Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)) Note du transcripteur. ===================================================== Ce document est tir de: OEUVRES COMPLTES DE SHAKSPEARE TRADUCTION DE M. GUIZOT NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES Volume 3 Timon d'Athnes Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vrone. Romo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d't. Tout est bien qui finit bien. PARIS A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS 35, QUAI DES AUGUSTINS 1864 ===================================================== ROMO ET JULIETTE TRAGDIE NOTICE SUR ROMO ET JULIETTE Deux grandes familles de Vrone, les Montecchi et les Capelletti (les _Montaigu_ et les _Capulet_), vivaient depuis longtemps dans une inimiti qui avait souvent donn lieu, dans les rues, des combats sanglants. Alberto della Scala, second capitaine perptuel de Vrone, avait inutilement travaill les rconcilier; mais du moins tait-il parvenu les contenir de telle sorte que lorsqu'ils se rencontraient, dit l'historien de Vrone, Girolamo della Corte, les plus jeunes cdaient le pas aux plus gs, ils se saluaient et se rendaient le salut. En 1303, sous Bartolommeo della Scala, lu capitaine perptuel aprs la mort de son pre Alberto, Antonio Cappelletto, chef de sa faction, donna, dans le carnaval, une grande fte, laquelle il invita une partie de la noblesse de Vrone. Romo Montecchio, g de vingt vingt et un ans, et l'un des plus beaux et des plus aimables jeunes gens de la ville; s'y rendit masqu avec quelques-uns de ses amis. Au bout de quelque temps, ayant t son masque, il s'assit dans un coin d'o il pouvait voir et tre vu. On s'tonna beaucoup de la hardiesse avec laquelle il venait ainsi au milieu de ses ennemis. Cependant, comme il tait jeune et de manires agrables, ceux-ci, dit l'historien, n'y firent pas autant d'attention qu'ils en auraient fait peut-tre s'il et t plus g. Ses yeux et ceux de Juliette Cappelletto se rencontrrent bientt, et, frapps galement d'admiration, ils ne cessrent plus de se regarder. La fte s'tant termine par une danse appele chez nous, dit Girolamo, la danse du chapeau (_dal cappello_), une dame vint prendre Romo, qui, se trouvant ainsi introduit dans la danse, aprs avoir fait quelques tours avec sa danseuse, la quitta pour aller prendre Juliette, qui dansait avec un autre. Aussitt qu'elle l'et senti lui toucher la main, elle lui dit: Bnie soit votre venue! Et lui, lui serrant la main, rpondit: Quelles bndictions en recevez-vous, madame? Et elle reprit en souriant: Ne vous tonnez pas, seigneur, si je bnis votre venue; M. Mercutio tait l depuis longtemps me glacer, et par votre politesse vous tes venu me rchauffer. (Ce jeune homme, qui s'appelait Mercutio, dit le louche, et que l'agrment de son esprit faisait aimer de tout le monde, avait toujours eu les mains plus froides que la glace.) A ces mots, Romo rpondit: Je suis grandement heureux de vous rendre service en quoi que ce soit. Comme la danse finissait, Juliette ne put dire que ces mots: Hlas! je suis plus vous qu' moi-mme. Romo s'tant rendu plusieurs fois dans une petite rue, sur laquelle donnaient les fentres de Juliette, un soir elle le reconnut son ternuement ou quelque autre signe, et elle ouvrit la fentre. Ils se salurent trs-poliment (_cortesissimamente_), et, aprs s'tre longtemps entretenus de leurs amours, ils convinrent qu'il fallait qu'ils se mariassent, quoi qu'il en pt arriver; et que cela devait se faire par l'entremise du frre Lonardo, franciscain, thologien, grand philosophe, distillateur admirable, savant dans l'art de la magie, et confesseur de presque toute la ville. Romo l'alla trouver, et le frre, songeant au crdit qu'il acquerrait, non-seulement auprs du capitaine perptuel, mais dans toute la ville, s'il parvenait rconcilier les deux familles, se prta aux dsirs des deux jeunes gens. A l'poque de la Quadragsime, o la confession tait d'obligation, Juliette se rendit avec sa mre dans l'glise de Saint-Franois, dans la citadelle, et tant entre la premire dans le confessionnal, de l'autre ct duquel se trouvait Romo, galement venu l'glise avec son pre, ils reurent la bndiction nuptiale par la fentre du confessionnal, que le frre avait eu soin d'ouvrir; puis, par les soins d'une trs adroite vieille de la maison de Juliette, ils passrent la nuit ensemble dans son jardin. Cependant, aprs les ftes de Pques, une troupe nombreuse de Capelletti rencontra, peu de distance des portes de Vrone, quelques Montecchi, et les attaqua, anime par Tbaldo, cousin germain de Juliette, qui, voyant que Romo faisait tous ses efforts pour arrter le combat, s'attacha lui, et, le forant se dfendre, en reut un coup d'pe dans la gorge, dont il tomba mort sur-le-champ. Romo fut banni, et, peu de temps aprs, Juliette, prs de se voir contrainte d'en pouser un autre, eut recours au frre Lonardo, qui lui donna avaler une poudre au moyen de laquelle elle devait passer pour morte, et tre porte dans la spulture de sa famille, qui se trouvait place dans l'glise du couvent de Lonardo. Celui-ci devait venir l'en retirer et la faire passer ensuite, dguise, Mantoue, o tait Romo, qu'il se chargeait d'instruire de tout. Les choses se passrent comme l'avait annonc Lonardo; mais Romo ayant appris indirectement la mort de Juliette avant d'avoir reu la lettre du religieux, partit sur-le-champ pour Vrone avec un seul domestique, et, muni d'un poison violent, se rendit au tombeau, qu'il ouvrit, baigna de larmes le corps de Juliette, avala le poison et mourut. Juliette, rveille l'instant d'aprs, voyant Romo mort et ayant appris du religieux, qui venait d'arriver, ce qui s'tait pass, fut saisie d'une douleur si forte que, sans pouvoir dire une parole, elle demeura morte sur le sein de son Romo[1]. [Note 1: Voyez _Istorie di Verona del sig. Girolamo della Corte_, etc., t. Ier, p. 589 et suiv. dit. de 1594.] Cette histoire est raconte comme vritable par Girolamo della Corte; il assure avoir vu plusieurs fois le tombeau de Juliette et de Romo, qui, s'levant un peu au-dessus de terre et plac prs d'un puits, servait alors de lavoir la maison des orphelins de Saint-Franois, que l'on btissait en cet endroit. Il rapporte en mme temps que le cavalier Gerardo Boldiero, son oncle, qui l'avait men ce tombeau, lui avait montr dans un coin du mur, prs du couvent des Capucins, l'endroit d'o il avait entendu dire qu'un grand nombre d'annes auparavant on avait retir les restes de Juliette et de Romo, ainsi que de plusieurs autres. Le capitaine Brval, dans ses voyages, dit galement avoir vu Vrone, en 1762, un vieux btiment qui tait alors une maison d'orphelins, et qui, selon son guide, avait renferm le tombeau de Romo et de Juliette; mais il n'existait plus. Ce n'est probablement pas sur le rcit de Girolamo della Corte que Shakspeare a compos sa tragdie; elle fut d'abord reprsente, ce qu'il parat, en 1595, chez lord Hundsdon, lord chambellan de la reine lisabeth, et imprime pour la premire fois en 1597. Or, l'ouvrage de Girolamo della Corte, qui devait avoir vingt-deux livres, se trouve interrompu au milieu du vingtime livre et l'anne 1560 par la maladie de l'auteur. On voit de plus, dans la prface de l'diteur, que cette maladie fut longue et amena la mort de l'historien, que la ncessit de revoir le travail auquel Girolamo n'avait pu mettre lui-mme la dernire main prit un temps considrable, et enfin que les procs, tant civils que criminels, dont fut tourment l'diteur, ne lui permirent pas de mener fin son entreprise aussi promptement qu'il l'aurait dsir; en sorte que l'ouvrage de Girolamo ne put tre publi que longtemps aprs sa mort: l'dition de 1594 est donc, selon toute apparence, la premire, et ne pouvait gure, en 1595, tre dj venue la connaissance de Shakspeare. Mais l'histoire de Romo et de Juliette, sans doute trs-populaire Vrone, avait dj fait le sujet d'une nouvelle, compose par Luigi da Porto, et publie Venise en 1535, six ans aprs la mort de l'auteur, sous le titre de la _Giulietta_. Cette nouvelle, rimprime, traduite, imite dans plusieurs langues, fournit Arthur Brooke le sujet d'un pome anglais, publi en 1562[2], et o Shakspeare a certainement puis le sujet de sa tragdie. L'imitation est complte. Juliette, dans le pome de Brooke ainsi que dans la nouvelle de Luigi da Porto, se tue avec le poignard de Romo, au lieu de mourir de douleur comme dans l'histoire de Girolamo della Corte; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que le pome d'Arthur Brooke, et Shakspeare qui l'a suivi, fassent mourir Romo comme dans l'histoire, avant le rveil de Juliette, tandis que, dans la nouvelle de Luigi da Porto, il ne meurt qu'aprs l'avoir vue se rveiller et avoir eu avec elle une scne de douleur et d'adieux. On a reproch Shakspeare de ne s'tre pas conform cette circonstance qui lui fournissait une situation trs-pathtique, et on en a conclu qu'il ne connaissait pas la nouvelle italienne, bien que traduite en anglais. Cependant quelques circonstances donnent lieu de croire que Shakspeare connaissait cette traduction. Quant ses motifs pour prfrer le rcit du pote celui du romancier, il peut en avoir eu plusieurs: d'abord, pour s'tre cart en un point si important de la nouvelle de Luigi da Porto, qu'il a suivie scrupuleusement sur presque tous les autres, peut-tre Arthur Brooke, l'auteur mme du pome, avait-il eu quelques renseignements sur l'histoire vritable, telle que l'avait raconte Girolamo della Corte, contemporain de Shakspeare; il aura pu les lui communiquer, et l'exactitude de Shakspeare se rapprocher, autant qu'il le pouvait, de l'histoire ou des rcits reus comme tels, ne lui aura pas permis d'hsiter dans le choix. D'ailleurs, et c'est probablement ici la vraie raison du pote, Shakspeare ne fait presque jamais prcder une rsolution forte par de longs discours: Les discours, dit Macbeth, jettent un souffle trop froid sur l'action. Quelques angoisses que la rflexion ajoute la douleur, elle porte l'esprit sur un trop grand nombre d'objets pour ne pas le distraire de l'ide unique qui conduit aux actions dsespres. Aprs avoir reu les adieux de Romo, aprs avoir pleur sa mort avec lui, il et pu arriver que Juliette la pleurt toute sa vie au lieu de se tuer l'instant. Garrick a refait cette scne du tombeau d'aprs la supposition adopte par la nouvelle de Luigi da Porto; la scne est touchante, mais, comme cela tait peut-tre invitable dans une situation pareille, impossible rendre par des paroles; les sentiments en sont trop et trop peu agits, le dsespoir trop et trop peu violent. Il y a dans le laconisme de la Juliette et du Romo de Shakspeare, ces derniers moments, bien plus de passion et de vrit. [Note 2: Sous le titre de: _l'Histoire tragique de Romo et Juliette, contenant un exemple rare de vraie fidlit, avec les subtiles inventions et pratiques d'un vieux moine, et leur fcheuse issue._ Ce pome a t rimprim la suite de _Romo et Juliette_, dans les grandes ditions de Shakspeare, entre autres dans celle de Malone.] Ce laconisme est d'autant plus remarquable que, dans tout le cours de la pice, Shakspeare s'est livr sans contrainte cette abondance de rflexions et de paroles qui est l'un des caractres de son gnie. Nulle part le contraste n'est plus frappant entre le fond des sentiments que peint le pote et la forme sous laquelle il les exprime. Shakspeare excelle voir les sentiments humains tels qu'ils se prsentent, tels qu'ils sont rellement dans la nature, sans prmditation, sans travail de l'homme sur lui-mme, nafs et imptueux, mls de bien et de mal, d'instincts vulgaires et d'lans sublimes, comme l'est l'me humaine dans son tat primitif et spontan. Quoi de plus vrai que l'amour de Romo et de Juliette, cet amour si jeune, si vif, si irrflchi, plein la fois de passion physique et de tendresse morale, abandonn sans mesure et pourtant sans grossiret, parce que les dlicatesses du coeur s'unissent partout l'emportement des sens! Il n'y a rien l de subtil, ni de factice, ni de spirituellement arrang par le pote; ce n'est ni l'amour pur des imaginations pieusement exaltes, ni l'amour licencieux des vies blases et perverties; c'est l'amour lui-mme, l'amour tout entier, involontaire, souverain, sans contrainte et sans corruption, tel qu'il clate l'entre de la jeunesse, dans le coeur de l'homme, la fois simple et divers, comme Dieu l'a fait. _Romo et Juliette_ est vraiment la tragdie de l'amour, comme _Othello_ celle de la jalousie, et _Macbeth_ celle de l'ambition. Chacun des grands drames de Shakspeare est ddi l'un des grands sentiments de l'humanit; et le sentiment qui remplit le drame est bien rellement celui qui remplit et possde l'me humaine quand elle s'y livre; Shakspeare n'y retranche, n'y ajoute et n'y change rien; il le reprsente simplement, hardiment, dans son nergique et complte vrit. Passez maintenant du fond la forme et du sentiment mme au langage que lui prte le pote; quel contraste! Autant le sentiment est vrai et profondment connu et compris, autant l'expression en est souvent factice, charge de dveloppements et d'ornements o se complat l'esprit du pote, mais qui ne se placent point naturellement dans la bouche du personnage. _Romo et Juliette_ est peut-tre mme, entre les grandes pices de Shakspeare, celle o ce dfaut abonde le plus. On dirait que Shakspeare a voulu imiter ce luxe de paroles, cette facilit verbeuse qui, dans la littrature comme dans la vie, caractrisent en gnral les peuples du midi; il avait certainement lu, du moins dans les traductions, quelques potes italiens; et les innombrables subtilits dont le langage de tous les personnages de _Romo et Juliette_ est, pour ainsi dire, tissu, les continuelles comparaisons avec le soleil, les fleurs et les toiles, quoique souvent brillantes et gracieuses, sont videmment une imitation du style des sonnets et une dette paye la couleur locale. C'est peut-tre parce que les sonnets italiens sont presque toujours sur le ton plaintif que la recherche et l'exagration de langage se font particulirement sentir dans les plaintes des deux amants; l'expression de leur court bonheur est, surtout dans la bouche de Juliette, d'une simplicit ravissante; et quand ils arrivent au terme extrme de leur destine, quand le pote entre dans la dernire scne de cette douloureuse tragdie, alors il renonce toutes ses vellits d'imitation, toutes ses rflexions spirituellement savantes; ses personnages, qui, dit Johnson, il a toujours laiss un _concetti_ dans leur misre, n'en retrouvent plus ds que la misre a frapp ses grands coups; l'imagination cesse de se jouer; la passion elle-mme ne se montre plus qu'en s'unissant des sentiments solides, graves, presque svres; et cette amante si avide des joies de l'amour, Juliette, menace dans sa fidlit conjugale, ne songe plus qu' remplir ses devoirs et conserver sans tache l'pouse de son cher Romo. Admirable trait de sens moral et de bon sens dans le gnie adonn peindre la passion! Du reste, Shakspeare se trompait lorsqu'en prodiguant les rflexions, les images et les paroles, il croyait imiter l'Italie et ses potes. Il n'imitait pas du moins les matres de la posie italienne, ses pareils, les seuls qui mritassent ses regards. Entre eux et lui, la diffrence est immense et singulire: c'est par l'intelligence des sentiments naturels que Shakspeare excelle; il les peint aussi vrais et aussi simples, au fond, qu'il leur prte d'affectation et quelquefois de bizarrerie dans le langage; c'est au contraire dans les sentiments mmes que les grands potes italiens du XIVe sicle, Ptrarque surtout, introduisent souvent autant de recherche et de subtilit que d'lvation et de grce; ils altrent et transforment, selon leurs croyances, religieuses et morales, ou mme selon leurs gots littraires, ces instincts et ces passions du coeur humain auxquels Shakspeare laisse leur physionomie et leur libert natives. Quoi de moins semblable que l'amour de Ptrarque pour Laure et celui de Juliette pour Romo? En revanche, l'expression, dans Ptrarque, est presque toujours aussi naturelle que le sentiment est raffin; et tandis que Shakspeare prsente, sous une forme trange et affecte, des motions parfaitement simples et vraies, Ptrarque prte des motions mystiques, ou du moins singulires et trs-contenues, tout le charme d'une forme simple et pure. Je veux citer un seul exemple de cette diffrence entre les deux potes, mais un exemple bien frappant, car c'est sur la mme situation, le mme sentiment, presque sur la mme image que, dans cette occasion, ils se sont exercs l'un et l'autre. Laure est morte. Ptrarque veut peindre, son entre dans le sommeil de la mort, celle qu'il a peinte, si souvent et avec tant de passion charmante, dans l'clat de la vie et de la jeunesse: Non come fiamma che per forza spenta, Ma che per se medesma si consume, Sen' and in pace l'anima contenta, A guisa d'un soave e chiaro lume, Cui nutrimento a poco a poco manca, Tenendo al fin il suo usato costume. Pallida n, ma pi che neve bianca Che senza vento in un bel colle fiocchi, Parea posar come persona stanca. Quasi un dolce dormir ne' suoi begli occhi, Sendo lo spirto gi da lei diviso, Era quel che morir chiaman gli schiocchi. Morte bella parea nel suo bel viso[3]. [Note 3: _Rime di Petrarca, Trionfo della morte_, c. I.] Comme un flambeau qui n'est pas teint violemment, mais qui se consume de lui-mme, son me sereine s'en alla en paix, semblable une lumire claire et douce qui l'aliment manque peu peu, et qui garde jusqu' la fin son apparence accoutume. Elle n'tait point ple, mais, plus blanche que la neige qui tombe flocons, sans un souffle de vent, sur une gracieuse colline, elle semblait se reposer, comme une personne fatigue. L'esprit s'tant dj spar d'elle, ses beaux yeux semblaient dormir doucement de ce sommeil que les insenss appellent la mort, et la mort paraissait belle sur son beau visage. Juliette aussi est morte. Romo la contemple dans son tombeau, et lui aussi il la trouve toujours belle: ... O, my love, my wife! Death, that has suck'd the honey of thy breath, Has had no power yet upon thy beauty; Thou art not conquer'd; beauty's ensign yet Is crimson in thy lips and in thy cheeks; And death's pale flag is not advanced there! O mon amour, ma femme! la mort, qui a suc le miel de ton haleine, n'a point eu encore de pouvoir sur ta beaut; tu n'es pas sa conqute; la couleur de la beaut, l'incarnat brille encore sur tes lvres et sur tes joues, et la mort n'a pas plant ici son ple drapeau! Je n'ai garde d'insister sur la comparaison. Qui ne sent combien la forme est plus simple et plus belle dans Ptrarque? C'est la posie suave et brillante du Midi ct de l'imagination forte, rude et heurte du Nord. L'amour de Romo pour Rosalinde est une invention de Luigi da Porto, conserve dans le pome d'Arthur Brooke. Cette invention jette si peu d'intrt sur les premiers actes de la pice, que Shakspeare ne l'a probablement adopte que pour faire mieux ressortir ce caractre de soudainet propre aux passions du climat. Le personnage de Mercutio lui a t indiqu par ces vers du pome anglais: A courtier that eche where was highly had in price, For he was courteous of his speech, and pleasant of devise. Even as a lyon would among the lambs be bold, Such was among the bashful maydes Mercutio to behold. Un courtisan que, quelque part qu'il se trouvt, chacun tenait en trs-haute estime, car il tait courtois dans ses discours et devisait plaisamment; autant un lion serait hardi au milieu des agneaux, autant Mercutio le paraissait au milieu des jeunes filles timides. Tel tait sans doute le bel air du temps de Shakspeare, et c'est comme le type de l'homme aimable et amusant qu'il a peint Mercutio. Cependant, si la hardiesse lui a manqu pour attaquer, comme Molire, les ridicules de la cour, il laisse assez souvent entrevoir que le ton lui en tait charge. Le rle de Mercutio parat avoir cot son got et la justesse de son esprit. Dryden rapporte, comme une tradition de son temps, que Shakspeare disait qu'il avait t oblig de tuer Mercutio au troisime acte, de peur que Mercutio ne le tut. Cependant Mercutio a conserv en Angleterre de zls partisans; Johnson entre autres, cette occasion, traite assez durement Dryden pour quelques paroles irrvrentes sur cet aimable Mercutio, dont les saillies, dit-il, ne sont peut-tre pas toujours sa porte. L'loignement de Shakspeare pour le genre d'esprit qu'il a prodigu dans _Romo_ est, du reste, suffisamment prouv par l'injonction du frre Laurence Romo, lorsque celui-ci commence lui expliquer ses affaires en style de sonnet: Mon fils, lui dit-il, parle simplement. Le frre Laurence est l'homme sage de la pice, et ses discours sont en gnral aussi simples que de son temps il tait permis un philosophe de l'tre. Le rle de la nourrice de Juliette offre galement peu de ces subtilits que Shakspeare parat, dans cet ouvrage, avoir rserves aux gens de la haute classe, et quelquefois aux valets qui les imitent. Ce caractre de la nourrice est indiqu dans le pome d'Arthur Brooke, o il est loin cependant d'avoir la mme vrit grossire que dans la pice de Shakspeare. Partout o ils chappent aux concetti, les vers de _Romo et Juliette_ sont peut-tre les plus gracieux et les plus brillants qui soient sortis de la plume de Shakspeare; ils sont en grande partie rims, autre hommage rendu aux habitudes italiennes. _Romo et Juliette_ fut joue pour la premire fois, en 1596, par _les serviteurs de lord Hundsdon_, les grands seigneurs ayant joui jusqu'au rgne de Jacques Ier d'une libert illimite quant la protection qu'ils accordaient aux acteurs. Un acte du Parlement y apporta alors quelque restriction. ROMO ET JULIETTE PERSONNAGES ESCALUS, prince de Vrone. PARIS, jeune seigneur, parent du prince. MONTAIGU, CAPULET, chefs des deux maisons ennemies. UN VIEILLARD, oncle de Capulet. ROMO, fils de Montaigu. MERCUTIO, parent du prince et ami de Romo. BENVOLIO, neveu de Montaigu et ami de Romo. TYBALT, neveu de la signora Capulet. FRERE LAURENCE, franciscain. FRERE JEAN, religieux du mme ordre. BALTHASAR, domestique de Romo. SAMSON, GREGOIRE, domestique de Capulet. ABRAHAM, domestique de Montaigu. UN APOTHICAIRE. TROIS MUSICIENS. UN VALET. UN PAGE de Pris. PIERRE. UN OFFICIER. CHOEUR. LA SIGNORA MONTAIGU, femme de Montaigu. LA SIGNORA CAPULET, femme de Capulet. JULIETTE, fille de Capulet. LA NOURRICE de Juliette. CITOYENS DE VRONE, PLUSIEURS HOMMES ET FEMMES DES DEUX FAMILLES, MASQUES, GARDES, GENS DU GUET ET SERVITEURS. La scne est pendant presque toute la pice Vrone. Au cinquime acte elle est une fois Mantoue. PROLOGUE Dans la belle Vrone, o nous plaons notre scne, l'antique haine de deux maisons gales en dignit vient d'clater par de nouveaux troubles, o le sang des citoyens a souill les mains des citoyens. De la race funeste de ces deux ennemis a pris naissance, sous des toiles funestes, un couple d'amants infortuns dont les malheurs et la ruine dplorable enseveliront avec eux les luttes de leurs parents. L'pisode terrible de cet amour marqu de mort, l'obstination de leurs parents dans des fureurs dont la mort de leurs enfants peut seule terminer le cours, vont pendant ces deux heures occuper notre scne. Si vous nous prtez la faveur d'une oreille attentive, nous travaillerons par nos efforts perfectionner ce qui pourrait manquer ici. ACTE PREMIER SCNE I Une place publique. _Entrent_ SAMSON et GRGOIRE, _arms d'pes et de boucliers._ SAMSON.--Tiens, Grgoire, sur ma parole, on ne nous fera plus avaler de pilules[4]. [Note 4: SAMSON. _Gregory, o'my word, we'll not carry coals._ GREGORY. _No, for then we should be colliers._ SAMSON. _I mean, an we be in choler we'll draw._ GREGORY. _Ay, while you live, draw your neck out, o'the collar._ _Carry coals_ (porter du charbon) tait, du temps de Shakspeare, une expression proverbiale en anglais pour dire _supporter des injures_. Samson, jouant sur les deux sens de cette expression, rpond: _Non, car nous serions des charbonniers._ Il a fallu changer cette rplique de Samson pour qu'elle se rapportt l'expression _avaler des pilules_, la seule qui, en franais puisse rendre _carry coals_. On a t de mme oblig quelques lgres altrations dans les deux rpliques suivantes, dont la plaisanterie porte sur la consonance des mots _choler_ (colre) et _collar_ (collier, collier de fer). La mme libert, et de plus grandes encore seront souvent indispensables dans le cours de cette pice, pour donner un sens quelconque cette suite de jeux de mots, de calembours, de quolibets, dont se compose, durant les deux premiers actes, la conversation de presque tous les personnages, et aussi pour viter ou adoucir quelques plaisanteries trop grossires. C'est un travail ingrat autant que rebutant de chercher dans la partie burlesque de notre langue de quoi travestir convenablement des bouffonneries o l'esprit ne peut dcouvrir d'autre mrite que celui qu'elles empruntent de ce grotesque attirail, et o l'on est chaque instant tent de demander pardon au lecteur de la peine qu'on prend pour lui transmettre ces purilits: mais c'est Shakspeare qu'il s'agit de faire connatre, ou du moins le got de ce temps d'o est sorti Shakspeare.] GRGOIRE.--Non, car elles pourraient bien nous donner la colique. SAMSON.--Je veux dire que, si on nous fche, il faudra tre francs du collier. GRGOIRE.--Franc pour toute ta vie du collier du bourreau, n'est-ce pas? SAMSON.--Je suis prompt taper quand je me mets en train. GRGOIRE.--Mais tu n'es pas prompt te mettre en train de taper. SAMSON.--La vue d'un de ces chiens de Montaigu me remue tout le corps. GRGOIRE.--On se remue pour courir; quand on est brave, on tient ferme: c'est pour cela que, lorsqu'on te remue, tu te sauves. SAMSON.--Un chien de cette maison me remuera de telle sorte que je tiendrai ferme: je prendrai le ct du mur avec tout homme ou femme des Montaigu. GRGOIRE.--C'est ce qui prouve que tu n'es qu'un faible esclave, car ce sont les plus faibles qu'on met au pied du mur[5]. [Note 5: _The weakest goes to the wall_ (le plus faible va contre le mur). Il a fallu changer un peu le sens de la phrase pour qu'elle se prtt la suite de la plaisanterie. Samson rpond que les femmes tant _the weaker vessels_ (les vases les moins solides), expression emprunte l'criture, sont toujours (_thrust to the wall_) jetes contre le mur, au coin du mur.] SAMSON.--Oui, c'est vrai; et voil pourquoi les femmes tant des vaisseaux plus fragiles, on les met toujours au pied du mur. Je prendrai le ct du mur sur les serviteurs de la maison de Montaigu; et pour les filles, je les mettrai au pied du mur. GRGOIRE.--La querelle est entre nos matres et nous, leurs hommes. SAMSON.--Cela m'est gal, je veux me montrer tyran. Quand je me serai battu avec les hommes, je serai cruel envers les filles: je leur couperai la tte. GRGOIRE.--La tte des filles? SAMSON.--Oui, la tte des filles, ou bien....[6]: arrange cela comme tu voudras. [Note 6: _Or their maidenheads; take it in what sense thou wilt._--GREG. _They must take it in sense that feel it._--SAMS. _Me they shall feel, while I am able to stand._ Le jeu de mots roule sur les ttes des filles (_the heads of the maids_) ou leur virginit (_maidenhead_); il est impossible rendre en franais.] GRGOIRE.--C'est celles qui le sentiront s'en arranger. SAMSON.--Elles me sentiront tant que le courage me tiendra; et on sait que je suis un gaillard bien en chair. GRGOIRE.--Oui, tu n'es pas poisson: si tu l'tais, tu serais un hareng de deux liards. Allons, tire ta flamberge; en voil deux de la maison des Montaigu. (Entrent Abraham et Balthasar.) SAMSON.--Voil mon pe hors du fourreau. Cherche-leur querelle, je t'paulerai. GRGOIRE.--Comment, en tournant les paules et en te sauvant? SAMSON.--Ne crains rien de mon courage. GRGOIRE.--Moi, craindre ton courage! non, vraiment. SAMSON.--Mettons la loi de notre ct; laissons-les commencer. GRGOIRE.--Je vais froncer le sourcil en passant devant eux; qu'ils le prennent comme ils voudront. SAMSON.--C'est--dire comme ils l'oseront. Moi, je vais leur mordre mon pouce[7]; s'ils le supportent, ils sont dshonors. [Note 7: Mordre son pouce tait, du temps de Shakspeare, une des insultes les plus en usage pour commencer une querelle.] ABRAHAM.--Est-ce notre intention, monsieur, que vous mordez votre pouce? SAMSON.--Je mords mon pouce, monsieur. ABRAHAM.--Est-ce notre intention, monsieur, que vous mordez votre pouce? SAMSON.--Aurons-nous la loi de notre ct si je rponds oui? GRGOIRE.--Non pas. SAMSON.--Non, monsieur, ce n'est pas votre intention que je mords mon pouce; mais je mords mon pouce, monsieur. GRGOIRE.--Cherchez-vous querelle, monsieur? ABRAHAM.--Querelle, monsieur? Non monsieur. SAMSON.--Si vous cherchez querelle, monsieur, je suis bon pour vous; je sers un aussi bon matre que vous. ABRAHAM.--Pas un meilleur. SAMSON.--Soit, monsieur. GRGOIRE.--Dis meilleur. (_A part, Samson_.) J'aperois un des parents de mon matre[8]. [Note 8: Il faut que cette phrase de Grgoire se rapporte Tybalt, qu'il aperoit apparemment de loin, car Benvolio est parent des Montaigu.] (On voit de loin entrer Benvolio.) SAMSON.--Oui, meilleur, monsieur. ABRAHAM.--Vous mentez. SAMSON.--Tirez, si vous tes des hommes.--Grgoire, n'oublie pas ce coup qui fait tant de bruit. (Ils se battent.) BENVOLIO, _accourant l'pe nue pour les sparer_.--Sparez-vous, imbciles. Remettez vos pes; vous ne savez ce que vous faites. (_Il abaisse leurs pes_) (Entre Tybalt.) TYBALT.--Quoi! tu tires l'pe contre cette lche canaille! Tourne-toi, Benvolio; regarde ta mort en face. BENVOLIO.--Je ne veux que rtablir la paix ici. Remets ton pe, ou sers-t'en pour m'aider sparer ces hommes. TYBALT.--Quoi! l'pe est tire et tu parles de paix! Je hais ce mot comme je hais l'enfer, tous les Montaigu et toi. Dfends-toi, lche. (Ils se battent.) (Entrent des partisans des deux maisons qui se joignent la mle. Entrent ensuite des citoyens avec de gros btons.) PREMIER CITOYEN.--Prenez vos btons, vos piques, vos pertuisanes. Frappons, faisons-les tomber terre: bas les Capulet! bas les Montaigu! Entrent le vieux Capulet, en robe de chambre, et la signora Capulet. CAPULET.--Quel est ce bruit? Hol! Donnez-moi mon pe de combat. LA SIGNORA CAPULET.--Votre bquille, votre bquille! Que voulez-vous faire d'une pe? CAPULET.--Mon pe! vous dis-je, j'aperois le vieux Montaigu: il fait briller sa lame en l'air pour me braver. (Entrent Montaigu et la signora Montaigu.) MONTAIGU.--C'est toi, tratre de Capulet!--Ne me retenez pas, laissez-moi aller. LA SIGNORA MONTAIGU.--Je ne vous laisserai pas faire un pas pour chercher un ennemi. (Entrent le prince et sa suite.) LE PRINCE.--Sujets rebelles, ennemis de la paix, profanateurs de ce fer souill du sang de vos voisins...--Ne m'couteront-ils donc pas?--Hol! comment! Hommes ou btes que vous tes, qui ne savez teindre les flammes de votre rage pernicieuse que dans des flots de sang tirs de vos propres veines; sous peine de la torture, jetez terre de vos mains sanglantes ces armes forges par la colre[9], et coutez la sentence de votre prince irrit.--Dj par votre fait, vieux Capulet, et vous Montaigu, trois querelles intestines ont, sur une parole en l'air, troubl trois fois la tranquillit de nos rues, et fait quitter aux anciens de Vrone les graves ornements qui leur conviennent, pour manier de vieilles pertuisanes dans de vieilles mains ronges par la paix, afin de rprimer les violences de la haine qui vous ronge. Si jamais vous troublez encore nos rues, vous payerez de votre vie la violation de la paix. Pour cette fois, que tous se retirent, except vous, Capulet, qui me suivrez; et vous, Montaigu, rendez-vous cette aprs-midi l'antique manoir de Villafranca[10], o nous tenons notre cour publique de justice, pour y apprendre nos intentions ultrieures sur ce qui vient de se passer. Encore une fois, sous peine de mort, que tous se retirent. [Note 9: _Mis-tempered weapons_, ce qui signifie la fois armes d'une mauvaise trempe et armes forges dans une mauvaise intention, forges mal.] [Note 10: _Villafranca_, que Shakspeare appelle _Free town_, tait, selon la nouvelle originale, une proprit des Capulet.] (Sortent le prince, sa suite, Capulet, la signora Capulet, Tybalt, les citoyens et les domestiques.) LA SIGNORA MONTAIGU.--Qui donc a de nouveau ranim cette ancienne querelle? Rpondez, mon neveu; y tiez-vous lorsqu'elle a commenc? BENVOLIO.--Les domestiques de votre ennemi et les vtres taient dj ici se battre chaudement quand je suis arriv: j'ai tir l'pe pour les sparer. En ce moment est survenu, l'pe la main, le bouillant Tybalt, qui, tout en me jetant des dfis aux oreilles, s'est mis faire le moulinet au-dessus de sa tte, et pourfendre les vents, qui, n'en recevant pas le moindre mal, ont siffl de mpris. Pendant que nous faisions change d'estocades et de coups, venaient tout moment de nouveaux combattants pour l'un et l'autre parti, jusqu' ce qu'enfin est arriv le prince, qui les a spars. LA SIGNORA MONTAIGU.--Oh! o est Romo? l'avez-vous vu aujourd'hui? Je suis bien heureuse qu'il ne se soit pas trouv cette bagarre. BENVOLIO.--Ce matin, madame, une heure avant que le divin soleil lant son premier regard travers la fentre d'or de l'orient, le trouble de mon me m'a pouss sortir hors de chez moi; et l, sous le bosquet de sycomores qui s'lve l'ouest de la ville, aussi matinal que moi dans sa promenade, j'ai vu votre fils. J'ai march vers lui; mais il m'a aperu, et s'est gliss dans l'paisseur du bois. Jugeant de ses sentiments par les miens, qui ne sont jamais plus actifs que dans la solitude, j'ai suivi mon humeur en ne poursuivant pas la sienne, et j'ai vit avec plaisir celui qui me fuyait avec plaisir. MONTAIGU.--Plus d'une fois avant le jour on l'a vu dans ce lieu augmenter de ses pleurs la frache rose du matin, accrotre les nuages des nuages qu'levaient ses profonds soupirs; mais aussitt qu' la dernire extrmit de l'orient le soleil, qui gaye toutes choses, commence tirer les obscurs rideaux du lit de l'Aurore, mon fils accabl rentre pour se drober sa lumire, se retire seul dans sa chambre, ferme les fentres, et, interdisant tout accs au doux clat du jour, se forme ainsi une nuit artificielle. Cette disposition le conduira ncessairement une mlancolie noire et funeste, si de bons conseils n'en cartent la cause. BENVOLIO.--Mon noble oncle, en savez-vous la cause? MONTAIGU.--Je ne la sais point, et ne puis l'apprendre de lui. BENVOLIO.--L'avez-vous press par quelques moyens? MONTAIGU.--Il l'a t par moi-mme et par beaucoup d'autres amis; mais, n'coutant que lui-mme sur ses propres sentiments, il se garde, je ne saurais dire quelle fidlit, mais du moins un secret complet et absolu; aussi rebelle toute tentative pour sonder ce mystre, que le bouton piqu par un ver envieux avant d'avoir pu dployer l'air ses ptales odorants et livrer ses beauts au soleil. Si nous pouvions seulement savoir d'o provient son chagrin, nous serions aussi empresss de le gurir que de le connatre. (Romo parat dans l'loignement.) BENVOLIO.--Tenez, le voil qui vient. Veuillez vous loigner; il faudra qu'il me refuse bien obstinment si je ne parviens pas savoir ce qui l'afflige. MONTAIGU.--Je dsire bien que tu sois assez heureux pour obtenir par ton insistance une sincre confession.--Venez, madame, retirons-nous. (Sortent Montaigu et la signora Montaigu.) BENVOLIO.--Bonjour, mon cousin. ROMO.--Le jour est-il donc si jeune encore? BENVOLIO.--Neuf heures viennent de sonner. ROMO.--Hlas! les heures tristes paraissent longues. tait-ce mon pre que j'ai vu s'loigner si vite? BENVOLIO.--C'tait lui.--Quel est donc le chagrin qui allonge les heures de Romo? ROMO.--La privation de ce qui les rendrait courtes si je le possdais. BENVOLIO.--Amoureux? ROMO.--Accabl[11]. [Note 11: BENV. _In love?_ ROM. Out. BENV. _Of love?_ ROM. _Out of her_... etc. _Out of love_ signifie ici par amour. Benvolio, selon l'usage des jeunes gens de cette pice de ne parler presque jamais srieusement, veut tourner en plaisanterie la rponse de Romo, en lui faisant dire qu'il est _amoureux par amour_. Cela ne pouvait se rendre.] BENVOLIO.--D'amour? ROMO.--De la rigueur de celle que j'aime. BENVOLIO.--Hlas! faut-il que l'Amour, aux regards si doux, soit l'preuve si dur et si tyrannique? ROMO.--Hlas! faut-il que l'Amour, avec ses yeux toujours couverts d'un bandeau, trouve sans voir des chemins pour faire sa volont! O dnerons-nous?--O dieux!--Quel tait donc ce tumulte?--Mais, non, ne me le dis pas; j'ai tout entendu.--Il y a bien faire avec la haine, mais plus encore avec l'amour.--O amour querelleur, haine amoureuse, toi qui es tout et nais d'abord de rien, chose lgre qui nous accable, vanit srieuse, chaos difforme des plus sduisantes apparences, plume de plomb, fume brillante, feu glac, sant malade, sommeil toujours veill qui n'est point le sommeil! voil l'amour que je sens, sans y sentir l'amour. Cela ne te fait-il pas rire? BENVOLIO.--Non, cousin; bien plutt pleurer. ROMO.--Tendre coeur, et de quoi? BENVOLIO.--De voir ton tendre coeur si oppress. ROMO.--Eh bien! telle est l'erreur de l'affection. Mes chagrins demeuraient appesantis dans mon sein; tu les forces se rpandre en les pressant sous le poids du tien, et l'affection que tu me montres ajoute une peine de plus cet excs de peine que je ressens dj. L'amour est une fume qu'lve la vapeur des soupirs: libre de s'chapper, c'est un feu qui clate dans les yeux des amants; rprim, une mer que les amants nourrissent de leurs larmes. Qu'est-ce encore autre chose? une folie raisonnable, une bile amre qui suffoque, un doux parfum qui conserve.--Adieu, mon cousin. (Il veut sortir.) BENVOLIO.--Doucement, je veux vous accompagner, et c'est me manquer que de me quitter ainsi. ROMO.--Eh! je ne me retrouve plus moi-mme: je ne suis point ici; ce n'est point Romo que tu vois, il est quelque part ailleurs. BENVOLIO.--Dites-le-moi dans votre tristesse; quelle est celle que vous aimez? ROMO.--Quoi! faut-il te le dire en gmissant? BENVOLIO.--En gmissant? Non, pas tout fait; mais dites-le-moi tristement: qui est-ce? ROMO.--Demandez un malade de faire avec tristesse son testament! Oh! qu'il est mal d'importuner d'un tel mot celui qui est si mal!--Tristement, cousin, j'aime une femme. BENVOLIO.--J'tais arriv juste en supposant que vous aimiez. ROMO.--Un bien bon tireur! Et elle est belle celle que j'aime. BENVOLIO.--Un beau but, beau cousin, est plus facile frapper. ROMO.--Eh bien! ce coup-ci, vous manquez, on ne pourrait l'atteindre avec l'arc de Cupidon, car elle est anime de l'esprit de Diane, et solidement arme d'une chastet l'preuve; elle vit invulnrable aux faibles coups de l'arc enfantin de l'Amour; elle ne se laissera point assiger par d'amoureuses ngociations, ne supportera pas la rencontre des yeux qui l'assaillent, n'ouvrira point le pan de sa robe l'or qui sduit mme les saints. Oh! elle est riche en beaut, pauvre seulement en ceci, qu'en mourant son trsor de beaut mourra avec elle. BENVOLIO.--A-t-elle donc jur de vivre dans la chastet? ROMO.--Elle l'a jur; et cette parcimonie produira un immense dgt, car la beaut rduite par sa svrit mourir de faim prive de beaut toute postrit. Elle est trop belle, trop sagement belle, pour mriter le bonheur en me mettant au dsespoir. Elle a fait un voeu contre l'amour; et sous ce voeu ma vie est une mort moi qui vis pour te le dire. BENVOLIO.--Suivez mon conseil, oubliez de penser elle. ROMO.--Oh! apprends-moi donc comment je pourrai oublier de penser. BENVOLIO.--En donnant tes yeux quelque libert: considre d'autres beauts. ROMO.--Ce serait le moyen de me faire penser plus souvent son exquise beaut. Ces masques fortuns, qui caressent le front de nos belles dames, ne font par leur noirceur que nous rappeler la beaut qu'ils cachent. Celui qui est frapp d'aveuglement ne peut oublier le prcieux trsor de la vue qu'il a perdu. Montre-moi une matresse belle par-dessus toutes les autres, que me sera sa beaut, sinon un livre de souvenirs o je lirai le nom de celle qui surpasse cette beaut incomparable? Adieu, tu ne peux m'apprendre oublier. BENVOLIO.--Tu recevras de moi cette doctrine, ou j'en mourrai ton dbiteur. (Ils sortent.) SCNE II Une rue. _Entrent_ CAPULET, PARIS, UN DOMESTIQUE. CAPULET.--Montaigu est li par la mme dfense que moi, et sous des peines semblables; et il ne sera pas difficile, je pense, deux vieillards comme nous de vivre en paix. PARIS.--Vous jouissez tous d'une existence honorable, et c'est piti que vous ayez t si longtemps ennemis. Mais parlez, seigneur, que rpondez-vous ma demande? CAPULET.--En rptant ce que je vous ai dj dit. Mon enfant est encore trangre dans le monde; elle n'a pas vu s'accomplir la rvolution de quatorze annes: laissons encore plir l'orgueil de deux ts avant de la croire mre pour tre une pouse. PARIS.--De plus jeunes qu'elles sont devenues d'heureuses mres. CAPULET.--Mais elles se fltrissent trop tt, ces mres prmatures.--La terre a englouti toutes mes autres esprances; elle est en esprance la matresse de mes terres. Mais faites-lui votre cour, aimable Pris; gagnez son coeur; ma volont n'est qu'une dpendance de son consentement: si elle vous agre, c'est dans les limites de son choix que rside mon aveu, et que ma voix vous sera loyalement accorde.--Ce soir je donne une fte dont j'ai depuis longtemps l'usage; j'y ai invit beaucoup de convives, tous mes amis; et parmi eux, je vous verrai avec trs-grande joie, comme un de plus, en augmenter le nombre. Attendez-vous voir ce soir dans ma pauvre maison des toiles qui foulent aux pieds la terre, clipsent la lumire des cieux; cette joie bienfaisante que ressent le jeune homme plein d'ardeur lorsqu'avril, dans toute sa parure, marche sur les talons de l'hiver chancelant, vous l'prouverez ce soir parmi ces jeunes fleurs de beaut prtes s'panouir; coutez-les toutes, voyez-les toutes, et prfrez celle dont le mrite sera le plus grand. Au milieu du spectacle d'une telle runion, ma fille, rduite elle-mme, pourra faire nombre, mais non pas attirer l'attention.--Allons, venez avec moi.--(_A un domestique_.) Toi, maraud, trotte dans la belle Vrone; trouve toutes les personnes dont les noms sont crits ici (_il lui donne un papier_), et dis-leur que la maison et le matre attendent leur bon plaisir. (Sortent Capulet et Pris.) LE DOMESTIQUE.--Trouver ceux dont les noms sont crits, ici! Il est crit que le cordonnier se servira de sa toises et le tailleur de pierres de sa forme; le pcheur de son pinceau, et le peintre de ses filets. Mais on m'envoie chercher les personnes dont les noms sont inscrits l-dessus, et je ne pourrai jamais trouver les noms que l'crivain a crits l-dessus. Il faut que je m'adresse aux savants... dans un moment... (Entrent Benvolio et Romo.) BENVOLIO.--Allons, mon cher, la flamme est un remde la brlure qu'a faite une autre flamme; une douleur est diminue par l'angoisse d'une autre; tournez jusqu' vous tourdir et vous vous remettez en tournant dans l'autre sens; un chagrin dsespr se gurit par la langueur d'un nouveau chagrin. Laisse entrer dans tes yeux un nouveau poison, et l'ancien venin perdra toute son cret. ROMO.--Votre feuille de plantain est excellente pour cela. BENVOLIO.--Pour quel mal, je t'en prie? ROMO.--Pour vos os briss? BENVOLIO.--Allons, Romo, es-tu fou? ROMO.--Non, pas fou, mais li plus que ne le serait un fou, tenu en prison, priv d'aliments, fustig, tourment, et..... Bonsoir, mon bon garon. LE DOMESTIQUE.--Dieu vous donne le bonsoir.--Je vous en prie, monsieur, savez-vous lire? ROMO.--Oui, c'est un bonheur que j'ai dans ma misre. LE DOMESTIQUE.--Peut-tre l'avez-vous appris sans livres: mais, je vous prie, pouvez-vous lire tout ce que vous voyez? ROMO.--Oui, si je connais les caractres et la langue. LE DOMESTIQUE.--C'est rpondre sincrement; tenez vous en joie. ROMO.--Arrtez, mon ami, je sais lire. (_Il lit_.) Le seigneur Martino, sa femme et sa fille; le comte Anselme et ses charmantes soeurs; la dame veuve de Vitruvio; le seigneur Placentio et ses aimables nices; Mercutio et son frre Valentin; mon oncle Capulet, sa femme et ses filles; ma jolie nice Rosaline; Livia; le seigneur Valentio et son cousin Tybalt, Lucio et l'agrable Hlne. C'est une belle assemble. (_Il lui rend le papier_.) O doit-elle se runir? LE DOMESTIQUE.--L-haut. ROMO.--O, l-haut? LE DOMESTIQUE.--A souper, la maison. ROMO.--A la maison de qui? LE DOMESTIQUE.--De mon matre. ROMO.--Au fait, c'est ce que j'aurais d vous demander d'abord. LE DOMESTIQUE.--Maintenant je vous dirai, sans que vous me le demandiez, que mon matre est le puissant et riche Capulet; et si vous n'tes pas de la maison de Montaigu, je vous invite venir avaler un verre de vin. Tenez-vous en joie. (Il sort.) BENVOLIO.--A cette ancienne fte des Capulet soupera Rosaline, celle que tu aimes tant: avec toutes les beauts qu'on admire Vrone. Viens-y, et d'un oeil sans prvention compare sa figure avec quelques autres que je te montrerai, et ton cygne ne te paratra plus qu'une corneille. ROMO.--Quand la religieuse dvotion de mes yeux pourra me soutenir un pareil mensonge, que mes larmes se changent en flammes, et que ces hrtiques diaphanes, si souvent noys sans pouvoir mourir, soient brls comme imposteurs. Une femme plus belle que mon amante! Le soleil qui voit tout n'a jamais vu son gale depuis le commencement du monde. BENVOLIO.--Bon, vous l'avez vue belle parce qu'il n'y avait personne autre ct; elle se balanait elle-mme dans vos deux yeux: mais pesez dans ces balances de cristal la dame de vos penses avec telle autre jeune fille que je vous montrerai brillant cette fte, et peine trouverez-vous bien celle qui vous parat maintenant la plus belle de toutes. ROMO.--J'irai, non pour y voir un semblable objet, mais pour m'y pntrer de plaisir dans la splendeur de celui qui m'est cher. (Ils sortent.) SCNE III Un appartement de la maison de Capulet. LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE de Juliette. LA SIGNORA CAPULET.--Nourrice, o est ma fille? Appelle-la, qu'elle vienne. LA NOURRICE.--Dans l'instant, sur mon honneur[12]..... l'ge de douze ans--Je lui ai dit de venir.....--Quoi, mon agneau, mon oiseau du bon Dieu..... Dieu nous prserve..... O est donc cette petite fille? Juliette! [Note 12: _By my maidenhead_.] (Entre Juliette.) JULIETTE.--Allons, qui m'appelle? LA NOURRICE.--Votre mre. JULIETTE.--Me voici, madame; que voulez-vous? LA SIGNORA CAPULET.--Voici de quoi il s'agit.--Nourrice, laisse-nous un moment, nous avons parler en secret.--Non, reviens, nourrice, je me suis ravise; tu entendras notre entretien.--Tu sais que ma fille est d'un ge raisonnable. LA NOURRICE.--Ma foi, je puis vous dire son ge une heure prs. LA SIGNORA CAPULET.--Elle n'a pas quatorze ans. LA NOURRICE.--J'y mettrais quatorze de mes dents qu'elle n'a pas encore quatorze ans..... (et cependant mon grand chagrin, je vous dis, je vous douze[13] qu'il ne m'en reste plus que quatre).... Combien avons-nous d'ici la Saint-Pierre? LA SIGNORA CAPULET.--Une quinzaine et quelques jours par-dessus[14]. [Note 13: _And yet to my teen be it spoken I have four. Teen_ est un vieux mot qui signifie _chagrin_, il se prononce peu prs comme _ten_, dix. Il a fallu, pour conserver le jeu de mots, employer le quolibet de madame Jourdain.] [Note 14: _A fortnight and odd days._ Une quinzaine et quelques jours hors de compte. Odd signifie tout ce qui ne rentre pas dans une unit, une mesure, une rgle commune. Il signifie aussi impair. La nourrice le prend dans ce sens et rpond: _Even or odd_ (pair ou impair).] LA NOURRICE.--Par-dessus ou par-dessous, c'est prcisment ce jour-l. Vienne la veille de la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze ans.--Suzanne et elle (Dieu fasse paix toutes les mes chrtiennes!) taient du mme ge....--C'est bien; Suzanne est avec Dieu; elle tait trop bonne pour moi.--Mais, comme je disais, la veille au soir de la Saint-Pierre, elle aura quatorze ans; elle les aura, sr; je me le rappelle merveille. Il y a prsent onze ans du tremblement de terre, et elle fut sevre, jamais je ne l'oublierai, prcisment ce jour-l parmi tous les jours de l'anne; car j'avais frott d'absinthe le bout de mon sein, j'tais assise au soleil contre le mur du colombier; mon matre et vous tiez alors Mantoue...--Oh! j'ai de la mmoire; et comme je vous disais, ds qu'elle eut got de l'absinthe sur le bout de mon sein, et qu'elle l'eut trouve amre, il fallait la voir, pauvre petite, se fcher et se mettre en colre contre le sein. Comme je disais, voil le colombier qui tremble. Oh! il ne fut pas besoin, je vous jure, de me dire de trotter, et depuis ce temps-l, il y a onze ans, car elle se tenait dj seule; quoi! avec le bout de la baguette elle courait et roulait tout partout: car, tenez, c'tait la veille qu'elle s'tait cass la tte; et alors mon mari, Dieu veuille avoir son me, c'tait un drle de corps! il releva l'enfant: Comment, dit-il, tu te laisses tomber sur le nez! quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas en arrire; n'est-ce pas, Jules? et, par Notre-Dame, la petite coquine cessa de pleurer, et dit: Oui. Voyez pourtant ce que c'est qu'une plaisanterie. J'en rponds, je vivrais mille ans que je ne l'oublierais jamais: N'est-ce pas, Jules? dit mon mari: et la petite morveuse finit tout de suite et dit: Oui... LA SIGNORA CAPULET.--En voil assez; je t'en prie, tais-toi. LA NOURRICE.--Oui, madame; et pourtant je ne peux pas m'empcher de rire quand je pense comme elle cessa de crier et dit: Oui... Et pourtant, je vous jure, elle avait sur le front une bosse aussi grosse que la coquille d'un poulet. C'tait un coup terrible, et elle pleurait amrement. Comment, dit mon mari, tu te laisses tomber sur le nez! Tu tomberas en arrire quand tu seras plus grande; n'est-ce pas, Jules? Elle finit tout de suite et dit: Oui. JULIETTE.--Finis, nourrice, finis, je t'en prie, quand je te le dis. LA NOURRICE.--Allons, j'ai fini. Que Dieu te marque de sa grce! Tu tais la plus jolie petite enfant que j'aie jamais nourrie: si je peux vivre assez pour te voir marie, je n'en demande pas davantage. LA SIGNORA CAPULET.--Et le mariage est justement le sujet dont je suis venu causer avec elle.--Dites-moi, ma fille Juliette, avez-vous envie de vous marier? JULIETTE.--C'est un honneur auquel je n'ai jamais pens. LA NOURRICE.--Un honneur! Si je n'avais pas t ta seule nourrice, je dirais que tu as suc la sagesse avec le lait. LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! pensez maintenant au mariage. Il y a dans Vrone des femmes plus jeunes que vous, considres et dj mres; et moi, je m'en souviens bien, j'tais dj votre mre longtemps avant l'ge o vous voil fille encore; enfin, en un mot, le brave Pris vous adresse ses voeux. LA NOURRICE.--C'est un homme, jeune dame... madame, c'est un homme comme tout le monde... Vraiment, il semble moul en cire. LA SIGNORA CAPULET.--L't de Vrone n'a pas une fleur qui puisse lui tre compare. LA NOURRICE.--Oh! vraiment, c'est une fleur; ma foi, oui, une vraie fleur. LA SIGNORA CAPULET.--Qu'en dites-vous? Vous sentez-vous du got pour ce gentilhomme? Ce soir, vous le verrez notre fte. Parcourez tout le livre[15] de la figure du jeune Pris, et vous y apercevrez le plaisir crit avec la plume de la beaut. Examinez ces traits si bien d'accord, et vous verrez comme ils s'expliquent l'un l'autre; et ce que peut encore offrir d'obscur ce charmant volume, vous le trouverez crit dans la marge de ses yeux. Ce prcieux livre d'amour, cet amant encore sans liens ne demande, pour complter sa beaut, que l'ornement dont il va se couvrir. C'est la mer qui fait vivre le poisson; et la beaut doit tre orgueilleuse de donner asile la beaut. Le livre qui sous ses fermoirs d'or enserre la lgende dore en partage la gloire aux yeux de tous: ainsi, en le possdant, vous partagerez tout ce qui lui appartient sans rien diminuer du vtre. [Note 15: De toutes ces mtaphores sur Pris, compar un livre, une seule a paru impossible rendre, c'est celle o la signora Capulet l'appelant _unbound lover_, en fait la fois _un amant sans liens et un amant sans reliure_.] LA NOURRICE.--Diminuer! non, en vrit; elle grossira plutt: les femmes grossissent par le moyen des hommes. LA SIGNORA CAPULET.--Rpondez-moi en un mot: l'amour de Pris pourrait-il vous plaire? JULIETTE.--Je verrai le trouver agrable si le voir peut faire qu'il m'agre. Mais mon regard ne pntrera pas plus avant que le point o votre consentement lui donnera la force de se lancer. (Entre un domestique.) LE DOMESTIQUE.--Madame, les convives sont arrivs, le souper est servi, on vous attend; on demande ma jeune matresse; on jure, dans l'office, aprs la nourrice; toutes choses sont point. Il faut que j'aille servir, je vous en prie, venez sur-le-champ. LA SIGNORA CAPULET.--Nous te suivons. Allons, Juliette, le comte nous attend. LA NOURRICE.--Allez, ma fille, chercher ce qui donnera d'heureuses nuits vos heureux jours. (Elles sortent.) SCNE IV Une rue. _Entrent_ ROMO, MERCUTIO, BENVOLIO, _avec cinq ou six autres masques et des porteurs de flambeaux._ ROMO.--Eh bien! est-ce l ce que nous dirons pour notre excuse, ou entrerons nous sans apologie? BENVOLIO.--Tous ces bavardages-l sont du temps pass[16]. [Note 16: Il parat qu'autrefois il arrivait souvent qu'on vnt une fte sans y tre invit; alors on paraissait en masque et prcd d'une espce de hrault, galement dguis et qui prononait par forme d'excuse un compliment prpar. Apparemment que, du temps de Shakspeare, la mode de ces compliments commenait passer.] Nous n'aurons point de Cupidon avec son bandeau et son charpe, portant un arc la tartare fait de latte peinte, pour effrayer les dames au hasard, comme un homme qui chasse les corneilles; nous n'aurons pas non plus de ces prologues sans livres rpts en tranant aprs le souffleur au moment de notre entre. Qu'ils nous mesurent des yeux comme il leur plaira, nous leur mesurerons une mesure de danse, et nous voil partis. ROMO.--Donnez-moi une torche; ces gambades ne me vont pas. Sombre[17] comme je le suis, c'est moi porter le flambeau. [Note 17: Chaque troupe de masques tait prcde d'un homme portant une torche qui entrait dans l'assemble, mais ne se mlait point la fte.] MERCUTIO.--Vraiment, mon cher Romo, il faudra bien que vous dansiez. ROMO.--Non pas moi, croyez-moi. Vous autres, vous avez des souliers danser et le pied lger; moi, j'ai une me de plomb qui me cloue tellement terre que je ne saurais remuer. MERCUTIO.--Vous tes amoureux, empruntez les ailes de l'Amour pour vous lancer au del des hauteurs ordinaires. ROMO.--Il m'a lanc un dard qui me perce trop cruellement pour que je puisse me lancer sur ses ailes lgres; et enchan[18] comme je le suis, je ne puis m'lever au-dessus de ma sombre tristesse: je succombe sous le pesant fardeau de l'Amour. [Note 18: Il y a ici abondance et complication de jeux de mots entre _sore_ (cruel) et _soar_ (prendre l'essor), _bound_ (enchan) et _bound_ (bond). On en a indiqu ce qui a t possible.] MERCUTIO.--Et en succombant vous craserez l'Amour: vous tes un poids trop fort pour quelque chose de si dlicat. ROMO.--L'Amour dlicat! il est dur, rude, ingouvernable, piquant comme l'pine. MERCUTIO.--Si l'Amour vous mne rudement, menez rudement l'Amour; s'il vous pique, donnez de l'peron et vous le mettrez bas. Allons, une bote pour mon visage; c'est un masque pour un masque. (_Il met son masque_.) Que m'importe prsent quel oeil curieux remarque mes difformits? Voici un front refrogn qui rougira pour moi. BENVOLIO.--Allons, frappe, et entrons; et aussitt entrs, que chacun ait recours ses jambes. ROMO.--Donnez-moi une torche. Que des tourdis lgers de coeur effleurent de leurs pieds les joncs insensibles[19]. Pour moi, je tiendrai, comme on dit, la chandelle, et je regarderai. Ce qui me convient, c'est le proverbe des grand'mres: La fte n'a jamais t si belle, et je m'en vas[20]. [Note 19: Avant de connatre l'usage des tapis, on couvrait de joncs le sol des appartements; de l _joncher_.] [Note 20: MERCUT. _The game was never so fair and I am done. Tut, dun's the mouse, the constable's word, If thou art dun, we'll draw thee from the mire_, etc. Il y a ici entre _done_ et _dun_ un jeu de mots intraduisible. _Dun's the mouse_ (la souris est grise) serait, selon les commentateurs, un proverbe quivalent notre proverbe: _A la nuit, tous chats sont gris._ Mais ils se trouvent hors d'tat d'expliquer suffisamment l'allusion contenue dans ces mots _the constable's word_. En adoptant dans la traduction leur version sur le _dun's the mouse_, je serais plutt tent d'y voir un jeu de mots employ par quelque constable dans une occasion o, ayant se saisir d'un malfaiteur, il aura employ, pour avertir ses gens sans alarmer celui qu'il cherchait, ces mots insignifiants, _dun's the mouse_ (la souris est grise), pour ceux-ci, _done's the mouse_ (la souris est prise, c'en est fait de la souris). Quoi qu'il en soit, cette explication n'est pas plus mauvaise qu'aucune de celles qu'ont donnes les commentateurs. _Dun out from the mire_ tait une ancienne chanson: on a substitu cette allusion impossible rendre un jeu de mots sur ces deux sens du mot _gris_, qui n'est point dans Shakspeare, charge de revanche.] MERCUTIO.--Bon, bon, la nuit tous chats sont gris; c'est le mot du constable: et si tu es gris, nous te tirerons, sauf respect, de la mare o cet amour t'a enfonc jusqu'aux oreilles. Venez, nous brlons le jour[21]. Hol! [Note 21: _We burn day light_, expression proverbiale commune l'anglais et au franais.] ROMO.--Cela n'est pas ainsi. MERCUTIO.--Je veux dire, mon cher, qu'en nous arrtant ainsi nous dpensons notre lumire sans profit, comme des lampes qui brleraient le jour. Il faut voir dans ce que nous disons ce que nous avons intention de dire, car c'est l que la raison se trouvera cinq fois plutt qu'une seule dans nos cinq sens. ROMO.--Oui, nous avons bonne intention en allant cette mascarade; mais il n'est pas raisonnable d'y aller. MERCUTIO.--Peut-on te demander pourquoi? ROMO.--J'ai fait un songe cette nuit. MERCUTIO.--Et moi aussi. ROMO.--Eh bien! qu'avez-vous rv? MERCUTIO.--Que ceux qui rvent mentent souvent[22]. [Note 22: Jeu de mots intraduisible entre (lie) mentir, _et (lie)_ tre couch.] ROMO.--Oui, lorsqu'endormis dans leur lit ils rvent des choses vraies. MERCUTIO.--Oh! je vois que la reine Mab vous a visit cette nuit: c'est la fe sage-femme[23]. Elle vient, petite et lgre comme l'agate place l'index d'un alderman, trane par un attelage de minces atomes, et parcourt le nez des hommes pendant leur sommeil. Les rayons de ses roues sont faits de longues pattes de faucheur; l'impriale de sa voiture d'ailes de sauterelles; ses traits de la plus fine toile d'araigne; ses harnais des rayons humides d'un clair de lune. Le manche de son fouet est un os de grillon, et la mche une mince pellicule. Son postillon est un petit moucheron vtu de gris, pas moiti si gros que le petit ver rond retir avec la pointe d'une aiguille du doigt d'une jeune fille. Son chariot est une coquille de noisette vide travaille par l'cureuil, ouvrier en bois, ou par le vieux ver, de temps immmorial associ des fes. C'est dans cet quipage qu'elle galope toutes les nuits au travers du cerveau des amants, et ils rvent d'amour; sur les genoux des hommes de cour, et ils rvent aussitt de rvrences; sur les doigts des gens de loi, et sur-le-champ ils rvent d'pices; sur les lvres des dames, et l'instant elles rvent de baisers: mais souvent Mab irrite les punit par des boutons d'avoir empest leur haleine en mangeant des confitures[24]. Quelquefois elle galope sur le nez d'un courtisan, et il rve qu'il flaire une place solliciter. Quelquefois elle vient, avec la queue d'un pourceau de dme, chatouiller le nez d'un prbendaire endormi, et il rve d'un second bnfice. Tantt elle dirige son char sur le cou d'un soldat, et il rve d'ennemis qu'il pourfend, de brches, d'embuscades, de coutelas d'Espagne, de rasades profondes de cinq brasses: alors elle bat le tambour son oreille; il s'veille en sursaut, et dans sa frayeur il jure une ou deux invocations, puis se rendort. C'est cette mme Mab qui pendant la nuit mle la crinire des chevaux et la frise en sales tampons de crins ensorcels, qui, une fois dbrouills, prsagent de grands malheurs. C'est la sorcire qui pse sur le sein des jeunes filles tendues dans leur lit, pour leur apprendre supporter et en faire des femmes fortes[25]. C'est elle qui... [Note 23: _She is the fairies midwife_, ce qui ne signifie point _la sage-femme des fes_, mais _la sage-femme entre les fes_. On ne voit nulle part que l'emploi de la reine Mab, la fe des songes, ft d'accoucher les fes; mais c'tait elle qui enlevait leur mre, au moment de leur naissance, les enfants ns pendant la nuit pour y substituer un enfant tranger.] [Note 24: _Sweet meats_, espce de confitures parfumes, connues alors sous le nom de _kissing comfits_, et dont les femmes faisaient un grand usage] [Note 25: _This is the hag, when maids lie on their backs, That presses them, and learn them first to bear, Making them women of good carriage._ La phrase tait impossible rendre exactement.] ROMO.--Paix, paix, Mercutio, paix; ce sont des riens que tu nous dis l. MERCUTIO.--Tu as raison, car je parle de songes, enfants d'un cerveau oisif, produit de quelques vaines chimres, d'une substance aussi lgre que l'air, et plus inconstante que le vent, qui, caressant le sein glac du nord, s'irrite soudain, et, par une bouffe contraire, tourne sa face vers le midi qui verse la rose. BENVOLIO.--Ce vent dont vous nous parlez nous rejette loin de nous-mmes. Le souper est fini et nous arriverons trop tard. ROMO.--Trop tt, au contraire, j'en ai peur. Un pressentiment funeste semble me dire qu'au milieu des rjouissances de cette nuit quelque vnement encore suspendu dans les astres va commencer son cours terrible, et amener, par le tratre coup d'une mort prmature, le terme de cette vie mprise que je renferme en mon sein. Mais, que celui qui gouverne ma course dirige ma voile! Allons, joyeux seigneurs. BENVOLIO.--Battez, tambours. (Ils sortent.) SCNE V Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens. _Entrent des_ DOMESTIQUES. PREMIER DOMESTIQUE.--O est Potpan, qu'il ne m'aide pas desservir? Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir! SECOND DOMESTIQUE.--Quand le bon air d'une maison est remis dans les mains d'un ou deux hommes, et des mains sales encore, cela fait mal au coeur[26]. [Note 26: _Tis a foul thing. A foul thing_ signifie une chose _malpropre_ et une chose _fcheuse, coupable_, etc.] PREMIER DOMESTIQUE.--Emporte les pliants, drange le buffet, aie l'oeil la vaisselle. Mon cher, mets de ct pour moi un morceau de massepain[27]; et si tu veux me faire plaisir, tu diras au portier de laisser entrer Suzanne Grindstone et Nell.--Antoine! Potpan! [Note 27: Les massepains taient alors d'normes gteaux, dont nos _macarons_, dit l'un des commentateurs de Shakspeare ne sont qu'un _diminutif dgnr_.] SECOND DOMESTIQUE.--Oui, mon garon, nous voil. PREMIER DOMESTIQUE.--On a besoin de vous, on vous appelle, on vous demande, on vous cherche dans la grande salle. SECOND DOMESTIQUE.--Nous ne pouvons pas tre ici et l en mme temps. Allons, gai, mes amis; soyons vifs un moment, et que celui qui vivra le dernier emporte tout. (Ils se retirent.) (Entrent Capulet, les convives et les masques.) CAPULET.--Cavaliers, soyez les bienvenus. Voil des dames qui les cors ne font pas mal au pied, et qui vous donneront bien un tour de danse.--Ah, ah! mesdames, laquelle de vous refusera de danser maintenant? Celle qui fera la dgote, je protesterai qu'elle a des cors aux pieds. Est-ce l vous serrer de prs?--Cavaliers, soyez les bienvenus. J'ai vu le temps o je portais un masque aussi, et o je pouvais conter mes histoires tout bas l'oreille d'une belle dame, et de manire ne pas lui dplaire. Ce temps est pass; il est pass, pass.--Vous tes les bienvenus, cavaliers.--Allons, musiciens, commencez. En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes filles, sautez. (_Les instruments jouent et l'on danse_.) Hol! valets, encore des lumires, relevez les tables contre le mur; teignez le feu, la salle devient trop chaude.--Allons, mon cher, voil un divertissement imprvu qui ne prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin Capulet; car vous et moi nous avons pass nos jours de danse. Combien y a-t-il de temps que vous et moi nous avons port un masque pour la dernire fois? SECOND CAPULET.--Par Notre-Dame, il y a trente ans. CAPULET.--Comment donc, mon cher? il n'y a pas tant, il n'y a pas tant. C'tait la noce de Lucentio: il y aura, vienne la Pentecte quand elle voudra, quelque vingt-cinq ans; nous y allmes en masque. SECOND CAPULET.--Il y a davantage, davantage: son fils est plus g que cela; son fils a trente ans. CAPULET.--Vous me direz cela, moi? Il y a deux ans que son fils tait encore mineur. ROMO.--Quelle est cette dame dont s'est enrichie la main de ce cavalier? UN DOMESTIQUE.--Je ne la connais pas, monsieur. ROMO.--Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux doit apprendre briller. Sa beaut prs de ce visage semblable la nuit ressemble un joyau attach l'oreille d'un thiopien: beaut trop brillante pour les usages de la vie, trop prcieuse pour la terre! Telle une blanche colombe parmi les corbeaux, telle parat cette dame auprs de ses compagnes. Quand la danse aura cess, j'observerai o elle se tient; et je rendrai heureuse ma main tmraire en touchant la sienne. Mon coeur a-t-il aim jusqu' ce moment? Protestez du contraire, mes yeux, car jusqu' cette nuit je n'avais jamais vu la vritable beaut. TYBALT.--A sa voix, cet homme doit tre un Montaigu. Garon, donne-moi ma rapire. Comment, ce misrable osera venir ici, cach sous un masque grotesque, pour dnigrer et ridiculiser notre fte! Par la tige et l'honneur de ma race, je ne crois pas pcher en lui donnant le coup de la mort. CAPULET.--Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi temptez-vous ainsi? TYBALT.--Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre ennemi; un tratre qui est venu ici ce soir, en haine de nous, pour se moquer de notre fte. CAPULET.--Est-ce le jeune Romo? TYBALT.--C'est lui-mme, ce tratre de Romo. CAPULET.--Modre-toi, mon cher neveu; laisse-le en paix, il a l'air d'un noble cavalier; et, pour dire la vrit, tout Vrone le vante comme un jeune homme vertueux et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas, pour tous les trsors de cette ville, lui faire ici, dans ma maison, la moindre insulte. Sois donc patient, ne fais pas attention lui: c'est ma volont; et si tu la respectes, tu prendras un visage gracieux et quitteras cet air de mauvaise humeur qui sied mal dans une fte. TYBALT.--Il sied trs-bien quand un pareil tratre devient votre convive: je ne le souffrirai pas. CAPULET.--Vous le souffrirez vraiment, mon petit ami! Je vous dis que vous le souffrirez. Allons donc; est-ce moi qui suis le matre ici, ou bien vous? Allons donc, vous ne le souffrirez pas? Dieu me pardonne! vous allez mettre le trouble parmi mes htes, vous prendrez les airs d'un coq sur son panier[28]! vous ferez le matre!.... [Note 28: _You will set cock-a-hoop_: un coq sur un cerceau.] TYBALT.--Mais, mon oncle, c'est une honte.... CAPULET.--Allez, allez, vous tes un jeune insolent.... Nous verrons vraiment.... Cette farce pourrait bien vous tourner mal. Je sais ce que je dis. Il faudra que vous veniez ici me contrarier! En vrit, vous prenez bien votre temps.--A merveille, mes enfants.--Vous n'tes qu'un fat, allez; tenez-vous tranquille, ou....--Encore des lumires; encore des lumires. N'avez-vous pas de honte?--Je vous forcerai bien tre tranquille. Comment!--Allons, gai, mes enfants. TYBALT.--Cette patience force, et la colre laquelle je voudrais m'abandonner, font, en se heurtant, trembler tout mon corps des assauts qu'elles se livrent. Je m'en irai; mais cette intrusion qui semble douce maintenant, se changera en fiel amer. (Il sort.) ROMO, _ Juliette_.--Si d'une main trop indigne j'ai profan la saintet de l'autel, voici la douce expiation de ma faute: mes lvres, plerins rougissants, sont prtes adoucir par un tendre baiser la rude impression de ma main. JULIETTE.--Bon plerin, vous faites injure votre main, qui n'a montr en ceci qu'une dvotion pleine de convenance; car les saints ont des mains que peuvent toucher celles des plerins; et joindre les mains est le baiser du pieux voyageur en terre sainte. ROMO.--Les saints n'ont-ils pas des lvres? et les pieux voyageurs aussi? JULIETTE.--Oui, plerin, des lvres qu'ils doivent employer prier. ROMO.--Oh! s'il en est ainsi, chre sainte, permets aux lvres de faire l'office des mains: elles te prient, exauce leur prire, de peur que ma foi ne se change en dsespoir. JULIETTE.--Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent la prire qui leur est faite. ROMO.--Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir le fruit de ma prire: ainsi vos lvres auront purifi les miennes de leur pch. (Il lui donne un baiser.) JULIETTE.--Alors mes lvres doivent avoir pris le pch dont elles ont dcharg les vtres. ROMO.--Pris le pch de mes lvres! faute doucement punie! Rendez-moi mon pch. JULIETTE.--Vous donnez des baisers avec mthode[29]. [Note 29: _By the book_.] LA NOURRICE.--Madame, votre mre veut vous dire un mot. ROMO.--Quelle est sa mre? LA NOURRICE.--Vraiment, jeune homme; sa mre est la matresse de la maison, et c'est une bonne dame, sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille avec qui vous causiez; et je dis que celui qui mettra la main dessus aura du comptant. ROMO.--C'est une Capulet!--Oh! qu'il va m'en coter cher! ma vie est engage mon ennemie. BENVOLIO.--Allons, Romo, partons, la fte est son plus beau moment. ROMO.--Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est que plus grand. CAPULET.--Arrtez, cavaliers, ne songez pas encore nous quitter: nous avons l une ridicule petite collation sans crmonie.--Vous le voulez donc absolument? Allons, je vous remercie tous; je vous remercie, honntes cavaliers; bonne nuit.--Encore des torches par l!--Allons, allons donc chercher nos lits. Ah! par ma foi, mon cher (_au second Capulet_), il se fait tard. Je vais aller me reposer. (Ils sortent.) JULIETTE.--Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce cavalier? LA NOURRICE.--C'est le fils et l'hritier du vieux Tibrio. JULIETTE.--Quel est celui qui sort actuellement? LA NOURRICE.--Je crois, ma foi, que c'est le jeune Ptruccio. JULIETTE.--Et celui qui le suit, qui ne voulait pas danser? LA NOURRICE.--Je ne le connais pas. JULIETTE.--Va, demande son nom.--S'il est mari, il est probable que mon tombeau sera mon lit nuptial. LA NOURRICE.--Son nom est Romo: c'est un Montaigu, le fils unique de votre grand ennemi. JULIETTE.--Mon unique amour li de l'unique objet de ma haine!.... Je l'ai vu trop tt sans le connatre! et je l'ai connu trop tard! O prodige de l'amour qui vient de natre en moi, que je sois force d'aimer un ennemi dtest! LA NOURRICE.--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? JULIETTE.--Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un avec qui j'ai dans. (Une voix dans l'intrieur appelle Juliette.) LA NOURRICE.--Tout l'heure, tout l'heure. (_A Juliette_.) Venez, allons-nous-en; tous les trangers sont partis. (Elles sortent.) (Entre le choeur.) LE CHOEUR.--Une ancienne passion languit maintenant sur son lit de mort, et de jeunes dsirs soupirent aprs son hritage. Cette beaut pour qui l'amour gmissait et demandait mourir, compare la tendre Juliette, a maintenant cess d'tre belle. Maintenant Romo est aim, et il aime son tour; la magie des regards a jet sur eux le mme charme. Cependant il faut qu'il se plaigne celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle drobe sur de cruels hameons le doux appt de l'Amour. tant tenu pour un ennemi, il ne pourra avoir accs prs d'elle pour exprimer ces voeux que les amants ont accoutum de jurer; tandis qu'elle, aussi presse d'amour, aura bien moins de moyens encore de chercher rencontrer celui qu'elle aime depuis un moment, mais la passion leur prte sa puissance, l'occasion leur fournira les moyens de se rapprocher, et temprera leur dtresse par une douceur extrme. (Il sort.) FIN DU PREMIER ACTE. ACTE DEUXIME SCNE I Un lieu ouvert touchant le jardin de Capulet. _Entre_ ROMO. ROMO.--Puis-je aller plus loin lorsque mon coeur est ici? Marche, terre insensible, et retourne vers ton centre. (Il escalade le mur et saute dans le jardin.) (Entrent Benvolio et Mercutio.) BENVOLIO.--Romo! cousin Romo! MERCUTIO.--Il a fait sagement, et, sur ma vie, il s'est chapp pour aller trouver son lit. BENVOLIO.--Il a couru de ce ct, et a saut par-dessus le mur de ce verger. Appelle-le, bon Mercutio. MERCUTIO.--Oui, et je vais mme le conjurer.--Romo! caprice! insens! passion! amant! apparais-nous sous la forme d'un soupir; dis-nous seulement un vers, et je serai satisfait.--Crie-nous seulement un _hlas!_ Fais seulement rimer _tendresse_ et _matresse_; dis quelques mots de douceur ma commre Vnus, un petit sobriquet son fils et hritier le jeune aveugle Adam Cupidon[30], qui tira si proprement quand le roi Cophetua devint amoureux de la fille du mendiant[31].--Il ne m'entend point, il ne bouge point, il ne remue point; il faut que ce magot-l soit mort, et je vais l'voquer.--Je te conjure par les yeux brillants de Rosaline, par son front lev, par l'incarnat de ses lvres, par son joli pied, par sa jambe bien faite, et tout ce qui s'ensuit[32], de nous apparatre sous ta propre ressemblance. [Note 30: _Adam Cupid_. Adam Bell tait le nom d'un archer fameux auquel on a d supposer que Shakspeare voulait faire allusion. C'est ce qui a engag les critiques adopter cette leon la place d'_Abraham Cupid_, que portent les premires ditions.] [Note 31: Allusion un vers d'une ancienne ballade: _The blinded boy that shoots so trim_, (L'enfant aveugle qui tire si proprement). La ballade a pour titre: _King Cophetua and the beggar maid_, et se trouve dans le recueil intitul _Relics of ancient english poetry_, rassembl par le docteur Percy.] [Note 32: _By her fine foot, straight leg, and quivering thigh_ _And the demesnes that there adjacent lie_. ] BENVOLIO.--S'il t'entend, tu le fcheras. MERCUTIO.--Ce que je dis ne peut l'offenser; ce qui pourrait l'offenser serait d'voquer quelque esprit trange dans le cercle de sa matresse, et de l'y laisser jusqu' ce qu'elle l'et conjur et fait rentrer dans l'abme; cela pourrait l'irriter; mon invocation est honnte et obligeante, et je ne conjure au nom de sa matresse que pour le faire apparatre. BENVOLIO.--Viens, il se sera enfonc sous ces arbres pour l'amour de la nuit; ils sont faits l'un pour l'autre[33]: son amour est aveugle; les tnbres seules lui conviennent. [Note 33: _To be consorted with the humorous night, humorous_ veut dire ici _d'une humeur assortie la sienne._] MERCUTIO.--Quand l'amour est aveugle, il ne peut toucher le but[34].--Romo, je te souhaite une bonne nuit; moi, je vais gagner mon alcve. Ce lit de camp est trop froid pour que j'y puisse dormir.--Eh bien! partons-nous? [Note 34: Il a fallu passer ces cinq vers: _Now will he sit under a medlar tree And wish his mistress were that kind of fruit As maid call medlars, when they laugh alone. O Romo, that she were, ah that she were An open_ et ctera, _thou a propin pear._ Ces deux derniers vers, dont les commentateurs ne sont pas trop parvenus saisir le sens, leur ont cependant paru d'une telle indcence qu'ils n'ont os les insrer dans le texte, et les ont rejets dans une note o ils nous apprennent que _l'et ctera_ est l'indication d'une obscnit encore plus grossire, l'usage, du temps de Shakspeare tant, lorsque quelque expression prononce sur la scne paraissait trop indcente pour l'impression, de la suppler par un _et ctera_.] BENVOLIO.--Allons, car il serait fort inutile de le chercher ici, puisqu'il ne veut pas qu'on le trouve. (Ils sortent.) SCNE II Le jardin de Capulet. _Entre_ ROMO. ROMO.--Il se rit des cicatrices, celui qui n'a jamais reu une blessure. (_Juliette parat une fentre._)--Mais doucement! Quelle lumire brille soudain travers cette fentre? C'est l'Orient; Juliette est le soleil.--Lve-toi, soleil de beaut; tue la lune jalouse, dj malade et ple de douleur de ce que toi, sa servante, es bien plus belle qu'elle. Ne sois pas sa servante, puisqu'elle est jalouse. La couleur dont se revtent ses vestales est une couleur malade et livide; on ne la voit qu'aux imbciles, rejette-la loin de toi. Oui, c'est ma dame; oui, ce sont mes amours: oh! si elle pouvait savoir ce qu'elle est pour moi!--Elle parle, et cependant elle ne fait entendre aucun son. Qu'importe! ses yeux ont un langage; je veux leur rpondre.--Je suis trop tmraire; ce n'est pas moi qu'elle parle. Deux des plus brillantes toiles du ciel, appeles ailleurs par quelque soin, conjurent ses yeux de briller dans leur sphre jusqu' leur retour. Mais quoi? si ses yeux taient au ciel, et que les toiles fussent dans sa tte, l'clat de ses joues leur ferait honte comme le jour une lampe; et ses yeux, de la vote du ciel, verseraient travers les rgions thres des flots si brillants de lumire, que les oiseaux chanteraient pensant qu'il n'est pas nuit!--Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main. Oh! que ne suis-je un gant plac sur cette main, pour toucher cette joue! JULIETTE.--Hlas! ROMO.--Elle parle.--Oh! parle encore, ange radieux! car tu parais aussi resplendissant au sein de cette nuit tendue sur ma tte qu'un messager ail du ciel, lorsqu'aux regard tonns des mortels, qui, les yeux levs de tout leur effort, se renversent en arrire pour le contempler, il fend le cours paresseux des nuages et vogue au sein des airs. JULIETTE.--O Romo! Romo!--Pourquoi es-tu Romo?--Renie ton pre et rejette ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure seulement de m'aimer, et je cesse d'tre une Capulet. ROMO, _ part_.--Dois-je l'couter plus longtemps, ou rpondrai-je ceci? JULIETTE.--Il n'y a que ton nom qui soit mon ennemi. Tu es toujours toi-mme, non un Montaigu. Qu'est-ce ce que c'est que Montaigu? Ce n'est ni la main, ni le pied, ni le bras, ni le visage, ni aucune des autres parties qui appartiennent un homme. Oh! sois quelque autre chose. Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose, sous tout autre nom sentirait aussi bon. Ainsi Romo, ne se nommt-il plus Romo, garderait en perdant ce nom ses perfections chries. Romo, dpouille-toi de ton nom; et pour ce nom, qui ne fait pas partie de toi-mme, prends-moi tout entire. ROMO.--Je te prends au mot. Appelle-moi ton amant, et je reois un nouveau baptme, je cesse jamais d'tre Romo. JULIETTE.--Qui es-tu, toi qui, couvert par la nuit, viens ainsi t'emparer de mes secrets? ROMO.--Je ne sais de quel nom me servir pour t'apprendre qui je suis. Mon nom, ma sainte chrie[35], m'est odieux, puisqu'il est pour toi celui d'un ennemi. S'il tait crit, je le mettrais en pices. [Note 35: _Ma sainte_ tait cette poque le nom que les amants donnaient le plus habituellement leur matresse.] JULIETTE.--Mon oreille n'a pas encore aspir cent paroles prononces par cette voix, et cependant j'en reconnais les sons.--N'es-tu pas Romo, un Montaigu? ROMO.--Ni l'un ni l'autre, ma charmante sainte, si l'un ou l'autre te sont odieux. JULIETTE.--Comment es-tu arriv jusqu'ici, dis-le moi, et qu'y viens-tu faire? Les murs du verger sont levs et difficiles escalader. Songe qui tu es; ces lieux sont pour toi la mort si quelqu'un de mes parents vient t'y rencontrer. ROMO.--Des ailes lgres de l'amour j'ai vol sur le haut de ces murailles; car des barrires de pierre ne peuvent exclure l'amour; et tout ce que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter: tes parents ne sont donc point pour moi un obstacle. JULIETTE.--S'ils te voient, ils te tueront. ROMO.--Hlas! tes yeux sont pour moi bien plus dangereux que vingt de leurs pes. Donne-moi seulement un doux regard, et je suis l'preuve de leur inimiti. JULIETTE.--Je ne voudrais pas pour le monde entier qu'ils te vissent ici. ROMO.--Le manteau de la nuit me drobe leurs regards. A moins que tu ne m'aimes, laisse-les me surprendre: il me vaut mieux perdre la vie par leur haine que mourir lentement sans ton amour. JULIETTE.--Qui t'a appris trouver ce lieu? ROMO.--L'amour, qui m'a d'abord excit le chercher: il m'a prt son intelligence, et je lui ai prt mes yeux.--Je ne suis point un pilote; mais fusses-tu aussi loin de moi que ce vaste rivage baign des mers les plus loignes, pour un tel chargement j'aventurerais tout. JULIETTE.--Tu le sais, la nuit tend son masque sur mon visage, sans quoi ce que tu viens de m'entendre dire colorerait devant toi mes joues de la rougeur qui convient une jeune fille. Je voudrais bien pouvoir conserver encore les apparences; je voudrais, je voudrais pouvoir nier ce que j'ai dit. Mais, adieu tous ces compliments.--M'aimes-tu? Je sais que tu vas me rpondre _oui_, et j'en recevrai ta parole.... Cependant, si tu le jures, tu peux devenir perfide: On dit que Jupiter se rit des parjures des amants. O cher Romo, si tu m'aimes, dis-le-moi sincrement; ou bien, si tu me trouves trop prompte me rendre, je prendrai un visage svre, je me montrerai irrite, et je te dirai _non_; et alors tu me feras la cour: mais autrement je n'en voudrais rien faire pour le monde entier.--En vrit, beau Montaigu, je t'aime trop, et tu peux trouver ma conduite lgre. Mais crois-moi, cavalier, tu me trouveras plus fidle que celles qui ont plus que moi l'art de dguiser. J'aurais t plus rserve, il faut que je l'avoue, si tu n'avais entendu, avant que je pusse m'en apercevoir, les expressions passionnes de mon sincre amour. Pardonne-moi donc, et n'impute point la lgret de mon amour cette faiblesse que t'a dcouverte l'obscurit de la nuit. ROMO.--Madame, par cette heureuse lune qui touche d'une lueur argente les cimes de ces arbres fruitiers, je jure..... JULIETTE.--Ah! ne jure point par la lune, l'inconstante lune, qui chaque mois change la forme de son disque; de peur que ton amour ne soit variable. ROMO.--Par quoi jurerai-je? JULIETTE.--Ne jure point du tout; ou si tu le veux, jure par ta personne gracieuse, toi, le dieu de mon culte idoltre, et je te croirai. ROMO.--Si le cher amour de mon coeur..... JULIETTE.--C'est bien; ne jure point. Bien que ma joie soit en toi, je ne ressens point de joie cette nuit de notre engagement: il est trop prcipit, trop inconsidr, trop soudain, trop semblable l'clair, qui a cess d'tre avant qu'on ait pu dire: Il claire! Mon doux ami, bonne nuit. Dvelopp par l'haleine de l't, ce bouton d'amour peut, quand nous nous reverrons, tre devenu belle fleur. Bonne nuit! bonne nuit! Qu'un repos, un calme aussi doux que celui qui remplit mon sein arrive ton coeur! ROMO.--Oh! me laisseras-tu si peu satisfait? JULIETTE.--Et quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit? ROMO.--L'change de tes fidles serments d'amour contre les miens. JULIETTE.--Je t'ai donn mon amour avant que tu l'eusses demand, et je voudrais tre encore te le donner. ROMO.--Voudrais-tu me le retirer? et pourquoi, mon amour? JULIETTE.--Seulement pour avoir le plaisir d'tre franche avec toi, et de te le donner de nouveau. Mais ce que je dsire, je le possde dj: ma libralit envers toi est sans bornes comme la mer; mon amour est aussi profond: plus je te donne, et plus il me reste; car tous les deux sont infinis.--J'entends du bruit l-dedans. Cher amour, adieu. (_La nourrice appelle de l'intrieur._)--Tout l'heure, bonne nourrice.--Doux Montaigu, sois fidle. Demeure un moment encore, je vais revenir. (Elle sort.) ROMO.--O bienheureuse, bienheureuse nuit! Je crains, comme c'est la nuit, que tout ceci ne soit un songe, trop doucement flatteur pour tre rel. (Juliette reparat la fentre.) JULIETTE.--Trois mots, cher Romo, et puis bonne nuit pour tout de bon. Si les vues de ton amour sont honorables, si le mariage est ton but, fais-moi savoir demain matin, par quelqu'un que je trouverai le moyen de t'envoyer, en quel lieu, en quel temps tu veux accomplir la crmonie, et j'irai mettre tes pieds toute la fortune de ma vie, et je te suivrai comme mon seigneur jusqu'au bout de l'univers. LA NOURRICE, _dans la maison_.--Madame! JULIETTE.--Je viens, tout l'heure.--Mais si tes intentions ne sont pas bonnes, je te conjure... LA NOURRICE, _dans la maison_.--Madame! JULIETTE.--Dans l'instant, je viens.--De cesser tes poursuites, et de me laisser ma douleur. Demain j'enverrai. ROMO.--Que mon me prospre..... JULIETTE.--Mille fois bonne nuit. (Elle sort.) ROMO.--Mille fois mauvaise nuit, du moment o lui manque ta lumire! l'Amour court vers l'amour, comme l'colier loin de ses livres; mais l'amour s'loigne de l'Amour comme l'enfant retourne l'cole, les yeux chargs de tristesse. (Il se retire pas lents.) (Juliette revient encore la fentre.) JULIETTE.--St! Romo! St!--Oh! que n'ai-je la voix du fauconnier pour ramener cet aimable faucon! L'esclavage a la voix teinte, il ne peut parler haut; autrement je percerais les cavernes o se retire l'cho, et je fatiguerais sa voix arienne rpter le nom de mon Romo jusqu' ce que les sons en fussent plus affaiblis que les miens. ROMO.--C'est mon me qui m'appelle par mon nom! Oh! que les sons argentins de la voix des amants portent, durant la nuit, une dlicieuse musique l'oreille qui les attend! JULIETTE.--Romo! ROMO.--Ma douce amie! JULIETTE.--A quelle heure demain matin enverrai-je vers toi? ROMO.--A neuf heures. JULIETTE.--Je n'y manquerai pas: d'ici ce moment il y a vingt annes..... J'ai oubli pourquoi je t'ai rappel. ROMO.--Laisse-moi demeurer ici jusqu' ce que tu t'en souviennes. JULIETTE.--Je l'oublierais pour te faire rester ici, et ne songerais qu'au plaisir que me fait ta prsence. ROMO.--Et moi je veux rester avec toi pour te faire tout oublier, et oublier moi-mme toute autre demeure que celle-ci. JULIETTE.--Le jour est prt poindre. Je voudrais que tu fusses parti; mais pas plus loin de moi que l'oiseau d'un enfant capricieux, qui le laisse sautiller quelque distance de sa main, comme un pauvre prisonnier retenu dans sa chane entortille, puis d'un coup de son fil de soie le retire vers lui, tant son amour lui plaint un moment de libert. ROMO.--Je voudrais tre ton oiseau! JULIETTE.--Je le voudrais aussi, mon doux ami; cependant je te ferais mourir force de caresses.--Bonne nuit, bonne nuit! Se quitter est un si doux chagrin, que je dirais bonne nuit jusqu' ce qu'il ft jour. (Elle sort.) ROMO.--Que le sommeil descende sur tes yeux, et la paix dans ton coeur! Que ne suis-je le sommeil et la paix, pour obtenir un si doux lieu de repos!--Je vais chercher dans sa cellule mon pre spirituel pour implorer son assistance et lui apprendre mon heureuse chance. (Il sort.) SCNE III La cellule de frre Laurence. _Entre_ FRRE LAURENCE avec un panier. FRRE LAURENCE.--Le matin, de ses yeux gristres, sourit sur le front tnbreux de la nuit, rayant de traits de lumire les nuages de l'orient. La Nuit au teint verget s'loigne, en chancelant comme un ivrogne, de la route du jour et des roues enflammes du char de Titan[36]. Maintenant, avant que le Soleil ait avanc sur l'horizon son oeil brlant pour gayer le jour et scher l'humide rose de la nuit, il faut que je remplisse l'osier de cette corbeille d'herbes malfaisantes et de fleurs d'un suc prcieux.--La terre, cette mre de la nature, est aussi son tombeau; et le spulcre de la mort renferme aussi le germe de la vie. Nous trouvons des enfants de diverses sortes ns de ses flancs et nourris sur son sein maternel, nombre d'entre eux excellent en nombreuses vertus, aucun qui n'en possde quelques-unes, et cependant tous diffrents. Quelle abondance de puissants bienfaits sont dposs dans les plantes, les pierres, et dans leur vritable destination! car il n'existe sur la terre rien de si mprisable que la terre n'en reoive quelque bienfait spcial, et rien de si bon qui, s'il est dtourn de ce lgitime usage, infidle sa vraie source, ne se prcipite dans l'abus. Mal applique, la vertu mme se change en vice; et le vice est quelquefois purifi par l'action. Dans l'enveloppe naissante de cette petite fleur, le poison a tabli son sjour, et la mdecine sa puissance; offerte l'odorat, elle le rveille et tous les sens la fois; si on la gote, elle paralyse en mme temps les sens et le coeur. Ainsi, de mme que dans les plantes, demeurent toujours en prsence dans le sein de l'homme deux ennemis en lutte, la grce et la volont grossire; et l o domine le principe pervers, l'ulcre de la mort a bientt dvor le germe vital. [Note 36: _From forth day's path way, and Titan's fiery wheels_. On a suivi la version des anciennes ditions adoptes par M. Malone, M. Steevens a prfr celle des ditions modernes: _From forth day's path way made by Titan's wheels_, parce que _from forth_ signifiant _hors_, on peut s'carter _hors du chemin_, et non pas _hors des roues_; mais de pareilles irrgularits ne sont pas rares dans Shakspeare, et la version la plus vraisemblable est toujours celle qui prsente l'image la plus complte et la plus suivie dans ses dtails et ses consquences: ainsi la Nuit, reprsente comme un ivrogne, doit, selon toute apparence, chercher s'carter des roues du char qui la poursuit.] (Entre Romo.) ROMO.--Bonjour, pre. FRRE LAURENCE.--_Benedicite_.--Quelle voix matinale me salue avec tant de douceur?--Jeune fils, cela indique une tte malade de dire sitt bonjour ton lit. Les soucis font sentinelle dans les yeux du vieillard; et, au lieu qu'habitent les soucis, le sommeil ne reposera plus. Mais le sommeil dor rgne sur la couche o vient s'tendre la jeunesse, la tte libre et les membres exempts de douleur. Ainsi donc, c'est, je m'assure, quelque maladie qui t'a fait lever si matin; ou bien, devinai-je juste, et notre Romo ne serait-il pas entr cette nuit dans son lit? ROMO.--Cette dernire conjecture est la vraie, et mon repos n'en a t que plus doux. FRRE LAURENCE.--Dieu pardonne au pch! tais-tu avec Rosaline? ROMO.--Avec Rosaline? Non, mon pre spirituel: j'ai oubli ce nom, et les douleurs attaches ce nom. FRRE LAURENCE.--Tu es mon bon fils. Mais o donc as-tu t? ROMO.--Je te le dirai sans me le faire redemander. J'ai t une fte chez mon ennemi, et l j'ai tout coup reu une blessure de quelqu'un que j'ai bless. Notre gurison tous deux dpend de tes secours et de ta sainte mdecine; je ne ressens point de haine, saint homme, car tu le vois, je te prie galement en faveur de mon ennemi. FRRE LAURENCE.--Parle simplement, mon bon fils, et va au but sans dtour: une confession vague ne reoit qu'une absolution vague. ROMO.--Sache donc clairement que la charmante fille du riche Capulet est l'objet de mes plus chres amours; et de mme que je lui ai donn mon coeur, elle m'a donn le sien, et tout est conclu, sauf ce que tu dois conclure par un saint mariage. Quand, o, comment nous nous sommes vus, nous nous sommes parls d'amour, nous avons chang nos serments, c'est ce que je te dirai avec le temps; mais ce que je te demande, c'est de consentir nous marier aujourd'hui. FRRE LAURENCE.--Bienheureux saint Franois, quel changement est ceci? Rosaline, que vous aimiez si chrement, est-elle donc si promptement abandonne? L'amour des jeunes gens n'est pas vritablement dans le coeur, il n'est que dans les yeux. _Jsus Maria!_ quelle abondance de larmes a lav tes joues ples pour Rosaline! que d'eau sale prodigue en vain pour assaisonner un amour que tu ne goteras pas! Le soleil n'a pas encore clairci le ciel charg de tes soupirs; tes gmissements passs rsonnent encore mon oreille vieillie; tiens, voil encore sur ta joue la trace d'une ancienne larme que tu n'as pas efface. Si jamais tu fus toi-mme, si ces douleurs ont exist pour toi, toi et tes douleurs, tout tait pour Rosaline, et tu es chang! Prononce donc cet arrt: il est permis aux femmes de faillir, puisque les hommes manquent de force. ROMO.--Tu m'as souvent grond d'aimer Rosaline. FRRE LAURENCE.--D'idoltrer, mon fils, non pas d'aimer. ROMO.--Tu m'ordonnais d'ensevelir mon amour. FRRE LAURENCE.--Non pas de mettre l'un en terre pour en faire sortir un autre. ROMO.--Je t'en prie, ne me gronde pas; celle que j'aime maintenant me rend bonheur pour bonheur, m'accorde amour pour amour; l'autre n'en usait pas ainsi. FRRE LAURENCE.--Oh! qu'elle savait bien que ton amour lisait par coeur, et ne savait pas peler!--Viens, jeune inconstant, viens avec moi: un motif m'engage te secourir. Peut-tre cette alliance sera-t-elle assez heureuse pour changer en affection vritable la haine de vos deux familles. ROMO.--Oh! partons: je tiens ce que nous nous htions au plus vite. FRRE LAURENCE.--Sagement et lentement: qui court trbuche. (Ils sortent.) SCNE IV Une rue de Vrone. BENVOLIO, MERCUTIO. MERCUTIO.--O diable ce Romo peut-il tre? N'est-il pas rentr chez lui cette nuit? BENVOLIO.--Il n'est pas rentr chez son pre; j'ai parl son domestique. MERCUTIO.--C'est toujours cette ple cruelle, cette Rosaline, qui le tourmente tant que pour sr il deviendra fou. BENVOLIO.--Tybalt, le neveu du vieux Capulet, a envoy une lettre la maison de son pre. MERCUTIO.--C'est un cartel, sur ma vie. BENVOLIO.--Romo y rpondra. MERCUTIO.--Tout homme qui sait crire peut rpondre une lettre. BENVOLIO.--Mais il rpondra l'auteur de la lettre dfi pour dfi. MERCUTIO.--Hlas! le pauvre Romo! il est dj mort; assassin par les yeux noirs d'une fille blanche, l'oreille traverse d'un chant d'amour, le coeur perc au beau milieu par le trait du petit archer aveugle, est-ce l un homme en tat de faire tte Tybalt? BENVOLIO.--Quel homme est-ce donc que ce Tybalt? MERCUTIO.--Autre chose que le roi des chats[37], je vous en rponds; le plus fier champion de la courtoisie: il se bat comme vous chantez un air sur la note; il garde les temps, la mesure, les distances; il prend le repos d'une note noire, une, deux, et la troisime dans le corps; il vous perce mort un bouton de soie. Un duelliste, un duelliste; un gentilhomme de la premire main, ferme sur la premire et la seconde cause[38]: _Ah! la botte immortelle, le revers, le ha!_ [Note 37: On trouve dans de vieux contes un Tybalt, roi des chats.] [Note 38: _A gentleman of the very first cause, of the first and second cause._ Il y avait des livres o taient traites les rgles du point d'honneur, et les diverses causes de querelles, qu'on appelait la premire, la seconde, la troisime cause.] BENVOLIO.--Que veux-tu dire? MERCUTIO.--La peste soit de ces fats ridicules et prtentieux, avec leur grasseyement et leur manire de changer la prononciation. Par Jsus! _une excellente lame! un homme de fort belle taille! une trs-bonne crature[39]!_ N'est-ce pas, mon cher grand-pre, une chose dplorable, que nous soyons affligs de ces insectes trangers, ces colporteurs de nouvelles modes, ces _pardonnez-moi_, si attachs aux formes actuelles qu'ils ne sauraient plus se trouver l'aise sur nos vieux bancs? Ah! leurs _os_, leurs os[40]! [Note 39: _A very good whore._] [Note 40: O _their_ bons! _their_ bons! et dans l'ancienne dition _their bones! their bones_. Il est clair que Mercutio veut jouer sur le mot _bones_ (os) et sur le mot franais _bon_ employ par ceux qui prtendaient aux belles manires.] (Entre Romo.) BENVOLIO.--Voici Romo! voici Romo! MERCUTIO.--Tout vid comme un hareng sec. Oh! chair, chair, comme tu ressembles du poisson! Le voil pour toute nourriture aux vers qui coulaient de la veine de Ptrarque; mais auprs de sa dame, Laure n'tait qu'une servante de cuisine, quoiqu'elle et un amoureux plus habile rimer pour elle; Didon n'tait qu'une dondon; Cloptre qu'une gyptienne; Hlne et Hro, des cratures, des courtisanes; Thisb un oeil gris ou quelque chose comme cela. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.--Seigneur Romo, _bonjour_: voil un salut la franaise en l'honneur de vos hauts-de-chausses franais. Vous nous avez joliment donn le change hier au soir. ROMO.--Bonjour, vous deux. Comment vous ai-je donn le change[41]? [Note 41: _The slip, sir, slip._ Jeu de mots qui roule sur _the slip_, qui veut dire s'chapper, et est aussi le nom d'une pice de monnaie souvent fausse _(counterfeit.)_] MERCUTIO.--Une escapade, une escapade, mon cher. Vous ne comprenez pas. ROMO.--Pardon, cher Mercutio, j'tais fort occup; et, dans ma position, il est permis de faillir quelques rvrences[42]. [Note 42: ROMO._--Pardon, good Mercutio, my business was great; and in such case as mine, a man may strain courtesy._ MERCUTIO.--_That's as much as to say--such a case as yours constrains a man to bow in the hams._ ROMO.--_Meaning to courtesy._ MERCUTIO.--_Thou hast most kindly hit it._ ROMO.--_A most courteous exposition._ MERCUTIO.--_Nay, I am the very pink of courtesy._ ROMO.--_Pink for flower._ MERCUTIO.--_Right._ ROMO--_Why, then is my pump well flowered._ MERCUTIO.--_Well said: follow me this jest now, till thou hast worn thy pump; that, when the single sole of it is worn, the jest may remain, after the wearing, solely singular._ ROMO.--_O single-soled jest, solely singular for the singleness!_ MERCUTIO.--_Come between us, good Benvolio; my wits fail._ ROMO.--_Switch and spurs, switch and spurs, or I'll cry a match._ MERCUTIO.--_Nay, if thy wits run the wild goose chace, I have done, for thou hast more of the wild goose in one of thy wits, than, I am sure, I have in my whole five: Was I with you there for the goose?_ ROMO.--_Thou wast never with me for anything, when thou wast not there for the goose._ MERCUTIO.--_I will bite thee by thee ear for that jest._ ROMO.--_Nay, good goose, bite not._ MERCUTIO.--_Thy wit is a very bitter sweeting; it is a most sharp sauce._ ROMO.--_And is it not well served in to a sweet goose?_ MERCUTIO.--O, _here's a wit of cheverel, that stretches from an inch narrow to an ell broad!_ ROMO.--_I stretch it out for that word--broad: which added to the goose, proves thee far and wide a broad goose._ Il a fallu, en traduisant, se contenter de l' peu prs, la libert de quelques-unes des plaisanteries, et la purile recherche de jeux de mots qui fait le sel de presque toutes, les rendant impossibles traduire exactement. La premire de ces plaisanteries porte sur le mot _courtesy_, qui signifie _rvrence_ et _politesse_. Pour entendre la seconde, il faut savoir que les danseurs portaient des souliers brods en fleurs ou attachs avec des rubans en forme de fleurs. La chasse _de l'oie sauvage_ fait allusion une espce de course de chevaux qu'on nommait ainsi, et qui consistait attacher deux chevaux ensemble avec une longe: celui qui gagnait les devants obligeait l'autre le suivre partout o il lui plaisait; et, lorsque l'un des deux coureurs avait mis son compagnon dans l'impossibilit de le suivre, il tait regard comme vainqueur.] MERCUTIO.--C'est comme si vous disiez qu'un homme dans votre position est oblig de flchir du jarret. ROMO.--Vous voulez dire faire la rvrence. MERCUTIO.--Tu as trs-obligeamment devin. ROMO.--C'est l une explication fort polie. MERCUTIO.--Oh! je me pique de politesse. ROMO.--Tu en es la fleur. MERCUTIO.--Assurment. ROMO.--La fleur de chardon qui se pique mes souliers. MERCUTIO.--Bien rpondu. Maintenant c'est une pointe qu'il te faut suivre jusqu' ce que tes souliers soient uss, parce qu'au moins, quand les souliers seront partis de la semelle, il t'en restera la pointe qui sera seule de son espce. ROMO.--Tu conviendras qu'elle est boiteuse, celle-l: tout son mrite, c'est de n'avoir pas sa pareille. MERCUTIO.--Benvolio, viens nous sparer; mon esprit est rendu. ROMO.--Donne du fouet et de l'peron, du fouet et de l'peron, ou je demande un autre coureur. MERCUTIO.--Oh! ma foi, si tu cours la chasse de l'oie sauvage, j'ai fini, car tu tiens plus de l'oie sauvage dans un seul de tes sens, que moi, j'en suis sr, dans tous les cinq.--Est-ce donc la course de l'oie que je faisais avec vous? ROMO.--Je ne t'ai jamais vu avec moi nulle part que ce ne ft pour faire l'oie. MERCUTIO.--Je vais te mordre l'oreille pour cette mauvaise plaisanterie. ROMO.--Non, bonne oie, ne mords pas. MERCUTIO.--C'est ton esprit qui a du mordant; il fait la sauce un peu pre. ROMO.--Il n'en vaut que mieux pour une oie douce. MERCUTIO.--Oh! pour celui-l, il prte comme une peau de chevreuil, de la largeur d'un pouce la longueur d'une demi-toise. ROMO.--Ce qui veut dire qu'en long et en large tu n'es autre chose qu'une grosse oie. MERCUTIO.--Eh bien, ceci ne vaut-il pas mieux que de gmir d'amour? Te voil sociable maintenant, te voil Romo; te voil tel que tu es par ducation et par nature; car cet imbcile d'Amour ressemble un grand nigaud qui court niaisement et l pour trouver o cacher sa marotte dans un trou[43]. [Note 43: _That runs lolling up and down to hide his bauble in a hole._] BENVOLIO.--Allons, allons, ne va pas plus loin. MERCUTIO.--Ne voil-t-il pas que tu me coupes la parole au beau milieu de l'histoire? ROMO.--Tu allais l'tendre n'en pas finir. MERCUTIO.--Oh! tu te trompes, j'aurais t fort court; j'avais trait la matire fond, et ne prtendais pas occuper le tapis plus longtemps. (Entrent la nourrice et Pierre.) ROMO.--Voil une bonne figure. MERCUTIO.--Une voile! une voile! une voile! BENVOLIO.--Il y en a bien deux, une jupe et un caleon[44]. [Note 44: _A shirt and a smock_, une chemise de femme et une chemise d'homme.] LA NOURRICE.--Pierre! PIERRE.--Me voil! LA NOURRICE.--Pierre, mon ventail. MERCUTIO.--Je t'en prie, donne-le-lui, Pierre, pour cacher son visage: son ventail est le plus beau des deux. LA NOURRICE.--Dieu vous donne le bonjour, cavaliers. MERCUTIO.--Dieu vous donne le bonsoir[45], belle dame. [Note 45: _God ye good den, fair gentlewoman._ NURS.--_Is it good den?_ MERC.--_It is no less, I tell you, for the hand of the dial is now upon the first of noon; good den_ s'employait quelquefois pour _goodeven_ (bonsoir).] LA NOURRICE.--Sommes-nous dj au soir? MERCUTIO.--Assurment; la main impudente du cadran est sur le point de midi. LA NOURRICE.--tez-vous de mon chemin. Quel homme tes-vous donc? ROMO.--Un homme, ma bonne, ma bonne dame, que Dieu a cr pour se faire tort lui-mme. LA NOURRICE.--Bien dit, par ma foi.--Pour se faire tort lui-mme, dit-il?--Cavaliers, quelqu'un de vous saura-t-il me dire o je pourrais trouver le jeune Romo? ROMO.--Je puis vous le dire; mais je vous prviens que le jeune Romo sera plus vieux quand vous l'aurez trouv qu'il ne l'tait quand vous vous tes mise le chercher. Je suis le plus jeune du nom, faute de pis. LA NOURRICE.--Vous dites fort bien. MERCUTIO.--Quoi, le pis est bien? C'est le bien prendre, ma foi, sagement, sagement. LA NOURRICE.--Si vous tes Romo, seigneur, je voudrais vous entretenir un instant en particulier. BENVOLIO.--Elle veut l'inviter __ quelque souper. MERCUTIO.--Une entremetteuse! une entremetteuse! une entremetteuse[46]! hol, h! [Note 46: _So ho!_ Cri des chasseurs quand ils ont fait lever le livre.] ROMO.--Qu'as-tu donc trouv? MERCUTIO.--Ce n'est pas un livre, mon cher, moins que ce ne soit un livre dans un pt de carme, quelque peu pass et moisi avant qu'on puisse le finir. Un vieux livre moisi Et un vieux livre moisi Est un trs-beau plat pour le carme; Mais dans un livre moisi Il y a trop manger pour vingt personnes S'il est moisi avant d'tre fini. Romo, rentrez-vous chez votre pre? Nous y dnerons. ROMO.--Je vais vous suivre. MERCUTIO.--Adieu, vieille madame; adieu, madame, madame, madame[47]. [Note 47: _Ladies, ladies, ladies_, refrain d'une vieille chanson.] (Mercutio et Benvolio sortent.) LA NOURRICE.--Adieu, de tout mon coeur.--Qu'est-ce donc, s'il vous plat, seigneur, que ce marchand d'insolences qui tait si plein de ses sottises? ROMO.--C'est un homme, nourrice, qui aime s'entendre parler, et qui en dit plus en une minute qu'il n'en fait en un mois. LA NOURRICE.--S'il s'avise de rien dire contre moi, je le ferai bien taire, voyez-vous, ft-il plus fort qu'il ne l'est, lui et vingt gamins de son espce; et, si je ne pouvais pas, je trouverais bien qui m'aiderait. Vilain polisson! Je ne suis pas de ses coureuses, moi, je ne suis pas de ses camarades de couteau.--Et toi aussi, il faut que tu te tiennes l et que tu laisses le premier polisson user de moi son plaisir! PIERRE.--Je n'ai vu personne user de vous son plaisir; si je l'avais vu, mon pe aurait t bientt dehors, je vous en rponds; je dgaine aussi vite qu'un autre quand je vois l'occasion d'une bonne querelle et que j'ai la loi de mon ct. LA NOURRICE.--En vrit, je le dis devant Dieu, je suis si en colre que je tremble de tous mes membres. Vilain polisson!--Seigneur, un mot, je vous prie. Comme je vous l'ai dit, ma jeune matresse m'a envoye vous chercher: ce qu'elle m'a charge de vous dire je le garderai pour moi. Mais laissez-moi vous dire d'abord que si vous aviez l'intention de la mener dans le paradis des fous, comme on dit, ce serait un bien vilain procd, comme on dit; car la demoiselle est jeune, et par consquent si vous tiez double avec elle, ce serait une chose qui n'est pas faire vis--vis d'une jeune demoiselle, et une conduite fort mprisable. ROMO.--Nourrice, recommande-moi ta dame et matresse. Je te proteste... LA NOURRICE.--Bon coeur! oui, ma foi, je lui dirai tout cela. Seigneur, seigneur! qu'elle va tre une femme contente! ROMO.--Que lui diras-tu, nourrice? Tu ne m'coutes pas. LA NOURRICE.--Je lui dirai, seigneur, que vous _protestez_; et c'est l, je le vois bien, parler en gentilhomme[48]. [Note 48: _Je vous proteste_ tait, ce qu'il parat, une des locutions franaises les plus indispensables un homme du bel air.] ROMO.--Dis-lui de trouver quelque prtexte pour aller confesse cette aprs-midi; elle viendra la cellule de frre Laurence, qui la confessera et la mariera. Voil pour ta peine. LA NOURRICE.--Non, en vrit, seigneur, pas une obole. ROMO.--Allez, allez, je vous dis que vous l'accepterez. LA NOURRICE.--Cette aprs-midi, seigneur? Bien, elle s'y trouvera. ROMO.--Et toi, bonne nourrice, va attendre derrire le mur de l'abbaye; avant une heure mon domestique t'y rejoindra et te portera des cordes tresses en chelle, qui, dans le mystrieux silence de la nuit, m'lveront au dernier degr du plus glorieux bonheur. Adieu, sois fidle, et je reconnatrai tes soins. Adieu! recommande-moi ta matresse. LA NOURRICE.--Que le Dieu du ciel vous bnisse!--Un mot, seigneur. ROMO.--Que me veux-tu, chre nourrice? LA NOURRICE.--Votre domestique est-il discret? Vous avez peut-tre ou dire que deux personnes peuvent garder un secret quand on en a mis une la porte? ROMO.--Je te garantis mon domestique fidle comme l'acier. LA NOURRICE.--Bien, seigneur. Ma matresse est la plus douce crature..... Oh! seigneur, seigneur, lorsqu'elle tait encore une petite babillarde...--Il y a dans la ville un noble cavalier, un certain Pris qui voudrait bien en tter; mais elle, la bonne me, aimerait autant voir un crapaud, oui, un crapaud, que de le voir. Pour la mettre en colre, je lui dis quelquefois que Pris est le plus joli garon des deux; mais je vous rponds que, quand je lui dis cela, elle devient aussi blanche que quelque linge qui soit au monde.--_Romarin_ et _Romo_ ne commencent-ils pas tous deux par la mme lettre[49]? [Note 49: Le romarin tait un emblme de fidlit, mais l'R s'appelait la lettre de chien, parce qu'ils paraissent la prononcer ds qu'ils commencent montrer les dents, et la nourrice, qui ne sait pas lire, croit que Romo veut se moquer d'elle en lui disant que son nom commence par un R.] ROMO.--Oui, nourrice; pourquoi? Tous deux commencent par un R. LA NOURRICE.--Ah! moqueur que vous tes! c'est le nom du chien. R est pour le chien. Non, cela commence par une autre lettre, je le sais bien, et elle a fait de a la plus jolie petite versification de vous et de _Romarin_, a vous ferait plaisir entendre. ROMO.--Parle de moi ta matresse. LA NOURRICE.--Oui, mille et mille fois. Pierre! (Romo sort.) PIERRE.--Me voil. LA NOURRICE.--Prends mon ventail et marche devant. (Ils sortent.) SCNE V Le jardin de Capulet. JULIETTE. JULIETTE.--Neuf heures sonnaient quand j'ai envoy la nourrice: elle m'avait promis qu'elle serait de retour au bout d'une demi-heure; peut-tre n'aura-t-elle pu le trouver. Non, ce n'est pas cela.--Oh! elle est boiteuse! La messagre de l'Amour devrait tre la pense, dix fois plus rapide que les rayons du soleil lorsqu'ils chassent les ombres des sombres collines. Aussi l'Amour est-il tran par des colombes aux ailes agiles; aussi, prompt comme le vent, Cupidon porte-t-il des ailes.--Dj le soleil arrive au point le plus lev de sa course journalire, et depuis neuf heures jusqu' midi il s'est coul trois longues heures, et cependant elle ne revient pas. Si elle avait les affections et le sang brlant de la jeunesse, son mouvement serait aussi prompt que celui d'une balle; d'un mot je la ferais bondir vers mon tendre amant, et un mot de lui me la renverrait. Mais ces vieilles gens, il semble qu'ils soient morts; on ne saurait les remuer; ils sont d'une lenteur! lourds et ples comme le plomb! (_Entrent la nourrice et Pierre._)--O Dieu! la voil qui revient. O ma douce nourrice! quelle nouvelle? l'as-tu vu? L'as-tu trouv? Renvoie ton valet. LA NOURRICE.--Pierre, restez la porte. JULIETTE.--Eh bien, bonne, chre nourrice?--O Dieu! pourquoi cet air triste? Eusses-tu de mauvaises nouvelles, annonce-les moi gaiement; si elles sont bonnes, c'est faire honte la musique des douces nouvelles que de me les dire sur un air si discordant. LA NOURRICE.--Je suis fatigue; laissez-moi me reposer un moment. Fi donc! comme les os me font mal! Ai-je assez couru! JULIETTE.--Je voudrais que tu eusses mes os et moi tes nouvelles..... Je t'en prie, allons, parle; bonne, bonne nourrice, parle. LA NOURRICE.--Jsus! que vous tes presse! ne pouvez-vous pas attendre un instant? Ne voyez-vous pas que je suis hors d'haleine? JULIETTE.--Comment peux-tu tre hors d'haleine, puisque tu en as assez pour me dire que tu es hors d'haleine? Les raisons que tu me donnes pour me faire attendre sont plus longues que le rcit que tu me refuses. Tes nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Rponds cela _oui_ ou _non_, et aprs j'attendrai patiemment les dtails. Contente-moi; sont-elles bonnes ou mauvaises? LA NOURRICE.--Eh bien! vous avez fait le choix d'une sotte; vous n'entendez rien choisir un homme. Romo! Non, ce n'est pas a.--Quoiqu'il soit plus beau de visage que personne, malgr cela, il a la jambe mieux faite que tous les autres. Pour la main, le pied, la taille, il n'en faut pas parler; cependant a n'a pas son pareil. Il n'est pas la fleur de la politesse!... non! mais, j'en rponds, il a la douceur d'un agneau. Va ton chemin, jeune fille, et sers Dieu.--Comment! est-ce qu'on a dn ici? JULIETTE.--Non, non, mais je savais dj tout cela. Que dit-il de notre mariage? qu'en dit-il? LA NOURRICE.--Ah Dieu! que la tte me fait mal! Quelle tte j'ai! elle me bat comme si elle allait se fendre en mille pices; et mon dos, de l'autre ct! oh! le dos! le dos! Vous devriez vous maudire d'avoir eu le coeur de m'envoyer comme cela me tuer courir de tous cts. JULIETTE.--En vrit, je suis bien fche de te voir souffrir. Chre, chre, chre nourrice, rponds; que dit mon amant? LA NOURRICE.--Votre amant parle comme un honnte gentilhomme, poli, obligeant, gracieux, et, j'en rponds, plein de vertu.--O est votre mre? JULIETTE.--O est ma mre? Eh bien! elle est l dedans. O veux-tu qu'elle soit? Que tu me rponds singulirement! _Votre amant parle comme un honnte gentilhomme... O est votre mre?_ LA NOURRICE.--Oh! bonne sainte Vierge! est-ce que le feu y est? Ma foi! comme vous voudrez; si c'est l l'empltre que vous mettez sur mes os malades, vous pourrez dornavant faire vos commissions vous-mme. JULIETTE.--Est-ce donc la peine de se fcher ainsi? Allons! que dit Romo? LA NOURRICE.--Avez-vous obtenu la permission d'aller confesse aujourd'hui? JULIETTE.--Oui. LA NOURRICE.--Eh bien! dpchez-vous de vous rendre la cellule du pre Laurence; il y a l un mari qui va vous rendre femme. A prsent, voil le sang lger qui vous monte aux joues: elles deviennent carlates la moindre nouvelle. Dpchez-vous d'aller __ l'glise; moi, il faut que j'aille d'un autre ct chercher une chelle au moyen de laquelle votre amant grimpera aussitt qu'il fera nuit, pour vous dnicher un oiseau. J'ai toute la peine, et je travaille pour votre plaisir; mais bientt, ce soir, vous aurez votre part du fardeau. Allez, je vais dner; dpchez-vous de vous rendre la cellule. JULIETTE.--De voler au plus beau sort.--Excellente nourrice, adieu. (Elles sortent.) SCNE VI La cellule du frre Laurence. _Entrent_ FRRE LAURENCE et ROMO. FRRE LAURENCE.--Veuille le ciel, souriant notre crmonie sainte, ne pas envoyer le chagrin nous la reprocher dans les heures venir! ROMO.--_Amen, amen._ Mais viennent les chagrins qui pourront, ils ne suffiront pas payer le bonheur que me donne un seul et court instant de sa vue. Unissez seulement nos mains au son des paroles sacres, et qu'ensuite la mort, qui dvore l'amour, fasse tout ce qu'elle peut oser; c'en est assez pour moi d'avoir pu la nommer mienne. FRRE LAURENCE.--Ces violents transports ont une fin violente au milieu de leur triomphe, comme la poudre et le feu, que le mme instant voit s'unir et s'puiser. Le miel le plus doux rassasie par sa dlicieuse saveur, et dans les plaisirs du got s'teint l'apptit. Aimez donc avec modration; ainsi font les longues amours: qui va trop vite arrive aussi tard que qui va trop lentement. _(Entre Juliette.)_--Voici la dame. Oh! un pied si lger n'usera jamais ces pierres inaltrables. Un amant monterait cheval sur ces fils qui l't flottent dans le vague de l'air, qu'il ne tomberait point terre, tant sont lgres les vanits de ce monde. JULIETTE.--Je souhaite le bonjour mon vnrable confesseur. _FRRE_ LAURENCE.--Romo, ma fille, te remerciera pour nous deux. JULIETTE.--Je lui en souhaite autant lui-mme, sans quoi ses remerciements seraient un prix trop lev. ROMO.--Ah! Juliette, si la mesure de ta joie est comble comme la mienne, et que tu aies plus de talent pour la peindre, parfume de ton haleine l'air qui nous environne, et que la brillante harmonie de ta voix dploie les images du bonheur que nous recevons l'un de l'autre en une si chre entrevue. JULIETTE.--Il est des penses qui sont plus riches de fond que de paroles, et qui se sentent de leur trsor et non de leur parure. Ils sont dans la misre ceux qui peuvent calculer ce qu'ils possdent. Mais tel est l'excs de fortune o s'est lev mon sincre amour, que je ne saurais compter seulement jusqu' moiti la valeur de mes richesses. FRRE LAURENCE.--Allons, allons, venez avec moi, et nous aurons bientt fait; car, avec votre permission, vous ne resterez pas seuls jusqu' ce que la sainte glise ait fait de vous deux une seule chair. (Ils sortent.) FIN DU DEUXIME ACTE. ACTE TROISIME SCNE I Un lieu public. _Entrent_ BENVOLIO, MERCUTIO, UN PAGE _et des_ VALETS. BENVOLIO.--Je t'en prie, cher Mercutio, retirons-nous. Le jour est brlant, les Capulet sont dehors, si nous venons les rencontrer, jamais nous n'viterons une querelle, car dans ces chaleurs o nous sommes le sang bouillonne avec furie[50]. [Note 50: _In the warm time the people for the most part be more unruly._ P. Smith, _Commonwealth of England_.] MERCUTIO.--Tu ressembles ces hommes qui, en entrant dans une taverne, vous campent leur pe sur la table en disant: Dieu me fasse la grce de n'avoir pas besoin de toi, et qui n'ont pas plutt senti l'effet du second verre de vin qu'ils la tirent contre le cabaretier, lorsqu'il n'y en a rellement aucun besoin. BENVOLIO.--Moi! je ressemble ces gens-l? MERCUTIO.--Allons, allons, tu es dans ton espce un gaillard aussi bouillant que personne en Italie, aussi prompt t'emporter et aussi emport dans ta promptitude. BENVOLIO.--Et quoi revient ceci? MERCUTIO.--C'est que, s'il y en avait deux comme toi, bientt nous ne les aurions plus, car ils se tueraient l'un l'autre. Toi, tu te prendrais de querelle avec un homme pour un poil de plus ou de moins la barbe; tu te prendrais de querelle avec un homme parce qu'il casserait des noisettes, sans autre raison, si ce n'est que tu as les yeux couleur de noisette. Quel autre oeil qu'un oeil ainsi fait pourrait dcouvrir un pareil sujet de querelle? Ta tte est pleine de querelles, comme l'oeuf est plein de nourriture; cependant elle a t rendue, force de querelles et de coups, aussi vide qu'un oeuf clos. N'as-tu pas cherch dispute un homme sur ce qu'il toussait dans la rue, parce que cela veillait ton chien qui dormait au soleil; un tailleur, parce qu'il portait son habit neuf avant les ftes de Pques; un autre encore, parce qu'un vieux ruban nouait ses souliers neufs? Et tu veux me faire la leon pour m'empcher de quereller? BENVOLIO.--Si j'tais aussi querelleur que toi, le premier que je rencontrerais pourrait acheter le revenu de toute ma vie pour le prix d'une heure et quart. MERCUTIO.--De toute ta vie, imbcile[51]! [Note 51: _The fee simple of my life_! BENV. _The fee simple; oh! simple_, MERCUT. Ce jeu de mots de Mercutio a t impossible rendre.] (Entrent Tybalt et plusieurs autres.) BENVOLIO.--Par mon chef, voici venir les Capulet. MERCUTIO.--Par mon talon, je m'en moque. TYBALT.--Tenez-vous prs de moi, je veux leur parler.--Cavaliers, bonsoir; un mot avec un de vous. MERCUTIO.--Rien qu'un seul mot avec un de nous? Accouplez quelque chose avec, que cela fasse un mot et un coup. TYBALT.--Vous m'y trouverez assez dispos, mon gentilhomme, pour peu que vous m'en donniez l'occasion. MERCUTIO.--Ne pouvez-vous prendre l'occasion sans qu'on vous la donne? TYBALT.--Mercutio, tu es de concert avec Romo. MERCUTIO.--De concert? Comment! nous prend-il pour des mntriers, c'est que si nous tions des mntriers, faites attention que vous ne nous trouveriez pas d'accord avec vous. Voil mon archet, voil qui vous fera danser. Corbleu, de concert! BENVOLIO.--Nous parlons ici dans un lieu frquent de tout le monde: ou retirons-nous en quelque lieu cart, ou raisonnez tranquillement sur vos griefs, ou bien allons-nous-en; tous les yeux se fixent sur nous. MERCUTIO.--Les hommes ont des yeux pour regarder. Qu'ils nous regardent, si cela leur plat; pour moi, je ne bouge pas d'ici pour faire plaisir qui que ce soit. (Entre Romo.) TYBALT.--Eh bien! la paix soit avec vous, cavalier. J'aperois mon homme. MERCUTIO.--Que je sois pendu pourtant, mon gentilhomme, s'il porte votre livre. Par ma foi, vous pouvez marcher devant sur le pr, il vous y suivra; et dans ce sens votre seigneurie peut dire qu'elle a trouv son homme. TYBALT.--Romo, la haine que je te porte ne me permet pas un mot plus doux: tu es un tratre. ROMO.--Tybalt, les raisons que j'ai de t'aimer me font pardonner la fureur qu'annonce un pareil salut. Je ne suis point un tratre: ainsi donc, adieu, je vois que tu ne me connais pas. TYBALT.--Jeune homme, cela ne rpare point les outrages que tu m'as faits: ainsi reviens et mets l'pe la main. ROMO.--Je proteste que je ne t'ai jamais offens, et que je t'aime plus que tu ne saurais le penser jusqu' ce que tu connaisses les motifs de mon affection. Ainsi, brave Capulet, dont le nom m'est aussi cher que le mien, accepte cette satisfaction. MERCUTIO.--Oh! lche sang-froid! dshonorante soumission!--_A la stoccata_, pour effacer cela. Tybalt, le preneur de rats, voulez-vous faire un tour avec moi? TYBALT.--Que veux-tu de moi? MERCUTIO.--Bon roi des chats, rien du tout qu'une de vos neuf vies, afin d'en faire ce qu'il me plaira; et ensuite, selon que vous en userez mon gard, je pourrai bien battre plat les huit autres. Veuillez donc prendre votre pe par les oreilles pour la faire sortir de son tui, et dpchez-vous; ou bien, avant qu'elle soit dehors, la mienne sera sur vos oreilles. TYBALT, _tirant l'pe._--Je suis vous. ROMO.--Cher Mercutio, remets ton pe. MERCUTIO.--Allons, mon gentilhomme, votre passade. (Il se battent.) ROMO.--Tire ton pe, Benvolio, dsarmons-les.--Gentilshommes, c'est une honte: ne tombez pas dans une pareille dsobissance.--Tybalt, Mercutio, le prince a expressment dfendu toute querelle dans les rues de Vrone.--Tybalt, arrtez.--Cher Mercutio..... (Sortent Tybalt et ses partisans.) MERCUTIO.--Je suis bless! Maldiction sur les deux maisons! me voil expdi!--Est-ce qu'il est parti, et sans rien avoir? BENVOLIO.--Quoi, tu es bless? MERCUTIO.--Oui, oui, une gratignure: par ma foi, c'est assez. O est mon page?--Drle, va chercher un chirurgien. (Le page sort.) ROMO.--Prends ton courage, ami, ta blessure ne peut tre grave. MERCUTIO.--Non, elle n'est pas aussi profonde qu'un puits, ni aussi large que la porte d'une glise; mais c'en est assez, elle suffira. Venez me voir demain matin, et vous me trouverez tomb[52] dans le srieux. Je suis poivr, j'en rponds, du moins pour ce monde-ci. Maldiction sur vos deux maisons! Corbleu! un chien, un rat, une souris, un chat, gratigner un homme mort! un bravache, un faquin, un tratre, qui ne combat que par rgles d'arithmtique! pourquoi diable tes-vous venu vous jeter entre nous deux? J'ai reu le coup par-dessous votre bras. [Note 52: _A grave man_, un homme grave et un homme bon pour le tombeau.] ROMO.--Je faisais pour le mieux. MERCUTIO.--Aidez-moi, Benvolio, entrer dans quelque maison voisine, ou bien je vais m'vanouir. Maldiction sur vos deux maisons! elles ont fait de moi une pture vers. Oh! j'ai la botte et bien fond. Ah! vos deux maisons! (Mercutio et Benvolio sortent.) ROMO.--C'est pour moi que ce gentilhomme, le proche parent du prince, mon intime ami, a reu cette blessure mortelle: ma rputation est entache par l'affront que m'a fait Tybalt; Tybalt, mon parent depuis une heure! O chre Juliette! ta beaut a fait de moi un homme effmin, elle a amolli la trempe vigoureuse de mon courage. (Entre Benvolio.) BENVOLIO.--O Romo, Romo! le brave Mercutio est mort: cette me gnreuse, ddaignant trop tt la terre, s'est leve vers les nuages. ROMO.--Les noires destines de ce jour vont s'tendre sur des jours nombreux: celui-ci commence seulement les malheurs, d'autres les finiront. (Rentre Tybalt.) BENVOLIO.--Voici le furieux Tybalt qui revient. ROMO.--Vivant, triomphant, et Mercutio est tu! Retourne dans les cieux, prudente douceur, et toi, fureur l'oeil enflamm, sois maintenant mon guide.--A prsent, Tybalt, reprends pour toi ce nom de tratre que tu me donnais tout l'heure: l'me de Mercutio, arrte peu de distance au-dessus de nos ttes, attend que la tienne vienne lui tenir compagnie. Il faut que toi ou moi, ou tous les deux, nous allions le rejoindre. TYBALT.--C'est toi, qui tais ici-bas de son parti, misrable enfant, qui dois l'aller trouver. ROMO.--Voici qui en dcidera. (Ils se battent. Tybalt tombe.) BENVOLIO.--Fuis, Romo; va-t'en: les citoyens sont en alarme, et Tybalt est tu. Ne reste point ainsi dans la stupeur. Le prince va te condamner mort si tu es pris. Fuis, sauve-toi, va-t'en. ROMO.--Oh! je suis le jouet de la fortune[53]. [Note 53: _I am fortune's fool._] BENVOLIO.--Pourquoi es-tu encore ici? (Romo sort.) (Entrent des citoyens, etc.) UN CITOYEN.--Par quelle rue s'est-il enfui, celui qui a tu Mercutio? Tybalt, cet assassin, par o s'est-il sauv? BENVOLIO.--Le voil tendu l, ce Tybalt. LE CITOYEN.--Levez-vous, seigneur, suivez-moi, je vous somme au nom du prince; obissez. (Entrent le prince et sa suite, Montaigu, Capulet, leurs femmes et autres personnages.) LE PRINCE.--O sont les vils auteurs de ce tumulte? BENVOLIO.--Noble prince, je puis raconter toutes les malheureuses circonstances de cette fatale querelle. Voil celui que le jeune Romo a tu, et qui avait tu ton parent le brave Mercutio. LA SIGNORA CAPULET.--Tybalt! mon neveu! fils de mon frre! Cruelle vue! hlas! le sang de mon cher neveu tout rpandu!--Prince, si tu es juste, pour notre sang, le sang des Montaigu doit tre vers.--Mon neveu, mon neveu! LE PRINCE.--Benvolio, qui a commenc cette rixe sanglante? BENVOLIO.--Tybalt, que vous voyez ici tu de la main de Romo. Romo lui a parl raisonnablement; il l'a pri de considrer combien la querelle tait lgre; il lui a reprsent en outre quel serait votre courroux. Tout cela dit d'un ton plein de douceur, d'un regard tranquille, et mme dans l'humble attitude d'un suppliant, n'a pu faire trve la violence dsordonne de Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, tourne la pointe de son pe contre le sein du brave Mercutio: celui-ci, tout aussi bouillant que lui, engage le fer homicide contre le fer, et, avec un ddain martial, d'une main carte la froide mort, et de l'autre la renvoie Tybalt, qui par son adresse la repousse vers lui. Romo crie de toutes ses forces: Arrtez, amis; sparez-vous; et d'un bras plus prompt que sa parole, il abaisse leurs pointes meurtrires et se prcipite entre eux deux: mais un coup cruel de Tybalt se fait jour par-dessous le bras de Romo, et atteint aux sources de la vie l'intrpide Mercutio. Alors Tybalt se sauve; mais quelques moments aprs il revient vers Romo, chez qui venait de natre le dsir de la vengeance: tous deux y courent comme la foudre; car avant que j'eusse eu le temps de tirer mon pe pour les sparer, le courageux Tybalt tait tu. Romo l'ayant vu tomber a pris la fuite. Voil la vrit, ou Benvolio consent mourir. LA SIGNORA CAPULET.--Il est parent des Montaigu; l'affection le rend imposteur: il ne dit pas la vrit. Prs de vingt d'entre eux ont combattu dans cette odieuse rencontre, et les vingt ensemble n'ont pu tuer qu'un seul homme. Je demande justice; et toi, prince, tu nous la dois: Romo a tu Tybalt; Romo ne doit plus vivre. LE PRINCE.--Romo a tu Tybalt, mais Tybalt a tu Mercutio: qui de vous payera le prix d'un sang si cher? LA SIGNORA MONTAIGU.--Ce n'est pas Romo, prince; il tait l'ami de Mercutio: sa faute a seulement termin la vie de Tybalt, comme l'aurait fait la loi. LE PRINCE.--Et pour cette offense, nous l'exilons sur l'heure. Je suis intress dans l'effet de vos haines: mon sang coule ici pour vos querelles froces; mais je saurai vous imposer une si forte amende que je vous ferai tous repentir de mes pertes. Je serai sourd toute dfense et toute excuse; ni larmes ni prires ne pourront racheter de pareils dlits: ne songez donc point en faire usage. Que Romo quitte ces lieux en toute hte, ou l'heure qui l'y verra surprendre sera la dernire de sa vie. (_A sa suite._)--Emportez ce corps, et attendez mes ordres: la clmence devient meurtrire quand elle pardonne l'homicide. (Ils sortent.) SCNE II Un appartement dans la maison de Capulet. _Entre_ JULIETTE. JULIETTE.--Qu'un galop rapide, coursiers aux pieds brlants, vous emporte vers le palais du Soleil: de son fouet, un conducteur tel que Phaton vous aurait prcipits vers le couchant et aurait ramen la sombre Nuit. tends ton pais rideau. Nuit qui couronne l'amour; ferme les yeux errants, et que Romo puisse voler dans mes bras sans qu'on le dise et sans qu'on le voie. La lumire de leurs mutuelles beauts suffit aux amants pour accomplir leurs amoureux mystres; ou si l'Amour est aveugle, il ne s'en accorde que mieux avec la Nuit. Viens, Nuit obligeante, matrone aux vtements modestes, tout en noir, apprends-moi perdre au jeu de qui perd gagne, o l'enjeu est deux virginits sans tache; couvre de ton obscur manteau mes joues o se rvolte mon sang effarouch, jusqu' ce que mon craintif amour, devenu plus hardi dans l'preuve d'un amour fidle, n'y voie plus qu'un chaste devoir.--Viens, Nuit; viens, Romo; viens, toi qui es le jour au milieu de la nuit; car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus clatant que n'est sur les plumes du corbeau la neige nouvellement tombe. Viens, douce nuit; viens, nuit amoureuse, le front couvert de tnbres: donne-moi mon Romo; et quand il aura cess de vivre, reprends-le, et, partage-le en petites toiles, il rendra la face des cieux si belle, que le monde deviendra amoureux de la nuit et renoncera au culte du soleil indiscret. Oh! j'ai achet une demeure d'amour, mais je n'en suis pas encore en possession, et celui qui m'a acquise n'est pas encore en jouissance. Ce jour est aussi ennuyeux que la veille d'une fte pour l'enfant qui a une robe neuve et qui ne peut encore la mettre.--Oh! voil ma nourrice. (_Entre la nourrice avec une chelle de cordes._) Elle m'apporte des nouvelles, et la bouche qui prononce seulement le nom de Romo devient l'organe d'une loquence cleste.--Eh bien! nourrice, quelles nouvelles? Qu'as-tu l? l'chelle que Romo t'a dit d'apporter? LA NOURRICE.--Oui, oui, l'chelle. (Elle la jette terre.) JULIETTE.--Ah ciel! quelles nouvelles? Pourquoi tordre ainsi tes mains? LA NOURRICE.--O jour de malheur! il est mort, il est mort, il est mort! Nous sommes perdues, madame, nous sommes perdues. O malheureux jour! il n'est plus, il est tu, il est mort! JULIETTE.--Le ciel a-t-il pu tre si cruel? LA NOURRICE.--Ce n'est pas le ciel, non; c'est Romo. O Romo! Romo! qui l'aurait jamais pens? Romo!.... JULIETTE.--Quel dmon es-tu, pour me tourmenter ainsi? L'horrible enfer devrait seul retentir des hurlements d'un pareil supplice. Romo s'est-il tu lui-mme? Dis seulement _oui_, et ce simple monosyllabe _oui_ renfermera plus de poison que l'oeil empoisonn du basilic. L'existence de ce _oui_[54] terminera la mienne; ou ferme ces yeux qui me rpondent _oui_, ou s'il est mort dis _oui_, et s'il ne l'est pas dis _non_: qu'un mot bien court dcide de mon bonheur ou de mon malheur. [Note 54: Juliette joue sur le mot _I_, qui signifiait alors galement _moi_ et _oui_, _I_ pour _yes_.] LA NOURRICE.--J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux, Dieu me pardonne! l, sur sa mle poitrine. Un pauvre cadavre, un pauvre cadavre tout sanglant, ple, ple comme les cendres, tout souill de sang, d'un sang tout noir. A cette vue je me suis vanouie. JULIETTE.--Oh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, manque pour toujours[55]; emprisonnez-vous, mes yeux; ne jetez plus un seul regard sur la libert. Terre vile, rends-toi la terre; que tout mouvement s'arrte, et qu'une mme bire presse de son poids et Romo et toi. [Note 55: _O break my heart, poor bankrupt, break at once; break_ signifie se briser et faire banqueroute.] LA NOURRICE.--O Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que j'eusse! O aimable Tybalt, honnte cavalier, faut-il que j'aie vcu pour te voir mort! JULIETTE.--Quelle est donc cette tempte qui souffle ainsi dans les deux sens contraires? Romo est-il tu, et Tybalt est-il mort? Mon cousin chri et mon poux plus cher encore? Que la terrible trompette sonne donc le jugement universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-l sont morts? LA NOURRICE.--Tybalt est mort, et Romo est banni: Romo, qui l'a tu, est banni. JULIETTE.--O Dieu! la main de Romo a-t-elle vers le sang de Tybalt? LA NOURRICE.--Il l'a fait, il l'a fait! O jour de malheur! il l'a fait! JULIETTE.--O coeur de serpent cach sous un visage semblable une fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si charmant repaire? Beau tyran, anglique dmon, corbeau couvert des plumes d'une colombe, agneau transport de la rage du loup, mprisable substance de la plus divine apparence, toi, justement le contraire de ce que tu paraissais juste titre, damnable saint, tratre plein d'honneur! O nature, qu'allais-tu donc chercher en enfer, lorsque de ce corps charmant, paradis sur la terre, tu fis le berceau de l'me d'un dmon? Jamais livre contenant une aussi infme histoire porta-t-il une si belle couverture? et se peut-il que la trahison habite un si brillant palais? LA NOURRICE.--Il n'y a plus ni sincrit, ni foi, ni honneur dans les hommes; tous sont parjures, corrompus, hypocrites. Ah! o est mon valet? Donnez-moi un peu d'_aqua vit_..... Tous ces chagrins, tous ces maux, toutes ces peines me vieillissent. Honte soit Romo! JULIETTE.--Maudite soit ta langue pour un pareil souhait! Il n'est pas n pour la honte: la honte rougirait de s'asseoir sur son front; c'est un trne o on peut couronner l'honneur, unique souverain de la terre entire. Oh! quelle brutalit me l'a fait maltraiter ainsi? LA NOURRICE.--Quoi! vous direz du bien de celui qui a tu votre cousin? JULIETTE.--Eh! dirai-je du mal de celui qui est mon mari? Ah! mon pauvre poux, quelle langue soignera ton nom, lorsque moi, ta femme depuis trois heures, je l'ai ainsi dchir? Mais pourquoi, tratre, as-tu tu mon cousin? Ah! ce tratre de cousin a voulu tuer mon poux.--Rentrez, larmes insenses, rentrez dans votre source; c'est au malheur qu'appartient ce tribut que par mprise vous offrez la joie. Mon poux vit, lui que Tybalt aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui qui aurait voulu tuer mon poux. Tout ceci est consolant, pourquoi donc pleur-je? Ah! c'est qu'il y a l un mot, plus fatal que la mort de Tybalt, qui m'a assassine.--Je voudrais bien l'oublier; mais, ciel! il pse sur ma mmoire comme une offense digne de la damnation sur l'me du pcheur. _Tybalt est mort, et Romo est..... banni!_ Ce _banni,_ ce seul mot _banni_, a tu pour moi dix mille Tybalt. La mort de Tybalt tait un assez grand malheur, tout et-il fini l; ou si les cruelles douleurs se plaisent marcher ensemble, et qu'il faille ncessairement que d'autres peines les accompagnent, pourquoi, aprs m'avoir dit: Tybalt est mort, n'a-t-elle pas continu: ton pre aussi, ou ta mre, ou tous les deux? cela et excit en moi les douleurs ordinaires[56]. Mais par cette arrire-garde qui a suivi la mort de Tybalt, _Romo est banni_; par ce seul mot, pre, mre, Tybalt, Romo, Juliette, tous sont assassins, tous morts. Romo banni! Il n'y a ni fin, ni terme, ni borne, ni mesure dans la mort qu'apporte avec lui ce mot, aucune parole ne peut sonder ce malheur.--Mon pre, ma mre, o sont-ils, nourrice? [Note 56: _Modern lamentation_ (douleurs d'usage).] LA NOURRICE.--Pleurants et gmissants sur le corps de Tybalt. Voulez-vous aller les trouver? Je vais vous y conduire. JULIETTE.--Ils lavent donc ses blessures de leurs larmes! Quand elles se scheront, les miennes seront finies par le bannissement de Romo.--Remporte ces cordes.--Pauvre chelle, te voil trompe comme moi, car Romo est exil. Il t'avait faite pour lui servir de route vers mon lit; et moi, fille encore, je meurs fille et veuve.--Viens, chelle; viens, nourrice; je vais mon lit nuptial: c'est la mort, et non Romo qu'appartient ma virginit. LA NOURRICE.--Htez-vous de vous rendre votre chambre: je trouverai Romo pour vous consoler; je sais bien o il est. coutez-moi, votre Romo sera ici _ce _soir; je vais le trouver; il est cach dans la cellule du frre Laurence. JULIETTE.--Oh! trouve-le. Donne cet anneau mon fidle chevalier, et dis-lui de venir recevoir mon dernier adieu. (Elles sortent.) SCNE III La cellule du frre Laurence. _Entrent_ FRRE LAURENCE et ROMO. FRRE LAURENCE.--Romo, sors de ta retraite: viens ici, homme craintif; l'affliction s'est prise de tes mrites, et la calamit t'a pous. ROMO.--Mon pre, quelles nouvelles? quel est l'arrt du prince? quelle infortune encore inconnue demande s'attacher moi? FRRE LAURENCE.--Mon cher fils n'est que trop accoutum cette cruelle socit. Je t'apporte la nouvelle de l'arrt du prince. ROMO.--Eh bien! le jugement du prince est-il plus doux que le jour du jugement? FRRE LAURENCE.--Un arrt moins rigoureux s'est chapp de sa bouche: ce n'est pas la mort de ton corps, mais son bannissement. ROMO.--Ah! le bannissement! aie piti de moi; dis la mort. L'aspect de l'exil porte avec lui plus de terreur, beaucoup plus que la mort. Ah! ne me dis pas que c'est le bannissement. FRRE LAURENCE.--Tu es banni de Vrone. Prends patience; le monde est grand et vaste. ROMO.--Le monde n'existe pas hors des murs de Vrone; ce n'est plus qu'un purgatoire, une torture, un vritable enfer. Banni de ce lieu, je le suis du monde, c'est la mort. Oui, le bannissement, c'est la mort sous un faux nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement, tu me tranches la tte avec une hache d'or, et souris au coup qui m'assassine. FRRE LAURENCE.--O mortel pch! farouche ingratitude! Pour ta faute, notre loi demandait la mort; mais le prince indulgent, prenant ta dfense, a repouss de ct la loi, et a chang ce mot funeste de _mort_ en celui de _bannissement_: c'est une rare clmence, et tu ne veux pas la reconnatre. ROMO.--C'est un supplice et non une grce. Le ciel est ici, o vit Juliette: les chats, les chiens, la moindre petite souris, tout ce qu'il y a de plus misrable vivra ici dans le ciel, pourra la voir; et Romo ne le peut plus! La mouche qui vit de charogne jouira d'une condition plus digne d'envie, plus honorable, plus releve que Romo; elle pourra s'battre sur les blanches merveilles de la chre main de Juliette, et drober le bonheur des immortels sur ces lvres o la pure et virginale modestie entretient une perptuelle rougeur, comme si les baisers qu'elles se donnent taient pour elles un pch; mais Romo ne le peut pas, il est banni! Ce que l'insecte peut librement voler, il faut que je vole pour le fuir; il est libre et je suis banni[57]; et tu me diras encore que l'exil n'est pas la mort!... N'as-tu pas quelque poison tout prpar, quelque poignard affil, quelque moyen de mort soudaine, ft-ce la plus ignoble? Mais banni! me tuer ainsi! banni! O moine, quand ce mot se prononce en enfer, les hurlements l'accompagnent.--Comment as-tu le coeur, toi un prtre, un saint confesseur, toi qui absous les fautes, toi mon ami dclar, de me mettre en pices par ce mot _bannissement_? [Note 57:_They may do this, when I am from this must fly They are free men, but I am banished._ Le jeu de mots du premier de ces deux vers est entre _fly_ (mouche) et _fly_ (fuir); celui du second entre _free-men_ (hommes libres) et _freaming_ (bourdonnant), qui se prononcent peu prs de mme, a t impossible rendre.] FRRE LAURENCE.--Amant insens, coute seulement une parole. ROMO.--Oh! tu vas me parler encore de bannissement. FRRE LAURENCE.--Je veux te donner une arme pour te dfendre de ce mot: c'est la philosophie, ce doux baume de l'adversit; elle te consolera, quoique tu sois exil. ROMO.--Encore l'exil! Que la philosophie aille se faire pendre: moins que la philosophie n'ait le pouvoir de crer une Juliette, de dplacer une ville, ou de changer l'arrt d'un prince, elle n'est bonne rien, elle n'a nulle vertu; ne m'en parle plus. FRRE LAURENCE.--Oh! je vois maintenant que les insenss n'ont point d'oreilles. ROMO.--Comment en auraient-ils, lorsque les hommes sages n'ont pas d'yeux? FRRE LAURENCE.--Laisse-moi discuter avec toi ta situation. ROMO.--Tu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. Si tu tais aussi jeune que moi, amant de Juliette, mari seulement depuis une heure, meurtrier de Tybalt, perdu d'amour comme moi, et comme moi banni, alors tu pourrais parler; alors tu pourrais t'arracher les cheveux et te jeter sur la terre comme je fais, pour prendre la mesure d'un tombeau qui n'est pas encore ouvert. FRRE LAURENCE.--Lve-toi, on frappe; bon Romo, cache-toi. (On frappe derrire le thtre.) ROMO.--Me cacher? Non, moins que la vapeur des gmissements de mon coeur malade, m'enveloppant comme un brouillard, ne me drobe aux yeux qui me cherchent. (On frappe.) FRRE LAURENCE.--coute comme ils frappent.--Qui est l?--Romo, lve-toi; tu seras pris.--Attendez un instant.--Lve-toi, fuis dans mon cabinet.--_(On frappe.)_ Dans un moment.--Volont de Dieu! quelle obstination est la tienne?--J'y vais, j'y vais.--_(On frappe.)_ Qui frappe si fort? D'o venez-vous? que demandez-vous? LA NOURRICE, _en dehors_.--Laissez-moi entrer, et vous apprendrez mon message. Je viens de la part de la signora Juliette. FRRE LAURENCE.--En ce cas, soyez la bienvenue. (Entre la nourrice.) LA NOURRICE.--O saint frre, oh! dites-moi, saint frre, o est l'poux de ma matresse? o est Romo? FRRE LAURENCE.--Le voil tendu sur la terre, ivre de ses propres larmes. LA NOURRICE.--Oh! il est dans le mme tat que ma matresse, juste dans le mme tat. FRRE LAURENCE.--O funeste sympathie, dplorable situation! LA NOURRICE.--Voil comme elle est tendue, pleurant et sanglotant, sanglotant et pleurant.--Levez-vous, levez-vous, levez-vous, si vous tes un homme. Pour l'amour de Juliette, pour l'amour d'elle, levez-vous et soutenez-vous. Comment pouvez-vous tre tomb si bas? ROMO.--O nourrice! LA NOURRICE.--Ah! seigneur, seigneur!--Eh bien! la mort est la fin de tous. ROMO.--Parles-tu de Juliette? En quel tat est-elle? Ne me regarde-t-elle pas comme un assassin de profession, depuis que j'ai souill l'enfance de notre bonheur d'un sang qui tient de si prs au sien? O est-elle? comment est-elle? que dit ma secrte pouse du lien qui a scell nos amours[58]? [Note 58: _What say My conceal'd lady to our cancell'd love_?] LA NOURRICE.--Ah! elle ne dit rien, seigneur; mais elle pleure, et puis elle pleure: tantt elle tombe sur son lit, tantt elle se relve en sursaut et elle appelle Tybalt, et puis elle appelle en criant Romo; et puis elle retombe. ROMO.--Comme si ce nom, parti d'une arme meurtrire, la tuait, comme la main maudite de celui qui le porte a tu son parent.--Dis-moi, frre, dis-moi en quelle vile partie de mon corps habite ce nom; dis-le moi, pour que j'en ravage l'odieuse demeure. (Il tire son pe.) FRRE LAURENCE.--Arrte ta main dsespre. Es-tu un homme? Ta figure crie que tu en es un; mais tes pleurs sont d'une femme, et tes actions dsordonnes indiquent la fureur d'une bte prive de raison. Femme dpourvue de grces, homme seulement en apparence, n'es-tu donc sous la ressemblance de tous les deux qu'un animal difforme? Tu m'as confondu. Par mon saint ordre, j'avais cru ton me mieux trempe. Aprs avoir tu Tybalt, veux-tu te tuer toi-mme, et, par le coup d'une damnable haine contre toi-mme, tuer aussi ton pouse qui ne vit qu'en toi? Pourquoi t'emporter ainsi contre ta naissance, le ciel et la terre? Ta naissance, le ciel et la terre se sont runis pour avoir part ton existence, et tu veux tout perdre la fois! Fi donc! fi donc! tu dshonores ta personne, ton amour, ton intelligence; toi qui, riche de ces dons prcieux, comme l'avare, n'en emploies aucun son vritable usage, seul capable de donner du lustre ta personne, ton intelligence, ton amour. Ta noble figure devient un simulacre de cire dpouill de ce qui fait la valeur d'un homme: tes serments du plus tendre amour ne sont qu'un noir parjure, lorsque tu dtruis cet amour que tu avais fait voeu de chrir: ton intelligence, cet ornement de ta personne et de ton amour, trompe elle-mme dans la rgle qu'elle doit leur prescrire tous deux, de mme que la poudre dans le carnier d'un soldat maladroit, prend feu par ton impritie et te met en pices par les moyens destins ta dfense.--Allons, homme, relve-toi, ta Juliette est vivante, ta Juliette pour l'amour de qui tu tais mort, il n'y a qu'un moment. Tu es heureux par l, Tybalt voulait te tuer, et c'est toi qui as tu Tybalt; l encore tu es heureux. La loi, qui te menaait de la mort, devenue ton amie, n'a prononc que l'exil; en cela tu es heureux; un amas de bndictions est descendu sur ta tte; le bonheur s'empresse autour de toi dans ses plus doux atours; et toi, comme une jeune fille obstine et perverse, tu boudes avec humeur ta fortune et ton amour. Prends-y garde, prends-y garde; c'est ainsi qu'on meurt misrable. Allons, va rejoindre ton amante, comme il a t convenu; monte dans sa chambre; pars et va la consoler. Mais souviens-toi de la quitter avant que la garde soit place; car alors tu ne pourrais plus arriver Mantoue, o tu dois rester jusqu' ce que nous puissions trouver l'occasion d'annoncer votre mariage, de rconcilier vos parents, d'obtenir ta grce du prince, et de te rappeler, cinq cent mille fois plus transport de bonheur que tu n'as rpandu de lamentations en partant.--Va devant, nourrice; parle de moi ta matresse; dis-lui de hter dans toute la maison le moment de se mettre au lit: le chagrin dont ils sont accabls doit les y disposer. Romo va venir. LA NOURRICE.--O Seigneur mon Dieu, je resterais ici toute la nuit pour entendre ces bons avis. Oh! ce que c'est que la science!--Mon cher matre, je vais annoncer ma matresse que vous allez venir. ROMO.--Va, et dis ma douce amie de se prparer me gronder. LA NOURRICE.--Voici, seigneur, un anneau qu'elle m'a charg de vous donner. Htez-vous, ne perdez pas de temps, car il se fait dj bien tard. (Elle sort.) ROMO.--Comme ce don a ranim mon courage! FRRE LAURENCE.--Partez, bonne nuit. Toute votre destine dpend de ceci: ou sortez de la ville avant que la garde soit poste, ou au point du jour sortez dguis. Restez Mantoue; je trouverai votre domestique; de temps en temps, il vous instruira de tout ce qu'il arrivera de favorable pour vous ici. Donne-moi ta main; il est tard; adieu, bonne nuit. ROMO.--Si je n'tais appel par une joie au-dessus de toutes les joies, ce serait un chagrin de me sparer de toi si brusquement. Adieu! (Ils sortent.) SCNE IV La maison de Capulet. CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, PARIS. CAPULET.--Il est arriv, seigneur, des choses si malheureuses, que nous n'avons pas eu le temps de disposer notre fille. Voyez-vous, elle aimait chrement son cousin Tybalt, et moi je l'aimais bien aussi. Enfin, nous sommes ns pour mourir.--Il est trs-tard, elle ne descendra pas ce soir; et je vous rponds que, sans votre compagnie, il y a une heure que je serais au lit. PARIS.--Ces moments amers ne sont pas des moments d'amour[59].--Bonne nuit, madame; prsentez mes hommages votre fille. [Note 59: _Those times of woe afford no time to woo._] LA SIGNORA CAPULET.--Je n'y manquerai pas, et demain, ds le matin, je saurai sa pense: pour ce soir, son accablement l'a force se retirer. CAPULET.--Moi, Pris, je veux tmrairement vous rpondre de l'amour de ma fille. Je pense bien qu' tous gards elle se laissera gouverner par moi; je dis plus, je n'en doute pas.--Ma femme, allez la trouver avant de vous mettre au lit, instruisez-la de l'amour de mon fils Pris, et donnez-lui ordre, faites-y bien attention, pour mercredi prochain. Mais doucement: quel jour est-ce aujourd'hui? PARIS.--Lundi, seigneur. CAPULET.--Lundi? Ah ah! mercredi est trop tt: ce sera donc pour jeudi. Dites-lui que jeudi elle sera marie ce noble comte.--Serez-vous prt? Cette prcipitation est-elle de votre got? Nous ne ferons pas grand embarras. Un ami ou deux; car, coutez donc, le meurtre de Tybalt tant si rcent, on pourrait trouver que pour un parent, nous en faisions bien peu de cas, si nous donnions de grands divertissements. Ainsi nous inviterons quelque demi-douzaine d'amis, et voil tout.... Mais que dites-vous de jeudi? PARIS.--Seigneur, je voudrais que jeudi vnt demain. CAPULET.--Fort bien; allons, retirez-vous.--Ainsi, jeudi.--Vous, ma femme, voyez Juliette avant de vous mettre au lit; prparez-la au jour de ses noces.--Adieu, seigneur.... Hol! de la lumire dans ma chambre; marchez devant moi.... Il est si tard que bientt l'on pourra dire qu'il est de bonne heure.--Bonne nuit. (Ils sortent.) SCNE V La chambre de Juliette. _Entrent_ ROMO et JULIETTE. JULIETTE.--Veux-tu donc dj me quitter? le jour n'est pas encore prt de paratre: c'est le rossignol, et non l'alouette, dont la voix a pntr ton oreille inquite; toute la nuit il chante l-bas sur ce grenadier. Crois-moi, cher amour, c'tait le rossignol. ROMO.--C'est l'alouette qui proclame le matin, et non pas le rossignol. Vois, ma bien-aime, ces traits d'une lumire jalouse qui traversent les nuages entr'ouverts l'orient: tous les flambeaux de la nuit sont consums; et au sommet des montagnes couvertes de brouillards s'lve sur la pointe du pied le joyeux matin. Il me faut partir et vivre, ou rester et mourir. JULIETTE.--Cette lumire n'est point la lumire du jour, je le sais bien, moi: c'est quelque mtore qu'exhale le soleil pour te servir de flambeau cette nuit, et t'clairer dans ta route vers Mantoue. Reste donc, il n'est pas encore ncessaire que tu t'en ailles. ROMO.--Qu'on me surprenne ici, qu'on me mette mort, je suis content si tu le veux ainsi. Je dirai que cette teinte gristre n'est pas l'oeil du matin, mais le ple reflet du front de Cynthie, et que ce n'est pas l'alouette dont les accents vont frapper la vote des cieux, si haut au-dessus de nos ttes. J'ai bien plus de penchant rester que de volont de partir.--Viens, Mort, et sois la bienvenue; Juliette le veut ainsi.--Que dis-tu, mon amour? causons, ce n'est pas le jour. JULIETTE.--C'est le jour, c'est le jour: hte-toi de partir, va-t'en. C'est l'alouette qui chante si faux, qui roule des sons si pniblement discordants, et d'une aigreur si dsagrable. On prtend que l'alouette sait observer dans son chant de gracieuses sparations; cela n'est pas vrai, puisqu'elle nous spare[60]. Quelques-uns disent que l'alouette a chang d'yeux avec le crapaud dgotant: oh! que je voudrais qu'ils eussent aussi chang de voix, puisque cette voix nous arrache des bras l'un de l'autre, et te chassent d'ici par ces sons qui appellent le jour. Oh! maintenant, va-t'en; le ciel s'claircit de plus en plus. [Note 60:_Some say the lark makes sweet division, It is not so for she divideth us._] ROMO.--Le ciel s'claircit de plus en plus, et de plus en plus notre sort s'obscurcit. (Entre la nourrice.) LA NOURRICE.--Madame! JULIETTE.--Qu'y a-t-il, nourrice? LA NOURRICE.--Madame votre mre vient votre chambre: le jour parat; prenez garde; ayez l'oeil au guet. (Elle sort.) JULIETTE.--Eh bien! fentre, laisse entrer le jour et sortir ma vie. ROMO.--Adieu, adieu! Un baiser, et je vais descendre. (Romo descend.) JULIETTE.--Te voil donc parti, mon amant, mon matre, mon ami! Il me faut de tes nouvelles chaque jour de chacune de mes heures, car dans chaque minute il y aura pour moi plus d'un jour. Oh! qu' ce compte je serai charge d'annes avant de revoir mon Romo! ROMO.--Adieu! je ne laisserai chapper aucune occasion de te faire passer, ma bien-aime! l'expression de mes voeux. JULIETTE.--Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais? ROMO.--Je n'en doute point, et toutes tes peines serviront de sujet aux entretiens de nos jours venir. JULIETTE.--O Dieu! j'ai dans l'me un funeste prsage: il me semble que je te vois, maintenant que tu es descendu, comme un mort couch au fond d'un tombeau; ou ma vue se trouble, ou tu me parais ple. ROMO.--Je vous assure, mon cher amour, que vous paraissez de mme mes yeux.--Le chagrin dvorant dessche notre sang. Adieu, adieu! (Romo sort.) JULIETTE.--O Fortune, Fortune! les hommes te nomment inconstante. Si tu es inconstante, qu'as-tu faire avec lui, qui est connu pour garder sa foi? Sois inconstante, Fortune! car alors j'espre que tu ne me le garderas pas longtemps, mais que tu le renverras bientt. LA SIGNORA CAPULET, _derrire le thtre_.--H! ma fille! tes-vous leve! JULIETTE.--Qui m'appelle? Est-ce madame ma mre? Quoi! si tard n'est-elle pas couche, ou bien est-elle leve si matin? Quelle cause extraordinaire l'amne ici? LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! Juliette, comment cela va-t-il maintenant? JULIETTE.--Madame, je ne suis pas bien. LA SIGNORA CAPULET.--Toujours pleurant la mort de ton cousin? Eh quoi! tes larmes le laveront-elles de la poussire du tombeau? et quand tu y parviendrais, tu ne pourrais le faire revivre. Finis-en donc: une certaine douleur montre beaucoup d'affection; mais beaucoup de douleur montre toujours un dfaut de jugement. JULIETTE.--Laissez-moi pleurer encore une perte aussi sensible. LA SIGNORA CAPULET.--De cette manire, vous sentirez la perte, mais ne jouirez pas de l'ami que vous pleurez. JULIETTE.--Sentant aussi vivement sa perte, je ne puis m'empcher de le pleurer toujours. LA SIGNORA CAPULET.--Je le vois bien, mon enfant, ce qui te fait pleurer, ce n'est pas tant sa mort que de savoir vivant le misrable qui l'a tu. JULIETTE.--Quel misrable, madame? LA SIGNORA CAPULET.--Le misrable Romo. JULIETTE.--Un misrable et lui sont bien des lieues de distance. Que Dieu lui pardonne; moi, je lui pardonne de tout mon coeur; et cependant nul homme n'afflige mon coeur comme lui. LA SIGNORA CAPULET.--Oui, vous souffrez de voir que ce perfide meurtrier respire. JULIETTE.--Oui, madame, de ce qu'il respire hors de la porte de mes mains. Je voudrais tre seule charge de venger la mort de mon cousin. LA SIGNORA CAPULET.--Nous en aurons vengeance, sois tranquille: ne pleure donc plus. J'enverrai Mantoue, o est maintenant cet apostat de banni: il y a l quelqu'un qui lui donnera un breuvage si efficace, qu'il ira bientt tenir compagnie Tybalt; et alors j'espre que tu seras satisfaite. JULIETTE.--En vrit, je ne serai jamais satisfaite de Romo, que je ne le voie..... mort.--Mon pauvre coeur est si cruellement afflig pour mon cousin!--Madame, si vous pouviez seulement trouver un homme pour porter le poison, je le prparerais, et de manire ce que Romo, aprs l'avoir reu, dormt bientt en paix.--Oh! comme mon coeur abhorre de l'entendre nommer..... et de ne pouvoir aller le joindre..... et venger l'amiti que je portais mon cousin Tybalt sur la personne de celui qui l'a tu! LA SIGNORA CAPULET.--Trouve les moyens, et moi je trouverai l'homme.--Mais je vais, mon enfant, _t'_apprendre de joyeuses nouvelles. JULIETTE.--La joie vient propos dans un temps o nous en avons si grand besoin. De grce, madame, quelles sont ces nouvelles? LA SIGNORA CAPULET.--Oui, oui, tu as un pre soigneux, mon enfant, un pre qui, pour te tirer de ton accablement, t'a prpar tout de suite un heureux jour auquel tu ne t'attends pas, et dont je n'avais pas eu la pense. JULIETTE.--Madame, la bonne heure: quel est ce jour? LA SIGNORA CAPULET.--Vraiment, ma fille, jeudi prochain, de bon matin, un brillant, jeune et noble cavalier, le comte Pris, dans l'glise de Saint-Pierre, aura le bonheur de faire de toi une joyeuse pouse. JULIETTE.--Ma foi! par l'glise de Saint-Pierre, et par saint Pierre lui-mme, il ne fera point de moi une joyeuse pouse. Je suis tonne de cette prcipitation, et qu'il me faille pouser avant que l'homme qui doit tre mon mari vienne me faire sa cour. Je vous prie, madame, dites mon seigneur et pre que je ne veux pas me marier encore, et que quand je me marierai, je jure que j'pouserai Romo, que vous savez que je hais, plutt que Pris.--Ce sont l des nouvelles, en vrit! LA SIGNORA CAPULET.--Voil votre pre qui vient: faites-lui cette rponse vous-mme, et voyez comment il la recevra de votre part. (Entrent Capulet et la nourrice.) CAPULET.--Lorsque le soleil est couch, l'humidit de l'air se rpand en gouttes de rose; mais pour le couchant du fils de mon frre, il pleut tout fait.--Comment, une gouttire, jeune fille! Quoi, toujours en larmes! toujours des torrents! Tu fais la fois de ta petite personne une barque, une mer, un ouragan; car je vois dans tes yeux, que je peux appeler la mer, un flux et reflux perptuel de larmes; ton corps est la barque qui flotte dans ces ondes sales; les vents sont tes soupirs, qui font avec tes larmes un mutuel assaut de violence; en sorte que, s'il ne survient un calme soudain, ils feront chavirer ton corps battu de la tempte.--O en sommes-nous, ma femme? Lui avez-vous annonc ma rsolution? LA SIGNORA CAPULET.--Oui, seigneur, mais elle ne veut pas; elle vous remercie. Je voudrais que l'insense ft marie son tombeau. CAPULET.--Attendez, ma femme, j'en suis, j'en suis. Comment, elle ne veut pas! Elle ne nous remercie pas, elle n'est pas fire, elle ne se trouve pas bien heureuse de ce que, tout indigne qu'elle est, nous lui avons mnag pour poux un si digne gentilhomme! JULIETTE.--Non, je n'en suis pas fire, mais j'en suis reconnaissante. Je ne peux jamais tre fire de ce que je dteste; mais je puis tre reconnaissante mme de ce que je dteste, lorsque c'est l'affection qui l'a fait faire. CAPULET.--Comment, raisonneuse, qu'est-ce que cela veut dire?--Fire,... et je vous remercie,... et je ne vous remercie pas,... et pourtant je ne suis pas fire--Eh bien! madame la mignonne, je ne me soucie point d'tre remerci par vos remerciements, ni que vous me fassiez firement de la fiert: mais prparez vos petites jambes aller jeudi prochain avec Pris l'glise de Saint-Pierre; ou je t'y tranerai, moi, sur une claie. Va-t'en, charogne moisie; va-t'en, malheureuse, face de suif! LA SIGNORA CAPULET.--Fi! fi! tes-vous fou? JULIETTE.--Mon bon pre, je vous en conjure genoux; coutez-moi avec patience, seulement un mot. CAPULET.--Va te faire pendre, petite drlesse, dsobissante coquine. Je te le rpte: ou rends-toi l'glise jeudi, ou ne me regarde jamais en face. Pas un mot, pas une rponse, pas une rplique. Les doigts me dmangent....--Eh bien! ma femme, nous nous tenions peine pour heureux parce que Dieu ne nous avait donn que cette unique enfant: maintenant je vois que c'est encore trop d'un, et que nous avons reu en elle une maldiction.--Qu'elle s'en aille, la malheureuse! LA NOURRICE.--Que le Dieu du ciel la bnisse! vous avez tort, seigneur, de la maltraiter ainsi. CAPULET.--Et pourquoi, madame la Sagesse? Tenez votre langue, mre Prudence, allez bavarder avec vos commres. LA NOURRICE.--Je ne fais pas un crime en parlant. CAPULET.--Oh! que Dieu nous soit en aide! LA NOURRICE.--Est-ce qu'on ne peut pas parler? CAPULET.--Taisez-vous, sotte bougonneuse; allez dbiter vos maximes sur la tasse de votre commre; nous n'en avons que faire ici. LA SIGNORA CAPULET.--Vous tes trop vif. CAPULET.--Paix de Dieu! j'en deviendrai fou: le jour, la nuit, le matin, le soir, chez moi ou dehors, seul ou en compagnie, dormant ou veillant, j'ai toujours pens la marier! et aujourd'hui, aprs l'avoir pourvue d'un gentilhomme de famille princire, ayant de beaux domaines, qui est jeune, de belles manires, regorgeant, comme on dit, des qualits les plus avantageuses, fait en tout plaisir, il faut qu'une malheureuse petite sotte de pleurnicheuse, une poupe gmissante, vienne, cette bonne fortune qui lui arrive, vous rpondre: Je ne ne veux pas me marier;... je ne peux aimer;... je suis trop jeune;... je suis trop jeune, pardonnez-moi....--Mais si vous ne voulez pas vous marier, je vous pardonnerai: allez patre o vous voudrez; vous n'habiterez toujours pas avec moi. Faites attention ce que je vous dis; songez-y bien; je n'ai pas l'habitude de plaisanter; jeudi est prs, mettez la main sur votre coeur; avisez-y. Si vous tes ma fille, je vous donnerai mon ami. Si tu ne l'es pas, va te faire pendre, mendier, prir de faim, mourir dans les rues; car, sur mon me, jamais je ne te reconnatrai, jamais rien de ce qui m'appartient ne te fera du bien. Comptez l-dessus; faites vos rflexions, car je vous tiendrai parole. (Il sort.) JULIETTE.--N'y a-t-il donc plus pour moi un regard de piti, qui, du haut des nuages, pntre les profondeurs de mon chagrin? O ma tendre mre, ne me rejetez pas loin de vous; diffrez ce mariage d'un mois, d'une semaine; ou si vous ne le voulez pas, faites donc dresser mon lit nuptial dans le sombre monument o l'on a dpos Tybalt. LA SIGNORA CAPULET.--Ne me parle pas, car je ne te rpondrai pas un mot. Fais ce que tu voudras, je ne me mle plus de ce qui te regarde. (Elle sort.) JULIETTE.--O Dieu!.... O ma nourrice, comment prvenir ceci? Mon poux est sur la terre, ma foi est dans le ciel; comment cette foi reviendra-t-elle sur la terre, moins que mon poux ne quitte la terre et ne me la renvoie des cieux? Console-moi, conseille-moi.--Hlas! hlas! comment le ciel peut-il entourer d'embches une crature aussi faible que moi!--Que dis-tu? N'as-tu pas un seul mot de joie, quelque consolation, nourrice? LA NOURRICE.--Ma foi, je n'en connais qu'une: Romo est banni, et je gagerais le monde contre rien qu'il n'osera jamais revenir vous rclamer; ou, s'il le fait, il faudra que ce soit en cachette. Alors, les choses tant comme elles sont, je pense que ce que vous avez de mieux faire c'est d'pouser le comte. Oh! c'est un aimable cavalier! Romo n'est qu'un torchon auprs de lui. Un aigle, ma dame, n'a pas un oeil aussi clair, aussi perant, aussi beau que celui de Pris. Que mal m'advienne si je ne pense pas que vous tes heureuse de trouver ce second parti! car il est bien au-dessus du premier: et d'ailleurs, quand cela ne serait pas, votre premier mari est mort, ou il vaudrait autant qu'il le ft que de l'avoir vivant sans en profiter. JULIETTE.--Parles-tu du fond du coeur? LA NOURRICE.--Du fond de l'me aussi, ou que je sois maudite dans tous les deux! JULIETTE.--_Amen_. LA NOURRICE.--Et quoi? JULIETTE.--Eh bien! tu m'as merveilleusement console. Rentre, et dis ma mre qu'ayant fch mon pre, je suis alle la cellule de frre Laurence m'en confesser et demander l'absolution. LA NOURRICE.--Vraiment, je vais le lui aller dire, et vous prenez un parti trs-sage. (Elle sort.) JULIETTE.--Vieille rprouve! dmon maudit! je ne sais quel est ton plus grand pch, ou de souhaiter que je me parjure ainsi, ou de dprcier mon poux avec cette mme langue qui l'avait tant de milliers de fois exalt au-dessus de toute comparaison. Va, conseillre: mon coeur et toi sommes dsormais spars. Je vais trouver le frre, savoir quel expdient il aura m'offrir; et si tout le reste me manque, moi, j'ai le pouvoir de mourir. (Elle sort.) FIN DU TROISIME ACTE. ACTE QUATRIME SCNE I La cellule du frre Laurence. _Entrent_ FRRE LAURENCE ET PARIS. FRRE LAURENCE.--Quoi! jeudi, seigneur? le terme est bien court. PARIS.--Mon pre Capulet le veut ainsi, et je n'irai pas refroidir son empressement par des retards. FRRE LAURENCE.--Vous dites que vous ne connaissez pas les dispositions de la dame: cette conduite n'est pas rgulire; je ne l'approuve point. PARIS.--Elle pleure sans mesure la mort de Tybalt, et voil pourquoi je l'ai si peu entretenue de mon amour: Vnus n'ose sourire dans une maison de larmes. Son pre voit du danger laisser le chagrin prendre sur elle tant d'empire; et, dans sa sagesse, il hte notre mariage, pour arrter ce dluge de pleurs. La socit d'un poux pourra loigner d'elle un souvenir devenu trop puissant dans la solitude. Vous concevez maintenant le motif de cette prcipitation. FRRE LAURENCE, _ part_--Je voudrais ignorer le motif qui devrait la ralentir.--Tenez, seigneur, voici la dame qui vient ma cellule. (Entre Juliette.) PARIS.--Quelle heureuse rencontre, ma souveraine, ma femme! JULIETTE.--Tout cela sera peut-tre, seigneur, quand je pourrai tre votre femme. PARIS.--Cela peut tre et doit tre, mon amour, jeudi prochain. JULIETTE.--Ce qui doit tre sera. FRRE LAURENCE.--Ceci est une sentence certaine. PARIS.--Venez-vous vous confesser ce pre? JULIETTE.--Si je vous rpondais, ce serait me confesser vous. PARIS.--N'allez pas lui nier que vous m'aimerez. JULIETTE.--Je vous confesserai vous que je l'aime. PARIS.--Et vous lui confesserez aussi, j'en suis sr, que vous m'aimez. JULIETTE.--Si je le fais, cela aura plus de prix quand vous aurez le dos tourn qu'en votre prsence. PARIS.--Chre me, ton visage est bien terni de larmes. JULIETTE.--Elles n'ont pas remport l une grande victoire; il n'tait dj pas trop beau avant qu'elles l'eussent gt. PARIS.--Tu lui fais, par cette rponse, plus de tort que par tes pleurs. JULIETTE.--Je ne le calomnie point, seigneur: c'est une vrit; et ce que je dis l, je me le suis dit en face. PARIS.--Ton visage est moi, et tu l'as calomni. JULIETTE.--Cela peut tre, car il ne m'appartient pas.--Saint pre, tes-vous de loisir prsent, ou reviendrai-je vous trouver la messe du soir? FRRE LAURENCE.--J'ai tout loisir, ma triste fille.--Seigneur, je dois vous prier de nous laisser seuls. PARIS.--Dieu me prserve de troubler la dvotion! Juliette, je vous rveillerai jeudi de grand matin: jusqu' ce jour, adieu, et recevez ce saint baiser. (Il sort.) JULIETTE.--Oh! ferme la porte, et ensuite viens pleurer avec moi: je suis sans espoir, sans ressource, sans secours. FRRE LAURENCE.--Ah! Juliette, je connais dj tes chagrins: et ma tte n'est pas assez forte pour les supporter. J'apprends que tu dois, sans que rien puisse le retarder, tre marie ce comte jeudi prochain. JULIETTE.--Frre, ne me dis point que tu le sais sans me dire en mme temps comment je puis l'empcher. Si dans ta sagesse tu n'as pas les moyens de me secourir, dis-moi seulement que tu approuves ma rsolution, et de ce poignard je vais moi-mme me secourir sur-le-champ. Dieu a uni mon coeur celui de Romo; tu as joint nos mains; et avant que cette main, qui a scell par toi mon union avec Romo, devienne le sceau d'un autre titre, avant que mon coeur fidle, par une dloyale trahison, se dclare pour un autre, ceci les fera prir tous deux. Ainsi, cherche dans l'exprience de ta longue vie un conseil me donner pour le moment, ou bien, vois, ce poignard sanglant deviendra mdiateur entre moi et l'extrmit o je suis; il dcidera en arbitre de ce que tes lumires et tes annes runies n'auront pu conduire une issue digne du vritable honneur. Ne sois pas si lent me rpondre: il me tarde de mourir si ta rponse ne me parle pas de moyens de salut. FRRE LAURENCE.--Arrte, ma fille, j'entrevois une sorte d'esprance, qui demande une excution aussi dsespre qu'est dsespr le cas que nous voulons prvenir.--Si, plutt que d'pouser le comte Pris, tu as la force de vouloir te tuer toi-mme, il est vraisemblable que toi, qui recherches la mort pour viter cette ignominie, tu entreprendras bien pour y chapper une chose qui ressemble la mort. Si tu as ce courage, je te donnerai un moyen. JULIETTE.--Oh! plutt que d'pouser Pris, commande-moi de me prcipiter du haut des remparts de cette tour, ou d'aller par les chemins frquents par les voleurs; ordonne-moi de me glisser au milieu des serpents; enchane-moi avec des ours rugissants; ou enferme-moi la nuit dans un cimetire, entirement couvert d'os de morts s'entre-choquant, de jambes encore infectes, de crnes jaunis et informes; ou commande-moi d'entrer dans un tombeau nouvellement creus, et de me cacher avec un mort dans son linceul, choses qui me faisaient trembler, seulement en entendre parler; j'obirai sans crainte ou hsitation, pour demeurer l'pouse sans tache de mon cher bien-aim. FRRE LAURENCE.--Eh bien! retourne chez toi, montre un air joyeux, consens pouser Pris. C'est demain mercredi: demain au soir fais en sorte de coucher seule; que ta nourrice ne couche point dans ta chambre. Prends cette fiole, et quand tu seras dans ton lit, avale cette liqueur distille: soudain coulera dans toutes tes veines une froide et assoupissante humeur; les artres, interrompant leur mouvement naturel, cesseront de battre; nulle chaleur, nul souffle n'attestera que tu vis encore; les roses de tes lvres et de tes joues se faneront et deviendront ples comme la cendre; les rideaux de tes yeux s'abaisseront comme l'instant o la mort les ferme la lumire de la vie; chaque partie de ton corps, prive de la souplesse qui te permet d'en disposer, paratra roide, inflexible et froide, comme dans la mort. Tu demeureras quarante-deux heures sous cette apparence emprunte d'une mort glace, aprs quoi tu te rveilleras comme d'un sommeil agrable. Le lendemain, ton nouvel poux viendra ds le matin pour te faire sortir de ton lit; tu seras morte. Alors, suivant l'usage de notre pays, pare dans ton cercueil de tes plus beaux atours, et le visage dcouvert, tu seras porte dans cet antique tombeau o reposent tous les descendants des Capulet. Cependant, avant que tu sois rveille, Romo, instruit par mes lettres de notre entreprise, viendra ici; lui et moi nous pierons le moment de ton rveil, et cette nuit-l mme Romo t'emmnera d'ici Mantoue. Voil l'expdient qui te prservera de l'ignominie dont tu es menace, si aucun caprice d'inconstance, aucune crainte de femme ne vient dans l'excution abattre ton courage. JULIETTE.--Donne, oh! donne-moi! Ne me parle pas de crainte. FRRE LAURENCE.--Tiens, et va-t'en: sois forte et prospre dans cette rsolution! J'enverrai en hte Mantoue un moine porter mes lettres ton poux. JULIETTE.--Amour, donne-moi la force, et la force me sauvera. Adieu, mon bon pre. (Ils se quittent.) SCNE II Un appartement de la maison de Capulet. _Entrent_ CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE _et des_ DOMESTIQUES. CAPULET.--Invite toutes les personnes dont le nom est crit l-dessus. (_Le domestique sort_.)--Toi, drle, va m'arrter vingt habiles cuisiniers. SECOND DOMESTIQUE.--Vous n'en aurez pas un mauvais, seigneur, car je verrai s'ils se lchent les doigts. CAPULET.--Et qu'est-ce que tu verras par-l? SECOND DOMESTIQUE.--Vraiment, seigneur, c'est un mauvais cuisinier que celui qui ne se lche pas les doigts. Ainsi, celui qui ne se lche pas les doigts ne viendra pas avec moi. CAPULET.--Va vite. (_Le domestiqua sort_.) Nous serons bien mal prpars pour cette noce.--Est-ce que ma fille est all trouver le frre Laurence? LA NOURRICE.--Oui, vraiment. CAPULET.--Bon, il lui fera peut-tre un peu de bien. C'est une insolente petite coquine bien entte. (Entre Juliette.) LA NOURRICE.--Tenez, voyez comme elle revient de confesse avec un visage riant. CAPULET.--Eh bien! obstine, o avez-vous t courir? JULIETTE.--O j'ai appris me repentir du pch d'une dsobissante rsistance vous et vos ordres. Le saint frre Laurence m'a enjoint de tomber ici vos genoux, et de vous demander pardon. Pardon, je vous en conjure; dsormais je me laisserai toujours gouverner par vous. CAPULET.--Envoyez chercher le comte: allez et qu'on l'instruise de ceci. Je veux que ce noeud soit form ds demain matin. JULIETTE.--J'ai rencontr le jeune comte la cellule du frre Laurence, et je lui ai accord ce qui se peut accorder des droits de l'amour sans passer les bornes de la pudeur. CAPULET.--Allons, j'en suis bien aise, tout va bien, relevez-vous; les choses vont comme elles doivent aller.--Il faut que je voie le comte; oui vraiment, allez, je vous dis, et amenez-le ici. En vrit, devant Dieu, toute notre ville a de grandes obligations ce respectable religieux. JULIETTE.--Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon cabinet? Vous m'aiderez assortir la parure que vous croirez convenable pour m'habiller demain. LA SIGNORA CAPULET.--Non, pas avant jeudi. Nous avons le temps. CAPULET.--Allez, nourrice, allez avec elle; nous irons l'glise demain. (Juliette et la nourrice sortent.) LA SIGNORA CAPULET.--Nous serons bien court pour nos prparatifs: il est dj presque nuit. CAPULET.--Bon, bon; je me donnerai du mouvement et tout ira bien, je te le garantis, ma femme. Va rejoindre Juliette, aide-la se parer; je ne me coucherai point cette nuit. Laisse-moi tranquille: pour cette fois, c'est moi qui ferai la mnagre.--Hol! mon chapeau.--Ils sont tous sortis. Allons, je vais aller moi-mme chez le comte Pris, et le disposer la crmonie de demain.--Mon coeur est merveilleusement lger depuis que cette fille entte est rentre dans son devoir. (Ils sortent.) SCNE III La chambre de Juliette. _Entrent_ JULIETTE ET LA NOURRICE. JULIETTE.--Oui, cet ajustement est celui qui conviendra le mieux; mais, bonne nourrice, je t'en prie, laisse-moi seule cette nuit: j'ai besoin de bien des oraisons pour obtenir du ciel un regard propice dans l'tat o je suis, qui est plein, comme tu sais, d'irrgularits et de pch. (Entre la signora Capulet.) LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! tes-vous bien occupe? Avez-vous besoin que je vous aide? JULIETTE.--Non, madame; nous avons fait un choix de tout ce qui est ncessaire pour paratre convenablement la crmonie de demain. Si c'est votre bon plaisir, permettez qu'on me laisse seule maintenant, et que ma nourrice veille cette nuit avec vous; car, j'en suis sre, vous devez avoir des affaires par-dessus les yeux pour une chose qui se fait si prcipitamment. LA SIGNORA CAPULET.--Bonne nuit, va te mettre au lit et te reposer, tu en as besoin. (La signora Capulet et la nourrice sortent.) JULIETTE.--Adieu.--Dieu sait quand nous nous reverrons. (_Elle ferme la porte._) Je sens courir dans mes veines un frisson de peur, qui glace presque en moi la chaleur de la vie. Il faut que je les rappelle pour me rassurer.--Nourrice! Ah! que ferait-elle ici? il faut que je joue seule ma scne funbre.--Viens, fiole.--Mais si ce breuvage n'oprait aucun effet, serais-je donc marie de force au comte? Non, non, ceci me prservera. Repose ici. (_Elle place un poignard ct d'elle._)--Mais si c'tait un poison que le frre m'et adroitement fourni pour me faire mourir, dans la crainte de se voir dshonor par ce mariage, lui qui m'a marie avec Romo... Je crains qu'il n'en soit ainsi, et cependant quand j'y songe, cela ne doit pas tre, car il a toujours t reconnu pour un saint homme. Je ne veux pas entretenir une si mauvaise pense.--Mais quoi! si, aprs que je serai dpose dans le tombeau, j'allais me rveiller avant le moment o Romo doit venir me dlivrer... C'est l une chose bien effrayante. Ne serais-je pas alors suffoque sous cette vote dont la sombre entre ne reoit aucun air salutaire, et touffe avant que mon Romo arrivt? ou, si je suis vivante, n'est-il pas vraisemblable que l'horrible ide de la mort et de la nuit jointe la terreur du lieu, sous cette vote, antique rceptacle o depuis tant de sicles sont entasss les ossements de mes anctres qu'on y a tous ensevelis; o Tybalt, tout sanglant et encore tout frais enterr, est l se corrompre dans son linceul; o l'on dit que les spectres nocturnes viennent s'assembler certaines heures de la nuit?... Hlas! hlas! n'est-il pas probable que, trop tt veille, au milieu de ces odeurs infectes, de ces cris semblables ceux de la mandragore[61] qu'on arrache de la terre, et qui font, dit-on, perdre la raison ceux qui les entendent... Oh! si je m'veille, ne pourra-t-il pas arriver que ma tte s'gare, assige de ces hideuses terreurs? Ne puis-je pas dans ma folie aller me jouer avec les restes de mes aeux, et arracher de son linceul Tybalt tout dfigur; ou, dans cette frnsie, me servir, comme d'un bton, de quelque os d'un de mes grands-pres pour briser ma cervelle dsespre?--Oh! regardez! Il me semble voir l'ombre de mon cousin chercher Romo, qui a enfonc dans son corps la pointe d'une pe.... Arrte, Tybalt, arrte!--Romo, je viens. Je bois ceci ta sant. (Elle se jette sur le lit.) [Note 61: On attribuait la mandragore, entre autres proprits singulires, celle de pousser, lorsqu'on l'arrachait, des cris qui faisaient perdre la raison ceux qui les entendaient. On prtendait qu'elle croissait sur la fosse des hommes mis mort pour quelque crime, et qu'elle tait le produit de la corruption de leur corps; aussi la regardait-on comme doue de vie.] SCNE IV Une salle dans la maison de Capulet. _Entrent_ LA SIGNORA CAPULET et LA NOURRICE. LA SIGNORA CAPULET.--Nourrice, prenez ces clefs et allez chercher encore des pices. LA NOURRICE.--Ils demandent des dattes et des coings l'office. (Entre Capulet.) CAPULET.--Allons, levez-vous, levez-vous, levez-vous; le coq a chant pour la seconde fois; la cloche du couvre-feu a sonn; il est trois heures.--Ayez l'oeil au four, bonne Anglique; qu'on n'pargne rien. LA NOURRICE.--Et vous, allez, tracassier, allez, allez vous mettre au lit; en vrit, vous serez malade demain pour avoir pass la nuit. CAPULET.--Non, pas du tout. Bon, j'ai bien veill d'autres nuits pour moins que cela, et je n'en ai jamais t incommod. LA SIGNORA CAPULET.--Oui, vous avez t, de votre temps, un coureur d'aventures[62]; mais je veillerai ce que vous ne fassiez plus de ces sortes de veilles. [Note 62: _A mouse hunt_ (un chasseur de souris).] CAPULET.--Jalouse! jalouse! (_Entrent des domestiques avec des broches, du bois, des corbeilles._) Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon ami? PREMIER DOMESTIQUE.--Ce sont des affaires pour le cuisinier, seigneur, mais je ne sais pas ce que c'est. CAPULET.--Dpche-toi, dpche-toi. (_Le domestique sort._) Toi, apporte des fagots plus secs; appelle Pierre, et il te dira o ils sont. LE DOMESTIQUE.--Ah! j'ai dans ma tte, seigneur, des fagots tout trouvs, sans dranger Pierre pour cela. (Il sort.) CAPULET.--Par la messe, c'est bien dit; tu es un joyeux compre[63]! Ah! je te fagoterai.--Par ma foi! voil le jour. Le comte ne tardera pas venir ici avec la musique; il me l'a dit. (_On entend des instruments._) Mais je l'entends qui s'approche.--Nourrice! ma femme! allons. Eh bien, nourrice! Allons, dis-je. (_Entre la nourrice._) Allez veiller Juliette; allez, habillez-la: je vais, moi, causer avec Pris.... Allons, dpchez-vous, dpchez-vous; voil le mari dj arriv: dpchez-vous, vous-dis-je. (Ils sortent.) [Note 63: SERVANT. _I have a head, sir, that will find out logs And never trouble Peter for the matter_. CAPULET. _'Mass, and well said; a merry whoreson! ha! Thou shalt be logger-head._ _Logs_ et _Logger-head_ (bches, ttes de bois). Il a fallu trouver un quivalent.] SCNE V La chambre de Juliette.--Juliette est sur son lit. _Entre_ LA NOURRICE. LA NOURRICE.--Ma matresse! allons, ma matresse! Juliette!... Ma foi, pour elle, elle dort profondment.--Eh bien! mon agneau; eh bien, madame! Fi! paresseuse! Allons, mon amour, levez-vous, dis-je. Madame! mon cher coeur, allons, madame la marie...--Quoi, pas le mot! Vous vous en donnez pour quatre sous maintenant[64], vous dormez pour huit jours; car la nuit prochaine, j'en rponds, le comte Pris a gag son repos que vous ne sommeilleriez gure.... Dieu me pardonne (ma foi, _amen_)! Comme elle dort profondment! Il faut absolument que je l'veille.--Madame, madame, madame! Voulez-vous que le comte vous surprenne au lit[65]? Vous vous lveriez bien vite, de frayeur, j'en suis sre, n'est-ce pas?... Comment! tout habille! vous n'avez pas quitt votre robe, et vous voil encore couche! il faut absolument que je vous rveille.--Madame, madame, madame!... Hlas! au secours! au secours! ma matresse est morte. Oh! malheureux jour, faut-il que je sois jamais ne! De l'eau-de-vie! oh! seigneur! oh! madame! [Note 64: _You take your penny-worths now._] [Note 65: Il paratrait que l'usage tait alors que le mari allt chercher sa fiance dans son lit, si elle n'avait pas le soin de le prvenir par sa diligence.] (Entre la signora Capulet.) LA SIGNORA CAPULET.--Quel bruit fait-on ici! LA NOURRICE.--O journe lamentable! LA SIGNORA CAPULET.--Qu'est-ce que c'est? LA NOURRICE.--Voyez, voyez. O funeste jour! LA SIGNORA CAPULET.--O malheureuse, malheureuse que je suis! Mon enfant, mon unique vie! Reviens la vie, rouvre tes yeux ou je mourrai avec toi. Au secours! au secours! que tout le monde vienne au secours! (Entre Capulet.) CAPULET.--Fi donc! amenez Juliette, son poux est arriv. LA NOURRICE.--Elle est morte, dcde; elle est morte, O jour maudit! LA SIGNORA CAPULET.--Hlas! hlas! elle est morte, elle est morte, elle est morte. CAPULET.--Ah! laissez-moi la voir...--Hlas! elle est dj froide; son sang est arrt et ses muscles roides: il y a dj longtemps que la vie a abandonn ses lvres. La mort pse sur elle comme une gele intempestive sur la plus douce des fleurs de toute la prairie. LA NOURRICE.--O dplorable jour! LA SIGNORA CAPULET.--O temps de dsastres! CAPULET.--La mort, qui l'a enleve pour me faire gmir, enchane ma langue et m'te la parole. (Entrent frre Laurence et Pris, avec les musiciens.) FRRE LAURENCE.--Eh bien! la marie est-elle prte aller l'glise? CAPULET.--Elle est prte y aller, mais pour n'en revenir jamais.--O mon fils, dans la nuit qui prcde tes noces, la mort a envahi la couche de ton pouse. Vois, elle est l tendue, cette jeune fleur qu'elle a dfleure;[66] c'est le trpas qui est mon gendre. Le trpas est mon hritier; il a pous ma fille; je mourrai et lui laisserai tout: quand on meurt, tout appartient la mort. [Note 66: _Flower as she was, deflowered by him._] PARIS.--N'ai-je donc si longtemps dsir de voir le visage de ce jour que pour qu'il m'offrt un pareil spectacle! LA SIGNORA CAPULET.--O jour malheureux et maudit! jour de misre, jour odieux! O heure la plus dplorable que le temps ait jamais rencontr dans les travaux ternels de son plerinage! N'avoir qu'une seule, une pauvre et seule enfant qui m'aimait, mon unique joie, ma seule consolation; et la cruelle mort la ravit ma vue! LA NOURRICE.--O malheur! O malheureux, malheureux, malheureux jour! jour lamentable! le plus malheureux que j'aie jamais encore vu! O jour! O jour! jour, jour odieux! Jamais on n'a vu un jour si cruel que celui-ci. O malheureux jour! malheureux jour! PARIS.--Tromp, divorc, outrag, dchir, assassin par toi, dtestable mort! par toi, toi, cruelle, perdu sans ressource. O amours, vie! non plus la vie, mais l'amour dans la mort. CAPULET.--Avili, dsespr, ha, martyris, tu! O heure de dsolation, pourquoi es-tu venue frapper de mort, de mort, notre fte solennelle? O mon enfant, mon enfant! mon me et non plus mon enfant..... te voil morte, morte! Hlas! mon enfant est morte, et avec mon enfant sont ensevelies toutes mes joies. FRRE LAURENCE.--Paix, silence! n'avez-vous pas de honte? Le remde au dsespoir n'est pas dans le dsespoir.--Le ciel et vous aviez une part dans cette belle enfant: maintenant le ciel la possde tout entire, et ce n'en est que mieux pour elle. Vous ne pouviez sauver de la mort cette part qui en elle vous appartenait, mais le ciel garde sa part dans la vie ternelle. Le comble de vos voeux tait son bonheur; c'tait votre paradis de la voir s'lever; et maintenant pleurerez-vous en la voyant leve au-dessus des nuages, la hauteur du ciel mme! Oh! dans votre amour vous savez si mal aimer votre enfant, que vous voil hors de sens de la voir heureuse. Ce n'est pas la mieux marie celle qui vit longtemps marie; la mieux marie est celle qui meurt marie jeune. Schez vos larmes; attachez vos branches de romarin sur ce beau cadavre, et, suivant l'usage, portez-la l'glise pare de ses plus brillants atours. Bien que les tendres faiblesses de la nature nous contraignent tous nous plaindre, les larmes de la nature excitent le sourire de la raison. CAPULET.--Tout ce que nous avions prpar pour une fte change d'objet et va servir de sombres funrailles, nos instruments seront des cloches lugubres; le festin des noces va devenir un triste banquet funraire; nos hymnes solennels seront substitus des chants funbres; et ces bouquets de noces vont servir un cadavre enseveli; toute chose s'est convertie en la chose contraire. FRRE LAURENCE.--Rentrez, seigneur... et vous, madame, avec lui. Seigneur Pris, allez. Que chacun se prpare accompagner ce beau cadavre son tombeau. Le ciel, pour quelque offense, s'est assombri pour vous: ne l'irritez pas davantage en rsistant sa volont suprme. (Sortent Capulet, la signora Capulet, Pris et le frre Laurence.) PREMIER MUSICIEN.--Ma foi, nous pouvons serrer nos fltes et nous en aller. LA NOURRICE.--Ah! serrez-les, serrez-les, mes bons et honntes amis; car vous voyez que c'est une aventure bien triste. (Elle sort.) PREMIER MUSICIEN.--Oui, par ma foi! il y aurait mieux faire. (Entre Pierre) PIERRE.--O musiciens, musiciens! _O contentement du coeur, contentement du coeur!_[67] Si vous voulez me rendre la vie, jouez _Contentement du coeur_. [Note 67: _Heart's ease_, air d'une ballade.] PREMIER MUSICIEN.--Et pourquoi _Contentement du coeur_? PIERRE.--O musiciens, parce que mon coeur joue de lui-mme _Mon coeur est plein de tristesse_[68]. Jouez-moi quelque complainte un peu gaie pour me rconforter. [Note 68: _My heart is full of woe_, refrain d'une autre ballade.] SECOND MUSICIEN.--Nous ne vous jouerons pas de complainte; ce n'est pas le moment de jouer. PIERRE.--Vous ne voulez donc pas? SECOND MUSICIEN.--Non. PIERRE.--Eh bien, je vous en donnerai, moi, et qui sonnera. PREMIER MUSICIEN.--Qu'est-ce que vous nous donnerez? PIERRE.--Pas d'argent, sur ma foi[69], mais une danse. Vous aurez de ma musique. [Note 69: PETER. _No money on my faith; but the gleek: I will give you the minstrel._ 1 MUS. _Then I will give you the serving creature_. PETER. _Then will I lay the serving creature's dagger on your pate. I will carry no crotchets: I'll_ re _you, I'll_ fa _you; do you note me._ 1 MUS. _An you_ re _us, and_ fa _us, you note us._ 2 MUS. _Pray you, put up your dagger, and put out your wit._ PETER. _Then have at you with my wit: I will dry-beat you with an iron wit, and put up my iron dagger_. Presque toutes les plaisanteries de ce dialogue portent sur des locutions et des manires de parler tellement hors d'usage, que les commentateurs sont fort embarrasss en rendre raison. Il a fallu chercher des quivalents.] PREMIER MUSICIEN.--Oh bien! je vous ferai aller en mesure, moi. PIERRE.--Prenez garde que mon poignard ne batte la mesure sur votre tte, et je ne m'arrterai pas aux paroles, voyez-vous; et si je veux que vous me fassiez une fugue, j'aurais bientt dit _ut_: mettez cela en note. PREMIER MUSICIEN.--C'est vous qui donnez la note avec votre _ut_. SECOND MUSICIEN.--Je vous en prie, mettez votre poignard dans le fourreau et votre esprit en dehors. PIERRE.--Eh bien! garde vous contre mon esprit. Mon esprit a le fil, il va vous percer jour; ainsi, je puis vous faire grce du fil de mon poignard. Rpondez-moi en hommes de tte: Quand le chagrin poignant a bless le coeur Et que l'esprit est accabl d'une douloureuse tristesse, La musique aux sons argentins... Pourquoi _sons argentins_? pourquoi _la musique aux sons argentins_? Qu'en dites-vous, Simon Corde--boyau? PREMIER MUSICIEN.--Vraiment, c'est que l'argent a un son trs-agrable. PIERRE.--Joli! Et vous, qu'en dites-vous, Hugues Rebec[70]? [Note 70: _Rebec, rebecquin_, nom d'un ancien violon trois cordes.] SECOND MUSICIEN.--Je dis moi, que _sons argentins_, cela veut dire des sons qui nous valent de l'argent. PIERRE.--Joli aussi!--Et qu'en dites-vous, Jacques Du Son? TROISIME MUSICIEN.--Ma foi, je ne sais que dire. PIERRE.--Ah! pardon; j'oubliais que vous tes le chanteur.--Eh bien! je rpondrai pour vous. On dit _la musique aux sons argentins_, parce que ce n'est pas ordinairement avec de l'or qu'on paye des gaillards comme vous de leur musique. La musique aux sons argentins Apporte promptement un remde leurs maux. (Il sort en chantant.) PREMIER MUSICIEN.--Quel malin diable est-ce l? SECOND MUSICIEN.--Qu'il s'aille faire pendre. Venez entrons l dedans; nous y attendrons le retour du convoi et nous resterons dner. (Ils sortent.) FIN DU QUATRIME ACTE. ACTE CINQUIME SCNE I Une rue de Mantoue. _Entre_ ROMO. ROMO.--Si l'oeil du sommeil ne m'a pas tromp par de flatteuses illusions, mes songes m'annoncent prochainement d'heureuses nouvelles. Le matre de ma poitrine sige lgrement sur son trne, et une humeur inaccoutume m'a, durant toute cette journe, lev au-dessus de la terre dans des penses joyeuses. J'ai rv que mon pouse arrivait et me trouvait mort (trange songe, qui laisse un mort la facult de penser!) et que ses baisers communiquaient mes lvres un tel souffle de vie, que je me suis ranim et me suis vu empereur. O ciel! quelle est donc la douceur des jouissances relles de l'amour, puisque l'ombre de l'amour seulement est si riche de bonheur? (_Entre Balthasar._)--Des nouvelles de Vrone!--Eh bien! Balthasar, ne m'apportes-tu pas des lettres du frre Laurence? Comment se porte ma Juliette? Mon pre jouit-il d'une bonne sant? Comment se porte ma Juliette? C'est cela que je te redemande, car rien ne peut tre mal si ma Juliette est bien. BALTHASAR.--Elle est bien; ainsi rien ne peut tre mal... Son corps sommeille dans le tombeau des Capulet, et l'immortelle partie de son tre vit avec les anges. Je l'ai vu dposer dans le tombeau de sa famille, et j'ai pris sur-le-champ la poste pour venir vous l'apprendre. Oh! pardonnez si je vous apporte ces funestes nouvelles, puisque c'est la mission que vous m'aviez laisse, seigneur. ROMO.--En est-il ainsi?--A prsent, astres contraires, je vous dfie.--Tu connais ma demeure. Va, procure-moi de l'encre et du papier; arrte des chevaux de poste, je veux partir cette nuit. BALTHASAR.--Pardonnez-moi, seigneur, mais je ne puis vous laisser seul; vous tes ple, et votre air gar annonce quelque malheur. ROMO.--Allons donc, tu te trompes. Laisse-moi, et fais ce que je t'ordonne.--N'as-tu point de lettres pour moi du frre Laurence? BALTHASAR.--Non, mon cher matre. ROMO.--N'importe. Va-t'en, et arrte-moi ces chevaux; je te rejoins l'instant. (_Balthasar sort._)--C'est bien, Juliette; je reposerai avec toi cette nuit; occupons-nous d'en trouver les moyens.--O mal, tu es prompt entrer dans les penses de l'homme au dsespoir! Je me souviens d'un apothicaire que j'ai remarqu dernirement ici aux environs, couvert de vtements dchirs, le regard sombre, et pluchant des simples; son aspect tait celui de la maigreur; la misre dvorante l'avait rong jusqu'aux os. Du plafond de son indigente boutique pendaient une tortue, un crocodile empaill et d'autres peaux de poissons difformes; et le long de ses rayons des tiroirs vides annonaient par leurs tiquettes ce qui leur manquait; des pois de terre verte, des vessies et des graines moisies, des restes de ficelle et de vieux pains de roses, taient clair-sems et l pour servir de montre. En voyant sa misre, je me dis moi-mme: Si un homme avait besoin de quelque poison dont la vente ft punie d'une mort certaine Mantoue, voil un malheureux coquin qui lui en vendrait. Oh! cette pense n'a fait que prvenir mes besoins: il faut que ce misrable m'en vende.--Autant que je m'en souviens, ce doit tre ici sa demeure.--Comme c'est aujourd'hui fte, la boutique du pauvre hre est ferme.--Hol, hol, apothicaire! (Entre l'apothicaire.) L'APOTHICAIRE.--Qui appelle donc si fort? ROMO.--Viens ici, mon ami. Je vois que tu es pauvre, tiens, voil quarante ducats; donne-moi une drachme de poison qui expdie si promptement qu'aussitt qu'elle se sera rpandue dans les veines, celui qui, las de la vie, en aura fait usage tombe mort sur-le-champ, et que son corps perde la respiration avec la mme rapidit qu'en met la poudre enflamme s'chapper des fatales entrailles du canon. L'APOTHICAIRE.--J'ai de ces poisons mortels, mais la loi de Mantoue punit de mort quiconque en dbite. ROMO.--Quoi! si dnu de tout, si plein de misre, et tu as peur de mourir! La famine est sur tes joues; le besoin et la souffrance ont peint la mort dans tes yeux; sur ton dos trane la misre en haillons. Le monde ne t'est point ami, ni la loi du monde; le monde n'a point de loi qui puisse t'enrichir; cesse donc d'tre pauvre; enfreins seulement la loi, et prends cet or. L'APOTHICAIRE.--C'est ma pauvret et non pas ma volont qui consent. ROMO.--C'est ta pauvret que je paye, et non ta volont. L'APOTHICAIRE.--Mettez ceci dans un liquide quelconque, celui que vous voudrez; avalez-le, et eussiez-vous la force de vingt hommes ensemble, il vous aura expdi sur-le-champ. ROMO.--Tiens, voil ton or, poison plus funeste pour la vie des hommes, et qui commet bien plus de meurtres dans ce monde odieux que ces pauvres compositions que tu n'as pas la permission de vendre. C'est moi qui te vends du poison; toi tu ne m'en as pas vendu.--Adieu, achte de quoi manger et te remettre en chair.--Viens, cordial et non pas poison, viens avec moi au tombeau de Juliette: c'est l que tu dois me servir! (Il sort.) SCNE II La cellule du frre Laurence. _Entre_ FRRE JEAN. FRRE JEAN.--Saint franciscain, mon frre, hol! (Entre frre Laurence.) FRRE LAURENCE.--Je crois entendre la voix du frre Jean.--Soyez le bienvenu de Mantoue. Que dit Romo? ou bien, s'il a crit ce qu'il pensait, donnez-moi sa lettre? FRRE JEAN.--Cherchant pour m'accompagner un frre dchauss, membre de notre ordre, qui visitait les malades de cette ville, au moment o je le trouvai, les inspecteurs de la cit, souponnant que nous tions tous deux entrs dans une maison infecte de la contagion, ont ferm les portes et n'ont jamais voulu nous laisser sortir. Ma course vers Mantoue a t arrte l. FRRE LAURENCE.--Qui donc a port ma lettre Romo? FRRE JEAN.--Je n'ai pu l'envoyer, la voil. Je n'ai pas mme pu trouver de messager qui te la rapportt, tant ils redoutaient la contagion! FRRE LAURENCE.--Funeste circonstance! Par notre communaut, cette lettre n'tait pas indiffrente; elle portait un message de la plus grande importance, et ce retard peut tre d'un grand danger.--Frre Jean, va me chercher un levier de fer, et me l'apporte promptement dans ma cellule. FRRE JEAN.--Frre, je vais te l'apporter. (Il sort.) FRRE LAURENCE.--Maintenant il faut que je me rende seul au monument. Dans trois heures la belle Juliette s'veillera. Elle va me maudire en apprenant que Romo n'a pas t instruit de ce qui vient d'arriver. Mais j'crirai de nouveau Mantoue, et je garderai Juliette dans ma cellule jusqu' l'arrive de Romo.--Pauvre cadavre vivant enferm dans la tombe d'un mort! (Il sort.) SCNE III Un cimetire dans lequel se voit un monument appartenant la famille des Capulet. _Entre_ PARIS _et son_ PAGE _qui porte une torche et des fleurs._ PARIS.--Page, donne-moi ton flambeau. loigne-toi et te tiens l'cart.--Non, teins-le; je ne veux pas tre vu. Va te coucher sous ces cyprs, et applique ton oreille contre le sol creus: les nombreux tombeaux qu'on y a ouverts ont tellement branl sa solidit que personne ne pourra marcher dans le cimetire que tu ne l'entendes: alors, siffle pour m'avertir que tu entends approcher quelqu'un.--Donne-moi ces fleurs; fais ce que je t'ordonne: va. LE PAGE.--Je suis presque effray de rester seul ici dans ce cimetire, cependant je vais m'y aventurer. (Il s'loigne.) PARIS.--Douce fleur, je sme de fleurs ton lit nuptial. Tombeau chri, qui renferme dans ton enceinte la plus parfaite image des tres ternels; belle Juliette, qui habites avec les anges, accepte cette dernire marque d'amour. Vivante, je t'honorai; morte, mes hommages funraires viennent orner ta tombe. (_Le page siffle._)--Mon page a fait le signal; quelqu'un approche: quel pied sacrilge erre dans ces lieux pendant la nuit, pour troubler mes tristes fonctions et le culte d'un fidle amour? Quoi! avec un flambeau!--Nuit, couvre-moi un moment de ton voile. (Il se retire.) (Entrent Romo et Balthasar qui le prcde avec une torche, une pioche, etc.) ROMO.--Donne-moi cette pioche et ce croc de fer. Prends cette lettre, et demain de bonne heure aie soin de la remettre mon seigneur et pre. Donne-moi la lumire. Sur ta vie, je t'enjoins, quoi que tu puisses entendre ou voir, de rester au loin l'cart, et de ne pas m'interrompre en ce que je veux faire. Si je descends dans ce lit de la mort, c'est en partie pour contempler encore les traits de ma bien-aime; mais surtout pour ter de son doigt insensible un anneau prcieux, un anneau dont j'ai besoin pour un usage qui est cher mon coeur. Ainsi, loigne-toi; va-t'en.--Si, pouss par quelque inquitude, tu reviens pier ce que je veux faire ensuite, par le ciel, je te dchirerai morceau par morceau, et je joncherai de tes membres ce cimetire affam. La circonstance, mes projets sont sauvages et farouches, plus terribles, plus inexorables que les tigres jeun ou la mer en furie. BALTHASAR.--Je m'en vais, seigneur, et ne vous troublerai point. ROMO.--C'est ainsi que tu me prouveras ton attachement. Prends cela. Vis et sois heureux, honnte serviteur. BALTHASAR.--Prcisment cause de tout cela, je veux me cacher ici l'entour. Ses regards me font peur, et j'ai mes doutes sur ses intentions. (Il sort.) ROMO.--Toi, gouffre de mort, ventre dtestable assouvi du plus prcieux repas que pt offrir la terre, c'est ainsi que je saurai forcer tes mchoires pourries s'ouvrir, et que dans ma haine je veux te gorger d'une nouvelle proie. (Il enfonce la porte du monument.) PARIS.--C'est cet orgueilleux Montaigu, ce banni, qui a tu le cousin de ma bien-aime, dont le chagrin, ce qu'on croit, a caus la mort de la belle Juliette. Il vient ici faire aux cadavres quelque infme outrage. Je vais l'arrter. (_Il s'avance._)--Suspends tes efforts sacrilges, vil Montaigu: peut-on poursuivre la vengeance au del de la mort? Sclrat condamn, je t'arrte: obis et suis-moi, car il faut que tu meures. ROMO.--Oui, il le faut, et c'est pour cela que je suis ici. Bon et noble jeune homme, ne tente point un homme dsespr; fuis loin d'ici, et laisse-moi. Pense ceux qui sont l morts, et qui t'effrayent. Je t'en conjure, jeune homme, ne charge point ma tte d'un nouveau pch en me poussant la fureur. Oh! va-t'en. Par le ciel, je t'aime plus que moi-mme, car c'est contre moi-mme que je viens arm dans ce lieu. Ne t'arrte pas ici plus longtemps; va-t'en; vis, et tu diras que la piti d'un furieux t'a command de fuir. PARIS.--Je dfie tes conjurations, et je t'arrte comme tomb en flonie par ton retour. ROMO.--Tu veux donc me provoquer? Eh bien! songe te dfendre, jeune homme. (Ils se battent.) LE PAGE.--O ciel! ils se battent. Je vais chercher la garde. (Il sort.) PARIS.--Oh! je suis mort! (_Il tombe._) Si tu es capable de piti, ouvre la tombe; et couche-moi prs de Juliette. ROMO.--Sur ma foi, je le ferai.--Il faut que je contemple ces traits.--Le parent de Mercutio, le noble comte Pris.--Que m'a dit Balthasar tandis que nous cheminions ensemble? Mon me en tumulte ne lui prtait aucune attention. Il m'a dit, je crois, que Pris avait d pouser Juliette. Ne me l'a-t-il pas dit? ou l'aurais-je rv? ou bien est-ce dans un moment de folie, tandis qu'il me parlait de Juliette, que je l'aurai imagin ainsi?--Oh! donne-moi ta main, toi dont le nom est crit avec le mien dans le funeste livre du malheur. Je vais t'ensevelir dans un tombeau glorieux. Un tombeau! Oh! non, c'est un dme brillant, jeune homme assassin, car Juliette y repose, et sa beaut fait de cette vote un sjour de fte plein de clart. Mort, sois dpos ici par les mains d'un homme mort. (_Il couche Pris dans le monument._)--Combien de fois des hommes, l'article de la mort, ont eu un rayon de joie! C'est ce que ceux qui les soignent appellent un clair avant la mort. Mais comment puis-je appeler ceci un clair?--O mon amante, ma femme! la mort, qui a suc le miel de ton haleine, n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beaut: tu n'es pas vaincue; les couleurs de la beaut brillent encore de tout leur vermillon sur tes lvres et tes joues, et le ple tendard de la mort n'en a pas encore pris la place.--Tybalt, es-tu l couch dans ton drap sanglant? Quelle faveur plus grande puis-je te faire que d'abattre, de la mme main qui a moissonn ta jeunesse, la jeunesse de celui qui fut ton ennemi?--Pardonne-moi, cousin.--O chre Juliette, pourquoi es-tu si belle encore? Dois-je croire que ce fantme appel la Mort est amoureux, et que cet odieux monstre dcharn te garde ici dans l'obscurit pour faire de toi sa matresse? De peur qu'il n'en soit ainsi, je resterai toujours avec toi, et ne sortirai plus jamais de ce palais de la sombre nuit. Je demeurerai avec les vers qui sont tes femmes de chambre. Ici je veux tablir mon ternel repos, et dbarrasser du joug des toiles funestes cette chair fatigue du monde. Mes yeux, regardez pour la dernire fois; mes bras, pressez-la pour la dernire fois; et vous, mes lvres, portes de la respiration, scellez d'un baiser lgitime un march sans terme avec la mort qui possde sans partage.--(_Au poison._) Viens, amer conducteur, guide rebutant, pilote dsespr; lance maintenant tout d'un coup, sur les rochers qui vont la briser en clats, ta barque fatigue du travail de la mer. Voici que je bois mes amours! (_Il boit le poison._)--O fidle apothicaire, tes remdes sont actifs.--Avec ce baiser, je meurs. (Il meurt.) (Entre dans le cimetire frre Laurence avec une lanterne, un levier et une bche.) FRRE LAURENCE.--O saint Franois, sois mon guide. Combien de fois cette nuit mes pieds vieillis ont-ils chancel, en se heurtant contre des tombeaux!--Qui est l? BALTHASAR.--Celui qui est ici est un ami, et un homme qui vous connat bien. FRRE LAURENCE.--Que la bndiction repose sur vous.--Dites-moi, mon bon ami, quel est ce flambeau l-bas, qui prte en vain sa lumire des vers et des crnes sans yeux? Il brle, ce qu'il me semble, dans le monument des Capulet. BALTHASAR.--Oui, pre vnrable, c'est l qu'il brle; et dans ce monument est mon matre, un homme que vous aimez. FRRE LAURENCE.--Qui est votre matre? BALTHASAR.--Romo. FRRE LAURENCE.--Y a-t-il longtemps qu'il est l? BALTHASAR.--Une grande demi-heure. FRRE LAURENCE.--Entrez avec moi sous la vote. BALTHASAR.--Je n'ose, mon pre. Mon matre ignore que je n'ai pas quitt ce lieu; et avec un accent terrible il m'a menac de la mort si je demeurais pour pier ses desseins. FRRE LAURENCE.--Eh bien! reste donc ici; j'irai seul. La crainte s'empare de moi. Oh! je crains bien qu'il ne soit arriv quelque accident funeste. BALTHASAR.--Comme je dormais sous ce cyprs que vous voyez, j'ai rv que mon matre se battait avec un autre homme, et que mon matre l'avait tu. FRRE LAURENCE.--Romo! (_Il s'avance._)--Hlas! hlas! quel est ce sang qui souille les pierres de l'entre du caveau? Que signifient ces pes sanglantes et sans matres, que je vois terre teintes de sang dans ce sjour de paix? (_Il entre dans le monument._)--Romo! Oh! qu'il est ple!--Et qui encore? Quoi! Pris aussi, baign dans son sang! Ah! quelle heure cruelle est coupable de ce lamentable vnement!--Juliette se remue! (Juliette se rveille et se soulve.) JULIETTE.--O frre secourable, o est mon seigneur? Je me rappelle bien o je devais me trouver, et m'y voil. O est mon Romo? (Bruit derrire le thtre.) FRRE LAURENCE.--J'entends du bruit.--Madame, sortez de cet antre de la mort, de la contagion, et d'un sommeil contre nature. Une puissance suprieure toutes nos rsistances a travers nos desseins. Venez, sortez d'ici; votre poux est l, mort vos cts, et Pris aussi.--Suivez-moi, je vous placerai dans une communaut de saintes religieuses. Ne vous arrtez pas me faire des questions: la garde approche; venez, venez, chre Juliette, je n'ose rester plus longtemps ici. (_Il s'loigne._) JULIETTE.--Va, sors d'ici, car je ne veux pas m'en aller.--Qu'est-ce que cela! Une coupe que serre la main de mon bien-aim! C'est le poison, je le vois, qui a termin sa vie avant le temps.--Quoi! goste! avoir tout bu, sans m'en laisser une seule goutte amie pour me secourir aprs toi! Je veux baiser tes lvres; peut-tre y recueillerai-je quelques restes du poison, suffisants pour me faire mourir au moyen d'un cordial. (_Elle l'embrasse._)--Tes lvres sont chaudes encore! PREMIER SOLDAT, _derrire le thtre_.--Conduis-nous, jeune homme. Par quel chemin? JULIETTE.--Oui vraiment, du bruit? Alors j'aurai bientt fait. Oh! bienheureux poignard (_elle saisit le poignard de Romo_), voici ton fourreau (_elle se frappe_), tu peux t'y rouiller; laisse-moi mourir. (Elle tombe sur le corps de Romo et meurt.) (Entre la garde avec le page de Pris.) LE PAGE.--Voil l'endroit; l, o brle ce flambeau. PREMIER SOLDAT.--La terre est ensanglante. Cherchez autour du cimetire: allez quelques-uns de vous, et qui que vous rencontriez, saisissez-le. (_Sortent quelques soldats._) Oh! spectacle pitoyable! Ici le comte tu, et Juliette sanglante, chaude encore et morte il n'y a qu'un moment, elle qui est enterre depuis deux jours. Allez instruire le prince; courez chez les Capulet; avertissez les Montaigu. Allez chercher encore quelques autres personnes. (_Sortent les autres soldats._) Nous voyons bien le lieu o se sont accumuls tant de malheurs; mais pour expliquer ce qui a donn lieu[71] ces malheurs si dplorables, il nous en faut connatre les circonstances. [Note 71: _We see the ground whereon these woes do lie; but the true ground of all these piteous woes, we cannot_, etc. _Ground_ (lieu, endroit), et _ground_ (fondement).] (Rentrent quelques soldats avec Balthasar.) SECOND SOLDAT.--Voici le domestique de Romo, nous l'avons trouv dans le cimetire. PREMIER SOLDAT.--Gardez-le en sret jusqu' l'arrive du prince. (Un autre soldat arrive avec le frre Laurence.) TROISIME SOLDAT.--Voici un religieux qui tremble, soupire et pleure. Nous lui avons pris cette bche et ce levier comme il venait de cette partie du cimetire. PREMIER SOLDAT.--Cela est trs-suspect. Retenez aussi ce religieux. (Entre le prince avec sa suite.) LE PRINCE.--Quel malheur s'est donc veill si matin, qu'il nous oblige avant le jour d'interrompre notre sommeil? (Entrent Capulet, sa femme et plusieurs autres personnes.) CAPULET.--Qui est-ce qui se passe donc qu'on crie ainsi dehors? LA SIGNORA CAPULET.--Le peuple crie dans les rues, Romo! d'autres, Juliette! d'autres, Pris! et tous courent en poussant des clameurs, vers notre monument. LE PRINCE.--Quelle est donc cette alarme dont le bruit a frapp nos oreilles? PREMIER SOLDAT.--Mon souverain, ici est le comte Pris tu, et Romo mort, et Juliette, morte depuis deux jours, qui n'est pas froide encore, et vient d'tre tue. LE PRINCE.--Regardez, cherchez, et tchez de dcouvrir d'o viennent ces meurtres horribles. PREMIER SOLDAT.--Voici un religieux et le domestique de Romo qui est l assassin; ils avaient sur eux des instruments propres ouvrir la tombe qui renferme ces morts. CAPULET.--O ciel! ma femme! voyez comme notre fille est sanglante! Ce poignard s'est mpris: hlas! en voil le fourreau sur le corps de Montaigu; et le fer s'est gar dans le sein de ma fille. LA SIGNORA CAPULET.--O malheureuse! ce spectacle de mort est comme la cloche qui appelle ma vieillesse au tombeau. (Entre Montaigu.) LE PRINCE.--Approche, Montaigu. Tu t'es lev de bonne heure pour voir ton fils et ton hritier couch l de meilleure heure encore. MONTAIGU.--Hlas! prince, ma femme est morte cette nuit, la douleur de l'exil de mon fils l'a suffoque. Quels malheurs nouveaux conspirent encore contre ma vieillesse? LE PRINCE.--Regarde, et tu verras. MONTAIGU.--O fils mal-appris, o est le respect de te presser ainsi d'arriver avant ton pre au tombeau? LE PRINCE.--Ferme pour un moment ta bouche l'outrage, jusqu' ce que nous ayons pu claircir ces mystres et en dcouvrir la source, la cause et la marche vritable. Alors je me mets la tte de vos communes douleurs, et vous conduirai, s'il le faut, la tombe. En attendant, contenez-vous, et que le malheur subisse le joug de la patience. (_Aux gardes._)--Qu'on amne devant moi tous ceux que l'on souponne. FRRE LAURENCE.--Je suis le plus considrable, le moins capable d'action, et cependant, comme le temps et le lieu dposent contre moi, le plus souponn de cet horrible meurtre; et je comparais ici pour m'accuser et me justifier, me condamner et m'absoudre. LE PRINCE.--Alors, dites tout de suite ce que vous savez de ceci. FRRE LAURENCE.--Je serai court, car je n'ai plus l'haleine aussi longue que le serait un ennuyeux rcit.--Romo, que vous voyez mort, tait l'poux de Juliette; et cette Juliette, que vous voyez morte, l'pouse fidle de Romo. Je les avais maris, et le jour de leur mariage secret fut le jour fatal de Tybalt, dont la mort prmature a banni de cette ville le nouvel poux de Juliette. C'tait cause de cela, et non cause de la mort de Tybalt, que dprissait Juliette.--Vous, Capulet, pour loigner le chagrin qui la tenait assige, vous l'avez fiance et vous vouliez la marier de force au comte Pris. Alors elle vint me trouver, et, les yeux gars, elle me pressa de trouver les moyens de la garantir de ce second mariage, sans quoi elle allait se tuer dans ma cellule. Alors, usant des secrets de mon art, je lui donnai un breuvage assoupissant qui et pour effet, comme je me l'tais propos, de produire en elle les apparences de la mort. Cependant j'crivis Romo de revenir ici dans cette fatale nuit, pour m'aider la retirer de sa tombe emprunte: c'tait le terme o la force du breuvage devait expirer. Mais celui qui portait ma lettre, le frre Jean, a t retenu par un accident, et me l'a rendue hier au soir: alors tout seul, l'heure marque pour son rveil, je suis venu dans l'intention de la tirer du tombeau de sa famille, et de la tenir cache dans ma cellule jusqu' ce que j'eusse une occasion favorable d'envoyer vers Romo. Mais mon arrive ici, qui a prcd de quelques moments celui o elle s'est rveille, j'y ai trouv le noble Pris couch avant le temps, et le fidle Romo mort. Elle s'veille, et je la pressais de sortir, et de supporter avec patience cette oeuvre du ciel; mais en cet instant un bruit est venu m'effrayer et m'carter du tombeau: elle, livre au dsespoir, n'a pas voulu me suivre, et, selon toute apparence, elle a elle-mme attent ses jours. C'est l tout ce que je sais: sa nourrice est instruite de son mariage. Si dans tout ceci il est arriv quelque malheur par ma faute, que ma vieille existence soit, quelques heures avant le temps, sacrifie la rigueur des lois les plus svres. LE PRINCE.--Nous t'avons toujours connu pour un saint homme. O est le domestique de Romo? Qu'a-t-il nous apprendre l-dessus? BALTHASAR.--Je portai mon matre la nouvelle de la mort de Juliette. Aussitt il partit de Mantoue en poste pour venir ce lieu mme, ce monument. L, il m'ordonna de remettre de bonne heure cette lettre son pre, et, entrant sous cette vote, me menaa de la mort si je ne m'en allais pas et ne le laissais seul. LE PRINCE.--Donne-moi la lettre, je veux la lire. O est le page du comte, qui est all chercher la garde? (_Au page._)--Maraud, que faisait ton matre en ce lieu? LE PAGE.--Il y est venu avec des fleurs pour les jeter sur le tombeau de la signora, et il m'a ordonn de me tenir l'cart: je lui ai obi. Dans ce moment, un homme avec une torche est venu pour ouvrir le monument; et bientt aprs mon matre s'est lanc sur lui l'pe la main: alors j'ai couru avertir la garde. LE PRINCE.--Cette lettre confirme le rcit du religieux: elle contient le rcit de leurs amours, les nouvelles qu'il a reues de la mort de Juliette: il dit qu'il a achet du poison d'un pauvre apothicaire, et qu'il est venu ce monument pour y mourir et reposer auprs de Juliette.--O sont ces deux ennemis, Capulet, Montaigu?--Voyez quelle verge s'est tendue sur vos haines. Le ciel a trouv le moyen de dtruire votre bonheur par l'amour; et moi, pour avoir ferm les yeux sur vos querelles, j'ai perdu deux parents. Nous sommes tous punis. CAPULET.--O mon frre Montaigu, donne-moi ta main; ce sera le douaire de ma fille: je ne peux rien te demander de plus. MONTAIGU.--Et moi je puis te donner davantage, car je ferai lever sa statue en or pur, et tant que Vrone sera connue sous ce nom, nulle statue n'approchera du prix de celle de la tendre et fidle Juliette. CAPULET.--Romo, aussi riche que son pouse, reposera prs d'elle: chtives expiations de nos inimitis! LE PRINCE.--L'aurore de ce jour apporte avec elle une sombre paix, et de douleur le soleil a cach son visage. Sortez de ce lieu, et allez vous entretenir de ces tristes aventures. Quelques-uns auront leur pardon, quelques-uns aussi seront punis, car il n'y eut jamais une histoire plus douloureuse que celle de Juliette et de son Romo. (Ils sortent.) FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE. End of Project Gutenberg's Romo et Juliette, by William Shakespeare License: Share Alike