Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) Note du transcripteur. =============================================== Ce document est tir de: OEUVRES COMPLTES DE SHAKSPEARE TRADUCTION DE M. GUIZOT NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES. Volume 8 La vie et la mort du roi Richard III Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus POEMES ET SONNETS: Vnus et Adonis.--La mort de Lucrce La plainte d'une amante Le Plerin amoureux.--Sonnets. PARIS A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS 35, QUAI DES AUGUSTINS 1863 ================================================= LE ROI HENRI VIII TRAGDIE NOTICE SUR LE ROI HENRI VIII Quoique Johnson mette _Henri VIII_ au second rang des pices historiques, avec _Richard III, Richard II_ et le _Roi Jean_, cet ouvrage est fort loin d'approcher mme du moindre de ceux auxquels l'assimile le critique. Le dsir de plaire lisabeth, ou peut-tre mme l'ordre donn par cette princesse de composer une pice dont sa naissance ft en quelque sorte le sujet, ne pouvait suppler cette libert qui est l'me du gnie. L'entreprise de mettre Henri VIII sur la scne en prsence de sa fille, et de sa fille dont il avait fait prir la mre, offrait une complication de difficults que le pote n'a pas cherch surmonter. Le caractre de Henri est compltement insignifiant; ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est l'intrt que le pote d'lisabeth a rpandu sur Catherine d'Aragon; dans le rle de Wolsey, surtout au moment de sa chute, se retrouve la touche du grand matre: mais il parat que, pour les Anglais, le mrite de l'ouvrage est dans la pompe du spectacle qui l'a dj fait reparatre plusieurs fois sur le thtre dans quelques occasions solennelles. _Henri VIII_ peut avoir pour nous un intrt littraire, celui du style que le pote a certainement eu soin de rendre conforme au langage de la cour, tel qu'il tait de son temps ou un petit nombre d'annes auparavant. Dans aucun autre de ses ouvrages le style n'est aussi elliptique; les habitudes de la conversation semblent y porter, dans la construction de la phrase, cette habitude d'conomie, ce besoin d'abrviation qui, dans la prononciation anglaise, retranchent des mots prs de la moiti des syllabes. On n'y trouve d'ailleurs presque point de jeux de mots, et, sauf dans un petit nombre de passages, assez peu de posie. _Henri VIII_ fut reprsent, ce qu'on croit, en 1601, la fin du rgne d'lisabeth, et repris, ce qu'il parat, aprs sa mort, en 1613. Il y a lieu de croire que l'loge de Jacques 1er, encadr la fin dans la prdiction qui concerne lisabeth, fut ajout cette poque, soit par Shakspeare lui-mme, soit par Ben Johnson qui l'on attribue assez gnralement le prologue et l'pilogue; ce fut, dit-on, cette reprise, en 1613, que les canons que l'on tirait l'arrive du roi chez Wolsey, mirent le feu au thtre du Globe qui fut consum en entier. La pice comprend un espace de douze ans, depuis 1521 jusqu'en 1533. On n'en connat, avant celle de Shakspeare, aucune autre sur le mme sujet. F. G. LE ROI HENRI VIII TRAGDIE PERSONNAGES LE ROI HENRI VIII. LE CARDINAL WOLSEY. LE CARDINAL CAMPEGGIO. CAPUCIUS, ambassadeur de l'empereur Charles V. GRANMER, archevque de Cantorbry. LE DUC DE NORFOLK. LE DUC DE BUCKINGHAM. LE DUC DE SUFFOLK. LE LORD DE SURREY. LE LORD CHAMBELLAN. LE LORD CHANCELIER. GARDINER, vque de Winchester. L'VQUE DE LINCOLN. LORD ABERGAVENNY. LORD SANDS. SIR HENRI GUILFORD. SIR THOMAS LOVEL. SIR ANTOINE DENNY. SIR NICOLAS DE VAUX. CROMWELL, au service de Wolsey. GRIFFITH, gentilhomme, cuyer de la reine Catherine. TROIS AUTRES GENTILSHOMMES LE DOCTEUR BUTTS, mdecin du roi. L'INTENDANT DU DUC DE BUCKINGHAM. LE GARTER ou roi d'armes. BRANDON ET UN SERGENT D'ARMES. UN HUISSIER de la chambre du conseil. UN PORTIER ET SON VALET. UN PAGE DE GARDINER. UN CRIEUR. LA REINE CATHERINE, d'abord femme de Henri, ensuite rpudie. ANNE BOULEN, sa fille d'honneur, et ensuite reine. UNE VIEILLE DAME, amie d'Anne Boulen. PATIENCE, une des femme de la reine Catherine. PLUSIEURS LORDS ET DAMES, PERSONNAGES MUETS; DES FEMMES DE LA REINE, UN ESPRIT QUI APPARAIT A LA REINE, OFFICIERS, GARDES ET AUTRES PERSONNAGES DE SUITE. La scne est tantt Londres, tantt Westminster, et une seule fois _Kimbolton_. PROLOGUE Je ne viens plus pour vous faire rire. Nous vous prsentons aujourd'hui des choses importantes, d'un aspect srieux, lev, imposant, pathtique, rempli de pompe et de tristesse, des scnes nobles et touchantes, bien propres faire couler vos pleurs. Ceux qui sont capables de piti peuvent ici, s'ils le veulent, laisser tomber une larme; le sujet en est digne. Ceux qui donnent leur argent dans l'esprance de voir des choses qu'ils puissent croire trouveront ici la vrit. Quant ceux qui viennent seulement pour voir une scne de spectacle ou deux, et convenir ensuite que la pice peut passer, s'ils veulent tre tranquilles et bien intentionns, je ferai en sorte que, dans l'espace de deux courtes heures, ils en aient abondamment pour leur schelling. Ceux-l seulement qui viennent pour entendre une pice gaie et licencieuse, et un bruit de boucliers, ou pour voir un bouffon en robe bigarre, borde de jaune, seront tromps dans leur attente; car sachez, indulgents auditeurs, qu'associer ainsi, aux vrits choisies que nous allons vous offrir, le spectacle d'un fou, ou d'un combat, outre que ce serait sacrifier notre propre jugement, et l'intention o nous sommes de ne rien reprsenter ici que ce que nous jugeons vritable, nous risquerions de ne pas avoir pour nous un seul homme de sens: ainsi, au nom de la bont de votre me, et puisque vous tes connus pour former le premier auditoire de la ville, et le plus heureusement compos, soyez aussi srieux que nous le dsirons; imaginez que vous avez sous vos yeux les personnages mmes de notre noble histoire, comme s'ils taient en vie; imaginez que vous les voyez grands et suivis de la foule des peuples et des empressements de mille courtisans; et voyez ensuite comme en un instant cette puissance se trouve atteinte par le malheur: et si alors vous avez le courage de rire encore, je dirai qu'un homme peut pleurer le jour de ses noces. ACTE PREMIER SCNE I A Londres.--Une antichambre du palais. LE DUC DE NORFOLK _entre par une porte_, LE DUC DE BUCKINGHAM ET LE LORD ABERGAVENNY _entrent par une autre porte_. BUCKINGHAM.--Bonjour; je suis enchant de vous rencontrer. Comment vous tes-vous port depuis que nous nous sommes vus en France? NORFOLK.--Je remercie Votre Grce; merveille, et toujours dans une admiration toute nouvelle de ce que j'y ai vu. BUCKINGHAM.--Une fivre survenue bien contre-temps m'a retenu prisonnier dans ma chambre le jour que ces deux soleils de gloire, ces deux lumires se sont rencontrs dans la valle d'Ardres. NORFOLK.--Entre Guines et Ardres; j'tais prsent. Je les vis se saluer cheval. Je les vis lorsqu'ils mirent ensuite pied terre, se tenir si troitement embrasss qu'ils semblaient ne plus faire qu'un. S'il en et t ainsi, quelles seraient les quatre ttes couronnes capables entre elles de contre-balancer un roi ainsi compos? BUCKINGHAM.--Tout ce temps-l je restai emprisonn dans ma chambre. NORFOLK.--Eh bien, vous avez donc perdu le spectacle des gloires de ce monde. On peut dire que jusqu'alors les pompes avaient vcu dans le clibat, mais qu'alors chacune d'elles s'unit une autre qui la surpassait. Chaque jour enchrissait sur le jour prcdent, jusqu'au dernier, qui rassembla seul les merveilles de tous les autres ensemble. Aujourd'hui les Franais tout brillants, tout or comme les dieux paens, clipsaient les Anglais; le lendemain ceux-ci donnaient l'Angleterre l'aspect de l'Inde. Chaque homme debout semblait une mine; leurs petits pages taient comme des chrubins tout dors; et les dames aussi, peu faites la fatigue, suaient presque sous le poids des richesses qu'elles portaient, et l'effort qu'elles avaient faire leur servait de fard. La mascarade d'aujourd'hui tait proclame incomparable, la nuit suivante vous la faisait regarder comme une pauvret et une niaiserie. Les deux rois gaux en splendeur paraissaient chacun son tour, ou le premier ou le second, selon qu'ils se faisaient remarquer par leur prsence. Celui qu'on voyait tait toujours le plus lou, et lorsqu'ils taient tous deux prsents, on croyait n'en voir qu'un; et nul connaisseur n'et hasard sa langue prononcer un jugement entre eux. Ds que ces deux soleils (car c'est ainsi qu'on les nomme) eurent par leurs hrauts invit les nobles courages venir prouver leurs armes, il se fit des choses tellement au del de l'effort de la pense, que les histoires fabuleuses furent reconnues possibles, et que l'on en vint croire aux prouesses de Bevis[1]. [Note 1: Les anciennes ballades anglaises ont clbr la gloire et les exploits de Bevis, guerrier saxon, que son extraordinaire valeur fit crer duc de Southampton, par Guillaume le Conqurant.] BUCKINGHAM.--Oh! c'est aller bien loin. NORFOLK.--Non, comme je suis soumis l'honntet et tiens la puret de mon honneur, la reprsentation de tout ce qui s'est pass perdrait, dans le rcit du meilleur narrateur, quelque chose de cette vie qui ne peut tre exprime que par l'action elle-mme. Tout y tait royal: nulle confusion, nulle disparate ne troublait l'harmonie de l'ensemble; l'ordre faisait voir chaque objet dans son vrai jour; chacun dans son emploi remplissait distinctement toute l'tendue de ses fonctions. BUCKINGHAM.--Savez-vous qui a dirig cette belle fte, je veux dire qui en a ajust le corps et les membres? NORFOLK.--Un homme, certes, qui n'en est pas son apprentissage de telles affaires. BUCKINGHAM.--Qui, je vous prie, milord? NORFOLK.--Tout a t rgl par les bons soins du trs-vnrable cardinal d'York. BUCKINGHAM.--Que le diable l'emporte! Personne ne saurait avoir son cuelle l'abri de ses doigts ambitieux. Qu'avait-il affaire dans toutes ces vanits guerrires? Je ne conois pas que ce pt de graisse soit parvenu intercepter de sa masse les rayons du soleil bienfaisant, et en priver la terre. NORFOLK.--Certainement il faut qu'il ait eu dans son propre fonds de quoi parvenir ce point; car n'tant pas soutenu par ces aeux dont la gloire aplanit le chemin leurs descendants, n'tant pas distingu par de grands services rendus, ni aid par des allis puissants, mais comme l'araigne tirant de lui-mme les fils de sa toile, il nous fait voir qu'il n'avance que par la force de son propre mrite; prsent dont le ciel a fait les frais, et qui lui a valu la premire place auprs du roi. ABERGAVENNY.--Je ne saurais dire quels prsents il a reus du ciel; des yeux plus savants que les miens pourraient le dcouvrir: mais ce que je suis en tat de voir, c'est l'orgueil qui lui sort de partout; et d'o l'a-t-il eu, si ce n'est de l'enfer? Il faut que le diable soit un avare, ou bien qu'il ait dj tout donn, et que celui-ci refasse en lui-mme un nouvel enfer. BUCKINGHAM.--Eh! pourquoi diable dans ce voyage de France a-t-il pris sur lui de dsigner, sans en parler au roi, ceux qui devaient accompagner Sa Majest? Il y a fait passer toute la noblesse, et cela fort peu dans l'intention de les honorer, du moins pour la plupart, mais pour leur imposer une charge ruineuse; et sur sa simple lettre, sans qu'il vous et fait l'honneur de prendre l'avis du conseil, ceux qui il avait crit taient obligs d'arriver. ABERGAVENNY.--J'ai trois de mes parents, pour le moins, dont ceci a tellement drang les affaires que jamais ils ne se reverront dans leur premire aisance. BUCKINGHAM.--Oh! il y en a beaucoup dans ce grand voyage qui se sont cass les reins porter sur eux leurs domaines. Et que nous a servi toute cette parade? nous mnager des ngociations dont le rsultat est bien pitoyable. NORFOLK.--Malheureusement, la paix conclue entre la France et nous ne vaut pas ce qu'il nous en a cot pour la conclure. BUCKINGHAM.--Aussi, aprs l'effroyable orage qui suivit la conclusion, chacun se trouva prophte; et tous, sans s'tre consults, prdirent la fois que cette tempte, en dchirant la parure de la paix, donnait lieu de prsager qu'elle serait bientt rompue. NORFOLK.--L'vnement vient d'clore; car la France a rompu le trait: elle a saisi nos marchandises Bordeaux. ABERGAVENNY.--Est-ce donc pour cela qu'on a refus de recevoir l'ambassadeur? NORFOLK.--Oui, sans doute. ABERGAVENNY.--Vraiment une belle paix de nom! Et quel prix ruineux l'avons-nous achete! BUCKINGHAM.--Voil pourtant l'ouvrage de notre vnrable cardinal! NORFOLK.--N'en dplaise Votre Grce, on remarque la cour le diffrend particulier qui s'est lev entre vous et le cardinal. Je vous donne un conseil, et prenez-le comme venant d'un coeur qui votre honneur et votre sret sont infiniment chers; c'est de considrer tout ensemble la mchancet et le pouvoir du cardinal, et de bien songer ensuite que lorsque sa profonde haine voudra venir bout de quelque chose, son pouvoir ne lui fera pas dfaut. Vous connaissez son caractre, combien il est vindicatif; et je sais, moi, que son pe est tranchante: elle est longue, et on peut dire qu'elle atteint de loin; et o elle ne peut atteindre, il la lance. Enfermez mon conseil dans votre coeur; vous le trouverez salutaire.--Tenez, vous voyez approcher l'cueil que je vous avertis d'viter. (Entrent le cardinal Wolsey, la bourse porte devant lui, quelques gardes et deux secrtaires tenant des papiers. Le cardinal et Buckingham fixent en passant leurs regards l'un sur l'autre d'un air plein de mpris.) WOLSEY.--L'intendant du duc de Buckingham? Ah! o est sa dposition? LE SECRTAIRE.--La voici, avec votre permission. WOLSEY.--Est-il prt la soutenir en personne? LE SECRTAIRE.--Oui, ds qu'il plaira Votre Grce. WOLSEY.--Eh bien! nous en saurons donc davantage, et Buckingham abaissera ce regard altier. (Wolsey sort avec sa suite.) BUCKINGHAM.--Ce chien de boucher[2] a la dent venimeuse, et je ne suis pas en tat de le museler: il vaut donc mieux ne point l'veiller de son sommeil. Le livre d'un gueux vaut mieux aujourd'hui que le sang d'un noble. [Note 2: Wolsey tait fils d'un boucher.] NORFOLK.--Quoi! vous vous emportez? Priez le ciel qu'il vous donne la modration; elle est le seul remde votre mal. BUCKINGHAM.--J'ai lu dans ses yeux quelque projet contre moi; son regard est tomb sur moi comme sur l'objet de ses mpris: en ce moment mme, il me joue quelque tour perfide. Il est all chez le roi; je veux le suivre et l'effrayer par ma prsence. NORFOLK.--Demeurez, milord; attendez que votre raison ait interrog votre colre sur ce que vous allez faire. Pour gravir une pente escarpe, il faut monter doucement d'abord. La colre ressemble un cheval fougueux qui, abandonn lui-mme, est bientt fatigu par sa propre ardeur. Personne, en Angleterre, ne pourrait me conseiller aussi bien que vous: soyez pour vous-mme ce que vous seriez pour votre ami. BUCKINGHAM.--Je vais aller trouver le roi; et je veux faire taire, en parlant comme il sied un homme de mon rang, ce roturier d'Ipswich, ou bien je publierai qu'il n'y a plus aucune distinction entre les hommes. NORFOLK.--De la prudence. N'allez point attiser pour votre ennemi une fournaise si ardente que vous vous y brliez vous-mme. Un excs de vitesse peut nous emporter au del du but, et nous faire manquer le prix de la course. Ne savez-vous pas que le feu qui lve la liqueur d'un vase jusque par-dessus les bords la perd en paraissant l'augmenter? De la prudence, je vous le rpte; il n'y a point d'homme en Angleterre plus capable de vous guider que vous-mme, si vous vouliez vous servir des sucs de la raison pour teindre ou seulement calmer le feu de la passion. BUCKINGHAM.--Je vous rends grces et je suivrai votre conseil; mais je sais par des informations, et des preuves aussi claires que les fontaines en juillet, quand nous y apercevons chaque grain de sable, que cet archi-insolent (et ce n'est point l'imptuosit de la bile qui me le fait nommer ainsi, mais une honnte indignation) est un tratre corrompu. NORFOLK.--Ne l'appelez point tratre. BUCKINGHAM.--Je l'appellerai ainsi en prsence du roi mme, et je soutiendrai mon allgation ferme comme un banc de roche. coutez-moi bien; ce saint renard, ou si vous voulez, ce loup, ou tous les deux ensemble (car il est aussi froce qu'il est subtil, aussi enclin au mal qu'habile le faire, son coeur et son pouvoir se corrompant l'un par l'autre), n'a voulu qu'taler son faste aux yeux de la France, comme il l'tale ici dans ce royaume, en suggrant au roi notre matre l'ide d'une entrevue qui a englouti tant de trsors, pour parvenir un trait coteux, et qui, comme un verre, se casse ds qu'on le rince! NORFOLK.--J'en conviens, c'est ce qui est arriv. BUCKINGHAM.--Je vous prie, veuillez bien m'couter. Cet artificieux cardinal a dress les articles du trait comme il lui a plu, et ils ont t ratifis ds qu'il a dit: Que cela soit; et cela pour servir tout autant que des bquilles un mort. Mais c'est notre comte cardinal qui l'a fait, et tout est au mieux; c'est l'ouvrage du digne Wolsey, qui ne peut jamais se tromper!--Et voici maintenant les consquences, que je regarde en quelque sorte comme les enfants de la vieille mre: c'est que l'empereur Charles, sous couleur de rendre visite la reine sa tante (car voil son prtexte, mais il est venu en effet pour marmotter avec Wolsey), nous arrive ici dans la crainte o il tait que cette entrevue de la France et de l'Angleterre ne vnt tablir entre ces deux puissances une amiti contraire ses intrts; car il a pu entrevoir dans ce trait des dangers qui le menaaient. Il ngocie secrtement avec notre cardinal, pour l'engager changer les projets du roi, et lui faire rompre la paix; et c'est, je n'en doute pas, aprs avoir fait et pav un pont d'or que l'empereur a exprim son dsir, et j'ai d'autant plus de raisons de le croire que je sais certainement qu'il a pay avant de promettre, en sorte que sa demande a t accorde avant qu'il la formt. Il faut que le roi sache, comme il le saura bientt par moi, que c'est ainsi que le cardinal achte et vend comme il lui plat, et son profit, l'honneur de Sa Majest. NORFOLK.--Je suis fch d'entendre ce que vous dites du cardinal, et je dsirerais qu'il y et l quelque erreur sur son compte. BUCKINGHAM.--Il n'y a pas l'erreur d'une syllabe; je le dclare tel que je vous le peins; la preuve vous le montrera tel. (Entre Brandon avec un sergent d'armes, et devant lui deux ou trois gardes.) BRANDON.--Sergent, faites votre devoir. LE SERGENT.--Au nom du roi, notre souverain, je vous arrte, milord duc de Buckingham, comte d'Hereford, de Strafford et de Northampton, pour crime de haute trahison. BUCKINGHAM.--Tenez, milord, me voil pris dans ses filets; je prirai victime de ses intrigues et de ses menes. BRANDON.--Je suis fch de vous voir ter la libert d'agir dans cette affaire; mais la volont de Sa Majest est que vous vous rendiez la Tour. BUCKINGHAM.--Il ne me servira de rien de vouloir dfendre mon innocence; on a jet sur moi une couleur qui me noircira dans ce que j'ai de plus pur. Que la volont du ciel soit faite en cela et en toutes choses! J'obis:--O mon cher lord Abergavenny.... Adieu. BRANDON.--Eh mais, il faut qu'il vous tienne compagnie. (_Au lord Abergavenny._) C'est la volont du roi que vous soyez mis la Tour, jusqu' ce qu'il ait pris une dtermination ultrieure. ABERGAVENNY.--Comme a dit le duc, que la volont du Ciel soit faite, et les ordres du roi accomplis. BRANDON.--Voici un ordre du roi pour s'assurer de lord Montaigu, et de la personne du confesseur du duc, Jean de la Cour; d'un Gilbert Peck, son chancelier.... BUCKINGHAM.--Allons, allons, ce seront les membres du complot! Il n'y en a point d'autres, j'espre? BRANDON.--Il y a un chartreux! BUCKINGHAM.--Ah! Nicolas Hopkins? BRANDON.--Lui-mme. BUCKINGHAM.--Mon intendant est un tratre! Le souverain cardinal lui aura fait voir de l'or. Mes jours sont dj compts; je ne suis que l'ombre du pauvre Buckingham effac ds cet instant par le nuage qui vient d'obscurcir l'clat de mon soleil. Adieu, milord. (Ils sortent.) SCNE II La chambre du conseil.--Fanfares de cors. _Entrent_ LE ROI HENRI, LE CARDINAL WOLSEY, LES LORDS DU CONSEIL ET SIR THOMAS LOVEL, _officiers, suite. Le roi entre appuy sur l'paule du cardinal._ LE ROI HENRI.--Oui, ma vie et tout ce qu'elle a de plus prcieux vous sont redevables de ce grand service; j'tais dj sous le coup d'une conspiration prte clater, et je vous remercie de l'avoir touffe. Qu'on fasse venir devant nous ce gentilhomme du duc de Buckingham; je veux l'entendre lui-mme soutenir ses aveux, et me rpter de point en point la trahison de son matre. (Le roi monte sur son trne; les lords du conseil prennent leurs places. Le cardinal s'assied aux pieds du roi et sa droite.) (On entend du bruit derrire le thtre, et l'on crie Place la reine! La reine entre prcde des ducs de Norfolk et Suffolk, et se jette aux pieds du roi, qui se lve de son trne, la relve, l'embrasse et la place auprs de lui.) CATHERINE.--Non, il faut que je reste vos pieds; je suis une suppliante. LE ROI HENRI.--Levez-vous, et prenez place auprs de nous. Il y a toujours une moiti de vos demandes que vous n'avez pas besoin d'exprimer; vous avez la moiti de notre pouvoir, et l'autre vous est accorde avant que vous la demandiez. Dclarez votre volont, et elle sera excute. CATHERINE.--Je rends grces Votre Majest. L'objet de ma ptition est que vous daigniez vous aimer vous-mme, et que, d'aprs ce sentiment, vous ne perdiez pas de vue votre honneur et la dignit de votre rang. LE ROI HENRI.--Continuez, madame. CATHERINE.--Un grand nombre de personnes, et toutes d'une condition releve, m'ont conjure de vous dire, de vous apprendre que vos sujets souffrent cruellement; qu'on a fait circuler dans le royaume des ordres qui ont port un coup fatal leurs sentiments de fidlit; et quoique dans leurs ressentiments, mon bon lord cardinal, ce soit contre vous qu'ils s'lvent avec le plus d'amertume, comme le promoteur de ces exactions, cependant le roi notre auguste matre (dont le Ciel veuille prserver le nom de toute tache!), le roi lui-mme n'chappe pas des propos tellement irrvrents, que, brisant toutes les retenues qu'impose la loyaut, ils se tournent presque en rvolte dclare. NORFOLK.--Non pas presque, mais tout fait, car, opprims par ces taxes, tous les fabricants se trouvant hors d'tat d'entretenir les ouvriers de leurs ateliers, ont renvoy les fileurs, cardeurs, fouleurs et tisserands qui, incapables de tout autre travail, pousss par faim et par le dfaut de ressources, se sont soulevs, affrontant l'vnement en dsesprs; et le danger s'est enrl parmi eux. LE ROI HENRI.--Des taxes! o donc? et quelle taxe enfin?--Milord cardinal, vous qui tes avec nous l'objet de leurs reproches, avez-vous connaissance de cette taxe? WOLSEY.--Je rpondrai Votre Majest que je ne les connais que pour ma part personnelle dans ce qui concerne les affaires de l'tat: je ne suis que le premier dans la ligne o mes collgues marchent avec moi. CATHERINE.--Non, milord, vous n'en savez pas plus que les autres; mais c'est vous qui dressez les plans dont ils ont comme vous connaissance, et qui ne sont pas salutaires ceux qui voudraient bien ne les connatre jamais, et qui cependant sont forcment obligs de faire connaissance avec eux. Ces exactions, dont mon souverain dsire tre instruit, sont odieuses entendre raconter, et on ne les saurait porter sans que les reins succombent sous un tel fardeau. On dit qu'elles sont imagines par vous; si cela n'est pas, vous tes malheureux d'exciter de telles clameurs. LE ROI HENRI.--Et toujours des exactions? De quel genre? De quelle nature est enfin cette taxe? Expliquez-le-nous. CATHERINE.--Je m'expose peut-tre trop irriter votre patience; mais enfin je m'enhardis sur la promesse de votre pardon. Le mcontentement du peuple vient des ordres qui ont t expdis pour lever sur chacun la sixime partie du revenu, exigible sans dlai; on donne pour prtexte une guerre contre la France. Par l les bouches s'enhardissent, les langues rejettent tout respect, et la fidlit se glace dans des coeurs refroidis. L o l'on entendait des prires, on entend aujourd'hui des maldictions; et il est vrai que la docile obissance ne se soumet plus qu'aux volonts irrites de chacun. Je voudrais que Votre Majest prit ceci promptement en considration; il n'y a point d'affaire plus urgente. LE ROI HENRI.--Sur ma vie, cela est contre notre volont. WOLSEY.--Quant moi, je n'y ai d'autre part que d'avoir donn ma voix comme les autres, et cela n'a pass qu'avec l'approbation claire des membres du conseil. Si je suis maltrait par des voix qui, sans connatre ni l'tendue de mes pouvoirs ni ma personne, se font les historiens de mes actions, permettez-moi de vous dire que c'est le sort des gens en place, et que ce sont l les ronces travers lesquelles est oblige de marcher la vertu. Nous ne devons pas rester en arrire de notre devoir, par la crainte d'avoir lutter contre des censeurs malveillants, qui toujours, comme les poissons dvorants, s'attachent la trace du vaisseau rcemment quip, et n'en remportent d'autre avantage qu'une inutile attente. Souvent ce que nous faisons de mieux sera interprt par des esprits malades, quelquefois de la plus pauvre espce, qui nous en refuseront la louange ou la possession, et souvent aussi ce que nous avons fait de moins bien tant de nature frapper des intelligences plus grossires, sera proclam comme notre chef-d'oeuvre. Si nous restions tranquilles la mme place, dans la crainte que nos dmarches ne fussent ou tournes en ridicule ou blmes, nous pourrions prendre racine dans nos places, ou demeurer de vraies statues d'tat. LE ROI HENRI.--Tout ce qui est bien et fait avec prudence est l'abri de la crainte; mais il y a toujours quelque chose craindre du rsultat des choses jusque-l sans exemple. Avez-vous quelque prcdent pour une pareille ordonnance? Je crois que vous n'en avez aucun. Nous ne devons pas arracher violemment nos peuples nos lois, pour les assujettir notre volont. La sixime partie de leur revenu! c'est une taxe qui fait trembler! Quoi! nous prenons de chaque arbre les branches, l'corce et une partie du tronc! Nous avons beau lui laisser sa racine; lorsqu'elle est si horriblement mutile, l'air en boira la sve. Envoyez dans tous les comts o l'on s'est lev contre cette taxe des lettres de pardon pour tous ceux qui auront refus de s'y soumettre. Je vous prie, ayez soin que cela soit fait; je vous en charge. WOLSEY, _ son secrtaire_.--Approchez, j'ai vous parler.--Ecrivez au nom du roi, dans tous les comts, des lettres de grce et de pardon. Les communes greves ont mauvaise ide de moi; faites courir le bruit que c'est notre intercession qu'elles doivent la rvocation de l'impt et leur pardon. Je vous donnerai, dans un moment, des instructions ultrieures sur toute cette affaire. (Le secrtaire sort.) (Entre l'intendant du duc de Buckingham.) CATHERINE.--Je suis afflige que le duc de Buckingham ait encouru votre disgrce. LE ROI HENRI.--Cela afflige beaucoup de gens. Ce gentilhomme est instruit, dou d'un rare talent pour la parole; personne ne doit plus que lui la nature; ses connaissances sont si grandes qu'il peut clairer et instruire les plus savants, sans avoir jamais besoin pour lui-mme du secours des autres. Et voyez, cependant, quand ces nobles avantages sont mal employs, comment l'me venant se corrompre, ils ne se montrent plus que sous une forme vicieuse, plus hideux dix fois qu'ils ne furent jamais beaux. Cet homme si accompli, qu'on avait compt au rang des prodiges, qui, lorsque nous l'coutions avec une sorte de ravissement, nous faisait passer les heures comme les minutes; cet homme, madame, a chang en de monstrueuses habitudes les mrites qu'il possdait jadis, et il est devenu aussi noir que s'il avait t tremp dans l'enfer.--Prenez place ct de nous (cet homme avait sa confiance), et l'on vous apprendra, sur son compte, des choses frapper de tristesse tout homme d'honneur.--Ordonnez-lui de redire les pratiques dont il a dj fait le rcit, et que nous ne saurions vouloir repousser trop loin et clairer de trop prs. WOLSEY.--Avancez, et racontez hardiment tout ce qu'en sujet vigilant, vous avez recueilli sur le duc de Buckingham. LE ROI HENRI.--Parle librement. L'INTENDANT.--D'abord, il lui tait ordinaire de ne pas passer un jour sans mler ses discours ce propos criminel, que, si le roi venait mourir sans postrit, il ferait si bien qu'il s'approprierait le sceptre: je lui ai entendu dire ces propres paroles son gendre, le lord Abergavenny, qui il jurait avec menaces qu'il se vengerait du cardinal. WOLSEY.--Votre Majest voudra bien remarquer en ceci ses dangereux sentiments: parce qu'il n'est pas en faveur autant qu'il le dsire, c'est votre personne que sa haine en veut le plus, et elle s'tend mme jusque sur vos amis. CATHERINE.--Docte lord cardinal, apportez de la charit dans toutes les affaires. LE ROI HENRI.--Poursuis; et sur quoi fondait-il son titre la couronne, notre dfaut? Lui as-tu jamais oui dire quelque chose sur ce point? L'INTENDANT.--Il a t amen cette ide par une vaine prophtie de Nicolas Hopkins. LE ROI HENRI.--Quel est cet Hopkins? L'INTENDANT.--Sire, c'est un moine chartreux, son confesseur, qui l'entretenait sans cesse d'ides de souverainet. LE ROI HENRI.--Comment le sais-tu? L'INTENDANT.--Quelque temps avant que Votre Majest partit pour la France, le duc tant la Rose[3], dans la paroisse de Saint-Laurent-Poultney, me demanda ce que disaient les habitants de Londres sur ce voyage de France. Je lui rpondis qu'on craignait que les Franais n'usassent de quelque perfidie sur la personne du roi. Aussitt le duc rpliqua que c'tait en effet ce qu'on craignait, et qu'il apprhendait que l'vnement ne justifit certain discours prononc par un saint religieux, qui souvent, me dit-il, a envoy chez moi me prier de permettre Jean de la Cour, mon chapelain, de prendre une heure pour aller apprendre de lui des choses assez importantes; et lorsque celui-ci eut solennellement jur, sous le sceau de la confession, de ne rvler ce qu'il venait de lui dire personne au monde qu' moi seul, il pronona ces paroles d'un ton grave et mystrieux: _Dites au duc que ni le roi ni ses hritiers ne prospreront: exhortez-le s'efforcer de gagner l'amour du peuple: le duc gouvernera l'Angleterre._ [Note 3: Une maison de plaisance du duc de Buckingham.] CATHERINE.--Si je vous connais bien, vous tiez l'intendant du duc; et vous avez perdu votre emploi sur les plaintes de ses vassaux. Prenez bien garde de ne pas accuser, dans un mouvement de haine, un noble personnage, et de ne pas perdre votre me, plus noble encore: je vous le rpte, prenez-y bien garde; oui, je vous en conjure avec instance. LE ROI HENRI.--Laissez-le parler.--Allons, continue. L'INTENDANT.--Sur mon me, je ne dirai que la vrit. Je fis observer alors milord duc que le moine pouvait tre du par les illusions du diable, et qu'il tait dangereux pour lui de s'arrter ruminer sur ces ides avec assez d'application pour qu'il en sortit quelque projet qu'il finirait par croire possible, et qu'alors vraisemblablement il voudrait excuter. Bah! me rpondit-il, il n'en peut rsulter aucun mal pour moi; ajoutant encore que, si le roi et succomb dans sa dernire maladie, les ttes du cardinal et de sir Thomas Lovel auraient saut. LE ROI HENRI.--Eh, quoi! si haineux? Oh, oh! cet homme est dangereux.--Sais-tu quelque chose de plus? L'INTENDANT.--Oui, mon souverain. LE ROI HENRI.--Poursuis. L'INTENDANT.--tant Greenwich, lorsque Votre Majest eut rprimand le duc l'occasion de sir William Bloomer... LE ROI HENRI.--Je me souviens de cela.--C'tait un homme qui s'tait engag mon service, et le duc le retint pour lui.--Mais voyons: eh bien! aprs? L'INTENDANT.--Si, dit-il, on m'avait arrt pour cela, et qu'on m'et envoy, par exemple, la Tour, je crois que j'aurais excut le rle que mon pre mditait de jouer sur l'usurpateur Richard. Mon pre, tant Salisbury, tcha d'obtenir qu'il lui ft permis de paratre en sa prsence: si Richard y et consenti, mon pre, au moment o il aurait feint de lui rendre hommage, lui aurait enfonc son poignard dans le coeur. LE ROI HENRI.--Tratre dmesur! WOLSEY.--Eh bien, madame, Sa Majest peut-elle vivre tranquille tant que cet homme sera libre? CATHERINE.--Que Dieu porte remde tout ceci! LE ROI HENRI.--Ce n'est pas tout. Qu'as-tu dire de plus? L'INTENDANT.--Aprs avoir parl du duc son pre et du poignard, il s'est mis en posture; et, une main sur son poignard et l'autre plat sur son sein, levant les yeux, il a vomi un horrible serment, dont la teneur tait que, si on le maltraitait, il surpasserait son pre, autant que l'excution surpasse un projet indcis. LE ROI HENRI.--Il a vu mettre un terme son projet d'enfoncer son poignard dans notre sein.--Il est arrt; qu'on lui fasse son procs sans dlai. S'il peut trouver grce devant la loi, elle est lui; sinon, qu'il n'en attende aucune de nous. C'est, de la tte aux pieds[4], un tratre dans toute la force du terme. (Ils sortent.) [Note 4: By day and night, parat tre une ancienne expression signifiant de tout point, et rpondant peu prs celle-ci: de la tte aux pieds.] SCNE III Un appartement du palais. _Entrent_ LE LORD CHAMBELLAN ET LE LORD SANDS. LE CHAMBELLAN.--Est-il possible que la France ait une magie capable de faire tomber les hommes dans de si tranges mystifications? SANDS.--Les modes nouvelles, fussent-elles le comble du ridicule et mme indignes de l'homme, sont toujours suivies. LE CHAMBELLAN.--Autant que je puis voir, tout le profit que nos Anglais ont retir de leur dernier voyage se rduit une ou deux grimaces, mais aussi des plus ridicules. Quand ils les talent, vous jureriez sans hsiter que leur nez a t du conseil de Ppin ou de Clotaire, tant ils le portent haut. SANDS.--Ils se sont tous fait de nouvelles jambes, et tout estropies; quelqu'un qui ne les aurait jamais vus marcher auparavant leur croirait les parvins ou des convulsions dans les jarrets. LE CHAMBELLAN.--Par la mort! milord, leurs habits aussi sont taills sur un patron tellement paen qu'il faut qu'ils aient mis leur chrtient au rebut. (_Entre sir Thomas Lovel._) Eh bien, quelles nouvelles, sir Thomas Lovel? LOVEL.--En vrit, milord, je n'en sais aucune que le nouvel dit qui vient d'tre affich aux portes du palais. LE CHAMBELLAN.--Quel en est l'objet? LOVEL.--La rforme de nos voyageurs du bel air, qui remplissaient la cour de querelles, de jargon, et de tailleurs. LE CHAMBELLAN.--J'en suis bien aise; et je voudrais prier aussi nos messieurs de croire qu'un courtisan anglais peut avoir du sens, sans avoir jamais vu le Louvre. LOVEL.--Il faut qu'ils se dcident (car telles sont les dispositions de l'ordonnance) ou abandonner ces restes d'accoutrement de fou, ces plumes qu'ils ont rapportes de France, et toutes ces brillantes billeveses qu'ils y ajoutent, comme leurs combats et leurs feux d'artifices, et toute cette science trangre dont ils viennent insulter des gens qui valent mieux qu'eux; qu'ils abjurent net leur culte religieux pour la paume, les bas qui montent au-dessus du genou, leurs courts hauts-de-chausses bouffis, et toute cette enseigne de voyageurs, et qu'ils en reviennent se comporter en honntes gens; ou bien qu'ils plient bagage pour aller rejoindre leurs anciens compagnons de mascarade; l, je crois, ils pourront cum privilegio achever d'user jusqu'au bout leur sottise et se faire moquer d'eux. SANDS.--Il est grand temps de leur administrer le remde, tant leur maladie est devenue contagieuse! LE CHAMBELLAN.--Quelle perte vont faire nos dames en fait de frivolits! LOVEL.--Oui, vraiment; ce seront de grandes douleurs, milords; ces russ drles ont imagin un moyen tout fait prompt pour venir bout de nos dames; une chanson franaise, et un violon; il n'est rien d'gal cela. SANDS.--Le diable leur donne du violon! je suis bien aise qu'ils dlogent; car, certes, il n'y a plus aucun espoir de les convertir. Enfin un honnte lord de campagne, tel que moi, chass longtemps de la scne, pourra hasarder tout bonnement son air de chanson, se faire couter une heure, et par Notre-Dame, soutenir le ton l'unisson. LE CHAMBELLAN.--Bien dit, lord Sands, vous n'avez pas encore mis bas votre dent de poulain. SANDS.--Non, milord, et je n'en ferai rien, tant qu'il en restera un chicot. LE CHAMBELLAN.--Sir Thomas, o allez-vous de ce pas? LOVEL.--Chez le cardinal: Votre Seigneurie est aussi invite. LE CHAMBELLAN.--Et vraiment oui! il donne ce soir souper; un grand souper quantit de lords et de dames: vous y verrez les beauts de l'Angleterre, je puis vous en rpondre. LOVEL.--C'est, il faut l'avouer, un homme d'glise qui a de la grandeur dans l'me; sa main est aussi librale que la terre qui nous nourrit: la rose de ses grces se rpand partout. LE CHAMBELLAN.--Cela est certain, il est trs-noble; ceux qui ont dit le contraire ont profr une noire calomnie. SANDS.--Il le peut, milord; il a tout ce qu'il lui faut pour cela: l'avarice serait en lui un pire pch que la mauvaise doctrine: les hommes de sa sorte doivent tre des plus gnreux: ils sont faits pour donner l'exemple. LE CHAMBELLAN.--Sans doute, ils sont faits pour cela; mais peu en donnent aujourd'hui de si grands.--Ma barge m'attend: vous allez nous accompagner, milord.--Venez, mon bon sir Thomas: autrement nous arriverions trop tard; ce que je ne veux pas, car c'est sir Henri Guilford et moi qu'on a chargs d'tre les ordonnateurs de la fte. SANDS.--Je suis aux ordres de Votre Seigneurie. (Ils sortent.) SCNE IV La salle d'assemble du palais d'York. _Hautbois. On voit une petite table part, sous un dais pour le cardinal: une autre plus longue, dresse pour les convives. Entrent par une porte_ ANNE BOULEN, _et plusieurs autres dames invites la fte. Entre par l'autre porte_ SIR HENRI GUILFORD. GUILFORD.--Mesdames, je vous donne toutes la bienvenue, au nom de Sa Grandeur: il consacre cette soire aux doux plaisirs et vous; il se flatte qu'il n'en est aucune dans cette noble assemble, qui ait apport avec elle le moindre souci, et dsire voir, tout le moins, la gaiet que doivent inspirer des gens de bonne volont, une trs-bonne compagnie, de bon vin et un bon accueil. (_Entrent le lord chambellan, lord Sands, et sir Thomas Lovel._) Ah! milord, vous vous faites attendre: l'ide seule d'une si belle assemble m'a donn des ailes. LE CHAMBELLAN.--Vous tes jeune, sir Henri Guilford. SANDS.--Sir Thomas Lovel, si le cardinal avait seulement la moiti de mon humeur laque, quelques-unes de ces dames pourraient recevoir, avant de s'aller reposer, un petit impromptu, qui, je crois, serait plus leur gr que tout le reste. Sur ma vie, c'est une charmante runion de belles personnes. LOVEL.--Que n'tes-vous seulement pour cet instant le confesseur d'une ou deux! SANDS.--Je le voudrais de tout mon coeur: elles auraient de moi une pnitence commode. LOVEL.--Comment! Eh! vraiment donc, comment? SANDS.--Aussi commode que pourrait la leur procurer un lit de plumes. LE CHAMBELLAN.--Aimables dames, vous plat-il de vous asseoir? Sir Henri, placez-vous de ce ct.--Moi, j'aurai soin de celui-ci.--Sa Grce va entrer.--Allons donc, il ne faut pas vous geler; deux femmes l'une prs de l'autre, il n'en peut sortir que du froid.--Milord Sands, vous tes bon pour les tenir veilles. Je vous prie, asseyez-vous entre ces deux dames. SANDS.--Oui, par ma foi, et j'en rends grces Votre Seigneurie.--Permettez, belles dames (_il s'assied_): s'il m'arrive de battre un peu la campagne, pardonnez-le-moi; je tiens cela de mon pre. ANNE.--Est-ce qu'il tait fou, milord? SANDS.--Oh! trs-fou, excessivement fou, et surtout en amour; mais il ne mordait personne: tenez, prcisment comme je fais prsent, il vous aurait embrasse vingt fois en un clin d'oeil. (Il embrasse Anne Boulen.) LE CHAMBELLAN.--A merveille, milord.--Allons, vous voil tous bien placs.--Cavaliers, ce sera votre faute si ces belles dames s'en vont de mauvaise humeur. SANDS.--Quant ma petite affaire, soyez en repos. (Hautbois. Le cardinal Wolsey entre avec une suite et prend sa place.) WOLSEY.--Vous tes les bienvenus, mes aimables convives. Toute noble dame ou tout cavalier qui ne se rjouira pas de tout son coeur n'est pas de mes amis. Et pour gage de mon accueil, votre sant tous. (Il boit.) SANDS.--Votre Grce en use noblement.--Si l'on veut me donner un gobelet de taille contenir tous mes remerciments, ce sera toujours autant de paroles pargnes. WOLSEY.--Milord Sands, je vous suis redevable. Allons, gayez vos voisines.--Eh bien, mesdames, vous n'tes pas gaies?--Cavaliers, qui donc la faute? SANDS.--Il faut auparavant, milord, que le vin rouge soit mont dans leurs jolies joues; et alors vous les entendrez parler jusqu' nous faire taire. ANNE.--Vous tes un joyeux voisin, milord Sands. SANDS.--Oui, quand je trouve faire ma partie.--A votre sant, madame, et faites-moi raison, s'il vous plat: car je bois une chose.... ANNE.--Dont vous ne pouvez me montrer la pareille[5]. [Note 5: Here's to your ladyship, and pledge it, madam, For 'tis to such a thing.... You cannot show me. _Ladyship_ est pris dans son double sens de votre _seigneurie_, et votre _qualit de femme_.] SANDS.--J'ai dit Votre Grce qu'elles parleraient bientt. (On entend derrire le thtre les tambours et les trompettes, et une dcharge de canons.) WOLSEY.--Qu'est-ce que c'est que cela? LE CHAMBELLAN.--Allez voir ce que c'est. (Un serviteur sort.) WOLSEY.--Quels accents guerriers! que peuvent-ils signifier? Mais n'ayez pas peur, mesdames: par toutes les lois de la guerre vous tes privilgies. (Rentre le serviteur.) LE CHAMBELLAN.--Eh bien? qu'est-ce que c'est? LE SERVITEUR.--Une compagnie de nobles trangers, car ils en ont l'air. Ils ont quitt leur barge et sont descendus terre; et ils s'avancent avec l'appareil de magnifiques ambassadeurs envoys par des princes trangers. WOLSEY.--Cher lord chambellan, allez les recevoir: vous savez parler franais; je vous prie, traitez-les avec honneur, et introduisez-les dans cette salle, o ce ciel de beauts brillera sur eux de tout son clat.... Que plusieurs d'entre vous l'accompagnent. (_Le chambellan sort accompagn, tous se lvent et l'on te les tables._) Voil le banquet interrompu; mais nous vous en ddommagerons. Je vous souhaite tous une bonne digestion; et encore une fois, je rpands sur vous une pluie de saluts. Soyez tous les bienvenus! (_Hautbois. Entrent le roi et douze autres masques sous l'habit de bergers, accompagns de seize porteurs de flambeaux. Ils sont introduits par le lord chambellan, et dfilent tous devant le cardinal qu'ils saluent gracieusement_.) Une noble compagnie!.... Que dsirent-ils? LE CHAMBELLAN.--Comme ils ne parlent pas anglais, ils m'ont pri de dire Votre Grce qu'instruits par la renomme que cette assemble si noble et si belle devait se runir ici ce soir, ils n'ont pu moins faire, vu la grande admiration qu'ils portent la beaut, que de quitter leurs troupeaux, et de demander, sous vos favorables auspices, la permission de voir ces dames, et de passer une heure de divertissement avec elles. WOLSEY.--Dites-leur, lord chambellan, qu'ils ont fait beaucoup d'honneur mon humble logis; que je leur en rends mille actions de grces, et les prie d'en user leur plaisir. (On choisit les dames pour danser; le roi choisit Anne Boulen.) LE ROI HENRI.--C'est la plus belle main que j'aie touche de ma vie! O beaut, je ne t'avais pas connue jusqu' ce jour. (La musique joue: la danse commence.) WOLSEY, _au chambellan_.--Milord? LE CHAMBELLAN.--Votre Grce? WOLSEY.--Je vous prie, dites-leur de ma part qu'il pourrait y avoir quelqu'un dans leur compagnie, dont la personne serait plus digne que moi de la place que j'occupe, et qui, si je le connaissais, je la remettrais, et lui offrirais en mme temps l'hommage de mon attachement et de mon respect. LE CHAMBELLAN.--J'y vais, milord. (Le chambellan aborde les masques, et revient un moment aprs.) WOLSEY.--Que vous ont-ils dit? LE CHAMBELLAN.--Ils conviennent tous qu'il y a en effet parmi eux une telle personne; mais ils voudraient que Votre Grce la devint; elle le permet. WOLSEY.--Voyons donc. (_Il quitte son sige d'honneur._) Avec votre permission tous, cavaliers.--C'est ici que je fixe mon choix, et je le crois royal. LE ROI HENRI.--Vous avez devin, cardinal.--Vous avez l vraiment un cercle brillant! c'est merveille, cardinal. Vous tes homme d'glise; sans cela, je vous le dirai, cardinal, j'aurais eu sur vous de mauvaises penses. WOLSEY.--Je suis bien ravi que Votre Grce soit de si bonne humeur. LE ROI HENRI.--Milord chambellan, coute, je te prie, approche; quelle est cette belle dame? LE CHAMBELLAN.--Sous le bon plaisir de Votre Grce, c'est la fille de sir Thomas Boulen, vicomte de Rocheford, une des femmes de Sa Majest. LE ROI HENRI.--Par le ciel, elle est ravissante. (_A Anne de Boulen_.) Mon cher coeur, je serais bien peu galant de vous prendre pour danser, sans vous donner un baiser.--Allons, cavaliers, une sant la ronde. WOLSEY.--Sir Thomas Lovel, le banquet est-il prt dans ma chambre? LOVEL.--Oui, milord. WOLSEY.--Je crains que la danse n'ait un peu chauff Votre Grce. LE ROI HENRI.--Beaucoup trop, j'en ai peur. WOLSEY.--Vous trouverez un air plus frais, sire, dans la chambre voisine. LE ROI HENRI.--Allons, conduisez chacun vos dames. (_A Anne Boulen_.) Ma belle compagne, je ne dois pas vous quitter encore.--Allons, gayons-nous.--Mon cher lord cardinal, j'ai une demi-douzaine de sants boire ces belles dames, et une danse encore danser avec elles; aprs quoi nous irons rver qui de nous est le plus favoris. Allons, que la musique donne le signal. (Ils sortent au son des fanfares.) FIN DU PREMIER ACTE. ACTE DEUXIME SCNE I Une rue de Londres. _Entrent_ DEUX GROS BOURGEOIS, _venant de deux cts diffrents_. PREMIER BOURGEOIS.--O courez-vous si vite? SECOND BOURGEOIS.--Ah!--Dieu vous garde!--J'allais jusqu' la salle du parlement, pour apprendre quel sera le sort de l'illustre duc de Buckingham. PREMIER BOURGEOIS.--Je puis vous pargner cette peine: tout est fini; il ne reste plus que la crmonie de reconduire le prisonnier. SECOND BOURGEOIS.--Y tiez-vous? PREMIER BOURGEOIS.--Oui, j'y tais. SECOND BOURGEOIS.--Je vous prie, dites-moi ce qui s'est pass? PREMIER BOURGEOIS.--Vous pouvez aisment le deviner. SECOND BOURGEOIS.--A-t-il t dclar coupable? PREMIER BOURGEOIS.--Oui, vraiment, il l'a t; et condamn. SECOND BOURGEOIS.--J'en suis afflig. PREMIER BOURGEOIS.--Il y en a bien d'autres que vous. SECOND BOURGEOIS.--Mais, de grce, comment cela s'est-il pass? PREMIER BOURGEOIS.--Je vais vous le dire en peu de mots. Le noble duc est venu la barre; l, contre toutes les accusations, il a constamment plaid, non coupable[6], et il a allgu plusieurs raisons, des plus fortes, pour chapper la loi. L'avocat du roi a mis en avant les interrogatoires, les preuves et les dpositions de plusieurs tmoins; le duc a demand d'tre confront ces tmoins, _viv voce_, sur quoi on a produit contre lui son intendant, sir Gilbert Peck, son chancelier, John de la Cour, son confesseur, avec cet infernal moine Hopkins, qui a fait tout le mal. [Note 6: C'est le terme de la loi: l'accus plaide _guilty_, ou _not guilty_.] SECOND CITOYEN.--tait-ce le moine qui nourrissait son imagination de ses prophties? PREMIER BOURGEOIS.--Lui-mme. Tous ces tmoins l'ont fortement charg; il a fait ses efforts pour rcuser leur tmoignage; mais cela ne lui a pas t possible; en sorte que les pairs, sur ces preuves, l'ont dclar convaincu de haute trahison; il a parl longtemps et savamment pour dfendre sa vie; mais tout cela n'a produit que de la piti pour lui, ou n'a pas t cout. SECOND BOURGEOIS.--Et ensuite, comment s'est-il comport? PREMIER BOURGEOIS.--Lorsqu'on l'a reconduit une seconde fois la barre pour entendre le son de la cloche de mort, son jugement, il a t saisi d'une telle angoisse qu'on l'a vu couvert de sueur, et il a prononc, d'un ton de colre et avec prcipitation, quelques paroles assez peu intelligibles.--Mais bientt il s'est remis et a montr, le reste du temps, de la douceur et la plus noble patience. SECOND BOURGEOIS.--Je ne crois pas qu'il ait peur de la mort. SECOND BOURGEOIS.--Certainement le cardinal est au fond de tout ceci. PREMIER BOURGEOIS.--Cela est vraisemblable d'aprs toutes les conjectures. D'abord on a disgraci Kildare, vice-roi d'Irlande, et quand il a t destitu, le comte de Surrey a t envoy sa place, et en grande hte, de peur qu'il ne ft porte de secourir son pre. SECOND BOURGEOIS.--C'est un tour de politique odieusement habile. PREMIER BOURGEOIS.--A son retour, n'en doutez pas, le comte de Surrey l'en fera repentir. On remarque, et cela gnralement, que quiconque gagne la faveur du roi, le cardinal lui trouve aussitt de l'emploi, et toujours fort loin de la cour. SECOND BOURGEOIS.--Tout le peuple le hait mort, et, sur ma conscience, tous voudraient le voir dix brasses sous terre, et ils aiment et idoltrent le duc en proportion; ils l'appellent le gnreux Buckingham, le miroir de toute courtoisie. PREMIER BOURGEOIS.--Restez cette place et vous allez voir le noble infortun dont vous parlez. (Entre Buckingham, revenant de son jugement: des huissiers baguette argente le prcdent; la hache est porte le tranchant tourn vers lui; il est entre deux rangs de hallebardes et accompagn de sir Thomas Lovel, sir Nicolas Vaux, sir William Sands et du peuple) SECOND BOURGEOIS.--Demeurons pour le voir. BUCKINGHAM.--Bon peuple, vous tous, qui tes venus jusqu'ici pour me tmoigner votre compassion, coutez ce que je vais vous dire, et ensuite retournez chez vous et laissez-moi aller. J'ai subi dans ce jour la condamnation des tratres, et je vais mourir sous ce nom. Cependant, le ciel en soit tmoin, et s'il est en moi une conscience, qu'elle m'entrane dans l'abme, au moment o la hache tombera sur ma tte, je suis innocent et fidle. Je n'en veux point la loi de ma mort; d'aprs l'tat du procs, on m'a fait justice; mais je pourrais dsirer que ceux qui ont cherch me faire prir fussent plus chrtiens.--Qu'ils soient ce qu'ils voudront, je leur pardonne de tout mon coeur. Cependant qu'ils prennent garde ne pas se glorifier dans le mal et ne pas lever leur coupable grandeur sur la ruine des hommes considrables; car alors mon sang innocent pourrait crier contre eux. Je n'espre plus de vie dans ce monde, et je ne solliciterai pas de grce, quoique le roi ait plus de clmence que je n'oserais commettre de fautes. Je le demande au petit nombre d'entre vous qui m'aiment et qui osent avoir le courage de pleurer sur Buckingham; vous, mes nobles amis, mes compagnons, vous qui je peux dire que vous quitter est pour moi la seule amertume, que cela seul est mourir; accompagnez-moi, comme de bons anges, jusqu' la mort, et lorsque le coup de la hache me sparera de vous pour si longtemps, faites de vos prires unies un sacrifice agrable qui aide mon me s'lever vers le ciel.--(_A ses gardes_.) Conduisez-moi, au nom de Dieu. LOVEL.--Au nom de la charit, je conjure Votre Grce, si jamais vous avez cach dans votre coeur quelque animosit contre moi, de me pardonner aujourd'hui avec sincrit. BUCKINGHAM.--Sir Thomas Lovel, je vous pardonne aussi sincrement que je veux tre pardonn moi-mme; je pardonne tous. Il ne peut y avoir contre moi d'offenses assez innombrables pour que je ne puisse les oublier en paix; aucun noir sentiment de haine ne fermera mon tombeau.--Recommandez-moi Sa Majest, et si elle parle de Buckingham, je vous prie, dites-lui que vous l'avez rencontr moiti dans le ciel; mes voeux et mes prires sont encore pour le roi, et, jusqu' ce que mon me m'abandonne, ils ne cesseront d'implorer sur lui les bndictions du Ciel! Puisse-t-il vivre plus d'annes que je n'en saurais compter pendant le temps qui me reste vivre! Puisse sa domination tre jamais chrie et bienveillante; et lorsque le grand ge le conduira sa fin, que la bont et lui n'occupent qu'un seul et mme tombeau! LOVEL.--C'est moi qui dois conduire Votre Grce jusqu'au bord de la rivire: l, je vous remettrai sir Nicolas de Vaux, qui est charg de vous accompagner jusqu' la mort. DE VAUX.--Prparez tout: le duc s'avance; ayez soin que la barge soit prte, et dcore de tout l'appareil qui convient la grandeur de sa personne. BUCKINGHAM.--Non, sir Nicolas; laissez cela. La pompe de mon rang n'est plus pour moi qu'une drision. Lorsque je suis venu ici, j'tais lord grand conntable et duc de Buckingham: maintenant, je ne suis que le pauvre douard Bohun; et, cependant, je suis plus riche que mes vils accusateurs, qui n'ont jamais su ce que c'tait que la vrit. Moi, maintenant je la scelle de mon sang, et je les ferai gmir un jour sur ce sang. Mon noble pre, Henri de Buckingham, qui le premier leva la tte contre l'usurpateur Richard, ayant dans sa dtresse cherch un asile chez son serviteur Banister, fut trahi par ce misrable, et prit sans jugement. Que la paix de Dieu soit avec lui!--Henri VII, succdant au trne, et touch de piti de la mort de mon pre, en prince digne du trne, me rtablit dans mes honneurs, et fit de nouveau sortir mon nom de ses ruines avec tout l'clat de la noblesse. Aujourd'hui, son fils Henri VIII a d'un seul coup enlev de ce monde ma vie, mon honneur, mon nom, et tout ce qui me rendait heureux. On m'a fait mon procs, et, je dois l'avouer, dans les formes les plus convenables, en quoi je suis un peu plus heureux que ne l'a t mon infortun pre, et cependant, cela prs, nous subissons tous deux la mme destine: tous deux nous prissons par la main de nos domestiques, par les hommes que nous avons le plus aims; service bien peu naturel et peu fidle! Le Ciel a toujours un but; cependant, vous qui m'coutez, recevez pour certaine cette maxime de la bouche d'un mourant:--Prenez garde ne pas vous trop livrer ceux qui vous prodiguez votre amour et vos secrets; car ceux dont vous faites vos amis, et auxquels vous donnez votre coeur, ds qu'ils aperoivent le moindre obstacle dans le cours de votre fortune, s'cartent de vous comme l'eau, et vous ne les retrouverez plus que l o ils se disposent vous engloutir. Vous tous, bon peuple, priez pour moi. Il faut que je vous quitte: la dernire heure de ma vie, depuis longtemps fatigue, vient maintenant de m'atteindre; adieu.--Et lorsque vous voudrez parler de quelque chose de triste, dites comment je suis tomb.--J'ai fini; et que Dieu veuille me pardonner! (Buckingham sort avec sa suite, et continue sa marche.) PREMIER BOURGEOIS.--Oh! cela vous navre le coeur.--Ami, cette mort, je le crains, appelle bien des maldictions sur la tte de ceux qui en sont les auteurs. SECOND BOURGEOIS.--Si le duc est innocent, il en sortira de grands malheurs; et cependant je puis vous donner avis d'un mal venir, qui, s'il arrive, sera plus grand encore que celui-ci. PREMIER BOURGEOIS.--Que les bons anges nous en prservent! Que voulez-vous dire? Vous ne doutez pas de ma fidlit? SECOND BOURGEOIS.--Ce secret est si important qu'il exige la plus inviolable promesse de secret. PREMIER BOURGEOIS.--Faites-m'en part: je ne suis pas bavard. SECOND BOURGEOIS.--J'en suis sr. Vous allez le savoir. N'avez-vous pas entendu tout rcemment murmurer, quelque chose d'un divorce entre le roi et Catherine? PREMIER BOURGEOIS.--Oui; mais cela n'a pas dur; car lorsque ce bruit est revenu au roi, dans son courroux il a envoy ordre au lord maire de l'arrter sur-le-champ, et de rprimer les langues qui avaient os le rpandre. SECOND BOURGEOIS.--Mais ce mauvais bruit, mon cher, est devenu depuis une vrit, et il se ranime plus vigoureusement que jamais: il parat certain que le roi tentera ce divorce. C'est le cardinal, ou quelque autre de ceux qui l'approchent, qui, par haine contre notre bonne reine, ont jet dans l'me du roi un scrupule qui finira par la perdre; et ce qui parat confirmer ceci, c'est que le cardinal Campeggio est arriv tout nouvellement, et, ce que je prsume, pour cette affaire. PREMIER BOURGEOIS.--C'est le cardinal; et s'il machine tout cela, c'est uniquement pour se venger de l'empereur, qui ne lui a pas accord l'archevch de Tolde, dont il avait fait la demande. SECOND BOURGEOIS.--Je crois que vous avez touch le but. Mais n'est-il pas cruel que cela retombe sur elle?--Le cardinal viendra ses fins; il faut qu'elle soit sacrifie. PREMIER BOURGEOIS.--Cela est dplorable!--Nous sommes dans un lieu trop public pour raisonner sur cette affaire; allons y rflchir en particulier. (_Ils sortent_.) SCENE II Une chambre du palais. _Entre_ LE LORD CHAMBELLAN _lisant une lettre_. Milord, j'avais mis tout le soin dont je suis capable m'assurer que les chevaux que demandait Votre Seigneurie fussent bien choisis, bien dresss, et bien quips. Ils taient jeunes et beaux, et de la meilleure race du nord. Mais au moment o ils taient prts partir pour Londres, un homme au service de milord cardinal, muni d'une commission et d'un plein pouvoir me les a enlevs, en me donnant pour raison que son matre devait tre servi avant un sujet, si mme il ne devait pas l'tre avant le roi; et cela nous a ferm la bouche, milord. Je crains en effet que cela n'arrive bientt.-- la bonne heure, qu'il les prenne; il prendra tout, je crois. (Entrent les ducs de Norfolk et de Suffolk.) NORFOLK.--Charm de vous rencontrer, mon bon lord chambellan. LE CHAMBELLAN.--Je souhaite le bonjour Vos Grces. SUFFOLK.--Que fait le roi? LE CHAMBELLAN.--Je l'ai laiss seul, plein de troubles et de tristes penses. NORFOLK.--Quelle en est la cause? LE CHAMBELLAN.--Il parat que son mariage avec la femme de son frre serre sa conscience de prs. SUFFOLK.--Non, c'est sa conscience qui serre de trop prs une autre femme. NORFOLK.--Prcisment. C'est une oeuvre du cardinal, du cardinal-roi. Ce prtre, aveugle comme le fils an de la fortune, change les choses son gr. Le roi apprendra un jour le connatre. SUFFOLK.--Priez Dieu que cela arrive: autrement il ne cessera jamais de se mconnatre. NORFOLK.--Qu'il agit saintement dans tout ce qu'il entreprend! et avec quel zle! Maintenant qu'il a rompu l'alliance forme entre nous et l'empereur, le puissant neveu de la reine, il s'insinue dans l'me du roi; y rpand les doutes, les alarmes, les remords de conscience, les craintes, les dsespoirs, et tout cela propos de son mariage; et ensuite pour l'en dlivrer, il lui conseille le divorce, il lui conseille la perte de cette femme, qui, comme un joyau prcieux, a t vingt annes suspendue son cou, sans rien perdre de son lustre; de celle qui l'aime de cet amour parfait dont les anges aiment les hommes de bien; de celle qui, mme lorsque le plus grand revers de fortune l'accablera, bnira encore le roi: n'est-ce pas l une oeuvre pieuse? LE CHAMBELLAN.--Le Ciel me prserve de prendre part tout cela! Il est vrai que cette nouvelle est rpandue partout. Toutes les bouches la rptent, et tous les coeurs honntes en gmissent. Tous ceux qui osent pntrer dans ces mystres en voient le grand but, la soeur du roi de France. Le Ciel ouvrira un jour les yeux du roi, qui se laisse depuis si longtemps endormir sur cet homme audacieux et pervers. SUFFOLK.--Et nous dlivrera de son esclavage. NORFOLK.--Nous aurions grand besoin de prier, et avec ferveur, pour notre prompte dlivrance, ou de princes que nous sommes, cet homme imprieux viendra bout de faire de nous ses pages: toutes nos dignits sont l devant lui comme une masse indistincte, qu'il faonne sa guise. SUFFOLK.--Quant moi, milords, je ne l'aime, ni ne le crains; voil ma profession de foi: comme j'ai t fait ce que je suis sans lui, sans lui je me maintiendrai si le roi le trouve bon. Ses maldictions me louchent autant que ses bndictions: ce sont des paroles auxquelles je ne crois point. Je l'ai connu, et je le connais, et je l'abandonne celui qui l'a lev de cette sorte, au pape. NORFOLK.--Entrons, et cherchons, par quelque autre proccupation, distraire le roi de ces tristes rflexions qui prennent trop d'empire sur lui.--Milord, voulez-vous nous accompagner? LE CHAMBELLAN.--Excusez-moi. Le roi m'envoie ailleurs: et de plus vous allez voir que vous prenez mal votre moment pour l'interrompre.--Je salue Vos Seigneuries. NORFOLK.--Mille grces, mon bon lord chambellan. (Le lord chambellan sort.) (Norfolk ouvre une portire qui laisse voir le roi assis et lisant d'un air mlancolique.) SUFFOLK,--Qu'il a l'air sombre! Srement, il est cruellement affect. LE ROI HENRI.--Qui est l? Ah! NORFOLK.--Prions Dieu qu'il ne soit pas fch. LE ROI HENRI.--Qui donc est l, dis-je?--Comment osez-vous vous immiscer dans mes secrtes mditations? Qui suis-je donc? Eh! vraiment... NORFOLK.--Un bon roi, qui pardonne toutes les offenses o la volont n'a point de part. Ce qui nous fait manquer au respect qui vous est d, c'est une affaire d'tat: nous venons prendre les ordres de Votre Majest. LE ROI HENRI.--Vous tes trop hardis.--Retirez-vous: je vous ferai savoir vos heures de travail. Est-ce l le moment de s'occuper des affaires temporelles? Quoi donc?... (_Entrent Wolsey et Campeggio_.) Qui est l? Ah! mon bon lord cardinal?-- mon cher Wolsey, toi qui remets le calme dans ma conscience malade, tu es fait pour gurir un roi. (_ Campeggio_.) Vous tes le bienvenu dans notre royaume, savant et vnrable prlat; disposez-en ainsi que de nous.--(_ Wolsey_.) Cher lord, ayez soin qu'on ne me prenne pas pour un donneur de paroles. WOLSEY.--Sire, cela ne peut tre.--Je dsirerais que Votre Majest voult nous accorder seulement une heure d'entretien en particulier. LE ROI HENRI, _ Norfolk et Suffolk_.--Nous sommes en affaires: retirez-vous. NORFOLK, _ part_.--Ce prtre n'a pas d'orgueil! SUFFOLK.--Non, cela ne vaut pas la peine d'en parler.--Je ne voudrais pas pour sa place en tre aussi malade que lui: mais cela ne peut pas durer. NORFOLK.--Si cela dure, je me hasarderai lui porter quelque coup. SUFFOLK.--Et moi un autre. (Sortent Suffolk et Norfolk.) WOLSEY.--Votre Grce a donn un exemple de sagesse au-dessus de tous les princes de l'Europe, en vous rapportant librement de votre scrupule au jugement de la chrtient. Qui pourrait maintenant s'offenser? Quel reproche pourrait vous atteindre? L'Espagnol, qui tient la reine par les liens du sang et de l'affection, doit avouer aujourd'hui, s'il est de bonne foi, la justice et la noblesse de cette discussion solennelle. Tous les clercs, c'est--dire tous les clercs instruits et savants des royaumes chrtiens ont la libert du suffrage: Rome, la gardienne de toute sagesse, sur l'invitation qu'elle en a reue de votre auguste personne, nous a envoy un interprte universel, cet excellent homme, cet ecclsiastique intgre et savant, le cardinal Campeggio, que je prsente de nouveau Votre Majest. LE ROI HENRI.--Et de nouveau je lui exprime, en le serrant dans mes bras, ma joie de le voir, et je remercie le saint conclave de l'amiti qu'il me tmoigne en m'envoyant un homme tel que je pouvais le dsirer. CAMPEGGIO.--Votre Grce ne peut manquer, par la noblesse de sa conduite, de mriter l'amour de tous les trangers. Je prsente Votre Majest le brevet de ma commission, en vertu duquel (de l'autorit de la cour de Rome), vous, milord cardinal d'York, vous tes associ moi, son serviteur, pour le jugement impartial de cette affaire. LE ROI HENRI.--Deux hommes d'gale force.--La reine va tre informe tout l'heure du sujet de votre mission.--O est Gardiner? WOLSEY.--Je sais que Votre Majest l'a toujours trop tendrement aime pour lui refuser ce que la loi accorderait une femme d'un rang infrieur au sien, des jurisconsultes qui puissent librement dfendre sa cause. LE ROI HENRI.--Oui, elle en aura, et les plus habiles; et ma faveur est pour celui qui la dfendra le mieux: Dieu me prserve qu'il en soit autrement.--Cardinal, je te prie, fais-moi venir mon nouveau secrtaire, Gardiner; il est propre cette commission. (Wolsey sort.) (Rentre Wolsey avec Gardiner.) WOLSEY.--Donnez-moi la main; je vous souhaite beaucoup de bonheur et de faveur: vous tes maintenant au roi. GARDINER, _ part_.--Pour rester aux ordres de Votre Grce, dont la main m'a lev. LE ROI HENRI.--Approchez, Gardiner. (Il lui parle bas.) CAMPEGGIO.--Milord d'York, n'tait-ce pas un docteur Pace, qui avait auparavant cette place? WOLSEY.--Oui, c'tait lui. CAMPEGGIO.--Ne passait-il pas pour un savant homme? WOLSEY.--Oui, certainement. CAMPEGGIO.--Croyez-moi, il s'est lev sur votre compte une opinion qui ne vous est pas favorable, lord cardinal. WOLSEY.--Comment! sur moi? CAMPEGGIO.--On ne manque pas de dire que vous avez t jaloux de lui; et que, craignant qu'il ne s'levt par son rare mrite, vous l'avez toujours tenu tranger aux affaires, ce qui l'a tant affect, qu'il en a perdu la raison, et qu'il en est mort. WOLSEY.--Que la paix du ciel soit avec lui! C'est tout ce qu'un chrtien peut faire pour son service. Quant aux vivants qui tiennent des propos, il y a pour eux des lieux de correction.--C'tait un imbcile qui voulait toute force tre vertueux.--Pour cet honnte garon qui le remplace, ds que je le commande il suit mes ordres la lettre. Je ne veux pas avoir si prs du roi des gens d'une autre espce. Retenez bien ceci, frre, il ne faut pas nous laisser contrarier par des subalternes. LE ROI HENRI, _ Gardiner_.--Exposez cela la reine avec douceur. (_Gardiner sort_.) Le lieu le plus convenable que je puisse imaginer, pour la runion de tant de science, c'est Black-Friars. C'est l que vous vous assemblerez pour examiner cette importante affaire.--Mon cher Wolsey, ayez soin que tout ce qui est ncessaire s'y trouve dispos.-- milord! quel homme capable de sentiment ne serait pas afflig de quitter une si douce compagne? mais la conscience, la conscience! Oh! c'est une partie bien dlicate!--Et il faut que je la quitte! (Ils sortent.) SCNE III Une antichambre des appartements de la reine. _Entrent_ ANNE BOULEN ET UNE VIEILLE DAME. ANNE.--Ni ce prix non plus.--Voil ce qui blesse le coeur: Sa Majest a vcu si longtemps avec elle et elle est si vertueuse, que jamais une seule voix n'a pu l'accuser.--Sur ma vie, elle n'a jamais su ce que c'est que de faire le mal.-- Dieu! aprs avoir vu sur le trne tant de soleils achever leur cours, toujours croissant en grandeur et en majest! il est dix mille fois plus douloureux de quitter cette gloire, qu'il n'y a de douceur l'acqurir!.... Aprs une telle suite d'annes la rejeter, c'est une piti mouvoir un monstre. LA VIEILLE DAME.--Aussi les coeurs les plus durs s'attendrissent et dplorent son sort. ANNE.--O volont de Dieu! il vaudrait mieux qu'elle n'et jamais connu la grandeur. Quoique la grandeur soit temporelle, cependant si dans cette bagarre, la fortune vient la sparer de celui qui en tait revtu, c'est une angoisse aussi cruelle que la sparation de l'me et du corps. LA VIEILLE DAME.--Hlas! pauvre dame! la voil redevenue trangre. ANNE.--On doit la plaindre d'autant plus. Je le jure avec vrit, il vaut mieux tre n en bas lieu et se trouver au nombre de ceux qui vivent contents dans l'obscurit, que de se voir lev dans d'clatantes afflictions, et revtu d'une tristesse dore. LA VIEILLE DAME.--Le contentement est notre plus grand bien. ANNE.--Sur ma foi et mon honneur[7], je ne voudrais pas tre reine. [Note 7: _Maiden head_.] LA VIEILLE DAME.--Foin de moi, je voudrais bien l'tre, moi, et j'aventurerais bien mon honneur pour cela, et vous en feriez tout autant, malgr ces airs sucrs d'hypocrisie. Vous qui possdez un trs-haut degr les attraits d'une femme, vous avez aussi un coeur de femme; et le coeur d'une femme a toujours t charm par l'lvation, l'opulence et la souverainet; et pour dire la vrit, ce sont des choses trs-dsirables, et quoique vous fassiez la petite bouche, la complaisante capacit de votre conscience, pour peu qu'il vous plaise de l'largir, se prterait fort bien recevoir ce prsent. ANNE.--Non, en vrit. LA VIEILLE DAME.--Je vous dis que si en vrit, et en vrit.--Vous ne voudriez pas tre reine? ANNE.--Non, non, pour tous les trsors qui sont sous le ciel. LA VIEILLE DAME.--Cela est trange: pour moi, toute vieille que je suis, une pice de trois sous qui viendrait me faire la rvrence suffirait pour me gagner partager la royaut. Mais dites-moi, je vous prie, et celui de duchesse, qu'en pensez-vous? tes-vous de force porter le poids d'un pareil titre? ANNE.--Non, en vrit. LA VIEILLE DAME.--En ce cas, vous tes d'une constitution bien faible. Retranchons encore quelque chose: pour plus que je n'oserais dire, je ne voudrais pas, si j'tais un jeune comte, me trouver dans votre chemin.--Pour ce fardeau, si vous n'avez pas les reins assez forts pour le porter, vous serez trop faible aussi pour faire jamais un garon. ANNE.--Que venez-vous donc me conter l! Je jure une seconde fois que je ne voudrais pas tre reine pour le monde entier. LA VIEILLE DAME.--En vrit, seulement pour la petite le d'Angleterre, vous devriez risquer le paquet; moi je le ferais pour le comt de Carnarvon; oui, quand ce serait la seule dpendance de la couronne. Tenez! qui vient nous? (Entre le lord chambellan.) LE CHAMBELLAN.--Bonjour, mesdames: qu'est-ce qu'il en coterait pour savoir le secret de votre entretien? ANNE.--Pas mme la peine de le demander, mon bon lord; cela ne vaut pas la question. Nous nous affligions des chagrins de notre matresse. LE CHAMBELLAN.--C'tait une gnreuse occupation, et bien digne de femmes qui ont un bon coeur. Il faut esprer que tout ira bien. ANNE.--_Amen_, s'il plat Dieu. LE CHAMBELLAN.--Vous avez une belle me, et les bndictions du Ciel suivent les personnes comme vous; et pour vous faire connatre, belle dame, que je dis la vrit, et qu'on fait un grand cas de vos nombreuses vertus, Sa Majest vous tmoigne par moi toute son estime, et ne se propose pas moins que de vous dcorer du titre de marquise de Pembroke, et ce titre il ajoute de sa grce mille livres de revenu annuel. ANNE.--Je ne sais pas quel genre de dvouement je pourrais offrir. Tout ce que je suis, et beaucoup plus encore, n'est rien. Mes prires ne sont pas d'une vertu assez sainte, et mes voeux ne sont gure que de vaines paroles, et cependant mes prires et mes voeux sont tout ce que je peux offrir en retour. Je supplie Votre Seigneurie de vouloir bien tre l'interprte de ma reconnaissance et de mes soumissions, et de tous les sentiments que peut exprimer Sa Majest une fille timide qui prie le Ciel pour ses jours et sa couronne. LE CHAMBELLAN.--Madame, je ne manquerai pas de confirmer l'opinion avantageuse que le roi a conue de vous. (_ part_.)--Je l'ai bien considre: l'honneur et la beaut sont si heureusement assorties en elle qu'elles ont pris le coeur du roi. Et qui sait encore s'il ne pourra pas sortir de cette lady un brillant qui claire toute cette le de sa splendeur? _(Haut.)_--Je vais aller trouver le roi, et lui dire que je vous ai parl. ANNE.--Mon trs-honorable lord.... (Sort le chambellan.) _LA_ VIEILLE DAME.--Oui, voil le monde: voyez, voyez! J'ai mendi seize ans les faveurs de la cour, et je suis encore une mendiante de cour, et quelque argent que j'aie sollicit, je n'ai jamais pu trouver le joint entre trop tt et trop tard; et vous, ce que c'est que la destine! vous qui tes tout frachement dbarque ici (maudit soit ce bonheur qui vous arrive malgr vous!), on vous remplit la bouche avant que vous l'ayez seulement ouverte. ANNE.--Cela me parat bien trange. LA VIEILLE DAME.--Quel got cela a-t-il? Est-ce bien amer? Un demi-noble que non.--Il y eut jadis une dame (c'est une vieille histoire) qui ne voulait pas tre reine; non, qui ne le voulait pas pour tout le limon d'Egypte.--Avez-vous entendu parler de cela? ANNE.--Allons, vous tes une railleuse. LA VIEILLE DAME.--Je pourrais, sur votre sujet, m'lever plus haut que l'alouette. Marquise de Pembroke! mille livres sterling par an! et cela par pure estime, sans avoir d'ailleurs rien fait pour le mriter! Oh! sur ma vie, ce dbut promet bien d'autres mille livres: la robe de la Fortune a la queue plus longue que le devant.--A prsent, je commence voir que vous aurez assez de reins pour porter une duchesse.--Dites-moi, ne vous sentez-vous pas un peu plus forte que vous n'tiez? ANNE.--Ma bonne dame, cherchez dans votre imagination quelque autre sujet qui vous gaye, et laissez-moi de ct: je veux n'avoir jamais exist si cette faveur m'a le moins du monde mu le coeur: je le sens manquer quand je songe aux suites. La reine est sans consolation, et nous nous oublions trop longtemps loin d'elle.--Je vous prie, ne lui parlez pas de ce que vous avez entendu ici. LA VIEILLE DAME.--Quelle ide avez-vous de moi? SCNE IV Une vaste salle dans Black-Friars. _Trompettes, symphonies, cors. Entrent d'abord deux huissiers, portant de courtes baguettes d'argent; suivent_ DEUX SECRTAIRES, _en robe de docteurs; aprs vient l'archevque_ de _Canterbry seul; il est suivi des vques de Lincoln, d'Ely, de Rochester, et de Saint-Asaph. A quelque distance marche un gentilhomme portant la bourse, le grand sceau et un chapeau de cardinal; ensuite deux prtres portant chacun une croix d'argent; suit le gentilhomme introducteur, tte nue, accompagn d'un sergent d'armes, portant une masse d'argent, ensuite deux gentilshommes portant deux grandes colonnes d'argent; marchent ensuite, l'un ct de l'autre, les cardinaux_ WOLSEY _et_ CAMPEGGIO; _deux nobles, portant l'pe et la masse. Entrent ensuite_ LE ROI _et_ LA REINE, _et leur suite. Le roi prend place sous le dais, les deux cardinaux s'asseyent au-dessous de lui, comme juges. La reine se place quelque distance du roi, les vques se rangent sur chacun des cts, en forme de consistoire; au-dessous d'eux sont les secrtaires. Les lords se placent la suite des vques._ LE CRIEUR _et le reste des personnages prsents se tiennent debout, selon leur rang, autour de la salle_. WOLSEY.--Qu'on ordonne le silence, tandis qu'on fera lecture de la commission de la cour de Rome. LE ROI HENRI.--Qu'avons-nous besoin de cette lecture? Elle a dj t faite publiquement; et les deux parties ont galement reconnu son autorit; c'est une perte de temps que vous pouvez nous pargner. WOLSEY.--A la bonne heure. (_Au secrtaire_.) Faites votre office. LE SECRTAIRE, _au crieur_.--Dites Henri, roi d'Angleterre, de venir cette cour, etc. LE CRIEUR.--Henri, roi d'Angleterre, etc. LE ROI HENRI.--Je suis prsent. LE SECRTAIRE.--Dites Catherine, reine d'Angleterre, de venir cette cour. LE CRIEUR.--Catherine, reine d'Angleterre, etc. (La reine ne fait point de rponse; mais elle se lve de son sige, traverse la cour, va au roi, et, se jetant ses pieds, elle lui adresse ce discours.) CATHERINE.--Sire, je vous en conjure, rendez-moi justice, et accordez-moi votre piti; car je suis une femme bien malheureuse, et une faible trangre, ne hors de votre empire, n'ayant ici aucun juge dsintress, ni aucune assurance d'une amiti impartiale et d'un jugement quitable. Hlas! sire, en quoi vous ai-je offens? Quel motif de mcontentement a pu vous donner ma conduite, pour que vous procdiez ainsi me renvoyer, et que vous me retiriez vos bonnes grces? Le Ciel m'est tmoin que j'ai t pour vous une pouse fidle et soumise, toujours prte me conformer votre volont, toujours en crainte d'exciter en vous le moindre dplaisir, docile votre physionomie, triste ou gaie, selon que je vous y voyais enclin. Quand est-il jamais arriv que j'aie contredit vos dsirs, ou que je n'en aie pas fait les miens? Quel est celui de vos amis que je ne me sois pas efforce d'aimer, mme lorsque je savais qu'il tait mon ennemi? et qui de mes amis a conserv mon affection lorsqu'il s'tait attir votre colre, ou mme n'a pas reu de moi des marques de mon loignement? Sire, rappelez votre souvenir que j'ai t votre femme avec soumission, pendant plus de vingt annes, et que le Ciel m'a accord la joie de vous donner plusieurs enfants. Si, dans tout le cours de cette longue dure d'annes, vous pouvez citer et prouver quelque chose qui soit contraire mon honneur, au lien du mariage, l'amour et au respect que je dois votre personne sacre, au nom de Dieu, renvoyez-moi, et que le mpris le plus ignominieux ferme la porte sur moi, et m'abandonne la justice la plus svre. Souffrez que je vous le dise, sire: le roi votre pre tait renomm pour un des princes les plus prudents, d'un esprit et d'un jugement incomparables; Ferdinand, mon pre, roi d'Espagne, passait aussi pour le prince le plus sage qui et rempli ce trne depuis bien des annes: on ne peut rvoquer en doute qu'ils aient assembl autour d'eux, dans chaque royaume, un conseil clair, choisi dans chaque royaume, qui a discut cette affaire, et qui a jug notre mariage lgitime: ainsi je vous conjure humblement, sire, de m'pargner, jusqu' ce que je puisse envoyer en Espagne consulter mes amis dont je vais implorer les conseils. Si vous le refusez, au nom de Dieu, que votre volont s'accomplisse! WOLSEY.--Vous avez devant vous, madame, et de votre choix, ces respectables prlats, des hommes d'un savoir et d'une intgrit rares, l'lite du pays, qui sont assembls ici pour dfendre votre cause. Il est donc sans avantage pour vous de demander la prolongation de ce procs, et je le dis autant pour votre repos que pour rectifier ce qui trouble la conscience du roi. CAMPEGGIO.--Ce que Sa Grce vient de vous dire est sage et raisonnable; ainsi, madame, il convient que cette session royale procde de suite, et que, sans aucun dlai, les moyens soient produits et entendus. CATHERINE, _ Wolsey_.--Lord cardinal, c'est vous que je parle. WOLSEY.--A vos ordres, madame. CATHERINE.--Cardinal, je suis prte pleurer; mais dans l'ide que je suis une reine (ou du moins j'ai rv longtemps que je l'tais) et dans la certitude que je suis fille d'un roi, je veux changer mes larmes en traits de flamme. WOLSEY.--Veuillez tre patiente. CATHERINE.--Je le serai quand vous serez humble; mais non auparavant, ou Dieu me punirait. Je crois, et j'ai de fortes raisons de le croire, que vous tes mon ennemi, et je rclame ici la loi pour vous rcuser; vous ne serez point mon juge; car c'est vous qui avez allum ces charbons entre mon seigneur et moi. Que la rose de Dieu puisse les teindre! Je le rpte de toute la force de mon me, je vous dteste et rcuse[8] pour mon juge, vous qu'encore une fois je regarde comme mon plus cruel ennemi, et que je ne crois nullement ami de la vrit. [Note 8: C'est la formule de rcusation: _Detestor et recuso_.] WOLSEY.--Je dclare ici que ce discours est indigne de vous, madame, de vous qui jusqu'ici ne vous tes jamais carte de la charit, et qui avez toujours montr un caractre plein de douceur et une sagesse suprieure aux facults d'une femme. Madame, vous me faites injure; je n'ai aucune haine contre vous, aucun sentiment injuste contre vous ni contre personne; tout, ce que j'ai fait jusqu'ici, et tout ce que je ferai dans la suite, a pour garantie une commission mane du consistoire, de tout le consistoire de Rome. Vous m'accusez d'avoir souffl les charbons: je le nie. Le roi est prsent; s'il sait que mes paroles contredisent ici mes actions, combien il lui est ais de confondre, et avec bien de la justice, ma fausset! Oui, il le peut, aussi bien que vous avez pu accuser ma vracit. S'il est convaincu que je suis innocent de ce que vous m'imputez, il voit galement que je ne suis pas l'abri de votre injustice. Ainsi il dpend de lui d'y apporter remde, et le remde c'est d'loigner ces penses de votre esprit; et avant que Sa Majest se soit explique sur ce point, je vous conjure, gracieuse dame, d'abjurer dans votre me vos paroles et de n'y rien ajouter de pareil. CATHERINE.--Milord, milord, je suis une simple femme, beaucoup trop faible pour lutter contre tous vos artifices; votre bouche est pleine de douceur et d'humilit; vous talez l'extrieur humble et doux qui convient vos fonctions et votre ministre; mais votre coeur est gonfl d'arrogance, de haine et d'orgueil; votre fortune et les bonts de Sa Majest vous ont fait agilement franchir les premiers degrs, et aujourd'hui vous voil mont une hauteur o le pouvoir est vos ordres; vos paroles sont votre service et secondent vos desseins, selon l'emploi qu'il vous plat de leur imposer. Je dois vous dire que vous tes beaucoup plus occup de l'lvation de votre personne, que de la grandeur de vos fonctions spirituelles; je persiste vous refuser pour mon juge, et ici en prsence de vous tous, je fais mon appel au pape; je veux porter ma cause entire devant Sa Saintet et tre juge par lui. (Elle fait un salut au roi, et va pour sortir.) CAMPEGGIO.--La reine est obstine, rebelle la justice; prompte l'accuser, elle ddaigne de se soumettre sa dcision; cette conduite n'est pas louable: elle s'en va. LE ROI HENRI.--Qu'on la rappelle. LE CRIEUR.--Catherine, reine d'Angleterre, paraissez devant la cour. GRIFFITH.--Madame, on vous somme de revenir. CATHERINE.--Qu'avez-vous besoin d'y faire attention? Je vous prie, songez vos affaires, et quand on vous appellera, retournez. Que Dieu veuille me secourir! Ils me vexent au point de me faire perdre patience.--Je vous prie, avancez; je ne veux point rester. Non, et jamais on ne me reverra une autre fois comparatre dans aucune de leurs cours pour cette affaire. (Sortent la reine, Griffith et le reste de sa suite.) LE ROI HENRI.--Fais ce que tu voudras, Catherine.--S'il se trouve un homme dans le monde entier qui ose avancer qu'il possde une meilleure pouse, qu'il ne soit jamais cru en rien pour avoir avanc un mensonge en ce point. Si tes rares qualits, ton aimable douceur, ton anglique et cleste rsignation, cet art d'une pouse d'obir avec dignit, et tes vertus souveraines et religieuses pouvaient parler et te peindre, tu serais toi seule la reine de toutes les reines de la terre. Sa naissance est illustre, et elle s'est toujours conduite mon gard d'une manire digne de sa haute noblesse. WOLSEY.--Gracieux souverain, je requiers trs-humblement Votre Majest de vouloir bien dclarer en prsence de toute cette assemble (car il est juste que je sois dgag au lieu mme o j'ai t li et dpouill, quoique je n'y reoive pas une entire satisfaction), si jamais j'ai entam la proposition de cette affaire Votre Majest, ou jet dans votre chemin quelque scrupule qui pt vous amener la mettre en question, ou si jamais, autrement qu'avec des actions de grces Dieu pour nous avoir donn une telle reine, je vous ai parl d'elle et dit le moindre mot qui pt porter prjudice sa grandeur actuelle, ou faire tort sa vertueuse personne. LE ROI HENRI.--Milord cardinal, je vous dcharge du reproche; oui, sur mon honneur, je vous en absous pleinement. Vous n'avez pas besoin d'tre averti que vous avez beaucoup d'ennemis qui ne savent pas pourquoi ils le sont, mais qui, comme les roquets d'un village, aboient lorsqu'ils entendent leurs camarades en faire autant; quelques-uns d'eux auront irrit la reine contre vous. Vous voil excus; mais voulez-vous tre encore plus amplement justifi? J'ajouterai que vous avez toujours souhait qu'on assoupt cette affaire; jamais vous n'avez dsir qu'on l'entreprt; et mme souvent, et trs-souvent, vous avez oppos des obstacles ses progrs.--C'est sur mon honneur que je dis ce qui en est de milord cardinal sur cet article, et qu'ainsi je le lave de toute imputation.-- prsent, pour ce qui m'a port cette dmarche, j'oserai vous demander de me donner quelques moments et votre attention. Suivez l'enchanement des choses: voici comme cela est venu.--Faites bien attention.--D'abord ma conscience a t atteinte d'une alarme, d'un scrupule, d'une syndrse, sur certains mots prononcs par l'vque de Bayonne, alors ambassadeur de France, qui avait t envoy ici pour traiter d'un mariage entre le duc d'Orlans et notre fille Marie. Pendant la ngociation de cette affaire, avant que rien ft rsolu, il demanda (je parle de l'vque) un dlai pendant lequel il pt avertir le roi son matre de consulter si notre fille tait lgitime, tant sortie de notre mariage actuel avec une douairire qui avait t l'pouse de notre frre. Ce dlai demand branla l'intrieur de ma conscience avec une force capable de la dchirer, et fit trembler toute la rgion de mon coeur. Cette ide s'ouvrit ainsi une si large route, que, sous ses auspices, une foule de considrations accumules vint se presser dans mon me. D'abord je m'imaginai que le Ciel avait cess de me sourire: il avait ordonn la nature que le sein de mon pouse, s'il venait concevoir de moi un enfant mle, ne lui prtt pas plus de vie que le tombeau n'en donne aux morts. Ses enfants mles taient tous morts l o ils avaient t conus, ou peu de temps aprs avoir respir l'air de ce monde. Il me vint donc en pense que c'tait un jugement de Dieu sur moi, et que mon royaume, qui mrite bien le plus digne hritier de l'univers entier, ne devait pas obtenir de moi une pareille joie. Par une suite toute naturelle, je considrai le danger o j'exposais mes royaumes par ce dfaut de ligne, et cette pense me fit souffrir des transes cruelles. Ainsi ballott sur la mer orageuse de ma conscience, je dirigeai ma marche vers ce remde dont l'objet nous rassemble ici en ce jour: c'est--dire que je voulus clairer ma conscience que je sentais cruellement malade, et qui n'est pas bien gurie encore, en demandant l'avis de tous les vnrables pres et des savants docteurs de ce pays.--Et d'abord, j'eus une premire confrence prive avec vous, milord de Lincoln: vous vous souvenez de quel poids accablant j'tais oppress lorsque je commenai vous en faire la premire ouverture. LINCOLN.--Je m'en souviens trs-bien, mon souverain. LE ROI HENRI.--J'ai parl longtemps.--Veuillez dire vous-mme jusqu' quel point vous avez clair mes doutes. LINCOLN.--Avec le bon plaisir de Votre Majest, la question me frappa tellement au premier abord, cause de son extrme importance, et de ses dangereuses consquences, que je confiai au doute mes plus hardis conseils, et que je pressai Votre Majest de prendre la marche que vous suivez dans cette cour. LE ROI HENRI.--Je m'adressai ensuite vous, milord de Cantorbry, et j'obtins de vous la permission de faire cette convocation.--Je n'ai laiss aucun des membres respectables de cette cour sans lui demander son avis; et je procdai d'aprs votre consentement particulier tous, sign de votre main et scell de votre sceau. Ainsi, allez en avant; car je n'ai point t pouss ceci par aucun dgot contre la personne de la bonne reine, mais par la force poignante des motifs que je viens d'exposer. Prouvez que notre mariage est lgitime, et sur notre vie, sur notre dignit royale, nous sommes satisfaits d'achever le reste du cours de notre vie mortelle avec elle, avec Catherine, notre reine, et nous la prfrons la plus parfaite crature choisie entre toutes celles de la terre. CAMPEGGIO.--Avec la permission de Votre Majest, la reine tant absente, il est d'une indispensable convenance que nous ajournions cette cour un autre jour: et dans cet intervalle il faut faire la reine une sommation pressante de se dsister de l'appel qu'elle se propose de faire Sa Saintet. (Les prlats se lvent pour s'en aller.) LE ROI HENRI, _ part_.--Il m'est ais d'apercevoir que ces cardinaux me jouent; j'abhorre ces lenteurs dilatoires et les dtours de la politique de Rome. O Cranmer, mon serviteur chri et plein de lumires, reviens, je t'en conjure. mesure que tu te rapproches de moi, je le sens, la consolation rentre dans mon me. (_Haut_.) Rompez l'assemble: je vous l'ai dit, retirez-vous. (Ils sortent tous dans l'ordre dans lequel ils sont entrs.) FIN DU DEUXIME ACTE. ACTE TROISIME SCNE I Le palais de Bridewell.--Une pice des appartements de la reine. LA REINE _et quelques-unes des femmes occupes des ouvrages de leur sexe_. CATHERINE, _ une de ses femmes_.--Jeune fille, prends ton luth. Mon me se sent toujours plus accable de ses ennuis: chante et dissipe-les, si tu peux; quitte ton ouvrage. CHANT. /* Orphe avec son luth obligea les arbres Et les cimes des montagnes glaces s'incliner lorsqu'il chantait. ses accens, plantes et fleurs Ne cessaient d'clore. Comme le soleil et les pluies, Il donnait aux lieux qu'il habitait un ternel printemps. Toutes choses, en coutant ses accords, Les vagues de la mer elles-mmes, Penchaient leur tte, et s'arrtaient autour de lui, Tant est grand le pouvoir de la douce musique. Elle tue les soucis; et les chagrins du coeur Expirent, ou s'assoupissent sa voix. */ (Entre un gentilhomme.) CATHERINE.--Qu'y a-t-il? LE GENTILHOMME.--Sous le bon plaisir de Votre Majest, les deux vnrables cardinaux attendent dans la salle d'audience. CATHERINE.--Veulent-ils me parler? LE GENTILHOMME.--Ils m'ont charg de vous l'annoncer, madame. CATHERINE.--Priez Leurs Grces d'entrer. (_L'officier sort_.) Quelle affaire peuvent-ils avoir avec moi, pauvre et faible femme, tombe dans la disgrce? Maintenant que j'y pense, je n'aime point ces visites de leur part. Ce devraient tre des hommes honntes: leurs fonctions sont respectables, mais le capuchon ne fait pas le moine. (Entrent Wolsey et Campeggio.) WOLSEY.--Que la paix soit avec Votre Majest! CATHERINE.--Vos Grces me trouvent ici faisant la mnagre: je voudrais en tre une au risque de tout ce qui peut m'arriver de pis.--Que dsirez-vous de moi, mes vnrables seigneurs? WOLSEY.--Veuillez, ma noble dame, passer dans votre cabinet particulier, nous vous y exposerons le sujet de notre visite. CATHERINE.--Dites-le-moi ici. Je n'ai rien fait encore, sur ma conscience, qui m'oblige rechercher les coins: et je voudrais que toutes les autres femmes pussent en dire autant, d'une me aussi libre que je le fais! Milords, je ne crains point (et en cela je suis plus heureuse que bien d'autres) que mes actions soient mises l'preuve de toutes les langues, exposes tous les yeux, que l'envie et la mauvaise opinion des hommes exercent leur force contre elles, tant je suis certaine que ma vie est pure! Si votre objet est de m'examiner dans ma conduite d'pouse, dclarez-le hardiment. La vrit aime qu'on agisse ouvertement. WOLSEY.--_Tanta est erga te mentis integritas, regina serenissima...._ CATHERINE.--O mon bon seigneur, pas de latin: je n'ai pas t assez paresseuse, depuis que je suis venue en Angleterre, pour n'avoir pas appris la langue dans laquelle j'ai vcu. Une langue trangre me rend la manire dont on traite ma cause plus trange, plus suspecte. De grce, expliquez-vous en anglais; il y a ici quelques personnes, qui, pour l'amour de leur pauvre matresse, vous remercieront si vous dites la vrit: croyez-moi, elle a t bien cruellement traite! Lord cardinal, le pch le plus volontaire que j'aie jamais commis peut s'absoudre en anglais. WOLSEY.--Noble dame, je suis fch que mon intgrit et mon zle pour servir Sa Majest et vous fassent natre en vous de si graves soupons, quand ils devraient produire la confiance. Nous ne venons point en accusateurs entacher cet honneur que bnit la bouche de tous les gens de bien, ni vous attirer tratreusement aucun chagrin; vous n'en avez que trop, vertueuse dame! Mais nous venons savoir quelles dispositions votre me s'est arrts dans l'importante question qui s'est leve entre vous et le roi, vous donner, en hommes honntes et libres de tout intrt, notre opinion sincre, et les moyens consolants qui peuvent appuyer votre cause. CAMPEGGIO.--Ma trs-honore dame, milord d'York, suivant son noble caractre, et guid par le zle et le respect qu'il a toujours ports Votre Grce, oubliant, en homme de bien, la censure qui vous est dernirement chappe contre sa personne et sa vracit, et que vraiment vous avez pousse trop loin, vous offre ainsi que moi, en signe de paix, ses services et ses conseils. CATHERINE, _part_.--Pour me trahir!--(_Haut_.) Milords, je vous rends grces tous deux de votre bonne volont. Vous parlez comme des hommes de bien; je prie Dieu que vous le soyez en effet. Mais en vrit je ne sais comment, avec le peu d'esprit que je possde, donner sur-le-champ, des hommes de votre savoir et de votre gravit, une rponse sur un point de cette importance, et qui intresse de si prs mon honneur (et peut-tre, je le crains, encore plus ma vie). J'tais travailler avec mes filles, et je ne songeais gure, Dieu le sait, ni une pareille visite ni une pareille affaire. Au nom de ce que j'ai t (car je sens dj la dernire crise de ma grandeur), mes bons seigneurs, laissez-moi du temps et le loisir de me procurer des avis, pour dfendre ma cause: hlas! je suis une femme, sans amis, sans espoir. WOLSEY.--Madame, vous outragez par ces frayeurs la tendresse du roi: vous avez beaucoup d'esprances et beaucoup d'amis. CATHERINE.--Ce que j'en ai en Angleterre m'est de bien peu d'avantage. Pouvez-vous penser, milords, qu'aucun Anglais ose me donner conseil? ou s'il s'en trouvait quelqu'un qui ft assez insens pour me servir loyalement, pensez-vous, lorsqu'on saurait qu'il me soutient contre la volont de Sa Majest, qu'il vct longtemps sous sa domination? Non, non, mes amis, ceux qui doivent par leurs conseils carter mes afflictions, ceux qui doit s'attacher ma confiance, ne vivent point ici; ils sont, ainsi que toutes mes autres consolations, loin d'ici, dans mon pays, milords. CAMPEGGIO.--Je voudrais que Votre Majest voult faire trve ses chagrins et accepter mon conseil. CATHERINE.--Quel conseil, milord? CAMPEGGIO.--Remettez votre cause la protection et la bont du roi. Il vous aime, il est gnreux: votre honneur et votre cause y gagneraient beaucoup; car si vous la perdez devant la loi, vous vous sparez de lui disgracie. WOLSEY.--Le cardinal vous parle avec sagesse. CATHERINE.--Vous m'apprenez ce que vous souhaitez tous deux, ma ruine. Est-ce l votre conseil chrtien?--Loin de moi, tous deux! Le ciel est encore au-dessus de tout. L sige un juge qu'aucun roi ne peut corrompre. CAMPEGGIO.--Votre colre vous trompe sur nos intentions. CATHERINE.--La honte en est vous. Je vous ai pris pour deux saints personnages; oui, sur mon me, deux vertus cardinales; mais vous tes, je le crains bien, des pchs cardinaux, et des coeurs faux. Par l'honneur! amendez-vous, milords.--Sont-ce l vos consolations, le cordial que vous apportez une malheureuse femme, une femme sans secours au milieu de vous, raille, outrage? Je ne vous souhaiterai pas la moiti de mes misres: j'ai plus de charit: mais souvenez-vous que je vous ai avertis: prenez garde, au nom du ciel, prenez garde qu'enfin le poids de mes chagrins ne retombe tout la fois sur vous. WOLSEY.--Madame, c'est un vrai dlire. Vous tournez mal le bien que nous vous offrons. CATHERINE.--Et vous, vous me rduisez rien. Malheur sur vous, et sur tous les hypocrites tels que vous! Voudriez-vous (si vous aviez quelque sentiment de justice, quelque piti, si vous tiez autre chose que des habits d'hommes d'glise), voudriez-vous que je remisse ma faible cause entre les mains de celui qui me hait? Hlas! il m'a dj bannie de son lit, et il y avait longtemps qu'il m'avait bannie de son coeur. Je suis vieille, milords, et ne suis plus sa compagne que pour l'obissance? Que puis-je craindre de pis qu'un tat si misrable? tudiez-vous donc me faire un malheur qui l'gale. CAMPEGGIO.--Vos craintes vont plus loin. CATHERINE.--Ai-je donc (laissez-moi parler pour moi, puisque la vertu ne trouve point d'ami), ai-je vcu si longtemps son pouse, son pouse fidle, et j'ose le dire sans vaine gloire, exempte du plus lger soupon! ai-je toujours accueilli le roi d'un coeur plein de tendresse! l'ai-je, aprs le ciel, aim plus que tout au monde! lui ai-je obi sans rserve! ai-je port pour lui la tendresse jusqu' la superstition, oubliant presque mes prires pour le soin de lui complaire! et cela pour m'en voir ainsi rcompense? Cela n'est pas bien, milords. Trouvez-moi une femme toujours constante dans l'affection de son poux, une femme qui n'ait jamais eu, mme en songe, un plaisir qui ne ft pas le sien, et au mrite de cette femme, lorsqu'elle aura fait tout ce qui est possible, j'ajouterai encore une vertu.... une extrme patience. WOLSEY.--Madame, vous vous cartez du but avantageux que nous vous proposons. CATHERINE.--Milord, je n'ose me rendre coupable du crime d'abandonner volontairement le noble titre auquel m'a unie votre matre; la mort seule pourra me sparer de ma dignit. WOLSEY.--Je vous prie, coutez-moi. CATHERINE.--Plt au ciel que mes pas n'eussent jamais foul cette terre anglaise, que je n'eusse jamais prouv les flatteries qui y voient le jour! Vous avez des visages d'anges; mais le ciel connat vos coeurs. Que vais-je maintenant devenir, infortune que je suis? Je suis la femme la plus malheureuse qu'il y ait au monde. _(A ses femmes.)_ Hlas! mes pauvres amies, quel est votre sort maintenant, naufrages sur un royaume o je ne trouve ni piti, ni ami, ni espoir, aucun parent qui pleure sur moi, o l'on m'accorde peine un tombeau, o, comme la tige du lis, qui fleurissait jadis reine de la prairie, je vais pencher la tte et mourir? WOLSEY.--Si Votre Grce voulait seulement se laisser persuader que nos vues sont honntes, vous trouveriez plus de consolation. Pourquoi voudrions-nous, vertueuse dame, vous faire tort dans cette affaire? quelle fin? Hlas! nos places et le caractre de notre tat, tout repousse cette ide. Nous sommes destins gurir de tels chagrins et non les faire natre. Au nom de la vertu, considrez ce que vous faites; combien vous vous nuisez vous-mme et vous exposez vous voir spare tout fait du roi par cette conduite. Le coeur des rois caresse l'obissance tant ils en sont amoureux! mais ils se soulvent contre les esprits opinitres et se montrent terribles comme la tempte. Je sais que vous avez un doux et noble caractre, une me gale comme le calme; je vous en conjure, daignez nous croire ce que nous faisons profession d'tre, des mdiateurs de paix, vos amis et vos serviteurs. CAMPEGGIO.--Madame, vous l'prouverez. Vous faites tort vos vertus par ces craintes d'une faible femme. Une me noble, telle que vous a t donne la vtre, rejette toujours loin d'elle de pareilles dfiances, comme une monnaie trompeuse. Le roi vous aime; prenez bien garde de perdre cet avantage. Quant nous, s'il vous plat de vous confier nos soins dans cette affaire, nous sommes prts dployer tous nos efforts pour votre service. CATHERINE.--Faites ce que vous jugerez propos, milords, et je vous en supplie, pardonnez-moi si je ne me suis pas conduite comme je l'aurais d. Vous le savez, je suis une femme dpourvue de l'esprit ncessaire pour faire une rponse convenable des hommes tels que vous. Je vous prie, portez mes hommages Sa Majest, il a encore mon coeur, et il aura mes prires, tant que ma vie m'appartiendra. Venez, vnrables prlats, gratifiez-moi de vos avis, elle vous les demande aujourd'hui celle qui ne songeait gure, lorsqu'elle mit les pieds dans cette cour, qu'elle dt un jour payer si cher ses grandeurs! (Ils sortent.) SCNE II Une antichambre de l'appartement du roi. _Entrent_ LE DUC DE NORFOLK, LE DUC DE SUFFOLK, LE COMTE DE SURREY ET LE LORD CHAMBELLAN. NORFOLK.--Si vous voulez maintenant unir vos plaintes, et les presser avec constance, il est impossible que le cardinal y rsiste; mais si vous ngligez l'occasion que vous offrent les circonstances, je ne rponds pas que vous ne subissiez de nouvelles disgrces, ajoutes celles qui vous oppriment dj. SURREY.--J'accueille avec joie la plus lgre occasion que je puisse rencontrer de me venger de lui, en mmoire du duc, mon beau-pre[9]. [Note 9: Shakspeare a fait dans cette scne un double emploi du mme personnage. Le duc de Surrey, gendre du duc de Buckingham, tait cette poque duc de Norfolk. Son pre, le duc de Norfolk, que l'on voit paratre au commencement de la pice, tait mort en 1525, quatre ans avant la chute du cardinal.] SUFFOLK.--Quel est celui des pairs qui ait chapp ses affronts, ou du moins la plus trange ngligence? Quand a-t-il respect en personne, si ce n'est en lui-mme, le caractre de la dignit? LE CHAMBELLAN.--Milords, vous parlez votre gr; ce qu'il mrite de vous et de moi, je le sais; mais que nous puissions faire quelque chose contre lui, quoique ce moment-ci nous en offre l'occasion, j'en doute beaucoup. Si vous ne pouvez pas lui fermer l'accs auprs du roi, ne tentez jamais de l'attaquer; car il y a, dans sa langue, un charme infernal qui matrise le roi. NORFOLK.--Oh! cessez de le craindre, son charme est dtruit. Le roi a trouv contre lui des faits qui ont gt pour jamais le miel de son langage. Non, il est enfonc dans la disgrce de manire ne s'en relever jamais. SURREY.--Duc, ce serait une joie pour moi d'entendre le rcit de ces nouvelles une fois par heure! NORFOLK.--Croyez-moi, elles sont certaines. Ses doubles intrigues, dans l'affaire du divorce, sont dcouvertes; et il s'y montre sous l'aspect que je pourrais souhaiter mon ennemi. SURREY.--Et comment ses pratiques sont-elles parvenues la lumire? SUFFOLK.--De la manire la plus trange. SURREY.--Oh! comment, comment? SUFFOLK.--La lettre que le cardinal crivait au pape s'est gare; elle est venue sous les yeux du roi, qui y a lu comment le cardinal persuadait Sa Saintet de suspendre le jugement du divorce. S'il avait lieu, disait-il, je m'aperois que mon roi a le coeur pris d'amour pour une crature de la reine, lady Anne Boulen. SURREY.--Le roi a lu cela? SUFFOLK.--Vous pouvez en tre sr. SURREY.--Cela fera-t-il son effet? LE CHAMBELLAN.--Le roi voit par quelle marche couverte et ondoyante il se dirige vers son but particulier; mais, dans ce point, toutes ses mesures ont chou, et il apporte le remde aprs la mort du malade. Le roi a dj pous cette belle. SURREY.--Je voudrais bien que cela ft vrai. SUFFOLK.--Puisse, milord, l'accomplissement de ce souhait faire votre bonheur; car je puis vous assurer que la chose est ainsi. SURREY.--Oh! que toute ma joie accompagne cette union! SUFFOLK.--Je lui dis _amen_. NORFOLK.--Tout le monde en fait autant. SUFFOLK.--Les ordres sont donns pour son couronnement; mais cette nouvelle est bien jeune encore, et il n'est pas besoin de la raconter toutes les oreilles.--Mais en vrit, milords, c'est une charmante crature, et parfaite d'me et de figure. Je me persuade que le Ciel, par son moyen, fera tomber sur ce pays quelque bienfait dont il clbrera la mmoire. SURREY.--Mais le roi digrera-t-il la lettre du cardinal? Le Ciel nous en prserve! SUFFOLK.--Je dis encore _amen_. Non, non, d'autres gupes qui bourdonnent encore devant son visage ne lui feront que mieux sentir la piqre de celle-ci. Le cardinal Campeggio est reparti furtivement pour Rome: il n'a pris cong de personne; il a laiss l'affaire du roi toute dmanche, et il s'est mis en route comme agent de notre cardinal pour appuyer toute son intrigue. Je sais certainement qu' cette nouvelle le roi a cri, ah! LE CHAMBELLAN.--Dieu veuille l'irriter de plus en plus, et lui faire crier, ah! encore plus fort. NORFOLK.--Mais, milord, quand revient Cranmer? SUFFOLK.--Il est de retour, dans les mmes opinions qui, ainsi que celles de presque tous les collges clbres de la chrtient, ont tranquillis le roi sur son divorce. Je crois que ce second mariage ne tardera pas tre dclar, et que le couronnement suivra de prs. Catherine n'aura plus le titre de reine, mais celui de princesse douairire, veuve du prince Arthur. NORFOLK.--Ce Cranmer est un digne homme, et il s'est donn beaucoup de peine dans l'affaire du roi. SUFFOLK.--Beaucoup: aussi, pour sa rcompense, nous le verrons archevque. NORFOLK.--C'est ce que j'ai ou dire. SUFFOLK.--Oui, n'en doutez pas. Le cardinal.... (Entre Wolsey et Cromwell.) NORFOLK, _aux autres lords_.--Observez-le, observez-le: il a de l'humeur. WOLSEY. Le paquet, Cromwell, l'avez-vous donn au roi? CROMWELL.--Remis entre ses mains, dans sa chambre coucher. WOLSEY.--A-t-il jet les yeux sur ce qu'il contenait? CROMWELL.--Il l'a ouvert sur-le-champ; et le premier papier qui s'est trouv sous sa main, il l'a lu de l'air le plus srieux: l'attention tait peinte dans toute sa contenance, et il m'a charg de vous dire de l'attendre ici ce matin. WOLSEY.--Est-il prt sortir. CROMWELL.--Je crois qu'il va sortir dans l'instant. WOLSEY.--Laisse-moi un moment. (_Cromwell sort_.) Ce sera la duchesse d'Alenon, la soeur du roi de France: il faut qu'il l'pouse.--Anne Boulen? non, je ne veux point d'Anne Boulen pour lui. Il y a ici quelque chose de plus qu'un beau visage. Boulen! non, point de Boulen.--Je voudrais bien recevoir promptement des nouvelles de Rome.--La marquise de Pembroke! NORFOLK.--Il est mcontent. SUFFOLK.--Peut-tre sait-il que le roi aiguise sa vengeance contre lui. SURREY.--Qu'elle s'aiguise assez, mon Dieu, pour faire justice! WOLSEY.--Une fille d'honneur de la dernire reine, la fille d'un chevalier, tre la matresse de sa matresse, la reine de la reine!--Cette chandelle n'claire pas bien; il faut la moucher, et en mme temps nous l'teindrons.--Que m'importe qu'elle soit vertueuse et pleine de mrite? Je la connais aussi pour une luthrienne acharne, et il ne serait pas salutaire pour nos intrts qu'elle repost sur le sein de notre roi, dj difficile gouverner. Et voil encore un hrtique, un archi-hrtique qui s'lve, Cranmer, un homme qui s'est insinu dans la faveur du roi, et qui est aujourd'hui son oracle. NORFOLK.--Quelque ide le tourmente. SURREY.--Je voudrais que ce ft une ide qui ft capable d'user la fibre, la matresse corde de son coeur. (Entrent le roi, lisant un papier, et Lovel.) SUFFOLK.--Le roi, le roi. LE ROI HENRI.--Quel amas de richesses il a accumules pour son lot! Et quels flots de dpense semblent s'couler continuellement chaque heure de ses mains! Par la fortune! comment a-t-il pu amasser tout cela? Ah! c'est vous, milords. Avez-vous vu le cardinal? NORFOLK.--Seigneur, nous tions l l'observer: il y a quelque trange commotion dans son cerveau; il mord ses lvres, tressaille; puis il s'arrte tout coup, regarde la terre, et ensuite porte son doigt son front. Un moment aprs il se met marcher prcipitamment, puis s'arrte encore, se frappe violemment le sein, et aussitt adresse ses regards la lune: nous l'avons vu prendre les postures les plus tranges. LE ROI HENRI.--Cela pourrait tre: il y a du trouble dans son me.--Ce matin il m'a envoy des papiers d'tat que je lui avais demands lire. Et savez-vous ce que j'y ai trouv? Sur ma conscience, c'est bien par inadvertance qu'il l'y avait mis. J'y ai trouv un tat qui contenait le dtail de son argenterie, de son trsor, des riches toffes et ameublements de sa maison; et je trouve que cela monte un excs de faste qui passe de beaucoup les bornes de la fortune d'un sujet[10]. [Note 10: Cette aventure des papiers livrs au roi par mgarde est une pure invention du pote qui a transport au cardinal Wolsey ce qui arriva l'vque de Durham, l'gard de ce mme cardinal Wolsey. Thomas Ruthall, vque de Durham, membre du conseil priv de Henri VIII, fut charg par ce prince de lui tablir un compte rendu de l'tat du royaume. L'vque ayant fait ce travail, fit relier le volume qui le contenait de la mme manire qu'un autre volume o il avait expos trs en dtail le compte de sa propre fortune. Le roi lui ayant fait demander le compte dont il l'avait charg, le cardinal l'envoya chercher dans sa bibliothque par son secrtaire qui se trompa, et donna l'un pour l'autre: le cardinal, aussitt qu'il se fut aperu de la mprise, porta le livre au roi, lui insinuant que, lorsqu'il aurait besoin d'argent, il avait un trsor tout trouv dans les coffres de l'vque. Celui-ci, apprenant ce qui lui tait arriv, en conut un tel chagrin qu'il mourut peu de temps aprs. Le pote a encore enchri sur ce fait, et ajout dans le paquet remis au roi par inadvertance, une lettre de Wolsey au pape.] NORFOLK.--C'est un coup du ciel: quelque esprit aura mis ce papier dans le paquet pour vous faire la grce de le placer sous vos yeux. LE ROI HENRI.--Si nous pouvions croire que ses mditations s'lvent au-dessus de la terre et sont fixes sur quelque objet spirituel, je le laisserais plong dans ses rveries; mais j'ai bien peur que ses penses ne rampent bien au-dessous du firmament, et qu'elles ne mritent pas une contemplation aussi srieuse. (Il s'assied, et parle bas Lovel, qui va ensuite aborder Wolsey.) WOLSEY.--Que le Ciel me pardonne.--(_Il s'avance vers le roi_.) Que Dieu favorise Votre Majest! LE ROI HENRI.--Mon bon lord, vous tes plein des choses du ciel, et c'est dans votre me que rside l'inventaire de vos plus grands trsors. C'taient eux sans doute que vous tiez l occup passer en revue: peine pouvez-vous prendre sur vos soins spirituels un moment de loisir pour tenir vos comptes temporels. Srement dans ceux ci, je vous crois un assez mauvais conome, et je suis bien aise que vous me ressembliez sur ce point. WOLSEY.--Sire, j'ai distribu mon temps de la sorte; une partie pour les saints offices de mon ministre, une autre pour vaquer la part que j'ai dans les affaires de l'tat: la nature rclame aussi ses heures pour sa conservation; et moi, son faible enfant, comme les mortels mes frres, je suis forc de me prter ses besoins. LE ROI HENRI.--Vous avez parl merveille. WOLSEY.--Et je souhaite que Votre Majest, comme j'espre lui en donner occasion, fasse toujours marcher pour moi le bien faire avec le bien dire. LE ROI HENRI.--C'est encore bien dit; et c'est en effet une sorte de bonne action que de bien dire. Cependant les paroles ne sont pas les actions. Mon pre vous aimait, il me disait qu'il vous aimait, et il confirmait sa parole par ses actions en votre faveur. Depuis que je possde ma dignit, je vous ai tenu tout prs de mon coeur: je ne me suis pas contente de vous placer dans les emplois dont vous pouviez retirer de grands profits, mais j'ai mme pris sur mes revenus actuels pour verser sur vous mes bienfaits. WOLSEY, _ part_.--O peut tendre ce discours? SURREY, _ part_.--Dieu fasse prosprer ce dbut. LE ROI HENRI.--N'ai-je pas fait de vous le premier homme de l'tat? Je vous prie, dites-moi, si ce que j'avance ici vous parat vrai, et, si vous en convenez, dites-moi alors si vous devez m'tre attach ou non. Que rpondez-vous? WOLSEY.--Mon souverain, je confesse que vos grces royales, rpandues sur moi chaque jour, ont t au del de ce que j'en pouvais payer par mes efforts les plus assidus; cela aurait surpass les forces de l'homme. Mes efforts, quoique toujours rests bien au-dessous de mes dsirs, ont gal toute l'tendue de mes facults. Je n'ai de vues personnelles que celles qui peuvent tendre au bien de votre auguste personne, et l'avantage de l'tat. Quant aux grandes faveurs que vous avez accumules sur moi, pauvre indigne que je suis, je ne puis vous rendre en retour que d'humbles actions de grces, et mes prires au ciel pour vous, et ma loyale fidlit, qui a toujours augment et qui ne fera que crotre de jour en jour, jusqu' ce que l'hiver de la mort vienne la glacer. LE ROI HENRI.--Trs-bien rpondu. C'est par l que s'illustre un sujet loyal et soumis; l'honneur de son attachement en est la rcompense, comme l'infamie, s'il le trahit, en est la punition. Je prsume que comme ma main s'est libralement ouverte pour vous, que mon coeur vous a prodigu son affection, que ma puissance a fait pleuvoir les honneurs sur votre tte, plus que sur aucun autre de mes sujets, en retour vos mains, votre coeur, votre intelligence, et toutes les facults de votre me, devraient, indpendamment du devoir d'un sujet, m'appartenir moi, votre ami, par un sentiment particulier, plus qu' un autre. WOLSEY.--Je proteste ici que j'ai toujours travaill pour les intrts de Votre Majest, beaucoup plus que pour les miens; voil ce que je suis, ce que j'ai t et ce que je serai, quand tous les autres briseraient les liens du devoir qui les attachent vous, et qu'ils le rejetteraient de leur coeur; quand les dangers m'environneraient, aussi nombreux que la pense peut les imaginer, et m'apparatraient sous les formes les plus effrayantes; alors, de mme qu'un rocher affronte la fureur des flots, mon devoir briserait les vagues de ce courant furieux, et conserverait inbranlable mon attachement pour vous. LE ROI HENRI.--C'est parler avec noblesse.--Retenez bien, milords, qu'il a un coeur loyal: vous venez de le voir s'ouvrir devant vous.--(_Remettant, Wolsey les papiers qu'il tenait dans sa main_.) Lisez ceci, et ensuite ceci: puis vous irez djeuner avec tout ce qu'il vous restera d'apptit. (Le roi sort, en lanant un regard de courroux sur le cardinal.--Les lords se pressent sur ses pas et le suivent, en se parlant tout bas et en souriant.) WOLSEY.--Que signifie ceci? d'o vient ce courroux inattendu? Comment me le suis-je attir? Il m'a quitt avec un regard menaant, comme si ma ruine s'lanait de ses yeux. Tel est le regard que lance le lion furieux sur le chasseur tmraire qui l'a irrit, puis il l'anantit.--Il faut que je lise ce papier qui m'apprendra, je le crains bien, le sujet de sa colre.--Oh! c'est cela, ce papier m'a perdu!--Voil l'tat de tout cet amas de richesses que j'ai amonceles pour mes vues, pour gagner la papaut, et pour soudoyer mes amis dans Rome. O ngligence qui n'tait permise qu' un imbcile! Quel dmon ennemi m'a fait mler cet important secret au paquet que j'envoyais au roi?--N'y a-t-il donc point de remde cette imprudence? Nul expdient nouveau pour lui retirer cette pense de la tte? Je vois bien qu'elle l'meut violemment.--Cependant je sais un moyen qui, bien employ, peut, en dpit de la fortune, me tirer encore d'affaire.--Quel est cet autre papier?--(_Il lit l'adresse.) Au pape_. Quoi! sur ma vie, la lettre que j'adressais Sa Saintet, et o je lui faisais part de toute l'affaire! Puisqu'il en est ainsi, adieu. J'ai atteint le fate de mes grandeurs, et, de ce plein midi de ma gloire, je me prcipite maintenant vers mon dclin: je tomberai, comme une brillante exhalaison du soir, et personne ne me reverra plus. (Rentrent les ducs de Norfolk et de Suffolk, le comte de Surrey et le lord chambellan.) NORFOLK.--Cardinal, coutez les ordres du roi; il vous commande de remettre sur-le-champ dans nos mains le grand sceau, et de vous retirer dans le chteau d'Esher, appartenant l'vch de Winchester, jusqu' ce que Sa Majest vous fasse savoir ses intentions. WOLSEY.--Un instant: o est votre commission, milords? Des paroles ne peuvent avoir une si grande autorit. SUFFOLK.--Qui osera les contredire, lorsqu'elles portent la volont expresse du roi mane de sa propre bouche. WOLSEY.--Jusqu' ce qu'on me montre quelque chose de plus que vos paroles, et la volont que vous avez de satisfaire votre haine, sachez, lords officieux, que j'ose et dois m'y refuser. Je vois maintenant de quel ignoble lment vous tes ptris, c'est l'envie. Avec quelle ardeur vous poursuivez ma disgrce, comme pour vous en repatre! Comme on vous trouve coulants et faciles sur tout ce qui peut amener ma ruine! Suivez le cours de vos envieux projets, hommes de malice; le christianisme vous y autorise, et nul doute que vous ne receviez en son temps une juste rcompense. Ce sceau que vous me redemandez avec tant de violence, le roi, mon matre et le vtre, me l'a donn de sa propre main; il m'a ordonn d'en jouir, ainsi que de la place et des honneurs qui y sont attachs, pendant la dure de ma vie, et pour m'assurer la possession de ses bonts, il les a confirmes par des lettres patentes. Maintenant qui me les tera? SURREY.--Le roi qui vous les a donnes. WOLSEY.--Il faut donc que ce soit lui-mme. SURREY.--Prtre, tu es un tratre bien orgueilleux. WOLSEY.--Orgueilleux lord, tu mens. Il n'y a pas quarante heures encore, que Surrey aurait moins trembl de brler sa langue, que de me parler ainsi. SURREY.--Vice carlate, c'est ton ambition qui a enlev de cette terre gmissante le noble Buckingham, mon beau-pre; les ttes de tous tes confrres cardinaux avec la tienne, attaches ensemble, et tout ce que tu as de meilleur, ne valaient pas un cheveu de la sienne. Maldiction sur votre politique! Vous m'avez envoy vivre en Irlande, loin des lieux o j'aurais pu venir son secours, loin du roi, loin de tous ceux qui pouvaient obtenir sa grce du crime que tu lui as imput; tandis que votre grande bont par une pieuse compassion se htait de l'absoudre avec la hache. WOLSEY.--Ma rponse ce reproche et tout ce que ce lord babillard peut inventer contre ma rputation, c'est que rien n'est plus faux. La loi a rendu au duc la justice qu'il mritait. Son noble jury, et la noirceur de son crime tmoignent assez combien, dans l'affaire qui lui a cot la vie, j'tais innocent de toute haine particulire contre lui. Si j'aimais les longs discours, lord, je vous dirais que vous avez aussi peu d'honntet que d'honneur, et qu'en fait de loyaut et de fidlit envers le roi, toujours mon royal matre, j'oserais dfier un homme plus solide que ne peuvent l'tre et Surrey et tous ceux qui partagent ses folies. SURREY.--Par mon me! prtre, votre longue robe vous protge: sans quoi vous sentiriez le fer de mon pe dans la source de votre vie.--Milords, pouvez-vous endurer tant d'arrogance? et de la part d'un tel homme? Si nous nous conduisons avec cette molle faiblesse, et que nous nous laissions surmener par un manteau d'carlate, adieu la noblesse; en ce cas, que Sa Grce poursuive, et nous fasse de son chapeau rouge un pouvantail comme pour les alouettes. WOLSEY.--Toute bont devient poison pour toi. SURREY.--Oui, la bont qui glane et amasse dans vos mains toutes les richesses du royaume en un seul monceau, par d'odieuses extorsions, la bont qui vous fait crire au pape contre le roi cette lettre intercepte dans votre paquet, votre bont, puisque vous me provoquez, sera mise dans tout son jour.--Milord de Norfolk, si vous tes vraiment noble, si vous aimez le bien public, les prrogatives de notre noblesse mprise, et de nos enfants, qui, s'ils vivent, se verront peine de simples gentilshommes, produisez la lumire la somme norme de ses pchs, le recueil des articles de sa vie.--Je veux vous faire trembler plus que la cloche du saint sacrement lorsqu'elle vient passer tandis que votre brune matresse est dans vos bras vous caresser, lord cardinal. WOLSEY.--Combien, ce qu'il me semble, je pourrais mpriser cet homme, si je n'tais retenu par le devoir de la charit! NORFOLK.--Ce recueil, milord, est dans les mains du roi: ce que nous en savons, c'est qu'il est bien odieux. WOLSEY.--Mon innocence n'en sortira que plus pure et plus clatante lorsque le roi connatra ma fidlit. SURREY.--Cela ne vous sauvera pas.... Ah! grce ma mmoire, je me rappelle encore quelques-uns des articles et ils seront produits. Maintenant si vous tes capable de rougir et de vous dire coupable, cardinal, vous nous montrerez du moins quelque reste d'honntet. WOLSEY.--Dites, monsieur: j'ose braver toutes vos imputations. Si je rougis, c'est de voir un noble choquer toutes les biensances. SURREY.--Il vaut mieux manquer de politesse et conserver sa tte.--Rpondez cette attaque. D'abord sans le consentement et l'insu du roi, vous tes parvenu vous faire nommer lgat, et vous avez abus de ce pouvoir, pour mutiler la juridiction de tous les vques. NORFOLK.--Ensuite, dans toutes les lettres que vous avez crites Rome et aux princes trangers, vous employez toujours cette formule: _ego et rex meus_, en sorte que vous reprsentiez le roi comme votre serviteur. SUFFOLK.--Ensuite, l'insu du roi et du conseil, lorsque vous tes all en qualit d'ambassadeur vers l'empereur, vous avez eu l'audace de porter en Flandre le grand sceau. SURREY.--_Item_. Vous avez envoy d'amples pouvoirs Grgoire de Cassalis pour conclure, sans l'aveu du roi, ou l'autorisation de l'tat, une ligue entre Sa Majest et Ferrare. SUFFOLK.--Par pure ambition, vous avez fait frapper l'empreinte de votre chapeau de cardinal sur la monnaie du roi. SURREY.--Vous avez fait passer Rome des sommes innombrables (quant savoir comment vous les avez acquises, c'est un soin que je laisse votre conscience), pour soudoyer Rome, et vous aplanir les chemins aux dignits, la ruine entire du royaume. Il y a bien d'autres faits encore dont je ne souillerai pas ma bouche, parce qu'ils sont relatifs vous et odieux. LE CHAMBELLAN.--Ah! milord, ne poussez pas trop durement un homme qui tombe; c'est vertu de l'pargner. Ses fautes sont soumises aux lois, que ce soit elles et non pas vous qui le punissent. Mon coeur gmit de le voir rduit si peu de chose, de si grand qu'il tait. SURREY.--Je lui pardonne. SUFFOLK.--Lord cardinal, comme tous les actes que vous avez faits dernirement dans ce royaume, en vertu des pouvoirs de lgat, se trouvent dans le cas d'un _prmunire_, l'intention du roi est encore qu'on sollicite contre vous un acte qui confisque tous vos biens, vos terres, vos domaines, vos chteaux, tout ce qui vous appartient, et vous mette hors de la protection du roi. Telle est ma charge. NORFOLK.--Et, sur ce, nous vous laissons vos mditations sur les moyens de vivre mieux l'avenir. Quant votre refus obstin de nous remettre le grand sceau, le roi en sera instruit, et sans doute il vous en remerciera; et ainsi, adieu, mon bon petit lord cardinal. (Ils sortent tous, except Wolsey.) WOLSEY, _seul_.--Et ainsi, adieu la petite bonne volont que vous me portez: adieu, long adieu toutes mes grandeurs! Voil la destine de l'homme: aujourd'hui pointent en lui les tendres feuilles de l'esprance; demain les fleurs, dont les touffes paisses le couvrent de leur parure rougissante: le troisime matin survient une gele, une gele meurtrire, qui, au moment o dans sa simple bonhomie il croit ses grandeurs en pleine marche vers la maturit, le dessche jusqu' la racine; alors il tombe comme je le fais.--Comme ces enfants tourdis qui nagent soutenus sur des vessies enfles, je me suis aventur, pendant une longue suite d'ts, sur un ocan de gloire, j'ai t trop loin. A la fin, mon orgueil, gonfl outre mesure, s'est drob sous moi, et il me laisse maintenant, fatigu et vieilli dans les travaux, la merci d'un courant imptueux qui va m'engloutir pour jamais, vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais! Je sens mon coeur nouvellement ouvert. Oh! qu'il est misrable le pauvre malheureux qui dpend de la faveur des rois! Entre ce sourire auquel nous aspirons, ce doux regard d'un monarque et le coup dont ils nous prcipitent, il y a plus de transes et d'angoisses que n'en cause la guerre et que n'en prouvent les femmes; et lorsqu'il tombe, il tombe comme Lucifer pour ne plus esprer jamais. (_Cromwell entre d'un air constern_.) Eh bien, Cromwell, qu'y a-t-il? CROMWELL.--Je n'ai pas la force de parler, milord. WOLSEY.--Quoi! confondu la vue de mes infortunes? Ton courage doit-il donc s'tonner de la chute d'un homme puissant? Ah! si vous pleurez, je suis dchu en effet. CROMWELL.--Comment se trouve Votre Grce? WOLSEY.--Moi? bien. Jamais je n'ai t si vritablement heureux, mon bon Cromwell. Je me connais prsent moi-mme, et je sens au dedans de moi une paix au-dessus de toutes les dignits terrestres, une conscience calme et tranquille. Le roi m'a guri: j'en remercie humblement Sa Majest; il a, par piti, t de dessus ces paules, colonnes ruines, un poids capable de faire submerger une flotte, ma trop grande lvation. Oh! c'est un fardeau, Cromwell, un fardeau trop pesant pour un homme qui espre le ciel! CROMWELL.--Je suis bien aise de voir que Votre Grce ait fait un si bon usage de tout ceci. WOLSEY.--J'espre que j'en ai fait bon usage. Je pourrais maintenant, ce me semble, au courage que je sens dans mon me, supporter plus de misres encore, et de beaucoup plus grandes misres que le lche coeur de mes ennemis ne peut oser m'en faire subir.--Quelles nouvelles dans le monde? CROMWELL.--La plus importante et la plus fcheuse, c'est votre disgrce auprs du roi. WOLSEY.--Dieu le conserve! CROMWELL.--La seconde, c'est que sir Thomas More est choisi lord chancelier votre place. WOLSEY.--Cela est un peu prcipit.--Mais c'est un homme instruit. Puisse-t-il jouir longtemps de la faveur de Sa Majest, et rendre la justice pour l'honneur de la vrit et le repos de sa conscience, afin que, lorsqu'il aura termin sa course et qu'il s'endormira dans le sein des flicits, ses cendres soient honores d'un monument des larmes des orphelins! Que dit-on encore? CROMWELL.--Que Cranmer est de retour; il a t trs-bien reu, et il est install lord archevque de Cantorbry. WOLSEY.--Voil des nouvelles en effet! CROMWELL.--La dernire, c'est que lady Anne, que le roi a depuis longtemps pouse en secret, a t vue aujourd'hui publiquement avec tous les honneurs de reine, et l'on ne parle prsent que de son couronnement prochain. WOLSEY.--C'est l le poids qui a prcipit ma chute. Oh! Cromwell! le roi m'a entirement abandonn: en cette femme seule est alle se perdre toute ma gloire: le soleil n'annoncera plus ma puissance, et ne dorera plus de sa lumire la noble foule qui s'empressait pour attendre mes sourires.--Va, quitte-moi, Cromwell; je ne suis plus qu'un pauvre disgraci, et indigne prsent d'tre ton protecteur et ton matre. Va trouver le roi (je prie le ciel que cet astre ne s'clipse jamais!), je lui ai dit qui tu es, et combien tu es fidle; il t'avancera. Un reste de souvenir de moi l'engagera (je connais son gnreux naturel) ne pas laisser prir aussi tes services si pleins d'esprances. Bon Cromwell, ne le nglige point: tires-en parti et pourvois ta sret venir. CROMWELL.--Ah! milord, faut-il donc que je vous quitte? Faut-il que j'abandonne un si bon, si gnreux et si noble matre? Soyez tmoins, vous tous qui n'avez pas un coeur de fer, avec quelle douleur Cromwell se spare de son matre. Le roi aura mes services; mais mes prires seront jamais, oui, jamais pour vous. WOLSEY.--Cromwell, je ne croyais pas que tous mes malheurs pussent m'arracher une larme; mais tu m'as forc, par ton honnte fidlit, sentir la faiblesse d'une femme. Essuyons nos yeux; et coute encore ceci, Cromwell: lorsque je serai oubli, comme je vais l'tre, et qu'endormi sous un marbre froid et insensible, il ne sera plus mention de moi dans ce monde, dis que je t'ai donn une utile leon; dis que Wolsey, qui marcha jadis dans les sentiers brillants de la gloire, qui sonda toutes les profondeurs, tous les cueils des dignits, t'a dcouvert, dans son naufrage, un chemin pour t'lever, une route sre et infaillible, quoiqu'il l'ait manque pour lui-mme. Remarque seulement ma chute, et ce qui a caus ma ruine. Cromwell, je te le recommande, repousse loin de toi l'ambition. C'est par ce pch que tombrent les anges; comment donc l'homme, image de son Crateur, peut-il esprer de prosprer par elle? Sois le dernier dans ta propre affection: chris les coeurs qui te hassent. La corruption ne profite pas plus que l'honntet. Porte toujours la paix dans ta main droite pour faire taire les langues envieuses: sois juste, et ne crains rien. N'aie pour but dans toutes tes actions, que ton pays, ton Dieu et la vrit. Et alors si tu tombes, Cromwell, tu tomberas en bienheureux martyr. Sers le roi; et je t'en prie, rentre avec moi: viens faire un inventaire de tout ce que je possde jusqu' la dernire obole; tout cela est au roi: ma robe et la puret de ma foi sont maintenant tout ce que j'ose dire moi. O Cromwell, Cromwell, si j'avais servi mon Dieu seulement avec la moiti autant de zle que j'ai servi mon roi, il ne m'aurait pas, dans ma vieillesse, expos nu la fureur de mes ennemis! CROMWELL.--Mon bon seigneur, ayez patience. WOLSEY.--J'en ai aussi. Adieu, esprances de cour: mes esprances habitent dans le ciel. (Ils sortent.) FIN DU TROISIME ACTE. ACTE QUATRIME SCNE I Une rue du quartier de Westminster. DEUX BOURGEOIS _entrent chacun de leur ct_. PREMIER BOURGEOIS.--Je suis bien aise de vous rencontrer encore ici. SECOND BOURGEOIS.--Et je m'en flicite aussi. PREMIER BOURGEOIS.--Vous venez pour prendre votre place et voir passer lady Anne au retour de son couronnement? SECOND BOURGEOIS.--C'est l tout mon objet. A notre dernire entrevue, c'tait le duc de Buckingham qui revenait de son jugement. PREMIER BOURGEOIS.--Cela est vrai; mais alors c'tait un jour de deuil: aujourd'hui c'est un jour d'allgresse publique. SECOND BOURGEOIS.--Oui, les citoyens de Londres, je n'en doute pas, auront dploy toute l'tendue de leur attachement pour leurs rois. Pourvu que leurs droits soient respects, ils s'empressent toujours de clbrer un pareil jour par des spectacles, de pompeuses dcorations, et autres dmonstrations de respect. PREMIER BOURGEOIS.--Jamais on n'en vit de si brillantes, et jamais, je peux vous assurer, de mieux places. SECOND BOURGEOIS.--Oserai-je vous demander ce que contient ce papier que vous tenez l? PREMIER BOURGEOIS.--Oui; c'est la liste de ceux qui font valoir les privilges de leurs charges en ce jour, d'aprs le crmonial du couronnement. Le duc de Suffolk est la tte, et rclame les fonctions de grand matre de la maison du roi; ensuite le duc de Norfolk, qui prtend celles de grand marchal: vous pouvez lire les autres. (Il lui offre la liste.) SECOND BOURGEOIS, _le remerciant_.--Je vous rends grces; si je n'tais pas au fait de ces crmonies, votre liste m'aurait t fort utile. Mais dites-moi, de grce, que devient Catherine, la princesse douairire? Comment vont ses affaires? PREMIER BOURGEOIS.--Je peux vous l'apprendre. L'archevque de Cantorbry, accompagn de plusieurs savants et vnrables prlats de son rang, a tenu dernirement une cour Dunstable, six milles d'Ampthill, o tait la princesse; elle fut cite plusieurs fois cette cour, mais elle n'y comparut point: bref, pour dfaut de comparution et par suite des scrupules qu'avait dernirement conus le roi, le divorce entre elle et lui a t prononc sur l'avis de la plus grande partie de ces savants personnages, et ce premier mariage dclar nul. Depuis le jugement, elle a t transfre Kimbolton o elle est actuellement, et malade. SECOND BOURGEOIS.--Hlas! vertueuse dame! _(Fanfares.)_--Mais j'entends les trompettes. Serrons-nous: la reine va passer. ORDRE DU CORTGE. 1 Deux juges. 2 Le lord chancelier, devant lequel on porte la bourse et la masse. 3 Un choeur de chanteurs. 4 Le maire de Londres, portant la masse. Ensuite le hraut Garter, vtu de sa cotte d'armes, et portant sur sa tte une couronne de cuivre dor. 5 Le marquis de Dorset, portant un sceptre d'or, et sur sa tte une demi-couronne d'or. Avec lui marche le comte de Surrey, portant la baguette d'argent avec la colombe, et couronn d'une couronne de comte, avec les colliers de l'ordre des chevaliers. 6 Le duc de Suffolk, dans sa robe de crmonie, sa couronne ducale sur la tte, et une longue baguette blanche la main, en qualit de grand matre. Avec lui marche de front le duc de Norfolk, avec la baguette de grand marchal, et la couronne ducale sur la tte, et les colliers de l'ordre des chevaliers. 7 Ensuite parat un dais port par quatre des barons des cinq ports. Sous ce dais marche la reine, pare des ornements de la royaut, la couronne sur la tte, et les cheveux orns de perles prcieuses. A ses cts, sont les vques de Londres et de Winchester. 8 La vieille duchesse de Norfolk, avec une petite couronne d'or, travaille en fleurs, conduisant le cortge de la reine. 9 Diffrentes dames et comtesses, avec de simples petits cercles d'or sans fleurs. SECOND BOURGEOIS.--Un cortge vraiment royal, sur ma parole!--Je connais ceux-ci.--Mais quel est celui qui porte le sceptre? PREMIER BOURGEOIS.--Le marquis de Dorset; et l'autre, le comte de Surrey avec la baguette d'argent. SECOND BOURGEOIS.--Un brave et hardi gentilhomme.--Celui-l doit tre le duc de Suffolk? PREMIER BOURGEOIS.--C'est lui-mme: le grand matre. SECOND BOURGEOIS.--Et celui-ci milord de Norfolk? PREMIER BOURGEOIS.--Oui. SECOND BOURGEOIS.--Que Dieu te comble de ses bndictions! Tu as la plus aimable figure que j'aie jamais vue.--Sur mon me, c'est un ange. Notre roi peut se vanter de possder tous les trsors de l'Inde, et bien plus encore quand il embrasse cette dame: je ne puis blmer sa conscience. PREMIER BOURGEOIS.--Ceux qui portent le dais d'honneur au-dessus d'elle sont quatre barons des cinq ports. SECOND BOURGEOIS.--Ils sont bien heureux, ainsi que tous ceux qui sont prs d'elle.--J'imagine que celle qui conduit le cortge est cette noble dame, la vieille duchesse de Norfolk? PREMIER BOURGEOIS.--C'est elle: et toutes les autres sont des comtesses. SECOND BOURGEOIS.--Leurs petites couronnes l'annoncent.--Ce sont des toiles et quelquefois des toiles tombantes. PREMIER BOURGEOIS.--Laissons cela. _(La procession disparat au son d'une bruyante fanfare_.--_Entre un troisime bourgeois.)_ Dieu vous garde, monsieur; o vous tes-vous fourr? TROISIME BOURGEOIS.--Parmi la foule, dans l'abbaye; on n'y aurait pas gliss un doigt de plus: je suis suffoqu des paisses exhalaisons de leur joie. SECOND BOURGEOIS.--Vous avez donc vu la crmonie? TROISIME BOURGEOIS.--Oui, je l'ai vue. PREMIER BOURGEOIS.--Comment tait-elle? TROISIME BOURGEOIS.--Trs-digne d'tre vue. SECOND BOURGEOIS.--Racontez-la nous, mon cher monsieur. TROISIME BOURGEOIS.--Je le ferai de mon mieux. Ces flots brillants de seigneurs et de dames ayant conduit la reine au sige qui lui tait prpar se sont ensuite carts quelque distance d'elle; la reine est demeure assise pour se reposer une demi-heure environ, sur un riche et magnifique trne, offrant toutes les grces de sa personne aux libres regards du peuple. Oh! croyez-moi, c'est la plus belle femme qui soit jamais entre dans le lit d'un homme! Lorsqu'elle a paru ainsi en plein aux regards du public, il s'est lev un bruit tel que celui des cordages la mer par une violente tempte, tout aussi fort, et compos d'autant de tons divers: les chapeaux, les manteaux, et, je crois, les habits aussi ont vol en l'air; et si leurs visages n'avaient pas tenu, ils les auraient aussi perdus aujourd'hui. Jamais je n'ai vu tant d'allgresse. Des femmes grosses, et qui n'en ont pas pour la moiti d'une semaine, comme les bliers dont les anciens se servaient la guerre, frappaient la foule de leur ventre et faisaient tout chanceler devant elles; pas un homme n'et pu dire: celle-ci est ma femme; tant on tait trangement agenc les uns avec les autres comme un seul morceau. SECOND BOURGEOIS.--Mais, je vous prie, que s'est-il pass ensuite? TROISIME BOURGEOIS.-- la fin, Sa Grce s'est leve, et d'un pas modeste elle s'est avance vers l'autel; l elle s'est mise genoux, et, comme une sainte, elle a lev ses beaux yeux vers le ciel, et a pri dvotement. Ensuite elle s'est releve et a fait une inclination au peuple. C'est alors qu'elle a reu de l'archevque de Cantorbry tous les signes qui consacrent une reine, comme l'huile sainte, la couronne d'douard le Confesseur, la baguette et l'oiseau de paix, et tous les autres attributs noblement dposs sur elle: les crmonies acheves, le choeur, compos des plus clbres musiciens du royaume, a chant le _Te Deum_. Alors elle est sortie de l'glise, et elle est revenue dans la mme pompe York-place, o se donne la fte. PREMIER BOURGEOIS.--Vous ne devez plus nommer ce palais York-place, depuis la chute du cardinal il a perdu ce nom; il appartient au roi, et s'appelle dsormais White-Hall. TROISIME BOURGEOIS.--Je le sais: mais le changement est si nouveau que l'ancien nom est encore tout frais dans ma mmoire. SECOND BOURGEOIS.--Quels taient les deux vnrables vques qui marchaient ct de la reine? TROISIME BOURGEOIS.--Stokesly et Gardiner: celui-ci vque de Winchester (sige o il a t tout rcemment lev, de secrtaire du roi qu'il tait): l'autre vque de Londres. SECOND BOURGEOIS.--Celui de Winchester ne passe pas pour tre trop ami de l'archevque, du vertueux Cranmer. TROISIME BOURGEOIS.--Tout le monde sait cela: cependant la brouillerie n'est pas considrable: et si elle s'envenimait, Cranmer trouverait un ami qui ne l'abandonnerait pas au besoin. SECOND BOURGEOIS.--Qui, s'il vous plat? TROISIME BOURGEOIS.--Thomas Cromwell. Un homme singulirement estim du roi, et vraiment un digne et fidle ami. Le roi l'a fait grand matre des joyaux de la couronne, et il est dj membre du conseil priv. SECOND BOURGEOIS.--Son mrite le mnera plus loin encore. TROISIME BOURGEOIS.--Oh! srement; cela n'est pas douteux.--Allons, messieurs, venez avec moi; je vais au palais, et vous y serez mes htes. J'y ai quelque crdit; et, chemin faisant, je vous raconterai d'autres dtails. PREMIER ET SECOND BOURGEOIS _ensemble_.--Nous sommes vos ordres, monsieur. (Ils sortent.) SCNE II A Kimbolton. _Entre_ CATHERINE _reine douairire, malade et soutenue par_ GRIFFITH ET PATIENCE. GRIFFITH.--Comment se trouve Sa Grce? CATHERINE.--O Griffith, malade mort! Mes jambes, comme des branches surcharges, ploient vers la terre, presses de dposer leur fardeau. Avancez un sige.--Comme cela. A prsent, il me semble que je me sens un peu plus mon aise.--Ne m'as-tu pas dit, Griffith, en me conduisant, que ce puissant fils de la fortune, le cardinal Wolsey, tait mort? GRIFFITH.--Oui, madame. Mais je crois que Votre Grce souffre trop en ce moment pour m'couter. CATHERINE.--Je t'en prie, bon Griffith, raconte-moi comment il est mort. S'il a fait une bonne fin, il m'a heureusement prcde pour me servir d'exemple. GRIFFITH.--Le bruit public est qu'il a fait une bonne fin, madame.--Car lorsque le grand comte de Northumberland l'eut arrt York, et voulut l'amener pour tre interrog comme un homme violemment prvenu, il tomba malade subitement, et son mal devint si violent qu'il ne pouvait rester assis sur sa mule. CATHERINE.--Hlas, le pauvre homme! GRIFFITH.--Enfin, petites journes il arriva Leicester, et logea dans l'abbaye, o le rvrend pre abb avec tous ses religieux le reut honorablement. Le cardinal lui adressa ces paroles: _O pre abb, un vieillard bris par les orages de la cour vient dposer parmi vous ses membres fatigus: accordez-lui par charit un peu de terre_. Il se mit au lit, o sa maladie fit des progrs si violents que, la troisime nuit aprs son arrive, vers huit heures, qu'il avait prdit lui-mme devoir tre sa dernire heure, plein de repentir, plong dans de continuelles mditations, au milieu des larmes et des soupirs, il rendit au monde ses dignits, au ciel son me bienheureuse, et s'endormit dans la paix. CATHERINE.--Qu'il y repose doucement, et que ses fautes lui soient lgres!--Cependant permets-moi, Griffith, de dire ce que j'en pense, et pourtant sans blesser la charit.--C'tait un homme d'un orgueil sans bornes, toujours voulant marcher l'gal des princes; un homme qui, par son despotisme, a enchan tout le royaume. La simonie lui paraissait lgitime, sa propre opinion tait sa loi, il vous niait en face la vrit, et fut toujours double dans ses paroles comme dans ses desseins. Jamais il ne montrait de piti que lorsqu'il mditait votre ruine; ses promesses taient ce qu'il tait alors, riches et puissantes; mais l'excution tait ce qu'il est aujourd'hui, nant. Il usait mal de son corps et donnait au clerg un mauvais exemple. GRIFFITH.--Ma noble dame, le mal que font les hommes vit sur l'airain; nous traons leurs vertus sur l'onde. Votre Altesse me permettrait-elle de dire mon tour le bien qu'il y avait en lui? CATHERINE.--Oui, cher Griffith. Autrement je serais mchante. GRIFFITH.--Ce cardinal, quoique issu d'une humble tige, fut cependant incontestablement form pour parvenir aux grandes dignits. A peine sorti du berceau, c'tait dj un savant mr et judicieux. Il tait singulirement clair, d'une loquence persuasive. Hautain et dur pour ceux qui ne l'aimaient pas, mais doux comme l't ceux qui le recherchaient. Et s'il ne pouvait se rassasier d'acqurir des richesses (ce qui fut un pch), en revanche, madame, il tait, les rpandre, d'une gnrosit de prince. Portez ternellement tmoignage pour lui, vous deux, fils jumeaux de la science, qu'il a leve on vous, Ipswich et Oxford, dont l'un est tomb avec lui ne voulant pas survivre au bienfaiteur qui il devait sa naissance, et l'autre, quoique imparfait encore, est cependant dj si clbre, si excellent dans la science, et si rapide dans ses progrs continuels, que la chrtient ne cessera d'en proclamer le mrite.--Sa ruine lui a amass des trsors de bonheur, car ce n'est qu'alors qu'il s'est senti et connu lui-mme, et qu'il a compris combien taient heureux les petits; et pour couronner sa vieillesse d'une gloire plus grande que celle que les hommes peuvent donner, il est mort dans la crainte de Dieu. CATHERINE.--Aprs ma mort, je ne veux pas d'autre hraut, d'autre narrateur des actions de ma vie, pour garantir mon honneur de la calomnie, qu'un historien aussi honnte que Griffith. Celui que j'avais le plus ha vivant, tu as su, par ta religieuse candeur et par ta modration, me le faire honorer dans sa cendre. Que la paix soit avec lui!--Patience, tiens-toi prs de moi.--Place-moi plus bas: je n'ai pas encore longtemps te fatiguer.--Bon Griffith, dis aux musiciens de me jouer cet air mlancolique que j'ai nomm ma cloche funbre, tandis qu'assise ici, je mditerai sur l'harmonie des clestes concerts, o je vais bientt me rendre. (On joue une musique lente et mlancolique.) GRIFFITH.--Elle s'est endormie. Bonne fille, asseyons-nous et restons tranquilles, de crainte de la rveiller.--Doucement, chre Patience. UNE VISION. On voit entrer en procession l'un aprs l'autre, et d'un pas lger, six personnages vtus de robes blanches, portant sur leur tte des guirlandes de lauriers, des masques d'or sur leurs visages, avec des branches de laurier ou de palmier dans les mains. D'abord ils s'approchent de la reine et la saluent, ensuite ils dansent. Et, dans certaines figures, les deux premiers tiennent une guirlande suspendue sur sa tte, pendant que les quatre autres lui font de respectueux saluts. Ensuite les deux premiers, qui tenaient la guirlande, la passent aux deux qui les suivent, et qui commencent la mme crmonie: enfin la guirlande passe aux deux derniers, qui rptent la chose. Et alors on voit la reine, comme dans une inspiration, donner dans son sommeil plusieurs signes de joie, et lever ses mains vers le ciel. Ensuite les esprits disparaissent en dansant et emportant la guirlande avec eux. La musique continue. LA REINE, _en s'veillant_.--Esprits de paix, o tes-vous? tes-vous tous vanouis, et me dlaissez-vous ici dans cette vie de misres? GRIFFITH.--Madame, nous sommes ici. CATHERINE.--Ce n'est pas vous que j'appelle. N'avez-vous vu entrer personne depuis que je me suis assoupie? GRIFFITH.--Personne, madame. CATHERINE.--Non? Quoi! vous n'avez pas vu, dans l'instant mme, une troupe d'esprits clestes m'inviter un banquet? Leurs faces, brillantes comme le soleil, jetaient sur moi mille rayons. Ils m'ont promis le bonheur ternel, et m'ont prsent des couronnes, que je ne me sens pas digne encore de porter, Griffith, mais je le deviendrai; oui, assurment. GRIFFITH.--Je me rjouis beaucoup, madame, de voir votre imagination remplie de songes si agrables. CATHERINE.--Dis la musique de cesser: ses sons me deviennent fatigants et pnibles. (La musique cesse.) PATIENCE, _ Griffith_.--Remarquez-vous comme Sa Grce a chang tout coup; comme sa figure s'est allonge; comme elle est devenue ple et froide comme la terre? Regardez ses yeux. GRIFFITH.--Elle s'en va, ma fille: prions, prions. PATIENCE.--Que le ciel l'assiste! (Entre un messager.) LE MESSAGER.--Sous le bon plaisir de Votre Grce.... CATHERINE.--Vous tes bien insolent. Ne mritons nous pas plus de respect[11]? [Note 11: Il avait nglig de mettre le genou en terre, selon l'usage, en abordant les rois et reines d'Angleterre.] GRIFFITH.--Vous tes blmable, sachant qu'elle ne veut rien perdre de son ancienne grandeur, de lui manquer d'gards ce point. Allez vous mettre genoux. LE MESSAGER.--J'implore humblement le pardon de Votre Altesse; c'est l'empressement qui m'a fait manquer au respect. Un gentilhomme, venant de la part du roi pour vous voir, est l qui attend. CATHERINE.--Faites-le entrer, Griffith: mais, pour cet homme, que je ne le revoie jamais. (_Griffith sort avec le messager, et rentre avec Capucius_.) Si la faiblesse de ma vue ne me trompe pas, vous devez tre l'ambassadeur de l'empereur, mon royal neveu, et votre nom est Capucius? CAPUCIUS.--Lui-mme, madame, et votre serviteur. CATHERINE.--Ah! seigneur, les temps et les titres sont trangement changs pour moi, depuis que vous m'avez connue pour la premire fois! Mais, je vous prie, que dsirez-vous de moi? CAPUCIUS.--Noble dame, d'abord de rendre mes devoirs Votre Grce; ensuite, le roi a dsir que je vinsse vous voir: il est sensiblement afflig de l'affaiblissement de votre sant; il me charge de vous porter ses royales assurances d'attachement, et vous prie instamment de ne pas vous laisser abattre. CATHERINE.--O mon bon seigneur! ces consolations viennent trop tard; c'est comme la grce aprs l'excution. Ce doux remde, s'il m'et t donn temps, m'et gurie; mais prsent je suis hors de la puissance de toute consolation, si ce n'est celle des prires.--Comment se porte Sa Majest? CAPUCIUS.--Bien, madame. CATHERINE.--Puisse-t-il continuer de mme... et rgner florissant, lorsque j'habiterai avec les vers, et que mon pauvre nom sera banni du royaume!--Patience, cette lettre que je vous avais charge d'crire est-elle envoye? PATIENCE.--Non, madame. (Patience remet la lettre Catherine.) CATHERINE.--Monsieur, je vous prie humblement de remettre cette lettre au roi, mon seigneur. CAPUCIUS.--Trs-volontiers, madame. CATHERINE.--J'y recommande sa bont l'image de nos chastes amours, sa jeune fille. Que la rose du ciel tombe sur elle, abondante en bndiction! Je le prie de lui donner une vertueuse ducation. Elle est jeune, et d'un caractre noble et modeste: j'espre qu'elle saura bien mriter; je lui demande de l'aimer un peu en considration de sa mre, qui l'a aim, lui, le ciel sait avec quelle tendresse! Ensuite ma seconde et humble prire est que Sa Majest prenne quelque piti de mes femmes dsoles, qui ont si longtemps et si fidlement suivi mes fortunes diverses: il n'y en a pas une seule parmi elles, je puis le dclarer (et je ne voudrais pas mentir cet instant), qui par sa vertu et par la beaut de son me, par l'honneur et la dcence de sa conduite, ne puisse prtendre un bon et honnte mari, ft-ce un noble; et srement ceux qui les auront pour pouses seront des maris heureux.--Ma dernire prire est pour mes domestiques.--Ils sont bien pauvres; mais la pauvret n'a pu les dtacher de moi.--Qu'ils aient leurs gages exactement pays, et quelque chose de plus pour se souvenir de moi. S'il avait plu au ciel de m'accorder une plus longue vie et quelques moyens de les rcompenser, nous ne nous serions pas spars ainsi.--Mon bon seigneur, au nom de ce que vous aimez le mieux dans ce monde, et si vous dsirez chrtiennement le repos des mes trpasses, soyez l'ami de ces pauvres gens, et pressez le roi de me rendre cette dernire justice. CAPUCIUS.--Par le ciel, je le ferai, ou puisse-je n'tre plus considr comme un homme! CATHERINE.--Je vous remercie, honnte seigneur. Rappelez-moi en toute humilit Sa Majest; dites-lui que ses longs dplaisirs vont s'loigner de ce monde. Dites-lui que je l'ai bni l'instant de ma mort, car je le ferai.--Mes yeux s'obscurcissent... Adieu, seigneur.--Griffith, adieu.--Non, pas vous, Patience, vous ne devez pas me quitter encore.--Conduisez-moi mon lit.--Appelez d'autres femmes.--Quand je serai morte, chre fille, ayez soin que je sois traite avec honneur; couvrez-moi de fleurs virginales, afin que l'univers sache que je fus une chaste pouse jusqu' mon tombeau: qu'on m'y dpose aprs m'avoir embaume. Quoique dpouille du titre de reine, cependant qu'on m'enterre comme une reine et la fille d'un roi. Je n'en peux plus... (Ils sortent tous conduisant Catherine.) FIN DU QUATRIME ACTE. ACTE CINQUIME SCNE I Une galerie du palais. GARDINER, _vque de Winchester, parat prcd d'un_ PAGE _qui porte un flambeau. Il est rencontr par_ SIR THOMAS LOVEL. GARDINER.--Il est une heure, page; n'est-ce pas? LE PAGE.--Elle vient de sonner. GARDINER.--Ces heures appartiennent nos besoins et non nos plaisirs. C'est le temps de rparer la nature par un repos rafrachissant, et il n'est pas fait pour qu'on le perde des inutilits.--Ah! bonne nuit, sir Thomas. O allez-vous si tard? LOVEL.--Venez-vous de chez le roi, milord? GARDINER.--Oui, sir Thomas, et je l'ai laiss jouant la prime avec le duc de Suffolk. LOVEL.--Il faut que je me rende aussi auprs de lui, avant son coucher. Je prends cong de vous. GARDINER.--Pas encore, sir Thomas Lovel. De quoi s'agit-il? Vous paraissez bien press? S'il n'y a rien l qui vous dplaise trop fort, dites votre ami un mot de l'affaire qui vous tient veill si tard. Les affaires qui se promnent la nuit (comme on dit que font les esprits) ont quelque chose de plus inquitant que celles qui se dpchent la clart du jour. LOVEL.--Milord, je vous aime et j'ose confier votre oreille un secret beaucoup plus important que l'affaire qui m'occupe en ce moment. La reine est en travail, et, ce que l'on dit, dans un extrme danger: on craint qu'elle ne meure en accouchant. GARDINER.--Je fais des voeux sincres pour le fruit qu'elle va mettre au monde: puisse-t-il vivre et avoir d'heureux jours! mais pour l'arbre, sir Thomas, je voudrais qu'il ft dj mang des vers. LOVEL.--Je crois que je pourrais bien vous rpondre _amen_. Et cependant ma conscience me dit que c'est une bonne crature, et qu'une jolie femme mrite de nous des voeux plus favorables. GARDINER.--Ah! monsieur, monsieur!..--coutez-moi, sir Thomas. Vous tes dans nos principes; je vous connais pour un homme sage et religieux: permettez-moi de vous dire que jamais cela n'ira bien.... Cela n'ira jamais bien, sir Thomas Lovel, retenez cela de moi, que Cranmer, Cromwell, les deux bras de cette femme, et elle, ne soient endormis dans leurs tombeaux. LOVEL.--Savez-vous que vous parlez l des deux plus minents personnages du royaume? Car Cromwell, outre la charge de grand matre des joyaux de la couronne, vient d'tre fait garde des rles de la chancellerie et secrtaire du roi, il est sur le chemin, et dans l'attente encore de plus grandes dignits que le temps accumulera sur sa tte. L'archevque est la main et l'organe du roi. Qui osera profrer une syllabe contre lui? GARDINER.--Oui, oui, sir Thomas, il s'en trouvera qui l'oseront; et moi-mme, je me suis hasard dclarer ce que je pense de lui; aujourd'hui mme, je puis vous le dire, je crois tre parvenu chauffer les lords du conseil. Je sais, et ils le savent aussi, que c'est un archi-hrtique, une peste qui infecte le pays, et ils se sont dtermins en parler au roi, qui a si bien prt l'oreille notre plainte que, daignant prendre en considration dans sa royale prvoyance, les affreux prils que nous avons mis devant ses yeux, il a donn ordre qu'il ft cit demain matin devant le conseil assembl. C'est une plante venimeuse, sir Thomas, et il faut que nous la dracinions. Mais je vous retiens trop longtemps loin de vos affaires. Bonne nuit, sir Thomas. LOVEL.--Mille bonnes nuits, milord! Je reste votre serviteur. (Sortent Gardiner et son page.) (Lovel va pour sortir, le roi entre avec le duc de Suffolk.) LE ROI HENRI.--- Charles, je ne joue plus cette nuit: mon esprit n'est point au jeu, vous tes trop fort pour moi. SUFFOLK.--Sire, jamais je ne vous ai gagn avant ce soir. LE ROI HENRI.--Ou fort peu, Charles, et vous ne me gagnerez pas quand mon attention sera mon jeu.--Eh bien, Lovel, quelles nouvelles de la reine? LOVEL.--Je n'ai pu lui remettre moi-mme le message dont vous m'avez charg: mais je me suis acquitt de votre message par une de ses femmes, qui m'a rapport les remercments de la reine, dans les termes les plus humbles; elle demande ardemment Votre Majest de prier pour elle. LE ROI HENRI.--Que dis-tu? Ah! de prier pour elle? Quoi, est-elle dans les douleurs? LOVEL.--Sa dame d'honneur me l'a dit, et m'a ajout qu'elle souffrait tellement, que chaque douleur tait presque une mort. LE ROI HENRI.--Hlas, chre femme! SUFFOLK.--Que Dieu la dlivre heureusement de son fardeau et par un travail facile, pour gratifier Votre Majest du prsent d'un hritier! LE ROI HENRI.--Il est minuit: Charles, va chercher ton lit, je te prie; et dans tes prires souviens-toi de l'tat de la pauvre reine. Laisse-moi seul, car cette pense qui va m'occuper n'aimerait pas la compagnie. SUFFOLK.--Je souhaite Votre Majest une bonne nuit, et je n'oublierai pas ma bonne matresse dans mes prires. LE ROI HENRI.--Bonne nuit, Charles. _(Suffolk sort. Entre sir Antoine Denny_.) Eh bien, que voulez-vous? DENNY.--Sire, j'ai amen milord archevque, comme vous me l'avez command. LE ROI HENRI.--Ah! de Cantorbry? DENNY.--Oui, mon bon seigneur. LE ROI HENRI.--Cela est vrai.--O est-il, Denny? DENNY.--Il attend les ordres de Votre Majest. LE ROI HENRI.--Va: qu'il vienne. (Denny sort.) LOVEL, _ part_.--Il s'agit srement de l'affaire dont l'vque m'a parl: je suis venu ici fort propos. (Rentre Denny avec Cranmer.) LE ROI HENRI.--Videz la galerie. (_A Lovel qui a l'air de vouloir rester_.) Eh bien, ne vous l'ai-je pas dit? Allons, sortez: qu'est-ce donc? (Lovel et Denny sortent.) CRANMER.--Je suis dans la crainte.--Pourquoi ces regards sombres? Il a son air terrible.--Tout ne va pas bien. LE ROI HENRI.--Eh bien, milord, vous tes curieux de savoir pourquoi je vous ai envoy chercher? CRANMER.--C'est mon devoir d'tre aux ordres de Votre Majest. LE ROI HENRI.--Je vous prie, levez-vous, mon cher et honnte lord de Cantorbry. Venez, il faut que nous fassions un tour ensemble: j'ai des nouvelles vous apprendre. Allons, venez: donnez-moi votre main.--Ah! mon cher lord, j'ai de la douleur de ce que j'ai vous dire, et je suis sincrement affect d'avoir vous faire connatre ce qui va s'ensuivre. J'ai dernirement, et bien malgr moi, entendu beaucoup de plaintes graves; oui, milord, des plaintes trs graves contre vous: aprs examen, elles nous ont dtermin, nous et notre conseil, vous faire comparatre ce matin devant nous. Et je sais que vous ne pouvez vous disculper assez compltement, pour que, durant la procdure laquelle donneront lieu ces charges sur lesquelles vous serez interrog, vous ne soyez pas oblig, appelant la patience votre aide, de faire votre demeure la Tour. Vous ayant pour confrre dans notre conseil, il convient que nous procdions ainsi, autrement nul tmoin n'oserait se produire contre vous. CRANMER.--Je remercie humblement Votre Majest, et je saisirai, avec une vritable joie, cette occasion favorable d'tre vann fond, en telle sorte que le son et le grain se sparent entirement; car je sais que personne autant que moi, pauvre homme, n'est en butte aux discours de la calomnie. LE ROI HENRI.--Lve-toi, bon Cantorbry. Ta fidlit, ton intgrit, ont jet des racines en nous, en ton ami.--Donne-moi ta main: lve-toi.--Je te prie, continuons de marcher.--Mais, par Notre-Dame, quelle espce d'homme tes-vous donc? Je m'attendais, milord, que vous me demanderiez de prendre la peine de confronter moi-mme vos accusateurs et vous, et de vous laisser vous dfendre sans aller en prison. CRANMER.--Redout seigneur, l'appui sur lequel je me fonde, c'est ma loyaut et ma probit. Si elles viennent me manquer avec mes ennemis, je me rjouirai de ma chute, ne m'estimant plus moi-mme ds que je ne possderais plus ces vertus.--Je ne redoute rien de ce qu'on peut avancer contre moi. LE ROI HENRI.--Ne savez-vous donc pas quelle est votre position dans le monde et avec tout le monde? Vos ennemis sont nombreux, et ce ne sont pas de petits personnages; leurs trames secrtes doivent tre en proportion de leur force et de leur pouvoir; et la justice, la bont d'une cause, n'emportent pas toujours un arrt tel qu'on le leur doit. Ne savez-vous pas avec quelle facilit des mes corrompues peuvent se procurer des misrables corrompus comme elles pour prter serment contre vous? Ces exemples se sont vus. Vous avez lutter contre des adversaires puissants et contre des haines aussi puissantes. Vous imaginez-vous avoir meilleure fortune contre des tmoins parjures, que ne l'eut votre Matre, dont vous tes le ministre, lorsqu'il vivait ici-bas sur cette terre criminelle? Allez, allez; vous prenez un prcipice affreux pour un foss qu'on peut franchir sans danger, et vous courez au-devant de votre ruine. CRANMER.--Que Dieu et Votre Majest protgent donc mon innocence, ou je tomberai dans le pige dress sous mes pas! LE ROI HENRI.--Soyez tranquille: ils ne peuvent remporter sur vous qu'autant que je le leur permettrai. Prenez donc courage et songez comparatre ce matin devant eux. S'il arriva que leurs accusations soient de nature vous faire conduire en prison, ne manquez pas de vous en dfendre par les meilleures raisons possibles, et avec toute la chaleur que pourra vous inspirer la circonstance. Si vos reprsentations sont inutiles, donnez-leur cet anneau, et alors, formez devant eux appel nous. Voyez, il pleure cet excellent homme! il est honnte, sur mon honneur. Sainte mre de Dieu! je jure qu'il a un coeur fidle, et qu'il n'y a pas une plus belle me dans tout mon royaume.--Allez, et faites ce que je vous ai recommand. (_Sort Cranmer_.) Ses larmes ont touff sa voix. (Entre une vieille dame.) UN DES GENTILSHOMMES, _derrire le thtre_.--Revenez sur vos pas. Que voulez-vous! LA VIEILLE DAME.--Je ne retourne point sur mes pas. La nouvelle que j'apporte rend ma hardiesse convenable. Que les bons anges volent sur la tte royale, et ombragent ta personne de leurs saintes ailes! LE ROI HENRI.--Je lis dj dans tes yeux le message que tu viens m'apporter. La reine est-elle dlivre? Dis oui; et d'un garon. LA VIEILLE DAME.--Oui, oui, mon souverain, et d'un charmant garon. Que le Dieu du ciel la bnisse prsent et toujours! c'est une fille qui promet des garons pour la suite. Sire, la reine dsire votre visite, et que vous veniez faire connaissance avec cette trangre: elle vous ressemble, comme une cerise une cerise. LE ROI HENRI.--Lovel! (Entre Lovel.) LOVEL.--Sire? LE ROI HENRI.--Donnez-lui cent marcs. Je vais aller voir la reine. (Sort le roi.) LA VIEILLE DAME.--Cent marcs! Par cette lumire, j'en veux davantage! Ce cadeau est bon pour un valet; j'en aurai davantage, ou je lui en ferai la honte. Est-ce l payer le compliment que je lui ai fait, que sa fille lui ressemblait? J'en aurai davantage, ou je dirai le contraire: et tout l'heure, tandis que le fer est chaud, je veux en avoir raison. (Ils sortent.) SCNE II Un vestibule prcdant la salle du conseil. UN HUISSIER DE SERVICE, DES VALETS; _entre_ CRANMER. CRANMER.--J'espre que je ne suis pas en retard, et cependant le gentilhomme qui m'a t envoy de la part du conseil m'a pri de faire la plus grande diligence.--Tout ferm! Que veut dire ceci?--Hol! qui est ici de garde? Srement, je suis connu de vous? L'HUISSIER.--Oui, milord; et cependant je ne peux vous laisser entrer. CRANMER.--Pourquoi? L'HUISSIER.--Il faut que Votre Grce attende qu'on l'appelle. (Entre le docteur Butts, mdecin du roi.) CRANMER, _ l'huissier._--Soit. BUTTS.--C'est un mchant tour qu'on veut lui faire! Je suis bien aise d'avoir pass si propos: le roi en sera instruit l'heure mme. (Sort Butts.) CRANMER, _ part_.--C'est Butts, le mdecin du roi! avec quel srieux il attachait ses regards sur moi en passant! Dieu veuille que ce ne ft pas pour sonder toute la profondeur de ma disgrce!--Ceci a t arrang dessein, par quelques-uns de mes ennemis, pour me faire outrage. Dieu veuille changer leurs coeurs! je n'ai jamais en rien mrit leur haine. S'il en tait autrement, ils devraient rougir de me faire ainsi attendre la porte; un de leurs collgues au conseil, parmi les pages, les valets et la livre! Mais il faut se soumettre leur volont, et j'attendrai avec patience. (Le roi et Butts paraissent une fentre.) BUTTS.--Je vais montrer Votre Majest une des plus tranges choses... LE ROI HENRI.--Qu'est-ce que c'est, Butts? BUTTS.--J'imagine que Votre Majest a vu cela fort souvent? LE ROI HENRI.--Par ma tte, dites-moi donc de quel ct? BUTTS.--L-bas, mon prince: voyez le haut rang o l'on vient de faire monter Sa Grce de Cantorbry, qui tient sa cour la porte, parmi les suivants, les pages et les valets de pied. LE ROI HENRI.--Ah! c'est lui, en vrit. Quoi? est-ce l l'honneur qu'ils se rendent les uns aux autres? Fort bien. Il y a heureusement quelqu'un au-dessus d'eux tous.--Je croyais qu'il y aurait eu entre eux assez d'honntet rciproque, de politesse au moins, pour ne pas souffrir qu'un homme de son rang, et si avant dans nos bonnes grces, demeurt faire le pied de grue en attendant le bon plaisir de leurs seigneuries, et la porte encore comme un messager charg de paquets. Par sainte Marie! Butts, il y a ici de la mchancet.--Laissons-les et fermons le rideau; nous en entendrons davantage dans un moment. (Entrent le lord chancelier, le duc de Suffolk, le comte de Surrey, le lord chambellan, Gardiner et Cromwell. Le chancelier se place au haut bout de la table du conseil, la gauche: reste un sige vide au-dessus de lui, comme pour tre occup par l'archevque de Cantorbry. Les autres se placent en ordre de chaque ct. Cromwell se met au bas bout de la table, en qualit de secrtaire.) LE CHANCELIER.--Matre greffier, appelez l'affaire qui tient le conseil assembl. CROMWELL.--Sous le bon plaisir de vos seigneuries, la principale cause est celle qui concerne Sa Grce l'archevque de Cantorbry. GARDINER.--En a-t-il t inform? CROMWELL.--Oui. NORFOLK.--Qui est prsent? L'HUISSIER.--L dehors, mes nobles lords? GARDINER.--Oui. L'HUISSIER.--Milord archevque; il y a une demi-heure qu'il attend vos ordres. LE CHANCELIER.--Faites-le entrer. L'HUISSIER, _ l'archevque_.--Votre Grce peut entrer prsent. (Cranmer entre et s'approche de la table du conseil.) LE CHANCELIER.--Mon bon lord archevque, je suis sincrement afflig de siger ici dans ce conseil, et de voir ce sige vacant. Mais nous sommes tous des hommes, fragiles de notre nature; et par le seul fait de la chair, il y en a bien peu qui soient des anges. C'est par une suite de cette fragilit et d'un dfaut de sagesse que vous, qui tiez l'homme fait pour nous donner des leons, vous vous tes gar vous-mme dans votre conduite, et assez grivement, d'abord contre le roi, ensuite contre ses lois, en remplissant tout le royaume, et par vos enseignements et par ceux de vos chapelains (car nous en sommes informs), d'opinions nouvelles, htrodoxes et dangereuses qui sont des hrsies, et qui, si elles ne sont pas rformes, pourraient devenir pernicieuses. GARDINER.--Et cette rforme doit tre prompte, mes nobles lords; car ceux qui faonnent un cheval fougueux ne prtendent pas l'adoucir et le dresser en le menant la main; mais ils entravent sa bouche d'un mors inflexible, et le chtient de l'peron jusqu' ce qu'il obisse au mange. Si nous souffrons par notre mollesse et par une purile piti, pour l'honneur d'un seul homme, que ce mal contagieux s'tablisse, adieu tous les remdes; et quelles en seront les consquences? des secousses, des bouleversements, et l'infection gnrale du royaume, comme dernirement nos voisins de la haute Allemagne nous en ont donn leurs dpens un exemple dont le dplorable souvenir est encore tout frais dans notre mmoire. CRANMER.--Mes bons lords, jusqu'ici pendant tout le cours de ma vie et de mes fonctions, j'ai travaill, et non sans une grande application, diriger mes enseignements et la marche ferme de mon autorit, dans une route sre et uniforme dont le but a toujours t d'aller au bien; et il n'y a pas un homme au monde (je le dis avec un coeur sincre, milords) qui abhorre plus que moi et qui, soit dans l'intrieur de sa conscience, soit dans l'administration de sa place, repousse plus que je ne le fais, les perturbateurs de la paix publique. Je prie le Ciel que le roi ne rencontre jamais un coeur moins rempli de fidlit. Les hommes qui se nourrissent d'envie et d'une perfide malice, osent mordre les meilleurs. Je demande instamment Vos Seigneuries que, dans cette cause, mes accusateurs, quels qu'ils soient, me soient opposs face face, et qu'ils articulent librement leurs accusations contre moi. SUFFOLK.--Eh! milord, cela ne se peut pas. Vous tes membre du conseil; repouss par cette dignit, nul homme n'oserait se porter votre accusateur. GARDINER.--Milord, comme nous avons des affaires plus importantes, nous abrgerons avec vous. L'intention de Sa Majest et notre avis unanime est que, pour mieux approfondir votre procs, on vous fasse conduire de ce pas la Tour. L, redevenant homme priv, vous verrez plusieurs personnes vous accuser sans crainte, de plus de choses, j'en ai peur, que vous n'tes en tat d'en repousser. CRANMER.--Ah! mon bon lord de Winchester, je vous rends grces; vous ftes toujours un excellent ami. Si votre avis passe, je trouverai en vous un juge et un tmoin, tant vous tes misricordieux. Je vois votre but; c'est ma perte. La charit, la douceur, milord, sied mieux un homme d'glise que l'ambition. Cherchez ramener par la modration les mes gares, n'en rebutez aucune.--Faites peser sur ma patience tout ce que vous pourrez; je me justifierai, j'en fais aussi peu de doute que vous vous faites peu de conscience de commettre chaque jour l'injustice. Je pourrais en dire davantage, mais le respect que je porte votre tat m'oblige me modrer. GARDINER.--Milord, milord, vous tes un sectaire: voil la pure vrit. Le fard brillant dont vous vous colorez ne laisse apercevoir ceux qui savent vous dmler que des mots et de la faiblesse. CROMWELL.--Milord de Winchester, permettez-moi de vous le dire, vous tes un peu trop dur: des hommes d'un si noble caractre, fussent-ils tombs en faute, devraient trouver du respect pour ce qu'ils ont t. C'est une cruaut que de surcharger un homme qui tombe. GARDINER.--Cher matre greffier, j'en demande pardon votre honneur; vous tes, de tous ceux qui s'asseyent cette table, celui qui il est le moins permis de parler ainsi. CROMWELL.--Pourquoi, milord? GARDINER.--Ne vous connais-je pas pour un fauteur de cette nouvelle secte? Vous n'tes pas pur. CROMWELL.--Pas pur? GARDINER.--Non, vous n'tes pas pur, vous dis-je. CROMWELL.--Plt Dieu que vous fussiez la moiti aussi honnte! vous verriez s'lever autour de vous les prires des hommes et non leurs craintes. GARDINER.--Je me souviendrai de l'audace de ce propos. CROMWELL.--Comme il vous plaira. Souvenez-vous aussi de l'audace de votre conduite. LE CHANCELIER.--C'en est trop. Contenez-vous, milords: n'avez-vous pas de honte? GARDINER.--J'ai fini. CROMWELL.--Et moi aussi. LE CHANCELIER.--Quant vous, milord, il est arrt, ce qu'il me parat, par toutes les voix, que vous serez sur-le-champ conduit prisonnier la Tour, pour y rester jusqu' ce qu'on vous fasse connatre le bon plaisir du roi.--N'tes-vous pas tous de cet avis, milords? TOUS.--C'est notre avis. CRANMER.--N'y a-t-il donc point d'autre moyen d'obtenir misricorde que d'tre conduit la Tour, milords? GARDINER.--Quelle autre voudriez-vous attendre? Vous tes trangement fatigant. Qu'on fasse venir ici un homme de la garde. (Entre un garde.) CRANMER.--Pour moi! Faut-il donc que j'y sois conduit comme un tratre? GARDINER, _au garde_.--On vous le consigne pour le conduire srement la Tour. CRANMER.--Arrtez, mes bons lords: j'ai encore un mot vous dire. Jetez les yeux ici, milords. Par la vertu de cet anneau, j'arrache ma cause des serres d'hommes cruels, et je la remets dans les mains d'un beaucoup plus noble juge, dans celles du roi mon matre. LE CHANCELIER.--C'est l'anneau du roi! SURREY.--Ce n'est pas un anneau contrefait? SUFFOLK.--C'est vraiment l'anneau royal, par le ciel? Je vous l'ai dit tous, lorsque nous avons mis en mouvement cette dangereuse pierre, qu'elle retomberait sur nos ttes. NORFOLK.--Croyez-vous, milords, que le roi souffre qu'on blesse seulement le petit doigt de cet homme? LE CHANCELIER.--C'est maintenant trop certain; et combien sa vie ne lui est-elle pas prcieuse! Je voudrais bien tre tir de ce pas. CROMWELL.--En cherchant recueillir les propos et les informations contre cet homme dont la probit ne peut avoir d'ennemis que le diable et ses disciples, le coeur me disait que vous allumiez le feu qui brle; maintenant songez vous. (Entre le roi qui lance sur eux un regard irrit; il prend sa place.) GARDINER.--Redout souverain, combien nous devons tous les jours rendre de grces au Ciel qui nous a donn un prince non-seulement si bon et si sage, mais encore si religieux; un roi qui, en toute obissance, fait de l'glise le soin principal de sa gloire, et qui, pour fortifier ce pieux devoir, vient, par un tendre respect, assister de sa personne royale au jugement de la cause qui s'agite entre elle et ce grand coupable! LE ROI HENRI.--vque de Winchester, vous ftes toujours excellent pour les compliments improviss; mais sachez que je ne viens point ici aujourd'hui pour m'entendre adresser ces flatteries en face: elles sont trop basses et trop transparentes pour cacher les actions qui m'offensent. Ne pouvant atteindre jusqu' moi, vous faites le chien couchant, et vous esprez me gagner par des mouvements de langue; mais de quelque faon que vous vous y preniez avec moi, je suis certain d'une chose, c'est que vous tes d'un naturel cruel et sanguinaire.--_(A Cranmer_.) Homme de bien, asseyez-vous votre place. A prsent, voyons si le plus fier d'entre eux, le plus hardi, remuera seulement contre vous le bout du doigt: Par tout ce qu'il y a de plus sacr, il vaudrait mieux pour lui mourir de misre, que d'avoir seulement un instant la pense que cette place ne soit pas faite pour vous. SURREY.--S'il plaisait Votre Majest... LE ROI HENRI.--Non, monsieur, il ne me plat pas.... J'avais cru que je possdais dans mon conseil des hommes de quelque sagesse et de quelque jugement; mais je n'en trouve pas un. tait-il sage et dcent, lords, de laisser cet homme, cet homme de bien (il en est peu parmi vous qui mritent ce titre), cet homme d'honneur, attendre comme un gredin de valet la porte de la chambre, lui votre gal? Eh quoi! quelle honte est-ce l? Ma commission vous ordonnait-elle de vous oublier jusqu' cet excs? Je vous ai donn pouvoir de procder envers lui comme envers un membre du conseil, et non pas comme envers un valet de pied. Il est quelques hommes parmi vous, je le vois, qui, bien plus anims par la haine que par un sentiment d'intgrit, ne demanderaient pas mieux que de le juger la dernire rigueur s'ils en avaient la facult, que vous n'aurez jamais tant que je respirerai. LE CHANCELIER.--Votre Grce veut-elle bien permettre, mon trs-redout souverain, que ma voix vous prsente notre excuse tous. Si l'on avait propos son emprisonnement, c'tait (s'il est quelque bonne foi dans le coeur des hommes), c'tait beaucoup plutt pour sa justification et pour faire clater publiquement son innocence, que par aucun dessein de lui nuire: j'en rponds du moins pour moi. LE ROI HENRI.--Bien, bien.--Allons, milords, respectez-le. Recevez-le parmi vous, pensez bien de lui, soyez bien pour lui, il en est digne. J'irai mme jusqu' dire sur son compte que si un roi peut tre redevable son sujet, je le suis, moi, envers lui pour son attachement et ses services. Ne venez plus me tourmenter, mais embrassez-le tous: soyez amis; ou ce serait une honte, milords.--Milord de Cantorbry, j'ai vous prsenter une requte que vous ne devez pas rejeter: il y a ici une belle jeune fille qui n'a pas encore reu le baptme; il faut que vous soyez son pre spirituel, et que vous rpondiez pour elle. CRANMER.--Le plus grand monarque aujourd'hui existant se glorifierait de cet honneur: comment puis-je le mriter, moi, qui ne suis qu'un de vos obscurs et humbles sujets? LE ROI HENRI.--Allons, allons, milord, je vois que vous voudriez bien vous pargner les cuillers[12]. Vous aurez avec vous deux nobles compagnes, la vieille duchesse de Norfolk et la marquise de Dorset: vous plaisent-elles pour commres?--Encore une fois, milord de Winchester, je vous enjoins d'embrasser et d'aimer cet homme. [Note 12: L'usage tait de faire prsent l'enfant qu'on tenait sur les fonts de baptme de cuillers dores, qu'on appelait _les cuillers des aptres_. Les gens magnifiques en donnaient douze sur chacune desquelles tait la figure d'un aptre. De moins gnreux se rduisaient aux quatre vanglistes. Quand on n'en donnait qu'une, elle tait consacre au patron de l'enfant.] GARDINER.--Du coeur le plus sincre, et avec l'amour d'un frre. CRANMER.--Que le Ciel me soit tmoin combien cette assurance de votre part m'est chre! LE ROI HENRI.--Homme vertueux, ces larmes de joie montrent l'honntet de ton coeur. Je vois la confirmation de ce que dit de toi la commune voix: _Faites un mauvais tour milord de Cantorbry et il sera votre ami pour toujours_, Allons, milords, nous gaspillons ici le temps: il me tarde de voir cette petite faite chrtienne. Restez unis, lords, comme je viens de vous unir: ma puissance en sera plus forte, et vous en serez plus honors. (Tous sortent.) SCNE III La cour du palais. _Bruit et tumulte derrire le thtre_. _Entre_ LE PORTIER _avec son_ VALET. LE PORTIER.--Je vais bien vous faire cesser ce vacarme tout l'heure, canaille. Prenez-vous la cour du palais pour Paris-Garden[13]? Allez, malotrus, allez brailler ailleurs. [Note 13: _Paris-Garden_ tait le nom de l'arne aux ours.] UNE VOIX, _derrire le thtre_.--Mon bon monsieur le portier, j'appartiens la charcuterie. LE PORTIER.--Appartiens la potence, et va te faire pendre, coquin. Est-ce ici une place pour beugler ainsi? Apportez-moi une douzaine de btons de pommier sauvage, et des plus forts: ceux-ci ne sont pour eux que des badines.--Je vous trillerai la tte. Ah! vous voulez voir des baptmes? croyez-vous trouver ici de la bire et des gteaux, brutaux que vous tes? LE VALET.--Je vous prie, monsieur, prenez patience. Il est aussi impossible, moins de balayer la porte avec du canon, de les renvoyer, que de les faire dormir le matin du premier jour de mai, ce qu'on ne verra jamais. Autant vaudrait entreprendre de reculer Saint-Paul que de les faire bouger. LE PORTIER.--Puisses-tu tre pendu! Comment sont-ils entrs? LE VALET.--Hlas! je n'en sais rien. Comment le flot de la mare entre-t-il? Autant qu'un robuste gourdin de quatre pieds (vous voyez ce qui m'en reste) a pu distribuer de coups, je n'ai pas t l'pargne, je vous jure. LE PORTIER.--Vous n'avez rien fait. LE VALET.--Je ne suis pas Samson, ni sir Guy[14], ni Colbrand, pour les faucher devant moi. Mais si j'en ai mnag aucun qui et une tte frapper, jeune ou vieux, mle ou femelle, cocu ou faiseur de cocus, que je ne gote jamais de boeuf! Et je ne voudrais pas manger de la vache, Dieu l'ait en sa garde! UNE VOIX _derrire le thtre_.--Entendez-vous, monsieur le portier? LE PORTIER.--Je vais tre toi tout l'heure, monsieur le sot.--(_Au valet_.) Tiens la porte ferme, coquin. LE VALET.--Comment voulez-vous que je fasse? LE PORTIER.--Ce que je veux que vous fassiez? Que vous les renversiez par douzaine grands coups de bton. Est-ce ici la plaine de Morefields, pour y venir passer en revue? ou avons-nous quelque sauvage indien, fait d'une singulire faon[15], et rcemment arriv la cour, pour que les femmes nous assigent ainsi? Bon Dieu! que de germes de fornication cette porte! Sur ma conscience chrtienne, ce seul baptme en engendrera mille; et l'on trouvera ici le pre et le parrain, et le tout ensemble. [Note 14: _Sir Guy de Warwick_, chevalier clbre dans les anciennes romances, par qui fut tu, Winchester, le gant danois Colbrand.] [Note 15: _With the great tool_.] LE VALET.--Il y en aura que plus de cuillers, mon matre.--Il y a l, assez prs de la porte, un quidam qui, sa face, doit tre un brlot[16]; car, sur ma conscience, vingt des jours de la canicule brlent sur son nez: tous ceux qui sont autour de lui sont placs sous la ligne; ils n'ont pas besoin d'autre punition. Je vous ai attrap trois fois ce dragon flamboyant sur la tte, et trois fois son nez a fait une dcharge contre moi: il se tient l comme un mortier, pour nous bombarder. Il avait prs de lui la femme d'un revendeur de menues friperies, qui criait contre moi jusqu' ce qu'enfin son cuelle pique[17] a saut de sa tte, en punition de ce qu'elle allumait une telle combustion dans l'tat. J'avais manqu une fois le mtore, et attrap cette femme, qui s'est mise crier: _A moi, gourdins_! Tout aussitt j'ai vu de loin venir son secours, le bton au poing, quarante drles, l'esprance du Strand, o elle loge: ils sont venus pour fondre sur moi; j'ai tenu bon et dfendu mon terrain: ensuite ils en sont venus, avec moi, aux coups de manche balai; je les ai encore dfis: lorsque tout coup une file de jeunes garons retranchs derrire eux, dtermins garnements, m'ont administr une telle grle de cailloux, que j'ai t fort content de retirer mon honneur en dedans, et de leur laisser emporter l'ouvrage. Je crois, ma foi, que le diable tait de leur bande. LE PORTIER.--Ce sont tous ces jeunes vauriens qui tonnent au spectacle, o ils se battent coups de pommes mordues, et que nul autre auditoire ne peut endurer que la tribulation de _Tower-hill,_ ou les habitants de _Lime-House_[18], leurs chers confrres. J'en ai envoy quelques-uns _in limbo patrum_; c'est l qu'ils pourront bien chmer ces trois jours de fte, outre le petit rgal du fouet qui viendra aprs. [Note 16: _A brazier_. _Brazier_ veut dire un brasier, et un homme qui travaille. Il a fallu, pour donner quelque sens la plaisanterie, s'carter un peu du sens littral du mot.] [Note 17: Bonnet piqu, ayant apparemment la forme d'une cuelle.] [Note 18: On croit que la _tribulation_ de _Tower-Hill_ tait le nom d'une assemble de puritains. Quant _Lime-House,_ c'est le quartier qu'habitaient les fournisseurs des diffrents objets ncessaires pour l'quipement des vaisseaux; comme ils employaient des ouvriers de diffrents pays, et de religions diverses, dans les temps de querelles religieuses, ce quartier tait renomm pour la turbulence de ses habitants.] (Entre le lord chambellan.) LE CHAMBELLAN.--Merci de moi, quelle multitude ici! Elle grossit chaque instant; ils accourent de tous cts, comme si nous tenions une foire. O sont donc ces portiers? ces fainants coquins!--(_Aux portiers_.) Vous avez fait l un beau tour! Voil une brillante assemble!--Sont-ce l tous vos fidles amis des faubourgs? Il nous restera beaucoup de place, vraiment, pour les dames, lorsqu'elles vont passer en revenant du baptme! LE PORTIER.--Avec la permission de Votre Honneur, nous ne sommes que des hommes; et tout ce que peuvent faire, sans tre mis en pices, des hommes en si petit nombre que nous le sommes, nous l'avons fait. Une arme entire ne les contiendrait pas. LE CHAMBELLAN.--Sur ma vie, si le roi m'en fait reproche, je vous chasse tous sur l'heure, et je vous impose de plus une bonne amende pour votre ngligence. Vous tes des coquins de paresseux qui demeurez occups aux bouteilles, tandis que vous devriez tre votre service.--coutez; les trompettes sonnent. Les voil dj de retour de la crmonie.--Allons, fendez-moi la presse, et forcez un passage pour laisser dfiler librement le cortge; ou je vous trouverai une prison pour vous y divertir une couple de mois. LE PORTIER.--Faites place pour la princesse. LE VALET.--Vous, grand vaurien, serrez-vous, ou je vous caresserai la tte. LE PORTIER.--Vous, l'habit de camelot, bas des barrires, ou je vous empalerai sur les pieux. (Ils sortent.) SCNE IV Le palais. _Entrent des trompettes, sonnant de leurs instruments; suivent deux aldermen, le_ LORD MAIRE, GARTER, CRANMER, LE DUC DE NORFOLK, _avec son bton de marchal, deux nobles qui portent deux grandes coupes pied, pour les prsents du baptme. Ensuite quatre nobles soutenant un dais sous lequel est la_ DUCHESSE DE NORFOLK, _marraine, tenant l'enfant richement envelopp d'une mante; une dame lui_ porte _la robe. Suivent la_ MARQUISE DE DORSET, _l'autre marraine, et des dames. Tout le cortge passe en crmonie autour du thtre, et_ GARTER, _lve la voix_. GARTER.--Ciel, dans ta bont infinie, accorde une vie prospre, longue et toujours heureuse, la haute et puissante princesse d'Angleterre, lisabeth! (Fanfares. Le roi Henri avec sa suite.) CRANMER, _s'agenouillant._--Voici la prire que nous adressons Dieu, mes deux nobles compagnes et moi, pour votre royale Majest, et pour notre bonne reine. Que toutes les consolations, toutes les joies que le Ciel ait jamais places dans les enfants pour le bonheur de leurs parents, se rpandent chaque instant sur vous dans la personne de cette gracieuse princesse! LE ROI HENRI.--Je vous remercie, mon bon lord archevque.--Quel est le nom de l'enfant? CRANMER.--Elisabeth. LE ROI HENRI, _ Cranmer_.--Levez-vous, lord.--(_Il baise l'enfant_.) Dans ce baiser reois ma bndiction. Que Dieu te protge! Je remets ta vie en ses mains. CRANMER.--_Amen!_ LE ROI HENRI.--Mes nobles commres, vous avez t trop prodigues. Je vous en remercie de tout mon coeur; et cette jeune lady vous en remerciera aussi, ds qu'elle saura assez d'anglais pour cela. CRANMER.--coutez-moi, Sire, car c'est le Ciel qui m'ordonne de parler; et que personne ne prenne pour flatterie les paroles que je vais prononcer; l'vnement en justifiera la vrit.--Cette royale enfant (que le Ciel veille toujours autour d'elle!), quoique encore au berceau, promet dj ce pays mille et mille bndictions que le temps fera clore. Elle sera (mais peu d'hommes vivants aujourd'hui pourront contempler ses grandes qualits) un modle pour tous les princes ses contemporains, et pour ceux qui leur succderont. Jamais Shba ne rechercha avec tant d'ardeur la sagesse, et l'aimable vertu, que le fera cette me pure. Toutes les grces souveraines qui concourent former un tre aussi auguste, avec toutes les vertus qui suivent les bons princes, seront doubles dans sa personne. Elle sera nourrie dans la vrit; les saintes et clestes penses seront ses guides; elle sera chrie et redoute; son peuple la bnira; ses ennemis trembleront devant elle comme un champ d'pis battus, et inclineront leur front dans la tristesse. Le bien va crotre et prosprer avec elle; sous son rgne tout homme mangera en sret, sous l'ombrage de sa vigne, les fruits qu'il aura plants, et chantera tous ses voisins les joyeux chants de la paix; Dieu sera vraiment connu; et ceux qui l'entoureront seront instruits par elle dans les voies droites de l'honneur; et c'est de l qu'ils tireront leur grandeur, et non de la noblesse du sang et des aeux.--Et cette paix fortune ne s'teindra pas avec elle. Mais, ainsi qu'aprs la mort de l'oiseau merveilleux, le phnix toujours vierge, ses cendres lui crent un hritier, aussi beau, aussi admirable que lui; de mme, lorsqu'il plaira au Ciel de l'appeler lui dans cette valle de tnbres, elle transmettra ses dons et son bonheur un successeur, qui, renaissant des cendres sacres de sa gloire, gal elle en renomme, s'lvera comme un astre, et se fixera dans la mme sphre. La paix, l'abondance, l'amour, la vrit et le respect qui auront t le cortge de cette enfant choisie se placeront auprs de son successeur et s'attacheront lui comme la vigne. La gloire et la renomme de son nom se rpandront et fonderont de nouvelles nations partout o le brillant soleil des cieux porte sa lumire.--Il fleurira, et, comme un cdre des montagnes, il tendra ses rameaux sur toutes les plaines d'alentour.--Les enfants de nos enfants verront ces choses et bniront le Ciel. LE ROI HENRI--Tu nous annonces des prodiges. CRANMER.--Elle arrivera pour le bonheur de l'Angleterre un ge avanc; une multitude de jours la verront rgner; et il ne s'en coulera pas un seul qui ne soit couronn par quelque action mmorable. Hlas! plt Dieu que je ne visse pas plus loin, mais elle doit mourir, il le faut: il faut que les anges la possdent leur tour. Toujours vierge elle rentrera dans la terre comme un lis sans tache, et l'univers sera dans le deuil. LE ROI HENRI.--O lord archevque! c'est par toi que je viens de commencer d'exister; jamais avant la naissance de cette heureuse enfant, je n'avais encore possd aucun bien. Ces oracles consolants m'ont tellement charm, que, lorsque je serai dans les cieux, je serai encore jaloux de contempler ce que fait cette enfant sur la terre, et que je bnirai l'auteur de mon tre.--Je vous remercie tous.--Je vous ai de grandes obligations, vous, lord maire, et vos dignes adjoints. J'ai reu beaucoup d'honneur de votre prsence, et vous me trouverez reconnaissant.--Lords, remettez-vous en marche.--Vous devez tous votre visite la reine qui vous doit des remercments; si elle ne vous voyait, elle en serait malade. Que dans ce jour nul ne pense qu'il ait aucune affaire son logis; tous resteront avec moi. Ce petit enfant fait de ce jour un jour de fte. (Tous sortent.) PILOGUE Il y a dix parier contre un que cette pice ne plaira pas tous ceux qui sont ici. Quelques-uns viennent pour prendre leurs aises, et dormir pendant un acte ou deux; mais ceux-l nous les aurons, j'en ai peur, rveills en sursaut par le bruit de nos trompettes; il est donc clair qu'ils diront, _cela ne vaut rien_: d'autres viennent pour entendre des railleries amres sur tout le monde, et crier, _cela est ingnieux_; ce que nous n'avons pas fait non plus. En sorte que, je le crains fort, tout le bien que nous devons esprer d'entendre dire de cette pice aujourd'hui dpend uniquement de la disposition compatissante des femmes vertueuses; car nous leur en avons montr une de ce caractre. Si elles sourient, et disent _la pice ira bien_, je sais qu'avant peu nous aurons pour nous ce qu'il y a de mieux en hommes; car il faut bien du malheur pour qu'ils s'obstinent blmer, lorsque leurs belles leur commandent d'applaudir. FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE. End of Project Gutenberg's Henri VIII, by William Shakespeare, 1564-1616 License: Share Alike