans le pays o il se montrait, un personnage plus important que le souverain lgitime, qui tait souvent rduit se cacher devant lui dans ses chteaux. Toute l'Allemagne fourmillait de ces petits tyrans, et les provinces taient galement maltraites par l'ennemi et par leurs dfenseurs. Toutes ces blessures se faisaient sentir encore plus douloureusement, lorsqu'on songeait que c'taient des puissances trangres qui sacrifiaient l'Allemagne leur avide ambition, et qui prolongeaient dessein les calamits de la guerre afin d'accomplir leurs vues intresses. Pour que la Sude pt s'enrichir et faire des conqutes, il fallait que l'Allemagne saignt sous le flau de la guerre; pour que Richelieu restt ncessaire en France, il fallait que la torche de la discorde ne s'teignt pas dans l'Empire. Mais ce n'taient pas seulement des voix intresses qui se dclaraient contre la paix, et ni la Sude, aussi bien que certains princes allemands, dsirait, par des motifs peu louables, la continuation de la guerre, une saine politique la rclamait galement. Pouvait-on, aprs la dfaite de Noerdlingen, attendre de l'empereur une paix quitable? Et, si on ne le pouvait pas, fallait-il avoir souffert durant dix-sept annes toutes les calamits de la guerre, puis toutes ses forces, pour n'avoir enfin rien gagn, pour avoir mme perdu? Pourquoi tant de sang vers, si tout restait dans le premier tat? si l'on ne voyait dans ses droits et ses prtentions aucun changement favorable? si tout ce qu'on avait acquis si pniblement, il y fallait renoncer par un trait de paix? Ne valait-il pas mieux porter encore deux ou trois annes le fardeau qu'on portait depuis si longtemps, pour recueillir enfin quelques ddommagements de vingt ans de souffrances? Et l'on ne pouvait pas douter qu'une paix avantageuse ne ft obtenue, pourvu que les Sudois et les protestants d'Allemagne se tinssent fermement unis en campagne comme dans le cabinet, travaillant pour leur intrt commun avec une mutuelle sympathie et un zle concert. Leur division seule rendait l'ennemi puissant, reculait l'esprance d'une paix durable et heureuse pour tous. Or cette division, le plus grand de tous les maux, affligea la cause protestante, par le fait de l'lecteur de Saxe se rconciliant avec l'Autriche dans une transaction spare. Il avait dj ouvert les ngociations avec l'empereur avant la bataille de Noerdlingen; mais la malheureuse issue de cette journe hta la conclusion de l'accommodement. La confiance en l'appui des Sudois s'tait vanouie, et l'on doutait qu'ils se relevassent jamais de ce terrible coup. La division de leurs chefs, l'insubordination de l'arme et l'affaiblissement du royaume de Sude ne permettaient plus d'attendre d'eux de grands exploits. On crut devoir d'autant plus se hter de mettre profit la gnrosit de l'empereur, qui ne retira point ses offres, mme aprs la victoire de Noerdlingen. Oxenstiern, qui assembla les tats Francfort, _demandait_: l'empereur, au contraire, _donnait_; il n'tait donc pas besoin de rflchir longtemps pour savoir lequel des deux on devait couter. Cependant, l'lecteur voulut viter l'apparence d'avoir sacrifi la cause commune et de n'avoir song qu' ses propres intrts. Tous les tats de l'Empire, et mme la Sude, reurent l'invitation de concourir cette paix et de s'y associer, quoique la Saxe lectorale et l'empereur fussent seuls la conclure, s'rigeant, de leur propre autorit, en lgislateurs de l'Allemagne. Les griefs des tats protestants furent discuts dans cette ngociation, leurs rapports et leurs droits dcids devant ce tribunal arbitraire, et le sort mme des religions fut fix sans la participation des parties intresses. Ce devait tre une paix gnrale, une loi de l'Empire, promulgue comme telle, et mise excution par une arme impriale, comme un dcret formel de la dite. Celui qui se rvolterait contre elle serait par cela mme ennemi de l'Empire: c'tait exiger que, contre tous les droits constitutionnels, on reconnt une loi laquelle on n'avait pas coopr. Ainsi la paix de Prague tait dj par sa forme l'oeuvre de l'arbitraire; elle ne l'tait pas moins par le fond. L'dit de restitution avait plus que toute autre chose occasionn la rupture entre la Saxe lectorale et l'empereur: il fallait donc avant tout y avoir gard dans la rconciliation. Sans l'abolir expressment et formellement, on arrta, dans la paix de Prague, que toutes les fondations immdiates et, entre les mdiates, celles qui avaient t confisques et occupes par les protestants aprs le trait de Passau, resteraient encore quarante annes, mais sans voix la dite, dans le mme tat o l'dit de restitution les avait trouves. Avant l'expiration de ces quarante annes, une commission compose de membres des deux religions, en nombre gal, devait prononcer l'amiable et lgalement sur ce point. Si, mme alors, on ne pouvait en venir un jugement dfinitif, chaque parti rentrerait en possession de tous les droits qu'il avait exercs avant que part l'dit de restitution. Cet expdient, bien loin d'touffer le germe de la discorde, ne faisait donc qu'en suspendre pour un temps les pernicieux effets, et l'tincelle d'une nouvelle guerre tait dj recle dans cet article de la paix de Prague. L'archevch de Magdebourg demeure au prince Auguste de Saxe, et Halberstadt l'archiduc Lopold-Guillaume. Quatre bailliages sont dmembrs du territoire de Magdebourg et donns l'lecteur de Saxe; l'administrateur de Magdebourg, Christian-Guillaume de Brandebourg, est apanag d'une autre manire; les ducs de Mecklembourg, s'ils adhrent cette paix, sont rintgrs dans leurs tats, dont ils sont heureusement en possession depuis longtemps dj, grce la gnrosit de Gustave-Adolphe; Donawert recouvre sa libert impriale. L'importante rclamation des hritiers palatins, si intressant qu'il ft pour la partie protestante de l'Empire de ne pas perdre cette voix lectorale, est entirement passe sous silence, parce qu'un prince luthrien ne doit aucune justice un prince rform. Tout ce que les tats protestants, la Ligue et l'empereur ont conquis les uns sur les autres durant la guerre, est restitu; tout ce que les puissances trangres, la Sude et la France, se sont appropri, leur est repris par un effort commun. Les armes de toutes les parties contractantes sont runies en une seule, qui, entretenue et solde par l'Empire, est charge de faire excuter cette paix les armes la main. La paix de Prague devant avoir force de loi gnrale pour tout l'Empire, les points qui ne concernaient en rien l'Empire furent annexs dans une convention particulire. Dans cette convention, la Lusace fut adjuge l'lecteur de Saxe comme un fief de Bohme, et en outre l'on y traita spcialement de la libert religieuse de ce pays et de la Silsie. Tous les tats vangliques furent invits recevoir la paix de Prague, et, sous cette condition, compris dans l'amnistie. On n'excluait que les princes de Wurtemberg et de Bade, dont on occupait les tats, qu'on n'tait pas dispos leur rendre absolument sans conditions; les propres sujets de l'Autriche qui avaient pris les armes contre leur souverain; enfin les tats qui, sous la direction d'Oxenstiern, formaient le conseil des cercles de la haute Allemagne: cette exclusion avait moins pour objet de continuer contre eux la guerre que de leur vendre plus cher la paix devenue ncessaire. On retenait leurs domaines pour gages jusqu'au moment o tout serait restitu et tout rtabli dans son premier tat. Une justice gale envers tous et peut-tre ramen la confiance mutuelle entre le chef et les membres, entre protestants et catholiques, entre luthriens et rforms, et les Sudois, abandonns de tous leurs allis, auraient t rduits sortir honteusement de l'Empire. Mais ce traitement ingal affermit dans leur dfiance et leur opposition les tats plus durement traits, et il aida les Sudois nourrir le feu de la guerre et conserver un parti en Allemagne. La paix de Prague trouva, comme il fallait s'y attendre, un accueil trs-divers en Allemagne. En s'efforant de rapprocher les deux partis, on s'tait attir les reproches de l'un et de l'autre. Les protestants se plaignaient des restrictions que ce trait leur imposait. Les catholiques trouvaient cette secte damnable beaucoup trop favorablement traite aux dpens de la vritable glise: les entendre, on avait dispos de ses droits inalinables en accordant aux vangliques la jouissance pendant quarante annes des biens ecclsiastiques. Selon leurs adversaires, on avait commis une trahison envers l'glise protestante en n'obtenant pas pour ses membres dans les tats autrichiens la libert de croyance. Mais personne ne fut plus amrement blm que l'lecteur de Saxe, que l'on cherchait reprsenter dans des crits publics comme un perfide transfuge, un tratre la religion et la libert allemande, et comme un complice de l'empereur. Lui, cependant, se consolait, et triomphait de voir une grande partie des tats vangliques contraints d'accepter la paix qu'il avait faite. L'lecteur de Brandebourg, le duc Guillaume de Weimar, les princes d'Anhalt, les ducs de Mecklembourg, les ducs de Brunswick-Lunebourg, les villes ansatiques et la plupart des villes impriales y accdrent. Le landgrave Guillaume de Hesse parut quelque temps irrsolu, ou peut-tre feignit seulement de l'tre afin de gagner du temps et de prendre ses mesures selon l'vnement. Il avait conquis, l'pe la main, de beaux domaines en Westphalie, d'o il tirait ses meilleures forces pour soutenir la guerre, et il les devait tous rendre aux termes de la paix. Le duc Bernard de Weimar, dont les tats n'existaient encore que sur le papier, n'tait point intress au trait comme puissance belligrante; mais, par cela mme, il l'tait d'autant plus comme gnral portant les armes, et il ne pouvait tous gards que rejeter avec horreur la paix de Prague. Toute sa richesse tait sa bravoure, et tous ses domaines reposaient sur son pe. La guerre faisait seule sa grandeur et son importance; la guerre seule pouvait amener maturit les projets de son ambition. Mais, entre tous ceux qui levrent la voix contre la paix de Prague, les Sudois se prononcrent avec le plus de violence, et personne n'en avait plus sujet. Appels en Allemagne par les Allemands eux-mmes, sauveurs de l'glise protestante et de la libert des membres de l'Empire, qu'ils avaient rachete au prix de tant de sang, au prix de la vie sacre de leur roi, ils se voyaient tout coup honteusement abandonns, tout coup dus dans tous leurs plans, chasss sans salaire, sans reconnaissance, du pays pour lequel ils avaient rpandu leur sang, et livrs la rise de l'ennemi par les mmes princes qui leur devaient tout. De quelque ddommagement pour eux, d'un remboursement de leurs dpenses, d'un quivalent pour les conqutes qu'ils devraient abandonner, la paix de Prague n'en disait pas le moindre mot! On les congdiait plus pauvres qu'ils n'taient venus, et, s'ils regimbaient, ils devaient tre expulss de l'Allemagne par les mains de ceux mmes qui les avaient appels! A la fin, l'lecteur de Saxe laissa, il est vrai, chapper quelques mots d'une satisfaction qui consisterait en argent et se monterait la faible somme de deux millions et demi de florins. Mais les Sudois avaient mis du leur beaucoup plus; un si honteux ddommagement en argent devait blesser leur intrt et soulever leur orgueil. Les lecteurs de Bavire et de Saxe, rpondit Oxenstiern, se sont fait payer par le don d'importantes provinces l'appui qu'ils ont prt l'empereur et qu'ils lui devaient comme vassaux; et nous, Sudois, nous qui avons sacrifi notre roi pour l'Allemagne, on veut nous renvoyer chez nous avec la misrable somme de deux millions et demi de florins! Ils taient d'autant plus ulcrs de voir leur esprance due, qu'ils avaient compt avec plus de certitude se payer par l'acquisition du duch de Pomranie, dont le possesseur actuel tait vieux et sans hritiers. Mais l'expectative de ce duch tait assure, dans la paix de Prague, l'lecteur de Brandebourg, et toutes les puissances voisines se rvoltaient contre l'tablissement des Sudois sur cette frontire, de l'Empire. Jamais, dans tout le cours de cette guerre, les Sudois ne s'taient trouvs dans une plus fcheuse situation qu'en cette anne 1635, immdiatement aprs la publication de la paix de Prague. Beaucoup de leurs allis, surtout parmi les villes impriales, quittrent leur parti pour tre admis jouir du bienfait de la paix; d'autres y furent contraints par les armes victorieuses de l'empereur. Augsbourg, vaincu par la famine, se rendit sous de dures conditions; Wrtzbourg et Cobourg tombrent au pouvoir des Autrichiens. L'alliance d'Heilbronn fut formellement dissoute. Presque toute la haute Allemagne, le sige principal de la puissance sudoise, reconnut la domination de l'empereur. La Saxe, s'appuyant sur la paix de Prague, demandait l'vacuation de la Thuringe, de Halberstadt, de Magdebourg. Philippsbourg, la place d'armes des Franais, avait t surpris par les Autrichiens avec tous les approvisionnements qu'on y avait dposs, et cette grande perte avait ralenti l'activit de la France. Pour mettre le comble la dtresse des Sudois, il fallut que l'armistice avec la Pologne toucht justement sa fin. Soutenir la guerre la fois contre la Pologne et l'Empire surpassait de beaucoup les forces de la Sude, et il fallait choisir celui de ces deux ennemis dont on se dlivrerait. La fiert et l'ambition dcidrent pour la continuation de la guerre d'Allemagne, quelques durs sacrifices qu'il en dt coter envers la Pologne; dans tous les cas, il en cotait une arme, si l'on voulait se faire respecter des Polonais et ne pas perdre absolument sa libert dans les ngociations entames avec eux pour une trve ou une paix. A tous ces malheurs qui fondaient en mme temps sur la Sude, Oxenstiern opposa la fermet et les inpuisables ressources de son gnie, et, avec son esprit pntrant, il sut tourner son avantage les obstacles mme qu'il rencontrait. La dfection de tant d'tats allemands le privait, la vrit, d'une grande partie de ses prcdents allis, mais elle le dispensait aussi de tout mnagement envers eux, et plus le nombre de ses ennemis augmentait, plus aussi ses armes avaient de pays sur lesquels elles pouvaient s'tendre, plus il s'ouvrait lui de magasins. La criante ingratitude des membres de l'Empire et l'orgueilleux mpris que lui avait tmoign l'empereur, qui n'avait pas mme daign traiter avec lui directement de la paix, allumrent dans son sein le courage du dsespoir et la noble audace de pousser les choses la dernire extrmit. Une guerre, si malheureuse qu'elle ft, ne pouvait empirer les affaires des Sudois, et, s'il fallait vacuer l'Empire d'Allemagne, il tait du moins plus digne et plus glorieux de le faire l'pe la main, de cder la force et non la peur. Dans la pressante extrmit o se trouvaient les Sudois par la dsertion de leurs allis, ils jetrent d'abord leurs regards sur la France, qui vint au-devant d'eux avec les propositions les plus encourageantes. Les intrts des deux couronnes taient lis de la manire la plus troite, et la France agissait contre elle-mme si elle laissait entirement tomber en Allemagne la puissance des Sudois. Leur situation dsespre tait au contraire un motif pour elle de s'unir avec eux plus fermement et de prendre une part plus active la guerre en Allemagne. Ds la conclusion du trait d'alliance avec les Sudois, Beerwald, en 1632, la France avait attaqu l'empereur par les armes de Gustave-Adolphe, mais sans rupture ouverte et formelle, et seulement par les subsides qu'elle fournissait aux ennemis de Ferdinand, et par l'activit qu'elle dployait pour en augmenter le nombre. Mais, alarme par le bonheur soudain, inattendu et extraordinaire des armes sudoises, elle parut quelque temps perdre de vue son premier objet, pour rtablir l'quilibre des forces, qui avait souffert de la supriorit des Sudois. Elle tcha de protger contre le conqurant les princes catholiques de l'Empire par des traits de neutralit, et, ces tentatives ayant chou, elle tait dj sur le point de s'armer elle-mme contre lui. Mais la mort de Gustave-Adolphe et la dtresse des Sudois n'eurent pas plutt dissip cette crainte, que la France revint avec un nouveau zle son premier projet et octroya, dans une large mesure, leur infortune, l'appui qu'elle avait retir leur prosprit. Dlivre de la rsistance que l'ambition et la vigilance de Gustave-Adolphe opposaient ses desseins d'agrandissement, elle saisit le moment favorable que lui offre le revers de Noerdlingen, pour s'emparer de la direction de la guerre et prescrire des lois ceux qui ont besoin de son puissant secours. Les conjonctures secondent ses plus hardis projets, et ce qui n'tait auparavant qu'une belle chimre peut dsormais tre suivi comme un plan rflchi, justifi par les circonstances. Elle consacre donc alors toute son attention la guerre d'Allemagne, et aussitt que, par son trait avec les Allemands, elle voit garantis ses desseins particuliers, elle parat sur la scne politique comme puissance active et dominante. Tandis que les tats en guerre s'puisaient dans une longue lutte, elle avait mnag ses forces, et, pendant dix annes, elle n'avait fait la guerre qu'avec son argent. Maintenant que les circonstances l'appellent l'activit, elle prend les armes et se porte avec nergie des entreprises qui jettent l'Europe entire dans l'tonnement. Elle envoie en mme temps deux flottes croiser sur les mers et met six diffrentes armes en campagne, tandis qu'avec ses trsors elle soudoie une couronne et plusieurs princes allemands. Anims par l'esprance de son puissant secours, Allemands et Sudois s'arrachent leur profond abattement et se flattent de conqurir, l'pe la main, une paix plus glorieuse que celle de Prague. Abandonns par leurs co-tats, qui se rconcilient avec l'empereur, ils s'attachent d'autant plus troitement la France, qui redouble ses secours mesure que le besoin augmente, prend la guerre d'Allemagne une part de plus en plus grande, quoique toujours secrte, jusqu'au moment o elle jette enfin le masque et attaque directement l'empereur en son propre nom. Pour donner aux Sudois pleine libert d'agir contre l'Autriche, la France commena par les dlivrer de la guerre de Pologne. Par les soins du comte d'Avaux, son ambassadeur, elle amena les deux partis convenir, Stummsdorf, en Prusse, que l'armistice serait prolong jusqu' vingt-six ans; mais ce ne fut pas sans une grande perte pour les Sudois, qui sacrifirent d'un trait de plume presque toute la Prusse polonaise, conqute chrement achete de Gustave-Adolphe. Le trait de Beerwald fut renouvel, pour une plus grande dure, d'abord Compigne, puis Wismar et Hambourg, avec quelques changements rendus ncessaires par les circonstances. On avait dj rompu avec l'Espagne au mois de mai 1635, et, en attaquant vivement cette puissance, on avait enlev l'empereur le secours, de tous le plus important, qu'il pouvait tirer des Pays-Bas; maintenant, en appuyant le landgrave Guillaume de Hesse-Cassel et le duc Bernard de Weimar, on assurait aux armes sudoises une plus grande libert sur l'Elbe et sur le Danube, et, par une forte diversion sur le Rhin, on contraignait l'empereur de diviser ses forces. La guerre s'alluma donc avec plus de violence, et, par la paix de Prague, l'empereur avait, il est vrai, diminu le nombre de ses ennemis en Allemagne, mais il avait en mme temps augment l'ardeur et l'activit de ses ennemis extrieurs. Il s'tait acquis en Allemagne une influence illimite, et il s'tait rendu matre de tout le corps de l'Empire et de ses forces, l'exception d'un petit nombre d'tats, en sorte qu'il pouvait dsormais agir de nouveau comme empereur et seigneur souverain. Le premier effet de ce changement fut l'lvation de son fils Ferdinand III la dignit de roi des Romains, qui lui fut confre, malgr l'opposition de Trves et des hritiers palatins, par une majorit dcisive. Mais il avait pouss les Sudois une rsistance dsespre; il avait arm contre lui toutes les forces de la France et l'avait amene intervenir dans les affaires intrieures de l'Allemagne. Dsormais les deux couronnes, avec leurs allis allemands, forment une puissance part, fermement unie; l'empereur, avec les tats allemands de son parti, forme l'autre. Dsormais les Sudois ne montrent plus aucun mnagement, parce qu'ils ne combattent plus pour l'Allemagne, mais pour leur propre existence. Ils agissent avec plus de promptitude, de libert, de hardiesse, parce qu'ils sont dispenss de consulter leurs allis allemands et de rendre compte de leurs projets. Les batailles deviennent plus opinitres et plus sanglantes, mais moins dcisives. On voit de plus grands exploits de vaillance et d'art militaire; mais ce sont des actions isoles qui, n'tant pas conduites par un plan d'ensemble, ni mises profit par un esprit qui dirige tout, ont de faibles rsultats pour tout le parti et changent peu de chose au cours de la guerre. La Saxe s'tait engage, dans la paix de Prague, chasser les Sudois de l'Allemagne: aussi les drapeaux saxons se runissent-ils, ds ce moment, aux drapeaux de l'empereur, et deux allis se sont changs en deux ennemis irrconciliables. L'archevch de Magdebourg, que la paix de Prague adjugeait au prince de Saxe, tait encore dans les mains des Sudois, et toutes les tentatives faites pour les amener, par une voie amicale, s'en dessaisir, taient demeures sans rsultat. Les hostilits commencent donc, et l'lecteur de Saxe les ouvre en rappelant, par des lettres dites avocatoires, tous les sujets saxons de l'arme de Banner, campe au bord de l'Elbe. Les officiers, qui se plaignaient depuis longtemps de ne pas recevoir leur solde, prtent l'oreille cette sommation, et successivement ils vacuent tous les quartiers. Comme les Saxons tirent en mme temps un mouvement contre le Mecklembourg, pour s'emparer de Doemitz et couper l'ennemi les communications avec la Pomranie et la mer Baltique, Banner y marcha promptement et fit essuyer une entire dfaite au gnral saxon Baudissin, qui commandait sept mille hommes, dont un millier environ resta sur la place et un pareil nombre fut fait prisonnier. Renforc par les troupes et l'artillerie qui avaient occup jusqu'alors la Prusse polonaise, mais dont on ne pouvait se passer dans ce pays, par suite du trait de Stummsdorf, ce brave et imptueux guerrier envahit, l'anne suivante (1636), l'lectorat de Saxe, o il assouvit de la manire la plus sanglante sa vieille haine contre les Saxons. Irrits par les longues insultes qu'ils avaient eu souffrir, lui et ses Sudois, de l'orgueil des Saxons pendant leurs campagnes communes, et maintenant exasprs au plus haut point par la dfection de l'lecteur, ils firent prouver ses malheureux sujets leur ressentiment et leur vengeance. Contre les Autrichiens et les Bavarois, le soldat sudois avait combattu plutt par devoir; contre les Saxons, il combattait avec une haine et une rage personnelles, parce qu'il les dtestait comme des transfuges et des tratres, parce qu'entre amis diviss la haine est d'ordinaire plus furieuse et plus implacable. Cependant, l'nergique diversion que le duc de Weimar et le landgrave de Hesse faisaient sur le Rhin et en Westphalie empcha l'empereur de prter aux Saxons un appui suffisant, et tout l'lectorat eut subir des hordes dvastatrices de Banner les plus horribles traitements. Enfin l'lecteur attira lui le gnral imprial de Hatzfeld et parut devant Magdebourg, que Banner, accourant la hte, essaya vainement de dbloquer. Alors l'arme combine des Impriaux et des Saxons se rpandit dans la marche de Brandebourg et enleva aux Sudois beaucoup de places. Elle tait sur le point de les pousser jusqu' la Baltique; mais, contre toute attente, Banner, que l'on croyait dj perdu, attaqua l'arme allie, le 24 septembre 1636, prs de Wittstock, et il s'engagea une grande bataille. L'attaque fut terrible, et toutes les forces de l'ennemi tombrent sur l'aile droite des Sudois, que Banner commandait en personne. On combattit longtemps des deux parts avec la mme opinitret et le mme acharnement, et parmi les Sudois il n'y avait pas un escadron qui n'et attaqu dix fois et n'et t dix fois repouss. Lorsqu'enfin Banner fut oblig de cder la supriorit du nombre, son aile gauche continua de combattre jusqu' l'entre de la nuit, et le corps de rserve des Sudois, qui n'avait pas encore donn, tait prt renouveler la bataille le lendemain matin. Mais l'lecteur de Saxe ne voulut pas attendre cette seconde attaque. Son arme tait puise par le combat de la veille, et les valets s'taient enfuis avec tous les chevaux, en sorte que l'artillerie ne pouvait servir. Il prit donc la fuite cette mme nuit, avec le comte de Hatzfeld, et abandonna le champ de bataille aux Sudois. Prs de cinq mille hommes taient rests sur la place du ct des allis, sans compter ceux qui furent tus dans la poursuite par les Sudois ou qui tombrent dans les mains des paysans exasprs. Cent cinquante tendards et drapeaux, vingt-trois canons, tous les bagages avec la vaisselle d'argent de l'lecteur, furent le prix du combat, et l'on fit en outre prs de deux mille prisonniers. Cette brillante victoire, remporte sur un ennemi bien suprieur en nombre et post avantageusement, remit tout d'un coup les Sudois en honneur: leurs ennemis tremblrent; leurs amis commencrent reprendre courage. Banner profita de la fortune qui s'tait dclare pour lui d'une manire si dcisive: il se hta de passer l'Elbe et poussa les Impriaux, travers la Thuringe et la Hesse, jusqu'en Westphalie; puis il revint sur ses pas et prit ses quartiers d'hiver sur le territoire saxon. Mais, sans l'active diversion que firent en sa faveur sur le Rhin le duc Bernard et les Franais, il lui et t difficile de remporter ces brillantes victoires. Aprs la bataille de Noerdlingen, le duc Bernard avait rassembl en Wettravie les dbris de l'arme battue; mais, abandonn par la ligue de Heilbronn, que la paix de Prague acheva de dissoudre bientt aprs, et trop peu soutenu par les Sudois, il se voyait hors d'tat d'entretenir l'arme et de faire de grandes choses avec elle. La dfaite de Noerdlingen avait ananti son duch de Franconie, et l'impuissance des Sudois lui tait toute esprance de faire sa fortune avec l'appui de cette couronne. Fatigu d'ailleurs de la contrainte que lui imposait la conduite imprieuse du chancelier sudois, il tourna les yeux vers la France, qui pouvait lui fournir de l'argent, la seule chose dont il et besoin, et qui s'y montrait dispose. Richelieu ne dsirait rien tant que de diminuer l'influence des Sudois sur la guerre d'Allemagne, et d'en faire passer, sous un autre nom, la direction dans ses mains. Pour atteindre ce but, il ne pouvait choisir un meilleur moyen que d'enlever aux Sudois leur plus brave gnral, de l'attacher troitement aux intrts de la France, et de s'assurer de son bras pour l'excution de ses desseins. D'un prince tel que Bernard de Weimar, qui ne pouvait se soutenir sans le secours d'une puissance trangre, la France n'avait rien redouter, puisque le succs mme le plus heureux n'et pas suffi pour le soustraire la dpendance de cette couronne. Le duc de Weimar se rendit lui-mme en France, et conclut, au mois d'octobre 1635, Saint-Germain-en-Laye, non plus comme gnral sudois, mais en son propre nom, un trait avec cette puissance, par lequel on lui accordait pour lui-mme une pension annuelle d'un million et demi de livres, et quatre millions pour l'entretien d'une arme qu'il commanderait sous les ordres du roi. Pour enflammer d'autant plus son zle et acclrer par lui la conqute de l'Alsace, on ne fit pas difficult de lui offrir, dans un article secret, cette province pour rcompense: gnrosit dont on tait fort loign et que le duc lui-mme sut apprcier sa juste valeur. Mais il se fiait sa fortune et son bras, et il opposait la feinte la feinte. S'il tait un jour assez puissant pour arracher l'Alsace l'ennemi, il ne dsesprait pas de pouvoir aussi la dfendre au besoin contre un ami. Il se cra donc alors, avec l'argent de la France, une arme particulire, qu'il commandait, il est vrai, sous la souverainet franaise, mais, en ralit, avec un pouvoir absolu, sans rompre toutefois entirement ses liaisons avec les Sudois. Il commena ses oprations aux bords du Rhin, o une autre arme franaise, sous le cardinal La Valette, avait dj ouvert, en 1635, les hostilits contre l'empereur. La principale arme autrichienne, celle qui avait remport la grande victoire de Noerdlingen, s'tait tourne, sous la conduite de Gallas, aprs avoir soumis la Souabe et la Franconie, contre l'arme de La Valette; elle l'avait heureusement repousse jusqu' Metz, avait affranchi le cours du Rhin et pris les villes de Mayence et de Frankenthal, occupes par les Sudois. Mais le principal dessein de Gallas, celui de prendre ses quartiers d'hiver en France, choua par la vigoureuse rsistance des Franais, et il se vit forc de ramener ses troupes dans l'Alsace et dans la Souabe, dj puises. L'anne suivante, cependant, l'ouverture de la campagne, il passa le Rhin prs de Brisach et se prpara porter la guerre dans l'intrieur de la France. Il envahit en effet le comt de Bourgogne, pendant que les Espagnols, sortant des Pays-Bas, faisaient d'heureux progrs en Picardie, et que Jean de Werth, redoutable gnral de la Ligue et fameux partisan, faisait des courses jusqu'au fond de la Champagne et effrayait mme Paris de son approche menaante. Mais la vaillance des Impriaux choua devant une seule et insignifiante forteresse de Franche-Comt, et, pour la seconde fois, ils furent forcs d'abandonner leurs projets. Sa dpendance d'un chef franais, qui faisait plus d'honneur la soutane du prtre qu'au bton de commandement du gnral, avait jusqu'alors impos des chanes trop troites au gnie actif du duc de Weimar, et, quoiqu'il et fait, de concert avec La Valette, la conqute de Saverne, en Alsace, il n'avait pu nanmoins se maintenir sur le Rhin en 1636 et 1637. Le mauvais succs des armes franaises dans les Pays-Bas avait paralys l'activit des oprations en Alsace et en Brisgau: mais, en 1638, la guerre prit dans ces contres une tournure d'autant plus brillante. Dlivr de ses premires entraves, et dsormais compltement matre de ses troupes, le duc Bernard s'arracha, ds le commencement de fvrier, au repos des quartiers d'hiver, qu'il avait pris dans l'vch de Ble, et, contre toute attente, il parut sur le Rhin, o l'on ne songeait rien moins qu' une attaque dans cette saison rigoureuse. Les villes forestires de Laufenbourg, Waldshut et Seckingen sont enleves par surprise, et Rheinfelden est assig. Le duc de Savelli, gnral de l'empereur, qui commandait dans le pays, accourt marches forces, pour secourir cette place importante; il la dlivre en effet et repousse le duc de Weimar, non sans prouver une grande perte. Mais, la surprise gnrale, le prince reparat le troisime jour, 21 fvrier 1638, la vue des Impriaux, qui, dans une pleine scurit aprs leur victoire, se reposaient prs de Rheinfelden, et il les dfait dans une grande bataille, o les quatre gnraux de l'empereur, Savelli, Jean de Werth, Enkeford et Sperreuter, sont faits prisonniers avec deux mille hommes. Deux d'entre eux, Jean de Werth et Enkeford, furent plus tard amens en France, par l'ordre de Richelieu, pour flatter, par la vue de prisonniers si clbres, la vanit franaise, et tromper la misre publique par l'talage des victoires qu'on avait remportes. Les tendards et les drapeaux conquis furent aussi, dans le mme dessein, ports en procession solennelle l'glise de Notre-Dame, balancs trois fois devant l'autel, et remis la garde du sanctuaire. La prise de Rheinfelden, de Roeteln et de Fribourg fut la suite la plus prochaine de la victoire que Bernard avait remporte. Son arme s'accrut considrablement, et, quand il vit la fortune se dclarer pour lui, ses plans s'tendirent. La forteresse de Brisach, sur le haut Rhin, commandait ce fleuve et tait considre comme la clef de l'Alsace. Aucune place dans ces contres n'tait plus importante pour l'empereur, aucune n'avait t l'objet d'autant de soins. Garder Brisach avait t la principale destination de l'arme italienne sous les ordres de Fria; la force de ses ouvrages et l'avantage de sa situation dfiaient toutes les attaques de vive force, et les gnraux de l'Empire qui commandaient dans le pays avaient l'ordre de tout hasarder pour la conservation de cette place. Mais le duc de Weimar se confia dans son bonheur et rsolut de l'attaquer. Imprenable par la force, elle ne pouvait tre rduite que par famine, et la ngligence de son commandant, qui, ne s'attendant aucune attaque, avait converti en argent ses grandes provisions de grains, hta ce dnoment. Comme, dans ces circonstances, la place ne pouvait soutenir un long sige, il fallait se hter de la dbloquer ou de lui fournir des vivres. Le gnral imprial de Goetz s'avana donc au plus vite la tte de douze mille hommes et suivi de trois mille chariots de vivres. Mais, assailli prs de Witteweyer par le duc Bernard, il perdit toute son arme, l'exception de trois mille hommes, et tout le convoi qu'il amenait. Un malheur pareil arriva sur l'Ochsenfeld, prs de Thann, au duc de Lorraine, qui s'avanait avec cinq ou six mille hommes pour dlivrer la forteresse. Enfin, une troisime tentative du gnral de Goetz pour sauver Brisach ayant chou, cette place, aprs quatre mois de sige, presse par la plus horrible famine, se rendit, le 7 dcembre 1638, son vainqueur aussi humain qu'inbranlable. La prise de Brisach ouvrit l'ambition du duc de Weimar un champ sans bornes, et le roman de ses esprances commence ds lors s'approcher de la ralit. Bien loign de renoncer, en faveur de la France, au fruit de sa bravoure, il se rserve Brisach lui-mme, et annonce dj cette rsolution en exigeant des vaincus le serment de fidlit en son propre nom, sans faire mention d'une autre puissance. Enivr par ses brillants succs et emport par les plus orgueilleuses esprances, il croit dsormais se suffire lui-mme et pouvoir conserver, mme contre la volont de la France, les conqutes qu'il a faites. En ces temps o tout s'achetait avec de la bravoure, o la force personnelle avait encore sa valeur, o les armes et les chefs de guerre taient estims plus haut prix que les provinces, il tait permis un hros tel que Bernard d'attendre quelque chose de lui-mme, et de ne reculer devant aucune entreprise la tte d'une excellente arme qui se sentait invincible sous sa conduite. Pour s'attacher un ami, au milieu de la foule d'adversaires qu'il allait maintenant rencontrer, il jeta les yeux sur la landgrave Amlie de Hesse, veuve du landgrave Guillaume, mort depuis peu, femme de beaucoup d'esprit et de courage, qui avait donner avec sa main une arme aguerrie, de belles conqutes et une principaut considrable. Les conqutes des Hessois jointes celles de Bernard sur le Rhin, pour ne former qu'un seul tat, et les deux armes runies en une seule, pouvaient constituer une puissance importante et peut-tre mme un troisime parti en Allemagne, qui tiendrait dans ses mains le dnoment de la guerre. Mais la mort mit une prompte fin ce projet si fcond en promesses. Courage, Pre Joseph, Brisach est nous! cria Richelieu l'oreille du capucin, qui se disposait au dernier voyage: tant cette heureuse nouvelle avait enivr le cardinal. Dj il dvorait par la pense l'Alsace, le Brisgau et toute l'Autriche antrieure, sans se souvenir de la promesse qu'il avait faite au duc de Weimar. La srieuse rsolution du prince de garder Brisach pour lui, rsolution qu'il avait fait connatre d'une manire fort peu quivoque, jeta Richelieu dans un grand embarras, et tout fut tent pour retenir le victorieux Bernard dans les intrts de la France. On l'invita la cour, pour qu'il ft tmoin de la magnificence avec laquelle on y clbrait le souvenir de ses triomphes: le duc reconnut et vita les piges de la sduction. On lui fit l'honneur de lui offrir pour femme une nice du cardinal: le fier prince de l'Empire la refusa, pour ne pas dshonorer le sang saxon par une msalliance. Alors on commena le considrer comme un dangereux ennemi et le traiter comme tel. On lui retira les subsides; on corrompit le gouverneur de Brisach et ses principaux officiers, pour se mettre, du moins aprs la mort du duc, en possession de ses conqutes et de ses troupes. Ces manoeuvres ne furent point un secret pour lui, et les mesures qu'il prit dans les places conquises tmoignrent de sa dfiance l'gard de la France. Mais ces diffrends avec la cour de Saint-Germain eurent la plus fcheuse influence sur ses entreprises ultrieures. Les dispositions qu'il fut forc de prendre pour protger ses conqutes contre une attaque du ct de la France le contraignirent de diviser ses forces, et le dfaut de subsides retarda son entre en campagne. Son intention avait t de passer le Rhin, de dgager les Sudois, et d'agir sur les bords du Danube contre l'empereur et la Bavire. Dj il avait dcouvert son plan d'oprations Banner, qui tait sur le point de transporter la guerre dans les provinces autrichiennes, et il avait promis de le remplacer.... quand, au mois de juillet 1639, la mort le surprit Neubourg, sur le Rhin, dans la trente-sixime anne de son ge, au milieu de sa course hroque. Il mourut d'une maladie pestilentielle, qui avait emport dans le camp prs de quatre cents hommes en deux jours. Les taches noires qui parurent sur son cadavre, les propres dclarations du mourant, et les avantages que la France recueillait de sa mort soudaine, veillrent le soupon que le poison franais avait mis fin ses jours; mais ce soupon est suffisamment rfut par la nature mme de la maladie. Les allis perdirent en lui le plus grand gnral qu'ils eussent possd depuis Gustave-Adolphe; la France perdit un concurrent redoutable pour la souverainet de l'Alsace; l'empereur, son plus dangereux ennemi. Devenu, l'cole de Gustave-Adolphe, hros et capitaine, il imita ce grand modle, et il ne lui manqua qu'une plus longue vie pour l'atteindre, sinon pour le surpasser. A la bravoure du soldat, il runissait le froid et tranquille coup d'oeil du gnral; l'inbranlable courage de l'ge viril, la prompte rsolution de la jeunesse; l'ardeur imptueuse du guerrier, la dignit du prince, la modration du sage et la probit de l'homme d'honneur. Ne se laissant abattre par aucun revers, il se relevait soudain plein de force aprs le plus rude coup; nul obstacle ne pouvait arrter son audace, nul chec ne domptait son invincible courage. Son esprit poursuivait un but lev, peut-tre inaccessible; mais la sagesse a pour les hommes de sa trempe d'autres lois que celles que nous appliquons d'ordinaire pour juger la multitude. Capable de faire de plus grandes choses que les autres, il pouvait aussi former des desseins plus hardis. Bernard de Weimar se prsente dans l'histoire moderne comme un beau modle de ces temps nergiques o la grandeur personnelle pouvait encore quelque chose, o la vaillance conqurait des tats, o l'hrosme levait jusqu'au trne un chevalier allemand. La meilleure portion de l'hritage du duc tait son arme, qu'il lgua, avec l'Alsace, son frre Guillaume. Mais cette arme, la Sude et la France croyaient avoir sur elle des droits fonds: la Sude, parce qu'on l'avait leve au nom de cette couronne, qui avait reu ses serments; la France, parce qu'elle l'avait entretenue de son argent. Le prince-lecteur du Palatinat s'effora aussi de s'en emparer, pour l'employer reconqurir ses tats, et il chercha, d'abord par ses agents, et enfin en personne, la mettre dans ses intrts. Il se fit mme du ct de l'empereur une tentative pour la gagner; et cela ne doit pas nous surprendre une poque o ce n'tait pas la justice de la cause, mais seulement le salaire des services rendus, qui tait pris en considration, et o la bravoure, comme toute autre marchandise, tait vendre au plus offrant. Mais la France, plus puissante et plus rsolue, enchrit sur tous ses concurrents. Elle acheta le gnral d'Erlach, commandant de Brisach, et les autres chefs, qui lui livrrent Brisach et toute l'arme. Le jeune comte palatin Charles-Louis, qui avait dj fait, dans les annes prcdentes, une campagne malheureuse contre l'empereur, vit cette fois encore chouer son projet. Au moment de rendre la France un si mauvais service, il s'achemina imprudemment par ce royaume, et il eut la malheureuse ide de dguiser son nom. Le cardinal, qui redoutait la justice de la cause du comte palatin, s'accommodait de tout prtexte pour renverser son dessein. Il le fit donc retenir Moulins, contre le droit des gens, et ne lui rendit pas la libert avant que l'achat des troupes de Weimar ft conclu. Ainsi la France se vit matresse en Allemagne d'une arme nombreuse et bien exerce, et ce ne fut proprement qu'alors qu'elle commena en son nom la guerre contre l'empereur. Mais ce n'tait plus Ferdinand II contre qui elle se prsentait maintenant comme ennemi dclar: la mort l'avait enlev ds le mois de fvrier 1637, dans la cinquante-neuvime anne de son ge. La guerre, que sa passion de dominer avait allume, lui survcut. Pendant son rgne de dix-huit ans, il n'avait jamais pos l'pe; jamais, aussi longtemps qu'il porta le sceptre, il n'avait got le bienfait de la paix. N avec les talents du bon souverain, orn de nombreuses vertus qui fondent le bonheur des peuples, doux et humain par nature, nous le voyons, par une ide mal entendue des devoirs du monarque, instrument la fois et victime de passions trangres, manquer sa destination bienfaisante; nous voyons l'ami de la justice dgnrer en oppresseur de l'humanit, en ennemi de la paix, en flau de ses peuples. Aimable dans la vie prive, digne de respect dans son administration, mais mal inform dans sa politique, il runit sur sa tte les bndictions de ses sujets catholiques et les maldictions du monde protestant. L'histoire prsente d'autres despotes pires que Ferdinand II, et cependant lui seul a allum une guerre de trente ans; mais il fallait que l'ambition de ce seul homme concidt, par malheur, justement avec un tel sicle, avec de tels prparatifs, avec de tels germes de discorde, pour tre accompagne de suites si fatales. Dans une poque plus paisible, cette tincelle n'aurait trouv aucun aliment, et la tranquillit du sicle aurait touff l'ambition de l'homme: mais alors le rayon funeste tomba sur un monceau de matires combustibles amasses ds longtemps, et l'Europe fut embrase. Ferdinand III, lev, peu de mois avant la mort de son pre, la dignit de roi des Romains, hrita de son trne, de ses principes et de sa guerre. Mais Ferdinand III avait vu de prs la dtresse des peuples et la dvastation des provinces; tmoin du mal, il avait senti plus vivement le besoin de la paix. Moins dpendant des jsuites et des Espagnols, et plus quitable envers les religions diffrentes de la sienne, il pouvait, plus facilement que son pre, couter la voix de la modration. Il l'couta et donna la paix l'Europe; mais ce ne fut qu'aprs avoir lutt pendant onze annes avec l'pe et la plume; ce fut seulement quand toute rsistance devint inutile, et quand l'imprieuse ncessit lui dicta sa dure loi. La fortune favorisa le dbut de son rgne, et ses armes furent victorieuses contre les Sudois. Aprs avoir remport, sous le commandement nergique de Banner, la victoire de Wittstock, ils avaient accabl la Saxe en y prenant leurs quartiers d'hiver, et ouvert la campagne de 1637 par le sige de Leipzig. La courageuse rsistance de la garnison et l'approche des troupes lectorales et impriales sauvrent cette ville. Banner, pour n'tre pas spar de l'Elbe, fut forc de se retirer Torgau; mais la supriorit des Impriaux l'en chassa encore, et, envelopp de bandes ennemies, arrt par des rivires, poursuivi par la famine, il lui fallut faire vers la Pomranie une retraite extrmement dangereuse, dont la hardiesse et l'heureux succs touchent au roman. Toute l'arme passa l'Oder un gu prs de Frstenberg, et le soldat, qui avait de l'eau jusqu'au cou, trana lui-mme les canons, parce que les chevaux ne voulaient plus tirer. Banner avait compt trouver, au del de l'Oder, son lieutenant Wrangel, qui tait en Pomranie, et, avec ce renfort, il voulait faire tte l'ennemi. Wrangel ne parut pas, et, sa place, une arme impriale s'tait poste Landsberg, pour fermer le chemin aux Sudois fugitifs. Banner reconnut alors qu'il tait tomb dans un pige funeste, d'o il ne pouvait chapper. Derrire lui, un pays affam, les Impriaux et l'Oder; gauche, l'Oder, qui, gard par le gnral imprial Bucheim, ne permettait pas le passage; en avant, Landsberg, Cstrin, la Wartha et une arme ennemie; droite, la Pologne, laquelle, malgr la trve, on ne pouvait trop se fier: sans un prodige, il se voyait perdu, et dj les Impriaux triomphaient de sa ruine invitable. Le juste ressentiment de Banner accusait les Franais d'tre les auteurs de ce revers. Ils n'avaient pas fait sur le Rhin la diversion promise, et leur inaction permettait l'empereur d'employer toutes ses forces contre les Sudois. Si nous devons un jour, s'cria le gnral irrit, en s'adressant au rsident franais qui suivait le camp sudois, si nous devons, unis avec les Allemands, combattre contre la France, nous ne ferons pas tant de faons pour passer le Rhin. Mais les reproches taient alors prodigus en vain; l'urgence du pril demandait de la rsolution et de l'activit. Pour loigner, s'il se pouvait, l'ennemi de l'Oder par une fausse marche, Banner feignit de vouloir s'chapper par la Pologne: il envoya en avant sur cette route la plus grande partie des bagages, et fit prendre cette direction sa femme et celles des autres officiers. Aussitt les Impriaux se portent vers la frontire polonaise, pour lui fermer le passage; Bucheim lui-mme quitte son poste, et l'Oder est libre. Sans dlai, Banner retourne vers ce fleuve dans les tnbres de la nuit, et, comme auparavant, prs de Frstenberg, sans ponts, sans bateaux, il passe avec ses troupes, ses bagages et son artillerie, un mille au-dessus de Cstrin. Il atteignit sans perte la Pomranie, dont il se partagea la dfense avec Herman Wrangel. Mais les Impriaux, sous les ordres de Gallas, pntrent, prs de Ribses, dans ce duch, et l'inondent de leurs troupes, suprieures en nombre. Usedom et Wolgast sont pris d'assaut, Demmin par capitulation, et les Sudois sont refouls jusqu'au fond de la Pomranie postrieure. Alors pourtant il s'agissait plus que jamais de se maintenir dans ce pays, car le duc Bogisla XIV tait mort cette anne mme, et il importait au royaume de Sude de faire valoir ses prtentions sur le duch. Pour empcher l'lecteur de Brandebourg de soutenir ses droits, fonds sur un pacte de succession rciproque et sur le trait de Prague, la Sude fait les derniers efforts et appuie ses gnraux, de la manire la plus nergique, avec de l'argent et des soldats. Les affaires des Sudois prennent aussi un aspect plus favorable dans d'autres parties de l'Empire, et ils commencent se relever du profond abaissement o ils taient tombs par l'inaction de la France et la dfection de leurs allis. En effet, aprs leur retraite prcipite en Pomranie, ils avaient perdu dans la haute Saxe une place aprs l'autre; les princes de Mecklembourg, presss par les armes impriales, commenaient se tourner du ct de l'Autriche, et mme le duc Georges de Lunebourg se dclara contre les Sudois. Ehrenbreitstein, vaincu par la famine, ouvrait ses portes au gnral bavarois Jean de Werth, et les Autrichiens s'emparaient de tous les retranchements levs sur le Rhin. La France avait prouv des pertes dans sa lutte contre l'Espagne, et le succs ne rpondait pas aux fastueux prparatifs avec lesquels on avait ouvert la guerre contre cette couronne. Tout ce que les Sudois avaient possd dans l'intrieur de l'Allemagne tait perdu, et ils ne se maintenaient plus que dans les principales places de la Pomranie. Une seule campagne suffit pour les relever de cette chute profonde, et la puissante diversion que le victorieux Bernard fait aux armes impriales sur les bords du Rhin amne une prompte rvolution dans toute la situation de la guerre. Les diffrends entre la France et la Sude taient enfin apaiss, et l'ancien trait entre les deux couronnes avait t confirm Hambourg, avec de nouveaux avantages pour les Sudois. Dans la Hesse, la prudente landgrave Amlie, aprs la mort de Guillaume, son poux, se chargea du gouvernement avec l'approbation des tats, et maintint ses droits avec beaucoup de rsolution, malgr l'opposition de l'empereur et de la ligne de Darmstadt. Dj dvoue avec zle, par principe religieux, au parti sudois-protestant, elle n'attendait qu'une occasion propice pour se dclarer hautement et activement en sa faveur. Cependant, par une sage rserve et des ngociations adroitement conduites, elle russit tenir l'empereur dans l'inaction jusqu'au moment o elle eut conclu un trait secret avec la France, et o les victoires de Bernard eurent donn aux affaires des protestants un tour favorable. Alors elle jeta tout coup le masque et renouvela l'ancienne amiti de la Hesse avec la couronne sudoise. Les triomphes du duc Bernard excitrent aussi le prince-lecteur du Palatinat tenter la fortune contre l'ennemi commun. Avec l'argent de l'Angleterre, il leva des troupes en Hollande, tablit un magasin Meppen, et se runit en Westphalie avec les troupes sudoises. A la vrit, son magasin fut perdu et son arme battue, prs de Flotha, par le comte Hatzfeld; cependant, son entreprise avait occup quelque temps l'ennemi et facilit les oprations des Sudois en d'autres pays. Plusieurs encore de leurs anciens amis reparurent ds que la fortune se dclara en leur faveur, et ce fut dj pour eux un assez grand bnfice de voir les tats de la basse Saxe embrasser la neutralit. Favoris par ces avantages importants, et renforc par quatorze mille hommes de troupes fraches, venues de Sude et de Livonie, Banner ouvrit, plein de bonnes esprances, la campagne de 1638. Les Impriaux, qui occupaient la Pomranie antrieure et le Mecklembourg, abandonnrent la plupart leurs postes ou accoururent par bandes sous les drapeaux sudois pour chapper la famine, leur plus cruel ennemi dans ces contres saccages et appauvries. Les marches et les cantonnements avaient si affreusement dvast tout le pays entre l'Elbe et l'Oder, que Banner, afin de pouvoir pntrer en Saxe et en Bohme, et de ne pas mourir de faim sur la route avec toute son arme, prit, de la Pomranie postrieure, un dtour vers la basse Saxe, et n'entra dans la Saxe lectorale que par le territoire d'Halberstadt. Les tats de la basse Saxe, impatients d'tre dlivrs d'un hte si famlique, le fournirent des vivres ncessaires, en sorte qu'il eut Magdebourg du pain pour son arme, dans un pays o la famine avait dj surmont l'horreur pour la chair humaine. Il effraya la Saxe par sa venue dvastatrice; mais ce n'tait pas sur cette province puise, c'tait sur les tats hrditaires de l'empereur que ses vues taient diriges. Les victoires de Bernard levaient son courage, et les riches provinces de la maison d'Autriche excitaient son avidit. Aprs avoir battu prs d'Elsterberg le gnral imprial de Salis, cras prs de Chemnitz l'arme saxonne, et emport la ville de Pirna, il pntra en Bohme avec une force irrsistible, passa l'Elbe, menaa Prague, prit Brandeis et Leutmeritz, battit le gnral de Hofkirchen, qui commandait dix rgiments, et rpandit la terreur et le ravage dans tout le royaume sans dfense. On faisait sa proie de tout ce qu'on pouvait prendre avec soi, et ce qui ne pouvait tre consomm ou pill tait dtruit. Pour emporter d'autant plus de bl, on sparait les pis de leurs tiges, et l'on gtait ce qu'on laissait. Plus de mille chteaux, bourgs et villages furent rduits en cendres, et l'on en vit souvent jusqu' cent livrs aux flammes en une seule nuit. De la Bohme, Banner fit des courses en Silsie, et mme la Moravie et l'Autriche taient sur le point d'prouver sa rapacit. Pour s'y opposer, il fallut qu'Hatzfeld accourt de Westphalie et Piccolomini des Pays-Bas. L'archiduc Lopold, frre de l'empereur, reut le bton du commandement pour rparer les fautes de Gallas, son prdcesseur, et relever l'arme de sa profonde dcadence. Le succs justifia ce changement, et la campagne de 1640 parut prendre une trs-fcheuse tournure pour les Sudois. En Bohme, ils sont chasss de quartier en quartier, et, occups uniquement de mettre leur butin en sret, ils se retirent la hte par les montagnes de Misnie. Mais, poursuivis mme travers la Saxe par l'ennemi qui les presse, et battus prs de Plauen, ils sont forcs de chercher un asile en Thuringe. Devenus en un seul t matres de la campagne, ils retombent aussi promptement dans la plus profonde faiblesse, pour reprendre encore l'avantage, et passer ainsi continuellement d'une extrmit l'autre par de rapides rvolutions. L'arme de Banner, affaiblie, et menace, dans son camp prs d'Erfurt, d'une ruine totale, se relve tout coup. Les ducs de Lunebourg renoncent la paix de Prague, et amnent Banner les mmes troupes qu'ils avaient fait combattre contre lui peu d'annes auparavant. La Hesse lui envoie des secours, et le duc de Longueville se joint ses drapeaux avec l'arme laisse par le duc Bernard. De nouveau suprieur en forces aux Impriaux, Banner leur offre la bataille prs de Saalfeld; mais leur chef Piccolomini l'vite prudemment, et il a choisi une trop bonne position pour pouvoir tre forc de combattre. Lorsqu'enfin les Bavarois se sparent des Impriaux et dirigent leur marche vers la Franconie, Banner tente une attaque sur ce corps isol; mais l'habilet du gnral bavarois de Mercy et l'approche rapide du gros des forces autrichiennes font chouer l'entreprise. Les deux armes se rendent alors dans la Hesse, puise, o elles s'enferment, peu de distance l'une de l'autre, dans un camp fortifi, jusqu' ce que la disette et la rigueur de la saison les chassent enfin de cette contre appauvrie. Piccolomini choisit pour ses quartiers d'hiver les bords fertiles du Wser; mais, devanc par Banner, il est contraint de les abandonner aux Sudois et d'imposer sa visite aux vchs de Franconie. Vers ce mme temps, une dite tait rassemble Ratisbonne, o l'on devait entendre les plaintes des tats, travailler la tranquillit de l'Empire et prononcer sur la guerre et la paix. La prsence de l'empereur, qui prsidait le collge des princes, la pluralit des voix catholiques dans le conseil des lecteurs, le nombre suprieur des vques et l'absence de plusieurs voix vangliques firent tourner les dlibrations l'avantage de l'empereur, et il s'en fallut beaucoup que dans cette dite l'Empire ft reprsent. Les protestants la considrrent, avec assez de raison, comme une conjuration de l'Autriche et de ses cratures contre le parti protestant, et, leurs yeux, il pouvait sembler mritoire de troubler cette dite ou de la disperser. Banner forma ce projet tmraire. La gloire de ses armes avait souffert dans la dernire retraite de Bohme, et il fallait une action hardie pour lui rendre son premier clat. Sans confier son dessein personne, il quitta, au plus fort de l'hiver de 1641, ses quartiers de Lunebourg, aussitt que les routes et les rivires furent geles. Accompagn par le marchal de Gubriant, qui commandait les troupes de France et de Weimar, il dirigea sa marche vers le Danube par la Thuringe et le Voigtland, et parut devant Ratisbonne, avant que la dite pt tre avertie de sa funeste arrive. La consternation des membres de l'assemble ne peut se dcrire: dans la premire frayeur, tous les dputs se disposaient la fuite. L'empereur seul dclara qu'il ne quitterait pas la ville, et il fortifia les autres par son exemple. Malheureusement pour les Sudois, le temps se radoucit, en sorte que le Danube dgela et qu'il fut impossible de le passer, soit pied sec, soit en bateaux, cause des normes glaons qu'il charriait. Cependant, pour avoir fait quelque chose, et pour humilier l'orgueil de l'empereur d'Allemagne, Banner commit l'impolitesse de saluer la ville de cinq cents coups de canon, qui, du reste, firent peu de mal. Du dans cette entreprise, il rsolut de s'enfoncer dans la Bavire et dans la Moravie sans dfense, o un riche butin et des cantonnements plus commodes attendaient ses troupes dpourvues. Mais rien ne put dcider le gnral franais le suivre jusque-l. Gubriant craignait que l'intention des Sudois ne ft d'loigner toujours plus du Rhin l'arme de Weimar et de lui couper toute communication avec la France, jusqu' ce qu'ils l'eussent entirement gagne, ou du moins mise hors d'tat de rien entreprendre par elle-mme. Il se spara donc de Banner pour retourner vers le Mein, et le gnral sudois se vit tout coup menac par toutes les forces impriales, qui, rassembles sans bruit entre Ingolstadt et Ratisbonne, s'avanaient contre lui. Il s'agissait alors de penser une prompte retraite, qui, la vue d'une arme suprieure en cavalerie, travers des fleuves et des forts, dans un pays qui, au long et au large, tait ennemi, ne semblait gure possible que par un miracle. Il se retira prcipitamment vers le Wald pour se sauver en Saxe par la Bohme; mais il fut contraint d'abandonner prs de Neubourg trois rgiments, qui, posts derrire un mauvais mur, arrtrent pendant quatre jours, par une rsistance spartiate, les forces de l'ennemi, en sorte que Banner put gagner les devants. Il s'chappa par gra vers Annaberg. Piccolomini le poursuivit, en prenant un chemin plus court, par Schlackenwald, et il s'en fallut seulement d'une petite demi-heure que le gnral imprial ne le devant au passage de Priesnitz et ne dtruisit toutes les forces sudoises. Gubriant se runit de nouveau Zwickau avec l'arme de Banner, et ils dirigrent ensemble leur marche sur Halberstadt, aprs avoir essay inutilement de dfendre la Saale et d'empcher le passage des Autrichiens. C'est Halberstadt que Banner trouva enfin, au mois de mai 1641, le terme de ses exploits: le seul poison qui le tua fut celui de l'intemprance et du chagrin. Il avait maintenu avec beaucoup de gloire, bien qu'avec des succs divers, l'honneur des armes sudoises en Allemagne, et, par une suite de victoires, il s'tait montr digne de son grand matre dans l'art de la guerre. Il tait fcond en projets, sur lesquels il gardait un secret profond, et qu'il excutait rapidement: plein de sang-froid dans le danger, plus grand dans l'adversit que dans le bonheur, et jamais plus redoutable que lorsqu'on le croyait sur le penchant de sa ruine. Mais les vertus du hros s'associaient chez lui tous les dfauts, tous les vices que la carrire des armes enfante ou du moins favorise. Aussi imprieux dans le commerce de la vie qu' la tte de son arme, rude comme son mtier, orgueilleux comme un conqurant, il n'opprimait pas moins les princes allemands par son arrogance que leurs provinces par ses exactions. Il se ddommageait des fatigues de la guerre dans les plaisirs de la table et dans les bras de la volupt, aux dlices de laquelle il se livra avec excs jusqu' ce qu'enfin il les expia par une mort prmature. Mais, voluptueux comme un Alexandre et un Mahomet II, il se jetait avec la mme facilit des bras de la volupt dans les plus durs travaux de la guerre, et le gnral se montrait soudain dans toute sa grandeur, au moment o l'arme murmurait contre le dbauch. Environ quatre-vingt mille hommes tombrent dans les nombreuses batailles qu'il livra, et prs de six cents tendards et drapeaux ennemis, qu'il envoya Stockholm, attestrent ses victoires. La perte de ce grand chef ne tarda pas tre vivement sentie par les Sudois, et l'on craignit de ne pouvoir le remplacer. L'esprit de rvolte et de licence, contenu par l'autorit prpondrante de ce gnral redout, s'veilla aussitt qu'il ne fut plus. Les officiers rclament avec une effrayante unanimit l'arrir de leur solde, et aucun des quatre gnraux qui se partagent le commandement aprs Banner ne possde l'autorit ncessaire pour satisfaire ces impatients solliciteurs ou leur imposer silence. La discipline se relche; la disette croissante, et les lettres de rappel crites par l'empereur, diminuent l'arme chaque jour; les troupes de France et de Weimar montrent peu de zle; celles de Lunebourg abandonnent les drapeaux des Sudois, parce que les princes de la maison de Brunswick, aprs la mort du duc Georges, font leur accommodement avec l'empereur; et enfin les Hessois se sparent d'eux aussi pour chercher en Westphalie de meilleurs cantonnements. L'ennemi profite de ce fcheux interrgne, et, quoique battu compltement dans deux actions, il russit faire dans la basse Saxe des progrs considrables. Enfin parut, avec de l'argent et des troupes fraches, le nouveau gnralissime sudois. C'tait Bernard Torstensohn, lve de Gustave-Adolphe, et le plus heureux successeur de ce hros, aux cts duquel il se trouvait dj, en qualit de page, pendant la guerre de Pologne. Perclus de goutte et clou sur sa litire, il surpassa tous ses adversaires par la clrit, et ses entreprises avaient des ailes, tandis que son corps portait la plus affreuse des chanes. Sous lui, le thtre de la guerre change, et de nouvelles maximes rgnent, que la ncessit impose et que le succs justifie. Tous les pays pour lesquels on s'est battu jusqu'alors sont puiss, et, tranquille dans ses provinces les plus recules, l'Autriche ne sent pas les calamits de la guerre, sous laquelle gmit et saigne toute l'Allemagne. Torstensohn lui fait subir le premier cette amre exprience; il rassasie ses Sudois la riche table de l'Autriche, et jette la torche incendiaire jusqu'au trne de l'empereur. L'ennemi avait remport en Silsie des avantages considrables sur le gnral sudois Stalhantsch, et l'avait repouss vers la Nouvelle-Marche. Torstensohn, qui s'tait runi dans le pays de Lunebourg avec la principale arme sudoise, appela lui ce gnral, et, en 1642, traversant le Brandebourg qui avait commenc, sous le grand lecteur, observer une neutralit arme, il envahit tout coup la Silsie. Glogau est emport, l'pe la main, sans approches et sans brche; le duc Franois-Albert de Lauenbourg est battu et tu d'un coup de feu prs de Schweidnitz; cette ville est conquise, comme presque toute la Silsie en de de l'Oder. Alors Torstensohn pntra, avec une force irrsistible, jusqu'au fond de la Moravie, o nul ennemi de l'Autriche n'tait encore parvenu; il s'empara d'Olmtz et fit trembler mme la capitale de l'Empire. Cependant, Piccolomini et l'archiduc Lopold avaient rassembl des forces suprieures, qui repoussrent le conqurant sudois de la Moravie et bientt mme de la Silsie, aprs qu'il eut fait une tentative infructueuse sur Brieg. Renforc par Wrangel, Torstensohn osa, il est vrai, marcher de nouveau contre un ennemi plus nombreux, et dbloqua Grossglogau; mais il ne put ni amener l'ennemi une bataille, ni excuter ses plans sur la Bohme. Il envahit alors la Lusace, o il prit Zittau la vue de l'ennemi, et, aprs une courte halte, il dirigea par la Misnie sa marche sur l'Elbe, qu'il passa prs de Torgau. Puis il menaa Leipzig d'un sige et se flatta de recueillir dans cette ville opulente, pargne depuis dix ans, une ample provision de vivres, et de fortes contributions. Aussitt les Impriaux, sous Lopold et Piccolomini, accourent par Dresde pour faire lever le sige, et Torstensohn, pour n'tre pas enferm entre l'arme et la ville, marche hardiment leur rencontre en ordre de bataille. Par un retour surprenant des choses, on se rencontrait alors de nouveau sur le mme terrain que Gustave-Adolphe avait illustr par une victoire dcisive, onze annes auparavant, et, sur ce sol sacr, l'hrosme des devanciers excitait une noble lutte leurs successeurs. Les gnraux sudois Stalhantsch et Willenberg se jettent avec une telle imptuosit sur l'aile gauche des Autrichiens, qui n'a pas encore achev de se former, que toute la cavalerie qui la couvre est culbute et mise hors d'tat de combattre. Mais un sort pareil menaait dj l'aile gauche des Sudois, quand la droite, victorieuse, vint son secours, prit l'ennemi dos et en flanc, et rompit ses lignes. De part et d'autre, l'infanterie demeura ferme comme une muraille, et, lorsqu'elle eut puis toute sa poudre, elle combattit coups de crosse, jusqu' ce qu'enfin les Impriaux, envelopps de toutes parts, furent contraints d'abandonner le champ de bataille, aprs un combat de trois heures. Les chefs des deux armes impriales avaient fait les plus grands efforts pour arrter leurs fuyards, et l'archiduc Lopold fut, avec son rgiment, le premier l'attaque et le dernier la retraite. Cette sanglante victoire cota aux Sudois plus de trois mille hommes, et deux de leurs meilleurs gnraux, Schlangen et Lilienhoek. Du ct des Impriaux, cinq mille hommes restrent sur la place, et presque autant furent faits prisonniers. Toute leur artillerie, qui tait de quarante-six canons, la vaisselle d'argent et la chancellerie de l'archiduc, tous les bagages de l'arme, tombrent dans les mains des vainqueurs. Torstensohn, trop affaibli par sa victoire pour tre en tat de poursuivre l'ennemi, se porta devant Leipzig; et l'arme vaincue en Bohme, o les rgiments fugitifs se rallirent. L'archiduc Lopold ne put matriser le chagrin que lui causait cette dfaite, et le rgiment de cavalerie qui l'avait occasionne par sa prompte fuite prouva les effets de sa colre. A Rackonitz, en Bohme, il le dclara infme en prsence des autres troupes, lui ta tous ses chevaux, ses armes et ses insignes, fit dchirer ses tendards, condamner mort plusieurs officiers et dcimer les soldats. Leipzig, qui fut conquis trois semaines aprs la bataille, fut la plus belle proie du vainqueur. Il fallut que la ville habillt de neuf toute l'arme sudoise, et se rachett du pillage par une ranon de trois tonnes d'or, laquelle on fit contribuer aussi, en leur imposant des taxes, les commerants trangers qui avaient Leipzig leurs magasins. Durant l'hiver, Torstensohn se porta encore sur Freiberg, et brava pendant plusieurs semaines devant cette ville la rigueur de la temprature, se flattant de lasser par sa constance le courage des assigs. Mais il ne fit que sacrifier ses troupes, et l'approche de Piccolomini le contraignit enfin de se retirer avec son arme affaiblie. Toutefois c'tait dj un gain ses yeux d'avoir forc l'ennemi de renoncer ainsi au repos des quartiers d'hiver, dont il se privait lui-mme volontairement, et de lui avoir fait perdre plus de trois mille chevaux dans cette pnible campagne d'hiver. Il fit alors un mouvement sur l'Oder, pour se renforcer des garnisons de Pomranie et de Silsie; mais il reparut, avec la rapidit de l'clair, aux frontires de Bohme, parcourut ce royaume, et dbloqua Olmtz, en Moravie, qui tait vivement press par les Impriaux. De son camp prs de Dobitschau, deux milles d'Olmtz, il dominait toute la Moravie; il l'accabla par de pesantes exactions et fit courir ses bandes jusqu'aux ponts de Vienne. Vainement l'empereur s'effora d'armer pour la dfense de cette province la noblesse hongroise: elle allgua ses privilges et refusa de servir hors de sa patrie. Pendant cette infructueuse ngociation, on perdit le temps d'opposer l'ennemi une active rsistance, et on laissa toute la Moravie en proie aux Sudois. Tandis que Bernard Torstensohn tonnait amis et ennemis par ses marches et ses victoires, les armes allies n'taient pas restes oisives dans les autres parties de l'Empire. Les Hessois et l'arme de Weimar, sous le comte d'Eberstein et le marchal de Gubriant, avaient fait irruption dans l'archevch de Cologne, pour y prendre leurs quartiers d'hiver. L'lecteur, pour se dfendre de ces htes pillards, appela le gnral imprial de Hatzfeld, et rassembla ses propres troupes sous le gnral Lamboy. Les allis attaqurent ce dernier prs de Kempen, au mois de janvier 1642, et le dfirent dans une grande bataille, o ils lui turent deux mille hommes et firent quatre mille prisonniers. Cette victoire importante leur ouvrit tout l'lectorat et les pays voisins, en sorte que non-seulement ils y tablirent et y maintinrent leurs quartiers, mais qu'ils en tirrent aussi des renforts considrables en hommes et en chevaux. Gubriant laissa les Hessois dfendre contre le comte de Hatzfeld leurs conqutes sur le bas Rhin, et s'approcha de la Thuringe pour soutenir les entreprises de Torstensohn en Saxe. Mais, au lieu de runir ses forces celles des Sudois, il revint prcipitamment sur le Mein et le Rhin, dont il s'tait dj loign plus qu'il ne devait. Les Bavarois, sous Mercy et Jean de Werth, l'ayant devanc dans le margraviat de Bade, il erra, pendant plusieurs semaines, en proie aux rigueurs de la saison, sans abri, rduit camper le plus souvent sur la neige, jusqu' ce qu'il trouva enfin dans le Brisgau un misrable refuge. Il reparut, il est vrai, en campagne l't suivant, et occupa en Souabe l'arme bavaroise, de sorte qu'elle ne put dbloquer Thionville, assige par Cond; mais il fut bientt refoul par l'ennemi, suprieur en nombre, jusqu'en Alsace, o il attendit des renforts. La mort du cardinal de Richelieu, qui tait arrive au mois de novembre 1642, et le changement de souverain et de ministre qu'avait entran la mort de Louis XIII, au mois de mai 1643, avaient dtourn quelque temps de la guerre d'Allemagne l'attention de la France et ralenti les oprations militaires. Mais Mazarin, hritier du pouvoir de Richelieu, de ses maximes et de ses projets, suivit, avec une ardeur nouvelle, le plan de son prdcesseur, si cher que cott aux Franais cette grandeur politique de la France. Richelieu avait employ contre l'Espagne la principale force des armes: Mazarin la tourna contre l'empereur, et, par les soins qu'il consacra la guerre d'Allemagne, il vrifia sa maxime: que l'arme d'Allemagne tait le bras droit de son roi et le boulevard de la France. Aussitt aprs la prise de Thionville, il envoya au marchal de Gubriant en Alsace un renfort considrable, et, afin que ces troupes se soumissent plus volontiers aux fatigues de la guerre d'Allemagne, il fallut que le clbre vainqueur de Rocroi, le duc d'Enghien, depuis prince de Cond, les y conduisit en personne. Alors Gubriant se sentit assez fort pour reparatre avec honneur en Allemagne. Il se hta de repasser le Rhin, pour chercher en Souabe de meilleurs quartiers d'hiver, et se rendit en effet matre de Rottweil, o un magasin bavarois tomba dans ses mains. Mais cette place fut paye plus cher qu'elle ne valait et perdue plus promptement qu'elle n'avait t conquise. Gubriant reut au bras une blessure, que la main inhabile de son chirurgien rendit mortelle, et la grandeur de sa perte fut manifeste le jour mme de sa mort. L'arme franaise, sensiblement rduite par cette expdition, entreprise dans une saison si rigoureuse, s'tait retire, aprs la prise de Rottweil, dans le canton de Tuttlingen, o elle se reposait, dans la plus profonde scurit, sans prvoir le moins du monde une visite de l'ennemi. Celui-ci cependant rassembla de grandes forces, pour empcher le dangereux tablissement des Franais sur la rive droite du Rhin et si prs de la Bavire, et pour dlivrer ce pays de leurs exactions. Les Impriaux, conduits par Hatzfeld, se runissent avec les forces bavaroises, commandes par Mercy, et le duc de Lorraine lui-mme, que, durant cette guerre, on trouve partout, except dans son duch, se joint avec ses troupes leurs drapeaux runis. Le projet est form de surprendre l'improviste les cantonnements des Franais Tuttlingen et dans les villages voisins: sorte d'expdition trs-gote dans cette guerre, et qui, tant toujours et ncessairement mle de confusion, cotait d'ordinaire plus de sang que les batailles ranges. Ce genre d'attaque tait ici d'autant mieux sa place, que le soldat franais, qui n'avait pas l'exprience de pareilles entreprises, se faisait de tout autres ides qu'il n'et fallu d'un hiver en Allemagne, et se tenait pour suffisamment garanti contre toute surprise par la rigueur de la saison. Jean de Werth, pass matre dans cette espce de guerre, et qui avait t, depuis quelque temps, chang contre Gustave Horn, conduisit l'entreprise, et l'excuta avec un bonheur au-dessus de toute esprance. L'attaque se fit du ct o, cause des bois et des nombreux dfils, on pouvait le moins s'y attendre, et une forte neige, qui tombait ce jour-l (24 novembre 1643), cacha l'approche de l'avant-garde, jusqu'au moment o elle fit halte, en vue de Tuttlingen. Toute l'artillerie, laisse hors de la ville, et le chteau de Honbourg, situ dans le voisinage, sont pris sans rsistance. Tuttlingen est investi tout entier par l'arme, qui arrive peu peu, et toute communication avec les cantonnements ennemis, disperss dans les villages d'alentour, est sans bruit et subitement intercepte. Ainsi les Franais taient dj vaincus avant qu'on et tir un seul coup de canon. La cavalerie dut son salut la vitesse de ses chevaux et quelques minutes d'avance qu'elle eut sur l'ennemi qui la poursuivait. L'infanterie fut taille en pices ou mit bas les armes volontairement. Environ deux mille hommes restrent sur la place; sept mille se rendirent prisonniers avec vingt-cinq officiers de l'tat-major et quatre-vingt-dix capitaines. Ce fut dans toute cette guerre la seule bataille qui produisit peu prs la mme impression sur le parti perdant et le parti gagnant: l'un et l'autre taient Allemands, et les Franais s'taient couverts de honte. Le souvenir de cette malheureuse journe, laquelle se renouvela Rossbach un sicle plus tard, fut, il est vrai, effac dans la suite par les exploits hroques d'un Turenne et d'un Cond; mais on ne pouvait en vouloir aux Allemands de se ddommager, par une chanson populaire sur la valeur franaise, des malheurs que la politique franaise accumulait sur eux. Cette dfaite des Franais aurait pu cependant devenir trs-funeste aux Sudois, toutes les forces de l'empereur s'tant ds lors portes contre eux, et un nouvel ennemi s'tant ajout en ce temps-l mme ceux qu'ils avaient dj. Au mois de septembre 1643, Torstensohn avait quitt subitement la Moravie et avait march sur la Silsie. Personne ne savait la cause de son dpart, et la direction, souvent change, de sa marche, contribuait augmenter l'incertitude. De la Silsie, il s'avana vers l'Elbe, en faisant divers dtours, et les Impriaux le suivirent jusqu'en Lusace. Il jeta un pont sur l'Elbe prs de Torgau, et fit courir le bruit qu'il allait entrer par la Misnie dans le haut Palatinat et la Bavire. Prs de Barby, il feignit encore de vouloir passer le fleuve, mais il descendit toujours plus bas le long de l'Elbe, jusqu' Havelberg, o il fit savoir son arme surprise qu'il la menait dans le Holstein contre les Danois. Ds longtemps, la partialit que le roi Christian IV laissait paratre contre les Sudois, dans l'office de mdiateur dont il s'tait charg, la jalousie avec laquelle il travaillait contre le progrs de leurs armes, les obstacles qu'il opposait dans le Sund leur navigation, et les charges qu'il faisait peser sur leur commerce naissant, avaient excit le mcontentement de la couronne de Sude, et enfin les injures, devenant toujours plus nombreuses, avaient provoqu sa vengeance. Si hasardeux qu'il part tre de s'engager dans une nouvelle guerre, tandis qu'on tait presque cras sous le poids de l'ancienne au milieu des victoires mmes qu'on remportait, la soif de la vengeance et la vieille haine nationale levrent cependant le courage des Sudois au-dessus de toutes les difficults, et les embarras mmes dans lesquels on se voyait jet par la guerre en Allemagne furent un motif de plus pour tenter la fortune contre le Danemark. On avait fini par en venir une telle extrmit, qu'on ne poursuivait la guerre que pour procurer aux troupes du travail et du pain; que l'on se battait presque uniquement pour avoir les meilleurs quartiers d'hiver, et qu'on estimait plus que le gain d'une grande bataille d'avoir bien cantonn son arme. Mais presque toutes les provinces de l'Empire d'Allemagne taient dsoles et puises; on manquait de vivres, de chevaux et d'hommes, et le Holstein avait de tout cela en abondance. Quand on n'et gagn rien de plus que de recruter l'arme dans cette province, de rassasier les chevaux et les soldats, et de mieux monter la cavalerie, pour un pareil rsultat il valait dj la peine de risquer l'entreprise. D'ailleurs, au moment de l'ouverture des confrences de paix, il tait avant tout essentiel d'arrter la funeste influence du Danemark sur les ngociations; de retarder le plus possible, par la confusion des intrts, la paix elle-mme, qui ne semblait pas devoir tre fort avantageuse pour la couronne de Sude; et, comme son plus grand intrt elle tait la fixation du ddommagement auquel elle croyait avoir droit, il lui importait d'augmenter le nombre de ses conqutes, pour obtenir d'autant plus srement la seule qu'elle dsirt conserver. Le mauvais tat o se trouvait le Danemark justifiait encore de plus grandes esprances, pourvu qu'on excutt l'entreprise promptement et sans bruit. Or, le secret fut si bien gard Stockholm, que les ministres danois n'en eurent aucun soupon; ni la France ni la Hollande n'en reurent la confidence. La guerre mme fut la dclaration de guerre, et Torstensohn tait dans le Holstein avant qu'on pressentit une hostilit. Sans tre arrtes par aucune rsistance, les troupes sudoises inondent ce duch et s'emparent de toutes les places fortes, except Rensbourg et Glckstadt. Une autre arme pntre dans la Scanie, qui ne se dfend pas avec plus de succs, et la saison orageuse empche seule les chefs de passer le petit Belt et de porter la guerre jusqu'en Fionie et en Seeland. La flotte danoise est battue prs de Femern, et Christian lui-mme, qui s'y trouvait, perd l'oeil droit, frapp d'un clat de bois. Spar par une grande distance des forces de l'empereur, son alli, ce monarque est sur le point de voir son royaume entier envahi par les forces sudoises. Tout semblait trs-srieusement annoncer l'accomplissement de la prdiction que l'on se racontait du fameux Tycho Brah: qu'en 1644, Christian IV serait forc de s'exiler de son royaume un bton la main. Mais l'empereur ne pouvait voir avec indiffrence le Danemark livr en proie aux Sudois, et la conqute de ce royaume augmenter leur puissance. Quelque grandes que fussent les difficults qui s'opposaient une si longue marche travers des pays tout affams, il ne tarda point cependant faire marcher vers le Holstein, avec une arme, le comte de Gallas, qui l'on avait de nouveau confi le commandement gnral des troupes aprs la retraite de Piccolomini. Gallas parut en effet dans ce duch, s'empara de Kiel, et se flatta, aprs sa jonction avec les Danois, d'enfermer dans le Jutland l'arme sudoise. Dans le mme temps, les Hessois et le gnral sudois Koenigsmark taient occups par Hatzfeld et par l'archevque de Brme, fils de Christian IV; et Koenigsmark tait attir en Saxe par une attaque sur la Misnie. Mais Torstensohn, avec son arme, qui venait de recevoir des renforts, marcha, par le dfil inoccup entre Schleswig et Stapelholm, la rencontre de Gallas, et le poussa, en remontant le cours de l'Elbe, jusqu' Bernbourg, o les Impriaux s'tablirent dans un camp retranch. Torstensohn passa la Saale et occupa une position telle, qu'il prenait dos les ennemis et les sparait de la Saxe et de la Bohme. Alors la famine commena ravager leur camp et fit prir la plus grande partie de l'arme. La retraite sur Magdebourg n'amliora point cette situation dsespre. La cavalerie, qui essayait de s'chapper par la Silsie, fut atteinte et disperse par Torstensohn prs de Jterbock; le reste de l'arme, aprs avoir vainement essay de s'ouvrir un passage l'pe la main, fut presque entirement dtruit prs de Magdebourg. De ses grandes forces, Gallas ne recueillit que quelques mille hommes et la rputation d'tre le premier gnral du monde pour perdre une arme. Aprs cette malheureuse tentative pour sa dlivrance, le roi de Danemark rechercha la paix, et l'obtint Bremseboor, en 1645, sous de dures conditions. Torstensohn poursuivit sa victoire. Tandis qu'un de ses lieutenants, Axel Lilienstern, inquitait la Saxe lectorale, et que Koenigsmark soumettait tout le territoire de Brme, il pntra lui-mme en Bohme, la tte de seize mille hommes, avec quatre-vingts pices de canon, et chercha de nouveau transporter la guerre dans les tats hrditaires d'Autriche. A cette nouvelle, Ferdinand accourut lui-mme Prague pour enflammer par sa prsence le courage de ses troupes, et pouvoir, avec plus de promptitude et d'nergie, exercer son influence dans le voisinage mme du thtre de la guerre, vu qu'il lui manquait un habile gnral et qu'il n'y avait point d'harmonie entre les nombreux commandants. Sur son ordre, Hatzfeld rassembla toutes les forces de l'Autriche et de la Bavire; puis, contre son avis et sa volont, le 24 fvrier 1645, il opposa, prs de Jankau ou Jankowitz, la dernire arme de l'empereur, le dernier boulevard de ses tats, l'ennemi qui s'avanait. Ferdinand se reposait sur sa cavalerie, qui comptait trois mille chevaux de plus que celle de l'ennemi, et sur la promesse de la Vierge Marie, qui lui tait apparue en songe et avait annonc une victoire certaine. La supriorit des Impriaux n'effraya point Torstensohn, qui n'avait pas coutume de compter ses ennemis. Ds la premire attaque, l'aile gauche, que Goetz, gnral de la Ligue, avait engage dans une position trs-dsavantageuse, entre des tangs et des bois, fut mise dans un dsordre complet; le chef lui-mme prit avec la plus grande partie de ses troupes, et presque toutes les munitions de l'arme furent prises. Ce dbut malheureux dcida du sort de toute la bataille. Les Sudois, se poussant toujours en avant, s'emparrent des hauteurs principales, et, aprs un sanglant combat de huit heures, aprs une charge furieuse de la cavalerie impriale, et la plus courageuse rsistance de l'infanterie, ils furent matre du champ de bataille. Deux mille Autrichiens restrent sur la place, et Hatzfeld lui-mme fut contraint de se rendre prisonnier avec trois mille hommes. Ainsi furent perdus, dans le mme jour, le meilleur gnral et la dernire arme de l'empereur. Cette victoire dcisive de Jankowitz ouvrait tout d'un coup l'ennemi toutes les provinces autrichiennes. Ferdinand s'enfuit Vienne prcipitamment pour veiller la dfense de cette ville et mettre en sret sa personne, ses trsors et sa famille. Les Sudois victorieux ne tardrent pas longtemps se rpandre comme un dluge dans la Moravie et l'Autriche. Aprs avoir conquis presque toute la Moravie, investi Brnn, occup tous les chteaux et les villes fortes jusqu'au Danube, et emport mme la redoute leve au Pont-du-Loup, non loin de Vienne, ils paraissent enfin la vue de cette capitale; et le soin avec lequel ils fortifient les places conquises ne semble pas annoncer une courte visite. Aprs un long et funeste dtour travers toutes les provinces de l'Empire d'Allemagne, le torrent de la guerre se replie enfin vers sa source, et le tonnerre de l'artillerie sudoise rappelle aux habitants de Vienne ces boulets que les rebelles bohmes lancrent vingt-sept annes auparavant dans le palais imprial. Le mme thtre ramne aussi les mmes instruments d'attaque. Comme les rebelles de Bohme avaient appel leur secours Bethlen Gabor, Torstensohn appelle son successeur Ragotzy. Celui-ci a dj inond de ses troupes la haute Hongrie, et l'on craint d'un jour l'autre sa runion avec les Sudois. Jean-Georges de Saxe, pouss bout par les cantonnements de ces derniers dans son pays, laiss sans secours par l'empereur, qui, aprs la bataille de Jankowitz, n'est pas en tat de se dfendre lui-mme, recourt enfin au suprme et unique moyen de salut, celui de conclure avec les Sudois une trve, qui est prolonge d'anne en anne jusqu' la paix gnrale. L'empereur perd un ami dans le temps o un nouvel ennemi se lve contre lui aux portes de son empire, quand ses armes se fondent, quand ses allis sont battus aux autres extrmits de l'Allemagne. Car l'arme franaise avait aussi effac par une brillante campagne la honte de la dfaite de Tuttlingen, et occup sur le Rhin et en Souabe toutes les forces de la Bavire. Renforce de nouvelles troupes, que le grand Turenne, dj illustr par ses victoires en Italie, avait amenes de France au duc d'Enghien, elle parut, le 3 aot 1644, devant Fribourg, que Mercy avait pris peu auparavant, et qu'il couvrait avec toute son arme, parfaitement retranche. L'imptuosit de la valeur franaise choua, il est vrai, contre la fermet des Bavarois, et le duc d'Enghien dut se rsoudre la retraite, aprs avoir sacrifi inutilement prs de six mille des siens. Mazarin versa des larmes sur cette grande perte, mais le dur Cond, qui n'tait sensible qu' la gloire, n'en prit aucun souci. Une seule nuit de Paris, l'entendit-on dire, donne la vie plus d'hommes que cette action n'en a tu. Cependant cette bataille meurtrire avait tellement affaibli les Bavarois, que, bien loin de pouvoir dlivrer l'Autriche accable, ils ne purent mme dfendre la rive du Rhin. Spire, Worms, Mannheim se rendent; la forteresse de Philippsbourg est prise par famine, et Mayence mme se hte de dsarmer le vainqueur par une prompte soumission. Ce qui avait dfendu l'Autriche et la Moravie contre les Bohmes au commencement de la guerre les dfendit cette fois encore contre Torstensohn. Ragotzy s'tait avanc, il est vrai, jusqu'au Danube, dans le voisinage du camp sudois, avec ses troupes, au nombre de vingt-cinq mille hommes; mais ces bandes farouches et indisciplines ne firent que dvaster le pays et augmenter la disette dans le camp des Sudois, au lieu de seconder par une activit bien dirige les entreprises de Torstensohn. Le motif qui faisait entrer Ragotzy en campagne, comme auparavant Bethlen Gabor, c'tait d'arracher un tribut l'empereur, ses sujets leur argent et leur bien; et l'un et l'autre chef s'en retournaient chez eux aussitt qu'ils avaient atteint ce but. Ferdinand accorda au barbare, pour se dbarrasser de lui, ce qu'il demandait, et, par un lger sacrifice, dlivra ses tats de ce redoutable ennemi. Cependant, l'arme principale des Sudois s'tait extrmement affaiblie par un long campement devant Brnn. Torstensohn, qui la commandait lui-mme, puisa vainement, pendant quatre mois, tout son talent dans l'art des siges; la rsistance rpondit l'attaque, et le dsespoir exalta le courage du commandant de Souches, transfuge sudois, qui n'avait aucun pardon attendre. La violence des pidmies, que la disette, la malpropret et l'usage des fruits non mrs engendrrent dans le camp sudois, empest par le long sjour des troupes, et d'autre part la soudaine retraite des Transylvains, contraignirent enfin Torstensohn de lever le sige. Comme tous les passages du Danube se trouvaient occups, que d'ailleurs son arme tait dj trs-rduite par les maladies et la disette, il renona son entreprise sur l'Autriche et la Moravie, se contenta, pour garder une clef de ces deux provinces, de laisser des garnisons sudoises dans les chteaux qu'il avait pris, et se mit en marche pour la Bohme, o les Impriaux le suivirent sous la conduite de l'archiduc Lopold. Celles des places perdues que ce prince n'avait pas recouvres furent, aprs son dpart, emportes par le gnral imprial Bucheim, en sorte que, l'anne suivante, la frontire autrichienne fut de nouveau compltement purge d'ennemis, et que la tremblante capitale en fut quitte pour la peur. Mme en Bohme et en Silsie, les Sudois ne se soutinrent qu'avec des succs trs-varis, et ils parcoururent ces deux pays sans pouvoir s'y maintenir. Mais, quoique le succs de l'entreprise de Torstensohn ne rpondit pas entirement ce que promettait son brillant dbut, elle eut cependant pour le parti sudois les suites les plus dcisives. Par elle, le Danemark fut forc la paix, la Saxe la suspension d'armes; l'empereur montra plus de condescendance dans le congrs; la France devint plus prvenante, et les Sudois eux-mmes plus confiants et plus hardis dans leurs rapports avec ces diverses couronnes. Aprs s'tre acquitt d'une manire si clatante de son grand devoir, celui qui l'on devait ces avantages se retira, couronn de lauriers, dans le silence de la vie prive, pour chercher du soulagement aux souffrances que lui causait sa maladie. Aprs la retraite de Torstensohn, l'empereur se voyait, la vrit, garanti d'une invasion ennemie du ct de la Bohme, mais un nouveau danger s'approcha bientt des frontires autrichiennes par la Souabe et la Bavire. Turenne, qui s'tait spar de Cond, pour se tourner vers la Souabe, avait t compltement battu par Mercy, en 1645, non loin de Mergentheim, et les Bavarois vainqueurs pntrrent dans la Hesse sous leur vaillant gnral; mais le duc d'Enghien accourut aussitt d'Alsace avec un secours considrable, Koenigsmark de Moravie, et les Hessois du Rhin, afin de renforcer l'arme battue, et les Bavarois furent repousss jusqu'aux extrmits de la Souabe. Ils s'arrtrent enfin prs du village d'Allersheim, non loin de Noerdlingen, pour dfendre la frontire de la Bavire. Mais l'imptueux courage du duc d'Enghien ne se laissa effrayer par aucun obstacle. Il conduisit ses troupes contre les retranchements de l'ennemi, et il se livra une grande bataille, que l'hroque rsistance des Bavarois rendit acharne et meurtrire entre toutes, et que la mort de l'excellent gnral Mercy, le sang-froid de Turenne et l'inbranlable fermet des Hessois dcidrent l'avantage des allis. Mais ce second sacrifice barbare de sang humain eut peu d'influence sur la marche de la guerre et les ngociations de paix. L'arme franaise, affaiblie par cette sanglante victoire, fut rduite plus encore par le dpart des Hessois, et Lopold amena aux Bavarois des auxiliaires impriaux, en sorte que Turenne fut forc de se replier en grande hte vers le Rhin. La retraite des Franais permit l'ennemi de tourner alors toutes ses forces vers la Bohme, contre les Sudois. Gustave Wrangel, qui n'tait point un indigne successeur de Banner et de Torstensohn, avait obtenu, en 1646, le commandement gnral des troupes sudoises, qui, outre le corps de troupes lgres de Koenigsmark et les nombreuses garnisons rpandues dans l'Empire, comptaient encore environ huit mille chevaux et quinze mille fantassins. Aprs que l'archiduc Lopold eut renforc de douze rgiments bavarois de cavalerie et de dix-huit d'infanterie son arme, qui se montait dj vingt-quatre mille hommes, il marcha contre Wrangel, et il esprait l'craser par la supriorit de ses forces, avant que Koenigsmark se joignit lui, ou que les Franais fissent une diversion. Mais Wrangel ne l'attendit pas, et courut par la haute Saxe vers le Wser, o il prit Hoexter et Paderborn. De l il se dirigea vers la Hesse pour oprer sa jonction avec Turenne, et appela lui, dans son camp de Wetzlar, la troupe lgre de Koenigsmark. Mais Turenne, enchan par les ordres de Mazarin, qui n'tait pas fch de voir mettre des bornes aux succs guerriers et l'orgueil toujours croissant de la Sude, s'excusa sur la ncessit plus pressante de dfendre les frontires nerlandaises du royaume de France, parce que les Hollandais avaient nglig cette anne de faire la diversion promise. Mais, comme Wrangel continuait d'insister avec force sur sa juste demande, comme une plus longue rsistance pouvait veiller des soupons chez les Sudois, peut-tre mme les disposer une paix particulire avec l'Autriche, Turenne obtint enfin la permission dsire de renforcer l'arme sudoise. La jonction s'opra prs de Giessen, et alors on se sentit assez fort pour tenir tte l'ennemi. Celui-ci avait poursuivi les Sudois jusque dans la Hesse, o il voulait leur couper les vivres et empcher leur runion avec Turenne. Ce double projet choua, et les Impriaux se virent alors eux-mmes spars du Mein, et, aprs la perte de leurs magasins, exposs la plus grande disette. Wrangel profita de leur faiblesse pour excuter une entreprise qui devait donner la guerre une tout autre face. Il avait, lui aussi, adopt la maxime de son prdcesseur, de porter la guerre dans les tats autrichiens; mais, dcourag par le mauvais succs de Torstensohn, il esprait atteindre plus srement et plus efficacement le mme but par un autre chemin. Il rsolut de suivre le cours du Danube et de pntrer travers la Bavire jusqu'aux frontires autrichiennes. Gustave-Adolphe avait dj form un plan semblable, mais il n'avait pu le mettre excution, parce que, au milieu de sa carrire victorieuse, l'arme de Wallenstein et le danger de la Saxe l'avaient trop tt appel ailleurs. Le duc Bernard avait march sur ses traces, et, plus heureux que Gustave-Adolphe, il avait dj dploy entre l'Isar et l'Inn ses tendards triomphants; mais, lui aussi, il s'tait vu forc par le nombre et la proximit des armes ennemies de s'arrter dans sa course hroque et de ramener ses troupes. Ce qui n'avait pas russi ces deux guerriers, Wrangel esprait d'autant plus l'accomplir alors heureusement, que les troupes impriales et bavaroises taient loin derrire lui sur la Lahn, et ne pouvaient arriver en Bavire qu'aprs une trs-longue marche travers la Franconie et le haut Palatinat. Il se porta rapidement sur le Danube, battit un corps bavarois prs de Donawert, et passa ce fleuve, puis le Lech, sans rsistance. Mais, par le sige infructueux d'Augsbourg, il donna aux Impriaux le temps de dlivrer cette ville et de le repousser lui-mme jusqu' Lauingen. Lorsqu'ensuite ils eurent de nouveau tourn vers la Souabe pour loigner la guerre des frontires bavaroises, il saisit l'occasion de passer le Lech, qui n'tait plus gard, et dont lui-mme alors il barra le passage aux Impriaux. Et maintenant la Bavire tait ouverte et sans dfense devant lui: Franais et Sudois l'inondrent comme un flot imptueux, et le soldat se ddommagea, par les plus horribles violences, les brigandages et les extorsions, des dangers qu'il avait courus. L'arrive des troupes impriales et bavaroises, qui excutrent enfin prs de Thierhaupten le passage du Lech, ne fit qu'augmenter la dtresse du pays, que pillrent sans distinction les amis et les ennemis. Alors enfin, alors chancela, pour la premire fois dans le cours de cette guerre, le ferme courage de Maximilien, qui, pendant vingt-huit ans, tait rest inbranlable au milieu des plus dures preuves. Ferdinand II, son compagnon d'tudes Ingolstadt et l'ami de sa jeunesse, n'tait plus; la mort de cet ami et de ce bienfaiteur s'tait rompu un des plus forts liens qui avaient attach l'lecteur l'intrt de l'Autriche. L'habitude, l'inclination et la reconnaissance l'avaient enchan au pre; le fils tait tranger son coeur, et la raison d'tat pouvait seule le maintenir dans la fidlit envers ce prince. Et ce fut prcisment cette raison d'tat que la politique franaise fit agir alors pour le dtacher de l'alliance autrichienne et le dterminer poser les armes. Ce n'tait pas sans un grave motif que Mazarin avait impos silence la jalousie que lui inspirait la puissance croissante de la Sude et avait permis aux troupes franaises d'accompagner les Sudois en Bavire. Il fallait que la Bavire prouvt toutes les horreurs de la guerre, afin que la ncessit et le dsespoir surmontassent enfin la fermet de Maximilien, et que l'empereur perdt le premier et le dernier de ses allis. Le Brandebourg, sous son grand lecteur, avait volontairement embrass la neutralit; la Saxe y avait eu recours par contrainte; la guerre avec la France interdisait aux Espagnols toute participation celle d'Allemagne; la paix conclue avec la Sude avait cart le Danemark du thtre de la guerre; un long armistice avait dsarm la Pologne. Si l'on parvenait encore dtacher l'lecteur de Bavire de l'alliance autrichienne, l'empereur n'avait plus, dans toute l'Allemagne, un seul dfenseur, et il se voyait livr sans appui la merci des deux couronnes. Ferdinand III reconnut le danger qui le menaait et ne ngligea rien pour le dtourner. Mais on avait inculqu l'lecteur de Bavire la fcheuse opinion que les seuls Espagnols taient opposs la paix, que leur influence portait seule l'empereur se dclarer contre la suspension d'armes; or, Maximilien hassait les Espagnols et ne leur avait jamais pardonn de lui avoir t contraires lorsqu'il briguait l'lectorat palatin. Et maintenant on voulait que, pour complaire cette puissance ennemie, il vit son peuple sacrifi, ses provinces ravages, qu'il se perdit lui-mme, lorsqu'il pouvait par une suspension d'armes se dlivrer de tous ses tourments, procurer son peuple le repos qui lui tait si ncessaire, et hter peut-tre en mme temps par ce moyen la paix gnrale? Tous ses scrupules s'vanouirent, et, persuad de la ncessit d'un armistice, il crut satisfaire ses devoirs envers l'empereur en le faisant participer, lui aussi, au bienfait de cet accord. Les dputs des trois couronnes et de la Bavire se runirent Ulm, pour rgler les conditions de l'armistice. Au reste, il parut bientt par les instructions des envoys autrichiens que l'empereur n'avait pas dput au congrs pour avancer la conclusion de la suspension d'armes, mais plutt pour la retarder. Il s'agissait d'y faire accder les Sudois, qui avaient alors l'avantage et qui avaient plus esprer qu' craindre de la continuation de la guerre, et il fallait ne pas leur rendre l'armistice onreux par de dures conditions. Aprs tout, ils taient vainqueurs, et pourtant l'empereur prtendait leur dicter des lois. Aussi, peu s'en fallut que, dans le premier mouvement de colre, leurs envoys ne quittassent le congrs, et, pour les retenir, il fallut que les Franais en vinssent aux menaces. La bonne volont de l'lecteur de Bavire, pour comprendre l'empereur dans la trve, ayant ainsi chou, il se crut ds lors autoris travailler pour lui-mme. Si lev que ft le prix auquel on lui faisait acheter l'armistice, il n'hsita pas longtemps l'accepter. Il permit aux Sudois d'tendre leurs cantonnements en Souabe et en Franconie, et consentit restreindre les siens la Bavire et aux pays palatins. Cologne et Hesse-Cassel furent compris dans l'armistice. Ce qu'il avait conquis en Souabe, il lui fallut le cder aux allis, qui, de leur ct, lui rendirent ce qu'ils occupaient en Bavire. Aprs la conclusion de ce trait, le 14 mars 1647, les Franais et les Sudois vacurent la Bavire, et choisirent, pour ne pas se gner les uns les autres, des quartiers diffrents: les Franais dans le duch de Wurtemberg, les Sudois dans la haute Souabe, prs du lac de Constance. A l'extrmit septentrionale de ce lac et la pointe la plus mridionale de la Souabe, la ville autrichienne de Brgenz, avec son dfil troit et escarp, dfiait toutes les attaques, et tous les habitants du voisinage avaient retir dans cette forteresse naturelle leur avoir et leurs personnes. Le riche butin que faisait esprer cet amas de biens et l'avantage de possder un passage menant dans le Tyrol, en Suisse et en Italie, excitrent le gnral sudois risquer une attaque sur ce dfil rput inexpugnable et sur la ville elle-mme. Sa double tentative lui russit, malgr la rsistance des paysans, qui, au nombre de six mille, s'efforcrent de dfendre le passage. Sur ces entrefaites, Turenne, conformment la convention, s'tait dirig vers le Wurtemberg, d'o il contraignit par la force de ses armes le landgrave de Darmstadt et l'lecteur de Mayence d'embrasser la neutralit, l'exemple de la Bavire. Alors enfin parut tre atteint le grand but de la politique franaise, de livrer sans dfense aux armes unies des deux couronnes l'empereur dpouill de tout secours de la Ligue et de ses allis protestants, et de lui dicter la paix l'pe la main. Une arme de douze mille hommes, au plus, tait tout ce qui lui restait de sa formidable puissance, et, la guerre lui ayant enlev tous ses bons gnraux, il fallut qu'il mt la tte de cette arme un calviniste, transfuge hessois, Mlander. Mais, comme cette guerre prsenta frquemment les plus surprenantes vicissitudes, et djoua souvent, par des incidents imprvus, tous les calculs de la politique, cette fois encore l'attente fut trompe par l'vnement, et la puissance de l'Autriche, qui tait tombe si bas, se releva de nouveau, aprs une courte crise, jusqu' prendre une menaante supriorit. La jalousie de la France envers les Sudois ne lui permettait pas de dtruire l'empereur et d'lever ainsi la Sude, en Allemagne, un degr de puissance qui pouvait la fin devenir fatal la France elle-mme. La situation dsespre de l'Autriche ne fut donc pas mise profit par le ministre franais; l'arme de Turenne fut spare de Wrangel et appele aux frontires des Pays-Bas. A la vrit, Wrangel, aprs avoir march de Souabe en Franconie, pris Schweinfurt, et incorpor dans son arme la garnison impriale de cette place, essaya de pntrer lui seul en Bohme et assigea gra, la clef de ce royaume. Pour dlivrer cette place forte, l'empereur fit marcher sa dernire arme, dans laquelle il parut en personne. Mais un grand dtour que cette arme fut force de faire pour ne pas traverser les domaines du prsident du conseil de guerre Schlick retarda sa marche, et, avant qu'elle ft arrive, gra tait perdu. Les deux armes s'approchrent alors l'une de l'autre, et plus d'une fois on s'attendit une bataille dcisive, parce que la disette tait pressante des deux cts, que les Impriaux avaient la supriorit du nombre et que les deux camps et les fronts de bataille ne furent souvent spars que par les ouvrages levs entre eux. Mais les Impriaux se contentrent de ctoyer l'ennemi, et s'efforcrent de le fatiguer par de petites attaques, par la faim et par de pnibles marches, jusqu'au moment o les ngociations ouvertes avec la Bavire auraient atteint le but souhait. La neutralit de la Bavire tait une blessure dont la cour impriale ne pouvait prendre son parti, et, aprs avoir inutilement essay d'y mettre obstacle, elle avait rsolu d'en tirer le seul avantage possible. Beaucoup d'officiers de l'arme bavaroise taient indigns de cette conduite de leur matre, par laquelle ils taient tout coup rduits l'inaction et qui imposait une chane importune leur got pour l'indpendance. Le brave Jean de Werth lui-mme tait la tte des mcontents, et, encourag par Ferdinand, il forma le complot de dtacher de l'lecteur toute l'arme bavaroise et de la conduire l'empereur. Ferdinand ne rougit pas de favoriser secrtement cette trahison contre le plus fidle alli de son pre. Il fit adresser aux troupes lectorales des lettres formelles de rappel, o il les faisait souvenir qu'elles taient des troupes de l'Empire que l'lecteur n'avait commandes qu'au nom de l'empereur. Heureusement, Maximilien dcouvrit assez tt cette trame criminelle pour en prvenir l'excution par de promptes et sages mesures. L'indigne conduite de l'empereur l'avait autoris des reprsailles; mais Maximilien tait un trop vieux politique pour couter la passion quand la prudence seule devait parler. Il n'avait pas retir de l'armistice les avantages qu'il s'en tait promis. Bien loin de contribuer l'acclration de la paix gnrale, cet armistice particulier avait plutt donn aux ngociations de Mnster et d'Osnabrck une fcheuse tournure et rendu les allis plus hardis dans leurs prtentions. Les Franais et les Sudois avaient t loigns de la Bavire; mais, par la perte de ses cantonnements dans le cercle de Souabe, Maximilien se voyait maintenant rduit lui-mme puiser avec ses troupes son propre pays, s'il ne voulait se rsoudre les licencier tout fait, et dposer imprudemment glaive et bouclier dans un temps o rgnait seul le droit du plus fort. Plutt que de choisir un de ces deux maux certains, il prit le parti d'en affronter un troisime, qui du moins tait encore douteux: c'tait de dnoncer l'armistice et de reprendre les armes. Sa rsolution et les prompts secours qu'il envoya en Bohme l'empereur menaaient les Sudois des consquences les plus funestes, et Wrangel fut forc de se retirer prcipitamment de Bohme. Il se porta par la Thuringe vers la Westphalie et le Lunebourg, pour se joindre l'arme franaise, commande par Turenne, et l'arme impriale et bavaroise, qui avait pour chefs Mlander et Gronsfeld, le suivit jusqu'au Wser. Sa perte tait invitable, si l'ennemi l'atteignait avant sa jonction avec Turenne; mais ce qui avait sauv auparavant l'empereur prserva maintenant les Sudois. Au milieu de la fureur de la lutte, une froide prudence dirigeait le cours de la guerre, et la vigilance des cours augmentait mesure que la paix approchait davantage. L'lecteur de Bavire ne devait pas permettre que la prpondrance des forces pencht d'une manire si dcisive du ct de l'empereur, et que, par cette rvolution soudaine, la paix ft retarde. Si prs de la conclusion des traits, tout changement partiel de fortune tait d'une extrme importance, et la rupture de l'quilibre entre les couronnes contractantes pouvait dtruire tout d'un coup l'ouvrage de plusieurs annes, le fruit prcieux des plus difficiles ngociations, et ajourner le repos de toute l'Europe. La France tenait dans des chanes salutaires ses allis les Sudois, et leur mesurait ses secours dans la proportion de leurs avantages et de leurs pertes: l'lecteur de Bavire entreprit en silence de suivre la mme conduite avec l'empereur son alli, et, en lui mesurant sagement son appui, il chercha rester matre de la grandeur de l'Autriche. Maintenant la puissance de l'empereur menace de s'lever tout coup une hauteur dangereuse, et Maximilien cesse incontinent de poursuivre l'arme sudoise. Il craignait aussi les reprsailles de la France, qui avait dj menac d'envoyer contre lui les forces de Turenne, s'il permettait ses troupes de passer le Wser. Mlander, empch par les Bavarois de poursuivre Wrangel plus loin, se tourne par Ina et Erfurt contre la Hesse, et se montre maintenant comme un ennemi redoutable dans le mme pays qu'il avait auparavant dfendu. Si ce fut rellement un dsir de vengeance contre son ancienne souveraine qui le poussa choisir la Hesse pour thtre de ses dvastations, il satisfit cette envie de la manire la plus horrible. La Hesse saigna sous le flau, et la dtresse de ce pays, si durement maltrait, fut porte par lui jusques au comble. Mais Mlander eut bientt sujet de regretter de s'tre laiss conduire par le ressentiment plutt que par la prudence dans le choix des quartiers d'hiver. Dans la Hesse appauvrie, la plus affreuse disette accabla son arme, tandis que Wrangel rassemblait de nouvelles forces dans le Lunebourg et remontait ses rgiments. Beaucoup trop faible pour dfendre ses mauvais cantonnements, quand le gnral sudois ouvrit la campagne dans l'hiver de 1648 et marcha sur la Hesse, il lui fallut se retirer honteusement et chercher son salut sur les bords du Danube. La France avait de nouveau tromp l'attente des Sudois, et retenu sur le Rhin, malgr toutes les invitations de Wrangel, l'arme de Turenne. Le gnral sudois s'tait veng en attirant lui la cavalerie de Weimar, qui renona au service de la France; mais, par cette dmarche, il avait fourni un nouvel aliment la jalousie de cette couronne. Enfin Turenne obtint la permission de se joindre aux Sudois, et les deux armes runies ouvrirent alors la dernire campagne de cette guerre. Elles poussrent devant elles Mlander jusqu'au Danube, jetrent des vivres dans gra, qui tait assig par les Impriaux, et battirent, au del du Danube, l'arme impriale et bavaroise, qui leur avait fait tte prs de Zusmarshausen. Mlander reut dans cette action une blessure mortelle, et le gnral bavarois de Gronsfeld se posta, avec le reste de l'arme, au del de Lech, pour dfendre la Bavire contre une invasion ennemie. Mais Gronsfeld ne fut pas plus heureux que Tilly, qui, dans le mme poste, avait sacrifi sa vie pour le salut de la Bavire. Wrangel et Turenne choisirent, pour leur passage, la place mme qu'avait signale la victoire de Gustave-Adolphe, et excutrent leur manoeuvre en profitant du mme avantage qui avait favoris le roi. Alors la Bavire fut de nouveau envahie, et la rupture de l'armistice expie par les plus cruels traitements exercs sur les sujets bavarois. Maximilien se cacha dans Salzbourg, tandis que les Sudois passaient l'Isar et pntraient jusqu' l'Inn. Une pluie violente et continuelle qui, en quelques jours, changea cette rivire peu considrable en un torrent furieux, sauva encore une fois l'Autriche d'un pril imminent. Dix fois l'ennemi essaya de jeter sur l'Inn un pont de bateaux, et dix fois le torrent le dtruisit. Jamais, dans toute cette guerre, l'effroi des catholiques n'avait t aussi grand qu' ce moment, o les ennemis taient au centre de la Bavire, sans qu'il restt un seul gnral qu'on pt opposer un Turenne, un Wrangel, un Koenigsmark. Enfin parut l'hroque Piccolomini, qui vint des Pays-Bas pour commander les faibles restes de l'arme impriale. Les allis, par leurs ravages dans la Bavire, s'taient rendus difficile eux-mmes un plus long sjour dans ce pays, et la disette les fora de se retirer vers le haut Palatinat, o la nouvelle de la paix mit fin leurs travaux. Koenigsmark, avec son corps de troupes lgres, s'tait dirig vers la Bohme, o Ernest Odowalsky, capitaine de cavalerie licenci, mutil au service de l'Autriche, puis congdi sans rcompense, lui suggra un plan pour surprendre le petit ct de Prague. Koenigsmark l'excuta heureusement, et, par l, il eut la gloire d'avoir termin la guerre de Trente ans par la dernire action d'clat. Ce coup dcisif, qui mit enfin un terme l'irrsolution de l'empereur, ne cota aux Sudois qu'un seul homme. Mais la vieille ville, la plus grande moiti de Prague, spare de l'autre par la Moldau, lassa encore, par sa vive rsistance, le comte palatin Charles-Gustave, le successeur de Christine, qui tait arriv de Sude avec des troupes fraches, et qui rassembla toutes les forces sudoises de Bohme et de Silsie devant les murs de Prague. L'approche de l'hiver chassa enfin les assigeants dans leurs quartiers, o les atteignit le message de la paix signe Osnabrck et Mnster le 24 octobre. Quelle oeuvre de gants ce fut de conclure cette paix inviolable et sacre, clbre sous le nom de paix de Westphalie; quels obstacles, qui semblaient infinis, taient vaincre; quels intrts opposs taient concilier; quelle suite d'incidents devait concourir terminer cette oeuvre difficile, prcieuse et durable de la politique; ce qu'il en cota seulement pour ouvrir les ngociations; ce qu'il en cota pour les continuer, une fois ouvertes, au milieu des vicissitudes de la guerre incessante; ce qu'il en cota pour mettre le sceau la paix rellement conclue, et pour l'excuter, solennellement proclame; quelle fut enfin la substance de cette paix; ce qui fut gagn ou perdu par chacun des combattants, aprs trente annes d'efforts et de souffrances, et quels biens ou quels maux la socit europenne tout entire en a pu recueillir: dire tout cela est une tche qu'il faut rserver une autre plume. Comme l'histoire de la guerre tait un grand ensemble, c'est aussi un ensemble grand et distinct que l'histoire de la paix de Westphalie. Une simple esquisse rduirait un informe squelette l'oeuvre la plus intressante et la plus caractristique de la sagesse et de la passion humaines, et lui ravirait prcisment ce qui pourrait fixer sur elle l'attention de cette partie du public pour laquelle j'ai crit et dont je prends ici cong. FIN * * * * * Note de transcription: A l'exception des corrections suivantes, l'orthographe d'origine a t conserve. Les erreurs clairement introduites par le typographe, ainsi que les erreurs de ponctuation ont t corriges. Quand ils manquaient, les accents sur les capitales ont t ajouts, sauf sur les A. * p. xiv: corrige persuad en persuads (nous sommes persuads), * p. 50: harmonisation de Jean Georges en Jean-Georges (Jean-Georges de Brandebourg), * p. 65 et 67: harmonise Wurtzbourg en Wrtzbourg, * p. 70: harmonisation de cotats en co-tats, * p. 79 et 80: remplace Salwata par Slawata, * p. 91: corrige Brunn en Brnn (Brnn est emport), * p. 268: corrige Lutzen en Ltzen, * p. 343: remplace du par de (prs de Frth), * p. 363: ajout d'un guillemet fermant aprs suivez-moi,, * p. 424: corrige Colloredo en Collordo, * p. 440: ajoute un guillemet ouvrant aprs interrompt Neumann, ajoutant, * p. 504/505: corrige Tycho-Brah en Tycho Brah. End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Guerre de Trente Ans, by Friedrich von Schiller License: Share Alike