Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries LE MONDE TEL QU'IL SERA PAR MILE SOUVESTRE NOUVELLE DITION [M L] PARIS MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS 1859 Reproduction et traduction rserves OEUVRES COMPLTES D'MILE SOUVESTRE PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LVY Un Philosophe sous les toits 1 vol. Confessions d'un ouvrier 1 -- Au coin du feu 1 -- Scnes de la vie intime 1 -- Chroniques de la mer 1 -- Les Clairires 1 -- Scnes de la Chouannerie 1 -- Dans la Prairie 1 -- Les derniers Paysans 1 -- En quarantaine 1 -- Sur la Pelouse 1 -- Les Soires de Meudon 1 -- Souvenirs d'un Vieillard, la dernire tape 1 -- Scnes et Rcits des Alpes 1 -- Les Anges du Foyer 1 -- L'Echelle de femmes 1 -- La Goutte d'eau 1 -- Sous les Filets 1 -- Le Foyer breton 2 -- Contes et Nouvelles 1 -- Les derniers Bretons 2 -- Les Rprouvs et les lus 2 -- Les Pchs de jeunesse 1 -- Riche et Pauvre 1 -- En Famille 1 -- Pierre et Jean 1 -- Deux Misres 1 -- Les Drames parisiens 1 -- Au bord du Lac 1 -- Pendant la Moisson 1 -- Sous les Ombrages 1 -- Le Mat de Cocagne 1 -- Le Mmorial de famille 1 -- Souvenirs d'un Bas-Breton 2 -- L'Homme et l'Argent 1 -- Le Monde tel qu'il sera 1 -- Histoires d'autrefois 1 -- Sous la Tonnelle 1 -- Paris, imprimerie de Ch. Jouaust, rue Saint-Honor, 338. LE MONDE TEL QU'IL SERA I.--PROLOGUE. Les voyez-vous, accouds leur fentre de mansarde, au milieu des girofles en fleurs et du gazouillement des oiseaux nichs sous les tuiles? La main de Marthe est pose sur l'paule de Maurice, et tous deux regardent au-dessous d'eux, vers l'abme sombre. Dans l'abme apparat d'abord l'azur toil du ciel, puis, plus bas, les tnbres lumineuses de Paris. Maurice contemple Paris, Marthe ne voit que le ciel! Mais aprs avoir err d'toile en toile, son regard fatigu se repose sur Maurice, sa main s'appuie plus tendrement sur l'paule qui la soutient, sa bouche s'approche et murmure dans un baiser: A quoi penses-tu? Perptuelle question de ceux qui s'aiment; appel inquiet des mes qui se cherchent sans se voir, et qui, comme des soeurs gares dans la nuit, s'interrogent chaque pas! Maurice se retourna, et ces deux visages, sur lesquels souriaient le bonheur et la jeunesse, se contemplrent longtemps. Bien qu'il ft jeune et amoureux, Maurice n'appartenait point la phalange des hommes de fantaisie qui se sont eux-mmes dcors du nom de _charmants gostes_. Maurice (il faut bien l'avouer!) tait un de ces esprits singuliers qui prennent plus d'intrt aux destines du genre humain qu'aux bals de l'Opra. Tourment par la vue de tant de douleurs sans consolation, de tant de misres sans espoir, il en tait venu rver le bonheur des hommes, comme si la chose en et valu la peine, et chercher par quel moyen il pourrait s'accomplir, bien qu'il n'et reu pour cela aucune mission du gouvernement. Il se mit, en consquence, tudier les oeuvres de ceux qui s'taient poss comme les penseurs srieux et comme les sages du temps. Les premiers auxquels il s'adressa furent les philosophes. Ils lui expliqurent dogmatiquement, au moyen de formules qui avaient tout l'agrment de l'algbre sans en avoir la prcision, ce que c'tait que le relatif et l'absolu, le moi et le non-moi, le causal et le phnomnal!... Quant au reste, ils n'y avaient point song! La philosophie ne s'occupait que des grands principes, c'est--dire de ceux qui ne vous rendent ni plus heureux ni meilleurs! Maurice, peu satisfait, s'adressa aux publicistes, aux historiens, aux lgistes. Ils lui analysrent, tour tour, les diffrentes constitutions, et lui commentrent les diffrents codes! Mais, sous toutes ces constitutions, le plus grand nombre mourait de faim, pendant que le plus petit mourait d'indigestion; tous les codes taient des mers trompeuses, o prissaient les pauvres barques de contrebandiers, tandis que les gros corsaires y voguaient pleines voiles!... Ce n'tait point encore l ce que cherchait Maurice; il eut recours aux statisticiens et aux conomistes. Ceux-ci, qui s'taient srieusement occups de la question, le promenrent six mois travers leurs colonnades de chiffres, puis finirent par lui dclarer que tout tait comme tout pouvait tre, et qu'il n'y avait qu' laisser faire et qu' laisser passer!... Il se trouvait donc prcisment aussi avanc qu'avant d'avoir rien lu. En dsespoir de cause, il fallut en venir aux fous dont parle Branger. Maurice tudia les socialistes: Robert Owen, Saint-Simon, Fourier, Swedenborg! A les entendre, chacun d'eux possdait la contre-partie de la bote de Pandore; il suffisait de l'ouvrir pour que toutes les joies prissent leur vole parmi les hommes; le dsespoir seul devait rester au fond! Maurice soupesa l'une aprs l'autre les botes magiques, souleva les couvercles, regarda au-dessous!... Il lui semblait bien apercevoir du bon dans chacune, mais non sans beaucoup de mlange: le froment tait ml l'ivraie, et, avant d'en faire une saine nourriture, il restait encore vanner et moudre pour longtemps. Ne pouvant tout rejeter ni tout accepter, il demeura donc cheval sur une demi-douzaine de systmes contradictoires; position peu commode, que M. Cousin a baptise d'un nom grec pour lui donner un air philosophique. Cependant toutes ces tudes avaient fortifi sa foi dans l'avenir, cette terre promise de ceux qui ne peuvent voir clair dans le prsent. Il croyait au progrs indfini du genre humain, aussi ardemment qu'un provincial reu _gens de lettres_ croit ses destines littraires. Les fascinantes influences de la lune de miel elle-mme n'avaient rien chang ces proccupations, car Marthe s'y tait associe, et ce qui et pu devenir entre eux un mur de sparation s'tait ainsi transform en anneau d'alliance. Runies dans une mme esprance, leurs deux mes formaient un foyer commun, dont les doux rayonnements s'pandaient sur tous. Ils s'aimaient dans l'humanit, comme les poux chrtiens s'aiment en Dieu... quand ils s'aiment! Le lecteur voudra bien observer que, ces explications indispensables tant ce que les grammairiens appellent une _proposition incidente_, nous fermerons ici la parenthse pour reprendre le fil de notre rcit. Ainsi que nous l'avons dit, Maurice s'tait retourn la question adresse par Marthe, et tous deux se regardrent quelque temps sans rien dire, comme on se regarde, la lueur des toiles, quand on habite ensemble une mansarde, vingt ans! Cependant, aprs un long silence, qui fut aussi un long baiser, la jeune femme rpta de nouveau sa question: A quoi penses-tu? Le jeune homme l'enlaa d'un de ses bras. J'ai d'abord pens toi, rpliqua-t-il; puis, mu par cette pense, mon coeur s'est ouvert, agrandi; j'ai t saisi d'une sollicitude attendrie pour ce monde au milieu duquel nous nous aimons, et je me suis demand ce qu'il deviendrait dans l'avenir. --Rappelle-toi la maison o nous nous sommes connus, dit Marthe: il y avait des enfants qui venaient de natre, des jeunes filles qui entraient dans la vie, de grands parents tout prs d'en sortir!... N'est-ce point l l'avenir du monde, comme son prsent et son pass? --Pour les individus, mais non pour les socits, fit observer Maurice. Outre la vie, qui se transmet toujours pareille, il y a l'esprit, qui varie. Les hommes sont des pierres animes dont chaque sicle construit un difice diffrent, selon ses lumires ou ses dsirs. Jusqu' prsent l'difice n'a t qu'une ajoupa de sauvages, une tente de guerriers, ou une baraque de marchands; mais le grand architecte qui doit btir le temple viendra tt ou tard; il viendra, car les signes prcurseurs ont annonc son arrive... --Montre-les-moi, dit la jeune femme, dont la joue vint s'appuyer la joue de Maurice, comme si elle et pens qu'un des signes annoncs tait un baiser. --Regarde, reprit-il en se penchant l'troite croise; que vois-tu devant toi? --Je vois de petites nues blanches glissant l-bas dans l'azur, et qui ont l'air d'anges gardiens qui s'envolent, rpondit Marthe. --Et plus bas? --Je vois, au sommet du coteau, une mansarde claire... celle o je t'ai connu. --Et plus bas encore? --Plus bas, rpta la jeune femme, je ne vois plus que la nuit. --Mais cette nuit enveloppe un million d'intelligences qui veillent! reprit Maurice avec exaltation. Ah! si tu pouvais apercevoir tout ce qui se prpare au fond de ces tnbres! Ces murmures lointains qui ressemblent des gmissements, ces lueurs qui passent, ces vapeurs qui s'lvent, tout cela est un monde prs de se former. Ainsi qu'aux premiers jours de la cration, tous les lments sont encore dans le chaos; mais laisse au soleil le temps de se lever, et l'avenir sortira de ces tnbres comme la terre sortit des eaux aprs le dluge. Marthe ne rpondit pas, mais, fascine par la voix du jeune homme, elle se pencha sur l'abme sombre, esprant voir quelque magnifique transformation. Oui, je voudrais connatre cet avenir si beau, dit-elle avec l'expression curieuse et merveille d'un enfant. Pourquoi ne peut-on s'endormir pendant plusieurs sicles, afin de se rveiller dans un monde plus parfait? Oh! si j'avais une fe pour marraine! --Les fes sont parties en brisant leurs baguettes, dit Maurice; c'est au gnie des hommes d'en retrouver les dbris et de les runir de nouveau. --Qui faut-il donc invoquer alors? reprit la jeune femme. Les anges ont cess de nous visiter comme ils le faisaient au temps de Jacob et de Tobie; Jsus, Marie ni les saints ne quittent plus le paradis, comme au moyen-ge, pour prouver les mes ou secourir les affligs. Toutes les puissances suprieures ont-elles donc abandonn la terre? N'y a-t-il plus ici-bas ni dieu ni lutin qui puisse servir d'intermdiaire entre le monde rel et le monde invisible? Tous les pays, tous les ges, ont eu leur gnie protecteur; o est celui de notre temps, et quel est-il? --Voil! cria une voix brve et lointaine. Les deux amants surpris relevrent la tte! Au milieu de la nuit, sur la cime des toits, glissait rapidement une ombre qui s'arrta tout coup devant la fentre ouverte, avec un clat de rire mtallique. Marthe saisie s'tait rejete en arrire; Maurice lui-mme avait recul d'un pas. Voil! rpta la voix toujours sche et prcipite. Vous m'avez appel, j'arrive. En parlant ainsi, le nouveau venu fit un mouvement qui le plaa dans la ligne de lumire dessine sur le toit par la lune, et se trouva ainsi clair tout entier. C'tait un petit homme en paletot de caoutchouc, coiff d'un gibus mcanique, cravat d'un col de crinoline, et chauss de gutres en drap anglais. Il portait au cou une norme chane dore par le procd Ruolz, la main droite une canne de fer creux, et sous le bras gauche un portefeuille d'o sortaient quelques coupons d'actions industrielles. Toutes les parties de son costume montraient l'invitable estampille: BREVET DU GOUVERNEMENT sans garantie aucune. Quant sa personne, on et dit un banquier compliqu d'un notaire. Il tait commodment assis sur une locomotive anglaise, dont la fume l'enveloppait de fantastiques nuages, et portait en groupe un daguerrotype de la fabrique de M. Le Chevalier. Maurice, un peu effray d'abord de cette apparition subite, fut rassur par son apparence pacifique. Il regarda en face le petit homme et lui demanda qui il tait. Qui je suis? rpta ce dernier en ricanant; pardieu! dame Marthe doit le savoir. --Moi! s'cria la jeune femme, qui tremblait comme un auteur le soir de sa premire reprsentation. --Ne venez-vous point de m'appeler? reprit le petit homme. Maurice fit un mouvement. Ah! je vous reconnais! dit-il; vous tes le lutin familier des mansardes, l'ancien serviteur de don Clophas Zambulo, le dmon Asmode. L'inconnu frappa du poing sur sa locomotive. J'en tais sr, dit-il, toujours Asmode; la rputation de ce drle lui a survcu. --Il est donc mort? demanda Maurice tonn. --Ne le savez-vous pas? reprit le petit homme. Branger l'a annonc: Au conclave on se dsespre. Adieu puissance et coffre-fort! Nous avons perdu notre pre: Le diable est mort, le diable est mort. --Et pourtant, objecta Marthe, qui commenait se rassurer, on a publi ses _mmoires_ et son voyage Paris. --OEuvres apocryphes! fit observer l'homme au paletot de caoutchouc; le diable n'en et jamais fait autant. Je l'ai beaucoup connu, c'tait un vaurien des plus maussades; mais il a eu le mme bonheur que le prince de Talleyrand, son cousin: on lui a attribu l'esprit de tout le monde. Heureusement que l'esprit des tnbres a fait son temps; son rgne finit et le mien commence! Les deux amants ravis relevrent la tte. Votre rgne! s'crirent-ils en mme temps. Ainsi vous tes?... Ils cherchaient le nom qu'ils devaient lui donner. Le petit homme glissa gracieusement deux doigts dans la poche de son gilet de cachemire franais, en retira une carte lithographie, et la prsenta Maurice, qui lut: _M. John Progrs, membre de toutes les Socits de perfectionnement d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amrique, d'Ocanie, etc., etc.--Rue de Rivoli._ Maurice et Marthe s'inclinrent respectueusement. J'allais visiter les travaux de vos nouveaux chemins de fer, reprit le gnie au paletot de caoutchouc, lorsqu'en passant j'ai entendu le souhait de madame Marthe d'abord, puis son appel; je me suis dtourn pour rpondre l'un et pour satisfaire l'autre. --Quoi! s'cria la jeune femme, ce voeu de franchir plusieurs sicles pour se retrouver au milieu du monde perfectionn qui nous est promis?... --Je puis l'accomplir, dit le petit dieu en passant avec fatuit sur une de ses joues la pomme de sa canne en fer creux; dites un mot, et vous vous endormez l'instant, pour ne vous rveiller tous deux qu'en l'an TROIS MILLE. Marthe et Maurice se regardrent merveills. En l'an TROIS MILLE! rpta celui-ci; et alors les germes sems par notre poque auront rapport tous leurs fruits? --En l'an TROIS MILLE! et nous nous retrouverons ensemble? ajouta celle-l, un bras pos sur le bras du jeune homme. --En l'an TROIS MILLE! et vous vous rveillerez aussi jeunes et aussi amoureux, acheva le gnie avec un rire de financier. --Ah! s'il est vrai, reprit Maurice exalt, ne tardez point davantage; montrez-nous l'avenir qu'on nous annonce si splendide! Qui nous retiendrait dans ce prsent, o tout n'est que lutte et incertitude? Dormons pendant que le genre humain marche pniblement travers les routes mal frayes; dormons pour ne nous rveiller qu'au terme du voyage! Il avait envelopp Marthe d'un de ses bras, et l'approcha de son coeur, afin d'tre sr de l'emporter travers ce sommeil de plusieurs sicles. M. John Progrs se pencha vers eux et avana les deux mains, comme un magntiseur prs de communiquer le fluide merveilleux qui transporte le nerf visuel dans l'occiput et l'odorat dans l'pigastre; mais Marthe fit un mouvement de ct. Ah! s'cria-t-elle pouvante, votre sommeil, c'est la mort; votre monde, c'est l'inconnu. Maurice, restons o nous sommes et ce que nous sommes! --Non, s'cria le jeune homme fascin, je veux voir le but. --La route est si belle! Regarde, que de fleurs cueillir! quel ciel bleu sur nos ttes! que de douces rumeurs de sources et de brises! --Savoir! savoir! Marthe. --Vivre! vivre! Maurice. --Oui, mais dans un meilleur monde et sous de plus justes lois! Appuie ton front sur mon paule, Marthe; serre-toi contre mon coeur, et ne crains rien! je suis l et je t'aime! Il avait envelopp la jeune femme dans ses bras, et les mains du gnie taient restes tendues! Tous deux sentirent, tout coup, leurs paupires s'appesantir; ils cherchrent instinctivement le grand fauteuil de travail de Maurice, et s'y affaissrent dans un sommeil glac qui ressemblait la mort. Le lendemain, tous les journaux donnaient, aux faits divers, la nouvelle suivante: Un vnement aussi triste qu'inattendu vient de jeter la dsolation parmi l'intressante population des Batignolles. Un jeune homme et une jeune fille, qui habitaient l'tage suprieur d'une maison situe rue des Carrires, ont t trouvs morts ce matin. On se perd en conjectures sur ce funeste accident, qui ne parat tre ni le rsultat du crime, ni celui du dsespoir. Le jour suivant, le _Moniteur parisien_ consacrait un nouvel article aux amants batignollais, en annonant que tous deux s'taient asphyxis par inspiration potique et pour chapper aux dsenchantements de la vie. Le surlendemain. _Le Constitutionnel_ publiait des dtails intimes sur leurs derniers instants, et le lendemain du surlendemain _La Presse_ annonait la publication de leur correspondance indite, recueillie par un ami! De plus, tous les potes de province _accordrent leur lyre_ (car la lyre et la guitare sont encore connues dans les dpartements); et il en rsulta douze cents strophes, en vers de toutes mesures, sur la mort de Marthe et de Maurice. Mais les plus cites furent celles d'un employ des droits runis de Bar-sur-Aube, qui venait de se placer aux premiers rangs des potes dramatiques par une tragdie grecque joue avec un immense succs au thtre de Bobino. On rpta surtout le refrain: Ange aux yeux noirs, ange aux yeux bleus, Vous tes partis pour les cieux! Heureux vers, dont le premier, selon la remarque d'un clbre critique, appartenait videmment l'cole colore de Shakespeare, et le second la sombre cole de Racine. La gravure exploita galement le couple amoureux. Le journal _L'Illustration_ publia la vue de leur fentre de mansarde, avec une gouttire sur le premier plan, dessin de circonstance, qui ajoutait un charme touchant au rcit de cette double mort. Enfin, pour que rien ne manqut leur clbrit, M. Gannal crivit au _Journal des Dbats_ une lettre par laquelle il offrait de les embaumer gratuitement, en donnant l'adresse de sa fabrique de conserves humaines. Mais un seul mot fit vanouir toute cette gloire! L'oncle de Marthe, averti par la rumeur publique, s'indigna des mensonges publis par les journaux, et leur adressa une rclamation laquelle il joignit comme pices l'appui: 1 Le certificat du mdecin du quartier, constatant que Marthe et Maurice taient morts naturellement, de mort subite; 2 L'extrait des registres de l'tat civil, prouvant que tous deux taient maris la mairie du quatrime arrondissement. Ainsi, on avait cru s'intresser des amants suicids, et l'on n'avait que des gens morts malgr eux et maris! Cette nouvelle fut comme un coup d'air qui enrhuma subitement tous les organes de la publicit. _Le Constitutionnel_ revint son histoire des jsuites, entrecoupe de quelques anecdotes sur le serpent de mer; _La Presse_ dcouvrit que la correspondance annonce tait apocryphe, et en suspendit l'insertion; enfin _La Gazette des Tribunaux_ annona l'arrestation d'une empoisonneuse de bonne maison qui venait de se dfaire de toute sa famille, par suite de la dplorable organisation sociale qui ne nous permet d'hriter que de ceux qui sont morts! Cette dernire affaire absorba toute l'attention publique, et les noms de Marthe et de Maurice retombrent dans l'oubli. Cependant tous deux avaient t runis dans un mme cercueil et ports au cimetire. L'humble corbillard traversa Paris suivi d'un vieillard, d'une jeune femme et de ses enfants: c'tait toute la famille des morts! Le soleil brillait, les bouquetires offraient aux passants les premires violettes, les arbres commenaient montrer leurs feuilles soyeuses, et les oiseaux gazouillaient le long des toits en cherchant la place de leurs nids! Tout tait mouvement, parfum, lumire, et, au milieu de cette renaissance gnrale, le cercueil isol passait sans tre aperu: car qui peut demander la vie de voir et de comprendre la mort? En revenant, le vieillard, la jeune femme et les deux enfants montrent la mansarde qu'avaient habite ceux qu'ils venaient de dposer dans la terre. Sur le seuil se tenait l'employ des pompes funbres, le mouchoir d'une main et son mmoire de l'autre. Le mouchoir ne couvrait qu'un oeil, mais le mmoire et pu envelopper toute la personne: car, s'il cote cher de vivre Paris, il est encore plus dispendieux de s'y faire enterrer. Pour payer la tombe des deux morts, il fallut vendre tout ce qu'ils avaient possd vivants. Les livres de Maurice soldrent le cercueil; la bague et la croix d'or de Marthe, le suaire; le reste, ce trou de terre o ils reposaient. Quand tout fut enfin pay, le croque-mort mit son mouchoir dans sa poche, et demanda son pourboire... Cependant les jours s'coulrent, puis les annes, puis les sicles, et tout souvenir de Marthe et de Maurice s'tait effac. On ne se rappelait mme plus les deux vers de l'employ des droits runis de Bar-sur-Aube; mais le gnie au paletot n'avait point oubli sa promesse. La mort des deux amants n'tait qu'un sommeil, et, du fond de leur tombe, ils suivaient les transformations successives des socits, comme les images d'un rve confus. Il leur sembla d'abord qu'ils voyaient les monarchies changes en gouvernements constitutionnels, et les gouvernements constitutionnels en rpubliques. Puis les races puissantes vieillissaient et faisaient place des races plus jeunes. La civilisation, transmise comme ce flambeau allum des saturnales, passait de mains en mains, laissant peu peu dans l'ombre le point de son dpart. De nouveaux intrts appelaient l'activit humaine sous d'autres cieux. L'Europe nglige retombait lentement dans l'inertie et la solitude, tandis que l'Amrique, puis une contre plus nouvelle, absorbaient en elles tous les lments de vie. Le vieux monde n'tait dj plus qu'une terre sauvage, dont les socits modernes exploitaient les ruines. Richesses enfouies, monuments abattus, tombes oublies, tout devenait la proprit de ces gnrations marchandes. Il sembla mme Marthe et Maurice que le cercueil qui les renfermait tait arrach au sol funbre avec des milliers d'autres, qu'on les embarquait ensemble, et que tous taient transports dans une rgion inconnue, centre de la civilisation nouvelle. Mais ici l'espce d'intuition mystrieuse qui leur avait tout rvl jusqu'alors s'obscurcit. Il y eut dans leur songe une interruption subite: puis une voix claire fit tout coup entendre leurs oreilles ce cri: L'AN TROIS MILLE! Au mme instant, le couvercle de la bire fut rejet, et les deux amants, rveills en sursaut, se soulevrent de leurs linceuls. D'abord, ils n'aperurent rien qu'eux-mmes. En se retrouvant aprs un sommeil de tant de sicles, tous deux jetrent un cri de joie; leurs bras s'tendirent l'un vers l'autre, et ils changrent leurs noms dans un baiser. Un clat de rire strident les interrompit. Ils se retournrent en tressaillant: le petit gnie tait quelques pas, debout sur sa locomotive fantastique. Marthe poussa une exclamation, rougit, et ramena autour de ses paules les plis du suaire. Eh bien! j'ai tenu parole, dit le dicule; grce moi, vous venez de traverser onze sicles sans vous en apercevoir. --Se peut-il? s'cria Maurice stupfait. --Et vous voil transports au centre de la civilisation que vous dsiriez connatre, continua le gnie; nous sommes ici dans l'le autrefois appele Tati. --La _Nouvelle-Cythre_ du capitaine Cook? demanda le jeune homme. --Aujourd'hui nomme l'_Ile du Noir-Animal_, continua le dieu. Les gros industriels du pays font fouiller le monde entier pour se procurer la matire premire de leur commerce, et vous devez ces recherches d'avoir t transports chez eux. Marthe regarda autour d'elle, et remarqua alors qu'ils se trouvaient dans un immense difice rempli de bires et d'ossements. Elle se serra contre Maurice avec un geste de frayeur. Oh! ne craignez rien, reprit le gnie en riant de sa voix aigre; on ne vous confondra point avec les morts. Vous vous trouvez chez l'un des plus respectables fabricants de l'le, M. Omnivore, qui sera ravi de voir en vous un chantillon des temps barbares. Il est averti de votre rsurrection, et va venir lui-mme. La jeune femme, inquite, s'enveloppa plus soigneusement dans son linceul. Ne prenez point garde la lgret de votre costume, fit observer le petit dieu; nous ne sommes plus ici dans vos ridicules climats, o le soleil fait l'office d'une bougie qui claire sans chauffer. A l'le du Noir-Animal, l'air tient lieu de paletot; aussi vous voyez que l'intrt bien entendu a rduit l'habillement sa plus simple expression. Les deux amants remarqurent alors, en effet, la transformation qui s'tait opre chez M. Progrs. Il n'avait pour vtements qu'un caleon de coton, un chapeau d'corce larges bords, et des bottes en vannerie ornes de clochettes. Maurice apprit de lui que tel tait le costume gnralement adopt, vu sa commodit et son conomie. La civilisation de l'an trois mille, ayant renonc tout ce qui n'tait pas d'une utilit immdiate, avait laiss la parure aux femmes ou aux esprits futiles; les hommes graves se contentaient du caleon, rehauss de leurs grces naturelles. Comme il achevait ces explications, un bruit de pas retentit la porte de l'difice, et le gnie, donnant un coup de talon son coursier de vapeur, disparut comme l'clair. II loquence parlementaire de Maurice.--loquence perfectionne de M. Omnivore.--Costume d'un homme tabli, en l'an trois mille.--M. Atout.--Dpart de Marthe et de Maurice.--Nouveau moyen de traverser les rivires.--Routes souterraines.--M. Atout rassure Marthe par un calcul statistique.--Marthe s'endort.--Un rve. M. Omnivore tait suivi d'une demi-douzaine de serviteurs qui donnaient tous des marques du plus vif tonnement. Ils parlaient la fois, comme nos dputs lorsqu'ils veulent claircir une question importante, et Maurice reconnut que leurs paroles taient un mlange de franais, d'anglais et d'allemand, dont il se rendit compte assez facilement, vu la connaissance qu'il avait de ces trois langues. Ils rptaient tous ensemble: Merveille! merveille! deux morts des premiers ges sont ressuscits; le chauffeur les a vus sortir de leur bire! Mais ils s'interrompirent tout coup, la vue des deux poux, en criant: Les voil! Et ils s'arrtrent quelques pas, avec une curiosit que temprait videmment la peur. Marthe, confuse, s'tait cache demi derrire Maurice; mais ce dernier, qui voulait soutenir l'honneur du dix-neuvime sicle, auquel M. Progrs venait d'accoler l'pithte de barbare, se redressa gravement, salua les visiteurs, et leur adressa le discours suivant: Messieurs et honorables inconnus, Ce n'est point le hasard, mais notre libre choix, qui nous a fait traverser prs de deux mille annes, pour renatre au milieu de cette gnration puissante et claire, qui, force de conqutes dans le domaine de la perfectibilit humaine, a fait descendre le royaume du ciel sur la terre. Aussi nous estimons-nous heureux de pouvoir connatre par nous-mmes cette race de demi-dieux, si noblement reprsente par ceux qui veulent bien m'couter dans ce moment!... (Ici un murmure d'approbation interrompit l'orateur. Il reprit d'une voix plus leve:) Je viens parmi vous, Messieurs, pour m'chauffer au soleil de la civilisation, qui ne brille nulle part ailleurs aussi clatant!... (Bruyants applaudissements.) Pour admirer les miracles oprs par une nation intelligente et gnreuse... (Applaudissements plus bruyants.) Pour rendre hommage un pays que l'on pourrait appeler la patrie de toutes les gloires! (Applaudissements prolongs.) Enfin, pour jouir de cette noble alliance de l'ordre et de la libert, ralise par le plus grand peuple du monde. (Tonnerre d'applaudissements: plusieurs voix crient:--Vivent les morts parisiens!) Il fallut quelques instants pour apaiser l'motion produite par l'loquente improvisation de Maurice; les habitants de l'le du Noir-Animal ne pouvaient cacher leur surprise de trouver dans un barbare, enterr depuis onze sicles, cette lvation de pense et cette justesse d'apprciation. Les auditeurs les plus instruits croyaient reconnatre, dans le langage du jeune homme, un ancien prsident de congrs provincial, ou pour le moins un secrtaire de socit philanthropique, conserv par la mthode de M. Gannal. Enfin, quand le silence fut rtabli, M. Omnivore, qui voulait rpliquer dignement au discours de son hte, s'avana avec gravit, toussa trois fois, afin de recueillir ses ides, et dit, avec un accent franc-anglo-tudesque: Monsieur En rponse au vtre du prsent jour, je m'empresse de vous faire savoir que la maison Omnivore et compagnie se trouvera flatte d'entrer en relations avec la vtre, et que vous serez accueilli aussi favorablement qu'une traite prsentation; ladite maison tenant honneur de vous maintenir dans la bonne opinion que vous avez conue du peuple auquel elle a l'avantage d'appartenir. Les auditeurs changrent un regard de satisfaction. Tous applaudissaient videmment la clart et la prcision commerciale de la rponse faite par M. Omnivore. Celui-ci s'en aperut, et prit une prise de tabac pour donner une contenance sa modestie. Mais la glace tait rompue, et l'on en vint des explications moins solennelles. Maurice raconta comment Marthe et lui se trouvaient l, en exprimant le dsir de quitter au plus tt ce lieu funbre, dont l'aspect attristait sa compagne. M. Omnivore se hta de faire apporter des vtements fournis par les fouilles rcentes qui avaient t faites dans les ruines du vieux monde, et il se retira, en annonant qu'il reviendrait prendre ses htes. Il reparut, en effet, au bout d'un quart d'heure, et ne put retenir un clat de rire la vue du costume des deux jeunes poux. Il en examina quelque temps toutes les parties, avec la mme curiosit qu'un Franais du dix-neuvime sicle tudiant la toilette d'un Hottentot. Il fallut lui expliquer l'utilit de cette longue robe de femme qui embarrassait la marche, de ce chapeau qui plaait son visage au fond d'un cornet, de cet habit d'homme dont les basques pendantes ressemblaient aux deux ailes d'un hanneton malade, de ce pantalon que se disputaient les bretelles et les sous-pieds, comme une victime tire quatre chevaux. Marthe et Maurice justifirent de leur mieux les costumes de leur poque; mais, aprs les avoir couts, M. Omnivore jeta un regard sur son habillement perfectionn, et ne put retenir un sourire d'orgueil. Cet habillement avait, en effet, rsolu la question d'utilit aussi compltement qu'on pouvait l'esprer. Il ne servait point seulement de costume, mais d'annonce, de prix-courant et de carnet chance. A la ceinture du caleon se voyaient imprims les mots OMNIVORE ET COMPAGNIE, suivis des renseignements commerciaux les plus dtaills sur la nature et l'excellence des produits fournis par leur fabrique. La jambe droite prsentait un barme complet destin simplifier les plus longs calculs, et la jambe gauche un almanach de cabinet avec les heures de dpart des paquebots et courriers. Des deux cts apparaissaient, en guise de rubans, des noeuds de traites soldes, constatant la fois l'tendue des affaires de la maison Omnivore et l'exactitude de ses payements. Enfin, une plume pose sur l'oreille prouvait que le digne fabricant venait d'tre subitement arrach aux douceurs de la comptabilit en parties doubles. Il conduisit d'abord Marthe et Maurice travers d'immenses entrepts, o se trouvaient entasss tous les dbris arrachs par ses facteurs aux ruines du vieux monde: car telle tait la spcialit laquelle M. Omnivore devait sa fortune et son nom. Il exploitait les gnrations teintes, comme on exploitait ailleurs les vgtations carbonises en houille, ou dessches en tourbes combustibles. Spultures antiques, dbris de monuments, bronzes prcieux, armes, mdailles, statues, tout passait par ses mains; son entrept tait le magasin de curiosits du monde; c'tait l que venaient les collecteurs et les acadmiciens, race indestructible que la nouvelle civilisation n'avait pu faire disparatre. Les deux poux rencontrrent prcisment un de ces derniers au moment o ils quittaient l'entrept. C'tait le clbre M. Atout, qui avait pour spcialit d'tre universel. Il reprsentait lui seul vingt-huit citoyens, c'est--dire qu'il touchait les rtributions de vingt-huit places; la liste de ses titres couvrait une page in-quarto, et il portait autant de croix qu'une mule espagnole de clochettes. M. Omnivore le prsenta seulement comme secrtaire perptuel de la socit historique, professeur de littrature, prsident du conseil universitaire, directeur de toutes les coles normales, et membre de quatorze mille sept cent trente-quatre comits. M. Atout, qui venait d'apprendre la rsurrection du couple franais, le salua avec la dignit d'un homme affili trop d'acadmies pour que rien l'tonnt. Aprs les premires politesses, il adressa Maurice plusieurs questions destines prouver ses tudes historiques et littraires. Il lui demanda s'il avait connu Charlemagne, madame de Pompadour et M. Paul de Kock, trois grandes figures appartenant la troisime race des rois de France, et l'interrogea longuement sur le conntable de Louis XVIII, Napolon Bonaparte, dont l'histoire avait t crite par le rvrend pre Loriquet. Maurice, d'abord tourdi, allait essayer de rpondre, mais M. Atout ne lui en laissa point le temps; il en vint, sans plus longues transitions, du pass au prsent, et commena une leon sur l'tat de la terre en l'an trois mille. Nos ressuscits l'coutrent avec d'autant plus d'attention qu'ils avaient tout apprendre. Le professeur leur dclara qu'ils se trouvaient au centre mme du monde civilis, dont les diffrents peuples ne formaient plus qu'un tat sous le nom de _Rpublique des Intrts-Unis_. Le centre ou capitale de cette rpublique se trouvait dans l'ancienne le de Borno, maintenant nomme _Ile du Budget_. Chaque peuple y envoyait un certain nombre de dputs, et ceux-ci rglaient en commun les affaires gnrales. Quant au vieux monde, on y entretenait des colonies qui recevaient de la mtropole la direction et les lumires. La grande loi de la division de la main-d'oeuvre avait t applique la rpublique elle-mme. Chaque tat formait une seule fabrique. Ainsi, il y avait un peuple pour les pingles, un autre pour le cirage anglais, un autre pour les moules de boutons. Chacun ne s'occupait, ne parlait, que de son article, ce qui contribuait mdiocrement l'tendue des ides et aux charmes de la socit, mais profitait singulirement la fabrication. L'le du Budget, seule, runissait toutes les varits d'art et d'industrie; on y trouvait des spcimens de la civilisation entire, mthodiquement classs comme dans une trousse d'chantillons. Maurice et Marthe dclarrent aussitt qu'ils voulaient aller l'le du Budget, et l'acadmicien, qui s'y rendait, proposa de les conduire; mais Omnivore s'y opposa. Il soutint que les deux poux se trouvaient compris dans une partie de marchandises expdies sa maison, et qu'ils lui appartenaient aussi lgitimement que les autres antiquits de son entrept. Il y eut d'assez longs dbats. Enfin, M. Atout, qui tenait prsenter les ressuscits dans la capitale, et se faire honneur de leur dcouverte, consentit dsintresser le fabricant sur les fonds de la socit historique. Nos poux le suivirent, en consquence, jusqu'aux bords de la baie qu'il fallait traverser. Des batteries de mortiers-postes avaient t tablies sur les deux rives pour le passage. Un conducteur ouvrit la plus grosse pice par la culasse, et fit entrer nos trois voyageurs, qui s'assirent au milieu d'une bombe soigneusement rembourre. Marthe ne put se dfendre d'une certaine motion en se trouvant place, comme une gargousse, au fond d'un canon; mais l'acadmicien entreprit de lui expliquer les avantages de cette manire de passer les rivires. Il tait encore au milieu de sa dmonstration, lorsque la jeune femme entendit crier: Feu! Au mme instant, elle se sentit emporte, et, traversant les airs avec la rapidit de la foudre, elle se retrouva sur l'autre rive, au milieu d'une vingtaine de bombes fumantes qui venaient galement d'arriver. M. Atout leur dclara alors qu'ils allaient continuer par l'une des routes souterraines qui traversaient l'le. Avant les progrs de la civilisation, dit-il, on construisait les chemins sur terre; mais ils devinrent insensiblement si nombreux, qu'ils envahirent presque toute la surface du globe. Le sol ne portait plus que des rails de fonte, et on s'aperut qu' force de multiplier les voies de transport, on touchait au moment de n'avoir plus rien transporter. Ce fut alors que vint l'ide de tracer les routes, non sous le ciel, mais sous la terre, et l'exprience a prouv la supriorit du nouveau systme. Grce lui on ne perd que la vue! On peut voyager sans distractions, en dormant ou en pensant ses affaires. Au lieu du soleil, tantt blouissant, tantt obscurci, on a l'clairage uniforme des lampes de voyage; plus de curieux qui vous regardent passer, plus d'appel de marchands, plus de bruit de ville; on voyage aussi tranquille qu'un ballot. Il montra ensuite ses deux compagnons les routes souterraines, dont les ouvertures apparaissaient au penchant de la colline comme autant de gueules de fournaises. D'immenses pelles, mises en mouvement par les machines, y engouffraient sans cesse ou en retiraient des trains de wagons fumants. On entendait, au sein de la montagne, mille roulements, mls aux froissements du fer et aux sifflements de la flamme. En s'enfonant dans un de ces conduits sinistres, Marthe ne put retenir un cri, et chercha la main de Maurice. L'acadmicien, aprs l'avoir rprimande assez aigrement, entreprit de lui dmontrer que les chemins souterrains taient non-seulement les plus commodes, mais les plus srs. Il lui numra pour cela le nombre de gens tus chaque anne par les diffrents modes de locomotion; il y ajouta le nombre des estropis, puis le nombre des blesss; il dtailla l'espce de blessures et leurs gravits; enfin il additionna le tout, fit une rgle de proportion, et arriva prouver que les routes souterraines ne faisaient par anne que treize cents victimes et une fraction! Cette dmonstration changea l'inquitude de Marthe en effroi. M. Atout passa alors aux dtails. Il fit observer la jeune femme qu'elle se trouvait l'abri de tons les menus accidents que l'on pouvait craindre sur les autres chemins. Elle n'tait expose ni aux courants d'air, ni aux coups de soleil, ni la poussire, ni au vent, ni aux manations marcageuses, ni aux impertinences des passants; elle n'tait absolument expose qu' tre tue. L'effroi de Marthe devint de l'pouvante. Heureusement que, dans ce moment, le bras de Maurice l'enveloppa doucement; elle se laissa aller demi sur la poitrine du jeune homme, et, en sentant son coeur battre largement et paisiblement sous le sien, la peur s'envola; le calme de celui qu'elle aimait se communiqua tout son tre; elle ferma les yeux souriante et enivre. M. Atout, persuad qu'elle mditait ses raisonnements, admira les rsultats de la statistique, et passa de la justification des diffrents vhicules nouvellement invents l'numration de leurs avantages. Il constata que, vu la rapidit moyenne de la locomotion, il ne fallait plus maintenant que deux heures pour aller chercher son sucre au Brsil, trois pour acheter son th Canton, quatre pour choisir son caf Moka. On voyageait mme plus loin au besoin. Madame Atout avait son marchand de nouveauts Bagdad, sa modiste Tambouctou, et son fourreur au ple nord, trois portes plus bas que le cercle arctique. L'acadmicien dmontra par des chiffres les immenses rsultats sociaux de ces perfectionnements dans les voies de communication. Il prouva qu'en ajoutant la vie des hommes de l'an trois mille toutes les heures gagnes par cette rapidit de transport, la dure moyenne de leur existence reprsentait cent vingt-cinq ans... plus une fraction! Ainsi avait t rsolu le problme de franchir l'espace sans fatigues subir, sans observations faire, sans confidence changer. On se prenait sans se voir, on se quittait sans s'tre parl; chacun tait indiffrent tout le monde, et tout le monde chacun; voyager, enfin, n'tait plus vivre en chemin ni en commun, mais partir et arriver! Marthe avait d'abord cout l'apologie de M. Atout; mais insensiblement elle devint moins attentive; ses paupires se fermrent, et, berce par l'haleine de celui qu'elle aimait, elle s'endormit! Les images confuses du pass flottrent d'abord quelque temps autour de son esprit; puis un souvenir rayonnant effaa tous les autres, et sortit lentement de ce chaos, comme une toile des nues. Marthe rvait au voyage fait avec Maurice la veille mme de leur long sommeil! Elle croyait voir encore les dernires lueurs du jour illuminant les coteaux de Viroflai et la lisire des bois; elle apercevait l'pine fleurie qui brodait le vert ple des haies; elle sentait le parfum des lilas, dont les touffes riantes couronnaient les murs des jardins; elle entendait, sur les chemins dj cachs dans l'ombre, le bruit des clochettes cadenc par le trot des chevaux. Prs d'elle tait Maurice, une main dans les siennes; prs de Maurice un vieux cocher, au regard pensif; derrire, les autres voyageurs: paysan la parole haute, jeune mre inquite chaque mouvement de ses enfants, vieux soldat silencieux! La voiture roulait doucement sur la terre amollie; mais chaque instant sa course devenait plus lente, et des exclamations d'impatience s'levaient. Fouettez le cheval! criaient-ils tous. Le cocher se contentait d'agiter les rnes. Fouettez! fouettez! reprenaient les voix. --C'est une rosse! faisait observer le paysan. --Un paresseux! ajoutait la mre. --Un lche! achevait le soldat. Le cocher branlait la tte. Non, non, disait-il, Noiraud n'est pas une rosse, car il a support plus de misres que les plus forts, et voil vingt ans qu'il les supporte. --Vingt ans! rptait le paysan stupfait. --Peut-tre davantage, reprenait le cocher, et ce n'est point un paresseux celui qui a nourri si longtemps, de son travail, l'homme, la femme et les deux enfants. --Tant que cela! s'criait la mre: oh! le brave cheval. --Sans compter qu'il a fait ses preuves de courage, continuait le cocher; voyez plutt les deux cicatrices qui sont au poitrail. --Ah! il a servi? interrompait le vieux soldat, d'un accent radouci. Et tous les yeux s'taient arrts sur Noiraud avec un intrt curieux, personne ne disait plus de le fouetter! Le paysan calculait ce que pouvait valoir son travail de vingt annes; la mre pensait aux deux enfants que ce travail avait nourris, le vieux soldat regardait les cicatrices! Tous trois avaient perdu leur impatience; rien ne les pressait plus; ils pouvaient attendre; Noiraud n'avait qu' prendre son temps. Aussi, quand la route tait devenue facile, la mre avait voulu faire marcher ses enfants; le vieux soldat avait dclar qu'il ne pourrait demeurer plus longtemps assis sans souffrir de ses blessures, et tous deux descendus, le cocher s'tait mis encourager Noiraud de la voix. Ferme, mon vieux trompette! disait-il; encore cette corve pour Georgette; demain, nous nous reposerons. Puis, se tournant vers Marthe et Maurice: C'est la fille de la maison, Georgette, avait-il ajout en souriant; elle pouse le fils du voisin samedi, et sa mre et moi nous lui avons prpar une surprise: lit, secrtaire et commode de noyer, avec la garniture de chemine! Elle ne se mariera qu'une fois, cette enfant; je veux qu'elle ait la joie complte. Joli nid et bel oiseau. L'oiseau est trouv; mais pour le nid il manque encore cent sous, et Noiraud ne peut se reposer que quand je les aurai... Pas vrai, vieux, que tu me les gagneras demain! --Il vous les a gagns, s'tait cri Maurice en lui tendant l'argent; vous pouvez hter d'un jour la joie de Georgette et le repos de Noiraud; allez, brave coeur, et que Dieu bnisse vos amoureux. Il avait alors saut, enlevant Marthe dans ses bras, et la voiture allge s'tait perdue dans l'ombre! Paris se trouvait encore loin; mais tous deux avaient march joyeusement, les bras enlacs, causant demi-voix de Georgette, de Noiraud, des toiles! Ineffable change de bagatelles charmantes, de fugitives impressions, de confidences comprises sans tre acheves; sorte de rverie dialogue, dont on ne se rappelle rien, et qui laisse dans le pass une de ces tranes lumineuses vers lesquelles le regard se tourne toujours. Ils n'taient arrivs qu'au milieu de la nuit, haletants de fatigue, couverts de sueur, les pieds poudreux et meurtris, mais le coeur plein et l'esprit joyeux. Ce voyage, ils ne pouvaient l'oublier dsormais, car ils n'avaient pas seulement chang de lieu, ils avaient vu, senti; ils n'taient pas seulement arrivs, il leur restait un souvenir! Ils se souviendraient toujours du vieux cheval et de son vieux matre! Toutes ces images venaient de se reproduire dans le rve de Marthe; elle croyait franchir le seuil de sa joyeuse mansarde, lorsqu'un grand bruit l'veilla en sursaut. III Extraction de voyageurs.--Auberges modles.--Le verre d'eau de fontaine.--Dpart de Marthe et de Maurice sur la Dorade acclre, bateau sous-marin.--M. Blaguefort, commis-voyageur pour les nez, la librairie et les denres coloniales.--Un prospectus d'entreprise industrielle de l'an trois mille.--Fcheuse rencontre d'une baleine.--Leon de M. Vertbre sur les ctacs.--Destruction du bateau sous-marin.--Son extrait mortuaire. Le convoi qui conduisait l'acadmicien et ses deux compagnons venait de s'arrter au fond d'une sorte de prcipice; sur leurs ttes apparaissait un coin de ciel barr par les bras d'une immense machine. M. Atout leur apprit qu'ils taient arrivs leur destination, et que chacune des villes sous lesquelles passait le chemin avait ainsi un puits d'extraction pour les voyageurs. Leur wagon venait, en effet, d'tre saisi par le grand bras de la machine, et commenait monter rapidement, comme une banne de mineurs. Lorsqu'ils atteignirent l'orifice du puits, mille cris clatrent la fois, et une centaine d'hommes et d'enfants se prcipitrent vers les arrivants. Marthe crut qu'on voulait les mettre en pices, et recula pouvante jusqu' M. Atout; mais ce dernier lui apprit que c'taient les aubergistes et les commissionnaires du pays qui venaient offrir leurs services. Les uns rpandaient sur les voyageurs une pluie de cartes et d'adresses, d'autres tenaient des plateaux couverts de rafrachissements, qu'ils voulaient leur faire accepter; quelques restaurateurs portaient d'immenses fourchettes garnies de volailles rties, de ctelettes et de jambonneaux, qu'ils promenaient, au-dessus de la foule, comme un prospectus de leurs tablissements. Il y avait, en outre, les brosseurs, les cireurs, les indicateurs, les porteurs, tous galement acharns vous rendre service. Maurice n'avait pas fait six pas, qu'il s'tait vu forc d'accepter deux verres de limonade, et de livrer trois commissionnaires sa canne, son foulard et son chapeau. M. Atout lui faisait admirer cet empressement hospitalier, cette multiplicit de soins, cette abondance. Voyez, s'criait-il, les bienfaits de la civilisation! Une population entire est aux ordres de chacun de nous; toutes les productions du monde viennent, pour ainsi dire, notre rencontre; nous arrivons peine, et dj nos moindres besoins ont t prvenus; rien ne nous a manqu! Rien ne manquait, en effet, Marthe et Maurice, que de pouvoir respirer. Ils se rfugirent dans la premire htellerie qu'ils aperurent, comme dans un lieu d'asile. A la porte se tenait un concierge, portant hallebarde, qui leur fit trois saluts et les remit un huissier chane d'or, par lequel ils furent conduits un valet de pied charg d'ouvrir le salon. C'tait une immense galerie, dont le premier aspect blouit les deux jeunes gens. Leur conducteur s'en aperut et sourit. Vous voyez, dit-il, le triomphe de l'industrie; rien de ce que vous apercevez ici n'est ce qu'il parat. Cette colonnade de marbre sculpt n'est que de la terre cuite; cette tapisserie de brocart, qu'un tissu de verre fil; ce parquet de bois de rose, qu'un carrelage en bitume colori; le velours qui couvre ces sofas, que du caoutchouc perfectionn. Tout cela peut durer deux annes, c'est--dire le temps ncessaire pour que l'htelier vende son tablissement et se retire millionnaire. Comme il achevait, arrivrent les garons de service. Tous avaient, imprims sur leurs vtements, les symboles de leurs attributions: l'un, des plats, des assiettes, des couverts; l'autre, des verres et des bouteilles; un troisime, des viandes, des poissons ou des fruits. Ils portaient, en outre, un collier au chiffre de l'aubergiste, qui servait les faire reconnatre. M. Atout engagea ses compagnons djeuner; mais, depuis tantt douze sicles qu'ils ne mangeaient plus, tous deux en avaient perdu l'habitude. L'acadmicien, qui n'tait point non plus en apptit, se contenta de demander un verre d'eau. Le valet charg de recueillir les demandes alla aussitt une petite bibliothque et apporta un volume reli, sur lequel on lisait, grav en lettres d'or: CARTE DES EAUX QUE L'ON TROUVE A L'HOTEL DES DEUX-MONDES. 1 Eau de fontaine. 2 Eau de puits. 3 Eau de ruisseau. 4 Eau de rivire. 5 Eau de fleuve. 6 Eau filtre au charbon. 7 Eau filtre la pierre. 8 Eau filtre au gravier. 9 Eau... Maurice s'arrta, tourna une trentaine de feuilles, et vit que la carte allait jusqu'au n 366! L'htel des Deux Mondes avait autant d'espces d'eaux qu'une anne bissextile a de jours. M. Atout en parcourut le catalogue avec soin, fit de savantes rflexions sur les eaux de diffrents crus, hsita, relut, hsita encore, et demanda enfin, aprs une longue dlibration, de l'eau de fontaine! La demande fut transmise par le valet des requtes. Cinq minutes s'coulrent, puis un premier garon apporta un plateau; encore cinq minutes, et un second garon apporta une carafe; encore cinq minutes, et le troisime apporta un verre. Le tout n'avait ainsi pris qu'un quart d'heure, grce la division de la main-d'oeuvre. Pendant que leur conducteur buvait, Marthe et Maurice voulurent s'approcher d'une fentre; mais le valet qui y tait prpos les avertit qu'il fallait, pour cela, prendre un billet au bureau des points de vue! Ils refusrent et voulurent s'avancer vers la porte; un autre garon les avertit que, s'ils sortaient sans contre-marque, ils ne pourraient rentrer. Enfin, comme, dans leur embarras, ils allaient s'asseoir sur le sofa de pourtour, un troisime garon leur fit observer poliment que ces places taient d'un prix plus lev. Ainsi repousss de partout, ils se htrent de rejoindre l'acadmicien, qui venait d'achever son verre d'eau et avait demand la carte. Un domestique spcial parut bientt, portant une magnifique feuille de papier vlin avec vignette, encadrement, cul-de-lampe et parafes embellis d'_ombres portes_. Maurice lut par-dessus l'paule de son conducteur: _Doit M._ Pour trois saluts du concierge hallebarde 1 fr. 50 Pour l'huissier chane d'or 2 Pour le valet de pied qui a ouvert la porte 50 Pour loyer de la carte des eaux 25 Pour un plateau 30 Pour une carafe 35 Pour un verre 25 Pour eau de fontaine 5 Pour table et tabourets 4 Pour frais de service 2 --------- Total 16 fr. 15 M. Atout fit remarquer que, grce cette comptabilit dtaille, on n'avait plus s'occuper du pourboire des domestiques, paya les 16 fr. 15 c. et sortit. Marthe se rappela involontairement l'vangile, et il lui sembla que les hteliers de l'le du Noir avaient trouv moyen de raliser sur la terre les promesses du Christ: _le verre d'eau donn leur tait pay au centuple_. Le conducteur des deux poux avait pris avec eux le chemin du port, o ils devaient s'embarquer pour l'le du Budget. Lorsqu'ils y arrivrent, les quais taient couverts de voyageurs qui dbarquaient ou qui allaient partir. On entendait crier: Le paquebot du Japon! L'estafette de la mer Rouge! L'omnibus du Brsil, avec correspondance pour Terre-Neuve! Et ces cris la foule accourait. On voyait les buralistes distribuant leurs bulletins, et les facteurs pesant les marchandises. M. Atout fit remarquer ses compagnons un estampilleur qui, le pinceau la main, traait sur la poitrine ou sur le dos de chaque passager le numro imprim sur ses paquets; moyen aussi simple qu'ingnieux d'tablir la corrlation du voyageur et des bagages. Enfin, ils arrivrent un embarcadre surmont d'un criteau, sur lequel tait crit: _Dorades acclres de l'le du Noir l'le du Budget, en cinquante-trois minutes._ C'est ici, dit M. Atout. Nos voyageurs regardrent devant eux sans rien voir. Vous cherchez le bateau? reprit le professeur en souriant; mais il est sa place... sa place de dorade. --Comment! sous l'eau? interrompit Maurice. --Sous l'eau! rpta M. Atout. On a cru longtemps que le propre d'un bateau tait de flotter; mais de nouvelles recherches ont dtromp cet gard. Aujourd'hui une partie de nos lignes de paquebots sont sous-marines, comme une partie de nos routes sont souterraines. Vous comprenez qu'il y a mmes avantages dans les deux cas. Les dorades acclres, naviguant sous les vagues, n'ont craindre ni le vent, ni la foudre, ni les abordages, ni les pirates. Quant leur construction, vous allez vous-mme en juger. Il les conduisit alors l'extrmit de l'embarcadre, o se trouvait une cloche plongeur, par laquelle ils purent descendre au bateau sous-marin. Sa forme avait t emprunte au poisson dont il portait le nom. C'tait une immense dorade, dont la queue et les nageoires taient mues par la vapeur. A la place des cailles brillaient plusieurs ranges de petites fentres, et l'air s'introduisait l'intrieur par des conduits, dont l'extrmit flottait la surface de la mer. Les nouveaux venus avaient t prcds par une socit nombreuse, de sorte que la dorade ne tarda pas tracer sa route au milieu des flots. M. Atout voulut profiter de ce moment pour prparer ses compagnons la vue de la capitale des _Intrts-Unis_; mais il fut interrompu, ds les premiers mots, par un voyageur qui venait de le reconnatre, et qui accourut sa rencontre les bras ouverts. Eh! c'est M. Blaguefort, dit l'acadmicien en rpondant aux empressements du nouveau venu avec une certaine supriorit protectrice; un de nos hommes d'affaires les plus rpandus. Et, lui montrant de la main Marthe et Maurice: Je vous prsente, continua-t-il, un couple des anciens temps... --Les Parisiens d'Omnivore? interrompit Blaguefort, qui les avait dj examins; je les ai manqus de trois minutes. J'avais appris leur rsurrection, et j'accourais pour offrir leur propritaire de les mettre en actions. J'aurais exploit cette entreprise avec celle des tlgraphes lunaires! mais vous aviez dj trait. Excellente affaire, Monsieur! vous pouvez gagner six mille pour cent. M. Atout fit observer qu'il ne s'agissait point d'une spculation; que le rveil des deux poux devait seulement profiter la science, et que c'tait dans ce but qu'il les conduisait l'le du Budget. Blaguefort cligna de l'oeil. Bien, bien, dit-il, vous avez un autre projet... Vous esprez tirer davantage. Mon Dieu! c'est votre droit... Vous comprenez que ce n'est pas moi qui irai vous lever une concurrence; d'autant que j'ai donn une nouvelle extension mes affaires. Depuis que nous nous sommes rencontrs au cap de Bonne-Esprance, j'ai form une socit anonyme pour exploiter le brevet du docteur Naso! Vous savez, ce Pruvien qui vient d'inventer un corset orthopdique pour les nez dvis. Mais pardon: voici un voyageur qui j'avais donn un prospectus et qui dsire me parler. Un nouvel interlocuteur venait effectivement de s'approcher. C'tait un petit homme, tellement obse que ses deux bras ressemblaient des nageoires, et trottant avec des jambes si courtes qu'on et dit un de ces poussahs de carton qui marchent sur leur ventre. Ses petits yeux, enfoncs dans la chair, semblaient des trous de faussets, et son nez, trangl entre deux joues hmisphriques, faisait l'effet d'un pepin dans une orange de Malte. Il salua du pied, n'ayant point assez de cou pour saluer de la tte. Magnifique dcouverte, Monsieur! dit-il d'une voix apoplectique, et en montrant le prospectus qu'agitait une de ses nageoires. --Monsieur veut-il en essayer? demanda rapidement Blaguefort. --Pourquoi pas? reprit l'homme-poussah avec un rire qui rappelait, s'y mprendre, un accs de toux; pourquoi pas? J'ai toujours favoris le progrs des arts... --Comme nous le progrs des nez, Monsieur. --Ainsi, vous parvenez rellement accrotre ou diminuer leurs dimensions? --Par le moyen d'un appareil appropri aux besoins du sujet. Monsieur peut voir, du reste, la lithographie jointe notre prospectus. Grce notre corset orthonasique, chacun peut dsormais choisir son nez, comme on choisissait autrefois son chapeau. Vous en avez l des modles de toutes les formes, avec les prix en chiffres connus. Le petit homme retourna la feuille qu'il tenait la main, et se mit examiner une longue srie de nez, dessins en regard du tarif. Il hsita quelque temps entre les nez grecs et les nez retrousss; mais, sur l'observation de M. Blaguefort que ces derniers taient mal ports, il se dcida pour les autres. L'homme d'affaires tira aussitt de sa trousse un compas, prit les dimensions de l'espce de verrue que l'appareil du docteur devait transformer en nez antique, et les inscrivit sur son carnet, avec le nom et l'adresse de l'acheteur. Les deux poux apprirent ainsi que ce dernier arrivait d'Afrique, o il s'tait rendu pour cause d'tisie, et que son embonpoint tait le rsultat d'un nouveau racahout des Arabes. Il en apportait la recette, vendue la compagnie de l'Hygine publique, qui l'avait attach lui-mme l'entreprise en qualit de prospectus vivant. Pendant qu'il donnait ces explications, M. Blaguefort avait aperu quelques pas un voyageur dont l'air et les cheveux longs semblaient annoncer un ecclsiastique. Il chercha vivement dans sa trousse des chantillons de reliques, de chapelets, de mdailles, et, s'approchant d'un air souriant et modeste: Je ne crois pas me tromper, dit-il, en me permettant de supposer que monsieur a reu l'ordination. --En effet, rpliqua le voyageur. --J'en tais sr, reprit Blaguefort avec onction; quand on approche les saints, il y a une voix intrieure qui vous avertit! Mais, puisque la Providence m'a fait rencontrer monsieur, j'ose esprer qu'il me permettra de lui offrir quelques objets destins l'dification des fidles: _ad majorem Dei gloriam_. Et, prenant subitement la voix d'un commissaire-priseur, il continua, en prsentant tour tour chaque chantillon: Ceci est une relique de saint Loriquet, destine inspirer les vraies connaissances historiques! Nous ne les vendons que 50 centimes la douzaine, qui est de quatorze. Ceci est une mdaille ddie aux saints protecteurs: elle met l'abri des banqueroutes, de la garde nationale et autres infirmits terrestres. 1 fr. les sept-six. Ceci est un chapelet... --Un moment, Monsieur, interrompit le voyageur en cheveux longs, il y a mprise: je ne suis point prtre catholique... --Ah bah! s'cria Blaguefort, alors c'est un ministre du saint vangile que j'ai l'honneur de parler. Il rouvrit prcipitamment sa trousse, y choisit une Bible, et reprit, avec l'air majestueux d'un matre d'cole qui explique les neuf parties du discours: Prenez, car ceci est la loi universelle, le grand Verbe, le Dieu vivant! L vous ne verrez que des rgles sres... bien que nous ayons ajout les livres apocryphes. Vous y trouverez la recette du salut spirituel et temporel... avec le moyen de s'en servir. Le tout ne cotant que 10 francs, compris le fermoir et l'tui! --C'est, en effet, bien peu d'argent pour tant de choses, dit l'tranger en souriant, et, lorsque j'tais pasteur, j'aurais pu profiter du bon march; mais depuis mes convictions ont pris une autre voie, et l'ancien ministre du saint vangile s'est rfugi dans la philosophie... --Vous tes philosophe! interrompit Blaguefort, qui se frappa la cuisse; pardieu! j'aurais d m'en douter: avec ce front vaste, ce regard penseur!... Eh bien, j'en suis ravi, Monsieur; moi aussi, je suis philosophe... philosophe pratique... et la preuve, c'est que je voyage pour la _Socit de l'extinction des croyances_. J'ai l le rglement, et je suis autoris recevoir les souscriptions. Il avait cherch de nouveau dans la trousse, et il offrit son interlocuteur une brochure au haut de laquelle une vignette reprsentait le gnie de la vrit terrassant l'hydre de la superstition: le gnie tait le portrait du prsident de la socit, et les ttes de l'hydre des ttes d'abbs. Blaguefort laissa l'ex-pasteur examiner la brochure, et revint vers l'acadmicien. Maurice ne put cacher son tonnement, et lui avoua qu'il venait de raliser ses yeux le beau idal du commis voyageur. Ah! vous voulez me flatter, s'cria Blaguefort en riant; je me connais, allez! J'ai un dfaut en affaires, un trs grand dfaut: je suis trop franc! Je ne sais point faire valoir mes articles, dfendre mes avantages; mais, bah! j'aime la bonne foi antique, je veux que l'on puisse traiter avec moi sans prcautions. Aussi on me connat! Sucre, chocolat, soieries, miel, vins de Madre; on reoit les yeux ferms tout ce que j'expdie; c'est ce que je veux: la confiance du public m'honore; elle constitue mon bnfice le plus net et le plus sr! Tout en parlant, l'homme d'affaires vidait sa trousse, afin de la remettre en ordre. Les regards de Maurice s'arrtrent sur un papier qui venait de s'entr'ouvrir; il lut: _Recette pour le chocolat pur caraque._--Prenez un tiers de haricots rouges, un tiers de sucre avari, un tiers de suif; aromatisez le tout avec des corces de cacao: vous aurez du chocolat de sant. _Recette pour le miel._--Prenez de la mlasse, de la farine de seigle; aromatisez avec de la fleur d'orange, compose de sels de zinc, de cuivre et de plomb: vous aurez du miel du mont Hymte. _Recette pour le sucre blanc._--Prenez de la poudre d'albtre... Maurice ne put continuer; Blaguefort, qui avait tout remis en ordre, reprit le papier et le plaa soigneusement avec ses effets de commerce; mais il aperut, tout coup, parmi ces derniers, une lettre qui parut rveiller en lui un souvenir oubli... A propos, je ne vous ai point dit, s'cria-t-il en se tournant vers M. Atout: la socit pour les tlgraphes trans-ariens vient d'tre forme! L'anne prochaine, nous serons en communication directe avec la lune. --Avec la lune! s'crirent Marthe et Maurice stupfaits. --Les dernires expriences faites l'observatoire de Sans-Pair ont rendu la chose possible, fit observer M. Atout. Grce au tlescope construit par M. de l'Empyre, la lune s'est enfin laiss voir. --Et bientt elle se fera entendre! ajouta Blaguefort: car, grce aux nouveaux tlgraphes lectriques, on pourra converser avec les lunaires aussi promptement et aussi facilement que je converse avec vous. J'ai l, du reste, le projet de prospectus qui m'a t adress; je puis vous le faire connatre. Il dploya la lettre et en retira une feuille autographie qui contenait ce qui suit: _Tlgraphes trans-ariens.--Aux personnes qui ont des fonds placer.--Capital social: dix millions.--Bnfice assur: dix milliards._ Un vnement qui surpasse en importance tous ceux qui ont renouvel, jusqu' ce jour, la face de la terre, vient de se produire au milieu de nous. Un de nos savants a subitement dcouvert un monde inconnu jusqu' lui. Ce monde, c'est la lune! Une socit s'est aussitt forme pour l'exploitation de cette nouvelle conqute, dont il ne reste plus qu' s'emparer. Toutes les mesures sont dj prises pour la construction des tlgraphes trans-ariens, qui doivent nous mettre en rapport avec la population lunaire, et faciliter, peu aprs, l'tablissement d'une grande ligne de communication, construite frais communs. Il rsulte des observations faites par M. de l'Empyre que la lune renferme des valeurs incalculables en carrires d'ardoises, terre briques, gisements de granit, bancs de sable propres btir, etc., etc., etc., etc. L'imagination recule devant les bnfices que l'exploitation de pareilles richesses peut procurer. Aussi ne ferons-nous aucune promesse aux actionnaires: les plus modestes paratraient exagres. Nous les avertirons seulement que, d'aprs des calculs exacts et consciencieux, l'intrt de l'argent plac dans notre entreprise devra tre, en terme moyen, de cinquante mille pour cent! Presque toutes les actions tant retenues l'avance, nous ne pourrons accueillir les demandes que jusqu'au 30 du prsent mois. Suivent les signatures. La plupart des voyageurs s'taient rassembls autour de Blaguefort pendant cette lecture. L'annonce merveilleuse avait videmment produit son effet. Les plus enthousiastes demandaient dj les moyens de prendre un intrt dans l'affaire. Blaguefort se proposa aussitt pour intermdiaire, et se mit distribuer des promesses de promesse d'action avec un droit de commission. Les voyageurs qui les avaient achetes passrent dans les autres salles du bateau, o ils rptrent la grande nouvelle, et ngocirent leurs coupons deux cents pour cent de bnfice. Maurice ne pouvait revenir de sa surprise, et M. Atout en prit occasion de faire un long discours sur les avantages de l'association et du crdit. Il en tait son douzime aphorisme d'conomie politique, lorsqu'un choc terrible branla la dorade acclre et lui fit perdre l'quilibre. Les passagers pouvants, s'tant lancs vers les fentres, aperurent un immense ctac endormi dans les profondeurs de l'Ocan, et que le choc de la dorade avait rveill: au moment mme o les deux poux se penchrent contre le vitrage, il venait de se retourner. Marthe eut peine le temps de pousser un cri!... Le flot qui portait le bateau-poisson, attir par l'aspiration du monstre, s'engloutit dans sa gueule entr'ouverte comme dans un abme, et ne s'arrta qu'au fond de l'estomac! L'vnement avait t trop rapide pour qu'on pt l'viter, et, dans le premier instant qui suivit la catastrophe, les clameurs et les lamentations empchrent de s'entendre. L'quipage lui-mme paraissait constern. C'tait la premire fois qu'il avait naviguer dans l'estomac d'une baleine, et le capitaine, quoique vieux marin, fut forc d'avouer qu'il en ignorait compltement les dbouquements. Chacun dut en consquence donner son avis; mais tous les moyens proposs paraissaient dangereux ou impraticables. Enfin on pensa au professeur de zoologie du Musum, qui se trouvait par hasard bord, et tout le monde se tourna vers lui: Laissez parler M. Vertbre! s'crirent plusieurs voix; il peut nous donner un bon conseil, lui qui a tudi les baleines. M. Vertbre se redressa. Je l'avoue, Messieurs, dit-il gravement; cet intressant mammifre a t l'objet de mes observations spciales, et, quoi qu'aient pu en dire mes adversaires, je crois avoir dcouvert le premier la vritable nature du lait dont il nourrit ses petits!... La baleine, Messieurs, est un ctac, nom qui vient du mot grec _ktos_; il appartient la famille du narval, du cachalot, du dauphin. C'est un grand mammifre plagiure, vivipare, pisciforme, portant deux pieds appels nageoires, et respirant par des poumons... Il fut interrompu par un soubresaut inattendu. Les propulseurs du bateau-poisson, qui continuaient se mouvoir, venaient d'effleurer les parois de l'estomac de la baleine, et y avaient dtermin une contraction qui ramena la dorade vers le canal alimentaire. Le mcanicien, voulant profiter de ce mouvement, lcha toute sa vapeur, afin de forcer le passage, ce qui occasionna chez le monstre une nouvelle nause, suivie d'un vomissement au milieu duquel le bateau se trouva rejet au dehors. Mais l'effort avait t si violent que la dorade alla frapper un rocher, o elle se brisa. Tous les voyageurs qui se trouvaient l'avant furent broys du choc, noys dans la mer ou brls par les clats de la machine. Heureusement que l'arrire, o se tenaient Marthe et Maurice, eut moins souffrir. La plupart des passagers chapprent au dsastre et furent recueillis par les habitants de la cte, accourus au bruit de l'explosion. Enfin, lorsqu'ils eurent assez repris leurs sens pour regarder autour d'eux, ils reconnurent que le ctac avait eu la dlicate attention de ne les point dtourner de leur route, et qu'ils se trouvaient dans les faubourgs mmes de Sans-Pair, c'est--dire seulement quinze lieues de la ville. Le fonctionnaire charg du registre de l'tat civil des machines fut aussitt averti. Il arriva pour constater le dsastre, et dressa l'acte suivant, imprim d'avance, et dont il n'eut qu' remplir les blancs. SANS-PAIR.--TAT CIVIL DES MACHINES ACTE MORTUAIRE. Nous, soussign, dclarons que: La machine _Dorade acclre, n 7_, Ne _l'le du Noir_, Age de _dix-huit mois_, Valant _quatre cent mille francs_, A pri par accident _de baleine_. Aujourd'hui 17 mai 3000. LE COMMISSAIRE, NETTEMENT. Ci-joint le procs-verbal. Quant aux voyageurs qui avaient pri, comme pour constater leur dcs il et fallu s'informer de leurs noms, de leurs professions, de leur ge, le commissaire s'en abstint, en vertu du principe constitutionnel qui dclare _que la vie prive doit tre mure_. IV Octroi d'un peuple ultra-super-civilis.--Inconvnient des passe-ports daguerrotyps.--Maison modle de M. Atout.--Moyen d'tre servi sans domestiques.--Le souper la mcanique.--Une vieille tradition: LA FILEUSE D'VRECY. Ceux qui avaient survcu continurent ensuite leur route jusqu' la ville de Sans-Pair. Maurice trouva celle-ci entoure d'une double enceinte destine assurer la perception de l'octroi et l'examen des passe-ports. Ces derniers n'taient plus, du reste, comme autrefois, des sauf conduits avec signalement, mais des portraits daguerrotyps, orns du timbre de la police et reprsentant le voyageur lui-mme. M. Atout expliquait ses compagnons tous les avantages de ce nouveau procd, lorsqu'il fut interrompu par le bruit d'une querelle. C'tait le gros voyageur, au nez microscopique, que le gendarme refusait de reconnatre dans le portrait-passe-port, qui le reprsentait maigre et fluet. Le petit homme allguait en vain l'action du nouveau racahout auquel il devait cet accroissement rapide; l'agent de la force publique, impassible comme la stupidit, dclarait ne pouvoir livrer passage qu' l'original du portrait! La difficult fut soumise un contrleur, qui en dfra un vrificateur, lequel la porta un directeur. Celui-ci se consulta longtemps, revit celles des trente-trois mille ordonnances qui rglaient la matire, et dcida enfin que le gros homme serait remis des dgraisseurs-jurs, qui, aprs avoir prt serment, s'occuperaient de le ramener un tat dans lequel on pourrait constater son identit. Le prospectus vivant s'cria en vain que, s'il maigrissait, sa position sociale se trouvait perdue; qu'il vivait de son obsit, comme d'autres de leur bonne rputation; le directeur lui rpondit que la loi ne s'inquitait point de ces misres, et que son premier but tait de protger la socit en gnral, sans s'occuper de chacun de ses membres en particulier. Les deux poux laissrent le voyageur au racahout dans cet embarras, et arrivrent, avec M. Atout, la seconde enceinte, o les attendaient les commis de l'octroi. Eux aussi avaient suivi les progrs de la civilisation en portant jusqu' la perfection leurs moyens d'examen et de recherche. Grce leurs ingnieuses imaginations, la fraude tait devenue impossible faire par tout autre que par eux. chapps enfin de leurs mains, Maurice et Marthe suivirent leur conducteur jusqu' sa demeure. C'tait un vaste paralllogramme blanchi et perc d'troites fentres qui rappelait assez bien, pour la forme, une cage poules de grande dimension. L'acadmicien s'aperut de la surprise de ses htes et sourit d'un air satisfait. De votre temps les maisons ne se btissaient point ainsi? dit-il avec une nuance d'orgueil involontaire. --Pas prcisment, rpliqua Maurice; cependant nous avions l'difice du quai d'Orsai... --Oui, c'tait un acheminement, interrompit M. Atout; mais depuis l'art a suivi sa voie, et nos architectes sont arrivs au beau idal du systme rectangulaire. La maison que j'occupe a t construite par le plus habile d'entre eux, aussi est-elle regarde comme un chef-d'oeuvre. Dans tout ce que vous voyez, il n'y a pas une pierre d'ornement, c'est--dire inutile; quant aux dispositions intrieures, vous pourrez en juger. On avait atteint le perron qui prcdait la porte; peine Maurice y eut-il pos le pied que la marche cda lgrement et mit en mouvement une lanterne qui s'avana pour l'clairer; la seconde marche la sonnette se fit entendre; la troisime la porte s'ouvrit d'elle-mme. Dans ce moment les yeux du jeune homme s'arrtrent sur une inscription grave au-dessus de l'entre: CHACUN CHEZ SOI, CHACUN POUR SOI. Vous devez reconnatre le prcepte d'un des sept sages de votre pays, dit l'acadmicien en souriant; il rsume lui seul toutes les lois de l'humanit. _Chacun chez soi_, c'est le droit; _chacun pour soi_, c'est le devoir. Mais entrez, de grce, vous avez bien autre chose voir. Les deux poux traversrent une antichambre garnie d'appareils dont ils ignoraient l'usage. M. Atout leur montra d'abord une bote dans laquelle arrivaient les lettres qui lui taient adresses, et leur expliqua comment d'immenses conduits tablissaient, au moyen du vide, cette distribution domicile. Il leur ouvrit ensuite des robinets chargs de conduire partout l'eau, la lumire, le feu et l'air rafrachi. Il indiqua les tuyaux destins l'arrive des journaux, les fils lectriques tablissant une correspondance tlgraphique aussi rapide que la pense avec les fournisseurs du dehors, les appareils panoptiques au moyen desquels la vue pouvait surmonter les obstacles et franchir toutes les distances. Pendant cette exhibition, il s'tait assur de l'absence de madame Atout, et avait donn diffrents ordres en touchant quelques ressorts. Le tintement d'une sonnette lui annona bientt que tout tait prt; il fit passer ses htes dans la salle manger, o le dner se trouvait servi, et il les invita prendre place. Marthe et Maurice s'assirent, en regardant autour d'eux. Ils s'attendaient voir paratre, chaque instant, les gens de service; mais l'acadmicien, qui devina leur pense, sourit; il se pencha de ct, appuya la main sur un bouton plac prs de la table, et immdiatement tout ce qui la couvrait sembla s'animer! Les bouteilles baissrent, d'elles-mmes, leurs goulots sur les verres; la cuiller potage remplit l'assiette de chaque convive; le grand couteau fix au manche du gigot commena enlever des tranches que de petites brochettes plongeaient ensuite dans le rservoir jus; la pincette d'caille excuta une gigue dans la salade, qu'elle foulait et retournait; les poulardes, comme si elles eussent voulu prendre leur vole, tendirent, aux bords du plat, leurs membres aussitt saisis et dcoups; le poisson alla se placer lentement sous la truelle d'argent qui devait le partager; les hors-d'oeuvre se mirent tourner autour de la table comme des chevaux de mange, en ayant soin de s'arrter devant chaque convive; enfin, le moutardier lui-mme souleva son couvercle et prsenta sa petite spatule d'ivoire! Nos deux ressuscits ne pouvaient en croire leurs yeux. M. Atout leur expliqua alors par quelles sries d'ingnieuses inventions on avait pu substituer aux machines humaines des machines plus parfaites. Vous le voyez, continua-t-il, dans une maison bien machine comme celle-ci, personne n'a besoin de personne... ce qui ajoute un charme singulier l'intimit. Le progrs doit avoir pour but de tout simplifier, de faire que chacun vive pour soi et avec soi; c'est quoi nous sommes arrivs. Au lieu de domestiques soumis mille infirmits, mille passions, nous avons des serviteurs de fer et de cuivre, toujours galement robustes, galement srs, galement exacts. Encore quelques efforts, et la civilisation aura conquis l'homme l'isolement, c'est--dire la libert, car chacun pourra se passer compltement des services de son semblable. --Oui, dit Maurice, qui tait devenu pensif; mais alors que deviendra la parole du Christ, qui recommande de se secourir et de s'aimer? Le but de la vie est-il bien de se suffire soi-mme? N'est-il pas plutt de se complter dans les autres et par les autres? La machine humaine, comme vous l'appelez, avait un coeur qui pouvait battre l'unisson du ntre, tandis que la machine de fer ne nous est rien. En prfrant celle-ci, vous avez sacrifi votre me vos habitudes; vous avez bris le dernier anneau qui liait les classes heureuses aux classes dshrites. Les riches ne pouvaient oublier tout fait le peuple auquel ils empruntaient des serviteurs; c'taient comme des prisonniers faits sur la pauvret, et qui la rappelaient perptuellement par leur prsence. La ncessit les rendait plus ou moins membres de la famille. On les prenait d'abord par besoin, puis on les aimait par habitude. Leurs douleurs et les ntres se mlaient toujours un peu; on avait en commun les gots, les rpugnances, les infirmits; association imparfaite sans doute, mais dans laquelle s'changeaient quelques sympathies, et qui donnait une occasion de dvouement et de reconnaissance propre exercer le coeur. Ah! loin de supprimer le serviteur, il fallait le rapprocher plus intimement du matre; il fallait en faire un humble ami, prt tous les sacrifices et sr de toutes les protections; raliser enfin la belle histoire de la fileuse d'vrecy. L'acadmicien demanda ce que c'tait que cette histoire. Une vieille tradition populaire que l'on m'a raconte dans mon enfance, rpondit Maurice, et qui vous semblerait maintenant bien trange... --Voyons, dit M. Atout en vidant son verre. Le jeune homme parut hsiter; mais le regard de Marthe, qui rencontra le sien, demandait l'histoire; il se dcida aussitt, et raconta ce qui suit: LA FILEUSE D'VRECY. Vers la fin du dix-huitime sicle vivait vrecy, en Normandie, un gentilhomme qui n'avait pour parents qu'une fille d'environ dix ans, et pour domestique qu'une vieille servante. La petite fille avait reu en baptme le nom d'Yvonnette, et la servante celui de Bertaude; mais cette dernire n'tait connue dans le pays que sous le nom de la _fileuse d'vrecy_, parce qu'on la voyait toujours la quenouille au ct. Bertaude filait effectivement du matin au soir, et souvent encore du soir au matin, sans que son matre et, pour cela, moins de cranciers. Aussi faut-il dire qu'il en prenait peu de souci. Le gentilhomme d'vrecy tait de ceux qui regardent que leur pitaphe sera celle du genre humain. Aprs avoir mang la meilleure part de son bien, il s'tait dcid boire le reste, afin de se mettre au pair, et continuait depuis, d'autant plus rsolument que, selon son dire, il ne craignait plus de se ruiner. Excellent homme d'ailleurs, qui et donn sa fille Yvonnette la lune et le soleil, et qui appelait toujours Bertaude pour boire le dernier verre de marin-onfroi[1] ou de poir. [1] Nom donn un cidre choisi extrait de la pomme naturalise en Normandie par Marin Onfroi. Enfin, quand il eut tout puis, fortune et crdit, il fut assez heureux pour mourir presque subitement, sans avoir eu l'ennui de rgler ses comptes avec ses cranciers. Mais peine le cercueil enlev, ceux-ci accoururent, suivis des gens de justice, pour tout saisir. Les meubles furent descendus dans la cour et vendus la crie; on se partagea les prairies, les champs, les vergers, et un gros marchand de Falaise, qui avait tout rcemment achet de la noblesse, vint habiter le vieux logis. Bertaude comprit qu'il fallait lui laisser la place libre. Elle prit sa quenouille et son fuseau, fit son paquet, celui d'Yvonnette, puis se prsenta pour prendre cong du nouveau matre. Ce dernier, en voyant qu'elle tenait la petite fille par la main, lui demanda si elle la menait quelque parent. Hlas! faites excuse, rpliqua Bertaude, qui essuyait ses yeux avec le coin de son tablier; la pauvre innocente n'a dans le pays aucune famille pour la recevoir. --Que ne la conduisez-vous alors l'hospice de Bayeux? reprit le nouvel anobli. --A l'hospice! rpta Bertaude saisie. --On n'y reoit pas seulement les btards, objecta l'ancien marchand, mais aussi les enfants abandonns. --Par mon Sauveur! celle-ci ne l'est pas, Monsieur, dit la vieille en caressant Yvonnette, qui se serrait contre elle tout effraye; tant que je ne serai pas sous la terre du cimetire, il lui restera quelqu'un. --Vous est-elle donc quelque chose? demanda le bourgeois ironiquement. --Elle est la fille de mon matre! rpliqua Bertaude avec nergie. J'ai mang vingt ans le pain de sa famille, je l'ai reue dans mes mains quand elle est ne, je l'ai porte l'glise pour son baptme, je lui ai appris marcher et prononcer son premier mot; si ce n'est pas l'enfant de mon sang, c'est l'enfant de mes soins. Ah! Jsus! l'hospice! N'aie pas peur, va, Yvette, tant que la Bertaude pourra remuer un seul de ses dix doigts, ton hospice sera dans son giron. Elle avait soulev l'enfant, qui l'enveloppa de ses bras, en appuyant la tte sur son paule, et elle prit avec elle la route de Falaise. Bertaude avait son plan, dont elle n'avait rien dit personne. Elle connaissait aux Ursulines une soeur qui, avant d'tre une sainte choisie par Dieu, avait t une femme aime des hommes; elle lui porta Yvonnette, avec une bourse renfermant tout ce qu'elle possdait, et lui dit: levez-la comme la fille d'un gentilhomme, et ne lui refusez rien de ce qu'il lui faudra pour qu'elle fasse honneur son nom; car, avant que la bourse soit vide, je vous rapporterai de quoi la remplir. Elle embrassa ensuite l'enfant, pleura beaucoup, et partit. Mais trois mois aprs on la vit reparatre avec plus d'argent qu'elle n'en avait laiss la premire fois. Elle continua revenir ainsi rgulirement quatre fois par anne, et chaque fois elle demandait qu'Yvonnette et des matres plus habiles et des robes plus belles. Elle seule tait toujours la mme: vtue de son pauvre jupon de bure, la quenouille dans la ceinture, et marchant en faisant tourner son fuseau. On se demandait vainement d'o pouvait lui venir ce qu'elle dpensait pour Yvonnette; toutes les questions elle se contentait de sourire en rpondant: Dieu a une pargne pour les orphelins. Cependant l'enfant devint une jeune fille, si savante, si sage et si belle, qu'il n'tait bruit d'autre chose dans tout le Bessin. Les plus grandes dames du pays voulaient la connatre, et venaient la visiter au parloir du couvent. Les potes normands lui adressaient des vers, les jeunes gentilshommes en tombaient amoureux et portaient ses couleurs; enfin il se trouva une foule de gens qui se dclarrent ses parents ou ses allis et qui en apportrent les preuves. Madame de Villers, qui tait du nombre, exigea mme que la jeune fille vnt passer quelques jours son chteau. Ce fut l qu'Yvonnette rencontra le sieur de Boutteville, un des plus riches seigneurs et des plus accomplis du royaume. Il devint si perdument amoureux de la jeune fille qu'il la demanda en mariage, et Yvonnette, heureuse de sa recherche, songeait aux moyens de la faire connatre Bertaude, lorsque celle-ci se prsenta avec une douzaine de marchands. Elle n'avait point voulu que sa jeune matresse se marit comme une dshrite, et elle lui apportait un trousseau complet. Le sieur de Boutteville, qui arriva comme on tait occup l'taler devant Yvonnette, ne parut point partager la joie de la jeune fille. On lui avait dj parl des grosses sommes fournies par la vieille servante, en exprimant des doutes sur leur origine; il craignait que cette gnrosit ne cacht quelque secret honteux, et il ne put s'empcher de le laisser deviner. Bertaude se retira sans rien dire, mais elle ne reparut plus, au grand dsespoir d'Yvonnette, qui sentait que cette fuite confirmait les soupons. Enfin le jour du mariage arriva. La jeune fille pare et tremblante fut conduite jusqu' la chapelle, dans le carrosse de madame de Villers. Comme elle en descendait sous le porche, elle se trouva entoure de mendiants qui venaient, selon l'usage, apporter leurs souhaits, en sollicitant une aumne. Tout coup ses regards tombrent sur une vieille femme agenouille... Sa quenouille et son fuseau suffisaient pour la faire reconnatre: c'tait la vieille servante, c'tait Bertaude! Elle courut elle, prit ses mains, et lui demanda ce qu'elle faisait l. Ce que j'ai fait pendant neuf annes, rpondit la vieille femme, qui ne put retenir ses larmes. Et voyant M. de Boutteville, qui tait accouru: Oui, continua-t-elle, voil tout le secret dont on a tourment votre fianc. Aprs vous avoir dpose au couvent, je me suis mise parcourir pied la Normandie, filant le long des routes et demandant au nom de Dieu. Mon travail me rapportait peu de chose, c'tait pour moi; l'aumne rapportait davantage, c'tait pour vous! Mais il ne faut point que votre mari rougisse de ce que j'ai fait: le don accord au nom de Dieu ne peut tre une honte pour personne. Le bon coeur de tous les hommes vous a soutenue quand vous tiez petite; maintenant que vous voil grande, le bon coeur d'un seul homme vous rendra heureuse. J'ai fini de mendier aujourd'hui; car, ds que vous n'avez plus besoin de rien, je n'ai rien demander. Yvonnette, d'abord stupfaite, puis perdue d'attendrissement, embrassait la vieille, qui ne pouvait comprendre de tels transports. Mais M. de Boutteville, dont les yeux s'taient mouills de larmes, prit tout coup sa main et y posa celle de sa fiance: Vous avez t sa mre, dit-il, c'est vous de la mener l'autel et de me la donner. Ce qui fut fait sur l'heure, la grande admiration de tous les spectateurs. Yvonnette, pare de soie, de dentelle et d'or, fut conduite au prtre par Bertaude, qui portait encore ses habits de mendiante, sa quenouille et son fuseau; et, la crmonie acheve, la jeune marie vint s'agenouiller devant la vieille paysanne pour lui demander de la bnir, comme elle et fait pour sa mre! La foule pleurait, et l'on entendit rpter de tous cts: Que Dieu les protge! que Dieu les protge! Ce voeu fut accompli, car le souvenir de cette union a t conserv dans le Bessin, o l'on disait encore longtemps aprs, sous forme de proverbe: Heureux comme les Boutteville! Mais ce qui vaut mieux, c'est qu'ils conservrent jusqu' la fin leur vnration reconnaissante pour Bertaude. Alors que les plus grands seigneurs et que les plus grandes dames se trouvaient runis dans les salons du chteau de Boutteville, la fileuse d'vrecy y occupait la place d'honneur. On clbrait de plus, tous les ans, l'glise de la paroisse, une messe solennelle laquelle la vieille servante se rendait avec son ancien costume de mendiante, sa quenouille et son fuseau, ayant un bras le sire de Boutteville, et l'autre Yvonnette. Touchante crmonie, qui, en rappelant le dvouement et la reconnaissance, servait galement d'exemple aux matres et aux serviteurs. V Monologue de Maurice en se dshabillant.--Inconvnients des chambres coucher perfectionnes.--Une excursion involontaire.--Le salon de M. Atout; multiplication exagre de l'image d'un grand homme.--M. Atout prsente ses htes sa lgitime pouse, milady Ennui. En conduisant Marthe et Maurice aux pices qu'ils devaient occuper, M. Atout ne manqua point de leur faire admirer une foule de nouveaux perfectionnements. Les lits rentraient dans la muraille afin de laisser plus d'espace; les fauteuils roulaient d'eux-mmes; les fentres s'ouvraient sans qu'on y toucht; les parquets s'levaient et s'abaissaient volont. Aussi n'tait-ce partout que poulies et cordons de tirage; l'appartement entier ressemblait un vaisseau garni de ses agrs, et qui obissait l'instant, pourvu qu'on connt la manoeuvre. Mais la multiplicit des motions de cette journe, jointe la fatigue du voyage, avait puis les forces de Marthe: aussi remit-elle au lendemain l'tude de ce mcanisme domestique, et ne tarda-t-elle pas s'endormir. Maurice, sentant galement le besoin de repos, passa dans la chambre voisine, qui lui tait destine, et se disposa se mettre au lit; mais tout en se dshabillant, il repassait dans sa mmoire les tranges aventures qui venaient de lui arriver, et poursuivait un de ces monologues philosophiques particulirement en usage parmi les ivrognes, les gens qui s'endorment et les hros de tragdie. Ressusciter, murmurait-il du ton de Talma s'adressant la fameuse question d'Hamlet; ressusciter aprs douze sicles! suis-je bien sr d'tre veill? Ici il se touchait pour en acqurir la certitude, puis reprenait: Oui, je veille... je suis bien dans le monde de l'an TROIS MILLE... une nouvelle socit m'enveloppe... Il s'interrompait pour ter son habit... Ainsi mes souhaits ont t accomplis! O Maurice! tu vas connatre la gnration prpare par tes contemporains! Ah! pour la bien juger, dpouille-toi des prjugs de ton enfance... dpouille-toi des prventions qui aveuglent... dpouille-toi... Son esprit, alourdi par le sommeil, ne put aller plus loin, et il se contenta de se dpouiller de son pantalon; puis, les yeux demi ferms, il s'avana vers le lit qui lui avait t prpar. Mais au moment de l'atteindre, il s'aperut qu'une fentre tait reste ouverte. Voulant viter les moustiques et les coups d'air, il saisit un cordon qui lui semblait destin refermer le chssis vitr et tira lui! Le candlabre trois becs qui l'clairait s'teignit subitement, et il se trouva plong dans une complte obscurit. Au lieu du cordon de la fentre, il avait tir le cordon de l'teignoir! L'erreur, du reste, tait peu dangereuse. Dcid braver l'air de la nuit, il se mit chercher son lit ttons, et allait y entrer, lorsque sa main, pose au hasard, rencontra un ressort qui cda. Aussitt un grincement de roues se fit entendre, et le lit, brusquement enlev, disparut dans la muraille. Maurice demeura quelques instants un bras tendu et le pied en avant, dans la position du gladiateur victorieux! Cependant, comme l'attitude tait peu commode pour dormir, il se redressa en envoyant au diable les inventions mcaniques, et se mit chercher le ressort qui devait faire reparatre son lit vanoui. Malheureusement l'obscurit ne lui permettait point de distinguer les objets. Ses mains ttaient le mur sans rien rencontrer; enfin, l'une d'elles s'arrta sur un bouton qu'elle tourna... Un jet d'eau glace lui frappa le visage! Il se rejeta vivement en arrire, et alla heurter la cloison voisine. Le parquet flchit l'instant sous ses pieds, avec un sifflement de poulies, et il se sentit descendre! Il n'eut que le temps de pousser un cri de saisissement, aussitt comprim, car la lumire venait de succder aux tnbres: il se trouvait dans le boudoir de madame Atout. Seulement, au lieu d'entrer horizontalement par la porte, il tait arriv perpendiculairement par le plafond! Son regard s'arrta d'abord sur une _forme_ lgante et demi-nue, devant laquelle il s'inclina en murmurant des excuses embarrasses; mais au cri pouss derrire lui, il retourna la tte, et aperut la vritable propritaire du boudoir, dans un costume abrg, que le plus correct des potes franais appelle un _simple appareil_. Au mouvement de Maurice, madame Atout (car c'tait elle) jeta un second cri, et prit la position de la Vnus pudique. Le jeune homme dtourna la tte avec une discrtion empresse. La perspective ostologique dont son oeil venait d'tre heurt avait veill chez lui une chaste pouvante. Il s'effora d'allonger modestement le vtement indispensable qui lui tenait lieu de tous ceux qui lui manquaient, et voulut commencer un discours de justification. Mais quoi tient, hlas! l'inspiration des plus loquents! C'tait la premire fois que Maurice parlait son auditeur le dos tourn, et cette position inusite lui enleva subitement toute sa libert d'esprit. Il chercha en vain, dans sa situation mme, la matire d'un exorde par insinuation; son intelligence rebelle ne lui fournit que les rminiscences classiques du discours de Tlmaque Calypso. O vous, qui que vous soyez, mortelle ou desse! bien qu' vous voir on ne puisse vous prendre que pour une divinit... Le bruit d'une porte brusquement referme l'interrompit, il se retourna; la desse avait disparu, et il entendit que, par prudence, elle tirait sur lui les verrous. Cette fuite soudaine le dispensait de plus longs frais d'loquence; videmment on lui abandonnait la place. Craignant quelque nouvelle aventure, il se dcida y rester et prendre possession du lit de repos qui occupait le fond du boudoir. Ce dernier tait entour de glaces mobiles qui permettaient d'tudier tous les gestes et toutes les attitudes. Grce leurs inclinaisons combines, on pouvait s'y voir de dos, de face, de trois quarts, de profil. Chacun avait autour de soi, comme Dieu lorsqu'il cra le genre humain, une socit forme son image, ce qui ne pouvait manquer de faire une socit charmante. Prs du lit de repos se dressait un casier dont les compartiments protestaient contre l'aphorisme de M. Planard: Que toujours la nature Embellit la beaut! On lisait sur les plus apparents: _Huile d'hippopotame pour faire repousser les dents.--Essence de gazelle pour assouplir la taille.--Pommade de cygne pour devenir blanche.--Moelle de tourterelles pour avoir les regards tendres.--Elixir de Vnus..._ D'autres compartiments renfermaient des dentiers pendules qui marchaient seuls et qui sonnaient les heures, des boucles d'oreilles jouant de la serinette, et des yeux de verre tenant lieu de lunettes de spectacle. La toilette tait, en outre, couverte de brosses de toutes formes, pour les ongles, pour les cheveux, pour les sourcils, pour les dents, pour les oreilles! Il y avait vingt savons tiquets: savon rpe, savon miel, savon granit, savon beurre, savon aigre, savon doux! vingt eaux de senteur: parfum Sessel ou asphaltique, baume de tabac-caporal, essence de gaz hydrogne, etc., etc. Aprs avoir admir tout cet arsenal de la coquetterie fminine, Maurice s'arrta de nouveau devant la _forme_ qu'il avait prise d'abord pour madame Atout, et qui n'en tait que l'enveloppe complmentaire. Il admira la perfection de cette apparence qui traduisait les angles rentrants en angles saillants, et les plans rectilignes en sphres harmonieuses. Semblable Pygmalion, le corsetier avait anim sa statue; le caoutchouc palpitait, le tricot semblait respirer! Maurice eut beau dtourner la tte et fermer les yeux, il se rappelait malgr lui, comme l'ermite de la Fontaine, cette forme arrondie ...... Qui pousse et repousse Certain corset, en dpit d'Alibech, Qui cherche en vain lui clore le bec. La vue du maillot menaait ainsi d'touffer les chastes inspirations que Maurice devait la vue de la femme; il dtourna prudemment les yeux, se coucha sur le canap, et ne tarda pas s'y endormir. PREMIRE JOURNE VI Un salon.--Prsentation de madame Atout complte.--Promenade arienne; le bois de Boulogne de Sans-Pair, dont les arbres sont des tuyaux de chemine.--Une femme la mode.--Maternit. Le lendemain, M. Atout entra comme Maurice ouvrait les yeux. L'acadmicien venait d'apprendre les msaventures nocturnes de son hte et en riait aux clats. Il le reconduisit vers Marthe, qui commenait s'inquiter de ne point le voir revenir, et il leur expliqua de nouveau, avec plus de dtails, les diffrents mcanismes de leur appartement. Il tait au plus fort de ces explications, lorsqu'un bruit de sonnette retentit dans toute la maison! Le dmonstrateur s'interrompit brusquement: C'est madame Atout, dit-il avec une dfrence craintive; nous reprendrons cet entretien une autre fois. Elle dsire vous voir, ne la faisons point attendre. Il hta le pas, ouvrit la porte, traversa plusieurs pices avec ses htes, et les introduisit enfin dans un grand salon qu'ils n'avaient point encore aperu. C'tait une galerie orne de curiosits, de tableaux et de plans levs reprsentant diffrentes coupes de machines. Un cadre immense renfermait tous les diplmes acadmiques accords M. Atout, et rayonnant, autour de son portrait, en glorieuse aurole. Ce portrait, pass dans le commerce, comme celui de tous les hommes illustres de l'an trois mille, se trouvait reproduit sous vingt formes. Il grimaait dans les moulures du plafond; il soutenait, en guise de cariatides, les consoles de la corniche; il se relifait sur les bras sculpts des fauteuils. La ncessit d'approprier l'image ces diffrents emplois avait seulement altr parfois la dignit acadmique du modle. Ici on le reprsentait contre un pied de candlabre; l, pench en avant, et la bouche ouverte en manire de gargouille; plus loin, pli sous une ferrure qu'il soutenait. Mais, quelles que fussent l'attitude et la destination, on y reconnaissait l'illustre Atout aussi srement que le gamin de Paris et reconnu l'image de Napolon moule en sucre d'orge, ou mme sculpte par un membre de l'Institut. Ainsi que l'acadmicien l'avait devin, madame Atout attendait Marthe et Maurice; mais, bien que ce dernier l'et aperue la veille, il ne put la reconnatre: la ralit et l'_apparence_ ne formaient plus qu'un seul tre. La femme tait entre dans le corset de manire y disparatre; le corset seul restait visible; lui seul vivait; madame Atout n'en tait plus que l'organe moteur! Maurice s'inclina confondu, et ne put s'empcher de murmurer, en sa qualit d'orientaliste: Le corsetier est grand!... Quant Marthe, qui n'tait point dans le secret, elle crut voir ce qu'elle voyait, et admira! Madame Atout n'avait rien nglig pour faire valoir des beauts qui sortaient de chez le meilleur faiseur de Sans-Pair. Sa robe de soie amarante ne descendait qu'au genou, et son pantalon, de gaze blanche, laissait voir vaguement une jambe rose d'une merveilleuse lgance. Le visage maigre et tir contrastait bien avec cette riche nature; mais le teint en tait si blanc! les lvres si fraches! les cheveux si noirs et si soyeux! Puis la richesse des ornements dtournait l'attention. Madame Atout portait sur la tte l'imitation, en petit, d'une machine fabriquer les queues de bouton, autrefois invente par son pre, et aux deux bras les modles d'une roue de tournebroche modifie par son grand-oncle, et d'un cercle de chaudire perfectionn par son frre an. Maurice apprit plus tard que c'taient autant d'armoiries parlantes, qui rappelaient les titres de noblesse de la famille. Elle avait, en agrafe, la miniature de M. Atout, couronne de lauriers et encadre dans une guirlande de cheveux imitant des immortelles. Un mdaillon suspendu au cou renfermait enfin le chiffre de la somme qu'elle avait reue en mariage; on y lisait grav en lettres d'or: _Trois millions de dot.--Spare de biens!_ Maurice comprit sur-le-champ la dfrence de l'acadmicien pour la femme-corset. La prsentation fut faite milady Ennui, qui lorgna les deux ressuscits avec une curiosit nonchalante, leur adressa une vingtaine de questions dont elle n'attendit pas les rponses, puis dclara tout coup qu'elle voulait djeuner sur-le-champ, pour faire ensuite avec eux une promenade la grande avenue des chemines. En sortant de table, M. Atout conduisit ses htes et milady Ennui sur la terrasse de son htel, o ils trouvrent une calche arostatique, dans laquelle ils montrent: car, Sans-Pair, les principaux moyens de communication avaient t tablis, pour plus de commodit, travers l'espace autrefois abandonn au vent et aux hirondelles. Les rues taient presque exclusivement laisses aux pitons. On voyait les fiacres volants, les omnibus-ballons, les tilburys ails, courir et se croiser dans tous les sens; l'ther, enfin conquis, tait devenu un nouveau champ pour l'activit humaine. Ici, des dbardeurs aronautes dpeaient les nuages pour en extraire la pluie ou l'lectricit; l, des chiffonniers ariens glanaient les paves gares dans l'espace; plus bas, de pauvres chimistes volants recueillaient les gaz vagabonds ou les fumes flottantes, tandis qu' leur ct quelque honnte bourgeois, abrit par deux nues, essayait de prendre la ligne les oiseaux de passage. Aprs avoir travers les plaines de l'air, la calche abaissa son vol vers une sorte d'avenue forme par les chemines des plus hauts difices. C'tait le bois de Boulogne de Sans-Pair, et toute l'aristocratie lgante s'y donnait rendez-vous. L'acadmicien montra successivement ses deux htes les quipages des beauts en vogue, des clbrits la mode, des banquiers les plus millionnaires. Il leur fit admirer les lions du jour, caracolant sur leurs arostats pure vapeur, et lorgnant les femmes accoudes aux balcons des terrasses. Mais ce que Maurice remarqua avant tout, ce fut la varit des physionomies de cette socit d'lite. On retrouvait, chez les uns, les traces du visage mongole au teint de suie et aux yeux sournois; chez les autres, celles de l'Amricain au front fuyant. Il y avait des traits de Malais olivtres et de ngres friss comme les fourrures d'astracan. On trouvait mme quelques Caucasiens portant, selon les rgles tablies pour leur race, _l'angle facial ouvert quatre-vingts degrs et le nez long..._ moins qu'ils ne fussent camus! Ce mlange de types tait la consquence naturelle des progrs des lumires. Tous les sangs s'taient mls. Mais, comme dans une terre abandonne elle-mme, ou les plantes les moins prcieuses ne tardent pas tout envahir, les races les plus dshrites avaient fini par prvaloir dans les gnrations successives, et la fraternit gnrale avait amen la laideur universelle. Une seule exception frappa Maurice. C'tait une femme demi couche dans un char incrust de nacre. A la voir glisser lgrement au milieu de l'air, on et dit cette divinit, la merveilleuse ceinture, qu'Homre nous reprsente emporte dans l'espace par ses colombes, et n'ayant qu' sourire pour que tout frmisse de volupt! Vtue d'une tunique de mousseline raye d'or, elle laissait pendre, hors du char, un de ses pieds nus, qui semblait baigner dans l'azur de l'ther. Son manteau de gaze flottait derrire elle comme une nue, et ses cheveux blonds, retenus par un cercle d'argent, jouaient sur ses paules. Les jeunes Sans-Pairiens se pressaient autour de son char, comme un essaim d'abeilles autour d'une touffe fleurie. Maurice la montra l'acadmicien et demanda son nom. Son nom? interrompit milady Ennui; qui ne le connat? C'est madame Facile... dont le mari est toujours en ambassade six mille lieues de Sans-Pair. N'est-ce pas le prsident de la chambre des envoys qui la suit? --Il me semble, en effet! rpondit l'acadmicien. Milady fit un geste d'indignation. Quelle honte! s'cria-t-elle; un homme grave avoir une pareille faiblesse!... --Comme vous dites... une faiblesse, rpta M. Atout, qui ne paraissait pas lui-mme bien fort. --Oser paratre avec elle, continua milady; la voir taler publiquement une beaut trop connue! M. Atout jeta un regard de ct, comme s'il et souhait la mieux connatre. Ne point tre repouss par le dgot, par le mpris! acheva la femme-corset. Dans ce moment, madame Facile passa prs de la calche. L'air, agit par son vol, apporta jusqu' M. Atout le parfum de ses cheveux, et son pied nu faillit l'effleurer. C'est scandaleux! s'cria milady. --Scandaleux! rpta l'acadmicien, qui frmissait encore, et poursuivait d'un oeil avide la voluptueuse vision. --Partons! reprit la premire, indigne. --Partons! rpliqua le second en soupirant. La calche changea de direction. Au bout d'un instant, milady se rappela le fils qu'elle avait en nourrice et dclara qu'elle voulait le voir. Marthe appuya vivement sa demande, car l'instinct de mre avait devanc chez elle la maternit. La vue d'un enfant lui causait toujours une joie attendrie. Elle ne pouvait entendre ses frais gazouillements sans s'approcher pour lui ouvrir les bras, et, peine l'avait-elle press sur son coeur qu'elle se sentait saisie d'une sorte de transport caressant. Elle l'appuyait son paule, posait une joue sur sa petite tte boucle, le berait en chantant; et, si l'enfant, cdant ses caresses, s'endormait, elle-mme fermait bientt les yeux, et, le coeur gonfl d'une joyeuse illusion, rvait qu'elle tait sa mre! Que de fois cette hallucination l'avait subjugue! Que de fois elle avait vu, dans ces songes veills, toutes les fantaisies de son esprance se traduire en vivantes images! C'tait d'abord l'enfant foltre pendu l'escarpolette des bois, ou courant avec sa chvre docile dans les herbes fleuries; puis la pensionnaire dj dcouronne des grces du premier ge, sans que celles du second fussent encore closes; enfin, la grande et belle jeune fille qui s'arrtait rveuse aux bords de la vie, comme devant une mer sans limites! Que de secrets arrachs cette rverie! que de traces de larmes dcouvertes sous un baiser! que de consolations donnes et reues! Charmant retour d'motions oublies! douce reprise du roman de la jeunesse qu'une autre recommence sous l'abri de notre amour! Qu'importe que la vie dcline en nous, si elle renat dans notre second nous-mme? Qui hrite de notre sang et de notre me ne doit-il pas hriter de notre bonheur? Laisse le soleil qui vient prendre ta place dans la vie. Qu'elle soit heureuse, la fille que tu as nourrie et forme, heureuse sans toi, heureuse par un autre! Dans la succession des tres, hlas! l'ingratitude est la dette hrditaire; nos pres sont vengs par nos enfants! Eh bien! accepte la nouvelle place qui t'est donne: tu tais la reine de cette destine, sois-en l'esclave dvoue. Veille sans qu'on le sache, donne sans jamais demander, persiste tre la mre de celle qui n'est plus ta fille. Tu seras encore heureuse, si elle peut l'tre; car le bonheur de ceux que nous aimons est comme l'encens qui s'lve l'autel: on ne le brle point pour nous, mais nous en partageons le parfum! Puis, toutes les joies de la maternit ne renatront-elles point pour toi avec les fils de ta fille? Ouvre tes bras, approche leurs ttes blondes de tes cheveux blancs et tu entendras encore ces douces voix qui retentissent jusqu'au fond des entrailles de la femme; tu sentiras encore sur tes joues rides ces petites mains qui appellent les baisers; tu verras ces yeux vagues et doux, au fond desquels on peut tout lire. Prends donc courage, ta tche n'est point acheve; il y a encore des enfants pour lesquels il faut te dvouer, craindre, veiller; et ceux-l, grand'mre, tu n'auras point souffrir de leur abandon: car, lorsqu'ils seront des hommes, tu ne vivras plus! Sainte et gnreuse passion pour les petits! que deviendrait sans elle la race humaine? L'amour est passager, l'amiti se lasse; mesure que l'homme avance sous le poids de la vie, son coeur se tarit et se corrompt comme les eaux exposes l'ardeur du midi; seule sa tendresse pour l'enfant reste immuable, seule elle entretient la source appauvrie du dvouement. Alors mme que le calcul dcide de tous nos sentiments, celui-l reste dsintress; pour lui nous acceptons les mcomptes, l'attente, les sacrifices. Les enfants n'assurent point seulement la continuit de la race humaine, ils sont aussi les conservateurs de ses instincts les plus prcieux et les plus doux. VII Maison d'allaitement.--Substitution de la vapeur la maternit.--Lait de femme perfectionn.--Moyen de reconnatre les vocations.--Grand collge de Sans-Pair.--Programme pour le baccalaurat s lettres.--Nouvelles mthodes d'enseignement.--Machine examen.--Catchisme des jeunes filles.--Pensionnat pour la production des phnomnes. Ainsi rvait Marthe, la fois triste et joyeuse: joyeuse par l'espoir du sacrifice, triste par la crainte de l'oubli! Mais, tandis qu'elle voquait ce rve entrecoup, la calche avait abaiss son vol, et M. Atout dclara qu'ils taient rendus. Devant eux s'levait un difice dont l'aspect participait la fois de la caserne, du collge et de l'hpital. L'acadmicien leur apprit que c'tait la maison d'allaitement. Et toutes les nourrices y demeurent? demanda Marthe. M. Atout sourit. Des nourrices! rpta-t-il. Vous parlez l d'une habitude des sicles barbares! --Alors, reprit Marthe, les enfants sont levs par leurs mres? --Fi donc! interrompit l'acadmicien, ce serait encore pis. La civilisation a fait comprendre la folie d'une pareille dpense de temps et de soins. Ici, comme partout, nous avons substitu la machine l'homme. De votre temps, il n'y avait qu'une universit de professeurs; nous avons agrandi l'institution en crant une universit de nourrices. Le nouveau-n est mis au collge le jour de son entre dans le monde, et nous revient dix-huit ans aprs tout lev. IL serait difficile, comme vous le voyez, de simplifier davantage les liens de la famille. Plus de gnes ni d'inquitudes! L'enfant est aussi libre que s'il n'avait point de parents, les parents aussi libres que s'ils n'avaient point d'enfants. On s'aime tout juste autant qu'il le faut pour se souffrir; on se perd sans dsespoir. Les gnrations se succdent dans la mme maison, comme des voyageurs dans la mme auberge. Ainsi a t rsolu le grand problme de la perptuation de l'espce, en vitant l'association passionne des individus. Comme il achevait, la calche s'arrta devant un immense difice, l'entre duquel on avait grav en lettres colossales: _Universit des mtiers-unis.--Institution pour les jeunes gens et les jeunes demoiselles non sevrs.--Allaitement la vapeur._ Une machine, sculpte sur le fronton, tait entoure de nourrissons, vers lesquels elle tendait ses bras d'acier et ses mamelles de lige verni. Au-dessus se lisait la sainte lgende: _Laissez venir vers moi les petits enfants!_ Lorsqu'il se prsenta au bureau, M. Atout dut indiquer le numro d'ordre sous lequel son fils avait t inscrit. Le commis feuilleta son catalogue d'enfants, et dit brivement: Salle Jean-Jacques-Rousseau, quatrime rayon, case D. L'acadmicien prit le bras de milady Ennui, et se hasarda travers les immenses corridors. De loin en loin, des gardiens portant le costume de l'tablissement, compos d'un tablier de taffetas cir et d'une coiffure en forme de biberon, indiquaient aux visiteurs la direction qu'ils devaient prendre. Marthe et Maurice longrent d'abord une galerie o des mtiers de diffrentes formes tissaient des layettes; puis une seconde, o d'autres mcaniques fabriquaient de petits cercueils. De l, ils traversrent une cour pleine de paniers roulettes, dans lesquels les enfants apprenaient marcher, et arrivrent devant un vaste atelier clair par la flamme des grands fourneaux. Vous voyez les cuisines de l'tablissement, dit M. Atout en s'arrtant; c'est l que se fabrique le breuvage destin aux enfants. On avait cru longtemps que l'aliment le plus convenable pour les nouveau-ns tait le lait de leur mre; mais la chimie a dmontr qu'il tait malsain et peu nourrissant. L'Acadmie des sciences a, en consquence, nomm une commission, qui a donn la recette d'un breuvage plus rationnel. Il se compose de quinze parties de glatine, de vingt-cinq parties de gluten, de vingt parties de sucre et de quarante parties d'eau; le tout composant une mixtion connue sous le nom de _supra-lacto-gune_ ou _lait de femme perfectionn_. Une exprience sans rplique a, du reste, prouv l'excellence de ce breuvage: c'est que tous les nouveau-ns qui refusent d'en boire, et ils sont nombreux, tombent, par suite, dans la langueur, et meurent infailliblement au bout de deux ou trois jours. Quant aux procds employs pour la distribution du supra-lacto-gune, vous allez pouvoir en juger vous-mmes. A ces mots, M. Atout ouvrit une porte, et les visiteurs se trouvrent dans la salle des allaitements. C'tait une immense galerie, garnie aux deux cts d'espces de planches bouteilles, sur lesquelles les enfants taient assis cte cte. Chacun d'eux avait devant lui son numro d'ordre et le biberon brevet qui lui tenait lieu de mre. Une pompe vapeur, place au fond de la salle, faisait monter le supra-lacto-gune vers des conduits qui le partageaient ensuite entre les nourrissons. L'allaitement commenait et finissait heure fixe, ce qui donnait aux enfants l'habitude de la rgularit. Tous devaient avoir un mme apptit et un mme estomac, sous peine de jene ou d'indigestion; on et pu inscrire l'entre de la salle comme sur les portes rpublicaines de 1793: _L'galit ou la Mort._ M. Atout fit admirer ses compagnons tous les dtails de cet tablissement modle, auquel on devait, selon son heureuse expression, l'anantissement des superstitions maternelles. Il prouva qu'en employant les machines, on avait ralis, sur chaque nourrisson, un bnfice de 3 centimes par jour, ce qui donnait, pour l'anne, 9 fr. 95 c, et pour les 10 millions de nouveau-ns, prs de 100 millions d'conomie! Il expliqua ensuite de quelle manire l'tablissement se trouvait partag en neuf salles correspondant aux neuf classes de la socit. Le breuvage, les soins, l'air et le soleil y taient distribus conformment au principe de justice romaine; _habita ratione personarum et dignitatum_. Les enfants de millionnaires avaient neuf parts, et les fils de mendiants le neuvime d'une part, ce qui leur servait tous deux d'apprentissage pour les ingalits sociales. L'un s'accoutumait ainsi, ds le premier jour, tout exiger, l'autre ne rien attendre. Merveilleuse combinaison, qui assurait jamais l'quilibre de la rpublique! Pendant ces explications, milady Ennui cherchait son numro, c'est--dire son fils, dont elle avait vant Marthe les grces enfantines. Elle l'aperut enfin dans sa case; mais le _supra-lacto-gune_ produisait son effet ordinaire, et l'hritier des Atout se tordait comme un ver coup en quatre. Le mdecin de service, averti, accourut aussitt et dclara que les contorsions du numro 743 tenaient des douleurs aigus, affectant spcialement les rgions du clon, d'o elles avaient pris vulgairement le nom de coliques. Mais l'acadmicien protesta contre cette tymologie. Il fit observer que colique avait le mme radical que colre, et ne pouvait venir que du grec chol, _bile_. Il en rsulta une longue discussion, maille de citations malgaches, syriaques ou chinoises, pendant laquelle le numro endolori continuait subir le mal dont on discutait le nom. Enfin, le docteur et M. Atout, n'ayant pu s'entendre, s'en allrent chacun de leur ct, bien dcids crire un mmoire sur la question. Quant milady Ennui, scandalise des grimaces de son hritier, elle avait pass outre avec ses deux htes, et s'occupait leur faire remarquer la grandeur opulente de tout ce qui les entourait. Les murs taient tapisss de nattes prcieusement travailles, les plafonds chargs de moulures ciseles, les fentres ornes de rideaux de soie crpines d'or. On avait garni les cases des nourrissons de tapis moelleux; les numros brillaient sur des plaques mailles; de larges ventilateurs de gaze raye d'argent renouvelaient sans cesse l'air des galeries; l'industrie avait, en un mot, puis son luxe et sa prvoyance en faveur des nouveau-ns; il ne leur manquait absolument que des mres. A la suite des salles d'allaitement se trouvait le second tablissement, destin au sevrage. On y recevait les enfants de quinze mois, et ils taient soumis, ds lors, une combinaison d'exercices destins au perfectionnement des organes. Il y avait un appareil pour leur apprendre voir, un second pour leur enseigner entendre, d'autres encore pour les habituer dguster, sentir, respirer. De votre temps, dit M. Atout Maurice, l'enfant tait abandonn lui-mme; il se servait de ses poumons, sans savoir comment; il agissait sans apprentissage; il s'exerait vivre en vivant! Mthode barbare, que l'absence des lumires pouvait seule justifier. Aujourd'hui nous avons amlior tout cela. L'espce humaine n'est plus qu'une matire vivante, laquelle nous donnons une forme et une destination; la Providence n'y est pour rien; nous lui avons t le gouvernement du monde, qu'elle dirigeait sans discernement, et nous fabriquons l'homme l'instar du calicot, par des procds perfectionns. Du reste, ces premires tudes ne sont qu'une avant-scne de la vie; c'est seulement au sortir de la maison de sevrage, que chaque enfant prend la route qu'il doit ensuite poursuivre. --Et par qui cette route lui est-elle indique? demanda Maurice. --Par les docteurs du bureau des triages que vous avez devant vous. Ils venaient, en effet, d'arriver un troisime difice, moins considrable que les prcdents, dans lequel ils entrrent. C'tait un muse phrnologique, o ils aperurent une dizaine de mdecins occups constater les diffrentes aptitudes. Des garons attachs l'tablissement leur apportaient sans cesse des panneres d'enfants, dont ils ttaient le crne, et auxquels ils donnaient un nom et une destination, selon les protubrances observes. L'criteau pass au cou des sujets examins indiquait le rsultat de l'examen. L'enfant recevait l son brevet de grand mathmaticien, de grand artiste ou de grand pote, et n'avait plus qu' le devenir. Par ce moyen, toute incertitude de vocation disparaissait. Au lieu d'errer travers vingt gots opposs, comme un tranger qui demande sa route tous les passants, vous trouviez une direction indique, vous n'aviez qu' partir, qu' poursuivre, et vous tiez sr d'arriver au but... moins qu'on ne vous et indiqu un mauvais chemin. Du bureau des triages, Marthe et Maurice passrent aux coles. M. Atout, qui joignait ses autres titres celui d'inspecteur gnral des tudes, leur fit tout voir dans le plus grand dtail. La base de l'instruction donne au collge de Sans-Pair tait le thibtain, langue d'autant plus intressante connatre que l'on avait cess de la parler depuis environ mille ans. Les lves lui consacraient quatre jours sur cinq. Le reste du temps tait employ examiner les hiroglyphes des anciennes pyramides d'gypte, dont il ne restait plus qu'une gravure apocryphe, et approfondir la diffrence existant entre l'absolu complet et l'absolu universel! Ces enseignements avaient pour but de prparer l'lve la vie pratique, et de lui servir de point de dpart pour devenir ingnieur, mdecin ou commerant. M. Atout, qui voulait faire apprcier son hte l'tendue des connaissances acquises par les coliers de l'tablissement, lui remit le programme de l'examen que tous devaient subir avant de le quitter. UNIVERSIT DES MTIERS-UNIS GRAND COLLGE DE SANS-PAIR PROGRAMME POUR LE BACCALAURAT S LETTRES POUR LE THIBTAIN: 1 Les trente livres de l'Histoire de la Tortue verte de Rapput, par Shah-Rah-Pah-Shah; 2 Les douze livres de l'Histoire de l'lphant noir, de Rouf-Tapouf; 3 Les six chants des Citernes du Dsert, de Felraadi; 4 Le trait sur le Bonheur des Borgnes, du mme; 5 Les Discours de Bal-Poul-Child contre Child-Poul-Bal. POUR L'HISTOIRE: 1 Donner la succession des rois du Congo, de la Patagonie et de la baie d'Hudson, depuis No; 2 Expliquer l'inscription de la grande pyramide d'gypte, qui n'existe plus; 3 Raconter l'expdition de lord Ellenbourgh dans l'Inde, avec le chiffre des boeufs, moutons, lgumes, dtruits par l'arme anglaise, et les campagnes du marchal Bugeaud en Algrie, avec les discours, toasts, proclamations, ordres du jour, au nombre de douze mille six cent quarante-trois; 4 numrer ce que l'Allemagne a fourni de princesses nubiles aux autres tats de l'Europe. POUR LA GOGRAPHIE: 1 Nommer les diffrents tats des quatre parties du monde avant le dluge, en dsignant leurs capitales; 2 Citer tous les fleuves, lacs, mers, montagnes, en leur donnant les noms qu'ils ne portent plus; 3 Indiquer au juste les dlimitations de l'ancienne rpublique d'Andorre et de la clbre principaut de Monaco; 4 Dire la population des rgions encore inconnues qui s'tendent du 40e au 60e degr de latitude. POUR LA LITTRATURE: Le candidat devra donner la recette des diffrentes formes de style, avec le moyen de s'en servir; expliquer les procds du sublime, du fleuri, du gracieux, et faire l'histoire de tous les hommes de lettres connus, depuis Salomon jusqu' nos jours. POUR LA PHILOSOPHIE: Dmontrer l'identit du tout avec l'universel par le rapport de l'ensemble la somme des parties. Chercher en quoi le moi diffre du non-moi, et si le moi efficient peut tre confondu avec le moi correctif. tablir la libert du causal plastique sous la dpendance du phnomnal concret. MATHMATIQUES: Connatre tous les thormes sans application que peut fournir l'algbre, la gomtrie, la trigonomtrie, et rsoudre tous les problmes inutiles qui pourront tre proposs. PHYSIQUE: Donner les thories de toutes les grandes lois que l'on continue chercher. CHIMIE: Expliquer, d'aprs les formules de la Cuisinire bourgeoise, tous les ingrdients qui composent chacun des ragots scientifiques connus sous le nom de _corps_. * * * * * Maurice demeura d'abord pouvant des connaissances demandes aux candidats; mais il se rappela heureusement que, mme de son temps, les programmes n'taient point toujours des vrits. Pour cet examen, comme pour tout le reste, sans doute, on ne voulait que la forme, cette loi suprme des Brid'Oison de tous les temps: car quiconque demande l'impossible s'engage d'avance ne rien exiger. M. Atout lui expliqua ensuite par quelle srie d'ingnieuses mthodes l'tude de ces connaissances tait facilite aux lves du grand collge. Il lui montra d'abord la classe destine au cours d'histoire, o chaque pan de mur reprsentait une race, chaque banc une succession de rois, chaque poutre une thogonie. L tous les objets portaient une date ou rappelaient un vnement. On ne pouvait suspendre son chapeau une patre sans se rappeler un homme illustre, essuyer ses pieds la natte sans marcher sur une rvolution. Grce ce systme mnmotechnique, aussi expditif que profond, l'histoire universelle tait ramene une question d'ameublement; l'lve l'apprenait malgr lui et rien qu'en regardant. Qu'on lui demandt, par exemple, le nom du premier roi de France, il se rappelait la vis intrieure de la serrure, et rpondait: Clo-vis. Qu'on voult connatre la date de la dcouverte de l'Amrique, il pensait aux quatre pieds de la chaire, dont chacun reprsentait un chiffre diffrent, et rpondait: 1492. Qu'on s'informt, enfin, de l'vnement le plus important qui suivit la naissance du christianisme, il voyait les deux barres d'appui qui s'avanaient sur l'amphithtre, et rpondait hardiment; L'invasion des bar-bares! M. Atout ne manqua point de faire remarquer Maurice les avantages de cette mthode dbarrasse de toute donne philosophique, et grce laquelle il suffisait de penser deux choses pour s'en rappeler une. Il le conduisit ensuite au cours de gographie, o la terre avait t figure en relief, afin que les lves pussent se faire une ide plus exacte de sa beaut et de sa grandeur. Les montagnes y taient reprsentes par des taupinires, les fleuves par des tubes de baromtre, et les forts vierges par des semis de cresson tiquets. On y voyait la reprsentation des villes en carton, et de petits volcans de fer-blanc, au fond desquels fumaient des veilleuses sans mches. Une salle voisine contenait tout le systme plantaire, en taffetas gomm, et mis en mouvement par une machine vapeur de la force de deux nes. Il avait seulement t impossible de conserver aux diffrents corps clestes leur dimension proportionnelle, leurs distances respectives et leurs mouvements rels; mais les lves, avertis de ces lgres imperfections, n'en taient pas moins aids comprendre ce qui tait, par la reprsentation de ce qui n'tait pas. Un muse gnral compltait ces moyens d'instruction du grand collge de Sans-Pair. On y avait runi des chantillons de toutes les productions naturelles et de toutes les industries humaines. Ce que l'enfant n'apprenait autrefois qu'en vivant et par l'usage lui tait ainsi artificiellement enseign; il avait sous la main la cration entire par cases numrotes. On lui montrait un chantillon de l'Ocan dans une carafe, la chute du Niagara dans un fragment de rocher, les mines d'or de l'Amrique du Sud au fond d'un cornet de sable jauntre. Il tudiait l'agriculture dans une armoire vitre, les diffrentes industries sur les rayons d'un casier, et les machines d'aprs de petits modles exposs sous des cloches fromage. Le monde entier avait t rduit, pour sa commodit, une trousse d'chantillons; il l'apprenait en jouant au petit mnage, et sans en connatre les ralits. Tels taient les principes d'instruction adopts par l'universit de Sans-Pair; quant l'ducation, elle reposait sur une ide encore plus ingnieuse. Son unique but tant de prparer des citoyens honorables, c'est--dire habiles s'enrichir, on lui avait sagement donn pour unique base le dvouement soi-mme. Chaque enfant s'accoutumait de bonne heure tenir un compte de profits et pertes pour chacune de ses actions. Il calculait tous les soirs ce que lui avait rapport sa conduite de la journe: c'tait ce qu'on appelait l'examen de conscience. Il y avait un tarif gradu pour les mrites et pour les fautes: tant la patience, tant l'amabilit, tant au bon caractre! Les vertus se rsumaient en rentes ou en privilges, pourvu que ce fussent des vertus comprises dans le programme: car l'universit des Intrts-Unis montrait, cet gard, une sage prudence: elle n'encourageait que les qualits qui pouvaient tourner un jour au profit de leur possesseur. Les vertus coteuses taient traites comme des vices. Or, pour mieux encourager les enfants s'enrichir; on les initiait de bonne heure au culte du confort, on leur en faisait une habitude, on les trempait dans ce fleuve des jouissances matrielles qui rend les consciences plus souples. Leur collge tait un palais, pour lequel l'industrie avait puis ses merveilles. Il y avait des manges, des billards, un casino pour la lecture et une salle de spectacle adosse la chapelle. On donnait chaque lve un appartement complet et un tilbury, avec un groom pour les promenades. M. Atout ayant voulu faire voir Maurice un de ces logements de garon, ils le trouvrent occup par un lve de sixime, dj compltement initi la vie d'tudiant. Du reste, l'agrable n'avait point fait ngliger l'utile. Au milieu de la principale cour s'levait une Bourse, o tous les lves se runissaient chaque matin. On y ngociait sur les fruits de la saison, sur les lapins blancs et sur les plumes mtalliques. Il y avait l, comme la grande Bourse de Sans-Pair, des oprations habiles ou hasardeuses, des ruines et des opulences subites. On y jouait aussi la baisse au moyen de fausses nouvelles, et la hausse par des accaparements combins, de sorte que les lves se formaient ds l'enfance au mensonge lgal et prenaient l'importante habitude de ne se fier personne. Ils s'exeraient galement l'emploi de la presse priodique, en rdigeant quatre journaux d'opinions contraires, dans lesquels ils tchaient de se calomnier et de se nuire, aussi bien que des hommes faits. Aprs le collge de Sans-Pair venait le grand Athne national, dont les cours taient frquents par des auditeurs de tout sexe et de tout ge. Le professeur de numismatique, que Maurice voulut entendre, faisait ce jour-l une leon sur la cuisine du dix-neuvime sicle, tandis que le professeur d'conomie politique traitait la question des antiquits mexicaines. Quant au professeur de philosophie, il se renfermait plus rigoureusement dans la matire de son cours, et ne s'occupait gure que d'injurier ses adversaires. En ressortant, M. Atout montra ses htes les coles de droit, de mdecine, d'industrie, de beaux-arts, mais sans y entrer. Leur organisation diffrait peu de celle du grand collge, et l'examen des doctrines qui y taient enseignes et demand trop de temps. Maurice devait d'ailleurs retrouver plus tard ces doctrines mises en pratique dans le monde par les commerants, les artistes, les avocats et les docteurs. Ils ne s'arrtrent donc que devant l'difice construit pour les examens. Chaque Facult avait une salle tellement dispose que les candidats subissaient les preuves sans l'intervention d'aucun examinateur. C'tait une sorte de labyrinthe ferm de cent petites portes, sur chacune desquelles se trouvait inscrite une question du programme, avec une vingtaine de mauvaises rponses mles la bonne. Si le candidat mettait le doigt sur celle-ci, la porte s'ouvrait d'elle-mme, et il passait outre; sinon, il demeurait enferm comme un rat pris au pige! Par ce moyen, toute erreur et toute injustice devenaient impossibles; l'examinateur avait atteint la perfection d'indiffrence et d'impassibilit si longtemps poursuivie: ce n'tait plus un homme avec ses ardeurs, ses inclinations, ses rpugnances, mais une machine immuable comme la vrit. On ne choisissait pas les aspirants, on les blutait; ici la fleur de froment, l le son grossier. Les professeurs n'avaient dsormais s'occuper des examens que pour toucher le prix du travail qu'ils ne faisaient plus. Comme ils franchissaient la dernire porte du quartier universitaire, M. Atout montra un second tablissement, d'une tendue presque gale, et destin l'instruction des jeunes filles. L'organisation tait peu prs la mme que dans celui des garons; mais les connaissances acquises y diffraient essentiellement. La principale tude tait celle de l'orgue expressif appliqu aux danses de caractre. Les lves y consacraient sept heures par jour. Le reste du temps tait employ aux leons de minralogie, d'architecture et d'anatomie. Il y avait, en outre, un cours d'orthographe une fois par semaine, et l'on cousait tous les mois. Quant la morale, elle tait formule dans un catchisme qui devait servir de rgle de conduite aux jeunes filles, et qu'on leur faisait apprendre par coeur. Il y avait un chapitre pour la toilette, un chapitre pour les bals et les visites, un chapitre pour le mariage. _Demande._ Une femme doit-elle dsirer le mariage? _Rponse._ Oui, si elle peut tre bien marie. _Demande._ Qu'est-ce qu'une femme bien marie? _Rponse._ C'est celle qui, ayant pous un homme honorable, profite et jouit de sa position. _Demande._ Qu'entendez-vous par un homme honorable? _Rponse._ J'entends un homme qui paye le cens d'ligibilit. _Demande._ Comment la femme doit-elle aimer son mari? _Rponse._ Proportionnellement la pension qu'il lui accorde. _Demande._ Pouvez-vous rciter votre acte d'esprance matrimoniale? _Rponse._ Mon Dieu, je compte sur votre infinie bont pour obtenir l'poux selon mon coeur; qu'il soit assez riche pour me donner un quipage, un htel, des loges au grand thtre de Sans-Pair, et puisse-t-il, mon Dieu! montrer autant de courage agrandir sa fortune que j'aurai de plaisir la dpenser! Maurice n'en lut point davantage, et demanda l'acadmicien si les deux grandes institutions universitaires qu'il venait de lui montrer taient les seuls tablissements d'instruction publique existant Sans-Pair. Il y a, de plus, les institutions exploites par l'industrie particulire, rpliqua M. Atout: coles, pensionnats, lyces, professant toutes les sciences connues par toutes les mthodes inventes. Mais le plus clbre de ces tablissements est celui de M. Htif, qui a trouv le moyen d'appliquer l'instruction des enfants le systme des serres chaudes, et qui obtient des savants _forcs_, comme les jardiniers obtenaient autrefois des melons de primeur. Il lui suffit de placer ses lves sur une couche propre hter la sve intellectuelle, et de veiller au thermomtre qui indique le degr de chaleur ncessaire pour la maturation de leurs cerveaux. Il a toujours ainsi, sous verrine, plusieurs centaines d'coliers, qui sont de grands hommes dix ans et des enfants vingt. Du reste, sa fabrique de prodiges prospre. C'est de chez lui que sortent tous ces virtuoses qui improvisent des symphonies au maillot, ces grands mathmaticiens calculant la circonfrence de la terre avant de savoir parler, et ces potes prmaturs qui font leurs premires lgies avant leurs premires dents. VIII Agrandissement des magasins de nouveauts.--Histoire de mademoiselle Romain.--Aspect pittoresque de la ville de Sans-Pair.--Maladie de milady Ennui, traite par quatorze mdecins spcialistes, et gurie par Maurice.--Socit d'assurance pour empcher les vivants de regretter les morts.--Rencontre du grand philanthrope M. Philadelphe Le Doux. Tout en donnant ces dtails, l'acadmicien avait regagn sa calche, et il allait y remonter, lorsque milady Ennui dclara qu'elle voulait conduire Marthe aux nouvelles galeries du Bon-Pasteur. C'tait un magasin o se trouvaient runies pour l'acheteur toutes les productions du monde connu. Il couvrait une surface de deux cents hectares et occupait douze mille commis. Outre la ligne d'omnibus desservant l'intrieur, on avait mnag un avanage de voitures la tte de chaque comptoir. Les toffes, roules et droules par d'immenses cylindres, passaient devant les yeux de la foule, comme ces toiles mobiles qui reprsentent les cascades l'Opra: des montres gigantesques, garnies de bijoux et d'orfvreries, tournaient partout sur elles-mmes; des tablettes couvertes de cristaux, d'ivoires sculpts, de fantaisies prcieuses, allaient et venaient sans cesse sur leurs rails de cuivre, et semblaient appeler les acheteurs; enfin, au milieu de tout cet clat, des valets en livre circulaient chargs de plateaux, et offraient des rafrachissements. Vous le voyez, dit M. Atout, le commerce s'est agrandi comme tout le reste; ce n'est plus qu'une banque perfectionne. Les profits, qui autrefois faisaient vivre mdiocrement cent mille familles, ont cr dix existences royales auxquelles tout est possible. Votre temps tait encore celui des petits marchands. En sortant d'apprentissage on se mariait, on ouvrait boutique avec son amour et son courage! Mais, de nos jours, la bonne volont ne tient plus lieu de capital, et la premire condition, pour exercer un commerce, n'est point de le connatre: c'est d'avoir un million! A ces mots, l'acadmicien se mit calculer tout haut, pour Maurice, la valeur des marchandises entasses dans les galeries qu'ils parcouraient, tandis que milady Ennui faisait remarquer Marthe leur prodigieuse varit. Mais Maurice et Marthe n'coutaient plus, car ils venaient d'apercevoir l'enseigne du magasin-monstre: LE BON-PASTEUR! Leurs regards s'taient aussitt cherchs, leurs lvres avaient murmur en mme temps le nom de mademoiselle Romain, et tous deux taient devenus subitement rveurs! C'est que ce nom avait rveill chez eux le souvenir de tout un autre monde; un de ces souvenirs qui vous attendrissent comme la vue du vieux foyer sur lequel vous coutiez les histoires de la nourrice, du petit jardin o vous plantiez des rameaux d'aubpine, de la borne qui servait de sige au mendiant avec lequel vous partagiez votre pain de l'cole! Et cependant mademoiselle Romain n'avait t ni une parente, ni une compagne de jeux; mademoiselle Romain n'tait qu'une vieille voisine, mercire l'enseigne du _Bon-Pasteur!_ Mais aussi quelle voisine! et comment l'oublier? Qui pouvait l'avoir vue au fond de sa petite boutique obscure sans se rappeler sa haute chaise patins, sa chaufferette de terre, ses grandes aiguilles tricot, et son visage souriant sous les rides de la laideur. Car Dieu, qui avait t svre pour mademoiselle Romain, l'avait fait natre pauvre, maladive et disgracie! Elle et pu se plaindre de la part qui lui avait t faite; elle aima mieux y chercher le peu de bien qui s'y trouvait cach! Son indigence lui interdisait les plaisirs, elle l'accepta comme une sauvegarde contre les excs; ses souffrances taient sans trve, elle y trouva un utile enseignement de patience; sa laideur lui tait l'espoir d'tre aime, elle s'en ddommagea en aimant les autres! Puis, Dieu n'avait point t pour elle sans piti! A dfaut de bonheur, il lui donna un grand devoir remplir. Mademoiselle Romain avait un pre paralytique, dont elle devint le seul appui! Le corps du vieillard n'tait plus qu'un cadavre insensible, mais la tte continuait penser, le coeur battait toujours! Incapable de se faire lui-mme l'aisance ou la misre, il tait encore capable de les recevoir et de les sentir. Sa fille le comprit, et rsolut de lui conqurir tout ce qu'il pouvait esprer de joie. Elle runit ses dernires ressources, acheta quelques marchandises, et vint s'tablir au _Bon-Pasteur!_ La boutique tait petite, et bien des rayons restaient vides; mais la sainte fille avait la foi des grands coeurs! Prte tous les sacrifices pour celui qu'elle s'tait promis de rendre heureux, elle ne pouvait croire que la Providence la traht. Le moyen, en effet, de supposer Dieu moins bon que nous-mmes? Toujours le tricot la main, prs du comptoir, elle n'interrompait son travail qu' l'entre d'un acheteur, et, s'il se faisait trop attendre, si l'inquitude ou le dcouragement ralentissait le mouvement de ses longues aiguilles de buis, elle regardait vers l'arrire-boutique le vieux paralytique doucement confiant dans son courage, et les aiguilles recommenaient s'agiter plus rapides. Les gains taient faibles sans doute; mais qui peut dire les miracles de l'conomie et du dvouement? Tout ce que mademoiselle Romain se retranchait tait ajout au bien-tre du vieillard; celui-ci, tromp, la croyait plus riche chaque nouvelle privation, et jouissait de ses sacrifices sans avoir la douleur de les souponner. La fille remerciait le ciel de cette erreur, qu'elle appelait une grce, et, pour s'en rendre digne, elle s'imposait de nouveaux devoirs. Une pauvre femme qu'elle avait employe quelquefois vint mourir, laissant un fils presque idiot. Mademoiselle Romain l'accueillit d'abord, pour qu'il ne vt point clouer le cercueil de sa mre; mais, le lendemain, quand elle pensa qu'il fallait le conduire l'hospice, le coeur lui manqua. L'enfant avait dj choisi sa place prs du foyer, il tenait sa tte appuye sur les genoux du paralytique, et souriait en regardant celle qui l'avait recueilli. Il et pu tre mon frre! pensa-t-elle, attendrie. Et, regardant encore ces deux infortuns, que Dieu semblait lui offrir runis dessein, elle ajouta dans sa pense: C'est mon frre! Et l'enfant ne la quitta plus. Quand Marthe et Maurice la connurent, le vieillard et l'idiot vivaient encore prs d'elle, heureux par son travail et sa tendresse. La boutique tait toujours aussi petite, les rayons peine mieux garnis; mais tout le monde connaissait mademoiselle Romain et lui achetait. Les vieillards se dcouvraient les premiers sa vue, les jeunes gens la saluaient comme si elle et t belle, et les mres apprenaient leurs enfants la reconnatre. Que de fois Maurice et Marthe avaient pass devant l'troit vitrage de sa boutique en se tenant par la main, et rien que pour la voir! C'est la bonne demoiselle! disaient-ils demi-voix, celle laquelle il faut ressembler. Et ils la saluaient par son nom, et, quand elle leur avait rpondu, ils continuaient leur route, fiers et attendris, en se promettant tout bas de l'imiter. Ah! qu'taient toutes les richesses entasses dans les galeries de Sans-Pair auprs de cette humble boutique, dont la vue formait un enseignement? Qu'taient ces milliers de commis auprs de la pauvre femme qui, rien qu'avec son courage, avait soutenu deux existences et sauv deux mes? Hlas! que Dieu l'et fait natre plus tard, au milieu d'une socit plus claire, elle et en vain travaill et espr! La bonne volont ne tenait plus lieu de capital! Avant de ramener chez lui ses deux htes, l'acadmicien voulut leur donner une ide de la magnificence de Sans-Pair, et les conduisit au grand carrefour de la Runion. C'tait une place laquelle venaient aboutir toutes les rues de la capitale; elle tait orne de cinquante bornes-fontaines et de deux cents becs de gaz pur. Le muse, la bibliothque, le thtre national et la chambre des reprsentants l'encadraient de leurs faades, magnifiquement dcores d'affiches peintes l'huile. Tout autour rayonnaient les rues, formant une ligne droite de plusieurs lieues, et composes de maisons quadrangulaires, tellement semblables que les numros seuls pouvaient les faire distinguer. Une foret de tuyaux fumants couronnait cette charmante perspective, que l'on saisissait d'un seul coup d'oeil. Les vingt-quatre divisions qui formaient la ville entire taient dsignes par les vingt-quatre signes de l'alphabet, et chaque citoyen devait habiter le quartier qui correspondait la premire lettre de sa profession. Cette disposition avait le lger dsavantage de placer votre bottier soixante-huit kilomtres de votre tailleur; mais elle donnait la ville une rgularit qui et fait envie une table d'checs, et, si les relations de la vie en souffraient, la raison pure tait du moins satisfaite. Cependant cette organisation venait d'tre vivement attaque par un savant astronome, M. de l'Empyre, comme relevant de la numration duodcimale, depuis longtemps abandonne pour tout le reste. Il avait propos, en consquence, dans l'intrt de l'unit mathmatique, la dmolition de Sans-Pair, qui et t reconstruit en dix quartiers, correspondant aux dix chiffres de la table numrale, et o chacun et t rang selon son mrite, c'est--dire selon la quantit de ses impts. Cette profonde conception avait assez vivement mu les esprits pour dtourner l'attention publique des dcouvertes lunaires dues, comme nous l'avons dj dit, au mme savant. Maurice remarqua que les maisons, construites en fer, pouvaient se dmonter comme un meuble. Si le propritaire changeait d'tat, il n'avait qu' s'adresser la compagnie des dmnagements, qui lui transportait son domicile dans le nouveau quartier qu'il devait habiter. Les logements de garon taient encore plus simples: ils consistaient en une malle mcanique, dont on emportait la clef. Le soir venu, la malle se dveloppait et formait une chambre coucher, avec alcve et cabinet de toilette. Quant la cuisine, elle tait devenue inutile depuis l'invention des fourneaux-caporal, qui permettaient chaque fumeur de prparer trois plats la chaleur de sa pipe, et des briquets autoclaves, cuisant un potage et deux biftecks au feu d'une allumette. En repassant prs du port, les deux poux y virent une le couverte de bosquets et de villas, qu'ils n'avaient point aperue quelques instants auparavant. Ils apprirent de leur conducteur que c'tait le grand village flottant, _le Cosmopolite_, qui arrivait de sa promenade autour du monde. L'tendue de ce bateau-phnomne tait de plusieurs kilomtres. Chaque passager y avait son cottage, avec parterre, basse-cour et jardin potager. Au milieu du village s'levait l'glise, et l'une des extrmits la salle de concerts. Cent cinquante machines, de la force de quatre cents chevaux, mettaient en mouvement _le Cosmopolite_, qui fendait les flots avec la rapidit du Lviathan. Son voyage de circumnavigation durait huit jours. Il touchait la Nouvelle-Guine, franchissait le canal creus dans l'isthme de Panama, traversait l'ocan Atlantique, remontait jusqu' la Mditerrane, entrait dans la mer Rouge par le dtroit de Suez, et regagnait le point de dpart travers la mer des Indes. Les passagers que la navigation fatiguait se faisaient dbarquer au Caire, o ils prenaient le grand chemin de fer d'Asie, qui les conduisait jusqu' Malaca en wagons-houses. Ces wagons-houses taient des maisons roulantes, o l'on trouvait des chambres coucher, un restaurant, des billards, un estaminet et des bains russes. Prs du _Cosmopolite_ flottaient une foule d'autres bateaux, dont les diffrentes destinations se trouvaient indiques par des affiches en banderoles. Les uns formaient des thtres flottants, qui, traversant les mers et remontant les fleuves, portaient aux peuplades les plus recules les bienfaits du vaudeville ou les enseignements de l'opra-comique; d'autres, disposs en salles de bal, allaient apprendre aux cinq parties du monde les quadrilles des Musards sans-pairiens; les plus petits, enfin, consacrs des dioramas, des mnageries ou des cabinets de lecture, jetaient successivement l'ancre dans toutes les criques de la terre habite pour populariser les beauts de la nature, les btes savantes et les romans de M. Csar Robinet. Un peu plus loin, nos promeneurs rencontrrent le grand dock, o arrivaient les produits de toutes les mines connues. Un systme de canaux souterrains, aliments par les eaux des mines elles-mmes, reliait celles-ci l'une l'autre, et permettait aux exploitations de se prter un secours mutuel. On voyait arriver dans le bassin de Sans-Pair, par mille votes sombres, des barques charges des diffrents minraux arrachs la terre, et conduites par des hommes de toutes races et de tous costumes. Ici c'taient les Chinois avec du plomb et de l'tain, l des Espagnols avec le mercure, plus loin les Siciliens transportant le soufre de leurs volcans, les Amricains riches en or, les Anglais noirs de houille, les Africains chargs de bitume, et les peuples du Nord amenant le cuivre, le fer et le platine. La facilit et la frquence des communications avaient ainsi ml toutes les nations, sans qu'une association fraternelle ft venue les confondre. Chacune avait perdu son caractre, et n'avait point adopt celui des autres. Ces physionomies effaces ressemblaient aux monnaies uses par le frottement, qui, bien que dpouilles de leur empreinte, restent diffrentes par le mtal. A force de regarder le monde comme une grande route, chacun avait perdu le sentiment de la nationalit; on n'avait plus de ville, plus de foyer, partant plus de patrie! Les lieux n'taient que des points d'appui, auxquels on abritait sa vie un instant, comme on accroche une montre au mur d'une htellerie. Maurice commenait communiquer ces rflexions son conducteur, lorsqu'il fut interrompu par milady Ennui, qui se trouvait lasse et voulait rentrer. Ils remontrent, en consquence, dans la calche volante, et regagnrent l'htel de l'acadmicien. Mais, quelque rapide qu'et t le voyage, il avait suffi pour augmenter l'indisposition de madame Atout. A peine arrive, elle dclara qu'elle se trouvait plus mal et voulait voir un mdecin. L'embarras tait de savoir lequel, car les progrs des lumires avaient introduit la division de la main-d'oeuvre jusque dans les sciences. Les mdecins s'taient partag le corps humain, comme un hritage conserv jusqu'alors en indivis. Chacun avait eu son domaine, au del duquel il ne prtendait rien. A l'un la tte, l'autre l'estomac; celui-ci le foie, celui-l le coeur. Si plusieurs organes taient attaqus la fois, on prenait plusieurs mdecins; s'ils l'taient tous, on en prenait davantage. Chacun traitait de son ct son morceau de maladie, et le patient gurissait par fragments, s'il ne mourait tout d'une pice. Comme milady Ennui souffrait surtout de spasmes, on crut devoir appeler le docteur Hypertrophe. Celui-ci expliqua d'abord que, la vie tant entretenue par le sang, et le sang mis en mouvement par le coeur, toute maladie avait ncessairement pour cause un dfaut d'quilibre dans les fonctions de ce muscle creux et charnu. Il dclara donc, aprs avoir examin la malade, que son malaise provenait d'un afflux plthorique dans l'oreillette gauche, et lui ordonna un sirop antiphlogistique dont il tait l'inventeur. Mais peine fut-il parti que les douleurs de la malade se dplacrent; M. Atout fit aussitt demander M. le docteur Jecur, spcialement connu pour ses travaux sur les viscres bilio-dispensateurs. Aprs avoir examin milady Ennui, il dclara que le sige de son mal tait videmment dans le foie, viscre glanduleux, destin sparer la bile du sang, et qui, tant le principe mme de la vie, dcidait ncessairement seul de la sant ou de la maladie. Mais ses prescriptions ne furent point plus heureuses que celles de son confrre, et, aprs son dpart, la douleur gagna les membres. L'acadmicien s'adressa cette fois au docteur Nvretique, qui avait pour spcialit les maladies sans causes. Il arriva d'un saut, en criant: Les nerfs! les nerfs! organe de la volont... de la sensation... tout est l... il n'y a que les nerfs! Il tourna trois fois autour du lit de la malade, ordonna les bals et les spectacles, avec une infusion de feuilles d'oranger, puis repartit. Cependant les suffocations de milady Ennui ne cessaient point, et M. Atout continuait puiser inutilement la science des spcialistes, lorsque Maurice se rappela l'espce d'armure ouate qui enveloppait milady; il lui fit transmettre timidement le conseil d'en sortir. Le rsultat fut immdiat; madame Atout, rendue la libert de ses mouvements, se trouva subitement gurie. Sa maladie n'tait qu'une suffocation; et, faute de s'tre adresse au docteur des poumons, elle avait failli mourir touffe. Tout en donnant les soins ncessaires, l'acadmicien avait mand un notaire et des tmoins, afin de faire constater la maladie de madame Atout. Ds qu'elle fut gurie, il prit l'acte dress par eux, et emmena Maurice aux bureaux de la _Compagnie des Centenaires_. On y assurait non-seulement la vie, mais la sant, et l'on y recevait un ddommagement pour les moindres indispositions, comme on en et reu autrefois de la Compagnie du Phnix pour un incendie partiel. Par ce moyen, la maladie de vos parents vous faisait vivre, en attendant que leur mort vous enricht. L'intrt tenait en chec l'affection; on se consolait de les voir souffrir, en calculant ce que rapportait chacune de leurs souffrances; leur fin, entrevue travers la prime suprme, paraissait moins cruelle, et l'arithmtique appliquait ses chiffres bienfaisants sur les blessures du coeur. Ainsi, l'arithmtique avait bris les aiguillons de la mort... du moins pour les survivants. En ressortant, l'acadmicien vit un assur qui quittait le bureau mortuaire, et reconnut M. Philadelphe Le Doux, prsident de la _Socit humaine_ de Sans-Pair, et membre de tous les clubs philanthropiques du monde habit. Il tait couvert de noeuds de crpe noir, attestant le nombre des pertes cruelles qu'il venait d'prouver, et suivi d'un commissionnaire charg de sacs d'argent qui constataient la quotit des consolations payes par la compagnie. Lorsque M. Atout l'aperut, il avait sur les lvres ce sourire joyeusement modeste du sage dans la prosprit; mais peine son regard eut-il rencontr Maurice et son compagnon qu'il changea de visage: une expression douloureuse enveloppa son front, comme un nuage subit. M. Atout l'accosta, et s'informa avec empressement de ce qui lui tait arriv. Hlas! vous le voyez, dit le philanthrope, dont le regard mlancolique glissa de ses noeuds de deuil jusqu'au commissionnaire; la Providence m'a prouv cruellement! Mon frre... mon oncle... mon cousin!... Il s'arrta avec un gmissement, et porta ses yeux le groupe de billets de banque qu'il tenait la main. Ah! vous me le rappelez, dit l'acadmicien, chez qui un souvenir sembla se rveiller; tous trois taient embarqus sur la flottille des ballons incendis. --Dites tous quatre, reprit M. Le Doux, car mon neveu s'y trouvait aussi!... C'est surtout sa perte que je pleure!... Prir vingt ans!... et les directeurs de la compagnie refusent de payer cette prcieuse existence!... Ils veulent que je fournisse les preuves authentiques de sa mort!... Comprenez-vous? moi, recueillir les preuves!... Ces malheureux n'ont point d'me!... d'autant que j'ai fait dj inutilement toutes les recherches. Mais je les forcerai tenir leurs engagements... dans l'intrt de la morale publique! J'accepterai tout entier le poids de mon malheur!... Ici, les regards du philanthrope se dtournrent de nouveau, comme s'il et voulu supputer ce que ce douloureux fardeau pourrait ajouter celui du commissionnaire. L'acadmicien en profita pour lui offrir les consolations habituelles. Aprs lui avoir refait l'ode de Malherbe Duperrier, avec plusieurs citations en langues mortes (ce qui a toujours une grande autorit prs de ceux qui ne connaissent que les vivantes), il fit un relev statistique de tous les maux auxquels les quatre dfunts avaient chapp en trpassant, et arriva la conclusion, que le seul plaindre tait leur hritier survivant. M. Le Doux parut un peu consol par cette dmonstration de son malheur, et remercia M. Atout. Quels que fussent d'ailleurs ses chagrins, il esprait les adoucir par le noble exercice de la bienfaisance. Le genre humain lui tiendrait lieu de famille, il voulait s'adonner dsormais tout entier la propagation de la socit _Aide-toi! le ciel ne t'aidera pas_. Il rappela, cette occasion, l'acadmicien, qu'il avait promis de souscrire l'oeuvre, et le pria d'assister le lendemain l'exhibition des pupilles de la socit. IX Promenades de Sans-Pair embellies de lgumes monstres.--Maison de placement matrimonial patente du gouvernement (sans garantie).--Une pastorale arithmtique.--Un heureux monstre.--Mmoires philosophiques du roi Extra. Tous deux taient arrivs, en causant ainsi, la porte d'un jardin public o les promeneurs se portaient en foule. Ils y entrrent avec Maurice, afin de leur en faire admirer les plantations. Celles-ci diffraient compltement de tout ce que le jeune homme avait vu jusqu'alors. Pour les grandes avenues, le chou colossal tenait lieu de marronniers fleuris, et des quinconces de laitues arborescentes remplaaient les bosquets d'acacias et de tilleuls parfums. Quant aux fleurs, on y avait substitu des cultures de tabac, de riz et d'indigo. M. Le Doux fit remarquer Maurice cet heureux changement. Vous le voyez, dit-il, grce aux efforts des conomistes et des philanthropes, le monde a tellement chang de face que Dieu lui-mme aurait peine le reconnatre. Tout ce qui n'tait pour la terre qu'une vaine parure a disparu: les lgumineux perfectionns et agrandis forment aujourd'hui la base de notre systme forestier. A vos chnes ridicules, qui ne produisaient que des glands, on a substitu la betterave-monstre; vos rosiers, dont le parfumeur seul tirait parti, le bois de rglisse et les radis amliors. Tout s'est ainsi trouv ramen aux besoins de l'homme, qui a rduit la cration aux proportions de son estomac. Maurice ne rpondit rien; son attention, d'abord absorbe par les plantations, venait de se tourner sur certaines femmes qui suivaient une alle d'artichauts gigantesques, l'entre de laquelle se lisait cette inscription: _Avenue du Mariage_. Chaque promeneuse tait enveloppe d'une charpe portant son adresse et le chiffre de sa dot. L'alle aboutissait une vaste rotonde, incessamment assige par la foule. C'tait la grande agence matrimoniale de Sans-Pair. On y trouvait toujours un assortiment complet de coeurs placer, avec tous les renseignements dsirables sur leur ge, leur caractre, leur fortune et la couleur de leurs cheveux. Les murs taient couverts d'affiches servant aux annonces de l'tablissement, et la plupart ornes de gravures explicatives, dont Maurice admira l'adresse ingnieuse. La premire sur laquelle ses regards s'arrtrent reprsentait un immense portefeuille gonfl de billets de banque montant la somme de 3 millions; on lisait au-dessous ces seuls mots: _Un Monsieur marier_. Sur une autre affiche apparaissait une dame vue de dos, avec cette annonce: _Une Veuve qui a dj fait le bonheur de cinq Maris dsirerait faire celui d'un sixime. Elle lui apportera en dot de la tournure et un coeur tendre.--On pourra traiter par correspondance.--Affranchir._ Un peu plus loin se montraient quatre profils de femmes runis par le cordon d'une bourse, et au-dessous: _Un Pre de famille, qui se trouve la tte de plusieurs Filles, dsirerait s'en dfaire pour cause de dmnagement. Il y en a une brune, une blonde, une rousse et une mlange. Chacune recevra, en se mariant, une somme de soixante mille francs._ OBSERVATION IMPORTANTE.--_On n'acceptera que les prtendants qui auront t vaccins trois fois._ Pendant que Maurice continuait parcourir ces curieuses annonces, arriva une parente de M. Le Doux, qui venait d'arranger le mariage de son fils avec la fille d'un riche avocat de Sans-Pair. Elle montra les deux jeunes gens assis l'cart et causant tout bas, dans un des bosquets les plus solitaires, tandis que les familles achevaient de discuter l'poque et les prparatifs de la noce. Le philanthrope et l'acadmicien furent appels au conseil. Quant Maurice, ses regards une fois tourns vers les fiancs n'avaient pu s'en dtacher. Il interprtait chaque geste, il expliquait chaque sourire; il les comprenait sans les entendre, et rien qu'en se rappelant! C'est que lui aussi avait travers ces heures enchantes qui prcdent la possession! Suaves panchements dans lesquels la jeune fille, timide encore, mais sans honte, commence, en balbutiant, ce pome charmant, toujours refait et toujours refaire. Elle dit quand elle a dout! pourquoi elle a craint! comment elle a espr! Puis, aprs les tourments ce sont les projets! Tout un avenir inventer, peupler de visions, de souffrances peut-tre, mais supportes deux; des dangers bravs de front, les mains enlaces et les coeurs confondus pour recevoir chaque coup! Ah! qui peut avoir connu ces premiers mirages de la jeunesse, et les oublier? Alors mme qu'ils ont disparu, on tressaille en les entendant nommer, et, comme l'aveugle plong dans la nuit, on veut voir encore par l'oeil des autres! Sans s'en apercevoir, Maurice avait cd ce dsir, et, pendant que ses compagnons continuaient leur entretien, il s'tait approch des deux fiancs, qui, tout leur tte--tte, n'y prirent point garde. Le jeune homme tait amoureusement pench vers la jeune fille, qui, les yeux baisss, roulait avec distraction le ruban de sa ceinture. Oui, murmurait-il d'une voix fascinante, oui, vous tiez le souhait de mon adolescence et de ma jeunesse! ou plutt, mon espoir n'osait aller si loin! --Et cependant vous pouviez prtendre bien d'autres! rpliquait modestement la jeune fille! --Quelle autre et runi tant de mrite, s'criait le fianc avec chaleur: quinze cent mille francs de dot! --Outre quelques esprances. --Je le sais, vous avez un oncle goutteux. --Avec une cousine hydropique. --Sans enfants? --Ni collatraux! --Et dont vous hritez sous peu? --Tous deux sont condamns par les mdecins. --Ah! vous tes un ange! s'cria l'pouseur, qui saisit la main de l'hritire en perspective et la baisa avec transport. Maurice ne voulut point en entendre davantage, et se hta de rejoindre son conducteur. Comme ils traversaient la dernire avenue, M. Atout s'arrta brusquement, et lui montra du doigt un couple qui venait leur rencontre. Il se composait d'une jeune femme charmante et d'un petit homme tellement hideux que le regard, en le rencontrant, hsitait s'arrter. Mais la disgrce de toute sa personne tait, pour ainsi dire, efface par une de ces monstruosits dont les annales de la science elle-mme ne citent que de rares exemples. Une corne de taureau s'levait au milieu de son front, et donnait sa physionomie quelque chose de grotesque et de terrible la fois! Maurice poussa une premire exclamation d'horreur; puis une seconde de piti. Ne le plaignez pas, dit M. Atout, qui venait de le saluer, il doit sa corne le repos, la fortune, la gloire; tout enfin, jusqu' cette jolie femme qui est la sienne. Maurice parut stupfait. Le roi Extra a t longtemps semblable aux autres hommes, reprit l'acadmicien, et il ne se rappelle ce temps qu'avec pouvante. Vous pourrez, du reste, lire ses mmoires qu'il a publis en tte de ses oeuvres compltes. --D'autant plus facilement que je viens de les acheter, fit observer M. Le Doux en prsentant Maurice un volume magnifiquement illustr. Le jeune homme l'ouvrit avec empressement, et, comme ses deux conducteurs avaient affaire chez leur banquier, il demanda la permission de les attendre dans la petite alle de cleri qui terminait la promenade. Le livre du roi Extra contenait, outre ses discours la chambre des envoys, plusieurs traits philosophiques, et des posies lgiaques adresses par lui aux plus jolies femmes des quatre parties du monde. Le tout tait prcd de la prface biographique, laquelle M. Atout avait donn le nom de _Mmoires_, et dont Maurice commena immdiatement la lecture. AU LECTEUR Le 15 aot de l'an 1971, des plaintes de femme retentissaient dans une des plus humbles maisons du faubourg des marchands Sans-Pair. Ces plaintes, d'abord sourdes, puis plus vives, plus douloureuses, furent tout coup interrompues par un cri frle et clair, un cri d'enfant! Cet enfant, c'tait moi; cette femme, c'tait ma mre. Je venais de natre, il ne me restait plus qu' vivre. Vivre! que de choses dans ce mot! Vivre! c'est--dire aspirer ternellement l'inconnu, attendre l'impossible, poursuivre l'infini, faire longuement et pniblement sa voie!... Je commenai par faire mes dents! Les dents faites, vinrent les classes. J'y surpassai la plupart de mes condisciples, et chaque anne j'tais couvert de couronnes; mais un rival, que la fatalit avait plac prs de moi, effaait compltement ma gloire; ce rival tait Claude Mirmidon. A peine haut de trois pieds, ds qu'il paraissait, tous les regards se tournaient vers lui; on admirait sa gentillesse, on s'merveillait de son intelligence. Chaque couronne paraissait deux fois plus grande sur son petit front; moi, j'avais la taille de tout le monde, et l'on se contentait de dire:--C'est bien. Au sortir du collge, je voulus obtenir une place dans l'administration; je me rsignai solliciter. Tous les jours je me prsentais l'audience des gens en crdit, pour que ma prsence leur rappelt ce que j'attendais; mais rien n'arrtait sur moi le regard, je demeurais confondu avec la foule. Mirmidon vint son tour; ds le premier moment il fut remarqu; on voulut connatre son affaire, on s'y intressa, et, quelques jours aprs, il avait obtenu l'emploi que je sollicitais depuis trois annes. Repouss par le pouvoir, je me tournai vers les lettres. J'crivis un glossaire usuel, dans lequel je dveloppai, sous les diffrents signes de l'alphabet, une srie d'ides philosophiques, littraires et politiques. Mon livre devait me placer, du premier coup, au rang des publicistes d'lite; malheureusement tous les libraires refusrent de le lire, en objectant que c'tait mon premier ouvrage. A leur avis, il et fallu dbuter par le second! Encore si vous tiez connu quelque autre titre, objecta le plus affable; connu seulement comme M. Mirmidon, qui je viens d'acheter un volume d'lgies! Tout le monde voudra savoir quels vers compose un si petit pote; mais quelle curiosit exciterait un livre crit par un homme de votre taille? Je me retirai dsespr! La seule consolation qui me restt, au milieu de tous ces malheurs, tait mon amour pour une jeune parente que je devais pouser. En y rflchissant, je tremblai que mon rival liliputien ne m'enlevt encore ce bonheur. Il tait reu comme moi chez Blondinette, qu'il amusait par mille tours. Il se cachait dans le tuyau du calorifre pour chanter des romances, dansait la polonaise sur les barreaux des fauteuils, et courait, les yeux bands, travers un labyrinthe de coques d'oeufs. Je commenai par railler la purilit de ces passe-temps; mais Blondinette, qui y prenait plaisir, se montra offense de mes remarques. Je me plaignis alors des liberts qu'elle laissait prendre Mirmidon; elle allgua sa taille, qui ne permettait point de le traiter comme un autre. Je me fchai enfin, et je lui dclarai qu'elle devait choisir entre le petit homme et moi; elle rpondit aussitt que son choix tait fait, et m'ouvrit la porte. Je sortis, suffoqu de colre. Ce dernier chec avait mis bout mon courage. Las de prtendre en vain la renomme, aux places et l'amour, je me dcidai en finir avec la vie; j'achetai ce qu'il fallait pour cela de poison, et, aprs l'avoir bu, j'attendis tranquillement, comme Socrate, _l'apparition de ce jour qui n'a ni veille ni lendemain_. Mais j'avais compt sans mon droguiste. Le poison vendu par lui tait frelat et ne put me tuer qu' moiti; je restai un mois entier entre la vie et la mort, appelant l'une tout haut, et regrettant peut-tre l'autre tout bas. Cependant mon essai produisit sur-le-champ quelque fruit. Une foule d'amis, qui m'avaient nglig vivant, voulurent me voir ds qu'ils me surent empoisonn, et m'amenrent successivement tous les toxicologistes de Sans-Pair. Le traitement dura une anne entire. Enfin, je pus me lever; mais l'effet du poison avait t terrible. Une transformation complte s'tait opre en moi, et j'tais devenu... ce que je suis. Lorsque je m'aperus dans mon miroir, je demeurai ptrifi! Mon premier sentiment fut du dsespoir, le second fut de la honte. Je me demandais en quel abme assez profond et assez obscur je pourrais cacher dsormais ma laideur, et je dplorai de n'avoir pas succomb. M. Blaguefort me trouva livr cet abattement. Il ne venait, disait-il, que dans l'intention de me voir et de s'assurer de ma gurison. Cependant, aprs m'avoir examin avec une attention singulire, il me proposa brusquement cent mille cus pour l'exploitation de la corne que je portais! Je crus qu'il voulait railler, et je lui ordonnai de sortir; mais il revint ds le soir mme, et offrit le double; je le chassai de nouveau. Il m'crivit pour me proposer huit cent mille francs; puis un million! Ma douleur commena se changer en tonnement, presque en joie! Ce que j'avais cru une honte devenait pour moi une source inattendue de richesses! Je regardai de nouveau, dans le miroir, l'ornement qui chargeait mon front; il me sembla moins trange que d'abord. videmment, le prjug avait eu beaucoup de part dans ma premire sensation. Les peuplades primitives de l'Amrique n'avaient-elles point regard autrefois les armes de l'lan et du bison comme le plus gracieux ornement d'un guerrier? Les chevaliers du moyen ge ne surmontaient-ils point leurs casques de croissants d'acier, et les cornes lumineuses de Mose n'taient-elles point le signe distinctif de la puissance surhumaine? Chez les sages peuples de la Grce, comme chez les nations belliqueuses du Nord, la corne avait toujours t le symbole de la force et de l'abondance. Une grossire plaisanterie des sicles barbares avait russi la rendre ridicule; mais le jour de sa rhabilitation tait venu. Aprs ces raisonnements, et beaucoup d'autres non moins concluants, mes ides se trouvrent tellement modifies que, loin de me plaindre d'avoir une corne, je me mis regretter de n'en avoir qu'une. Deux cornes eussent videmment offert un aspect plus complet et plus gracieux; pour deux cornes, on et pu exiger deux millions! Je me contentai provisoirement de celui qui m'tait offert. Mon exhibition eut un succs prodigieux. On accourait de toutes parts pour voir le roi Extra (c'tait ainsi que m'avait baptis Blaguefort). Les plus hauts personnages de la rpublique me reurent leurs soires; je devins le divertissement la mode, on voulut m'entendre, me parler, et le monstre fit remarquer l'homme d'esprit. Quelques femmes aimables m'crivirent par curiosit. Je leur rpondis des vers galants qui firent fortune, et ce fut ds lors qui m'en demanderait. Chaque matin mon bureau tait couvert d'albums sur lesquels il fallait crire, et de lettres auxquelles je devais rpondre. Je rpondis et j'crivis sans relche, ce qui rendit bientt ma rputation universelle. Toutes les femmes qui avaient de moi un madrigal ne tarissaient point sur l'tendue de mes connaissances, sur la profondeur de mes jugements, sur la richesse de mon imagination. Les anciens libraires qui avaient refus mon manuscrit philosophique accoururent pour acheter mes madrigaux. Leur publication fut un vritable vnement; le sultan des critiques, lui-mme, daigna faire retentir en leur faveur toutes les cymbales du feuilleton. Aprs avoir donn une longue analyse de mon livre sans en parler, il s'cria: Enfin nous avons un second honnte-homme de style, et quel style! Oh! la belle forme cornue, pour nous autres, les jeunes crivains, qui aimons l'attaque brave; l'heureux et charmant monstre de gnie, dont le gnie mme est une monstruosit! Cette importante approbation dtermina les chefs du gouvernement utiliser mes hautes facults. Je m'tais occup de littrature et de beaux-arts; on me plaa, en consquence, dans les haras. Je fus nomm grand conservateur des talons de la rpublique. Ces nouvelles fonctions me donnaient une position sociale dont je profitai pour me produire dans les assembles politiques, les socits de temprance et les clubs philanthropiques. Partout o je devais prendre la parole, la foule accourait. Ma corne recommandait mon loquence. Enfin, le jour des lections arriva. Le quartier des droguistes s'tait toujours distingu par le choix de ses dputs l'assemble nationale. Il y avait successivement envoy le gant Pelion, qui s'tait un jour retir en emportant la tribune sur ses paules; le mime Perruchot, habile prendre toutes les voix et imiter toutes les physionomies; enfin le prestidigitateur Souplet, qui faisait les majorits en escamotant, dans l'urne, les boules du scrutin. Pour succder de tels hommes, il fallait un candidat non moins extraordinaire; l'honneur de l'arrondissement lectoral y tait intress. Quelqu'un pronona mon nom, on le couvrit aussitt d'applaudissements, et je fus nomm reprsentant des droguistes l'assemble nationale des Intrts-Unis. Ce ne furent pas, du reste, mes seuls succs; j'en obtenais ailleurs, de moins bruyants peut-tre, mais de plus aimables. La curiosit des femmes ne s'tait point ralentie. Aprs avoir vu comment je savais crire, les plus aventureuses voulurent savoir comment je saurais aimer. Le monstre est aussi rare que l'Antinos, et l'exprience valait la peine d'tre tente. J'en sortis probablement sans trop de dsavantages, car ma rputation ne fit que s'accrotre. Cependant ces conqutes faciles ne pouvaient me faire oublier ma cousine Blondinette. C'tait la seule femme qui m'et repouss, honni, et, par consquent, la seule dont le souvenir me ft prcieux: car il y a toujours une part de contradiction dans l'amour. Elle-mme regrettait une rupture imprudente. J'avais dsormais trop d'avantage sur Mirmidon pour le regarder comme un rival srieux. Je me prsentai hardiment, on me reut avec motion, et, au bout de quelques jours, Blondinette s'tait compltement habitue ma nouvelle forme. A mesure que je lui faisais le calcul de mes rentes, mes jambes lui semblaient plus gales, ma corne moins apparente. Au premier million elle me trouva passable, au second elle me dclara charmant. Notre mariage fut clbr avec toute la pompe que rclamait un pareil vnement, et l'archevque de Sans-Pair voulut lui-mme nous bnir. Depuis, mon bonheur n'a prouv ni interruption ni mlange, et la constance de la bonne fortune a fait substituer au nom de _roi Extra_ celui d'_heureux monstre_! Quant aux lecteurs qui me demanderaient pourquoi j'ai racont longuement, en tte de ce volume, l'histoire de ma vie, je leur rpondrai que je l'ai fait pour donner tous un enseignement; et cet enseignement le voici: c'est qu'on russit moins par ce qu'on vaut que par ce qu'on montre, et que la premire condition du succs n'est point de faire, mais d'attacher un criteau ce que l'on fait! Or, pour cela le gnie peut tre utile, un ridicule sert quelquefois, un vice suffit souvent; mais rien ne remplace une monstruosit. X Un empoisonneur de bonne socit.--Palais de justice de Sans-Pair.--Carte routire de la probit lgale.--Procds de fabrication pour l'loquence des avocats.--Tarif des sept pchs capitaux.--Le vieux mendiant et son chien. Maurice venait d'achever sa lecture, lorsque son hte et M. Le Doux ressortirent de chez le banquier. Le philanthrope les avertit qu'il tait forc de les quitter pour se rendre au palais de justice. Y a-t-il quelque grande affaire? demanda M. Atout. --Comment! s'cria M. Le Doux, mais vous ne savez donc pas? c'est aprs-demain qu'on juge ce fameux empoisonnement... --Du docteur Papaver? --Prcisment. L'accus a envoy des lettres d'invitation tout le monde, et il m'a oubli! Comprenez-vous cela? moi, un ancien collgue!... car nous avons t ensemble vice-prsidents de la _Socit humaine_. Mais je veux rclamer! D'autant qu'une vingtaine de dames qui me savaient ami du docteur m'ont demand des places. Ce sera, dit-on, magnifique; six cents tmoins et soixante avocats! Le prsident a fait prendre des mesures pour que l'on distribue, pendant les dbats, de la limonade et des petits gteaux; dans les suspensions d'audiences, on pourra mme djeuner la fourchette. --Et ce docteur Papaver est accus d'avoir empoisonn quelqu'un? demanda Maurice. --Toute une famille, rpliqua le philanthrope; sept personnes... dont on exposera les restes parfaitement conservs. On doit essayer le poison sur les tmoins, lire des lettres qui compromettent une trs grande dame; enfin la fille du docteur, qui a six ans, dposera contre son pre. Ce sera la cause la plus intressante dont on ait parl depuis dix ans! Aussi les billets d'enceinte se vendent-ils dj deux cents francs. M. Atout dclara qu'il voulait en avoir absolument, et il suivit le philanthrope au palais. La porte d'entre tait dcore par la statue colossale de la Justice. Elle avait les yeux couverts d'un bandeau, afin que l'on ne pt douter de sa clairvoyance; sa main gauche portait une balance, et sa main droite une pe, comme pour exprimer qu'elle tenait moins bien peser qu' bien frapper. Au fronton qu'elle surmontait on avait grav ces mots: L'ADMINISTRATION DE LA JUSTICE EST GRATUITE. Et au-dessous taient affichs les tarifs des diffrents actes sans lesquels on ne pouvait se faire juger. Tant pour l'enregistrement, tant pour le greffe, tant pour le timbre, tant pour les experts, tant pour l'avou, tant pour l'avocat! Le tout produisait une somme qui ne permettait qu'aux riches de faire valoir leurs droits. Heureusement que les pauvres avaient pour ddommagement la maxime imprime sur chaque porte: TOUS LES CITOYENS SONT GAUX DEVANT LA LOI. Maurice traversa d'abord une salle o les avous soumettaient leurs tats de frais la vrification d'un juge charg d'auner les procdures; l'tendue de chacune tait fixe d'avance. Trente mtres de rles pour les affaires sommaires, cent pour les affaires graves, mille pour les affaires compliques. Quant au moyen de remplir toutes les pages, les gens de loi en avaient trouv un fort simple: il consistait faire suivre chaque mot de tous ceux qui pouvaient avoir avec lui quelque rapport de signification; ce qui leur permettait de passer en revue une partie du dictionnaire propos d'une phrase. Qu'ils eussent, par exemple, annoncer l'assignation d'un tmoin huitaine, ils ne manquaient pas d'crire: En consquence desquels motifs ci-dessus donns, et de tous autres qui pourraient l'avoir t ailleurs, ou que nous trouverions convenable d'mettre plus tard; Faisant toutes rserves que de raison, tant implicitement qu'explicitement: Avons dsign, appel, somm, assign par les voies pour ce fixes, tant par l'usage ou coutume que par les dcrets, ordonnances et lois, le sieur... A venir se prsenter et comparatre, sans qu'il puisse opposer aucune objection, aucun rcusement ni aucune fin de non-recevoir; Afin de rpondre sincrement, librement, catgoriquement et clairement, soit sur ce qu'il peut savoir par lui-mme relativement l'affaire, soit sur ce qu'il en aura entendu dire, soit sur ce qu'il aura induit l'aide du raisonnement ou de la comparaison; Lesquelles assignation et sommation lui sont faites pour huitaine, c'est--dire pour le huitime jour partir de celui-ci; ou autrement dit, afin de ne laisser lieu aucun doute ni fausse interprtation, pour le... fvrier de l'an... Lequel jour reste bien et dment fix, sauf erreur dans la date ou supputation des jours. Cette ingnieuse amplification tait crite sur papier timbr, en caractres de huit millimtres, avec interlignes et alina! Le tout dans le but de mieux clairer la Justice... et de faire monter le prix des charges! Pendant que M. Atout et le philanthrope se rendaient au parquet pour obtenir les billets dsirs, Maurice entra dans la salle des Pas-Perdus, o il trouva une foule d'avocats en robes, livrs diffrentes occupations. Il y avait d'abord les stagiaires qui entouraient de vieux praticiens chargs de leur enseigner les limites rigoureuses de la loi. La dmonstration tait facilite par un immense tableau synoptique, renfermant la lgislation entire de la rpublique des Intrts-Unis. Des lignes colories, semblables celles qui marquent, sur nos cartes gographiques, les conqutes d'Alexandre ou l'invasion des barbares, indiquaient la marche de la probit. On voyait figurer les routes de traverse au moyen desquelles on tournait les articles trop formidables, les passages mal gards qui permettaient d'chapper la poursuite, les gorges peu frquentes o l'on pouvait attendre un adversaire et l'assassiner lgalement. Une autre carte rglait l'honneur de l'avocat par numro d'ordre. Il y apprenait comment il pouvait injurier et qui injurier; quand il pouvait mentir et pour qui mentir; quel prix il devait s'chauffer, quel plus haut prix s'irriter, quel plus haut prix s'attendrir! Il y avait ensuite les formules de dfense. S'agissait-il d'un cas de mdecine lgale, on parlait de l'incertitude des sciences! Fallait-il justifier un voleur, on le prsentait comme une victime de la police! Voulait-on sauver un assassin, on le proclamait atteint de folie! Quant aux mouvements d'loquence, ils taient invariables. Si la cause exigeait de l'onction, on s'criait: Mon client n'a rien craindre, Messieurs, car il est entr ici envelopp de son innocence comme d'une aurole. (Un geste indiquait la tte de l'accus, qui croyait qu'on lui reprochait son bonnet et se dcouvrait.) Il a franchi le sanctuaire de la loi, gard par l'humanit et la justice. (La main de l'avocat montrait les deux gendarmes placs la porte.) Il a enfin devant lui la croix du Dieu de vrit, mort pour sauver tous les hommes. (L'avocat gnral s'inclinait avec respect.) Cherchait-on, au contraire, le dramatique: Oui, mon client peut braver toutes les preuves!... S'il est vrai que sa main ait frapp, que le mort se lve pour l'accuser! (Ici une pose: le mort ne paraissait pas.) Qu'il se lve et qu'il crie:--Voil mon assassin. (L'avocat se rasseyait, et les bonnes d'enfants se regardaient, convaincues de l'innocence du prvenu.) Fallait-il de l'audace: Que si, malgr tant de preuves, la calomnie et la haine persistaient poursuivre mon client, il ne rsisterait point davantage! Sr du jugement de la postrit, il prsenterait tranquillement sa tte ses ennemis! (Les coliers qui faisaient partie de l'auditoire approuvaient par un geste.) Voulait-on enfin du pathtique: Et aprs avoir convaincu vos esprits, Messieurs, j'en appellerai vos coeurs. Songez au pre de l'accus, noble vieillard dont vous ne voudrez pas souiller les cheveux blancs!... (Tous les jurs chauves s'attendrissaient.) A sa mre, qui a veill si longtemps sur son berceau! (Les pres de famille se mouchaient.) A ses enfants surtout, innocentes cratures auxquelles vous ne laisserez point pour seul hritage le dshonneur! (motion gnrale; les portires qui se trouvaient dans l'auditoire applaudissaient.) Aprs les avocats stagiaires, occups recevoir cette instruction, venaient les avocats dont la rputation tait dj faite et la fortune en train de se faire, toujours parlant, toujours plaidant, mme dans la conversation, mls aux grandes comme aux petites choses, indispensables partout et ne servant rien nulle part. Ils avaient pour chefs de file ces vieux praticiens gorgs de places, d'honneurs et de richesses, vautours aux serres fatigues qui ne pouvaient suffire aux proies qu'on leur offrait, et qui faisaient faire antichambre au plaideur avant de daigner le manger. Les procureurs, mls tous ces groupes, allaient de l'un l'autre comme des pourvoyeurs chargs de leur fournir la nourriture; puis venaient les huissiers, rongeurs subalternes mangeant les miettes laisses par les matres. Maurice se promena quelque temps au milieu de cette foule gaiement sinistre qui vivait de troubles, de crimes, de ruines, comme les mdecins vivent de fivres et d'ulcres: tristes docteurs de l'me, toujours la main dans quelque plaie morale, et nourris par les malheureux ou par les fripons. Il s'tait insensiblement approch d'une salle o l'on rendait la justice, et, trouvant la porte ouverte, il entra. Les murs taient tapisss d'inscriptions empruntes aux articles du Code, et destines faire connatre les peines infliges chaque faute. On pouvait aller tudier l le tarif de consommation de ses mauvais instincts; les sept pchs capitaux avaient leurs prix marqus en chiffres, comme les marchandises des magasins de nouveauts. L'image du Christ, conserve par la tradition, apparaissait au milieu de ces sentences lgales, le front meurtri et tristement pench. Prs de ce flanc dont le sang avait coul pour l'galit des hommes, on lisait: _Les prvenus trop pauvres pour donner caution seront emprisonns._ Et au-dessous de cette bouche qui avait proclam la fraternit et la solidarit humaines taient gravs ces mots: _Nous ne devons d'aliments qu' nos ascendants et descendants directs jusqu' la seconde gnration!_ Les juges avaient pour siges des lits de repos garnis de coussins moelleux; la plume en tait entretenue par les accuss, qui savaient devoir tre jugs d'autant plus doucement que le tribunal se trouverait plus l'aise. L'avocat gnral, au contraire, tait assis sur un fauteuil dont les angles aigus excitaient chez lui une inquitude et une irritation qui entretenaient son humeur agressive. Quant aux avocats, on avait suspendu devant leur banc un tarif de plaidoirie dont la vue les tenait en haleine. Lorsque Maurice entra, la sellette des prvenus tait occupe par un vieillard. C'tait un paysan que l'ge avait courb et dont les cheveux blancs tombaient sur une cape de coton cru en lambeaux. Le menton appuy ses deux mains, que soutenait un bton de bambou, et les lvres entr'ouvertes par ce vague sourire des vieillards, il tenait les yeux baisss vers un chien roul ses pieds, et qui, la tte demi souleve, le contemplait en agitant la queue. Il se faisait videmment entre eux un de ces changes d'amiti et de souvenir qui n'ont besoin, pour se poursuivre, que du regard et du sourire. Le vieux matre et le vieux serviteur s'entendaient. Cette intimit tait mme l'objet des dbats. Trop faible et trop vieux pour vivre encore de son travail, le paysan avait d recourir la charit lgale. Aprs cinquante annes de fatigues, de probit et de patience, la socit et pu le laisser mourir au revers de quelque foss, comme une bte de somme hors de service; mais la philanthropie tait venue son secours; elle lui avait ouvert un de ces asiles o l'on accorde gratuitement aux invalides du travail ce qu'il faut de paille et de pain noir pour faire attendre la mort. Malheureusement le vieillard avait essay de partager avec son chien, et l'administration s'y tait oppose. On avait voulu enlever au paysan son compagnon, il avait rsist, et cette rsistance l'amenait devant les Juges. L'avocat gnral prit la parole pour l'administration. Il fit d'abord l'numration des services rendus par la Socit humaine, dont il avait l'honneur d'tre membre. Aprs avoir signal le nombre toujours croissant de ses asiles comme un indice incontestable de la prosprit nationale, il annona avec une haute satisfaction que la dpense occasionne par leurs pensionnaires venait d'tre rduite de moiti, grce un moyen aussi simple qu'ingnieux. Il avait suffi, pour cela, de leur retrancher une partie de la nourriture, de substituer des paillasses aux matelas, et de remplacer le calicot par de la grosse toile! Mais ces amliorations devenaient inutiles si elles taient combattues par la prodigalit de quelques privilgis!... Et, se servant de cette transition pour arriver au chien du paysan, il s'cria que ce chien tait un scandale humanitaire! Il calcula ce qu'il pouvait consommer en os rongs, en cuelles lches, en miettes gruges, et trouva que le tout et pu nourrir _les trois cinquimes d'un vieillard_! Puis, voyant les juges frapps de cet argument, il soutint que, puisque l'administration avait pris la charge et la tutelle du vieux paysan, elle avait droit de vendre son chien; que c'tait une faible compensation de tant de sacrifices, un exemple indispensable pour la moralit et pour la dignit humaines. Il termina, enfin, en adjurant le tribunal de ne point encourager chez le pauvre ce luxe d'un compagnon inutile, et de l'accoutumer manger seul la soupe conomique de l'asile, assaisonne par la sympathie des philanthropes, ses bienfaiteurs. Aprs ce rquisitoire, que les magistrats avaient cout avec une faveur visible, le prsident invita le vieillard faire valoir ses moyens de dfense; mais celui-ci ne parut point l'entendre et ne rpondit rien. Les regards attachs sur le vieil ami qui se reposait ses pieds, il semblait s'oublier dans une contemplation mlancolique. Le chien comprit sans doute l'motion de ce silence, car il se redressa lentement, regarda son matre de plus prs, et fit entendre un de ces soupirs plaintifs qui semblent interroger. Le paysan abaissa sa main ride et la posa sur la tte joyeuse de l'animal. Tu as entendu, dit-il avec une tristesse tendre et sans regarder les juges; tu as entendu, n'est-ce pas? Il faut nous sparer. La rpublique se ruinerait te nourrir! Quelle raison donnerais-je, d'ailleurs, de te garder? Est-ce parce que depuis quinze annes tu partages mon pain, mon eau et mon rayon de soleil? parce que je suis habitu entendre mes pieds le bruit de ton haleine? parce que tu es le dernier tre vivant qui ait besoin de moi et qui m'aime? Ce qui ne sert qu' nous aimer est inutile, ami! on vient de te le dire. Ah! si nous vivions dans un pays barbare, j'irais avec toi par les campagnes; je m'arrterais aux portes des cabanes; et, en voyant mes cheveux blancs, les hommes se dcouvriraient, les enfants viendraient te caresser, les femmes nous donneraient le pain et le sel! Nous boirions tous deux aux fontaines courantes; nous dormirions l'ombre des rochers, rchauffs l'un par l'autre; nous marcherions sur les fleurettes des sentiers, travers les parfums des bois, les chansons des oiseaux et les gazouillements des sources!... Mais nous sommes sur une terre civilise, et toutes les routes nous sont fermes. Attendrir les heureux est dfendu, dormir sous le ciel est un crime. On nous a t les chances de la compassion avec les embarras de la libert, et la bont des hommes nous a ouvert une prison o l'on mesure chacun de nous le pain, l'air et le jour. Toi, seulement, ami, il n'y a point de place pour toi! On peut manger, dormir; mais aimer! quoi bon? Les rglements supposent-ils jamais que l'homme ait, entre la gorge et l'estomac, quelque chose qui s'appelle le coeur? Va, ami, je voulais te garder prs de moi pour sentir qu'il m'en restait encore un; mais on te l'a dit: _le rglement n'en passe pas!_ Cherche donc un nouveau matre, et puisse-t-il te faire oublier l'ancien! Le vieillard saisit, ces mots, la tte du chien dans ses deux mains tremblantes, il la souleva sur sa poitrine, y appuya les lvres et resta quelques instants immobile. Quand il se leva, une petite larme roulait sur chaque joue travers ses rides. Maurice ne put retenir une exclamation d'attendrissement. Ah! laissez-lui son chien pour l'aimer! s'cria-t-il involontairement. Mais les juges s'taient consults pendant cet adieu muet du vieillard, et l'arrt de sparation venait d'tre prononc. XI Logis des Trappistes.--Moralisation des condamns par l'idiotisme; premire diatribe de Maurice.--Les Pantagrulistes; avantages de la profession de criminel; seconde diatribe de Maurice.--M. Le Doux ne rpond rien et garde ses opinions. En sortant, Maurice rencontra M. Philadelphe Le Doux qui le cherchait. Il venait de se rappeler que c'tait l'heure de sa visite aux prisons, et voulut y conduire le jeune homme. La maison de dtention de Sans-Pair, btie derrire le palais de justice, tait compose de deux tablissements distincts, et soumis des systmes contraires. Le premier dans lequel M. Le Doux entra portait le nom de _Logis des Trappistes_, et la tristesse de son aspect justifiait compltement ce nom. On n'y apercevait aucune fentre, tous les jours ayant t mnags sur les cours intrieures. Le pavage de bois qui l'entourait assourdissait les moindres rumeurs, et l'enveloppait, pour ainsi dire, d'un silence sinistre. La porte d'entre, elle-mme, glissait sans bruit sur des rails polis, et les tapis pais des corridors teignaient le retentissement des pas. Les murs taient matelasss de manire intercepter tous les sons, les portes garnies de triples nattes, et une inscription, qui reparaissait chaque dtour, avertissait les visiteurs de parler bas. Le jour n'avait pas t moins mnag que le bruit. Partout rgnait une sorte de lueur crpusculaire qui agrandissait les formes et teignait les contours. Enfin, l'air lui-mme arrivait imperceptiblement sans rafale et sans murmure. A mesure que Maurice avanait dans ces longs couloirs muets et sombres, il se sentait gagn par un malaise croissant. Cette atmosphre, que ne traversait aucun bruit, aucune lueur, l'oppressait: une atonie glace coulait dans ses veines. Le jeune homme frissonna malgr lui! Ce calme fait peur, dit-il, on se croirait dans un spulcre. --Et cependant dix mille prisonniers vous entourent, fit observer M. Le Doux. Voyez plutt! Il avait tir un rideau, et Maurice se trouva au milieu d'une lanterne vitre, formant le centre d'un immense cercle de loges qui renfermaient les condamns. A voir ces lignes de cellules superposes, tournant comme une gigantesque spirale, et allant se perdre dans les combles de l'difice, on et dit l'enfer du Dante renvers. Seulement, pas de cris, aucun gmissement, nulle prire! un silence glac planait sur cette trange ruche de pierre. On voyait chaque prisonnier s'agiter sans bruit, dans son alvole grill, comme un mort que le galvanisme soulverait dans sa tombe. Tous avaient le visage ple, les mouvements inquiets, le regard hbt ou hagard. Muets et mornes, ils faisaient mouvoir les bras de machines dont ils ne connaissaient mme pas l'action. Telle tait la disposition des cellules que chaque prisonnier ne pouvait apercevoir celle qui l'entourait. Les gardiens chappaient galement ses yeux. Entour d'une surveillance mystrieuse, il se savait toujours vu sans pouvoir jamais voir. M. Le Doux expliqua Maurice tous les avantages de ce systme perfectionn _de confinement solitaire_. Par son moyen, dit-il, nous faisons flchir les plus nergiques natures. Mur dans l'obscurit et le silence, le captif rsiste d'abord, mais il se raidit en vain; l'ennui, comme une eau souterraine et croupissante, mine insensiblement sa volont. Il sent ses muscles se dtendre, son sang se refroidir. L'immobilit de ce qui l'environne finit par se communiquer tout son tre; il s'pouvante du vide qui s'est fait autour de lui; il regarde, et ne voit que les murs de sa prison; il appelle, et n'entend que sa propre voix! Quelques-uns ne peuvent rsister cette preuve, et deviennent fous; mais c'est le petit nombre; la plupart s'assoupissent dans une espce de torpeur. Srs que leurs moindres actions seront pies, n'ayant plus la possession de leur propre pense, ils y renoncent. Le rglement devient leur conscience, l'habitude se substitue au dsir; ils oublient jusqu' leur langue; ce ne sont plus que des animaux domestiques, obissant d'instinct la rgle de la maison. On a effac leurs souvenirs, teint leurs passions, coup au pied leurs esprances; il y a dsormais table rase dans ces esprits; notre but est atteint. Devenus, grce nous, des idiots, il ne leur reste plus qu' tre instruits et moraliss! --Hlas! je le vois, dit Maurice, vous avez fait pour les hommes ce que la chtelaine de Valence avait voulu faire pour son fils. La chtelaine de Valence tait une sainte femme reste veuve avec un seul enfant pour lequel elle et donn jusqu' sa part de paradis. Mais l'enfant, dont le sang brlait les veines, s'chappait souvent du chteau, o ne retentissaient que les cloches et les prires, afin de goter aux joies de la vie. Insensiblement il prit tant de got au mal que sa seule tristesse tait de ne pouvoir assez pcher. Il connaissait les trois grands chars qui portent le genre humain aux abmes: le premier conduit par l'orgueil, le second par l'impuret, le troisime par la paresse, et il avait successivement pris place dans chacun, sans jeter mme un regard sur celui du repentir, qu'un attelage boiteux tranait bien loin en arrire! La sainte chtelaine, voyant la perte de son fils assure, s'adressa avec larmes l'archange saint Michel, patron spcial de sa famille, et lui demanda d'assurer le salut du jeune homme, ft-ce aux dpens de sa vie. L'archange, qui avait piti des pleurs des mres depuis qu'il avait vu Marie au pied de la croix, se laissa toucher, descendit vers la sainte femme et lui dit: --Reprenez courage, votre fils peut encore tre sauv. Le Christ a compt ses jours, il ne lui en reste dsormais que trois cents passer sur la terre; faites qu'ils soient sans pch, toutes les anciennes fautes seront remises au coupable, et, l'heure indique, je viendrai moi-mme enlever son me pour la conduire au ciel. Cette rvlation causa la chtelaine une grande joie. Son fils pouvait encore aspirer au bonheur des lus! Cette pense lui faisait accepter, presque sans chagrin, une mort prochaine; les esprances de la chrtienne consolaient les regrets de la mre! Mais, pour mriter cette rcompense, il fallait que le pcheur ft trve ses offenses contre la loi de Dieu; et comment, hlas! l'obtenir? La chtelaine avait dj inutilement employ les supplications, et les prires de l'glise n'avaient point t plus puissantes. Elle songea un docteur arabe dont les charmes exeraient, disait-on, une souveraine puissance sur toutes les volonts, et elle alla sa demeure pour lui exposer son dsir. Aprs l'avoir coute, le docteur se fit conduire vers son fils, encore plong dans le sommeil, et il commena les conjurations puissantes qui devaient le dlivrer de ses passions. D'abord, il toucha les flancs du dormeur, et la chtelaine en vit sortir une nue de gnies l'air violent ou hardi: c'taient la force, la colre, l'audace et avec elles le courage et l'adresse! L'Arabe toucha ensuite le front, duquel s'lana l'imagination, revtue des couleurs de l'arc-en-ciel; le raisonnement, arm de l'pe double tranchant; la mmoire, tenant la main la chane d'or qui lie le prsent au pass. Enfin, il toucha le coeur, qui s'entr'ouvrit aussitt pour donner passage la nue des dsirs enflamms, des amours changeants, des illusions aux ailes d'azur, troupe folle et charmante, qui s'enfuit avec un cri plaintif. Lorsque le jeune homme se rveilla peu aprs, il tait compltement transform! Toutes les ides que sa mre avait combattues, tous les gots dont elle s'tait afflige, avaient disparu; il n'avait plus de volont que la sienne, plus de gots que ceux qu'elle lui inspirait. Cet esprit tait devenu semblable la nacelle qui va o le flot l'emporte, o le vent pousse, o la main conduit. Sa mre disait de marcher, et il marchait; de prier, et il priait! Les tentations passaient en vain prs de lui, il les regardait passer comme des inconnues auxquelles il ne doit ni un regard ni un salut! Les trois cents jours s'coulrent ainsi pour lui dans une sorte de sommeil veill, et, quand la chtelaine aperut l'archange Michel, elle s'cria: --La condition impose a t remplie, il a gagn sa place dans le ciel; venez donc, matre, et, sans plus de retard, emportez son me. Mais l'archange secoua tristement la tte, et dit: --Hlas! pauvre mre, il n'y en a plus. On n'enlve point les pierres qui composent une maison sans que la maison croule. Ce que le docteur arabe a enlev votre fils formait l'me elle mme, dont il a fait don Satan; il ne vous a laiss que le corps! Cette lgende est l'histoire de ceux qui ont lev votre prison. Sous prtexte de racheter le coupable, vous lui avez frauduleusement soutir son me! Depuis quand l'amlioration de l'homme peut-elle venir de la destruction de ses instincts? Si ces malheureux ont failli, c'est que la sociabilit n'tait point assez dveloppe chez eux, et vous les condamnez la solitude; c'est que les bonnes passions taient plus faibles que les mauvaises, et vous les gorgez indiffremment toutes; c'est que leur raison n'avait pas assez mri au soleil de l'exprience, et vous la condamnez l'inaction! Dans les premiers sicles, on rduisait un ennemi l'impuissance en coupant les muscles de ses membres avec le fer; vous avez perfectionn le moyen: vous coupez aujourd'hui les muscles de l'me avec l'ennui, et, parce que ces nervs ne bougent plus, vous les dclarez guris! Mais qu'en ferez-vous aprs une pareille gurison? A quoi peuvent servir des hommes qui ont perdu leur personnalit, qui ont oubli de vouloir, que vous avez rduits l'tat d'animaux domestiques vivant sous l'oeil du matre? O vous aviez des ignorants, des coupables peut-tre, il ne vous reste plus que des fous, des idiots ou des hypocrites! Sans doute la solitude pouvait tre employe pour apaiser la premire effervescence d'un coeur rvolt; c'tait une douche glace sous laquelle le furieux se serait calm; mais vous avez voulu faire un rgime de ce qui ne devait tre qu'un remde; vous avez imit ces mres anglaises, qui, pour se dbarrasser des cris d'un enfant, l'abreuvent d'opium! Et ne dites pas que vous l'avez fait dans l'intrt des coupables, pour leur rachat! Non, vous l'avez fait dans l'intrt de vous-mmes, pour votre repos! En respectant chez l'homme les puissances extrieures qui font sa vie, la tche tait difficile: il fallait discipliner des esprits sans rgle, apprivoiser des coeurs endurcis, remettre l'ordre enfin dans un intrieur boulevers. Vous avez mieux aim en murer les portes pour en faire un tombeau. De notre temps, on enchanait les corps en laissant les mes libres; le moyen tait brutal; vous avez dit: A quoi bon ces chanes qui meurtrissent, qui tintent aux oreilles! dlivrez-en le corps et tuez tout doucement l'me: cela ne se voit pas, et, l'me morte, le corps ne bougera plus! O pharisiens! qui feignez d'ignorer que l'abrutissement n'est point une rgnration! Hommes de peu de foi, qui ne savez point ce que l'amour et la patience peuvent obtenir des plus criminels! Cherchez le coeur le plus endurci, frappez au point voulu, et il en sortira une source vive. Tant qu'un homme vit, tant qu'il aime quelque chose de la cration, Dieu ne s'est point compltement retir de lui, et son me n'est point perdue sans retour. M. Philadelphe Le Doux avait profit de cette longue improvisation de Maurice pour remettre M. Atout son rapport annuel, constatant les excellents rsultats obtenus par le systme cellulaire, et pour crire au crayon quelques notes sur la ncessit de supprimer les numros des loges, qui pouvaient distraire encore le condamn. Lorsqu'il eut achev, il releva la tte et regarda le jeune homme avec ce vague sourire des gens qui veulent avoir entendu sans avoir cout. Ah! fort bien, dit-il, je vois que vous avez tudi la question... Mais, aujourd'hui encore, deux systmes se partagent les esprits et les prisonniers. Nous avons vu le _Logis des Trappistes_, il nous reste visiter celui des _Pantagrulistes_. Allez devant vous, de grce, puis prenez la porte gauche, nous arriverons justement pour les voir dner. Maurice, ayant suivi les indications donnes, se trouva dans une cour, qu'il traversa; puis l'entre d'un btiment colonnade de marbre, entour de jets d'eau et de promenades: c'tait la seconde prison de Sans-Pair, rcemment fonde pour les sclrats rputs incorrigibles. On n'y entendait que musique, chants et clats de rire. La premire salle tait un parloir, o les condamns recevaient les visites. Il y avait l de charmantes grandes dames attires par le dsir de causer avec des sclrats d'lite, ou de les faire crire sur leurs albums; des artistes occups peindre les plus clbres criminels; des hommes de lettres rdigeant, pour l'instruction du public, les mmoires intimes des faussaires et des meurtriers. Les prisonniers faisaient les honneurs de chez eux avec la politesse fire de gens qui comprennent leur importance. Tout ct se trouvait la salle de concerts, dans laquelle retentissaient les chansons d'argot, avec accompagnement de clarinettes et de vielles organises. Puis venaient l'estaminet, dont les habitus fumaient le narguill bec d'ambre, tendus sur des divans de velours; le billard garni de queues procds, et la galerie de consommation, o l'on servait, d'heure en heure, aux condamns, des sorbets, du vin chaud ou des punchs la romaine. Le soir il y avait spectacle, puis bal masqu sans gardes municipaux. Ainsi que M. Le Doux l'avait annonc, les visiteurs trouvrent les Pantagrulistes table. Ils dnaient, trois services, de petits pieds et de primeurs, avec dessert, caf et liqueurs fines. Vous le voyez, dit le philanthrope en souriant, le systme de moralisation est ici tout contraire. L-bas nous amliorons le coupable en lui tant le ncessaire, ici nous atteignons le mme but en lui prodiguant le superflu. Chaque mthode a son avantage, et les rsultats sont, des deux cts, galement satisfaisants. Chez les Trappistes, nous obtenons la soumission en attnuant l'homme; chez les Pantagrulistes, en le comblant. Celui-l perd l'nergie ncessaire pour chapper la captivit, celui-ci y est retenu par le lien du plaisir. Il n'y a point encore d'exemple d'un Pantagruliste qui ait essay de fuir sa prison, et la plupart ne la quittent qu'en pleurant. Aussi a-t-on soin de compter chaque libr, pour adoucir ses regrets, une somme proportionne au temps qu'il a pass en prison, de sorte que les grands bandits sortent d'ici lecteurs et souvent ligibles. Quelques esprits chagrins ont blm cette gnrosit envers des condamns; mais, ainsi que je l'ai fait observer dans mon dernier rapport, ces sclrats n'en sont pas moins nos semblables: _Homo sum, et nihil humani a me alienum puto_. Philanthropique maxime, que la Socit humaine a crite dans le coeur de tous ses membres et en tte de toutes ses circulaires. Ah! que n'est-elle comprise de tous! _Homo sum!_ c'est--dire je pourrais tre un voleur, un incendiaire, un assassin; _nihil humani a me alienum puto:_ donc, je dois regarder comme des frres tous ceux qui assassinent, volent et incendient. --Soit, dit Maurice; mais comment regardez-vous alors ceux qui difient, travaillent et font vivre? Si indulgent pour les pauvres criminels, serez-vous impitoyable pour les pauvres honntes gens? La philanthropie s'occupe beaucoup de ceux qui ont succomb au mal; elle leur ouvre des asiles, elle leur fournit des ressources, elle leur offre des patronages; et ceux qui ont rsist aux tentations, ou qui les combattent, restent abandonns! Pour obtenir votre protection, il faut le certificat d'un crime, comme il fallait autrefois un certificat de civisme. Ah! soyez bons pour les coupables: le Christ a pardonn la femme adultre et relev la Madeleine; mais pensez aussi un peu aux innocents! Faites que le devoir ne leur devienne pas trop difficile. Pour leur tendre la main, n'attendez pas qu'ils soient tombs; ne les exposez point trouver que la socit fait plus d'efforts et de sacrifices pour ses fils ingrats que pour ses fils pieux; ne tuez pas, enfin, tous les veaux gras au profit de l'enfant prodigue, et gardez-en quelques-uns pour ses frres, qui ne vous ont ni dpouills ni fltris. Ce qui m'tonne, ce n'est pas que vos Pantagrulistes acceptent le bonheur que vous leur faites; mais que vos travailleurs se rsignent la misre o vous les laissez. Ah! pour accomplir le devoir si difficilement et avec si peu d'aide, il faut, quoi qu'on en dise, que le bien ait aussi sa saveur. Combien de malheureux peuvent envier le pain quotidien, l'habit de drap, la salle chauffe du bagne, et s'acharnent pourtant leur douloureuse probit? --Vos souhaits ont t prvus, dit M. Le Doux, notre bienfaisante tutelle s'est galement tendue sur le travailleur. Puisque nous sommes en cours d'tudes philanthropiques, je veux vous montrer la colonie industrielle de notre vice-prsident, l'honorable Isaac Banqman. Ce n'est point seulement un grand capitaliste et un homme politique influent, la rpublique n'a pas de membre plus zl pour le perfectionnement des machines et des classes laborieuses. Nous allons prendre le chemin de fer du quartier, qui nous conduira, en trois secondes, la porte de son tablissement. XII Usine de M. Isaac Banqman; supriorit des machines sur les hommes.--Souvenirs de Maurice; le soldat Mathias.--Pupilles de la Socit humaine; hommes perfectionns d'aprs la mthode anglaise pour les croisements.--Une femme dprave par les instincts de maternit et de dvouement. L'usine d'Isaac Banqman occupait le revers d'une montagne perce en tous sens de votes souterraines o mugissaient les locomotives et que traversaient sans cesse les wagons rapides. Cent chemines vomissaient des torrents de fume qui se runissaient plus haut, se condensaient, et formaient, au-dessus de la colline, une sorte de dme flottant. Des roues immenses tournaient lentement la hauteur des toits, tandis que des retentissements sourds et rguliers branlaient la montagne. Tout ce bruit, tous ces mouvements et toute cette fume taient employs la confection de moules de bouton! C'tait l la spcialit laquelle M. Banqman devait sa fortune et son importance politique. A la vrit, le clbre industriel avait apport cette fabrication des perfectionnements qui ne pouvaient manquer d'en rehausser l'importance. D'abord, il avait ruin tous les fabricants moins riches qui s'taient hasards soutenir la concurrence; ensuite, une fois seul, il avait augment de cinquante pour cent le prix de vente de ses produits; enfin, grce son influence politique, il venait d'obtenir du ministre une ordonnance qui obligeait tous les fonctionnaires publics ajouter trois boutons leurs caleons. Il avait, du reste, mrit cette faveur en annonant qu'il fournirait gratuitement aux hpitaux de Sans-Pair tous les moules de bouton dont pourraient avoir besoin les malades, les morts ou les enfants au maillot. Il s'tait, de plus, dcid tablir dans son usine mme cette colonie de travailleurs dont M. Philadelphe Le Doux avait parl Marthe et Maurice. En arrivant la fabrique, le philanthrope fit avertir l'honorable M. Banqman, qui se trouvait alors dans son cabinet, occup regarder des poissons rouges dans un bocal. M. Banqman continua son intressant examen tout le temps qu'un homme important doit faire attendre pour paratre occup. Il ne descendit qu'au bout d'une demi-heure, et s'excusa sur les innombrables affaires qui l'accablaient. Le Gouvernement avait recours lui pour toutes les questions difficiles; il tait victime de sa rputation d'homme pratique. On avait compris le danger de consulter des thoriciens, des penseurs; on ne voulait plus couter que ceux qui avaient tudi, comme lui, les grands principes d'conomie politique en fabriquant des moules de bouton. Aussi n'avait-il plus un seul instant; tout son temps appartenait l'tat et l'humanit! M. Le Doux l'arrta ce mot, pour lui faire connatre le but de leur visite. M. Banqman, flatt, dclara qu'il tait prt leur montrer la colonie modle, dont l'organisation gnralise devait un jour raliser l'ge d'or pour tout le monde. Il leur fit, en consquence, traverser l'usine, dont il leur expliqua, en passant, les diffrents travaux excuts par des machines de toutes grandeurs et de toutes formes. On voyait leurs immenses bras s'avancer lentement et soulever les fardeaux, leurs engrenages saisir les objets comme des doigts gigantesques, leurs mille roues tourner, courir, se croiser! A regarder la prcision de chacun de ces mouvements, entendre ces murmures haletants de la vapeur et de la flamme, on et dit que l'art infernal d'un magicien avait souffl une me dans ces squelettes d'acier. Ils ne ressemblaient plus des assemblages de matire, mais je ne sais quels monstres aveugles, travaillant avec de sourds rugissements. De loin en loin, quelques hommes noircis apparaissaient au milieu des tourbillons de fume: c'taient les cornacs de ces mammouths de cuivre et d'acier, les valets chargs d'apporter leur nourriture d'eau et de feu, d'tancher la sueur de leur corps, de le frotter d'huile, comme autrefois celui des athltes, de diriger leurs forces brutales, au risque de prir, tt ou tard, broys sous un de leurs efforts, ou dvors par la flamme de leur haleine! Maurice suivait d'un regard attrist ces victimes de la mcanique perfectionne. Il comparait instinctivement ces merveilleuses machines dont il voyait les membres polis, luisants, bien nourris, ces hommes fltris et hagards qui s'agitaient l'entour. En entendant le concert terrible de vapeur sifflante, de fer froiss contre le fer, de grondements de flammes, de bouillonnements d'onde, de vents attisant la fournaise comme un orage, il se sentait saisi d'une sorte de terreur. Il cherchait en vain la vie au milieu de cette tempte de la matire en travail; il en entendait bien le bruit, il en voyait bien le mouvement, mais tout cela tait comme une imitation artificielle; cette activit n'avait point d'lans contagieux. Loin qu'elle excitt, vous vous sentiez devant elle saisi de torpeur. Le mouvement uniforme de ces machines ne vous parlait pas; il n'y avait rien de commun entre elles et vous; c'taient des monstres aveugles et sourds, dont la force vous pouvantait. Maurice se rappela alors, tout coup, la petite fabrique place autrefois prs de la maison de son oncle; le bruit des mtiers conduits par des mains d'enfants ou de jeunes filles, les rires prolongs qui couvraient le croassement des navettes; les chansons qui couraient d'un banc l'autre, les joyeuses malices et les confidences faites tout bas! Il se rappela surtout Mathias, le vieux soldat!--doux et joyeux souvenir, qui faisait revivre pour lui les impressions de son adolescence! Mathias s'tait promen quinze ans travers l'Europe, souffrant la faim, vivant dans la mitraille, conqurant chaque matin la baonnette la place o il dormait le soir; et tout cela, Mathias l'avait fait pour un mot qu'il n'tait pas bien sr de comprendre, mais qu'il sentait: la France! Il l'avait fait jusqu'au jour o son pays, vaincu par le nombre, avait d accepter la paix; et ce jour-l Mathias, le coeur gonfl de douleur et de colre, avait dtach, avec une larme, la cocarde qui le condamnait depuis quinze ans combattre et souffrir! Rentr en France, il se rappela une soeur, seule parente qui lui restt, et prit la route du village qu'elle habitait. L, il apprit que sa soeur tait morte, laissant un garon et une fille que le fermier voisin avait recueillis par charit. Mais la charit, sans coeur, est un prt usure; il n'enrichit que celui qui donne. Quand Mathias arriva la ferme, il trouva, sur le seuil, les deux orphelins qui se disputaient un morceau de pain, tandis que le paysan s'indignait de leur dbat et criait: Ces enfants ne peuvent se souffrir! --Dites qu'ils ne peuvent souffrir la faim, rpliqua Mathias. Et, prenant par la main les deux affams, il les emmena. La charge tait lourde pour le vieux soldat, mais il ne s'en effraya point. Il se rappelait la maxime de son lieutenant, que pour faire la plus longue route il suffisait de remettre sans cesse un pied devant l'autre, et il l'avait applique toutes les choses de la vie. Arriv Paris avec les enfants, il les nourrit de son travail, jusqu'au moment o ils purent s'atteler avec lui cette roue qui broyait le pain de chaque journe. Mathias les avait placs tous deux dans la mme fabrique. A l'heure o les mtiers s'arrtaient, on ne manquait jamais de le voir arriver, portant la main le panier couvert qui renfermait leur repas. En l'apercevant, les petits garons se plaaient au port d'armes et battaient la charge, tandis que les jeunes filles rptaient en souriant: C'est le pre Mathias! bonjour, monsieur Mathias! Car jeunes filles et jeunes garons aiment galement ces vieux lions qui ne rugissent que contre les forts. Aprs avoir rpondu tous par un signe, par un mot, par un sourire, le vieillard allait s'asseoir dans quelque coin abrit avec Georgette et Julien; puis l'on dcouvrait le panier. Mais non tout d'un coup! il fallait d'abord deviner ce que Mathias apportait! et Dieu sait quels efforts pour ne point rencontrer juste et lui laisser la joie de la surprise. Enfin, quand les enfants dclaraient avoir puis la liste de leurs suppositions, le vieux soldat soulevait le couvercle d'osier, tirait lentement le mets inconnu et le prsentait aux regards de ses convives! Ah! ah! vous ne vous attendiez pas a! s'criait-il! c'est aujourd'hui fte la cantine; nous avons mis des noeuds de rubans la marmite. Et il talait avec complaisance, sur le panier transform en guridon, ce pauvre dner dont la bonne volont de tous faisait un festin. Puis, en mangeant, on causait! Les enfants racontaient les nouvelles de l'atelier, et Mathias y trouvait toujours l'occasion de quelques bons conseils. Car pendant les longues nuits de bivouac, quand la faim ou le froid le tenaient veill, le vieux soldat avait rflchi pour se distraire, et il s'tait fait une philosophie formule en quelques axiomes, qu'il appelait la charge en douze temps de la vie. Parmi ces axiomes, il y en avait quatre surtout qu'il rptait sans cesse, comme comprenant tous les autres: 1 Tu seras fidle ton drapeau jusqu' la mort; 2 Tu tiendras moins ta peau qu'au triomphe de ton rgiment; 3 Tu ne feras point la guerre ceux qui n'ont point de cartouches; 4 En temps de pluie, tu ne demanderas pas de soleil. Et, afin que les orphelins pussent comprendre ces maximes, il leur expliquait comment le drapeau, pour eux, c'tait l'honneur; comment leur rgiment comprenait tous les hommes; comment les cartouches manquaient aux pauvres et aux faibles, et comment la pluie et le soleil taient la destine rude ou facile que Dieu nous avait faite. Il ajoutait encore beaucoup de prcieux enseignements sur la persvrance, sur l'orgueil, sur les liaisons, et finissait toujours par encourager au travail Georgette et Julien. La semaine, disait-il, est un caisson de vivres tran par sept chevaux: si vous en dtachez un, le caisson marchera encore; deux, il n'avancera que difficilement; trois, il demeurera dans l'ornire et laissera l'arme sans pain. Les enfants coutaient religieusement les leons du vieux soldat et les retenaient. Pendant trois annes Maurice les avait vus revenir tous les jours la mme place, aussi soumis, aussi joyeux! Mathias tait leur exprience, et ils taient l'avenir de Mathias. Tandis que l'ge courbait son paule et dpouillait son front, les deux enfants grandissaient ses cts, jeunes et vivants, comme des rejetons vigoureux jaillissant d'un tronc demi dessch. Souvent aussi les autres enfants de la fabrique venaient s'asseoir autour du soldat, en lui demandant de raconter une de ses batailles, et ils assistaient alors aux leons du vieillard, qui, avant de quitter la terre, leur laissait ainsi les semences de son me! Perptuelle cole ouverte pour le peuple prs du foyer ou sur les seuils, et dans laquelle celui qui s'en allait initiait doucement ceux qui venaient d'arriver cette vie de courage, de patience et de sacrifice. Hlas! Maurice cherchait vainement quelque chose qui pt lui rappeler la petite fabrique d'autrefois. Ici plus de masures sombres, plus de mtiers imparfaits; mais aussi plus de rires, ni de chants! Il s'efforait en vain de dcouvrir un pre Mathias, une Georgette, un Julien!... Il n'apercevait que des machines parfaites et des ouvriers abrutis! Aprs avoir tout montr et tout expliqu ses htes, M. Banqman arriva enfin, avec eux, au quartier des _pupilles de la Socit humaine_. C'tait une srie de loges, dont chacune renfermait un mnage, sans enfants: car ceux-ci taient spars de leurs parents ds la naissance, et levs forfait. Ainsi dgage des soins de mre, la femme l'tait galement des soins d'pouse. Elle n'avait prparer ni la nourriture, ni les vtements, ni le logis: tout cela se faisait l'entreprise. Elle n'tait point non plus charge d'pargner les gains du mari: il y avait un conome qui rglait les dpenses et les salaires; de veiller sa sant: il y avait un mdecin qui faisait chaque matin sa visite; d'entretenir en lui les bonnes penses: il y avait un aumnier qui prchait toutes les semaines! De son ct, le mari tait exempt de prvoyance, de protection, de courage. De cette manire, dit M. Banqman, le travailleur reste sous notre tutelle, bien log, bien nourri, bien vtu, forc d'tre sage, et recevant le bonheur tout fait. Non-seulement nous rglons ses actions, mais nous arrangeons son avenir, nous l'approprions de longue main ce qu'il doit faire. Les Anglais avaient autrefois perfectionn les animaux domestiques, dans le sens de leur destination; nous avons appliqu ce systme la race humaine, en la perfectionnant. Des croisements bien entendus nous ont produit une race de forgerons dont la force s'est concentre dans les bras, une race de porteurs qui n'ont de dvelopps que leurs reins, une race de coureurs auxquels les jambes seules ont grandi, une race de crieurs publics uniquement forms de bouche et de poumons; vous pouvez voir dans ces loges des chantillons de ces diffrentes espces de proltaires, auxquels nous avons donn le nom de _mtis industriels_. --Et l'on n'a pas apport moins de soins leur instruction, ajouta M. Le Doux, qui se fatiguait d'couter des explications au lieu d'en donner. Nous avons cart de l'enseignement populaire tout ce qui n'avait point d'application pratique et immdiate. Autrefois on perdait un temps prcieux lire l'histoire des grandes actions, apprendre des vers qui remuaient le coeur, rpter des maximes de morale et de religion; nous avons substitu tout cela l'arithmtique et le code! Tous _les pupilles_ apprennent lire et crire, mais seulement pour lire les prix courants et crire les mmoires de frais. --Et ils se soumettent patiemment ce rgime? demanda Maurice. --Quelques natures dpraves rsistent seules notre paternelle direction, rpliqua Banqman; vous en avez l devant vous un exemple. --Quoi! demanda Maurice, cette jeune femme, dont le regard est si fier et si caressant? --Rien ne peut la dompter, reprit le fabricant; elle prtend que nous lui avons t le repos en la dchargeant des soins pnibles qu'exigeait son enfant, et que nous l'avons dpouille de ses plus douces joies en ne lui laissant aucune des charges du mnage! Maurice tourna les yeux vers la jeune femme. La voix de Dieu n'est donc pas touffe dans tous ces coeurs? pensa-t-il; il en est encore qui ont conserv l'instinct des grandes lois! Oui, rsiste toujours, courageuse femme, contre la tranquillit et l'aisance qu'on t'a faites, car tu les payes de tes plus saintes jouissances. Ne peuvent-ils donc comprendre que ces veilles et ces soins de la mre, ces labeurs et ces conomies de l'pouse, sont les plus prcieux anneaux dont se forme la chane domestique? Ne regardent-ils donc l'union de l'homme et de la femme que comme une association commerciale, dont le premier but est le gain? Le fonds social, ici, ne se compose point seulement d'argent, mais de patience, de bonne volont, d'affection; c'est l surtout le capital qu'il faut accrotre, pour que l'association prospre. Ah! laissez la femme son utilit de chaque instant, pour que l'homme la sente chaque instant plus prcieuse! Laissez-la faire le travail mme qu'un tranger ferait mieux, afin d'obtenir le salaire sans lequel elle ne saurait vivre, la reconnaissance de ceux qu'elle aime! Pourquoi vouloir rgnrer le pauvre en l'affranchissant des devoirs de famille? Ne sentez-vous pas que ces devoirs sont la source d'o dcoule tout bien? Loin de les amoindrir, rendez-les plus saints ses yeux, en lui facilitant leur accomplissement; ne vous substituez pas sa conscience, mais clairez-la; n'achetez pas, enfin, ces mes fonds perdus, mais donnez-leur au contraire plus de volont, plus de vie! Le peuple n'est point un prodigue qu'il faut interdire, c'est un enfant qu'il faut diriger et aider grandir! Banqman et Le Doux continurent leur explication en montrant aux deux visiteurs la maison de retraite des travailleurs, o l'on utilisait les restes de leur force jusqu'au moment de l'agonie, et l'amphithtre, o leurs corps taient livrs au scalpel des lves-mdecins pour un prix convenu: car, les pres ne s'tant point occups du berceau des enfants, les enfants ne s'occupaient point de leurs tombes! Mais Maurice regardait sans voir, coutait sans entendre! Une sourde tristesse s'tait glisse dans son coeur, et il rentra chez M. Atout dcourag. Marthe, de son ct, avait aperu de plus prs que le jour prcdent la scheresse et les misres de la vie domestique; quand Maurice lui eut racont ce qu'il avait vu, elle se jeta dans ses bras les yeux mouills de larmes. Ah! qu'avons-nous fait? s'cria-t-elle. Dans le monde o nous vivions, tous n'avaient point encore abandonn le Dieu des mes pour le veau d'or; les chanes de la famille n'taient point partout brises; les inspirations du coeur n'taient pas compltement teintes; quoique riant du mal, on connaissait encore le bien; mais ici, Maurice, tout est perdu sans retour! --Pourquoi cela? demanda le jeune homme, qui et voulu douter. --Hlas! rpliqua Marthe, parce qu'on ne sait plus aimer. DEUXIME JOURNE XIII Grand hpital de Sans-Pair, construit pour les savants, les mdecins et le directeur. Dans la crainte de recevoir les malades trop bien portants, on ne les reoit qu'aprs leur mort.--Rflexions de Marthe.--Les hommes jugs par le docteur Manomane.--Les fous de l'an trois mille.--Les mnageries et le jardin botanique. Lorsque les deux poux descendirent le lendemain, ils trouvrent leur hte avec un de ses parents, le docteur Minimum, qui avait appris l'indisposition de milady Atout, et venait pour s'informer officieusement de sa sant. Le docteur Minimum tait le plus illustre reprsentant du nouveau systme mdical, qui consistait vous donner la maladie que vous n'aviez point encore, et l'lever en serre chaude pour en hter le dveloppement. De cette manire, le patient mourait, en gnral, ds le second ou le troisime jour, ce qui tait pour lui une vidente conomie de temps. Quant au mdecin, il ne devait se proposer qu'un but: augmenter le mal pour le gurir plus srement. Aviez-vous, par exemple, un rhume: on le transformait en pleursie; une migraine: on en faisait une fivre crbrale; un tourdissement: on le poussait l'apoplexie. Au moment o les deux poux entrrent, M. Minimum racontait son cousin les merveilleux rsultats obtenus par cette mthode et le pressait de visiter l'hpital o il venait d'en faire l'application. M. Atout s'excusa, mais Maurice accepta sa place, et, aprs avoir donn rendez-vous son hte chez M. de l'Empyre, qui les attendait vers le milieu du jour, il monta avec Marthe dans la voiture du mdecin. Celui-ci les conduisit au grand hpital de Sans-Pair, bti l'extrmit du faubourg. Ils aperurent d'abord d'lgantes galeries entoures de gazons et de bosquets: c'taient les salles destines aux mdecins; puis un difice somptueux, s'levant au milieu des fleurs: c'tait la maison des soeurs hospitalires; puis un palais, devant lequel s'tendaient des jardins dcors de grottes, de jets d'eau et d'ombrages: c'tait le logis du directeur. La ville a dpens 20 millions, dit le docteur Minimum, pour faire de son grand hpital un tablissement modle. Mdecins, surveillants, administrateurs, sont ici logs et nourris aux frais de la Rpublique. Des quipages, toujours attels, attendent leurs ordres, et leurs filles reoivent une dot sur la caisse des frais de bureau. --Mais les malades? demanda Maurice. --Ah! les malades sont l-bas, dit le docteur en montrant un sombre difice cach au fond de longues cours sans air et sans verdure. La vue de leurs salles est triste, elle et dpar l'ensemble de l'tablissement: on les a caches derrire, de manire ne laisser voir que ce qui constitue vritablement l'hpital, c'est--dire l'habitation des directeurs. Malheureusement le terrain a manqu. Aprs avoir pris le jardin des mdecins, le parterre des religieuses, le parc de l'conome, il n'est rest qu'une petite cour pour les convalescents; mais, comme la plupart des malades succombent, on peut, la rigueur, se passer de promenade. --Vous ne les recevez donc qu'au moment de l'agonie? dit Marthe. --Quand nous ne les recevons pas aprs, rpliqua Minimum. Quiconque veut tre reu l'hpital doit d'abord se transporter au bureau d'examen, situ l'autre bout de Sans-Pair, attendre son tour, obtenir un certificat, puis faire huit lieues pour se mettre au lit. Grce ces excellentes prcautions, nous sommes srs de ne jamais admettre de gens bien portants; seulement, les malades peuvent nous arriver morts: c'est un lger inconvnient du bon ordre tabli parmi les administrateurs. Du reste, rien n'a t nglig par eux pour que le grand hpital de Sans-Pair puisse servir aux progrs de la science. Nous avons toujours une salle d'essai o l'on exprimente les nouvelles doctrines. Si le malade gurit, le traitement est adopt; s'il succombe, c'est tant pis pour le systme. Il y a, en outre, un laboratoire pour tudier combien il peut entrer de parties ayant un nom dans chaque substance; un chenil o l'on lve des chiens destins tre empoisonns et dpecs dans l'intrt de l'humanit; des amphithtres toujours riches en cadavres de choix, et une magnifique collection de squelettes sous verre. Il nous manque bien encore plusieurs choses: la galerie des monstres n'est pas complte; nous aurions besoin de renouveler nos bocaux de foetus, et l'on demande, depuis longtemps, des chantillons des diffrentes races humaines proprement empaills; mais notre conome espre arriver toutes ces amliorations par les _bonis_. Maurice demanda ce que c'tait. On nomme ainsi, reprit le mdecin, les conomies ralises aux dpens des malades. Que le potage soit moins gras, boni; le pain moins blanc, encore boni; le vin tempr d'eau, toujours boni! C'est une mthode perfectionne pour faire danser l'anse d'un panier qui renferme dix mille portions. C'est ainsi que les tablissements s'enrichissent, et que les conomes acquirent des droits la reconnaissance et aux gratifications. On peut donc dire, en principe, qu'un hpital bien administr est celui o les malades sont assez mal pour que la caisse s'en trouve bien. Tout en parlant, le docteur tait arriv la premire salle. Le parquet en tait soigneusement cir, les lits lgants, les murs tapisss de nattes colories, et les fentres garnies de rideaux de soie; mais ce luxe tait dpar par l'aspect des appareils opratoires, de toute dimension, qui dressaient et l leurs bras d'acier. Quant aux soins, ils n'taient ni plus tendres ni plus dlicats qu'autrefois. Les mdecins examinaient toujours publiquement les malades, en dcouvrant chaque plaie aux yeux des lves; ils dcrivaient froidement leurs souffrances, expliquaient tout haut les chances heureuses ou fatales. Le rle de l'agonisant pouvantait le malheureux livr la crise qui devait dcider de sa vie; l'aspect du mort recouvert par le drap funbre glaait le sourire du convalescent qui se sentait renatre! Marthe, le coeur serr, tourna vers Maurice ses yeux humides. Ah! ce n'est point l ce que j'esprais, dit-elle demi-voix; ceci est toujours, comme de notre temps, l'infirmerie du pauvre et de l'abandonn! Le parquet peut tre plus brillant, le mur moins nu, la fentre plus richement orne; mais qu'a-t-on fait pour ceux qui souffrent? Ne sont-ils point rests confondus comme un btail, livrs aux tentatives et aux curiosits de la science, pouvants par la vue de ces instruments de torture? Ah! ce que j'esprais d'une civilisation plus claire, c'est que l'hpital et perdu son caractre de duret; c'est que le malade et cess d'tre une chose rparer gratuitement, pour devenir un tre souffrant dont on et mnag les sensations, respect les effrois, soutenu le coeur; c'est qu'il et retrouv, enfin, dans cette demeure commune, quelques-uns des soins de la famille. A quoi bon tant d'or prodigu pour les choses, si rien, hlas! n'est chang pour les tres? Donnez chacun de ces malheureux un coin qui soit lui, et o les cris du mourant ne viennent point l'pouvanter; ne traitez point son corps endolori comme une proprit qu'il a d vous abandonner en franchissant le seuil; ne lui faites point sentir que ce lit est une aumne; qu'il est votre discrtion, non-seulement par le mal, mais par la misre. Puisqu'il souffre, c'est lui qui est le roi, vous le serviteur. N'avez-vous donc jamais senti un redoublement de tendresse pour le membre de la famille que la douleur atteint? Comme sa volont vous devient sainte! comme on lui pardonne tout! comme on donnerait avec joie une part de sa sant et de ses jours pour le gurir! Eh bien! le pauvre et le dlaiss ne sont-ils point des membres de la grande famille? Les plus mauvaises mres reprennent quelque amour pour l'enfant malade, pourquoi la socit aurait-elle moins de coeur pour ses fils? --Parfaitement dit, s'cria le docteur Minimum, qui avait entendu les derniers mots prononcs par Marthe; j'ai toujours soutenu que l'on ne devait point conomiser sur le service des hpitaux, et que nos appointements devraient tre doubls. Mais on mconnat les vritables besoins. Toutes les ressources de la Rpublique sont dvores par les femmes et par les avocats. Heureusement que l'on a pour consolation le sentiment du devoir accompli... et sa clientle. La mienne grandit chaque jour, grce aux succs qu'obtient ici mon traitement. Je lui ai donn le nom de _mthode par les infiniment petits_, parce que je ne procde que par les atomes: atomes de tilleul, atomes de fleur d'oranger, atomes de sucre candi. Moins il y en a, plus l'effet est certain. Je prends une molcule d'un corps, quelque chose d'impalpable, d'insapide, d'invisible, le millime d'un rien! je le jette dans trente litres d'eau, je mle, je dcante, et je fais prendre la lotion par cuilleres. Toute maladie qui rsiste cette mdication est positivement incurable, et la mort du sujet ne peut tre impute qu' son organisation. Aprs avoir travers une partie des salles, les visiteurs ressortirent par l'autre extrmit du grand hpital, et se trouvrent en face d'un second difice, destin aux alins. Sur la prire de ses deux compagnons, le docteur Minimum fit demander son confrre Manomane, qui y remplissait les fonctions de premier mdecin. Celui-ci arriva l'air effar, examina Marthe et Maurice, et s'cria: Je comprends, je comprends... regards attentifs... contraction des sourciliers... physionomie tonne!... Il doit y avoir absorption des facults gnrales au profit d'une proccupation partielle. L'espce est depuis longtemps classe et peut se gurir. --Dieu me pardonne! il vous prend pour des pensionnaires, interrompit Minimum; veuillez lui dclarer vous-mmes que vous ne venez point ici en malades, mais en curieux. --Ah! c'est une visite, reprit Manomane, qui examina les deux ressuscits d'un oeil scrutateur; une visite de curiosit!... encore un symptme!... Et se penchant vers son confrre: Mfiez-vous d'eux, ajouta-t-il plus bas... Cette apparence calme... ce sourire... nous connaissons cela; mfiez-vous. Et, comme Minimum clatait de rire, il le regarda lui-mme plus attentivement et murmura: Incapacit de suivre un raisonnement... crdulit aveugle... troisime espce observe par le docteur Insanus et dclare incurable!... Puis, passant devant le mdecin et ses deux compagnons, il les invita brusquement le suivre. Le contact perptuel de ses malades tait insensiblement devenu contagieux pour le docteur Manomane. Il prtendait que la socit avait enferm certains fous pour faire croire au bon sens de ceux qu'elle laissait libres, mais qu'en ralit le monde ne se trouvait peupl que d'alins diffrents degrs. Les plus sages taient au moins des candidats la folie. Il dveloppa ses principes cet gard en numrant tous les signes auxquels on reconnaissait l'aberration. Pensez-vous une chose plus souvent qu' toute autre: folie! Prfrez-vous quelqu'un vous-mme: plus grande folie! Vous rjouissez-vous d'une esprance incertaine: comble de la folie!... Manomane compta ainsi, sous forme de litanie, six cent trente-trois varits diffrentes des maladies mentales, comprenant tous les lans de la pense et tous les mouvements du coeur. Il montrait en mme temps ses trois compagnons des exemples de ces diffrentes alinations, classes par ordre comme les familles de plantes d'un herbier. Dans cette espce d'exhibition, Maurice s'arrta devant un homme l'air calme et souriant. Celui-ci, dit le docteur, a t un de nos plus riches commerants. Malheureusement, tout le monde le croyait dans la plnitude de sa raison, lorsqu'un ancien associ ruin par son pre lui intenta un procs en restitution. Les juges dcidrent en faveur de notre millionnaire; mais lui-mme, clair par les dbats, refusa les bnfices de l'arrt et voulut se dpouiller en faveur de son adversaire. Il a fallu, pour empcher la restitution, le faire interdire et l'enfermer. Quant au vieillard qui crit l-bas, nous ne le connaissons que sous le nom de _Pre des hommes_. Il travaille depuis cinquante ans un systme social d'aprs lequel chacun serait ici-bas rtribu selon ses oeuvres. Il prtend que Dieu a donn toutes les cratures humaines un droit gal au bonheur, et que dans une socit chrtienne la misre ne devrait pas tre le rsultat du hasard, mais la punition du vice. Chaque soir et chaque matin il se met genoux et rpte les mains jointes cette seule prire: Notre Pre, qui tes aux cieux, que votre rgne nous arrive, et que votre volont soit faite sur la terre comme au ciel. L'autorit a jug une pareille folie dangereuse et me l'a envoy. Ils taient arrivs devant un jeune homme physionomie pensive et hardie. Vous voyez, dit Manomane, un voyageur sans but. Tandis que d'autres parcourent les pays civiliss dans l'intrt de leurs recherches ou de leur industrie, lui n'aspire qu'aux routes perdues, aux rgions ignores! Trois fois il s'est enfonc dans les immenses rgions du vieux continent sans autre motif que de visiter des peuples en dcadence, de traverser des fleuves oublis, de dormir sur des ruines sans nom! Demandez-lui ce qu'il voulait, il vous rpondra: Voir! Vous l'interrogeriez en vain sur la statistique naturelle ou la base gologique des pays qu'il a parcourus: le malheureux n'a recueilli dans ses voyages ni le plus petit fragment de roche, ni le moindre scarabe; il n'en a rapport que des jugements et des impressions. Aussi, ds son retour, sa famille l'a-t-elle fait enfermer. Et nous le traitons depuis trois mois par les douches et les saignes. Vous pouvez, du reste, l'entretenir; il n'est point mchant, et il communique volontiers ses observations. Maurice profita de la permission pour s'approcher de Prgrinus et l'interroger sur ce qu'il avait vu. Le jeune voyageur, qui avait parcouru en dtail les vieux continents, lui fit une esquisse rapide de l'tat du monde en l'an trois mille. Il lui apprit que l'Afrique, initie au progrs, avait enfin adopt les habitudes civilises. Le gouvernement constitutionnel venait d'tre tabli en Guine; le roi de Congo prparait une constitution ses peuples; les Hottentots avaient form la rpublique du Capricorne, et l'Afrique centrale tait dirige par un prsident lectif. Prgrinus vanta surtout Maurice l'cole polytechnique de Tambouctou et le Conservatoire de musique du grand dsert. Quant la Sngambie, elle n'tait clbre que par son commerce de prparations mdicales, et fournissait des droguistes au monde entier. L'Asie, au contraire, tait retombe dans une torpeur chaque jour plus profonde; Prgrinus l'avait parcourue dans toutes les directions sans pouvoir y retrouver aucune trace de son antique splendeur. L'Indoustan tait habit par un peuple de bateleurs qui ne connaissait d'autre industrie que d'avaler des pes et de faire danser des serpents sur la queue; la Perse se trouvait partage entre deux sectes, qui s'gorgeaient pour savoir si l'on tait plus agrable Dieu en se fourrant une graine de tamarin dans la narine gauche ou dans la narine droite; l'empire chinois, endormi par l'opium, n'offrait plus qu'un peuple de somnambules abrutis. Restait l'Europe, dont la transformation intressait principalement Maurice et sa compagne. Prgrinus y avait longtemps sjourn, et put leur en parler avec dtail. L, les changements taient encore plus profonds, car la vitalit ardente des populations avait d prcipiter leur lan sur la pente choisie par chacune. Ailleurs, les races s'taient laisses glisser nonchalamment vers le but invitable; mais, en Europe, chacune avait enfourch sa folie comme un coursier infernal, et l'avait excit de la voix et de l'peron. A les voir ainsi passionnes leur perte, et y volant au galop de leurs mauvais instincts, on et dit ces barbares d'Alaric, qui, frapps de vertige au moment de la dfaite, lanaient leurs chars au milieu des vainqueurs, qu'ils croyaient fuir, et volaient la mort de toute la vitesse de leurs quadriges. Prgrinus avait vu la Russie avorte dans sa civilisation htive: gant lev la brochette par des empereurs de gnie, qui avaient en vain espr en faire une nation. Dpouille de sa personnalit sans avoir la volont ncessaire pour s'en crer une autre, ni assez police ni assez barbare, elle avait puis les efforts de cinquante czars, refltant toujours les civilisations voisines, et rentrant dans l'obscurit mesure que leur soleil descendait l'horizon. L'Allemagne n'avait gure t plus heureuse. Philosophant entre sa pipe et son verre, elle avait discut un sicle sur l'tymologie du mot _libert_, un sicle sur son essence, un sicle sur son tendue, un sicle sur son rsultat! Arrive l, ses rois lui avaient donn une constitution qui permettait de tout penser, pourvu qu'on se gardt de le dire; de tout sentir, la condition de n'en rien laisser voir; et de tout dsirer, charge de ne rien faire pour l'obtenir. L'Allemagne, ravie, avait allum sa pipe, rempli son verre, et s'tait remise chanter patriotiquement, en montrant le poing la France: Non, vous ne l'aurez pas notre Rhin allemand! Par le fait, celle-ci ne songeait gure le lui rclamer. A force de gouvernements bon march, d'lecteurs probes et de tentes enleves l'empereur de Maroc, elle en tait arrive la banqueroute publique, suivie des banqueroutes prives. Ramene la fodalit par l'omnipotence des banquiers, successivement chasse de toutes les mers que visitait autrefois son commerce, sans autre encouragement pour son agriculture que les rapports des socits scientifiques et les appointements accords aux directeurs des haras, elle avait pris le parti de se consoler par les vaudevilles et les bals masqus. Le peuple franais, personnifi par les types de feu Chicard et de dfunte Pomar, excutait, au milieu de ses plaines en friche, de ses ports dserts et de ses villes en ruines, une polka dfendue par le prfet de police. Une portion de sa gloire avait pourtant survcu la nation la plus spirituelle: elle fournissait toujours le monde de modistes et de cuisiniers. La Belgique, devenue contrefactrice des publications imprimes dans les cinq parties du monde, avait fini par manquer de places pour emmagasiner ses in-18 et ses in-32. Il avait fallu s'en servir comme de moellons pour construire les villes, uniquement habites par des papetiers, des compositeurs, des brocheurs et des satineurs, chacun vivant ainsi comme le rat dans son fromage; mais une tincelle avait un jour enflamm ces montagnes de papier imprim, et la Belgique avait t dvore avec son petit peuple. Lorsque Prgrinus y passa, on en cherchait les restes dans la cendre. A la mme poque, la Suisse venait d'tre achete par une compagnie, qui l'avait enferme d'une muraille renouvele des fortifications de Paris, et qui exploitait ses paysages, ses cascades et ses glaciers. Un bureau de page tait tabli devant chaque beaut naturelle, et l'on ne pouvait admirer la chute du Rhin qu'en prenant un billet et en dposant son parapluie. Ce parc gigantesque avait douze portes monumentales, sur le fronton desquelles la compagnie avait fait graver l'antique axiome: _Point d'argent, point de Suisse!_ L'Italie tait galement devenue une proprit particulire, mais interdite au public. Les tats du pape avaient t achets par un banquier juif, qui s'tait ensuite arrondi en expropriant le roi de Naples, l'empereur d'Autriche et le duc de Toscane. Il avait fait relever les monuments publics, revernir les tableaux et restaurer les statues; mais le peuple tait rest nu et affam. Pour la Turquie, c'tait autre chose! Longtemps tiraille par toutes les puissances de l'Europe, comme un vieil habit de pourpre dont chacun veut un morceau, elle tait demeure les jambes croises et laissant faire. A chaque province enleve, elle rptait: _Dieu est grand!_ et prenait un sorbet; jusqu'au jour o les corbeaux qui la mangeaient par lambeaux se retournrent l'un contre l'autre et se mirent se battre pour savoir qui aurait la meilleure part. Aprs une guerre dans laquelle prirent deux ou trois millions d'hommes, tout le monde finit par accepter ce que tout le monde avait refus. On convint de partager la proie l'amiable; mais, quand chacun vint pour prendre possession du lot qui devait lui appartenir, on ne trouva plus rien. Tandis que l'on se disputait qui l'aurait, la nation turque s'tait laisse mourir tout doucement, et, l o ses envahisseurs espraient un morceau de peuple, ils ne trouvrent que des plaines dsertes, dans lesquelles dormaient quelques vieux dromadaires ennuys. L'Angleterre songeait pourtant tirer parti de ces derniers, ne ft-ce qu'en les tuant pour vendre leurs peaux, lorsqu'une rvolution arrta subitement le cours de ses usurpations triomphantes. Jusqu'alors une aristocratie chaudement vtue de laine fine, nourrie de rosbif et de xrs, et galement instruite dans la science du gouvernement et du boxing, avait tenu sous ses pieds la foule en haillons, atrophie par l'air des fabriques, les pommes de terre et le gin. Elle avait laiss les dernires lueurs d'en haut s'teindre dans ces mes. Quand on l'avait avertie que celles-l aussi taient les filles de Dieu, qu'il fallait leur faire place au soleil des hommes, et non les rejeter au rang des brutes, elle avait dit: A quoi bon? La brute travaille avec plus de patience! Mais un jour cette patience s'tait lasse, la douleur avait tenu lieu de courage, la brute s'tait change en bte froce, et, se jetant contre ses matres, les avait gorgs. Cette premire violence accomplie, la colre des misrables avait pass sur l'Angleterre comme une trombe. Que pouvaient-ils conserver, eux qui n'avaient jamais rien possd! La proprit tait leur ennemie. Pendant vingt sicles ils lui avaient obi. Hommes, ils avaient t les esclaves des choses; les choses furent brises, ananties! tout prit dans cette premire furie de destruction. Palais ciments avec leurs sueurs, fabriques o ils languissaient prisonniers, machines dont les mains d'acier leur avaient arrach bouche bouche le pain de la famille, vaisseaux o les embarquait la violence et o les retenait la peur, ports, villes, arsenaux, monuments d'une gloire toujours paye avec leurs larmes ou avec leur sang! oh! que de cris de joie sur ces monceaux de dbris et de cendre! Ces richesses, cette puissance, cette gloire, c'taient autant d'anneaux de leur chane briss par la vengeance. Avaient-ils donc un drapeau, eux qui n'avaient pas de droits? taient-ils un peuple, eux qui n'taient pas des hommes? Ils effaaient le pass, parce qu'il ne leur rappelait que des souvenirs d'humiliations et de souffrances; et, quand tout fut terre, ils dansrent autour des ruines, comme le sauvage dlivr autour du poteau o il a subi ses longues tortures. Mais, la place de cet difice dtruit, leurs mains inhabiles ne pouvaient rien lever; les rois de l'Angleterre, en tombant, avaient laiss briser sa couronne; le vainqueur grossier ne chercha mme point en runir les dbris. Il laissa crotre la ronce sur la route dserte; les glaeuls sur les canaux infrquents; les houx et les aubpines dans les sillons, devenus striles. La rvolution n'avait point t une rforme, mais seulement une dlivrance; aprs avoir bris son licou, la bte de somme tait retourne aux forts. Lorsque Prgrinus vit les trois royaumes, cette transformation tait dj accomplie. A la place de la race nergique, tenace et hautaine dont le gnie avait enchan les deux continents dans le sillage de ses vaisseaux, il n'avait plus trouv qu'un peuple sauvage, vivant de piraterie, toujours en guerre, et mangeant ses prisonniers dfaut du rosbif de la vieille Angleterre... Quelques faibles restes de l'aristocratie proscrite se cachaient encore dans les montagnes, toujours poursuivis par les descendants de John Bull, qui, dfaut de chamois, chassaient aux lords! L'Espagne avait galement pass par cette priode de guerre d'afft; mais, grce la perfection apporte dans ce genre d'exercice, les partis s'taient vite dcims et dtruits. La _mesta_ avait achev l'oeuvre commence. A mesure que le nombre des Espagnols diminuait, celui des btes laine allait croissant; et leurs immenses troupeaux, continuant brouter les haies, les moissons, les prairies, avaient fini par faire du royaume un grand espace tondu o la nation ne se trouvait plus reprsente que par des moutons. Pendant que Maurice coutait ces rcits, Manomane avait continu sa visite avec Marthe, et tous deux taient arrivs prs d'une jeune femme assise sous un bosquet de cotonniers, dont les flocons soyeux flottaient au vent comme des fleurs panouies. Vtue d'un pagne aux couleurs effaces, et le buste demi envelopp par une charpe bleu de ciel, elle se tenait penche, effeuillant d'une main distraite une fleur cueillie ses pieds. Une branche arrache aux haies vives, et charge de ses graines sauvages, tait enroule ses cheveux noirs. En entendant un bruit de pas, elle redressa vivement la tte, rougit la vue des trangers, et serra l'charpe contre ses paules. Mais ses yeux, qui s'taient d'abord baisss, se relevrent presque aussitt sur Marthe avec une tendresse timide. La jeune femme, prise d'une subite sympathie, s'arrta: il y eut dans leurs deux regards, qui se parlaient en souriant, un de ces rapides changes d'motions qui tiennent lieu d'un long panchement; puis, par un mouvement qu'on et dit involontaire, la jeune fille se leva avec une exclamation confuse, et tendit les mains vers Marthe. Sur mon me, notre belle rveuse vous fait des avances! dit Manomane avec une brusquerie un peu adoucie. --Ah!... il m'a sembl... oui... ses traits m'ont rappel ma mre! balbutia la jeune fille, dont les yeux taient devenus humides. Marthe prit ses mains, qu'elle serra dans les siennes. C'est une distinction rare venant de miss Rveuse, reprit le mdecin avec un sourire; d'habitude, elle fuit l'approche des visiteurs. --Pourquoi leur donnerais-je le triste spectacle de ma folie? dit la jeune fille doucement: les mchants la raillent, et les bons s'en affligent! --Mais moi? demanda Marthe en se penchant vers elle. --Vous, dit miss Rveuse avec un regard d'o jaillissaient des flots de confiance et de tendresse... vous me comprendrez! --Avez-vous entendu? murmura Manomane, qui se pencha vers son confrre; les fous se devinent! Laissons-les ensemble, et vous verrez. Les hommes s'loignrent en continuant leur examen, tandis que la jeune fille et Marthe commenaient un de ces entretiens o les mes, devenues subitement confiantes, s'lancent ensemble travers la fantaisie, comme deux enfants qui se prennent par les mains et courent devant eux dans la campagne. Rveuse parla de sa mre, qu'elle avait peine connue, et elle pleura; puis elle montra Marthe les fleurs qu'elle cultivait, et elle poussa des cris de joie de les voir closes. Elle raconta en soupirant ses tristesses, et en souriant ses joies. Les flots de ce coeur montaient et descendaient pareils ceux de la mer, tantt sombres comme un abme, tantt tincelants au plein soleil de l'espoir! Marthe coutait ravie, suivant tous les mouvements de cet esprit comme on suit les mouvements de l'enfant qui marche sans but; elle cherchait en vain la folie, et ne trouvait que les caprices d'une imagination flottante et jeune. Cependant Rveuse avouait cette folie, elle la sentait; elle ne pouvait en parler sans qu'on vt les larmes briller sous ses longs cils bruns; elle croisait les mains sur sa poitrine avec la rsignation plaintive des enfants, et tous ses lans d'esprance s'arrtaient brusquement devant ce cri: Je suis folle! --Folle? rptait Marthe incrdule. Qui vous l'a dit? d'o le savez-vous? quelle en est la preuve? --Hlas! ma vie entire! rpondait Rveuse. Jamais mes penses n'ont t celles des autres; jamais je n'ai partag leurs bonheurs ni leurs affections. Toute petite, je prfrais la vue de ma mre tous les plaisirs; je m'asseyais ses pieds sans rien dire, assez heureuse de sentir contre mon paule les plis de sa robe, et sur mon front son regard. Quand elle mourut, je voulus la rejoindre; je ne comprenais rien de la mort, sinon que c'tait une sparation, et je ne voulais point vivre spare de ma mre. Je m'chappai de la maison, je courus au cimetire, j'allai de tombe en tombe, pelant les noms, et, quand j'eus trouv celui que je cherchais, je m'assis l en disant: C'est moi, mre, ne me renvoie pas! Le jour se passa sans que je sentisse la faim. Je pleurais d'tre seule; puis je cueillais de grandes herbes dont je formais des bouquets pour ma mre. La nuit vint, je fis ma prire, je criai bonsoir la morte, et je m'endormis sur sa tombe. Ce fut l que l'on me trouva le lendemain, et ceux qui me cherchaient durent m'emporter de force, dans leurs bras. Quand j'arrivai la maison, je me jetai genoux en demandant qu'on me rendt ma mre; je refusais de manger; je voulais mourir pour qu'on me mt avec elle dans la fosse. Ce fut la premire fois que j'entendis dire auprs de moi: Elle est folle! Le temps adoucit ma douleur sans l'teindre. Je m'accoutumai ne plus quitter les endroits que prfrait celle que je ne pouvais oublier, me servir de ce qui lui avait servi, continuer ses gots et ses habitudes. On s'tait d'abord inquit de ma persistance d'affection, on finit par la railler. Ces railleries m'y confirmrent davantage. Seulement, j'vitai d'en parler, de la laisser voir, et je grandis toujours seule avec mon souvenir. Cette solitude me donna le got de la lecture; les livres sont les compagnons consolateurs et fidles des isols. J'ouvris mon dsert aux crations des vieux romanciers et des vieux potes; je pris leurs hros pour amis, je m'attachai leurs infortunes et leurs triomphes comme de vivantes ralits. On me trouvait dans des transports de joie, ou baigne de larmes, sans que je pusse en donner d'autre cause que le bonheur de la famille Primerose ou la mort de Marguerite. Je ne vivais plus avec les vivants, mais avec les fantmes. Eux seuls avaient mes admirations, mes amours, ma haine. Je ne savais point quels taient nos voisins, et je connaissais familirement Childe Harold, Jocelyn, Faust. Leurs noms venaient sans cesse malgr moi sur mes lvres, et ceux qui m'entouraient, pris d'une piti mprisante, rptaient plus haut: Elle est folle! Mais cette folie, hlas! devait encore grandir! A force de frquenter les charmantes visions des potes, j'y pris insensiblement une place: mes dsirs s'exaltrent sous leurs inspirations. Accoutume un breuvage enivrant, je repoussai la vie vulgaire comme une boisson sans saveur. Je dressai l'amour, dans mon coeur, un temple mystrieux o ne pouvaient entrer que les plus nobles et les plus charmantes fantaisies; je me crai un idal dont je jurai d'attendre le modle. Ma famille m'annona en vain que l'heure du mariage tait venue, que de riches fiancs se prsentaient: le seul fianc que je voulusse accepter tait choisi depuis longtemps; mais ce n'tait qu'une image! Je ressemblais ces hros de contes de fes, qui meurent d'amour pour une princesse inconnue dont ils ont seulement vu le portrait. Je refusai d'abord sans donner de motifs; puis, comme on passait de la surprise au mcontentement, et du mcontentement aux reproches, je crus tout arrter en rvlant mon espoir. Il n'y eut qu'un seul cri: Elle est folle! elle est folle! Il fallait bien le croire, car nul ne me comprenait, nul ne sentait comme moi. J'acceptai l'arrt port, je me rsignai ne point trouver de place dans un monde fait pour d'autres esprits et d'autres coeurs; je me dis galement moi-mme: Tu es folle! Et je me laissai conduire ici. --Et vous y restez? s'cria Marthe, qui pressait les mains de Rveuse dans les siennes avec une admiration attendrie. --Jusqu' ce que le docteur me fasse transporter comme incurable dans l'le des Rprouvs. Mais voici de nouveaux visiteurs. Leur curiosit m'humilie; je crains leurs questions; adieu, ne m'oubliez pas. Elle embrassa tendrement Marthe, et disparut sous les bosquets comme une biche effraye. La jeune femme rejoignit ses compagnons, dont Manomane venait de prendre cong, et tous trois s'acheminrent vers l'Observatoire, o les attendait M. Atout. Ils visitrent, en passant, le Musum, o ils aperurent, parmi les chantillons de races perdues, les animaux domestiques que recommandait seulement leur attachement, et les btes fauves qui n'avaient reu en don que leur beaut. L'utilit bien entendue avait limin du rgne animal tout ce qui ne produisait pas un bnfice apprciable et immdiat. Encore les espces conserves avaient-elles t perfectionnes par la mthode des croisements, de manire changer de forme. Ce n'taient plus des tres soumis une loi d'harmonie, mais des choses vivantes modifies au profit de la boucherie. Les boeufs, destins l'engrais, avaient perdu leurs os; les vaches n'taient plus que des alambics anims, transformant l'herbe en laitage; les porcs, des masses de chair qui grossissaient vue d'oeil comme des ballons! Tout cela tait parfait, mais hideux. La cration, revue et corrige, avait cess d'tre un spectacle pour devenir un garde-manger; Dieu lui-mme n'et pu la reconnatre. La plupart des tres crs par lui n'existaient d'ailleurs qu' l'tat scientifique; l'oeuvre des sept jours avait t mise en flacon dans de l'esprit-de-vin et confie l'art des empailleurs. Quant au jardin botanique cultiv prs du Musum, on y trouvait la collection complte de toutes les herbes, ranges par familles, avec de beaux criteaux rouges qui leur donnaient des noms latins de peur qu'on ne pt les reconnatre. Il y avait galement des serres o l'on cultivait les plantes des cinq parties du monde pour l'instruction et l'agrment du public, qui n'y entrait jamais. Nos visiteurs rencontrrent heureusement M. Vertbre, dont ils avaient fait la connaissance bord de _la Dorade_, et qui leur fit ouvrir les portes, habituellement fermes. Il leur montra un semis de sapins du Nord sous cloche, des chnes en pots, et une bordure de peupliers de quinze centimtres de hauteur. C'taient les spcimens des forts vierges de l'ancien monde! Mais ils admirrent, en revanche, des cerises de la grosseur d'un melon, et des ananas qu'il fallait scier au pied comme des arbres de haute futaie. En quittant les serres, M. Vertbre les conduisit aux cellules rserves de la mnagerie, o il leur montra des embryons de baleine, qu'il nourrissait, comme des poissons rouges, dans de grands bocaux; de petits phoques levs par lui au biberon, et des ours blancs, peine sortis de l'adolescence, qu'il esprait naturaliser dans le pays. Enfin, l'heure les pressant, ils prirent cong de l'honorable professeur de zoologie, qui les rappela pour leur annoncer le prochain accouchement d'un grand saurien des Antilles, et les engager revenir voir les nouveau-ns. XIV Un cimetire la mode.--Voitures tablies en faveur des morts.--Bazar funraire.--Systme d'impts.--pitaphes-omnibus.--Un courtier mortuaire. Au sortir du jardin des plantes, nos visiteurs furent arrts par une longue file de gens qui suivaient un corbillard. Blaguefort se trouvait parmi eux; il reconnut Maurice et se dtacha du cortge pour le saluer. Le jeune homme demanda quel tait le mort dont passait le convoi. Eh! parbleu! vous le connaissez, rpliqua Blaguefort: c'est notre ancien compagnon de voyage, l'homme au racahout! En le faisant maigrir, les dgraisseurs-jurs ont russi constater son identit, mais il en est mort. C'est une perte qui sera trs sensible sa famille, et surtout la compagnie, dont il tait le prospectus vivant. J'y suis moi-mme pour la faon d'un corset orthonasique dont il m'avait fait la commande, comme vous le savez. --Ainsi, dit Maurice, l'erreur d'un gendarme aura cot la vie un homme, ruin une famille et compromis de nombreux intrts!... --Sans que l'on ait droit de rclamer aucun ddommagement, acheva Blaguefort. Si un particulier accuse tort, il est condamn comme calomniateur; s'il se trompe dans un jugement, s'il fait preuve de prcipitation ou d'imprudence, il en demeure responsable. Mais la socit a le privilge de l'erreur; si elle mconnat un droit, si elle perd un honnte homme, si elle jette la mort et la dsolation parmi des innocents, il lui suffit de dire: Je me suis trompe. Cela passe pour une rparation suffisante. C'est toujours l'histoire du loup qui trouve la grue trop heureuse de n'avoir point t dvore: Allez, vous tes une ingrate: Ne tombez jamais sous ma patte! Tout en parlant ainsi, Blaguefort s'tait rapproch du convoi, et Maurice et Marthe, qui avaient pris cong du docteur Minimum, le suivirent machinalement. Ils arrivrent l'enceinte funbre, autour de laquelle s'tendait un bazar. Vous voyez le cimetire la mode, leur dit Blaguefort; tous les gens qui savent vivre doivent se faire enterrer ici, sous peine de mauvais ton. A la vrit, rien n'a t nglig par les directeurs de cet tablissement mortuaire pour lui conserver sa rputation. Ils ont compris qu'il fallait pleurer les morts de la manire la plus confortable pour les vivants; aussi le cimetire est-il desservi par trois lignes de voitures nommes les Plaintives. La veuve et l'orphelin n'ont qu' tirer le cordon pour que le conducteur les arrte la porte de leur dfunt. Il y a, en outre, des cabinets particuliers pour les personnes qui dsirent pleurer seules, et des marchands d'onguent pour les yeux rouges. Le bazar construit ct du cimetire renferme tout ce qui peut servir aux trpasss et leurs survivants, depuis les couronnes d'immortelles en raclure de baleine jusqu'aux chapons la Marengo. On y trouve mme des orateurs funbres qui, moyennant un prix modr, se chargent de faire l'loge du mort, et de souhaiter que _la terre lui soit lgre!_ Celui qui parle dans ce moment, et que l'loignement nous empche d'entendre, est un des plus employs. Autrefois commissaire-priseur, il a apport dans ses nouvelles fonctions toutes les ruses de son ancien mtier. Selon l'argent qu'on lui donne, il fait monter ou descendre de trente pour cent les vertus des trpasss. Du reste, voici la crmonie acheve, et nous n'avons plus qu' prendre cong du frre du dfunt qui a conduit le deuil. Ils voulurent approcher de ce dernier, qui venait de saluer les assistants et qui allait gagner une autre porte du cimetire, mais ils le trouvrent dj assailli par une multitude d'industriels qui venaient exploiter sa tendresse pour le dfunt. Il y avait d'abord le marbrier, prsentant des modles rduits de monuments funbres tous prix et de toutes formes; le fossoyeur, qui sollicitait une gratification en tendant un chapeau sur lequel tait crit: _Il est dfendu de demander_; le jardinier du cimetire, proposant de planter autour de la tombe des cyprs et des haricots d'Espagne; le portier, attendant le denier Dieu que doit tout nouveau locataire; le buraliste des Plaintives, offrant un abonnement de cinquante cachets; enfin, les marchandes d'immortelles, d'anges en carton-pierre et de lampes funraires en porcelaine, qui offraient leurs articles au prix de fabrique. Blaguefort lui serra la main; puis, s'loignant avec ses compagnons: Le malheureux sortira ruin, dit-il; on vivrait dix ans Sans-Pair avec la somme qu'il faut payer pour avoir la permission d'y mourir. Encore ne voyez-vous ici que les menus frais. Il y a, en outre, les droits du fisc! Partout o l'on suspend les draperies noires taches de larmes, vous le voyez accourir la bouche entr'ouverte et les griffes tendues. Tout hritage est soumis sa dme. Comme les vampires de la Bohme, il s'engraisse de morts. Qu'une femme ait perdu le mari qui la faisait vivre, qu'une veuve pleure le fils sur lequel elle s'appuyait, qu'un enfant voie succomber le pre dont il recevait tout, le fisc accourt, au nom de la socit, et leur enlve une part de ce qu'ils ont pour leur permettre de garder le reste. Chaque acte mortuaire est une lettre de change souscrite son profit. A la vrit, ces droits grossissent l'actif du budget, et permettent d'entretenir trente-deux millions de fonctionnaires publics, occups huit heures par jour tailler des plumes et rayer du papier. C'est une des branches de ce grand arbre toujours en fleurs et en fruits que nous appelons le systme d'impts. --Et ce systme a sans doute un principe? demanda Maurice. --Un principe admirable, rpliqua Blaguefort; on avait dj observ que les hommes les moins riches taient ceux qui se craient le moins de besoins; nos lgislateurs en ont conclu que le proltaire, qui vivait de rien, devait avoir, plus qu'aucun autre, du superflu. En consquence, ils lui ont fait supporter double charge, fournir double service, payer double taxe. Tout ce qu'il consomme passe trois ou quatre fois sous le rteau du fisc. Mais ce rsultat n'a point t obtenu sans peine. Longtemps l'obstination du pauvre diable a lutt contre l'quit _distributive_ de la loi. On avait impos la nourriture, il jenait; les vtements, il marchait nu; le jour, il murait ses fentres! Toutes les tentatives pour trouver un impt auquel il ne pt se soustraire avaient t inutiles, lorsque notre ministre des finances a enfin dcouvert ce que l'on cherchait vainement: il a cr l'impt des nez! Dsormais, quiconque jouit de cette annexe paye la taille sans plus ample information; le percepteur n'a constater ni l'ge, ni la profession, ni le domicile, ni la fortune: il suffit de constater le nez. Quelques reprsentants avaient voulu rendre l'impt proportionnel ce dernier; il et suffi de l'appliquer au mtre rectifi, qui et donn le rapport du nez de chaque citoyen avec le diamtre de la terre; mais les dputs de l'opposition ont rappel que tous les hommes devaient tre gaux devant la loi, et l'on a renonc la nasostatique propose. --Cependant, objecta Maurice, les gens qui ne possdent rien ne peuvent rien payer: par exemple, les mendiants!... --Nous n'en avons point, rpondit Blaguefort. --Vous avez alors lev pour eux des asiles. --Nous avons lev des poteaux indicateurs. L'argent autrefois consacr soulager les indigents a t employ leur annoncer qu'on ne les soulagerait plus. Ils ont beau, dsormais, aller devant eux; partout se dresse la fameuse inscription: LA MENDICIT EST DFENDUE DANS CE DPARTEMENT. De sorte que, de poteaux en poteaux, et de dfense en dfense, ils arrivent infailliblement quelque foss o ils meurent de fatigue et de faim. Vous ne sauriez croire avec quelle rapidit ce procd a fait disparatre les mendiants. Quelques-uns persistaient pourtant, soutenus par les secours de mauvais citoyens; mais le Gouvernement vient de proposer une loi par laquelle l'aumne donne sera punie de la mme peine que l'aumne reue! De cette manire, nous esprons extirper des mes jusqu'aux dernires racines de ce que l'on appelait autrefois la charit. Chacun, ne comptant plus sur personne, s'occupera de se secourir lui-mme; on ne demandera plus, parce qu'on aura cess de donner, et tous les hommes jouiront tranquillement de leur fortune... ou de leur misre! Mais nous voici au rond-point du cimetire; avant de partir, ne seriez-vous point curieux de jeter un coup d'oeil sur la ville des morts? Avertis par cette demande, le jeune homme et sa compagne regardrent autour d'eux. L'enceinte funbre tait partage en trois quartiers ferms par des grilles et favoriss d'un concierge. Le plus petit renfermait les morts fameux, dont les tombes ne pouvaient tre visites qu'en compagnie de plusieurs gardiens. Le premier vous montrait les illustres guerriers, recevait son pourboire, et vous remettait un second gardien, qui, aprs vous avoir exhib les grands littrateurs et avoir obtenu une seconde gratification, vous confiait un confrre spcialement charg des savants morts, toujours moyennant quelque menue monnaie, lequel vous livrait un quatrime guide, prpos aux clbres artistes. Chacun d'eux avait, en outre, de petites industries accessoires, telles que ventes de boutures du saule de Napolon; boucles de cheveux de Voltaire, blonds ou noirs, selon la demande; fragments du cercueil d'Hlose et d'Ablard; tabatire de lord Byron, qui ne prenait point de tabac; roses blanches cueillies sur la tombe de Robespierre, et aconits spontanment pousss sur celle de M. de Talleyrand. Le second quartier tait consacr aux banquiers, bourgeois, rentiers, commerants et fonctionnaires publics. C'tait l que l'on trouvait les croix d'honneur sculptes, les bustes sous cloche et les petits chiens empaills. Quant aux pitaphes, il n'en existait que trois, toujours ramenes au-dessous des noms. Pour la tombe d'un chef de maison, on mettait: _Il fut bon poux, bon pre, bon ami, et lecteur de son arrondissement._ Pour la tombe d'une jeune fille: _Et rose elle a vcu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin._ REQUIESCAT IN PACE Pour la tombe d'un enfant: C'est un ange de plus dans le ciel. CONCESSION PERPTUELLE. Le troisime quartier tait consacr aux pauvres morts. Ceux-l ne laissaient de monuments que dans les coeurs des survivants... quand ils en laissaient! tout au plus quelques pierres, quelques croix de bois noirci conduisant la grande fosse commune, o allaient s'entasser les gnrations nes dans la misre, vivant sans esprances et mortes dans l'abandon! L, plus de croix, plus de pierres; mais de loin en loin quelques enfants genoux, quelques femmes pleurant en silence, pitaphes vivantes que tout le monde pouvait lire, et qui en disaient plus que celles graves sur le marbre ou sur le bronze. Blaguefort et ses compagnons allaient prendre une des avenues de sortie, lorsqu'ils furent accosts par un courtier mortuaire qui leur barra le passage. C'tait une sorte de gant maigre, vtu d'un caleon noir sem de larmes, et d'un manteau de mme couleur, portant en guise de broderies des ossements croiss et des ttes de mort. Ces messieurs ont vu le cimetire, dit-il avec la volubilit mcanique des marchands forains habitus filer ces phrases sans ponctuation qui durent une journe... ces messieurs doivent tre contents... c'est le plus bel tablissement de Sans-Pair, le seul o puissent se faire inhumer les gens comme il faut... Les terrains renchrissent tous les jours, on se les arrache, c'est qui se fera enterrer ici. Avant peu, tout sera achet. Ces messieurs ne voudraient-ils pas prendre leurs prcautions? choisir d'avance la place qu'ils dsirent occuper un jour? Je puis leur faciliter ce choix, les faire traiter pour trois mtres, six mtres, neuf mtres. Personne ne pourra leur obtenir d'aussi bonnes conditions que moi. Je suis le protg de l'administration. Ces messieurs peuvent dsigner l'endroit... il y en a de tout plants... Ces messieurs pourraient avoir un saule... bouture de Napolon... garantie... Le saule est trs bien port!... Je me charge galement des monuments forfait: tombes simples, tombes histories, difices funbres avec statues et accessoires. Quant aux embaumements, le privilge de la mthode Putridus m'appartient; je conserve les corps dans toute leur grce et dans toute leur fracheur; la personne la plus intime ne peut apercevoir aucune diffrence entre le sujet prpar et le sujet vivant. Je fournis, en outre, des pitaphes indites; j'imprime des articles biographiques; je fais entrer par faveur les dfunts dans le quartier des grands hommes... Ces messieurs ne trouveront personne qui puisse les arranger comme moi. Il y a vingt ans que je place des morts; je connais ici tout le monde, je suis ici chez moi. Si ces messieurs exigent un rabais, on pourra s'entendre. Le moment ne saurait tre meilleur; l'administration projette des embellissements, elle a besoin d'argent, on aura une tombe pour presque rien... Ces messieurs sont toujours srs de faire une excellente affaire... d'autant que, s'ils ne veulent point se servir du terrain pour eux-mmes, ils pourront le cder un autre. Il n'est point de proprit dont on se dfasse aussi aisment; c'est une maison qui trouve toujours des locataires... Ces messieurs ne veulent pas se dcider... Ces messieurs se repentiront... Maurice arrivait heureusement la porte du cimetire; le courtier mortuaire s'arrta la grille comme un marchand sur le seuil de sa boutique, mais sa voix poursuivit encore quelque temps les visiteurs, qui avaient pris le chemin de l'Observatoire. XV Observatoire de Sans-Pair.--Comment M. de l'Empyre aperoit dans la lune ce qui se passe chez lui.--Runion de toutes les Acadmies.--Utilit de la garde urbaine pour les droguistes, les passementiers et les marchands de vin.--Ce qu'il faut pour constituer des droits un prix de vertu. L'Observatoire de Sans-Pair tait construit au milieu d'un vaste jardin, et sur une hauteur d'o sa vue embrassait l'horizon sans obstacle. C'tait l que le grand astronome de Sans-Pair tenait le registre de l'tat civil des corps clestes, constatant scrupuleusement leur ge, leurs alliances, leurs divorces et leurs morts. Mais, depuis ses dernires dcouvertes, la lune absorbait seule toute son attention. Il la cherchait le jour, il la contemplait la nuit, il en parlait veill et dans ses rves! Jamais Endymion n'avait t si tendrement proccup de sa ple amante. M. Atout et ses htes le trouvrent fix son immense tlescope, dans une exaltation de joie inexprimable. Je les vois encore, disait-il Blaguefort, qui se tenait debout derrire lui: ce sont les mmes gens qu'hier! --Qui donc? demanda l'acadmicien en s'approchant. --Qui? rpliqua Blaguefort ravi; pardieu! un couple d'amants lunaires que notre illustre ami observe depuis huit jours. Il a assist tous les prliminaires de la passion: signaux tlgraphiques par les fentres, lettres changes, murs franchis... --Les voil qui s'approchent, interrompit l'astronome. Oh! je distingue tout, sauf la figure de la femme, qui est voile... C'est dans un grand jardin... avec un kiosque... et des alles de cocotiers... Les voil qui vont s'asseoir sous un figuier. --Ah! diable! l'arbre sous lequel notre premire mre rencontra Satan! fit observer M. Atout. --La femme a l'air d'tre effraye... reprit l'astronome, qui ne quittait point sa lunette... Elle regarde derrire elle... --Est-ce qu'il y aurait des maris dans la lune? s'cria le commis voyageur. Pardieu! je comprends alors pourquoi elle affecte la forme symbolique du croissant. --Attendez, interrompit M. de l'Empyre, la femme se dcide s'asseoir... --Bon... --_Il_ lui prend la main... --Et _elle_ la laisse?... --Non, _elle_ rsiste... --Alors, c'est pour qu'il serre plus fort... --Oui, _il_ la presse contre son coeur... --Ah! bah!... --_Il_ tombe genoux... --Ah ! mais tout se passe donc l-bas absolument comme chez nous? s'cria Blaguefort un peu tonn. --Je crois qu'il doit y avoir, en effet, identit, interrompit en souriant Maurice, qui avait jusqu'alors tout observ sans rien dire. --Pourquoi cela? demanda M. Atout. --Parce que le tlescope a repris sa position horizontale, et qu'au lieu d'tre braqu sur la lune il regarde le jardin. M. de l'Empyre recula d'un bond. Le jardin! rpta-t-il. Comment!... les cocotiers!... le kiosque!... le figuier!... --Nous les avons sous les yeux! L'astronome regarda devant lui. C'est la vrit, dit-il; je n'avais jamais remarqu... Et se redressant tout coup: Mais la femme, s'cria-t-il; la femme dont on vient d'carter le voile!... Il se prcipita vers le tlescope, se baissa pour regarder, puis poussa un cri!... c'tait madame de l'Empyre! Ce qu'il cherchait dans le ciel se passait chez lui. Il y eut un moment de trouble gnral. Blaguefort et M. Atout se regardaient; Maurice s'loigna de quelques pas; M. de l'Empyre s'tait laiss tomber dans son fauteuil, ple et effar. Ce n'tait pas notre satellite! balbutia-t-il enfin, atterr. --C'tait votre jardin! rpliqua Blaguefort galement stupfait. --Ce n'tait pas une femme lunaire, reprit l'astronome. --C'tait votre femme, continua le commis voyageur. --Tout cela se passait quelques pas! continua le savant. --Et nous avons form une socit pour des tlgraphes trans-ariens! acheva l'industriel. M. de l'Empyre porta les deux mains son front. Ainsi, je n'ai rien dcouvert! s'cria-t-il avec dsespoir. --Permettez, interrompit Blaguefort, toujours le premier retrouver son sang-froid; ce que vous avez vu n'est pas ddaigner, et l'on peut en tirer parti. Je ne vous propose pas de mettre la chose en actions: le progrs des lumires ne nous a point encore amens l; mais vous pouvez intenter une action judiciaire, exiger des dommages-intrts. --Quoi! pour?... --Prcisment. --Mais qui les payera? --L'homme lunaire que je viens de reconnatre, et qui est tout simplement notre ministre de la morale et des cultes, pour le moment hors de l'exercice de ses fonctions! --Ah! le tratre! --Dites plutt le malheureux. Vous pouvez lui rclamer ce que la loi appelle une _prime de consolation_: quelques centaines de mille francs. --Avec lesquels je ferai perfectionner le tlescope! s'cria M. de l'Empyre. Vous avez raison; je veux profiter de mes avantages. Messieurs, vous venez tous de voir l'insulte; vous allez me suivre au parquet pour en rendre tmoignage. Il s'tait lev en cherchant sa canne et son chapeau. Maurice voulut en vain l'apaiser: l'ide des dommages et intrts s'tait empare du savant. Il calculait d'avance tous les perfectionnements qu'il pourrait apporter ses moyens d'exploration. Grce l'argent du ministre des cultes, il tait sr de savoir au juste, avant trois mois, si les maris de la lune avaient droit aux mmes primes de consolation que ceux de la terre. Ses visiteurs auraient t obligs de le suivre au palais de justice, o devait tre reue sa dclaration, si M. Atout ne se ft tout coup rappel la grande runion annuelle de l'Institut de Sans-Pair, dont tous deux taient membres, et qui avait lieu le matin mme. Il ne restait que le temps ncessaire pour s'y rendre. M. de l'Empyre se rsigna donc ajourner sa dnonciation, et accepta une place dans la voiture de l'acadmicien, tandis que Maurice et Marthe les suivaient dans le coup volant de Blaguefort. Ce dernier, qui avait remarqu le trouble des deux poux au moment de la dcouverte faite par l'astronome, prit soin de les rassurer. Nous ne sommes plus, dit-il, au temps o le mari tromp demandait la condamnation ou le sang du sducteur; aujourd'hui, il se contente de sa bourse. La trahison d'une femme est un dsagrment compens par les profits: aussi n'a-t-elle plus rien de honteux pour les maris; les revenus qui en proviennent sont comme des hritages indirects dont l'opulence rachte l'origine. Le moyen d'en vouloir longtemps la femme qui vous a enrichi? Si les Juifs eussent connu les primes de consolation, loin de lapider l'pouse adultre, ils lui eussent lev une statue ct de celle du veau d'or. Les infidlits matrimoniales ne sont plus des questions de sentiment, mais d'arithmtique. A chaque nouvelle dcouverte, le mari achte une ferme avec son accident, ou place son malheur en viager. Tout cela se fait sans scandale, sans bruit, par simple jugement de premire instance. On dit: _Monsieur *** a t prim_, comme on dirait qu'il a t nomm marguillier ou caporal de la garde nationale. C'est une chance qui peut vous enrichir sans aucune peine, et raliser la fable de l'homme qui court longtemps en vain aprs la fortune, et la trouve au retour dans son lit! Pour tre juste, du reste, il faut dire que nous tenons ce procd de l'Angleterre, et que notre civilisation l'a seulement perfectionn. Les portes de l'Institut taient gardes par une compagnie de gardes nationaux. C'tait la premire fois que Maurice apercevait cette milice urbaine, et il fut frapp de sa tenue. On l'avait gratifie des armes et des uniformes reconnus trop incommodes pour l'arme, comme ces enfants auxquels on abandonne de vieux ornements militaires avec lesquels ils jouent au soldat, entre leurs classes. Chaque grenadier citoyen portait un bonnet poil de trois pieds pour se dfendre des coups de soleil, une paire de bottes l'cuyre, destines le garantir des engelures, et un caisson de munitions contenant de la pte de guimauve ou des btons de sucre d'orge. A la place du sabre pendait un tui lunettes. Vous voyez une de nos plus belles institutions, dit Blaguefort. La garde nationale de Sans-Pair s'est en tous temps couverte de gloire, comme le prouvent les dcorations de ceux qui en font partie. Vous trouveriez peine deux ou trois tambours qui n'ont point de croix, encore est-ce faute de protection. Elle est la gardienne de nos liberts, bien qu'il lui soit dfendu d'avoir une opinion sous les armes, et le boulevard de l'ordre public, encore que la police soit faite par les municipaux. Elle ouvre d'ailleurs une lgitime carrire des ambitions qui, sans elle, ne trouveraient jamais l'occasion de se satisfaire. Tel droguiste patent mourrait vierge de toute fonction publique, s'il n'obtenait de ses voisins le titre de sous-lieutenant en second; tel charcutier vendrait son fonds, priv de toute distinction sociale, si ses fonctions de caporal ne lui avaient valu trois dcorations. La garde urbaine profite en outre plusieurs industries nationales, telles que celles des cabaretiers, des marchands de blanc d'Espagne et de papier drouiller; elle entretient une population flottante d'enrhums, de rhumatismants, de courbaturs, qui profite aux mdecins et aux fabriques de rglisse; elle conserve enfin, dans le pays, un esprit militaire d'autant plus prcieux entretenir que l'on est dcid ne s'en servir jamais. Quant aux services rendus par les citoyens arms, ils sont trop vidents et trop nombreux pour que j'aie besoin de vous les numrer. Ils dfendent d'abord toutes les portes, dj dfendues par la police ou l'arme; ils gardent les monuments publics, en dedans des grilles fermes; ils parcourent la ville chargs de leur caisson, de leur bonnet poil, de leurs bottes l'cuyre et de leur tromblon, afin d'arrter la course les voleurs, chargs de leur seule malice; ils servent enfin orner de leurs bataillons les ftes publiques, comme ces vignettes mobiles dont l'imprimeur encadre tour tour les annonces de mariage et les billets d'enterrement. Les deux poux trouvrent l'Institut de Sans-Pair tabli dans une salle circulaire dont le public occupait les tribunes. Chaque acadmicien portait un caleon brod d'une guirlande de lauriers vert-pomme, et une pe suspendue un ceinturon d'immortelles. On commena par la rception d'un membre rcemment admis l'Acadmie du beau langage. Blaguefort apprit Maurice que les nominations taient le rsultat d'un concours. Celui qui, dans un temps donn, faisait le plus grand nombre de visites, tait prfr ses concurrents; d'o il rsultait que le titre le plus sr pour russir n'tait point un beau livre, mais un bon quipage. Aussi le rcipiendaire l'avait-il emport sans peine. C'tait un grand seigneur, dont les oeuvres compltes se composaient de deux chansons, de trois lettres de premier de l'an et d'un madrigal. Le secrtaire perptuel, charg d'expliquer pourquoi il se trouvait acadmicien, rappela la clbrit d'un de ses anctres, qui avait t gnral de cavalerie. Le grand seigneur rpondit par l'loge de son prdcesseur, contre lequel taient faites ses deux chansons; puis on passa la distribution des prix de vertu, appels, selon un antique usage, prix Montyon. Le rapporteur commena par expliquer l'auditoire ce nom, dont l'origine se perdait dans la nuit des temps. Il lui apprit qu'il se composait primitivement de _mont_, hauteur, et de _ione_, pierre prcieuse, d'o l'on avait fait _mont-ione_, et par corruption _mont-yon_, expression symbolique que l'on pouvait traduire par _montagne prcieuse_, la vertu tant, en effet, ce qu'il y a de plus prcieux et de plus lev. Vint ensuite le rapport sur les candidats couronns par l'Acadmie. Le premier tait un homme dont toute l'occupation avait t de secourir les pauvres de sa paroisse. Aprs les avoir habills et nourris pendant vingt annes, il se trouvait lui-mme sans pain et sans vtements. L'Acadmie, qui, par l'organe de son rapporteur, l'avait surnomm le saint Vincent de Paul de la rpublique des Intrts-Unis, lui accorda, titre d'encouragement, trois livres de chocolat de sant et un caleon d'honneur. Le second candidat tait un ouvrier qui, en sauvant une famille travers les flammes, avait eu la tte broye sous une poutre et venait d'tre trpan. On le compara Mucius Scvola, et on le gratifia d'un bonnet de coton orn d'une couronne de lauriers. Un troisime (c'tait une femme) avait perdu la vue en travaillant toutes les nuits pour faire vivre son ancien matre. On lui remit une paire de lunettes l'estampille de l'Institut. Un quatrime obtint des souliers d'honneur pour avoir successivement sauv vingt-deux personnes qui se noyaient. Enfin, plusieurs autres, plus ou moins appauvris ou estropis par suite de leur dvouement, reurent des gratifications qui varirent depuis cinquante centimes jusqu' dix francs. On couronna galement un soldat citoyen, inscrit depuis trente ans sans avoir manqu une seule fois sa garde; un cocher arriv sa septime femme, et qui ne s'tait jamais servi de son fouet qu'avec ses chevaux; un commis de la caisse d'pargne toujours poli, et un employ de la bibliothque complaisant. Ces deux derniers laurats furent les seuls dont les vertus parurent invraisemblables, et qui excitrent quelques murmures d'incrdulit. On passa ensuite aux prix d'histoire, d'conomie politique et de posie. En histoire, il s'agissait de dcider qui avait eu le plus de gnie, d'Annibal ou d'Alexandre (le programme dcidant que ce devait tre Alexandre). Le secrtaire perptuel dclara qu'aucun des concurrents n'avait trait la question comme il l'et traite lui-mme, et que le prix tait, en consquence, remis l'anne suivante. On avait galement propos aux conomistes la question de savoir par quels moyens on pourrait amliorer le sort des classes les plus ignorantes et les plus pauvres. Le rapporteur annona que tous les candidats s'taient fourvoys en cherchant ces moyens, qui n'existaient pas, et que la question tait retire du concours. Enfin, le sujet de posie tait la description du printemps, avec un pisode lgiaque sur la culture des pommes de terre primes. La commission nomme pour juger les trois mille pices envoyes fit savoir que tous les potes avaient dcrit le printemps de leur pays au lieu de peindre le _printemps absolu_; et que la plupart taient tombs dans de grandes erreurs au sujet de la culture des solanes. En consquence, le prix tait transform en une mention honorable accorde la pice portant le n 940, laquelle pice tait sans nom d'auteur. Ici, la sance fut suspendue. Une partie des immortels quitta la salle, et les marchands de limonade parurent dans les tribunes. Il y eut entre les voisins qui se connaissaient un change de saluts et de politesses. On s'informa des absents, on parla des bals auxquels on tait invit, du cours de la bourse, de l'pidmie rgnante, de tout enfin, except de ce que l'on venait d'entendre. Ce fut seulement au bout d'une heure que la sonnette du prsident annona la reprise de la sance. Il s'agissait cette fois des communications faites par les diffrentes acadmies. On lut d'abord un mmoire destin claircir si les rois pasteurs taient noirs ou seulement brun fonc; puis une fable dveloppant cette vrit profonde: que le faible est plus souvent opprim que le fort; enfin une dissertation archologique relative l'peron de Franois Ier. Mais ce n'taient l que les prludes de la sance, le lever du rideau destin faire attendre la grande pice. Enfin, le bibliophile parut au pupitre avec le premier chapitre de son fameux Trait sur _les moeurs de la France au dix-neuvime sicle_. Cette lecture tait annonce depuis trois mois, et l'on en racontait d'avance des merveilles; aussi tous les auditeurs se penchrent-ils vers le bord des tribunes; le silence s'tablit plus complet, et l'acadmicien commena de cet accent solennel et cadenc qui constitue ce que les bourgeois nomment un bel organe. XVI Mmoire d'un acadmicien de l'an trois mille sur les moeurs des Franais au dix-neuvime sicle.--Comme quoi les Franais ne connaissaient ni la mcanique, ni la navigation, ni la statique, et mouraient tous de mort violente par le fait des notaires.--Le Gouvernement charg de composer des pitaphes pour les clbres courtisanes.--Costume des rois de France quand ils montaient cheval.--Les noms des auteurs taient des mythes.--Singulier langage employ dans la conversation. On l'a dit bien des fois, Messieurs, tant qu'il reste des traces de la littrature et des arts d'une nation, cette nation n'est point morte; l'tude peut la reconstituer, la faire revivre comme les crations antdiluviennes devines par les inductions de la science. La littrature et les arts ne sont-ils point, en effet, le reflet fidle des moeurs d'une poque? n'y trouvez-vous point la peinture des habitudes, des croyances, des caractres, des sentiments? Si nous n'avons que des donnes fausses sur les peuples qui vcurent autrefois, nous ne devons donc accuser que notre paresse: une tude srieuse nous les et rvls dans leur vrit. C'est cette tude que nous avons tente pour les Franais du dix-neuvime sicle. Quinze annes de notre vie ont t employes visiter les ruines de leurs monuments, examiner leurs tableaux et leurs statues, connatre leurs livres surtout, immense galerie o toutes les individualits du pass s'agitent et se coudoient. Le travail que nous avons l'honneur de vous soumettre est le rsultat de ces longues recherches. (Ici, le lecteur s'arrta, sous prtexte de boire; le public, ainsi prvenu qu'il est un bon endroit, applaudit.) Et d'abord, Messieurs, protestons contre le prjug vulgaire qui a fait regarder jusqu'ici les Franais comme des hommes lgers, mobiles, amis du plaisir. Loin de l! L'tude attentive de ce qu'ils ont laiss nous les montre sombres, passionns, sanguinaires, toujours la main au poignard ou au poison. Leurs dramaturges, leurs potes, leurs romanciers, qui ont peint les moeurs du temps, ne laissent aucun doute cet gard. Ainsi, pour ne citer qu'un fait, nous avons calcul, d'aprs la lecture de leurs oeuvres, que les dix-sept vingtimes des unions lgitimes amenaient la mort de l'un des conjoints! La consquence normale du mariage tait le suicide ou le meurtre; les poux ne se laissaient vivre que par exception! Telle tait cet gard la force de l'habitude qu'un mari trangla sa femme la premire nuit des noces, uniquement _parce qu'il ne pouvait se rappeler son nom_[2]. [2] Voyez _La Confession_ (J. Janin). Les amants n'taient gure plus heureux, soit que la femme tut l'homme pour le rendre plus prudent[3], soit que l'homme tut la femme pour lui viter les reproches de son mari[4], soit que tous deux se tuassent l'amiable et de compagnie, comme on le voit chaque page dans les journaux du temps. [3] Voyez _Les Mmoires du Diable_ (F. Souli). [4] Voyez _Antony_ (A. Dumas). Il y avait, en outre, tous les menus accidents: main prise dans une porte, et qu'il fallait couper[5]; oeil crev par un mari borgne, trop partisan de l'galit[6]; marque au fer rouge faite sur le front[7]; duels priodiques revenant tous les ans au retour des pois verts[8]; pierres tombant dessein du haut d'un chafaudage de maon[9]. [5] Voyez _La Grille du chteau_ (F. Souli). [6] Voyez _Le Gnral Guillaume_ (E. Souvestre). [7] Voyez _Mathilde_ (E. Sue). [8] Voyez _Rve d'amour_ (F. Souli). [9] Voyez l'_Histoire des Treize_ (H. de Balzac). Du reste, ces accidents et mille autres atteignaient indistinctement toutes les classes et tous les ges. Il suffit de lire _Les Mystres de Paris_, cette admirable peinture de la socit au dix-neuvime sicle, pour comprendre combien il tait difficile de ne pas mourir noy, poignard, empoisonn, mur ou trangl, dans ce centre de la civilisation franaise. videmment, les gens qu'on n'assassinait point formaient une classe particulire, une sorte de raret sociale, qui servait sans doute au renouvellement de la chambre haute, compose, comme on le sait, de vieillards _pares tate_, d'o leur tait venu le nom de _pairs_. Cette multiplicit de morts violentes tait principalement l'ouvrage des notaires, des femmes du grand monde, des millionnaires et des mdecins. Les mdecins se dbarrassaient de leurs malades pour en hriter plus vite[10]; les millionnaires employaient leurs revenus faire tuer les hommes par des spadassins, et empoisonner les femmes dans des bouquets[11] de fleurs; les grandes dames venaient voir gorger leurs rivales domicile[12], et les notaires taient en compte courant avec les empoisonneurs, les assassins et les noyeurs de Paris ou de la banlieue. [10] Voyez _Les Rprouvs et les lus_ (E. Souvestre). [11] Voyez _Mathilde_ (E. Sue). [12] Voyez l'_Histoire des Treize_ (H. de Balzac). Le seul secours pour les honntes gens, au milieu de ce dsordre, tait les princes allemands, qui abandonnaient leurs tats, dguiss en ouvriers, pour aller dfendre la vertu dans les tapis-francs de la rue Aux-Fves[13] ou les forats en fuite, qui assuraient l'avenir des jeunes gens pauvres, et dcouvraient dans un lupanar la femme qui devait faire leur bonheur[14]. [13] Voyez _Les Mystres de Paris_ (E. Sue). [14] Voyez _Le Pre Goriot_ et la suite (H. de Balzac). Encore l'influence de ces dfenseurs de la vertu tait-elle souvent annule par la fameuse socit de Jsus, que secondaient les dompteurs de btes de l'Allemagne, les trangleurs de l'Inde et les directeurs de maisons de sant de Paris[15]. [15] Voyez _Le Juif Errant_ (E. Sue). Vous devinez d'avance, Messieurs, ce que devaient tre les moeurs dans une socit pareille! Sauf les grisettes, vivant comme des saintes au milieu des rapins, des clercs d'avous et des commis marchands[16], les femmes bien nes n'avaient d'autre occupation que la galanterie, et les bons pres de famille se chargeaient de louer eux-mmes une petite maison o leurs filles maries pussent recevoir l'aise des amants[17]. Si par hasard une grande dame restait chaste, elle ne manquait pas d'en exprimer tout son repentir au moment de la mort[18], et de chanter, d'un accent dsespr, le fameux psaume: Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite Et le temps perdu! [16] Voyez _Les Mystres de Paris_ (E. Sue). [17] Voyez _Le Pre Goriot_ (H. de Balzac). [18] Voyez _Le Lys dans la valle_ (H. de Balzac). A la vrit, rien n'tait nglig pour donner cette direction d'ides aux femmes. Outre l'art, qui n'avait de ciseau, de plume, de pinceau, que pour les belles pcheresses, l'administration leur montrait une tendre sympathie. Les prfets levaient eux-mmes des monuments aux plus clbres courtisanes, avec des inscriptions explicatives pour l'instruction des jeunes filles. La tombe d'Agns Sorel a t rcemment dcouverte sur les bords de la Loire, et on y lit: _Les chanoines de Loches, enrichis de ses dons, demandrent Louis XI d'loigner son tombeau de leur choeur. J'y consens, dit-il, mais rendez la dot. Le tombeau y resta. Un archevque de Tours, moins juste, le fit relguer dans une chapelle. A la Rvolution, il y fut dtruit. Des hommes sensibles recueillirent les restes d'Agns, et le gnral Pommereul, prfet d'Indre-et-Loire, releva le mausole de la seule matresse de nos rois qui ait bien mrit de la patrie, en mettant pour prix de ses faveurs l'expulsion des Anglais de la France. Sa restauration eut lieu en l'an_ M. DCCC. VI. Tels taient les cours de morale, en style lapidaire, qui se voyaient encore au chteau de Loches en 1845, la grande dification des _hommes sensibles_ et des Franaises qui voulaient _expulser les Anglais de la France_. Les moyens de faire fortune, la mme poque, n'taient pas moins extraordinaires. Les uns s'enrichissaient des legs laisss par le Juif-Errant, d'autres devenaient de grands capitalistes en apportant des louis dans les villes o l'or tait rare, et en plantant des peupliers aux bords de la rivire[19]; d'autres en se faisant renverser par la meute d'un grand seigneur[20]. [19] Voyez _Eugnie Grandet_ (H. de Balzac). [20] Voyez _Le Chemin le plus court_ (J. Janin). Quelles que fussent, du reste, ces fortunes, chacun les portait sur soi, dans un portefeuille, comme le prouvent les pices de M. Scribe, et l'on pouvait ainsi les lguer sans testament; usage videmment adopt par suite de la lgitime terreur qu'inspiraient les notaires. Si des habitudes morales de la nation nous passons maintenant ses habitudes extrieures, nous ne les trouverons ni moins singulires, ni moins varies. Le costume surtout offrait d'tranges disparates. Tandis que les dputs paraissaient la tribune sans autre vtement qu'un manteau, comme le prouve le tombeau du gnral Foy, les chefs militaires portaient, mme pied, la culotte de peau de daim et les grandes bottes l'cuyre, ainsi qu'on peut le voir dans la statue du gnral Mortier. Il y a mme lieu de croire qu'ils se promenaient parfois revtus d'une cuirasse, car l'auteur des _Mditations_ dit positivement, en parlant de l'empereur Napolon: Rien d'humain ne battait sous son paisse armure. Ce qui fait ncessairement supposer qu'il en avait une. La capote grise dont parle Branger n'tait sans doute que son costume de petite tenue. Les statues colossales trouves parmi les dcombres de l'ancienne place de la Concorde, et reprsentant, comme nous l'avons prouv ailleurs, les princesses du sang royal, indiquent galement le costume des femmes. Il tait videmment plus favorable aux belles formes qu'aux rhumes de poitrine; aussi tous les auteurs du temps signalent-ils la phthisie comme une des affections les plus communes chez les Franaises du dix-neuvime sicle. Le peu d'accord des costumes adopts dans les diffrents monuments de l'art franais prouve d'ailleurs jusqu' l'vidence que le vtement variait selon les circonstances et l'occasion. Pour ne citer qu'un exemple, la peinture nous montre Louis XIV en pied, avec la culotte de velours, l'habit de brocart, les bas de soie et les souliers grands talons, tandis que sa statue questre nous le reprsente sans autre vtement que sa perruque, d'o l'on doit ncessairement conclure que les rois de France ne gardaient que cette dernire lorsqu'ils montaient cheval. Quant la science et aux arts mcaniques, si l'on en juge par les monuments chapps la destruction, les Franais du dix-neuvime sicle en taient, tout au plus, aux connaissances des anciens. Nous voyons en effet que, pour avoir russi relever un oblisque dress par les gyptiens deux mille ans auparavant, un de leurs architectes fit graver sur le socle une inscription triomphale, comme s'il et accompli une oeuvre miraculeuse. De plus, leurs flottes n'taient composes que de trirmes, ainsi que le prouve la mdaille frappe en commmoration de la victoire de Navarin. Un dbris de borne-fontaine rcemment recueilli offre pourtant, en bas-relief, la reprsentation d'un vaisseau particulier. Il est surmont de quatre mts, dont l'un est plant hors de l'axe du navire, et porte le beaupr l'arrire, ce qui, selon l'observation d'un homme d'esprit, le fait ressembler un cheval brid par la queue. Le vent enfle sa voile vers la poupe, ce qui ne l'empche pas de fendre l'onde avec la proue, peu prs comme une brouette qui marcherait en avant mesure qu'on la pousserait en arrire! Or, comment supposer qu'un navire aussi contraire toutes les lois de la statique et t grav sur un monument public, si la France du dix-neuvime sicle et connu ces lois? Un peuple ne se calomnie pas lui-mme; quand la science l'claire, il ne laisse pas imprimer sur le fer et sur le granit de faux tmoignages de son ignorance, surtout quand il a un ministre des travaux publics, un prfet de la Seine et un directeur des beaux-arts. Nous ne parlons pas du ministre de la marine, sans doute trop occup des navires qui flottaient sur l'eau sale pour songer ceux qu'on gravait sur les fontaines d'eau douce. Il faut donc reconnatre, Messieurs, que la France du dix-neuvime sicle fut ignorante. Quant sa gloire militaire, je doute que l'on puisse encore en parler srieusement aprs les travaux de notre illustre collgue Mithophone. Ils ont prouv jusqu' l'vidence que les expditions du prtendu empereur Napolon Bonaparte n'taient que le rajeunissement de celles de Bacchus, modifies par la mme imagination populaire qui inventa, un peu plus tard, les aventures symboliques de ce Robert Macaire et de ce Bertrand, dans lesquels il est impossible de ne point reconnatre les deux fils jumeaux de Lda. Le seul guerrier de quelque importance que l'on ne puisse contester au dix-neuvime sicle parat tre le gnral Tom Pouce, la gloire duquel fut frappe une mdaille heureusement conserve. L'auteur du _Plutarque universel_, qui a fait sur ce sujet de profondes recherches, affirme qu'il parcourut en triomphe l'ancien et le nouveau monde, dans un char au-devant duquel la foule se prcipitait. Les ttes couronnes elles-mmes venaient lui rendre hommage, et les femmes dposaient une offrande pour obtenir un de ses baisers. Mais nous renvoyons pour tous ces dtails aux travaux cits plus haut, nous contentant d'examiner ici la question littraire. On sait combien les Franais de toutes les poques se montrrent amoureux de l'clat et du bruit. Ils durent ce penchant leur premier nom de _Galli_, ou _Coqs_, dont ils se montrrent tellement fiers qu'ils ne balancrent point placer, plus tard, sur leurs drapeaux, le volatile qui leur avait servi de parrain. De pareilles dispositions devaient ncessairement en faire un peuple de journalistes, d'avocats et de gens de lettres; aussi excellrent-ils dans ces diffrentes professions, qu'ils cumulrent mme le plus souvent. Mais le dix-neuvime sicle surtout se fit remarquer par la loquacit bruyante de ses crivains. Ce furent eux qui inventrent cette littrature en mosaque, compose de petits riens brillants, dont la runion a l'air de faire quelque chose; ces clapotements de mots sonores, tournant autour de la pense sans y atteindre jamais; enfin cet art de dilater le moi de manire ce qu'il puisse tout occuper. La passion du clinquant et de l'ingnieux les porta mme abandonner leurs vritables noms pour en prendre de composs, car mes rcentes tudes ne m'ont laiss aucun doute cet gard, Messieurs; il m'est dsormais bien dmontr que tous les noms sous lesquels nous connaissons les crivains franais du dix-neuvime sicle ne sont que des dsignations significatives destines rvler le caractre, le talent et les prtentions de l'auteur. Nous pourrions appuyer cette opinion d'une multitude de tmoignages; l'espace et le temps nous obligent choisir seulement quelques exemples. Nous citerons le pote-coiffeur Jasmin, dont le nom parfum convient videmment si bien sa double profession; le versificateur-maon Poncy, au sobriquet pierreux et solide comme son talent; l'crivain-cordonnier Lapointe, qui, en perant la foule, justifia son symbolique surnom; l'historien Laurent, ainsi appel par allusion son hros, l'empereur Napolon, cuit petit feu sur le rocher de Sainte-Hlne, comme le fut autrefois saint Laurent sur le gril; le romancier Dumas, abrviation de Dumanoir, nom guerrier qui rappelle heureusement la manire hardie et cavalire de l'auteur; le monographe Pitre-Chevalier, qui signa ainsi son beau livre de _Bretagne et Vende_, afin de rendre hommage, ds le titre, aux deux pays chevaleresques dont il racontait les grandes aventures. Nous ne pousserons pas plus loin, Messieurs, cette dmonstration, qui devra paratre sans rplique tous les gens de bonne foi; mais nous ne pouvons terminer sans parler du curieux langage en usage parmi les Franais de l'poque dont nous nous occupons. Tout y tait devenu nuances et analyse. Voulait-on faire le portrait d'une brune quelque peu barbue, on disait qu'un duvet follet se montrait le long de ses joues, dans les mplats du cou, en y retenant la lumire, qui s'y faisait soyeuse[21]. Parlait-on de la fracheur de ses lvres, on vantait leur minium vivant et penseur[22]. Voulait-on faire remarquer ses oreilles petites et bien faites, on les dclarait des oreilles d'esclave et de mre[23]. Enfin, si l'on parlait, dans la conversation, d'un voyage en Espagne, il fallait dire: J'ai vu Madrid avec ses balcons de fer; Barcelone, qui tend ses deux bras la mer comme un nageur qui s'lance; Cadix, qui semble un vaisseau prs de mettre la voile, et que la terre retient par un ruban; puis, au milieu de l'Espagne, comme un bouquet sur le sein d'une femme, Sville l'andalouse, la favorite du soleil. [21] H. de Balzac. [22] _Idem_. [23] Dumas. Ce langage prouve combien est peu fonde l'opinion de ceux qui croient la langue franaise la plus claire, la plus sobre et la plus nette de toutes les langues de l'Europe. Je dirai donc, Messieurs, pour me rsumer, que le dix-neuvime sicle fut, en France, une poque de demi-barbarie, o les esprits subtils, mais ignorants, tenaces et sanguinaires, s'abandonnrent tous les excs d'une vitalit surabondante. Mon prochain Mmoire prouvera que ce fut aussi le sicle des ardentes croyances religieuses, comme l'indiquent les odes d'une foule de potes s'offrant sans cesse en holocauste, et des grands dvouements politiques, comme on peut s'en assurer par les discours des ministres, qui dclarent ne rester sur leur _banc de douleur_ que dans l'intrt de la patrie. XVII _Le Grand Pan_, journal universel, renfermant tous les journaux et plusieurs autres.--Trois articles contradictoires sur une seule vrit.--Administration du _Grand Pan_.--M. Csar Robinet, entrepreneur gnral de littrature en tous genres.--Machines fabriquer les feuilletons.--M. Prtorien, directeur en chef du _Grand Pan_.--Une entreprise littraire avec primes.--Blaguefort oblig d'acheter la critique du livre qu'il veut publier. Au moment o le bibliophile se rassit, la salle entire clata en applaudissements. On ne pouvait assez admirer cette prodigieuse rudition qui lui permettait de dire, sans hsitation, quelles taient les moeurs et les habitudes d'un autre peuple il y avait douze sicles. Blaguefort n'avait point cout la lecture, mais il remarqua l'impression produite et quitta brusquement ses compagnons en leur promettant de revenir bientt. Maurice croyait rver. Il regarda Marthe stupfaite, puis tous deux clatrent de rire en mme temps. Nous saurons dsormais ce que c'est que la science historique, dit le jeune homme, et ce qu'il faut croire des _vrits dmontres_. Je m'explique maintenant pourquoi ces vrits changent chaque sicle. L'histoire est un cheveau que chacun dvide et tisse sa manire; le fil est bien toujours le mme, mais l'toffe et le dessin se modifient selon l'ouvrier. --Auriez-vous donc remarqu des erreurs dans le Mmoire du bibliophile? demanda M. Atout, qui venait d'entrer. --Hlas! rpliqua Maurice en souriant, il vous a fait connatre la France en l'an trois mille comme nous connaissions l'ancienne Grce en 1845. Son oeuvre ressemble ces monstres dont chaque membre a t emprunt un animal rel, mais dont l'ensemble ne peut tre qu'un rve; tout est vrai, sauf le monstre. --Et vous pourriez signaler les principales fautes? --Si j'avais l'analyse du Mmoire... --Vous l'aurez, interrompit vivement l'acadmicien, qui baissa la voix, nous le trouverons au bureau du journal. Venez vite. Quelque pnible qu'il soit de relever les erreurs d'un collgue, on doit tout sacrifier l'intrt de la vrit... Il faudra rdiger une rplique accablante, avec quelques allusions bien aiguises. Je vous fournirai les pointes d'autant plus srement que le bibliophile est mon ami. Je connais les jointures et je sais o il faut frapper. Ils se dirigrent vers la grande agence littraire, qui occupait une rue entire et tait exploite par une socit de capitalistes exerant Sans-Pair le monopole de la publicit. Ils avaient runi pour cela les journaux des diffrentes opinions en un seul journal appel _Le Grand Pan_, qui les soutenait alternativement toutes. _Le Grand Pan_ ne paraissait ni certain jour, ni certaine heure; imprim sur un papier sans fin, il _paraissait toujours_! Un bataillon de journalistes attachs l'tablissement envoyait successivement des piquets de publicistes pour entretenir la rdaction. Au sortir de l'imprimerie, l'immense feuille se distribuait elle-mme domicile, en courant sur un appareil gnral de rouleaux. On la voyait traverser les rues, monter aux troisimes tages, redescendre aux rez-de-chausse, traverser les cafs, les bazars, les cabinets de lecture, poursuivie par les non-abonns, qui tchaient de drober quelques mots au passage; parcourue en l'air par les gens presss; tudie loisir par les bourgeois retirs des affaires; mais toujours immuable dans son mouvement, et faisant disparatre, par le toit ou par la muraille, l'article non achev que vous aviez lu avec trop de lenteur. M. Atout et Maurice trouvrent dans la premire salle une foule de gens de diffrents ges et de diffrentes conditions, qui attendaient l'audience du directeur du _Grand Pan_. L'acadmicien en accosta plusieurs qu'il connaissait, et les entretint un instant. Tous affectaient le mme ddain pour la puissance laquelle ils venaient rendre hommage; tous se plaignaient de son iniquit et de sa corruption; tous se dclaraient galement indiffrents son amiti ou sa haine. M. Atout, voyant qu'il faudrait attendre quelque temps, proposa son compagnon de lui faire visiter rapidement ce qu'on appelait les bureaux du journal. Aprs avoir travers plusieurs pices o des milliers d'employs surveillaient les dtails infrieurs, ils arrivrent la salle de rdaction, partage en deux cents cellules grilles, pour les deux cents journalistes de service. Chacun d'eux avait ses fonctions distinctes, indiques par l'inscription de la cellule. Il y avait un rdacteur pour les empoisonnements de femmes par leurs maris, deux pour les empoisonnements de maris par leurs femmes, trois pour les empoisonnements rciproques, connus sous le nom d'_empoisonnements assortis_, et ainsi du reste. Venaient ensuite les puffistes, compagnie d'lite dont on mnageait les forces. L'un avait la spcialit des incendies de villes inconnues, des tremblements de terre de pays dcouvrir, des naufrages de grands personnages ayant pour nom une initiale; un second se chargeait des histoires d'ours dvorant les vtrans, de serpents marins et de crocodiles apprivoiss: un troisime se rservait le rgne vgtal, embelli des merveilles de la moutarde blanche et du chou colossal. Chaque article achev tait jet dans un tube qui le conduisait jusqu' la machine, o il tait imprim sans l'intermdiaire des compositeurs, ce qui, entre autres avantages, avait celui de laisser les fautes d'orthographe au compte du journaliste. La seconde salle tait celle des rdacteurs de rclames, perptuellement employs trouver de nouvelles formules la fiction; la troisime, celle des correspondances entretenues au moyen de tlgraphes lectriques; enfin, les dernires salles taient consacres la fabrication des feuilletons. Cette fabrication tait exploite depuis quelques annes par le fameux Csar Robinet, qui avait trait forfait pour tous les romans publier dans _Le Grand Pan_ et dans les autres journaux de la Rpublique. Plusieurs machines de son invention confectionnaient des feuilletons de tout genre, raison de cent lignes l'heure. Il y avait d'abord la machine historique, dans laquelle on jetait des chroniques, des biographies, des mmoires, et d'o sortaient des romans dans le genre de ceux de Walter Scott; La machine _varits_, que l'on bourrait d'_anas_, de lgendes, d'almanachs anecdotiques, et qui produisait des voyages comme celui de Sterne; La machine des _fantaisies_, qui recevait les anciens potes, les vieux romans, les drames oublis, et dont on obtenait des nouvelles comparables celles de Bernardin de Saint-Pierre et de l'abb Prvost; Enfin la machine des _rsidus_, o l'on jetait brasse les rognures que l'on n'avait pu utiliser ailleurs, et qui produisait du Perrault et du Berquin de seconde qualit. Csar Robinet ne lisait point ses livres, mais il les signait tous, ce qui le condamnait quatorze heures de travail forc par jour. A l'arrive de Blaguefort, il paraphait le cent trente-troisime volume des aventures du colonel Crakman, rcit charmant dans lequel il avait russi faire entrer tous les mmoires imprims sur le grand Frdric et sur sa cour. Soixante secrtaires faisaient autour de lui le triage des livres des autres qui devaient devenir des livres de lui. Maurice demeura merveill. Le systme de retapage, autrefois born aux chapeaux, s'tait tendu jusqu'aux ides. La friperie perfectionne avait envahi la rpublique des lettres; les plus vieux volumes, dcousus, dcoups, reteints et regomms, devenaient des nouveauts recherches; il suffisait de l'estampille CSAR ROBINET pour que l'toffe use part neuve! M. Atout, pensant que l'heure de rception devait tre arrive, rebroussa chemin et se prsenta chez le directeur du _Grand Pan_. M. Prtorien tait Sans-Pair le vritable fondateur de la libert de la presse, c'est--dire de la libert de presser les gens. Rien ne pouvant lui tre refus impunment, on ne lui refusait rien. La plume croise devant son journal, comme la sentinelle devant son camp, il dcidait seul qui il fallait repousser ou admettre. Excellent du reste pour ses amis, il leur partageait ses gains, sa puissance, son crdit, et c'tait le meilleur roi du monde, pourvu qu'on ne ft point de ses sujets. Au moment o nos visiteurs entrrent, il donnait audience tous ceux que Maurice avait vus faire antichambre. Leur ddain pour le journalisme avait fait place au respect, leur indiffrence l'empressement. C'tait qui se montrerait le plus modestement soumis ou le plus amicalement familier. Il vit d'abord passer une vingtaine d'auteurs qui venaient offrir leurs livres embellis de l'autographe sacramentel: _hommage de l'auteur_. Puis des peintres, des sculpteurs, des musiciens, qui, pour preuve de leurs talents, remettaient des lettres de recommandation; des actrices parfumes de patchouli, tournant sur elles-mmes avec mille ondulations caressantes, comme des panthres apprivoises, et ne se retirant qu'aprs avoir laiss leurs adresses; des hommes graves qui apportaient leurs loges tout faits, et d'autres plus graves encore qui y joignaient d'utiles diatribes contre leurs adversaires. Mais la visite qui frappa le plus Maurice fut celle de Mlle Virginie Spartacus, fondatrice de la socit des _femmes sages_, compose de toutes celles qui n'avaient pu vivre avec leurs maris. Mlle Spartacus faisait pourtant exception: car, ainsi qu'elle l'avait dclar elle-mme dans son discours d'ouverture, en empruntant, par pudeur, une image l'antiquit, _nul n'avait encore dnou sa ceinture_! Son hostilit contre les hommes tait donc libre de tout souvenir personnel; c'tait de la haine mtaphysique, un acharnement vertueux, n des principes et entretenu dans l'intrt de l'humanit. Elle venait demander M. Prtorien l'insertion de plusieurs articles; car Mlle Spartacus joignait son titre de fondatrice celui de femme de lettres, et, si elle n'occupait point le premier rang dans la littrature contemporaine, la faute en tait aux hommes, ligus contre son sexe. Mais, ainsi qu'elle le faisait remarquer, cette tyrannie touchait sa fin; le jour approchait o les matres devaient forcment consentir l'affranchissement des esclaves, et cet affranchissement avait t formul d'avance par Mlle Virginie; les droits de la femme taient aussi simples que clairs: ils consistaient n'en point reconnatre aux hommes. M. Prtorien reut la reine des insurgeantes avec politesse, mais refusa ses articles, et Mlle Virginie sortit en s'criant qu'il tait temps d'aviser au salut du genre humain. Lorsque tous les visiteurs se furent enfin retirs, le directeur du _Grand Pan_ vint M. Atout, les mains tendues et en s'excusant. Vous voyez ma vie, dit-il avec une sorte de dgot railleur; elle ressemble ces arbres plants sur les grands chemins, et dont chaque passant se croit le droit d'emporter une branche ou une feuille; je n'en puis rien garder pour moi ni pour mes amis. --Et cependant, fit observer l'acadmicien avec un sourire logieux, vous trouvez moyen de suffire toutes vos tches. --Je viens de m'en imposer une nouvelle, interrompit Prtorien en se ranimant tout coup; une entreprise compltement neuve. --Encore? --Gigantesque! Du reste, il faut que je vous communique le plan... Asseyez-vous l; je veux que vous me donniez votre avis. M. Atout connaissait trop le monde pour ne pas traduire:--Je veux que vous applaudissiez! Il se rsigna donc l'admiration, bien dcid se la faire rembourser la premire occasion. Prtorien, qui avait cherch parmi ses papiers, lui montra le prospectus de sa nouvelle publication. Il s'agissait d'une biographie gnrale devant comprendre l'histoire publique et prive de tous les citoyens de Sans-Pair! Le prospectus portait en tte cette maxime philosophique: _Les souscripteurs ont droit l'indulgence. Les non-souscripteurs n'ont droit qu' la vrit._ Venait ensuite un systme de primes si habilement combin que l'diteur remboursait au moins cent vingt fois le prix de chaque souscription; aussi ne se retirait-il que sur la quantit! Les privilges de chaque catgorie taient, du reste, clairement tablis. Chacun des trente mille premiers souscripteurs avait droit une calche orne de son chiffre et attele d'un ballon: c'taient les demi-fortunes de Sans-Pair. Les quarante mille souscripteurs suivants devaient obtenir des cartes d'abonnement perptuel tous les omnibus de la Rpublique, avec correspondance pour les cinq parties du monde. Enfin, les derniers recevaient tous les matins, domicile, une tasse de caf au lait avec le petit verre de rhum ou de cognac. Aprs avoir cout les dtails relatifs cette entreprise littraire, et exalt les services qu'elle allait rendre la civilisation, M. Atout en vint enfin ce qui l'amenait. Prtorien tira aussitt le cordon des stnographes au mot Acadmie, et un papier pli en quatre tomba d'une des bouches de rdaction places au-dessus de son bureau: c'tait le rsum du Mmoire lu par le bibliophile. M. Atout l'ouvrit et commena l'examiner avec Maurice, qui l'arrtait chaque ligne pour quelque rectification. Prtorien, ravi, dclara qu'il fallait faire un article l-dessus; cela amnerait du bruit, du scandale, et rien de plus sain pour un journal. Ne mnagez pas le bibliophile, ajouta-t-il rsolument; la vrit est toujours bonne dire quand elle fait gagner des abonns. Il a d'ailleurs refus d'tre des ntres, et qui n'est pas pour nous est contre nous. Il faut noyer dans le ridicule le Mmoire sur les Franais du dix-neuvime sicle. --Hein? qu'est-ce que j'entends l? s'cria Blaguefort, dont le visage venait de paratre la porte entrouverte... Un moment, mes petits: peste! on ne noie pas ainsi la marchandise des amis. --La marchandise! rpta Prtorien; aurais-tu par hasard trait avec le bibliophile? --Pour ses cinq Mmoires. --Tu as sign? --Et pay cent vingt mille francs en billets de banque! Tu comprends qu'on ne peut pas dire de mal d'un livre qui m'a cot cent vingt mille francs, et pour lequel je viens faire quatre cents louis d'annonces. --Diable! c'est juste, dit Prtorien embarrass. --Cependant, objecta M. Atout, je ferai observer que la vrit... --Est ce qu'elle peut, acheva Prtorien; les anciens l'avaient eux-mmes proclam. _Amica veritas, sed magis amicus Blaguefort._ --Ainsi, vous refusez de recevoir les rclamations de mon hte? dit l'acadmicien piqu. --Par la raison qu'elle me coterait deux cents louis... et l'amiti de Blaguefort, qui vaut davantage. --Dix fois davantage! ajouta le commis voyageur; je lui paye tous les ans des annonces pour plus de cinquante mille francs. --Alors M. Maurice verra ailleurs, reprit M. Atout d'un air compos; _Le Grand Pan_ n'est point le seul organe de la publicit. --C'est juste, vous pouvez vous adresser au _Serpent sonnettes_, dit Prtorien d'un ton railleur. --Ou au _Chacal de l'Ouest_, ajouta Blaguefort avec indiffrence. --Pourquoi pas au _Maringouin_? acheva M. Atout d'un air de bonhomie. Le journaliste se mordit les lvres, et son compagnon parut inquiet. _Le Maringouin_ tait un de ces petits journaux que chacun veut lire pour l'amour du mal qu'on y dit des autres; gamins de la presse, dont vous vous amusez jusqu' ce qu'ils s'amusent de vous, et qui jettent de la boue tous ceux qui passent sans craindre les reprsailles, parce que sur eux la boue ne tache pas. Quelque suprieure que ft sa position dans la presse, Prtorien redoutait le petit journal comme le lion redoute le bourdonnement et la piqre du moucheron. Quant Blaguefort, il savait au juste ce que les attaques du _Maringouin_ pouvaient lui enlever d'acheteurs; aussi prit-il tout coup cette physionomie ouverte des gens d'affaire au moment o ils veulent vous tendre un pige, et, passant une main sous le bras de l'acadmicien qui allait se retirer: Nous ne nous sparerons pas ainsi, s'cria-t-il; non, pardieu! il ne sera pas dit que les Franais du dix-neuvime sicle m'auront brouill avec le plus illustre crivain de la rpublique des Intrts-Unis. M. Atout voulut protester. Avec celui dont la brillante imagination a recul le domaine de la posie!... M. Atout protesta plus fort. Avec le gnie facile et universel qui nous a assur la supriorit dans tous les genres. M. Atout se confondit en protestations. Avec le plus grand homme, enfin, de notre poque. M. Atout serra la main de Blaguefort en affirmant qu'il allait se fcher. Celui-ci, qui avait puis ses formules d'loges, parut cder avec peine; mais, fort de son exorde par insinuation, il commena effrayer l'acadmicien sur les suites de la publication annonce: c'tait se faire des ennemis, s'exposer des reprsailles, nuire la considration de cette Acadmie dont il tait le protecteur et la gloire! Ces raisons taient fortes, mais on ne renonce point ainsi l'espoir de rendre un collgue ridicule; la fraternit des arts descend en droite ligne de celle d'Abel et de Can. M. Atout rsistait et trouvait toujours quelque chose rpondre. Il allguait l'intrt de la science, l'intrt de l'histoire, l'intrt des principes, enfin tous les intrts que l'on cite quand on ne veut rien dire du vritable. Il invoquait surtout les arrts de sa conscience, idole mystrieuse qui parle ou se tait selon la volont du grand prtre. Blaguefort, qui tait bout d'loquence, s'arrta enfin tout coup, comme illumin d'une subite inspiration. Je comprends, s'cria-t-il; vous ne voulez point perdre l'occasion; cette critique de l'ouvrage du bibliophile doit piquer la curiosit; on peut en vendre autant d'exemplaires que de l'ouvrage lui-mme. --Sinon davantage, ajouta M. Atout; puis j'ai d'autres motifs... --Je sais, je sais, interrompit Blaguefort, la science... les principes... la conscience... Eh bien, je vous achte tout! L'acadmicien fit un mouvement. Cent vingt mille francs pour le livre du bibliophile et cent vingt mille francs pour la rfutation, continua l'homme aux spculations; cela arrange tout. Je vendrai d'abord le premier comme un chef-d'oeuvre, puis le second pour prouver que c'est une rhapsodie. De cette manire le public aura fait une double tude et moi un double profit. Voyons, c'est convenu, n'est-il pas vrai? Je vais crire nos conditions pour viter tout malentendu. Blaguefort s'tait assis la table de M. Prtorien, o il rdigea le trait convenu; M. Atout signa, reut un billet ordre, et il allait prendre cong du directeur du Grand Pan, lorsque celui-ci, qui se rendait au Muse, proposa d'y conduire les deux ressuscits. Ils acceptrent avec empressement, et M. Atout se retira seul. XVIII La Bibliothque nationale et son catalogue.--Utilisation de la promenade.--Ce que c'est qu'un artiste Sans-Pair.--Portraits la grosse, avec ressemblance garantie.--M. Illustrandini, statuaire de l'univers.--M. Prestet, peintre du Gouvernement pied et cheval.--Opinion de Grelotin sur la peinture. En suivant leur guide, Maurice et Marthe passrent devant un difice noir gard par des soldats. Ils l'auraient pris pour une maison de force, s'ils n'avaient lu au-dessus de la porte d'entre: _Bibliothque Nationale_. Ils exprimrent le dsir d'y entrer; mais M. Prtorien les avertit qu'elle tait ferme. L'inscription vous a tromps, dit-il en souriant; Sans-Pair, une bibliothque nationale n'est point celle dont le peuple jouit, mais celle qu'il entretient. Il en est pour cela comme de la voie publique, toujours barre par ordre de l'autorit suprieure, et que l'on rpare perptuellement de ses rparations. Qu'auriez-vous vu d'ailleurs? Des montagnes de livres superposs au hasard. Le zle et la science des conservateurs s'vertuent en vain dbrouiller ce chaos. Les fonds dont ils auraient besoin sont absorbs par les gendres et les neveux de dputs, qui obtiennent des missions artistiques pour la dgustation des vins de Tokai, l'tude des hutres d'Ostende ou l'examen des Circassiennes du Caucase. Voil trois sicles qu'on travaille au catalogue; chaque mois on classe cent volumes, et on en reoit mille qui restent non classs! C'est une mer dans laquelle se jettent tous les jours de nouveaux fleuves, et que l'on essaye mettre en bassins avec une coque de noix. Aussi l'difice et-il dj flchi sous le faix toujours croissant des livres qu'on y entasse, si les rats et les collecteurs ne travaillaient sourdement son allgement. Du reste, la police la plus rigoureuse est tablie la porte; on interdit les gros souliers, qui feraient trop de poussire; les parasols sont svrement prohibs, et chacun doit laisser, en entrant, son chapeau au portier. Aussi la bibliothque de Sans-Pair est-elle partout cite pour modle, et, sauf les livres, tout y est dans un ordre parfait. Vis--vis la bibliothque s'tendait un jardin public que Prtorien traversa, et o Maurice put renouveler l'observation qu'il avait dj faite. Tous les promeneurs se livraient quelque travail qui utilisait la locomotion. Les uns brodaient en marchant, les autres faisaient de la tapisserie, tressaient des paniers ou fabriquaient des bourses et des faux tours pour les trennes. Les jeux publics servaient galement la production. Chaque escarpolette mettait en mouvement un ptrin mcanique pour la fabrication des gteaux; les chevaux de bois faisaient tourner un moulin caf, et les tirs au pistolet servaient casser des noisettes. Maurice remarqua surtout un homme de moyen ge qui avait russi rendre sa promenade triplement profitable: il lisait, tricotait et tranait aprs lui un appareil conomique dans lequel cuisait son dner. En quittant la promenade, les deux poux se trouvrent dans un nouveau quartier. L, tout avait chang d'aspect. On ne voyait qu'hommes barbus et que femmes cheveles, portant tous les costumes connus, depuis la feuille de figuier de nos premiers pres jusqu' la robe de chambre du dix-neuvime sicle. M. Prtorien leur apprit que c'tait le quartier des artistes. Leur premire et constante proccupation tait celle de ne pas s'habiller comme le bourgeois, de n'avoir pas les mmes meubles que le bourgeois, de ne pas ressembler au bourgeois! En consquence, ils taient vtus de toges, de cuirasses ou de hauts-de-chausses de tricot; ils marchaient avec des pantoufles de mamamouchi, s'asseyaient sur de grands fauteuils boiteux du temps des croisades, buvaient dans d'anciens hanaps bossels, et fumaient du tabac de caporal travers des narguills de douze pieds. Le tout dans l'intrt de l'art et par haine pour la bourgeoisie. Nous avons oubli de dire que la bourgeoisie, c'tait tout le monde, except eux! Outre cette grande haine, les artistes de Sans-Pair avaient certains principes qui formaient comme le code de leur association, et que l'on pouvait rsumer en six aphorismes: ARTICLE 1er. Le sculpteur trouve que la peinture a cess d'exister. ARTICLE 2. Le peintre trouve que la sculpture n'existe plus. ARTICLE 3. Peintres et sculpteurs ne reconnaissent de talent qu'aux morts; encore faut-il qu'ils le soient depuis longtemps. ARTICLE 4. La meilleure des rpubliques est celle o l'on achte le plus de statues et de tableaux. ARTICLE 5. On doit toujours secourir un confrre, mais on n'est jamais tenu de l'admirer. ARTICLE 6. L'artiste a trois ennemis: le marchand de couleurs, le public et son propritaire. Prtorien visita d'abord, avec ses compagnons, l'cole o l'on envoyait les jeunes gens reconnus propres aux arts. On l'avait orne de statues ou de tableaux retrouvs dans les ruines de Paris, et qui taient devenus des chefs-d'oeuvre avrs depuis que le temps en avait dtruit une partie. Mais le directeur du _Grand Pan_ ne laissa point Maurice le temps de les voir. Il avait promis de le conduire chez les artistes les plus clbres de Sans-Pair, et il entra d'abord chez M. Aim Mignon, peintre de tous les princes, de tous les banquiers et de toutes les jolies femmes de la Rpublique. M. Aim Mignon tait le premier qui et song appliquer au portrait le systme de la confection en pacotille. Il avait, pour cela, ramen toutes les physionomies cinq caractres: le grave, le gai, le sauvage, le voluptueux, l'indiffrent, et avait fait peindre d'avance une collection de toiles reproduisant ces diffrents types sans le visage! Ces toiles taient exposes dans son atelier avec le prix, calcul en pouces carrs, de sorte que chacun pouvait choisir sa tournure toute faite comme on choisit un habit. Il n'y avait plus que la tte ajouter; mais, pour celle-ci, M. Aim Mignon russissait toujours au gr de l'acheteur. Lui-mme dveloppa, sur ce point, son procd Maurice. La mission du portraitiste, dit-il, n'est point, comme on l'a cru longtemps, de reproduire ce qu'il voit, mais ce qui devrait tre. La nature est gnralement laide; notre rle est de l'embellir, je dirais mme que c'est notre devoir. Car, que veulent la plupart des gens qui se font peindre? Acqurir la preuve qu'ils sont plus beaux qu'ils ne le paraissent. Si un portrait ne russit qu' reproduire notre laideur, quoi bon en faire la dpense? N'est-ce point assez d'avoir la laideur elle-mme? Pensez-vous qu'un bgue payt bien cher pour entendre contrefaire son bgayement? Le portraitiste a toujours, du reste, un moyen sr de savoir s'il a russi: celui qu'il peint se dclare-t-il ressemblant, il faut qu'il efface vite; se prtend-il flatt, tout est bien; l'oeuvre sera paye sans rclamation et prne aux amis. De chez M. Mignon, Marthe et Maurice se rendirent chez le signor Illustrandini, statuaire ordinaire des cinq parties du monde, auxquelles il fournissait indiffremment des Vierges avec ou sans Enfant, des Vnus pudiques ou non pudiques, des Christs morts ou vivants, des martyrs en pied, des paens en gane et des grands hommes de toutes dimensions. M. Illustrandini avait des carrires de marbre qu'il faisait exploiter, des fonderies toujours en activit, et douze cents jeunes gens qui modelaient et taillaient pour lui. Prtorien le trouva occup expdier soixante colis de saints non canoniss destins l'Irlande, et une statue colossale de l'Incrdulit commande par le club des athes de Boston. A la vue du journaliste, il s'avana les bras ouverts. Le voil! s'cria-t-il, notre providence, notre toile tutlaire, notre soleil! c'est lui qui a clair les ministres. --Comment? demanda Prtorien, qui ne parut point comprendre. --Ne vous rappelez-vous plus ces travaux qu'ils voulaient partager entre plusieurs? reprit Illustrandini. --Eh bien? --Ils viennent de m'en charger seul. --Ah! ils ont enfin cd! dit le journaliste avec un mouvement d'orgueil. --Grce vous! s'cria Illustrandini en lui prenant les mains. Qui oserait vous rsister? n'tes-vous pas le roi de l'opinion? Mais je puis dire qu'en me rendant service, vous n'avez point t non plus inutile l'art. Je serai digne de vous, matre... d'autant que les premiers prix ont t maintenus... quinze cent mille francs! Comment ne pas faire un chef-d'oeuvre? Aussi, depuis hier, ma tte est en feu; je vois mes statues; elles marchent, elles regardent, elles crient... Illustrandini avait cet enthousiasme mcanique des artistes brouillons qui, au lieu de boire avec une motion silencieuse aux fontaines sacres, s'y jettent jusqu'au cou avec de grands cris. Quand il parlait d'art, chaque mot avait dans sa bouche le double de syllabes; c'tait comme le tonnerre que l'on entend au thtre, quelque chose de lourd roulant sur quelque chose de creux. Le lourd, c'tait la parole, et le creux, l'esprit. Cependant ces convulsions froid russissaient prs de tout le monde; comme Illustrandini manquait de bon sens, on lui avait suppos de l'imagination. Un riche mariage acheva de le poser dans le monde; il prit quipage, donna des dners, des bals; et la clbrit de l'amphitryon finit par dteindre sur l'artiste. Illustrandini l'avait prvu, car c'tait avant tout un homme d'affaires. Une fois en possession de la vogue, il se mit l'exploiter avec l'pret furieuse des parvenus. Prospectus vivant de son propre mrite, il allait partout se proposant, pressant, sollicitant. Chaque travail confi un autre tait ses yeux un vol; il criait la perte de l'art; dplorait les beaux sicles de Napolon et de Louis-Philippe, et ameutait contre son rival malencontreux la troupe de ses complaisants et de ses dupes. Pour lui, tout n'tait point assez. Pendant qu'il faisait clater l'enthousiasme continu qui lui tait familier, Prtorien regardait autour de lui avec distraction. Illustrandini s'arrta tout coup. Ah! vous contemplez ma Minerve? s'cria-t-il. --Une Minerve! rpta le journaliste, dont les yeux s'arrtrent avec hsitation sur un bloc de terre glaise. --C'est elle! rpta Illustrandini avec complaisance; elle est sortie tout arme de mon cerveau comme de celui de Jupiter. Je l'ai modele dans une telle ardeur que la terre fumait sous mes doigts. --Cependant, fit observer Prtorien avec hsitation, il me semble qu'il reste encore beaucoup faire... --Pour mes lves, acheva Illustrandini; oui, la partie de mtier: les bras, les jambes, le corps! Mais qu'est-ce que cela quand l'ide a t trouve? Tout est dans l'ide. La desse, appuye d'une main sur sa lance, prsente de l'autre une branche d'olivier. Voil la statue, le reste n'est que du dtail et n'a pas besoin du souffle de l'artiste. Revenez dans un mois, le voile qui cache Minerve vos yeux sera tomb, et vous la verrez dans sa divinit. Prtorien promit de revenir et se dirigea vers l'atelier de M. Prestet, qui occupait, parmi les peintres, le mme rang qu'Illustrandini parmi les sculpteurs. Seulement le sien n'avait rien de potique ni de solennel, loin de l; Prestet chantait les complaintes d'ateliers, cultivait le calembour, donnait du cor de chasse et imitait le cri de toutes sortes d'animaux; c'tait un artiste bon enfant, peignant comme il chassait, comme il jouait au billard, avec une facilit leste et insoucieuse. Aussi essayait-il indiffremment tous les genres; l'art, pour lui, n'tait point une prfrence, mais une profession. Il inscrivait sur un livre-journal les commandes qui lui taient faites et les excutait par numro d'ordre. Or, on estimait que, pour y satisfaire, il devrait atteindre l'ge de cent douze ans, et qu'il aurait alors excut 745 kilomtres de peinture de tout genre. Il avait, du reste, russi rendre plus rapide le travail des grandes toiles destines au Panthon de Sans-Pair, en les peignant sur une locomotive et arm d'une perche quatre pinceaux. Pour les moindres tableaux, il se contentait d'un appareil ingnieux qui lui permettait d'en excuter cinq en mme temps. Il reut nos visiteurs sans se dranger, donnant pour excuse les huit tableaux qu'il devait livrer le soir mme, et continua d'en peindre trois, tout en causant. Maurice voulut connatre ses ides sur la peinture; M. Prestet les lui indiqua avec son aisance et son aplomb habituels. La peinture, dit-il, est l'art de reprsenter tout ce qu'indiquent les programmes, la satisfaction du Gouvernement et de son auguste famille. On vous ordonne une bataille, vous faites des gens en uniforme qui se battent; un groupe de nymphes, vous peignez trois femmes peu vtues; une machine ingnieuse, vous dessinez un mtier d'o sort une paire de chaussettes. Si chacun reconnat la chose sans inscription, vous pouvez dire comme le vieil Italien: Moi aussi je suis peintre; et la preuve que vous l'tes, c'est qu'on vous commandera des tableaux. On a parl de mlodie de tons, de couleurs vibrantes, d'harmonie de lignes! folie! Toute la peinture se trouve comprise dans un mot: copier ce qui est, de manire ce que le ministre des beaux-arts lui-mme puisse reconnatre qu'un fagot n'est pas un conseiller d'tat! Tout le reste est de la posie Grelotin, bon pour Grelotin, digne de Grelotin. Maurice demanda ce que c'tait que Grelotin. Un quasi-idiot, qui sert de jouet nos artistes, rpondit Prtorien. Il a tudi l'art vingt ans, et, ne pouvant atteindre son idal, il s'est rsign devenir gardien du Muse, o il continue tudier son systme: car Grelotin a un systme qui ferait infailliblement de lui un grand peintre, ou un grand sculpteur, s'il peignait ou s'il sculptait. Vous pourrez, du reste, l'interroger vous-mme quand nous traverserons les galeries. Ils prirent cong de Prestet et se dirigrent vers le Muse. Toutes les coles, runies par groupes, comme les diffrentes familles d'une mme race, avaient t entasses dans une seule salle, afin que les autres pussent tre rserves _l'art national_: c'est ainsi que l'on dsignait, Sans-Pair, les oeuvres d'Illustrandini, de Mignon et de Prestet. Grelotin se tenait la porte de l'immense galerie, comme un dragon devant le trsor qu'il garde. C'tait un tout petit homme, mal fait, presque chauve, dont les lvres taient agites d'un tremblement continuel, et qui regardait devant lui avec des yeux doux et demi gars. Prtorien lui prsenta Marthe et Maurice comme un couple des vieux sicles; Grelotin les regarda. Vivaient-ils du temps o l'on savait peindre des tableaux qui chantaient? demanda-t-il avec une curiosit empresse. Les deux ressuscits regardrent leur conducteur. Oui, oui, reprit Grelotin avec insistance; il y a eu un temps o la brosse et le ciseau communiquaient une voix mlodieuse leurs oeuvres; je le sais bien, moi qui les entends ici. --Vous les entendez? rpta Marthe tonne. --Tous les soirs! reprit Grelotin; quand la porte de la galerie est referme, et que le soleil couchant laisse glisser sur les murs ses grandes lueurs enflammes, vite je cours, l-bas, prs des Italiens, et j'entends toutes les toiles qui chantent en choeur sans que leurs accents se confondent. Je reconnais celui de Raphal, sa douceur sublime; celui de Corrge, ample et attendri; celui du Titien, qui semble vous envelopper; ceux de Carrache, de Lonard de Vinci, de Guide, de Guerchin, d'Andr del Sarte, tour tour fougueux, suaves, expressifs ou caressants. Puis viennent les Flamands, la mlodie moins cleste, mais plus vibrante: Rubens, dont la forte voix chante tour tour sur tous les tons; Vandyck, profond et sombre; l'harmonieux Jordans; le rjouissant Tniers; Van-Ostade, Ruysdal, Berghem, Wouvermans, mlant leurs agrestes pastorales aux cantinelles de Miris et de Grard Dow. Puis c'est le tour des Espagnols, avec Murillo au timbre vari, Riberra le hardi, Velasquz le chevaleresque, Zurbaran le mystique. Enfin, les vieux peintres franais: Poussin, Lesueur, Claude Lorrain, Watteau, Lancret, choeur de voix nobles ou charmantes, que l'on entendrait mieux sans leurs successeurs: car la peinture franaise aussi avait perdu l'art. Voyez ces dernires toiles: elles ne chantent plus, elles ne parlent mme point, elles ne savent que faire entendre des clameurs discordantes; on dirait qu'elles luttent qui poussera le cri le plus aigu. De loin en loin, quelques-unes murmurent encore mlodieusement; mais, au milieu du tumulte, on les distingue peine, ce sont comme des voix d'anges dans le chaos. --Heureusement que de ce chaos est sorti un nouveau monde, fit observer Prtorien. --Oui, dit Grelotin en secouant la tte, un monde muet. --Comment, notre art national?... --A perdu la voix, continua l'idiot tristement. Parcourez ces salles, coutez ces tableaux et ces statues, vous n'entendrez rien. On croit encore voir l'art, et on n'en a que l'apparence. L'art vivant n'est plus parmi nous; la toile et le marbre ont cess de chanter. Le journaliste clata de rire et prit cong du gardien; mais Maurice tait devenu pensif. De tous ceux qu'il venait d'entendre, Grelotin tait le seul qui l'et touch. Les autres exploitaient l'art; lui, il le sentait. XIX Rforme dramatique grce laquelle la pice est devenue l'accessoire.--Transformations successives d'un drame historique.--Premire reprsentation.--Une loge d'avant-scne.--Analyse de _Klber en gypte_, drame en cinq actes et plusieurs btes. Au sortir du Muse, Prtorien se rappela qu'il devait assister la premire reprsentation d'un drame dont l'annonce remuait tout Sans-Pair. Il s'agissait d'une pice intitule _Klber en gypte_, qui, au dire des initis, accusait les tudes historiques les plus profondes. L'auteur avait su ramener ses caractres et ses fables la simplicit antique du dix-neuvime sicle. Cependant, il n'tait arriv faire jouer son drame qu'aprs une srie d'preuves dont le directeur du _Grand Pan_ fit le rcit ses compagnons. Autrefois, leur dit-il, dans une reprsentation scnique, la pice tait l'objet principal; c'tait pour elle que l'on disposait les dcorations, les costumes, les acteurs; on admettait la suprmatie de l'esprit sur la matire, la soumission de l'instrument la musique qu'il devait rendre; nous avons chang ces trop commodes habitudes. Aujourd'hui, la pice est l'accessoire; le directeur l'essaye ses toiles peintes, l'arrange pour sa troupe. Il la rogne au commencement, l'allonge la fin, l'largit au milieu. Chaque comdien, au lieu de reprsenter un caractre, rvle au public sa propre personnalit; on ne joue plus de pices, on joue des acteurs. Le drame de _Klber en gypte_ offre, du reste, un exemple clatant de la souplesse avec laquelle nos auteurs accommodent l'ide toutes les exigences. La pice, qui s'appelait d'abord _La Jeune Esclave_, avait t crite pour les dbuts d'une actrice charmante, qui s'est malheureusement trouve tout coup hors d'tat de jouer les vierges. On a alors propos de lui substituer un amoureux, en prenant pour titre _Le Jeune Esclave_! Ce n'tait qu'une modification d'artiste, comme le fit observer spirituellement le directeur (car les directeurs ont de l'esprit depuis qu'ils ne laissent plus les auteurs en avoir); mais l'amoureux refusa le rle cause du costume, qui ne lui permettait point de porter des bottes la dragonne; les bottes la dragonne taient sa spcialit et l'origine de tous ses succs! Un auteur de votre temps et sans doute renonc son oeuvre aprs de tels checs, mais les ntres sont plus tenaces. Celui de la pice nouvelle apprit qu'un clbre dompteur de btes venait d'arriver Sans-Pair, et son plan fut aussitt transform. Il substitua Klber au grand Ssostris, un aigle chauve au capitaine des gardes, et remplaa l'amoureux par un jeune caman de la plus haute esprance. C'est lui que nous allons voir. On dit le rle merveilleusement appropri ses facults dramatiques et plein d'effets saisissants. Mais l'heure du spectacle n'est point encore arrive, et celle du dner vient de sonner; entrons au _Boeuf de la reine d'Angleterre_: c'est un restaurant nouveau tabli par notre socit, et dont les actions sont dj de quatre-vingts pour cent au-dessus du pair; on y accepte tout en payement: chapeaux sans bords, breloques de montres, roues de cabriolet. Un pauvre diable peut y changer ses vieilles bottes contre une ctelette, ou ses bretelles contre un potage; aussi vous voyez quelle foule. Cependant, les consommateurs qui payent en argent ont une salle particulire, et prlvent les meilleurs morceaux. Ils entrrent dans un rfectoire o se dressaient une douzaine de tables colossales, sur chacune desquelles taient servis des animaux tout entiers. Ici, c'tait un boeuf couch sur une litire de pommes de terre frites ou de choucroute; plus loin, des veaux demi enfoncs dans la gele, des moutons piqus d'ail, des porcs dors au feu, des monceaux de poulardes exhalant le parfum de la truffe, et des files de canards nageant dans des rivires de navets ou de pois verts. D'normes couteaux, mus par la vapeur, procdaient au dpcement de ce festin homrique. Vous tes peut-tre surpris d'une pareille exhibition culinaire, dit Prtorien, mais elle a pour but de rassurer contre la fraude des restaurateurs. Ici, chaque convive constate l'identit du nom et de la chose; ce qu'il mange est bien ce qu'il croit manger; comme saint Thomas, il peut voir et toucher. Asseyons-nous devant ce boeuf encore intact, auquel les cornes et la peau ont t conservs pour plus d'authenticit, et indiquez vous-mme le morceau prfr, il vous sera l'instant dcoup et servi. Quant la boisson, voyez parmi tous les noms gravs sur les tonneaux, et tournez le robinet de celui que vous aurez choisi. Les deux poux prirent place une table dfendue, selon la manire anglaise, par des cloisons qui procuraient chaque consommateur l'agrment de ne pas voir ses voisins et de ne point en tre vu. Chacun mangeait comme les chevaux, seul son rtelier. On n'tait jamais expos parler un autre convive, lui rendre un de ces lgers services qui entretiennent la sociabilit entre les hommes; on tait chez soi, avec soi, rien que pour soi! Du restaurant, Prtorien se rendit au grand Thtre de la Rpublique, o se donnait la pice nouvelle. Le pristyle tait dcor des statues de Shakespeare, de Schiller, de Calderon et de Molire, mises sans doute la porte pour avertir que leur gnie n'avait plus de place au dedans. Les arrivants trouvrent la salle claire et dj garnie de spectateurs. C'tait cette foule d'artistes, de gens de lettres, de journalistes, convis venir prendre les prmices de toutes les ftes de l'esprit ou du regard, et n'y venant que pour railler l'amphitryon et le festin; race blase, ddaigneuse, qui mprise les plaisirs qu'on lui donne, et qui s'indignerait qu'on les lui refust. En traversant un des corridors, Prtorien aperut un groupe au milieu duquel se trouvait M. Claqueville, assureur de succs en tous genres. M. Claqueville avait des cheveux blancs, la croix d'honneur et trois mille six cent quarante-trois mdailles reues de la socit des auteurs dramatiques pour autant de pices sauves du naufrage. Il tait, en outre, l'inventeur d'une multitude de perfectionnements destins transformer en chefs-d'oeuvre tous les ouvrages assurs par sa maison. Non-seulement il avait des rieurs gages, des pleureuses patentes et des ouvriers en applaudissement, tous levs pour ces diffrentes destinations dans la mnagerie humaine de M. Banqman, mais il entretenait une arme de _caudataires_ chargs de figurer de la foule; huit femmes excellant dans les attaques de nerfs et les vanouissements; trois vieillards ayant pour spcialit de se faire craser aux portes des thtres, afin de prouver l'affluence; enfin, une escouade de prestidigitateurs chargs d'enlever dans toutes les poches les sifflets et les clefs fores. Au moment o Marthe et Maurice le rencontrrent, il se trouvait prcisment entour des chefs d'escouade, auxquels il communiquait son ordre du jour. Attention sur toute la ligne, s'criait-il en levant sa canne comme une pe de commandant; l'administration a dpens six cent mille francs, il faut que la pice fasse l'admiration du ciel et de la terre. Enlevez-moi-la au niveau de la grande pyramide d'gypte... dont vous verrez la rduction en toile peinte. Il nous faut trois cents reprsentations, mes agneaux. Les claqueurs qui pourront me montrer des ampoules recevront une gratification, et les pleureuses qui se donneront un rhume de cerveau auront droit un pourboire. Surtout, soignez les entres du crocodile, vu qu'il m'a donn des billets. Prtorien se fit ouvrir une loge d'avant-scne, dans laquelle il avait reconnu madame Facile, en compagnie de MM. Banqman, Le Doux, Blaguefort, et de milord Cant, reconnu Sans-Pair pour le roi de la fashion. Milord Cant mritait tous gards cette royaut: il entretenait les plus beaux quipages et les matresses les plus dispendieuses, tenait les plus forts paris et se montrait partout o il n'y avait rien d'utile a faire. On et en vain cherch dans sa vie un trait de dvouement, un lan de sympathie, une heure de nobles efforts. Milord Cant n'avait jamais dvi de cette distinction qui nous fait tirer orgueil du hasard, non de la volont; de ce qui est en dehors de nous, jamais de nous-mmes. Pour lui, le but n'tait point vivre, mais paratre; sa loi n'tait pas le bien, mais la convenance. Pauvre gosme gonfl de vanit, qui jouait dans le monde le rle de ces colosses brods d'or que l'on place la tte des rgiments, les jours de revue, pour l'admiration des vieilles femmes et des enfants! Au moment o Prtorien parut avec ses compagnons, il venait d'approcher de son oreille une petite corne d'ivoire qu'il russit y maintenir au moyen d'une contraction particulire. La corne d'ivoire passait Sans-Pair pour le symbole de la suprme lgance; elle avait renchri sur le lorgnon. Aprs avoir trouv du bon ton d'tre myope, on avait trouv de meilleur ton d'tre sourd. C'tait une preuve d'inutilit de plus. Milord Cant avait, en outre, laiss crotre ses ongles, l'exemple des Chinois, afin de constater son oisivet. Il portait un vtement de toile de chanvre, qui, vu la raret de cette dernire production, tait un objet de luxe, et, au lieu de diamants, devenus ridicules depuis qu'on les fabriquait comme du verre, des boutons de pierres fusil, dont toutes les femmes admiraient la beaut. Le journaliste et lui se salurent comme deux rois, dont l'un a conquis sa couronne et dont l'autre l'a reue; Prtorien avec une ironie voile, milord Cant avec une lgret un peu ddaigneuse. Quant madame Facile, elle parut ravie de voir Marthe et Maurice; elle les fit asseoir prs d'elle, voulut entendre leur histoire, et parut plus merveille du souhait qu'ils avaient form que de le voir accompli. Connatre l'avenir du monde! s'cria-t-elle; et vous avez, pour cela, franchi tant de sicles! Que nous importe l'avenir nous qui n'avons que le prsent? que nous sont les hommes qui viendront aprs nous? avons-nous donc d'autre intrt que ce que nous pouvons voir et sentir? L'avenir, c'est l'inconnu, et l'inconnu, c'est le vide. --Non pas pour ceux qui esprent, dit Maurice. L'inconnu, c'est le champ o sont sems nos rves, o nous les voyons germer, crotre et fleurir. Et qui voudrait vivre sans ce bnfice de l'incertitude accorde notre misre? que serait la vie sans les horizons fuyants et sans les nues qui embrument son lointain? Prive de l'inconnu, l'me serait prisonnire comme le regard qu'arrtent les murs d'un cachot; ses ailes oublieraient voler. Ah! n'prouvez-vous donc point cette impatience qui fait regarder par-dessus chaque jour ce qui doit venir ensuite? N'avez-vous point la soif de connatre, l'aspiration vers l'infini, cette horreur du doute qui crie sans cesse: En avant! Aimez-vous autant aujourd'hui que demain? A quoi pensez-vous donc, enfin, quand vous tes seule et que vous regardez le ciel? --A quoi elle pense? interrompit Banqman en clatant de rire; pardieu! elle pense au temps qu'il fera. --Moi, je me rappelle les sances auxquelles je dois me trouver, ajouta Le Doux. --Moi, les visites faire, reprit milord Cant. --Moi, mes chances, continua Blaguefort. --Moi, je ne pense rien, acheva Prtorien. Maurice les regarda tous avec tonnement. Quoi! pas un rve? rpta-t-il; aucun souci de l'invisible? Et pourquoi donc vivez-vous alors? --Eh! mais... pour vivre! rpliqua Banqman avec un gros rire. Et se penchant vers Prtorien: videmment, votre ressuscit est un peu fou, dit-il demi-voix. --Non, rpliqua Prtorien sur le mme ton; c'est un enfant! La conversation fut interrompue par le tintement de la cloche qui annonait le commencement du spectacle. Chacun prit sa place; tous les yeux se tournrent vers la scne; le rideau se leva! Ici, nous sommes oblig d'avoir recours la forme du compte-rendu, et de donner notre rcit l'apparence d'un feuilleton du lundi. Que Dieu et nos lecteurs nous le pardonnent! * * * * * Le thtre reprsente une campagne aux bords du Nil; vers l'horizon apparat le Caire, copi sur une vignette anglaise; droite se trouve la maison d'Achmet, ancien ministre du soudan d'gypte, mais depuis longtemps tomb dans la disgrce, et qui vient de mourir. Son corps est expos sur un palanquin, la porte de sa demeure, et la foule prie autour en silence. Quelques figurantes, pour complter l'illusion, font le signe de la croix. On distingue surtout, au milieu d'elles, Astarb, la fille du dfunt, qui tient les bras levs au ciel, tandis que la foule chante en choeur: Le vertueux Achmet est mort! Dieu, ta sagesse est profonde! Sa fille reste seule au monde; Sois bni, Dieu prudent et fort. Quand l'orchestre a fini la ritournelle consacre la douleur publique, la foule se retire et laisse Astarb seule avec un tranger qui, depuis quelques jours, est l'hte de son pre. Il vient annoncer l'orpheline son dpart!... A cette nouvelle, celle-ci ne peut retenir ses larmes; l'tranger s'crie: Elle pleure! bonheur! Vous pleurez!... Ah! tu m'aimes! Astarb baisse les yeux et ne rpond rien. Son interlocuteur, qui connat le proverbe, lui propose aussitt de partir avec lui. Astarb, qui ne veut pas tre en reste de politesse, l'engage, de son ct, rester avec elle; mais, cette demande, l'inconnu regarde de tous cts pour s'assurer qu'il ne peut tre entendu que par les dix mille spectateurs; il prend Astarb part et lui dit: L'TRANGER. coute... mais toi seule, enfant... Je t'ai trompe! Mon costume est d'emprunt, mon nom n'est pas le mien. ASTARB. Achve! L'TRANGER. Eh bien, je ne... suis point gyptien! ASTARB. O ciel! L'TRANGER. Je suis Franais! ASTARB. Qu'Osiris nous assiste! Et quel est donc alors votre nom? L'TRANGER. Jean-Baptiste Klber!... Astarb, d'abord saisie, s'abandonne ensuite la joie d'tre aime par le gnral en chef de l'arme franaise. Celui-ci ne s'tait rendu prs du Caire que pour tudier les forces du Soudan; mais maintenant sa mission est termine, et il doit retourner vers ses soldats. Astarb consent le suivre, pourvu qu'un marabout du voisinage bnisse leur union. Klber, dont la tolrance s'tend aux curs de toutes les nations, accepte le marabout, et il sort pour l'avertir lui-mme. Astarb, reste seule, se livre une joie entrecoupe de mlancolie; elle prend cong de tout ce qui l'environne: Adieu, toit paternel, terre des brunes filles; Fleuve aux flots limoneux musqus de crocodiles; Horizon hriss d'oblisques pierreux, Que l'on prendrait de loin pour les jambes des cieux; Boeufs que l'on mange ailleurs et qu'ici l'on adore; Sphinx dont le front coiff se couronne d'aurore; Ibis aux becs pensifs, symboliques lotus; Lgumes trois fois saints, plus saint papyrius; Noble roseau du Nil, dont l'enveloppe frle Fixe cet alphabet que notre enfance ple; Et toi, pre embaum qu'attend le jugement; Heureuse de vous fuir, je vous quitte en pleurant. Et cependant o vit Klber rien ne me pse: Quand le coeur est franais, l'me est bientt franaise. Puis, entendant tout coup un frmissement parmi les buissons de la rive, elle se rappelle le nourrisson amphibie apprivois par ses soins, et elle s'crie: C'est lui, le caman pour moi devenu doux, Qu'attirent ma voix et ce plat de couscoussous. Ici, tous les cuivres de l'orchestre font entendre un forte, le tam-tam dchire l'air, et la tte du crocodile parat entre deux touffes de roseaux en fer-blanc. Son entre est salue par d'unanimes applaudissements. L'animal appuie ses courtes pattes sur la planche peinte qui reprsente les bords du Nil, s'lance lourdement sur le thtre, court la pte que lui prsente Astarb, l'engloutit en un instant, puis se laisse aller amoureusement sur le dos, et frotte sa tte cailleuse contre les pieds de la jeune fille. On applaudit de nouveau, et Astarb commence les exercices innocents qu'elle a enseigns Mose: c'est le nom de son crocodile. D'abord elle lui fait jouer aux osselets, puis sauter travers un cerceau, puis danser une polonaise. Un grand bruit, qui se fait entendre derrire la scne, met fin ces plaisirs. Mose rentre dans son Nil de carton, et Astarb, effraye, remonte vers le fond du thtre en annonant le soudan. Il arrive en effet avec ses gardes et suivi de la foule, qui parat toujours quand il y a des choeurs. Les gardes chantent: Voici notre matre suprme; Ne craignez rien, il veut qu'on l'aime, Allah! Allah! Dieu seul est grand, Et son prophte est le Soudan. Mais la foule varie ingnieusement ce refrain en rptant d'un ton sournois. Voici le matre dur et blme; Puisqu'on le craint, il faut qu'on l'aime. Allah! Allah! Dieu seul est grand, Mais prenez bien garde au soudan! Le choeur fini, le prince fait retirer tout le monde, sauf Astarb, qui il dclare qu'il l'a aperue au bain, il y a trois jours; qu'il en est, en consquence, tomb amoureux, et qu'il est dcid en faire sa cinq cent quatre-vingt-douzime femme. Astarb pouvante rpond que la chose est impossible; le roi veut l'entraner de force; mais Klber arrive avec le peuple, qui s'est rassembl pour le jugement des morts, auquel doit tre soumis Achmet avant d'obtenir les honneurs de la spulture. Le soudan, qui a trop peu de gardes pour faire un coup d'tat, feint de se soumettre la loi; mais, au moment o l'on va accorder une tombe au pre d'Astarb, il prsente le titre d'une amende que l'ancien ministre n'a pu lui solder, et rclame, selon l'habitude, son corps pour gage! Astarb se jette en vain ses pieds, en le suppliant de ne point exposer l'ombre du vieillard errer sans asile sur les sombres bords; le soudan rpond par ce vers invincible: Rendez-vous aux vivants, on vous rendra les morts! Et il se prpare faire enlever le corps d'Achmet. Mais Klber, touch du dsespoir de la jeune fille, saisit un des chevaux du roi, puis, s'lanant avec Astarb dans ses bras, il pique le coursier de ses deux talons et disparat au galop, suivi de Mose emportant le corps d'Achmet. Stupfaction oblige. Courez! ramenez-le! s'crie le soudan quand il a disparu. L'orchestre joue un air annonc comme gyptien, et dans lequel Maurice reconnat celui de _Va-t'en voir s'ils viennent, Jean_. DEUXIME TABLEAU. Le lieu de la scne change. On voit des sables faits de paille hache qui tournoient, deux autruches apprivoises qui se promnent d'un air ennuy, des gazelles qui courent aprs des biscuits, et une pyramide au fond: c'est le dsert. Klber et Astarb, et le vieux Achmet, qui, en sa qualit de mort embaum, joue un personnage muet, arrivent sur leur coursier qui boite. Tous trois succombent la fatigue. Ils s'arrtent, et Astarb, prise d'une sorte de dlire, se met murmurer: Pourquoi nous reposer, quand l-bas, prs du puits, Je vois l'ombrage frais des grands palmiers, et puis La maison o l'on donne aux htes sans monnaie Des riz au lait sucrs qu'un remercment paye; O la femme modeste, en gardant la maison, Fait le bonheur d'un homme et file du coton? KLBER. Astarb! que dis-tu? Dieu! regarde! l'espace Est brlant! ASTARB. Je voudrais un sorbet la glace! KLBER. N'entends-tu pas venir le simoun destructeur? ASTARB. Je voudrais une rose mettre sur mon coeur. Klber s'efforce de gagner l'ombre de la grande pyramide; mais la trombe de paille hache atteint le cheval, l'emporte et laisse pied le mort et les vivants. Klber, au dsespoir, appelle son arme. Il numre ses exploits, ce qui est toujours agrable pour un militaire, et ne s'arrte qu' un bruit de chevaux: il en conclut que ce sont ses braves dromadaires qui l'ont entendu, et il fait un mouvement de joie; mais il reconnat presque aussitt le soudan et sa cavalerie. On le somme de se rendre; il refuse et va prir avec sa femme, lorsque le Nil, qui est arriv son quantime du mois, dborde propos et noie les gardes du tyran! Klber saisit Astarb vanouie, monte avec elle au haut de la grande pyramide, et, prs de disparatre dans les caveaux funbres, s'crie: Enfin je l'ai sauve. ASTARB, _reprenant ses sens_. Ah! mon pre! mon pre! S'il est perdu, je veux mourir! KLBER, _avec un cri de joie_. O sort prospre! Voyez, Mose, l, nous l'apporte en nageant. ASTARB, _tombant genoux avec une exaltation pieuse_. Ah! je veux croire au Dieu qui fit le caman! Tableau final compos de la pyramide, de Klber, d'Astarb et du crocodile. Musique douce, imitant une inondation; la toile se baisse. TROISIME TABLEAU. Nous sommes dans l'intrieur de la grande pyramide; Achmet a trouv sa place au milieu des illustres momies qui la peuplent; il ne reste plus dans l'embarras que les vivants. Cependant Astarb, Qui sait mme ennoblir les travaux des dieux lares, nourrit fort bien son gnral en chef, grce Mose, qui lui apporte chaque jour sa pche et sa chasse. Mais, malgr tout, Klber maigrit, et, comme la jeune fille s'en tonne et dit en pleurant: Que vous manque-t-il donc, mon chef? que dois-je croire? le Franais rpond: Ce qui me manque, c'est le pain noir de la gloire! Au mme instant arrive le crocodile avec diffrentes provisions, parmi lesquelles se trouve une bouteille de bordeaux. Mais elle ne contient que des papiers jets la mer par un vaisseau franais au moment du naufrage. Le gnral y voit que l'arme le croit mort et songe se rembarquer; cette nouvelle le jette dans un transport de douleur et de rage. O sont mes bataillons, gloires numrotes, Dont la poudre a rong les pipes culottes? Que fais-tu, vieux soldat qui reois sans regret Le temps comme il te vient, la soupe comme elle est? Noble simplicit des grands temps homriques, O l'on mangeait des boeufs embrochs dans des piques! Ah! je veux (mes efforts me fussent-ils mortels!) A la nage arriver jusqu' mes colonels! Astarb cherche en vain calmer ce dsespoir. Voyant Klber dcid partir, ... Embarqu sur la nef du courage, elle se rappelle divers souterrains qui font communiquer les pyramides avec les bords de la mer, mais elle les cherche en vain; enfin, bout d'esprance, elle s'adresse aux restes de son pre, qui connaissait les issues. Le mort, s'entendant appeler, ouvre lentement sa bote momie, montre la porte secrte, puis rentre chez lui. Astarb et Klber se prcipitent dans le souterrain, prcds du caman, qui remue la queue en signe de joie. QUATRIME TABLEAU. Le spectateur aperoit un lieu enchanteur avec la mer au fond, et une le inaccessible dans le lointain. Le soudan est accroupi la turque sous un bosquet de palmiers, et ses esclaves cherchent en vain le distraire. On lui sert des confitures de toutes espces, et il ne mange pas; on lui chante des chansons dans tous les tons, et il n'coute pas; on lui prsente des odalisques de toutes couleurs, et il ne regarde pas. Un officier arrive avec des dpches relatives l'arme franaise, le Soudan les pose sur son plateau confitures sans les lire; enfin, un thiopien se prsente avec un grand aigle chauve qui a fait l'admiration de toutes les ttes couronnes de l'Afrique, et qu'il vient offrir en prsent. Outre plusieurs autres talents de socit, le grand aigle sait porter les lettres, tourner la broche et pcher la ligne. Aprs avoir suivi ses exercices d'un regard distrait, le Soudan jette une bourse d'or l'thiopien, renvoie tout le monde, et, rest seul, tire de son sein une pantoufle qu'il baise avec dlire. Cette pantoufle a t trouve par lui le jour o il a aperu Astarb au bain; elle appartient la fille d'Achmet, et sa vue entretient l'amour du soudan. Aprs l'avoir longtemps contemple, il la pose prs de lui, prend sa guitare et chante les paroles suivantes sur un air copte, autrefois compos par Mlle Losa Puget. CHANT DE LA BABOUCHE. O babouche trop connue! L je te vois tendue A mes pieds Replis; Mais, si c'tait ta matresse, Que serait-ce? que serait-ce? Babouche, quand je te baise, J'ai dans l'me une fournaise! Dans mes sens, Des volcans! Mais, si c'tait ta matresse! Que serait-ce? que serait-ce? Mais quelque jour, ma charmante Pour compenser tant d'attente, Tant d'ennuis, Si je puis Voir Astarb face face, Que sera-ce? que sera-ce? Ici, le chant copte avec accompagnement de guitare fait son effet, et le soudan s'endort. L'orchestre joue en sourdine pour le bercer, et l'on voit bientt paratre Klber conduisant Astarb, qui Mose sert de monture. Tous trois, sduits par la beaut du lieu, vont se reposer, lorsqu'ils aperoivent le soudan! Mose, qui, en sa qualit de crocodile, est quelque peu vorace, ouvre dj la gueule pour l'engloutir, mais Klber s'y oppose et s'crie: Arrtez! le Franais combat ses ennemis, Mais il ne mange point les soudans endormis! Il permet seulement Astarb de reprendre la babouche, tandis que de son ct il saisit les dpches. Mose, qui on refuse le dormeur pour son djeuner, s'en ddommage le mieux qu'il peut en dvorant d'abord les confitures, puis le plateau. Mais le gnral, qui a ouvert les papiers, vient d'apprendre que l'arme franaise est quelques lieues. Au comble de la joie, il s'crie: Je reviens, je reviens partager vos misres! Accourez, grenadiers, chasseurs et dromadaires. Ni les dromadaires ni les chasseurs n'accourent; mais le soudan se rveille, ses gardes arrivent, on entoure Klber, qui met l'pe la main, et qui, pour exciter Mose faire son devoir, lui montre la pyramide que l'on aperoit l'horizon en disant: Du haut de ce granit vingt sicles te contemplent! Le caman, jaloux de donner de tels spectateurs une haute opinion de sa personne, fait des prodiges de courage. De son ct, Klber repousse tous les assaillants. Mais l'aigle chauve, qui a tout vu, prend son vol, plane un instant au-dessus de sa tte, puis, plongeant avec un cri sauvage, saisit son pe et l'emporte; les gyptiens se prcipitent sur leur ennemi dsarm. Mose, qui se trouve alors seul contre tous, recule jusqu' la mer et s'y jette la nage, en emportant Astarb, avec laquelle il aborde l'le que l'on aperoit vers le fond. Le soudan ordonne de les poursuivre, mais on lui rpond qu'il n'y a point de barque. Il fait un geste de dsespoir. LE SOUDAN. Se peut-il? nul moyen d'arriver par la mer! Que faire alors? Il reste pensif. Tout coup, l'aigle reparat, tenant l'pe de Klber, qu'il laisse tomber aux pieds du soudan. Celui-ci, frapp d'une subite inspiration, s'crie: Ah! lui peut arriver par l'air! L'aigle bat des ailes, les gardes agitent leurs pes; choeur final. CINQUIME TABLEAU. On voit un rocher couvert de grands nids; c'est la ville natale de Mose, la capitale des crocodiles. Ceux-ci s'agitent autour de leurs demeures et vaquent leurs devoirs domestiques. Les mres soignent leurs petits, les pres de famille partent pour la pche ou la chasse. Les jeunes camans entranent l'cart les jeunes camanes. Telle est la perfection de la mise en scne que l'on croirait voir un peuple civilis. Spare de tout ce mouvement, Astarb se tient mlancoliquement assise aux bords du rocher. Mose vient de la quitter pour quelques visites de famille. Elle pense son poux, dont elle tient la miniature, et, aprs avoir vers un torrent de larmes et de vers, elle s'enveloppe dans son burnous en dclarant que, Ne voyant plus Klber, elle ne veut rien voir! L'aigle chauve parat alors dans les nuages, descend lentement, saisit dans ses serres les quatre coins du burnous et emporte la jeune fille travers les airs! Mose, qui arrive dans ce moment, s'lve en vain sur sa queue en tendant vers elle des pattes plores; Astarb disparat dans les nuages! Ici commence un monologue pantomime du caman, qui exprime sa douleur par tous les moyens son usage: il pousse des gmissements, saisit sa tte deux pattes comme s'il voulait s'arracher les cheveux, se roule terre, o il reste enfin suffoqu de douleur. Mais il est arrach cette espce d'vanouissement par le bruit du tambour: c'est l'arme franaise qui vient de dbarquer l'le des camans. On voit bientt arriver l'avant-garde, tambour-major en tte. Le crocodile court sa rencontre, et, par ses gestes, il engage les soldats le suivre pour dlivrer leur gnral. Mais les Franais, qui ne comprennent point son langage, et que l'exprience a rendus dfiants l'endroit des crocodiles, croisent la baonnette. Mose, dsespr, veut s'chapper; on en conclut que c'est un tratre, et il est arrt. Au mme instant, un officier aperoit la miniature chappe aux mains d'Astarb et dit: Le portrait de Klber!... plus de doute possible. Ce monstre a dvor notre chef invincible. Les soldats, furieux, poussent des cris de mort, et Mose est emmen pour tre fusill. Sortie militaire sur l'air: _On va lui percer le flanc._ SIXIME TABLEAU. Nous sommes dans le palais du soudan; Klber est enferm dans un cachot donnant sur le fleuve, et travaille un ballon qui doit assurer sa dlivrance. Au milieu de beaucoup de rflexions personnelles, cette fabrication lui inspire une rflexion gnrale. De la science humaine admirable influence! Le barbare ignorant me croit en sa puissance, Mais l'art de Montgolfier se rit d'un tyran vil; Quelque rus qu'il soit, le gaz est plus subtil. Il est interrompu dans l'expression de ces vrits physiques par le bruit du canon; il tressaille, il a reconnu le canon franais, Dont la voix est l'accent de la gloire elle-mme. Le soudan arrive en effet tout troubl; la ville est assige et va tre prise si Klber n'ordonne son arme de se retirer. Klber refuse, malgr les menaces de mort du soudan; mais au milieu de leurs dbats arrive le grand aigle chauve, qui dpose leurs pieds Astarb, toujours dans son burnous! La fille d'Achmet s'lance dans les bras du gnral franais, et dclare qu'elle veut mourir avec lui. La querelle recommence et s'envenime; on en vient se tutoyer. Tremble! dit Klber; Tremble! ajoute Astarb; Tremblez! rpond le soudan. Et, comme on vient l'avertir que les Franais sont dj matres de la ville, il tire son pe pour frapper les deux amants. Alors Klber court la fentre de la prison, arrache un des barreaux de fer, et tous les gyptiens prennent la fuite. Mais travers le guichet de la porte referme, le soudan lui rpte son terrible: Tremblez! et ajoute, en s'adressant ses esclaves: Ni piti ni pardon! Les serpents! Et les esclaves rpondent d'un seul cri: Les serpents! Astarb, pouvante, se rfugie dans les bras de Klber, qui regarde autour de lui en frissonnant... L'orchestre joue une marche avec triangle et bonnet chinois; on entend comme un sourd cliquetis d'cailles, puis on voit une trappe se soulever au fond, et deux monstrueux boas dresser leurs ttes. Les amants sont rests la mme place, glacs, muets, une main tendue vers les reptiles. Ceux-ci se droulent lentement, s'avancent de front. Un souvenir traverse la pense de Klber. Il court son ballon, l'approche de la fentre, fait entrer Astarb dans la nacelle... Mais il est dj trop tard; les boas ne sont plus qu' quelques pas; encore un lan, et ils atteignent leur proie. Tous deux font entendre un sifflement de joie! quand un hurlement terrible leur rpond! Les deux serpents s'arrtent: Mose vient de paratre la fentre du cachot et se prcipite leur rencontre. Ils reculent lentement, comme tonns et incertains. Klber profite de cette retraite pour entrer son tour dans la nacelle, et le ballon disparat. Cependant les boas ont dj repris courage; ils se retournent, et un combat terrible s'engage. Mose lutte d'abord avec avantage; deux fois il se dgage des replis de ses ennemis, deux fois il les oblige reculer; enfin, ses forces s'puisent: enserr de nouveau dans leurs anneaux, il se dbat plus faiblement, pousse une plainte sourde et tombe expirant. Les boas, victorieux, font entendre un sifflement de triomphe et regagnent leur retraite. Au mme instant, un grand bruit de pas et d'armes retentit; Astarb reparat avec Klber la tte des soldats franais; mais ils arrivent trop tard; le crocodile ne peut que se soulever, poser une patte sur son coeur, puis il expire! A cette vue, Astarb s'vanouit de douleur, le gnral reste atterr, et chaque grenadier essuie une larme. Enfin Klber reprend le premier ses sens. Il arrache la croix d'honneur qu'il porte la boutonnire, et, la posant sur le cadavre de Mose, il dit avec une motion profonde: Sauvage enfant du Nil, ah! garde sur ton coeur Ce prix du dvoment, toile de l'honneur. Homme ou bte, qu'importe alors que l'on repose? C'est l'me qui fait tout, l'espce est peu de chose! * * * * * Le succs fut immense; on redemanda le crocodile qui reparut, fit trois saluts et se retira couvert de bouquets de fleurs. Vous verrez que la pice aura trois cents reprsentations, dit madame Facile; les journalistes eux-mmes en diront du bien, parce qu'elle est joue par des btes, et que les btes ne s'inquitent pas du mal que l'on pourrait dire d'elles. Puis, c'est l'ouvrage d'un auteur inconnu, et vous ne sauriez croire tout ce qu'il y a de recommandation dans ce mot. L'crivain dj clbre n'est point seulement odieux ceux qui sont arrivs comme lui, mais encore ceux qui sont en chemin: pour les premiers, c'est un rival; pour les seconds, un premier occupant; pour tous, un ennemi naturel. L'auteur ignor, au contraire, n'inspire ni crainte ni jalousie; les candidats la clbrit l'applaudissent comme un des leurs, et chaque grand homme l'encourage dans l'espoir qu'il usurpera la place d'un de ses voisins de gloire. On s'arme de sa russite contre ceux qui ont russi avant lui; on lve jusqu'aux toits le bout de la planche o il vient de s'asseoir, afin de faire descendre l'autre bout jusqu'au ruisseau. Il est si doux de dire du bien d'un confrre, quand cela donne occasion de dire du mal de plusieurs autres! Les inconnus sont presque des morts, et vous savez comme nous aimons les morts!... en haine des vivants! On va faire de l'auteur de Klber un gnie, rien que pour avoir le plaisir de traiter ses prdcesseurs d'imbciles. --Il y a encore une autre cause, objecta Prtorien; le nouveau pote est connu de nous tous; il nous a consults sur chaque scne; il nous a gren ses vers distique distique; nous avons tous, dans son drame, quelque chose qui nous appartient ou que nous croyons nous appartenir, et cette chose est ncessairement admirable. Aussi soutiendrons-nous l'oeuvre en indivis. C'est une sorte d'engagement tacite pris d'avance par chacun. La plupart des auteurs viennent nous prsenter leur inspiration comme une inconnue subitement offerte notre admiration, et nous nous tenons en dfiance, nous examinons en dtail, nous jugeons avec svrit. Ici, rien de tout cela; la muse qui a dict Klber est une bonne fille qui a dormi sur notre oreiller, et laquelle nous n'avons rien refuser: car pour admirer, applaudir une inspiration ou une femme, le principal n'est point qu'elle soit belle, mais qu'elle soit un peu nous. --Voil une explication singulirement impertinente pour les pauvres admires, interrompit Mme Facile. --Pourquoi cela? reprit Prtorien; ne savez-vous point qu'tre nous veut dire rgner sur nous? --Quelle plaisanterie! --Essayez, je m'offre pour l'exprience. --Et que dirait la reine de votre destine? --Elle dirait, comme tout le monde, que rien ne peut vous rsister. --Raison de plus pour que je puisse rsister tout. --Ah! vous croyez tout arranger avec de l'esprit? --N'est-ce point votre monnaie? --J'ai depuis longtemps mang mon fonds. --Alors, je vous offre souper! --Ce soir? --Oui, avec ces messieurs; et j'espre que nos ressuscits en seront; il y aura pour divertissement une sance de la socit des _femmes sages_. Mlle Spartacus doit parler; venez, ce sera la petite pice aprs le drame. Prtorien accepta pour lui et ses compagnons, et tous prirent le chemin du logis de Mme Facile. XX Ce que c'est qu'une runion choisie.--Le grand critique, le moyen critique, le petit critique.--Comme quoi l'homme qui a fait le plus de veuves et d'orphelins est ce qu'on appelle un homme de coeur.--Marcellus le pitiste.--Conversation de gens bien ns.--Sance de la socit des _femmes sages_.--Discours de Mlle Spartacus pour appeler les femmes la libert. L'habitation de Mme Facile passait pour le plus beau palais de Sans-Pair. Elle tait le rsultat d'une sorte de rivalit galante tablie entre les principaux membres du gouvernement. Le ministre des travaux publics l'avait fait construire avec les dmolitions d'une ancienne glise de la Vierge; le directeur des beaux-arts l'avait orne de tableaux et de statues pays par le budget; l'inspecteur de la librairie y avait form une bibliothque des ouvrages destins aux dpts publics; le conservateur des haras avait garni ses curies des plus beaux talons achets pour l'amlioration de la race chevaline; enfin, le ministre des cultes lui-mme avait enrichi sa chapelle d'un dessus d'autel complet. Mme Facile reconnaissait tous ces dons par quelques services: elle faisait des cavalcades avec le donneur de chevaux, obtenait des missions pour l'inspecteur de livres, recevait les femmes recommandes par le ministre des arts, et gagnait des voix au ministre. Elle avait, de plus, des amis dans toutes les classes et dans tous les partis, ce qui la mettait l'abri des rcriminations. Sa maison, ouverte quiconque voulait y entrer, tait une sorte de terrain neutre o les adversaires se rencontraient. Toute autre proccupation que celle du plaisir tait laisse la porte. L, chacun y raillait les sentiments qu'il montrait ailleurs, et riait librement des autres et de lui-mme. On et dit les coulisses d'un thtre, o les acteurs parodiaient leurs propres rles. C'tait l que la gnration nouvelle de Sans-Pair apprenait ce ricanement sceptique, bise glace qui siffle travers les moissons fleuries de la jeunesse; l que l'ironie arrtait successivement dans leur vol les enthousiasmes nafs, les ardentes croyances, les espoirs fugitifs, les illusions changeantes, pauvres papillons aux blouissantes couleurs, qu'elle perce, en riant, de son pingle d'acier, et dont elle expose les convulsions aux moqueries de la foule. L'indiffrence du bien et du mal tait appele bon sens, l'gosme esprit de conduite, le mpris des hommes exprience. On y regardait la science de la corruption comme la science de la vie; on ne proposait plus d'lever un gibet pour les Christs, mais on leur donnait pour sceptre la marotte et pour couronne le bonnet orn de grelots. Car le sublime avait mme cess d'exciter la colre: on ne le comprenait point, et on en riait. Maurice arriva quelques instants aprs Mme Facile et trouva une socit nombreuse. Outre ceux qu'il connaissait dj, Prtorien lui montra un certain nombre d'hommes clbres en politique ou dans les arts pour avoir fait quelque chose, et un plus grand nombre connus dans le monde lgant parce qu'ils ne faisaient rien. Maurice remarqua surtout, parmi les premiers, un homme maigre et l'air ennuy, qui parlait tout le monde avec une familiarit nonchalante. C'est M. Mauvais, notre grand critique, lui dit Prtorien; voyant qu'il ne pouvait produire, il s'est mis dchirer les productions contemporaines, comme ces femmes qui, parce qu'elles sont restes striles, trouvent insupportables les enfants des autres. Tant qu'il n'a t recommand que par son talent, on ne prenait point garde lui; il a eu alors recours la mchancet, et c'est aujourd'hui un homme clbre. Rien de plus simple, du reste, que son procd de critique. Il consiste ramener trois ou quatre grands noms qu'il oppose perptuellement aux nouveaux. Entre ses mains, chaque gloire ancienne devient une coupe de cigu avec laquelle il empoisonne les gloires prsentes. Il oppose tout livre rcent une thorie transcendante qui le condamne d'autant plus srement qu'il l'a invente prcisment pour cela. Le moyen ne lui en a pas moins russi, non prs du public, qui s'inquite mdiocrement de ses arrts, mais prs des condamns, qui s'en indignent et les dsirent: car il y a toujours un peu de la femme dans l'artiste. Mieux vaut qu'on parle de lui pour en mdire que de se taire. Nos crivains ressemblent aux marquises du dix-huitime sicle, qui tenaient honneur d'tre dshonores par Richelieu: c'est qui subira les rigueurs de matre Mauvais; on fait queue pour tre trangl par lui. --Et c'est le seul aristarque contemporain? --Nous avons encore ce petit homme jovial et remuant qui s'est fait le Triboulet du public et tche d'amuser son matre par des pigrammes ou des scandales. Ce mtier lui a valu une rputation assaisonne de quelques coups de canne, qu'il a accepts comme appoints naturels. Il est mme devenu chef d'cole, et son ombre s'est forme une phalange de bouffons quotidiens qui, n'ayant point assez d'esprit pour savoir louer, ont pris le parti de railler toute chose. Ces fonctions d'excuteur des hautes oeuvres de la pense leur donnent une sorte de valeur: l'homme qui tient la corde n'est jamais un homme ordinaire aux yeux de ceux qui peuvent tre pendus. On les flatte, on les apprivoise, et ils deviennent clbres force de mauvais vouloir et de mauvaise foi, comme d'autres force de mrite. --Et n'avez-vous point d'exceptions? --Elles sont rares, mais elles existent. Nous avons encore quelques juges quitables qui traitent l'art comme une fleur dont on respire le parfum, et non comme une proie que l'on gorge pour en vivre. Ceux-l sont les grands esprits et les nobles coeurs, mais nous y avons rarement recours. Un journal n'est qu'un restaurant ouvert aux apptits intellectuels de la foule, et celle-ci ne demande pas tant des mets sains que des mets pics. Des critiques, Prtorien passa aux lions, qui taient en grand nombre chez Mme Facile. Chacun d'eux avait une spcialit qui le recommandait dans le monde lgant. C'tait ou le jeu, ou les meutes, ou les chevaux, ou les matresses. Ce qui, du reste, ne les empchait pas d'avoir des occupations srieuses, telles que la savate, le bton et l'entranement des chevaux. Maurice en remarqua un auquel tout le monde semblait tmoigner une dfrence particulire. C'est le comte de Mortifer, dit le journaliste; le plus redoutable spadassin de toute la Rpublique. Il tue presque toujours son adversaire, aussi a-t-on pour lui une haute considration. On lui passe ses impertinences, et l'on souffre ses sottises sans avoir l'air d'y prendre garde, de peur qu'il ne vous en demande raison. Dans ce moment, le comte se dtourna et vint la rencontre de Prtorien. Eh bien! vous savez la nouvelle? dit-il sans saluer; ce drle de Format vient de prsenter la chambre une proposition de loi contre les duels! --C'est une prcaution personnelle, fit observer le journaliste. --Moi, je dis que c'est une insulte, reprit Mortifer, qui serrait les lvres; la proposition est videmment dirige contre moi, et je pourrais demander raison... --A un procureur? Il vous rpondra par une fin de non-recevoir. --Et vous laisserez passer une pareille loi? continua le comte en s'adressant Banqman, qui venait de s'approcher; une loi condamnant l'amende quiconque tue un homme! --Avez-vous peur d'tre ruin? demanda l'industriel en riant. --Eh morbleu! qui sait? reprit Mortifer videmment flatt; quand on est un peu chatouilleux sur le point d'honneur... Je me suis battu soixante-quatre fois, Monsieur. --Diable! --Et j'ai tu trente-deux de mes adversaires. --C'est--dire que vous vous tes arrang cinquante pour cent? dit Banqman avec la mme gaiet aimable. --Et un cuistre de Format prtendrait m'ter la libert de continuer? reprit le comte indign; non, cela ne sera pas! Le duel est la dernire sauvegarde de la morale et de l'honneur. Sans lui, tous les gens qui ne savent point manier une pe nous diraient effrontment en face ce qu'ils pensent. Il suffirait d'avoir raison pour oser lever la voix. Nous ne souffrirons point une pareille honte! Le seul moyen d'entretenir la politesse, la justice et la loyaut parmi les bourgeois, est de laisser le droit quiconque se dira offens de leur envoyer une balle dans la mchoire ou de leur percer la peau. A ces mots, prononcs d'un air profond, Mortifer tourna sur ses talons et aborda un autre groupe. Vous venez d'entendre l'opinion de ceux qui s'appellent eux-mmes _les hommes de coeur_, dit Prtorien son compagnon; les percements de peau et les brisements de mchoire leur sourient d'autant plus qu'ils comptent bien en garder le monopole. Ils prouvent la ncessit du duel pour punir les crimes que la loi n'atteint pas, sans ajouter que, dans cette justice de hasard, c'est souvent l'offens qui meurt et le coupable qui triomphe. Ils le signalent comme une garantie contre l'insolence des lches, mais ils ne disent pas que c'est en mme temps un auxiliaire pour celle des spadassins. On vint annoncer que le dner tait servi, et les convives passrent dans la salle manger. Ils y trouvrent une table couverte des mets les plus dlicats, c'est--dire les plus rares. Maurice cherchait en vain reconnatre ces inventions nouvelles de la cuisine sans-pairienne, lorsqu'il aperut aux murs d'immenses cadres maills qui donnaient la carte du repas. On y voyait annoncs des tartes aux pepins, des consomms de coeurs de pigeons, des compotes de langues de perdrix, des sauts de foies d'alouettes. Notre hros ne lut pas plus loin. videmment, la civilisation imitait ces fes des anciens contes, qui demandaient aux princesses condamnes les servir des plats d'yeux de sauterelles ou d'ongles de fourmis. L'impossible tait devenu le ncessaire. Les convives prouvrent, du reste, par leur apptit, combien tout tait de leur got, et les vins ne tardrent pas ranimer la conversation un instant languissante. Maurice avait prs de lui un jeune homme, orn d'une barbe de pacha et d'une paire de lunettes, que Prtorien lui avait prsent comme le plus brillant crivain de la presse pitiste. Les grandes esprances que l'on fondait sur lui l'avaient fait surnommer Marcellus, par allusion au jeune hros qu'avait clbr Virgile: _Tu Marcellus eris!_ Sa parole tait facile, et sa foi d'autant plus solide qu'elle s'accommodait de tout. On le trouvait successivement aux cafs des lions et aux vpres, aux prdications de l'abb Gratias et aux bals masqus; mais on le retrouvait toujours galement orthodoxe, qu'il chantt le _Dies ir_ ou qu'il danst une polonaise chevele. Marcellus avait d'abord appliqu sa pit boire et manger; mais, quand il eut rempli ces premiers devoirs envers _sa prison_ (c'tait le nom qu'il donnait son corps), il commena s'occuper de son voisin. Ainsi, vous avez vcu dans le dix-neuvime sicle. Monsieur? dit-il, le regard fix sur Maurice, et en avalant une tartelette; vous avez vu ces ges de croyances naves o l'homme, dgag des dsirs secondaires, ne songeait qu' la nourriture de son me!... Il prit une seconde tartelette. Heureuse poque, jamais perdue; gnrations fortes et fidles, qui se prparaient au bonheur d'un meilleur monde en s'abreuvant aux sources pures de la foi! Il vida son verre, fit claquer sa langue contre son palais, et demeura avec l'air pensif d'un croyant qui digre. Cependant, la conversation continuait l'autre bout de la table, o Prtorien racontait l'histoire d'une Sans-Pairienne qui, parmi ses envies de femme grosse, avait eu celle de manger son mari. Et elle l'a mang? demandait Blaguefort. --Jusqu'aux orteils! rpliqua le directeur du _Grand Pan_. --Elle tait dans son droit: la loi dclare que le mari doit nourrir sa femme. --Et l'glise ajoute que tous deux ne sont qu'une mme chair. --Ce qui n'a pas empch le procureur gnral de l'arrter, reprit Prtorien. --Il a sans doute craint le mauvais exemple pour sa femme. --Qui diable voudrait manger un procureur gnral? --Quand il s'agit d'un mari, on ne doit point consulter son got. --Mais si pourtant la malheureuse prouve qu'elle a cd un besoin irrsistible? objecta Banqman. --Qu'il y allait de la vie de son embryon? continua Mauvais. --Et qu'elle n'a mang son mari que pour lui conserver un fils? acheva Blaguefort. --Est-elle jeune, au moins? demanda le comte de Mortifer. --Vingt ans. --Et jolie? --Frache comme un satin rose doubl de peau de cygne. --Alors il est clair que le rgime est bon, interrompit Blaguefort, et que nos jolies femmes doivent l'adopter. --On a dj observ que les mangeurs de viande avaient le sang plus beau. --Incontestablement; la vritable fontaine de Jouvence est l'abattoir. --Comme l'Hippocrne. Shakespeare tait fils de boucher. --Et c'est grce ses rosbifs que la vieille Angleterre a t appele par Byron _un nid de cygne_. --A propos d'Angleterre, interrompit milord Cant, vous savez ce qui est arriv la fille de notre ambassadeur? --Elle a t enleve par le secrtaire de son pre. --Et tous deux se sont sauvs au Cap. --C'est de l'histoire ancienne. --Oui, mais le nouveau, c'est que notre ravisseur a fini par trouver miss Confiance trop douce et trop blonde. --Alors, il l'a fait teindre? --Il l'a joue au billard en vingt points. --Ah bah! --Et il l'a perdue? --Le drle a toujours t heureux au jeu. --Le capitaine Malgache, qui avait gagn, a voulu alors faire valoir ses droits. --Et l'enjeu s'est laiss prendre? --Il s'est jet par la fentre! --D'un rez-de-chausse? --D'un troisime tage! --Ah diable! Et son amant!... --Il l'a fait enterrer proprement, s'est embarqu sur le paquebot sous-marin et vient d'arriver Sans-Pair. --Prt recommencer? Avis aux jeunes filles incomprises qui _dsirent reposer en terre trangre_. Il faut faire un roman l-dessus, Robinet. --Au fait, c'est une ide, dit le fabricant de feuilletons, qui achevait un bifteck de kanguroo, j'en parlerai mon contre-matre. --a sera-t-il moral ou immoral? demanda Blaguefort. --Selon la commande, rpliqua Robinet en buvant; nous avons quatre chantillons: le genre dit Louis XV, pour les journaux viveurs; le genre dit allemand, pour les journaux mlancoliques; le genre dit commis voyageur, pour les journaux loustics, et le genre dit vertueux, pour les journaux que personne ne lit. Tout sujet peut tre accommod l'une des quatre sauces, selon la volont du consommateur; il suffit de changer les pices et de donner le tour de casserole. --Alors, je vous recommande l'histoire du petit blanc de la Martinique, dit M. Banqman. --Il y a donc encore des blancs aux Antilles? demanda Mme Facile avec surprise. --Une seule famille chappe l'extermination, et que les noirs se plaisent torturer. Philadelphe Le Doux poussa un soupir. Pauvres gens, dit-il demi-voix, les distractions sont si rares! --Ils ont dj fait mourir le pre avec ses deux fils. --Par ignorance. --Et noy le grand-pre. --Sans mauvaise intention: ce sont de vrais enfants. --Enfin, la mre a t mise en prison jusqu' ce qu'elle ait pu se racheter au prix de cent mille piastres. --Prix qui prouve leur haute estime pour les blancs, interrompit le philanthrope. --C'est alors que son fils, g seulement de dix ans, est parti pour tcher de runir la somme. --Et il est arriv Sans-Pair? --Aprs avoir fait deux fois naufrage. --En voil un modle de pit filiale! s'cria Blaguefort, je donne ma voix pour qu'on en fasse une rosire. --Avec une dot de cent cus. --Accompagne d'un discours de M. le maire. --Il espre mieux, reprit Banqman; on doit organiser pour lui une loterie et un bal par souscription, o il dansera la polonaise des ngres. --Pour sa mre, qui est peut-tre maintenant trangle. --Laissez donc! s'cria Blaguefort; je parie que votre petit blanc de la Martinique est un drle qui fait sa coupe. La chose me parat un perfectionnement, sans brevet, du vol l'amricaine. Vous tes bien niais de croire encore aux orphelins. D'ailleurs, s'il s'agit d'une femme esclave, envoyez l'affaire au club de Mlle Spartacus. --Ah! j'allais l'oublier, interrompit Mme Facile; je vous ai promis une sance de la socit des _femmes sages_... --Dont vous tes membre? dit Blaguefort. --Membre libre! continua Prtorien. --Et qui se runit ici, acheva Mme Facile, sans avoir l'air de comprendre la malignit de cette double interruption. J'ai mis la disposition de Mlle Spartacus la salle o nous jouons les proverbes; mais je me suis rserv la galerie d'avant-scne, et nous allons y descendre; la sance doit tre ouverte. Tous les convives se levrent de table et suivirent leur amphitryon, qui le ministre des cultes donnait le bras. Lorsqu'ils arrivrent la galerie rserve, la salle tait dj pleine de femmes de tout ge, depuis trente-six ans jusqu' soixante, et de toutes conditions, depuis la veuve d'une grande arme quelconque jusqu' la teneuse de cabinet de lecture inclusivement. A la vue des hommes qui accompagnaient Mme Facile, une immense clameur de rprobation s'leva de tous cts. Les plus frntiques se mirent crier: A la lanterne! bien qu'il n'y et que des bougies; et les mieux leves montraient dj les poings ferms, lorsque Mme Facile fit de la main un signe qui demandait le silence; puis, se penchant vers la foule coiffe et rugissante: Mes soeurs, dit-elle d'une voix assure, je vous ai amen les chefs de l'arme ennemie, afin qu'ils puissent juger de vos forces et de votre rsolution. Quand ils auront vu quel danger les menace, ils comprendront qu'une plus longue rsistance est inutile, et qu'enfin a brill le jour annonc par ces paroles de l'vangile: _Les premiers seront les derniers_, ce qui signifie videmment que les femmes marcheront dsormais en avant, et que les hommes se rsigneront porter la queue de leur robe. Un bravo gnral rpondit cette courte explication; les convives de Mme Facile s'assirent, et il y eut une assez longue pause. Enfin, une sonnette se fit entendre: c'tait Mlle Spartacus qui venait de prendre place sur le thtre, avec les autres membres du bureau. A sa vue, quelques applaudissements s'levrent, mais sans ardeur et sans contagion. Il tait vident que chacune des assistantes se croyait, pour le moins, autant de droits qu'elle prsider l'assemble, et que sa suprmatie paraissait une usurpation. Cette disposition des esprits se rvla par un long bourdonnement entrecoup des phrases habituelles: Tiens! c'est a notre prsidente? --C'est pas une merveille. --A-t-elle une robe mal faite! --Et quel nez! --Eh bien! quant me rvolter, je voudrais avoir un plus joli gnral que a. --Je comprends qu'elle hasse les hommes, ils doivent bien le lui rendre. --Attention! elle ouvre son ridicule. --Nous allons avoir un discours. --a va-t-il nous ennuyer! Dites-donc, la commandante, donnez-nous donc une prise. --On avait dit qu'il y aurait eu de la musique et des rafrachissements. --C'est toujours comme a dans tous les programmes: on promet plus de beurre que de pain. --Silence! elle lve le bras, c'est signe qu'elle va commencer. Mlle Spartacus avait en effet dploy son manuscrit, affermi ses lunettes, et rejet la tte en arrire pour se donner un air noble. La rumeur qui voltigeait sur l'auditoire s'apaisa, et la prsidente du club des femmes sages prit la parole: Encore mue des marques universelles de bienveillance qui me sont prodigues, j'prouve quelque embarras aborder la grave question pour laquelle nous nous trouvons runies. Le trouble de mon coeur est prs de passer jusqu' mon esprit, et je me sens, malgr moi, gagne par l'attendrissement de la reconnaissance. Mais cette reconnaissance mme me rappelle plus vivement au souvenir de ma mission; elle ranime mes forces, chauffe mes esprances, et, aprs cet lan de sensibilit accord la nature, je rentre plus forte et plus inbranlable dans l'accomplissement de mon projet. Ce projet, vous le connaissez dj! Je veux accomplir pour le sexe la grande rvolution que la France accomplit autrefois pour les classes. Mirabeau proclama qu'il n'y avait plus de roturiers; moi, je proclame mon tour qu'il n'y a plus de femmes! Non, plus de femmes, puisque l'homme les a jusqu' ce moment condamnes aux soins abjects du mnage et de la maternit; plus de femmes, puisqu'elles ne peuvent ni diriger des ateliers, ni commander les vaisseaux de l'tat, ni faire leur service de gardes nationales; plus de femmes, puisqu'aux hommes seuls appartient le privilge de se faire tuer ou estropier la guerre, en voyage, au travail. Mais le moyen d'arriver cette transfiguration? direz-vous. L, en effet, tait le problme. On en a vainement cherch la solution pendant vingt sicles; on la chercherait encore sans doute, si Dieu ne m'avait envoye pour votre dlivrance. Oui, Mesdames et Mesdemoiselles, je viens achever l'oeuvre incompltement bauche parle Christ; je viens briser le dernier joug laiss sur la terre; je viens vous donner le sceptre du monde!!! Ici, Mlle Spartacus fit une pause, afin de prolonger l'attente palpitante de l'assemble; l'assemble en profita pour se moucher. Une fois les nez rentrs au repos (car dans tout auditoire le nez est la partie turbulente et rebelle), l'oratrice releva la main et reprit: Un tel rsultat vous blouit, sans doute; vous supposez d'avance qu'on ne pourra l'obtenir sans de longs et douloureux efforts; vous prvoyez quelque combinaison nouvelle et inconnue. Dtrompez-vous, sexe aimable dont je fais partie! le moyen invent par moi l'avait dj t il y a deux mille ans par un pote grec nomm Aristophane, mais sans qu'il en comprt toute la porte. Bas sur la nature et l'observation, il dompte l'homme aussi srement que la faim dompte le cheval auquel l'cuyer veut apprendre compter les heures, que le manque de sommeil soumet le chien destin jouer aux dominos, que l'opium et la barre de fer rouge matrisent la panthre qui doit devenir artiste dramatique. Vous cherchez ce que ce peut tre? Cherchez plutt quelle est chez l'homme la passion la plus ardente, l'entranement le plus gnral, le plus continuel, le plus persistant; rappelez-vous ce qui fit brler Troie, ce qui transforma Rome en rpublique; ce qui, sous les anciennes monarchies, maintenait la faveur des familles nobles ou ennoblissait les familles roturires. Et si ce n'est point s'exprimer assez clairement, lisez l'explication du pote grec lui-mme, traduite pour l'instruction des ignorants, et dont chacune de vous peut emporter un exemplaire. A ces mots, Mlle Spartacus fit un signe, et les dames du bureau prirent dans une corbeille des imprims qu'elles lancrent au milieu de la foule. En un instant la salle fut pleine de feuilles volantes que l'on saisissait au passage ou que l'on transmettait de main en main. Quelques-unes des feuilles tombrent dans la loge occupe par Mme Facile et par ses invits, et Maurice reconnut la traduction de la troisime scne de Lysistrata! Le moyen propos par la prsidente du club des femmes sages tait en effet clairement expliqu. Il s'agissait de rduire les hommes par la famine, non la famine de bouche, mais la famine de coeur, comme et dit le chevalier de Boufflers! Toutes les femmes devaient se soumettre une sorte de blocus continental (en supposant que ce dernier mot vnt de continence), et leurs tyrans, devenus leurs victimes, ne pouvaient manquer de se rendre discrtion, moins de se rsigner chanter solitairement le refrain de Branger: Finissons-en, le monde est assez vieux. La lecture du fragment traduit avait eu videmment un grand succs dans l'assemble; tous les regards le parcouraient avec curiosit, et, aprs avoir lu, on recommenait pour mieux comprendre. Quand Mlle Spartacus pensa que tous les esprits se trouvaient suffisamment clairs, elle reprit son cahier et continua: Vous connaissez toutes maintenant, soeurs et amies, le moyen qui doit assurer notre triomphe, et nulle de vous ne peut douter de sa puissance. Le jour o les femmes y auront recours, l'homme sera subjugu. _Victus et inermis draco!_ Cette citation latine ne vous tonnera point, Mesdames: la royaut une fois dvolue notre sexe, le latin entre ncessairement dans notre domaine, comme l'escrime et les petits verres. Je rpte donc _victus et inermis draco_! Or, une fois nos ennemis battus, nous devrons ncessairement profiter de nos avantages pour qu'ils ne se relvent pas, et le plus sr moyen pour cela est de refaire la charte de l'humanit. La rvolution franaise avait proclam les droits de l'homme, nous y substituerons les droits de la femme, que j'ai formuls en six articles qui seront dsormais notre loi. DROITS DE LA FEMME LIBRE. ARTICLE 1ER. Dieu sera dsormais du genre fminin, vu sa toute-puissance et sa perfection. ART. 2. Les droits de la femme consistent n'en point reconnatre aux hommes. ART. 3. Toutes les femmes seront gales pour commander, et tous les hommes gaux pour leur obir. ART. 4. Toutes les places seront occupes par le sexe le plus intressant et le plus faible, sauf celles dont il ne voudra pas, lesquelles appartiendront de droit au sexe le plus laid et le plus fort. ART. 5. Tous les hommes se marieront et toutes les femmes resteront filles, c'est--dire que les premiers seront enchans et n'auront que des devoirs, tandis que les secondes seront libres et n'auront que des droits. ART. 6. Les femmes auront seules les clefs des caisses publiques et prives; on laisse aux hommes le privilge de les remplir! Des acclamations frntiques accueillirent cet hexalogue qui rtablissait d'une manire si quitable l'galit humaine. Les cris de _Vive notre libratrice! Vive mademoiselle Spartacus!_ se croisaient avec mille exclamations d'enthousiasme; chaque auditrice annonait dj tout haut ses prtentions. L'une voulait tre prfette ou gnrale de division, l'autre procureuse gnrale prs la Cour d'appel, une troisime inspectrice des remontes, une quatrime grande matresse de l'Universit. C'tait une sorte de carnaval de l'esprit, dans lequel toutes les ambitions se croisaient et se heurtaient en courant comme des masques. Mlle Spartacus, enivre de ce triomphe, avait relev ses lunettes sur son front et caressait de l'oeil les vingt manuscrits qui gonflaient son sac de velours. L tait le vritable noeud de l'affaire; elle avait d'abord voulu s'assurer la bienveillance de son auditoire, mais la grande question tait de faire agrer le sac avec son contenu. Elle reprit donc aussitt que l'enthousiasme de la foule put permettre sa voix de se faire entendre: Je prvoyais ces transports de joie, et j'y vois le nouveau gage d'un triomphe assur! Oui, chres complices, vous vous runirez pour vaincre la barbarie de ce sexe qui repousse ses adversaires sans respect pour leur faiblesse, et n'a pas mme la vulgaire gnrosit de se laisser battre sans se dfendre. Mais, pour arriver ce rsultat, il faut que toutes les femmes secondent notre complot, qu'elles en comprennent l'importance, qu'elles soient claires sur les moyens comme sur le but; et, pour cela, des instructions sont indispensables. Or, ces instructions existent; j'y ai consacr, depuis dix ans, mes facults et mes veilles. Romans, posies, traits philosophiques, impressions de voyages, vaudevilles, j'ai successivement adopt toutes les formes, pris toutes les allures. Ce sac renferme la matire de quatre-vingt-douze volumes in-octavo, sans alina et sans interlignes, destins ramener toutes les femmes notre opinion. C'est la rvolution du monde en manuscrit; il ne reste plus qu' en faire les frais d'impression! Mais ces frais, en comprenant la juste rtribution du travail de l'auteur, montent un million deux cent mille francs, et ne peuvent, par consquent, tre couverts que par l'association des parties intresses. J'ai donc l'honneur de vous proposer, au nom du bureau, une souscription ouverte, sance tenante, dans l'intrt de la cause, pour l'impression immdiate de mes oeuvres compltes. Le nom des souscriptrices et le chiffre de leurs cotisations seront inscrits par ma secrtaire, qui attend la grande porte. A ces mots, Mlle Spartacus tira ses lunettes, salua l'assemble et sortit avec les membres du bureau. Mais aucun applaudissement ne se fit entendre. L'ide de souscription avait glac les esprances et amorti les plus fiers courages. Des murmures recommenaient courir au-dessus des ttes agites, comme la brise sur les pis. C'est un pige, rptaient plusieurs voix, on nous a attires dans un coupe-gorge. --Elle veut tout simplement nous forcer imprimer ses rapsodies. --Et lui faire des rentes, afin de trouver un mari malgr ses lunettes et son grand nez. --C'est une folle. --Une intrigante. --Je ne donnerai rien. --Ni moi. --Ni moi. --Ni moi. Mais, malgr ces affirmations, tous les yeux se portaient avec un certain embarras vers la grande porte, o attendait _la_ secrtaire de Mlle Spartacus. Passer devant un bureau de souscription sans rien donner est toujours chose difficile, non notre gnrosit, mais notre sottise. Que pensera-t-on de nous? ne nous accusera-t-on point de duret, d'avarice, de pauvret? A cette dernire pense, notre front rougit, et nous portons vivement la main la poche. Ainsi allaient faire les femmes sages, bien contre-coeur, lorsqu'elles avisrent une porte drobe qui permettait d'viter la grande entre; toutes s'y prcipitrent, tandis que la secrtaire et Mlle Spartacus, qui tait alle la rejoindre, attendaient toujours les souscriptrices. Enfin, un laquais vint demander s'il pouvait teindre: la salle tait vide! La prsidente eut besoin de s'en assurer par ses yeux; mais, quand elle ne put douter davantage, elle laissa tomber ses lunettes, et, se voilant la face avec ses deux gants de filoselle tricote, elle s'cria, comme Caton aprs la bataille de Philippes: _Diutius vixi!_ Ce que la secrtaire traduisit par: J'avais trop de manuscrits! Pendant ce temps, Mme Facile et sa compagnie quittaient la galerie avec de longs clats de rire et regagnaient les salons. Maurice et Marthe restrent seuls en arrire, assis la mme place, les mains unies et se regardant. Toujours le mme garement, dit enfin Maurice, qui appuya sur l'paule de la jeune femme sa tte pensive. Ah! pourquoi faire deux camps des enfants de Dieu? ve n'est-elle donc plus la chair d'Adam? Ne comprendra-t-on jamais que ce n'est point le droit qui fera disparatre la servitude, mais seulement l'amour? Est-ce avec les rcriminations et les soupons que se cimentent les alliances? Aimez bien, et nul n'ambitionnera le rle de matre, mais celui d'esclave; aimez davantage, et vous ne saurez mme plus qui obit ou qui commande, car les deux coeurs ne seront plus qu'un seul coeur. --Oui, dit Marthe, qui se retourna demi, et dont les lvres effleurrent la chevelure du jeune homme; c'est ainsi que nous avons vcu, ainsi que nous vivrons! Une larme vint se suspendre aux cils de Maurice; il tint Marthe longtemps presse sur sa poitrine; puis, faisant un effort: On doit nous chercher, dit-il, remontons vite. Que penseraient les convives de Mme Facile s'ils pouvaient nous voir et nous entendre? Hlas! ils ne nous comprendraient mme pas, car l'intelligence ne peut s'lever sur les ailes de l'me. Livre aux pesanteurs de la ralit, elle s'abaisse aux lieux bas et voit chaque jour rtrcir son horizon. Hier, tu as pleur sur ce monde nouveau parce que l'amour l'avait quitt; mais, en s'envolant, il a encore emmen une compagne. --Qui donc? demanda Marthe. --La posie. TROISIME JOURNE XXI Correspondance-omnibus de M. Atout.--Constitution politique de la rpublique des Intrts-Unis.--Circulaire lectorale de M. Banqman.--Chambre des envoys de la rpublique des Intrts-Unis.--Crise ministrielle propos de moules de boutons.--Magnifique discours de Banqman sur la question de savoir si l'arme aura ou non des gants tricots.--La chambre vote tous les articles de la loi et rejette l'ensemble. L'me humaine est ainsi faite, que la difficult seule peut entretenir son ardeur. Passionne pour le bien le plus futile s'il menace de lui chapper, elle reste indiffrente tout ce qu'elle obtient sans recherche et sans sacrifice. On aspire de toutes les forces de son dsir l'loge qu'il faut arracher, tandis que l'on reoit avec indiffrence la lettre d'un admirateur inconnu; on achte avec empressement les livres de l'crivain que l'on n'a jamais vu, et, le jour o il vous les apporte, on cesse de les lire. On songe longtemps aux moyens de se prsenter chez un voisin, et, s'il fait le premier une visite, on se met vite sur la rserve. Il suffit de voir tous les jours l'homme que l'on estime pour n'y plus penser. Quand on le rencontrait une fois par anne, on s'informait de ses projets, de ses travaux, de ses ides; maintenant, on ne s'informe de rien; il est entr dans le cercle de nos habitudes, il a cess d'tre un but, nous ne le regardons plus! trange nature! nous ne poursuivons que ce qui nous chappe, nous n'aimons que ce qui nous repousse, et tout ce qui vient nous chercher veille l'instant notre indiffrence! M. Atout faisait ces rflexions devant son bureau couvert de volumes dont les feuilles n'taient point encore coupes, bien que les auteurs les eussent apports eux-mmes; de journaux gratuits encore envelopps de leurs bandes, et de paquets affranchis qui n'avaient point t dcachets. Au dbut de la carrire, ces hommages publics eussent enivr le futur acadmicien; mais, depuis, l'habitude l'avait blas sur ces pots-de-vin de la gloire; aussi les recevait-il avec une nonchalance ddaigneuse. Ce qu'il y voyait de plus clair tait la ncessit de rpondre aux trois cents envois qui encombraient son bureau. Car M. Atout savait que l'exactitude tait la politesse des gens de lettres comme des rois, et il rpondait toujours. Il avait pour cela trois modles d'ptres stnographies, auxquelles il ne restait qu' mettre l'adresse. S'agissait-il, par exemple, d'un volume de posies envoy avec une lettre extatique, il prenait le modle numro 1, ainsi conu: Monsieur, Vous avez une lyre dans le coeur! J'ai lu (ici le titre du livre) avec des motions toujours renouveles. La muse qui l'a dict ressemble ces oiseaux des autres latitudes qui nichent dans les grandes herbes, chantent dans le feuillage des bois et planent dans les nues. Continuez, Monsieur, et tout ce qu'une indulgence bienveillante vous fait penser de moi, l'avenir le dira un jour plus justement de vous-mme. tait-il, au contraire, question d'une publication priodique, le modle numro 2 venait naturellement: Monsieur, Vous avez un glaive dans l'esprit. J'ai lu avec un intrt palpitant votre (le nom de la publication). Les arguments que vous employez ressemblent ces armes qui frappent galement par les deux tranchants et par la pointe. Continuez, Monsieur, et tout le bien que vous pensez de mes ouvrages, la Rpublique entire le dira un jour meilleur droit de votre journal. Fallait-il, enfin, rpondre l'envoi d'un manuscrit, c'tait le cas d'avoir recours au modle numro 3: Monsieur, Vous avez un orchestre dans l'imagination. J'ai lu avec une avidit ravie votre (ici le titre du manuscrit). Les conceptions de votre gnie ressemblent ces symphonies o l'on entend successivement tous les accents et tous les tons. Continuez, Monsieur, et l'attention que le public accorde, dites-vous, ma voix, se reportera tout entire, et avec plus de raison, sur la vtre. L'envoi journalier de ces lettres avait prodigieusement accru la popularit de l'acadmicien. Tous les gens auxquels il reconnaissait du gnie se faisaient naturellement les prneurs de son discernement. Comment ne pas soutenir une clbrit qui nous crit? Ne devenons-nous point quelque chose dans sa gloire? Plus il est illustre, plus son suffrage honore: nous le transformerions en grand homme, ne ft-ce que pour augmenter le prix de ses autographes. M. Atout le savait et ne ngligeait aucun de ces moyens de renomme, car il en est de celle-ci comme de toute chose humaine: le hasard la sme, l'habilet seule la fait grandir. Aussi beaucoup de gens peuvent-ils se faire une rputation, mais peu connaissent l'art de la cultiver. Il faut, pour cela, l'adresse qui prpare, la persistance qui fonde, l'gosme qui affermit. Il faut surtout beaucoup de vanit et peu d'orgueil: car, si la vanit est une voile que nous enflons nous-mme et qui nous pousse, l'orgueil est une ancre rigide et tenace sur laquelle nous restons immobile. Flattez s'il le faut, pliez au besoin; mais montrez-vous partout; ayez de vous-mme l'opinion que vous voulez en donner aux autres: l'homme est imitateur jusque dans ses sensations. L'estime que vous montrerez pour votre propre mrite sera toujours plus ou moins contagieuse. Gardez-vous seulement de justifier trop srieusement vos prtentions. Notre admiration ne veut point tre force; on peut l'obtenir de nous par faveur, difficilement comme droit. Chaque homme est toujours plus ou moins de la famille de Thmistocle, les trophes de Miltiade l'empchent de dormir. vitez donc de la multiplier; n'imitez point ces glorieux insatiables que l'on aperoit toujours dans l'arne, frotts d'huile et le ceste la main. Contentez-vous de faire valoir le pass; prenez rang parmi ces ducs et pairs de la gloire, qui sont beaucoup aujourd'hui pour avoir t autrefois quelque chose. De cette manire, on vous acceptera comme une sorte d'illustration posthume que tout le monde honore, parce qu'elle ne porte ombrage personne; votre paresse sera de la sobrit, votre strilit de la discrtion; on vous tiendra honneur tout ce que vous ne ferez point, et vous appartiendrez cette phalange d'artistes srieux qui prouvent leur valeur en se taisant. Nous avons dj dit comment cette mthode avait russi M. Atout, qui occupait la plus haute position littraire des Intrts-Unis sans rien crire, et tenait le premier rang parmi les professeurs sans rien professer. Aussi tait-il bien rsolu persvrer dans une voie qui lui permettait d'arriver sans marcher. Il se hta donc d'achever sa correspondance habituelle, puis, se rappelant son hte, il monta son appartement. Il le trouva un livre la main, et se pencha pour voir le titre. Que tenez-vous l? dit-il; les fastes de la _Convention franaise_? --Oui, rpondit Maurice, je relisais l'histoire de ces stoques audacieux, dont les moindres mouraient comme Socrate. Je comptais les sacrifices muets de ce peuple de Decius, et je trouvais le secret de tant de simplicit et de grandeur dans un seul mot: LA FOI! L'acadmicien hocha la tte. En effet, dit-il d'un air capable, c'tait alors le puissant mobile, l'me immortelle du corps social; mais le temps a clair les hommes; nous avons perfectionn le patriotisme, et nous l'avons rendu plus facile. Votre moteur ressemblait la vapeur, puissance irrsistible, mais difficile conduire; les explosions amenaient toujours quelques dsastres; aussi lui avons-nous substitu une force plus aimable, plus docile, et non moins irrsistible. --Vous la nommez? --L'intrt. Notre constitution a t si heureusement combine que les devoirs du citoyen se sont trouvs rduits l'obligation de rechercher en tout son propre avantage. Votre gouvernement constitutionnel contenait, du reste, les germes de cette merveilleuse rforme; germes cachs, souterrains, honteux, que nous avons habilement arross de lgalit pour les dvelopper et leur donner place au soleil. Aussi, aujourd'hui, le systme politique des Intrts-Unis rpond-il tous les besoins de l'homme vraiment civilis. Il se compose de quatre pouvoirs qui rsument les principes sociaux de l'poque. En tte se trouve le prsident de la Rpublique ou l'_impeccable_, ainsi nomm parce qu'il ne peut mal faire, et qui ne peut mal faire parce qu'il ne fait rien. L'impeccable n'est, en effet, ni un homme, ni une femme, ni un enfant, mais ce que nous appelons une fiction gouvernementale: il se compose d'un fauteuil vide sous un baldaquin! Ce fauteuil est le chef lgitime du gouvernement. Les ministres ne peuvent parler qu'en son nom, et leurs dclarations politiques sont appeles discours du fauteuil. Cette heureuse conception nous a ainsi dbarrasss de l'embarras de choisir un prsident temporaire et des inconvnients du pouvoir transmis par l'hrdit. Quand le chef de l'tat vieillit, on appelle un tapissier pour le remettre neuf, et une douzaine de clous suffisent pour restaurer l'ordre de choses. De plus, point de cour, de liste civile. Toute la maison prsidentale se rduit une brosse et un plumeau. Nous n'avons ni filles doter, ni fils marier. Nous ne pouvons craindre ni coups d'tat, ni usurpations, un fauteuil tant forcment condamn au _statu quo_. Enfin, comme il ne peut rien excuter, nous lui avons abandonn avec confiance le pouvoir excutif. La seconde autorit de l'tat est la _Chambre des envoys_, nomme par tous ceux qui dorment sur des sommiers lastiques et boivent du vin vieux. Le lgislateur a, en effet, pens que tout citoyen bien couch et bien nourri devait tre un homme ami du bon ordre, c'est--dire de sa table et de son lit, et qu'il avait ncessairement de lumires tout ce qu'il en fallait pour ne pas vouloir en donner une part aux consommateurs de paille et de pain noir. Cependant, comme il pourrait se trouver, par hasard, dans la Chambre des envoys certains brouillons assez gostes pour prfrer leurs ides leurs intrts, on leur a oppos la _Chambre des valtudinaires_, compose de gens que le mouvement inquite et que le bruit fatigue. Pour y tre admis, il faut prouver qu'on est ou sourd, ou aveugle, ou goutteux, ou asthmatique; ceux qui runissent plusieurs infirmits ont la prfrence; cependant, avec un peu de protection, l'enttement et l'ignorance peuvent suffire. Le quatrime pouvoir, enfin, est compos des banquiers, qui se sont faits les intendants de la Rpublique, lui prtent la petite semaine, et se chargent de passer les revenus publics par un crible qui ne laisse tomber que les petites pices et retient toutes les grosses. L'tat a insensiblement mis en gage entre leurs mains la terre, les fleuves, les mers, les mines souterraines et les transports ariens; si bien qu'ils seraient les matres de tout, si le fauteuil et les deux chambres n'taient l; mais leur pouvoir entrave celui des banquiers, qui, son tour, entrave le leur. Car l est le sublime de notre organisation politique: tout se compense et se pondre. Le char de l'tat ressemble exactement celui que l'on a dcouvert sur les dbris de l'arc de triomphe du Carrousel, Paris: tir en sens inverse par quatre chevaux de forces gales, il reste ncessairement en place, ce qui l'empche de se heurter aux bornes ou de tomber dans les ornires. --Mais non d'tre cartel, dit Maurice; et, tt ou tard, le char se disloquera. --Si nous n'avions pas une cheville magique qui consolide tout, fit observer l'acadmicien. --Et quelle est-elle? --La peur! Autrefois on mettait de la passion dans la politique, mais aujourd'hui le progrs des lumires a fait disparatre ces hommes de _petite vertu_ qui tenaient leurs ides, et qui voulaient tout prix le triomphe de ce qu'ils regardaient comme la vrit! On ne croit pas plus ce que l'on dfend qu' ce qu'on attaque. Les opinions sont des logements loyer dont on dmnage ds qu'on en trouve un meilleur. Aussi les luttes ont-elles plus d'apparence que de ralit: on se combat comme au thtre, en ayant soin de ne pas se blesser, et seulement pour occuper la galerie. Nul ne porte de coups dangereux, de peur d'en recevoir; les adversaires d'aujourd'hui seront nos allis de demain; la cocarde que nous sifflons, celle que nous porterons notre chapeau; cette prvision tient lieu d'indulgence, et, si chacun tire d'un ct diffrent, c'est avec la modration d'un coursier de fiacre pay l'heure. --Alors je comprends, dit Maurice, vous tes l'abri des fivres politiques. Mais qui vous sauvera de l'indiffrence? --Toujours la constitution, rpondit M. Atout. Croyez-vous que nous en soyons au temps o l'on demandait aux lecteurs de payer leurs dputs? Nous avons compris ce qu'une pareille prtention avait de dcourageant pour le zle lectoral, et nous l'avons retourne. Aujourd'hui, c'est le dput qui paye l'lecteur! Chaque nomination est soumise la crie publique, les candidats prsentent leurs soumissions, et la place reste au dernier enchrisseur. De cette manire, plus de piges, plus d'intrigues; chacun dbat ses conditions et sait ce qu'il a. Aussi faut-il voir l'empressement des lecteurs! Quelques-uns se sont fait porter mourants jusqu'aux urnes du scrutin pour dposer leurs votes et en recevoir le prix. Grand exemple de l'nergie de cette vie politique qu'entretiennent des institutions fondes sur le seul principe, vraiment social, _le dvouement soi-mme_. Du reste, j'ai l sur moi la dernire circulaire de M. Banqman, qui vous fera apprcier, mieux que toutes mes explications, les avantages de notre systme. M. Atout chercha dans ses poches et en tira une large feuille imprime qu'il remit son hte. _M. Banqman, candidat pour la dputation, aux lecteurs du quartier B de la ville de Sans-Pair._ Messieurs, Si j'avais obi mes gots, vous ne me verriez point aujourd'hui solliciter vos suffrages; content d'une position honore et confortable, je continuerais en jouir, loin des agitations de la politique; mais les sollicitations de mes amis ont fait violence mes inclinations, et m'ont dcid venir rclamer la dputation. Mes opinions sont connues, Messieurs; je dsire le bonheur de tous les citoyens de la Rpublique, et je veux tout ce qui peut assurer ce bonheur. Je voterai toujours pour le bien et pour la vrit; je n'adopterai que le parti qui aura raison, je n'attaquerai que celui qui aura tort; je ne soutiendrai les ministres qu'autant qu'ils se soutiendront eux-mmes, et, s'ils tombent, je me rappellerai que la voix du peuple est la voix de Dieu. Voil pour mes ides gouvernementales. Quant aux droits que je puis avoir votre confiance, les voici: Je gagne, anne moyenne, trois millions cinquante mille francs, ce qui doit vous faire comprendre que je suis un homme d'ordre. J'ai toujours refus de prendre des associs et de me marier, le tout par amour de la libert. Je fabrique des moules de boutons pour tous les ges et pour toutes les classes, ce qui tmoigne de mon respect pour l'galit. Enfin, dans tous mes rapports la _Socit humaine_, j'ai appel les hommes _mes semblables_, expression qui prouve mes croyances la fraternit. Maintenant, s'il faut en venir ma profession de foi, je ne serai pas moins explicite. Je dclare d'abord m'engager une distribution de moules de boutons de dchet tous les pauvres du quartier. Je donnerai dans l'anne six bals et douze dners, o seront invits tous les lecteurs qui m'auront accord leurs voix. Ceux qui pourront runir dix votes en ma faveur auront droit une gratification de la valeur de mille francs, payable en rognures de corne de ma fabrique, en petite bire de la brasserie projete Noukava, ou en actions pour les tlgraphes ariens. Ceux qui m'apporteront quinze votes auront de plus une mdaille en bronze avec la bote en faux maroquin. Enfin, quiconque me procurera vingt voix percevra une rente perptuelle de deux litres de potage la glatine, qu'il pourra faire prendre, tous les matins, la compagnie hollandaise du Kamtschatka. Je ferai distribuer en outre mes clients, au moment du scrutin, des billets portant mon nom, et dans lesquels se trouvera enveloppe une pice de cent sous, pour leur donner plus de poids. Chacun mettra le billet dans l'urne et la pice dans sa poche. J'ose esprer, Messieurs, que la franchise de ces explications me conciliera vos suffrages, et que je pourrai bientt porter la tribune nationale l'expression de vos souhaits et de vos besoins. BANQMAN. Et cette circulaire a russi prs des lecteurs? demanda Maurice aprs avoir lu. --Si bien russi que Banqman est maintenant un des membres les plus influents la Chambre des envoys, rpliqua M. Atout, et qu'il doit adresser au ministre, ce matin mme, des interpellations foudroyantes. --Il combat donc le ministre? --Depuis que ce dernier a autoris l'introduction des crochets trangers, qui menacent de faire tomber la fabrication des boutons. --Et pourrait-on assister cette sance? --Je venais vous proposer d'y aller ensemble. Maurice accepta avec empressement, et milady Ennui, qui entra dans ce moment avec Marthe, dclara qu'elle les accompagnerait. Les dbats de la Chambre des envoys taient publics, c'est--dire qu'on ne pouvait y entrer qu'avec des billets. M. Atout connaissait heureusement l'ambassadeur du Congo, et obtint, par son entremise, l'entre de la tribune diplomatique. Milady Ennui, heureuse d'taler son corset mcanique sur les premiers bancs, s'appuya la galerie en lorgnant, tandis que M. Atout expliquait au couple tranger la politique de Sans-Pair. Celui que vous voyez vis--vis de vous, dit-il, occup examiner des colonnes de chiffres, a pris pour spcialit d'plucher le budget; il passe ses journes refaire les additions des comptables et chercher des rductions. Il a propos, la dernire session, treize millions d'conomies, sur lesquels la Chambre lui a accord vingt et un francs trente centimes. Un peu plus loin se trouve un de nos confrres, qui s'est fait recevoir l'Acadmie comme homme politique, et la Chambre comme littrateur. Il refait tous les ans un discours contre les auteurs contemporains, qui ont le tort de ne lui avoir point laiss une place, et un second en faveur du ministre, qui lui en a accord sept. A ses cts sige le gnral Pataqus, connu par son loquence mle d'oripeaux militaires, de cliquetis de sabres et de lazzis de chambre. Le vieil homme qui se promne l-bas est le fameux Tacitus, espce de Montesquieu en raccourci, qui a acquis la rputation d'excellent citoyen en s'abstenant, et de penseur profond en dchirant ses collgues. Derrire lui cause un ancien lgiste, M. Format, qui regarde le gouvernement de l'tat comme une affaire de procdure, et qui laisserait vendre la Rpublique, pourvu qu'elle ft vendue selon le code. Son interlocuteur, milord Grave, est un ancien ministre, qui a le premier introduit l'austrit dans la corruption. De l'autre ct se promne le docteur Traverse, qui parle pour le gouvernement populaire, dont il ne veut pas, afin de ramener la monarchie, que tout le monde repousse. Enfin, voici, au pied de la tribune, M. Omnivore, dfenseur des intrts positifs de la Rpublique, pourvu que ces intrts soient les siens. Tous ces dputs sont les chefs d'autant de partis, qui tchent de s'entendre quand ils ne peuvent pas s'trangler. Le plus nombreux de tous est celui des _quilibristes_, compos des gens qui savent se maintenir sous tous les ministres, et dont l'opinion se rsout en un bordereau d'appointements. On les appelle aussi conservateurs, vu l'ardeur qu'ils mettent conserver leurs places, leurs fournitures et leurs pensions. Ils ont pour adversaire le parti des _aspirants_, comprenant tous ceux qui ont t ministres ou qui comptent le devenir. Entre eux flottent les _indpendants_, dont la politique ressemble la marche d'un homme ivre, et qui, lorsqu'ils ont pench gauche, se retournent brusquement droite, uniquement pour prouver qu'ils ne suivent pas de chemin. Enfin viennent une douzaine de factions, tantt spares, tantt unies, espce d'appoints parlementaires qui servent dplacer les majorits, et grce auxquelles la Chambre contredit aujourd'hui ses dcisions d'hier. Ici, l'acadmicien fut interrompu par le son d'une trompette qui jouait l'air connu: Du courage A l'ouvrage, Les amis sont toujours l. M. Atout apprit Maurice que ce signal annonait l'ouverture de la sance. On avait ingnieusement substitu le clairon la sonnette, comme plus facile entendre dans le tumulte, et pouvant pargner au prsident tous frais d'loquence. Ses avertissements se traduisaient en airs connus. Voulait-il, par exemple, rappeler l'ordre un dput de l'opposition, il jouait le refrain de la romance: Taisez-vous, je ne vous crois pas. S'agissait-il d'annoncer que le ministre de l'instruction publique allait prendre la parole, il jouait en mineur: Je suis Lindor, ma naissance est commune, Mes voeux sont ceux d'un simple bachelier. tait-il question de mettre aux voix le budget, il l'annonait au moyen de l'air: Quels dns, quels dns Les ministres m'ont donns. Fallait-il, enfin, demander un cong pour un marchal rejoignant son gouvernement, il jouait: Malbroug s'en va-t-en guerre, Mironton ton ton mirontaine; Malbroug s'en va-t-en guerre, Ne sais quand il viendra. Au signal qu'il venait de donner, les dputs se dirigrent vers leurs places, et un orateur monta la tribune pour leur donner le temps de s'asseoir et de se moucher. Maurice reconnut M. Omnivore. M. Atout lui dit qu'il y avait ainsi, la Chambre, une dizaine de comparses chargs du lever de rideau, et remplissant l'office du verre d'absinthe que l'on accepte avant le dner, non parce qu'on l'aime, mais parce qu'il donne envie de prendre autre chose. Ils furent remplacs par des orateurs d'un crdit mdiocre; c'taient le potage et les hors-d'oeuvre. Enfin, il y eut un silence; le festin parlementaire allait commencer; M. Banqman venait de paratre la tribune. L'illustre fabricant avait le menton rentr au fond de sa cravate et la main droite dans son jabot, indice vident de profondeur. Il promena quelque temps ses regards sur l'assemble, avana lentement la main gauche, et commena d'une voix qui tenait la fois du trombone et du bonnet chinois: Messieurs, Quelque rsolu que puisse tre un homme politique accomplir son devoir, il est des circonstances o cet accomplissement devient pour lui une douloureuse preuve, et o il doit envier le sort des citoyens sans responsabilit, qui subordonnent leurs convictions leurs sympathies, et accordent aux amis qu'ils ne peuvent continuer approuver la faveur de leur silence! Malheureusement, telle n'est point notre position. Charg d'une mission publique, nous devons nos commettants, nous nous devons nous-mme, de dclarer notre pense tout entire. Longtemps nous avons attendu, dans l'espoir que les faits claireraient ceux qui nous gouvernent; mais notre attente a t vaine, la prolonger est impossible. Le salut de la Rpublique doit tre la grande loi, et, nous le dclarons hautement, la main sur le coeur, le moment est venu de la perdre ou de la sauver. (Murmures au centre; applaudissements aux extrmits; longue agitation; l'orateur boit un verre d'eau sucre.) Oui, Messieurs, jamais la situation ne fut plus inquitante pour le prsent, plus dangereuse pour l'avenir! Que nous regardions l'intrieur ou l'extrieur, tout nous pouvante galement. La Rpublique nous fait l'effet d'une machine conduite par des mains inhabiles, et qui, contrarie dans ses mouvements, s'branle, fait crier ses rouages et menace d'clater! (Profonde sensation.) Et c'est dans une pareille situation qu'on parle d'imposer la nation de nouvelles charges! On nous demande un crdit de deux cents millions, en rptant que c'est un vote de confiance. De confiance, soit, Messieurs; mais voyons d'abord si l'on a fait quelque chose pour la mriter. (Mouvements en sens divers. L'orateur, qui va s'chauffant, boit un second verre d'eau sucre.) Je pourrais multiplier les critiques, Messieurs, mais je veux faire preuve de modration. Je ne reviendrai point sur ce qui a t tant de fois et si justement reproch au pouvoir; je me contenterai d'examiner un seul de ses actes, le plus rcent. Il suffira, d'ailleurs, pour nous donner la mesure de l'habilet, du tact et de la justice des hommes qui sont la tte du gouvernement! Quand je parle ainsi, Messieurs, vous comprenez que mes attaques s'adressent ceux qui peuvent me rpondre, aux ministres ici prsents, seuls rprhensibles et responsables. Il est un nom qui doit rester en dehors de toutes nos discussions; mes remarques ne peuvent donc franchir la sphre inviolable o le chef de l'tat demeure, quoi qu'il arrive, calme et impeccable. (Approbation gnrale.) Mais les agents de son administration sont soumis notre surveillance, et la constitution nous permet d'apprcier leurs actes. (L'attention redouble.) Quand j'ai annonc que je n'en examinerai qu'un seul, tout le monde a compris, sans doute, que je voulais parler de la suppression des trois paires de gants fournies par la Rpublique ses dfenseurs, suppression qui a port la dsorganisation dans l'arme entire. LE GNRAL PATAQUS: Oui, c'est une ide de pkin. PLUSIEURS VOIX D'AVOCATS: Pkin! c'est une insulte la Chambre. UN ANCIEN APOTHICAIRE: C'est indcent. LES BOURGEOIS EN MASSE: A l'ordre! l'ordre! (Le gnral Pataqus met son chapeau de travers, incline le torse sur la hanche gauche et passe ses moustaches par-dessus ses oreilles; les cris redoublent; le prsident fait entendre l'air: Grenadier, que tu m'affliges. Le gnral se rassied et le tumulte s'apaise; l'orateur reprend:) Cette suppression dplorable, Messieurs, on doit penser qu'ils l'ont au moins effectue rgulirement, sans violer les prrogatives des Chambres; qu'ils n'ont pas joint l'illgalit l'ignorance! Eh bien! je le dis avec douleur, mais je dois le dire, cette mesure capitale a t prise par ordonnance. (Profonde sensation.) M. FORMAT s'crie avec nergie: L'acte est contraire toutes les rgles de la procdure... je veux dire de la lgislature. PLUSIEURS VOIX: Oui, oui. AUTRES VOIX: Non, non. (Les ministres se regardent avec une visible inquitude; longue agitation; le prsident joue l'air: Finissons-en, le monde est assez vieux. Banqman continue:) Et quel tait votre but, ministres du fauteuil, en osant hasarder un pareil coup d'tat! Votre orgueil se trouvait-il donc bless de voir les mains qui dfendent la patrie gantes comme les vtres? M. TRAVERSE: Ce sont des aristocrates. M. BANQMAN. Et ne pouviez-vous, s'il fallait absolument consommer cette inconcevable rvolution, sauver du moins les apparences, supprimer les gants du soldat, mais les laisser figurer sur le budget; de cette manire, au moins, on n'en et rien su, et l'honneur national et t sauf. MILORD GRAVE (avec un signe approbateur): Voil ce qu'il fallait faire. M. BANQMAN. Mais non, vous avez agi avec votre lgret et votre audace accoutumes, car l sont les deux mobiles de toute votre politique; vous leur avez d vos succs eux-mmes, selon l'admirable expression du profond penseur qui a dit de vous: Ils se sont levs parce qu'ils taient vides. (Mouvement; tous les yeux se tournent vers M. Tacitus, qui a l'air de dormir; rires et applaudissements.) En consquence, continue l'orateur, je propose le projet de loi suivant, dont copie a t dpose sur le bureau de M. le prsident: ARTICLE 1er. La Chambre dclare ne point approuver la mesure qui vient de frapper l'arme, et dcide que l'on accordera chaque soldat six paires de gants, au lieu de trois que lui passait autrefois le rglement. ART. 2. Ces gants seront tricots, en fil d'cosse, et garnis d'lastiques au poignet. ART. 3. Ils devront tre distribus tous les rgiments trois jours aprs la promulgation de la prsente loi. ART. 4. Les ministres actuels, ne pouvant procder avec impartialit cette rpartition, sont pris d'en laisser le soin des successeurs. Aprs la lecture de ces propositions, M. Banqman descend de la tribune et reoit les flicitations de toutes les fractions flottantes de la Chambre, y compris les indpendants. Le ministre de l'intrieur se dirige vers la tribune, mais il est rappel par son confrre des travaux publics, qui veut prendre sa place, et est son tour retenu par le ministre des affaires trangres. Une vive discussion s'lve entre eux; enfin les cris: Aux voix! aux voix! deviennent si nombreux que le prsident se voit forc de passer outre. L'article 1er est mis aux voix: Nombre de votants 613 Boules noires 290 Boules blanches 323 La Chambre adopte! Les ministres se querellent plus fort. On passe aux art. 2 et 3, qui sont galement adopts. Les ministres sont prs de se prendre aux cheveux; mais le prsident lit l'art. 4, qui les apaise subitement; ils se retirent l'cart pendant qu'on vote et semblent se consulter. L'art. 4 est galement adopt. Il ne reste plus qu' voter sur l'ensemble de la loi. Les ministres, qui se sont entendus, font passer M. Banqman un billet sur lequel ils ont crit: L'introduction des crochets trangers sera ds demain prohibe. M. Banqman met le billet dans sa poche avec la boule blanche et vote contre la loi. Un autre billet apprend M. Format qu'il est nomm avocat gnral; un troisime annonce au gnral Pataqus le titre de marchal; un quatrime avertit milord Grave que l'on est en mesure de publier des lettres une comtesse avec les rponses, traduction libre de la correspondance d'Hlose et d'Abeilard; un cinquime fait savoir Tacitus que son neveu aura une perception et sa cousine un bureau de tabac. On vote sur l'ensemble de la loi. Nombre de votants 613 Boules noires 611 Boules blanches 2 La Chambre rejette. Le prsident fait entendre l'air: _Allons-nous-en, gens de la noce_. Et la sance est leve. XXII Un missionnaire anglais.--Un bal public qui fournit les danseuses--Ce qu'on appelle l'glise nationale.--M. Coulant expliquant sa religion Narcisse Soiffard. Marcellus avait donn rendez-vous Maurice dans la grande salle du _Casino des Deux Mondes_. Il le trouva jouant au billard avec Georges Traveller, missionnaire d'origine anglaise, qui exerait la triple profession de dentiste, de pasteur et de marchand de denres coloniales. Georges Traveller avait parcouru tous les pays idoltres de la terre au nom d'une socit de _propagation_, et rien ne lui avait cot pour s'attirer la confiance des peuples barbares. Bien loin d'imiter ces aptres catholiques qui, sans autres armes qu'un livre de prires et un crucifix, se prsentaient au milieu des tribus sauvages comme des envoys de Dieu en les sommant de renoncer leurs erreurs, l'honorable missionnaire anglais s'tait rsign partager celles-ci, et avait renouvel le miracle d'Alcibiade au profit de ses croyances et de son commerce. Ainsi, on l'avait vu tour tour circoncis Mascat, mari de douze femmes aux les Marianes, marchand d'esclaves dans le Zanguebar, et quelque peu anthropophage aux Sandwich; mais le tout sans que sa foi en ft branle, et pour le compte de sa socit. Grce cette souplesse de nature, il avait russi distribuer quelques centaines de sermons imprims pour l'instruction des idoltres qui ne savaient pas lire, et placer dix-sept cargaisons de marchandises de rebut. Bien qu'il n'appartnt pas son glise, Marcellus tait fort li avec le docteur, qui lui avait apport des narguills et du tabac d'Orient. Il le prsenta Maurice, devant lequel il dansa une polka africaine non autorise par la police. Cette exhibition et pu se prolonger indfiniment, si Maurice n'et rappel Marcellus la promesse faite, la veille, de lui expliquer la nouvelle religion connue Sans-Pair sous le nom d'glise nationale. Le jeune pitiste sortit avec lui pour le conduire au temple de l'abb Coulant; mais, en traversant la place des Annonces, il aperut tout coup une norme affiche placarde contre une muraille. Dieu me pardonne! c'est la rouverture de l'den! s'cria-t-il; de grce, approchons, que je puisse m'assurer... Ils traversrent la place et purent lire l'avertissement qui couvrait la faade entire de l'difice. _Salle de l'den.--Bals masqus.--Dimanche soir, grande Fte, dite des Sauvages. Deux mille jolies femmes, appartenant l'tablissement, excuteront des danses appropries leur caractre.--Chaque homme recevra, en entrant, un numro dsignant la danseuse dont il devra tre le chevalier pendant tout le bal.--Dans l'intrt de l'ordre, les changes seront interdits.--Le costume adopt est celui des naturels de l'Amrique, lors de la dcouverte du nouveau monde; mais les gants sont de rigueur.--Il y aura un vestiaire pour dposer les parapluies et les caleons.--Prix d'entre: 25 francs._ A peine Marcellus eut-il jet les yeux sur l'affiche qu'il s'excusa prs de Maurice et entra vivement au bureau, d'o il ressortit bientt avec un billet. Il tait temps, s'cria-t-il; encore cinq minutes, et j'arrivais trop tard pour avoir une danseuse; ils n'ont pu me donner que le numro 1983... une brune de vingt-deux ans! Je prfre les blondes, mais il faut savoir se mortifier au besoin. Vous m'excuserez seulement de vous quitter; il faut que j'avertisse le prsident de la Socit des bonnes moeurs, qui je devais remettre un mmoire aprs-demain, que des occupations inattendues retardent mon travail. Il indiqua Maurice l'adresse du nouveau temple, et le laissa continuer sa route. C'tait la premire fois que notre ressuscit se trouvait seul dans les rues de Sans-Pair, et il se mit tout examiner plus en dtail qu'il n'avait pu le faire jusqu'alors. Il remarqua que les locataires de chaque maison plaaient sous leurs fentres une inscription dsignant le nom et la profession exerce, de telle sorte que la ville entire tait une sorte d'almanach des vingt-cinq mille adresses. On avait, chaque entre, au lieu de concierge, un vaste tourniquet mcanique dont les compartiments portaient le nom et renfermaient la sonnette des locataires. En arrivant, le visiteur s'asseyait dans le compartiment convenable, tirait le cordon, et aussitt la machine enleve le transportait la porte mme de la personne qu'il venait voir. Maurice aperut galement une salle de bal o les pas des danseurs mettaient en mouvement les meules d'un moulin bl, et des charrettes qui, tout en revenant vide du march, faisaient tourner un rouet et filaient le coton de rebut. De loin en loin, les rues taient traverses par des viaducs sur lesquels passaient, en sifflant, les locomotives pousses par la vapeur ou entranes par le vide. Les fils de tlgraphes lectriques se croisaient en tous sens, dans l'air, comme un immense cheveau brouill; les paratonnerres, lancs jusqu'aux nuages, en soutiraient perptuellement l'lectricit au profit des doreurs, des entreprises d'omnibus galvaniques et de la socit pour l'clairage. Sous chaque rue s'tendait une autre rue, le long de laquelle rampaient, comme d'immenses boas, les mille tuyaux de fer chargs de distribuer partout l'eau, la chaleur, la lumire. Le jeune homme entendait bruire sous ses pieds les voix des travailleurs mles au grondement du vent, au clapotement des cloaques, aux grincements des outils et aux lueurs des flammes. C'tait comme une seconde cit souterraine, o s'laborait la vie de la cit claire par le soleil; un organe cach qui, tour tour, lui apportait la force et la dlivrait de ses impurets. Maurice regardait toutes ces merveilles de la civilisation avec une surprise mle de dsappointement. Au milieu de tant de perfectionnements apports la matire, il cherchait l'homme et le voyait aussi pauvre, aussi vicieux, aussi dshrit! Il demandait en vain tous ces visages qui passaient sous ses yeux si la vie leur tait devenue plus lgre porter; les visages restaient fatigus de souffrances ou soucieux d'incertitude! Alors, un flot d'amertume montait de son coeur son cerveau. Il se demandait quoi bon tous ces efforts d'industrie, si la part de bonheur n'tait point plus large pour chacun; il cherchait ce qu'taient devenues l'galit et la fraternit humaines au milieu de ces miracles de calcul; il regardait o avait pu fuir la religion vritable, celle qui _relie_ les hommes l'un l'autre, et qui conduit au ciel par la double chelle de l'amour et du dvouement. Or, dans ce moment mme, ses yeux s'arrtrent sur le fronton d'un difice o il aperut crit en lettres de bronze: GLISE NATIONALE. Il entra. L'glise nationale tait une ancienne salle de cries publiques, repeinte et retapisse pour le compte de la nouvelle religion. Il y avait, l'entre, une vielle organise en guise d'orgues, et un bureau pour les parapluies la place du bnitier. L'office venait prcisment de commencer et le ministre tait l'autel. Maurice n'eut pas besoin d'couter longtemps pour comprendre de quoi il s'agissait, la nouvelle religion consistant spcialement rpter, dans la langue nationale, ce que les officiants catholiques rptent en latin. Ainsi, au lieu de dire: _Introibo ad altare Dei_, l'glise nationale disait: _Je m'approcherai de l'autel de Dieu._ Aux mots: _Ite, Missa est_, elle substituait ceux-ci: _Allez-vous-en, la Messe est finie_. Et la place de: _Amen!_ elle rptait: _Ainsi soit-il!_ Aprs l'office, le prtre national monta en chaire, et entreprit une longue diatribe contre les ministres des autres religions qui ne savaient point se prter aux progrs des lumires, et qui continuaient prier Dieu dans une langue morte. Il prouva, par des citations de Cicron, de Tacite, de saint Augustin et de Tertullien, que l'on devait renoncer au latin, et finit par une instruction nationale, dans laquelle il dveloppa les avantages de la culture des rutabagas et de l'ducation des vers soie! La prdication acheve, la foule, compose d'une trentaine de personnes, se retira, et Maurice allait en faire autant, lorsqu'un ouvrier, qui avait cout le sermon avec une impatience visible, s'approcha tout coup du prdicateur qui venait de quitter la chaire, et, lui barrant le passage: Minute, monsieur l'abb, dit-il en portant la main sa tte nue, comme s'il et voulu saluer avec ses cheveux, vous venez de converser sur les chenilles et les navets; mais c'est pas l mon affaire, je voudrais savoir si j'ai celui de parler au fondateur de l'glise nationale? --A lui-mme, mon ami, dit le ministre. --Alors, reprit l'ouvrier, qui s'tait videmment rafrachi assez de fois pour se trouver lgrement chauff, vous tes l'abb Coulant, le vritable abb Coulant? --Prcisment. L'ouvrier lui donna dans la poitrine un coup de poing d'amiti. Eh bien! vous tes mon homme, s'cria-t-il, c'est vous que je cherche! Depuis ce matin je suis entr chez tous les marchands de vin du quartier pour savoir l'adresse de l'glise nationale: ni vu ni connu! Il parat que votre religion est ici en chambre garnie? L'abb Coulant voulut s'excuser. Y a pas de mal, reprit l'ouvrier; moi aussi, je le suis, en chambre garnie, et pas si bien log que votre bon Dieu encore! Mais la guerre comme la guerre. --Vous aviez quelque question m'adresser? demanda le prtre. --J'en ai vingt, des questions, rpliqua l'ouvrier, vu qu'on m'a dit que vous tiez un bon enfant; et moi, j'aime les bons enfants. --Enfin. --En douceur, donc! Pour en venir la fin, il faut prendre au commencement. Pour lors, mon abb, vous saurez que je m'appelle Narcisse Soiffard, un nom qui en vaut un autre, et que j'ai une fille de douze ans qui aide sa mre carder les matelas. Y a pas de pch a, qu'il me semble. --Au contraire, le travail est un devoir. --C'est ce que je rpte toujours ma fille et sa mre. Le travail, que je leur dis, est un devoir pour la femme... Mais, voyez-vous, la maman a des croyances; elle veut que sa fille fasse sa premire communion; moi, je ne vais pas l'encontre, parce que la croyance, c'est, sans comparaison, comme le vin: faut respecter ceux qui en ont trop pris et les laisser marcher de travers. Si bien donc que je suis all trouver le cur de notre paroisse, et que je lui ai dit la chose. --Et il vous a rpondu?... --Ah! voil le curieux!... Il m'a rpondu que pour communier il fallait savoir ce que l'on faisait. --C'est--dire assister au catchisme? --Juste! assister au catchisme, l'heure o elle travaille avec sa mre! Mais, mon cur, que je lui ai dit, vous voulez donc nous faire mourir de soif? Si la petite est oblige d'aller chez vous, l'ouvrage restera forcment en arrire. --Il faut qu'elle apprenne sa religion, qu'il me rpond. --Je veux bien, pourvu que ce soit en cardant des matelas, que je lui redis... Il me semble que c'tait clair comme bonjour! Eh bien! il n'a pas compris! L'abb Coulant haussa les paules. Cela devait tre, dit-il; le clerg n'entend rien aux besoins du peuple. Amenez-moi votre fille, et je la ferai communier. --Sans l'instruire? --A quoi bon? Ce n'est point la science qui est agrable Dieu. L'glise nationale ne demande que la bonne volont. Soiffard frappa ses mains l'une contre l'autre. Voil la religion de mon choix! s'cria-t-il. Rien que de la bonne volont! a ne ruine pas... Vous pouvez m'inscrire dans votre paroisse, monsieur Coulant; je veux que a soit vous qui enterriez ma femme quand elle mourra. --Vous aurez soin seulement, reprit le ministre, de donner votre fille son extrait de baptme. L'ouvrier regarda l'abb et tordit sa casquette, qu'il tenait deux mains. Ah! oui, son extrait de baptme, rpta-t-il plus lentement; il vous faut a pour la communion. --Sans doute. --C'est que je vas vous dire... Sa mre et moi nous avons toujours t si occups... que la petite n'a pas t prcisment baptise. --Vous pouvez rparer cet oubli. --Je ne dis pas, mais a cote six francs, le prix de huit bouteilles de vin quinze. D'ailleurs elle est nomme: on l'appelle Rose. --Au fait, elle a une patronne dans le calendrier. Eh bien, voyons, nous arrangerons cela; l'glise nationale est accommodante. --Eh bien, la voil la religion de mon choix; votre main, monsieur Coulant, sans vous commander. --C'est entendu, reprit le cur en souriant; il suffira que votre femme apporte un extrait de votre acte de mariage. Soiffard gratta le parquet avec le bout de son pied, et cracha devant lui. Ah! il faut l'acte de mariage, dit-il avec quelque embarras; c'est donc ncessaire? --Indispensable. L'ouvrier se frotta la tte. Alors... a sera difficile, reprit-il en balbutiant, a sera bien difficile, monsieur Coulant; vu que nous avons beaucoup voyag, et que, dans les voyages, les papiers, a s'gare... d'autant que ma femme et moi, quand nous nous sommes maris, nous avons nglig d'aller la mairie. --Ah diable! --Toujours par raison d'conomie. Vous devez comprendre a: un acte de mariage cote encore plus qu'un baptme, et dans notre tat on regarde toutes les dpenses; faut savoir se priver. --C'est juste, dit l'abb en soupirant; aprs tout, Dieu a bien pardonn la femme adultre! Allons, nous fermerons les yeux, matre Soiffard; l'glise nationale respecte la vie prive. --Vrai? s'cria Soiffard. La voil la religion de mon choix! Mille millions, monsieur Coulant, vous tes un brave homme, et je veux vous payer un verre de vin. L'abb eut beaucoup de peine se dfendre de la politesse de son nouveau paroissien, et put regagner la sacristie. Soiffard le regarda partir, puis, tendant la main vers l'autel, avec la gravit solennelle des ivrognes: C'est dit, murmura-t-il, la religion me vexait quand elle me dfendait de boire, de battre la bourgeoise et de vivre ma fantaisie; mais, puisque celui-ci a trouv un Dieu qui est bon prince, je l'adopte, et, partir d'aujourd'hui, je dclare que moi Narcisse Soiffard, ainsi que la dame Soiffard et la petite, nous faisons partie de l'glise ici prsente perptuit. A ces mots, il remit son bonnet et sortit en chancelant. Maurice rentra pensif et dcourag; Marthe, qui l'attendait avec impatience, fut frappe de sa tristesse. Qu'as-tu donc vu? demanda-t-elle avec anxit. --Ce que j'aurais d prvoir, dit Maurice en serrant les mains de la jeune femme; nous avions dj vainement cherch dans ce monde perfectionn l'amour et la posie; mais restait la foi, qui console de tout... --Eh bien? --Hlas! elle aussi s'est envole. CONCLUSION. Marthe et Maurice demeurrent le coeur navr. Tous deux pleuraient sur ce monde o l'homme tait devenu l'esclave de la machine, l'intrt le remplaant de l'amour; o la civilisation avait appuy le triomphe mystique du chrtien sur les trois passions qui conduisent l'homme aux abmes; et tous deux s'endormirent dans ces tristes penses. Mais, durant leur sommeil, ils eurent une vision. Il leur sembla que Dieu abaissait les yeux vers la terre, et qu' la vue du monde tel que l'avait fait la corruption humaine, il disait: Voil que ceux-ci ont oubli les lois que j'avais graves dans leur coeur; leur vue intrieure s'est trouble, et chacun d'eux n'aperoit plus rien au del de lui-mme. Parce qu'ils ont enchan les eaux, emprisonn l'air et matris le feu, ils se sont dit:--Nous sommes les matres du monde, et nul n'a de compte nous demander de nos penses. Mais je les dtromperai durement: car je briserai les chanes des eaux, j'ouvrirai la prison de l'air, je rendrai au feu sa violence, et alors ces rois d'un jour reconnatront leur faiblesse. A ces mots il avait fait signe; les trois anges de la colre s'taient prcipits vers la terre, o tout tait devenu ruine et confusion. Pendant un long rve, Marthe et Maurice avaient vu les portiques croulant, les fleuves dbords, les incendies roulant en vagues de flammes, et, dans cette destruction gnrale, le genre humain qui fuyait perdu! Mais au plus fort du dsastre, une voix avait cri: Paix aux hommes de bonne volont. C'est pour eux que l'humanit renatra et que le monde sortira de ses ruines. FIN TABLE DES MATIRES Pages. I. PROLOGUE 1 II.--loquence parlementaire de Maurice.--loquence perfectionne de M. Omnivore.--Costume d'un homme tabli, en l'an trois mille. --M. Atout.--Dpart de Marthe et de Maurice.--Nouveau moyen de traverser les rivires.--Routes souterraines.--M. Atout rassure Marthe par un calcul statistique.--Marthe s'endort.--Un rve 17 III.--Extraction de voyageurs.--Auberges modles.--Le verre d'eau de fontaine.--Dpart de Marthe et de Maurice sur la Dorade acclre, bateau sous-marin.--M. Blaguefort, commis-voyageur pour les nez, la librairie et les denres coloniales.--Un prospectus d'entreprise industrielle de l'an trois mille. --Fcheuse rencontre d'une baleine.--Leon de M. Vertbre sur les ctacs.--Destruction du bateau sous-marin.--Son extrait mortuaire 30 IV.--Octroi d'un peuple ultra-super-civilis.--Inconvnient des passe-ports daguerrotyps.--Maison modle de M. Atout.--Moyen d'tre servi sans domestiques.--Le souper la mcanique.--Une vieille tradition: La Fileuse D'vrecy 47 V.--Monologue de Maurice en se dshabillant.--Inconvnients des chambres coucher perfectionnes.--Une excursion involontaire. --Le salon de M. Atout; multiplication exagre de l'image d'un grand homme.--M. Atout prsente ses htes sa lgitime pouse, milady Ennui 59 PREMIRE JOURNE. VI.--Un salon.--Prsentation de madame Atout complte.--Promenade arienne; le bois de Boulogne de Sans-Pair, dont les arbres sont des tuyaux de chemine.--Une femme la mode.--Maternit 65 VII.--Maison d'allaitement.--Substitution de la vapeur la maternit.--Lait de femme perfectionn.--Moyen de reconnatre les vocations.--Grand collge de Sans-Pair.--Programme pour le baccalaurat s lettres.--Nouvelles mthodes d'enseignement. --Machine examen.--Catchisme des jeunes filles.--Pensionnat pour la production des phnomnes 73 VIII.--Agrandissement des magasins de nouveauts.--Histoire de mademoiselle Romain.--Aspect pittoresque de la ville de Sans-Pair.--Maladie de milady Ennui, traite par quatorze mdecins spcialistes, et gurie par Maurice.--Socit d'assurance pour empcher les vivants de regretter les morts. --Rencontre du grand philanthrope M. Philadelphe Le Doux 90 IX.--Promenades de Sans-Pair embellies de lgumes monstres. --Maison de placement matrimonial patente du Gouvernement (sans garantie).--Une pastorale arithmtique.--Un heureux monstre.--Mmoires philosophiques du roi Extra 103 X.--Un empoisonneur de bonne socit.--Palais de justice de Sans-Pair.--Carte routire de la probit lgale.--Procds de fabrication pour l'loquence des avocats.--Tarif des sept pchs capitaux.--Le vieux mendiant et son chien 116 XI.--Logis des Trappistes.--Moralisation des condamns par l'idiotisme; premire diatribe de Maurice.--Les Pantagrulistes; avantages de la profession de criminel; seconde diatribe de Maurice.--M. Le Doux ne rpond rien et garde ses opinions 127 XII.--Usine de M. Isaac Banqman; supriorit des machines sur les hommes.--Souvenirs de Maurice; le soldat Mathias. --Pupilles de la Socit humaine; hommes perfectionns d'aprs la mthode anglaise pour les croisements.--Une femme dprave par les instincts de maternit et de dvouement 138 DEUXIME JOURNE. XIII.--Grand hpital de Sans-Pair, construit pour les savants, les mdecins et le directeur. Dans la crainte de recevoir les malades trop bien portants, on ne les reoit qu'aprs leur mort.--Rflexions de Marthe.--Les hommes jugs par le docteur Manomane.--Les fous de l'an trois mille.--Les mnageries et le jardin botanique 150 XIV.--Un cimetire la mode.--Voitures tablies en faveur des morts.--Bazar funraire.--Systme d'impts.--Epitaphes-omnibus. --Un courtier mortuaire 172 XV.--Observatoire de Sans-Pair.--Comment M. de l'Empyre aperoit dans la lune ce qui se passe chez lui.--Runion de toutes les Acadmies.--Utilit de la garde urbaine pour les droguistes, les passementiers et les marchands de vin.--Ce qu'il faut pour constituer des droits un prix de vertu 181 XVI.--Mmoire d'un acadmicien de l'an trois mille sur les moeurs des Franais au dix-neuvime sicle.--Comme quoi les Franais ne connaissaient ni la mcanique, ni la navigation, ni la statique, et mouraient tous de mort violente par le fait des notaires.--Le Gouvernement charg de composer des pitaphes pour les clbres courtisanes.--Costume des rois de France quand ils montaient cheval.--Les noms des auteurs taient des mythes.--Singulier langage employ dans la conversation 192 XVII.--_Le Grand Pan_, journal universel, renfermant tous les journaux et plusieurs autres.--Trois articles contradictoires sur une seule vrit.--Administration du _Grand Pan_.--M. Csar Robinet, entrepreneur gnral de littrature en tous genres.--Machines fabriquer les feuilletons.--M. Prtorien, directeur en chef du _Grand Pan_.--Une entreprise littraire avec primes.--Blaguefort oblig d'acheter la critique du livre qu'il veut publier 203 XVIII.--La Bibliothque nationale et son catalogue.--Utilisation de la promenade.--Ce que c'est qu'un artiste Sans-Pair. --Portraits la grosse, avec ressemblance garantie.--M. Illustrandini, statuaire de l'univers.--M. Prestet, peintre du Gouvernement pied et cheval.--Opinion de Grelotin sur la peinture 216 XIX.--Rforme dramatique grce laquelle la pice est devenue l'accessoire.--Transformations successives d'un drame historique.--Premire reprsentation.--Une loge d'avant-scnes. --Analyse de _Klber en gypte_, drame en cinq actes et plusieurs btes 227 XX.--Ce que c'est qu'une runion choisie.--Le grand critique, le moyen critique, le petit critique.--Comme quoi l'homme qui a fait le plus de veuves et d'orphelins est ce qu'on appelle un homme de coeur.--Marcellus le Pitiste.--Conversation de gens bien ns.--Sance de la socit des _femmes sages_.--Discours de Mlle Spartacus pour appeler les femmes la libert 254 TROISIME JOURNE. XXI.--Correspondance-omnibus de M. Atout.--Constitution politique de la rpublique des Intrts-Unis.--Circulaire lectorale de M. Banqman.--Chambre des envoys de la rpublique des Intrts-Unis.--Crise ministrielle propos de moules de boutons.--Magnifique discours de Banqman sur la question de savoir si l'arme aura ou non des gants tricots.--La Chambre vote tous les articles de la loi et rejette l'ensemble 277 XXII.--Un missionnaire anglais.--Un bal public qui fournit les danseuses.--Ce qu'on appelle l'glise nationale.--H. Coulant expliquant sa religion Narcisse Soiffard 299 CONCLUSION 311 FIN DE LA TABLE. End of Project Gutenberg's Le monde tel qu'il sera, by mile Souvestre License: Share Alike