Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Print project.) AU BORD DU LAC PAR MILE SOUVESTRE L'Esclave.--Le Serf.--Le Chevrier de Lorraine. L'Apprenti. PARIS D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-DITEURS 7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7 Maison du Coq d'Or. 1852 IMPRIMERIE DE PILLET FILS AN, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5. M. EUGNE GUIEYSSE Vous rappelez-vous, mon ami, combien de fois nous avons admir, dans notre Bretagne, ces menhirs druidiques, sur lesquels le christianisme avait greff la croix du Librateur, ces dbris celto-romains incrusts dans une ruine du moyen ge, ces gracieux reliquaires de la renaissance, usurps par l'utilitarisme moderne et transforms en habitations ou en coles? En voyant ces restes sculaires, sentinelles perdues du pass que la faulx du temps semble avoir oublis, combien de fois nous sommes-nous reports vers les socits teintes qu'ils rappelaient? La marche des gnrations nous paraissait imprime sur le sol mme par ces dernires traces; elles racontaient leur manire les civilisations successives, et avec ces pages dchires du pass, on pouvait presque recomposer le livre tout entier. Depuis, ce souvenir m'est revenu souvent, et je lui dois sans doute l'ide des rapides esquisses qui composent ce volume. J'ai voulu y montrer travers quelles preuves l'humanit avait accompli ce progrs social que la mode nie maintenant ou feint de dplorer. Si j'ai choisi pour hros de mes rcits des enfants, c'est que les vices ou les amliorations d'une socit se font plus vivement sentir eux. L'tre fort modifie toujours un peu le milieu dans lequel il est appel vivre; l'tre faible le subit. _L'Esclave_, _le Serf_ et _l'Apprenti_ sont comme les symboles de trois socits qui se sont succd. J'ai pens que montrer l'avantage de chacune de ces socits sur la prcdente, pouvait tre utile ceux qui ne se sont point encore dcids avoir des yeux pour ne point voir. En regardant ce qu'tait le pass, on est plus indulgent pour le prsent, on attend avec plus de confiance l'avenir. Je vous envoie ce volume des bords de notre petit lac, encadr de villas colonnades antiques, de tourelles aux crneaux innocents, de manoirs fodaux en carton-pierre et de cottages bourgeois! Je vois, des dix golfes fleuris qui le dcoupent, s'lancer des barques charges d'enfants de toutes conditions, qui se poursuivent dans des jotes simules. La blouse coudoie l'habit de velours; les mains brunies se mlent aux mains blanches; les voix et les rires se rpondent; l'galit rgne partout! Et moi, tout en regardant, je cherche par la pense combien il a fallu d'efforts, de souffrances et d'attente pour rendre possibles un tel paysage et de tels jeux! MILE SOUVESTRE. Enghien-Montmorency. AU BORD DU LAC. PREMIER RCIT. L'ESCLAVE. 1. Toute la ligne de rues qui conduisait du mont Janicule au Forum tait envahie par cette masse de dsoeuvrs que crent les grands centres de civilisation. Ce jour-l, l'oisivet romaine s'tait veille avec l'esprance d'une distraction; elle comptait sur l'arrive d'un immense convoi de prisonniers. Les matres du monde avaient trouv une nouvelle nation rduire: ce coin de terre tout couvert de magiques forts, et que protgeaient des dieux inconnus, tait enfin soumis; on allait voir ce peuple de l'Armorique, si merveilleux par sa force, si trange dans ses moeurs, dans son culte, et c'tait courb sous la domination romaine qu'il allait apparatre! Aussi, ce jour-l, tous les instincts du grand peuple taient-ils agits; toutes ses curiosits avaient t mises en mouvement! il trouvait la fois un triomphe pour son orgueil, un spectacle pour ses loisirs. Parfois cependant, dans cette foule qu'amassait une mme pense, on entendait surgir quelques mots de regret; c'taient les plus pauvres qui, au milieu de la joie publique, s'attristaient de n'avoir pas quelques milliers de sesterces peur acheter un Armoricain! Vers la quatrime heure (dix heures du matin), les promeneurs se rangrent sur deux haies: le cortge de prisonniers commenait passer sous la porte Aurlia et traverser les rues de la ville. Plus de six mille Celtes, portant au front la double attestation de leur libert perdue, une couronne de feuillage et une indicible expression de douleur, dfilrent devant la nation souveraine. Toutes les souffrances runies se laissaient entrevoir dans leurs regards et dans leurs attitudes. Ils ne marchaient pas seulement le coeur bris par d'inutiles dsespoirs, les souffrances du corps venaient se joindre celles de l'me. La fatigue de la route et surtout l'influence d'un nouveau ciel les avaient puiss. Habitus aux fraches brises de l'Ocan, au soleil voil de l'Armorique, au silence des forts, ils ne pouvaient supporter ni le soleil ardent de l'Italie, ni cette blanche poussire des chemins, ni ces cris de la foule. Mais si, affaiblis par la lutte contre un nouveau climat, ils ralentissaient leur marche, le fouet du maquignon (marchand d'esclaves) leur rappelait promptement qu'ils n'avaient plus droit mme au repos. Je ne sais si la vue de tant de misres n'mut point secrtement ces Romains avides de spectacle et de domination; mais on n'aperut dans la foule aucun tmoignage de piti: aucun oeil ne se baissa, aucune plainte compatissante ne se fit entendre. Quand une population entire se trouv sous le poids d'une calamit qui l'atteint d'un seul coup dans tous ses bonheurs, l'individualit de chacun s'efface pour ainsi dire dans ce malheur gnral, et tous les visages se ressemblent. Cependant, parmi les milliers de victimes qui traversaient Rome, il s'en trouvait une dont la figure se montrait plus inquite, plus souffrante encore que les autres, mais en mme temps plus empreinte de dvouement et de courage. C'tait celle d'une femme d'environ trente-cinq ans, dont le regard ne quittait pas l'enfant qui marchait ses cts. Tout ce que le coeur d'une mre peut contenir d'angoisses tait exprim dans ce regard; mais, outre la douleur qui se laissait voir galement dans l'oeil de chaque mre, on y trouvait je ne sais quelle sainte nergie. L'histoire de cette pauvre femme tait peu prs celle de toutes ses compagnes. Elle avait vu mourir ses cts son mari et l'an de ses fils; puis, elle et le plus jeune avaient t faits prisonniers. Mais les pertes douloureuses qu'elle avait faites n'avaient diminu en rien l'activit de sa sollicitude maternelle; elle oubliait ses chagrins pour ne songer qu' son enfant. Sans doute elle avait plus et mieux aim que les autres, car il n'y a que les coeurs d'lite qui restent ainsi dvous et forts aux heures d'agonie. Cette femme s'appelait Norva. Son fils Arvins, g d'une douzaine d'annes, marchait silencieusement auprs d'elle. Son pas ferme et grave, sa rsignation muette, son expression calme attestaient fortement son origine. Les mains passes dans la ceinture de sa braie, la tte droite, l'oeil triste, mais sec, il suivait, sans profrer une seule plainte, ceux qui marchaient devant lui! Et cependant, il y avait encore, au milieu de sa jeune force, assez de la fragilit de l'enfance, pour que ses pleurs ne pussent tre accuss de faiblesse. Lui aussi sans doute puisait son courage dans la vue de sa mre; car quand leurs yeux venaient se rencontrer, il portait la tte plus haut et appuyait le pied plus solidement sur la terre. Il souffrait cependant cruellement, car il songeait au pass, et ses compagnons lui avaient fait comprendre ce que serait l'avenir! Mais il sentait que ce pass renfermait encore pour sa mre de plus cuisants regrets; il devinait que l'avenir pserait encore plus lourdement sur elle, faible et bientt vieille, et il cachait avec soin ses propres tortures. La vue de Rome et de ses monuments ne fit pas diversion la douleur de Norva. Les riches palais, les superbes temples de la _ville_ par excellence passrent devant ses yeux comme des ombres; mais Arvins, que sa jeunesse mettait l'abri de ces chagrins sans trve qui forcent l'me creuser toujours le mme sillon, fut frapp des merveilles qui se dployaient devant lui. Son aspect resta aussi grave; mais peu peu l'expression de tristesse qu'on entrevoyait derrire cette gravit fit place l'tonnement. La multitude de statues de marbre et de bronze, les temples entours de colonnes, o le jour produisait tant de magiques effets, les lignes de palais avec leurs riches vestibules frapprent vivement l'enfant. Il ne pouvait se lasser de voir, au milieu de ces magnificences de l'art, des centaines d'hommes se drapant dans la pourpre, ou que des chars dors entranaient avec la rapidit de l'clair. Mais, quand il arriva sur le Forum, son tonnement devint de la stupfaction. Ce que Rome possdait de plus beaux difices tait renferm dans cette enceinte que surmontait le Capitole. Les yeux d'Arvins couraient d'un temple l'autre, des basiliques aux statues dores, et partout c'tait la mme lgance, la mme splendeur! Le jeune Armoricain se demanda si tout ce qui l'entourait tait bien vritablement l'ouvrage des hommes. Arriv au centre de la place, le cortge s'arrta; c'tait l que la sparation des prisonniers devait avoir lieu; l que chacun d'eux allait suivre le maquignon qui l'avait achet la rpublique, jusqu' ce que celui-ci le revendt, son tour, au matre qui devait, pour ainsi dire, le baptiser esclave. Arvins fut cruellement rappel la pense de sa situation et de celle de sa mre en comprenant qu'ils avaient atteint le but de leur course. L'espce d'enchantement auquel il s'tait abandonn pendant quelque temps disparut bientt pour faire place l'inquitude. Qu'allaient-ils devenir tous deux?... Auraient-ils un matre commun? ou bien faudrait-il encore, tant d'autres malheurs, joindre celui de la sparation? crass par la chaleur, les Armoricains, nagure si forts dans leur pre atmosphre, s'tendirent sur les dalles de pierre qui pavaient le Forum, cherchant avidement l'ombre de chaque difice, de chaque statue, et jusqu' celle des plus frles colonnes. Cette fois, le hasard fut bon pour Norva et son fils; il les plaa sous le grand ombrage de l'immense figuier du lac Curtius. La voix dure des maquignons ne tarda pas interrompre ce court repos. On fit signe aux prisonniers de se lever; on procda leur partage, et chaque esclavier emmena avec lui son lot de prisonniers. Arvins et sa mre ayant t acquis de la rpublique par le mme marchand, furent conduits, avec une trentaine de leurs compagnons, dans une taverne, prs du temple de Castor. La vente dfinitive ne devait avoir lieu que quelques jours aprs, et lorsque les captifs seraient reposs; car les Romains ne voulaient que des esclaves sains de corps, beaux et vigoureux. Cette sant, qu'ils payaient comme un objet de luxe, se fanait sans doute bien vite dans les puisements de la servitude; mais, pendant sa dure, c'tait du moins, pour les palais, une dcoration dont la vanit des plus riches pouvait se faire gloire. Maintenant donc qu'on avait fourni sa cure l'orgueil national en lui montrant l'abattement d'une nation vaincue, il fallait songer satisfaire d'autres exigences; il fallait parer la marchandise qu'on devait prsenter aux acqureurs; engraisser le btail!... c'tait la noble science du maquignon. Aussitt que les Armoricains, parmi lesquels se trouvaient Norva et son fils, furent entrs dans la taverne dont nous avons parl, on les entoura de mille soins; un repas abondant leur avait t prpar, et d'anciens esclaves furent chargs de veiller leurs besoins. 2. Quand le jour de la vente arriva, on parfuma les Celtes la sortie du bain; on peigna soigneusement leurs longues chevelures, on y mla quelques ornements, en ayant soin toutefois de conserver le caractre d'tranget qui prouvait leur origine. Enfin, la quatrime heure venue, aprs avoir pos sur leur front la mme couronne de feuillage qu'ils avaient lors de leur entre Rome, et leur avoir suspendu au cou un petit criteau sur lequel taient relates les qualits de chacun, on les fit monter sur des chafauds dresss devant la taverne, en leur adjoignant une quinzaine d'anciens captifs dont le propritaire esprait se dfaire l'aide de l'affluence qu'attirerait la vente des Armoricains. D'aprs la loi qui ordonnait aux maquignons de dclarer l'origine de leurs esclaves par des signes extrieurs, ces derniers ne portaient point la couronne de feuillage qui distinguait les prisonniers de guerre; mais leurs pieds frotts de craie annonaient qu'ils taient d'outre-mer. Quelques-uns d'entre eux taient coiffs d'un bonnet de laine blanche pour annoncer que le maquignon ne rpondait point de leurs qualits, et ne voulait prendre, leur gard, vis--vis des acqureurs, aucune des responsabilits dont la loi le chargeait. Pour la seconde fois le Forum romain talait sa splendeur devant les habitants de l'Armorique; mais si les pauvres captifs avaient retrouv dans le repos un peu de leur ancienne force, leurs mes n'taient ni moins tristes ni plus accessibles aux distractions. Tout ce luxe de marbre, de bronze, de monuments, tait peine remarqu par la plupart d'entre eux. Une seule chose les frappa, ce fut l'aspect presque dsert de cette place au milieu de laquelle ils avaient vu, quelques jours auparavant, circuler des flots de population. C'tait le moment o les magistrats rendaient la justice, o les ngociants traitaient les affaires de commerce dans les basiliques, o les acheteurs taient occups dans les tavernes. Quant aux oisifs, ils se trouvaient, comme toujours, l o tait le mouvement, srieusement occups de regarder le travail des autres, et de le juger sans y prendre part. Dans une heure ou deux, la physionomie du Forum allait compltement changer. La population romaine devait inonder cette place; mais d'ici l les captifs taient matres de leurs mouvements et de leurs penses. Ils employrent ces moments d'attente de derniers adieux. Les mains purent encore se presser une fois; on put changer quelques larmes; parler de ceux qui taient morts; rpter le nom du pays dans cette douce langue celtique qu'il faudrait bientt abandonner pour celle des matres! Les plus forts essayrent de donner quelques consolations aux plus faibles en leur parlant de vengeance. Ils rptrent que tout n'tait point perdu de l'Armorique, puisque les dieux qui la protgeaient veilleraient toujours sur ses enfants exils; mais parmi les voix qui s'levrent pour encourager les gnreuses fierts, celle du vieux druide Morgan se faisait surtout couter. --Ne montrons point lchement les blessures de nos coeurs aux ennemis, rptait-il d'un accent calme et fort; aprs avoir vers notre sang devant eux, ne leur donnons pas la joie de voir encore couler nos pleurs. Quelles que soient les misres que ce peuple nous tienne en rserve, aucune agonie ne pourra tre aussi cruelle pour nous que celle que nous avons prouve quand on nous a arrachs de force du sol paternel. Puisons donc du courage dans cette pense que nous avons dsormais subi les plus dures preuves. Que les femmes elles-mmes, si de nouvelles douleurs viennent les atteindre dans leurs enfants, ne laissent chapper aucun cri, et que le coeur de l'Armoricaine soit assez grand pour ensevelir toutes les larmes de la mre! Le regard de Morgan planait sur ceux qui l'entouraient avec une expression de sublime commandement; mais quand il vint rencontrer les yeux de Norva qui se fixaient avec anxit sur son fils, une ombre de piti le traversa, et sa voix passa subitement un accent plus doux. --Norva, dit-il, tu es la femme d'un chef; songe que du palais de nuages qu'il habite maintenant, mon frre te regarde: ne le fais pas rougir aux yeux des hros. --Je tcherai, rpondit la mre. --Et toi, enfant, ajouta le vieillard en se tournant vers Arvins, toi qui dans quelques heures peut-tre ne seras qu'un triste rameau dtach de sa tige, rappelle-toi que l'Armorique est ta patrie, et qu'avant le jour o Rome a foul ta terre natale, les Celtes, qu'elle a chargs de chanes, vivaient libres et heureux sous leurs grandes forts. nos vainqueurs donc toute ta haine! et quand nos dieux, les seuls vrais et puissants, permettront que le moment de la dlivrance arrive pour ton pays, montre cette nation que, nous aussi, nous sommes dignes d'tre matres; car nous savons faire souffrir! Si jamais, la vue d'un de nos ennemis, tu te sentais pris d'un sentiment de piti, coute tes souvenirs, et tous te diront, qu' dfaut d'autre hritage, les Armoricains ont transmis leurs enfants celui de la vengeance. Les clairs qui jaillirent des yeux d'Arvins contenaient plus de promesses que les plus nergiques paroles. Morgan, le noble et courageux vieillard, mais le prtre d'une religion sans pardon, parut heureux des sentiments qu'il venait d'exciter; il posa sa main sur la tte de l'enfant en signe de bndiction, se tourna vers la mre et ajouta: --Ne crains rien pour ton fils, Norva; il a dj le coeur assez fort pour que les maux de la vie passent sur lui sans l'avilir. Le clepsydre du temple de Castor marquait la cinquime heure; c'tait le moment o la place du Forum allait tre envahie par la foule; le maquignon imposa silence aux esclaves. Norva se pressa contre Morgan et essaya de mettre son enfant encore plus prs d'elle; car elle se sentait fortifie par cette double protection d'amour et de piti. Arvins serra la main de sa mre contre son coeur, et lui jeta un regard qui contenait toutes les suppliantes soumissions de l'enfant, jointes aux fires rsolutions de l'homme. Les curieux ne tardrent pas entourer les tavernes d'esclaviers qui se trouvaient sur les diffrents points du Forum. Chacun des maquignons, une baguette la main, et se promenant devant les trteaux, cherchait attirer l'attention de la foule en enchrissant sur les impudents mensonges de ses voisins. --Venez moi, illustres citoyens, criait le propritaire de Norva et de son fils; aucun de mes confrres ne pourra vous donner des esclaves dous de qualits aussi merveilleuses que les miens. Vous savez que je suis connu depuis longtemps dans le commerce pour la supriorit de ma marchandise. Regardez plutt, continua-t-il en dsignant un Armoricain d'une trentaine d'annes, remarquable par l'lgance de ses formes et l'nergie de ses attitudes; o trouverez-vous un homme aussi fort et aussi beau? N'est-il pas digne de poser pour un Hercule? Et bien, nobles Romains, croyez-m'en sur ma parole, car rien ne me force mentir, cet esclave est mille fois plus prcieux encore par sa probit, son intelligence, sa sobrit, sa soumission, que par cette beaut qui vous tonne. Quel est donc celui de vous qui ne ferait pas volontiers un lger sacrifice pour acqurir un aussi rare trsor? Plus la foule grossissait autour de la taverne du maquignon et plus il redoublait de bavarde effronterie. On et dit que la figure ignoble de ce _marchand d'hommes_, personnification vivante de toutes les passions honteuses et brutales, tait jete l comme contraste devant ces belles ttes celtiques qui ne refltaient, pour la plupart, que de fiers instincts et de srieux sentiments. Dj plusieurs marchs avaient t conclus, plusieurs arrts de sparation avaient t prononcs entre des tres aims. Plus d'un vieillard avait vu s'loigner le fils sur lequel il s'appuyait; plus d'un enfant avait vu partir sa mre; et tous pourtant tenaient religieusement la promesse qu'ils avaient faite de ne point donner leur douleur en spectacle des ennemis. On touffait un soupir, on refoulait une larme dans son coeur chaque nouveau compagnon qu'on voyait se perdre au loin dans la foule, et si le courage d'une mre l'abandonnait au dpart de son enfant, on se plaait devant elle, afin que ses gmissements n'arrivassent point jusqu'aux matres! Toutes les scnes de ce drame poignant, mais silencieux, retentissaient dans l'me de Norva. chaque coup qui tombait sur un de ses frres, elle sentait comme une nouvelle facult douloureuse se dvelopper au fond de son coeur, mais quand elle tait prs de dfaillir, elle levait les yeux sur Morgan, et la vue de cette tte impassible lui rendait son courage. Pendant quelques instants cependant le coeur de la pauvre femme fut inond de joie; une mre et son enfant venaient d'tre achets par un mme matre! Mais le souvenir et la douleur lui revinrent vite; il y avait autour d'elle tant d'enfants sans mre, tant de mres sans enfants! Il ne restait plus qu'une dizaine d'Armoricains parmi lesquels se trouvait encore le groupe de Morgan, de Norva et d'Arvins, quand les yeux d'un affranchi s'arrtrent avec une attention marque sur ce dernier. Le maquignon, toujours l'afft de ce qui se passait autour de son talage, s'avana rapidement du ct de l'enfant, et posant le bout de sa baguette sur son paule. --Regardez-moi cela, noble Romain, s'cria-t-il en se tournant du ct de l'affranchi; ne diriez-vous pas, voir ce jeune garon si grand et si robuste, qu'il est au moins dans sa quinzime anne? eh bien, je puis vous garantir qu'il n'a que neuf ans; jugez de ce qu'il deviendra un jour. Cette race armoricaine est vraiment merveilleuse. Norva n'avait pu se dfendre d'un frmissement en voyant la baguette du maquignon se poser sur son fils. Quant Arvins, il ne donna aucun signe d'abattement pendant l'examen fort long de l'acheteur. Enfin, aprs s'tre convaincu que l'enfant lui convenait, celui-ci en proposa trois cents sesterces. Quelques voix levrent ce prix jusqu' quatre cents sesterces, puis l'on n'entendit plus aucune nouvelle proposition. Comme dernier enchrisseur, le Romain s'avana alors sur les trteaux, auprs d'un homme qui avait devant lui une petite table, sur laquelle se trouvaient des balances d'airain; et, prenant un as la main: --Je dis, rpta-t-il, que, d'aprs le droit des _quirites_, ce jeune garon est moi, et que je l'ai achet avec cette monnaie et cette balance. Puis il laissa tomber l'as dans un des plateaux. Ce bruit fut comme un coup de mort pour Norva, car il avait galement prcd le dpart de chacun de ses compagnons. L'enfant se troubla un moment en voyant la pleur de sa mre; mais un coup d'oeil de Morgan suffit pour ramener le calme dans son attitude. Le vieillard se pencha vivement vers Norva, murmura quelques paroles son oreille, et la pauvre mre se redressa vivement. Cette scne fut trop rapide sans doute pour tre remarque par aucun tranger. Morgan parut le croire, du moins, car il lana sur la foule romaine son mme regard de ddain. Le maquignon vint prendre Arvins, afin de le runir aux anciens esclaves de l'affranchi, qui attendaient leur nouveau compagnon aux pieds des trteaux. Un geste brutal spara l'enfant de la mre, et les lvres de la pauvre femme n'eurent pas mme le temps de se poser sur le front de son fils. --Au revoir, ma mre, cria Arvins; nous nous reverrons dans peu, j'espre; car je compte sur ma force et ma patience.--Au revoir, Morgan. --Adieu, cria celui-ci en tendant la main vers lui. Et son bras resta longtemps sans se baisser, car il cachait la foule curieuse la ple tte de Norva! 3. L'affranchi qui avait achet Arvins tait l'intendant d'un des plus riches patriciens de Rome. Claudius Corvinus avait hrit, il y avait seulement quelques annes, de deux cents millions de sesterces[1], dont la plus grande partie tait dj dissipe. Aussi citait-on sa maison comme l'une des plus somptueuses du mont Coelius. Les parquets en taient de marbre de Caryste, les colonnes de bronze, les statues d'ivoire, et les bains de porphyre. On y trouvait autant de salles de banquet, ou _triclinium_, que de saisons, et les lits de ces salles taient de citre incrust d'argent, les coussins de duvet de cygne, les housses de soie de Babylone. Tous les murs avaient t tendus d'toffes attaliques; des voiles de pourpre brods d'or taient suspendus au-dessus des tables de festin. [1] 41,906,666 fr. 40 cent. Lorsque l'affranchi arriva avec l'enfant ce palais splendide, il sonna une porte de bronze: l'_ostiarius_ sortit de sa loge o il tait enchan prs d'un molosse, et ouvrit avec empressement; le conducteur d'Arvins fit alors demander le _Carthaginois_. C'tait l'interprte charg de se faire entendre des trois cents esclaves de Corvinus. Occup de commerce avant sa captivit, il avait parcouru toutes les mers sur les navires de sa nation, et parlait presque toutes les langues des peuples maritimes. L'affranchi lui livra le jeune Celte, afin qu'il le ft revtir d'un costume convenable, et qu'il lui donnt les instructions ncessaires. Le _Carthaginois_ conduisit l'enfant au logement occup par les esclaves. --Quelqu'un t'a-t-il dj instruit de tes nouveaux devoirs? lui demanda-t-il. --Je n'ai reu que des leons d'hommes libres, rpondit schement Arvins. L'interprte sourit. --Tu es bien le fils de ces Gaulois qui ne craignent que la chute du ciel, reprit-il ironiquement. Cependant, ici je t'engage craindre de plus les coups de lanires. Tu sauras d'abord qu'en ta qualit d'esclave, tu n'es pas une _personne_, mais une _chose_; ton matre peut faire de toi ce qu'il lui plaira: te mettre la chane sans raison, te flageller pour se distraire, ou mme te faire manger par les murnes de son vivier, comme Vedius Pollion. --Qu'il use de son droit, dit Arvins. --Corvinus n'est point mchant, continua le _Carthaginois_; c'est un des _beaux_ de Rome, et il a pour principale occupation de se ruiner. Il ne se lve d'habitude qu' la dixime heure (quatre heures du soir), pour se mettre entre les mains de ses familiers, qui le parfument, peignent ses joues avec de l'cume de nitre rouge, et frottent son menton de _psilotrum_ pour lui faire tomber la barbe; cent cinquante esclaves sont employs ici pour sa seule personne, et ont chacun des fonctions diffrentes. --Quelles seront les miennes? demanda Arvins. --Tu seras employ la conduite des chars, rpondit l'interprte. Suis-moi; je vais te montrer ton royaume. Il conduisit le jeune Celte aux remises, et lui montra les diffrents chars qui s'y trouvaient l'abri. --Voici d'abord, lui dit-il, les _petorita_, quipages quatre roues, imits de ceux des Germains, et qui servent au transport des provisions ou des esclaves; plus loin, les _covini_, chars couverts dans lesquels le matre sort lorsqu'il pleut. Ces voitures lgres, ornes d'ivoire, d'caille et d'argent cisel, que tu vois notre droite, s'appellent _rhedae_; Corvinus s'en sert d'habitude pour les promenades. notre gauche sont les litires garnies de tapis de Perse et de rideaux de pourpre. Arvins tait merveill de tant de magnificence. L'interprte le conduisit aux curies paves de lave, dont tous les rateliers taient de marbre de Luna. --Les cinquante mules qui sont ranges l, lui dit-il, sont destines traner les chars de Corvinus; quant aux soixante cheveux que tu vois de l'autre ct, ils servent aux esclaves numides qui prcdent l'quipage du matre lorsqu'il sort. Maintenant que tu connais les lieux, je vais te conduire au chef des curies pour qu'il te donne ses ordres. Arvins se rendit avec l'interprte prs de l'esclave charg des quipages; celui-ci fit connatre au _Carthaginois_ quelles seraient les fonctions de l'enfant, et son conducteur lui transmit ces explications. Lorsqu'il eut achev: --Je n'ai plus te faire qu'une recommandation, ajouta-t-il, c'est de garder toujours le silence devant le matre, lorsque tu auras appris la langue latine. Il est si fier avec ses esclaves, qu'il ne leur adresse jamais la parole. Lorsqu'il leur commande, c'est par signe ou en crivant sur ses tablettes. Maintenant, tu peux aller chercher ton _diarium_ ou ration journalire, puis tu te mettras au travail. Tout ce qu'Arvins venait de voir et d'entendre tait si nouveau pour lui, que sa douleur en fut, sinon diminue, du moins suspendue. Mais ce fut bien autre chose lorsqu'il vit sortir, au milieu de ses clients, des joueuses de flte et des prtres saliens, Claudius Corvinus, revtu de la toge de pourpre, les cheveux parfums de cinnamome, les bras polis la pierre ponce et tout chargs d'anneaux incrusts de pierres prcieuses. Il ne s'tait jamais fait l'ide de tant d'opulence. Telle tait en effet, cette poque, la vie des riches patriciens de Rome, que leurs maisons ressemblaient moins des demeures prives qu'aux cours effmines des plus puissants rois de l'Asie. On n'y entendait que la voix des chanteurs; des couronnes de roses de Pestum, abandonnes par les convives, jonchaient toujours le seuil, et un parfum de festin s'exhalait sans cesse des soupiraux entr'ouverts. Chaque matin, une foule de clients remplissaient le vestibule pour recevoir la _sportule_ ou distribution journalire de cent quadrans[2], par laquelle le patron s'assurait leurs voix aux lections des magistratures. Lui-mme se montrait quelquefois ces famliques courtisans, passant au milieu d'eux d'un pas nonchalant, et la tte penche vers l'esclave _nomenclateur_, qui lui rptait l'oreille le nom de chacun. [2] 1 fr. 17 cent. Le reste du jour tait consacr aux promenades pied, sous les portiques du Forum, ou, en char, sur la voie Appienne. Puis venait le repas du soir, auquel accouraient les parasites, et qui se prolongeait le plus souvent jusqu'au jour. La table de Claudius Corvinus tait cite pour sa dlicatesse. Il faisait partie de ce snat de mangeurs qui avaient propos des prix publics ceux qui inventeraient de nouveaux mets; et son cuisinier, achet au prix norme de deux cent mille sesterces[3], tait le mme auquel l'illustre gourmand Apicius avait fait prsent d'une couronne d'argent comme l'homme le plus utile de la rpublique. Aussi le _triclinium_ de Corvinus tait-il toujours garni de convives appartenant aux plus nobles familles ou aux plus hautes magistratures de Rome. [3] 40,916 fr. 66 cent. la surprise qu'un genre de vie si nouveau devait exciter chez Arvins, succda bien vite le mpris. lev dans les habitudes frugales de sa nation, et accoutum ddaigner tout ce qui n'ajoutait ni la force de l'homme, ni sa sagesse, il dtourna les yeux avec un superbe dgot de cette profusion sans but, et se remit penser tristement l'Armorique. Le souvenir de sa mre lui tait d'ailleurs toujours prsent; c'tait le seul amour qui lui restt, le dernier intrt de sa vie; il espra qu' force de recherches il pourrait dcouvrir dans Rome le matre qui l'avait achete. Mais pour essayer cette enqute difficile, il fallait avant tout pouvoir se faire entendre. Il se mit donc tudier le latin avec toute l'ardeur que peut donner une passion unique et profonde. Malheureusement, sa langue, accoutume au rude accent celtique, se refusait de plus molles inflexions. Sa mmoire ne retenait qu'avec une sorte de paresse haineuse les mots de ce peuple ennemi; on et dit que tous les instincts patriotiques se rvoltaient en lui contre le langage du vainqueur. Mais la volont de son coeur, plus patiente et plus forte, finit par dompter ces rpugnances; quelques mois s'taient peine couls, qu'Arvins put comprendre ce qu'on lui disait, et y rpondre. Il commena alors ses recherches; mais il s'aperut bientt que, pour les rendre profitables, le loisir et la libert lui manquaient. Son temps appartenait au matre, et c'tait peine s'il disposait, chaque jour, de quelques heures. Aussi, plusieurs mois se passrent-ils sans qu'il pt rien apprendre sur le sort de Norva. Triste et dcourag, l'enfant cherchait en lui-mme par quel moyen il pourrait rendre ses perquisitions plus fructueuses, lorsqu'un spectacle dont il fut tmoin vint changer toutes ses proccupations. 4. Un soir qu'Arvins tait assis sur le seuil des remises, le visage dans ses mains et les coudes appuys sur ses genoux, il entendit de grands cris de joie. Un Germain, dont il avait souvent remarqu la diligence et la sobrit, sortait du logement des esclaves la tte rase, et entour de ses compagnons, qui le flicitaient. Tous se dirigeaient vers l'habitation principale. --Qu'y a-t-il donc? demanda Arvins tonn. --C'est le Germain que l'on va affranchir, rpondit l'interprte. --Que dites-vous? s'cria le jeune Celte; un esclave peut-il jamais recouvrer la libert? --Lorsqu'il la paye. --Et comment se procurer assez d'argent pour cela? --En imitant ce barbare, qui, depuis trois annes, ne fait qu'un repas sur deux, afin de vendre la moiti de son _diarium_, travaille la nuit et conomise les moindres profits. Il a russi, en mettant denier sur denier, ramasser un pcule de six mille sesterces, avec lequel il a pay son affranchissement. Pendant que l'interprte donnait ces explications, au jeune Celte, le Germain tait entr dans le _triclinium_, o Corvinus se trouvait table avec le prteur. Les autres esclaves s'arrtrent sur le seuil. Arvins se mla eux pour voir ce qui allait se passer. Le Germain s'approcha d'abord du matre qui lui mit la main sur la tte, et dit: --Je veux que cet homme soit libre et jouisse des droits de cit romaine. Alors un licteur plac derrire le prteur toucha trois fois l'esclave de son faisceau; Corvinus le saisit par le bras, le fit tourner sur lui-mme, et lui appliquant un lger soufflet: --Va, dit-il en riant, et rappelle-toi que, lorsque je serai ruin, tu me devras une pension alimentaire comme mon affranchi. Le Germain se retira, et les esclaves, pour prendre cong de lui, le menrent boire la taverne voisine. Ce que venait de voir Arvins donna un autre cours ses ides, et fit natre en lui un nouvel espoir. Jusqu'alors, il n'avait song qu' retrouver sa mre, et qu' se consoler avec elle des douleurs de l'esclavage; mais il se sentit enivr la pense qu'ils pouvaient encore tous deux recouvrer la libert. Avec cette rsolution ferme et prompte qui caractrisait tout ceux de sa race, le jeune Celte se dcida aussitt prparer leur commune dlivrance, en mme temps qu'il continuerait ses recherches. Il n'ignorait pas combien le but auquel il tendait serait long et difficile atteindre; mais ds ses premires annes il avait appris la patience, et il savait qu'il suffit d'attendre pour que le gland devienne un chne. Il commena par retrancher de sa nourriture tout ce qui ne lui tait pas rigoureusement ncessaire; il se chargea, pour quelques sesterces, d'une partie du travail des autres esclaves employs comme lui aux quipages, et passa les nuits fabriquer des armes de son pays, qu'il vendait ensuite aux curieux. Quant aux perquisitions qui devaient lui faire retrouver Norva, il ne put les continuer longtemps; car l't tait venu, et son matre partit avec toute sa maison pour la _villa_ qu'il possdait Baies. Le voyage se fit en litire, petites journes. Claudius Corvinus, qui redoutait avec raison les htelleries, avait fait btir sur la route plusieurs _diversoriola_, ou lieux de repos. Ils arrivrent enfin sa _villa_, digne en tous points du palais qu'il occupait sur le mont Coelius. Arvins, qui avait quitt Rome avec chagrin, se demanda bientt s'il ne devait point s'en rjouir. Forc de vivre plus simplement, le matre exigeait moins de service de ses esclaves, et leur laissait plus de temps. Outre les moyens de gain qu'il avait dj, l'enfant put donc louer quelques heures de sa journe un jardinier voisin. Son pcule grossissait ainsi lentement; mais il grossissait. Chaque soir il regardait les deniers, les quadrans, les as et les sesterces ramasss avec tant de peine; il les comptait, les faisait sonner l'un contre l'autre: le bruit de cet argent le rjouissait comme un avare; chaque pice tombant dans le vase d'argile qui renfermait son trsor, il lui semblait entendre se briser un des anneaux de la chane qui retenait sa mre et lui en captivit. Les habitudes laborieuses d'Arvins ne lui laissaient le temps de se livrer ni aux causeries, ni aux dbauches de ses compagnons de captivit; aussi, quoique vivant au milieu d'eux, leur resta-t-il tranger. Un seul s'tait rapproch de lui et semblait s'intresser ses efforts. C'tait un Armnien la figure douce et grave, que les autres esclaves tournaient en railleries cause de sa rsignation. Nafel tait charg de la copie des manuscrits dont Corvinus enrichissait sa bibliothque. Son instruction tait profonde et varie, bien qu' voir sa modestie timide, on l'et pris pour le plus simple des hommes. Il pouvait rciter, sans s'arrter une seule fois, les plus beaux passages des philosophes, des orateurs et des potes de la Grce; mais il prfrait tous, les crits de quelques juifs inconnus, qu'il avait copis pour son usage, et qu'on lui voyait relire sans cesse. La fire patience d'Arvins et son activit persistante l'avaient frapp; il chercha gagner la confiance du jeune Armoricain. Celui-ci repoussa d'abord les avances du vieillard; mais Nafel ne se rebuta point, et Arvins finit par se laisser gagner son affectueuse douceur. Il lui avoua ses esprances; l'Armnien sourit tristement. --Tu crois donc que je ne pourrai arriver racheter ma libert et celle de ma mre? lui dit l'enfant avec inquitude. --Je ne crois point cela; mais que feras-tu de cette libert? N'espre pas retourner en Armorique; ton ancien matre ne te le permettra point. Il faudra que tu vives sous son patronage, que tu le soutiennes, s'il tombe dans la pauvret. La loi le fait ton hritier, au moins pour moiti de ce que tu possderas; et s'il a sujet de se plaindre de toi, il peut t'exiler vingt milles de Rome, sur les ctes de la Campanie. Voil la libert des affranchis; ce sont toujours des esclaves dont on a allong les chanes. --N'importe, dit Arvins, je serai du moins prs de ma mre; nous parlerons ensemble de nos grves, de nos forts, et j'attendrai de meilleurs jours en aiguisant mes armes. --C'est--dire que tu vivras avec la vengeance pour espoir. --Et les dieux de l'Armorique ne trahiront point ma confiance, dit Arvins d'une voix sourde. Nos druides l'ont dit: Un jour viendra o chaque orphelin pourra abreuver de sang ennemi la tombe de son pre. Je connais la place o repose le mien, Nafel; je la rendrai plus rouge que la pourpre dont s'habillent nos vainqueurs. La main droite du jeune Celte s'tait tendue comme si elle et tenu une pe; Nafel allait rpondre; mais il s'arrta tout coup. --Il n'est point encore temps, murmura-t-il; tant que tu espreras en ta propre force, enfant, tu ne pourras comprendre la vrit. Et s'enveloppant en son manteau de laine, il s'loigna la tte basse et les mains jointes. 5. Cependant Arvins n'avait point tard se faire remarquer par son exactitude excuter tout ce qui lui tait ordonn. La zle que d'autres faisaient voir par crainte, il le montrait, lui, par fiert. Sentant l'impossibilit de la rsistance, il y avait renonc ds le premier instant, et s'tait dcid aller au del de tout ce qui serait exig de lui. Il vitait ainsi les rprimandes ou les chtiments qui lui eussent plus cruellement rappel sa servitude, et son obissance mme avait l'air d'une libre soumission. Cette bonne volont lui valut la faveur de l'intendant, et le conducteur des _Rhedae_ tant mort, Arvins fut choisi pour le remplacer. Cependant Corvinus n'avait quitt Rome que par ennui: lass de ftes, de luxe et de bruit, il s'tait imagin que la solitude serait pour lui une agrable nouveaut. Il avait mme voulu tenter un essai fort la mode parmi les _beaux_ de Rome, et il s'tait fait arranger, dans sa splendide _villa_, un de ces appartements tapisss de nattes, et peine meubls, que l'on appelait la _chambre du pauvre_. Il s'y tait confin quelques jours avec un seul esclave, se nourrissant de pois chiches et de radis qu'on lui servait dans des plats de terre sabine, et qu'il mangeait assis sur une escabelle trois pieds. Mais cette vie frugale ne tarda point le fatiguer. Le repos de la campagne lui avait fait regretter le tumulte de la ville, et, renonant aux plaisirs champtres tant vants par les potes citadins, il donna ordre de retourner Rome sans attendre la froide saison. Les nouvelles fonctions d'Arvins l'obligeaient suivre son matre dans les promenades en char qu'il faisait chaque jour hors de la ville. La voie Appienne, toute borde de tombeaux, d'arbres et de statues funraires, tait alors le rendez-vous de la socit la plus lgante. On y trouvait les femmes clbres par leur beaut, leur richesse ou leur coquetterie; les snateurs enrichis par leurs dlations; les capteurs de testament et les affranchis devenus les favoris de l'empereur; enfin les descendants de ces chevaliers dont la mollesse avait dshonor le nom de _trossules_ donn leurs anctres aprs la prise d'une ville d'trurie[4]. [4] Trossila. Un jour qu'Arvins avait suivi son matre comme de coutume, un embarras fora les Numides qui prcdaient le char s'arrter. C'tait Mtella, la clbre matrone, qui passait, prcde et suivie d'un peuple entier d'esclaves. Elle tait demi tendue dans une litire, le coude gauche appuy sur un coussin de laine des Gaules, la tte orne d'un voile si lger que chaque souffle du vent semblait prs de l'emporter, et ses cheveux noirs ruisselants de perles fines. Pour combattre la chaleur qui tait accablante, elle tenait chaque main une boule de cristal, et autour de son cou dcouvert s'enlaait un serpent apprivois. Deux coureurs africains, portant une ceinture de toile d'gypte, d'une blancheur clatante, et des bracelets d'argent, prcdaient sa litire. Ils taient suivis d'une jeune esclave qui ombrageait le visage de Mtella avec une palme orne de plumes de paon et fixe au bout d'un roseau des Indes; ct, marchaient des Liburniens portant un marchepied incrust d'ivoire pour descendre de la litire; enfin, derrire venaient prs de cent esclaves richement vtus. Aprs avoir regard un instant ce splendide cortge, Arvins dtourna les yeux avec indiffrence. Depuis qu'il frquentait la voie Appienne, l'habitude l'avait blas sur les prodiges du luxe romain. Les esclaves formant la suite de la matrone taient dj passs presque tous, et les Numides de Corvinus avaient repris leur course; le jeune Celte allait les suivre, lorsqu'un cri se fit entendre quelques pas. Arvins dtourna vivement la tte: une femme s'tait spare du cortge de Mtella, et tendait les bras vers lui... --Ma mre! s'cria l'enfant, en laissant tomber les rnes. Les mules ne se sentant plus retenues partirent au galop. Arvins s'lana vainement pour les retenir; tous ses efforts ne firent qu'acclrer leur course. Enfin, dsesprant de ressaisir les guides, il s'lana hors du char et regarda autour de lui. Il tait dj loin de l'endroit o il avait aperu Norva. Il courut pour la rejoindre; mais des cavaliers qui cherchaient se dpasser, et de nouveaux cortges l'arrtrent. L'enfant perdu se prcipita entre les chevaux et les quipages, recevant des coups et des injures sans s'en apercevoir. Il parcourut la voie Appienne jusqu'aux portes; mais ce fut en vain!... Mtella tait rentre Rome avec sa suite. Arvins eut d'abord un mouvement de dsespoir impossible dire. Cependant il se rassura bientt en songeant qu'il lui serait facile de retrouver Norva, puisqu'il avait entendu prononcer le nom de sa matresse. Il dlibrait dj sur les moyens de connatre la demeure de Mtella, lorsqu'un des coureurs de Corvinus le rejoignit et lui ordonna de venir reprendre les rnes du char. Arvins obit aprs un moment d'hsitation. Le jeune patricien, qui avait t forc d'attendre, ne lui adressa aucun reproche; mais peine fut-il de retour qu'il fit un signe son intendant; Arvins n'en comprit la signification qu'en voyant paratre avec la _fourche_ l'esclave charg des supplices. Il poussa une exclamation de surprise et devint ple. Le correcteur sourit. --Eh bien, petit, dit-il, tu m'arrives donc enfin? Tu t'es bien difficilement dcid faire ma connaissance?... Du reste, le matre est trop bon; il se contente de plaisanter avec toi. Par Hercule! si tu avais t l'esclave d'un affranchi, il t'et fait manger aux lamproies. En parlant ainsi, le correcteur avait fix la _fourche_ la poitrine et aux paules d'Arvins; il attacha ses bras aux deux extrmits qui dpassaient, et enchana l'enfant un poteau plac prs de l'entre. Le regardant alors avec un rire froce: --Te voil en excellente position pour prendre l'air, dit-il; la nuit va venir, tu pourras tudier les toiles. ces mots, il fit un signe d'adieu Arvins, et disparut. Celui-ci avait gard le silence: son corps tait rest droit, sa tte firement leve, ses regards ddaigneux; mais au fond de son coeur grondait un orage de douleur et de colre. Dans ce moment il et accept tous les supplices avec joie, condition de les voir partags par Corvinus. Le souvenir de sa mre venait encore augmenter sa rage. Sans le chtiment honteux qui lui tait inflig, il l'aurait dj retrouve; il la serrerait maintenant dans ses bras. Elle l'attendait sans doute, et accusait peut-tre son retard! Il tait tout entier son dsespoir, lorsqu'il entendit son nom rpt quelques pas. Tout son sang s'arrta! Il avait cru reconnatre cette voix! Il dtourna la tte... Une femme s'lana vers lui; c'tait Norva! Arvins fut un moment sans rien voir, sans rien entendre, et comme vanoui de joie dans les bras de sa mre! Jamais si grande motion n'avait remu ce jeune coeur. Quant Norva, elle tait folle de bonheur; elle riait et sanglotait la fois; battant des mains comme un enfant, et couvrant son fils de baisers. Ce premier dlire de tendresse apais, Arvins fit connatre le motif du chtiment qu'il subissait; en apprenant qu'elle en tait la cause involontaire, la pauvre mre recommena ses caresses et ses pleurs. L'enfant s'effora de la consoler. La joie de la voir avait compltement teint son indignation; il ne songeait plus la _fourche_ ni aux chanes qui le garrottaient; il et consenti demeurer ainsi pendant sa vie entire, pourvu qu'il pt voir prs de lui sa mre et recevoir ses embrassements. Norva s'assit ses pieds et lui raconta, son tour, comment, aprs avoir appris le nom et la demeure de son matre, elle avait fui de chez Mtella sans songer autre chose qu' trouver le palais de Corvinus pour le revoir. Elle l'interrogea sur tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il avait pens pendant cette longue anne de sparation. Quant elle, elle avait puis les plus poignantes tortures de la servitude. Sans piti, comme toutes les femmes uniquement occupes de leur beaut, Mtella se vengeait sur ses esclaves de la moindre blessure faite, dans le monde, sa vanit. Ses ennuis d'un moment, ses impatiences, ses caprices se manifestaient toujours par quelque punition cruelle inflige ceux qui la servaient. Elle trouvait alors une sorte de volupt farouche les voir souffrir sous ses yeux. la plus lgre ngligence, elle les forait de se mettre genoux et de se gonfler la joue, afin qu'elle et plus de facilit les frapper au visage. Morgan, achet par elle en mme temps que Norva, avait dj pass trois fois par les lanires pour avoir refus de se soumettre cette humiliation. En coutait ce rcit, Arvins fut forc de reconnatre que le hasard l'avait encore favoris en le faisant l'esclave du sybarite Corvinus. Cependant Nafel venait d'apprendre la punition laquelle Arvins avait t condamn; il profita d'une visite du matre sa bibliothque pour solliciter la grce de l'enfant. Corvinus fit signe qu'il l'accordait, et le jeune Celte fut dlivr de ses entraves. Il put alors conduire sa mre dans un lieu cart, o tous deux reprirent leur entretien avec plus de libert. Pendant quelques heures, Norva et son fils oublirent compltement leur situation. Ils parlaient de l'Armorique dans la langue du pays; ils rappelaient les circonstances de leur vie passe, les noms de ceux qu'ils avaient connus, les lieux o ils avaient t heureux! Arvins retrouvait l'accent, le geste, la posie et les croyances auxquels son enfance avait t accoutume; il n'tait plus Rome, plus esclave, c'tait l'enfant du grand chef Menru, assis au foyer de sa mre, et apprenant d'elle les traditions de son peuple. La nuit arriva sans que Norva ni son fils s'en aperussent. Les yeux levs vers ce bleu ciel d'Italie tout parsem de brillantes toiles, ils continurent s'entretenir de la patrie absente sans prendre garde la fuite des heures. Arvins confia sa mre son espoir d'affranchissement. --Morgan nous parle aussi de dlivrance, dit Norva; mais c'est avec du fer, non avec de l'or qu'il compte l'obtenir. --Songerait-on une rvolte? demanda vivement Arvins. --Je le crains, rpondit Norva. Morgan entretient des intelligences avec des esclaves de notre nation. La plupart ont employ leur pcule acheter secrtement des armes, et, la premire occasion, ils peuvent jeter le cri de guerre. Les Daces et les Germains complotent aussi mystrieusement, et j'entends rappeler sans cesse, tout bas, le nom de Spartacus. Les yeux d'Arvins s'allumrent: Norva s'en aperut, et, saisissant avec une tendresse inquite la main de l'enfant: --Rappelle-toi que tu es trop jeune pour te mler une pareille entreprise, dit elle. --J'ai quinze ans, rpliqua Arvins avec impatience. --Tu n'as point l'ge des guerriers, tu le sais: pour soutenir le grand nom que tu portes, il faut des bras plus exercs et plus forts. Morgan l'a dit, et moi je te dfends de prendre part cette rvolte. --J'obirai, ma mre, rpondit Arvins d'une voix sourde, et les yeux gonfls de larmes. Norva attira sa tte sur ses genoux avec cette caressante compassion des mres et le baisant au front: --Ne te chagrine pas, enfant, reprit-elle, tu arriveras l'ge d'homme, et alors je n'aurai plus aucun pouvoir sur toi; tu seras matre de choisir un champ de bataille o tu le voudras; mais d'ici l, laisse-moi user de mon autorit pour prserver ta vie; que je puisse jouir de ces dernires joies de la mre qui sent que son fils va sortir de l'enfance et lui chapper. Hlas! bientt tu ne seras plus moi! tu appartiendras tes passions, ta volont, une autre femme peut-tre... Ne me regrette pas ces dernires heures de royaut, et ne te rvolte pas contre la tendre tyrannie de celle qui t'a donn le jour. Aujourd'hui je berce encore l'enfant dans mes bras, demain ce sera un homme, et je ne serai plus mre qu' moiti; car je ne pourrai plus le protger. Norva avait prononc ces mots avec une voix si triste et si douce, qu'Arvins en fut attendri; il la serra sur son coeur en l'appelant des noms les plus tendres, et lui promit de se soumettre sans regrets tous ses dsirs. 6. La nuit s'tait coule dans ces intimes causeries; le soleil tait de retour; Norva songea enfin retourner chez sa matresse. L'enfant demanda et obtint la permission de l'accompagner. Tous deux descendaient le mont Coelius, lorsqu'ils aperurent une troupe d'esclaves conduits par un affranchi. leur aspect, Norva s'arrta saisie. --Ce sont les familiers de Mtella, dit-elle. Les esclaves venaient de reconnatre la mre d'Arvins; ils coururent elle et l'entourrent. --Enfin te voil reprise, dit l'affranchi. --Que voulez-vous dire? s'cria Norva. --N'as-tu pas fui de chez ta matresse? --J'y retournais. L'affranchi clata de rire. --Tous les esclaves chapps en disent autant, fit-il observer; qu'on lui lie les mains et qu'on l'emmne. Norva voulut s'expliquer; mais on lui imposa silence. Arvins ne russit pas mieux se faire entendre, et l'on entrana sa mre malgr ses efforts. --Mais qu'allez-vous faire? demanda l'enfant effray. --Ne sais-tu pas ce qui attend les esclaves fugitifs? De peur qu'ils ne se perdent une seconde fois, on les marque d'un fer rouge au front. Arvins poussa un cri. --C'est impossible, dit-il; je verrai votre matresse; je me jetterai ses pieds. --Si tu la fatigues, elle t'infligera le mme supplice, interrompit l'affranchi. -- moi! s'cria l'enfant. --Elle le peut en payant Corvinus le tort qu'elle lui aura fait. Oublies-tu qu'un esclave n'est autre chose qu'un vase de prix? Si on le fle ou si on le casse, on en ddommage le matre, et tout est dit. --Laisse-moi, laisse-moi, s'cria la mre pouvante. Mais Arvins ne l'coutait pas. Ils arrivrent tous ensemble la demeure de Mtella. La matrone n'tait point encore rentre. On avertit l'intendant qui vint savoir de quoi il s'agissait. Arvins voulut essayer la prire; il fut repouss rudement. --N'est-il donc aucun moyen de sauver ma mre? demanda l'enfant dsespr. --Achte-la, rpondit l'intendant avec ironie. --L'acheter! rpta Arvins; un esclave peut-il en acheter un autre? --Ne sais-tu donc pas ce que c'est qu'un vicaire? L'enfant se rappela en effet que quelques-uns de ses compagnons avaient, sous leurs ordres, des esclaves auxquels ils laissaient faire les travaux les plus rudes et les plus grossiers; mais il ignorait qu'ils eussent t achets de leur _pcule_. --Que faudrait-il pour dlivrer ma mre? demanda-t-il en tremblant. --Trois mille sesterces. L'enfant joignit les mains avec dsolation. --Je n'en ai que deux mille, murmura-t-il... Mais un espoir traversa tout coup sa pense. Beaucoup de ses compagnons avaient un _pcule_; ils ne refuseraient point sans doute de lui prter chacun quelques as, et il pourrait peut-tre runir ainsi ce qui lui manquait. Il courut l'intendant qui se retirait. --Je reviendrai bientt avec les trois mille sesterces, dit-il d'une voix suppliante; promettez-moi seulement de suspendre le chtiment. --Je te donne jusqu' la quatrime heure. Arvins le remercia, embrassa sa mre en pleurant, et partit. Il courut d'abord chercher son _pcule_ qu'il compta de nouveau. Il lui manquait bien mille sesterces pour complter la somme demande! Il descendit l'appartement des esclaves afin d'implorer leurs secours. Mais il n'en trouva aucun. Tout tait en rumeur dans la maison de Corvinus. Poursuivi par les faenerateurs, dont les prts usuraires avaient ht sa ruine, le jeune patricien venait de quitter sa demeure que les gens de justice avaient envahie. Des criteaux, portant copie de l'dit du magistrat, et annonant la vente de tout ce qui lui avait appartenu, taient dj suspendus au-dessus du seuil. Les administrateurs du trsor de Saturne, qui devaient prsider l'encan, venaient d'arriver, ainsi que l'_argentier_ charg de recevoir le prix des objets. On achevait l'inventaire des biens de Corvinus. Ce fut dans ce moment qu'Arvins se prsenta, son argent la main. Un des cranciers dlgus par les autres pour prsider la vente l'aperut. --Que portes-tu l? demanda-t-il l'enfant. --Mon _pcule_, rpondit Arvins. -- combien s'lve-t-il? -- deux mille sesterces. --Ils aideront la liquidation de Corvinus, dit le Romain, qui tendit la main vers le vase dans lequel Arvins avait dpos ses conomies. --Cet argent m'appartient, s'cria l'enfant en s'efforant de le dfendre. --Il appartient ton matre, esclave, rpondit le crancier. Tu ne possdes rien en propre; pas mme ta vie. Livre donc ces deux mille sesterces, ou prends garde aux lanires. --Jamais! jamais! s'cria Arvins en pressant son trsor contre sa poitrine. Ce _pcule_, je l'ai conomis sur ma faim et sur mon sommeil; il est destin racheter ma mre. Ma mre subit aujourd'hui le supplice des fugitifs, si je n'apporte sa matresse trois mille sesterces. Ah! ne m'enlevez pas cet argent, citoyens; si vous ne me le laissez point par justice, que ce soit par piti... Vous avez des mres aussi... Grce! grce! je vous en prie genoux. Le jeune Celte tait tomb aux pieds des trsoriers de Saturne et du crancier. Celui-ci haussa les paules et fit signe aux hrauts chargs d'annoncer la vente. Ils s'approchrent d'Arvins et essayrent de lui arracher les deux mille sesterces; l'enfant se dbattait avec des menaces et des cris de fureur; mais, trop faible pour rsister des hommes, il fut bientt dpouill. Il se releva couvert de poussire et fou de rage; ses yeux cherchaient une arme dont il pt se servir. Les hrauts le saisirent en riant, le lancrent hors de la cour et refermrent la porte. Arvins frappa avec fureur sa tte de ses deux poings, comme s'il et voulu se punir lui-mme de son impuissance. Dans ce moment, une main se posa lgrement sur son paule. Il se dtourna; c'tait Nafel. --Qu'as-tu, enfant? demanda-t-il. --Ma mre! s'cria Arvins, dont la voix touffe par la colre et les sanglots ne put faire entendre que ce mot. L'Armnien tcha de l'apaiser par quelques douces paroles, et lui fit raconter ce qui venait d'arriver. --Console-toi, dit l'Armnien; mon pcule moi n'a point t saisi: il renferme quatre mille sesterces, et je te le donne. Arvins recula de surprise, n'osant en croire ses oreilles. --Viens, ajouta Nafel: je l'ai dpos chez un frre de la voie Suburane; nous allons le lui redemander. Le jeune Celte voulut balbutier un remerciement; mais l'Armnien lui imposa silence. --Le service que l'on peut rendre retourne bien plus au profit du bienfaiteur que de l'oblig, dit-il; car celui-ci ne reoit qu'un secours terrestre et passager; tandis que l'autre acquiert un droit des flicits ternelles; ne me remercie donc pas et suis-moi. Tous deux se rendirent chez le dpositaire; mais il tait absent; il fallut attendre assez longtemps. L'angoisse d'Arvins tait horrible; il tremblait d'arriver trop tard. Enfin, le juif qui gardait le _pcule_ de Nafel rentra. Les quatre mille sesterces furent livrs au jeune Celte, qui se dirigea, en courant, vers la demeure de Mtella. En passant devant la basilique de Julia, il leva la tte; le clepsydre marquait la quatrime heure! Arvins se sentit froid jusqu'au coeur. Il reprit sa course d'un lan dsespr, traversa le Forum, et aperut enfin la porte de Mtella. Au moment o il en atteignait le seuil, un cri horrible retentit. L'enfant s'appuya au mur en chancelant. --Tu arrives trop tard, dit Morgan, qui l'attendait l'entre. --O est ma mre... o est-elle? cria Arvins. Le vieux Celte le prit par la main sans rpondre, et l'entrana vers la cour. Elle tait pleine d'esclaves qui parlaient demi-voix; au milieu le correcteur se tenait debout prs d'un rchaud allum; Norva tait accroupie ses pieds!... Arvins se prcipita vers elle en tendant ses bras; mais peine l'eut-il aperue, qu'il poussa un cri d'horreur; un nuage couvrit ses yeux, ses jambes se drobrent sous lui et il tomba vanoui prs de sa mre. 7. Deux heures aprs, Norva tait tendue mourante sur la natte qui lui servait de couche, ses deux mains poses dans celles de son fils, dont elle murmurait encore le nom. Morgan, la tte basse et les bras croiss, se tenait debout au chevet. La pauvre mre, qui sentait prs d'elle Arvins, retenait ses plaintes, et tchait, par instants, de lui sourire; mais ce sourire mme glaait le coeur. Son front avait t envelopp d'une toile de lin, travers laquelle suintait un sang noirci; ses paupires, gonfles par la douleur, ne pouvaient plus s'ouvrir, et son haleine sortait avec un sifflement funeste de ses lvres dj blanchies. Arvins, abm dans son dsespoir, retenait ses sanglots de peur d'ajouter aux souffrances de sa mre; mais les quelques heures qui venaient de s'couler avaient sillonn son visage de traces aussi profondes qu'une longue maladie. Pench sur la couche de Norva, il observait d'un oeil pouvant chacun de ses mouvements, interrogeait sa pleur, coutait sa respiration haletante. Tout coup elle tendit les bras, et fit un effort pour se redresser. --Arvins! balbutia-t-elle; o es-tu?... Tes mains, je ne sens plus tes mains. Oh! serre-moi sur ton coeur... Ne me quitte pas, Arvins... Pauvre enfant... Sa tte retomba sur l'paule de son fils. Il y eut un instant de terrible silence... Arvins perdu n'osait regarder. --Ma mre! rpta-t-il enfin d'une voix trangle. --Elle a rejoint Menru, murmura Morgan. L'enfant releva brusquement la tte de Norva; mais cette tte retomba en arrire insensible et inanime. Il tait orphelin! Nous n'essayerons point de dire son dsespoir. Dans le premier instant, il effraya Morgan lui-mme. L'enfant avait prouv depuis la veille tant d'motions que ses forces taient puises. Un fivre brlante le dvorait; il sentit sa tte s'garer, et pendant quelques heures sa douleur fut du dlire. Enfin l'puisement ramena un peu de calme dans son me. Morgan, qui ne l'avait point quitt, en profita pour le rappeler au courage. --Ils ont tu ta mre, dit-il voix basse; la pleurer est inutile; songeons plutt la venger. --La venger! rpta Arvins. Ah! que faut-il faire? --Retrouver des forces pour me suivre quand le moment sera venu. Le jeune Celte se leva d'un bond. --Allons! dit-il. --Il faut encore attendre, rpondit le vieillard; mais ne crains rien: pour tre retarde, la vengeance n'en sera pas moins terrible. Il dveloppa alors Arvins le plan des esclaves. C'tait Rome mme que la rvolte devait clater. L'ordre tait de livrer la ville aux flammes, et d'gorger tout ce que le feu aurait pargn. L'enfant couta avec une joie farouche ces dtails qui promettaient une pleine satisfaction sa haine. lev dans les ides de sa nation, il croyait fermement que ces sanglants sacrifices devaient rjouir les mnes de Norva. Faire couler le sang romain, c'tait donc prouver sa tendresse la morte; il ne voyait pas dans la vengeance une joie personnelle, mais un devoir et une sainte expiation! La pense de satisfaire ainsi aux mnes de sa mre lui rendit des forces; il refoula en lui sa douleur et attendit avec impatience le signal. Il fut enfin donn; les esclaves s'lancrent sur le Forum des torches la main; mais les consuls avaient t avertis; des mesures taient prises, et les rvolts se virent presque aussitt entours. La plupart jetrent leurs armes et cherchrent leur salut dans la fuite. Quelques Germains et quelques Celtes, parmi lesquels se trouvaient Morgan et Arvins, essayrent seuls de rsister. crass par le nombre, tous tombrent frapps par devant, et entours de cadavres ennemis. Morgan et Arvins furent relevs mourants de cette sanglante couche. Comme on esprait obtenir d'eux quelque utile rvlation, ils furent dposs dans des cachots spars, o l'on pansa leurs blessures. Tous deux revinrent la vie; mais l'interrogatoire ni les tortures ne leur firent trahir leurs complices. Les bourreaux durent s'avouer vaincus, et les deux Armoricains furent jets dans la prison commune o l'on dposait les victimes destines aux btes. Lorsqu'Arvins et Morgan se revirent, ils se tendirent la main sans se parler, et s'assirent l'un prs de l'autre. Tous deux avaient t tromps dans leur dernier espoir, et ils allaient mourir vaincus! Il y eut un assez long silence. --Ma mre ne sera pas venge! dit enfin Arvins d'un air sombre. --Nos dieux ne l'ont pas voulu, rpondit Morgan. --Qu'est-ce donc que tes dieux? rpliqua amrement le fils de Norva. Ils ne peuvent ni nous dfendre au foyer, ni nous protger dans l'esclavage; pourquoi les adorons-nous s'ils manquent de puissance? et s'ils en ont, pourquoi nous abandonnent-ils? Les dieux de Rome sont les seuls vrais; car ils sont les seuls qui conservent les liberts. --Invoquons-les alors, dit Morgan ddaigneusement. Crois-tu qu'ils entendent la voix d'un esclave? Ils n'accordent leurs faveurs qu'aux matres; pour nous, qu'ils livrent aux Romains, ce ne sont pas des dieux, mais des ennemis. --Ainsi, reprit le jeune Celte, le monde entier n'existera dsormais que pour tre la bte de somme d'une seule ville. Oh! pourquoi natre alors? Pourquoi ne pas gorger par piti l'enfant qui ouvre ses yeux la lumire du jour? Quel mauvais gnie a donc fait la terre, si elle doit tre pour jamais abandonne l'injustice et la servitude? --Le rgne de la paix et de la libert approche, dit une voix douce. --Arvins, tonn, releva la tte; c'tait Nafel. --Vous ici! s'cria-t-il... Avez-vous donc aussi conspir contre les oppresseurs?... --Non, rpondit l'Armnien; ils m'ont condamn aux btes uniquement parce que j'adore un dieu tel que vous le dsiriez tout l'heure. --Que voulez-vous dire? --Je suis chrtien. Arvins regarda Nafel avec curiosit. Il avait plusieurs fois entendu prononcer ce nom de chrtien avec mpris: c'tait, disait-on, la religion des criminels et des misrables; une fable venue de Jude qui avait sduit les derniers du peuple, comme tout ce qui est nouveau. --Si ton dieu est bon, dit le fils de Norva, il est donc sans puissance, puisqu'il vous abandonne vos ennemis? --Mon dieu m'aime, rpondit Nafel; il veut se servir de moi pour soutenir sa loi. Chaque fidle qui meurt fconde de son sang la croyance nouvelle. force de voir tomber des martyrs en les entendant crier: _Je suis chrtien!_ on se demandera ce que signifie ce mot qui apprend aux hommes mourir sans regret et en pardonnant leurs bourreaux. --Et que veut-il dire? demanda Arvins. --Il veut dire que l'on croit au seul vrai Dieu, celui qui a fait la terre pour les hommes, et les hommes pour qu'ils vivent comme des frres. Toutes les fausses divinits qui se partagent maintenant l'adoration, tomberont bientt; car elles ne sont que les symboles des passions humaines; il ne restera que le Dieu qui est tous comme le soleil. --Et qu'ordonne sa loi? demanda Arvins. --La libert et la fraternit entre les hommes; le bonheur de tous et le dvouement de chacun. Les plus saints, ses yeux, ne sont pas les heureux, mais ceux qui souffrent. Elle vient pour dtruire la violence et briser les fers, non par la rvolte, mais par la persuasion. Un jour arrivera, et il n'est pas loin peut-tre, o l'galit des hommes sera proclame; car le christianisme, ce n'est pas seulement une croyance, c'est la loi humaine, l'esprit de l'avenir; c'est une nouvelle re annonce au monde. --Et nous ne la verrons pas, dit le fils de Norva. --Qu'importe? la terre n'est qu'un lieu de passage. Mme rforme par la loi du Christ, elle sera seulement l'ombre d'un monde meilleur o chacun sera rcompens selon ses oeuvres. --Et qui nous ouvre ce monde? demanda Arvins. --La mort! rpondit Nafel. Arvins garda un instant le silence. Les paroles de l'Armnien l'avaient profondment mu. Il apercevait des clairs d'une lumire inattendue et entrevoyait mille horizons nouveaux. Jamais ide si grande, si belle, si consolante, n'avait t offerte son esprit. Il comparait cette religion, fonde sur l'quit et l'amour, aux barbares enseignements de Morgan, et l'impuissance de ses dieux qui le laissaient sans consolations dans son abme, la gnrosit de celui des chrtiens, qui, pour le ddommager de la vie, lui montrait au del du tombeau une existence ternelle o le rgne de l'quit commenait. --Ainsi, reprit-il aprs une longue rflexion, ta croyance, Nafel, tablit ici-bas une loi de justice et de vrit, et comme toute oeuvre humaine est imparfaite, elle promet une autre vie o les iniquits seront rpares, les coupables punis, et les affligs consols. L, se trouvera dans toute sa perfection ce que la loi du Christ ne peut tablir qu'imparfaitement parmi les hommes, et l'existence du ciel continuera et redressera l'existence de la terre. --Oui, dit l'Armnien, et c'est nous autres qui avons connu la vrit de la confesser en face de tous, et d'annoncer, en tombant dans le cirque, cette _bonne nouvelle_ au genre humain. --Nafel! s'cria Arvins en se levant, je veux mourir chrtien! 8. Quelques jours aprs, des criteaux suspendus tous les difices publics annonaient le spectacle donn par l'empereur au peuple romain. La foule se prcipitait vers le cirque et en envahissait insensiblement les gradins comme une mare montante. Des esclaves, le rteau la main, galisaient l'arne poudreuse, tandis que les bestiaires, tte nue et vtus seulement de leurs tuniques sans manches, se promenaient lentement devant les caves. Les condamns furent amens; ils taient prs de deux cents. Au premier rang marchaient Nafel et Arvins. Morgan les suivait le front lev et l'oeil tranquille. En passant devant la loge de l'empereur, tous s'inclinrent en rptant, selon l'usage: --Csar! ceux qui vont mourir te saluent! Ils arrivrent au milieu du cirque o on les dbarrassa de leurs liens; puis les licteurs se retirrent avec les esclaves et les bestiaires. Il y eut alors un grand silence d'attente: toutes les ttes s'taient avances, tous les yeux se tenaient fixs sur l'arne. Dans ce moment, Nafel prit la main d'Arvins, et d'une voix forte: --Romains! s'cria-t-il, le Dieu des chrtiens est le seul vrai Dieu; moi et cet enfant, nous mourons en confessant son nom. Il n'avait point achev qu'on entendit mille rugissements s'lever la fois; toutes les caves venaient d'tre ouvertes et les btes s'lanaient dans l'arne! La plupart des condamns se dispersrent; Arvins et Nafel tombrent genoux, les mains leves vers le ciel. Alors commena une mle horrible! Mais la poussire qui s'levait ne tarda pas l'envelopper comme un nuage; on entrevit seulement des hommes qui fuyaient; on entendit des cris, de longs rugissements; puis insensiblement tout s'teignit, et quand le nuage fut dissip, on n'aperut plus que les ours, les tigres et les lions accroupis, le ventre dans le sang, et qui achevaient de ronger des cadavres. DEUXIME RCIT. LE SERF. 1. C'tait une pauvre cabane recouverte d'un chaume mousseux, fentre sans vitrage, et dont les murailles crevasses laissaient pntrer du dehors la pluie et le vent. Au fond, quelques chvres, couches sur une litire qui n'avait point t renouvele, broutaient nonchalamment, tandis qu'une vache maigre tirait avec effort de son rtelier les restes d'un foin coriace et ml de joncs. Tout l'ameublement de la cabane consistait en quelques escabelles, en une table grossirement quarrie, et en une claie dresse sur quatre pieux de bois et garnie de paille frache; c'tait l le seul lit de l'habitation. Un homme en cheveux blancs y tait couch, les yeux ferms; mais il tait ais de voir, sa respiration entrecoupe et au lger tremblement de ses lvres, que la maladie l'y retenait plutt que le sommeil. Un jeune garon d'environ seize ans, assis prs de l au foyer, s'occupait entretenir le feu sous une bassine de fer. Il venait de la dcouvrir et semblait savourer l'odeur succulente qui s'en exhalait, lorsqu'une jeune fille de son ge entra portant un morceau de beurre envelopp dans un lambeau de toile rousse. --Bonjour, Jehan, dit-elle tout bas, et en tournant les regards vers le lit, comme si elle et craint d'veiller le malade. Jehan se dtourna vivement cette voix connue; un clair de joie traversa l'expression habituellement mcontente de son visage. --Bonjour, Catie, reprit-il d'un ton doux et caressant, en faisant un pas vers la jeune fille. --Comment va le pre? demanda-t-elle. Jehan secoua la tte. --Toujours bien faible! Cette maladie a t une rude secousse, et il faudra bien des soins pour qu'il retrouve la sant. --Voici pour lui, Jehan, reprit Catherine en dployant le lambeau de toile qui enveloppait le beurre. Jehan sourit. --Merci, bonne Catie, merci, dit-il; ce sera aujourd'hui jour de rgal, car j'ai l dj de quoi lui rendre des forces. Qu'est-ce donc, Jehan? --Voyez. Il dcouvrit la marmite suspendue sur le feu. La jeune fille avana la tte, et, soufflant la vapeur qui s'en chappait afin de mieux voir: --Une poule au gruau! s'cria-t-elle toute surprise. --C'est le collecteur qui me l'a donne, reprit Jehan, pour lui avoir enseign rdiger ses comptes en latin. -- la bonne heure, dit Catherine en riant; force de prendre ceux qui entrent la ville une poigne de farine, une poigne de sel ou une poigne de pruneaux, matre Jacques est devenu le plus riche bourgeois du pays et peut payer les leons qu'on lui donne aussi cher qu'un seigneur; mais le pre sait-il ce qu'on lui prpare? --Il dormait quand je suis revenu. --Alors disposons tout avant son rveil: j'ai encore l des noix et des cerises, ce sera pour son dessert. En parlant ainsi, Catherine vidait sur la table son panier d'osier. Jehan ouvrit une armoire d'o il tira des cuelles, des plats, des cuillres, des gobelets de bois, et tous deux se mirent dresser le couvert. L'affection singulire qui semblait unir ces deux enfants tait d'autant plus remarquable que jamais peut-tre la nature n'tablit entre deux tres de plus frappantes oppositions. Catherine tait grande et bien faite; tous ses traits avaient une douceur lgante, tous ses mouvements une souplesse gracieuse. Rien qu' la voir on se sentait lui vouloir du bien, et le sourire bienveillant qui entr'ouvrait toujours ses lvres vous obligeait rpondre par un sourire pareil. Jehan, au contraire, avait la taille courte, paisse et gauche; ses traits moroses taient affadis plutt qu'adoucis par la chevelure hrditaire qui avait fait donner l'un de ses anctres le nom de Lerouge. N fils de serf, et sans cesse froiss, depuis qu'il avait pu sentir, dans sa volont et dans ses sentiments, tout son tre avait je ne sais quelle expression de contrainte, de malheur et de rvolte qui lui donnait quelque chose de repoussant. Ce n'tait qu'avec son pre et sa cousine Catherine qu'il se montrait soumis: pour eux rien ne lui cotait, le louveteau devenait un agneau, sa laideur prenait mme alors une sorte de grce. Tout du reste se rsumait pour Jehan dans ces deux amours. Son pre tait toute sa famille, et Catherine tout son avenir, car il devait l'pouser un jour; la mre de la jeune fille l'avait promise, et il ne restait plus obtenir que le consentement du seigneur qui n'avait point l'habitude de refuser de telles demandes. Cependant les deux enfants avaient achev de mettre le couvert, la poule au gruau tait prte; le convalescent fit enfin un mouvement; Catherine poussa une exclamation de joie. --Ah! c'est toi, petite, dit le vieillard en se soulevant avec effort sur son coude; tu ne gardes donc pas aujourd'hui les vaches de monseigneur? --Le roi chassait dans la fort, et les troupeaux ne sont point sortis de peur des meutes, rpondit la jeune paysanne. --Le roi! rpta le vieux serf; et tu n'es pas all pour le voir au passage, Jehan? --Vous aviez besoin de moi, mon pre, rpondit celui-ci. --Et il n'a pas perdu son temps, continua Catherine; voyez plutt. Le vieux Thomas Lerouge se dtourna. --Quoi! la table servie, s'cria-t-il tonn. --Et vous avez un hochepot, continua la jeune fille. --Et du beurre, dit Jehan. --Et des cerises, ajouta le vieillard qui s'tait dress sur son sant. --Allons, pre, c'est votre repas de convalescence, reprit Catherine en battant joyeusement des mains; venez vous asseoir l avec Jehan, et je vous servirai. Elle courut au foyer et prit la marmite dont elle vida le contenu dans un plat de bois qu'elle plaa tout fumant sur la table. Thomas avait rejet les peaux de chvres qui lui servaient de couverture; il tait demeur assis sur son lit, suivant tous ces prparatifs avec le regard et le sourire affams des convalescents; il allait enfin se lever pour s'approcher de la table quand un grand bruit se fit entendre au dehors. Jehan courut la porte; mais elle s'ouvrit brusquement avant qu'il et pu la barrer et donna passage une demi-douzaine de valets de meute, portant les armes du roi brodes sur la poitrine. Tous taient entrs bruyamment en demandant la maison du forestier; mais la vue de la table servie et du hochepot dont l'odorante vapeur parfumait la chaumire, ils poussrent une exclamation de satisfaction. --Pques Dieu! s'cria le plus vieux en roulant autour de son corps le fouet qu'il avait la main; nous n'avons plus besoin de la maison du forestier; voici de quoi amuser notre faim jusqu'au soir. --Sur mon me! c'est un chapon au gruau, ajouta un grand noiraud l'air affam, dont les narines, caresses par le fumet du hochepot, semblaient se dilater avec dlices; je me rserve l'aile droite. --Moi, l'aile gauche, s'cria vivement un blondin qui s'tait dj empar du meilleur escabeau. --Moi, les cuisses, reprit le vieux. --Moi, la carcasse, ajouta un quatrime. --Doucement, mes matres, interrompit Jehan, dont la figure avait dj repris son expression dure et hargneuse; nous sommes trois ici qui voulons galement notre part. --Nous n'en avons pas trop pour nous-mmes, fit observer le grand brun, qui avait dj tir son couteau. --Possible, reprit le jeune garon; mais il est d'usage que ceux pour qui a t cuit le repas mangent les premiers. --Tu oublies que nous sommes de la suite du roi, reprit le vieux valet, et qu' ce titre nous pouvons te tirer l'cuelle de la main ou le gobelet des lvres et te forcer descendre du lit o tu vas t'endormir. --Se peut-il! s'cria Jehan. --Hlas! oui, murmura Thomas avec un soupir; c'est le droit de prise, comme ils l'appellent. --Et vous ne pourrez mme partager ce repas que je vous avais destin, mon pre? reprit le jeune garon. -- moins que le vieux n'ait un privilge qui l'autorise se rserver sa portion, rpliqua le blondin. --Je n'ai de privilge que pour ce qu'il vous plaira de me laisser, dit Thomas avec cette humble soumission des malades et des vieillards. --Te laisser! s'cria le valet qui avait dj parl. Vive Dieu! il faudrait pour cela une plus forte pitance; ne vois-tu pas que nous en aurons peine pour nos dents de devant? --Mon pre sort d'une dangereuse maladie, objecta Jehan avec impatience. --Moins dangereuse que la faim, je suppose. --Faites-lui place au moins au bout de la table. --Elle est trop petite, reprit brutalement le grand brun. --Puis, ajouta le blondin, cette poule doit avoir un coq dont ils pourront faire un second hochepot. Jehan ferma les poings et ses yeux s'allumrent; mais Catherine lui posa la main sur l'paule. --Les gens du roi sont les matres partout, dit-elle demi-voix; ne l'oubliez point. Jehan baissa la tte avec un soupir touff. Quant Thomas Lerouge, il avait accept ce dsappointement avec la patience silencieuse d'un homme qui en a l'habitude. Cependant il tait ais de voir que la privation du repas dlicat sur lequel il avait un instant compt, lui tait singulirement douloureuse. Ses regards suivaient tous les mouvements des valets de meute avec une expression de chagrin, de peur et de convoitise; ses lvres s'entr'ouvraient instinctivement et s'agitaient comme s'il et partag leur repas. Deux fois mme il se baissa la drobe pour ramasser les os demi rongs qu'ils jetaient terre! Jehan, qui s'en aperut, sentit des larmes gonfler ses paupires et sortit brusquement. Il ne rentra qu'une heure aprs, charg d'une bourre qu'il jeta dans un coin. Les valets de meute taient partis, et Catherine avait tout remis en place; elle se prparait mme prendre cong de Thomas, car la nuit allait venir; Jehan proposa de la reconduire jusqu'au petit bois, elle accepta; mais comme tous deux allaient sortir, une nouvelle troupe se prsenta la porte de la cabane. Cette fois c'taient les gens de Raoul de Maili qui venaient excuter les ordres de monseigneur; matre Moreau l'intendant tait leur tte, tenant le bton noir pomme d'argent. --O est Thomas Lerouge? demanda-t-il au jeune garon qui s'tait dcouvert sa vue. --Ici, rpondit Jehan. --Et pourquoi a-t-il manqu toutes les corves de ce mois? --Parce que la fivre le retenait au lit... --Je sais, reprit l'intendant; mais tu devais le remplacer, je t'en avais donn l'ordre. --Et moi, je vous avais rpondu que la chose tait impossible, rpliqua Jehan. --Pourquoi cela? --Parce que mon pre avait besoin de mes soins. L'intendant devint rouge de colre. --Fort bien, dit-il, ainsi tu es rest ici pour n'en point avoir le dmenti, tu as voulu prouver que l'on pouvait se moquer des ordres de matre Moreau! --Nullement, interrompit Jehan. --Bon, bon, continua l'intendant en frappant la terre de sa canne; nous verrons qui aura le dernier mot. Ah! tu prtends rsister l'autorit de monseigneur! --Je n'y pense point, dit le jeune garon. --Tu refuses d'obir ce que j'exige. --Mais songez, matre... --Rien; je ne veux rien couter. Ah! le forestier avait raison de te regarder comme un vaurien impossible conduire; mais il ne faut pas que les intrts de monseigneur souffrent de l'enttement de ses serfs. Tu payeras l'amende pour toutes les corves auxquelles tu as manqu. Jehan haussa les paules. --Heureusement que tous les sergents du pays ne trouveraient point chez nous un rouge denier, dit-il amrement. --Eh bien, je serai donc plus habile que les sergents, car j'en trouverai, moi, s'cria l'intendant. --Fouillez l'escarcelle, matre Moreau, dit le jeune homme en entr'ouvrant une poche de cuir suspendue sa ceinture. --Non, dit l'intendant; mais je fouillerai dans ta maison, drle! --Vous n'y trouverez que la maladie et la misre. --J'y trouverai aussi une vache maigre, dit l'intendant en faisant signe l'un de ses estafiers de dtacher la bte du rtelier. Jehan tressaillit. --Que faites-vous? s'cria-t-il. --Je fouille ton escarcelle, comme tu m'as dit de le faire, rpondit Moreau ironiquement. --Au nom de Dieu! vous ne voudriez pas emmener la vache, dit Jehan. --Pourquoi donc? --Songez, matre, que les routiers ont coup notre seigle en herbe, que les loups ont mang nos chvres, que cette vache est notre dernier bien; si vous nous l'enlevez, mon pre et moi nous restons sans ressources. --Fi donc! dit l'intendant; un savant comme toi ne peut manquer de faire fortune: n'as-tu pas dit l'autre jour au collecteur que je faisais mes comptes en latin barbare? --En effet, rpliqua Jehan; ne peut-on dire ce qui est vrai? --Soit, reprit l'intendant; mais je n'en ajouterai pas moins la liste des confiscations: _Item vacca Thomasii, cognomine Rubri_. Et se tournant vers les valets: --Emmenez la bte, ajouta-t-il brusquement. Ceux-ci voulurent obir; mais Jehan la retint par une des cornes. --Cela ne peut tre, matre Moreau, dit-il d'une voix que la colre et l'motion rendaient tremblante; les corves auxquelles mon pre et moi avons manqu n'quivalent point au prix de cette vache; je veux parler monseigneur, il saura comment vous vous vengez sur de pauvres gens de vos barbarismes. --Des barbarismes! s'cria Moreau exaspr. --J'ai pour preuve vos dernires quittances, reprit Jehan avec une ironie irrite. --Tu mens, s'cria l'intendant dont les prtentions au langage cicronien taient prcisment le ct faible. --Faut-il les montrer l'aumnier? --_Mentoris impudenter._ --Vous voulez dire _mentiris_, matre. L'intendant rougit et les valets se regardrent en souriant. --La peste soit du manant qui se mle de morigner ses anciens! s'cria Moreau; l'ancien cur avait bien besoin de lui mettre en main les auteurs; un serf ne devrait savoir que retourner la terre et tirer la charrue; mais en voil assez: emmenez la vache, vous autres. --Il faudra que monseigneur l'ordonne, interrompit Jehan en la retenant toujours. --Lcheras-tu cette corne, misrable! --Quand vous aurez lch la corde. L'intendant leva son bton noir qui s'abattit sur la tte chevelue du jeune garon; mais Jehan ne laissa point Moreau le temps de frapper une seconde fois: s'lanant vers lui, il le saisit la gorge avec une sorte de rugissement et le terrassa sous ses deux genoux; heureusement que les valets s'interposrent: on carta avec peine Jehan hors de lui, et l'intendant fut relev. Sa chute l'avait tellement tourdi, qu'il fut quelque temps comme un homme ivre qui se rveille; mais peine put-il se reconnatre que toute sa fureur lui revint. --Arrtez l'assassin! s'cria-t-il en montrant Jehan; il a outrag un officier de monseigneur; il faut qu'il soit jug, jug et pendu! Vous m'en rpondez tous. Les valets saisirent le jeune paysan qui voulut en vain se dbattre; on lui lia les mains derrire le dos, et un manche de fouet lui fut mis dans la bouche en guise de billon. --Conduisez-le la maison, reprit matre Moreau; monseigneur arrivera demain et dcidera ce qu'on doit en faire. Ah! tu rsistes l'intendant du chteau, misrable; tu crois savoir mieux que lui le latin; tu oses lever la main sur ton matre... bien, bien, nous verrons ce qui t'en arrivera. Et repoussant le vieux Thomas et Catherine qui le suivaient en suppliant: --La paix, vous autres, ajouta-t-il; la paix, vous dis-je; il n'y a point de pardon pour de tels crimes!... La hart, la hart pour le mcrant; et puisse-t-il aller au grand diable d'enfer. 2. Le mme droit de conqute qui dans l'antiquit partagea les socits en hommes libres et en esclaves, avait donn naissance, dans le moyen ge, au seigneur et au serf. Celui-ci n'tait donc, proprement parler, qu'un esclave dont on avait allong la chane. Attach la glbe, c'est--dire la terre qu'il cultivait, il devait son matre la meilleure part de son temps et de ses bnfices, le suivait la guerre, et tait oblig, en cas de captivit, de payer sa ranon. Mais en revanche son pcule lui appartenait; il vivait chez lui, labourait pour son compte, et ne recevait point l'ordre immdiat du seigneur. C'tait un dbiteur, non un valet. Beaucoup de serfs, enrichis par leur travail, avaient fini par se racheter, et de l tait venue la bourgeoisie. Cette dernire, vassale du roi ou d'un autre seigneur, c'est--dire soumise certains hommages et certaines redevances, tendait s'manciper chaque jour, et formait dj ce tiers-tat ou troisime tat qui devait un jour primer les deux autres. Au quinzime sicle, o se passe notre histoire, la puissance des communes ou runions de bourgeois commenait dj devenir redoutable, et toute l'ambition du serf tait d'en faire partie. Le clerg, qui avait favoris les premiers affranchissements, continuait travailler la destruction du servage, en prenant le parti du faible contre le fort et proclamant l'galit des hommes devant Dieu; mais la noblesse, de son ct, qui sentait que la domination lui chappait, tait devenue plus jalouse de ses droits, et employait tour tour, pour les maintenir, l'extrme indulgence ou l'excessive svrit. Bien que le systme fodal ft menac, il tait donc encore entier, et d'autant plus visible qu'il se trouvait en face d'un nouvel ordre de choses. Ainsi, pour nous rsumer, la nation comprenait alors quatre classes distinctes: les nobles, les religieux, les bourgeois, et les serfs. Au dessus de tout tait la puissance royale, qui grandissait chaque jour au dtriment des seigneurs. Cependant ces derniers avaient conserv leurs droits les plus importants, tels que ceux de se faire rciproquement la guerre, d'tablir l'impt sur leurs terres, et de rendre la justice. Ce dernier privilge, le plus redoutable de tous, leur donnait, par le fait, droit de vie et de mort sur leurs gens; car leurs arrts sans contrle n'taient le plus souvent que l'expression de leur colre ou de leur clmence: la passion jugeait et faisait elle-mme excuter ses sentences. On comprend, d'aprs un tel tat de choses, quelle dut tre l'inquitude de Catherine et de Thomas Lerouge lorsqu'ils virent emmener Jehan. Messire Raoul tait connu pour un homme emport, qui condamnait sans rien entendre et revenait rarement sur ses jugements. Or il tait craindre que matre Moreau n'en profitt pour perdre Jehan, car son astuce galait sa mchancet. Catherine courut chez le collecteur pour le supplier d'intercder en faveur de son cousin; mais le collecteur refusa de se mler d'une affaire qui pouvait le compromettre sans profit. Il en fut de mme du prvt, qui craignit de faire renvoyer son cheval, mis au vert dans les prairies de monseigneur par la protection de matre Moreau, et du notaire, qui objecta que l'intendant pouvait lui faire retirer les actes du chteau. Catherine s'en revenait pour porter ces mauvaises nouvelles Thomas; elle suivait la lisire des bls le coeur gros et les yeux rouges, lorsqu'elle aperut un moine de Saint-Franois qui arrivait par un autre sentier, se dirigeant galement vers Rill. C'tait un homme dj vieux, mais dont le visage panoui respirait je ne sais quelle bont active. Il portait un bton, une cape, et une corde en bandoulire, laquelle taient passes une miche de pain bis et une gourde en forme de missel. Catherine le salua. --Bonjour, mon enfant, dit le moine; d'o venez-vous donc ainsi, une heure o tout le monde travaille aux champs? --Je viens de chez le prvt, mon pre, rpondit Catherine d'un accent mu. --De chez le prvt! Auriez-vous quelque dml avec la justice? --Non pour moi, mais bien pour mon cousin Jehan. --Quelle faute a-t-il donc commise? La jeune fille raconta ce qui tait arriv la veille, et comment Jehan avait t conduit aux prisons du chteau. --Dieu le sauve! dit le Pre Ambroise (c'tait le nom du franciscain); j'ai vu passer, il y a une heure, le comte Raoul avec toute sa suite, et l'on et dit un orage d't. Un de ses cuyers a racont au village qu'il avait t dsaronn trois fois au tournoi d'Angers, et qu'il en avait la rage au coeur. --Ah! que dites-vous l, mon pre? s'cria Catherine; l'intendant va profiter de cette humeur noire pour lui parler de Jehan, et ils le feront pendre aux fourches du chteau! --Il faut esprer en sa misricorde, dit le moine d'un ton prouvant qu'il n'en attendait rien lui-mme. --Oh! non, non, reprit l'enfant en joignant les mains et fondant en larmes; monseigneur Raoul n'a jamais pardonn dans sa colre; quand le coeur lui point, il s'en venge sur le premier qui se trouve la longueur de sa main. Il n'y a plus d'espoir pour Jehan, mon pauvre Jehan!... Et que va devenir le vieux pre? qu'allons-nous devenir tous sans lui? c'tait notre force et notre avenir. Ah! si vous le connaissiez, mon rvrend!... courageux comme un sanglier contre qui l'insulte, et bon comme un chien avec ceux qu'il aime... Et penser que personne n'ose dire la vrit pour le dfendre, ni le prvt, ni le notaire, ni le collecteur... il n'y a que moi et le vieux pre qui oserions dclarer que le tort est l'intendant; que c'est lui qui l'a injuri, frapp... Mais, pauvres gens que nous sommes, on ne nous coutera point, et Jehan sera pendu. Ah! pourquoi ne puis-je le sauver avec tout ce que j'ai de sang! En parlant ainsi, l'enfant sanglotait et pressait ses mains jointes sur sa poitrine. Le moine fut attendri. --Conduisez-moi au chteau de messire Raoul, dit-il, je parlerai pour le prisonnier. Catherine jeta un cri de joie. --Est-ce vrai, mon pre? demanda-t-elle perdue. --Notre devoir n'est-il point de secourir ceux qu'on opprime? reprit le franciscain. --Et vous oserez parler au comte Raoul? Le moine sourit. --Le comte Raoul n'est qu'un homme, dit-il, et nous osons tous parler Dieu. Montrez-moi le chemin, enfant, et surtout htez-vous, car la justice des chteaux est expditive, et nous pourrions arriver trop tard. Cette pense fit frissonner Catherine. Elle se mit courir vers le chteau, suivie du moine qui avait peine la suivre. Ils ne tardrent point l'apercevoir: la jeune fille leva les yeux avec terreur vers les fourches de justice qui surmontaient la principale tour; mais elle n'y vit que les squelettes des deux routiers pendus l'anne prcdente par ordre de Raoul. Son coeur se desserra, et elle continua sa route d'un pas moins rapide. Le chteau de Rill tait rcemment construit, et rien de ce qu'enseignait alors l'art de la dfense n'avait t nglig par le matre maon qui en tait l'architecte. Il avait trois enceintes garnies de tours, de crneaux et de machicoulis, entoures chacune d'une douve avec pont-levis. Au milieu de la dernire s'levait le donjon, encore dfendu par un foss et par une herse toujours leve. C'tait l que se renfermaient les archives, les armes, le trsor. Dans la mme cour se trouvaient les citernes, les curies, les caves, et le corps de logis habit par le comte. Au-dessous taient des souterrains dont l'entre n'tait connue que de lui, et qui, s'tendant jusqu' la fort, permettaient la garnison, en cas de sige, de fuir sans tre aperue. Catherine laissa le Pre Ambroise la premire entre, le supplia encore de ne rien ngliger pour sauver Jehan, et s'assit au bord du parapet en attendant son retour. Le moine fut introduit dans la cour d'honneur, o les cuyers et les pages s'exeraient l'escrime et l'quitation. On lui fit ensuite traverser les appartements de monseigneur Raoul. Le luxe intrieur rpondait l'lgance et la solidit de l'extrieur. Les parquets taient forms de pierres de diverses couleurs, dont les jointures de plomb et de fer fondu formaient mille arabesques brillantes; les poutres incrustes d'ornements en tain soutenaient de loin en loin des armes ou des animaux trangers habilement conservs. Les vitres de verre peint reprsentaient l'histoire des anctres du comte Raoul et la fondation du chteau. Quant l'ameublement, il tait tout entier en bois de chne merveilleusement oeuvr et aussi noir que l'bne; les salles avaient t tendues de tapisseries d'Arras et garnies dans tout leur pourtour de coffres rouges, de grands bancs housse tranante, ou de lits larges de douze pieds. De loin en loin, comme preuves d'opulence, taient suspendus des miroirs de verre ou de mtal, grands d'un pied. Le Pre Ambroise admira, en traversant la salle des pages, une horloge dont l'aiguille marquait les minutes et les heures. Il fut introduit dans la salle manger o se trouvait le comte. C'tait une longue galerie soutenue des deux cts par des piliers de chne incrusts de cuivre et d'tain, une table entoure d'une balustrade occupait toute la longueur, et au milieu s'levait une tour en charpente sur laquelle tait pose une torche destine clairer la salle entire; au fond apparaissait le dressoir charg d'aiguires et de hanaps d'argent, et ct les tables de service; elles taient couvertes de bassins de viande accommode la sauge, la lavande ou au fenouil: de piles de pains de neuf onces parfums d'anis, et de pots de vin _tir au-dessus de la barre_. l'autre bout de la salle, une troupe de musiciens jouait une symphonie dans laquelle se faisaient entendre tour tour la trompette, la flte, le chalumel, le luth et le rebec. Les convives, au nombre de prs d'une centaine, taient placs selon leur importance: les premiers avaient devant eux des cuelles de vermeil et quelques-unes de ces fourchettes dont l'usage commenait s'introduire; ceux qui venaient aprs n'avaient que des cuelles d'argent, et ceux qui suivaient des cuelles d'tain. Personne ne prit garde, dans le premier instant, au Pre Ambroise. Le varlet qui l'avait amen se contenta de lui montrer un escabel sur lequel il s'assit, et de lui faire donner un gobelet et une cuelle. Le franciscain allait commencer manger lorsque Raoul l'avisa dans un coin. --Eh! par la mort du Christ! nous avons ici une robe de moine, s'cria-t-il en remettant sur la table son hanap d'or qu'il venait de vider. Hol! mon pre, venez vous asseoir ma table, et vous autres, faites place au rvrend. Les convives s'empressrent de se serrer, et le Pre Ambroise vint se placer presque vis--vis du comte qu'il salua. --Si je ne me trompe, reprit Raoul, vous appartenez aux franciscains de Tours. --J'en suis le pre gardien, rpondit le moine. Le comte releva la tte. --Ah! fort bien, reprit-il d'une voix moins rude; j'ai toujours aim votre maison, mon rvrend, et je voulais mme vous aller voir pour une affaire... N'accordez-vous point des laques la permission de porter, pendant un jour chaque mois, la robe de votre ordre? --Il est vrai, monseigneur. --Et en la revtant, on a droit aux indulgences qui vous sont accordes vous-mmes? --Pourvu que l'on revte en mme temps notre esprit d'amour et d'humilit, reprit le Pre Ambroise; cette robe de moine porte par les hommes du sicle n'a d'autre but que de les rappeler la pit des clotres. --Je sais, dit Raoul; mais il faudra que vous m'accordiez cette faveur, pre gardien; cette condition vous pouvez me demander pour votre couvent tel avantage qu'il vous plaira. --Si j'osais, j'en demanderais tout de suite un pour moi-mme, dit le Pre Ambroise. --Lequel donc? mon rvrend. --Votre intendant a fait emprisonner hier le fils d'un de vos serfs. --En effet, il m'a parl d'un jeune drle qui avait refus d'obir. --J'ai promis de solliciter sa grce. --La grce de Jehan, s'cria matre Moreau; n'en faites rien, monseigneur; vos manants deviennent chaque jour plus difficiles conduire; il faut un exemple, vous-mme vous l'avez dit. --C'est la vrit, reprit le comte; mais je ne savais pas que le pre gardien s'intresst ce vaurien. --Dieu sera pour nous ce que nous aurons t pour les autres, fit observer Ambroise, et il ne pardonnera qu' ceux qui auront pardonn. Raoul parut incertain. L'intendant s'aperut qu'il tait branl, et craignant de perdre sa vengeance: --Monseigneur n'a pas oubli que ce Jehan a dj t mis l'amende pour avoir voulu frauder le droit de four en cuisant son pain chez lui, et pour avoir aiguis son soc de charrue sans payer la taxe. --Ah! diable, interrompit Raoul. --De plus, il a rompu un jour les laisses des chiens de monseigneur, sous prtexte qu'ils fourrageaient son avoine. --Est-ce vrai? dit le comte plus anim. --Quant au daim qui a t tu sans qu'on ait pu dcouvrir par qui... --Eh bien? --Monseigneur sait que la cabane du pre de Jehan est sur la lisire de la fort. --Par le ciel, ce serait ce dmon de rougeot, s'cria Raoul... --J'en jurerais. -- la potence alors, reprit le comte; malheur qui touche mes chasses! Et comme le moine voulait parler: --Ne cherchez pas le dfendre, mon pre, continua-t-il avec colre; je veux que le drle apprenne qui est le matre ici!... Qu'on lui prpare une cravate de chanvre, et qu'on ne m'en parle plus. Il s'tait lev; tous les convives l'imitrent. Le Pre Ambroise courut lui comme il allait quitter la salle. --Au moins vous me permettez de voir ce malheureux. --Soit, dit Raoul, prparez-le son sort; et vous, matre Moreau, veillez ce que tout soit achev aujourd'hui mme. Dieu vous garde, mon rvrend; sous peu je visiterai votre couvent. Il sortit ces mots, laissant le moine avec un homme d'armes charg de le conduire prs de Jehan. 3. L'homme d'armes conduisit le moine la principale tour de la troisime enceinte. Arriv dans la salle basse, il noua une corde autour du corps du frre gardien, lui mit une lanterne en main, puis soulevant avec effort, par son anneau, une des larges dalles de granit, il le descendit dans le gouffre humide et obscur au fond duquel Jehan avait t jet. Cette espce de puits qui descendait jusqu'aux fondations de la tour, avait peine quelques pieds de longueur et ne recevait ni air ni lumire. Le Pre Ambroise y trouva le jeune garon accroupi dans un morne dsespoir. la vue du moine il souleva pourtant la tte. --Ah! monseigneur est de retour, dit-il. --C'est lui qui m'envoie, rpliqua le franciscain. --Pour me prparer mourir, mon pre? Ambroise baissa les yeux sans rpondre. --Que la volont de Dieu soit faite, reprit Jehan avec un soupir; aussi bien je ne pourrais continuer vivre dans le servage. Il y a en moi quelque chose qui se soulve contre la perscution et l'injustice; je suis prt, mon pre, et j'attends vos dernires instructions. --Repens-toi de ta faute, mon fils, reprit le moine avec onction. --Ah! je le veux, dit Jehan qui s'tait mis genoux; coutez-en l'aveu, mon pre, et pardonnez-moi au nom de Dieu, comme je pardonne ceux qui vont m'ter la vie. Le moine s'assit terre, et Jehan commena sa confession, avouant sa colre, sa haine et ses dsirs de vengeance. Dans toutes ses impatiences, cette me n'avait eu qu'une seule aspiration: l'affranchissement! Le Pre Ambroise fut touch de l'nergie la fois nave et grave de cet enfant qui avait sans cesse prfr la lutte et la souffrance l'acceptation silencieuse de sa servitude. Lorsque sa confession fut acheve, il lui adressa quelques conseils, lui donna les consolations que pouvait permettre un pareil moment, et finit par prononcer l'absolution de ses fautes. Jehan couta tout avec un recueillement attendri; puis, revenant aux objets de son affection: --Quand vous me quitterez, mon rvrend, dit-il, retournez, je vous en conjure, vers mon pre et vers Catherine; prparez-les au coup qui va les frapper! Ne leur dites pas surtout que je regrette la vie, car je ne le devrais point, mais j'tais accoutum mes souffrances; je les oubliais par instant quand je voyais Catherine et mon pre heureux! Hlas! qui veillera sur eux dsormais! Ah! Dieu devrait prendre en mme temps ceux qui s'aiment, mon pre, alors on accepterait de mourir. Il demeura quelques instants la tte baisse sur sa poitrine, pleurant silencieusement; le moine prit ses deux mains dans les siennes et pronona d'une voix attendrie quelques paroles de consolation. --Vous avez raison, vous avez raison, reprit Jehan en matrisant son motion; Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut; peut-tre n'y avait-il pour moi aucun autre moyen d'affranchissement: _Mors quae liberat habetur libertas._ Le Pre Ambroise parut surpris. --Vous parlez latin? dit il. --Pour mon malheur, rpondit Jehan. Il raconta alors au franciscain comment il s'tait attir la haine de matre Moreau en relevant imprudemment ses barbarismes; le moine ne put s'empcher de sourire. --Rgle gnrale, mon enfant, dit-il, rappelez-vous, qu'outre le pch, il y a deux choses dont il faut se garder soigneusement: prouver un homme en place son ignorance, et invoquer son droit prs d'un suprieur. --Hlas! je l'ai reconnu trop tard, dit Jehan; cependant je souponne matre Moreau d'avoir agi par crainte plus encore que par dpit. --Comment cela? --Il a pens que je pourrais dnoncer monseigneur ses voleries. --Que dites-vous l, Jehan? interrompit le moine; songez que l'on ne doit point souponner lgrement. --Aussi n'en suis-je point aux soupons, mon pre, mais aux preuves. Il se pourrait! --J'ai vu matre Moreau percevoir les impts, suivi de la voiture dans laquelle se trouvaient les planchettes servant la comptabilit du chteau, et s'il recevait trois bottes de chanvre, il n'en marquait jamais plus de deux; s'il prenait six poules, il en oubliait au moins une[5]. [5] Au moyen ge, beaucoup de percepteurs tenaient leur comptabilit comme les boulangers de petites villes la tiennent encore de nos jours. Ils avaient pour chaque contribuable deux planchettes sur le tranchant desquelles ils marquaient le nombre des units reues, par des entailles. Une des planchettes restait au contribuable comme _reu_, l'autre au percepteur comme _livre de recette_. --Mais pour la taxe en argent? --Je l'ai vu dployer ses rles en parchemin, qui ont plus de cent pieds de longueur, car la seigneurie du comte est la plus considrable du pays, et partout il avait inscrit une somme moindre que la somme reue. --Jehan! Jehan! prenez garde aux jugements tmraires. --On peut facilement vrifier ce que je dis, mon pre; il suffit d'appeler les corvables avec leurs planchettes et leurs quittances. --Ainsi vous tes sr que matre Moreau trompe monseigneur? --Aussi sr que je le suis de paratre aujourd'hui devant Dieu. --Peut-tre! dit le Pre Ambroise, qui les confidences du jeune serf semblaient donner une esprance inattendue: je vous quitte, mon fils, mais je ne vous abandonnerai point. Vous me reverrez, je l'espre. --Aux pieds du gibet, mon pre? --L ou ailleurs; adieu: priez et ne dsesprez point: Dieu peut ce qu'il veut. ces mots le moine tira la corde dont le bout tait rest entre les mains de l'homme d'armes, et se sentit enlever. Il eut bientt rejoint son compagnon, auquel il demanda de le conduire chez l'intendant. Lorsqu'il entra, matre Moreau tait en confrence avec le sommelier. Il jeta au moine un regard mcontent et lui demanda, sans se dranger, ce qui l'amenait. --Je voudrais vous entretenir, matre, rpondit le Pre Ambroise sans se dconcerter. --Excusez-moi, rpliqua l'intendant; mais je suis en affaire. --Il suffira d'un instant. --Voyons alors. Ambroise regarda le sommelier; celui-ci fit un mouvement pour se retirer. --Restez, restez, dit Moreau; il n'y a point, je suppose, de secret. --Nullement, reprit le franciscain; c'est un service rendre monseigneur. --Pourquoi alors vous adresser moi? --Parce que la chose est de votre domaine. --Qu'est-ce donc? --Il s'agit de la perception des taxes. --Ah! s'cria matre Moreau qui devint plus attentif. --Jehan m'a communiqu des remarques... --Laissez-nous, Bidois, interrompit vivement Moreau en congdiant le sommelier. --Et quelles sont ces remarques? reprit-il, lorsque celui-ci fut sorti. --Il prtend, ajouta le moine, que l'on pourrait augmenter d'un tiers les revenus de monseigneur. --En augmentant les impts? --Non; mais en diminuant les vols. Matre Moreau tressaillit. --Que voulez-vous dire? balbutia-t-il. --Moi? rien, rpliqua le Pre Ambroise; mais ce garon parat avoir connaissance de l'affaire... Il a, dit-il, des preuves. --Des preuves! s'cria l'intendant qui devint ple. --Je lui ai promis d'avertir monseigneur, qui sera sans doute bien aise de vrifier... la vrit, continua le Pre Ambroise. Moreau fit un geste de terreur. --Seulement, reprit le moine, j'ai pens qu'il tait convenable de vous prvenir d'abord, ces affaires tant de votre domaine. --Et je vous en remercie, dit l'intendant d'une voix trouble; je vous remercie, mon rvrend... Mais ce Jehan vous trompe; il est impossible qu'il ait des preuves. --Je ne sais; en tous cas, je vais rapporter monseigneur... --C'est inutile, interrompit vivement Moreau; c'est tout fait inutile, mon rvrend. --Je l'ai promis. --Jehan ne veut que gagner du temps. --Qui sait? Il peut avoir donner quelque bon renseignement, et nul doute que dans ce cas monseigneur ne lui ft grce. --Est-ce l ce que vous voulez, mon rvrend? je m'en charge. --Vous? --Oui; j'ai rflchi qu'aprs tout j'avais t un peu vif dans cette affaire, qu'il fallait passer quelque chose un enfant; car Jehan est presque un enfant. Je comptais parler monseigneur pour l'apaiser s'il se pouvait. --Veuillez alors le voir tout de suite, reprit le Pre Ambroise, qui, ne doutant plus des accusations avances par Jehan, sentait l'intendant en sa puissance; j'attendrai ici votre retour. --C'est cela, dit Moreau en se levant; je vais tcher d'obtenir le pardon. --Faites tous vos efforts, matre, car si le comte refuse, il faudra que je lui parle des rvlations de Jehan, comme dernire ressource. --Vous n'en aurez pas besoin, mon pre, j'en ai la certitude; le comte manque d'argent, et moi seul je puis lui en procurer: dans ces moments j'obtiens tout de lui. Pas un mot de ce que vous a dit Jehan, mon rvrend, et je reviens dans un instant avec sa grce. Matre Moreau sortit ces mots, laissant le Pre Ambroise merveill du changement qui venait de s'oprer en lui. Il fut absent environ une heure et reparut enfin, le teint anim et le front couvert de sueur. --Jehan est sauv, dit-il en entrant; mais ce n'a pas t sans peine; monseigneur s'tait fait l'ide de le voir pendre et n'en voulait plus dmordre. Enfin pourtant, il a cd; seulement, comme il craint que cette indulgence ne soit de mauvais exemple, il veut que le fils de Thomas quitte le pays. --Et o l'envoie-t-il? demanda le franciscain. -- un de ses anciens serfs, rcemment affranchi, et maintenant bourgeois de Tours, matre Laurent. --Le marchand drapier? --Prcisment; il lui a promis un garon de comptoir pris parmi ses corvables, et aucun ne peut convenir mieux que Jehan, qui a appris crire. --Et qui chiffre assez bien pour reconnatre les erreurs volontaires d'une comptabilit, continua le Pre Ambroise... vous avez raison, matre; je crois que l'loignement de Jehan sera commode pour tout le monde. Je ne vois du reste aucune objection un pareil projet. En servant aujourd'hui matre Laurent, il peut un jour se racheter et devenir marchand comme lui; je vais lui apprendre cette bonne nouvelle. --Je la lui ai dj fait savoir, rpliqua Moreau, et il doit vous attendre maintenant dans la cour d'honneur. --Je vais l'y retrouver, dit le franciscain en reprenant son bton. Vous remercierez le comte en mon nom, matre Moreau; mais surtout, croyez-moi, soyez dsormais moins dur envers les serfs de monseigneur et plus exact dans vos calculs. 4. Jehan ne quitta point son pre et Catherine sans de vifs regrets; mais l'espoir de se faire un tat qui pt assurer un jour son affranchissement, adoucit l'amertume de cette sparation. Il s'arracha donc courageusement leurs embrassements, et prit la route de Tours. Jusqu'alors il ne s'tait jamais cart de son village, et tout ce qui frappait ses regards le long de la route tait nouveau pour lui; mais ce fut bien autre chose lorsqu'il atteignit les faubourgs de la ville! Il rencontra d'abord une longue cavalcade d'enfants qui en sortaient. Un mercier auquel il s'adressa lui apprit que c'taient les matres qui promenaient leurs coliers cheval, comme il est d'usage le jour de la Saint-Nicolas. Un peu plus loin, il aperut deux fous, reconnaissables leurs cheveux rass, qui taient enchans la porte d'un mdecin traitant la folie, comme une sorte d'enseigne vivante. Il vit galement des gentilshommes qui passaient en portant au poing des perviers ou des faucons, tandis que les bourgeois, pour les imiter, portaient des merles et des perroquets. Les costumes eux-mmes taient diffrents de ceux qu'il avait coutume de voir. C'taient des souliers dits la poulaine, dont la pointe recourbe se relevait jusqu' la hauteur du genou; des bonnets de drap fourrs de martre ou de menu-vair, et des habits mi-partie. Quelques seigneurs des plus lgants portaient deux pes, l'une droite, l'autre gauche. Enfin Jehan arriva, non sans peine, la boutique de matre Laurent. Celle-ci n'tait pour le moment qu'une baraque en planches de peuplier, dresse sur les lices; car la grande foire de Tours venait de commencer. Matre Laurent tait un petit homme de manires rondes, toujours riant, mais retors comme trois Manceaux et un Normand. Il commena par conduire Jehan dans son arrire-boutique, mit devant lui un pot de vin nouveau, une miche de pain de seigle, un reste de pied de boeuf, et puis lui demanda son histoire. Le fils de Thomas raconta sincrement tout ce qui le concernait, sans oublier la dernire affaire qui l'avait amen Tours. Laurent l'couta en poussant des exclamations tout propos, tant son bonnet pour le remettre, et riant sans en avoir envie. Enfin, quand il eut achev: --Fort bien, dit-il; je vois ce que c'est, Jehan, tu es un hros; eh! eh! eh! il n'y a pas de mal cela, mon petit. Tu pourras rosser de temps en temps les garons de mes confrres qui font les insolents; je ne ferai jamais semblant de m'en apercevoir; eh! eh! eh! seulement prends bien garde d'tre pris pour dupe, ou de violer les rglements de la foire. Les rglements doivent tre chose sacre pour nous autres marchands, d'autant qu'on ne peut les enfreindre sans payer une amende; eh! eh! eh! J'ai rdig l un cahier pour ce que doivent savoir mes commis; il faut que tu l'apprennes par coeur. En parlant ainsi, matre Laurent ouvrit un tiroir d'o il tira un manuscrit qui avait t bien souvent feuillet, si l'on en jugeait par le bord des pages salies et franges. Jehan y trouva une sorte de catchisme mercantile, dans lequel le drapier avait runi les principales instructions ncessaires sa profession. Il vit qu'il y avait chaque foire des inspecteurs des marchandises, des poids et de l'argent; un tribunal compos de prud'hommes qui jugeaient immdiatement toutes les contestations, et un grand nombre de notaires spciaux chargs de rdiger les actes de vente et d'achat. Ces actes avaient certains privilges particuliers provenant de la foire laquelle ils avaient t dresss; enfin, des gardes, assists de cent sergents, taient chargs de maintenir la paix et d'arrter les voleurs. Il vit en outre que l'argent ne pouvait tre prt, mme dans le commerce, plus de quinze pour cent, et que le marchand qui appelait un acheteur, lorsque celui-ci se trouvait moins prs de sa boutique que de celle d'un confrre, tait mis l'amende. Venaient ensuite des renseignements sur les diffrentes espces de drap, sur les moyens de les faire paratre avec avantage, et sur les prix auxquels on devait les vendre. Lorsqu'il eut achev de lire, Jehan demanda si c'tait tout. --C'est tout ce qu'on peut crire, garon, rpondit matre Laurent; mais il y a, outre cela, le fin du mtier, eh! eh! eh! Il ne suffit pas d'avoir des musiciens et des grimaciers pour attirer la pratique, comme nous en avons tous; il faut encore que les commis sachent vanter leurs marchandises, substituer au besoin un drap plus lger un drap plus fort, et faire compter la lisire dans l'aunage, eh! eh! eh! --Mais ce sont l de coupables tromperies! objecta Jehan. Matre Laurent fit un mouvement des paules. --Quand on se trouve avec les pourceaux, il faut bien se passer d'cuelle, dit-il. Crois-tu que l'on soit plus scrupuleux notre gard? Nous avons des dbiteurs qui, aprs s'tre habills crdit, se rfugient dans une glise, et nous n'avons mme pas le droit de saisir leurs meubles! D'autres qui, aprs nous avoir fait des cdules, les passent des gens puissants, qui nous menacent de toutes sortes de mauvais traitements si nous ne consentons rduire nos crances du tiers ou de la moiti! Je ne te parle pas des fripons qui laissent mettre un drapeau sur leur pignon[6] et s'enfuient avec notre argent. [6] Les banqueroutiers. --Mais ne pouvez-vous donc vous faire rendre justice? --La justice se rend toujours contre nous, garon, par la raison que les juges sont nobles pour la plupart, et que la noblesse est l'ennemie naturelle de la bourgeoisie, eh! eh! eh! Les serfs se plaignent; mais ils sont moins perscuts que nous. Le seigneur les mnage gnralement comme une chose lui, tandis qu'il nous traite comme des prisonniers qui lui ont chapp; il semble que notre indpendance soit un vol fait son autorit; aussi, Dieu sait que de dnis de justice, de manques de foi, de taxes et d'amendes! Les plus honntes gentilshommes ne regardent l'or qu'ils peuvent soutirer des bourgeois que comme une restitution, eh! eh! eh! --Mais, du moins, vous tes libres! --Oui, condition de nous soumettre aux lois de notre corporation, de subir les rglements de la commune, d'obir aux ordres du seigneur dont nous sommes les vassaux. Notre libert, vois-tu, ressemble celle du soldat qui doit garder les rangs, porter ses armes d'une certaine faon, et obir tous ses officiers. --Ah! vous avez raison, matre, la vraie libert ne peut tre que l o il y a une seule loi pour tous, et une loi qui ne dfende que ce qui nuit au plus grand nombre. --Aussi, sommes-nous obligs de ruser, reprit Laurent. Ne pouvant aller droit en avant, nous serpentons entre les rglements et les privilges, eh! eh! eh! Nous cachons notre argent, en nous faisant petits quand les matres n'en ont pas besoin, pour le montrer et devenir exigeants le jour o ils en manquent, eh! eh! eh! Travaille, Jehan, travaille sans regarder la fatigue, et tu nous aideras un jour faire la noblesse cette guerre en dessous. Dans dix ans, si tu le veux, tu peux tre des ntres. Jehan ne rpondit rien, mais baissa la tte tristement. Ce qu'il avait dsir, ce n'tait point cette indpendance restreinte, sournoise et dispute de matre Laurent; c'tait le plein et libre exercice de ses facults! Le prtendu affranchissement du drapier lui rpugnait autant que sa morale, et il comprit tout de suite qu'il n'tait point n pour tre marchand. Cependant, l'aspect qu'offrait la grande foire, qui venait de s'ouvrir Tours, excita d'abord en lui une sorte d'admiration. Les relations taient encore, cette poque, trop difficiles et trop irrgulires pour que le commerce et acquis de la stabilit. Chaque ville n'avait point cette varit de marchands que nous y voyons maintenant; le colportage, utile seulement aujourd'hui pour les hameaux, tait alors gnral. Les grands centres de population n'taient fournis des objets les plus ncessaires qu' certaines poques o les marchands s'y donnaient rendez-vous. Ces foires, transformant les villes o elles avaient lieu en vritables entrepts de commerce, taient favorises par les municipalits, qui faisaient les plus grands sacrifices pour attirer les trafiquants; quelques-unes allaient jusqu' entretenir sur les chemins des troupes armes, charges de donner aux marchands aide et protection contre les routiers ou coureurs de poule[7], alors fort communs. La foire de Tours, sans tre une des plus importantes de France, attirait pourtant un nombre considrable de commerants trangers. Leurs boutiques, ornes de drapeaux, taient pleines de bateleurs, dont les tours attiraient les curieux. On y voyait les tapissiers d'Arras, les drapiers de Sdan, les confituriers de Verdun, confisant au miel pour les bourgeois, au sucre pour les gentilshommes; les gantiers d'Orlans, vendant les clbres gants de moufle, de chamois, brods, fourrs de martre, pour porter le faucon, au prix de neuf livres, c'est--dire autant que douze setiers de bl! On y rencontrait galement des Italiens vendant les belles armes de Milan, et des Allemands les mauvaises armures de leur pays. Puis venaient les apothicaires, cdant au poids de l'or le suc des cannes miel[8] et l'eau-de-vie; les cordonniers avec leurs mille chaussures de cuir de Montpellier; les libraires avec leurs manuscrits enrichis de miniatures, recouverts de velours, de vermeil, de pierreries, et dont un seul pouvait coter mille livres! les mridionaux talant leurs riches soieries broches d'argent, d'or, de perles; les orfvres avec leurs dressoirs tincelants de coupes, de hanaps, de plats cisels; enfin, aux rangs infrieurs se montraient les potiers d'tain, les oiseleurs, les marchands de chiens, les marchands d'pices, et au-dessous encore, tout fait l'cart, les juifs, reconnaissables leurs bonnets jaunes, n'talant rien, mais vendant de tout, trafiquant sur tout, et gagnant plus que tous les autres. [7] On donnait ce nom aux soldats maraudeurs. Les _coureurs de poule_ taient les mmes _tranards_ qui, sous l'empire, furent appels _fricoteurs_. [8] Sucre. Jehan examina ces chefs-d'oeuvre et ces richesses avec curiosit; mais une fois le premier merveillement pass, il en revint son dgot pour les ruses qu'il voyait pratiquer aux marchands, et pour l'humilit laquelle ils demeuraient condamns. Cependant, le Pre Ambroise, en le quittant, lui avait recommand de venir le voir son couvent. Jehan se le rappela, et, profitant de son premier dimanche de libert, il alla sonner la porte des Franciscains. 5. Le Pre Ambroise reut le jeune serf avec cette bont aise et caressante que donne l'habitude de consoler les affligs. Il le conduisit d'abord au rfectoire, o il lui fit prendre place au milieu des novices qui allaient se mettre table; puis, le repas achev, il lui montra tout le couvent. Jehan visita tour tour les jardins cultivs par les moines eux-mmes, et dont les fruits taient cits comme les meilleurs du pays; les clotres o les frres se promenaient, les mains dans leurs larges manches et la tte baisse, rvant Dieu et au salut des hommes; la chapelle o leurs mes se confondaient dans l'lan d'une prire commune; leurs cellules ornes d'un simple crucifix, symbole de dvouement et de dlivrance! Le Pre gardien le conduisit ensuite la bibliothque, et l Jehan tomba dans une vritable extase. Les manuscrits, rangs avec ordre et proprement relis, taient au nombre de plusieurs centaines. Ambroise apprit au jeune serf que c'tait la proprit du couvent. Ils allaient passer aux salles d'tude lorsque l'on vint avertir le Pre gardien que quelqu'un le demandait: c'tait un homme qui avait la figure couverte d'un morceau d'toffe, et qui venait le consulter pour un cas de conscience. Jehan descendit seul dans le prau, o il trouva les novices. L'un d'eux le reconnut et l'appela par son nom: c'tait le fils d'un des voisins de son pre. Le jeune serf lui raconta son histoire et comment il se trouvait Tours. --Ah! Jehan, que ne te fais-tu recevoir dans notre couvent? reprit le novice, lorsqu'il eut achev. Ici nous sommes _hors du sicle_ et l'abri de ses iniquits; ici il n'y a ni nobles ni vilains; nous jouissons de la libert et de l'galit devant Dieu. Notre Pre gardien lui-mme ne doit son autorit qu'au choix des autres moines, qui ont librement reconnu la supriorit de ses vertus et de son exprience. C'est le royaume du ciel transport sur la terre. Notre vie s'coule en travaux utiles, en bonnes oeuvres et en prires; les seigneurs qui tiennent tout esclave dans le monde sont sur nous sans pouvoir; s'ils touchent nos droits, nous pouvons les retrancher, par l'excommunication, de la socit des chrtiens; s'ils nous attaquent, les fortifications de notre couvent nous rendent la dfense facile. --Il est vrai, dit Jehan, mais cette libert, vous la payez du plus grand bonheur que l'homme puisse connatre sur la terre; vous ne voyez ni vos soeurs, ni vos mres; vous ne pouvez choisir une femme, ni bercer dans vos bras un enfant. Ah! je ne puis accepter un affranchissement qui me sparerait jamais de Catherine. --Retourne au monde alors, Jehan, dit le novice; tu apprendras bientt que plus on y forme de liens, plus on donne de prise la douleur. Ceux qui sont ns serfs comme nous n'ont pas choisir leur moyen d'affranchissement; s'ils veulent donner la libert leur intelligence et leur me, il faut qu'ils acceptent le sacrifice de leurs instincts terrestres. Le monastre est un premier dpouillement de l'enveloppe charnelle, une sorte d'initiation la vie de l'ternit. Jehan revint chez matre Laurent tout incertain et tout pensif. Malgr les paroles du jeune novice, la vie du clotre ne satisfaisait point compltement ses dsirs; il tait cet ge o l'on ne compte point avec la ralit, o tous les rves semblent possibles, et l'exprience ne lui avait point encore appris que chaque tre doit subir la loi de la socit dont il fait partie. Mais s'il ne pouvait s'accoutumer la vie du couvent, celle qu'il menait lui dplaisait encore davantage; aussi le drapier ne tarda-t-il point s'apercevoir que son apprenti montrait peu de dispositions. Jehan ne pouvait d'ailleurs consentir employer les ruses traditionnelles. Il vendait comme s'il et t au confessionnal, disant:--Ceci est bon, ceci mdiocre, ceci mauvais. Matre Laurent entrait parfois dans des accs de colre qui s'exprimaient par des injures de tout genre. Enfin, un jour que Jehan avait chang des monnaies anciennes contre des nouvelles[9], le drapier s'emporta jusqu' le frapper. Le parti du jeune homme fut pris aussitt; il quitta la boutique, courut la Loire, et apercevant une grande barque qui passait, il se jeta la nage pour la rejoindre. [9] La valeur intrinsque de celles-ci tait beaucoup moindre que celle des monnaies anciennes, quoiqu'elles eussent la mme valeur nominale. Les mariniers le reurent bien et consentirent le conduire jusqu' Blois, o ils se rendaient. Leur barque transportait dans cette ville des canons et coulevrines composs de plusieurs morceaux joints et cercls comme des douvelles de tonneaux, selon l'usage du temps. C'tait la premire fois que Jehan voyait ces armes nouvellement en usage, et il en fut singulirement surpris. Le patron de la barque lui apprit que le roi avait douze canons beaucoup plus forts, qu'il avait appels les douze pairs. Leur longueur tait de vingt-quatre pieds, et il ne fallait pas moins de trente boeufs pour traner chacun d'eux. Il ajouta que l'on en fabriquait aussi de tout petits dont on se servait en les appuyant sur l'paule d'un soldat, tandis qu'un autre plac derrire ajustait et mettait le feu. En arrivant Blois, Jehan prit cong du marinier et se dirigea vers Paris; mais le peu d'argent qu'il avait fut bientt puis, et il dut s'adresser la charit publique. Comme il traversait les faubourgs d'Orlans, il aperut un enterrement qui sortait d'une maison de riche apparence. Le cercueil tait port par les pauvres de la ville, et surmont d'une effigie en cire. quelques pas marchait un bateleur portant les habits du mort dont il imitait si merveilleusement le port, les gestes et la dmarche, que la famille et les amis qui suivaient ne pouvaient s'empcher de fondre en larmes. Jehan ayant appris que le dfunt avait ordonn de compter six sous bourgeois chaque pauvre qui se prsenterait le jour de son enterrement, alla recevoir sur-le-champ sa part du legs. Cependant il continuait toujours s'avancer vers Paris; il arriva un soir au sommet d'une colline d'o la vue n'apercevait au loin que des bruyres et des forts sans aucun village. Il s'inquitait dj de passer ainsi la nuit la belle toile, lorsqu'il aperut derrire un bouquet de pommiers sauvages une lgre colonne de fume. Il se dirigea de ce ct et arriva une logette surmonte d'un clocheton. La porte tait ouverte et il n'y avait personne au logis; mais la nuit commenait venir, le brouillard tait froid; Jehan se dcida attendre le matre. Celui-ci entra peu aprs en chantant. Il portait au cou un barillet dont il avait souvent tourn le robinet, en juger par sa gaiet. la vue de Jehan il poussa un bruyant clat de rire. --Vive Dieu! quel est l'tranger qui vient chercher abri dans mon palais? s'cria-t-il. Jehan lui raconta comment il tait entr. --Tu n'as donc pas reconnu la logette? reprit l'homme au barillet. --Nullement, rpliqua Jehan. --Et tu ne sais point o tu es? --O suis-je donc? Pour toute rponse le nouveau venu carta la peau de chvre dans laquelle il tait envelopp, et laissa voir une tartarelle la ceinture de laquelle pendait une cliquette et une tasse. --Un lpreux! s'cria le jeune homme en se levant d'un bond. --Ce n'est point ma faute si tu es entr, reprit le ladre en riant. --Je m'en vais, dit Jehan, qui gagna la porte. Veuillez me dire seulement si je suis loin de quelque village. -- trois lieues, et il faut traverser la fort, o tu seras immanquablement gorg. --N'importe, dit le jeune serf... je ne puis rester. --Pourquoi a? As-tu peur des cailles qui me couvrent le visage, et de l'ulcre qui me ronge les bras? demanda le lpreux. On peut alors renoncer pour ce soir ces agrments. Et prenant un linge, il fit disparatre les traces hideuses dont il tait couvert. Jehan ne put retenir une exclamation. --Comme tu le vois, ma ladrerie est facile gurir, reprit le faux malade en riant. Demain je la reprendrai pour faire ma tourne d'aumnes. Et comme Jehan demeurait toujours sur le seuil: --Allons! ne vois-tu pas que tu n'as rien craindre? reprit-il; ferme cette porte et prends un escabel; je veux te faire voir comment vivent les ladres qui connaissent leur mtier. ces mots, il avana une table devant le foyer, y plaa un reste de langue fourre, du porc frais, des fruits, et son barillet encore moiti plein; puis, forant Jehan s'asseoir en face de lui, il commena souper avec un apptit d'colier. --Ainsi vous avez consenti feindre une maladie qui vous spare jamais des vivants? dit Jehan, qui regardait le feux lpreux avec un tonnement ml d'horreur. --Par la raison que cette maladie me donnait de quoi vivre, tandis que ma bonne sant me laissait mourir de faim, rpondit celui-ci. Tel que tu me vois, j'ai t tour tour valet de meute, batelier, laboureur, courrier, mais toujours serf, et comme tel, misrable. J'eus l'ide un instant de me faire ermite; mais on me dit qu'il fallait pour cela tre affranchi. Je me dcidai alors devenir ladre, puisque c'tait le seul moyen de vivre l'aise et selon sa fantaisie. Un mendiant de Paris m'avait appris imiter les ulcres avec de la pte de seigle et du mil; je n'eus pas de peine me faire passer pour lpreux: on me btit aussitt une logette sur cette colline; on me donna une vache, un verger, une vigne; le cur me revtit d'un suaire, pronona sur moi l'office des morts, me jeta une pelle de terre sur la tte; puis on me laissa en promettant de me fournir chaque semaine tout ce dont je pourrais avoir besoin, et on n'y a jamais manqu. --Mais vous ne pouvez approcher les autres hommes? --Sans doute: il m'est dfendu d'aller dans les runions, de parler ceux qui sont sous le vent, de boire aux fontaines, de passer par les ruelles, de toucher les enfants; je vis isol, j'inspire le dgot et l'horreur; mais crois-tu que ce soit acheter trop cher l'aisance et la libert? --Le ciel me prserve de les conqurir ce prix, pensa Jehan; mais pourquoi faut-il vivre dans un monde o l'on doive les payer aussi cher! Le repas achev, le ladre tendit terre une peau de chvre sur laquelle le fils de Thomas passa la nuit. Le lendemain, il prit cong de son hte et continua sa route vers Paris. mesure qu'il approchait de la grande ville, les voyageurs devenaient plus nombreux. Il rencontrait tantt une troupe de gens d'armes couverts de soie, de plumes et de broderies; tantt de francs-archers habills de cuir, coiffs de salades (ou casques sans cimier), et portant l'arc la main et l'pe attache derrire leur haut-de-chausse; tantt des bourgeois qui se rendaient pour leur commerce dans les villes voisines. Enfin Paris lui apparut avec son grand dme de vapeurs, ses clochers, ses toits pointus et ses mille rumeurs. Il fallut plusieurs jours Jehan pour parcourir les diffrents quartiers et voir les palais et les glises. _Notre-Dame_, il lut la chronique des vnements historiques attache au cierge pascal. Il y admira sur une tour de bois une bougie qui aurait pu faire le tour de Paris, et le banc sur lequel taient dposes les chemises pour les pauvres. Il se fit ensuite montrer l'htel des Tournelles, l'htel Saint-Paul et la Bastille, placs tous trois l'un prs de l'autre; puis le palais o se trouvait la fameuse table de marbre sur laquelle les clercs de la Basoche reprsentaient les _mystres_. Mais ce qui l'merveillait le plus, c'tait de voir les rues paves, et bordes des deux cts de boutiques appartenant au mme mtier; c'tait de parcourir ces halles immenses o abondaient les marchandises de tous les pays, ces parcs de bestiaux distribus dans Paris, et qui en faisaient, par instant, une campagne au milieu des palais; ces boucheries tellement distinctes et spares, que chacune ne pouvait vendre qu'une espce de viande; de sorte que l'on achetait le porc Sainte-Genevive, le mouton Saint Marceau, le veau Saint-Germain, et le boeuf au Chtelet. Puis, quel bruit de chevaux, de voitures, de voix, d'instruments! Le matin les trompettes sonnaient du haut des tours du Chtelet pour annoncer le jour; midi, c'taient les crieurs de vin qui parcouraient les rues un linge sur le bras, le broc dans une main et la tasse dans l'autre; le soir venait le tour des chandeliers, des oublieurs, des ptissiers. Et que de distractions toute heure pour le curieux! Ici l'on pouvait voir les bourgeois de Paris s'exerant par milliers au tir de l'arc ou de l'arbalte; l les coliers jouant aux jeux de la balle, de la crosse ou de la boule. Quelquefois les enfants de choeur parcouraient la ville la lueur des torches et dguiss en vques; plus souvent les plerins, le chapeau suspendu au cou, les paules couvertes de coquilles, et le bton rouge la main, parcouraient la rue Saint-Denis en chantant des cantiques et racontant leurs aventures de la Terre-Sainte. Mais ce qui charmait Jehan plus que tout le reste, c'taient les porches des glises sous lesquels taient dposs, avant le sermon, les livres auxquels les textes devaient tre emprunts, et les boutiques des libraires o taient exposs des manuscrits que le passant pouvait lire travers les vitres. Le got de l'tude, dj veill dans Jehan par les leons qu'il avait reues de l'aumnier de Rill, s'accrut encore la vue de toutes les ressources qu'offrait Paris. Il sentait d'ailleurs instinctivement que cette instruction tait un moyen d'ennoblir la pense, et, par suite, un commencement d'affranchissement. Il rsolut donc de profiter de son sjour Paris pour suivre les cours des matres les plus clbres, et s'initier des connaissances dont il n'avait tudi que les lments. Il crivit en consquence son pre pour le tranquilliser sur son sort, et lui fit connatre sa rsolution. Un plerin qui devait passer par Rill fut charg de sa lettre; car, cette poque, les plerins taient les messagers les plus srs et les plus ordinaires. Sans autre fortune que leur bourdon, leur chapelet et un morceau de la vraie croix, ils n'avaient craindre ni les routiers, ni les grandes bandes, si redoutables pour tout autre voyageur. 6. Voici la lettre que Jehan crivait au vieux Thomas. Cher et honor pre, Vous tes sans doute bien en peine de moi aujourd'hui, surtout si vous avez appris ma fuite de chez matre Laurent. On n'aura pas manqu d'en parler comme d'une nouvelle preuve de mon indocilit; mais je n'ai fui, mon pre, que pour viter un plus grand malheur. Le drapier oubliait que j'tais un homme rachet comme lui avec le sang du Christ, et il voulait me traiter comme l'intendant de Rill. Je l'ai quitt afin de ne pas lever la main contre celui dont j'avais mang le pain. Ne m'accusez donc pas. Catherine, qui vous lira cette lettre, comprend bien, elle, pourquoi il m'est impossible de supporter les coups: les coups sont pour les animaux auxquels on ne peut se faire entendre autrement; mais ils ravalent un homme au niveau de la brute. Pour tout tre qui pense il ne doit y avoir d'autre fouet que la parole, d'autre aiguillon que le devoir. Je suis aujourd'hui Paris! Ce seul mot de Paris vous dit beaucoup, mon pre, et cependant il ne peut vous dire la centime partie de ce qu'il contient. Paris est une ville o les maisons sont entasses comme les pierres dans la carrire, o les palais, les cathdrales, les chteaux-forts sont sems aussi nombreux que les bluets dans vos bls. L il y a comme deux cits spares par la Seine: d'un ct tout est vtu de noir, tout parle, gesticule, tudie; c'est le quartier des coles! de l'autre sont les habits clatants, les chaperons de mille couleurs, les litires et les cavalcades; c'est le quartier de la noblesse et de la bourgeoisie! Quoique la ville soit pave, les pauvres seuls la parcourent pied. Les marchands font leurs affaires cheval, les mdecins visitent leurs malades cheval, les moines mmes prchent cheval. Il n'y a que les conseillers qui se rendent au Palais sur des mules. Le nombre des charrettes est immense; mais elles font peu de bruit, celles qui transportent des vivres ayant seules le droit d'avoir des roues ferres. Du reste, vous pourrez encore peut-tre, force d'imagination, vous figurer ce qu'est Paris le jour; mais c'est la nuit qu'il faut le voir avec ses mille lanternes allumes devant les niches des saints, ses troupes de soldats parcourant les rues, et le grand murmure de la Seine sous ses immenses ponts! Puis minuit toutes les cloches sonnent la fois, les cierges se rallument dans les glises, les prtres y accourent, l'orgue retentit, et l'on croirait entendre les anges chanter dans le ciel. Tout se tait ensuite jusqu' matines o le branle reprend, et o l'on voit accourir bedeaux, chantres, enfants de choeur: les messes commencent; les prtres vont dans les cimetires, la lueur des torches, prier de tombe en tombe pour le repos de ceux qui sont morts; enfin le jour se lve, et alors le bruit de la ville qui se rveille couvre tous les autres bruits. Hier j'ai vu dner le roi; le repas se composait de volailles, d'oeufs, de porc, et de beaucoup de ptisseries dont j'ignore le nom. Mais ce qui faisait envie voir, c'tait le dessert. Un bourgeois qui se trouvait prs de moi m'en a nomm tous les plats. Il y avait des confitures servies, du sucre blanc, du sucre rouge, du sucre orangeat, de l'anis, de l'corce de citron, et du manu-christi. Chaque fois que le roi prenait son gobelet, un huissier criait: --Le roi boit. Et tous les assistants rptaient: _Vive le roi!_ Le mme bourgeois qui m'avait nomm les sucreries composant le dessert, m'apprit que le service de la bouche occupait au moins deux cents personnes. Il y a les matres-queux, les potagers, les hteurs, les valets tranchants, les valets de nappe; puis les sert-l'eau, les tournebroches, les cendriers, les souffleurs, les galopins! On fait la cour cinq repas comme dans certains chteaux: le djeuner d'abord, le repas de dix heures ou dcimer, le second dcimer, le souper, et enfin le repas de nuit ou collation. Mais je m'oublie dans ces dtails; quoi bon vous parler de toutes ces choses? Ah! que n'tes-vous plutt ici pour les voir avec moi! Que ne puis-je conduire Catherine au Palais-Royal, o se vend tout ce qui pare une femme; la foire Saint-Laurent, au Landit surtout, o la plaine Saint-Denis est couverte, d'un ct, de livres, de parchemins et d'coliers; de l'autre, d'toffes, d'orfvrerie, et de tout le beau monde qui habite aux environs de l'htel Saint-Paul. Pauvre Catherine! hlas! je ne la reverrai de longtemps sans doute; car je suis rsolu poursuivre ici mes tudes, et prendre, si je le puis, mes degrs. Quoi qu'il arrive, je ne lui dis point de penser moi; le coeur de Catherine n'oublie rien. Les affections qui y mrissent n'en peuvent plus sortir. Qu'elle continue donc m'aimer comme je l'aime; car c'est pour elle, c'est pour vous, mon pre, que je travaille et que je vis! Adieu: pensez moi dans vos prires, et gardez-vous bien de dire o je suis; messire Raoul serait capable de me faire saisir ici et ramener son domaine, dont je fais partie comme les arbres mmes qui y croissent. Puisse Dieu vous prendre dans sa misricorde, et moi avec vous! JEHAN. Cette lettre une fois crite et partie, Jehan se trouva plus tranquille, et il se hta de se prsenter aux lieux o se donnaient des leons, portant comme tous les coliers, d'une main ses livres, et de l'autre la botte de paille sur laquelle il devait s'asseoir. Mais lorsqu'il voulut entrer, on lui demanda la _cdule_ par laquelle son seigneur l'autorisait suivre les cours de l'universit de Paris. Jehan demeura confus et muet. --Nul serf ne peut entrer aux coles sans permission de son seigneur, lui dit le contrleur charg d'inscrire les tudiants. --Ainsi ce n'est pas assez d'tre les matres de notre corps, murmura Jehan, il faut qu'ils le soient de notre intelligence. Et il se retira le coeur gonfl d'amertume. Un plus long sjour Paris lui devenait inutile; il dlibrait dj en lui-mme s'il ne retournerait point son village, quoi qu'il pt lui arriver, lorsqu'un soir les portes de la ville furent fermes avec grande alarme; toutes les lumires qui brlaient dans les rues, prs des niches des saints, furent teintes, et l'on donna ordre aux habitants de tenir devant chaque porte un seau d'eau et une chandelle allume. Les Anglais avaient descendu la Seine et venaient attaquer Paris. On aperut au matin les feux de leurs avant-postes; bientt le gros de l'arme parut et campa sur les deux rives. Cependant, tout ce qu'il y avait dans la ville d'hommes de guerre s'tait arm; les bourgeois eux-mmes accouraient avec de grands cris. On transporta sur les remparts des pierres pour jeter sur les assaillants, et des sacs de terre pour se mettre l'abri de leurs traits. Peu peu la premire terreur fit place la confiance, puis au ddain. On cria qu'il fallait prvenir l'ennemi en l'attaquant dans son camp. On runit les hommes d'armes; les plus dtermins bourgeois se joignirent eux, et une porte fut ouverte pour que la troupe pt marcher aux Anglais. Jehan, qui avait trouv une hallebarde perdue dans la confusion, suivit cette troupe. Ils arriveront bientt devant les ennemis, qui les avaient aperus et s'taient prpars les bien recevoir. Les archers anglais s'avancrent d'abord contre le corps des bourgeois, qui marchait un peu en avant; mais, contre toute attente, ceux-ci tinrent bon, et, bien qu'il en tombt un grand nombre, ils continurent s'approcher du camp. Les gens d'armes, voyant cela, ne voulurent point se montrer moins hardis, et chargrent bride avale sur l'ennemi; mais, soit qu'ils eussent mal calcul l'espace, soit qu'ils tinssent peu de compte des _communes_, comme Poitiers, ils heurtrent une partie de la troupe des bourgeois, qu'ils culbutrent sur les archers. Il en rsulta un dsordre dont ceux-ci profitrent, et qui fut encore augment par l'arrive de la cavalerie anglaise. Cependant, les gens d'armes, qui avaient videmment compromis le succs par maladresse ou mauvais vouloir, s'efforaient de racheter leur faute par la bravoure. Entran dans la mle, Jehan avait t renvers plusieurs fois et s'tait toujours relev plus acharn au combat. Il venait d'chapper la flche d'un archer, lorsqu'il se trouva en face d'un chevalier anglais qui leva son pe pour le frapper; mais le jeune serf ne lui en laissa pas le temps, et lui enfona sa hallebarde au dfaut de la cuirasse: le chevalier tomba; Jehan releva son pe, saisit la bride du cheval, sauta en selle et se prcipita de nouveau au combat. Jusqu'alors, le rsultat tait demeur incertain; mais l'arrive d'une nouvelle troupe sortie de la ville, dcida la fuite des Anglais. Jehan les poursuivit quelque temps avec les gens d'armes qui n'avaient point perdu leurs chevaux. Mais enfin la nuit arriva, et se trouvant presque seul il tourna bride vers Paris. Il suivait les prairies au petit pas, lorsque des gmissements touffs le frapprent! Mettant aussitt pied terre, et se dirigeant vers l'endroit d'o les plaintes semblaient venir, il trouva un chevalier tendu sur le sol sans mouvement. Jehan le souleva avec effort, dboucla son armure et russit lui rendre le sentiment. Le chevalier lui apprit alors qu'ayant voulu poursuivre les ennemis, quoique bless, la force l'avait abandonn en chemin, et qu'il tait tomb vanoui. Prenant Jehan pour un homme d'armes, il le pria de lui cder son cheval, lui indiquant la maison qu'il habitait Paris, et proposant de lui laisser en gage son peron d'or. Jehan refusa le gage, mais donna le cheval en disant qu'il irait le rclamer, et le gentilhomme partit. L'essai que venait de faire le jeune serf lui avait appris qu'il ne manquait point de courage, et le succs lui avait laiss une exaltation orgueilleuse qui lui parut aussi agrable que nouvelle. Il aimait l'espce d'galit que le combat tablit entre tous les combattants, la terrible libert laisse chacun, ces motions successives de terreur, de joie ou de fiert. Dans une socit, d'ailleurs, o la force avait toujours le droit de son ct, l'homme de guerre ne devait-il pas tre le plus indpendant et le plus heureux? Ces ides fermentrent dans son esprit toute la nuit. Le lendemain, lorsqu'il se prsenta la demeure du chevalier, celui-ci lui demanda ce qu'il dsirait en rcompense du service qu'il lui avait rendu. --Prendre rang parmi les hommes d'armes du roi, rpondit Jehan. --Es-tu serf ou homme libre? demanda le gentilhomme. --Serf, messire. --Alors la chose est impossible; le serf doit son sang son seigneur, et ne peut en disposer sans que celui-ci y consente. --Toujours, pensa Jehan en quittant le chevalier, toujours le mme obstacle! Impossible d'chapper ce vice de naissance qui me marque au front comme Can! Ah! c'est trop attendre; brisons cette chane tout prix. Et le soir mme il quittait Paris, mont sur son cheval de guerre. Il traversa d'abord la fort de Bondi, pleine de charbonniers et de boisseliers: comme il allait en sortir, il rencontra une troupe de gens conduits par un cur, qui voyageaient sur deux chariots trans par des nes; c'taient des confrres de la Passion qui parcouraient la France en jouant des _mystres_. Jehan lia conversation avec le cur, auquel il raconta une partie de ses misres. Celui-ci, qui considrait la monture du jeune homme d'un oeil d'envie, lui proposa tout coup d'entrer dans sa troupe. Le rle du _Pch mortel_, dans la pastorale intitule: _la Bonne et la mauvaise fin_, se trouvait prcisment prendre. Il l'assura que les frres de la Passion, outre qu'ils faisaient une oeuvre agrable Dieu en reprsentant leurs _mystres_, vivaient dans une libert et dans un bien-tre dont aucune autre profession ne pouvait donner ide. Jehan fut persuad; il prit place dans un des chariots auquel il laissa atteler son cheval, et continua son chemin avec la troupe de matre Chouard. Malheureusement, les promesses de ce dernier taient comme ses pices: _Sonitus et vacuum, sed praeterea nihil._ Jehan ne tarda point s'apercevoir du mpris mrit dont ils taient partout l'objet. cette poque de rnovation, le besoin de changement et d'aventures avait pouss hors du logis tous ceux auxquels le classement rigoureux de la fodalit tait devenu insupportable: c'tait ainsi que s'taient formes les compagnies de partisans qui couvraient la France, les bandes de plerins que l'on rencontrait sur toutes les routes, et enfin les troupes de comdiens qui, sous diffrents noms, commenaient exploiter les moindres villes du royaume. Celle que dirigeait le cur Chouard n'tait qu'un ramas de clercs endetts, d'coliers compromis, de banqueroutiers en fuite, qui eussent galement fait partie d'une bande de routiers. Lui-mme n'en avait pris la direction que pour se livrer plus facilement tous les carts qu'entranait la vie de bohmiens qu'ils menaient. Au bout d'un mois, les mauvaises recettes, les frais de route et les orgies avaient puis toutes les ressources de la troupe; leurs chariots et les attelages furent saisis par un aubergiste de Troyes, pour payer ce qui lui tait d. Notre hros voulut en vain rclamer son cheval, sous prtexte qu'il n'appartenait point la troupe; l'aubergiste ne voulut rien entendre. Il s'en prit alors au cur Chouard, le menaant de le conduire devant les juges; mais Chouard lui fit comprendre que s'il en venait cette extrmit, il serait forc de dire son nom, son tat, son pays, et que l'on ne manquerait point de le faire conduire Rill, comme serf ayant fui le domaine du seigneur. Jehan sentit qu'il avait raison, et se tut. Heureusement que le mme jour un voyageur qui habitait l'auberge et avait vu son embarras vint le trouver. --Je suis libraire, lui dit-il, et j'entretiens plus de cinquante copistes pour mes livres; car, malgr le nouvel art venu d'Allemagne, les gens de naissance ou de la cour prfreront toujours une copie un imprim: ceux-ci, d'ailleurs, ont encore besoin d'crivains pour les majuscules et les ttes de chapitre. Je sais que vous maniez la plume avec dextrit, car j'ai vu les affiches de vos spectacles. Suivez-moi, et vous gagnerez ce que gagnent vos compagnons, c'est--dire de quoi vivre en chrtien; rflchissez, et demain vous me ferez connatre votre dcision. Le lendemain, Jehan suivait son nouveau matre sur la route de Besanon. 7. Plus d'un an aprs les faits raconts dans le chapitre prcdent, messire Raoul tait debout dans la grande salle du chteau, coutant avec impatience la lecture que lui faisait matre Moreau d'un acte sur parchemin. --Enfin, dit-il en l'interrompant tout coup, la vente est conclue, n'est-ce pas? --Conclue, monseigneur. --Et je cde au duc de Vaujour une des meilleures parts de mon domaine avec tous les serfs qui en font partie? --Ses hommes d'affaires doivent venir en prendre possession aujourd'hui mme; beaucoup de familles sont dj runies dans la cour. --Je ne veux pas les voir, dit Raoul; leurs lamentations me font mal! Pauvres gens; je les livre une bte froce, car le duc n'est pas un homme; mais cette expdition en Terre-Sainte a ruin notre famille; j'ai vendu tout ce que je pouvais vendre avant de toucher mon domaine; enfin, il a fallu s'y dcider. Au diable! et n'y pensons plus! Tu t'occuperas de tout livrer, matre Moreau; et surtout veille ce que le nouveau propritaire n'empite pas sur ce qui me reste, car un domaine corn ressemble une toffe troue; la dchirure va toujours s'largissant. Dans ce moment un domestique ouvrit la porte. --Qu'y a-t-il? demanda le comte en se dtournant. --Un marchand voudrait tre reu par monseigneur. --Un marchand! que Satan l'trangle; il vient sans doute rclamer le montant de quelque crance. --Monseigneur m'excusera, celui-ci est un colporteur. --Et que vend-il? --Des manuscrits. --Qu'il passe son chemin; je n'ai que faire en ce moment de sa marchandise. --Il prtend vouloir parler d'une affaire trangre son commerce et qui peut tre profitable monseigneur. --Allons, vous verrez que c'est quelque juif qui veut me prter soixante pour cent; fais entrer. Le domestique sortit et reparut bientt avec un jeune homme au teint brun, la chaussure poudreuse et portant sur ses paules la balle de colporteur. la vue du comte il se dcouvrit et demeura debout quelques pas, attendant que messire Raoul lui adresst la parole. --Tu as affaire moi? lui demanda brusquement celui-ci. --Oui, monseigneur, rpondit le marchand. Le son de cette voix parut frapper matre Moreau; il releva la tte. --Dieu me sauve! dit-il, ce n'est pas un tranger. Et s'approchant du colporteur, il demeura tout coup immobile et stupfait. --Qu'est-ce donc encore? demanda messire Raoul. --Aussi vrai que je suis chrtien, je ne me trompe pas reprit l'intendant... ce colporteur. --Eh bien?... --C'est un de vos hommes, monseigneur. -- moi? --C'est ce Jehan qui avait pris la fuite, il y a huit ans. --Il se pourrait!... --C'est la vrit, monseigneur, dit le marchand. --Et tu oses te prsenter ici, vaurien! s'cria matre Moreau; sais-tu bien que monseigneur peut te faire fouetter devant la grande porte? Jehan jeta l'intendant un regard de mpris. --Monseigneur a toute puissance sur les serfs de son domaine, reprit-il froidement; mais non sur ceux qui ont acquis droit de bourgeoisie dans une ville franche. --Que parles-tu de droit de bourgeoisie, interrompit Raoul; as-tu obtenu de moi ton affranchissement? --Non, monseigneur; mais je le tiens de la coutume. --Que veux-tu dire? --Voici une cdule prouvant que j'ai habit un an et un jour Besanon. --A Besanon, rpta matre Moreau en saisissant le parchemin que tendait Jehan. --Et que m'importe! rpliqua Raoul. --Monseigneur n'ignore point, sans doute, que le sjour dans certaines villes affranchit. --Est-ce vrai? --Trop vrai, murmura matre Moreau. --Ainsi, ce drle est libre sans mon consentement? --Libre de servage, fit observer l'intendant; mais il n'en demeure pas moins le vassal de monseigneur, tenu l'hommage et oblig de le servir envers et contre tous, sauf contre le roi. --Et c'est quoi je suis prt, rpondit Jehan. --Au diable le manant! s'cria Raoul en frappant du pied. Qui a permis que le sjour d'une ville pt ainsi prescrire contre nos droits? Vive Dieu! ces communauts de bourgeois finiront par devenir des lieux d'asile pour tous nos hommes. Puis se tournant vers Jehan. --Et tu viens ici sans doute pour me braver, drle? ajouta-t-il. --Loin de moi cette pense, monseigneur, dit le jeune homme. --Que cherches-tu alors? --Monseigneur a sur ses domaines un vieillard et une jeune fille, tous deux en servage; le vieillard est mon pre et la jeune fille doit tre ma femme. --Aprs. --Je voudrais acheter leur affranchissement. --Et moi je ne veux point te le vendre, s'cria messire Raoul; nous verrons si ceux-l aussi l'obtiendront contre ma volont. --Ah! monseigneur ne voudrait pas se venger aussi durement, s'cria Jehan; il ne me refusera point. --Je refuse. --Mais songez, monseigneur... --Je songe que ton pre et ta fiance sont en mon pouvoir et qu'ils y resteront. Par le ciel! je ferai peut-tre une fois ma volont. --Monseigneur a, d'ailleurs, dispos du vieux Thomas et de Catherine, objecta matre Moreau avec un sourire mchant. --Comment cela? --Tous deux font partie des familles qui doivent tre livres au seigneur de Vaujour. --Se peut-il! s'cria Jehan. --Oui, dit Raoul; je lui ai vendu trois villages avec tous leurs serfs, et tu ne pourras retirer de ses mains ni le vieillard ni la jeune fille, car il a jur de ne jamais consentir un affranchissement. Jehan tressaillit et devint ple; il savait que le seigneur de Vaujour tait un de ces fous sanguinaires que les souffrances des autres rjouissent. On racontait d'incroyables histoires de sa cruaut: la plus grande partie de ses serfs taient morts de misre ou avaient pris la fuite, ses terres avaient cess d'tre cultives, et les villages de son domaine tombaient en ruine. La seule ide de voir son pre et Catherine au pouvoir de ce monstre, causa au jeune homme une vritable pouvante. --Je me soumettrai telle condition qu'il plaira monseigneur d'ordonner, dit-il; mais au nom du Christ, qu'il ne livre point ceux que j'aime au duc de Vaujour. --Monseigneur ne peut se dispenser de faire cette vente, interrompit matre Moreau, qui craignait que Raoul ne se laisst toucher par les prires du jeune homme. --Je lui abandonnerai en ddommagement tout ce que je possde, interrompit Jehan. --En vrit, dit le comte; je serais curieux de savoir ce qu'un drle de ta sorte cache dans son escarcelle. --Je puis disposer de douze vieux cus, reprit rapidement Jehan en tirant tout son argent de la bourse de cuir qu'il portait son ct. --C'est trop peu, dit schement matre Moreau. --Hlas! je ne puis donner davantage, dit Jehan; mais prenez en outre, s'il le faut, tous mes manuscrits! Voyez, monseigneur, ce sont des brviaires crits aux trois encres, des missels orns de majuscules dores, des copies d'Horace et de la logique d'Aristote; il y en a l pour vingt cus au moins. N'est-ce point assez pour l'affranchissement d'un pauvre vieillard et d'une jeune fille? Oh! je vous en conjure, ne me refusez pas! Vous ne voudriez pas vous venger de moi, monseigneur, car je suis trop faible et vous trop fort! Vous savez que rien ne peut vivre sur les terres de Vaujour; y envoyer mon pre et Catherine, c'est les livrer au supplice. Oh! vous les prendrez en piti! Au nom de tout ce que vous avez aim, grce pour eux, monseigneur, grce pour moi! Jehan tait tomb aux pieds du comte; l'intendant s'aperut que celui-ci tait branl, il le tira vivement l'cart. --Prenez garde, monseigneur, dit-il; si l'exemple de Jehan tait imit, vos terres resteraient bientt sans paysans. --Sans doute, rpondit Raoul; mais la douleur de ce garon m'a troubl. --Retirez-vous, et je me charge de le congdier. --Mais ces douze cus et ces livres? --Je les aurai, monseigneur. --En vrit! --Et Jehan n'en demeurera pas moins puni, comme il convient pour l'exemple. --Alors, fais pour le mieux, dit Raoul. Et se tournant vers le jeune colporteur qui tait demeur tout ce temps genoux et les mains jointes. --Je ne traite point avec un serf rebelle, dit-il; fais tes propositions matre Moreau. Et il quitta la salle. Jehan le regarda sortir, puis se leva lentement; ses yeux rencontrrent ceux de l'intendant; il tressaillit involontairement. --Je suis votre discrtion, matre, dit-il d'un accent abattu; que puis-je esprer? --Ces douze cus et ces livres sont-ils bien tout ce que tu possdes? demanda celui-ci. --Tout; je le jure sur mon salut. --Alors choisis entre ton pre et Catherine. --Que voulez-vous dire? --Que tu ne pourras racheter que l'un d'eux. Jehan recula; dans toutes ses prvisions, il n'avait jamais song une pareille preuve; il en demeura comme tourdi. L'intendant le regarda avec une joie mal dguise --Eh bien, m'as-tu compris? demanda-t-il enfin. --C'est impossible, balbutia Jehan; vous ne pouvez exiger de moi un tel choix... --Alors, tous deux partiront pour Vaujour, rpondit Moreau avec indiffrence. --Non, s'cria le jeune homme; non, tous deux resteront. Je vous en conjure, matre!... Si le prix que je paye aujourd'hui ne suffit pas, eh bien, j'engagerai ma parole pour une somme gale. L'intendant haussa les paules. --Je n'enregistre point de parole dans mes comptes, dit-il schement; choisis et hte-toi si tu ne veux qu'il soit trop tard. Il avait ouvert la fentre, et Jehan aperut alors la cour pleine d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards, dont un scribe prenait les noms. Tous faisaient entendre de sourds gmissements et levaient au ciel des yeux noys de larmes. --Ce sont les serfs appartenant aux terres vendues, dit matre Moreau; dans un instant l'intendant du seigneur de Vaujour va les emmener, et ton choix serait alors inutile: dcide-toi donc si tu ne veux perdre sans retour ton pre et ta cousine. La situation de Jehan tait horrible. Partag entre deux affections qu'il s'tait accoutum jusqu'alors regarder comme gales, il n'osait interroger son coeur. Sauver Catherine, c'tait sauver, pour ainsi dire, son avenir et assurer la ralisation de toutes ses esprances: mais sauver son pre, c'tait payer la dette de reconnaissance que lui avait lgue le pass. Des deux cts les dangers taient gaux; aussi, perdu, haletant, n'osait-il prononcer un arrt qui lui faisait manquer au devoir ou anantissait son bonheur. Il tait tomb genoux prs de la fentre, les mains jointes, demandant Dieu de l'inspirer et ne pouvant trouver en lui la force ncessaire pour une dcision, lorsque Catherine, qu'il n'avait point encore aperue sortit tout coup de la foule. En la voyant si belle et si plore, Jehan ne put rsister plus longtemps; il se leva d'un bond et il se penchait au balcon pour l'appeler, lorsqu'un vieillard parut son tour, marchant avec peine et conduit par un enfant. Jehan reconnut son pre, et la parole s'arrta sur ses lvres. Il se rappela tout coup les soins qu'il avait reus du vieillard, la tendresse dont il avait t entour, les conseils utiles qui lui avaient t donns; tous les souvenirs de ses jeunes annes semblrent se rveiller pour faire cortge au vieillard. Saisi de respect et d'une reconnaissance pieuse, son coeur se fendit; il dcouvrit sa tte et tendit les bras en pleurant. --Mon pre! s'cria-t-il... Rendez-moi mon pre!... et que Dieu ait piti de moi! 8. Plusieurs mois s'taient couls; le soleil commenait baisser l'horizon et ses dernires lueurs tincelaient joyeusement sur la fort de Vaujour; mais l'on n'entendait dans la campagne aucun des bruits qui ordinairement l'animent cette heure: point de cri d'appel, aucun mugissement de troupeaux, nul son de cloche avertissant de prier avant la fin du jour! Les champs taient dserts, les maisons fermes et muettes! On et dit que quelque grand dsastre pesait sur la contre entire. Or, ce dsastre, c'tait la guerre! et la plus affreuse de toutes; une guerre o les ennemis parlent la mme langue et se sont embrasss la veille; une guerre entre voisins! La vente faite par le comte Raoul au duc de Vaujour n'avait point tard amener des querelles entre les deux seigneurs. Chacun d'eux se plaignait de la mauvaise foi de l'autre; des explications on passa aux injures, et des injures aux armes. Le duc fut le premier faire sa dclaration de guerre, il entra sur le territoire de son voisin, dtruisit les moissons, brla les villages et tua le plus qu'il put de ses gens. Le comte Raoul, voulant user de reprsailles, convoqua ses vassaux; et Jehan, qui venait de perdre son pre, se rendit en armes au lieu indiqu. Le comte partagea ses hommes en plusieurs troupes qu'il plaa sous le commandement d'hommes d'armes auxquels il avait donn ses instructions secrtes. Le jeune marchand fit partie de la plus nombreuse de ces troupes, et au moment o nous reprenons notre rcit, il se dirigeait avec elle vers Clairai. Les vassaux de messire Raoul marchaient en dsordre, jetant de tous cts des regards inquiets comme s'ils eussent craint quelque embche et se demandant tout bas quel tait le but de leur expdition. Jehan, qui allait derrire, fut tout coup accost par un pcheur de l'tang de Rill, qui, en qualit de vassal et fermier du comte, avait aussi t forc de marcher. --Eh bien, demanda-t-il voix basse, sais-tu ce qu'on veut faire de nous? --Rien de bon, sans doute, rpondit Jehan. --J'ai ide que nous pourrions bien traiter Clairai comme le sire de Vaujour a trait nos villages. --Qu'y gagnerons-nous, sinon de ruiner des parents et des amis? rpliqua Jehan. --C'est la vrit, garon, reprit le pcheur; mais qu'y faire? Le vassal est oblig de prendre les armes quand le seigneur l'ordonne. --Oui, dit Jehan, et s'il refuse on le condamne comme lche et flon, car il n'est point matre de sa haine; sur un signe, sur un mot, son voisin d'hier doit devenir son ennemi; et cela sans qu'il sache pourquoi! Il faut qu'il pouse toutes les colres de son matre, qu'il frappe o celui-ci ordonne de frapper! --Heureusement que je n'ai personne de ma famille sur le domaine de Vaujour, fit observer le pcheur. --Ni moi, je l'espre, dit Jehan. --Mais, j'y pense, ta cousine Catherine?... --Elle est au service de la fille du duc et habite le chteau mme, o il n'y a rien craindre. --Tu te trompes, Jehan, dit une voix. Le jeune homme se dtourna vivement et aperut matre Moreau. --Catherine n'est plus au chteau, continua l'intendant. --Comment savez-vous?... s'cria Jehan. --Par les espions qui ont parcouru le domaine de Vaujour. Elle a rejoint sa mre qui tait malade. --Au vivier, s'cria Jehan; ah! j'y cours. --C'est inutile. --Comment? --La troupe commande par Pierre y est dj avec ordre de tout brler. --Se peut-il! --Et tu arriverais trop tard, regarde! Jehan leva la tte; des flammes illuminaient effectivement l'horizon du ct du vivier. Le jeune homme poussa un cri et s'lana travers le fourr, se dirigeant en courant vers l'incendie. Bientt il distingua les cabanes en feu, il crut entendre des cris!... Faisant un dernier effort, il franchit rapidement l'espace qui lui restait parcourir et arriva la porte de sa cousine. La flamme commenait peine serpenter le long du toit de chaume, Jehan perdu se prcipita dans la cabane; mais en y entrant, son pied glissa dans le sang et alla heurter un cadavre tendu terre. C'tait celui de Catherine! * * * * * Un mois aprs Jehan prenait l'habit de novice chez les Franciscains de Tours. Le jour o il descendit au prau pour la premire fois, un moine vint lui et lui demanda s'il le reconnaissait: c'tait celui qui, simple novice, dix ans auparavant, lui avait conseill d'entrer au couvent. En remarquant la pleur de ce front triste et ravag, le jeune religieux secoua la tte. --Hlas! je le vois, dit il, vous avez fait une rude exprience de la vie. --Et aprs de longues preuves j'ai reconnu, comme vous le disiez, que c'tait ici seulement le port, ajouta Jehan. Partout ailleurs le servage vous laisse quelque bout de sa chane traner; ici seulement est la dlivrance; ici l'on retrouve la dignit de l'homme. Ah! nagure je ne voyais dans vos couvents que des maisons de prires; mais maintenant je sais que ce sont aussi des hospices pour les coeurs affligs. Au milieu de cette socit barbare encore, base sur les droits du plus fort, les monastres sont comme ces hautes montagnes o se rfugient les vaincus pour chapper la servitude. Quand l'gosme et la violence abrutissent la foule, ici se conserve le saint hritage de la science, de la justice, de la libert! --Et vous pouvez ajouter, mon frre, que cet hritage se rpandra d'ici sur toute la terre, ajouta le moine. Oui, un jour viendra o la fraternit que nous prchons deviendra la loi gnrale; o les socits des hommes ne seront que de grandes communauts dans lesquelles tous seront gaux, et o les chefs librement lus pourront seuls commander. C'est cette grande oeuvre que nous devons consacrer nos efforts et nos prires. --Hlas! dit Jehan, s'il en est ainsi, que ne sommes-nous venus sur cette terre quelques sicles plus tard; pourquoi devons-nous btir avec une sueur de sang l'difice o d'autres seront couvert? --Et savez-vous, mon frre, ce qu'ont souffert ceux qui ont prpar le ntre, reprit vivement le moine? Croyez-vous qu'ils n'aient point t plus cruellement prouvs que nous, les premiers chrtiens qui proclamrent la libert des hommes et leur galit devant Dieu? Combien sont morts dchirs par les btes ou par les verges du bourreau, avant que l'esclave antique soit devenu un serf de nos temps! N'accusez point la Providence; mais admirez au contraire comme elle a donn chaque gnration sa tche et chaque temps son progrs. L'esclave n'avait autrefois de refuge que dans la tombe; aujourd'hui le serf trouve parmi nous une retraite. Ah! ne nous plaignez pas, frre; mais songeons seulement hter la rgnration du monde. --Et comment cela? demanda Jehan. --En prchant l'affranchissement de toutes nos forces, rpondit le moine; en faisant comprendre aux puissants, prs de paratre devant Dieu, que ce Dieu ne connat ni seigneurs ni manants; en faisant enfin disparatre partout la possession de l'homme par l'homme, dernier hritage d'un paganisme inique et brutal. --Ah! que Dieu vous entende, s'cria Jehan, et qu'il me fasse la grce de travailler une telle oeuvre! --Vous le pouvez, rpliqua le moine; car vous avez revtu la livre des travailleurs. --Et vous esprez la russite, mon frre? --Je compte sur la parole du Christ, dit le moine, et le Christ a dit: _Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consols._ TROISIME RCIT. LE CHEVRIER DE LORRAINE. 1. Entre Neufchteau et Vaucouleurs s'tend une frache valle que baigne la Meuse et qu'encadrent des coteaux couverts aujourd'hui de champs cultivs, de bosquets, de fermes et de villages. Le touriste chercherait en vain un site plus calme et plus fertile. On est l mille lieues de la civilisation des grandes villes, et cependant rien de sauvage, nul signe de misre ou d'ignorance! les sillons sont couverts de moissons, les pturages de troupeaux, les routes d'attelages. Des hommes l'air srieux et libre vous croisent en vous souhaitant la bienvenue; des femmes d'une beaut calme sourient chastement votre passage! Partout vous trouvez la bienveillance aise et digne, nulle part la servilit. Vous sentez que vous tes en pleine Lorraine, au milieu de cette population saine, courageuse et sympathique, dans laquelle se retrouve la fois la nature de la femme et la nature du soldat. l'poque o se passent les faits que nous allons avoir raconter, les longs malheurs qui accompagnrent la dmence de Charles VI avaient altr, l comme partout, le caractre des hommes et l'aspect des choses. Beaucoup de champs se trouvaient en friche, les routes taient devenues impraticables. Presque chaque jour le beffroi du chteau venait porter l'effroi dans la valle, en annonant l'approche d'un corps ennemi. Les paysans se htaient de runir leurs troupeaux, d'entasser sur des chariots leurs meilleurs meubles, et de gagner la citadelle o ils trouvaient un asile momentan. Mais ces drangements amenaient toujours quelque perte; la gne venait, puis le dcouragement, puis la misre! Les dissensions ajoutaient encore ces malheurs. Chaque village tenait pour un parti diffrent, et les voisins, loin de se secourir, ne cessaient de se combattre et de se nuire. Les uns s'taient dclars pour les Armagnacs et pour le roi de France Charles VII, les autres pour les Anglais et pour leurs allis les Bourguignons. Malheureusement ces derniers taient presque partout les plus nombreux et les plus forts. Non-seulement l'Angleterre s'tait empare de la plus grande partie de la France, mais elle avait mis la tte du gouvernement un prince anglais, le duc de Bedford, et les Parisiens s'taient dclars en sa faveur. Cependant le retour du printemps avait rveill quelques esprances au milieu des populations dsoles par un long hiver. En voyant reverdir les prs et bourgeonner les arbres, elles reprirent un peu courage. Les plus malheureux s'abandonnrent ce premier bien-tre que donne le joyeux soleil de mai. Ils ne pouvaient croire, en voyant revenir les doux rayons, la verdure et les fleurs, que les affaires de France ne renatraient point l'exemple de la campagne. --La Providence ne sera pas plus dure pour les hommes que pour les champs! disaient les vieux paysans. Et l'on se livrait l'espoir sans motif, uniquement parce que Dieu _avait donn des signes visibles de sa puissance_. Les habitants de Domremy, village situ au penchant du vallon dont nous venons de parler, avaient prouv, comme tous les autres, l'influence de ce _primevert_ de l'anne. Encourags par l'arrive des beaux jours, ils voulurent clbrer la fte du printemps en se rendant processionnellement _l'arbre des fes_. C'tait un vieux htre plant sur la route de Domremy Neufchteau, et aux pieds duquel coulait une source abondante. On le respectait dans la contre comme un arbre magique sous lequel les fes venaient chaque soir former leur ronde la lueur des toiles. Tous les ans le seigneur du canton, suivi des jeunes gens, des jeunes filles et des enfants de Domremy, se rendait sous le grand htre que l'on dcorait de bouquets et de rubans. Or, ce jour-l une foule nombreuse venait d'achever les crmonies habituelles et se prparait regagner le village. On voyait en tte un groupe de gentilshommes vtus de soie et cheval, au milieu desquels se trouvaient quelques nobles dames portant la ceinture le trousseau de clefs qui indiquait leur titre de chtelaine, et quelques jeunes damoiselles tenant encore la main leur chapelet de grains de verre colori entremls de patentres de musc. Derrire venaient les laboureurs vtus de drap jauntre, avec la ceinture et l'escarcelle de peau de chvre; puis les jeunes filles et les enfants qui chantaient des _reverdies_ dans lesquelles on clbrait l'arrive des beaux jours. De loin en loin marchaient quelques convalescents venus pour recouvrer plus vite leurs forces en faisant trois fois le tour du vieux htre, ou des malades qui s'taient fait porter jusqu' la source dont les eaux gurissaient la fivre. Enfin, au dernier rang cheminait une famille compose d'un homme et d'une femme dj sur l'ge, qu'accompagnaient trois fils et deux filles. Les visages du pre et de la mre taient graves et honntes, celui des garons respirait une simplicit franche, et la plus jeune fille s'avanait en chantant comme un oiseau; mais sa soeur ane, qui venait la dernire, avait dans toute sa personne quelque chose de doux, de fort et de pur qu'on ne pouvait voir sans en demeurer frapp. Elle marchait plus lentement, et rptait demi-voix une prire qui semblait l'absorber tout entire, lorsqu'une rumeur se fit entendre subitement dans la foule. Tous les yeux venaient de se tourner vers la route, sur laquelle s'levait un nuage de poussire. --Ce sont les gens de Marcey qui viennent l'attaque! s'crirent plusieurs voix. Et une terreur panique s'emparant des femmes et des jeunes filles, toutes se mirent fuir du ct du village. Marcey tenait en effet pour les Bourguignons, et sa jeunesse avait eu plusieurs fois des rencontres avec celle de Domremy. Mais cette fois l'pouvante fut de courte dure; le nuage, en s'approchant, permit de voir qu'il ne s'agissait que de cinq six jeunes garons qui en poursuivaient un autre coups de pierre en criant: --Tue! tue l'Armagnac! Quelques hommes de Domremy, qui n'avaient point partag l'effroi gnral, n'eurent qu' rpondre par le cri:--Tue! tue les Bourguignons! pour faire rebrousser chemin aux assaillants, qui reprirent, en courant, la route de Marcey. Quant celui qu'ils poursuivaient, il s'arrta couvert de sueur, de poussire et de sang, au milieu des gens qui venaient de le dlivrer si propos. C'tait un jeune garon d'environ quinze ans, fort et leste, dont le visage exprimait la rsolution; mais plus pauvrement vtu que les plus pauvres chevriers de la valle. --Par le ciel! qu'avaient donc ces damns malandrins te poursuivre? lui demanda un des paysans qui avaient tenu ferme au moment de la panique gnrale. --Ils voulaient me faire crier:--Vive le duc Philippe, le roi anglais! rpondit le jeune gars. --Et tu n'as pas voulu? --J'ai rpondu:--Vive le roi Charles VII, notre gentil prince et lgitime matre! Une rumeur d'approbation se fit entendre dans tous les rangs. --C'tait parler bravement, reprit le paysan, et je loue Dieu que nous ayons pu te dbarrasser de cette truandaille; c'est une honte pour ceux de Domremy que les chiens bourguignons de Marcey puissent mordre tous les vrais Franais qui viennent nous: un jour ou l'autre, il faudra en finir, en mettant le feu leur chenil. Quelques voix appuyrent ces paroles, tandis que d'autres plus sages engageaient la patience: chacun reprit la route de Domremy, et le jeune garon, occup tancher le sang qui coulait d'une lgre blessure reue au front, demeura bientt seul en arrire. Il le croyait du moins, car il n'avait point aperu la jeune fille, qui avait laiss le reste de sa famille continuer sa route, et qui s'tait approche de lui avec un air de bont compatissante. --Les mchants garons vous ont bless, dit-elle, en regardant la plaie qu'il lavait la fontaine. Ah! c'est grande piti de voir ainsi couler partout le sang de bonnes gens; ici ce n'est que par gouttes, mais ailleurs c'est par ruisseaux et rivires. --Oui, rpliqua le jeune gars, les Bourguignons sont partout les plus heureux; on disait l'autre jour Commercy qu'ils avaient encore battu les Franais prs de Verdun. Aussi, quand je gardais les chvres Pierrefitte, on rptait que tout serait bientt rduit en leur pouvoir. --Le grand Messire[10] ne le voudra pas, reprit vivement la jeune fille; non, il nous conservera nos vrais rois pour que nous restions de vrais Franais. Ah! j'ai confiance dans Messire et dans sa bienheureuse compagnie saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite. [10] Dieu. ces mots elle se signa dvotement, se mit genoux et pronona demi-voix une fervente prire; aprs quoi, elle reprit la parole pour interroger le jeune garon sur lui-mme. Il rpondit qu'il se nommait Remy Pastouret, que son pre tait un pauvre chevrier qui venait de mourir, et qu'il allait rejoindre un parent au couvent des Carmes de Vassy. En retour de ses confidences, la jeune fille lui apprit qu'on l'appelait Rome, du nom de sa mre, et Jeanne, de son nom de baptme, et que son pre avait une maison et quelques champs dont le produit les faisait vivre pauvrement. Tout en changeant ces confidences, ils avaient atteint le village. Jeanne s'informa o Remy devait passer cette nuit. --O j'ai pass les trois dernires, rpondit le jeune chevrier: la porte de l'glise, avec la pierre pour lit et le ciel toil pour baldaquin. Jeanne lui demanda avec quoi il comptait souper. --Avec une crote de pain dur trempe dans la fontaine du village, continua-t-il. Elle voulut savoir ce qu'il avait pour continuer sa route jusqu' Vassy. --Une bonne sant et la providence de Dieu, acheva Remy. --Pour celle-ci, vous la garderez, rpliqua Rome en souriant; mais au pain dur j'ajouterai le lait de nos chvres, et au lieu de dormir sur la pierre du porche, vous aurez place sous le toit des chrtiens. ces mots, elle le conduisit vers une maison dont la vieille toiture de chaume tait garnie de mousses et de touffes de fougre. La famille allait se mettre table. Jeanne fit entrer Remy, montra la place qui lui tait destine elle-mme, et se retira dans le coin du foyer o elle se mit en prires. Nul ne fit de remarques sur cette espce de substitution d'un convive tranger la jeune paysanne, car elle y avait depuis longtemps habitu tout le monde. Sachant sa famille trop pauvre pour donner et ne voulant point que sa propre gnrosit retrancht quelque chose au ncessaire des autres, elle ne faisait jamais aumne que de ce qui lui serait revenu elle-mme, abandonnant au pauvre qu'elle avait fait entrer sa place table et son lit de paille. Seulement, lorsque Remy eut pris place avec la famille prs du foyer o l'on avait jet quelques rameaux, autant pour gayer le regard que pour combattre la fracheur du soir, elle recommena l'interroger sur ce qu'on lui avait dit des affaires de France. Remy rpta les bruits recueillis en chemin, et, la nouvelle de chaque dsastre, la paysanne poussait un soupir et croisait les mains. --Ah! si les jeunes filles pouvaient quitter la quenouille et le soin des troupeaux, disait-elle, peut-tre que le grand Messire aurait gard leur pit et leur accorderait la victoire qu'il refuse aux plus forts. Mais ces mots le vieux pre secouait la tte et rpondait: --Ce sont de folles penses que vous avez l, Rome; songez plutt Benoist de Toul qui espre trouver en vous une femme honnte et laborieuse: nous ne pouvons rien aux affaires de ce monde, et c'est nos gentils princes de les rgler, avec l'aide de Dieu. Le lendemain Remy se leva au point du jour; il trouva Jeanne dj au travail. Aprs l'avoir remercie de ce qu'elle avait fait pour lui, il s'informa de la route de Vassy. La jeune fille, qui allait sortir pour mener les troupeaux aux friches, le conduisit elle-mme jusqu'au prochain carrefour, et, aprs lui avoir montr la direction qu'il devait suivre: --Allez toujours devant jusqu' Marne, lui dit-elle; et quand vous rencontrerez une croix ou une glise, n'oubliez point le royaume de France dans vos prires. ces mots, elle lui remit le pain qu'elle avait apport pour son propre djeuner, outre trois deniers qui formaient toutes ses pargnes; et, comme il voulait la remercier, elle s'lana lgrement sur le cheval qui se trouvait en tte, et le lana au galop vers le bois, suivie de tout le reste du troupeau. Quelle que ft la misre du peuple de Lorraine par suite des exactions commises sous l'autre rgne et des discordes politiques du temps prsent, il pouvait s'estimer heureux en comparant son sort celui des provinces voisines. Il lui tait possible de cultiver en plein jour, de couper et de battre ses bls, de faire patre ses troupeaux sur les collines; le pays tait appauvri, mais non compltement dvast. Tout se bornait aux dprdations exerces par les diffrentes garnisons des villes et aux pillages des troupes de Bohmiens ou d'aventuriers arms, qui, comme les loups, sortaient vers le soir des taillis pour chercher une proie. Encore la noblesse renferme dans ses chteaux fortifis chappait-elle ces pertes. Enrichie par la cure du sicle prcdent, elle ne songeait qu' jouir de son opulence. Jamais le luxe n'avait t si extravagant ni si bizarre. Les femmes portaient pour coiffures de vritables difices, tout chargs de perles et de dentelles: l'extrmit de leurs chaussures pendaient des glands d'or, et leurs vtements de velours, de soie ou de brocard, tincelaient de pierres prcieuses. Une aventure inattendue mit le jeune voyageur mme de connatre cette richesse dont rien n'avait pu jusqu'alors lui donner une ide. Il venait de traverser un pauvre village dont il avait vu les habitants occups pcher, pour leur dner, des grenouilles dans une mare, lorsqu'il se trouva devant un chteau. Les murailles taient entoures d'un foss rempli d'eau vive, et sur cette eau nageait une troupe de cygnes au plumage clatant. Remy, qui tait arrt pour contempler leurs gracieuses volutions, entendit tout coup une grande clameur s'lever derrire lui. Il se retourna et aperut une jeune damoiselle dont le cheval emport courait vers les fosss. Plusieurs gentilshommes et plusieurs valets, arrts prs du pont, levaient les bras en poussant des cris de dtresse. Encore quelques instants, et le coursier effray allait se prcipiter dans les eaux! Pouss par un lan subit, et sans calculer le danger, Remy s'lana sa rencontre, saisit les rnes et se laissa traner ainsi jusqu'au bord de la Douve, o le cheval trbucha. La jeune chtelaine, dsaronne par le choc, fut lance en avant; mais il la reut dans ses bras et la dposa doucement terre. Tout cela s'tait fait si rapidement, qu'au moment o les gentilshommes arrivrent, la jeune femme tait dj debout et presque remise de sa frayeur. Quant Remy, il s'tait lanc la poursuite de sa monture qu'il ramena bientt par la bride. --Le voici, Prinette, le voici, dit le plus vieux des gentilshommes, qui rpondait videmment une question de la jeune fille. Approche, brave gars, que l'on te remercie du service rendu ma fille. --Sans lui, j'tais perdue, s'cria Prinette, dont la voix tremblait encore un peu. --Allons, allons, c'est fini! reprit le chtelain en la caressant de la main; aussi pourquoi diable aller cheval au-devant de nos convives? Du reste, les voici tous qui arrivent, et tu n'as plus qu' leur souhaiter la bienvenue. Prinette ordonna rapidement un jeune page de reconduire son cheval au chteau, engagea Remy le suivre; puis s'avana avec son pre au-devant d'une troupe de dames et de cavaliers qui se dirigeait vers le pont-levis. Il y avait ce jour-l grande fte au chteau du sire de Forville, et toute la noblesse des environs y tait convie. Le sire de Forville, aprs avoir occup des emplois considrables, grce auxquels il avait dcupl sa fortune, vivait dans une opulence princire, sans autre souci que de faire de sa vie, comme il le disait, une _agrable avenue vers le Paradis_. Remy, qui avait t recommand l'intendant du chteau par Prinette, fut revtu d'un beau costume aux couleurs du sire de Forville, et descendit dans la grande salle avec les autres gars du chteau. On y avait dress une table de plus de soixante pieds, et merveilleusement servie; aux deux extrmits s'levaient des difices en charpentes, dont l'un reprsentait un Parnasse avec le dieu Apollo et les Muses; l'autre un enfer dans lequel les dmons semblaient faire rtir les damns. Au milieu apparaissait un immense pt tout rempli de musiciens qui, ds l'arrive des convives, commencrent une charmante symphonie compose sur le fameux air de l'_homme arm_. Tout le monde prit place. Il y avait pour chaque invit une assiette, une cuelle d'argent, un bouquet de fleurs printanires, et une de ces petites fourches ou fourchettes dont l'usage s'tait rcemment introduit dans les maisons nobles. On ne servait que du pain anis et du vin la sauge ou au romarin. Les convives mirent tous la serviette sur l'paule et mangrent le premier service au son des instruments; mais lorsqu'il fut achev, les diables ouvrirent tout coup leur enfer et en retirrent force poulardes rties et force ptisseries qui furent distribues toutes fumantes. Enfin, au moment du fruit, Apollo et les Muses se levrent en jetant autour d'eux des eaux de senteurs qui retombrent de tous cts comme une pluie parfume, et un Normand dguis en cheval Pgasius chanta une bacchanale de son pays attribue Basselin lui-mme. Le cliquetis que j'aime est celui des bouteilles; Les pipes, les bereaux pleins de liqueurs vermeilles, Ce sont mes gros canons qui battent, sans faillir, La soif, qui est le fort que je veux assaillir. Il vaut bien mieux cacher son nez dans un grand verre, Il est mieux assur qu'en un casque de guerre; Pour cornette ou guidon suivre plutt on doit Les branches d'hiere ou d'if qui montrent o l'on boit. Il vaut mieux, prs beau feu, boire la muscadelle, Qu'aller sur un rempart faire la sentinelle. J'aime mieux n'tre point, en taverne, en dfaut, Que suivre un capitaine la brche, l'assaut. Les convives applaudirent avec de grands transports. --Par saint Barthlemy, voil ce que j'appelle une chanson! s'cria un gros prieur, qui avait toujours son assiette pleine et son gobelet vide; si tout le monde tait de l'avis de _Pegasius_, nous ne verrions point la France livre aux hommes d'armes. --De fait, pourquoi tant combattre le Bourguignon et l'Anglais, reprit le sire de Forville, puisqu'ils sont les plus forts? --Et qu'ils nous laissent toucher la dme, ajouta le prieur. --Ce sont les gens qui n'ont rien qui entretiennent la guerre, continua un riche bnficier. --Comme s'il leur importait beaucoup d'tre Franais ou autre chose! --Et comme s'ils ne seraient pas toujours de la grande nation des gueux! --Au diable les enrags! --Dieu a dit: Paix aux hommes de bonne volont! --C'est--dire ceux qui djeunent, qui dnent et qui soupent. --Sans oublier le _Benedicite_. --Ni les pices. On venait en effet de les servir, au grand contentement des dames, qui n'avaient gure mang jusqu'alors que quelques ptisseries; ensuite les pages apportrent les chaufferettes pleines de parfum, afin que chaque invit pt exposer la vapeur embaume ses cheveux, ses mains et ses habits; et tout le monde se leva pour passer dans la salle du bal. Remy mangea les restes du festin avec les valets, et, au moment o il allait partir, Prinette lui fit envoyer une bourse raisonnablement garnie, en lui recommandant de se rjouir en son intention. Le prsent valait mille fois autant que celui de la paysanne de Domremy; et la recommandation devait tre plus agrable au jeune homme. Cependant il garda les trois deniers donns par Jeanne, et se rappela de prfrence son conseil. C'est que, lui aussi, avait t lev parmi ces gens qui n'avaient rien... si ce n'est une patrie qu'ils voulaient dfendre, et qu'accoutum de bonne heure mieux aimer sa race que sa propre personne, il repoussait de tous ses instincts le joug de l'tranger, et voulait conserver, ft-ce au prix de sa vie, ce qui faisait alors la nation, c'est--dire le roi, le drapeau et les saints patrons de la France! 2. En arrivant en Champagne, Remy comprit qu'il approchait du champ de bataille sur lequel se dcidait le sort du royaume. Toutes les villes taient en tat de dfense, les villages gards par des paysans, et les routes couvertes par des troupes d'hommes d'armes ou de francs-archers. Il rencontra mme, prs de Vassy, un parc d'artillerie, compos de petits canons et de deux couleuvrines de vingt-quatre pieds de longueur, avec lesquelles on s'exerait tirer sur le mt d'un bateau plac au milieu de la Marne. C'taient des Bourguignons dtachs de la garnison de Troyes. Lorsqu'il arriva au couvent, il fallut subir un interrogatoire avant qu'on lui permt d'entrer. Enfin le Pre Cyrille fut averti et descendit au parloir. Le Pre Cyrille exerait dans le couvent des fonctions qui eussent t proclames incompatibles partout ailleurs. Il tait la fois mdecin, astrologue, chirurgien, et mme, au dire des moines les plus ignorants, quelque peu sorcier. Il se prsenta Remy la robe retrousse, les lunettes sur le nez et tenant la main une de ces cornues de verre employes par les philosophes hermtiques pour leurs expriences. Le jeune garon, qui avait entendu parler en termes effrayants de la science du frre Cyrille, fut frapp de ce singulier accoutrement, et demeura muet devant lui. --Eh bien, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? demanda le moine avec une impatience affaire; on m'a dit que quelqu'un voulait me parler. --C'est moi, mon rvrend, murmura Remy demi-voix. --Ah! fort bien! reprit le religieux dont les regards se reportrent sur sa cornue... Et vous venez, je crois, de la part d'un parent? --De Jrme Pastouret. --C'est cela... un cousin... un brave homme; et comment se porte-t-il, le cousin Pastouret? --Il est mort. Le moine releva brusquement la tte et tira ses lunettes. --Mort! rpta-t-il; Jrme est mort? --Depuis un mois! --Ah! fort bien, rpta Cyrille, pour qui cette exclamation tait l'expression ordinaire d'une contrarit ou d'un chagrin; et de quelle maladie? --Je ne sais, reprit le jeune garon, dont la voix devint moins ferme ce souvenir; il s'est couch un soir en se plaignant d'une douleur au ct... Le lendemain il souffrait davantage... et le jour suivant il m'a appel en me disant d'aller chercher un prtre... --C'tait un mdecin qu'il fallait chercher, interrompit frre Cyrille... Je veux dire l'un et l'autre... Douleur de ct avec toux et oppression, sans doute... _Phlebotomia est_... Et on n'a rien fait? --Le prtre l'a confess, mon pre. --Fort bien! dit le moine d'un ton chagrin... et... il en est mort? --Dans la nuit, rpliqua Remy, qui retenait avec peine ses larmes. Frre Cyrille fit un geste de dpit. --Fort bien! fort bien! rpta-t-il, en faisant quelques pas en arrire dans le parloir... Ainsi, la science a beau faire chaque jour de nouveaux progrs, l'ignorance du vulgaire les rend inutiles... _Servum pecus!_... Il et suffi de saigner le bras gauche... comme on saigne le doigt auriculaire pour la fivre quarte... le nez pour les maladies de peau... Jrme est mort par sa faute! par sa seule faute, et il en sera responsable devant Dieu... Son accent s'tait lev, mais il s'aperut tout coup de l'motion de Remy, et il s'arrta court... --Ah!... fort bien, murmura-t-il demi-voix... Au fait, ce que je dis l est maintenant inutile... Vous tes sans doute le fils du dfunt? Le jeune garon fit un signe affirmatif. --Et qui vous a dit de venir me trouver? --Mon pre lui-mme, rpliqua Remy. Au moment de s'en aller vers Dieu, il a pri le religieux qui le confessait d'crire sur un parchemin, en m'ordonnant de vous l'apporter ds qu'il ne serait plus. --Et tu me l'apportes? Remy tira de son escarcelle un rouleau soigneusement ficel et scell la cire noire, qu'il prsenta au moine. Celui-ci rompit les liens, droula le parchemin et lut tout haut ce qui suit: Moi, Jrme Pastouret, leveur de chvres Pierrefitte, me sentant prs de paratre devant Dieu, je crois devoir rvler un secret dont peut dpendre tout l'avenir de l'enfant que j'ai lev sous le nom de Remy. Le jeune garon tonn redressa la tte. Je dclare donc, continua le moine, devant Dieu et devant ses cratures, que cet enfant m'a t remis par un chef de Bohmiens, nomm le roi Horsu, et qu'il n'est pas mon fils. Un cri pouss par Remy interrompit le frre Cyrille. --Que dites-vous? balbutia-t-il perdu. --Sur mon me! il y a bien cela, reprit le moine en montrant le parchemin. Le jeune garon le saisit deux mains, regarda, et relut ces mots: Il n'est pas mon fils! Il recula en joignant les mains. --Est-ce possible? murmura-t-il... Celui que je croyais mon pre... Mais quelle est donc ma famille, alors? --coutez, reprit Cyrille. Et il continua. Le roi Horsu avait enlev l'enfant Paris, afin de le dpouiller de riches joyaux qu'il portait, mais il n'a pu me faire connatre ses parents... Remy fit un brusque mouvement... Tout ce que j'ai pu apprendre de lui, reprit le religieux, c'est que l'enlvement a eu lieu au parvis Notre-Dame, le jour de la Pentecte. Tant que j'ai vcu, j'ai cach ceci, dans la crainte qu'en cessant de me croire son pre, Remy ne me retirt son affection; aujourd'hui je dois tout avouer pour la dcharge de ma conscience. Et vu que je suis trop pauvre pour rien laisser celui que j'ai aim comme mon enfant, je l'adresse, avec cette dclaration, mon savant cousin Cyrille, afin qu'il lui serve d'aide et de conseiller. Il y eut une pose aprs cette lecture. Le religieux, touch malgr lui, affectait de tousser pour cacher son motion, tandis que Remy, boulevers, regardait le parchemin sans pouvoir parler. Il y avait dans son trouble de la surprise, de la douleur, de l'attendrissement. En apprenant que le chevrier qui l'avait lev n'tait point son pre, il lui sembla qu'il le perdait une seconde fois; puis la crainte exprime par le mourant lui revint tout coup au coeur, et laissant couler librement ses larmes, il s'cria, comme si Jrme et pu l'entendre: --Non, pre Jrme, je ne vous retirerai pas mon affection, parce que Dieu ne m'a pas fait natre votre fils; celui qui m'a recueilli quand j'tais petit et qui m'a cherch un protecteur quand je restais abandonn, ne peut cesser d'tre mon pre. Le moine approuva ces sentiments, mais s'effora de calmer l'exaltation du jeune gars. Il dclara qu'il acceptait le legs de son cousin et qu'il lui tiendrait lieu de parent et de tuteur. Remy fut, en consquence, conduit chez le prieur, qui consentit volontiers le garder au couvent, la condition qu'il prendrait la robe de novice. Le frre Cyrille avait d'abord dclar qu'il ferait des recherches pour dcouvrir la famille de son protg; mais il en comprit bientt l'impossibilit: toutes les routes taient interceptes par les partis arms, toutes les relations de ville ville interrompues; c'tait peine si les messagers du roi pouvaient porter les dpches d'une province l'autre, encore taient-ils un mois et plus se rendre de Chinon, o se tenait alors la cour, en Champagne et en Lorraine. Il fallut donc remettre les recherches un temps plus opportun. En attendant, le Pre Cyrille s'occupa de l'instruction de son nouveau pupille. Ainsi que nous l'avons dj dit, le moine de Vassy runissait en lui toute la science acquise de l'poque; seulement son cerveau ressemblait ces bibliothques dont on n'a point fait le catalogue, et o rien n'est en ordre. Les connaissances chirurgicales s'y trouvaient confondues avec les principes de l'astrologie judiciaire. Il entreprit d'instruire Remy comme on sme les prairies, c'est--dire en mlant toutes les graines. Le jeune garon savait seulement lire et crire; il lui mit la fois entre les mains vingt traits diffrents: les _Doctrinaux_, les _Florilges_, les _Cornucopies_ et le _Vrai art de pleine rhtorique_. En mme temps, il lui enseignait les proprits psychologiques ou mdicales des diffrentes substances; il lui apprenait comment, au dire des anciens auteurs, les amthistes rendaient sobre, les grenats joyeux; comment les saphirs prservaient de la perte des biens temporels, et les agates de la morsure des serpents. Il l'accoutumait galement distiller les eaux d'herbes qui servaient combattre la plupart des maladies; il lui expliquait de quelle manire, depuis la dcouverte faite par un savant, _que les esprits vitaux taient de mme nature que l'ther dans lequel se meuvent les astres_, les alchimistes pouvaient recueillir, dans des flacons, une provision de ces esprits qu'ils faisaient ensuite respirer aux valtudinaires. Il lui signalait enfin l'influence de la lune sur le corps humain, et le danger des maladies commenant lorsque cet astre entrait dans le signe des Gmeaux. Remy retenait une bonne partie de ces enseignements, car c'tait un esprit ouvert et attentif; mais ses gots le portaient visiblement d'un autre ct. Chaque jour il s'chappait du laboratoire de frre Cyrille pour rejoindre le sire d'Hapcourt, qui, peu vers dans les lettres et les sciences, ne s'tait jamais souci, comme il s'en vantait lui-mme, que de l'art par excellence, celui de la guerre! Le sire d'Hapcourt, rest sans ressources et couvert de blessures, aprs quarante annes passes sous le harnais, avait t reu parmi les moines en qualit d'_oblat_. On donnait ce nom de vieux soldats sans asile, que certains couvents devaient recevoir et entretenir sans en exiger autre chose que d'assister aux offices de la communaut, et de suivre ses processions l'pe au ct. L'_oblat_ de Vassy, qui avait t grand batailleur dans son temps, se plut dvelopper les instincts guerriers de Remy. Il lui prta son vieux cheval, l'arma d'un bton coup dans le taillis voisin, et lui enseigna s'en servir tour tour comme d'une lance, comme d'une pe ou comme d'une hache d'armes. Il lui fit mettre ensuite pied terre et lui apprit combattre de loin, de prs, corps corps. Les moines prenaient plaisir voir des exercices qui rappelaient plusieurs leurs jeunes annes; mais le Pre Cyrille s'indignait de ces vols faits l'tude des nobles sciences. --Trs-bien! s'criait-il chaque fois qu'il surprenait Remy recevant des leons de l'_oblat_; j'esprais en faire un docteur, messire d'Hapcourt m'en fera un soudard! --C'est pour la sant, mon rvrend, et afin d'aider la digestion, disait le vieux gentilhomme en souriant. Le frre Cyrille haussait les paules et rpondait aigrement: --Pourriez-vous me dire seulement ce que c'est que la digestion, messire? Il y en a quatre: celle de l'estomac, celle du foie, celle des veines, celle des membres, et l'exercice est nuisible aux trois premires; mais vous vivez sans savoir comment; vous vous servez de votre corps sans le connatre, _ignarus periculum adit_. Continuez, messire, continuez; la science est une dame d'assez haute maison pour tre fire; elle ne veut pas de qui la nglige. Cependant, malgr ces mcontentements du moine, il s'attachait chaque jour davantage Remy. Sauf ses relations avec l'_oblat_, il ne pouvait en effet lui rien reprocher. C'tait un esprit droit, une imagination ardente, mais tempre par le sentiment du devoir; un coeur ouvert toutes les impulsions gnreuses. La rude ducation du travail et de la pauvret avait ajout ces qualits naturelles l'audace qui entreprend, la patience qui persvre. Remy avait en lui-mme cette confiance que donne une volont soutenue. Humble et soumis avec ceux qu'il aimait, il tait fier, inflexible devant quiconque voulait mconnatre son droit; c'tait, en un mot, une de ces natures nergiques et tendres, galement propres la vie paisible et aux difficiles preuves. Aussi le Pre Cyrille l'avait-il adopt dans son coeur. Ne pouvant commencer les recherches ncessaires pour trouver sa famille, il voulut au moins faire son horoscope. L'astrologie n'tait point regarde, au quinzime sicle, comme une branche de la magie, mais comme une science positive drivant de la cosmographie. On examinait la plante sous laquelle une personne tait ne; et, suivant que cette plante tait, par rapport au signe du Zodiaque dont elle dpendait, en conjonction, en opposition, une certaine distance, au-dessus ou au-dessous, on calculait l'avenir de celui qu'elle dominait. Il y avait, en outre, des relations tablies entre les douze maisons du soleil, et certaines parties du corps humain ou certains actes de la vie. Tout cela tant soumis des rgles mathmatiques, il suffisait de savoir _faire le thme_ d'une destine pour la prdire aussi srement que l'apparition d'une comte. Aussi y avait-il, dans toutes les villes importantes, des astrologues patents qui exeraient publiquement leur profession. Les rois et les grands seigneurs en avaient galement leurs gages. Le frre Cyrille fit, avec soin, le thme de Remy. Il trouva que son sort subirait une modification importante lorsque la lune se trouverait en conjonction avec les Poissons, et que le signe de la Vierge et de Mars lui serait favorable; mais qu'il avait tout craindre de celui du Taureau, et que le moment dcisif de sa vie arriverait lorsque la plante se trouverait en _exaltation_, c'est--dire au-dessus du Zodiaque! 3. Les occupations du frre Cyrille le mettaient en continuels rapports avec les herbiers et les droguistes de Vassy, et le plus souvent c'tait Remy qui servait de messager pour les demandes faire, les substances acheter, les instruments emprunter. Il avait aussi parfois des commissions pour les docteurs en chirurgie, qui consultaient le moine dans les cas difficiles, mais plus rarement pour les mdecins; car ceux-ci hassaient Cyrille, qu'ils accusaient tout haut d'_arabisme_, c'est--dire de prventions en faveur de la mdecine arabe, et auquel ils reprochaient tout bas de leur enlever la plupart de leurs clients. La rputation du frre amenait, en effet, au couvent un grand nombre de malades, qui s'en allaient presque toujours soulags ou guris. Un jour, que Remy revenait de Vassy, il trouva la porte du monastre un soldat qu'il reconnut sur-le-champ pour un archer son habit de cuir et son casque sans cimier. Seulement, contre l'habitude de ses pareils, il tait cheval et sans autre arme que l'pe accroche derrire son haut-de-chausses. En s'approchant, le jeune garon s'aperut qu'il tait bless la jambe. --Vous cherchez le Pre Cyrille? demanda-t-il au soldat. --Je cherche un moine qui gurit toutes les plaies, rpliqua celui-ci. --C'est ici, entrez. L'archer descendit de cheval et suivit Remy en boitant. Ce dernier le conduisit au laboratoire du rvrend, qu'ils trouvrent pench sur une bassine de cuivre dans laquelle bouillaient des herbes dessches. --Dieu me damne! c'est une boutique de sorcier! s'cria le soldat en s'arrtant la porte du laboratoire avec une sorte de rpugnance et promenant son regard sur les ustensiles bizarres dont il tait garni. Le frre Cyrille releva la tte. --Quel est cet homme? demanda-t-il avec un tonnement distrait. --Vous le voyez bien, reprit le bless, je suis franc-archer. --Et que voulez-vous? Le soldat montra sa jambe. --Voil! rpliqua-t-il. Il y a six mois que j'ai fait une chute, et depuis la blessure a toujours empir. --Ah! fort bien, dit le moine, qui tait devenu attentif, et qui fit asseoir son visiteur pour dlier le bandage dont sa jambe tait entoure; c'est alors une vieille plaie?... --Que trop vieille, reprit l'archer. J'ai eu beau consulter vos confrres, que les cinq cents diables puissent emporter! le mal est chaque jour devenu pire... --Je parie que vous vous tes adress des barbiers, reprit le Pre Cyrille, qui continuait dfaire l'appareil... ou quelques drameurs couteaux de pierre? L'ignorance des blesss est incroyable! ils entrent dans toute boutique o ils aperoivent des lancettes... sans vrifier si c'est un plat barbe ou une bote qui pend l'enseigne. --En fait d'enseignes, je ne m'occupe que de celles auxquelles pend une touffe de lierre, reprit le soldat. Mais que dites-vous de ma jambe? --Fort bien! rpliqua le moine, qui examinait avec attention la plaie mise dcouvert... Inflammation... suppuration... C'est un vritable ulcre. --Et voyez-vous quelque chose faire? --Il y a toujours faire, reprit le moine, qui cherchait dans ses botes de plomb. J'ai l un baume de ma faon dont vous me direz des nouvelles... Lavez la plaie, Remy... Vous avez eu affaire des ignorants, mon fils; quelques faiseurs d'onguent ou drameurs-thriacteurs... Prparez les bandelettes, Remy. Avant un mois, je veux voir l une belle cicatrice rouge et luisante... Avancez la jambe et ne bougez pas. Le frre Cyrille, qui avait tendu son baume sur une compresse de charpie, se baissa pour l'appliquer la plaie; mais l'archer l'arrta de la main. --Un instant! s'cria-t-il; vous me promettez bonne et prompte gurison. --Je vous le promets, interrompit le moine. --On m'en avait averti, reprit le soldat. Au dire de tout le monde, il vous suffit de toucher un mal pour l'enlever; mais me jurez-vous que vous n'employez pour cela ni charmes ni magie? Le moine haussa les paules. --Jurez, reprit le soldat vivement; par les cinq cents diables! je suis bon chrtien, et j'aimerais mieux perdre ma jambe que mon me! Pour toute rponse, le frre Cyrille fit le signe de la croix avec la compresse, et commena _le Credo_ haute voix. L'archer attendit qu'il l'et achev; puis, poussant un soupir de soulagement, il tendit la jambe et se laissa panser sans autre observation. Ce soudard tait videmment d'une nature trs-communicative, et pendant que l'on soignait sa blessure, il se fit connatre au frre Cyrille. Son nom tait Richard; mais, selon l'usage des soldats du temps, il avait substitu ce nom une phrase prise dans les psaumes, et se faisait appeler _Exaudi nos_. Il venait d'arriver Vassy, et dans son empressement de consulter le frre Cyrille, il tait accouru au couvent jeun. Le moine comprit l'intention de cette confidence, et envoya Remy l'office pour chercher une _portion d'tranger_ avec un pot de vin destin aux malades. Cette attention acheva de lui gagner le coeur de l'archer qui devint encore plus communicatif, et se mit raconter comment il se rendait en Lorraine avec un messager du roi, nomm Collet de Vienne, lequel apportait des dpches au sire de Baudricourt, gouverneur de la ville de Vaucouleurs. Remy lui demanda si l'on avait de bonnes nouvelles. --Bonnes pour les Anglais, que Satan confonde! rpliqua l'archer. Ils tiennent toujours Orlans assig, et ils ont lev autour des bastilles qui coupent toute communication; si bien que la ville meurt de faim en attendant qu'on l'gorge. --Et l'on ne peut lui porter aucun secours? demanda le jeune garon. --Pour voir recommencer la journe des Harengs? rpliqua _Exaudi nos_; non, non, la Trinit et toute sa milice est pour les _goddem_. Orlans est le dernier boulevard du royaume; une fois aux Anglais, il ne restera plus d'autre ressource que de se retirer dans le Dauphin, comme on dit que le roi Charles VII en a l'intention. --Ce sont de tristes nouvelles porter en Lorraine! fit observer le frre Cyrille, qui, travers ses proccupations scientifiques, conservait un sentiment de nationalit juste et sincre. _Exaudi nos_ remplit son verre qu'il vida d'un trait, fit claquer sa langue contre son palais et hocha la tte avec insouciance. --Bah! reprit-il d'un ton expansif, aprs tout il n'y a de malheur que pour les bourgeois et pour la paysantaille. Nous autres, gens de guerre, nous trouvons a notre compte; et, comme dit notre capitaine, les moutons qui n'ont plus ni chiens ni bergers sont plus faciles tondre. --Ah! c'est l'opinion de votre capitaine? dit le moine, qui achevait le pansement. Et quel est le nom de cet excellent Franais? --Pardieu! vous devez le connatre, dit l'archer, que le vin rendait de plus en plus familier; c'est, aprs le btard de Vaurus, le plus mauvais garon de France et d'Angleterre. Nous l'appelons, entre nous, _le Pre des sept pchs capitaux_, vu qu'il les a tous; mais son vrai nom est le sire de Flavi. --Vous tes son service? demanda Remy d'un air de surprise. --C'est--dire que je suis son cuyer de confiance, rpliqua _Exaudi nos_ d'un ton suffisant. Je connais toutes ses affaires comme les miennes. --Et cela vous rapporte beaucoup? --Coussi, coussi; le sire de Flavi a l'escarcelle ferme par deux cadenas difficiles ouvrir, la pauvret et l'avarice; mais nous serons bientt dbarrasss du premier. --Votre matre compte donc sur quelque fortune de guerre? --Mieux que a. La dame de Varennes, dont il est le plus proche parent, ne tardera pas lui laisser ses biens... Ce serait dj fait sans la dclaration d'un damn de vagabond... --Comment? --Oh! c'est toute une histoire, dit _Exaudi nos_ en achevant le broc de vin. Il faut vous apprendre d'abord que la dame de Varennes n'avait qu'un fils qu'elle a perdu tout petit, et qu'elle est devenue veuve dernirement; si bien que, dgote du monde, elle a voulu quitter la cour o elle est dame d'honneur, en abandonnant ses domaines son cousin le sire de Flavi. Elle tait prs de se retirer dans un couvent, quand, il y a deux mois, on lui a dit que son fils vivait. --Son fils! --Oui; il avait disparu, voil environ dix ans, sans qu'on pt savoir ce qu'il tait devenu. On avait seulement souponn les juifs de l'avoir enlev pour leurs malfices... --Et l'on s'tait tromp? demanda le frre Cyrille, videmment intress. --Peut-tre, reprit l'archer; car un bohmien, mort dernirement la ladrerie de Tours, a dclar que c'tait lui qui l'avait enlev au parvis Notre-Dame. Le moine et Remy tressaillirent. --Au parvis Notre-Dame! rptrent-ils en mme temps. --Le jour de la Pentecte, acheva _Exaudi nos_. Le jeune garon ne put retenir un cri. --a vous tonne? continua l'archer, qui se mprit sur la cause de son motion, c'est pourtant chose commune; les _robeurs_ d'enfants sont aussi nombreux Paris que les pourceaux de saint Antoine. --Et aprs son enlvement, le fils de la dame de Varennes ne fut-il pas emmen en Lorraine? demanda le Pre Cyrille. --Justement, rpliqua _Exaudi nos_. --O il fut confi un leveur de chvres? --C'est cela! --Le ravisseur tait bohmien et se nommait le roi Horsu? --D'o diable savez-vous tout cela, mon rvrend? s'cria l'archer surpris. --Ah! j'ai donc une mre! s'cria Remy avec un lan de joie impossible rendre. _Exaudi nos_ parut stupfait. --Comment! s'cria-t-il; est-ce que par hasard... est-ce que ce garon serait... --L'enfant que l'on cherche! interrompit le Pre Cyrille; le fils lgitime de la dame de Varennes. Le soldat se leva en poussant une exclamation. --Oui, continua le moine avec enthousiasme; le _thme_ l'avait annonc: _grande nouvelle la conjonction de la lune avec les Poissons_, et nous y sommes aujourd'hui mme! Je vous prends tmoin, messire archer, de la grandeur et de l'infaillibilit de la science astrologique! Mais, au lieu de rpondre, _Exaudi nos_ adressa au moine et Remy de nouvelles questions. Tout ce qu'ils lui dirent confirma la dcouverte qui venait d'tre faite, et il ne put douter que le jeune novice ft rellement le dernier descendant des Varennes. Cette assurance rembrunit subitement ses traits. --Mille diables! c'est jouer de malheur! murmura-t-il. --De malheur! rpta le frre Cyrille; ne voyez-vous pas que c'est un coup du ciel... Et se ravisant subitement. --Ah! fort bien! ajouta-t-il d'un ton plus srieux. Je comprends... La rapparition de l'enfant enlve au sire de Flavi ses droits l'hritage. --Il faudra voir, reprit _Exaudi nos_ brusquement; on demandera des preuves. --Nous en donnerons, rpliqua Cyrille avec chaleur; le signe de la Vierge est pour nous... J'irai avec Remy trouver la dame de Varennes... Seulement, vous ne nous avez pas dit o la trouver. --Cherchez! rpliqua l'archer en se retirant; mais, par Satan! prenez garde de trouver messire de Flavi sur votre chemin. Le frre Cyrille voulut retenir le soldat; mais il gagna la porte du couvent, remonta cheval et disparut en renouvelant son avertissement. Le moine n'en avait pas besoin pour comprendre les difficults et les prils que son protg allait avoir surmonter; mais celui-ci n'y songeait point; tout son enivrement, il voulait partir sur-le-champ.--J'ai une mre! Ce cri qu'il avait jet dans son premier transport de surprise et de ravissement, il le rptait maintenant sans cesse au fond de son coeur. Il n'tait plus orphelin, il n'tait plus pauvre, il n'tait plus obscur! il pouvait esprer une satisfaction pour les instincts de tendresse et d'activit qu'il sentait en lui; il prendrait sa place dans la famille des hommes, parmi ceux qui avaient le droit de vouloir, d'agir! Le frre Cyrille essaya en vain d'amortir cette ardeur et d'ajourner les recherches, Remy dclara qu'il ne pouvait attendre, qu'il sentait en lui une sorte de puissance invisible qui le poussait. --Mais songe, malheureux garon, que tu ne sais rien de ta mre que son nom! disait le moine. --J'irai partout, le rptant jusqu' ce qu'une femme y rponde, rpliquait Remy dans son exaltation. --Et si elle te repousse? --Je lui offrirai des preuves. --Mais les fatigues de la route, les dangers, les piges qu'on pourra te tendre!... --Vous oubliez, mon pre, que j'ai pour moi la Vierge et Mars! Cette dernire raison convainquit le frre Cyrille. --Eh bien, tu partiras, dit-il enfin, mais pas seul! Jrme t'a confi moi; tu as vcu mes cts une anne entire; je ne te jetterai pas ainsi sans conseiller et sans appui au milieu de la mle; nous irons ensemble, et je ne te quitterai qu'aprs avoir trouv la dame de Varennes. La permission du prieur fut obtenue sans peine; car dans ces temps de rvolutions la claustration des religieux eux-mmes tait loin d'tre aussi svre que dans les sicles prcdents. Les intrts, les passions, les ncessits les arrachaient souvent leurs retraites pour les mler aux dbats humains, et la robe monacale flottait partout, la cour, sur les champs de bataille, dans le conseil des princes! C'tait encore une dfense; ce n'tait dj plus un empchement. Les prparatifs furent bientt faits, et le frre Cyrille quitta le couvent avec Remy. Tous deux se dirigeaient vers la Touraine, o se tenait la cour et o ils espraient obtenir plus facilement les renseignements dont ils avaient besoin. 4. On se trouvait dans l'anne 1428, c'est--dire une poque o tous les dsastres semblaient s'tre runis pour dsoler la France. La guerre, les maladies, la famine, le froid, avaient tour tour dcim la population et ruin le pays. Nos voyageurs durent viter les villes qui tenaient leurs portes fermes, et traverser des campagnes couvertes de neige, o ils trouvaient la plupart des villages abandonns. Les difficults se multipliaient chaque pas et retardaient sans cesse leur marche. Il fallait viter les troupes d'Anglais ou de Bourguignons qui parcouraient les campagnes pour piller ce qui restait prendre, les brigands qui s'embusquaient aux carrefours des routes pour dpouiller les voyageurs, les bandes de loups qui venaient jusqu'aux ouvrages avancs des villes attaquer les sentinelles! Heureux quand ils rencontraient, le soir, quelque masure o ils pouvaient allumer du feu et trouver un abri. Mais il fallait, pour cela, s'carter des routes et s'enfoncer au plus profond des ravines et des fourrs. Partout ailleurs, les habitants gardaient leurs portes fermes, n'osant ni sortir, ni parler, ni allumer le foyer, dont la fume les et trahis. Plus de troupeaux dans les campagnes, plus d'attelages, plus mme de chiens! les maraudeurs, dont ils annonaient l'approche, les avaient tus. Remy et son guide continurent cependant leur route avec courage, souffrant sans se plaindre le froid, les fatigues et la faim. chaque preuve, le jeune garon opposait ses esprances, et le moine ses proccupations scientifiques. Tout lui devenait occasion d'enseignement ou d'tudes. Si les vivres faisaient dfaut, il parlait longuement de la proprit malfaisante de la plupart des mets et des avantages de la dite; le froid svissait-il avec plus de rigueur, il se rjouissait tout haut de pouvoir exprimenter ses effets encore mal tudis; si la fatigue roidissait leurs membres, il expliquait comment cela avait lieu, et il donnait au jeune garon une leon d'anatomie d'aprs le livre de Chauliac. Un soir, ils arrivrent au hameau de La Roche, rcemment brl par une troupe de soldats. Tous les habitants s'taient rfugis dans l'glise qui restait seule debout, et qui tait encombre des meubles grossiers arrachs l'incendie. Quelques chvres s'y trouvaient parques. Le Pre Cyrille et son protg y cherchrent un refuge pour la nuit. Les huit ou dix familles qui s'y taient retires se tenaient groupes autour de plusieurs feux allums sur les dalles, et la fume, qui n'avait d'autre issue que les fentres, formait une atmosphre paisse, travers laquelle on pouvait peine s'apercevoir. Cependant, en reconnaissant la robe du Pre Cyrille, on resserra le cercle pour faire place aux nouveaux venus. Le moine s'tonna de ne voir que des femmes et des enfants; mais on lui apprit que les hommes taient sortis avec les charrues auxquelles ils s'attelaient, dfaut de boeufs, pour labourer de nuit; car tels taient les dsordres de ce malheureux temps qu'ils n'osaient paratre de jour dans les champs qu'ils cultivaient. Rien ne pouvait, du reste, donner ide du dnment de ces pauvres gens. Les femmes taient vtues de peaux non tannes et de quelques lambeaux d'toffes dont la pluie et le soleil avaient fait disparatre la couleur, leurs enfants, de grossiers tissus de paille tresse. Cependant elles offrirent aux deux voyageurs de partager leur chtif repas: c'tait un peu de lait de chvre et quelques racines cuites sous la cendre. Elles s'excusrent de ne pouvoir offrir de viande, leurs boeufs et leurs porcs ayant t enlevs par les soudards qui avaient brl le hameau. Mais le frre Cyrille dclara que, selon Gallien, le boeuf occasionnait des obstructions, tandis que la chair de porc engendrait la mlancolie; et il commena une dissertation entrecoupe de grec et de latin pour prouver que toutes les maladies venant de la rarfaction ou de la superfluit des humeurs, la nourriture vgtale tait la plus propre entretenir celles-ci dans un juste quilibre, et par suite la seule qui convnt vritablement l'homme. Aprs avoir ainsi assaisonn d'aphorismes la frugalit du repas, il allait se jeter avec Remy sur une litire de feuilles tendue le long du mur, lorsque des pas de chevaux retentirent devant le porche. Les femmes effrayes se levrent, craignant que ce ne ft encore quelque troupe d'aventuriers; mais les cavaliers qui venaient de mettre pied terre n'taient qu'au nombre de cinq, et celui qui marchait leur tte entra en souhaitant la paix de Dieu aux femmes accourues vers l'entre. Il s'avana ensuite vers le choeur, s'agenouilla dvotement et se mit prier. Remy, qui s'tait trouv sur son passage, n'avait pu retenir un geste de surprise qu'il renouvela en le voyant se relever. --Connatrais-tu ce jeune homme? demanda le frre Cyrille, qui avait remarqu son mouvement. --Que Dieu m'claire si je suis le jouet de quelque illusion! rpondit le jeune garon; mais il me rappelle trait pour trait la paysanne qui m'accueillit il y a un an Domremy. --Qui parle de Domremy? s'cria l'tranger en se retournant vivement. Et ses yeux ayant rencontr le pupille de Cyrille, ajouta: --Sur mon salut! c'est le chevrier que ceux de Marcey voulaient tuer. --Ainsi je ne me suis pas tromp! s'cria Remy; vous tes bien Jeanne Rome. --Si bien, que voici mon frre Pierre, dit la paysanne en montrant un jeune soldat qui venait de s'approcher. Que le grand Messire soit lou de mettre sur mon chemin un visage connu et qui me rappelle mon pauvre village! --Dieu nous sauve! Depuis quand les filles des champs voyagent-elles en habits de cavalier et l'pe au ct? demanda le frre Cyrille avec surprise. --C'est en effet chose peu ordinaire, mon rvrend, rpliqua la paysanne avec modestie; mais la ncessit des temps est une dure loi. --Et o allez-vous? reprit le moine. --Vers le roi de France, mon pre, pour remplir une mission. Frre Cyrille allait continuer ses questions, lorsqu'un des cavaliers qui accompagnaient la jeune fille, et qui, par son ge aussi bien que par son costume, semblait suprieur aux autres, s'approcha. --Montrez plus de prudence, Jeanne, dit-il vivement; c'est trop dj qu'on vous ait reconnue, et si vous racontez tout venant vos projets, la route ne peut manquer de nous tre ferme. --N'ayez point de souci, messire Jean de Metz, rpondit la jeune fille avec calme; ceux ci peuvent tre regards comme bons Franais. --Priez-les alors d'oublier votre rencontre et ce que vous avez pu leur dire, car du secret dpend la russite. --La russite ne dpend que du grand Messire, reprit Jeanne doucement; mais vous serez satisfait, car je m'assure que le rvrend et le jeune garon sauront se taire. Remy et le moine protestrent de leur discrtion. --J'y compte, braves gens, reprit la paysanne, et surtout j'espre que vous vous souviendrez de moi dans vos prires du soir et du matin; car tout vient de Dieu et de nos saints patrons. ces mots, elle se signa en saluant les deux voyageurs et suivit messire Jean de Metz prs du porche o les chevaux avaient t attachs. Elle y attendit quelque temps le retour de plusieurs compagnons qui taient alls la recherche de vivres. Ils arrivrent enfin; et, la lueur du feu qu'ils ne tardrent pas allumer, frre Cyrille reconnut parmi eux _Exaudi nos_. Il attira vivement Remy dans la partie la plus obscure de l'glise, en lui recommandant de ne point se laisser voir par l'archer, qui, aprs la scne du couvent, ne pouvait manquer de deviner le motif de leur voyage; et, afin de mieux se cacher tous deux, ils se couchrent sur les feuilles. Le repas achev, Jeanne et ses compagnons s'tendirent galement sur un peu de paille prs du bnitier. _Exaudi nos_ et un autre cavalier, qui portait le costume de messager du roi, restrent seuls veills. Aprs avoir fait entrer les chevaux dans l'glise pour les mettre l'abri des loups dont on entendait les hurlements dans la nuit, ils s'avancrent vers le choeur et s'assirent prs du dernier feu qui jett encore quelques lueurs. Ils se trouvaient ainsi quelques pieds du frre Cyrille et de son protg. Tous deux avaient sans doute leurs raisons pour s'loigner de leurs compagnons; car ils parlrent longtemps, vivement, voix base, et le nom de Jeanne revenait sans cesse dans cet entretien mystrieux. Ils s'interrompirent cependant tout coup en tressaillant. --N'as-tu pas entendu remuer derrire toi? demanda _Exaudi nos_. --Oui, dit le messager en se retournant. --Il y a quelqu'un l sur la litire de feuilles. --C'est un moine qui dort. --Il est seul? --Tout seul. L'archer se rassura, reprit la conversation qui dura encore quelque temps, puis tous deux s'assoupirent autour du feu teint. Mais avant le jour la voix de Jeanne se fit entendre; elle rveillait ses compagnons. --Allons, messire Jean de Metz, messire Bertrand de Poulengy, disait-elle, il est temps de remettre le pied l'trier, afin d'aller o Dieu nous envoie. Les gentilshommes secourent un reste de sommeil et se levrent. Aprs la prire dite haute voix par la jeune paysanne, on brida les chevaux et on les fit sortir sous le porche, o chacun se mit en selle. Le jour commenait alors paratre, et Jeanne aperut que le messager et _Exaudi nos_ se tenaient prs d'elle; elle tressaillit comme si leur vue et subitement rveill son souvenir, et appelant Jean de Metz: --Savez-vous, messire, pourquoi ces deux mchants garons se trouvent ma droite et ma gauche? demanda-t-elle. --Pourquoi serait-ce, sinon pour vous servir de conducteurs? rpliqua le gentilhomme. --Comme vous dites, reprit Jeanne. Reste seulement savoir o ils veulent me conduire. --Vers le roi, sans doute. --Vous rpondez leur place; mais moi, j'ai une autre ide, et puisqu'ils ne veulent rien dire, je parlerai pour eux. --Pour nous! rptrent les deux hommes surpris. --Tout l'heure, nous allons rencontrer une rivire, reprit Jeanne. Le messager et l'archer firent un mouvement. --Sur cette rivire se trouve un pont sans parapet. Ils tressaillirent. --Ces deux hommes doivent prendre la bride de mon cheval, sous prtexte de le conduire... Ils devinrent ples. --Et quand nous serons au milieu, ils me pousseront au plus profond de l'eau! N'est-ce pas l ce dont vous tes convenus pour vous dbarrasser de celle dont la conduite vous expose, dites-vous, de trop grands prils? _Exaudi nos_ et son compagnon joignirent les mains avec pouvante. --Grce! grce! demoiselle Jeanne, s'crirent-ils tremblants. --Par le ciel! si c'est la vrit, ces deux mchants doivent tre branchs au premier arbre! s'cria Bertrand de Poulengy en faisant avancer brusquement son cheval vers l'archer et son complice. Mais Jeanne l'arrta du geste. --Laissez, dit-elle; tous deux me prennent pour une magicienne; mais je leur prouverai bien que mon pouvoir vient de Messire et non du dmon. Pour cette fois, nous n'avons rien craindre, car un chrtien m'a averti de leur mauvaiset. Laissez-les donc nous suivre sans plus vous tourmenter, et par la volont du vrai Dieu, ils ne nous nuiront point. ces mots, elle souleva la bride de son cheval et partit avec toute la troupe. Lorsqu'elle eut disparu, Remy sortit de la niche o il s'tait tenu cach et o il avait pu voir le rsultat de l'avertissement donn par lui Jeanne. Il demeura sous le porche tant qu'il aperut son cheval blanc dans la nuit, puis rentra dans l'glise pour rveiller le frre Cyrille et se remettre en route avec lui. 5. mesure que nos deux voyageurs approchaient de la limite o l'autorit franaise s'tait maintenue, le pays devenait encore plus ravag, et les faibles secours qu'ils avaient trouvs jusqu'alors leurs manqurent compltement. La population, en butte aux attaques des deux partis, s'tait lasse de relever des toits toujours incendis, de semer des moissons toujours fauches en herbe; elle avait pris la fuite, si bien que tout tait dsert. Cyrille et Remy taient forcs de faire de longs dtours, afin de passer par les bourgs o ils pouvaient trouver quelques ressources; mais, outre qu'ils prolongeaient ainsi leur route, la rencontre des partis qui battaient le pays les exposait mille dangers. Qu'ils fussent Franais, Bourguignons ou Anglais, on pouvait les regarder comme ennemis de quiconque se trouvait trop faible pour leur rsister. Nos deux voyageurs furent plusieurs fois arrts et ranonns autant que le permettait leur indigence; mais en arrivant Tonnerre, ce fut bien autre chose: soit feinte, soit erreur, on les prit pour des espions, et tous deux furent jets en prison. Le moine demanda en vain parler au gouverneur; plusieurs jours s'coulrent sans qu'il pt l'obtenir. On les avait placs dans une salle basse o se trouvaient enferms des juifs, des _caignardiers_ et des _robeurs d'enfants_[11], dont toute l'ambition tait de se laisser oublier jusqu' ce que le hasard leur fournt une occasion de dlivrance. Celui qui couchait avec eux (selon l'usage alors tabli dans les prisons, o chaque lit servait pour trois prisonniers) les engagea d'abord attendre comme lui une heureuse chance; mais voyant qu'ils ne pouvaient s'y rsigner, il leur dit enfin: [11] On appelait caignardiers certains vagabonds dangereux qui avaient leur campement habituel sous les ponts de Paris, et robeurs d'enfants des mendiants qui enlevaient de petits enfants dont ils faisaient trafic. --Par saint Ladre! puisque vous avez si peu de patience, je puis vous donner le moyen d'tre conduit sans plus de retard au gouverneur; mais il faudra pour cela souffrir quelques jours de la faim et coucher sur la dure. --Qu'importe! pourvu que nous puissions nous justifier, rpliqua Cyrille. --Alors donc, continua le prisonnier, refusez ds aujourd'hui de payer le droit de gele de huit deniers, vous serez rang parmi ceux qui n'ont pour couche qu'une litire de paille, et comme vous ne serez plus d'aucun profit notre gardien, il saura bien vous faire obtenir audience du seigneur qui gouverne. Cyrille suivit ce conseil, et ce que le vagabond avait prvu arriva. Le moine et Remy, ne rapportant plus au gelier que la peine de les garder, furent bientt conduits au gouverneur pour tre interrogs. Ils trouvrent ce dernier assis avec d'autres gens de guerre devant une table couverte de coupes et de hanaps. C'tait un homme d'environ quarante ans, un peu replet, mais tann par le soleil et la bise. Il avait le front bas, le regard hautain, et ces lvres minces qui indiquent l'avarice et l'insensibilit. Au moment o les deux prisonniers parurent, il tendait son cuyer une large coupe de vermeil. --Verse, s'criait-il, ce sont les juifs qui payent la benoite liqueur. -- condition qu'on leur en rende le prix au centuple, fit observer un des convives. --De fait, c'est une honte que tout l'or de la noblesse aille enrichir cette immonde engeance, continua un second; leurs escarcelles sont pleines de nos promesses et cdules. --Sans compter qu'ils osent nous menacer de la justice! ajouta un troisime. -- qui le dites-vous? reprit le gouverneur; n'ont-ils pas crit au roi pour que j'aie payer ce qui leur est d? --Et vous ne nous dlivrez pas de ces loups ravisseurs, messire? Le gros homme cligna des yeux. --Patience, patience, dit-il, on trouvera un moyen de leur faire donner quittance de toute dette, et cela sans beaucoup attendre! Buvons toujours, vous dis-je, avec courage et sans autre inquitude pour le prsent. Il avait de nouveau fait remplir son hanap qu'il commenait vider, lorsque le frre Cyrille et Remy s'approchrent. Il s'arrta moiti de la libation. --Eh bien, qu'est-ce que c'est? s'cria-t-il; d'o nous viennent ce frocard et ce jeune drle? Puis, comme s'il se ft tout coup rappel: --Ah! je sais, reprit-il, encore des espions de Bedford? Qu'ils payent ranon, sang Dieu! qu'ils payent ranon ou qu'on les pende. --Trs-bien! dit le moine rsolument; mais aucun de nous, messire, n'a mrit d'tre ranonn ni pendu; loin d'tre des messagers de Bedford, nous sommes de vrais Francs. --Ah! tu me donnes des dmentis, toi! reprit le gouverneur en lanant au moine un regard de travers. Sang Dieu! tu crois peut-tre que ta robe me fera peur? --Je crois seulement qu'elle me fera respecter, reprit Cyrille avec fermet, car c'est la livre d'un serviteur de Dieu! --Par le ciel! peu me chaut que ce soit de Dieu ou du diable! s'cria le seigneur. Qui es-tu? d'o viens-tu? que cherches-tu ici? voyons, rponds sans ambages, ou toi et ton jeune gars, je vous fais brancher l'un des arbres de la grande place, aussi vrai que je me nomme messire de Flavi! Remy et le Pre Cyrille firent un mouvement. --De Flavi! s'crirent-ils ensemble. Le gouverneur les regarda en face. --Eh bien! dit-il. --Le cousin de la dame de Varennes! ajouta le moine. --Aprs? demanda Flavi plus attentif. Le Pre Cyrille ouvrit la bouche pour ajouter un mot, mais il ne le pronona pas: seulement, son regard alla comme involontairement du gouverneur Remy. Celui-ci avait dj rprim son trouble. --Que signifie cette surprise en entendant mon nom? s'cria Flavi, et pourquoi me parler de la dame de Varennes? Sur mon salut! il y a ici quelques diableries. Approchez, rvrend, et si vous tenez au moule de votre capuchon, rpondez sans plus attendre. En prononant ces mots, le gouverneur de Tonnerre avait repos brusquement sur la table son hanap. Cyrille, qui allait rpondre, tressaillit et s'arrta tout coup: il venait d'apercevoir le boeuf sculpt qui formait l'anse de la tasse de vermeil. L'horoscope de Remy lui revint aussitt la mmoire; il se rappela les sinistres prsages qui se rattachaient au signe du Taureau, et ne douta point que le danger annonc ne ft arriv. Flavi, surpris et irrit de son silence subit, renouvela ses questions avec impatience; mais le moine tait bien dcid ne lui donner aucune explication. Il rpondit seulement qu'il se rendait en Touraine avec l'autorisation de son prieur, pour une affaire de succession; et les efforts de Flavi ne purent lui rien arracher de plus. Enfin, bout de patience, il ordonna de faire reconduire les voyageurs en prison, afin qu'ils fussent pendus le lendemain, comme convaincus d'espionnage. Le Pre Cyrille prit d'abord ce dernier ordre pour une menace; mais son inquitude devint plus srieuse lorsqu' son retour le gelier les renferma dans des cachots spars. Il voulut de nouveau parler au gouverneur; on lui rpondit qu'il venait de quitter Tonnerre la tte d'une compagnie arme, avec laquelle il devait battre la campagne pendant plusieurs jours. Le gelier ajouta seulement, par forme de parenthse, que matre Richard, archer du sire de Flavi, avait reu ordre de ne point oublier les prisonniers, et qu'il se prsenterait avec un confesseur vers le point du jour. Dsormais le doute tait impossible: le Pre Cyrille avait cru faire acte de prudence en taisant la vrit, et ce silence l'avait perdu ainsi que Remy. Cette pense lui causa une sorte de vertige. Pour lui-mme, il et pu, sans trop d'motion, accepter ce coup inattendu: au milieu des dsastres qui affligeaient la France depuis tant d'annes, trop de sang avait coul pour que l'ide d'une fin violente ne ft pas devenue familire tous; force de voir tomber ses voisins, on s'tait accoutum attendre la mort pour son propre compte; mais comment l'accepter pour celui d'un enfant qu'on avait protg, auquel on supposait une longue et heureuse destine? Frre Cyrille ne pouvait s'habituer la pense que tant d'esprances allaient tre moissonnes dans leur fleur; il s'indignait et se dsolait tour tour. Il priait Dieu avec ferveur ou repassait le _thme_ calcul pour Remy: le Taureau se montrait toujours hostile; mais, toujours aussi, Mars et la Vierge promettaient leur influence favorable. Frre Cyrille flottait malgr lui entre l'espoir et la crainte, et cependant la crainte augmentait d'instant en instant! Une partie de la nuit tait dj coule; l'heure dsigne pour le supplice approchait, toute chance de salut paraissait perdue! Tout coup une lueur rougetre brille au dehors; elle devient plus vive, elle grandit; une immense clameur s'lve: c'est le feu! Ses reflets tincelants clairent les murailles; on entend le mugissement des flammes, le craquement des charpentes! Le gelier accourt ouvrir les portes des cachots en criant que le feu est au quartier des juifs, plac derrire la prison. Le moine se prcipite dans les corridors troits, il appelle Remy; une voix qui prononce son nom lui a rpondu: tous deux se cherchaient, et tous deux se rencontrent l'entre du prau rserv. La porte est ouverte; ils s'y prcipitent, traversent une seconde cour, s'lancent dans la rue et courent devant eux en se tenant par la main. Mais leur course les rapproche de l'incendie; ils sont heurts d'abord par les malheureux qui fuient chargs de ce qu'ils ont pu drober aux flammes, puis par les soldats du sire de Flavi, qui les poursuivent et les dpouillent. Le Pre Cyrille se rappelle alors la menace du gouverneur, et comprend la cause du dsastre; mais une pluie de cendre et de charbons embrass l'oblige rebrousser chemin; il trouve une ruelle solitaire, s'y prcipite avec Remy, et tous deux gagnent la campagne. Ils ne s'arrtrent qu' la lisire d'un fourr pais, qui leur assurait une retraite. L, le moine haletant cria:--Assez! regarda derrire lui pour s'assurer qu'ils n'taient point poursuivis, puis se tourna vers Remy. --Ah! Dieu vient de faire pour nous un miracle, dit-il. --Mon pre! s'cria celui-ci, mu de joie. --Qu'il soit bni de t'avoir sauv! reprit le moine en se signant avec une expression d'ardente reconnaissance; nous devons ce bonheur aux soldats qui ont mis le feu la rue pour que l'incendie donnt quittance leurs officiers. Du reste, le _thme_ l'avait annonc: Mars nous protge!... Seulement n'oublions pas que nous avons toujours contre nous le Taureau! Ils se remirent en marche travers le fourr, suivirent le Serein jusqu' ce qu'ils eussent trouv un gu, puis se dirigrent vers la Cure. Ils marchrent pendant le reste de la nuit et pendant une partie du jour suivant; enfin, prs de Vermanton, la fatigue les fora de s'arrter. Ils frapprent la porte d'une maison d'assez bonne apparence, btie dans le bois, et qu'ils prirent pour une maison de forestier. Mais la femme qui vint leur ouvrir portait le costume bourgeois; elle regarda d'abord par un guichet grill, demanda ce qu'on lui voulait, et finit par ouvrir avec quelque hsitation. En entrant, le Pre Cyrille et son compagnon remarqurent un tabli couvert d'outils et de fragments d'os. Mais leur htesse se hta de les faire passer dans une seconde pice, o elle leur offrit des siges autour d'une table sur laquelle elle plaa de quoi satisfaire leur faim. Les deux voyageurs, qui tombaient d'inanition, mangrent et burent d'abord sans parler. Lorsqu'ils furent enfin rassasis, le Pre Cyrille adressa la parole la femme, qui s'tait assise prs du foyer, et les regardait dner sans rien dire. --Vous excuserez notre silence, ma fille, dit-il avec la douce familiarit que lui permettaient sa profession et son ge; mais la meilleure conversation pour celui qui donne l'hospitalit est le bruit du couteau et de la cuiller de ses htes. Dieu vous rendra ce que vous faites aujourd'hui pour de pauvres voyageurs. La matresse du logis se signa en soupirant. --Puisse-t-il vous entendre, mon rvrend! murmura-t-elle; car nous vivons dans des temps o il fait expier durement tous les fautes de quelques-uns. --Hlas! vous avez raison, rpliqua doucement le Pre Cyrille; pour l'heure, nous voyons le royaume livr deux peuples et deux princes qui n'ont d'autre occupation que de se nuire: aussi nul ne peut-il dire quand finiront nos maux, si la Trinit elle-mme n'en prend souci. --Peut-tre le moment de la misricorde est-il venu, fit observer la femme, car une nouvelle Judith vient d'arriver pour le salut du roi Charles. --Une nouvelle Judith! rpta le moine tonn. --Ne le savez-vous pas? reprit son interlocutrice; une fille qui se disait envoye de Dieu est arrive Chinon dans le mois de fvrier. Aprs l'avoir fait examiner par des vques et par l'universit de Poitiers, Charles l'a mise la tte d'un secours qui se rendait Orlans, et elle a fait lever le sige aux Anglais. --Est-ce possible! interrompit Remy. --Si possible, qu'elle est elle-mme Loches, o se trouve maintenant le roi. --Au nom du Christ! partons pour Loches, mon pre! s'cria le jeune garon en se levant; c'est l qu'il faut arriver. Leur htesse objecta les dangers de la route couverte de partis anglais, qui, depuis la dfaite d'Orlans, ne faisaient quartier personne. Mais le Pre Cyrille lui rpondit que Dieu, qui les avait protgs depuis trois mois, ne les abandonnerait pas. Elle voulut alors garnir de provisions la besace que portait le jeune garon, et passa dans la pice voisine pour remplir sa bouteille de cuir. Mais comme elle se dirigeait vers le cellier, plusieurs coups furent frapps la porte d'entre, et on l'appela par son nom. --Dieu nous sauve, c'est Nicolle! s'cria-t-elle. --Oui, femme, reprit la voix; ouvre vite par le ciel! je meurs de soif et de faim. Elle courut ouvrir, et un homme au teint bruni, mais l'air jovial, parut sur le seuil. Il tait vtu de la robe de plerin, et portait, suspendue au cou, une de ces petites botes grilles dans lesquelles on renfermait les reliques vendre. --Jsus Dieu! est-ce bien vous? reprit la femme stupfaite. --Tu ne m'attendais pas sitt, dit le nouveau-venu; mais depuis que Jeanne la Pucelle met partout les Anglais en fuite, ceux-ci sont devenus dvots; ds qu'ils m'apercevaient avec ma robe de plerin, ils accouraient pour acheter des reliques qui pussent les prserver de malencontre: aussi, ai-je tout vendu en quelques jours, et je viens renouveler ma trousse miracles... --Plus bas! malheureux! interrompit la femme effraye; il y a l un jeune garon et un moine. --Ah! _goddem!_ --Au nom de Dieu! tez vite cette robe... --C'est inutile, dit le Pre Cyrille, qui avait tout entendu de la pice voisine, et qui se montra, l'air svre et courrouc. La femme recula en poussant un cri. Quant au plerin, aprs le premier mouvement de surprise, il parut prendre son parti. --Par le ciel! mon rvrend, vous confessez les gens sans qu'ils s'en doutent, dit-il avec une gaiet effronte. --Tais-toi, sacrilge! s'cria le moine dont l'indignation avait touff l'indulgence habituelle; faut plerin, fabricant impie de reliques menteuses, peux-tu oublier les peines ternelles qui doivent punir ton imposture dans l'autre monde? --J'aime mieux me rappeler les profits qui rcompensent ma peine dans celui-ci, rpliqua Nicolle avec effronterie. Par tous les diables! mon rvrend, vous tes mal venu me reprocher de vivre de tromperies quand l'honntet vous fait mourir de faim. J'ai t clerc de bazoche, puis chantre de paroisse, et j'tais vtu d'un mauvais habit de retondaille, nourri de fromage de chvre et de pain d'orge la paille; j'ai voulu ouvrir Auxerre boutique d'picerie, les soudards ont pill les marchandises qu'on m'envoyait, et il a fallu attacher une bannire sur mon pignon[12]. Ne pouvant subsister de mon travail, je me suis donc dcid subsister de mes ruses; la faute n'en est point moi, mais ceux qui m'y ont forc. [12] C'tait une indication de banqueroute. --Hlas! c'est la vrit, ajouta la femme chez qui l'industrie du faux plerin veillait videmment des scrupules, mais qui et voulu l'excuser aux yeux du moine; Nicolle n'a point choisi son mtier, et si on peut lui reprocher l'argent qu'il gagne, du moins sait-il en garder une part pour des oeuvres pieuses. Et la preuve, ajouta le plerin en plongeant la main dans son escarcelle, d'o il retira quelques pices de monnaie, c'est que je prierai le rvrend de ne point m'oublier dans ses prires. Le moine repoussa l'argent. --_Vade retro!_ s'cria-t-il, ce sont les cus du diable! je ne veux rien du trahisseur de Dieu. _Vade retro!_ --Vous avez t moins scrupuleux pour la victuaille! fit observer Nicolle piqu, en jetant un regard sur la besace que portait Remy. Le Pre Cyrille la saisit vivement. --Ah! trs-bien, s'cria-t-il; je l'avais oubli; vous avez raison de me le rappeler. Quand je devrais mourir de male-faim, il ne sera point dit que j'aurai partag le pain de l'iniquit. Reprenez votre aumne, et qu'elle reste la charge de votre me. Il avait vid le bissac, qu'il tordit l'un de ses bras, puis, reprenant le bton de houx pos prs de la porte, il sortit avec Remy sans plus attendre. 6. L'annonce des succs obtenus par cette fille inconnue qui conduisait l'arme franaise au nom de Dieu et de l'arrive de la cour Loches, avait singulirement rjoui le jeune homme; il le fut encore bien davantage en apprenant que Jeanne la Pucelle venait de reconqurir successivement, sur les Anglais, Jergeau, Meung, Beaugency, et que le roi s'avanait avec elle vers la Beauce. Son conducteur et lui changrent aussitt de direction; remontant vers le nord, ils laissrent Orlans sur leur gauche, et atteignirent la lisire des bois de Neuville. Jusqu'alors le Pre Cyrille avait support les fatigues du voyage force de bonne volont; mais la route devenait de plus en plus difficile, et le courage seul ne pouvait suffire pour en surmonter les difficults. Les deux voyageurs traversaient un pays ravag par le passage rcent des Anglais, qui vacuaient les villes et les chteaux o ils avaient jusqu'alors tenu garnison. Ils s'taient retirs en ne laissant partout que solitude et ruines. Les provisions de nos voyageurs s'puisrent sans qu'ils pussent les renouveler; il fallut vivre de racines et d'herbes sauvages arraches aux bords des sillons en friche. Depuis trois jours ils n'avaient rencontr aucun tre vivant. La pluie tombait presque continuellement sans qu'ils pussent trouver d'autre abri que des masures demi croules ou des carrires abandonnes. Le Pre Cyrille, qui avait jusqu'alors accept toutes les peines et les privations sans se plaindre, ne put y rsister plus longtemps. Le quatrime jour, il s'arrta l'entre d'un petit taillis, vaincu par le froid, la lassitude et la faim, et se laissa tomber lourdement sur un tronc d'arbre abattu. --Quand il s'agirait du paradis, je ne pourrais faire un pas de plus, dit-il d'une voix affaiblie; laisse-moi ici, mon fils... et continue sans moi. --Au nom de Dieu, mon pre, encore un effort! interrompit Remy; que nous puissions au moins atteindre quelque cabane... allumer un peu de feu... Ici vous tes sans abri... Mon pre, je vous en supplie! Le frre Cyrille ne rpondit que par un murmure inintelligible: ses paupires engourdies par le froid s'taient refermes; ses membres, que la fatigue avait appesantis, demeurrent immobiles. Remy continua en vain ses prires pendant quelque temps: son compagnon s'tait endormi! Saisi de frayeur, il courut vers la route en appelant grands cris et cherchant de l'oeil, au milieu de la nuit qui tait descendue, quelque fume qui pt lui faire esprer un prochain secours. Aprs avoir longtemps regard en vain, il crut apercevoir plus loin, au bord de la route, une construction dont il ne put bien distinguer la forme, mais qui lui parut importante et leve. Ne doutant point que ce ne ft une maison, il revint au frre Cyrille, le souleva dans ses bras et se mit l'entraner avec effort vers l'abri qu'il avait entrevu. Le moine, demi rveill, se redressa sur ses pieds et se remit machinalement en marche; enfin tous deux atteignirent l'difice, dont la sombre silhouette se dessinait dans l'ombre. Remy releva les yeux... c'taient les fourches de justice de la snchausse, auxquelles pendait encore le cadavre du dernier supplici! Cette espce de dsappointement abattit ce qui lui restait de courage. Aprs avoir de nouveau promen ses regards autour de lui sans rien distinguer autre chose que le sombre abme de la nuit, au milieu duquel les arbres levaient leurs bras tortueux comme de lugubres fantmes, il s'assit ct du frre Cyrille, appuya sa tte sur un pan de la robe du moine et se laissa aller la somnolence qu'il avait jusqu'alors combattue. Cependant un reste d'nergie vitale luttait encore dans son coeur et lui faisait percevoir vaguement ce qui se passait; il sentait que la pluie avait recommenc tomber, et il rabattit machinalement le capuchon sur la tte du frre Cyrille; puis il entendit les oiseaux de proie pousser leurs cris sinistres autour du gibet, puis les hurlements des loups rdant sur la lisire des fourrs! enfin il lui sembla qu'une ombre s'avanait vers eux! Il fit un effort pour se redresser, et aperut une vieille femme d'un aspect hideux, qui s'tait arrte en le voyant, avec un geste de surprise. --Au nom de Dieu le Pre... et de son Fils, balbutia-t-il, qui que vous soyez... secourez-nous!... --Qui es-tu, et que fais-tu l? demanda la vieille femme. Remy lui expliqua en mots entrecoups comment lui et son conducteur avaient t surpris par la nuit au lieu o ils se trouvaient. Il la supplia de nouveau de lui indiquer un gte et de l'aider y conduire son compagnon. La vieille femme, qui avait d'abord paru balancer, se dcida enfin; elle prit un des bras du Pre Cyrille, tandis que Remy prenait l'autre, et tous deux le conduisirent ainsi jusqu' la colline qui bordait le taillis. Un vieux chteau depuis longtemps ruin la dominait, et ses tours brches se dessinaient en blanc sur le ciel charg de brouillards sombres. Aprs leur avoir fait suivre un sentier rocailleux et franchir des dbris de murailles, la vieille femme poussa enfin la porte d'une sorte de cave souterraine conserve intacte au milieu des ruines, et dont elle avait fait son habitation. Elle quitta un instant ses htes et reparut bientt avec une lampe allume; mais la vue de la robe du Pre Cyrille, que la nuit ne lui avait point permis jusqu'alors de distinguer, elle ne put rprimer un mouvement de surprise et presque d'pouvante. --Un moine! s'cria-t-elle. --Aimeriez vous donc mieux un soudard? dit en souriant le religieux, qui commenait se ranimer. Ne craignez-rien, bonne femme, nous sommes des gens de paix, et nous serons doublement vos obligs si, aprs nous avoir accord une place sous votre toit, vous rallumez pour nous votre foyer. La vieille grommela quelques mots inintelligibles, prit la lampe et voulut faire entrer ses htes dans une seconde pice plus recule; mais Remy, qui venait de promener ses regards autour de celle o ils se trouvaient dans ce moment, saisit vivement la main du Pre Cyrille, et lui dit d'une voix altre: --Dieu nous protge! voyez o nous sommes, mon pre. Le moine releva la tte et tressaillit son tour. --Si je ne me trompe, ceci est un laboratoire de science diabolique, dit-il avec une vivacit dans laquelle la peur avait videmment moins de part que la curiosit. --Sortons, mon pre, sortons! interrompit Remy, en cherchant l'entraner. Mais le Pre Cyrille rsista: il partageait la croyance de son sicle dans la magie, mais bien qu'il la regardt comme directement enseigne par le dmon, l'ardeur scientifique combattait, dans son esprit, le dsir du salut et lui inspirait pour le moins autant d'intrt que d'horreur pour le grand art des sortilges. Lui-mme avait autrefois essay, dans le secret du laboratoire, quelques recettes magiques, et s'il n'avait point persist, la cause en tait bien moins dans son orthodoxie que dans l'insuccs des premires tentatives. La rencontre d'une femme livre cette damnable science rveilla donc tous ses anciens dsirs, et il promena autour de lui un regard avide. L'espce de souterrain dans lequel il se trouvait tait garni de tous les objets mystrieux employs par la sorcellerie: chaudires de diffrentes dimensions pour prparer les philtres, touffes de cheveux qui pouvaient se changer en pices d'or, miroirs d'acier poli dans lesquels l'art magique vous montrait les absents, baguettes de coudrier destines diriger les nues, effigie de cire ayant au coeur de longues pingles d'acier qui devaient amener la mort de celui qu'elle reprsentait, ossements humains, cordes de pendu, ttes de vipre pour les onguents qui changent votre forme. Mais ce qui frappa surtout les yeux du Pre Cyrille fut un norme crapaud, prisonnier sous un globe de verre. Il portait, sur le dos, le petit manteau de taffetas indiquant qu'il avait t baptis par un prtre sacrilge, et sur la tte une sorte de crte brillante. L'attention curieuse du moine n'avait point chapp la vieille, et elle l'augmenta encore en dclarant haute voix, sous forme de menace, les diffrents dons que lui donnait son art. Remy, au comble de la terreur, voulut s'lancer vers la porte d'entre; mais le Pre Cyrille, dont pouvante tait mle d'merveillement, le retint. --Reste, s'cria-t-il, reste et signe-toi; la puissance du dmon ne peut prvaloir contre le symbole de la Rdemption. Au nom du Pre, du Fils et de l'Esprit-Saint, servante d'Astaroth et de Belzbuth, je t'ordonne de cesser tes menaces et de renoncer tes malfices. La sorcire s'arrta et demeura un instant immobile prs de la porte. Le Pre Cyrille ne douta pas qu'elle n'et obi malgr elle l'exorcisme puissant qu'il venait de prononcer; mais la vieille, qui semblait couter, se rapprocha tout coup, et dit: --Quelqu'un vient pour consulter la _reine de Neuville_. --Tu as donc reu l'avertissement du dmon? demanda le moine tonn. --Ils sont plusieurs, reprit la sorcire, qui tournait le dos la porte; ils sont arms; retire-toi avec l'enfant, et laisse-les me parler sans tmoin. Elle avait pris la lampe et s'avanait vers une des pices voisines; elle y fit entrer ses deux htes. C'tait un caveau spacieux, au fond duquel se trouvaient un brasier encore enflamm et une litire de feuilles sches. La _reine de Neuville_ engagea les deux voyageurs se rchauffer et prendre du repos, puis se retira en refermant la porte de sparation. La terreur de Remy n'tait point dissipe. Le moine s'effora de le calmer en lui rptant que les formules magiques pouvaient tre victorieusement combattues par celles de l'exorcisme. Il s'approcha ensuite du brasier qu'il ranima et engagea le jeune garon s'asseoir avec lui sur le lit de feuilles. Mais les voix des nouveaux visiteurs venaient de se faire entendre dans la premire pice; Remy s'approcha avec prcaution de la porte referme par la vieille, et, appuyant son oeil aux fentes que laissaient les planches disjointes, il aperut distinctement tous les personnages de la scne qui se jouait de l'autre ct. La _reine de Neuville_ tait debout quelques pas, tenant d'une main la baguette de fer et l'autre appuye sur le globe qui recouvrait le crapaud baptis. Prs de l'entre taient arrts trois hommes, que le jeune garon reconnut aussitt, leur costume et leurs couleurs, pour des archers du sire de Flavi. Tous trois parlaient craintivement de loin la sorcire; mais enfin l'un d'eux parut s'enhardir: faisant un pas en avant, il se trouva dans l'espace clair par la lampe; ses traits, jusqu'alors cachs dans l'ombre, furent subitement illumins, et Remy reconnut _Exaudi nos_. Bien qu'il parlt la vieille femme avec son effronterie habituelle, cette effronterie tait mle d'une inquitude visible. --Ainsi, tu es venu pour chercher une _chemise de sret_? disait la _reine de Neuville_, qui rpondait videmment une demande prcdemment faite par l'archer. --Oui, rpliqua celui-ci, dont les yeux ne pouvaient quitter le crapaud au manteau de taffetas; une chemise qui puisse me servir la fois contre les mauvais coups et contre les sortilges. --Et que veulent tes compagnons? reprit la sorcire. --Moi, dit un des soldats qui se tenaient dans l'ombre et dont l'uniforme indiquait un cannequinier ou arbaltrier cheval, je souhaiterais un peu de cette poudre de sorcier que vous fabriquez avec un chat corch, un crapaud, un lzard et un aspic. --Et moi, ajouta le troisime qui portait la lance des estradiots, je dsirerais connatre les mots qu'il faut prononcer quand on veut payer _refug pecuni_, c'est--dire de manire ce que l'argent donn revienne de lui-mme dans votre escarcelle. --Et c'est tout? demanda la _reine de Neuville_ en regardant de nouveau _Exaudi nos_. --N'est-ce pas assez? rpliqua celui-ci, avec un peu d'embarras. La sorcire frappa la grande chaudire de sa baguette de fer. --Tu as une demande plus importante me faire, dit-elle avec colre; tu viens pour me consulter de la part de ton matre! L'archer parut stupfait. --Par Satan! elle l'a devin, s'cria-t-il en faisant un pas en arrire et regardant ses compagnons; Dieu m'est pourtant tmoin que le sire de Flavi m'en a parl pour la premire fois, il y a deux heures, l'auberge du Bois. Puisque tu sais tout, femme ou diablesse, je n'ai rien te dire. --Parle toujours, reprit la _reine de Neuville_ avec autorit; je veux voir si tu es sincre. -- quoi bon mentir quand on lit jusqu'au fond de vos intentions? reprit Richard presque craintif. Le sire de Flavi a vritablement entendu dire que rien n'tait cach pour toi, et il m'a envoy afin de t'adresser des questions. --Voyons. --D'abord tu dois savoir que notre matre cherche depuis longtemps l'hritier de la dame de Varennes, dont il craint le retour. --Il n'a pu le dcouvrir? --C'est--dire que le hasard le lui a conduit il y a quelque temps, et qu'il l'a laiss fuir sans se douter de ce qu'il perdait. --Il l'a su depuis? --Lors de mon retour Tonnerre, j'ai reconnu sans peine, sur ce qui m'a t dit des deux prisonniers chapps, le jeune seigneur de Varennes et le moine qui lui servait de guide. --Un moine! s'cria la _reine de Neuville_. --Messire de Flavi ignore la route qu'ils ont suivie, reprit _Exaudi nos_, et c'est l ce qu'il voudrait apprendre de toi. --Ce sont eux! rpta la vieille femme, comme si elle se parlait elle-mme; un moine dj vieux et chauve, avec un jeune garon de seize ans... l'air hardi... et portant le costume de novice. --Sur mon me! c'est cela, dit l'archer de plus en plus surpris. --Et tu les cherches? reprit la vieille femme. --C'est--dire que messire de Flavi voudrait savoir o les trouver. --Que donnera-t-il si je le lui apprends? --Tu sais donc o ils sont? --Si je lui livre le moine et son compagnon? --Quand cela? --Sur-le-champ. --Est-ce possible! s'cria _Exaudi nos_. Quoi! la puissance de ton art pourrait les amener ici!... --Donne seulement les deux pices d'or que le sire de Flavi t'a remises, reprit la _reine de Neuville_ en tendant sa main ride. --Ah! tu sais cela aussi! dit l'archer de plus en plus saisi;--et tirant de la ceinture de son haut-de-chausses de cuir l'argent demand:--Eh bien, prends... et voyons si tu pourras remplir ta promesse. La vieille femme fit disparatre les pices d'or dans son sein, puis tournant sur elle-mme, elle se mit murmurer des paroles mystrieuses et dcrire, avec sa baguette, des cercles magiques. mesure qu'elle parlait, le son de sa propre voix semblait exciter en elle une sorte de vertige, elle courait autour de son rduit, frappant les chaudires sonores avec sa baguette de fer et prononant les mots cabalistiques _vach_, _vech_, _stest_, _sty_, _stu_. ce cri, des hurlements sortirent des pices voisines, le crapaud la tte brillante s'agita sous le globe de verre, et des couleuvres soulevrent leurs ttes d'un des vases touchs par la sorcire. _Exaudi nos_ et ses compagnons pouvants avaient recul jusqu' l'entre; mais tout coup la _reine de Neuville_, qui tait arrive prs du caveau dans lequel le Pre Cyrille et Remy se trouvaient enferms, s'cria: --Bien, bien, Mysoch, ils y sont. --Qui cela? demanda l'archer, qui, au milieu de son effroi, n'avait point oubli le but de la conjuration. Pour toute rponse, la _reine de Neuville_ ouvrit brusquement la porte du caveau, et les trois soldats aperurent le moine et l'enfant debout prs du seuil. 7. Le lendemain, une heure du jour dj avance, la troupe du sire de Flavi se trouvait arrte sur un des points de la plaine qui spare Artenay de Patay. Les cavaliers avaient mis pied terre pour faire brouter leurs chevaux, et eux-mmes taient tendus sur l'herbe o ils se reposaient, lorsque leur chef sortit tout coup d'une chaumire o il avait t rejoint par un messager arriv franc trier, et fit sonner le boute-selle; il venait d'apprendre la dfaite des Anglais Patay et l'arrive du roi avec l'arme victorieuse. Tous ses compagnons, parmi lesquels l'heureuse nouvelle se rpandit aussitt, s'empressaient de faire brider leurs chevaux et de prendre leurs armes pour courir au-devant de Charles VII, lorsque _Exaudi nos_ parut couvert de boue et de sueur. sa vue, le gouverneur de Tonnerre, qui allait monter cheval, s'arrta: --Eh bien, demanda-t-il vivement, en prenant l'archer part. --J'ai russi, rpliqua Richard triomphant. --Quoi! les fugitifs? --Regardez. Le sire de Flavi se retourna et aperut, quelques pas, sous un noyer, le Pre Cyrille et Remy gards par les deux compagnons de Richard. --Dieu me sauve! sont-ce bien eux? s'cria-t-il merveill. --Eux-mmes, messire, rpliqua _Exaudi nos_; la _reine de Neuville_ nous les a fait venir commandement. --Ainsi, tu es sr de reconnatre le jeune gars et le moine? --Aussi sr que de vous voir. Le visage de messire de Flavi prit une expression de duret rsolue. Il regarda un instant les prisonniers, comme s'il et dlibr en lui-mme sur ce qu'il devait faire, puis s'avanant brusquement vers eux: --Par les mille diables! ils ne nous chapperont pas cette fois, dit-il; nous n'aurons pas ici d'incendie pour sauver les tratres. --Ne parlez pas de tratres, messire, rpliqua Cyrille, car vous savez que nous sommes bons Franais. --Oses-tu bien me regarder en face et rpondre aussi hardiment, faux moine! interrompit de Flavi avec emportement. Sur mon Dieu, je ferai un exemple de ces mauvais garons qui ont vendu la France aux hommes d'outre-mer. Un murmure d'approbation s'leva parmi les gendarmes qui entouraient les prisonniers. --Oui, oui, il faut des exemples, rptrent plusieurs voix. Une corde, apportez une corde! --Voil, cria Richard, qui avait dtach le licou d'un cheval de valet. --Nol! Nol! --Il n'y a qu'une cravate pour deux, fit observer un gendarme. --Chacun aura son tour, comme pour les sentinelles, rpondit un second. --Par lequel commencer! --Par le moine! par le moine! --Non, dit de Flavi, par le jeune gars. _Exaudi nos_ avait fait approcher le cheval de l'arbre; il monta debout sur la selle, atteignit une branche et y attacha l'extrmit du licou. Les deux soldats voulurent saisir Remy pour le soulever jusqu' l'autre bout; mais le Pre Cyrille se jeta au-devant. --Ne le tuez pas! s'cria-t-il hors de lui, au nom du Dieu vivant, ne le tuez pas! nous ne sommes point des espions! Le sire de Flavi le sait... car son archer nous connat. Il a reu l'hospitalit dans notre couvent, j'ai pans la plaie de sa jambe droite. Je l'adjure de dclarer ici la vrit!... --Personne n'a-t-il un manche de plique pour faire un billon ce bavard? interrompit de Flavi. --Que l'archer parle! j'adjure l'archer! cria de nouveau le moine. --Plus vite donc, reprit le gouverneur, pendez le petit! pendez! Mais le Pre Cyrille avait russi rompre les liens qui le garottaient, et continuait dfendre Remy avec dsespoir. --Non, rptait-il, vous ne pouvez le faire prir par la corde... il est de sang noble... dfendez-le, messires; qu'on cherche au moins connatre la vrit; qu'on nous laisse le temps de prouver qui nous sommes... C'est un complot... un assassinat... Le sire de Flavi veut se dfaire d'un parent... --Finiras-tu, archer d'enfer? s'cria de Flavi en plissant et en montrant le poing ferm _Exaudi nos_. Et vous autres, ne pouvez-vous donc venir bout d'un moine et d'un enfant? Tirez la corde, par le ciel! tirez la corde, et si vous ne pouvez le pendre, ouvrez-lui la gorge avec l'pe. En prononant ces mots, lui-mme avait tir demi la _misricorde_ qu'il portait la ceinture, mais il fut interrompu par de grands cris pousss tout coup, et par un mouvement qui se fit au milieu des hommes d'armes qui l'entouraient; une troupe de cavaliers venait de paratre au tournant du chemin, et arrivait au milieu d'un tourbillon de poussire. Aux vtements de soie et d'or, aux plumes qui ornaient les casques et les chevaux, tous nommrent la gendarmerie d'ordonnance. Au milieu se trouvait le roi Charles VII, accompagn du conntable de Richemond, de La Trmouille et de la Pucelle, avec son tendard de boucassin frang d'or. Sur cet tendard tait figur le Christ assis sur son tribunal dans les nues, et portant la main le globe du monde; plus bas on voyait deux anges en adoration, et ces mots crits en lettres d'or: _Ihsus Maria_. La troupe, claire par un rayon de soleil sous lequel tincelaient les toffes et les armes, arriva d'un seul lan jusqu'au sire de Flavi, et fit halte quelques pas du noyer. En reconnaissant le roi, tous les hommes d'armes avaient couru leurs chevaux pour former leurs rangs, afin de le recevoir, et de Flavi fut oblig de les imiter. Les trois soldats restrent seuls avec le moine et Remy; mais ils lchrent le dernier, qu'ils avaient soulev jusqu' la corde, et le laissrent retomber terre. Il y eut un moment o tous les regards, mme ceux des deux prisonniers, ne s'occuprent que de la troupe victorieuse qui venait de s'arrter. Le groupe au milieu duquel se trouvait le roi s'en dtacha lentement et s'avana vers la compagnie du sire de Flavi, qui achevait de prendre ses rangs. La Pucelle marchait la droite de Charles, revtue d'une armure que l'on avait fabrique pour elle, et ceinte de l'pe cinq toiles, trouve dans l'glise de Fierbois; sa visire tait baisse comme pour le combat. Arrive quelque distance de l'arbre, elle aperut le moine et le jeune garon garotts, et remarqua la corde qui pendait la branche. --Pour Dieu! que veut-on faire de ces gens? demanda-t-elle en s'arrtant. --Ne prenez point garde, ce sont des tratres, rpondit le sire de Flavi, qui voulut passer outre. --Ah! qu'ils prissent donc, si c'est la volont du Christ! reprit Jeanne en soupirant. Puis, comme elle s'tait approche de quelques pas, elle s'arrta de nouveau avec une exclamation de surprise. --Des tratres! rpta-t-elle vivement; sur mon me! vous tes tromp, messire. Et levant sa visire, elle montra aux yeux stupfaits de Remy les traits de la pastoure de Domremy! Le jeune garon avait jet un grand cri en tendant les mains de son ct: elle poussa son cheval jusqu' lui, et se pencha en avant. --Est-ce vrai, ce qui vient d'tre dit? reprit-elle vivement, et serais-tu l'ami des Anglais? --Qu'on me donne des armes, s'cria Remy avec un mouvement d'indignation ardente, et l'on verra si mon coeur est Charles ou Bedfort. --Sur mon Dieu! voil qui est bien rpondre, dit la Pucelle, en se tournant vers Charles, qui s'tait approch; et notre gentil roi ne refusera pas la grce d'un pauvre chevrier de mon pays. --Demandez plutt justice pour lui! s'cria le moine, et le pauvre chevrier deviendra un riche et noble seigneur; car, aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu en trois personnes, le jeune garon ici prsent est fils lgitime de la dame de Varennes. --Par la gorge! moine, tu en as menti! s'cria de Flavi, qui fit avancer brusquement son cheval sur le Pre Cyrille, et le heurta si violemment qu'il tomba tourdi et sanglant. Emmenez cet affronteur, ajouta-t-il en faisant signe ses gens de le saisir. Mais Jeanne avait saut terre pour relever le moine, et s'cria tout mue: --Ah! Jsus! il est bless. Aidez-moi le soulager, messires, le coeur me tourne quand je vois couler le sang d'un Franais. --De fait, ceci n'est point l'action d'un gentilhomme, dit le roi svrement. --Non, reprit la Pucelle, les vrais chevaliers ne frappent pas les faibles; mais sur mon salut! ceux-ci ne me quitteront plus, et avec la protection de notre gentil roi, leur dire sera vrifi. --Ce sera chose facile, reprit Charles; ce soir mme nous passons prs du chteau de Varennes. Emmenez vos protgs, Jeanne, nous les mettrons en prsence de la dame et d'hommes prudents qui dcideront. ces mots, il tourna bride et se remit eu marche. Jeanne appela aussitt le frre Jean Pasquerel, lecteur du couvent des Augustins de Tours, qu'on lui avait donn pour aumnier particulier, et confia sa garde les deux voyageurs. Elle pria, de plus, le chevalier Jean d'Aulon, son cuyer, de leur procurer des chevaux, les encouragea par quelques pieuses paroles, puis rejoignit la suite du roi. Rests seuls, le Pre Cyrille et Remy adressrent d'abord une fervente prire Dieu pour le remercier du secours inespr qu'il leur avait envoy. Cependant, si le pril tait pass, la plus srieuse preuve leur restait encore subir; dans quelques heures le sort de Remy allait se dcider, et cette pense, tous deux tremblaient involontairement. Tant qu'ils avaient t loin du but, les difficults de la route avaient absorb toute leur attention, et occup uniquement leur nergie; ils ne s'taient point proccups des moyens par lesquels ils prouveraient la ralit des droits de Remy; les preuves qui leur avaient suffi pour croire leur semblaient galement suffisantes pour persuader; mais, le moment venu de faire valoir ces preuves, ils commencrent craindre et douter! Les affirmations de Remy, appuyes par la dclaration du chevrier qui l'avait recueilli, suffiraient-elles pour convaincre la dame de Varennes d'abord, puis les gens qui devaient examiner l'affaire? Le sire de Flavi ne ferait-il point prvaloir ses soupons intresss? Le Pre Cyrille, qui avait vcu parmi les hommes trop peu pour djouer leurs complots mais assez pour les craindre, se sentait surtout inquiet du rsultat de l'examen. Ils chevauchrent tout le jour l'un prs de l'autre, et tourments tous deux de l'preuve annonce sans oser se le dire. Enfin, vers le soir, la troupe entire campa en vue du chteau de Varennes, et Ambleville, un des hrauts d'armes de la Pucelle, vint pour chercher Remy et son conducteur. Ils trouvrent dans la grande salle Jeanne entoure de plusieurs vques et gentilshommes qui formaient le conseil du roi. Le sire de Flavi tait prs de la porte, l'air encore plus farouche que d'habitude. Au moment o le moine entra avec Remy, la Pucelle fit un pas leur rencontre. --Au nom de la Vierge Marie, dit-elle, approchez sans crainte et exposez vos droits messires qui sont prud'hommes. Si vous avez parl vrai, comme je crois, ils vous seront misricordieux. Cyrille s'inclina respectueusement devant les membres du conseil. --Dieu le leur rendra, dit-il avec cette espce de fiert dont l'habit religieux pouvait seul alors donner l'habitude; car il est dit dans l'criture: Comme l'homme jugera il sera jug. Regnault de Chartres, archevque de Reims et chancelier de France, fit signe aux autres membres du conseil, qui s'assirent; puis il commena l'interrogatoire de Remy et du Pre Cyrille. Celui-ci leur raconta en dtail tout ce que le lecteur connat dj: l'arrive du jeune chevrier au couvent, la rencontre de l'archer, leur dpart et les divers accidents du voyage; enfin il prsenta, l'appui de ses affirmations, le testament sous forme de lettre, dict par Jrme Pastouret avant sa mort. Mais messire de Flavi, qui avait cout son rcit avec un sourire d'incrdulit ironique, haussa les paules lorsqu'il eut achev. --La fable est passablement ourdie, dit-il d'un ton mprisant, et elle pourrait surprendre des hommes de quelque prudence; mais avant de rpondre au rvrend, je prie le conseil d'entendre l'archer, dont les confidences lui ont appris les recherches de la dame de Varennes. Le chancelier ordonna de l'introduire, et _Exaudi nos_ se prsenta. Il affectait une timidit respectueuse qui disposa favorablement le conseil. Aprs l'avoir rassur, l'archevque de Reims lui demanda de dclarer tout ce qu'il savait, et Richard raconta comment, en apprenant par lui la recherche que faisait la dame de Varennes, le Pre Cyrille avait pens prsenter Remy la place de l'enfant disparu, et lui avait propos d'entrer dans le complot. La dclaration tait faite avec tant de calme et de prcision, que le conseil parut branl; mais Jeanne, qui s'tait retire l'cart pour prier, selon sa coutume, s'approcha dans ce moment, et, entendant les dernires paroles d'_Exaudi nos_, elle s'cria: --Ah! par la vraie croix! je connais ce tmoin; c'est celui qui a tratreusement complot ma mort quand je me rendais devers le roi. cette dclaration inattendue, il y eut un mouvement gnral; les juges surpris s'taient retourns. _Exaudi nos_ devint ple, et le Pre Cyrille s'approcha de Jeanne. --Oui, c'est bien lui, reprit celle-ci, dont le regard restait appuy sur Richard. Aid du messager, il devait me noyer au passage du pont. --Et si vous avez chapp, ajouta le moine, c'est l'enfant, aprs Dieu, que vous le devez; car la voix entendue dans l'glise de La Roche tait la sienne. --Ah! sur mon me! s'il en est ainsi, je le lui revaudrai! s'cria Jeanne, et notre gentil roi ne refusera pas de m'aider m'acquitter, comme c'est justice. Cet incident venait de produire une raction aussi subite qu'inattendue. L'accusation porte contre _Exaudi nos_ par Jeanne avait compltement dtruit l'effet de son tmoignage, et le service rendu l'hrone par Remy avait videmment report sur lui l'intrt du conseil. Messire de Flavi s'en aperut, et, interrompant brusquement les expressions de reconnaissance de la Pucelle: --C'est trop disputer sur une pareille affaire, dit-il; pour viter des dbats et des retards, je demande qu'elle soit juge par Dieu, et je jette le gant tout champion qui voudra dfendre le mensonge du moine. ces mots, il ta un de ses gantelets qui alla tomber sur les dalles, quelques pas de Remy. Le jeune garon fit un mouvement pour le relever; le Pre Cyrille le retint. --Dieu ne doit juger que l o la sagesse des hommes fait dfaut, dit-il; et pour le prsent, c'est au conseil dcider. --Sur mon salut! si j'osais parler devant de si savants hommes, dit Jeanne, je demanderais pourquoi la dame de Varennes n'est point appele? chaque femme reconnat son sang. Les membres du conseil firent un signe d'assentiment; ils se consultrent un instant, et aprs avoir fait retirer le moine et Remy derrire une tapisserie, ils envoyrent chercher la matresse du chteau. Celle-ci se prsenta, accompagne de son aumnier: c'tait une femme de quarante ans, qui avait t belle, mais plie par les chagrins et les austrits. Elle portait le grand habit de veuve avec les coiffes et les voiles. Avertie qu'il s'agissait de son fils, elle accourait perdue, et son premier cri demanda o il tait. Le chancelier s'effora de la calmer. --Celui qui rclame ce nom n'a pas encore prouv son droit de le porter, dit-il. --Ah! qu'il vienne, reprit vivement la dame de Varennes, je suis sre de le reconnatre. --Et comment? demanda l'archevque. --En l'interrogeant sur son enfance, reprit la mre; en lui montrant le chteau dans lequel il a t lev... ou plutt... Non, j'ai un autre moyen, messires, un moyen infaillible: la prire de sainte Clotilde. --Une prire? --Transmise de mre en mre dans notre famille, et qui est comme le privilge du premier-n. Mon fils avait trois ans quand je la lui appris... S'il ne l'a point oublie, s'il peut seulement en rpter quelques mots, le doute est impossible; car lui et moi sommes seuls la connatre. Et cherchant du regard autour d'elle celui qui pouvait tre son fils, la veuve se mit murmurer d'une voix tremblante: --Sainte Clotilde! toi qui n'as point d'enfant dans le paradis, prends le mien sous ta protection; sois prs de lui quand je n'y serai pas, ici, ailleurs et partout. Elle s'arrta palpitante comme si elle et attendu la rponse cette espce d'appel. Tout coup une voix ferme et jeune se fit entendre et continua: --Sainte Clotilde! je te donne mon fils petit pour que tu m'en fasses un homme, et faible pour que tu me le rendes fort! Retranche trois de mes jours pour lui en ajouter dix, et prends toutes mes joies pour lui en donner cent fois davantage! La dame de Varennes poussa un cri, tendit les mains et tomba genoux. --Il sait la prire! balbutia-t-elle... C'est lui... Mon fils! --Ma mre! rpondit la voix. Et le rideau, brusquement tir, laissa voir Remy, qui s'lana dans les bras de la veuve!... On ne raconte point de telles scnes. Tout se borna longtemps des sanglots de joie, des noms changs, des treintes mouilles de larmes. Les membres du conseil taient mus; Jeanne priait et pleurait, et le Pre Cyrille, fou de joie, courait la salle en criant: --J'en tais sr, l'horoscope l'avait annonc. Perscut par le Taureau... secouru par la Vierge et Mars... La Vierge et Mars, c'est Jeanne, la pure et guerrire Jeanne, _sicut erat Pallas_. Maintenant, que Dieu sauve la France! j'ai sauv mon petit chevrier. 8. En prenant le nom et le rang que lui donnait sa naissance, Remy n'oublia point le pass. Le Pre Cyrille resta toujours ses yeux son bienfaiteur et son pre spirituel. La dame de Varennes et lui le retinrent au chteau, o ils lui abandonnrent une tour pour son laboratoire. Quant Jeanne, elle poursuivit sa mission libratrice, et aprs avoir conduit le roi Charles jusqu' Reims, elle continua chasser les Anglais de province en province et de ville en ville. Apprenant enfin que Compigne tait assige, elle courut s'y renfermer. Mais messire de Flavi, qui tait gouverneur de Compigne, n'avait point oubli que c'tait surtout Jeanne qu'il devait la perte de la fortune de la dame de Varennes. Dans une sortie o elle avait repouss les ennemis avec sa valeur accoutume, elle resta en arrire de ceux qui rentraient, et trouva la porte de la ville ferme! Faite prisonnire par les Anglais, elle fut juge, condamne comme sorcire et brle vive Rouen. Quand Remy apprit cette fin, il pleura la fois sa bienfaitrice et la libratrice de la France. Quant au frre Cyrille, il soupira, mais ne parut point tonn. --Trs-bien, murmura-t-il, l'horoscope s'accomplit... toujours l'hostilit du Taureau! Hlas! personne ne peut chapper au jugement de Dieu, ni la mauvaise influence de son toile. QUATRIME RCIT. L'APPRENTI 1. Une de ces tristes scnes que la pauvret trane si souvent sa suite avait lieu vers le milieu de janvier 18.., dans l'une des plus misrables maisons du faubourg de Ble, Mulhouse. Au fond d'un grenier ouvert tous les vents, o le givre entrait par les carreaux briss, une femme d'une quarantaine d'annes tait tendue sur un lit en lambeaux. Sa figure livide annonait que les sources de l'existence taient taries en elle. La veuve Kosmall, c'tait le nom de la mourante, avait lutt pendant plusieurs annes contre les plus dures privations, et avait us un corps naturellement robuste dans un travail qui et demand des forces surhumaines. la mort de son mari elle tait reste charge de deux enfants, dont l'an avait peine quatre ans; ce n'avait t qu'en accumulant fatigues sur fatigues, misres sur misres, qu'en attendant bien souvent le salaire du lendemain pour satisfaire la faim du jour, qu'elle tait parvenue lever ses deux orphelins. Depuis longtemps dj elle sentait que sa vigueur l'abandonnait; mais quand les forces lui manqurent entirement pour le travail, la plupart des personnes qui lui fournissaient de l'ouvrage, ignorant la cause de ce qu'elles appelaient sa ngligence, cessrent de l'employer. Encourage et soutenue, la pauvre femme ft peut-tre parvenue surmonter son mal; ainsi repousse, la lutte lui devint impossible. Un soir, en rentrant plus accable que de coutume dans sa mansarde, elle jeta un regard sur le bcher et sur le buffet, vides tous deux, et dit Frdric, le plus jeune de ses fils: --Garon, Dieu peut-tre aura piti de nous; mais ces jours-ci ne compte point sur moi, car je me sens bien malade. Tu es un bon travailleur, ton chef de fabrique t'aime; quand il saura que toi et ton frre vous manquez de tout, il ne te refusera pas une avance. Je sais que c'est dur faire, ces demandes; mais tu as du courage, Frdric, et Dieu a dit qu'il fallait s'aider soi-mme. Frdric regarda sa mre avec anxit: le pain leur avait souvent manqu, et jamais elle ne lui avait parl ainsi. Il fut effray de sa pleur et de son abattement. Cependant il retint les pleurs qui lui venaient aux yeux; il s'approcha d'elle, l'engagea se coucher, et lui dit qu'il allait se rendre chez M. Kartmann. Mais l'avance qui fut faite par celui-ci suffit peine pour satisfaire pendant quelques jours aux premiers besoins, et bientt tout manqua de nouveau la pauvre famille. Le 20 janvier, la mansarde de la veuve Kosmall tait encore plus froide que de coutume; l'oeil aurait en vain cherch une tincelle dans le pole entr'ouvert; seulement, deux cierges brlaient sur une mauvaise table vermoulue place auprs du lit, et on entendait encore dans la rue le bruit argentin de la sonnette qu'un enfant de choeur agitait devant le saint viatique. La mourante venait de recevoir les derniers secours de la religion. Ses deux fils taient genoux prs d'elle. Frdric paraissait absorb par la douleur; Franois, l'an, pleurait aussi, mais on sentait que ces pleurs n'taient dus qu' l'motion du moment, et travers cette affliction passagre il tait facile d'entrevoir l'insouciance et l'insensibilit. Peu aprs le dpart du prtre, l'agonisante essaya de se soulever, et fit signe ses deux enfants de l'couter avec attention: puis, avanant vers eux ses bras dfaillants, elle leur prit chacun une main et les attira doucement sur sa couche. --Dans quelques heures, leur dit-elle, vous serez entirement orphelins, et vous n'aurez plus pour vous soutenir que vous-mmes. Dieu est bon pour moi; il m'enlve au moment o mes bras devenaient trop faibles pour vous nourrir. J'aurais voulu vivre encore quelque temps pour vous guider... mais, puisqu'il faut mourir, coutez-moi: je n'ai vous dicter que le testament du pauvre, celui des bons conseils. Avant que vous soyez en ge de gagner votre vie comme des hommes, vous aurez bien des mauvais jours passer; quels que soient vos besoins, pourtant, rappelez-vous que la probit est votre seule richesse. Souvent j'aurais pu m'approprier le bien des autres quand vous manquiez de pain, mais j'ai mieux aim entendre vos cris de faim que de faire une chose dfendue par Dieu. D'ailleurs, l'avenir ne peut manquer de valoir mieux pour vous que le pass. Toi, Frdric, tu es bien jeune encore, car c'est seulement Nol dernier que tu as eu treize ans; mais tu possdes une vritable fortune, l'amour du travail. Quant toi, enfant, ajouta-t-elle en tournant ses regards teints vers son fils an, ne t'irrites point de ce que je vais te dire, et n'y vois point un reproche du pass, mais seulement une prire pour l'avenir. Veille sur toi, Franois! tu n'aimes point le travail, et c'est cependant la seule garantie de probit pour le pauvre. Quand on n'a pas le courage de gagner son pain de chaque jour, on est bien prs de le voler! Reste auprs de Frdric; c'est ton compagnon naturel; coute les avis qu'il te donnera, ne te blesse point de sa supriorit; lui-mme sait bien que c'est Dieu qu'il la doit, et il ne t'en fera point souffrir. Puis, serrant la main de Franois qui restait immobile dans la sienne: --Jure-moi, lui dit-elle, que tu ne te spareras point de ton frre, et que tu n'iras point chercher un toit loin de la seule affection qui te reste. Franois mu promit en pleurant, et bien qu'il n'y et rien de senti dans cette promesse, elle parut contenter la mourante, car sa figure s'illumina d'un rapide rayon de joie. --Je meurs tranquille, dit-elle. Oh! mes enfants bien-aims: n'oubliez point que tout ce que j'ai souffert c'est pour vous deux, et que quand vous vous plaigniez, vos deux voix m'arrivaient au coeur en mme temps; restez donc unis dans cette vie comme vous l'avez t dans mon amour. Puis, tendant ses mains glaces sur ces deux jeunes fronts qui se courbaient devant elle, elle pronona d'une voix inintelligible quelques mots qui ne s'adressaient qu' Dieu et ne furent entendus que de lui seul; ensuite elle rendit le dernier soupir. Le lendemain, les deux orphelins suivaient la morte au cimetire. Des porteurs, un seul prtre et ses enfants la conduisaient sa dernire demeure. Sans les larmes de Frdric et de son frre, rien n'et averti qu'il existait un lien de parent entre le cadavre et les deux assistants, car l'argent leur avait manqu pour acheter des habits de deuil. 2. Abandonns eux-mmes, les deux frres ne tardrent pas suivre deux routes diffrentes. Franois, que la mort de sa mre avait troubl, parce que la disparition de ceux qui nous soignent et nous aiment a quelque chose de saisissant mme pour les coeurs les plus frivoles, ne trouva d'autre moyen d'chapper la tristesse que les distractions bruyantes. Le lendemain du jour o il avait descendu sa mre dans la fosse, il tait au Tanevat avec les garons de son ge, glissant sur les flaques d'eau glace qu'entrecoupaient les clairires. Frdric comprit diffremment ses devoirs; une fois sa premire douleur apaise, il songea suivre les conseils de sa mre en travaillant avec courage. Il retourna la fabrique les yeux rouges, le front ple et le coeur triste, mais rsolu. En passant prs de lui dans la journe, M. Kartmann s'arrta: --Vous avez t plusieurs jours sans venir, lui dit-il svrement; voudriez-vous renoncer vos habitudes d'exactitude? --Je soignais ma mre, monsieur. --Elle est donc mieux maintenant? --Elle est morte! rpondit Frdric en pleurant. M. Kartmann laissa chapper une exclamation de surprise. --Pauvre enfant! dit-il; et depuis quand? --Depuis deux jours. --Allez, reprit le fabricant avec un mouvement de tendre compassion; allez, Frdric, vous pouvez ne revenir qu' la fin de la semaine, vous recevrez votre paye comme si vous aviez travaill. --Merci, monsieur, rpondit l'enfant; en quelque lieu que soit ma mre maintenant, elle doit tre heureuse de me voir l'ouvrage; je lui obis en y restant. M. Kartmann passa la main sur la tte du jeune apprenti avec un doux intrt, et lui dit: --Vous passerez parmi les premiers apprentis, Frdric, et j'augmente votre salaire. Mais le zle de l'orphelin ne se borna point seulement aux travaux de la fabrique. M. Kartmann annona qu'il allait instituer chez lui un cours du soir qui devait, pour ses apprentis, remplacer les coles publiques dont ils ne pouvaient profiter; cette nouvelle combla Frdric de joie. C'tait la premire voie d'instruction qui s'ouvrait devant lui. Plus d'une fois il avait entendu sa mre dplorer l'ignorance dont ses enfants n'avaient aucun moyen de sortir, et il avait facilement compris, par ses propres observations, l'utilit de l'instruction; aussi, quand arriva le 15 fvrier, jour o les cours devaient s'ouvrir, il partit pour son atelier plus dispos que jamais au travail, et le coeur plein de courageuses rsolutions. Pendant tout le jour la pense du soir ne le quitta pas une minute; il entrevoyait ce moment comme celui de la rcompense promise son activit, et jamais sa tche ne lui parut plus lgre. Mais le pauvre enfant tait loin de prvoir, dans sa gnreuse impatience, tous les obstacles qui l'attendaient sur la route. Dieu seul pourrait dire quelle force d'me il lui fallut pour surmonter les premiers dgots de l'tude; de quelle puissance de volont il eut besoin pour dominer sa nature et la soumettre un travail si nouveau. On ne sait point assez de gr l'enfant du peuple de l'instruction qu'il acquiert; mille obstacles inconnus au fils du riche viennent doubler pour lui les difficults de l'tude. Rien, dans sa premire ducation, ne le prpare aux travaux raisonns; la vie, pour lui, se rsume tout entire dans les faits matriels; c'est dans cette sphre que se meuvent ses besoins et ses douleurs: Frdric surtout avait t plac, cet gard, dans les conditions les moins favorables. N dans une ville manufacturire, on le posta, ds l'ge de sept ans, devant une machine qu'il s'habitua voir fonctionner sans chercher les relations de ses diffrentes parties. Dans le travail qui lui fut impos, il ne sentit jamais d'autres ncessits que celles de la force et de l'adresse manuelle. Son intelligence dut ncessairement contracter, par suite, des habitudes d'inaction. Elle alla regardant de ct et d'autre, ne s'arrtant sur un objet qu'aussi longtemps qu'elle y trouvait un motif d'amusement, et ne s'en faisant jamais un motif de rflexion. Aussi, bien qu'il ft l'apprenti le plus laborieux de la fabrique, il tait demeur compltement tranger tout travail de pense: il lui fallut donc une volont puissante pour fixer son esprit toujours vagabond. Pendant les premiers jours, et quoi qu'il ft pour la soumettre, il sentait constamment sa pense lui chapper. Puis la mmoire, cette facult qui ne s'acquiert et ne s'entretient que par un continuel exercice, lui manquait presque entirement. Cependant, peu peu il russit effacer les mauvaises influences de sa premire ducation; force de le vouloir et d'y employer toutes ses facults, il parvint matriser sa pense, lui imposer une direction. Une fois qu'il eut remport cette premire victoire, qui mettait ses capacits intellectuelles au pouvoir de sa volont, l'tude lui parut plus facile; ce qui d'abord lui avait sembl obscur s'offrit lui sous une forme prcise; son esprit put sans trop de fatigue aller de la cause l'effet et tirer des dductions; mais que d'efforts cachs, que de gnreuses rsistances avant d'arriver l! Depuis quelque temps Frdric et Franois avaient quitt leur grenier pour se mettre en pension chez une vieille femme, nomme Odile Ridler, qui avait t l'amie de leur mre. Une fois install dans sa nouvelle demeure, notre jeune apprenti put profiter du feu et de la lumire de son htesse pour travailler le soir et repasser les leons reues. Mais ce qui lui profita plus fut un travail dont il eut lui-mme l'ide. Il pria Odile de lui prter son livre d'heures, et de lui dsigner quel endroit se trouvait une prire qu'il savait par coeur. Il tudia la forme des mots un un, et arriva, au bout de quelques semaines, les distinguer parfaitement entre eux sans avoir gard leur place; il chercha alors ces mmes mots dans toutes les pages du livre et les reconnut; puis il les dcomposa en syllabes, et trouva qu'il avait un nombre immense de celles-ci sa disposition, et que pour lire la plupart des mots il n'avait besoin que de les combiner diffremment entre elles. Souvent, au milieu de cette tude, le pauvre enfant, dj bris par le travail du jour, sentait ses yeux se fermer; mais, imitant, sans le savoir, un philosophe ancien, il avait fait promettre la vieille Ridler, qui prolongeait son travail jusqu' onze heures, de l'veiller quand elle verrait le sommeil s'emparer de lui. Un partie de la journe du dimanche tait employe de la mme manire. Aprs avoir rempli ses devoirs religieux et fait une promenade, il rentrait la maison et ne quittait son livre que le soir, pour aller avec Odile passer quelques heures chez des voisines. Une si courageuse persvrance ne pouvait manquer d'avoir d'heureux et prompts rsultats. Vers la fin du printemps, Frdric lisait trs-couramment. Il essaya alors de donner quelques leons Franois qui ne travaillait point dans la mme fabrique que lui; mais tous ses efforts et toutes ses prires furent inutiles. -- quoi a me servira-t-il de savoir lire, pour filer du coton? rptait celui-ci. Frdric dut renoncer vaincre la paresse de son frre; mais il continua, pour son compte, les tudes commences. Il demanda instamment au chef de l'cole passer dans la premire division, o il prit des notions d'criture et de calcul, et l'aide de son propre travail beaucoup plus que des explications qu'il recevait, il fit dans ces nouvelles connaissances des progrs aussi rapides que ceux qu'il avait faits dans la lecture. Deux ans environ se passrent de cette sorte; M. Kartmann avait de nouveau augment sa paye. Cependant les cours qui se faisaient la fabrique ne s'tendaient point au del de la lecture, de l'criture et du calcul; Frdric aurait voulu tudier la gomtrie, indispensable, comme il le savait, pour la mcanique; malheureusement il manquait de livres et ne pouvait en acheter. Enfin le jour de la Saint-Georges arriva, et avec lui une joie inattendue pour l'orphelin: c'tait la fte de M. Kartmann. Quand tous ses ouvriers et apprentis vinrent la lui souhaiter, il fit avancer Frdric, et lui mettant une pice d'or dans la main: --Prenez, mon ami, lui dit-il; c'est la rcompense que je destinais l'lve le plus studieux; je suis heureux qu'elle ait t mrite par vous. Une pice d'or!... c'tait plus que Frdric n'avait jamais os dsirer; c'tait la ralisation de ses plus beaux rves! Le pauvre enfant se trouva si saisi de bonheur, que son trouble seul put tmoigner de sa reconnaissance. Deux heures aprs il tait dans le petit jardin attenant la maison d'Odile Ridler, assis sur un banc, et feuilletant avec une sorte d'enivrement des livres poss sur ses genoux; on voyait mille esprances, mille projets d'avenir passer dans son regard!... Il tait heureux pour la premire fois! 3. Un soir d't, aprs avoir quitt son atelier, Frdric, selon son habitude, tait all s'asseoir dans le parterre de la bonne femme Ridler pour y tudier en repos, lorsque la nuit le fora de fermer son livre. Ses penses se portrent alors naturellement sur l'objet qui l'intressait le plus au monde; il se demanda pour la centime fois ce que son frre avait pu devenir depuis quinze jours qu'il ne l'avait point revu; il se rappelait avec douleur les dernires paroles de sa mre:--Restez unis dans cette vie comme vous l'avez t dans mon amour;--et il se disait que, dans le ciel mme, son bonheur ne pourrait tre parfait, puisque sa dernire esprance avait t trompe. Au milieu de ce chagrin une consolation lui restait, il pouvait se rendre la justice qu'il n'avait rien nglig pour obir aux recommandations de la mourante. Non-seulement il avait aid Franois de ses conseils, mais il n'avait cess de s'imposer mille privations pour lui. Maintenant, hlas! il voyait que ses sacrifices taient inutiles et qu'il y a des mes qui chappent tous les liens. Ces rflexions l'attristaient profondment. Contre son ordinaire il n'attendait point avec impatience qu'Odile Ridler et allum sa petite lampe afin de continuer sa lecture, et, domin par ses inquitudes, il se promenait dans les troites alles du jardin. Tout coup, une voix bien connue qui l'appelait d'un ton prcautionneux se fit entendre quelques pas. Frdric se retourna vivement et aperut Franois, dont les vtements en lambeaux, la figure hve et fatigue annonaient assez comment il avait d vivre depuis sa disparition. Son frre le regarda quelque temps avec une expression de tristesse et de piti; mais, dcourag par cette vue et ressentant la crainte dlicate qui vous rend embarrass devant la faute d'autrui, il n'eut pas la force de lui faire une question. Franois, que son caractre insouciant mettait l'abri de ces pudeurs, fut le premier rompre le silence. --Tu me trouves bien chang, n'est-ce pas? lui demanda-t-il d'un ton qui indiquait plutt la contrarit que le remords, mais, dame! je n'ai pas voyag au pays de Cocagne, depuis que je t'ai quitt; et je me suis couch plus d'une fois sur ma faim. --Quelle raison a pu te tenir si longtemps loign de la maison? demanda Frdric avec hsitation. --La meilleure de toutes, l'ennui de dvider des bobines. Le contre-matre s'est aperu que je n'avais pas grand penchant pour l'atelier; il a fait son rapport au chef, qui m'a poliment congdi, il y a quinze jours. --C'tait un malheur bien grand, pour nous qui n'avons d'autre ressource que nos bras, mais ce n'tait pas une cause suffisante pour disparatre. --J'avais peur que la bonne femme Ridler, me sachant sans ouvrage, ne voult pas me recevoir. --Peut-tre ma prire et-elle consenti te garder. D'ailleurs, tu le sais, aussi longtemps que j'aurai un morceau de pain et un lit tu en pourras toujours demander ta part. --Oui, mais je m'attendais aussi avoir ma part de sermons, et je n'en veux plus. D'ailleurs, j'tais bien aise de voir un peu de pays. J'ai voulu faire une promenade en Suisse; on dit que c'est si beau et qu'on y vit pour rien! c'tait tentant, vu ma position. Mais ces montagnards sont des brutes; quand je leur demandais manger ils me rpondaient que j'tais en ge de gagner ma vie moi-mme!... comme si c'tait la peine de quitter son pays pour aller travailler ailleurs. --Je crois bien, rpliqua Frdric d'un ton srieux, qu'il n'y a pas de pays o l'on soit dispens de travailler, et je ne regarde pas cette ncessit comme un malheur; mais ce qui en est un vritable, c'est de ne pas vouloir s'y soumettre. --Elle est amusante, ta ncessit! bon pour toi qui remontrerais la sagesse au bon Dieu; quant moi, j'tais n pour tre riche, et l'on aurait d me faire apprendre cet tat-l. --coute, dit Frdric, ce sont des choses bonnes dire en plaisantant; mais, tu le sais bien toi-mme, tes plaintes sur ta position ne la changeront pas; il faut donc l'accepter telle qu'elle est. Ce n'est point au repos que nous devons tendre, nous autres fils d'ouvriers; notre but doit tre de vivre sans avoir besoin de l'aumne du riche; pour cela nous n'avons de ressources que nos bras. Le faible seul a droit de se plaindre; car quand on a la force et la sant, le travail est facile. --Ne t'ai-je pas dit, rpliqua Franois d'un ton de mauvaise humeur, que j'avais t chass de la fabrique? quoi donc me servirait l'amour du travail puisque je n'ai plus d'ouvrage? --Il y a Mulhouse d'autres fabriques que celles o tu travaillais, et avec de la bonne volont tu trouverais t'employer. --Oui, que j'aille de porte en porte demander si on a besoin de moi, n'est-ce pas? c'est glorieux ce mtier-l. --Trouves-tu moins humiliant de tendre la main devant la charit du passant? Mais puisque ces dmarches te cotent, je t'en pargnerai l'ennui. Demain matin je parlerai M. Kartmann, et peut-tre consentira-t-il t'admettre dans ses ateliers. Cela te convient-il? --Il faut bien que a me convienne. Frdric ne voulut pas prolonger un tte--tte pnible; d'ailleurs, Franois avait l'air fatigu, il l'engagea rentrer dans la chambre d'Odile. Celle-ci tmoigna d'une manire peu gracieuse au vagabond l'tonnement que lui faisait prouver son retour, et l'engagea chercher un asile ailleurs; mais Frdric intercda pour son frre, et obtint de la bonne femme Ridler la permission de lui donner la moiti de son lit et de son souper. Ainsi, Franois sentait dj l'influence de Frdric s'tendre sur lui comme une protection. La nuit qui suivit le retour du dserteur fut bien diffrente pour les deux frres; l'an dormit tranquillement, s'inquitant peu du lendemain, tandis que le sommeil de Frdric fut troubl par mille inquites penses. Il songeait avec effroi la manire dont M. Kartmann accueillerait sa demande. Le lendemain matin il se rendit avec Franois chez son chef et lui expliqua d'une voix tremblante la cause de sa visite. Il aurait voulu cacher la mauvaise conduite de son frre; mais quand M. Kartmann lui demanda pourquoi il avait quitt l'atelier o il travaillait, il avoua tout, car il ne savait pas mentir. --Ce sont de tristes antcdents, dit le chef de fabrique en secouant ta tte; cependant, ajouta-t-il en se tournant vers Franois, je veux bien vous admettre chez moi; mais n'oubliez pas que je vous reois par considration pour votre jeune frre, dont je vous engage prendre exemple. Ce jour-l comme la veille, c'tait donc encore sur la recommandation d'un enfant moins g que lui qu'on voulait bien l'accueillir. Mais dans le coeur de Franois, aucun sentiment de fiert ne se trouvait froiss par ce renversement de rles; et quand il se trouva seul dans l'escalier avec Frdric, il lui dit d'un ton dgag: --Diable! il parat que tu es un personnage ici! tu n'as qu' demander pour obtenir. Dornavant je saurai qui m'adresser. --Je fais mon devoir et l'on m'en sait gr, rpondit Frdric; voil tout le secret de mon influence. 4. Plusieurs mois se passrent sans apporter aucun changement la situation des deux frres. L'an, comme nous venons de le dire, avait t admis dans la fabrique de M. Kartmann, et, quoiqu'il montrt peu de zle, il n'avait point encore mrit de srieuse rprimande. Quant Frdric, les qualits qui l'avaient fait remarquer de son chef prenaient chaque jour plus de dveloppement. Son intelligence, accrue par l'instruction qu'il avait acquise force de persvrance, le plaait au-dessus de tous les apprentis de son ge, et l'attention consciencieuse avec laquelle il s'acquittait du travail qu'on lui confiait le rendait presque aussi utile qu'un homme. Employ comme pinceauteur dans les immenses ateliers de M. Kartmann, qui comprenaient la fabrication du coton depuis le filage jusqu' l'impression, il avait souvent admir les planches graves, au moyen desquelles des toiles blanches se trouvaient transformes en lgantes indiennes; cette observation attentive avait fini par devenir pour lui le motif d'un vif dsir et d'une vague esprance. tre admis dans l'atelier de gravure pour y apprendre composer ces planches prcieuses fut bientt le rve de toutes ses heures. Sans se rendre encore bien compte de ses projets, il aimait songer qu'il pourrait peut-tre un jour changer sa position contre celle de graveur, car il avait cette ambition louable qui fait souhaiter l'enfant de s'lever par son courage et son industrie. Il songea d'abord obtenir de son chef la permission de dtourner quelques heures de son travail pour apprendre l'tat qu'il dsirait; mais il s'effraya l'ide de solliciter une telle faveur. Son exprience l'avait convaincu, d'ailleurs, que tout est possible une volont ferme; il rsolut donc de se rendre l'atelier de gravure pendant l'heure des repas et de s'y exercer en secret. Un jeune apprenti de cet atelier, qu'il avait mis dans sa confidence, lui indiqua les moyens mcaniques de sa profession, et au bout de quelque temps Frdric tait capable de graver passablement un dessin peu compliqu. Il continua ainsi pendant plusieurs mois se rendre rgulirement l'atelier sans que personne se doutt de quelle manire il employait ses rcrations. Ses compagnons de travail taient si peu accoutums l'avoir pour compagnon de leurs jeux, qu'aucun d'eux ne songeait s'enqurir du motif de ses absences; il est mme probable que Frdric et atteint son but sans veiller l'attention de personne si un vnement qui se passa vers le milieu de l'hiver de 18.. n'et chang ses projets et donn une nouvelle direction sa vie. Un jour que, selon son habitude, il venait de monter l'atelier aprs son dner et qu'il tait dj l'ouvrage, il entendit un bruit de pas qui le fit tressaillir; comme il tait l sans autorisation, la crainte d'tre surpris l'occupait toujours. Il se jeta prcipitamment derrire un meuble qui lui avait dj servi plusieurs fois dans de semblables occasions. Ce meuble lui cachait entirement ce qui se passait dans l'appartement; cependant, au mouvement qui se fit, il prsuma que plusieurs personnes y taient entres. Il ne songea d'abord qu' se blottir de faon n'tre pas remarqu; mais au bout de quelques minutes, les prcautions qu'il entendait prendre et des paroles chuchotes demi-voix lui causrent de l'inquitude. --As-tu bien ferm la porte? disait quelqu'un. --Regarde dans le cabinet s'il n'y a personne, reprit une autre voix. --Pourquoi cette crainte d'tre surpris? se demandait Frdric avec effroi; et il n'osait respirer. Quelque chose l'avertissait que ce n'tait point un hasard, mais une volont providentielle qui le rendait tmoin de cette scne: jamais il n'avait prouv une pareille anxit. Quand les nouveaux venus se crurent l'abri de toute surprise, l'un d'eux prit la parole, et d'une voix basse mais bien articule, et qui prouvait l'importance qu'il attachait ses explications, il dveloppa le projet qu'il avait conu. Ce projet ne consistait en rien moins qu' forcer, au milieu de la nuit, les fentres du comptoir de M. Kartmann et enlever sa caisse. Frdric reconnut, dans les explications qui furent donnes, que ceux qui tramaient ce complot taient des ouvriers mmes de la fabrique, et il ne put se dfendre d'un mouvement d'horreur; mais songeant combien il lui importait de connatre tous les dtails de cette affaire, il se tint plus immobile que jamais. Les rles furent distribus. --Un de nous, dit celui qui avait expliqu l'affaire, s'introduira le premier dans le comptoir par le carreau cass; voyons, quel est le plus mince? a doit tre Franois. ce nom Frdric sentit un horrible frisson parcourir tout son corps. Mais quand il entendit la voix de son frre rpondre aux instructions qu'on lui donnait, il laissa chapper malgr lui un cri de saisissement et de douleur. Il se fit un silence subit parmi les ouvriers. --D'o vient ce cri? demanda-t-on. --Il est parti de la chambre mme. --Il y a quelqu'un ici. Les perquisitions ne furent pas longues, et Frdric se trouva bientt en prsence des comploteurs. On l'interrogea pour savoir ce qui l'avait port se cacher; il l'expliqua brivement. --Tu as entendu tout ce qu'on vient de dire, n'est-ce pas? --Oui, rpondit Frdric. Alors s'leva entre les ouvriers un dbat sur la question de savoir ce que l'on ferait de l'enfant. Il y eut contre lui des imprcations, des menaces, et l'on alla mme jusqu' dire que le plus sr tait de s'en dbarrasser; mais cette proposition, qui avait pour but d'effrayer Frdric, le laissa sinon tranquille, du moins rsolu. Enfin, il fut convenu qu'on l'enfermerait pour s'assurer de son silence jusqu'au lendemain. La difficult tait de trouver un lieu convenable. Un des ouvriers proposa une mansarde qu'il occupait dans l'tablissement; il fit observer qu'elle tait relgue dans une partie de la maison qui ne servait point l'exploitation, et n'avait qu'une croise donnant sur une petite cour o l'on n'entrait jamais. Cette proposition fut accepte. On monta un escalier dsert, on traversa un long corridor troit et on poussa Frdric dans la chambre en fermant la porte double tour. Rien ne peut peindre sa douleur lorsque, abandonn lui-mme, il eut fait l'inspection rigoureuse de sa prison et se fut assur qu'il n'y avait aucun moyen de fuir. Il se laissa tomber sur une chaise o il resta quelque temps dans un accablement dsespr; puis, se levant, il se mit parcourir la chambre tout gar. Les penses se succdaient rapidement dans son esprit. Il et donn la moiti de sa vie pour pouvoir prvenir M. Kartmann du pril qui le menaait et pour dtourner Franois du crime qu'il tait prs de commettre: il voyait son bienfaiteur et son frre sur le point de se perdre l'un par l'autre sans pouvoir les avertir ni les sauver. Plusieurs heures se passrent, pour lui, dans des alternatives d'abattement et de dsespoir. la fin il fut pris d'une espce de fivre d'angoisse. Malgr le froid rigoureux de l'hiver il sentait son front brler. Il ouvrit la fentre et vint s'y accouder, esprant que l'air du dehors le soulagerait. Il resta pendant longtemps dans la mme position, regardant vaguement et suivant de l'oeil, sans les voir, les nuages qui passaient dans le ciel. Aprs avoir err sur tous les objets environnants, ses regards vinrent enfin s'attacher un tuyau de chemine qui se trouvait une des ailes de la maison; pendant quelque temps ils suivirent avec une distraction indiffrente les tourbillons de fume qui s'en chappaient. Mais tout coup l'enfant tressaillit, il se pencha en avant et regarda avec anxit; il n'en pouvait douter, cette fume sortait du cabinet de M. Kartmann. Il rentra prcipitamment dans la chambre qui lui servait de prison, et, bnissant l'heureuse habitude qu'il avait contracte, de porter toujours sur lui ce qui tait ncessaire pour crire, il se mit tracer un billet dans lequel il avertissait sommairement M. Kartmann de ce qu'il avait dcouvert, en lui faisant connatre le lieu o il tait renferm. Son billet achev, il se rapprocha de nouveau de la fentre. La maison, comme toutes celles qui servent des exploitations de ce genre, tait trs-leve. Frdric en mesura un instant la hauteur, mais sa rsolution ne fut point branle par cet examen. Souvent, dans ses jeux d'enfant, il avait grimp des arbres et parcouru des toits; il tait agile, hardi, et, d'ailleurs, il y avait ncessit tout hasarder. Il monta sur le relai de la croise, descendit avec prcaution dans le canal form par les toits des deux corps de btiment qui se touchaient, et suivit sans grand danger cette route jusqu' ce qu'il ft arriv la chemine qu'il voulait atteindre. Le plus difficile tait de parvenir celle-ci en gravissant un toit glissant et trs-inclin; cependant l'apprenti y parvint. Voulant d'abord attirer l'attention des personnes qui travaillaient dans le cabinet de M. Kartmann, il jeta un un, dans le tuyau, des dbris de chaux durcie; puis, quand il jugea qu'il en tait temps, il laissa tomber son billet, li entre deux tuiles afin de le prserver des flammes, et regagna promptement sa chambre. Il s'attendait une dlivrance immdiate; mais les heures s'coulrent sans que personne part. Dj toutes les horloges de la ville avaient sonn cinq heures; il tait toujours auprs de la porte, l'oreille cloue la serrure; et nul pas ne se faisait entendre dans le corridor. L'inquitude commena le saisir. D'o pouvait venir ce retard? son billet n'avait-il point t lu? Toutes les angoisses dont il avait t dbarrass pendant quelque temps lui revinrent. Enfin, quand la nuit fut close, il crut distinguer le bruit d'une marche prcautionneuse et lgre; une clef tourna doucement dans la serrure... Ce moment fut horrible pour l'enfant, car ce pouvaient tre les ouvriers aussi bien qu'un envoy de M. Kartmann; cependant la clef fut retire sans que la porte s'ouvrit, et un second essai aussi infructueux fut fait avec une nouvelle clef: probablement on essayait des passe-partout; Frdric se sentit un peu rassur cette pense. Enfin, force de tentatives, la porte tourna doucement sur ses gonds, et l'enfant reconnut la voix de M. Kartmann qui l'appelait. --Venez, lui dit-il, en lui saisissant la main; et du silence, surtout... il ne faut point que l'on souponne votre dlivrance... Puis, le conduisant travers les corridors obscurs, il le mena jusqu' son cabinet. 5. M. Kartmann tant sorti pour s'assurer que toutes les mesures taient bien prises, Frdric demeura seul dans la pice o il l'avait conduit. Il et bien voulu voir son frre, mais sous quel prtexte sortir? o le trouver? Un instant il pensa tout avouer au patron; mais peut-tre Franois avait-il chang de rsolution et ne devait-il plus prendre part au crime! dans ce cas, l'aveu de Frdric l'et dshonor sans utilit! Le pauvre enfant rsolut d'attendre l'vnement, se confiant la bont de Dieu. M. Kartmann rentra enfin. Tout tait dispos pour prvenir le vol. Les commis et quelques contre-matres de la fabrique taient placs en embuscade sur les diffrents points de la cour o donnaient les croises du comptoir, et ils taient en nombre suffisant pour se rendre facilement matres des voleurs. M. Kartmann conduisit alors Frdric au comptoir: l'enfant suivit sans observations, esprant que le hasard lui fournirait l'occasion d'tre utile Franois s'il devait venir. Une heure peu prs s'coula sans que rien annont l'arrive des ouvriers, heure d'angoisses horribles pour Frdric, que le plus lger bruissement faisait tressaillir. L'obscurit et le silence qui rgnaient dans l'appartement lui faisaient mieux comprendre la gravit de la circonstance et le glaaient d'pouvante; c'tait plus que les forces d'un l'enfant n'en pouvaient supporter: il avait tout puis dans cette affreuse journe, et son pauvre coeur n'y suffisait plus; mais il lui sembla qu'il allait se briser quand l'horloge voisine sonna une heure et qu'un lger grincement de fer l'avertit qu'on se prparait forcer les volets. M. Kartmann entendit galement ce bruit et se rapprocha de la croise: Frdric se leva par un mouvement spontan, puis retomba sur sa chaise perdu. Cette agonie se prolongea longtemps. Les ouvriers, dans la crainte du bruit, n'branlaient le volet que faiblement, et ce ne fut qu'aprs de longs efforts qu'il fut enlev. Au mme instant, les dbris d'un carreau bris tombrent sur le parquet, et M. Kartmann fit entendre un coup de sifflet. Le tumulte qui suivit prouva que l'ordre donn par le signal avait t excut. Bientt on distingua des cris, et un coup de feu partit!... ce bruit, M. Kartmann sortit prcipitamment du comptoir. Frdric, jusque-l ne s'tait senti la force de faire aucun mouvement. Le frlement d'un corps qui cherchait s'introduire par l'ouverture faite la croise l'arracha tout coup sa stupeur, et Franois se trouva devant lui. --Malheureux! s'cria-t-il; que viens-tu faire ici? --Sauve-moi! lui dit Franois gar; Frdric, sauve-moi! --Et comment le pourrais-je?... Tout coup un souvenir traversa sa pense; il se rappela qu'une porte donnait du comptoir sur le jardin, il la trouva ttons, entrana Franois aprs lui et le conduisit en courant vers une partie du mur de clture qui tait peu leve. --Pars, lui cria-t-il en lui montrant le passage, et surtout ne reste point Mulhouse; tes complices sont arrts, ils te dnonceront. --Adieu! cria Franois, du haut du mur. Et il disparut. 6. Le lendemain de cette scne, tous les coupables, l'exception de Franois, furent remis entre les mains de la justice, et Frdric, d'aprs l'ordre de M. Kartmann, se prsenta son cabinet. Le fabricant le fit asseoir prs de lui, et aprs l'avoir vivement remerci, lui dit de demander sans crainte la rcompense qu'il avait mrite. L'enfant hsita pendant quelques instants, mais M. Kartmann l'ayant encourag: --J'aurais une bien grande faveur vous demander, Monsieur, dit Frdric d'une voix tremblante... permettez-moi d'assister quelquefois aux leons de vos enfants. --Ds demain, dit M. Kartmann, vous les partagerez toutes. Il y a dj longtemps que j'ai remarqu en vous ce louable dsir de vous instruire, et je suis persuad que, grce lui, vous russirez vous faire une bonne position dans le monde. D'aprs ce que vous m'avez racont hier, vous vouliez devenir graveur; j'espre qu'en travaillant vous pourrez aller plus loin! Plus loin que graveur! pensa Frdric. Oh! que de joies ces paroles venaient de donner au pauvre enfant! jusque-l dlaiss et n'ayant d'autres ressources que sa patience, il avait enfin trouv une protection!... On lui parlait d'un but qu'il pouvait atteindre; on lui en facilitait les moyens. Ce fut peine si son coeur, comprim par un sentiment nouveau, lui permit d'articuler quelques remercments entrecoups; mais il joignit les mains avec tant de ferveur, attacha sur M. Kartmann des yeux si attendris, que celui-ci comprit tout ce que ce geste et ce regard contenaient de reconnaissance. --Vous tes un brave garon, Frdric, lui dit-il en lui serrant la main; et je suis sr de n'avoir jamais me repentir de ce que je fais aujourd'hui pour vous. Le lendemain mme de cette entrevue, M. Kartmann prsenta Frdric ses deux fils et leurs matres. Le service qu'il venait de rendre la famille, la preuve d'lvation de coeur qu'il avait donne dans le choix mme de sa rcompense, parlaient trop puissamment en sa faveur pour qu'il ne ft pas accueilli avec empressement par les professeurs et par les lves. On le loua hautement de sa noble mulation, chacun se fit une joie et un point d'honneur d'aider l'apprenti, de contribuer pour sa part son instruction. L'habitude qu'avait contracte Frdric de rattacher ses diffrentes observations un centre commun et d'en faire un point de dpart pour d'autres remarques, lui fut aussi utile dans ses nouvelles tudes qu'elle l'avait t pour les prcdentes. Cette mthode de toujours procder par le raisonnement, l'avait accoutum trouver facilement les consquences ou les causes logiques d'un fait, et le prparait surtout merveilleusement l'tude des mathmatiques et celle des langues. Aussi, fit-il de rapides progrs dans ces deux branches d'instruction; mais ce ne fut cependant pas au dtriment de ses autres travaux. L'histoire, la gographie, le dessin, ne furent point ngligs; le dessin surtout tait, dans son application, trop frquemment li aux mathmatiques pour qu'il ne s'en occupt pas avec zle, et il fut bientt assez habile pour copier les machines les plus compliques. Au bout de trois ans de leons, Frdric tait au niveau des fils de M. Kartmann. Il savait dj l'arithmtique, la gomtrie et tudiait la statique. Sans connatre toutes les ressources de la langue franaise, il l'crivait avec correction. Ses condisciples, plus jeunes que lui, l'un de deux et l'autre de quatre ans, taient fiers de ses progrs, et le traitaient en camarade beaucoup plus qu'en protg. Si ces relations affectueuses taient dues en partie la bont du coeur de ces enfants, la conduite de Frdric contribuait aussi beaucoup les maintenir. Il se montrait si modeste dans ses succs, si complaisant sans bassesse, si dignement reconnaissant, et en mme temps si soigneux d'viter tout nouveau service, qu'on aurait rougi de lui faire sentir sa position d'oblig. Quand il eut atteint sa dix-neuvime anne, M. Kartmann le fit passer parmi les contre-matres. Il tait si sobre et si rang, que, tout en s'habillant beaucoup plus proprement que ses camarades d'atelier, il ne tarda pas raliser quelques conomies qu'il employa acheter les livres, les instruments de mathmatiques et les fournitures de classe dont il avait besoin. Ce fut une grande joie pour lui quand il put subvenir ces dpenses et diminuer ainsi la charge qu'avait bien voulu prendre son chef. L'avenir ne l'inquitait plus; quel qu'il ft, il avait maintenant des ressources qui ne devaient jamais lui manquer. Pourvu que la main de Dieu ne se retirt pas de lui et que la maladie ne vnt point le frapper, il ne craignait rien, car tous les moyens humains de russite taient en son pouvoir. 7. C'tait par une de ces chaudes et claires soires si communes Mulhouse, cette heure o les ouvriers quittant leurs fabriques, montent sur les coteaux qui bordent le canal et y font entendre des choeurs qui, de l, vont se prolongeant dans toute la valle. Frdric, un carton sur ses genoux, mettait au net une pure qu'il avait dessine dans la journe. Lui aussi aurait aim les chants et la promenade! Quand l'air tait ainsi parfum, il sentait souvent, aprs une longue journe de travail, le dsir d'aller respirer dans les vignes; mais, quelque innocents, quelque permis qu'et t ce plaisir, il avait le plus souvent le courage d'y renoncer. Les jours donc o la gaiet du temps l'invitait sortir, il prenait ses livres ou son carton dessin et s'asseyait pour travailler sur un petit banc plac la porte d'Odile Ridler. Il apercevait de l une chappe de campagne, il respirait un air plus frais, entendait le gazouillement de quelques oiseaux citadins, et pour lui, habitu une rclusion continuelle, c'tait du bien-tre et de la joie. Le soir dont nous parlons, Frdric tait assis sa place ordinaire; il travaillait avec ardeur, car le jour baissait, et il voulait achever, avant la nuit, le dessin commenc. C'tait l'pure d'une des machines les plus compliques de la maison Kartmann. La respiration de quelqu'un qui se penchait sur son paule l'arracha tout coup son application: il releva la tte et aperut un tranger qui regardait trs-attentivement son dessin. --Dans quelle fabrique se trouve la machine que reprsente cette pure? lui demanda-t-il. --Dans celle de M. Kartmann, rpondit Frdric. --Et comment avez-vous pu vous la procurer? --M. Kartmann me permet de partager les leons de ses fils. --Vous devez avoir alors dans vos cartons une grande partie des machines de cette maison. -- peu prs toutes, Monsieur. --Je serais curieux de les voir. Frdric ouvrit obligeamment son carton et prsenta ses dessins l'tranger. Aprs que celui-ci les eut examins avec la plus scrupuleuse attention: --Je ne vois point dans tout cela, objecta-t-il, l'pure de la grande machine que M. Kartmann a reue d'Angleterre il y a environ deux mois? --Nous devons la copier aprs-demain, Monsieur. --Dites-moi, mon ami, pouvez-vous me donner une copie de ces dessins? --J'ai bien peu de temps moi; cependant, s'ils peuvent vous tre agrables, je tcherai de les copier. --Je tiendrais surtout avoir la nouvelle machine dont je vous parlais; mais comme le temps a de la valeur, j'entends vous payer ce travail. Tenez, continua-t-il en lui prsentant trois pices d'or, voil d'abord un -compte, plus tard nous nous entendrons pour un prix plus lev. La vue de cet or fit tressaillir Frdric et veilla en lui un soupon; on ne pouvait lui payer aussi chrement des dessins dont on n'aurait point voulu faire usage. Ces pures allaient sans doute servir la confection de machines qui creraient une fatale concurrence pour son chef, qui amneraient sa ruine peut-tre!... Le pauvre enfant frmit la pense du mal qu'il aurait pu commettre par imprudence; et, runissant la hte ses dessins pars, il les rejeta dans son carton qu'il ferma soigneusement. Son interlocuteur le regarda avec tonnement et lui prsenta de nouveau les trois pices d'or. --Je vous remercie, Monsieur, dit Frdric, mais je ne puis accepter un tel march. Je rflchis que je dispose d'une proprit qui ne m'appartient pas, et je ne veux ni ne dois le faire. Adressez-vous directement M. Kartmann; il pourra, mieux que moi, juger si votre demande ne nuit en rien ses intrts. L'tranger sentit que Frdric avait devin ses intentions. --Je comprends, dit-il, le motif de votre refus. Vous savez que les fabricants cachent leurs machines aux regards des autres industriels, et vous craignez que votre chef, en apprenant que vous m'avez livr ces dessins, ne vous renvoie de ses ateliers; mais je puis vous faire de tels avantages que ce renvoi serait pour vous une fortune. Je vous offre ds maintenant, dans ma fabrique, des appointements doubles de ceux que vous recevez; et je vous payerai, en outre, le jour o vous me remettrez l'pure que je vous demande, la somme que vous fixerez vous-mme. Frdric n'en entendit pas davantage, il saisit vivement son carton; et, jetant sur l'tranger un regard o la honte se mlait l'indignation: --Je ne sais ni trahir ni me vendre, Monsieur, dit-il d'une voix tremblante. Et il rentra brusquement chez la veuve Ridler. Quelques jours aprs cette scne, M. Kartmann fit appeler Frdric dans son cabinet. --O sont toutes les pures que vous avez dessines avec mes enfants? demanda-t-il. --Dans mon carton, Monsieur. --Apportez-les moi. Frdric alla chercher son carton, qu'il remit en tremblant son chef, car il y avait dans le ton de celui-ci quelque chose de bref et d'inquiet qui l'alarmait. M. Kartmann feuilleta tous les dessins; la vue de chacun d'eux lui arrachait une nouvelle exclamation. --Quelle imprudence moi! murmurait-il, il y avait l de quoi me perdre. Quand il eut tout examin, il se tourna vers Frdric. --Quelqu'un vous a propos d'acheter ces dessins? je le sais. --Oui, Monsieur. --Et vous ne m'en avez point parl? --J'ai pens que cela n'en valait pas la peine. --Quelle rcompense vous offrait-on? --Celle que j'aurais demande. --Et vous avez refus? --Oui, Monsieur. --Sans hsitation? --Hsiter et t une lchet. --Ta main, Frdric! s'cria M. Kartmann en tendant la sienne au jeune ouvrier.--Tu es un noble coeur. Je connais jusqu'au moindre dtail de cette affaire. J'avais agi imprudemment, mon ami, car quelqu'un de moins honnte que toi et pu me perdre; mais je te remercie de ta probit. Aujourd'hui tu n'es plus un enfant; d'aprs tous les rapports que m'ont faits tes professeurs, et d'aprs ce que je vois moi-mme, tu ne dois pas continuer rester contre-matre. partir de demain tu viendras habiter ma maison; ma table sera la tienne; tu continueras partager les leons de mes enfants et tu recevras des appointements conformes ta nouvelle position. Ds le lendemain, en effet, Frdric fit ses adieux la bonne femme Ridler, qu'il ne quitta point sans verser quelques larmes, car son bonheur ne lui faisait point oublier combien elle avait t bonne pour lui; aussi, continua-t-il se montrer reconnaissant des soins qu'elle lui avait donns et ne manqua-t-il jamais chaque semaine de venir visiter sa vieille htesse en lui apportant quelque prsent. 8. Plusieurs annes s'coulrent encore sans que la situation de Frdric subt de graves modifications. Son intelligence, qu'il avait continu appliquer, soit des tudes d'art, soit des travaux positifs, avait pris un dveloppement remarquable; et notre petit ouvrier, qui, douze ans auparavant, ne connaissait pas une lettre, tait maintenant cit comme un des jeunes gens de son ge le plus srieusement instruits. Chaque jour M. Kartmann se flicitait davantage de l'avoir attach sa maison. Jamais les fonctions qu'il remplissait ne l'avaient t avec autant de probit et de dvouement: aussi, ne voyait-il pas seulement en lui un commis; c'tait l'ami de la famille, le compagnon le plus cher de ses fils, leur digne mule. Les vnements qui nous restent raconter vinrent encore fortifier cette confiance et cette affection, en montrant jusqu' quel point elles taient mrites. Depuis plusieurs mois M. Kartmann paraissait triste, et Frdric, entre les mains duquel passaient tous les comptes de la maison, commenait apercevoir un certain embarras financier dans les affaires de son chef. Bientt les confidences de celui-ci, les expressions d'inquitude qui lui chappaient, les nombreuses rclamations de ses bailleurs de fonds achevrent d'clairer Frdric et de le convaincre qu'il ne s'agissait point seulement d'une gne momentane, mais d'une de ces crises commerciales qui branlent les fortunes les plus solides. Le moment ne tarda pas venir o M. Kartmann lui-mme leva ses derniers doutes. Il rentra un jour, l'heure du dner, encore plus accabl que de coutume. Quand le repas fut achev, il pria son fils an et Frdric de passer avec lui dans son cabinet. --Avant deux mois, leur dit-il, cet tablissement ne m'appartiendra plus. Aprs sa vente il me restera encore de quoi satisfaire mes engagements; si j'attendais plus longtemps, mes dettes ne tarderaient pas dpasser mes valeurs. Les nouvelles machines de M. Zinberger m'ont compltement ruin; ses produits, plus beaux et d'un prix moins lev que les miens, sont les seuls qui se vendent maintenant. Pendant quelque temps j'ai soutenu la concurrence, quelque ruineuse qu'elle ft pour moi, j'esprais toujours faire subir des modifications mes machines; toutes mes tentatives cet gard ont t vaines: une lutte plus longue devient impossible. Aussitt donc que mes livres seront en rgle, j'annoncerai la mise en vente de cette manufacture. Il m'est affreux, sans doute, aprs tant d'annes de travail, de voir s'vanouir tous les rves d'aisance que j'avais forms pour mes enfants, mais au milieu de tant d'esprances dtruites, je me sens le coeur moins bris quand je pense que toutes mes dettes seront acquittes, et que ma famille et moi aurons seuls souffrir de ce dsastre.--Quant toi, Frdric, ajouta-t-il en tendant la main au jeune homme, tu ne cesseras point, je l'espre, d'tre notre ami; mais tu le vois, il faut que nous nous sparions. Je ne suis point inquiet de ton avenir; avec tes talents les emplois ne te manqueront pas; seulement, cette sparation est un chagrin de plus pour moi qui m'tais habitu te considrer comme un troisime fils. --Je vous quitterai, Monsieur, dit Frdric d'une voix triste, mais ferme, quand je serai convaincu que je vous serai inutile; mais j'espre que ce jour n'arrivera pas sitt. Songeons vous, Monsieur: peut-tre le danger qui vous menace n'est-il point aussi imminent que vous le supposez. Ma jeunesse me rend encore bien inexpriment dans les affaires; cependant, si j'osais vous donner un conseil, je vous dirais de ne point trop vous hter dans vos dterminations; pour quiconque regarde longtemps et attentivement, le remde est bien souvent ct du mal. --Je crois qu'il n'y en a aucun pour moi, reprit M. Kartmann en secouant tristement la tte; tous deux, du reste, vous jugerez mieux cette question quand vous aurez vu mes livres particuliers; eux seuls peuvent constater ma position. Et il les ouvrit devant eux. Frdric les parcourut avec distraction. La question ne pouvait plus tre dans une erreur de chiffres; il connaissait la grande cause du mal et songeait dj aux moyens de le rparer. Rentr dans sa chambre aprs avoir pris cong de M. Kartmann, il se jeta tout gar sur un fauteuil. Dans quinze jours, rptait-il, tous les comptes de la maison seront en rgle et cet tablissement en vente. Quinze jours, mon Dieu! rien que quinze jours! Comment, dans un temps si court, rsoudre un tel problme, perfectionner des machines de manire rendre la fabrication moins coteuse et les produits plus parfaits? mon Dieu? ne m'abandonnez pas, car vous savez seul tout ce que je dois cet homme que je veux sauver. Autant par got que par ncessit de position, la mcanique tait, de toutes les sciences positives, celle dont Frdric s'tait le plus proccup; il avait mme dans cette partie des connaissances approfondies: mais la tche qu'il s'imposait ne demandait-elle que de la science? Il fallait trouver ce que le hasard seul peut-tre avait fait rencontrer un autre, s'puiser dans des combinaisons qui pourraient bien le ramener simplement au point de dpart! Mais qu'importaient au courageux jeune homme? il voulait sauver un homme et il marchait avec ardeur vers son but. Il repoussait tous les doutes, toutes les craintes, comme de mauvaises penses; il se sentait fort, car il savait ce que pouvait la volont contre les obstacles. Dix nuits se passrent dans un travail continuel: nuits d'angoisse et de fivre, pendant lesquelles Frdric vit s'vanouir plus de vingt fois la solution du problme qu'il se croyait sur le point de saisir. Cependant, tant d'efforts infructueux, tant de cruelles dceptions n'amenrent point le dcouragement. Il ne lui restait plus que quelques jours; mais jusqu' la dernire heure il voulait esprer, car il puisait ses forces dans cette vertueuse confiance. Enfin, que vous dirai-je? il n'y a que les mauvais sentiments qui soient striles; les sentiments gnreux portent toujours leurs fruits, et la reconnaissance donna du gnie Frdric. Ce moyen, dans la recherche duquel tant d'autres avaient chou, il le trouva! peine osait-il croire lui-mme sa dcouverte. Il parcourait avec une sorte d'garement les lignes traces devant lui; son calme, sa raison, qui ne l'avaient point abandonn au milieu de tant de recherches impuissantes, lui faisaient faute au moment de la joie. Il pressait avec une sorte de folie ses papiers contre sa poitrine; il croyait parfois que tout son bonheur n'tait qu'une illusion que l'examen d'un autre tuerait; il ne pouvait se lever de sa chaise, il n'osait quitter sa chambre et aller demander s'il s'tait tromp. Une partie de la nuit se passa dans ce doute affreux de lui-mme; enfin, quand le jour arriva, il voulut avoir le dernier mot sur ses esprances et il s'lana vers la chambre de M. Kartmann. --Tenez, dit-il en s'avanant vers le lit de son chef, et lui prsentant son travail, voyez ce plan de machine et dites-moi si c'est seulement un rve. Puis il tomba puis sur un sige, dans une horrible angoisse d'attente et d'espoir. mesure que M. Kartmann examinait les papiers, sa figure devenait plus ple, ses mains plus tremblantes: on sentait dans tous ses traits cette contraction qui indique le passage d'une grande souffrance un bonheur inespr. Quand il eut parcouru toutes les pices, il tourna vers Frdric des regards humides. --Non, ce n'est point un rve, lui dit-il; c'est une oeuvre de gnie, et mieux que cela, une oeuvre qui sauve ma famille de la misre! C'est une grande leon que tu as donne aux enfants du peuple, Frdric; tu as montr ce que peut la volont aide du dvouement. Et, dcouvrant sa tte blanche, dans un de ces sublimes mouvements d'enthousiasme que l'attendrissement donne parfois aux hommes les plus calmes: --Je te salue, ajouta-t-il, enfant du pauvre; sois bni, et accepte-moi pour pre, toi qui m'as sauv comme aurait pu le faire un fils! 9. La maison Kartmann est aujourd'hui une des maisons les plus florissantes de Mulhouse. Toute sa prosprit est due la dcouverte de Frdric et aux soins actifs qu'il continue de donner l'tablissement: ses spculations, jusqu' ce jour, n'ont cess de prouver son habilet et la sret de son jugement. M. Kartmann, dont il est devenu le gendre, a pour lui une confiance sans bornes. Un seul chagrin est venu traverser son bonheur. Depuis le dpart de son frre, il avait inutilement cherch connatre son sort, lorsqu' l'poque de son mariage un article de journal vint lui donner le premier et le dernier mot sur cette existence qu'il avait vue avec tant de douleur spare de la sienne. On y disait que la diligence de Francfort Paris avait t attaque par une bande de voleurs; les voyageurs s'taient courageusement dfendus, et plusieurs bandits avaient t blesss mort: on donnait leurs noms, parmi lesquels figurait celui de Franois Kosmall. Frdric ne put retenir une cuisante larme au souvenir de cet tre qui tait parti du mme point que lui, que la mme main mourante avait bni, et qui s'tait fait, par sa faute, une destine si diffrente de la sienne. FIN. TABLE. PREMIER RCIT.--L'Esclave 1 DEUXIME RCIT.--Le Serf 51 TROISIME RCIT.--Le Chevrier de Lorraine 125 QUATRIME RCIT.--L'Apprenti 209 End of the Project Gutenberg EBook of Au bord du lac, by mile Souvestre License: Share Alike