Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rnald Lvesque (html) and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) IVANHOE [Illustration: frontispice.] IVANHOE OU LE RETOUR DU CROIS _Par Walter Scott._ TRADUCTION NOUVELLE PAR M. ALBERT-MONTMONT. Toujours de son dpart il faisait les apprts, Prenait cong sans cesse, et ne partait jamais. (_Trad. de_ Prior.) TOME PREMIER. PARIS. RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, DITEUR, RUE DES FRANCS-BOURGEOIS S. MICHEL, N 8. 1829. DISCOURS PRLIMINAIRE EN FORME D'PITRE DDICATOIRE ADRESSE AU DOCTEUR DRYASDUST, MEMBRE DE LA SOCIT DES ANTIQUAIRES, DEMEURANT A CASTLE-GATE, YORK. Mon estimable et cher Monsieur, Il est presque inutile de mentionner les diffrens motifs qui me dcident inscrire votre nom en tte de l'oeuvre qu'on va lire. Cependant les imperfections de mon travail pourraient rfuter le principal de ces motifs. Si j'avais espr le rendre digne de votre patronage, le public aurait vu ds ce moment qu'un ouvrage destin faire connatre les antiquits de l'Angleterre sous nos anctres saxons, ne pouvait tre mieux ddi qu' l'auteur illustre des _Essais sur la coupe du roi Ulphus et sur les terres par lui concdes au patrimoine de saint Pierre_. Je crains malheureusement que le cadre futile, incomplet et vulgaire, dont j'ai envelopp le rsultat de mes recherches, n'attire mon ouvrage une exclusion auprs de cette classe orgueilleuse qui a pris pour devise _detur digniori_. D'un autre ct, je redoute aussi d'tre accus de prsomption en plaant le nom du docteur Jones Dryasdust la tte d'une publication que les graves antiquaires relgueront peut-tre parmi les inutiles romans et contes du jour. J'ai coeur de me justifier l'avance d'une telle accusation; car, bien que je dusse me reposer sur votre amiti du soin de mon apologie vos propres yeux, je ne voudrais pas cependant, ceux du public, demeurer convaincu d'un crime aussi grave que celui dont j'apprhende le faix par anticipation. Je dois donc vous rappeler que, lors de l'entretien que nous emes ensemble pour la premire fois sur cette nature de productions, dans une desquelles les affaires prives de notre sage et docte ami d'cosse, M. Oldbuck de Monkbarns[1], ont t si inconsidrment publies, il s'leva entre nous une discussion sur la cause de la vogue dont jouissent dans ce sicle frivole ces livres qui, nonobstant leur mrite intrinsque, doivent tre regards comme crits la hte et en violation de toutes les rgles de l'pope. Il vous parut alors que le charme venait entirement de l'art avec lequel l'auteur, comme un autre Macpherson[2], avait mis profit les trsors pars de l'antiquit, supplant sa paresse ou son indigence d'invention par les incidens qui avaient marqu dans l'histoire nationale une poque peu loigne, et introduisant des personnages rels, sans mme avoir eu soin de changer les noms. Il n'y a pas soixante-dix ans, me ftes-vous observer, que tout le nord de l'cosse vivait sous un gouvernement aussi simple et aussi patriarcal que ceux de nos bons allis les Mohawks et les Iroquois[3]. En admettant que l'auteur ne puisse tre suppos d'avoir t le tmoin de ces temps-l, il doit avoir vcu, observiez-vous, au milieu des personnes qui y ont jou un rle; et mme, depuis les trente annes qui viennent de s'couler, les moeurs cossaises ont prouv de tels changemens, que nous ne trouvons pas plus tranges les habitudes sociales de nos anctres que celles du rgne de la reine Anne. Ayant ainsi des matriaux de toute sorte pars autour de lui, l'auteur n'avait plus gure, ajoutiez-vous, que l'embarras du choix: de l cette conclusion naturelle, que, possesseur d'une mine aussi fconde, ses ouvrages lui avaient ncessairement rapport plus de profit et de gloire que n'en mritait la facilit de ses travaux. Note 1: Personnage de l'antiquaire, dans le roman de ce nom. A. M. Note 2: Restaurateur des pomes d'Ossian. Note 3: Indiens des tats-Unis d'Amrique et du Canada. A. M. En adoptant, comme je le devais, la vrit gnrale de ces remarques, je ne puis m'empcher de trouver tonnant qu'aucune tentative n'et encore t faite pour exciter en faveur des traditions et des moeurs de la vieille Angleterre un intrt pareil celui qu'ont veill nos voisins, plus pauvres et moins clbres. Le drap vert de Kendal[4], quoique d'une date plus recule, doit bien nous tre aussi prcieux que les tartans bariols du nord. Le nom de _Robin Hood_[5], habilement voqu, susciterait une ombre aussi vite que celui de _Rob-Roy_; et les patriotes d'Angleterre ne mritent pas moins de renomme, dans nos cercles modernes, que les Bruce et les Wallace de la Caldonie. Si les paysages du midi de la Grande-Bretagne sont moins romantiques et moins sublimes que ceux des montagnes du nord, on doit reconnatre qu'ils runissent dans la mme proportion plus de douceur et de beaut. Somme toute, nous avons le droit de nous crier avec le Syrien ami de son pays: Le Pharphar et l'Abanas, fleuves de Damas, ne sont-ils pas prfrables tous les fleuves d'Isral? Note 4: Ville manufacturire du Westmoreland. A. M. Note 5: Fameux chasseur et brigand des forts de l'ancienne Angleterre. A. M. Vos objections relativement ce projet, mon cher docteur, taient, vous vous le rappelez, de deux sortes. Vous insistiez sur les avantages qu'offrait l'auteur cossais la rcente existence de cet tat de socit qui forme le sujet de ses tableaux. Bon nombre de personnes vivantes, remarquiez-vous, se souviennent d'avoir entendu dire leurs pres qu'ils avaient non seulement vu le clbre Roy Mac-Grgor, mais qu'ils avaient pris part encore des festins ou des combats avec lui. Tous ces dtails minutieux de la vie prive et du caractre domestique, tout ce qui imprime de la vraisemblance un rcit et l'individualit d'un personnage, se trouvent encore dans la mmoire des cossais, tandis qu'en Angleterre la civilisation remonte si haut, que les ides que nous pouvons avoir de nos anctres ne sont plus que le fruit de la lecture de vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir mchamment conspir supprimer dans leurs rcits toutes les particularits intressantes, pour les remplacer par des fleurs d'loquence monacale ou de triviales rflexions sur les moeurs. Marcher l'gal d'un auteur cossais dans la tche de ressusciter les traditions du temps pass, serait pour un Anglais, disiez-vous, une prtention absurde et tmraire. Le Caldonien avait, selon vous, comme la magicienne de Lucain, la facult de parcourir le thtre d'une bataille rcente, et de choisir, pour ses miracles de rsurrection, un cadavre dont les membres semblaient encore tout palpitans, et dont la bouche venait d'exhaler son dernier soupir. Tel tait le sujet auquel la puissante rictho elle-mme tait force de recourir, comme pouvant seul tre ranim par ses enchantemens: ......gelidas letho serutata medullas, Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras Invenit, et vocem defuncto in corpore qurit[6]. Note 6: Cherchant dans les entrailles glaces par la mort des poumons dont les fibres fussent exemptes de blessure, afin de trouver encore sur un rcent cadavre le dernier souffle de la vie. A. M. L'auteur anglais, d'un autre ct, disiez-vous, en le supposant tout aussi habile que l'enchanteur du nord, n'est libre de prendre ses sujets qu'au milieu de la poussire des ges, o il ne trouve que des ossemens desschs, vermoulus et dsunis comme ceux qui remplissaient la valle de Josaphat. Vous m'exprimtes aussi la crainte que les prjugs anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d'accueillir favorablement une production comme celle dont j'essayais de vous dmontrer la russite probable. Et cela, reprtes-vous, n'est pas entirement d, en gnral, de meilleures dispositions pour ce qui est tranger, il faut encore avoir gard aux improbabilits rsultantes des circonstances o le lecteur anglais se trouve plac. Si vous lui tracez un tableau de moeurs sauvages et un tat de socit primitive existant au milieu des montagnes d'cosse, il est naturellement port croire la ralit de la peinture que vous lui faites: en voici la raison. S'il est de la classe ordinaire des lecteurs, il n'a jamais vu ces pays loigns, ou il a seulement parcouru pendant une excursion d't ces rgions dshrites par la nature, n'y prenant que de mauvais dners, dormant sur des lits roulettes, errant de dserts en dserts, et tout plein de crdulit sur les choses les plus tranges qu'on veut lui dire d'un peuple assez barbare et assez extravagant pour paratre attach un sjour aussi extraordinaire. Mais le mme homme estimable, plac dans sa propre demeure, hermtiquement ferme, et entour de tout ce qui rend si confortable le coin du feu anglais, est moiti moins dispos croire que ses anctres menaient une vie bien diffrente de la sienne; que la tour en ruine qui ne sert plus aujourd'hui qu' former un point de vue fut jadis habite par un baron qui l'aurait pendu sa porte sans autre forme de procs; que les paysans par qui sa petite ferme est tenue auraient t esclaves il y a trois sicles; et qu'enfin la complte influence de la tyrannie fodale s'tendait alors sur le village voisin, o le procureur est aujourd'hui un personnage plus important que le lord de l'ancien manoir. Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer en mme temps qu'elles ne me semblent pas entirement insurmontables. La pnurie de matriaux est en effet une grande difficult; mais, pour ceux qui ont des connaissances en antiquits, il existe, et le docteur Dryasdust le sait mieux que personne, sur la vie prive de nos bons aeux, des aperus pars dans nos divers historiens, qui sont peu de chose, il est vrai, en comparaison des autres matires qu'ils traitent; mais tous ces aperus runis suffiraient pour jeter quelque jour sur les habitudes domestiques de nos pres. Si j'choue dans mon entreprise, je n'en garde pas moins la conviction qu'avec un peu plus de travail et d'art pour mettre en oeuvre ces matriaux, une main plus habile serait aussi plus heureuse dans leur emploi, grce aux claircissemens du docteur Henry[7], de M. Strutt, et surtout de M. Sharon Turner. Je proteste donc par avance contre tout argument qui serait fond sur l'insuccs de ma tentative. Note 7: Henry, auteur d'une _Histoire d'Angleterre_; Strutt, auteur d'un livre sur les _Antiquits du moyen ge en Angleterre_; Sharon Turner, auteur d'une _Histoire des Anglo-Saxons_. A. M. D'un autre cot, j'ai dj dit que, si une peinture fidle des anciennes moeurs anglaises tait offerte mes compatriotes, je leur suppose trop de bon sens et des dispositions trop favorables, pour douter qu'elle ne ret un accueil bienveillant. Leur indulgence et leur bon got en sont d'irrcusables garans. Ayant ainsi rpondu de mon mieux la premire classe de vos objections, ou du moins ayant manifest la rsolution de franchir les barrires qu'avait leves votre prudence, je serai court sur ce qui m'est particulier. Vous partes tre d'opinion que la position d'un antiquaire adonn des recherches srieuses, et de plus, comme le vulgaire le dira quelquefois, minutieuses et fatigantes, serait regarde comme un motif d'incapacit pour composer avec succs une histoire de ce genre. Mais permettez-moi de vous dire, mon cher docteur, que cette objection est plus spcieuse que solide. Il est vrai que ces compositions futiles ne pourraient convenir au gnie plus srieux de notre ami M. Oldbuck. Cependant Horace Walpole crivit un conte de revenant qui a remu bien des entrailles, et Georges Ellis[8] sut transporter tout le charme de son humeur enjoue, aussi aimable que peu commune, dans son _Abrg des anciens romans potiques_; de manire que, si je dois avoir sujet quelque jour de regretter mon audace, j'ai du moins en ma faveur ces honorables prcdens. Note 8: Oldbuck, Horace Walpole et George Ellis, clbres romanciers. A. M. Nanmoins, l'antiquaire, plus svre, peut penser qu'en mlant ainsi la fiction la vrit, je corromps la source de l'histoire par de modernes inventions, et que je donne la gnration nouvelle de fausses ides sur le sicle que je dcris. Je ne puis qu'avouer en un sens la force de cet argument, mais j'espre l'carter par les considrations suivantes. Sans doute je ne saurais ni ne veux prtendre une observation exacte, mme en ce qui touche le costume extrieur, et encore moins pour la langue et les moeurs; mais le mme motif qui m'empche d'crire les dialogues de mon drame en anglo-saxon ou en normand-franais, comme aussi de publier cet essai avec les caractres d'imprimerie de Caxton ou de Wynken de Worde[9], me dfend galement de me restreindre dans les bornes de la priode o je fixe mon histoire. Pour exciter un intrt quelconque, il est indispensable que le sujet choisi se traduise, pour ainsi dire, dans les moeurs et l'idiome du sicle o nous vivons. Jamais la littrature orientale n'a fait une illusion pareille celle que produisit la premire traduction, par M. Galland, des _Mille et une Nuits_, dans lesquelles, en conservant d'un ct la splendeur du costume, et de l'autre la bizarrerie des fictions de l'Orient, il mla des expressions et des sentimens si naturels, qu'il les rendit intelligibles et intressantes, en mme temps qu'il abrgeait les longs rcits, changeait les rflexions monotones, et rejetait les rptitions sans fin de l'original arabe. Aussi ces contes, bien que moins purement orientaux que dans leur source primitive, s'assortirent beaucoup mieux au got europen, et obtinrent un degr de faveur populaire qu'ils n'eussent jamais atteint si les moeurs et le style n'avaient en quelque sorte t appropris aux ides et aux habitudes des lecteurs d'Occident. Note 9: Anciens typographes anglais. _A. M._ En faveur de ceux qui, en grand nombre, vont, j'aime le croire, lire cet ouvrage avec avidit, j'ai tellement expliqu les moeurs anciennes dans un langage moderne, j'ai dtaill avec un si grand soin les caractres et les sentimens de mes hros, que personne ne se trouvera, j'espre, arrt par la scheresse accablante de l'antiquit; et je crois n'avoir point en ceci excd la licence accorde l'auteur d'une compilation romanesque. Feu M. Strutt, dans son roman de _Queen-Hoo-Hall_, a agi d'aprs un autre principe; et, en voulant distinguer l'ancien du moderne, cet antiquaire habile a oubli, selon moi, qu'il y a dans les moeurs et les sentimens modernes certains rapports communs nos anctres, qui nous sont parvenus sans altration, ou qui, tirant leur origine d'une mme nature, doivent avoir galement exist dans toutes les phases sociales. Cet homme de talent, cet antiquaire si rudit, a limit de la sorte le succs de son livre, en excluant tout ce qui n'tait pas assez surann pour tre en mme temps oubli et inintelligible. La licence que je voudrais essayer de justifier, dans cette occurrence, est si ncessaire l'excution de mon plan, que je sollicite de votre patience la permission d'expliquer encore mieux mon argument, s'il m'est possible. Celui qui, pour la premire fois, ouvre Chaucer ou tout autre pote du moyen ge, est si frapp de l'orthographe suranne, de la multiplicit des consonnes, et de la forme antique du langage, qu'il veut jeter le livre de dsespoir, comme trop empreint de la rouille des ges pour lui permettre de juger son mrite ou de sentir les beauts qu'il renferme. Mais, si quelque ami plus savant lui dcouvre que les difficults qui l'effraient sont plus apparentes que relles; si, en lui lisant haute voix ou en rduisant les mots ordinaires l'orthographe moderne, il lui prouve qu'il n'y a gure qu'un dixime des expressions qui soit tomb de fait en dsutude, le novice peut tre aisment persuad qu'il se rapproche de _l'anglais vierge encore_[10], et que ds lors un peu de patience le mettra mme de goter les compositions tour tour plaisantes et pathtiques par lesquelles le bon Geoffrey[11] merveillait le sicle de Crcy et de Poitiers. Note 10: Le texte porte: _Well of English undefiled_, source de l'anglais non corrompu. Note 11: Prnom de Chaucer. A. M. Poursuivons cette comparaison un peu plus loin: Si notre nophyte, plein d'un nouvel amour de l'antiquit, entreprenait d'imiter ce que l'on vient de lui apprendre admirer, s'il allait choisir dans le glossaire les vieux mots qu'il renferme, pour s'en servir l'exclusion des autres, il faut convenir qu'il agirait bien rebours. Ce fut l'erreur de l'infortun Chatterton[12]. Pour donner son style une couleur antique, il rejeta toute expression moderne, et enfanta un dialecte diffrent de tous ceux qu'on et jamais parls dans la Grande-Bretagne. Celui qui voudra imiter l'ancien idiome avec succs s'attachera plutt son caractre grammatical, ses tours de phrase, qu' un choix laborieux de termes extraordinaires et suranns, qui, comme je l'ai dj dit, ne sont, eu gard aux expressions encore en usage, que dans la proportion de un dix, quoique peut-tre un peu diffrens par le sens et par l'orthographe. Note 12: Le Gilbert anglais. _A. M._ Ce que j'ai dit du langage s'applique bien plus encore aux sentimens et aux coutumes. Les passions, d'o les sentimens et les usages dcoulent avec toutes leurs modifications, sont gnralement les mmes dans tous les rangs, dans toutes les conditions, dans tous les pays et tous les sicles, et il s'ensuit naturellement que les opinions, les habitudes d'ides et les actions, bien que domines par l'tat particulier de la socit, doivent en dfinitive prsenter une ressemblance entre elles. Nos anctres n'taient certainement pas plus diffrens de nous que les juifs ne le sont des chrtiens: ils avaient des yeux, des mains, des organes, des sens, des affections, des passions, comme nous; ils taient nourris des mmes alimens, blesss des mmes armes, sujets aux mmes maladies, rchauffs par le mme t et refroidis par le mme hiver[13]. Leurs affections et leurs sentimens ont d, par consquent, se rapprocher des ntres. Note 13: Shakspeare, citations du _Marchand de Venise_. Ce passage a t imit avec un rare bonheur par M. Casimir Delavigne, dans _le Paria_, acte II, scne V. A. M. Ainsi, dans les matriaux que l'on peut faire entrer dans un ouvrage d'imagination tel que celui que j'ai essay, l'auteur verra qu'une grande partie du langage et des moeurs serait aussi bien applicable au temps prsent qu' celui o se trouve le lieu des vnemens qu'il raconte: la libert du choix est donc plus grande pour lui, et la difficult de sa tche bien moindre qu'il ne le semblait d'abord. Pour emprunter une comparaison un autre art, on peut dire des dtails d'antiquits, qu'ils offrent les traits particuliers d'un paysage trac par le pinceau. La tour fodale doit apparatre majestueusement; les figures mises en scne doivent se montrer avec le costume et le caractre de leur sicle; le tableau doit offrir les aspects particuliers du site avec ses rocs levs ou la descente rapide de ses eaux en cascades. Le coloris gnral doit tre aussi copi d'aprs la nature, le ciel tre serein ou nbuleux, suivant le climat, et les nuances reprsenter celles qui dominent dans un paysage rel. Voil les principales obligations que l'art impose au peintre; mais il n'est pas oblig de s'astreindre copier servilement toutes les nuances peu importantes de la nature, ni de reprsenter avec une exactitude absolue les plantes, les fleurs et les arbres qui la dcorent. Ces derniers objets, comme les teintes plus minutieuses de la lumire et de l'ombre, sont des attributs inhrens toute perspective en gnral, analogues chaque site, et mis la disposition de l'artiste, qui ne suivra que son got ou son caprice. Il est vrai qu'en l'un et l'autre cas cette licence est resserre dans de raisonnables limites. Le peintre ne doit introduire aucun ornement tranger la contre, au climat o il a mis son paysage. Il ne faut pas qu'il plante des cyprs sur l'Inch-Mervin[14], ni des sapins d'cosse parmi les ruines de Perspolis. L'auteur se trouve assujti des lois identiques. Bien qu'il lui soit facultatif de peindre les passions et les sentimens avec plus de dtail qu'il n'en existe dans les anciennes compositions qu'il imite, il faut qu'il n'introduise rien d'tranger aux moeurs du sicle; ses chevaliers, ses cuyers, ses varlets, ses hommes d'armes, peuvent tre plus largement dessins que dans les sches et dures esquisses d'un ancien manuscrit enlumin; mais les costumes et les caractres doivent demeurer inviolables. Il faut que les figures soient les mmes, mais traces par un meilleur pinceau, ou, pour parler avec plus de modestie, excutes dans un sicle o les principes de l'art sont mieux compris. Son langage ne doit pas tre exclusivement surann et inintelligible; mais on ne doit admettre, s'il est possible, aucun mot, aucune tournure de phrase qui trahirait une origine purement moderne. C'est une chose que d'employer l'idiome et les sentimens qui nous sont communs nous et nos anctres, et c'en est une autre de leur affecter des sentimens et un dialecte exclusivement propres leurs descendans. Note 14: le du Loch Lomond. A. M. Voil, mon cher ami, la partie la plus difficile de ma tche; et, vous parler franchement, je n'ose esprer de satisfaire votre jugement moins partial et votre science plus tendue, puisque j'ai eu de la peine me contenter moi-mme. Je sens d'ailleurs qu'on me trouvera encore plus dfectueux touchant les moeurs et les costumes; ceux qui seront disposs examiner rigoureusement mon histoire sous ce rapport voudront du moins, peut-tre, me juger de la sorte. Il se pourra que j'aie introduit peu de choses qu'on et droit d'appeler positivement _modernes_; mais, d'un autre ct, il est trs probable que j'aurai confondu les usages de deux ou trois sicles, et introduit pendant le rgne de Richard II des circonstances appropries une priode plus ancienne ou plus voisine de nous. Ce qui me rassure, c'est que des erreurs de cette nature chapperont la classe la plus nombreuse de mes lecteurs, et que je partagerai la gloire si peu mrite de ces architectes qui, dans leurs constructions gothico-modernes, ne balancent pas introduire, sans rgle ni mthode, les ornemens de diffrens styles et de diffrentes poques. Ceux qui de plus vastes recherches ont donn les moyens d'tre plus svres seront sans doute plus indulgens, en proportion de la connaissance qu'ils auront des difficults de ma tentative audacieuse. Mon digne ami Ingulphe, trop nglig, m'a fourni plus d'une indication utile; mais la lumire que nous offrent le moine de Croydon et Geoffroy de Vinsauff[15] est obscurcie par une telle masse de matriaux informes, que nous cherchons volontiers un refuge dans les intressantes pages du brave Froissard[16], quoiqu'il ait fleuri une poque bien plus loigne de la date de notre histoire. Si donc, mon digne ami, vous tes assez gnreux pour excuser ma prsomption d'avoir voulu me faire une couronne de mnestrel, en partie avec les perles de la pure antiquit, et en partie avec les pierres et la pte de Bristol, au moyen desquelles on les imite, je nourris l'esprance que la difficult de l'entreprise vous engagera, mon cher docteur, en tolrer l'imperfection. Note 15: Historiens ecclsiastiques. Note 16: Clbre chroniqueur franais, dont une nouvelle dition, publie par M. Buchon, est vivement recherche. On aime voir un grand crivain comme Walter Scott secouer quelquefois les prjugs de sa nation, pour rendre justice des chroniqueurs trangers. A. M. J'ai peu de chose dire de mes matriaux: on peut les retrouver presque en entier dans le curieux manuscrit anglo-normand que sir Arthur Wardour conserve avec un soin si jaloux dans le troisime tiroir de son bureau de chne, permettant peine qu'on y regarde, et tant lui-mme incapable de lire une syllabe de son contenu. Il ne m'et jamais accord la permission de consulter pendant quelques heures ces pages prcieuses, dans mon voyage d'cosse, si je n'avais promis de le dsigner par quelque mode emphatique de caractre, comme, par exemple, _le Manuscrit de Wardour_, pour lui donner une individualit aussi importante que celle du _Manuscrit de Bannatyne_, du _Manuscrit Auchinleck_[17], ou de tout autre monument de la patience des tabellions gothiques. Je vous ai envoy pour votre tude prive le sommaire des chapitres de cette pice singulire, et je le joindrai peut-tre, avec votre consentement, au deuxime volume de mon histoire, si le compositeur s'impatiente pour recevoir de la copie, lorsque tout mon manuscrit sera compos. Note 17: Manuscrits lgus la bibliothque d'dimbourg par Bannatyne et un lord Auchinleck. A. M. Adieu, mon cher ami; j'en ai dit assez, sinon pour justifier, du moins pour expliquer l'essai que j'ai entrepris, et qu'en dpit de vos doutes et de mon incapacit je persiste ne pas croire inutile. J'espre que vous tes entirement rtabli de votre accs de goutte, et je serais heureux que votre savant mdecin vous recommandt un voyage dans notre province. On a trouv dernirement plusieurs curiosits dans les fouilles pratiques l'ancien _Habitancum_[18]. propos d'Habitancum, je pense que vous avez appris qu'un misrable paysan a dtruit la vieille statue ou plutt le bas-relief appel vulgairement Robin de Redesdale. Il parat que la renomme de Robin attirait plus de plerins qu'il n'en fallait pour laisser crotre la fougre d'une lande dont l'acre vaut peine un schilling. Malgr votre titre de rvrend, chauffez une bonne fois votre bile, prenez une fois un peu de rancune, et souhaitez avec moi que ce rustre ait un accs de gravelle aussi fort que s'il avait tous les fragmens de la statue du pauvre Robin dans le viscre o la maladie tablit son sige. Ne parlez pas de cela Gath, de peur que les cossais ne se rjouissent d'avoir enfin trouv chez leurs voisins un exemple de la barbarie qui se signala par la dmolition du _four d'Arthur_. Mais il n'y aurait aucun terme nos lamentations si nous nous arrtions sur de pareils sujets. Daignez offrir mes respectueux complimens miss Dryasdust; je me suis de mon mieux acquitt de la commission qu'elle m'avait donne pour ses lunettes, dans mon dernier voyage Londres; j'espre qu'elle les a reues en bon tat, et qu'elle les a trouves de son got. Je vous expdie mon paquet par le voiturier aveugle; peut-tre alors qu'il restera long-temps en route[19]. Les dernires nouvelles que je reois d'dimbourg m'apprennent que le savant qui remplit les fonctions de secrtaire dans la Socit des Antiquaires est le premier amateur en dessin de la Grande-Bretagne, et qu'on attend beaucoup de son zle et de son talent pour dessiner ces _spcimens_ d'antiquit nationale qui s'croulent, mins lentement par le temps, ou balays par le got moderne avec le mme balai de destruction que John Knox employait au sicle de la rforme. Adieu derechef: _Vale tandem, non immemor mei._ Croyez-moi toujours, mon rvrend et trs cher monsieur, votre trs humble serviteur, Laurence Templeton.[20] Note 18: Station romaine prs de laquelle est une statue informe, espce de gant, que le peuple nomme _Robin de Redesdale_. A. M. Note 19: Allusion la mauvaise administration des postes et au prix lev des taxes en cosse. A. M. Note 20: Nom fictif sous lequel Walter Scott voulut d'abord publier cet ouvrage, et qui explique l'pigraphe mise en tte. A. M. 17 novembre 1817. IVANHOE OU LE RETOUR DU CROIS CHAPITRE PREMIER. C'est ainsi qu'ils parlaient, tandis qu'ils foraient rentrer le soir dans l'table leurs troupeaux bien repus, qui tmoignaient par un bruyant grognement leur regret de renoncer la pture. _Odysse_. Dans cet heureux vallon de la riche Angleterre, baign par le Don aux flots purs, s'tendait jadis une fort vaste, qui couvrait la plus grande partie des belles montagnes et des valles qu'on aperoit entre Sheffield et la riante ville de Doncaster[21]. On voit encore des restes de cette fort dans les magnifiques domaines de Wentworth, de Warncliffe-Park, et dans les environs de Rotherham. C'est l que le fabuleux dragon de Wantley exerait ses ravages; l se livrrent la plupart des sanglantes batailles qu'amenrent les guerres civiles de la rose rouge et de la rose blanche; l encore se montrrent ces bandes de valeureux proscrits[22] dont les exploits sont devenus si populaires dans les ballades anglaises. Note 21: Ville du comt d'Yorck, sur le Don, dans un pays fertile en paturages. A. M. Note 22: Le texte dit: _Outlaws_, mot qui signifie _hors la loi_. A. M. Tel est le lieu principal de la scne de notre histoire, dont la date remonte la fin du rgne de Richard Ier, poque o le retour du prince tait l'objet des voeux plutt que des esprances de ses sujets dsols, assujtis tous les maux que leur infligeaient des tyrans subalternes. Les nobles, dont le pouvoir tait devenu exorbitant sous le rgne d'tienne, et que la prudence de Henri II eut tant de peine de rduire une sorte de soumission la couronne, avaient repris leur vieille licence dans toute son tendue. Ils mprisaient la faible intervention du conseil d'tat d'Angleterre, fortifiaient leurs chteaux, augmentaient le nombre de leurs serfs, assimilaient tout ce qui les environnait un tat de vasselage, et cherchaient, par tous les moyens possibles, se mettre la tte de forces suffisantes pour figurer dans les troubles qui menaaient le pays. La situation de la noblesse infrieure, ou de cette classe qu'on nommait les _franklins_[23], et qui, d'aprs la loi et la constitution de l'Angleterre, avait le droit de se regarder comme indpendante de la tyrannie fodale, devint alors singulirement prcaire. Si, comme cela se pratiquait assez gnralement, ils se mettaient sous la protection de quelqu'un des petits rois de leur voisinage, s'ils acceptaient quelque charge fodale dans sa maison, ou s'ils s'obligeaient par un trait d'alliance l'aider dans toutes ses entreprises, ils pouvaient, il est vrai, acheter une tranquillit temporaire; mais c'tait toujours au prix de cette indpendance si prcieuse des coeurs anglais, et au risque de se voir obligs de s'associer aux tentatives les plus imprudentes que l'ambition de leur protecteur pouvait lui suggrer. D'une autre part, les grands barons possdaient tant de moyens de vexation et d'oppression, qu'ils trouvaient sans cesse un prtexte, et la volont leur manquait rarement de tourmenter, poursuivre et ruiner ceux de leurs voisins moins puissans qui voulaient se soustraire leur autorit, et qui croyaient qu'une conduite paisible et les lois du pays devaient tre pour eux une protection suffisante contre les dangers des temps. Note 23: Nom que les Normands donnaient aux anciens _thanes_, formant un corps de nobles. A. M. Une circonstance qui vint contribuer augmenter la tyrannie de la haute noblesse et les souffrances des classes infrieures, fut la conqute de l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Quatre gnrations n'avaient pu encore mler entirement le sang ennemi des Normands avec celui des Anglo-Saxons, ni runir par un mme langage et par des intrts communs deux races rivales, dont l'une avait conserv tout l'orgueil du triomphe, tandis que l'autre gmissait sous la honte de tous les rsultats de la dfaite. L'issue de la bataille d'Hastings avait mis la puissance entre les mains de la noblesse normande, qui, comme nos historiens l'assurent, n'en avait pas us avec modration. Sauf un petit nombre de cas, toute la race des princes et des nobles saxons avait t anantie ou dpouille, et il ne s'en trouvait que trs peu qui, sur le sol natal de leurs aeux, conservassent encore des domaines de seconde ou mme de troisime classe. La politique de Guillaume et de ses successeurs avait t d'affaiblir, par tous les moyens, cette partie de la population, regarde avec raison comme nourrissant l'antipathie la plus profonde contre les vainqueurs. Tous les rois de la race normande avaient manifest une prdilection trs marque pour leurs sujets normands. Les lois sur la chasse, et beaucoup d'autres inconnues l'esprit plus doux et plus libral du code saxon, avaient t imposes l'Angleterre, comme pour ajouter un nouveau poids aux chanes fodales qui accablaient les vaincus. la cour, et dans les chteaux de la haute noblesse o l'on imitait la magnificence royale, on ne parlait que franais: c'tait dans cette langue qu'on plaidait devant les tribunaux, et que les jugemens taient rendus; en un mot, le franais tait la langue de l'honneur, de la chevalerie et de la justice, tandis que l'anglo-saxon, plus mle et plus expressif, tait laiss aux campagnards et au bas peuple, qui ne connaissaient pas d'autre idiome. Cependant le besoin des communications entre les seigneurs du sol et les classes infrieures qui le cultivaient avait peu peu donn naissance un nouveau dialecte tenant le milieu entre le franais et l'anglo-saxon, et qui leur facilitait les moyens de s'entendre; et cette ncessit de communication forma peu peu la langue anglaise actuelle; celle des vainqueurs et celle des vaincus s'y fondirent par un heureux mlange, et par degrs elle s'enrichit des emprunts qu'elle fit aux langues classiques et celles que parlent les nations de l'Europe mridionale. Voil quel tait cette poque l'tat des choses; j'ai cru devoir le retracer l'esprit de mes lecteurs, parce qu'ils auraient pu oublier que nul grand vnement, tel qu'une guerre ou une insurrection, ne marque l'existence des Anglo-Saxons, comme nation isole, postrieurement au rgne de Guillaume II, dit le Roux. Toutefois les grandes distinctions nationales entre les vaincus et les vainqueurs, le souvenir de ce que les premiers avaient t, compar ce qu'ils taient alors, se perpturent jusqu'au rgne d'douard III, laissrent ouvertes les blessures que la conqute avait creuses, et continurent une ligne de sparation entre les descendans des Normands vainqueurs et ceux des Saxons vaincus. Les derniers feux du jour descendaient sur une belle et verte clairire de la fort dont il a t question au commencement de ce chapitre; des centaines de gros vieux chnes au tronc peu lev, mais qui avaient peut-tre vu la marche triomphale des armes romaines, dployaient leurs rameaux noueux et touffus sur une pelouse gracieuse; en quelques endroits, ils taient mls de bouleaux, de houx, et de bois taillis de diffrentes espces, dont les branches s'entrelaaient de manire intercepter entirement les rayons du soleil couchant. Ailleurs, ces arbres, isols les uns des autres, formaient de longues avenues, dans les dtours desquelles la vue se plat s'garer, tandis que l'imagination les considre comme des sentiers conduisant des sites encore plus sauvages et plus solitaires. Ici les feux pourprs du jour lanaient des rayons plus ternes, qui s'inclinaient sur les rameaux briss et sur les troncs moisis des arbres; l, ils clairaient d'un vif clat les clairires travers lesquelles il leur tait permis de se frayer un passage. Un grand espace ouvert au milieu d'elles semblait avoir t jadis consacr aux rites du culte des druides; car sur le sommet d'une petite colline, si rgulire qu'elle paraissait l'ouvrage de l'art, se voyaient les restes d'un cercle de pierres normes, brutes et non tailles[24]. Sept demeuraient debout; les autres avaient t dplaces vraisemblablement par le zle de quelques uns des premiers convertis au christianisme; les unes taient peu loin du lieu o elles gisaient d'abord; d'autres taient renverses sur le penchant de la colline; une seule des plus larges, prcipite jusqu'au bas, et suspendant le cours d'un petit ruisseau qui s'coulait au pied de l'minence, occasionnait par son obstacle, un doux murmure cette onde auparavant silencieuse. Note 24: Quatre grandes pierres de ce genre composaient les autels des druides, trois taient places de ct; et la quatrime au dessus. A. M. Deux figures humaines, qui compltaient ce paysage, offraient dans leur extrieur et leurs vtemens ce caractre sauvage et rustique auquel on reconnaissait, dans ces temps reculs, les habitans de la partie boise du West-Riding de l'Yorkshire[25]. Le plus g avait un aspect dur, farouche et grossier; son habillement, qui tait de la forme la plus commune et la plus simple, consistait en une sorte de jaquette serre manches, faite de la peau tanne de quelque animal, laquelle on avait primitivement laiss le poil, alors us en tant d'endroits, qu'il et t difficile de juger quel quadrupde il avait appartenu. Ce vtement descendait du cou aux genoux, et tenait lieu de tous ceux qui sont destins envelopper le corps; il n'avait qu'une seule ouverture par le haut, suffisante pour y passer la tte, et il tait vident qu'on le mettait de la mme manire qu'on passe aujourd'hui une chemise, ou plus anciennement un haubert. Des sandales, attaches avec des courroies de cuir de sanglier, protgeaient ses pieds; deux bandes d'un cuir plus mince entrelaaient chacune de ses jambes jusqu'au genou, qui demeurait nu, comme dans le costume des montagnards cossais. Pour fixer cette jaquette plus troitement autour du corps, une ceinture de cuir la serrait par le moyen d'une boucle de cuivre. cette ceinture taient suspendus d'un ct une sorte de petit sac, de l'autre une corne de blier dont on avait fait un instrument vent arm d'un bec; on y voyait fix de mme un de ces longs couteaux de chasse, lame large, pointue, et deux tranchans, garnie d'une poigne de corne; instrument que l'on fabriquait alors dans le voisinage, et qu'on appelait couteau de Sheffield[26]. Cet homme avait la tte dcouverte et les cheveux arrangs en tresses fortement serres: le soleil les avait rendus d'un roux fonc, couleur de rouille, qui contrastait avec sa barbe d'une nuance jauntre comme l'ambre. Il ne me reste plus citer qu'une seule partie de son ajustement, et elle tait trop remarquable pour que je puisse l'omettre: c'tait un collier de cuivre qui entourait son cou, pareil celui d'un chien, mais sans aucune ouverture, fix demeure, assez lche pour permettre de respirer et d'agir, et qu'on ne pouvait enlever sans recourir la lime. Sur ce collier bizarre tait grave l'inscription suivante, en caractres saxons: Gurth, fils de Beowulph, est l'esclave-n[27] de Cedric de Rothervood. Note 25: La partie occidentale du comt d'York. A. M. Note 26: Ville du comt d'York, au confluent des deux rivires de Sheaf et de Don, environne de hautes collines, et renomme pour sa coutellerie. Note 27: Le texte dit: _born-thrall_, mot dont le sens est _esclave-n_; car du temps des Saxons il y avait en Angleterre plusieurs sortes d'esclaves. A. M. Prs de ce gardien des pourceaux, car telle tait l'occupation de Gurth, on voyait assis sur une des pierres druidiques un homme qui paraissait plus jeune d'environ dix ans, et dont l'habillement, quoique de mme nature que celui de son compagnon, tait plus riche et d'une apparence plus fantastique. Sur le fond de sa jaquette, d'un pourpre brillant, on avait essay de peindre des ornemens grotesques en diffrentes couleurs. Il portait aussi un manteau court, qui peine lui descendait jusqu' mi-cuisse. Ce manteau, d'toffe cramoisie, couvert de plus d'une tache, bord d'une bande d'un jaune vif et qu'il pouvait porter volont sur l'une ou l'autre paule, ou dont il pouvait s'envelopper tout entier, contrastant par sa petite longueur, formait une draperie d'un genre bizarre. Ses bras portaient de minces bracelets d'argent, et son cou tait entour d'un collier de mme mtal, sur lequel taient gravs ces mots: Wamba, fils de Witless, est l'esclave de Cedric de Rotherwood. Ce personnage avait des sandales pareilles celles de Gurth; mais ses jambes, au lieu d'tre couvertes de deux bandes de cuir entrelaces, montraient des espces de gutres, dont l'une tait rouge et l'autre jaune. Il avait sur la tte un bonnet garni de clochettes, comme celles que l'on attache au cou des faucons, et elles sonnaient chaque mouvement qu'il faisait, c'est--dire continuellement, car sans cesse il changeait de posture. Ce bonnet, bord d'un bandeau de cuir dcoup en guise de cornet, se terminait en pointe, et retombait sur l'paule, comme nos anciens bonnets de nuit, ou comme le bonnet de police d'un hussard: c'est cette pointe du bonnet que les clochettes taient fixes. Une telle particularit, la forme du bonnet mme, et l'expression moiti folle et moiti satyrique de la physionomie de Wamba prouvaient assez qu'il appartenait cette race de _clowns_ ou bouffons domestiques autrefois entretenus chez les grands, afin de tromper les heures si lentes qu'ils taient, obligs de passer dans leurs chteaux. Il avait, comme son compagnon, un sac attach sa ceinture, mais on ne lui voyait ni corne ni couteau de chasse, tant probablement regard comme appartenant une classe d'hommes laquelle on et craint de confier des armes. Un sabre de bois, semblable celui avec lequel Arlequin opre ses prodiges sur nos thtres modernes, remplaait le couteau. L'air et la contenance de ces deux hommes formaient un contraste non moins tonnant que leur costume. Le front de Gurth ou de l'esclave tait charg d'ennuis; sa tte tait baisse, avec une apparence d'abattement qu'on et pris pour de l'apathie, si le feu qui de temps autre tincelait dans ses regards, quand il levait les yeux, n'et prouv qu'il cachait sous cet air de tristesse et de dcouragement la haine de l'oppression et une forte envie de s'y soustraire. La physionomie de Wamba ne dcelait qu'une curiosit vague, une sorte de besoin de changer d'attitude chaque instant, et la satisfaction touchant sa position et la mine qu'il faisait. Leur conversation avait lieu en anglo-saxon, idiome qui, comme nous l'avons dit, tait la langue universelle des classes infrieures, l'exception des soldats normands et des personnes attaches au service personnel de la noblesse fodale. Mais un chantillon de leurs discours dans leur propre langue n'intresserait gure un lecteur moderne; bornons-nous une traduction. Que la maldiction de saint Withold[28] tombe sur ces misrables pourceaux! dit Gurth aprs avoir sonn plusieurs fois de sa corne pour les runir, tandis que, tout en rpondant ce signal par des grognemens aussi mlodieux, ils ne se pressaient pas de quitter le copieux banquet de glands et de faines qui les engraissaient, ni les rives bourbeuses d'un ruisseau o plusieurs, demi plongs dans la fange, s'tendaient leur aise, sans couter la voix de leur gardien. Que la maldiction de saint Withold tombe sur eux et sur moi! Si le loup ne m'en attrape pas quelques uns ce soir, je ne suis pas un homme. Ici, Fangs, ici! cria-t-il un chien d'une grande taille, au poil rude, moiti mtin, moiti lvrier, qui courait et l, comme pour aider son matre runir son troupeau rcalcitrant, mais qui, dans le fait, soit qu'il ft mal dress, soit qu'il ne comprt pas les ordres de son matre, soit qu'il n'coutt qu'une ardeur aveugle, chassait les pourceaux devant lui de divers cots, et augmentait ainsi le dsordre au lieu d'y remdier. Que le diable lui fasse sauter les dents! s'cria Gurth, et que le pre de tout mal confonde le garde-chasse qui enlve les griffes de devant nos chiens, et les rend par l incapables de faire leur devoir. Wamba, debout: si tu es un homme, aide-moi un peu. Tourne derrire la montagne afin de prendre le vent sur mes btes, et alors tu les chasseras devant toi comme de timides agneaux. Note 28: Saint saxon. Vraiment! rpondit Wamba immobile: j'ai consult l dessus mes jambes, et toutes deux pensent qu'exposer mes somptueux habits dans ces trous pleins de boue serait un acte de dloyaut contre ma personne souveraine et ma garde-robe royale. Je te conseille de rappeler Fangs, et d'abandonner tes pourceaux leur destine; et, soit qu'ils rencontrent une troupe de soldats, une bande d'outlaws, ou une compagnie de plerins, les animaux confis tes soins ne peuvent manquer d'tre changs demain matin en Normands, ce qui pour toi ne sera pas un mdiocre soulagement. Mes pourceaux changs en Normands! dit Gurth. Expliquez-moi cela, Wamba: je n'ai ni le cerveau assez subtil ni le coeur assez joyeux pour deviner des nigmes.--Comment appelez-vous ces animaux quatre pieds qui courent en grognant?--Des pourceaux, imbcille, des pourceaux; il n'y a pas de fou qui ne sache cela.--Et pourceau est de bon saxon, repartit le plaisant; mais quand le pourceau est gorg, corch, coup par quartiers, et pendu par les talons un croc comme un tratre, comment l'appelles-tu en saxon?--Du _porc_, rpondit le porcher. Je suis charm, dit Wamba, qu'il n'y ait pas de fou qui ne sache cela; et porc, je crois, est du vritable franco-normand; et, tant que la bte est vivante et confie la garde d'un esclave saxon, elle garde son nom saxon; mais elle devient normande et s'appelle _porc_, ds qu'on la porte la salle manger du chteau pour y servir aux festins des nobles. Que penses-tu de cela, mon ami Gurth? Eh! Allons, rponds-moi vite: qu'en penses-tu?--C'est la vrit toute pure, ami Wamba, quoiqu'elle ait pass par ta caboche de fou. Eh bien, je n'ai pas tout dit, reprit Wamba sur le mme ton: il y a encore le vieux _boeuf_ alderman, qui retient son nom saxon _Ox_ tant qu'il est conduit au pturage par des serfs et des esclaves comme toi, mais qui devient _Beef_, un vif et brave Franais, ds qu'il s'offre aux nobles mchoires destines le dvorer. Le veau, _Mynheer Calve_, devient de la mme faon _Monsieur de Veau_[29]; il est saxon tant qu'il a besoin des soins du vacher, et obtient un nom normand ds qu'il devient matire bombance. Note 29: Dans la gastronomie anglaise, les diverses viandes sont quelquefois personnifies. _A. M._ Par saint Dunstan! rpondit Gurth, tu me contes l de tristes vrits. peine nous reste-t-il l'air que nous respirons, et je crois que les Normands ne nous l'ont laiss qu'aprs avoir bien hsit, et uniquement pour nous mettre en tat de supporter les fardeaux dont ils crasent nos paules. Les meilleures viandes sont pour leur table, les plus belles filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont, loin du sol natal, reformer leurs armes et blanchir de leurs os les terres trangres. Il ne reste ici personne qui puisse ou veuille protger le malheureux Saxon. Que le ciel bnisse notre matre Cedric! il s'est conduit en brave, en restant sur la brche. Mais voil Reginald Front-de-Boeuf qui arrive dans le pays en personne, et nous verrons tout l'heure combien peu servira Cedric la peine qu'il s'est donne. Ici, ici! cria-t-il son chien. Bien! Fangs, bien! mon garon, tu as fait ton devoir. Voil enfin tout le troupeau runi, et tu les mnes comme il faut, mon garon! Gurth, rpliqua le bouffon, je vois que tu me crois un fou, sans quoi tu ne serais pas assez imprudent pour me mettre ta tte dans la gueule. Si je rapportais Reginald Front-de-Boeuf ou Philippe de Malvoisin un seul mot de ce que tu viens de dire, tu aurais parl en tratre contre les Normands, tu ne serais plus qu'un porcher rprouv, et ton corps balancerait pendu un de ces arbres, comme un pouvantail quiconque oserait mal parler des nobles trangers.--Chien que tu es, s'cria Gurth, est-ce que tu serais homme me trahir aprs m'avoir si vivement excit parler ainsi mon dtriment? --Te trahir! non; ce serait le trait d'un homme sens: un fou ne sait pas se rendre de si bons services. Mais un instant: quelle est donc la compagnie qui nous arrive? ajouta-t-il en prtant l'oreille un bruit lointain de chevaux et de cavaliers--Je m'en inquite peu, dit Gurth qui avait rassembl son troupeau, et qui, avec l'aide de Fangs, le faisait entrer dans une des longues avenues que nous avons essay tout l'heure de dcrire. Je veux voir qui sont ces cavaliers, dit Wamba; ils viennent peut-tre du pays des fes, chargs d'un message du roi Oberon, de ce roi fameux par tant de prodiges inous.--Que la fivre te gagne! s'cria Gurth: peux-tu parler de pareilles choses quand nous sommes menacs d'un orage terrible? N'entends-tu pas rouler le tonnerre quelques milles de nous? N'as-tu pas aperu cet clair? Une pluie d't commence, je n'en ai jamais vu tomber d'aussi grosses gouttes. Malgr le calme de l'air, les branches de ces grands chnes font un bruit qui annonce une tempte. Tu peux jouer le raisonnable, si tu le veux; crois-moi une fois, et htons-nous de rentrer avant le fort de l'orage, car cette nuit mme sera terrible. Wamba parut sentir la force de ce raisonnement, et accompagna son camarade, qui se mit en route aprs avoir ramass un long bton deux bouts qu'il trouva sur son chemin; et ce nouvel Eume marchait grands pas dans l'avenue, chassant devant lui, l'aide de Fangs, son discordant troupeau gorg de fange et de glands. CHAPITRE II. C'tait un moine accompli en moinerie, un cavalier aimant la chasse et le gibier, un matre-homme bien fait pour tre abb; il tenait de superbes chevaux dans son curie; et lorsqu'il chevauchait, toute la sonnerie de sa monture rsonnait en plein air aussi haut que la cloche du couvent dont il tait le suprieur, qualit en vertu de laquelle il gardait seul les clefs de la cave. _Trad. de_ Chaucer. Nonobstant les exhortations et les gronderies de son compagnon, le bruit du pas des chevaux continuant approcher, Wamba ne pouvait s'empcher de ralentir occasionnellement sa marche, en saisissant tous les prtextes que la route lui offrait. Tantt c'tait pour cueillir dans le taillis quelques noisettes demi mres, tantt pour parler quelque jeune fille de campagne qu'ils rencontraient. La cavalcade ne tarda donc pas les rejoindre. Elle tait compose de dix personnes; les deux qui marchaient leur tte semblaient des hommes de haut parage; les autres composaient leur suite. Il n'tait pas difficile de reconnatre l'tat et la condition de l'un de ces deux personnages. C'tait videmment un ecclsiastique d'un rang lev; il portait l'habit de l'ordre de Cteaux, mais d'une toffe beaucoup plus fine que ne le permettait la rgle de l'ordre; son manteau et son capuchon taient du plus beau drap de Flandre, et formaient une draperie large et gracieuse autour de lui, malgr l'excs de son embonpoint. Il avait un extrieur agrable, qui n'annonait pas plus le jene et les mortifications que ses vtemens n'attestaient le mpris du luxe et de l'opulence mondaine. Ses traits pouvaient passer pour rguliers; mais de ses paupires baisses jaillissait frquemment l'clat d'un oeil picurien qui trahissait un amateur de la bonne chre et des festins. Du reste, sa profession et son rang lui avaient appris matriser l'expression d'une physionomie naturellement enjoue, laquelle il savait donner volont un air de gravit solennelle. Malgr les rgles de son couvent, les bulles du pape et les canons des conciles, les manches de ce dignitaire de l'glise taient garnies de riches fourrures, son manteau tait fix autour de son cou par une agrafe d'or, et l'habit de son ordre dcelait la mme recherche qu'on remarque aujourd'hui dans le costume d'une sduisante quakeresse, qui, sans s'carter de la mise ordinaire de sa secte, donne sa simplicit, par le choix des toffes et par la manire de les employer, une sorte de coquetterie fort analogue aux vanits du monde. Ce digne homme d'glise montait une mule fringante, dont l'amble tait le pas habituel; on l'avait magnifiquement harnache, et sa bride tait orne de petites sonnettes d'argent, suivant la mode du jour. Sur sa magnifique selle, il n'avait rien de la gaucherie du clotre; il dployait l'aisance et les grces d'un cavalier adroit et exerc. Il paraissait n'avoir pris que momentanment et pour la route une monture trop vulgaire pour lui, malgr son allure douce, car un frre lai, faisant partie de sa suite, conduisait par la bride un des plus beaux coursiers que l'Andalousie et jamais vus natre, et que les marchands faisaient alors venir grands frais et non sans quelques dangers, pour les vendre aux personnes riches et distingues. La selle et la housse de ce superbe palefroi taient couvertes d'un drap tombant presque jusqu' terre, sur lequel on avait brod des mitres, des crosses et d'autres emblmes sacerdotaux. Un autre frre lai conduisait une mule charge de bagages appartenant probablement son suprieur, et deux moines de son ordre taient l'arrire-garde, riant, causant ensemble, et sans faire beaucoup d'attention aux autres membres de la cavalcade. Le compagnon du dignitaire ecclsiastique semblait un homme g de plus de quarante ans. Il tait grand, sec, vigoureux, avec des formes athltiques; mais les fatigues et les travaux qu'il avait endurs et qu'il semblait prt braver encore, l'avaient rduit une maigreur extrme; ce qui rendait tonnamment saillantes les parties osseuses de son corps. Sa tte tait pare d'une toque carlate garnie de fourrures, pareille celle que les Franais appellent _mortier_, cause de son analogie avec un mortier renvers. Rien n'empchait donc de voir son visage, dont l'expression tait calcule pour imprimer le respect, sinon la crainte, des trangers. Ses traits, fortement prononcs, avaient pris sous le soleil des tropiques une couleur basane et presque aussi noire que le teint d'un ngre; on et dit, lorsqu'il tait calme, qu'ils sommeillaient aprs l'orage de sa passion; mais les veines gonfles de son front, la promptitude avec laquelle sa lvre suprieure, couverte d'une moustache noire et paisse, grimaait la moindre motion, prouvaient assez qu'on pouvait aisment rveiller dans son coeur cet orage assoupi. Un seul regard de ses yeux noirs et perans faisait deviner combien il avait surmont d'obstacles et brav de prils; il semblait mme demander qu'on oppost quelque digue ses volonts, pour le plaisir de la briser par de nouvelles dmonstrations de force et de courage. Une profonde cicatrice au front prtait sa physionomie un air dur et farouche, et une expression sinistre ses yeux, dont les rayons visuels, d'ailleurs trs pntrans, taient lgrement obliques. L'habillement de dessus de ce personnage ressemblait celui de son compagnon. C'tait un long manteau de bndictin, mais dont la couleur carlate indiquait que celui qui le portait ne faisait partie d'aucun des quatre ordres rguliers. Sur l'paule droite tait taille en drap blanc une croix d'une forme particulire. Ce premier vtement cachait, ce qui d'abord paraissait peu en harmonie avec sa forme, une cotte de mailles avec des manches et des gantelets de mme mtal, aussi flexibles que s'ils eussent t travaills au mtier. Le devant de ses cuisses, o les plis de son manteau permettaient de les apercevoir, tait protg de la mme manire; et de petites plaques d'acier, s'avanant l'une sur l'autre comme les cailles d'un reptile, couvraient ses genoux et ses jambes jusqu'aux chevilles pour complter son armure dfensive. Un long poignard double tranchant, fix sa ceinture, tait la seule arme offensive qu'il portt. Il montait une haquene, afin de mnager son beau cheval de combat, qu'un cuyer conduisait par la bride, et qui tait harnach comme pour un jour de bataille, la tte protge par un fronteau d'acier termin en fer de pique. un ct de la selle pendait une hache de guerre richement damasquine, et l'autre un casque orn de plumes, et une longue pe comme les chevaliers en avaient cette poque. Un second cuyer portait la lance de son matre, l'extrmit de laquelle se trouvait fixe une petite banderolle o tait peinte une croix semblable celle qui dcorait le manteau. Il portait aussi un petit bouclier de forme triangulaire, assez large du haut pour dfendre la poitrine, et diminuant graduellement des deux cts pour former une pointe par le bas. Ce bouclier tait couvert d'un drap carlate, ce qui empchait qu'on en pt lire la devise. Ces deux cuyers taient suivis de deux autres. leur peau basane, leurs turbans blancs, et la forme orientale de leurs vtemens, on devinait qu'ils taient ns dans quelque rgion lointaine d'Asie. Tout l'extrieur du guerrier et de son escorte avait quelque chose d'exotique et d'trange. Le costume des cuyers tait galement assez recherch, et les deux Orientaux avaient des bracelets, des colliers d'argent et des cercles du mme mtal autour des jambes, qui taient nues depuis la cheville jusqu'au mollet, de mme que leurs bras taient dcouverts jusqu'au coude. Leurs habits de soie surchargs de broderies annonaient la richesse et l'importance de leur matre, tout en formant un singulier contraste avec la simplicit de son costume guerrier. Leurs sabres lame recourbe, poigne damasquine en or, pendaient des baudriers aussi brods en or, et garnis de poignards turcs d'un travail encore plus merveilleux. Chacun d'eux portait l'aron de sa selle un faisceau de javelines pointe acre, d'environ quatre pieds de longueur, arme alors en usage parmi les Sarrasins, et qu'on emploie encore dans l'Orient pour l'exercice martial connu sous le nom d'_El-Djerid_[30]. Note 30: L'exercice du _Djerid_ est un des plus chers amusemens des cavaliers turcs, lesquels s'y livrent tous les jours midi dans les environs de Constantinople. A. M. Les chevaux de ces deux cuyers semblaient de race trangre comme eux. Ils taient sarrasins d'origine, consquemment arabes. Leurs membres fins et dlicats, leurs petits fanons, leur crinire dlie, et l'aisance de leurs mouvemens, contrastaient avec les chevaux puissans dont on soignait la race en Flandre et en Normandie, pour les hommes d'armes, dans le temps o ils se couvraient de la tte aux pieds d'une pesante armure en fer; ces coursiers orientaux prs des coursiers normands pouvaient s'appeler une personnification du corps et de son ombre. Le singulier aspect d'une pareille cavalcade veilla la curiosit non seulement de Wamba, mais de son compagnon, pourtant bien moins frivole. Il reconnut le moine pour le prieur de l'abbaye de Jorvaulx, fameux plusieurs milles la ronde comme aimant la chasse, la table, et, si la renomme n'exagrait point, d'autres plaisirs mondains bien plus incompatibles encore avec les voeux du clotre. Cependant les ides que l'on nourrissait sur la conduite du clerg, tant sculier que rgulier, cette poque, taient si relches, que le prieur Aymer conservait une assez bonne rputation dans les environs de son abbaye. Son caractre franc et jovial, l'indulgence qu'il montrait pour tout ce que les grands appelaient des _peccadilles_, le faisaient accueillir prs des nobles, grands et petits, et plusieurs desquels il se trouvait alli, tant lui-mme d'une famille distingue d'origine normande. Les dames surtout n'taient pas disposes plucher trop svrement la conduite d'un des plus chauds admirateurs de leurs charmes, et si habile dissiper l'ennui qui ne russissait que trop s'introduire dans les salons et les bocages d'un chteau fodal. Aucun chasseur ne suivait le gibier plus vivement que le prieur, et il tait connu pour avoir les faucons les mieux dresss et les lvriers les plus agiles de tout le North-Riding[31]; avantage qui contribuait faire rechercher sa socit par la jeune noblesse. Il avait un autre rle jouer auprs des vieillards, et il s'en acquittait merveille dans l'occasion. Ses connaissances trs superficielles en littrature lui suffisaient pour imprimer l'ignorance un profond respect; sa science prtendue, la gravit de son air et de ses discours, le ton imposant qu'il prenait en parlant de l'autorit de l'glise et du sacerdoce, donnaient presque lieu de croire sa saintet. Mme le bas peuple, qui souvent critique le plus svrement la conduite de ses suprieurs, couvrait du voile de l'indulgence les faiblesses du prieur Aymer. Il tait charitable, et la charit rachte une foule de pchs, dans un autre sens que ne le dit l'criture. Les revenus de l'abbaye, dont une grande partie se trouvait sa disposition, en lui donnant les moyens de fournir ses dpenses personnelles, qui taient considrables, lui permettaient encore de faire participer ses largesses les paysans, et de soulager quelquefois la dtresse du pauvre. Si le prieur Aymer restait le dernier table, et passait plus de temps la chasse qu' l'glise; si on le voyait rentrer dans l'abbaye la pointe du jour, par une porte de derrire, aprs avoir pass la nuit quelque rendez-vous galant, on se contentait de hausser les paules, et l'on s'habituait ses dsordres en songeant que la plupart de ses confrres en faisaient davantage, sans avoir les mmes droits l'indulgence du peuple. La personne et le caractre du prieur Aymer taient donc choses trs familires pour nos deux serfs saxons, qui le salurent avec respect, et qui reurent en retour son _Benedicite, mes filz_. Note 31: District du comt d'York. A. M. L'air trange de son compagnon et de sa suite redoublait la surprise de Gurth et de Wamba; et peine firent-ils attention ce que disait le prieur de l'abbaye de Jorvaulx, quand il demanda s'il y avait dans le voisinage quelque maison o ils pussent trouver un asile, tant ils taient frapps de la tournure moiti militaire, moiti monastique, de l'tranger basan, et de l'accoutrement de ses deux cuyers orientaux, ainsi que des armes qu'ils portaient. Il est probable aussi que la langue dans laquelle la bndiction fut donne sonna mal aux oreilles saxonnes, quoique sans doute elle ne leur part pas entirement intelligible. Je vous demande, mes enfans, dit le prieur en levant la voix et en employant la langue franaise ou l'idiome compos de normand et de saxon; je vous demande s'il y a dans les environs quelque brave homme qui, par amour pour Dieu et par dvotion pour notre sainte mre l'glise, voudra donner ce soir l'hospitalit et des rafrachissemens deux de leurs plus humbles serviteurs. Il s'exprimait ici d'un ton qui ne s'accordait gure avec les expressions modestes dont il avait jug propos de se servir. Deux des plus humbles serviteurs de la mre l'glise! rpta Wamba en lui-mme; car, tout fou qu'il tait, il eut soin de ne pas faire cette rflexion assez haut pour tre entendu. Je voudrais bien savoir comment sont faits leurs principaux conseillers, leurs snchaux, leurs sommeliers! Aprs ce commentaire d'intuition, en quelque sorte, sur la demande du prieur, il leva les yeux vers lui, et rpondit ainsi sa question: Si les rvrends dsirent bonne chre et bon gte, ils trouveront quelques milles d'ici le prieur de Brinxworth, o leur qualit ne peut que leur assurer la meilleure rception; s'ils prfrent consacrer une partie de la soire la pnitence, ils n'ont qu' prendre ce sentier, qui mne l'ermitage de Copmanhurst, o un pieux anachorte leur accordera sans doute un abri dans sa grotte et le secours de ses prires.--Mon brave ami, dit le prieur en secouant la tte ces deux indications, si le bruit continuel des clochettes qui garnissent ton bonnet ne t'avait troubl l'esprit, tu saurais que _clericus clericum non decimat_, c'est--dire que les gens d'glise n'invoquent pas l'hospitalit les uns des autres, et prfrent la demander aux laques, pour leur fournir l'occasion de servir Dieu en honorant et secourant ses humbles serviteurs. Il est vrai, dit Wamba, que, tout ne que je sois, je n'ai pas moins l'honneur de porter des clochettes comme la mule de votre Rvrence. Cependant, si je ne me trompe, la charit de notre mre la sainte glise et de ses serviteurs pourrait fort bien, comme toute autre charit, commencer par s'exercer sur elle-mme. Trve ton insolence, coquin! dit le compagnon du prieur en l'interrompant d'une voix haute et fire; et dis-nous quel chemin nous devons prendre pour aller chez..... Comment appelez-vous votre franklin, prieur Aymer?--Cedric le Saxon, rpondit le prieur. Dis-moi, mon ami, sommes-nous prs de sa demeure? peux-tu nous en montrer la route?--La route n'en est pas facile trouver, rpondit Gurth, rompant le silence pour la premire fois; et la famille de Cedric se couche de trs bonne heure. Belle raison! dit le second voyageur: elle sera trop honore de se lever pour des voyageurs tels que nous, qui ne nous abaissons pas rclamer une hospitalit que nous aurions droit d'exiger.--Je ne sais, rpondit Gurth d'un ton d'humeur, si te devrais indiquer le chemin du chteau de mon matre des gens qui exigent comme un droit d'asile ce que tant d'autres veulent bien demander comme une faveur.--Oses-tu disputer avec moi, vilain serf, s'cria le chevalier; et, donnant son cheval un coup d'peron, il lui fit faire volte-face, et s'avana vers Gurth en levant la baguette qui lui servait de fouet pour le chtier. Gurth, sans reculer d'un pas, osa le regarder d'un air farouche et courrouc, et porta la main sur son couteau de chasse; mais le prieur empcha la querelle en poussant vite sa mule entre son compagnon et le gardien des pourceaux de Cedric. De par sainte Marie! frre Brian, il ne faut pas vous imaginer que vous soyez ici en Palestine, au milieu des Turcs et des Sarrasins, des paens et des infidles. Nous autres insulaires, nous n'aimons pas les coups, except ceux de la sainte glise, qui chtie ceux qu'elle aime. Allons, mon brave, dit-il en s'adressant Wamba, et en appuyant l'loquence de ses discours d'une pice de monnaie, dis-moi le chemin de la demeure de Cedric le Saxon: tu ne peux l'ignorer, et c'est un devoir de guider le voyageur gar, quand mme il serait d'un rang moins respectable que le ntre.--Sans mentir, mon vnrable pre, la tte sarrasine de votre trs rvrend compagnon a tellement effray la mienne, qu'elle m'a fait oublier ce chemin. Je doute que je puisse moi-mme y arriver ce soir.--Allons, allons, dit le prieur, tu peux nous le dire si tu le veux. Ce digne frre a pass toute sa vie combattre les Sarrasins pour recouvrer le saint Spulcre: il est de Tordre des chevaliers du Temple, dont tu peux avoir entendu parler, et moiti moine, moiti soldat[32]. Note 32: Il existe encore dans la Grande-Bretagne beaucoup de vieux monumens de l'ordre de ces templiers qui chapprent aux bchers o prit leur grand-matre Jacques de Molay. A. M. S'il n'est qu' moiti moine, dit le bouffon, il ne devrait pas tre entirement draisonnable envers ceux qui se trouvent sur son chemin, quand mme ils ne se presseraient pas de rpondre des questions qui ne les concernent point.--Je te pardonne ta saillie, rpliqua le prieur, mais la condition que tu m'indiqueras le chemin de la maison de Cedric.--Eh bien donc, rpondit Wamba, suivez cette avenue jusqu' un endroit qu'on appelle la Croix-Renverse; vous la verrez par terre, il n'y a plus que le pidestal qui soit debout. Alors prenez la route votre gauche, car il y en a quatre qui se croisent la Croix-Renverse. J'espre que vos Rvrences y arriveront avant l'orage qui nous menace. Le prieur les remercia, et les cavaliers, piquant des deux, partirent avec l'empressement de tous voyageurs qui veulent gagner leur gte avant la nuit qui annonce mauvais temps. En suivant le chemin que tu leur as sagement indiqu, dit Gurth son compagnon ds que le bruit des chevaux cessa de se faire entendre, les rvrends pres auront bien du bonheur s'ils arrivent cette nuit Rotherwood.--Il est vrai, dit le bouffon; mais ils peuvent arriver Sheffield, et cet endroit en vaut un autre. Je suis trop bon chasseur pour montrer au chien la retraite du livre quand je ne veux pas qu'il l'attrape.--Tu as raison, je serais fch que ce prieur vt Rowena; et il serait possible que Cedric se prt de querelle avec ce moine-soldat, ce qui serait encore bien plus dsagrable. Mais, en bons serviteurs, nous devons tout voir, tout entendre, et ne rien dire. Revenons nos voyageurs, qui eurent bientt laiss loin derrire eux les deux serfs, et qui maintenant causaient ensemble en franais-normand, langue dont se servaient ordinairement les classes suprieures, l'exception d'un petit nombre d'individus encore fiers de leur origine saxonne. Que signifie l'insolence de ces drles, dit le templier, et pourquoi m'avez-vous empch de la punir?--L'un d'eux est un paillasse, frre Brian, rpondit le prieur: comment voulez-vous exiger d'un fou des rponses senses? L'autre est de cette race fire, sauvage et intraitable, de Saxons, dont le suprme plaisir est de montrer par tous les moyens la haine qu'ils gardent leurs vainqueurs.--Je lui aurais bien vite appris la courtoisie force de coups, s'cria Brian. Je suis accoutum de pareils caractres. Nos captifs turcs sont aussi fiers, aussi indomptables qu'Odin lui-mme pourrait l'tre; mais il leur suffit de deux mois passs dans ma maison, sous la discipline du gouverneur de mes esclaves, pour devenir humbles, soumis, dociles et obissans. Corbleu! sire prieur, il faut prendre garde au poison et au poignard, car ils y ont recours ds que vous leur en laissez l'occasion.--Oui, reprit le prieur, mais chaque pays a ses moeurs et ses usages; et battre cet homme et t un mauvais moyen de le forcer nous indiquer le chemin qui conduit la demeure de son matre; et quand mme nous y serions parvenus, c'en et t assez pour irriter contre vous Cedric. Je vous l'ai dit, ce franklin est dur et superbe, d'un caractre altier et susceptible. Ennemi de la noblesse, il l'est mme de ses voisins, Reginald Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin, qui ne sont nullement des bambins au combat. Il dfend avec tant de fermet les privilges de sa race, il est si fier de descendre directement d'Hereward, fameux champion de l'Heptarchie, qu'on l'appelle gnralement _Cedric-le-Saxon_; et il se glorifie de devoir son origine un peuple d'o beaucoup d'autres s'efforcent de cacher qu'ils viennent, de peur d'prouver les effets du _v victis!_ malheur aux vaincus! Prieur Aymer, dit le templier, vous tes un homme bonnes fortunes, connaisseur en beaut, et tout aussi expert qu'un troubadour en matire de galanterie; mais il faudra que cette Rowena clbre ait des attraits bien sduisans, si vous voulez que je prenne assez d'empire sur moi-mme, et m'arme d'assez de patience pour obtenir les bonnes grces de son pre, ce rustre sditieux tel que vous me le dpeignez.--Cedric n'est pas son pre, reprit le prieur; les aeux de Rowena sont plus illustres que ceux mme dont il prtend venir; et si elle lui est unie par les liens du sang, c'est un degr trs loign. Il est son tuteur, et c'est lui-mme, je crois, qui s'est arrog ce titre; mais sa pupille lui est aussi chre que si elle tait sa propre fille. Quant la beaut de Rowena, vous pourrez bientt en juger par vous-mme; et, si les grces de sa personne, si l'expression douce et majestueuse de son regard ne vous font pas oublier les jeunes filles aux cheveux noirs de la Palestine et les houris du paradis de Mahomet, je suis un infidle, et non un vritable enfant de l'glise.--Si les attraits de votre belle, dit le templier, ne rpondent pas l'ide que vous en donnez, vous vous rappelez notre gageure.--Mon collier d'or est vous, je le sais; mais dans le cas contraire je reois dix bottes de vin de Chio, et je suis aussi certain de les tenir que si elles taient dj dans les caves du couvent, sous les clefs du vieux Denis le cellerier. N'allez pas oublier que vous m'avez fait juge de notre dbat, et que, pour perdre, il faut que j'avoue que depuis la Pentecte de l'an pass je n'ai pas vu de beaut aussi parfaite. Ce sont l nos conditions, n'est-ce pas? Mon cher prieur, votre collier d'or court de grands risques, je vous assure, et je le porterai autour du cou dans la lice qui va s'ouvrir Ashby-de-la-Zouche. Gagnez tout comme il vous plaira, dit le prieur; j'espre seulement que vous rpondrez en chevalier et en chrtien. Mais, mon frre, en attendant, suivez mon avis; prenez, croyez-moi, un ton un peu plus civil que ne vous y ont accoutum vos habitudes de commandement sur les captifs et les esclaves de l'Orient. Cedric le Saxon, s'il tait offens, et il s'offense trs aisment, est un homme qui, malgr votre titre de chevalier, la gravit de mes fonctions et la saintet de notre ministre, nous conduirait de sa maison l'instant mme, et nous enverrait coucher la belle toile quand mme il serait minuit. Faites attention aussi la manire dont vous regarderez la belle Rowena, qu'il surveille avec le soin le plus jaloux. S'il concevait la moindre alarme de ce ct, nous sommes perdus. On dit qu'il a banni de chez lui son fils unique pour avoir lev un regard affectueux sur cette beaut, qu'on peut, dit-on, adorer de loin, mais dont il ne faut approcher qu'avec les mmes sentimens qui nous amnent devant l'image de la sainte Vierge. merveille! vous en avez dit assez, rpondit le templier, je veux toute une soire me conduire avec autant de rserve et de modestie qu'une jeune fille; mais elle est futile, la crainte dont vous tes travaill que Cedric ne nous chasse de chez lui. Mes cuyers et moi, avec Hamet et Abdalla, nous saurons bien vous pargner cette humiliation. Ne doutez pas que nous ne soyons assez forts pour nous maintenir dans notre logement.--N'amenons pas les choses ce point, dit le prieur. Mais voici la croix renverse dont ce fou nous parlait; et la nuit est si obscure, que nous pouvons peine voir quelle route il nous faut suivre. Il nous a dit, je crois, de tourner gauche.--Non, droite, dit Brian; je m'en souviens parfaitement. --Pardon, c'tait gauche; il nous montra la direction de la route avec le bout de son pe de bois.--Oui, rpondit le templier; mais il tenait son pe de la main gauche, et il en dirigea la pointe de ce ct, en indiquant la droite. Et l'un et l'autre soutenait son opinion avec un gal enttement, comme c'est l'usage en pareil cas. On consulta les gens de la suite; mais aucun n'avait t assez prs pour entendre Wamba. la fin, Brian s'cria, tonn de ne l'avoir pas remarqu plus tt: Eh mais! ne vois-je pas quelqu'un endormi ou peut-tre tendu mort au pied de cette croix? Hugo, remue donc un peu ce corps avec le bout de ta lance? Hugo n'eut pas plutt obi qu'un homme se leva, et s'cria en bon franais: Qui que tu sois, comment peux-tu tre assez discourtois pour venir troubler ainsi mes penses?--Nous voulions seulement, rpondit le prieur, vous demander la route qui conduit Rotherwood, o demeure Cedric le Saxon.--J'y vais moi-mme, reprit l'tranger; et si j'avais un cheval je vous servirais de guide; car il faut prendre beaucoup de dtours, et le chemin n'est pas ais tenir, quoiqu'il me soit parfaitement connu.--Vous obtiendrez tout la fois et nos remercmens et une bonne rcompense, mon ami, dit le prieur, si vous voulez nous conduire en sret la maison de Cedric. Et il ordonna l'un des gens de sa suite de monter son cheval de main, et de donner le sien l'tranger qui devait leur servir de guide. Celui-ci prit une route oppose celle que Wamba leur avait indique pour les garer. Le sentier s'enfona de plus en plus dans la fort; il tait travers par de larges ruisseaux d'un accs dangereux, cause des marcages qui les entouraient. Mais l'tranger savait comme par instinct les passages les plus srs et les plus directs; les voyageurs gagnrent bientt une avenue plus grande qu'aucune de celles qu'ils eussent encore suivies, et au bout de laquelle s'levait un btiment vaste et irrgulier; l'tranger le montra au prieur, en disant: Voil Rotherwood, la demeure de Cedric le Saxon. Cela fut une nouvelle bien agrable pour Aymer, qui n'tait pas encore trs aguerri, et qui sur la route, en traversant des marais dangereux, avait prouv tant d'agitation et d'alarmes, qu'il n'avait pas encore eu la curiosit d'adresser son guide une seule question. Se trouvant alors plus son aise, et ne voyant plus qu'une belle avenue a franchir, il se mit l'interroger, en lui demandant d'abord qui il tait. Je suis un plerin, et j'arrive de la Terre-Sainte.--Vous auriez mieux fait d'y rester et d'y combattre pour la dlivrance du saint Spulcre, dit le templier.--Il est vrai, noble chevalier, rpondit le plerin, qui le templier ne semblait pas inconnu; mais lorsque ceux qui se sont engags par serment dlivrer la Cit sainte voyagent loin du lieu o les appelle leur devoir, y a-t-il de quoi s'tonner qu'un humble paysan comme moi, ami de la paix, suive leur exemple? Le templier allait lui faire une aigre rponse; mais il en fut empch par le prieur, qui exprima de nouveau son tonnement que leur guide, aprs une si longue absence, connt si bien tous les dtours de la foret. Je naquis dans ces lieux, rpondit celui-ci; et, comme il disait ces mots, ils arrivrent devant la demeure de Cedric. C'tait un btiment informe, avec plusieurs grandes cours, occupant une partie considrable de terrain, et qui, tout en laissant croire que celui qui l'habitait tait un homme riche, ne ressemblait en rien ces chteaux flanqus de tours, dans lesquels se tenait la noblesse normande, chteaux devenus le type universel d'architecture en Angleterre. Cependant Rotherwood n'tait pas sans quelques fortifications; dans ces temps de trouble et de dsordre, aucune maison n'aurait pu l'tre sans courir le risque d'tre pille et brle en moins d'un jour. Un foss profond qu'une source voisine remplissait d'eau entourait l'difice; une double palissade, compose de pieux pointus tirs de la fort voisine, en dfendait les bords. Du cot de l'ouest, il existait une ouverture dans la palissade et un pont-levis sur le foss; c'tait une des entres, que prolongeaient des angles saillans, d'o, en cas de besoin, des archers et des frondeurs pouvaient dfendre le passage. Le templier s'arrta devant la porte, et sonna fortement du cor; car la pluie, qui menaait depuis long-temps nos voyageurs fatigus, commenait alors tomber par torrens. CHAPITRE III. Alors (triste consolation!) de cette cte aride et froide qui entend mugir la mer du Nord, vint le Saxon robuste, au teint vermeil, aux cheveux blonds et aux yeux bleus. _Trad. de_ Thompson. Dans une salle dont le plafond trs bas tait en grande disproportion avec sa largeur et sa longueur extrmes, on avait dispos, pour le repas du soir de Cedric le Saxon, une longue table faite de planches fournies par les gros chnes de la fort, et qui avaient peine reu un premier poli. Le toit, form par des poutres et des solives, ne mettait l'abri des intempries de l'air qu'au moyen des lattes et du chaume qui en composaient la couverture. A chaque bout de cet appartement tait une grande chemine si grossirement construite qu'il s'chappait au moins autant de fume dans la chambre qu'il en sortait par le tuyau. Cette vapeur continuelle avait donn une espce de vernis aux poutres et aux solives en les incrustant d'une couche noire de suie. Des instrumens de guerre et de chasse pendaient le long des murs. De grandes portes places chaque angle conduisaient dans les autres pices de ce vaste btiment. Toutes ces pices l'envi participaient de la grossire simplicit des temps saxons, et Cedric tait fier de la perptuer. Le plancher tait un mlange de terre et de chaux, bien battu et endurci, comme est encore assez souvent celui des granges de nos campagnes. Dans le quart de la longueur de cette salle, il tait plus lev d'environ six pouces, et cet espace, qu'on appelait le _dais_, tait rserv aux principaux membres de la famille et aux visiteurs de distinction. Une table richement couverte d'un drap d'carlate tait dans ce dessein place transversalement sur cette estrade ou plate-forme; et du milieu de cette table en partait une plus longue, plus troite et moins somptueusement couverte, o se plaaient, pour prendre leur repas, les infrieurs et les domestiques de la maison. La runion de ces deux tables avait la forme de la lettre T, ou de ces anciennes tables dner que l'on voit encore dans les anciens collges d'Oxford et de Cambridge. Des chaises et des fauteuils massifs, en bois de chne sculpt, taient placs autour du dais, qui tait couvert d'un pole de drap destin mettre les dignitaires l'abri de la pluie, qui pntrait quelquefois travers le toit mal construit. Les murailles de cette partie de la salle, c'est--dire aussi loin que le dais s'tendait, taient garnies de tapisseries, et sur le plancher se dveloppait un tapis sur lequel on remarquait des essais de broderie dont le principal mrite tait le brillant des couleurs. Les murs de la partie infrieure taient nus, la table n'tait pas dcore, le toit n'existait pas, rien n'empchait la pluie de tomber sur la tte des convives; et des bancs lourds et grossiers tenaient lieu de chaises. Au centre de la table d'honneur taient placs deux fauteuils plus levs que les autres, pour le matre et la matresse de la maison, qui prsidaient au banquet hospitalier, et qui, ce titre, se nommaient en Saxon les _distributeurs du pain_. chacun de ces fauteuils tait attach un marche-pied curieusement sculpt et orn de marqueterie en ivoire. Les autres siges n'avaient pas cette marque distinctive. Cedric le Saxon occupait dj sa place ordinaire; et, bien qu'il n'et que le rang de thane ou de franklin, comme l'appelaient les Normands, ce simple noble tait aussi impatient de ne pas voir arriver son souper, que pourrait l'tre un alderman des anciens temps ou des sicles modernes. Il suffisait de voir la physionomie du matre du chteau pour le juger d'un caractre franc, mais vif et imptueux. Il tait de moyenne taille; il avait nanmoins les paules larges, les bras longs, les membres vigoureux, et tout en lui annonait un homme accoutum aux fatigues de la guerre ou de la chasse. Sur sa figure ouverte clataient de grands yeux bleus, de belles dents, et ses traits annonaient une sorte de bonne humeur qui accompagne souvent la vivacit et la brusquerie. Ses regards exprimaient l'orgueil et la mfiance, car il avait pass sa vie dfendre des droits toujours menacs, et son caractre fier, vif et rsolu avait sans cesse t sur le qui-vive, par suite des circonstances o il s'tait trouv. Ses longs cheveux blonds, partags sur le milieu de sa tte, descendaient des deux cts sur ses paules; ils grisonnaient peine, quoiqu'il ft prs de sa soixantime anne. Il tait couvert d'une tunique verte dont le collet et les manches taient garnis d'une espce de fourrure grise d'une qualit au dessous de l'hermine, et qui tait, ce que l'on croit, la peau de l'cureuil blanc. Ce vtement couvrait un justaucorps non boutonn, de drap carlate, et il avait un haut-de-chausses de mme toffe, mais qui ne descendait que jusqu'au bas des cuisses, laissant le genou dcouvert. Il portait des sandales comme celles des paysans, quoique de matriaux plus prcieux, et attaches par devant avec des agrafes d'or. Des bracelets et un collier de mme mtal ornaient ses bras et son cou. Un ceinturon enrichi de pierres prcieuses soutenait une courte pe pointue et a deux tranchans, suspendue perpendiculairement son ct. Au dos de son fauteuil tait fix un manteau de drap carlate bord de fourrure, et une toque semblable compltait le costume du thane quand il voulait sortir. Derrire le mme fauteuil tait appuye une courte javeline garnie d'une pomme d'acier brillant, et qui lui servait d'arme ou de canne au besoin. Plusieurs valets, dont les vtemens tenaient le milieu entre l'opulence de leur matre et la simplicit de Gurth, le gardien des pourceaux, piaient le moindre geste du dignitaire saxon, et taient toujours prts excuter ses ordres. Deux ou trois d'entre eux, plus levs en fonction que les autres, se tenaient derrire Cedric, sous le dais; le reste occupait la partie infrieure de la salle. On y remarquait aussi d'autres commensaux d'une espce diffrente: deux ou trois grands lvriers, qu'on employait alors pour chasser le cerf et le loup; autant de chiens d'arrt, gros cou, grosse tte, longues oreilles, et deux chiens de plus petite espce, nomms bassets. Tous attendaient avec impatience l'arrive du souper; mais, avec ce tact particulier la race canine, ils se gardaient bien d'interrompre le grave silence de leur matre, qui d'ailleurs les tenait en respect par une baguette blanche place ct de son assiette, et qui servait repousser les avances de la gent quadrupde quand elle devenait un peu trop familire. Un vieux chien-loup seulement, prenant les liberts d'un serviteur favori, tait couch prs du fauteuil de son matre, et appelait de temps en temps son attention, en plaant la tte sur ses genoux ou le museau sur sa main. Mais il n'obtenait que ces mots pour rponse: bas, Balder, bas! je ne suis pas en humeur de jouer. Effectivement, Cedric ne se trouvait pas dans une situation d'esprit fort tranquille. Lady Rowena, qui avait t entendre l'office du soir dans une glise assez loigne, venait seulement de rentrer, et changeait ses vtemens tremps de pluie. On n'avait pas encore de nouvelles de Gurth et de ses pourceaux, qui, depuis long-temps, auraient d tre de retour de la foret, et les proprits taient alors si peu respectes, qu'il tait possible d'attribuer ce retard aux dprdations des outlaws dont les bois environnans taient remplis, ou la violence de quelqu'un des barons du voisinage, dont la force ne respectait pas davantage le bien d'autrui. La chose tait assez importante, car une grande partie de la richesse des propritaires saxons consistait en pourceaux, surtout prs des forts, o les chnes fournissaient une nourriture copieuse. Outre ces motifs d'inquitude, le thane saxon tait impatient de voir son fou Wamba, dont les facties assaisonnaient ses repas avec les bonnes rasades qui venaient les fortifier. Ajoutez que Cedric n'avait rien mang depuis midi, et que l'heure accoutume de son souper tait passe depuis long-temps: sujet de mcontentement trs ordinaire aux gentilshommes campagnards, en ce temp-l comme de nos jours. Il n'exprimait pourtant son dplaisir que par quelques mots entrecoups, que tantt il se disait demi-voix, et que tantt il adressait aux serviteurs qui l'entouraient, particulirement son chanson, qui frquemment lui prsentait une coupe remplie de vin, en manire de potion calmante. Pourquoi donc lady Rowena ne vient-elle point? s'cria-t-il.--Elle n'a plus qu' changer de coiffure, rpondit une suivante avec la mme assurance qu'une femme de chambre moderne qui parle au matre de la maison. Voudriez-vous qu'elle vnt souper en cornette de nuit? Nulle dame dans tout le comt n'est plus expditive s'habiller que ma matresse. Cet argument sans rplique amena une sorte d'acquiescement de la part du thane saxon, qui ajouta: J'espre que sa dvotion lui fera choisir un plus beau temps la premire fois qu'elle ira l'glise de Saint-Jean. Mais, de par tous les diables, reprit-il en se tournant vers son chanson, et en haussant la voix, comme s'il et trouv quelqu'un sur lequel il pt son aise dcharger sa bile, quel motif peut retenir Gurth si tard dans les champs? Je crains qu'il n'ait nous rendre un mauvais compte de son troupeau. C'est pourtant un serviteur exact et fidle, et je le destinais quelque chose de mieux. J'en aurais peut-tre fait un de mes gardes.--Il n'y a pas encore une heure qu'on a sonn le _couvre-feu_[33], rpondit humblement l'chanson. C'tait bien mal s'y prendre pour excuser son camarade: aussi le matre n'en devint-il que plus courrouc. Note 33: D'aprs une ordonnance de Guillaume-le-Conqurant, tous les soirs huit heures une cloche sonnait le couvre-feu, et chacun tait forc d'teindre alors son feu et ses lumires. Cet usage, que Guillaume avait import du continent, fut pour les insulaires un nouveau genre de servitude. A. M. Au diable soit le couvre-feu! s'cria-t-il; au diable le tyran btard qui l'a invent, et l'esclave sans coeur dont la langue saxonne fait entendre ce mot aux oreilles d'un Saxon! Le couvre-feu! ajouta-t-il aprs une pause, le couvre-feu! qui oblige de braves gens teindre leur feu et leurs lumires, afin que les voleurs et les brigands puissent travailler plus l'aise dans les tnbres! Rginald Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin savent profiter du couvre-feu, aussi bien que Guillaume le btard lui-mme, ou qu'aucun des aventuriers normands qui prirent leur part de la bataille Hastings. Je m'attends apprendre que mes troupeaux ont t enlevs par quelques bandits normands qui n'ont d'autres ressources que le vol et le pillage, et qui auront tu mon fidle esclave. Et Wamba? o est Wamba? quelqu'un ne m'a-t-il pas dit qu'il tait parti avec Gurth? Oswald rpondit affirmativement. De mieux en mieux! on aura emmen le fou saxon pour lui donner un matre normand. En vrit, nous sommes tous des imbcilles de leur obir, et nous mritons bien plus d'en tre mpriss que si la nature ne nous avait rparti qu'une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai, ajouta-t-il en sautant de son fauteuil avec colre, et en saisissant sa javeline; je porterai ma plainte au grand-conseil. J'ai des amis, des vassaux; j'appellerai le Normand en dfi, corps corps. Qu'il vienne avec sa cotte de mailles, son casque de fer, et tout ce qui peut donner de la hardiesse un lche; cette javeline a perc des planches plus paisses que trois de leurs boucliers. Ils me croient vieux, sans doute; mais, seul et sans enfans comme je le suis, ils verront que le sang d'Hereward coule encore dans les veines de Cedric. Ah! Wilfred, Wilfred, ajouta-t-il en baissant la voix, si tu avais pu vaincre ta passion imprudente, ton pre n'aurait pas t abandonn, son ge, comme le chne solitaire qui prsente ses rameaux isols et sans appui la fureur des ouragans. Cette rflexion changea sa colre en tristesse. Remettant sa javeline sa place, il se rassit dans son fauteuil, et parut se livrer des penses mlancoliques. Soudain il fut tir de sa rverie par le son d'un cor, auquel rpondirent aussitt les aboiemens de tous les chiens qui taient dans la salle ou dans les autres parties de la demeure saxonne. Il fallut la baguette blanche de Cedric, jointe aux efforts des domestiques, pour imposer silence cette clameur canine. Courez la porte, valets, s'cria le Saxon ds que le tumulte lui permit de faire entendre sa voix, et qu'on sache quelles nouvelles nous arrivent. J'apprhende l'annonce de quelque pillage, de quelque brigandage commis sur mes terres. Au bout de trois minutes, un de ses gardes vint lui apprendre qu'Aymer, prieur de Jorvaulx, et le chevalier Brian de Bois-Guilbert, commandeur de l'ordre vnrable des templiers, avec une suite peu nombreuse, lui demandaient l'hospitalit pour cette nuit, se rendant au tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain peu de distance d'Ashby-de-la-Zouche. Le prieur Aymer! Brian de Bois-Guilbert! murmura Cedric, Normands tous deux! Mais n'importe; Normands ou Saxons, jamais l'hospitalit ne sera dnie au manoir de Rotherwood. Du moment qu'ils l'ont choisi pour halte, ils sont les bien-venus. Ils eussent pourtant mieux fait de passer leur chemin. Ce n'est pas que je regrette de les nourrir et de les hberger pour une nuit; du reste, en leur qualit d'htes, mme des Normands doivent abjurer leur insolence. Hundebert, dit-il une espce de majordome qui se tenait derrire lui une baguette blanche la main, prenez six hommes avec vous, et introduisez les trangers dans la partie du chteau destine aux htes; faites mettre leurs chevaux et leurs mules dans mes curies, et veillez ce que leur suite ne manque de rien; qu'ils aient d'autres vtemens, s'ils veulent en changer; du feu dans leurs appartemens, et de l'ale et du vin; dites aux cuisiniers d'ajouter au souper tout ce qu'il sera possible, et qu'on serve ds que ces trangers seront prts se mettre table. Ayez soin de dire galement ces nouveaux htes que Cedric aurait t leur dclarer lui-mme qu'ils sont les bien-venus dans son chteau, s'il n'avait jur de ne jamais faire plus de trois pas au del de son dais pour aller la rencontre de quiconque n'est pas du sang royal saxon. Allez, n'oubliez rien, et qu'ils ne puissent pas dire dans leur orgueil que le rustaud de Saxon ne leur a offert que pauvret et avarice. Le majordome partit avec quelques autres domestiques pour remplir les volonts de son matre. Le prieur Aymer! rpta Cedric en se tournant vers Oswald; c'est, si je ne me trompe, le frre de Giles de Mauleverer, aujourd'hui lord de Middleham. Oswald fit un signe affirmatif d'un air respectueux. Son frre, ajouta le Saxon, occupe la place et usurpe le patrimoine d'une meilleure race, de celle d'Ulfgard de Middleham. Mais quel est le Normand qui ne fait pas de mme? Ce prieur est, dit-on, un prtre jovial, plus ami de la bouteille et du cor de chasse que des cloches et du brviaire. Allons, qu'il vienne, il sera le bien-venu. Et le templier, comment l'appelez-vous?--Brian de Bois-Guilbert. Bois-Guilbert! dit Cedric voix basse, et sur le ton d'un homme qui, accoutum vivre parmi des infrieurs, semble plus volontiers s'adresser la parole lui-mme. Bois-Guilbert! ce nom est connu au loin sous de bons et de mauvais rapports. Ce chevalier passe pour aussi vaillant que le plus brave de son ordre, mais il ne lui manque aucun des vices de ses confrres, orgueil, arrogance, cruaut, dbauches; il a le coeur dur, ne craint ni ne respecte rien sur terre; voil ce que disent le peu de guerriers revenus de la Palestine[34]. Mais ce n'est que pour une nuit: il sera bien reu galement. Oswald, perce un tonneau de vin vieux, prpare le meilleur hydromel, le cidre le plus mousseux, le morat et le pigment[35] le plus exquis. Mets sur la table les plus grandes coupes; les templiers et les prieurs aiment le bon vin et la bonne mesure. Et vous, Elgitha, dites Rowena de ne pas venir au banquet, moins qu'elle ne le dsire. Note 34: C'taient les ennemis des templiers, comme l'ont t depuis tous les moines, historiens de ces derniers, dont Walter Scott fait des ivrognes, quand leur boisson tait de l'eau. A. M. Note 35: Le morat tait une boisson compose de jus de mres et de miel; le pigment tait une liqueur douce, compose de vin, de miel et de diffrentes pices. A. M. Elle le dsirera bien certainement, rpondit Elgitha sans hsiter; car elle sera charme d'entendre des nouvelles de la Palestine. Cedric lana l'espigle suivante un regard de mcontentement; mais Rowena et tout ce qui lui appartenait jouissait du privilge d'tre toujours l'abri de sa colre. Silence! dit-il seulement; apprenez, petite fille, la discrtion votre langue. Portez mon message votre matresse, et qu'elle fasse ce qui lui plaira. Dans ces murs, au moins, la descendante d'Alfred rgne encore en souveraine. Elgitha se retira sans rpliquer. La Palestine! la Palestine! rpta le Saxon. Combien d'oreilles s'ouvrent pour couter les contes que nous font sur ce fatal pays des croiss dissolus, ou d'hypocrites plerins! Et moi aussi je pourrais demander..., m'informer..., couter avec des battemens de coeur les fables que ces russ vagabonds inventent pour nous extorquer l'hospitalit. Mais non, le fils qui m'a dsobi n'est plus mon fils; son destin m'est aussi gal que celui du plus mprisable de ces millions de soldats qui portant sur l'paule les insignes de la croix, ont, en se ruant dans le meurtre et le sang, prtendu accomplir la volont de Dieu. Cedric frona le sourcil, et baissa les yeux vers la terre; mais en ce moment une des portes de la salle s'ouvrit, le majordome, sa baguette blanche la main, prcd de quatre domestiques portant des torches, introduisit les deux trangers dans l'appartement. CHAPITRE IV. On immole les chvres les plus grasses; des hrauts viennent pancher l'eau sur les mains; de jeunes esclaves remplissent les cratres de vin; d'autres le prsentent dans des coupes. Quand les libations sont acheves, Ulysse, tout entier la trame qu'il ourdit, prend ainsi la parole. _Odysse_, liv. XXI. Le prieur Aymer avait profit du moment pour quitter sa robe de voyage et en prendre une autre plus riche, sur laquelle il portait une chape lgamment brode. Outre l'anneau d'or, marque de sa dignit, ses doigts, malgr les canons de l'glise, taient chargs de bagues et de pierres prcieuses; ses sandales taient du plus beau cuir qu'on et jamais import d'Espagne, sa barbe tait rduite la plus petite dimension que pt permettre son ordre, et sa tonsure cache par une toque carlate o brillait la plus riche broderie. Le chevalier du temple avait de mme pris un autre costume, et, quoiqu'il ft moins charg d'ornemens, il portait des vtemens bien aussi somptueux, et avait l'air beaucoup plus imposant que son compagnon. Il avait remplac sa cotte de mailles par une tunique de soie pourpre, garnie de fourrure, sur laquelle flottait sa longue robe longs plis et d'une blancheur blouissante; la croix huit pointes de son ordre tait taille en velours noir son manteau, sur l'paule gauche. Il n'avait plus la toque qui descendait sur ses sourcils, et sa tte dcouverte montrait une paisse chevelure boucle naturellement et d'un noir de jais; ce qui s'alliait avec son teint extraordinairement basan. Rien de plus majestueux que son port et ses manires; mais on y remarquait cette hauteur acquise par l'habitude d'une autorit sans bornes. Ces deux illustres personnages taient suivis de leur cortge respectif, et de l'individu qui leur avait servi de guide. Celui-ci, plac une distance plus humble, n'avait de remarquable que son costume de plerin. Le grand manteau de serge noire grossire qui l'enveloppait entirement avait la forme de celui de nos hussards, ayant un collet rabattu tout--fait analogue pour couvrir les bras; et on l'appelait un _sclaveyn_ ou _slavonien_. Des sandales attaches par une lanire sur ses pieds nus; un grand chapeau dont les larges bords taient chargs de coquilles; enfin un long bton, au bout infrieur garni en fer, et dont le haut tait orn d'une branche de palmier, compltaient l'quipement du plerin. Il marchait avec modestie la suite du cortge qui entrait dans la salle, et, voyant que la table infrieure tait peine assez grande pour les gens de Cedric et l'escorte des voyageurs, il se mit sur une escabelle, sous une des deux grandes chemines, occup scher ses vtemens, en attendant que quelqu'un lui ft place la table, ou que l'hospitalit de l'intendant de Cedric lui prsentt quelques rafrachissemens. l'aspect de ces htes, Cedric se leva d'un air de dignit, descendit de son dais, fit trois pas en avant, et les attendit. Je suis fch, rvrend prieur, dit-il Aymer, que mon voeu m'empche d'avancer plus loin pour accueillir dans le foyer de mes anctres des htes comme vous et ce vaillant chevalier de la sainte milice du Temple. Mon intention a d vous expliquer la cause de ce manque apparent de courtoisie. Excusez-moi galement si je vous parle dans ma langue maternelle, et daignez l'employer vous-mme pour me rpondre, si vous la connaissez; autrement, je crois entendre assez le normand pour comprendre ce que vous aurez me communiquer.--Digne franklin, rpondit le prieur, ou plutt permettez-moi de dire gnreux thane, quoique ce titre soit un peu surann, les voeux doivent s'accomplir; ce sont des liens qui nous attachent au ciel, et dont la victime garde le poids au pied des autels. Ils doivent tre accomplis, moins que notre sainte mre l'glise ne juge propos de nous en relever. Pour l'idiome dont nous nous servirons, j'userai trs volontiers de celui que parlait ma respectable aeule, Hilda de Middleham, qui mourut en odeur de saintet presque aussi bien que sa glorieuse patronne, la bienheureuse Hilda de Withby. Quand le prieur eut achev ce qu'il considrait comme une harangue conciliatrice, son compagnon dit en peu de mots avec une certaine emphase: Je parle toujours franais, idiome du roi Richard et de sa noblesse; mais j'entends assez l'anglais pour communiquer avec les indignes. Cedric lui lana un de ces regards d'impatience et de colre que provoquait toujours en lui toute comparaison entre les deux nations rivales; mais, se rappelant les devoirs de l'hospitalit, il cacha son ressentiment, invita d'un geste ses htes prendre place sur deux siges placs sa gauche, mais un peu plus bas que le sien, et donna ordre qu'on servt le souper. Pendant que les domestiques se htaient d'obir leur matre, celui-ci aperut l'autre bout de la salle Gurth et Wamba, qui venaient d'arriver. Qu'on fasse avancer ces deux valets fainans, dit le Saxon avec impatience. Les deux coupables s'tant approchs du dais: Pourquoi tes-vous rentrs si tard, vilains que vous tes? Qu'est devenu le troupeau que je t'avais confi, misrable Gurth? l'as-tu laiss enlever par des outlaws et des maraudeurs?--Sauf votre bon plaisir, rpondit Gurth, j'ai ramen le troupeau tout entier.--Mais il ne me plat pas d'tre deux heures penser le contraire et couver des plans de vengeance contre des voisins qui ne m'ont pas offens. Je t'avertis que la premire fois qu'il t'en arrivera autant les fers et la prison me vengeront de ta ngligence. Gurth, connaissant le caractre irritable de son matre, ne chercha point s'excuser; mais le fou, que les privilges de son titre rendaient plus sr de l'indulgence de Cedric, se chargea de rpondre. En vrit, notre oncle, lui dit-il, vous n'tes ce soir ni sage ni raisonnable.--Silence, Wamba! car si tu prends de telles licences, je t'enverrai, tout fou que tu es, faire pnitence et recevoir la discipline dans la loge du portier.--Que votre sagesse daigne me dire d'abord s'il est juste et raisonnable de punir quelqu'un pour le dlit d'un autre?--Certainement non.--Pourquoi donc punir Gurth de la faute de son chien Fangs? Nous ne nous sommes pas amuss un seul instant en chemin, je vous l'assure; mais Fangs n'a pu runir le troupeau que lorsque le dernier coup de cloche du soir s'est fait entendre.--Si c'est la faute de Fangs, dit Cedric en s'adressant Gurth, il le faut pendre et avoir un autre chien.--Avec tout le respect que je vous dois, mon oncle, dit le fou, ce n'est point encore la justice complte. Ce n'a pas t non plus la faute de Fangs s'il est estropi et incapable de rassembler le troupeau; c'est la faute de celui qui lui a arrach les griffes de devant, opration laquelle il n'aurait jamais consenti si on l'avait consult.--Et qui a os estropier le chien de mon esclave? s'cria le Saxon transport de fureur.--Le vieux Hubert, le garde-chasse de sir Philippe Malvoisin. Il a attrap Fangs dans la foret; il a prtendu qu'il chassait le daim, en contravention aux droits de son matre. Au diable Malvoisin et son garde! s'cria Cedric; je leur apprendrai qu'en vertu de la grande charte des bois[36], cette fort n'est pas une fort privilgie. Mais c'en est assez, coquin; retourne ta place. Toi, Gurth, prends un autre chien; et si le garde ose le toucher, je gterai son arc, et je veux que toutes les maldictions donnes un lche tombent sur ma tte si je ne lui coupe pas l'index de la main droite, pour le mettre dans l'impossibilit de jamais lancer une flche. Je vous demande pardon, mes dignes htes, mais je suis entour, sire chevalier, de voisins aussi mchans que les infidles contre qui vous avez combattu dans la Terre-Sainte. Le souper est servi, prenez-en votre part, et que le bon accueil fasse passer la mauvaise chre. Note 36: Guillaume-le-Conqurant avait rendu des ordonnances trs svres contre le droit de chasse, presque illimit dans le code saxon. Tout chien qu'on et trouv dix milles d'une foret royale devait titre mutil, sans quoi son matre tait regard comme tratre au roi et l'tat. A. M. Le repas, cependant, n'exigeait pas d'excuse de la part du matre de la maison. Le bas-bout de la table tait couvert de porc bouilli, rti et grill; et l'on voyait sur la table d'honneur des volailles, du chevreau et du gibier de toute espce, plusieurs sortes de poissons, des gteaux et des tourtes au fruit et au miel. Les oiseaux nomms petits-pieds n'taient pas servis sur des assiettes; les pages les prsentaient, enfils dans des brochettes, successivement chaque convive, devant lequel, s'il tait un personnage distingu, on plaait un gobelet d'argent; car les autres buvaient dans de larges cornes. Comme on allait commencer le repas, le majordome, levant tout coup sa baguette, s'cria: Place lady Rowena! Une porte latrale du ct du dais s'ouvrit, et Rowena fit son entre, accompagne de quatre suivantes. Cedric, bien surpris, et sans doute peu agrablement, de la voir paratre en une telle occasion, se hta d'aller au devant d'elle, et la conduisit d'un air respectueux au fauteuil plac sa droite et destin la matresse de la maison. Chacun se leva, et rpondit par une inclinaison de tte la rvrence pleine de grce qu'elle fit en arrivant. Elle prit sa place ordinaire table; mais, avant qu'elle ft assise, le templier dit tout bas au prieur: Je ne porterai pas votre collier d'or au tournoi, et mon vin de Chio est vous.--Ne vous l'avais-je pas dit? rpondit Aymer: mais modrez vos transports, le franklin vous observe. Sans faire attention cet avis, Bois-Guilbert, ne connaissant d'autres lois que sa volont, eut les yeux continuellement fixs sur la belle Saxonne, dont son imagination tait peut-tre d'autant plus frappe qu'il remarquait en elle des charmes tous diffrens de ceux des odalisques de l'Orient. Doue des plus belles proportions de son sexe, lady Rowena tait d'une taille avantageuse, mais non d'une stature exciter l'tonnement. Son teint tait d'une blancheur clatante, mais la noblesse de tous ses traits prservait sa physionomie de la fadeur qui en rsulte quelquefois. Ses beaux yeux bleus, surmonts de sourcils bien arqus, semblaient forms pour enflammer comme pour attendrir, pour ordonner comme pour supplier. Si la douceur tait l'expression naturelle de sa physionomie, l'habitude de commander et de recevoir des hommages semblait galement lui avoir imprim une fiert qui modifiait son caractre. Ses longs cheveux noirs, de mme couleur que ses soucis, formaient de nombreuses boucles que l'art sans doute avait arranges. Elles taient ornes de pierres prcieuses, et sa chevelure, porte dans toute sa longueur, annonait une condition libre et une naissance illustre. Le cou de la jeune Saxonne tait entour d'une chane d'or, laquelle pendait un petit reliquaire de mme mtal. Ses bras taient nus et orns de bracelets. Sa parure consistait en une robe de dessous et un jupon de soie d'un vert ple, sur laquelle tait une autre robe flottante larges manches qui atteignaient peine le coude. Cette seconde robe tait cramoisie, et d'une laine des plus fines. Un tissu de soie mle d'or tait attach de faon pouvoir lui couvrir le visage et le sein, la manire espagnole, ou former une sorte de draperie sur ses paules. Lorsqu'elle vit les regards du templier tourns sur elle avec une ardeur qui les faisait ressembler deux charbons enflamms dans une sombre fournaise, elle abaissa avec dignit son voile sur son visage, comme pour lui faire sentir que cette libert lui dplaisait. Cedric vit ce mouvement et en comprit la cause. Sire templier, dit-il, les joues de nos jeunes filles saxonnes sont trop peu accoutumes au soleil pour supporter le regard fixe d'un crois. Si j'ai commis une faute, rpondit Brian, je vous demande pardon, c'est--dire je demande pardon lady Rowena, car mon humilit ne peut aller plus loin.--Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en rprimant la hardiesse de mon ami. J'espre qu'elle sera moins cruelle au riche tournoi o nous la verrons.--Il est encore douteux que nous y allions, dit Cedric; je n'aime pas ces vanits, qui taient inconnues mes pres quand l'Angleterre tait libre.--Permettez-nous d'esprer, reprit le prieur, que nous pourrons vous dcider y aller avec nous. Les routes ne sont pas sres, et un chevalier tel que sir Brian de Bois-Guilbert n'est pas une escorte qui soit ddaigner. Sire prieur, rpondit le Saxon, toutes les fois que j'ai voyag dans ce pays, je n'ai eu besoin d'autre aide que de celle de mes domestiques et de mon pe. Si nous allons Ashby-de-la-Zouche, ce sera avec notre noble voisin et compatriote Athelstane de Coningsburgh, et avec une suite suffisante pour nous moquer galement des outlaws et des barons ennemis. A votre sant, sire prieur; je vous rends grce de votre courtoisie. Gotez ce vin, j'espre qu'il ne vous dplaira point. Si pourtant vous tiez assez rigide observateur des rgles monastiques pour prfrer votre lait acide, je ne veux pas vous obliger pousser la courtoisie jusqu' me faire raison.--Oh! dit le prieur en souriant, ce n'est que dans les murs du prieur que nous nous bornons au _lac dulce et acidum_. Quand nous nous trouvons dehors, nous nous conformons aux usages du monde. Je rpondrai donc votre sant avec la mme liqueur; pour l'autre breuvage dont vous me parlez, je l'abandonne mes frres lais. Et moi, dit le templier en emplissant sa coupe, je porte la sant de la belle Rowena. Depuis que ce nom est connu en Angleterre, jamais pareil hommage ne fut mieux mrit. Je pardonnerais au malheureux Vortigern d'avoir perdu son honneur et son royaume, si l'ancienne Rowena avait eu la moiti des attraits de la moderne.--Je vous dispense de tant de courtoisie, sire chevalier, dit lady Rowena sans lever son voile; ou, pour mieux dire, je vais vous prier de nous en donner une preuve, en nous apprenant quelles sont les dernires nouvelles de la Palestine. Ce sujet sera plus agrable des oreilles anglaises, que tous les complimens que votre ducation franaise vous apprend. J'ai bien peu de chose dire, rpondit Bois-Guilbert, si ce n'est que le bruit d'une trve avec Saladin parat se confirmer. Il fut interrompu par Wamba, qui avait pris sa place ordinaire sur une chaise dont le dossier tait dcor de deux oreilles d'ne; elle tait deux pas derrire celle de son matre, qui de temps en temps lui donnait quelque morceau qu'il prenait sur son assiette, faveur que le bouffon partageait avec des chiens favoris admis dans la salle. Wamba, ayant une petite table devant lui, les talons appuys sur le bton de sa chaise, les joues creuses et semblables un casse-noisettes, tenait les yeux demi ferms, et ne perdait pas une occasion de lancer ses quolibets. Ces trves avec les infidles me vieillissent bien! s'cria-t-il sans s'inquiter s'il interrompait le fier templier. Que veux-tu dire, imbcille? lui demanda son matre, dont les traits annonaient qu'il ne se fcherait point de ses plaisanteries.--C'est que je m'en rappelle trois, rpondit Wamba, dont chacune devait durer cinquante ans, de manire que, si je calcule bien, je dois avoir aujourd'hui cent cinquante ans.--N'importe, dit le templier, qui reconnut son ami de la foret, je me charge de vous empcher de mourir de vieillesse, et de vous viter toute espce de mort lente; si jamais vous vous avisez encore de tromper des voyageurs gars, comme vous l'avez fait ce soir l'gard du prieur et de moi. Comment, misrable, s'cria Cedric, tromper des voyageurs! vous mritez les verges, car c'est un trait de mchancet plutt que de folie.--Je vous en prie, mon oncle, veuillez faire grce la malice cause de la folie; je n'ai fait qu'une lgre erreur, en prenant ma main droite pour ma gauche; et sous ce rapport, je dois tre excus par celui qui a choisi pour guide et pour conseiller un vritable fou. La conversation fut interrompue par l'arrive du domestique de la porte, qui annona qu'un tranger demandait l'hospitalit. Qu'on le fasse entrer, rpondit Cedric, quel qu'il soit, n'importe; car, dans une nuit comme celle-ci, o la nature parat entirement bouleverse, les animaux eux-mmes cherchent la protection de l'homme, leur ennemi mortel, plutt que de succomber sous la fureur des lmens. Oswald sortit immdiatement pour excuter les ordres de son matre. CHAPITRE V. Un juif n'a-t-il pas des yeux? n'a-t-il pas des mains, des organes, des membres, des sens, des affections, des passions? Quelle diffrence y a-t-il entre lui et un chrtien? Ne se nourrit-il pas des mmes alimens? n'est-il pas bless par les mmes armes, sujet aux mmes maladies, guri par les mmes remdes, chauff par le mme t, et refroidi par le mme hiver? Shakspeare, _le Marchand de Venise_, act. III, sc. I. Oswald rentr, s'approchant de son matre, lui dit l'oreille: C'est un juif qui se nomme Isaac d'Yorck; faut-il que je l'introduise dans la salle?--Que Gurth se charge de tes fonctions, Oswald, dit Wamba avec son effronterie accoutume. Un gardien de pourceaux est un introducteur assez bon pour un juif. Sainte Marie! dit le prieur en faisant un signe de croix, admettre en notre prsence un juif mcrant!--Un chien de juif, dit le templier, approcherait d'un dfenseur du saint Spulcre!--Par ma foi, dit Wamba, il me semble que les templiers prfrent l'argent des juifs leur compagnie.--Paix! mes dignes htes, dit Cedric; mon hospitalit ne doit pas tre limite par vos antipathies. Si le ciel a support, pendant des sicles, une nation de mcrans aussi ttus, nous pouvons bien endurer quelques heures la prsence d'un Isralite. Personne ne sera contraint de lui parler ni de manger avec lui; on lui donnera une table part, ajouta-t-il en souriant, moins que ces trangers turbans ne consentent le recevoir dans leur socit. Sire franklin! dit le templier; mes esclaves sarrasins sont de bons musulmans, et leur mpris pour les juifs n'est pas moins profond que celui d'un chrtien.--Oh! ma foi, dit Wamba, je ne sais pas pourquoi les sectateurs de Mahomet et de Termagaut ont de pareils avantages sur ce peuple autrefois choisi de Dieu.--Il se placera prs de toi, Wamba, dit Cedric, un fou et un juif doivent tre bien ensemble.--Mais le fou, rpondit Wamba, en s'emparant du reste d'un jambon, saura bien lever entre lui et le juif un boulevart salutaire.--Paix, dit Cedric, le voici. Introduit avec peu de crmonie, s'avanant avec crainte et hsitation, et saluant profondment plusieurs reprises, un vieillard maigre et de haute stature, mais qui l'habitude de se courber avait fait perdre quelque chose de sa taille, s'approche du bout infrieur de la table; ses traits ouverts et rguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et perans, son front lev et sillonn de rides, sa longue barbe, ses cheveux gris, lui auraient donn un air respectable, si sa physionomie particulire n'et annonc en lui le descendant d'une race qui, durant ce sicle d'ignorance, tait la fois dteste par le peuple crdule, imbu de prjugs, et perscute par la noblesse avide et rapace, et qui, peut-tre, par l'effet de cette haine et de cette perscution, avait gard un caractre national dont les principaux traits, pour n'en pas dire davantage, taient la bassesse, l'avarice et la cupidit. Les vtemens de l'Isralite, mouills par une pluie d'orage, consistaient en un grand manteau brun sur une tunique d'un pourpre fonc; il avait de grandes bottes garnies de fourrures; une ceinture qui soutenait un trs petit couteau de chasse et une critoire; un bonnet jaune carr, d'une forme particulire, prescrite aux juifs pour les distinguer des chrtiens, et qu'il ta respectueusement l'entre de la salle. L'accueil qu'il obtint dans le chteau de Cedric fut tel que l'ennemi le plus fanatique des tribus de Jacob en et t flatt. Cedric lui-mme, qu'il salua plusieurs fois avec la plus profonde humilit, ne lui rpondi que par un geste hautain, pour lui signifier qu'il pouvait prendre place la table infrieure, o cependant personne ne voulut le recevoir; au contraire, partout o il se prsentait, en faisant le tour de la table en vrai suppliant, on loignait les coudes de chaque ct du corps, on se serrait voisin contre voisin, et les domestiques saxons, livrs leur souper comme de vrais affams, ne s'inquitaient nullement des besoins du nouvel arriv. Les frres lais qui avaient escort l'abb faisaient des signes de croix en regardant l'intrus avec une sainte horreur; et les Sarrasins irrits, quand il arriva prs d'eux, retroussrent leurs moustaches, et mirent la main sur la garde de leurs sabres, comme dernier moyen d'viter la souillure d'un juif. Les mmes motifs qui avaient dtermin Cedric faire ouvrir sa maison ce fils d'un peuple rprouv, l'auraient port donner l'ordre ses gens de le recevoir avec plus d'gards; mais il s'occupait alors d'une discussion que le prieur venait d'entamer sur les diffrentes races de chiens et sur les moyens de les croiser, et ce sujet ne pouvait tre interrompu pour savoir si un juif irait se coucher sans souper. Tandis qu'Isaac tait ainsi trait en paria dans cette maison comme son peuple au milieu des nations de la terre, le plerin, assis sous la chemine, et qui avait soup sur une petite table, eut compassion du malheureux. Se levant tout coup: Vieillard, lui dit-il, viens occuper cette place, mes vtemens sont secs, et les tiens sont mouills; mon apptit est apais et le tien ne l'est pas. En mme temps il rapprocha les tisons disperss dans l'immense chemine, posa lui-mme sur la petite table ce qui tait ncessaire au souper du juif, et, sans attendre ses remercmens, s'avana vers le bout de la table, pour viter sans doute d'avoir plus de communication avec l'objet de sa piti. S'il avait exist un artiste capable de dessiner ce juif courb devant le feu, tendant ses mains rides et tremblantes, 'aurait t une excellente personnification de l'hiver. Ayant un peu chass le froid, le juif s'assit devant la petite table et mangea avec une hte qui prouvait une longue abstinence. Cependant, le prieur et Cedric continuaient leur dissertation sur les chiens; Rowena causait avec une de ses suivantes; et l'orgueilleux templier, les regards attachs tour tour sur le juif et sur la belle Saxonne, semblait mditer quelque projet qui l'intriguait singulirement. Je m'tonne, Cedric, dit le prieur, que, nonobstant votre prdilection pour votre langue nergique, vous n'ayez pas admis dans vos bonnes graces le franais-normand, au moins en ce qui regarde les termes de lois et de chasse. Nul idiome ne peut fournir un chasseur des expressions aussi varies dans cet art joyeux.--Bon pre Aymer, rpondit Cedric, je ne me soucie aucunement de ces termes recherchs qui arrivent d'outre-mer; je gote, sans cela, les plaisirs de la chasse au milieu de nos bois. Je n'ai que faire, pour sonner du cor, d'appeler mes fanfares une _rveille_ ou une _mort_. Je sais fort bien pousser ma meute sur le gibier et mettre une pice en quartiers, quand elle est pris, sans avoir recours au jargon de _cure_, de _nombles_[37], d'_arbor_, etc., et de tout le bavardage du fabuleux sir Tristrem[38]. Note 37: Les _nombles_, parties leves entre les cuisses du cerf. _Faire l'arbor_, vider la bte. Note 38: Tristrem, premier chevalier qui fit de la vnerie une science et en dtermina la langue. A. M. Le Franais, dit le templier en haussant la voix d'un ton prsomptueux, suivant ses habitudes, est non seulement l'idiome naturel de la chasse, mais encore celui de l'amour et de la guerre, celui qui doit gagner le coeur des belles et rpandre la terreur parmi les ennemis.--Sire templier, dit Cedric, videz votre coupe et remplissez celle du prieur, tandis que je vais remonter une trentaine d'annes. Tel que j'tais cette poque, mon franc saxon n'avait pas besoin d'ornemens franais pour se rendre propice l'oreille d'une femme, et les champs de North-Alterton[39] pourraient dire si, la journe du Saint-tendard, le cri de guerre saxon ne fut pas entendu aussi loin dans les rangs de l'arme cossaise, que le cri de guerre normand: la mmoire des braves qui combattirent dans cette journe! Faites-moi raison, mes chers htes; et ayant vid d'un trait son verre, il continua avec une chaleur toujours croissante: Oui, ce fut une mmorable leve de boucliers, lorsque cent bannires se dployrent sur les ttes des braves; que le sang coula autour de nous par torrens, et o la mort devint prfrable la fuite. Un barde saxon et appel cette journe la fte des pes, le rassemblement des aigles fondant sur leur proie, le heurt affreux des lances contre les boucliers, un bruit de guerre plus propre chatouiller l'oreille que les airs joyeux d'un festin de noces! mais nos bardes ne sont plus; nos exploits se perdent dans ceux d'une autre race; notre langue, notre nom mme, sont prs de s'teindre, et il ne reste qu'un vieillard isol pour donner des larmes tant de vicissitudes. chanson paresseux, remplis les verres. Allons, sire templier, aux forts en armes! aux valeureux champions, quelles que soient leur nation et leur langue, qui aujourd'hui combattent avec le plus de persvrance parmi les dfenseurs de la croix. Note 39: Bourg du comt d'York, prs duquel se donna, en 1138, _la bataille de l'tendard_, entre les cossais et les Anglais. A. M. Il ne sied gure celui qui porte cet emblme sacr de rpondre, dit Bois-Guilbert en montrant la croix brode sur son manteau; mais qui pourrait-on dcerner la palme, entre les dfenseurs de la croix, si ce n'est aux champions mmes du saint Spulcre, aux vaillans chevaliers du temple?--Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur: j'ai un frre dans leur ordre.--Je respecte leur gloire, dit le templier; cependant....--Je crois, notre oncle, dit Wamba en l'interrompant, que, si Richard Coeur-de-Lion et cout les avis d'un fou, il ft rest chez lui avec ses braves Anglais, et et laiss l'honneur de dlivrer Jrusalem ces chevaliers qui y taient le plus intresss.--L'arme anglaise en Palestine, demanda lady Rowena, n'avait-elle donc aucun guerrier dont le nom mrite de briller ct des chevaliers du temple et de ceux de Saint-Jean?--Pardonnez-moi, belle trangre, dit le templier; le monarque anglais avait amen avec lui une foule de braves champions, qui ne le cdaient qu' ceux dont les glaives ont t le boulevart perptuel de la Terre-Sainte.--Qui ne le cderaient personne! s'cria le plerin en s'approchant pour mieux entendre cette conversation qui commenait l'impatienter. Tous les yeux se tournrent sur-le-champ vers lui. Je soutiens, dit-il d'une voix ferme et haute, que les chevaliers anglais de l'arme de Richard ne prtendaient cder la palme aucun de ceux qui prirent les armes pour la dfense de la Terre-Sainte; je soutiens, en outre, car je l'ai vu, qu'aprs la prise de Saint-Jean-d'Acre, le roi Richard eut un tournoi avec cinq de ses chevaliers contre tous venans; que chacun d'eux fournit trois courses dans cette journe, et fit vider les arons ses trois adversaires; enfin, qu'au nombre des assaillans se trouvaient sept chevaliers du temple. Sir Brian de Bois-Guilhert sait mieux que personne si je dis la vrit. Aucune langue ne pourrait exprimer la rage qui embrasa la sombre physionomie du templier aprs avoir entendu ces paroles. Dans l'excs de sa fureur, sa main tremblante se porta involontairement sur la garde de son pe; et, s'il ne la tira point, c'est qu'il sentit qu'il ne pouvait se permettre avec impunit dans ce lieu un pareil acte de violence. Cedric, dont le caractre dcelait la droiture et la loyaut, et dont rarement la capacit saisissait plus d'une ide la fois, tait si triomphant de ce qu'il entendait la louange de ses concitoyens, qu'il ne remarqua point la confusion et la colre de son hte. Plerin, s'cria-t-il, je te donnerais ce bracelet d'or, si tu pouvais me dire le nom des chevaliers qui soutinrent si dignement la gloire de l'heureuse Angleterre.--Je vous les nommerai trs volontiers, dit le plerin, et cela sans guerdon[40], car j'ai fait voeu de ne point toucher de l'or pendant un certain laps de temps.--Je porterai le bracelet pour vous, si vous le voulez, dit Wamba.--Le premier en honneur, en rang, en courage, reprit le plerin, tait le brave Richard, roi d'Angleterre.--Je lui pardonne, dit Cedric, je lui pardonne d'tre issu de l'odieux tyran duc Guillaume.--Le second tait le comte de Leicester; le troisime, sir Thomas Multon de Gilsland.--Au moins celui-ci est de famille saxonne, dit Cedric d'un air de triomphe.--Le quatrime, sir Foulk Doilly.--Encore de race saxonne, du moins du ct de sa mre, interrompit Cedric, qui ne perdait pas un mot du rcit, et qui le triomphe de Richard et de ses compatriotes faisait oublier en partie sa haine contre les Normands. Et le cinquime?--Le cinquime, sir Edwin Turneham.--Vritable Saxon, par l'ame d'Hengist! s'cria Cedric tout joyeux. Et le sixime, quel tait son nom?--Le sixime, rpondit le plerin aprs une pause pendant laquelle il sembla rflchir, tait un jeune chevalier moins renomm, qui fut admis dans cette honorable compagnie moins pour aider l'entreprise que pour complter le nombre de ceux qui allaient s'y dvouer. Note 40: Ce mot rappelle l'italien _guiderdone_, qui veut dire aussi rcompense. A. M. Sire plerin, reprit Brian de Bois-Guilbert, aprs tant de choses, ce manque de mmoire est bien tardif. Mais je dirai le nom du chevalier qui triompha de l'ardeur de mon coursier et de ma lance. Ce fut le chevalier d'Ivanhoe[41], et nul entre les cinq autres n'acquit plus de gloire pour son ge. Nanmoins, je proclamerai haute voix que, s'il tait ici, et qu'il voulut joter contre moi au tournoi qui va s'ouvrir, mont et arm comme je le suis actuellement, je lui donnerais le choix des armes sans conserver le moindre doute sur le rsultat du combat.--S'il tait prs de vous, rpondit le plerin, il n'hsiterait pas accepter votre dfi; mais ne troublons point la paix de ce chteau par des bravades sur un combat qui, vous le savez fort bien, ne saurait avoir lieu. Si jamais Ivanhoe revient de la Palestine, je suis certain qu'il se mesurera avec vous.--Bonne caution! s'cria le templier. Quel gage en donnez-vous?--Ce reliquaire, dit le plerin, en montrant une petite bote d'ivoire d'un travail prcieux; ce reliquaire contenant un morceau du bois de la vraie croix, que j'ai rapport du monastre du Mont-Carmel. Note 41: Les Anglais donnent ce nom d'_Ivanhoe_ la prononciation d'_Avanh_, quelques cossais celle d'_Ivenh_, et les Franais, en gnral, celle d'_Ivanho_, quoiqu'il ft peut-tre plus naturel de prononcer _Ivanho_. A. M. Le prieur de Jorvaulx fit un signe de croix que toute la compagnie ne manqua pas d'imiter, l'exception du juif, des mahomtans et du templier. Celui-ci, sans donner aucune marque de respect pour la saintet de cette relique, dtacha de son cou une chane d'or qu'il jeta sur la table en disant: Que le prieur Aymer conserve mon gage avec celui de cet inconnu, comme une promesse que, lorsque le chevalier Ivanhoe arrivera en Angleterre, il aura rpondre au dfi de Brian de Bois-Guilbert; et, s'il ne l'accepte pas, j'inscrirai son nom avec l'pithte de lche sur les murs de toutes les commanderies du Temple en Europe.--Vous n'aurez pas un tel souci, rpondit Rowena. Si nulle voix ne s'lve ici en faveur d'Ivanhoe absent, la mienne se fera entendre. J'affirme qu'il ne refusera jamais un cartel honorable; et, si ma faible garantie pouvait ajouter au gage inapprciable de ce plerin, je rpondrais qu'Ivanhoe saura se mesurer avec ce fier chevalier comme il le souhaite. Une multitude d'motions opposes, qui se combattaient dans le coeur de Cedric, l'avaient rduit au silence pendant cette discussion. L'orgueil satisfait, le ressentiment, l'embarras, se peignaient tour tour sur son front comme les nuages chasss par un vent orageux, tandis que tous ses serviteurs, sur qui le nom du sixime chevalier semblait avoir produit un effet lectrique, demeuraient dans l'attente, les yeux fixs sur leur matre. Mais ce ne fut qu'aprs avoir entendu Rowena que Cedric tout coup sentit qu'il devait rompre le silence. Lady Rowena, dit-il, ce langage est intempestif. S'il tait besoin d'une autre garantie, moi-mme, tout offens que je suis, je rpondrais sur mon honneur de celui d'Ivanhoe; mais il ne manque rien aux assurances du combat, mme en suivant les rgles de la chevalerie normande. N'est-il pas vrai, prieur Aymer?--Oui, oui, rpondit celui-ci; la sainte relique et la superbe chane seront en sret, dans le trsor de notre couvent, jusqu' l'poque de ce dfi. ces mots, faisant encore un signe de croix, il remit le reliquaire au frre Ambroise, un des moines de sa suite, et plaa la chane d'or, avec moins d'appareil, mais peut-tre avec plus de satisfaction intrieure, dans une poche double de peau parfume, qui s'ouvrait sous son bras gauche. Noble Cedric, dit-il alors, votre vin est si bon, qu'il semble faire entendre mes oreilles le carillon de toutes les cloches du couvent. Accordez-nous la permission de porter la sant de lady Rowena, et de songer ensuite aux douceurs du repos.--Par la croix de Bromholme, sire prieur, rpondit le Saxon, vous dmentez votre rputation. J'avais ou dire que vous tiez homme veiller le verre en main jusqu'aux matines, et je vois que, malgr mon ge, vous avez peine me tenir tte. Sur ma foi, un enfant saxon de douze ans n'et pas de mon temps quitt la table. Le prieur avait ses raisons pour ne pas droger au prudent systme de temprance qu'il avait adopt. Non seulement il se croyait oblig par profession maintenir la paix, mais il tait par caractre ennemi de toute querelle. tait-ce charit pour son prochain, ou amour pour lui-mme? C'tait peut-tre un effet de ces deux causes runies. Il craignait que le naturel imptueux du Saxon, et le caractre altier et irascible du chevalier du Temple, ne finissent par amener une explosion dsagrable. Il insinua donc adroitement que dans une lutte bachique personne ne pouvait raisonnablement risquer sa tte contre celle d'un saxon; il glissa quelques mots sur ce qu'il devait au caractre dont il tait revtu, et finit par insister pour qu'on allt goter les bienfaits du sommeil. On servit la ronde le coup de grce; et les trangers, ayant salu profondment Cedric et lady Rowena, suivirent les domestiques chargs de les conduire leurs lits respectifs. Chien de mcrant, dit le templier au juif en passant prs de lui, iras-tu au tournoi?--C'est mon dessein, n'en dplaise votre vnrable valeur, rpondit Isaac en le saluant avec humilit.--Sans doute afin de dvorer par ton usure les entrailles des nobles et ruiner les enfans et les femmes en leur vendant toute sorte de colifichets la mode. Je parie que tu as sous ce grand manteau un sac rempli de shekels[42].--Pas un seul, je vous jure; pas un seul, s'cria le juif d'un air patelin, en rapprochant les mains et en s'inclinant; pas mme une pice d'argent! J'en atteste le Dieu d'Abraham. Je vais Asohy implorer le secours de quelques frres de ma tribu, pour m'aider payer la taxe exige par l'chiquier des juifs[43]. Que Jacob me soit en aide! Je suis un malheureux, un homme ruin! J'ai emprunt de Reuben de Tadcaster jusqu'au manteau dont je suis envelopp. Note 42: Ancienne monnaie juive en or. Note 43: Commission alors charge d'imposer arbitrairement les juifs. A. M. Le templier sourit, sardoniquement: Que le ciel te maudisse, impudent menteur! lui dit-il; et, s'loignant comme s'il et ddaign de lui parler long-temps, il rejoignit ses esclaves sarrasins, auxquels il donna quelques ordres dans une langue inconnue ceux qui taient prs de lui. Le pauvre Isralite tait si interdit de ce que lui avait dit le templier, qu'on le voyait encore dans la posture la plus humble, quand Bois-Guilbert tait dj loin de lui; et lorsqu'il se releva, il avait l'air d'un homme aux pieds duquel la foudre vient de tomber, et encore tourdi du fracas qui avait dchir ses oreilles. L'intendant et l'chanson, prcds de deux domestiques portant des torches, et suivis de deux autres chargs de rafrachissemens, conduisirent le prieur et le chevalier de Bois-Guilbert dans les appartemens qui les attendaient, et des valets d'un rang infrieur indiqurent leur suite et aux autres htes les chambres o ils devaient reposer jusqu'au jour. CHAPITRE VI. Pour acheter sa faveur je lui fais ce plaisir. S'il accepte, fort bien; s'il refuse, tant mieux; mais, je vous en prie, ne me faites aucun mal. Shakspeare, _le Marchand de Venise_. Tandis que le plerin, clair par un domestique arm d'une torche, traversait les sombres corridors de ce manoir vaste et irrgulier, l'chanson vint lui dire l'oreille que, si un verre d'excellent hydromel ne l'effrayait pas, il n'avait qu' le suivre dans son appartement, o il trouverait runis la plupart des gens de Cedric, lesquels seraient ravis d'our la relation de ses aventures en Palestine, et surtout d'avoir des nouvelles du chevalier d'Ivanhoe. Wamba, qui arriva en ce moment, appuya cette proposition, et dit qu'un coup d'hydromel aprs minuit en valait trois aprs le couvre-feu. Sans contester l'apropos d'une maxime prononce par une personne aussi imposante, le plerin les remercia de leur politesse, et leur dit qu'il avait jur de ne jamais parler dans la cuisine des choses dont les matres ne voulaient pas qu'on s'occupt dans le salon. Un pareil voeu, dit Wamba l'chanson, ne conviendrait gure un esclave. Oswald secoua l'paule de dpit. Je comptais le loger dans la chambre du grenier, dit-il demi-voix Wamba; mais puisqu'il est si peu honnte envers les chrtiens, je le mnerai un galetas prs de celui d'Isaac le juif. Anwold, dit-il au domestique qui portait la torche, conduisez le plerin au cabinet du sud. Bonne nuit, sire plerin; je vous fais de lgers remercmens pour votre avare courtoisie.--Bonne nuit, et que la sainte Vierge vous bnisse, dit le plerin d'un air calme; et il suivit son guide aprs cette courte salutation. En traversant une antichambre o aboutissaient plusieurs portes, et qu'clairait une petite lampe de fer, il se vit accost par la premire suivante de lady Rowena; elle lui dit avec une certaine assurance que sa matresse dsirait lui parler, et prit la torche des mains d'Anwold, en faisant signe au plerin de la suivre. Il ne jugea sans doute pas convenable de refuser cette invitation comme l'autre; car, quoique son premier mouvement et peint l'tonnement, il obit sans mot dire. Un petit corridor suivi de sept marches, formes chacune par une grosse poutre de bois de chne, le conduisit dans l'appartement de lady Rowena, dont la rustique magnificence rpondait au respect que lui marquait le matre du chteau; les murs en taient dcors de tapisseries brodes en or et en soie, et reprsentant des sujets de fauconnerie. Le lit tait orn d'une tapisserie semblable, et garni de rideaux teints en pourpre; les siges taient couverts de riches coussins, et devant un fauteuil plus lev que les autres tait un marche-pied en ivoire d'un travail prcieux. Quatre grandes bougies places dans des candlabres d'argent clairaient cet asile. Et cependant, que nos beauts modernes n'envient point le faste d'une princesse saxonne! Les murs de son appartement taient si pleins de crevasses et si mal crpis, qu'on voyait les tapisseries remuer au moindre souffle, et que la flamme des torches, au lieu de monter perpendiculairement, se portait de ct et d'autre comme le plumet d'un chieftain[44]. Ici tout paraissait magnifique et mme recherch, mais ce qu'on appelle le confortable y manquait presque entirement; et ce genre d'agrment tant inconnu, on ne l'enviait pas. Note 44: Capitaine ou chef de clans ou paysans de la vieille cosse. A. M. Lady Rowena avait derrire elle trois suivantes, qui arrangeaient ses cheveux pour la nuit. Elle tait assise sur l'espce de trne dont j'ai dj parl, et semblait une reine qui va recevoir d'universels hommages. Le plerin lui rendit les siens en flchissant le genou. Levez-vous, plerin, lui dit-elle d'un air gracieux; celui qui prend la dfense de l'absent a droit au bon accueil de quiconque chrit la vrit et honore le courage. Retirez-vous, except la seule Elgitha, dit-elle ses suivantes; je veux entretenir ce plerin. Sans quitter l'appartement, celles-ci se retirrent l'extrmit oppose, s'assirent sur un banc prs du mur, et gardrent le silence comme des statues, quoiqu'elles fussent assez loin de leur matresse pour s'entretenir demi-voix sans craindre de l'interrompre. Plerin, dit lady Rowena, aprs un muet intervalle pendant lequel elle semblait incertaine sur la manire dont elle commencerait la conversation, vous avez ce soir prononc un nom, le nom d'Ivanhoe, ajouta-t-elle avec une sorte d'insistance, dans un chteau o, d'aprs les lois de la nature, on devrait toujours tre heureux de l'entendre, et o, par un concours de circonstances dplorables, il ne peut tre profr sans exciter dans plus d'un coeur des sensations douloureuses; et j'ose peine vous demander le lieu et la situation o vous l'avez laiss. Nous avons su que, sa mauvaise sant l'ayant retenu en Palestine aprs le dpart de l'arme anglaise, il avait t perscut par la faction franaise, laquelle les templiers sont si dvous.--Je connais peu le chevalier d'Ivanhoe, rpondit le plerin d'une voix mue; je voudrais le connatre davantage, noble dame, puisque vous vous intressez sa fortune: il a surmont, je le prsume, les perscutions de ses ennemis, et il tait, au moment de revenir en Angleterre, o vous devez savoir mieux que moi s'il lui reste quelque chance de bonheur. Lady Rowena poussa un profond soupir, et lui demanda quand on pourrait revoir Ivanhoe dans sa patrie, et s'il ne serait pas expos de grands prils sur la route. Sur la premire question, le plerin avoua son entire ignorance; et sur la seconde, il rpondit que le retour pouvait avoir lieu sans danger par Venise, par Gnes, et ensuite par la France. Ivanhoe, ajouta-t-il, connat si bien la langue et les coutumes franaises, qu'il ne court aucun risque en traversant ce dernier pays. Plt Dieu, dit lady Rowena, qu'il ft dj ici, et en tat de porter les armes au tournoi qui va se tenir, et dans lequel tous les chevaliers de cette contre dploieront leur adresse et leur courage. Si Athelstane de Coningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait sans doute de fcheuses nouvelles son arrive en Angleterre. Comment se trouvait-il la dernire fois que vous le vtes? la maladie avait-elle abattu ses forces et chang ses traits?--Il tait plus maigre et plus basan qu' son retour de Chypre la suite de Richard Coeur-de-Lion, et les soucis semblaient gravs sur son visage; mais je n'en parle que par ou-dire, je ne le connais pas.--Il ne trouvera dans son pays, je le crains, que bien peu de motifs pour bannir ces soucis. Je vous rends graces, bon plerin, des dtails que vous m'avez donns sur le compagnon de mon enfance. Approchez, dit-elle ses suivantes, offrez la coupe du repos cet homme sacr, que je ne veux pas retenir davantage. L'une d'elles apporta sa matresse une coupe d'argent remplie de vin assaisonn de miel et d'pices; Rowena y trempe ses lvres, et la passe au plerin, qui en boit quelques gouttes.--Acceptez cette aumne, lui dit-elle en lui donnant une pice d'or, comme une marque de mon respect pour les lieux saints que vous avez visits. Le plerin reut ce don en la saluant avec une humilit profonde, et suivit Edwina hors de l'appartement pour retourner dans l'antichambre. Il y retrouva le domestique Anwold, qui, prenant la torche des mains de la suivante, le conduisit avec plus de hte que de crmonie dans un galetas, o des espces de cellules servaient au logement des domestiques du dernier ordre et aux trangers d'une classe infrieure. Dans laquelle de ces chambres est le juif? demanda le plerin.--Le chien de mcrant, rpondit Anwold, est nich dans celle qui est main gauche de la vtre. Par saint Dunstan! comme il faudra la rcler et la nettoyer avant qu'on y loge un chrtien!--Et o est la chambre de Gurth le porcher.-- main droite; vous servez de sparation entre le circoncis et le gardien de ce qui est en abomination parmi les douze tribus. Vous auriez eu un endroit plus commode, si vous n'aviez pas refus l'invitation d'Oswald.--Je me trouve fort bien; le voisinage d'un juif ne peut souiller travers une cloison de chnes. En disant ces paroles il pntra dans la cellule qui lui tait destine, prit la torche des mains du domestique, le remercia et lui souhaita une bonne nuit. Ayant pouss la porte, qui ne fermait comme toutes les autres que par un loquet, il mit la torche dans un candlabre de bois, et jeta les yeux sur le chtif ameublement de la chambre coucher, qui consistait en une escabelle et en un lit form de planches mal jointes, rempli de paille frache, et sur lequel taient tendues quelques peaux de mouton en guise de couvertures. La torche teinte, le plerin se jeta sur ce grabat sans ter un seul de ses vtemens, et dormit, ou du moins resta couch, jusqu' ce que l'aurore et envoy ses blanchissans rayons dans sa chambre par la petite croise grille qui recevait l'air et le jour. Il se leva le lendemain matin aprs avoir dit sa prire, sortit de cette cellule, et entra sans bruit dans celle du juif en levant doucement le loquet. L'Isralite tait livr un sommeil trs agit, sur un grabat exactement pareil celui qu'avait eu le plerin. La portion des vtemens qu'il avait te se trouvait sous sa tte, moins pour lui servir d'oreiller, que de peur qu'on ne les lui drobt pendant le sommeil. Son front peignait l'inquitude, et il remuait vivement les bras et les mains comme s'il et eu alors combattre le cauchemar. Il poussait des exclamations, tantt en hbreu, tantt dans la langue nouvelle, mlange d'anglais et de normand; le plerin distingua ces mots: Au nom du dieu d'Abraham, pargnez un malheureux vieillard! Je n'ai pas un shekel au monde! Duss-je tre coup en morceaux, je ne pourrais vous rien donner. Le Plerin, sans attendre l'issue de la vision du juif, le poussa avec son bourdon pour l'veiller. Ce brusque rveil et la vue d'un homme prs de son lit parut sans doute Isaac la continuation de son rve. Il se leva sur son sant, ses cheveux gris hrisss sur sa tte, sauta sur ses vtemens, les serra entre ses bras comme un faucon tient sa proie dans ses serres, et fixa ses yeux noirs et perans sur le plerin avec une expression mle de surprise et de terreur. Calmez-vous, Isaac, lui dit celui-ci; je ne viens pas en ennemi.--Que le dieu d'Isral vous bnisse, reprit le juif soulag: je rvais; mais, Abraham en soit lou! ce n'est qu'un rve. Et quelle affaire vous plairait-il d'avoir de si bonne heure avec un pauvre juif?--J'ai vous annoncer que, si vous ne partez l'instant et ne faites diligence, votre voyage ne sera pas sans pril.--Dieu de Mose! et qui peut avoir intrt mettre en danger un rprouv comme moi?--Vous devez savoir mieux que moi si quelqu'un peut y tre intress; mais ce que je puis vous garantir, c'est que hier au soir le templier, en traversant la salle o nous tions, pronona quelques mots ses esclaves musulmans en langue arabe, que je parle couramment, et leur donna ordre d'pier votre dpart du chteau, de vous suivre, de s'emparer de vous, et de vous conduire prisonnier dans le chteau de sire Philippe de Malvoisin, ou dans celui de sire Rginald Front-de-Boeuf. On ne pourrait se figurer la terreur qui s'empara du juif en apprenant ce dessein; il en fut comme ananti; une sueur froide couvrit son front; ses bras tombrent sans mouvement; sa tte se pencha sur sa poitrine. Au bout de quelques minutes cependant il retrouva assez de force pour abandonner son lit; mais cet effort l'puisa; ses genoux tremblrent sous lui, ses nerfs et ses muscles semblaient avoir perdu leur lasticit, et il tomba aux pieds du plerin, non comme un suppliant, mais comme un pileptique, par l'effet d'une puissance invisible qui ne laisse aucun moyen d'en triompher. Dieu d'Abraham! furent les premires paroles qu'il pronona en levant vers le ciel ses mains dcharnes, pendant que sa tte grise tait encore attache sur le sol. saint Mose! bienheureux Aaron! dit-il ensuite, mon rve n'est pas une chimre, ma vision n'a pas eu lieu en vain! Je sens leurs instrumens de torture dchirer, lacrer mes nerfs; je les sens passer sur mon corps comme les faux, les herses et les haches de fer sur les hommes de Rahab et les cits des enfans d'Ammon.--Levez-vous, Isaac, et coutez-moi, dit le plerin qui voyait sa dtresse avec un mlange de compassion et de mpris. Vous avez raison de craindre, en songeant la manire dont les nobles et les princes ont trait vos frres pour en arracher leurs trsors; mais levez-vous, encore une fois, et je vous indiquerai le moyen de vous sauver. Quittez l'instant ce chteau, pendant que les trangers y sont encore plongs dans le sommeil. Je vous conduirai vers la fort par des sentiers que je connais trs bien, et je ne vous laisserai qu'aprs que vous aurez obtenu le sauf conduit de quelque chef ou de quelque baron se rendant au tournoi, et dont vous avez sans doute les moyens de vous assurer la protection. Pendant que l'oreille d'Isaac recueillait ainsi avec avidit les esprances d'vasion que lui insinuait le plerin, ce pauvre juif commenait se lever peu peu, et en quelque sorte pouce pouce, jusqu' ce qu'il se ft trouv sur ses genoux. Il rejeta en arrire ses longs cheveux gris en fixant sur le plerin ses yeux noirs et craintifs. Aux dernires paroles, la peur lui revint dans toute son nergie, et il retomba la face contre terre. Moi, possder les moyens de m'assurer la protection de quelqu'un! s'cria-t-il. Hlas! il n'est pour un juif qu'un moyen d'arriver aux bonnes graces d'un chrtien: c'est l'argent. Et comment le trouver, moi, malheureux que les extorsions ont dj rduit la misre de Lazare? Alors, comme si la mfiance et impos silence tout autre sentiment: Pour l'amour de Dieu, jeune homme, s'cria-t-il tout coup, au nom du Pre divin de tous les hommes, des juifs et des chrtiens, des enfans d'Isral et ce ceux d'Ismal, ne me trahissez point! Je n'ai pas de quoi acheter la protection du plus pauvre des mendians chrtiens, voult-il me l'accorder pour un sou. ces mots il se souleva une seconde fois, et saisit le manteau du plerin, en le regardant d'un air craintif et suppliant. Celui-ci recula de quelques pas, comme s'il et craint d'tre souill par ce contact. Quand tu serais porteur de toutes les richesses de ta tribu, lui dit le plerin avec mpris, quel intrt aurais-je te nuire? L'habit que je porte ne dit-il pas que j'ai fait voeu de pauvret? Quand je te quitterai, il ne me faudra qu'un cheval et une cotte de mailles. Ne crois pas au surplus que je dsire ta compagnie, ou que je veuille en retirer quelque profit. Demeure en ce chteau, si tel est ton plaisir. Cedric le Saxon peut t'accorder sa protection. Hlas! dit le juif, il ne voudra mme pas que je voyage sa suite. Le Saxon et le Normand ddaignent galement le pauvre Isralite; et traverser seul les domaines de Malvoisin et de Rginald Front-de-Boeuf, aprs ce que vous venez de me dire! Bon jeune homme, je m'en irai avec vous; htons-nous, ceignons nos reins, fuyons. Voil votre bourdon: pourquoi hsitez-vous?--Je n'hsite pas, rpondit le plerin; mais je songe nous assurer les moyens de sortir du chteau. Suivez-moi. Il le mne dans la chambre de Gurth, qu'il s'tait fait montrer la veille, avons-nous dit, et y tant entr: Gurth! s'cria-t-il, lve-toi, ouvre la poterne du chteau, fais-moi sortir avec le Juif. Gurth, dont les fonctions, quoique si mprises aujourd'hui, lui assuraient alors en Angleterre autant d'importance qu'Eume en eut jadis Ithaque, fut bless du ton imprieux et familier du plerin. Quoi! dit-il en se levant sur le coude sans quitter son grabat, le juif veut partir sitt de Rotherwood, et avec un plerin!--Je l'aurais aussi volontiers souponn, dit Wamba qui entrait au mme instant, de partir en nous drobant la moiti d'un jambon.--Quoi qu'il en soit, dit Gurth en replaant sa tte sur la pice de bois qui lui servait d'oreiller, le juif et le chrtien attendront qu'on ouvre la grande porte. Nous ne permettons pas que nos htes s'en aillent du chteau furtivement et de si bonne heure.--Mais, rpta le plerin d'un ton ferme, je vous dis que vous ne refuserez pas ce que je vous demande. En mme temps, se penchant sur le lit du gardien des pourceaux, il chuchota son oreille quelques mots en saxon. Gurth tressaillit comme lectris; et le plerin portant un doigt sur ses lvres: Gurth, lui dit-il, prends garde! tu as coutume d'tre discret. Ouvre-nous la poterne, et tu en sauras davantage. Gurth obit d'un air joyeux et empress. Le juif et Wamba les suivaient, tous deux bien tonns du changement soudain qui s'tait opr dans les dispositions du gardien des pourceaux. Ma mule! ma mule! s'cria le juif en arrivant la poterne. Je ne saurais partir sans ma mule.--Va lui chercher sa mule, dit le plerin Gurth, et amnes-en une pour moi, afin que je le suive jusqu' ce qu'il ait quitt ces environs. Je la laisserai Ashby entre les mains de quelqu'un de la suite de Cedric. Et toi, coute. Il pronona le reste si bas, que Gurth fut le seul qui put l'entendre. Trs volontiers, rpondit celui-ci, je n'y manquerai point. Et il alla chercher les mules. Je voudrais bien, dit Wamba ds que son camarade eut le dos tourn, qu'on m'et appris tout ce que vous autres plerins apprenez dans la Terre-Sainte?--On nous y enseigne rciter nos prires, nous repentir de nos pchs, jener et nous mortifier.--Il faut que vous y appreniez encore autre chose: sont-ce vos prires et votre repentir qui ont dcid Gurth vous ouvrir la poterne? Est-ce par des jenes et des mortifications que vous l'avez engag vous prter une mule de son matre? Si vous n'aviez pas eu d'autre ressource, vous eussiez tout aussi bien fait de vous adresser son pourceau favori.--Allons, dit le plerin, tu n'es qu'un fou saxon.--Vous dites bien, reprit le bouffon; si j'tais Normand, comme je crois que vous l'tes, j'aurais eu la fortune pour moi et me trouverais ct d'un sage. Gurth en ce moment parut de l'autre ct du foss avec les deux mules. Les voyageurs passrent sur une espce de pont-levis form de deux planches, largeur exacte de la poterne et d'un guichet pratiqu la palissade extrieure, qui conduisait dans le bois. Ds que l'Isralite fut prs de sa mule, il se hta de placer sur la selle un sac de bougran bleu, qu'il avait soigneusement cach sous son manteau: C'est de quoi changer de vtemens, dit-il, pas autre chose. Il monta en selle avec plus de vigueur et de lgret que son ge ne l'et fait prsumer, et ne perdit pas un instant pour arranger son manteau de manire cacher tous les yeux le fardeau qu'il portait en croupe. Le plerin sauta sur sa mule avec moins de vivacit, mais plus de lgret; et au moment de partir il prsenta sa main Gurth, qui la baisa d'un air respectueux. Il suivit des yeux les deux voyageurs jusqu' ce que les arbres de la fort en eussent cach la trace, et mme alors il semblait encore les chercher, quand il fut distrait de sa rverie par la voix de Wamba. Sais-tu bien, mon ami Gurth, que tout l'heure tu as montr une courtoisie bien singulire? Je marcherais nu-pieds, comme ce plerin, pour tre servi avec le mme zle. Certes, je ne me contenterais pas de te donner ma main baiser.--Tu n'es pas trop fou, Wamba, quoique tu ne raisonnes que sur des apparences; au surplus, c'est tout ce que peut faire le plus sage de nous. Mais il est temps que je songe mon troupeau. ces mots, il rentra dans le chteau avec son compagnon. Cependant les deux voyageurs s'loignaient avec une clrit qui attestait les craintes du juif; car il est peu ordinaire que les hommes de son ge aiment voyager vite. Le plerin, qui paraissait connatre tous les dtours de ces bois, le conduisait par des sentiers infrquents, et plus d'une fois Isaac trembla que son dessein ne ft de le livrer ses ennemis. Ses soupons, aprs tout, taient bien excusables. Si l'on excepte le poisson volant, qui trouve des ennemis dans deux lmens, il n'existait point d'tres sur la terre qui fussent, comme les juifs de ces temps, l'objet d'une perscution aussi gnrale, aussi constante et aussi cruelle. Sous les prtextes les plus frivoles, et sur les accusations presque toujours les plus injustes et les plus absurdes, leurs personnes et leurs fortunes taient livres la merci populaire. Normands et Saxons, Danois et Bretons, tous, quoique ennemis les uns des autres, luttaient d'acharnement contre peuple qu'on se faisait un devoir religieux de har, d'insulter, de voler et de livrer la torture. Les rois de race normande et les nobles indpendans, qui suivaient leur exemple en se permettant des actes arbitraires, avaient de plus adopt contre cette malheureuse nation un systme de perscution plus rgulier et fond sur les calculs de la cupidit la plus insatiable. On se rappelle le trait du roi Jean, qui, ayant enferm dans un de ses chteaux un juif opulent, lui faisait arracher tous les matins une dent, jusqu' ce que l'Isralite, voyant la moiti de sa mchoire dgarnie, et consenti payer une somme considrable que le tyran voulait lui extorquer. Le peu de numraire qui existt dans le pays se trouvait dans les mains de ce peuple perscut; et la noblesse suivait l'exemple du monarque, et ranonnait les juifs en employant contre eux tous les genres de torture. Cependant la soif du gain donnait un courage passif aux enfans d'Isral, et les portait affronter tous les prils et tous les maux pour obtenir les profits immenses qu'ils pouvaient faire dans un pays comme l'Angleterre, naturellement si riche par les miracles de son industrie. Malgr toutes les perscutions, et mme l'tablissement d'une cour spciale qu'on avait nomme _l'chiquier des juifs_, et qui tait charge de leur imposer des taxes arbitraires pour mieux les dpouiller de leurs richesses, leur nombre se multipliait, et ils ralisaient de grandes fortunes, s'envoyaient de l'un l'autre des sommes considrables par le moyen de lettres de change; car c'est eux, dit-on, qu'est due cette invention, qui leur permettait de faire passer leur fortune d'un pays dans un autre; de faon que, s'ils taient menacs d'une trop violente oppression dans un pays, ils sauvaient leurs trsors en les cachant dans une autre contre. L'obstination et la cupidit des juifs, tant ainsi aux prises avec le fanatisme et la tyrannie des grands du pays, augmentaient comme les perscutions. Si les richesses qu'ils acquraient par le commerce les exposaient quelquefois de graves dangers, quelquefois aussi elles leur assuraient une certaine influence. Telle tait leur existence gnrale, d'o rsultait leur caractre timide, inquiet, souponneux, mais opinitre, et fertile en ressources pour se drober aux prils dont ils taient environns. Quand nos deux voyageurs eurent franchi rapidement plusieurs sentiers solitaires, le plerin rompit enfin le silence. Tu vois, dit-il, ce grand chne accabl sous le poids des annes: l se terminent les domaines de Front-de-Boeuf. Depuis long-temps nous ne sommes plus sur ceux de Malvoisin: tu n'es plus en danger d'tre poursuivi par tes ennemis.--Que les roues de leurs chariots soient brises, dit le juif, comme celles de l'arme de Pharaon, afin qu'ils ne puissent plus m'atteindre! Mais, bon plerin, ne m'abandonnez pas; pensez ce fier et sauvage templier et ses esclaves sarrasins. Peu importe sur quelles terres ils me rencontreraient; ils ne respectent ni seigneur, ni manoir, ni territoire.--C'est ici que nous devons nous sparer. Il ne convient pas aux gens de ma sorte de voyager avec un juif plus long-temps que la ncessit ne l'exige; d'ailleurs, quelle assistance pourras-tu avoir de moi, pauvre plerin, contre deux paens en armes?--Oh! brave jeune homme, vous pouvez me dfendre, et je suis sr que vous le feriez. Tout misrable que je suis, je vous rcompenserai, non pas avec de l'or, puisque je n'en ai point, j'en prends tmoin mon pre Abraham; mais...--Je t'ai dj dclar que je ne voulais de toi ni argent, ni rcompense; mais, soit, je t'accompagnerai, je te dfendrai mme si cela est ncessaire, car on ne saurait faire un reproche un chrtien de protger mme un juif contre des Sarrasins. Nous ne sommes pas loigns de Sheffield, je te guiderai jusqu' cette ville: tu y trouveras probablement quelqu'un de tes frres qui te donnera un asile.--Que la bndiction de Jacob s'tende sur vous, brave jeune homme! Je trouverai Sheffield mon parent Zareth, et il me fournira les moyens de continuer ma route sans danger.--Je vais donc t'y accompagner; l nous nous quitterons: il ne nous reste gure qu'une demi-heure de chemin pour arriver en vue de cette ville. Cette demi-heure se passa dans un silence absolu. Le plerin ddaignait de parler au juif sans ncessit, et le juif son tour n'osait adresser la parole un homme qui un plerinage dans les lieux saints donnait un caractre sacr. Ils s'arrtrent sur le haut d'une petite colline. Voil Sheffield, dit le plerin Isaac en lui montrant les murs de cette ville; c'est ici que nous devons nous sparer.--Recevez auparavant les remercmens du pauvre juif; je n'ose vous conjurer de m'accompagner chez mon parent Zareth, qui pourrait me fournir de quoi vous rcompenser du service que vous m'avez rendu.--Je t'ai dit ne vouloir pas de rcompense. Si nanmoins parmi tes dbiteurs il y avait un chrtien auquel tu voulusses pargner les fers et la prison pour l'amour de moi, je me trouverais amplement ddommag pour le service que je t'ai rendu ce matin. Attendez, attendez, s'cria le juif en saisissant son manteau; je voudrais faire quelque chose de plus, quelque chose qui vous ft personnellement agrable. Dieu sait qu'Isaac est pauvre, un mendiant vritable dans sa tribu, et cependant... Me pardonnerez-vous si je devine ce que vous dsirez le plus en ce moment?--Si tu le devinais, tu ne pourrais me le donner, quand tu serais aussi riche que tu dis tre pauvre.--Que je le dis! rpta le juif; hlas! c'est bien la vrit: je suis un malheureux, vol, ruin, endett, le dernier des misrables; des mains cruelles m'ont enlev mes marchandises, mon argent, mes navires, tout ce que je possdais; et cependant je puis vous dire ce dont vous avez besoin, et peut-tre vous le procurer: c'est un cheval de bataille et une armure. Le plerin tressaillit, et se tournant vivement vers le juif: Quel dmon peut t'inspirer cette conjecture? lui demanda-t-il.--Qu'importe, reprit le juif en riant; soutiendrez-vous qu'elle n'est pas vraie?... Or, si j'ai devin quels sont vos dsirs, je puis les satisfaire.--Comment peux-tu penser qu'avec l'habit que je porte, mon caractre, mon voeu?...--Je connais les chrtiens; je sais que le plus gnreux, par un esprit de religion superstitieuse, prend le bourdon et les sandales, et va nu-pieds visiter les tombeaux des morts.--Juif, s'cria le plerin d'un ton svre, ne blasphme point!--Pardon, si j'ai parl trop lgrement; mais vous avez laiss chapper, hier soir et ce matin, quelques mots qui ont t pour moi ce qu'est l'tincelle qui, en jaillissant du caillou, trahit le mtal qu'il recle. Je sais, en outre, que cette robe de plerin cache une chane d'or comme celle des chevaliers; je l'ai vue briller, il y a quelques heures, tandis que vous tiez pench sur mon grabat. Le plerin ne put viter de sourire: Si un oeil aussi curieux que le tien perait sous tes vtemens, lui dit-il, peut-tre y ferait-il aussi des dcouvertes.--Ne parlez pas ainsi, dit le juif plissant; et prenant son critoire comme pour terminer la conversation, il en tira une plume et un feuillet de papier roul, l'appuya sur sa toque jaune, et crivit sans descendre de sa mule. Quand il eut fini, il donna ce billet, crit en hbreu, au plerin, et lui dit: Toute la ville de Leicester connat le riche Isralite Kirgath Jaram, de Lombardie. Portez-lui ce billet. Il a encore vendre six armures de Milan dont la moindre sirait une tte royale, et dix chevaux de guerre dont le moins beau serait digne d'un monarque allant livrer bataille pour la dfense de sa couronne. Vous pourrez choisir l'armure et le cheval qui vous plairont le plus, et demander tout ce qui vous sera ncessaire pour le tournoi: il vous le donnera. Aprs le tournoi, vous lui rendrez le tout fidlement, moins que vous ne soyez alors en mesure d'en acquitter le prix.--Mais, Isaac, dit le plerin, ignores-tu que dans un tournoi les armes et le cheval du vaincu appartiennent au vainqueur? C'est la loi de ces sortes de combats. Or, je puis tre malheureux et perdre ce que je ne pourrais ni rendre ni payer. Le juif changea de couleur, et fut comme tourdi l'ide d'une telle chance; mais rappelant tout son courage: Non, non, certes! s'cria-t-il vivement; cela est impossible; je ne veux pas y penser; la bndiction de notre pre cleste sera sur vous; votre lance sera aussi formidable que la verge de Mose. Cessant de parler, il tournait la tte de sa mule du ct de Sheffield; mais le plerin saisit son tour son manteau: Non, Isaac, lui dit-il, tu ne sais pas encore tous les prils du combat. L'armure peut tre endommage, le cheval peut tre tu; car, si je vais au tournoi, je n'pargnerai ni armes ni coursier. D'ailleurs, les gens de ta tribu ne donnent rien pour rien, et je devrais payer quelque chose pour m'en tre servi. La figure de l'Isralite se tordit comme celle d'un homme tourment d'un accs de colique; mais les sentimens qui l'animaient en ce moment l'emportrent sur ceux qui lui taient habituels. N'importe, lui dit-il, n'importe; laissez-moi partir. S'il y a quelques dommages, Kirgath Jaram n'y fera pas attention, par l'amiti qu'il a pour son concitoyen Isaac. Adieu! coutez, ajouta-t-il en se retournant, ne vous exposez pas trop dans ces folles chances. Ayez soin de mnager, je ne dis pas votre armure et votre cheval, mais votre vie, brave jeune homme. Adieu.--Grand merci de ton avis plein de sollicitude; je profiterai de ta courtoisie, dit le plerin, et j'aurai du malheur si je ne puis en tenir compte. Ils se quittrent, et prirent chacun une route diffrente pour entrer Sheffield. CHAPITRE VII. Suivis de leurs nombreux cuyers, les chevaliers s'avancent avec un magnifique appareil. L'un porte le haubert, un autre tient la lance, un troisime vient le bras arm du bouclier resplendissant. Le coursier frappe la terre d'un pied impatient, et ronge son frein d'or plein d'cume. Les forgerons et les armuriers se prsentent sur leurs palefrois, des limes en main et des marteaux leur ceinture, avec des clous pour rparer les pieux briss, et des courroies pour rattacher les boucliers. Une milice cheval borde les rues; et la foule accourt, le bras charg d'un pesant gourdin. Dryden, _Palmon et Arcite_. Le peuple anglais, dans ce temps-l, tait fort malheureux. Le roi Richard tait absent, dtenu prisonnier par le perfide et cruel duc d'Autriche; on ignorait jusqu'au lieu de sa captivit, et son sort n'tait mme qu'imparfaitement connu de la trs grande majorit de ses sujets, qu'opprimaient toute espce de tyrans subalternes. Le prince Jean, ligu avec Philippe de France, ennemi jur de Richard, usait de toute son influence auprs du duc d'Autriche pour prolonger la captivit de son frre, dont il avait reu tant de bienfaits. Pendant le mme temps, il fortifiait son parti dans le royaume, dont il se proposait, en cas de mort du roi, de disputer le trne l'hritier lgitime, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffroy Plantagenet, frre an de Jean. Cette usurpation, comme on sait, il l'excuta par la suite. Lger, licencieux et perfide, Jean n'eut pas de peine s'attacher, non seulement ceux qui avaient craindre que leur conduite en l'absence de Richard n'attirt sur eux son courroux, mais encore cette classe nombreuse de gens qui bravaient toutes les lois, et qui, de retour des croisades, avaient rapport dans leur patrie tous les vices de l'Orient, un coeur endurci, le besoin de rparer les brches de leur fortune, et qui plaaient leurs esprances de butin dans une commotion intrieure et une guerre civile. ces causes de calamits publiques et d'inquitudes, il faut ajouter la multitude de proscrits ou d'outlaws qui, pousss au dsespoir par l'oppression des seigneurs fodaux, et par la svrit avec laquelle on faisait excuter la charte des forts, s'taient runis en gurillas, vivaient dans les bois, et se riaient de la justice et des magistrats du pays. Les nobles eux-mmes, fortifis dans leurs chteaux, et comme de petits souverains sur leurs domaines, taient des chefs de bandes non moins craindre, et ne respectaient pas plus les lois que les dprdateurs avous. Pour entretenir ces troupes qui composaient leurs forces, soutenir leur luxe et fournir leurs extravagances, ils empruntaient aux juifs de l'argent norme intrt; c'tait le cancer qui dvorait leurs biens, et ils n'y connaissaient d'autre remde que les actes de violence qu'ils exeraient contre leurs cranciers, chaque fois qu'ils en trouvaient l'occasion. Sous le poids accablant d'un pareil tat de choses, le peuple anglais souffrait pour le prsent et n'avait pas moins craindre pour l'avenir. Cet tat malheureux fut encore empir par une maladie contagieuse qui rgnait dans le pays, et dont la malignit s'aggravait par la malpropret des classes infrieures, leur logement malsain et leur mauvaise nourriture. Un grand nombre prissaient, et ceux qui survivaient leur enviaient un sort qui les arrachait aux maux prochains dont ils taient menacs. Cependant, malgr toutes ces causes runies de dtresse, le peuple, comme la noblesse, prenait au tournoi qui allait s'ouvrir, et qui formait le grand spectacle de ce sicle, le mme intrt que prend un combat de taureaux le bourgeois affam des rivages du Mananars, qui ne sait pas s'il trouvera le soir de quoi apaiser la faim de sa famille. Ni les devoirs, ni la faiblesse et les infirmits n'empchaient les jeunes gens et les vieillards d'accourir de bien loin pour voir de telles ftes. la passe-d'armes qui allait s'ouvrir Ashby, dans le comt de Leicester, les tenans devaient tre des champions de la plus grande clbrit, et la nouvelle que le prince Jean lui-mme devait l'honorer de sa prsence avait fix l'attention gnrale; un concours immense de personnes de tout ge et de toutes conditions s'taient rendu, dans la matine du jour indiqu, au lieu dsign pour le tournoi. Ce lieu tait singulirement pittoresque. Sur la lisire d'un bois, un mille de la ville d'Ashby, tait une grande prairie couverte de la plus riche verdure, borne d'un ct par une fort, et de l'autre, par des chnes isols, dont quelques uns avaient atteint une hauteur prodigieuse. Le terrain, qui semblait avoir t dispos exprs par la nature pour le spectacle martial dont il devait tre le thtre, de tous cts s'levait en pente douce et en guise d'amphithtre; enfin un large espace situ au milieu, uni et de niveau, avait t entour de fortes palissades. La forme en tait carre, mais les angles en avaient t arrondis afin de laisser aux spectateurs la facilit de bien voir. Au nord et au sud on avait pratiqu dans les palissades, pour les combattans, deux entres fermes par des portes de bois, suffisant au passage de deux cavaliers de front. chacune de ces portes se trouvaient deux hrauts accompagns de six trompettes, d'un nombre gal de poursuivans d'armes, et d'un fort dtachement de troupes destines maintenir le bon ordre, et recevoir les chevaliers qui se proposaient de prendre une part active au tournoi. Sur une plate-forme leve derrire l'entre du sud, taient cinq pavillons superbes orns de pannonceaux bruns et noirs, couleurs choisies par les cinq chevaliers tenans du tournoi. Devant chaque pavillon tait suspendu le bouclier du chevalier qui l'occupait, et ct se tenait son cuyer dguis en sauvage, ou revtu de tout autre costume bizarre et tranger, d'aprs le got de son matre, ou le rle qu'il lui plaisait de jouer pendant toute la dure de la passe-d'armes. La tente du centre, comme place d'honneur, avait t rserve Brian de Bois-Guilbert, que sa renomme dans tous les combats chevaleresques et sa liaison avec les chevaliers qui avaient imagin cette joute avaient fait recevoir avec empressement dans la compagnie, des tenans dont il avait mme t dclar chef. la gauche de sa tente taient celles de Reginald Front-de-Boeuf et de Philippe de Malvoisin; droite, on voyait le pavillon de Hugues de Grantmesnil, noble baron du voisinage, dont un des anctres avait t revtu de la dignit de lord grand-matre de la maison du roi, sous les rgnes de Guillaume-le-Conqurant et de son fils Guillaume-le-Roux; et le pavillon de Ralph de Vipont, chevalier de l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem, possesseur d'anciens domaines Heater, prs d'Ashby-de-la-Zouche. Un passage de trente pieds de largeur menait, par une pente douce, de la porte de l'arne la plate-forme sur laquelle taient dresses les tentes. Une palissade le fermait des deux cts, et une autre entourait pareillement l'esplanade situe en face des tentes. Un passage identique, de trente pieds de largeur, menait la porte du ct du nord, et aboutissait de l'autre ct un grand terrain enclos de la mme manire, et destin aux chevaliers qui l'envie prendrait de figurer comme acteurs. Derrire taient des tentes dont quelques unes renfermaient toutes sortes de rafrachissemens. Les autres taient rserves aux armuriers, aux marchaux ferrans et aux autres artisans dont le secours pouvait devenir indispensable. l'extrieur de l'arne on avait lev des galeries ornes de tapis, et garnies de siges couverts de coussins, pour la noblesse des deux sexes dsireuse d'assister au tournoi. Un espace tait affect aux yeomen[45] et aux spectateurs un peu au dessus du vulgaire; il tait analogue au parterre de nos thtres. La populace occupait le haut des tertres voisins, d'o, grce l'lvation naturelle du terrain, on pouvait voir la lice par dessus les galeries. Un grand nombre de curieux s'taient perchs en outre sur les branches des arbres qui entouraient le prau, et l'on voyait des spectateurs jusque sur le clocher de l'glise paroissiale situe quelque distance. Note 45: Ce mot, dont le singulier est _yeoman_, dsigne aujourd'hui _la garde bourgeoise cheval_, compose des petits propritaires fermiers. A. M. Il ne reste plus, pour complter la description de cet arrangement gnral, qu' parler d'une galerie place au centre du ct de l'orient. Elle tait plus leve que les autres, plus richement orne, et couronne par une espce de trne et un dais sur lequel taient brodes les armoiries d'Angleterre. Des cuyers, des varlets, des gardes, revtus de costumes brillans, se tenaient autour de cette place d'honneur destine au prince Jean et sa suite. En face, du ct de l'occident, se voyait une autre galerie de mme hauteur, dcore peut-tre avec moins de luxe, mais avec plus d'lgance et de recherche que celle du prince. Des pages et de jeunes filles, les plus jolies de la contre, avec des costumes de fantaisie roses et verts, environnaient le trne couvert des mmes couleurs. Sur le dais mme qui le dcorait flottaient une multitude de pannonceaux et de banderolles o l'on avait peint des coeurs blesss, des coeurs enflamms, des flches, des arcs, des carquois, et tous ces lieux communs emblmatiques reprsentant les triomphes de Cupidon. Une inscription blasonne prvenait que le trne devait tre occup par la _royne de la beault et de l'amour_. Mais qui tait rserv cet honneur? Tout le monde l'ignorait encore. Cependant tous les spectateurs s'empressaient de s'asseoir leurs places respectives; ce qui n'eut pas lieu sans bien des querelles pour dterminer celle que chacun devait prendre. La plupart de ces querelles furent juges sans crmonie par les hommes d'armes, qui employaient sans faon le manche de leurs hallebardes pour rprimer les rfractaires qui prtendaient en appeler de leur dcision. Lorsqu'il tait question de personnes qui mritaient plus de considration, les hrauts d'armes intervenaient, et quelquefois mme les deux marchaux du tournoi; c'taient Guillaume de Wivil et tienne de Martival, qui, arms de pied en cap, se promenaient cheval dans l'intrieur de l'enceinte, afin de maintenir le bon ordre. Peu peu les galeries se remplirent de chevaliers et de nobles dans leur costume civil, ce qui formait un heureux contraste avec la parure lgante et diverse des femmes, accourues en plus grand nombre que les hommes, et jalouses d'tre tmoins d'un spectacle qu'on aurait cru trop dangereux et trop sanglant pour quelles y prissent quelque plaisir. L'espace intrieur et plus bas que le reste fut vite rempli par les plus riches d'entre les yeomen, les bourgeois, et mme les nobles d'un rang infrieur, que la modestie, la gne ou un titre douteux, empchaient de prtendre un banc plus digne. Ce fut parmi eux cependant qu'il s'leva le plus de querelles sur la prsance. Chien de mcrant, dit un vieillard dont la tunique use trahissait l'indigence, comme son pe, sa dague et sa chane d'or rvlaient ses prtentions un rang lev; enfant d'une louve, oses-tu bien toucher un chrtien, un gentilhomme normand du sang de Montdidier? Celui qui tait le sujet de cette apostrophe brutale n'tait autre que le juif Isaac d'York. Vtu avec un luxe inattendu, il voulait s'emparer de deux places sur le devant, sous les galeries, pour lui et pour sa fille, la belle Rbecca, qui, l'ayant rejoint Ashby, lui tenait le bras et semblait fort intimide du mcontentement gnral qu'excitait la prsomption de son pre. Mais si nous avons vu Isaac soumis et craintif dans une autre occurrence, il savait qu'en celle-ci il n'avait rien redouter. Ce n'tait pas dans un endroit public, o des gaux se trouvaient runis, qu'un noble avide ou mchant pouvait l'injurier. En de telles conjonctures, les juifs taient sous la sauve-garde de la loi gnrale; et, si ce n'tait qu'une faible protection, il arrivait presque toujours que dans de pareils rassemblemens quelques barons, par des motifs d'intrt, se montraient disposs prendre leur dfense. Isaac avait en ce moment un autre motif de se rassurer. Il savait que le prince Jean devait assister au tournoi, et il en tait connu personnellement. Ce prince ngociait alors avec les juifs d'York un gros emprunt qui devait tre hypothqu sur certaines terres et garanti par un dpt de joyaux. Isaac devait fournir la plus forte partie de cet emprunt, et il tait persuad que l'envie du prince de conclure cette affaire suffisait pour lui garantir sa protection s'il en avait besoin. Ces considrations suffirent au juif pour persister, et coudoyer le chrtien normand, au mpris de son origine, de son rang et de sa religion. Les plaintes du vieux gentilhomme indignrent ses voisins. Au nombre de ceux-ci, un yeoman robuste et bien vtu en drap vert de Lincoln, portant douze flches sa ceinture, un baudrier enrichi d'une plaque en argent, et tenant en main un arc de six pieds de hauteur, se tourna tout coup vers le juif, et son visage bruni par le soleil tait rouge de colre. Songe, lui dit-il, que tous les trsors entasss dans tes coffres, en pressurant de malheureuses victimes, n'ont fait que t'enfler comme une araigne qu'on oublie tant qu'elle se tient dans l'ombre, mais qu'on crase ds qu'elle se montre au jour. Cette menace, prononce d'une voix forte et menaante en anglo-saxon, branla la confiance du juif: et il se serait sans doute loign d'un voisinage si dangereux, si l'attention gnrale ne se ft tourne en ce moment vers le prince Jean, qui entrait dans l'arne avec une escorte nombreuse, forme de chevaliers, de seigneurs de sa cour, et de quelques ecclsiastiques pars avec autant de recherche que les courtisans. On remarquait parmi eux le prieur de Jorvaulx, lgamment vtu; l'or et les plus riches fourrures brillaient sur sa personne, et les pointes de ses bottes, outrant la mode de cette poque, remontaient si haut qu'il ne pouvait appuyer les pieds sur les triers. Cet inconvnient n'en tait pas un pour le galant prieur, qui peut-tre mme ne regrettait pas de trouver l'occasion de donner devant une brillante assemble, et surtout devant les dames qui en faisaient partie, une preuve de sa dextrit dans l'art de l'quitation. Le reste de la suite du prince Jean se composait des principaux chefs de ses bandes soudoyes, de plusieurs barons pillards et dbauchs, dont il faisait sa socit ordinaire, et de quelques chevaliers du Temple ou de Saint-Jean-de-Jrusalem. On peut remarquer ici que ces chevaliers taient regards comme ennemis du roi Richard, s'tant rangs du parti de Philippe de France dans les longues querelles qui avaient eu lieu en Palestine entre ce monarque et le roi d'Angleterre. Cette msintelligence fut cause que les victoires ritres de Richard demeurrent sans fruit, qu'il choua dans ses tentatives pour s'emparer de Jrusalem, et que toute la gloire dont il s'tait couvert n'aboutit qu' une trve douteuse avec le sultan Saladin. D'aprs les mmes principes politiques qui avaient dict la conduite de leurs confrres dans la Palestine, les templiers et les hospitaliers d'Angleterre et de Normandie s'taient unis la faction du prince Jean, n'ayant gure de motifs pour dsirer le retour de Richard ou l'avnement d'Arthur, son hritier lgitime, au trne qui lui appartenait. Par un motif contraire, le prince Jean hassait et mprisait le peu de familles saxonnes illustres qui existaient encore en Angleterre, et il ne manquait aucune occasion de les humilier, assur qu'elles ne l'aimaient pas et qu'elles ne favoriseraient jamais ses prtentions. Il en tait de mme des hommes des communes, qui apprhendaient qu'un souverain comme le prince Jean, avec un penchant dcid la licence et la tyrannie, n'empitt encore davantage sur leurs droits et leurs privilges. Dans ce brillant appareil, vtu d'un habit de soie cramoisie brod en or, portant un faucon sur le poing, la tte couverte d'un riche bonnet en fourrure orn d'un diadme de pierres prcieuses, d'o sortaient de longs cheveux boucls qui descendaient sur ses paules, le prince Jean faisait caracoler son beau palefroi gris dans l'arne, la tte de son joyeux cortge, riant haute voix, et examinant avec toute la libert d'un roi les beauts qui dveloppaient leurs charmes dans les galeries suprieures. Ceux mme qui remarquaient dans ce prince une audace effrne jointe une hauteur excessive et un mpris total de l'opinion des autres, ne pouvaient lui refuser cette sorte d'agrment rsultat d'une physionomie ouverte. Ses traits, naturellement rguliers, prenaient, force d'art, un air de courtoisie, mais laissaient percer encore la contrainte impose aux secrets penchans du coeur. Cette apparence trompeuse est souvent regarde comme une mle franchise, tandis que, dans le fond, elle n'annonce que l'indiffrence d'un effront qui se repose sur la supriorit que lui donnent sa naissance, sa fortune et tous ses avantages extrieurs, sans se mettre en peine d'y ajouter aucun autre genre de mrite. Quant ceux qui n'examinaient pas les choses de si prs, et d'ordinaire le nombre en est de cent contre un, la riche palatine en fourrure du manteau dont le prince Jean tait par, ses bottes de maroquin, ses perons d'or, la grce avec laquelle il se tenait cheval, suffisaient pour exciter leurs vives acclamations. Ds son entre dans l'enceinte, le prince avait remarqu la scne laquelle avait donn lieu la prtention ambitieuse d'Isaac. Son oeil perant reconnut le juif, mais s'arrta plus volontiers sur la jolie Isralite, qui, effraye du tumulte, se pressait contre son pre, et tait presque suspendue son bras. Mme aux yeux d'un connaisseur aussi fin que le prince Jean, la beaut de Rbecca pouvait le disputer avec celle des jeunes Anglaises les plus sduisantes. Sa taille, divinement proportionne, se montrait avec un double avantage, grce une espce de costume oriental qu'elle portait suivant l'usage des femmes de sa nation. Un turban de soie jaune s'adaptait merveille son teint un peu brun; ses yeux taient vifs et brillans, ses sourcils bien arqus, son nez aquilin et parfaitement moul, ses dents blanches comme des perles; on admirait la profusion des boucles de ses cheveux noirs, qui tombaient ngligemment en longs anneaux sur tout ce qu'une simarre de soie perse, au fond pourpre brod de fleurs, laissait dcouvert de son cou d'albtre et de son sein blanc comme neige; tout en elle prsentait une runion d'attraits qui ne le cdaient en rien ceux des plus superbes dames assises autour d'elle. Il est vrai qu'une excessive chaleur avait favoris les regards avides des amateurs de la beaut, en obligeant Rbecca de laisser ouvertes les trois premires agrafes de sa tunique, lesquelles taient d'or et enrichies de diamans. On en apercevait mieux un collier de perles et des boucles d'oreilles d'une valeur inapprciable. Une plume d'autruche flottait sur son turban; elle tait fixe par une agrafe en brillans, et formait ainsi le dernier trait distinctif de la parure blouissante de cette belle juive, qui par ce motif devint l'objet des sarcasmes des jalouses et orgueilleuses beauts anglaises places dans la galerie au dessus; ce qui toutefois n'empchait pas qu'au fond ses rivales ne portassent secrtement envie ses charmes et sa mise inspire par les Graces. Par la tte chauve d'Abraham, dit le prince Jean, cette juive doit ressembler cette beaut qui rendit fou le plus sage des rois. Qu'en pensez-vous, prieur Aymer? Par le Temple, que mon frre Richard, plus prudent que ce roi, n'a pas t mme de reconqurir, c'est la fiance du Cantique des cantiques.--La rose de Sharon, le lis de la valle, rpondit le prieur d'un air goguenard; mais votre grce doit se rappeler que ce n'est qu'une juive.--Oui, reprit le prince, et voil le mammon d'iniquit, le marquis des marcs d'argent, le baron des besans, qui dispute une place des chiens misrables qui n'ont pas dans leurs poches une pice marque la croix, pour empcher le diable d'y danser[46]. Par le corps de saint Marc! mon prince des subsides et son aimable juive entreront dans la galerie. Quelle est cette nymphe, Isaac, lui demanda-t-il en avanant vers lui; est-ce ta fille ou ta femme? Quelle est cette houri orientale qui tu donnes le bras?--C'est ma fille Rbecca, prince, rpondit le juif sans paratre interdit d'une apostrophe o il entrait autant d'ironie que de politesse.--Tu n'en es que plus sage, dit Jean en clatant de rire, ce que ses courtisans ne manqurent pas d'imiter; mais, fille ou femme, il faut qu'elle ait une place digne de sa rare beaut. Qui est dans cette galerie? dit-il en levant les yeux sur celle qui tait au dessus. Des rustres Saxons; fort bien. Qu'ils se serrent pour faire place au prince des usuriers et son aimable fille. Ces vilains partagent les premires places de la synagogue avec ceux qui elles appartiennent plus en propre. Note 46: Allusion un proverbe populaire anglais. A. M. Ceux qui occupaient cette galerie, et qui s'adressait ce discours injurieux, taient Cedric le Saxon avec sa famille, et son ami, son alli, son voisin, Athelstane de Coningsburgh, personnage qui, descendu du dernier des rois saxons d'Angleterre, tait le plus respect de tous les Saxons du nord de ce royaume. Malgr cette origine royale, Athelstane, d'une figure prvenante, fortement constitu, la fleur de son ge, avait des traits inanims, des yeux sans expression, la dmarche lente et pesante, et il tait si long se dterminer sur la moindre chose, qu'on lui avait appliqu le sobriquet donn un de ses anctres, et qu'on le nommait Athelstane _l'indolent_. Ses amis, et il en avait beaucoup, qui, de mme que Cedric, lui taient entirement dvous, disaient que cette paresse naturelle ne venait ni de faiblesse d'esprit ni de manque de courage, mais que c'tait la suite d'un caractre indcis. D'autres soutenaient que son dfaut hrditaire d'ivrognerie avait absorb toutes les facults d'un esprit dont la vivacit ne fut jamais le caractre, et que son courage passif et sa bonhomie n'taient plus que les qualits les moins heureuses d'un naturel gnreux, dont on aurait tir parti s'il ne s'tait dgrad dans une longue suite de grossires dbauches. Ce fut ce personnage si cher tous les Saxons que le prince imprieux commanda de faire place en faveur d'Isaac et de Rbecca. L'indolent Athelstane, confondu par un ordre que les moeurs et les opinions de ce temps rendaient extrmement injurieux, ne se souciant pas d'obir, sans savoir non plus comment rsister, n'opposa qu'une force d'inertie la volont de Jean; et, sans faire un seul mouvement, ouvrit ses grands yeux gris et fixa le prince avec un air d'tonnement qui avait quelque chose de risible; mais le prince imptueux ne songea point faire de mme. Ce porcher saxon dort ou ne veut pas m'couter; pousse-le avec ta lance, Bracy, dit-il un chevalier rapproch de lui, et chef d'une compagnie franche, espce de troupe de condottieri ou de sbires mercenaires, qui s'attachaient au service du premier prince qui les payait le plus. Cet ordre amena quelques murmures, mme entre les gens du prince; mais Bracy, que sa profession mettait au dessus des scrupules, leva sa lance, la dirigea au dessus de l'espace qui sparait l'arne de la galerie, et il aurait touch Athelstane l'indolent avant que celui-ci et retrouv assez de sa prsence d'esprit pour reculer et se mettre l'abri, si Cedric, aussi prompt agir que son ami tait lent, n'et tir, avec la clrit de l'clair, sa courte pe du fourreau, et, d'un coup vigoureusement appliqu, n'et coup le bois de la lance, dont le fer tomba aux pieds du side. Le sang monta au visage du prince, il pronona un de ses plus terribles jurons, et il aurait donn de nouveaux ordres, plus rigoureux encore que le premier, s'il n'en et t dtourn la fois par les prires des personnes de sa suite, qui le supplirent de patienter, et par une acclamation gnrale du peuple, qui applaudissait l'action de Cedric. Le prince roula autour de lui des regards indigns, comme s'il et cherch quelque victime qu'il pt sacrifier plus facilement sa colre, et ils s'arrtrent par hasard sur le mme archer dont nous avons parl, et qui, se moquant des signes d'irascibilit que manifestait le prince envers lui, continuait applaudir haute voix. Pourquoi ces acclamations, lui demanda Jean. J'applaudis toujours, dit le yeoman, quand je vois un coup adroit ou bien vis.-- merveille! et ta flche irait droit dans le blanc! je le prsume.--Je l'espre, distance convenable.--Il toucherait le but de Wattyrrel[47] cent pas, dit une autre voix derrire lui, voix qu'il fut impossible de distinguer. Note 47: Un des courtisans de Guillaume-le-Roux, et qui la chasse tua le prince par mgarde ou avec intention. A. M. Cette allusion au destin de Guillaume-le-Roux son aeul exaspra, mais effraya en mme temps le prince, et il se contenta d'ordonner quatre hommes d'armes de ne pas perdre de vue ce fanfaron. Par saint Grisel, dit-il, voyons ce qu'il sait faire, lui qui est si dispos applaudir les autres.--Je ne crains pas l'preuve, rpondit le yeoman avec un calme imperturbable. Quant vous autres Saxons, dit le prince, levez-vous; car, puisque je l'ai dcid, par le soleil qui nous claire, le juif aura place parmi vous.--Non, prince, non s'il plat votre grce, il ne nous convient pas de nous asseoir auprs des puissans de la terre, dit le juif, dont l'ambition l'avait bien port dsirer une place auprs du descendant ruin de la famille de Montdidier, mais n'allait pas jusqu' vouloir se quereller avec de riches Saxons. Debout, chien d'infidle, s'cria Jean, obis, car, autrement, je te fais corcher, et ta peau tanne sera convertie en une selle pour mon cheval. Le juif troubl monta lentement, suivi de sa fille tremblante, les degrs qui menaient la galerie. Voyons qui osera l'arrter, ajouta le prince, les yeux fixs sur Cedric, dont l'attitude semblait annoncer qu'il se disposait le prcipiter du haut de la galerie. Le fou Wamba prvint cette catastrophe en s'lanant entre son matre et le juif, s'criant en rponse l'exclamation menaante du prince: Par dieu! ce sera moi. En mme temps il tira de sa poche une grande tranche de jambon dont il s'tait muni, de crainte que le tournoi ne durt plus long-temps que son envie de faire abstinence, il la mit sous la barbe du juif en brandissant sur sa tte un sabre de bois. Isaac menac d'tre souill par l'objet que sa nation a le plus en horreur, fit quelques pas en arrire; le pied lui manqua, et il roula de degrs en degrs jusqu' terre, aux bruyans clats de rire de tous les spectateurs; et le prince Jean lui-mme, drid, ne rit pas moins que les autres. Cousin prince, dit Wamba, accordez-moi le prix du tournoi. J'ai vaincu mon antagoniste avec l'pe et le bouclier. Et en mme temps, il montrait d'une main la tranche de jambon et de l'autre son sabre de bois. Qui es-tu? noble champion, demanda le prince Wamba, en riant encore. Fou par droit de naissance, rpondit celui-ci. Je me nomme Wamba, fils de Witless, fils de Weatherbrain[48], qui tait le fils d'un alderman.--Place au juif dans la galerie d'en bas, dit le prince Jean, qui sans doute ne fut point fch de saisir un prtexte pour rvoquer ses premiers ordres. Il ne conviendrait pas de faire asseoir le vaincu prs du vainqueur.--Il serait encore plus injuste de mettre un fripon ct d'un fou, et un juif ct d'un jambon, dit Wamba. Grand merci, brave garon, s'cria le prince; tu m'as fait rire, il faut que je te rcompense. Viens ici, frre Isaac, prte-moi une poigne de besans. Note 48: Ces deux mots _witless_, sans esprit, et _weatherbrain_, cerveau fl, ne sont que des jeux plaisans de l'imagination de l'crivain britannique. A. M. Le juif, tourdi de cette demande, n'osant s'y refuser, et ne pouvant se rsoudre obir, prit en soupirant un sac de fourrure qui tait suspendu sa ceinture, et il calculait peut-tre combien dans une poigne il entrerait de pices, quand le prince, impatient de ce dlai, lui arracha le sac des mains, lana quelques pices d'or Wamba, et continua sa ronde, en jetant le surplus la foule, et en laissant le juif expos la rise de ceux qui l'entouraient, et qui applaudirent le prince, comme s'il et fait une belle action. CHAPITRE VIII. En ce moment l'agresseur, par un orgueilleux dfi, embouche la trompette; son adversaire lui rpond; les fanfares belliqueuses retentissent dans la plaine et jusqu'aux votes du ciel; les visires abaisses, les lances en arrt ou pousses sur le casque ou le cimier, les combattans franchissent la barrire, pressent leurs coursiers de l'peron, et dvorent l'espace. Dryden, _Palmon et Arcite_. Encore au milieu de sa cavalcade, le prince Jean tout coup s'arrte. Par la sainte Vierge! sire prieur, dit-il Aymer, nous avons oubli la principale affaire du jour. Nous n'avons pas nomm la reine de la beaut et de l'amour, dont la main blanche doit dcerner le prix au vainqueur. Pour moi, je suis tolrant dans mes ides, et je ne me ferais aucun scrupule d'accorder mon suffrage aux yeux noirs de Rbecca.--Sainte mre de Dieu, s'cria le prieur constern, une juive! nous mriterions d'tre lapids dans cette enceinte, et je ne suis pas encore assez vieux pour vouloir tre martyr. D'ailleurs, je jure par mon saint patron qu'elle est mille fois moins belle que cette aimable Saxonne, lady Rowena.--Juive ou Saxonne, chienne ou truie, qu'importe? dit le prince, je veux nommer Rbecca, ne ft-ce que pour humilier ces rustres de Saxons. Un murmure presque universel s'leva parmi ceux qui formaient son cortge. Ceci devient trop srieux, prince, dit Bracy; car, si une pareille injure est faite aux chevaliers, pas un ne voudra lever la lance.--C'est un raffinement d'outrage, dit Waldemar-de-Fitzurse, un des plus vieux courtisans du prince Jean; et si votre grce persiste dans ce projet, c'est en vouloir la ruine.--Baron, rpondit le prince avec hauteur, je vous ai pris pour me suivre et non pour me conseiller.--Ceux qui vous suivent dans le chemin o vous marchez, lui dit Waldemar en baissant la voix, ont acquis le droit de hasarder un avis; car votre honneur et votre vie n'y sont pas plus intresss que la conservation de leur propre existence. Au ton qu'avait pris Fitzurse, Jean sentit qu'il valait mieux ne pas insister. Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et voil que vous vous redressez tous contre moi comme des couleuvres: nommez qui vous voudrez, de par le diable! et je confirme d'avance votre choix.--Faites mieux, dit Bracy, laissez vacant le trne de notre belle souveraine, jusqu' ce que le vainqueur soit proclam, et que lui-mme alors choisisse la dame son triomphe et apprenne au beau sexe aimer davantage les chevaliers qui l'lvent une telle distinction.--Si Brian de Bois-Guilbert obtient le prix, dit le prieur, je parie mon rosaire que je nomme la reine de l'amour et de la beaut.--Bois-Guilbert est bonne lance, dit Bracy, mais il y a ici d'autres chevaliers qui ne craindraient pas de le rencontrer.--Silence! dit Waldemar, il est temps que le prince tienne sa place; les chevaliers et les spectateurs s'impatientent, les heures s'coulent, et il convient que le tournoi commence. Le prince Jean ne rgnait pas encore, et cependant il trouvait dans Waldemar-Fitzurse tous les inconvniens d'un ministre favori, qui, en voulant servir son matre, le fait toujours sa propre manire. Il cda donc sa remontrance, quoiqu'il ft un de ces caractres qui montrent d'autant plus d'opinitret qu'il est question de plus frivoles bagatelles. Il monta sur son trne, entour de son cortge, et ordonna aux hrauts d'armes de proclamer les rgles du tournoi, qui consistaient dans les suivantes: 1 les cinq chevaliers tenans devaient accepter le combat de tous venans; 2 tout chevalier prt de combattre pouvait choisir son adversaire parmi les tenans, en touchant son bouclier. S'il le touchait du bois de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce qu'on nommait les armes de courtoisie, c'est--dire avec des lances dont la pointe tait garnie d'un morceau de bois aplati, de faon que l'on ne courait d'autres dangers que ceux qui pouvaient rsulter d'une chute ou du choc des coursiers et des lances; mais, si l'assaillant touchait le bouclier avec le fer de sa lance, le combat devenait outrance, c'est--dire fer affil, comme dans une bataille vritable; 3 quand les tenans auraient accompli leur voeu, en rompant chacun cinq lances, le prince devait proclamer le vainqueur du premier jour du tournoi, et celui-ci devait recevoir pour prix un cheval de bataille de la plus grande beaut et de la plus grande vigueur; il avait aussi le droit de nommer la reine de la beaut et de l'amour qui dcernait le prix du jour suivant; 4 le second jour devait amener un tournoi gnral, auquel pourraient prendre part tous les chevaliers qui le voudraient, et qui, se divisant en deux troupes de nombre gal, combattraient jusqu' ce que le prince Jean et ordonn de cesser, en jetant dans l'arne son bton de commandement. La reine de la beaut et de l'amour lue devait alors placer sur la tte du chevalier vainqueur du second jour une couronne d'or, en forme de feuilles de laurier. Cette journe terminait les jeux chevaleresques; mais le troisime jour devait tre consacr une joute l'arc, un combat de taureaux, et d'autres amusemens rservs pour le peuple. Le prince Jean cherchait ainsi s'assurer une popularit qu'il diminuait au contraire chaque jour davantage par les actes les plus arbitraires d'oppression. La lice offrait alors le plus magnifique spectacle. Les galeries suprieures taient remplies de tout ce que le nord et le centre de l'Angleterre possdaient de plus distingu en noblesse, en grandeur, en richesse, en beaut; le contraste des habillemens de cette premire classe de spectateurs en rendait l'apparence aussi flatteuse qu'elle tait imposante. Les galeries d'en bas, o se trouvaient la bourgeoisie et les yeomen de la vieille Angleterre, pars avec moins d'clat, formaient comme une bordure simple et unie autour de ce cercle de broderies lgantes, pour en relever encore la pompe et l'clat. Les hrauts d'armes ayant termin leur proclamation par le cri d'usage: Largesse, largesse, vaillans chevaliers! une pluie de pices d'or et d'argent tomba sur eux du haut des galeries, car c'tait un grand point de chevalerie, de montrer sa libralit envers ceux que l'on considrait comme les secrtaires et les historiens de l'honneur. Aprs avoir reu cette marque de gnrosit, les hrauts poussrent les acclamations ordinaires: Amour aux dames! mort des champions! honneur aux gnraux! gloire aux braves! Le peuple remplissait les airs des mmes cris, et de nombreuses trompettes y joignaient leurs sons belliqueux. Les hrauts d'armes sortirent de la lice, o il ne resta que les deux marchaux du tournoi, cheval et arms de pied en cap, immobiles comme des statues, chacun un bout de la lice. En mme temps, l'espace laiss aux assaillans tait rempli d'une foule de chevaliers qui venaient se mesurer contre les tenans. Du haut des galeries c'tait l'image d'une mer agite, sur laquelle on voyait flotter des panaches de plumes, des casques brillans et des fers de lances auxquelles taient souvent attachs des pannonceaux qui, remus par le vent, de mme que les plumes, ajoutaient au mouvement et la varit de la scne. Les barrires s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers lus par le sort s'avancrent pas lents dans l'arne. L'un d'eux marchait en tte; les quatre autres le suivaient deux deux. Tous taient magnifiquement arms, et le manuscrit saxon de Wardour, d'o j'extrais ces dtails, rappelle exactement leurs couleurs, leurs devises et leurs armes, comme les harnais de leurs coursiers; mais il est inutile de nous appesantir sur ce sujet, car, pour emprunter quelques vers d'un pote notre contemporain qui en a trop peu composs, The knights are dust, And their good swords are rust, Their souls are with the saints, we trust[49]. Depuis long-temps leurs cussons rouills ont disparu des murs de leurs chteaux o ils taient suspendus: leurs chteaux mme ne sont plus que des tertres verts et des ruines disperses: la place o ils taient les ignore aujourd'hui; d'autres gnrations successives et nombreuses depuis lors ont disparu leur tour des lieux o ils exeraient despotiquement l'autorit de seigneurs fodeaux. Qu'importent donc au lecteur et leurs noms et les symboles clipss de leurs rangs belliqueux? Note 49: Ces chevaliers ne sont plus que poussire; leurs fortes pes ne sont plus que de la rouille, et leurs mes sans doute habitent avec les saints. A.M. En ce moment toutefois ne prvoyant gure l'oubli qui devait un jour engloutir dans son onde leurs noms et leurs exploits, les cinq champions arrivaient dans l'arne, retenant leurs coursiers fougueux, et les forant de garder le pas, pour montrer la fois les mouvemens gracieux de leur allure et la dextrit des cavaliers. Tandis qu'ils entraient dans la lice, les sons d'une musique orientale partirent de derrire les tentes o se tenaient cachs les tenans du tournoi; ces sons taient produits par des cymbales et d'autres instrumens que des chevaliers avaient rapports de la Terre-Sainte. Leur harmonie barbare semblait en mme tems dfier les assaillans et les fliciter de leur arrive, en prsence d'un immense concours de spectateurs qui avaient les yeux fixs sur les cinq champions. Ceux-ci, montant sur la plate-forme o s'levaient les tentes, et en se quittant, frapprent lgrement, du bois de leur lance, le bouclier de l'adversaire avec lequel chacun d'eux voulait se mesurer. La multitude et quelques spectateurs des classes suprieures, mme quelques dames, regrettrent qu'ils eussent choisi les armes courtoises; car cette mme classe de personnes qui applaudit aujourd'hui les tragdies les plus pouvantables prenait alors un tournoi un intrt proportionn au danger qu'y couraient les acteurs. Aprs avoir intim leurs intentions plus pacifiques, les assaillans se retirrent l'autre bout de la lice, o ils restrent rangs en ligne, tandis que les tenans, sortant chacun de sa tente, montaient cheval, et, ayant leur tte Brian de Bois-Guilbert, descendaient de la plate-forme, pour en venir aux mains avec les chevaliers qui avaient touch leurs boucliers. Au bruit des clairons et des trompettes, ils s'lancrent les uns contre les autres au grand galop; et telle fut l'adresse des tenans ou leur bonne fortune, que les antagonistes de Bois-Guilbert, de Malvoisin, et de Front-de-Boeuf roulrent l'instant sur le sol. L'adversaire de Grantmesnil, au lieu de diriger sa lance contre le casque et le bouclier de son ennemi, s'carta tellement de la ligne droite, qu'il la lui brisa sur le corps, circonstance regarde comme plus honteuse que d'tre dmont, parce qu'un simple accident pouvait tre la cause de cette dernire disgrce, tandis que la premire ne pouvait provenir que de la maladresse et du dfaut d'exprience dans le maniement des armes. Le cinquime assaillant fut le seul qui soutint dignement l'honneur de son parti: le chevalier de Saint-Jean et lui rompirent tous deux leurs lances et se sparrent sans qu'aucun d'eux et l'avantage. Les cris de la multitude, les acclamations des hrauts et le son des trompettes, annoncrent le triomphe des vainqueurs et la dfaite des vaincus. Les premiers se retirrent sous leurs tentes, et les autres, confus et humilis, quittrent la lice pour traiter avec leurs opposans du rachat de leurs armes et de leurs chevaux, qui, d'aprs les rglemens du tournoi, appartenaient aux vainqueurs. Le cinquime seul demeura dans l'amphithtre assez de temps pour tre salu par les applaudissemens mrits des spectateurs, ce qui ajouta encore la honte de ses compagnons dsappoints. Une seconde et troisime troupe d'assaillans revinrent successivement en lice; quelques uns d'entre eux eurent l'avantage; mais en gnral la victoire se dclara pour les tenans, dont pas un ne perdit selle, accident qui arriva dans chaque rencontre, quelques uns de leurs adversaires. Ce succs permanent refroidit considrablement l'ardeur des chevaliers qui se proposaient de combattre; et la quatrime entre, trois seulement parurent dans l'arne, vitant de toucher les boucliers de deux tenans qui semblaient les plus redoutables, c'est--dire de Bois-Guilbert et de Front-de-Boeuf, et se bornant dfier les trois autres. Cette manoeuvre prudente ne leur russit pas: deux furent dsaronns, et le troisime manqua la passe, c'est--dire que sa lance, s'cartant de la ligne droite, ne toucha pas son adversaire. Cette rencontre fut suivie d'une pause: aucun chevalier ne semblait dispos renouveler l'attaque, et un murmure sourd annonait le mcontentement de la majeure partie des spectateurs; car les tenans n'avaient pas pour eux la faveur publique. Bois-Guilbert et Front-de-Boeuf s'taient rendus odieux par leur caractre altier et tyrannique; et l'on ne s'intressait gure aux autres, parce qu'ils taient trangers, l'exception de Grantmesnil. Mais cette dsapprobation gnrale, nul ne la partagea plus vivement que Cedric le saxon, qui dans chaque avantage remport par les Normands tenans du tournoi voyait une honte pour l'Angleterre. Avec les mmes armes que celles de ses anctres, il avait en diverses rencontres fait clater la bravoure d'un guerrier, mais il ne connaissait point la tactique des joutes chevaleresques, et il jetait de temps autre un coup d'oeil d'envie sur Athelstane, qui s'tait quelquefois distingu dans cette carrire, comme s'il et dsir qu'il ft un effort pour arracher la victoire au templier et ses compagnons. Nanmoins le descendant des rois saxons, sans manquer ni de courage, ni d'adresse et de vigueur, tait trop indolent et avait trop peu d'amour-propre et d'ambition pour se dterminer si vite au trait de bravoure que Cedric en attendait. Cette journe est contre nous, digne lord, lui rpta Cedric, la fortune ne favorise pas l'Angleterre en ce moment. Ne comptez-vous pas lever la lance votre tour?--Je crois que j'attendrai demain, lui rpondit Athelstane; je combattrai dans la mle. Je me passerai aujourd'hui de mes armes. Deux choses dans ce discours indisposrent Cedric: le mot normand, _mle_, qu'Athelstane avait employ pour dire l'action gnrale, et l'indiffrence que celui-ci montrait pour son pays; mais il vnrait trop les aeux d'Athelstane, pour plucher la conduite de ce dernier. D'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de faire la moindre observation; car peine Athelstane avait-il fini de parler, que Wamba plaa son mot: Sans doute, il est bien plus glorieux d'tre le premier sur cent que le premier sur deux, dit le fou. Athelstane prit cela pour un compliment; mais Cedric, ayant mieux saisi l'intention de Wamba, lui lana un regard svre, et il est probable que le temps et le lieu le mirent seuls, malgr les privilges de sa place, l'abri de recevoir des tmoignages plus sensibles du ressentiment de son matre. La pause dans le tournoi s'observait strictement, except lorsque, de temps autre, les hrauts d'armes criaient: Amour aux dames! brisement de lances! allons, dignes chevaliers, entrez en lice; songez que de beaux yeux vous regardent et attendent vos exploits. La musique des tenans faisait entendre par intervalles des airs de triomphe et de dfi, tandis que la multitude chmait regret un jour qui semblait s'couler dans l'inaction; les vieux chevaliers et les nobles, parlant du temps pass, dploraient demi-voix la dcadence de l'esprit martial, mais convenaient aussi qu'on ne voyait pas maintenant, pour exciter les combattans, de dames aussi belles que celles qui jadis animaient les tournois. Le prince Jean commenait d'ordonner sa suite d'aller prparer le banquet, et annonait ses courtisans qu'il allait adjuger le prix sir Brian de Bois-Guilbert, qui, sans rompre une seule lance, avait dmont deux de ses adversaires et vaincu le troisime. Enfin, comme la musique orientale des tenans venait d'excuter une de ces fanfares qui exaltaient leur triomphe, une trompette fit entendre des sons de dfi la porte situe vers le nord; tous les yeux se tournrent de ce ct pour voir le nouveau champion qui allait se prsenter, et ds que la barrire fut ouverte, il entra dans la lice. Autant que l'on pouvait juger d'un homme revtu d'une armure, ce nouveau combattant n'excdait pas la taille moyenne, et paraissait avoir un corps plus lanc que robuste. Sa cuirasse tait d'acier richement damasquin en or; sur son bouclier se dessinait pour toute armoirie un jeune chne dracin, et sa devise tait le mot espagnol, _desdichado_, c'est--dire _dshrit_. Il montait un superbe cheval noir, et, en traversant l'arne, il salua le prince et les dames avec grce, en baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il guidait son cheval, l'air de jeunesse et de courtoisie qu'il montrait lui valurent l'approbation des classes infrieures, qui la lui tmoignrent en criant: Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, du chevalier hospitalier! il est le moins ferme en selle, vous en aurez le meilleur march! Au milieu de ces acclamations, le nouveau champion monta sur la plate-forme, et, la grande surprise de tous les spectateurs, alla droit au pavillon du centre, et frappa vigoureusement, du fer de sa lance, le bouclier de Brian de Bois-Guilbert; ce qui annonait qu'il demandait le combat outrance. Chacun fut tonn de sa prsomption, mais l'orgueilleux templier, qui sortit aussitt de sa tente, le fut bien davantage. Vous tes-vous confess, mon frre, lui demanda-t-il avec un sourire amer; avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre ainsi votre vie en pril?--Je suis mieux prpar que toi la mort, rpondit le chevalier dshrit, nom sous lequel il s'tait fait inscrire parmi les assaillans.--Allez donc prendre place dans la lice, et regardez le soleil pour la dernire fois, car vous dormirez ce soir au paradis.--Grand merci de ta courtoisie; pour t'en rcompenser, je te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon honneur, l'un et l'autre te seront ncessaires. Aprs avoir parl avec tant de confiance il fit descendre son cheval reculons de la plate-forme, et le fora parcourir ainsi toute l'arne jusqu' l'extrmit septentrionale o il demeura stationnaire en attendant que son antagoniste part. Cette habilet d'quitation lui attira de nouveaux applaudissemens. Tout irrit qu'il ft de l'audace avec laquelle son adversaire lui avait conseill de prendre des prcautions, Bois-Guilbert ne les ngligea point. Son honneur tait trop intress triompher, pour oublier aucun des moyens qui pouvaient l'y aider. Il choisit un nouveau coursier plein de feu et d'ardeur, et s'arma d'une nouvelle lance, de peur que le bois de la premire ne se ft affaibli par les coups dans les trois rencontres qu'il avait soutenues. Le bouclier dont il s'tait servi jusqu'alors ayant t un peu endommag, il en prit aussi un autre des mains de ses cuyers. Le premier n'avait pour toutes armoiries que celles de son ordre, c'est--dire, deux chevaliers monts sur le mme cheval, symbole de l'humilit et de la pauvret primitive des templiers, vertus depuis remplaces par l'arrogance et la richesse, qui finirent par amener leur suppression.[50] Le nouvel cu du templier, reprsentant un corbeau volant tire d'ailes, qui tenait un crne dans ses serres, portait pour devise: _Gare le corbeau!_ Note 50: On voit ici combien le romancier caldonien paie tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers; il les juge d'aprs les calomnies des moines, leurs plus cruels ennemis. C'est de la mme manire qu'il a jug Napolon, d'aprs les feuilles anglaises. Les templiers furent condamns aux bchers par deux tyrans ou deux monstres: l'un, temporel, qui voulait s'emparer de leurs richesses; l'autre, sacerdotal, qui redoutait la puret de leur doctrine et le bien qu'elle ferait l'humanit en rpandant sur toute la terre les germes d'une instruction philosophique. A. M. Lorsque les deux champions s'arrtrent en face l'un de l'autre, aux deux extrmits de la lice, l'impatience des spectateurs devint inexprimable; peu espraient une chance heureuse pour le chevalier dshrit, quoiqu'ils augurassent bien de son courage et de son adresse. Ds que les trompettes eurent donn le signal, les deux combattans, plus rapides que l'clair, s'lancrent l'un contre l'autre, et le bruit de leur rencontre au milieu de l'arne fut semblable celui du tonnerre. Leurs lances furent brises en clats, et on les crut un instant renverss tous deux, car la violence du choc avait fait plier leurs chevaux sur leurs jarrets de derrire, et leur chute ne fut prvenue que par l'adresse avec laquelle les deux cavaliers se servirent de la bride et de l'peron. Les deux rivaux de gloire se regardrent un instant avec des yeux qui vomissaient la flamme travers leurs visires, et, se retirant aux deux extrmits de l'enceinte, ils reurent une nouvelle lance des mains de leurs cuyers. Des acclamations unanimes et le balancement des charpes annoncrent l'intrt que les spectateurs avaient pris cette rencontre, la plus gale et la plus savante qu'ils eussent applaudie de toute la journe. Ds que les chevaliers eurent gagn chacun leur poste, un silence si profond succda aux clameurs, qu'on et dit que cet immense concours n'osait plus respirer. On accorda aux combattans un rpit de quelques minutes, afin qu'ils pussent reprendre haleine, ainsi que leurs chevaux. Le prince Jean, arm de son bton de commandement, ayant alors donn un signal aux trompettes, elles sonnrent la charge, et les deux champions partirent une seconde fois avec la mme imptuosit, se heurtrent avec la mme adresse et la mme vigueur, mais non plus avec la mme fortune. Le templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son adversaire, et le frappa si juste et avec tant de force, que le chevalier dshrit plia en arrire sur la croupe de son cheval, et chancela sur sa selle. De son ct, le champion inconnu avait, ds le commencement, menac de sa lance le bouclier de son antagoniste, mais changeant de but au moment mme du choc, il la dirigea contre son casque, endroit plus difficile atteindre, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc irrsistible. Malgr cet avantage, le templier soutint sa haute rputation, et si la sangle de son coursier ne se ft rompue, il n'aurait pas t dsaronn. Cependant la selle, le cheval et le cavalier roulrent dans la poussire. Bois-Guilbert, qui se dgagea des triers en une seconde, outr de fureur de sa disgrace et des applaudissemens universels qu'on prodiguait son vainqueur, tira son pe et fit signe au chevalier dshrit de se mettre en dfense. Celui-ci descendit rapidement de cheval, et tira pareillement son pe; mais les marchaux du tournoi, arrivant toute bride, les sparrent et leur dirent que ce genre de combat ne pouvait leur tre permis en cette occasion. Nous nous reverrons, j'espre, dit le templier son vainqueur, en attachant sur lui des yeux o la rage tait peinte, et dans un lieu o personne ne pourra nous sparer.--Si cela n'arrive point, ce ne sera pas ma faute, rpondit le chevalier dshrit; pied ou cheval, l'pe ou la lance, je serai toujours prt me mesurer contre toi. La querelle n'et point fini ce peu de mots, si les marchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les avaient forcs de s'loigner, le chevalier dshrit la porte du ct du nord, et Bois-Guilbert dans sa tente, o il passa le reste de la journe en proie la rage et au dsespoir. Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda du vin, et, ouvrant la partie infrieure de son casque, il annona qu'il buvait tous les coeurs vraiment anglais, et la confusion des tyrans trangers. Il ordonna alors son trompette de sonner un dfi aux tenans, et chargea un hraut d'armes de leur dclarer que son intention tait de les combattre tour tour et dans tel ordre qu'ils voudraient se prsenter. Fier de sa taille gigantesque, Front-de-Boeuf descendit le premier dans l'arne. Son cu portait, sur un fond d'argent, une tte de taureau noir demi efface par les coups nombreux que ce bouclier avait dj reus. Sa devise tait deux mots latins pleins d'arrogance: Cave, adsum. Prends-garde, me voici. Le chevalier dshrit n'obtint sur lui qu'un avantage lger, mais dcisif. Les deux champions rompirent galement leurs lances; mais Front-de-Boeuf, ayant perdu les triers dans le choc, fut dclar vaincu. En combattant contre sire Philippe de Malvoisin, l'inconnu resta encore vainqueur, parce qu'il frappa si fortement de sa lance le casque de son adversaire, que les courroies qui l'attachaient se rompirent et laissrent sa tte dcouvert. Dans sa rencontre avec sire Hugues de Grantmesnil, le chevalier dshrit montra autant de courtoisie qu'il avait prouv d'adresse et de vigueur dans les prcdentes. Le cheval de Grantmesnil, tant jeune et fougueux, caracola et se cabra tellement dans sa course, que son cavalier ne put faire usage de sa lance. L'inconnu, bien loin de tirer avantage d'un pareil accident, leva sa lance en arrivant prs de lui, et la fit passer au dessus de son casque, voulant montrer qu'il aurait pu le toucher s'il en et eu le dessein. Faisant alors tourner son cheval, il alla reprendre poste prs de la porte du ct du nord, et chargea un hraut d'armes d'aller demander Grantmesnil s'il voulait commencer une seconde course; mais celui-ci rpondit qu'il s'avouait vaincu. Ralph de Vipont complta le triomphe de l'inconnu. Il fut renvers de son cheval avec une telle force, que le sang lui sortit par la bouche et par le nez; ses cuyers l'emportrent priv de tout sentiment. Mille acclamations, long-temps prolonges, accueillirent la dclaration unanime du prince et des marchaux, portant que l'honneur de cette journe appartenait au chevalier dshrit. CHAPITRE IX. Au sein d'une multitude de sduisantes beauts on en distinguait une qui, par sa taille, sa grace et ses attraits, prouvait qu'elle en tait la souveraine, etc. Dryden, _la Fleur et la Feuille_. Guillaume de Wyvil et tienne de Martival, marchaux du tournoi, furent des premiers fliciter le vainqueur, en le priant de permettre qu'on dtacht son casque ou du moins qu'on levt sa visire pour venir recevoir le prix du tournoi des mains du prince Jean. Le chevalier dshrit s'excusa avec une courtoisie chevaleresque, disant qu'il ne pouvait se faire connatre en ce moment, pour des motifs qu'il avait expliqus aux hrauts d'armes avant d'entrer dans la lice. Les marchaux n'insistrent pas, car, dans les voeux singuliers des chevaliers de ce temps-l, il n'en tait point de plus ordinaire que celui de rester inconnu jusqu' ce qu'ils eussent rempli tel emploi, ou achev telle aventure. Les marchaux ne pntrrent donc pas les secrets du chevalier vainqueur; et, en annonant au prince le dsir qu'il avait de conserver l'incognito, ils lui demandrent la permission de le prsenter sa grace, afin qu'il pt recevoir le prix de sa valeur. La curiosit de Jean se rveilla par le mystre dont l'tranger voulait s'envelopper, et, dj mcontent de la fin du tournoi, dans lequel les tenans qu'il favorisait avaient t successivement dfaits par un seul chevalier, il rpondit avec hauteur aux marchaux: Par les yeux de Notre-Dame, ce chevalier a t dshrit de la courtoisie, comme de ses biens, du moment qu'il persiste demeurer devant nous le visage couvert. Milords, ajoutat-il, en se tournant vers ses courtisans, quelqu'un de vous devinerait-il quel est cet inconnu, qui se conduit d'une manire si hautaine?--Ce ne sera par moi, dit Bracy, et je ne croyais pas que dans toute l'Angleterre il existt un champion capable de vaincre, une mme joute, ces cinq chevaliers. Je me rappellerai toute ma vie la vigueur du coup qui a terrass de Vipont. Le pauvre hospitalier a t prcipit de sa selle, comme une pierre lance par une fronde.--Ne vous en vantez pas, rpondit un chevalier de saint Jean, qui tait prsent, la chance de votre templier n'a pas t meilleure: j'ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-mme dans l'arne, tordant chaque fois ses mains pleines de sable. De Bracy, tant li aux templiers, allait rpliquer; mais le prince Jean s'cria: Silence, messieurs! que signifient des dbats aussi peu opportuns?--Le vainqueur, dit de Wyvil, attend le bon plaisir de votre grace.--Mon bon plaisir, rpondit Jean, est qu'il attende jusqu' ce que nous sachions si personne au moins ne peut rien nous apprendre l'gard de son nom et de sa qualit; quand il attendrait jusqu' la nuit, il a bien assez travaill pour se tenir chaud.--Votre grace n'aura pas pour le triomphateur les gards qu'il mrite, dit Waldemar Fitzurse si elle le fait attendre jusqu' ce que nous disions des choses que nous ne pouvons savoir. Pour ma part, je ne puis former la moindre conjecture, moins que ce ne soit une des bonnes lances qui ont suivi le roi Richard en Palestine, et qui maintenant se tranent vers leurs foyers. C'est peut-tre le comte de Salisbury, dit de Bracy; il est de la mme taille.--Ce serait plutt sir Thomas Multon, chevalier de Gilsland, reprit Fitzurse; Salisbury a plus d'embonpoint.--Et si c'tait le roi lui-mme, s'cria une voix, sans que l'on pt la distinguer, Richard Coeur-de-Lion? que Dieu l'empche! dit le prince Jean, se retournant involontairement, ple comme la mort, et tremblant comme si la foudre venait de le frapper. Waldemar, de Bracy, braves chevaliers, rappelez-vous vos promesses, et demeurez mes cts.--Il n'y a, dit Fitzurse, rien craindre. Avez-vous assez oubli la taille gigantesque de votre frre pour croire qu'il pt se cacher sous cette armure? de Wyvil, Martival, htez-vous d'amener le vainqueur au pied du trne, afin de dissiper une erreur qui alarme le prince. Regardez le chevalier avec plus d'attention, continua-t-il, vous verrez qu'il s'en faut au moins de trois pouces qu'il ait la taille de Richard, qui a les paules plus carres du double; et le cheval qu'il monte n'aurait pu fournir une course sous Richard. Il continuait de parler, lorsque les marchaux amenrent le chevalier dshrit au pied des marches par lesquelles on montait de la lice au trne du prince. Encore terrifi par l'ide que ce pouvait tre son frre qui reparaissait tout coup dans ses tats, ce frre qu'il avait si grivement offens, qu'il voulait dpouiller de sa couronne, et auquel cependant il avait tant d'obligations. Jean ne sentit pas dissiper ses craintes par les rflexions rassurantes de Fitzurse; et, tandis qu'en adressant l'inconnu avec embarras quelques mots d'loge sur sa valeur, il ordonnait qu'on lui prsentt le beau coursier, rcompense du combat, il tremblait de reconnatre, dans la rponse du vainqueur, la voix mle et ferme de Richard Coeur-de-Lion; mais le chevalier dshrit ne rpondit rien aux flicitations du prince, et se contenta de lui faire un salut respectueux. Deux cuyers amenrent dans l'arne le coursier richement harnach, ce qui ajoutait peu de chose sa valeur aux yeux de ceux qui pouvaient l'apprcier. Appuyant une main sur le pommeau de la selle, l'inconnu s'lana sur le bucphale sans le secours de l'trier; et, brandissant sa lance, il parcourut deux fois l'enceinte, en lui faisant faire avec une admirable dextrit toutes les volutions familires dans l'quitation. Cette manoeuvre aurait pu s'attribuer l'envie de briller en donnant une nouvelle preuve de son savoir-faire; mais on supposa qu'il avait voulu montrer combien lui tait cher le gage de la munificence du prince, et de nouveau il fut couvert des applaudissemens de tous les spectateurs. Cependant le rus prieur de Jorvaulx dit quelques mots l'oreille du prince, pour lui rappeler que le vainqueur, aprs avoir dploy son courage, devait prouver son jugement par le choix, entre les dames qui se trouvaient dans les galeries, de celle qui devait s'asseoir sur le trne de la reine de la beaut et de l'amour, et couronner le vainqueur le lendemain. Jean fit un signe au chevalier, qui passait devant lui pour la seconde fois, et celui-ci tournant brusquement son cheval, et s'arrtant au mme instant, la pointe de sa lance baisse vers la terre, demeura immobile devant le prince comme pour attendre ses ordres. La dextrit de ce mouvement et la promptitude avec laquelle il passa d'une vive agitation l'immobilit excitrent de nouvelles acclamations. Sire chevalier dshrit, dit le prince Jean, puisque ce nom est le seul sous lequel vous vouliez tre connu pour le moment, une des prrogatives de votre triomphe est de choisir la dame qui, comme reine de la beaut et de l'amour, doit prsider demain la fte. Si vous tes tranger, et que vous dsiriez tre aid dans le choix, je vous dirai qu'Alicie, fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurse, est regarde ma cour comme la dame la plus distingue par ses charmes et son rang. Au surplus, vous tes le matre d'offrir la dame qu'il vous plaira cette couronne qui, dlivre par vous-mme la beaut de votre choix, lui conservera le titre de reine de la beaut et de l'amour. Levez votre lance. Le chevalier obit, et le prince mit sur le fer de sa lance une couronne de satin, borde d'un cercle d'or imitant des feuilles de laurier, et autour de laquelle s'levaient des coeurs et des pointes de flches, comme des boules et des feuilles de fraisier sur une couronne ducale. Plus d'un motif avaient dtermin le prince Jean parler ainsi de la fille de Waldemar, et chacun de ces motifs prenait sa source dans un coeur ptri d'insouciance et de prsomption, d'astuce et de bassesse. D'abord il dsirait effacer dans le souvenir de ses chevaliers la proposition inconvenante qu'il avait faite d'lire une juive pour reine du tournoi; proposition qu'il avait ensuite tourne en plaisanterie; il voulait encore s'attacher l'esprit de Waldemar Fitzurse qui lui en imposait jusqu' un certain point, et qui, plusieurs fois dans cette journe, avait montr de l'humeur; enfin, il esprait s'en crer un mrite auprs de cette jeune dame elle-mme, car les plaisirs licencieux avaient autant de pouvoir sur lui qu'une aveugle ambition ne de l'ingratitude et de la perfidie: il voulait aussi exciter la haine de Waldemar contre le chevalier dshrit, car le triomphe qu'il avait remport sur ses favoris le lui avait rendu odieux, et si le vainqueur faisait ailleurs son choix, comme on pouvait s'y attendre, il tait probable que Fitzurse regarderait cette prfrence comme un outrage sa fille. C'est ce qui arriva; car le chevalier dshrit, mont sur son beau coursier, fit pas lents le tour des galeries, semblant exercer le droit qu'il avait d'examiner toutes les beauts qui en taient l'ornement, avant de fixer son choix sur aucune d'elles. Il passa sous la galerie o la fire Alicie talait le prestige de sa beaut et de ses brillans atours, et ne s'arrta pas un seul instant. Il fallait voir les diverses manoeuvres des belles forces de subir une telle preuve: l'une rougissait, l'autre prenait un ton de hauteur et de dignit affect; celle-ci montrait une certaine indiffrence, feignant de ne prendre aucun intrt ce qui se passait; celle-l tchait de ne pas sourire tant de minauderies; d'autres talaient avec plus d'abandon leurs graces et leurs attraits, dans l'espoir de fixer les yeux et le choix du vainqueur: mais comme le manuscrit de Wardour dit que c'taient des dames que l'on admirait depuis plus de dix ans, on peut supposer qu'ayant eu leur bonne part des vanits de ce monde, elles renonaient d'elles-mmes aux honneurs du triomphe, pour laisser aux beauts naissantes du sicle plus d'espoir de succs: enfin le hros s'arrta sous la galerie o tait Rowena, et ds ce moment l'anxit des spectateurs fut son comble. Si le chevalier dshrit avait connu les voeux forms en sa faveur, certes l'endroit des galeries devant lequel il se trouvait mritait sa prdilection. Cedric le saxon avait vu avec des transports de joie la chute du templier et la msaventure de ses mchans voisins, Front-de-Boeuf et Malvoisin. Le mme Cedric, sortant de la galerie la moiti de son corps, avait suivi le vainqueur dans toutes ses courses, non seulement des yeux, mais du coeur. Lady Rowena avait vu avec le mme plaisir les vnemens de la journe, quoique sans paratre y attacher un aussi vif intrt. L'indolent Athelstane lui-mme tait sorti un moment de son apathie accoutume, pour vider une grande coupe de vin au succs du chevalier dshrit. Un autre groupe de la mme galerie n'avait pas pris moins de part au destin du combat. Pre Abraham! s'cria Isaac d'York en voyant le chevalier dshrit entrer dans la lice; c'est lui, lui-mme! Voyez, ma fille, quel port noble et fier prsente ce gentil, ce bon cheval de Barbarie qu'on a amen de si loin, il ne le mnage pas plus que si c'tait une rosse normande! et cette brillante armure qui a valu tant de sequins Joseph Pareira, armurier Milan, et qui devait rapporter soixante et dix pour cent de gain: il ne s'en inquite pas plus que s'il l'avait trouve sur le grand chemin.--Mais, mon pre, dit Rbecca, lorsqu'il expose sa personne de si grands dangers, peut-il songer son armure et son cheval?--Mon enfant, reprit Isaac avec vivacit, vous ne savez ce que vous dites. Son cou et ses membres sont lui, mais son cheval et son armure appartiennent ... Bienheureux Jacob! qu'allai-je dire? n'importe, c'est un brave jeune homme. Voyez, Rbecca, il va frapper le philistin. Priez, mon enfant, pour qu'il n'arrive point malheur au brave jeune homme, ni son bon cheval, ni sa riche armure. Dieu de mes pres! il triomphe! le philistin non circoncis est tomb sous sa lance comme Og, roi de Basan, et Shon, roi des Amorites, furent moissonns par le glaive de nos pres. Le brave jeune homme a gagn les beaux coursiers et l'armure d'acier des vaincus. J'espre qu'il prendra leur or et leur argent, avec leurs coursiers, leurs armures d'airain et d'acier, comme une proie bien lgitime. Le digne Isralite manifesta le mme intrt pour l'inconnu, et les mmes inquitudes pour son cheval et son armure, pendant les quatre autres courses que le plerin avait fournies, n'oubliant pas de calculer la hte quelle pourrait tre la valeur du cheval et de l'armure de chaque combattant vaincu. On avait donc pris une grande part aux succs du chevalier dshrit dans cette partie de l'amphithtre devant laquelle il s'arrta. Soit par hsitation, soit par quelque autre motif, le chevalier dshrit resta quelques instans comme immobile devant la galerie, tandis que, dans le plus profond silence, les spectateurs, les yeux fixs sur lui, attendaient ce qu'il allait rsoudre. Enfin, baissant peu peu et avec grace le fer de sa lance, il dposa la couronne aux pieds de lady Rowena. Les trompettes sonnrent alors, et les hrauts d'armes proclamrent l'incomparable Rowena reine de la beaut et de l'amour, pour le lendemain, menaant de punition svre quiconque ne reconnatrait pas son autorit. Ils rptrent alors leur cri de: Largesse! auquel Cdric, joyeux, rpondit en jetant dans l'arne tout l'argent qu'il avait sur lui; et Athelstane, quoique moins prompt, fut aussi gnreux. Quelques murmures s'levrent parmi les dames d'origine normande, qui taient aussi peu accoutumes se voir prfrer des beauts saxonnes, que leurs pres, leurs frres, leurs poux, leurs amans, l'taient laisser la victoire des gens chez lesquels ils avaient eux-mmes introduit les jeux chevaleresques; mais ces signes de mcontentement disparurent absorbs par le cri gnral de Vive lady Rowena! vive la reine de la beaut et de l'amour! Quelques uns ajoutaient mme: Vive la princesse saxonne! vive la race de l'immortel Alfred! Tout mcontent que le prince Jean dt tre, comme ceux qui l'entouraient, du choix que venait de faire le vainqueur, et de l'enthousiasme qu'il inspirait, il dut cependant le confirmer; et, demandant son cheval, il descendit de son trne et rentra dans la lice suivi de son cortge. Il s'arrta un moment sous la galerie o tait Alicie, pour lui offrir ses complimens; et, se tournant vers sa suite, il dit d'un ton assez haut pour tre entendu: Sur mon honneur, si les exploits du chevalier dshrit ont prouv qu'il a pour lui la force et la valeur, son choix dmontre que ses yeux ne sont pas dous du meilleur discernement. Mais dans cette occasion, comme dans tout le cours de sa vie, le malheur du prince Jean fut de ne pas connatre le caractre de ceux dont il voulait s'assurer l'appui. Waldemar Fitzurse fut bien plutt bless que flatt lorsqu'il entendit le prince dclarer hautement que l'tranger avait manqu aux gards que sa fille avait droit d'attendre. Je sais que la chevalerie, dit-il, n'a pas de prrogative plus prcieuse, plus inalinable que celle qui permet tout chevalier d'lire sa dame. Ma fille ne brigue les hommages de qui que ce soit; et, dans sa sphre, elle ne manquera jamais d'obtenir la portion de ceux qui lui conviennent. Le prince ne rpondit rien, mais, comme pour se livrer son dpit, il pressa les flancs de son cheval, et courut au grand galop vers la partie de la galerie o tait lady Rowena, qui n'avait pas encore touch la couronne dpose ses pieds. Prenez, charmante lady, lui dit-il, les marques de votre souverainet: personne n'y applaudit avec plus de plaisir que nous. S'il vous plat, ainsi qu' nos nobles amis, de favoriser aujourd'hui de votre prsence notre banquet au chteau d'Ashby, nous serons enchants de faire plus ample connaissance avec la reine au service de laquelle demain nous serons tous dvous. Lady Rowena se tut; mais Cedric rpondit au prince en saxon: Lady Rowena, dit-il, ignore la langue dans laquelle elle devrait rpondre votre grace et soutenir sa dignit votre banquet; moi-mme et le noble Athelstane de Coningsburgh, nous ne connaissons que le langage et les manires de nos anctres. Nous vous prions donc de recevoir nos regrets de ne pouvoir accepter votre invitation. Demain lady Rowena remplira les fonctions imposes par le choix libre du chevalier vainqueur et confirmes par les acclamations de la foule. ces mots il saisit la couronne, et la mit sur la tte de lady Rowena pour indiquer qu'elle acceptait l'autorit temporaire qui lui tait confie. Que dit-il? demanda le prince Jean, affectant de ne pas entendre le saxon, qui lui tait cependant bien familier. Un chevalier de sa suite en donna l'explication en franais. merveille! reprit Jean. Demain nous placerons sur son trne cette reine muette. Mais vous, au moins, sire chevalier, dit-il au vainqueur qui tait rest prs de la galerie, vous viendrez notre festin? Le chevalier, parlant pour la premire fois et d'une voix basse, fit valoir, pour s'en dispenser, le besoin qu'il avait de repos et la ncessit de se prparer au combat du lendemain. Rien de mieux, reprit Jean avec hauteur. Nous sommes peu faits de pareils refus; mais nous tcherons d'gayer le festin en l'absence du vainqueur et de la reine de beaut. ces mots il sortit de l'enceinte, suivi de son brillant cortge, et son dpart fut le signal de l'coulement de la foule. Cependant, avec un souvenir vindicatif qui est le propre de l'orgueil bless, surtout lorsqu'il s'y joint la conviction intime d'une complte nullit, Jean eut peine fait trois pas, que, regardant autour de lui, ses yeux pleins de ressentiment se fixrent sur le yeoman qui lui avait dplu son arrive. Qu'on veille sur cet individu, dit-il ses hommes d'armes: vous m'en rpondez sur votre tte. Le yeoman soutint le regard courrouc du prince avec le calme qu'il avait dj montr, et rpondit: Je n'ai dessein de quitter Ashby qu'aprs demain soir: il me tarde de voir comment les archers des comts de Stafford et de Leicester se servent de leurs armes. Les forts de Needwood et de Charnwood ont de quoi les exercer.--Et moi, dit le prince Jean sa suite sans daigner lui rpondre directement, je veux voir si ce drle sait employer les siennes, et malheur lui si son adresse n'excuse pas son insolence!--Il est bien temps, ajouta de Bracy, que _l'outre-cuidance_ de ces vilains soit rprime par quelque exemple frappant. Valdemar Fitzurse, qui pensait vraisemblablement que son prince ne prenait pas le chemin le plus sr pour arriver la popularit, garda le silence et se contenta de lever les paules. Le prince s'loigna de l'arne, et les flots de la multitude s'vanouirent en un moment. On la voyait par groupes se retirer de divers cts. La plus grande partie se dirigeait vers la cit d'Ashby. Les personnages les plus distingus y avaient un logement au chteau, et les autres s'taient assur un appartement dans la ville. Parmi ces derniers se trouvaient la plupart des chevaliers qui avaient figur dans le tournoi, ou qui se proposaient de prendre part au combat gnral du lendemain. En cheminant et en parlant des vnemens du jour, ils taient escorts par les acclamations de la multitude, qui faisoit le mme accueil au prince Jean, cause plutt de la splendeur de sa suite que de l'attachement qu'il inspirait. Des applaudissemens plus sincres, plus unanimes et plus mrits, rsonnaient autour du vainqueur; mais, voulant se drober aux regards de la foule qui se pressait pour le voir, il profita de l'offre des marchaux du tournoi et entra dans une des tentes places l'extrmit septentrionale de la lice. Ds qu'il s'y fut retir, on vit se disperser ceux qui taient rests pour le considrer et former sur lui leurs nombreuses conjectures. Le tumulte produit par un immense rassemblement d'individus dans un mme lieu, pour y tre tmoins de quelque vnement qui les agite, fit place alors au bruit confus de gens qui parlent en s'loignant; ce murmure, de plus en plus lointain, diminua par degrs et expira dans le silence. On ne voyait plus dans l'enceinte que les personnes charges d'enlever les coussins et les tapisseries, afin de les mettre en sret pour la nuit, et qui se disputaient les restes de vin et d'autres rafrachissemens qui avaient t servis aux convives. peu de distance on leva plusieurs forges, qui furent en activit toute la nuit pour rparer les armes et les armures qu'on devait employer le lendemain. Une forte garde d'hommes d'armes, qu'on relevait par intervalle, fut place autour de la lice, et y resta jusqu'au retour de l'aurore. CHAPITRE X. Ainsi, comme le hibou au sinistre prsage, qui de son bec criard tinte le passeport de l'homme agonisant et lui annonce sa fin prochaine, et dans l'obscurit silencieuse de la nuit secoue la contagion de ses ailes funestes; de mme, oppress, tourment, le pauvre Barabas vomissait des torrens d'injures contre les chrtiens. Shakspeare, _le Juif de Malte_. Le chevalier dshrit n'eut pas plutt gagn sa tente, que des pages et des cuyers se prsentrent pour le dsarmer et lui offrir de nouveaux vtemens et le rafrachissement du bain. Leur zle tait peut-tre, dans cette occasion, aiguillonn par la curiosit; car chacun dsirait savoir quel tait le chevalier qui, aprs avoir cueilli tant de lauriers, cachait si soigneusement son nom et son visage. Leur officieuse inquisition cependant ne russit pas; le vainqueur les remercia de leurs offres de service, et les renvoya en leur disant qu'il n'avait besoin que de son cuyer. C'tait une espce de yeoman, d'une tournure assez rustique, lequel, envelopp d'un surtout de feutre d'un brun fonc, et ayant sur la tte une toque normande de fourrure noire, enfonce jusque sur les yeux, semblait aussi jaloux que son matre de conserver l'incognito. Rest seul dans la tente avec le chevalier, il dtacha son armure, et plaa devant lui du vin et des alimens, que les fatigues de la journe commenaient rendre indispensables. peine avait-il achev son repas frugal, que son cuyer lui annona cinq hommes sur des chevaux barbes et qui dsiraient lui parler. Le chevalier dshrit, en quittant son armure, avait pris la longue robe des personnes de sa condition, laquelle, tant garnie d'un grand capuchon rabattu sur la tte volont, pouvait cacher ses traits aussi bien que la visire d'un casque. D'ailleurs, la nuit dj avance rendait ce dguisement d'emprunt presque inutile, moins que le hasard n'ament devant lui quelqu'un de qui son visage aurait t connu. Il avana donc hardiment jusqu' l'entre de sa tente, et y trouva les cuyers des cinq tenans, qui avaient en laisse les chevaux de leurs matres, chargs de leurs armures. D'aprs les lois de la chevalerie, dit le premier d'entre eux, moi, Baudouin d'Oyley, cuyer du redoutable chevalier Brian de Bois-Guilbert, je viens vous offrir, vous qui vous nommez le chevalier dshrit, le cheval et l'armure dont s'est servi ledit Brian de Bois-Guilbert dans le fait d'armes qui a eu lieu, laissant votre gnrosit ou de les garder ou de fixer le prix de la ranon, puisque telle est la loi des armes. Les autres cuyers prononcrent tour tour la mme formule au nom de chacun de leurs matres, et attendirent la dcision du vainqueur. La rponse que j'ai vous faire est commune vous et vos matres, dit le chevalier dshrit en s'adressant seulement aux quatre derniers cuyers. Complimentez de ma part ces honorables chevaliers, et dites-leur que je me croirais inexcusable de les priver de leurs chevaux et de leurs armures, qui ne sauraient appartenir de plus braves champions. L devrait se borner ma rponse; mais, tant de fait comme de nom chevalier dshrit, je suis oblig de prier vos matres de vouloir bien racheter ces dpouilles, car je n'oserais dire que l'armure que je porte soit ma proprit.--Nous sommes chargs, dit l'cuyer de Front-de-Boeuf, d'offrir une ranon de cent sequins chacun pour la valeur des chevaux et des armes de nos matres.--Cela suffira, rpondit le chevalier; les circonstances o je me trouve me contraignent d'accepter la moiti de cette somme; quant au surplus, sires cuyers, vous en garderez une partie pour vous, et distribuerez l'autre aux hrauts, aux poursuivans d'armes et aux mnestrels. Les cuyers le remercirent, la tte dcouverte, d'une gnrosit dont ils n'taient pas habitus recevoir des marques si prononces, et le chevalier, se tournant vers l'cuyer du templier: Quant vous, lui dit-il, annoncez votre matre que je ne veux de lui ni armure ni ranon; notre querelle n'est pas vide, elle ne le sera que lorsque nous aurons combattu la lance et l'pe, cheval et pied; il m'a lui-mme dfi au combat mort, et je ne l'oublierai pas. Dclarez lui que je le regarde autrement que ses quatre compagnons, avec lesquels je serai toujours jaloux de faire change de courtoisie, et que je ne puis le traiter qu'en ennemi mortel.--Mon matre, rpondit Baudouin, rend mpris pour mpris, coup pour coup et courtoisie pour courtoisie. Puisque vous ddaignez de recevoir de lui la mme ranon que viennent de vous payer mes compagnons, je vais laisser ici son cheval et son armure, bien assur qu'il ne voudra jamais ni monter l'un, ni porter l'autre.--Vous parlez bien, digne cuyer, dit le chevalier, et comme il convient celui qui porte la parole pour un matre absent. Cependant ne laissez ni le cheval, ni les armes; rendez-les votre matre, et s'il refuse de les reprendre, gardez-les pour vous, en tant qu'ils sont moi, je vous en fais prsent. Baudouin, le saluant profondment, se retira avec ses compagnons, et le chevalier dshrit rentra dans le pavillon. Eh bien, Gurth, dit-il son cuyer, tu vois que la rputation des chevaliers ne s'est point fltrie en ma personne.--Et moi, rpondit Gurth, pour un porcher saxon, n'ai-je pas bien jou le rle d'cuyer normand?--Oui, mais je craignais toujours que ta gaucherie ne te ft reconnatre.--Bah! je n'ai peur d'tre reconnu de personne, si ce n'est de mon camarade Wamba dont je ne puis dire s'il est plus fou que malin. Cependant je n'ai pu m'empcher de rire en voyant passer prs de moi mon vieux matre, qui croit bien fermement que Gurth est occup du soin de ses pourceaux, dans les bois et les fondrires de Rotherwood. Si je suis dcouvert...--C'est assez, reprit le chevalier, tu sais ce que je t'ai promis.--Que m'importe aprs tout, repartit Gurth, je ne manquerai jamais un ami pour ma peau; j'ai le cuir aussi dur qu'aucun verrat de mon troupeau, et les verges ne me font pas peur.--Crois-moi, Gurth, je te rcompenserai du pril que tu cours cause de moi. En attendant prends ces dix pices d'or.--Grand merci, rpondit Gurth en les mettant dans sa poche, jamais gardien de pourceaux ou serf ne se vit aussi riche.--Prends ce sac d'or, va Ashby; informe-toi o loge Isaac d'Yorck, ramne-lui le cheval qu'il m'a procur; dis-lui de prendre sur cet argent la valeur de l'armure qui m'a t fournie sur son crdit.--Non, par saint Dunstan! je n'en ferai rien.--Comment, Gurth, refuseras-tu de m'obir?--Non certainement, quand vos ordres seront justes, raisonnables, et tels qu'un chrtien puisse les excuter; mais celui-ci n'a rien de ce caractre. Souffrir qu'un juif se payt lui-mme, cela ne serait pas quitable, car ce serait tromper mon matre; cela ne serait ni raisonnable ni chrtien, puisque ce serait dpouiller un chrtien pour enrichir un infidle.--Songe pourtant que je veux qu'il soit content.--Soyez tranquille, rpondit Gurth, en mettant le sac sous son manteau, et en s'en allant; ce sera bien le diable, ajouta-t-il ensuite, si je ne le contente pas en lui offrant le quart de ce qu'il me demandera. Et il prit la route d'Ashby en toute hte, laissant le chevalier dshrit se livrer des rflexions pnibles, mais dont ce n'est pas encore le moment de parler. Il faut maintenant que nous transportions le lieu de la scne dans la ville d'Ashby, ou plutt dans une maison de campagne du voisinage, qui appartient un riche Isralite, et o le juif Isaac, Rbecca et leur suite, avaient pris leurs quartiers; car on sait que les juifs exeraient entre eux l'hospitalit avec autant de gnrosit qu'on les accusait de montrer d'avarice et de cupidit l'gard des chrtiens. Dans un appartement peu vaste mais richement meubl, et dcor d'aprs le got oriental, Rbecca reposait sur des coussins brods, qui, placs sur une plate-forme peu leve rgnant autour de la salle, tenaient lieu de chaises et de fauteuils, comme l'estrade des Espagnols. Elle suivait tous les mouvemens de son pre avec des yeux qui exprimaient la tendresse filiale, pendant qu'il se promenait grands pas dans la chambre, d'un air tout constern, joignant les mains, les levant vers le ciel, comme un homme dont l'esprit lutte contre un grand chagrin. Bienheureux Jacob! s'criait-il, vous les douze saints patriarches, pres de notre nation! quelle sinistre aventure pour un homme qui a toujours, jusque dans le moindre point, accompli la loi de Mose! cinquante sequins en un clin d'oeil arrachs par les griffes d'un tyran!--Mais, mon pre, dit Rbecca, il m'a sembl que vous donniez cet argent au prince volontairement.--Volontairement! oui, aussi volontairement que dans le golfe de Lyon je jetai la mer mes marchandises, pour allger le navire qui menaait de couler fond. Mes soies les plus prcieuses couvrirent les vagues; la myrrhe et l'alos parfumrent l'cume de l'Ocan; mes vases d'or et d'argent enrichirent les abmes! n'tait-ce pas une calamit inexprimable, quoique ce sacrifice ft l'oeuvre de mes mains!--Mais c'tait pour sauver notre vie, mon pre! et depuis ce temps le Dieu d'Isral a bni vos entreprises, et vous a combl de richesses!--Oui: mais si le tyran y puise comme il l'a fait ce matin; s'il me force sourire tandis qu'il me dpouillera, ma fille! nous composons une race dchue et vagabonde; mais le plus grand de nos malheurs, c'est que, lorsqu'on nous injurie et qu'on nous vole, le monde ne fait que s'en amuser, et notre unique recours est la patience et l'humilit, lorsque nous devrions ne penser qu' nous venger dignement.--Ne pensez pas ainsi, mon pre; nous possdons encore des avantages. Ces Gentils cruels et oppresseurs dpendent souvent des enfans disperss de Sion, qu'ils mprisent et qu'ils perscutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne pourraient ni fournir aux frais de leurs guerres, ni dcorer les triomphes de la paix; l'argent que nous leur prtons rentre avec intrt dans nos coffres. Nous ressemblons l'herbe, qui n'en fleurit que mieux quand le pied l'a foule. Mme la fte d'aujourd'hui n'et pas eu lieu sans l'aide de ces juifs si mpriss qui ont fourni de quoi la payer.--Ma fille, tu viens de toucher une autre corde de douleur. Ce beau coursier, cette riche armure, qui font ma part du gain dans l'affaire que j'ai traite de moiti avec Kirjath-Jaram, de Leicester, et forment tous mes bnfices dans tout l'intervalle d'un sabbat l'autre: eh bien! qui sait s'il n'en sera pas encore comme de mes marchandises englouties par les flots? L'affaire peut nanmoins s'arranger autrement, car ce jeune homme est brave.--Assurment, mon pre, vous ne regretterez pas d'avoir reconnu le service que vous a rendu le chevalier tranger.--Je le crois, ma fille, et je crois aussi la reconstruction du temple de Jrusalem; mais je puis avec autant de raison esprer de voir de mes propres yeux les murailles du nouveau Tabernacle, que de voir un chrtien, le meilleur de tous les chrtiens, payer une dette un Isralite, moins d'avoir devant les yeux la crainte du juge et du gelier. Il continuait marcher d'un pas acclr dans la chambre, et Rbecca, voyant que ses efforts pour le consoler ne servaient qu' l'aigrir davantage, se tut: conduite fort sage; et nous conseillons tous consolateurs et donneurs d'avis de l'imiter en pareille occasion. La nuit tait venue lorsqu'un domestique juif entra, et plaa sur la chemine deux lampes d'argent remplies d'huile parfume, tandis que deux autres apportaient une table d'bne incruste d'ornemens en argent, couverte des rafrachissemens les plus dlicats et des vins les plus exquis; car chez eux les juifs opulens ne repoussaient pas les recherches d'un Lucullus. L'un de ces domestiques annona en mme temps Isaac un Nazaren, car c'tait par ce nom que les juifs entre eux dsignaient les chrtiens. Quiconque vit du commerce doit mettre tout son temps la disposition du public[51]. Voil pourquoi Isaac remit sur la table, sans y avoir touch, la coupe pleine de vin grec qu'il tenait la main; et ayant dit sa fille: Rbecca, voile-toi, il ordonna qu'on admt l'tranger. Note 51: He that would live by traffic must hold his time at the disposal of every one claiming business with him. peine Rbecca avait eu le temps de drober la vue ses traits gracieux sous un voile de gaze d'argent qui tombait jusque sur ses pieds, quand la porte s'ouvrit et que Gurth se prsenta envelopp dans son manteau normand. Les apparences ne prvenaient pas en sa faveur; et, au lieu d'ter sa toque en entrant, il l'enfona davantage sur sa tte. tes-vous le juif Isaac d'Yorck? demanda Gurth en saxon. Oui, rpondit Isaac dans la mme langue, car son commerce l'avait oblig de savoir toutes celles qui se parlaient en Angleterre. Et vous, quel est votre nom?--Mon nom ne vous regarde pas.--Il faut pourtant que je le sache, comme vous voulez savoir le mien; sans cela, comment me serait-il possible de traiter d'affaires avec vous?--Je ne viens pas ici pour traiter d'affaires; je viens payer une dette, et il faut bien que je sache si j'apporte les fonds celui qui a droit de les recevoir. Pour vous, qui les toucherez, peu vous importe celui qui vous les remet.--Vous venez me payer une dette! oh, oh! cela change de thse. Bienheureux Abraham! Et de la part de qui venez-vous faire ce paiement?--De la part du chevalier dshrit, du vainqueur dans le dernier tournoi. J'apporte le prix de l'armure qui lui a t fournie, sur votre recommandation, par Kirjath-Jaram de Leicester. Quant au cheval, je viens de le laisser dans vos curies: quelle somme dois-je vous payer pour le reste?--Je le disais bien, que c'tait un brave jeune homme! s'cria le juif hors de lui-mme. Un verre de vin ne vous fera pas de mal, ajouta-t-il en offrant au gardien des pourceaux de Cedric un gobelet d'argent richement cisel, plein d'une liqueur telle qu'il n'en avait jamais got de pareille. Et combien d'argent avez-vous apport?--Sainte Vierge! dit Gurth aprs avoir bu, quel dlicieux nectar boivent ces chiens d'infidles, pendant que de bons chrtiens comme moi n'ont souvent qu'une bire aussi trouble, aussi paisse que la lavure donne nos pourceaux. Combien d'argent j'ai apport? fort peu; cependant je ne suis pas venu les mains vides. Mais enfin, Isaac, vous devez avoir une conscience, tout juif que vous tes.--Votre matre, dit Isaac, a fait de bonnes affaires aujourd'hui; il a gagn cinq bons chevaux, cinq belles armures, la pointe de sa lance et par la force et l'adresse de son bras: qu'il m'expdie tout cela; je le prendrai en paiement, et je lui rembourserai ce qu'il y aura de trop.--Mon matre en a dj dispos, rpondit Gurth.--Il a eu tort: c'est un jeune insens. Il n'y a pas un chrtien ici mme d'acqurir tant de chevaux et d'armures, et il ne peut avoir obtenu d'aucun juif la moiti de ce que je lui en aurais offert. Mais, voyons: il y a bien cent sequins dans ce sac, dit-il en entr'ouvrant le manteau de Gurth; il a l'air pesant.--Il y a au fond des fers pour armer des flches, rpondit Gurth aussitt. Eh bien! si je me contente de quatre-vingts sequins pour cette riche armure, ce qui ne me laisse pas une pice d'or de profit, avez-vous de quoi me payer?--Tout juste. Ce n'est pas sans doute votre dernier mot?--Buvez encore un verre de ce bon vin. Ah! quatre-vingts sequins ne sont pas assez. J'ai parl sans rflchir; je ne puis abandonner cette belle armure sans aucun bnfice. D'ailleurs, ce bon cheval est peut-tre devenu poussif. Quelles courses! quels combats! Les hommes et les coursiers s'lanaient les uns contre les autres avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le coursier ne peut qu'avoir beaucoup souffert.--Je l'ai ramen en bon tat dans l'curie, vous dis-je: vous pouvez l'y aller voir; et soixante et dix sequins seraient bien assez pour le prix de l'armure. La parole d'un chrtien vaut celle d'un juif, ce me semble. Si vous n'acceptez pas cette somme, je vais reporter ce sac mon matre. Et en mme temps il fit sonner les pices d'or qu'il contenait. Non, non! dposez les talens et les shekels, et comptez-moi les quatre-vingts sequins: c'est le moins que je puisse recevoir, et vous serez content de mes procds envers vous. Gurth se rappelant les intentions de son matre, qui ne voulait pas que le juif murmurt, n'insista pas davantage, et, ayant dpos quatre-vingts sequins sur la table, le juif lui dlivra une quittance pour le prix de l'armure. Isaac ensuite compta l'argent une seconde fois, et sa main, tremblait d'aise quand il mit dans sa poche les soixante et dix premires pices. Il fut beaucoup plus long-temps compter les dix autres. En prenant chaque pice il s'arrtait et faisait une rflexion avant de la mettre en poche. Il semblait que son avarice luttt contre une meilleure nature, et le fort d'embourser les sequins l'un aprs l'autre, en dpit de la gnrosit, qui l'excitait faire remise de quelque chose du prix son bienfaiteur. Tout son discours, dans ses combinaisons, se rduisait ceci: Soixante et onze, soixante-douze... Votre matre est un bon jeune homme... Soixante-treize... Un excellent jeune homme... Soixante-quatorze... Cette pice est un peu rogne..., mais c'est gal. Soixante-quinze...; et celle-ci me semble lgre de poids... Soixante-seize. Quand votre matre aura besoin d'argent, qu'il vienne trouver Isaac d'Yorck... Soixante-dix-sept..., c'est--dire, avec les srets convenables... Soixante-dix-huit... Vous tes un brave garon..., soixante-dix-neuf..., et vous mritez une rcompense. Le juif tenait en main la dernire pice d'or, et il fit une pause beaucoup plus longue. Son intention tait probablement de l'offrir Gurth; et, si le sequin et t rogn et lger de poids, la gnrosit et infailliblement triomph de la cupidit: malheureusement pour Gurth c'tait une pice nouvellement frappe. Isaac l'examina, la retourna dans tous les sens, et n'y put reconnatre aucune altration ni dfaut. Il la plaa au bout de son doigt, la fit sonner sur la table, elle pesait un grain au del du poids lgal: que faire? comment se rsoudre alors s'en dessaisir, l'abandonner? Quatre-vingts, dit-il enfin en envoyant la pice rejoindre les autres. C'est bien le compte, et j'espre que votre matre vous rcompensera gnreusement, je n'en doute pas, car vous vous tes acquitt merveille de la commission dont il vous a charg: mais il vous reste peut-tre encore, ajouta-t-il, quelques pices d'or dans ce sac, en le fixant avec des yeux brlans et avides. Gurth fit alors une grimace d'ironie et de mcontentement; ce qui lui arrivait habituellement lorsqu'il voulait sourire. peu prs autant que vous venez d'en compter si scrupuleusement, lui dit-il. Recevant alors la quittance: Juif, reprit-il, si elle n'est pas en bonne forme, gare votre barbe. Il saisit ensuite le flacon de vin, remplit une troisime fois son verre, sans y tre invit, et, l'ayant vid tout d'un trait, il partit sans crmonie. Rbecca, dit Isaac, cet Ismalite est un peu effront; mais n'importe, son matre est un brave jeune homme, et je suis ravi qu'il ait gagn des shekels d'or ce tournoi, grace son cheval, son armure, grace la vigueur de son bras, capable de lutter avec celui de Goliath. Voyant que Rbecca ne lui rpondait point, il se retourna; mais elle avait disparu pendant qu'il causait avec Gurth. Cependant Gurth venait de franchir l'escalier, et, parvenu dans une antichambre non claire, il cherchait la porte de sortie, lorsqu'il aperut une femme vtue en blanc, qui, portant la main une petite lampe d'argent, lui faisait signe de la suivre dans un appartement voisin. Gurth rpugnait lui obir; hardi et imptueux comme un sanglier, quand il connaissait le danger auquel il s'exposait, son courage l'abandonna cette vue, et des craintes superstitieuses s'emparrent de lui, comme il arrive ordinairement aux Saxons lorsqu'il est question de spectres, d'apparitions d'esprits, de fantmes, en sorte que cette femme blanche lui en imposa, le frappa fort, l'inquita surtout dans la maison d'un juif, peuple auquel un prjug universel attribue la manie de s'adonner la science de la cabale, des mystagogues et de la ncromancie. Cependant, aprs avoir rflchi et hsit un moment, il se dcida suivre sa conductrice dans une chambre ou il trouva la jeune Rbecca. Mon pre s'est amus avec toi, mon ami, lui dit-elle; il doit ton matre dix fois plus que son armure ne vaut. Quelle somme viens-tu de lui compter?--Quatre-vingts sequins, rpondit Gurth surpris de cette question. Tu en trouveras cent dans cette bourse, reprit Rbecca: rends ton matre ce qui lui revient, et garde le surplus pour toi. Hte-toi, pars; ne consume pas le temps me remercier, et veille sur toi en traversant la ville, de peur de perdre ton argent et peut-tre la vie. Reuben! s'cria-t-elle en frappant des mains, clairez cet tranger, et fermez bien la porte quand il sera sorti. Reuben, juif barbe et sourcils noirs, obit sa matresse. Une torche la main, il conduisit Gurth, par une cour pave, jusqu' la porte de la maison, et la ferma ensuite avec des chanes et des verroux, qui, par leur dimension et leur structure, auraient pu convenir une prison. Par saint Dunstan! dit Gurth sorti, cette jeune fille n'est pas juive, c'est un ange descendu du ciel! Dix sequins de mon jeune matre, vingt de cette perle de Sion; heureuse journe! encore une semblable, Gurth, et tu auras de quoi te racheter de servage; tu deviendras aussi libre de tes actions que le premier des nobles. Alors, adieu les pourceaux! je jette ma cornemuse et mon bton de porcher au diable, et je m'affuble de l'pe et du bouclier, pour suivre mon jeune matre, et m'attacher lui jusqu' la tombe, sans cacher ma figure ni mon nom. FIN DU TOME PREMIER. End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (1/4), by Sir Walter Scott License: Share Alike