Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) Note du transcripteur. ====================================================================== Ce document est tir de: OEUVRES COMPLTES DE SHAKSPEARE TRADUCTION DE M. GUIZOT NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES Volume 3 Timon d'Athnes Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vrone. Romo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d't. Tout est bien qui finit bien. PARIS A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS 35, QUAI DES AUGUSTINS 1864 ====================================================================== TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN COMEDIE NOTICE SUR TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN C'est une des plus intressantes nouvelles de Boccace que nous devons cette pice. En voici les principaux vnements que Shakspeare a transports sur la scne en leur donnant une nouvelle vie, par ce charme de sensibilit et cette verve comique qui lui manquent si rarement. Un grand mdecin, appel Grard de Narbonne, avait laiss une fille qui, leve dans le palais du comte de Roussillon, avait conu l'amour le plus tendre pour son fils unique, le jeune Bertrand. Celui-ci fut mand la cour aprs la mort de son pre, et la pauvre Gillette, c'tait le nom de la fille de Grard, resta en Roussillon bien rsolue de n'avoir jamais d'autre poux que Bertrand. Bientt elle apprit que le roi souffrait beaucoup d'une fistule dclare incurable; son pre lui avait lgu plusieurs secrets de son art, et Gillette conut l'espoir de gurir le monarque. Elle se rendit Paris. Le roi lui promit que, si son remde russissait, il la marierait avec l'homme le plus noble et le plus riche du royaume, qu'elle choisirait elle-mme. Il fut guri et Gillette demanda le comte Bertrand. Celui-ci se crut dshonor par une alliance au-dessous de son rang; mais le roi commanda en matre, il fallut obir. Aussitt aprs la clbration du mariage, le comte Bertrand partit pour la Toscane et prit du service parmi les Florentins alors en guerre avec les Siennois. Gillette s'en retourna en Roussillon d'o elle envoya dire au comte que, si sa prsence tait la cause de son exil volontaire, elle s'loignerait pour toujours. Bertrand lui fit rpondre qu'il tait fermement rsolu de ne point vivre avec elle jusqu'au jour o elle serait en possession de son anneau, et aurait un fils de lui. Il croyait exiger l'impossible; mais Gillette dguise en plerine, partit pour Florence o elle logea chez une veuve, qui, sans la connatre, lui apprit que le comte de Roussillon tait amoureux d'une de ses voisines, jeune, belle et vertueuse quoique pauvre. Gillette fut trouver la mre de sa rivale, se dcouvrit elle et lui promit une forte rcompense si elle voulait favoriser ses projets. On fit dire au comte que la jeune fille cderait ses voeux, mais qu'elle demandait son anneau pour gage de sa foi. Bertrand envoya son anneau et s'empressa d'aller une heure fixe au rendez-vous qui lui fut donn. Ce fut Gillette qui le reut dans ses bras et qui rpta plusieurs fois cette innocente supercherie, jusqu' ce que des signes vidents de grossesse vinssent accomplir tous ses souhaits. Enfin le comte, instruit de l'absence de sa femme et cdant aux instances de ses vassaux, revint dans sa patrie. Cependant Gillette mit au monde deux enfants jumeaux qui ressemblaient beaucoup leur pre; elle se rendit elle-mme en Roussillon aprs ses couches, et y arriva le jour o son poux donnait un grand festin. La plerine se prsenta au milieu de l'assemble portant ses deux enfants sur ses bras. Elle se jeta aux genoux du comte, lui donna l'anneau et lui avoua tout. Bertrand touch reut Gillette pour son pouse. Tout ce que Shakspeare a ajout ce fond, dj si intressant, n'est pas galement heureux et probable. L'obstination et la ptulance de Bertrand sont bien peintes; mais son caractre nous semble odieux; c'est un gentilhomme sans gnrosit, lche, ingrat et menteur hont. Le pote devait aux vertus d'Hlne et la morale de le punir; mais il avait peut-tre malgr lui de l'indulgence pour le fils de cette comtesse si bonne et si aimable, et que sa sagesse et sa tendresse pour Hlne lvent au-dessus de tous les prjugs ridicules de la naissance. Shakspeare n'a peut-tre pas os tre trop svre pour celui qu'aimait cette mme Hlne, si douce et si modeste malgr la position critique o l'a place le sot orgueil de Bertrand; on devine ce sentiment du pote dans la conduite du roi, dont la reconnaissance ingnieuse et craint d'humilier sa bienfaitrice dans son poux. Le personnage comique de la pice est un peu us sur le thtre depuis que nous y avons tant de fanfarons de la mme famille; mais Parolles et ses aventures ont pass en proverbe en Angleterre. La scne du tambour est digne de Molire, et nous apprcierions encore davantage Parolles, si nous ne connaissions pas Falstaff. Selon Malone, cette pice aurait t compose en 1598. TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN COMDIE PERSONNAGES LE ROI DE FRANCE. LE DUC DE FLORENCE. BERTRAND, comte de Roussillon. LAFEU, vieux courtisan. PAROLLES[1], parasite la suite de Bertrand. PLUSIEURS JEUNES SEIGNEURS FRANAIS, qui servent avec Bertrand dans la guerre de Florence. UN INTENDANT, } UN PAYSAN BOUFFON, } au service de la comtesse de Roussillon. LA COMTESSE DE ROUSSILLON, mre de Bertrand. HLNE, protge de la comtesse. UNE VIEILLE VEUVE de Florence. DIANE, fille de cette veuve. VIOLENTA, } MARIANA[2], } voisines et amies de la veuve. SEIGNEURS DE LA COUR DU ROI, UN PAGE, OFFICIERS, SOLDATS FRANAIS ET FLORENTINS. La scne est tantt en France, tantt en Toscane. [Note 1: _Parolles_, mauvaise orthographe de notre mot _parole_.] [Note 2: Personnage muet qui ne parat qu'une fois.] ACTE PREMIER SCNE I On est en Roussillon. Appartement dans le palais de la comtesse. _Entrent_ BERTRAND, LA COMTESSE DE ROUSSILLON HLNE ET LAFEU, _tous en deuil_. LA COMTESSE.--En laissant mon fils se sparer de moi, j'enterre un second poux. BERTRAND.--Et moi, en m'loignant, madame, je pleure de nouveau la mort de mon pre: mais il me faut obir aux ordres de Sa Majest. Devenu son pupille[3], je suis plus que jamais dans sa dpendance. [Note 3: Les enfants mineurs des grands seigneurs fodaux taient les pupilles du monarque.] LAFEU.--Vous, madame, vous retrouverez un poux dans la bont du roi. (_A Bertrand._) Et vous, seigneur, un pre. Un roi, qui dans tous les temps est si universellement bon, doit ncessairement conserver sa bienveillance pour vous, dont le mrite la ferait natre l o elle manquerait bien loin de ne la pas trouver l o elle abonde. LA COMTESSE.--Que peut-on esprer de la gurison du roi? LAFEU.--Madame, il a congdi tous ses mdecins. Sous leur direction, il a fatigu le temps de ses esprances, sans trouver d'autre avantage dans leurs remdes que de perdre l'esprance avec le temps. LA COMTESSE.--Cette jeune personne avait un pre (oh! _avait!_ que ce mot rveille un triste souvenir!) dont la science galait presque la probit. Si elle et t aussi loin, il aurait rendu la nature immortelle, et la mort aurait pu jouer faute d'ouvrage. Plt Dieu que pour le bonheur du roi il ft encore vivant! je crois qu'il aurait t la mort de sa maladie. LAFEU.--Comment l'appeliez-vous, madame, cet homme dont vous parlez? LA COMTESSE.--Il tait fameux, monsieur, dans son art, et il avait bien mrit de l'tre;--Grard de Narbonne. LAFEU.--C'tait vraiment un habile homme, madame. Le roi parla de lui dernirement avec beaucoup d'loges et de regrets. Il avait assez de science pour vivre encore, si la science pouvait tre un prservatif du trpas. BERTRAND.--Quel est le mal, mon bon seigneur, qui mine les jours du roi? LAFEU.--Une fistule, seigneur. BERTRAND.--Je n'avais jamais entendu parler de ce mal. LAFEU.--Je voudrais bien qu'il ft encore inconnu.--Cette jeune personne est donc la fille de Grard de Narbonne? LA COMTESSE.--Sa seule enfant, seigneur, et lgue mes soins. J'ai d'elle toutes les bonnes esprances que promet son ducation. Elle hrite de ces heureuses dispositions qui embellissent encore les beaux dons de la nature; car, lorsqu'un naturel pervers est dou d'aimables qualits, ces loges sont mls de piti, puisque ces qualits sont la fois des vertus et des tratres: chez Hlne, elles sont releves encore par sa simplicit; elle a reu la vertu de la nature, et elle a su se rendre parfaite. LAFEU.--Vos louanges, madame, font couler ses larmes. LA COMTESSE.--C'est la meilleure manire dont une jeune fille puisse assaisonner l'loge qu'elle entend d'elle. Le souvenir de son pre n'approche jamais de son coeur que la violence de son chagrin ne prive ses joues de tout signe de vie. N'y pensez plus, Hlne: allons, plus de larmes; on pourrait croire que vous affectez plus de tristesse que vous n'en ressentez. HLNE.--J'ai l'air triste, en effet; mais je le suis rellement. LAFEU.--Des regrets modrs sont un tribut que l'on doit aux morts: le chagrin excessif est l'ennemi des vivants. HLNE.--Si les vivants sont ennemis du chagrin, il se dtruit bientt par son excs mme. BERTRAND.--Madame, je demande votre bndiction. LAFEU.--Comment entendons-nous cela? LA COMTESSE.--Reois ma bndiction, Bertrand. Ressemble ton pre par tes actions comme par tes traits. Que la noblesse de ton sang et ta vertu rivalisent en toi, et que ton mrite partage avec ta naissance. Aime tous les hommes; fie-toi quelques-uns; ne fais tort aucun. Fais craindre plutt que sentir ta puissance ton ennemi. Garde ton ami sous la clef de ta propre vie. Qu'on te reproche ton silence, et jamais d'avoir parl. Que toutes les grces que le ciel voudra t'accorder encore et que mes prires importunes pourront lui arracher, pleuvent sur ta tte! Adieu, seigneur.--Ce jeune homme est un courtisan bien novice. Mon cher seigneur, conseillez-le. LAFEU.--Il ne peut manquer de recevoir les meilleurs conseils, si son amiti veut les couter. LA COMTESSE.--Que le ciel te bnisse! Adieu, Bertrand. (Elle sort.) BERTRAND, _ Hlne._--Que tous les voeux qui peuvent se former dans votre coeur soient vos serviteurs! Soyez la consolation de ma mre, votre matresse, et qu'elle vous soit chre. LAFEU.--Adieu, ma belle enfant. Vous devez soutenir la rputation de votre pre. (Bertrand et Lafeu sortent.) HLNE.--Oh! si c'tait tout!--Je ne pense plus mon pre; et ces grosses larmes honorent plus sa mmoire que celles que j'ai rpandues pour lui.--A qui ressemblait-il donc? Je l'ai oubli. Mon imagination ne conserve aucune image que celle de Bertrand. Je suis perdue; il n'y a plus de vie, plus de vie pour moi, si Bertrand s'loigne de ces lieux. Autant vaudrait que je fusse prise de quelque toile brillante, et que je songeasse l'pouser; tant il est au-dessus de moi! Il faut que je me contente de recevoir les obliques rayons de sa lumire loigne. Je ne puis arriver jusqu' sa sphre: ainsi l'ambition de mon amour est son propre tourment. La biche qui voudrait s'unir avec le lion doit mourir d'amour. Il m'tait doux, quoique ce ft une souffrance, de le voir toute heure, de m'asseoir devant lui, et de pouvoir graver le bel arc de ses sourcils, son oeil fier et ses cheveux boucls, sur la table de mon coeur,... mon coeur trop prompt retracer tous les traits et les particularits de son visage chri. Mais prsent le voil parti, et mon amour idoltre va sanctifier ses reliques.--Qui vient ici?--(_Entre Parolles._) Un homme de sa suite, que j'aime cause de Bertrand; et cependant je le connais pour un menteur avr. Je le regarde comme aux trois quarts sot, et comme un lche parfait. Cependant toutes ces mauvaises qualits lui vont si bien qu'elles trouvent un asile, tandis que la vertu, d'une trempe d'acier, se morfond expose aux injures de l'air. Aussi voyons-nous trs-souvent la Sagesse glace au service de la Folie pompeusement pare. PAROLLES.--Dieu vous garde, belle reine! HLNE.--Et vous aussi, monarque! PAROLLES.--Monarque? non. HLNE.--Ni reine non plus. PAROLLES.--tiez-vous l occupe mditer sur la virginit? HLNE.--Oui. Vous avez quelque chose de l'air d'un guerrier. Il faut que je vous fasse une question: l'homme est l'ennemi de la virginit; par quel moyen pouvons-nous la dfendre contre ses attaques? PAROLLES.--Tenez-le distance. HLNE.--Mais il nous assige; et notre virginit, quoique vaillante la dfense, est faible pourtant. Enseignez-nous donc quelque expdient guerrier pour la rsistance. PAROLLES.--Il n'y en a pas. L'homme qui met le sige devant vous vous minera et vous fera sauter en l'air. HLNE.--Que le ciel prserve notre pauvre virginit des mineurs et des bombardiers! N'y a-t-il pas aussi un art militaire par lequel les vierges puissent contre-miner les hommes? PAROLLES.--La virginit une fois terre, l'homme en sautera plus vite en l'air. Diantre! en mettant de nouveau l'homme terre, vous perdez votre ville par la brche que vous avez faite vous-mme. Dans la rpublique de la nature, la politique n'est pas de conserver la virginit; sa perte augmente le nombre des sujets. Jamais vierge ne serait ne s'il n'y avait eu auparavant une virginit de perdue. L'toffe dont vous avez t forme est celle dont on fait les vierges. Pour une virginit perdue on en peut trouver dix: la garder toujours, c'est la perdre pour jamais. Allons, c'est une compagne trop froide; il faut s'en dfaire. HLNE.--Je la dfendrai encore un peu de temps, quand je devrais m'exposer mourir vierge. PAROLLES.--Il y a peu de chose dire en sa faveur: c'est contre l'ordre de la nature. Parler pour dfendre la virginit, c'est accuser sa mre: ce qui est une dsobissance notoire. Celui qui se pend fait comme la vierge; car la virginit se tue elle-mme: et l'on devrait l'enterrer hors de la terre bnite, dans les grands chemins, comme une coupable signale contre la nature. La virginit engendre des mites comme le fromage; elle se consume elle-mme jusqu' la crote, et meurt en dvorant sa propre substance. De plus, la virginit est hargneuse, arrogante, vaine, gonfle d'amour-propre; ce qui est le pch le plus expressment dfendu par les canons. Ne la gardez pas: vous ne pouvez que perdre avec elle. Dfaites vous-en, et dans dix ans vous l'aurez double, ce qui fait un intrt trs-honnte; et encore le principal lui-mme n'en vaudra gure moins. Allons, ne gardez pas cela. HLNE.--Mais que faut-il faire, monsieur, pour la perdre son gr? PAROLLES.--Attendez: voyons.--Que faire, dites-vous? Ma foi, mal faire: aimer celui qui ne l'aime pas. La virginit est un meuble qui perd son lustre dans le repos[4]; plus on la garde, moins elle vaut: dfaites-vous-en, tandis qu'elle est encore de vente: profitez du temps o on la recherche. La virginit ressemble un vieux courtisan qui porte un habit l'antique, riche, mais qui n'est plus de mode, comme ces parures et ces cure-dents qu'on ne porte plus aujourd'hui. Votre datte[5] vaut mieux dans un pt ou un potage que sur vos joues; et votre virginit, votre antique virginit ressemble une de nos poires passes de France, elle a mauvais air, elle est sche, enfin c'est une poire passe: elle valait mieux jadis; oui, mais ce n'est plus qu'une poire passe; qu'en voulez-vous faire? [Note 4: _With lying_, le repos du lit, jeu de mot.] [Note 5: Jeu de mot sur _date_, poque et _datte_ fruit.] HLNE.--Ma virginit n'en est pas encore l.--Votre matre y retrouverait mille amours, une mre et une matresse, un ami, un phnix, un capitaine et un ennemi; un guide, une desse et une souveraine, un conseiller, une tratresse et une amie: son humble ambition, sa fire humilit, sa concorde discordante et sa douce discorde; sa foi, son doux malheur avec un monde de jolis petits chrtiens charmants, dont Cupidon jasera en souriant.--Alors il sera... Je ne sais pas ce qu'il sera. --Que la main de Dieu le conduise!--La cour est un endroit o l'on apprend--et Bertrand est un de ceux... PAROLLES.--Eh bien! quoi; un de ceux?... HLNE.--A qui je souhaite du bien.--Il est bien malheureux que... PAROLLES.--Qui est-ce qui est malheureux? HLNE.--Que nos voeux n'aient pas un corps qu'on puisse rendre sensible, afin que nous, qui sommes ns pauvres, et dont les toiles infrieures nous bornent aux seuls dsirs, nous puissions transmettre leurs effets jusqu' nos amis absents, et montrer ce que nous devons nous contenter de penser sans en recueillir aucune reconnaissance! (Un page entre.) LE PAGE.--Monsieur Parolles, Monseigneur vous demande. (Le page sort.) PAROLLES.--Adieu, ma petite Hlne. Si je puis me ressouvenir de toi, je songerai toi quand je serai la cour. HLNE.--Monsieur Parolles, vous tes n sous une toile bien charitable. PAROLLES.--Je suis n sous Mars, moi. HLNE.--Oui, c'est sous Mars mme que je vous crois n. PAROLLES.--Et pourquoi sous Mars? HLNE.--Vous avez soutenu tant de guerres, qu'il faut absolument que vous soyez n sous Mars. PAROLLES.--Et lorsqu'il tait la plante prdominante. HLNE.--Plutt, je crois lorsqu'il tait rtrograde. PAROLLES.--Pourquoi jugez-vous ainsi? HLNE.--Vous savez si bien rtrograder, quand vous combattez. PAROLLES.--C'est pour en prendre plus d'avantage. HLNE.--C'est aussi pour cela que l'on fuit, quand la crainte conseille de chercher sa sret. Mais ce mlange de courage et de peur qui est en vous est une vertu dont l'aile est bien rapide, et dont le vol me plat infiniment. PAROLLES.--J'ai la tte si occupe d'affaires, que je ne suis pas en tat de vous faire une rponse piquante. Je serai mon retour un parfait courtisan, mon instruction servira vous naturaliser, et vous serez en tat de recevoir les conseils d'un homme de cour, et de comprendre les avis qu'il vous consacrera. Autrement, vous mourrez dans votre ingratitude, et votre ignorance vous perdra. Adieu. Quand vous aurez du loisir, rcitez vos prires; et quand vous n'en aurez point, souvenez-vous de vos amis: procurez-vous un bon mari, et traitez-le comme il vous traitera: et l-dessus, adieu. (Il sort.) HLNE.--Souvent ces ressources, que nous attribuons au ciel, rsident en nous-mmes. Le destin nous laisse une libre carrire; il ne tire en arrire nos projets languissants que lorsque nous sommes paresseux nous-mmes. Quelle est cette puissance qui lve mon amour si haut, et qui me fait voir ce dont je ne puis rassasier mes regards? Souvent deux tres entre lesquels la fortune a jet un espace immense, la nature les runit comme deux moitis, et les amne s'embrasser, comme s'ils taient ns l'un pour l'autre. Les entreprises extraordinaires sont impossibles pour qui mesure leur difficult par ses sens, et qui s'imagine que ce qui n'est pas arriv ne peut arriver. Quelle femme vit-on jamais s'efforcer de faire connatre son mrite, qui ait chou dans ses amours? La maladie du roi...--Mon projet peut tromper mon espoir; mais ma rsolution est bien arrte, et elle ne m'abandonnera pas. SCNE II Paris. Appartement dans le palais du roi. Fanfares. LE ROI DE FRANCE _parat avec sa suite; il tient des lettres la main._ LE ROI.--Les Florentins et les Siennois en sont venus aux mains. Ils ont combattu avec un avantage gal, ils continuent la guerre avec courage. PREMIER SEIGNEUR.--C'est ce qu'on dit, sire. LE ROI.--Mais c'est fort incroyable. Nous recevons la confirmation de cette nouvelle par mon cousin d'Autriche, qui me prvient que les Florentins vont nous demander un prompt secours. L-dessus notre bon ami prjuge lui-mme la proposition, et il semble dsirer que nous les refusions. PREMIER SEIGNEUR.--Son amiti et sa prudence, dont il a donn de si grandes preuves Votre Majest, mritent bien qu'on lui accorde la plus grande confiance. LE ROI.--Il a dcid notre rponse, et Florence est refuse, avant d'avoir demand. Mais pour nos gentilshommes qui dsirent essayer du service toscan, je les laisse entirement libres de se ranger de l'un ou de l'autre parti. SECOND SEIGNEUR.--Cela peut servir d'cole militaire notre jeune noblesse, qui est malade faute d'air et d'exploits. LE ROI.--Qui vient nous? (Entrent Bertrand, Lafeu, Parolles.) PREMIER SEIGNEUR.--C'est le comte de Roussillon, mon bon seigneur, le jeune Bertrand. LE ROI.--Jeune homme, tu portes la physionomie de ton pre. La nature librale ne t'a point bauch la hte: elle a pris soin te former. Puisses-tu hriter aussi des vertus morales de ton pre! Sois le bienvenu Paris. BERTRAND.--Que Votre Majest daigne recevoir mes remerciements et mes hommages! LE ROI.--Je voudrais avoir encore aujourd'hui cette rigueur de corps que je possdais lorsque jadis ton pre et moi nous fmes nos premires armes ensemble! Il tait exerc fond dans tout le service de ce temps-l, et il tait l'lve des plus braves capitaines. Il rsista longtemps; mais la fin la hideuse vieillesse nous a atteints tous deux, et nous a dpouills de la force d'agir. Je me sens plus jeune en parlant de votre bon pre. Dans sa jeunesse, il avait cet esprit caustique que je suis porte de remarquer aujourd'hui chez nos jeunes seigneurs. Mais ils peuvent railler tant que leurs propres railleries retombent sur leur personne obscure encore, avant qu'ils puissent couvrir leur lgret sous l'clat de leur gloire. Mais lui, il tait un courtisan si parfait, qu'il n'y avait ni mpris ni amertume dans ses railleries ou sa fiert. S'il s'en glissait parfois, ce n'tait jamais que pour repousser l'injure de son gal. Son honneur lui servait de cadran, et lui marquait la minute prcise o il devait parler, et sa langue obissait sa direction. Ceux qui taient au-dessous de lui, il les traitait comme des cratures d'une autre classe, et il abaissait son lvation jusqu' leurs rangs infrieurs. Il les rendait fiers par son humilit, et il s'humiliait encore pour recevoir leurs louanges maladroites. Voil l'homme qui devrait servir de modle aux jeunes gens de nos jours; et s'il tait bien suivi, il leur montrerait qu'ils ne font que rtrograder. BERTRAND.--La mmoire de ses vertus, sire, est plus glorieuse dans votre souvenir que sur sa tombe; et son pitaphe est moins honorable pour son nom que vos royaux loges. LE ROI.--Plt Dieu que je fusse avec lui!--Il avait toujours coutume de dire... (il me semble l'entendre en ce moment. Il ne jetait pas ses paroles senses dans les oreilles, il les y greffait pour y crotre et y porter du fruit.)--Il disait: Que je ne vive plus...--Tel tait le dbut de son aimable mlancolie quand il avait fini son badinage.--Que je ne vive plus, disait-il, ds que ma lampe manquera d'huile, afin que son reste de lueur ne soit pas un objet de rise pour ces jeunes tourdis, dont l'esprit superbe ddaigne tout ce qui n'est pas nouveau, dont le jugement se borne tre le crateur de leurs toilettes, et dont la constance expire mme avant ces modes passagres! C'tait l ce qu'il souhaitait; et ce que je souhaite aprs lui; puisque je ne puis plus apporter la ruche ni cire ni miel, je voudrais en tre promptement congdi, pour cder la place des travailleuses. SECOND SEIGNEUR.--Vous tes aim, sire, et ceux qui vous aiment le moins seront les premiers regretter que vous n'y soyez plus. LE ROI.--Je remplis une place, je le sais...--Combien y a-t-il, comte, que le mdecin de votre pre est mort?--Il tait trs-renomm. BERTRAND.--Sire, il y a environ six mois. LE ROI.--S'il tait vivant, j'essayerais encore de lui.--Prtez-moi votre bras.--Tous les autres m'ont us force de remdes. Que la nature et la maladie se disputent maintenant l'vnement leur loisir.--Soyez le bienvenu, comte; mon fils ne m'est pas plus cher que vous. BERTRAND.--Je remercie Votre Majest. (Ils sortent.--Fanfares.) SCNE III La scne est en Roussillon. Appartement dans le palais de la comtesse. LA COMTESSE, _son_ INTENDANT ET UN BOUFFON[6]. [Note 6: C'est toujours le _clown_, ou bouffon domestique.] LA COMTESSE.--Je suis prte vous entendre prsent: qu'avez-vous dire de cette jeune demoiselle? L'INTENDANT.--Madame, je dsirerais que l'on pt trouver dans le journal de mes services passs tous les soins que j'ai pris pour tcher de vous contenter; car nous blessons notre modestie, et nous ternissons la puret de nos services en les publiant nous-mmes. LA COMTESSE.--Que fait ici ce maraud? Retirez-vous, drle; toutes les plaintes que j'ai entendues sur votre compte, je ne les crois pas toutes... non...; mais c'est la faute de ma lenteur croire; car je sais que vous ne manquez pas de folie pour commettre ces mchancets, et que vous avez assez d'adresse pour les commettre subtilement. LE BOUFFON.--Vous n'ignorez pas, madame, que je suis un pauvre diable. LA COMTESSE.--C'est bien, monsieur. LE BOUFFON.--Non, madame, il n'est pas bien que je sois pauvre, quoique la plupart des riches soient damns. Mais si je puis obtenir le consentement de Votre Seigneurie pour entrer dans le monde, la jeune Isabeau et moi, nous ferons comme nous pourrons. LA COMTESSE.--Tu veux donc aller mendier? LE BOUFFON.--Je ne mendie rien, madame, que votre consentement dans cette affaire. LA COMTESSE.--Dans quelle affaire? LE BOUFFON.--Dans l'affaire d'Isabeau et la mienne. Service n'est pas hritage; et je crois bien que je n'obtiendrai jamais la bndiction de Dieu, avant d'avoir une postrit de mon sang; car on dit que les enfants sont une bndiction. LA COMTESSE.--Dis-moi ta raison: pourquoi veux-tu te marier? LE BOUFFON.--Mon pauvre corps, madame, le demande: je suis pouss par la chair; et il faut qu'il aille celui que le diable pousse. LA COMTESSE.--Sont-ce l toutes les raisons de monsieur? LE BOUFFON.--Vraiment, madame, j'en ai encore d'autres, et de saintes; qu'elles soient ce qu'elles voudront. LA COMTESSE.--Peut-on les savoir? LE BOUFFON.--J'ai t, madame, une crature corrompue, comme vous et tous ceux qui sont de chair et de sang; et, en vrit, je me marie, afin de pouvoir me repentir[7]... [Note 7: Marie-toi en hte et repens-toi loisir, c'est un vieux proverbe.] LA COMTESSE.--De ton mariage plutt que de la mchancet. LE BOUFFON.--Je suis absolument dpourvu d'amis, madame, et j'espre m'en procurer par ma femme. LA COMTESSE.--Maraud! de tels amis sont tes ennemis. LE BOUFFON.--Vous n'y tes pas, madame, ce sont de grands amis; car les fripons viennent faire pour moi ce que je suis las de faire. Celui qui laboure ma terre pargne mon attelage et me laisse en recueillir la moisson: si je suis dshonor, il est mon valet: celui qui rjouit ma femme est le bienfaiteur de ma chair et de mon sang; celui qui fait du bien ma chair et mon sang aime ma chair et mon sang; celui qui aime ma chair et mon sang est mon ami: _Ergo_, celui qui embrasse ma femme est mon ami. Si les hommes pouvaient tre contents de ce qu'ils sont, il n'y aurait aucune crainte avoir dans le mariage; car le jeune Charon le puritain, et le vieux Poysam le papiste, quoique leurs coeurs diffrent en religion, leurs ttes tous les deux n'en font qu'une. Ils peuvent jouer de la corne ensemble comme tous les daims du troupeau. LA COMTESSE.--Seras-tu donc toujours une mauvaise langue et un drle calomniateur? LE BOUFFON.--Je suis un prophte[8], madame, et je dis la vrit par le plus court chemin. Je rpterai la ballade Que les hommes trouveront vraie Le mariage vient par destine; Le coucou chante par nature. [Note 8: La superstition de l'instinct divin possd par les fous existe dans beaucoup de pays. Les Turcs ont encore pour eux une vnration religieuse.] LA COMTESSE.--Retirez-vous; je vous parlerai plus tard. L'INTENDANT.--Voudriez-vous, madame, lui dire d'appeler Hlne: j'ai vous parler d'elle? LA COMTESSE.--L'ami, dites Mademoiselle que je voudrais lui parler; c'est Hlne que je demande. LE BOUFFON. Quoi, dit-elle, tait-ce ce beau visage Qui fut cause que les Grecs saccagrent Troie? Folle entreprise! folle entreprise! tait-ce l la joie du roi Priam? Elle soupira en s'arrtant, En s'arrtant elle soupira Et pronona cette sentence: Sur neuf mauvaises s'il y en a une bonne, Il y en a donc une bonne sur dix. LA COMTESSE.--Quoi, une bonne sur dix! Vous altrez la chanson, coquin. LE BOUFFON.--Une bonne femme sur dix, c'est purifier la chanson, madame. Si le bon Dieu voulait pourvoir ainsi le monde toute l'anne, je ne me plaindrais pas de la dme des femmes, si j'tais le cur. Une sur dix! vraiment s'il nous naissait seulement une bonne femme chaque comte, ou chaque tremblement de terre, la loterie serait bien amliore; mais prsent un homme peut s'arracher le coeur avant de tirer une bonne femme. LA COMTESSE.--Voulez-vous vous en aller, monsieur le drle, et faire ce que je vous commande? LE BOUFFON.--Qu'un homme puisse tre aux ordres d'une femme sans qu'il en arrive malheur! Quoique l'honntet ne soit pas puritaine... elle ne veut cependant faire de mal personne; et elle consentira porter le surplis de l'humilit sur la robe noire d'un coeur gonfl d'orgueil. Srieusement je pars: mon affaire est de dire Hlne de venir ici. (Il sort,) LA COMTESSE.--Eh bien! maintenant! qu'y a-t-il? L'INTENDANT.--Je sais, madame, que vous aimez tendrement votre suivante. LA COMTESSE.--Oui, je l'aime: son pre me l'a lgue; et elle-mme, sans autre considration, a des droits lgitimes toute l'amiti qu'elle trouve en moi. Je lui dois bien plus qu'il ne lui a t pay, et je lui payerai plus qu'elle ne demandera. L'INTENDANT.--Madame, je me trouvai dernirement beaucoup plus prs d'elle qu'elle ne l'et dsir, je pense. Elle tait seule, et confiait ses secrets ses propres oreilles: elle pensait, j'oserais le jurer pour elle, qu'ils n'arriveraient point des oreilles trangres. Elle disait qu'elle aimait votre fils. La fortune, dit-elle, n'est point une desse, puisqu'elle a mis une si grande diffrence entre son rang et le mien: l'amour n'est point un dieu, puisqu'il ne veut montrer son pouvoir que lorsque les avantages sont gaux. Diane n'est point la reine des vierges, puisqu'elle a pu permettre que sa pauvre chevalire ft surprise sans dfense la premire attaque, et qu'elle la laisse sans espoir de ranon. Elle disait cela avec l'accent du plus amer chagrin que j'aie jamais entendu exprimer une vierge. J'ai cru, madame, qu'il tait de mon devoir de vous en instruire sur-le-champ, puisqu'il vous importe un peu de le savoir, cause du malheur qui pourrait en arriver. LA COMTESSE.--Vous avez rempli le devoir d'un honnte homme; mais gardez ce secret pour vous seul. Bien des probabilits m'avaient dj instruite de ce fait; mais elles taient toutes si incertaines que je ne pouvais ni les croire ni les rejeter. Laissez-moi, je vous prie: conservez ceci dans votre me: je vous remercie de vos bons soins; je vous en dirai davantage une autre fois. (_L'intendant sort; Hlne entre._) Voil comme j'tais quand j'tais jeune. Si nous coutons la nature, c'est ce qui nous arrive; cette pine est insparablement attache la rose de notre jeunesse. Notre sang est nous, et ceci est n dans notre sang. Partout o la forte passion de l'amour s'imprime dans un jeune coeur, c'est le sceau et la preuve de la vrit de la nature. Le souvenir de ces jours, qui sont passs pour moi, me rappelle les mmes fautes. Ah! je ne croyais pas alors que ce fussent des fautes. Je le vois bien maintenant; son oeil en est teint. HLNE.--Quel est votre bon plaisir, madame? LA COMTESSE.--Tu sais, Hlne, que je suis une mre pour toi. HLNE.--Vous tes mon honorable matresse. LA COMTESSE.--Non, mais une mre. Pourquoi pas ta mre? Lorsque j'ai prononc le nom de mre, j'ai cru que tu venais de voir un serpent. Qu'y a-t-il donc dans ce nom de mre, pour qu'il te fasse tressaillir? Je dis que je suis votre mre, et je vous mets au nombre de ceux que j'ai ports dans mon sein. On a vu souvent l'adoption le disputer la nature; et notre choix nous donne un rejeton naturel n de semences trangres. Tu n'as jamais oppress mon sein des douleurs de mre, et cependant je te montre toute la tendresse d'une mre. Par la grce de Dieu, jeune fille, est-ce te tourner le sang que de te dire: Je suis ta mre? Pourquoi ce triste prcurseur des larmes, cet arc-en-ciel[9] aux nombreuses couleurs entoure-t-il tes yeux? Pourquoi? Parce que tu es ma fille? [Note 9: _What is the matter, That this distemper'd messenger of wet, The many colour'd iris, rounds thine eye?_ Observation vraie exprime potiquement.] HLNE.--Parce que je ne le suis pas. LA COMTESSE.--Je te dis que je suis ta mre. HLNE.--Pardonnez-moi, madame, le comte de Roussillon ne peut tre mon frre; je suis d'une humble naissance, et lui d'une famille illustre: mes parents sont inconnus, les siens sont tous nobles: il est mon matre, mon cher seigneur, et je vis pour le servir, et je veux mourir sa vassale. Il ne faut pas qu'il soit mon frre. LA COMTESSE.--Ni moi, votre mre? HLNE.--Vous tes ma mre, madame! (pourvu que monseigneur votre fils ne soit pas mon frre); plt Dieu que vous fussiez en effet ma mre, ou que vous fussiez la mre de tous deux! je ne le dsire pas plus que je ne dsire le ciel, pourvu que je ne sois pas sa soeur. Ne serait-il donc pas possible que je fusse votre fille, sans qu'il ft mon frre? LA COMTESSE.--Oui, Hlne, tu pourrais tre ma belle-fille. A Dieu ne plaise que ce soit l ta pense! Les noms de fille et de mre agitent tellement ton pouls! Quoi! tu plis encore!... Mes craintes ont enfin surpris ton amour. Je pntre maintenant le mystre de ta solitude, et je dcouvre enfin la source de tes larmes amres. Maintenant tout est clair comme le jour. Tu aimes mon fils. Il serait honteux de vouloir dissimuler ce que ta passion publie, et de vouloir me dire que tu ne l'aimes pas: ainsi, dis-le-moi; avoue-moi la vrit: car vois, tes joues se l'avouent l'une l'autre, et tes yeux le voient clater si manifestement dans ta conduite, qu'ils le disent aussi dans leur langage. Il n'y a que le pch et une obstination d'enfer qui enchanent ta langue, pour rendre la vrit suspecte. Parle: cela est-il vrai?--Si cela est, tu as dvid un joli peloton. Si cela n'est pas, jure que je me trompe: cependant, je te l'ordonne au nom de l'oeuvre que le ciel peut faire en moi ton profit, dis-moi la vrit. HLNE.--Ma bonne matresse, daignez me pardonner. LA COMTESSE.--Aimez-vous mon fils? HLNE.--Votre pardon, ma noble matresse. LA COMTESSE.--Aimez-vous mon fils? HLNE.--Ne l'aimez-vous pas, vous, madame? LA COMTESSE.--Point de dtours. Mon amour pour lui vient d'un lien que personne n'ignore. Allons, allons, dcouvre-moi l'tat de ton coeur, car ta passion elle-mme t'accuse hautement. HLNE.--Eh bien! je l'avoue ici, genoux, devant le ciel et devant vous, madame, que j'aime votre fils plus que vous, et seulement moins que le ciel. Mes parents taient pauvres, mais honntes; mon amour l'est aussi. N'en soyez pas offense; car mon amour ne lui fait aucun mal. Je ne le poursuis point par des marques de prtentions prsomptueuses, je ne voudrais pas l'obtenir avant de le mriter, et cependant je ne sais pas comment je pourrai le mriter jamais. Je sais que j'aime en vain; je lutte contre toute esprance, et cependant je verse toujours les flots de mon amour dans ce crible perfide et fuyant, sans m'apercevoir qu'il diminue.--Ainsi, semblable l'Indien, religieuse dans mon erreur, j'adore le soleil, qui regarde son adorateur, mais qui ne sait rien de plus de lui. Ma chre matresse, que votre haine ne rencontre pas mon amour, parce que j'aime ce que vous aimez. Mais vous-mme, madame, dont l'honorable vieillesse annonce une jeunesse vertueuse, si jamais vous avez brl d'une flamme si pure, de dsirs si chastes, et d'un amour si tendre, que votre Diane fut en mme temps la desse de l'amour, oh! ayez piti de celle dont l'tat est si malheureux qu'elle ne peut que prter et donner o elle est sre de toujours perdre; qui ne cherche point trouver ce que ses voeux recherchent, mais qui, semblable l'nigme, chrit le secret qui est sa mort[10]. [Note 10: _Elle cesse de vivre alors qu'on la devine_, dit une ancienne pigramme qui compare la femme une nigme.] LA COMTESSE.--N'aviez-vous pas dernirement le projet d'aller Paris? Parlez-moi franchement. HLNE.--Oui, madame. LA COMTESSE.--Pourquoi? Dites la vrit. HLNE.--Je dirai la vrit, j'en jure par la grce elle-mme. Vous savez que mon pre m'a laiss quelques recettes d'un effet merveilleux et prouv, que sa science et son exprience connue avaient recueillies pour des spcifiques souverains, et qu'il me recommanda de ne les donner qu'avec soin et rserve, comme des ordonnances qui renfermaient en elles de bien plus grandes vertus qu'on n'en pouvait juger sur l'tiquette. Dans le nombre, il y a un remde, dont l'utilit est reconnue pour gurir les maladies de langueur dsespres comme celle dont on croit le roi perdu. LA COMTESSE.--tait-ce l votre motif pour aller Paris? Rpondez. HLNE.--C'est votre noble fils, madame, qui m'a fait penser cela: autrement, Paris et la mdecine, et le roi, ne me seraient peut-tre jamais venus dans la pense. LA COMTESSE.--Mais, Hlne, si tu offrais au roi tes prtendus secours, penses-tu qu'il les acceptt? Le roi et ses mdecins sont d'accord. Lui, il est persuad qu'ils ne peuvent le gurir; eux le sont aussi qu'ils ne peuvent le gurir. Comment croiront-ils une pauvre jeune fille ignorante, lorsqu'eux-mmes, aprs avoir puis toute la science des coles, ils ont abandonn le mal lui-mme? HLNE.--Il y a quelque chose qui me dit, plus encore que la science de mon pre, qui tait pourtant le plus grand dans sa profession, que sa bienfaisante recette, qui fait mon hritage, sera bnie, pour mon bonheur, par les plus heureuses toiles qui soient au ciel. Et si Votre Seigneurie veut me permettre de tenter son succs, je rpondrai sur ma vie, que je perdrais dans une bonne cause, de la gurison du roi, pour tel jour et telle heure. LA COMTESSE.--Le crois-tu? HLNE.--Oui, madame, et j'en suis convaincue. LA COMTESSE.--Eh bien, Hlne, tu auras mon consentement, ma tendresse, de l'argent, une suite, et mes pressantes recommandations tous mes amis, qui sont la cour. Je resterai au logis, et je prierai Dieu de bnir ton entreprise. Pars demain, et sois sre que tous les secours que je puis te donner ne te manqueront pas. (Elles sortent.) FIN DU PREMIER ACTE. ACTE DEUXIME SCNE I A Paris.--Appartement dans le palais du roi. LE ROI _parat avec de jeunes seigneurs, qui prennent cong de lui, et partent pour la guerre de Florence_. BERTRAND et PAROLLES. Fanfares. LE ROI.--Adieu, jeune seigneur. Ne perdez jamais de vue ces principes d'un guerrier.--Adieu, vous aussi, seigneur. Partagez mes conseils entre vous. Si chacun de vous se les approprie tout entiers, le prsent est de nature s'tendre proportion qu'il est reu, et il suffira pour tous deux. PREMIER SEIGNEUR.--C'est notre esprance, sire, qu'aprs nous tre forms dans le mtier de la guerre, nous reviendrons pour trouver Votre Majest en bonne sant. LE ROI.--Non, non; cela est impossible: et cependant mon coeur ne veut pas avouer qu'il souffre de la maladie qui mine mes jours. Adieu, jeunes guerriers. Soit que je vive, ou que je meure, montrez-vous les fils des vaillants Franais. Que la haute Italie (cette nation dgnre qui n'a hrit que des dfaites de la dernire monarchie[11]) reconnaisse que vous ne venez pas seulement pour courtiser l'honneur, mais pour l'pouser. Quand les plus braves de vos rivaux reculeront, sachez trouver ce que vous cherchez pour vous faire proclamer hautement par la renomme.--Je vous dis adieu. [Note 11: L'empire romain.] SECOND SEIGNEUR.--Que la sant soit aux ordres de Votre Majest! LE ROI.--Et ces jeunes filles d'Italie... Prenez garde elles. On dit que nos Franais n'ont point de langue pour les refuser, lorsqu'elles demandent: prenez garde d'tre captifs, avant d'tre soldats. LES DEUX SEIGNEURS.--Nos coeurs conserveront vos avis. LE ROI.--Adieu. (_A quelqu'un de ses gens._) Venez moi. (On le conduit sur un lit de repos.) PREMIER SEIGNEUR, _ Bertrand_.--O mon cher seigneur, faut-il que nous vous laissions derrire nous! PAROLLES.--Il n'y a pas de sa faute, le jeune galant. SECOND SEIGNEUR.--Oh! c'est une superbe campagne. PAROLLES.--Admirable. J'ai vu ces guerres. BERTRAND.--On m'ordonne de rester ici, et l'on m'carte, en me criant: Trop jeune! l'anne prochaine! il est trop tt encore. PAROLLES.--Si cela vous tient si fort au coeur, mon garon, drobez-vous bravement. BERTRAND.--On me force rester ici pour tre le complaisant d'une jupe, et faire crier ma fine chaussure sur un parquet uni, jusqu' ce que tout l'honneur soit acquis, et sans user d'pe que pour danser[12].--Par le ciel, je me droberai d'ici! [Note 12: On dansait alors l'pe au ct.] PREMIER SEIGNEUR.--Il est honorable de se drober ainsi. PAROLLES.--Commettez ce larcin, comte. SECOND SEIGNEUR.--Je suis votre second; adieu. BERTRAND.--Je tiens vous; et notre sparation est une torture. PREMIER SEIGNEUR, _ Parolles_.--Adieu, capitaine. SECOND SEIGNEUR.--Salut, bon monsieur Parolles. PAROLLES.--Nobles hros, mon pe et les vtres sont de la mme famille. Mes braves et brillants seigneurs! Un mot, mes chres lames.--Vous trouverez, dans le rgiment des Spiniens, un certain capitaine Spurio, avec sa cicatrice ici sur la joue gauche, une marque de guerre, que cette pe que voici lui a grave sur le visage: dites-lui que je suis en vie, et retenez bien ce qu'il vous dira de moi. SECOND SEIGNEUR.--Nous n'y manquerons pas, noble capitaine. (Les deux seigneurs sortent.) PAROLLES.--Que Mars vous chrisse comme ses disciples. (_Voyant le roi se lever sur son sant_,) Quel parti prenez-vous? BERTRAND.--Arrte.--Le roi... PAROLLES.--tendez donc plus loin vos politesses avec ces nobles seigneurs: vous vous tes renferm dans une formule d'adieu trop froide: soyez plus dmonstratif avec eux; ce sont eux qui dirigent les modes; leur tournure, leur manire de manger, leur langage, leurs mouvements, tout est sous l'influence de l'astre le plus en vogue: et quand ce serait le diable qui conduirait la danse, ce serait eux qu'il faudrait suivre: courez les rejoindre, et mettez plus de chaleur dans vos adieux. BERTRAND.--C'est ce que je veux faire. PAROLLES.--De braves gens! et qui ont tout l'air de devenir de robustes guerriers. (Ils sortent.) (Entre Lafeu.) LAFEU, _se prosternant devant le roi_.--Pardon, mon souverain, pour moi et les nouvelles que j'apporte. LE ROI.--Je vous l'accorderai, si vous vous levez. LAFEU, _se relevant_.--Vous voyez donc debout devant vous un homme qui apporte son pardon. Je voudrais, sire, que vous vous fussiez mis genoux pour demander mon pardon, et que vous puissiez, mon commandement, vous relever comme moi. LE ROI.--Je le voudrais aussi: je t'aurais cass la tte et je t'en aurais demand pardon aprs. LAFEU.--En croix, ma foi[13].--Mon cher seigneur, voici ce dont il s'agit: voulez-vous tre guri de votre infirmit? [Note 13: _I had broke thy pate, And ask thee mercy for it._ LAFEU. _Good faith across._ Cas o la tte est casse, plaisanterie qu'on retrouve dans la comdie des _Mprises_.] LE ROI.--Non. LAFEU.--Oh! ne voulez-vous pas de raisin, renard royal? Mais vous mangerez mon bon raisin, si mon royal renard peut y atteindre. J'ai vu un mdecin qui est capable de faire entrer la vie dans une pierre, d'animer un rocher, de vous faire danser la canarie[14] avec feu et du pas le plus lger. Son simple toucher aurait la vertu de ressusciter le roi Ppin: oui, de faire prendre au grand Charlemagne une plume en main, pour lui crire elle un billet doux. [Note 14: Danse franaise alors en vogue.] LE ROI.--Que voulez-vous dire par _elle?_ LAFEU.--Je veux dire un docteur femelle.--Sire, il y en a un d'arriv, si vous voulez la voir.--Sur ma foi, sur mon honneur, si aprs ce dbut lger je puis revenir vous parler srieusement, j'ai caus avec une personne, qui par son sexe, par sa jeunesse, par sa dclaration, par sa sagesse et sa constance, m'a plus tonn que je n'ose en blmer ma faiblesse.--Voulez-vous la voir, sire (car c'est ce qu'elle demande), et savoir ce qu'elle veut faire? Aprs, moquez-vous bien de moi. LE ROI.--Allons, bon Lafeu, introduis ta merveille, afin que nous puissions partager ton admiration, ou te gurir de la tienne, en admirant o tu l'as prise. LAFEU.--Oh! je vous convaincrai, et il ne me faudra pas tout le jour pour cela. (Lafeu sort.) LE ROI.--Voil toujours ses grands prologues, pour aboutir des riens. (Lafeu revient et introduit Hlne.) LAFEU, _ Hlne_.--Allons, entrez. LE ROI.--Tant de hte donne des ailes. LAFEU, _ Hlne_.--Allons, avancez. Voil Sa Majest: dclarez-lui vos intentions. Vous avez un minois fripon; mais Sa Majest ne craint gure ces sortes de tratres. Je suis l'oncle de Cressida[15], en osant vous laisser tous deux ensemble. Adieu. (Il sort.) [Note 15: Voir Pandarus dans _Trolus et Cressida_.] LE ROI.--Eh bien! ma belle, est-ce moi que vous avez affaire? HLNE.--Oui, mon bon seigneur. Grard de Narbonne tait mon pre, bien connu dans l'art qu'il professait. LE ROI.--Je l'ai connu. HLNE.--Je puis donc me dispenser de vous faire son loge: il suffit de le connatre.--Sur son lit de mort, il me donna plusieurs recettes; une entre autres qui tait le fruit le plus prcieux de sa pratique, le trsor unique de sa longue exprience, et il m'ordonna de serrer ce trsor comme un troisime oeil, plus cher, plus infaillible que les deux miens. C'est ce que j'ai fait; et ayant ou dire que Votre glorieuse Majest tait atteinte de la funeste maladie, dont la cure a fait le plus d'honneur la vertu du remde que m'a laiss mon bon pre, je suis venue vous l'offrir avec mes secours, avec toute l'humilit que je dois. LE ROI.--Nous vous rendons grces, jeune fille; mais nous ne pouvons tre si crdule en fait de gurison, lorsque nos plus savants docteurs nous abandonnent, et que le collge entier a dcid que tous les efforts de l'art ne pouvaient retirer la nature de sa situation dsespre.--Je dis que nous ne devons pas dshonorer notre jugement, ni nous laisser corrompre par une folle esprance, au point de prostituer des empiriques notre maladie incurable: un roi ne doit pas dtruire, par une faiblesse, sa rputation, en faisant cas d'un secours insens, lorsqu'il est persuad qu'il ne faut plus songer aucun secours. HLNE.--Mon zle m'indemnisera alors de mes peines. Je ne vous presserai pas davantage d'accepter mes services; et je demande humblement Votre Majest une petite part dans ses penses, en prenant cong d'elle. LE ROI.--Je ne peux vous donner moins, si je veux passer pour reconnaissant. Vous avez voulu me secourir: je vous fais les remerciements qu'un homme, prt de mourir, doit ceux qui font des voeux pour sa vie. Mais vous n'avez aucune connaissance de ce que je sais, moi, parfaitement: je connais tout mon danger, et vous ne connaissez point de remde. HLNE.--Il ne peut y avoir aucun danger essayer ce que je puis faire, puisque vous avez plac votre repos dans l'opinion que votre mal tait incurable.--Celui qui opre les plus grands prodiges les accomplit souvent par le plus faible ministre: ainsi la Sainte-criture nous montre la sagesse chez les enfants, dans des cas o les juges n'taient eux-mmes que des enfants. Tandis que les plus sages niaient les miracles, on a vu de grands fleuves sortir de faibles sources, et de vastes mers se desscher. Souvent l'attente choue l mme o elle promettait le plus; et souvent elle russit dans les cas o l'esprance est la plus languissante, et o rgne le dsespoir. LE ROI.--Je ne dois point vous couter. Adieu, ma bonne fille. Vos peines n'tant pas employes, c'est vous de vous en payer. Des offres qu'on n'accepte point recueillent un remerciement pour leur salaire. HLNE.--Ainsi un secours inspir par le ciel est repouss par un seul mot! Il n'en est pas de Celui qui connat toutes choses comme de nous, qui ne pouvons asseoir nos conjectures que sur les apparences. Mais c'est en nous un excs de prsomption, lorsque nous regardons le secours du ciel comme l'ouvrage de l'homme. Sire, donnez votre consentement ma tentative: faites une exprience du ciel, et non pas de moi. Je ne suis point un imposteur qui proclame une intention qu'il n'a pas. Mais sachez que je crois, et croyez aussi que je sais qu'il est certain que mon art n'est pas sans puissance, ni vous sans espoir de gurison. LE ROI.--Avez-vous donc tant de confiance? En combien de temps esprez-vous me gurir? HLNE.--Si la grce toute-puissante m'accorde son secours avant que les chevaux du soleil aient fait parcourir deux fois son char enflamm le cercle d'un jour; avant que l'humide Hesprus ait deux fois teint sa lampe assoupie dans les sombres vapeurs de l'occident; avant que le sablier du pilote lui ait marqu vingt-quatre fois comment se drobent les minutes, ce qu'il y a d'infirme dans les parties saines de votre corps s'enfuira: la sant reprendra son libre cours, et le mal sera dtruit. LE ROI.--Quel gage oses-tu hasarder de ta certitude et de ta confiance? HLNE.--La peine de l'impudence, la hardiesse d'une prostitue; ma honte proclame dans d'injurieuses ballades; l'infamie attache mon nom de vierge; qu'on me fasse souffrir tout ce qu'il y a de pis, et que ma vie finisse dans les plus affreuses tortures. LE ROI.--Il me semble que j'entends un esprit cleste parler par ta bouche, et que je reconnais dans ton faible organe sa voix puissante. Ce que l'impossibilit anantirait d'aprs le sens commun, la raison le sauve d'une autre manire. Ta vie est d'un grand prix; car tout ce que la vie estime valoir le nom de vie, tu le possdes: jeunesse, beaut, sagesse, courage, vertu, tout ce que le bonheur et le printemps de l'ge peuvent donner d'heureux; hasarder tous ces biens, c'est indiquer une science infinie ou un monstrueux dsespoir. Aimable docteur, je veux essayer de ton remde qui, si je meurs, te donne la mort. HLNE.--Si j'excde le temps fix, ou que j'choue dans le succs que j'ai annonc, faites-moi mourir sans piti; je l'aurai bien mrit. Si je ne vous guris pas, je le payerai de ma vie; mais si je vous guris, que me promettez-vous? LE ROI.--Faites votre demande. HLNE.--Mais me l'accorderez-vous? LE ROI.--Oui, par mon sceptre et par mes esprances de salut! HLNE.--Eh bien! vous me ferez don, de votre main royale, de l'poux que je vous demanderai, et qu'il sera en votre pouvoir de me procurer. Loin de moi l'arrogante prsomption de le choisir dans le sang royal de France, et de vouloir perptuer la bassesse de mon nom obscur par un rejeton ou une image de votre auguste famille; mais j'aurai la libert de demander, et vous celle de me donner un de vos vassaux que je connais bien. LE ROI.--Voil ma main; les prmices observes, ta volont sera excute par mes soins: ainsi choisis toi-mme ton moment, car moi, dcid tre ton malade, je me repose entirement sur toi. Je devrais te questionner davantage, et je le ferai... quoique, tout en en sachant davantage, je ne pourrais pas avoir plus de confiance en toi... Je pourrais te demander d'o tu viens, qui t'a amene; mais sois la bienvenue, sans autres questions, et accueillie sans aucun doute.--Hol! aidez-moi un peu ici.--Si tes succs galent tes promesses, ma rcompense galera ton bienfait. (Ils sortent.) SCNE II En Roussillon.--Appartement du palais de la comtesse. LA COMTESSE _entre avec_ LE BOUFFON. LA COMTESSE.--Viens , l'ami. Je veux voir jusqu' quel degr va ton savoir-vivre. LE BOUFFON.--Je vais vous montrer que je suis fort bien nourri et fort mal lev. Je sais que je n'ai affaire qu'avec la cour. LA COMTESSE.--Comment! qu'avec la cour? Et quel autre lieu attaches-tu donc tant d'importance, pour nommer la cour avec tant de mpris: qu'avec la cour, dis-tu? LE BOUFFON.--En vrit, madame, si Dieu a prt un homme quelques bonnes moeurs, il peut bien les mettre de ct la cour. Celui qui ne sait pas saluer, ter son chapeau, baiser sa main et dire des riens, n'a ni jambes, ni mains, ni bouche, ni chapeau, et ma foi, cet homme, dire vrai, n'tait pas fait pour la cour; mais, pour moi, j'ai une rponse qui peut servir tout le monde. LA COMTESSE.--Vraiment, c'est une bien bonne rponse que celle qui peut aller toutes les questions. LE BOUFFON.--C'est comme une chaise de barbier qui va bien tous les derrires, pointus, ronds, carrs, tous les derrires possibles. LA COMTESSE.--Et ta rponse ira toutes les questions? LE BOUFFON.--Comme dix sous la main d'un procureur, comme une couronne franaise une fille en taffetas[16]; comme l'anneau de jonc de Tibbie[17], l'index de Tom, comme les crpes au mardi gras, comme une danse moresque au 1er mai, comme le clou son trou, l'homme dshonor ses cornes, une mchante diablesse un coquin bourru, comme les lvres de la nonne la bouche d'un moine; enfin, comme le _pudding_ sa peau. [Note 16: Couronne franaise, suite d'une maladie ou cu de France, quivoque, etc.] [Note 17: Allusion une ancienne coutume de marier avec un anneau de jonc; mariage fictif dont se jouaient les sducteurs.] LA COMTESSE.--As-tu, te dis-je, une telle rponse qui s'ajuste toutes les questions? LE BOUFFON.--Oui, depuis le duc jusqu'au dernier constable, elle ira toutes les questions. LA COMTESSE.--Ce doit tre une rponse d'une prodigieuse tendue pour faire ainsi face toutes les demandes. LE BOUFFON.--Ce n'est pas une bagatelle, vrai dire, si les savants voulaient l'apprcier sa juste valeur. La voici, avec toutes ses dpendances. Demandez-moi si je suis un courtisan; cela ne vous fera pas de tort d'apprendre. LA COMTESSE.--Allons, redevenons jeune si nous pouvons[18].--Je vais faire la folle en te faisant la question, dans l'esprance que ta rponse me rendra plus sage. Allons, je vous prie, monsieur, tes-vous un courtisan? LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur[19]!_--Voil un moyen bien simple de se dfaire des gens.--Allons, encore, encore, une centaine de questions. [Note 18: C'est--dire soyons lgre, rions, si nous le pouvons.] [Note 19: _O Lord, sir!_ Exclamation du bon ton alors, et que Shakspeare tourne en ridicule.] LA COMTESSE.--Monsieur, je suis un pauvre ami vous qui vous aime bien. LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Allons, serr, ne me mnagez pas. LA COMTESSE.--Je pense bien, monsieur, que vous ne pouvez pas manger de ce mets grossier. LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Allons, embarrassez-moi, je vous ferai face. LA COMTESSE.--Vous avez t fouett ces jours derniers, monsieur, ce que je crois. LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Ne m'pargnez pas. LA COMTESSE.--Criez-vous, _ mon Dieu, monsieur!_ et _ne m'pargnez pas_, lorsqu'on vous fouette? Vraiment votre _ mon Dieu, monsieur!_ va merveille dans cette occasion; ce serait fort bien rpondre au fouet si vous tiez seulement attach pour le recevoir. LE BOUFFON.--Je n'ai jamais eu tant de malheur dans ma vie pour mon _ mon Dieu, monsieur!_ je vois bien que les choses peuvent servir longtemps, mais pas toujours. LA COMTESSE.--Je fais vraiment la mnagre prodigue avec le temps, de le dpenser en vains propos avec un fou. LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Tenez, voil que cela se retrouve propos. LA COMTESSE.--Allons, monsieur, finissons; donnez cette lettre Hlne, et pressez-la de me faire rponse sur-le-champ; recommandez-moi mes parents, mon fils: ce n'est pas beaucoup... LE BOUFFON.--Ne pas beaucoup vous recommander eux? LA COMTESSE.--Ce n'est pas beaucoup de peine pour vous. Vous m'entendez? LE BOUFFON.--Avec le plus grand fruit: je suis l avant mes jambes. LA COMTESSE.--Allons, hte-toi de revenir. (Ils sortent.) SCNE III Paris.--Appartement du palais du roi. _Entrent_ BERTRAND, LAFEU, PAROLLES. LAFEU.--On dit que les miracles sont passs; et nous avons nos philosophes pour faire de tous les phnomnes surnaturels et sans cause visible des vnements communs et familiers. Il arrive de l que nous nous jouons des choses les plus effrayantes, nous retranchant dans une science illusoire, lorsque nous devrions nous soumettre une terreur inconnue. PAROLLES.--Oui, c'est une des plus rares merveilles qui ait clat dans nos temps modernes. BERTRAND.--Oh! sans doute! LAFEU.--D'tre abandonn des gens de l'art... PAROLLES.--C'est ce que je dis, de Galien et de Paracelse... LAFEU.--De tous les personnages savants et authentiques[20]... [Note 20: pithte applique aux savants du temps de l'auteur.] PAROLLES.--Oui, c'est ce que je dis. LAFEU.--Qui l'ont dclar incurable... PAROLLES.--Oui, vraiment, c'est ce que je dis aussi. LAFEU.--Sans remde... PAROLLES.--Oui, comme un homme qui serait assur de... LAFEU.--Une vie incertaine, et une mort invitable. PAROLLES.--C'est cela mme: vous avez raison: c'est ce que j'allais dire. LAFEU.--Je puis dire que c'est quelque chose de nouveau dans ce monde. PAROLLES.--C'est bien vrai; si vous voulez le voir en reprsentation, vous le lirez dans... Comment appelez-vous cela? LAFEU.--_Reprsentation d'un effet cleste dans un acteur terrestre_[21]. [Note 21: Titre de quelque ouvrage du temps.] PAROLLES.--C'est justement l ce que je voulais dire: c'est cela mme. LAFEU.--En vrit, le dauphin n'est pas vigoureux.--En vrit, je parle relativement ... PAROLLES.--Oh! cela est trange, trs-trange: voil toute l'histoire et l'embarrassant de la chose, et il faut tre d'un esprit bien pervers pour ne pas reconnatre que c'est... LAFEU.--La main du ciel mme. PAROLLES.--Oui, c'est ce que je dis. LAFEU.--Par le plus faible... PAROLLES.--Et le plus dbile ministre: un grand pouvoir, une puissance extraordinaire, qui devrait en vrit produire encore sur nous d'autres effets que la seule gurison du roi; comme par exemple... LAFEU.--Une reconnaissance universelle. PAROLLES.--J'allais le dire: vous avez bien raison.--Voici le roi qui vient. (Entrent le roi, Hlne, suite.) LAFEU.--_Lustick_, comme dit le Hollandais! J'en aimerai encore mieux les jeunes filles, tant qu'il me restera une dent dans la bouche. Eh! mais, il est en tat de danser une _courante_ avec elle. PAROLLES.--Mort du vinaigre! n'est-ce pas l Hlne? LAFEU.--Devant Dieu, je le crois. LE ROI.--Allez, appelez devant tous les seigneurs de ma cour. (_A Hlne._) Asseyez-vous, mon sauveur, ct de votre malade; et de cette main rajeunie, o vous avez rappel la vie et le sentiment, recevez une seconde fois la confirmation de ma promesse, et je n'attends de vous qu'un mot pour dsigner le don que vous dsirez. (_Plusieurs seigneurs entrent._) Belle jeune fille, promenez vos regards autour de vous: cette troupe de jeunes et nobles seigneurs sont ma disposition, et je puis exercer sur eux la puissance d'un souverain et l'autorit d'un pre: faites librement votre choix; vous avez tout pouvoir de choisir, et eux n'en ont aucun pour vous refuser. HLNE.--Qu'il puisse choir chacun de vous une belle et vertueuse matresse quand il plaira l'amour! Je n'en excepte qu'un. LAFEU.--Je donnerais mon cheval bai, Curtal, et tout son harnais, pour que ma bouche ft aussi bien garnie que celles de ces jeunes gens, et pour que ma barbe ft aussi peu fournie. LE ROI, _ Hlne_.--Considrez-les bien tous: il n'en est pas un parmi eux qui n'ait eu un noble pre. HLNE.--Seigneurs, le ciel a par mes mains rendu la sant au roi. TOUS LES SEIGNEURS.--Nous le voyons, et nous en remercions le ciel pour vous. HLNE.--Je ne suis qu'une simple fille, et je dclare que c'est ma plus grande richesse d'tre une simple fille.--Si c'est le bon plaisir de Votre Majest, j'ai dj fait mon choix.--La rougeur qui se peint sur mes joues me dit tout bas: Je rougis de ce que tu vas faire un choix; mais une fois refuse, que la pleur de la mort s'tablisse pour toujours sur tes joues; car je n'y reviendrai plus. LE ROI.--Faites votre choix, et je vous proteste que celui qui refusera votre amour perdra tout le mien. HLNE.--Eh bien! Diane, de ce moment je dserte tes autels, et mes soupirs s'lvent vers le suprme Amour, vers ce dieu souverain. (_A un des seigneurs._) Seigneur, voulez-vous couter ma requte? PREMIER SEIGNEUR.--Oui, et vous l'accorder. HLNE.--Je vous rends grces; je n'ai rien ajouter. LAFEU.--J'aimerais mieux tre au nombre des objets de son choix, que de tirer ma vie au sort sur la chance d'un _beset_[22]. [Note 22: Terme du jeu de ds.] HLNE, _ un autre seigneur_.--La fiert qui tincelle dans vos beaux yeux me fait une rponse menaante, avant mme que j'aie parl. Puisse l'amour vous envoyer une bonne fortune vingt fois au-dessus du mrite et de l'humble amour de celle qui vous adresse ce voeu! SECOND SEIGNEUR.--Je n'aspire rien de mieux, si vous voulez. HLNE.--Recevez mon voeu, et que le puissant Amour l'exauce! C'est ainsi que je prends cong de vous. LAFEU.--Est-ce qu'ils la refusent tous[23]? S'ils taient mes enfants, je les ferais fouetter, ou je les enverrais au Grand-Turc pour les faire tous eunuques. [Note 23: Lafeu et Parolles sont quelque distance, et ne peuvent encore deviner ce qui se passe.] HLNE, _ un autre seigneur_.--Ne craignez point que je prenne votre main: je ne vous ferai jamais de tort, par gard pour vous. Que le ciel bnisse vos dsirs! et si jamais vous vous mariez, puissiez-vous trouver une plus belle compagne dans votre lit! LAFEU.--Ces jeunes gens sont des garons de glace: aucun ne veut d'elle: ce sont des btards des Anglais; jamais des Franais ne les ont engendrs. HLNE, _ un autre seigneur_.--Vous tes trop jeune, trop heureux et trop noble, pour vous donner un fils form de mon sang. QUATRIME SEIGNEUR.--Je ne crois pas cela, ma belle. LAFEU.--Il reste encore une grappe... Je suis sr que ton pre buvait du vin.--Mais si tu n'es pas une imbcile, je suis, moi, un jeune homme de quatorze ans: je te connais dj bien. HLNE, _ Bertrand_.--Je n'ose vous dire que je vous prends: c'est moi qui me donne tout entire vous, pour vous servir toute ma vie.--Voil celui que je choisis. LE ROI, _ Bertrand_.--Eh bien! jeune Bertrand, prends-la; elle est ta femme. BERTRAND.--Ma femme, sire? J'oserai conjurer Votre Majest de me permettre, en pareille affaire, de m'en rapporter mes propres yeux. LE ROI.--Ignores-tu donc, Bertrand, ce qu'elle a fait pour moi? BERTRAND.--Je le sais, mon bon roi; mais j'espre ne jamais savoir pourquoi je dois l'pouser. LE ROI.--Tu sais qu'elle m'a relev de mon lit de maladie. BERTRAND.--Mais faut-il, seigneur, que vous me fassiez descendre parce qu'elle vous a relev? Je la connais trs-bien; elle a t leve aux frais de mon pre. La fille d'un pauvre mdecin tre ma femme! Que plutt l'opprobre efface mon nom pour toujours! LE ROI.--Tu ne ddaignes en elle que son nom; je puis lui en donner un autre. Il est bien trange que notre sang tous, qui pour la couleur, le poids et la chaleur, ml ensemble, n'offrirait aucune trace de distinction, prtende cependant se sparer par de si vastes diffrences. Si elle possde toutes les vertus, et que tu ne la ddaignes que parce qu'elle est la fille d'un pauvre mdecin, tu ddaignes donc la vertu pour un nom? Ne fais pas cela: quand des actions vertueuses sortent d'une source obscure, cette source est illustre par le fait de celui qui les accomplit. tre enfl de vains titres et sans vertus, c'est l un honneur hydropique. Ce qui est bon par lui-mme est bon sans nom; et ce qui est vil est toujours vil. Le prix des choses dpend de leur mrite, et non de leur dnomination. Elle est jeune, sage, belle; elle a reu cet hritage de la nature, et ces qualits forment l'honneur. Celui-l mrite le mpris et non l'honneur, qui se prtend fils de l'honneur et qui ne ressemble pas son pre. Nos honneurs prosprent, lorsque nous les faisons driver de nos actions plutt que de nos anctres. Le mot seul est un esclave suborn des tombeaux, un trophe menteur sur tous les spulcres; et souvent aussi il reste muet sur des tombes o la poussire et un coupable oubli ensevelissent d'honorables cendres. Qu'ai-je besoin d'en dire plus? Si tu peux aimer cette jeune personne comme vierge, je puis crer tout le reste: elle et sa vertu, c'est sa dot personnelle; les honneurs et les richesses viendront de moi. BERTRAND.--Je ne puis l'aimer, et je ne ferai pas d'efforts pour y parvenir. LE ROI.--Tu te fais injure toi-mme, en hsitant si longtemps sur ce choix. HLNE.--Sire, je suis heureuse de vous voir bien rtabli: qu'il ne soit plus question du reste. LE ROI.--Mon honneur est engag: il faut, pour le dlivrer, que je dploie mon pouvoir. Allons, prends sa main, hautain et ddaigneux jeune homme, indigne de ce beau don; puisque tu repousses, par une indigne erreur, mon amiti et son mrite; toi qui ne t'avises pas de songer que moi, plac dans son plateau trop lger, je t'enlverais jusqu'au flau; toi qui ne veux pas savoir qu'il dpend de nous de transporter tes honneurs o il nous plaira de les faire crotre: contiens tes mpris: obis notre volont qui travaille pour ton bien: n'coute point ton vain orgueil: rends sur-le-champ, pour l'avantage de ta propre fortune, l'hommage d'obissance que ton devoir nous doit, et que notre autorit exige, ou je t'effacerai pour jamais de ma pense, et t'abandonnerai aux vertiges et la ruineuse tmrit de la jeunesse et de l'ignorance, dployant sur toi ma haine et ma vengeance, au nom de la justice et sans piti. Parle: ta rponse? BERTRAND.--Pardon, mon gracieux souverain: je soumets mon amour vos yeux. Lorsque je considre quelle riche cration et quelle part d'honneur vont s'attacher o vous l'ordonnez, je trouve que cette fille, qui tout l'heure tait si bas dans la fiert de mes penses, est maintenant l'objet des louanges du roi, et par l anoblie, comme si elle tait bien ne. LE ROI.--Prends sa main, et dis-lui qu'elle est toi: Je te promets de rendre la balance gale entre elle et ton rang, si je ne fais pas davantage. BERTRAND.--Je lui prends la main. LE ROI.--Que le bonheur et la faveur du roi sourient ce contrat! Toutes les formalits ncessaires pour le rendre parfait seront accomplies ds ce soir: les ftes solennelles peuvent souffrir un plus long dlai, et attendre nos amis absents. Bertrand, si tu l'aimes, ton amour me reste fidle, autrement il s'gare. (Tous sortent, except Parolles et Lafeu.) LAFEU.--Entendez-vous, monsieur? Un mot, s'il vous plat. PAROLLES.--Quel est votre bon plaisir, seigneur? LAFEU.--Votre seigneur et matre a bien fait de se rtracter. PAROLLES.--Se rtracter? mon matre, mon seigneur? LAFEU.--Oui: est-ce que je ne parle pas une langue intelligible? PAROLLES.--Une langue fort dure, et qu'on ne peut entendre sans qu'il s'ensuive quelque effusion de sang.--Mon matre! LAFEU.--tes-vous le camarade du comte de Roussillon? PAROLLES.--De quelque comte que ce soit, de tous les comtes, de tout ce qui est homme. LAFEU.--De tout ce qui est l'_homme_ du comte; mais _le matre_ du comte, c'est autre chose. PAROLLES.--Vous tes trop vieux, monsieur: que cela vous suffise, vous tes trop vieux. LAFEU.--Il faut que je te dise, maraud, que j'ai le titre d'homme, moi; titre auquel jamais l'ge ne pourra vous faire parvenir. PAROLLES.--Ce que j'oserais bien, je n'ose pas le faire. LAFEU.--Je vous ai cru, pendant deux ordinaires, un homme de bon sens: vous avez fait tant de rcits de vos voyages: cela pouvait passer; mais les charpes et les rubans dont vous tes couvert m'ont dissuad de bien des manires de vous croire un vaisseau de bien gros calibre.--Je t'ai trouv prsent; et si je te perds, je ne m'en embarrasse gure; et cependant tu n'es bon rien qu' reprendre, et tu n'en vaux gure la peine. PAROLLES.--Si vous n'tiez pas couvert du privilge de l'ge... LAFEU.--Ne vous plongez pas trop avant dans la colre, de peur de trop hter l'preuve; et si une fois... Que Dieu ait piti de toi, poule mouille!--Allons, mon beau treillis, fort bien: je n'ai pas besoin d'ouvrir la fentre, je vois tout au travers de toi.--Donne-moi ta main. PAROLLES.--Seigneur, vous me faites-l une affreuse injure. LAFEU.--Oui, et c'est de tout mon coeur; et tu en es bien digne. PAROLLES.--Je ne l'ai pas mrit, seigneur. LAFEU.--Oh! sur ma foi, jusqu' la dernire drachme, et je n'en rabattrai pas un scrupule. PAROLLES.--Allons, je serai plus sage... LAFEU.--Oui, le plus tt que tu pourras; car tu as virer la voile du ct oppos.--Si jamais on te lie dans ton charpe, et qu'on te chtie, tu prouveras alors ce que c'est que d'tre fier de sa servitude. J'ai envie d'entretenir ma connaissance avec toi, ou plutt mon tude, afin que je puisse dire, au besoin: C'est un homme que je connais. PAROLLES.--Seigneur, vous me vexez d'une manire intolrable. LAFEU.--Je voudrais que ce ft pour toi un tourment d'enfer, et que ta vexation ft ternelle; mais je suis pass[24] par l'ge comme tu vas l'tre par moi aussi vite que l'ge me le permettra. [Note 24: quivoque sur le mot _past_. Lafeu, en parlant ainsi, passe devant Parolles.] (Il sort.) PAROLLES _seul_.--Allons, tu as un fils qui me lavera de cet affront, mchant, hideux et dgotant vieillard!--Allons, il faut que je me contienne: il n'y a pas moyen d'arrter les grands. Je le battrai, sur ma vie, si je peux jamais le rencontrer propos, ft-il deux fois plus grand seigneur. Je n'aurai pas plus de piti de sa vieillesse, que je n'en aurais de... Je le battrai, pourvu que je le puisse joindre encore une fois. (Lafeu revient.) LAFEU.--Maraud, votre seigneur et matre est mari: voil des nouvelles pour vous. Vous avez une nouvelle matresse. PAROLLES.--Je dois franchement conjurer Votre Seigneurie de vouloir bien m'pargner vos insultes. Il est mon bon seigneur: mais celui que je sers est l-haut, et c'est mon matre. LAFEU.--Qui? Dieu? PAROLLES.--Oui, monsieur. LAFEU.--C'est le diable qui est ton matre. Pourquoi croises-tu ainsi tes bras? Veux-tu faire de tes manches une paire de chausses? Les autres valets en font-ils autant? Tu ferais mieux de mettre ta partie infrieure o est ton nez. Sur mon honneur, si j'tais plus jeune seulement de deux heures, je te btonnerais. Il me semble que tu es une insulte gnrale, et que chacun devrait te battre. Je crois que tu as t cr pour que tout le monde pt se mettre en haleine sur ton dos. PAROLLES.--Voil qui est bien dur et peu mrit, seigneur. LAFEU.--Allez, allez: vous avez t battu en Italie pour avoir arrach un fruit d'un grenadier: vous tes un vagabond, et non pas un honnte voyageur: vous faites plus l'impertinent avec les grands seigneurs et les gens d'honneur, que les armoiries de votre naissance et de votre vertu ne vous donnent droit de le faire. Vous ne mritez pas un mot de plus, sans quoi je vous appellerais un fripon: je vous laisse. (Lafeu sort.) (Entre Bertrand.) PAROLLES.--C'est bon, c'est bon: oui, oui, bon, bon: gardons-en le secret quelque temps. BERTRAND.--Perdu et condamn aux soucis pour toujours! PAROLLES.--Qu'avez-vous, mon cher coeur? BERTRAND.--Quoique je l'aie solennellement jur devant le prtre, je ne partagerai jamais son lit. PAROLLES.--Quoi? quoi donc, mon cher coeur? BERTRAND.--O mon Parolles, ils m'ont mari!--Je veux aller aux guerres de Toscane, et jamais je ne coucherai avec elle. PAROLLES.--La France est un vrai chenil: elle ne mrite pas d'tre foule aux pieds par un homme. A la guerre! BERTRAND.--Voil des lettres de ma mre: ce qu'elles contiennent, je ne le sais pas encore. PAROLLES.--Il faudrait le savoir.--A la guerre, mon garon, la guerre! Il tient son honneur cach dans une bote, celui qui reste chez lui caresser sa crature et dpenser dans ses bras sa vigueur virile, qui devrait soutenir les bonds et la fougue de l'ardent coursier de Mars. Aux pays trangers! La France est une table, et nous, qui y demeurons, des rosses. Allons, la guerre! BERTRAND.--Oui, j'irai.--Je l'enverrai chez moi; j'informerai ma mre de mon aversion pour elle, et de la cause de mon vasion; j'crirai au roi ce que je n'ai pas os lui dire: le don qu'il vient de me faire me servira m'quiper pour les guerres d'Italie, o les braves combattent. La guerre est un repos, compare une sombre maison et une femme odieuse. PAROLLES.--Ce caprice tiendra-t-il? en tes-vous bien sr? BERTRAND.--Venez avec moi dans ma chambre, et aidez-moi de vos conseils. Je vais la congdier sur-le-champ. Demain je pars pour la guerre, et elle pour sa douleur solitaire. PAROLLES.--Oh! comme les balles rebondissent! quel vacarme elles font!--Cela est dur-.--Un jeune homme mari est un jeune homme perdu: ainsi, partez, et quittez-la bravement: allez. Le roi vous a fait outrage.--Mais, chut! c'est comme cela... (Ils sortent.) SCNE IV Mme lieu.--Un autre appartement. _Entrent_ HLNE ET LE BOUFFON. HLNE.--Ma mre me salue avec bont. Est-elle bien? LE BOUFFON.--Elle n'est pas bien, et pourtant elle jouit de sa sant: elle est gaie, mais pourtant elle n'est pas bien; mais Dieu soit lou! elle est bien et n'a besoin de rien dans ce monde, et pourtant elle n'est pas bien. HLNE.--Si elle est bien, quel mal a-t-elle donc, qu'elle ne soit pas bien? LE BOUFFON.--Vraiment, elle serait trs bien s'il ne lui manquait pas deux choses. HLNE.--Quelles sont ces deux choses? LE BOUFFON.--La premire, c'est qu'elle n'est pas dans le ciel, o Dieu veuille l'envoyer promptement; la seconde, c'est qu'elle est sur la terre, d'o Dieu veuille la renvoyer promptement. (Entre Parolles.) PAROLLES.--Salut, mon heureuse dame! HLNE.--Je me flatte d'avoir votre aveu pour ma bonne fortune. PAROLLES.--Vous avez mes voeux pour qu'elle augmente, et mes voeux encore pour qu'elle dure. (_Au bouffon._) Ah! mon vaurien! comment se porte ma vieille dame? LE BOUFFON.--Si vous aviez ses rides, et moi ses cus, je voudrais qu'elle ft comme vous dites. PAROLLES.--Eh! je ne dis rien. LE BOUFFON.--Vraiment, vous n'en tes que plus sage; car souvent la langue d'un homme est la ruine de son matre: ne dire rien, ne faire rien, ne savoir rien, et n'avoir rien, font une grande partie de vos titres, qui ne diffrent pas grandement de rien. PAROLLES.--Va-t'en; tu es un vaurien. LE BOUFFON.--Vous auriez d dire, monsieur, devant un vaurien, tu es un vaurien; c'est--dire, devant moi tu es un vaurien; et cela aurait t la vrit, monsieur. PAROLLES.--Va, va, tu es un rus fou: je t'ai dcouvert. LE BOUFFON.--Me dcouvrez-vous en vous-mme, monsieur? ou bien, vous a-t-on appris me dcouvrir? La recherche, monsieur, tait des plus profitables; et vous pourriez trouver beaucoup du fou en vous, au grand dplaisir du monde, et pour augmenter les rises. PAROLLES.--Un bon drle, ma foi, et bien nourri!--Madame, mon seigneur va partir ce soir. Une affaire trs-srieuse l'appelle: il sait les grandes prrogatives et les droits de l'amour, que la circonstance rclame comme vous tant dus; mais il est contraint, malgr lui, de les remettre un autre temps. Cette privation et ce dlai sont rachets par les douceurs qui vont se prparer dans cet intervalle forc, pour inonder de joie l'heure venir, et faire dborder la coupe des plaisirs. HLNE.--Quelles sont ses autres intentions? PAROLLES.--Que vous preniez l'instant cong du roi, et que vous donniez cette prcipitation pour votre propre dcision en l'appuyant de toutes les raisons que vous pourrez trouver pour rendre cette ncessit vraisemblable. HLNE.--Que commande-t-il encore? PAROLLES.--Qu'aprs avoir obtenu ce cong, vous vous conformiez sur-le-champ ses autres intentions. HLNE.--En tout je suis soumise sa volont. PAROLLES.--Je vais l'en assurer de votre part. (Parolles sort.) HLNE.--Je vous en prie. (_Au bouffon._) Viens, drle. (Ils sortent.) SCNE V Un autre appartement dans le mme lieu. _Entrent_ LAFEU, BERTRAND. LAFEU.--Mais j'espre que Votre Seigneurie ne le regarde pas comme un guerrier? BERTRAND.--Comme un guerrier, seigneur, et qui a fait ses preuves de courage. LAFEU.--Vous le tenez de sa bouche? BERTRAND.--Et de bien d'autres tmoignages valables. LAFEU.--Allons, mon cadran ne va donc pas bien? j'ai pris cette allouette pour un traquet[25]. [Note 25: Espce d'oiseau qui fait son nid terre. _Penancola, avis alaud similis._] BERTRAND.--Je vous assure, seigneur, qu'il a de grandes connaissances et qu'il n'a pas moins de bravoure. LAFEU.--J'ai donc pch contre son exprience et prvariqu contre sa valeur; et je suis cet gard dans un tat dangereux, car je ne puis trouver dans mon coeur le moindre dsir de m'en repentir.--Le voici qui vient, je vous en prie, rconciliez-nous: je veux rechercher son amiti. (Entre Parolles.) PAROLLES.--Tout cela se fera, monsieur. LAFEU, _ Bertrand_.--Je vous en prie, monsieur, dites-moi quel est son tailleur? PAROLLES.--Monsieur? LAFEU.--Oh! je le connais bien. Oui, monsieur; c'est vraiment, monsieur, un bon ouvrier, un fort bon tailleur. BERTRAND, _bas Parolles_.--Est-elle alle trouver le roi? PAROLLES.--Elle y est alle. BERTRAND.--Partira-t-elle ce soir? PAROLLES.--Comme vous le lui avez ordonn. BERTRAND.--J'ai crit mes lettres, enferm mon trsor dans ma cassette, donn mes ordres pour nos chevaux; et ce soir, l'heure o je devrais prendre possession de la marie, je finirai avant d'avoir commenc. LAFEU.--Un honnte voyageur est quelque chose la fin d'un dner; mais un homme qui dbite trois mensonges et se sert d'une vrit connue de tout le monde pour faire passer un millier de balivernes mrite d'tre cout une fois et fustig trois. (_A Parolles._) Dieu vous assiste, capitaine! BERTRAND, _ Parolles_.--Y aurait-il quelque msintelligence entre ce noble seigneur et vous, monsieur? PAROLLES.--Je ne sais pas comment j'ai mrit de tomber dans la disgrce de mon noble seigneur. LAFEU.--Vous avez trouv moyen d'y tomber et de vous y enfoncer tout entier, en bottes et perons, comme celui qui saute dans la crme[26], et vous en ressortirez promptement plutt que de souffrir qu'on vous demande raison de ce que vous restez dedans. [Note 26: Allusion une pasquinade des baladins qui sautaient, dans les ftes de Londres, tout botts dans un plat de crme.] BERTRAND.--Il se pourrait que vous vous fussiez mpris sur son compte, seigneur. LAFEU.--Et je m'y mprendrai toujours, quand mme je le surprendrais en prires.--Adieu, seigneur, et croyez ce que je vous dis, qu'il n'y a point d'amande dans cette noix lgre: toute l'me de cet homme est dans ses habits; ne vous fiez lui dans aucune affaire de consquence; j'ai apprivois de ces gens-l, et je connais leur naturel. (_A Parolles._) Adieu, monsieur; j'ai mieux parl de vous que vous n'avez mrit et que vous ne mriterez de moi; mais il faut rendre le bien pour le mal. (Il sort.) PAROLLES.--Un frivole vieillard, je jure! BERTRAND.--Je le crois. PAROLLES.--Eh mais! ne le connaissez-vous pas? BERTRAND.--Oui, je le connais bien, et l'opinion commune lui donne du mrite.--Voici venir mon entrave. (Entre Hlne.) HLNE.--J'ai, monsieur, suivant l'ordre que vous m'en avez donn, parl au roi, et j'ai obtenu son agrment pour partir sur-le-champ. Seulement, il dsire vous parler en particulier. BERTRAND.--J'obirai sa volont.--Il ne faut pas, Hlne, vous tonner de mon procd, qui ne parat pas s'accorder avec les circonstances et qui ne remplit pas l'office qu'elles exigent de moi. Je n'tais pas prpar cet vnement, voil pourquoi je me trouve si fort en dsordre; cela m'engage vous prier de vous mettre en route sur-le-champ pour vous rendre chez moi, et de chercher deviner plutt que de me demander le motif de cette prire; car mes raisons sont meilleures qu'elles ne paraissent, et mes affaires sont d'une ncessit plus pressante qu'il ne le semble premire vue, vous qui ne les connaissez pas.--Cette lettre est pour ma mre. (_Il lui remet une lettre._) Il se passera deux jours avant que je vous revoie. Adieu; je vous abandonne votre sagesse. HLNE.--Monsieur, je ne puis vous rpondre autre chose, sinon que je suis votre trs-obissante servante. BERTRAND.--Allons, allons, ne parlons plus de cela. HLNE.--Et que je chercherai toujours, par tous mes efforts, rparer ce que mon toile vulgaire a laiss en moi de dfectueux pour tre de niveau avec ma grande fortune. BERTRAND.--Laissons cela; je suis extrmement press. Adieu; allez-vous-en chez moi. HLNE.--Je vous prie, monsieur, permettez... BERTRAND.--Eh bien! que voulez-vous dire? HLNE.--Je ne suis pas digne du trsor que je possde, et je n'ose pas dire qu'il soit moi, et cependant il est moi; mais, comme un voleur timide, je voudrais bien drober ce que la loi m'accorde de droit. BERTRAND.--Que voulez-vous avoir? HLNE.--Quelque chose,--et peine autant;--rien dans le fond.--Je ne voudrais pas vous dire ce que je voudrais, seigneur.--Mais pourtant, si.--Les trangers et les ennemis se sparent et ne s'embrassent pas. BERTRAND.--Je vous en prie, ne perdez pas de temps; mais vite cheval. HLNE.--Je n'enfreindrai pas vos ordres, mon bon seigneur. BERTRAND, _ Parolles, d'un air fort empress_.--O sont mes autres gens, monsieur? (_A Hlne._) Adieu. (_Hlne sort._) Va chez moi, o je ne rentrerai de ma vie tant que je pourrai manier mon pe ou entendre le son du tambour.--Allons, partons, et songeons notre fuite. PAROLLES.--Bravo! coragio! (Ils sortent.) FIN DU DEUXIME ACTE. ACTE TROISIME SCNE I A Florence.--Appartement dans le palais du duc. _Entrent_ LE DUC DE FLORENCE, DEUX SEIGNEURS FRANAIS; Gardes. _Fanfares._ LE DUC.--Ainsi, vous voil instruits de point en point des raisons fondamentales de cette guerre, dont les grands intrts ont dj fait verser bien du sang, en restant toujours altrs d'en rpandre. PREMIER SEIGNEUR.--La querelle parat sacre de la part de Votre Altesse; mais de la part des ennemis, elle semble inique et odieuse. LE DUC.--C'est pourquoi je m'tonne fort que notre cousin le roi de France puisse, dans une cause aussi juste, fermer son coeur nos prires suppliantes. SECOND SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, je ne puis vous clairer sur les motifs de notre gouvernement, ni en parler que comme un homme ordinaire qui n'est pas dans les affaires, et qui s'imagine l'auguste machine du conseil d'aprs ses imparfaites notions: aussi je n'ose pas vous dire ce que j'en pense, d'autant moins que je me suis vu tromp dans mes incertaines conjectures toutes les fois que j'ai tent d'en faire. LE DUC.--Qu'il fasse suivant son bon plaisir. SECOND SEIGNEUR.--Mais je suis sr du moins que notre jeunesse, rassasie de son repos, va accourir ici tous les jours pour se gurir. LE DUC.--Ils seront bien reus, et tous les honneurs que nous pouvons rpandre iront s'attacher sur eux. Vous connaissez vos postes. Quand les premiers de l'arme tombent, c'est pour votre avantage.--Demain au champ de bataille! (Ils sortent.) SCNE II En Roussillon.--Appartement dans le palais de la comtesse. LA COMTESSE, LE BOUFFON. LA COMTESSE.--Tout est arriv comme je le dsirais, except qu'il ne revient point avec elle. LE BOUFFON.--Sur ma foi, je pense que mon jeune seigneur est un homme fort mlancolique. LA COMTESSE.--Et sur quel fondement, je te prie? LE BOUFFON.--Eh! c'est qu'il regardait ses bottes, et puis chantait; qu'il rajustait sa fraise, et puis chantait; qu'il faisait des questions, puis chantait; qu'il se curait les dents, et chantait encore. J'ai connu un homme avec ce tic de mlancolie, qui a vendu un bon manoir pour une chanson. LA COMTESSE.--Voyons ce qu'il crit et quand il se propose de revenir. LE BOUFFON.--Je n'ai plus de got pour Isabeau depuis que je suis all la cour. Nos vieilles morues et nos Isabeau de campagne ne ressemblent en rien vos vieilles morues et vos Isabeau de cour. La cervelle de mon Cupidon est fle, et je commence aimer comme un vieillard aime l'argent,--sans apptit. LA COMTESSE, _ouvrant la lettre_.--Qu'avons-nous ici? LE BOUFFON.--Prcisment ce que vous avez l. (Il sort.) LA COMTESSE _lit la lettre.--Je vous envoie une belle-fille: elle a guri le roi et m'a perdu. Je l'ai pouse; mais je n'ai pas couch avec elle, et j'ai jur que ce refus serait ternel. On ne manquera pas de vous informer que je me suis enfui. Apprenez-le donc de moi, avant de le savoir par le bruit public. Si le monde est assez vaste, je mettrai toujours une bonne distance entre elle et moi. Agrez mon respect._ _Votre fils infortun,_ BERTRAND. --Ce n'est pas bien, jeune homme tmraire et indisciplin, de fuir ainsi les faveurs d'un si bon roi, d'attirer son indignation sur ta tte en mprisant une jeune fille trop vertueuse pour tre ddaigne, mme de l'empereur. (Le bouffon entre.) LE BOUFFON.--Oh! madame, il y a l-bas de tristes nouvelles entre deux officiers et ma jeune matresse. LA COMTESSE.--De quoi s'agit-il? LE BOUFFON.--Et cependant il y a aussi quelque chose de consolant dans les nouvelles; oui, de consolant: votre fils ne sera pas tu aussitt que je le pensais. LA COMTESSE.--Et pourquoi serait-il tu? LE BOUFFON.--C'est ce que je dis, madame, s'il s'est sauv, comme je l'entends dire. Le danger tait de rester auprs de sa femme: c'est la perte des hommes, quoique ce soit le moyen d'avoir des enfants. Les voici qui viennent; ils vous en diront davantage. Pour moi, je sais seulement que votre fils s'est sauv. (Hlne entre accompagne de deux gentilshommes.) PREMIER GENTILHOMME.--Dieu vous garde! chre comtesse. HLNE.--Madame, mon seigneur est parti, parti pour toujours. SECOND GENTILHOMME.--Ne dites pas cela. LA COMTESSE.--Armez-vous de patience.--Eh! je vous prie, messieurs, parlez. J'ai senti tant de secousses de joie et de douleur, que le premier aspect et le choc imprvu de l'une ou de l'autre ne peuvent plus me faire prouver l'motion d'une femme.--O est mon fils, je vous prie? SECOND GENTILHOMME.--Madame, il est all servir le duc de Florence. Nous l'avons rencontr l, car nous en venons, et aprs avoir remis quelques dpches dont nous sommes chargs pour la cour, nous y retournons. HLNE.--Jetez les yeux sur cette lettre, madame. Voici mon cong.--_(Lisant.) Quand tu auras obtenu l'anneau que je porte mon doigt, et qui ne le quittera jamais, et que tu me montreras un enfant n de toi, dont j'aurai t le pre, alors appelle-moi ton mari. Mais cet_ alors, _je le nomme_ jamais.--C'est une terrible sentence! LA COMTESSE.--Avez vous apport cette lettre, messieurs? SECOND GENTILHOMME.--Oui, madame; et d'aprs ce qu'elle contient, nous regrettons nos peines. LA COMTESSE.--Je t'en conjure, ma chre, prends courage. Si tu gardes pour toi seule toutes ces douleurs, tu m'en drobes la moiti. Il tait mon fils; mais j'efface son nom de mon coeur, et tu seras mon unique enfant.--Il est donc all du ct de Florence? SECOND GENTILHOMME.--Oui, madame. LA COMTESSE.--Et pour tre soldat? PREMIER GENTILHOMME.--Telles sont, en effet, ses nobles intentions, et je suis persuad que le duc lui rendra tous les honneurs convenables. LA COMTESSE.--Y retournez-vous? PREMIER GENTILHOMME.--Oui, madame, et avec la plus grande diligence. HLNE, _lisant_.--_Jusqu' ce que je n'y aie plus de femme, la France ne me sera rien._ --C'est amer! LA COMTESSE.--Y a-t-il cela l-dedans? HLNE.--Oui, madame. PREMIER GENTILHOMME.--Ce n'est peut-tre qu'un cart de sa main auquel son coeur n'a pas consenti. LA COMTESSE.--_La France ne lui sera rien tant qu'il y aura une femme?_ Il n'y a qu'elle seule qui soit trop bonne pour lui, et elle mritait un prince que vingt jeunes tourdis comme lui suivissent avec respect pour l'appeler toute heure leur matresse.--Qui avait-il avec lui? PREMIER GENTILHOMME.--Un seul domestique et un gentilhomme que j'ai connu jadis. LA COMTESSE.--Parolles, n'est-ce pas? PREMIER GENTILHOMME.--Oui, madame, c'est lui-mme. LA COMTESSE.--C'est une me corrompue et pleine de sclratesse. Mon fils, sduit par ses conseils, pervertit un coeur bien n. PREMIER GENTILHOMME.--En effet, madame, cet homme a bien de la sclratesse, trop, et cela l'oblige en user. LA COMTESSE.--Soyez les bienvenus, messieurs. Je vous prie, quand vous reverrez mon fils, de lui dire que son pe ne peut jamais acqurir autant d'honneur qu'il en a perdu. Je vais lui en crire davantage, et je vous prierai de lui remettre ma lettre. SECOND GENTILHOMME.--Nous sommes prts vous servir, madame, en ceci et dans toutes vos affaires les plus importantes. LA COMTESSE.--A condition que nous ferons change de politesses. Voulez-vous m'accompagner? (La comtesse et les gentilshommes sortent.) HLNE.--_Jusqu' ce que je n'y aie plus de femme, la France ne me sera rien!_--La France ne lui sera rien tant qu'il aura une femme en France. Tu n'en auras plus, Roussillon; tu n'en auras plus en France. Reprends-y donc tout le reste. Pauvre comte! est-ce moi qui te chasses de ton pays et qui expose tes membres dlicats aux chances de la guerre, qui n'pargne personne? Est-ce moi qui t'exile d'une cour charmante, o tu tais le point de mire des plus beaux yeux, pour t'exposer aux coups des mousquets fumants? O vous, messagers de plomb, qui volez rapidement sur des ailes de feu, dtournez-vous et manquez votre but! Percez l'air invulnrable qui siffle quand on le perce, et ne touchez pas mon seigneur. Quiconque tire sur lui, c'est moi qui le dirige; quiconque avance le fer lev contre son sein intrpide, c'est moi, malheureuse, qui l'y excite. Et quoique ce ne soit pas moi qui le tue, je suis cependant la cause de sa mort. Il aurait mieux valu pour moi que je rencontrasse le lion froce quand il rugit, press par la faim. Il aurait mieux valu que toutes les calamits qui assigent la nature fussent tombes sur ma tte. Non, reviens dans ta patrie, Roussillon; quitte ces lieux, o l'honneur ne recueille du danger que des cicatrices et o souvent il perd tout. Je vais m'en aller. C'est parce que je suis ici que tu t'loignes. Y resterais-je pour t'empcher d'y revenir? Non, non; quand on respirerait chez toi l'air du paradis, et qu'on y serait servi par des anges, je m'en irais. Puisse la renomme, touche de piti, t'annoncer ma fuite pour te consoler! O nuit! viens; et toi, jour, hte-toi de finir; car, pendant l'obscurit, je veux me drober de ces lieux comme un pauvre voleur. (Elle sort.) SCNE III La scne est Florence, devant le palais du duc. Fanfares. LE DUC DE FLORENCE, BERTRAND, Seigneurs, _officiers et soldats_. LE DUC.--Tu seras commandant de notre cavalerie; fort de nos esprances, nous t'accordons notre amiti et plaons notre confiance dans les promesses de ta fortune. BERTRAND.--Seigneur, c'est un fardeau trop pesant pour mes forces; cependant je m'efforcerai de le soutenir, pour l'amour de Votre Altesse, jusqu' la dernire extrmit. LE DUC.--Pars donc, et que la fortune joue avec ton cimier comme une matresse propice! BERTRAND.--Ce jour mme, puissant Mars! j'entre dans tes rangs. Rends-moi seulement gal mes voeux, et je me montrerai amoureux de ton tambour et l'ennemi de l'amour! SCNE IV Roussillon.--Appartement du palais de la comtesse. LA COMTESSE, L'INTENDANT. LA COMTESSE.--Hlas! et pourquoi avez-vous accept d'elle cette lettre? Ne deviez-vous pas vous douter qu'elle allait faire ce qu'elle a fait, ds qu'elle m'envoyait une lettre? Relisez-la-moi encore. L'INTENDANT _lit._--_Je vais en plerinage Saint-Jacques. Un amour ambitieux m'a rendue criminelle. Pour expier mes fautes par un saint voeu, je veux marcher pieds nus sur la terre glace. crivez, crivez, afin que mon trs-cher matre, votre fils, puisse se retirer de la sanglante carrire des combats. Bnissez son retour, et qu'il jouisse des douceurs de la paix, tandis que moi je bnirai de loin son nom par les plus ardentes prires. Dites-lui de me pardonner toutes les peines que je lui ai causes. C'est moi, sa fatale Junon, qui l'ai loign de ses amis de la cour pour l'envoyer vivre dans les camps ennemis, o le danger et la mort marchent sur les pas des braves. Il est trop bon et trop beau pour moi et pour la mort, que je vais chercher moi-mme pour le laisser libre!_ LA COMTESSE.--Ah! quels traits aigus percent dans ses plus douces paroles! Rinaldo, vous n'avez jamais tant manqu de rflexion qu'en la laissant partir ainsi. Si je lui avais parl, je l'aurais bien dtourne de ses projets, sur lesquels elle m'a prvenue. L'INTENDANT.--Pardonnez, madame; si je vous eusse donn la lettre hier au soir, on aurait pu rejoindre Hlne et cependant elle crit que toute poursuite serait vaine. LA COMTESSE.--Quel ange s'intressera cet indigne poux? Il ne peut prosprer, moins que les prires de celle que le ciel se plat entendre et exaucer ne le sauvent des vengeances de la justice suprme. cris, cris, Rinaldo, cet poux si indigne de son pouse. Que chaque mot soit plein de son mrite, qu'il pse, lui, trop lgrement. Fais-lui sentir vivement mon extrme douleur, quoiqu'il y soit peu sensible. Dpche vers lui le courrier le plus prompt. Peut-tre, quand il apprendra qu'elle s'en est alle voudra-t-il revenir; et j'espre qu'aussitt qu'elle apprendra son retour, elle htera aussi le sien dans ces lieux, conduite par le plus pur amour. Je ne puis dmler lequel des deux m'est le plus cher. Cherche le messager. J'ai un poids sur le coeur, et ma vieillesse est faible. Ma tristesse voudrait des larmes, et ma douleur me force de parler. (Ils sortent.) SCNE V Hors des murs de Florence. UNE VEUVE DE FLORENCE, DIANE, VIOLENTA, MARIANA _et plusieurs citoyens. On entend au loin une musique guerrire._ LA VEUVE.--Allons, venez, car s'ils s'approchent de la ville; nous perdrons tout le coup d'oeil. DIANE.--On dit que le comte franais nous a rendu les plus honorables services. LA VEUVE.--On rapporte qu'il a pris leur plus grand capitaine, et que de sa propre main il a tu le frre du duc. Nous avons perdu nos peines; ils ont pris un chemin oppos. coutez, vous pouvez en juger par leurs trompettes. MARIANA.--Allons, retournons-nous-en, et contentons-nous du rcit qu'on nous en fera. Et vous, Diane, gardez-vous bien de ce comte franais: l'honneur d'une fille est sa gloire, et il n'y a point d'hritage aussi riche que l'honntet. LA VEUVE.--J'ai racont ma voisine combien vous aviez t sollicite par un gentilhomme de sa compagnie. MARIANA.--Je connais ce coquin; qu'il aille se pendre! Un certain Parolles, un infme agent que le jeune comte emploie dans ses intrigues. Dfie-toi d'eux, Diane; leurs promesses, leurs sductions, leurs serments, leurs prsents, et tous ces engins de la dbauche, ne sont point ce qu'on veut les faire croire. Plus d'une jeune fille a t sduite par l, et le malheur veut que l'exemple de tant de naufrages de la vertu ne saurait persuader celles qui viennent aprs, jusqu' ce qu'elles soient prises au pige qui les menaait. J'espre que je n'ai pas besoin de vous avertir davantage, car je suis persuade que votre vertu vous conservera o vous tes, quand mme il n'y aurait d'autre danger craindre que la perte de la modestie. DIANE.--Vous n'avez rien craindre pour moi. LA VEUVE.--Je l'espre. (_Hlne, en costume de plerine._)--Regarde, voici une plerine. Je suis sre qu'elle vient loger dans ma maison. Ils ont coutume de s'envoyer ici les uns les autres. Je veux la questionner.--Dieu vous garde, belle plerine! O allez-vous? HLNE.--A Saint-Jacques-le-Grand. Enseignez-moi, je vous prie, o logent les plerins[27]? [Note 27: _Palmer_, nom driv de la branche de palmier que portaient les plerins de profession.] LA VEUVE.--A l'image Saint-Franois, ici prs du port. HLNE.--Est-ce l le chemin? (On entend au loin une musique guerrire.) LA VEUVE.--Oui, prcisment. Entendez-vous? Ils viennent de ce ct. Si vous voulez attendre, sainte plerine, que les troupes soient passes, je vous conduirai l'endroit o vous logerez, d'autant mieux que je crois connatre votre htesse aussi bien que moi-mme. HLNE.--Est-ce vous? LA VEUVE.--Sous votre bon plaisir, plerine. HLNE.--Je vous remercie, et j'attendrai ici votre loisir. LA VEUVE.--Vous arrivez, je crois, de France? HLNE.--J'en arrive. LA VEUVE.--Vous allez voir ici un de vos compatriotes qui a fait de grands exploits. HLNE.--Quel est son nom, je vous prie? LA VEUVE.--Le comte de Roussillon. Le connaissez-vous? HLNE.--Seulement par ou-dire. Je sais qu'il a une grande rputation; mais je ne connais pas sa figure. LA VEUVE.--Quel qu'il soit, il passe ici pour un brave guerrier. Il s'est vad de France, ce qu'on dit, parce que le roi l'a mari contre son inclination. Croyez-vous que cela soit vrai? HLNE.--Oui, srement; c'est la pure vrit; je connais sa femme. DIANE.--Il y a ici un gentilhomme au service du comte qui dit bien du mal d'elle. HLNE.--Comment s'appelle-t-il? DIANE.--M. Parolles. HLNE.--Oh! je crois comme lui qu'en fait de louange ou auprs du mrite du comte lui-mme, son nom ne vaut pas la peine d'tre cit. Tout son mrite est une vertu modeste, contre laquelle je n'ai entendu faire aucun reproche. DIANE.--Ah! la pauvre dame! C'est un rude esclavage que d'tre la femme d'un poux qui nous dteste. LA VEUVE.--Oui, c'est vrai, pauvre crature! En quelque lieu qu'elle soit, elle a un cruel poids sur le coeur. Si cette jeune fille voulait, il ne tiendrait qu' elle de lui jouer un mauvais tour. HLNE.--Que voulez-vous dire? Serait-ce que le comte, amoureux d'elle, la sollicite une action illgitime?... LA VEUVE.--Oui, c'est ce qu'il fait: il emploie tous les agents qui peuvent corrompre dans un pareil but le tendre coeur d'une jeune fille; mais elle est bien arme, et elle oppose ses attaques la rsistance la plus vertueuse. (Bertrand, Parolles passent, suivis d'officiers et de soldats florentins, avec des drapeaux et des tambours.) MARIANA.--Que les dieux la prservent de ce malheur! LA VEUVE.--Les voil; ils viennent. Celui-ci est Antonio, le fis an du duc: celui-l est Escalus. HLNE.--Quel est donc le Franais? DIANE.--L, celui qui porte ces plumes. C'est un trs-bel homme. Je voudrais bien qu'il aimt sa femme. S'il tait plus honnte, il serait bien plus aimable. N'est-ce pas un beau jeune homme? HLNE.--Il me plat beaucoup. DIANE.--C'est bien dommage qu'il ne soit pas honnte. Voil l-bas le vaurien qui l'entrane la dbauche. Si j'tais la femme du comte, j'empoisonnerais ce vil sclrat. HLNE.--Lequel est-ce? DIANE.--Eh! ce fat avec ses charpes. Pourquoi donc a-t-il l'air si triste? HLNE.--Il a peut-tre t bless au combat. PAROLLES.--Perdre notre tambour! MARIANA.--Il est coup sr bien contrari de quelque chose. Voyez, il nous a aperues. LA VEUVE.--Au diable! allez vous pendre! MARIANA.--Et pour la politesse, je lui souhaite le carcan autour du cou. (Sortent Bertrand, Parolles, les officiers; etc.) LA VEUVE.--Les troupes sont passes. Venez, plerine, je vous conduirai l'endroit o vous logerez. Nous avons dj la maison quatre ou cinq pnitents qui ont fait voeu d'aller Saint-Jacques. HLNE.--Je vous remercie humblement. Je dsirerais beaucoup que vous, madame, et votre aimable fille, vous voulussiez bien souper avec moi ce soir. Je me chargerai des frais et des remerciements; et pour vous tmoigner davantage ma reconnaissance, je donnerai cette jeune personne quelques conseils dignes d'attention. TOUTES DEUX ENSEMBLE.--Nous acceptons vos offres bien volontiers. (Elles sortent.) SCNE VI Le camp devant Florence. _Entrent_ BERTRAND ET DEUX SEIGNEURS FRANAIS. PREMIER SEIGNEUR.--Je vous en conjure, mon cher comte, mettez-le cette preuve: laissez-lui faire sa volont. SECOND SEIGNEUR.--Si Votre Seigneurie ne reconnat pas qu'il est un lche, ne m'honorez plus de votre estime. PREMIER SEIGNEUR.--Sur mon honneur, seigneur, c'est une bulle de savon. BERTRAND.--Pensez-vous donc que je me trompe ce point sur son compte? PREMIER SEIGNEUR.--Croyez ce que je vous dis, seigneur, d'aprs ma propre connaissance, et sans aucune malice, et avec la mme vrit que si je vous parlais de mon parent. C'est un insigne poltron, un dtermin et ternel menteur, qui manque autant de fois sa parole qu'il y a d'heures dans le jour: en un mot, n'ayant pas une seule bonne qualit pour mriter les bonts de Votre Seigneurie. SECOND SEIGNEUR.--Il serait bon que vous le connussiez, de peur que, vous reposant trop sur une valeur qu'il n'a point, il ne puisse, dans une affaire importante et de confiance, vous manquer au milieu du danger. BERTRAND.--Je voudrais bien connatre quelque moyen de l'prouver. SECOND SEIGNEUR.--Il n'y en a pas de meilleur que de le laisser aller chercher son tambour. Vous entendez avec quelle confiance il se vante d'en venir bout. PREMIER SEIGNEUR.--Et moi, avec une troupe de Florentins, je veux le surprendre tout coup. J'aurai des gens qu'il ne distinguera point des troupes ennemies. Nous le lierons, nous lui banderons les yeux, de sorte qu'il s'imaginera qu'on le conduit dans le camp ennemi, lorsque nous l'amnerons dans notre tente. Que Votre Seigneurie soit seulement prsente son interrogatoire; si, dans l'espoir de sauver sa vie, et par le sentiment de la plus lche peur, il ne s'offre pas vous trahir et rvler tout ce qu'il peut savoir contre vous, et s'il ne l'affirme pas avec serment au pril ternel de son me, n'ayez jamais, seigneur, la moindre confiance en mon jugement. SECOND SEIGNEUR.--Oh! seulement pour le plaisir de rire, laissez-le aller chercher son tambour. Il se vante d'avoir imagin pour cela un stratagme. Lorsque Votre Seigneurie aura vu le fond de son coeur, et quel vil mtal se rduira ce lingot d'or prtendu, si vous ne lui infligez pas le traitement de Jean Tambour[28], votre inclination pour lui est inattaquable.--Le voici. [Note 28: Un vieil intermde imprim en 1601, portait le nom du traitement fait Jean Tambour, _Jack Drum_, et cette hospitalit consistait ce qu'il parat en coups et en injures.] (Parolles entre.) PREMIER SEIGNEUR.--Oh! pour nous donner le plaisir de rire, ne l'empchez pas d'accomplir son dessein. Laissez-le chercher son tambour comme il voudra. BERTRAND, _ Parolles_.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, monsieur? Le tambour vous tient donc bien fort au coeur? SECOND SEIGNEUR.--Et que diable! qu'il le laisse aller. Ce n'est qu'un tambour. PAROLLES.--Qu'un tambour! N'est-ce qu'un tambour? un tambour ainsi perdu! Le beau commandement! charger les ailes de notre arme avec notre propre cavalerie, et enfoncer nos propres bataillons! SECOND SEIGNEUR.--On ne doit point blmer le gnral qui a command: c'est un de ces malheurs de la guerre que Csar lui-mme n'aurait pu prvenir, s'il et t l pour nous commander. BERTRAND.--Nous n'avons cependant pas tant nous plaindre de notre succs. Il est vrai qu'il y a quelque dshonneur avoir perdu ce tambour; mais enfin, il n'y a plus de moyen de le ravoir. PAROLLES.--On aurait pu le ravoir. BERTRAND.--On l'aurait pu, mais on ne le peut pas prsent. PAROLLES.--On pourrait encore le ravoir. Si le mrite d'un service n'tait pas si rarement attribu celui qui l'a rendu, je l'aurais, ce tambour, lui ou un autre, ou bien _hic jacet_. BERTRAND.--Mais si vous en avez envie, monsieur; si vous croyez avoir quelque bonne ruse qui puisse ramener dans son quartier naturel cet instrument d'honneur, eh bien! soyez assez gnreux pour l'entreprendre. Allez en avant! je rcompenserai cette tentative comme un exploit glorieux. Si vous russissez, le duc en parlera, et vous payera ce service tout ce qu'il pourra valoir, et d'une manire convenable sa grandeur. PAROLLES.--Par le bras d'un guerrier, je l'entreprendrai. BERTRAND.--Mais il faut prsent vous endormir l-dessus. PAROLLES.--Je veux m'en occuper ds ce soir; je vais crire mes dilemmes, m'encourager dans ma certitude, faire mes apprts homicides; et sur le minuit, attendez-vous entendre parler de moi. BERTRAND.--Puis-je hardiment annoncer Son Altesse que vous tes parti pour vous en occuper? PAROLLES.--Je ne sais pas encore quel sera le succs, seigneur: mais pour le tenter, je vous le jure. BERTRAND.--Je sais que tu es brave; et je rpondrais de la possibilit de ta valeur guerrire. Adieu. PAROLLES.--Je n'aime pas trop de paroles. (Il sort.) PREMIER SEIGNEUR.--Non, pas plus que le poisson n'aime l'eau. Cet homme n'est-il pas bien singulier, seigneur, de paratre entreprendre avec tant de confiance une chose qu'il sait bien qu'on ne peut faire? Il se damne jurer qu'il le fera, et il aimerait mieux tre damn que de le faire. SECOND SEIGNEUR.--Vous ne le connaissez pas encore, seigneur, comme nous le connaissons. Il est bien vrai qu'il a le talent de s'insinuer dans les bonnes grces de quelqu'un, et que pendant une semaine il saura chapper bien des occasions de se dcouvrir; mais quand vous l'aurez une fois connu, ce sera pour toujours. BERTRAND.--Quoi! vous pensez qu'il ne fera rien de tout ce qu'il s'est engag si srieusement entreprendre? SECOND SEIGNEUR.--Rien au monde; mais il s'en reviendra avec une invention de sa tte, et il vous y flanquera deux ou trois mensonges plausibles. Mais nous avons dj fatigu le cerf, et vous le verrez tomber cette nuit. En vrit, seigneur, il ne mrite pas vos bonts. PREMIER SEIGNEUR.--Nous vous amuserons un peu avec le renard, avant que de lui retourner la peau sur les oreilles. Il a dj t enfum par le vieux seigneur Lafeu. Quand on lui aura t son dguisement, vous me direz alors quel lche coquin vous le trouverez, et cela pas plus tard que cette nuit. SECOND SEIGNEUR.--Il faut que j'aille tendre mes piges: il y sera pris. BERTRAND.--Et votre frre va venir avec moi. SECOND SEIGNEUR.--Si vous le trouvez bon, seigneur, je vais vous quitter. (Il sort.) BERTRAND.--Je veux maintenant vous conduire dans la maison, et vous montrer la jeune fille dont je vous ai dj parl. PREMIER SEIGNEUR.--Mais vous me disiez qu'elle tait honnte. BERTRAND.--C'est l son dfaut; je ne lui ai encore parl qu'une fois, et je l'ai trouve extraordinairement froide: je lui ai envoy, par ce mme fat que nous avons sous le vent, des prsents et des lettres qu'elle a renvoys; et voil tout ce que j'ai fait jusqu'ici. C'est une belle crature. Voulez-vous la venir voir? PREMIER SEIGNEUR.--De tout mon coeur, seigneur. (Ils sortent.) SCNE VII Florence,--Une chambre dans la maison de la veuve. _Entrent_ HLNE, LA VEUVE. HLNE.--Si vous doutez encore que je sois sa femme, je ne sais plus comment vous donner d'autres preuves, moins de dtruire les fondements de mon entreprise. LA VEUVE.--Quoique j'aie perdu ma fortune, je suis bien ne, et je ne connais rien ces sortes d'affaires, et je ne voudrais pas aujourd'hui ternir ma rputation par une action honteuse. HLNE.--Je ne voudrais pas non plus vous y exposer. Croyez d'abord que le comte est mon poux, et que tout ce que je vous ai confi sous la foi du secret est vrai de point en point. D'aprs cela, vous voyez que vous ne pouvez faire un crime en me prtant le bon secours que je vous demande. LA VEUVE.--Il faut bien vous croire, car vous m'avez donn des preuves convaincantes que vous jouissez d'une grande fortune. HLNE.--Prenez cette bourse d'or, et laissez-moi acheter ce prix les secours de votre amiti, que je rcompenserai encore quand je l'aurai prouve. Le comte courtise votre fille; il fait le sige libertin de sa beaut, rsolu de s'en rendre matre. Qu'elle consente maintenant se laisser diriger par nous sur la manire dont elle doit se conduire. Son sang bouillonne, et il ne lui refusera rien de ce qu'elle lui demandera. Le comte porte un anneau qui a pass dans sa maison de pre en fils, depuis quatre ou cinq gnrations: cet anneau est d'un grand prix ses yeux; mais dans son ardeur insense pour obtenir ce qu'il veut, le sacrifice ne lui paratra pas trop grand, bien qu'il puisse s'en repentir ensuite. LA VEUVE.--Je vois prsent le but que vous vous proposez. HLNE.--Vous voyez donc combien il est lgitime. Je dsire seulement que votre fille lui demande cet anneau, avant de faire semblant de se rendre ses instances; qu'elle lui assigne un rendez-vous; enfin qu'elle me laisse sa place employer le temps pendant qu'elle sera chastement absente: et aprs j'ajouterai pour sa dot trois mille couronnes d'or ce qui s'est dj pass entre nous. LA VEUVE.--J'y consens. Instruisez maintenant ma fille de la manire dont elle doit se conduire pour que l'heure et le lieu, tout s'accorde dans cette innocente supercherie. Toutes les nuits il vient avec des instruments de toute espce, et des chansons qu'il a composes pour son peu de mrite; il ne nous sert de rien de l'carter de nos fentres; il s'obstine y rester, comme si sa vie en dpendait. HLNE.--Eh bien! ds ce soir il faut tenter notre stratagme. S'il russit, ce sera une mauvaise intention attache une action lgitime et une action vertueuse dans une action lgitime; ni l'un ni l'autre ne pcheront: et cependant il y aura un pch de commis[29]. Mais allons nous en occuper. (Elles sortent.) [Note 29: Un crime d'intention de la part de Bertrand.] FIN DU TROISIME ACTE. ACTE QUATRIME SCNE I Aux alentours du camp florentin. _Un des_ SEIGNEURS FRANAIS _entre sur la scne, suivi de cinq ou six_ SOLDATS _qui se mettent en embuscade_. LE CAPITAINE.--Il ne peut venir par d'autre chemin que par le coin de cette haie. Lorsque vous fondrez sur lui, servez-vous des termes les plus terribles que vous voudrez; quand vous ne vous entendriez pas vous-mmes, peu importe; car il faut que nous fassions semblant de ne pas le comprendre, except un de nous, que nous produirons comme interprte. UN SOLDAT.--Mon bon capitaine, laissez-moi tre l'interprte. LE CAPITAINE.--N'es-tu pas connu de lui? Ne connat-il pas ta voix? LE SOLDAT.--Non, monsieur, je vous le garantis. LE CAPITAINE.--Mais quel jargon nous parleras-tu? LE SOLDAT.--Celui que vous me parlerez. LE CAPITAINE.--Il faut qu'il nous prenne pour quelque bande d'trangers la solde de l'ennemi. N'oublions pas qu'il a une teinture de tous les langages des pays voisins: ainsi, il faut que chacun de nous parle un jargon sa fantaisie, sans savoir ce que nous nous dirons l'un l'autre. Tout ce que nous devons bien savoir, c'est le projet que nous avons en tte. Croassement de corbeau, ou tout autre babil, sera bon de reste.--Quant vous, monsieur l'interprte, il faut que vous sachiez bien dissimuler.--Mais, ventre terre! le voici qui vient, pour passer deux heures dormir, et retourner ensuite dbiter et jurer les mensonges qu'il forge. (Entre Parolles.) PAROLLES.--Dix heures! dans trois heures d'ici, il sera assez temps de retourner au quartier. Qu'est-ce que je dirai que j'ai fait? Il faut que ce soit quelque invention plausible pour se faire croire: on commence me dpister, et les disgrces ont dernirement frapp trop souvent ma porte. Je trouve que ma langue est trop tmraire: mais mon coeur a toujours devant les yeux la crainte de Mars et de ses enfants, et il ne soutient pas ce que hasarde ma langue. LE CAPITAINE, _ part_.--Voil la premire vrit dont ta langue se soit jamais rendue coupable. PAROLLES.--Quel diable m'engageait entreprendre la reprise de ce tambour, en connaissant l'impossibilit, et sachant que je n'en avais nulle envie?--Il faut que je me fasse moi-mme quelques blessures, et que je dise que je les ai reues dans l'action; mais de lgres blessures ne suffiraient pas pour persuader. Ils diront: Quoi! vous en tes chapp si bon march?--Et de grandes blessures, je n'ose pas me les faire. Pourquoi? quelle preuve aura-t-on?--Ma langue, il faut que je vous mette dans la bouche d'une marchande de beurre, et que j'en achte une autre la mule de Bajazet[30], si votre babil me jette dans les dangers. [Note 30: Quelques-uns lisent _mute_ pour traduire par muet du srail.] LE CAPITAINE, _ part_.--Est-il possible qu'il sache ce qu'il est, et qu'il soit ce qu'il est? PAROLLES.--Je voudrais qu'il me sufft de mettre mon habit en lambeaux, ou de briser mon pe espagnole. LE CAPITAINE, _ part_.--Ce moyen ne peut pas aller. PAROLLES.--Ou de griller ma barbe; et puis de dire que cela faisait partie du stratagme. LE CAPITAINE.--Cela ne vaut pas mieux. PAROLLES.--Ou de noyer mes habits, et puis de dire que j'ai t dpouill. LE CAPITAINE.--Cela ne peut gure servir. PAROLLES.--Quand je jurerais que j'ai saut par une fentre de la citadelle... LE CAPITAINE, _ part_.--De quelle hauteur? PAROLLES, _continuant_.--Trente brasses. LE CAPITAINE.--Trois gros serments auraient encore peine persuader cela. PAROLLES.--Je voudrais avoir quelque tambour des ennemis, et alors je jurerais que c'est le mme que j'ai repris. LE CAPITAINE, _ part_.--Tu vas en entendre retentir un tout l'heure. (Un tambour bat.) PAROLLES, _tonn_.--Un tambour des ennemis! LE CAPITAINE _fondant sur lui avec sa troupe.--Thraca movousus, cargo, cargo, cargo!_ TOUS ENSEMBLE.--_Cargo, cargo! villanda par corbo, cargo!_ PAROLLES.--Oh! ranon, ranon!--Ne me bandez pas les yeux. (Ils le saisissent et lui bandent les yeux.) L'INTERPRTE.--_Boskos thromuldo boskos._ PAROLLES.--Oui, je sais que vous tes du rgiment de Muskos, et je perdrai la vie faute de savoir cette langue. S'il est parmi vous quelque Allemand, quelque Danois, quelque Bas-Hollandais, Italien ou Franais, qu'il me parle; je lui dcouvrirai des secrets qui perdront les Florentins. L'INTERPRTE.--_Boskos vauvado_... Je t'entends, et je puis parler ta langue. _Kerely bonto_: songe ta religion; car dix-sept poignards sont points contre ton sein. PAROLLES.--Oh! L'INTERPRTE.--Oh! ta prire, ta prire!--_Mancha revania dulche._ LE CAPITAINE.--_Oschorbi dulchos volivorca._ L'INTERPRTE.--Le gnral veut bien t'pargner encore, et, les yeux ainsi bands, il te fera conduire pour recueillir de toi tes secrets: peut-tre pourras-tu apprendre quelque chose qui te sauvera la vie. PAROLLES.--Oh! laissez-moi vivre et je vous dvoilerai tous les secrets du camp, leurs forces, leurs desseins: oui, je vous dirai des choses qui vous tonneront. L'INTERPRTE.--Mais le feras-tu fidlement? PAROLLES.--Si je ne le fais pas, que je sois damn! L'INTERPRTE.--_Acordo linta._ Avance; on te permet de marcher. (Il sort avec Parolles.) LE CAPITAINE, _ l'un d'eux_.--Va dire au comte de Roussillon et mon frre que nous avons pris la bcasse, et que nous la tiendrons enveloppe jusqu' ce que nous ayons de leurs nouvelles. LE SOLDAT.--Capitaine, j'y vais. LE CAPITAINE.--Il nous trahira tous, en nous parlant nous-mmes.--Dis-leur cela. LE SOLDAT.--Je n'y manquerai pas, capitaine. LE CAPITAINE.--Jusqu'alors je le tiendrai dans les tnbres, et bien enferm. (Ils sortent.) SCNE II Florence.--Appartement de la maison de la veuve. _Entrent_ BERTRAND, DIANE. BERTRAND.--On m'a dit que votre nom tait _Fontibel_. DIANE.--Non, mon brave seigneur, c'est _Diane_. BERTRAND.--Vous portez le nom d'une desse, et vous mritez mieux encore: mais, me cleste, l'amour n'a-t-il aucune place dans votre belle personne? Si la vive flamme de la jeunesse n'chauffe pas votre coeur, vous n'tes pas une jeune fille, mais une statue. Quand vous serez morte, vous serez ce que vous tes prsent; car vous tes froide et insensible, et prsent vous devriez tre telle qu'tait votre mre lorsque votre tre charmant fut engendr. DIANE.--Elle ne cessa pas d'tre honnte alors. BERTRAND.--Vous le seriez aussi. DIANE.--Non; ma mre ne fit que remplir un devoir, le devoir, seigneur, que vous devez votre pouse. BERTRAND.--Ne parlons pas de cela.--Je vous en prie, ne luttez pas contre mes serments: j'ai t uni elle par contrainte; mais vous, je vous aime par la douce contrainte de l'amour, et je vous rendrai toujours tous les services auxquels vous aurez droit. DIANE.--Oui, vous tes notre service jusqu' ce que nous vous ayons servi; mais lorsqu'une fois vous avez nos roses, vous nous laissez seulement les pines pour nous dchirer, et vous insultez notre strilit. BERTRAND.--Combien ai-je fait de serments!... DIANE.--Ce n'est pas le nombre des serments qui fait la vrit, mais un voeu simple et sincre fait avec vrit. Nous n'attestons jamais ce qui n'est pas sacr, mais nous jurons par le Trs-Haut. Dites-moi, je vous prie, si je jurais par les attributs suprmes de Jupiter que je vous aime tendrement, en croiriez-vous mes serments, quand je vous aimerais mal? Jurer quelqu'un qu'on l'aime est un serment sans foi et sans solidit, lorsqu'on ne jure que pour lui faire un outrage. Ainsi vos serments ne sont que des paroles et de frivoles protestations qui ne portent aucun sceau, du moins suivant mon opinion. BERTRAND.--Changez, changez d'opinion. Ne soyez pas si saintement cruelle: l'amour est saint, et jamais ma sincrit ne connut l'artifice dont vous accusez les hommes. Ne vous loignez plus, mais rendez-vous au dsir de mon coeur, qui se ranimera alors. Dites que vous tes moi, et ce qu'est mon amour au commencement, il le sera toujours. DIANE.--Je vois que les hommes, dans ces sortes de difficults, fabriquent des cordes que nous laissons bientt aller nous-mmes.--Donnez-moi cet anneau. BERTRAND.--Je vous le prterai, ma chre; mais il n'est pas en mon pouvoir de le donner sans retour. DIANE.--Vous ne voulez pas me le donner, seigneur? BERTRAND.--C'est un gage d'honneur qui appartient notre maison, et qui m'a t lgu par de nombreux anctres: ce serait une grande honte pour moi dans le monde que de le perdre. DIANE.--Mon honneur ressemble votre anneau: ma chastet est le joyau de notre maison, qui m'a t transmis par de nombreux anctres, et ce serait une grande honte pour moi dans le monde que de le perdre: ainsi, votre propre prudence amne l'honneur pour me servir de champion contre vos vaines attaques. BERTRAND.--Tenez, prenez mon anneau. Que ma maison, mon honneur, ma vie mme soient vous, et je vous serai soumis. DIANE.--Quand il sera minuit, frappez la fentre de ma chambre. Je prendrai mes prcautions pour que ma mre n'entende rien.--Maintenant je vous recommande, sous la foi sacre de la vrit, lorsque vous aurez conquis mon lit encore vierge, de n'y rester qu'une heure et de ne pas me parler. J'en ai les plus fortes raisons; vous les saurez ensuite, lorsque cette bague vous sera rendue; et dans la nuit je mettrai votre doigt un autre anneau qui, dans la suite des temps, pourra attester l'avenir notre union passe. Adieu, jusqu'alors: n'y manquez pas. Vous avez conquis en moi une pouse, quoique toutes mes esprances de ce ct soient perdues. BERTRAND.--J'ai conquis le ciel sur la terre en vous recherchant. (Il sort.) DIANE.--Puisses-tu vivre longtemps pour remercier le ciel et moi! tu pourrais bien finir par l.--Ma mre m'avait instruite de la manire dont il me ferait sa cour, comme si elle et t dans son coeur: elle dit que tous les hommes font les mmes serments: il avait jur de m'pouser quand sa femme serait morte, et moi je coucherai avec lui quand je serai ensevelie. Puisque les Franais sont si trompeurs, se marie qui voudra; je veux vivre et mourir vierge; et je ne crois pas que ce soit un pch de tromper, sous ce dguisement, un homme qui voulait me sduire. (Elle sort.) SCNE III Le camp florentin. _Entrent_ LES DEUX SEIGNEURS FRANAIS, _avec deux ou trois soldats_. PREMIER OFFICIER.--Vous ne lui avez pas donn la lettre de sa mre? SECOND OFFICIER.--Je la lui ai remise il y a une heure: il y a dedans quelque chose qui a fait une vive impression sur son me, car en la lisant il est presque devenu tout d'un coup un autre homme. PREMIER OFFICIER.--Il s'est attir un juste blme en repoussant une si bonne femme, une si aimable dame. SECOND OFFICIER.--Il a surtout encouru la disgrce ternelle du roi, dont la gnrosit et fait si volontiers son bonheur[31]. Je vous dirai quelque chose, mais vous la tiendrez secrte. [Note 31: _Who had ever tuned his bounty to sing happiness to him._ Mot mot: Qui avait mis pour lui sa bont sur l'air du bonheur.] PREMIER OFFICIER.--Quand vous l'aurez dite, elle est morte, et j'en suis le tombeau. SECOND OFFICIER.--Il a sduit ici, dans Florence, une jeune demoiselle de trs-chaste renomme, et cette nuit mme il assouvit sa passion sur les ruines de son honneur: il lui a donn son anneau de famille, et il se croit heureux d'avoir russi dans ce pacte coupable. PREMIER OFFICIER.--Que Dieu diffre notre rvolte! Ce que nous sommes quand nous sommes abandonns nous-mmes! SECOND OFFICIER.--De vrais tratres nous-mmes. Et comme dans le cours ordinaire de toutes les trahisons, nous les voyons toujours se rvler elles-mmes mesure qu'elles avancent vers leur infme but; c'est ainsi que celui qui, par cette action, conspire contre son propre honneur, laisse dborder lui-mme le torrent. PREMIER OFFICIER.--N'est-ce pas un crime damnable d'tre les hrauts de nos desseins criminels?--Nous n'aurons donc pas sa compagnie ce soir? SECOND OFFICIER.--Non, jusqu'aprs minuit, car sa ration est d'une heure. PREMIER OFFICIER.--Elle s'avance grands pas.--Je voudrais bien qu'il entendt anatomiser son compagnon, afin qu'il pt avoir la mesure de son jugement, o il avait si prcieusement tabli cette fausse monnaie. SECOND OFFICIER.--Nous ne nous occuperons pas de lui jusqu' ce qu'il vienne, car sa prsence doit tre le jouet de l'autre. PREMIER OFFICIER.--En attendant, qu'entendez-vous dire de cette guerre? SECOND OFFICIER.--J'entends dire qu'il y a une ouverture de paix. PREMIER OFFICIER.--Et mme, je vous l'assure, une paix conclue. SECOND OFFICIER.--Que va donc faire le comte de Roussillon? Voyagera-t-il, ou retournera-t-il en France? PREMIER OFFICIER.--Je vois bien par cette question que vous n'tes pas dans sa confidence. SECOND OFFICIER.--Dieu m'en prserve, monsieur! car alors j'aurais grande part ses actions. PREMIER OFFICIER.--Sa femme, il y a environ deux mois, a fui sa maison: son prtexte tait d'aller faire un plerinage Saint-Jacques-le-Grand; elle a accompli cette religieuse entreprise avec la pit la plus austre; la sensibilit de sa nature est devenue la proie de son chagrin; enfin, elle y a rendu les derniers soupirs, et maintenant elle chante dans le ciel. SECOND OFFICIER.--Sur quoi cette nouvelle est-elle appuye? PREMIER OFFICIER.--En grande partie sur ses propres lettres, qui garantissent la vrit du rcit jusqu' l'instant de sa mort; et sa mort, qu'elle ne pouvait pas annoncer elle-mme, est fidlement confirme par le cur du lieu. SECOND OFFICIER.--Le comte est-il instruit de cet vnement? PREMIER OFFICIER.--Oui; et dans toutes ses particularits, de point en point, jusqu' la plus parfaite certitude de la vrit. SECOND OFFICIER.--Je suis bien fch qu'il soit joyeux de cela. PREMIER OFFICIER.--Comme nous nous empressons quelquefois de nous rjouir de nos pertes! SECOND OFFICIER.--Et comme nous nous empressons d'autres fois de noyer nos gains dans les larmes! L'honneur distingu que sa valeur s'est acquis ici va tre accueilli dans sa patrie par une honte aussi grande. PREMIER OFFICIER.--La trame de notre vie est un tissu de bien et de mal: nos vertus seraient trop fires si nos fautes ne les chtiaient, et nos crimes seraient au dsespoir s'ils n'taient consols par nos vertus.--Eh bien! o est votre matre? LE DOMESTIQUE.--Dans la rue il a rencontr le duc, dont il a pris solennellement cong: Sa Seigneurie va partir demain matin pour la France. Le duc lui a offert des lettres de recommandation pour le roi. SECOND OFFICIER.--Elles ne sont rien moins que ncessaires, quand la recommandation serait encore plus forte qu'elle ne peut l'tre. (Entre Bertrand.) LE PREMIER OFFICIER, _rpondant l'autre_.--En effet, elles ne peuvent tre trop flatteuses pour adoucir l'aigreur du roi.--Voici le comte qui s'avance.--Eh bien! comte, ne sommes-nous pas aprs minuit? BERTRAND.--J'ai, cette nuit, expdi seize affaires d'un mois de travail chacune, dont j'ai abrg le succs: j'ai pris cong du duc, fait mes adieux ses parents, enterr une femme, pris le deuil pour elle, crit madame ma mre que je reviens, prpar mes quipages et ma suite; et, entre les intervalles de ces diverses expditions, j'ai pourvu d'autres affaires plus dlicates: la dernire tait la plus importante, mais elle n'est pas encore finie. SECOND OFFICIER.--Si l'affaire prsente quelque difficult et que vous partiez d'ici ce matin, il faudra que Votre Seigneurie use de diligence. BERTRAND.--Je dis que l'affaire n'est pas finie, parce que j'ai quelque peur d'en entendre parler dans la suite.--Mais aurons-nous ce dialogue entre ce faquin et le soldat?--Allons, faites paratre devant nous ce prtendu modle: il m'a tromp, comme un oracle double sens. SECOND OFFICIER.--Qu'on l'amne. (_Les soldats sortent._) Le pauvre malheureux a pass toute la nuit dans les ceps. BERTRAND.--Il n'y a pas de mal cela: ses talons l'ont bien mrit, pour avoir usurp si longtemps les perons[32]. Comment se comporte-t-il? [Note 32: On sait que les perons taient un des signes distinctifs du chevalier.] PREMIER OFFICIER.--J'ai dj eu l'honneur de dire Votre Seigneurie que ce sont les ceps qui le portent: mais, pour vous rpondre dans le sens que vous entendez, il pleure comme une fille qui a rpandu son lait; il s'est confess Morgan, qu'il croit tre un religieux, depuis la premire lueur de sa mmoire jusqu' l'instant fatal o il a t mis dans les ceps. Et que croyez-vous qu'il a confess? BERTRAND.--Rien qui me concerne, n'est-ce pas? SECOND OFFICIER.--On a crit sa confession, et on la lira devant lui. Si Votre Seigneurie s'y rencontre, comme je le crois, il faut que vous ayez la patience de l'entendre. (Les soldats entrent conduisant Parolles les yeux bands.) BERTRAND.--Que la peste l'touff! Comme il est affubl!--Il ne peut rien dire de moi. Silence, silence! PREMIER OFFICIER.--Voil le colin-maillard qui vient. (_Haut._) _Porto tartarossa._ L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Le gnral demande les instruments de torture. Que voulez-vous dire dans cela? PAROLLES.--J'avouerai tout ce que je sais, sans qu'il soit besoin de contrainte. Quand vous me hacheriez comme chair pt, je ne pourrais rien dire de plus. L'INTERPRTE.--_Bosko chicurmurco._ SECOND OFFICIER.--_Boblibindo chicurmurco._ L'INTERPRTE, _ l'officier_.--Vous tes un gnral misricordieux. (_A Parolles._) Notre gnral vous ordonne de rpondre ce que je vais vous demander, d'aprs cet crit. PAROLLES.--Et j'y rpondrai avec vrit, comme j'espre vivre. L'INTERPRTE, _lisant un interrogatoire par crit_.--_D'abord lui demander quelle est la force du duc en fait de chevaux._ Que rpondez-vous cela? PAROLLES.--Cinq ou six mille chevaux environ, mais affaiblis et hors de service: les troupes sont toutes disperses, et les chefs sont de pauvres hres: c'est ce que je certifie sur ma rputation, et sur mon espoir de vivre. L'INTERPRTE.--Coucherai-je par crit votre rponse? PAROLLES.--Oui, et j'en ferai serment comme il vous plaira. BERTRAND.--Oh! cela lui est bien gal! (_A part._) Quel misrable poltron! PREMIER OFFICIER, _ Bertrand, avec ironie_.--Vous vous trompez, seigneur. C'est monsieur Parolles; ce brave militaire (c'tait l sa phrase ordinaire) qui portait toute la thorie de la guerre dans le noeud de son charpe, et toute la pratique dans le fourreau de son poignard. SECOND OFFICIER.--Je ne me fierai jamais un homme, parce qu'il aura soin de tenir son pe luisante; ni ne croirai qu'il possde tous les mrites, parce qu'il porte bien son uniforme. L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Allons, la rponse est crite. PAROLLES.--Oui, cinq ou six mille chevaux environ, comme je l'ai dit.--Je veux dire le nombre juste, ou peu de chose prs. crivez-le;--car je veux dire la vrit. PREMIER OFFICIER.--Il approche de la vrit l-dessus. BERTRAND.--Mais, vu la manire dont il le dit, je ne choisirai pas mes mots pour l'en remercier, vu la manire dont il l'a dit. PAROLLES.--De pauvres hres: je vous prie, crivez-le. L'INTERPRTE.--Bon; cela est crit. PAROLLES.--Je vous en remercie bien. La vrit est la vrit. Ce sont de bien pauvres hres! L'INTERPRTE, _lisant_.--_Lui demander quelle est la force de son infanterie._ (_A Parolles._) Que dites-vous de cela? PAROLLES.--Sur ma foi, monsieur, quand je n'aurais plus que cette heure vivre, je dirai la vrit.--Voyons. Spurio, cent cinquante; Sbastien, autant; Corambus autant; Guiltian, Cosmo, Lodovick, et Gratii, deux cent cinquante chacun; ma compagnie, Chitopher, Vaumont, Bentii, chacun deux cent cinquante; en sorte que toute la troupe, tant sains que malades, ne monte pas, sur ma vie, quinze mille hommes: et il y en a la moiti qui n'oseraient pas secouer la neige de leur pourpoint, de crainte de tomber eux-mmes en morceaux. BERTRAND.--Que lui fera-t-on? PREMIER OFFICIER, _ Bertrand_.--Rien autre chose que de le remercier. (_A l'interprte._) Interrogez-le sur mon tat, et sur le crdit dont je jouis prs du duc. L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Allons; cela est crit. (_Lisant._) _Vous lui demanderez encore s'il y a dans le camp un certain capitaine Dumaine, un Franais: quelle est sa rputation auprs du duc; quelles sont sa valeur, sa probit, et son exprience dans la guerre; ou s'il ne croit pas qu'il ft possible avec de bonnes sommes d'or de le corrompre et de l'engager la rvolte._ (_A Parolles_.) Que dites-vous de ceci? Qu'en savez-vous? PAROLLES.--Je vous en conjure, laissez-moi rpondre en dtail ces questions: faites-moi les demandes sparment. L'INTERPRTE.--Connaissez-vous ce capitaine Dumaine? PAROLLES.--Je le connais: il tait apprenti boucher Paris, d'o il a t chass coups de fouet pour avoir donn un enfant la servante du shrif[33], une pauvre innocente, muette, qui ne pouvait lui dire _non_. [Note 33: Shakspeare place un shrif Paris; mais shrif veut dire ici prvt.] (Dumaine, en colre, lve la main.) BERTRAND.--Allons, avec votre permission, tenez vos mains;--quoique je sache bien que sa cervelle soit voue la premire tuile qui tombera. L'INTERPRTE.--Ce capitaine est-il dans le camp du duc de Florence? PAROLLES.--A ma connaissance, il y est: c'est un pouilleux. PREMIER OFFICIER, _ Bertrand qui le regarde_.--Allons, ne me considrez pas tant; nous entendrons parler tout l'heure de Votre Seigneurie. L'INTERPRTE.--Quel cas en fait le duc? PAROLLES.--Le duc ne le connat que pour un de mes mauvais officiers, et il m'crivit l'autre jour de le renvoyer de la troupe: je crois que j'ai sa lettre dans ma poche. L'INTERPRTE.--Ma foi, nous allons l'y chercher. PAROLLES.--En conscience je ne sais pas: mais ou elle y est, ou elle est enfile avec les autres lettres du duc, dans ma tente. L'INTERPRTE _le fouillant_.--La voici: voici un papier: vous le lirai-je? PAROLLES.--Je ne sais pas si c'est cela, ou non. BERTRAND, _ demi-voix_.--Notre interprte fait bien son rle. PREMIER OFFICIER.--A merveille. L'INTERPRTE _lisant_.--_Diane.--Le comte est un fou, et charg d'or..._ PAROLLES.--Ce n'est pas la lettre du duc, monsieur: c'est un avertissement une honnte fille de Florence, nomme Diane, de se dfier des sductions d'un certain comte de Roussillon, un jeune et frivole tourdi, mais avec tout cela fort dbauch.--Je vous en prie, monsieur, remettez cela dans ma poche. L'INTERPRTE.--Non: il faut d'abord que je le lise, avec votre permission. PAROLLES.--Mes intentions l-dedans, je le proteste, taient fort honntes en faveur de cette jeune fille; car je connais le comte pour un jeune suborneur trs-dangereux: c'est une baleine pour les vierges, qui dvore tout le fretin qu'elle rencontre. BERTRAND.--Maudit sclrat! double sclrat! L'INTERPRTE _lit la note_.--Quand il prodigue les serments, dites-lui de laisser tomber de l'or, et prenez-le. Ds qu'il porte en compte, il ne paye jamais le compte. Un march bien fait est demi-gagn; faites donc un march, et faites-le bien. Jamais il ne paye ses arrirs; faites-vous payer d'avance, et dites, Diane, qu'un soldat vous a dit cela. Il faut pouser les hommes, il ne faut pas embrasser les garons; car comptez bien que le comte est tourdi: je sais, moi, qu'il payera bien d'avance, mais non pas quand il devra. Tout vous, comme il vous le jurait l'oreille. Parolles. BERTRAND.--Je veux qu'il soit fustig travers les rangs de l'arme, avec cet crit sur le front. SECOND OFFICIER, _avec ironie_.--C'est votre ami dvou, monsieur, ce savant polyglotte[34], ce soldat si puissant par les armes. [Note 34: _Linguist._] BERTRAND.--Je pouvais tout endurer auparavant, hormis un chat; et maintenant il est un chat pour moi. L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Je m'aperois, monsieur, aux regards de notre gnral, que nous aurions envie de vous pendre. PAROLLES.--La vie, monsieur, quelque prix que ce soit; non pas que j'aie peur de mourir, mais uniquement parce que mes pchs tant en grand nombre, je voudrais m'en repentir le reste de mes jours. Laissez-moi vivre, monsieur, dans une prison, dans les fers, ou partout ailleurs, pourvu que je vive. L'INTERPRTE.--Nous verrons ce qu'il y aura faire, pourvu que vos aveux soient francs: ainsi, revenons ce capitaine Dumaine: vous avez dj rpondu sur l'opinion qu'en avait le duc, sur sa valeur aussi: et sa probit, qu'en dites-vous? PAROLLES.--Monsieur, il volerait un oeuf dans une abbaye[35]: pour les rapts et les enlvements, il gale Nessus. Il fait profession de manquer ses serments; et pour les rompre, il est plus fort qu'Hercule. Il vous mentira, monsieur, avec une si prodigieuse volubilit, qu'il vous ferait prendre la vrit pour une folle. L'ivrognerie est sa plus grande vertu; car il boira jusqu' s'enivrer comme un porc; et dans son sommeil il ne fait gure de mal, si ce n'est aux draps qui l'enveloppent: mais on connat ses habitudes, et on le couche sur la paille. Il me reste bien peu de chose ajouter, monsieur, sur l'honntet, il a tout ce qu'un honnte homme ne doit pas avoir, et rien de ce que doit avoir un honnte homme. [Note 35: C'est--dire, il se ferait pendre pour un liard.] PREMIER OFFICIER.--Je commence l'aimer pour ce qu'il dit de moi. BERTRAND.--Pour cette description de votre honntet? Que la peste l'touffe pour ce qui me concerne, moi! Il devient de plus en plus un chat! L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Que dites-vous de son exprience dans la guerre? PAROLLES.--En conscience, monsieur, il a battu le tambour devant les tragdiens anglais. Le calomnier, je ne le veux pas. Et je n'en sais pas davantage sur sa science militaire, except que dans ce pays-l il a eu l'honneur d'tre officier dans un endroit qu'on appelle _Mile-end_[36], avec l'emploi d'apprendre doubler les files[37]. Je voudrais lui faire tout l'honneur que je puis, mais je ne suis pas certain de ce fait. [Note 36: Hpital et manufacture de Londres.] [Note 37: quivoque sur _file_, fil d'archal et file de soldats.] PREMIER OFFICIER.--Il dpasse tellement la sclratesse ordinaire, que son caractre se rachte par la raret. BERTRAND.--Que la peste l'trangle! c'est toujours un chat. L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Puisque vous faites si peu de cas de ses qualits, je n'ai pas besoin de vous demander si l'or pourrait le dbaucher? PAROLLES.--Monsieur, pour un quart d'cu il vendra sa part de salut et son droit d'hritage dans le ciel; il renoncera la substitution pour tous ses descendants et l'alinera perptuit sans retour. L'INTERPRTE.--Et son frre, l'autre capitaine Dumaine? SECOND OFFICIER.--Pourquoi le questionne-t-il sur mon compte? L'INTERPRTE.--Rpondez: qu'est-il? PAROLLES.--C'est un corbeau du mme nid. Il n'est pas tout fait aussi grand que l'autre en bont, mais il l'est bien plus en mchancet. Il surpasse son frre en lchet, et cependant son frre passe pour un des plus grands poltrons qu'il y ait; dans une retraite, il court mieux que le moindre valet; mais, ma foi, quand il faut charger, il est sujet aux crampes. L'INTERPRTE.--Si l'on vous fait grce de la vie, entreprendrez-vous de trahir le Florentin? PAROLLES.--Oui, et le capitaine de sa cavalerie aussi, le comte de Roussillon. L'INTERPRTE.--Je vais le dire l'oreille du gnral et savoir ses intentions. PAROLLES.--Je ne veux plus entendre de tambours: maldiction sur tous les tambours! C'tait uniquement pour paratre rendre un service et pour en imposer ce jeune dbauch de comte que je me suis jet dans le pril; et cependant qui aurait jamais souponn une embuscade l o j'ai t pris? L'INTERPRTE, _revenant lui comme avec la rponse du gnral_.--Il n'y a point de remde, monsieur: il vous faut mourir. Le gnral dit que vous, qui avez si lchement dvoil les secrets de votre arme et fait de si indignes portraits d'officiers qui jouissent de la plus haute estime, vous n'tes bon rien dans le monde: ainsi il vous faut mourir. Allons, bourreau, abats-lui la tte. PAROLLES.--O mon Dieu! monsieur, laissez-moi la vie, ou laissez-moi du moins voir ma mort. L'INTERPRTE.--Vous allez la voir; et faites vos adieux tous vos amis. (_Il lui te son bandeau._) Tenez, regardez autour de vous. Connaissez-vous quelqu'un ici? BERTRAND.--Bonjour, brave capitaine. SECOND OFFICIER.--Dieu vous bnisse, capitaine Parolles! PREMIER OFFICIER.--Dieu soit avec vous, noble capitaine! SECOND OFFICIER.--Capitaine, de quoi me chargez-vous pour le seigneur Lafeu? Je pars pour la France. PREMIER OFFICIER.--Digne capitaine, voulez-vous me donner une copie de ce sonnet que vous avez adress Diane en faveur du comte de Roussillon? Si je n'tais pas un poltron, je vous y forcerais: mais adieu, portez-vous bien. L'INTERPRTE.--Vous tes perdu, capitaine: il n'y a plus rien en vous qui tienne encore que votre charpe. PAROLLES.--Qui pourrait ne pas succomber sous un complot? L'INTERPRTE.--Si vous pouviez trouver un pays o il n'y et que des femmes aussi dshonores que vous, vous pourriez commencer une nation bien impudente. Adieu, je pars pour la France aussi; nous y parlerons de vous. (Ils sortent.) PAROLLES.--Eh bien! je suis encore reconnaissant. Si mon coeur tait fier, il se briserait cette aventure.--Je ne serai plus capitaine; mais je veux manger et boire et dormir aussi mon aise qu'un capitaine. Ce que je suis encore me fera vivre. Que celui qui se connat pour un fanfaron tremble ce dnoment, car il arrivera que tout fanfaron sera convaincu la fin d'tre un ne. Va te rouiller, mon pe; ne rougissez plus, mes joues; et toi, Parolles, vis en sret dans ta honte. Puisque tu es dup, prospre par la duperie; il y a de la place et des ressources pour tout le monde, je vais les chercher. SCNE IV A Florence.--Une chambre dans la maison de la veuve. _Entrent_ HLNE, LA VEUVE, DIANE. HLNE.--Afin de vous convaincre que je ne vous ai pas fait d'injure, un des plus grands princes du monde chrtien sera ma caution; il faut ncessairement qu'avant d'accomplir mes desseins je me prosterne devant son trne. Il fut un temps o je lui rendis un service important, presque aussi cher que sa vie; un service, dont la reconnaissance pntrerait le sein de pierre du Tartare mme pour en faire sortir des remerciements. Je suis informe que Sa Majest est Marseille, et nous avons un cortge convenable pour nous conduire dans cette ville. Il faut que vous sachiez que l'on me croit morte. L'arme tant licencie, mon mari retourne chez lui, et, avec le secours du ciel et l'agrment du roi mon bon matre, nous y serons rendues avant notre hte. LA VEUVE.--Douce dame, jamais vous n'avez eu de serviteur qui se soit charg avec plus de zle de vos affaires. HLNE.--Ni vous, madame, n'avez eu d'ami dont les penses travaillent avec plus d'ardeur rcompenser votre affection: ne doutez pas que le ciel ne m'ait conduite chez vous pour assurer la dot de votre fille, comme il l'a destine tre mon appui et mon moyen pour gagner mon mari. Mais que les hommes sont tranges de pouvoir user avec tant de plaisir de ce qu'ils dtestent, lorsque, se fiant imprudemment leurs penses dues, ils souillent la nuit sombre! Ainsi, la dbauche se repat de l'objet de ses dgots la place de ce qui est absent. Mais nous parlerons plus tard de cela.--Vous, Diane, il vous faudra souffrir encore pour moi quelque chose, sous l direction de mes faibles instructions. DIANE.--Que l'honneur et la mort s'accordent ensemble dans ce que vous m'imposerez, et je suis vous pour souffrir ce que vous voudrez. HLNE.--Cependant je vous prie... Mais bientt le temps amnera la saison de l't, o les glantiers auront des feuilles aussi bien que des pines, et seront aussi charmants qu'ils sont piquants. Il faut que nous partions; notre voiture est prte, et le temps nous presse. _Tout va bien qui finit bien._ La fin est la couronne des entreprises; quelle que soit la carrire, c'est la fin qui en dcide la gloire. (Elles sortent.) SCNE V En Roussillon.--Appartement dans le palais de la comtesse. _Entrent_ LA COMTESSE, LAFEU, LE BOUFFON. LAFEU.--Non, non; votre fils a t gar par un faquin en taffetas, dont l'infme safran vous teindrait de cette couleur toute la molle et flexible jeunesse d'une nation. Sans ceci, votre belle-fille vivrait encore, et votre fils, qui est ici en France, serait bien plus avanc par le roi sans ce bourdon queue bigarre. LA COMTESSE.--Je voudrais bien ne l'avoir jamais connu, il a tu la plus vertueuse femme dont la cration ait fait l'honneur la nature. Quand elle aurait t de mon sang et qu'elle m'et cot les tendres gmissements d'une mre, jamais ma tendresse pour elle n'et pu tre plus profonde. LAFEU.--C'tait une bonne dame: nous pouvons bien cueillir mille salades avant d'y retrouver une herbe pareille. LE BOUFFON.--Oh! oui, monsieur; elle tait ce qu'est la douce marjolaine dans une salade, ou plutt l'_herbe de grce_[38]. [Note 38: _La rue._] LAFEU.--Ce ne sont pas l des herbes salade, faquin, ce sont ds herbes pour le nez. LE BOUFFON.--Je ne suis pas un grand Nabuchodonosor, monsieur; je ne me connais pas beaucoup en herbes. LAFEU.--Qui fais-tu profession d'tre? coquin ou fou? LE BOUFFON.--Fou, monsieur, au service d'une femme, et coquin au service d'un homme. LAFEU.--Que veut dire cette distinction? LE BOUFFON.--Je voudrais escamoter un homme sa femme et faire son service. LAFEU.--Comme cela, vraiment, tu serais un coquin son service. BOUFFON.--Et je donnerais sa femme ma marotte[39] pour faire son service. [Note 39: Court bton surmont d'une tte; c'tait le sceptre des fous.] LAFEU.--Allons, j'en conviens, tu es la fois un coquin et un fou. LE BOUFFON.--A votre service. LAFEU.--Non, non, non. LE BOUFFON.--Eh bien! monsieur, si je ne vous sers pas, je puis servir un aussi grand prince que vous. LAFEU.--Qui est-ce? Est-ce un Franais? LE BOUFFON.--Ma foi, monsieur, il a un nom anglais, mais sa physionomie est plus chaude[40] en France qu'en Angleterre. [Note 40: Allusion la maladie franaise, _Morbus gallicus_.] LAFEU.--Quel est ce prince? LE BOUFFON.--Le prince noir, monsieur: _Alias_, le prince des tnbres; _Alias_, le diable. LAFEU.--Arrte-l, voil ma bourse. Je ne te la donne pas pour te dbaucher du service du matre dont tu parles: continue de le servir. LE BOUFFON.--Je suis n dans un pays de bois, monsieur, et j'ai toujours aim un grand feu, et le matre dont je parle entretient toujours bon feu. Mais puisqu'il est le prince du monde, que sa noblesse se tienne sa cour. Je suis, moi, pour la maison porte troite, que je crois trop petite pour que la pompe puisse y passer; quelques personnes qui s'humilient le pourront; mais le grand nombre sera trop frileux et trop dlicat, et ils prfreront le chemin fleuri qui conduit la porte large et au grand brasier. LAFEU.--Va ton chemin: je commence tre las de toi, et je t'en prviens d'avance, parce que je ne voudrais pas me disputer avec toi. Va-t'en; veille ce qu'on ait bien soin de mes chevaux sans tour de ta faon. LE BOUFFON.--Si je leur joue quelques tours, ce ne seront jamais que des tours de rosse; ce qui est leur droit par la loi de nature. (Il sort.) LAFEU.--Un rus coquin, un mauvais drle! LA COMTESSE.--C'est vrai. Feu mon seigneur s'en divertissait beaucoup. C'est par sa volont qu'il reste ici, et il s'en autorise pour se permettre ses impertinences. Et en effet, il n'a aucune marche rgle: il court o il veut. LAFEU.--Il me plat beaucoup; ses bouffonneries ne sont pas hors de saison.--J'allais vous dire que depuis que j'ai appris la mort de cette bonne dame, et que monseigneur votre fils tait sur le point de revenir chez lui, j'ai pri le roi mon matre de parler en faveur de ma fille: c'est Sa Majest qui, gracieusement, m'en fit elle-mme la premire proposition, lorsque tous les deux taient encore mineurs. Le roi m'a promis de l'effectuer; et pour teindre le ressentiment qu'il a conu contre votre fils, il n'y a pas de meilleur moyen. Votre Seigneurie gote-t-elle cela? LA COMTESSE.--J'en suis trs-satisfaite, seigneur, et je dsire que cela s'accomplisse heureusement. LAFEU.--Sa Majest revient en poste de Marseille avec un corps aussi vigoureux que lorsqu'elle ne comptait que trente ans; elle sera ici demain, ou je suis tromp par un homme qui m'a rarement induit en erreur dans ces sortes d'avis. LA COMTESSE.--J'ai bien de la joie d'esprer le revoir encore avant de mourir. J'ai des lettres qui m'annoncent que mon fils sera ici ce soir. Je conjure Votre Seigneurie de rester avec moi jusqu' ce qu'ils se soient rencontrs. LAFEU.--Madame, j'tais occup songer de quelle manire je pourrais tre admis en sa prsence. LA COMTESSE.--Vous n'avez besoin, monsieur, que de faire valoir vos droits honorables. LAFEU.--Madame, j'en ai fait un usage bien tmraire, mais je rends grces Dieu de ce qu'ils durent encore. (Le bouffon revient.) LE BOUFFON.--Oh! madame, voil monseigneur votre fils avec un morceau de velours sur la figure; s'il y a ou non une cicatrice dessous, le velours le sait: mais c'est un fort beau morceau de velours: sa joue gauche est une joue de premire qualit, mais il porte sa joue droite toute nue. LA COMTESSE.--Une noble blessure, une blessure noblement gagne est une belle livre d'honneur: il y a apparence qu'elle est de cette espce. LE BOUFFON.--Mais c'est une figure qui a l'air d'tre grille. LAFEU.--Allons voir votre fils, je vous prie. J'ai hte de causer avec ce jeune et noble soldat. LE BOUFFON.--Ma foi, ils sont une douzaine en lgants et fins chapeaux, avec de galantes plumes qui s'inclinent et font la rvrence tout le monde. (Tous sortent.) FIN DU QUATRIME ACTE. ACTE CINQUIME SCNE I Marseille.--Une rue. _Entrent_ HLNE, LA VEUVE, DIANE, _et deux domestiques_. HLNE.--Certainement vous devez tre excde de courir ainsi la poste jour et nuit: nous ne pouvons faire autrement; mais puisque vous avez dj sacrifi tant de jours et de nuits, et fatigu vos membres dlicats pour me rendre service, soyez-en sre, vous tes si profondment enracine dans ma reconnaissance, que rien ne saurait vous en arracher.--Dans des temps plus heureux... (_Entre un officier de la fauconnerie_[41].) Ce gentilhomme pourrait peut-tre m'obtenir une audience du roi, s'il voulait employer son crdit.--Dieu vous garde, monsieur. [Note 41: _stringer_, driv d'_ostercus_.] LE GENTILHOMME.--Et vous aussi, madame. HLNE.--Monsieur, je vous ai vu la cour de France. LE GENTILHOMME.--J'y ai pass quelque temps. HLNE.--Je pense, monsieur, que vous n'tes pas dchu de la rputation d'tre obligeant; c'est pourquoi, pousse par une ncessit trs-pressante qui met de ct les compliments, je vous mets mme de faire usage de vos vertus, et je vous en serai ternellement reconnaissante. LE GENTILHOMME.--Que dsirez-vous? HLNE.--Que vous ayez la bont de donner ce petit mmoire au roi et de vouloir bien m'aider de tout votre crdit pour obtenir la faveur de lui tre prsente. LE GENTILHOMME.--Le roi n'est point ici. HLNE.--Il n'est point ici, monsieur? LE GENTILHOMME.--Non, en vrit. Il est parti d'ici hier au soir, et avec plus de prcipitation qu'il n'a coutume. LA VEUVE.--Grand Dieu! toutes nos peines sont perdues! HLNE.--_Tout est bien qui finit bien_, quoique le sort nous paraisse si contraire et les moyens si dfavorables. (_Au gentilhomme._) De grce, o est-il all? LE GENTILHOMME.--Vraiment, ce que j'ai entendu dire, il est parti pour le Roussillon, o je vais aussi. HLNE.--Je vous en conjure, monsieur, comme probablement vous verrez le roi avant moi, de remettre ce petit mmoire entre les mains de Sa Majest; j'espre que vous n'en recevrez aucun blme et que vous serez, au contraire, bien aise de la peine que vous aurez prise. J'arriverai aprs vous avec toute la diligence qu'il nous sera possible de faire. LE GENTILHOMME.--Je ferai cela pour vous obliger. HLNE.--Et vous verrez qu'on vous en remerciera bien, sans ce qui pourra en arriver de plus.--Il nous faut remonter cheval. (_A sa suite._) Allez, allez, faites vite tout prparer. (Elles sortent.) SCNE II La scne est en Roussillon.--Une cour intrieure dans le palais de la comtesse. _Entrent_ LE BOUFFON, PAROLLES. PAROLLES.--Mon cher monsieur Lavatch, donnez cette lettre monseigneur Lafeu. J'ai autrefois, monsieur, t mieux connu de vous quand j'tais revtu d'habits plus frais; mais aujourd'hui je suis tomb dans le foss de la Fortune, et j'exhale une forte odeur de sa cruelle disgrce. LE BOUFFON.--Ma foi, les disgrces de la fortune sont bien mal tenues, si tu sens aussi fort que tu le dis. Je ne veux plus dsormais manger de poisson au beurre de la Fortune. Je te prie, mets-toi au-dessous du vent. PAROLLES.--Oh! vous n'avez pas besoin, monsieur, de vous boucher le nez; je ne parlais que par mtaphore. LE BOUFFON.--En vrit, monsieur, si vos mtaphores[42] sentent mauvais, je me boucherai le nez, et je le ferais devant les mtaphores de qui que ce soit.--Allons, je t'en prie, loigne-toi. [Note 42: Shakspeare fait ici la faute en donnant le prcepte. _Quoniam hc_, dit Cicron, _vel summa laus est in verbis transferendis ut sensim feriat id quod translatum sit, fugienda est omnis turpitudo earum rerum, ad quas eorum animos qui audiunt trahet similitudo. Nolo morte dici Africani castratam esse rempublicam. Nolo stercus curi dici Glauciam._ (De Orat.)] PAROLLES.--Monsieur, je vous en conjure, remettez pour moi ce papier. LE BOUFFON.--Pouah!--loigne-toi, je te prie; un papier de la chaise perce de la Fortune pour donner un gentilhomme! Tiens, le voici lui-mme. (_Entre Lafeu. A Lafeu._) Voici un minet de la Fortune, monsieur, ou du petit chat de la Fortune (mais un petit chat qui ne sent pas le musc), qui est tomb dans le sale rservoir de ses disgrces, d'o, comme il le dit, il est sorti tout fangeux. Je vous prie, monsieur, de traiter la carpe du mieux que vous pourrez, car il a l'air d'un vaurien bien pauvre, bien dchu, ingnieux, fou et fripon. Je compatis son malheur avec mes sourires de consolation, et je l'abandonne Votre Seigneurie. PAROLLES.--Monseigneur, je suis un homme que la Fortune a cruellement gratign. LAFEU.--Et que voulez-vous que j'y fasse? il est trop tard maintenant pour lui rogner les ongles. Quel est le mauvais tour que vous avez jou la Fortune pour qu'elle vous ait si fort gratign; car c'est par elle-mme une fort bonne dame, qui ne souffre pas que les coquins prosprent longtemps son service? Tenez, voil un quart d'cu pour vous; que les juges de paix vous rconcilient, vous et la Fortune; j'ai d'autres affaires. PAROLLES.--Je supplie Votre Seigneurie de vouloir bien entendre un seul mot. LAFEU.--Tu veux encore quelques sous de plus? les voil: conomise tes paroles. PAROLLES.--Mon nom, mon bon seigneur, est _Parolles_. LAFEU.--Vous demandez donc dire plus d'un mot[43]?--Maudit soit mon emportement! Donnez-moi la main. Comment va votre tambour? [Note 43: Pointe sur le nom de Parolles.] PAROLLES.--O mon bon seigneur! vous tes celui qui m'avez dcouvert le premier. LAFEU.--Comment, c'est moi, vraiment? Et je suis le premier qui t'ai _perdu_. PAROLLES.--Il ne tient qu' vous, seigneur, de me faire rentrer un peu en grce, car c'est vous qui m'en avez chass. LAFEU.--Fi donc! coquin; veux-tu que je sois la fois Dieu et diable, que l'un te fasse entrer en grce et que l'autre t'en chasse? (_Bruit de trompettes._) Voici le roi qui vient: je le reconnais ses trompettes. Faquin, informez-vous de moi; j'ai encore hier au soir parl de vous. Quoique vous soyez un fou et un vaurien, vous aurez manger. Venez, suivez-moi. PAROLLES.--Je bnis Dieu pour vos bonts. (Il sort.) SCNE III La scne est toujours en Roussillon.--Appartement dans le palais de la comtesse. FANFARES. LE ROI, LA COMTESSE, LAFEU, LES DEUX SEIGNEURS FRANAIS, _gentilshommes, gardes_. LE ROI.--Nous avons perdu en elle un joyau prcieux, et notre rputation en a t fort appauvrie; mais votre fils, gar par sa propre folie, n'a pas eu assez de sens pour sentir toute l'tendue de son mrite. LA COMTESSE.--C'est pass, sire; et je conjure Votre Majest de regarder cette rvolte comme un cart naturel dans l'ardeur de la jeunesse, lorsque l'huile et le feu, trop imptueux pour la force de la raison, la matrisent et brlent toujours. LE ROI.--Honorable dame, j'ai tout pardonn et tout oubli, quoique ma vengeance ft arme contre lui et n'attendt que le moment de frapper. LAFEU.--Je dois le dire, si Votre Majest veut bien me le permettre: le jeune comte a cruellement offens Votre Majest, sa mre et sa femme; mais c'est lui-mme qu'il a fait le plus grand tort; il a perdu une femme dont les charmes tonnaient les yeux les plus riches en souvenirs de beaut, dont la voix captivait toutes les oreilles, et qui possdait tant de perfections, que des coeurs qui ddaignaient de servir l'appelaient humblement leur matresse. LE ROI.--L'loge de l'objet qu'on a perdu en rend le souvenir plus cher. Eh bien! faites-le venir; nous sommes rconcilis, et la premire entrevue effacera tout le pass. Qu'il ne me demande point pardon, le sujet de sa grande offense n'existe plus, et nous ensevelissons les restes de nos ressentiments dans un abme plus profond que l'oubli; qu'il vienne comme un tranger et non comme un criminel, et dites-lui bien que c'est l notre volont. UN SEIGNEUR FRANAIS.--Je le lui dirai, sire. LE ROI, _ Lafeu_.--Que dit-il de votre fille? Lui avez-vous parl? LAFEU.--Tout ce qu'il a est aux ordres de Votre Majest. LE ROI.--Nous aurons donc une noce. J'ai reu des lettres qui le couvrent de gloire. (Bertrand entre,) LAFEU.--Il a tout pour plaire. LE ROI.--Je ne suis point un jour de la saison, car tu peux voir au mme instant sur mon front et le soleil et la grle. Mais prsent ces nuages menaants font place aux plus brillants rayons; ainsi approche, le temps est beau de nouveau. BERTRAND.--O mon cher souverain! pardonnez-moi des fautes expies par un profond repentir. LE ROI.--Tout est oubli. Ne parlons plus du pass. Saisissons par les cheveux le prsent, car nous sommes vieux, et le temps glisse sans bruit sur nos dcisions les plus rapides, et les efface avant qu'elles soient accomplies. Vous vous rappelez la fille de ce seigneur? BERTRAND.--Avec admiration, mon prince. J'avais d'abord jet mon choix sur elle avant que mon coeur ost le rvler par ma bouche: d'aprs la vive impression qu'elle avait faite sur mes yeux, le mpris me prta sa ddaigneuse lunette, qui dfigura tous les traits des autres beauts, ternit leurs plus belles couleurs, ou me les reprsenta comme empruntes, elle allongeait ou raccourcissait les proportions de leur visage pour en faire un objet hideux: de l vint que celle dont tous les hommes chantaient les louanges, et que moi-mme j'ai aime depuis que je l'ai perdue, semblait dans mon oeil un grain de poussire qui le blessait. LE ROI.--C'est bien s'excuser. Cet amour efface quelques articles de ton long compte; mais l'amour qui vient trop tard (semblable au pardon de la clmence attard) devient un reproche amer pour celui qui l'envoie, et lui crie sans cesse: C'est ce qui est bon qui est perdu. Nos tmraires prventions ne font aucun cas des objets prcieux que nous possdons: nous ne les connaissons qu'en voyant leur tombeau. Souvent nos ressentiments, injustes envers nous-mmes, dtruisent nos amis, et nous allons ensuite pleurer sur leurs cendres; l'amiti se rveille et pleure en voyant ce qui est arriv, tandis que la haine honteuse dort toute la journe. Que ce soit l l'loge funbre de l'aimable Hlne, et maintenant oublions-la. Envoie tes gages d'amour la belle Madeleine; tu as obtenu les consentements les plus importants, et je resterai ici pour voir les secondes noces de notre veuf. LA COMTESSE.--Que le ciel prospre la bnisse davantage que la premire, ou que je meure avant qu'ils s'unissent! LAFEU.--Viens, mon fils, toi en qui doit se confondre le nom de ma maison. Donne-moi quelque gage de tendresse qui brille aux yeux de ma fille et qui l'engage se rendre ici promptement. (_Bertrand lui donne un anneau._) Par ma vieille barbe et par chacun de ses poils, Hlne, qui est morte, tait une charmante crature!--C'est un anneau semblable celui-ci que j'ai vu son doigt la dernire fois que j'ai pris cong d'elle la cour. BERTRAND.--Il n'a jamais t elle. LE ROI.--Donnez, je vous prie, que je le voie; car mon oeil, quand je parlais, tait souvent attach sur cet anneau: il tait moi jadis; je lui recommandai, si jamais elle se trouvait dans des circonstances o elle et besoin de secours, de m'envoyer ce gage, en promettant que je l'aiderais sur l'heure. Auriez-vous eu la perfidie de la dpouiller de ce qui pouvait lui tre si utile? BERTRAND.--Mon gracieux souverain, quoiqu'il vous plaise de le croire ainsi, cet anneau n'a jamais t elle. LA COMTESSE.--Mon fils, sur ma vie, je le lui ai vu porter, et elle y attachait autant de prix qu' sa vie. LAFEU.--Je suis sr de le lui avoir vu porter. BERTRAND.--Vous vous trompez, seigneur; elle ne l'a jamais vu. Il m'a t jet par une fentre Florence, envelopp dans un papier o tait le nom de celle qui l'avait jet: c'tait une fille noble, et elle me crut ds lors engag avec elle. Mais quand j'eus rpondu ma bonne fortune, et qu'elle fut pleinement informe que je ne pouvais rpondre aux vues honorables dont elle m'avait fait l'ouverture, elle y renona avec un grand chagrin; mais elle ne voulut jamais reprendre l'anneau. LE ROI.--Plutus mme, qui connat la teinture dont la vertu multiplie l'or[44], n'a pas des secrets de la nature une connaissance plus parfaite que je n'en ai, moi, de cet anneau. C'tait le mien, c'tait celui d'Hlne, qui que ce soit qui vous l'ait donn: ainsi, si vous vous connaissez bien vous-mme, avouez que c'tait le sien, et dites par quelle violence vous le lui avez ravi. Elle avait pris tous les saints tmoin qu'elle ne l'terait jamais de son doigt que pour vous le donner vous-mme dans le lit nuptial (o vous n'tes jamais entr), ou qu'elle nous l'enverrait dans ses plus grands revers. [Note 44: Allusion aux alchimistes.] BERTRAND.--Elle ne l'a jamais vu. LE ROI.--Comme il est vrai que j'aime l'honneur, tu dis un mensonge, et tu fais natre en moi des inquitudes, des soupons que je voudrais touffer...--Cela ne peut pas tre;--cependant je ne sais.--Tu la hassais mortellement, et elle est morte! et rien, moins que d'avoir moi-mme ferm ses yeux, ne peut mieux m'en convaincre que la vue de cet anneau.--Qu'on l'emmne. (_Les gardes s'emparent de Bertrand._) Quel que soit l'vnement, j'ai fait mes preuves qui absoudront mes craintes du reproche de lgret.--Peut-tre ai-je trop lgrement renonc mes premires craintes. Qu'on l'emmne: nous voulons approfondir cette affaire. BERTRAND.--Si vous pouvez prouver que cet anneau tait elle, vous prouverez aussi aisment que je suis entr dans son lit Florence, o jamais elle n'a mis le pied. (Les gardes emmnent Bertrand.) (Un gentilhomme entre.) LE ROI.--Je suis envelopp de sombres penses. LE GENTILHOMME.--Mon gracieux souverain, j'ignore si j'ai bien ou mal fait: voici le placet d'une Florentine, qui a manqu quatre ou cinq fois l'occasion de vous le remettre elle-mme. Je m'en suis charg, attendri par les grces touchantes de cette pauvre suppliante que je sais tre, l'heure qu'il est, arrive ici. On lit dans ses regards inquiets l'importance de sa requte; et elle m'a dit en quelques mots touchants que Votre Majest y tait elle-mme intresse. LE ROI _prend et lit la lettre_.--Grce plusieurs protestations de m'pouser quand sa femme serait morte, je rougis de le dire, il m'a sduite. Aujourd'hui le comte de Roussillon est veuf, sa foi m'est engage, et je lui ai livr mon honneur. Il est parti furtivement de Florence, sans prendre cong de personne, et je le suis dans sa patrie pour y demander justice. Rendez-la-moi, sire; vous le pouvez: autrement un sducteur triomphera, et une pauvre fille est perdue. Diane Capulet. LAFEU.--Je m'achterai un gendre la foire, et je payerai les droits[45]: je ne veux point de celui-ci. [Note 45: Allusion au droit de page qu'on paye la foire pour les chevaux.] LE ROI.--Les cieux te protgent, Lafeu, puisqu'ils ont mis au jour cette dcouverte. Qu'on cherche cette infortune: allez promptement, et qu'on ramne ici le comte. (_Le gentilhomme sort avec quelques autres personnes de la suite du roi; les gardes ramnent Bertrand._)--Je tremble, madame, qu'on n'ait tratreusement arrach la vie Hlne. LA COMTESSE.--Eh bien! justice sur les assassins! LE ROI, _ Bertrand_.--Je m'tonne, seigneur, puisque les femmes sont des monstres vos yeux, puisque vous les fuyez aprs leur avoir jur mariage, que vous dsiriez vous marier.--Quelle est cette femme? (Entrent la veuve et Diane.) DIANE.--Je suis, seigneur, une malheureuse Florentine, descendue des anciens Capulets. Ma prire, ce que j'entends, vous est connue. Vous savez donc aussi combien je suis digne de piti. LA VEUVE.--Et moi, sire, je suis sa mre, seigneur, dont l'ge et l'honneur souffrent galement des affronts dont nous nous plaignons ici; tous deux succomberont si vous n'y portez remde. LE ROI.--Approchez, comte. Connaissez-vous ces femmes? BERTRAND.--Mon prince, je ne puis ni ne veux nier que je les connaisse. De quoi m'accusent-elles? DIANE.--Pourquoi affectez-vous de ne pas reconnatre votre femme? BERTRAND.--Elle ne m'est rien, seigneur. DIANE.--Si vous vous mariez, vous donnerez cette main, et cette main est moi; vous donnerez les voeux prononcs devant le ciel, et ils sont moi; en vous donnant une autre, vous me donnerez moi-mme (et cependant je suis moi); car je suis tellement incorpore avec vous par le noeud de vos serments, qu'on ne saurait vous pouser sans m'pouser aussi; ou tous les deux, ou ni l'un ni l'autre. LAFEU, _ Bertrand_.--Votre rputation baisse trop pour prtendre ma fille: vous n'tes pas un mari pour elle. BERTRAND.--C'est, mon prince, une crature folle et effronte, avec laquelle j'ai badin quelquefois. Que Votre Majest prenne une plus noble ide de mon honneur, que de croire que je voulusse m'abaisser si bas. LE ROI.--Monsieur, vous n'aurez point mon opinion en votre faveur, jusqu' ce que vos actions l'aient mrite. Prouvez-moi que votre honneur est au-dessus de l'opinion que j'en ai. DIANE.--Bon roi, demandez-lui d'attester avec serment qu'il ne croit pas avoir eu ma virginit. LE ROI.--Que lui rponds-tu? BERTRAND.--C'est une impudente, mon prince; elle tait prostitue tout le camp. DIANE.--Il m'outrage, seigneur. S'il en tait ainsi, il m'aurait achete vil prix. Ne le croyez pas. Oh! voyez cet anneau, dont l'clat et la richesse n'ont point de pareil: eh bien! il l'a cependant donn une femme prostitue tout le camp, si j'en suis une. LA COMTESSE.--Il rougit, et c'est le sien. Ce joyau, depuis six gnrations, a t lgu par testament et port de pre en fils. C'est sa femme; cet anneau vaut mille preuves. LE ROI.--Vous avez dit, ce me semble, que vous aviez vu ici quelqu'un la cour, qui pourrait en rendre tmoignage? DIANE.--Cela est vrai, mon seigneur; mais il me rpugne de produire un tmoin aussi vil: son nom est Parolles. LAFEU.--J'ai vu l'homme aujourd'hui, si c'est un homme. LE ROI.--Qu'on le cherche, et qu'on l'amne ici. BERTRAND.--Que voulez-vous de lui? Il est dj not pour le plus perfide sclrat, par toutes les actions basses et odieuses du monde, et la vrit rpugne sa nature mme. Me tiendrez-vous pour ceci ou pour cela sur le tmoignage d'un misrable, qui dira tout ce qu'on voudra? LE ROI.--Elle a cet anneau, qui est le vtre. BERTRAND.--Je crois qu'elle l'a: il est certain que j'ai eu du got pour elle, et que je l'ai recherche avec l'tourderie de la jeunesse. Elle connaissait la distance qu'il y avait entre elle et moi; elle m'a amorc, et elle piqua mes dsirs par ses refus, comme il arrive que tous les obstacles que rencontre un caprice ne font qu'en accrotre l'ardeur. Enfin, ses agaceries secondant ses attraits ordinaires, elle m'amena au prix qu'elle avait mis ses faveurs: elle obtint l'anneau; et moi, j'eus ce que tout subalterne aurait pu acheter au prix du march. DIANE.--Il faut que j'aie de la patience! Vous qui avez chass votre premire femme, une si noble dame, vous pouvez bien me priver aussi de mes droits sur vous. Je vous prie cependant (car, puisque vous tes sans vertu, je perdrai mon mari), envoyez chercher votre anneau: je vous le rendrai, si vous me rendez le mien. BERTRAND.--Je ne l'ai pas. LE ROI.--Comment tait votre anneau, je vous prie? DIANE.--Il ressemblait beaucoup celui que vous portez au doigt. LE ROI.--Connaissez-vous cet anneau? Cet anneau tait autrefois au comte. DIANE.--Et c'est celui que je lui avais donn quand il est entr dans mon lit. LE ROI.--Alors son histoire est fausse; il dit que vous le lui avez jet d'une fentre. DIANE.--J'ai dit la vrit. (Parolles entre.) BERTRAND.--J'avoue, mon prince, que cet anneau tait elle. LE ROI.--Tu balbuties trangement; une plume te fait tressaillir.--Est-ce l cet homme dont vous me parliez? DIANE.--C'est lui, mon prince. LE ROI, _ Parolles_.--Dites-moi, drle, mais dites-moi la vrit: je vous l'ordonne, sans craindre le dplaisir de votre matre, dont je saurai bien vous dfendre si vous tes sincre. Que savez-vous de ce qui s'est pass entre lui et cette femme? PAROLLES.--Sous le bon plaisir de Votre Majest, mon matre a toujours t un gentilhomme honorable. Il a jou quelquefois de ces tours que font tous les gentilshommes. LE ROI.--Allons, allons au fait. A-t-il aim cette femme? PAROLLES.--Oui, sire, il l'a aime: mais comment? LE ROI.--Comment, je vous prie? PAROLLES.--Il l'a aime, mon prince, comme un gentilhomme aime une femme. LE ROI.--Que voulez-vous dire? PAROLLES.--Qu'il l'aimait, sire, et qu'il ne l'aimait pas. LE ROI.--Comme tu es un coquin et n'es pas un coquin, n'est-ce pas? Quel drle est cet homme-ci avec ses quivoques! PAROLLES.--Je suis un pauvre homme, et aux ordres de Votre Majest. LAFEU.--C'est un fort bon tambour, mon prince, mais un mchant orateur. DIANE.--Savez-vous qu'il m'a promis le mariage? PAROLLES.--Vraiment, j'en sais plus que je n'en dirai. LE ROI.--Tu ne veux donc pas dire tout ce que tu sais? PAROLLES.--Je le dirai, si c'est le bon plaisir de Votre Majest. J'tais leur entremetteur tous deux, comme je vous l'ai dit: mais plus que cela, il l'aimait; car, en vrit, il en tait fou, et il parlait de Satan, des limbes, des furies et de je ne sais quoi; et j'tais si fort en crdit que je savais quand ils se couchaient et mille autres circonstances, comme, par exemple, des promesses de l'pouser, et des choses qui m'attireraient de la malveillance si je les rvlais: c'est pourquoi je ne dirai pas ce que je sais. LE ROI.--Tu as dj tout dit, moins que tu ne puisses ajouter qu'ils sont maris; mais tu es trop fin dans tes dpositions: ainsi, retire-toi. (_A Diane._) Cet anneau, dites-vous, tait le vtre? DIANE.--Oui, mon prince. LE ROI.--O l'avez-vous achet, ou qui vous l'a donn? DIANE.--Il ne m'a point t donn et je ne l'ai point achet non plus. LE ROI.--Qui vous l'a prt? DIANE.--Il ne m'a point non plus t prt. LE ROI.--O donc l'avez-vous trouv? DIANE.--Je ne l'ai pas trouv. LE ROI.--Si vous ne l'avez acquis par aucun de ces moyens, comment avez-vous pu le donner Bertrand? DIANE.--Je ne le lui ai jamais donn. LAFEU.--Cette femme, mon prince, est comme un gant large: on la met et on l'te comme on veut. LE ROI.--L'anneau tait moi; je l'ai donn sa premire femme. DIANE.--Il a pu tre vous ou elle, pour ce que j'en sais. LE ROI.--Qu'on l'emmne, elle commence me dplaire. Qu'on la mne en prison et lui aussi. Si tu ne me dis point d'o tu as cet anneau, tu vas mourir dans une heure. DIANE.--Je ne vous le dirai jamais. LE ROI.--Qu'on l'emmne. DIANE.--Je vous donnerai une caution, mon prince. LE ROI.--Je te crois maintenant une prostitue. DIANE.--Grand Jupiter! si jamais j'ai connu un homme, c'est vous. LE ROI.--Pourquoi donc accuses-tu Bertrand depuis tout ce temps? DIANE.--Parce qu'il est coupable et qu'il n'est pas coupable. Il sait que je ne suis plus vierge, et il en ferait serment. Moi, je ferai serment que je suis vierge, et il ne le sait pas. Grand roi, je ne suis point une prostitue; sur ma vie, je suis vierge, ou (_montrant Lafeu_) la femme de ce vieillard. LE ROI.--Elle abuse de ma patience. Qu'on la mne en prison. DIANE.--Ma bonne mre, allez chercher ma caution. Attendez un moment, mon royal seigneur (_la veuve sort_): on est all chercher le joaillier qui appartient l'anneau, et il sera ma caution; mais pour ce jeune seigneur (_ Bertrand_) qui m'a abuse, comme il le sait lui-mme, quoique cependant il ne m'ait jamais fait aucun tort, je le renonce ici. Il sait lui-mme qu'il a souill ma couche: et alors mme il a fait un enfant son pouse; quoiqu'elle soit morte, elle sent remuer son enfant. Ainsi, voil mon nigme: une femme morte est vivante, et voici le mot de l'nigme. (Hlne et la veuve entrent.) LE ROI.--N'y a-t-il point quelque enchanteur qui me fascine la vue? Est-ce un objet rel que je vois? HLNE.--Non, mon bon seigneur, ce n'est que l'ombre d'une pouse que vous voyez; le nom, et non pas la chose. BERTRAND.--Tous les deux, tous les deux; ah! pardon! HLNE.--Oh! mon cher seigneur, lorsque j'tais comme cette jeune fille, je vous ai trouv bien bon pour moi. Voil votre anneau, et voyez, voici votre lettre. Elle dit: _Lorsque vous possderez cet anneau que je porte mon doigt, et que vous serez enceinte de mes oeuvres_, etc. Tout cela est arriv. Voulez-vous tre moi, maintenant que je vous ai conquis deux fois? BERTRAND.--Si elle peut me prouver cela clairement, je veux, mon prince, l'aimer tendrement, jamais, jamais. HLNE.--Si je ne vous le dmontre pas clairement ou que je sois convaincue de fausset, que le mortel divorce nous spare jamais! (_A la comtesse._) O ma bonne mre! je vous revois encore! LAFEU.--Mes yeux sentent l'oignon, je vais pleurer. Allons (_ Parolles_), bon Thomas, prte-moi un mouchoir. Bien, je te remercie: va m'attendre la maison; je m'amuserai de toi. Laisse-l tes politesses, elles ne valent rien. LE ROI.--Qu'on nous raconte cette histoire de point en point, afin que la certitude de sa vrit nous comble de joie. (_A Diane._) Et vous, si vous tes une fleur encore frache et vierge, vous pouvez choisir un poux: je me charge de votre dot; car j'entrevois dj que, par vos secours honntes, vous avez fait qu'une femme est devenue femme en restant vierge. Nous voulons tre instruit plus loisir de cette aventure et de toutes ses circonstances. Dj tout s'annonce bien; et si la fin est aussi heureuse, l'amertume du pass doit la rendre encore plus douce. PILOGUE LE ROI (_s'adressant aux spectateurs._)--_Le roi n'est plus qu'un suppliant, prsent que la pice est joue. Tout est bien fini, si nous obtenons l'expression de votre contentement, que nous reconnatrons en faisant chaque jour de nouveaux efforts pour vous plaire. Accordez-nous votre indulgence, et que nos rles soient vous. Prtez-nous des mains favorables, et recevez nos coeurs._ FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE. End of the Project Gutenberg EBook of Tout est bien qui finit bien, by William Shakespeare License: Share Alike