Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) NLIDA HERV JULIEN PAR DANIEL STERN PARIS MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS 1866 La premire production d'une intelligence originale est presque toujours curieuse tudier: on y dcouvre en espoir toutes les autres. _Mmoires de Carnot_. Nous avons pens que le public serait de cet avis, et c'est pourquoi nous rimprimons les premires oeuvres de l'crivain minent qui l'on doit quelques-uns des plus beaux travaux historiques et philosophiques de notre temps. Si l'auteur de _Nlida_, d'_Herv_, de _Julien_, a grandi en talent, et en renomme depuis l'poque (1842-1846) o il livrait la publicit ces fictions romanesques; si son esprit, de plus en plus libre, s'est lev d'un essor plus hardi vers la vrit, il n'en est pas moins vident que, ds les premiers essais d'une plume encore inexprimente, il se rvle tout entier et tel qu'il sera toujours: passionn, religieux, pris d'un noble idal, par-dessus tout sincre avec lui-mme et avec autrui. LES DITEURS NLIDA PREMIRE PARTIE Alle Erscheinungen dieser Zeit zeigen dass die Befriedigung im alten Leben sich nicht mehr findet. HEGEL. C'tait au mois de juin; le soleil, son midi, inondait l'horizon de clarts; pas un nuage ne voilait la splendeur du ciel. Une chaude brise glissait sur l'tang et se jouait dans les roseaux sonores. Prs de la rive, l'ombre d'un rideau de peupliers, sommeillait un couple de cygnes. Le nnuphar ouvrait ses ailes blanches sur le miroir des eaux. Dans une barque, amarre au tronc d'un saule dont les rameaux flexibles formaient au-dessus de leurs ttes une vote mobile et frache, deux beaux enfants taient assis, qui se tenaient par la main. Le plus g pouvait avoir une douzaine d'annes; c'tait un garon robuste, hardiment dcoupl, aux yeux noirs, au teint brun: un enfant des campagnes, panoui au soleil, accoutum se jouer librement au sein de la mre nature. L'autre tait une jeune fille qui paraissait avoir un ou deux ans de moins. Rien n'galait la puret de ses traits; mais son corps frle avait dj cette grce inquitante des organisations trop dlicates ou trop htivement dveloppes; son cou, d'une blancheur mate, flchissait sous le poids de sa chevelure d'or; une pleur maladive couvrait ses joues; un lger cercle entourait ses yeux d'azur; tout trahissait dans cette crature charmante l'alanguissement des forces vitales. --C'est trop ennuyeux de rester toujours la mme place, dit le garon en se levant brusquement; je vais dfaire la chane, et nous irons l-bas voir le nid de sarcelles. --J'ai peur, dit la jeune fille, en essayant de retenir dans ses deux petites mains blanches la main vigoureuse et hle de son compagnon. --Puisque c'est moi qui ramerai, reprit-il avec une gravit comique. Et s'arrachant sans peine la faible treinte qui lui faisait obstacle, il dtachait la barque, saisissait l'aviron, et voguait vers le milieu de l'tang sans couter les plaintes de sa compagne, qui, le suppliant du regard, s'criait d'une voix craintive:--Guermann! Guermann! Au bout de quelques instants d'un silence caus par un mlange d'effroi et de plaisir:--O mon Dieu, reprit la jeune fille, si l'on nous voyait! Regarde donc, je crois que la fentre de ma tante est ouverte. Guermann leva les yeux; le soleil donnait en plein sur les croises du chteau et les faisait tinceler comme des diamants; il n'y avait personne au balcon de la vicomtesse d'Hespel. --Elle ne nous reconnatrait pas de si loin, dit-il; d'ailleurs elle n'est pas l; puis le grand mal si elle nous reconnaissait! --Tu n'as donc pas peur d'tre grond, toi, reprit la jeune fille qui se rassurait peu peu; qu'est-ce que dit donc ta mre quand tu fais ce qu'elle dfend? --Oh! d'abord, ma mre n'a pas le temps de me dfendre grand'chose; et puis, Nlida, quand je fais quelque chose de mal, elle ne gronde pas, elle pleure. --Et alors? --Et alors, je l'embrasse. --Et alors? --Et alors elle prend un air moiti fch, moiti content, et elle me dit: Mchant enfant! il faudra donc toujours tout te pardonner! Je sais cela d'avance. En devisant ainsi, les deux enfants taient arrivs une partie de l'tang obstrue par une masse de roseaux et d'autres plantes aquatiques. Guermann carta avec prcaution une touffe de joncs dont les soyeuses aigrettes semblaient des flocons de neige oublis par l'hiver au sein de cette luxuriante verdure; et Nlida poussa un cri de joie en apercevant le nid de sarcelles, o reposaient, doucement chauffs par un rayon de soleil, huit ou dix petite oeufs d'un fauve verdtre, polis et luisants, charmants voir. Elle contempla longtemps ce spectacle nouveau pour elle; jamais rien de semblable ne s'tait offert sa vue; car elle tait de ces tristes enfants des villes qui la nature demeure trangre, qui ne se sont jamais veills au chant de l'alouette, qui n'ont jamais cueilli la mre sauvage sur la tige pineuse, et qui n'ont pas vu le papillon dlivr ouvrir ses jeunes ailes dans l'atmosphre embaume d'avril. Depuis la mort de ses parents, qu'elle avait perdus tous deux comme elle tait encore au berceau, Nlida de la Thieullaye, confie au soin de sa tante, la vicomtesse d'Hespel, avait peine quitt Paris. Cette anne pourtant, la vicomtesse s'tait dcide passer deux mois dans ses terres; mais l encore, elle craignait pour Nlida les pernicieux effets du soleil et de la rose, et, de peur des loups, des serpents, des chauves-souris et des crapauds dont elle avait horreur, elle la laissait trs-rarement sortir. Elle lui avait interdit surtout de dpasser jamais l'enceinte du parc, ferm de trois cts par un grand mur, et de l'autre par l'tang o Nlida s'aventurait en cet instant, malgr les dfenses les plus formelles. Aprs qu'elle se fut longtemps oublie examiner le nid:--Maintenant, ramne-moi vite la maison, dit la jeune fille. Guermann reprit la rame; mais au lieu de se diriger vers la rive du parc, il vint, sans tenir compte des instances de sa compagne, aborder au ct oppos de l'tang que longeait un chemin public. --Il fait bien trop beau pour rentrer dj, dit-il; allons nous promener un peu; nous serons de retour avant qu'on se soit seulement aperu que tu n'es plus au jardin. Disant cela, il amarra la barque un poteau, saisit dans ses bras Nlida tremblante, l'enleva lestement, traversa le chemin en chantant tue-tte comme pour appeler et narguer les regards, sauta un foss, enjamba une haie, et dposa son doux fardeau au bord d'un champ de trfle en fleur. La timide enfant, enhardie par le ton rsolu de Guermann, sduite la vue des horizons illimits qui s'ouvraient devant elle, excite par ce vent de libert qui lui soufflait pour la premire fois la face, se mit courir de tout son coeur et de toutes ses jambes travers champs, non sans faire plus d'un faux pas dans les sillons raboteux, non sans demeurer souvent accroche aux branches par les rubans flottants de sa robe de mousseline. Ces msaventures provoquaient de grands clats de rire, que plus d'un cho surpris rptait au passage. Aprs avoir longtemps couru, bondi, err au hasard, le long des haies odorantes, sur la lisire moussue des bois, dans l'herbe des prairies, foulant joyeusement sous leurs pieds, cueillant, pour les jeter aussitt, des gerbes de marguerites, de boutons d'or, de digitales, les deux enfants se trouvrent au bas d'un verger plant sur une colline expose au midi, et dont une forte palissade gardait l'entre. --Oh! les belles cerises! s'cria Nlida, en jetant un regard de convoitise sur les baies rougissantes d'un arbre peu distant du chemin, mais qu'elle croyait plac l hors de toute atteinte. --Tu en veux? dit Guermann, dont l'oeil exerc avait dj reconnu un endroit o les pieux taient moins solidement joints, et par lequel, aprs plusieurs tentatives malheureuses, en s'corchant les mains et les genoux jusqu'au sang, il parvint se faire passage. Grimper au cerisier, rompre une branche charge de fruits, reprendre son lan, sauter par-dessus la palissade, tout cela fut l'affaire d'un clin d'oeil. --Sauvons-nous! s'cria Guermann en saisissant le bras de Nlida stupfaite; le pre Girard m'a vu; c'est un vieux grognon qui va nous courir aprs. Et, fuyant avec la rapidit d'un chevreuil effarouch par la meute, il entrana la jeune fille, gagna l'tang en moins de dix minutes sans mme se retourner pour voir s'il tait poursuivi, poussa Nlida dans la barque, y sauta aprs elle, lana le petit esquif, d'un vigoureux coup de pied, loin du rivage, fit force de rames, et se trouva bientt hors de porte, une grande distance du bord, au milieu des joncs et des nnuphars. Alors seulement les deux enfants osrent regarder en arrire. Le pre Girard arrivait en ce moment, tout essouffl, le visage carlate, le front en sueur. Sa voix rauque et son poing ferm envoyaient des menaces et des imprcations l'effront sclrat qui avait os, sous ses yeux mmes, lui drober ses plus beaux fruits. Nlida se prit pleurer. --Mange tes cerises, lui dit Guermann, d'un ton si imprieux, qu'elle obit machinalement, en laissant tomber une larme sur le fruit demi mr. --J'ai eu tort de vouloir ces cerises, dit-elle bien bas, c'est mal de voler. --Tu vas me faire un sermon prsent, n'est-il pas vrai? Mange tes cerises et ne pleure pas; le pre Girard croirait que nous avons peur. Lass de vocifrer en pure perte et de se voir narguer par un petit vaurien, le pre Girard quitta la place en jurant qu'il allait porter plainte au garde champtre. Nlida rentra consterne au chteau et fut svrement rprimande sur l'tat pitoyable de sa toilette. Madame Rgnier, la mre de Guermann, qui habitait une petite maison du village, apaisa son hargneux voisin par un peu d'argent et beaucoup de bonnes paroles. Quant Guermann, il ne fit d'autre amende honorable, on ne put lui arracher d'autre excuse que ces mots, dits d'un air fier et ddaigneux: Elles n'taient pas dj si bonnes, ses cerises! et d'ailleurs, ce n'est pas pour moi que je les avais cueillies. I Quatre ans avaient pass. Nlida tait entre au couvent de l'Annonciade pour y faire sa premire communion, retarde d'anne en anne par un tat de langueur presque constant, qui avait donn de srieuses inquitudes. Elle devait rester dans le pensionnat que dirigeaient les dames de l'Annonciade jusqu' ce qu'elle et accompli ses dix-huit ans; c'tait l'ge fix l'avance pour son mariage. La vicomtesse d'Hespel tait compltement sous le joug des ides reues dans le monde. Elle ne voyait dans l'union conjugale qu'un tablissement qui donnait aux femmes un rang dans la socit; le mariage tait ses yeux une affaire plus ou moins avantageuse, dont les chances ne pouvaient et ne devaient se calculer que la plume la main, dans une tude de notaire. Pensant, non sans raison, que mademoiselle de la Thieullaye, hritire d'une fortune considrable, serait recherche par les meilleurs partis aussitt que l'on annoncerait l'intention de lui donner un poux, elle en avait conclu qu'elle pouvait sans scrupule s'pargner l'embarras de la conduire au bal pendant plusieurs hivers, la vicomtesse prfrant, et de beaucoup, y aller encore pour son propre compte. Nlida ignorait ses projets; mais, les et-elle connus, elle ne s'en ft point affecte; elle tait d'humeur douce et soumise, accoutume un respect instinctif, et n'avait encore jamais song se rendre compte ni de ses gots ni de ses dsirs. Elle entra donc sans rpugnance au couvent, et bientt mme, sans oser se l'avouer, s'y trouva plus heureuse qu'elle ne l'avait t dans la maison de sa tante. Il y a dans la vie des communauts religieuses un charme solennel qui attire et sduit les imaginations vives. Toutes ces existences confondues en une seule existence, cette rgle cache sous laquelle tout ploie, le silence sur toutes les lvres, l'obissance, ce silence de la volont, dans tous les coeurs; de jeunes femmes, enveloppes de deuil, qui chantent d'une voix suave de funbres cantiques, les sons puissants de l'orgue vibrant sous des mains timides; toutes les svrits de la religion voiles d'une grce touchante; je ne sais quel mlange inexprimable enfin de joie et de tristesse, d'humilit et d'extase, qui se rvle sur des visages d'une placidit mlancolique, tout cela captive les sens mus et s'empare du coeur comme par surprise. Nlida, plus qu'une autre, devait se laisser pntrer de cette posie du clotre. Doue d'une organisation exquise, elle avait l'me croyante, prdispose aux ardeurs mystiques. La douce enfant que nous avons vue, en un beau jour de juin, aussi blanche que les nnuphars, aussi souple que les roseaux de l'tang d'Hespel, la craintive rvolte qui courait par la campagne avec un garon sans peur et sans vergogne, est devenue une jeune fille calme et grave, d'une merveilleuse beaut; mais les roses du printemps ne sont point closes sur sa joue; le sourire de la confiante jeunesse n'entr'ouvre pas sa lvre srieuse; sa dmarche est languissante; son accent plein de larmes; sa paupire, lente se lever, laisse chapper des regards abattus qui semblent, chargs de tristes pressentiments, demander grce au destin; on dirait que toutes ses facults inclinent vers la douleur. Devinant avec le coup d'oeil d'une femme et d'une religieuse ce qu'il y avait de susceptibilits dlicates dans la frle crature qui lui tait confie, la suprieure du couvent la prit en quelque sorte sous sa tutelle, et, au lieu de la faire coucher au dortoir, elle lui fit prparer, voisine de la sienne, une cellule qu'on arrangea par ses ordres avec un soin inusit. Le lit en bois d'acajou fut abrit sous des rideaux de mousseline; un morceau de tapisserie, bien troit et bien mince la vrit, de peur de scandaliser les soeurs converses peu habitues voir de pareilles recherches, fut tendu au pied du lit, afin que la jeune fille put s'y agenouiller matin et soir, sans trop sentir le froid contact des dalles; au chevet, la suprieure suspendit elle-mme un crucifix d'ivoire d'un travail prcieux; vis--vis, une Vierge d'aprs Raphal orna la muraille nue; chose inoue dans la svrit d'un monastre, la religieuse fit apporter du jardin et placer au-dessous de la sainte image, comme pour la mieux honorer, deux plantes de bruyre blanche, qu'elle ordonna de renouveler aussitt qu'on les verrait se fltrir. Une table avec un miroir de toilette et deux chaises en bois de figuier compltaient l'ameublement de la cellule; son unique fentre ouvrait sur un quinconce de tilleuls, alors en pleine floraison, d'o s'exhalait le plus suave parfum. En installant Nlida dans ce petit rduit, la suprieure lui remit la clef d'une armoire o se trouvaient runis une trentaine de volumes qui ne faisaient point partie de la bibliothque du pensionnat. C'tait un trsor secret, un choix trop bien appropri aux dispositions rveuses de la jeune fille, de ces auteurs plus fervents qu'orthodoxes, plus sduits que convaincus, qui n'ont cherch dans la doctrine que les sucs propres distiller le miel; qui n'ont vu dans l'vangile que les parfums de Madeleine ou la blonde tte de Jean reposant sur le sein mu du Christ, et qui parlent, imprudents, le langage amolli des tendresses humaines pour exprimer les ardeurs du divin amour qui les consume. Nlida profita avec bonheur de la libert qu'on lui laissait. L'attrait tout nouveau pour elle de ces livres brlants, ces volupts de l'extase et du ravissement en Dieu offertes ainsi tout d'un coup sans prparation, sans contre-poids, son imagination avide et aux instincts de sa jeunesse qui commenaient s'veiller, causrent un grand ravage dans son esprit, Les effusions dithyrambiques des Thrse, des Chantal, des Liguori, dans le sein de l'poux ou de l'ami cleste, firent sur elle l'effet d'une musique enivrante qui plonge l'me et les sens en des songes dlicieux. Bientt elle s'absorba dans ces lectures au point de prendre en un dgot mortel les tudes de la classe et le caquet des pensionnaires. Elle n'avait pas trouv d'ailleurs, parmi ces dernires, une seule jeune fille vers laquelle elle se sentt attire. La plupart taient des demoiselles nobles et riches comme elle, mais aussi pleines de morgue, aussi entiches de leur noblesse et de leur fortune qu'elle l'tait peu elle-mme. Toutes se voyaient au couvent regret, souhaitaient impatiemment d'en sortir, et ne s'entretenaient, dans leurs panchements vaniteux, que des somptuosits de la maison paternelle et des plaisirs sans nombre qui les y attendaient. La suprieure venait presque chaque jour, l'issue du dernier office, s'asseoir auprs du lit de Nlida dj couche, et causait avec elle, tantt de la premire communion qui approchait, tantt des dangers du monde o la jeune fille allait vivre, tantt enfin de ses lectures dont elle lui expliquait les symboles et le sens cach un point de vue d'une rare lvation, avec un don particulier de persuasion et d'loquence. De jour en jour, la religieuse prenait un intrt plus vif son lve qui, de son ct, s'attachait elle avec passion. Mre Sainte-lisabeth, c'est ainsi qu'on l'appelait, avait port dans le monde un nom illustre, et, sous l'humilit de la robe de bure et du bandeau de lin, il tait facile de reconnatre encore en elle cette habitude d'ascendant involontaire que donnent aux femmes une grande naissance et une grande beaut. Elle n'tait pourtant plus belle, quoiqu'elle comptt trente ans peine; elle avait trop souffert. L'ovale de son visage et t d'une puret parfaite, mais le chagrin avait min ses joues; son nez droit et fier, les contours fins de sa lvre plie rappelaient les plus nobles formes de la statuaire; mais ses yeux noirs, ardents et secs, taient trs-enfoncs dans leur orbite, et son front tait sillonn de rides qui se creusaient d'une manire effrayante au moindre froncement de ses pais sourcils; tout en elle portait la trace d'une lutte violente de passions domines plutt qu'apaises. Lorsqu'elle allait au choeur, grande et un peu ploye sous ses longs voiles noirs, sa croix d'argent brillant sur sa poitrine, on prouvait en la voyant un sentiment mlang de respect, d'tonnement, de curiosit et de crainte; on sentait l une force cache qui attirait et repoussait tout la fois; il semblait qu'on et la rvlation d'une grande destine brise. Un soir, rentrant une heure plus avance que de coutume, aprs une visite de surveillance dans les dortoirs, elle aperut de la lumire dans la chambre de Nlida. Irrite de cette dsobissance et de l'abus que faisait la jeune fille des privilges qu'on lui accordait, elle entra vivement chez elle pour lui reprocher, avec svrit cette fois, une veille prolonge si au del de l'heure permise; mais un spectacle inattendu fit vanouir sa colre. Nlida, dans sa robe de nuit, tait agenouille au pied du crucifix, les mains jointes, les yeux levs, le visage baign de larmes. Ses cheveux dnous tombaient en larges ondes sur son vtement blanc; ses deux pieds nus passaient demi sous les chastes plis qui l'enveloppaient tout entire; une petite lampe pose terre l'clairait d'une lueur vacillante, et dessinait sa silhouette incertaine sur le fond sombre de la cellule; on et dit l'une des Marie plore auprs du spulcre vide, ou l'un de ces anges contrists par les pchs de l'homme, tels qu'ils apparaissaient, Florence, dans l'glise de Saint-Marc, au bienheureux frre de Fiesole. Mre Sainte-lisabeth demeura immobile et contempla longtemps l'enfant de ses prdilections, si absorbe dans l'ardente prire qu'elle ne voyait et n'entendait rien autour d'elle; puis, saisie de respect la pense de l'union mystrieuse qui s'accomplissait l entre une me sans tache et le Dieu d'amour, la religieuse ploya les genoux; et alors, pendant plusieurs minutes, ces deux femmes, dont l'une avait renonc toutes ses esprances terrestres, tandis que l'autre posait peine le pied sur le seuil de la vie, firent monter vers le ciel la mme prire. Toutes deux se levrent au mme moment, et, sans profrer une parole, elles se jetrent dans les bras l'une de l'autre.--Qu'avez-vous? dit enfin mre Sainte-lisabeth du ton le plus compatissant, oubliant qu'elle tait venue l pour faire des reproches; pourquoi vous trouv-je ainsi toute en pleurs? Auriez-vous quelque chagrin que j'ignore? Me cacheriez-vous quelque chose, Nlida? --Rien au monde, ma mre, reprit la jeune fille avec un accent de vrit convaincant. --Mais ces larmes, cette prire, si avant dans la nuit? --Je souffre, ma mre, reprit l'enfant; je souffre beaucoup. --Pourquoi ne pas me le dire plus tt? Pourquoi ne pas me confier vos peines? La religieuse s'tait assise auprs du lit; Nlida se mit ses pieds, et, prenant une de ses mains dans les siennes, elle y imprima ses lvres brlantes. --Seriez-vous ici regret? continua mre Sainte-lisabeth, voyant que la jeune fille gardait le silence. --Pouvez-vous le penser? rpondit Nlida. Toute ma crainte, au contraire, est d'en sortir trop tt. Le monde me fait peur; j'prouve l'ide d'y entrer une apprhension inexplicable; il me semble certain que j'y offenserai Dieu et que j'y perdrai mon me. J'entends sans cesse au dedans de moi une voix lugubre qui me dit que je dois mourir... mourir, ou bien... mais je n'ose achever. --Dites, mon enfant, reprit la suprieure en serrant la main de Nlida dans sa main amaigrie. --Ou bien, ma mre, ne jamais vous quitter, ne jamais voir le monde; prendre le voile. --Gardez-vous d'une telle dmence! s'cria la suprieure d'une voix vibrante. Nlida la regarda avec surprise. Vous pensez donc, ma mre, que je ne suis pas digne... --Enfant, reprit mre Sainte-lisabeth, sans lui laisser le temps d'achever, vous ne savez pas ce que c'est que la vie du clotre! Et elle fit la jeune fille, qui se suspendait sa parole, un tableau si morne, si dsol, si pathtique et si profondment vrai de la vie claustrale, de sa monotonie, de ses dgots, de ses petitesses invitables, que l'enfant frissonna et qu'une question bien simple, mais laquelle la religieuse n'avait pas song sans doute, vint ses lvres: --Vous tes donc bien malheureuse, ma mre? Mre Sainte-lisabeth tressaillit des pieds la tte. --Je suis ce qu'il plat Dieu, rpondit-elle en se levant brusquement, peu importe. Mais, mon enfant, il est insens moi de vous faire veiller ainsi; votre tte s'exalte, votre corps s'puise, vous vous forgez des chimres. Demain il faudra voir le pre Aimery et vous mettre, plus entirement encore que par le pass, sous sa direction. C'est un homme plein de sagesse et de prudence; il saura mieux que moi vous donner des conseils salutaires et rendre la paix votre me inquite. Disant cela, mre Sainte-lisabeth s'achemina vers la porte de la cellule, en faisant signe Nlida de ne pas la suivre. Ni l'une ni l'autre ne put trouver un instant de sommeil pendant le reste de la nuit. II cinq heures du matin, la suprieure attendait le pre Aimery dans la sacristie. C'tait une pice trs-basse d'tage, plus longue que large, toujours humide, mme dans le fort de l't, parce qu'elle tait au-dessous du sol. Une croise haute mais troite y jetait, par des vitraux de couleur orange, une lumire bizarre et fausse. En face de la croise, un Christ en os jauni par le temps tendait ses bras dcharns sur un fond de drap noir encadr de buis, deux normes bahuts en vieux bois rong des vers occupaient les parois latrales; l'un renfermait les nappes d'autel, les candlabres, les vases, les ornements de toute sorte; l'autre tait le vestiaire des prtres. Un confessionnal dcouvert, form d'une planche en sapin perce d'un grillage, servait confesser les trangers qu'attirait la rputation du pre Aimery. Le prie-Dieu du rvrend pre, un fauteuil et quelques chaises en tapisserie achevaient de meubler cette pice d'aspect lugubre. La religieuse, aprs l'avoir plusieurs fois arpente en tous sens, s'tait enfin assise sur le fauteuil. Elle paraissait excessivement agite; de temps autre elle jetait les yeux sur la porte extrieure qui ne s'ouvrait pas. Toute la nuit elle avait song Nlida; elle se repentait de l'avoir dissuade d'entrer en religion. Cette vocation que la jeune fille croyait sentir, et dont elle lui avait dmontr la folie avec tant de vhmence, lui apparaissait maintenant sous un tout autre jour. Les penses gostes ne se prsentent pas de face aux nobles mes; elles prennent de longs dtours, elles se parent de mille faux semblants pour les abuser. Ainsi mre Sainte-lisabeth, qui, dans son premier mouvement, avait combattu de tout son pouvoir l'exaltation de Nlida, avait, force d'y rflchir, senti natre dans son coeur un dsir ardent de garder auprs d'elle cet enfant bien-aim. L'espoir d'associer son existence aride un tre sensible et charmant, l'espoir de se confier enfin, de communiquer ses penses, lui causait un frmissement intrieur qu'elle ne pouvait matriser. Elle tait si lasse de son autorit drisoire! si lasse de commander un troupeau imbcile de femmes dont la plupart avaient quitt la broderie pour le chapelet, la romance pour le psaume, sans mme s'apercevoir d'une diffrence, et dont les autres n'avaient d'activit d'esprit que tout juste ce qu'il en fallait pour semer dans la communaut les mesquines jalousies, les disputes et les intrigues striles! Elle touffait sous le silence forc qui gardait les issues de sa pense nergique. Mre Sainte-lisabeth tait une de ces femmes qui le gouvernement d'un royaume n'et pas sembl une charge trop pesante. Son intelligence tait faite pour le mouvement des affaires, son caractre pour le commandement. Loin de l, l'infortune se voyait rduite discuter le jour des voeux d'une professe, fixer l'ordonnance d'une procession dans le jardin d'un clotre, rprimander des novices pour avoir parl la chapelle. Aussi elle se jetait avec imptuosit au-devant de cette lueur d'esprance qui s'levait tout coup son horizon; et pour justifier ses propres yeux ce qu'elle venait faire (car les mes altires, qui ne consentent jamais se justifier aux yeux d'autrui, ont toujours besoin d'apaiser le juge rigide qui est en elles), elle se disait qu'aprs tout on avait vu des exemples de vocations vritables; que Nlida semblait de nature devoir souffrir beaucoup dans le monde; qu'elle n'aurait pas la force ncessaire pour affronter les fatigues et les motions de la vie active, et que la monotonie du clotre serait moins contraire aux penchants de son esprit contemplatif que la diversit des folles joies du sicle. Comme elle raisonnait de la sorte, s'affermissant de plus en plus, ainsi qu'il arrive, dans l'gosme de sa pense secrte, la porte s'ouvrit sans bruit, et le pre Aimery se glissa plutt qu'il n'entra dans la sacristie. --Vous venez tard, mon pre, lui dit la suprieure en se levant peine de son fauteuil. --Il est cinq heures et demie, ma soeur, et je ne dis la messe qu' six heures, rpondit-il en tirant sa montre. Mre Sainte-lisabeth se tut; son impatience lui avait fait trouver le temps long, mais le pre Aimery tait exact comme l'horloge. --N'y a-t-il rien de nouveau la communaut? continua-t-il en tant sa douillette de soie puce, qu'il posa soigneusement sur le dossier d'une chaise, et ouvrant le vestiaire pour y prendre son _aube_. --Rien la communaut; mais au pensionnat, nous avons une lve qui veut entrer en religion... --Laquelle? interrompit le pre Aimery en levant sur la religieuse son oeil gris et perant. --Mademoiselle de la Thieullaye, --Nlida de la Thieullaye? Cela ne se peut. --Cette vocation me parat trs-vritable, dit la religieuse en adoucissant sa voix qui prenait, lorsqu'elle le voulait, un accent insinuant auquel personne n'avait sans doute rsist jadis; Nlida est une enfant d'un jugement solide, trs-suprieure son ge, et d'une droiture d'intention que l'on ne peut suspecter. --Je ne dis pas qu'elle n'a pas la vocation; je dis que nous ne devons pas la laisser faire, reprit le confesseur d'un ton plus sec. --Mais, mon pre, dit mre Sainte-lisabeth en s'animant un peu, vous ne songez pas la prcieuse conqute que ce serait pour la foi, et pour notre ordre en particulier... --Nous faisons trop de ces conqutes, dit le pre, qui avait pass son _aube_ et qui marquait dans le missel la _Prface_ et les _Oremus_ du jour; vous savez bien que nos ennemis nous accusent de conversions par surprise; ils disent que nous attirons, que nous captons les jeunes hritires; je crois entendre encore les propos tenus lorsque vous avez pris l'habit. Non; mademoiselle de la Thieullaye a une grande fortune; on sait qu'elle a t traite par vous avec des gards singuliers; c'en est assez pour autoriser la calomnie; tout cela ameute contre nous; nous sommes en des temps difficiles; il faut que mademoiselle de la Thieullaye reste dans le monde, elle nous y servira beaucoup plus efficacement qu'ici. --Mais, mon pre, dit en l'interrompant la religieuse, qui plissait de colre, tant la contradiction la trouvait peu prpare, si nous la repoussons, elle prendra le voile ailleurs; elle se fera augustine, carmlite, que sais-je? --Cela n'est gure probable; et d'ailleurs, peu m'importe; il ne convient pas, je vous le rpte, qu'elle prenne le voile ici. --Mais, mon pre, dit la religieuse en levant la voix et ne se contenant plus, il ne s'agit pas de savoir si cela vous convient, mais si cela convient Dieu, ce me semble. Le pre Aimery leva les yeux de dessus le missel, et fixa sur la suprieure un long regard o se peignait une sorte de compassion ddaigneuse. --Le zle de la maison du Seigneur vous dvore, madame, dit-il enfin, non sans une nuance d'ironie. Prenez garde, vous avez les passions vives; vous n'avez pas encore suffisamment appris la dfrence aux opinions d'autrui. --Je n'ai pas appris reconnatre d'autorit suprieure celle de Dieu, dit la religieuse hors d'elle-mme. --Vous vous croyez toujours chez M. le duc votre pre, continua le confesseur sans paratre avoir entendu l'interruption, entoure de vos nombreux esclaves... --De grce, s'cria la religieuse en se dressant comme une vipre sur qui l'on a march, ne me raillez pas; ne prenez pas toujours plaisir me pousser bout, vous ne savez pas de quoi je suis capable! Le pre Aimery la regarda avec un sang-froid crasant. --Vous avez besoin de repos, ma soeur, reprit-il d'un ton fort doux; vous semblez avoir mal dormi. Envoyez-moi cette jeune fille aprs la messe et veuillez ordonner qu'on sonne; il va tre six heures. Mre Sainte-lisabeth sortit en silence, aprs avoir jet sur le prtre un regard tincelant de haine. III Le pre Aimery avait trop de pntration pour ne pas comprendre, au langage de Nlida, que son trouble, ses langueurs et sa vocation imaginaire venaient du confus veil de la jeunesse dans une nature chaste, d'un vague besoin d'amour qui prenait le change, et d'une sorte de faim de l'intelligence qui ne recevait pas, peut-tre, tous les aliments dont elle avait besoin. Il hta le jour de la premire communion, pensant avec justesse que ce divin apaisement de l'me amnerait, au moins pour quelque temps, le calme des sens; or, gagner du temps, pour lui, c'tait tout gagner. Mademoiselle de la Thieullaye une fois rendue sa famille, lui et son ordre cesseraient d'tre responsables; on ne pourrait plus lui imputer les partis extrmes vers lesquels la jeune enthousiaste serait, il le croyait du moins, infailliblement entrane par son imagination romanesque. Il exigea que Nlida se mlt beaucoup plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors la vie des pensionnaires. Toujours docile, et prive d'ailleurs depuis quelque temps des entretiens de la suprieure, qui ne venait plus la trouver dans sa cellule, mademoiselle de la Thieullaye cessa d'user des privilges qui lui avaient t accords, et rentra sous la rgle commune. Un matin, aprs l'tude, comme elle s'tait un peu attarde en classe, elle s'apprtait rejoindre les lves dans le jardin, et cherchait des yeux de quel ct s'taient runies ses compagnes habituelles, lorsque de bruyants clats de rire, au milieu desquels il lui sembla distinguer une voix plaintive, vinrent frapper son oreille. Curieuse d'apprendre la cause d'une gaiet si expansive, elle gagna la longue alle qui coupait en deux le massif de tilleuls, et aperut l'extrmit une scne qui attira toute son attention. Au milieu des robes noires d'uniforme, une jeune fille, grotesquement affuble de chiffons de toutes couleurs, avait t attache un arbre. La parure bizarre et les tranges contorsions de la pauvre maltraite produisaient chez ses compagnes ces explosions de joie qui se renouvelaient chaque minute. Nlida, sans rien comprendre encore ce jeu cruel, voyait de loin la pantomime anime des pensionnaires et leur danse autour de l'arbre. --Que signifie cela? demanda-t-elle une jeune fille qui passait en courant. --Chut! rpondit celle-ci en s'arrtant un instant: n'allez pas nous trahir; la surveillante a t appele au parloir; on a oubli de la remplacer, et nous en profitons pour nous amuser divinement. Je cours au vestiaire pour ramasser encore quelques chles; nous avons habill Claudine en reine de Saba; elle pleure, elle hurle, que c'est une bndiction; jamais elle n'a t si drle; elle a commenc par vouloir se dbattre, mais elle n'tait pas la plus forte, et nous l'avons solidement attache au grand tilleul; prsent nous lui prsentons des bouquets de chardons, et nous lui chantons des litanies improvises. Et la pensionnaire se mit chanter en s'loignant: _Bcasse mystique, tour de pain d'pice, reine des imbciles..._ Rvolte de cette profanation et saisie de piti pour la victime de ces mchants coeurs, Nlida pressa le pas et fut bientt en vue de la bande joyeuse qui s'arrta soudain son approche. On avait au pensionnat un respect involontaire pour mademoiselle de la Thieullaye. --En vrit, mesdemoiselles, dit-elle en s'adressant aux danseuses interdites, vous avez choisi l un passe-temps qui ne vous fait gure honneur. Personne ne souffla mot. C'taient de grandes filles de quinze seize ans qui s'amusaient ainsi. Nlida alla droit la dsole Claudine, dfit, non sans peine, les cordes dont on l'avait lie, arracha les oripeaux qui la couvraient, et, la prenant par le bras, elle l'emmena en dclarant que si rien de pareil se renouvelait, bien qu'elle dtestt la dlation, elle avertirait la suprieure et le pre Aimery. Un silence gnral fut la seule rponse des pensionnaires. Lorsque Nlida fut un peu loigne, la jeune fille qu'elle venait de soustraire ces cruelles bouffonneries s'arrta tout coup, se jeta ses pieds, embrassa ses genoux et fondit en larmes. Claudine de Montclair tait, depuis son entre au couvent, le jouet favori des lves. C'tait une douce enfant, aux trois quarts idiote. Elle avait eu, l'ge de dix ans, une fivre crbrale dont elle n'avait guri que par des moyens violents, et depuis ce temps elle tait reste dans un tat d'hbtement dont rien n'avait encore pu la tirer. Ses parents l'avaient mise au couvent, esprant que le changement de lieu et l'mulation de la vie commune agiraient favorablement sur son esprit; mais son mal n'avait fait qu'empirer. En butte la malignit de ses compagnes, qui prenaient plaisir augmenter la confusion de son faible cerveau, intimide, ahurie, elle devenait de jour en jour moins capable de discernement, et la dernire lueur de raison et bientt achev de s'teindre en elle si, comme nous venons de le voir, Nlida ne l'et dlivre et ne se ft hautement dclare sa protectrice. Dire les transports de Claudine et les tranges manifestations de sa reconnaissance ne serait pas chose facile. Plus son intelligence tait obstrue, plus son coeur semblait susceptible de dvouement. Elle s'attacha Nlida comme un chien fidle; elle la suivait partout, ne la quittait pas du regard, piait ses moindres gestes et lui rendait avec orgueil des services d'esclave. Un jour, la procession du saint-sacrement, voyant que l'on effeuillait des roses au-devant du prtre, elle se persuada que c'tait l la plus grande marque de vnration que l'on pt donner ceux que l'on aimait; et ds lors Nlida ne fit plus un pas dans le jardin sans que Claudine, munie d'un norme bouquet qu'elle se faisait envoyer chaque jour par ses parents empresss lui complaire, ne jett sous les pas de sa bienfaitrice des jasmins, des tubreuses, des oeillets, les plus belles fleurs de la saison, ivre de contentement quand Nlida ne pouvait s'empcher de sourire. Peu peu, en ne se rebutant pas de causer avec elle comme si elle et t en tat de tout comprendre, mademoiselle de la Thieullaye crut apercevoir que la pauvre intelligence gare faisait halte et semblait chercher se reconnatre. Claudine avait souvent montr un got trs-vif pour la musique. Sa voix tait juste et frache; elle qui n'avait de mmoire pour rien, elle retenait et chantait avec une fidlit surprenante des airs qu'elle saisissait la premire audition. Nlida se dit qu'il fallait frayer cet esprit encore si dbile des pentes insensibles, des routes fleuries o la pense ne rencontrt point de choc; elle multiplia les leons de musique, fit admettre Claudine dans les choeurs de la chapelle, et flatta son amour-propre par des louanges dessein fort exagres. Au bout de six mois, elle avait obtenu des progrs surprenants et ne dsesprait pas de rendre sa chre idiote compltement la raison, lorsque le jour vint o elle dut renoncer cette oeuvre pieuse, quitter le couvent et entrer dans une vie inconnue, redoute, o elle-mme allait avoir un si grand besoin de guide et d'appui. IV Le ciel tait gris, l'air pesant. Depuis huit jours mademoiselle de la Thieullaye avait fait ses adieux aux pensionnaires; selon la coutume du couvent elle tait entre en retraite dans sa chambre et n'y voyait personne que le pre Aimery. La vicomtesse d'Hespel n'avait pas annonc avec certitude le jour o elle viendrait chercher sa nice, mais on savait que cela ne pouvait tarder. Assise sur le rebord de sa fentre, Nlida pensive laissait errer son regard, tantt sur la masse immobile des tilleuls dont les feuilles affaisses sous le poids de l'atmosphre orageuse penchaient vers la terre, tantt sur les nuages qui s'amassaient, tantt sur Claudine qui allait et venait le long d'une alle plante de roses trmires, rcitant, un cahier la main, des vers qu'elle s'efforait d'apprendre pour le concours. Chaque fois qu'elle passait sous la croise de la cellule, elle s'arrtait, regardait mlancoliquement Nlida, et lui envoyait un baiser. Mademoiselle de la Thieullaye souriait et retombait dans sa rverie. Tout coup le roulement d'une voiture sur le pav de la cour et le bruit d'un marche-pied qui s'abattait la firent tressaillir. Elle ne douta pas que ce ne ft la vicomtesse. En effet, deux minutes aprs, on vint l'avertir que madame la suprieure l'attendait au parloir. Nlida prit machinalement son chapeau et son chle, descendit l'escalier et traversa les corridors en se soutenant peine; ses yeux s'emplissaient de larmes; elle faillit se trouver mal lorsque la religieuse qui la conduisait ouvrit la porte du parloir, et qu'elle se trouva en prsence de sa tante et de mre Sainte-lisabeth. La vicomtesse s'avana pour l'embrasser; mais la suprieure, se plaant entre elles deux, prit Nlida par la main et, d'un air d'autorit, conduisit la jeune fille tremblante au pied du crucifix qui sanctifiait jusqu' cette chambre profane. L, s'agenouillant avec elle:--Prions, dit-elle d'une voix ferme mais profondment altre, prions ensemble pour la dernire fois peut-tre; demandons Dieu, mon enfant, qu'en quittant ce pieux asile vous ne quittiez pas aussi le respect de sa loi et la fidlit son amour. Vous allez entrer dans un monde o l'un et l'autre sont trop souvent outrags. Puissiez-vous demeurer toujours ce que vous tes cette heure, Nlida, un coeur pur, rempli des choses du ciel! Recevez en ce moment bien douloureux pour moi, et en recueillant toutes les puissances de votre me, la bndiction du Seigneur que je vais appeler sur vous et sur votre avenir. La religieuse se leva; puis, avec un geste d'une majest triste et lasse, comme une reine qui vient d'abdiquer, elle tendit sur Nlida noye dans les pleurs sa main mue, et la bnit au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit... --En vrit, dit la vicomtesse en se prcipitant dans la voiture lgante qui l'attendait au perron, ces religieuses sont de singulires femmes. Ne dirait-on pas que tu vas vivre chez des impies! Grce au ciel, il n'en est rien; je me crois aussi bonne chrtienne que personne; je dfie qu'on soit plus rgulire. Nlida demeurait pensive. La voiture tait arrte la grille extrieure qui tournait lentement sur ses gonds. Une petite branche de bruyre blanche frachement cueillie vint tomber sur les coussins. Claudine! s'cria Nlida en se jetant la portire. En ce moment les chevaux impatients s'lanaient hors de la grille et prenaient rapidement le chemin de l'htel d'Hespel. --Ah a! mon enfant, dit la vicomtesse qui n'avait pas pris garde cet incident, proccupe qu'elle tait de voir ses chevaux se cabrer sous la main du cocher, c'est fort bien, fort convenable toi d'avoir montr cette suprieure quelque regret de la quitter, mais maintenant il t'est permis d'tre gaie. Je t'ai fait prparer un appartement dlicieux; tu vas avoir une femme de chambre pour toi seule; la couturire et la lingre attendent chez moi pour prendre ta mesure et te faire au plus vite un trousseau complet, car il me tarde de te voir quitter ce ridicule accoutrement noir. D'aujourd'hui en huit, je te conduirai au bal de l'ambassadrice d'Autriche. Rjouis-toi, mon enfant; voici tes belles annes qui commencent. La vicomtesse d'Hespel, comme toutes les personnes d'un esprit born, ne doutait pas que les choses qui l'occupaient ne fussent d'un intrt gnral, et ne s'apercevait jamais de l'inattention de ses auditeurs. Cette fois encore elle ne vit pas, ce qu'il tait pourtant presque impossible de ne pas voir, que mademoiselle de la Thieullaye, absorbe dans une profonde tristesse, entendait peine le flux de ses paroles et et t absolument incapable d'en dire le sens. La voiture arrta devant le pristyle de l'htel d'Hespel. Les laquais, en grande tenue, taient rassembls pour recevoir leur jeune matresse. La vicomtesse et Nlida traversrent cette nombreuse livre, montrent l'escalier couvert de tapis et d'arbustes, et madame d'Hespel, qui avait hte de jouir de la surprise de sa nice, l'introduisit dans l'appartement qu'elle lui destinait. C'tait une pice octogone, tendue d'une gaze transparente double de rose, releve de distance en distance par des glands, des houppes, des galons et autres ornements d'un got plus que contestable. Une immense glace pied, charge de dorures, remplissait le panneau principal. Un canap et des fauteuils en velours blanc, sem de bouquets de roses en relief, avaient paru la vicomtesse une merveille d'lgance ravir les yeux. Une fourrure d'hermine jete devant le lit rose, des tagres couvertes de porcelaines, de cristaux et autres babioles de toutes sortes, achevaient de donner cet appartement quelque chose de coquet et de manir, bien peu fait pour plaire la srieuse Nlida. Il s'tablit toujours, quoique souvent notre insu, un rapport entre les objets extrieurs et notre tre le plus intime. La ligne, la forme, la couleur, le son, l'odeur, la lumire et l'ombre sont autant de notes d'une harmonie mystrieuse qui agit sur l'me, soit par un effet d'apaisement et de satisfaction quand cette harmonie s'accorde comme un accompagnement fidle avec la mlodie intrieure des sentiments et des penses, soit en troublant, en irritant, lorsqu'il y a dsaccord et lutte entre l'une et l'autre. Nlida se sentit trs-dsagrablement affecte par tout ce luxe hors de propos. Toutefois, voyant la joie nave de sa tante et son empressement plein de tendresse, elle s'effora de lui en savoir gr, et balbutia quelques remerciements dont la gaucherie fut mise, par la vicomtesse, sur le compte d'un excs d'admiration bien naturel en pareil cas chez une pensionnaire. Le reste du jour et les jours suivants furent employs courir les magasins pour acheter ici un velours, l un ruban, ailleurs une dentelle. Madame d'Hespel faisait rgulirement chaque aprs-midi une tourne dans les boutiques la mode, et cela sans mme projeter aucune emplette; elle aimait la conversation des faiseuses qui lui tmoignaient une dfrence dont elle tait flatte; et lorsqu'elle rencontrait, dans un magasin, quelqu'une de ses amies, les conseils rciproques, les observations sur la forme d'un mantelet, la critique d'un chapeau vu la veille une trangre, animaient tel point le discours, que souvent on s'y oubliait jusqu' l'heure du repas. Ce fut dans ces rencontres, au milieu des toffes dplies, des coiffures essayes et de l'tourdissant babil des demoiselles de comptoir, que Nlida fit connaissance avec les grandes dames du faubourg Saint-Germain, et reut une premire et ineffaable impression de ce monde o elle tait appele vivre. Le jour du bal arriva. Malgr le dplaisir de sa tante et l'insistance des couturires, mademoiselle de la Thieullaye tait parvenue garder dans sa toilette une parfaite simplicit. Ses cheveux, en dpit de la mode qui les voulait crps et boucls, descendaient en bandeaux lisses de chaque ct de son front. Elle refusa obstinment d'animer ses joues ples d'un peu de rouge, et ne voulut charger d'aucun collier ses paules dlicates. Au moment de monter en voiture, on s'aperut qu'il manquait un bouquet de corsage. On passa chez la bouquetire en renom; toutes ses corbeilles taient vides, La vicomtesse se mit en fureur. Malgr les excuses de la marchande, qui rejetait la faute sur un garon entr chez elle la veille, elle menaait de lui retirer sa pratique, quand Nlida, qui, pendant ce colloque et dans l'espoir d'apaiser sa tante, avait cherch dans tous les coins quelques fleurs assez fraches pour en faire un bouquet passable, aperut au milieu d'un seau d'eau o l'on avait jet ple-mle les plantes de rebut, un beau nnuphar penchant mlancoliquement hors du vase sa tte alanguie. Un souvenir depuis longtemps effac surgit cette vue dans sa mmoire. Elle se rappela l'tang d'Hespel, la barque sous le saule, le nid d'oiseaux, et surtout la palissade si vaillamment escalade par son petit ami du village. Ces images inopinment voques lui causrent un attendrissement extrme. Elle saisit le nnuphar, en essuya la tige humide avec son mouchoir de fine batiste, et, le passant dans sa ceinture, elle dclara qu'elle trouvait cette fleur dlicieuse et qu'elle n'en aurait pas choisi d'autre dans la serre la mieux fournie des plantes les plus rares. Le caprice tait trange, mais il n'y avait pas lieu se montrer difficile; le temps pressait. La vicomtesse, sans trop murmurer, remonta en voiture et, dix minutes aprs, elle entrait avec sa nice dans les salons de l'ambassade. La prsentation de mademoiselle de la Thieullaye avait t annonce; c'tait un vnement que l'entre dans le monde d'une telle hritire. Aussi lorsque la vicomtesse parut, attife, pomponne, panache, luisante de fard et bouffante de dentelles, toutes les conversations demeurrent suspendues, et chacun se tut pour mieux regarder la nouvelle arrive. Ravie de l'effet qu'elle produisait, madame d'Hespel traversa plusieurs salons, souriant aux unes, donnant la main aux autres, faisant signe de l'ventail, s'accrochant par toutes ses garnitures aux dcorations des hommes, suivie de Nlida ple et grave qui regardait sans curiosit et sans motion le spectacle nouveau pour elle d'une fte brillante. --Elle est fort belle, disaient plusieurs hommes. --Mais sans expression aucune, observait une merveilleuse sur le retour. --Pourquoi sa tante ne lui met-elle pas un peu de rouge? ajoutait une femme couperose. --Elle a tout gard pour elle, rpondait un jeune lgant. Ne remarquez-vous pas combien la vicomtesse acquiert de fracheur et d'clat avec les annes? Chaque hiver, je trouve son teint un velout plus sduisant, des dgradations mieux observes. Depuis un mois elle tourne dcidment la rose du Bengale. Tout en provoquant sur son passage ces remarques et d'autres analogues, la vicomtesse avait pris place dans la salle de danse. Elle se hta de prsenter Nlida plusieurs jeunes personnes de son ge, entre autres une demoiselle Hortense Langin, qui paraissait la reine du bal. --C'est la fille d'un notaire, dit la vicomtesse bas sa nice; mais elle n'en est pas moins reue partout comme si elle s'appelait Duras ou la Trmoille; d'abord parce qu'elle est fort riche et que son pre a rendu de grands services quelques-uns des ntres, puis aussi parce qu'elle est pleine d'esprit et comprend merveille sa position. L'htel de son pre est deux pas de chez nous; ce sera pour toi une relation commode. Mademoiselle Langin combla Nlida de prvenances; elle lui nomma les meilleurs danseurs, lui dsigna par leurs ridicules les danseuses la mode. Nlida fut charme de ses manires affables. Avant la fin du bal, la belle Hortense, ravie de patronner une nouvelle prsente, affirmait chacun qu'elle tait intimement lie avec mademoiselle de la Thieullaye et qu'elle allait la voir sans cesse. V Quel trange spectacle aux yeux d'un tre sens que le spectacle du monde, c'est--dire de cette partie de la socit qui, opulente, glorieuse, rserve aux nobles loisirs, est reconnue, salue par tous, comme l'arbitre des biensances, comme la gardienne des moeurs lgantes et de l'esprit d'honneur, et qui, dans son ddain superbe, ne tenant compte que d'elle-mme, affecte de se nommer le _monde_ par excellence: tant elle a jug tout ce qui tait en dehors d'elle indigne de son attention et de son intrt! Quel assemblage d'inconsquences et d'anomalies! Quelle conciliation singulire de maximes et d'usages en apparence inconciliables! Avec quel art merveilleux on parvient maintenir debout cet difice bti de prjugs et de mensonges, dont chaque partie est prs de tomber de vtust, et dont l'ensemble pourtant prsente encore une masse assez imposante! Cette socit affirme qu'elle est chrtienne; l'ducation qu'elle donne la jeunesse destine de gnration en gnration la renouveler est de tous points, assure-t-elle, conforme aux enseignements de l'vangile. Elle en fait gloire et feint de ne pas s'apercevoir que la parole du Christ est la rprobation svre de l'esprit qui l'anime; car le fils du charpentier enseignait le mpris des richesses, la vanit des plaisirs, le nant des grandeurs, et le monde pratique ouvertement l'avide poursuite de tous ces faux biens, le culte aveugle de l'opinion, l'estime immodre des honneurs et de la fortune. Cette contradiction est tel point enracine dans les moeurs, qu'elle ne soulve pas une difficult, pas un doute; elle est discipline et ordonne la satisfaction de tous. La loi de l'vangile, observe sans accommodements, serait un joug trop rude; les vices du sicle, montrs sans voiles, feraient horreur; un compromis habile a tout mnag. On a gard le langage de Jsus, les pompes de Satan, les oeuvres de tous deux. L'glise a ses jours, le tentateur a les siens; on n'exerce pas la charit, mais on fait l'aumne; on ne pratique pas le renoncement, mais on observe l'abstinence; on honore le duel, mais on fltrit le suicide; on court en foule la comdie, mais on refuse la spulture au comdien; on lapide la femme adultre, mais on porte le sducteur en triomphe. Qui ne s'tonnerait en venant considrer avec quel pharisasme prodigieux le monde a su interprter et fausser le sens de la divine criture? Quelle tolrance pour le vice hypocrite, quelle rigidit pour la passion sincre! Combien la coquetterie ruse et la galanterie circonspecte y trouvent peu de censeurs; mais l'amour, s'il osait s'y montrer, comme on le couvrirait d'anathmes! L'amour? ne craignez pas de l'y voir; il en est banni comme une faiblesse ridicule; il est banni de son plus pur sanctuaire, du coeur mme de la jeune fille; il y est touff avant de natre par la cupidit et la vaine gloire qui pervertissent tous les instincts, jusqu'au plus naturel, au plus lgitime, au plus religieux de tous: le dsir du bonheur dans le mariage. Il tait impossible que l'esprit srieux, l'me dlicate, le caractre invinciblement port la droiture de Nlida ne fussent point froisss par ce qu'il y avait de faux dans cette socit devenue la sienne. Mais la jeunesse est lente se rendre compte de ses impressions et les transformer en jugement. Il faut une force rare pour s'arracher au joug de la coutume. L'opinion tablie semble tout naturellement l'opinion respectable, et les intelligences les plus fermes se dfient d'elles-mmes lorsqu'elles se sentent portes franchir le cercle trac par des mots aussi solennels que ceux de religion, de famille, d'honneur: mots trois fois saints, l'abri desquels le monde a su placer les choses les moins dignes de vnration et de sacrifice. Aussi Nlida, surprise, incertaine, cherchait vainement mettre d'accord ce qu'elle voyait et ce qu'elle entendait avec la voix intime de sa Conscience. Tantt, elle se sentait attire par des grces si nobles qu'elles semblaient presque des vertus; tantt elle tait repousse par des hypocrisies grossires ou des maximes d'un gosme cynique. Les entretiens des jeunes filles avec lesquelles elle s'tait lie n'taient qu'un commentaire plus libre des conversations du couvent, et les fades galanteries des jeunes gens au bal blessaient sa simple fiert qui n'y trouvait rien rpondre. Un ennui insurmontable la gagnait son coeur attrist se rouvrait au dsir de la vie religieuse. --Je voudrais voir madame la suprieure, dit Nlida, en entrant une aprs-midi, trs-agite et trs-ple, au _tour_ du couvent de l'Annonciade. La vieille tourire, qui ne la reconnut pas d'abord, mit ses lunettes et la regardant attentivement: Ah! c'est vous mademoiselle Nlida, dit-elle d'un air contraint. Vous demandez mre Sainte-lisabeth?... Elle n'y est pas; c'est--dire elle est malade, ajouta-t-elle avec un embarras visible; mais si vous voulez voir notre mre Saint-Franois Xavier, ou notre mre du Sacr-Coeur, ou notre mre de la Grce... Comme elle parlait ainsi, la porte intrieure s'ouvrit et Claudine parut... --Nlida! s'cria-t-elle d'un accent qui partait des entrailles et en laissant chapper un grand portefeuille qu'elle tenait la main. Et, courant Nlida, elle se jeta son cou avec une violence qui faillit les renverser toutes deux, et la couvrit de baisers, en poussant des cris de joie. --Mademoiselle Claudine, criait la tourire d'une voix enroue, mademoiselle Claudine, y pensez-vous? Ramassez donc vos dessins, mademoiselle; soyez donc convenable. Mademoiselle Claudine, vous allez avoir un mauvais point. Rentrez donc en classe, mademoiselle. Rien n'y faisait; la religieuse en tait pour ses peines, quand tout coup elle se tut et salua respectueusement en apercevant la figure du pre Aimery deux pas d'elle. La prsence du prtre fit l'instant ce que n'avait pu faire le flux de paroles de la tourire; Claudine courut ramasser ses dessins, puis, sans lever les yeux, elle alla, confuse et muette, se cacher dans un angle obscur du vestibule. Nlida s'tait approche du rvrend pre. --Vous ici! mon enfant, lui dit-il, d'un ton affectueux; il y a bien longtemps qu'on ne vous a vue. Mais ce n'est pas un reproche que je vous fais, c'est un regret que j'exprime. Je sais que nous n'avons que des loges vous donner depuis votre sortie du couvent. --Mon pre, dit mademoiselle de la Thieullaye, je suis venue souvent demander mre Sainte-lisabeth; on m'a toujours rpondu qu'elle ne pouvait me recevoir. --Elle fait une tourne d'inspection dans nos maisons de province, dit le pre Aimery, d'un ton bref. --J'avais aujourd'hui surtout, mon pre, un vif dsir de la voir. Je voulais lui parler d'une chose dont je n'ose pas vous importuner. --Venez, ma chre fille, dit le confesseur. Qu'y a-t-il de plus important pour moi que d'couter mes enfants et de porter, s'il est possible, la lumire dans leur esprit? Suivez-moi la sacristie; nous y causerons en toute libert. Disant cela, le pre Aimery entra dans l'intrieur du couvent par une petite porte pratique dans la muraille, et mademoiselle de la Thieullaye le suivit aprs avoir fait un signe d'adieu Claudine, qui tait demeure tout le temps immobile, cloue sa place, les yeux fixs sur elle. Le prtre marchait en silence dans un couloir troit et obscur, Nlida quelques pas derrire lui. mesure qu'ils approchaient de la sacristie, elle sentait son coeur battre avec inquitude. Le courage lui manquait. Deux fois elle s'arrta, incertaine si elle ne retournerait pas en arrire pour viter tout prix cet entretien o elle se trouvait engage sans l'avoir voulu. La confession de ses fautes ne lui avait jamais caus d'effroi, mais elle prouvait un trouble insurmontable en venant faire un homme une confidence de jeune fille, en venant parler de mariage un prtre. Un instinct exquis de pudeur l'avertissait que, dans les scrupules qu'elle allait confier, et dans les conseils qu'elle allait entendre, il y aurait quelque chose qui ne serait pas dit, mais qui serait sous-entendu, et dont une femme seule aurait d lui parler. cette pense, la honte lui montait au visage, et elle cherchait quelque subterfuge pour sortir de peine, quelque feinte confidence qui lui pargnt la vritable, quand le jour se fit dans le corridor; le prtre venait d'ouvrir la porte de la sacristie et disait d'une voix que la nature avait faite rogue et sche, mais que l'habitude rendait caressante et mielleuse: entrez, mon enfant; ici personne ne viendra nous dranger. Rien n'tait chang dans la sacristie depuis le jour o mre Sainte-lisabeth tait venue annoncer au pre Aimery la vocation de mademoiselle de la Thieullaye; seulement il y faisait plus froid et plus humide encore, car on tait au mois de septembre et de faibles rayons de soleil peraient avec peine les pais vitraux. Nlida s'assit sur un tabouret que le pre Aimery plaa en ligne droite ct de son fauteuil, de faon ce qu'ils pussent se parler sans se voir, comme au confessionnal. --Auriez-vous froid? mon enfant, dit-il la jeune fille, voyant qu'elle serrait sur sa poitrine sa mantille de velours; voulez-vous que je fasse demander la chaufferette de la mre tourire? --Merci, mon pre, dit Nlida, en tchant de matriser le frisson qui courait dans ses membres. --Vous ne semblez pas bien portante, mon enfant, dit le confesseur en prenant la main souple de Nlida dans sa main ride; vous tes soucieuse, auriez-vous quelque contrarit de famille? tes-vous gne dans l'exercice de votre religion? --Nullement, dit Nlida un peu soulage de voir que le confesseur lui pargnait par ses questions le premier embarras de la confidence; ma tante est trs-bonne pour moi et me laisse une libert entire. --Vous ne vous ennuyez pas, je suppose, continua le rvrend pre; vous savez vous occuper, et d'ailleurs vous n'avez que trop de distractions probablement, dans le monde o l'on vous mne. --Je ne m'ennuie pas, mon pre. Et la main de Nlida, glace quand le confesseur l'avait prise, devenait moite; son pouls, peine senti d'abord, battait avec violence. Le prtre crut comprendre. --Vous avez peut-tre, mon enfant, dit-il en ralentissant sa parole et en baissant la voix, quelque prfrence, quelque inclination secrte? Auriez-vous fait un choix que vos parents dsapprouvent? --Oh non, mon pre, s'cria Nlida avec vivacit; l'ide d'tre souponne d'un sentiment coupable lui rendait tout son courage: on veut me marier, mon pre. --Eh bien, ma chre fille, dit le confesseur avec un petit sourire demi-malicieux et en serrant la main qu'il tenait toujours, je ne vois rien l de fort affligeant; surtout si, comme je le pense, il s'agit d'un mariage convenable, tel que vous pouvez prtendre le faire. --On veut me faire pouser le fils du duc de Valmer, que je n'ai jamais vu, dit Nlida. --C'est un fort grand seigneur, reprit le pre Aimery sans faire attention la dernire partie de la phrase. Il a une fortune considrable, dit-on. Eh bien, ma chre fille, je vous fais mon compliment bien sincre. Vous le voyez, la Providence est toujours juste; elle vous rcompense comme nos prires le lui demandaient chaque jour et comme vous mritez de l'tre, car vous tes une bonne et pieuse enfant, Nlida. --Mon pre, reprit la jeune fille avec hsitation et en retirant involontairement sa main de la main du prtre, est-il donc bien, est-il permis d'pouser un homme que l'on ne connat pas? --Mais M. de Valmer n'est pas un inconnu, reprit le pre; il a d tre facile de prendre des renseignements, et je suppose que madame votre tante n'a pas nglig de s'enqurir... --Mais moi, interrompit Nlida, je ne l'ai jamais rencontr, mon pre; je ne connais pas mme son visage. --On ne dit pas qu'il soit mal fait de sa personne, qu'il ait quelque vice qui repousse? --Je n'ai rien entendu dire de semblable, dit Nlida; mais comment m'engager pour la vie, comment promettre de l'aimer? Sais-je si cela me sera possible? --Vous l'aimerez, mon enfant, reprit le confesseur. Vous tes trop sage et trop bien ne pour qu'il en puisse tre autrement; vous lui saurez gr du rang honorable que vous occuperez par lui dans la socit et des agrments de votre vie nouvelle. S'il a des dfauts, qui n'en a pas? vous les supporterez avec rsignation, parce que vous tes chrtienne, et vous vous efforcerez, par votre douceur et vos prires, de l'en corriger. Nlida demeurait muette; qu'aurait-elle pu rpondre? que savait-elle de la vie et de l'amour? Le pre Aimery parla longtemps encore. Aux timides objections qu'elle hasarda il opposa d'abord la peinture des avantages qu'une position aussi leve lui donnerait dans le monde; mais s'apercevant bientt que des considrations de cette nature avaient peu de prise sur l'esprit grave de la jeune fille, il lui fit envisager le mariage au point de vue austre et ecclsiastique; il le lui fit voir, ainsi qu'il le voyait lui-mme, des hauteurs de la thologie, et, suivant la dfinition du Catchisme, comme un sacrement destin donner des enfants l'glise. Habitu considrer les joies de l'amour comme des ncessits grossires ou des garements coupables, il attaqua de toute sa logique l'instinct secret de la jeune fille; il fut disert et rudit, sinon loquent; il invoqua l'exprience, la raison, les pres de l'glise; il exhorta Nlida se montrer forte, s'lever au-dessus des misres de la chair. Il lui fit honte, comme d'une faiblesse, de cette tristesse sans cause, de cette voix de la nature qui l'avertissait, et lorsqu'il la quitta pour aller, comme d'habitude, faire la confrence des novices, il la laissa chagrine et sombre, mais rsigne au sacrifice. Le projet de mariage avec le marquis de Valmer fut rompu par suite de difficults survenues entre les notaires. Mademoiselle de la Thieullaye n'en ressentit ni joie ni peine. Elle avait pris la rsolution inbranlable de se plier aux convenances dont le prtre lui faisait une loi suprme. Elle ne se permettait plus de rflchir. L'homme de Dieu avait parl; elle se soumettait cette parole comme l'expression infaillible de la volont divine. VI quelque temps de l, Nlida se promenait une aprs-midi au bois de Boulogne, seule avec sa tante, en calche dcouverte. La vicomtesse avait ordonn d'aller au pas dans la grande alle, pour laisser chacun le loisir d'admirer une paire de chevaux jeunes et fringants que son cocher attelait pour la premire fois. Mais il y avait trs-peu de monde la promenade; le temps tait incertain, l'air assez aigre. Madame d'Hespel se dpitait sans oser le dire, et, maussadement enfonce dans ses coussins, n'ouvrait pas la bouche. Nlida regardait courir les tourbillons de poussire et de feuilles mortes que chassait la bise; elle coutait la lointaine rumeur de Paris qui se mlait d'une faon trange avec les harmonies naturelles de la campagne, avec le chant des oiseaux, le craquement des branches, et s'allait perdre dans les horizons paisibles du mont Valrien. Tout coup le bruit d'un cheval, qui passait au galop auprs de la calche, arracha une exclamation la vicomtesse: --M. de Kervans! s'cria-t-elle en se penchant hors de la portire pour suivre du regard le rapide cavalier. --Qu'est-ce, ma tante? dit Nlida, qui n'avait pas entendu ce nom, tout nouveau ses oreilles. Comme madame d'Hespel allait rpondre, un jeune homme de la tournure la plus distingue, mont sur une belle jument arabe, s'approcha, et pendant qu'il la retenait d'une main lgre et ferme il soulevait de l'autre son chapeau avec une grce accomplie, et s'inclinant un peu:--J'ose peine esprer, madame la vicomtesse, dit-il, que vous daignerez me reconnatre. -- l'instant mme je vous nommais ma nice, reprit madame d'Hespel en faisant un geste qui quivalait une prsentation, et je m'adressais la mme question. Il y a, si je ne me trompe, quatre ans que vous avez quitt Paris, et quatre ans, mon ge, continua-t-elle en minaudant, c'est un sicle. Je suis change faire peur; vous me retrouvez dcidment vieille. Le comte de Kervans, qui pendant tout ce temps avait tenu ses yeux pntrants attachs sur Nlida, n'entendit point ou feignit de ne pas entendre. La vicomtesse fut force d'ajouter: --Et nous revenez-vous cette fois _tout de bon_? --_Tout de bon_, en vrit, madame, reprit le comte. Je mets fin ma vie voyageuse. Je viens d'acheter un petit htel dans votre rue. Incessamment je vais en Bretagne pour arranger mon vieux manoir, refaire des baux qui n'ont pas t augments depuis vingt ans, et chasser un fripon de rgisseur qui m'a indignement vol, ce qu'on m'crit. Puis une fois de retour, vous verrez en moi un homme de tous points recommandable. --Contez-moi donc ce que vous tes devenu pendant ces quatre annes? --Ce que je suis devenu, madame, reprit M. de Kervans en flattant d'une main fort belle, qu'il avait ngligemment dgante, la fine encolure de son cheval, ce serait bien long vous dire. J'ai voyag comme Joconde, comme Childe-Harold, comme le Juif errant; j'ai vu l'Italie, la Grce, Constantinople, la Russie, et mme en passant, un peu de Danemark, ma parole d'honneur. J'ai observ profondment, et conclu de mes observations que les hommes taient partout aussi maussades, mais que les femmes n'taient nulle part aussi charmantes qu' Paris; voil pourquoi je suis revenu. Un sourire passa sur les lvres de la srieuse Nlida. --Je vois que vous tes rest le mme, dit la vicomtesse; toujours railleur, toujours... --Me permettrez-vous de vous prsenter mes hommages? interrompit M. de Kervans. --Non-seulement je vous le permets, mais je vous invite venir ds demain. J'ai quelques personnes, nous danserons un peu. --Mademoiselle voudra-t-elle me garder une valse? dit M. de Kervans, curieux d'entendre enfin le son de voix de cette belle jeune fille silencieuse. --Je ne valse jamais, monsieur, rpondit Nlida. --Mon enfant, dit la vicomtesse, je n'ai pas voulu te contrarier jusqu'ici, mais demain, chez moi, tu ne peux te dispenser de valser; il faut que tu animes le bal. D'ailleurs, et la vicomtesse se pencha l'oreille de sa nice, je t'en prie, pas de rigorisme affect. --Je valserai avec vous, monsieur reprit mademoiselle de la Thieullaye d'un ton de simplicit parfaite. M. de Kervans s'inclina, puis, sur une indication de la main peine sensible, son cheval partit au galop. Nlida couta longtemps le rhythme gal et cadenc de ce galop, sur le sol battu de l'alle devenue dserte. --C'est bien le garon le plus spirituel de France, s'cria la vicomtesse ranime et joyeuse; personne n'tait plus la mode que lui quand il est parti. Il est obligeant, plein de savoir vivre, et, par-dessus le march, il entend les affaires merveille. Le rez-de-chausse de l'htel d'Hespel, destin la rception, tait admirablement dispos pour un bal. La vicomtesse, chez laquelle on et en vain cherch la moindre trace du got inn, qui, chez les natures dlicates, n'est autre chose que le besoin de l'harmonie, et qui n'avait pas non plus le got artiste que donne l'tude du beau, possdait en revanche l'instinct de l'amusement et le gnie de la profusion. Elle excellait ordonner ces ftes banales o il ne saurait tre question de deviner les prfrences et les habitudes de chacun, et auxquelles il n'est pas ncessaire non plus d'imprimer un cachet personnel qui les distingue; elle avait toujours vcu dans la meilleure compagnie; aucune dpense ne l'arrtait; il n'en faut pas davantage, dans une ville comme Paris, pour raliser des merveilles. Ce soir-l, ses salons en stuc blanc charg d'or taient clairs avec plus de splendeur que de coutume; des multitudes de girandoles en cristal de roche facettes tincelantes, se rptant l'infini dans des panneaux de glace, jetaient une vive lumire sur les draperies de damas aux tons clatants. Des pyramides de cactus, qui ouvraient leurs corolles ardentes dans cette chaude atmosphre, ajoutaient encore l'blouissement de l'oeil. Un orchestre puissant faisait retentir d'une musique provocante ces espaces sonores o les femmes aux courtes tuniques, aux cheveux parfums, ruisselants de pierreries, les bras nus, les paules nues, arrivaient une une et se prenaient la main, comme des fes qui se rassemblent pour un joyeux sortilge. --En vrit, vous tes jolie ravir, ce soir, disait Hortense Langin Nlida retire avec elle dans un boudoir cart o l'air tait moins touffant que dans la salle de danse; vous nous clipsez toutes. Il est certain que Nlida n'avait jamais t aussi belle. Elle portait une jupe de taffetas bleu glac de blanc, releve de ct par un bouquet de jasmin naturel; une guirlande des mmes fleurs ceignait son front; les feuilles dlicates de son bouquet, dpassant un peu l'toffe du corsage, jetaient une ombre lgre et mobile sur sa peau d'albtre; une longue ceinture flottante indiquait, sans trop les marquer, les purs contours de sa taille virginale. Je ne sais quelle langueur attirante temprait le srieux habituel de son visage. Il tait impossible d'imaginer rien de plus arien, de plus chaste, de plus suave; on et dit qu'elle tait enveloppe d'une gaze diaphane qui la voilait demi et la protgeait contre de trop avides regards. --Je suis sans doute bien indiscret de rompre un si charmant tte--tte, dit M. de Kervans qui parut en ce moment la porte du boudoir. --Vous voil donc enfin, dit Hortense, en lui tendant une main qu'il secoua l'anglaise tandis qu'il saluait respectueusement mademoiselle de la Thieullaye; je croyais que vous ne viendriez plus, et je ne sais pas si j'ai encore une valse pour vous. Et elle consultait les tablettes d'ivoire o il tait d'usage alors que les danseuses trs-recherches crivissent le nom de leurs danseurs. M. de Kervans les lui prit sans faon des mains et lut: le prince Alberti, le marquis d'Hvas... Je suis bien aise de voir que vous n'avez pas _drog_ pendant mon absence, lui dit-il d'un ton railleur, en regardant Nlida qui souriait; mais ne comptez pas sur moi, aimable Hortense; je suis devenu vieux; j'ai vingt-neuf ans. C'est un grand ge et je ne danse plus. Nlida le regarda son tour d'un air surpris: elle n'avait pas oubli la valse promise la veille au bois de Boulogne, et s'en tait mme proccupe plus que de raison, car elle n'avait jamais vals et redoutait un peu ce premier essai devant tant de monde. --Ou du moins, continua M. de Kervans, je ne danse qu'en des circonstances particulires, et jamais plus d'une fois dans un bal. --Vous me proposez des nigmes, monsieur Timolon, dit mademoiselle Langin un peu pique. Ce colloque fut interrompu par l'orchestre qui joua une ritournelle indiquant la mesure trois temps. --Puis-je esprer que ce sera celle-ci? dit M. de Kervans en s'approchant de Nlida. Et sa voix prit soudain une inflexion tendre, presque suppliante. --Si cela vous est agrable, monsieur, reprit-elle en se levant. Timolon lui offrit son bras. Mademoiselle Langin restait confondue, lorsque heureusement, pour la sortir de peine, son valseur arriva; les deux couples se dirigrent, travers la foule, vers la salle de danse. --Vous ne savez pas, monsieur, que je n'ai jamais vals, dit Nlida M. de Kervans; c'est une premire leon que je vais prendre, et je crains... --Ne craignez pas ce qui me comble de joie, interrompit Timolon. --Mais je serai bien gauche, bien embarrasse. --J'aurai de l'assurance pour deux, car je suis plein d'orgueil en ce moment. N'ayez crainte; fiez-vous moi, laissez-vous conduire, et tout ira bien. Ils taient arrivs dans le cercle des danseurs. Timolon passa son bras autour de la taille de Nlida, qui fit un mouvement en arrire comme pour fuir une treinte inaccoutume. --Et d'abord, continua M. de Kervans, puisque vous m'accordez en cet instant les droits d'un matre de danse, veuillez bien ne pas vous roidir ainsi; il faut, au contraire, vous abandonner entirement. Et il lui fit faire un tour pendant lequel elle se laissa enlever plutt que conduire. --C'est merveille, je vous le jure; encore quelques leons, et vous serez la meilleure valseuse de Paris; mais ne craignez pas d'appuyer votre bras sur mon paule; cela me donnera plus de confiance, plus de libert pour vous diriger... et puis (ceci est pour la galerie qui nous observe) il ne faut pas autant baisser la tte; il faut vous rsigner me regarder quelquefois. Et Timolon attachait ses yeux enivrs sur les yeux de la jeune fille inquite; il osait presser doucement sa taille flexible; et sa main, sans serrer la sienne, la retenait et l'enchanait par un magntisme inexplicable. mesure qu'ils rasaient le sol, d'une vitesse toujours redouble, au son d'une musique dont le rhythme imprieux arrachait Nlida elle-mme, l'tourdissait, lui donnait le vertige, la jeune fille mue, palpitante, pousse par une impulsion irrsistible dans un tourbillon de lumire et de bruit, sentait monter son cerveau les perfides exhalaisons du jasmin et l'haleine embrase, toujours plus proche, de Timolon qui l'attirait. Il y eut un moment o, pour la garantir du choc d'un couple de valseurs sortis des rangs, il la saisit si fortement et la rapprocha de lui d'un mouvement si brusque, que leurs visages se touchrent presque. Nlida sentit son front ple la chevelure humide et chaude du jeune homme; elle vit son oeil ardent qui plongeait sur elle; un frisson courut dans tout son corps; elle dfaillit sous cette treinte et ce regard auxquels elle tait livre, et sa lvre entr'ouverte et sa voix mourante laissrent tomber ces mots que Timolon but avec ivresse comme un aveu d'amour: Soutenez-moi et emmenez-moi d'ici, je me trouve mal. Il l'arrta soudain, et sans lui laisser le temps de revenir elle, l'entrana, la porta presque dans le boudoir o il l'avait trouve avec Hortense. La vicomtesse, qui les avait vu passer, accourut effraye. --Voici votre tante, dit Timolon en dposant Nlida sur le divan; je vous laisse avec elle. Pour Dieu! ajouta-t-il demi-voix, ne valsez jamais avec un autre que moi; je crois que j'en deviendrais fou. Le reste de la soire se passa sans que M. de Kervans, guid par un tact exquis, essayt de se rapprocher de Nlida, mme sous le plausible prtexte de s'excuser auprs d'elle. Mademoiselle de la Thieullaye lui en sut gr. Elle ne dansa plus, remonta chez elle avant la fin du bal, s'endormit d'un sommeil agit, et s'veilla plusieurs reprises, croyant voir Timolon entrer dans sa chambre. --... Faisons la paix, disait M. de Kervans mademoiselle Langin qui prenait une glace auprs d'un buffet charg d'une vaisselle en vermeil o les mets les plus exquis, les fruits les plus savoureux, les plus rares primeurs, dfiaient les palais blass et les gots difficiles. Vous savez que je hais la jalousie. --Rpondez-moi, dit mademoiselle Langin d'une voix saccade; pensez-vous l'pouser? --Je ne pensais rien tout l'heure; c'est vous, avec vos querelles ridicules, qui me forcez de songer elle; d'ailleurs, aprs tout, que vous importe? Elle ou une autre, ce sera toujours quelqu'un. --Pourquoi pas moi, dit Hortense avec un cynisme qui contrastait trangement avec son jeune visage et l'air modeste qu'elle avait su prendre pour se faire bien voir dans la socit o elle tait admise. --Ma chre enfant, reprit M. de Kervans en faisant jouer l'ventail qu'Hortense avait pos sur le buffet, je vous l'ai dit si souvent! C'est un malheur, mais qu'y faire? Je suis ptri de prjugs; et jamais, cela est certain, ft-ce Vnus en personne, Vnus doue de toute la sagesse de Minerve, jamais je ne consentirai pouser une femme qui ne pourra pas mettre sur sa voiture un double cusson. Il y eut un instant de silence. --Ce ne sera pas facile, reprit Hortense en suivant son ide. Nlida est romanesque; elle voudra qu'on soit amoureux d'elle. --Qu' cela ne tienne! dit Timolon. --Elle ne vous croira pas; votre rputation est trop bien tablie... Mais tenez, ajouta Hortense en baissant la voix, car plusieurs groupes s'taient rapprochs du buffet, pour vous, je suis capable de tous les sacrifices; voulez-vous que je m'y emploie? J'ai un grand ascendant sur son esprit; avec toute son intelligence, elle est d'une navet incroyable. Mais c'est une condition... Se voyant couts, ils rentrrent dans le bal. partir de ce jour, Timolon, avec l'agrment tacite de madame d'Hespel, vit presque journellement mademoiselle de la Thieullaye. Il usa de toutes les ressources de son esprit et de l'exprience que lui donnait le commerce des femmes pour lui plaire et lui persuader qu'il avait ressenti son approche une soudaine et profonde passion. Il ne mentait qu' demi. Blas par ses succs, dgot des moeurs faciles et de l'esprit de salon, fatigu de la bonne et de la mauvaise compagnie qu'il avait fini par trouver galement insipides, galement dpourvues de vrit et de fantaisie, Timolon tait trs-attir par cette nature sincre qui n'empruntait rien au dehors et qui laissait percer, sous le voile d'une fiert chaste, les exaltations les plus romanesques. La beaut de Nlida le charmait, son grand air flattait ses gots aristocratiques, c'tait d'ailleurs pour lui un mariage superbe; il se monta la tte, et ne tarda pas se croire srieusement pris. Mademoiselle Langin, voyant bien qu'il n'y avait plus pour elle le moindre espoir de se faire pouser, et pensant que la meilleure manire de conserver l'amiti de M. de Kervans, laquelle elle tenait par amour-propre, c'tait de le servir en cette occasion, s'y employa avec une habilet consomme. Il n'en fallait pas tant pour sduire une femme aussi aimante, aussi peu sur ses gardes que Nlida. Elle ne mit pas en doute un seul instant la tendresse de Timolon. Les hommes du monde, quand ils ont de l'esprit, poussent la galanterie jusqu'au gnie. Comme ils ne font d'autre usage de leurs facults que celui de se montrer aimables, comme toute leur ambition se concentre sur un seul point, plaire aux femmes, car la faveur du beau sexe constitue la seule supriorit reconnue dans les salons, ils arrivent en ce genre un art qui mrite d'tre admir. La grce ingnieuse de leurs soins, leurs attentions si constantes et si dlicates, semblent ne pouvoir s'inspirer que d'un coeur profondment touch, et produisent, au moins momentanment, l'illusion d'un amour vritable. Nlida se crut privilgie entre toutes les femmes quand Timolon, ses genoux, implora d'elle, dans les termes les plus choisis et les plus tendres, le droit de lui consacrer sa vie; et ce fut avec une scurit aveugle qu'elle s'abandonna ds ce jour la douceur d'aimer et d'tre aime. Madame d'Hespel, ravie de ce mariage qui lui permettrait de montrer souvent ses cts le jeune mnage le plus lgant de Paris, courut l'annoncer toute la socit, pendant que M. de Kervans allait en Bretagne mettre ordre ses affaires et disposer son chteau pour y conduire sa nouvelle pouse. Nlida confia au pre Aimery son heureuse destine. Elle s'affligea beaucoup de ne pas voir mre Sainte-lisabeth, toujours absente; et, nous le disons regret, elle eut le tort, dans la proccupation de son coeur, de ne pas songer demander sa pauvre amie Claudine de Montclair. DEUXIME PARTIE VII Un matin, madame d'Hespel et Nlida prenaient le th dans une salle manger qui donnait sur le jardin. Un djeuner servi l'anglaise couvrait la table; les pagneuls de la vicomtesse sautaient sur les chaises et jappaient impertinemment pour obtenir quelque morceau de mofine ou de sandwich, qu'elle leur distribuait avec une rare complaisance, lorsqu'un domestique vint lui remettre une carte de visite, en ajoutant que la personne tait l, qui demandait se prsenter. --Eh! sans doute, sans doute, s'cria madame d'Hespel, faites entrer tout de suite. C'est Guermann Rgnier; tu te souviens bien, Nlida, le fils de la voisine qui nous envoyait de si beaux abricots de son espalier; ce doit tre un grand garon prsent que ce petit vaurien; il va se perdre sur le pav de Paris; mais c'est bon signe qu'il vienne nous voir. Comme elle parlait encore, la porte s'ouvrit et un jeune homme d'une fort belle figure entra en saluant profondment. La vicomtesse, sans quitter sa place, lui tendit la main; il s'approcha et porta cette main ses lvres. Nlida le regardait avec une curiosit mle de quelque embarras, ayant peine reconnatre dans ce jeune homme la taille lance, au visage pensif, au noble front, le petit villageois de rustiques allures qu'elle avait connu jadis. --Soyez le bienvenu, mon enfant; et d'abord asseyez-vous l, prs de moi. bas, Djett, bas, disait la vicomtesse, en donnant du bout des doigts une tape son pagneul favori qui ne se pressait pas de cder sa place. Comme vous voil grandi! et beau garon vraiment; qui aurait dit cela? Et la chre mre, comment va son rhumatisme? Et son espalier, est-il encore de quinze jours en avance sur celui d'Hespel? Qu'est-ce que vous venez faire Paris? des folies! pas trop, j'espre. Il faut tre sage, mon enfant, il faut venir nous voir souvent; vous trouverez toujours votre couvert mis chez moi, mon cher Guermann. Ce fut pendant dix minutes un dluge de paroles protectrices qui ne permit pas Guermann de placer un mot. Plusieurs fois il rprima un lger sourire. --Vous tes mille fois bonne, madame, dit-il enfin, profitant d'un moment o les chiens, oublis pour lui, importunaient de plus belle et foraient leur matresse s'occuper d'eux; ma mre se porte merveille et m'a charg de ses respectueux hommages. Moi, je suis Paris depuis longtemps dj; si je n'ai pas eu l'honneur de me prsenter chez vous jusqu'ici, c'est qu'un travail incessant, presque au-dessus de mes forces, absorbait mes heures. Il m'a fallu tout la fois gagner ma vie pour ne pas rester la charge de ma mre, si peu riche, comme vous savez, et m'efforcer d'acqurir un talent; il m'a fallu tudier et produire; devenir artiste, car telle tait ma vocation, et rester artisan, car telle tait la condition de mon existence prcaire. Ce n'tait pas chose facile. Heureusement j'avais t, vous, ne le savez que trop, madame, un enfant obstin et ingouvernable, c'est--dire un de ces enfants qui deviennent des hommes persvrants et durs la peine. J'ai eu aussi la fortune de rencontrer un matre qui n'a cess de me donner courage. Depuis cinq ans je travaille l'atelier de... --Vous tes peintre, interrompit la vicomtesse; ah! je vous en fais mon compliment; c'est un tat bien agrable. Vous peignez l'aquarelle ou la miniature? --J'espre faire des tableaux d'histoire, rpondit le jeune homme avec une assurance tranquille. Jusqu' prsent j'ai peint un peu de tout. Il a fallu me conformer au got des marchands et subir leurs exigences, si brutales avec quiconque n'a pas encore de rputation, et je viens de terminer les deux seules toiles que je puisse vritablement avouer: le portrait de ma mre et le Pcheur de Goethe. Le but de ma visite, madame, tait de vous demander si vous voudrez bien honorer mon atelier de votre prsence; mon matre a daign monter hier mes six tages et m'assurer qu'il ne me renierait pas. --Avec le plus grand plaisir, mon enfant, nous irons ds demain, Nlida et moi; et si, comme j'en suis sre, vous avez fait une belle chose, si vous n'tes pas trop exagr dans vos prix, je vous enverrai toute ma socit, et vous aurez probablement d'ici peu quelque bonne commande. Disant cela, elle achevait son th et se levait pour passer dans le jardin, lorsqu'on vint l'avertir que sa couturire l'attendait depuis longtemps et demandait ses ordres. Nlida et Guermann, qui ne s'taient encore rien dit, se trouvrent seuls en prsence sur le perron. --C'est une bien belle vie que celle d'un grand artiste, dit Nlida en descendant les degrs. (Quelque chose l'avertissait qu'elle avait rparer la bienveillante indlicatesse de sa tante.) Sentiez-vous dj du got pour la peinture quand nous jouions ensemble Hespel? Ce _nous_, qui rtablissait l'ide d'galit, presque d'intimit entre Guermann et elle, se plaa naturellement sur les lvres de la jeune fille comme la plus indirecte et la plus exquise des rparations. L'artiste le sentit ainsi, car, au moment mme, le pied de Nlida ayant gliss sur la dernire marche, il saisit son bras pour la retenir, et la serra peut-tre un peu plus longtemps qu'il n'et t strictement ncessaire. --J'ai toujours aim contempler les belles lignes l'horizon, et, tout enfant, mes yeux prenaient un plaisir infini au jeu de la lumire dans le feuillage, reprit-il. Au temps que vous me rappelez, je m'tais dj essay souvent reproduire des formes qui me charmaient. J'avais dessin, ou du moins cru dessiner, des troncs d'arbres, des animaux au repos, le porche ogival de notre vieille glise; mais la premire fois que je me complus dans mon oeuvre, le premier jour o je sentis un tressaillement intrieur, une vocation, pardonnez-moi ce mot qui vous semble peut-tre bien ambitieux, ce fut... Vous souvenez-vous de ce jour o je volai pour vous une branche de cerises? --Assurment, dit Nlida qui s'enfonait avec Guermann sous une longue tonnelle de lierre et de vigne vierge; vous tiez un vrai bandit alors, et moi une pauvre petite pleureuse. --Vous savez qu'on vous gronda trs-fort. Votre tante fit connatre ma mre tout son dplaisir; on me signifia que je ne serais plus reu au chteau, puisque je vous entranais la dsobissance. Indign, le coeur plein de rage, je ne songeai qu' me venger. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, je forgeai et je rejetai tour--tour une foule de projets risibles, mais qui me paraissaient, dans le paroxysme de ma colre, d'une excution trs-facile. Le plus timide n'allait rien de moins qu' brler le chteau d'Hespel, vous enlever travers les flammes, et tuer rsolument tous ceux qui oseraient tenter de me barrer le chemin. N'oubliez pas que j'avais treize ans alors. Ces accs d'une fureur concentre me brisrent. Bientt la douleur, une douleur plus tranquille, quoique plus intense encore peut-tre, prit le dessus. Je formai la rsolution calme, et j'oserais dire religieuse, de conserver de vous quelque chose que personne dans l'univers ne pourrait jamais me ravir, votre image. --Comment! dit Nlida, vivement intresse ce rcit. --Me promettez-vous de ne pas vous offenser? continua Guermann; les enfants, et un peu aussi les artistes, ne sont pas toujours responsables de leurs actes. --Ce que vous avez confesser est donc bien terrible? dit Nlida en souriant. --Vous allez en juger, rpondit Guermann. Ou plutt non; ne jugez rien; faites descendre sur moi toutes vos indulgences. --Ne sommes-nous pas de vieux amis? une indulgence rciproque est le lien de toute amiti vraie. --Je tirai d'un bureau, o je l'avais serr avec soin, un portefeuille, hritage de mon pre; j'allai dans la campagne, et, repassant exactement par les sentiers o nous avions march ensemble, je vins m'asseoir sur le bord d'un foss o vous vous tiez repose. L, mettant ma tte dans mes deux mains et fermant les yeux afin de n'tre distrait par aucun objet extrieur, je concentrai longtemps sur vous toute ma pense, je m'imprgnai tout entier, si je puis m'exprimer ainsi, du souvenir de votre grand front si fier, de votre belle chevelure, de votre doux et triste regard; je fis Dieu un voeu trange... --Lequel? dit Nlida, de plus en plus attentive. --Dispensez-moi de vous le dire, dit Guermann avec un sourire mlancolique; je n'aurai jamais l'accomplir. Puis, continua-t-il en reprenant son rcit, saisissant un crayon avec un enthousiasme incroyable dans un enfant tel que je l'tais alors, je traai d'une main audacieuse une figure qui, certes, tait bien loin de vous galer en beaut, mais qui pouvait, des yeux prvenus et un coeur plein de vous, rendre un instant d'illusion et rappeler votre prsence. Lorsque j'eus fini, je ressentis une si vive joie, je fus saisi d'un transport tel, que je tombai genoux devant mon oeuvre, et ma poitrine gonfle se soulagea par un torrent de larmes. Quand je voulus me relever, mes jambes ne me soutenaient plus; mon front tait baign d'une sueur froide; je tremblais de tous mes membres. Ce fut avec une peine infinie que je me tranai jusqu'au village; il fallut me mettre au lit. J'y restai quinze jours, en proie une fivre presque toujours accompagne de dlire. Le premier jour de ma convalescence, peine en tat de parler, j'annonai ma mre que je voulais aller Paris et devenir un grand peintre. La pauvre femme fut consterne; elle pensa que j'tais repris d'un accs, tant cette rsolution lui parut insense. Mais mon pouls tait calme, et j'expliquai avec beaucoup de lucidit un projet qui semblait bien arrt dans mon esprit. Le mdecin, qui ne manquait pas d'un certain got, et qui avait vu le dessin rest sous mon chevet pendant ma maladie, crut reconnatre dans cette esquisse hardie les signes certains d'un talent vritable. Il rassura ma mre, et l'exhorta ne pas contrarier mon dsir. L'excellente femme consentit tout; mais, inquite pour mon jeune ge, elle me supplia d'attendre encore deux annes. Le docteur calma mon impatience en promettant de guider mes tudes et de me fournir de bons modles. Enfin, les deux annes coules, nous vnmes Paris; ma mre m'installa dans une petite chambre, voisine de la demeure d'un de ses parents qui, par le plus grand des bonheurs, se trouvait tre l'ami de... Celui-ci me reut son atelier sans vouloir accepter aucune rtribution. Confiante en la Providence qui protgeait ainsi mes premiers pas, ma mre retourna dans son village. Elle avait voulu me conduire chez madame d'Hespel, dont la bont lui tait connue; je m'y refusai. Quand je serai devenu un grand peintre, lui dis-je, j'irai moi-mme prier mademoiselle de la Thieullaye de venir voir mon oeuvre; jusque-l il ne faut pas qu'elle entende parler de moi. Je ne veux pas tre protg, je veux tre applaudi. Cela tait bien orgueilleux, bien fou assurment; vous allez en rire de piti; et pourtant me voici, aprs sept annes de silence et de travail; et si, demain, un regard de vous s'arrte avec complaisance sur la toile que j'ai anime de mon souffle, si vous prouvez quelque sympathie pour ces crations de mon me et de ma main, je me sentirai le premier, le plus grand entre les mortels. Sinon, si vous me trouvez indigne de vos louanges, si votre coeur ne s'meut pas la vue de mon oeuvre imparfaite, je souffrirai immensment, je l'avoue, mais je ne me dcouragerai point. Je m'enfermerai de nouveau, un an, dix ans, s'il est ncessaire; et, au bout de ce temps, vous me reverrez encore, et je vous tiendrai le mme langage. Je vous dirai comme aujourd'hui: Venez, venez chez le pauvre artiste inspir ou abus; prononcez son arrt; donnez-lui sa couronne de laurier ou sa couronne d'pines; car son gnie ou sa folie, sa gloire ou sa misre viennent de vous, c'est vous qui en tes responsable devant Dieu. Guermann s'tait anim en parlant ainsi, et sa parole chaleureuse avait un accent de vrit entranante. Nlida tait trs-mue. Elle entendait pour la premire fois l'expression d'un enthousiasme potique, qui n'tait ni le langage de l'amour ni celui de la religion, mais qui s'inspirait de tous deux. Elle dcouvrait tout d'un coup, de la manire la plus inattendue, et sans qu'il ft possible de s'en offenser, que depuis sept annes elle rgnait sur un coeur plein de courage, sur un noble esprit, sur un grand gnie peut-tre! Elle se voyait l'arbitre d'une destine, ayant charge d'me, revtue soudain de ce caractre de Batrix, qui a t le rve de toute les femmes capables de concevoir l'idal; et disons-le, elle sentait natre au plus profond de son me un immense orgueil. Ce sentiment n'tait peut-tre pas aussi chrtien qu'on et pu le souhaiter dans une lve docile du pre Aimery; mais, nous le demandons, quelle est la femme, si humble qu'on la suppose, qui repousse avec bonne foi un culte dsintress et qu'elle consente en secret rsider sur l'autel pour y respirer, muette et voile, le pur encens du sacrifice? --Nous montrerez-vous ce portrait demain? dit Nlida, aprs un moment de silence et en continuant de marcher. Une faible brise jouait au-dessus de leurs ttes avec les festons pendants du lierre et de la vigne vierge, qui s'entrechoquaient contre le treillis de fer et formaient un bruissement continu, doux et plaintif. -- vous, quand vous l'ordonnerez, rpondit Guermann; mais il faudra que nous soyons seuls. Jamais, except le bon docteur qui le dcouvrit par surprise, personne n'a vu ce dessin; jamais personne ne le verra; ce serait une profanation. Ce portrait est mon seul culte, ma seule idole. Toute ma vie passe, tout mon avenir sont l dans ces quelques lignes traces d'une main enfantine, sous la domination d'une puissance invisible. Toute mon ambition, tout mon orgueil, ajouta-t-il aprs quelques hsitation, sont dans ce nom que je n'ose plus prononcer... --Nlida! s'criait en ce moment madame d'Hespel l'autre extrmit du berceau. Les deux jeunes gens s'arrtrent comme frapps d'un coup lectrique. --Nlida, dit Guermann voix basse et se parlant lui-mme. Ce n'est pas moi qui l'ai dit, ajouta-t-il en levant les yeux sur la jeune fille. Elle pressa le pas et se mit courir pour rejoindre sa tante. Il s'agissait d'un habit de cheval essayer. Elle rentra en toute hte, sans se retourner pour dire adieu Guermann qui venait quelques pas derrire elle. L'artiste prit aussitt cong de madame d'Hespel. La vicomtesse lui promit encore de venir le lendemain son atelier. VIII Une heure aprs, la vicomtesse faisait appeler Nlida. --Mon enfant, lui dit-elle, apprtez-vous pour sortir; j'ai demand mes chevaux, et nous irons surprendre Guermann son atelier. En lui promettant d'y aller demain, j'avais oubli les courses; aprs-demain j'ai la matine musicale de madame de Blonay; jeudi la lecture de Charles V; notre visite serait ajourne indfiniment, et j'en aurais du regret. Je m'intresse beaucoup ce jeune homme, beaucoup, beaucoup, et je veux crire sa mre comment j'aurai trouv ses peintures. Allons-y tout de suite, ce sera bien plus aimable. Nlida n'avait pas d'objection; elle monta en voiture avec sa tante, et, dix minutes aprs, elles entraient toutes deux dans une troite alle de la rue de Beaune, et montaient un escalier obscur, prcdes d'un laquais fort surpris d'avoir conduire sa matresse dans un pareil lieu. --Ouf! disait la vicomtesse en s'arrtant un peu chaque tage et riant aux clats; et de trois; et de quatre; encore un peu de vertu, et nous sommes au ciel. Nlida ne riait pas. L'aspect de cette maison misrable, de cet escalier sale et tortueux, lui serrait le coeur. Quel contraste avec les degrs couverts de tapis de l'htel d'Hespel et de toutes les somptueuses demeures qu'habitaient ses amies! Ainsi que toutes les femmes de son rang, leves dans le monde et pour le monde, mademoiselle de la Thieullaye savait, la vrit, qu'il y avait des pauvres; elle l'avait entendu dire en chaire; elle en avait aperu de loin, dans les rues, et faisait toutes les qutes de larges offrandes; mais jamais une ralit brutale n'avait frapp ses yeux; jamais elle n'avait t provoque la rflexion sur cette loi inexorable de travail et de misre qui pse si rudement sur le plus grand nombre des hommes. Elle ne se faisait aucune ide de la condition amre de ceux que des talents suprieurs, des instincts levs, des moeurs dlicates, ne mettent pas l'abri du besoin, et qui, loin de pouvoir s'abandonner aux ambitions nobles qui les sollicitent, se voient forcs de se courber sous un labeur grossier qui leur assure peine l'existence. Ces penses lui venaient pour la premire fois en entrant dans la demeure de Guermann, de cet homme dont elle se savait adore, et qui son coeur dcernait en secret la palme du gnie. Elle se rappelait ses paroles: Il a fallu que je devinsse artiste en restant artisan; et des larmes s'amassaient au bord de sa paupire, quand le domestique, arriv au sixime palier, sonna avec force une petite porte basse sur laquelle tait cloue une carte de visite portant le nom de Guermann Rgnier. Quelques minutes se passrent sans que personne vnt ouvrir. Le valet irrit allait ressaisir la sonnette, lorsqu'on entendit le bruit d'une porte intrieure; des pas lgers approchrent et une voix de femme, hsitant un peu, dit: Est-ce toi, Virginie? --C'est moi, rpondit madame d'Hespel en dguisant sa voix et s'applaudissant de son stratagme. En effet, la cl tourna dans la serrure, et la vicomtesse entrant brusquement se trouva dans une pice peine claire, face face avec une ravissante crature qui, les bras nus, les cheveux tombant sur ses paules, poussa un cri et s'enfuit par une porte vis--vis la porte d'entre; madame d'Hespel l'entendit qui disait: --Guermann, ce sont des dames; o vais-je me cacher? --C'est un modle apparemment, dit la vicomtesse Nlida surprise d'une si trange apparition; on est expos cela chez les peintres. Par bonheur, c'est une femme, et nous pouvons entrer. Guermann parut la porte de l'atelier. Il tait vtu d'une blouse et d'un pantalon de toile grise; il tenait sa palette et son appuie-main. --Mon Dieu, madame, s'cria-t-il en apercevant la vicomtesse vous me voyez couvert de confusion. Excusez-moi de vous recevoir dans un accoutrement pareil, mais je ne m'attendais pas... --Bah, bah, cela ne fait rien du tout, mon enfant, interrompit la vicomtesse en entrant rsolument dans l'atelier; l'impatience de voir toutes vos belles choses nous a fait devancer le jour et l'heure. Nous vous gnons peut-tre, ajouta-t-elle en jetant un regard inquisitif autour d'elle; vous faisiez poser un modle? La jeune fille qui lui avait ouvert et qui s'tait blottie derrire le pole aprs avoir pris la hte et jet sur ses paules un morceau de rideau pourpre qui drapait un mannequin de cardinal, rougit jusqu'au front. Les deux bras croiss sur sa poitrine, les yeux baisss, retenant son haleine, elle tait dans un tat de contrainte et de souffrance visible. --Mademoiselle a l'obligeance de poser pour la chevelure, dit Guermann avec gravit; je n'en connais pas de plus belle, et elle a bien voulu consentir... La jeune fille leva les yeux, deux yeux ptillants de jeunesse, et regarda l'artiste d'un air qui voulait dire: Merci. --Je ne suis pas assez riche pour payer des modles, reprit Guermann demi-voix, en conduisant la vicomtesse et mademoiselle de la Thieullaye devant le chevalet qui portait sa composition d'aprs la ballade de Goethe. --Quel drle de sujet! dit madame d'Hespel; il faut savoir l'allemand sans doute pour comprendre cela? --Ce qui m'a dtermin dans le choix de ce sujet dit Guermann, en s'adressant Nlida qui contemplait avec motion ce tableau d'une puret de lignes et d'une harmonie de ton qui devait frapper les yeux les moins exercs, c'est un enfantillage et une prsomption. Un enfantillage, parce que depuis ma premire jeunesse j'ai conu un got passionn, absurde, ridicule pour les nnuphars, et que cette scne me donnait l'occasion d'en faire. Nlida s'approcha de la toile comme pour examiner un dtail, mais en ralit pour cacher une vive rougeur. --Une prsomption, parce que je savais que Goethe jugeait ce sujet impossible, et qu'il avait blm beaucoup un peintre de l'avoir choisi. Vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien ce mot _impossible_ soulve dans le coeur d'un artiste de bouillonnements audacieux, comme il provoque la lutte, comme il excite la tmrit. Cette parole de Goethe retentit pendant six mois mes oreilles, jour et nuit, sans me laisser de trve. Je ne trouvai un peu de repos que lorsque ayant, pour ainsi dire, accept le dfi, j'bauchai le tableau que vous voyez l; il vous parat, coup sr, une pauvre victoire remporte sur l'opinion du grand pote; mais aux premiers jours d'un puril enivrement, il me parut un chef-d'oeuvre tel, que je croyais chaque instant voir se dresser devant moi l'ombre de Goethe, sorti tout exprs de la tombe pour venir m'applaudir et se reconnatre vaincu. Pendant que Guermann parlait ainsi, la vicomtesse jetait les yeux et l dans tous les recoins de l'atelier; mais Nlida, curieuse, tonne, pntrant pour la premire fois par ces quelques mots dans les mystres de l'art, Nlida qui s'ouvraient en ce moment des horizons tout nouveaux de posie, coutait avidement les discours du jeune artiste et ne songeait point l'interrompre. --Savez-vous, Nlida, que cette Naade vous ressemble? dit enfin madame d'Hespel. --Voici le portrait de ma mre, dit Guermann, pour dtourner l'attention de la vicomtesse. Et, passant auprs de Nlida en approchant son chevalet, il lui jeta ces mots qui entrrent dans le coeur de la jeune fille comme un fer brlant: --Je ne puis vivre pour vous; mais rien ni personne au monde ne saurait m'empcher de vivre par vous. --Ah! pour le coup, voil qui est merveilleux, s'cria la vicomtesse. Cela est frappant, cela parle. C'est comme si on la voyait, cette bonne madame Rgnier, avec son beau fichu des dimanches et sa broche d'amthyste. Voil bien ces petites boucles _ la neige_, dont elle n'a jamais voulu se dpartir, quoi que j'aie pu dire et faire. Ah! mon Dieu, cela donne envie de rire, tant c'est ressemblant. Et son vieux fauteuil ramages... rien n'y manque; on dirait qu'elle va vous dire bonjour. Franchement, mon ami, j'aime mieux cela que votre Naade; elle n'est pas trop naturelle cette Naade; elle a bien un faux air de Nlida, mais pourtant je n'ai jamais vu de femme comme cela. --Je doute, en effet, madame, reprit Guermann, qui commenait perdre patience, que vous ayez vu beaucoup de Naades. --Ah ! mon enfant, continua madame d'Hespel, sans faire attention cette rponse, nous ne voulons pas vous dranger plus longtemps, nous reviendrons. Il faut que mademoiselle achve de poser, ajouta-t-elle, en se rapprochant de la jeune fille qu'elle examina curieusement. Celle-ci, qui avait repris contenance, et qui n'tait peut-tre pas fche d'un examen qu'elle savait ne pas devoir lui tre dfavorable, regarda madame d'Hespel avec gat et malice; un charmant sourire ouvrit sa lvre vermeille et apptissante comme une cerise que vient de fendre un rayon de soleil. --Vous viendrez nous voir bientt, n'est-ce pas? reprit la vicomtesse en se tournant vers Guermann qui la reconduisait. Il faut vous dire que je suis peintre aussi, moi. Par exemple, je suis trs-coloriste; l'clat de la couleur me sduit, et, peut-tre, j'en conviens, est-ce un peu aux dpens de l'exactitude rigoureuse du trait. Guermann sourit et promit de venir ds le lendemain; il accompagna la vicomtesse jusqu'au bas de ses six tages, et, donnant la main Nlida pour l'aider monter en voiture: Je vais rentrer dans le temple, dit-il; l'esprit y est venu; mon travail est bni, ma destine consacre. Nlida rentra chez elle en proie une grande agitation. Depuis le bal chez sa tante, depuis cette valse perdue o le secret de sa jeunesse, chapp dans le trouble de ses sens, avait t recueilli par un homme qui allait devenir son poux, elle croyait avoir conu pour cet homme un amour passionn, ternel. Tout ce qu'elle prouvait l'approche de Timolon, le lger embarras d'une pudeur dlicate, une reconnaissance nave de ses soins, une admiration complaisante pour la supriorit de son esprit et les agrments de sa personne; toutes ces sensations confuses taient si nouvelles, si dlicieuses, que Nlida ne doutait pas que ce ne fussent l les motions profondes d'une me pntre d'amour. Le charme des confidences et les discours artificieux de mademoiselle Langin entretenaient son erreur. Elle songeait aussi, avec ravissement, la vie potique qu'elle allait mener. Elle se reprsentait l'antique chteau en Bretagne, que Timolon dcrivait si bien; les vastes landes de bruyres roses, les roches druidiques, les courses cheval travers la contre sauvage, le long des falaises retentissantes, sous l'escorte d'un noble cavalier qui lui parlait le langage srieux et doux de la foi jure et du lgitime amour. Se sentant attache dj par les liens d'une sympathie rciproque, elle tait charme, confiante, calme, et n'imaginait pas qu'il pt exister sur la terre de tendresse plus vive et de flicit plus grande que la sienne. Et tout coup, c'est une autre pense qui se lve dans son me; c'est une autre proccupation qui l'absorbe, une autre destine qui l'intresse. C'est l'atelier du peintre, et non plus le chteau du grand seigneur, qui attire son imagination et la retient captive; c'est Guermann et non plus Timolon, dont elle voit l'image ses cts! passion, passion, force impitoyable qui nous entrane et nous brise! souffle embras qui nous pousse travers la vie dans un tourbillon de douleurs et de joies inconnues au reste des hommes! amour, dsir, ambition, gnie, quel que soit le nom qu'on te donne, aigle ou vautour jamais rassasi! heureux les mortels dont tu n'as pas daign faire ta proie! heureux les pacifiques qui n'ont point senti ton approche! Heureuse, entre toutes, la femme qui n'a jamais ou le frmissement de tes ailes menaantes agiter l'air au-dessus de sa tte! IX Le lendemain, vers la chute du jour, Guermann entrait dans le petit salon que madame d'Hespel appelait son atelier. C'tait une pice tendue de satin vert, claire par le haut, encombre de prtendus objets d'art et d'une multitude d'ustensiles, aussi lgants qu'incommodes, qui servaient la vicomtesse dans l'exercice de son talent de peinture. --Vous me prenez en flagrant dlit, s'cria-t-elle en voyant Guermann, et dans mon costume d'artiste. C'tait une faon dtourne de lui faire remarquer ses bras nus encore bien conservs, sa taille bien prise dans une robe juste en cachemire feuille morte, et son tablier de dentelle noire coquettement relev comme celui d'une soubrette de thtre. --Vous allez ddaigner mes oeuvres, continua-t-elle, car vous autres peintres _d'histoire_, comme on dit, vous faites fi du genre. J'avais commenc l'huile il y a trois ans; mais franchement, cela sent trop mauvais, c'est trop sale. J'ai prfr l'aquarelle, et je crois avoir t peu prs aussi loin que possible dans l'arrangement des intrieurs. Or, mieux vaut la perfection dans un petit genre que la mdiocrit dans un grand, n'est-il pas vrai? --Sans aucune espce de doute, dit Guermann qui souriait imperceptiblement. --Tenez, mais soyez sincre, reprit la vicomtesse; je puis tout entendre; je n'ai pas l'ombre de vanit. Voici d'abord le _Chien de la famille_; c'est entirement de mon invention; ce chien a une prfrence pour le petit garon que vous voyez l, et les autres enfants sont jaloux. N'est-ce pas que j'ai bien rendu ma pense? Quel regard a la petite fille, surtout! Oh! ce n'est pas grand'chose, reprit-elle avec un peu d'humeur, voyant que Guermann n'ouvrait pas la bouche; il ne faut pas chercher l une scne pique; mais c'est naf, c'est simple. Puis, voici le _Retour du marin_. J'ai fait cela Dieppe; un peintre anglais a retouch la vague du premier plan qu'il trouvait trop bleue; mais il m'a assur que les autres taient excellentes, quoique ce ft mon dbut. --Permettez-moi de vous dire que vous tes une femme adorable, dit Guermann en lui baisant la main. La vicomtesse fut touche. --Oh! dit-elle avec une certaine motion, c'est que je suis vraiment artiste, moi; j'ai souffert la perscution pour l'art. Mes amies trouvaient mauvais que je me livrasse autant mon got de peinture; elles prtendaient que cela m'entranait des relations peu convenables; elles m'ont mme menac de dserter mon salon. Mais j'ai fait tte l'orage, et je suis parvenue tout concilier, j'ai un jour spcial pour les artistes: le lundi. Je leur donne dner; le soir on chante, on dessine dans mes albums; quelquefois nous jouons des charades; c'est fort intressant, et nous nous amusons beaucoup. Ceci, continua-t-elle, sans se douter le moins du monde qu'elle ft en ce moment plus impertinente que toutes ses amies, c'est la fille de mon jardinier qui m'apporte des roses dans une corbeille. Veuillez remarquer cette petite chenille verte; est-ce nature, cela? Mais il faut que vous m'aidiez terminer la chvre que j'ai mise pour remplir ce vide, gauche; je n'ai jamais pu parvenir faire son poil assez luisant. Guermann s'assit de la meilleure grce du monde et prit le pinceau de la vicomtesse. --Venez voir, dit madame d'Hespel Nlida qui entra au bout de quelques minutes, comme ce bon Guermann est obligeant. Le voil qui fait merveille dans mon tableau. C'est admirable comme cette chvre ressort prsent; il faut en convenir, je l'avais tout fait manque. --Un peu de patience, madame la vicomtesse, dit Guermann sans se dranger de son travail; vous avez une telle finesse de pinceau qu'il m'est trs-difficile de ne pas faire tache. J'en ai pour une heure, au moins. Me permettez-vous de m'tablir l? --Bien, bien, mon enfant, vous m'enchantez. Malheureusement je suis force de sortir, mais Nlida vous tiendra compagnie et je vous trouverai en rentrant. Vous dnez avec nous. La vicomtesse, toujours affaire, sortit avec ptulance, laissant, de la meilleure foi du monde, mademoiselle de la Thieullaye et le jeune artiste dans un dangereux tte--tte. --Trouvez-vous rellement ces compositions jolies? dit Nlida en s'asseyant sur un grand fauteuil en velours o la vicomtesse faisait poser son chien. --Je trouve votre tante la personne la mieux intentionne qu'il y ait au monde, rpondit Guermann, et tout ce qui me rapproche de vous me semble l'oeuvre des dieux. Nous sommes des parias, continua-t-il comme en se parlant lui-mme et suivant le cours intrieur des rflexions que le babil inconsidr de madame d'Hespel avait provoques; je le sais. La socit, dans son ddain superbe, nous traite comme de vils artisans qui trafiquent d'un morceau de marbre ou de quelques aunes de toile recouverte de couleur; elle se persuade que notre ambition suprme doit tre d'obtenir les louanges des grands seigneurs blass et d'amuser l'ennui des femmes nerveuses. Je n'ignore pas que, lorsqu'on a marchand et pay le travail de nos mains (car lequel d'entre ces gens sans coeur imaginerait qu'il y a l une inspiration de l'me?), lorsqu'on nous a jet notre salaire, on se dtourne de nous comme de gens sans aveu... --Vous tes injuste, dit Nlida, qui voyait les doigts du jeune artiste se crisper et son visage s'enflammer de colre. -- Nlida! reprit-il en se levant et en jetant loin de lui le pinceau de madame d'Hespel, ils nous ddaignent, ils nous mprisent; mais qu'importe! L'art est grand, l'art est saint, l'art est immortel. L'artiste est le premier, le plus noble entre les hommes, parce qu'il lui a t donn de sentir avec plus d'intensit et d'exprimer avec plus de puissance que nul autre, la prsence invisible de Dieu dans la cration. Il exerce ici-bas un sacerdoce outrag, mais auguste. C'est lui seul que la Divinit sourit dans l'harmonie des mondes; lui seul a le secret de l'infinie beaut. Les transports de son me ravie sont le plus pur encens que le Crateur voie monter de la terre vers le ciel. Guermann marchait grands pas dans la chambre. Nlida le suivait des yeux, alarme de l'tat violent o il semblait tre, mais domine, fascine, en quelque sorte, par sa parole enthousiaste qu'elle ne comprenait qu' demi. Le jeune artiste dclama encore longtemps sur ce ton. Il avait une sorte d'irritabilit nerveuse et une verve de colre qui, par moments, touchaient l'loquence. Prompt saisir tout ce qui caressait l'orgueil qui faisait le fond de sa nature, il avait accueilli avec ardeur, en ces dernires annes, les thories qu'une cole clbre prchait la jeunesse. Les opinions saint-simoniennes avaient trouv en lui un fervent adepte. Tout le temps que lui laissait l'exercice de son art, il le consacrait suivre les prdications et se pntrer des doctrines du nouvel vangile. Cette glorification de la beaut et de l'intelligence, cet appel la femme inconnue que chacun esprait en secret rencontrer, cette _rhabilitation de la chair_, pour me servir de l'expression consacre, tout cela tait bien fait pour sduire de jeunes hommes dans la premire fougue des ambitions et des volupts. Guermann surtout, dont aucune tude solide ne prmunissait l'esprit et qu'aucune influence modratrice n'avertissait dans ses carts, se jeta avec ivresse dans le torrent d'ides fausses et vraies, rationnelles et insenses, qui, cette poque, faisaient irruption dans la socit. Il lut, il couta, il accepta tout au hasard, ple-mle, sans choix, sans contrle, parce que tout flattait ses penchants dsordonns; et il arriva en peu de temps, non une conviction srieuse et sincre, mais au sentiment pre et maladif des ingalits sociales et des prjugs iniques qui se dressaient contre lui. Se voyant cout avec un mlange de crainte et de surprise bien fait pour charmer sa vanit, Guermann, dans les frquents tte--tte qui se succdrent, rappela souvent le sujet favori de ses improvisations, et dveloppa Nlida, en voilant ce qui aurait pu inquiter ses croyances et surtout ses chastes instincts, l'ensemble de la doctrine saint-simonienne: jetant ainsi dans l'esprit de la jeune fille une perturbation qui favorisait le trouble chaque jour croissant de son coeur. Madame d'Hespel, incapable de s'amuser longtemps d'une mme chose, avait laiss l les pinceaux pour une oeuvre de charit dont elle se faisait fondatrice. Elle tait tout le jour hors de chez elle et ne s'occupait plus de Guermann, ni mme de Nlida, qui sa position d'_accorde_ interdisait les visites et les runions du soir. Ainsi les deux jeunes gens, par un hasard trange, se trouvaient livrs eux-mmes, et se voyaient dans une intimit constante avec la libert la plus entire, sans que personne au monde pt songer le trouver mauvais. Guermann prenait un plaisir extrme initier Nlida aux mystres de l'art et aux premiers lments des thories, sociales. L'exquise organisation de la jeune fille la rendait aussi apte au sentiment de la beaut dans la forme qu' la perception des vrits abstraites. Comme nous l'avons dit, c'tait un monde nouveau qui se dcouvrait ses yeux, un temple dont les portes d'ivoire s'ouvraient, comme par magie, la parole du jeune lvite. Elle n'avait aucune dfiance, et comment en aurait-elle eu? Guermann parlait et appliquait son art le langage mystique des croyants. Le beau, selon lui, c'tait Dieu; l'art tait son culte; l'artiste son prtre; la femme aime, c'tait la resplendissante Batrix, pure et sans tache, qui guide le pote travers les rgions clestes. Le profond respect qu'il gardait dans ses libres tte--tte avec Nlida, l'intrt en apparence tranger qui les animait, aveuglaient la jeune fille et la rassuraient de plus en plus sur la nature d'un sentiment qu'elle n'avait pas vu natre sans effroi; ou plutt elle ne pensait plus s'en rendre compte; elle ne sentait pas le progrs envahissant que Guermann faisait dans son coeur. Le voyant chaque jour, elle n'avait pas le temps de s'apercevoir combien sa prsence lui tait devenue ncessaire. En acceptant tacitement le rle de Batrix dont il l'avait revtue, elle ne songeait pas qu'elle s'engageait et liait en quelque sorte sa destine celle d'un homme dont ne la rapprochaient ni les liens du sang, ni mme les rapports sociaux. Elle oubliait tout doucement Timolon en croyant ne faire que l'attendre. Le langage de Guermann tait d'ailleurs tel point diffrent, elle tait entre avec lui dans un ordre d'ides si suprieur, qu'aucune comparaison ne pouvait se prsenter son esprit; aucun rapprochement n'tait possible. Elle ignorait mme si Guermann tait instruit de son prochain mariage; jamais leur entretien ne se rapportait la vie relle. Le jeune artiste, enthousiaste et inspir, l'avait ravie avec lui dans les sphres idales, et semblait craindre d'en redescendre. Mais le jour n'tait pas loin o ils allaient tous deux en tre prcipits. X Un jour Guermann tait seul avec Nlida dans l'atelier de madame d'Hespel. Il lui montrait une srie de dessins d'aprs les stances du Vatican, et la jeune fille coutait, attentive et charme, ce qu'il lui racontait de l'existence pleine, fconde, panouie et glorieuse de Raphal Sanzio, de ce _fils d'un ange et d'une Muse_, comme on l'a si bien nomm. Elle s'tonnait avec candeur de l'amour du sublime artiste pour une femme sans talent et sans vertu, pour une fille du peuple l'esprit inculte, pour une _Fornarina_ et ne trouvait pas que Guermann en part assez surpris. Il se gardait bien pourtant de lui dire toute sa pense. Il ne lui disait pas surtout ce qu'il y avait d'assez semblable peut-tre dans sa propre vie; tant il est impossible qu'un peu de duplicit ne se mle pas toujours aux rapports les plus purs entre l'homme, cet tre fort et avide qui convoite et saisit hardiment toute joie dans toute fange, et la femme, belle aveugle aux yeux ouverts, qui passe travers les ralits du monde en croisant sur sa poitrine les plis de son voile. Comme ils taient l tous deux, elle penche sur ces nobles fantaisies, sur ces crations quasi divines du _matre_ par excellence, lui, assis ses cts, tournant lentement les feuillets, on apporta Nlida une lettre que lui envoyait sa tante. Elle reconnut l'criture et plit. Destin bizarre! et pourtant c'tait son jeune fianc, c'tait l'poux de son choix qui lui crivait! Elle brisa le cachet d'une main tremblante, et, pendant que Guermann suivait sur son visage les traces d'une motion visible, elle lut ce qui suit: Madame votre tante veut bien me permettre, mademoiselle, de vous annoncer, sans son intermdiaire, une nouvelle qui me rend le plus fortun des hommes: l'absurde procs qui menaait de me retenir ici vient de se terminer par une transaction. Je pars aprs-demain; j'accours me prosterner vos pieds et vous demander de hter le jour o vous daignerez quitter votre nom pour le mien, votre demeure pour la mienne, et o il me sera permis de dire la face du ciel l'amour tendre, respectueux et dvou qui m'attache vous. Nlida n'acheva pas. Ses paupires se couvrirent d'un nuage; sa main laissa chapper la lettre. Guermann s'en empara et la dvora d'un regard. Hors de lui, emport par la passion, par le dsespoir, il saisit la jeune fille demi-morte, et imprima sur ses lvres un baiser ardent. Elle voulut s'arracher ses bras, il la retint: --Tu m'aimes, s'cria-t-il; je le sais, je le vois, je le sens au plus profond de mon coeur, tu m'aimes. Les insenss! ils t'arrachent moi, au seul homme qui sache te comprendre! Pauvre enfant! Eh bien! va; obis leur loi brutale. Donne ton mari, donne au monde, tes jours et tes nuits, ta volont contrainte et ta parole glace. Tu ne saurais leur donner ton me; elle m'appartient; j'y rgnerai malgr les hommes, malgr toi-mme. Je ne te verrai plus, mais tu es moi pour l'ternit. Adieu, Nlida, adieu! Et il disparut, laissant la jeune fille perdue, immobile, frappe de stupeur. --Guermann! Guermann! s'cria-t-elle enfin, en revenant elle. Et ce nom, ainsi prononc, lui rvla le mystre de son propre coeur. Plus de doute, elle aimait; elle aimait passionnment, profondment. Il le savait; il l'avait dit; elle lui appartenait. Le baiser qu'elle sentait encore ses lvres y laisserait une trace ineffaable; c'tait le sceau d'une union que personne ne pouvait plus rompre. Elle le croyait, elle le sentait ainsi, la candide enfant. Les droits de Guermann lui paraissaient absolus dsormais. Elle n'imaginait pas qu'elle pt sans crime se donner un autre. Tout le reste du jour et une partie de la nuit, elle les passa dans une agitation et un trouble qui ressemblaient la folie. Puis, ainsi qu'il arrive dans les crises de la jeunesse, l'excs de l'motion produisit l'accablement; la nature reprit ses droits; Nlida s'assoupit et reposa pendant plusieurs heures. son rveil, sa tte tait rafrachie, ses ides taient lucides; elle prouvait le sentiment d'un captif qui voit tomber ses chanes ses pieds; elle tait rsolue, quoi qu'il dt en advenir, de retirer sa promesse, de rompre son mariage, malgr les prires, les reproches, l'clat, le scandale. --Ne suis-je donc pas libre? se dit-elle. Qui pourrait me forcer un mariage devenu contraire l'honneur? J'aime un homme digne de tout mon amour, un homme qui n'est pas mon gal suivant le monde, mais qui est mon suprieur devant Dieu; car son me est plus noble, sa vertu plus grande, son intelligence plus vaste que la mienne. J'aime un homme de gnie, je suis aime de lui, et je pourrais hsiter un instant? Jsus! fils de Marie! s'cria-t-elle en se jetant genoux la face dans ses mains, je saurai suivre votre divin exemple. Vous n'avez point recherch les grands de la terre pour en faire vos amis et vos disciples; vous n'avez chri que les pauvres et les opprims. Vous nous avez enseign qu' vos yeux il n'y avait d'autre rang, d'autre privilge que ceux d'une conscience plus pure et d'une charit plus ardente. Quelle gloire, d'ailleurs, et quelle flicit comparables celle de pouvoir tout donner, tout sacrifier, tout fouler aux pieds, pour un grand coeur en butte aux traverses et aux preuves d'un injuste sort! Et alors la jeune enthousiaste se figurait ses luttes avec la famille et le monde sous des couleurs hroques; elle se voyait condamne par l'opinion, dlaisse par ses amis, allant la solitude avec son poux, ne vivant que pour lui, l'encourageant d'une parole, le rcompensant d'un sourire, priant, travaillant ses cts. Elle subissait sans le savoir la sduction la plus irrsistible pour les grandes mes: la sduction du malheur. Quand le tentateur s'adresse de nobles filles d've, ce n'est ni la curiosit, ni l'orgueil, ni la volupt qu'il excite en elles et qu'il flatte de promesses dcevantes; il ne leur montre ni les royaumes de la terre, ni la science des enfers, ni les trnes du ciel; mais au loin, sous un sombre horizon, un exil dsol o gmit, seul et triste, un malheureux, un coupable peut-tre. Et la fille d've, gnreuse imprudente, quitte aussitt les bosquets parfums et la conversation des anges; elle sort du paradis terrestre, sans regret, sans effort; elle va trouver celui dont la lvre maudit l'existence et dont le coeur ne connat point la joie, pour souffrir avec lui, pour le plaindre ou pour le consoler. Entre une rsolution nergique et son excution, il y a tout un monde d'incertitudes et de dfaillances. Lorsque Nlida, calme, forte, dcide tout braver, mit son chapeau et sa mantille sous prtexte d'aller, comme elle le faisait souvent, chez mademoiselle Langin, dont la demeure touchait la sienne, elle se sentit frissonner des pieds la tte. Ce qui lui tait apparu quelques minutes auparavant comme un acte hroque prenait maintenant ses yeux l'aspect d'une faute honteuse. Cette sortie furtive, pour aller o? trouver un jeune homme chez lui, lui dire, elle, la fire, la rserve Nlida, qu'elle l'aimait et qu'elle voulait devenir son pouse... Il y avait l de quoi branler l'audace la plus intrpide. Aprs une demi-heure passe dans une inertie douloureuse, elle dfaisait machinalement les attaches de son chapeau et rsolvait d'attendre encore, de remettre au lendemain... quand le bruit d'une voiture de poste qui entrait dans la cour la fit tressaillir. Pensant que c'tait peut-tre M. de Kervans, et ne pouvant soutenir l'ide d'affronter sa prsente, elle courut mettre le verrou la porte qui communiquait avec l'appartement de madame d'Hespel, et se prcipita dans un petit escalier de service qui aboutissait sous la vote. Le visage cach sous un voile pais, la taille dissimule dans les plis de sa longue mantille, elle franchit le seuil de la porte cochre encore ouverte, et marcha d'un pas rapide sur le trottoir boueux et glissant de la rue. Sans lever les yeux, sans regarder autour d'elle, elle traversa la place et entra dans les Tuileries. Cinq heures sonnaient l'horloge du chteau. Une brume blafarde enveloppait le jardin; les marronniers tendaient dans l'espace leurs rameaux noirs et rugueux; de distance en distance, une statue morne marquait sa rude silhouette dans les vapeurs de l'atmosphre, que teignaient d'une lueur rougetre les obliques rayons d'un soleil mourant. La ple et tremblante jeune fille glissait comme un fantme travers le brouillard humide, sous les arbres immobiles et dpouills. Son sang bouillant dans ses veines la rendait insensible au froid de la brume qui perait lentement sa mantille de soie. Son cerveau troubl ne lui laissait plus voir les objets que dans un vague fantastique. Elle arriva ainsi, obissant une impulsion instinctive plutt qu' une volont dont elle et conscience, jusqu' l'troite alle de la rue de Beaune. Elle s'y jeta brusquement, et, de peur d'avoir rpondre au concierge, monta rapidement l'escalier. Mais bientt, par un de ces retours subits, connus seulement de ceux qui ont t le jouet des passions, elle s'arrta; la force imptueuse qui l'avait pousse flchit encore; une affreuse lueur de raison lui vint; renonant aussitt son dessein, elle saisit la rampe et s'y cramponna avec force. Dj elle posait le pied sur la premire marche pour redescendre, lorsqu'elle entendit l'tage infrieur un bruit de pas. Se figurant, dans le dsordre de son esprit, qu'elle allait se trouver face face avec quelqu'un qui l'avait suivie, avec M. de Kervans peut-tre, une terreur panique s'empara d'elle. Elle reprit sa course insense, monta encore deux tages, et, se jetant contre une porte qu'elle crut reconnatre, elle tira avec violence le cordon de sonnette. --Qui demandez-vous, madame? dit une voix trs-douce qui ne lui tait pas trangre. --L'atelier de M. Rgnier, dit Nlida. --Vous vous tes trompe d'un tage, reprit la jeune fille qui ouvrait et dont Nlida aperut avec une vague pouvante, la faible lueur du jour tombant, la riche chevelure noire et le visage vermeil. L'atelier est au-dessus; mais c'est ici que nous demeurons, ajouta-t-elle, et si vous dsirez voir M. Rgnier, il ne va sans doute pas tarder, car nous dnons cinq heures. Puis, sans attendre de rponse, la jeune fille fit entrer mademoiselle de la Thieullaye dans une petite chambre coucher. --Ah! c'est vous, mademoiselle, s'cria-t-elle en avanant Nlida une chaise de maroquin qu'elle dbarrassa de son ouvrage; pardon, je ne vous avais pas reconnue tout d'abord. Mais seriez-vous malade? continua-t-elle, voyant que Nlida oppresse ne pouvait articuler une parole. Vous vous serez essouffle monter trop vite. Voulez-vous un peu de fleur d'oranger? Mademoiselle de la Thieullaye fit signe qu'elle n'avait besoin de rien; mais la bonne crature n'en alla pas moins sa commode, prit dans le tiroir un morceau de sucre, et, tout en le faisant fondre dans un grand verre de cristal rouge qui, expos sur la chemine avec sa carafe, formait l'ornement principal de cette modeste demeure. --Si vous vouliez, je dferais vos agrafes: vous ne respirez pas bien l'aise, reprit-elle. Nlida la regarda longtemps d'un air gar. --Vous habitez avec M. Guermann? lui dit-elle enfin. --Oui, mademoiselle. --Vous tes sa parente? La jeune fille sourit. --Sa parente?... si l'on veut. Je suis sa femme. --Je ne savais pas qu'il ft mari, dit Nlida d'une voix mourante. --Mari? Entendons-nous, dit la grisette en offrant mademoiselle de la Thieullaye le verre d'eau sucre. Je peux bien vous dire cela, vous; ni M. le maire ni M. le cur ne nous ont rien fait promettre; mais nous ne nous en aimons pas moins. J'ai bien soin de notre petit mnage; je suis trs-fidle et pas du tout jalouse, par exemple. Je ne le tourmente pas pour ses modles, quoique souvent... mais avec les artistes il ne faut pas y regarder de si prs. Vous sentez-vous mieux? dit-elle, d'un ton caressant, Nlida qui avait aval machinalement le verre d'eau tout entier. --Je suis trs-bien, rpondit mademoiselle de la Thieullaye, d'une voix si creuse et si teinte qu'elle semblait sortir de la poitrine d'un agonisant; je reviendrai; c'tait pour un portrait. Puis, se levant d'un mouvement nerveux, elle sortit malgr les instances de la grisette, et descendit l'escalier avec une telle vitesse, que la jeune fille effraye lui criait: Prenez garde, prenez garde; vous allez vous heurter; on n'y voit pas clair; il y a une fausse marche l-bas en tournant... Arrive au dernier tage, Nlida entendit, distinctement cette fois, des pas qui montaient. Elle se jeta tout effare dans un renfoncement de porte o l'obscurit tait complte, et s'y blottit en retenant son haleine. Une figure d'homme, enveloppe d'un manteau, passa prs d'elle et l'effleura. Elle demeurait immobile, terrifie autant que morte, lorsque le retentissement de la sonnette l'tage suprieur la fit bondir. Sans plus rien comprendre ce qu'elle faisait, elle descendit encore traversa l'alle, s'lana dans la rue, tourna l'angle du quai, puis se mit courir dans la direction oppose au pont Royal. Mais bientt, avec cette facult de logique purile que conservent certains fous dans leurs accs mme, elle s'arrta en se disant qu'il n'tait pas convenable une personne comme elle d'attirer les regards des passants, et que, se trouvant seule, une pareille heure, dans la rue, elle devait marcher avec tranquillit, pour ne pas donner lieu de grossires mprises. En raisonnant de cette faon trange, elle suivait le parapet et jetait sur l'eau sombre, claire de loin loin par le reflet des rverbres, de sinistres regards. Le brouillard s'paississait de minute en minute. Elle arriva l'un de ces talus qui descendent la Seine, et aprs avoir regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle n'tait pas suivie, elle se mit rire d'un rire convulsif et prit le chemin de la rivire. Tout coup un bras musculeux saisit le sien avec force, et une voix d'homme lui dit d'un ton ferme: --Arrtez, madame; ce que vous allez faire l n'est pas bien. Nlida se retourna et vit prs d'elle un homme du peuple vtu de la blouse des ouvriers. --Excusez-moi, madame, continua-t-il, si je vous contrarie; je vous suis depuis quelques instants, et j'ai devin votre mise, votre air agit, que vous n'tiez pas ainsi seule, prs de la rivire, sans quelque mauvais dessein. Laissez-moi vous ramener chez vous, madame. Laissez-moi vous mettre dans une voiture. Il ne faut pas faire un mauvais coup. Tout en parlant ainsi, l'ouvrier faisait remonter la berge Nlida, docile comme une enfant l'impulsion de cette main robuste qui ne la lchait pas. --Je vous remercie, dit-elle enfin. Elle ne put rien ajouter. Un torrent de larmes s'chappa de ses yeux. --Pleurez, madame, pleurez, dit l'ouvrier; cela soulage. Je sais cela, moi. Je connais bien le chagrin, allez, madame. Et si ce n'tait ma pauvre famille, j'aurais peut-tre fait depuis longtemps ce que vous alliez faire. Je vous demande pardon, reprit-il, aprs un moment de silence, de vous conduire ainsi, mais je n'ose pas vous laisser seule; d'ailleurs il fait tant de brouillard et vous tes si cache sous votre voile que personne ne peut vous reconnatre; et puis nous allons trouver un fiacre. Ils marchrent assez vite jusqu' l'endroit o se tiennent les voitures de place; il n'y en avait pas une seule. L'ouvrier envoya aux cochers absents une imprcation nergique. --Demeurez-vous loin d'ici? Nlida hsitait rpondre. --Ne croyez pas que ce soit par curiosit, madame, que je vous demande cela; je voulais seulement savoir si vous auriez longtemps marcher, car vos pauvres jambes ne sont gure vaillantes en ce moment, et vous ne voudriez pas vous laisser porter. --Je demeure rue du faubourg Saint-Honor, dit Nlida, honteuse de sa mfiance; je puis trs-bien aller jusque-l. Mais vous, cela vous drange sans doute? --Non, madame, ma journe est finie, et le souper qui m'attend ne refroidit pas, dit l'ouvrier avec un singulier sourire. Du pain et un morceau de fromage, c'est toujours bon, toujours apptissant, aprs dix heures de travail. Il se tut. Nlida s'appuyait sur son bras avec un sentiment de respect involontaire. Elle faisait un svre retour sur elle-mme. --Que puis-je pour vous? dit-elle enfin en approchant de l'htel d'Hespel. Elle avait la main sur sa bourse, mais elle n'osait pas l'offrir l'homme du peuple. --Me faire une promesse, lui rpondit-il avec une grande simplicit; mettre votre main, mignonne comme je n'en ai jamais vu, dans la mienne, et me jurer, mais bien srieusement, devant Dieu, que jamais vous ne recommencerez. --Je vous le jure, dit Nlida mue, et elle lui prit la main. --Adieu, madame, dit l'ouvrier quelques pas de l'htel; il ne faut pas qu'on vous voie rentrer avec moi. --Dites-moi votre nom et votre adresse, dit Nlida. --Je m'appelle Franois, et je loge rue Saint-tienne-du-Mont, n 8, reprit l'ouvrier. Nlida quitta son bras. Il resta la mme place et la suivit des yeux jusqu' ce qu'il et vu la grande porte cochre se refermer sur elle. La jeune fille passa sans tre reconnue devant la loge du concierge qui la prit pour une des femmes de service, ne pouvant imaginer que mademoiselle de la Thieullaye rentrt ainsi pied, seule, de semblables heures. Sa femme de chambre, la voyant ple, les traits bouleverss, s'pouvanta et voulut envoyer qurir le docteur et la vicomtesse qui dnait en ville; Nlida le lui dfendit, lui donna une explication plausible de son malaise, et se mit au lit, en affirmant qu'elle se sentait entirement remise. Dans le cours de la soire, la femme de chambre entra plusieurs fois sur la pointe des pieds, et n'entendant aucun bruit, voyant que Nlida reposait tranquille, elle en conclut qu'elle dormait profondment, et ne jugea pas propos d'inquiter madame d'Hespel. Le lendemain, lorsqu'on vint chez mademoiselle de la Thieullaye l'heure accoutume, on la trouva immobile, les yeux sans regard, les mains jointes et serres; on la crut morte. Le mdecin, appel la hte, reconnut un panchement au cerveau, et dclara l'tat si grave, qu'il ne pouvait assumer sur lui la responsabilit du traitement. Trois de ses plus clbres confrres furent appels en consultation. Leur avis fut unanime; c'tait une fivre crbrale trs-violente. Pendant deux jours, on employa les moyens les plus nergiques sans obtenir d'autre rsultat qu'un lger mouvement des lvres et des paupires. Madame d'Hespel et M. de Kervans, arriv Paris le jour mme o Nlida tombait malade, veillaient tour tour son chevet. Tous deux la pleuraient dj comme morte, lorsque le troisime jour, Timolon, en s'approchant du lit, crut remarquer sur les joues de la malade une teinte un peu moins cadavrique. Il prit sa main; bonheur! pour la premire fois depuis quarante-huit heures elle n'tait pas glace. Il se pencha sur elle et pensa rver en voyant les yeux de la jeune fille qui semblaient suivre ses mouvements et chercher le reconnatre. Il fit une exclamation de joie; elle l'entendit, car ses lvres s'ouvrirent comme pour rpondre. Nlida, s'cria-t-il, m'entendez-vous, me reconnaissez-vous? Elle serra sa main. Puis, fatigue de cet effort, elle referma les yeux et rentra dans son assoupissement. Le mdecin arriva. Il trouva un mieux sensible dans le pouls et une bonne moiteur la peau. Pour favoriser ce premier symptme de raction, il ordonna un redoublement d'applications rvulsives. Par deux fois, dans la mme journe, Nlida donna encore des signes de connaissance, qui firent concevoir l'espoir de la rendre la vie. En effet, la vie revint au coeur et au cerveau de la jeune fille, et la premire image qu'elle entrevit fut celle d'un ami qui veillait avec tendresse ses cts; le premier son qui frappa son oreille fut une parole d'amour. Elle crut sortir d'un horrible cauchemar. Une vision confuse lui montrait, comme dans un miroir terni, des figures hideuses. Elle avait t dupe de la plus insigne fourberie. Son me n'tait pas faite pour la haine; la vengeance ne pouvait, y avoir accs; mais le mpris, elle le crut du moins, avait tu d'un seul coup son amour. Elle se considra comme une pauvre malade heureusement gurie d'un accs de dlire. Presse de fuir Paris, elle hta par l'nergie de sa volont, les progrs de la convalescence, et fixa elle-mme le jour de la bndiction nuptiale. Le 3 dcembre, une foule immense remplissait l'glise de Saint-Philippe. Une longue file de carrosses encombrait les abords du parvis. La socit la plus lgante tait rassemble dans le lieu saint. Les amis de M. de Kervans venaient assister, le dpit dans l'me, son bonheur. Hortense Langin essayait, mais en vain, de faire bonne contenance sous sa capote de satin rose, et d'affronter les regards malicieux qui se portaient sur elle, car on n'avait pas ignor dans le monde ses projets sur Timolon. Au coup de midi, les portes de la sacristie s'ouvrirent: La voici! murmura-t-on de toutes parts. Qu'elle est belle! qu'elle est ple! Mademoiselle de la Thieullaye s'avanait d'un pas ferme, quoique bien faible encore, donnant le bras un oncle de M. de Kervans, en grand uniforme de lieutenant gnral. Elle avait l'air calme, profond, majestueux et triste. On et dit quelque royale victime du destin antique, une jeune Niob qui sent dj dans son sein toutes ses esprances mortes. Le pre Aimery fit un discours obsquieux o il exalta les vertus chevaleresques hrditaires dans la famille de l'poux, et les grces chrtiennes qui, de mre en fille, avaient orn la maison de l'pouse. --Sont-ils heureux, ces gens riches! dit une femme du peuple son voisin en voyant mademoiselle de la Thieullaye monter en voiture. --Pas tant que nous le croyons souvent, rpondit un homme en blouse. Nlida se retourna vivement et chercha d'o partait cette voix qu'elle crut reconnatre. Le soir mme, l'honnte Franois recevait par la poste, dans sa mansarde de la rue Saint-tienne-du-Mont, un coupon de 200 fr. de rente avec ces mots tracs d'une criture fine et agite: Une personne que vous avez sauve d'un coupable garement vous demande de ne pas refuser cette petite somme qui vous aidera soutenir votre famille. Dites votre mre de bnir la nouvelle pouse; recommandez vos enfants de prier pour elle. TROISIME PARTIE XI Le chteau de Kervans tait situ sur le sommet d'un plateau d'o la vue embrassait un horizon sans limites. D'un ct, ce plateau s'abaissait insensiblement, durant l'espace de deux lieues, jusqu'aux portes de Dol; de l'autre, il descendait par une pente assez brusque jusqu' la mer, dont l'on entendait, par les gros temps, le flot courrouc mugir contre la falaise. Cette antique rsidence des sires de Kervans avait un aspect imposant, plutt par la solidit et le ton svre du granit gristre et du schiste noir dont elle tait btie que par la beaut du style. Soit que sa masse norme ft le rsultat de constructions successives, soit qu'elle appartint cette poque de transition o les caractres des deux architectures romane et gothique se mlaient encore et semblaient ne pouvoir se dgager dans la pense de l'artiste, il n'y avait point d'unit dans les dtails de ce grand ensemble. C'tait un carr pais, flanqu et l de tours rondes ou donjons, couronn de mchicoulis et perc de jours rguliers, dont les uns conservaient encore le cintre un peu surbaiss, tandis que d'autres s'ouvraient dj en ogives hardies. De larges douves sches, o paissaient des daims et des chevreuils, entouraient la cour principale; l'avant-cour tait plante d'ifs sculaires, arrivs, dans un terrain qui leur tait particulirement favorable, un dveloppement prodigieux. L'attitude immobile et grave de ces arbres, rangs avec symtrie sur deux lignes comme une garde d'honneur, tranchait firement les abords du chteau d'avec le reste du paysage, et semblait commander le respect quiconque approchait de la demeure fodale. Cette premire enceinte tait ferme par une grille l'cusson de Kervans, d'o partait une longue avenue droite qui suivait le trac d'une ancienne voie romaine, et conduisait, travers des champs de bl noir, jusqu' la route de Dol. De l'autre ct du chteau, un bois de chnes travers par un ravin profond, non loin duquel gisaient plusieurs de ces roches gigantesques que l'on croit avoir servi au culte des druides, formait, l'aide d'espaces habilement mnags, de perspectives bien ouvertes, d'alles sables et de petites habitations jetes avec art sur des pentes gazonneuses, un parc d'une beaut rare et de proportions grandioses. Timolon avait dpens des sommes considrables pour rendre la demeure de ses anctres un peu de sa splendeur d'autrefois. L'orgueil de son nom lui tenait fortement coeur; et le seul intrt srieux, le seul dsir persvrant qui lui restt, au lendemain d'une jeunesse sature de plaisirs, c'tait de reprendre, autant que les circonstances le permettraient, la grande existence de ses pres, et de ressaisir, force d'argent et d'habilet, la domination presque souveraine qu'ils avaient exerce jadis sur toute la contre. L'anne qui suivit son mariage avec mademoiselle de la Thieullaye fut uniquement employe meubler avec magnificence, en suivant les traditions du pays et de la famille, les vastes salles de Kervans, dont les voussures rinceaux, les piliers massifs, les balustrades dcoupes jour, les boiseries sculptes et les hautes chemines manteaux en pointe, se prtaient merveilleusement un systme de dcoration noble et riche. Chaque jour on voyait arriver des tableaux restaurs, des meubles rares, des caisses remplies d'antiquits celtiques ou romaines, que Timolon faisait rechercher de tous cts. Il allait lui-mme frquemment Paris et Londres, soit pour presser les ouvriers, soit pour s'assurer la possession de quelque prcieux dbris historique qui lui avait t signal. Un architecte et deux tapissiers surveillaient les travaux, mais rien ne se faisait sans l'ordre du matre. Les plus minutieux dtails le proccupaient; il s'tait passionn pour son oeuvre, et voulait chaque chose toute la perfection dont elle tait susceptible. De son ct, Nlida ne restait pas oisive. Laisse matresse de l'emploi de ses revenus par Timolon, qui avait en tout des faons de grand seigneur, elle s'tait enquise des misres soulager, et s'tait rapproche, avec une intelligente sollicitude, de cette population rude et sauvage, mais belle et honnte, qui l'entourait. Ainsi loigne du monde, dans ce beau lieu d'une mlancolie fire si conforme la disposition de son me, charme de voir son mari toujours actif, toujours satisfait, elle venait de passer dix-huit mois sans un nuage. Le nom de Guermann n'avait jamais t prononc Kervans. Nlida commenait l une existence nouvelle sur laquelle ses chagrins passs jetaient peine une ombre lgre. Les journes s'coulaient vite, remplies par de bonnes oeuvres et des promenades varies. Les rapports des ouvriers, de nouveaux projets d'embellissement soumis son approbation, des lgendes bretonnes et des anecdotes de famille, que Timolon contait avec verve et plaisir, abrgeaient les soires. Elle ne doutait pas que son mari et elle n'eussent absolument les mme gots, les mmes besoins; et, certaine que les mmes choses les rendraient toujours heureux, elle se flicitait d'avoir chapp, comme par miracle, l'empire d'une passion funeste, pour trouver dans l'union la mieux assortie un bonheur facile et inaltrable. Au moment o nous reprenons cette histoire, l'aspect de Kervans avait chang. Timolon, qui s'tait refus voir personne tant que ses curies, ses quipages de chasse et sa livre, n'avaient pas t au grand complet, venait de conduire Nlida dans le voisinage. Des lettres taient parties dans toutes les directions pour inviter ses amis passer la belle saison en Bretagne. La vicomtesse d'Hespel, mademoiselle Langin, devenue baronne de Sognencourt, et une foule d'autres amis plus ou moins intimes, taient accourus. C'tait, dans le chteau et dans le parc, un retentissement perptuel de fanfares, de srnades; on ne voyait que troupes bruyantes se rassemblant pour la chasse, pour la pche, pour des repas transports grands frais dans des sites pittoresques. On s'apprtait jouer la comdie. Timolon tait radieux. Nlida essaya de partager sa joie; mais bientt elle ne se sentit pas sa place dans ces divertissements qui se succdaient sans relche; elle se prit regretter sa solitude, et peu peu, sans qu'il y part, sous un prtexte ou sous un autre, elle s'exempta des parties soi-disant champtres, et ne se fit plus voir qu'aux heures o sa prsence tait indispensable. Timolon ne s'en aperut pas autant qu'elle l'aurait cru; il professait d'ailleurs pour la libert de chacun un respect qui n'tait autre chose qu'une indiffrence courtoise; et quand il avait bais la main de sa femme, en lui demandant si elle serait de la chasse ou de la promenade, et qu'elle avait dit non, il n'insistait pas, et la quittait sans mme savoir la cause de son refus. Kervans comme Paris, la belle Hortense tait reine des ftes. Cinq fois par jour, elle changeait de toilette. On la rencontrait le matin, dans les alles du bois, en peignoir blanc, rptant un rle; djeuner, on la voyait paratre dans le plus savant nglig. Plus tard, elle serrait sa taille de gupe dans une amazone queue tranante et s'lanait, cravache levs, sur une jument intrpide, dfiant les plus hardis cavaliers des tmrits prilleuses. Le soir, pare, dcollete, elle valsait, chantait des romances, ou mme, sans se faire trop prier, des chansons quelque peu grillardes; faisait-il clair de lune, elle jetait sur ses blanches paules une mantille espagnole, et proposait des promenades dans le parc, pour lesquelles on briguait l'honneur de lui donner le bras. Ainsi, toujours coquette, toujours sous les armes, elle tenait les hommes qui se disputaient ses bonnes grces dans une rivalit active et une piquante incertitude, affublait son mari de mille ridicules, se moquait outrance de toutes les provinciales qui osaient paratre Kervans et savait toujours garder avec Timolon une nuance de flatterie dfrente qui contrastait avec les airs mutins qu'elle prenait pour se faire obir des autres, et laquelle M. de Kervans n'tait point insensible. Plus d'une fois Nlida ressentit un grand malaise dans ces conversations lgres o sa prsence apportait toujours un peu de gne. Plus d'une fois, en voyant Timolon prendre un plaisir trs-vif aux saillies impertinentes et aux quivoques peu voiles de madame de Sognencourt, elle sortit du salon les larmes aux yeux. M. de Kervans ne trouvait plus, ne cherchait plus l'occasion de causer seul avec sa femme. Il prodiguait ces soins et ces attentions qu'elle avait reus comme des marques d'amour, non seulement la baronne, mais encore toutes les femmes invites aux ftes de Kervans. De vives atteintes de tristesse rvlrent Nlida un changement qu'elle ne dfinissait pas bien; aucun soupon pourtant n'entra dans son coeur; mais, commenant craindre que le srieux de son esprit ne ft beaucoup moins du got de Timolon que les grces smillantes de la baronne, elle se prit envier la futilit et la verve railleuse d'Hortense comme des dons qui l'eussent rendue plus aimable aux yeux de son mari. Trop fire et trop vraiment bonne pour vouloir troubler aucune joie par une prsence chagrine, elle redoublait d'efforts pour cacher la mlancolie qui pntrait de jour en jour plus avant dans son coeur: vains efforts dont elle se soulageait quand arrivait la fin de la soire, et que, seule dans sa chambre, elle pouvait pleurer en libert et s'abandonner sans contrainte sa tristesse. La vicomtesse d'Hespel, dont l'affection pour sa nice tait, sinon bien claire, du moins trs-sincre, s'aperut de l'altration de son humeur, et, l'attribuant avec sa perspicacit habituelle l'ennui d'un trop long sjour en province, elle vint un matin annoncer Nlida qu'elle partait sous deux jours pour Paris et voulait l'emmener avec elle. --M'emmener? dit madame de Kervans avec une profonde surprise. --Oui, mon enfant, reprit la vicomtesse, tu dois en avoir bien assez de ta Bretagne bretonnante, depuis dix-huit mois que tu y vgtes. Il faut revenir Paris. Je te servirai de chaperon pendant quelques mois encore, et nous nous amuserons autrement qu'ici, malgr ce train de prince que vous y menez. On a beau faire, la campagne est toujours la campagne. --Je vous assure, ma tante, que je ne m'ennuie pas du tout. --Petite hypocrite! Ton mari est de meilleure foi. Je lui ai confi mon projet, et il m'a remercie en me disant qu'en effet, puisque tu n'aimais ni la chasse, ni la comdie, ni aucun des plaisirs de la vie de chteau, il serait tyrannique lui de te retenir ici. C'est la perle des maris que Timolon. --Mais ma tante, je ne veux pas me sparer de lui, et je sais qu'il ne peut pas quitter Kervans avant l'hiver. --La belle sparation vraiment, quatre mois! Je ne te croyais pas si tourterelle. D'ailleurs, entre nous, si tu es amoureuse de ton mari, quitte-le un peu, par coquetterie; dix-huit mois de tte--tte, c'est absurde, et je ne conois pas que Timolon n'ait pas dj fait mille folies un tel rgime. Si tu veux prolonger cette lune de miel dj si prolonge, il faut te renouveler, devenir une autre femme. Quand ton mari te retrouvera Paris, entoure, la mode, il sera flatt, peut-tre un peu inquiet; il voudra te disputer aux autres, cela stimulera son amour-propre... --De grce, ma tante, ne parlez pas ainsi, interrompit Nlida, vous me faites mal. Je vous remercie de votre intrt, mais je reste. --Soit, reprit la vicomtesse un peu pique; seulement je te prdis que tu t'en repentiras. Cette conversation laissa madame de Kervans une impression pnible. Bien qu'habitue l'tourdi babil de sa tante, elle demeura cette fois sous le coup d'une apprhension singulire. Le ton d'assurance avec lequel la vicomtesse lui avait dit: Tu t'en repentiras, lui faisait froid au coeur. C'tait la premire fois qu'elle entrevoyait, dans une possibilit lointaine, que Timolon pourrait cesser de l'aimer. Il avait approuv la proposition de madame d'Hespel; il partageait donc les ides de la vicomtesse. Mais aussitt Nlida se rappela que sa tante la croyait ennuye, et que son mari avait dit: Il serait tyrannique moi de la retenir. C'tait par bont, par sollicitude, que Timolon consentait la voir s'loigner. Se reprochant d'en avoir dout un instant, elle reprit pendant quelques jours sa srnit passe. XII Une aprs-midi, tout le monde tait all une chasse courre dans les environs de Dol. Nlida, aprs avoir vu partir les chasseurs, tait rentre au salon. Sans aucun nouveau motif de chagrin, elle tait proccupe, distraite, et ne songeait point remonter dans ses appartements. Depuis quelque temps, elle ngligeait de visiter l'hospice et l'cole qu'elle avait fonds son arrive dans le pays. La tristesse comprime les lans de l'me, et, si elle n'y teint pas la bont, du moins elle lui te sa vigueur et son rayonnement. Madame de Kervans passa la matine un livre la main, sans lire, assise une fentre ouverte, d'o son regard plongeait dans la longue avenue que Timolon, rest le dernier, avait prise pour rejoindre la chasse. Les murs de Kervans n'avaient pas moins de huit pieds d'paisseur, et Nlida avait adopt l'une des croises du salon pour s'y faire une petite retraite o, la faveur d'un paravent en bambou garni de plantes grimpantes, elle tait tout la fois prsente et isole au milieu de la compagnie. Le bruit d'un cheval au galop la tira de sa rverie. M. de Verneuil entrait dans la cour. C'tait un cousin de Timolon vieux garon, d'humeur philosophique, d'excellent coeur, d'esprit insouciant, de manires courtoises et de parole inconsidre, pour qui Nlida avait assez d'amiti, et qui lui tmoignait le plus grand respect. --J'accours par ordre marital, ma belle cousine, dit-il en sautant bas de son cheval avec la souplesse d'un jeune homme de vingt ans; mais ne vous alarmez pas, ce n'est rien de grave. Je viens seulement vous prier de mettre vos plus beaux atours pour le dner et de commander Carlier qu'il prpare la chambre Dauphine. Nous avons grande rception: la marquise Zepponi, rien que cela! M. de Verneuil s'tait approch de la fentre, et, s'appuyant sur le jasmin d'Espagne qui la tapissait, il prit la main de Nlida qu'il porta ses lvres. --Vous tes belle comme un ange aujourd'hui, chre cousine, reprit-il, tant mieux. Comme elles vont toutes enrager, ces prtendues jolies femmes! Vous mettrez une robe blanche, n'est-ce pas? et ce petit voile de dentelle qui vous donne l'air d'une madone... il faut que ma cousine me fasse honneur, ajouta-t-il en regardant Nlida avec tendresse; d'ailleurs il s'agit de livrer bataille. Il faut que votre amie Hortense et votre ennemie la marquise Zepponi restent sur le carreau. --De qui parlez-vous? dit Nlida qui sortait d'une longue distraction. Madame Zepponi? Voici la premire fois que j'entends ce nom. --Vraiment? dit M. de Verneuil d'un air incrdule; mais c'est impossible. --Je vous assure que je n'ai jamais entendu parler d'une marquise Zepponi. --Alors, je ferais aussi bien de me taire; mais non; vous tes une femme raisonnable, il est bon que vous soyez prvenue; n'allez pas me trahir, au moins. Puisque Timolon ne vous a rien dit, c'est qu'il avait ses motifs, apparemment. Nlida gardait le silence. M. de Verneuil, tout en jouant avec une branche de jasmin qui s'avanait au-dedans de la croise, et en la faisant passer et repasser doucement sur les doigts de madame de Kervans, reprit ainsi: --La marquise, ou, pour parler comme ces Italiens, la Zepponi, est une Sicilienne clbre par sa beaut et par ses amours. Plusieurs imbciles se sont fait tuer pour ses beaux yeux, ce qui lui a donn un fameux relief, comme vous pouvez croire. Lors de son dernier voyage en Italie, Timolon a eu avec elle une aventure dont j'ignore les dtails, mais qui a fait un bruit de tous les diables. Cette aventure n'a pas tourn la satisfaction de mon cousin. La marquise, aprs lui avoir fait des avances monstrueuses, dit-on, l'a plant l sans couronner sa flamme (style de l'empire), pour un petit prince rgnant sur dix pieds carrs en Allemagne. La belle et le souverain voyagent depuis deux ans dans toute l'Europe; mais les voici qui se brouillent Londres. La marquise retourne seule en Italie, et, je ne sais par quel hasard ou plutt par quel infernal stratagme elle dbarque Cherbourg et vient passer une semaine chez son amie, madame Lecouvreur, trois lieues d'ici. Il est vident pour moi qu'elle y arrive avec l'espoir de reprendre Kervans dans ses filets. Elle aura entendu parler de vous. Vous lui paraissez valoir la peine qu'on vous supplante. La ruse comdienne voudrait bien se divertir vos dpens. La voil dj en pleine manoeuvre avec Timolon qu'elle a rencontr la chasse, toujours par hasard. Mais tenons ferme, cousine, nous n'avons rien craindre de personne. En apercevant une grosse larme qui roulait le long de la joue ple de Nlida, M. de Verneuil s'interrompit.. --Ah! je vous demande pardon, ma chre cousine, lui dit-il, en lui serrant la main; je vous fais de la peine. Ce n'tait pas mon intention, assurment. Comment pouvais-je imaginer que vous alliez prendre cela au srieux? --Vous ne me faites aucune peine, dit Nlida, en retenant ses larmes; je sais que c'est une plaisanterie. --D'ailleurs, vous n'tes pas jalouse; vous avez bien trop d'esprit pour cela, reprit M. de Verneuil. Nous vous avons tous admire sous ce rapport; car enfin vous auriez pu fort bien vous dispenser de recevoir domicile une ancienne matresse de votre mari et de la traiter en amie intime. Mais c'est trs-fier, trs-ddaigneux; j'aime cela, moi! --Que voulez-vous dire? reprit Nlida en relevant la tte et en fixant sur M. de Verneuil ses beaux yeux humides. --Ah ! vous tes donc innocente comme ce jasmin, ou bien vous vous moquez de moi? Mais non, parole d'honneur, je crois que vous tes de bonne foi. Eh bien, votre amie Hortense, fille du notaire, pouse de M. Jaquet, qu'elle a drap, moyennant la somme de six mille francs, de la ridicule baronnie de Sognencourt, tait la matresse de Timolon avant votre mariage. Vous ne saviez pas cela?... --C'est impossible! s'cria Nlida. Hortense est coquette, mais elle est honnte, elle est pure; et Timolon m'aime trop... --Timolon vous aime, je le crois pardieu bien, le beau mrite! qui ne vous aimerait pas? Mais, premirement, il ne vous devait rien avant le mariage. Depuis... coutez, voici dix-huit mois qu'il vous est fidle; dix-huit mois, c'est une ternit pour un homme comme lui. Quant votre chre amie, c'est bien la plus mchante pcore que j'aie jamais rencontre sur mon chemin, et Dieu sait que les comparaisons ne m'ont pas manqu... Mais je bavarde comme un vieux garon que je suis, reprit M. de Verneuil; il faut vous laisser votre toilette. Encore une fois, cousine, dfendons le terrain et ne baissons pas pavillon devant cette maudite engeance italienne. M. de Verneuil s'loigna sans se douter du trait empoisonn qu'il laissait dans l'me de Nlida. Heureusement elle n'eut pas le loisir de creuser ses tristes penses. Le matre-d'htel vint presque aussitt lui demander ses ordres; le temps pressait. Les derniers mots de M. de Verneuil avaient d'ailleurs rveill en elle l'instinct de la femme. Madame de Kervans se para avec un soin inaccoutum, en songeant qu'une trangre, belle et audacieuse, allait venir lui disputer l'amour de son poux. Son coeur battait de colre, mais aussi d'un secret espoir de triomphe; et lorsqu'on vint la prvenir qu'on apercevait des voitures dans l'avenue, elle jeta sur son miroir un coup d'oeil o se peignait la radieuse certitude d'une beaut souveraine. Ce ne fut pas sans un vif sentiment de vanit satisfaite que Timolon offrit la main la marquise Zepponi pour descendre de calche, et qu'il l'introduisit dans le vestibule de sa royale demeure. Cette pice avait un air de grandeur vritable. La vote tait supporte par d'normes piliers chapiteaux composites; des fragments de sculptures et d'autres objets d'art, qui tmoignaient la fois du got et de l'opulence de leur possesseur, garnissaient le pourtour. Une porte en chne, magnifiquement sculpte, s'ouvrit deux battants, et Timolon, donnant le bras la marquise, entra avec elle dans une longue galerie claire par le haut et orne de portraits de famille. Au mme moment, la portire en tapisserie de haute lisse, qui fermait l'extrmit oppose, glissa sur son bton dor, et madame de Kervans, parut, venant lentement au-devant d'eux, suivie de M. de Verneuil, de M. de Sognencourt et de plusieurs voisins. (Hortense s'tait fait excuser sous prtexte d'une migraine.) Timolon rougit d'orgueil en voyant Nlida si belle. C'tait, en effet, une rencontre unique que celle de ces deux femmes. Jamais, peut-tre, le gnie de la peinture ou de la statuaire n'imagina une plus complte antithse dans la jeunesse et la beaut. Toutes deux n'avaient pas vingt ans. lisa Zepponi tait un type accompli de cette beaut relle qui, sans parler l'me, exerce sur les sens un empire d'autant plus irrsistible. L'ovale plein et color de son visage rappelait les ttes de Giorgione ou de la troisime manire de Raphal; son front bas tait encadr par deux bandeaux de cheveux d'un noir luisant et bleutre. Sa prunelle brillante nageait dans le fluide, pareille une toile rflchie dans une source; ses lvres, habituellement entr'ouvertes, laissaient voir deux ranges de dents d'une blancheur de perle; son nez, dont les narines mobiles se gonflaient la moindre motion, les riches contours de ses bras et de ses paules, sa dmarche nonchalante, et jusqu' son organe un peu voil, tout en elle respirait la mollesse, promettait le plaisir et trahissait l'ardeur des volupts. Nlida, depuis son mariage, avait pris plus de force, quelque chose de plus assur dans le maintien. Une teinte cendre s'tait rpandue sur l'or de sa chevelure, mais sa peau transparente tait toujours aussi ple, et son regard n'avait rien perdu de sa virginale puret. Lorsqu'elle s'avana la rencontre de la marquise, on et dit la Muse calme et pensive du Nord, en prsence d'une riante courtisane athnienne. L'change de politesses entre ces deux femmes fut aussi exquis que si rien ne se passait en elles de tumultueux. Elles se regardrent de l'air le plus bienveillant, en se parlant du ton le plus affable. Toutes les convenances furent gardes de part et d'autre avec le tact de la meilleure compagnie. La marquise loua tout ce qu'elle voyait, naturellement, simplement, en personne accoutume possder des splendeurs pareilles; elle parla avec aplomb de son amiti pour M. de Kervans, et invita Nlida venir bientt voir l'Italie. Madame de Kervans son tour, encourage par les regards admiratifs des hommes qui lui faisaient cortge, de M. de Verneuil surtout, qui jouissait visiblement de sa supriorit, madame de Kervans, qui se sentait belle et voyait sur le visage de son mari une approbation non quivoque, soutint cette preuve, la premire de ce genre laquelle elle ft soumise, avec une aisance parfaite. Elle se montra prvenante sans affectation, aimable avec dignit, presque gaie. Il serait difficile de dire ce qui se passait dans le coeur de Timolon. En retrouvant la marquise d'une manire si inattendue, en la revoyant jolie, provocante, il s'tait senti repris d'un dsir violent de se venger d'elle, de la punir de ses caprices. Les coquetteries redoubles d'lisa durant la confusion et le bruit de la chasse l'avaient excit; il s'tait oubli jusqu' lui faire une nouvelle dclaration. Sa vanit tait compromise, la lutte engage; il fallait qu'il en sortt vainqueur, ne ft-ce que pour le triomphe d'un jour. D'un autre ct, il tait ravi de faire voir cette femme ddaigneuse combien il lui avait t facile de l'oublier auprs d'une pouse jeune et belle. Comme il tait, avant tout, homme du monde et fier du nom qu'il portait, il savait un gr infini Nlida de se montrer si grande dame. Ce jour fut un des plus glorieux de sa vie. Lui, si mesur, si impassible d'ordinaire, anim par la chasse, par les excellents vins qu'il avait fait servir profusion, par une conversation seme de sous-entendus, d'allusions caches, de piquants quiproquos, il ne se possdait pas. Plus d'une fois, pendant la soire, il serra la main de Nlida avec transport, tout en cherchant des yeux la marquise; une fois mme, il prit une des longues boucles blondes de sa femme et la porta tendrement ses lvres. M. de Verneuil tait ravi; la marquise commenait douter de sa victoire et perdait contenance. Bientt, se plaignant, d'une grande fatigue, elle demanda se retirer, et Nlida rentre chez elle s'abandonna en silence la joie de son coeur. Pendant que ses femmes dfaisaient sa robe et son voile, elle revenait avec un bonheur infini sur les mille petits incidents de la soire. Elle se rappelait chaque regard, commentait chaque parole, se croyant certaine d'avoir reconquis le coeur, un moment distrait, de son mari. Deux heures s'coulrent sans qu'elle songet se mettre au lit. Se sentant les nerfs malades, elle ouvrit sa fentre pour respirer l'air pur de la nuit. Le temps tait trs-doux; les toiles scintillaient au firmament; tout tait silencieux, tout dormait. Nlida eut envie de descendre dans le parc. S'enveloppant la tte et les paules d'un grand chle, elle se glissa sans bruit par un escalier drob, et sortit du chteau par une petite porte qu'elle s'tonna de ne pas trouver ferme. Comme son premier mouvement, dans ses joies et dans ses peines, taient toujours d'invoquer Dieu, elle prit le chemin de la chapelle btie, au bord du ravin, saint Cornely, patron de l'Armorique, dans le lieu mme o, suivant la lgende, s'tait accompli un de ses plus surprenants miracles. Elle ouvrit, non sans quelque peine, la porte massive du sanctuaire, o brlait nuit et jour une lampe consacre, et, s'agenouillant sur les marches de l'autel, se mit prier comme elle ne l'avait pas fait depuis un temps considrable. Toute sa ferveur de jeune fille lui revenait en ce moment; son me, allge d'un pesant fardeau, se dilatait et s'levait joyeuse vers le ciel. Tout coup il lui sembla entendre sur le gravier des pas furtifs qui se rapprochaient de la chapelle. Elle eut peur et demeura immobile; les pas s'taient arrts prs de la porte. Au bout de quelques minutes, n'entendant plus rien, elle crut s'tre trompe et se disposait sortir, lorsque de nouveaux pas plus accuss firent crier le sable, et une voix bien connue dit trs-bas:--tes-vous l? --Me voici sur le banc, rpondit-on. Nlida, tremblante, s'appuya contre le bnitier. C'tait son mari et Hortense qui venaient l. Que pouvaient-ils avoir se dire de si mystrieux? Quel affreux secret allait-elle surprendre encore? Elle couta. --D'o provient cet incommode caprice de vouloir me parler en plein air et en pleines tnbres? dit Timolon avec brusquerie. Que me voulez-vous? Hortense rpondit en paroles entrecoupes que Nlida ne put saisir. --Il est vraiment trop ridicule, reprit M. de Kervans, que ce soit vous qui me fassiez une scne, tandis que celle qui aurait droit d'tre jalouse se montre pleine de savoir-vivre et de convenance. --Si votre femme est aveugle, tant mieux pour vous; mais, d'ailleurs, qui donc a plus que moi le droit d'tre jalouse, Timolon? Et la voix d'Hortense prit un accent de tendresse qui pera le coeur de Nlida. --Ne vous ai-je pas tout sacrifi? N'ai-je pas manqu pour vous les plus beaux mariages? --Qui vous en priait? interrompit M. de Kervans. --Oubliant tous vos torts, n'est-ce pas moi qui ai dcid Nlida vous pouser? Aussitt que vous l'avez dsir, ne suis-je pas accourue dans ce pays perdu, pour animer ce chteau et le rendre aussi gai que Nlida le rendait triste? Ne me suis-je pas une seconde fois compromise, et n'ai-je pas fait jouer mon mari le plus sot personnage, rien que pour vous divertir? Et vous, ingrat, quand force d'abngation je crois vous avoir ramen, le premier caprice vous entrane... --Il fait bien humide ici, dit Timolon; nous reprendrons cela demain. Vous n'aviez rien autre m'apprendre? Hortense clata en sanglots; mais, comme ils s'loignaient, madame de Kervans n'entendit pas la fin du colloque. Que de mouvements confus et tumultueux cet entretien surpris souleva dans l'me de Nlida! que de turpitudes dvoiles! combien d'expriences douloureuses se pressaient dans sa vie si pure! Partout, dans tous les coeurs qu'elle avait vu s'ouvrir elle, le mensonge et la trahison! partout la perfidie rpondant la sincrit de ses dvouements! Une chose pourtant lui donnait presque de la joie, dans ces angoisses cruelles: rien de nouveau ne lui tait rvl sur les relations de Timolon avec la marquise. Hortense mme, ne les ayant vus ensemble que le matin, la chasse, s'exagrait beaucoup leur intimit, sans doute. Elle n'avait pas t tmoin de ce qui s'tait pass le soir; elle ne savait pas que tout tait chang, que ce caprice tait vanoui. Nlida sortit de la chapelle en commentant cette ide rassurante. Elle tait trop femme aussi pour n'avoir pas fait une comparaison qui la ranimait. Timolon, si dfrent, si plein d'gards avec elle, ne parlait madame de Sognencourt que d'un ton railleur et mprisant. Il rendait donc justice toutes deux; il serait donc facile de rallumer dans son coeur l'amour conjugal. Elle regagna sa chambre, l'me rouverte l'esprance et dcide redoubler envers ses deux rivales de procds et de politesses, puisque Timolon paraissait si sensible ces biensances extrieures. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, le lendemain matin, au moment o elle allait, chtelaine attentive, s'informer en personne des nouvelles de son htesse, elle vit Hortense ple, dfaite, le sein palpitant, se prcipiter dans sa chambre, et, lui tendant une lettre ouverte, lui crier d'une voix touffe: --Nlida, on vous trahit. Empchez votre mari de partir, ou vous tes perdue. Nlida, qui avait reconnu l'criture de Timolon, lut d'un coup d'oeil ces deux lignes: Vous l'exigez, belle despote, je vous suivrai. midi, je pars avec vous et vous conduirai jusqu' Paris. Hortense, les yeux fixs sur Nlida, les lvres blmes, attendait sa rponse. --Ce que vous faites-l n'est digne ni de vous ni de moi, dit enfin madame de Kervans, qui avait surmont un premier saisissement douloureux. D'o vous vient ce billet? --Son valet de chambre le portait la marquise Zepponi. Me doutant de quelque trahison, je le lui arrachai des mains, en disant que j'allais le remettre moi-mme. C'est mon dvouement pour vous, Nlida, qui m'a fait faire ce mensonge. Cela est mal, continua-t-elle, trouble par le regard calme et froid que madame de Kervans attachait sur elle. Cela est trs-mal; mais je voulais vous sauver. --Hortense, dit Nlida en mettant la main sur l'paule de sa perfide amie, vous me faites piti. Je sais tout; je sais ce que vous avez t et ce que vous tes pour moi. Le hasard m'a fait entendre votre entretien d'hier soir prs de la chapelle. Hortense fit un mouvement d'effroi; son visage se couvrit de pourpre. --Ne craignez rien, continua Nlida; je ne vous perdrai point. Vous dterminerez vous-mme ce qui sera possible et convenable dans nos relations futures. Quant M. de Kervans, il est parfaitement libre de ses actions, et la lettre qui vous offusque n'a rien que de trs-simple. Puis, sans laisser Hortense le temps de rpondre, Nlida sortit, fit un long dtour dans les corridors pour qu'on ne vit pas o elle allait, et vint frapper la porte de son mari. Elle avait pris une rsolution dsespre. --Entrez, dit Timolon. Ah! c'est vous, Nlida, ajouta-t-il en lui prenant la main avec une grce empresse; n'tes-vous pas bien fatigue de la soire d'hier? Vous avez t charmante, en vrit. Mais asseyez-vous, je vous prie. Et il lui avanait un fauteuil, de l'air le plus respectueux, comme il l'et fait pour la reine. --Timolon, dit Nlida d'un ton grave et fixant sur lui ses grands yeux dont l'azur tait voil de larmes, je viens vous faire une prire. --Dites plutt me donne un ordre, reprit M. de Kervans avec une galanterie marque. --Ce que j'ai vous dire est srieux, Timolon; il y va de notre repos, de notre bonheur. M. de Kervans la regarda avec une indicible expression de surprise. --Timolon, ne partez pas. --Comment, reprit-il un peu troubl et cherchant garder son aplomb. Qui vous dit que je pars? --Vous partez midi avec la marquise Zepponi. --Eh mais! sans doute, mon enfant, reprit-il en souriant avec une indiffrence joue. Je vais la conduire Dol. C'est mon devoir de chtelain; vous ne voudriez pas m'y faire manquer. --Vous allez Paris, dit Nlida d'une vois ferme. -- Paris? mais je vous jure que je n'y ai pas song, balbutia M. de Kervans, qui, pour la premire fois de sa vie peut-tre, se sentait interdit et perdait contenance. D'ailleurs, n'ai-je pas t bien souvent Paris? En quoi cela peut-il vous dplaire? --Il ne m'appartient pas de vous faire de reproches, mais quelque chose me dit que vous jouez votre vie et la mienne pour un caprice. Au nom de votre pre, au nom de l'honneur, au nom de tout ce qui vous est sacr, Timolon, je vous en conjure, ne partez pas! Et Nlida, la fire Nlida, se laissa tomber aux genoux de son mari et les embrassa d'une treinte suppliante. En cet instant, on entendit le fouet du postillon et les grelots des chevaux de poste dans la cour. Quelqu'un frappa la porte. --Relevez-vous, s'cria Timolon, ravi de cette dlivrance inespre. Croyez mon amour et comptez sur moi. C'tait M. de Verneuil. --O tes-vous donc? s'cria-t-il. On vous appelle, on vous cherche partout. La marquise est en bas, en costume de voyage; elle veut dire adieu ma cousine. Mais je ne m'tonne pas que vous soyez distrait, ajouta-t-il en jetant un regard malicieux sur Nlida dont la robe et la chevelure taient en dsordre; de jeunes maris, cela ne voit ni n'entend rien. Nlida s'chappa, et, rassemblant tout son courage, elle descendit au salon o l'attendait madame Zepponi, qui, n'ayant pas reu la rponse de Timolon, tait hors d'elle-mme et se croyait joue. Nlida la conduisit jusqu' sa voiture, excusant M. de Kervans, qu'on cherchait de tous cts, disait-elle. lisa s'arrangeait avec colre dans ses coussins et murmurait quelques paroles sans suite; le postillon cheval donnait le coup de fouet du dpart; la grille tait toute grande ouverte... --Arrtez! cria une voix imprieuse. Adieu, Nlida, dit M. de Kervans en passant rapidement devant sa femme; je vais Dol, je serai de retour ce soir. Madame la marquise, vous m'avez permis de vous accompagner... Et il s'lana dans la calche. Les yeux de la marquise s'illuminrent de joie; elle jeta sur le chteau un regard triomphant. La voiture disparut. Nlida courut s'enfermer dans sa chambre et tomba, la face contre terre, en implorant la mort. XIII Le silence rgnait dans cette fodale demeure qui, huit jours auparavant, rsonnait de fanfares, de concerts, de bals, de gais propos. Hortense tait partie subitement sans oser reparatre devant Nlida. Curieux de voir de ce qui adviendrait de Timolon et de la marquise, M. de Verneuil avait pris la poste pour Paris; les voisins taient rentrs chez eux. Nlida, seule, sans nouvelles de son mari, demeurait en proie la plus amre tristesse. Une fivre lente la consumait; sa pense ne se fixait plus sur aucun objet distinct; toute occupation lui tait devenue impossible; elle n'avait plus d'autre sentiment que celui d'un abandon complet. Pauvre femme! elle voyait devant elle, au printemps de sa vie, une longue suite de jours o pas une joie ne pourrait plus natre; une infortune cause par l'homme auquel elle avait jur un respect et une tendresse ternels. Cette pense l'accablait; les heures s'coulaient lentes et mornes, la nuit ne lui apportait pas le sommeil; elle attendait chaque matin une lettre qui n'arrivait pas. Cette anxit toujours renouvele, cette esprance toujours plus cruellement due, lui faisaient un mal affreux. Enfin, quinze jours aprs le dpart de son mari, elle reut la lettre qu'on va lire: Vous me pardonnerez, n'est-il pas vrai, mon cher ange, de n'avoir pas cd un caprice enfantin, le premier que je vous aie vu, et sans doute aussi le dernier. Des gens bien ns, tels que nous, se doivent l'un l'autre une libert entire, car il est bien certain qu'ils n'en sauraient abuser. Je pars pour Milan avec madame Zepponi. Elle n'a pas trouv Paris la personne qui devait l'accompagner, et je ne puis lui laisser faire seule un si long trajet. Quoi qu'on puisse vous dire de ce voyage de pure courtoisie, n'coutez pas les mchants propos. Ne donnez pas nos envieux la joie de vous savoir inquite. Allez Paris; prparez-vous ouvrir votre maison l'entre de l'hiver. Je serai ravi d'apprendre que vous vous amusez, et que vous avez tous les succs qui vous sont dus. Tout vous, Timolon P.S. J'oubliais de vous dire que je prendrai peut-tre le plus long pour revenir, c'est--dire l'Algrie et l'Espagne. Le dmon des voyages me parle l'oreille; je lui sacrifie volontiers; il m'a toujours t propice. Cette lettre mit le comble au dcouragement de Nlida. Sans se l'tre avou, elle avait pens quelquefois, dans sa candeur anglique, que son mari, loin d'elle, serait tourment de remords insupportables. Elle avait attendu un cri de sa conscience, un lan, un retour, et, rvant le plus magnanime pardon, elle s'tait jur de lui faire oublier sa faute en redoublant de tendresse et d'gards. Elle lut et relut vingt fois cette lettre si trange, si polie, si glaciale, si peu soucieuse de ce qu'elle devait souffrir. Tout ce qu'elle avait entrevu avec effroi du monde et de ses habitudes, tait donc bien vritable. Les hommes les meilleurs y pratiquaient ouvertement le plus abominable gosme; les noeuds du mariage n'taient qu'un simulacre qui n'engageait rien qu' des politesses mutuelles, et la foi jure ne pesait pas un atome dans la balance des fantaisies. Timolon n'tait ni troubl ni mu; il n'hsitait pas; on et dit qu'il faisait la chose la plus simple du monde; il paraissait mme croire que Nlida n'en ressentirait aucun chagrin, puisqu'il l'engageait chercher la dissipation et lui parlait de succs et de plaisir. plusieurs reprises, Nlida essaya de rpondre. Elle commena, dchira et recommena plus de vingt lettres. Aucune ne disait exactement ce qu'elle aurait voulu dire. Tantt elle en trouvait l'expression trop indiffrente, tantt elle croyait avoir trop laiss percer sa douleur; elle craignait presque galement d'irriter Timolon par des reproches, ou de le trop rassurer par une rsignation feinte. Et toujours les sanglots venaient l'interrompre; ses larmes coulaient sur le papier, et cette oeuvre de dsolation tait refaire. Toute une semaine se passa ainsi. Ses forces s'puisaient; elle ne quittait plus sa chambre; ses yeux n'avaient plus de rayons; son haleine tait peine sensible; la vie se retirait doucement et comme regret, de ce beau corps dans toute la fleur de la jeunesse et de la beaut. --Il y a en bas un jeune homme qui vient de la part de M. le comte, dit le valet de chambre, en entrant, une aprs-midi, chez sa matresse; il apporte un tableau pour la chapelle. --Faites-le monter, dit madame de Kervans, dont le coeur battit l'ide qu'elle allait voir quelqu'un avec qui Timolon avait caus sans doute, qui lui apportait un message peut-tre; et, comme si elle avait d paratre devant son mari, elle passa la hte dans son cabinet de toilette et jeta sur sa chevelure nglige le voile de dentelle blanche qui plaisait Timolon. Que devint-elle, en rentrant dans sa chambre, lorsqu'elle aperut, debout, appuye contre le marbre de la chemine, la figure ple, grave et sombre de Guermann? Elle crut voir un fantme, demeura un instant immobile, puis, saisie d'une purile frayeur, elle poussa un cri et courut vers la porte. --De grce, madame, dit Guermann en lui barrant le passage et la ramenant presque de force vers son fauteuil o elle se laissa tomber, de grce, coutez-moi! Quoi que vous puissiez croire, c'est un ami qui vient vous; un ami dvou, dsintress, prt vous servir en toute chose. Et, s'agenouillant prs du fauteuil, il continua de parler pendant que Nlida, sans mouvement et sans force, le regardait d'un oeil hagard. --Vous devez me har, madame; vous devez me mpriser. Vous avez d voir dans ma conduite une duplicit horrible... Nlida, qui ne pouvait articuler un mot tant elle tait atterre, fit un geste qui commandait le silence. --Par piti, daignez m'entendre, dit-il, je repars dans une heure. Soyez misricordieuse, j'ai tant souffert! J'ai droit votre piti. Ma pauvre mre, je l'ai perdue; elle est morte dans mes bras, il y a un mois peine; maintenant je n'ai plus personne au monde qui m'aime et me plaigne, madame! --Votre mre! dit Nlida. Et ses pleurs commencrent couler. --Plus personne, madame, continua Guermann; car cette femme que vous avez vue, cette femme qui vous a dit qu'elle tait la mienne, elle n'est rien, elle n'a jamais t rien pour moi. Oh! si j'avais pu vous ouvrir mon coeur, alors! Vous m'auriez pardonn, vous m'auriez estim davantage, peut-tre, en connaissant le martyre volontaire que je subissais, et l'effort dsespr de mon amour pour rester digne de vous. Mais je ne le devais pas. Un respect profond scellait ma bouche. Vous alliez pouser un homme riche et noble. Je me persuadai qu'il saurait vous rendre la vie, sinon heureuse, du moins douce et facile. Moi, je n'avais ni gloire, ni rang, ni fortune. Malheureux! j'ai manqu de courage. Combien j'en suis puni! Je vous dirai plus tard comment, par d'inous stratagmes, je suis parvenu savoir, presque jour par jour, ce que vous faisiez. Pendant un an, je vous crus satisfaite, et j'tais rsign; mais, depuis deux mois, je vois l'abme ouvert sous vos pas; je vous vois trahie par tous ceux que vous aimiez, seule comme moi, plus que moi encore; car enfin j'ai ma Muse, ma sainte Muse, qui m'encourage et me sauve; mais vous, qui vous sauvera? Le monde va vous attirer, vous sduire... --Jamais! s'cria Nlida qui ne songeait dj plus tout ce qu'il y avait d'trange dans la prsence de Guermann Kervans, et qui prouvait cet apaisement inexplicable qu'apporte, dans les plus grands dsespoirs, la voix d'un tre humain qui compatit nos maux. --Vous le pensez aujourd'hui, dit Guermann; mais demain, mais dans un mois, mais dans un an?... La solitude vous dvore, ajouta-t-il en se relevant et en s'asseyant auprs d'elle; pauvre femme! vous tes bien abattue, bien mine dj par la souffrance. --Mon mari reviendra, dit madame de Kervans... --Il ne reviendra pas, interrompit Guermann; et s'il revient, votre sort n'en sera pas meilleur. Il n'a jamais pu comprendre, il ne souponnera jamais ce qu'une me comme la vtre recle de trsors divins. C'est un homme qui toutes les joies de la terre ont t donnes; les joies du ciel lui sont interdites... --Ne parlons pas de lui, dit Nlida. Parlons de votre pauvre mre... --Avec elle sont mortes toutes mes joies d'enfant, reprit Guermann; toutes les indulgences qui planaient sur mes fautes, toutes les paroles simples et pieuses dont l'accent me rendait meilleur... Oh! une mre! une mre! continua-t-il en se levant et marchant par la chambre avec une agitation qu'il n'essayait plus de matriser, nul de nous ne sait qu'en la perdant tout ce qu'il possdait en elle. Premier amour qui nous prcde et nous attend dans la vie! premier rayon qui dissipe la nuit de notre entendement! premier sourire qui pie et qui fixe notre premier regard! premier baiser qui boit notre premire larme! premire parole qui appelle sur nos lvres notre premier sourire! ma mre! ma mre! depuis que je vous ai perdue, je me sens seul sur la terre!... Nlida, qui avait caus par sa naissance la mort de sa mre, Nlida, qui n'avait pas de fils, sentit, en coutant la parole mue du jeune artiste, la premire atteinte d'une tristesse indfinie, qui l'emporta, comme un flot puissant, bien au del du sentiment exclusif de sa propre douleur. Elle entendit, pour la premire fois, en elle, l'cho de cette grande voix du malheur qui s'lve comme un choeur sinistre du sein de l'humanit tout entire, et qui, une fois oue, laisse dans l'me une impression d'pouvante qui tarit jamais la source des consolations gostes et des puriles esprances. Elle entrevit confusment la triste parit des souffrances humaines; elle sentit que Guermann tait son frre en douleur, et lui tendant la main: --Que le pass soit oubli, dit-elle. N'en parlons jamais. Tous deux nous souffrons beaucoup. Ayons courage. Si mon amiti vous est douce, sachez que vous la retrouverez tout entire. --Ange de misricorde! s'cria le jeune artiste en saisissant cette main avec transport, parlez, ordonnez, que puis-je pour vous? Voulez-vous tre affranchie du joug, voulez-vous tre venge? --Venge? dit Nlida avec un sourire o se peignait la plus pure expression de la mansutude chrtienne, et de qui! Guermann! que Dieu me pardonne mes fautes comme je pardonne ... Elle ne put prononcer ce nom. Cherchant dominer son motion, elle se leva, alla la fentre et revint au bout de quelques minutes, l'oeil en pleurs, se rasseoir auprs de Guermann qui n'avait pas os la suivre et se tenait debout, les yeux fixs sur son fauteuil vide. --Avez-vous beaucoup travaill en ces dix-huit mois? reprit-elle d'une voix attendrie. Il la regarda longtemps comme un homme qui ne comprend pas bien la question qu'on lui adresse et cherche rassembler des souvenirs lointains. --Travaill? rpondit-il enfin. Oh! oui, j'ai beaucoup travaill. Est-ce que cela vous intresse encore? Ma chre Naade! elle a eu un succs inou. On m'en a donn une somme considrable; car je l'ai vendue, Nlida; j'ai vendu une cration que vous aviez inspire, vendu une partie de mon me et de mon sang un marchand, vendu pour acheter un coin de terre bnite. pauvret! la dpouille mortelle de ma mre ne pouvait tre honore que par le dshonneur de ma Muse! Et son tour, l'artiste, douloureusement affect, se prit pleurer comme un enfant. L'entretien, ainsi plusieurs fois bris et renou, se prolongea pendant quelques heures. Guermann et Nlida taient, dans leur tristesse, sous le charme de la prsence: charme qui se fait sentir aux coeurs jeunes et sympathiques jusque dans les plus cruels dchirements. La cloche du chteau, qui avertissait pour les repas, les tira de cette rverie deux. Madame de Kervans regarda Guermann avec une indicible expression d'incertitude. --C'est le signal de mon dpart, n'est-il pas vrai? lui dit-il. La noble chtelaine de Kervans ne voudrait pas donner l'hospitalit au pauvre artiste... Mais j'oubliais, continua-t-il en tirant de sa poche un portefeuille, excusez-moi; j'ai l une lettre de votre tante, et je n'ai pas song encore vous la remettre. Nlida lui prit des mains un petit billet satin, tout parfum d'ambre, et lut ce qui suit: Ma chre nice, notre ami Guermann, qui, par parenthse, a eu le plus beau succs du monde l'exposition, va faire une tourne artistique en Bretagne. Je lui ai dit d'aller te voir et de dessiner pour moi ton beau profil; je le veux placer dans la chambre que tu habitais avant ton mariage. J'ai pens que tu ne serais pas fche de cette distraction, et je charge notre cher Guermann de te dcider revenir plus tt que plus tard. Adieu, mon enfant, etc. --Savez-vous ce que contient cette lettre? dit Nlida en regardant Guermann d'un air de reproche. --Je crois qu'il s'agit d'un portrait. Mais vous ne voulez pas que je reste, je vais partir. Et pourtant je ne vous aurais pas gn beaucoup, ce me semble. Je ne vous serais pas charge; je ne paratrais devant vous que lorsque vous l'ordonneriez. Seulement vous sauriez qu'il y a l, sous le mme toit, un ami qui vous plaint, qui vous comprend, qui souffre avec vous... C'est la plus humble des consolations offrir; mais que vous me rendrez fier si vous daignez l'accepter! Le matre-d'htel vint avertir que la Comtesse tait servie. Nlida, sans rpondre Guermann, passa son bras dans le sien. Ils descendirent, muets et rveurs, l'escalier double rampe au bas duquel un sphinx en marbre noir tendait ses ailes, immobiles et souriait d'un affreux sourire. Plusieurs jours se passrent sans que Guermann reprit avec Nlida aucun entretien intime. Il ne sortait de la chambre qu'elle lui avait fait prparer dans une des tourelles, d'o l'on avait la vue la plus tendue et le meilleur jour pour la peinture, qu' l'heure de la promenade. Madame de Kervans s'tait fait un devoir de reprendre ses visites l'hospice, l'cole et chez ses pauvres privilgis. Guermann l'y conduisait, car elle tait encore trop faible pour marcher seule. Comme tous les artistes minents, il possdait ce don d'attraction qui sduit et captive mme les natures les plus rudes. Les enfants du village le suivaient, et l'ayant vu quelquefois prendre un crayon pour retracer une physionomie ou un costume pittoresques, ils lui demandaient des _images_. Les vieilles femmes lui contaient avec prolixit, sans se proccuper de ce qu'il n'entendait pas leur langue, l'histoire de toutes les rcoltes manques et de tous les bestiaux crevs avant l'ge depuis un demi-sicle. Il tait gnreux; il savait donner avec grce. Nlida retrouva avec lui les joies de la charit, oublies longtemps. Pendant le repas, en prsence de la domesticit, la conversation roulait sur des questions d'intrt gnral; le plus souvent sur l'art; quelquefois aussi sur les publications rcentes des rformateurs sociaux et sur les progrs des ides saint-simoniennes, fouriristes, humanitaires, comme on disait alors, dont la confusion se faisait d'une faon bizarre dans l'esprit de Guermann, plus dithyrambique que logicien. Le soir, quand Nlida tait trop accable pour causer, il allait prendre la bibliothque des livres qu'elle n'avait jamais ouverts. Rousseau faisait les principaux frais de ces lectures. Madame de Kervans reste, mme aprs son mariage, sous l'empire des instructions reues au couvent, n'avait os cder la tentation de lire aucun livre philosophique. Le pre Aimery, comme tous ceux de son ordre, se montrait plein d'indulgence pour les faiblesses de la chair, mais impitoyable pour les hardiesses de l'esprit. Il damnait sans merci la philosophie tout entire, et ne parlait qu'en se signant de ces _athes_, dnomination sous laquelle il fltrissait indistinctement tous les penseurs qui avaient interrog la nature, la science et la raison, pour y trouver le mot de l'nigme humaine. Madame de Kervans fut trs navement surprise la rencontre d'un si grand nombre d'ides qui, jusque-l, lui taient demeures trangres. L'intrt de ces hautes questions, sondes par un esprit aussi religieux que Rousseau, ne pouvait manquer de saisir Nlida et de vaincre l'alanguissement de ses facults. L'loquence de l'auteur d'mile lui causait des frissonnements d'admiration et de sympathie. Trop peu rompue encore aux subtilits du langage mtaphysique pour apercevoir l'abme qui spare le dogme catholique de la profession de foi du vicaire savoyard, elle coutait sans scrupule, et se laissait aller avec candeur sur cette pente insensible qui la conduisait pas pas, sans secousse, hors de l'enseignement rvl et des croyances orthodoxes. Les jours se succdaient ainsi, tristes, tranges et doux; et Nlida, sous la salutaire influence de la charit qui ranimait son pauvre coeur et de l'tude qui levait son intelligence, en arrivait presque l'acceptation de sa svre destine. XIV Guermann Rgnier aimait passionnment Nlida. Il l'aimait de toute son imagination et de tout son orgueil, les deux puissances qui rgissaient sa vie. En lui peignant l'empire qu'elle exerait sur lui, il ne l'avait pas trompe. Cette anecdote de son enfance qu'il lui avait conte tait vraie de tous points; l'image de Nlida et le premier veil de son gnie se confondaient dans son esprit; le premier battement de son coeur avait t pour l'art et pour elle; conqurir la gloire et conqurir Nlida, c'tait pour lui un seul et mme dsir. Guermann tait dou de facults rares. Il avait, s'y mprendre, toutes les apparences du gnie: une perception vive, un enthousiasme communicatif, une facilit merveilleuse, de la flamme dans la parole et sous le pinceau, une volont opinitre, une fiert indomptable, la soif du beau sous toutes les formes. Mais il y avait dans son organisation une lacune norme qui paralysait tous ses dons et devait les rendre funestes lui et aux autres. Il ne possdait que la force d'expansion. La force de concentration, celle qui fait les philosophes, les grands caractres et les vritables artistes, lui manquait. Il allait obissant tous ses instincts, des impulsions contradictoires que rien ne rglait ni ne refrnait, Guermann tait incapable de concevoir un ordre gnral et de s'y assigner sa place. Pour tout dire en un mot, il manquait de conscience, et ne connaissait de bien et de mal que le succs ou l'chec de ses pres dsirs. Aussi, quoique dou d'une grande gnrosit de nature, tait-il, par le fait, d'un pouvantable gosme. Les circonstances n'avaient pas peu contribu fortifier cette personnalit dmesure. Aucun contre-poids n'avait t donn ses penchants. Son ducation premire, dans un village, sous les yeux d'une mre subjugue, avait t peu prs nulle, et, du jour o sa vocation se dclara, presque tout son temps fut consacr l'exercice matriel de son art. Ainsi livr lui-mme, il lut beaucoup, parce qu'il tait avide de connatre, mais il lut, sans mthode et sans choix, toute espce de livres, bons et mauvais, sublimes et dtestables. Le dsordre se fit dans son esprit; la soif de l'impossible dvora son coeur. L'amour de mademoiselle de la Thieullaye, ds qu'il l'entrevit, faillit le rendre fou. force de songer elle, au hasard qui les avait rapprochs ds leur enfance, la conformit qu'il crut reconnatre entre eux, il se persuada de trs-bonne foi que Nlida lui tait destine. Il ne se dit pas un instant qu'il la perdrait; non, rendons-lui cette justice, Guermann et recul, hsit du moins, s'il avait pu envisager son dessein sous un jour pareil; mais il se croyait rserv de telles grandeurs, qu'il flicitait en secret la belle patricienne d'tre chue en partage au plbien illustre. Certain de la conduire la gloire, il voyait dans son union avec elle l'union de ce qu'il y a de plus sublime au monde, et rien ne l'eut tonn davantage que de s'entendre dire qu'il commettrait une action mauvaise, en provoquant et acceptant des sacrifices dont il ne sentait nullement l'tendue. On peut imaginer ce qu'il prouva en apprenant par la grisette avec laquelle, suivant l'usage des tudiants parisiens, il faisait un mnage extra-lgal, que mademoiselle de la Thieullaye tait venue chez lui. Il se fit rpter vingt fois toutes les circonstances de cette visite, il devina tout; il se sentit matre de cette destine. Mais, jugeant aussi que le jour n'tait pas venu, il rsolut de ne pas risquer l'audacieux dfi qu'il voulait jeter la socit, avant de s'tre fait un nom qui le revtit d'une force suffisante pour engager la lutte armes gales, et laissa passer dix-huit mois avec la patience que donne la certitude. L'exposition fut pour lui un triomphe. La foule se porta spontanment son tableau, et son nom, nouveau dans l'art, fut rpt de bouche en bouche. Avec l'exagration naturelle un premier enthousiasme, la presse parisienne le reprsenta l'Europe comme le restaurateur de la peinture moderne, comme un jeune Raphal dont la gloire clipsait tous ses devanciers. Ce fut au plus fort de ce bruit enivrant qu'il apprit, par des intelligences qu'il s'tait mnages dans la maison de la vicomtesse, les incidents que nous avons raconts plus haut. Il ne balana pas, son heure avait sonn. Nlida tait malheureuse, dlaisse; lui appartenait la tche de la dlivrer, de la venger. Il pourrait donc enfin faire jour toutes ses haines, tous les ressentiments qui couvaient dans son coeur depuis le jour o il avait eu pour la premire fois conscience des ingalits sociales. Il allait terrasser le prjug, montrer au monde bloui et vaincu la toute-puissance du gnie effaant toutes les distinctions inventes par les hommes, brisant, l'orgueil de l'aristocratie, et soumettant son empire la beaut, la vertu et l'honneur de la premire entre les femmes! Rien ne lui semblait plus facile que d'branler jusque dans ses fondements cette vieille socit dcrpite qui ne lui avait pas fait une place selon son gr. Il croyait fermement que, dans la satisfaction de sa passion goste, il allait ouvrir l're attendue de la libert et de l'galit nouvelles. Ce rve a t fait diffrents degrs de fivre, cette chimre est apparue sous bien des formes plus d'un jeune plbien de notre triste poque. Plus d'un, en lisant cette histoire, s'il est de bonne foi avec lui-mme, se souviendra qu'entre le jour o finit pour lui l'tude impose et le jour o la pauvret le contraignit d'appliquer ses facults quelque travail modeste et productif, bien des nuits se sont coules dans la poursuite haletante de ces visions d'un impuissant orgueil; il sourira peut-tre en se rappelant qu'il a treint en songe bien des fantmes, essay sur sa tte bien des couronnes dont le poids l'aurait cras, si le destin et cout ces puriles ambitions d'une vanit en dlire. Ds l'instant o Guermann vit madame de Kervans, il eut la certitude de n'avoir rien perdu de son ascendant sur elle. Il reconnut qu'il avait autant que jamais la facult d'mouvoir son me, d'intresser son esprit, de sduire son imagination. Mais il vit bientt aussi qu'il chouerait devant un seul obstacle, pour lui incomprhensible, devant la simple notion du devoir, que tous ses paradoxes ne parvenaient point branler. Nlida seule, loin de tous les yeux, sans autre surveillant qu'elle-mme, autorise en quelque sorte par l'indigne abandon de son mari, n'en gardait pas moins la plus stricte rserve et le sentiment inaltrable de l'honneur conjugal. L'amour de Guermann creusait en dedans, mais elle conservait l'extrieur une dignit si grande, une hauteur de puret telle, que l'artiste bouillant et audacieux n'osait rien risquer et rongeait son frein en silence. Si Nlida avait eu plus d'exprience, si elle et t moins essentiellement honnte, si l'ide du mal, en un mot, avait pu l'approcher, elle aurait craint le pril auquel elle s'exposait en recevant sous son toit, dans une profonde solitude, un homme qu'elle avait passionnment aim. Un degr trs faible d'attention sur elle-mme lui et fait dcouvrir que cette rsignation subite une existence dsole, ces joies de la charit senties avec plus de plnitude que jamais, l'attrait de ces lectures mouvantes, et enfin la force et la sant qui lui revenaient d'une manire visible, tout cela n'avait et ne pouvait avoir qu'une cause: l'amour. Elle aurait compris qu'il lui et t impossible, dans la situation dsespre o Guermann l'avait trouve, d'accepter les soins ou mme la prsence de tout autre; elle se serait demand si son bras aurait pu s'appuyer avec autant d'abandon sur celui de M. de Verneuil, si une lecture faite par H. de Sognencourt et ainsi touch la fibre la plus secrte de son coeur. Mais Nlida tait trop honnte pour ne pas tre imprudente; elle ne savait pas plus se dfier d'elle-mme qu'elle n'avait su se dfier des autres. Un mois s'coula de la sorte. Chaque jour Guermann se sentait plus certain d'tre aim et plus certain aussi de n'tre pas cout; son orgueil tait bless mort; toutes ses passions mauvaises se livraient dans son me un combat furieux. Nlida, plus calme en apparence, tait envahie sourdement par un poison perfide, qui, de proche en proche, pntrait jusqu'au plus profond de son tre, sans se dceler encore par de visibles symptmes; mais le premier hasard allait dtruire cette scurit funeste. Un soir, c'tait dans les derniers jours de juillet, les deux jeunes solitaires de Kervans taient, comme de coutume, assis l'un prs de l'autre dans le salon du rez-de-chausse. Tout le jour avait t orageux; en ce moment le tonnerre grondait au-dessus du chteau; des clairs multiplis peraient les rideaux de damas hermtiquement ferms et jetaient dans la pice trs sombre des lueurs rapides. Une seule lampe clairait la table et le livre o Guermann lisait, avec une agitation fbrile et d'une voix saccade, les aveux de Saint-Preux Julie dans les premires lettres de la _Nouvelle Hlose_. Nlida, qui depuis plusieurs nuits avait de nouveau perdu le sommeil et qui ressentait en ce moment l'influence nervante de l'atmosphre charge d'lectricit, quitta le sige qu'elle occupait pour aller reposer sur un divan un peu loign. Guermann en ressentit un dpit puril. Sans oser suspendre sa lecture, il lanait de loin loin sur madame de Kervans un regard vide, esprant toujours surprendre son visage une motion qui rpondit la sienne; mais ce grand front ple, cette lvre srieuse, ce corps de madone couch dans son vtement blanc, ne trahissaient aucun mouvement tumultueux. Guermann, irrit par ce calme qui lui semblait presque une insulte, levait sa voix et lui donnait un accent de plus en plus vibrant. Il en vint dclamer certains passages avec une puissance d'organe et de geste qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'application directe qu'il en faisait Nlida; mais en vain. Madame de Kervans demeurait immobile, ne l'interrompait pas, ne levait pas les yeux; pas un pli de sa robe ne froissait la soie du divan. On n'entendait que le bruit rgulier et de plus en plus affaibli de son haleine. Indign, bout de patience, exalt par le retentissement de sa parole dans l'espace sonore, Guermann, ne se contenant plus, jeta le livre loin de lui et s'approcha, rsolu dire enfin cette femme hautaine qui ne voulait rien comprendre, tout ce qu'il ressentait pour elle d'ardeurs brlantes et de violents dsirs. Mais il s'arrta tout coup en la voyant endormie ou vanouie, c'est ce qu'il ne pouvait discerner. Les yeux de Nlida taient clos, sa bouche tait dcolore, son bras alangui avait gliss hors des coussins. Nlida! dit Guermann, effray malgr lui de cette immobilit. Elle ne rpondit pas. Nlida! dit-il encore. Elle ne fit aucun mouvement. pouvant, il posa la main sur son coeur, et, soit hasard soit dessein, il carta les plis de sa robe entr'ouverte, et vit avec blouissement les plus belles formes que son oeil d'artiste et jamais contemples. Cette vue lui donna le vertige. Galate, s'cria-t-il en la saisissant d'une treinte passionne, marbre divin, veille-toi dans les bras de ton amant; veille-toi la vie, veille-toi l'amour... Nlida rouvrit les yeux, et, recouvrant tout coup ses esprits, elle s'arracha des bras de Guermann qui n'essaya pas de la retenir, tant le regard qu'elle lui jeta commandait le respect. Elle alla lentement, en silence, la fentre, et, l'ouvrant malgr l'orage, elle s'appuya sur le balcon que commenaient mouiller de larges gouttes de pluie. Guermann se laissa tomber la place qu'elle venait de quitter, et fondit en larmes. XV Rentre dans son appartement, madame de Kervans passa le reste de la nuit en proie l'une de ces crises que les plus tonnants contrastes de notre nature, la lutte des tentations les plus violentes, des mouvements les plus opposs, des rsolutions les plus inconciliables, peuvent seuls faire natre et faire comprendre. Sous la double action de l'orage qui embrasait l'atmosphre, et de cette fivre de jeunesse qui, longtemps comprime, venait enfin d'clater dans toute sa force, Nlida se voyait, comme la lueur d'un clair, face face avec une vrit terrible. Ses yeux taient dessills. Pour la seconde fois son existence, qu'elle avait cru fixe jamais, tait branle jusqu'en ses fondements; Guermann, en reparaissant dans sa vie, pour la seconde fois en ressaisissait l'empire. Lui qu'elle avait fui, qu'elle avait pu har, qu'elle avait cru mpriser, ramen prs d'elle par une volont indomptable, tait encore une fois le matre souverain de toutes ses penses. Dans une situation pareille, un caractre moins nergique et trouv au sein de son indcision une force illusoire. La plupart des femmes, pusillanimes et chimriques tout la fois, incapables de sonder leur conscience d'une main ferme, nient le danger pour viter le combat et s'exagrent la toute-puissance de leur vertu dans l'intrt mme de leur faiblesse. De telles ruses n'taient pas compatibles avec cette sincrit de nature qui chez Nlida n'avait pu un seul instant tre altre ni par les maximes, ni par les exemples du monde. Ce n'tait pas une telle femme qui pouvait, demi consentante, se laisser glisser sur une pente insensible et se rendre coupable de fautes chaque jour regrettes, chaque jour aggraves. Non; elle sut voir d'un oeil svre toute l'tendue de son mal. Elle osa se dire qu'encore un jour, encore une heure semblable, et elle tait perdue. Elle comprit, en frmissant, qu'il n'y avait plus de salut pour elle que dans une dtermination instantane, plus de vertu que dans un parti extrme, il fallait fuir, s'loigner de Guermann; lever entre elle et lui d'infranchissables barrires; ne plus le revoir jamais... Fuir! mais o aller? o chercher un refuge? qui demander un refuge? qui demander un appui et cette force contre soi-mme, dont les mes les plus prouves avouent le besoin aux heures de la tourmente?... Timolon?... cette pense, l'indignation la faisait plir; le juste orgueil des nobles coeurs offenss se soulevait en elle. Une voix intrieure lui criait qu'une telle faiblesse serait une faute irrparable. Cet tre si peu digne d'estime, qui avait exerc sur son inexprience la facile sduction d'un premier attrait, n'tait pas capable, elle le sentait bien, de comprendre ni de soutenir l'hrosme d'un grand sacrifice. Il l'entranerait de nouveau, il la retiendrait avec lui dans une sphre purile et vaine o s'teindraient bientt les lments de grandeur et de force que la passion venait de lui rvler dans son propre coeur. Ce qui l'attendait auprs de Timolon, en supposant qu'il se laisst ramener par des vellits de devoir et de tendresse, c'tait une solitude morale pire que la mort, ou une communaut de plaisirs qu'elle ne pouvait plus envisager sans dgot. Lorsqu'un grand amour a fait battre un grand coeur, quand le sentiment de la vrit ternelle est entr par lui dans une me puissante, toutes les conventions phmres, toutes les proportions mesquines de la vie sociale s'amoindrissent et s'effacent de telle sorte, qu'on les prend en piti et qu'on cesse bientt de croire leur existence. Ainsi, pour Nlida, il n'y avait de choix possible qu'entre vivre et mourir: vivre d'un amour immense, sans entrave et sans fin; mourir si la fidlit des serments tmraires, viols dj par celui qui les avait reus lui commandait d'touffer son amour. Nulle transaction ne se prsentait dans son esprit entre la libert illimite et le rigide devoir. saint orgueil des chastets dlicates, tu ne fus pas insult un moment dans le coeur de cette noble femme. Abriter sous le toit conjugal un sentiment parjure, cder un amant en continuant d'appartenir un poux, marcher environne des hommages que le monde prodigue aux apparences hypocrites, jouir enfin, l'ombre d'un mensonge, de lches et furtifs plaisirs, ce sont l les vulgaires sagesses de ces femmes que la nature a faites galement impuissantes pour le bien qu'elles reconnaissent et pour le mal qui les sduit; galement incapables de soumission ou de rvolte; aussi dpourvues du courage qui se rsigne porter des chanes, que de la hardiesse qui s'efforce les briser! Nlida, on l'a vu, n'tait pas faite ainsi. ... Le tonnerre avait cess de gronder; un vent du nord s'tait lev et balayait l'orage; l'horloge de la chapelle venait de sonner quatre heures. Aux lueurs incertaines de l'aube, les passereaux endormis sur les toits s'veillaient un un et s'entr'appelaient, de longs intervalles, d'une note mlancolique. Saisie par le froid pntrant de ces heures qui prcdent le lever du soleil, peine vtue, assise immobile dans un grand fauteuil de bois noir adoss la chemine o le vent engouffr poussait des mugissements lamentables, madame de Kervans, seule en prsence de Dieu, luttait contre l'angoisse croissante d'une agonie qui allait tracer son beau front un premier pli ineffaable. Tout coup elle crut entendre, dans le corridor qui conduisait sa chambre, un bruit de pas; sa respiration demeura suspendue... Plus de doute, les pas se rapprochaient, s'arrtaient sa porte, la clef tournait dans la serrure... Qui pouvait-ce tre une telle heure de la nuit, aprs une telle soire? Quel autre que celui auquel elle n'avait cess de songer? En effet, c'tait Guermann. Elle n'prouva, en le voyant, ni surprise, ni effroi, ni colre. Elle savait que leur heure tous deux tait venue et que les paroles qu'ils allaient changer seraient l'arrt suprme. Plusieurs minutes s'coulrent dans une attente solennelle. --Vous faites bien de garder le silence, dit Guermann en s'approchant, je ne supporterais pas de vous en ce moment une parole amre, et je sais que vos lvres dsormais n'en prononceront plus d'autres. Je pars. J'ai voulu vous voir une dernire fois avant de quitter ces lieux que vous m'avez tant fait aimer et que vous me faites tant har. J'ai voulu vous dire un adieu ternel, par cette nuit de tempte si semblable mon coeur, avant que les tnbres ne fussent entirement dissipes; car vous tes si belle, ajouta-t-il d'un accent plus mu, que si je vous voyais encore la pleine clart du jour, tout mon orgueil s'vanouirait, je tomberais sans force vos pieds, vous ne verriez en moi que votre esclave. Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; je ne le veux pas; vous n'aurez pas ce triomphe. Vous tes un coeur sans amour; nul ne sera jamais conduit par vous aux sphres radieuses; vous n'avez de Batrix que la beaut. C'en est fait, je le sens bien, il n'y aura plus pour moi, ici-bas, ni amour, ni flicit, ni gloire, car tout cela tait en vous, tait vous. Vous, telle que vous auriez pu tre, si j'avais su allumer dans votre me une tincelle du feu qui consume la mienne, mais non pas vous telle que vous tes: vous insensible et froidement prudente; vous qui fermez vos yeux l'vidence d'un amour imprissable, pour demeurer, languissante et nerve, dans les vulgaires liens d'une goste sagesse... Adieu, pauvre femme sans courage, dit-il en posant lentement sa main sur la tte courbe de Nlida frmissante. Adieu, ma sainte chimre, ma noble esprance, adieu, ma part d'immortalit... Puissent tous les pardons du ciel descendre sur votre front pli! Puisse la connaissance du mal que vous faites vous tre jamais pargne!... Adieu. --Vous ne partirez pas seul! s'cria Nlida en se levant et saisissant le bras de Guermann... Vous ne partirez pas seul, car je vous aime! Un clair de bonheur et d'orgueil illumina les yeux de l'artiste; les battements de son coeur s'arrtrent, un tremblement convulsif courut dans tous ses membres; il faillit tomber la renverse. --Vous auriez ce courage insens? s'cria-t-il enfin, sans oser lever les yeux sur Nlida, tant il craignait de s'abuser encore; vous seriez capable d'un dvouement si sublime? Et sa bouche, en parlant ainsi, se contractait malgr lui avec ironie. --Je me sens tous les courages, hors celui du mensonge, dit-elle. Pour toute rponse, Guermann l'attira sur son coeur ivre d'amour... Il n'est donn aucune parole d'exprimer de tels transports succdant un tel martyre. Le rve de son me ardente s'accomplissait au moment o il croyait le voir s'vanouir; l'impossible tait ralis; Nlida lui appartenait; le ciel et la terre n'taient plus assez vastes pour son bonheur. QUATRIME PARTIE XVI Il est peu de contres o les forces de la nature revtent un caractre plus imposant que dans les Alpes suisses, il n'en est point peut-tre qui parlent la passion un langage aussi conforme ses instincts. Les traces de l'homme civilis disparaissent dans ces solitudes de granit et de neige; la voix du monde y est touffe par le grondement des cataractes; le souvenir mme des entraves qu'apportent les lois et les coutumes sociales la satisfaction des penchants, s'efface au fond de ces valles ombreuses o la vie pastorale se montre dans sa grce tranquille et fire, o tout rappelle l'me les joies perdues de la simplicit primitive, lui suggre le ddain des vanits et la conduit la paisible possession d'un bonheur non disput. Nlida, triste, morne, concentre en elle-mme durant la longue route qu'elle venait de faire, Nlida, peine sensible la tendresse passionne, la sollicitude constante avec lesquelles Guermann tentait de vaincre son douloureux silence, se sentit allge d'un poids crasant lorsqu'elle eut franchit la frontire. Les tableaux aux proportions gigantesques qui se droulrent devant ses yeux surpris, l'arrachrent malgr elle son accablement. Les exhalaisons vivifiantes des forts de pins, l'air salubre de la montagne, la senteur aromatique des riches pturages, entrrent par tous ses pores et firent circuler son sang que la tristesse avait comme fig dans ses veines; le bien-tre physique ragit vigoureusement contre la douleur morale. Guermann piait avec anxit ces premiers symptmes d'un retour la vie. Voyant sur le visage de Nlida l'heureux effet de ces horizons nouveaux et de ces grandioses solitudes, il se hta de quitter les routes frayes et s'enfona avec elle dans les parties les moins frquentes des Alpes. Sous la conduite d'un guide sr, il osa risquer des ascensions difficiles, affronter des gtes inhospitaliers, braver la fatigue, la faim, le danger mme. Il voyait avec une joie infinie, vers la tombe du jour, sa compagne lasse presser le pas du mulet pour gagner l'agreste htellerie, s'asseoir, avec un apptit d'enfant, la table sans nappe o on leur servait un repas plus que frugal, et se jeter puise sur un rude grabat o le sommeil venait aussitt fermer sa paupire. Toute communication entre eux et le monde extrieur tait momentanment suspendue; aucune lettre, aucun journal ne pouvait les atteindre dans ces courses capricieuses travers la montagne. Guermann n'entretenait Nlida que de l'avenir qui s'ouvrait eux; il lui peignait en traits de flamme le bonheur la solitude, dans la svrit du travail et dans la sainte ardeur d'une inaltrable affection. Ses discours n'taient qu'un perptuel cantique, qu'un hymne enthousiaste l'amour. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait lui servait colorer ses tableaux mouvants; il prenait tmoin la nature entire, il l'invoquait, la conviait partager sa flicit; la magie de sa parole transformait les ralits en visions splendides. Un soir, ils taient arrivs sur un des plateaux suprieurs du Faulhorn, au-dessus de la rgion des sapins, cette lvation o l'on ne rencontre plus que quelques mousses chtives et cette ple fleur des neiges que l'on nomme la renoncule glaciale. Un petit lac, d'une eau sombre, les retint quelques instants sur ses bords. Aucun poisson n'y pouvait vivre, leur dit le guide; jamais aucun chamois n'y tait venu boire; jamais l'aile d'un oiseau n'avait ras son onde. En ce moment _Vga_ se levait l'horizon et jetait sur le lac endormi un long sillage lumineux et tremblant. -- ma bien-aime! s'cria Guermann en enlaant Nlida de son bras magntique et lui montrant du doigt la vote thre, vois cet astre doux et pur, comme il a piti du maudit, comme il le console! c'est ainsi, toile du salut, que tu t'es leve sur ma vie... Nlida se pencha sur l'paule du jeune artiste, et deux larmes de joie glissrent sur sa joue. La passion de Nlida pour Guermann tait de celles qui font vivre ou mourir. La nature courageuse et enthousiaste de la jeune femme ne pouvait, d'ailleurs, demeurer longtemps dans cet tat d'inertie o l'avait plonge un premier remords. Bientt elle se reprocha ce remords comme une faiblesse; et, dans son admiration excessive pour son amant, elle se dit qu'une grandeur pareille tait suprieure toutes les lois humaines. La vie trange et solitaire qu'elle menait avec Guermann entretenait cette exaltation; elle en arriva se persuader que tous les sacrifices, mme celui de la conscience, taient encore trop peu de chose pour reconnatre un tel amour; et, s'abandonnant sans rserve l'pre sentiment de son bonheur, elle accepta, sans plus hsiter, toutes les consquences de sa faute involontaire. Un mois se passa ainsi, mois d'enchantements toujours renouvels et de perptuelle magie. Nul ne saurait concevoir, s'il ne l'a ressenti, quelle immense puissance de flicit recle le coeur de l'homme, quand il a rejet courageusement tout ce qui fait obstacle, et que, loin des haines jalouses, loin des soucis de la vie vulgaire, loin du monde et de son influence fltrissante, il s'abandonne avec sincrit l'ardeur de dvouement et d'amour que Dieu a mise en lui. vous, qui avez bu la coupe d'ivresse, vous vous plaignez qu'elle se soit brise dans vos mains, et que les clats de son pur cristal vous aient fait des blessures ingurissables! mes lches! coeurs pusillanimes! n'insultez pas votre infortune, elle est sacre. Vous tes les lus du destin; vous avez approch Dieu autant qu'il est donn la faiblesse humaine; vous avez sond, dans vos joies et dans vos douleurs, dans vos dsespoirs et dans vos extases, tout le mystre de la vie. XVII Un matin, en s'veillant, Nlida sentit un froid assez vif et aperut, par l'troite fentre du chalet o elle venait de passer une semaine, la cime de la montagne qu'elle avait gravie la veille, couverte d'un manteau blanc, dont l'clat blouit ses yeux. C'tait la premire neige tombe, c'tait le vent du nord qui surprenait le vallon et annonait l'hiver. Il fallait songer un abri plus sr; la vie nomade allait devenir impraticable. Guermann proposa de passer la mauvaise saison Genve. Il y avait un ami, un ancien camarade, qui avait quitt la peinture pour succder ses parents dans un honnte ngoce dont les bnfices lui assuraient une existence aise. --Il m'aidera vous tablir commodment, dit Guermann Nlida, qui ne voyait pas sans chagrin la ncessit de quitter le chalet solitaire; et puis, pardonnez-moi de vous entretenir de mes soucis, il me facilitera le moyen d'ouvrir un atelier, de donner des leons, de faire peut-tre quelques portraits; car mon petit pcule ne saurait durer toujours; et, vous savez nos conventions, vous savez que vous tes devenue la compagne d'un bohmien, d'un artiste sans fortune, qui ne touchera jamais une obole de vos richesses; vous savez que vous avez consenti partager sa misre... --Quand partons-nous? dit Nlida en mettant sa belle main blanche sur la bouche de Guermann, pour lui imposer silence. Ils firent lentement les prparatifs du dpart. Nlida avait tout un trsor prcieux garantir des accidents du voyage: des plantes cueillies dans les sentiers alpestres, des cristallisations trouves sur le bord des glaciers, des morceaux de jaspe et d'agate, des plumes de grbe, et de ces jolis ouvrages dcoups et sculpts par les ptres de la montagne, dans le bois tendre de l'if et dans les cornes du chamois. Les joies naves de la contemplation se perptuent dans les coeurs purs travers les rudes preuves de la vie. Trois jours de route les conduisirent Genve. Ils descendirent l'auberge. Guermann sortit aussitt pour aller la recherche de son ami; ce fut la premire fois, depuis sa fuite, que Nlida se trouva seule. Son premier mouvement, en se sentant libre pour plusieurs heures, car Guermann devait s'occuper de leur tablissement et ne rentrerait pas, selon toute apparence, avant la fin du jour, ce fut d'ouvrir son portefeuille de voyage et de prendre ce qui tait ncessaire pour crire des lettres. Elle prouvait, depuis quelque temps, un besoin insurmontable qu'elle avait rprim jusqu'ici, de peur de dplaire Guermann: elle voulait crire sa tante et mme son infidle amie, non pour s'excuser leurs yeux, ni pour implorer un humiliant pardon, mais pour leur dire toutes deux une parole affectueuse, pour les assurer encore une fois de sa tendresse. Elle prit la plume et traa d'une main ferme les lettres qu'on va lire. LA VICOMTESSE D'HESPEL. Ma chre, ma bien-aime tante, que vais-je vous crire? hlas! que puis-je vous crire? Je ne saurais me justifier, moins encore accuser personne. Je connais ma faute, je la dplore; j'en souffre et j'en souffrirai jusqu' ma dernire heure. Mais du moins qu'il me soit permis de repousser de toutes mes forces le reproche d'ingratitude, d'indiffrence ou d'oubli que vous me faites peut-tre. Non, ma chre tante, rien n'est effac dans mon coeur; vos bonts maternelles, vos indulgences infinies, tout s'y grave chaque jour en traits plus profonds. Je n'ose me flatter de vous revoir; ma destine me condamne l'isolement; mais laissez-moi esprer que, si nous ne devons plus nous retrouver en ce monde, nos prires du moins se rencontreront aux pieds du Seigneur. Je m'estimerai bien heureuse d'avoir parfois de vos nouvelles, et vous me combleriez de reconnaissance si vous ne me les faisiez point trop attendre. MADAME LA BARONNE DE SOGNENCOURT. Hortense, Hortense! vous m'avez fait bien du mal; mais vous en gmissez sans doute au fond du coeur, car vous tes bonne, Hortense, et vous m'aimez, j'en suis certaine. Je ne vous ferai pas l'injure de vous offrir mon pardon; Dieu ne plaise. Ne sais-je pas aujourd'hui combien certaines passions sont plus fortes que notre volont, et comment, avec la plus grande droiture d'intention, on peut tre entrane! Je n'ose crire mon mari, mais, je vous en supplie, parlez-moi de Timolon, dites-moi o il est, ce qu'il fait, s'il parat heureux. Vous aurez peine le comprendre, mais je ne cesse de penser lui. Hlas! s'il et consenti me faire un bien lger sacrifice, il m'et enchane jamais par les liens d'une reconnaissance passionne. Je suis Genve pour longtemps. Je ne verrai personne. Toute ma vie dsormais est consacre un seul tre, un tre si noble et si grand, que je ne devrais lui parler qu' genoux. Je ne vous dirai point que je suis heureuse; je ne saurais m'abuser, je ne le suis pas, je ne le serai jamais. Le souvenir de mon pass est un hte sinistre qui ne me quittera plus. Mais je vis dans une abngation complte de moi-mme, absorbe, perdue dans la vie d'un autre, dans la contemplation d'un gnie immortel. Hortense, crivez-moi. Tendons-nous la main travers nos tristesses, travers nos fautes. Hortense, je sens que je vous aime toujours. Et vous?... peine madame de Kervans eut-elle acheve ces deux lettres, que Guermann rentra. Il ne s'aperut pas qu'elle avait les yeux gonfls de larmes. --J'ai trouv Anatole, dit-il d'un ton joyeux; nous avons du bonheur. Il m'a conduit tout au haut de la ville, dans une charmante maison qu'il habite seul, et o il va nous louer un petit logement dont la vue sur le Jura est dlicieuse. C'est une mansarde, la vrit, ma pauvre Nlida. Vous ne savez gure que par ou-dire, je suppose, ce que c'est qu'une mansarde; mais, je vous l'ai dit, il y va de mon honneur de fuir la plus lointaine apparence de luxe. Il faut mme que j'affiche ma pauvret. Vous serez courageuse, je le sais, et vous monterez de vos deux pieds d'ange les cinq tages de votre humble demeure... de mon paradis, ajouta-t-il en s'agenouillant devant elle et baisant l'un aprs l'autre ses pieds mignons. J'ai lou aussi un atelier dans la mme rue; j'ai fait march avec un tapissier qui va nous fournir, trs-bas prix, un mobilier fort simple, mais qui n'a jamais servi personne. Anatole veut vous faire hommage d'un piano d'Erard, toujours ferm chez lui, dit-il. Demain il viendra avec ses chevaux vous chercher et vous installer dans son palais. tes-vous contente de votre majordome, Nlida? --Est-il bien ncessaire que je voie M. Anatole? dit madame de Kervans, effraye l'ide de se trouver en prsence d'un tranger. (Jusque-l elle avait chapp tous les regards.) J'aimerais mieux m'en dispenser. --C'est impossible, reprit Guermann. Vous aurez chaque instant besoin de lui. --Moi, Guermann? Puis-je donc avoir besoin de quelqu'un au monde, hormis vous! Il lui prit la main et la baisa avec effusion. --Faites-moi ce petit sacrifice, Nlida, reprit-il. Anatole est plein de savoir-vivre, il n'abusera pas de la permission que vous lui donnerez. Une solitude absolue ne vous vaudrait rien; croyez-moi, vous serez bien aise d'avoir quelquefois une autre conversation que la mienne pour vous dlasser. Nlida, sourit d'un air incrdule et consentit comme elle faisait toujours. Le lendemain, midi, Guermann lui prsentait son ami Anatole, qui, malgr la rserve discrte qu'il s'tait impose, ne put s'empcher de jeter plusieurs reprises sur madame de Kervans de longs regards surpris dont elle se sentit blesse. La vue de sa nouvelle demeure fit diversion. C'tait une mansarde propre et riante. Le salon avait deux fentres d'o la vue s'tendait sur le cours du Rhne et la ceinture bleue du Jura. Le piano tenait un des cts; un large sofa, un fauteuil ressorts et une corbeille remplie de fleurs, donnaient cette pice modeste un aspect agrable. --Il va sans dire, madame, dit Anatole en faisant asseoir Nlida, que mon jardin est entirement votre disposition. Ordonnez-y comme chez vous; vous n'y verrez jamais personne, pas mme le propritaire, ajouta-t-il en souriant, que ses affaires retiennent tout le jour un maussade comptoir. Mais j'oubliais une chose, dit-il en se tournant vers Guermann: nous avons en ce moment Genve une excellente troupe italienne; on donne ce soir la _Gazza ladra_; j'ai une loge d'avant-scne; si madame me permettait de la lui offrir... --Je vous suis oblige, monsieur, interrompit madame de Kervans, je ne sortirai pas, je suis trs-fatigue. --Une heure passe entendre de la musique vous reposera, dit Guermann; nous partirons aprs le premier acte si vous dsirez rentrer de bonne heure. Madame de Kervans fit un signe d'assentiment contraint. Il lui rpugnait de s'exposer ainsi tous les yeux dans un thtre. Toutes ses dlicatesses de femme et d'amante taient froisses l'ide d'aller taler devant la foule le secret de sa destine; mais une dlicatesse plus exquise encore lui fit taire son dplaisir. Elle aurait voulu que Guermann le comprt et le partaget; il ne paraissait pas y songer. Il prit un soin charmant sortir de la caisse de voyage les plus belles robes de Nlida, l'aidant avec grce faire les apprts de sa toilette, dont il voulut choisir et ordonner les plus petits dtails. En le voyant si joyeux Nlida oublia ses scrupules, et, quand vint l'heure du spectacle, elle tait presque rconcilie avec la pense de paratre en public. Mais son courage faillit l'abanbonner lorsqu'en entrant dans la loge d'Anatole elle vit tous les regards se porter sur elle, toutes les lorgnettes braques de son ct, toutes les femmes se pencher vers leurs voisins et la dsigner avec effronterie! Genve est, comme on sait, une ville de ngociants et de mthodistes, c'est--dire une ville o, par esprit d'conomie et de dvotion, on se refuse les amusements les plus lgitimes, en se rservant le plaisir hypocrite et bon march de la mdisance. Par tous pays, d'ailleurs, deux individus jeunes, beaux, qu'on suppose heureux l'un par l'autre, soulvent l'indignation et la fureur de ce public hargneux qui se compose de toutes les femmes honntes fatigues de l'tre, de toutes les femmes galantes qui veulent donner le change sur la facilit de leurs moeurs par la svrit de leurs jugements, de tous les vieux libertins qui hassent par tat la passion noble et pure de tous les maris qui comparent; de tous ceux enfin, et le nombre en est considrable, qui portent avec dpit le poids d'une vertu force, les lourds ennuis du mnage, ou les cruels chtiments de la dbauche. Anatole s'tait diverti, pendant une partie de la journe, des propos recueillis sur madame de Kervans et Guermann, dans des visites faites cette intention; il s'empressa d'aller de loge en loge pour entendre les observations nouvelles que leur prsence au thtre provoquerait sans doute, et revint au bout d'une demi-heure, l'air triomphant; Nlida, pour se soustraire tous les yeux, s'tait enfonce dans un coin de la loge; elle avait lev l'cran de taffetas vert, et, la tte dans ses mains, coutait la musique. --Mon cher, dit Anatole Guermann, sans qu'elle s'aperct de son arrive, nous faisons nous trois un effet prodigieux; je vous exploite comme une mine d'or. Les questions ne tarissent pas. Je rponds quelques-unes, je laisse les autres en suspens; je prends de grands airs de mystre; mais enfin personne n'ignore, l'heure qu'il est, que tu es le premier peintre de France, c'est--dire du monde; que, par-dessus le march, tu as de l'esprit comme un dmon; et, ajouta-t-il en baissant un peu la voix, que la femme qui t'aime est une grande dame du faubourg Saint Germain. Toutes les mres de famille sont en moi; on ne parvient pas carter les demoiselles de la conversation. On vous dchire, mais on est impatient de te connatre. Nos lgantes veulent dj que je les conduise ton atelier... Tu comprends? Je fais le difficile; je dis que vous ne voulez voir personne, que vous tes trs-heureux dans votre intrieur; de l un accroissement de curiosit. Demain, mon rveil, je suis certain de recevoir trente invitations qui ne me seront pas destines, je te le jure; mais je suis bon diable, et je ferai semblant de ne pas voir le but de ces cajoleries; je me laisserai faire. C'est toujours agrable d'tre cajol, mme quand on sait que c'est l'intention d'un autre. Guermann, en coutant ce babil amical, sentait chatouiller de nouveau sa vanit longtemps endormie. Il vit dans ce que lui racontait Anatole bien autre chose que les commrages d'une petite ville; il vit l'accomplissement de ses rves, le monde soumis son gnie, la socit subjugue. Nlida dcouvrit avec surprise, en prenant son bras pour rentrer chez elle, qu'une joie inaccoutume le possdait. Ce fut un premier dsaccord dans leur pense intime, car elle avait entendu la fin de la conversation d'Anatole, et regagnait sa demeure en proie une profonde tristesse. Elle sentait sa solitude profane par d'insolents regards, son amour insult par des paroles mprisantes, son sanctuaire envahi bientt peut-tre par ce monde qu'elle avait fui, et en prsence duquel la rejetait tout coup une fatalit impitoyable. XVIII Le lendemain on apporta Guermann une lettre d'Anatole, qu'il passa Nlida aprs l'avoir lue: Mon cher ami, crivait le jeune ngociant, je n'ai pas le temps d'aller te trouver. Je t'cris du comptoir pour te prvenir que j'ai accept dner chez madame S... _avec toi_. Je l'ai fait sans te consulter, parce que tu aurais refus peut-tre, et tu aurais eu tort. Madame. S... est une personne importante Genve. Elle tient le haut bout de la socit, et reoit tous les trangers de distinction. Comme tu ne serais pas fch, m'as-tu dit, de faire quelques portraits, il est bon qu'on te connaisse; or, tu ne saurais paratre nulle part avec plus de convenance que l. Je viendrai te prendre avant quatre heures. --M. Anatole a raison, dit Nlida Guermann, en lui rendant ce billet dont l'criture lui brlait les yeux; il faut aller chez madame S... cela vous distraira. --Voici la premire parole dure que vous m'adressez, Nlida. Depuis quand a-t-on besoin de se _distraire_ d'un bonheur tel que le mien? Mais, malheureusement, Anatole dit trop vrai, il faut que je travaille, que je gagne ma vie; il faut donc accepter ces tristes exigences d'une socit dont j'ai besoin... Vous allez vous ennuyer, Nlida? --Moi, mon ami? reprit-elle avec son anglique douceur, pas une minute. J'ai l de la musique que je n'ai pas encore ouverte; ce piano est excellent. Et puis, n'ai-je pas mettre en ordre pour mon herbier toutes les plantes que nous avons sches Wallenstadt? Vous savez que je prtends faire la flore de Wallenstadt, ajouta-t-elle en essayant de sourire. quatre heures, Anatole vint prendre Guermann. Nlida resta seule. Fidle sa promesse, elle ouvrit son piano et essaya de chanter; mais une saveur amre lui venait la bouche; son gosier se serrait... Elle alla chercher ses plantes et commena les taler sur la table... Alors les souvenirs du lac, de la montagne, de la solitude, de la passion heureuse, inondrent son coeur, et de grosses larmes, longtemps contenues, coulrent sur les tiges fanes et sur les ples corolles de ces fleurs, cueillies nagure avec des ravissements de joie. L'preuve tait trop forte. Elle quitta brusquement la table, et, renonant se faire violence, elle se jeta dans son fauteuil, la tte dans ses mains, et se mit penser Guermann. Elle se le figura entrant chez madame S..., composa dix conversations probables entre lui et la matresse de la maison. Mais mesure que le temps s'coulait, son cerveau se troublait, puis par ce vain travail; elle ne fut bientt plus capable d'autre chose que de suivre avec une inquitude toujours croissante le mouvement insensible de l'aiguille sur le cadran, et d'couter d'une oreille anxieuse les horloges voisines qui se rpondaient et sonnaient l'une aprs l'autre, avec une lenteur lugubre, les heures de l'attente. Guermann avait promis de rentrer huit heures. huit heures moins cinq minutes il sonnait vivement la porte. Nlida bondit sur son fauteuil, courut lui, lui jeta ses bras autour du cou; il la pressa mille fois sur son coeur, comme s'il arrivait d'un lointain voyage; il revenait de loin, en effet, il revenait du _monde_. Aprs un moment de silence, pendant lequel les deux amants se prodigurent les plus tendres caresses: Maintenant, contez-moi votre longue absence, dit Nlida en faisant asseoir Guermann sur le fauteuil et en s'asseyant sur ses genoux avec une grce enfantine. Pendant qu'elle passait et repassait ses doigts effils dans les masses paisses de la chevelure du jeune artiste, il lui conta la conversation sche, pdante et guinde du cercle choisi dont il avait eu l'honneur de faire partie. Il lui traa la silhouette fine et caractristique des hommes et des femmes auxquels il avait t prsent. Nlida finit par rire aux clats de ce tableau piquant des ridicules d'une petite ville. --N'y avait-il donc pas de jeunes femmes? demanda-t-elle. --Il y en avait deux qui passent pour les beauts de l'endroit, rpondit Guermann. Et alors, prenant son crayon, il dessina sur une carte la taille, le visage, la cambrure et les airs de tte de ces dames allobroges, comme il les appelait. Il avait observ en peintre; rien ne lui avait chapp. Nlida et prfr moins d'exactitude, surtout lorsqu'il en vint des rapprochements qui, bien que tous son avantage, lui causrent une impression dsagrable. La comparer d'autres femmes, c'tait lui assigner un rang, une place parmi elles. Nlida n'aurait jamais imagin de comparer Guermann personne. Pour elle le genre humain tait d'un ct, son amant de l'autre, seul et incomparable, comme tout homme aim par une femme chaste et passionne. Plusieurs mois s'coulrent sans aucun changement notable dans la vie des deux amants. Madame de Kervans avait reu les rponses de sa tante et de son amie; son coeur en avait t navr. C'tait une cruelle et dernire dception qui acheva d'endurcir son courage et la fit se rfugier plus absolument, plus exclusivement que jamais, dans son amour. Voici ce que lui crivait madame d'Hespel. * * * * * Je vous rponds, puisque vous paraissez le dsirer, quoique je ne puisse gure comprendre le prix que vous attachez une lettre de moi. C'est la dernire fois que vous verrez mon criture. Vous tes l'opprobre de votre famille; vous la dshonorez par quelque chose de bien pis qu'un crime, par un ridicule. Votre mari se montre plein de tact. Au retour d'un voyage plus qu'autoris par des antcdents que vous ignoriez sans doute, il a dit ceux de ses amis qui auraient eu le droit de l'interroger que vous aviez eu de tout temps des hallucinations qui ont dgnr en folie. Du reste, il ne prononce plus votre nom, et m'a dclar avoir donn ordre que vos revenus fussent rgulirement dposs chez mon notaire qui vous en tiendra compte. Il n'avait pas autre chose faire, il ne pouvait pas se couper la gorge avec un homme de rien, que nous avons tous vu dans un tat voisin de la domesticit. Je ne vous dis pas de revenir la raison. Tout est devenu impossible; le monde et votre famille vous sont jamais ferms. Que Dieu vous prenne en piti: c'est la seule esprance qui vous reste. La lettre d'Hortense tait dicte par le mme esprit et crite du mme ton. Vous vous abusez singulirement, ma pauvre Nlida, disait-elle son ancienne amie, en pensant qu'il me serait possible d'entretenir avec vous la moindre relation. J'en suis au dsespoir, mais ce que je dois mon mari, le soin de ma rputation, l'avenir mme de ma petite fille, auquel je dois songer ds prsent, m'interdisent une correspondance qui pourrait sembler l'approbation tacite du scandale que vous donnez au monde. Croyez bien qu'il m'en cote et que mes voeux les plus sincres vous accompagnent. Je souhaite que vous soyez heureuse, mais, hlas! sans oser l'esprer. Le bonheur ne se rencontre ici-bas que dans la stricte observance des lois sociales, et vous les avez trop follement braves, chre et malheureuse amie, pour que vous puissiez jamais trouver mme le repos. XIX Guermann travaillait avec ardeur un grand tableau reprsentant Jean Huss devant le concile. Ds qu'il faisait jour, il allait son atelier. Plus tard, Nlida venait l'y joindre, et passait de longues heures sans presque lui parler, heureuse d'tre auprs de lui et de suivre les progrs de son travail. Toutefois, madame de Kervans ne s'absorbait plus aussi compltement dans la vie de Guermann. L'oisivet l'avait fatigue vite. Les premires lectures philosophiques faites en Bretagne avec son amant avaient ouvert son esprit aux nobles curiosits. S'enhardissant peu peu et dpouillant ses scrupules de jeune fille, elle finit par entrer rsolument dans la voie du libre examen. Quelques hommes distingus de Genve, que Guermann rencontra chez madame S..., et qu'il lui fit connatre, aidaient et encourageaient ses tudes. Comme elle avait un sincre amour de la vrit, elle acquit en peu de temps des notions beaucoup plus justes et plus ordonnes que celles de Guermann, qui n'avait jamais cherch dans les livres que des sophismes l'usage de ses passions, ou de hardis paradoxes propres le faire briller aux yeux des sots. L'intelligence de Nlida, procdant avec mthode, s'affermissait en s'levant. Au bout de six mois, une transformation sensible s'tait accomplie en elle, sa pense tait compltement sortie des langes. la foi aveugle avait succd le sentiment rflchi; la pratique catholique, une religieuse conception de la destine humaine. Enfin, le _Jean Huss_ fut achev. La ville entire accourut pour le voir; Guermann fut enivr de louanges. Les invitations devinrent de plus en plus pressantes; tous les salons le rclamrent. Il s'y laissa conduire; et bientt de proche en proche, de motif en motif, il finit par passer la majeure partie de ses soires hors de la maison. Ce n'est pas qu'il trouvt un grand plaisir dans ce nouveau genre de vie; il avait trop de got pour ne pas prfrer l'entretien naturel et plein d'ides de Nlida au babil arrogant des prcieuses Genevoises; mais il voyait avec satisfaction l'ascendant qu'il prenait dans cette socit pleine de morgue, et se persuadait que, dans l'intrt mme de madame Kervans et du respect dont il la voulait entoure, il tait ncessaire qu'il se fit une rputation brillante, non seulement comme artiste, mais encore comme homme du monde. Nlida, de jour en jour plus srieusement occupe, paraissait d'ailleurs ne point souffrir de ces absences et ne lui en tmoignait pas le plus lger dplaisir. Au plus fort de cette dissipation mondaine, Guermann reut de Paris la lettre suivante, que lui crivait l'ami auquel il avait adress son tableau et confi le soin de ses intrts: J'avais pens que tu pourrais te contenter d'envoyer ton _Jean Huss_, sans venir toi-mme. Ce serait une faute. Par un hasard trange, qui, nous ne saurions nous le dissimuler, peut tre ta gloire ou ta perte, D... expose un _Savonarole_. Les comparaisons sont invitables. Tous les lves de D... se mettent dj en campagne et le portent aux nues, en te dprciant. L'enlvement de madame de Kervans et ta longue absence te font le plus grand tort. On dit et on rpte que ton art ne te tient plus au coeur. J'ai sond plusieurs critiques; la presse en masse te sera hostile, si tu ne reviens au plus tt essayer de regagner le terrain perdu, et reprendre l'ascendant que te donneront toujours ta parole sympathique et la supriorit de ton esprit. la lecture de cette lettre, l'artiste frmit. L'ide d'un tel chec n'tait plus supportable pour son amour-propre exalt. Il rentra chez lui, sombre et brusque, et dclara madame de Kervans qu'il partait le soir mme. Son air farouche, son accent bref, la tromprent. Elle le crut au dsespoir de quitter Genve, et affecta la plus complte indiffrence, afin de ne pas branler une rsolution sage, qui paraissait lui coter tant d'efforts. Guermann ne s'attendait pas la trouver ainsi. Il en prouva un grand soulagement, et monta en voiture, sans chagrin, sans remords, le coeur ulcr, ne rvant que succs, triomphe, vengeance. L'artiste, menac dans sa gloire, n'tait plus sensible d'autres douleurs; un instant avait suffi pour tarir dans cette me orgueilleuse la source longtemps prserve de l'amour. GUERMANN NLIDA. Charme de ma vie, me voici loin de vous! _Il le fallait_! c'tait une ncessit pour tous deux, pour vous encore plus que pour moi. Sans cela aurais-je pu m'arracher tes bras, ma bien-aime! Mais c'tait un imprieux devoir. Il faut que le monde entier, Nlida, connaisse l'homme que vous avez choisi et sache quel il est. Il me tarde, ma Batrix, que ton amour soit glorifi la face de la terre, comme il l'est au plus profond de mon coeur. Il tait temps que je revinsse Paris. Mes rivaux avaient bien mis profit mon absence; les nouveaux ennemis que m'a fait mon bonheur les ont aids. On a rpandu mille bruits injurieux qui s'accrditaient: J'avais renonc la peinture; je vivais, insipide Nmorin, aux pieds de ma bergre; mon talent tait perdu, mon gnie teint... _Jean Huss_ va leur rpondre. Je sais de bonne source qu'il a t reu par le jury avec acclamation. Les salons s'meuvent de mon retour. On se demande en quelques lieux si l'on m'invitera; mais je suis bien tranquille. Vous savez ce que c'est que le succs Paris. Le succs y justifie tout. Le mien sera immense; les journalistes m'entourent dj et semblent comprendre enfin que j'ai plus d'avenir que les pitres talents qu'ils s'essoufflaient prner. Le salon ouvre dans quinze jours. Le _Savonarole_ a, dit-on, un grand clat de couleur, mais il est faible, trs-faible de dessin et de composition. Cela ne pouvait pas tre autrement, et mes amis, depuis, mon retour, commencent le dire avec assurance, tandis que, moi absent, ils baissaient humblement la tte. Oh! les amis! les amis! Combien je sens davantage chaque jour ce que vaut ce courage noble et fier qui vous a fait me suivre travers la flamme. Nlida! soyez bnie, honore, chrie entre toutes les femmes. Je ne suis que silence et prire devant vous. ANATOLE GUERMANN. Tu m'as recommand de te donner des nouvelles de madame de Kervans. Je ne saurais te cacher, mon ami, que, depuis ton dpart, elle change vue d'oeil; elle ne se plaint pas, ses lvres essayent de sourire, mais il est vident qu'elle souffre. l'heure de la poste, elle a un mouvement de fivre visible. Je suis l souvent, et je la vois plir et rougir en lisant tes lettres. Quand il n'en vient point, elle tombe dans une rverie que rien ne peut dissiper. Ce n'est qu'avec la plus grande peine que nous la dcidons sortir. Je dis _nous_, car R... et P... sont fort assidus. Le dernier surtout, qui n'a pas trouv Genve de femme qui lui semblt digne de ses soins, a pour madame de Kervans des attentions singulires. Il parle d'elle tout propos, et, s'il n'tait si fort de tes amis, je lui supposerais le dessein de la compromettre. Reviens le plus tt possible. Madame de Kervans t'adore, et je la crois de ces femmes qui peuvent mourir d'amour. GUERMANN ANATOLE. Personne ne meurt d'amour, mon trs-cher; et je ne suis pas assez fat pour supposer madame de Kervans aussi malheureuse que tu le dis. Elle tousse parce qu'il fait froid Genve; mon retour ne fera pas cesser la bise. Il est tout simple qu'on lui fasse la cour; elle est belle, spirituelle; elle s'est acquis, en se dvouant moi, une sorte de clbrit qui attire; je ne suis pas jaloux, et jamais je ne ferai prs d'elle le sot et odieux mtier de gelier. Je ne puis quitter Paris encore. Le salon ouvre demain, j'aurais l'air de fuir au moment, de la bataille. Mais dans douze ou quinze jours, si rien de nouveau ne survient, je partirai pour Genve. Adieu. Je te remercie de tes bons soins, et t'embrasse cordialement. ANATOLE GUERMANN. Je t'cris la hte, mon cher ami, et dans un grand trouble. Reviens au plus vite; il s'est pass ici des choses graves. Madame de Kervans est au lit, fort malade la suite d'une violente secousse qui peut avoir, si tu n'accours, les plus funestes effets. Viens, il y va de ton honneur. Voici ce qui est arriv. Avant-hier, la voyant plus morne et plus souffrante, je fis tant d'instances qu'elle me promit de sortir un peu pied. Je n'tais pas libre; P... s'offrit lui donner le bras. Tu sais combien il est impopulaire Genve. Il a une jactance et une rputation de querelleur qui le font har. Probablement, fier de se montrer en public avec madame de Kervans, il aura affect des airs encore plus intolrables que de coutume; toujours est-il que, comme il passait auprs d'un groupe de jeunes gens de la ville, l'un d'eux profra trs-haute voix un propos insultant pour lui et pour elle. Ne pouvant en ce moment la quitter, il se contenta de jeter sa carte au milieu du groupe, en faisant un geste significatif. Madame de Kervans avait tout entendu. Elle se fit reconduire chez elle dans un tat que tu peux imaginer, en implorant de P... la promesse qu'il ne donnerait pas suite cette affaire. Puis, me faisant appeler, elle me conjura d'user de tous les moyens pour empcher l'clat. Cela fut impossible. P... et le jeune S... ne cherchaient que le scandale. La rencontre a eu lieu ce matin. P... n'a reu qu'une gratignure, mais un grand mal est fait madame de Kervans. Elle est compromise par ce duel de la manire la plus dsolante. Les bruits de salon sont stupides; on dit que tu l'abandonnes, qu'elle se console avec P..., etc., etc. Au nom du ciel, reviens sans perdre une minute. Cette lettre fut pour Guermann un coup de foudre. Il n'y avait pas balancer, il fallait partir... Partir au moment mme de son triomphe, au moment o tout Paris avait les yeux fixs sur lui, et cela pour aller trouver une sotte affaire, une femme malade, des reproches au moins tacites, des commrages fastidieux. Pour la premire fois, il sentit _l'entrave_ dans sa vie. Cette femme, qui en avait t l'clat, l'impulsion dcisive, le point lumineux, devenait l'obstacle, _le devoir_. Or, le sentiment du devoir tait en horreur Guermann. Cette longue route fut affreuse; une irritation concentre le rongeait. Il arriva Genve, le coeur plus plein de rage que d'amour. Mais en revoyant Nlida, les joues creuses, les yeux teints, les lvres plies, belle encore d'une incomparable majest dans la douleur, sa mauvaise nature fut vaincue. Il tomba ses pieds, l'treignit avec plus d'ardeur qu'au premier jour, et lui fit oublier, dans le dlire de ses transports, tout ce qu'elle avait souffert durant cette cruelle absence. Le mdecin ordonna un climat plus doux. Guermann, lass de Genve et se trouvant par la vente de son tableau en tat de faire face aux dpenses d'un voyage, proposa de passer le Simplon et d'aller s'tablir Milan. Nlida accepta, la condition que l du moins elle ne verrait absolument personne et vivrait dans la retraite la plus entire. Guermann promit tout ce qu'elle voulut. XX Guermann avait pris une lettre de crdit sur un banquier de Milan, qui, ds son arrive, l'invita un bal, o il fut prsent toute la ville. Malgr l'affectation qu'il avait mise jusque-l s'enorgueillir de sa pauvret, l'artiste plbien tait plus bloui qu'il n'et voulu se l'avouer lui-mme par les grandes apparences de la vie patricienne. Plusieurs fois, en faisant madame de Kervans, qui n'avait pas consenti le suivre dans le monde; le rcit des ftes o il allait sans elle, il s'anima et lui vanta avec une si purile complaisance l'clat et la somptuosit des palais italiens, la profusion des soupers, le luxe des duchesses, que Nlida surprise en vint se demander tout bas si c'tait l le mme homme qu'elle avait entendu juger avec une rigidit si austre les joies des enfants du sicle, le mme qui l'avait si simplement et si firement arrache des magnificences semblables, pour la conduire la pauvret et la solitude. Elle ne fit point part Guermann de ses rflexions intrieures, mais le peu d'intrt qu'avaient pour elle ces conversations, pleines de choses auxquelles elle voulait demeurer trangre, se trahit souvent par des rponses distraites. L'artiste vit dans cette distraction qu'il supposa plus volontaire qu'elle ne l'tait, une protestation contre sa vie mondaine, et crut devoir ritrer ses prires pour dterminer Nlida l'accompagner. Il s'tonna de trouver chez elle une fermet de refus laquelle il n'tait pas accoutum. Son amour-propre en souffrit; il insista, et, dans la discussion assez vive qui suivit, il s'oublia jusqu' dire madame de Kervans qu'elle lui ferait le plus grand tort si elle se refusait ainsi nouer des relations que les moeurs italiennes rendaient faciles, et qui les placeraient tous deux dans une situation infiniment plus avantageuse ses intrts et sa renomme. Contre son attente, Nlida ne se laissa pas vaincre par ce raisonnement. Elle rpondit avec la plus grande douceur, mais aussi avec le srieux d'une personne qui a pris avec rflexion un parti irrvocable: Je ne saurais croire, mon ami, lui dit-elle, que ma prsence dans quelques salons, o l'on ne ferait que me tolrer, puisse ajouter beaucoup votre considration personnelle. J'y serais pour vous un continuel sujet de proccupation et d'anxit. La moindre nuance de froideur dans l'accueil de quelque grande dame vous causerait une peine mortelle ou une irritation qui amnerait peut-tre des scnes dplorables. tout le moins, vous perdriez votre libert d'esprit, et par consquent les avantages que vous attendez de ce commerce avec les gens du monde. Et moi, Guermann, moi qui ai quitt de mon plein gr mon pays, ma famille, ma socit naturelle, comment et pourquoi essayerai-je de me glisser timidement dans un monde qui m'est tranger et o je ne serais admise, vous l'avez dit vous-mme, qu' la faveur d'une tolrance telle, qu'elle m'y rendrait l'gale et, en quelque sorte, la compagne de femmes sans moeurs et sans honneur. Non, mon ami; faites toujours, quant vous, ce que vous jugerez convenable. Puisque vous pensez que votre gloire et l'essor de votre gnie sont au prix de ces sacrifices, faites-les rsolument et sans vous inquiter de moi. La solitude m'est bonne, elle m'est chre. Tant que je vous y verrai revenir avec amour, je ne me plaindrai point que vous ayez d la quitter. Ce refus tait trop raisonnable dans le fond, il tait trop adouci dans la forme, pour que Guermann ost s'en montrer offens. Mais il sentit avec dpit la supriorit morale que Nlida prenait sur lui en cette circonstance. Cette supriorit devint chaque jour plus vidente et lui devint aussi plus insupportable. Comme on l'a vu, madame de Kervans avait un got srieux pour l'tude; la profonde retraite o elle vcut Milan, en favorisant son penchant la mditation, acheva de donner son esprit une solidit et une vigueur rares chez une femme, rares surtout chez les imaginations potiques, qui se bercent si volontiers dans la rgion des nuages, et ne redescendent qu'avec des peines infinies dans le domaine de la ralit. Guermann, au contraire, qui avait pris insensiblement le train du monde, se levait tard, aprs des veilles fatigantes, l'esprit offusqu des mille purilits qui font la vie de salon. Il n'avait pas encore pu songer commencer un travail important. Il faut, pour composer une oeuvre d'art, tel qu'il tait capable de l'excuter, un recueillement, auquel les proccupations de son existence nouvelle taient trop contraires. Son esprit, et surtout sa beaut, l'ayant mis bien vite la mode parmi les merveilleuses Milanaises, les commandes de portraits se succdaient sans relche. Ce travail facile et lucratif convenait la disposition prsente de son humeur, et le mettait mme de soutenir avec clat son personnage. Il trouva bientt indispensable d'avoir une voiture et des chevaux, afin d'arriver dans une tenue soigne chez ses lgants modles. Il voulut aussi ne pas rester en arrire de quelques jeunes fils de famille qui lui faisaient des avances, et donna des soupers dont toute la ville parla avec enthousiasme. Sa vanit se gonflait. mesure que ses dpenses allaient croissant, le travail htif devenait plus ncessaire. Il ne sentait pas le besoin de l'tude depuis qu'il ne songeait plus de srieux travaux, depuis surtout que la conversation frivole de ses compagnons de plaisir lui fournissait des occasions faciles de briller et de dominer. Il arriva qu'un jour, dans une discussion qui s'engagea entre madame de Kervans et lui, propos d'un livre qu'elle avait tudi fond et dont il avait parcouru quelques chapitres, il fut battu et rduit au silence. partir de ce moment, tout l'intrt qu'il avait trouv jadis causer avec elle s'vanouit. Il vit que ses paradoxes avaient perdu leur prestige sur cet esprit nourri d'une substance plus solide; il vit qu'il ne faisait plus d'_effet_; ds lors, il vita soigneusement toute conversation grave, et le dsaccord augmenta entre lui et elle. --Devinez qui j'ai rencontr ce soir la Scala, qui j'ai t prsent, et qui m'a demand de faire son portrait? dit Guermann Nlida qui plit, frappe soudain d'un pressentiment trange... la marquise Zepponi. ce nom, madame de Kervans crut sentir un serpent se glisser dans son sein et s'enrouler autour de son coeur. --Et bien jolie, en vrit, continua Guermann; si jolie, que votre mari serait excusable s'il avait quitt pour elle toute autre que vous, Nlida. La lgret de ce propos rvolta madame de Kervans. --Vous avez refus, dit-elle d'une voix altre. --Refus? Mais non. Pourquoi aurais-je refus? --Parce que je ne veux pas que vous alliez chez cette femme! s'cria Nlida en se levant d'un mouvement imptueux et en fixant sur Guermann des yeux qu'il vit pour la premire fois brillants de colre; parce que j'ai bien le droit, peut-tre, d'exiger mon tour un sacrifice. Et alors, sans attendre de rponse, madame de Kervans, en proie une souffrance aigu plus forte que sa volont, jetant loin d'elle toute prudence et toute rserve, laissa dborder le flot d'amertume que son orgueil et sa vertu avaient contenu jusque-l. Elle fit son amant un tableau pathtique des douleurs, des angoisses, des remords et des dsespoirs auxquels sa vie tait livre, depuis le jour o cette trangre lui avait enlev son poux; depuis l'heure surtout o Guermann, abusant d'une confiance gnreuse, l'avait entrane dans une voie fatale. On et dit que le dmon de la vengeance l'inspirait; une loquence amre coulait de ses lvres habituellement taciturnes. La rsignation lasse abandonnait les rnes de son me; la vrit y parlait seule enfin. Elle tait grande et belle ainsi, cette femme exaspre. L'indignation animait ses joues ples d'un clat sinistre; l'clair tait dans ses yeux; son accent vibrait, son geste avait pris tout coup une autorit singulire. Guermann la regardait avec admiration. Moins mu du sens profond de ses paroles, que frapp en artiste de cette beaut nouvelle qui se rvlait lui, il demeura quelque temps silencieux, la contempler. Puis, emport son tour par le seul enthousiasme dont il ft susceptible: Vous tes sublime ainsi, Nlida, s'cria-t-il; jamais la Malibran n'a t plus saisissante. Cette parole fit madame de Kervans une de ces blessures dont on ne gurit pas. Elle s'arrta soudain, jeta sur son amant un regard o se concentra toute sa puissance de douleur et de reproche, vint se rasseoir en silence, reprit une broderie qu'elle avait laisse sur la table, et suivit avec application les arabesques dlicates sur la mousseline transparente. Guermann, ne trouvant aucun moyen de renouer la conversation d'une manire convenable, prit et rejeta tour tour plusieurs cahiers de musique ouverts sur le piano, puis il s'achemina lentement vers la porte, esprant que madame de Kervans allait le rappeler. Elle ne leva pas la tte; il sortit. Dsormais il y avait entre eux, non plus seulement une msintelligence non avoue, mais un principe d'hostilit reconnu par tous deux; un germe de haine tait sem dans leur amour. Le lendemain Guermann alla chez la marquise. Nlida ne le questionna point; le nom d'lisa ne fut plus prononc. D'un aveu tacite, ils vitaient tout ce qui, de prs ou de loin, pouvait la rappeler dans le discours. Le portrait commenc, Guermann passa rgulirement trois ou quatre heures de la journe au palais Zepponi. Il se fit, la vrit, une obligation rigoureuse de rester tous les soirs auprs de Nlida; mais ce devoir, quoiqu'il se l'impost lui-mme, pesait son caractre impatient de tout frein. Comme madame de Kervans s'tait refuse voir personne, ces tte--tte n'taient jamais interrompus; la conversation manquait d'aliments. Guermann sentait qu'il aurait mauvaise grce parler de sa vie mondaine. Il proposa des lectures; il les fit avec ennui; elle les couta sans plaisir. De jour en jour il devenait plus soucieux, elle plus taciturne. Ils en taient cette triste priode des amours imprieux qui ont voulu tre exclusifs et solitaires, et contre lesquels la destine, qui n'accorde rien d'absolu l'homme, commence retourner, avec ironie, la force mme qui les a fait triompher un instant et qui semblait devoir les rendre invulnrables. Un matin, on apporta Nlida une lettre dont elle ne reconnut ni le cachet ni l'criture. Son tonnement fut grand, car, depuis les rponses qu'elle avait reues de sa tante et de son amie, elle n'avait plus crit personne. La tristesse rend dfiant. Elle apprhenda quelque nouveau malheur, et demeura plusieurs minutes les yeux fixs sur les caractres trs-fins de la lettre qu'elle avait ouverte, sans pouvoir se dcider les lire, ni mme en regarder la signature. Cette lettre tait ainsi conue: Vous souvenez-vous de moi? Avez-vous gard dans votre mmoire le nom de la pauvre Claudine? Je n'ose l'esprer. Les nobles mes comme la vtre se souviennent ternellement du bienfait reu, mais elles ne daignent pas se rappeler les grces qu'elles rpandent. Toutefois, je veux croire que ma prsence ne vous sera pas importune, et que le spectacle d'un bonheur que vous avez fait, d'une vie paisible et douce qui vous appartient, ne vous causera point de dplaisir. Dans peu de jours, je serai prs de vous. Nlida, l'enfant de votre adoption, de votre piti, vous dira tout ce qu'elle a senti et refoul d'amour pour vous en ces longues annes d'absence... Mais mon coeur m'emporte. Laissez-moi vous conter en peu de mots ce que je suis devenue depuis que nous nous sommes quittes, et comment il se fait que me voici en route pour aller vers vous. Aussitt aprs votre sortie du couvent, je tombai dans une profonde tristesse. Tout me devint odieux dans ces murs o vous n'tiez plus. Je ne pensais qu' vous, je ne parlais que de vous, je ne priais que pour vous. Mes parents, absents depuis trois mois, vinrent me voir. Ils furent surpris du progrs de mes tudes, et plus surpris encore de ma douleur, qui annonait une vivacit de sentiment dont on ne me croyait pas susceptible. Je les conjurai de me reprendre chez eux; ils y consentirent avec joie. Je passai deux ans dans leur terre, en Touraine, douce, soumise, assidue mes tudes. Ma mre crut pouvoir songer me marier, mais cette illusion dura peu; ma rputation d'idiotisme m'avait prcde, rien ne put la dtruire. La province est mchante parce qu'elle est dsoeuvre. On m'y enviait ma fortune et l'on tablit vite en principe qu'il tait impossible un honnte homme de s'exposer au danger d'avoir des enfants imbciles. Un mariage assez avanc fut rompu par la clameur publique. Ma mre se dsesprait, lorsqu'un hasard providentiel conduisit Tours un jeune ngociant qui avait eu rcemment occasion de rendre mon pre un important service. On l'engagea s'tablir chez nous. Mes parents lui confirent leurs inquitudes mon sujet. Il dclara alors qu'en des circonstances ordinaires, il n'aurait jamais os prtendre ma main; mais que, puisqu'il en tait ainsi, il croyait pouvoir m'offrir une fortune considrable et un nom respect. Ma mre hsita, mais mon pre n'avait pas de prjugs; il lui dit qu'il fallait seulement s'assurer si ce mariage me convenait. J'acceptai avec transport. L'ide du bonheur dans la famille, d'enfants lever, chrir, m'avait souvent fait verser des larmes; je commenais redouter un isolement ternel. Depuis trois ans que je suis marie, je suis la plus heureuse des femmes. Nous avons un fils que nous idoltrons. Mais tout ce bonheur ne m'a pas empche de songer vous, Nlida. J'entretenais souvent M. Bernard, c'est le nom de mon mari, de ce que vous aviez t pour moi. Je voulus vous crire; il m'en dissuada en me faisant, observer que je n'tais plus dans une position qui me permt de rechercher l'amiti d'une grande dame; mais lorsque nous apprmes votre fuite de Kervans: Pauvre femme, s'cria-t-il avec un accent qui m'alla droit au coeur, elle court sa perte. Son malheur et son dlaissement sont invitables; elle aura besoin de nous, Claudine, et alors, je vous le jure, elle trouvera deux amis au lieu d'un. Tchons de savoir toujours ce qu'elle devient... Pardonnez-moi, Nlida, si je touche des choses aussi intimes et aussi pnibles. Le bruit public nous apprit que vous n'tiez pas heureuse. Nous tions sur le point de partir pour Naples, o mon mari veut nouer des relations commerciales. Nous devions nous rendre Marseille pour nous y embarquer. Passons par Genve, me dit-il un jour. Qui sait? peut-tre pourrons-nous lui tre de quelque secours... Nous voici Genve, nous ne vous y trouvons plus. On nous assure que vous tes en Lombardie. Mon mari, tant attendu Naples presque jour fixe, m'offre de me conduire Milan, et, si vous y tes encore, de m'y laisser avec un valet de chambre dont il est parfaitement sr. J'ai accept, et nous partons dans trois heures. Nlida, Nlida, que Dieu me protge et me conduise jusqu' vous, duss-je mourir de joie en vous embrassant! Madame de Kervans fut profondment touche de cette lettre qui lui rappelait les jours les plus heureux, les seuls compltement heureux de sa vie. Elle ne put s'empcher de faire des rapprochements cruels, et qui jetrent un remords dans son coeur. Claudine, la pauvre idiote, nglige, oublie, Claudine qui elle n'avait pas donn une marque de souvenir, qui elle n'avait jamais pens ni dans ses joies ni dans ses peines, revenait elle et se jetait dans ses bras, quand tout le reste l'abandonnait. Elle, la timide enfant, l'humble bourgeoise, elle avait le courage de la fidlit; elle allait braver l'opinion et se montrer aussi vaillante dans un sentiment dsintress que Nlida l'avait t dans l'enthousiasme de la passion. Pas un mot de cette lettre ne trahissait l'effort, le parti pris; tout en tait simple et vrai, tout en tait grand force de bont. Tandis que l'amie des jours prospres, l'amie coupable et pardonne, qui s'offrait un moyen inespr de laver sa faute au prix de quelques paroles affectueuses, l'amie qui elle avait fait appel dans un lan de magnanime confiance, celle-l la reniait honteusement et s'loignait de son chemin sans un regret, sans une larme... -- Claudine, dit madame de Kervans en se parlant elle-mme, on voit bien que vous n'tes pas du monde, vous. Le monde a repouss la pauvre insense. Insense, en effet reprit-elle avec amertume, car elle ose se rapprocher de ceux qui souffrent; elle ose tendre la main ceux que le monde fltrit; elle ose aimer ceux dont l'amiti n'est plus une gloire!... Et Nlida, qui ne pleurait plus depuis longtemps, car sa souffrance tait brlante et desschait en elle la source des larmes, sentit sa paupire se mouiller. Elle s'effraya presque de son attendrissement, et prit, la rsolution de ne pas confier ses chagrins Claudine. Le soir mme, les deux amies taient dans les bras l'une de l'autre. Claudine n'tait plus la mme femme; le bonheur l'avait rendue presque belle. Une douceur anglique harmoniait ses traits, peu rguliers d'ailleurs. Son regard conservait encore la lenteur et l'incertitude d'une pense qui doute d'elle-mme, mais il avait par moment une expression ravissante de tendresse et de joie. Sa taille avait pris un dveloppement superbe, et ses chairs conservaient la fracheur et le velout de la premire jeunesse. Il y avait en elle un charme indfinissable, qui manait d'un coeur pur et d'un esprit auquel la connaissance du mal avait t pargne. Plusieurs jours se passrent en entretiens sans cesse repris et briss. Madame de Kervans s'informa de ses anciennes relations du couvent; elle voulut savoir des nouvelles prcises de la suprieure. --Hlas! lui dit Claudine, les bruits les plus dsolants circulaient dans le pensionnat la dernire fois que j'y suis alle; on disait, mais je ne puis le croire, que notre sainte mre avait rompu ses voeux, quitt le clotre; qu'elle s'tait jete dans toutes sortes d'intrigues politiques. On parlait de socits secrtes, de complot rpublicain. Cela m'a fendu le coeur d'entendre ainsi dchirer une personne que je rvre... Cette nouvelle ne surprit pas madame de Kervans autant que la bonne Claudine se l'tait imagin. Nlida avait cru deviner souvent qu'un orage grondait sur la vie de mre Sainte-lisabeth. Certaines natures ont d'instinct le secret l'une de l'autre. Les mes passionnes se reconnaissent jusque dans le silence et la circonspection du clotre. XXI --Combien je vous suis reconnaissant, madame, dit Guermann Claudine la premire fois qu'ils se trouvrent seuls, de tout le bien que vous faites madame de Kervans. Votre arrive ici est un coup du ciel. La prsence d'un tiers tait devenue indispensable entre Nlida et moi, et personne autre que vous n'et t agr par elle. Laissez-moi vous le dire sans fatuit aucune, vous avez pu d'ailleurs vous en apercevoir aisment, madame de Kervans se consume dans une proccupation unique; son amour trop exclusif la dvore. Ses anciennes plaies aussi se sont rouvertes dans les constantes rflexions de cette solitude que rien ne vient jamais distraire; mes mains sont trop rudes pour panser de telles blessures. Je ne sais quel malentendu s'est gliss entre nous; il menace chaque jour de s'accrotre; et, vous dire ma pense sans dtour, je crois qu'une absence, une sparation, si courte qu'elle soit est aujourd'hui ncessaire pour rtablir entre nous la confiance et la libert d'esprit qui ont disparu sans qu'il y ait, j'en ai la conviction, de la faute de personne. Si vous pouvez dcider madame de Kervans faire avec vous un petit voyage, changer le cours de ses ides, il est certain qu'elle s'en trouverait bien, et que nous ferions cesser ainsi, sans secousse et sans explication pnible, un tat de choses aussi fcheux pour elle que pour moi. Claudine trouva Guermann fort raisonnable, et s'en rjouit. Elle ne savait pas que la raison, quand elle intervient si tard dans les positions extrmes, ne sert point gurir le mal, mais seulement en sonder toute la profondeur. Madame de Kervans consentit assez facilement faire une excursion Florence; Guermann promit de la rejoindre aussitt qu'il aurait termin un portrait commenc depuis quelque temps. Les deux amies se mirent en route dans la voiture de Claudine. L'artiste les accompagna jusqu'au premier relais, et, il faut bien le dire, il prouva une sensation de bien-tre inaccoutum en rentrant seul Milan, en se voyant libre, soustrait, du moins pour quelques jours, au plus irritant des spectacles: celui d'une douleur profonde que l'on a caus par sa faute et qui ne veut ni se plaindre ni se consoler. Depuis quelques jours, il tait mcontent; le portrait de la marquise Zepponi _ne venait pas bien_. Il attribuait la non-russite de son travail, cette espce d'_empchement_ de son pinceau, l'atmosphre pesante qu'il respirait chez lui et la proccupation o le jetait, quoi qu'il en et, le fier silence de Nlida. Il alla encore le jour mme chez la marquise; elle lui parut claire d'une manire nouvelle; il dchira sa toile et recommena immdiatement une autre esquisse dont la hardiesse, le mouvement et la vrit, lui donnrent une satisfaction complte. Prs d'une semaine se passa. Les lettres qu'il recevait de Florence taient bonnes. Nlida voyait avec intrt les galeries, les glises, les mille chefs-d'oeuvre de l'art toscan. Elle lui adressait presque chaque jour une espce de journal, dans lequel elle jetait au hasard ses impressions spontanes. Le plus souvent ces pages, crites avec tout l'abandon d'un esprit qui se parle lui-mme, rvlaient une dlicatesse et une puret de got suprieures; par moment, lorsqu'elles taient dictes par l'enthousiasme, elles s'levaient une grande loquence. Guermann tait tout la fois enorgueilli et humili par cette lecture. La femme qui sentait, pensait et crivait ainsi, lui appartenait, c'tait de quoi le rendre fier; mais, lorsque, en faisant un retour sur lui-mme, il se disait que lui, artiste pourtant, il et t incapable d'exprimer, en des termes si prcis, un jugement aussi prompt, aussi sr, la conscience de son infriorit lui causait un malaise insupportable. Le portrait d'lisa avanait avec rapidit; chaque jour elle donnait Guermann des sances de cinq six heures, sans jamais se plaindre de la moindre fatigue. Il tait pris de son ouvrage; elle tait prise de lui: de l, une sorte d'quivoque dont il ne s'apercevait pas, mais qui jetait la marquise en des perplexits infinies. L'avant-veille du jour fix par l'artiste pour aller rejoindre madame de Kervans, il y eut, l'occasion du mariage d'un jeune archiduc, bal par et masqu la Scala. M. Negri, le banquier auprs duquel Guermann tait accrdit, l'invita venir dans sa loge. En y entrant, ses yeux furent blouis du spectacle qui s'offrit eux. Cette immense salle tait splendidement claire par un lustre de dimensions colossales et par des candlabres placs, de distance en distance, entre les cinq rangs de loges. Dans le parterre, lev au niveau du thtre, s'agitaient, se croisaient en tous sens, au son d'un puissant orchestre, des flots bigarrs de masques et de dominos. On se heurtait, on s'accostait, on s'apostrophait, on s'injuriait, le tout au divertissement des loges, o les femmes, en grande parure, tincelantes de diamants, couvertes de fleurs, recevaient les hommages d'une cour empresse. Partout des yeux brillants de plaisir; des paules nues; de beaux bras appuys sur des coussins de soie; des colliers de rubis et d'meraudes, ruisselant sur des cous d'ivoire; des ventails agaants, couvrant et dcouvrant tour tour des sourires coquets; des attitudes languissantes, des bouquets effeuills, des regards changs, rapides et brillants comme l'clair; une rumeur confuse, assez semblable au bourdonnement d'une ruche d'abeilles; de loin loin, quelque cri sorti de la foule, quelque prodigieux clat de rire, qui faisait pencher toutes les ttes hors de toutes les loges; en un mot, un ensemble indfinissable de mouvement, de lumire, de couleur, de musique et de bruit, une sorte de vertige universel, au sein duquel le plaisir et la licence se donnaient ample carrire. --Eh bien, qu'en dites-vous? s'cria M. Negri, qui voyait l'tonnement de Guermann avec un certain orgueil national. N'est-ce pas l un coup d'oeil unique? Vive Milan, pour s'y divertir en carnaval! Nos dames ne sont pas prudes, et pour un bel tranger tel que vous, surtout, il n'est vraiment rien qu'elles ne fassent. Savez-vous qu'on ne regarde plus que vous au Corso, depuis quelque temps? votre place, je mettrais l'occasion profit, Vous verrez ici, ce soir, toutes nos plus jolies femmes. Tenez, voil, aux avant-scnes, la duchesse Lina et son amant, le comte de Pemberg; voil la Giuseppina Toldi avec sa soeur Caroline; l-bas, au numro 22, c'est la marquise Merini avec Berthold; il vient de quitter pour elle la Rughetta, qui se meurt de jalousie; regardez plutt, au numro 4, ces joues ples et ces yeux rouges! Mais o donc est la marquise Zepponi? C'est une Sicilienne, mais elle surpasse en beaut toutes nos Milanaises. Ah! la voici qui entre avec son _cavalier servente_. Un valet en grande livre tirait les rideaux de la loge qui faisait face celle de M. Negri. lisa, enveloppe d'un manteau d'hermine, s'assit sur le fauteuil de droite. Un jeune homme la suivait; il lui remit sa lorgnette, qu'elle prit sans faire la moindre attention lui; puis, laissant tomber son manteau en arrire, elle fit, d'un coup d'oeil, le tour de la salle. Lorsqu'elle arriva la loge du banquier, celui-ci lui adressa un profond salut, auquel elle rpondit par un regard inquiet et passionn jet sur Guermann. Ce regard le troubla pour la premire fois. Par une de ces bizarreries du coeur que l'on n'explique point, _il sentit_ ce qu'il n'avait fait que _voir_ jusqu'alors: c'est que la marquise Zepponi tait merveilleusement belle. M. Negri proposa Guermann de faire un tour dans la salle. L'artiste fut presque aussitt invit souper par plusieurs jeunes gens et les suivit dans leur loge. Aprs le souper, ils allrent ensemble au foyer; c'tait l que se nouaient les intrigues et que s'engageaient les aventures. Ses compagnons furent presque aussitt interpells et successivement emmens par des dominos. Il se trouvait seul, fatigu du bruit, un peu tourdi par les fumes du vin et les vapeurs de cette atmosphre touffe, l'esprit offusqu de mille images, de mille sensations confuses, et se disposait quitter le bal lorsqu'un bras de femme s'enlaa au sien, et une voix dguise sous le masque, mais qui le fit tressaillir, lui dit en franais: --J'ai te parler; viens. Guermann se laissa guider par ce bras qui, en le pressant doucement, le fit traverser avec une prodigieuse dextrit le plus pais de la cohue. Lorsqu'ils furent arrivs un endroit des corridors dlaiss par la foule, o quelques rares promeneurs passaient seuls de loin loin et o l'on pouvait parler sans tre entendu: --On dit que tu pars, reprit le masque; n'en fais rien. Il ne faut pas que tu partes, entends-tu? --Et que feras-tu, beau masque, pour m'en empcher? dit Guermann en souriant. --Tout ce qu'il faudra, tout ce que tu voudras, si tu es capable d'amour, de discrtion, de prudence. --De prudence? reprit Guermann en s'efforant de donner un tour plaisant la conversation si bizarrement entame par le domino, de prudence? j'ai vingt-trois ans; de discrtion? je suis Franais; d'amour? je pars prcisment parce que je suis amoureux. Le domino lcha son bras. Il y eut un moment de silence; puis le saisissant de nouveau avec force: --Tu veux partir parce que tu es amoureux d'une femme, et tu resteras, parce que tu seras amoureux d'une autre. Ces paroles furent dites avec un accent trange. --Tu comptes donc beaucoup sur tes beaux yeux, charmant masque, reprit Guermann en affectant de rire quoiqu'il se sentit assez srieusement mu; en effet, bien que je ne les voie qu'imparfaitement, ils me semblent les plus beaux du monde. --Je compte sur mon amour, rpondit le domino d'un ton pntr; je compte sur un pressentiment qui me dit que ta main serrera la mienne ainsi (et elle lui serrait la main avec passion), que ta bouche me dira, avec l'accent que j'ai en ce moment, cet accent qui ne saurait tromper: je t'aime. Le domino se remit marcher pas prcipits, regardant souvent en arrire pour voir s'il n'tait pas suivi; il monta jusqu'aux cinquimes galeries, ouvrit brusquement une loge, y fit entrer Guermann, y entra aprs lui en refermant la porte au verrou; tout cela fut l'affaire d'une seconde. Les rideaux de la loge taient ferms; une petite lampe l'clairait d'un jour douteux. --Vous ne savez pas qui je suis, dit l'inconnue Guermann en lui prenant la main; vous ne le saurez peut-tre jamais. Que vous importe? Je suis une femme jeune et belle, qui vous aime perdument. Je ne vous dirai ni o ni quand je vous ai vu; mais ce que je vous avouerai, c'est que ds le premier instant o vous avez paru devant moi, j'ai senti qu'un irrsistible attrait m'entranait vers vous, j'ai cru mme, tant ma folie tait grande, que cet attrait devait tre mutuel; que vous deviez vouloir mon amour comme je voulais le vtre, tout prix. Mais vous tes Franais, vous; vous ne connaissez pas comme nous ces soudaines et invincibles sympathies ces ardeurs brlantes qui nous font mourir! --Je vous l'ai dit, madame, interrompit Guermann qui, mme dans l'tat d'excitation o l'avait jet cette veille dsordonne, conservait le dsir d'chapper une vulgaire aventure de bal masqu; je suis un Franais froid et sec comme tous les Franais et, qui pis est aussi amoureux qu'il m'est possible de l'tre... ailleurs. --Tu me railles, dit le domino, en quittant la main qu'il avait jusque-l tenue dans la sienne; le sentiment violent et irrflchi qui m'a pousse vers toi ne t'inspire que du ddain. J'aurais d le prvoir. Eh bien, tout est dit. Je n'ai plus de raison de me drober ta vue. Connais la femme qui a os t'aimer la premire et te le dire dans une heure d'inconcevable garement; raille-moi, insulte-moi; fltris-moi des noms les plus odieux; ils me seront doux encore puisqu'ils tomberont sur moi de tes lvres; couvre-moi de ton mpris tout entire; ris-toi, non-seulement de ma passion, mais de ma personne; regarde en face celle qui demain ne sera plus; regarde-la de ce regard glac qui donne la mort... Je suis lisa Zepponi. En parlant ainsi, lisa rejeta le capuchon qui la couvrait; son masque se dtacha; l'imptuosit de son geste enleva la flche d'or qui retenait sa chevelure, dont les ondes noires se rpandirent jusqu' terre. Ses joues taient d'une pleur de marbre; ses yeux tincelaient dans l'ombre; ses lvres remuaient convulsivement. puise par l'effort qu'elle venait de faire, elle tomba sans mouvement aux genoux de Guermann. Un lger coup frapp la porte la fit se relever en sursaut. Guermann s'lana pour repousser celui qui oserait essayer d'entrer. --Ce n'est rien, dit lisa tout coup calme et rassise. J'avais oubli... c'est ma femme de chambre qui vient m'avertir qu'il est temps de rentrer chez moi. Effectivement, ajouta-t-elle en remettant son masque et en entr'ouvrant avec prcaution le rideau de la loge, la Scala se vide, il doit tre bien prs du jour... Oubliez-moi. --Jamais! s'cria Guermann sans trop savoir ce qu'il disait. --Eh bien, alors, demain, dit lisa avec une tranquillit qui contrastait de la manire la plus trange avec ce qui venait de se passer. Et elle fit signe Guermann de ne pas la suivre. L'artiste rentra chez lui dans un tat de trouble voisin de l'ivresse. Il se jeta tout habill sur son lit et s'endormit d'un sommeil de plomb. Quand il s'veilla il tait fort tard; un grand jour clairait le dsordre de sa chambre. Le valet de l'htel y tait entr sans doute, car le feu tait allum, et il trouva des lettres de Florence sur la table. la vue de rcriture de Nlida, il prouva une motion douloureuse qui ressemblait presque un remords et lui fit prendre soudain une dtermination plus conforme la prudence et la loyaut qu'on n'aurait pu l'attendre de lui. Il rsolut de ne point aller au rendez-vous de la marquise et de partir immdiatement pour Florence. Sans plus rflchir, il se mit faire ses prparatifs. Comme il cherchait dans la chambre de madame de Kervans un cahier de musique qu'elle le priait de lui apporter, il ouvrit le bureau o elle avait coutume d'crire, et vit tout l'entre un livre en maroquin noir qu'il avait quelquefois aperu entre ses mains, mais qu'elle avait toujours ferm prcipitamment son approche. Guermann n'tait pas curieux, mais une tentation irrsistible le prit de feuilleter ce mystrieux livre. Un grand nombre de pages taient dchires; d'autres, demi effaces, ne contenaient plus qu'un nom, une date, une aspiration vers Dieu... L'artiste n'avait pas l'esprit assez calme pour chercher le sens de ces fragments sans suite; mais il tomba sur une feuille entirement remplie, crite d'une encre encore toute frache, et la lut d'un bout l'autre avec une hte fivreuse. Voici ce que la main de Nlida y avait trac: ma douleur, sois grande et calme; creuse dans mon me un lit si profond, que personne, pas mme _lui_, n'entende ta plainte. Accomplis ton oeuvre en silence; entrane avec toi mon amour loin des rives o fleurit l'espoir. Je ne me dfends plus contre ton flot amer; cesse donc d'cumer et de mugir. ma douleur, sois grande et calme! ma colre, sois fire et magnanime; embrase et consume mon coeur, mais ne te rpands plus en paroles. Reste cache, mme Dieu; car tu es si juste, ma colre, que Dieu te pourrait exaucer, et alors tu serais vaincue, tu cesserais d'tre; et moi je veux que tu sois immortelle comme l'amour qui t'a engendre. ma colre, sois fire et magnanime! mon orgueil, ferme jamais mes lvres; scelle mon me d'un triple sceau. Ce que j'ai dit, nul ne l'a compris; ce que j'ai senti, nul ne l'a devin. Celui que j'aimais n'a pntr qu' la surface de mon amour. C'est toi seul que je me fie. mon orgueil, ferme jamais mes lvres! ma sagesse, n'essaye pas de me consoler; en vain tu voudrais me rendre infidle mon dsespoir; je sais qu'il descend des rgions o rien ne finit. Dans sa beaut sinistre, il a convi mon me des noces ternelles; rien ne doit plus briser l'anneau qui nous lie. ma sagesse, n'essaye pas de me consoler! cette lecture, le sang de Guermann frmit dans ses veines. Tous ses bons propos s'vanouirent; sa mauvaise nature l'emporta encore. La colre et la rage s'emparrent de lui; ses doigts se crisprent avec fureur; son orgueil venait de recevoir un coup mortel. Il se voyait devin, compris, jug, par un orgueil plus grand que le sien, par un esprit d'une force qu'il n'avait pas souponne. La femme qui avait t son esclave s'tait affranchie, et si elle consentait porter encore ses chanes, ce n'tait plus avec aveuglement, c'tait avec conscience; ce n'tait plus pour rester fidle un autre, c'tait pour se rester fidle elle-mme. Cette pense le jeta dans la plus violente exaspration. Il sonna, demanda l'instant mme une voiture, et, s'y prcipitant comme s'il et craint d'tre retenu, il cria au cocher d'une voix de tonnerre: _Strada del corso, palazzo Zepponi_. XXII Nlida n'tait plus, en effet, cette femme soumise et douce, ignorant la vie, s'ignorant elle-mme, que nous avons vue, entrane par ses rves, prendre au hasard tous les chemins qui s'ouvraient devant elle. Elle avait subi la grande preuve de la destine humaine; l'preuve qui brise les coeurs faibles, qui dgrade les mes communes, mais qui initie la sagesse les caractres vritablement vertueux; elle avait failli. Nul homme ne saurait concevoir dans toute son tendue ni la vraie justice ni la vraie bont, s'il n'a senti au moins une fois en sa vie les contrastes de sa nature et la fragilit de son tre. Dans toute faute reconnue, porte avec courage, il y a un germe d'hrosme; ce germe tait dans l'me de Nlida, il y grandissait depuis un an, il s'y fortifiait dans le sentiment de jour en jour plus intense d'un dvouement dsespr et d'un sacrifice inutile. Les lignes que Guermann venait de lire avec tant d'indignation, c'tait le cri de ses entrailles, la rsolution ferme, invariable, de souffrir en silence et de subir jusqu'au bout, sans espoir et sans plainte, le douloureux martyre d'une vrit trop tard connue. Elle tait partie pour Florence avec une pense assez analogue celle de son amant; elle aussi voulait mettre un intervalle, faire pour ainsi dire un temps d'arrt entre l'illusion, le doute, l'enthousiasme et le dsespoir de ces deux annes passes, et l'acceptation calme et forte d'un malheur sond jusqu' sa racine. Elle avait vu clair enfin dans l'me de Guermann. Elle ne le sentait plus assez grand pour que sa faute, elle, ft justifie. Ds lors, elle n'avait plus rien attendre de l'avenir. Claudine, la voyant tranquille, occupe, d'humeur sereine se trompa ces symptmes, et, lorsque son mari vint la retrouver Florence, elle voulut se rjouir avec lui de l'heureux rsultat de ses soins. Il n'osa pas la dsabuser, mais un seul regard, jet sur le visage min et fbrile de madame de Kervans, lui en apprit davantage et lui fit augurer bien mal de cette rsignation apparente. On attendait Guermann de jour en jour. Il ne venait pas; aucune lettre n'arrivait. Claudine commenait s'inquiter, mais elle feignait la scurit la plus entire, inventait cet inconcevable silence mille motifs absurdes, et croyait que madame de Kervans acceptait de bonne foi ces explications, parce qu'elle ne prenait pas la peine de les contredire. M. Bernard, qui donnait le bras Nlida dans les courses d'art que l'on faisait chaque jour, la sentait presque d'heure en heure marcher avec plus de peine, respirer avec plus d'effort, parler d'un accent plus ingal et plus nerveux. Il redoutait de voir se prolonger cette incertitude, et cherchait un prtexte plausible pour aller Milan, lorsqu'un matin il reut pour madame de Kervans un paquet et une lettre timbrs de Munich, qu'il lui remit avec un singulier serrement de coeur. Contrairement ses habitudes de discrtion, il resta auprs d'elle pendant qu'elle lisait. Son anxit fut longue. Nlida semblait ne lire qu'avec beaucoup de peine une criture bien connue pourtant, et cette lettre tait d'une longueur dsesprante. --Ne me quittez pas, monsieur, s'cria enfin madame de Kervans en le regardant avec garement et en saisissant sa main. Ne me quittez pas une minute, car je crois que je deviens folle! Et elle lui tendit la lettre qu'elle venait de lire. --Lisez! lisez! continua-t-elle; lisez donc vite et dites-moi que je me trompe. Ce n'est pas lui qui a crit cela, n'est-ce pas? Pendant que M. Bernard lisait son tour, Nlida, les yeux attachs sur les siens, tenant toujours sa main serre, semblait attendre son premier regard ou sa premire parole, comme un arrt de vie ou de mort: Cinq minutes se passrent ainsi. --Il n'y a qu'une chose faire, madame, dit enfin cet homme froid et bon en se levant et en forant madame de Kervans se lever avec lui, qu'une chose compatible avec le respect de vous-mme. Quittez l'Italie; rentrez en France; allez la campagne, chez Claudine. Ne prenez aucun parti dans un pareil moment. Contentez-vous de vivre et d'attendre. Attendez tout du temps, tout de vous: vous tes une de ces nobles cratures qui ne peuvent pas prir misrablement. Vous ne devez pas vous laisser dtruire par la force mauvaise que vous avez trop longtemps subie, par une passion indigne... --Plus un mot, dit Nlida; que ce soit pour vivre ou pour mourir, n'importe. Vous dites vrai; il faut que je revoie mon pays. J'ai un pardon y chercher avant de quitter la terre. Voici ce que Guermann Rgnier crivait Nlida de Kervans deux ans aprs l'avoir enleve: Il est une _douleur_ plus _grande_, mais moins _calme_ que la vtre, madame, c'est la mienne, en ne trouvant plus dans votre coeur aucun des sentiments dont mon coeur a besoin. Il est une _colre_ plus lgitime; c'est celle qu'allume en moi la condamnation inique que vous faites peser sur ma vie. Il est un _orgueil_ qui ne vous parlera plus qu'une fois, car vous l'avez bless mort. C'est celui d'un homme que vous mconnaissez, parce que votre me pusillanime et votre esprit timide ne sauraient concevoir que des existences ordonnes suivant les mesquines proportions de la rgle commune. Il est une _sagesse_ qui me dit que nous ne pouvons plus nous comprendre, et que nous devons nous quitter jusqu' ce que vos yeux s'ouvrent une lumire nouvelle, qu'il ne dpend pas de moi de vous faire apercevoir. Votre silence obstin, votre protestation irritante contre ma vie depuis plus d'une anne, ont fait au-dedans de moi un mal qui serait peut-tre irrparable, si je ne me htais de fuir une influence si funeste. N'interprtez pas mal ce dernier mot. Je quitte Milan, je me soustrais momentanment l'action destructive que vous exercez sur mon esprit, mais mon dvouement vous reste. Dans quelque lieu que j'aille o que vous soyez, si vous avez besoin de moi, faites un signe et j'accours. Mais, avant toutes choses, il faut que je sauve l'artiste en moi, il faut que la flamme qui vivifiait mon gnie se rallume. Elle prirait dans l'atmosphre o vous voudriez me faire vivre. Je pars pour T... Le grand-duc que j'ai rencontr Milan et qui vient de faire btir un Muse, me charge d'y peindre fresque la vote d'une galerie leve sur les dessins du premier architecte de l'Allemagne. Ce travail glorieux fera voir mes amis et mes ennemis ce dont je suis capable. On me croit dchu, on se persuade (et je sais que c'est aussi l votre pense) que parce que je ne vis pas comme un anachorte et parce que, depuis quelque temps, je ne fais que des oeuvres d'un ordre infrieur, je suis devenu inhabile aux grandes choses. Dans deux ans, ma rponse mes dtracteurs, ma rponse vos injustices, sera crite en caractres ineffaables sur les murailles d'un palais splendide. Adieu, madame! Vous tes avec des amis dvous. Je suppose qu'ils resteront prs de vous et vous aideront vous tablir d'une manire convenable, soit Florence, soit Naples que vous dsiriez voir, et dont le climat me semble devoir tre le plus favorable votre sant. Rien ne vous empche en ce moment de reprendre une manire de vivre conforme votre rang et votre fortune. Lorsque mes premiers travaux seront termins, d'ici six mois environ, j'irai vous rejoindre l o vous serez fixe, et nous pourrons peut-tre ds lors, recommencer cette existence deux dont j'aurais t heureux toujours, si vous ne l'aviez pas empoisonne comme plaisir. Sinon... Mais je ne veux pas prvoir des tristesses plus grandes dans ma tristesse dj presque insupportable. Adieu, madame! adieu, Nlida! Laissez-moi vous dire _au revoir._ Contre toute attente, madame de Kervans quitta l'Italie sans qu'aucune dmonstration extrieure trahit ce qui se passait en elle. Durant toute la route, elle demeura silencieuse, mais assez calme, et sut trouver encore d'affectueuses paroles pour remercier Claudine et son mari des soins touchants qui lui taient prodigus. Mais arrivs Lyon, M. Bernard vit qu'elle tait brise et qu'il serait impossible de continuer la route. Il redoutait moins un sjour l qu'ailleurs, parce qu'il savait que madame de Kervans n'y tait jamais venue avec Guermann, et qu'elle n'y trouverait aucun de ces souvenirs vivants, pour ainsi dire, si funestes dans les douleurs sans remde. Au fond de son coeur, il regardait la rsolution prise par Guermann comme un vnement douloureux, mais qui devait avoir pour Nlida, si elle surmontait son dsespoir, des consquences dsirables. M. de Kervans est un homme d'esprit, disait-il souvent Claudine, lors qu'il se trouvait seul avec elle; il comprendra qu'il n'a rien de mieux faire que de reprendre sa femme. Peut-tre demandera-t-il pour la forme un sjour de quelques mois dans un couvent, puis il ira l'y voir, ne parlera pas du pass, la ramnera en Bretagne, et le monde, aprs la grimace oblige, sera ravi de retrouver une femme belle et riche, dont le principal tort ses yeux est seulement d'avoir t trop sincre et de n'avoir pas mis profit la tolrance qui lui tait assure au prix de la plus facile hypocrisie. Lorsqu'il eut tabli sa femme et Nlida dans une bonne auberge, M. Bernard alla s'informer au bureau de la poste aux lettres de la demeure d'un de ses parents avec lequel il avait des relations fort amicales, quoique peu frquentes. Une diffrence d'opinion trs-tranche les sparait plus encore que la distance des lieux. L'honnte ngociant, peu soucieux de commotions politiques ou de rformes sociales, dvou de coeur et d'esprit la prosprit de sa fortune et au bien-tre de sa famille, tait, comme on peut croire, un partisan dtermin du gouvernement. Son cousin, au contraire, ancien lve de l'cole polytechnique, s'tait lanc corps perdu dans le radicalisme; on le disait la tte d'une socit secrte; plusieurs fois son nom avait t compromis dans les complots rpublicains qui, cette poque, menaaient encore la dynastie nouvelle. Il n'y avait donc pas lieu entre ces deux hommes un commerce bien intime. Cependant la parent et la sympathie naturelle aux coeurs honntes avaient conserv leurs droits, et ce fut avec une joie vritable que M. Bernard s'achemina vers le faubourg de la Guillotire, et qu'il frappa la porte de son cousin mile Frez. Aprs les premires questions sans rponse qui se croisent et se mlent au retour d'une longue absence, M. Bernard conta brivement son cousin les tristes vnements qui l'amenaient Lyon et les inquitudes qui l'y retenaient. Comme il prononait le nom de madame de Kervans, il fut interrompu par une femme qu'il n'avait pas aperue jusque-l, car la pice o il se trouvait tait fort sombre, et elle tait reste assise l'extrmit oppose de la chemine, prs de laquelle il causait avec Frez. --Madame de Kervans est ici! s'cria cette femme en venant lui et l'interpellant avec une vivacit singulire; o donc? Conduisez-moi l'instant prs d'elle, monsieur, je vous prie. Cette prire ressemblait fort un ordre. M. Bernard, stupfait, balbutia quelques paroles d'excuses sur l'tat de souffrance qui ne permettrait pas madame de Kervans de recevoir... --Je suis certaine qu'elle me recevra, dit l'trangre. Puis, se penchant l'oreille de Frez, elle lui parla voix basse. --Faites ce que dsire madame, reprit celui-ci. Sa prsence ne peut que faire du bien votre amie. M. Bernard ne fit plus d'objection. Il offrit son bras l'inconnue, non sans quelque dplaisir la pense de traverser toute la ville avec une femme aussi bizarrement accoutre. L'trangre portait une robe noire d'une toffe grossire; une norme croix de bois pendait son cou; au lieu de mettre un chapeau pour sortir, elle jeta sur ses cheveux gris, coups et spars comme ceux d'un homme, une charpe de laine qui lui enveloppa la tte et les paules. --Je suis accoutume marcher seule, dit-elle en refusant le bras de M. Bernard; je ne m'appuie sur personne. Il ne fut qu' demi fch de cette impolitesse. Durant le trajet qui sparait la demeure de Frez de l'htel du Nord, M. Bernard fut fort surpris de voir que le costume qu'il trouvait si insolite n'attirait aucunement l'attention. Son tonnement redoubla lorsque, passant devant des boutiques ouvertes, il vit des artisans se lever et saluer la personne bizarre laquelle il servait de guide. Quelques enfants du peuple, qui jouaient dans la rue, quittrent leur jeu en l'apercevant et coururent elle. Les grondant de leur fainantise, elle leur recommanda de venir la trouver le lendemain. M. Bernard tait tout bahi; enfin ils arrivrent l'htel. --Qui dois-je annoncer madame de Kervans? dit-il en mettant la main sur la porte de l'appartement. Sans rpondre, l'trangre se prcipita dans la chambre. Ma mre! s'cria Claudine, qui l'aperut en premier lieu; et les deux femmes se jetrent dans les bras l'une de l'autre. Nlida fit un effort pour se lever, et retomba sur le canap o elle tait tendue. L'trangre courut elle. Ce ne furent, pendant plusieurs minutes, qu'embrassements, sanglots, paroles entrecoupes. M. Bernard, rest discrtement sur le seuil, voyant qu'il n'avait rien craindre de cette rencontre, repartit sans avoir t aperu de sa femme, et retourna chez Frez, curieux d'avoir enfin l'explication de cette nigme. --La personne que vous venez de conduire, lui dit son cousin sans attendre qu'il l'interroget, est la femme la plus extraordinaire que j'aie jamais rencontre. Elle a t longtemps suprieure du couvent de l'Annonciade; elle a rompu ses voeux par les motifs les plus honorables. Vous n'tes pas assez des ntres, continua Frez en mettant la main sur l'paule de M. Bernard, pour que je vous dise le secret de sa vie. Mais ce qu'il y a de certain, et ce que personne n'ignore, c'est qu'elle exerce ici sur la classe ouvrire, sur les pauvres, sur les femmes en particulier, une action presque miraculeuse, et dont les fruits ne tarderont pas se faire connatre. Elle s'est cr par ses bienfaits, par sa haute raison, par son loquence, une sorte de souverainet qui sied son caractre viril et aux instincts de sa royale nature. C'est une grande femme, en vrit, et qui laissera des traces de son passage sur la terre. Les deux amis causrent longtemps encore M. Bernard ne se lassait pas d'interroger Frez, sur l'existence, incomprhensible son point de vue, de l'trangre, lorsque mre Sainte-lisabeth, nos lecteurs l'ont reconnue dj, entra dans la chambre, et, allant droit lui: --Madame de Kervans n'est pas en tat de faire la route de Paris, dit-elle. D'ailleurs, Paris ne lui vaudrait rien. Vous ne pouvez rester ici sans un fcheux arrt dans vos affaires, m'a dit Claudine; laissez-moi Nlida; je rponds d'elle. Personne, en ce moment, ne saurait lui faire plus de bien que moi. Je vais m'tablir l'htel, dans sa propre chambre, jusqu' ce qu'on puisse la transporter ici. Je ne la quitterai pas une minute; je vous donnerai exactement de ses nouvelles; si elle se sent plus forte et tmoigne le dsir de retourner Paris, vous viendrez la chercher... Tout cela est convenu avec Claudine, ajouta-t-elle d'un ton d'impatience, voyant que M. Bernard semblait hsiter; allez aider votre femme faire ses prparatifs de dpart; dans une heure, je serai l'htel du Nord. M. Bernard, qui subissait dj l'ascendant de mre Sainte-lisabeth, voulut lui parler de l'avenir de Nlida et de l'espoir qu'il nourrissait de la runir son mari. La religieuse le regarda avec un singulier sourire. --Votre projet, entre tous ses inconvnients, a celui de venir trop tard, dit-elle. Vous ne lisez donc pas les journaux? Puis, cherchant dans une pile de gazettes et de revues entasses sur la table, elle prit un _Moniteur_ six ou huit jours de date, o elle lut ce qui suit: Un accident affreux vient, de plonger dans la consternation le dpartement d'Ille-et-Vilaine. M. le comte de Kervans, dernier hritier de l'illustre famille de ce nom, a t tu la chasse par l'inadvertance d'un de ses voisins. Ces sortes d'accidents se renouvellent si frquemment que nous croyons de notre devoir, etc... M. Bernard ne rpondit rien, et sortit aprs avoir serr la main Frez. CINQUIME PARTIE XXIII _Allein_ musst Du entfalten deine Schwingen, _Allein_ Dich auf die See des Lebens wagen. _Allein_ nach Deinem Idealen jagen, _Allein, allein_, nach Deinem Himmel ringen. GEORGE HERWEGH. Prs d'un mois s'tait coul. Nlida, qui avait reu une nouvelle secousse en apprenant la mort de son mari, tait bien loin de reprendre des forces. Les esprances de mre Saint-lisabeth ne se ralisaient pas, et la religieuse commenait partager les apprhensions de Frez, qui regardait l'tat de madame de Kervans comme ingurissable. Elle aurait voulu et n'osait aborder de front cette tristesse taciturne; elle redoutait et souhaitait tout la fois une crise qui pouvait tre funeste, mais qui pouvait aussi dterminer le rveil de cette lthargie morale o Nlida semblait se complaire. Un soir, elles taient toutes deux dans la chambre qu'occupait Nlida, assises de chaque ct de l'tre, et faisaient de la charpie pour un bless. Les doigts de madame de Kervans effilaient machinalement la toile; sa pense tait loin. --Nlida, Nlida, dit enfin mre Sainte-lisabeth, ne pouvant plus contenir sa douleur irrite, je ne suis pas contente de vous, mon enfant. Ce n'est pas l que j'avais droit d'attendre de votre affection et de votre courage. Nlida leva les yeux sur elle, la regarda avec une indicible surprise, se tut quelques instants, puis, pousse par un mouvement irrsistible, se jeta dans ses bras et fondit en larmes. --Nous voici comme en ce jour o je vous trouvai priant dans votre cellule, dit la religieuse d'un ton grave. Dieu a des desseins sur nous, Nlida, puisqu'il nous runit encore aujourd'hui dans les mmes sentiments, aprs de si cruelles preuves. Nlida secoua la tte. --Dieu ne peut avoir de dessein sur une morte, dit-elle; il n'y a plus de vie en moi; je n'ai plus rien faire en ce monde, ni pour moi ni pour les autres. --Ne blasphmez pas, s'cria la religieuse; au nom du ciel, ne blasphmez pas contre Dieu, contre la vie, contre vous-mme. L'gosme froce de certaines douleurs est la plus coupable des impits. Nlida, ce reproche fait avec amertume, s'arracha des bras de la religieuse et se rassit en silence sur son fauteuil. --Ma destine est accomplie, reprit-elle, voyant que mre Sainte-lisabeth ne rompait pas le silence. --La destine! Ce n'est l qu'un vain mot. Notre destine, c'est notre caractre; ce sont nos facults, gouvernes ou ingouvernes par notre volont ou notre lche abandon. Qui donc oserait prtendre, avant l'heure de la mort, qu'il a fait de lui-mme une oeuvre acheve, digne d'tre loue par l'artiste ternel, admise dans le sein de l'infinie beaut? Vos facults sont grandes, Nlida; svre sera le compte que vous aurez en rendre. --Je ne vous comprends pas, ma mre; que puis-je donc faire aujourd'hui? Que pourrais-je vouloir? --J'ai tort, dit la religieuse d'un ton beaucoup plus doux, en prenant la main de Nlida qu'elle serra avec tendresse; vous ne sauriez trouver un sens mes paroles, car je ne vous ai jamais ouvert mon coeur. Vous ne me connaissez pas encore. Vous fatiguerai-je par le rcit abrg de ma vie? Quand vous m'aurez entendue, peut-tre pourrons-nous aisment nous comprendre. Si nous ne le pouvons pas, nous saurons du moins que nous n'avons plus rester ensemble. Je vous rendrai vos amis, auxquels je vous ai arrache avec une passion jalouse et une immense esprance, et je reprendrai avec rsignation ma voie solitaire. --Je vous coute de toute mon me, dit Nlida, en approchant son fauteuil du tabouret o mre Sainte-lisabeth s'asseyait toujours. La religieuse se recueillit un instant et commena ainsi: Je n'ai pas connu ma mre. Mon pre tait un homme d'un esprit ferme, d'un caractre froid, d'une raison solide, d'un coeur... je n'ai jamais su s'il avait un coeur. Le got exclusif des affaires, auxquelles il avait longtemps pris part, absorbait tout ce qu'il pouvait y avoir en lui d'lan et de vie. Le reste, y compris ses enfants, le trouvait insensible. Il ne paraissait pas se soucier d'tre aim; il n'en aurait pas eu le temps. Il lui suffisait d'tre obi, et en cela tout ce qui l'entourait lui donnait une satisfaction complte. Sa volont n'tait jamais ni conteste ni mme examine; on s'y soumettait comme une force immuable, comme une justice abstraite, qu'il y aurait eu folie tenter de flchir. J'avais une soeur d'un premier lit, leve en Allemagne, chez une tante maternelle. Quant moi, si j'tais rest la maison, c'tait plutt, coup sr, parce que mon pre, toujours occup d'autre chose, n'avait pas song me mettre ailleurs, que par aucun motif puis dans la tendresse paternelle. Je n'tais jamais malade, point bruyante, trs-peu expansive, et fort indpendante dans mes allures. Je ne lui tais donc point charge; il n'y avait jamais lieu s'apercevoir que je fusse l. De cette faon, je restai pendant bien des annes, toujours sous ses yeux dans qu'il part ni jouir ni souffrit de ma prsence. D'ducation, il va sans dire que je n'en reus aucune. quinze ans, c'est peine si j'avais ouvert un livre. Toutefois mes facults n'taient point restes en souffrance, loin de l. Mon pre, qui n'avait pas d'amis dans le sens que vous et moi attacherions ce mot, avait des relations politiques fortement noues. Son salon tait le rendez-vous habituel des ministres passs ou futurs, et de tout ce qui marquait d'une manire quelconque dans la diplomatie, l'administration et le journalisme. On y causait avec libert et sagesse. On y jugeait les hommes et les choses un point de vue lev, avec l'inflexible rigueur d'une logique exempte de passion. Ce fut l, dans un coin de ce salon o j'tais oublie plutt qu'admise, que, les yeux et les oreilles tout grands ouverts, je recueillis avec avidit mes premires notions sur le train du monde. Mon esprit, port l'observation, contracta dans le grave entretien de ces intelligences d'lite des habitudes de pense et une trempe de caractre vigoureuses. Encourage par la tendresse de l'un des aimables vieillards qui se rassemblaient chez nous, j'osai plusieurs fois lui adresser des questions qui le surprirent. Il me fit parler et dcouvrit que, non-seulement j'tais au courant de toutes les matires que l'on traitait devant moi, mais encore que j'tais capable d'une argumentation serre, que je saisissais avec promptitude le point juste des questions, les tranchant souvent ma faon avec une sagacit peu commune. Savez-vous, dit-il un jour l'un de nos habitus, tonn de le voir me parler depuis prs d'une heure avec un srieux qui pouvait en effet sembler trange, savez-vous que nous avons l une petite Roland? Elle nous fera une _lettre au roi_ le jour o il en sera besoin. Le nom me resta. Je voulus savoir si la comparaison tait flatteuse, et je me fis apporter par le secrtaire de mon pre les Mmoires de la fire girondine. Une seule chose me frappa et fit une impression profonde sur mon esprit: ce fut le rle srieux qu'une personne de mon sexe avait pu jouer; l'ascendant qu'elle avait exerc sur de mles intelligences et le martyre sublime qui avait couronn la lutte hroque. Les femmes pouvaient donc aussi tre grandes, fortes, tre quelque chose enfin! Cette pense me donnait la fivre. Madame Roland acquise mon admiration, je voulus connatre les autres femmes dont la France avait gard la mmoire. Hlose, Jeanne d'Arc, madame de Maintenon, madame de Stal, devinrent pour moi un objet particulier d'tude; puis j'agrandis mon cercle, et j'entrai dans le domaine de l'histoire et de la philosophie. Le secrtaire de mon pre me venait en aide. Frez tait un homme d'une capacit rare, et, sous le silence que sa position lui commandait, il couvait des passions fougueuses. Rpublicain jusqu' la moelle des os, il n'attendait que l'heure o un petit hritage ncessaire son indpendance lui serait chu, pour renoncer un emploi servile et se jeter ouvertement dans le parti qui conspirait alors le renversement de la monarchie. Voyant mon enthousiasme pour les ides gnreuses, il laissa avec moi toute dfiance, et, dans les longs tte--tte qui suivirent mes lectures, il m'initia aux projets de la jeunesse radicale. Je sentais les fibres les plus secrtes de mon coeur remues ces perspectives d'avenir. Le jour ne suffit bientt plus ma soif de connatre. Je passai des nuits entires lire, dvorer l'histoire de la rvolution franaise, les crivains du dix-huitime sicle et tous les crits saillants de nos modernes socialistes. J'avais plac au-dessus de ma table le portrait de madame Roland. Frez me persuada que je ressemblais mon hrone. Ds ce moment, une voix mystrieuse ne cessa de murmurer mon oreille que moi aussi peut-tre un jour... Sur ces entrefaites, la mort de sa belle-soeur obligea mon pre reprendre auprs de lui cette fille ane de qui je vous ai parl et que je n'avais jamais vue. Elle arriva escorte, suivant la mode allemande, d'une dame de compagnie sche et roide, qui m'inspira ds l'abord une aversion insurmontable. Quant ma soeur, je dois avouer que j'eus beaucoup de peine me familiariser avec l'trange aspect de sa personne. Elle n'tait pourtant pas laide, du moins de cette laideur qui se peut dfinir, mais elle tait aussi dpourvue de charme qu'il est possible de l'tre vingt-deux ans, avec un beau teint, une belle chevelure et des traits passables. Soit qu'elle ft dispose une obsit excessive, soit que le corps de baleine dans lequel elle s'emprisonnait et excit la nature une raction, soit qu'elle et trop mang de farineux, ou trop peu pens, ou trop peu souffert, toujours est-il qu'elle tait afflige d'un embonpoint ridicule et qu'elle n'avait pas forme humaine. Comme, au surplus, elle ne se doutait pas de sa disgrce, elle en augmentait l'impression importune par des prtentions inqualifiables. Elle portait le nez haut, se renversait en arrire, parlait d'un ton rogue, et s'affublait de couleurs clatantes, comme une reine de thtre. Son entre dans le salon de mon pre fut un vritable dsastre. Les vieilles gens sont difficiles en beaut. Savez-vous que votre dlicieuse soeur ressemble s'y mprendre l'un de ces beignets souffls et vides qui portent un nom si malhonnte, me dit le moqueur et cynique vieillard qui m'avait donn mon cher surnom. Je partis d'un clat de rire qui gagna tout le cercle. J'ignore si ma soeur avait entendu. Le fait est qu'elle plit, et, ds ce moment, je pus m'apercevoir que j'avais allum dans son coeur une haine qui ne devait plus s'teindre, et dont les effets ne se firent pas attendre. Chaque jour vit s'envenimer l'hostilit latente de notre situation rciproque. Dans le corps disgraci que je viens de vous dcrire logeait un esprit des plus minces, mais entich, enivr, encrass de sa propre excellence. Ma soeur avait t coute comme un oracle la cour de Hildburghausen, o sa qualit de Franaise lui donnait un avantage incontestable. Rien ne fut plus drle que de la voir garder Paris le sentiment arrogant et altier d'une prminence qui n'existait plus, se montrer fire d'tre franaise, de parler franais, d'crire correctement le Franais, de porter des chapeaux franais. Je n'ai jamais rencontr de vanit plus gare. Sa dame de compagnie, qui la flagornait avec impudeur, dcouvrit un jour que je n'avais pas fait d'tudes rgulires comme on les entend dans les pensionnats, et que mes phrases n'taient pas toujours alignes avec une rectitude grammaticale. Je crois qu'elle en pleura d'aise, et, me parlant avec un ddain plein de compassion, elle me conseilla de me faire prter par ma soeur un trait sur les adverbes de lieux, petit chef-d'oeuvre compos pour l'instruction de la jeune princesse de Hildburghausen, et dont toutes les cours de l'Allemagne avaient demand des copies, la modestie de ma soeur ne lui ayant pas permis de le faire imprimer. Je me contins plus qu'il n'tait dans mon caractre, et je promis de consulter Euphrasie sur des difficults de la syntaxe. Mais cela ne servit de rien. On ne trompe pas l'envie. Elle n'avait pu, malgr l'aveuglement de son amour-propre, s'empcher de remarquer le peu d'effet qu'elle produisait dans le salon de notre pre avec ses dissertations perte de vue sur les participes, et ses descriptions interminables des crmonies de la cour de Hildburghausen. Peu peu, les rares interlocuteurs qui s'approchaient par politesse du canap o elle sigeait avec une dignit magistrale, dsertaient la place et venaient se grouper dans l'embrasure de la fentre, autour d'un tabouret fort semblable celui-ci, dit mre Sainte-lisabeth dont ces souvenirs de jeunesse dridaient depuis quelques minutes le front sombre et soucieux. L, assez gauchement perche, je me tenais, ma tapisserie la main, jetant de loin loin dans la conversation, une parole, ou seulement un regard, qui lui donnait un essor nouveau et lui prtait un charme que les discussions entre hommes perdent bien vite, quand une femme n'est pas l pour les maintenir dans une certaine mesure dlicate et tempre. Ma soeur s'aigrit, et, comme elle tait fort calcule, elle se dit que, tant que je resterais dans la maison, non-seulement elle n'y ferait aucun effet, mais encore, chose plus grave, elle n'y trouverait pas d'pouseur. Son parti fut pris l'instant de m'en faire sortir au plus vite et par tous les moyens. Mon imprudence la servit. Comme je vous l'ai dit, j'avais un got passionn pour l'tude et pour l'entretien srieux de mon jeune matre. Il tait fort occup durant le jour; rien ne me parut plus simple que de lui donner rendez-vous dans ma chambre, aprs le th qui se prenait au salon dix heures. Je lui lisais des rsums de mes lectures, lui exposant les difficults qui m'arrtaient. Ces tte--tte se prolongeaient souvent trs-tard; il arriva ce qui ne pouvait manquer d'arriver: Frez devint amoureux de moi et commena une correspondance laquelle son exaltation et mon ignorance absolue de la valeur de certains termes dans le langage du monde donnrent une apparence criminelle. Ma soeur et sa dame de compagnie taient aux aguets. On surprit nos lettres. On dnona mon pre nos rendez-vous nocturnes. Il entra dans une colre pouvantable, chassa Frez, et m'ayant fait comparatre, il me signifia qu'il me donnait vingt-quatre heures de rflexions, soit pour pouser un cousin que j'avais dj refus deux reprises, soit pour entrer dans un clotre. Mon pre, en me posant cette alternative, ne doutait pas que je ne dusse choisir le mariage; il se trompait. Ce cousin tait un hobereau de Lot-et-Garonne, chasseur enthousiaste et agriculteur sordide. Je frmis la seule pense d'une existence dont les limites les plus vastes et les joies les plus intenses seraient le gouvernement d'une basse-cour et les pripties d'une traque au renard. Dieu ne m'avait pas donn l'instinct de la maternit; c'est peine si je comprenais l'amour tel que je le voyais dpeint dans les romans; je ne concevais d'autre bonheur que celui de la domination; mon coeur ne battait dj plus qu' l'ide d'une grande destine. J'avais t plusieurs fois, en ces derniers temps, au couvent de l'Annonciade, voir une de mes parentes qui s'tait faite religieuse par dsespoir amoureux. C'tait une faible crature, qui gmissait et se lamentait tout le long du jour. Elle me disait souvent: Que n'es-tu ma place? Tu n'aimeras jamais personne, tu serais contente de commander, tu mnerais tout le monde ici la baguette; avant deux ans on te nommerait suprieure. Ces paroles, dites tourdiment, n'taient pas sorties de ma mmoire. J'avais cherch de tous cts quelle voie tait ouverte mes ambitions confuses; je n'en trouvais aucune. Un mariage, quelque brillant qu'il ft, me plaait sous le pire des jougs, celui du caprice d'un individu qui pouvait tre noble et intelligent la vrit, mais qui pouvait aussi tre vulgaire et stupide. D'ailleurs, le mariage, c'tait le mnage, le gynce, la vie des salons. C'tait le renoncement presque certain l'expansion de ma force, ce rayonnement de ma vie sur d'autres vies, dont l'image seule enflammait mon cerveau d'irrfrnables dsirs. L'ide de diriger un jour une communaut tout entire et l'ducation de deux cents jeunes filles, toujours renouveles et recrutes dans les premiers rangs de la socit, s'empara de moi comme la seule qui pt me conduire un but digne d'efforts. Si je pouvais, me disais-je, infiltrer dans Ces jeunes coeurs les sentiments dont le mien dborde; si, au lieu de la morgue et de la vanit dont on les nourrit, je parvenais les pntrer des principes d'une galit vraie; si j'allumais dans leur me pur et enthousiaste amour du peuple, j'aurais fait une rvolution... Ce mot me donnait le vertige. Je dclarai mon pre que je voulais entrer au couvent de l'Annonciade en qualit de novice. Il sourit de piti, ne voyant dans ce dessein que le puril enttement d'un amour contrari. Ma soeur l'entretint dans cette pense, car elle savait que son indiffrence n'irait pas jusqu' me voir sans chagrin prendre un parti aussi extrme, et l'assura qu'au bout de quinze jours de noviciat mon obstination serait dompte; mon pre ne m'en parla plus, et, vingt-quatre heures aprs, ayant fait avertir la suprieure des Dames de l'Annonciade, il me fit conduire au couvent. Euphrasie, en m'embrassant, me sourit d'un sourire o se peignait toute l'hypocrite satisfaction de sa mdiocrit rancunire. La premire personne que je vis au couvent; aprs la suprieure, ce fut le pre Aimery; sa capacit me frappa. Je discernai vite en lui une nature semblable la mienne par l'ambition, le courage et la persvrance; il parut me deviner aussi. Cette rencontre me sembla providentielle. Je le savais tout-puissant dans son ordre et trs-influent dans le monde. Je l'associai dans ma pense tous mes projets, et, sans lui ouvrir mon coeur encore, je lui livrai en esprit toutes mes esprances. Peu de temps aprs mon entre au couvent, mon pre tomba malade; il mourut l'avant-veille du jour fix pour mes premiers voeux, attendant toujours que je vinsse me rtracter et implorer mon pardon. Sous prtexte de me distraire, mais en ralit pour m'prouver, on me fit quitter Paris et l'on m'envoya successivement dans les maisons de province les plus recules. Ma conduite, pendant six annes, fut la plus difiante dont on et mmoire au couvent. Elle ne trahit absolument rien qu'une pit exemplaire et une abngation complte de toute volont. Ma naissance et ma fortune me donnaient en surplus des avantages tels, que, le jour de l'lection venu, je fus nomme suprieure l'unanimit. Ds que j'eus le pouvoir en main, je songeai m'ouvrir au pre Aimery; je ne doutais pas de le trouver prt me seconder. Nous emes ensemble une confrence que je n'oublierai de ma vie. Elle dura six heures d'horloge. Nous commenmes par tablir notre point de dpart; il tait le mme: concentrer en nos deux personnes la plus grande force d'autorit possible; obtenir au dedans une soumission aveugle; nous entendre pour gagner ou distraire ceux de nos chefs qui pourraient nous faire obstacle; flatter, sduire la jeunesse qui nous tait confie; nous insinuer par elle dans l'intrieur des familles. Jusque-l tout allait merveille; mais tout coup il se fit dans l'entretien une immense dchirure. Le terrain sur lequel nous marchions sans plus de prcaution, nous croyant dj d'accord, s'boula avec fracas; le pre Aimery et moi, nous nous trouvmes spars par un abme. Le but de toute cette influence reconquise, de cette puissance exerce au dedans et au dehors, c'tait pour lui le rtablissement plein et entier de l'ancienne omnipotence de son ordre au profit de tout ce que je regardais comme d'iniques prjugs. Il me laissa entrevoir de secrtes affiliations avec les chefs de la noblesse, des promesses changes, des engagements pris pour le retour d'un tat de choses qui me faisait horreur... Ma surprise fut violente. Je ne sus pas me contenir, et, dans un torrent de paroles o mes esprances si longtemps comprimes se livrrent passage, je laissai chapper avec une imprudence d'enfant le secret de ma vie entire. Le pre Aimery me regarda longtemps comme s'il avait eu devant les yeux une personne frappe d'alination mentale; puis je le vis faire une prire intrieure; puis, enfin, il me dclara que j'tais d'une fourberie insigne, que j'avais tromp lui et tout le monde avec une adresse satanique, mais qu'il saurait bien m'empcher de nuire; que, puisqu'on ne pouvait me retirer l'autorit que me confrait ma dignit nouvelle, il exercerait du moins une surveillance de tous les instants et me dnoncerait la premire parole imprudente qui m'chapperait. Il ajouta, du reste, en s'adoucissant, qu'il esprait que le temps et la rflexion rassainiraient mes ides et me rendraient moi-mme. Quand il m'eut quitte, je crus mon tour que tout ce que je venais d'entendre ne pouvait tre vritable; que le prtre avait parl ainsi pour me tenter... Mais cette illusion dura peu, et je me vis face face avec la plus triste destine. Je ne vous dirai pas, ce serait trop long, toutes les tortures des annes suivantes; mes vains efforts pour gagner le pre Aimery au moins des modifications partielles dans l'enseignement, mes tentatives avortes auprs de quelques autres ecclsiastiques, et enfin l'inaction absolue laquelle je me vis condamne par, leur vigilance souponneuse. Quand vous entrtes au couvent, Nlida, j'tais plonge dans le plus morne dsespoir. La vue de votre visage clair d'une lumire divine, ce que j'entrevis de noble, de grand et de fier dans votre me, ralluma en moi l'instinct de la vie; et, lorsque vous me dtes que vous vous sentiez la vocation, j'en ressentis une joie que je ne sus pas assez dissimuler. Le pre Aimery suspecta quelque embche; il se persuada probablement que vous partagiez mes opinions et qu'il aurait deux esprits rebelles contenir au lieu d'un; bref, il s'opposa votre prise d'habit, et nous emes cette occasion des querelles fort vives, qui finirent par la menace de me faire destituer dans une assemble gnrale. Je sentis en frmissant que d'un jour l'autre, en effet, je pourrais me voir dpouille de l'autorit qui tait ma sauvegarde et tomber sans dfense entre les mains de mes ennemis. Ce fut alors que je conus un premier projet de fuite. Une lettre que je reus peu aprs de Frez, par l'intermdiaire d'une ancienne femme de chambre qui m'tait reste dvoue, fixa ce vague projet et en hta l'excution. Frez m'apprenait qu'il tait mari Genve, o il venait de fonder un journal. Il rassemblait autour de lui des hommes de talent, et travaillait pour la bonne cause. Sa femme, ajoutait-il, partageait toutes ses ides et l'aidait avec zle. Ces derniers mots furent dcisifs. Je m'chappai du couvent avec ma fidle Rose. Elle m'avait procur un passe-port et une chaise de poste que je trouvai toute prte chez elle. Trois jours aprs j'tais en Suisse. Pendant deux ans j'y vcus peu prs cache, craignant toujours les poursuites du pre Aimery. Mais un silence complet de ce ct, comme aussi celui de ma soeur, qui, marie honorablement en Allemagne, ne se souciait gure d'entendre parler de moi, me rassura. Pendant ce temps, je m'tais prpare, je puis dire, avec ferveur, la mission laquelle je me croyais appele, et lorsque Frez rsolut de rentrer en France et de fixer Lyon le centre de son activit, je lui dclarai que j'tais dcide le suivre. Vous vous tonnerez peut-tre, Nlida, de me voir chercher un asile sous le toit d'un homme dont la passion pour moi m'tait connue. Vous penserez sans doute qu'il n'tait pas loyal de venir me jeter la traverse d'une union paisible et de m'exposer troubler le bonheur de deux tres que je respectais? Il est certain que j'agissais sans prudence. Je fus plus heureuse que sage. J'avais quitt un jeune homme, je retrouvai un vieillard, un front pliss par la mditation, un coeur absorb par les passions politiques, des sens teints par la force de la pense. Quand nous nous revmes, nous parlmes peine de nous. La cause, la sainte cause pour laquelle Frez tait prt donner sa vie, l'absorbait entirement. Il se rjouit de trouver en moi une auxiliaire dont il s'exagra la valeur. Trs fort la plume la main, Frez n'avait pas le don de la parole et ne pouvait agir directement sur les masses. Il me trouva loquente, me conjura de jeter loin de moi tout scrupule et de ne pas craindre de prcher ouvertement nos doctrines. J'essayai d'abord de faire quelques proslytes parmi les femmes. Je voulais fonder une association, une espce de couvent libre o l'on ne ferait d'autre voeu que celui de charit. Mais, hlas! que je fus vite rebute! Tous ces cerveaux taient si creux, tous ces coeurs si frivoles! Ces femmes s'enivraient d'ides comme les hommes se grisent d'un vin dont ils n'ont pas l'habitude, et ce qui les animait d'un certain enthousiasme extravagant pour les ides nouvelles, c'tait l'espoir assez peu dissimul de pouvoir s'abandonner sans frein et sans honte leurs penchants. Dcourage de ce ct, je dirigeai mes efforts d'un autre. J'avais t souvent avec Frez dans les ateliers et dans les prisons o il portait des secours et des esprances; je trouvai l de si mles courages, de si simples et si hroques vertus, qu'une ide longtemps nourrie en silence me revint avec force. Notre pays, me disais-je, depuis la dernire rvolution, n'a pas repris son quilibre. Deux classes de la socit, la noblesse et le peuple, sont en proie de vives souffrances; l'une subit un mal imaginaire, l'autre un mal rel; la noblesse, parce qu'elle se voit dpouille de ses privilges et de ses honneurs par une bourgeoisie arrogante; le peuple, parce que le triomphe de cette bourgeoisie, amene par lui au pouvoir, n'a t qu'une dception cruelle. Il commence regretter, par comparaison, ses anciens matres. Comme il lit peu l'histoire, il ne se souvient que des manires affables et des largesses du grand seigneur. Pourquoi ces deux classes, claires par l'exprience, ne s'entendraient-elles pas contre leur commun adversaire? Pourquoi les instincts courageux du peuple, l'esprit d'honneur de la noblesse, ne triompheraient-ils pas d'une bourgeoisie goste et dj nerve par le bien-tre? Pourquoi ne tenterait-on pas ce rapprochement? Pourquoi les femmes, qui ont la fois et par nature toutes les dlicatesses de l'aristocratie et l'ardeur de charit du peuple, ne seraient-elles pas les aptres et les intermdiaires de cette alliance? Frez encourageait mes illusions. Il est des temps, me disait-il, o l'esprit de vrit se retire des hommes. La vue prophtique des choses est alors donne la femme, qui prononce, souvent mme sans en avoir l'intelligence complte, les paroles de salut. C'est une femme qui a fait la France chrtienne; c'est une femme qui l'a sauve du joug tranger; ce sera une femme encore; tout me le dit, qui allumera le flambeau de l'avenir. Ainsi exalte, enhardie, je redoublai de zle et je parvins former une nombreuse association d'ouvriers que j'clairai d'abord sur leurs intrts matriels; je leur fis honte de leur ivrognerie, des rivalits stupides et sanglantes du compagnonnage; puis je les amenai dsirer, pour leurs enfants et pour eux-mmes, un cours rgulier d'instruction morale. Me voyant coute avec docilit, l'ide me vint de complter mon oeuvre en allant trouver dans les chteaux quelques femmes bonnes et pieuses, que j'esprais intresser en leur prsentant mon oeuvre au point de vue de la charit chrtienne. Je me procurai une lettre pour l'une des plus considrables de la province. Elle me reut bien et m'introduisit auprs de ses amies; j'agis cette fois avec une circonspection trs-grande; allant pas pas, de proche en proche, obtenant en premier lieu de l'argent, puis des sympathies vives, nouant ensuite des rapports personnels entre les plus clairs de mes aristocratiques adeptes et les familles d'ouvriers auxquelles je connaissais les habitudes les plus dlicates. L o je voyais du penchant pour les doctrines nouvelles, je me hasardais plus avant. Chaque jour nous nous applaudissions, Frez et moi, des succs de ma propagande, lorsque mon mauvais destin me fit dcouvrir par le pre Aimery. Ce fut ma perte. Il me dnona dans les chteaux comme une religieuse sans moeurs, chappe du clotre. Aussitt toutes les portes me furent fermes. Mais sa haine ne se borna pas l. Il sut m'atteindre jusque parmi ces honntes artisans dont j'tais devenue la mre et la soeur; il me fit passer prs d'eux pour un espion; la mfiance se glissa dans leur me, et j'ai dsormais lutter contre des obstacles de tout genre que je dsespre d'aplanir. Nlida, qui avait cout la religieuse avec une attention toujours croissante, lui dit en attachant sur elle ses deux grands yeux qui brillaient d'un clat effrayant dans ses joues creuses et ternes. --Vous voyez bien, ma mre, que vous dsesprez aussi. --Je dsespre de moi, non de la cause, reprit la religieuse; la Providence est juste; elle ne pouvait vouloir pour de si nobles fins un instrument si misrable. Mon but tait grand, mais mon mobile tait petit; et tous, nous devons subir la peine de nos fautes. L'ambition m'a dvore; le dsir de me faire un nom m'a entrane des voeux coupables; je suis entre au clotre sans avoir la foi aveugle qui m'y aurait soutenue; je n'ai cherch que la domination; deux fois elle m'chappe au moment o je crois la saisir. Oui, Nlida, une justice rigoureuse s'exerce dans la destine de l'homme. Vous me voyez brise par l'instrument choisi pour mon lvation. J'ai rompu sans vertu des voeux faits sans loyaut; ces voeux me poursuivent et anantissent mon ouvrage. J'ai voulu l'clat d'une grande renomme; l'opprobre qui s'attache si justement au parjure fltrit mon front. D'ailleurs, continua-t-elle, je suis un tre incomplet, parce que je n'ai jamais aim. Je n'ai pas connu ce sentiment sublime qui fait vivre d'une double vie. Je n'ai dsir ni un poux ni un enfant; je n'ai t qu'une femme orgueilleuse, aussi grande en apparence qu'on peut le devenir par la force de l'esprit, mais une bien chtive crature en ralit, qui la nature avait refus un coeur capable d'amour. Et la religieuse, pour la premire fois depuis bien des annes, pleura chaudes larmes. Se matrisant enfin, elle s'cria: Mais ce que je n'ai pu faire, ce qui n'a pu m'tre accord, d'autres plus dignes ou plus fortuns l'accompliront. Nlida! si vous aviez la moiti de mon courage! si vous consentiez seulement vivre, si vous voyiez, si vous entendiez une seule fois ces flagrantes misres que j'ai si souvent exhortes, vous auriez honte de votre dsespoir. Et vous seriez exauce, vous, ajouta la religieuse en prenant la main de madame de Kervans et en la serrant dans la sienne, car vous tes digne d'une telle destine. Vous n'tes plus ni une amante goste ni une pouse infidle; vous tes la veuve libre et prouve qui a conquis, par la douleur et l'amour, le droit de se consacrer aux grandes penses. Votre me ne s'est jamais ouverte aux passions mauvaises; Dieu y peut verser encore ses plus purs rayons. Nlida sourit d'un amer sourire. --Sais-je seulement aujourd'hui prier encore ce Dieu que vous invoquez, dit-elle? Sais-je comment il veut qu'on le prie? Puis-je croire encore?... --Qu'est-il besoin de croire? reprit la religieuse avec feu. Contentez-vous d'esprer! Dans le triste temps o nous virons, je crains qu'ils ne mentent aux autres ou qu'ils ne se mentent eux-mmes, ceux qui disent qu'ils croient. La foi exige par les religions tablies, cette foi qui s'lve sur les ruines de la raison, rpugne aujourd'hui une crature sense, car elle semble une insulte l'attribut le plus divin de la nature humaine. Tout est incomplet, insuffisant. La certitude abstraite des philosophes est drisoire, car elle ne satisfait ni le coeur ni l'imagination. L'homme, cet tre chtif et born, n'a pas trop de toutes ses puissances pour s'lever jusqu' Dieu; mais quand il a concentr sur un seul point toutes les forces de son esprit, de son coeur et de sa volont, il ne parvient pas toujours la foi; il n'arrive le plus souvent qu' l'esprance. La soif de l'idal est en vous, Nlida. L'idal a fait la force et l'angoisse de votre vie. Vous avez cru le trouver dans le renoncement du clotre; je m'applaudirai toujours, malgr vos infortunes, de vous avoir dsabuse. Il vous est apparu dans le mariage; c'est l qu'il serait pour la plupart des femmes, si la socit n'avait fauss les conditions naturelles de ce srieux contrat. Plus tard, vous l'avez cherch dans l'amour passionn d'un seul; ce fut votre illusion la plus funeste. Loin de moi la pense d'accuser celui que vous avez aim; il ne vaut peut-tre ni plus ni moins qu'un autre homme; l'gosme a revtu chez lui sa forme la plus belle: la forme potique. Mais il n'tait pas digne de votre sublime abngation; il sentait que vous tiez aveugle, et cette conscience lui causait de grands tourments dont il se dlivrait par de grandes faiblesses. Voulez-vous pleurer ternellement une erreur rparable? Voulez-vous vous abmer dans les larmes? Voulez-vous rendre Dieu une me vide de bien?... Mre Sainte-Elisabeth avait parl longtemps. La lampe s'teignait et les premires lueurs de l'aube pntraient dans la chambre. Les rues dsertes commenaient retentir de ces bruits graves qui annoncent le rveil des travailleurs. Quelques charrettes, apportant la ville les provisions de la journe, roulaient pesamment sur le pav sonore. La religieuse alla la fentre; Nlida se leva et la suivit en silence. Toutes deux s'appuyrent sur le balcon et regardrent, tantt la rue o passait de loin loin un ouvrier charg de ses outils, tantt le ciel o de ples toiles luttaient encore contre la clart envahissante du jour. --_Venez moi,_ a dit notre sauveur ceux-l, reprit la religieuse en montrant la rue; eh bien! moi je vous dis: _Allez eux_. Nlida se pencha sur cette main inspire, et murmura d'une voix mue quelques paroles que mre Sainte-lisabeth devina plutt qu'elle ne les comprit... --Vous consentiriez vivre? dit la religieuse avec transport. --J'essayerai du moins, rpondit Nlida. XXIV En s'loignant de Nlida d'une faon si brusque, en se jouant ainsi d'une vie dont il s'tait empar avec tmrit et dont il devait compte Dieu et aux hommes, Guermann tait bien loin de comprendre toute l'tendue de sa faute; il n'en avait pas mme envisag les consquences probables. Depuis longtemps dj, il agissait et parlait comme un homme ivre demi. Sa longue oisivet et l'excitation factice de sa vie mondaine avaient jet en lui une perturbation au sein de laquelle ne se faisait plus entendre que le sourd grondement de son orgueil bless. Il tait tourment d'un besoin unique: celui d'chapper tout prix la conscience de ses torts, ce mcontentement aigu de soi-mme, chtiment inexorable des organisations suprieures, quand elles font un vain emploi de leurs facults. Il pensa tout gagner en ne voyant plus auprs de lui la ple et svre figure de madame de Kervans, dont le silence accablant le forait rentrer en lui-mme; et comme ses yeux l'clat d'un succs justifiait, glorifiait mme toute faute, il saisit avec avidit l'occasion de ramener lui l'attention publique, ne doutant pas qu'blouie par le prestige de sa clbrit reconquise, Nlida, qu'il aimait encore bien plus qu'il ne le pensait lui-mme, ne confesst bientt ses injustices et ne s'inclint, repentante et heureuse, devant, le gnie de son amant un instant mconnu. La secousse donne ses nerfs par une rsolution si violente, le souvenir de son facile succs auprs de la marquise Zepponi, et, plus que cela, les vagues perspectives d'une position suprieure saisir d'emble dans un monde et dans un pays nouveaux, troublrent de plus en plus, pendant la longue route, ses esprits inquiets. Lorsqu'il arriva T..., toutes les ambitions de sa jeunesse s'taient rveilles, et les battements presss de son coeur semblaient voler au-devant d'un grand et prochain accomplissement. Il prit peine quelques instants de repos et courut au palais du grand-duc. Son Altesse tait absente; mais des ordres avaient t donns pour que, aussitt arriv, Guermann ft conduit chez le premier chambellan, intendant des thtres et ftes de la cour. Il tait dix heures du matin. L'antichambre du haut personnage tait remplie de clients et de solliciteurs, assis cte cte sur d'troites banquettes qui faisaient le tour de la pice, attendant silencieusement, patiemment, religieusement, l'oeil braqu sur la porte de Son Excellence, la minute fortune o cette porte archi-sainte s'ouvrirait pour l'un d'entre eux. L'arrive de Guermann causa un lger mouvement d'oscillation dans l'assemble. Les derniers assis se pressrent pour faire place l'tranger; mais il ne daigna pas s'en apercevoir, et, au bout de quelques minutes il se mit arpenter le plancher d'un pas bruyant, en murmurant toutes sortes de paroles irrvrencieuses qui firent s'entre-regarder, de l'air de la plus profonde surprise, les solliciteurs taciturnes. Guermann, pour lequel la socit mal vtue, mal peigne, mal assise, avec laquelle il se trouvait, socit d'acteurs en dtresse, de chanteurs mrites, d'auteurs besogneux, n'embellissait pas les heures de l'attente, sentait la colre lui monter au cerveau. Il s'approcha machinalement du pole, quoique l'atmosphre ft touffante, et s'y brla les doigts. Il alla la fentre; elle donnait sur un toit couvert en ardoises, o de larges gouttires recevaient et dversaient avec un bruit monotone, dans, une espce de rservoir en plomb, les flots ternes d'une pluie de dcembre. Cette vue n'tait pas rjouissante. Guermann referma, d'un geste de colre, le petit rideau de mousseline empese qui se dchira. Enfin, mettant le comble ses tmrits, il revint au milieu de la chambre, auprs d'un guridon qui en faisait le seul ornement, et ouvrit un livre qu'on y avait laiss: c'tait l'almanach de Gotha. L'assemble des solliciteurs s'mut; mais tout coup la porte de l'Excellence s'ouvrit, et, la stupfaction gnrale, un valet appela M. Guermann Rgnier. L'artiste heurta le guridon et fit tomber terre le livre respectable. Une jeune fille se leva, le ramassa et le remit sa place, aprs avoir soigneusement rtabli le signet la feuille o elle pensait qu'il avait d tre. Pendant ce temps Guermann paraissait devant le premier chambellan de la cour grand-ducale. Cet homme important, vtu de sa robe de chambre, prenait son caf la crme, sans se dranger en aucune faon, tout en faisant tremper dans sa tasse une norme rtie au beurre: --Vous tes monsieur Rgnier, peintre franais? dit-il. Guermann s'inclina demi, en mettant la main sur une chaise, o il se serait assis infailliblement si le chambellan lui en et laiss le loisir. --Veuillez tirer deux fois ce cordon de sonnette, continua l'Excellence; monseigneur le grand-duc est en voyage; mais il a daign commander que vous fussiez log dans son palais et nourri ses frais, la troisime table. Voici la personne charge de vous installer, ajouta-t-il en dsignant une espce de secrtaire venu au coup de sonnette. Vous aurez vous prsenter aujourd'hui ou demain chez M. le directeur du Muse; il vous montrera la galerie qui vous est destine. Vous ferez bien de vous mettre immdiatement l'ouvrage, afin que monseigneur, son retour, trouve quelque chose d'achev. Guermann faillit rpondre une colossale impertinence; mais, un signe de l'intendant, la porte par laquelle on l'avait introduit s'tait rouverte; un solliciteur tait entr. L'artiste n'eut que le temps de saluer la franaise, c'est--dire le moins bas possible, et suivit le secrtaire en jurant intrieurement que Son Excellence le chambellan, intendant des thtres et ftes de la cour grand-ducale, lui payerait cher quelque jour sa morgue ridicule. Le secrtaire fit traverser Guermann plusieurs cours de service. Arrivs dans la cour des curies, ils montrent un petit escalier raide et obscur, assez semblable celui de l'atelier de la rue de Beaune; cet escalier aboutissait un couloir sur lequel donnaient des portes numrotes. Le secrtaire mit la clef dans la serrure de la porte n 1 et introduisit Guermann dans une assez grande chambre coucher, fort basse d'tage, aussi peu claire que possible par deux fentres petits carreaux octogones cercls de plomb. Un norme pole, flanqu de deux crachoirs, contristait de sa masse noire et informe cette pice inhospitalire; un lit garni de rideaux jaunes franges cramoisies, des fauteuils en velours d'Utrecht, un tapis fan, rapic de morceaux presque neufs, deux affreuses gravures reprsentant le grand-duc et la grande-duchesse en habit de gala, et enfin un piano, meuble rarement oubli en Allemagne, mais si exigu qu'on aurait pu le prendre pour un jeu de tric-trac, l'enlaidissaient de cette sorte de luxe misrable qui caractrise par tous pays les logements subalternes des demeures princires. -- l'tage suprieur, il y a une pice claire par le haut qui sera mise ds demain votre disposition, monsieur, dit le secrtaire en adressant pour la premire fois la parole Guermann; Son Excellence pense qu'elle sera convenable comme atelier. Voici la fille de chambre charge du service de cette partie de la maison, ajouta-t-il, en voyant entrer la servante, grosse Maritorne aux cheveux de chanvre, aux yeux bleu de faence, sans cils ni sourcils, qui tenait d'une main une cruche eau et de l'autre une pile de serviettes: --Annchen, au premier coup de cloche, vous conduirez monsieur dans la salle manger n. 3. Annchen sourit. --On dne deux heures, monsieur, continua le secrtaire; vous trouverez votre place marque et votre couvert mis la grande table du rez-de-chausse, je vais envoyer prendre vos effets l'auberge. Vous ne dsirez rien autre? --Absolument rien, monsieur, rpondit l'artiste d'un ton courrouc. --Qui est-ce qui dine la table n 3? dit-il la servante, aussitt que le secrtaire fut hors de la chambre. --C'est un excellent dner, monsieur, soyez tranquille, rpondit Annchen souriant toujours et ne comprenant qu' moiti l'allemand problmatique de Guermann; tous les dners sont faits ici dans la mme cuisine; on ne sert pas un plat de plus une table qu' l'autre. --Je ne vous demande pas cela, interrompit Guermann se contenant peine, car, depuis une heure, sa vanit recevait coup sur coup des piqres envenimes; je vous demande quelles sont les personnes qui dinent cette table? --Oh! une superbe socit, monsieur! Il y a d'abord madame la premire femme de chambre qui a t trois ans Paris; puis, monsieur le caissier particulier, bien bon enfant, qui n'est pas du tout fier, et qui trinquera volontiers avec monsieur la sant du grand Napolon, dont il parle toujours; puis madame la seconde gouvernante des enfants... --Il suffit, dit Guermann en prenant son chapeau; vous direz que je ne dine pas table. Et il sortit en frappant la porte de telle sorte, que la pauvre fille pouvante laissa tomber terre sa pile de serviettes, en se demandant si tous les Franais taient donc vraiment fous comme elle l'avait entendu dire. Guermann descendit les escaliers quatre quatre, se perdit dans les cours, se fourvoya dans mille impasses. Aprs bien des alles et venues, trouvant enfin une grille entr'ouverte qui donnait sur la rue, il sortt du palais dans un tat d'exaspration difficile peindre, et marcha longtemps au hasard, par la pluie battante, ne sachant ni o il allait ni ce qu'il voulait. Sa premire pense avait t de remonter incontinent dans une voiture publique et de prendre une route quelconque pour retourner en Italie. Ce projet, en se modifiant sous l'action calmante de la pluie, devint l'intention bien arrte de rentrer l'htel o il tait descendu, de s'y tablir, et de refuser firement cette munificence princire qui le faisait loger dans le quartier des curies et dner avec des femmes de chambre. Un peu plus loin, il rsolut d'aller trouver la grande-duchesse pour l'instruire de ce qui se passait, son insu selon toute apparence, et ne devait tre imput qu' la brutale malveillance de l'intendant. La pluie tombait toujours et traversait peu peu le drap lger de sa redingote. Tout en ralentissant le pas, Guermann commena raisonner avec plus de sang-froid; il songea au personnage ridicule qu'il ferait aux yeux de madame de Kervans, s'il revenait prs d'elle comme un enfant capricieux et dsappoint; il se remit en mmoire l'tat de sa bourse qui lui permettait bien de vivre encore indpendant pendant quelques mois, mais non de prolonger son inaction et de rejeter, d'une seule colre, les avantages d'un traitement considrable et d'un travail important. L'humidit et le froid gagnaient ses paules, Il finit par conclure que l'absence du grand-duc tait la cause unique de tous ces malentendus qui, probablement d'ailleurs, dans les coutumes allemandes, n'avaient pas toute l'importance que les habitudes franaises le faisait y attacher; insensiblement il reprenait, sans en avoir bien conscience, le chemin du palais ducal, lorsque, traversant une place plante de tilleuls, il se trouva en vue d'un monument assez vaste et dont l'architecture rgulire attira son attention. Un trange battement de coeur sembla l'avertir. --Quel est ce monument, monsieur? dit-il en arrtant un bourgeois qui, sans souci de la pluie, se promenait gravement sous les tilleuls en fumant sa pipe. --C'est le nouveau Muse, monsieur. ces mots, Guermann sentit un frmissement intrieur tel, qu'il plit. C'tait comme un rebondissement soudain de son orgueil abattu. Toute sa colre, toute son irritation, tous ses dsespoirs s'vanouirent devant une seule pense: Ici est la gloire de mes jours venir, ici est l'immortalit de mon nom!... Il salua le bourgeois, et, entrant vivement sous le portique du Muse, il demanda M. le directeur. Cette fois, Guermann n'attendit pas. Le directeur tait trop curieux de voir, de juger, d'apprcier et de dprcier cet intrus, ce Franais que lui imposait un caprice du grand-duc, pour ne pas l'accueillir avec empressement. --Eh bien, monsieur, que vous semble de notre Muse? dit-il Guermann d'un air suffisant, aprs le premier change de politesses banales. --Je le trouve d'une architecture irrprochable, dit Guermann froidement. --Cela doit vous paratre bien petit, bien mesquin, vous qui venez de Paris? --Je ne fais pas de rapprochements, monsieur, interrompit Guermann. Le Louvre est le Louvre, et je ne compare pas le duch de T..., tout grand-duch qu'il est, au royaume de France. Le directeur fit la moue, et prenant un trousseau de cls accroch au-dessus de son bureau: --Vous plairait-il de voir l'intrieur, monsieur? reprit-il avec un peu plus de politesse; la plupart des salles sont acheves; monseigneur le grand-duc vous a rserv la galerie du milieu; c'est un retard assez fcheux dans les travaux, mais nous serons plus que rcompenss sans doute par l'excellence de l'oeuvre. Je me sens une grande impatience de voir vos cartons, monsieur. Vous savez que rien ne doit s'excuter ici sans mon approbation... Cela est de pure forme, ajouta-t-il en voyant le visage de Guermann s'assombrir. Avec un artiste de votre mrite, il ne peut tre question de corrections. --En effet, monsieur, si je pensais que mes cartons dussent tre soumis aucune espce de censure pralable, je renoncerais immdiatement au travail que je tiens de l'insigne confiance de Son Altesse. Le directeur, sans rpondre, passant devant Guermann, lui fit monter un escalier de marbre orn de bas-reliefs de Schwanthaler, et l'introduisit dans la premire salle du Muse, destine la collection des antiques; les murs et les plafonds reprsentaient des sujets mythologiques peints fresque. --Cette premire salle est l'ouvrage de deux de mes lves, dit le directeur avec une satisfaction contenue; ce _Jugement de Paris_ vient d'tre termin par le jeune Ewald de Cologne; c'est un enfant qui ira loin. Guermann put louer en toute sincrit le style noble et l'effet grandiose de ces compositions. --Je sais qu'en France on reproche aux artistes allemands la faiblesse de leur excution, reprit le directeur; ce reproche repose sur une erreur de jugement. La fresque exige des qualits de hardiesse peu compatibles avec le soin des dtails et le fini. Vous avez peint la fresque, n'est-il pas vrai? demanda le directeur en montrant du doigt Guermann le plafond de la galerie dans laquelle ils venaient d'entrer. Voici une belle place pour vous distinguer, le jour en est excellent, chose rare pour les peintures de plafond. Guermann ressentit, la vue de cette immense galerie, un douloureux serrement de coeur; une sueur froide mouilla son front. Il demeura muet, parcourant d'un oeil pouvant cette vote solennelle dans sa blancheur blouissante, ce vaste espace inond de lumire. Son regard, en retombant, rencontra le regard ironique, du directeur. Il s'imagina voir Mphistophls. En cet instant, une horrible souffrance lui fut rvle. Le doute entra dans son me; il crut se sentir au-dessous de sa tche; il mesura l'effrayante disproportion de sa force et de son dsir. Tel un oiseau voyageur, planant au-dessus de l'Ocan, sent, je ne sais quel engourdissement de ses ailes, qu'il a trop prsum de leur vigueur, et qu'elles ne le porteront pas jusqu'au rivage. Nlida! si vous aviez pu connatre l'humiliation intrieure et les poignantes angoisses de cette seule minute de doute, vous vous seriez trouve trop venge. XXV Rentr dans sa chambre, Guermann s'y renferma tout le reste du jour et les jours suivants. La fatigue du voyage, les motions qui se combattaient en lui, dterminrent quelques accs d'une fivre bien caractrise, qui firent, comme il arrive souvent, d'un mal moral un mal physique. Son esprit, forcment dtourn de la proccupation qui le dvorait, recueillit dans cette inactivit une vigueur nouvelle, et, lorsqu'il put quitter son lit et prendre possession de son atelier, la facult cratrice tait ravive en lui. Il composa, coup sur coup, sans hsitation, sans trouble, quatre belles esquisses qui, avec de lgres modifications, devaient former l'ensemble de sa grande fresque. Ce travail fit descendre dans son coeur un apaisement momentan qui le rendit moins accessible aux misres de sa vie extrieure, et lui fit voir d'un oeil plus indiffrent la situation d'infriorit que lui imposait l'tiquette de la cour de T... Il n'tait pas retourn chez le directeur; il savait par sa voisine de table, cette premire femme de chambre venue Paris, au caquet de laquelle il avait fini par s'habituer faute de mieux, que le plus mauvais vouloir l'attendait partout, et qu'on ne pardonnait pas au grand-duc le tort qu'il faisait aux artistes du pays en appelant un tranger T... La grande-duchesse elle-mme, patriote dans l'me, se refusait, sous un prtexte ou sous un autre, recevoir, avant le retour de son mari, ce Franais qu'on lui avait dpeint comme un rvolutionnaire buveur de sang. Heureusement Guermann avait t assez content de son esquisse pour vouloir la transporter sur le carton, et ce travail srieux remplissait ses heures en donnant le change ses ardeurs inquites. Un matin, comme il venait de monter son atelier et prparait sa palette d'une humeur assez rassise, on frappa sa porte; avant qu'il et pu rpondre, un jeune homme qui ne lui tait pas connu entra rsolument, et s'avanant vers lui: Vous tes Guermann Rgnier, lui dit-il avec un accent allemand trs-prononc, je suis Ewald de Cologne, donnez-moi la main. Il y avait sur le visage de ce jeune homme une telle expression de franchise et de cordialit; son sourire tait si doux, son front si ouvert; ses beaux cheveux blonds tombaient avec tant de grce sur son vtement de velours, que Guermann, pour la premire fois depuis bien longtemps, se sentit gagn par une sympathie soudaine. Serrant la main de cet ami improvis: --Soyez le bienvenu, monsieur, lui dit-il d'un ton affectueux, et souffrez que je m'excuse de m'tre laiss prvenir... --Entre artistes, est-il besoin de ces faons, dit Ewald; et il dposait sur une chaise, comme quelqu'un qui veut s'tablir, son chapeau de forme tyrolienne en castor gris, qu'ornait une cocarde de soie verte borde de poil de chamois et surmonte d'une aigrette en plume de coq de bruyre. Vous ne pouviez pas savoir que j'tais de retour, ajouta-t-il en jetant sur les dessins de Guermann un regard rapide et profond, ce regard d'artiste qui sonde d'un coup d'oeil l'homme tout entier dans le moindre fragment de son oeuvre; moi je n'aurais pas eu la patience de vous attendre. Je connais votre Jean Huss, vous connaissez mon Jugement de Paris; par consquent, nous nous connaissons et nous devons nous aimer, ce me semble? Guermann sourit sans rpondre. Ce tmoignage naf d'une admiration dsintresse le flattait, mais il tait presque dconcert par ces allures promptes et familires. --Sur ma parole, vous faites bien, mon cher Guermann, continua Ewald sans se proccuper de la rserve insolite de l'artiste franais, en plantant l cette maudite peinture de chevalet et en venant nous aider ici. Il y a de grandes choses faire dans ces galeries. L'architecte est un brave, qui n'a pas lsin sur le jour. Avez-vous dj peint la fresque? cette question, qui lui tait pour la seconde fois adresse, Guermann prouva, comme la premire fois, une sensation de malaise indfinissable. Il voulut mentir, mais le regard sincre du jeune Ewald lui imposa la vrit. --Non, dit-il, et j'avoue que je commence redouter un peu... --Quoi? interrompit Ewald; qu'est-ce, pour un artiste, qu'une difficult de procd? Huit jours de travail, pas plus. Moi, qui ne sais rien de ce que vous savez comme un matre, je sais ce procd de la fresque depuis mon enfance; je vous aurai bientt pass toute ma science, allez, et je ne vous la ferai pas payer cher... Ah! mais, voici une magnifique tte, dit-il en tirant d'un carton dans lequel il feuilletait depuis quelques minutes, une figure de la Mditation, laquelle, sans le savoir et sans le vouloir, Guermann avait donn les traits, l'attitude et l'expression de madame de Kervans... Franchement, c'est ce qu'il y a de mieux dans tout ce que je viens de voir. C'est nouveau, c'est invent, cela! c'est cr d'un crayon de Michel-Ange! Et les yeux du jeune artiste brillaient d'une admiration non quivoque. Guermann demeura confus en entendant vanter comme une cration de son gnie ce qui n'tait qu'une rminiscence de son amour. Il tomba, comme cela lui arrivait frquemment depuis quelque temps, dans une subite rverie. Le souvenir de Nlida rentra dans son coeur, mouvant et cruel. Ewald remarqua le trouble de Guermann, et craignant de dtourner peut-tre par sa prsence une inspiration de la muse, il abrgea sa visite et quitta l'atelier bien plus tt qu'il n'avait compt, en promettant toutefois de revenir ds le lendemain. Il revint en effet, non-seulement le lendemain, mais le surlendemain, mais chaque jour; il revint, attir par la riche nature de Guermann, par le charme de ses manires et par ce qu'il y avait d'trange, d'incomprhensible pour lui, dans le dsordre d'ides et le vague tourment de cette organisation si puissante et si faible tout la fois. Il voyait Guermann souffrir presque constamment; et, sa candeur, germanique ne pouvant admettre comme un sujet, de srieux chagrin le sentiment des ingalits sociales dont celui-ci l'entretenait sans cesse, il coutait avec stupeur les imprcations que l'artiste irrit profrait d'une lvre de plus en plus amre. Il supposait qu'une douleur secrte, le mal du pays peut-tre, ou plutt, sans doute, l'absence d'une femme aime, se rpandait ainsi en de feintes colres, et il n'en aimait que mieux son nouvel ami; mais, plutt que de combattre ses ides, il jugea qu'il serait utile de l'arracher une solitude malfaisante, et que, bon gr mal gr, il fallait essayer de le distraire. Ce fut dans ces intentions cordiales qu'il sollicita Guermann de l'accompagner une fois la _cave_ des Bndictins, o il passait rgulirement ses soires avec de jeunes tudiants. Guermann l'y suivit. La socit d'Ewald avait pour lui un charme indicible, et, bien qu'ils ne se fussent jamais rien dit de leur vie intime, une convenance tacite les rapprochait. Ewald regardait Guermann avec admiration et tristesse, comme on regarde le volcan fumant qui menace; et Guermann respirait avec complaisance les manations de cette me simple, honnte, enthousiaste et tendre, qui lui livrait, sans en rien retenir, tous les parfums de sa potique jeunesse. La surprise de Guermann fut grande lorsque, arriv dans la cour en arcade d'un ancien couvent de Bndictins, Ewald descendit cinq ou six marches dgrades, et l'introduisit, en ouvrant une porte de chne gros clous de fer, dans la taverne la plus renomme et la mieux frquente de T... Une atmosphre dtestable de fume de tabac, mlange d'odeur de bire et de viande grille le prit la gorge, un bruit infernal l'assourdit. --Courage! dit Ewald; il en faut un peu, j'en conviens, au premier moment; mais tout l'heure vous serez accoutum et vous n'y penserez plus. Je vous ai annonc comme un homme chagrin; vous ne serez oblig aucun frais, et, si je ne me trompe, le spectacle de cette vie facile et expansive, les plaisirs d'une camaraderie affectueuse au fond, quoique un peu brutale dans sa forme, ne seront pas sans intrt pour vous. Comme il parlait ainsi, le matre de la taverne, le brasseur Anton Krger, vint au-devant d'eux en culotte courte, bas chins et tablier blanc boutonn sous le menton, son bonnet de coton la main, son trousseau de cls la ceinture. Saluant Ewald avec un respect familier:--Je souhaite le bonsoir mes htes, dit-il en jetant un regard de satisfaction sur l'tranger dont la prsence allait donner un grand relief sa taverne; ma bire est exquise aujourd'hui, tous ces messieurs en sont dans le ravissement. Pendant qu'il vantait ainsi sa marchandise et qu'Ewald avanait vers le fond de la taverne, travers les flots d'une fume opaque claire de loin loin par une chandelle charbonneuse, Guermann jetait un rapide coup d'oeil sur la scne bizarre qui se montrait lui. La cave des Bndictins n'avait pas usurp son nom; c'tait une vritable cave, aux murailles suintantes, drapes de toiles d'araignes et recevant par d'troits soupiraux le jour du dehors. Le fond en tait rempli par d'normes tonneaux de bire; des tables et des bancs de bois taient symtriquement rangs le long du mur. L'unique servante de ce lieu de dlices, la propre fille de M. Krger, la frache Baby, dont les nattes pendantes tresses de rubans flottants, la jupe rouge garnie de velours noir, la gorgerette de fine toile blanche, le riche collier de grenat, et surtout le regard assur et la preste allure, annonaient une beaut sre d'elle-mme, allait et venait sans relche de , de l, des tables au garde-manger, du garde-manger aux tonneaux, rpondant chacun de l'oeil et de la voix, multipliant ses sourires et rprimant de temps en temps, d'une parole svre, le geste un peu trop expressif de quelque tudiant audacieux. --Messieurs, dit le jeune artiste en s'approchant de la table o ses nombreux amis taient rassembls, je vous prsente M. Guermann Rgnier, peintre franais. Le vacarme tait tel cette joyeuse table, que les plus proches seulement entendirent; le reste ne fit pas attention l'arrive du nouvel hte, et le bruit des disputes, des toasts, des clats de rire, le choc des verres, le cliquetis des fourchettes, les harangues improvises et les factieuses galanteries la belle Hb qui servait cet Olympe burlesque, allrent leur train et semblrent mme crotre en clat et en intensit. --Qu'est-ce qu'ils ont donc ce soir? dit Ewald son voisin, personnage un peu plus grave, dont la toque reposait plus doctement sur son front chauve, et qui, commodment accoud sur la table, fumait sa pipe d'un air magistral. --C'est Reinhold qui les a mis en train; il arrive de Berlin o il s'est laiss engluer toutes les btises de Schelling. Il a t jusqu' nous dire tout l'heure que Hegel n'avait pas bien compris l'identique absolu. C'tait un peu trop fort avaler. Mller a rpondu comme il convenait. Si je n'avais pas mis le hol, ils allaient se battre sance tenante. Les Philistins ont eu si peur qu'ils ont dcamp, en laissant leurs verres moiti pleins. Guermann coutait de toutes ses oreilles ces tranges discours, et examinait curieusement le groupe qui sigeait l'autre bout de la table. Il vit l des figures ouvertes et riantes qui, avec moins d'intelligence et de charme, rappelaient le type noble d'Ewald. Le costume de ces jeunes bacheliers, ajoutait encore la juvnile placidit de leurs traits. Presque tous taient vtus de la redingote courte serre la taille, ou de la blouse de velours orne de galons et de houppes de soie. Leurs cous blancs, un peu fminins, sortaient librement de la chemise rabattue sans cravate. Quelques-uns portaient en bandoulire des cornes d'aurochs montes en argent. Tous tenaient la main de longues pipes, tte de porcelaine, sur lesquels on voyait gravs les portraits de quelque grand homme: Luther, Gutemberg, Beethoven ou Goethe. Chacun avait devant soi le verre classique couvercle d'tain, plus large du bas que du haut, qui contient une demi-bouteille de bire, et dans lequel l'tudiant vient rgulirement chaque soir noyer le peu de raison amasse depuis son dernier repas, c'est--dire pour les plus sobres, depuis trois ou quatre heures peine. Ewald, qui suivait sur le visage de Guermann la trace de ses impressions, vit qu'aprs le premier moment de curiosit satisfaite, il ne prenait plus grand plaisir cette lutte de poumons, de gosiers et de gestes, que les tudiants honorent du nom de discussion libre; se levant alors tout coup de son sige, et frappant sur la table un vigoureux coup de poing qui fit tressaillir tous les verres et se tourner vers lui tous les regards: --M'est avis, messieurs, dit-il, que nous rabchons comme M. de Schlegel, et que nous raisonnons comme des Philistins. Croyez-moi, laissons en paix Hegel et Schelling, et pour fter mon excellent ami, le peintre parisien, chantons-lui en choeur une chanson allemande. Allons, messieurs! Wo ist des Deutschen Vaterland? Aussitt tous les jeunes gens se levrent, passant soudain de la plus grosse gaiet une sorte de recueillement religieux. L'un d'eux ayant donn le ton d'une voix sonore, ils dirent avec une puissance et avec une svrit de mesure irrprochable la chanson du professeur Arndt, chanson clbre o s'exhale, avec la permission des trente-deux gouvernements de l'Allemagne, tout l'excdant de patriotisme et d'indpendance qui travaille la jeunesse des coles. Guermann tait trop artiste pour ne pas prouver un vritable plaisir l'audition de cette belle musique, excute avec tant de franchise et de verve. Devenu aussi plus expansif par l'action de la bire qu'il n'avait pu s'empcher de boire malgr une premire rpugnance, il s'approcha du jeune Reinhold qui avait chant les solos, et, lui tendant la main, lui exprima avec chaleur son admiration. Ce serrement de main dtermina une explosion gnrale. Une vingtaine de mains furent tendues Guermann presque la fois. Des invitations boire s'ensuivirent. Il ne crut pas pouvoir refuser; Ewald l'avait prvenu que ce serait une impolitesse. Toutefois, celui-ci s'apercevant que l'effet de la boisson se faisait un peu trop sentir, et redoutant dans les discours de Guermann un certain accent de morgue aristocratique et un ton de grand seigneur qui, pass d'abord inaperu, commenait faire dresser l'oreille quelques-uns, il saisit un prtexte et, quittant la taverne au plus fort du tapage, il reconduit Guermann, dont les jambes n'taient plus trs-solides, jusqu' sa chambre du palais ducal. XXVI ...--Et pourquoi voulez-vous que je m'irrite de ce qui se fait, se dit et se pense, l o je ne me soucie pas d'tre? dit Ewald Guermann dans une discussion souvent renouvele depuis la soire de la taverne. Que m'importe moi, je vous prie, cette espce de prison dore que vous appelez le monde, quand je possde de droit divin la cration tout entire, avec tout ce qu'elle renferme de visible mon oeil et d'apprciable mon intelligence? --Mais comment, disait Guermann, vous dont l'me est gnreuse et forte, n'tes-vous pas possd du dsir de chtier l'orgueil de ces privilgis du sicle, et de _rhabiliter_ en votre personne (c'tait le grand mot saint-simonien qui revenait toujours sa bouche) une classe d'hommes nobles et opprims?... --Encore une fois qu'y gagneraient-ils, mon cher Guermann? Vous me trouvez trop modeste; ne serait-ce pas, au contraire, que mon orgueil est plus grand que le vtre? car il ne daigne point envier des biens qui ne sont point enviables. Vous me croyez sans ambition? J'en ai une, jamais assouvie, mais aussi jamais dcourage: celle de me rapprocher de plus en plus, dans mon art, de l'idal divin. --Admettons que vous fassiez sagement de ne pas vouloir pntrer dans une socit qui ne vous accueillerait qu'avec condescendance, reprenait Guermann; comment est-il possible que vous, vous, d'organisation exquise s'il en ft, dlicat et sensible comme une femme, vous puissiez supporter chaque jour... --Ah! nous y voil, interrompit Ewald en riant... les joies grossires de la taverne, le contact peu velout de mes rudes amis, n'est-il pas vrai? Que voulez-vous, Guermann! Quand j'ai pass tout le jour dans un srieux travail, en entretiens graves avec la Muse, j'ai besoin de reposer mes nerfs, de retremper mes esprits fatigus aux libres flots de la vie matrielle. La taverne est une raction ncessaire qui rtablit l'quilibre dans tout mon tre. J'y apporte, je ne vous le cache pas, le sentiment d'une supriorit qui flatte suffisamment mon secret orgueil. Ce qu'il y a encore en moi de vanits, de jalousies, de chagrins peut-tre, j'en bourre ma pipe, et je vois peu peu mes soucis s'lever, tourbillonner et s'vaporer dans l'air en spirales joyeuses... comme ceci, tenez! Et il aspirait une norme bouffe de tabac, qu'il laissait s'chapper lentement et longs intervalles de ses belles lvres roses, en lui faisant dcrire toutes sortes d'arabesques fantastiques. --Vous tes un sage, dit Guermann en soupirant. --En tous cas, je ne suis pas all chercher ma sagesse bien loin, reprit Ewald; il ne m'a pas fallu passer les mers; je n'ai consult ni le sphinx d'gypte, ni les chos du Parthnon, ni les ruines du Colyse. Je n'ai mdit ni Bouddha, ni Confucius, ni Pythagore. Toute ma science et toute ma doctrine sont rsumes dans un seul axiome, grav l sur le couvercle de ma tte de pipe... Et il fit lire Guermann, qui ne put s'empcher de sourire, cette devise italienne: Fumo di gloria non vale fumo di pipa. Guermann coutait ces discours, et d'autres analogues, avec des sentiments trs-complexes. Tantt il rendait justice la droite raison, la philosophie simple et forte de son jeune ami; tantt, au contraire, il prenait en piti cette commune sagesse, et se sentait presque du ddain pour une rsignation si vulgaire. Sur ces entrefaites, le grand-duc revint. Mais Guermann ne le trouva pas T... ce qu'il avait t Milan. Soit qu'en Italie le souverain se ft laiss entraner plus qu'il n'tait dans sa nature par cette facilit de moeurs et cet enthousiasme du beau qui tablissent, dans la patrie du Raphal et de Lon X, une sorte de niveau entre le grand seigneur et l'artiste; soit que les intrigues de ses courtisans et les prventions de la grande-duchesse eussent influ sur son esprit; toujours est-il qu'il se montra poli, rien au del, et qu'aprs une visite officielle l'atelier et une invitation dner avec des subalternes, il ne donna plus Guermann signe de vie. Quel contraste, pour l'artiste orgueilleux et avide d'motions, entre la vie anime de Milan et cette existence monotone, en prsence d'un travail lent, hriss de difficults, et dont les rsultats lui apparaissent lui-mme comme fort douteux! La solitude n'est bonne qu'aux forts. Guermann n'tait hant dans la sienne que par des esprits malfaisants. La prsence d'Ewald, dont il avait ressenti un soulagement passager, commenait lui devenir importune. Les conseils qu'il avait t forc d'accepter, les rapports d'infriorit o il se sentait vis--vis d'un homme plus jeune que lui et qui ne se considrait encore lui-mme que comme un lve, le rejetaient si loin de cette souverainet artistique dont il avait cru s'emparer d'emble, que plusieurs fois il se demanda avec angoisse s'il ne s'tait pas forg des chimres, en se croyant appel un grand avenir, et s'il n'et pas mieux fait... Ici mille projets plus inexcutables les uns que les autres harcelaient son esprit. D'affreux cauchemars le tenaient haletant durant des nuits entires; ses nerfs taient devenus tels point irritables, que le travail matriel mme lui cotait des efforts pnibles. Confus de ses dlais, il avait fait construire au Muse un vaste chafaudage, et par deux fois dj il y tait all, rsolu commencer enfin cette fresque redoutable, par deux fois son courage avait failli; aprs avoir parcouru en tous sens les chelles et les planches, il tait revenu chez lui dsespr. Sa constitution, nagure si robuste, s'affaiblissait de plus en plus; bientt il en arriva une sorte d'effroi puril la vue d'un visage humain, car il croyait surprendre dans tous les yeux le reproche ou la moquerie, et il dfendit brusquement Ewald la porte de son atelier. Celui-ci obit avec tristesse, et alors Guermann, incapable de tenir un pinceau, incapable de soulever le poids intrieur qui l'touffait, demeura des jours entiers la tte appuye dans ses mains, pleurant des larmes amres. Dans l'tat de prostration o il s'tait laiss tomber, le souvenir de madame de Kervans reprit sur lui un empire absolu. Un remords superstitieux s'empara de son coeur; il crut voir, dans les doutes de son esprit et dans les dfaillances de son talent, la punition de ses torts; et, comme les dterminations les plus promptes et les partis les plus extrmes avaient toujours eu pour lui un attrait irrsistible, deux mois, jour pour jour, aprs avoir quitt Milan, Guermann crivait Nlida la lettre qu'on va lire, lettre o ne se trahissait que trop l'incohrence de ses penses: Nlida! Nlida! Ah! laisse-moi le rpter cent fois, mille fois, ce nom sacr! Il m'oppresse, il me brle, il me dchire aujourd'hui: mais, si tu le veux, il exercera encore sur moi la force magique des anciens jours. Viens, viens! ne perds pas une heure, pas une minute. Viens dans mes bras lasss d'treindre ton fantme, viens contre ma poitrine qui ne peut plus contenir ses gmissements! Nlida! quels mystres de grandeur et d'amour je te rvlerai encore! Ma pense est si forte qu'elle m'crase; je ne puis la porter seul. Il y a en moi tout un monde qui veut sortir du chaos; c'est ton regard, je le sens, qui doit sparer la lumire des tnbres. Je ne puis voler vers toi, l'honneur m'enchane ici. Je t'attends, et je me meurs d'impatience et d'amour!... Cette lettre ne parvint jamais son adresse. Nlida avait quitt l'Italie. Personne ne savait ce qu'elle tait devenue. Trois semaines se passrent, trois semaines pendant lesquelles Guermann vcut dans une fixit d'ides effrayante. chaque roulement de voiture dans les cours du palais, chaque bruit de pas sur l'escalier, il s'veillait comme en sursaut, bondissait sur sa chaise, courait la porte ou la fentre. Puis il venait reprendre sa place et le cercle mille fois parcouru de ses sombres penses. Un matin, il se levait peine, et, par une de ces inconsquences frquentes qui caractrisaient son inexplicable nature, il s'tait jet genoux et demandait au ciel avec ardeur le prompt retour de Nlida (car il sentait la vie se consumer en lui, et il avait peur), lorsqu'un valet de place entra en grande hte, apportant la nouvelle qu'une jeune, dame venait de descendre l'htel de _l'Empereur_ et voulait le voir tout de suite. --Nlida! s'cria Guermann; et il se prcipita hors de la chambre d'une telle vitesse, que le valet n'essaya pas mme de le suivre et se mit causer avec la servante occupe laver les escaliers, lui contant son message significatif, et lui dpeignant avec complaisance les beaux quipages de la belle dame arrive d'Italie et le superbe appartement du rez-de-chausse qu'elle avait retenu pour six mois tout de suite. En un clin d'oeil Guermann fut l'htel de l'Empereur. Un domestique l'avait vu venir de loin; il tait attendu, car, au moment o la porte de l'appartement s'ouvrit, deux bras de femme se jetrent autour de son cou et deux lvres ardentes brlrent sa joue. Guermann se laissa tomber terre, dfaillant sous l'clair sinistre qu'avait lanc sur lui l'oeil noir et embras d'lisa Zepponi. XXVII La soire tait sereine. Quelques toiles se montraient, ples et tremblantes, dans un ciel encore baign des derniers feux du soleil couchant. Les lilas en fleur embaumaient l'atmosphre. Cach dans les branches roses d'un arbre de Jude, un rossignol faisait vibrer l'air mu des notes presses de sa cadence amoureuse. Accoude sur la muraille hauteur d'appui d'une large terrasse qui dominait la ville, mre Sainte-Elisabeth, l'oeil attach sur le vaste horizon, causait avec Frez. --N'en doutez pas, disait la religieuse de ce ton grave et sacerdotal qui lui tait habituel, l'esprit du bien est demeur vainqueur dans cette grande me. D'elle-mme elle a form la rsolution forte et sage de reprendre la direction de sa fortune, de retourner en Bretagne, et de consacrer ses revenus raliser, en partie du moins, les projets que nous osions peine concevoir il y a six mois. Elle accepte, comme une dernire expiation, les preuves qui l'attendent dans des lieux si pleins de son pass. Le mari de Claudine vient la chercher pour la conduire Kervans. Elle m'a fait promettre de la rejoindre, et je me suis engage pour vous aussi; vous nous devez vos conseils et votre aide. --Imprudente! dit Frez en secouant la tte d'un air d'improbation, on voit bien que vous n'avez jamais connu les faiblesses du coeur. Vous laissez cette femme peine gurie s'exposer aux plus dangereux souvenirs! --Il n'est plus de dangers pour ma sainte fille, s'cria la religieuse. Sa volont est debout, sa pense affranchie. Nous ne la verrons pas tomber dans les tristes excs des coeurs faibles qui ne peuvent se sauver de l'amour que par la haine, de l'enthousiasme que par le dsespoir. Elle a le respect calme du pass, parce qu'elle a la foi inbranlable de l'avenir. Elle parle de son amour en pote et de ses erreurs en philosophe. Son me a fait silencieusement le travail interne et inaperu du glacier des Alpes; elle a rejet, par sa force propre et sans secousse, sur ses bords, tous les lments trangers qui en ternissaient la puret naturelle. Mre Sainte-Elisabeth parla encore longtemps de Nlida, sa proccupation constante et son plus cher souci. Frez ne l'interrompit plus. Tout coup, en reportant les yeux sur lui, elle s'aperut qu'il tait plong dans une profonde rverie et ne paraissait plus entendre. -- quoi pensez-vous donc? lui dit-elle. Il sourit doucement, et attachant sur elle un long regard ml de reproche et d'amour: Vous tes bien loquente, Faustine, lui dit-il en l'appelant pour la premire fois par son nom de jeune fille, mais tenez! ce rossignol, qui chante l-bas dans les jeunes rameaux, l'est plus que vous encore, car, depuis un quart d'heure que je l'coute, il m'enlve toutes les ralits prsentes et m'emporte, sur les ailes de sa joyeuse chanson, dans le monde des rves et des souvenirs. Savez-vous o j'tais tout l'heure quand vous m'avez arrach mon illusion? Vous souvient-il d'un soir?... Il y a de cela dix ans passs... minuit avait sonn; nous tions seuls dans votre chambre. Vtue encore de votre habit de fte, vous m'aviez fait appeler, studieuse enfant, pour me lire une grave tude d'histoire. Par un caprice que je me gardai de combattre, vous vouliez, disiez-vous, prouver la force de vos yeux en lisant la clart d'un rayon de lune, et vous aviez cach la lampe derrire le paravent. Je m'appuyai sur le balcon de la fentre. Comme aujourd'hui, les lilas fleurissaient dans le jardin de votre pre, et la vote du ciel tait jonche d'toiles; vous vous mites lire, srieuse et calme; comme aujourd'hui, moi je n'coutais pas. Je suivais d'un oeil bloui le mouvement accentu de vos lvres de Muse, et je contemplais votre beau bras nu qui soutenait votre front pench. Tout coup, cdant une force irrsistible, je sentis mes genoux ployer, et je me trouvai, par un mouvement involontaire, en adoration devant vous... Vous lisiez toujours et ne me voyiez pas... Au bout de quelque temps, vos yeux fatigus se dtournrent:--Je ne distingue plus rien, dites-vous en fermant le cahier. Alors, m'apercevant vos genoux, vous ftes une exclamation de surprise; je saisis votre main, la mienne tait brlante. Que voulez-vous lire sur cette page morte? m'criai-je. Faustine, lisez dans mon coeur, lisez-y les secrets de la vie, les secrets de l'amour. Votre regard s'attacha sur moi sans colre; je me tus pourtant, pouvant de ce que j'avais dit, de ce que vous alliez dire. Vous demeuriez silencieuse. Au bout d'une minute, je vis, je crus voir une larme mouiller votre paupire... Merci, balbutiai-je, et je m'enfuis sans tourner la tte, craignant une parole qui me la reprit, cette larme, la premire, la seule que je vous aie vue verser. Faustine, Faustine, si vous m'aviez aim!... --Mais que me disiez-vous tout l'heure? reprit Frez d'un ton indiffrent et d'une voix rassise. Madame de Kervans part pour la Bretagne? --Ds demain, rpondit mre Sainte-Elisabeth en ramenant et croisant sur sa poitrine son charpe de laine. Mais le temps frachit, l'humidit se fait sentir, rentrons... Et elle marcha de son pas royal vers la maison ensevelie dans les tnbres, en regardant la fentre haute o l'on voyait brler, derrire le rideau de mousseline, la lampe solitaire de madame de Kervans. Pendant cette conversation, Nlida achevait de donner des ordres pour son prochain dpart. Au moment o elle y songeait le moins, sa porte s'ouvrit et elle vit entrer M. Bernard. --Soyez le bienvenu, s'cria-t-elle en courant lui; je vous attends, vous me trouvez prte, mon dernier combat est livr, j'ai hte de partir. Le visage ple de M. Bernard, la profonde altration de ses traits, pouvantrent madame de Kervans. --Juste Dieu! s'cria-t-elle, qu'y a-t-il? Serait-il arriv quelque malheur? Claudine... --Claudine va bien, dit M. Bernard en reconduisant Nlida jusqu' son fauteuil o il l'obligea de s'asseoir; mais rassemblez toutes vos forces, madame, une nouvelle preuve vous est rserve... --Bont divine! s'cria madame de Kervans en cachant son visage dans ses deux mains. Encore! --La main de Dieu s'appesantit sur celui que vous avez aim, madame; depuis un mois il est gravement atteint... --O est-il? conduisez-moi vers lui, htons-nous, dit Nlida qui jetait avec garement sur ses paules son manteau de voyage... --Madame, dit M. Bernard avec le sang-froid qui ne l'abandonnait jamais, ma voiture est en bas, et je suis vos ordres... Mais il est de mon devoir de vous faire rflchir ce que vous allez faire... la route est longue... d'aprs les dtails qu'on me donne, il reste bien peu d'espoir... --Partons! dit Nlida. --Il est douteux qu'il vous reconnaisse, reprit M. Bernard, et je dois encore vous prvenir que vous trouverez son chevet une trangre... --Quand tous les dmons de l'enfer seraient auprs de lui, s'cria Nlida, j'irais. --Ne voulez-vous pas dire adieu votre amie? dit M. Bernard. --Ce courage-l, je ne l'ai pas, rpondit Nlida en baissant la tte; partons sans que personne nous voie. J'ignore o je vais, je ne sais ce que je fais; je ne sais si c'est un devoir que j'accomplis ou une faute que je commets encore... mais il n'est pas temps d'en dlibrer, partons. XXVIII La marquise Zepponi, en venant trouver Guermann, avait obi l'lan spontan de sa nature irrflchie. Son vif penchant, irrit par l'absence, avait pris les caractres d'une passion: passion italienne, plus ardente que fire, qui ne se laissa ni dcourager par le rude accueil de Guermann, ni mme contenir par des signes non quivoques de son indiffrence. Les hommes vaniteux ont un mpris souverain pour les femmes faciles. Aprs les premiers jours d'explications et de querelles qui l'avaient un peu ranim en lui donnant l'occasion de parler de madame de Kervans, Guermann tait retomb dans son absorption; et, comme les inquitudes, les questions et les larmes d'lisa l'irritaient, non-seulement il ne se montra plus chez elle, mais encore il dserta l'atelier o elle n'avait pas craint de venir le chercher, et se mit courir la campagne, passant des jours entiers, et quelquefois des nuits, errer par les chemins. Ces singularits ne pouvaient demeurer inaperues dans une aussi petite ville que T... On les grossit, on les amplifia de telle faon, que bientt l'artiste exalt passa pour compltement fou. L'alarme gagna de proche en proche, et l'intendant des concerts persuada la grande-duchesse qu'il serait fort dangereux pour elle et pour ses enfants de continuer loger dans l'intrieur du palais un homme insens, qui, d'une minute l'autre, pouvait devenir furieux. Avertie de ce qui se prparait, la marquise Zepponi loua une maison de campagne aux portes de la ville. Elle dit Guermann qu'il y allait de son honneur de quitter le palais, puisqu'il avait peu prs renonc son travail, et, par toutes sortes de petits artifices, elle obtint qu'il viendrait s'tablir pour quelques semaines en bon air et loin du bruit avec elle. Guermann parut d'abord se trouver bien de ce changement de lieu; son humeur s'adoucit; il reut d'un visage moins farouche les soins vraiment touchants de la marquise. Cependant, sa maigreur de plus en plus sensible, ses longs silences obstins dont il sortait par d'tranges clats de rire, la perte totale du sommeil et de l'apptit donnaient au mdecin, qui l'observait attentivement, de srieuses inquitudes. Le retour du printemps ne fit qu'aggraver le mal; la fivre s'tablit en permanence; de frquents accs de dlire jetrent l'pouvante dans le coeur de la marquise. Son dvouement croissait avec le danger; elle veillait jour et nuit au chevet de Guermann et supportait avec une rsignation qui ne lui tait pas naturelle ses paroles amres. Autant les femmes de plaisir sont, inintelligentes des douleurs morales, dont elles ont horreur, autant elles sont d'instinct charitables et compatissantes aux maux physiques. Afin de mieux guider le mdecin dans le traitement d'une maladie qui prsentait des caractres peu explicables, lisa lui avait fait connatre ce qu'elle savait de la vie passe de Guermann. Sa surprise fut grande quand elle le vit subitement frapp de la pense qu'une ide fixe, un regret profond, pouvait avoir caus cet tat de souffrance, auquel la science ne trouvait pas de remde; il s'expliquait par la proccupation constante de Nlida beaucoup de choses qu'il n'avait pu comprendre, et dclara sans dtour la marquise que la prsence d'une personne aussi chre pouvait encore, mais pouvait seule, peut-tre, amener une crise heureuse et sauver le malade. lisa prit sans hsiter la rsolution, hroque pour une femme jalouse, d'crire M. Bernard en le conjurant d'amener sa rivale. Nous avons vu l'effet que produisit cette lettre sur madame de Kervans. L'intervalle qui s'coula entre le jour o la marquise l'crivit et le temps o la rponse pouvait arriver, fut plein d'angoisses. Guermann, tomb dans un silence obstin, ne semblait mme plus reconnatre ceux qui l'approchaient. On ne le dcidait que trs difficilement prendre quelques breuvages peine suffisants pour entretenir la vie en lui; l'puisement faisait des progrs rapides; lisa lisait avec terreur dans les yeux du mdecin, qu'elle n'osait plus interroger, l'arrt presque certain d'une mort prochaine. Un soir, plus lasse, plus abattue encore que de coutume, s'tant loigne un instant du malade assoupi, elle avait ouvert la fentre de la chambre voisine, et respirait d'une poitrine embrase la frache brise des champs. Le silence tait partout, au dedans et au dehors. Ple, chevele, un grand chle jet sur ses paules nues, lisa regardait au hasard dans la campagne, lorsqu'un bruit lointain de roues sur le chemin caillouteux la fit tressaillir. Le bruit se rapprochait; bientt elle aperut, travers les branches peine feuilles des acacias du jardin, une voiture s'arrter la petite porte verte. La clef de fer tourna en grinant dans la serrure; la porte s'ouvrit. lisa poussa un cri en voyant se dessiner dans l'ombre et s'avancer par l'alle de rosiers qui menait droit au perron, la forme blanche de madame de Kervans appuye sur M. Bernard. Elle mit ses deux mains sur son coeur qui battait avec une vitesse effrayante, et se prcipita hors de la chambre. Quelle rencontre! et que le sort s'amuse de sinistres jeux! Pour la seconde fois, il mettait en prsence ces deux femmes, destines souffrir l'une par l'autre, l'une avec l'autre. Une premire fois, dans un splendide lieu de fte, elles s'taient tendu une main frmissante de jalousie; elles avaient chang un regard de dfi o brillait encore toutes les prsomptions de la jeunesse; aujourd'hui, deux pas d'un mourant, si ples toutes deux qu'on les prendrait pour des fantmes, leurs mains se cherchent dans une treinte que le malheur a rendue sincre, leurs yeux se rencontrent sans haine; aucune tincelle n'en jaillis plus: une mme terreur les glace, une mme fatalit les brise. Sans articuler une parole, lisa entrana madame de Kervans sur un banc de pierre qui bordait l'alle; l, d'une voix entrecoupe, travers un dluge de larmes, elle lui apprit dans quel tat tait Guermann.--Sauvez-le, sauvez-le! s'criait-elle en attachant sur madame de Kervans ses grands yeux gars; vous seule, pouvez l'empcher de mourir! Et la pauvre femme, humble et superstitieuse, incapable de contenir le dsordre de ses esprits, implorait le pardon de Nlida, faisait voeu d'entrer au clotre, s'abandonnait enfin tout l'excs de la passion dsespre. Habitue matriser ses douleurs, madame de Kervans, en serrant doucement les mains de la marquise, l'exhorta plus de calme, puis, la laissant au bras de M. Bernard, elle s'avana seule vers la maison. Son instinct la conduisit tout droit la chambre du malade. Les rideaux soigneusement ferms n'y laissaient pntrer qu'une faible lueur. Elle arriva au lit de Guermann sans tre aperue. En jetant les yeux sur lui, elle eut peine le reconnatre, tant la souffrance avait altr ses traits. Ses cheveux, qu'il avait laiss crotre depuis plusieurs mois, tombaient en longues mches noires sur ses joues amaigries dont ils faisaient encore ressortir la pleur livide; sa bouche tait contracte, l'harmonie de son beau visage dtruite. Se penchant sur le lit de son amant, en contenant les larmes qui la suffoquaient, Nlida attacha sur ses yeux, perdus dans le vide, un regard o se concentra tout ce qu'elle avait de volont et d'amour; le malade tressaillit, fit un mouvement brusque, et, se levant sur son sant, il regarda d'abord autour de lui, puis sa vue s'arrta longtemps sur madame de Kervans comme sur un objet qu'il cherchait reconnatre. Elle baissa les yeux et demeura immobile pour lui donner le temps de rassembler ses esprits; ce moment fut une ternit! Lorsqu'elle releva les yeux, elle rencontra ceux de son amant, non plus hagards et vagues cette fois, mais fixs sur elle et clairs du rayon intrieur. --Nlida! murmura Guermann. Un long silence suivit cette exclamation. --Nlida! reprit-il avec un sourd gmissement. Elle voulut parler, la crainte scella ses lvres. --Que vous tes belle! dit Guermann. Et sa main fit un mouvement pour chercher celle de madame de Kervans. Tout ce que le coeur de Guermann avait encore d'amour, tout ce que l'me de Nlida renfermait de pardon fut chang dans cette treinte suprme. Au bout de quelques minutes: Oh! oui, oui, tu es belle et tu es bonne, murmura-t-il; je t'ai appele, tu m'as entendu et tu viens... Oh! que je t'aime!...--Et les larmes inondrent son visage...--Mais il est trop tard... Nlida ne put se contenir davantage; elle se jeta dans les bras de Guermann, et recueillit d'une lvre d'amante ses pleurs amers. En ce moment, le docteur et Ewald, qui ne passaient pas un seul jour sans venir voir Guermann, entraient dans la chambre. Au bruit que fit la porte, Nlida s'arracha des bras de son amant qui la serrait avec une force convulsive. Il jeta sur ceux qui entraient un regard sombre: --Qu'on me laisse seul, s'cria-t-il d'une voix redevenue tout coup imprieuse et vibrante. Je veux mourir en paix. Qu'on me laisse mon dernier rve! On les laissa. --Nlida, reprit Guermann avec un accent dchirant, n'est-ce pas, tu pardonnes tout? --Qu'ai-je pardonner? dit-elle en essuyant de sa main tremblante la sueur froide qui mouillait le front de Guermann. Oubliez le pass. Vivez... --Pourquoi vivre? la vie est amre, dit-il. --Vivez pour vos travaux, pour votre honneur, pour votre gloire... --Ah! vous ne m'aimez plus, dit-il en l'interrompant avec un douloureux sourire... Vous ne me dites pas de vivre pour notre amour...--Puis aprs un moment de silence: Il tait si beau, si pur, si profond et si grand, ton amour! Du jour o j'ai pu te quitter, j'ai quitt, pour ne plus les retrouver jamais, ma vertu, mon repos, mon bonheur, mon gnie. --Vous retrouverez tout, dit Nlida. --J'ai tout retrouv, puisque te voil prs de moi, dit-il en la regardant comme en extase. Ta main, en passant sur mon front, en enlve les sombres penses. Ton haleine purifie l'air que je respire, et qui tout l'heure encore, brlait ma poitrine. Tes paroles sont une mlodie ineffable mon oreille... Il retomba dfaillant sous l'motion trop vive... ses yeux se fermrent. Madame de Kervans crut qu'il rendait le dernier soupir. ses cris, le mdecin, rest dans la chambre voisine, entra prcipitamment. Aprs avoir tt le pouls de Guermann, il fit signe M. Bernard qui l'avait suivi, d'emmener Nlida. Guermann vcut deux jours encore, mais sans recouvrer l'usage de ses sens. Son agonie fut douce et tranquille. Il ne parut plus souffrir. Il est permis d'esprer que cette dernire treinte d'une main magntique, que ce dernier regard d'un amour souverain, furent pour cette me haletante un gage de la paix ternelle. Nlida put croire que, du moins l'heure de la mort, elle avait t pour son amant ce qu'elle aurait voulu tre dans sa vie: la prire exauce, la faute pardonne, la Batrix qui montre les cieux ouverts. * * * * * Que devint Nlida? Si le lecteur s'intresse cette femme courageuse assez pour dsirer connatre le lendemain de ses jours d'preuve; s'il veut apprendre quelle maturit peut succder une telle jeunesse, quel soir un tel matin; s'il demande quel est le port o se reposent ici-bas les mes ainsi faites, nous le lui dirons peut-tre en son lieu; mais ne doit-il pas dj le pressentir? Chez les femmes les plus hautement doues, le coeur, dans ses lans rapides, dpasse de si loin la pense, qu' lui seul il agite, soumet, bouleverse et entrane au hasard toute la premire moiti de l'existence. La pense, plus lente en sa marche, grandit, d'abord inaperue, au sein des orages; mais peu peu elle s'lve au-dessus d'eux, les connat, les juge, les condamne ou les absout; elle devient souveraine. Le combat fut long et cruel pour Nlida, et quand elle entra en possession des forces que la nature lui avait donnes, elle se trouva en prsence d'ennemis extrieurs aussi formidables que l'avait t son amour. La lutte recommena sous d'autres aspects et dans une autre arne. Quelles en furent l'issue et la rcompense? Il n'est que trop facile de le deviner. N'appartenons-nous pas un temps o rien ne s'accomplit, o nul n'achve aucune tche? Les hommes et les choses ne semblent-ils pas frapps aujourd'hui de je ne sais quel ironique anathme? Ne voyons-nous pas autour de nous tout enthousiasme gar, toute force disperse, toute volont engloutie dans la sombre tourmente de nos incertitudes? Seulement quelques-uns, et Nlida est de ce nombre, rptent malgr tout, sans jamais se lasser, au plus fort des tnbres extrieures, la sainte parole du psalmiste, espoir dsespr des nobles coeurs: _Quoi qu'il en soit, Dieu est bon_. FIN DE NLIDA HERV ENVOI M. E. DE G... vous qui avez combattu seul. Souffert en silence, Triomph sans joie. vous, qui tes mon ami. I Au mois de septembre 1832, une voiture de poste entrait l'htel Meurice; une femme jeune et remarquablement belle tait seule dans cette voiture. On l'attendait. En la conduisant l'appartement retenu pour elle, le matre de l'htel lui remit une lettre; elle la saisit vivement, en brisa le cachet et lut ce qui suit: Enfin te voil donc Paris; te figures-tu mon chagrin de n'y pas tre pour te recevoir? Aprs une si longue absence, il me tarde tant de te presser sur mon coeur. Oh! je t'en supplie, Thrse, viens au plus vite retrouver ta vieille amie. Je suis Vermont, avec mon mari, qui joint ses instances aux miennes. Tu n'as fait qu'entrevoir Herv le jour de notre mariage; c'est peine si tu te le rappelles; mais lui, il te connat, il t'aime pour tout ce que je lui ai dit de toi, pour les adorables lettres que je lui ai lues avec orgueil. Songe qu'il y aura bientt huit ans que nous sommes spares; songe tout ce que nous aurons nous dire, et hte-toi de venir reprendre notre intimit, nos interminables causeries du couvent. Sois bonne comme tu l'tais alors. Souviens-toi que tu ne refusais jamais rien ta petite Georgine. Que ferais-tu d'ailleurs Paris dans cette saison? Il n'y a personne. Ta famille est disperse; ta soeur est aux eaux de Toeplitz. Crois-moi, viens l'attendre Vermont. Viens prendre ta part de ma douce vie, te rjouir de me voir heureuse auprs d'un mari que j'estime, que je vnre, que j'adore. Ne pense pas que j'exagre, Herv est adorable. Il a fait de moi, de cette enfant gte que tu as connue si ignorante, si inconsidre, si futile, une femme srieuse, attache ses devoirs, une mre attentive. Il m'a sauve de tous les cueils; il m'a corrige de tous mes travers; il m'a rendue presque digne de lui, et cela sans une parole amre, sans un reproche, sans avoir jamais exerc sur mon esprit la moindre contrainte. Quel noble coeur qu'Herv! Comme tu vas l'aimer tout de suite! Il y a tant de rapports entre vous deux. Mais, goste que je suis, je ne te parle que de moi et je ne sais pas si tu peux m'entendre sans tristesse. Tes parents m'ont bien assur, la vrit, que tu vivais contente New-York; que tu dirigeais en partie les affaires de ton mari; qu'elles prospraient; que vous aviez un tablissement superbe; que tu ne regrettais point trop Paris. Ton beau-frre a mme ajout que ta tte s'tait calme et que, grce au ciel, tu tais gurie des ides romanesques. Mais toi, tu ne m'as presque rien dit de ton intrieur; je n'ai pas su deviner non plus l'tat de ton me au ton de tes lettres qui n'tait ni triste, ni gai, ni exalt, ni tout fait calme pourtant. J'attends donc tes confidences, et je ne puis que te rpter: Viens, viens dans mes bras qui te sont ouverts; viens dans ma maison qui est la tienne. Une larme mouilla les yeux de Thrse, reste seule dans sa chambre. --me charmante! murmura-t-elle, coeur plein d'enchantements! Je l'avais bien prvu, le monde ne devait se montrer toi que sous ses couleurs les plus sduisantes; ta lvre ne devait goter que le miel au bord de la coupe. Rien qu'en approchant des lieux o tu vis, je sens ta bnigne influence. Il me semble que ces huit annes passes, si pesantes, si mornes, se dtachent de moi. Je crois respirer de nouveau l'air libre de mon enfance. J'oublie dj mes jours sans soleil, mes devoirs inexorables et la chane si courte qui m'attache un sol aride. Mon coeur frmit d'une joyeuse impatience, j'ai comme hte de vivre. Je crois entendre encore la voix de mes illusions perdues et le battement d'ailes de mes jeunes esprances. Georgine, Georgine, quelle magie il y a encore pour moi rien que dans ton nom! Je t'ai toujours aime, non comme mon amie, mais comme ma fille, comme mon enfant de prdilection. Si je t'avais vue toujours prs de moi, si j'avais pu toute heure contempler ton front serein et ton doux sourire, mon sort ne m'et point sembl trop rude; je l'aurais accept sans dchirement, peut-tre mme sans effort. Thrse sonna et fit demander immdiatement des chevaux de poste. Puis elle crivit, sa soeur pour lui apprendre qu'ayant obtenu de son mari la permission de passer trois mois en France, elle allait en donner un Georgine et rejoindrait sa famille dans le courant d'octobre. Le lendemain elle arrivait Vermont. C'tait une ravissante demeure, un chteau bti l'italienne sur le versant d'une colline, au bas de laquelle roulait une petite rivire. La vue s'tendait au loin sur une plaine fertile. Les abords taient riants, les jardins plants avec un got exquis, le paysage avait une dlicieuse fracheur. mesure qu'on approchait, on se sentait plus attir. Le murmure de la rivire, le chant de milliers d'oiseaux sous les ombrages, les tons clatants, les riches nuances des fleurs jetes profusion sur les tapis de verdure, les parfums qui s'en exhalaient et qui embaumaient l'atmosphre, tout rvlait un sjour privilgi; il tait impossible de s'en figurer les habitants autrement que comme des tres satisfaits et paisiblement heureux. Thrse reut avec attendrissement cette impression d'une nature si charmante qu'elle agissait mme sur les esprits les moins prpars en tre mus, et quand elle aperut Georgine venant radieuse sa rencontre, appuye sur le bras d'Herv, elle crut voir la ralisation d'un de ces romans anglais qui se plaisent aux scnes de famille, une image vivante de cette flicit paradisienne accorde ds ici-bas dans le mariage quelques femmes que leur ange gardien n'a pas quittes. Les deux amies se prcipitrent dans les bras l'une de l'autre et se tinrent longtemps embrasses. --Fais-toi donc voir! s'cria enfin Thrse. En vrit, je ne te reconnais plus. Tu n'tais que jolie quand je t'ai quitte; je te retrouve tout fait belle. --Vous l'entendez, dit Georgine en se retournant vers Herv, nous verrons maintenant ce qu'elle va dire des enfants. O sont-ils donc rests? Tenez, Herv, conduisez Thrse; moi, je cours chercher ces chers trsors. Herv offrit son bras Thrse. Il la remercia avec cordialit de l'empressement qu'elle avait mis rejoindre Georgine et de la joie que sa prsence allait rpandre Vermont. Puis, tournant assez court aux phrases d'usage: --Comment la trouvez-vous? dit-il. Avez-vous parl vrai? vous semble-t-elle embellie? Thrse lui rpta ce qu'elle venait de dire, ajoutant que le visage de Georgine, son attitude, sa dmarche avaient pris un caractre noble et grave, infiniment prfrable son joli minois du couvent. --Eh bien! reprit Herv, ce changement extrieur qui vous frappe est l'expression d'un changement intime bien plus marqu, bien plus complet encore. Quand vous avez connu Georgine, quand je l'ai pouse, c'tait une aimable et gracieuse enfant, rien de plus; aujourd'hui, vous ne tarderez pas vous en apercevoir, c'est une femme distingue. Son intelligence s'est ouverte tous les beaux sentiments. Elle me rend bien fier... --Et heureux? dit Thrse en lui prenant la main. --Quelle question! reprit Herv en souriant; on voit bien que vous arrivez d'Amrique. Vous avez vritablement des ides de l'autre monde; vous croyez au bonheur. Dans notre vieux monde nous, il n'y a que les niais et les envieux qui y croient. En ce moment, ils entraient au chteau; Georgine les attendait, tenant ses enfants par la main. L'un, garon de six sept ans, ressemblait trait pour trait son pre; l'autre tait une petite fille la chevelure dore, aux grands yeux bleus, au teint transparent, un chrubin du Corrge. Ds qu'ils aperurent Herv, ils se jetrent sur lui, sautrent sur ses genoux, se cramponnrent son cou; il n'y eut plus moyen de les en arracher. --Voil une prsentation bien solennelle, dit Georgine; mais que veux-tu? ce sont de petits sauvages levs dans les bois; ils adorent leur pre et ne m'coutent plus ds qu'il est l. Le reste du jour se passa en entretiens affectueux et familiers. Les jours suivants, Thrse fut initie tous les dtails de la vie de chteau telle qu'on l'entendait Vermont. Il rgnait dans cet intrieur une libert si sagement ordonne, tant de paix; les matres taient si indulgents, les serviteurs si attentifs, les enfants si joyeux, tous les visages si ouverts, Thrse voyait surtout chez Herv et chez Georgine un soin si constant, et qui paraissait si naturel, de se complaire, qu'elle ne pouvait se figurer la plus lgre ombre ce tableau. Le temps de son sjour tait dj presque coul; elle avait dj pass trois semaines dans une intimit continuelle avec les deux poux, sans qu'un seul mot, un seul regard, un seul incident et pu faire concevoir sa pntrante amiti le moindre doute sur leur bonheur l'un et l'autre. Seulement, de temps en temps, elle se rappelait la singulire rticence d'Herv lorsqu'elle lui avait demand si Georgine le rendait heureux. Involontairement elle cherchait une signification ce qui, sans doute, n'avait t qu'une plaisanterie banale. Elle commentait de vingt faons diverses les paroles qu'il avait dites. Souvent aussi le beau front d'Herv, dj dpouill au-dessus des tempes, le timbre de sa voix pntrant et attrist, un lger pli d'ironie qu'elle surprenait sa lvre, mme dans le sourire, la faisaient rver et lui jetaient l'esprit mille perplexits, mille conjectures vagues et romanesques. Mais aucune de ces conjectures ne portait atteinte la haute opinion qu'elle avait conue de lui. Elle admirait de plus en plus ce coeur fier et simple, cet esprit dlicat qui savait ennoblir toutes les vulgarits de la vie, cet homme qui ressemblait si peu aux autres hommes, et qui, possdant tous les avantages qui excitent l'envie, exerait en mme temps toutes les vertus qui la dsarment. Chaque jour elle lui faisait une place plus large dans son coeur, et bientt elle n'aurait pas su discerner qui de lui ou de Georgine occupait le plus sa pense et la retenait par de plus doux liens. Un refroidissement insensible avait mme succd l'imptuosit des premires caresses entre les deux amies. Thrse ayant doucement vit de rpondre aux questions un peu indiscrtes de Georgine, celle-ci s'tait sentie froisse, et, sans rien tmoigner, elle avait, de son ct, mis fin aux panchements, aux confidences. Occupe de ses enfants, de sa maison, d'un nombreux voisinage rendu plus anim par l'approche des lections et la candidature d'Herv, elle ne trouvait plus de temps pour les tte--tte, et Thrse semblait plutt tre devenue l'amie de son mari que la sienne. Cependant je ne sais quelle gne subsistait entre Herv et cette dernire. Ils taient tous deux rservs, circonspects, et leurs entretiens, quoique familiers, n'avaient rien de vritablement intime. Thrse, d'abord charme, panouie au sein de l'atmosphre bienveillante de Vermont, retombait peu peu dans une sorte d'absorption et de mlancolie. Souvent elle s'chappait du chteau, faisait seule de longues courses; elle errait alors l'aventure, et ne rentrait parfois qu' l'heure des repas. Un matin, par un de ces beaux soleils d'automne qui percent lentement la brume et jettent des teintes si vives aux arbres demi dpouills, elle s'tait loigne plus que de coutume. D'tranges proccupations, des rves bizarres, avaient agit son sommeil. Elle tait dans cette disposition vague et languissante laquelle ne peuvent toujours se soustraire les natures les plus fortes. chaque instant ses yeux s'emplissaient de larmes; tout ce que la posie a cr d'images tendres et dangereuses lui revenait confusment la mmoire; se parlant elle-mme, elle disait haute voix et comme pour se soulager de ses propres penses, des chants d'amour, des vers tendres ou passionns. Elle se croyait seule et suivait sans contrainte le cours de sa rverie, lorsqu'un bruit de pas sur les feuilles sches la fit tressaillir. --Thrse! dit une voix bien connue; Thrse, rpta Herv, car c'tait lui, ne voulez-vous donc point m'entendre; je vous y prends enfin en flagrant dlit de roman. La voil donc retrouve, cette femme sentimentale, cette potesse de qui l'on m'avait tant parl! Aujourd'hui, elle fait des affaires de banque et raille tout ce qui n'est pas palpable comme de l'or, positif comme de l'arithmtique; mais un beau matin elle fuit au bocage et rpte aux chos d'alentour des vers amoureux. Disant cela, il s'approcha gaiement, prit le bras de Thrse, le passa doucement dans le sien, serra sa main brlante et se mit marcher avec elle. Elle tait interdite et demeurait muette. --Pardonnez ma sotte plaisanterie, reprit Herv en la regardant avec surprise; je vois que je viens de heurter un sentiment intime, une disposition de l'me que j'aurais d respecter. C'est un nouveau malentendu ajout tous ceux qui sont dj entre nous. Je vous assure, Thrse, que je souffre de cela. Depuis prs d'un mois, nous nous voyons sans cesse; vous tes l'amie intime de ma femme; j'estime votre caractre, j'admire votre esprit. J'aimerais, ajouta-t-il avec quelque hsitation, oui, j'aimerais tre aussi votre ami. Je voudrais que vous me connussiez bien, que vous pussiez aimer en moi, non pas l'homme que je parais, mais l'homme que je suis; et cependant, je le sens, nous vivons mille lieues l'un de l'autre. Je suis un tranger pour vous, Thrse, moi qui devrais tre votre frre. Je ne sais si je puis mme accepter les sentiments affectueux que vous semblez avoir pour moi... J'aurais besoin de vous parler une fois coeur ouvert. Thrse releva la tte, son visage s'claira de joie; Herv allait au-devant de son plus ardent dsir; il prvenait une demande qui, bien souvent dj, avait err sur ses lvres, et qu'une excessive apprhension de lui dplaire avait seule refoule. Tout ce que Georgine lui avait dit de son mari lui semblait incomplet, insuffisant; une voix secrte lui criait qu'il y avait l un mystre pntrer, un de ces mystres d'amour, peut-tre, dont les femmes sont toujours avides... --Herv, dit-elle, mon ami, puisque vous devinez si bien ce que je pense, ce que je souhaite depuis le premier instant o je vous ai vu, puisque vous me jugez digne de votre confiance, quoi bon vous dire que vous trouverez en moi un esprit recueilli, pntr de la religion du silence, un coeur qui peut tout comprendre, car il a connu, lui aussi, le vertige de certaines heures funestes et l'effrayante fascination qu'exerce le mal sur la perversit de nos penchants. J'ai connu la curiosit et l'orgueil... C'est vous dire que j'ai ctoy bien des abmes. --Vous devinez donc que je vais avoir un triste rcit vous faire, dit Herv, puisque vous me promettez votre indulgence?... --Mon indulgence, dit Thrse; ce mot aurait-il un sens entre nous? Qui donc aurait le droit d'en gracier un autre? mes yeux, il n'y a pas de fautes, il n'y a que des malheurs. Herv lui serra la main. --coutez-moi, reprit-il; ces heures ne se retrouveront peut-tre plus. Vous exercez en ce moment sur moi une influence presque surnaturelle; vous avez le rameau miraculeux qui dcouvre les sources caches; mon coeur se dilate en votre prsence; mais bientt un silence de plomb va retomber sur lui. coutez-moi, puis oubliez ce que je vais vous dire, car personne, non, personne au monde, n'a jamais su, ne saura jamais ce que vous allez entendre. --Comment? dit Thrse, votre femme elle-mme, Georgine, ignorerait-elle une seule particularit de votre vie; lui cacheriez-vous quelque chose? --Prendre sa femme pour confidente, reprit Herv, c'est une erreur funeste. Cela ne peut et ne doit point tre. L'ducation d'une jeune fille, ses prjugs, ses instincts mmes, lui rendent ce rle impossible. Comment attendre d'un tre qui ne connat rien de la vie, l'apprciation quitable de ce tourbillon de paroles, de penses, d'actes contraires et inconsquents qui tourmente et entrane la jeunesse de l'homme? L'pouse tendre et nave sera indigne, afflige outre mesure, au rcit de tant et de si vulgaires garements; elle mprisera peut-tre celui qu'elle doit avant tout respecter. Non, l'homme doit savoir porter seul le fardeau de son pass quel qu'il soit; il n'y a de dignit possible dans le mariage qu' ce prix. Un long silence se fit; ils continuaient de marcher; le ciel se couvrait de nuages, un vent froid s'tait lev et sifflait dans les branches mortes; des nues de corneilles traversaient les alles du bois en faisant entendre leur rauque croassement; je ne sais quoi de lugubre dans la nature avait succd la promesse d'une matine splendide; quelque chose de morne et de sinistre semblait planer au-dessus d'Herv et de Thrse et les pntrait de tristesse. Herv rompit enfin le silence et parla ainsi: vingt-deux ans, je devins amoureux d'une femme qui en avait plus de trente; son visage avait perdu l'clat de la premire jeunesse, mais tout ce que la grce la plus exquise, un soin constant de plaire, un insatiable dsir de captiver peuvent donner de sduction et de charme tait en elle et me ravissait. Encore aujourd'hui, Thrse, en dpit de tant d'annes qui ont pes sur mon front et ralenti le sang dans mes veines, je ne prononce pas son nom sans un pnible effort. --Je comprends, dit Thrse... Quand vous aurez entendu ce que j'ai vous dire d'elle, reprit Herv, je crains que vous ne me compreniez plus. Mais n'importe... Continuons. Le mari d'liane, excellent homme, enrichi par des spculations industrielles qui lui prenaient tout son temps, laissait sa femme une libert entire. Elle ne paraissait pas en avoir abus, car sa rputation tait bonne, et l'on ne tenait sur elle que trs-peu de ces propos inconsidrs auxquels n'chappent pas les femmes les plus vertueuses. liane voyait beaucoup de monde; elle tait fort recherche cause de son esprit et de son lgance. Il ne me vint pas en pense qu'elle pourrait deviner seulement que je l'aimais. Je n'avais aucune exprience ni des autres ni de moi-mme; je n'tais ni fat, ni prsomptueux, ni pntrant. J'tais simple et vrai dans l'exaltation la plus romanesque. Je mettais tout mon bonheur contempler liane, l'couter, m'enivrer de son regard, de son accent expressif, suivre ses mouvements, ses moindres gestes, pier les occasions d'tre prs d'elle; tout cela sans rien prtendre, sans rien esprer, je crois mme sans un dsir. J'tais si jeune, il y avait en moi une telle surabondance de vie, que mon amour tait lui-mme son but et sa rcompense. liane avait trop de pntration pour ne pas s'apercevoir, ds l'abord, de l'empire qu'elle exerait sur moi. Je crois qu'elle s'en applaudit et qu'elle rsolut de le rendre absolu. Cela ne lui fut pas difficile. Elle parvint sans aucune coquetterie apparente, par des manires cordiales, des discours pleins de prudence, des conseils affectueux, parfois mme des rprimandes enjoues, en un mot, par toute une attitude prise de soeur ane, me mettre en entire confiance et loigner en mme temps de son entourage les soupons qui auraient pu contrarier son dessein: bientt, chose sans exemple dans le monde o elle vivait, il fut tout simple pour son mari et pour ses amis, de me voir chez elle peu prs toute heure, tantt lui faire des lectures, tantt l'accompagner au piano, car elle chantait divinement, tantt lui servir de secrtaire pour sa nombreuse correspondance. Depuis, en rflchissant au pied sur lequel je me trouvais au bout de si peu de temps dans sa maison, en songeant combien cela et t impossible une autre femme, je suis rest confondu devant tant d'habilet et de savoir-faire; mais alors je ne rflchissais pas, je me laissais aller au flot qui me portait. L'amour me pntrait tout entier; liane s'tait empare de toutes mes facults. Son esprit actif, son imagination vive, donnaient un continuel aliment ma pense; elle embrasait mes sens par des familiarits dont elle ne semblait pas souponner le danger, et quand, ses heures d'abandon, elle me laissait entrevoir le fond de son me, j'y dcouvrais de si nobles douleurs, de si belles rvoltes contre la mesquinerie et l'inutilit de son existence, des lans si purs vers le beau et le vrai, que je me rcriais contre l'injustice du sort, contre l'aveuglement d'une socit ingrate qui ne tombait pas genoux en adoration devant cet ange exil du ciel. Six mois se passrent ainsi dans les rapports les plus tranges qui aient peut-tre jamais exist entre un homme de mon ge et une femme encore jeune. Je ne lui avais pas dit une seule fois que j'tais amoureux d'elle; elle ne paraissait pas s'en douter; il tait tabli que nous avions grand plaisir tre ensemble, que nous nous aimions beaucoup, et nous ne cherchions pas dfinir les termes. J'tais devenu si insatiable que, non content de la voir tous les jours, je lui crivais la nuit d'normes lettres auxquelles elle rpondait assez souvent par quelques lignes affectueuses, mais o ne se trouvait jamais, ainsi que je le compris plus tard, une phrase de sens douteux, jamais une parole qui et pu la compromettre. Un jour que je me prsentais chez elle l'heure accoutume, on me dit l'antichambre qu'elle tait rentre souffrante du bal, qu'une fivre violente s'tait dclare, et qu'elle ne pouvait me recevoir. Une semaine entire s'coula sans qu'on me laisst parvenir jusqu' elle. Les nouvelles devenaient de plus en plus alarmantes; le mdecin paraissait soucieux et refusait de s'expliquer. Je crus que je deviendrais fou. Une continuelle obsession des penses les plus absurdes, des rsolutions les plus extravagantes, obscurcissait mon cerveau; une douleur inoue dchirait mon coeur; liane souffrait et je n'tais pas prs d'elle; liane tait en danger, et je ne pouvais prier son chevet; liane allait peut-tre cesser de vivre et ce n'tait pas moi qui recevrais la dernire treinte de sa main adore; ce n'tait pas moi qui recueillerais son dernier soupir. Je n'tais donc rien pour cette femme si chre; rien dans sa vie, rien l'heure de sa mort. Le hasard d'un jour nous avait rapprochs; je ne tenais elle par aucun lien; je n'tais ni son frre, ni son mari, ni son amant. Son amant! ce mot, qui ne fit d'abord que traverser mon esprit sous la forme d'une plainte vague, y revint bientt comme un regret, puis s'y fixa comme une esprance. Je n'tais pas l'amant d'liane, mais je pouvais le devenir. Ds ce moment, puissance de la passion, certitude de la jeunesse! je ne doutai plus de son salut, je n'eus plus d'apprhension pour elle, il n'y eut plus de place dans mon coeur pour le dcouragement. L'avenir m'apparut comme un ami qui me tendait la main et qui me criait: Aie confiance. La dernire fois que j'avais vu liane, j'tais un enfant sans volont, recevant passivement toutes les impressions du dehors sans ragir sur aucune; lorsque je la revis, j'avais conscience de moi; l'amertume d'une premire douleur avait sevr mon me; d'enfant j'tais devenu homme, je voulais possder liane ou mourir. Enfin, je reus un matin un billet d'elle qui ne contenait que ces mots: Je suis sauve, venez. Vous dire mon ivresse, mon dlire quand je revis son criture, ne serait possible dans aucune langue. Je poussais des cris, de vritables rugissements de joie. Je tenais ce billet deux mains comme si je craignais qu'on ne me l'enlevt; je dvorais des yeux ces caractres qui rayonnaient m'blouir; puis je les posai sur mon coeur pour contenir des battements si violents qu'ils me causaient une souffrance aigu; je les portai mes lvres brlantes; je tombai genoux et je rendis grce... Si ce fut elle, si ce fut Dieu, je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'en ce moment j'adorai, je bnis un tre puissant et bon qui me rendait heureux. Oh! pour ce seul instant, s'il pouvait renatre, pour ce seul lan, pour cette seule tincelle qu'une immense esprance fit jaillir d'un immense amour, je voudrais revivre ces annes si terribles; je reprendrais la chane de mes misres; je subirais toutes les tortures de ce pass si douloureux; je renoncerais la tranquillit, la paix que j'ai reconquise; je renoncerais l'estime des hommes, et, je vous le dis bien bas, je renoncerais ma propre estime que j'ai reconquise aussi! Thrse leva les yeux sur Herv avec l'expression d'une indicible surprise. -- Thrse! Thrse! ce langage vous tonne, il vous effraye presque. Vous avez cru aussi, qui ne le croirait? que j'tais un homme mort aux passions de la jeunesse, calm par l'exprience et la rflexion. Vous avez pens que cet empire salutaire que j'exerce sur les autres par la persuasion et l'exemple, je le devais une sagesse voisine de la froideur, une intelligente insensibilit. Convenez-en, vous avez pens qu'Herv tait aujourd'hui un homme vou au culte de l'utile, absorb par les affaires et par les honntes calculs d'une ambition modre? Cela est vrai comme tout est vrai en ce monde: moiti. Mon me est aujourd'hui comme les terrains de formation successive; tant de couches y sont superposes qu'il m'est difficile moi-mme d'en retrouver le fond. Mais ce que je sais, ce que je sens surtout certains jours de souffrances plus intenses, c'est qu'elle a conserv une ardente soif d'amour, un ddain complet de cet ordre, de cette rgularit qui encadrent aujourd'hui ma vie; le sentiment d'un isolement profond au sein des affections les plus tendres, et l'amer, le coupable regret des orages de ma jeunesse. Herv se tut, Thrse n'osa rompre le silence. Rien n'est plus auguste que l'aveu des misres d'une grande me; rien d'affligeant pour l'esprit comme de pntrer le nant des plus fortes volonts, de toucher la couronne d'pines qui ceint le front de ceux qui ont triomph d'eux-mmes, et d'entendre la plainte touffe qui gronde au fond de toute satisfaction humaine. Aprs avoir fait quelques pas sans rien dire, Herv reprit ainsi: --Quand j'entrai chez liane, elle tait seule, couche sur une chaise longue; ses longs cheveux noirs, que j'avais toujours vus boucls avec le plus grand soin, tombaient en dsordre sur ses paules; son regard, si brillant d'ordinaire, tait abattu; sa voix presque teinte; elle paraissait avoir beaucoup souffert. liane, m'criai-je en me prcipitant ses genoux et en couvrant sa main de larmes, liane, tu vis, tu m'es rendue! Et je relevai la tte, et mon regard s'attacha sur le sien avec pret, comme pour ressaisir en une minute tout le bonheur, toute la joie que j'avais perdus loin d'elle. C'tait la premire fois qu'il m'arrivait de la tutoyer; elle n'en parut pourtant point surprise. Elle se souleva demi, et posant la main sur ma tte, ainsi qu'elle avait accoutum de le faire lorsqu'elle tait un peu mue: --Pauvre Herv, dit-elle, vous m'aimez beaucoup. --Beaucoup? m'criai-je, quel mot! Veux-tu savoir combien je t'aime, liane, laisse-moi, laisse-moi te presser, t'treindre contre ma poitrine, tu y sentiras un coeur qui ne bat que pour toi! Et, par un mouvement soudain, avant qu'elle pt se dfendre, je passai mon bras autour de sa taille et je l'attirai vers moi. Elle n'eut que le temps de cacher son visage sur mon paule, je couvris son cou d'ardents baisers. Parvenant enfin se dgage: --Herv, me dit-elle, et il n'y avait dans son accent ni trouble, ni colre, vous savez bien que je ne m'appartiens pas, que des sentiments aussi exalts ne sauraient entrer dans ma vie. J'ai un mari que j'estime, des enfants dont les caresses sont la rcompense de mes sacrifices. Dieu bnit en eux, j'en suis certaine, le renoncement de ma jeunesse; mon coeur saigne parfois, mais mon front est sans tache, et l'orgueil d'une conscience pure est ma force dans l'affliction. Dites, Herv, voudriez-vous me la ravir? --M'aimes-tu, m'criai-je sans lui rpondre; m'aimes-tu? --Herv, ne le savez-vous pas? ne voyez-vous pas que vous tes mon meilleur, mon plus cher ami? --Un de vos amis, repris-je avec ironie, le meilleur mme de vos amis; je suis reconnaissant de la place que vous m'avez faite, mais cette place, je ne m'en sens pas digne. Si vous ne devez avoir pour moi qu'une amiti banale, il est impossible que je vous revoie. Je sais bien que vous quitter, c'est mourir, mais vivre auprs de vous d'une misrable aumne d'affection distribue parts gales entre vos nombreux amis, c'est quoi je ne me rsoudrai jamais. Non, non, liane, mon amour est trop absolu, trop profond, trop fou peut-tre, pour accepter, en change de ce qu'il vous donnerait, un sentiment btard, subordonn mille calculs. Il me faut votre amour, liane, il me le faut tout entier, ou bien vous me voyez en ce moment pour la dernire fois. D'o m'tait venue tout coup cette nergie, cette audace? je ne saurais l'expliquer. Le dveloppement de la force morale ne s'accomplit pas chez l'homme dans une progression rgulire et continue. Il y a tel vnement, telle pense qui peut faire en une minute l'oeuvre de plusieurs annes; une de ces minutes avait sonn pour moi. liane le comprit, car ds ce jour, je pourrais dire ds cette heure, elle changea de manire; elle quitta le ton de supriorit condescendante qu'elle avait eu jusque-l, elle se montra craintive, suppliante; elle m'avoua qu'elle m'aimait d'amour, de l'amour le plus tendre et le plus exclusif; mais elle me conjura de ne pas abuser de cet aveu, de ne pas la rendre parjure son mari, hypocrite avec le monde, tremblante devant Dieu. Son langage fit sur moi l'impression qu'elle voulait. Je n'tais point dvot, mais comme tous les hommes, mme les plus corrompus, j'aimais la pit des femmes, et j'tais facilement sduit par le ct potique de la religion. Tout en combattant l'exagration de ses ides, j'admirais la rsistance d'liane, et j'tais si fier de sa vertu, que je ne savais plus, par moment, si je serais joyeux ou triste de la voir succomber. Nos tte--tte, qu'elle avait rendus moins frquents, taient devenus plus orageux. C'taient, de mon ct, de vives supplications; des appels ma gnrosit, du sien. Quelquefois les rles changeaient; j'arrivais chez elle calme, apais; c'tait elle alors qui semblait oublier sa rsolution et qui me prodiguait des marques de tendresse inexplicables de la part d'une femme qui voulait et croyait rester fidle. Pour vous faire concevoir jusqu'o allaient la bizarrerie, l'inconsquence de nos rapports, les singuliers incidents que sa retenue et son laisser-aller, sa dvotion et son caprice amenaient dans notre liaison, je vous citerai un fait entre mille. Elle m'avait plusieurs fois exprim la curiosit la plus vive de voir mon appartement; c'tait un enfantillage, disait-elle, mais elle tenait savoir dans quel ordre mes livres taient rangs, si mon bureau tait bien plac; o je mettais mes armes; enfin, elle disait ce propos cent folies charmantes que j'osais peine couter, tant elles prsentaient mon esprit d'enivrantes images. C'tait le temps des bals de l'Opra. Son mari tait absent. Elle me proposa un jour, sans aucun prambule et comme si elle m'et dit la chose du monde la plus simple, de venir la prendre minuit; elle ajouta qu'elle serait masque, que nous serions censs aller au bal, et qu'au lieu de cela je la conduirais chez moi o elle resterait jusqu'au jour. Pour un homme perdument pris, comme je l'tais, d'une femme honore, il y avait de quoi perdre l'esprit; je me contins, dans la crainte que, si elle voyait mes transports, elle ne comprt mieux l'imprudence de sa dmarche, et je la quittai aussitt, pensant n'avoir jamais assez de temps pour dignement prparer un lieu que sa prsence allait consacrer. Je n'ai jamais t prodigue, je n'ai jamais fait aucune poque de ma vie, par vanit, o par got du luxe, aucune dpense excessive; mais ce jour-l, pour qu'liane se trouvt bien chez moi pendant une heure, je dpensai en quelques minutes mon revenu de toute une anne. Je passai le reste du jour courir dans les magasins les plus clbres, j'aurais voulu inventer des recherches nouvelles, de nouveaux raffinements de confort et d'lgance, pour lui arracher un mouvement de surprise. Mon premier soin, comme je lui connaissais la passion des fleurs, fut de faire acheter les plus magnifiques plantes, les arbustes les plus rares, et de transformer le cabinet o je travaillais en vritable bosquet. Au milieu de ce bosquet je fis placer un meuble sculpt en forme de chaise longue, recouvert d'une toffe de l'Inde, que l'on venait d'achever pour tre envoy en Russie. Aprs avoir vainement cherch un tapis qui me part assez moelleux pour son pied de fe, je fis arranger la hte une fourrure d'hermine, que j'tendis devant la chaise longue, en songeant avec ravissement l'effet que feraient sur ce tapis de neige ses deux petits souliers de satin, noirs et lustrs comme l'aile d'un corbeau. Sous un grand mimosa, dont les branches flexibles la recouvraient moiti, je fis dresser une table o il n'y avait que la place juste de deux couverts. J'ordonnai un souper fort simple en apparence, mais compos de primeurs extravagantes. Une corbeille en vermeil admirablement cisele, contenait des fruits savoureux, dignes d'tre servis une souveraine; je remplis moi-mme deux flacons de cristal d'un vin exquis, qu'un de mes oncles, vieux marin, avait rapport des les. Je m'tais aperu qu'liane aimait la bonne chre et qu'il lui arrivait de boire capricieusement plus que les femmes ne le font d'habitude. Je n'ose pas dire que j'avais comme une vague ide, un espoir confus que peut-tre ce vin capiteux, bu sans dfiance, porterait le dsordre son cerveau, rendrait sa raison chancelante; vous allez trouver que c'tait l une pense ignoble, bien peu digne de l'amour idoltre qu'liane m'avait inspir. Mais, Thrse, voyez-vous, les hommes sont ainsi faits; les plus dlicats ne sont pas exempts de grossirets inqualifiables. L'image de la femme aime n'est jamais assez isole sur l'autel que nous lui dressons pour que d'tranges confusions ne se fassent pas dans notre esprit. Lorsque nous nous inclinons devant elle, semblables au flot qui vient saluer la rive, nous dposons ses pieds, comme malgr nous, le limon de nos habitudes corrompues, l'cume de nos souvenirs. liane vint chez moi le 28 fvrier, une heure du matin; je n'ai jamais oubli cette date. II Lorsqu' la lueur des candlabres dont les branches sortaient du milieu d'arbustes en fleurs, elle entrevit ces apprts de notre tte--tte, ce luxe fantasque prodigu elle seule, dans un pauvre petit rduit o elle n'avait compt trouver que l'ameublement modeste d'un tudiant, elle fut surprise, sa vanit fut tel point flatte, qu'elle ne trouva de paroles ni pour me remercier ni pour me gronder. Par un mouvement prompt, elle dnoua son masque et laissa glisser terre son domino. En voyant son charmant visage illumin de joie, ses paules et ses bras nus se dgager des plis noirs du satin, j'eus un moment de vertige. Elle tait si blanche, sa robe troite et collante dessinait une taille si svelte, ses grands yeux m'blouissaient de tant de flammes, que je crus voir une apparition, la reine des ondines ou la fe Titania. Elle s'aperut sans doute que mon imagination s'exaltait, et que j'tais sur une pente o bientt il ne lui serait pas facile de m'arrter, car elle employa sa ruse habituelle pour me contenir. Elle se hta de me parler avec vivacit, avec enjouement, et mme avec une pointe d'ironie; elle poussa la cruaut jusqu' critiquer mon tapis d'hermine, et jusqu' prtendre qu'une plante de gardnia, qui se trouvait auprs de la chaise longue o elle s'tait couche, lui causait un mal de tte affreux. Enfin elle me tourmenta, me harcela, m'irrita, me drouta si bien, que je ne pensais plus lui proposer de souper, lorsque tout coup elle s'lana de son repos, et courant s'asseoir table elle se prit manger avec un apptit merveilleux. Je restais l mcontent, confus de mon personnage, me sentant gauche et le devenant de plus en plus. Elle en arriva vouloir me faire trouver notre situation plaisante, alors je ne me contins pas. Dans la disposition romanesque o je me trouvais, la raillerie m'tait odieuse; nous nous disputmes assez vivement: je me souviens de tous ces dtails comme si c'tait hier; enfin elle me tendit la main; nous fmes une espce de paix; nous achevmes gaiement notre petit souper. Deux heures s'taient passes dans ces conversations demi hostiles; elle se plaignit d'une extrme fatigue, et se recouchant sur la chaise longue, elle ne tarda pas fermer les yeux et s'endormir. Je la contemplai d'abord avec une motion religieuse; ce sommeil si calme d'une femme que j'adorais, et qui se trouvait chez moi, loin de toute surveillance, livre ma merci, tait la chose la plus potique que je pusse imaginer. Toutefois mes sens taient trop excits, ma pense tait trop trouble, pour que de violents dsirs ne s'emparassent pas de moi. Je ne pus m'empcher de dposer sur son front un long baiser. Elle ouvrit les yeux moiti et me parla d'une voix mourante. Ce qu'elle me dit, la rsistance qu'elle m'opposa, ce que j'arrachai sa lassitude ou ce que j'obtins de son amour, je ne saurais plus, je n'ai jamais su le discerner. C'tait assez pour que je pusse m'enorgueillir de ma victoire; ce n'tait pas assez pour qu'elle et rougir de sa chute. Vous pouvez imaginer combien de pareilles scnes exaspraient ma passion et me faisaient son esclave. Ce qui vous surprendra peut-tre, c'est que notre liaison ft reste secrte et que le monde, dont liane redoutait excessivement l'opinion, ne se jett pas la traverse de nos amours. Mais outre qu'elle avait des prcautions inoues, une prudence toujours veille, elle tait si matresse d'elle-mme, elle parlait de moi avec un si parfait aplomb, qu'il tait presque impossible de rien souponner. D'ailleurs la pit d'liane, sa rgularit dans l'exercice de ses devoirs religieux, son assiduit auprs des pauvres de la paroisse, lui conciliaient tel point l'affection des ecclsiastiques et des vieilles femmes, qu'elle avait autour d'elle comme une milice sacre toujours prte la dfendre en toute occasion. Quelque temps aprs cette nuit trange, un matin que j'tais chez liane, on annona le comte de Marcel. C'tait un homme de quarante ans environ, brave, spirituel, de la meilleure compagnie, loyal et mme chevaleresque, disait-on, dans ses rapports avec les hommes, mais dbauch, cynique, et sans moralit aucune quand il s'agissait des femmes qu'il affectait de mpriser. Sa prsence inopine chez liane, o je ne l'avais jamais rencontr, me surprit et me dplut. Ce qui me dplut bien davantage ce fut de lui voir prendre avec elle un ton lger, persifleur, et s'tablir dans son salon avec une familiarit ngligente qui me sembla dpasser les bornes de la libert permise. Je donnai de frquentes marques d'impatience pendant sa longue visite, et, lorsqu'il quitta la place, j'clatai en indignation, presque en reproche. Je ne concevais pas comment une femme honnte pouvait recevoir un homme pareil, je n'aurais pas suppos qu'une personne qui se respectait entendt de tels propos, souffrit une manire d'tre si inconvenante. Enfin je donnai un libre cours ma colre que fomentait dj le premier levain d'une violente jalousie. Le comte tait beau, je n'avais pu m'empcher de lui trouver du mordant, du trait dans l'esprit, une certaine lgance, un grand air jusque dans le cynisme, quelque chose enfin de suprieur, de voulu dans son laisser-aller apparent, qui me causait une irritation sourde; et je me vengeais, en le rabaissant le plus possible, de tous ces avantages dont je ne possdais aucun. Un des plus singuliers effets de la jalousie, c'est qu'elle cause tout la fois d'imbciles aveuglements et des divinations en quelque sorte surnaturelles. Pour la premire fois depuis que j'aimais liane, j'observai dans ses rponses un certain embarras qui ne me parut pas d'accord avec sa franchise ordinaire. Une ombre glissa dans mon coeur; ce ne fut pas le doute, je me serais cru le dernier des hommes si j'avais hsit la croire en ce moment; ce fut comme une lointaine et vague possibilit entrevue de ne pas la croire entirement toujours. Elle m'expliqua que, la vrit, elle avait peu attir M. de Marcel jusqu'ici, parce que ses principes trop connus lui inspiraient la mme rpulsion qu' moi, mais elle ajouta que d'anciennes relations de famille, d'importants services rendus ses parents, lui faisaient un devoir de l'accueillir en ami, et autorisaient jusqu' un certain point les liberts qu'il prenait chez elle. Elle parla longtemps sur ce ton. Je ne rpondis rien, je n'aurais pas os avouer de la jalousie; des conseils dans ma bouche eussent t dplacs. J'en avais dj trop dit; je me tus. Je devins pensif, et, rentr chez moi, je m'abandonnai une grande tristesse. Un sentiment inconnu jusqu'alors envahit mon coeur. C'tait une douleur fivreuse, sans nom et sans objet, un chagrin dont la purilit me faisait rougir, et dont pourtant je ne savais pas me dfendre; j'tais jaloux, perdment jaloux; et cela propos d'une misre, propos de rien; jaloux de la plus vertueuse femme qu'il y et au monde; c'tait de quoi me prendre moi-mme en grande piti. Ds ce jour commena pour moi une priode de souffrance toujours croissante; je ne crois pas qu'il soit au monde de tourments plus odieux que celui d'un coeur fier aux prises avec la jalousie, cette passion basse que les potes ont tent d'ennoblir, mais dont le principe est, presque toujours, dans un intrt goste et brutal ou dans un amour-propre dsordonn. Il est bien rare que l'amour pur, si emport qu'on le suppose, se montre jaloux et dfiant. C'est ce qu'il y a de maladif, de mauvais en nous, qui sert d'aliment aux flammes de la jalousie. J'en fis alors la triste preuve, car, ses premires lueurs, je dcouvris en moi des petitesses, des lchets dont je n'avais pas jusque-l souponn l'existence. Ma passion pour liane, en paraissant s'accrotre, changea de nature. Je n'allais plus chez elle avec simplicit et ouverture de coeur, pour jouir de sa douce prsence et des panchements de notre amour. J'y allais avec la pense de rencontrer Marcel, avec une sorte de dsir pre de les surprendre, de rompre leur tte--tte. J'tais dsappoint quand il ne s'y trouvait pas. Son nom me revenait sans cesse la bouche, liane le prononait-elle, au contraire, mon coeur se serrait douloureusement et mes yeux s'emplissaient de larmes. Je m'aperus bientt qu'liane vitait de me faire rencontrer avec le comte, et je crus mme surprendre, quand je les voyais dans le monde, o il ne la quittait gure, des sourires d'intelligence changs entre eux. J'en devins comme fou, et je m'oubliai un jour jusqu' vouloir exiger d'liane qu'elle cesserait de le voir; je lui fis d'absurdes menaces: puis voyant que je n'obtenais rien ainsi, je me montrai faible comme un enfant; je pleurai sur son sein, je la conjurai de prendre en piti ma souffrance. Elle me rpondit qu'elle ne pouvait faire un pareil clat, que les choses s'arrangeraient d'elles-mmes par le prochain dpart de Marcel. Elle raisonnait perte de vue, quand moi je divaguais de la faon la plus dplorable. Aussi dans ces sortes de scnes, qui se renouvelrent plusieurs fois, je finissais toujours par lui demander pardon; je la quittais mcontent de moi, admirant sa sagesse et maudissant ma folie. Quant au comte, il ne semblait pas s'apercevoir de ces orages. Il ne me tmoignait ni loignement ni sympathie; il tait avec moi strictement poli, rien de plus, rien de moins, et ne tenait gure compte de ma prsence. Moi je le hassais; j'aurais voulu le tuer; j'piais sans cesse un sujet de querelle. Je fus trop exauc: j'tais rserv au plus triste des chtiments, celui que l'homme, gar par sa passion, rencontre dans l'accomplissement mme de ses aveugles dsirs. Il y avait prs de deux mois que duraient mes angoisses; je ne voyais pas d'issue ce labyrinthe de soupons, de reproches, d'explications, de rvolte o j'tais entr. Mon cerveau fatigu n'avait plus la facult d'envisager sainement quoi que ce soit, mon coeur se gonflait d'amertume; j'tais dans un tat lamentable. Vous concevez ce que je dus prouver, lorsqu'un jour, en entrant chez liane, je la vis accourir au-devant de moi, ce qu'elle ne faisait jamais, et se jeter mon cou en fondant en larmes. Depuis mes ridicules querelles, elle s'tait montre plus froide, plus rserve. Je m'attendais si peu une dmonstration pareille, que je demeurai ptrifi, en croyant peine mes yeux. --liane! m'criais-je. Et dans ce nom, prononc ainsi en la serrant contre mon coeur, je retrouvai ma joie, mon espoir, mon aveugle amour. --Herv, me dit-elle, m'aimes-tu encore? me pardonnes-tu tes tristesses? les chagrins que je t'ai causs, veux-tu les oublier? Herv! si tu savais, ah! j'en suis cruellement punie! Ses sanglots lui couprent la parole. Troubl, mu, orgueilleux tout coup, je la conduisis, je la portai presque jusqu' son fauteuil, et je m'agenouillai devant elle. Alors seulement je vis l'altration effrayante de ses traits; une pleur mortelle couvrait ses joues, son oeil tait ardent et sec. --Que j'tais insense, reprit-elle, de croire un bon sentiment chez cet homme pervers! Herv, si tu savais comme il m'a traite!... Quel affront sanglant!... --Que dites-vous? m'criai-je. Quand, o, comment? Qu'a-t-il fait? O se cache-t-il? mon Dieu! depuis si longtemps je me contiens! La voil donc arrive enfin, mon heure!... Mais encore une fois, liane, qu'a-t-il fait? Un affront public, un outrage dont il se vante sans doute en ce moment dans tout Paris. Hier soir, l'ambassade de Sardaigne, sa soeur, la marquise de R***, qu'il affecte d'aimer pour faire croire qu'il est capable d'aimer quelque chose, tait venue s'asseoir auprs de moi; sans nous connatre autrement que de vue nous changemes cependant quelques paroles. Mais tout coup M. de Marcel, qui tait l'autre bout du salon, fendit la foule, vint droit sa soeur, et jetant sur moi un regard impudent: Vous n'tes pas bien l, Marguerite, dit-il en haussant la voix, ce n'est pas l une place convenable pour vous. Puis il lui prit le bras et l'emmena dans une autre pice. Son intention tait vidente. Soit qu'il voult faire comprendre que sa soeur tait une trop grande dame pour se commettre avec une bourgeoise, soit que dans son rle d'homme bonnes fortunes, il entrt de donner croire tous ceux qui nous entouraient qu'il tait mon amant et qu'il ne voulait pas voir sa soeur auprs de sa matresse, toujours est-il que le coup a port, et qu'aujourd'hui, si vous ne dtournez les propos en donnant le change, je suis la fable de la ville. --Je cours lui en demander raison, m'criai-je. --Vous n'y pensez pas, reprit-elle; le comte vous recevra en fumant sa pipe; il vous dira qu'il ne sait qui vous en avez, vous plaisantera sur l'intrt que vous prenez moi, et cette dmarche ne servira qu' me compromettre davantage. Non, non, j'ai pens tout, j'ai rflchi toute la nuit. Il n'y a qu'un moyen, il faut lui rendre au centuple son insolence; il faut l'insulter publiquement, et cela dans la personne de sa soeur. C'est son seul endroit vulnrable; il a l'orgueil de son nom un point inou. Allez ce soir au bal de lord C***, vous les y trouverez, elle et lui, sans aucun doute; saisissez un moment o il sera prs d'elle, trouvez moyen de lancer quelques mots railleurs sur la marquise; il rpondra, cela est certain; une querelle s'engagera naturellement, et je serai doublement venge. Cette combinaison, si habile qu'elle ft, ou peut-tre cause de son habilet, rvolta tout ce qu'il y avait en moi d'honntet et de dlicatesse.--Prenez garde, liane, lui dis-je, votre trop juste ressentiment vous emporte. Vous me demandez une chose impossible. Insulter une femme, qui, aprs tout, n'est aucunement coupable envers vous, ce serait une lchet. --Ce ne sera point une lchet, interrompit liane, puisqu'il y aura l un homme pour la dfendre. D'ailleurs je la hais, ajouta-t-elle avec un accent qui m'pouvanta. --Au nom du ciel, liane, songez... --Je songe, reprit-elle, que vous tes bien circonspect. Ce mot si blessant fit son effet. Je fus d'une pitoyable faiblesse. Faisant taire ma conscience, et mon honneur, je n'coutai plus que sa colre; je promis tout ce qu'elle voulut, comptant un peu sur le hasard; mais le hasard qui sert les volonts fortes ne vient jamais en aide aux caractres faibles. La marquise de R..., qui avait eu pendant longtemps une rputation irrprochable, tait cette anne-l en butte la malignit du monde. Son mari voyageait depuis prs d'une anne; on voyait assidment chez elle un jeune homme fort la mode; on remarquait qu'elle devenait triste, soucieuse; les plus tmraires dans leur mchancet faisaient observer que sa taille svelte perdait de sa grce, qu'elle prenait un embonpoint singulier; le mot de grossesse avait mme t prononc. Ce fut de ces honteux propos que je me souvins lorsque, tant arriv au bal, la vue de Marcel ranima ma colre et chassa mes derniers scrupules. Je me htai d'engager la marquise pour une prochaine valse, et, le moment venu, je vis avec une joie vraiment froce que son frre l'avait rejointe et qu'il ne pourrait pas ne pas entendre les impertinences que j'allais lui dire. Quand l'orchestre donna le signal je m'approchai de la marquise, et, feignant de la regarder avec inquitude: Voici, madame, la valse que vous avez daign me promettre, dis-je, mais, en vrit, je me fais scrupule d'user de mon droit; vous paraissez fatigue, souffrante mme; peut-tre le repos vous serait-il plus conseillable que la danse. Soit que la malheureuse femme ft rellement coupable, soit qu'elle et connaissance des bruits qui couraient, elle rougit. Marcel, qui tait derrire sa chaise, attacha sur moi un oeil interrogatif, c'tait ce que je voulais. --Je ne suis point lasse, monsieur, me dit-elle timidement et je danserai volontiers. --J'en serais heureux, madame, continuai-je avec une dtestable effronterie, mais vous respirez avec peine... Il est des circonstances, ajoutai-je en me penchant son oreille, o la plus lgre fatigue peut devenir dangereuse. --De grce, monsieur, dit la marquise d'un air suppliant et entirement dcontenance par les sourires que ces insinuations avaient appels sur les lvres de ceux qui nous entouraient... En ce moment Marcel se leva, et me sparant de la marquise par un mouvement brusque: Vous avez raison, monsieur, me dit-il; je suis galement d'avis que ma soeur ne danse pas, et, si vous le trouvez bon, nous irons pendant la valse faire un tour de jardin ensemble. Je le suivis. IV En descendant les degrs du perron, Marcel me dit d'un accent bref: --Le ton que vous venez de prendre avec ma soeur ne me convient pas, monsieur; j'ignore ce que vous lui avez dit et je n'ai pas souci de l'apprendre; mais votre air railleur m'a dplu et je vous prie de vouloir bien m'expliquer... --Je ne donne point d'explication des airs que je puis avoir, interrompis-je, ayant hte d'en venir un cartel, prenez-les comme bon vous semblera. --Il suffit, dit Marcel; veuilles avoir l'obligeance de rester ici une minute, un de mes amis va venir de ma part pour s'entendre avec vous. Je fis une lgre inclination de tte. Un quart d'heure aprs, le tmoin du comte et un de mes cousins, qui fit l'office de mon second, taient convenus que le lendemain huit heures on se battrait l'pe, c'tait l'arme la mode cette anne-l, au bois de Boulogne. Rentr chez moi, je fis, avec une solennit empresse, mes dispositions en cas de mort. J'crivis liane une lettre remplie de conseils vangliques. Je pardonnai aux ennemis que je n'avais pas, je laissai des souvenirs aux amis que je n'avais gure davantage; enfin je passai la nuit dans un accs d'hrosme fivreux, dans un monologue dclamatoire, dont je n'ai pu m'empcher de sourire quelquefois depuis en y songeant. Heureusement un sommeil de quelques heures, l'air vif du matin, la prsence de Marcel et des tmoins me ramenrent un sentiment plus simple et plus calme des choses. Je puis vous le dire, aujourd'hui que certes nulle vanit rtrospective ne se mle ce rcit, je me battis avec le sang-froid et l'adresse d'un homme consomm dans l'habitude des armes, et j'entendis Marcel, au moment o, bless assez grivement, il s'appuyait sur son tmoin, dire ces paroles qui me semblrent un brevet d'honneur dans la bouche d'un homme aussi rput pour sa bravoure: --En vrit, on ne s'est jamais battu plus galamment; cela s'appelle manier l'pe en gentilhomme. Le chirurgien dclara que la blessure de Marcel ne prsentait aucun danger immdiat. J'en fus heureux. Ce duel avait tout coup apais ma colre; je ne me souvenais plus d'avoir t jaloux; je ne songeais qu' la satisfaction de m'tre bien montr dans une semblable rencontre. Le plaisir d'avoir veng liane ne venait mme qu'en seconde ligne. Vous ne pouvez vous figurer combien on est fier, dans la jeunesse, d'acqurir la certitude qu'on est vritablement brave et qu'on sait faire bonne contenance en prsence du danger. Un premier duel est une crise dans la vie d'un homme: c'est comme une initiation, comme, dans un autre ordre d'ides, un sacrement reu: c'est une confirmation de l'honneur. Ne pouvant me prsenter chez liane aussi matin, je lui fis savoir l'issue de mon affaire avec M. de Marcel, et dans l'aprs-midi, j'allai suivant l'usage m'informer de l'tat du bless. On me dit qu'il se sentait aussi bien que possible, que le chirurgien assurait toujours que la blessure n'avait aucun caractre alarmant. Le comte avait donn l'ordre de me faire entrer si j'en tmoignais le dsir. J'avoue que je fus flatt de cet ordre, et je me fis immdiatement annoncer M. de Marcel. Il me parut bien; il tait peine un peu pli et se mouvait dans son lit sans aucune gne apparente. Il me reut avec une extrme politesse. Aprs avoir rpondu brivement mes questions sur l'tat o il se trouvait: -- mon tour, monsieur, me permettez-vous, me dit-il, de vous interroger? Je n'en ai pas le droit, et vous avez rpondu l'avance, de la pointe de votre pe, tout ce que je pourrais vouloir d'claircissements sur le sujet qui a amen notre rencontre; toutefois, monsieur, j'ai prs du double de votre ge, je pourrais tre votre pre; me direz-vous, ce titre, comment il se peut qu'un homme d'honneur, un gentilhomme, qui a du monde et du savoir-vivre, s'attaque une femme ainsi que vous l'avez fait hier. Je demeurai un peu confus. Le comte m'avait toujours impos malgr moi. En ce moment son accent tait si calme, si noble, il avait si compltement raison de me parler ainsi, que pour toute rponse je balbutiai. --J'ai dj eu l'honneur de vous dire, continua-t-il, que je n'ai point entendu vos propos; je n'ai pas questionn ma soeur; je ne veux pas apprendre de vous ce que vous lui avez dit; mais enfin, monsieur, qui le saurait mieux que vous? ce n'est pas de ce ton goguenard et impertinent qu'il convient d'aborder une femme comme elle, n'est-il pas vrai? --Pourquoi donc, alors, dis-je en reprenant contenance, pourquoi, vous, monsieur le comte, aviez-vous insult la veille, au bal, une femme galement digne de tous vos respects? --Ah! j'en tais certain, s'cria Marcel en faisant un mouvement brusque qui lui arracha un signe de douleur, c'est cette dtestable crature qui est derrire tout cela! C'est liane qui vous pousse... Mais savez-vous bien, monsieur, de qui vous parlez, quand vous l'appelez une femme respectable? Je le priai avec calme, quoique la colre m'et fait tout coup monter le rouge au front, de ne pas s'exprimer ainsi devant moi sur le compte d'une personne qui m'tait chre. Il sourit avec ironie. --coutez, monsieur, me dit-il en reprenant son sang-froid, je n'ai aucun intrt calomnier madame... auprs de vous. Quoi que vous en puissiez penser, je ne dispute ses faveurs personne. Je ne suis point jaloux de mes nombreux rivaux; mais tenez, je vais vous parler en gentilhomme, vous avez aujourd'hui gagn mon coeur par votre parfaite tenue, par votre bonne grce manier l'pe. Un homme qui se bat bien, qui est correct en matire d'honneur, comme nous disons, nous autres vieux du mtier, a droit toutes mes sympathies. La faon dont vous vous tes comport ce matin, m'a non-seulement fait vous pardonner la cause de notre querelle, mais encore (ne me trouvez pas trop singulier), elle m'a vivement intress vous. Je vous le rpte, je serais votre pre: eh bien, laissez-moi vous donner un conseil. Vous tes jeune, vous avez de l'avenir, ne vous emptrez pas dans les lacs de cette femme, vous ne savez pas jusqu' quel point cela peut vous devenir funeste. Je voulus l'interrompre. --Mon Dieu, je vous choque, je blesse en ce moment un sentiment exalt peut-tre; vous n'tes pas le premier qu'liane a sduit; c'est une vritable sirne... Mas croyez-moi, si vous vous y abandonnez, vous ne recueillerez de cet amour qu'ennuis et dgots de toute sorte; peut-tre mme finirez-vous par faire de mauvaises actions pour lui plaire, car elle exerce un pouvoir inou sur tout ce qui l'entoure, personne ne l'approche impunment... Moi qui vous parle, et qui ne me suis pas pris comme un enfant dans ses piges, vous voyez pourtant que me voici puni de ne m'tre pas toujours tenu distance. Le comte avait, en me parlant, un accent si vrai, si loyal, son regard tait si paternel, sa parole si simple et en mme temps si pleine d'autorit, qu'il m'imposa silence; il continua ainsi: --Mais il ne faut pas que son triomphe soit complet; il ne faut pas que, pour une aussi vile crature, deux hommes d'honneur se mconnaissent, se prennent de haine l'un pour l'autre; il y a assez longtemps qu'elle fait des dupes. J'ai acquis le droit de la dmasquer; je le ferai. Je croyais, en entendant le comte parler de la sorte, que le dlire m'avait pris. Je sentais le sol se drober sous moi; j'tais comme frapp de la foudre. Marcel sonna, fit ouvrir son secrtaire, demanda un grand portefeuille serrure qui s'y trouvait, et me le montrant: --Ce portefeuille, me dit-il, contient peu prs tout le secret de la vie d'liane; il renferme une longue correspondance et d'autres papiers crits de sa main, dans lesquels toute la fausset, tout l'odieux de son caractre sont dvoils. Elle qui a, toute sa vie, t prudente, circonspecte de telle faon que le monde, encore l'heure qu'il est, ne souponne rien de ses dportements, elle a commis une faute immense: elle s'est confie une fois, une seule fois, mais entirement, sans restriction, sans pruderie, je vous le jure, une femme; et cette femme l'a trahie pour moi. Je fis une exclamation. --Ce n'tait pas une grande dame, ce n'tait pas mme une honnte femme, c'tait tout simplement une courtisane, mais trs-bonne, et valant cent fois mieux qu'liane qu'elle avait connue, je ne sais o ni comment, et dont elle tait devenue, sans trop en avoir conscience, l'instrument, la confidente, le recours, certaines heures de ces dangers auxquels les femmes qui mnent de front plusieurs intrigues sont souvent exposes. Cette chre Zlia qui m'aimait, je crois, assez sincrement, mais qui pourtant ne m'avait jamais laiss deviner ses relations mystrieuses avec liane, est morte il y a six mois, fort tourmente d'une sorte d'engouement qui m'avait pris pour son amie en la voyant dans le monde. Voulant me prmunir sans doute contre les dangers qu'elle prvoyait, elle me remit son lit, de mort le portefeuille ci-joint, en me faisant jurer de le brler aprs l'avoir lu; mais on ne tient pas les serments faits aux femmes, cela ne compte pas; j'ai gard le portefeuille, et le voici vos ordres, si vous voulez avoir une ide nette de ce que peut tre la corruption chez le beau sexe quand une fois il s'en mle. J'avoue, continua le comte, que lorsque je parcourus ces pages, qui reclaient le secret de tant d'intrigues, de perfidies, de mensonges, il me prit une violente curiosit, la maladie de notre temps, la curiosit de la dpravation. Je fus moins sage alors que je ne vous parais aujourd'hui; je voulus connatre liane et devenir son amant. Cela ne fut pas difficile. Elle sut n'en pas douter que je possdais cette correspondance. Ds lors il s'engagea entre nous une lutte pleine de pripties; elle voulait ravoir le portefeuille, moi je voulais le garder, de nous deux je fus le plus habile; elle cda sans condition, s'en rapportant ma bonne foi, comme vous pourrez vous en convaincre dans quelques billets qu'elle n'a pas craint de m'crire, car elle n'avait plus rien risquer avec moi; elle jouait le tout pour le tout. Ces lettres, je les ai jointes celle de Zlia, elles sont l aussi. En ce moment on annona le docteur. Marcel me fit signe de prendre le portefeuille. Je lui serrai la main et je sortis en silence, la mort sur les lvres, l'enfer dans le coeur. Quand j'arrivai chez moi, je ne sais ce que j'avais pens en route, quelle trange confusion s'tait faite dans mon cerveau, ni comment j'avais pu oublier si vite la parole du bless, son regard convaincu, tout ce qui enfin mettait hors de doute la vracit de son rcit; mais j'tais persuad que ce qui venait de se passer ne pouvait tre qu'une plaisanterie, une vengeance peut-tre, exerce par Marcel, une preuve faite sur ma crdulit, dont j'allais trouver l'explication et l'excuse dans le portefeuille. Cela tait bien incroyable, bien impossible assurment, mais pour moi, tout au monde tait croyable, tout tait possible, hormis l'avilissement d'liane. Je posai le portefeuille sur ma table, je le regardai longtemps d'un oeil hbt; un nuage tait devant mes yeux, il me semblait que quelque chose de glac s'tait pos sur mon coeur; je ne me sentais plus ni impatience ni curiosit, je n'avais pas mme peur; tous les ressorts de mon tre taient relchs; ce grand branlement, ce choc inattendu avaient comme arrt soudain en moi la vie et l'intelligence. Ce fut par un mouvement machinal que je tournai la clef dans la serrure du portefeuille, et certes si quelqu'un ft entr en ce moment et m'et demand ce que je faisais l, je n'aurais pas su rpondre. Il y a dans la vie de l'homme des heures rapides, dcisives, charges de choses, o l'on dirait que le destin a hte de faire son oeuvre lui tout seul, et ne laisse ni la volont ni la rflexion le temps d'agir. La vue mme de l'criture d'liane ne me fit pas sortir de ma torpeur; je ne pouvais plus en douter, pourtant, le rcit de Marcel se confirmait; j'avais bien l sous les yeux une volumineuse correspondance, dont quelques mots saisis au hasard, en tournant rapidement les feuilles, me blessaient comme des pointes aigus. Je suis certain que ces lettres passrent plus de vingt fois dans mes mains tremblantes, avant que j'eusse bien compris de quoi il s'agissait. Enfin un billet de date toute rcente, adress Marcel, me causa une sensation plus vive, m'entra plus avant et d'une pointe plus acre dans le coeur. Je m'veillai comme en sursaut; une sueur froide inonda mon visage, ma douleur clata et je me laissai tomber terre en poussant des cris. Je crois que je restai l plusieurs heures pleurer et me tordre. Je ne pense pas que tristesse plus amre ait jamais envahi plus compltement une me aussi ouverte, aussi mal dfendue; ce fut comme un flot noir qui passa tout coup sur ma tte et qui emporta avec lui, pour ne jamais me les rendre, ma jeunesse, mon amour et mon facile bonheur. Un coup frapp ma porte m'arracha cette premire crise de pleurs et de sanglots. J'allai ouvrir. C'tait un billet d'liane qu'on m'apportait. Je le jetai sans le regarder. Mon transport s'tant un peu calm, mon cerveau tant devenu un peu plus lucide par l'abondance de mes larmes, je me rassis, et j'eus cette fois le courage de lire jusqu'au bout la fatale correspondance. Lecture effroyable! Marcel ne m'avait pas tromp. Ces lettres, crites sans doute dans des moments o liane ressentait le besoin, qui saisit mme les plus hypocrites, de soulever un instant le masque qui les offusque, laissaient voir nu des vices, des turpitudes o l'oeil le plus aguerri et hsit plonger. Ce n'taient pas seulement les intrigues multiplies d'une femme galante dont je trouvais les trop certains indices, c'taient encore les raffinements d'une froide corruption et toutes les bassesses que le got immodr de la dpense et du faste peut faire commettre un tre sans moralit et sans autres principes que ceux d'un pouvantable gosme. Vous ne pourrez jamais vous figurer, ma chre Thrse, quel affreux ravage porta en moi cette nuit de dsolation, o je ne fis que lire et relire ces lettres funestes. Quand on a acquis l'exprience du monde, on se reporte difficilement ces heures de jeunesse o la passion libre, forte, croyante et simple, rgne seule sur le coeur. ce moment de la vie, on ne se reprsente jamais le mal que sous des dehors repoussants; la beaut, les grces du corps semblent une image fidle de la perfection de l'me; une femme aime est toujours un ange. On ne pourrait pas comprendre l'existence de ces tres dous de tous les charmes et gangrens de tous les vices, tels qu'une socit vieillie dans la corruption peut seule les produire. J'ai quelque peine, moi-mme, me rappeler de quelle hauteur j'tais en ce moment prcipit. L'excs de ma douleur tait tel que je n'avais plus aucune notion ni de temps ni de lieu. Je demeurai toute la nuit et tout le jour suivant seul, enferm dans ma chambre, l'oeil fixe et morne, sans parler, sans songer prendre de nourriture. J'coutais machinalement le bruit gal et rgulier de ma pendule, je suivais les mouvements du balancier; il me semblait voir quelque chose de mystrieux et de terrible dans les chiffres du cadran, et quand l'aiguille les touchait, j'prouvais une angoisse purile. Quelquefois je me jetais genoux, mais je me relevais tout coup en clatant de rire comme un insens. Le soir venu, mon domestique, inquiet de n'avoir pas t appel une seule fois dans la journe, vint me demander si je n'avais pas d'ordre lui donner. Sa vue me rendit la conscience de moi et de ce qui s'tait pass. Je pensai Marcel et j'envoyai savoir de ses nouvelles. Au bout d'une demi-heure, on revint me dire qu'on tait assez inquiet, que le comte avait pass une nuit dtestable, qu'une fivre trs-forte s'tait dclare le matin, et qu'un second mdecin venait d'tre appel. Les gens de la maison croyaient, ajouta mon domestique, que le chirurgien qui avait fait les premiers pansements s'tait tromp, et que la blessure tait bien plus grave qu'on ne l'avait craint d'abord. Un peu secou par ces nouvelles, je voulus aller moi-mme savoir l'exacte vrit, mais une dfaillance de coeur me prit encore. Aprs avoir renvoy mon domestique, je me laissai tomber sur mon fauteuil. liane! m'criai-je douloureusement, liane!... l'instant mme, et comme si elle et pu m'entendre, elle ouvrait ma porte et je la vis devant moi. Frappe sans doute de ma pleur et du bouleversement de mes traits: --Qu'avez-vous, Herv? s'cria-t-elle, m'aurait-on trompe?... Seriez-vous bless? Pourquoi ne m'avoir pas crit? Pourquoi n'tre pas venu? Cette voix si douce, ce regard qui descendait sur moi comme un rayon, me donnrent encore un moment d'illusion, presque de bonheur. Je la contemplai sans rien dire, puis je fondis en larmes. Elle s'tait approche de moi; mon fauteuil touchait la table sur laquelle j'avais laiss le portefeuille de Marcel tout ouvert; son chle, en frlant cette table, fit voler en l'air quelques-unes des lettres. Il faut croire qu'elle connaissait le portefeuille, ou que, voyant sa propre criture, elle devina l'instant mme, car elle plit. --Qu'est-ce que cela? me dit-elle vivement. --C'est un souvenir que me laisse Marcel, lui dis-je en attachant sur elle un regard qui l'et tue, si cette femme avait eu un coeur; c'est un legs; il va peut-tre mourir, il ne veut pas que je puisse vivre aprs lui. Il m'a donn vos lettres... Aussitt, et comme pour s'assurer que je ne l'abusais pas, elle s'lana sur le portefeuille. la faon dont elle le saisit, toutes les lettres s'en chapprent. Elle ne put plus douter, elle tait trahie, dvoile. J'ignore ce qui se passa dans son esprit, je ne sais quel dmon lui inspira subitement la seule chose qui pt la sauver, mais sans presque changer de visage et sans hsiter une minute, elle se jeta mes genoux et joua la plus transcendante comdie qui jamais, peut-tre, ait t joue depuis que l'on se trompe et que l'on se trahit dans ce monde. Nier tait impossible; expliquer, attnuer, excuser, rien de tout cela ne se pouvait; elle comprit vite, car elle avait le gnie du mal. --Herv! Herv! s'cria-t-elle d'une voix qui et mu le marbre, et en tenant malgr moi mes genoux embrasss, Herv, je suis la plus misrable des cratures, la dernire des femmes! Il n'y a pas en ce monde de chtiment assez rude pour moi; je ne sais pas de parole qui me fltrisse assez; une fatalit pouvantable m'a entrane; je suis tombe de dception en dception, d'garement en garement, jusqu'au plus profond de l'abme; j'ai enfin commis le plus grand des crimes, puisque j'ai aussi trahi votre amour, votre saint et noble amour. Je ne vous demande ni piti ni pardon. Je sais que vous ne pouvez plus aimer une femme telle que je suis devenue, malgr Dieu lui-mme qui m'avait fait natre avec un noble coeur et capable peut-tre de grandes vertus... Mais voyez-vous, Herv, ne me refusez pas la dernire grce que j'implore de vous. Je ne survivrai pas la douleur de voir se briser si cruellement mon dernier espoir de vertu... votre amour. Mais je veux avoir eu du moins le seul courage qui me soit possible, celui d'une sincrit sans bornes; je veux que vous entendiez comme un prtre ma confession tout entire, et peut-tre prononcerez-vous sur ma tte courbe une parole de paix et de misricorde. Elle continua ainsi longtemps; elle fut pathtique, loquente; elle droula mes yeux toute une vie de drglements et d'hypocrisie faire trembler. Mais telle est la puissance de l'aveu, que, mesure qu'elle s'accusait, elle semblait se purifier et se grandir. Ce qui m'avait fait horreur lire loin d'elle, je l'coutais avec une sorte de terreur presque respectueuse; les actes les plus condamnables, au moment o elle s'en confessait, se paraient mes yeux d'une beaut sinistre; elle me fascinait et me dominait en raison mme de sa honte, car je ne voyais plus dans ses bassesses que son courage me les rvler. On et dit, me voir ple, frmissant, perdu, et l'entendre, elle, me parler d'une voix vibrante, sa belle main tenant la mienne avec force, comme si elle et craint que je ne lui chappasse, on et dit que j'tais le coupable et qu'elle allait m'absoudre ou me condamner. Enfin, que vous dirais-je? elle tait divinement belle. Il vint un moment o je n'entendis plus rien, o mon regard perdu dans le sien n'y vit plus que les flammes d'un ardent amour, o mes lvres attaches ses lvres y burent le poison d'une volupt terrible, o tout disparut, tout s'abma, tout s'anantit dans le sentiment de cette volupt. Herv s'interrompit. Thrse lcha son bras. Elle respirait peine. Ils firent quelques pas spars. --Ne vous lassez pas de moi, dit enfin Herv, nous approchons de la conclusion. Encore un peu de patience, et le rcit de mes pitoyables faiblesses sera termin. Je tombai dans une sorte d'assoupissement caus, je pense, par la longue tension de mes nerfs, l'abondance de mes larmes, et aussi l'absence totale de nourriture depuis vingt-quatre heures. C'tait une complte prostration de forces. Je ne sais au bout de combien de temps je m'veillais, mais il faisait sombre, les lumires taient teintes; je rallumai une bougie, tout en cherchant rappeler mes esprits; je ne savais pas si je sortais d'un affreux cauchemar, d'une lthargie... Je regardai autour de moi comme pour chercher liane. Il n'y avait personne dans la chambre; mes yeux rencontrrent la table; le portefeuille avait disparu. Je ne m'arrterai pas davantage vous peindre ma fureur et mon dsespoir; la Providence avait choisi ces jours pour puiser sur moi sa colre. Vers neuf heures du matin, on m'apporta un billet d'liane ainsi conu: Le comte de Marcel est au plus mal; on s'tait grossirement tromp sur sa blessure. La fivre et le dlire ne l'ont pas quitt depuis douze heures. Il n'a plus, selon toute apparence, que trs-peu d'instants vivre. Mon coeur est bris par ce malheur; je ne me consolerai jamais de la fin si cruelle d'un de mes meilleurs amis. Vous comprendrez, monsieur, qu'il me devienne impossible, au moins d'ici bien longtemps, de vous recevoir chez moi. La lecture de ce billet ne me causa presque aucune motion, tant je les avais toutes puises la veille. Notre coeur est aussi impuissant pour la douleur que pour la joie. Il y a un terme que nous ne dpassons gure: au del c'est l'abrutissement ou la dfaillance. Le fond des deux calices est vite atteint; c'est un breuvage de mme saveur et d'effet pareil, une lie narcotique qui engourdit l'me et la plonge dans une stupide insensibilit. Une seule pense me restait distincte: je voulais partir, quitter l'instant Paris, ne plus voir un visage connu, fuir ces tristes murailles qui semblaient charges de maldictions. Je croyais, j'tais bien jeune, qu'on se fuyait soi-mme, et que, en allant loin, bien loin, au del des monts et des mers, j'irais aussi, peut-tre, au del de ma douleur. Je m'embarquai Marseille pour l'Amrique du sud. Pendant les huit jours que je restai l attendre le premier vaisseau qui ferait voile pour Rio-Janeiro, j'appris deux nouvelles funestes: la mort de Marcel et le retour Paris de son beau-frre, le marquis de R***, qui, averti par des amis charitables, avait saisi une correspondance, portait partout ses plaintes et menaait d'un procs qui alla achever de perdre la marquise, dj cruellement compromise par le duel et la mort de son frre, dont elle tait regarde comme l'unique cause. Durant toute la traverse, je quittai peine ma chambre, si l'on peut donner ce nom aux six pieds carrs qui contenaient mon lit et ma table. J'avais d'effroyables accidents nerveux, on me prenait pour un homme frapp d'alination mentale; personne n'tait dsireux de m'aborder, mais j'avais un compagnon invisible, le sentiment constant, aigu, de mon crime, le remords, qui ne me laissait de repos ni jour ni nuit. Un reste de religion, ou peut-tre tout simplement l'horreur naturelle d'une organisation robuste pour la destruction, m'empchrent d'attenter ma vie. Tout ce que je fis, tout ce que je tentai pendant prs de deux annes pour trouver du rpit fut vain. J'allais, j'allais toujours, sans m'arrter, de ville en ville, de dsert en dsert; je parcourus les plus beaux pays du monde, je vis les scnes les plus grandioses de la nature; je pressai, j'entassai les images dans ma mmoire, mais ma pense, sans se lasser non plus, franchissait tous les obstacles que j'levais entre elle et ma faute; elle s'acharnait sa proie; et cette proie c'tait mon propre coeur que rien ne soulageait alors, que rien depuis n'a su gurir. Les motions du jeu me tentrent; je gagnai d'abord immensment, puis je perdis peu prs tout ce que je possdais, sans plus m'affecter de la perte que du gain. Seulement cette ruine presque totale me fora de revenir en Europe et de me rapprocher de ma famille, qui ne savait ce que j'tais devenu et laquelle je fus contraint de recourir. Ce fut une dernire misre assez vivement ressentie par mon orgueil. Je ne pus me rsoudre toutefois remettre les pieds sur le sol de la France. Je dbarquai Livourne, d'o je me rendis Florence. Je m'tais dtermin presque machinalement aller l plutt qu'ailleurs, J'avais rencontr bord un moine italien avec lequel, durant la traverse, il m'tait arriv de causer plus longuement et plus intimement que je ne l'avais fait depuis mes malheurs. Ce moine tait un Dominicain, jeune encore, mais fatigu, soit, comme on le racontait, par des abstinences et des macrations volontaires, soit par une maladie des poumons gagne dans ce voyage au Brsil, qu'il avait entrepris pour les intrts de son ordre. Il allait tenter de se gurir en essayant les climats les plus doux de l'Italie. Il devait habiter successivement Florence, Pise et Naples. Le pre Anselme, c'est ainsi qu'on l'appelait, m'avait inspir sinon de l'intrt, mon coeur tait mort tous les sentiments bienveillants, du moins une respectueuse curiosit. Ds le premier jour o nous nous tions abords, il avait paru trouver du plaisir s'entretenir avec moi. Ces entretiens, d'abord trs-vagues, avaient pris peu peu, grce lui, quelque chose de plus srieux et de plus intime. Tout en gardant le silence sur son vritable nom et sur les vnements de sa vie, le moine me laissa entrevoir qu'il avait travers bien des orages, et que le monde et ses cueils ne lui taient pas inconnus. Il s'exprimait en franais avec une facilit rare; il abordait tous les sujets avec convenance et libert. Sa parole, quoique simple, touchait toujours au fond des choses et donnait beaucoup penser. C'tait un noble esprit et un noble coeur. Un jour que, sans rien prciser, je lui avais parl de mes ennuis, de mes courses sans but et de mon loignement rentrer dans ma patrie: --Pourquoi ne feriez-vous pas avec moi le voyage d'Italie? me dit-il. Il n'en avait pas fallu davantage pour me dcider suivre ses pas. Aprs quelques mois de sjour Florence, il ne se trouva pas bien de l'air trop vif, et rsolut de passer la mauvaise saison Pise. Pendant tout cet hiver, je le vis sans cesse. Nous faisions ensemble des promenades le long de l'Arno, San Rossore, dans la fort de pins qui s'tend des cascines jusqu' la mer, et surtout dans les galeries du Campo-Santo. Cette nature douce et triste, ces oeuvres de l'art dont je pntrais chaque jour davantage les solennelles beauts, agissaient sur mon esprit et m'arrachaient la constante obsession de ma misre. Il me prenait quelquefois des tressaillements subits d'admiration et d'enthousiasme. La vie rentrait en moi. J'en arrivai prouver le besoin de confier mes peines, et je fis au pre Anselme, en dguisant les noms et les circonstances, la confession de mon indigne amour et des fautes o il m'avait entran. C'tait un jour que nous revenions d'une course en plein midi le long de la mer; le ciel n'avait pas un nuage; la lumire inondait la grve solitaire. Le moine marchait silencieux et pensif mes cts. Quand je cessai de parler, il rflchit quelques instants, puis, me regardant avec une tendresse profonde: --Mon enfant, me dit-il, coutez la parole d'un homme qui suivi, lui aussi, les sentiers de la perdition; croyez-moi, il n'est permis aucun de nous de dsesprer de sa vie. L'irrparable aux yeux de Dieu n'existe pas. Si vous tes poursuivi de trop cuisants remords, si vous croyez la doctrine catholique, il y a des asiles ouverts la pnitence: faites-vous chartreux ou trappiste; si, au contraire, comme je le pense, votre coeur est moins frapp de remords que tourment de regrets, si vous avez moins de dsespoir de vos fautes que de retours cruels vers des illusions perdues, alors, mon enfant, sachez ressaisir les rnes de votre me. Sachez tre homme. Il n'est personne ici-bas, pas mme le galrien attach son boulet, qui ne puisse encore tre bon son semblable. Quand nous n'avons plus dans notre coeur de quoi nous rendre heureux nous-mmes, c'est alors souvent qu'il se trouve dans notre esprit de plus riches trsors rpandre autour de nous. Vous tes jeune; vous avez une patrie, une famille; vous avez l'humanit aimer comme le Christ l'a aime jusqu' la fin. Et, tenez, ajouta-t-il en me dsignant la tour penche (nous arrivions en ce moment sur la place du Dme), vous savez l'histoire de cette tour que le peuple regarde comme miraculeuse. Elle s'levait sous les yeux de l'architecte, droite, fire, audacieuse, quand tout coup, arrive moiti de sa hauteur, le terrain s'affaissa, et chacun pensa que l'difice allait s'crouler. Mais l'artiste, confiant en Dieu et en sa volont, ne perdit pas courage. Il sut trouver le remde au moment du plus grand pril. Il taya fortement la tour; puis, s'tant assur que l'affaissement du sol ne pouvait dpasser une certaine profondeur qu'il calcula avec prcision, il modifia ses mesures, il changea ses lignes, il acheva son campanile sur un plan inclin qui est aujourd'hui l'merveillement de tous, et fait paratre son oeuvre bien plus belle dans sa singularit qu'elle ne l'et t si aucun accident ne ft survenu. Ceci est un apologue, mon noble ami, poursuivit le pre Anselme en souriant doucement. Notre vie, c'est la tour de Pise. Nous la commenons avec audace et certitude, nous la voulons droite et haute; mais tout coup le terrain sur lequel nous btissons vient s'effondrer. Notre volont fait dfaut, nous croyons que tout est perdu. Souvenons-nous alors de Bonanno Pisano, imitons-le: tayons d'abord notre me, puis faisons la part de nos fautes. Mais, continuons, ne craignons pas la peine, achevons notre vie penche; et qu'on puisse au moins douter en nous voyant s'il n'a pas mieux valu qu'elle ft ainsi, et si une perfection plus complte n'et pas t peut-tre moins admirable. Le soir mme de cet entretien je reus des lettres qui m'annonaient la mort de mon frre an. Il ne laissait pas d'enfants. J'allais me trouver chef de famille, possesseur d'une grande fortune territoriale. Je crus reconnatre dans cet vnement et dans cette concidence le doigt de Dieu. Je rsolus de rentrer immdiatement en France, et d'y commencer une vie nouvelle. J'allai prendre cong du pre Anselme; il parut heureux de ma dtermination et me serra dans ses bras. Mon pre, lui dis-je, bnissez en moi la rsignation et la volont que vous y avez mises. Il fit, en silence, sur ma tte, le signe de la croix. Nous ne nous sommes jamais revus. Le reste, vous le savez. mon arrive ici, d'anciens amis de ma famille me parlrent de mariage. J'y tais assez dispos. Tout ce qui devait fixer, rgler mon existence me semblait bon. Je ne devais plus y laisser de place pour le hasard. On me fit connatre la mre de Georgine, et plusieurs fois nous allmes ensemble voir cette dernire au couvent. Je la trouvai jolie; je la savais bonne; elle tait pauvre. Je me laissai sduire par la pense de rparer une injustice du sort. Je me dis que, ne pouvant plus jouir de rien par moi-mme, je jouirais du moins de tous les plaisirs de cette jeune fille leve dans les privations et dans une austre simplicit. Je crus que cette me guider, cette intelligence conduire serait un intrt noble et constant dans ma vie. Je dsirais passionnment avoir de beaux enfants, et vous voyez que le Ciel m'a exauc. Georgine est heureuse par moi, elle le sent, elle m'aime. chaque heure du jour, elle sait me le tmoigner. J'ai la conviction d'avoir fait autour de moi un bien rel. Dans ce pays, depuis huit ans que je l'habite, la misre a disparu. Le ncessaire est assur tous; beaucoup mme ont ce modique superflu qui fait si aisment bnir l'existence ceux qui vivent de leur travail. Je suis la veille d'entrer dans la vie politique. J'espre alors faire plus en grand ce que je fais maintenant sur une trs-petite chelle. Je ne suis pas insensible au dsir d'attacher mon nom quelque rforme utile pour mon pays. --Vous ne me dites pas ce qu'est devenue liane? interrompit Thrse; l'avez-vous revue? --Jamais! dit Herv. Elle avait quitt la France quand j'y suis rentr. On m'a dit qu'elle s'tait fixe Naples. Je n'en sais pas davantage. Voici la premire fois, depuis huit annes, que je prononce son nom. Ils entraient dans la cour du chteau; la cloche avait depuis longtemps appel pour le djeuner; des domestiques taient partis dans plusieurs directions pour avertir Herv et Thrse. --Mais arrivez donc! leur cria Georgine du plus loin qu'elle les aperut; les enfants s'impatientent, le cuisinier se dsespre; on n'a pas ide de se promener par ce temps l et de pareilles heures. Disant cela elle tendit la main Thrse, embrassa Herv, et ne vit pas sur le visage de tous deux qu'un mystre venait d'tre rvl, qu'un lien nouveau et secret unissait leurs coeurs; heureuse Georgine! elle ne devina pas l'orage qui grondait sur sa tte. Il est sur la terre des tres singulirement prservs; ils passent ct des plus graves vnements sans les voir; ils se trouvent mls aux drames les plus terribles sans les souponner; ils reoivent l'treinte d'une main convulsive sans que rien en eux frmisse, et sourient dans la bnignit d'une ignorance tranquille aux coeurs dvasts, aux fronts qu'a touchs la foudre: ce sont de bonnes et douces natures qui vivent leur temps et s'en vont de ce monde sans y avoir fait ni mal ni bien. Georgine tait un peu de celles-l. Les jours suivants, Herv et Thrse ne se parlrent plus. Le rcit d'Herv avait boulevers le coeur de Thrse; lui-mme se sentait profondment branl. Il y a des rvlations qui sont des rvolutions. Il est des dangers contre lesquels le silence est la seule armure. Un matin Thrse tait descendue au salon un peu plus tt que de coutume; il n'y avait personne encore. Un feu mal allum emplissait l'tre d'une fume paisse; les vitres, charges de brume, ne laissaient pas percer le regard sur les jardins. La table tait encore dans le dsordre de la veille. L'ouvrage commenc de Georgine, les jouets des enfants, un volume de Walter-Scott, dont Herv faisait le soir lecture, y taient rests. Le piano tait ouvert. Dans une corbeille, place en face des fentres, quelques chrysanthmes penchaient mlancoliquement leurs ttes violaces; je ne sais pourquoi ce salon parut Thrse d'une tristesse lugubre. Elle essaya de lire un journal, elle ne put; elle se mit au piano, prluda longtemps, mais aucune phrase ne s'achevait sous ses doigts; elle voulut chanter, alors les pleurs qu'elle rprimait se mirent couler. Tout coup elle sentit une main se poser doucement sur son paule, elle se retourna: c'tait Herv qui la regardait avec une indicible expression de tendresse et de douleur. --Vous ressemblez liane, lui dit-il; seulement vous tes beaucoup plus belle. En ce moment la porte s'ouvrit; c'tait Georgine avec les enfants et deux voisins qui venaient s'tablir Vermont pour plusieurs jours. Thrse s'chappa et fut cacher ses larmes. C'est ainsi, par un incident insignifiant, par un hasard vulgaire, que se brisent souvent, au moment o ils vont se nouer, les fils de deux destines. Tout fut dit: la dernire parole qui devait tre change entre Herv et Thrse vint se perdre dans les compliments et les lieux-communs de la politesse de province. Le lendemain, sept heures du matin, un beau cheval sell et brid attendait devant le perron du chteau; sur la selle du domestique qui devait suivre, une petite valise tait attache. Herv parut; il remit un billet au valet de chambre qui lui ouvrt la porte d'entre. --Quand madame sera veille, vous lui donnerez cette lettre. Disant cela, il monta lentement en selle, traversa au pas la cour du chteau, puis, piquant des deux, il s'lana au galop dans la longue avenue. Au bout de quelques minutes, un dtour du chemin le ramena, en vue de Vermont. Il s'arrta, regarda longtemps une fentre dont les jalousies venaient de s'ouvrir: Thrse! murmura-t-il, et il s'loigna de toute la vitesse de son cheval. Sa lettre Georgine motivait son dpart. Les intrts de son lection l'appelaient la petite ville de B... et l'y retiendraient une huitaine de jours. Thrse, malgr les instances de Georgine, quitta Vermont avant le retour d'Herv. Elle demeura fort peu de temps dans sa famille et s'embarqua pour New-York. Georgine n'eut plus de ses nouvelles qu' de rares intervalles. Aujourd'hui, l'ocan est entre Herv et Thrse. Ils ne se reverront pas, ou du moins ils ne se reverront que lorsque l'ge les aura rendu mconnaissables l'un l'autre. Ils taient faits pour s'aimer; le devoir les spare, et chacun d'eux, sans se l'tre dit, garde au fond de son coeur un ineffaable et cher regret. Leur histoire est celle de plusieurs d'entre nous. Passer un jour tout auprs d'un bonheur immense, le voir, croire qu'on le saisirait en tendant la main, et ne pas s'y arrter pourtant, c'est l'hrosme ignor de bien des nobles coeurs. J'en sais qui se pleurent et qui s'appellent tout bas travers l'espace. mon Dieu! vous qui leur avez donn la force des grands sacrifices, donnez-leur-en du moins l'amre volupt! FIN DE HERV JULIEN UNE AMITI BRISE Je devais crire votre nom en tte de cette petite esquisse. Je me l'tais promis dans un temps irrvocablement pass. Aujourd'hui, Madame, vous ne devinerez mme pas ce nom que je tais et qui me fut si cher. La vie se passe en vains efforts et en plus vains regrets. Nous avions voulu nous aimer. I Quelle promesse dplorable vous m'avez arrache! vous exigez que je n'attente plus mes jours; vous voulez que je vive. Et pour qui, grand Dieu! et pourquoi? Y aurait-il quelqu'un ici-bas qui ma vie pt tre bonne? Croyez-vous qu'il y ait l-haut un Dieu qui se plaise au spectacle de nos misres? Moi, je ne crois rien, je n'aime rien, pas mme vous. Je subis votre ascendant; j'ai pour vous une sorte d'admiration triste et strile qui m'amne l o vous tes et qui m'y fait rester de longues heures vous couter sans presque vous entendre, vous regarder sans presque vous voir. N'abusez pas de l'empire que je vous ai laiss prendre. N'en croyez pas votre enthousiaste tendresse, elle vous trompe. Il n'y a plus rien en moi raviver; vous ne trouverez plus une tincelle sous ce tas de cendres o vous vous fatiguez en vain la chercher. Depuis longtemps je porte avec fatigue le poids de mon propre coeur comme une femme porte son fruit mort dans son sein. Aurlie, je suis un enfant maudit; j'ai tu ma mre en venant au monde; je n'ai pas pu aimer mon pre; une soeur ne m'a point t donne, je vous ai rencontre trop tard. Si vous m'aviez tendu la main deux ans plus tt, il tait temps encore, peut-tre; vous m'auriez appris ce que c'est que l'orgueil, l'ambition, l'amour, ces beaux mots qui vibrent si loquemment sur vos lvres. Aujourd'hui tout est dit. Aurlie, rendez-moi ma libert, laissez-moi mourir. II Non, Julien, cet espoir n d'hier, l'espoir de te sauver, il est dj entr trop avant dans mon coeur pour qu'il dpende de toi de l'y dtruire si vite. Cette nuit ta mre m'est apparue, ple, belle, pleine de majest, comme je la vis le jour de sa mort. Elle te tenait, tout petit enfant, dans ses bras et te pressait contre sa poitrine; mais elle ne te regardait pas. Ses grands yeux restaient attachs sur un point dans l'espace que, malgr tous mes efforts, il m'tait impossible d'apercevoir; seulement la voix mystrieuse et familire que l'on entend dans les rves me disait que ce lieu invisible c'tait le monde infini, o les mes prouves et purifies se rejoignent un jour. Je me suis veille confiante et calme. Le beau front transfigur de ta mre, son regard profond et comme fix sur l'ternit avec une solennit tranquille, ont dissip soudain mes doutes, mes terreurs. Julien, ta pauvre mre qui m'aimait qui me nommait sa fille ane, elle me choisit pour te ramener elle. Elle veille sur nous; elle m'inspirera. Je triompherai de cette force sinistre ou plutt de cette faiblesse obstine qui est en toi. Je te sauverai malgr toi-mme. Non, Julien, je ne te dlie pas de ton serment. Dsormais ton existence m'appartient; tu me l'as donne, je veux la donner Dieu. Tu penses que mon enthousiasme m'abuse? L'enthousiasme ne trompe pas; il est tout-puissant; il cre ce qu'il affirme. Tu seras grand, Julien, et pour cela tu n'as qu' continuer de vivre. Ce n'est pas en vain, crois-moi, que la nature a fait avec tant d'amour ton noble et gracieux visage; ce n'est pas en vain que ton coeur a saign, que des larmes prcoces ont creus sur ta joue ce sillon imperceptible d'autres yeux qu'aux miens, parce que la jeunesse le voile encore de ses plus brillantes couleurs; ce n'est pas en vain que tu as affront les redoutables secrets de la mort avant d'avoir pntr ceux de la vie; et, laisse-moi te le dire dans mon orgueil: ce n'est pas en vain que je t'aime. III Quand vous connatrez le mal dont je suis atteint, quand vous saurez ce que je suis, vous renoncerez me gurir. IV Nous ne savons pas ce que nous sommes, enfant; nous savons seulement ce que nous avons t. Parle, je t'couterai religieusement. V J'aime mieux vous crire que vous dire ma vie. Votre prsence me trouble, elle dnaturerait peut-tre mes paroles, et je veux tre vrai, absolument vrai, avec la seule crature humaine qui me paraisse digne de tout amour et de toute vnration. D'aprs ce que vous m'avez appris de ma mre, je dois croire que j'tais n trs-semblable elle. Ds ma plus tendre enfance, j'avais, ainsi qu'elle, des lans de pit singulire et des visions d'un monde peupl d'anges et d'esprits radieux; j'tais rveur, mlancolique, un peu sauvage. Mon plus grand plaisir tait de contempler le ciel et les toiles. Souvent, la nuit, je me levais en cachette, j'ouvrais ma fentre et je m'agenouillais devant la constellation de la Lyre, o je me figurais que ma mre tait alle et d'o elle pouvait me voir. Ainsi qu'elle encore, j'aimais passionnment les fleurs et la musique; quand j'entendais jouer certains airs aux orgues des rues, je fondais en larmes. mon entre au collge, j'avais douze ans, j'tais un enfant obissant et doux, port la tendresse, vrai en toutes choses, d'une conscience timore, plein de respect pour mes matres, et croyant de coeur et d'me tout ce qui m'avait t enseign touchant les mystres de la religion. Vous avez sans doute quelquefois ou parler des coutumes barbares du collge, de ces usages traditionnels qui font du dernier arriv dans les classes le sujet de toutes les rises, la victime lgitimement sacrifie la malice universelle. Quoique douloureusement surpris de l'accueil hostile qui me fut fait, je supportai assez bien les premires preuves, et je ne fus vritablement atteint que lorsque la raillerie se prit ma pit qui tait fervente et sincre. Un soir, avant de me coucher, m'tant agenouill suivant mon habitude pour prier Dieu, je fus dcouvert par un de mes voisins de dortoir. Il me montra du doigt aux autres, et tous, clatant de rire, se mirent parodier, sous mes yeux, mes naves pratiques. Ds le lendemain matin, le bruit se rpandit l'tude que j'tais, un petit bat, un cafard, un jsuite qui il fallait faire passer l'envie de rciter des patentres. Bientt, malgr quelques rprimandes des surveillants, il n'y eut sorte de perscution laquelle je ne me visse en butte. Tantt, je trouvais dans mon pupitre de hideuses caricatures des crmonies du culte, tantt des vers infmes sur les mystres; aux rcrations on m'affublait d'une manire de soutane, on me liait un arbre du jardin, puis les lves venaient un un, avec force gnuflexions grotesques, me faire des confessions bouffonnes et me demander l'absolution. Vous pouvez vous figurer combien se langage si nouveau pour moi, cette effrayante unanimit de moquerie tombe tout coup sur mon pauvre coeur plein d'adoration, dut y porter un coup terrible. J'essayai de me dfendre, mais que pouvais-je seul contre tous ces enfants cruels et effronts? J'tais accabl par le nombre. Voyant d'ailleurs que ma rsistance ne servait qu' les exciter, je souffris passivement leurs outrages, mais ce ne fut pas sans un grand bouleversement intrieur; ma sant s'altra, je tombai dans une sorte d'hbtement, d'idiotisme, qui lassa enfin leur perversit; ils passrent d'autres divertissements et me laissrent dans un isolement complet. Un jour que je me promenais dans une alle carte, un lve plus g que moi de plusieurs annes vint ma rencontre et, me tendant la main, m'aborda d'un ton affectueux qui me causa le premier mouvement de joie que j'eusse encore prouv depuis ma sortie de la maison paternelle. Eh bien, mon pauvre Julien, me dit-il, te voil tout seul; ne veux-tu pas te promener un peu avec moi? Cette proposition me sembla une si grande marque de condescendance, elle tait pour moi un honneur tel, que pour toute rponse je le regardai d'un air bahi. Il prit mon bras; nous fmes plusieurs tours d'alle, et au bout d'un quart d'heure il m'avait offert son amiti pour la vie et accept en change un dvouement sans bornes. Ce jeune homme s'appelait Lonce. Ses manires taient distingues, son humeur tait gale. Il ne lui fut pas difficile de conqurir mon coeur. Il devint le confident et le consolateur de mes peines. Il blma mes camarades de la perscution qu'on m'avait fait subir; mais en mme temps, avec un sang-froid et une douceur insinuante qui firent un effet dsastreux sur mon esprit, il m'expliqua que, s'ils avaient tort dans la forme, ils avaient parfaitement raison quant au fond; qu'il tait impossible qu'un garon d'esprit tel que moi put ajouter foi aux billeveses que j'affectais de croire; et lorsque je l'interrompis pour lui jurer que ma dvotion tait sincre: Alors je te plains, reprit-il, de n'avoir pas su deviner toi seul que tout cela n'est que sottise, invention des prtres pour nous faire peur et nous tenir sous le joug. Puis il me droula un charmant et complet petit systme d'athisme, le seul vrai, le seul dmontr par l'exprience, et cru, ajouta-t-il, par tous les gens senss. Il ne me convainquit pas du premier coup, mais il y revint souvent. Il avait beaucoup lu; il parlait avec facilit, avec lgance, sans passion; je l'aimais; il me persuada peu peu que ce qu'il pensait devait tre fond en raison. Lorsqu'il eut gagn ce point, il passa des thories philosophiques l'application morale, des notions gnrales la conduite particulire; au bout de six mois il avait si bien russi, il avait form un si digne lve, que je surpassais en fanfaronnade d'impit les plus anciens et les plus pervertis du collge. Le jour de la premire communion arriva, je n'y songe pas encore aujourd'hui sans frissonner. Je commis volontairement, par dfi, ce que je ne pouvais m'empcher de considrer encore comme un pouvantable sacrilge. Mais ma nature tait si profondment religieuse qu'elle se rvolta contre mon esprit dprav: au moment o le prtre posait l'hostie sur mes lvres je m'vanouis; il fallut m'emporter de la chapelle, et j'eus pendant prs d'un mois des convulsions qui firent craindre pour ma vie. Pensant que le rgime du collge tait trop rude pour ma sant, mon pre me reprit chez lui et j'achevai mon ducation avec un prcepteur. J'tais tenu fort svrement et ne puis rien me rappeler de ces annes d'tudes, si ce n'est que peu peu les impressions du collge s'effacrent, et que, de l'impit affiche, je tombai dans une indiffrence presqu'aussi dplorable. Je venais d'avoir dix-neuf ans lorsque mon pre fut atteint de la maladie qui l'emporta. C'tait comme vous savez un homme d'un caractre froid; il avait toujours paru viter plutt que rechercher ma confiance, et il m'inspirait plus de respect que de tendresse. Je fus donc extrmement surpris lorsque, pour la premire fois, son lit de mort, il me parla avec un accent mu que je ne lui connaissais pas, et me dit ces mots qui se sont gravs au plus profond de ma mmoire: Julien, je vais mourir. Je vois venir ma dernire heure sans effroi, presque sans regret. Vous tes arriv un ge o l'on n'a plus gure besoin de guide, o l'on souffre mme, impatiemment l'autorit paternelle. Si vous devez faire des folies et des sottises, je ne vous en empcherais pas, et les faisant moins librement, vous les feriez plus sottement. Je voulus l'interrompre. Laissez-moi achever, reprit-il; mes moments sont compts. Ne nous abandonnons point de puriles lamentations; la mort n'est pas un mal; c'en serait un grand de vivre toujours dans un monde tel que le ntre. Depuis votre enfance, Julien, sans que vous vous en soyez dout, je vous ai suivi pas pas, J'ai observ tous les mouvements de votre esprit et de votre coeur; rien ne m'a chapp, et je crois vous avoir pntr autant qu'il est donn un homme d'en pntrer un autre. Avant de vous quitter pour toujours, je veux vous faire part du rsultat de mes observations; cela vous pargnera peut-tre quelques annes de trouble, d'activit mal dpense, des regrets, des remords, tout le moins une grande perte de temps. La plupart de nos fautes, et par consquent de nos malheurs, viennent de ce que nous apprenons trop tard nous connatre nous-mmes. Dieu vous a donn une belle me, mon enfant; vous n'avez aucune mauvaise passion combattre, aucune inclination vicieuse touffer; mais je ne vois pas non plus en vous le germe des mles vertus. Vous avez le got du bien; une certaine force vous manque pour en avoir l'amour. Votre intelligence est ouverte aux nobles curiosits, mais elle ne se porte vers aucune tude avec une particulire ardeur. Je crains pour vous cette facilit tout comprendre qui empche de se fixer sur rien; je crains encore plus, je l'avoue, quelque chose de flottant, d'indtermin dans votre nature, une dlicatesse peut-tre excessive, qui vous rendra difficiles les rsolutions nergiques, les persvrants efforts, la rudesse ncessaire certains hrosmes. Htez-vous de tracer les lignes principales de votre vie, si vous ne voulez pas qu'elle s'essaie, s'gare et se lasse en mille chemins. Entrez au plus vite dans la carrire que vous prfrez; mariez-vous jeune. Si le bonheur doit tre quelque part pour vous, il sera, j'en suis convaincu, dans la modration, dans les affections de famille, dans une convenance choisie. Vous n'tes pas de ces hommes qui font leur destine; vous tes de ceux qui doivent se borner rgler leur existence. Ces derniers mots me rvoltrent. Ils taient trop vrais dans leur svrit pour ne pas blesser au vif mon amour-propre. Mon pre, dj trs-affaibli, cessa de parler. Je quittai sa chambre sans rien trouver lui rpondre. Je ne rflchis point sur ce qu'il venait de me dire; je le vis mourir avec une indiffrence que ma jeunesse seule pouvait excuser et sur laquelle j'ai vers depuis des larmes amres. Il s'en faut que ce soit un bien pour l'homme d'chapper certaines douleurs. Je dsirais depuis longtemps entrer dans la diplomatie. Mon pre avait obtenu pour moi la promesse du premier poste d'attach d'ambassade qui viendrait vaquer. Aussitt que les convenances de mon deuil le permirent, je demandai une audience au ministre, qui tait de nos amis; il me ritra sa promesse et me conseilla, en attendant qu'elle pt s'effectuer, d'aller dans le monde afin d'apprendre connatre les hommes. Je le remerciai de son intrt et je suivis son conseil; qu'avais-je de mieux faire? J'tais libre, riche, curieux et oisif. Bientt je me trouvai lanc dans le tourbillon de la vie lgante, emport par un courant de frivoles plaisirs et de devoirs plus frivoles encore. La premire curiosit, la premire proccupation d'un jeune homme en entrant dans le monde, ce sont les femmes. Leur plaira-t-il? sera-t-il aim d'elles? telles sont les questions qu'il se pose incessamment, les penses qui l'assigent et jettent le trouble son cerveau. Tantt son imagination l'entrane loin des ralits; parmi les formes enchanteresses qui passent et repassent devant ses yeux blouis, il en choisit une plus accomplie que toutes les autres, il la pare de mille grces, il l'orne des dons les plus rares; puis, pris de sa chimre, il se transporte avec elle dans une sphre idale; il y prodigue les scnes d'amour, les actions d'clat; il se cre un rle sublime dans un drame impossible; toutes les dlices et tous les hrosmes s'y rencontrent. Tantt, au contraire, un mal secret l'oppresse. Ardent et timide, s'interrogeant lui-mme, avec anxit, sa jeunesse, son inexprience lui semblent des obstacles insurmontables. Les regards de femme, qui l'attirent comme un irrsistible aimant, il les fuit, tant il redoute de les trouver ddaigneux ou distraits. Ce tourment-l fut le mien. Je n'avais pas l'ombre de fatuit; j'aurais pu sans cela m'apercevoir que je ne dplaisais point, mais les artifices si nouveaux pour moi de la coquetterie me mettaient en dfiance. Je ne me sentais pas de force jouer ce jeu subtil, et quand l'occasion me souriait, quand je me voyais seul en prsence des femmes auxquelles j'aurais le plus souhait de plaire, la crainte du ridicule paralysait ma langue et glaait mes esprits. Cependant mes vingt ans se faisaient sentir; ma jeunesse rongeait son frein; une langueur perfide me pntrait. Je ne trouvais plus qu'ennui dans les plaisirs, que fatigue dans le travail, qu'accablement dans la solitude. Je me sentais emprisonn dans mes hsitations, et du fond de mes nuits sans sommeil j'appelais grands cris la dlivrance. Je n'ignorais pas que, en dehors de ce qu'on appelle la bonne compagnie, ct du cercle des biensances o les hommes vivent de leur vie factice, au-dessous de ces apparences conventionnelles qui les contiennent pendant quelques heures, s'ouvre pour eux une autre existence, libre de toute entrave, affranchie de toute retenue. J'avais rpugn jusqu'alors suivre mes amis au sein de ces ralits grossires, dont les rcits ne m'inspiraient que du dgot; une grande puret naturelle s'alliait chez moi une dlicatesse presque fminine. Je parvins, non sans effort, vaincre l'une et l'autre. Un jour que ma jeunesse avait parl bien haut, un jour que les irritants manges d'une coquette avaient exaspr mon amour-propre, j'acceptai d'un coeur tremblant, mais d'une voix hardie, une partie de jeunes gens. peine engag, j'en eus du regret; une crainte purile s'empara de moi. J'apprhendai de manquer de l'aplomb convenable, de trahir mon innocence par quelque gaucherie. Je rougis de honte en songeant la sotte contenance que j'allais avoir, et je rsolus, pour chapper cette humiliation, de me familiariser avec le vice, en faisant en quelque sorte mon apprentissage de corruption. Aurlie, pardonnez-moi d'attrister votre esprit par de tels tableaux; mais comment omettre dans mon rcit une circonstance si dcisive? comment ne pas vous parler de la morne sduction de ces amers plaisirs par lesquels la plupart des hommes commencent la vie? Oh! si l'on savait ce qu'il en cote certaines natures pour se dgrader, si l'on tait dans le secret des combats que se livre elle-mme une me orgueilleuse avant de consentir descendre dans les rgions o se plaisent les mes vulgaires; si l'on pouvait comprendre de quel affreux courage il faut s'armer pour fltrir vingt ans dans son sein le premier espoir d'amour et de volupt; si l'on connaissait les angoisses, les dgots qui prcdent et suivent certaines fautes, on ne trouverait plus dans son coeur le courage de les condamner. Nous les couvririons de notre silence comme d'un manteau; une triste compassion serait leur gard notre seule justice. * * * * * Il tait trois heures du matin; il avait gel, la lune clairait les rues dsertes, les toiles scintillaient au ciel dont pas un nuage ne voilait la puret; un vent froid me coupa le visage et me rveilla d'un affreux cauchemar. Le silence loquent de cette nuit solitaire qui me saisissait, tourdi que j'tais encore par les fumes du punch et les propos dits et entendus dans l'ivresse, la beaut auguste de ce ciel toile, inondant soudain mon oeil appesanti par l'orgie, la srnit de ces profondeurs radieuses suspendues au-dessus de ma tte, clairant tout coup les tnbreux abmes que je venais de dcouvrir dans mon propre coeur, tout cela m'accabla la fois et me courba sous le sentiment d'un abaissement profond, d'une irrparable chance. Je me mis marcher avec hte, comme pour me fuir moi-mme, et j'essayai de fredonner un refrain d'opra pour narguer ma conscience; mais bientt le retentissement de mes pas sur le pav sonore me devint insupportable; ma chanson s'arrta dans mon gosier brlant; je passai devant une glise; sans trop savoir ce que je faisais, je me laissai tomber sur une des marches du parvis. L, cachant mon visage dans mes mains, je cessai de me contenir; je m'abandonnai la faiblesse de mon coeur, et de longs sanglots le soulagrent. Combien de temps je restai ainsi dfaillant et bris, je l'ignore. Ce que je sais, c'est que cette douleur qui semblait si intense ne changea point mes voies, ne dtermina aucune rforme dans ma vie. Ces pleurs, ces sanglots n'taient que l'instinctive rvolte d'une organisation dlicate aux prises avec des ralits brutales; ce n'tait point le srieux repentir d'une me vraiment touche. Les jours suivants me virent plus rsolu, plus affermi dans le dsordre; et bientt mes amis se flicitrent d'avoir acquis en moi un compagnon d'une aussi agrable humeur. Je menai, pendant six mois environ, une vie pitoyable. Au bout de ce temps, le courage me manqua. L'effort que j'avais t oblig de faire pour vaincre ma rpulsion, l'exagration du personnage que j'tais contraint de jouer pour dissimuler ma vritable nature, me donnaient une sorte de fivre qui me soutenait; mais quand l'habitude eut entirement pris le dessus, quand je ne fus plus proccup de l'effet que je produisais sur les autres, quand je me trouvai l'aise dans mon rle de rou, l'ennui me prit au coeur et la monotonie de ces ignobles divertissements me causa un dgot insurmontable. Alors je souhaitai de quitter Paris; les rves de l'ambition vinrent chatouiller ma pense; je brlai de commencer enfin ma carrire. Ayant redoubl d'instances, j'obtins d'tre envoy ... et je partis en toute hte, ranim, oublieux, le coeur confiant et l'esprit superbe, comme si j'allais la conqute du monde. En m'annonant ma nomination, le ministre m'avait flicit de dbuter dans la carrire sous les auspices d'un homme aussi minent que M. R... Notre ambassadeur tait reconnu pour un esprit de premier ordre. Dans plusieurs ngociations importantes il avait exerc une influence dcisive. Son opinion tait toujours d'un grand poids. Le bruit courait, et cela ne surprenait personne, qu'il serait prochainement appel diriger les affaires. Quand je le vis, sa rputation me sembla reste au-dessous de son mrite; il m'imposa singulirement. Bien qu'il n'et ni la tenue ni les manires d'un grand seigneur, il possdait au plus haut degr une sorte de souveraine et tranquille impertinence qui lui donnait, avant mme que d'avoir parl, la supriorit sur tous ceux qui l'abordaient. Son front ple, son oeil impntrable, son geste rare et caractristique, le patient ddain de sa parole toujours prcise et d'une logique rigoureuse, lui assuraient dans la discussion l'autorit dont il s'emparait par sa seule prsence. Je ne ngligeai rien pour conqurir, non pas sa bienveillance, c'tait un sentiment impossible lui supposer, mais son attention. Protg par la mmoire de mon pre, avec lequel il avait combattu, sous la restauration, les ennemis de la libert, ayant russi le contenter dans plusieurs travaux qu'il m'avait choisis, il daigna, au bout d'assez peu de temps, m'admettre dans une sorte d'intimit; il causa, sinon avec moi, du moins en ma prsence, et me fournit ainsi l'occasion vivement dsire d'tudier un homme qui, au dire de tous, possdait le gnie des affaires et de la haute politique. Cette tude fut longue. Mes notions premires ne m'aidaient pas comprendre; mon point de dpart tait faux. Je n'avais d'autre opinion, d'autres principes que ceux qui germent naturellement dans une me honnte la vue des misres de la socit. Je croyais que le gouvernement d'un peuple ne devait tre autre chose que l'application la plus complte possible des grandes lois de la justice naturelle; que le but de tous les efforts, c'tait le nivellement graduel et rgulier des ingalits sociales, la rpartition plus quitable des biens de la terre commune; je pensais qu'assurer tous le pain quotidien, la nourriture du corps et celle de l'intelligence, faire une place au soleil cette multitude qui gmit courbe sous le poids du travail, c'tait l le voeu de ceux qui font les rvolutions. Je m'attendais trouver dans M. R... l'expression puissante de ma pense encore confuse. Il tait du tiers-tat; il en faisait gloire. Je devais croire que dans les rangs d'une classe si longtemps opprime il aurait nourri des sentiments de justice vivaces et impatients. Combien je me trompais! Aux yeux de M. R..., gouverner c'tait dominer; c'tait briser ou faire ployer toutes les volonts sous la sienne. Comme il ne craignait plus rien de la noblesse et que le tiers-tat lui semblait assez asservi par l'amour du bien-tre et les puriles vanits, il ne s'occupait que du peuple qu'il redoutait comme une force brutale, menaante, contre laquelle il fallait, au plus vite, lever d'inexpugnables remparts. L'avnement des proltaires, il en parlait comme de l'invasion des Barbares. Pourtant, M. R... avait ce qu'on appelle des ides religieuses: c'tait un penseur dans l'ordre chrtien; mais il n'avait retenu de l'vangile que le principe de la soumission et l'image du peuple juif se ruant sur la vrit pour la crucifier. M. R... tait, en un mot, un esprit fortement tremp, mais une me sans rayons; une intelligence circonscrite par la personnalit; un homme qui et voulu arrter lui la marche des choses, et qui tout progrs semblait accompli depuis que son ambition ne rencontrait plus d'obstacles. Tout ce que j'avais d'ides gnreuses, d'enthousiastes dsirs, d'ambition mme, fut refoul par cette imposante figure, qui tenait dans ses mains rigides l'avenir de mon pays. Mes beaux romans politiques, mes chimres sociales s'vanouirent au souffle glac de cet homme qui m'apparaissait comme une personnification du destin: calme, fort, impntrable et inflexible. Je me sentais si petit, si faible auprs de lui, que le dcouragement le plus complet s'empara de moi. Dsabus sur le but de mes travaux, j'en perdis le got; l'ambition me parut un sentiment puril, indigne d'animer un grand coeur. Je retombai dans un dsoeuvrement assez triste, et, de ce dsoeuvrement, naquit un amour plus triste encore, qui fut mon illusion dernire. Je ne vous parlerais pas de cette affection qui effleura peine ma vie, si, en la traversant, elle n'avait emport avec elle, comme un vent strile, le dernier bon grain tomb terre des pis dors de ma jeunesse. La femme dont je devins pris tait bien le produit le plus achev qu'ait jamais offert l'admiration du vulgaire la socit aristocratique. Toute sa personne tait tudie, mais nulle contrainte ne se faisait sentir; l'habitude et un savant exercice l'avaient rendue, en quelque sorte, naturellement affecte. Si la ncessit de se montrer simple et vraie avait pu se rencontrer dans son existence, je crois qu'elle en et t singulirement embarrasse; depuis si longtemps le naturel avait disparu sous l'artifice, que bien certainement elle n'aurait plus su o le prendre. Ne bonne, intelligente, mais livre au monde ds son enfance, et ds lors emporte par cette pitoyable mulation qui y tient les femmes haletantes sous l'aiguillon de la vanit, la comtesse de... s'tait jete dans mille travers, dans d'inexplicables inconsquences. Ainsi, au retour des offices divins, qu'elle frquentait assidment, on la voyait se parer et se farder comme une courtisane; ainsi, elle qui et frmi la pense d'une liaison coupable, elle avait de complaisants sourires pour les empressements les plus quivoques; elle vivait enfin sans scrupule dans un compromis continuel entre des choses en apparence inconciliables. Elle traitait la religion comme le monde; sa ferveur tait une sorte d'amour platonique qui n'engageait rien; sa dvotion n'tait autre chose que de la coquetterie avec Dieu. Ce que j'eus souffrir de cette liaison n'est pas croyable. J'aimais cette femme non pour ce qu'elle tait, mais pour ce qu'elle aurait pu tre. J'ai souvent pens qu'elle m'aimait aussi, mais elle tait faible et vaniteuse: elle n'avait ni le courage de la faute, ni l'hrosme de la vertu. Elle m'crivait des lettres pleines d'amour, puis elle me les redemandait en laissant percer les craintes les plus outrageantes. Je la quittais souvent exalte, dtermine tout braver pour moi; une heure aprs, je la retrouvais prude et minaudire, en prsence d'une foule d'imbciles dont elle semblait ne pouvoir se passer. Parfois elle disait de ces choses hardies et naves, entranantes et dlicates comme les femmes passionnes en trouvent au plus profond de leur coeur; mais aussitt elle leur donnait pour commentaires les lieux-communs les plus dplorables, les plus vulgaires banalits. Je rsistai trois mois ces irritantes alternatives; puis un jour, sans motif, sans qu'aucun incident ft survenu, sans la prvenir, je saisis une occasion qui s'offrait, et je partis pour la France en vitant mme de prendre cong d'elle. Vous me croirez difficilement, Aurlie, si je vous dis qu'en la quittant... j'tais rsolu, inbranlablement rsolu au suicide. Une lassitude sans cause, un engourdissement de toutes mes facults, pesaient sur moi et me rendaient odieux les actes les plus ordinaires de la vie; mon seul but, en retournant Paris, tait de revoir encore une fois les lieux o j'avais commenc de vivre, et d'y choisir bien l'aise, sans rien prcipiter, l'heure et les circonstances o il me conviendrait de mourir. Ce qui m'amenait l, vous devez le comprendre d'aprs le rcit que je viens de vous faire, ce n'tait pas un choc inattendu, c'tait un successif et continuel dsabusement. Mon me n'tait pas brise par le dsespoir, elle succombait sous l'action lente de la dsesprance. Je n'accusais ni le sort ni les hommes; je quittais la vie comme on quitte avant la fin un banquet dont on trouve les mets insipides. Je ne voyais plus l'horizon rien dsirer, rien tenter, rien mme craindre; aussi je n'tais pas press de m'en aller, et je mis une sorte de complaisance savourer les derniers moments que je m'accordais moi-mme. Ayant envoy ma dmission au ministre, sous prtexte de sant, je ne fus plus oblig de voir personne. Je m'enfermais chez moi avec des livres et des fleurs, et je louai aux italiens une petite loge trs-cache o j'allais plusieurs fois le semaine entendre de la musique. Il y avait pour moi un attrait vif et singulier dans ce lieu o la socit se montrait pare de toutes ses grces. J'aimais me dire (l'orgueil a aussi sa sensualit): tous ces plaisirs, tous ces enchantements de la jeunesse et de la fortune n'ont plus de pouvoir sur moi, aucune de ces illusions ne m'blouit; ces femmes si belles, si pares, si coquettes, je pourrais leur plaire, obtenir leur amour, je n'en veux pas; ces jeunes gens si heureux des faveurs de la mode, je pourrais les galer ou les clipser, je n'en ai nul souci; ces prtendus hommes d'tat qui viennent ici se dlasser de leurs travaux, je pourrais au bout de bien peu d'annes tre des leurs, les traiter comme mes pairs, mais je souris de piti en les regardant, et je refuse l'honneur de leur compagnie. Si vous saviez, ma noble amie, combien les choses de ce monde paraissent petites et misrables quiconque est bien dtermin mourir; combien toutes les proportions s'amoindrissent l'oeil de celui qui a gravi les hauts sommets de la pense, ces sommets o nous porte tout d'un coup le sombre enthousiasme du renoncement volontaire. C'est la vie forte et puissante qui prcipite l'homme dans les voies de l'erreur. La mort est soeur de la vrit. On dirait que, pour temprer les horreurs de son approche, elle aime se faire prcder de cette soeur auguste, et qu'avant d'enlever l'me son existence terrestre, elle consent lui laisser voir les choses finies sous le rayon infini. La vrit parle au coeur qui va mourir, l'intelligence qui va s'teindre; et ce qu'elle nous dit alors, Aurlie, croyez-moi, il n'est plus en notre pouvoir de l'oublier jamais. Je ne sais plus quel saint personnage a dit: Je ne croyais pas qu'il ft si doux de mourir. Moi, je disais avec une satisfaction tranquille: je ne croyais pas qu'il ft si simple de mourir. J'avais fix le 28 fvrier pour l'accomplissement de mon dessein. C'tait un jour de bal l'Opra. En partie pour gagner l'heure o les quais sont dserts, en partie par le dsir d'prouver ma propre rsolution et d'affronter un violent contraste, j'entrai dans la salle et j'allai m'asseoir une galerie des cinquimes d'o je pouvais embrasser l'ensemble de ces saturnales. En plongeant dans ce gouffre, je crus avoir tout d'un coup la vision d'un cercle de l'_Enfer_ de Dante. C'tait bien _la bufera infernal, che mai non resta_. travers une vapeur chaude et paisse, montait jusqu' moi, pareille au mugissement de la mer houleuse qui se brise sur les galets, une immense et sourde rumeur. Les sons stridents des instruments de cuivre clataient par moments comme un rire de dmon au sein de ce bruit. Des tourbillons de formes tranges, haletantes, perdues, presses sans relche par le rhythme imprieux de la musique, semblaient, en se poursuivant, obir une ncessit incomprhensible. L'oeil se lassait en vain vouloir saisir quelque chose de distinct dans ce chaos de couleurs et de lignes mouvantes. C'tait l'orgie effrne de la matire, le triomphe de la chair rvolte contre l'esprit, la personnification du vertige. Je regardai cela longtemps avec une extrme tristesse. Le sentiment qui amne ici, me disais-je, tout ce peuple qui va demain reprendre la chane de ses misres et expier, par un travail au-dessus de ses forces, une heure d'oubli, qu'est-ce donc, si ce n'est le sentiment qui me conduit au tombeau: le besoin d'chapper une vie odieuse, des ralits crasantes? Eux, les pauvres d'esprit, ils s'y soustraient par l'ivresse des sens; moi, qui ont t donnes la science et la raison, je ne puis m'y soustraire que par l'ivresse suprme de l'intelligence: le suicide. Et tout en songeant ainsi, je traversai la foule bigarre, je repoussai doucement des masques de femmes qui m'accostaient, et je m'acheminai vers la Seine. Le temps tait froid, le ciel pur comme en cette nuit de douloureuse mmoire o, dfaillant sur les marches d'une glise, j'avais pleur mes premires illusions ravies. Cette fois je ne pleurais pas; mon oeil tait sec, ma tte calme; comme je vous l'ai dit, mourir me semblait et me semble encore l'action la plus simple du monde. Sous les arcades de la rue de Rivoli, je heurtai presque du pied un homme tendu terre, qui paraissait dormir d'un profond sommeil. Les haillons dont il tait couvert annonaient la misre. Je m'arrtai un instant le considrer; il y avait dans le caractre de sa figure et dans la manire dont sa tte reposait sur son bras une noblesse remarquable; je songeai l'veiller pour lui donner quelques pices d'or restes dans ma bourse, mais je ne pus me rsoudre troubler son sommeil. Qui sait, me disais-je, quels sont les bonheurs renferms dans ce repos, et quelles consolations mystrieuses descendent sur l'infortun qui dort? Je glissai tout ce que j'avais d'argent sous un pli des vtements de cet homme, de manire ce que, en s'veillant, il dt s'en apercevoir tout de suite, et je lui dis adieu comme mon dernier ami. Avant une heure, pensai-je, la main qui t'a secouru, toi dont j'ignore le nom, mais que j'ai aim une minute, avant de mourir, cette main sera raide et glace; mais la joie qu'elle t'aura donne vibrera dans toute sa force, et cette joie en enfantera d'autres; et qui pourrait dire ce que produira dans ta destine ce dernier acte d'une volont qui va rentrer dans le nant?... Mais non, il n'est point de nant; rien ne prit, tout se transforme; ce qui a t ne peut plus cesser d'tre; tout est en Dieu et Dieu est tout... Qu'est-ce que notre existence phmre? Qu'est-ce que notre passage ici-bas?... L'ombre d'un nuage qui fuit sur le pli d'une onde qui s'efface! Ce furent l mes dernires penses, le reste fut machinal. J'arrivai sur le Pont-des-Arts, j'piai un moment o personne ne passait et je me prcipitai. Il faut croire que l'instinct de la conservation triompha de ma volont; car on me retrouva six cents pas de l, vanoui sur la rive. Par un hasard, dois-je dire providentiel, le mdecin qui fut appel pour me donner des soins tait votre ami; mon nom lui tait connu; il vous parla de moi. Le lendemain, en m'veillant, je vis votre noble et grande figure penche sur mon lit, et je sentis deux larmes tomber sur ma joue. Le reste, vous le savez. Vous savez combien je vous vnre. J'ai cout genoux l'histoire simple et grave de votre vie; j'admire l'hrosme constant qui vous a fait toujours tout sacrifier la notion du devoir que vous avez puise au sein de vos croyances; mais n'exiges pas que je vous imite; je ne puis agir comme vous, parce que je ne crois pas comme vous. Mon premier pas dans la vie de l'me a t un sacrilge; mon premier pas dans la vie du coeur une dbauche; mon premier pas dans la vie de l'intelligence la rencontre d'un gosme tout-puisssant. Qu'ai-je encore apprendre? qu'ai-je esprer? Laissez-moi donc mourir! VI Je ne te dirai pas d'agir comme moi, Julien; je ne te prcherai pas mme mes croyances. Quand Dieu daigne regarder une me, elles y naissent soudain dans un tressaillement d'amour; mais la parole humaine est impuissante les imposer. Tout ce que je puis faire, c'est de prier la mansutude infinie de ne pas trop longtemps diffrer. Il est plusieurs chemins qui conduisent au royaume cleste. Le catholicisme, vois-tu, mon enfant, c'est la route royale; elle est droite, borde de larges fosss qui empchent qu'on ne dvie; de grands esprits de tous les sicles, pareils des arbres majestueux, y donnent au croyant leur rafrachissant ombrage; les sacrements, comme des bornes milliaires, marquent la distance franchie; un sacerdoce vigilant est sans cesse occup rparer les ravages faits par l'impit et la licence; on marche dans cette magnifique voie avec confiance, avec certitude, car la foi dcouvre de bien loin l'horizon le triangle lumineux, la dlivrance promise: c'est la route o mon Ange gardien m'a conduite. Toi, Julien, qui as abandonn le droit et facile chemin, toi qui as os dsesprer de la vie et de toi-mme, tu ne reviendras au Seigneur que par de plus longs et de plus incertains sentiers; mais tu lui reviendras parce que tu es de la race des potes; tu lui reviendras par la contemplation de la beaut, toi qui as connu les divins enthousiasmes et qui as senti dans ton coeur le frmissement sacr de la vie idale. Tu peux encore aimer, Julien; largis ton me et ta pense pour comprendre et treindre l'ternelle et toujours jeune nature; repose ta tte fatigue sur le sein de cette mre bienfaisante, dont les mamelles ne tarissent jamais. Depuis l'astre qui traverse le firmament jusqu' l'insecte qui se trane sur un brin d'herbe; depuis la baleine qui fend les mers jusqu' l'infusoire qui nat et meurt dans une goutte d'eau; depuis le cdre couronn de nuages jusqu' la roche inerte qui repose ses pieds, aime tout, unis-toi tout, et tu te sentiras soulev et port bien prs de Dieu. Julien, Julien! ne meurs pas. Tu m'as dit que tu n'avais pas de hte: ne dtermine donc rien. Laisse encore, quelques jours seulement, ton sourire plein de grce traverser, comme un rayon d'espoir et d'amour, la brume dj si froide de mes jours d'automne. VII Le docteur S... part tout l'heure pour la Suisse. Il va chez des amis moi, qui sont les plus excellentes gens que j'aie jamais connus. Va avec lui, j'ai besoin de demeurer un peu seule. Ta tristesse et ton dcouragement me gagnent; cela ne doit pas tre, il faut nous sparer pour un peu de temps. Tu m'as promis de m'obir en aveugle, pars donc. Si tu te dplais plus l-bas qu'ici, tu reviendras. VIII Vous le voulez, je vous obis, quoique je ne puisse rien comprendre ce caprice. Que pouvait-il donc y avoir de mieux pour moi que de vous voir le plus souvent possible avant de mourir? Dois-je croire que je vous gnais, que ma tristesse vous devenait importune? Quoi qu'il en soit, Aurlie, je pars. Adieu. IX Valle du Rhne. En vrit, vous avez eu raison de m'envoyer ici. Ce lieu semble fait pour ceux qui ne savent ni vivre ni mourir. Il est comme pntr d'une mlancolie rsigne. On peut y attendre patiemment. Auprs de vous, Aurlie, je le sens maintenant, j'tais honteux de moi-mme; l'atmosphre que vous respirez tait trop forte pour mon me alanguie. Je souffrais de trouver dans le coeur d'une femme une constance, une fermet que je cherchais en vain dans le mien. Sans le vouloir, vous me faisiez trop tristement sentir l'infriorit de ma nature. Je vous admire trop, Aurlie, pour vivre l'aise auprs de vous; et puisque vous voulez que je vive, enfin, vous avez bien fait de m'loigner. La maison qu'habitent les M... est simple et de peu d'apparence au dehors, mais commode et hospitalire l'intrieur. Une avenue de platanes y conduit. Les murs tapisss de jasmin, le sable toujours bien liss de la cour, les plates-bandes encadres de buis d'o s'exhale un parfum de rsda et de chvrefeuille, semblent vous inviter, par leur charme familier, aux douceurs d'une existence obscure. Un verger s'tend au midi jusqu'au pied de la montagne; l des pommiers, des poiriers, des cerisiers sont pars dans un dsordre plein de bonhomie, sur une pelouse qu'arrose un petit cours d'eau toujours limpide et murmurant. Une haie de ronces et de clmatites borne cet enclos. Tout auprs, un sentier aux allures ngligentes se glisse comme une couleuvre sous les chtaigniers qui couvrent le premier plateau de la montagne, et de l, en suivant les dchirures d'un torrent, il grimpe jusqu'au sommet, d'o l'oeil plonge sur la valle sombre. la tombe de la nuit, le paysage se revt d'une beaut incomparable. La chane des Alpes dcoupe l'horizon ses masses d'un bleu violet. De distance en distance, un plan plus loign, on voit resplendir quelque pic neigeux, que les dernier rayons du soleil couchant teignent de pourpre et d'or. Le silence descend sur la campagne; on n'entend que le mugissement du Rhne qui se prcipite, impatient et comme ddaigneux de sa rive, vers les horizons majestueux et paisibles du lac Lman. Les troupeaux, en regagnant l'table, jettent dans l'air le rhythme ingal et doux de leurs clochettes. On respire partout une saine odeur de mlze et de plantes aromatiques; et quand une brise lgre effleure en courant les hautes cimes des bouleaux, on dirait l'esprit des nuits heureuses qui passe. J'ai t reu dans la famille M... comme je dsirais l'tre, sans empressement et sans contrainte. Au bout de trs-peu d'heures, il semblait que j'avais toujours t l. Les habitudes d'intrieur n'ont pas chang. Seulement ils ont eu l'art de me faire croire qu'avant mon arrive, quelque chose devait leur avoir manqu. Ils ont la politesse inne des gens de coeur. Ils ne s'inquitent ni ne se mettent en peine de beaucoup de choses, parce qu'ils savent qu'_une seule est ncessaire_. Ils ont l'air de supposer que je dois me plaire avec eux, et me donnent ainsi une sorte de tranquillit qui me fait du bien. M. M... est un homme loyal et bon, assez vieux pour avoir dj eu le temps de se rconcilier avec la vieillesse; sa femme est aimable; c'est une sainte personne qui s'ignore elle-mme. Elle a pass sa vie dans la srnit des vertus faciles et ne se doute seulement pas qu'il y ait au monde de mauvaises passions et des tres mal ns. Quant leur fille, je ne sais rien d'elle, si ce n'est qu'elle chante divinement, qu'elle se met au piano toutes les fois que je l'en prie, et qu'on lui a donn un nom italien infiniment doux prononcer: elle s'appelle Gemma. X Tu ne m'cris plus, Julien. D'autres que toi me donnent de tes nouvelles. On me dit que tu es mieux portant, que tu parais moins absorb. Ces une grande joie pour mon coeur, mais c'est une tristesse de penser que tu n'prouves pas le besoin de me le dire. XI Je viens de faire avec Mme M... et sa fille une longue tourne dans l'Oberland. Je n'aurais jamais cru que l'action des choses extrieures pt tre aussi forte. La nature, dans son silence, est plus loquente que la parole humaine. Oui, Aurlie, le spectacle de cette nature grandiose a fait sur mon esprit un effet inconcevable. Ces monts immaculs, ces pyramides de glace, ces lacs combls par des volcans, ces roches menaantes o s'abritent les touffes roses du rhododendron, ces bantes cavernes o conduisent des sentiers parfums de cyclamens, le grondement de l'avalanche qui se prcipite, l'iris qui se balance dans la vapeur argente des cascades, le cri de l'aigle et le bramement du chamois sur les cimes abandonnes, la fertilit des troits plateaux dispute la svrit des monts, toute cette nature la fois terrible et gracieuse, sombre et riante, ce contraste d'une ternelle immobilit avec les convulsions d'un chaos qui se transforme, cette lutte formidable des esprits de la terre entre eux, agit puissamment sur moi. Il me semble que si je pouvais vivre toujours ici, sans aucun commerce avec le monde, je bnirais encore l'existence, et je rendrais grces Dieu de m'avoir empch de mourir. XII Et cette jeune fille au nom mlodieux, est-elle belle? XIII Je ne sais pas si elle est belle; je sais que chaque jour je la trouve plus semblable ce que j'tais aux jours de ma premire jeunesse. Elle est de ces femmes en qui rside, leur insu mme, un mystre sacr d'ineffable tristesse. Sous sa longue paupire, on sent une force attirante et douce. Elle a des alternatives subites et singulires de gaiet sans cause et d'abattement mlancolique; il lui prend des rires d'enfant propos de rien; puis, tout coup, on voit le rayon disparatre ses beaux yeux, une ombre plit son front, ses joues se dcolorent, tout son corps semble s'affaisser sous un poids invisible; elle ressemble alors un palmier du dsert, dont les feuilles droites et fires s'inclinent soudain et s'abaissent tristement sous le souffle orageux du _simoun_ qui passe. Comme rien n'a t fauss en elle par le monde ou l'ducation (elle ne s'est jamais loigne de sa mre et n'a jamais quitt la valle), comme ses ides et ses sentiments n'ont pas t froisss par l'exprience, elle est la fois enthousiaste et sense, nave et forte; son me a des clarts merveilleuses; on sent que toutes les esprances y ont un libre accs, et que tous les dvouements s'y trouveraient l'aise. XIV Tu l'aimeras, Julien; car cette femme est ce que tu aurais t si le vent aride du monde n'avait fltri dans ton coeur la fleur de l'idal. Tu l'aimeras, parce qu'il est impossible qu'un tre aussi semblable toi ne t'inspire pas un sentiment durable. On dit que l'amour nat des oppositions, des contrastes; que les caractres forts subjuguent les natures faibles, que les imaginations vives sduisent les esprits positifs, que les ardeurs du sang mridional s'allument surtout la vue des froides beauts du nord; cela est vrai pour la plupart des hommes, chez lesquels une vie dsordonne a perverti les primitifs instincts. La curiosit pousse alors l'un vers l'autre les tres les plus dissemblables, parce que, pour les coeurs et les sens blass, l'amour n'est qu'un accident, une surprise, une mutuelle recherche de l'imprvu, une sorte de jeu dont les combinaisons sont plus varies quand les esprits sont plus contraires. Mais l'amour vrai et profond, cet amour si diffrent de l'autre par son essence et sa dure, qui nat sans effort, qui grandit sans secousse, et sur lequel le temps est sans puissance, celui-l, Julien, c'est le rapprochement naturel d'lments semblables, c'est l'harmonie de deux coeurs au timbre pareil, c'est l'accord mystrieux que rendent deux mes prdestines, quand le doigt de Dieu vient s'y poser aux heures de jeunesse et d'enthousiasme. Tu aimeras Gemma. XV Que devenez-vous, Aurlie? Depuis deux mois je n'ai pas reu une seule ligne de vous. M'auriez-vous oubli Oh! cela n'est pas possible. Seriez-vous malade? Pourquoi ne pas me le faire savoir? Toutes les flicits du ciel et de la terre, ne savez-vous pas que je les quitterais l'instant sur une parole de vous? Aurlie, ma mre, crivez-moi. XVI Au moment o tu recevras cette lettre, mon cher Julien, j'aurai quitt la France. Dans trs-peu de jours, je serai Rome et j'y prendrai le voile au couvent de la Trinita-dei-Monti. Depuis bien des annes c'tait un projet arrt dans mon esprit; mais Dieu a toujours envoy sur mon chemin quelqu'un de plus malheureux que moi secourir, de plus chancelant fortifier. Maintenant je crois avoir acquis le droit de songer mon repos. Tu es heureux; tu vas pouser la femme que tu aimes. Je n'ai plus rien faire ici-bas. Si tu as une fille, appelle-la Aurlie. Ce nom, je vais le quitter comme le dernier anneau qui m'attache un monde dont je ne dois plus me souvenir. cris-le en caractres ineffaables dans ton coeur, et qu'il y rappelle toujours une affection qui fut sans partage et sans bornes. Adieu, Julien. End of the Project Gutenberg EBook of Nelida, by Daniel Stern License: Share Alike