Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) LES FANTMES, TUDE CRUELLE PAR CH.-M. FLOR O'SQUARR PARIS JULES LVY, LIBRAIRE-DITEUR 2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2 1885 _A M. le marquis de Cherville Hommage de respectueuse sympathie._ LES FANTMES TUDE CRUELLE I Depuis trois ans, j'avais pour matresse la femme de mon meilleur ami. Oui, le meilleur. Vainement je chercherais dans mon pass le souvenir d'un tre qui me fut plus attentivement fidle, plus spontanment dvou. A plusieurs reprises, dans les crises graves de ma vie, j'avais fait appel son affection, et il m'avait gnreusement offert son aide, son temps et sa bourse. J'avais toujours us de son bon vouloir, simplement, et je m'en flicitais. Il avait remplac les affections perdues de ma jeunesse, veill ma mre mourante. S'il me survenait une preuve, une contrarit, il pleurait avec moi, mme plus que moi, car la nature m'a gard contre l'effet des attendrissements faciles. C'est librement, volontairement, que je lui rends cet hommage. Qui donc pourrait m'y contraindre? J'entends prouver, en m'inclinant devant cette mmoire vnre, que je ne suis aveugl par aucun gosme, que je possde un degr lev la notion du juste et de l'injuste, du bon et du mauvais. D'autres, ma place, s'ingnieraient circonvenir l'opinion par une conduite diffrente, tiendraient un langage plus dissimul; j'ai le mpris de ces hypocrisies parce que je ddaigne tout ce qui est petit. Je dis ce que je pense, je rapporte exactement ce qui fut, sans m'attarder aux objections que croiraient pouvoir m'adresser certains esprits fausss par des doctrines conventionnelles. Je repousse galement toute apprciation qui tendrait me reprsenter comme capable d'un calcul ou susceptible d'une timidit. Si je porte aux nues mon regrett, mon cher ami Flicien, ce n'est point que mon me ait t sollicite par le repentir ou meurtrie par le remords. Je ne cde pas la vellit tardive--fatalement strile d'ailleurs--de donner le change sur l'tendue de ma faute au moyen de dmonstrations sentimentales. Il est de toute vidence qu'en consentant prendre Henriette pour matresse j'ai commis le plus grand des crimes, la plus lche des trahisons. Je ne songe pas davantage faire intervenir des circonstances attnuantes tires des charmes physiques et des sductions morales de ma complice. Henriette tait une femme trs ordinaire, mauvaise plutt que bonne, vaniteuse, bien leve et boulotte. J'hsite tracer d'elle un portrait svre, car la plupart du temps les jugements des hommes sur les femmes ne sont que des propos de domestiques sans places; mais je me suis impos une tche pour ma satisfaction personnelle et pour renseignement de mes semblables. Je n'y puis manquer et il me faut--malgr mes rpugnances--dire la vrit sur la femme de Flicien. Elle tait--je le rpte--une crature forte, ordinaire, point jolie, mdiocrement instruite, bourre de prjugs vieillots, d'erreurs bourgeoises, ayant glan dans des lectures mal choisies et mal comprises les formules d'un sentimentalisme dmod. Ds sa jeunesse elle aspira sans doute un idal de roman, idal confus, mais invariablement plac en dehors du cercle prcisment dlimit des devoirs dont on lui avait enseign la religion. Pour peu qu'elle perdt pied dans ses banales songeries, elle croyait de bonne foi prendre son vol pour quelque terre promise, pour quelque plante d'une beaut nouvelle. Pauvre femme! Que de fois ne lui ai-je pas entendu exprimer cette croyance--particulire aux jeunes couturires gares par le romantisme--qu'elle tait d'une nature suprieure, d'une race privilgie, d'une essence rare, et qu'elle mourrait incomprise! Ah! ses rves de jeune fille! M'en a-t-elle assez fatigu les oreilles? Elle n'tait pas ne pour associer sa vie celle d'un tre grave, pensif, toujours courb sur d'attachants problmes, celle d'un homme sans idal et sans passion et qui prenait pour guide dans l'existence on ne savait quelle lumire douteuse qu'il avouait lui-mme avoir seulement entrevue. Elle souffrait d'tre ainsi abandonne, dlaisse pour des chimres, elle, cre pour l'amour, pour la passion! Et patati! Et patata! Jamais je n'accordai la moindre attention ces radotages. Les femmes qui prennent la passion pour guide ressemblent des navigateurs qui compteraient sur la lueur des clairs pour trouver leur route au lieu de la demander aux toiles; celles-l se trompent assurment, mais encore leur faut-il quelque nergie dans l'me et une dose apprciable d'hrosme dans l'esprit. Toute passion suppose de la grandeur, mme chez les individualits les plus humbles. Or, Henriette manquait de vocation vraie pour les premiers rles comme elle et manqu de courage pour l'action. Son sentimentalisme offrait des rminiscences de romans-feuilletons et des rollets de romance. Son coeur n'avait rien prouv, son esprit et t--je crois bien--incapable de rien concevoir en dehors des inventions fabuleuses, des monstruosits potiques, des hrsies et des fictions dont sa mmoire s'tait farcie ds l'enfance. On retrouvait l'empreinte de ce dsordre intellectuel et l dans les platitudes de sa conversation tantt btement mlancolique comme un rayon de lune sur l'eau dormante d'un canal, parfois corse de ce jargon mondain--espce de prud'homie retourne--dont les expressions s'appliquent tous les sujets d'une causerie et qui sert de supriorit aux tres infrieurs. Henriette n'tait pas jolie et elle en souffrait. Une femme peut avoir--et par exception--assez d'esprit pour faire oublier qu'elle est laide; elle n'en aura jamais assez pour l'oublier elle-mme. Le sentiment qu'avait Henriette de son infriorit par rapport nombre d'autres femmes plus jolies, plus jeunes ou plus gracieuses, tait profond au point d'altrer toutes ses impressions. Elle n'avait jamais cru, par exemple, que son mari pt l'aimer, l'avoir pouse par une volont sincre d'attachement, par un dsir exclusif de possession, et qu'il n'et pas agi ds avant leur union selon l'arrire-pense, outrageusement blessante pour elle, de complter son intrieur par la prsence d'une femme tranquille, vulgaire, insignifiante, qui personne ne daignerait faire la cour, et dont aucune dmarche, mme hasardeuse, ne saurait compromettre l'honneur conjugal. Ce soupon tait absurde, mais il n'entrait pas dans mon rle de dtromper Henriette en lui rptant les confidences dont Flicien avait honor mon amiti au moment de son mariage. Alors je l'avais vu, ce cher Flicien, heureux, confiant et, par avance, comme le loup de la fable, se forgeant une flicit qui le faisait pleurer de tendresse. Il aimait loyalement Henriette, mais j'apprhende qu'aprs quelques mois de vie commune il et sujet de se lamenter en dcouvrant le nant, la navrante stupidit de la crature laquelle il avait vou son existence, sa fortune, ses ambitions les plus nobles. Il dut s'tonner jusqu' l'effarement--lui, l'analyste prestigieux qui avait consign ses merveilleuses tudes de l'esprit humain dans des livres o la postrit cherchera le rsum de toutes sciences physiologiques et psychologiques--il dut s'tonner jusqu' l'pouvante d'avoir commis une erreur aussi redoutable, d'avoir associ sa pense cette petite pensionnaire au cerveau troit, l'me mesquine, aux ambitions bornes, aux dsirs lents et niais. Comment, lui, l'impeccable clairvoyant, il s'tait tromp ce point! Digne et fier, selon sa coutume, il ne souffla mot de cette terrible msaventure, mme moi, son meilleur ami. Si j'en eus l'intuition, c'est que je le vis, pendant plusieurs semaines, sombre, dcourag, paresseux, las de tout travail et comme sous l'accablement d'un deuil. Puis, une transfiguration s'opra; Flicien retourna vers son labeur avec une pret nouvelle. Je crus comprendre que, ddaigneux d'un rve menteur, scandalis d'avoir eu un garement passager, dlaiss pour des jouissances subalternes la source de ses volupts premires, tromp et jamais guri par la dcevante preuve o son coeur tait tomb, il repartait, libre cette fois dfinitivement, vers les rgions suprieures, pures, constelles, o, loin des misres et des hypocrisies qui suffisent la foule, son grand esprit allait planer de nouveau, secouant ses ailes souilles de poussire, face au soleil, comme en un vol d'aigle. Henriette ne souponna point ce drame; elle constata seulement chez son mari un subit loignement d'elle, une sorte d'indiffrence impassible que ses coquetteries ne parvinrent point troubler. Je suppose que ds lors--vaniteuse comme je la connais--elle sentit sourdre en elle avec un ressentiment rageur, la proccupation d'une vengeance. Oui, ce fut bien et uniquement par vengeance qu'elle devint ma matresse. L'attitude glace de Flicien imposait la vanit d'Henriette le besoin d'une revanche. Elle eut hte d'couter une voix flatteuse--sincre ou non, mais bruyante--dispose lui rpter tout le bien qu'elle pensait d'elle-mme. Les hommages de son orgueil--qu'elle dut confondre pour les ncessits du moment avec sa conscience--lui devenaient insuffisants. M'ayant observ, elle me fit l'honneur de penser que je n'hsiterais pas accepter ma part de son infamie en change de l'abandon qu'elle m'octroierait de sa personne. Quand elle m'eut fait entendre ce hideux projet, je crus habile de ne point la dcourager tout d'abord, et je me contentai de sourire, me rservant les dlais ncessaires l'examen des risques courir. Peu aprs je consentis. Notre chute fut vulgaire et brutale. Au lendemain, le sentiment qui domina mes esprits fut celui de la surprise. Surprise double: je m'tonnais d'tre devenu l'amant d'Henriette, et je m'tonnais de ne l'avoir pas t beaucoup plus tt. Certes, la pauvre Henriette aurait pu tre mieux favorise par la fortune. Avec un peu de patience, avec le moindre discernement, il ne lui et pas t difficile de rencontrer un homme jeune, beau, riche, lgant, capable de la noblement aimer et de la rendre heureuse. Car enfin, si je n'ai pour excuse d'avoir cd au charme d'une femme irrsistiblement belle, Henriette ne pourrait expliquer son entranement, sa chute, par la toute-puissance de mon prestige. Je suis de taille moyenne, plutt petit que grand. J'ai la tte forte, rougeaude, les lvres paisses, des oreilles larges comme des ctelettes de veau, des yeux rouges et humides comme des cerises l'eau-de-vie, la barbe dure, mal plante, et le cheveu rare. Avec a, plus trs jeune et un mauvais estomac. L'habitude que j'adoptai, ds ma premire jeunesse, de fumer la pipe--de petites pipes en terre, noires et trs courtes: ce sont les meilleures--donne tous mes vtements une insupportable odeur de renferm. Au moral, je me sais autoritaire, cassant, entt, rebelle la moindre contradiction, peu dispos subir les caprices d'une femme--ces caprices fussent-ils charmants, la femme ft-elle adorable. Et pourtant notre commerce adultre s'est prolong pendant trois annes; il durerait mme encore si les circonstances le permettaient et si je pouvais, sans faire gmir les convenances, me rapprocher aujourd'hui d'Henriette. Maintenant, nous sommes-nous aims? Exista-t-il jamais entre nous--mme un jour, une heure, seulement une minute--de l'amour? Ce n'est pas le point qui m'occupe, mais je veux bien m'y attarder. J'en conviens, ceci me trouble. Pour ma part, je crois bien n'avoir jamais aim Henriette et, au lendemain de notre rupture--rupture tout accidentelle puisqu'elle ne fut amene ni par elle ni par moi--je suis certain de n'avoir pas prouv le regret de cette matresse perdue. Si, pendant trois annes, je n'ai cess d'entretenir avec elle des relations rgulires, je mets ma constance au compte des facilits grandes de cette liaison. Je ne l'ai pas trompe; 'a t probablement par paresse, par indiffrence, ou encore par conomie. L'amour Paris est devenu une entreprise colossale qui a ses docks et ses comptoirs et o, aprs avoir aim ferme, prime, on est arriv aimer fin courant et mme aimer dont deux sous. Henriette ne me cotait rien ou presque rien: des voitures, des bouquets de temps autre. Tout rflchi, point d'amour chez moi; je crois pouvoir l'affirmer. Quant Henriette... Non, je ne serai point fat. Elle tait vicieuse, perverse; elle se croyait abandonne. Elle m'a pris parce que j'tais l, sans prfrence, htivement, par une rage goulue de mal faire. O mystre! Nous aurions donc subi l'attraction de nos seuls vices? Nous nous serions unis dans une mutuelle curiosit du crime, dans un got commun de trahisons, de bassesses, de vilenies? Nous n'aurions eu pour but et pour mobile que la satisfaction de nos pires instincts? Question. Comment se fait-il alors--je le demande aux moralistes--que notre union criminelle, hassable, dshonorante pour la matresse et pour l'amant, nous ait donn de telles volupts, de si profonds enivrements que nous n'en aurions pas obtenu de plus troublants si elle et t lgitime? Si nous ne nous sommes pas aims, si nous avons t deux lches et bestiales cratures rues l'appt d'on ne sait quelles innommables et ridicules convulsions spasmodiques, pourquoi la combinaison de nos deux perversits nous a-t-elle jets dans une inoubliable exaltation de l'esprit et des sens--exaltation que nous avons gote si infinie, si dlicieuse qu'il est impossible de rver quels bonheurs plus rellement divins pourraient tre rservs l'auguste communion de deux chastets frissonnantes? Ah! je me flicite d'avoir jet ce dfi toutes les morales religieuses comme toutes les morales naturelles, aux dogmes, aux philosophies, aux thories, aux systmes! Ces faits noncs me permettent d'affirmer en toute scurit que l'on est bien libre si l'on veut, si l'on y trouve du plaisir, de raisonner sur l'idal, mais qu'on ne saurait tabler avec certitude que sur la matire. J'y reviendrai--peut-tre, car le problme est immense; il intresse jusqu' la somme de considration due Dieu[1]. Pour l'heure, je ne veux pas m'y aventurer davantage; ce serait manquer de logique, puisque je n'y trouve aucune rponse la question pose: Henriette et moi, nous sommes-nous aims d'amour? Encore un coup, j'en suis douter. [Note 1: Je m'expliquerai ultrieurement sur l'importance de ce mot.] Le certain, c'est que, depuis notre sparation, elle n'a pas pris un autre amant. Pauvre femme! Ainsi elle aura manqu d'nergie, mme dans la curiosit. C'est la rgle qu'une femme prenne un premier amant pour voir et les autres pour regarder. Henriette a cru devoir s'en tenir son unique excursion. Pourtant je n'avais point que je sache, largi sensiblement les horizons gris o se mouvait lentement sa banale nature... II On pourrait supposer que j'avais cd la gloriole de tromper un homme suprieur. Pour qui me prendrait-on? Une considration de cette sorte pouvait, la vrit, tenter un esprit vulgaire; je ne m'en suis point proccup. Flicien et t le premier venu que je l'aurais trahi tout de mme. S'imaginer que la plupart des maris tromps sont des imbciles, des idiots, des crtins, est le comble de l'erreur. On abuse beaucoup de ces mots: imbciles, idiots, crtins. C'est un tort, les hommes plus btes que les autres sont excessivement rares. Puis il ne faut pas perdre de vue que la finesse des maris se heurte constamment la finesse des femmes, bien autrement redoutable. Enfin les poux ne sont pas, ne seront jamais d'accord sur la nature mme des faits qui engagent la responsabilit de celles-ci, tandis qu'ils justifient la svrit, tout au moins l'inquitude, de ceux-l. Je m'explique. Depuis plusieurs milliers d'annes, l'homme, toujours en veil, toujours en action, a cr, invent, construit, imagin, bti, combin, lev, perfectionn une foule de choses parmi lesquelles plusieurs mritent la louange. La femme, indolente, extatique, trop frle pour construire, trop nerveuse pour inventer, s'est donn comme tche de perfectionner sa vertu. Cette oeuvre de perfectionnement n'est probablement pas encore acheve l'heure actuelle. Supposons que, dans l'origine, cette vertu des femmes ait pu tre reprsente par un cercle assez vaste, capable de contenir un nombre honnte de devoirs. Les femmes ont d'abord fait la moue, mais, comme les lgislations anciennes leur opposaient une svrit effective qu'elles n'ont point redouter des codes modernes, elles ont patient, rong leur frein, attendu l'avnement d'un ordre de choses plus libral, plus favorable l'esprit de rforme. Cette heure, espre de plusieurs gnrations, tant venue sonner, elles n'ont pas perdu de temps. C'tait si je ne me trompe--et autant que l'on peut assigner une date ce grand vnement historique,--dans la premire partie du dix-huitime sicle. Les femmes ont alors examin le cercle en question, l'ont jug trop grand et, d'un commun accord, sans qu'une voix s'levt parmi elles pour proposer un amendement--Jeanne d'Arc avait emport son secret dans la tombe--elles en ont dcrt le rtrcissement. Le grand cercle devint en consquence un cercle de dimension mdiocre et qui, naturellement, ne contenait plus autant de devoirs que son an. C'tait dj fort audacieux pour l'poque. Les hommes, nos anctres, volontiers se seraient montrs ractionnaires en ce point, mais les femmes leur affirmrent si tendrement que cette diminution ne serait suivie d'aucune autre, qu'elles s'en tiendraient l, que si elles ngligeaient les devoirs placs maintenant en dehors du cercle elles ne failliraient aucun de ceux y contenus, elles furent enfin si persuasives que la mesure passa. On sait quelles funestes consquences peut mener le rgime des concessions. Celle-ci cota gros au sexe fort. Les femmes, mises en got, laissrent s'couler quelques lustres et revinrent l'assaut. Une deuxime fois, le cercle fut rtrci, puis une troisime, puis une quatrime, le nombre des devoirs imposs au sexe faible diminuant avec la circonfrence. De telle sorte qu'aujourd'hui ce fameux cercle, constamment amoindri, n'est plus qu'un point et ne peut plus comporter qu'un devoir, un seul et unique devoir. Par exemple, arrives ce point, les femmes ont dclar que l tait leur vertu, et que rien dsormais ne pourrait les amener en dmordre. Depuis fort longtemps les hommes s'efforcent de ragir, de ramener le cercle son volume primitif; mais ils ne sont pas les plus forts. D'ailleurs, remonte-t-on le courant du progrs? Il rsulte des perfectionnements apports par l'espce fminine dans les dimensions de sa vertu que de nos jours une femme se croit coupable seulement quand elle a manqu l'unique devoir subsistant. Pour elle, l'adultre n'a point de commencements. Les prliminaires d'une liaison criminelle--regards changs, treintes furtives, billets doux, rendez-vous mystrieux--tous les incidents prcurseurs qu'un mari surprendra facilement puisqu'ils se produisent gnralement sous ses yeux, chappent sa juridiction. Il serait mal inspir d'en prendre de l'inquitude, d'y chercher un motif rcriminations et reproches. La femme lui rpondra toujours, de la meilleure foi du monde, qu'il n'y a rien en tout cela que de parfaitement innocent, et qu'elle n'a pas manqu ses devoirs. Par habitude, par tradition, elle aura conserv ce pluriel. Or, le jour, le jour fatal o elle aura manqu tous ses devoirs, rien ne viendra modifier son attitude, et la finesse du mari se sera endormie dj devant la monotonie des susdits incidents prcurseurs o, je te jure, mon bon ami, qu'il n'y a rien que de trs innocent. Henriette, aprs notre faute, n'eut aucun besoin de recourir la ruse. Jamais Flicien ne l'interrogea, ne souponna ses sorties, ne s'inquita de ses frquentes absences. Ma matresse probablement en enragea davantage. Notre liaison glissa peu peu dans nos habitudes et prit les fadeurs monocordes, les rgularits coeurantes du mariage. Cette considration est peut-tre suffisante pour expliquer sa dure. Nous pouvions nous voir chaque jour des heures parfaitement choisies pour ne nous gner ni l'un ni l'autre. Flicien habitait un superbe appartement voisin de l'glise de la Madeleine; je m'tais fait construire un petit htel l'extrmit de l'avenue de Villiers, o de superbes habitations commenaient remplacer les solitudes de la plaine Monceau. Chaque jour aprs djeuner Henriette montait bourgeoisement dans la voiture du tramway arrte au bas du boulevard Malesherbes, et venait passer prs de moi plusieurs heures. Elle occupait ma vie oisive, peuplait ma maison, s'intressait l'ameublement et aux tapisseries. Le soir, trois fois par semaine, je prenais une tasse de th chez Flicien. D'autres fois nous nous retrouvions au thtre, dans sa loge, par un heureux hasard. On causait de nos amours dans le monde, mais avec indulgence. Le monde se gouverne peu prs selon les rgles de l'glise, qui s'accommode avec les pcheurs et n'excommunie que les hrsiarques. Ce qui lui fait honte dans les liaisons irrgulires, c'est moins le vice que le scandale. Les vices convenables, corrects, gants de frais et nantis de valeurs cotes en Bourse ne lui sont pas dplaisants. Or, Henriette, autant que moi-mme, se faisait une loi de ne jamais froisser chez personne le sentiment des convenances. Je lui rends cette justice que, dans les circonstances critiques que nous avons traverses, elle fut toujours parfaite sous ce rapport. Henriette tait ma matresse depuis un an lorsque Dieu prit la peine de bnir nos criminelles amours. Aprs une grossesse pnible, suivie de couches laborieuses, elle donna le jour un enfant du sexe fminin qui fut dclar la mairie sous les noms de Henriette Camille-Pauline. Ce fut une grosse motion pour Flicien. Il me dsigna comme parrain de la petite, naturellement, fit clbrer un baptme superbe, se prit d'un regain de tendresse pour sa femme, mais de faon laisser voir que cette tendresse tait faite surtout de reconnaissance et d'une sorte de piti attendrie pour les preuves de l'accouche. J'offris les cadeaux de rigueur, largement, sans lsiner. La note des drages s'leva plus de six cents francs. Henriette ne partagea point l'allgresse de son mari. La maternit l'avait contrarie brusquement dans ses habitudes, dans la rgularit de sa vie coupable. Elle s'en dsola ds le premier jour et ne s'en consola jamais tout fait. Une crainte la proccupait surtout, c'tait que ses grces seraient encore amoindries, ruines totalement peut-tre; que sa taille resterait paissie, dforme. Elle se releva plie, fatigue, la face morte, et fut assez longtemps sans pouvoir reprendre le tramway du boulevard Malesherbes. Mais ds que les forces lui revinrent elle retomba dans la monotonie de notre adultre sans que rien subsistt chez elle de la crise suprme d'o elle sortait. Cette preuve qui transfigure jusqu'aux filles et met on ne sait quoi de cleste dans l'me des pires, n'eut point prise sur cette crature inquitante. Elle ne parla pas plus de l'enfant que si elle ft demeure strile, et ne lui tmoigna d'intrt, ne lui fit visite en nourrice qu'autant qu'elle s'y sentit astreinte par la rgle des convenances. C'tait une petite femme trs correcte. Flicien tait heureux maintenant. De cette enfant qu'il croyait sa fille selon le sang, il comptait faire sa fille selon l'esprit. Il s'attachait au frle petit tre avec cet amour qu'il et si volontiers vou Henriette si celle-ci eut t capable de le mriter ou seulement de le comprendre. Il adorait l'enfant, s'en occupait sans cesse, rvait pour elle fortune et bonheur. Intrieurement je m'amusais de cette erreur d'un grand caractre. Qu'on vienne aprs cela me parler de la voix du sang, des entrailles de pre, de tout ce qu'inventrent les potes pour diviniser la plus humble, la plus animale des fonctions humaines! Piti, grande piti que tout cela! L'enfant tait de moi, je n'en doutais pas; et cependant ma certitude ne se mlait aucune motion. Peut-tre tait-ce parce qu'il ne m'tait point permis d'en laisser voir. Montrer de la tendresse l'enfant de Flicien et t d'un manque de tact dplorable, d'un dfaut de got scandaleux. Or, l'motion ne vaut rien par elle-mme, mais seulement en raison de son expression. En outre, comme j'ai eu dj occasion de le dire, je ne suis gure impressionnable. J'estime que l'gosme est de droit naturel et social. La sensibilit est une monnaie qui n'a pas cours dans le monde; la dpenser, c'est se ruiner sans enrichir personne. Je m'habituais penser que rien ne viendrait troubler cette existence honteuse mais confortable. Nous tions en droit, Henriette et moi, de compter sur une longue scurit et, au cas o nous viendrions nous dgoter l'un de l'autre, sur l'impunit ternelle. Pouvions-nous prvoir qu'une circonstance futile, absurde, un rien, dciderait notre perte? Si les choses ont mal tourn, ce n'est pas ma faute. Tout au plus aurais-je me reprocher de m'tre abstenu une fois dans ma vie entire de lire les journaux du soir. Mais les motions de la journe rendent cet oubli pardonnable, au moins elles l'expliquent. On va pouvoir en juger. III Ce matin-l, le _Journal officiel_ publia un dcret prsidentiel aux termes duquel Flicien tait lev la dignit de grand-officier dans l'ordre national de la Lgion d'honneur. Titres exceptionnels. Commandeur du 15 aot 1868. Ce fut pour nous un jour de fte, bien que nous fussions tous prpars cet vnement. Depuis plusieurs semaines les journaux l'annonaient, et Flicien en avait t officiellement avis par un de ses collgues de l'Acadmie franaise, cette poque ministre, prsident du conseil. Depuis longtemps, d'ailleurs, cette haute rcompense tait due notre ami, qui l'et obtenue beaucoup plus tt s'il ne se ft fait accuser de froideur l'gard du nouveau rgime. Flicien accueillit sa promotion avec une feinte indiffrence. Il affectait constamment le ddain des vanits humaines, mais je l'ai toujours souponn de n'y pas rester insensible. Le soir de cet heureux jour, je dnai chez lui en petit comit, avec Henriette et le jeune secrtaire de Flicien. Ds avant le dessert, le secrtaire obtint la permission de se retirer. Aussitt je conseillai mon ami de se rendre au palais de l'Elyse pour y porter, selon l'usage, ses remerciements au Marchal. J'ajoutai qu'il y avait bal ce soir-l la prsidence et que, par consquent, sa dmarche serait toute naturelle. Il hsitait, prtextant une fatigue, le besoin de prendre du repos, le dsir de ne point sortir; mais j'insistai tant qu'il se dcida. Il s'habilla et partit. Je restai seul avec Henriette. Mais je n'avais pas lu les journaux du soir. De l tous nos dsagrments. Or, le matin mme, une des petites filles de S. M. la reine Victoria venait d'tre enleve l'affection du peuple anglais, la suite d'une courte et douloureuse maladie. Aussitt, dans Londres et dans toutes les villes des trois royaumes unis, tous les magasins avaient t ferms. L'Angleterre prenait le deuil. Et, par une coutume d'ailleurs absurde, les gouvernements des deux mondes, aussitt aviss par le tlgraphe, s'taient empresss de renoncer toutes les joies d'ici-bas. En consquence, le bal offert ce soir-l l'lite de la socit parisienne par le prsident de la Rpublique tait ajourn, selon l'tiquette. A l'Elyse, Flicien fut reu par un officier d'ordonnance de M. le gnral Borel, lequel lui expliqua que sa promotion dans la Lgion d'honneur n'avait pas empch la jeune princesse anglaise de succomber et que, dans cette circonstance, le Marchal-Prsident avait d renvoyer huitaine les cavaliers seuls et les polkas dj commands Desgranges et son orchestre. Il prsenta ses flicitations au nouveau dignitaire et le reconduisit avec force salutations jusqu'au seuil de la salle des Aides de Camp. Flicien, ennuy de sa course inutile, s'empressa de rentrer. A ce moment, je venais de cder aux infernales coquetteries de ma complice. Ne devions-nous pas compter sur deux bonnes heures au moins de solitude? Quand nous nous apermes du retour de Flicien, il tait trop tard; nous l'entendions traverser la salle manger, puis le salon. La porte s'ouvrit et il nous apparut sur le seuil, surpris en pleine stupeur. Ma position tait prilleuse autant que ridicule. Flicien possdait tous les avantages. D'abord il tait correctement vtu, habit noir, cravate blanche, sa plaque neuve au ct droit demi cache sous le revers de l'habit, deux ordres au cou, une brochette de croix la boutonnire, des gants blancs. Moi, j'tais en chemise, assis au bord du lit, les jambes nues pendantes, me disposant me rhabiller. Ridicule, ridicule situation! Je l'avoue, j'eus peur. Le visage de Flicien avait t envahi brusquement par une pleur mortelle. Rien en lui ne remua. Il resta l fixe, glac, hagard, tenant btement son bougeoir allum, ce dont j'aurais probablement ri sans la solennit du cas. Il nous couvrit d'un regard terrible, ses yeux dilats par la stupfaction et la colre allant de moi ma complice qui avait pris le parti de s'vanouir. Cela dura peu de temps, une seconde, un sicle. J'attendais immobile, indcis, mais me disant qu'en somme cette position ne s'terniserait pas. De la main gauche, Flicien saisit une chaise appuye au mur, prs de la porte. Bien certainement, cette chaise allait devenir une arme redoutable; il l'lverait sur ma tte, marcherait sur moi, m'ouvrirait le crne d'un seul coup. Mais non. Flicien se laissa tomber sur cette chaise et fondit en larmes. Je le vois encore assis, pleurant, son bougeoir la main. Ce n'tait pas le moment de perdre du temps. Rapidement, sans cesser de surveiller Flicien, dont aucun mouvement ne m'chappait, je repris mes vtements un un et j'y rentrai. Jamais peut-tre je ne me suis habill si vite. Aprs quelques secondes, je me trouvais au centre de la chambre coucher, chapeau sur la tte, canne la main. L'autre sanglotait toujours. Ridicule, ridicule situation! Prilleuse aussi. Pour sortir, il me fallait passer prs, tout prs de Flicien, si prs qu'il serait peut-tre impossible que mon pardessus ne frlt pas son genou. Je n'hsitai pas, bien que persuad qu'il allait, cette fois, se jeter sur moi, chercher m'trangler, engager la lutte, une lutte sauvage coups de poing, coups de pied, coups de dents, une bataille de cochers ou d'escarpes. Je passai, non sans saluer correctement, car, dans les pires circonstances, je reste homme du monde. Il ne bougea point. Je traversai le salon, la salle manger, l'antichambre. L, j'attendis un instant, la main sur le bouton de la porte de sortie. Flicien pleurait toujours et, par les portes laisses ouvertes derrire moi, j'apercevais encore la lueur de son bougeoir. Pourquoi me suis-je arrt dans l'antichambre? Pourquoi ai-je attendu? Qu'est-ce que j'attendais? Jamais je n'ai pu me l'expliquer. Enfin, je compris la parfaite inutilit de ma prsence. J'ouvris la dernire porte, que j'eus bien soin de refermer derrire moi, et je me trouvai sur l'escalier. Une minute aprs, j'arpentais rapidement le boulevard Malesherbes. Le dernier tramway venait de partir. Et pas de fiacres! C'tait la soire aux embtements. Ma premire impression fut toute de soulagement. J'tais enchant--enchant--d'tre sorti de la bagarre sans horions, et c'est alors, alors seulement, que je songeai Henriette. Dans quelle situation allait-elle se trouver? Quels prils lui faudrait-il affronter? Quelles difficults devrait-elle vaincre? Penser que si j'avais, mon habitude, parcouru, mme distraitement, le _National_, la _France_ et le _Temps_, rien de tout cela ne serait arriv! Car les journaux du soir, comme je pus m'en assurer en rentrant, annonaient, avec le dcs de la princesse anglaise, l'ajournement du bal donn en son palais par le Marchal-Prsident. Fatale omission! Il avait fallu l'moi joyeux caus par le nouveau succs de mon ami pour occasionner cet oubli, chez moi, l'homme le plus rang, le plus routinier de la terre! Que devenait Henriette? Flicien ne semblait point dispos d'assouvir sur elle une rage homicide. Ou peut-tre attendait-il mon dpart pour clater. Non. J'avais encore plein l'oreille de l'cho de ses sanglots lointains, des gmissements btes, des pleurs d'enfant, d'idiot. C'est gal, pas trs crne, l'ami Flicien. Un autre se serait mont, aurait vu rouge, parl de tout tuer, ameut les domestiques, la maison. Tout de mme, je pouvais compter sur une affaire pour le lendemain; l'affaire de rigueur avec une cause purile qui ne donnerait le change personne, un duel srieux pour un prtexte futile en apparence. Bien que dnue de scandale, l'aventure devait aboutir. Flicien n'oserait point laisser les choses en l'tat, empocher son camouflet, sous peine de passer mes yeux pour le dernier des propres--peu. Je regagnai mon logis pied, perdu dans un monde de rflexions dplaisantes. Au fond, j'aurais prfr que tout cela n'arrivt point. Se laisser prendre ainsi, tait-ce assez bte? Quelle leon pour l'avenir! C'tait la premire fois que j'avais cd imprudemment. D'ordinaire, je me tenais sur mes gardes, malgr les provocations d'Henriette, toujours audacieuse jusqu' la folie. Les femmes sont toutes la mme, jamais la peur ne leur est un frein. Henriette montrait souvent des tmrits effrayantes, me serrant la main sous la table, cherchant rapidement mes lvres entre deux portes, un pas du salon rempli de visiteurs. Sur mes observations, elle se scandalisait de la poltronnerie des hommes et protestait de la bravoure des femmes. Aucun moyen de lui faire entendre raison. Je cdais toujours, finalement, brusquement pouss hors de ma prudence par un amour-propre mes yeux chevaleresque. Maudit point d'honneur qui m'avait fait faiblir encore ce soir-l! Henriette, dont je croyais connatre toutes les ressources de coquetterie, m'avait surpris par des sductions inattendues. Dans quel but et quel propos? Elle avait pass deux heures chez moi et je pensais bien que nous n'aurions plus rien nous dire. En exhortant Flicien se rendre au bal de l'Elyse, j'tais de bonne foi; je lui donnais bien innocemment, dans une intention parfaitement dsintresse, un excellent conseil. Je n'avais pas la moindre arrire-pense--parole d'honneur! A quel pernicieux et funeste dsir avait donc cd Henriette? Je ne saurais le dire en toute certitude, mais je crois comprendre qu'elle fut impatiente de tromper effectivement un grand-officier de la Lgion d'honneur. Cette explication semblera absurde, saugrenue beaucoup d'hommes pratiques; ce m'est une raison de plus de l'admettre comme unique et vritable. Pauvre Flicien! J'aurais donn gros pour que cette aventure accablt plutt un autre de mes amis, un de ceux que je rencontrais avec indiffrence et par chappes. Outre que je prenais une large part son chagrin, je ne perdais pas de vue que cet incident--fcheux tous gards--allait bouleverser compltement mon existence. O irais-je maintenant le soir fumer ma pipe et boire une tasse de th? Comme j'avais dpass le boulevard extrieur et que je me trouvais entre l'htel du peintre Edouard Dtaille et celui de Mlle Louise Valtesse, il me vint une ide plus sombre. Certes, je pouvais compter sur un duel avec Flicien, mais, en y rflchissant bien, un autre danger me menaait contre lequel je devais rester compltement dsarm. Henriette viendrait peut-tre me trouver, chasse, honteuse, sans trousseau, sans un sou, et me proposerait de prendre la fuite avec elle, de partir pour l'Italie, pour l'gypte ou pour l'Amrique, pour un pays quelconque entrevu parmi ses rveries bourgeoises. Que faire en ce cas? Rpondre par un refus serait indigne d'un galant homme. Obtemprer devenait toute une affaire, un exil, un dmnagement. Et je calculais par la pense les tracas, les fatigues, les dpenses d'une vie, errante d'abord, complique tout moment par la crainte d'une rencontre, par le besoin de se cacher, d'aller de ville en ville, d'htel en htel, pour nous abattre enfin dans une petite commune perdue, un trou, l'abri des excursions des touristes et assez loigne d'une ligne de chemin de fer!... J'avais cependant organis sagement ma vie, cart les amitis inutiles, les matresses encombrantes, les occupations graves. La belle avance! si, proche la quarantaine, je devais me trouver arrach mes habitudes et me voir une femme sur les bras! Un crampon! Ni plus ni moins. L'expression est vive, mais je n'en sais point qui rende mieux la chose. A peine cette pense eut-elle pris place en ma cervelle qu'elle en chassa impitoyablement toutes les autres. La question Henriette qui, dans le dbut de la crise, m'apparaissait comme une quantit ngligeable, devint la question importante, la question capitale. Le reste, Flicien, la scne du soir, ma vie trouble, l'obligation de chercher un autre mnage pour ma tasse de th le soir, mon duel certain, les consquences mmes de ce duel, tout cela me parut secondaire. La femme me faisait peur beaucoup plus que le mari, et j'aurais voulu pouvoir quitter Paris en toute hte, par le premier train du matin, pour chapper--mme l'aide d'un moyen douteux-- la visite mouvante qu'Henriette me prparait sans doute pour le coup de neuf heures. Mais il n'y avait rien y faire. Je me rsignai. Du reste--soit dit sans vanit--je n'ai jamais dclin aucune responsabilit. Le vin tant tir, il fallait le boire. Tant pis pour moi. Trs proccup, je tardai m'endormir. Il tait prs de trois heures du matin quand je me sentis gagner par le sommeil. Mon valet de chambre vint me rveiller dix heures, selon l'habitude. Au rveil, mon apprciation des faits de la veille, restait la mme quant au fond. Dans la forme, je la trouvai plus froide et plus raisonnable. Peut-tre que Flicien avait rflchi de son ct et qu'il ne m'enverrait pas de tmoins, par crainte du scandale et de la malignit du monde. Aprs tout, il ne pouvait agir comme le premier mari venu, ayant une situation garder. Il tiendrait sans doute ne pas bruiter son sinistre. Enfin, c'tait voir. Quant Henriette, elle aurait peut-tre l'ide de se retirer dans sa famille. Aux heures d'affliction, quel plus sr refuge que le sein d'une mre? Quel milieu plus favorable au repentir que le foyer paternel? Au besoin d'ailleurs--et si elle ne comprenait pas d'elle-mme la ncessit d'agir ainsi--mon devoir d'honnte homme m'imposerait de l'clairer, de lui indiquer la voie suivre. Convenait-il que je profitasse de son garement pour la perdre mon profit? Pouvais-je abuser des circonstances pour accepter le sacrifice de sa rputation, de sa vie tout entire? Non, je ne le pouvais pas. Non, je ne le devais pas. C'est affaire aux esprits timors, aux consciences molles, de cder la premire approche de l'entranement, de s'abandonner aux tentations. Les caractres srieux rsistent d'abord, reprennent possession de leurs ressources individuelles, puis mesurent, calculent, psent le pour et le contre, examinent le bon et le mauvais ct des choses. Si Henriette s'abandonnait, je la retiendrais au bord du prcipice et je lui en montrerais la profondeur. Il ne faudrait pas de longs raisonnements pour lui faire entendre qu' tout bien considrer notre aventure tait banale, ordinaire, et ne justifierait aucunement des mesures extrmes. Un mnage rompu, la grande nouveaut! Un foyer ruin, tait-ce bien original? tions-nous les premiers dans cette situation? Non, certes non. Les femmes spares ne se comptent plus et toutes ont retrouv, aprs quelques semaines coules--le dlai d'un deuil de cour--un centre de relations, des salons indulgents, des amis fidles et mme au respect d'assez bon aloi. Quant aux maris prouvs, depuis longtemps on n'en tient plus la statistique. Il faudrait plir sur les chiffres. Parbleu! rien n'tait perdu si l'on prenait la chose au srieux, si l'on se gardait des coups de tte. Bien dcidment--le duel avec Flicien ayant lieu ou non--Henriette se tirerait d'affaire selon la raison, selon la sagesse. Et j'arrivais enfin comprendre que, des trois intresss, j'tais, moi, le seul srieusement ls, le seul irrvocablement priv de quelque chose, le seul profondment atteint. En effet, non seulement je ne retournerais pas chez Flicien, mais il me faudrait encore prendre soin de l'viter, soit cesser de frquenter certains salons o il se produisait. Obligation stupide, en vrit, puisque ce n'tait pas moi que l'vnement rendait ridicule. Enfin, il fallait voir. Vers onze heures, comme je commenais m'tonner, un groom survint--le groom d'Henriette--avec une lettre. J'avais peine jet mes regards sur le papier que je fondis en larmes. Flicien n'tait plus. Dans le courant de la nuit fatale, une heure environ aprs mon dpart, le malheureux avait succomb une attaque d'apoplexie. On l'avait trouv tendu sur le tapis de son cabinet, la face noire, avec du sang aux lvres et sur la barbe. Un coup de foudre. Henriette m'informait de ce grand malheur, et m'invitait passer chez elle au plus tt. Je fis monter le groom et lui demandai quelques menus dtails. C'tait en pleine nuit, vers une heure du matin--il devait tre une heure, en effet--que les domestiques avaient t rveills par les cris de madame et par de furieux coups de sonnette. Le cadavre tait encore chaud. Madame avait t bien malade, une crise de nerfs prolonge qui s'tait calme seulement l'arrive du mdecin. Toute la maison tait sens dessus dessous. On avait prvenu le frre de monsieur et les parents de madame, qui taient accourus bien vite. Quel malheur! Un si bon matre! Le groom partit. J'tais accabl de stupeur. Pauvre Flicien! Un ami, un vrai! Nous nous tions si mal quitts... Partir ainsi, jeune encore, en pleine gloire, et sans que j'eusse pu lui serrer la main une dernire fois! Quelle secousse! Aucune des douleurs teintes dans le pass ne m'avait frapp si rudement. Il n'est pas d'tre au monde que j'aie autant pleur. Je ne sais pourquoi, je ne m'explique pas pourquoi, mais je n'avais jamais autant pleur que ce jour-l. IV Trois jours aprs--l'enterrement tait dcid pour midi--je me levai de bon matin en vue de rflchir la petite allocution que je devais prononcer au cimetire, sur la prire gnrale. La veille, toutes les dispositions de la funbre crmonie avaient t arrtes. Le nombre des discours devenait important et il fallait compter avec l'imprvu, avec les dlgations des socits savantes de province dont Flicien tait prsident d'honneur, avec la jeunesse, les coles, toujours si empresse aux funrailles des grands hommes. Ma mission se limitait prononcer quelques paroles au nom des plus intimes amis du mort. Quinze vingt lignes au plus. tant de nature mdiocrement loquente, je pris les prcautions de rigueur, c'est--dire que je traai sur une feuille de papier la teneur de mon petit discours, me rservant d'en graver les termes dans ma mmoire au cours de la matine. J'eus lieu d'tre assez satisfait de mon ouvrage. C'tait simple, grave, mu, pas banal: une bonne moyenne d'oraison funbre. Ah! ce fut un bel enterrement! Je tenais un des cordons du pole; les cinq autres taient tenus par: Un membre de l'Acadmie franaise; Un membre de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-lettres; Le chef de cabinet de M. le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts; Un dput du dpartement de l'Orne, dont Flicien tait originaire; Un ancien lve de l'cole normale, qui comptait le dfunt parmi ses plus brillants laurats. Derrire le catafalque aux grands voiles de deuil sems d'toiles d'argent et qui pliaient sous les palmes et les couronnes, venaient, la suite des matres des crmonies portant voiles sur des coussins de velours violet les dcorations du mort: La famille; Un aide de camp du Marchal-Prsident; Le bureau de l'Acadmie franaise; Les dlgations de l'Institut; La Socit des gens de lettres, conduite par M. Emmanuel Gonzals; Les membres de la Socit des auteurs dramatiques; Les reprsentants des nombreuses Socits savantes dont Flicien s'tait montr le zl protecteur; Des artistes, des savants, des journalistes, un imposant cortge d'admirateurs, de disciples et de fidles. Et nous dfilions travers la foule pieusement range, entre deux haies de soldats en grande tenue, aux accents de la musique de la garde rpublicaine dont les silences taient marqus par le grondement prolong des tambours touff sous les draperies funraires. Dans Paris, c'tait comme un recueillement. Les fronts se dcouvraient sur notre passage. Ah! la France perdait un de ceux qui comptent pour sa gloire, un sublime esprit, un grand coeur! L'me de la foule semblait prier. Magnifique spectacle qui jamais ne s'effacera de mes yeux! A la Madeleine, la messe fut chante par Bosquin et Melchissedec, de l'Opra, Mmes Mzeray et Vidal, de l'Opra-Comique. Alexandre Georges tenait les orgues. Au cimetire du Pre-Lachaise, l'inhumation eut lieu dans un caveau provisoire offert par la ville de Paris. Quand la bire eut t descendue dans la tombe, les orateurs, dsigns tour de rle par un matre de crmonies, s'avancrent et parlrent. Ce fut long, mais beau. Enfin mon tour arriva. Je fis deux pas en avant, m'arrtant au bord mme du tombeau, et je prononai: L'ami vnr que nous avons perdu, le grand penseur, le... Mais il me fut impossible d'achever, non pas que je ne fusse incertain de mon dbit ou que l'motion me prt la gorge. Non, ce n'est pas cela. Mais un souvenir me revenait qui changea compltement le cours de mes ides. J'oubliai la crmonie, le deuil de tous ces coeurs empresss, cette foule recueillie qui attendait mes paroles, et je ne vis plus que la scne, la ridicule scne de l'autre soir: moi en chemise, au milieu de la chambre coucher, Henriette vanouie, mes vtements pars, et lui, Flicien, en tenue de gala, son bougeoir la main et pleurant comme un veau. A cette vision furtive, je fus un moment bien prs d'clater de rire. Je fermai les yeux, redoutant de dcouvrir brusquement Flicien assis au fond de la tombe, son bougeoir la main. Quelqu'un me prit le bras et m'entrana l'cart. J'entendais ces mots vagues dans la foule: --Pauvre homme... L'motion, sans doute... Songez donc, c'tait son meilleur ami... Quelle perte!... Mais je me remis aussitt et, tandis que l'on m'loignait, je ne perdais aucune des paroles de l'orateur qui avait pris ma place: Au nom du Cercle artistique et littraire d'Alenon, j'apporte sur cette tombe encore entr'ouverte... Une demi-heure aprs je quittai le cimetire, poursuivi par des reporters en qute de renseignements intimes sur Flicien. Je leur rpondis de mon mieux, y apportant de la complaisance, heureux de contribuer par mes rvlations la gloire du mort. Je racontai les dbuts difficiles, misrables, de mon ami, sa lutte courageuse contre l'adversit, sa vie de famille, si simple, si touchante, sa femme--son unique amour--et sa fille--une adorable enfant belle comme les anges. Je sus taire quelques manies excentriques ou ridicules du dfunt. Bref, je m'acquittai de ce soin merveille. Vers cinq heures je montai saluer Henriette entoure de sa famille. Visite invitable. Henriette fut d'une distinction accomplie; ni trop mue, ni trop glaciale. Elle accepta mes condolances avec un sourire triste--un de ces sourires comme on en rencontre sur les dessins des romances--et elle m'annona son dpart pour le lendemain. Elle se retirait pour quelques semaines Saumur, chez ses parents. Excellente ide. Je lui rpondis que, de mon ct, je comptais m'loigner aussitt de Paris, o me harcelaient depuis quelques jours tant et de si douloureux souvenirs. Ce fut tout. Elle ne chercha point me parler l'cart, ne me demanda pas o je comptais me rendre, ne souffla mot d'une correspondance possible. Il semblait que tout ft fini, bien fini, entre nous, sans qu'aucune parole d'adieu ft ncessaire, que nous allions vivre dsormais trangers l'un l'autre, plus encore qu'trangers: ignors l'un de l'autre. Ainsi je pris cong, simplement, de cette insignifiante crature, la mre de ma fille. Je sortis aprs avoir rpondu aux treintes reconnaissantes de la famille. Pensez donc! Je m'tais donn tant de mal, m'occupant de tous les prparatifs, remplaant les parents dans les sombres corves de ces jours funbres. J'avais tenu visser moi-mme les boulons de la bire o moi-mme j'avais enseveli Flicien. Eh bien--me croira qui voudra--si un instant j'ai aim Henriette, ou, pour mieux dire, si un seul instant je l'ai ardemment dsire, dsire follement, dsire avec angoisse, dsire douloureusement,--c'est ce jour-l, ce dernier jour, quand je l'aperus si blanche, si ple, si froide dans ses longs vtements sinistres, avec ses yeux noirs, fixes et durs, dilats par les insomnies, et o luisait la fascination d'une flamme d'enfer! V O aller? J'avais fort peu voyag, mais je ne me sentais aucun got instinctif pour une contre plutt que pour une autre. J'eus d'abord l'ide d'aller m'oublier dans quelque pays dsol et vide, mais j'y renonai aussitt par cette raison que le voyage ne me servirait en rien si, en me tenant hors de chez moi, il ne me tirait pas hors de moi-mme. Le but devait tre plutt d'occuper toutes les forces vives de mon esprit des objets nouveaux, des paysages qui renouvelleraient constamment l'moi de la surprise. Sous ce rapport, j'avais le choix, mais il me manquait les lments d'une prfrence. Je me rappelai fort heureusement un pays dont il avait t parl frquemment devant moi par Flicien: l'Italie. Dans sa jeunesse, au sortir de l'cole normale, Flicien attach comme secrtaire une commission du ministre de l'instruction publique envoye dans les environs de Naples pour je ne sais quelles fouilles scientifiques, avait t si profondment pris de la grande patrie latine que, sa mission termine, il avait sollicit et obtenu l'autorisation de prolonger son voyage. Pendant une anne, il avait couru du nord au midi de la grande pninsule, merveill, ravi, frissonnant d'motion... Souvent, le soir, entre Henriette et moi, il revenait complaisamment sur les mille incidents de ce voyage dont il avait conserv une sorte d'blouissement; il nous racontait ses interminables flneries dans Rome, ses courses en Sicile, les trois mois qu'il tait rest Florence, ne pouvant s'en arracher, mangeant de la vache enrage, vivant avec deux lires par jour, couchant dans les mansardes des _trattoria_, pour allonger un peu son sjour. Et Pise, et Bologne, et Ferrare, et Venise, et Naples! Au retour il avait publi ses deux premiers ouvrages: l'_Ame de Rome_ et les _Pres de Florence_, livres superbes dont le succs est encore dans toutes les mmoires. Que de fois Flicien ne m'avait-il pas dit: --Un de ces jours, nous ferons ce voyage-l ensemble... Tu verras! Je me dcidai pour l'Italie, et, ayant dispos tous mes prparatifs, j'eus soin de serrer dans ma valise les deux livres de Flicien, tous deux enrichis d'une ddicace fraternelle. Le lendemain, huit heures du matin, je prenais le chemin de fer pour Marseille dans l'intention d'entrer en Italie par Vintimille. Comme bientt je me flicitai d'avoir quitt Paris. C'tait au point que je m'tonnais de n'avoir pas eu plutt et plus souvent des ides de voyage. Depuis des annes, j'tais demeur confin dans Paris, comme bloqu par la neige ou par une invincible arme assigeante. Pendant tout le temps de ma liaison avec Henriette, je ne m'tais senti aucun got, aucun dsir plus vif qu'un furtif caprice; au point que je crois comprendre aujourd'hui que le charme singulier de cette femme tait fait en quelque sorte d'une suspension de la vie, d'une interruption de la prsence d'esprit, d'une absence rveuse o se prlassaient mes instincts paresseux. Et il me vint alors cette conviction que, sans la dplorable aventure, je ne me serais peut-tre jamais spar d'Henriette, et qu'enfin, se fortifiant dans l'habitude, notre criminel attachement serait devenu un lien respectable grce aux annes. Dans les premiers temps de mon voyage, Henriette me manqua parfois, notamment les jours de pluie. Insensiblement, les enchantements de la route suffirent m'absorber. Je regardais et j'tudiais ardemment, avec un intrt profond, patient, obstin que jamais auparavant je n'avais apport aux choses de l'art et de la nature. On et dit vritablement que la crise rcente venait de dvelopper en moi une nervosit maladive, une susceptibilit farouche toutes les manifestations extrieures, la facult jusqu'alors insouponne de sentir vite et profondment. J'prouvais comme des gots nouveaux, une inquitude constante d'impressions, de tressaillements subits, inexplicables en prsence d'une ide ou d'un objet jusqu'alors indiffrents; cette transformation de mon temprament s'ajoutait une parfaite nettet d'esprit qui me faisait concevoir et exprimer, non sans lgance, des penses inopinment closes en moi. Je devenais plus irritable, mais je devenais aussi plus clairvoyant. Enfin, tout un monde de sensations s'veillait et chantait, un monde nouveau plus peupl, sinon plus intressant que le premier. Faut-il croire que l'esprit est sujet des transformations comme le corps qui renouvelle ses atomes de sept en sept annes? Hypothse probable. Combien d'hommes meurent dans un homme avant sa mort! Je serais assez embarrass de dire ce qui me plut davantage dans mon voyage... Rome, peut-tre. J'y arrivais avec une curiosit impatiente surexcite par une tude laborieuse du livre de Flicien: l'_Ame de Rome_, oeuvre surhumaine dont j'avais imprgn ma mmoire. Ainsi se vrifiait--bien que dans des conditions tranges--le projet que nous avions form, Flicien et moi, de visiter l'Italie ensemble. A la vrit, il ne me quittait pas. J'entendais mentalement des penses qui lui auraient t personnelles rpondre certaines questions que je m'adressais; je me dcouvrais une manire de voir plus heureuse et plus haute, comme si l'cho de sa parole et rsonn constamment sous mon front. Je reconnaissais, sans que personne ft l pour me les nommer, certains monuments, certains sites dont son livre contenait la magique description. Je revoyais l'Italie pour ainsi dire et j'prouvais la douce joie que donnent les tres, les lieux retrouvs aprs un long loignement. A de certains moments, cette illusion m'emportait au point que je me retournais brusquement, dans la certitude que Flicien se trouvait l, ma droite, cheminant prs de moi en fidle compagnon, me soufflant mes plus judicieuses rflexions. Et--particularit frappante--je ne m'imaginais point un Flicien ordinaire en costume de voyage, mais je me le reprsentais tel que je l'avais vu le soir suprme, en habit noir, cravate blanche, gants blancs, la plaque de grand-officier au ct droit, des ordres au cou, une petite brochette de petites croix pingles sur le revers de l'habit. La sincre amiti que j'avais voue Flicien et que je continuais sa mmoire, empchait que la proccupation de sa prsence me devnt dsagrable. Loin de proscrire son souvenir, j'y revenais constamment; et il m'arriva d'y faire appel. Ma situation d'ancien intime ami de l'illustre crivain m'ouvrit bien des portes; dans les plus nobles salons de la socit romaine, j'tais entour, questionn, accabl d'gards, et plus d'une soire fut consacre l'apothose du dfunt, moi parlant d'abondance, plein de mon sujet, et l'entourage, attentif mes paroles, suspendu mes lvres. Ce fut ainsi pendant un an... je ne sais pas au juste. Enfin, las de mes dplacements continuels et de ma vie d'auberges, je me retirai dans un village des Alpes franaises, Sospel--un petit chef-lieu de canton mi-chemin sur la route de montagnes qui relie Nice Coni. J'y louai une petite villa sur le domaine de la Commande, non loin du torrent de la Bvra; j'y fis venir quelques meubles de Paris, mon valet de chambre, ma cuisinire et, install, me mis au travail. Une ide m'tait venue en route. Pourquoi n'crirai-je pas une biographie de Flicien? De bonne foi, sans parti pris, je m'tais demand auquel de ses fidles revenait cette mission pieuse, cette tche difficile. Un un, j'avais jug tous ceux qui pouvaient sembler capables d'un pareil travail, et j'en avais conclu que moi seul pourrais y russir. En effet, je remplissais absolument les conditions dsirables pour cet objet. Quoi de plus rare qu'un bon travail biographique, vraiment complet, vraiment exact? Dans le plus grand nombre des cas, le biographe s'adresse directement l'homme qui doit faire le sujet de son tude--ou, si l'homme est mort, ses descendants--reoit des notes naturellement suspectes de partialit ou des confidences qui lui imposent le double devoir de la discrtion et de la reconnaissance. Il apporte un si bas attachement au service de l'homme qu'il raconte qu'on le prendrait volontiers pour une sorte de laquais de l'immortalit. Dans d'autres cas, plus rares, le biographe est un ennemi acharn, un adversaire emport par la passion ou gar par la jalousie. Eugne Jacquot, dit de Mricourt, a publi beaucoup de ces biographies inspires par le plus dtestable esprit et auxquelles on pourrait reprocher encore un nombre effrayant d'erreurs capitales. Le juste milieu, la biographie vraie, n'existe pour ainsi dire pas. Ma situation dans le pass et dans le prsent me permettait d'agir non seulement en toute libert, mais avec une complte assurance. J'avais t le plus ancien ami du mort, son ami d'enfance, son condisciple Bonaparte; j'avais connu son pre, sa mre, vcu longtemps dans son intimit, reu ses confidences, assist ses luttes, connu son jugement sur les hommes et sur les choses de son temps, sond sa conscience, lu comme livre ouvert dans sa pense; je connaissais l'homme, l'crivain, le pote, le citoyen, toutes les faces du personnage; je possdais les lments d'une correspondance puissamment intressante; mille anecdotes qui ne m'avaient point paru dignes d'tre notes jadis me revenaient aussi prcises que si elles eussent t d'hier. J'tais le biographe parfait, dsign, fatal. Aucun des devoirs du biographe ne pouvait m'chapper. En plus de mon tmoignage, n'avais-je pas celui d'Henriette? Et ne me serait-il pas permis d'en faire usage?--Oh! discrtement! On a dit souvent qu'il n'existait point de grand homme pour son valet de chambre. Cela est indiscutable. A plus forte raison, l'pouse est-elle plus directement, plus immdiatement renseigne, car on se cache d'un domestique. Or, Henriette possdait une grande qualit: elle tait fausse, mais elle n'tait pas menteuse. Elle ne disait pas toujours toute la vrit, mais elle ne disait que la vrit. Par religion du vrai? Non, par orgueil. L'orgueil est un dfaut qui nous vite de commettre des actions basses. Elle m'apportait journellement le reflet photographique de son mari, le rcit des petites scnes d'intrieur provoques par ses manies plutt que par son humeur; elle me mettait au courant de ses habitudes intimes, se plaisant me raconter souvent--sur l'oreiller--aux instants d'accalmie,--les ridicules, les puriles tracasseries dont les plus grands esprits ne sont pas exempts. De sorte que je possdais Flicien des pieds la tte, comme personne n'et pu le connatre. Et puis, n'y avait-il pas l pour moi un devoir? Je devais m'en proccuper, n'ayant jamais transig avec le devoir. Oui, c'tait mon devoir d'crire la biographie de Flicien: sa vie et ses oeuvres. La postrit avait intrt connatre l'homme dont elle recevrait les plus prcieux enseignements. tant donn qu'aucune excuse ne me dispenserait de rendre l'avenir ce sincre tmoignage, je ne pouvais me drober. Assurment, ce serait une tche pnible, longue, laborieuse; un travail auquel il me faudrait appliquer toutes mes facults, la puissance du souvenir, la religion du pass; j'en avais pour longtemps me recueillir avant d'crire une ligne, pour longtemps crire aprs avoir mdit. Peu importait. Sur mes instructions, mon valet de chambre m'apporta Sospel toutes les lettres que m'avait adresses Flicien. Je pris plaisir les relire, lentement, les relisant et les relisant encore, songeant, non sans trouble, l'honneur qui rejaillirait sur moi de leur publication--car les protestations d'amiti, les hommages ne m'y taient point marchands. Je m'absorbai dans cette tude pendant plusieurs mois. Sospel est une trs vieille ville, traverse par le torrent de la Bvra, entoure comme en un cirque de trs hautes montagnes: le mont Braus, le Barbonnet, le Mangiabo, la Testa di Cane, la colline de Santa-Lucia. C'est un coin pittoresque, mais depuis longtemps mort. On s'y trouve cinq cents mtres au-dessus du niveau de la mer, entre des bois d'olivier--la seule ressource du pays--et quelques vignes. Les trangers n'y viennent pas, les passants y sont rares, les habitants parlent un langage aussi diffrent de l'italien que du franais, une sorte de patois difforme et violent o se retrouvent les traces de la navet paysanne et de cette pret que les grandes solitudes donnent la voix humaine comme au chant des oiseaux et aux accents des btes. La vie qu'on y peut mener, c'est la vie bestiale ou la vie contemplative,--regarder le sol dont on tire sa pture ou admirer les sommets neigeux que hante le rve. Aucune autre alternative. Soyez pote ou ruminez. Les gens du pays ruminent, quelques passants vont et viennent qui songent. Ceux-l, l'habitant les exploite. En une heure, si l'on suit la Bvra par une route mulets, on descend en Italie entre deux villages liguriens, la Piena et Olivetta, le premier perch sur une haute roche comme une aire d'aigles, le second cach dans la verdure comme un refuge de tourterelles. Par la grande route on gravit le col de Brouis pour dgringoler ensuite vers une succession de localits singulires: Breil, les pieds dans le torrent de la Roya; la Giondola, qu'entourent des glaciers pic; Saorge, accroch aux flancs de la montagne sur un prcipice de cinq cents pieds; Fontan, la frontire italienne, avec sa population de dserteurs, de douaniers et de contrebandiers. Il faut quatre heures environ pour gagner le chemin de fer, qui s'allonge sous la route de la Corniche entre Nice et Gnes. Les sentiers sont mauvais, ce qui arrte les touristes. En hiver, ils disparaissent sous trois pieds de neige, ce qui arrte jusqu'au service de la poste. Je suis rest l... Combien de temps?... Je ne me le rappelle plus exactement. Le certain, c'est que j'y arrivai dans les premiers jours de novembre et que je n'y fus convenablement install que vers la fin de janvier. Mes premires semaines furent consacres des promenades. Chaque jour, aprs djeuner, je montais au sommet de Santa-Lucia o subsistait le mur ruin d'une antique forteresse sarrazine. Assis dans l'herbe, le dos tourn au soleil, j'y traai les premires notes de mon travail, m'attachant les classer avec ordre, car le plus souvent les souvenirs affluaient mon cerveau dans un tumulte d'inspiration orageuse. Les faits se reprsentaient en foule, avec le tohu-bohu et le mouvement compliqu des foules. Il y avait lutte entre ma mmoire sensibilise par le travail et mon nergie violente. Je classais, je classais... Une chose curieuse, c'est qu'au retour de ces promenades j'prouvais une gne, un alourdissement de tous mes membres, une fatigue crbrale accablante, l'absorption de toutes mes forces vives par l'unique proccupation de mon oeuvre. Le portrait de Flicien, accroch dans mon cabinet de travail improvis, me paraissait remplir toute la chambre et faire plir les objets dont il tait entour. Ma trop persistante application relire la correspondance du mort amenait que maintenant des phrases toutes faites me venaient aux lvres ds que j'ouvrais la bouche et que je prononais ces phrases malgr moi, sans motif, dans la solitude. Mon esprit videmment tait tendu vers les diverses faces d'une mme image, d'une seule ide, et s'accoutumait cette tension prmdite. Il y a une gymnastique du cerveau comme il y a une gymnastique des muscles. L'esprit se plie volontiers la discipline qu'il a lui-mme imagine. C'est affaire de volont, tout simplement. J'avais voulu penser Flicien, je pensais Flicien. Si je n'avais pas voulu penser Flicien, je l'aurais oubli bientt. Ceci n'est pas douteux. La preuve en est qu'Henriette n'ayant aucune part, sinon minime, dans mon oeuvre, ne se rappelait que faiblement et de loin en loin mon souvenir. Je l'voquais mollement, sans regret et sans dsir, comme j'aurais voqu une camaraderie vague. Aucune nouvelle ne m'en tait parvenue depuis mon dpart de Paris, et je ne m'tais ni afflig ni froiss de cet obstin silence. Dcidment, de ce ct tout tait bien fini. Le temps coul avait mouss jusqu' la prcision de sa mmoire. Je ne la voyais plus que flottante, indcise, sans forme personnelle, sans couleur propre, sans caractre intime, ple-mle avec les autres femmes que j'avais possdes. Il faut arriver un certain ge pour connatre combien facilement le pass s'vapore. Un jour vient o l'homme rsume ses impressions mortes par un chiffre d'une humilit navrante; et, comme dans les exhumations, il pourrait faire tenir tous ses souvenirs--amours, amitis, ambitions, misres--dans un tout petit cercueil. Oublier! Ce doit tre bon! J'ai eu Sospel des soirs bienfaisants. C'tait l'heure mixte o le soleil, prs de disparatre derrire les neiges ternelles de Turini, laissait tomber dans la valle l'or rouge de ses dernires clarts, tandis qu'au loin, par-del les rochers alpestres, montait le frissonnement des rayons lunaires. Quelle paix! Quelle srnit! Quel doux bercement de l'heure! De lgres vapeurs d'azur s'levaient du torrent vers les grles oliviers des collines; la transparence de l'air s'irisait de demi-teintes charmantes, de tons fins d'une tendresse exquise; les maisons se fermaient sur la hte des troupeaux et s'allumaient de lueurs de braises. Je contemplais de la terrasse de ma villa. Tout se taisait. La nuit ouvrait bientt sur la nature la richesse de ses crins bleus. Il me semblait voir pleurer les toiles, si dlicieusement ples ce moment. Par secousses, le rle d'un pervier traversait la tranquillit sonore du soir comme une plainte lugubre. C'tait presque la mort, c'est--dire la plus complte et la plus sincre impression de la nature; car, ce qui fait l'attrait de la campagne, c'est qu'on s'y sent mourir un peu. Ces soirs-l, le sommeil m'accablait plus vite. Le sommeil, la mort,--deux termes qui se lient et dont le second parachve le premier. Dormir console souvent de vivre. Si l'homme n'avait pas le sommeil, mort temporaire, suspension absolue des douleurs et des chagrins, il n'aurait peut-tre pas la patience d'attendre jusqu' la mort! VI Je n'avais pas encore crit une seule ligne de mon livre que, brusquement, j'abandonnai tout jamais le projet de l'crire. Pourquoi? C'est que mon got de la premire heure tait devenu la fatigue de toutes les heures. J'en avais assez et je m'interrogeais srieusement, opinitrement, sur l'tat de mes esprits. De plus, je devenais malade. La fatigue sans doute. D'irrsistibles insomnies me laissaient au matin bris et endolori. J'prouvais des maux de tte constants qui droutaient le savoir du modeste mdecin de Sospel et me faisaient cruellement souffrir. Aucun, parmi les remdes connus, ne servait me soulager. Pour conqurir quelques heures de rpit, je n'avais d'autre moyen que d'entreprendre de longues courses pied, par tous les temps, sur toutes les routes, jusqu' ce que, rompu de fatigue, j'eusse tu en moi jusqu' la force d'prouver. Et c'tait chaque jour d'interminables promenades, des ascensions enrages d'o je revenais affam et chancelant, pour me laisser tomber sur mon lit aprs avoir gloutonnement dvor quelque mauvais repas de village pauvre. De la biographie de Flicien, il n'tait plus question; mais je n'oubliais point pour cela le mari de ma matresse. J'y pensais beaucoup, souvent; je relisais ses livres, ses lettres; j'apprenais avec satisfaction le succs d'une souscription ouverte Paris en vue de lui lever une tombe monumentale au cimetire du Pre-Lachaise. N'allez pas supposer au moins que le souvenir de Flicien entrt pour quelque chose dans mes souffrances. Vous feriez erreur. Mes souffrances taient purement physiques--vous entendez bien--purement physiques; mes facults intellectuelles s'exeraient aisment, mme mieux, avec plus d'application que par le pass. Et c'tait moins une maladie qu'une cure. La nature est soumise des rgles, notamment un besoin d'quilibre. Une longue inaction dans Paris avait favoris en moi un germe d'embonpoint qui, en se dveloppant, pouvait entraner tous les inconvnients de l'obsit. Je marchais, je prenais de l'exercice, par hygine, pour combattre les principes maladifs rsultant de l'atmosphre dtestable d'une grande ville. De l mes fatigues; mais le moral--je le rpte--n'tait nullement atteint. J'tais matre de moi. Dans le cas contraire, si j'avais, par exemple, ressenti des souffrances dcoulant d'un malaise moral, c'est que j'aurais eu... quoi? Des ides noires? Des chagrins? Non. Des remords? Ah! nous y voil! Des remords! Leur premier mouvement tous sera de supposer que j'avais des remords. C'est une manie. Mais--je vous le demande un peu-- propos de quoi aurais-je eu des remords? Je ne suis pas un saint; il s'en faut. Je sais mes qualits et n'ignore point mes dfauts. J'ai commis un grand crime, une trahison, une lchet--tout ce que vous voudrez--mais, je l'affirme, je ne connais pas le remords, je n'ai jamais prouv le remords, et il n'est pas possible que je l'prouve. Il y a pour cela des raisons absolues, des raisons de premier ordre. Je vais les numrer. L'homme a cette supriorit sur les btes et sur la femme d'tre un animal raisonnable et prudent. Il a consacr d'innombrables heures dicter des mesures de prservation contre lui-mme, limiter ses actions, endiguer le domaine ouvert ses apptits--lesquels apptits se rclament de la nature et semblent, au premier abord, de droit. Ces apptits ne se rvlent pas seulement par eux-mmes, c'est--dire par le dsir qu'prouve l'homme de les satisfaire; ils se compliquent du sentiment de la prfrence qui les modifie et souvent les dnature au gr d'influences singulires que nous nommerons--si vous le voulez bien et faute d'un autre mot--psychologiques. Prfrer, cela est redoutable. Si l'homme ne prfrait jamais, il serait parfait. Ses ambitions seraient gales, ses dsirs seraient raisonnables, ses gots seraient senss, ses folies mmes auraient une frontire: la rsignation facile ou l'indolente indiffrence. Le secret de toute vertu est l; et les puissants du jour penchs sur l'tude du bien public, inventeurs de systmes ou laborateurs de lois, feront sagement de ne pas chercher ailleurs l'inconnu des rformes sociales dont la ralisation tardive tourmente les peuples. Y pourront-ils quelque chose? Non. Le mal est fait; l'homme prfre. Il a mang le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal; il discerne, il compare, il choisit, sans s'apercevoir qu'il devient ainsi lui-mme son propre ennemi et que, de chacun de ses choix arrts, sort pour lui une torture ou le germe d'une faiblesse nouvelle, d'un apptit vierge. Car entre l'homme et son dsir, il y a toujours disproportion. C'est de la prfrence-- l'tat de got chez les uns, de passion chez beaucoup d'autres--que sont ns chez l'homme le souci des scrupules et l'entranement au mal. La civilisation a essay d'tendre sur l'ensemble de ces forces diverses, contradictoires, une rglementation dont les lments, d'abord pars au fond des consciences, ont t runis peu peu par la suite, sous forme de lois et dans l'unit des codes. A cet gard, il n'y a jamais eu entente absolue ni concert universel. Il suffit de jeter un regard sur les diffrentes lgislations qui gouvernent le monde pour constater l'effarement du jugement humain. Ici, la loi s'inspire des grandes lignes d'une religion, de l'vangile, par exemple, et s'applique dans l'interprtation la plus tendue de la parole divine. Ailleurs, elle prend sa source et son prestige dans les caprices d'un autocrate, et, en dpit de tout frein comme de toute logique, impose une domination absolue d'autant plus dvotement observe qu'on la sent peser plus stupide et plus froce. Ailleurs encore, elle rpond certaines conditions particulires de climat et de position gographique; elle relve de la politique et de l'hygine. Ailleurs enfin, elle semble comme l'hritire indigne de la lgende et tire sa force de la fable. Quelquefois elle est juste; trop souvent elle est seulement forte. Il importe de ne point oublier qu'elle fut toujours dicte par des matres. Au demeurant--j'y reviens--elle est diverse. Ici, en Europe, la famille est institution sacre. A Pucchana, une tribu des les ocaniques, il est normal qu'un fils assomme ses vieux parents ds le jour o ils deviennent incapables de subvenir leurs besoins par la chasse et par la pche. Chez nous, le mariage est indissoluble, nous sommes monogames; la polygamie est la loi en Turquie, et l'poux mahomtan chasse comme une esclave telle ou telle de ses femmes qui a cess de lui plaire. Un mari parisien dont les harmonies conjugales ont t troubles par quelque scandaleuse aventure devient un objet de rise ou de piti; sur les bords du fleuve Rouge, le mortel assez fortun pour qu'on lui ait enlev sa femme devient un objet d'envie, de jalousie et d'admiration. On tient pour infme l'Europen capable de livrer son pouse autrui; en Perse, le voyageur assez mal inspir pour repousser les offres adultres de son hte courrait la chance de se voir couper le nez et les oreilles. Le vol tait fltri Rome, rcompens Sparte. Bref, de tout temps, l'esprit humain est ttons. Il lui est impossible de s'lever rellement, d'atteindre aux grandes et clatantes vrits devant lesquelles s'agenouillerait la totalit de l'espce. Il s'est fait des lois, il n'a pas trouv la loi. De l, une illusion dont se flicitent, l'une aprs l'autre, les gnrations. On croit bnvolement au progrs, des conqutes. Hlas! de tout temps les choses ont t aussi mauvaises; seulement elles paraissent un peu meilleures l'orgueil des vivants, et cela les console. Amour-propre national part, je proclame que la plus quitable de ces lois mauvaises est la loi franaise. J'en trouve la preuve dans le tmoignage constant de l'Europe: on nous suit, on nous imite. Les quelques amliorations dont pourrait se targuer l'tranger ont pass par nos codes, ont t dans l'origine des vrits chez nous et, si nous sommes devenus plus pauvres, il n'en faut accuser que l'extrme mobilit de nos institutions politiques. C'est chez nous qu'a t choisi le modle, tort ou raison. Les lgislations qui se respectent partent du code Napolon ou y reviennent. Ce n'est pas une apprciation, c'est un fait. Eh bien, je suis le fidle observateur de la loi franaise. Il est vraiment admirable que les hommes aient, ds les premiers ges, cherch une rgle en dehors ou au del de la loi proclame. Pourquoi faire? Dans quel but? Par quel mobile? Est-ce par une perversit de leur nature ou en consquence de cet instinct de rvolte dont tout tre pensant est atteint? De l, les philosophies, aussi diverses, aussi contradictoires que les lois; de l les thories morales progressistes ou ractionnaires; de l les systmes et les coteries. De cet amas de formules le gnie de l'homme n'a rien pu tirer d'indiscut. Nous en sommes encore au chaos, et ce chaos ne compte plus ses victimes.--L'homme n'a que ce qu'il mrite. C'est bien fait pour lui. Avec un peu de raison, par le renoncement ce sentiment de prfrence, source de tous ses tourments, il pouvait arriver sinon l'unit jurique--ce qui impliquerait le rgne impossible de la fraternit universelle--du moins une sorte d'harmonie entre les lgislations. Il lui et suffi pour cela de tuer en lui la prtention des supriorits personnelles, de se soumettre, de reconnatre loyalement, dans l'ge de raison, les faits accomplis, et d'abandonner sa conscience aux seuls jugements qui entranent une conscration. Il faut tre bte ramer des choux pour se torturer plaisir, alors que tout s'accorde pour votre tranquillit. Ce sont videmment des malades, les hommes assez faibles pour s'imposer eux-mmes un tribunal imaginaire et des pnalits fictives. La vie n'est-elle donc pas assez difficile? Les pnalits effectives ne sont-elles pas assez lourdes ceux que leur mauvaise fortune y expose? N'est-ce pas une preuve de folie que cet acharnement s'interpeller, se frapper de sa propre main? Vous me direz: La conscience!... Je n'y contredis point. La conscience n'est pas un vain mot. J'ai une conscience, vous avez une conscience; nous avons tous une conscience. Les btes seules n'en ont pas. La conscience! Voil un terme trs positif; il n'offre rien de vague, il comporte une suite d'obligations, de devoirs, de responsabilits. C'est un des plus beaux mots du langage humain. Mais encore faut-il s'entendre. O reportez-vous la conscience? Quelle est son essence? Ou--pour mieux dire--quelles sont ses lois? Votre conscience diffre peut-tre de la mienne; vous pourriez alors vous tromper. Si vous ne conservez point pour base de tous vos jugements une rgle certaine,--invariable, au moins immdiatement avant et immdiatement aprs que vous jugez,--vous vous exposez de continuelles erreurs, vous ne parvenez rien d'absolu. Il y a la conscience des chrtiens, la conscience des musulmans, la conscience des mormons, la conscience des guerriers anthropophages de Boulou-Pari. Il y a la morale qu'un homme cre lui-mme, qu'il puise dans ses rflexions, dans son exprience; et il y a la conscience recueillie dans les leons de l'enfance, reue toute faite, et qui appartient au bagage scolaire de tout bachelier dment diplm. Il y a la conscience des hommes et la conscience des femmes, fort dissemblables, l'homme prononant le plus souvent selon son intrt et la femme selon sa passion. Il y a la conscience implacable et celle ouverte aux circonstances attnuantes. Qu'tait Robespierre? Une conscience, mais terrible. Qu'tait Vincent de Paul? Une conscience, mais charitable. Un sculpteur reprsentera-t-il la Conscience impassible, austre, le bras lev pour le chtiment--ou douce, souriante, la main tendue en signe de pardon? Que d'images diverses! Que de sujets erreurs! Dans ces conditions, tout homme soucieux de son repos--le repos est le seul bonheur qui vaille d'tre achet--doit subordonner sa conscience aux ralits de la loi. Ainsi, tout pril est d'avance vit; on ne se trompe plus, on marche dans la vie avec certitude, d'un pied ferme, en s'appuyant sur une conscience savante qui a tout prvu et qui punit tout. Cette conscience ne vous dit pas seulement: Le vol est un crime, le meurtre est un crime, l'adultre est un crime, le faux est un crime. Elle va plus loin. Elle ajoute: Si tu voles, tu seras puni de telles peines; si tu tues, si tu prends la femme d'autrui, si tu deviens faussaire, de telle et de telle autre peine. Rien d'imprvu, aucun ttonnement. Les responsabilits sont dfinies et mesures. La justice-- l'abri des caprices engendrs par la diffrence des tempraments et par la mobilit des impressions--a pes d'avance chaque faute en lui assignant son tiage dans l'chelle des chtiments. Notons encore que, dans ce cas, les jugements de la conscience ne sont point perdus, qu'ils entranent des faits qui les consacrent. Si tel individu mrite la perte de sa libert, il est emprisonn pendant un laps de temps calcul selon la gravit de sa faute. S'il a mrit la mort, la conscience publique--on dit la conscience publique parce qu'elle est prcisment la conscience de tous--la conscience publique reoit immdiatement satisfaction. En aucun cas, elle ne laissera volontairement chapper le coupable. Elle est en ceci suprieure aux consciences relatives, inspires des glises ou des philosophies, et qui permettent aux sclrats de mourir en repos, avec des respects inclins autour de leur lit de mort--ce qui constitue un dangereux exemple autant qu'un scandaleux spectacle. Ceci pos, j'avoue--je ne l'ai jamais ni d'ailleurs--avoir viol la loi en commettant le dlit d'adultre--ce n'est qu'un dlit--de complicit avec Henriette. Nul ne le sait, mais ma conscience me le reproche, et j'coute attentivement cette voix intrieure. Je suis coupable et je sais dans quelle mesure. Je me juge svrement. Pourquoi? Parce qu'il le faut, parce que je suis homme. Examinons. J'ai transgress la loi en commettant un adultre--videmment. Je dois me le reprocher, mais je ne peux vritablement me reprocher que cela. Les circonstances accessoires restent accessoires, le fait seul vaut d'tre examin. Flicien est mort; c'est un malheur! Mais rien ne montre un lien entre cette mort et ma faute. Un mdecin a t mand qui a expliqu la mort par une attaque d'apoplexie foudroyante. Voil la vrit, la seule vrit. Il ne manquent pas de gens capables d'en imaginer une autre, de rechercher par exemple si une brutale surprise, un chagrin trop violent pour les forces humaines n'aurait pas amen chez Flicien une congestion mortelle. Cherchons, comparons, rendons-nous compte, la fin! Il ne se passe pas de jour qu'un mari ne surprenne sa femme en flagrant dlit d'adultre--je parle seulement de ceux qui n'ont pas honte de faire constater la chose par un commissaire de police. Combien parmi ces maris prouvs sont morts au spectacle de leur infortune? Aucun. On n'en cite pas un seul. Mais ceux-l, m'objectera-t-on, avaient pu se prparer l'irritante apparition; ils avaient souponn, pi, dcouvert. Soit, prenons les autres. Prenons le mari classique, celui qui a manqu le train du soir ou qui revient de voyage sans avoir prvenu. Meurt-il? Non. Jamais. S'il a une arme, il tue; s'il n'en a pas, il crie. Mais on n'en a pas encore rencontr un seul qui soit tomb foudroy. Flicien souffrait d'une prdisposition l'apoplexie. Il avait le cou court, la face souvent empourpre; l'habitude de rester assis pendant plusieurs heures par jour devant sa table de travail l'avait rendu pais et sanguin. Il devait finir comme il a fini. Un peu plus tt, un peu plus tard, on n'chappe pas aux fatalits de son temprament. Je puis donc parler librement de cette mort, car elle ne pse pas sur ma conscience. Nul ne parviendrait prouver, mme aprs avoir lu cette loyale confession, que la terrible scne du soir ait t pour quelque chose dans cette fin tragique. Si, par une tmrit du parquet, j'avais rpondre devant la justice du dcs de Flicien, il n'y aurait qu'une voix parmi les jurs et les membres de la cour pour me renvoyer indemne de toute accusation. Il n'y a eu ni empoisonnement, ni meurtre, ni violences, mais seulement un phnomne bien connu des mdecins. Au moment o il a succomb, Flicien se trouvait seul dans son cabinet de travail, aprs une journe assez agite. Il ne faut pas oublier qu'il venait d'tre nomm grand-officier de la Lgion d'honneur, qu'il avait bien dn, bu peut-tre un peu plus qu' l'ordinaire; ajoutez qu'en sortant de son appartement il s'tait promen dans les rues par une soire assez froide. Il n'en faut pas davantage pour amener une rvolution dans l'organisme, alors surtout que la digestion n'est pas acheve. Tous les mdecins vous diront cela. Reste le fait d'adultre. Oh! pour celui-l, je ne le nie pas? Mais quel est le chtiment de l'adultre! Trois mois de prison, ni plus ni moins. J'ai mrit trois mois de prison. Et j'irais me forger des chimres, me crer des pouvantes, harceler ma pense, frissonner, trembler, suer la pour--pour cent malheureuses journes d'emprisonnement! Comment! je me jetterais corps perdu dans de folles divagations, je m'obstinerais regarder constamment, mme les yeux ferms, une lamentable figure, ce Flicien funambulesque que je sortirais de sa tombe force de volont et de souvenir. J'aurais d'atroces insomnies, des hallucinations de ronde macabre, des visions de cimetire! Je sentirais dans les tnbres mes cheveux se dresser sur mon crne, ma chevelure devenir vivante, sensible; j'entendrais des sanglots s'lever de l'enfer pour se ruer mes oreilles, pareils aux hurlements d'une chienne devant un charnier! Non, non, non! Cela n'est pas! Si quelque tourment moral doit m'tre inflig, il ne doit pas excder, en bonne justice, ce que j'aurais souffert d'un emprisonnement de trois mois. Je repousse le remords comme une iniquit. Je proteste. Je ne veux pas des apparitions sanglantes, des doigts glacs qui se posent, invisibles, sur le front des damns et y laissent le stigmate de pourpre d'une brlure ineffaable. Allons donc! Cauchemars que tout cela! Autrefois, je ne dis pas; des choses comme celles-l taient possibles. Oreste fuyait sous la perscution des Erynnies, courait comme un alin en jetant la nature entire les cris furieux de son pouvante. Mais c'tait une poque o l'homme, incapable encore de raison, avait besoin de contempler des images pour comprendre, de donner une forme, une couleur visible aux ralits invisibles. Ignorant, potique, il vivait en pleine mythologie; il lui fallait des statues, des incarnations. Alors il tait impossible de se soustraire aux influences extrieures; elles entraient dans l'esprit par les yeux. Aujourd'hui nous avons jet bas les vieilles idoles. Dans le dsert morose o nous marchons, nous pouvons fouler aux pieds la poussire marmorenne des dieux tombs. Les symboles dont l'aspect troublait si pernicieusement les cervelles humaines se sont crouls un un dans le pass. Plus de statues. Les grands fleuves o pendant des sicles avait trembl leur reflet sont taris, comme puiss par le temps, et roulent tristement leurs eaux mortes sur leurs torrents desschs. Bientt toute trace de l'ancien monde aura dfinitivement disparu; nous serons guris des allgories et nous ne risquerons plus de gmir sous des tourments inconnus. Il tait jadis un ciel peupl de divinits menaantes;--du moins l'homme y croyait. La science, la raison, ont successivement tu chacune de ces chimres qui faisaient de l'ombre sur nos penses. Nous savons qu'il n'y a rien l-haut, au-dessus de nos ttes, rien, pas mme de l'air respirable. Nous pouvons vieillir en toute scurit. Pour concevoir le remords, il faudrait donc que je fusse devenu fou, vritablement. Et je ne suis pas fou! Je vous prends tous tmoin que je ne suis pas fou! VII 5 novembre. J'ai reu hier un billet de faire-part qui m'avait t adress Paris et que mon concierge m'a fait tenir. Henriette s'est remarie. Elle a pous Lonard V..., le clbre gographe, un des amis de Flicien, un des familiers du salon de la Madeleine. V... est bien l'homme qu'il lui fallait, riche, combl d'honneurs, d'une btise inconcevable pour tout ce qui n'est pas li troitement la science gographique. Il n'est pas encore trop vieux et reprsente bien. C'est une union parfaite. J'apprcie fort ce faire-part. Henriette est reste une femme de tact. Aprs plus de deux ans couls sans une lettre, elle se rveille propos du premier incident marquant. Trs correct. C'est gal; cela m'a boulevers d'abord. La premire impression a t rude. J'ai pens aussitt que j'aurais pu moi-mme pouser Henriette. On voit beaucoup de ces unions-l, et le monde les approuve. Sans le parti que nous prmes immdiatement de quitter Paris, les choses se seraient peut-tre passes ainsi. J'aurais revu Henriette, rarement d'abord, puis rgulirement, et un beau matin notre mariage ft devenu une ncessit. Notre entourage nous y et pousss invinciblement. Ainsi je serais un soir entr en matre dans ce logis plein des souvenirs, de la prsence de l'autre; j'aurais pu m'installer dans le cabinet du mort, m'asseoir dans la salle manger sa place, prendre son fauteuil au coin du feu, rentrer enfin dans la chambre coucher d'Henriette, dans cette chambre aux tentures mauves o je n'ai plus pntr depuis l'horrible soire! Cela, j'en conviens, m'aurait t impossible. Oh! non; pas cela! Tout, la solitude ici, l'exil, mes longs ennuis, mes fatigues, mes nvralgies insupportables dont l'acuit augmente chaque jour, mes relations abandonnes, ma vie perdue, tout, tout, mais pas cela! Henriette me devient depuis hier un objet de haine. Quelle lche crature! Je suis certain qu'elle a eu peur, qu'elle a vu, elle, le fantme, le mort, l'apparition vengeresse. Elle a eu des cauchemars, des nuits dvastes par l'insomnie; elle s'est retourne sur sa couche dshonore pendant des heures, essouffle, suante, les yeux grands ouverts cherchant des protecteurs infernaux dans les tnbres. Je vois cela d'ici. Elle a eu peur. Depuis deux annes elle lutte vainement contre l'ombre. Elle voit des Fliciens partout. Quand elle dort, Flicien entre dans la chambre mauve, enjambe le lit et vient s'tendre sur sa poitrine; il est livide, il y a une humidit cre sur sa face, du sang dans le trou noir de ses yeux et sur sa barbe dcolore. Et elle le voit, la misrable! Elle le regarde, elle ne peut pas ne pas le regarder. Tantt le spectre est vtu, tantt il est nu; et quand il est nu, Henriette suit en tremblant de fivre et d'horreur le lent et sr travail des vers immondes qui dvorent cette chair froide. Maintenant les yeux ont t mangs; on voit la place profonde et sinistre, deux cavits o l'on pourrait enfoncer deux doigts. Aux paules, un os sale apparat dcharn; les ongles des pieds et des mains sont tombs et laissent voir de petits moignons ratatins. Et Henriette doit partager son lit avec cette pourriture infme; elle la sent prs d'elle. Quelquefois elle tente un mouvement dsespr; alors le cadavre roule sur elle, la soufflette d'un bras ballant et, brusquement repouss, tombe terre en entranant les dredons de satin et les oreillers de dentelle. Alors Henriette n'ose pas descendre, n'ose plus bouger; elle reste accable, demi-nue, sur le lit, et attend en grelottant l'aurore. Pendant les repas, le mort s'assied en silence; la place qu'occupait nagure le vivant, ou bien il vient pas de loup derrire Henriette et la tire sournoisement par le bas de sa jupe. Le soir il s'installe au coin du feu et sourit--ce qui est pouvantable. Ses pieds de squelette ballottent dans des pantoufles de tapisserie. On voit toutes ses dents maintenant la place des lvres dvores par les vers. Et tout autour flotte une odeur de tombeau. Voil, coup sr, quelle a t la vie d'Henriette depuis le soir fatal. Le mort s'est empar d'elle, de ses jours, de ses nuits, du visage de tous. Alors elle s'est remarie pour ne plus tre seule contre le mort. Il y aura dsormais ct d'elle, la nuit, une distraction, des caresses, une intervention protectrice. Le mort n'osera plus entrer dans la chambre mauve, ou, s'il y vient, le nouveau mari le jettera par la fentre. A table, il ne pourra plus s'asseoir, sa place tant occupe par le mari vivant. Une prsence nouvelle, relle, se substituera sa prsence imaginaire. Il y a l seulement une question d'habitudes perdre. Ainsi elle est protge, sauve, la misrable cent fois plus coupable que moi. Car enfin elle m'a entran, provoqu; moi je ne pensais rien. Elle est marie! Et moi je reste seul, seul, tout seul! 6 novembre. Le mdecin est venu avec un autre mdecin tabli Menton. Ils ont caus part. Mes nvralgies se compliquent, parat-il; je vais me mettre au lit et me soigner srieusement. J'attribue les douleurs de tte dont je souffre la grande chaleur de cette saison. D'ailleurs............ ...................... VIII RAPPORT D'EXPERTISE MDICO-LGALE DE M. LE DOCTEUR SOLOGNOT Je soussign, Edmond-Albert Solognot, docteur en mdecine de la Facult de Paris, charg par M. des Aubrais, juge d'instruction, en vertu d'une commission spciale, de prsenter un rapport sur l'tat mental du nomm Henri Laverdin, inculp de tentative de meurtre sur la personne de la dame Henriette V... Je me suis transport en la maison d'arrt de Mazas o ledit sieur Laverdin est dtenu. Le sieur Laverdin, bien qu'g seulement de quarante ans, semble un vieillard. La chevelure, auparavant noire et paisse, est aujourd'hui toute blanche et se rarfie. La poitrine est dprime, les jambes maigres et faibles, les mains agites par un tremblement nerveux continuel. Il nous a reu avec douceur et a rpondu convenablement aux questions qui lui ont t poses. L'inculp se plaint de vives douleurs au cerveau, d'un bourdonnement persistant dans les oreilles, d'une faiblesse gnrale qui, par suite du moindre effort, engendre d'accablantes lassitudes. Aussi passe-t-il la plus grande partie de son temps, soit le jour, soit la nuit, accroupi sur le lit de sa cellule, malgr les impressions d'pouvantes qu'il y prouve. En effet, Laverdin prtend que, ds qu'il est couch, il lui faut engager une lutte contre un cadavre qui occupe de force sa couche et ne lui abandonne qu'une petite place. Il ne se souvient pas des circonstances qui ont prcd, accompagn ou suivi sa criminelle tentative. Il se rappelle seulement tre revenu de Sospel (Alpes-Maritimes) Paris dans le courant du mois dernier, avec la rsolution de rechercher la dame Henriette V... pour lui reprocher son rcent mariage. Ce qu'il nous a dit des incidents de son voyage est conforme aux faits acquis par l'instruction. Mais la mmoire de l'inculp s'est arrte l. Il ne se rappelle aucunement tre entr chez les poux V... en brandissant un couteau, ni avoir poursuivi la dame V... jusque dans sa chambre coucher, ni avoir t dsarm par les domestiques, auxquels il annonait l'intention de se dvtir. Le manuscrit rdig par le sieur Laverdin--manuscrit communiqu par M. le juge d'instruction et que nous joignons au prsent rapport--suffit expliquer quel pass tragique a pu troubler les facults intellectuelles de ce malheureux. On y pressent la folie des perscutions dont Laverdin est aujourd'hui incurablement atteint et qui tend dgnrer en paralysie gnrale. Le dtenu est d'une malpropret repoussante. Lors de notre premire visite, nous avons d lui prescrire des bains et recommander aux gardiens de la section de veiller l'entretien de sa cellule. De nos diverses observations, il rsulte qu'Henri Laverdin n'tait pas responsable de ses actes quand il a accompli les faits qui ont amen son incarcration, mais que son largissement prsenterait les plus redoutables dangers pour la scurit publique. Par ces motifs et comme il importe que le dtenu reoive des soins immdiats, nous proposons M. le juge d'instruction de le faire admettre d'urgence et par ordre du parquet, l'hospice de Bictre. LA SOURCE PRGAMAIN FANTAISIE PARLEMENTAIRE A Aurlien Scholl mon grand confrre et mon grand ami. LA SOURCE PRGAMAIN I Dans la soire du 5 janvier 1879, on et vainement cherch dans Paris, voire dans la banlieue, voire dans les dpartements, un homme plus compltement satisfait que Gdon Prgamain. Le matin mme il avait conduit au cimetire, sur les hauteurs du Pre-Lachaise, son oncle, Babylas-Clod-Fiacre Prgamain, enlev en quelques jours par une indigestion de navets, aprs quatre-vingt-deux annes d'une existence obscure et inutile. Le dfunt lguait Gdon, unique hritier, toute sa fortune, laquelle, selon les dires du notaire, pouvait tre value cinq millions de francs, tant en excellentes valeurs qu'en immeubles facilement ralisables. Or, si l'on considre que Babylas avait montr, sa vie durant, la plus sordide lsinerie et la bonne humeur d'un chef d'escadron cribl de rhumatismes; si l'on rflchit que Gdon avait reu de lui seulement quelques conseils narquois en rponse de pressantes sollicitations, on comprendra, sans toutefois l'approuver, l'immorale hilarit dont l'hritier ne pouvait s'empcher de faire talage. Chaque fois que Gdon, harcel par ses dettes ou pouss par quelque convoitise, s'tait avis de prendre au srieux l'axiome moderne en vertu duquel les oncles seraient des caissiers donns par la nature, le vieillard lui avait oppos un visage et un coffre-fort ferms double tour de clef, adoucissant ses refus entts par des phrases comme celle-ci: Patience! mon garon... Je ne te donne rien parce que je t'aime et que je comprends tes intrts mieux que toi-mme... Patience! tu seras si heureux de retrouver cet argent-l aprs ma mort!... Ayant savour ce genre de consolation pendant dix ou douze ans et vainement essay d'en abreuver ses fournisseurs, Gdon ne croyait pas manquer la mmoire de son oncle en manifestant une joie dont le dfunt lui-mme avait eu le pressentiment. En effet, comme Babylas l'avait maintes fois annonc, Gdon s'merveillait de trouver une fortune, et dj les premires confidences du notaire avaient effac l'amertume des anciennes dceptions. Cinq millions! Le beau chiffre! Gdon possdait maintenant cinq millions, deux cent cinquante mille francs de rente, c'est--dire, ds demain, une demeure luxueuse, un grand chteau dans un beau pays, des tableaux de matres, des statues de marbre, des chevaux, des voitures, des matresses, une table somptueuse et de vieux vins! Demain ramnerait les anciens camarades dsormais souriants, envieux et courbs; demain verrait clore mille sourires de femmes et rayonner mille regards provocants. Demain, on serait beau, puissant, entour; on aurait le droit d'tre sot et mme de se montrer insolent. Les cranciers, hier arrogants et fauves, salueraient plus bas et affecteraient l'oubli de leurs factures. L'ancien mobilier, racol pice par pice l'Htel des Ventes dans les remises du rez-de-chausse, serait vendu, ou donn, ou abandonn. On remplacerait les vestons par des redingotes, les vieux galurins par des chapeaux neufs, les souliers par des bottes, la crmerie par le caf Anglais, le marchand de vins par le caf Riche, les petits-bordeaux par des nec-plus-ultra de Hupmann. Cinq millions! une ferie! En ses jours de vache enrage, Gdon avait parfois dsespr de l'avenir. Il pensait: --Ce vieillard est immortel! Il lui vint mme un affreux soupon. Peut-tre l'oncle Babylas avait-il plac toute sa fortune en viager? Il avait surpris, chez le vieil entt, d'tranges sourires, les sourires d'un pervers qui se flicite intrieurement de bien conduire une vaste mystification. Mais point. Qu'tait tout cela? Rve, chimre, imagination! Babylas tait dfinitivement enterr; Gdon n'avait pas craindre qu'il ressuscitt une ou deux fois comme l'empereur Frdric Barberousse. Le caveau de famille s'tait referm sur la bire du bonhomme; et demain le notaire mettrait l'hritier en possession de l'hritage. Cinq millions!... C'est tout au plus si Gdon et pari pour quatre. Quatre, il s'attendait quatre, ni plus ni moins. Le cinquime million le surprit et l'enchanta; il le considra comme une indemnit. --Mon oncle me devait bien cela, dit-il. Cinq millions! Jusqu'alors Gdon Prgamain avait misrablement vcu, sans jamais rien possder qui lui appartnt en propre. Bachelier ds sa premire jeunesse, plein d'ambition et rvant d'atteindre aux plus hauts sommets de l'chelle sociale il avait t recueilli par un avou qui lui versait mensuellement une somme de cinquante francs en change de douze heures de travail par jour. Dans ces conditions, il lui fallut renoncer blouir ses contemporains par le luxe de ses attelages et se passer la fantaisie d'une ville sur le littoral de la Mditerrane. Il porta souvent des habits noirs emprunts quelque camarade; il assista au spectacle grce des billets de faveur arrachs la bienveillance d'un marchand de vins, il lut des livres qui appartenaient tout le monde. Le march du Temple fut son tailleur, son bottier et son chemisier. Il habitait des mansardes sordides dans des rues suspectes, et frquentait ces gargotes vingt et un sous o l'on sort aux gens qui passent des aliments qui ne passent jamais. Ingnieux comme tous les pauvres, il avait appris l'art de rendre aux habits rps un lustre de jeunesse en les passant l'encre de Chine, et de dissimuler les lamentables plaies d'une chaussure use en les comblant avec du cirage. Rarement il avait jen, mais plusieurs de ses menus avaient t rduits deux oeufs durs tremps dans du bois de campche. Il connaissait le caf fabriqu avec des haricots calcins, le beurre qui est de la margarine, la fine champagne qui est du trois-six, le cigare compos de feuilles de pommes de terre, le vin fuschin, le lait additionn de cervelle de mouton, le consomm de glatine. Le homard lui apparaissait comme une chimre, le faisan comme une allgorie; il traitait le foie gras truff de paradoxe et le vin de Champagne d'utopie. Que de fois, en contemplant son antique veston aux boutons de buffle, il s'tait cri: --Quand donc pourrai-je faire remettre un paletot neuf ces boutons-l!... Que de fois il avait pens, comme Dante, que l'escalier d'autrui est difficile monter! Que de fois il avait gmi, pleur, rag, grinc des dents, en songeant, ple et le ventre creux, aux millions du vieux Babylas! Ces millions, il les tenait maintenant. Aussi se sentait-il heureux. Au point de vue pratique, il se voyait riche et libre; au point de vue familial, tant donn l'insupportable caractre du dfunt, il ne voyait plus dans cette mort qu'un de ces dsagrments auxquels on s'habitue, comme, par exemple, d'habiter au-dessus d'un serrurier ou en face d'un emballeur. Il court par le monde en louis, napolons, dollars, doublons espagnols, ducats hollandais, livres sterlings, kemnitz d'Autriche, kitzes de Turquie, aigles amricaines, frdrics allemands ou danois, piastres du Brsil, pour un peu plus de soixante milliards d'or monnay. Cet or roule de mains en mains, s'chauffe, se fatigue et s'use. Les effigies s'aplatissent et s'effacent, les artes vives des lettres et des chiffres s'adoucissent et semblent, aprs un certain nombre d'annes, tre sorties d'un moulage plutt que du heurt formidable de la matrice. Un peu d'or tombe, s'envole et se prcipite au fond des coffres-forts ou s'attache aux doigts des hommes. Cette poussire de mtal, invisible et impalpable, flotte dans l'air, se mle la brise, emplit l'espace, est respire par les riches qu'elle endurcit et par les pauvres qu'elle exaspre. Passions, colres, jalousies, tentations, opulences sans gnrosits, misres sans rsignation, des rages contenues en bas et des mpris insolents en haut, de l'avidit, de la rvolte, l'or respir fait germer cela. Nous prouvons tous, plus ou moins, une soif farouche bue avec l'me des louis qui vole. Gdon Prgamain ne connaissait pour ainsi dire point cette soif maladive. L'habitude des longues privations l'avait assoupli pour une vie mdiocre. Malgr son ferme propos de ne rien ngliger pour assurer la revanche des mauvais dners d'autrefois, il s'appliquait volontiers des projets raisonnables. Tout autre et aisment perdu la tte en face de cette fortune brusquement possde; les moins fous se seraient puiss en combinaisons extravagantes ou niaises, semblables ce paysan qui, gagnant un lot de cent mille francs dans une loterie, s'criait: --Enfin! je vais donc pouvoir manger du ragot de mouton tous les jours! Gdon rayonnait, mais la perspective des jouissances matrielles que donne la fortune n'entrait pour aucune part dans son allgresse. Le soir de l'enterrement, au moment o commence ce rcit, il dna sobrement, se contentant d'ajouter son maigre ordinaire quelque morceau solide et deux ou trois verres d'un vin gnreux. Aprs, une courte promenade parfume d'un bon cigare, il rentra chez lui, se fit allumer du feu par sa concierge et, les pieds sur les chenets, l'estomac repu, le cerveau libre, il donna libre cours ses penses. --Enfin! s'cria-t-il, on va donc parler de moi! Il alluma un second cigare et, la tte en arrire, les bras ballants, s'tira sur son fauteuil. --Oui, on parlera de moi... Quand? Bientt... A propos de quoi? Je l'ignore. Mais on parlera de moi, cela est certain. Oh! mon rve! oh! mon but!... Depuis le lyce je vgte, je suis perdu dans la foule, je languis ignor et obscur... Depuis dix annes je ronge mon frein, attendant cette fortune que j'aurais la force de mpriser si elle ne devait tre l'instrument, le levier de ma gloire. Oui, tre un des hommes que le monde admire et salue, entendre mon nom voler de bouche en bouche, sentir au passage le regard curieux et intimid du passant, lire travers les journaux et les revues des rcits dont je serais le hros, voir recueillir comme autant de notes importantes pour l'avenir les moindres incidents de mes journes, devenir le centre des jalousies et des louanges, me savoir clbre, voil o j'en veux venir!... Palais de marbre, salons dors, tapis en fleurs, riches domaines, festins, chevaux, matresses, jouissances. Qu'ai-je besoin de tout cela? N'ai-je pas vcu sans banquets, sans quipages, sans baisers, presque sans abri? Et quand mes annes de jeunesse ont subi ce jene austre, quand mon corps et ma fiert se sont plis pour jamais, en quoi m'effrayerait un avenir misrable?... Allons donc! Est-ce de la faim, de la soif, du froid, de l'ennui que j'ai souffert? Non, j'ai souffert de ceci, c'est qu'on ne savait pas que Gdon Prgamain avait faim, soif et froid! Je sentais que je n'tais rien, rien du tout, qu'on ne parlerait jamais de moi dans les journaux, qu'il ne viendrait pas un chat mon enterrement... Je me disais: Est-ce possible? Quoi! l'heure o les plus humbles deviennent notoires, quand il suffit pour atteindre la clbrit d'crire un livre, de dire une sottise, de vendre un mdicament, de fabriquer du chocolat, de monter dans un ballon, de recevoir un coup d'pe ou d'entrer avec M. Bidel dans la cage o agonisent ses vieux lions goutteux! quand Amric Vespuce est clbre pour un monde qu'il n'a pas dcouvert et Nordenskiold pour un ple qu'il n'a pas approch! quand tous sont connus, qu'ils russissent ou qu'ils chouent, Skoboleff par ses victoires, Bndeck par ses dfaites! quand on voit les plus chtifs porter un nom populaire, que l'on sait par exemple que le cuisinier de Gambetta se nommait Trompette, que la cuisinire du docteur Vron s'appelait Sophie, que la bouquetire du Jockey-Club a nom Isabelle; moi, Gdon Prgamain, je restais inconnu et oubli!... Paris s'est occup d'une foule de gens sans valeur. Une marchande de journaux, Gabrielle de la Prine, a t clbre pendant six mois pour avoir simplement vendu des journaux! Il se trouve des reporters pour clbrer le grand nez de l'acteur Hyacinthe, le ventre de Daubray, les calembours coeurants du comique Hamburger, les dents de Jeanne Samary, les robes de la duchesse de Pourtals, les jambes de l'acrobate Ocana, les chevaux du comte Lagrange! car il y a des chevaux clbres, Gladiateur, Vermouth, Saltarelle, etc., voil des noms que le public connat et rpte. Oh honte! Il y a eu chez Franconi un ne nomm Rigolo, dont le souvenir est encore dans toutes les mmoires. On sait le nom de la chvre qui joue l'Opra-Comique dans le _Pardon de Plormel_ et de l'lphant qui figure la Porte-Saint-Martin dans le _Tour du Monde_. L'hippopotame du Jardin des Plantes, tant dcd rcemment, a joui d'un article ncrologique dans l'_vnement_. On savait son nom, lui! Et qui sait mon nom moi? Personne. Ici Gdon s'arrta, ferma les yeux comme pour ne point regarder en face le nant de sa propre existence, et demeura quelques instants songeur, le front cach dans ses deux mains. --Mais cela va changer! s'cria-t-il en relevant la tte. Cela va changer! Je ne suis plus le mercenaire vou d'ignobles travaux, le misrable attach au labeur quotidien et tremblant nuit et jour pour son salaire... Je ne suis plus le prisonnier de la pauvret! Dsormais je vais pouvoir travailler, non pour mon pain, mais pour ma gloire; non pour satisfaire ma faim, mais pour apaiser mon me. Il se leva, entran dj par une ncessit d'agir, et continua de marcher en arpentant son troite chambre. --... examinons un peu les voies et moyens... J'ai le choix. Je puis ma fantaisie fonder un prix annuel pour les laurats de l'Institut, suivre les enterrements des personnages en vue, crire un drame et le faire reprsenter mes frais, crer un journal, explorer l'Afrique centrale, percer un isthme, devenir un grand artiste ou commettre quelque pouvantable forfait... Voyons... Un prix acadmique? Non; tout au plus parlerait-on de moi une fois par an. On dirait: Le prix Prgamain a t distribu M. X... Et chaque anne m'apporterait un rival, un intrigant qui me prendrait la moiti de ma gloire... Les enterrements sensation? C'est facile, mais c'est bien us; le dernier crivain qui a eu recours ce moyen de publicit y a gagn le sobriquet d'homme de lettres de faire part. Le thtre? Et si je suis siffl? Si le public pouffe de rire mes tragdies ou bille mes vaudevilles?... Crer un journal? Ah fi! le vulgaire expdient! Tout le monde a un journal cette heure... Commettre un grand crime? Eh! l'ide n'est pas sotte. Voyez-vous ce millionnaire qui gorge, qui fusille, qui empoisonne, non par cupidit, non par vengeance, mais pour rien, pour le plaisir, par sport, par dsoeuvrement de grand seigneur. Ce serait un crime original auquel s'intresserait le monde entier. Mais aprs le lendemain?... Autre chose. Je parlais de percer un isthme. Il y a mieux faire: si je formais une Socit en vue de reboucher le canal de Suez? Non. Cherchons encore... Un voyage d'exploration en Afrique? Oui, m'y voil. Trouver un monde comme Colomb! Donner mon nom une contre nouvelle? comme Kerguellon, ou un dtroit comme Bring et Magellan! L'le Prgamain! Le port Prgamain! Le royaume de Prgamain! Ou simplement Prgamainville. Ajouter mon nom aux noms des voyageurs clbres, des grands explorateurs. Faire dire l'histoire: Gunbiorn, Usodimare, Juan de Sanboren, Pierre Escovar, Dias, Colomb, Vasco de Gama, Ojeda, Vespuce, Fernand d'Andrada, Magellan, Jacques Cartier, Corts, Jamoto, Willoughby, Barentz, Jacob Lemaire, Abel Tasman, Bougainville et Gdon Prgamain!... Oui, c'est cela!... qui m'arrte? Je suis libre, riche, j'ai des millions; avec des millions on quipe des caravanes et l'on paie des hommes. Il reste des terres vierges; le centre africain est figur sur les cartes par une place blanche. J'irai, je marcherai; je veux atteindre Tombouctou, la capitale inviole du Soudan. L, l'Europen n'a pas pntr encore; l j'illustrerai mon nom! Minuit sonnait et Gdon parlait encore, se donnant sa parole d'honneur qu'il dcouvrirait un monde et accomplirait quelque illustre action. Le sommeil ne mit pas fin aux rves bauchs dans la veille; Gdon vit en songe des pays feriques, d'immenses dserts peupls d'lphants de toutes couleurs, d'oiseaux tincelants, de monstres, d'hommes nus et de femmes normes. Il se reconnut, lui Gdon Prgamain, parcourant les sollitudes la tte de sa vaillante caravane, prorant au milieu des sauvages, aptre de la civilisation et matre absolu. Aucun obstacle. D'un coup de sa bonne carabine, il couchait ses pieds les fauves mugissants; d'une enjambe il escaladait les montagnes et franchissait les fleuves. Puis il eut la vision triomphante du retour, sa rentre au port de Marseille ou au port de Bordeaux, les autorit groupes sur le quai de dbarquement, les rcompenses, l'encens des bravos et des hommages. L'Institut lui ouvrait ses portes; Londres, Vienne, Rome, Saint-Ptersbourg se disputaient l'honneur de sa prsence. Enfin, il se trouva transport Paris, devant l'entre des Champs-lyses. L, des ouvriers travaillaient, et quand ils descendirent de leur chafaudage, ils dcouvrirent une plaque d'mail toute neuve avec ces mots: _Avenue Gdon Prgamain_ II Ds le lendemain, Gdon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans des explications oiseuses, l'invita lui faire parvenir Saint-Louis du Sngal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il disait avoir le plus urgent besoin. A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment il eut soupon que le neveu de Babylas tait devenu fou. Deux millions! Le Sngal! Il n'aurait pas t plus constern en voyant pntrer dans son tude un de ces personnages d'Herv qui, rencontrant un vieux magistrat, s'crient: Bonjour, Josphine. Je m'appelle Fromage de Gruyre! Mais voyant Gdon calme, froid, srieux, l'oeil franc, le visage tranquille, il revint doucement de la terreur la confiance et, pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraner le futur explorateur du Congo dans la voie des explications. --Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette grosse somme vous parvienne l'endroit dsign; mais, auparavant permettez-moi de vous rappeler que j'ai possd toute la confiance de votre vnrable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis et que je serais heureux, fier mme, de me voir ainsi honor par vous... J'ose donc vous demander--excusez ma hardiesse--quelle destination vous comptez donner ces capitaux... Gdon frona le sourcil. --Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre intrt est mon seul mobile... Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui, en dsespoir de salut, aurait jet un pain de seigle un ours. --Monsieur, commena Gdon, je ne crois pas avoir me fliciter, pour ce qui me concerne des avis dont vous avez combl mon oncle par rapport ses placements, car chaque fois que je lui ai propos un placement mon avantage, il s'y est refus, sans doute selon vos conseils. Cependant je conois votre attachement pour une fortune longtemps abandonne votre gestion, et, par cette considration, je veux bien vous instruire de mes projets. Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua l'officier ministriel les motifs de son prochain dpart, sa volont de dcouvrir des contres nouvelles et d'attacher son nom de grandes choses. Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but tait louable, grandiose, et l'Afrique un beau pays. --Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais, je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on... --On? interrogea Prgamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pntr. --A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur! --Il se pourrait?... --coutez plutt... En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au juste, nomm Ren Caill, quitta Saint-Louis du Sngal avec l'intention d'atteindre Tombouctou--qu'on nommait Temboctou cette poque. Caill franchissait aisment soixante kilomtres en un jour, ce dont vous n'tes probablement pas capable; il tait dou d'une vue tellement perante qu'il distinguait l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous n'en tes pas l. Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunment cinq jours sans nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset. Malgr tous ces avantages, il mit deux ans gagner Tombouctou et deux ans en revenir. Gdon sourit. --J'aurai, rpondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprtes, des bagages... --Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre Tombouctou. Il avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprtes et des bagages. En arrivant Boulibaba, sur la frontire du Fouta-Toro, il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le dsert avec toute sa caravane. --J'emporterai de l'eau, pronona Gdon. --En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, prs du Fouta-Djalon, il fut entour, bless, saisi, puis mis mort par les Hottentots. --Diable! --Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut diffrent. --Ah? --Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des Caffres. Ceux-ci creusrent une fosse et y descendirent l'explorateur, puis ils rapportrent les terres de faon que M. Leduc se trouva enterr vivant, la tte hors du sol. Alors les Cafres vidrent sur cette tte un panier contenant deux cents rats, pleins de sant et d'apptit. --Fichtre! --Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance. --Mais... Depuis un instant, Gdon commenait mditer sur la ncessit d'installer des voies ferres dans le Congo et jusque sur les plateaux du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'tendait gure qu' quelques mots entrs dans l'argot parisien, tels que _macache, bzef, mouqure, bono turco, maboul_ et ne lui et point permis de soutenir une conversation avec un mir. Dix annes consacrs copier des rles dans une tude de la rue Joquelet ne lui avaient donn qu'une ide trs vague du Coran. Et en songeant aux privations imposes par l'entreprise ce Ren Caill qui se passait de manger comme on se passe d'aller l'Odon, le millionnaire se disait qu'aprs avoir mang mal lorsqu'il tait pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout maintenant qu'il tait riche. Bref, le notaire n'eut pas grand'peine lui faire entendre qu'on pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dvorer vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes primitifs. --Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo aiment gnralement leurs frres d'Europe comme nous aimons les oeufs sur le plat, c'est--dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas probable o vous seriez utilis l-bas pour un dner de noces ou pour un repas de corps, il serait impossible vos admirateurs--quel que ft d'ailleurs leur zle--de rendre les derniers devoirs votre dpouille mortelle. Je ne voudrais pas vous dcourager, mais, voyons--la main sur la conscience--croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura englouti... Que diable!... Soyons raisonnables!... Gdon n'coutait plus. Tandis que le notaire prorait, il songeait aux moyens divers d'arriver la clbrit: isthme percer, canal combler, livre crire, drame mettre en scne, etc., etc. Au fond, le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo, Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure tnbreuse. On comptait aisment les explorateurs du Congo, mais les noms des hommes devenus clbres sans avoir jamais mis les pieds Tombouctou fourniraient une liste interminable. Par exemple, Mose, Homre, Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, Franois Ier, Van Dyck, Corneille, Mme de Svign, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que diable! on avait bien le temps de dcouvrir l'Afrique. Rien ne pressait. On s'en passait fort aisment. --Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la renomme, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique? Ici, aucun danger courir, rien perdre. Selon les circonstances, il vous serait mme possible d'augmenter votre bien. Peut-tre, au dbut, quelques sacrifices seront ncessaires; mais un homme dispos dpenser deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne reculera pas devant une dpense de deux ou trois cent mille francs... Au temps o nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que faire des intelligences suprieures; les hommes de bonne volont lui suffisent. Vous avez la rsolution, le dsir, l'ambition de parvenir. C'est pour le mieux... Voulez-vous un sage conseil?... Achetez une proprit importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez, embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles et aux concours rgionaux. Devenez le bienfaiteur des orphons, des compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des socits philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois maire de la commune, en deux ans conseiller gnral, puis dput aux prochaines lections. Et qui sait?... une fois la Chambre, ne pouvez-vous parvenir au ministre?... Enfin, voyez, examinez... Je reste votre trs humble serviteur. Gdon rpondit: --Notaire, vous me sauvez la vie... Soit, je consens devenir ministre. Un jour, plus tard, nous arrterons le choix du dpartement ministriel qu'il me faudra accepter...--Que diriez-vous de la marine?...--mais, pour le moment, il s'agit de courir au plus press. Je bats des mains votre ide. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif, riche, dcid, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce dcouvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? O est l'arrondissement pauvre? O se trouve le domaine vendre? O vivent mes futurs lecteurs? Achevez, je suis prt... Car vous ne m'avez pas dit tout cela sans garder une arrire-pense? --Peut-tre... --Je vous coute. --Voici... Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi Charles X, fortement septuagnaire, vieux garon, retir dans un petit village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses hritiers dsirent vendre chteau, parc, terres, forts, tout enfin. C'est pour rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, rparez le chteau, faites un peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois mme me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minrale dont on pourrait tirer parti... Au surplus, je vais demander le dossier si vous jugez que l'affaire vaille d'tre examine... --Je crois bien! Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier. --Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1 un chteau construit vers la fin du sicle dernier, avec dpendances, communs, curies, remises, etc.; 2 un parc de trois cents hectares entour de murs; 3 une fort, dite de la Gardule, comprenant une superficie de six cent cinquante-sept hectares... Le tout est d'un revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothque. Point de charges. Entre en jouissance immdiate. --J'achte, interrompit Gdon. --Un mot encore. La source minrale est situe dans le parc; on la dit riche en sels de tous genres. Peut-tre trouverez-vous l'exploiter. Ds lors, Lathuile devient une station balnaire, vous enrichissez le pays, et votre affaire est faite. --J'achte, rpondit Gdon. Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les Basses-Alpes, et huit jours ne s'taient pas couls qu'une arme d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le chteau, relever les routes, remettre tout neuf. Des jardiniers en renom furent chargs du parc, un des grands bnistes du faubourg Saint-Antoine fournit l'ameublement, un chimiste et des mdecins s'occuprent d'analyser la source qu'un ingnieur se htait de capter. Le notaire ne s'tait pas tromp: l'affaire s'annonait excellente. Les rparations purent tre acheves rapidement et sans trop de frais. L'eau de la source fut juge prcieuse. Le parc regorgeait de gibier poil et de gibier plume. Le voisinage promettait des excursions intressantes: ici c'tait un vieux castel lev par des Templiers; ici un souterrain profond contenant nombre de grottes pittoresques; l des ruines romaines, un cirque, un arc de triomphe; l de hautes montagnes charges de sapins verts; l de gracieux vallons courant le long d'un torrent jaseur o frtillaient des truites. Sur les avis du notaire, Gdon n'hsita point faire marcher de front la gloire et les affaires. Non loin du chteau, il fit lever un htel superbe, sur le modle du _Cosmopolite_ de Cauterets, entoura la source d'un tablissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches, etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges, quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino dont on vantait l'avance la salle des ftes et le thtre, de grands cafs installs sur le modle des plus luxueux tablissements. Gdon se multiplia. Il fit don la commune d'une pompe superbe achete chez le fournisseur des pompiers de Londres; grce ses libralits, le conseil municipal put relever l'cole primaire, construire une salle d'asile, planter quelques mriers devant l'glise. Le cur reut sa part: une chasuble brode d'or et deux tableaux excuts sur commande par un peintre srieux. Gdon habilla de neuf le garde-champtre et distribua les emplois de l'tablissement thermal entre les jeunes gens les moins ignorants du pays. Trois mdecins de la Facult de Paris furent attachs l'exploitation. Un orchestre prit possession du casino et fut bientt suivi d'une troupe de comdiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ aprs la mort du vieux Babylas, on put lire la quatrime page des grands journaux l'annonce suivante: SOURCE PRGAMAIN PAR LATHUILE (BASSES-ALPES) _tablissement de premier ordre._ Suivait le dtail. Gdon recommandait son htel, le _Grand-Htel de Lathuile_, le plus vaste et le plus important du dpartement, ayant un grand jardin au midi, entour de salons, de restaurants.--Ascenseur hydraulique desservant tous les tages.--Chambres et salons.--Table d'hte.--Salons de lectures et de musique.--Fumoirs.--Billards.--Omnibus tous les trains.--Prix modrs. Une longue description recommandait le casino et les excursions de la contre. Venait ensuite l'analyse de la source: Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes. Sulphate de chaux 1.5010 Sulphate de magnsie 0.5080 Sulphate de soude 0.0180 Carbonate de chaux 0.1300 Carbonate de magnsie 0.0340 Oxyde de fer 0.0015 Alumine traces Chlorure de sodium 0.0090 Chlorure de calcium traces Chlorure de magnsium traces Silice 0.0140 Iode traces Phosphate traces Matire organique traces ------ Total 2.0385 L'eau de la source Prgamain, ajoutaient les affiches, peut tre utilise avec succs pour combattre: 1 Les congestions habituelles; 2 La disposition l'inflammation des principaux organes; 3 L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la circulation; 4 La dtrioration graisseuse du coeur. 5 En gnral tous les embarras provenant d'une surabondance de graisse; 6 La formation de la gravelle; 7 Les hmorrodes; 8 Et gnralement les autres maladies. A cette numration faisait suite une attestation signe d'un nom bien connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant: Les proprits de la source Prgamain se dduisent d'un effet incontestablement apritif, diurtique et principalement purgatif, ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aigus ou chroniques justiciables de cette modification importante. On en peut obtenir de bons effets dans les cas de plthore abdominale, qui provoque ou entretient les irritations de cette cavit sous forme du dyspepsie, de constipation, de flatuosits, de douleurs lombaires, de jaunisse apritique avec engorgement du foie ou de la rate, et principalement dans les cas de fivre intermittente, n'importe le type, lorsque le malade, tomb de rechute en rechute, n'prouve plus de bons rsultats de la quinine. Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vsical, irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanes, avec irritabilit de la part du sujet en raison de l'ge, du temprament, d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques, lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc., etc. Gdon n'avait recul devant aucune dpense. Tandis qu'en France les murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces o le nom Prgamain s'talait en lettres normes, partout, en Espagne, en Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle. La _Nordeutsch Allgemein Zeitung_ vantait les mrites das natrliche Prgamain Bitterwasser, et on pouvait lire dans _Il Secolo_ de Rome que l'acqua minerale salina amara della fonte Prgamain si usa con successo spciale per combattere tutti gli malattia. Ce fut un triomphe sans prcdent. L'Acadmie de mdecine et l'Acadmie des sciences proclamrent l'efficacit de la source Prgamain de Lathuile. Le mdecins merveills et sduits abandonnrent les remdes routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut teinte pour les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une rputation solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau de Pllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se tournrent exclusivement vers l'tablissement de Lathuile. Superbe affaire! Ds le dbut de la saison, il fallut songer agrandir les locaux. Une usine fut leve o, dans d'immenses ateliers, trois mille ouvriers furent occups nuit et jour rincer, remplir, boucher, capsuler et tiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, taient expdies aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs, princes, marchaux, ambassadeurs, vques, apportrent l'exploitation le prestige de leur clientle. On vit autour du parc se multiplier les htels et s'tablir la foule des dbitants attirs par la foule des consommateurs. Pour justifier l'empressement du public, Gdon recruta pour son casino les premiers sujets des thtres de Paris. Il eut Judic, Tho, Granier, Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pices et fit chanter de vrais opras. Lathuile devint la mode et le monde entier connut le nom de Prgamain. Enfin, il tait clbre! Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les municipalits lui faisaient fte, et le sous-prfet de Sisteron l'accablait de sourires. Il se voyait dcerner la place d'honneur dans les ftes publiques et la prsidence aux distributions des prix des coles. De ce petit pays indigent il avait fait une contre ferique. Le terrain valant quatre sous le mtre n'tait plus cd moins de trente francs. Les chaumires se transformaient en maisons, les granges en fermes, les maisons en palais. Tel paysan, rduit au mince revenu de son clos d'oliviers, possdait maintenant des titres au porteur et des actions de chemins de fer. Les bergers devenaient garons de caf et, devant les vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'taient rvls cochers de remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites camristes. Des braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds proprement vtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bnissant le directeur de l'tablissement thermal. Gdon tait le pre, le roi, le Dieu de ce petit monde. Volontairement, le maire avait donn sa dmission, ne se sentant pas de force; et Gdon, cdant aux instances des notables, avait gnreusement pos sa candidature. Jamais succs lectoral aussi touchant ne fut enregistr par le _Journal Officiel_. Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater ici. Le dpouillement du scrutin donna les rsultats suivants: lecteurs inscrits 884 Votants 884 Majorit absolue 443 M. Gdon Prgamain 890 suffrages (lu). Ds son arrive au conseil municipal, Gdon fut nomm maire. C'tait le pied dans l'trier, le premier chelon gravi. A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire s'acheva par tapes dmesures. Certes, l'blouissante vision des premiers rves ne se raliserait pas ds demain, il fallait attendre plusieurs annes avant de voir dbaptiser l'avenue des Champs-Elyses, de donner son nom un fauteuil comme Voltaire, une plume d'acier comme Humbolt, ou un filet de boeuf comme Chateaubriand. Dj, cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gdon; sur la place de la Mairie, maintenant embellie et ombrage, s'levait une fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire: En l'an 1880 Cette fontaine fut difie Sous la magistrature municipale DE M. GDON PRGAMAIN Le pont neuf jet sur le torrent du Gapeau portait une inscription analogue. Au del mme de la commune de Lathuile, Gdon trouva moyen de faire graver son nom dans le marbre ou l'airain. Ayant conquis la commune, il s'agissait de conqurir le canton et, sans abandonner la mairie de Lathuile, d'arriver au conseil gnral. Par un bonheur providentiel, le sige devint vacant, le titulaire s'tant retir aprs fortune faite. Depuis longtemps Gdon avait dispos ses batteries, tenu conseil avec le sous-prfet, gagn l'influence des chefs de parti. Sa candidature n'tonna personne. Mais, cette fois, il importait de prendre une attitude. Laquelle? Toute la question tait l. Pour enlever les suffrages des gens de Lathuile, point n'avait t besoin d'crire un programme ou de prononcer un discours. Les voisins de l'tablissement thermal n'avaient point dsir connatre la couleur du candidat, s'il tait bleu, blanc ou rouge, s'il regrettait Louis-Philippe, Henri V ou Napolon III. On avait vot pour le propritaire du grand chteau, pour le bienfaiteur du pays. Mais les conseils gnraux peuvent avoir remplir un rle politique. Dans le cas d'une dissolution des Assembles lgislatives par la force, ils s'assemblent immdiatement, sans dcret de convocation, et s'emparent, titre temporaire, de l'administration du pays. Assurment cette extrmit demeure exceptionnelle, mais elle est crite dans la loi organique. Force fut donc Prgamain de sortir son drapeau. Il y songea pendant huit jours, rdant autour des hommes et des ides qui avaient gouvern la France, tudiant les lois, consultant l'histoire, fouillant les pamphltaires et les commentateurs, agitant le pour et le contre, cherchant discerner parmi les opinions l'opinion en faveur, parmi les partis le parti d'avenir. En prenant place l'extrme droite on s'assurait des relations flatteuses: l s'taient chous les fils des preux, les descendants des grandes races, les Rohan, les Lon, les La Rochefoucauld, les Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse rputation dans les Basses-Alpes; on les y souponnait de prmditer le rtablissement de la dme, des corves, du droit de cuissage. A l'extrme gauche, Gdon redoutait le voisinage de certains personnages inquitants, rpublicains farouches ou novateurs tmraires. En consquence, il opta pour la politique des centres. L sigeaient les vieux parlementaires, les libraux, les hommes de prudence et de sagesse; l, l'insupportable rigidit des principes savait se plier au besoin, selon les circonstances, et se faonner la complicit des intrts. Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une politique patriotique et vritablement nationale! Cependant, sur les avis de son notaire, Gdon se dcida pencher lgrement vers la gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins prs de l'opposition que des gens en place. Au conseil gnral, il appuierait adroitement la prfecture, en conseiller jaloux de son indpendance, mais vraiment impartial. Plus tard, la Chambre, il se tiendrait la disposition du ministre, sans prendre aucun engagement formel, se rservant, aux jours de bataille, de se porter librement du ct du plus fort. Ainsi rsolu, il rdigea sa profession de foi dont voici le texte exact: Chers contribuables, Rpondant l'appel qui m'est adress par un grand nombre d'entre vous, je pose ma candidature au sige de conseiller gnral pour le canton de Lathuile, devenu vacant par la dmission de M. Cordenbois. Mon nom vous est connu, les travaux considrables excuts dans votre arrondissement par mes soins ne sont ignors de personne. Une tude sincre et approfondie de vos besoins me fait esprer que mes efforts au sein de l'assemble dpartementale ne resteront pas inutiles. Soucieux de contribuer la prosprit du canton, au dveloppement des richesses agricoles et industrielles de cette belle contre, je m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante. Au point de vue politique, ami de la libert et respectueux du droit, je travaillerai l'affermissement du gouvernement actuel et des institutions qui nous rgissent. Patrie, libert, morale, justice, telle est ma devise. Vive la France! (_Sign_) GDON PRGAMAIN, Maire de Lathuile. Il se trouva, parmi les lecteurs, quelques esprits grincheux disposs repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vtrinaire du canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la partie avance de la population, inscrivit en tte de son manifeste la rduction de l'impt et la suppression des armes permanentes. Gdon para le coup en promettant la sparation de l'glise et de l'tat; quoi le vtrinaire, perdant l'esprit et la mmoire, rpondit par l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les sminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea acharne. Il y eut des polmiques. Le vtrinaire tait soutenu par une feuille radicale de Sisteron; Prgamain fonda un journal: l'_cho de Lathuile_. Eh quoi! s'criait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays malade puisse tre guri comme un cheval morveux ou comme un mouton atteint de la clavele? Eh quoi! ripostait le vtrinaire, oseriez-vous prtendre que le canton a besoin de votre eau purgative? Gdon parla dans une runion publique, couvrit son adversaire de sarcasmes et vit sa candidature acclame. Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix. Vinrent les lections gnrales lgislatives. Le vtrinaire revint la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son impuissante ambition. Au mois d'aot 1881, Gdon Prgamain fut proclam dput de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgr les manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorit honorable et pouvait compter sur une validation inconteste. Ds qu'il eut connaissance du scrutin proclam par la commission de recensement, il s'enferma dans son chteau, voulant s'panouir l'aise, loin des regards profanes. Retir dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pense le chemin parcouru, se vit tel qu'il avait t jadis, clerc d'avou, affam et inconnu, tre obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique et appel une me, ver de terre infime. Il confronta son pass avec son prsent, comme Murat devenu roi et pu contempler son fouet de postillon ct de son sceptre, comme Michel Ney, devenu marchal de France, se souvenait d'avoir travaill en qualit d'ouvrier tonnelier. Il pensa: Je suis parti de l-bas, je m'arrte ici, je parviendrai la-haut. --J'y touche! s'cria-t-il en un lan d'exaltation tapageuse. Je touche au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'lever au fate des plus puissants!... Combien j'eus raison de me confier mon toile, d'couter les voix mystrieuses qui donnaient mon oreille les fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'tais rien, aujourd'hui je suis un des sept cents prdestins qui dictent la loi la patrie. Mon vote contient le secret de demain... Avec un discours je peux faire changer les gouvernements; avec un mot: Oui ou Non, je puis mon gr convier les peuples de fraternels embrassements ou dchaner la guerre travers l'Europe. Ma volont, c'est la France grande ou petite, humilie ou libre, riche ou ruine; c'est notre arme conqurante ou vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine couvrant de ses voiles les deux ocans. Et demain?... Aujourd'hui, je suis l'homme qui dcide, demain je serai le matre qui agit... Ministre! je deviendrai ministre!... J'aurai le droit de dire: Je veux!... Les ambassadeurs me souriront et s'attacheront gagner ma bienveillance, les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de diamants!... Mon nom figurera en tte des proclamations et au bas des traits... Une arme de reporters suivra mes voyages, relatera mes paroles, s'inquitera de ma sant, copiera le menu de mes repas, et commentera mes moindres actions... D'un froncement de sourcil je ferai trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!... Mon nom sera connu, rpt, admir, craint... Dj, je suis clbre. Il n'est pas un coin du monde o ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les puissants et les chtifs, les heureux et les mlancoliques, les enfants et les vieillards, songent moi comme un sauveur... Par certain ct, la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseigne comme Jsus, ni conquise comme Charlemagne, ni asservie comme Napolon, ni agrandie comme Colomb, ni renouvele comme Voltaire, ni chante comme Homre; non! mais j'ai purg des mondes! III Le nouveau dput de Sisteron mit profit les trois mois de vacances par lesquels il lui tait permis de commencer ses travaux lgislatifs. Il vint Paris, meubla de fond en combles un superbe htel de l'avenue Marceau, s'installa, pousa la fille de son notaire, charmante enfant qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce fut un mariage de raison. Une femme complte l'intrieur de tout homme politique intelligent. Certes, Gdon et prfr cette enfant de notaire l'hritire d'une souche illustre; mais outre que, dans les circonstances spciales o il se trouvait plac, une alliance avec les Rothschild semblait difficile conclure, Gdon redoutait les dsagrments apports par le voisinage d'une femme suprieure. Il lui et souverainement dplu de passer dans le monde pour l'heureux poux d'une crature d'lite; il avait voulu une pouse de second plan, aussi nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de rclamer une part de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait comme un gant. Thodora avait vingt ans, un bon caractre et des gots simples. Sans possder la grande beaut qui dsespre les peintres, elle tait assez jolie pour ne point froisser la vanit d'un mari. On pouvait la considrer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme lgitime. Elle aimait son pre mais sans tendresse, le plaisir mais sans frnsie, la toilette mais modrment; elle aima son mari mais sans passion. Cela tombait bien. Gdon s'tait formellement jur de ne pas aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps prcieux pour la gloire. Il tint parole. Mme Prgamain, ds le lendemain des noces, fut invite rgler sa vie selon son caprice et ne pas compter sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou, aprs de longues contemplations agenouilles, de se prcipiter sur elle comme un tigre pour broyer dans d'effroyables treintes ses chairs palpitantes. Elle prit la chose du bon ct, trouvant cela trs naturel et ne voyant rien dans cette situation d'infrieur l'idal que ses rves de jeune fille avait form pour l'hymne. Sans plus tarder, Gdon s'occupa de ses premires visites. Le ministre de l'intrieur le reut comme on doit recevoir un homme disposant d'un suffrage. Gdon se montra poli, mais froid. Il dposa, chez les principaux personnages politiques et particulirement chez les chefs du centre gauche, des cartes de visite o, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon got, dans le monde parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel s'tait fait appeler Michel (de Bourges); le rpublicain clrical Arnaud avait fait suivre son nom de celui de son dpartement et ne rpondait plus qu' l'appellation d'Arnaud (de l'Arige); M. Martin, plus exigeant, s'tait empar d'un point cardinal et devenait Martin (du Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau dput taient ainsi libelles: +-----------------------------------------------+ | | | GDON PRGAMAIN DE LATHUILE | | | | DPUT | | | | Membre du Conseil gnral des Basses-Alpes | | | +-----------------------------------------------+ C'est une vrit vieille comme le monde que nul ne peut se flatter d'tre illustre s'il n'a vu sa renomme consacre par les suffrages de Paris. Tnors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a connu vraiment le succs en dehors du succs proclam Paris. Ceux qui manque cette apothose ne se sont point consols. Richard Wagner a pu entendre jusqu'au fond de la Bavire ses fanfares triomphales clamant sur les champs de victoire des armes allemandes, mais le regret de n'avoir point conquis Paris l'a tortur jusqu' la dernire heure. La province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire. Gdon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe dresss sur son passage par des villageois bahis, des aubades donnes sous ses fentres par la fanfare municipale, des ttes sans cesse dcouvertes et inclines, ce temps-l lui sembla regrettable. Les journaux parisiens affectaient une indiffrence choquante vritablement pnible pour un homme accoutum aux hommages quotidiens de l'_cho de Lathuile_. Des folliculaires gars continuaient d'occuper le public de mille incidents accessoires et remplir les gazettes de noms encombrants. Il tait perptuellement question, dans les feuilles publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah Bernhardt; et Gdon descendait l'humiliante habitude de chercher son nom imprim parmi les annonces de la quatrime page, entre la rclame d'un onguent contre les accidents de voiture et l'loge d'une farine destine exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut pour l'crire. Dans les salons o il fut accueilli, l'lu de Sisteron rencontra force gens aimables, assidus lui sourire; mais, corrompu par l'obsquiosit des lecteurs de Lathuile il trouva les sourires insuffisants. Souvent mme, il lui arriva de souponner chez ses interlocuteurs une intention malicieuse. On lui parlait trop de sa source et pas assez de sa carrire; trop de son eau et pas assez de lui-mme. A chaque prsentation, la mme phrase lui tait invariablement adresse: --Monsieur Prgamain... Ah! oui, je sais... nom trs connu; parfaitement, parfaitement. Il lui fallait rpondre avec modestie, s'incliner, baisser les yeux, prendre un air satisfait; au fond il enrageait. Souvent il coutait la drobe des gens qui il venait d'entendre prononcer son nom. --C'est M. Prgamain, disait-on. --Quel Prgamain? O prenez-vous Prgamain? --Le dput. --Ah!... Connais pas. --Mais si, vous ne connaissez que cela: l'eau Prgamain... --Bon, j'y suis!... C'est le monsieur qui vend cette eau qui... Il a bien une tte a!... Mais Gdon tait vraiment fort. La premire motion passe, il relevait la tte. --Patience! disait-il, patience! Ddaignons ces manifestations de l'envie. Ces gens me jalousent et s'puisent en mchantes ironies. Patience! Qu'ils jouissent en paix de leur reste. Bientt la session commencera, bientt j'apparatrai la tribune nationale, bientt j'imposerai silence cette meute impuissante... Pour blouir ses collgues futurs et se crer en un jour des relations innombrables, il donna un grand dner politique. Ce fut lugubre. Les convives, assez nombreux d'ailleurs, gardrent tout le temps de la fte un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser parler, absorbs tous par la mme pense inquitante et cocasse. Plusieurs affectrent de ne point boire d'eau par crainte d'une mprise. Aprs le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une foule lgante, mais les convis demeurrent gns et maussades. Une ide dplaisante hantait cette riche demeure et, malgr les vieux vins et la bonne chre, malgr l'amabilit des amphitryons, ce fut une fte manque. Enfin, conformment au dcret prsidentiel, la Chambre des dputs rentra en sance, Gdon s'tait fait inscrire au centre gauche et avait choisi sa place au milieu de la salle, derrire le banc des ministres, face la tribune. Ses collgues l'accueillirent avec politesse, mais ngligemment, comme un honorable sans importance. Les premires sances furent sans intrt. Il y eut tirage au sort des bureaux, lections du bureau de la Chambre, runion des commissions, vote prcipit de deux ou trois cents projets de loi d'intrt local. Pendant huit jours, l'lu de Sisteron erra dans l'hmicycle et le long des couloirs comme une me en peine, salu par les huissiers et les garons de service, sollicit par l'immense cohue des mendiants qui assigent tout homme en place. Mais cette semaine coule, Gdon voulut agir. Il tait temps. Sistron et la France attendaient. Par quoi commencer? Les dbats l'ordre du jour ne prtaient point ses dbuts parlementaires. Il s'agissait des lois laisses inacheves par l'autre Assemble, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gdon Prgamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre, d'couter en silence, de se borner dposer dans les urnes de fer-blanc tantt un bulletin bleu, tantt un bulletin blanc. Il dut s'avouer son impuissance. A la vrit, la vie parlementaire exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver la Chambre, d'taler sur le drap vert de la tribune un programme lectoral et de prendre la parole pour se faire couter et approuver. Par prudence, par tact, par habilet, il convenait de patienter. Les occasions natraient d'elles-mmes. En effet, une occasion se prsenta. Un soir, vers la fin d'une sance assez agite qui mettait en question l'existence du cabinet, Gdon Prgamain vit s'avancer vers lui un de ses collgues, M. Devs, muni d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots: La Chambre, Confiante dans les dclarations du gouvernement, Passe l'ordre du jour. Pour tre mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du rglement, tre suivi de vingt signatures. C'tait une signature qu'on venait demander Prgamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il fut aise en entendant le prsident lire son nom avec ceux des autres auteurs de la motion! Quel dbut! Les journaux de l'opposition affectrent d'oublier dix-neuf signataires de l'ordre du jour pour retenir seulement le nom de Prgamain, ce qui donna lieu mille plaisanteries d'un got plus ou moins svre. L'ordre du jour Prgamain! Le ministre trait et guri par les eaux de Lathuile! Une gazette irrvrencieuse, mit l'incident en vaudeville, Gdon se vit chantonn en vers de huit pieds bourrs d'allusions. Les chroniqueurs vinrent la rescousse du reportage, et, pendant deux jours, il ne fut question dans les feuilles publiques que de Gdon. Cette ovation lui dplut. Il et prfr quelque chose de moins bruyant et de plus solide. Aussi se promit-il de ne plus engager sa rputation la lgre et de se dfier des ordres du jour. L'ide lui vint alors d'interrompre et lui parut excellente. On put l'entendre, partir de ce moment, presque chaque jour, propos de n'importe quoi. Ds que la sance commenait d'tre trouble, Prgamain se levait, mlait son cri aux clameurs gnrales, s'animait, descendait dans l'hmicycle, gesticulait avec fureur. Il en vint remplir la Chambre un rle class au thtre et que les affiches mentionnent gnralement ainsi: Triple rang d'hommes du peuple........., M. Alexis, Peu peu il s'assimila le dictionnaire usuel des interruptions, et, s'enhardissant, les articula d'une voix plus distincte. Il cria: La clture!--A la question!--Continuez! continuez!--Trs bien! et, en gnral, les interjections que le compte rendu rsume sous cette formule: Protestations sur un grand nombre de bancs. A la droite, il criait: --Retournez Coblentz! Aux passionns de la gauche: --Et le 4 Septembre? Un jour mme, sans savoir pourquoi, par habitude, par instinct, il osa interrompre seul, et le _Journal officiel_ porta au compte rendu _in extenso_ ces mots jets en travers d'un grave discours de M. Freppel: M. PRGAMAIN DE LATHUILE.--C'est trop fort! Mais s'il ne parlait point, il votait et se montrait. Quand Thodora, achevant la lecture d'un discours, lisait au compte rendu ces mots: En descendant de la tribune, l'orateur reoit les flicitations de ses collgues, Gdon l'arrtait pour lui dire: --J'en tais! Le travail des commissions ne lui offrit aucune occasion de briller. Le jour o la Chambre se runit dans ses bureaux pour lire les membres de la commission du budget, Gdon se rendit au Palais-Bourbon, rsolu poser sa candidature; mais quand il eut pris place parmi ses collgues, il redevint circonspect, s'avoua qu'il n'aurait rien dire et vota docilement avec la majorit de son bureau. Cependant il ne perdait pas courage. Le jour de la revanche viendrait enfin. Le destin ne pouvait l'avoir si merveilleusement aid et servi pour l'abandonner moiti route, entre le pass honteux et l'avenir impossible. Tout n'tait pas dit, coup sr. Le mandat de dput tait un moyen, non un but. --Patience! rptait-il. Attendons!... A qui lui et dit, quatre ans auparavant: --Voulez-vous devenir dput?... Vous le serez avant trois annes!... Il et rpondu: --Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avou. Dput! Comment voulez-vous que je parvienne jamais me faire lire?... De quel droit?... Par quel moyen?... Maintenant qu'il sigeait la Chambre, il souffrait de se voir confondu parmi les autres dputs, comme nagure il avait souffert de vivre perdu dans la foule des contribuables. Il tait bien dput, mais un dput quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui et-on expliqu que, sous le rapport de la vanit, on pouvait dj se rjouir d'avoir obtenu une place au milieu des lus du pays. Gdon ne se serait pas pay de ce raisonnement. La clbrit ne lui apparaissait point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'lus restait une foule; et ceci lui dplaisait. De son banc de dput il voulait sauter maintenant au banc des ministres. Certes, il tait impossible d'agir Paris comme Lathuile, par coups de thtre, en prodiguant les millions et les bienfaits; il fallait de la rsignation et de la patience. Rien n'tait perdu. Est-ce que le pass ne rpondait pas de l'avenir? Une grande tape si rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'lu de Sisteron tait marqu pour de hautes destines? Pourquoi se dcourager? --Aprs tout, songeait-il, mon heure n'est peut-tre pas encore venue?... La Rpublique est indcise, elle ttonne. C'est peine si elle existe rellement depuis un an, par la retraite du marchal. Les ministres se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et se dmontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme des chteaux de cartes... Quelque chose de dfinitif est peut-tre en incubation... Attendons. Mais les lecteurs de Sisteron s'impatientaient. Perptuellement surexcits par la rancune du vtrinaire, ils se prenaient penser que leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gdon fut averti du danger et reut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait parler; la rlection se trouvait en jeu. --Diable! pensa le dput, ne paressons pas! Prcisment, la Chambre venait d'achever une discussion importante. L'ordre du jour portait la dlibration d'un projet de loi relatif une question de prts hypothcaires, et qui rentrait dans les connaissances de l'ancien clerc d'avou. Il parcourut le texte du projet, creusa la question et, la veille du jour o devait s'ouvrir le dbat, il alla se faire inscrire par le prsident pour prendre la parole. Le prsident parut surpris, mais il s'excuta. Bientt la nouvelle courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prgamain de Lathuile monterait la tribune. --Ah bah! --C'est officiel. Il vient de prvenir le bureau. --Et quand cela? --Ds demain. --Il faudra que j'aille couter a!... Un dbut parlementaire est toujours un gros vnement. L'inconnu, le nouveau venu qui, pour la premire fois, gravit les degrs de la tribune, se rvlera peut-tre Mirabeau. Bref, quand le lendemain Gdon entra dans la salle, un norme portefeuille sous le bras, il contempla avec stupeur les gradins couverts de reprsentants. Les plus inexacts taient accourus. Dans les tribunes, les spectateurs se pressaient en grand nombre, comme pour un dbat sensation. Gdon s'assit sa place habituelle et posa sa main sur son coeur pour pier un battement d'angoisse. Non; le coeur se soulevait rgulirement, le pouls tait calme. Aucune inquitude. Un secrtaire achevait la lecture du procs-verbal. Le moment tait proche. Un coup de sonnette mit fin aux conversations particulires et, dans le morne silence des assistants, le prsident pronona ces mots: --L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif aux purges d'hypothques. La parole est M. Prgamain de Lathuile. Ds le premier mot, Gdon s'tait lev. Il s'engageait dans la couloir central des gradins et, comme le prsident achevait, il atteignait le dernier degr de la tribune. A ce moment-- sance inoubliable!... le tonnerre de cinq cents clats de rire clata sous le vitrage de la salle austre. D'abord ce n'avait t que quelques petits rires touffs, contenus par la solennit du lieu et la dignit des assistants, mais l'hilarit avait brusquement gagn tous les bancs comme une trane de poudre. Les dputs se tenaient les ctes, tant il est vrai qu'il suffit parfois d'une misrable niaiserie pour dsopiler la rate des gens graves. Ce simple mot purges d'hypothques, accoupl au nom justement clbre de Prgamain, avait dcharn la tempte. Dans la salle, plusieurs honorables, renverss sur leur fauteuil, riaient gorge dploye; d'autres, rouges comme des pivoines, essayaient de se soulager en tapant sur les pupitres; d'autres pouffaient longuement, ne s'arrtant que pour dire: --Non, mais c'est idiot!... Mon Dieu! sommes-nous btes de rire comme a! A l'exaltation de la reprsentation nationale s'ajoutait le dlire des tribunes; les spectateurs trpignaient, jetaient dans le tapage des mots double entente, des grosses joyeusets sur la question et sur l'orateur; les dames, effares, se coloraient d'un incarnat pudique et cherchaient un refuge sous les branches flexibles de l'ventail. Incapables de se contenir et n'osant clater, les huissiers avaient pris la fuite et poussaient de telles clameurs dans les couloirs, qu'on dut les entendre sur la place de la Madeleine. Gdon, ahuri, contemplait cette Chambre en folie et murmurait: --Qu'est-ce qui leur prend? Le prsident se cramponnait son bureau, se mordait les lvres, s'puisait en efforts surhumains pour sauver, au moins en sa personne, la dignit du Corps lgislatif. Il vit se tourner vers lui Gdon ple, hagard, balbutiant: --Monsieur le prsident... monsieur le prsident... --Plat-il? --Rptez donc que j'ai la parole... Ils n'ont probablement pas entendu. --Mais si! mais si! Et le malheureux prsident secouait dsesprment la sonnette. On peut aisment scher des larmes, arrter des sanglots dans le gosier des affligs, mais autre chose est d'teindre le rire d'une foule. Qu'un petit rire isol tonne au premier moment de silence et le rire gnral se rveille. Rien de plus contagieux. Aprs cinq bonnes minutes, l'hilarit se calma; mais, cdant aux instances de l'honorable dput des Basses-Alpes, ou peut-tre aussi par malice, le prsident redit la fameuse phrase:--L'ordre du jour, etc. Il ne put achever. De toutes parts, les dputs s'taient levs et criaient Gdon: --Descendez! descendez! Prgamain se vit entour de bras gesticulants, de visages carlates et ruisselants de larmes. On le suppliait de s'en aller. Un cri retentit dans les tribunes: --Enlevez-le! Jamais une assemble politique n'avait autant ri. C'tait de la dmence, de l'pilepsie. Le prsident avait renonc rtablir l'ordre. Brusquement, il saisit son chapeau et se couvrit. La sance tait leve. Les dputs quittrent la salle en tumulte, abandonnant Gdon ptrifi sur la tribune. Le malheureux avait enfin compris! Le hasard ne l'avait lev que pour le prcipiter de plus haut. Cette source purgative laquelle il avait attach son nom, dont il avait fait l'instrument de sa notorit et de sa gloire, devenait maintenant une cause de drision. On avait refus de voir en lui le reprsentant, le lgislateur, pour considrer seulement l'homme qui vendait une purge. Le prtexte tait absurde, mais la catastrophe semblait irrparable. Immobile devant les gradins dserts, il considra son portefeuille bourr de documents et de notes. Des pleurs amers lui venaient aux paupires, mais il ne lui fut pas mme permis de pleurer. Un huissier vint lui remettre son paletot et son chapeau. On allait fermer la salle. Il sortit, dcid se jeter dans la Seine. A aucun prix, il n'aurait consenti rintgrer le domicile conjugal. Que pensait Thodora? Qu'avait pu dire le notaire? Ah! ce notaire! Avec quelle joie Prgamain se ft enivr de son sang! Car il tait cause de tout, cet homme! Seul, il s'tait mis en travers de ces beaux projets de voyage au fond de l'Afrique; seul, il avait eu l'ide du domaine de Lathuile et de la source minrale. Enfin... Mais le vtrinaire! Il rirait aussi demain, cet empoisonneur de bestiaux, en savourant dans les journaux le compte rendu de la sance! Il triompherait. Il dirait aux lecteurs: --Ne vous l'avais-je pas prdit?... Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dpenss aboutissaient une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait t ce point ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une lgre question d'amour-propre, d'une intention malicieuse souponne dans un mot quivoque. Non, Gdon se sentait ridicule devant l'univers. La France entire, reprsente par ses dputs du territoire, de l'Algrie, de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'tait moque de lui. Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grce au tlgraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, Berlin, Saint-Ptersbourg, New-York, Calcutta! L'histoire n'avait point encore enregistr de chute aussi profonde. Errant au hasard dans les rues, il choua devant un restaurant o il fut s'asseoir l'cart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du Palais-Bourbon vers trois heures, il avait march jusqu' sept heures du soir. Tremblant d'tre reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et, par contenance, commanda dner. Ds le premier service, il congdia le garon. --Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai. Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au srieux, il ne faut rien prendre au tragique. --Voyons, pensait Gdon, il s'agit de regarder tranquillement o nous en sommes... J'ai t bafou, bern, hu, conspu. Soit. Ne nous dissimulons pas que cette journe aura un lendemain. En ce moment, les journalistes me mettent en chansons. De mme qu'on a mtamorphos Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-tre va-t-on me changer comme Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livr en pture aux chroniqueurs, aux chotiers, la frocit des plaisanteries. Bien... Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien concurrent se montrera implacable... Parfait... Mais tout bien considrer, cette msaventure peut-elle tre qualifie d'originale?... Nenni!... On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqu? On me bafouera, mais qui peut se flatter d'chapper l'ironie? On ira jusqu' me calomnier, mais connat-on des bornes l'audace des calomniateurs?... Si j'en crois le tmoignage de l'histoire, la clbrit nat gnralement des perscutions; les grands hommes sont, pour la plupart, de grands calomnis. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant song se jeter l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prdestins ddaignent la raillerie, mprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils persistent... Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort, vaillant, ddaigneux! En dfinitive, on ne me blaguera jamais autant qu'on a blagu Napolon Ier! Il s'arrta pour goter son potage qu'il trouva excellent. --J'tais fou de dsesprer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a t rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts. Si je compare ma situation celle du malheureux dont nul ne s'occupe, je dois, au contraire, me fliciter. Tout ceci n'est qu'une preuve. Jusqu' prsent les choses marchaient trop facilement, je menaais d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrt ne compromet pas un voyage! On se repose, on mdite, on prend des forces pour repartir bientt. La commission des congs comprendra ma position et m'accordera quelques semaines; les lecteurs liront mon discours dans l'_cho de Lathuile_, et je ruinerai mon concurrent en installant dans l'arrondissement un vtrinaire dont les consultations seront gratuites... On m'aura nargu pendant huit jours, mais dans deux ou trois mois personne ne pensera plus l'incident... On oublie si vite Paris!... D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent mes collgues... Je venais en homme srieux discuter srieusement une question srieuse; j'tais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils ont t btes et froces, ils ont ri propos de choses qui ne se rattachaient nullement au dbat, et m'ont grossirement ferm la bouche. Eux seuls ont caus le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se trouvera bien, je l'espre, un journal pour prsenter la chose sous cet aspect... Du reste, j'ai l'_cho de Lathuile_ et je compte bien m'en servir. Dans les heures de crise, la moindre consolation semble prcieuse. Malgr son trouble, le malheureux Gdon avait dress un menu de premier ordre et command un dlicieux repas. La solitude lui rendait un peu de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se rjouissait d'avoir vit l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de Thodora, le dpit du notaire, la venue possible des visiteurs et des ptitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire, d'entrer dans un thtre ou dans une salle de concert pour passer gaiement la soire et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne s'tait plus permis la moindre distraction. Ce soir, il mritait bien une petite fte. Oui, mais s'il tait rencontr, reconnu, montr au doigt?... Eh bien, on le reconnatrait, voil tout! On verrait qu'il se montrait sans peur, tant sans reproche. Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'esprance, la confiance lui revenaient avec l'apptit. Il but une bouteille de chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'gayer un brin. De nouveau, il vit tout en rose,--en rose ple, mais en rose. Comme il allumait un cigare et se versait un troisime verre de chartreuse jaune, une voix le fit tressaillir. On causait dans le cabinet voisin, et l'on venait de prononcer le nom de l'lu de Sisteron. Gdon prta l'oreille. Bientt il distingua deux voix, des voix d'homme, des voix qui ne lui taient pas trangres. Qui pouvait tre l? Vainement il chercha un petit trou, une fente, une fissure dans la cloison, une ouverture qui lui permettrait de reconnatre les dneurs. Il lui fallut se rsigner entendre sans rien voir. Maintenant, les voisins--des jeunes gens juger par le son des voix--causaient de choses indiffrentes, thtre, chevaux, femmes, baccarat. Cependant Gdon ne pouvait douter qu'on et prononc son nom; il s'entta et voici ce qu'il entendit: ................................ --Au fond, vois-tu, mon cher, cela m'est parfaitement gal, mais elle est si cocasse, ton ide, que je m'amuse regarder dedans. Tu es bien le premier... --Mais pas du tout. C'est une loi humaine. On est dgot des choses par ceux qui les obtiennent, des maisons o on est reu par ceux qu'on y reoit, des femmes par ceux qu'elles ont aims. Une femme conserve toujours quelque chose de l'homme qu'elle trompe ou qu'elle quitte; elle a des ides, des mots qui lui sont rests de l'autre. --Soit. --Ds lors, il est prudent de choisir. Aussi, tiens, la personne dont nous parlions tout l'heure... --La petite madame Prgamain? --Oui... Eh bien, elle est gentille, elle s'habille bien, elle possde ce petit air de candeur qui est exquis chez une femme adultre. Il n'est pas difficile de deviner qu'elle s'ennuie prir; je lui ai fait un doigt de cour et, parole d'honneur, cela promettait de marcher vite et bien... Tu me suis?... --Oui, va toujours. --Eh bien, mon cher, que te dirais-je?... Elle me sauterait au cou que je m'empresserais de prendre la fuite. --Pauvre petite femme!... --Ne ris pas. Elle s'en mordra les pouces. Aussi, on n'pouse pas un homme comme ce Prgamain! --Le fait est... --J'tais bien sr que tu partagerais mon opinion. Non, mais te vois-tu amoureux de cette femme-l, lui prenant les mains, lui disant de jolies choses, me tranant ses genoux! --Tu vas loin. --Ma dmonstration sera plus complte... Dis-moi, pourrais-tu jamais, en aucun moment, oublier la fonction du mari en ce bas-monde, son eau mdicinale, l'usage de cette eau, le rle de cette eau!... Prononce donc ce nom Prgamain dans un salon et tu auras commis ce qu'on appelle un impair. On ne parle pas de ces choses-l... --D'accord. --Et ce nom dont tu ne veux pas, mme pour un instant, dans tes causeries, tu pourrais le graver dans ta pense? Ce mot dont ton oreille ne veut pas, tu en remplirais ton coeur? Allons donc!... Ce nom qui fait rire ou qui voque d'autres sensations d'un genre plus dplaisant, tu le prononcerais avec recueillement, avec tendresse? Tu mettrais ton me dire cela? Tu mettrais de la passion l-dedans?... --Je t'en prie, tais-toi. Ce que tu dis est abominable. --Bon, tu as compris. Il n'est tel que les grands arguments pour engendrer les fortes convictions. Bref, mon vieux, on peut prendre pour matresse la femme d'un grand homme ou d'un manant, mais pas la femme d'un bonhomme ridicule, pas une madame Prgamain... Je m'imagine qu'elle doit sentir l'huile de ricin, cette femme-l... L, franchement, une matresse qui ferait songer aux tribulations de M. de Pourceaugnac, M. Purgon, une matresse qui voquerait des ides d'hpital? --Oh! impossible!... --Absolument impossible! --Ce serait une horreur! --Une horreur horrible! ........................... ........................... En sortant du restaurant, Gdon ne ressemblait plus un homme, mais un spectre. Il tait ple comme une cire, froid comme un sorbet, et pour ainsi dire automatique. Il marchait sans voir personne, sans prendre garde au bruit des voitures, d'un pas allong et rgulier. Il atteignit ainsi les boulevards la hauteur du faubourg Montmartre, et les suivit dans la direction de la Madeleine. Le thtre des Varits tait ouvert, mais il n'entra pas aux Varits, il passa devant la salle des Nouveauts sans en apercevoir les portes, devant l'Opra sans distinguer sa faade illumine. Les esprances conues pendant le repas s'taient enfuies dans le nant, les consolations entrevues avaient disparu. Prgamain n'avait plus du tout l'air d'un homme qui projette une folle soire. De la mme allure il franchit la rue Royale et monta l'avenue des Champs-Elyses jusqu' l'Arc de Triomphe de la place de l'toile. L, il tourna par la gauche et suivit l'avenue Marceau jusqu' la porte de son htel. La maison tait sens dessus dessous, par suite de l'absence prolonge du matre. Thodora n'avait pas dn et pleurait comme une fontaine, brise qu'elle tait par cet ouragan d'motions: la sance, la disparition du dput. En entendant rentrer son mari, elle se prcipita dans l'antichambre, lui sauta au cou, heureuse de le retrouver, d'tre rassure enfin. Mais il la repoussa brutalement. --Ne m'approchez pas! s'cria-t-il. Ne m'approchez pas!!... misrable!!! pouvante, elle obit, courut se rfugier dans son boudoir, se sentant devenir folle. Gdon entra dans son cabinet, s'y enferma double tour. Son bureau tait charg de papiers, de lettres, de dossiers, de journaux. Il repoussa tout cela d'un coup de poing, faisant table nette; puis il prit un feuillet blanc, une plume, et il crivit. Un quart d'heure aprs, une formidable dtonation plongeait dans l'pouvante la luxueuse demeure. On courut au cabinet, on fora la porte et l'on trouva le dput de Sisteron tendu sur le tapis, une plaie sanglante au front. La lettre par laquelle il expliquait sa fatale dtermination tait ainsi conue: Pour atteindre au premier rang, j'ai dpens deux ans de travail acharn, plus de six millions de francs; j'ai enrichi deux cents familles et remu toute une contre. Je voulais devenir illustre comme personne, et il m'est prouv que je ne puis mme pas tre tromp par ma femme comme tout le monde. J'en ai assez. G. P. On crut partout que Prgamain s'tait tu par dsespoir, cause de son terrible chec parlementaire. Comme le public s'abuse, hein! LA PETITE _A Hector Tessard en tmoignage de ma haute estime et de ma reconnaissante affection._ --Tiens, elle est en retard... Et Roland, soucieux, demanda un journal. --Tu ne dnes pas? interrogea un camarade. --Si bien... tout l'heure. Il essaya de lire une feuille du soir mais sans pouvoir s'intresser cette lecture. Autour de lui, dans la brasserie, les dneurs accoutums prenaient place, avec un tapage jovial de saluts changs. D'instant en instant la porte s'ouvrait, donnant passage un nouveau venu. Aucun philistin. Chacun retrouvait son coin et sa chaise. Au fond, les deux tables des peintres, accouples d'une rallonge de tle, et portant le couvert de Fernand Vermon, de Michel Willine, de David et du vieux Legaz; droite, Judey, Roucher, Charlerie, Valrau, le clan des chroniqueurs et des potes; plus loin, la table o, par deux fois chaque jour, le graveur Rebouteux s'asseyait solitaire; gauche, sous l'escalier en pas-de-vis, la place des gamines, les modles et les bonnes filles sans tat social: Nelly, Sarah, Mimi, Nana Merher, Victorine la Rousse et Bertha, une grande crature ple coiffe de superbes cheveux noirs. --Faut-il mettre le couvert de monsieur? --Oui, fit Roland. Peu peu la brasserie s'emplissait. Peintres et sculpteurs, chasss des ateliers par l'approche du soir, descendaient de Montmartre, de la place Pigalle, de la rue Lepic, du boulevard de Clichy, suivis ou rejoints par la cohue des marchands de tableaux anxieux de brocanter une affaire entre le dessert et le caf. On s'abordait avec des tutoiements de vieux camarades; on s'interrogeait:--a marche-t-il, ton grand machin?--Euh, euh...--A propos, j'ai vu ce matin tes deux panneaux dcoratifs chez Bague... c'est trs fort, tu sais... non, non, srieusement, mes compliments, mon vieux.--Et Legendre? --Parti pour Rome hier soir; tout l'atelier Bouguereau l'a conduit au chemin de fer.--Voyons, cinq cents francs? marchons-nous pour cinq cents francs?--Allons bon! on va dcorer Dutil... a, c'est raide!--Vous direz tout ce que vous voudrez, mais je crois que Cabanel... --Non, je ne prpare plus au bitume, a remonte trop; vois les Baudry de l'Opra!--As-tu regard les aquarelles de Dtaille?... c'est d'un mauvais!--Bertauld?... il y a trois mois qu'on ne l'a vu!--Tiens, Jourdeuil!... et a va bien?--Non, garon, pas de gomme... Roland regarda l'heure. Dj sept heures. O pouvait-elle rester si tard? Voyons. Aprs djeuner, en le quittant, Gilberte devait se rendre chez le pre Hermann, de l'Institut, qui avait besoin d'elle pour une Hrodiade. Bon. C'tait convenu; elle lui avait promis une sance. Elle tait partie midi, de faon arriver rue d'Assas vers une heure. Combien de temps, cette sance? Mettons jusqu' cinq heures. A partir de cinq heures, plus moyen de travailler; la lumire change, change, change... Donc, cinq heures--cinq heures et demie--Gilberte tait libre. Une heure pour revenir:--six heures et demie. Et bientt sept heures et demie!... Puis il se souvint que le pre Hermann tait un peu bavard. Ce vieux-l demeurait plus jeune que les jeunes, malgr ses soixante-cinq ans. Il avait conserv des manies d'tudiant nglig et paresseux, une rage d'coles buissonnires dans les gargotes douteuses et les cabarets louches du quartier latin, l'habitude de tremper son absinthe sur un coin de table banale en coutant bavarder les nouveaux, les rapins corrects et gants de notre poque, et en accablant de madrigaux platoniques les belles filles qu'il rgalait somptueusement de caf noir et de cerises l'eau-de-vie, s'efforant de les faire rire quand elles avaient les dents jolies. Avec cela, rang, convenable comme un parfait notaire. Probablement il avait emmen Gilberte dans un caboulot du boulevard Saint-Michel ou de la rue Soufflet, et tous deux jabotaient tranquillement, les coudes sur la table. Un retard, aprs tout; un petit retard. --Faut-il servir monsieur? --Tout l'heure. Cependant les autres modles taient arrivs: Nelly, la grosse Anglaise blonde qui posait les Parisiennes chez de Nittis; Victorine, le rapin de Sarah Bernhardt, qu'employait Alfred Stevens; Nana Mehrer, le modle ordinaire de Jules Lefebvre qui a excut d'aprs elle sa _Vrit_ pour le muse du Luxembourg; Gabrielle, l'esclave mauresque de Benjamin Constant; Mimi, une des blanches nymphes de Corot; Maria la Belge, de l'atelier Grome; Nini, la Biblis du sculpteur Suchetet; lise Fanet, le modle de Manet; et jusqu' Sarah l'Anglaise qui arrivait toujours aprs toutes les autres, grise du gin aval en route dans les cabarets du quartier Pigalle. Les clients continuaient d'entrer. Deux ou trois fois, la porte s'ouvrit pour une bande annonce par un tumulte de voix joyeuses--de gros timbres d'hommes et des rires frais de filles en gaiet. C'taient les petites troupes fugitives du _Rat Mort_ ou de la _Nouvelle Athnes_, les camarades attabls l-haut sur leur absinthe avec ceux du boulevard Rochechouart et de l'avenue Trudaine, les colons du _Clou_ et du _Chat Noir_, amenant de nouvelles figures ou jaloux de prendre un peu l'air. Puis des gens qu'on voyait de loin en loin, une fois ou deux fois par mois, des musiciens, des ingnieurs, des hommes de Bourse, pris d'une dilection intermittente pour ce petit estaminet d'artistes. Ceux-l prenaient peine le temps de s'asseoir et d'avaler quelque chose avec beaucoup d'eau. Des irrgulires passaient, s'accoudaient un pilier de fonte ou s'arrtaient devant un coin de table pour changer un: a va bien? Au revoir! Quelques-unes possdaient une place dans le coin des modles; c'tait va, la matresse d'un marchand de couleurs de la rue Fontaine; Louisa, spare de son mari--un ancien chef d'escadron, oui, mon cher!--et vivant d'aumnes; Louise Dupin, la brocanteuse, avec, sous le bras, un paquet d'esquisses escroques dans les ateliers et qu'elle vendait des amateurs nafs. Maintenant tous les becs de gaz taient allums, et la salle aux murs blanc et or flamboyait dans une atmosphre lourde de ragots fumants et de bouteilles ventes. Une horreur! C'tait touffer. On se passait la carte, un menu pauvre avec des plats de buffet de chemin de fer. Les voix, d'abord languissantes, suspendues, se rveillaient bientt; on causait avec plus d'entrain, non plus seulement dans le voisinage troit limit par le couvert, mais de table table, d'un bout de la salle l'autre. La causerie courait en tous sens, spirituelle et dsordonne, se heurtant aux ides et aux folies, touchant tout dans de beaux lans d'effronterie juvnile et sincre, et pouvant se dcanter en une essence bizarre mle de paradoxes perdus et de penses profondes. De cette rumeur de paroles bourdonnantes, librement dites, s'envolaient par clairs un mot juste, un jugement sain et droit, une observation fine, une formule potique qui donnaient ce tapage une incomparable grce de jeunesse. Dans leur coin, sous l'escalier, caquetaient les gamines essouffles, la bouche pleine, travers leurs fringales de vingt ans. Quelques-unes, srieuses, parlaient peinture, dfendaient les peintres qui les employaient et les tableaux pour lesquels elles avaient pos. Une petite blonde, d'apparence poitrinaire, demeurait stupide, enfonce dans le divan adoss la muraille, la tte en arrire, le regard errant au plafond avec une expression de contemplation bte et heureuse. D'autres se querellaient, jalouses, enrages, avec des attitudes dignes et en pinant les lvres pour s'appeler chre madame. Enfin on entendit un bruit de voiture devant la brasserie, dans la rue de La Rochefoucauld; puis la porte s'ouvrit et l'on vit apparatre Gilberte au bras d'un beau vieillard dcor qu'elle poussait un peu. --Mais entrez donc!... Il y eut un brusque arrt des conversations. Tous se levrent pour saluer. --Monsieur Hermann! C'tait le pre Hermann, rayonnant, panoui, avec sa bonne figure de vieux fleuve, sa belle barbe blanche, son chapeau larges bords, son ternelle redingote noire boutonne trs haut et orne de sa rosette rouge de commandeur; le pre Hermann trs fier de donner le bras la plus belle fille de Paris. Ce fut qui lui offrirait une place. --Voil! dit-il. J'en tais sr! Je les drange, je les gne!... coutez, je ne voulais pas; c'est la petite qui m'a enlev... Hein! mon ge!... --Tiens! fit Gilberte, il voulait me garder dner chez Foyot; j'ai prfr vous l'amener... Et, s'adressant Roland, elle ajouta: --Tu penses!... Le vieil Hermann allait de table en table, distribuant des bonjour, toi, et des bonsoir, a va bien? tutoyant toute la bande, les vieux, les jeunes, les gamines. --Eh bien, Vermon, et ta mdaille d'honneur, quand est-ce?... Bonjour, Florin; ah! tu peux te vanter de me faire faire du mauvais sang, toi, avec tes aquarelles des Folies-Bergre... Ah a, mon vieux Legaz, tu ne veux donc plus venir me voir? En voil un vilain lcheur!... Toi, David, je ne te dis plus bonjour, tu as trop de talent... Tiens, Willine, je causais de toi hier avec Pothey. Comment, tu ne connais pas Pothey? Pothey de la _Muette?_ Pothey qui a tant de cheveux? A la bonne heure! je me disais aussi... Ah bah! Nelly! et tu as le toupet de m'crire que tu es malade les jours de pose!... Bonjour Elise, bonjour... Sacrebleu! que a me fait du bien de voir cette jeunesse autour de moi! Il alla serrer la main Roland. --Je vais vous dire... nous sommes all prendre quelque chose la taverne anglaise--vous savez, derrire la Sorbonne... Je voulais la garder, elle n'a pas voulu. Sans rancune, hein?... Voyons, voyons, o va-t-on me mettre?... D'abord, je veux tre ct de la petite. Roland lui avana une chaise; et, tandis que les autres achevaient leur repas, tous trois commencrent dner--un pauvre dner de cinquante sous servi dans de la faence grossire garni d'un couvert de mtal anglais. Mais de bon apptit, hein! Le vieil Hermann dvorait, achevait un plat avant que les autres y eussent touch, vidait prestement son verre et disait Gilberte: --Je devrais venir ici plus souvent... De te voir, ma fille, a me redonne faim! Roland coutait, mal l'aise, rongeant son frein, montrant une politesse contrainte et gauche, rprimant avec peine des envies qui lui prenaient de s'en aller brusquement, tout de suite, en jetant sa serviette, au risque d'un gros scandale. Pourquoi diable Gilberte avait-elle amen ce vieux fou? N'aurait-elle pu s'en dbarrasser et revenir seule? Outre qu'il connaissait peu le pre Hermann, il lui en voulait-- lui comme tous ceux qui employaient Gilberte. Cela tait un supplice de se trouver cte cte avec un de ces grands artistes qui, pour un louis ou deux, achetaient le droit de contempler, loisir et toute nue, la femme qu'il aimait. Quand une de ces rencontres redoutes le surprenait, il se sentait rougir la fois de colre et de honte. Sa pense se remplissait de dgots, d'pouvantes et de dsirs. Plus que tout autre, le pre Hermann lui tait odieux. C'tait le vieil artiste qui avait dcouvert--invent, comme il disait--Gilberte, et qui l'avait faite clbre. Il y avait de cela deux ans bientt. D'aprs cette petite ouvrire, alors commune et mal nippe, Hermann avait peint des desses et des impratrices. Cette trouvaille, vers la fin de sa carrire, avait rendu au peintre un renouveau de jeunesse et de puissance, retremp pour ainsi dire son gnie. Aussi aimait-il la petite d'une tendresse quasi-paternelle o il entrait une indfinissable reconnaissance et comme une sorte de jalousie. Oui, il tait jaloux, ce vieux, et jaloux sans amour, jaloux seulement par gosme d'artiste. Dans les premiers temps--aprs qu'il avait enlev Gilberte son atelier de couture--il s'tait impos la tche de veiller sur elle, de la loger, de l'instruire, de lui donner des gots d'lgance en harmonie avec sa beaut. Aussi lui donnait-il de bons conseils--comme un vrai papa; et il se montrait afflig, colre--comme un amant--lorsqu'il apprenait que, cdant des instances ou des promesses, elle tait all poser chez d'autres. --Elle me fait des infidlits, disait-il alors. Cette jalousie singulire ne s'arrtait pas aux soucis du peintre; elle allait plus loin, posait sur les actions, les dmarches, les prfrences, les habitudes de la jeune fille. Longtemps, par exemple, il s'tait dfi de Roland, en qui il souponnait un amant, et il avait suivi, surveill, pi la petite, ne se trouvant rassur qu'au jour o il eut conscience que le jeune pote tait seulement un amoureux conduit. Pour cela encore, Roland le dtestait; mais, sachant l'admiration de Gilberte pour le matre, il concentrait ses rancunes. A chaque fois qu'il se trouvait en prsence du vieux, il s'appliquait lui faire bonne mine, le saluait avec une vnration humble. Ce soir, l'preuve tait plus rude, se compliquait de la prsence de Gilberte. Jusqu'alors Roland avait coudoy le vieil acadmicien dans des salons neutres et svres o ses bavardages pouvaient tre plus facilement vits. Quand Gilberte lui disait: --J'ai sance chez le pre Hermann. Viens donc m'y prendre cinq heures... Il t'aime beaucoup et me demande souvent ce que tu deviens. Il avait toujours imagin des prtextes pour refuser. Savoir que Gilberte allait rue d'Assas lui tait un supplice; entendre parler du matre lui dplaisait et l'agaait. Il vitait de le rencontrer. Pour la premire fois, il se trouvait entre le vieillard et la petite. Le dner et t lugubre sans l'intarissable bavardage d'Hermann pour qui c'tait une fte de passer les ponts et de monter vers les quartiers o se sont cantonns depuis quelques annes nos peintres et nos sculpteurs qui manqueraient de lumire dans les vieilles ruelles de la rive gauche, et de recueillement dans le mouvement nerv du boulevard. Certes, il tait joyeux de retrouver l de jeunes talents, des renommes naissantes, des esprits vaillants et hardis, mais sa plus haute satisfaction tait de pouvoir contempler encore, mme dans ce cadre triqu et vulgaire, l'adorable modle auquel il devait ses derniers succs. Pour employer une expression triviale, il la mangeait des yeux, accordant peu ou point d'attention Roland et aux autres, ddaignant les clineries des gamines. Et il allait, il allait... Comme neuf heures sonnaient, il but son caf d'un trait et se leva en disant: --Voici l'heure laquelle on couche les garons de mon ge... Roland, si vous le voulez bien, nous allons rentrer cette enfant-l, et puis vous me reconduirez un bout de chemin. Gilberte demeurait deux pas, rue de Laval, au coin de la rue Brda. Arrive devant sa porte, elle tendit les deux mains ses amis et disparut. Hermann alluma un cigare et prit familirement le bras du pote. --Quelle princesse, hein! dit-il en marchant et en dsignant d'un geste par-dessus l'paule la maison qu'ils quittaient. Puis, aprs une pause: --Voyez-vous, Roland, mon garon, cette enfant-l, ce n'est pas une femme, c'est un monde. Il y a deux ans j'tais vid, us, fini quoi! Une vieille barbe du Salon, un birbe palmes vertes, quelque chose de lamentable et de comique... Je peignais par routine, sans plaisir, je faisais des portraits de magistrats et de femmes du monde, des types embtants... Eh bien, du jour ou j'ai eu dnich cette merveille-l, changement vue! Je me retrouve du talent, parole d'honneur, ce qui ne m'tait plus arriv depuis 1865. Je me reprends aimer mon art franchement, passionnment, navement, comme je l'aimais vingt ans, quand j'arrivai Paris. Absolument comme vingt ans!... Toutes les beauts que je rvais alors et dont j'avais plein le coeur, plein la tte, cette enfant-l me les a donnes... et sans compter, royalement. Je lui dois de connatre Junon et d'avoir contempl Cloptre. Cette fille de concierge semble issue d'une race de dieux. A elle seule, elle est aussi belle que Smiramis, Pasipha, Imperia et la princesse Borghse, plus belle peut-tre, car elle runit, elle rsume les beauts parses entre mille et mille femmes... Je ne suis pas encore arriv saisir la tte d'expression de sa figure; elle les a toutes... Sur la moindre indication, elle prend la pose, toute seule, naturellement pour ainsi dire, avec une facilit et une rapidit d'assimilation qui sont un don. Je n'ai trouv a chez aucune autre... Elle n'est pas un modle, elle est le modle, le seul. Un pli du front, un mouvement de la lvre, une flamme o une langueur dans le regard, et elle se transforme, elle se transfigure, elle revt une beaut nouvelle, une splendeur inattendue, un charme inconnu. Elle n'est pas seulement la forme pure, cre pour la contemplation et l'ivresse des artistes; elle n'est pas seulement la coupe divine, d'o se rpand l'idal, elle est l'esprit, elle est l'me, mon cher, elle fait penser... Admirable crature et sublime tragdienne... Il ne faut pas se leurrer; ce qui survivra dans mon oeuvre aura t inspir par elle... Vous avez vu mon _Ophlie_?... Eh bien, vous verrez mon _Hrodiade_... une Hrodiade blonde, c'est de l'aplomb, a, hein?... Eh bien, on jurerait une autre femme!... Plus rien d'Ophlie n'a survcu dans le modle; c'est farouche, c'est terrible, a a une allure d'horreur sacre!... Voulez-vous me donner un peu de feu?... Ils firent quelques pas en silence; puis le vieillard reprit: --A propos, j'ai lu votre volume de vers, le dernier, les _Tendresses_. C'est beau, c'est trs beau, et a ne me plat pas... Ne dfendez pas votre oeuvre, je m'explique; je vais du moins essayer de vous expliquer... D'abord, vous avez du talent, beaucoup, beaucoup de talent, de la sincrit, quelque chose d'honnte et de naf qui sduit le lecteur et le fait votre ami ds les premires pages... Mais croyez-vous qu'il suffise en art de faire bien?... C'est une thorie; beaucoup pensent qu'on rpond toutes les exigences de l'esprit en se bornant dployer une habilet matresse. Mais j'ai aussi ma thorie, et la voici: On n'est un artiste qu' la condition d'embrasser la nature tout entire. Comprenez-vous? Par exemple, un peintre animalier est un peintre animalier, mais il n'est pas un peintre. S'il n'est mu ni devant l'homme ni devant la mer, s'il rserve toutes les ressources de sa personnalit au culte des petits moutons et des chevaux anglais, cela suffit, il est class. Possible qu'il montre du talent et soit compt pour un grand homme; ce n'est pas un artiste, c'est un spcialiste... Vous, Roland, vous n'tes peut-tre pas un spcialiste, mais coup sr, vous tes un goste. --Je ne comprends pas, fit Roland. --Attendez... En art, on devient goste par accident. C'est votre cas et 'a t le cas de bien d'autres, parmi les premiers mme... Tenez, prenons par exemple Beethoven devenu sourd. Vous en tes l. De mme que Beethoven n'entendait plus la chanson des bois, la plainte du vent, l'ternelle et profonde symphonie de la nature et qu'il coutait alors pleurer en lui les mlodies de son coeur; de mme vous avez perdu toute tendresse pour les choses et les cratures qui vous entourent. Vous coutez chanter dans votre poitrine un jeune oiseau gris d'amour qui roucoule vos refrains vous et qui pleure vos propres larmes; qu'il vous survienne un espoir, qu'une souffrance vous atteigne, qu'une joie vous claire, et vous consentez vous mouvoir. Vous, toujours vous, vous seul; ou plutt l'amour qui est en vous. A part cela, au del, rien n'existe. Le monde croulerait que vous n'auriez pas un frmissement; c'est tout au plus si vous regretteriez ce que ce monde aurait pu produire pour parer votre idole... Et encore? Vous tes amoureux, mon pauvre ami, c'est--dire prisonnier. Vous vivez enferm dans une pense, dans une seule ambition, dans un seul dsir, dans un unique rve, dans une troite servitude; et vous marchez petits pas d'enfant tandis que vous pourriez traverser le monde grandes enjambes en sentant palpiter tout entire, dans votre poitrine, l'immense humanit! Il y eut encore un moment de silence. Maintenant Roland ne songeait plus interrompre l'acadmicien; il l'coutait attentivement au contraire. Le vieux s'arrta pour rallumer son cigare, et il dit en reprenant le bras du jeune homme: --Si encore cet amour vivait dans votre livre. Mais non.... Entre nous, il n'y a pas un seul vers de vos _Tendresses_ qui ne soit adress Gilberte, n'est-ce pas...? Oui? Bon. Eh bien, Gilberte n'existe pas dans le pome; elle en est absente. Votre oeuvre pourrait avoir t inspire par toute autre femme, la premire venue qui serait jolie, Nana Mehrer ou Bertha.... Vous tes tellement proccup de vos sensations, du soin de donner une forme vos mlancolies, de mettre du sang dans les veines de vos images, que vous avez oubli... qui? L'idole elle-mme... qui est pourtant autrement belle que vos rves, enfant...! Tenez, le grand sentiment de l'artiste, celui qui fait les grands artistes, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas un ambitieux dsir, non, c'est plutt ce dont il souffre et ce qui le fait saigner: c'est le sacrifice.... Voulez-vous me donner un peu de feu? Ils taient arrivs prs de la Seine, sur la place du Chtelet et ils se tenaient arrts entre les deux thtres, comme s'ils eussent tacitement consenti se sparer l. Mais le pre Hermann n'avait pas tout dit. --Venez par ici, jeune homme. Je connais dans ce coin un verre de bire hongroise dont vous me direz des nouvelles.... Quand ils furent attabls sur le trottoir de l'avenue Victoria, devant une grande brasserie toute flamboyante: --Je vous ai ras, hein? fit le matre en changeant de ton, brusquement. --Mais non! mais non! --Mais si! C'est un privilge de mon ge; il ne faut pas m'en vouloir pour cela.... Il est trs vraisemblable que je vous aurai rabch des btises, mais j'ai mon ide et je la dis.... Si vous tiez peintre, vous me comprendriez mieux.... C'est si rare, une femme vritablement et parfaitement belle! Je n'en ai connu qu'une avant de rencontrer la petite; c'tait une figurante du Thtre Historique--vous n'avez pas connu a, vous--un chef-d'oeuvre. C'est elle qui a pos la _Source_ d'Ingres et la _Marguerite_ d'Ary Scheffer. Elle a mal tourn.... Le malheur de ces reines-l, c'est qu'un soir elles rencontrent de beaux garons et qu'elles se mettent les aimer. Alors bonsoir...! La desse est embrigade dans des habitudes de mnage, elle sent le pot-au-feu et n'a pas peur de se noircir les mains. Au bout de deux mois, elle est finie; la taille s'paissit, la gorge tombe, les hanches se dforment.... S'il arrive un moutard, c'est le comble! Le lendemain des couches la femme est encore jolie, mais elle n'est plus belle.... Faites donc la _Source_ d'aprs une maman! Prenez donc sance avec la mre Gigogne pour ressusciter Lda ou Salamb...! C'a t l'histoire de la figurante en question. Je l'ai raconte Gilberte et je crois que a lui a fait de l'effet.... Allons bon! voici qu'il pleut. Je n'ai que le temps de rentrer, je me sauve! Ils allaient se sparer au coin de la rue, sur le trottoir, quand le matre, regardant Roland en face, lui mit les deux mains sur les paules: --Mon fils, dit-il, retenez bien ceci: Le jour ou Gilberte aura un amant, ce sera peut-tre une bonne affaire pour l'industrie mais ce sera une perte irrparable pour l'art.... Aimez cette enfant-l en artiste, en grand artiste courageux et dvou; aimez-la sans dsir, comme vous aimeriez une impratrice ou une femme qui serait morte avant d'avoir pu se donner vous. Croyez-moi, les cratures comme elles valent mieux qu'un baiser; elles mritent des chefs-d'oeuvre. La petite est ne pour l'art et pour les artistes, non pour la vie mme. Son rle est de traverser seulement la vie pour entrer dans la gloire des immortelles.... On n'est pas amoureux de Minerve, voyons...? On la chante, on la clbre.... Seriez-vous bien avanc si vous lui faisiez un enfant? Bah! faites-lui une ode! Faites-lui gravir le Parnasse et laissez-nous essayer de lui ouvrir les portes du Louvre o elle trnera parmi les plus radieuses et parmi les plus pures. Des filles comme a, c'est trop beau pour les hommes.... Donnez-moi donc un peu de feu...? L. Je vais tre tremp; bonsoir...!--Au revoir, matre! Une heure aprs, Gilberte, ayant teint sa lampe et voil l'tre o se mouraient les tisons rduits en braises roses, revenait sa fentre et apercevait, travers les lames alternes des persiennes, Roland, lourd de pluie, engonc dans son ulster, le chapeau sur les oreilles entt et tenant bon sous l'averse. Il allait, venait, rasant les murs, dans une allure de sergent de ville ou de factionnaire, emplissant le quartier du bruit de ses bottes, considr avec inquitude par les passants que le temps et l'heure faisaient plus rares. Tantt il marchait vers la rue Frochot, s'arrtait au coin de la place, levait la tte vers les croises de la petite; tantt il retournait la rue La Rochefoucauld, s'abritait sous une porte cochre, puis revenait vers la rue Brda. Une une les boutiques se fermaient, laissant le pav noir et triste. La rue de Laval tait maintenant toute sombre. Point de bruit ou presque point; de temps autre le claquement lourd d'une porte retombant sur le pas htif d'un locataire attard, ou le tremblement d'une voiture traversant la chausse dans un scintillement de lanternes cahotantes et de flaques clabousses. Enfin, aprs un dernier regard aux fentres de Gilberte, Roland tourna le coin de la rue Frochot, et disparut. La petite laissa retomber son rideau. Peut-tre lui avait-on rpt trop souvent qu'elle tait jolie. Toute gamine, elle avait laiss pressentir un trange et farouche orgueil. A l'ge o les fillettes chrissent des poupes et apprennent, par les coins qu'elles leur donnent, en mme temps l'art redoutable des coquettes et la sollicitude auguste des mres, Gilberte aimait les rubans pour elle seule. Dans cette maison de la rue des Martyrs dont sa mre gardait la loge, c'tait, parmi les locataires, qui la gterait, lui donnerait des bonbons et de petites pices blanches. Elle possdait plein un carton de dfroques pimpantes dont son art prcoce formait des parures; et son plus grand chagrin tait de voir confisquer le carton par la mre Bouvilain, dans ses accs de colre rouge. Le jour o il fallut entrer chez une couturire, elle pleura. D'abord, a lui avait souri, cette ide de sortir, d'avoir chaque jour une chappe dans les rues, travers les passants, le long des boutiques opulentes des beaux quartiers; mais quand, au premier soir, on rentrant, elle se retrouva les mains salies, les doigts piqus de petites taches noires; quand elle se sentit fatigue, rompue, souffrante, l'horreur du travail la saisit et elle apporta dsormais dans sa tche des rancunes sournoises d'esclave fire. Le seul bon moment de la journe restait l'heure de flnerie d'aprs djeuner. Tout l'atelier sortait en bande, courait aux boutiques de charcutier et chez les fruitires. Six sous de petit sal. Deux sous de pommes vertes qui faisaient grincer les dents et donnaient une vivacit chaude au carmin des lvres. On mangeait sur un banc du boulevard, prs du bureau des omnibus, et on mettait les morceaux doubles. La dnette acheve, les ouvrires secouaient leur tablier de lustrine et, bras dessus bras dessous, parcouraient le boulevard, accroches au passage par des provocations btes et des rires grivois de commis en ribote. A une heure on rentrait, on rapportait dans l'atelier morose et disciplin plus de bonne humeur et de courage la besogne, des sujets potins pour caqueter derrire la patronne, de vagues et lents refrains de valses envols d'un orgue de Barbarie au voisin carrefour. Mais ds lors rapparaissaient la servitude et les rpugnances du labour quotidien, les longues tristesses courbes; et Gilberte s'assombrissait en des rages muettes. Vens la dix-huitime anne il lui survint une aventure. Irma, sa camarade d'atelier, une grosse fille rjouie que des employs du voisinage guettaient chaque soir sa sortie, Irma lui proposa une partie de campagne; on irait manger une friture Asnires avec M. Andr, un employ du _Bon March_, qui amnerait un de ses amis. La petite consentit mollement, n'tant ni rebute, ni tente, mais elle se promit d'tre prudente. Le dimanche suivant eut lieu la promenade, une promenade bte dans une campagne couverte d'usines puantes et de villas ridicules, le long du fleuve troubl par des eaux d'gout et qui roulait des chats crevs dans ses ondes boueuses. C'tait laid et sale. La journe s'coula presque tout entire dans les cafs du quai occups par des canotiers tapageurs et par d'affreuses filles maquilles comme des figurantes de caf-concert. Aprs djeuner, on traversa la Seine pour gagner l'le des Ravageurs dont la bohme grossire des calicots et des pierreuses avait envahi les escarpolettes et les baraquements vermoulus. Le dner fut servi sur une terrasse de gargote o venaient tomber les poussires du chemin de halage. En bas, sur la chausse, se succdaient les musiciens ambulants, aveugles joueurs d'accordon, chanteurs comiques cheveux blancs, petits pifferari italiens raclant sur de pauvres violons les chansons de l-bas. Et tout autour, le brouhaha des lazzis violents montant de la berge, coups de deux en deux minutes par le sifflet des locomotives et le grondement sourd des trains roulant sur le pont de fer. Gilberte s'ennuya. Vers dix heures du soir, au moment d'entrer au bal des Canotiers, elle s'aperut que M. Andr et son ami douard taient lgrement ivres. Elle refusa de danser, malgr les insistances de son cavalier devenu singulirement galant, et malgr l'exemple d'Irma qui ne manquait pas un quadrille. Les trois jeunes gens montraient une gaiet turbulente et nerveuse, couraient d'un bout l'autre du bal, interpellant des inconnus, lanant des apostrophes d'une cocasserie calcule et lourde, offrant des bocks et tutoyant les passants. Ils avaient rencontr des camarades et cela formait une bande en goguette secoue par l'orchestre dans des poussires lumineuses. Gilberte tant une poseuse--une mijaure, disait douard--restait dans un coin obscur du jardin, prs d'un guridon de tle peinte, devant une chope vide. Tout coup des cris, des injures, un tumulte de voix exaspres. La petite, grimpe sur sa chaise, aperut au milieu du bal M. Andr gesticulant dans un groupe. Il tait ple, suant, furieux, et se dbattait contre quatre gros canotiers aux bras nus, aux biceps normes, et qui le cognaient serr. Andr, sans chapeau, la cravate arrache, une longue raie sanglante au front, hurlait, les traitait tous de sales voyous, appelait la police. Puis un silence brusque; des gardes municipaux tombant dans le tas, sparant les combattants, arrtant tout le monde. Tremblante, elle vit emmener M. Andr, les canotiers, Irma qui pleurait; tandis que la foule suivait en ricanant, laissant la salle vide. Comme elle sortait, Edouard la rattrapa. Ce n'tait rien, l'affaire. Une peigne, quoi! cause d'un canotier qui avait embrass Irma, Andr s'tait fch. Vlan! une gifle! tait-ce bte! Se manger le nez pour des plaisanteries comme a, dans une fte, un dimanche! Il donnait tort son ami, carrment. Pour lui, il avait plein le dos de cette partie de campagne, et il rentrait se coucher. Oh, mais oui! Gilberte parlant d'attendre Irma, il protesta. Pourquoi faire? Aller au commissariat, se faire emballer avec les autres? Non, par exemple! --Voyez-vous, ma petite, il vaut mieux rentrer. On les relchera seulement pour le dernier train... Trs triste, effraye de rester seule, Gilberte suivit le jeune homme. Aussi bien elle tait impatiente d'chapper cette cohue. Un fiacre traversait la rue de Paris, rentrant vide; Edouard l'y poussa, prit place ct d'elle--et la voiture partit. D'abord un silence. Edouard avait baiss une glace et fumait prs de la portire en regardant vaguement la route. Gilberte, peureuse, s'tait tasse en son coin, ramenant ses jupes, se faisant petite. Un effroi lui galopait dans la cervelle, et le souvenir de cette journe coeurante dnoue par une lutte sauvage la rendait tremblante. La voiture ne roulait pas assez vite son gr; elle et voulu tre dj rentre, remont dans sa mansarde, spare dfinitivement par la porte cochre de la bacchanale o elle regrettait de s'tre aventure. Ah! quand on l'y repincerait, il ferait chaud! Pour sr!... Par bonheur encore douard s'tait trouv l, dispos la reconduire; sans cela que serait-elle devenue au milieu des voyous et des pochards d'Asnires? Et Irma? Et M. Andr? Que leur arrivait-il l-bas, chez le commissaire?... douard jeta un cigarette, releva le carreau et tourna la tte. Sans que rien et pu lui faire pressentir l'attaque, Gilberte sentit une main robuste et dcide se glisser autour de sa taille entre sa robe et le capiton de la voiture. Dans un mouvement rapide, la main s'avana, la saisit fortement, l'attira, tandis qu'une autre main par devant lui tenait la gorge et qu'elle sentait passer sur son visage, prs de sa bouche, une grosse moustache rude imprgne de tabac et d'eau-de-vie. Elle essaya de repousser le calicot mais vainement. Il la tenait avec une solidit massive d'teau, lui brisait les bras et tordait rudement ses poignets, l'assaillant en silence et avec une sorte de rage, comme une brute. Et il lui parlait tout bas, en sifflant: --Voyons, voyons, bb, ne fais pas la bte... sois convenable... A-t-on jamais vu! En voil des manires! Pourquoi es-tu venue alors? Elle luttait de toutes ses forces. --Laissez-moi! Je vous dis de me laisser! Voulez-vous me laisser?... Laissez-moi, ou je crie! --Crie, va! Redoublant d'efforts, il parvint la maintenir d'une seule main en lui tenant les deux bras douloureusement joints derrire la taille. Pour mieux la dompter il s'tait lev debout dans le fiacre et, un genou pli sur le coussin, il essayait, avec sa main libre, de lui renverser la tte en arrire. Elle fut prise. Une gloutonnerie de baisers grossiers, emports comme des coups de dents, s'abattit sur son visage, lui mouilla les joues, les paupires, le front, la nuque, tomba sur sa bouche avec force, avec des secousses de brutalit farouche. Elle eut l'horrible sensation de se sentir la fois comprime et billonne par ces lvres immondes et velues, s'imposant au point de lui faire du mal; et pendant qu'elle rlait un rle nerveux sous cette caresse bestiale, l'autre main d'douard, rapide, violente, s'attaquait son corsage, arrachant les boutons, crevait les boutonnires largies, rompait les cordons, et descendait sur son cou, sur sa poitrine, s'accrochait ses seins comme une araigne norme et lourde. Elle essaya d'appeler, mais aucun cri ne sortit de sa gorge assche par l'pouvante; aucun son sinon ce rle monotone, sourd qui faiblissait, faiblissait... Et cette bouche toujours colle invinciblement sur sa bouche, cette haleine chaude qui lui enflammait la face, ce front moite de sueur qu'elle sentait dgoutter sur son front... Un tourdissement la prit, comme une tte abattue; il lui sembla qu'autour d'elle tout tournait dans une ronde de vertige, le fiacre, les lanternes cloisonnes de flammes vertes, les maisons qu'elle devinait allonges en bordure des deux ctes de la route, et la route elle-mme, tout le tremblement. Un tournoiement lui affadissait l'estomac, lui donnait mal au coeur, la faisait inerte et quasi-saoule. Edouard aurait pu la lcher sans avoir redouter la plus molle rsistance. Malgr la furie sanguine laquelle il appartenait, Edouard s'aperut de cette dfaillance. Il lui avait fallu toute sa force jusqu'alors pour dompter la belle fille, et il en tait bout. Sans un cahotement de la voiture qui avait jet de ct l'enfant, peut-tre il lui eut t impossible de s'en rendre matre, car elle s'tait rudement dfendue. Quand il la vit ainsi, assouplie, vaincue; quand il devina la fatigue dans l'nervement lche de ses poignets meurtris et dans le soulvement ralenti de sa poitrine, il lui fit des caresses plus douces, des caresses calcules, savantes, et lui donna des baisers moins rudes. Toujours en la maintenant cependant. Puis, par degrs, croyant une hypocrisie de grisette roue ou profitant lchement de sa victoire, il s'enhardit. Alors elle eut un cri dchirant, un hurlement froce; elle bondit, se releva, serrant les genoux et saisissant pleines mains les cheveux du calicot, et, comme il osait encore, elle se pencha sur lui, furieuse, affole, et le mordit cruellement, mme l'oreille. --Ah! nom de Dieu! Il allait l'assommer quand la voiture s'arrta net, dans un large cercle de lumire travers par des hommes en uniforme et ferm par une grille allonge entre deux paisses murailles. C'tait le poste des prposs de l'octroi, la porte de Paris sur l'avenue de Clichy. Gilberte et douard reprirent htivement une attitude correcte; elle en rajustant son corsage dfait et frip, lui en essuyant, l'aide de son mouchoir, un filet de sang qui lui coulait de l'oreille sur son col de chemise. Un homme vint ouvrir la portire. --Vous n'avez rien dclarer? douard rpondit d'une voix brve: --Non. Mais la petite n'attendit point que la voiture reprit sa marche. D'un saut, elle fut terre, laissant le calicot rager au fond de son fiacre. Et comme il se levait pour la suivre, elle regarda fixement, d'un regard dur, haineux, et lui dit avec une voix que la colre rendait tremblante: --Si vous descendez, je vous fais arrter. Le jeune homme eut peur--peur d'une mauvaise affaire et peur aussi du ridicule. Il partit en jetant la petite une injure crapuleuse. Le premier tramway qui passa emmena Gilberte chez elle. Cette nuit-l, il lui fut impossible de dormir. Pendant des heures, elle se tint debout, en chemise, devant le miroir de sa commode, regarder sur son cou, sur son visage et sur ses seins les traces des doigts et les marques des baisers de ce misrable. Les doigts avaient creus comme des sillons rouges, d'un rouge violac et sale, effils de stries sanglantes l o la peau avait cd sous la contraction des ongles; les baisers avaient laiss des signes minces, allongs comme des coupures, et laissant transparatre sous l'piderme du sang prt jaillir. Elle vit ses bras humilis et noirs, marbrs de plaques affreuses, et ses poignets endoloris dont l'un--le poignet gauche--saignait, rafl par un mince bracelet d'argent qui s'tait bris dans la lutte. Longtemps elle alla du miroir son lavabo, une ponge la main, se couvrant d'eau pour effacer les stigmates. Les taches reparaissaient plus vives, rallumes par cette fracheur; et, dpite, Gilberte sentait grossir en elle des colres infinies. Les sillons rouges du sein l'exaspraient, ils clataient sur sa peau blanche d'une blancheur de jeune ivoire comme l'empreinte d'un tatouage fltrissant. De plus, sa chair tait brlante, souffrante partout o le lche avait pos ses mains. Est-ce qu'elle allait tomber malade maintenant cause de cet homme? Il ne manquerait plus que cela! Elle se voyait gardant le lit, mise la dite, couverte de compresses. Oh! le misrable!... Dans l'esprance du sommeil, d'un repos, elle teignit sa bougie et se mit au lit. Mais non. Une surexcitation matresse lui tint les yeux ouverts dans la nuit. Jusqu'au jour, elle demeura accroupie sur sa couche, les coudes aux genoux, le menton dans ses doux poings ferms. Elle revit la scne du fiacre, la lutte, douard pench sur elle, cette tte d'homme rouge, suante, qu'clairaient, dans des lumires fantastiques, les lanternes de la voiture et les becs de gaz fuyant sur la chausse; elle frissonna au souvenir des contacts qui l'avaient salie, des paroles ordurires qu'elle avait entendues, du danger vit, de sa peau tumfie et douloureuse. Elle rpta cent fois: --Alors, c'est a?... C'est donc a?... Les incidents de la soire tourbillonnaient dans sa pense comme une fantasmagorie macabre. Voil donc pour quelles satisfactions basses elle voyait autour d'elle tant de filles tourner mal. Des faux plaisirs, des promenades assommantes, des restaurants poussireux, des bals canailles, l'absinthe, la bire, l'eau-de-vie, et le poste de police. Et les hommes? des brutes. Ah a! elle avait donc le diable au corps, cette Irma, avec sa rage d'envoles chaque dimanche? Et son Andr... encore un joli monsieur celui-l!... --Alors, c'est a?... C'est donc a?... Oh! ce fiacre... Et penser que, toute la journe, ce misrable douard lui avait rpt qu'il tait amoureux d'elle; et qu'Irma lui en parlait comme d'un garon trs bien. Amoureux... L'amour... --Alors, c'est a?... C'est donc a? Et, durant la dsolation de cette nuit muette, Gilberte humilie sentit fleurir en elle, comme une sauvage touffe d'immortelles rouges, la haine, l'effroi et l'insurmontable dgot de l'homme. C'est par le peintre du troisime qu'elle connut, peu aprs, le pre Hermann. On lui avait demand d'abord une heure ou deux de sance, par pure complaisance, en promettant de lui faire son portrait. Le premier louis que lui offrit le bonhomme,--pour sa peine--elle le refusa, se montrant trs surprise d'tre rcompense pour si peu; mais le vieillard insista, dclara qu'il n'entendait pas lui faire perdre son temps, ajouta qu'il aurait encore et souvent besoin d'elle. Puis comme elle ne comprenait pas, il lui expliqua que c'tait un mtier d'tre modle, et cita des femmes qui gagnent poser quatre, cinq, six cents francs par mois. --Alors, si je voulais?... --Toi, petite, tu es une fortune. --Ah?... Il n'eut pas grand'peine la dcider. Aussi bien Gilberte dtestait sa besogne de couturire, cette besogne obscure et fatigante. Sur l'assurance qu'on ne la laisserait manquer de rien, elle se sauva de la loge maternelle avec son pauvre baluchon de bardes et le prcieux carton rempli de rubans aux couleurs violentes. Prs d'Hermann, elle n'prouvait aucune crainte. Outre que l'acadmicien tait bien vieux, il rassurait la petite par des procds mls de tendresse, de sollicitude et d'un trange respect. Il ne lui prenait pas la taille, n'essayait pas de l'tourdir avec des promesses; et, quand il l'embrassait, c'tait pour ainsi dire en papa, doucement, sur le front, parmi les frisons de ses boucles blondes, ou bien encore sur les deux joues, de bon coeur, comme on fait aux bbs. Pas l'ombre d'une coquetterie ni d'une provocation; un peu de galanterie, mais de cette galanterie enjoue et bienveillante qui est propre aux vieillards aimables. Ainsi, dans ses jours de belle humeur, il achetait la petite des babioles admirablement choisies pour lui plaire et l'embellir; il choisissait des toffes pour ses robes, des chapeaux, s'occupait d'elle, non point tout fait peut-tre comme un pre s'occupe de sa fille, mais au moins la faon d'un oncle qui protge et gte sa nice. Le jour o il lui commanda pour la premire fois de se dvtir, il fut abasourdi de tant de docilit. Gilberte ne montra pas la moindre hsitation. Posment, comme si elle se fut dshabille dans sa chambre pour se mettre au lit, elle ta son corsage, mit nu ses paules rondes d'un dessin harmonieux et pur, ses bras d'amazone antique, gracieux et souples, velouts d'un imperceptible duvet de soie dore donnant la chair ces ombres vermeilles que se plat caresser le pinceau d'Henner. Sous ses doigts actifs, les cordons de ses jupes se dnourent, le corset cda, dlivrant une poitrine jeune et charmante; deux petits pieds lgrement meurtris par des fatigues anciennes sortirent d'une paire de mules longues comme des mains d'enfant. Quand elle se vit on chemise, les jambes nues, elle eut un moment de rflexion silencieuse trahie seulement par un froncement de sourcils dont s'ombragrent ses yeux profonds; puis un mouvement d'paules, un petit geste de la tte qui voulait dire Allons donc!... La chemise tomba, s'arrondit ses pieds comme une peau de cygne, tandis que dans une allure adorable, Gilberte, les deux mains au chignon, rpandait, sur ses paules nues et jusque sur ses talons roses, les lourdes cascades d'or de sa chevelure. Cette sance vit natre l'esquisse de la _Bacchante_, page superbe que Paris admira au Salon de 1876, et qui valut au matre la grande mdaille d'honneur. Le public et la critique furent unanimes; ce fut plus qu'un grand succs pour l'acadmicien, un triomphe. Avant cette anne mmorable, Hermann s'tait vu classer parmi les anciens qui survivent leur gloire et dorment sur les lauriers fltris de leurs jeunes annes. On disait de lui: Il est fini. Eh bien, pas du tout; il reparaissait tout coup aussi jeune que les plus jeunes, avec une toile admirable qui ne devait rien personne ni aucune cole. C'tait beau, et c'tait hardi. Les plus avancs convinrent qu'on pouvait appartenir l'Institut et cependant avoir du gnie. On chercha la clef de ce surprenant mystre, l'explication du miracle; on parla d'un voyage travers les muses trangers, d'tudes nouvelles, de Velasquez, de Michel-Ange, des flamands... et nul ne songea la jolie fille, vtue comme une petite reine, qui venait chaque matin, une heure durant, contempler le chef-d'oeuvre du matre, et couter, avec des frissons d'orgueil, bourdonner autour d'elle l'admiration de la foule. Ds lors, elle appartint Hermann, corps et me. Elle devint la fois son esclave et son enfant, sa chose enfin. Quand le vieux bavardait, parlait de son art, de ses admirations, de la passion nave qui avait survcu dans son coeur aux amertumes et aux dsenchantements d'une longue carrire, quand il racontait les matres, l'blouissante famille des esprits et des talents gardant ses traditions gniales depuis Giotto jusqu' Manet, la petite coutait avec une attention religieuse, s'efforait de comprendre, ouvrait son intelligence cette initiation du beau et du grand. Peu peu un germe d'idal naquit en elle. Il lui sembla qu'en la dlivrant du servage, en l'arrachant la loge obscure de la rue des Martyrs, le pre Hermann lui avait ouvert, toutes grandes, les portes d'un monde inconnu, merveilleux, dont les lumires la laissaient blouie. Et quels ddains lorsqu'il lui arrivait de songer son existence passe qu'elle entrevoyait par ombres fugitives, comme un cauchemar invraisemblable! Combien elle se jugeait diffrente des filles parmi lesquelles elle avait vcu. Irma, cette grue! Et son enfance. Les escaliers balayer, les lettres monter aux locataires, les soires enfermes dans la loge avec sa mre revche et grognon, les robes noires de laine dure, les tabliers de percale, les manches uses aux coudes, les travaux rebutants!... Et maintenant, quelque chose comme une royaut, la gloire d'tre utile, la conscience que l'art lui devrait une splendeur, qu'elle resterait un objet d'admiration pour les ges futurs!... Ce mot magique, l'art, sonnait son oreille avec un clat triomphant de trompette guerrire prcdant un dfil majestueux de cratures hroques: des desses, des fes ariennes, des dryades assoupies dans l'ombre frache des bois, des impratrices aux vtements tisss de pierreries et foulant aux pieds des peaux de tigre, des courtisanes nues berces sur des tapis de pourpre ou emportes par des galres fleuries. Au Salon, devant la _Bacchante_, elle gotait une volupt dlicieuse. Les paupires mi-closes, la narine dilate comme pour aspirer un parfum brlant ses genoux, elle coutait la musique des hommages. Toujours on louait le matre, mais souvent aussi on parlait d'elle. Quelques-uns admiraient voix basse, avec des respects; d'autres, bavards, dtaillaient la _Bacchante_ avec un sang-froid connaisseur d'anatomiste. C'taient ses bras, ses genoux, sa taille, ses hanches, ses mains de patricienne, ses pieds de princesse chinoise, cette peau sous laquelle on devinait le frmissement d'une sve jeune et riche... D'autres encore donnaient leur admiration une forme brutale, une tournure de dsir effrontment exprim; et ces louanges audacieuses secouaient la petite d'un frisson. Elle ne se sentait pas offense; bien au contraire, il lui plaisait d'entendre l'hommage des rustres, a lui faisait l'effet d'avoir dompt des btes, c'tait comme une pointe d'odeur aigre corsant l'encens pars autour d'elle. Volontiers elle serait reste l des heures, une journe entire, entendre se mler les voix chuchotantes, tandis que, rveuse, elle se voyait non plus en _Bacchante_, non plus dans cette pose emporte et dlirante qui la faisait pareille une vierge ivre, mais plus belle encore et par mille fois diffrente, tour tour semblable chacune des beauts glorieuses immortalises par la main prestigieuse des matres. Un gosme souverain la possdait et, de bonne foi, par une illusion que d'ailleurs Hermann se plaisait aviver, elle s'imaginait avoir droit une part dans le triomphe de la _Bacchante_. L'acadmicien ne lui avait-il pas rpt qu'il lui devait ce succs? D'ailleurs, ce premier Salon, elle avait compar. Certes, il y avait l, et par centaine, des nymphes, des faunesses, mais aucune n'offrait la pense, en mme temps qu'aux yeux, la ralisation de l'absolu dans le beau. Il manquait ces visages quelque chose d'indfinissable et de ncessaire. Ces filles gardaient un air bte, n'avaient assurment pas compris la pose, n'taient pas entres dans la peau du bonhomme, comme disent les comdiens. Enfin ce n'tait pas a. Puis, au bras d'Hermann, elle avait fait la connaissance de quelques-unes de ces filles. Ah! ma foi, toutes des Irmas, ni plus ni moins. Toutes des rouleuses, des niaises, trs peu modles; proccupes surtout d'un amant, d'une noce faire, d'un dner en cabinet particulier, et des robes trenner dans des bals de barrire. Un beau monde, vraiment! Une jolie collection! Deux ou trois seulement paraissaient capables de poser vritablement l'ensemble. Et encore! Les autres fichues, reintes, avec des tailles paissies, des poitrines tombantes, des joues creuses, Pas une n'aurait pu poser la _Bacchante_. Et des manires!... Et des voix!... un parler rauque sortant d'une gorge brle par l'absinthe et creve par des chansons de beuglant. Quelques-unes toussaient faire piti et, bien certainement ne verraient pas le prochain avril. Bientt tutoye par ces filles, Gilberte se laissa faire, joua au bon garon, redoutant de paratre manire; mais elle les jugea avec hauteur et, au fond, ne se trouva jamais que des mpris pour ce troupeau. Ces fierts inattendues ravissaient l'acadmicien. Aprs avoir longtemps redout de perdre la petite, il commenait maintenant se tranquilliser. Il l'avait surveille d'abord, et de trs prs, sollicitant ses confidences et lui offrant des piges cherchant dans les paroles ou les dmarches de cette crature singulire la trace d'un vice, d'un regret, d'un penchant. Rien. Elle tait bien lui, lui et cet idal bizarre qu'il avait fait luire en elle. Elle demeurait chaste, calme, glace, ne songeant jamais sa mre, ni ses soeurs, ni une amie quelconque, se devinant une me et ne se sentant ni coeur ni sens,--femme seulement pour l'art et sous le rapport plastique. Dans l'univers, elle n'aimait rien, rien,--sinon ce vieux de soixante-cinq ans, qu'elle et quitt sans l'ombre d'un regret s'il avait tout coup renonc peindre. Au caf de La Rochefoucauld, qu'elle avait adopt comme restaurant en venant s'installer rue de Laval, elle fut plusieurs fois assaillie ou tente. Ce fut d'abord David, un belltre niais, qui essaya de la mener mal en lui offrant de temps autre les cinquante sous de son dner; puis Willine, un charmeur spirituel, doux et d'une politesse caressante; enfin l'aquarelliste Florin qui, deux mois durant, la suivit obstinment par les rues. Elle les repoussa tous, mais sans hauteur, avec esprit, en bonne fille. A David elle rpondit par quelques mots brefs, secs, polis, auxquels nulle rplique n'tait possible; elle traita diffremment Willine dont le langage sduisant l'intressait; Florin fut bafou gaiement. Certes, aucun de ces hommes ne lui faisait peur. Tandis qu'ils lui parlaient, elle songeait autre chose, au tableau commenc, sa sance de la journe, aux triomphes prochains. On ne pouvait lui reprocher aucune affection de pruderie. Jamais elle ne cherchait des allures de reine offense et ne prononait ce mot bte o se rvle l'hypocrisie comique des filles: Monsieur, pour qui me prenez-vous? Aussi bientt, la colonie de La Rochefoucauld l'aima d'une amiti fortifie par beaucoup d'estime. Le vieux Legaz l'avait proclame une fille srieuse, et cela suffit pour garder des ngligences et des malproprets du trottoir cette belle crature qui exerait firement un mtier douteux et demeurait vierge en ignorant la pudeur. Car dans ce milieu d'hommes cavaliers et bons vivants, la petite ne s'effarouchait pas d'une parole, mme vive. Bien qu'elle n'intervint jamais dans les conversations o de vigoureux propos taient changs, aucune rougeur ne lui montait la face. On eut dit un vieux garon sans vergogne dont les oreilles auraient pris en de certains milieux suspects, l'habitude des plaisanteries sales. Dans les premires semaines, seulement, elle coutait ces choses d'un air grave, avec une attention bizarre, et comme pour les graver dans sa mmoire. Quand une grossiret venait lui heurter l'oreille, Gilberte prouvait pour ainsi dire une impression rassurante, et son mpris des hommes s'augmentait encore. Oui, brutaux et grossiers, tels taient bien les hommes. Celui-ci parlait indiscrtement de sa matresse, une femme marie, une raseuse, un crampon, qu'il allait lcher, et un peu plus vite que a. D'autres se vantaient de n'aimer jamais; les amourettes prennent du temps et cotent gros. D'autres encore formulaient des thories capables de donner la nause un greffier de cour d'assises... Un seul l'tonna parmi ces plaisants effronts: Roland. Ce grand garon n'tait pas en tout semblable aux autres. Gilberte commena par lui trouver de la distinction, du charme, quelque chose de fminin qui lui allait ravir, une timidit touchante et polie. En outre, il tait moins parleur, ne se livrait point, coutait en montrant un vague ddain ennuy. La petite rflchit et s'arrta cette supposition que le pote Roland se recueillait sous une tristesse; elle imagina une sorte de roman douloureux comme en ont produit les amateurs de l'cole poitrinaire. Mais quelle apparence?... Le jeune homme avait ses heures de gaiet et d'enthousiasme; il lui arrivait de divaguer comme les autres. Mais alors encore il restait diffrent des autres, et son rire sonnait avec une intonation claire, franche, qui surprenait fatalement Gilberte et lui faisait lever la tte, comme un appel. Aussi Roland devint-il bien vite un camarade. Le hasard rapprocha leurs tables et, un beau soir, que le caf tait bond, il n'y eut qu'une table pour eux deux--accident qui s'tablit ds le lendemain en habitude. Gilberte s'tait renseigne. Roland tait pauvre; on lui savait un petit emploi la Bibliothque nationale dont le salaire lui suffisait pour vivre modestement, il avait publi trois volumes de beaux vers dont l'un avait t couronn par l'Acadmie franaise, enfin il publiait dans les journaux littraires de courtes nouvelles, finement ciseles et que les vrais lettrs estimaient fort. Au caf, on le voyait depuis trois ou quatre annes, et toujours seul. Jamais une matresse n'tait arrive son bras, jamais un ami n'avait partag son dner. De loin en loin, il s'absentait, demeurait un mois sans paratre. Et c'tait tout. Sans le vouloir, Gilberte se montra plus rserve envers Roland qu' l'gard de tout autre. Peut-tre bien aprs tout que ce garon-l tait simplement un hypocrite, qu'il avait quelque chose cacher. Elle le trouvait singulier, inquitant, un peu trop semblable elle-mme. Pas une matresse, pas un ami; comme unique proccupation le travail, la lecture, l'art. Aucun got pour les filles. Il tutoyait cependant la bande des modles, ne refusait pas une jolie main tendue et s'attablait mme quelquefois ct de Victorine ou de Bertha, mais cela avec une indiffrence visible, en homme qui veut agir comme tout le monde et pouse sans rpugnance les habitudes du milieu qu'il s'est choisi. Jamais il ne lui arrivait de sortir avec l'une d'elles, ainsi que d'autres le faisaient parfois, le soir. De tous les habitus, seul il gardait une allure mystrieuse qui invitait la rserve et la prudence. Aprs quelques jours, les dfiances de Gilberte s'vanouirent. A n'en pas douter, Roland tait sincre. On pouvait mme le trouver naf. Bien qu'il et vingt-cinq ans, il conservait des admirations enthousiastes; l'entendre, la petite s'imaginait Hermann jeune. Oui, un croyant, un passionn comme Hermann. L'habitude aidant, la prsence du pote devint bientt ncessaire au modle; elle l'attendait lorsqu'elle arrivait avant lui, se sentait de certaines heures des impatiences de le rejoindre. Malgr la promesse qu'elle s'tait faite de quitter le caf chaque soir aussitt aprs son dessert grignot, elle s'attardait en face du jeune homme et oubliait les heures en l'coutant. Les soirs o il arrivait tout de noir vtu et avec sa cravate blanche, elle lui faisait mauvaise mine, montrait des moues d'enfant en pnitence, lui reprochait son got pour les Franais et pour l'Opra. Puis elle rentrait plus tt qu' l'ordinaire, remontait son petit logement de la rue de Laval, ennuye, avec des regrets, une sensation de vide et d'absence. Lui se plaisait autant cette camaraderie charmante. a formait comme un petit mnage sans mnagre, sans pot-au-feu, sans prose. C'tait gentil, enfin. Cette petite apportait une grce dans sa vie pauvre. Jusqu'alors il lui semblait avoir vcu comme dans un bois sans oiseaux. Son amiti s'ingniait vers des attentions dlicates. Souvent il apportait Gilberte des bibelots sans grande valeur mais toujours choisis avec un got d'artiste. Absolument comme le pre Hermann, mais avec quarante annes de moins. Il lui donnait des livres, des gravures, des chinoiseries, de vieux bijoux dcouverts chez les antiquaires de la rue de Provence et de la rue Lafayette, Au dner, il ne lui parlait ni d'elle ni de lui-mme, mais d'un pome publi le matin, du drame reprsent hier, d'Alfred de Vigny, de Victor Hugo. Jamais un mot d'amour; une seule fois, il songea lui dire qu'elle tait belle, et il russit a bien le dire, car elle savait maintenant l'art de bien dire. De mme que le pre Hermann l'avait initie l'admiration des couleurs vermeilles et des formes divines, de mme Roland lui rvlait les mystres de la pense et les charmes endormeurs du rhythme. Le vieux peintre avait pur son got, le pote levait son esprit. Il lui expliquait les matres dans l'art d'crire, lui composait une petite bibliothque choisie, s'appliquait l'intresser et l'instruire. C'tait charmant. Et quelle bonne poigne de mains, le soir, en se quittant. Ils se disaient au revoir en plein caf, devant tout le monde. Cela, Roland y tenait. Il ne fallait pas que les mauvaises langues--les gamines attables sous l'escalier--pussent jaser. Le premier il eut cette pense dlicate. Gilberte lui en fut reconnaissante, mais seulement comme d'une simple politesse. Qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire, l'opinion de ces filles? Et en quoi leurs potins pourraient-ils l'atteindre? Quand elle parla au pre Hermann de son nouvel ami, l'acadmicien fut hant d'une inquitude. --Ah diable!... Alors il lui raconta l'histoire de l'autre, la belle figurante du Thtre-Historique qui avait si mal tourn. Il l'avait rencontre un an aprs son collage avec ce clown du boulevard du Crime; eh bien, la pauvre fille tait mconnaissable, absolument mconnaissable. Un paquet! Hein? Comprend-on a? Avoir t la _Source_ d'Ingres, pouvoir devenir Vnus, Omphale, Diane, est-ce qu'on sait?... Et se rsigner n'tre que Mme Clown!... Gilberte avait cout ce rcit sans en comprendre l'opportunit. Est-ce que Roland tait amoureux d'elle? Est-ce qu'elle aimait Roland? Ah bien oui!... avec a qu'ils y pensaient!... Vrai, s'il ne devait rester qu'eux deux sur la terre, le monde finirait bien vite. Elle ne rpondit pas au vieux matre. En effet, son affection pour Roland restait admirablement innocente. Elle ne pensait pas mal, considrant le pote comme un autre Hermann, un Hermann jeune, un matre nouveau qu'il lui tait permis de tutoyer et de traiter un peu en frre an. D'ailleurs Roland ne songeait pas elle. Donc... Elle avait raison alors. Roland n'tait pas amoureux. Un soir, aprs dner, il se leva, tendant la main vers son chapeau. --Comment, tu pars?... --Mais oui. --O vas-tu? --A l'Opra-Comique. --Ah... Elle avait dit ah d'un air ennuy, en fronant le sourcil. Roland, tranquillement, mettait son pardessus. --Tu vas seul? --Oui. Elle hsita un moment, craignant de se montrer indiscrte et redoutant un refus; mais enfin elle ajouta: --Veux-tu m'emmener? --Certes. Le jeune homme avait t surpris. Jamais encore la petite ne lui avait adress pareille demande. D'ordinaire, ils se quittaient paisiblement. Maintenant, l'enfant s'ennuyait peut-tre. Aprs tout, elle n'avait pas une existence bien gaie. Dix minutes plus tard ils partaient. Gilberte s'amusait fort. Au bras de Roland elle avait une dmarche lgre, vive, et sa robe de soie donnait un joli froufrou. Aprs le spectacle, ils remontrent lentement la rue Fontaine et la rue Brda, en causant amicalement. Devant la porte de sa maison Gilberte retint un instant son ami, ayant encore quelque chose lui dire. Ils parlrent de la pice, de la musique qu'ils venaient d'entendre, des actrices, etc. Enfin ils se dirent adieu. La petite avait tir le bouton de la sonnette. Ils se tenaient la main et, comme la porte s'ouvrait, Roland, sans trop savoir ce qu'il faisait, machinalement, se pencha vers Gilberte pour lui donner un baiser. Elle se recula, disant d'un ton emport par la colre: --Ah! non! non! Et s'chappant brusquement, elle entra chez elle et rejeta vivement la porte. En se dshabillant, dans sa chambre, elle eut un accs de tristesse nerveuse; elle pleura. Comment! Roland aussi? Il avait voulu l'embrasser, il lui tenait la main, il l'attirait. Alors, c'tait donc un homme comme tous les autres?... Un souvenir lui revint: Edouard, le fiacre, la route d'Asnires, ses larmes et son humiliation de la douloureuse nuit. Son parti fut arrt. Elle ne retournerait pas La Rochefoucauld, ne reverrait plus Roland, jamais, jamais. Et puis? Et aprs? Certes,--elle le comprenait maintenant--il tait impossible de vivre en sauvage, comme une ourse, sans serrer de temps en temps une main amie, sans entendre une parole cordiale et tendre. Il y avait bien le pre Hermann, oui; mais ce n'tait pas la mme chose. O aller demain? Au caf de La Rochefoucauld on connaissait ses petites habitudes, on lui gardait son coin, on la servait bien; il lui faudrait peut-tre pendant des semaines aller de brasserie en caf et de crmerie en estaminet avant de se trouver aussi convenablement. Et puis, c'tait deux pas... En y rflchissant bien, elle reconnut avoir t svre, injuste mme envers son ami. En dfinitive, qu'avait donc fait Roland de si norme? Un baiser; pan mme, l'offre seulement d'un baiser. Eh bien? quand on est ami depuis longtemps, la belle affaire? Le pre Hermann l'embrassait tous les jours... Oui, mais ce n'tait pas la mme chose. C'est gal, Roland devait avoir d'elle une jolie opinion. Juste un soir qu'il s'tait montr si gentil, si aimable, si complaisant? Car enfin, il avait t charmant, au thtre. Non, franchement, elle se sentait des torts; et demain elle ne manquerait de lui dire... Voyons, voyons, qu'est-ce qu'elle pourrait lui dire demain?... Elle dormait depuis longtemps qu'elle y pensait encore. Roland ne sut pas lui tenir rancune. Quand il la revit, il lui prit la main et lui dit seulement: --Rassures-toi... Je ne recommencerai plus. Gilberte, pour la premire fois de sa vie, se sentit rougir. Le sang lui monta au visage avec une chaleur. Elle fut gne, maladroite, niaisement srieuse. Roland, la voyant toute drle, parla peu. Aucune allusion ne fut faite la soire de la veille, absolument comme s'ils n'taient pas alls ensemble au thtre. C'est peine s'ils osaient se regarder, et ils ressemblaient deux grands enfants pris en faute. Cet incident minuscule, ce baiser nonchalamment demand et repouss avec une extrme nergie courrouce, faisait qu'ils n'taient plus des amis amis comme la veille. Il y avait quelque chose de chang, de nouveau; un embarras indfinissable et positif. Le jeune homme se sentait dispos trouver tout cela ridicule, mais une incomprhensible timidit l'arrta. Eh bien, oui, il y avait quelque chose de chang. Si, la veille, au moment o il avait voulu embrasser la petite, celle-ci avait avanc ses belles joues, simplement, tranquillement, sans malice, Roland serait rentr chez lui parfaitement distrait. Mais elle avait rsist, elle s'tait fche. Pourquoi? C'tait donc bien vilain, ce qu'il avait voulu faire? En quoi? Il tait impossible de penser qu'il avait vritablement offens Gilberte. Un modle!... Certes, un modle, soit; mais pas comparer aux autres modles. Aprs tout, s'il lui dplaisait d'tre embrasse, cette petite; elle tait bien libre... Ils se quittrent comme ils s'taient rejoints, avec la mme familiarit compasse et les mmes sourires voulus. Ce soir-l, pour la premire fois, Roland vint contempler les croises de la petite. Et Gilberte, retenue derrire ses persiennes par une instinctive esprance, le regarda longtemps. Roland ne comprend pas. Maintenant il passe toutes ses soires chez Gilberte. La petite colonie bohme croit qu'ils sont ensemble, et les gamines attables sous l'escalier du caf La Rochefoucauld affirment que c'tait fait depuis longtemps. Bah! Chaque soir, aprs dner, ils montent dans la chambrette de la rue de Laval, et Roland redescend avant minuit. Quelles heures! Ds le premier jour, le lien des causeries s'est rompu. De longs silences font peser sur leurs penses une dlicieuse angoisse. Roland se prosterne en des agenouillements, murmure des paroles qui sont des prires, des prires qui sont des strophes: le bavardage exquis, enivr, fou, charmant des premiers aveux. Des larmes brlantes, puis des sourires ravis. Des mots que l'on dit comme a, sans savoir, pour rien, et o il y a de la grce et de la tendresse. Muette, presque machinale, Gilberte abandonne au pote ses petites mains marmorennes qu'il couvre de baisers perdus. Tandis qu'il parla, elle coute peine, la tte renverse au dossier du fauteuil, le regard perdu. Pas un mot ne tombe de sa lvre. --Qu'as-tu, Gilberte? A quoi penses-tu? --Je n'ai rien... Je ne pense rien. --M'aimes-tu? --Oui. Et c'est tout. Un soir, nerv, gris par le dsir, Roland a pris l'enfant la taille, a voulu l'attirer vers lui dans un mouvement plus emport. La petite s'est indigne. Elle a fait entendre des reproches svres, durs, cruels, des menaces de disparatre pour toujours. Voyons, il faut tre sage, raisonnable. Ne peut-on point s'aimer sans s'appartenir? Ne serait-ce pas bien plus gentil de toujours s'aimer ainsi? Pourquoi pas? On serait de bons camarades, on vivrait heureux. A la bonne heure! Roland ne comprend pas. Durant l't, ils eurent des promenades, des chappes d'cole buissonnire travers les verdures. Le dimanche, ds sept heures, ils prenaient le chemin de fer et dbarquaient en un petit village de Seine-et-Oise, Saint-Ouen-l'Aumne; ils remontaient le chemin de halage entre la rivire aux eaux vertes et les grands champs de bl mr. On djeunait entre Pontoise et Auvers, au cabaret de la mre Chennevires, sous une tonnelle ombrage de clmatites, proche un verger o picoraient des poules. Le passeur les menait l'le de Vaux et les y laissait jusqu'au soir, libres et seuls parmi les hautes fougres sous les arbres pleins d'oiseaux. Quand ils rentraient--fort tard--chargs de fleurs, Gilberte ne recevait pas Roland. Lui ayant entendu parler de cette le, le pre Hermann voulut la voir. La petite l'y conduisit un jour de semaine, sans en rien dire Roland. L'le est troite et semble profonde, tant les massifs y sont presss. L o il n'y a qu'un rideau d'arbres, on dirait une fort. L'herbe et les bruyres y grandissent sans culture, appelant les abeilles et les fleurs sauvages. Pas de solitude plus dlicieuse, plus sre, plus parfume. L'le reste mystrieuse aux passants de la rive comme aux bateliers qui se font remorquer entre l'cluse de Parmain et le barrage de Conflans. Au retour, le pre Hermann dit Gilberte: --Vois-tu, ma petite, c'est un bijou, ton lot. Je comprends que vous y teniez, et Roland est dcidment un garon d'esprit. Il sait choisir. Il serait peintre qu'il ne choisirait pas mieux... Il faudra voir. Voil quelques annes que ces messieurs des expositions libres me fatiguent les oreilles avec leur plein-air... Du plein-air, parbleu, j'en ferai quand je voudrai... Et a ne tardera pas. Tout l'heure j'y pensais en te regardant courir dans le gazon... C'est superbe, la vraie nature, le ciel, les arbres avec les feux de lumire dans les feuilles... Si j'avais eu seulement une bote pouce!... Tu vas me faire le plaisir de venir me poser une ve dans ce paradis terrestre. Et pas plus tard que demain... La saison s'avance. Bientt ce sera l'automne. Il y a dj un peu de rouille au bout des branches. Tant mieux!... Vois-tu une ve l-dedans, non, mais vois-tu?... Le tableau fut commenc ds le lendemain. Chaque matin, Gilberte et le vieil Hermann se rejoignaient la gare du Nord, gagnaient Saint-Ouen-l'Aumne et couraient se cacher au plus profond de l'le, en une troite clairire abrite de vieux chnes, tapisse de lierres et de vigne sauvage. La petite fit montre d'une patience admirable, posa son ve attentivement, sans se plaindre du froid ni de la fatigue. Aux repos, elle s'enroulait dans un vaste manteau de fourrure, s'tendait dans le gazon, en plein soleil. Puis, sur un signe du matre, elle reprenait la pose et la gardait avec une docilit parfaite. Et la sance se prolongeait, sans qu'une parole fut change entre le peintre et le modle, jusqu'aux heures indcises o la lumire change, tremble, s'estompe, sombre lentement dans les demi-teintes du couchant. On rentrait Paris toujours vers la mme heure, pour que Gilberte put retrouver Roland. La petite ne dit rien au pote de cette tude en plein air. Elle lui laissa supposer qu'elle se rendait comme de coutume l'atelier d'Hermann, derrire le Luxembourg. Roland ne souponna rien. Un soir seulement, voyant Gilberte frissonnante, il s'inquita. L'enfant toussait. Par instants sa voix s'tranglait d'une oppression douloureuse, s'arrtait dans une quinte sche, creuse, qui la secouait toute. Bientt le mal s'aggrava. Une pleur mate fltrit le visage exquis de Gilberte, creusa ses paupires d'un cercle bistr. L'affreuse toux devint frquente, aigu. --Ce n'est rien, disait-elle en souriant. Vainement Roland tenta de la retenir, de la contraindre au repos. Elle refusa, voulant terminer l've, prise d'une rage, encourageant le vieil acadmicien multiplier les sances. Vers la fin de septembre elle consentit se soigner. Le tableau tait achev. Ds les premires atteintes du mal, Gilberte s'tait senti touche par la mort. Oh! il n'y avait pas douter; a y tait. Un froid mortel dans la poitrine, des frissons de glace, des moiteurs continues, une fivre qui devenait chaque jour plus brlante et plus douloureuse. Elle s'tait rsigne tout de suite, mesurant les mois et les semaines, songeant aux premires neiges. Cela sans un regret, avec une sorte d'hrosme, une griserie de dvouement et de sacrifice. Mais avant de mourir, elle voulut vivre. Elle se donna Roland. Ils se sont aims trois mois. Maintenant Gilberte est mourante. L'hiver et la passion ont exalt la souffrance, ht la fin. tendue sur son grand lit voil de mousselines blanches, la petite a des sourires heureux. Une fiert la rassure et la console. Cette fille se sait immortelle. Elle aura le Louvre; elle aura la gloire. Elle a eu l'amour quand elle s'est devine inutile pour l'art. Devant l'agonie, un caprice de modle lui revient. Elle veut le pre Hermann, avec un panneau et sa vieille bote de campagne. La petite posera une dernire fois. Elle y tient; il a bien fallu y consentir. Le matre est venu, sombre, bris, vaincu. D'abord il a pleur. Bientt il s'est mis l'oeuvre, avec une prcipitation fivreuse. La petite a pris une attitude, a cherch la pose, le mouvement voulu, dramatique, compos. Quelque chose comme la tte de la morte dans la _Fille du Tintoret_ de Lon Cognet. Elle a ordonn la disposition des draperies, l'arrangement des dentelles, la tenture sombre du fond. Des fleurs parses, de grands rameaux verts couvrent le lit, enjolivant la mourante d'une grce dernire, d'un parfum. Le pre Hermann a achev l'tude sans moi, l'oeil sec, hant par les seules proccupations du peintre. Alors Roland a compris. Il a compris quelle crature trange, rare, double il avait aime. Un gros chagrin l'a saisi d'abord, mais presque aussitt, se voyant oubli cette heure suprme, il a partag l'gosme idal, uniquement tourn vers l'art, de ce vieillard et de cette enfant. Il n'a plus vu en Gilberte que le modle, l'tre superbe, faux, prdestin, le monstre divin. Et il lui a sembl que c'tait une autre femme qui mourait. FANTMES AMOUREUX _A Mademoiselle... Personne, hormis nous deux, ne lira sur cette page votre nom charmant, en tte des petits contes que je vous adressais cet hiver, quand vous me demandiez de vous raconter des histoires. Je vous les ddie trs humblement, heureux si parmi ces lignes vous retrouvez celles o mes penses appelaient vos penses, et o mes espoirs offraient votre noble esprit le bouquet blanc des fianailles._ CHARLES-MARIE. 25 mai 1885. FANTMES AMOUREUX UNE MINUTE Ici-bas, rien que de fragile. Gloire, succs, fortune, plaisirs sont des fumes subtiles, emportes au moindre souffle. Aucune sret dans le lendemain plein de piges, aucune immobilit du souvenir dans le pass. Des motions d'antan, peu survivent la cause premire. On se retourne, on regarde derrire soi, dans la perspective du chemin parcouru: plus rien, des ombres, des figures flottantes, des profils effacs dj. Au del, le vide, un dsert morose o la pense ne retrouverait pas une source. Et ce dsert fut le paradis lysen du dernier printemps!... En route! vers le pays des chimres qu'on aime d'autant plus qu'il n'existe point, et vers lequel s'envolent nos rves d'exils. Nous marchons dans l'paisse nuit de notre ignorance, attirs par de vains espoirs, tranant nos talons d'inutiles regrets!... C'est fou. La vie tient tout entire dans la minute prsente, dans l'motion que l'on possde avec certitude, et qui glisse sur nous avec le frisson passager de l'archet sur les cordes d'un alto. Presque rien, un frmissement, un sourire, une mlodie qui fuit. Et c'est tout. On a vcu. Il n'y a que des minutes. Qui se souvient d'une anne, qui peut prciser les circonstances d'une tape? On se rappelle seulement la halte, ou bien une ligne, une forme, une nuance qui, par son clat ou par sa pleur, a frapp l'esprit. Le reste est fatigue, ennui, nant. Seule, la sensation des chagrins se rveille sans cesse, une cicatrice laissant plus de trace qu'un baiser. L'enivrement des joies mortes est enseveli pour jamais avec elles, tandis que rien ne comble l'imperceptible sillon des larmes. Il semble enfin--pour le martyre des hommes--que, dans cette vie o tout passe, la douleur seule soit immortelle. Pourtant, il est des minutes exquises. Cette femme entrevue, cette femme dont on ignore le nom, la patrie, la race, le coeur, mais qui cependant, au passage, s'est livre dans un regard, s'est donne dans un geste, en un clair et sans une parole,--vous ne l'oublierez jamais, jamais. Vous l'avez rencontre parmi la foule, au dtour d'un chemin banal, ou dans un bal, ou sous les marronniers du boulevard; vous ne la connaissez nullement, vous n'avez pas os la saluer, vous ne devez pas la revoir, et cependant elle a emport quelque chose de votre pense. Des rves vous, des dsirs vous la suivent dans son sillage, pour toujours. Une seconde a suffi; vous la possdez tout entire. Sans effort, par une simple prdilection de mmoire fidle, vous pouvez la peindre, respirer aprs des annes le parfum dont elle tait enveloppe, sourire son sourire, dire exactement la couleur de ses yeux. Vous savez encore la forme de sa robe, la nuance des toffes, le dessin des franges, l'harmonie dlicate des dentelles, le rayonnement discrtement voil de son bracelet. L'avez-vous entendue? Sa voix chante vos oreilles comme une musique inoubliable, et ses paroles restent la mlodie favorite, dlicieusement obsdante. Quant au regard qu'elle a laiss descendre sur vous, comme elle et donn un sou un pauvre, vous l'estimez au point que vous ne le changeriez pas contre l'abandon complet d'elle-mme. Et comme rien de cela n'a dur, comme la vision s'est vanouie, envole pour ainsi dire, sitt apparue; comme le souvenir est fait non d'heures, mais de secondes,--une minute peine;--vous ne l'oublierez jamais, jamais. J'endure la nostalgie d'une ambition chimrique. Sur une route abrite de grands chnes, une maison, une petite maison blanche couverte d'un coquet pignon de tuiles carlates; autour, un jardin sans massifs, entirement livr aux roses, avec des fonds calmes de pelouse; des volets de chne neuf, constamment ouverts, et laissant deviner, travers les glaces, entre le satin et les guipures des rideaux, l'intimit des lgances intrieures. Pas trop haut, un large balcon en fer forg, renfl comme un chiffonnier de Boule, et dont la rampe disparatrait demi sous une draperie mauresque aux longs plis tranants. A droite et gauche, aux deux flancs de la route; dans les vieux arbres, des chansons d'oiseaux. J'entrerais dans ce logis, rien qu'en poussant la grille et la porte. J'irais droit, ayant travers des salons troits touffs sous des velours, j'irais droit la serre tide o des palmiers languissent, et je tomberais genoux, sans mot dire, aux pieds d'une princesse qui m'attendrait sans me connatre,--le livre d'un pote dans sa main. Elle serait douce et belle, jeune et sincre; elle aurait pour vtement un riant peignoir japonais, brod de fleurs tranges et de dragons argents, retenu seulement aux hanches par une ceinture lche. Pour la chevelure, blonde ou brune, sa guise. Plutt blonde. Et nous nous aimerions durant l'ternit profonde d'une minute, oublieux de l'humanit et de la nature, avec des caresses chastes et des bndictions muettes. Pas un mot. L'amour est son apoge tant qu'on n'a rien se dire-; la parole est dj la preuve d'un malentendu. J'ignorerais son nom et ne lui dirais point le mien. Je la quitterais sans la regretter, elle me laisserait m'loigner sans me retenir, sans me rappeler. Le lendemain, en errant sur la route, je ne retrouverais plus la maison, emporte par un coup de ferie. Une fort obscure aurait germ la place. Eh bien! je sens que je n'atteindrai point cette bonne fortune, que je n'arracherai point cette minute de suprme extase la vie banale, misrable, cruelle, toujours la mme. Et cela me rend triste,--souvent. Beaucoup meurent sans avoir got l'infinie possession de la chre minute. Oh! les malheureux! oh, les pauvres! oh, les innocents! oh, les damns carts de la terre promise! Ceux-l n'ont pu calculer l'immortalit d'une impression, ni savoir combien la vie peut condenser d'mois, d'ivresses, de douleurs, de volupts et de dsespoirs dans la plus brve mesure possible du temps. Vivre une heure on une heure, quelle misre! Dpenser sa sensibilit sou par sou, changer btement contre les -compte de tous les jours un bien qui, dpens en un coup, balancerait une fortune royale; se diminuer peu peu, s'user pour ainsi dire,--est-ce vivre? Mais se donner tout entier, pour rien, en une minute! changer une motion instantane mais divine contre des annes de deuil,--oui, des annes, s'il le faut! Se promettre, se livrer, s'anantir dans un dsir impossible, s'attacher un idal qu'on n'atteindra point, c'est s'assurer l'aventure pique de ce rveur athnien qui, dans un lan de passion noble, vola sur l'autel auguste de Jupiter la coupe des sacrifices et la vida d'un trait. Aussitt il tomba tout en poudre sur les degrs sacrs--mais il avait bu le vin des Dieux! L'Olympe est remont l-haut, au feu des toiles. Les statues de marbre des desses et des hros fabuleux ont roul, brises, dans le torrent dessch des vieux fleuves; les minutes qui valent d'tre vcues ne se paient plus au comptant. Aujourd'hui, la minute possible, la minute unique cote les regrets incurables d'une existence. On a aim autant qu'on croyait, autant qu'on pouvait--pas plus, hlas! Une femme a pass, une inconnue que vous ne reverrez pas, qui ne sera pour vous ni l'amie, ni l'pouse, ni l'amante; et son souvenir vous restera, prcis, vivant, impitoyable. Elle sera morte peut-tre depuis longtemps pour d'autres, qu'elle vivra encore pour vous, en vous, comme au jour de la vision fatidique, avec la mme dmarche, la mme robe, avec la mme voix chantante. Cela n'a pas dur, ou presque pas. Qu'importe? Vous avez tremp vos lvres au nectar brlant de l'Olympe. Vous aimez dsormais cette femme. Peut-tre en aimerez-vous une autre, plusieurs autres, mais--elle--vous ne l'oublierez jamais. Jamais, jamais. LE CLOWN Marius avait prpar son petit discours. L'exorde commenait comme un andante, avec des bmols attendris, sur un accompagnement de sourdine grave. Il ouvrirait la dmonstration symphonique largement--lento mastoso--pdale douce. Ensuite, son loquence secouerait les trilles, les pizzicatti allegretti d'un sentiment bien orchestr o il y aurait place pour un petit ballet genre Vieux-Svres. Menuet pour les seuls instruments cordes. Aprs une pause--a tempo--la phrase caractristique s'avancerait, solennelle, dans des fanfares de cuivre et d'or. Choeurs de vierges folles la cantonnade, choeurs de petits anges dans les frises; des voix mlodieuses dans des lointains indcis, dolcissimo, decrescendo, les harmonies s'teignant poco a poco avec des douceurs de plainte amoureuse. Le clou de la partition. Au rveil adouci des fanfares, succderait, piu lento, la chanson mlancolique des hautbois clbrant la paix bourgeoise du vrai bonheur, le calme sonore des soirs. Une idylle, frache et simple comme toutes les idylles; aucune science voulue du contrepoint ou de la fugue, pas d'arpges. Enfin, sur un fragment voqu de la phrase magistrale calme par la tendresse des choeurs, l'oratorio s'achverait en de tels accords, s'lverait si haut, d'octaves en octaves, dans le vol des harpes--fortissimo, apassionnato--qu'il ne resterait plus Marius que d'offrir son me et sa vie Fernande--sur un point d'orgue! La soire de dimanche avait t marque pour l'unique audition de ce chef-d'oeuvre. Mais, au moment d'abattre sur un pupitre suppos son bton de chef d'orchestre idal, Marius ne trouva plus ses partitions. Les musiciens, interdits, s'en allrent, emportant leurs instruments, soufflant la petite flamme des chandelles. Il ne resta plus que Fernande et Marius, dans le noir. Marius essaya bien quelques notes: Mi, mi, sol, mi, do, r, la, sol, fa, r... mais sa chanson se brisa dans un trmolo pitoyable, que souligna le petit rire de Fernande, un petit rire cruel et charmant. Rentr chez lui, Marius comprit la ncessit de prendre une attitude. Laquelle? Toute la question tait l. Il changea vingt fois d'ide fixe. D'abord, il voulut mourir,--comme tout le monde; puis il eut l'ide d'un voyage de circumnavigation. Oh! aller bien loin, bien loin, au bout de la terre!... Il commena le premier vers d'une ode et ne l'acheva point; il alluma dix cigarettes sans les fumer, ouvrit un livre sans y rien lire, se mit au lit sans pouvoir dormir. Au petit jour, il crut comprendre. Il y a cent faons d'tre bte; les imbciles n'en ont qu'une, et il en reste par consquent quatre-vingt-dix-neuf pour les gens d'esprit. Marius, garon d'esprit ses heures, s'tait beaucoup trop inquit de ce qu'il se promettait de dire, et pas du tout de ce qu'il tait expos entendre. Il s'tait efforc de n'tre point banal comme tout le monde, et il s'tait montr sot comme personne. On est un grand garon, fier et ddaigneux, on affecte de ne voir dans la vie que des bonshommes croqus par Daumier, on aime la bataille et on a eu ses minutes de vaillance, on se croit fort parce qu'on a vu le feu;--et on devient timide, hsitant, ridicule, lche devant la petite tte blonde qu'on a choisie. Ah! s'il s'agissait d'enlever une redoute hrisse de canons vomissant la mort, ce serait une autre affaire. On ferait le joli coeur, on mettrait des gants blancs comme pour une revue, on tutoierait son pe, jour de Dieu! Et l'on marcherait crnement sous les balles, drapeaux au soleil, musique en tte. Mais conqurir le droit de mettre un baiser sur une petite main, affronter deux yeux moqueurs, s'exposer un sourire! Voil du quoi faire reculer les vieux capitaines. Oh! pouvante! Se sentir ridicule. Ne pas trouver une syllabe prononcer. Se dbattre gauchement contre l'impuissance de parler, et contenir dans son coeur d'inexprimables aveux! Marius se jura bien de ne pas retourner au combat. --Hlas! pensa-t-il. Puisque je dois renoncer l'mouvoir, je vais essayer de la faire rire... Elle a de si jolies dents! De ce jour, il enferma sa pense dans un jargon. Il faonna sa parole l'esprit boulevardier de Paris, le pire esprit qui soit et le plus brillant, l'esprit de Chamfort et de Gavroche, du duc de Richelieu et Bambochinet, de Joseph Prudhomme et de Mme de Stal. Un rire o se rsume la somme de frocit permise aux gens de bonne compagnie, un tumulte d'expressions formidables et puriles, de jugements faux; une langue faite de mots l'emporte-pice, de termes anglais, des locutions arabes, de contre-sens, de non-sens, de niaiseries, de coups de feu, de formules redondantes, de gaiets tapageuses, et qui, bondissant, hurlant, se cognant aux ides justes, aux penses srieuses, aux thories solides, se dcarcassant plaisir, crevant des cerceaux de papier multicolore, s'aplatissant, se relevant dans des cabrioles de funambules, appelle la vision d'une mascarade de pierrots perdus lchs dans une pantomime amricaine qui serait reprsente sur un tremblement de terre. Marius rpta ces vers de Coppe: Las des pdants de Salamanque Et de l'cole aux noirs gradins, Je veux me faire saltimbanque Et vivre avec les baladins. Et renonant devenir l'poux, l'ami, le page ou le chien de la femme aime, il se rsigna devenir son clown. Quand il la revit, il lui raconta des histoires. Il tait une fois un prfet nomm Romieu. L'empereur, qu'il amusait, l'invitait ses chasses de Compigne. Un jour, le prfet rflchit que rien ne devait tre plus monotone, pour un souverain aussi puissant, que de tirer toujours des perdrix et des faisans, des faisans et des perdrix. Il conseilla au capitaine des chasses de faire partir, sous le fusil de l'empereur, quelques compagnies de perroquets. A la premire battue, trois cents insparables et cent cinquante kakatos furent lancs en prsence du matre. Napolon III, un peu tonn d'abord, ajusta l'un des oiseaux, tira et l'abattit. Comme il se penchait pour le ramasser, le perroquet rassembla toutes ses forces et, par un effort suprme, mourut en criant: Vive l'empereur! Fernande riait, et Marins admirait ses jolies dents. Peu peu il glissa dans l'ironie coutumire, se fit sceptique, s'attacha au cou le sifflet narquois de Mphistophls et s'en servit pour siffler tout, indistinctement. Sans descendre jusqu'au coq--l'ne, il daigna des intimits compromettantes avec les calembours va-nu-pieds qui courent les ruelles. La notion du juste s'effaait graduellement en lui avec le sentiment du respect. Ses sensibilits d'autrefois, ronges par les railleries comme par des acides, se mouraient d'une mort lamentable, sans larmes. Comme il est gai! clamaient les passants. Quel entrain! Quelle bonne humeur! Ah! celui-l tait un heureux! L'existence lui tait clmente, douce, facile, riante. Ce Marius! combien il s'amusait. Bonnes gens; il est, en Asie, des pagodes sacres qui ressemblent assez mon ami Marius. Le voyageur qui y pntre, salue, bloui, le haut portail o les panneaux d'ivoire sont maintenus en des cercles d'or; puis il passe sous des votes soutenues par des colonnades de porphyre, assourdies par des velours clatants tendus sur les mosaques; puis c'est une salle en lapis, un jardin couvert o l'eau des sources secoue dans des vasques de marbre le parfum des fleurs; puis, le sanctuaire auguste, au luxe aveuglant;--et sur l'autel, presque rien, un petit Bouddha de jade noir, informe, affreux. Marius, le gai Marius, portait en lui, derrire les splendeurs de sa fantaisie volontaire, l'idole lugubre de son impossible amour. Parfois, cependant, en ses solitudes, le clown s'effarait, n'osait plus regarder sa vie en face, aspirait au moment de reprendre son masque, prouvait enfin la nostalgie vile des trteaux. Des regrets le prenaient. Ce serait pourtant bon de s'aimer, de s'aimer bien, plein coeur! On aurait une jolie existence, honnte et paisible, un bonheur pur, solide, immortel. Et le dtail de l'ambitieux avenir, plus sduisant que l'avenir mme! Pour lui, le travail, le triomphe, le talent--on a du talent quand on aime--le souci religieux de la rendre heureuse. Pour elle, une petite maison o elle commanderait en reine, un petit jardin au fond d'un vieux faubourg, proche la rivire. Et les heures sereines du soir, dans le salon bien clos, sous la lampe, entre l'tre qu'on laisse teindre et le clavecin qu'on laisse ferm; le large fauteuil o elle s'alanguirait, berce par des causeries, tandis qu'il tomberait genoux, lui, avec, chaque soir, une motion neuve et des dsirs plus caressants... Allons, hop! Paillasse! Allons, clown, tu rvasses, mon bonhomme! Debout! Poudre-toi, mets ton rouge, mets-en beaucoup pour que tes pleurs puissent au besoin s'chouer dans tes grimaces. Sois une caricature, mon garon. Et maintenant, en scne. Disloque-toi. Attention! Gare aux casse-cou! Si tout marche bien, si tout l'heure tu n'es pas tomb de ton trapze, inerte et sanglant dans le tan de la piste, tu pourras faire la qute;--et peut-tre ta Fernande laissera-t-elle tomber un sou dans le chapeau de feutre que tu fais sauter d'ordinaire au bout de tes baguettes--comme une grosse chauve-souris. SOUS LA COMMUNE Je l'avais rencontre quelques mois avant la guerre, dans cet htel de l'avenue de Friedland o Arsne Houssaye donnait alors de si merveilleuses ftes vnitiennes. C'tait par une nuit de bal, au fond du salon mauresque, prs du large divan qu'elle emplissait de ses jupes. Sous son loup de satin noir, je l'avais devine jolie. L'indfinissable ondulation des lignes rvlait un corps jeune, souple, mince, cr pour les profondes caresses et pour les abandons paresseux. Aucun de ses mouvements ne se dessinait en geste banal. Depuis sa nuque aux teintes fauves, qui supportait un chignon dor travers d'une longue pingle d'caille blonde, jusqu' ses petits pieds impatients et mutins, cambrs sous des mules noires, on pressentait la ligne nerveuse, chaste, presque divine o l'artiste admire religieusement le tmoignage des pures beauts antiques. Elle portait une toilette de coupe unique, un de ces fourreaux de satin plaqu aux hanches que devaient adopter plus tard les lgantes de la troisime Rpublique et qui, cette poque de luxe hypocrite, pouvait passer pour une rare audace de coquetterie fminine. Pas un ruban, pas une dentelle, pas un bijou. L'toffe adhrait fidlement la forme amoureuse, et, vers les genoux, se perdait en trane flottante gaye par des clarts de jupons blancs. Un voile de point vnitien comprimait ses torsades blondes d'o s'levait un parfum singulier, timide et capiteux, qu'on eut dit blond aussi. Sa main droite, gante de chevreau couleur de deuil, balanait, dans un mouvement rythmique, mesur sur de lointains chos de valses, un large ventail de jais mat, dont chacune des deux branches matresses portait un diamant noir. Nul ne lui parlait; elle semblait comme trangre cette foule joyeuse qui se reposait de l'tiquette guinde de la grande vie mondaine dans un tapage la fois canaille et raffin. Ses grands yeux bizarres, verts et enivrants comme de vivantes absinthes, contemplaient froidement la cohue des gentilshommes, des snateurs et des officiers chamarrs qui se suivaient lentement sous les lustres. Du divan o elle tait tendue, blottie pour ainsi dire dans une attitude frileuse de chatte, elle considrait loisir tout le cortge de la fte, l'escalier de marbre clair de torchres odorantes, la loggia dont les glaces abritaient des palmiers et des lauriers-roses, la haute galerie sombre que les tapisseries flamandes faisaient solennelle, le petit boudoir japonais riant de lumires papillotantes, avec ses panneaux de laque transparente, ses lanternes folles, ses draperies de soie o galopaient des chimres fabuleuses travers des paysages d'or, de pourpre et d'azur, parmi des fleurs bizarres et des soleils blouissants. Vers l'heure o les valets de pied dressaient dans le hall les petites tables du souper, elle se leva, traversa le salon mauresque, descendit l'escalier majestueux en tenant le centre des degrs roses, et disparut. Le lendemain, au Bois, je la reconnus tout de suite. Il m'tait bien inutile d'avoir vu son visage. Elle se trahissait aussitt par la grce fline qui lui tait propre et que je n'ai depuis retrouve chez aucune autre femme. Celle que je suivais sous les acacias, prs du pavillon de Madrid, ne pouvait tre qu'elle. C'tait la mme dmarche lente et onduleuse, la mme coupe et la mme couleur de costume, les mmes yeux pareils des tapages liquides. Dans le balancement de sa taille souple, dans le mouvement arrondi des bras et l'inclinaison du cou, je la ressaisissais tout entire avec son charme noir, ses indolences mystrieuses de la nuit. Je sus bientt son nom, sa demeure, et qu'elle vivait seule dans une villa d'Auteuil, mais je ne connus que cela. Je ne pus apprendre, je ne sus jamais si elle tait fille, femme ou veuve. Je lui crivis;--en vain. Bientt elle dserta le Bois, tint ses volets ferms l'heure o je passais cheval sous ses fentres. L'aimais-je? Je n'oserais le dire ni le nier. Elle me proccupait, voil tout. Aucun effort ne m'aurait cot pour me rapprocher d'elle, mais je ne souffrais pas de ma solitude. Ce petit roman tranquille, doux, mlancolique ajoutait ma bonne humeur naturelle je ne sais quoi de tendre, de caressant qui ressemblait parfois du bonheur. Puis je trouvais cela gentil de pouvoir aimer encore en collgien, inutilement, btement, simplement, sans arrire-pense, sans un dsir... Allons, allons, je crois bien tout de mme l'avoir aime... Vint la guerre. Il fallut se faire soldat, comme tout le monde. Le marchal Leboeuf m'expdia Limoges--je n'ai jamais su pourquoi; le duc de Palikao m'envoya la Roche-sur-Yon; le gnral Lefl me rappela enfin Paris et me rendit mes trois galons de capitaine en me versant dans un escadron de formation nouvelle. Le 2 dcembre, comme je traversais au grand trot le plateau du Tremblay, une balle allemande m'atteignit en pleine poitrine et me jeta vanoui dans la poussire. Je me rveillai seulement le lendemain, l'ambulance de Valentino... Une longue salle garnie de petits lits blancs o reposaient d'autres vaincus, des mdecins en tenue militaire avec le brassard la croix rouge, des femmes en robe noire protge par un grand tablier blanc,--ambulancires volontaires. Je distinguai tout cela confusment, ces femmes graves, ces blesss ples, ces uniformes; et bientt je ne vis plus qu'elle, la dame d'Auteuil, debout prs de ma couchette et me regardant de son habituel regard fixe et profond. C'tait elle! Ah! j'avais dj oubli la guerre, les fatigues, les prils, les colres. Un coin du pass se remplit de lumire. C'tait le salon mauresque de l'avenue de Friedland, les alles solitaires du Bois, les jardins d'Auteuil, mon cher petit roman de fin d't... Comme j'allais parler, elle leva un doigt vers ses lvres en signe de silence, et, derrire sa main blanche, je contemplai son premier sourire--un sourire discret, triste, peine dessin, comme le sourire de la Joconde. C'est ainsi que, pendant trois mois, je pus lui faire ma cour--oh! une cour respectueuse, timide, timide... Il est quelquefois prcieux d'avoir reu un coup de feu dans la poitrine! Lorsque je sortis de l'ambulance, nous tions au dbut de la Commune. Delescluze entrait l'htel de ville, Grousset s'installait dans le cabinet de Jules Favre. Une tragdie commenait. Mais le soleil tait revenu, il y avait des bourgeons aux marronniers des Tuileries, des milliers de passereaux rentraient et puis nous retrouvions ce merveilleux pain blanc qui ne fut jamais plus blanc qu'au lendemain du sige. Sous les chnes de l'ancien parc imprial, je rencontrais maintenant presque chaque jour la dame en noir. Pas bavarde, la dame. En dpit de mes questions, je n'appris rien de sa vie, rien, rien, rien. J'observai seulement ses allures prudentes, sa hte me fuir ds qu'un promeneur se montrait l'entre de l'alle alors dserte souvent. On eut dit qu'une surveillance pesait sur elle et commandait sa vie. Elle avait d abandonner sa villa d'Auteuil visite par les obus prussiens et s'tait retirs provisoirement dans un appartement de la rue d'Alger, o elle ne consentit jamais me recevoir, malgr mes instantes prires. Cependant, elle s'attendrissait peu peu. Et le soir, vers la quatrime heure, au moment voil de demi-teintes o, Le regret du couchant laisse un adieu plus doux, nous avions une longue treinte silencieuse. C'tait toujours au tournant du dernier massif, dans la verdure devenue sombre, prs de la lionne de Barye. Je prenais ses deux mains gantes dans mes mains tremblantes; je lui disais: A demain tout bas. Nous demeurions ainsi face face, sans une parole, en coutant vaguement le canon qui grondait au loin, vers le Mont-Valrien, vers Vanves, vers Bezons. Qu'tait donc cette femme? D'o venait-elle? Pourquoi s'attardait-elle en ce pauvre Paris alors dsert? Et si elle vivait solitaire, pourquoi ne point me permettre de lui faire visite? Je le lui demandai un soir. --Vous avez donc peur de moi? lui dis-je. --Peur?... Moi?.. Puis elle se leva, me quittant en prononant avec un accent trange: --Vous verrez si j'ai peur. Le soir, comme je rentrais aprs dner, un laquais me remit ce billet: Demain, deux heures, ma maison d'Auteuil. L. Auteuil? C'tait par ironie assurment, ou peut-tre pour m'loigner. Et qui sait? Depuis une semaine, les batteries du Mont-Valrien foudroyaient Auteuil. Les fdrs, chasss par les obus, avaient abandonn le secteur et s'taient retranchs derrire des barricades. La veille mme, Dombrowski avait t bless l en passant la revue de ses postes. Les troupes de ligne avanaient lentement vers le rempart, dans les tranches serpentines. Le quartier avait t abandonn compltement ds les premiers jours de la guerre civile. Dans ces conditions, aller Auteuil tait une folie. Je fus Auteuil, malgr les barricades du quai de Billy et la mitraille qui balayait le Point-du-Jour. Je rasais les murs cherchant la protection des angles, htant le pas, contempl avec stupeur par les fdrs des barricades qui crurent devoir m'envoyer deux ou trois coups de feu inutiles. Enfin, j'arrivai rue Boileau, devant la villa. Pauvre villa! La grille s'tait abattue, tordue sous l'action victorieuse des boulets. Des persiennes en lambeaux pendaient aux fentres, une brche norme ouvrait le toit, laissant voir un trou noir bant. Un gazon maigre poussait dans les pavs de l'alle carossable. Le jardin tait dvast... Je vois encore une branche de lilas dcapite par une balle et que le vent balanait..... Ayant gravi le perron dont un obus avait bouscul les dalles, je poussai la premire porte voisine des marches et j'entrai dans un petit salon clair. La dame en noir m'attendait, blottie en un fauteuil, avec toujours sa mme allure troublante. Comme je tombais, ses pieds, une botte mitraille creva sur la pelouse, et le ricochet d'un biscaen vint expirer sur le tapis. --Ai-je peur? dit-elle. Et je vis refleurir son premier sourire, son sourire de l'ambulance. J'osai lui dire son nom--je ne l'crirai point--et ressaisir ses mains aimes. Ce que je lui dis en ces heures de bataille, dans cette tourmente affreuse o nous tions cachs, quelles paroles exquises, sublimes et passionnes, tombrent de ses lvres, quelles extases profondes, sans nom, nous appartinrent sous ce toit frle secou par la guerre,--pourquoi le rvler? Le souvenir avou s'vapore et laisse seulement au fond des coeurs un parfum vieilli, amer souvent. Je garde en moi, comme un avare, le tmoignage toujours vivant de ces ivresses mortes. Elle se donna, plus tendre mille fois qu'elle n'avait jamais t svre. Le mystre o elle s'enfermait d'ordinaire semblait lui laisser trve en ce coin perdu, plus dsert que l'immense dsert. Nul ne pouvait nous apercevoir ni nous rencontrer. Quand nous nous rejoignions l, chaque jour, c'tait aprs avoir travers des solitudes mornes, des rues vides o son pas lger retentissait dans les repos sonores du canon. Aucun passant. Pas un soldat. Le danger? Ah! nous n'y pensions plus gure. Elle ne m'en parla jamais. Bientt apprivoiss, nous prmes possession du jardin, du pauvre jardin d'autant plus joli qu'il poussait la grce de Dieu. Que d'instants passs, agenouill dans l'herbe, sans entendre le sifflement des balles dans les branches!... Enfin!... Combien cela est dj loin! Quinze annes bientt!... Le 22 mai, au lendemain de l'entre des troupes, elle m'crivit: Il n'est plus un coin o nous puissions cacher notre amour. Adieu, mon ami. L. Je ne l'ai pas revue. Elle est retourne son mystre. LE RLE C'est le pre Kernouan qui m'a racont cette histoire l't dernier,--l-bas, si Quiberon, sous le hangar de la sardinerie Amieux, un soir d'aot. Le drame n'a eu pour spectateurs, dans la presqu'le bretonne, que le vieux marin Kernouan et la mre Le Cardec, une brave octognaire qui engraisse des cochons Port-Haliguen. En ce temps-l s'ennuyait Paris une femme clbre par ses talents et par sa beaut, et qui s'tait plus particulirement illustre dans la tragdie, sur les principales scnes de France et de l'tranger. --Sarah Bernhardt? --Non, ce n'tait pas Sarah Bernhardt... La belle tragdienne s'ennuyait donc, comme on peut s'ennuyer Paris quand on possde un bel htel, des chevaux, des diamants, des adorateurs perptuellement inclins, et un mari aimable. --Vous avez dit?... --J'ai dit et un mari aimable. --J'avais bien entendu. Continuez. --Ronge par le spleen, compltement dsempare--comme dirait Kernouan--l'artiste eut la fantaisie d'un rle, d'un grand beau rle crit tout exprs pour elle par un vrai pote, sur ses conseils, et o toutes les ressources de son norme talent seraient habilement utilises. A cette fin, elle jeta les yeux sur l'illustre auteur de... je ne puis le nommer. Si vous voulez bien--et pour rendre le rcit plus facile--nous l'appellerons Ernest. On le reconnatra aisment d'ailleurs, quand on saura qu'il n'a pas cinquante ans, que ses cheveux blonds sont abondants, qu'il compte de nombreux succs dans le journal, dans le livre et au thtre, qu'il porte toujours un pardessus mme au plus fort de la canicule, et qu'il parle ngre. --Ngre? --Oui; j'entends que, religieusement soucieux de la forme quand il crit, il ne prend pas la peine de rien formuler quand il parle. Sa conversation semble le rsultat d'une transmission tlgraphique. La belle tragdienne s'adressa donc au clbre Ernest et lui demanda un rle. L'auteur, flatt et sduit, rpondit aussitt: --Un rle... en ai pas... plus rien crit depuis deux ans. Suis abruti par Paris... besoin solitude, recueillement... quand trouverai solitude, aurez rle... Espre grand succs. --Mais, mon cher ami, ne pourriez-vous vous retirer pendant quelques mois la campagne, au bord de la mer, et l-bas... --Impossible... Vie d'htel assommante... ai essay, pas pu. Serais trop libre, aurais envie aller caf, casino, plage, thtre, toupie hollandaise. crirais rien du tout. --Comment faire, alors? --Venez avec moi... me surveillerez... aurez soin pas me laisser sortir... Surveillerez mnage, cuisine, domestique. Louerons chalet, villa, maison, n'importe quoi, mais pas htel. Bains de mer nous feront du bien. Convenu? --Convenu, soit, dit la belle actrice. Je vais m'occuper de trouver une petite plage paisible, et, dans huit jours, nous pourrons partir. Aussi bien, rien ne me retient Paris, je serai trs heureuse de prendre l'air. Ah! mon cher ami, quelle bonne collaboration nous aurons l-bas! Effectivement, huit ou dix jours aprs cet entretien, l'auteur et sa future interprte dbarquaient Quiberon et s'installaient dans une jolie petite maison situe sur la pointe, l'est de la cte, entre le bourg et Port-Haliguen. Il fallut une bonne semaine pour que l'installation ft complte; car si le clbre Ernest s'tait content d'emporter un bagage sommaire, la tragdienne s'tait fait suivre, selon sa coutume, d'une trentaine de caisses vastes comme des chalets suisses et contenant chacune cinq ou six robes. De plus, elle avait soigneusement emport tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, de la sculpture, de la littrature et de la confiture. --Vous m'affirmez que ce n'tait pas Sarah Bernhardt? --On me l'a dit. Je l'ai cru. Faites comme moi. Les deux collaborateurs s'installrent donc. La tragdienne occupa tout le rez-de-chausse, le dramaturge prit possession du premier tage. On organisa la salle manger dans une serre attenant la villa et qui donnait sur l'Ocan. De distraction, aucune: ni thtre, ni casino, ni caf-concert. Des promenades seulement. Point de voisins. Les passants taient des marins, des pcheurs du port, des sardiniers de Belle-Ile, des petites sardinires de Concarneau, des employs de la fabrique de conserves et des douaniers. Rien n'empchait donc les deux amis de s'adonner entirement leur oeuvre. L'auteur tait enchant et sa satisfaction se traduisait journellement par des proclamations du genre de celle-ci: --Bon, l'Ocan, trs bon! Brise marine... horizon bleu... vague mugissante... infini grandiose... homard frais... berc par la rumeur des flots... inspiration... paix de l'esprit... bigorneaux dlicieux. La tragdienne s'tait habitue comme par magie cette existence calme. C'est tonnant tout ce qu'il faut pour qu'une femme soit satisfaite, et le peu qui lui suffit pour tre heureuse. Elle allait avoir son rle, un rle fait pour elle. Non seulement elle tait assure d'un succs, mais elle comptait bien que Rbecca, son ancienne camarade de l'Odon, sa rivale aujourd'hui, n'aurait pas de rle du tout. Des indiscrtions de coulisses lui avaient appris que son auteur, l'heureux autour qu'elle avait enlev Paris, avait eu le vague projet d'crire un rle pour Rbecca. Ds lors, son succs venir s'augmenterait d'une victoire, car il n'y avait dans la pice d'Ernest qu'un seul grand rle de femme. La clbre tragdienne mit tout en oeuvre pour encourager son auteur. Sachant qu'il gotait fort le talent de Rbecca, elle sut, grce l'admirable souplesse qui est le fond de son talent, faire violence sa propre nature, s'assimiler les moyens, les intonations, les gestes de sa rivale; et elle se montra suprieure dans cette imitation mme. D'autre part, elle recula les bornes de la complaisance, comme pour plaire son pote. Celui-ci lui ayant dit un jour: --Tabac caporal mauvais, lourd... habitu, lataki de Smyrne... Pas lataki ici... bien dsagrable. Elle tlgraphia l'agence du boulevard des Italiens, et le lendemain l'auteur possdait une norme caisse de son tabac favori. Un jour, ou plutt un soir, Ernest manifesta d'autres exigences. Il se plaignit de son installation au premier tage, parla de courants d'air, d'un insupportable vent du sud-ouest qui branlait ses volets et jetait la perturbation dans ses rves; bref, la tragdienne lui offrit de troquer son appartement contre celui qu'elle avait d'abord amnag pour elle-mme. Le dramaturge protesta, affirmant qu'il partirait plutt que de gner ainsi son amie. Mais il n'arrta pas de gmir, et comme, quelques heures aprs, la nuit tait venue, que le ciel tait plein d'toiles et l'air plein de parfums, il dit l'artiste de belles choses qui demeuraient belles malgr la faon dont elles taient dites; il fut pressant, tendre, persuasif, s'agenouilla, se frappa la poitrine, parla d'ternelle fidlit et d'inaltrable affection. Ce soir-l, la grande tragdienne avait ses nerfs. Au tribunal d'une femme, c'est l'attrait ou le mrite qui plaide votre cause, mais c'est l'occasion qui la gagne. L'actrice se rappela que Dieu a donn la femme la langue pour parler et les yeux pour rpondre: elle rpondit avec ses yeux. Le lendemain seulement, elle songea son mari, et fut toute fire de s'tre donne ses propres yeux une nouvelle preuve d'indpendance; car pour la femme, l'indpendance, c'est le droit de changer qu'elle prend d'ailleurs, de la meilleure foi du monde, pour le droit de choisir. Cet incident donna une activit nouvelle leur collaboration, dsormais infiniment tendue. La tragdienne maintenant ne pensait plus Rbecca qu'en haussant les paules. L'auteur renona toute promenade et toute partie de pche. On fit venir de Paris des meubles gais et des tentures claires. Le troisime acte ne marchant pas souhait, on dcida de le refaire et de refaire aussi le quatrime, par ce motif que rien ne pressait et que les deux collaborateurs ne songeaient qu' prolonger le plus possible leur sjour en Bretagne. La tragdienne s'criait parfois aprs de longs silences loquents: --Je n'ai jamais t si heureuse! Ce quoi Ernest rpliquait: --Moi galement... jamais aussi heureux... idal a pris une forme... rve de toute ma vie atteint... ciel bleu touch du doigt... Nous quitterons plus jamais... jamais. Aprs deux mois de cette existence dlicieuse, le drame tait termin. Il y eut lecture solennelle. C'est cette occasion que le vieux capitaine Kernouan, que les deux collaborateurs avaient rencontr la faveur de leurs promenades, fut pour la premire fois invit la villa. Ernest avait dit: --Kernouan pas lettr... nature primitive, abrupte, pas corrompue par la critique de Gustave Planche...donnera son avis franchement, comme un vrai public. Et Kernouan assista la lecture. Ce fut une belle soire. La mre Le Cardec, entre au service de l'artiste comme cuisinire, en a gard le plus profond souvenir. Elle parle encore avec motion de la grande scne du cinquime acte, o la jeune premire retrouve la croix de sa mre, qui lui tait indispensable pour ouvrir le coffret contenant les preuves de sa haute naissance. Il lui semble encore entendre, comme un ophiclide o soufflerait le mistral, la voix imposante du clbre Ernest, qui, ce soir-l seulement, renona parler comme un appareil Hugues. Le vieux Kernouan fut empoign. Il fit seulement remarquer l'auteur, quand on le consulta, qu'il avait peut-tre abus du mot nonobstant, un joli mot, disait-il, mais dont il faut se servir avec mesure. La grande tragdienne tait transporte. Seul, l'illustre Ernest montra une attitude rserve o l'on vit la modestie qui sied au vrai mrite. Il se dfendit, refusa les loges: --Vous croyez?... bonne pice, alors?... Tant mieux!... Cent reprsentations... Prime... Vais crire successeur Peragallo pour demander avance considrable. Longtemps encore aprs le dpart du vieux marin, les deux amis, accouds sur le perron de leur villa, causaient du drame, des motions de la premire, des jalousies des bons petite camarades. L'actrice nonait en projet les costumes qu'elle allait commander aux grands tailleurs de Vienne et de Londres. Il fut arrt qu'on reprendrait prochainement le chemin de fer, afin de lire la pice aux acteurs, de distribuer les rles et de commencer les rptitions. Les pleurs de l'aurore commenaient clairer le ciel au-dessus des rochers de Saint-Gildas-de-Rhuys quand ils songrent s'endormir. Le lendemain, djeuner, tout en finissant une queue de homard, le dramaturge prit la parole. --Bien rflchi, ce matin... ce rle-l, pas du tout votre affaire... en ferai un autre pour vous l'anne prochaine. --Vous dites?... --Pas dans vos moyens, ce rle-l... Trop, comment dirai-je?... Enfin, pas a du tout. Serez certainement de mon avis... Vais faire donner le rle Rbecca. --A Rbecca?... mais c'est audieux! --Non... pas odieux. Votre faute, aussi! m'avez toujours rappel Rbecca, parliez comme Rbecca, marchiez comme Rbecca... Moi, influenc... Donnerai le rle Rbecca... Quel effet!... Verrez la premire. La grande tragdienne entra dans une fureur indescriptible, cria la trahison, jura de se venger, de faire siffler la pice, de se retirer dans un couvent-- la Grande-Chartreuse!--de se jeter la mer. Puis elle se radoucit, rappela les jours heureux et les nuits trop brves, le fameux soir o Ernest se plaignit tant du vent du nord-ouest. L'auteur se montra implacable, et, brusquant la scne dchirante des adieux, sauta en chemin de fer et dbarqua bientt Paris, o Rbecca le reut comme le Messie. Aprs son dpart, la grande tragdienne tomba malade. Dans la soire qui suivit le dpart d'Ernest, elle avait pris froid. La vieille Le Cardec prvint Kernouan, qui fit appeler un cur des environs connu pour se livrer illgalement la mdecine. Ce vnrable ecclsiastique accourut, ne sut pas reconnatre que la malade tait atteinte d'un commencement de bronchite, et la traita pour un engorgement du foie. Mais, de mme qu'il s'tait tromp sur la nature du mal, il se trompa galement sur la pture du rgime suivre, et prescrivit contre l'engorgement du foie prcisment les remdes qui devaient avoir raison de la bronchite. De sorte qu'en trs peu de temps, la grande tragdienne fut compltement rtablie par ce redoutable ignorant, que depuis, dans sa reconnaissance, elle s'obstine comparer, pour la science et pour l'habilet, M. le docteur Ricord. Le drame du clbre Ernest a t reprsent avec un immense succs. Rbecca interprtait vaillamment le premier rle. On doit reprendre la pice cet hiver. La grande tragdienne n'a pas encore pardonn, et ne pardonnera probablement jamais, car une femme ne pardonne une infidlit que lorsqu'elle est assure que ce n'tait pas une prfrence. LE MUSE DES SOUVERAINS Il tait une fois, dans le village breton de Plouharnel, une petite fille nomme Brengre, dont les parents taient des cultivateurs aiss. Comme l'enfant tait gentille, fine, intelligente, et qu' l'ge de dix-huit ans elle jouait dj du piano comme le clbre violoniste Paganini, ses parents rsolurent de lui donner une ducation moins conforme sa situation de petite villageoise bretonne qu' la position mondaine et brillante laquelle elle semblait irrsistiblement voue. La mre emmena donc un matin la petite chez les religieuses de Saint-Gildas-de-Rhuys et l'y laissa, en recommandant ces pieuses filles de la traiter l'gal d'une demoiselle de Nantes ou de Vannes. Le milieu tait admirablement choisi. En effet, non seulement les religieuses de Saint-Gildas s'adonnent la pnitence, aux jenes et aux mortifications, mais encore elles louent dans leur monastre des chambres garnies, elles vendent des denres coloniales et de la pharmacie. Ce cumul n'est peut-tre pas conforme la rgle austre qui gouverne l'ordre, et l'on peut se demander, en voyant la voiture de Vannes s'arrter devant le clotre, si les voyageurs qui en descendent viennent pour prendre les bains de mer, pour recevoir des leons de solfge, pour acheter une livre de poires tapes ou pour se convertir la vraie foi; mais il n'en rsulte pas moins que les gens du bourg profitent de cet tat de choses. Les jeunes pensionnaires confies au couvent y rencontrent des citadins et peuvent ainsi s'assimiler les usages du monde; quand elles ont termin leurs tudes, elles possdent, outre les leons enseignes dans les tablissements ordinaires, des donnes positives sur l'picerie en gros et en dtail, et une connaissance superficielle du Codex. Elles sont aptes gouverner une maison, conqurir le paradis, falsifier de la cassonade et appliquer des sangsues. Quel clibataire n'a pas rv une pouse coupe sur ce patron?... Dans ce couvent, la jeune Brengre se dveloppa loisir et devint une jeune personne fort sage selon les critures. La religion est la seule forme de romanesque qui convienne certaines mes fminines, et la seule dose qu'elles en puissent supporter. L'ducation de Brengre fut exclusivement provinciale; dix-huit ans, elle savait que la bataille de Tolbiac a t gagne par Clovis, que le pape s'appelle Lon, que la France attend impatiemment l'avnement de M. le comte de Paris, que le Danube prend sa source dans le jardin d'un magistrat allemand et que la Terre-de-Feu est situe fort loin de Saint-Nazaire; elle avait appris coudre, broder et jouer des gammes pendant cinq heures de suite sans boire ni manger. Du monde elle n'avait rien aperu. Ses plus longues promenades avaient t bornes par les falaises de Saint-Gildas, la cte de Port-Navalo, l'le de Gavrinis, le chteau de Sucinio et le village de Sarzeau o naquit Lesage. Une seule fois on l'avait mene jusqu' Vannes et elle en tait revenue tout tourdie, la tte pleine de ce qu'elle avait vu: la cour de l'htel de France avec son mouvement de voyageurs et son bruit de chevaux, le march o courent comme des papillons blancs les grands bonnets ails des filles d'Auray, la vieille tour o M. de Closmadeuc a install son curieux muse mgalithique, le va-et-vient du port, tout ce bourdonnement et ce petit luxe de ville inaccoutums pour elle. Mais cet aperu d'une ville, ce nouveau entrevu, qui, chez un jeune homme, et agrandi le domaine des ides, n'eut pour rsultat chez Brengre que d'largir le cercle des sensations. Elle sortit de cette banale aventure plus impressionnable, plus nerveuse, et conut une mystrieuse terreur de la vie mondaine laquelle elle se savait destine. Elle songeait avec effroi qu' peine sortie du couvent, on la marierait son cousin tabli changeur Paris, rue Vivienne, et que Paris serait sans doute plus redoutable, plus tapageur que le chef-lieu du Morbihan. Il fut fait selon ses craintes. Huit jours ne s'taient pas couls depuis que Brengre tait sortie du couvent, lorsque le cousin, Armand Lantibois, arriva dans la presqu'le, fit publier les bans et, les dlais lgaux puiss, le mariage clbr, emmena sa femme Paris. L'union avait t conclue naturellement sous le rgime dotal, car, dans nos temps dlicieux, les parents veulent bien livrer au mari le corps, la sant, le bonheur, l'existence d'une jeune fille,--mais pas son argent! Ce fut une brusque motion, pour cette jeune fille leve dans la paix d'une plage ddaigne, de se voir transporte tout coup, sans transition aucune, en plein quartier de la Bourse, dans une troite boutique traverse tout le jour par des gens affairs qui criaient des nombres, hlaient une valeur, dictaient un ordre, parlaient htivement et d'une voix stridente. Combien elle s'ennuya serait difficile dire. Les mots prononcs autour d'elle--liquidation dont deux sous, fin courant, terme, rente, premier cours, dernier cours, trois pour cent--lui paraissaient n'avoir aucune signification. Elle vivait comme dans un hospice d'alins ou un conte de fes. Une seule chose l'intressait dans ce milieu troublant, c'tait l'or. Des pices d'or, elle n'en avait jamais vu au couvent, ni Plouharnel, o elle n'avait possd que des pices de cuivre, de ces gros sous comme on en trouve seulement sur les ctes, avec des taches particulires de vert-de-gris. Et voici qu'elle possdait de beaux louis d'or, les uns neufs avec des luisants de flamme rouge, les autres patins et d'un beau jaune qui rappelait les soucis des prs. Ce fut sa grande distraction de jouer avec les cus, les florins, les napolons, les vieux frdrics, et elle s'y adonna comme une ressource unique. Lantibois n'tait pas un pote, un de ces hommes qui posent une chelle sur une toile et qui montent en jouant du violon; c'tait un monsieur pratique et srieux qui, ayant pass l'ge o on se marie pour s'tablir, s'tait peut-tre mari pour se rtablir. Accapar par ses affaires, retenu au dehors pendant une grande partie de la journe, il n'avait que peu de temps donner aux joies rconfortantes du foyer conjugal. Dans le but de distraire sa jeune pouse, et aussi probablement pour assurer une surveillance constante sur ses commis, il avait install la malheureuse Brengre, derrire son comptoir dfendu par un grillage de fer. Et la pauvre petite femme passait l des heures, continuellement absorbe dans la contemplation des petites mdailles jaunes qu'elle aimait caresser longuement et faire sauter dans les sbilles de cuivre. Un jour, Mme Lantibois ne descendit pas au magasin et, durant prs de trois semaines, les commis ne l'aperurent point. Elle avait mis au monde un enfant du sexe masculin qui fut aussitt envoy en nourrice dans un village de la Touraine o le changeur possdait une proprit. Rtablie, Brengre reprit sa place derrire le comptoir et son existence monotone. Lantibois s'absentait de plus en plus, absorb qu'il tait par ses oprations financires. Au bout de dix-huit mois, l'enfant revint. Ce fut un jour de fte pour la famille. En rentrant au logis, Lantibois couvrit son hritier de baisers et de caresses et, comme il relevait dans ses bras pour le contempler bien loisir, il s'arrta brusquement, les yeux grands ouverts, la mine inquite. --Ah! par exemple!... --Quoi donc? interrogea madame. --Regarde bien le petit... Tu ne remarques rien? --Non. --Eh bien! c'est tonnant comme cet enfant ressemble l'empereur d'Autriche! C'tait vrai. Le poupon des Lantibois offrait le portrait exact, frappant, parlant, du souverain qui cumule comme en se jouant, les couronnes d'Autriche, de Hongrie, de Croatie, de Bohme, de Bosnie, etc., etc. Lantibois ne fut pas le moins du monde enchant de cette dcouverte. Il chercha savoir si, depuis un couple d'annes, S.M. Franois-Joseph n'avait pas visit Paris incognito, et les soupons les plus outrageants planrent sur la vertu de Mme Lantibois. De dsespoir, le changeur essaya mme de s'empoisonner en avalant la photographie de M. Andrieux. On parvint le sauver, grce un contre-poison nergique, et on dispersa tous ses doutes en lui assurant que S.M. Franois-Joseph n'avait pas quitt l'Autriche depuis la runion des trois empereurs. Le temps et le travail achevrent de calmer le pauvre mari, mais il ne fut compltement rassur que lorsque, trois mois plus tard, Mme Lantibois donna le jour une petite fille qui ressemblait comme deux gouttes d'eau Pie IX. Cette fois, aucun doute ne pouvait subsister, puisqu'il est de notorit publique que Pie IX, de son propre aveu, a pass ses dernires annes dans une prison cellulaire. Il fallait en prendre son parti, d'autant plus que Mme Lantibois ne dsarmait point. Chaque anne voyait s'augmenter la famille du changeur et chaque enfant rappelait d'une manire vivante un souverain d'Europe ou du Nouveau-Monde. Outre les deux premiers-ns qui ressemblent: le petit garon l'empereur d'Autriche, la petite fille au pape Pie IX, elle a huit enfants, six garons et deux filles. Les garons ressemblent Lopold II, Christian IV, Oscar de Sude, l'empereur du Brsil, au tzar Alexandre III et la reine d'Angleterre. Les filles ressemblent la reine Isabelle et au roi de Hollande. Hier, passant rue Vivienne, je suis entr serrer la main Lantibois et prsenter mes hommages Brengre. Il tait sept heures. On allait servir le potage. Les enfants taient rangs autour de la table pour dner. Et l'on et dit un petit Congrs. LE PORTRAIT DE BB Il s'appelait Jacques; on la nommait Jeanne. Le jour de leur mariage, il avait vingt-cinq ans et elle dix-neuf. Ils s'adoraient. Les divins _concetti_ des amoureux de Shakspeare renaissaient sur leurs lvres ignorantes. Quand ils allaient se promener, le dimanche, sur la berge de Meudon ou dans la fort de Chaville, travers la paix des bois et la rumeur des nids, effarant les oiseaux du printemps par leurs baisers tout le long des haies d'aubpins neigeux, on et dit deux amants de la lgende chapps de quelque ballade ancienne. Le frmissement des branches au-dessus de leurs ttes ressemblait des battements d'aile. Ils marchaient dans une extase; lui, protecteur et doux, livrant son me dans un bavardage namour; elle, merveille et docile, rfugiant toute sa foi dans cette tendresse. Pendant la semaine, ils travaillaient ferme. Jacques partait ds l'aube pour l'atelier o il trimait vaillamment dans le vacarme des marteaux et l'atmosphre touffante de la forge. Jeanne restait au logis, passant les heures composer des amours de petits chapeaux, des chefs-d'oeuvre de bonnets auxquels elle donnait la grce lgre particulire aux doigts frles des Parisiennes. Le soir, au retour, Jacques prenait doucement dans ses grosses mains la tte blonde de Jeanne et l'aveuglait de deux bons baisers sur les yeux. Aprs un an il ne manqua plus rien dans leur paradis terrestre. Un petit ange leur tait venu apporter les bndictions du ciel. Il fallait voir comme le jeune mnage lui faisait fte. Il tait si gentil, monsieur;--il avait l'air si intelligent, madame. Enfin, un petit chrubin, quoi! Figurez-vous qu' six mois, il avait dj une faon de regarder papa qui n'tait pas d'un enfant ordinaire. C'tait comme une grande personne. Jeanne soutenait que le petit ressemblait comme deux gouttes d'eau son pre; ce n'tait pas difficile voir, il n'y avait qu' regarder le nez et les yeux. Jacques protestait. D'abord les enfants se ressemblaient tous. Plus tard, on verrait. Cependant il lui semblait que le moutard ressemblerait plutt sa maman. C'tait une ide qu'il avait comme a. De l d'interminables querelles. C'tait charmant. Le petit grandissait au milieu de cette joie. Nous serions fort embarrass de dire s'il ressemblait au papa ou la maman, mais le fait est qu'il devenait superbe. Jeanne s'en montrait fire. Elle avait une faon de dire: MON fils, qui tait tout fait majestueuse. Jacques souriait en regardant marcher le petit bonhomme. Un jour, il fut dcid qu'on mnerait ce monsieur chez un photographe pour faire tirer un beau portrait. On y mettrait le prix mais on voulait quelque chose de bien. Bb posa avec une gravit risible. On l'avait assis sur un coussin au fond d'un fauteuil, dans ses plus beaux habits et nu-tte. L'objectif du photographe lui avait paru imposant; mais pendant l'opration on lui avait fait regarder une jolie image. Ainsi attentif, veill, il tait tout fait drle. Le portrait fut encadr dans un passe-partout orn de fleurs peintes, et pendu au-dessus de la chemine dans la chambre coucher du petit mnage. On le faisait admirer aux parents et aux voisins. Un soir, au moment o Jeanne le couchait, Bb toussa. Le lendemain matin, il toussait plus fort, et Jeanne remarqua qu'il tait un peu plot. On chauffa des tisanes, mais l'enfant n'arrta pas de tousser. Jeanne en devenait folle. Jacques tait sombre. Le mdecin des pauvres n'y put rien faire. Le croup avait saisi le malheureux petit tre qui mourut touff aprs huit jours de ces souffrances muettes, accables, qu'ont les petits enfants. Jeanne et Jacques pleurrent toute la nuit sur le corps glac et bleui de leur ange envol. Des hommes noirs vinrent qui prirent Bb et le clourent dans le cercueil pour le porter au cimetire. Rentrs au logis aprs l'enterrement, Jacques et Jeanne se regardrent et se reprirent pleurer sans pouvoir changer une parole. De ce jour-l, le mnage sentit se briser les liens du pass. Un lourd silence pesait sur la maison. Plus de trace de gaiet d'autrefois. On ne s'embrassait plus le soir. D'ailleurs Jacques rentrait souvent tard, ce qui agaait Jeanne. Est-ce qu'on rentrait des heures comme a? La faire attendre des deux ou trois heures avec son dner sur le feu, je vous demande un peu! Est-ce qu'il la prenait pour une servante! Fallait le dire tout de suite. On saurait quoi s'en tenir alors. Et pendant ce temps-l, monsieur tranait chez le marchand de vin avec ses amis. Ses amis! on pouvait encore en parler de ceux-l! Quelque chose de distingu! Jacques ne se montrait pas plus aimable. D'abord, il ne fallait pas se mettre sur le pied de le traiter comme un Jean-Jean. Possible qu'on menait les autres; mais quant lui, bernique! Avec a que c'tait amusant de rentrer dans une baraque pareille, auprs d'une femme qui n'avait jamais un mot aimable dans la bouche. Ah, ouiche! Elle tait gaie, la maison! Cr matin, s'il avait su! D'ailleurs, a ne pouvait durer longtemps, il en avait plein la colonne vertbrale. a tournait la scie. Madame s'impatientait! On tait donc devenue princesse cette heure? a l'embtait, la fin! Une nuit, aprs une algarade plus anime que les prcdentes, le mnage toucha au drame. Sur une invective un peu vive de Jeanne, Jacques marcha vers elle, la face empourpre de colre, la main leve. Jeanne devint blanche comme une morte, mais ne broncha pas d'une ligne. Il y eut une minute d'attente et de dfi; puis la femme prit la parole: --Tiens, Jacques, j'en ai assez de cette vie-l. Aujourd'hui, tu as encore un peu peur, mais demain tu me battras. Je prfre on finir tout de suite, sparons-nous. --Sparons-nous, nous finirions toujours par l. Vois-tu, Jeanne, je ne suis pas mchant, et tu es une bonne petite femme, mais nous ne pouvons plus vivre ensemble; c'est impossible, c'est devenu insupportable. Prends tout ce que tu voudras ici et file chez ta mre. Autant tout de suite que plus tard. Si, aprs a, tu as besoin de moi, tu me trouveras. Ils causaient maintenant sans colre. On et dit que par leur rsolution de se sparer, ils se sentaient calms, dlivrs. Jacques s'assit dans un coin, suivant des yeux sa femme qui allait et venait travers le logement. Jeanne avait ouvert une grande caisse o elle jetait ple-mle ses modestes robes, son linge, ses bonnets, les objets auxquels elle attachait quelque prix. Pas un mot, pas un geste. Ils songeaient. Un moment, Jacques vit sa femme s'avancer vers la chemine et dtacher du mur le portrait du petit mort. --Minute! dit-il. a, c'est moi. Je le garde. Tu vas me faire le plaisir de le remettre sa place. --a! tu veux me prendre a, toi! Ce n'tait plus Jeanne, c'tait Gorgone. Une seconde avait suffi pour la transfigurer en Eumnide. Elle tait plus ple encore qu'au moment o elle avait vu se dresser sur sa tte la large main du forgeron. Puis, brusquement, son attitude changea. Ses yeux se gonflrent de larmes; elle se fit humble, suppliante. --Non, je t'en prie, laisse-moi l'emporter. Laisse-le moi, Jacques. Il n'y a eu que a de bon dans ma vie, c'tait le petit. Je suis sa mre, moi. Je l'ai port, je l'ai nourri, je l'ai soign. Je l'embrassais, c'tait bon. Pauvre chri mignon qui est mort. Il tait si gentil. Quand je m'veillais, le matin, j'allais doucement le regarder dormir dans son petit lit. Il tait tout rose, je ne l'entendais pas respirer. Sa petite jambe ronde passait sous la couverture. Oh! Bb qui est parti! Jacques, tu vas me laisser le portrait, n'est-ce pas? On se dispute, on s'agonise, mais on n'est pas des monstres. C'est moi, le portrait. Tu te rappelles, quand on l'a fait faire, Bb regardait une image. Vois-le; on dirait qu'il me voit... Jacques pleurait. Il se pencha sur le portrait et l'examina sans mot dire. Sa tte tait tout prt de la tte de Jeanne; leurs chevelures se touchaient. Jeanne voulut supplier encore, mais le forgeron lui ferma doucement la bouche. --Si je ne te le donne pas, que feras-tu? --Je ne pars pas. --Eh bien, je le garde! Et comme elle restait tonne, il l'attira dans ses bras, tendrement, comme autrefois; et il murmura dans un baiser: --Reste. Pardonne. Oublie. Aime-moi. Nous le garderons tous les deux.... Voil plus de quatre ans que s'est passe cette histoire. Aujourd'hui, il y a deux portraits dans la chambre de Jeanne, au-dessus de la chemine. VISION Vous ne croyez pas aux revenants? Vous avez tort. Certes, les revenants ne sont plus ces apparitions fantastiques d'autrefois, surgissant au coup de minuit, dans les environs des cimetires, pour ptrifier de terreur quelque villageois attard; les fantmes se sont perfectionns avec le temps, ils ont march avec le progrs, et, s'ils pntrent encore chez les vivants sans se faire annoncer, au moins gardent-ils dans le monde la tenue irrprochable des vrais gentlemen. J'en ai connu un, un seul, dont les assiduits m'ont absorb pendant six mois. Dire que je regrette son dpart? Non. Mais, en somme, je dois lui rendre cette justice: qu'il tait un fantme de bonne foi et d'esprit. Voici la chose. Il y a quelques annes, par une calme soire d'hiver, je travaillais au coin de mon feu je ne me rappelle plus quel pome lyrique,--j'tais un peu souffrant,--quand j'entendis nettement frapper ma fentre. D'abord je crus l'tourderie de quelque oiseau de nuit, battant mes volets d'un coup d'aile; mais le bruit se rpta avec des intermittences rgulires--toc, toc, toc. Je levai le nez, vaguement inquiet, pas trop dcid me rendre compte. Sachez que j'habite un quatrime tage, sans balcon ni terrasse, dans un faubourg silencieux, assez dsert. Mais on frappa de nouveau, plus vite, dans un mouvement d'impatience nerveuse.... J'allai ma croise que j'ouvris toute grande, d'un coup. Devant ma fentre, dans le vide, une longue forme blanche tait suspendue, arrte. Ce fut un instant tragique. Entre l'apparition et moi un regard fut chang, un de ces regards qu'avant le combat subissent les deux adversaires dans un duel au pistolet; une angoisse et un dfi. L'effroi de la mort et la rsolution dsespre de se montrer brave. Combien de temps cela dura-t-il? Une minute? Une ternit?... Bref, malgr ma stupeur, j'prouvai une sorte de soulagement quand le spectre m'adressa, d'une voix peine distincte o je crus noter un vague accent britannique, ces simples paroles: --Peut-on entrer? Trop mu pour rpondre, j'inclinai la tte et je m'effaai devant mon visiteur, dans un geste hospitalier. Le spectre glissa dans ma chambre, doucement, poliment, avec un salut discret d'invit. Je lui montrai un fauteuil, o il parut s'asseoir, tandis qu'il bredouillait quelques mots de banale excuse.... Je suis importun, sans doute.... Dsol de vous dranger cette heure.... Croyez bien que.... Non, je suis vraiment confus... On et dit un lecteur sollicitant une apostille de son dput. Je l'examinai. Ce fantme appartenait au sexe fort et semblait g de trente-cinq ans environ. Contrairement la lgende, il ne se prsentait pas envelopp d'un suaire, mais habill. Habill, vous m'entendez bien. C'est--dire que dans son costume,--qui n'tait pas un costume, mais seulement une transparente vapeur--je dmlais un dessin moderne, des coupes de veston. L'impression d'ensemble, physionomie et vtement, tait favorable. A n'en pas douter, je me trouvais en prsence de l'ombre d'un garon bien lev. Quand nous fmes assis tous deux, il m'enveloppa d'un regard dcid et: --Allons au fait, me dit-il. Tu ne me reconnais pas? J'avais repris un peu de calme, et c'est d'une voix assure que je pus rpondre: --Pas du tout, cher monsieur. Il haussa les paules. --Je m'y attendais, continua-t-il. Ah! tu es bien rest le fourbe de jadis! Peu importe. Tes dngations ne te serviront point. Au surplus, je vais te confondre d'un mot: Te souviens-tu du Morne Rouge? Le Morne Rouge? Oui, je me rappelais le Morne Rouge. C'est l-bas, la Martinique; une superbe montagne derrire Saint-Pierre, avec des trigonocphales dans tous les fourrs. Avais-je rencontr, vivant, ce revenant? Je cherchai, je cherchai. Rien. Il poursuivit. --Ah! tu hsites! tu es pris, hein?... Eh bien! coute. Oui, je suis le pauvre William Perkins, dont tu as vol la fiance, ma pauvre petite Millia. Le jour o tu es reparti, sur ta frgate, elle est morte; je jurai de la venger. Le travail, la pauvret me retenaient aux Antilles, m'empchaient de te poursuivre.... Depuis hier soir, je suis mort, je suis libre! A nous deux, maintenant! Certes, je ne puis te tuer, mais je puis empoisonner ta vie. Dsormais, je ne te quitte plus. Chaque soir, tu me reverras tes cts et tu m'entendras te dire: Louis Vermont, souviens-toi du Morne Rouge! Maintenant, je me sentais parfaitement matre de moi. Je me levai, en hte dcid ne pas poursuivre l'entretien, et je prononai: --Cher monsieur, nous sommes en ce moment, vous et moi, les victimes d'un quiproquo.... Vous vous serez tromp d'tage. J'ai travers la Martinique et je n'ignore pas le Morne Rouge; mais je n'ai gard aucun souvenir de la demoiselle Millia dont vous avez bien voulu me raconter les malheurs.... Je ne vous connais pas. Le fantme s'tait dress pour prendre cong. --Tu persistes nier! s'cria-t-il. Soit. Mais tu es prvenu; dsormais, je m'attache tous tes pas. C'tait mon tour de hausser les paules. --Mon cher spectre, dis-je, vous avancez. A peine tes-vous dfunt que vous avez dj des ides de l'autre monde. Mais, mon garon, nous avons perdu la superstition du fantastique. Pour employer une expression trangre aux _Dialogues des morts_, mais qui rend bien ma pense,--nous ne coupons plus dans ces godants-l. Si, malgr mes avis, vous teniez revenir me faire visite, vous auriez bien tort de vous gner. Je reois tous les lundis. Mais ne vous flattez pas de me faire souffrir; je suis un enfant du dix-neuvime sicle et je ne crois pas au surnaturel. --Louis Vermont, repartit l'ombre, souviens-toi du Morne Rouge! J'ouvris la fentre. Le spectre se retira, aprs d'ironiques et brves congratulations. Le lendemain, mon rveil, je crus avoir rv une histoire d'Edgard Po. Vers trois heures, la Chambre des dputs, comme je causais avec l'honorable Paul Sandrique dans le salon de la Paix, je vis sortir de la muraille l'ombre de William Perkins, visible pour moi seul. Il se faufila entre le dput de l'Aisne et moi, me regardant en ricanant et, sans que mon interlocuteur pt entendre une syllabe, me parlant du Morne Rouge. D'abord, cela me dplut, mais je m'accoutumai bien vite. Au surplus, moins de passer pour un fou, il m'tait impossible de laisser percer mon trouble. Dans la soire, William Perkins vint me rejoindre au thtre des Varits, prenant place ct de moi, en un fauteuil vide. Je fus aimable, et lui racontai les deux premiers actes qu'il n'avait pas entendus. A la sortie, il me suivit chez Henry Gervex qui donnait du th ses amis; et comme, vers deux heures du matin, devant ma porte, il me reparlait des Antilles, je daignai l'clairer encore. --Je me nomme Charles-Marie de Larmejane et non pas Louis Vermont; je ne suis all la Martinique que dans un but hydrographique. Millia m'est trangre et j'ai conserv du Morne Rouge les pires souvenirs. Le fantme me tourna le dos en ricanant. J'tais sincre. William Perkins reconnut bientt qu'il ne me donnait aucune crainte. J'en venais lui faire bon accueil. Ds son apparition, je lui tendais la main. --C'est toi, mon vieux?... Et a va bien? Il demeurait grave, fig dans sa sempiternelle vocation des Antilles, et me nommant Louis Vermont toute la journe. --Patience! ricanait-il. Un jour je parviendrai bien te faire saigner! Je lui disais: --Dis donc, Perkins, je ne sors pas ce soir.... Est-ce qu'on te verra? Ou bien: --Je vais au bal des artistes. N'oublie pas de venir me prendre la sortie.... Nous causerons du Morne Rouge. Rien ne le dcourageait. Un jour j'tais all faire ma cour Blanche, qui revenait d'une tourne lyrique en gypte--vous savez bien, Blanche, celle qui aimait tellement les bonbons que nous l'avions surnomme Blanche de Pastille. C'tait au temps qu'elle habitait sa jolie villa de Maisons-Laffitte, o Jules Claretie a trouv son dcor du _Prince Zilah_. Comme j'tais ma premire visite, elle voulut me montrer son petit parc, sa basse-cour, les serres, et mme une petite garenne o il n'y avait aucun lapin. Ce ft une bonne promenade. Nous cheminmes lentement sous les arbres, nous arrtant souvent pour regarder ensemble la mme fleur ou le mme arbuste, la mme chappe de ciel bleu chancre dans les branches. Les oiseaux nous saluaient de petites ritournelles agiles, les roses avaient des sourires, les grosses pivoines se penchaient dans des rvrences. L'imagination aidant, c'tait gentil. Patatras! William Perkins me toucha l'paule et me montra son sourire des mauvais jours. Louis Vermont. Le Morne Rouge. Il tombait bien. Impossible de lui faire comprendre son manque de tact. Pas moyen de l'interpeller. Sans doute il devina mon ennui, car son insistance s'accrut. Je le trouvai, non plus ma droite, mais ma gauche, entre Blanchette et moi, de telle sorte que je n'apercevais presque plus Blanchette; et tandis que je m'vertuais ressaisir le fil de mes madrigaux bris par cette intervention macabre, ce fantme mal lev me ramenait son animal de Morne Rouge, aux serpents de l-bas, la dsesprante Millia. Et il se passa une chose atroce. Tout coup Blanche s'arrta, les regards fixs au sol. Des traces horribles s'imprimaient sur le sable, des traces de pieds nus. William Perkins, las sans doute de planer entre ciel et terre, ou bien malintentionn, marchait entre nous, mesurant ses pas sur les ntres. Blanche regarda sans comprendre, m'interrogea d'un coup d'oeil, et me vit si ple, si ple, que devinant brusquement quelque chose d'pouvantable, elle s'vanouit en jetant un cri terrifi. Je la reportais, inanime, au pavillon--toujours poursuivi par les ricanements de l'odieux Perkins. --Louis Vermont, souviens-toi!... A peine rentr, je remis la pauvre Blanche aux soins d'une camriste, et je redescendis dans le parc o mon fantme riait au point d'en pleurer. --Par exemple! m'criai-je en l'abordant, j'en ai assez!... Une explication est devenue ncessaire!... Cette vie-l ne peut pas durer! Le misrable spectre riait toujours. --Voyons, continuai-je, je serai calme.... Tant que vous vous tes content de venir ma retrouver au thtre, la Chambre, chez mon coiffeur, je n'ai rien dit. Je trouvais mme cela amusant d'avoir un revenant pour ami; et cependant--ceci n'est pas un reproche--votre conversation n'tait vraiment pas assez varie! Mais aujourd'hui, a ne va plus! Si vous devez m'empcher de faire ma cour cette prima donna qui a d rapporter du Caire des ides ultra-orientales, je suis parfaitement rsolu vous infliger vos huit jours. L'ombre rpondit: --Je t'avais bien annonc que j'arriverais te faire pleurer!... Louis Vermont, souviens-toi! Je ne le laissai pas achever. --Depuis six mois je vous rpte soir et matin que je ne m'appelle pas Louis Vermont.... --Comme si je ne te reconnaissais pas! --Mais quand je vous assure!... Nouveau haussement d'paules. --Inutile de feindre, fit Perkins; je pourrais te peindre de mmoire. Tiens, tu as sur le bras droit, entre le poignet et le coude, un petit signe noir.... J'avais dj relev mes manchettes et montr au fantme un bras exempt de toute marque particulire. Aussitt, la physionomie de feu Perkins se transforma. Il regarda mon bras de trs prs, plusieurs reprises et, aussitt ensuite, avec l'accent d'un revenant profondment humili: --Oh! monsieur! s'cria-t-il, quelle erreur! Je ne sais o me fourrer... jamais pareil impair!... Oui, en effet, quand je vous regarde bien.... Une telle ressemblance!... C'est le nez.... Ah! sapristi, qu'est-ce que vous avez d penser de moi? Et il continua, de plus en plus vex: --Tenez, je vous offre des excuses, dans les journaux.... Je me croyais dans mon droit.... Voulez-vous que j'aille trouver cette jeune dame et que je lui explique la chose?... --Non pas! non pas! Prsenter Perkins Blanche! Un comble! --Mais c'est que je tiens rparer.... Je consolai feu Perkins qui disparut pour toujours. Depuis, je n'ai plus vu de revenant... mais je n'ai plus revu Blanche. Bah!... LE DOMPTEUR Les palefreniers ont pouss dans la piste la grande voiture vernie et dore, close de larges panneaux poignes de bronze. Derrire ces panneaux, une rumeur, des pitinements lourds, des haleines frmissantes, quelque chose de sauvage, de sournois, que l'on devine et qui fait peser une anxit sur la foule. L'orchestre, au-dessus de la coupe, fait silence. Sur les gradins, les hommes deviennent srieux, attentifs; les femmes, un peu plies, savourent la caresse d'un frisson. Les panneaux tombent aux mains des laquais, les grilles se ddoublent, s'lvent sous l'action des crmaillres--et, dans l'blouissement des lustres, les grands lions roux surgissent, ennuys, majestueux, tristes d'une tristesse altire, semblables des rois captifs. Ils sont six: trois lions et trois lionnes. Cinq sont ns dans les cages de la mnagerie de Hambourg, l o se traite le commerce des fauves; ils ont subi, de tout temps, l'nervement de l'esclavage, l'humiliation des cravaches abattues, le spleen des prisons. Le dernier, dont la crinire semble noire, vient des forts profondes de l'Atlas; il est superbe, norme, formidable. Il a possd le dsert, terrifi les tribus, bu le sang rose des gazelles, tenu sous ses ongles le front bris des chasseurs, fait grce de la vie des ptres. Le regret des splendeurs perdues brle dans ses prunelles de cuivre; et devant les bourgeois et les Margots perchs sur les banquettes du cirque, devant cette civilisation manire que la vie mondaine touffe et fltrit, il songe l'immense solitude des bois mystrieux, aux troupeaux effars courant dans la plaine, aux nuits d'Afrique, la caverne inviole faite de blocs gants. On l'a nomm Sultan, et on a eu raison. Il a les cruauts piques des pachas; dj trois dompteurs ont expir sous sa griffe. Dans la cage il ose seul rugir, en rdant. Les autres fauves se font petits son approche; il les regarde comme un Csar doit regarder les btards de ses frres. Un homme parat l'entre de la piste, beau comme un jeune dieu. C'est ric, c'est le dompteur! Le lion dsormais, c'est lui seul. ric a vingt-cinq ans, une stature de hros, le courage des belluaires, la force d'un Titan, la grce athnienne du Discobole. Quand il descend dans l'arne, au milieu de la peur muette du public, les hommes le jalousent, les femmes le guettent. Une princesse moscovite, cousine des tzars, l'adore et le suit de capitale en capitale, heureuse de le contempler, le soir, aux prises avec ses fauves. Songez donc! Cette tte aime que chaque nuit des baisers parfument, la voir confie l'horrible gueule des btes et songer que sous l'effort d'un seul coup de crocs!... Voil bien de quoi pimenter des volupts de grande dame.... Le costume d'ric est le vrai costume des bateleurs, maillot de soie et jersey de velours noir largement chancr au col; une ceinture de satin pourpr la taille, des sandales blanches aux semelles frottes de rsine, et qui tiennent au plancher de la cage. Il traverse la piste, et, debout devant la petite porte de fer, il salue le public lentement, avec un geste de statue. Sultan a hurl. Les lions de Hambourg courent, tremblants, le long des barreaux, bondissent au sommet de la cage, rampent avec des mouvements de chats en fuite. Le silence est tel, que l'on entend les paroles brves d'ric, jetes aux btes comme des ordres des toutous. Houp! Sada!... Saute, Nron!... Les spectateurs frmissent, impuissants dtacher leurs yeux de cette cage o les flins rampent et o l'homme seul a l'air de rugir. ric est vraiment superbe, maintenant. Mais Sultan est immobile. Lui seul reste accroupi dans un angle, soucieux, menaant, avec des attitudes de chasse. Il faut cependant qu'il travaille. ric prend son temps, assure dans sa dextre la fuse de sa cravache, et, d'un pas ferme, marche sur son lion noir. Au premier rang des fauteuils, la Russe contemple, debout. Elle a trente ans bientt et on lui en donnerait seize peine. Blonde, mince, frle et d'apparence maladive. Une jolie fleur qui souffre. Pourtant, elle seule parat sans crainte. L'habitude, peut-tre. Elle sait par coeur cette sance compltement rgle dans toutes ses dmarches; les mouvements d'ric sont prvus ainsi que les bonds des fauves. Elle assiste ce spectacle comme elle couterait une musique ancienne, intressante toujours mais sans surprises. Une inquitude plisse son front quand ric lve sa cravache sur le lion noir qui pare le coup d'un mouvement de patte,--une patte norme, arme de crochets. Mais cela dure l'instant d'un clair. La bte a cd. Sultan s'exaspre, mais en mme temps il s'humilie. Le brave dompteur se sent le grand vainqueur. Si tout va bien, peut-tre osera-t-il prsenter au lion la barrire et le cerceau. Non, il n'ose pas. Sultan montre une sournoiserie inquitante. On dirait qu'il se dcide, qu'il est rsolu en finir. Attention! Voici le plus dangereux instant. ric va regarder son lion de tout prs; puis il laissera tomber sa cravache, et, dsarm, presque nu, il soufflettera le mufle horrible de la bte.... C'est fait! Le rugissement de Sultan a fait trembler la salle. ric sourit. Il marche reculons vers la porte de fer, tenant en respect les monstres. La porte s'entr'ouvre, se referme. Le dompteur est dans la piste. Bravo! La Russe ne l'a pas quitt de l'oeil. Et si maintenant elle tremble, si un flot de sang lui monte au visage, c'est qu'ric, le dompteur, n'a salu qu'un tre dans la foule: une grande fille brune au profil de juive qui le regarde avec des yeux Luisants. Quelle scne! La Russe n'a pas voulu lui donner le temps de s'habiller. Elle l'a arrt au passage dans l'curie, comme les palefreniers rentraient la cage, et elle le tient dans l'angle d'une stalle, en lui parlant vivement voix basse. Eric sourit, puis il hausse les paules. Quoi? Une femme brune? O a, une femme brune? Il ne l'a pas seulement vue. En voil des histoires! Allons, voyons.... Mais la Russe se fche. Elle a vu. On ne lui en fera point accroire. Elle a vu, voil tout! Tandis qu'elle parle, elle agite nerveusement la grosse cravache qu'elle a enleve aux doigts d'ric, par un geste hypocritement machinal, sans avoir l'air. Et comme le dompteur persiste nier, elle le frappe au visage, brutalement! Elle est lionne son tour. La face s'enflamme, s'exalte, se transfigure. Ce n'est plus le petit morceau de femme de tout l'heure: c'est la Cosaque, une sorte de sauvage, un peu fauve. ric recule, effar, et veut gagner sa loge; mais la cravache l'atteint de nouveau, enleve par une petite main de fer. Il ne montera pas. Il ne fuira pas. Une seule retraite lui reste: la cage. Il y saute d'un bond. C'est Sultan, c'est la mort. Tant pis! Tout plutt que cette Russe! Les lions l'entourent, rugissent, menacent. Sultan rampe. --Ah! le lche! s'crie la Russe. Et elle a raison. LE TLPHONE --Allo! Allo! --Allo! Et je lui fais ma cour. J'ai dcouvert enfin l'amante que nul soupon n'effleure, la femme docile, souple ma fantaisie, et dont je ne me lasserai point. Quand je le dsire,--et selon mon caprice volontaire,--elle est blonde, ou brune, ou rousse, ou toute parfume de poudre; sans qu'il me soit besoin de prononcer une parole, elle s'habille ma guise, tantt en mignonne Parisienne dont le satin collant rvle la puret noble des formes, tantt en princesse, tantt en belle comdienne. Elle consent prendre, au besoin, le visage de la femme quelconque que j'ai aperue seulement de loin, et que je dsire. Lorsque, pris d'une ambition impossible, mon rve s'envole l-bas, l-bas, aux pays bleus des forts vierges gayes parle bizarre plumage des oiseaux de paradis et l'agilit des jeunes singes; lorsque mon esprit hante les rivages africains, les havres bleus, les lointains exquis du Bosphore ou de Yokohama, elle se transforme au gr de mon envie, devient l'nervante crole d'Hati, la Chinoise, couleur de cuivre, grise de langueurs et d'opium, la chaste et impudique aime, la Mauresque voile dont on aperoit seulement, entre le sourire du masque, les grands yeux profonds et noirs. Bref, elle est ma matresse--ou mon esclave. --Allo! Allo! --Allo! Et soumise! Au premier appui, elle se hte. Si la causerie ne m'amuse pas, si je broie du noir ou si j'ai mal la tte, je l'abandonne, je la quitte. Je prends mon chapeau, je sors. Elle ne se fche pas, n'a pas une protestation, pas une moue. Il me suffit de l'avertir par un triple signal de sonnettes perles, conformment au rglement. Quelquefois, elle m'appelle, mais c'est toujours avec un absolu dsintressement. Un ami me demande, et elle s'offre comme intermdiaire. Nous causons surtout la nuit, car, durant une partie de la journe, elle se repose. Son service au bureau central des tlphones est ainsi rgl. M'arrive-t-il de rentrer tard dans mon logis de clibataire o je remonte seulement regret--la nature a horreur du vide--je cours la plaque et les vibrations commencent. Grce elle, chaque soir une voix de femme me souhaite la bonne nuit, le repos, les songes, fermant ma journe par un peu de charme et de grce. Son bonsoir, mon ami! m'a fait souvent oublier les misres, les coeurements de l'existence quotidienne, Spirituelle et gaie, elle rit d'un bon rire heureux, d'un rire d'enfant, qui me fait deviner de jolies dents et des lvres fines. Et cela me fait du bien de l'entendre, son rire, quand je me sens le cerveau abruti par le travail ou le coeur noy de spleen. --Allo! Allo! --Allo! --C'est toi? --Oui! Bonjour! bonjour! Je me rappelle dlicieusement le jour des aveux. Je venais de causer avec mon notaire et, l'entretien achev, elle avait oubli de rompre la communication. L'entendant rire et causer avec ses petites amies, je la rappelai, j'insistai sur mes madrigaux de la veille. Je traversais une de ce heures moroses qui favorisent l'attendrissement; au lieu de lui rpter les btises de chaque jour, je devins grave, srieusement grave, avec une conviction que je ne sus m'expliquer par la suite, et je laissai tomber dans l'instrument de Graham-Bell une envie de pleurer contenue depuis la veille. Ce fut exquis. J'eus l'aplomb de me plaindre, de lui parler de mon isolement, du nant stupide de ma vie de garon. Elle se rvla bonne comme du bon pain, me donna des conseils de soeur ane, poussa la complaisance jusqu' me gronder. Puis, j'entendis sangloter ses confidences. Elle vivait seule, elle aussi, et triste. Plus de papa, plus de maman, pas d'amoureux, aucune amie, hormis les petites camarades du bureau central. Ah! la vie n'est pas gaie!... Je lui proposai carrment de combiner nos deux solitudes en un tte--tte. Quel impair! --Pour qui me prenez-vous, monsieur? --Pour moi! Elle interrompit le courant, net, et quand, rsolu lui faire accepter mes excuses, je lui criai: Allo! Allo!--elle s'tait fait remplacer par un vieux monsieur qui me rpondit:--Allo! Allo!--d'une voix brise par quarante annes d'absinthe suisse. Dans la journe, je pus lui demander pardon. Elle eut piti. Je jurai de ne plus jamais recommencer--jamais, jamais. Et comme une vague tendresse m'tourdissait de ses vertiges, j'osai. Oh! la dure d'un clair. La plaque vibrante, tonne, rpta le bruit d'un baiser qui courut en frmissant sur les fils et alla s'chouer aux oreilles de ma conqute;--et ce baiser, sonore, emport, vainqueur, un autre baiser rpondit, doux, doux, doux comme un souffle. Et crac! la communication fut interrompue,--hlas! --Allo! Allo! --Allo! Je fus une fois huit jours sans l'entendre. Une jeune fille quelconque la remplaait, qui je n'osai rien demander. Que se passait-il? Ma matresse avait-elle t flanque la porte? L'avait-on exile du bureau central dans un bureau de quartier? Comment savoir? La moindre question pouvait la compromettre. D'ailleurs j'ignorais--j'ignore encore--son nom. Une nuit, la sonnerie me rveilla. voh! c'tait son timbre! --Allo! Allo! --Allo! Elle m'expliqua sa longue absence: une bronchite, une vilaine bronchite qui l'avait cloue au lit pendant toute une semaine. Pauvre petit chat! Je lui conseillai la teinture d'iode et des infusions bien chaudes. Sa convalescence me fournit mille prtextes communications. Vingt fois par jour, je m'informai de son tat. a allait mieux? Bon. A tout l'heure! Et cette idylle lectrique dure depuis deux ans bientt. Contrairement l'usage, nous n'avons pas d'enfants, mais cela s'explique. Dame! le fil!... Nous nous aimons comme a, et, ma foi, nous sommes heureux. Cet amour durera. J'ai le droit de vieillir, et elle peut devenir laide; a ne nous sparera pas. Je la verrai toujours avec des yeux rsolus l'admirer; et si ses cheveux blanchissent, si nos dents tombent, je l'ignorerai. Et moi, je puis devenir chauve, obse, manchot, vot, goutteux--impunment,--sans cesser d'tre aim. --Allo! Allo! --Allo! LA LANGOUSTE Elle tait blonde comme une moisson d'aot, et, par une duplicit de coquette, ne se jugeant pas suffisamment blonde encore, elle couvrait ses tresses et les frisons de sa nuque d'une poudre fine, couleur de tabac de Messine d'o s'levaient, dans un petit nuage dor, des parfums d'une tendresse indfinissable, quelque chose comme de subtiles essences de Chypre. Sa gorge mince, aux lignes pures et tentantes, palpitait sous les plis mollement draps d'un corsage rubis, contenu par un fin croissant de diamants. Son dlicat visage, rv certes par Latour et devin par Watteau, tirait sa lumire de deux grands yeux ravis et pervers dont les regards, comme des baisers bleus, faisaient briller des clarts d'toiles; et d'une toute petite bouche, semblable un oeillet de pourpre, qui dcouvrait, aux instants foltres, trente-deux perles d'un orient merveilleux. Ses mains--de petites mains nerveuses de pianiste hongroise--planaient sur les objets qu'elles semblaient toucher, comme des ailes blanches de tourterelles;--et dans la Chine idale que hante la nostalgie des potes, on n'et pas dcouvert, mme chez les paresseuses princesses de Ta-Ta, des pieds plus invraisemblables que les siens. Elle avait nom Ccile. Hlas, au berceau des filleules les mieux ftes, une mchante fe surgit parfois, plus mchante que la gale, et mle aux promesses des bonnes marraines un prsent charg de mystifications sournoises. Le jour de printemps o l'on baptisa Ccile, tandis que des archanges lui dcernaient toutes les sductions, un dmon marin entra sans qu'on l'et attendu et jeta sur l'innocent baby ces simples paroles: --Tu aimeras passionnment la langouste la sauce mahonnaise, et cet amour aveugle te perdra! Ce n'est pas tout d'aimer la sauce mahonnaise, encore faut-il savoir la prparer. Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le prcipitez au fond d'un bol--certains amateurs l'crasent tort dans une assiette potage;--vous saisissez dlicatement la fiole de cristal o l'huile assoupit son or liquide, et vous versez... doucement, bien doucement, goutte goutte. En versant, vous remuez rgulirement avec une petite cuiller--les hrtiques de l'assiette creuse vont jusqu' se servir d'une fourchette--et vous battez nergiquement, sans trve, sans faiblesse. Les doigts qui battent doivent montrer la rapidit continue d'un volant de machine vapeur, et peuvent au besoin s'emporter; la main qui doit verser garde un calme impassible, une froideur majestueuse et sereine. Une seconde d'oubli, tout est perdu; la combinaison miroitante prend aussitt un aspect marcageux parfaitement rpugnant. Tout est rat. Le mieux alors est de recommencer: Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le prcipitez, etc., etc. L'auteur de la _Cuisinire bourgeoise_ a oubli de mentionner les conditions essentielles l'laboration d'une bonne mahonnaise. Une atmosphre glaciale est de rigueur. Il importe, pour russir, de se placer dans un courant d'air, au sommet d'un clocher ou dans le voisinage de M. Caro. Essayer de parachever une mahonnaise sur le cratre du mont Vsuve, dans un couloir des Folies-Bergre, ou ct du dput Langlois, constituerait une entreprise ultra-tmraire. En outre, il est bon d'tre deux,--pas trois, deux. Quand on est trois, il y en a un qui ne fait rien. A deux, la sauce se combine merveille. L'un tient la petite cuiller; l'autre distribue exactement les gouttes d'huile. Et, la sauce termine, des rivalits clatent: la main qui a vers essaye d'usurper la gloire de la main qui a battu, et, au moment psychologique o l'on additionne le vinaigre, il est possible qu'on se brouille ainsi avec son plus vieux camarade. Car une mahonnaise se prpare entre amis; encore doit-on choisir son monde. Je n'aurais aucune crainte avec des collaborateurs comme Berton ou Lina Munte, mais je m'attendrais continuellement voir l'huile de Provence se perdre en liaisons dangereuses, s'il m'arrivait d'oser une entreprise de ce genre avec Daubray ou Sarah Bernhardt. Bref, pour russir une mahonnaise, il faut: Un jaune d'oeuf, Un bol, Une petite cuiller, De l'huile, Un collaborateur sympathique, Et du sang-froid. Un soir, comme Abel venait partager honntement le repas de Ccile, il aperut, vautr sur un plat de vermeil que supportait le gothique dressoir de la salle manger, une langouste norme, une sorte de monstre marin vermillonn et rugueux qu'on et dit choisi pour la subsistance d'une garnison. Comme il essayait de se rassurer et considrait la table mise o deux couverts seulement se faisaient face dans une allure de tte--tte, Ccile entra, rajustant parmi les dentelles de son cou le croissant de son agrafe diamante. Son heureux sourire de chaque soir se transfigurait en moue boudeuse. Abel crut un bracelet perdu, un ruban fan, quelque gros chagrin d'enfant gte contrarie par sa modiste ou par son petit chien. Dieux infernaux! la catastrophe tait pire! Une cuisinire distraite avait manqu la sauce destine au mets favori de la gourmande. Au lieu et place d'une mahonnaise harmonieuse, elle avait servi un mlange coeurant, une marinade affreuse l'oeil nu. Le dner tait manqu. Abel protesta. Quoi de plus simple faire qu'une sauce?... Et sans lui permettre une objection, il arracha ses gants, choisit sur le bahut un gros bol de vieille faence rouennaise, demanda un jaune d'oeuf--bien frais--et se mit l'oeuvre. Mais, ds les premiers tours de la petite cuiller, il reconnut combien son bon vouloir resterait vain; soit manque d'habitudes culinaires, soit retour du trouble ramen par la contemplation des grands yeux de Ccile, il appela au secours. Il tait temps. L'huile, rpandue avec caprice, menaait de transformer la mahonnaise en potage. Ccile intervint. Sa blanche main saisit le vieil huilier madrilne double tubulure, et versa. Mais, quoi tiennent les destines! En regardant cette petite main fine o le sang dessinait de minces lignes d'azur, en admirant cette menotte aristocratique cambre l'attache d'un poignet frle, charg de bracelets noys dans les dentelles de la manchette, il sentit des vertiges lui monter du coeur la tte, des tentations lui mettre aux lvres une folie de baisers. Il osa, bientt. Et Ccile, d'abord effarouche, eut garde de compromettre la sauce. Malgr ses plaintes indignes, malgr l'moi qui fit passer sur toute son adorable personne un frisson inquitant, elle demeura la main tendue et crispe, le poignet ferme. La petite cuiller tournait toujours. Heureux, sans remords dans le crime, Abel s'enhardit. Son baiser frisa les doigts de l'enfant, caressa la naissance du bras o sa moustache trana une douceur de soie. Elle, attentive, hroque, considrait le mlange. Un moment, souponneuse, elle se pencha, et le marmiton volontaire, fermant les yeux, s'abattit, les lvres ouvertes comme deux ailes rouges, parmi les blonds cheveux noys de poudre odorante. La petite cuiller s'arrta, l'huilier madrilne reprit nonchalamment une place de hasard parmi les cristaux du couvert... Quelques mots, exquis, furent changs voix basse, et lorsque tous deux relevrent les yeux, comme au sortir d'une extase, Ccile montra Abel, sur le plat de vermeil, la grosse langouste qui les coutait--en rougissant. FIANAILLES Irne a trente ans; elle est reste fille. Un mystrieux regret lui a vid l'me, peut-tre la rancune d'une esprance offense. Sa lvre est amre, ses yeux sont moqueurs; elle rit d'un rire nerveux brusquement coup par l'apprhension d'un sanglot. Des revenants la hantent, de tristes revenants draps de deuil; et il lui semble parfois vivre au milieu d'une ncropole. Rien n'existe plus pour elle de vivant, plus rien qui soit l'avenir, plus rien qui soit demain. Elle attend avec srnit la fin de tout cela, se sentant veuve de quelqu'un qui n'est pas mort, martyre d'un serment que nul ne lui a demand et qu'elle n'a prononc devant personne. Elle a aim; les douleurs, qui tuent les petits sentiments, ternisent les grandes passions; et le coeur de la femme est ainsi fait qu'elle ne garde une trace que de ce qui lui laisse une cicatrice. De l une tristesse morne, toujours plus lourde; car c'est surtout pour les femmes que les annes psent d'autant qu'elles sont vides. Aucune colre contre la vie, aucune jalousie des bonheurs d'autrui. Les tres que l'adversit rend mchants taient mchants ds l'origine; leur perversit guettait une occasion. Irne est bonne et reste bonne travers les preuves. Elle pleure souvent, mais les pleurs des autres doublent son chagrin. Comme toutes les cratures qui souffrent un inconsolable regret, elle sait l'art divin des consolations. A ceux qui doutent elle parle d'espoir,--elle qui n'espre plus. Et pour distraire un ennui tranger, pour donner des ailes aux oiseaux noirs penchs sur des fronts amis, elle trouve des gaiets nerveuses, bruyantes, macabres, o rle une immense incrdulit. Son visage est moins un visage qu'un masque; sa parole est moins le vtement que le dguisement de sa pense; son sourire est un dcor sans lumires; et, dans la contemplation de ce sphinx railleur, on songe ces rideaux de thtre dcors d'arlequinades et qui tombent, raides et joyeux, sur le dnouement d'une tragdie. Elle adore sa mre,--maman,--avec l'ambition de mourir la premire. Deux amies, Marie et Marguerite, savent seules le prix de ses larmes et la mesure de son renoncement. Le got du monde lui donne un moyen de se fuir, et il lui prend la tentation furtive de se travestir pour ne pas se reconnatre. Elle vit ainsi, des plaisirs, des motions, des impressions, des esprances des autres;--dans une attente soumise. Le mot qu'elle dit le plus souvent, c'est: Je suis navre... Pierre a trente ans, sur lesquels dix ans inutiles. Le vide des choses lui pse. Il a dfendu la libert et on l'a mis en prison; il a fait la guerre et il a vu que c'tait la boucherie; il a cherch des hros et n'a trouv que des hommes. Las du terrestre, un peu coeur, un peu endolori, il s'est rfugi dans l'immatriel. Il aime des ides, pas beaucoup, quelques-unes, l'art, la patrie, le rythme, le sacrifice. Pour cela, on dit de lui: C'est un rveur! Les malheureux rivs plat ventre se dfient naturellement des individus bizarres qui donnent des rendez-vous dans la voie lacte et entretiennent des relations suivies avec les toiles. Frquenter des astres, cela est suspect. Ce qui complte Pierre, c'est qu'il est un tantinet dmagogue,--infamie qu'il partage avec Hugo, Garibaldi, Bakounine, Zorilla et Kossuth. Le bruit court qu'il a construit des barricades et, comme il est l'adversaire de la peine de mort, on le qualifie parfois de buveur de sang. Il parle des martyrs avec respect. Au fond, la politique ne l'meut gure. Il croit encore toute la Rpublique, mais plus tous les rpublicains. Pour se consoler, il cherche des rimes et fonde sa joie sur la perfection d'une strophe. Il a voyag, et la terre lui a paru petite. Quoi! Dj le bout du monde! Mais oui. Il a vu les forts vierges, les pays bleus, noirs, jaunes, roses, les grands fleuves, les les de verdure jetes sur l'Ocan comme des bouquets effeuills, les sommets infranchis,--et il est revenu triste, ne retrouvant personne au logis. Pierre aussi porte un masque de frivolit factice qu'il promne dans le souci renouvel des jours. Il a la fausset rsigne d'Irne et le mme plaisir cruel. Pourtant il n'endure pas comme elle le regret d'une esprance vanouie. Les femmes qu'il a rencontres taient de celles qui s'oublient et qu'on oublie. Aucune n'a survcu sa propre prsence; elles ont pass avec un frou-frou de robe de soie, vite ou lentement, mais d'un pas si lger qu'aucune trace n'en demeure. D'abord il a regrett ces envoles furtives, jaloux de retenir une de ces cratures, la meilleure ou la pire, pourvu qu'elle restt. C'est si profondment navrant, vivre seul, qu'on en arrive comprendre les vieilles filles entoures de chats et d'oiseaux. Tout ce qui vit peuple. La lie de l'abandon, c'est d'tre entour seulement de choses. Quand on n'est aim de personne, on aime tout le monde, d'une affection banale qui se rsume en sympathie aveugle. On adopte quelques prfrs choisis et rares et l'on rpand sur les autres la petite monnaie de son coeur. C'est se ruiner sans enrichir personne. Bah!... Ds lors, on est bientt class. Les passants haussent les paules et votre poigne de main devient sans valeur. On vit en ddaign parmi des indiffrents, et l'on demande de petites revanches l'ironie. Pierre vit ainsi, isol, se demandant chaque jour si cela ne finira pas bientt, savourant les joies, les motions, les esprances des autres,--en attendant. Le mot qu'il dit le plus souvent, c'est:--A quoi bon? Et, la trentime anne venue, ces deux tres pareillement frapps pour des causes diffrentes se sont rencontrs au hasard de la grande route, l'heure o ils allaient vers la vieillesse comme au-devant d'un vainqueur invitable dont on espre des conditions meilleures... Est-ce qu'aprs les mariages d'amour, d'affaires, de raison, de convenances, le mariage de rsignation, d'assurance mutuelle contre les abandons futurs, ne serait pas destin rparer--autant qu'il se peut--l'abme creus par les dsillusions d'antan? Est-ce qu'Irne et Pierre,--ayant fait l'une le tour des calvaires, l'autre le tour du monde,--ne sont pas mieux arms, contre l'ennui et le fardeau de la vie deux, que les petites pensionnaires et les jeunes sous-prfets maris dans la bousculade des unions bcles? Est-ce qu'il ne serait plus temps pour eux de se crer une bonne existence bien goste, bien troite? Le temps aurait prpar les fianailles, la piti annoncerait les tendresses; et l'on se marierait pour se consoler rciproquement,--ou mme pour pleurer ensemble. Avoir quelqu'un avec qui l'on pleure, ce n'est dj plus vivre seul! BILLETS FANS C'est surprenant comme le pass s'vapore! On croit que les crits restent, on se fie la permanence du rel, on espre des souvenirs dans des tmoignages,--et, lorsqu'aprs dix ans, on ouvre tristement un vieux coffret, le nant des choses vous glace; on comprend que le reliquaire tait un cercueil, que rien ne demeure de ce qui dure. Les plus srs tmoins oublient. Le secret confi se volatilise et disparat dans le vent des annes qui passent. On a pleur sans avoir souffert; le coeur vieilli sans avoir vcu. A remonter vers les poques abolies, on prouve la sensation d'un plerinage travers un cimetire. De la gravit, une sorte de respect pour ce qui n'est plus, des tristesses fleur de peau. L'impression se pose et s'enfuit, semblable un oiseau qui s'arrte. Puis, plus rien. La monotonie quotidienne vous ressaisit, vous dompte, et vous vous reprenez vivre seulement dans le prsent,--comme une bte. Hier soir, j'ai ouvert le petit coffre d'bne chiffr de vieil argent o, depuis que j'ai cru deviner ma jeunesse, j'ai enseveli par accs de religion instinctive, des lettres allures sincres, des chiffons envis, des bouquets de violettes tombs d'un corsage--la friperie de la bohme clibataire. Des riens-du-tout chers un moment, des niaiseries douces, des btises qui m'ont fait sourire. J'aurais d vider le coffret dans la flamme en fermant les yeux. Non. J'ai voulu lire, tenter une cruelle preuve, chercher le lustre teint des rubans, la senteur perdue des fleurs; savoir si mes folies de vingt ans mritent un regret... Deux jours sans te voir, mchant garon! Maman est triste. Pre se fche et dit que ta vilaine politique te conduira en prison. Moi, je suis malheureuse au point de t'crire en cachette, ce qui n'est pas bien. A bientt, monsieur! PAULETTE. Ma cousine Paule!... C'tait gentil. Elle avait dix-huit ans et moi vingt. Petits, nous avions jou petit mari et petite femme--avec conviction. Oh! une admirable conviction! On avait baptis des poupes ensemble. Plus tard, devenue grandelette, elle avait persist. Je la ngligeais pour la bibliothque Sainte-Genevive, pour les meutes de Belleville ou pour un affreux petit journal littraire qui publiait mes premires stances. Par les soires d'hiver, j'allais m'asseoir ct d'elle et j'entamais avec le vieil oncle d'interminables parties de bsigue pour lesquelles j'affectais de me passionner. Paule me brodait au crochet de jolies pochettes de soie doubles de chamois clair o je serrais les touffes blondes de mon tabac du Maryland. Pendant la guerre, elle m'envoyait au camp des amulettes consacres par Notre-Dame des Victoires... C'tait gentil. Maintenant, Paulette est l'pouse d'un notaire et la mre de deux jeunes messieurs forts en thmes. Et il y a de tout cela quinze ans. Hlas! oui, Paulette; dj quinze ans! Jeu v ce soar la telier. Viens me cherch a diz eures. LISON. Une drle de petite fille, tout de mme! Point mchante, point savante, nullement perverse. Un peu dinde. Je me rappelle une partie de pche pendant laquelle elle rendait sournoisement l'Oise les goujons que j'avais tirs de la rivire. Cela, par bont d'me. C'tait une petite modiste rencontre un matin dans les quinconces de la Ppinire o elle miettait des brioches pour les ramiers. Entoure d'un vol de pigeons blancs, elle m'avait paru si jolie que je lui avais immdiatement offert mon coeur, sur le rythme lger, en vers de huit pieds. Elle avait rpondu oui, pour ne pas me faire de la peine. Six mois d'intimit avec les tourterelles du Luxembourg. Un jour, elle me quitta, pour viter un chagrin mon ami Michel qui aimait mieux les oiseaux que moi. Ainsi elle a pass dans la vie, en faisant le bien. _Transiit bene faciendo_. Une drle de petite fille, tout de mme! N'oublie pas ma branche de lilas pour le troisime acte. Tu l'apporteras dans du coton. Mille grimaces. SUZANNE. Et dire qu'elle joue encore les ingnues!... Elle tiendra l'emploi sa vie durant, et, vers la soixantime anne, servira encore ses grimaces par milliers, aux habitus aristocratiques du mardi. O l'ingnuit va-t-elle se nicher! A seize ans, elle s'appuyait sur un protecteur chauve qui savait faire oublier par la transmission de ses titres nominatifs l'irrparable outrage des annes. A ce vieillard illusionn, elle annexait un pote, deux officiers de cavalerie, et un cabotin de la banlieue. J'avais t adopt comme fleuriste, pour le troisime acte, la scne du bal. Sept cents francs de lilas blanc en cinquante jours;--et au moins cinq francs de coton! Je ne regrette que les cinq francs de coton... Mon cher Lopold, n'oublies pas ma branche de lilas pour le troisime acte. Tu l'apporteras dans du coton. Mille grimaces. SUZANNE. Sa dernire lettre. Je l'ai conserve, bien que ne m'appelant pas Lopold. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire de tout ce lilas blanc? J'ai su plus tard que nous tions une dizaine fournir chaque soir la parure du troisime acte. Une femme de chambre revendait le soir mme les bouquets inutiles. Et dire qu'elle joue encore les ingnues! ... Surtout, apporte-moi une terrine de Louis, la timbale Bontoux, un petit panier de pches et trop de confitures. SRAPHINE. Probablement, elle est morte d'indigestion. Celle-ci m'avait charm par ses capacits stomacales. Un gouffre! Nous nous tions rencontrs au buffet d'Avignon et, la voir engloutir, avec une rapidit vertigineuse, le menu d'un repas de cinquante couverts, je m'tais senti pntr d'admiration. En arrivant Paris, je courus lui ouvrir un compte courant aux boucheries Duval. Elle m'aima comme elle aimait le roastbeef,-- l'anglaise. Point de gots communs. En littrature, elle comprenait Brillat-Savarin et Monselet. En histoire, elle professait le mpris de Sparte et la vnration superstitieuse de Lucullus. Cela n'allait pas sans quelque posie gastronomique. Dans ses songeries apritives, elle se retournait volontiers vers les temps antiques, vers les repas fabuleux de l'dile Marcius, avec, sur les tables de porphyre, des sangliers gaulois la sauce troyenne pleins de langues de rossignols. Elle et voulu goter aux vins parfums de Massique et de Cos, mordre aux treilles dores du mont Esquilin, savourer les murnes que Domitien nourrissait d'esclaves. Nous nous sommes spars pour incompatibilit de menus. Elle adorait le veau et je n'ai jamais pu le souffrir... Probablement, elle est morte d'indigestion. Ne venez pas ce soir. Je dne chez ma tante. JEANNE. Elle dnait bien souvent chez sa tante... Mais, quoi? Comme elle le disait avec raison, je n'avais pas le droit de lui faire ngliger ses devoirs de famille. Ses devoirs... Elle en parlait beaucoup, de ses devoirs. La statue de l'Austrit, ni plus ni moins. Des regards la Raphal, mais des tendresses la Fragonard. Violence et rsignation mles. Une assiduit exemplaire la petite messe comme la grande. Des fugues vers le confessionnal d'o elle revenait l'me soulage et l'esprit inquiet. Elle tait de ces femmes qui, l'glise, croient se recueillir parce qu'elles s'observent, et mditer parce qu'elles se taisent. La femme ne rentre en elle-mme qu'au bras de quelqu'un: de l l'utilit des confesseurs. J'aurais vainement essay de retenir Jeanne quand son directeur l'attendait; mais ce vnrable ecclsiastique ne l'aurait pas retenue une minute de plus si je l'avais attendue. Elle tait vraiment pieuse, et vraiment tendre. Je me savais un rival, mais c'tait Dieu. Amours, dlices et orgues! C'est gal; elle dnait bien souvent chez sa tante!... ... Tout est brl. Le coffret vide brle son tour, car je veux qu'il meure avec les vaines reliques qu'il a portes. Dans le foyer montent des flammes tristes, et ces bouquets devenus des herbes brlent avec un petit ptillement sec de pailles. Les rubans se tordent au feu, et le minuscule chausson de la danseuse napolitaine, dont j'avais fait un porte-allumettes, se fend en craquant douloureusement. L'tre devient plus sombre, les flammes s'abaissent, s'abaissent, s'abaissent, se rsument en une petite clart bleue. Puis, rien qu'une cendre grise, d'aspect mlancolique et que je remue petits coups de pincettes, froidement, sans une larme. C'est tout mon pass, cette poussire. Cela a t la fivre, l'nervement, l'ivresse, la gaiet maladive et fatale des nergies mal dpenses. Je suis certain de ne rien perdre en anantissant ces souvenirs frivoles. Bien mieux, je suis heureux, rajeuni depuis cette excution. Que regretterais-je? Ces amours-l ressemblaient de l'amour, peu prs comme la parfumerie rappelle les fleurs. Je suis las. Je suis seul. Le nant des frivolits me navre et j'aspire, l'me dsormais neuve, la grande passion pure et sainte, fire et noble, orgueilleuse et sacre, qui assure l'infini dans l'ternel! FIN TABLE Les fantmes. La Source Prgamain. La Petite. Fantmes amoureux: Une Minute. Le Clown. Sous la Commune. Le Rle. Le Muse des Souverains. Le Portrait de Bb. Vision. Le Dompteur. Le Tlphone. La Langouste. Fianailles. Billets fans. End of Project Gutenberg's Les fantmes, by Charles-M. Flor O'Squarr License: Share Alike