Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) Note du transcripteur. =============================================== Ce document est tir de: OEUVRES COMPLTES DE SHAKSPEARE TRADUCTION DE M. GUIZOT NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES. Volume 8 La vie et la mort du roi Richard III Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus POEMES ET SONNETS: Vnus et Adonis.--La mort de Lucrce La plainte d'une amante Le Plerin amoureux.--Sonnets. PARIS A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS 35, QUAI DES AUGUSTINS 1863 ================================================= LA MORT DE LUCRCE[1] POME. [Note 1: The Rape of Lucrece, le Viol de Lucrce.] AU TRS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY, COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD. Trs-honorable seigneur, L'affection que je voue Votre Seigneurie est sans fin. Cet crit, sans commencement, n'en est qu'une partie superflue: La confiance. que j'ai en votre honorable caractre, et non le mrite de mes vers imparfaits, me fait esprer qu'ils seront agrs. Ce que j'ai fait vous appartient, ce que je ferai vous appartient encore, comme partie du tout que je vous ai consacr. Si mon mrite tait plus grand, mon zle se montrerait davantage: en attendant, tel qu'il est, il est d Votre Seigneurie, qui je souhaite de longs jours, embellis par toutes sortes de flicits. De Votre Seigneurie le dvou serviteur, W. SHAKSPEARE. ARGUMENT Lucius Tarquinius (surnomm le Superbe, cause de son orgueil excessif), aprs avoir t cause du meurtre cruel de son beau-pre Servius Tullius, et s'tre empar du trne, contre les lois et les coutumes de Rome, sans demander ni attendre les suffrages du peuple, alla mettre le sige devant Arda, accompagn de ses fils et des nobles romains. Pendant le sige, les principaux officiers de l'arme, runis un soir dans la tente de Sextus Tarquinius, le fils du roi, et s'entretenant aprs le souper, se mirent vanter la vertu de leurs femmes; entre autres, Collatin vanta l'incomparable chastet de son pouse Lucrce. Dans cette joyeuse humeur, ils partirent tous pour Rome avec l'intention, par une arrive soudaine et imprvue, de vrifier ce que chacun avait avanc; le seul Collatin trouva sa femme (quoique ce ft tard dans la nuit) occupe filer parmi ses suivantes, tandis que les autres dames taient danser ou livres d'autres distractions. L-dessus, les seigneurs cdrent la victoire Collatin, et la gloire sa femme. Sextus Tarquin devint pris de la beaut de Lucrce; mais, touffant sa passion pour le moment, il retourna au camp avec les autres. Bientt aprs il repart secrtement, et, cause de son rang, il est reu et log royalement par Lucrce, _Collatium_. Ds la premire nuit, il se glisse tratreusement dans sa chambre, lui fait violence, et s'enfuit de bon matin. Lucrce, dans cette lamentable situation, dpche deux messagers, l'un Rome, son pre, l'autre au camp, Collatin. Ils arrivent tous deux, accompagns, l'un de Junius Brutus, l'autre de Publius Valrius, et trouvant Lucrce en habits de deuil, ils lui demandent la cause de sa douleur. Elle leur fait d'abord prononcer le serment de la venger, rvle le coupable, les dtails de son attentat, puis se poignarde du consentement de tous et avec d'unanimes acclamations. D'une voix unanime, les tmoins de cet acte de dsespoir jurent de dtruire toute l'odieuse famille des Tarquins. Ils portent le cadavre Rome, Brutus raconte au peuple le forfait et le nom du criminel, et termine par d'amres invectives contre la tyrannie du roi. Le peuple est tellement irrit que l'exil des Tarquins est proclam et la monarchie convertie en rpublique. LA MORT DE LUCRCE POME. I.--S'loignant avec rapidit de l'arme romaine, campe sous les remparts d'Arda qu'elle assige, l'impudique Tarquin, sur les ailes perfides d'un dsir coupable, porte Collatium le feu obscur qui, cach sous de ples cendres, se prpare s'lever et entourer de flammes ardentes les formes de la belle pouse de Collatin, Lucrce la chaste. II.--C'est sous ce titre malheureux de chaste qui a aiguis ses dsirs voluptueux, lorsque Collatin vanta imprudemment l'incomparable incarnat et la blancheur qui brillaient dans ce ciel de sa flicit, o des astres mortels, aussi beaux que les astres des cieux; rservaient lui seul le pur clat de leurs rayons. III.--C'tait lui-mme qui, la nuit prcdente, dans la tente de Tarquin, avait rvl le trsor de son heureux hymen; faisant connatre quelle richesse inestimable les dieux lui avaient accorde dans la possession de sa belle compagne, et estimant sa fortune si haut, que les rois pouvaient bien avoir en partage plus de gloire, mais que ni roi ni seigneur n'avait une dame aussi incomparable. IV.--O bonheur, que si peu de mortels connaissent, et qui, lorsqu'on te possde, t'vanouis aussi vite que la rose argente du matin devant les rayons d'or du soleil! Date efface avant mme d'tre commence! L'honneur et la beaut, entre les bras de celui qui en jouit, sont bien mal fortifis contre un monde rempli de dangers. IV.--La beaut persuade elle-mme les yeux des hommes sans avoir besoin d'un orateur; quel besoin donc de faire le pangyrique d'un objet si remarquable, ou pourquoi Collatin est-il le premier publier ce riche bijou, qu'il devrait garder bien loin de l'oreille des ravisseurs, puisqu'il est tout lui? VI.--Peut-tre cet loge de la supriorit de Lucrce fut-il ce qui tenta ce fils orgueilleux d'un roi; car c'est souvent par nos oreilles que nos coeurs sont sduits. Peut-tre un si riche trsor, au-dessus de toute comparaison, excita-t-il la superbe jalousie de Tarquin, indign qu'un infrieur se vantt de possder ce riche trsor dont ses suprieurs taient privs. VII.--Mais quelque coupable pense excita sa passion impatiente: il ngligea son honneur, ses affaires, ses amis, le soin de son rang, et partit au plus vite pour teindre le feu qui brle dans son coeur. O ardeur trompeuse et tmraire qu'attend le froid repentir, ton printemps htif se fltrit toujours et jamais ne vieillit! VIII.--Arriv Collatium, ce perfide prince fut bien accueilli par la dame romaine, sur le visage de laquelle la vertu et la beaut se disputent qui des deux soutiendra le mieux sa gloire: quand la vertu faisait la fire, la beaut rougissait de honte; quand la beaut se vantait de sa pudique rougeur, la vertu dpite la couvrait d'une pleur argente. IX.--Mais la beaut, qui cette blanche couleur fut aussi donne par les colombes de Vnus, accepte le dfi: alors la vertu rclame de la beaut ce vermillon qu'elle lui a donn au temps de l'ge d'or pour en parer ses joues argentes, et qu'elle appelait alors son bouclier, lui apprenant s'en servir dans le combat, afin que, lorsque la honte attaquerait, le rouge dfendit le blanc. X.--Ce blason se voyait sur les joues de Lucrce, discut par le rouge de la beaut et le blanc de la vertu: chacune tait la reine de sa couleur; depuis la minorit du monde leurs droits taient prouvs; cependant leur ambition leur fait encore engager le combat, leur souverainet rciproque tant si grande, que souvent elles changent de trne entre elles. XI.--Le tratre regard de Tarquin embrasse dans leurs chastes rangs cette guerre silencieuse des lis et des roses qu'il contemple sur le champ de bataille de ce beau visage; et l de peur d'y tre tu, le lche vaincu et captif se rend aux deux armes, qui aimeraient mieux le laisser aller que de triompher d'un ennemi si perfide. XII.--Il trouve que son poux, cet avare prodigue qui l'a tant loue, a dans une tche si difficile fait tort sa beaut, dont l'clat surpasse de beaucoup ses striles louanges. C'est pourquoi Tarquin, dans son imagination, supple ce qui manquait au pangyrique de Collatin, dans la muette extase de ses yeux ravis. XIII.--Cette sainte terrestre, adore par ce dmon, est loin de souponner le perfide adorateur; car de chastes penses ne rvent gure au mal. Les oiseaux qui n'ont jamais t pris la glu ne craignent aucune embche dans les buissons. C'est ainsi que Lucrce, dans son innocence, fait un accueil respectueux son hte royal, dont le vice cach n'exprime aucune mauvaise intention au dehors. XIV.--Il masquait adroitement son vil dessein sous la dignit de son rang, et l'enveloppait de sa majest; tout en lui paraissait rgl, except parfois un excs d'admiration dans ses regards; car en embrassant tout ils ne pouvaient se satisfaire: mais le riche manque de tant de choses, que malgr son abondance il dsire encore davantage. XV.--Lucrce, qui ne rpondit jamais aux yeux d'un tranger, ne pouvait deviner le sens de leurs loquents regards, ni lire les secrets subtils gravs sur les marges de cristal de semblables livres. Elle ne touchait point d'appts inconnus et ne craignait pas d'hameon; elle ne pouvait interprter ses regards voluptueux; elle voyait seulement que ses yeux taient ouverts la lumire. XVI.--Tarquin lui raconte la gloire acquise par son poux dans les plaines de la fertile Italie; il vante le nom de Collatin, rendu glorieux par ses mles exploits, ses armes brises et ses lauriers victorieux. Elle exprime sa joie en levant les mains au ciel, et le remercie silencieusement de ces heureux succs. XVII.--Sans rvler le projet qui l'amne, il demande excuse de se trouver Collatium. Aucun indice d'orage ne se montre dans son beau ciel, jusqu' ce que la sombre nuit, mre de la terreur et de la crainte, dploie ses tnbres sur le monde, et enferme le jour dans sa prison souterraine. XVIII.--Enfin Tarquin se fait conduire son lit, affectant la fatigue et le besoin du sommeil; car aprs le souper il avait pass une partie de la soire causer avec la modeste Lucrce. Maintenant le sommeil de plomb lutte avec les forces de la vie; chacun va s'endormir, except les voleurs, les soucis et les esprits troubls qui veillent. XIX.--Dans ce nombre, Tarquin repasse en lui-mme tous les prils qu'il court pour satisfaire ses dsirs; cependant il reste rsolu de les satisfaire, quoique ses faibles esprances lui conseillent d'y renoncer. Le dsespoir est souvent invoqu pour russir: et quand un grand trsor est le prix qu'on attend, en vain il y va de la mort, on ne suppose pas que la mort existe. XX.--Ceux qui dsirent beaucoup sont si avides d'obtenir, qu'ils laissent chapper ce qu'ils n'ont pas et ce qu'ils ont; et ainsi plus ils esprent, moins ils ont; ou s'ils gagnent, le rsultat de l'excs n'est que de rassasier et d'amener de tels chagrins, qu'ils font encore banqueroute dans leurs pauvres profits. XXI.--Le but de tous est de couler une vie pleine d'honneur, de richesse et de bonheur; et dans ce but nous rencontrons tant de difficults, que nous jouons un contre tout, ou bien tout contre un. Les uns jouent la vie contre l'honneur, les autres l'honneur contre la richesse, et souvent la richesse cause la mort et la perte de tout. XXII.--De sorte qu'en risquant tout, nous abandonnons ce que nous sommes pour tre ce que nous esprons; et cette faiblesse ambitieuse de tout possder nous tourmente de l'imperfection de ce que nous avons, et nous le fait ngliger pour rduire dans notre folie quelque chose rien en voulant l'augmenter. XXIII.--Tel est le hasard que l'insens Tarquin va courir, en sacrifiant son honneur pour satisfaire son incontinence; c'est pour lui-mme qu'il va se perdre. A qui donc pourra-t-on se fier, si l'on ne peut plus se fier soi-mme? o trouvera-t-il un tranger juste, celui qui se trahit lui-mme et se condamne aux paroles calomnieuses et aux jours misrables? XXIV.--Le temps amne enfin cette heure obscure de la nuit, o un profond sommeil ferme les yeux des mortels; aucune toile secourable ne prtait sa lumire; point d'autre bruit que les cris des hibous et des loups qui prsagent la mort. Voil l'heure o ils peuvent surprendre les pauvres brebis; les penses innocentes dorment en paix, tandis que la dbauche et le meurtre veillent pour souiller et pour faire prir. XXV.--C'est maintenant que ce prince dbauch s'lance de son lit, et jette brusquement son manteau sur son bras, follement agit par le dsir et la crainte. Le dsir le flatte d'un ton doucereux, la crainte lui prdit malheur; mais la simple crainte, sduite par les charmes impurs de la luxure, se retire battue par la violence du dsir insens. XXVI.--Il frappe doucement son pe sur un caillou pour tirer de la froide pierre des tincelles de feu, dont il allume une torche qui va servir d'toile ses yeux impudiques; ensuite il parle en ces termes la flamme: De mme que j'ai forc ce feu sortir de cette pierre, il faut que je force Lucrce cder mon dsir. XXVII.--Ici, ple de crainte, il rflchit aux dangers de sa coupable entreprise, et discute dans le secret de son coeur les malheurs qui peuvent s'ensuivre; et puis, d'un regard plein de ddain, il mprise l'armure nue de la dbauche, et adresse ces justes reproches ses injustes penses. XXVIII.--Torche brillante, consume ta clart, ne la prte pas pour noircir celle dont l'clat surpasse le tien; profanes penses, mourez avant de salir de votre infamie ce qui est divin; offrez un encens pur sur un si pur autel; que l'humanit abhorre un forfait qui souille la fleur modeste de l'amour, blanche comme la neige. XXIX.--Honte la chevalerie et aux armes tincelantes! dshonneur au tombeau de ma famille! acte impie qui comprend tous les attentats! Un brave guerrier tre l'esclave d'une tendre passion! La vritable valeur devrait se respecter elle-mme. Oh! mon crime sera si vil et si lche qu'il restera grav sur mon front. XXX.--Oui, j'aurai beau mourir, le dshonneur me survivra, et sera une tache sur l'or de ma cotte d'armes. Le hraut trouvera quelque honteux cusson pour attester ma folle passion, si bien que mes enfants, dshonors par ce souvenir, maudiront mes cendres, et ne croiront pas tre coupables en souhaitant que leur pre n'et jamais exist. XXXI.--Qu'est-ce que je gagne, si j'obtiens ce que je cherche? un rve, un souffle, un plaisir fugitif qui achte la joie d'une minute pour gmir une semaine, ou qui vend l'ternit pour acqurir une bagatelle? Quel est celui qui, pour une douce grappe, voudrait dtruire la vigne; ou quel est le mendiant insens qui, pour toucher seulement une couronne, consentirait se laisser frapper mort par le sceptre? XXXII.--Si Collatin rve de mon intention, ne se rveillera-t-il pas; et dans sa fureur dsespre n'accourra-t-il pas ici pour prvenir ma honteuse entreprise, ce sige qui menace son hymen, cette tache pour la jeunesse, cette douleur pour le sage, cette vertu mourante, cette honte ternelle, et ce crime suivi d'un blme sans fin? XXXIII.--Oh! quelle excuse pourrai-je inventer, quand tu m'accuseras de ce noir attentat? ma langue ne sera-t-elle pas muette, mes faibles membres ne frmiront-ils pas? mes yeux n'oublieront-ils pas de voir, et mon perfide coeur ne saignera-t-il pas? Quand le forfait est grand, la crainte le surpasse encore, et l'extrme crainte ne peut ni combattre ni fuir; mais comme un lche, elle meurt tremblante de terreur. XXXIV.--Si Collatin avait tu mon fils ou mon pre, ou bien dress des embches contre mes jours; s'il n'tait pas mon ami, mon dsir de corrompre sa femme aurait quelque excuse dans la vengeance ou les reprsailles; mais il est mon parent et mon fidle ami, ce qui rend ma honte et mon crime jamais inexcusables. XXXV.--C'est un crime honteux,--oui, si le fait est connu, il est odieux:--Mais il n'y a point de crime aimer. Je lui demanderai son amour; mais elle ne s'appartient pas; le pire sera un refus et des reproches: ma volont est ferme, et la faible raison ne saurait l'branler. Celui qui craint une sentence ou la morale d'un vieillard se laissera intimider par une tapisserie. XXXVI.--C'est ainsi que l'infme balance entre sa froide conscience et sa brlante passion; il congdie enfin ses bonnes penses, dont il cherche mme dtourner le sens son avantage; ce qui, dans un moment, confond et dtruit l'influence de la vertu; et il va si loin, que ce qui est une lchet lui parat une action vertueuse. XXXVII.--Elle m'a pris tendrement par la main, se dit-il, interrogeant mes yeux passionns, dans la crainte d'apprendre de mauvaises nouvelles de l'arme dont son bien-aim Collatin fait partie. Oh! comme la crainte lui donnait des couleurs! d'abord ses joues taient rouges comme les roses que nous possdons sur une blanche mousseline, et puis blanches comme cette mousseline elle-mme. XXXVIII.--Puis sa main, serre dans la mienne, la forait de trembler de ses craintes fidles; ce qui la frappa de tristesse, et la fit encore frmir davantage jusqu' ce qu'elle apprt que son poux tait sain et sauf: alors elle sourit avec tant de grce, que si Narcisse l'avait aperue en ce moment, l'amour de lui-mme ne l'et jamais pouss se noyer. XXXIX.--Qu'ai-je besoin de chercher des prtextes ou des excuses? Tous les orateurs sont muets quand la beaut plaide; les pauvres malheureux prouvent le remords aprs de lgers mfaits. L'amour ne prospre pas dans le coeur qui craint les ombres: l'Amour est mon capitaine, et il me conduit;--lorsque sa bannire clatante est dploye, le lche lui-mme combat, et ne veut pas tre vaincu. XL.--Loin de moi, crainte purile! finissez, vains dbats, respect et raison, soyez le partage de la vieillesse ride. Mon coeur ne contrariera jamais mes yeux, la triste tentation et les rflexions profondes conviennent au sage; mon rle, c'est la jeunesse, et je dois les bannir du thtre. Le dsir est mon pilote, la beaut ma prise; qui aurait peur de couler fond quand il s'agit d'un tel trsor? XLI.--Telle que le froment touff par l'ivraie, la crainte salutaire est presque dtruite par l'irrsistible concupiscence. Tarquin se glisse sans bruit, l'oreille aux aguets, plein d'un honteux espoir et d'une amoureuse mfiance; l'un et l'autre, comme deux serviteurs de l'injustice, le troublent tellement de leurs inspirations opposes que tantt il projette une ligue et tantt une invasion. XLII.--Dans sa pense se grave la cleste image de Lucrce, et ct d'elle est aussi celle de Collatin: celui de ses yeux qui la regarde le confond; l'autre, qui considre son poux, se refuse comme plus divin un spectacle si perfide et il adresse un appel vertueux au coeur qui une fois corrompu choisit la plus mauvaise part. XLIII.--L il excite ses serviles agents, qui, flatts par la joyeuse apparence de leurs chefs, accroissent encore sa passion comme les minutes forment des heures; ils sont si fiers de leur capitaine qu'ils lui payent un tribut plus humble que celui qu'ils lui doivent. Conduit ainsi en insens par ses dsirs infernaux, le prince romain marche au lit de Lucrce. XLIV.--Les serrures qui opposent des obstacles entre la chambre et sa volont sont toutes forces par lui et quittent leur poste, mais en s'ouvrant elles font entendre un craquement qui tance son mauvais dessein, ce qui fait rflchir un moment le voleur. Le seuil fait grincer la porte pour avertir de son approche; les belettes, vagabondes nocturnes, crient en le voyant; elles l'effrayent, cependant il dompte son effroi. XLV.--A chaque porte qui lui cde le passage regret, travers les fentes et les petites crevasses, le vent lutte avec sa torche pour l'arrter et lui en renvoyant la fume au visage, teint sa clart conductrice, mais son coeur brlant, qu'un coupable dsir dvore, exhale un autre souffle qui rallume la torche. XLVI.--A la faveur de cette clart, il aperoit le gant de Lucrce auquel l'aiguille est encore attache, il le prend sur les nattes o il le trouve et au moment o il le saisit, l'aiguille lui pique le doigt, comme si quelqu'un lui disait: ce gant n'est point habitu aux licencieux jeux; retire-toi la hte, tu vois que les ornements de notre matresse sont chastes. XLVII.--Mais tous ces faibles obstacles ne peuvent l'arrter, il interprte leur refus dans le pire de tous les sens; les portes, le vent, le gant qui le retardent sont pour lui des preuves accidentelles, ou comme ces rouages qui ralentissent l'horloge jusqu' ce que chaque minute ait pay son tribut l'heure. XLVIII.--Sans doute, dit-il, ces empchements sont l comme les petites geles qui quelquefois menacent le printemps pour ajouter encore plus de prix ses charmes et donner aux oiseaux plus de raison de chanter; la peine paye le revenu de tout trsor prcieux. D'normes rochers, de grands vents, de cruels pirates, des sables et des cueils effrayent le marchand avant qu'il entre riche dans le port. XLIX.--Le voici arriv la porte qui le spare du ciel de sa pense. Un loquet docile est tout ce qui protge contre lui l'objet prcieux qu'il cherche. L'impit a tellement boulevers son coeur qu'il commence prier pour sa proie, comme si les dieux pouvaient approuver son crime. L.--Mais au milieu de son inutile prire, aprs avoir demand l'ternelle puissance que ses criminelles penses triomphent de cette charmante beaut, et pri les dieux de lui tre propices dans ce moment, il tressaille soudain et dit: Je dois donc dflorer! les dieux que j'invoque abhorrent cette action, comment m'aideraient-ils la commettre? LI.--Eh bien, que la Fortune et l'Amour soient mes dieux et mon guide; ma volont est base sur une ferme rsolution; les penses ne sont que des rves tant que leurs effets ne sont pas prouvs. Le plus noir attentat est lav par l'absolution; le feu de l'amour a pour ennemie la glace de la crainte: l'oeil du ciel est ferm, et la nuit bruineuse cache la honte qui suit la douce volupt. LII.--A ces mots, sa main criminelle lve le loquet, et de son genou il ouvre la porte toute grande. Elle dort profondment, la colombe que ce hibou nocturne veut saisir; c'est ainsi que la trahison surprend dans le sommeil! celui qui voit le serpent en embuscade se retire l'cart; mais Lucrce dort profondment, et sans rien craindre elle est la merci de son dard mortel. LII.--Le mchant s'avance dans la chambre et contemple ce lit encore pur. Les rideaux tant ferms, il erre l'entour roulant ses yeux avides dans leurs orbites, c'est leur trahison qui a gar son coeur. Il donne bientt sa main le signal d'ouvrir le nuage qui cache la lune argente. LIV.--Voyez comment le soleil aux rayons de feu, sortant d'un nuage, nous prive de la vue. De mme, peine le rideau est tir, que les yeux de Tarquin commencent cligner, blouis par trop d'clat. Soit qu'en effet les traits de Lucrce rflchissent une blouissante lumire, soit que quelque reste de honte le lui fasse supposer; mais ses yeux sont aveugls et se tiennent ferms. LV.--O que ne prirent-ils dans leur sombre prison! ils auraient vu alors le terme de leur crime, et Collatin aurait pu encore reposer tranquille ct de Lucrce dans sa couche non souille. Mais ils s'ouvriront pour dtruire cette union bnie et aux saintes penses. Lucrce devra sacrifier leur vue son bonheur, sa vie et son plaisir dans ce monde. LVI.--Sa main de lis est sous sa joue de rose, privant d'un baiser lgitime le coussin afflig, qui semble se partager en deux et se soulever de chaque ct pour atteindre son bonheur. Entre ces deux collines, la tte de Lucrce est comme ensevelie, telle qu'un saint monument plac l pour tre admir par des yeux profanes. LVII.--Son autre main si blanche tait hors du lit, sur la couverture verte; par sa parfaite blancheur, elle ressemblait une marguerite d'avril sur le gazon humide des perles de la rose. Tels que des soucis, ses yeux avaient abrit leur clat, et reposaient dans les tnbres jusqu' ce qu'ils pussent s'ouvrir pour embellir le jour. LVIII.--Ses cheveux, comme des fils d'or, jouaient avec son souffle. O modestes volupts! voluptueuse modestie! ils montraient le triomphe de la vie dans le sein de la mort et dployaient les couleurs sombres de la mort dans l'absence passagre de la vie. L'une et l'autre se prtaient tant de charmes dans ce sommeil, qu'on et dit qu'il n'y avait entre elles aucune rivalit, mais que la vie vivait dans la mort, et la mort dans la vie. LIX.--Ses deux seins ressemblaient des globes d'ivoire entours d'un cercle bleu, c'taient deux mondes vierges et non conquis; ne connaissant d'autre joug que celui de leur seigneur qui leurs serments taient fidles. Ces mondes inspirent une nouvelle ambition Tarquin; tel qu'un odieux usurpateur, il va tenter de faire descendre de ce beau trne le possesseur lgitime. LX.--Que pouvait-il voir qui ne ft digne d'tre admir? qu'admirait-il qui n'enflammt son dsir? tout ce qu'il contemple le fait dlirer d'amour, et sa passion fatigue mme sa vue ravie; il admire avec plus que de l'admiration ses veines d'azur, sa peau d'albtre, ses lvres de corail, et la fossette de son menton blanc comme la neige. LXI.--Comme le lion farouche caresse sa proie quand sa faim cruelle est satisfaite par la victoire, de mme Tarquin reste pench sur cette me endormie, calmant par la contemplation sa rage amoureuse qu'il contient sans la dissiper; car, tant si prs d'elle, ses yeux retenus un moment soulvent encore plus violemment ses veines. LXII.--Celles-ci sont comme des esclaves acharns au pillage, vassaux cruels dont les exploits sont odieux, qui se plaisent dans le meurtre et le viol, sans gard pour les larmes des enfants et les gmissements des mres: elles s'enflent dans leur orgueil, attendant la charge; bientt son coeur palpitant donne le signal du combat, et leur dit d'agir suivant leur dsir. LXIII.--Son coeur, qui bat comme un tambour, encourage son oeil brlant, son oeil confie l'attaque sa main; sa main, fire de cette dignit, et fumant d'orgueil, va se poster sur la gorge nue de Lucrce, centre de tous ses domaines; peine l'a-t-elle escalade, que les rangs des veines d'azur abandonnent leurs tourelles ples et sans dfense. LXIV.--Elle se rendent dans le paisible cabinet o dort leur reine chrie, lui disent qu'elle est assige par un terrible ennemi, et l'pouvantent par leurs cris confus; elle, trs-tonne, ouvre ses yeux ferms, qui, en apercevant le tumulte, sont obscurcis et dompts par sa torche enflamme. LXV.--Figurez-vous quelqu'un rveill au milieu de la nuit par un rve effrayant, et qui croit avoir vu un esprit hideux, dont le farouche aspect fait frissonner tous ses membres; quelle n'est pas sa terreur! Mais Lucrce, plus malheureuse, et trouble dans son sommeil, voit rellement ce qui serait terrible mme en supposition. LXVI.--Accable, confondue par mille terreurs, elle reste tremblante comme l'oiseau bless qui expire. Elle n'ose regarder; cependant, en ouvrant demi ses yeux, elle voit apparatre des fantmes hideux qui passent devant elle. De telles ombres sont les impostures d'un faible cerveau, qui, fch que les yeux fuient devant la lumire, les pouvante dans les tnbres par des spectacles plus affreux. LXVII.--La main de Tarquin demeure sur la gorge de Lucrce. (Cruel blier, d'branler un semblable rempart d'ivoire!) Il sent son coeur pouvant (pauvre citoyen!) se soulever et puis retomber, et heurter son sein qui vient frapper la main du ravisseur. Ces mouvements excitent sa rage. Plus de piti; il va faire la brche et entrer dans cette belle ville. LXVIII.--D'abord, telle qu'une trompette, sa langue commence sonner un pourparler. Elle s'adresse son ennemi timide, qui lve par-dessus des draps blancs son menton plus blanc encore, pour demander la raison de cette alarme imprvue, ce que Tarquin cherche expliquer par des gestes muets; mais Lucrce redouble ses ardentes supplications, et veut savoir quels sont les motifs de son attentat. LXIX.--Tarquin rpond: La couleur de ton teint qui fait plir de dpit le lis lui-mme et rougir la rose clipse par cet incarnat rpondra pour moi, et dira mon tendre aveu. C'est sous les couleurs de cet tendard que je suis venu escalader ton fort non encore conquis; la faute en est toi, ce sont tes yeux qui t'ont trahie eux-mmes. LXX.--Si tu veux me faire des reproches, je t'objecterai que c'est ta beaut qui t'a tendu un pige cette nuit o tu dois te rsigner subir ma volont. Je t'ai choisie pour mon plaisir sur la terre; c'est de tout mon pouvoir que j'ai cherch vaincre mes dsirs; mais peine les rprimandes et la raison les avaient touffs, que l'clat de ta beaut les faisait renatre. LXXI.--Je vois toutes les difficults que m'attirera mon entreprise. Je sais que des pines dfendent la jeune rose; je m'attends trouver le miel gard par un aiguillon. La rflexion m'a reprsent tout cela; mais le dsir est sourd et n'coute pas de sages amis. Il n'a des yeux que pour contempler la beaut et adorer ce qu'il voit, en dpit des lois et du devoir. LXXII.--J'ai pes dans mon me l'outrage, la honte et les chagrins que je puis causer; mais rien ne peut contenir le cours de la passion, ni arrter sa fureur entranante. Je sais que les larmes du repentir, les reproches, le mpris et la haine mortelle suivront le crime, mais je veux aller au-devant de ma propre infamie. LXXIII.--Il dit et agite son pe romaine, qui, semblable un faucon planant dans les airs, couvre sa proie de l'ombre de ses ailes, et de son bec recourb la menace de mort si elle veut prendre l'essor. De mme sous le glaive terrible, l'innocente Lucrce coute en tremblant les paroles de Tarquin, comme les oiseaux timides coutent les sonnettes du faucon. LXXIV.--Lucrce, continue-t-il, il faut que cette nuit je jouisse de toi; si tu me refuses, la force m'ouvrira la voie; car c'est dans ton lit que j'ai l'intention de te dtruire; j'gorge ensuite un de tes vils esclaves pour t'ter l'honneur avec la vie, et je le place dans tes bras morts, jurant que je l'ai tu en te surprenant l'embrasser. LXXV.--De sorte que ton poux deviendra un objet de mpris pour tous ceux qui le verront. Tes parents baisseront la tte sous le coup du ddain, et tes enfants seront souills par le titre de btards. Toi-mme, auteur de leur honte, tu iras la postrit dans des chansons qui raconteront ton infamie. LXXVI.--Mais, si tu me cdes, je reste ton ami secret, une faute inconnue est comme une pense non accomplie. Un peu de mal fait dans un but grand et utile est permis, et lgitime en bonne politique. La plante vnneuse est quelquefois distille en un compos innocent, et son application a des effets salutaires. LXXVII.--Pour l'amour de ton poux et de tes enfants, accorde-moi ce que je demande, ne leur lgue point une honte impossible effacer, une souillure ternelle pire que les dfauts du corps que l'homme apporte en naissant. Car ceux-ci ne sont que la faute de la nature et ne causent point d'infamie. LXXIII.--A ces mots il se relve et s'arrte un moment, en fixant sur Lucrce l'oeil mortel d'un basilic, tandis qu'elle, image de la chaste pit et telle qu'une biche blanche serre par des griffes meurtrires dans un dsert o il n'y a point de loi, implore la bte froce qui ne connat aucune compassion, et n'obit qu' son odieux apptit. LXXIX.--Voyez quand un nuage noir menace le monde, cachant dans ses vapeurs sombres les monts ambitieux; si quelque douce brise sort du sein obscur de la terre, son souffle carte ces vapeurs dont il empche momentanment la chute en les divisant. De mme le profane empressement de Tarquin arrte les paroles de Lucrce, et le farouche Pluton approuve tandis qu'Orphe joue de sa lyre. LXXX.--Cependant, semblable un chat, rdeur de nuit, Tarquin ne fait que jouer avec la faible souris qui reste tremblante entre ses griffes. Sa tristesse nourrit sa fureur de vautour, gouffre immense que rien ne parvient combler. Son oreille accueille ses prires, mais son coeur ne se laisse pas pntrer par ses plaintes. Les larmes endurcissent la concupiscence quoique la pluie amollisse le marbre. LXXXI.--Les yeux de Lucrce qui demandent piti sont douloureusement fixs sur son front inexorable et sourcilleux; sa modeste loquence est mle de soupirs qui ajoutent plus de grce ses paroles. Elle interrompt souvent sa phrase, souvent la voix lui manque, et elle est oblige de recommencer. LXXXII.--Elle le conjure par le grand Jupiter, par la chevalerie, par son noble rang, et par le serment de la douce amiti, par ses larmes et par l'amour de son poux, par les saintes lois de l'humanit et la foi commune, par le ciel, la terre et toutes leurs puissances; elle le conjure de se retirer dans le lit que l'hospitalit lui accorde, et d'couter l'honneur plutt qu'un coupable dsir. LXXXIII.--Ah! lui dit-elle, pourrais-tu bien rcompenser l'hospitalit par un si noir outrage? ne souille pas la source qui a calm ta soif, ne gte point ce qui ne saurait tre rpar, renonce ton but criminel avant de tirer ton coup. Ce n'est pas un archer loyal, celui qui tend son arc pour frapper une jeune biche. LXXXIV.--Mon poux est ton ami, pargne-moi par amour pour lui; toi, tu es prince, par amour pour toi-mme laisse-moi. Je suis faible; ne me rends point victime d'un pige; tu ne ressembles point la perfidie, ne me trompe donc pas; mes soupirs, tels que des tourbillons, s'efforcent de te chasser; si jamais mortel fut touch de la douleur d'une femme, sois touch de mes larmes, de mes soupirs et de mes sanglots. LXXXV.--Comme les flots d'un ocan orageux, ils se runissent pour lutter contre le rocher de ton coeur, qui menace d'un naufrage, et pour l'adoucir, s'ils peuvent par leur mouvement continuel; car les pierres dissoutes se convertissent en eau. Oh! si tu n'es pas plus dur qu'une pierre, laisse-toi pntrer par mes larmes et sois compatissant! La douce piti traverse une porte de fer. LXXXVI.--J'ai cru recevoir Tarquin en te recevant; as-tu pris sa ressemblance pour le dshonorer? Je me plains toute l'arme du ciel; tu outrages son honneur, tu dgrades son nom royal, tu n'es point ce que tu sembles, ou tu ne ressembles pas ce que tu es, un roi, un dieu; car les rois comme les dieux devraient tout gouverner. LXXXVII.--Quelle sera donc ta honte dans ta vieillesse puisque dj tu montres tant de vices dans ton printemps! Que n'oseras-tu pas quand tu seras roi, si tu oses tant maintenant que tu n'as que l'esprance de l'tre! Oh! souviens-toi que puisque aucun outrage commis par un vassal ne peut tre effac, les mauvaises actions des rois ne sauraient tre ensevelies dans le silence. LXXXVIII.--Ce forfait fera qu'on ne t'aimera plus que par crainte, les monarques heureux sont craints par amour. Tu seras forc de tolrer les coupables quand ils te prouveront que tu l'es comme eux. Ne serait-ce qu' cause de cela, retire-toi, car les princes sont le miroir, l'cole, le livre o les yeux des sujets voient, apprennent et lisent. LXXXIX.--Voudrais-tu tre l'cole laquelle s'instruira la dbauche? souffriras-tu qu'elle lise en toi ses honteuses leons? consentiras-tu tre le miroir o elle verra une autorit pour ses attentats et une garantie contre le blme? Pour donner par ton nom un privilge au dshonneur tu prfres les reproches la louange immortelle, et tu fais de ta bonne rputation une vile _entremetteuse_. XC.--As-tu la puissance? Au nom de celui qui te l'a donne, soumets tes dsirs rebelles; ne tire point l'pe pour protger l'iniquit, car elle t'a t remise pour en dtruire l'engeance. Comment pourras-tu remplir tes devoirs de roi lorsque, prenant modle sur ton exemple, le crime pourra dire que c'est toi qui lui as enseign devenir criminel. XCI.--Ah! quel dgradant spectacle ce serait de reconnatre ton crime dans un autre! Les fautes des hommes sont rarement videntes pour eux; leur partialit touffe leurs transgressions: ton forfait te semblerait digne de mort dans ton frre. Oh! quelle est l'infamie de ceux qui dtournent les yeux de leurs propres attentats! XCII.--C'est vers toi, vers toi que se tournent mes mains suppliantes, elles te conjurent de rsister aux sductions de tes dsirs. J'implore le retour de ta dignit bannie; rappelle-la, et sache retirer les penses qui te flattent: sa noble gnrosit emprisonnera le perfide dsir, dissipera le nuage qui obscurcit tes yeux tromps, afin que tu reconnaisses ta situation, et que tu aies piti de la mienne. XCIII.--Cesse, lui rpond Tarquin; l'indomptable torrent de mes dsirs ne fait que crotre par ces retards. De faibles lumires sont bientt teintes; de grands feux rsistent au vent, qui ne fait qu'augmenter leur fureur. Des petits ruisseaux qui payent leur tribut journalier leur amre souveraine ajoutent ses eaux, mais n'en changent point le got. XCIV.--Tu es, lui dit Lucrce, un ocan, un roi souverain, et dans ton vaste empire se rpandent la noire luxure, le dshonneur, la honte, le drglement, qui cherchent souiller les flots de ton sang. Si toutes ces faibles sources de mal changent ta vertu, la mer est jete dans la boue d'un bourbier, quand la vase devrait se perdre dans la mer. XCV.--C'est ainsi que tes esclaves seront rois, et toi leur esclave; c'est ainsi que ta noblesse sera dgrade, leur bassesse releve; c'est ainsi que tu seras leur vie, et qu'ils seront eux-mmes ton tombeau; toi, avili dans ta honte; eux, dans ton orgueil. Les choses infrieures ne devraient point cacher les choses plus grandes. Le cdre ne s'abaisse point aux pieds du buisson, les broussailles se fltrissent aux pieds des cdres. XCVI.--Que tes penses, fidles ton rang.....--C'est assez, dit Tarquin; par le ciel, je ne t'coute plus. Cde mon amour, sinon la haine brutale, au lieu du contact timide de l'amour, te dchirera cruellement. Aprs quoi je veux te transporter dans le lit de quelque coquin de valet, pour lui faire partager ta destine honteuse. XCVII.--A ces mots, il crase du pied sa torche, car la lumire et la dbauche sont ennemies mortelles. La honte, enveloppe des ombres de l'aveugle nuit, tyrannise d'autant plus qu'elle n'est pas aperue. Le loup a saisi sa proie, le pauvre agneau crie jusqu' ce que sa voix soit arrte au passage par sa propre toison, qui ensevelit ses cris dans les plis dlicats de ses lvres. XCVIII.--En effet, Tarquin se sert du linge de nuit qu'elle porte pour enfermer dans sa bouche ses tristes clameurs; il baigne son front brlant dans les plus chastes larmes qu'aient jamais verses les yeux de la modeste douleur. Oh! comment la concupiscence dsordonne peut-elle souiller une couche si pure? Ah! si les larmes pouvaient en effacer la tache, Lucrce en rpandrait jamais! XCIX--Mais elle a perdu une chose plus prcieuse que la vie, et Tarquin a conquis ce qu'il voudrait bien ne plus avoir. Cette violence amne une autre lutte; cette jouissance passagre engendre des annes de regrets: cet ardent dsir se change en froid dgot. La pure chastet est dpouille de son trsor, et la luxure est plus pauvre qu'avant son larcin. C.--Voyez comme le limier trop nourri ou le faucon rassasi, n'ayant plus la mme finesse d'odorat, ni la mme vitesse, poursuivent lentement ou perdent tout fait la proie dont la nature les a rendus avides; de mme Tarquin assouvi redoute cette nuit. Son got aigri dvore son dsir qui l'a abus. CI.--O crime dont l'imagination paisible ne peut comprendre la profondeur insondable! Le dsir enivr rejette sa proie avant de voir sa propre infamie. Tant que la concupiscence est dans son orgueil, aucune remontrance ne saurait apaiser son ardeur ni matriser son tmraire dsir, jusqu' ce que, telle qu'un vieux coursier, elle se fatigue elle-mme. CII.--Et alors le dsir, aux joues ples et amaigries, l'oeil pesant, au front sourcilleux, la dmarche dfaillante, abattu, pauvre et lche, se lamente comme un mendiant banqueroutier. Tant que la chair est fire, le dsir lutte avec la piti, car alors il est en joie: mais quand elle perd sa fracheur, le rebelle coupable demande lui-mme grce d'un ton soumis. CIII.--C'est ainsi qu'il agit avec ce prince criminel de Rome, si ardent le satisfaire. Le voil maintenant qui prononce contre lui-mme cet arrt: qu'il est dshonor dans les sicles venir, que le beau temple de son me est profan, et que sur ses ruines accourent des armes de soucis pour demander cette reine souille ce qu'elle est devenue. CIV.--L'me rpond que ses sujets insurgs ont renvers son mur consacr, et que, par leur faute mortelle, ils ont rduit en servitude son immortalit, et l'ont rendue esclave d'une mort vivante et d'une douleur ternelle. Avertie par sa prescience, elle avait fait rsistance; mais sa prvoyance n'avait pu faire cder leurs dsirs. CV.--Agit de cette pense, Tarquin s'esquive dans les tnbres de la nuit, vainqueur captif pour qui la victoire est funeste. Il emporte une blessure que rien ne gurit, une cicatrice qui restera malgr la gurison, laissant la victime dsole. Lucrce est accable du poids du crime qu'il laisse derrire lui, et lui du fardeau d'une me coupable. CVI.--Tarquin, comme un loup ravisseur, s'loigne furtivement. Elle, comme un agneau fatigu, reste tendue, presque sans souffle. Il se hait pour son attentat; dsespre, elle dchire son beau corps de ses propres mains. Il part effray, et couvert de la sueur du crime. Elle reste, poussant des cris de douleur profonde pendant cette fatale nuit; il fuit, regrettant le court plaisir qui ne lui laisse que dgot. CVII.--Il part pnitent, accabl. Elle demeure abandonne et sans espoir. Dans sa hte, il soupire aprs la clart du matin; elle voudrait ne plus voir le jour. Pendant le jour, dit-elle, les carts de la nuit se rvlent, et mes yeux sincres n'ont jamais appris masquer mes torts par un regard dissimul. CVIII.--Ils croient que tous les yeux peuvent voir le dshonneur qu'ils aperoivent eux-mmes, c'est pourquoi ils voudraient rester dans l'obscurit pour tenir cach mon outrage, car ils se trahiront par leurs larmes; et, comme l'eau qui ronge l'acier, ils graveront sur mes joues la honte irrparable que je ressens. CIX.--Ici elle accuse le repos et le sommeil, condamnant ses yeux tre dsormais aveugles. Elle rveille son coeur en frappant sur son sein, et lui dit d'aller chercher un autre asile plus pur et plus digne de lui. Rendue folle par l'excs de sa douleur, elle exhale en ces mots ses plaintes contre les secrets de la nuit: CX.--O nuit ennemie de la paix du coeur! image de l'enfer, sombre registre de la honte, obscur thtre de meurtres tragiques, vaste chaos qui cache les crimes, nourrice des outrages, entremetteuse couverte d'un manteau! asile d'infamie, caverne affreuse de la mort, conspirateur voix basse, ligue avec la trahison et le viol. CXI.--Nuit abhorre, nuit aux tnbreuses vapeurs! puisque tu es complice de mon crime irrparable, rassemble tes brouillards pour attaquer l'aube matinale et faire la guerre au cours rgl du temps! ou si tu souffres que le soleil s'lve jusqu' sa hauteur accoutume avant qu'il retourne son humide couche, ceins sa tte d'or de nuages empoisonns. CXII.--Corromps l'air du matin avec des exhalaisons ftides; par leur haleine empeste, souille la vie de la puret, beaut par excellence, avant que Phbus arrive sa halte de midi; et que tes vapeurs marchent en rangs si serrs, que dans leurs ombres brumeuses sa lumire touffe s'clipse au milieu de sa course et cause une nuit perptuelle. CXIII.--Si Tarquin tait la nuit comme il est le fils de la nuit, il outragerait la reine au diadme d'argent; ses nymphes tincelantes aussi (violes par lui) n'oseraient plus se montrer sur le sein noir de la nuit. J'aurais, par ce moyen, des compagnes de douleur. Des malheurs partags sont plus doux supporter, de mme que des plerins font route ensemble pour abrger leur plerinage. CXIV.--Maintenant je n'ai personne qui puisse rougir avec moi, se croiser les bras, pencher humblement la tte, se voiler le front et cacher son infamie. Mais moi seule je suis condamne gmir arrosant la terre de larmes amres, mlant des sanglots mes plaintes, des gmissements mes douleurs, gages cruels d'un ternel dsespoir. CXV.--O nuit! fournaise dont la fume est sanglante, ne permets pas que le jour jaloux voie ce visage qui sous ton noir manteau a t livr la dgradation de l'impudicit. Garde possession de ton sombre empire, afin que les fautes commises sous ton rgne puissent galement tre ensevelies sous tes ombres. CXVI.--Ne m'expose pas au jour mdisant, sa lumire montrera grave sur mon front l'histoire des outrages faits la douce chastet, et la violation impie des saints serments de l'hymen. Oui, jusqu' l'ignorant qui ne sait pas lire tous verront dans mes regards ma honteuse disgrce. CXVII.--Pour apaiser les cris de son enfant, la nourrice lui racontera mon histoire, et fera peur du nom de Tarquin son nourrisson qui pleure. L'orateur, pour orner son discours, associera mon infamie celle de Tarquin; les mnestrels, pour reconnatre l'hospitalit, chanteront mon infortune et diront maintenant que je n'ai personne. CXVIII.--Que mon beau nom, que ma rputation reste sans tache pour l'amour de mon cher Collatin: si elle devient un sujet de calomnie, les branches d'une autre tige sont aussi vicies et une honte non mrite s'attachera son nom qui est aussi pur de la tache impose au mien que j'tais pure moi-mme hier encore pour Collatin. CXIX.--O honte inaperue! disgrce invisible; blessure non sentie, cicatrice dshonorante! le mpris est imprim sur le front de Collatin, et l'oeil de Tarquin peut reconnatre de loin la blessure qu'il a reue pendant la paix, non la guerre. Hlas! qu'il y a de gens qui portent ces marques honteuses que chacun ignore except celui qui les a faites! CXX.--Collatin, si ton honneur est fond sur moi, il m'a t arrach par un assaut irrsistible. Mon miel est perdu, je ne suis plus qu'une abeille semblable un frelon. Il ne me reste plus aucune des perfections de mon ct, je suis dpouille par un outrageant larcin: dans ta faible ruche s'est introduite une gupe errante qui a dvor le miel gard par ta chaste abeille. CXXI.--Cependant ne suis-je pas innocente du naufrage de ton honneur! c'est en ton honneur que je l'ai accueilli; venant de ta part, pouvais-je le renvoyer? c'et t un dshonneur que de le rejeter. Bien plus, il s'est plaint de lassitude et il a parl de vertu! O forfait imprvu! combien la vertu est profane dans un tel dmon! CXXII.--Pourquoi le ver s'introduit-il dans le bouton vierge? pourquoi l'odieux coucou pond-il ses oeufs dans les nids du passereau? pourquoi les crapauds empoisonnent-ils les sources pures, par une vase envenime? pourquoi une dmence tyrannique se cache-t-elle dans des seins pleins de douceur? pourquoi les princes violent-ils leurs devoirs? Mais il n'est pas de perfection si absolue que quelque impuret ne la souille. CXXIII--Le vieillard qui entasse son or est tourment de crampes, de la goutte et de douloureuses incommodits. A peine a-t-il des yeux pour voir son trsor: mais, comme le malheureux Tantale, il maudit l'insuffisance de ses sens, n'ayant d'autre plaisir de ses richesses que la douloureuse pense qu'elles ne peuvent gurir ses maux. CXXIV.--Il les possde quand il n'en peut jouir et il les laisse ses jeunes fils qui dans leur orgueil se htent de les prodiguer. Leur pre tait trop faible, ils sont trop forts pour conserver longtemps cette fortune la fois maudite et bnie. Les douceurs que nous dsirons s'aigrissent et deviennent amres au moment mme o elles nous sont accordes. CXXV.--Des vents capricieux accompagnent le tendre printemps; des plantes nuisibles prennent racine au milieu des fleurs prcieuses. La vipre siffle l o les charmants oiseaux chantent; ce qu'enfante la vertu, l'iniquit le dvore. Il n'est aucun bien en notre pouvoir que la malencontreuse occasion ne nous le fasse perdre ou n'altre ses qualits. CXXVI.--Occasion, ton crime est grand, c'est toi qui excutes la trahison du tratre; tu livres l'agneau la cruaut du loup; quelque complot qu'on mdite, c'est toi qui le favorises: c'est toi qui foules au pied le droit, la justice et la raison; c'est toi qui dans ta sombre caverne, o personne ne peut te voir, postes le crime, pour dvorer les mes qui passent auprs. CXXVII.--Tu persuades la vestale de violer son voeu; tu souffles le feu quand la temprance fond. Tu touffes la probit, tu immoles la vrit; indigne complice, infme entremetteuse, tu smes la calomnie et tu cartes la louange; tu t'associes au viol, la perfidie, aux brigands. Ton miel se change en fiel, ta jouissance en douleur. CXXVIII.--A tes plaisirs secrets succde la honte publique; tes festins cachs un jene solennel, tes titres flatteurs un nom dshonor, ta langueur mielle un got d'absinthe, et tes vanits forces ne sauraient tre durables. Comment se fait-il donc, vile occasion, qu'tant si mchante, il y ait tant de gens qui te recherchent? CXXIX.--Quand seras-tu l'ami de l'humble suppliant, quand le conduiras-tu au lieu o il obtiendra ce qu'il dsire, quand amneras-tu la fin des grands dbats, quand dlivreras-tu l'me que le malheur enchane, quand guriras-tu les malades, quand soulageras-tu les affligs? le pauvre, le boiteux, l'aveugle languissent, pleurent et t'implorent, mais ils ne trouvent jamais l'occasion. CXXX.--Le malade meurt pendant que le mdecin dort, l'orphelin gmit pendant que l'oppresseur est heureux, le juge est en festin pendant que la veuve pleure; la prudence se divertit pendant que le vice nat, tu n'accordes jamais rien aux actions charitables. La colre, l'envie, la trahison, le rapt, le meurtre triomphent, tu leur donnes tes heures pour pages. CXXXI.--Quand la vertu et la vrit ont affaire toi, mille traverses les privent de ton secours; elles achtent ton appui, mais le crime ne le paye jamais; il vient sans frais, et tu es satisfaite de l'couter et de lui accorder ce qu'il demande. Mon Collatin aurait pu venir vers moi quand Tarquin est venu; c'est toi qui l'as retenu. CXXXII.--Tu es coupable de meurtre, de larcin, coupable de parjure et de subornation, coupable de trahison, de fausset et d'imposture, coupable de l'abominable inceste. Tu es de ton plein gr consentante tous les crimes passs, et tous les crimes venir, depuis la cration jusqu' la fin du monde. CXXXIII.--Temps difforme, compagnon de l'horrible nuit, agile coursier du hideux souci, toi qui dvores la jeunesse, esclave trompeur des plaisirs trompeurs, lche sentinelle des chagrins, cheval de bt du crime, sducteur de la vertu, tu nourris et tu dtruis tout ce qui est. Oh! coute-moi! temps mchant et maudit, sois coupable de ma mort, puisque tu l'es de mon crime. CXXXIV.--Pourquoi ta servante, l'occasion, a-t-elle trahi les heures que tu m'avais accordes pour mon repos? pourquoi corrompre mon bonheur, et m'enchaner une suite infinie de maux ternels? Le devoir du Temps est de djouer la haine des ennemis, de dtruire les erreurs nes de l'opinion, et de ne pas laisser souiller une couche lgitime. CXXXV.--La gloire du temps, c'est d'apaiser les querelles des rois, de dmasquer la fausset, d'amener la vrit au jour, et de mettre le sceau des sicles sur les choses antiques, de veiller le matin, de faire sentinelle la nuit, de poursuivre l'injustice jusqu' ce qu'elle rpare ses torts, de ruiner les somptueux difices et de souiller de poussire leurs dmes dors. CXXXVI.--Sa gloire est de remplir de trous de vers les vastes monuments, de fournir l'oubli de ruines, d'effacer de vieux livres, d'en altrer le contenu, d'arracher les plumes aux ailes des vieux corbeaux, d'puiser la sve des vieux chnes, de fconder les printemps et de tourner la roue capricieuse de la Fortune. CXXXVII.--Sa gloire est de faire voir l'aeule les filles de sa fille, de faire de l'enfant un homme, de l'homme un enfant; de tuer le tigre qui vit de meurtre, d'apprivoiser la licorne et le lion farouche; de se jouer de l'homme rus et de le tromper par lui-mme, de rjouir le laboureur par d'abondantes moissons, et d'user de grosses pierres avec de petites gouttes d'eau. CXXXVIII.--Pourquoi fais-tu tant de mal dans ton long plerinage, si tu ne peux revenir pour le rparer? Une pauvre minute par sicle t'achterait un million d'amis, si tu donnais de l'esprit celui qui prte de mauvais dbiteurs! O fatale nuit! si tu pouvais rtrograder d'une heure je prviendrais cette tempte et j'viterais le naufrage. CXXXIX.--Serviteur sans fin de l'ternit! arrte par quelque malheur Tarquin dans sa fuite; invente tout pour lui faire maudire cette maudite nuit, que des fantmes hideux effrayent ses yeux coupables, et que la sinistre pense de son crime transforme pour lui chaque buisson en dmon difforme. CXL.--Trouble ses heures de repos par des angoisses incessantes; tourmente-le dans son lit par des sanglots qui l'oppressent, qu'il pousse des gmissements pitoyables; mais n'en aie point piti, qu'il ne rencontre que des coeurs plus durs que le marbre. Que les femmes les plus douces oublient leur douceur et soient pour lui plus terribles que des tigres dans le dsert! CXLI.--Qu'il ait le temps d'arracher sa chevelure boucle, qu'il ait le temps de tourner sa rage contre lui-mme, qu'il ait le temps de dsesprer du secours du temps, qu'il ait Je temps de vivre en esclave mpris, qu'il ait le temps de mendier son pain, qu'il ait le temps de voir un mendiant lui refuser des restes ddaigns! CXLII.--Qu'il ait le temps de voir ses amis devenir ses ennemis, et de voir les fous le tourner en drision; qu'il ait le temps d'apprendre combien le temps s'coule lentement dans les regrets, combien il est court et rapide aux heures de la folie et du plaisir! Que son crime ineffaable ait le temps de dplorer l'abus de son temps! CXLIII.--O temps! prcepteur du bon et du mchant, apprends-moi maudire celui qui tu as appris ce crime. Que le sclrat devienne fou de peur en voyant son ombre! que lui-mme cherche s'ter la vie: c'est ses misrables mains qu'il appartient de verser son sang misrable. Y aurait-il un homme assez vil pour servir de bourreau un si vil esclave! CXLIV.--Plus vil encore il est, parce qu'il est fils de roi, lui qui trompe les esprances de son pre par de basses actions! Plus l'homme est puissant, plus il mrite de respect ou de haine, car la plus grande infamie s'attache au rang le plus lev. La lune a assez d'un grand nuage pour se voiler; les petites toiles se cachent quand elles veulent. CXLV.--Le corbeau peut tremper ses ailes noires comme le charbon dans un bourbier et s'envoler sans que l'on aperoive la fange qui les tache; mais si le cygne, blanc comme la neige, veut en faire de mme, la tache se reconnat sur son col argent. Les pauvres serviteurs sont une nuit obscure, les rois sont un jour resplendissant. Les moucherons volent inaperus, les aigles frappent tous les regards. CXLVI.--Loin d'ici, vains mots, interprtes des cerveaux creux, sons sans utilit, faibles arbitres, allez dans les coles o l'on se fait un art de la dispute; allez servir les insipides dbats de ceux qui en amusent leurs loisirs: soyez mdiateurs des clients tremblants de perdre leur cause; pour moi je ne ferai pas le moindre argument, puisque je n'ai rien attendre du secours de la loi. CXLVII.--En vain je maudis l'occasion, le temps, Tarquin et la sombre nuit, en vain je cherche querelle mon infamie; en vain je repousse mon dsespoir; cette inutile fume de mots ne me fait aucun bien, le seul remde qui puisse me gurir, c'est de verser tout mon sang impur. CXLVIII.--Pauvre main, pourquoi frmis-tu ce dcret? Honore-toi en me dbarrassant de cette honte; car si je meurs, mon honneur survit en toi: si je vis, tu as part mon infamie; puisque tu n'as pu dfendre ta dame loyale, puisque tu as eu peur de dchirer son perfide ennemi, immole-toi avec elle pour avoir cd ainsi. CXLIX.--Elle dit et s'lance de sa couche en dsordre pour saisir dans son dsespoir quelque instrument; mais elle n'est pas dans une maison de meurtre, et ne trouve aucun instrument pour agrandir le passage de son souffle, qui se presse entre ses lvres et s'vanouit comme la fume de l'Etna, qui se consume dans les airs, ou comme celle qu'exhale un canon qu'on dcharge. CL.--Vainement, dit-elle, je vis et je cherche quelque bienheureux moyen de finir une malheureuse vie: j'ai eu peur d'tre tue par le glaive de Tarquin, et cependant je cherche un couteau pour la mme intention; mais quand j'avais peur, j'tais une femme loyale; je le suis encore: oh non! ce ne peut-tre: Tarquin m'a dpouille de ce noble titre. CLI.--Oh! j'ai perdu ce qui me faisait aimer la vie, je n'ai donc plus de motif de craindre la mort; en effaant ma souillure par la mort, du moins je donne un gage de gloire aux couleurs de la calomnie, et une vie mourante l'ternelle honte. Ressource insuffisante, aprs avoir perdu le trsor, que de brler l'innocente cassette o il tait! CLII.--Eh bien! cher Collatin! tu ne connatras pas le got corrompu de la foi viole; je n'outragerai pas ton amour sincre; je ne prtendrai pas que mon serment est rest intact. Cette greffe btarde ne crotra pas. Celui qui a souill ta tige ne se vantera pas que tu es le tendre pre de son fruit. CLIII.--Il ne rira pas tes dpens dans sa pense secrte, il n'gayera point ses compagnons de dbauche sur ton affront: tu sauras que je n'ai point t lchement achete avec de l'or, mais que la porte a t force. Pour moi, je suis la matresse de mon sort et je ne me pardonnerai que lorsque la vie aura pay au trpas mon offense involontaire. CLIV.--Je ne t'empoisonnerai point de ma souillure; je ne masquerai point ma faute par d'adroites excuses. Je ne colorerai pas la noirceur de mon crime pour cacher la vrit sur les horreurs de cette perfide nuit. Ma bouche rvlera tout. Mes yeux, tels que des cluses, ou semblables la source des montagnes, qui arrose un vallon, rpandront de purs ruisseaux pour laver mon aveu impur. CLV.--Cependant la plaintive Philomle avait termin le chant mlodieux de ses douleurs nocturnes; la nuit solennelle descendait d'un pas lent et triste dans les gouffres de l'effroyable enfer; l'aurore rougissant prte sa lumire tous les yeux qui la dsirent; mais, dans sa douleur, Lucrce se reproche de voir et regrette les ombres de la nuit. CLVI.--Le jour rvlateur pie travers toutes les fentes et semble l'apercevoir au lieu o elle est assise tout en pleurs. C'est lui qu'elle s'adresse en sanglotant: Oeil des yeux, pourquoi cherches-tu poindre par ma fentre? Cesse tes regards indiscrets, caresse de tes rayons les yeux qui dorment encore, ne brle pas mon front de ta lumire blouissante, car le jour n'a rien faire avec ce qui se passe la nuit. CLVII.--C'est ainsi que Lucrce s'en prend tout ce qu'elle voit: le vrai chagrin est radoteur et fantastique comme un enfant, qui, une fois qu'il boude, voit tout avec humeur. Ce sont les anciennes douleurs et non les douleurs nouvelles qui s'adoucissent. La dure dompte les unes, les autres sont telles qu'un nageur inhabile, plongeant toujours pniblement et se noyant par dfaut d'adresse. CLVIII.--C'est ainsi que Lucrce, enfonce dans une mer de soucis, se fche contre tout ce qu'elle voit, et rapporte tout son chagrin; tous les objets viennent les uns aprs les autres accrotre la force de son dsespoir. Quelquefois il est muet et ne parle plus, quelquefois il est en dmence et parle trop. CLIX.--Les petits oiseaux qui chantent dans leur joie matinale la dsolent par leur douce mlodie, car la gaiet est alors importune; les mes tristes souffrent mortellement dans les socits joyeuses; le chagrin se plat davantage dans la compagnie du chagrin: le chagrin vritable cherche la sympathie de son semblable. CLX.--C'est une double mort de faire naufrage l'aspect du rivage; il languit dix fois celui qui languit en voyant de la nourriture: la vue du baume rend la plaie plus douloureuse. Les grandes douleurs dplorent surtout ce qui les peut soulager. Les profonds regrets s'avancent comme un fleuve paisible qui, tant arrt, franchit ses bords. Le chagrin qu'on plaisante ne connat ni lois ni limites. CLXI.--Oiseaux railleurs, dit-elle, renfermez vos accents dans vos seins garnis de plumes; soyez silencieux et muets en ma prsence; mon trouble plein d'angoisse n'aime aucune cadence de sons: une htesse triste ne peut souffrir des htes joyeux. Rservez vos accords pour ceux qui ils plaisent; l'infortune aime la mlancolie, qui marque la mesure avec des pleurs. CLXII.--Viens, Philomle qui chantes le viol; fais ton triste bocage de mes cheveux pars; de mme que la terre humide pleure sur ta langueur, je verserai une larme chaque son mlancolique, et je soutiendrai le diapason avec mes profonds sanglots. Pour refrain, je murmurerai le nom de Tarquin, tandis que tu moduleras celui de Tre. CLXIII.--Pendant que tu feras ta partie contre un buisson, pour entretenir le souvenir de tes maux cuisants, moi, malheureuse, afin de t'imiter, je fixerai contre mon coeur un couteau acr pour effrayer mes regards; et s'ils se troublent, je tomberai et mourrai. Ces moyens, comme les touches sur un instrument, mettront les cordes de nos coeurs au vrai ton de la douleur. CLXIV.--Pauvre oiseau, puisque tu ne chantes pas pendant le jour, comme honteux d'tre aperu, nous choisirons quelque dsert profond et sombre, cart de la route, o ne pntrent ni la chaleur brlante, ni le froid glacial, et l, nous adressant aux btes froces, nous leur ferons entendre des airs mlancoliques pour les adoucir. Si les hommes sont aussi cruels que les btes, que les btes aient un coeur compatissant. CLXV.--Comme la pauvre biche effraye qui s'arrte et regarde, immobile et incertaine de quel ct elle fuira, ou comme celui qui, gar dans un labyrinthe, a peine reconnatre sa route, Lucrce reste indcise, ne sachant lequel est prfrable de vivre ou de mourir, quand la vie est honteuse et que la mort lui cote. CLXVI.--Me tuer! dit-elle. Hlas! ne serait-ce pas souiller la fois mon me et mon corps? Ceux qui perdent une moiti vivent avec plus de patience que ceux qui sont dpouills du tout: c'est une mre sans raison et sans piti que celle qui, ayant deux aimables enfants, quand la mort lui en enlve un, tue l'autre et n'en a plus. CLXVII.--De mon corps ou de mon me, lequel m'tait le plus cher quand l'un tait pur et l'autre cleste? lequel prfrais-je quand tous deux appartenaient au ciel et Collatin? Hlas! Qu'on dchire l'corce du pin superbe, ses feuilles se fltriront, sa sve se tarira. Il en est ainsi de mon me blesse dans son corce. CLXVIII.--Sa demeure est saccage, son repos interrompu, son asile pris d'assaut par l'ennemi, son saint temple souill, pill, profane par l'audacieuse infamie; que l'on ne m'accuse donc pas d'impit, si, dans une forteresse ainsi battue en ruine, je fais une brche pour en enlever mon me malheureuse. CLXIX.--Cependant je ne veux pas mourir jusqu' ce que mon Collatin ait appris la cause de ma mort prmature, afin que, dans cette heure de mon agonie, il puisse jurer vengeance sur celui qui me force d'abrger mes jours. Je lguerai mon sang impur Tarquin. Souill par lui, il sera vers par lui, et, comme il le mrite, je le dirai dans mon testament. CLXX.--Je lguerai mon honneur au couteau qui blessera mon corps dshonor. C'est un honneur de terminer une vie dshonore. L'un vivra quand l'autre ne sera plus. C'est ainsi que de mes cendres natra ma gloire; car dans ma mort je tue le mpris insultant: ma honte tant morte, mon honneur renat. CLXXI.--Seigneur ador de ce trsor que j'ai perdu, quel hritage te laisserai-je? Mon courage fera ton orgueil, et ton exemple pour te venger. Apprends par ma fin quelle doit tre celle de Tarquin. _Moi_, ton amie, j'immolerai _moi_, ton ennemie. Pour l'amour de moi, traite de mme le perfide Tarquin. CLXXII.--J'achve en quelques mots mes dernires volonts: mon me au ciel, mon corps la terre, et toi, mon poux, prends mon courage; mon honneur au couteau qui m'ouvrira le sein, ma honte celui qui souilla ma rputation, et tout ce qui survivra de ma gloire sera partag ceux qui vivront et ne penseront pas mal de moi. CLXXIII.--Toi, Collatin, tu veilleras l'excution de ce testament. Hlas! pourquoi faut-il que tu le voies! Mon sang lavera mon affront; la noble fin de ma vie rachtera l'acte impur de ma vie. Ne faiblis pas, faible coeur; mais dis avec fermet: il faut que cela soit. Cde ma main, ma main te vaincra; une fois mort, vous mourrez tous deux, et tous de vous serez vainqueurs. CLXXIV.--Quand Lucrce eut tristement dlibr ce plan de mort et essuy la perle amre qui mouillait ses yeux brillants, d'une voix entrecoupe elle appela sa suivante. Celle-ci, obissant, accourt promptement auprs de sa matresse; car le devoir vole avec les ailes de la pense. Les joues de l'infortune Lucrce semblent la suivante comme les prairies d'hiver quand le soleil fond leur neige. CLXXV.--Elle donne sa matresse un grave bonjour avec une voix timide, vrai signe de la modestie. Elle prend un air triste pour tre en harmonie avec la tristesse de sa dame (car son visage portait la livre du chagrin); mais elle n'osa pas lui demander pourquoi ses deux soleils taient ainsi clipss par des nuages, et ses joues humides des larmes de la douleur. CLXXVI.--De mme que la terre pleure quand le soleil est couch, chaque fleur s'humectant comme un oeil attendri, de mme la suivante commence inonder ses yeux de grosses larmes que fait couler la sympathie de ces beaux soleils clipss dans le ciel de sa matresse. Ils ont teint leurs clarts dans un ocan aux vagues sales, ce qui fait pleurer la suivante comme une nuit d'abondante rose. CLXXVII.--Un moment, ces deux charmantes cratures restent immobiles, comme deux aqueducs qui remplissent des citernes de corail. L'une d'elles pleure avec raison, l'autre n'a d'autre motif de pleurer que celui de mler ses larmes celles de sa compagne. Ce sexe aimable est souvent port aux larmes, et s'attriste en cherchant deviner les douleurs des autres; puis ses yeux s'inondent de larmes, et son coeur se brise. CLXXVIII.--Les hommes ont des coeurs de marbre, et les femmes des coeurs de cire; c'est pourquoi elles sont formes au gr du marbre. Leur faiblesse est opprime; elles reoivent par force les impressions trangres de la fraude ou de l'adresse. Ne les accusez donc pas d'tre les auteurs de leurs vices, pas plus que vous n'accuseriez la cire d'tre coupable de mchancet, parce qu'elle aurait reu l'empreinte d'un dmon. CLXXIX.--Leur surface, polie comme une riche plaine, est ouverte tous les petits insectes qui rampent. Chez les hommes, comme dans un bois touffu, sont maints vices endormis dans d'obscures cavernes. A travers des murs de cristal, on aperoit le moindre ftu. Les hommes peuvent masquer leurs crimes par de farouches et sombres regards; les visages des pauvres femmes sont des livres o elles laissent lire leurs fautes. CLXXX.--Personne ne dclame contre la fleur fltrie, mais bien contre l'hiver qui l'a fait prir; ce n'est pas ce qui est dvor, mais ce qui dvore qui mrite le blme. Oh! ne dites donc pas que c'est la faute des femmes si elles sont exposes aux affronts des hommes; ces coupables et orgueilleux matres rendent les faibles femmes dpendantes de leur honte. CLXXXI.--Vous en avez un exemple dans Lucrce. Assaillie la nuit par la menace d'une mort prompte et de la honte qui devait s'ensuivre pour elle et son poux, elle vit qu'il y avait tant de dangers dans la rsistance, qu'une terreur mortelle se rpandit dans tout son corps. Qui ne pourrait violer un corps sans vie? CLXXXII.--Cependant sa douce patience fit que Lucrce parla ainsi sa suivante qui rptait en sa personne la douleur de sa matresse: Ma fille, dit-elle, pourquoi verses-tu ces larmes qui tombent en pluie sur tes joues? Si tu pleures sur mes chagrins, moi, apprends, douce fille, que j'en retire peu d'avantage: si les larmes pouvaient me secourir, les miennes y auraient russi. CLXXXIII.--Mais, dis-moi... A ces mots elle s'arrta, et ne reprit qu'aprs un profond gmissement. A quelle heure Tarquin est-il parti?--Madame, avant que je fusse leve, rpondit la suivante. Ma ngligence paresseuse est bien blmable; cependant je puis m'excuser en disant que je me suis leve avant le jour, et que Tarquin tait dj parti. CLXXXIV.--Mais, madame, si votre suivante l'osait, elle vous demanderait la cause de votre tristesse.--Silence! reprit Lucrce, si je te la disais, cette confidence ne la diminuerait pas; car elle est plus cruelle que je ne puis l'exprimer, et l'on peut bien appeler enfer une torture plus dchirante qu'on ne peut dire. CLXXXV.--Va, apporte-moi papier, encre et plume; non, pargne-toi cette peine, car j'en ai ici... (que voulais-je dire?) Va dire un des domestiques de mon poux de se tenir prt porter de suite une lettre mon seigneur, mon ami, mon bien-aim, qu'il se prpare faire hte, car la missive est presse et sera bientt crite. CLXXXVI.--Sa suivante est partie; elle se met crire, promenant d'abord sa plume au-dessus du papier: l'amour-propre et la douleur se livrent un combat; ce que la pense trace est effac aussitt par sa volont: cette phrase est trop recherche, cette autre est trop franche; ses ides se pressent comme une foule d'hommes assigeant une porte pour savoir qui passera le premier. CLXXXVII.--Enfin elle commence ainsi: Digne poux de cette indigne femme qui te salue, je te souhaite la sant, et puis je te prie (si tu veux revoir encore ta Lucrce) de partir en toute hte et de venir: je me recommande toi; de notre maison en deuil, mes douleurs sont cruelles, quoique mes paroles soient brves! CLXXXVIII.--Elle plie sa lettre, qui n'annonce que vaguement son malheur trop certain: par cette courte ptre, Collatin peut apprendre sa peine, mais non ce qui la cause; elle n'ose pas la rvler, de peur d'tre souponne d'une dissimulation grossire, avant d'avoir lav son affront dans son sang. CLXXXIX.--D'ailleurs elle rserve l'nergie et la vie de sa douleur pour le moment o il pourra l'entendre; alors que les soupirs, les sanglots et les larmes aideront dtourner d'elle les soupons que le monde pourrait concevoir: pour les viter, elle n'a pas voulu prodiguer dans sa lettre les explications que son dsespoir vendra plus certaines. CXC.--Voir de tristes spectacles touche plus que de les entendre raconter[2]; car alors l'oeil interprte l'oreille les gestes qu'il aperoit: quand chaque sens nous exprime une partie de la douleur, nous n'en pouvons entendre ou voir qu'une partie; des dtroits profonds font moins de bruit que des eaux basses, et la douleur reflue par le souffle des mots. [Note 2: _To see sad sights moves more than hear them told._ Peut-tre est-ce sans le connatre que Shakspeare a traduit ici littralement Horace. _Segnius irritant animos demissa per aurem_ _Quam qu sunt oculis subjecta._ ] CXCI.--Sa lettre est cachete; elle met pour adresse: A Collatin, mon poux; plus que presse. A Arda. Le courrier vient; elle donne sa missive, ordonnant au valet l'air maussade de courir aussi vite que les oiseaux pousss par les vents du nord: tant de rapidit lui semble encore trop lente; l'excessive infortune ne mesure pas autrement. CXCII.--Le rustique vassal la salue avec respect et la regarde en rougissant; il reoit le papier sans dire ni non ni oui, et aussitt l'innocence honteuse se retire: mais ceux dont le coeur recle une faute s'imaginent que tous les yeux voient leur dshonneur; Lucrce crut que le valet avait rougi du sien. CXCIII.--Hlas! pauvre valet, Dieu le sait, c'tait chez lui dfaut d'esprit, d'assurance et de hardiesse. Ces innocentes cratures ne parlent qu'en actions respectueuses, tandis que d'autres promettent une grande promptitude et prennent leur loisir; c'est ainsi que ce modle des sicles passs offrait un air d'honntet, mais ne le soutenait point par des paroles. CXCIV.--Son excs de zle veilla la mfiance de Lucrce, et la mme rougeur enflamma leurs deux visages: elle crut qu'il rougissait, parce qu'il connaissait le crime de Tarquin; et, rougissant elle-mme, elle le regarda avec attention; son oeil scrutateur le rendit encore plus confus; plus elle le vit rougir, plus elle pensa qu'il tait instruit de son outrage. CXCV.--Mais elle pense longtemps encore avant son retour, et le fidle vassal ne fait que de partir: elle ne sait comment abrger le temps; car elle a tant soupir, pleur et gmi, que la source de ses sanglots et de ses larmes est comme puise; elle suspend ses plaintes, cherchant une nouvelle manire de s'affliger. CXCVI.--Enfin, elle se rappelle qu'il y a quelque part un beau tableau du sige de Troie; devant la ville est dessine l'arme des Grecs, qui vient la dtruire pour venger l'enlvement d'Hlne, et menace de toutes parts la fire Ilion. Le peintre avait fuit la cit de Priam si superbe, qu'on et dit que le ciel s'abaissait pour en caresser les tours. CXCVII.--Rival de la nature, l'art avait donn une vie artificielle mille objets lamentables; on croyait voir plus d'une larme vritable verse par une femme sur son mari massacr. Le sang coulait et fumait comme sur un champ de bataille, et des yeux mourants jetaient de ternes clarts comme des charbons mourants dans les foyers des nuits d'hiver. CXCVIII.--Vous auriez vu l'assigeant humide de sueur et tout noir de poussire. Sur les remparts de Troie paraissaient les citoyens qui, travers leurs meurtrires, regardaient les Grecs. Tout tait si parfait dans ce tableau, que, malgr la distance de la perspective, on remarquait la tristesse peinte dans leurs yeux. CXCIX.--Sur le front des chefs grecs, on admirait la grce, la majest et un air triomphant; les jeunes gens taient pleins d'agilit et de noblesse; et, et l, l'artiste avait pla des lches, marchant pas timides, qui ressemblaient si bien des paysans peureux, qu'on aurait jur qu'ils frissonnaient en effet. CC.--Dans Ajax et dans Ulysse! oh! quel art de physionomie! le visage de chacun exprimait les sentiments de leur coeur; leur figure disait parfaitement leur caractre. Dans les yeux d'Ajax brillaient la rage et la rudesse; mais le sourire de l'astucieux Ulysse annonait la prudence et l'autorit pleine d'adresse. CCI.--Vous auriez vu le grave Nestor prt haranguer pour exciter les Grecs au combat; ses gestes mesurs captivaient l'attention et charmaient la vue. Il semblait parler; sa barbe blanche tait lgrement agite, et de ses lvres s'chappait un souffle dont le murmure s'levait au ciel. CCII.--Autour de lui tait une foule qui, la bouche bante, semblait se nourrir de ses sages avis. Chacun tait dans l'attitude de l'attention, comme si une sirne ravissait son oreille; quelques-uns taient d'une haute taille, et d'autres moins grands, tant le peintre avait t exact. Les ttes de plusieurs, presque caches derrire les autres, avaient l'air de s'lancer. CIII.--Ici, la main d'un auteur s'appuie sur l'paule de son voisin dont l'oreille masque son nez; l, un autre est rouge et haletant; un troisime qu'on touffe semble se dbattre et jurer; et dans leur rage, on dirait que, sans les paroles douces de Nestor, tous sont prts se battre avec le tranchant du glaive. CCIV.--Tant d'animation animait ce chef-d'oeuvre; l'art tait si trompeur et si bien mnag, que, pour l'image d'Achille, on ne voyait que sa lance tenue par une main arme, tandis que lui-mme tait laiss derrire, invisible, except par la pense. Une main, un pied; un profil, une jambe ou une tte suffisaient pour faire deviner un personnage. CCV.--Prs des remparts de Troie assige, au moment o le fier et brave Hector, son esprance, marchait au combat, on observait maintes mres troyennes, joyeuses de voir leurs jeunes fils manier leurs armes tincelantes; leur esprance, il se mlait un je ne sais quoi, semblable une tache sur un objet brillant, qui ressemblait une pnible crainte. CCVI.--Jusqu'aux bords fumants du Simos, thtre des combats, le sang coulait en flots de pourpre qui imitaient le combat, en se choquant entre eux. Leurs vagues se brisaient sur le rivage, et puis se retiraient jusqu' ce que, se ralliant d'autres vagues plus nombreuses, elles revinssent mler leur cume celle du Simos. CCVII.--C'est sur ce chef-d'oeuvre de peinture que Lucrce est venue chercher un visage o toutes les douleurs fussent exprimes. Elle en voit plusieurs sillonns par les soucis; mais aucun o elle reconnaisse l'extrme dtresse, si ce n'est celui d'Hcube, fixant ses regards sur Priam, tendu sanglant aux pieds du fier Pyrrhus. CCVIII.--Le peintre avait retrac en elle les ruines du temps, la beaut fltrie, et les soucis dchirants. Ses joues taient couvertes de rides et de gerures; elle ne ressemblait plus ce qu'elle avait t, son sang bleu s'tait noirci dans ses veines. Son corps, priv de son ancienne fracheur, pouvait tre compar un cadavre dans lequel on aurait empoisonn la vie. CCIX.--C'est sur ce triste fantme que Lucrce attache ses yeux, modelant son chagrin sur celui de cette reine dchue, qui il ne manque rien que les cris et les reproches amers pour maudire ses cruels ennemis. Le peintre n'tait pas un dieu pour les lui prter. Lucrce s'crie qu'il a t injuste de lui donner tant de douleur et point de langue pour s'exprimer. CCX.--Pauvre instrument priv de son? dit-elle, je dirai tes douleurs avec ma voix plaintive, et je verserai un baume sur la blessure peinte de Priam; je maudirai Pyrrhus qui fut son meurtrier, j'teindrai avec mes larmes le long incendie de Troie, et avec mon couteau j'arracherai les yeux furieux de tous les Grecs qui sont tes ennemis. CCXI.--Montre-moi la prostitue qui commena cette guerre, afin que mes ongles la dfigurent. C'est ton impudicit; Pris, insens! qui attira sur Troie ce poids de colre: ton oeil alluma le feu qui brle ici; et c'est par le crime de ton oeil que prissent dans Troie le pre, le fils, la mre et la fille. CCXII.--Pourquoi le plaisir d'un seul homme devient-il le flau d'un si grand nombre? Que le crime commis par un seul ne retombe que sur la tte de celui qui l'a commis; que les mes innocentes soient exemptes des malheurs du coupable. Pourquoi l'offense d'un mortel dtruirait-elle une ville et deviendrait-elle une offense gnrale? CCXIII.--Voici Hcube qui pleure, et Priam qui meurt. L, le vaillant Hector succombe, et Trolus lve la voix. Ici l'ami est tendu avec son ami dans une tombe sanglante, et quelquefois c'est l'ami qui blesse sans le savoir celui qui lui est cher! la licence d'un seul homme cause tous ces trpas. Si le vieux Priam et rprim la passion de son fils, Troie et brill des rayons de la gloire et non des flammes de l'incendie. CCXIV.--Lucrce pleure sur les malheurs de Troie en peinture: car le chagrin, tel qu'une lourde cloche une fois branle, s'agite par son propre poids, et il faut peu de chose pour en tirer de lamentables sons. C'est ainsi que Lucrce gmit en s'adressant la tristesse et aux douleurs traces par l'artiste. Elle leur prte ses paroles et emprunte leurs regards. CCXV.--Elle parcourt la toile des yeux, et plaint chaque figure qu'elle trouve isole. Enfin elle voit un personnage enchan qui a l'air malheureux et qui regarde les Phrygiens. Son visage, quoique plein de soucis, trahit une espce de joie. Il s'avance vers Troie avec une coupe de bergers, si rsign que sa patience semble mpriser ses maux. CCXVI.--Le peintre avait appel tout son art son secours, pour lui donner une habile dissimulation, un air d'innocence, une dmarche humble, un regard calme, des yeux humides de larmes, un front ouvert et prt accueillir l'infortune, des joues ni ples ni colores, mais o se mlaient si bien les deux nuances que sa rougeur ne trahissait point le crime, ni sa pleur l'me perfide des tratres. CCXVII.--Mais comme un dmon exerc dans son rle, il avait un tel aspect d'innocence, sous lequel se cachaient ses secrets desseins, que le soupon lui-mme ne se serait pas dout que la ruse perfide et le parjure parvinssent produire de si noirs orages dans un si beau jour, et souiller d'un crime infernal une forme aussi anglique. CCXVIII.--L'artiste habile avait voulu reprsenter, par cette douce ressemblance, le perfide Sinon, dont le rcit sduisit et perdit le crdule Priam, et dont les paroles, comme un feu dvorant, consumrent les splendeurs de la riche Ilion, aux grands regrets des cieux, tellement que les toiles s'lancrent de leur sphre fixe, quand elles eurent perdu le miroir o elles aimaient se contempler. CCXIX.--Lucrce regarde attentivement cette partie du chef-d'oeuvre, et reproche au peintre son admirable talent. Selon elle, il s'tait tromp dans l'image de Sinon, en donnant une me si noire un si beau corps. Elle le regarde, et puis le regarde encore, trouvant qu'un air de vrit est si vident sur ce visage, qu'elle en conclut qu'il est calomni. CCXX.--Il ne se peut, dit-elle, que tant de perfidie... elle voulait ajouter: se cache sous des traits semblables; mais l'aspect de Tarquin s'offrit son esprit, et au lieu de continuer, elle reprit et changea le sens de ses paroles en disant: Oui, il n'est que trop possible qu'un tel visage cache un coeur criminel. CCXXI.--Car de mme que l'astucieux Sinon est reprsent si triste, si fatigu et si doux (comme affaibli par la douleur et une pnible route), de mme je vis arriver Tarquin arm, avec la mme bonne foi au dehors et les mmes vices au fond du coeur. Priam accueillit Sinon: j'ai aussi accueilli Tarquin, et mon Ilion a pri. CCXXII.--Voyez, voyez comme Priam en l'coutant pleure touch des larmes feintes de Sinon. Priam! tu es vieux, que n'es-Turanian prudent? Pour chaque larme qu'il rpand, un Troyen doit prir. C'est du feu qui sort de ses yeux et non des pleurs. Ces perles liquides qui meuvent ta piti sont des flammes inextinguibles qui vont brler ta ville. CCXXIII.--De tels dmons vont chercher leur ruse dans le sombre enfer, car au milieu de la fureur, Sinon tremble de froid, et un feu brlant rside dans cette glace; ces contraires s'unissent pour sduire les esprits faibles et leur donner du courage. C'est ainsi que les larmes du perfide Sinon trompent la bonne foi de Priam, et qu'il trouve moyen de brler sa Troie avec de l'eau. CCXXIV.--A ces mots elle est transporte d'une si violente colre, que toute patience est bannie de son sein: elle dchire Sinon inanim avec ses ongles, le comparant cet hte dont le crime la force se dtester elle-mme. Enfin, elle s'arrte en souriant et dit: Insense que je suis, ces blessures ne lui feront aucun mal. CCXXV.--C'est ainsi que va et vient sa douleur et qu'elle fatigue le temps de ses plaintes. Elle dsire la nuit et puis l'aurore, et accuse la lenteur de l'une et de l'autre: le temps si court lui parat long dans ses angoisses. Quoique le poids du chagrin soit accablant, il ne produit gure le sommeil, et ceux qui veillent trouvent le temps bien long. CCXXVI.--Elle a cherche luder ses penses en s'occupant d'images peintes, et se distraire du sentiment de ses maux en plaignant ceux des autres et en contemplant le tableau de leurs infortunes. Il en est qui sont soulags, mais jamais guris, en songeant que leurs douleurs ont t prouves par d'autres. CCXXVII.--Mais le zl messager arrive et amne Collatin, qui ne vient pas seul. Il trouve sa Lucrce en noirs habits de deuil; et, autour de ses yeux fltris par les larmes, il aperoit des cercles d'azur qui, tels que des arcs-en-ciel sur l'horizon, prdisent de nouveaux orages aprs ceux qui viennent de passer. CCXXVIII.--A cette vue, son poux afflig la regarde avec surprise. Les yeux de Lucrce, quoique inonds de larmes, sont rouges et irrits, et son teint si vermeil a t fan par les soucis. Collatin n'a pas la force de lui demander comment elle se porte, et tous deux restent immobiles comme d'anciennes connaissances longtemps absentes et surprises du hasard qui les runit. CCXXIX.--Enfin il prend sa main ple, et commence en ces termes: Quel fatal vnement est donc survenu, et pourquoi trembles-tu, ma bien-aime? Quel chagrin t'a enlev tes belles couleurs? Pourquoi ce vtement de deuil? Rvle-nous, ma femme chrie, la cause de tant de douleurs, afin que nous puissions te secourir. CCXXX.--Trois fois elle soupire amrement avant de pouvoir prononcer une parole. Enfin, supplie de rpondre, elle se prpare humblement faire connatre que son honneur a t surpris et enlev par l'ennemi. Collatin et ses compagnons attendent impatiemment ses aveux et l'coutent avec une douloureuse attention. CCXXXI.--Ce ple cygne, au milieu de l'humide lment de ses larmes, commence le mlancolique chant de sa mort. Peu de mots, dit-elle, suffiront pour la rvlation d'un attentat qui ne peut tre excus. J'ai maintenant plus de douleurs que de paroles, et il serait trop long de raconter toutes mes plaintes avec une seule langue. CCXXXII.--Qu'il lui soit donc permis de dire seulement, cher poux, qu'un tranger est venu et s'est couch sur le coussin o tu avais coutume de reposer ta tte fatigue; et de tout ce que tu pourras imaginer que la violence ait pu me faire, hlas! rien n'a t pargn ta Lucrce. CCXXXIII.--A l'heure tnbreuse de minuit, est entr pas compts dans ma chambre un homme arm d'un glaive tincelant et d'une torche; il m'a dit voix basse: Rveille-toi, dame romaine, accueille mon amour, ou je te livre une ternelle honte, toi et les tiens, si tu contrains ma passion. CCXXXIV.--A moins que tu n'accordes tout mes dsirs, -t-il ajout, je tue un de les plus hideux valets et je t'immole ensuite, dans l'intention de jurer que je vous ai surpris dans d'impudiques embrassements, et que j'ai frapp les coupables. Cet acte fera ma gloire et ton ternelle infamie. CCXXXV.--Alors j'ai frmi et cri. Il a fix son glaive sur mon sein, jurant que si je ne cdais pas, je ne vivrais pas pour prononcer une autre parole; qu'ainsi ma honte me survivrait, et qu'on n'oublierait jamais dans la puissante Rome l'adultre de Lucrce, sa mort et celle de son valet. CCXXXVI.--Mon ennemi tait fort, et moi, hlas! j'tais faible encore par la terreur qui m'agitait; mon juge sanguinaire me dfendit de parler et de lui faire entendre la voix de la justice. Dans sa fureur de dbauche, il prtendit que ma beaut avait vol ses yeux; et quand le juge se plaint d'avoir t vol, le prisonnier meurt. CCXXXVII.--Oh! apprenez-moi m'excuser moi-mme, ou du moins accordez-moi de pouvoir dire que, si mon sang est souill par cet affront, mon me est pure et sans tache. Mon me n'a point t contrainte ni complice de ma faiblesse, elle est reste innocente et dsespre dans son asile empoisonn. CCXXXVIII.--Ici le malheureux possesseur de tant d'esprances ruines, la tte penche, les bras croiss, les yeux tristement immobiles, et la voix tremblante de douleur, commence agiter ses lvres ples pour exhaler la souffrance qui arrte sa rponse; mais, hlas! vains efforts, ses paroles expirent sur ses lvres. CCXXXIX.--Telle, sous l'arche d'un pont, une onde mugissante dpasse la vitesse de l'oeil qui la suit; elle bondit dans son orgueil, et rebrousse chemin vers l'troit passage qui l'a force cette fuite rapide; elle s'est lance furieuse, et revient furieuse encore. C'est ainsi que les soupirs et la douleur de Collatin pressent les paroles qui rentrent aussitt dans son sein. CCXL.--Lucrce, tmoin de ce dsespoir muet, excite en ces termes sa rage: Cher poux, ta douleur ajoute encore ma douleur; la pluie ne saurait tarir un torrent; ma peine, dj si cruelle, le devient encore davantage la vue de ta fureur; qu'il suffise donc de deux yeux en larmes pour pleurer notre commune infortune. CCXLI.--Pour l'amour de moi, ou du moins pour l'amour de celle qui te charmait alors, de celle qui tait ta Lucrce, coute-moi; venge-toi immdiatement de celui qui s'est fait mon ennemi, le tien, le sien; suppose que lu me protges contre le crime dj commis: il est trop tard, mais que le tratre meure; car la clmence de la justice alimente l'iniquit. CCXLI.--Mais avant que je le nomme, nobles seigneurs, ajoute-t-elle en s'adressant ceux qui taient venus avec Collatin, engagez-moi votre honneur que vous poursuiviez sans dlai la vengeance de mon affront; car c'est une action mritoire de punir l'injustice, et par leur serment les chevaliers sont obligs de venger las injures faites aux dames. CCXLII.--A cette requte, chacun des seigneurs prsents s'empresse avec gnrosit de promettre fidlit aux voeux de la chevalerie; chacun est impatient de connatre l'odieux ennemi de Lucrce; mais peine avait-elle commenc son dernier aveu qu'elle l'interrompt: Oh! parlez, dit-elle, comment puis-je me laver de cette tache involontaire? CCXLIV.--Quel est le nom que mrite ma faute, laquelle d'horribles circonstances m'ont force? mon me qui reste pure est-elle affranchie de cette souillure, ou mon honneur est-il jamais perdu? quelle condition puis-je le rparer? la source empoisonne se purifie elle-mme; pourquoi ne le pourrais-je pas comme elle? CCXLV.--L-dessus, tous en mme temps lui protestent que son me innocente purifie la tache de son corps, tandis qu'avec un triste sourire elle dtourne son visage o les larmes ont grav l'impression profonde de l'infortune. Non, non, dit-elle, jamais une femme ne pourra dans l'avenir se prvaloir de mon excuse pour s'excuser. CCXLVI.--Puis avec un soupir, comme si son coeur allait se briser, elle prononce le nom de Tarquin: C'est lui, lui, dit-elle; mais elle ne put dire autre chose que lui; enfin, aprs une longue hsitation et des sanglots: C'est lui, lui, mon noble poux, continua-t-elle; c'est lui qui guide ma main, et m'oblige me faire cette blessure. CCXLVII.--Et ces mots elle enfona dans son sein innocent un coupable couteau qui en fit sortir son me: ce coup la dlivra de la profonde inquitude et de la prison impure o elle respirait; ses soupirs repentants aidrent son essor vers les nuages, et la date de sa vie fut efface par le sang de ses blessures. CCXLVIII.--Collatin et les seigneurs ses amis restrent ptrifis par cet acte terrible, jusqu' ce que le pre de Lucrce, tmoin de sa mort, se prcipita sur son cadavre sanglant. Brutus tira le couteau de la blessure; et, en ce moment, son sang, comme indign, repoussa le fer meurtrier. CCXLIX.--Sortant gros bouillons de son sein, il se divise, en deux ruisseaux; ils entourent d'un cercle de pourpre son corps isol, qui demeure au milieu de cette onde effrayante, comme une le qu'on vient de ravager et de dpeupler; une partie de ce sang reste pur et rouge, et une autre se noircit; c'tait celui qu'avait souill le perfide Tarquin. CCL.--Prs des flots gels de ce sang noir coule une eau qui semble pleurer sur sa souillure; et depuis, comme plaignant les malheurs de Lucrce, le sang corrompu a toujours une partie aqueuse, et le sang pur conserve sa couleur de pourpre, comme s'il rougissait de celui qui est ainsi putrfi. CCLI.--Ma fille! ma chre fille! s'crie le vieux Lucrtius; elle m'appartenait cette vie dont tu viens de te dpouiller. Si dans l'enfant est l'image du pre, o vivrai-je maintenant que Lucrce n'est plus? Ce n'tait pas pour cette fin que tu tais sortie de mes flancs: si les enfants prcdent les pres dans la tombe, nous sommes donc leurs fruits, ils ne sont plus les ntres. CCLII.--Pauvre glace brise, souvent j'ai vu dans ton doux visage ma vieillesse qui semblait renatre; ce miroir jadis si beau, et maintenant obscurci, ne me montre plus qu'un triste squelette us par le temps; oh! tu as ravi mon image mes yeux, et tellement terni la beaut de mon miroir, que je ne puis plus me revoir comme j'tais jadis. CCLIII.--O temps! cesse ta course, et ne dure pas plus longtemps, si ceux qui devraient survivre cessent ainsi de vivre. La mort destructive domptera-t-elle les forts pour laisser la vie la faiblesse chancelante? les vieilles abeilles meurent, les jeunes occupent la ruche. Vis donc, chre Lucrce; reviens la vie, et vois ton pre mourir au lieu de toi. CCLIV.--Cependant Collatin s'veille comme d'un songe, et dit Lucrtius de faire place sa douleur: il tombe dans le sang glace de Lucrce, y colore la pleur de son visage, et semble expirer avec son pouse, jusqu' ce qu'une honte virile le rappelle lui pour vivre et venger sa mort. CCLV.--La profonde angoisse de son me avait mis comme un sceau sur sa langue, qui, furieuse que le chagrin arrte si longtemps ses paroles consolantes pour le coeur, commence parler; mais sur ses lvres se pressent de faibles accents, si confus que personne ne pouvait en distinguer le sens. CCLVI.--Cependant le nom de Tarquin tait parfois prononc clairement, mais entre ses dents, comme s'il dchirait ce nom; c'est une tempte qui se prpare et qui accumule ses vents et ses ondes jusqu' ce que la pluie tombe. Enfin le pre et le fils pleurent galement et l'envi, l'un sa fille, l'autre son pouse. CCLVII.--Tous deux la rclament, et aucun d'eux ne peut plus la possder; le pre dit: Elle est moi.--Oh! elle est moi, rpond l'poux; ne me ravissez pas l'intrt de ma douleur: que personne ne se vante de la pleurer, car elle tait moi seul; elle ne doit tre pleure que par Collatin. CCLVIII.--Ah! dit Lucrtius, elle tenait de moi cette vie dont elle a tranch le cours trop tt et trop tard.--Malheur, malheur, dit Collatin; elle tait mon pouse, je la possdais, c'est mon bien qu'elle a tu. Les mots de fille et d'pouse dchiraient l'air qui, retenant la vie de Lucrce, rpondait ces cris: Ma fille et mon pouse. CCLIX.--Brutus, qui avait arrach le couteau du sein de Lucrce, voyant cette rivalit de douleur, commence rendre son intelligence son orgueil et sa dignit, et il ensevelit sa folie apparente dans la blessure de Lucrce. Parmi les Romains, Brutus tait considr comme les fous la cour des rois, pour ses bons mots et ses extravagantes saillies. CCLX.--Maintenant il jette de ct ce manteau trompeur sous lequel se dguisait une profonde politique, et il fait usage de son esprit longtemps cach pour tarir les larmes de Collatin: Romain outrag, dit-il, relve-toi, souffre qu'un fou suppos et mal connu donne une leon ton exprience. CCLXI.--Quoi donc! Collatin, la douleur gurit-elle la douleur? les blessures soulagent-elles les blessures? le chagrin apporte-t-il un remde au chagrin? est-ce te venger que de te frapper toi-mme pour cet attentat qui cote la vie la belle Lucrce? Cette purilit vient d'une me faible. Ta malheureuse pouse s'est abuse en se tuant de la main qui aurait d tuer son ennemi. CCLXII.--Vaillant Romain, n'abaisse pas ton coeur ces lamentations et ces larmes; mais flchis le genou avec moi pour m'aider supplier les dieux de Rome de permettre que la force de nos bras bannisse les oppresseurs abominables qui dshonorent Rome par leurs forfaits. CCLXIII.--Voici, par le Capitole que nous adorons, par ce chaste sang si injustement souill, par le soleil qui nous claire et renouvelle les richesses de la nature, par tous nos droits comme citoyens de Rome, par l'me de cette chaste Lucrce qui nagure encore nous confiait ses affronts, par ce couteau sanglant, nous vengerons la mort de cette femme fidle. CCLXIV.--Il dit, appuie sa main sur son coeur et baise le fatal couteau pour consacrer son serment: il excite ses amis le rpter avec lui. Tous le regardent avec surprise et l'coutent parler, puis ils s'agenouillent ses cts: Brutus rpte son serment solennel, tous jurent d'y tre fidles. CCLXV.--Quand ils eurent prononc ce voeu de vengeance, ils rsolurent de porter Lucrce Rome pour exposer tous les yeux le corps sanglant, et publier ainsi le noir attentat de Tarquin. Ce projet s'excute aussitt, et les Romains applaudissent au dcret qui bannit jamais Tarquin. FIN DE LA MORT DE LUCRCE. End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Lucrce, by William Shakespeare, 1564-1616 License: Share Alike