Produced by Sbastien Blondeel, Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) LES MYSTRES DU PEUPLE. TOME IV. Correspondance avec les Editeurs trangers. L'diteur des _Mystres du Peuple_ offre aux diteurs trangers, de leur donner des preuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des livraisons Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir des gravures tires sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de 10 francs le cent. ------- Travailleurs qui ont concouru la publication du volume: _Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupr, Nicolas Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier, Victor Peseux, tienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat, Alphonse Perrve, Hy pre, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lematre, Auguste Mignot, Benjamin. _Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers. _Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses ouvriers. _Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Masson, Castelli. _Artistes Graveurs_: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze, Frilley, Hopwood, Massard, Masson. _Planeurs d'asier_: Hran et ses ouvriers. _Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers. _Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de Lampistes et d'ouvriers en Bronze_: Duchteau, Deschiens, Journeux, Suireau, Lecas, Ducerf, Renardeux, etc., etc. _Employs et correspondants de l'Administration_: Maubanc, Gavet, Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens, Porcheron. Gavet fils, Dallet, Delaval. Renoux, Vincent, Charpentier, Dally. Bertin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain, Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossette, Charles, Poncin, Vacheron, Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux, Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs, Dailhaux, Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer, Daran, Camus, Foucaud, Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour, Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles, Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc., etc., de Paris; Frand, Collier, Petit-Bertrand, Pri, Plantier, Etchegorey, Giraudier, Gandin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen, Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verl, Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund, Robert, Carrire, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent, Castillon, Drevet, Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Brjot, Ginon, Fraud, Vandeuil, Chtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier, Tronel, Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette, Morel, Chaigneau, Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut, Chatelin, etc., etc., des principales villes de France et de l'tranger. La liste sera ultrieurement complte, ds que nos fabricants et nos correspondants des dpartements, nous auront envoy les noms des ouvriers et des employs qui concourent avec eux la publication et la propagation de l'ouvrage. _Le Directeur de l'Administration._ __________________________________________________________ Paris.--Typ. Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 46, au Marais. LES MYSTRES DU PEUPLE ou HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLTAIRES TRAVERS LES GES PAR EUGNE SUE. Il n'est pas une rforme religieuse, politique ou sociale, que nos pres n'aient t forcs de conqurir de sicle en sicle, au prix de leur sang, par l'INSURRECTION. TOME IV. SPLENDIDE DITION ILLUSTRE DE GRAVURES SUR ACIER. ON S'ABONNE L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32 (PRS LA BOURSE). PARIS. 1850 LES MYSTRES DU PEUPLE OU HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLTAIRES A TRAVERS LES GES. ______________________________________ LA GARDE DU POIGNARD. KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE. PROLOGUE. LES KORRIGANS.--395-529. --La Bagaudie... qu'est-ce donc, grand-pre? --Laisse-moi d'abord achever ce que je disais notre ami le porte-balle; cela, d'ailleurs, pourra t'instruire... Donc, mon aeul Gildas m'a racont qu'il savait de son pre que, peu d'annes aprs la mort de Victoria la Grande, il y avait eu, non pas en Bretagne, mais dans les autres provinces, une premire _Bagaudie_[A]. La Gaule, irrite de se voir de nouveau province romaine, par suite de la trahison de Ttrik, et des impts crasants qu'elle payait au fisc, se souleva; les rvolts s'appelrent des _Bagaudes_... Ils effrayrent tellement l'empereur _Diocltien_, qu'il envoya une arme pour les combattre; mais en mme temps il fit remise des impts, et accorda presque tout ce que demandaient les Bagaudes... Il ne s'agit, voyez-vous, que de savoir demander aux rois ou aux empereurs... Tendez le dos, ils chargent votre bt vous briser les reins; montrez les dents, ils vous dchargent... --Bien dit, vieux pre... Demandez-leur les mains jointes, ils rient; demandez-leur les poings levs, ils accordent... autre preuve que la Bagaudie a du bon. --Elle a tant de bon, que vers le milieu du dernier sicle, elle a recommenc contre les Romains; cette fois elle s'est propage jusqu'ici, au fond de notre Armorique; mais nous n'avons eu qu' parler, point agir. Le moment tait bien choisi; j'tais, si j'ai bonne mmoire, l'un de ceux qui, accompagnant nos druides vnrs, se sont rendus Vannes auprs de la curie de cette ville, compose de magistrats et d'officiers romains, qui nous avons dit ceci: Vous nous gouvernez, nous, Gaulois bretons, au nom de votre empereur; vous nous faites payer des impts fort lourds, nous, Gaulois, toujours au nom et surtout au profit de ce mme empereur. Depuis longtemps nous trouvons cela trs-injuste et trs-bte; nous jouissons, il est vrai, de nos liberts, de nos droits de citoyens; mais le vieux reste de notre sujtion Rome nous pse; nous croyons l'heure venue de nous en affranchir. Les autres provinces pensent ainsi, puisqu'elles se rebellent contre votre empereur... Donc, il nous plat, nous, Bretons, de redevenir compltement, indpendants de Rome comme avant la conqute de Csar, comme au temps de Victoria la Grande! Donc, curiales, exacteurs du fisc, allez-vous-en, pour Dieu, allez-vous-en; la Bretagne gardera son argent et se gouvernera elle-mme; elle est assez grande fille pour cela... Allez-vous-en donc vite, il ne vous sera point fait de mal... Bon voyage, et ne revenez plus, ou si vous revenez, vous nous trouverez debout, en armes, prts vous recevoir coups d'pes, et au besoin coups de faux et de fourches... Les Romains ne tenaient plus garnison en ce pays; leurs magistrats et leurs officiers, sans troupes pour les soutenir, sont partis, et point ne sont revenus: la Bagaudie en Gaule et les Franks sur le Rhin les occupaient assez. Cette seconde Bagaudie a eu, comme la premire, de bons effets, encore meilleurs dans notre province que dans les autres, car les vques, dj rallis aux Romains, sont parvenus rebter les autres peuples de la Gaule, moins lourdement pourtant que par le pass; quant nous, de l'Armorique bretonne, Rome n'a pas essay de nous remettre sous le joug. Ds lors, selon nos antiques coutumes, chaque tribu a choisi un chef, ces chefs ont nomm un chef des chefs qui gouvernait la Bretagne; conserv s'il marchait droit, dpos s'il marchait mal. Ainsi en est-il encore aujourd'hui, ainsi en sera-t-il toujours, je l'espre, malgr le rgne de ces Franks maudits; car le dernier Breton aura vcu avant que notre Armorique soit conquise par ces barbares, ainsi que les autres provinces de la Gaule... Maintenant, dis-tu, ami porte-balle, la Bagaudie renat contre les Franks? tant mieux, ils ne jouiront pas du moins en paix de leur conqute, si les nouveaux Bagaudes valent les anciens... --Ils les valent, bon vieux pre, ils les valent, croyez-moi, je les ai vus... --Ces Bagaudes sont donc des troupes armes, nombreuses, dtermines? --Karadeuk, mon favori, ne vous chauffez pas ainsi... --Mchant enfant, il ne songe qu' ce qui est bataille, rvolte et aventure! Et la pauvre femme de dire tout bas l'oreille du vieil Aram: --Ce colporteur avait-il besoin de parler de ces choses devant mon fils? Hlas! je vous l'ai dit, mon pre, un mauvais sort a conduit cet homme chez nous... --Le croyez-vous d'accord, chre Madaln, avec les Ds et les Korrigans? --Je crois, mon pre, qu'un malheur menace cette maison... Oh! que je voudrais tre demain! que je voudrais tre demain! Et la mre alarme, de soupirer, tandis que le colporteur rpondait Karadeuk, suspendu aux lvres de cet tranger: --Les nouveaux Bagaudes, mon hardi garon, sont ce qu'taient les anciens: terribles aux oppresseurs et chers au peuple! --Le peuple les aime? --S'il les aime!... _Alian_ et _Aman_, les deux chefs de la premire Bagaudie, supplicis, il y a prs de deux cents ans, dans un vieux chteau romain, prs Paris, au confluent de la Seine et de la Marne, Alian et Aman sont encore aujourd'hui regards par le peuple de ces contres comme des martyrs! --Ah! c'est un beau sort que le leur! Ces chefs de Bagaudes... encore aims du peuple aprs deux cents ans! vous entendez, grand-pre? --Oui, j'entends, et ta mre aussi... Vois comme tu l'attristes. Mais le _mchant enfant_, comme disait la pauvre femme, courant dj en pense la Bagaudie, reprenait, jetant des regards curieux et ardents sur le colporteur: --Vous avez vu des Bagaudes? taient-ils nombreux? avaient-ils dj couru sur les Franks et sur les vques? y a-t-il longtemps que vous les avez vus? --Il y a trois semaines, en venant ici, je traversais l'Anjou... Un jour, je m'tais tromp de route dans une fort, la nuit vient; aprs avoir longtemps, longtemps march, m'garant de plus en plus au plus profond des bois, j'aperois au loin une grande lueur qui sortait d'une caverne: j'y cours, je trouve dans ce repaire une centaine de joyeux Bagaudes, festoyant autour du feu avec leurs Bagaudines, car ils ont souvent avec eux des femmes dtermines... Les autres nuits, ils avaient fait, comme d'habitude, une guerre de partisans contre les seigneurs franks, nos conqurants, attaquant leurs _burgs_, ainsi que ces barbares appellent leurs chteaux, combattant avec furie, sans merci ni piti, pillant les glises et les villas piscopales, ranonnant les vques, pendant mme parfois les plus mchants de ces prtres, assommant et dvalisant les collecteurs du fisc royal; mais donnant gnreusement au pauvre monde ce qu'ils reprenaient aux riches prlats, aux comtes franks, ces premiers pillards de la Gaule, et dlivrant les esclaves qu'ils rencontraient enchanes par troupeaux... Ah! par Alian et Aman, patrons des Bagaudes, c'est une belle et joyeuse vie que celle de ces gais et vaillants compres!... Si je n'tais revenu en Bretagne pour y voir encore une fois ma vieille mre, j'aurais avec eux couru un peu la Bagaudie en Anjou! --Et pour tre reu parmi ces intrpides, que faut-il faire? --Il faut, mon brave garon, faire d'avance le sacrifice de sa peau, tre robuste, agile, courageux, aimer les pauvres gens, jurer haine aux comtes et aux vques franks, festoyer le jour, bagauder la nuit. --Et o sont leurs repaires? --Autant demander aux oiseaux de l'air o ils perchent, aux animaux des bois o ils gtent? Hier, sur la montagne; demain, dans les bois; tantt faisant dix lieues en une nuit, tantt restant huit jours dans son repaire, le Bagaude ignore aujourd'hui o il sera demain... --C'est donc un heureux hasard de les rencontrer? --Heureux hasard pour les bonnes gens, mauvais hasard pour le comte, l'vque, ou le collecteur du fisc royal! --Et c'est en Anjou que vous avez rencontr cette Bagaudie? --Oui, en Anjou... dans une fort huit lieues environ d'Angers, o je me rendais... --Le voyez-vous, Karadeuk, mon favori?... Regardez-le donc... quels yeux brillants, quelles joues enflammes; certes, si cette nuit il ne rve par des petites Korrigans, il rvera de Bagaudie; ai-je tort, mon enfant? --Grand-pre, je dis, moi, que les Bretons et les Bagaudes sont et seront les derniers Gaulois... Si je n'tais Breton, je voudrais courir la Bagaudie contre les Franks et les vques... --Et, m'est avis, mon petit-fils, que tu vas la courir une fois la tte sur ton chevet; donc, bon rve de Bagaudie, je te souhaite, mon favori... Va te coucher, il se fait tard, et tu inquites sans raison ta pauvre mre. Il y a trois jours, j'ai interrompu ce rcit. Je l'crivais vers la fin de la journe o le colporteur, aprs la nuit passe dans notre maison, avait continu son chemin. Lorsqu'au matin il partit, la tempte s'tait calme. Je dis Madaln, en lui montrant le porte-balle, qui, dj loin, et au dtour del route, nous saluait une dernire fois de la main: --Eh bien, pauvre folle? pauvre mre alarme... les dieux en courroux ont-ils frapp Karadeuk, mon favori, pour le punir de vouloir rencontrer des Korrigans? O est le malheur que cet tranger devait attirer sur notre maison?... La tempte est apaise, le ciel serein, la mer calme et bleue... pourquoi votre front est-il toujours triste? Hier, Madaln, vous disiez: Demain appartient Dieu! Nous voici au lendemain d'hier, qu'est-il advenu de fcheux? --Vous avez raison, bon pre... mes pressentiments m'ont trompe; pourtant je suis chagrine, et toujours je regrette que mon fils ait ainsi parl des Korrigans. --Tenez, le voici, notre Karadeuk, son limier en laisse, bissac au dos, arc en main, flche au ct; est-il beau! est-il beau! a-t-il l'air alerte et dtermin! --O allez-vous, mon fils? --Ma mre, hier vous m'avez dit: Nous manquons depuis deux jours de venaison... Le temps est propice; je vais tcher d'abattre un daim dans la fort de Karnak: la chasse peut tre longue, j'emporte des provisions dans mon bissac. --Non, Karadeuk, vous n'irez point aujourd'hui la chasse, non, je ne le veux pas... --Pourquoi cela, ma mre? --Que sais-je... Vous pouvez vous garer ou tomber dans une fondrire de la fort... --Ma mre, rassurez-vous, je connais les fondrires et tous les sentiers de la fort. --Non, non, vous n'irez pas la chasse aujourd'hui. --Bon grand-pre, intercdez pour moi... --De grand coeur; car je me rjouis de manger un quartier de venaison; mais promets-moi, mon petit-fils, de ne point aller du ct des fontaines o l'on peut rencontrer des Korrigans... --Je vous le jure, grand-pre! --Allons, Madaln, laissez mon adroit archer partir pour la chasse; ne me refusez pas cela... il vous jure de ne pas songer aux petites fes. --Vous le voulez, mon pre? vous le voulez absolument? --Je vous en prie; il a l'air si chagrin! --Qu'il en soit selon votre dsir... C'est, hlas! contre mon gr. --Un baiser, ma mre? --Non, mchant enfant, laissez-moi... --Un baiser, ma bonne mre; je vous en supplie... --Madaln, voyez cette grosse larme dans ses yeux... Aurez-vous le courage de ne pas l'embrasser? --Tiens, cher enfant... j'tais plus prive que toi... Pars donc, mais reviens vite... --Encore un baiser, ma bonne mre... et adieu... et adieu... --Karadeuk est parti, essuyant ses yeux; deux et trois fois il se retourne pour regarder encore sa mre... et disparat... Le jour se passe; mon favori ne revient pas: la chasse l'aura entran, la nuit le ramnera... Je me mets crire ce rcit, que la douleur a interrompu. Le jour touchait sa fin; soudain on entre dans ma chambre en criant: --Mon pre! mon pre! un grand chagrin nous frappe! --Hlas! hlas! mon pre... je disais bien que les Korrigans et l'tranger seraient funestes mon fils... Pourquoi vous ai-je cd? pourquoi-ce matin l'ai-je laiss partir, mon Karadeuk bien-aim!... C'est fait de lui... je ne le reverrai plus... pauvre femme que je suis! --Qu'avez-vous, Madaln? qu'as-tu, Jocelyn? pourquoi cette pleur? pourquoi ces larmes? qu'est-il arriv mon Karadeuk? --Lisez, mon pre, lisez ce petit parchemin, qu'Yvon, le bouvier, vient de m'apporter... --Ah! maudit! maudit soit ce colporteur avec sa Bagaudie; il a ensorcel mon pauvre enfant... Les Korrigans sont cause de tout le mal... Moi, pendant que mon fils et sa femme se dsolaient, j'ai lu ceci, de la main de mon petit-fils: Mon bon pre et ma bonne mre, lorsque vous lirez ceci, moi, votre fils Karadeuk, je serai trs-loin de notre maison... J'ai dit Yvon, le bouvier, que j'ai rencontr ce matin aux champs, de ne vous remettre ce parchemin qu' la nuit, afin d'avoir douze heures d'avance, et d'chapper vos recherches... Je vais courir la Bagaudie contre les Franks et les vques... Le temps des _chef des cent valles_, des Sacrovir, des Vindex, est pass; mais je ne resterai pas paisible au fond de la Bretagne, seul pays libre de la Gaule, sans tcher de venger, ne ft-ce que par la mort d'un des fils de Clovis, ce monstre couronn, l'esclavage de notre bien-aime patrie!... Mon bon pre, ma bonne mre, vous gardez auprs de vous mon frre an Kervan et ma soeur Roselyk; soyez sans courroux contre moi... Et vous, grand-pre qui m'aimiez tant, faites-moi pardonner, que mes chers parents ne maudissent pas leur fils. KARADEUK. Hlas! toutes les recherches ont t vaines pour retrouver ce malheureux enfant. J'avais commenc ce rcit parce que l'entretien du colporteur m'avait frapp... Notre famille retire, j'avais encore longuement caus avec cet tranger, parcourant en tous sens la Gaule depuis vingt ans, ayant vu et observ beaucoup de choses; il m'avait donn le secret de ce mystre: _Comment notre peuple, qui jadis avait su s'affranchir du joug des Romains si puissants, avait-il subi et subissait-il la conqute des Franks, auxquels il est mille fois suprieur en courage et en nombre..._ La rponse du colporteur, je voulais ici l'crire, parce que c'tait chose vraie, et mditer pour notre descendance, parce que cela ne confirmait, hlas! que trop les prdictions de Victoria la Grande, qui nous ont t transmises par notre aeul Scanvoch; mais le dpart de ce malheureux enfant, la joie de ma vieillesse, m'a frapp au coeur. Je n'ai pas en ce moment le courage de poursuivre ce rcit... Plus tard, si quelque bonne nouvelle de mon favori Karadeuk me donne l'esprance de le revoir, j'achverai cette criture... Hlas! en aurai-je jamais des nouvelles? Pauvre enfant! partir seul dix-sept ans pour courir la Bagaudie! Serait-il donc vrai que les dieux nous punissent de notre dsir de voir les malins esprits? Hlas! hlas! je dis, ainsi que la pauvre mre, qui va sans cesse comme une folle la porte de la maison regarder au loin si son fils ne revient pas: Les dieux ont puni Karadeuk, mon favori, d'avoir voulu voir des KORRIGANS! Mon pre Aram est mort de chagrin peu de temps aprs le dpart de mon second fils; il m'a lgu la chronique et les reliques de notre famille. J'cris ceci dix ans aprs la mort de mon pre, sans avoir eu de nouvelles de mon pauvre fils Karadeuk... Il a trouv sans doute la mort dans la vie aventureuse de Bagaude... La Bretagne conserve son indpendance, les Franks n'osent l'attaquer; les autres provinces de la Gaule sont toujours esclaves sous la domination des vques et des fils de Clovis; ceux-ci surpassent, dit-on, leur pre en frocit... Ils se nomment _Thierry_, _Childebert_ et _Clotaire_; le quatrime, _Chlodomir_, est mort, dit-on, cette anne... J'ignore le temps qui me reste vivre et les vnements qui m'attendent; mais en ce jour-ci, je te lgue, toi, mon fils an Kervan, notre lgende de famille; je te la lgue cinq cent vingt-six ans aprs que notre aeule Genevive a vu mourir Jsus de Nazareth. Moi, Kervan, fils de Jocelyn, mort sept ans aprs m'avoir lgu cette lgende, j'y joins les rcits suivants; ils m'ont t rapports ici dans notre maison, prs Karnak, par _Ronan_, l'un des fils de mon frre Karadeuk, qui s'en tait all, il y a longues annes, courir la Bagaudie, l'an qui suivit la mort du roi Clovis... Ces rcits contiennent les aventures de mon frre Karadeuk et de ses deux fils _Loysyk_ et _Ronan_; ils ont t crits par Ronan dans la premire ardeur de sa jeunesse sous une forme qui n'est point celle des autres rcits de cette chronique. La Bretagne, toujours paisible, se gouverne par les chefs qu'elle choisit; les Franks n'ont pas os tenter d'y pntrer de nouveau... Mais dans le rcit de mon neveu Ronan, notre descendance trouvera le secret de ce mystre, que mon grand-pre Aram n'a pas eu le courage d'crire: _Comment le peuple gaulois, qui jadis avait su s'affranchir du joug des Romains si puissants, avait-il subi, subissait-il la conqute des Franks, auxquels il est mille fois suprieur en nombre et en courage?_ Plaise aux dieux qu'il n'en soit pas un jour de la Bretagne comme des autres provinces de la Gaule! plaise aux dieux que notre contre, la seule libre aujourd'hui, ne tombe jamais sous la domination des Franks et des vques de Rome, et que nos _druides chrtiens_ ou non chrtiens continuent de nous inspirer! FIN DU PROLOGUE. L'AUTEUR AUX ABONNS DES MYSTRES DU PEUPLE. CHERS LECTEURS, Il faut vous l'avouer, notre oeuvre n'est point du got des gouvernements despotiques: en _Autriche_, en _Prusse_, en _Russie_, en _Italie_, dans une partie de _l'Allemagne_, les MYSTRES DU PEUPLE sont dfendus; _Vienne_ mme, une ordonnance royale contre-signe _Vindisgratz_ (un des bourreaux de la Hongrie), prohibe la lecture de notre livre. Les prfets et gnraux de nos dpartements en tat de sige font les _Vindisgratz_ au petit pied; ils mettent notre oeuvre l'index dans leurs circonscriptions militaires; ils vont plus loin: le gnral qui commande Lyon a fait saisir des ballots de livraisons des _Mystres du Peuple_ que le roulage, muni d'une lettre de voiture rgulire, transportait Marseille. Dans les villes qui ne jouissent pas des douceurs du rgime militaire, les libraires et les correspondants de notre diteur ont t exposs aux poursuites, aux tracasseries, aux dnis de justice les plus incroyables. Pourquoi cela? Notre ouvrage a-t-il t incrimin par le procureur de la Rpublique? Jamais. Contient-il quelque attaque directe ou indirecte la RELIGION, la FAMILLE, la PROPRIT? Vous en tes juges, chers lecteurs. En ce qui touche la _religion_, j'ai exalt de toute la force de ma conviction la cleste morale de _Jsus de Nazareth_, le divin sage; en ce qui touche la _famille_, j'ai pris pour thme de nos rcits _l'histoire d'une famille_, idalisant de mon mieux cet admirable et religieux esprit familial, l'un des plus sublimes caractres de la race gauloise; en ce qui touche la _proprit_, j'essaye de vous faire partager mon horreur pour la conqute franque, sacre, lgitime par les vques; conqute sanglante, monstrueuse, tablie par le pillage, la rapine et le massacre; en un mot, l'une des plus abominables atteintes qui aient jamais t portes _au droit de proprit_, de sorte que l'on peut, que l'on doit dire de l'origine des possessions de la race conqurante, rois, seigneurs ou vques: _La royaut_, C'EST LE VOL! _la proprit fodale_, C'EST LE VOL! _la proprit ecclsiastique_, C'EST LE VOL!... puisque royaut, biens fodaux, biens de l'glise, n'ont eu d'autre origine que la conqute franque. Notre livre est-il immoral, malsain, corrupteur? Jugez-en, chers lecteur, jugez-en. Nous avons voulu populariser les grandes et hroques figures de notre vieille nationalit gauloise et inspirer pour leur mmoire un filial et pieux respect; nous ne prtendons pas crer une oeuvre minente, mais nous croyons fermement crire un livre honnte, patriotique, sincre, dont la lecture ne peut laisser au coeur que des sentiments gnreux et levs. D'o vient donc cette perscution acharne contre _les Mystres du Peuple_? C'est que notre livre est un livre _d'enseignement_; c'est que ceux qui auront bien voulu le lire et se souvenir, garderont conscience et connaissance des grands faits historiques, nationaux, patriotiques et rvolutionnaires qui ont toujours pouvant les gouvernements; car jusqu'ici tout gouvernement, tout pouvoir a tendu plus ou moins, lui et ses fonctionnaires, jouer le rle de _conqurant_ et traiter le peuple en race conquise. Qu'tait-ce donc, sous le dernier rgime, que ces _deux cent mille privilgis_ gouvernant la France par leurs dputs, sinon une manire de conqurants dominant _trente-cinq millions d'hommes_ de par leur droit lectoral? Qu'est-ce que cette arme, ces canons, en pleine paix, au milieu de la cit, au milieu de citoyens dsarms, sinon l'un des vestiges de l'oppression brutale de la conqute?... Aussi, le jour de l'avnement dfinitif de la _Rpublique dmocratique_ effacera-t-il les dernires traces de ces _traditions conqurantes_, et la France, sincrement, rellement gouverne par elle-mme, sera seulement alors un pays libre.--Cela dit, passons. Nous voici donc arrivs l'une des plus douloureuses poques de notre histoire. Les Franks, _appels_, _sollicits_ par les vques gaulois, ont envahi et conquis la Gaule. Cette conqute, accomplie, nous l'avons dit, par le pillage, l'incendie, le massacre; cette conqute, inique et froce comme le vol et le meurtre, le clerg l'a dsire, choye, caresse, lgitime, bnie, presque sanctifie dans la personne de Clovis, roi de ces conqurants barbares, en le baptisant, dans la basilique de Reims, _fils soumis de la sainte glise catholique, apostolique et_ ROMAINE, par les mains de saint Rmi. Pourquoi les prtres d'un Dieu d'amour et de charit ont-ils ainsi lgitim des horreurs qui soulvent le coeur et rvoltent la conscience humaine? Pourquoi ont-ils ainsi trahi et livr la Gaule, hbte, avilie, chtre par eux dessein et de longue main? Pourquoi l'ont-ils ainsi trahie et livre, notre sainte patrie, elle, ses enfants, ses biens, son sol, son drapeau, sa nationalit, son sang, au servage affreux de l'tranger? Pourquoi? Trois des grands historiens qui rsument la science moderne, quoique des points de vue diffrents, vont nous l'apprendre. ..... Presque immdiatement aprs la conqute des Franks, les vques et les chefs des grandes corporations ecclsiastiques, abbs, prieurs, etc., _prirent place parmi les_ LEUDES[1] du roi _Clovis_.... Aucune magistrature, aucun pouvoir n'a t en aucun temps le sujet de plus de brigues et d'efforts que l'_piscopat_. La vacance d'un sige devenait mme souvent un sujet de guerre: _Hilaire_, archevque d'Arles, carta plusieurs vques contre toute rgle, et en ordonna d'autres _de la manire la plus indcente_, malgr le voeu formel des habitants des cits. Et comme ceux qui avaient t nomms de la sorte ne pouvaient se faire recevoir de bonne grce par les citoyens qui ne les avaient pas lus, ils rassemblaient des bandes de gens arms _et allaient assiger la ville o ils avaient t nomms vques_..... On peut voir dans l'dit d'Athalarik, roi des Visigoths, quelles mesures le lgislateur civil dut prendre contre les candidats l'piscopat. Nul code lectoral ne s'est donn plus de peine pour empcher _la violence, la fraude et la corruption_. [Footnote 1: Les _anstrustions_ et les _leudes_ taient les compagnons de guerre des rois et des chefs franks qu'ils choisissaient pour les commander, mais avec lesquels ils vivaient d'ailleurs sur le pied d'une galit presque parfaite. Les anstrustions ou leudes du roi sont devenus plus tard les grands vassaux.] ....... Loin de porter atteinte la puissance du clerg, _l'tablissement des Franks dans les Gaules ne servit qu' l'accrotre; par les bnfices, les legs, les donations de tous genres, ils acquraient des biens immenses et prenaient place parmi_ L'ARISTOCRATIE DES CONQURANTS. ...... L fut le secret de la puissance du clerg. Il en pouvait faire, _il en faisait chaque jour des usages coupables et qui devaient tre funestes l'avenir_:..... Souvent conduit, comme les Barbares, par des intrts et des passions purement terrestres, _le clerg partagea avec eux la richesse, le pouvoir,_ TOUTES LES DPOUILLES DE LA SOCIT, etc., etc. (Guizot, _Essais sur l'histoire de France._) M. Guizot, en signalant aussi nergiquement et en dplorant la part monstrueuse que le clerg se fit lors de la conqute et de l'asservissement de la Gaule, ajoute que c'tait presque un mal ncessaire en un temps dsastreux o il fallait chercher opposer une _puissance morale_ la domination sauvage et sanglante des conqurants. Nous nous permettrons de ne pas partager l'opinion de l'illustre historien, et nous dirons tout l'heure en quelques mots les raisons de notre dissidence. A la tte des Franks se trouvait un jeune homme nomm _Hlode-Wig_ (Clovis), ambitieux, avare et cruel; les vques gaulois _le visitrent et lui adressrent leurs messages;_ plusieurs se firent les _complaisants domestiques de sa maison_, que dans leur langage romain ils appelaient sa royale cour..... ...... Des courriers portrent rapidement au pape de Rome la nouvelle du baptme du roi des Franks; _des lettres de flicitation et d'amiti furent adresses de la ville ternelle ce roi_ QUI COURBAIT LA TTE SOUS LE JOUG DES VQUES..... Du moment o le Frank Clovis se fut dclar le fils de l'glise et le _vassal de saint Pierre_, SA CONQUTE S'AGRANDIT EN GAULE, etc...... Bientt les limites du royaume des Franks furent recules vers le sud-est, et, _ l'instigation des vques_ qui l'avaient converti, le nophyte (Clovis) entra main arme chez les Burgondes (accuss par le clerg d'tre hrtiques). Dans cette guerre les Franks signalrent leur passage par la meurtre et par l'incendie, et retournrent au nord de la Loire avec un immense butin; _le clerg orthodoxe qualifiait cette expdition sanglante de pieuse, d'illustre, de sainte entreprise pour la vraie foi._ _La trahison des prtres livra aux Franks_ les villes d'Auvergne qui ne furent pas prises d'assaut; une multitude avide et sauvage se rpandit jusqu'au pied des Pyrnes, dvastant la terre et tranant les hommes esclaves deux deux comme des chiens la suite des chariots; _partout o campait le chef frank victorieux, les vques orthodoxes assigeaient sa tente. Germerius_, vque de Toulouse, qui resta vingt jours auprs de lui, mangeant la table du Frank, reut en prsent des croix d'or, des calices, des patnes d'argent, des couronnes dores et des voiles de pourpre, etc. (Augustin Thierry, _Histoire de la Conqute de l'Angleterre par les Normands_.) M. Augustin Thierry ne voit pas, comme M. Guizot, une sorte de ncessit _de salut public_ dans l'abominable trahison, dans la hideuse complicit du clerg gaulois, lanant les Barbares sur des populations inoffensives et chrtiennes (les Visigoths taient chrtiens, mais n'admettaient pas la Trinit), et partageant avec les pillards et les meurtriers les richesses des vaincus. M. Augustin Thierry signale surtout ce fait capital: les flicitations du pape de Rome Clovis, aprs que le premier de nos rois de droit divin, souill de tous les crimes, se ft _dclar le vassal du pape_, en courbant le front devant saint Rmi, qui lui dit: _Baisse le front, fier Sicambre!_ de ce moment, le pacte sanglant des rois et des papes, de l'aristocratie et du clerg, tait conclu..... Quatorze sicles de dsastres, de guerres civiles ou religieuses pour le pays, d'ignorance, de honte, de misre, d'esclavage et de vasselage pour le peuple devaient tre les consquences de cette alliance du pouvoir clrical et du pouvoir royal. La monarchie franque _s'tait surtout affermie par l'accord parfait du clerg avec le souverain_, il s'_en est peu fallu que Clovis n'ait t reconnu_ POUR SAINT, et qu'il n'ait t _honor ce titre par l'_GLISE, _aussi bien que l'est encore aujourd'hui son pouse_ SAINTE CLOTILDE. cette poque, les _bienfaits_ accords l'glise taient un meilleur titre pour gagner le ciel que les _bonnes actions._ La plupart des vques des Gaules contemporains de Clovis furent _lis d'amiti_ avec ce prince, et sont rputs saints; on assure mme que saint Rmi _fut son conseiller le plus habituel_..... Des conciles rglrent l'usage des donations immenses faites par Clovis aux glises. Ils dclarrent les biens-fonds du clerg exempts de toutes les taxes publiques, inalinables, et le droit que l'glise avait acquis sur eux imprescriptible. (Sismondi, _Histoire des Franais_, tome I.) Les plus minents historiens sont d'accord sur ce fait: _Le clerg gaulois a appel, sollicit, consacr la conqute franque et a partag avec les conqurants les dpouilles de_ LA GAULE. Certes, dit M. Guizot, ainsi que les crivains de son cole, la conduite du clerg tait dplorable, funeste au prsent et l'avenir; mais il fallait avant tout opposer une _puissance morale_ la domination brutale des Barbares. La divine mission du christianisme tait de civiliser, d'adoucir ces sauvages conqurants. Soit. Admettons que de la trahison envers le peuple, que d'une cupidit effrne, que d'une ambition impitoyable, il puisse natre une _puissance morale_ quelconque, le devoir du clerg tait donc de montrer ces farouches conqurants que la force brutale n'est rien; que la puissance morale est tout; que le fidle selon le Christ est saint et grand par l'humilit, par la charit, par la pauvret, par la chastet, par l'galit. Il fallait surtout prcher ces barbares que rien n'tait plus horrible, plus sacrilge que de tenir son prochain en esclavage, Jsus de Nazareth ayant dit: _Les fers des esclaves doivent tre briss._ Il fallait enfin, et par l'influence divine dont il se disait dpositaire, et surtout par ses propres exemples, que le clerg s'occupt sans relche de rendre les Franks humbles, humains, charitables, sobres, chastes, dsintresss. Or, que fait le clerg gaulois pour tablir cette puissance morale civilisatrice? Des richesses ensanglantes, fruit du pillage et du meurtre de ses concitoyens, il en demande sa part aux conqurants. Ces esclaves, ses frres, il les reoit en don ou les achte, les exploite et les garde en esclavage!... lui!... qui prtend agir et parler au nom du Christ!... Oui... Jusqu'au huitime sicle le clerg a eu des _esclaves_, comme il a eu des _serfs_ et des _vassaux_ jusqu'au dix-huitime: il n'y a pas de cela soixante ans. Les crimes horribles des conqurants, le clerg les absout moyennant finance, et les tolre quand il ne les sanctifie. Lisez plutt saint Grgoire, vque de Tours, le seul historien complet de la conqute. Aprs une nomenclature des crimes innombrables du roi Clovis, l'vque poursuit ainsi: Aprs la mort de ces trois rois (qu'il fit tuer), Clovis recueillit leurs royaumes et leurs trsors. Ayant fait prir encore plusieurs autres rois et mme ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent son royaume, il tendit son pouvoir sur toutes les Gaules; cependant ayant un jour rassembl les siens, on rapporte qu'il leur parla ainsi des parents qu'il avait lui-mme fait prir: _Malheur moi, qui suis rest comme un voyageur parmi des trangers, et qui n'ai plus de parents qui puissent, en cas d'adversit, me prter leur appui!--Ce n'tait pas qu'il s'affliget de leur mort_ (ajoute Grgoire de Tours), _mais il parlait ainsi par ruse et pour dcouvrir s'il lui restait encore quelqu'un tuer (Si forte potuisset adhuc aliquem reperire ut interficeret)._ Aprs ces vnements, Clovis mourut Paris, et fut enterr dans la basilique des saints aptres. (L. II, p. 261.) Cette scne atroce, o la ruse du sauvage le dispute sa frocit, inspire-t-elle au prtre chrtien une lgitime horreur? Va-t-il crier anathme?... ou du moins gardera-t-il un silence presque criminel?... coutons encore l'vque de Tours: Le roi Clovis, qui _confessa l'Indivisible Trinit_, dompte les Hrtiques, _par l'appui qu'elle lui prte_, et tend son royaume par toutes les Gaules. (L. III, p. 255.) Chaque jour, Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main, et tendait son royaume, _parce qu'il marchait avec un coeur pur devant lui, et faisait ce qui tait agrable aux yeux du Seigneur_. (L. II, p. 255.) De bonne foi, quelle _puissance morale_ et civilisatrice attendre d'un clerg dont l'un des plus minents reprsentants s'exprime ainsi? d'un clerg qui comptait parmi ses membres ce _saint Rmi_, le conseiller habituel de ce monstre couronn, dont les forfaits rvoltent la nature? Que voulez-vous? c'taient les moeurs du temps--disent certains historiens...--Et puis, que pouvaient faire les vques contre cette invasion barbare? Ne devaient-ils pas tcher de dominer les Franks par l'ascendant de notre sainte religion, afin de leur reprendre, par la persuasion, une partie des biens et des richesses qu'ils avaient conquis l'aide de la violence... Il fallait enfin civiliser ces barbares par l'influence chrtienne. Or, l'histoire apprend quelle fut l'influence civilisatrice de la religion sur ces _fils de l'glise_ et sur leur descendance, dont les crimes surpassrent encore ceux du fondateur de cette dynastie de meurtriers, de fratricides et d'incestueux. Les moeurs du temps! les moeurs du temps! rptent les historiens. Que fait le temps la morale des choses? Est-ce que le meurtre, l'inceste, le fratricide, n'ont pas t rprouvs avec horreur, mme par l'antiquit paenne? Et vous, prtres catholiques, cdant votre ambition et votre cupidit traditionnelles, loin de tonner du haut de votre chaire vanglique contre les crimes inous des conqurants de votre pays, vous les sanctifiez, parce que ces froces barbares confessent votre Trinit, votre Dieu et surtout enrichissent vos glises en se laissant subalterniser par votre habituelle astuce! Je me trompe, les vques qui enregistraient si benotement les crimes des rois, dont ils taient grassement pays, avaient parfois de vhmentes paroles de blme contre les puissants du monde. Grgoire de Tours traite de _Nron_ Chilpric, un des fils de Clovis. Ce pauvre Chilpric n'tait pourtant ni plus ni moins _Nron_ que ceux de sa race. Mais,--dit l'vque de Tours,--ce Chilpric invectivait continuellement contre les prtres du Seigneur, ne trouvant pas de texte plus fcond pour ses drisions et ses perscutions que les vques des glises: l'un, selon lui, tait lger; l'autre superbe; l'autre dbauch; l'autre trop riche; il ne hassait rien tant que les glises. Il disait ordinairement:--Voici que notre fisc est appauvri; nos richesses ont pass aux glises.--Et en se plaignant ainsi, il annulait souvent des donations faites au clerg. On le voit, la tradition ultramontaine n'a pas vari: ambition effrne, cupidit implacable... Que pouvaient faire les vques contre l'invasion des Franks, dites-vous? Ils devaient imiter le patriotique hrosme des Druides, qu'ils ont fait prir jusqu'au dernier dans les supplices!... Oui, la croix d'une main, l'tendard gaulois de l'autre, les vques, au lieu de prcher une guerre de religion et de pillage contre les _ariens_, devaient prcher la guerre nationale contre les Franks, la guerre de l'indpendance, cette guerre sainte, trois fois sainte, du Peuple qui dfend son foyer, sa famille, son pays et son Dieu!... Que pouvaient faire les vques?... Appeler aux armes la vieille Gaule au nom de la Patrie et de la Foi chrtienne menaces par les barbares!... Oh! alors, cette voix vritablement divine, les Peuples se soulevaient en masse, et comme au jour de la sublime influence druidique, les _Vercingtorix_, les _Marik_, les _Civilis_, les _Sacrovir_, les _Vindex_, hros patriotes, auraient surgi du flot populaire; vieillards, femmes, enfants, comme aux jours de l'invasion romaine, auraient march l'ennemi; lances, pes, fourches, faux, pierres, btons, tout et servi d'armes. Les Barbares taient refouls hors des frontires; l'indpendance de la Gaule sauve, la doctrine vanglique acclame de nouveau, dans l'enthousiasme du plus saint des triomphes; celui d'un Peuple libre triomphant de l'oppression trangre!... Alors des dbris du monde paen et barbare s'levait pure, fire, radieuse, la socit nouvelle ralisant enfin ce voeu suprme de Jsus: Libert! galit! Fraternit! Mais non, les vques ne l'ont pas voulu! Leur alliance sacrilge avec les Franks a cot nos pres esclaves, serfs ou vassaux, quatorze sicles d'ignorance, de douleurs et de misres... Mais qu'importait aux princes de l'glise catholique? Ils dominaient les Peuples par les rois, savouraient l'orgueil de leur toute-puissance, riaient des sots qu'ils pouvantaient, jouissaient des biens de la terre, en ne se plongeant que trop souvent dans la dbauche, la crapule et les plus sanglants excs!... Est-ce exagration que de parler ainsi? Empruntons Grgoire de Tours, vque lui-mme, quelques portraits d'vques de son temps. L'vque _Priscus_, qui avait succd Sacerdos (vque de Lyon), d'accord avec Suzanne, son pouse[2], se mit perscuter et faire prir plusieurs de ceux qui avaient t dans la familiarit de son prdcesseur. Le tout par malice et uniquement par jalousie de ce qu'ils lui avaient t attachs; lui et sa femme se rpandaient en blasphmes contre le saint nom de Dieu, et malgr la coutume observe depuis longtemps de ne permettre l'entre de la maison piscopale aucune femme, celle de Priscus entrait dans sa chambre avec des jeunes filles. (Grgoire de Tours, l. IV, p. 105.) [Footnote 2: Beaucoup de prtres s'taient maris avant d'tre appels l'piscopat. On appelait leurs femmes _episcopa_ VCHESSES.] Palladius, comte de la ville de Javols en Auvergne, disait l'vque _Parthnius_, qu'il accusait de sodomie:--O sont-ils tes maris, avec lesquels tu vis dans le dsordre et l'infamie? _Flix_, vque de Nantes, tait d'une jactance et d'une avidit extrmes; mais je m'arrte pour ne pas lui ressembler. (Liv. V, p. 183.) Les gens de Langres, aprs la mort de Sylvestre, demandrent un autre vque; on leur donna _Pappol_, autrefois archidiacre d'Autun. Au rapport de plusieurs, il commit beaucoup d'iniquits; mais nous n'en dirons rien pour qu'on ne nous croie pas dtracteurs de nos frres. (Liv. V, p. 189.) ...Le mari accusa vivement l'vque _Bertrand_.--Tu as enlev, dit-il, ma femme et ses esclaves, et ce qui ne convient point un vque, vous vous livrez honteusement l'adultre, toi avec mes servantes, elle avec tes serviteurs.--Alors le roi, transport de colre, exigea de l'vque la promesse de rendre la femme son mari. (Liv. IX, p. 319, v. 3.) La ville de Soissons avait pour vque _Droctigisill_, qui, par excs de boisson, avait perdu la raison depuis quatre ans. (liv. IX, p. 359, v. 3) _Sunigsill_, livr la torture, avoua qu'_gidius_, vque de Reims, avait t complice de Rauking, dans le projet de tuer le roi Childebert (la complicit fut prouve.) L'on trouva dans le trsor de cet vque, des masses considrables d'or et d'argent, fruit de son iniquit. (P. 4, liv. X, p. 97.) L'vch de Paris fut donn un marchand nomm _Eusbe_, qui, pour obtenir l'piscopat, fit de nombreux prsents. (T. IV, p. 113.) _Berthcram_, vque de Bordeaux, et Pallado, vque de Sens, avaient souvent tromp le roi par leurs fourberies. Dans la suite, _Pallado_ et _Berthcram_ s'emportrent l'un contre l'autre et se reprochrent mutuellement un grand nombre d'adultres et de fornications. Ils se traitrent aussi de parjures. Cela donna rire plusieurs. (Liv. VIII, p. 139.) L'abb _Dagulf_ commettait chaque instant des vols et des meurtres, et se livrait l'adultre avec une extrme dissolution. pris de passion pour la femme de son voisin, il chercha tous les moyens d'attirer cet homme dans son monastre pour le tuer. (Liv. VIII, p. 179, t. 3.) _Badegesil_, vque du Mans, tait un homme trs-dur au peuple; qui enlevait de force on pillait le bien d'autrui; il avait une femme nomme _Magnatrude_, encore plus mchante et plus cruelle que lui, et qui par de dtestables conseils, excitait sa cruaut naturelle, et le poussait commettre des crimes. Cette femme _coupa souvent des hommes les parties naturelles et la peau du ventre, et brla des femmes avec des lames rougies au feu les parties les plus secrtes de leurs corps._ (Liv. VIII, p. 231, tom. 3.) Le neveu de l'vque, ayant fait mettre l'esclave la torture, il dvoila toute l'affaire:--J'ai reu, dit-il, pour commettre le crime cent sous d'or de la reine Frdgonde, cinquante de l'vque _Mlanthius_, et cinquante autres de l'archidiacre de la ville. (T. 3, liv. VIII, p. 235.) _Salone_ et _Sagittaire_ furent vques, le premier d'Embrun, le second de Gap; mais une fois en possession de l'piscopat, ils commencrent se signaler avec une fureur insense, par des usurpations, des meurtres, des adultres et d'autres excs; quittant la table au lever de l'aurore, ils se couvraient de vtements moelleux et dormaient ensevelis dans le vin et le sommeil jusqu' la troisime heure du jour. Ils ne se faisaient pas faute de femmes pour se souiller avec elles. (Liv. V, p. 263.) L'vque _Oconius_ tait adonn au vin outre mesure; il s'enivrait souvent d'une manire si ignoble qu'il ne pouvait faire un pas. (Liv. V, 313.) Nous avons appris,--dit le concile de 589,--que les vques traitent leurs paroisses non piscopalement, _mais cruellement_. Et tandis qu'il a t crit: Ne dominez pas sur l'hritage du Seigneur, mais rendez-vous les modles du troupeau, _ils accablent_ leurs diocses de _pertes_ et d'_exactions_. Un autre concile, tenu en 675, dit: Il ne convient pas que ceux qui ont dj obtenu les degrs ecclsiastiques, c'est--dire les prtres, soient sujets _ recevoir des coups_, si ce n'est pour des choses graves; il ne convient pas que chaque vque, son gr et selon qu'il lui plat, _frappe de coups et fasse souffrir ceux qui lui sont soumis_. Un autre concile de 527:--Il nous est parvenu que certains vques _s'emparent des choses donnes par les fidles aux paroisses_; de sorte qu'il ne reste rien ou presque rien aux glises. Le concile de 633 est non moins formel: Ces vques, ainsi que l'a prouv une enqute, _accablent d'exactions leurs glises paroissiales, et pendant qu'ils vivent eux-mmes avec un riche superflu_, il est prouv qu'ils ont rduit presque la ruine certaines basiliques. Lorsque l'vque visite son diocse, qu'il ne soit charge personne par la multitude de ses serviteurs, et que le nombre de ses voitures ne soit pas plus de cinq. M. Guizot, dans son admirable ouvrage: _Histoire de la civilisation en France_, aprs avoir cit des preuves nombreuses, irrfragables de la hideuse cupidit de l'piscopat et de son implacable ambition, ajoute: En voil plus qu'il n'en faut sans doute pour prouver l'oppression et la rsistance, le mal et la tentation d'y porter remde; la rsistance choua, le remde fut inefficace; _le despotisme piscopal continua de se dployer_; aussi au commencement du septime sicle, l'glise tait tombe dans un _tat de dsordre presque gal celui de la socit civile_... Une foule d'vques _se livraient aux plus scandaleux excs_; matres des _richesses toujours croissantes_ de l'glise, rangs au nombre des grands propritaires, ils en adoptaient les intrts et les moeurs; _ils faisaient contre leurs voisins des expditions de violence et de brigandage_, etc., etc. (P. 396, v. 1.) _Cautin_, devenu vque, se conduisit de manire exciter l'excration gnrale; il s'adonnait au vin outre mesure, et souvent il se plongeait tellement dans l'ivresse, que quatre hommes avaient peine l'emporter de table. Il en devint pileptique; il tait en outre excessivement livr l'avarice, et quelle que ft la terre dont les limites touchaient la sienne, il se croyait mort s'il ne s'appropriait pas quelque partie des biens de ses voisins, l'enlevant aux plus forts par des procs et des querelles, l'arrachant aux plus faibles par la violence. (L. IV, p. 29, v. 2.) Dans son amour pour le bien d'autrui, l'vque _Cautin_ fit un autre tour fort longuement racont par saint Grgoire. Il s'agissait d'un prtre nomm _Anastase_, qui, par une charte de la reine Clotilde, possdait une proprit; ce bien, l'vque Cautin le convoita; il le demanda Anastase; celui-ci refusa de se dpossder; l'vque l'attire alors chez lui sous un prtexte, le renferme et lui signifie qu'il le laissera mourir de faim s'il ne lui abandonne ses titres de proprit; Anastase persiste dans ses refus; alors, dit Grgoire de Tours: Anastase est remis des gardiens et condamn par Cautin, s'il ne remet les chartes, mourir de faim; dans la basilique de saint Cassius, martyr, tait une crypte antique et profonde; l se trouvait un vaste tombeau de marbre de Paros, o avait t dpos le corps d'un grand personnage dans le spulcre. Anastase (par l'ordre de Cautin) est enseveli avec le mort; on met sur lui une pierre qui servait de couvercle au sarcophage, et on place des gardes l'entre du souterrain. Entre autres dtails que donne Grgoire de Tours sur cette torture atroce, il cite celui-ci: ... Des os du mort,--c'est Anastase qui le racontait ensuite,--s'exhalait une odeur pestilentielle, et il aspirait, non-seulement par la bouche et par les narines, mais, si j'ose le dire, par les oreilles mme cette atmosphre cadavreuse. (L. IV, p. 31.) Au bout de quelques heures, Anastase put soulever la pierre du spulcre, appela son aide, et fut dlivr. Quant l'vque Cautin, il songea d'autres tours, et conserva bel et bien son vch. Certes, il y eut des vques purs de ces crimes abominables; mais les plus purs de ces prtres achetaient, vendaient, exploitaient des esclaves, crime inexpiable pour un prtre du Christ; aucune puissance humaine, morale ou physique, ne pouvait les forcer conserver leur prochain en esclavage; mais les plus purs de ces prtres taient enrichis des dpouilles ensanglantes de leurs concitoyens; mais les plus purs de ces prtres se rendaient complices des conqurants pour asservir la Gaule, leur patrie; mais le nombre de ces vques, moins coupables que l'universalit de leurs confrres, tait bien minime. Citons encore l'histoire: La religion,--crivait saint Boniface au pape Zacharie,--est partout foule aux pieds; les vchs sont _presque toujours donns_ des laques avides de richesses, ou _des prtres dbauchs et prvaricateurs_ qui en jouissent selon le monde. J'ai trouv, parmi les diacres, des hommes habitus ds l'enfance _ la dbauche, l'adultre, aux vices les plus infmes; ils ont dans leur lit, pendant la nuit, quatre ou cinq concubines et mme davantage_; tout rcemment on a vu des gens de cette espce monter ainsi de grade en grade jusqu' l'_piscopat_... etc., etc. Vous avez eu et vous aurez connaissance, chers lecteurs, des crimes et des moeurs de ces rois franks, nos _premiers rois de droit divin_, ainsi que disent les royalistes et les ultramontains: quant aux moeurs des seigneurs ducs et des seigneurs comtes franks, leurs compagnons de pillage, de viol et de massacre, nous emprunterons au hasard Grgoire de Tours quelques traits caractristiques des habitudes de nos doux conqurants: Le comte _Amal_ s'prit d'amour pour une jeune fille de condition libre; quand vint la nuit, pris de vin, il envoya des serviteurs chargs d'enlever la jeune fille et de l'amener dans son lit. Comme elle rsistait, on la conduisit de force dans la demeure du comte, et comme on lui donnait des soufflets, le sang coulait flots de ses narines, et le lit du comte en fut tout rempli; lui-mme la donna des coups de poing, des soufflets et autres coups; puis il la prit dans ses bras et s'endormit accabl par le sommeil. (L. IX, p. 331.) Un autre de ces seigneurs franks, amis et complices des vques, le duc _Runking_, tait plus inventif et plus recherch dans ses cruauts: Si un esclave tenait devant lui un cierge allum, comme c'est l'usage pendant son repas, il lui faisait mettre les jambes nu et le forait d'y serrer avec force le flambeau jusqu' ce qu'il ft teint; quand on l'avait rallum, il faisait recommencer jusqu' ce que les jambes de l'esclave fussent toutes brles. (L. V. p. 175.) Une autre fois on lui demande de ne pas sparer deux de ses esclaves, un jeune homme et une jeune fille qui s'aimaient:--Il le promet et les fait enterrer tous deux vivants, disant: _Je ne manque pas au serment que j'ai fait de ne pas les sparer_. (Id. l. V, p. 177.) Je vais donc tcher, chers lecteurs, dans le rcit suivant, de retracer vos yeux cette funeste priode de notre histoire: _la conqute de la Gaule par l'invasion franque, appele, soutenue par les vques_. Ce rcit nous le ferons moins encore au point de vue de la fondation de la royaut _de droit divin_ et de l'norme puissance de l'glise, qu'au point de vue de l'asservissement, des douleurs, des misres du peuple. Hlas! ce peuple gaulois que nous avons vu jadis sous l'influence druidique, si fier, si vaillant, si intelligent, si patriote, si impatient du joug de l'tranger, nous allons le retrouver dchu de ses mles et patriotiques vertus des temps passs, hbt, craintif, soumis devant les Franks et les vques; il n'a plus de Gaulois que le nom, et ce nom, il ne le conservera pas longtemps. Aux lueurs divines de l'vangile mancipateur, vers lesquelles ce peuple a d'abord couru confiant et crdule la voix des premiers aptres prchant l'galit, la fraternit, la communaut, ont succd pour lui les menaantes tnbres de l'obscurantisme, mettant le salut au prix de l'ignorance, de l'asservissement et de la douleur. Le souffle mortel, cadavreux de l'glise romaine, a glac ce noble peuple jusque dans la moelle des os, refroidi son sang, arrt les battements de son coeur, autrefois palpitant d'hrosme et d'enthousiasme, ces mots sacrs: patrie et libert. Cependant, pour quelque temps encore, l'antique patriotisme de la vieille Gaule s'est rfugi dans un coin de ce vaste pays, l'indomptable Bretagne, encore toute imbue de la foi druidique, si troitement lie au sentiment d'indpendance et de nationalit, mais rajeunie, vivifie par l'ide purement chrtienne et libratrice, l'indomptable Bretagne avec _ses dolmens surmonts de la croix_, avec ses vieux chnes _druidiques greffs de christianisme_, ainsi que l'ont dit les historiens, rsiste seule, rsistera seule jusqu'au huitime sicle, luttant contre la _Gaule_..... Que disons-nous! les conqurants lui ont, hlas! vol jusqu' son nom! rsistera seule, luttant contre la FRANCE _royale et catholique_. Ceci, comme toutes les leons de l'histoire, porte en soi, un grave enseignement. L'glise de Rome a de tout temps t fatale, mortelle la libert des peuples; voyez mme cette heure, les tats purement catholiques ne sont-ils pas encore plus ou moins asservis, la Pologne, la Hongrie, l'Irlande, l'Espagne? dites quel est leur sort? Et cet abominable systme d'abrutissement superstitieux et d'esclavage, le parti absolutiste et ultramontain rve encore de nous l'imposer. N'avez-vous pas entendu la tribune un reprsentant de ce parti demander _une expdition de Rome l'intrieur de la France_? N'entendez-vous pas chaque jour les nombreux journaux de ce parti rpter, selon le mot d'ordre des ennemis de la rvolution et de la rpublique, _la socit menace_ n'a plus de salut que dans l'antique monarchie de droit divin, soutenue par une religion d'tat puissamment organise, et au besoin dfendue par une formidable arme trangre. coutez les absolutistes ultramontains, que disent-ils tous les jours? _Nous aimons mieux les Cosaques que la Rpublique._ Oui, le jsuite pour anantir l'me, le Cosaque pour garrotter le corps, l'inquisiteur pour appliquer la torture ou la mort aux mcrants rebelles, voil l'idal de ce parti qui n'a pas chang depuis quatorze sicles, tel est son dsir, tel est son espoir dans sa ralit brutale. Un de nos amis, causant un jour avec un des plus fougueux champions du parti clrical, lui disait: --Je vous crois fort peu patriote: cependant, avouez que vous ne verriez pas sans honte une nouvelle invasion trangre occuper la France... votre pays, puisque, aprs tout, vous tes Franais?... --Je ne suis pas plus Franais qu'Anglais ou Allemand,--rpondit l'ultramontain avec un clat de rire sardonique,--je suis citoyen des tats de l'glise; mon souverain est Rome, seule capitale du monde catholique; quant _votre_ France, je verrais sans dplaisir les Cosaques chargs de la police en ce pays, ils n'entendent point le franais, l'on ne pourrait les pervertir, comme l'on a malheureusement perverti notre arme. Voil donc le dernier mot du parti clrical et absolutiste: appeler de tous ses voeux l'invasion des Cosaques, de mme qu'il y a quatorze sicles, il appelait, par la voix des vques, l'invasion des Franks... Qui sait? quelque nouveau _saint Remi_ rve peut-tre cette heure, sous sa cagoule, le baptme de l'hrtique Nicolas de Russie dans la basilique de Notre-Dame de Paris, esprant dire son tour l'autocrate du Nord: _Courbe la tte, fier Sicambre_... te voici catholique, partageons-nous la France... Nous allons donc tcher, chers lecteurs, de vous montrer _au vrai_ quel a t le berceau de la monarchie de droit divin et de la terrible puissance de l'glise catholique, apostolique et romaine. EUGNE SUE, Reprsentant du Peuple. 18 septembre 1850. LA GARDE DU POIGNARD. KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE. (DE 529 A 615.) _... Je ne sais par quels prestiges diaboliques il faisait tout cela, mais il sduisit ainsi une immense multitude de peuple, et il se mit piller et dpouiller ceux qu'il trouvait sur son chemin, et distribuer leurs dpouilles ceux qui n'avaient rien._ (Grgoire de Tours, _Histoire des Franks,_ v. IV, l. X, p. 111.) CHAPITRE PREMIER. Le chant des _Vagres_ et des _Bagaudes_.--Ronan et sa troupe.--La villa piscopale.--L'vque Cautin.--Le comte Neroweg et l'ermite laboureur.--Prix d'un fratricide.--La belle vchesse.--Le souterrain des Thermes.--Les flammes de l'enfer.--L'attaque.--Odille, la petite esclave.--Ronan le Vagre.--Le jugement.--Prenons aux seigneurs, donnons au pauvre monde.--Dpart de la villa piscopale. Au diable les Franks! vive la _Vagrerie_ et la vieille Gaule! c'est le cri de tout bon _Vagre_[A]... Les Franks nous appellent _Hommes errants, Loups, Ttes de loups_!... Soyons loups... Mon pre courait la Bagaudie, moi je cours la Vagrerie; mais tous deux ce cri:--Au diable les Franks! et vive la vieille Gaule!... ALIAN et AMAN, Bagaudes[B] en leur temps, comme nous Vagres en le ntre, rvolts contre les Romains, comme nous contre les Franks... Alian et Aman, supplicis il y a deux sicles et plus dans leur vieux chteau, prs Paris, sont nos prophtes. Nous communions avec le vin, les trsors et les femmes des seigneurs, vques ou riches Gaulois, rallis ces comtes, ces ducs franks, entre qui leur roi Clovis, mort il y a quarante ans, chef de larrons couronn, a partag notre vieille Gaule, sa conqute. Les Franks nous ont pills, pillons!! incendis, incendions!! ravags, ravageons!! massacrs, massacrons!... et vivons en joie... _Loups! Ttes de loups! Hommes errants!_ VAGRES, que nous sommes! Oui, vivons en loups, vivons en joie: l't, sous laverie feuille; l'hiver, dans les chaudes cavernes! Mort aux oppresseurs! libert aux esclaves! Prenons aux seigneurs! donnons au pauvre monde!... Quoi! cent tonneaux de vin dans le cellier du matre? et l'eau du ruisseau pour l'esclave puis? Quoi! cent manteaux dans le vestiaire? et des haillons pour l'esclave grelottant? Qui donc a plant la vigne? rcolt, foul le vin? l'esclave... Qui donc doit boire le vin? l'esclave... Qui donc a tondu les brebis? tiss la laine? ouvrag les manteaux? l'esclave... Qui donc doit porter le manteau? l'esclave... Debout, pauvres opprims! debout! rvoltez-vous! voici venir vos bons amis les Vagres!... Six hommes unis sont plus forts que cent hommes diviss... Unissons-nous: chacun pour tous, tous pour chacun!! Au diable les Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule! c'est le cri de tout bon Vagre... Qui chantait ainsi? Ronan le Vagre... o chantait-il ainsi? sur une route montueuse qui conduisait la ville de Clermont, en Auvergne, cette mle et belle Auvergne, terre des grands souvenirs: _Bituit_, qui donnait pour repas du matin sa meute de chiens de guerre, les lgions romaines; le _chef des cent valles! Vindex!_ et tant d'autres hros de la Gaule n'taient-ils pas enfants de l'Auvergne? de la mle et belle Auvergne, aujourd'hui la proie de Clotaire, le plus froce des quatre fils du froce Clovis, ce meurtrier chri des vques et de la sainte glise de Rome? Au chant de Ronan le Vagre, d'autres voix rpondaient en choeur. Ils taient l par une douce nuit d't; ils taient l une trentaine de Vagres, gais compres, rudes compagnons, vtus de toutes sortes de faons, au gr des vestiaires des seigneurs franks et des vques; mais arms jusqu'aux dents, et portant leur bonnet, en signe de ralliement, une branchette de chne vert. Ils arrivent un carrefour: une route droite, une route gauche... Ronan fait halte; une voix s'lve, la voix de _Dent-de-Loup_... Quel Titan! il a six pieds: le cercle d'une tonne ne lui servirait pas de ceinture. --Ronan, tu nous as dit: Frres, armez-vous, nous sommes arms... Prenez quelques torches de paille, voici nos torches... Suivez-moi, nous te suivons... Tu t'arrtes, nous nous arrtons... --Dent-de-Loup, je rflchis... Donc, frres, rpondez: Quoi vaut mieux, la femme d'un comte frank ou une vchesse? --Une vchesse sent l'eau bnite, l'vque bnit... La femme d'un comte sent le vin, son mari s'enivre... --Dent-de-Loup, c'est le contraire: le prlat rus boit le vin et laisse l'eau bnite au Frank stupide. --Ronan a raison. --Au diable l'eau bnite, et vive le vin! --Oui, vive le vin de Clermont! dont _Luern_, le grand chef d'Auvergne au temps jadis[C], faisait remplir des fosss, grands comme des tangs, pour dsaltrer les guerriers de sa tribu. --C'tait une coupe digne de toi, Dent-de-Loup... Mais, frres, rpondez donc... Quoi vaut mieux? une vchesse ou la femme d'un comte? --L'vchesse! l'vchesse! --Non, la femme d'un comte! --Frres, pour vous accorder, nous les prendrons toutes deux... --Bien dit, Ronan... --L'un de ces chemins conduit au BURG (chteau) du comte NEROWEG... l'autre, la villa piscopale de l'vque Cautin. --Il faut enlever l'vchesse et la comtesse... il faut piller le burg et la villa! --Par o commencer? Allons-nous chez le prlat? allons-nous chez le seigneur?... L'vque boit plus longtemps, il savoure en gourmet; le comte boit davantage, il avale en ivrogne... --Bien dit, Ronan... --Donc, cette heure de minuit, l'heure des Vagres, le comte Neroweg, gonfl comme une outre, doit ronfler dans son lit; ses cts, sa femme ou sa concubine rve les yeux grands ouverts. L'vque Cautin, les coudes sur la table, tte tte avec une vieille cruche et l'un de ses chambriers favoris, doit causer de gaudrioles... --Allons d'abord chez le comte; il sera couch. --Frres, allons d'abord chez l'vque, il sera lev... C'est plus gai de surprendre un prlat qui boit qu'un seigneur qui ronfle. --Bien dit, Ronan... Allons d'abord chez l'vque. --Marchons... Moi, je connais la maison... Qui parlait ainsi?... Un jeune et beau Vagre de vingt-cinq ans; on l'appelait le _Veneur_... Il n'tait pas de plus fin archer, sa flche allait o il voulait... Esclave forestier d'un duc frank, et surpris avec une des femmes de son seigneur, il avait chapp la mort par la fuite, et depuis il courait la Vagrerie. --Oui, moi je connais la maison piscopale,--reprit ce hardi garon.--Me doutant qu'un jour ou l'autre nous irions communier avec les trsors de l'vque, je suis all, en bon veneur, observer son repaire... et l, j'ai vu la biche du saint homme... Quel corsage elle a!! Jamais chevrette n'eut l'oeil plus noir et plus doux! --Et la maison, Veneur, la maison, quelle figure a-t-elle? --Mauvaise! Fentres leves, portes paisses, fortes murailles. --Veneur,--reprit le joyeux Ronan,--nous arriverons au coeur de la maison de l'vque sans passer ni par la porte, ni par la fentre, ni par la muraille... de mme que tu arrives au coeur de ta matresse sans passer par ses yeux... Allons, mes Vagres, la nuit sera bonne. --Frres, vous les trsors... moi la belle vchesse! Le saint homme l'appelle sa soeur[D]... le diable sait ce qui en est... -- toi, Veneur, l'vchesse; nous le pillage de la villa piscopale... et vive la Vagrerie! L'vque Cautin habitait, pendant l't, sa villa situe non loin de la ville de Clermont, sige de son piscopat... Jardins magnifiques, eaux cristallines, pais ombrages, frais gazons, gras pturages, moissons dores, vignes empourpres, fort giboyeuse, tangs empoissonns, tables bien garnies, entouraient le palais du saint homme; deux cents _esclaves ecclsiastiques_, mles et femelles, cultivaient les biens de l'glise, sans compter l'chanson, le cuisinier, le rtisseur, le boucher, le boulanger, le baigneur, le raccommodeur de filets, le cordonnier, le tailleur, le tourneur, le charpentier, le maon, le veneur et les fileuses et lavandires[E], esclaves aussi, presque toujours jeunes, souvent jolies. Chaque soir, l'une d'elles apportait l'vque Cautin, couch douillettement sur la plume, une coupe de vin chaud trs-pic... Le matin, une autre jolie fille apportait, au rveil du pieux homme, une coupe de lait crmeux... Voyez un peu ce bon aptre d'humilit, de chastet, de pauvret!... Quelle est donc cette belle grande femme, jeune encore, et faite comme Diane chasseresse? Le cou et les bras nus, vtue d'une simple tunique de lin, ses noirs cheveux demi dnous, elle est accoude au balcon de la terrasse de cette villa. Brlants et languissants la fois, les yeux de cette jeune femme tantt s'lvent vers le ciel toil, tantt semblent sonder la profondeur de cette douce nuit d't, douce nuit qui protge de son ombre l'approche des Vagres, se dirigeant, pas de loups, vers la demeure de l'vque. Cette femme, c'est _Fulvie_, l'vchesse[F] de Cautin, marie lui, alors que, simple tonsur, il ne briguait pas encore l'piscopat... Depuis qu'il est prlat, il l'appelle benotement _ma soeur_, selon les canons des conciles... et l'vchesse reste en effet sa soeur; le saint homme, depuis son piscopat, trouvant qu'une femme c'est trop... ou trop peu. --Oh! malheur!--disait la belle vchesse,--malheur ces nuits d't o l'on est seule respirer le parfum des fleurs, couter dans la feuille le murmure des brises nocturnes, pareilles au frissonnement des baisers amoureux!... Oh! dans ma solitude, je la redoute cette nervante chaleur des nuits d't; elle me pntre; elle circule en vain dans mes veines!... J'ai vingt-huit ans... Voil douze ans que je suis marie... et ces annes conjugales, je les ai comptes par mes larmes! Recluse la ville, recluse la campagne par l'ordre de mon seigneur et mari, l'vque Cautin... vivant dans mon gynce[G], au milieu de mes femmes esclaves, dont ce luxurieux fait ses matresses, les conciles l'obligeant, dit-il, vivre chastement avec sa femme... telle est ma vie... ma triste vie!... L'ge approche, et jamais, jamais, je n'ai connu un seul jour d'amour et de libert... Amour! libert! vieillirai-je donc sans vous connatre? Et la belle vchesse se redressa, secoua sa noire chevelure au vent de la nuit, frona ses noirs sourcils, et, d'un air de dfi, s'cria: --Malheur aux maris violents et dbauchs... ils font les femmes perdues!... Aime, respecte, traite, sinon en femme, du moins en soeur par l'vque, j'aurais t chaste et douce... Ddaigne, humilie devant les dernires esclaves de ma maison, je suis devenue emporte, vindicative, et du haut de ma terrasse... souvent, le front rouge, je suis d'un regard troubl les jeunes esclaves laboureurs allant aux champs... J'ai battu de mes mains les concubines de mon mari... et pourtant, pauvres malheureuses, elles ne cdent pas l'amant qui prie, mais au matre qui ordonne... Je les ai battues par colre, non par jalousie; cet homme, avant de m'tre odieux, m'tait indiffrent... Je l'aurais aim, cependant, s'il avait voulu... et comme il aurait voulu. _Femme-soeur_ d'un vque... c'tait beau!... Que de bien faire!... que de larmes scher!... Mais je n'ai sch que les miennes, puisque bientt avilie... mprise... Non, non, assez pleur... assez gmi... assez souffert! Assez rsist ces tentations qui me dvorent... Je fuirai cette maison, ne suis-je pas libre de moi-mme? Cet homme, qui fut mon poux, ne m'a-t-il pas dit que nos liens charnels taient briss? S'il me force rester prs de lui, c'est pour jouir de mes biens! Oui, je fuirai cette maison, duss-je tre prise et vendue comme esclave!... Matre pour matre, que perdrai-je? Oh! du matin au soir filer sa quenouille, ou aller la chapelle, prier du coeur, non des lvres, puisque les excs de ce prtre cruel et dbauch, parlant et priant au nom du Seigneur, sans tre foudroy, ont tu en moi la foi!... Vivre ainsi! est-ce vivre? Traner mes jours dans cette opulente villa, tombeau dor, entour de verdure et de fleurs! est-ce vivre?... Non, non; et, par les flancs de ma mre! je veux vivre, moi! Je veux sortir de ce spulcre glac! Je veux le grand air, le grand soleil, l'espace! Je veux mon jour d'amour et de libert... Oh! si je revoyais ce jeune garon, qui, plusieurs fois dj, est pass de si grand matin au pied de cette terrasse, o ds l'aube, aprs mes nuits de brlante insomnie, je viens respirer la fracheur matinale!... Comme il me regardait d'un oeil fier et amoureux! Quelle avenante et hardie figure sous son chaperon rouge couvrant demi ses noirs cheveux boucls! Quelle taille svelte et robuste sous sa saie gauloise, serre ses reins agiles par le ceinturon de son couteau de chasse! Ce doit tre quelque esclave forestier des environs... Esclave, esclave! Eh! qu'importe! Il est jeune, beau, leste, amoureux! Les matresses de mon saint mari sont esclaves aussi... Oh! n'aurai-je donc jamais aussi mon jour d'amour et de libert! Que fait l'vque pendant que son vchesse, rveuse, au balcon de sa terrasse, regarde les toiles et jette ainsi au vent des nuits ses regrets, ses soupirs et ses esprances endiables?... Le saint homme boit et devise avec le comte Neroweg, cette nuit son hte; la salle du festin, btie la mode romaine (cette demeure avait appartenu l'autre sicle un prfet romain), est vaste, orne de colonnes de marbre, enrichie de dorures et de peintures fresque quelque peu endommages par les coups de dents et les ruades des chevaux des Franks, ces Barbares, lors de leur conqute de l'Auvergne, ayant fait une curie de cette salle de festin; les vases d'or et d'argent sont tals sur des buffets d'ivoire; le plancher est dall de riches mosaques agrables l'oeil; plus agrable encore est la large table charge de coupes et d'amphores demi pleines; les _leudes_, compagnons de guerre de Neroweg, et ses gaux durant la paix[H], aprs avoir, selon l'usage, soup la mme table que le comte, sont alls jouer aux ds sous le vestibule avec les clercs et les chambriers de l'vque. et l sont dposes, le long des murs, les armes grossires des leudes: boucliers de bois, btons ferrs, _francisques_, ou haches deux tranchants, _haugons_, ou demi-piques garnies de crampons de fer. Sur le bouclier du comte sont peintes en manire d'ornement trois _serres d'aigle_. Le prlat, rest attabl avec son hte, le pousse vider coupes sur coupes; au bas bout de la table un ermite laboureur ne boit pas, ne parle pas; parfois, il semble couter les deux buveurs; mais le plus souvent il rve. Et ce Frank? ce comte Neroweg? Quelle figure a-t-il? Il a l'encolure et le fumet d'un sanglier en son printemps, et la figure d'un oiseau de proie, avec son nez crochu et ses petits yeux renfoncs, tantt hbts, tantt froces, ses cheveux rudes et fauves, rattachs au sommet de sa tte par une courroie, retombant derrire son dos comme une crinire, car depuis deux cents ans et plus, la coiffure de ces barbares n'a pas chang[I]; son menton et ses joues sont rass, mais ses longues moustaches rousses descendent jusque sur sa poitrine, couverte d'une casaque de peau de daim, luisante de graisse, marbre de taches de vin; sur ses chausses de grosse toile crasseuse se croisent de longues bandelettes de cuir montant depuis ses gros souliers ferrs jusqu' ses genoux; de son baudrier flottant il a retir sa lourde pe, place prs de lui sur un sige ct d'un gros bton de houx; tel est le convive du prlat, tel est le comte Neroweg; l'un de ces nouveaux possesseurs de la vieille terre des Gaules, de par le droit de pillage et de massacre... Et l'vque Cautin?... Oh! celui-ci ressemble un gros et gras renard en rut... Oeil lascif et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu, mains pelues... Vous le voyez d'ici, chafriolant sous sa fine robe de soie violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l'toffe! Et l'ermite laboureur? Oh! l'ermite laboureur? Respect ce prtre, selon le _jeune homme de Nazareth!_... Trente ans au plus... figure ple, la fois douce et ferme, barbe blonde, front dj chauve, longue robe brune, d'toffe grossire, et l raille par les ronces des terres qu'il a dfriches; carrure rustique; mains robustes, le manche de la houe et de la charrue les a rendues calleuses. Voil l'ermite! L'vque verse encore un grand coup boire au Frank, lui disant: --Comte... je te le rpte... les vingt sous d'or, la prairie et la petite esclave blonde, sinon, pas d'absolution! --Absous-moi d'abord! patron? --Tu rirais... --vque, je reviendrai avec tous mes leudes mettre ta maison sac; je te ferai tendre sur un brasier ardent, et tu m'absoudras... --Impie! sclrat blasphmateur! Pharaon! pourceau de luxure! rservoir vin! oses-tu parler ainsi, toi! fils de l'glise catholique et apostolique?... Menacer ton vque! --De gr ou de force, tu m'absoudras! --Ah! le bestial! Tu veux donc aller au fin fond des enfers! bouillir durant des sicles dans des cuves de poix ardente! tre lard coups de fourche par les dmons! Et quels dmons! Ttes de crapaud, corps de bouc, avec des serpents pour queue, des trompes d'lphant pour bras... et les pieds fourchus! archifourchus! --Tu les as vus?--dit le comte Frank d'un air farouche et craintif,--patron? tu les as vus, ces dmons? --Si je les ai vus!!! Ils ont emport devant moi, dans une nue de bitume et de soufre, le duc Rauking, qui avait, le sacrilge! donn un coup de bton l'vque Basile! --Et ces diables l'ont emport, le duc Rauking? --Au plus profond des entrailles de la terre, te dis-je!... Je les ai compts; ils taient treize! Un grand dmon rouge les commandait en personne, et voil ce qui t'attend... si je ne te donne pas l'absolution. --vque, tu dis peut-tre cela pour me faire peur et avoir mes vingt sous d'or, mes belles prairies et ma petite esclave blonde? Le prlat frappa sur un timbre, un de ses chambriers entra; le saint homme lui dit quelques mots en latin en lui montrant de l'oeil le sol dall de compartiments de mosaque. Le chambrier sortit; alors l'ermite laboureur dit l'vque aussi en latin: --Ce que tu veux faire est une drision sacrilge! --Ermite, tout n'est-il point permis l'glise envers ces brutes franques? --La fourberie n'est jamais permise... Cautin haussa les paules, et s'adressant au comte en langue germanique, car le prlat parlait l'idime frank comme un Barbare: --Es-tu chrtien et catholique? As-tu reu le baptme? --L'vque Macaire, il y a vingt ans, m'a dit de me mettre tout nu dans la grande auge de pierre de sa basilique, et puis il m'a jet de l'eau sur la tte en marmottant des mots latins. --Enfin, tu es catholique, puisque tu as communi au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, trois personnes en une seule, qui est Dieu, puisqu'il est seul, et que pourtant il est trois. En raison de quoi tu dois me respecter et m'obir comme ton pre en Christ! --Patron, tu veux m'embrouiller par tes paroles. coute ton tour: notre grand roi Clovis, la tte de ses braves leudes, a conquis et asservi la Gaule. Mon pre, Gonthram Neroweg, tait l'un de ces guerriers, et... --Ton grand roi?... S'il a conquis la Gaule, n'est-ce pas aux vques qu'il la doit, cette conqute? N'ont-ils pas facilit sa victoire en ordonnant aux peuples de se soumettre? Ton grand roi Clovis! il n'et jamais t qu'un chef de brigands, s'il n'et embrass la foi catholique! Qu'est-ce qu'a fait saint Rmi lorsqu'il l'a oint du saint chrme dans la basilique de Reims et l'a baptis fils _soumis_ de la sainte glise? Il l'a fait agenouiller, ton grand roi Clovis, lui disant: _Courbe la tte, fier Sicambre_! _Brle ce que tu as ador_... _Adore ce que tu as brl!_... Ce qui signifiait: tu as pill... tu as viol... tu as saccag... tu as massacr... mais surtout, l est le pch, tu as pill les saints lieux; donc, cette heure, humilie-toi! courbe la tte devant le clerg... obis-lui, enrichis l'glise, et les vques te feront reconnatre souverain de la Gaule; Clovis a suivi ce conseil; il a donn d'immenses richesses l'glise; aussi est-il all tout droit jouir des dlices et des parfums du paradis. --Patron, tu ne me laisses jamais parler... --Va, je t'coute. --Le grand roi Clovis a conquis la Gaule... --Voil qui est nouveau. Ensuite? --Quand vivait Thodorik, celui des fils du grand roi Clovis qui a eu l'Auvergne parmi ses royaumes, il m'a donn ici de grands domaines, terres, gens, btail et maisons, et m'a envoy pour le reprsenter dans cette contre. --Oui, il t'a fait en ce pays ce que vous appelez graff, et nous autres _comte_. Tu prsides avec moi, chef vque de la cit, les curiales de la ville de Clermont[J], beau prsident, sur ma parole! tu arrives demi ivre les jours de tribunal, et tu ronfles comme un sourd lorsque nous avons juger des causes... --Que veux-tu que je fasse, moi! je n'entends pas un mot de votre langue latine; je m'endors, et, quand je m'veille, je juge comme tu me dis... --C'est ce que tu peux faire de mieux; mais, encore une fois, o veux-tu en venir avec tes divagations? Tu as eu la sacrilge audace de me menacer de violences, moi, ton vque, ton pre en Christ! si je ne t'absolvais de tes crimes. Je t'ai mon tour menac d'un chtiment cleste... quoi tu me rponds en me parlant de Clovis et de ta charge de comte. Qu'a de commun ceci avec la menace que je t'ai faite au nom du Seigneur et qui s'accomplira peut-tre plus tt que tu ne le crois; entends-tu, comte Neroweg? --Je veux dire d'abord que le grand roi Clovis a commis un bien plus grand nombre de crimes que moi, et qu'il jouit du paradis. --Il en jouit, certes; mais quel prix? Ignores-tu que saint Rmi qui l'a baptis a t si richement dou par ce pieux roi, qu'il a pu acheter un domaine en Champagne au prix de cinq mille livres pesant d'argent? Si tu ignores ceci, moi je te l'apprends. --Je voulais dire ensuite que si tu es vque, moi je suis comte ici, en pays conquis par mon pe. Oui, je suis comte ici, au nom du roi que je reprsente, et comme ton comte, je peux te forcer de m'absoudre; apprends ceci ton tour. --Ah! tu blasphmes de nouveau,--et l'vque frappa du pied sous la table,--ah! tu oses encore braver le courroux du Seigneur! toi... souill de crimes excrables! --Qu'est-ce que j'ai donc fait? J'ai tu... mon frre Ursio! --Vraiment? et le meurtre de ta concubine Isanie? et le meurtre de ta quatrime femme _Wisigarde_ que tu avais pouse, de mme que tu as pous ta cinquime femme _Godgisle_... bien que ta premire et ta seconde pouse soient encore vivantes? dis, comte, sont-ce l des peccadilles? --Ne m'as-tu pas absous de ces choses-l? Par _l'aigle terrible_, mon glorieux aeul! il m'en a cot les cinq cents meilleurs arpents de ma fort, trente-huit sous d'or, vingt esclaves, et cette superbe pelisse de fourrures de martre du Nord, dans laquelle tu te prlassais cet hiver, et que le grand Clovis avait donne mon pre! --De ces premiers crimes, tu es absous... c'est vrai; aussi tu serais blanc comme l'agneau pascal sans ton abominable fratricide. --Je n'ai pas tu Ursio par haine, moi; je l'ai tu pour avoir sa part d'hritage. --Et pourquoi aurais-tu tu ton frre, bestial? Pour le manger? --Je te dis, moi, que le grand Clovis a tu aussi tous ses parents pour avoir leur hritage, et qu'il jouit du paradis... J'y veux aller aussi, moi qui ai moins tu que lui, et si tu ne me promets pas sur l'heure le paradis sans me faire payer davantage, je te fais tirer quatre chevaux ou hacher par mes leudes! --Et moi je te dis que si tu n'expies pas ton fratricide par un don mon glise, tu iras en enfer, toi, qui, comme Can, as tu ton frre. --Oui, oui, patron, tu dis toujours cela pour mes cent arpents de prairie, mes vingt sous d'or et ma petite esclave blonde. --Je dis cela pour le salut de ton me, malheureux! Je dis cela pour t'pargner les tortures de l'enfer dont la seule pense me fait frissonner pour toi. --Tu parles toujours de l'enfer... O est-il? --O il est? Et l'vque Cautin frappa encore du pied sur le sol. --Tu demandes o il est, l'enfer? --Il n'y en a pas... --Il n'y a pas d'enfer! Seigneur, Seigneur! ayez piti de ce barbare. Ouvrez-lui les yeux par un miracle... Comte, sens-tu cette odeur de soufre? --Je sens... une odeur trs-puante. --Vois-tu cette fume qui sort travers ces dalles? --D'o vient cette fume?--s'cria Neroweg effray, en se levant de table et se reculant de l'endroit du sol d'o sortait une vapeur noire et paisse;--vque, quelle est cette magie? --Seigneur, mon Dieu! vous avez entendu la voix de votre serviteur indigne,--dit Cautin en joignant les mains et se mettant genoux,--vous voulez vous manifester aux yeux de ce barbare... Tu demandes o est l'enfer? Regarde tes pieds; vois ce gouffre, vois cette mer de flammes prte l'engloutir... Et l'une des dalles de la mosaque s'enfonant sous le sol au moyen d'un contrepoids, laissa bante une large ouverture d'o s'chapprent de grands tourbillons de feu rpandant une forte odeur de soufre. --La terre s'entr'ouvre,--s'cria le Frank livide de terreur,--du feu! du feu! sous mes pieds. --C'est le feu ternel,--dit l'vque en se redressant menaant, tandis que le comte tombait genoux cachant sa figure entre ses mains,--ah! tu demandes o est l'enfer, impie, blasphmateur! --Patron, mon bon patron, aie piti de moi! --Entends-tu ces cris souterrains? Ce sont les dmons; ils viennent te chercher. Entends-tu comme ils crient: _Neroweg, Neroweg! le fratricide! Viens nous! Can, tu es nous!_ --Ces cris sont affreux... Mon bon pre en Christ, prie le Seigneur de me pardonner! --Ah! te voil genoux, ple, perdu, les mains jointes, les yeux ferms par l'pouvante... Demanderas-tu encore o est l'enfer? --Non, non, vque, saint vque Cautin; absous-moi de la mort de mon frre, tu auras ma prairie, mes vingt sous d'or... --Et l'esclave? --Et ma petite esclave blonde. --J'ai l une charte de donation prpare... Tu vas faire venir un de tes leudes comme tmoin. Mon tmoin moi sera cet ermite, afin que la donation soit en rgle et selon l'usage. --Oui, oui, mais aie piti de moi... Si ces dnions allaient m'emporter... Comme ils m'appellent! Renvoie-les! renvoie-les donc, mon bon patron, qu'ils ne m'entranent pas en enfer, moi ton fils en Christ! --Ils t'emporteraient si tu manquais ta promesse. --Je la tiendrai... Oh! je la tiendrai... --Puisque tu ne doutes plus de la puissance du Seigneur,--reprit l'vque en frappant de nouveau du pied sur le plancher,--relve-toi, comte, ouvre les yeux, le gouffre de l'enfer est referm (la dalle en remontant avait repris sa place). Ermite, apporte ce parchemin et ce qu'il faut pour crire. Tu seras mon tmoin. --Je ne serai pas tmoin de cette fourberie sacrilge,--rpondit en latin l'ermite laboureur.--Je t'exposerais la fureur de ce barbare en lui dvoilant cette pillerie, il te tuerait, et je ne veux pas voir ton sang couler... mais, prends garde, prends garde... tu domines par la ruse et la terreur les seigneurs stupides et froces; moi je domine, par l'amour que je leur porte, les opprims et ceux qui souffrent. Prends garde; ceux-l sont nombreux. --Voudrais-tu exciter une rbellion contre moi? Serais-tu capable d'abuser du grand empire que tu possdes sur le populaire? toi que j'ai accueilli ici comme un hte bien venu? sans savoir pourtant si ton vque t'avait permis de sortir de son diocse[K]. --Demain, avant de continuer ma route, je te dirai ce que j'attends de toi... Cautin, qui l'ermite laboureur imposait, frappa sur un timbre pendant que le comte, toujours agenouill, tremblant de tous ses membres, essuyait la sueur glace qui coulait de son front. l'appel de l'vque, le chambrier parut; le saint homme lui dit tout bas en latin: --L'enfer a t trs-satisfaisant... Qu'on teigne le feu! Et il ajouta tout haut: --Commande l'un des leudes du comte de venir ici... Tu l'accompagneras. Le chambrier sorti, l'vque s'adressant au Frank toujours agenouill: --Tu as cru, et tu te repens... Relve-toi! Mais prends garde de manquer ta parole... --Mon bon patron, je ne me relverai pas que tu ne m'aies promis une chose... --Quoi donc? --J'ai peur de retourner cette nuit mon burg; les dmons viendraient peut-tre me prendre sur la route... Je suis pouvant... garde-moi cette nuit ta villa. --Tu seras mon hte jusqu' demain; mais ta petite esclave, tu devais me l'envoyer ds ton arrive... chez toi? --Tu la veux cette nuit?... la petite esclave? --Je l'ai promise mon vchesse, autrefois ma femme selon la chair, aujourd'hui ma soeur en Dieu. Elle a besoin d'une toute jeune fille pour son service; je lui ai promis celle-ci... et plus tt elle l'aura, plus tt elle sera contente. --Ainsi, patron,--dit le comte en se grattant l'oreille,--tu la veux absolument ce soir, la petite esclave? --Oserais-tu maintenant te ddire?... Te crois-tu dj si loin de l'enfer? --Non, oh! non, patron... ne te fche pas; un de mes leudes va monter cheval; il ira chercher la petite esclave et la ramnera ici en croupe... La charte de donation, valide selon l'usage par l'inscription du tmoignage du chambrier de l'vque et du leude, portait que Neroweg, comte du roi d'Auvergne en la ville de Clermont, donnait en rmission de ses pchs l'glise, reprsente par Cautin, vque de cette ville, cent arpents de prairie, vingt sous d'or, et une esclave filandire, ge de quinze ans, nomme Odille. Aprs quoi l'vque, au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, donna au comte frank l'absolution de son fratricide et trois grands coups boire pour le rconforter. --Sigefrid,--dit le comte au leude en touffant un dernier soupir de regret,--sois bon compagnon; va au burg; tu prendras en croupe la petite Odille la filandire, et tu la rapporteras ici. Les Vagres sont arrivs non loin de la villa piscopale. --Ronan, les portes sont solides, les fentres leves, les murailles paisses... Comment entrer chez l'vque?--dit le Veneur. --Tu nous a promis de nous conduire au coeur de la maison... moi, j'irai droit au coeur de l'vchesse. --Frres, voyez-vous quelques pas, au pied de la montagne, ce petit btiment entour de colonnes? --Nous le voyons... la nuit est claire. --Ce btiment tait autrefois une salle de bains d'eaux thermales, dont la source chaude venait de ces montagnes... De la villa o nous allons, on se rendait ces thermes par un long souterrain. L'vque a fait dtourner la source, et le btiment il l'a chang en une chapelle consacre au grand _Saint-Loup_... Or, mes bons Vagres, par le souterrain nous entrerons au coeur de la villa piscopale sans trouer de murailles, sans briser portes ou fentres... Si j'ai promis, ai-je tenu? --Comme toujours, Ronan... tu as promis, tu as tenu. On entre dans les anciens thermes changs en chapelle; il y fait noir, trs-noir... Une voix sort de l'ombre: --C'est toi, Ronan? --Moi et les miens... Marche, Simon, bon serviteur de la villa piscopale... marche, Simon, nous te suivons... --Il faut attendre. --Pourquoi? --Le comte Neroweg est encore chez l'vque avec ses leudes. --Tant mieux... un renard et un sanglier, la chasse sera belle! --Le comte a dans la villa vingt-cinq leudes bien arms. --Nous sommes trente... c'est quinze Vagres de trop pour une telle attaque... Marche, Simon, nous te suivons. --Le passage n'est pas encore libre. --Pas libre? ce passage souterrain qui conduit d'ici dans la salle du festin?... --L'vque a fait prparer ce soir un miracle pour effrayer le comte Frank et lui faire peur de l'enfer. Deux clercs ont apport, sous la salle du festin, des bottes de paille, des fagots et du soufre... Ils doivent ensuite y mettre le feu en poussant des cris endiabls et souterrains... Aprs quoi, une des dalles de la mosaque s'abaissera sous le sol, par un contrepoids, comme autrefois elle s'abaissait lorsqu'on voulait passer par le souterrain qui conduit ces thermes. --Et le Frank stupide, croyant voir bante une des bouches de l'enfer, fera au saint homme une donation jusqu'ici refuse? --Tu as devin, Ronan; il faut donc attendre que le miracle soit jou; le comte parti, la villa silencieuse, toi et les tiens, vous vous y introduirez. -- moi l'vchesse! -- nous le coffre fort, les vases d'or et d'argent! nous les sacs gonfls de monnaie... et largesse, largesse au pauvre monde qui n'a pas un denier! -- nous le cellier, les outres pleines, les sacs de bl... nous les jambons, les viandes fumes! Largesse, largesse au pauvre monde qui a faim!... -- nous le vestiaire, les belles toffes, les chauds vtements, et largesse, largesse au pauvre monde qui a froid... --Et puis feu et sac la villa piscopale! --Libert aux esclaves! --Nous emmenons de pauvres filles qui nous suivront gaiement! --Et vive le mariage en Vagrerie,--dit Ronan, puis il chanta ainsi: Mon pre tait Bagaude, moi, je suis Vagre et n sous la verte feuille, comme un oiseau de mai... O est ma mre? Je n'en sais rien... Un Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de l'autre, il va de burg en villa piscopale enlever femmes ou concubines leur comte ou leur vque, et emmne ces charmantes au fond des bois... Elles pleurent d'abord et rient ensuite... Le joyeux Vagre est amoureux, et dans ses bras robustes ces belles chries oublient bientt le cacochyme vque ou le duc hbt!... --Vive le mariage en Vagrerie! --Tu es en belle humeur, Ronan... --Nous allons mettre sac la maison d'un vque, vieux Simon! --Tu seras pendu, brl, cartel... --Ni plus ni moins qu'Aman et Alian, nos prophtes, Bagaudes en leur temps comme nous Vagres en le ntre... Mais le pauvre monde dit: Bon Alian! bon Aman!... puisse-t-il dire un jour: Bon Ronan!... je mourrai content, vieux Simon... --Toujours vivre au fond des bois... --La verdure est si gaie! --Au fond des cavernes... --Il y fait chaud l'hiver, frais l't. --Toujours l'oreille au guet, toujours par monts et par valles... toujours errer sans feu ni lieu... --Mais vivre toujours libres, vieux Simon... libres! libres! au lieu de vivre esclaves sous le fouet d'un matre frank ou d'un vque! Viens avec nous, Simon... --Je suis trop vieux! --Ne hais-tu pas ton seigneur, le saint homme Cautin? --Autrefois j'tais jeune, riche, heureux; les Franks ont envahi la Touraine, mon pays natal; ils ont gorg ma femme aprs l'avoir viole; ils ont bris sur les murailles la tte de ma petite fille; ils ont pill ma maison; ils m'ont vendu comme esclave, et de matre en matre, je suis tomb entre les mains de Cautin... J'ai donc sujet d'excrer les Franks; mais j'excre, s'il se peut, davantage encore les vques gaulois, qui nous tiennent, nous Gaulois, en esclavage! --Qui va l?--s'cria Ronan, en voyant au dehors, et dans l'ombre, une forme humaine rampant deux genoux, et s'approchant ainsi de la porte de la chapelle.--Qui va l? --Moi, Flibien, esclave ecclsiastique de notre saint vque. --Pauvre homme, pourquoi marcher ainsi genoux? --C'est un voeu... Je viens ainsi de ma hutte genoux... sur les cailloux du chemin pour prier Loup, le grand Saint-Loup, qui est ddie cette chapelle. Je viens ainsi de nuit afin d'tre de retour ds l'aube l'heure du labeur, car ma hutte est loin d'ici... --Frre, pourquoi t'infliger ce supplice toi-mme? N'est-ce pas assez dj de te lever avec le soleil, et le soir de te coucher sur ta paille, bris de fatigue? --Je viens genoux prier Saint-Loup, le grand Saint-Loup, de demander au Seigneur de longs et fortuns jours pour notre saint vque Cautin, de qui je suis esclave laboureur. --Ton matre! un saint?... ce fainant qui t'crase de travail, comme le meunier sous sa meule crase le bl nourricier pour en tirer la farine... Quoi! demander de longs jours pour ton matre, c'est demander d'allonger la lanire du fouet des surveillants qui te rouent de coups si tu bronches. --Bnis soient leurs coups! Plus on souffre ici-bas, plus l'on est heureux dans le paradis... --Mais le bl que tu smes, ton vque le mange; le vin que tu foules, il le boit; les habits que tu tisses, il s'en revt... te voici hve, affam, presque nu sous tes haillons!... --Je voudrais manger les excrments des porcs, boire leur urine, me vtir d'pines, qui dchireraient ma peau jusqu'aux veines, mon bonheur en serait plus grand dans le paradis... --Dis-moi, pauvre frre... le Seigneur a cr le froment, le raisin, le miel, les fruits, le lait, la douce toison des brebis... est-ce pour que sa crature se nourrisse d'ordures et se vtisse d'pines? rponds, mon pauvre frre?... --Tu n'es qu'un impie! --coute-moi sans colre... Voyons: pendant que du fond de ta misre, de ta fange et de ton ignorance, tu aspires au paradis de l-haut! est-ce que ton vque ne se fait pas, lui, en ce monde un paradis? est-ce que seul il ne jouit pas des biens du crateur? Tu le sais, les greniers de ton matre regorgent de pur froment; ses tables sont pleines de troupeaux gras; ses viviers, de poissons; son cellier, de vins vieux; ses volires, d'oiseaux dlicats; il chasse en fort la succulente venaison; il chasse en plaine le fin gibier... aprs quoi il godaille, ripaille, dit sa messe et courtise ta femme, ta fille ou ta soeur... --Mensonge!... mon seigneur et vque ne peut faillir... --Pauvre frre!... cela ne te rvolte pas, de voir les Franks matres implacables de cette belle Auvergne, qu'ils nous ont larronne? de cette riche Auvergne, o tes pres, aujourd'hui esclaves et dpouills de leurs biens, vivaient jadis heureux et libres, cultivant les champs paternels? --Mon vque m'a command d'obir aux Franks et leurs rois comme lui-mme... Puisque leurs rois sont fils soumis de l'glise, le mal qu'ils nous font, l'esclavage qu'ils nous imposent, sont des preuves que le Seigneur Dieu nous envoie, et il faut les bnir coeur joie ces preuves; plus elles nous sont cruelles, plus elles nous sont mritoires pour notre salut... --Mais, pauvre frre, ces preuves d'asservissement, de faim, de froid, de labeur crasant, de misre affreuse, que, pour ton salut, te prche ton vque, son profit, est-ce qu'il les subit, lui, ces dures peines? ne vit-il pas, comme nos conqurants, dans la fainantise, la mollesse et l'abondance? --Arrire... tu veux me tenter, Satan! laisse-moi prier... Je fermerai les yeux, je boucherai mes oreilles. Saint vque Loup! grand Saint-Loup! protgez-moi contre ce paen, qui outrage notre bon vque Cautin! --Pauvre crature! mchamment hbte, avilie, dgrade par les prtres... c'est une tendre piti que tu m'inspires!--dit Ronan. --Et voil pourtant ce que les vques ont fait de ce fier peuple gaulois! lui, jadis l'orgueil du monde, il se courbe aujourd'hui, lche et tremblant, devant une poigne de barbares!... --Tu dis vrai, Ronan; presque tous les esclaves sont, comme ce malheureux, tombs dans un lche hbtement... le mal gagne de jour en jour... Ah! c'en est fait de la vieille Gaule... les Franks lui voleront jusqu' son nom... --S'il en est ainsi, moi, Ronan! par la torche de l'incendie! par l'pe du massacre, par l'ivresse de l'orgie! je le jure! je le jure! tant qu'il restera une femme, une tonne, un chteau, nous, Gaulois dshrits de tout... jusqu' notre nom! nous danserons travers les flammes, nous boirons sur des ruines, nous ferons l'amour sur la cendre des palais et des glises!... Et Ronan se mit chanter le refrain des Vagres: Les Franks nous appellent _Hommes errants_, _Loups_, _Ttes de loups_... Vivons en loups, vivons en joie... l't, sous la verte feuille; l'hiver, dans les chaudes cavernes... --Allons, Simon, le miracle de l'vque doit tre jou. --Oui... d'ailleurs je marcherai seul distance de vous dans le souterrain... Si je vois de loin de la clart, je viendrai vous avertir. --Mais cet esclave, qui est l marmottant genoux ses patentres au grand Saint-Loup? --La foudre tomberait ses pieds qu'il ne bougerait point... il s'en ira comme il est venu... sur ses deux genoux. --Allons, vieux Simon, plaignons ce pauvre homme, et surtout pendons l'vque... Marche, Simon. --Suis-moi, Ronan. Et les Vagres, conduits par l'esclave ecclsiastique, disparurent dans le souterrain qui, de ces anciens thermes, aboutissait la villa piscopale, tous chantant demi-voix: Le joyeux Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de l'autre, il va de burg en maison piscopale enlever les femmes des comtes et des vques, et emmne ces charmantes au fond des bois... Que faisaient donc le prlat et le comte, pendant que les Vagres s'introduisaient dans le souterrain de la villa piscopale?... Ce qu'ils faisaient?... ils buvaient coup sur coup; le leude du comte tait retourn au burg chercher l'esclave... En l'attendant, l'vque Cautin, chafriolant de possder enfin la jolie fille qu'il convoitait depuis longtemps, s'tait remis table. Neroweg, toujours tremblant et presque ivre de vin et de frayeur, croyant l'enfer sous ses pieds, aurait voulu quitter la salle du festin; il n'osait, se croyant protg par la sainte prsence de l'vque contre les attaques du diable. En vain l'homme de Dieu engageait son hte vider encore une coupe, le comte repoussait la coupe de sa main, roulant autour de lui ses petits yeux d'oiseau de proie effar. L'ermite laboureur, comme d'habitude, rvait ou observait en silence... --Qu'as-tu donc?--dit l'vque au comte,--tu es triste, tu ne bois plus... Tout l'heure fratricide, tu es maintenant, de par mon absolution, blanc comme neige... dride-toi donc; ta conscience n'est-elle pas nette? rponds donc... M'aurais-tu cach quelque autre crime?... le moment serait mal choisi... tu l'as vu, l'enfer n'est pas loin... --Tais-toi, patron... tais-toi... je me sens si faible, que je ne porterais pas un chevreuil sur mes paules, moi qui porterais un sanglier... N'abandonne pas ton fils en Christ! toi, qui peux conjurer les dmons, je ne te quitterai pas d'ici au jour... --Tu me quitteras pourtant tout l'heure, lorsque la petite esclave sera venue; il faudra que je la conduise au gynce de Fulvie, autrefois ma femme selon la chair, aujourd'hui ma soeur en Dieu. --Aussi vrai qu'un de mes aeux s'appelait l'_Aigle terrible_ en Germanie, je ne te quitterai pas plus que ton ombre... --Un des aeux de ce Neroweg se nommait l'_Aigle terrible_ en Germanie... la rencontre est trange,--pensait l'ermite...--Ainsi nos deux races ennemies, Franke et Gauloise, se sont rencontres, se rencontrent... se rencontreront peut-tre encore travers les ges... --Bon patron,--dit Neroweg,--d'ici au jour, je ne te quitterai pas plus que ton ombre. --Comte, prends garde... ta terreur me prouve que ton me n'est pas tranquille... avoue-le, tu ne m'as pas tout dit? --Si, si, je t'ai tout dit. --Dieu le veuille, pour le salut de ton me... Mais dride-toi donc... tiens, parlons un peu de chasse... comme toi, je suis fin veneur; cette conversation t'gayera... Et propos de chasse, un reproche. -- moi? -- toi ou tes esclaves forestiers... L'autre jour ils sont venus lancer trois cerfs au milieu des bois de l'glise... tu sais, dans l'enceinte touchant ce bout de ta fort, spar du restant de tes domaines par la rivire? --Si mes esclaves forestiers ont lanc des cerfs chez toi, tes esclaves en lanceront une autre fois chez moi: nos bois ne sont spars que par une route. --C'est dommage... notre limite tous deux devrait tre la rivire. --Il me faudrait pour cela t'abandonner les cinq cents arpents de bois qui sont en del de la rivire. --Est-ce que tu y tiens beaucoup ce bout de fort? elle est bien chtive en cet endroit-l... --Chtive! il y a des chnes de vingt coudes, et c'est la partie la plus giboyeuse de mes biens... --Tu vantes ton domaine, c'est ton droit; mais, dans ton intrt mme, tu serais mieux et plus srement limit, si tu l'tais par la rivire, et si tu te dbarrassais de ces mauvais cinq cents arpents qui touchent mes terres.. --Pourquoi me parles-tu de mes bois? je n'ai plus d'absolution te demander... entends-tu, vque? --Non... tu as tu une de tes femmes, une de tes concubines, et ton frre Ursio... tu as expi ces crimes en douant l'glise: tu es absous... Cependant... et cela me revient seulement maintenant l'esprit, cependant nous n'avons pas song une chose... -- laquelle, patron? --Ta quatrime femme Wisigarde a pri par tes mains de mort violente; elle n'a pas reu en mourant l'assistance d'un prtre... son me est en peine, il se pourrait qu'elle vnt te tourmenter la nuit sous figure de fantme effrayant, jusqu' ce que tu aies tir de peine cette pauvre me... --Comment la tirer de peine? --Par des prires que dirait un prtre du Seigneur. --Je ne suis pas prtre, moi! --Mais je le suis, moi! --Alors, patron, dis-les, ces prires, pour cette me en peine. --Soit... Durant vingt ans, il sera dit l'autel des prires pour l'me de Wisigarde, condition que tu m'abandonneras ce bout de fort, spar de ton domaine par la rivire... --Encore donner ton glise... donner toujours... toujours donner!... --Libre toi de prfrer tre tourment la nuit par des fantmes livides et sanglants... Le Frank regarda l'vque d'un oeil dfiant et irrit; puis il reprit avec un courroux concentr: --Gaulois rapace, tu veux donc me prendre pice pice la part de conqutes que nos rois nous ont donne, mon pre et moi, en bnfice hrditaire? Doter encore ton glise! je doterais plutt le diable!... --Dote-le donc... le voici!!--dit une grosse voix qui semblait sortir des entrailles de la terre. Au son de cette voix, l'ermite se leva surpris, l'vque se renversa sur le dossier de son sige, se signa brusquement; puis, rflchissant, il dit en latin: --C'est mon chambrier; il tait rest l-dessous... le tour est gai... il vient point... Le comte, lui, frapp de terreur, se croyant poursuivi par le dmon en personne, avait pouss un grand cri, s'enfuyant perdu de la salle du festin, et manquant de renverser le leude, qui en ce moment entrait, poussant devant lui une jeune fille, en disant: --Voici la petite esclave, Odille, la filandire. L'vque en rut oublia tout pour courir vers la pauvrette; mais au moment o il s'lanant pour la saisir, une main vigoureuse, sortant par l'ouverture de la dalle abaisse, arrta le prlat par un pan de sa robe en lui criant: --Luxurieux point ne seras, saint homme de Dieu!! Lorsque l'vque se retourna inquiet de voir qui lui parlait ainsi, il vit avec effroi Ronan la tte de ses compagnons, qui, comme lui, sortirent par l'issue du souterrain, en poussant des cris enrags... Tous, par plaisante humeur, les joyeux garons, s'taient noirci la figure avec les dbris charbonns des fagots destins produire les _flammes de l'enfer_ et jouer le miracle. la vue de ces hommes noirs, sortant de dessous terre, et hurlant comme des damns, le leude, qui avait amen la petite esclave, crut aussi qu'ils venaient de l'enfer, et se prcipita sur les traces de Neroweg en criant: --Les dmons! les dmons!... Le comte, de plus en plus pouvant, courut l'curie, s'lana sur son cheval, et toute bride s'loigna de la villa piscopale; ses leudes l'imitrent, sautrent sur leurs montures, abandonnant leurs armes dans la salle du festin, et tous prirent la fuite en tumulte, rptant avec pouvante: --Les dmons! les dmons!... La villa piscopale a t envahie par les Vagres depuis deux heures. Qui dit donc une messe de nuit dans la chapelle de l'vque? les cierges sont allums sur l'autel, ni plus ni moins que pour la fte de Pques; ils clairent de leur vive lumire les premiers arceaux: le reste de la chapelle est noy d'ombre, jusqu' la porte vote, travers laquelle on aperoit et l une lueur rouge, comme celle d'un brasier qui s'teint... Quel brasier? celui que formait les dbris embrass de la villa piscopale... La villa a donc t incendie par les Vagres? Certes; auraient-ils sans cela emport des torches de paille? Au milieu du choeur sont entasses ple-mle les richesses de l'vque: vases d'or et d'argent, saints calices et coupes boire, botes vangiles et plats manger, patnes et bassins rafrachir le vin; gros sacs de peau ventrs, d'o ruissellent les sous d'or et d'argent; riches toffes pourpres et bleues, n'attendant plus que la faon; fourrures chaudes et rares, noires comme le corbeau, blanches comme la colombe; et pour trophes, aux quatre coins de ce splendide monceau de butin, les haches, les boucliers et les piques des leudes fuyards par peur du diable: or, argent, acier, vives couleurs, tout brille, fourmille et scintille de ces joyeux miroitements, particuliers aux gros monceaux de prcieux butin, si plaisants l'oeil d'un Vagre... Ils sont donc l, les Vagres? ils sont donc dans la sainte chapelle de la villa piscopale? Oui, les voici runis dans ce lieu sacr dont ils ont fait leur magasin... Et que font-ils l? Ma foi! ils font ce que font les Vagres aprs avoir bu, ravag, pill: les uns ronflent et cuvent leur ivresse sur les marches de l'autel, les autres, se balanant sur leurs jambes avines, se dlectent en regardant amoureusement leur gros tas de butin, ces richesses, qu'ils vont semer sur leur route, et qui feront tant d'heureux; car les Vagres de Ronan surtout sont fidles ces commandements... saints commandements en Vagrerie: Prenons aux riches, donnons aux pauvres... Vagre qui garde un sou pour le lendemain n'est plus un Vagre, un _Loup_, une _Tte de loup_, un _Homme errant_... Toujours il partage son butin de la veille entre les pauvres gens pour avoir piller de nouveau vques rengats! Franks pillards et oppresseurs de la vieille Gaule! Et ces autres Vagres, appuys debout aux fts des colonnes, ou assis sur les marches de l'autel, ct des ronfleurs, leurs regards sont aussi fermes que leurs jambes, n'ont-ils donc point aussi got, ceux-l, aux vins vieux de la villa piscopale? Ceux-l ils en ont bu deux fois, dix fois plus que les autres (et Ronan est de ce nombre); mais ce sont des Vagres aguerris, rudes compres, qui vous vident une outre d'un trait, et marchent sans broncher sur une poutre travers l'incendie qu'ils ont allum dans le burg d'un Frank ou dans la villa d'un vque... Et ces hommes, tte rase, hves, vtus de haillons, ces femmes? non moins misrables, mais dont quelques-unes sont jolies, trs-jolies; les uns et les unes ont l'air aussi gai, aussi avin que les Vagres, que sont-ils, ces hommes et ces femmes? Ce sont des esclaves de l'glise, joyeux d'avoir leur jour de justice et de vengeance... Mais d'autres esclaves en grand nombre ont fui dans les champs, craignant de voir le feu du ciel tomber sur les Vagres, assez sacrilges pour mettre sac et feu la maison de leur seigneur vque. Que fait donc Ronan, se prlassant au banc piscopal, o il est assis, revtu des habits sacerdotaux et coiff du bonnet de fourrure, que le comte Neroweg a laiss dans la salle du festin en fuyant perdu? Quatre Vagres assistent Ronan... tranges clercs! plaisants diacres! Parmi eux se trouve Dent-de-Loup, ce gant, dont un cercle de tonne ne mesurerait pas la ceinture. --Frres, sommes-nous tous ici? --Ronan, il ne manque que le Veneur; au plus fort de l'incendie, il a couru la porte de l'vchesse... et l'un des ntres l'a vu ensuite traverser les flammes, courant vers le jardin, emportant dans ses bras cette belle femme vanouie. --Sans doute il la fait revenir elle... Or, pendant qu'on ranime l'vchesse, si nous jugions l'vque?... --Bien dit, Ronan. --Le saint homme a souvent jug du haut du tribunal de la curie, comme vque et chef de la cit de Clermont, jugeons-le son tour. --Oui, oui, jugeons l'vque! jugeons l'vque!... Et les esclaves de l'abbaye criaient plus fort que les Vagres: --Jugeons l'vque! --Qu'on l'amne! Deux Vagres allrent qurir le saint homme de Dieu, jusqu'alors retenu dans un couloir voisin. Il fut introduit garrott, ple et courrouc, devant le tribunal de Ronan et de ses clercs en Vagrerie. --Seigneur vque,--lui dit Ronan,--_votre charit_, _votre pit_, _votre clarissime pudicit_ (afin d'employer les titres honorifiques que vous vous accordez entre vous, saints hommes), _votre clarissime pudicit_ voudra-t-elle nous dire comment tu t'appelles? --Incendiaire! pillard! sacrilge!.. voil tes noms toi... Je te damne et t'excommunie, ainsi que ta bande, dans ce monde et dans l'autre, o vous subirez pour vos forfaits les peines ternelles! --Ta _clarissime charit_ rpond ma question par des injures... Or, puisque ta clarissime humilit refuse de dire ton nom, ton nom, le voici: Tu t'appelles Cautin... --Puisse mon nom te brler la langue! --Pauvres esclaves de l'abbaye,--ajouta Ronan en s'adressant eux,--quels reproches faites-vous votre vque? --Il nous crase de travaux de l'aube au soir, et souvent la nuit. --Pour nourriture, il nous donne une poigne de fves. --Il nous laisse sous ces haillons, et dans nos huttes de boue effondres la cabane des porcs nous fait envie. --Nos moindres fautes sont punies du fouet. --Nous autres, jeunes femmes du gynce de l'vchesse, il abuse de nous par la menace... Quelle rsistance peut faire l'esclave? elle se soumet en frissonnant... et pleure... --J'ai dit ce que j'ai dit,--ajouta le vieux Simon, l'introducteur des Vagres dans la villa.--Qu'un Frank nous asservisse et nous accable de misres... conqurant, il use de sa force; mais que des vques, Gaulois comme nous, se joignent ce Frank pour nous asservir et partager avec lui nos dpouilles... je l'ai dit et je le dis, c'est le crime des prtres de l'glise catholique, apostolique et romaine, comme ils s'appellent... Joug pour joug, j'aurais prfr celui de la Rome des empereurs; c'tait une franche guerre: soldat contre soldat, pe contre pe; mais j'ai horreur et dgot du joug de la Rome des papes, cette glise qui nous opprime par la fourberie, par l'hbtement, et qui, reniant la patrie, la libert, nos gloires passes, abrutit et chtre notre virile race gauloise... Ah! nos anciens prtres, nos druides vnrs, ne s'alliaient pas ainsi lchement aux Romains conqurants de la Gaule... Non, non, le glaive d'une main, une branche de gui de l'autre, donnant les premiers le signal de la sainte guerre contre l'tranger, ils soulevaient les populations en armes avec ces deux seuls mots: Patrie et libert!! Alors surgissaient du grand flot populaire: le _chef des cent valles_! _Sacrovir!_ _Vindex!_ _Marik!_ _Civilis!_ et Rome tremblait au Capitole... Mais o sont-ils nos druides vnrs? O ils sont?... Allez au fond des forts, vous trouverez leurs os calcins par le feu sous les ruines de leurs temples renverss par les prtres catholiques. O ils sont, nos druides? demandez-le aux bourreaux des cits gouvernes par les vques... Hlas! avec les druides, est morte l'indpendance de la Gaule!... les vques et les Franks lui larronneront jusqu' son nom!... Je vous l'ai dit, je vous l'ai dit... Oh! ne me menace pas du poing, toi, mon seigneur, toi, mon vque... Ce langage t'tonne dans la bouche d'un pauvre vieux esclave; mais cet esclave, autrefois libre, autrefois riche, autrefois heureux, avant d'tre ta chose, comme tes boeufs et tes porcs, cet esclave avait acquis plus de science que tu n'en possderas jamais, prlat fainant, cupide et luxurieux!! Rassure-toi, je ne te ravirai pas ta vengeance; je suis trop vieux pour courir la Vagrerie... toi, ou ton successeur, vous me trouverez sur les ruines de ta villa piscopale, le vieux Simon sera pendu; mais son dernier mot sera: Maldiction sur les Franks conqurants, maldiction sur les vques catholiques... et vive la vieille Gaule! --vque,--reprit Ronan,--ta clarissime vracit a-t-elle quelque chose rpondre aux accusations de tes esclaves et aux paroles du vieux Simon? --Ce sont eux, les sclrats maudits, les sacrilges, qui auront rpondre au terrible jour du jugement... Aprs quoi, ils grinceront des dents pour l'ternit... ainsi que toi, vieux Simon, abominable paen!... Quoi! tu oses glorifier dans ce saint lieu le nom abhorr des druides, ces prtres de Mammon, qui sont au fin fond des enfers parmi les mes que leur excrable idoltrie a perdues! --Donc, vque, ta clarissime puret de conscience ne trouve rien autre chose expectorer que des injures, toujours des injures? --Et fasse l'instant le Seigneur que ces injures soient autant de lames ardentes qui vous percent le ventre, maudits! --Soit! que ta clarissime saintet nous rgale d'un miracle, dt-il nous percer le ventre, en attendant ce prodige... Voici ce dont je t'accuse, moi, Ronan: tu convoitais les biens d'un de tes prtres, nomm _Anastase_, il a refus de te les abandonner, tu l'as par ruse attir chez toi, Clermont, puis tu l'as fait saisir, garrotter et enfermer tout vivant dans un spulcre avec un mort en putrfaction[L]. Ta clarissime charit ose-t-elle nier ceci? --Plaisant concile que celui de ces sclrats pour m'interroger, moi, vque! --Tu ne nies pas? Poursuivons, ta clarissime pauvret dans sa rage d'augmenter ses richesses en larronnant autrui, a imagin ce soir, sous prtexte de miracle, un vrai tour de bandit: tu as effrontment dpouill le comte Neroweg en l'pouvantant au nom du diable... moyennant un fagot, deux bottes de paille, et un denier de soufre... Cedit miracle, peu coteux, t'a beaucoup trop rapport... Dpouiller un Frank, c'est justice en Vagrerie, nous n'en faisons point d'autres; mais si les Vagres se gaudissent piller nos conqurants, c'est pour convier le pauvre monde au rgal de ces pilleries... Toi, tu voles le voleur pour t'enrichir... ceci, en Vagrerie, est un trs-damnable pch... Autre iniquit: tu as absous ce comte fratricide pour obtenir la jouissance d'une jeune esclave, une enfant de quinze ans au plus, je l'ai vue; or, en Vagrerie, cette luxure piscopale est encore un trs-damnable pch... je dois en avertir ta clarissime pudicit. Puis, s'adressant aux Vagres, Ronan ajouta: --O est la petite esclave? --Ici prs, dans un rduit; elle avait grand'frayeur de nous et de l'incendie... nous l'avons doucement porte sur un matelas, elle est l, pleurante. --Amenez-la. La jeune esclave fut amene. Ronan disait vrai: lui donner quinze ans, cette enfant, c'tait peut-tre la vieillir... Ses blonds cheveux, spars en deux longues tresses paisses, tombaient ses pieds, nus comme ses bras et ses paules: le leude brutal, en allant la qurir au burg, lui avait peine donn le temps de se vtir pour l'emporter sur son cheval. Aussi, en prsence des Vagres, quelle frayeur suppliante se lisait dans les grands yeux bleus de la pauvre petite crature, encore toute tremblante... Sa course nocturne en croupe du guerrier frank, l'incendie de la villa piscopale, l'aspect trange des Vagres... que de sujets d'effroi pour elle! Ses joues avaient d autrefois tre rondes et roses; mais elles taient devenues ples et creuses: cette figure enfantine, empreinte de souffrance, faisait mal voir... Ronan, malgr lui, ne la quittait pas des yeux, aussi lorsque cette jeune esclave entra dans la chapelle, lui, toujours joyeux, se sentit attrist, sa voix mme s'mut lorsqu'il lui dit doucement: --Ton nom, mon enfant? --On m'appelle Odille. --O es-tu ne? --Loin d'ici... dans l'une des hautes valles du Mont-d'Or. --Quel ge as-tu? --Ma mre me disait ce printemps: Odille, voil quatorze ans que tu fais la joie de ma vie. --Comment es-tu devenue l'esclave du comte frank? --Mon pre est mort jeune... j'habitais dans la montagne avec mon grand-pre, mon frre et ma mre... Nous vivions du produit de notre troupeau et nous filions la laine; nous n'avions jamais eu d'autre chagrin que la mort de mon pre... Un jour, les Franks sont monts en armes dans la montagne; ils ont pris notre troupeau, et nous ont dit: Nous allons vous emmener au burg de notre comte pour repeupler ses domaines en esclaves et en btail. Mon frre a voulu nous dfendre, les Franks l'ont tu... Ils nous ont lies, ma mre et moi, la mme corde; ils nous ont pousses devant eux avec notre troupeau... Mon grand-pre a demand genoux la grce de nous suivre; les Franks lui ont dit: Tu es trop vieux pour gagner ton pain comme esclave.--Mais, seul, je mourrai de faim dans la montagne!--Meurs! lui ont-ils dit, et ils nous ont fait marcher devant eux... Mon grand-pre nous suivait de loin en pleurant; les Franks l'ont assomm coups de pierres... Ils ont pris d'autres esclaves, emmen d'autres troupeaux, tu d'autres gens dans la montagne quand ils refusaient de les suivre. Ils ont ensuite parcouru la plaine; ils y ont encore enlev du monde et des bestiaux. Nous tions cinquante peut-tre, tant hommes que femmes et jeunes filles; les petits enfants... les Franks les massacraient comme n'tant bons rien. La premire nuit, nous avons couch dans un bois; les Franks ont fait violence aux femmes malgr leurs prires... J'ai entendu les sanglots de ma mre... le soir, on m'avait spare d'elle... moi, on ne m'a rien fait: le chef de ces guerriers me gardait, a-t-il dit, pour le comte. Le lendemain, nous nous sommes remis en marche, moi, toujours spare de ma mre; on a encore tu des gens qui ne voulaient pas suivre... on a encore pris des esclaves et des troupeaux... et puis on s'est remis en route pour le burg. Avant d'y arriver, on a pass une seconde nuit dans les bois. Le chef, qui me rservait pour le comte, me faisait coucher ct de son cheval... Au point du jour, nous avons continu notre route; j'ai des yeux cherch ma mre... le Frank m'a dit: Elle est morte; deux guerriers, en se la disputant cette nuit, l'ont tue. Moi, j'ai voulu rester l pour y mourir; mais le chef m'a emporte sur son cheval, et nous sommes arrivs sur le domaine du comte... --Entends-tu, vque?--dit Ronan,--entends-tu, Gaulois? ce sont les Franks, tes allis, qui, dans cette province et dans les autres, massacrent les vieillards et les enfants comme bouches inutiles et enlvent ainsi hommes et femmes de notre race, pour repeupler les terres de la Gaule que leurs rois ont distribues leurs guerriers en nous dpouillant... Ce sont tes allis, tes amis, tes fils en Christ et en Dieu, qui font cela... et tu ordonnes, sous peine de l'enfer, au pauvre peuple d'obir ces pillards, ces ravisseurs, ces meurtriers, qui violentent et tuent les mres sous les yeux de leurs filles. Entends-tu cela, vque gaulois? --Les Franks respectent les biens de l'glise et les oints du Seigneur,--s'cria l'vque Cautin,--ces biens, ces oints sacrs, sur lesquels vous osez, maudits! porter vos mains impies. --Continue,--dit Ronan la petite esclave,--continue, pauvre enfant! --Nous sommes arrivs au burg; le comte m'a fait conduire dans sa chambre; il s'est jet sur moi, j'ai voulu lui rsister, il m'a donn des coups de poings sur la figure, j'tais toute en sang[M]; la douleur et l'effroi m'ont fait perdre connaissance, le seigneur comte a abus de moi; depuis, j'ai t enferme avec les autres esclaves dans l'appartement de sa femme _Godigisle_, bien douce femme pour un si mchant homme; cette nuit, un des leudes est venu me prendre, m'a emporte sur son cheval; il m'a conduite ici, me disant que je serais l'esclave du seigneur vque. --Cela t'effraye, pauvre enfant, d'tre esclave du seigneur vque? --Ma mre et mes parents ont t tus; je suis esclave, je suis avilie... tout m'est gal... J'ai essay de m'trangler avec mes cheveux, mais j'ai eu peur... et pourtant je voudrais mourir. --Elle a quinze ans... vque... et tu l'entends? --Bnis le Seigneur, chre fille, bnis-le; plus tu souffriras ici-bas, plus tu te fliciteras l-haut! C'est moi, ton pre en Dieu, qui t'en donne l'assurance. --Bien dit, vque. Donc, je le mettrai sur l'heure mme de pouvoir te singulirement fliciter l-haut,--reprit Ronan; puis s'adressant l'esclave dont il ne pouvait dtacher ses yeux attendris: --Assieds-toi l, sur les marches de l'autel, petite Odille... Tu n'as ici que des amis; ne dsespre pas encore. L'enfant contempla le Vagre d'un air grandement surpris; il lui parlait d'une voix douce; elle alla s'asseoir sur les marches de l'autel, et ne regarda plus que Ronan, n'couta plus que les paroles de Ronan. --Eh! le Veneur! le Veneur!--cria l'un de ces gais compagnons debout prs d'une petite porte de la chapelle donnant sur les jardins de la villa,--o vas-tu donc ainsi sous la feuille, ta belle vchesse au bras? ne viendra-t-elle pas voir son honnte mari... ce renard pris au pige, avant d'tre pendu? --Mes bons seigneurs les Vagres,--dit la voix de l'vchesse dont on distinguait peine la forme svelte et blanche dans le pnombre de l'arceau de la porte,--longtemps j'ai maudit, longtemps j'ai ha celui-l qui fut mon mari... Je ne le hais plus, je ne le maudis plus; le bonheur rend indulgente... Faites-lui grce comme je lui pardonne. Lui-mme l'a dit: je n'tais plus sa femme... nos liens charnels ont t briss... Il me gardait prs de lui pour jouir de mes biens... Qu'il en jouisse... J'aurai du moins mon jour d'amour et de libert... Viens, mon beau Vagre... et vive l'amour en Vagrerie! --Sclrate impudique! j'avais pous une Olla... une Oliba... une Messaline! Mais Cautin criait, menaait en vain; l'vchesse continuait avec son Vagre sa promenade sous la feuille des grands arbres de la villa, tandis que Ronan disait au saint homme: --Tu vas tre jug par ceux que tu as jugs. Pauvres esclaves de l'glise, que ferons-nous de ce mchant et luxurieux papelard qui enterre les vivants avec les morts? --Qu'il soit pendu! --Oui, oui! qu'il soit pendu! --Il ne mourra qu'une fois; et notre vie nous tait un long supplice. --Sa vie lui une longue jouissance! --Qu'il soit pendu! --Que penses-tu de l'ide de ces bonnes gens? moi, Ronan, elle me parat sense... --Et moi, mes frres, je vous dirai, au nom de Jsus de Nazareth, l'ami des affligs: pardon pour le coupable si sa repentance est sincre. Qui parlait ainsi? L'ermite laboureur, jusqu'alors cach dans l'ombre d'un des arceaux de la chapelle; soudain il parut aux yeux des Vagres et des esclaves courroucs contre l'vque. --L'ermite laboureur!--s'crirent les esclaves avec un touchant respect,--l'ami des pauvres! --Le consolateur de ceux qui pleurent! --Que de fois, dans les champs, il a pris la houe d'un de nos compagnons, puis de fatigue, achevant ainsi la tche du captif, pour lui pargner les coups de fouet du gardien! --Un jour, pendant que je paissais les brebis de l'vque, deux s'taient gares. L'ermite laboureur a tant cherch, tant cherch, qu'il me les a ramenes; sans lui, j'tais rou de coups au retour. --Et nos petits enfants, si chtifs, si tristes, hlas! cet ge o l'on rit souvent, ils ont toujours un sourire pour l'ermite laboureur. --Oh! ds qu'ils l'aperoivent, ils courent se pendre sa robe! --Aussi malheureux que nous, il aime faire aux enfants de petits prsents... doux prsents des pauvres gens, dit-il, et il leur donne quelques fruits des bois... un rayon de miel sauvage... un oiseau tomb de son nid... --Aimez-vous... aimez-vous en frres, pauvres dshrits,--nous dit-il sans cesse;--l'amour rend le travail moins rude. --Esprez!--nous dit-il encore;--esprez! le rgne des oppresseurs passera en ce monde, et pour eux sur cette terre, viendra l'heure d'un chtiment terrible... alors les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers. --Jsus, l'ami des affligs, l'a dit: les fers des esclaves seront briss... Espoir! pauvres opprims! Espoir! --Unissez-vous... aimez-vous... soutenez-vous... fils d'un mme Dieu, enfants d'une mme patrie!... Dsunis, vous ne pourrez rien; unis, vous pourrez tout... Le jour de la dlivrance n'est peut-tre pas loign... Amour, union, patience! attendez l'heure de l'affranchissement comme l'attendaient nos pres. --Oui, voil ce que chaque jour l'ermite nous dit... --Et de mes paroles, frres, il faut vous souvenir en ce moment,--reprit le moine laboureur.--Jsus l'a dit: malheur aux mes endurcies! misricorde qui se repent! Votre vque peut se repentir du mal qu'il a fait. --Moine insolent! tu oses m'accuser! --Ce n'est pas moi qui t'accuse... c'est ta vie passe... expie-la par le repentir, tu obtiendras misricorde... --Je me repens d'une chose, infme rengat! c'est de ne pouvoir t'assommer sur l'heure... --Ermite, notre ami, tu entends ce saint homme... tu vois sa repentance... qu'en faisons-nous, mes Vagres? -- mort! celui qui enterre des vivants avec des cadavres! mort! --Mes frres, vous m'aimez... --Nous t'aimons, brave ermite, autant que nous abhorrons l'vque Cautin... --Accordez-moi sa vie... --Non, non... --Tu l'as dit, ermite: malheur aux mes endurcies... --Vois comme il se repent... mort... mort! Et, furieux, ils se prcipitrent sur le prlat qui, dans son pouvante, appela le moine son aide; mais celui-ci, avant cet appel, avait couvert l'vque de son corps en s'criant: --Tuez-moi donc aussi, moi qui vous aime du plus profond de mon coeur et vous console de mon mieux, pauvres esclaves, tuez-moi donc aussi, moi qui ai pour vous plus de piti que de blme! Vagres errants au fond des bois! car la juste haine de l'oppression franque, les terribles iniquits du temps vous ont pousss la rvolte... et si vous prenez aux riches, c'est du moins pour donner aux pauvres... Non, non, vous ne tuerez pas cet homme, vous n'tes pas des bourreaux! vous m'accorderez sa vie! --L'vque nous a trop fait souffrir. Oeil pour oeil, dent pour dent. --Une lche vengeance effacera-t-elle vos souffrances passes? Quoi! vous, dont les aeux tonnaient le monde par leur bravoure gnreuse... vous allez massacrer de sang-froid un homme sans dfense? Seriez-vous devenus lches? vous, fils des vaillants Gaulois des temps passs? Vagres et esclaves restrent silencieux, et ne menacrent plus l'vque. --Ermite, tu es l'ami des pauvres gens. Nous t'accordons la vie de cet homme... mais il faut qu'il nous suive en Vagrerie. --Bien dit, Ronan! et dans nos repos, il nous fera la cuisine; il est gourmand comme un vque, foi de Dent-de-Loup! nous dnerons en prlats. --vque, choisis! cuisinier ou pendu? --Sacrilges! avoir pill, incendi ma villa piscopale, et me forcer d'tre leur cuisinier! abomination de la dsolation!... Moine, tu les entends, hlas! hlas!... et tu n'as pour eux ni maldiction ni anathme... Est-ce ainsi que tu me dfends?... Ne m'as-tu sauv la vie que pour jouir de mon abjection! --Tais-toi! Jsus de Nazareth, dont la vie avait t aussi pure que la tienne a t coupable; Jsus, dans le prtoire romain, au milieu des soldats qui l'accablaient de railleries, de sanglants outrages, disait seulement: _Pardonnez-leur, mon Dieu; ils ne savent ce qu'ils font_... --Mais ils savent ce qu'ils font, ces impies, en me prenant pour cuisinier... Et tu oses me conseiller de pardonner cette normit sacrilge... --Songe ta vie passe... au lieu de te plaindre, tu remercieras le ciel... --Allons, mes Vagres,--dit Ronan,--allons, voici l'aube; emportons notre butin dans les chariots de l'vque, et en route! Quel beau jour pour les bonnes gens du voisinage! Mais, avant notre dpart, deux mots cette enfant. Et s'avanant vers la petite esclave, qui, assise sur les marches de l'autel, avait cout tout ceci fort tonne, presque sans quitter Ronan des yeux, celui-ci lui dit avec bont: --Pauvre enfant, sans pre ni mre, viens avec nous; ne crains rien... la Vagrerie, c'est, vois-tu, le monde renvers: l'esclave et le pauvre sont sacrs pour nous; notre haine est pour le riche conqurant... Cette vie d'aventures et de dangers te fait-elle peur? l'ermite, notre ami, quoiqu'il ait le grand dfaut d'empcher les vques Cautin d'tre pendus, l'ermite, notre ami, te conduira chez une bonne me dans quelque ville, seul endroit o l'on trouve aujourd'hui, en Gaule, un peu de scurit, lorsque toutefois la ville n'est pas mise feu, sang et sac par l'un de nos rois franks, dignes fils et petit-fils du glorieux Clovis, qui leur a laiss la Gaule en hritage, et qui sont autant qu'il l'tait, curieux de se piller et de s'gorger entre frres et parents... --Je te suivrai, Ronan... D'abord, tu m'as fait peur; mais quand tu m'as parl, ton regard est devenu doux comme ta voix; je suis esclave et orpheline,--ajouta-t-elle en pleurant;--que veux-tu que je fasse? o veux-tu que j'aille, sinon avec le premier qui doucement me dit: Viens... --Viens donc, et sche tes larmes, petite Odille; on ne pleure gure en Vagrerie... Tu monteras sur l'un des chariots de la villa, dans lequel nos compagnons transportent, tu le vois, le butin, sans compter celui qui est rest en dehors de la chapelle... Allons, prends mon bras, et marchons, pauvre enfant... Et voyant l'ermite s'approcher: --Adieu, notre ami; tu as la vie d'un mchant vque sur la conscience... que le Cautin te soit lger! --Ronan, je t'accompagne. --Tu viens avec nous courir la Vagrerie? --Oui. --Toi, ermite? toi, vritablement saint homme? toi, avec nous, _Hommes errants_, _Loups_, _Ttes de loups_, diables de Vagres que nous sommes? --Jsus l'a dit: Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin de mdecins... --Tu veux nous gurir de notre manie de pendre les mchants vques? --J'ai dj commenc. --Une fois n'est pas coutume. --Nous verrons... vous avez encore d'autres plaies que je veux gurir, j'espre vous voir faire mieux que des ruines... --Moine, dis-tu vrai?--reprit Cautin demi-voix.--Tu ne m'abandonneras pas? tu me protgeras contre ces Philistins, contre ces Moabites? --C'est mon devoir de rendre ces gens meilleurs. --Meilleurs! ces sclrats? --J'y tcherai... --Meilleurs!... ces sacrilges, qui ont pill ma villa, mes belles coupes, mes beaux vases, mon or et mon argent... Hlas! hlas! j'en mourrai de dsespoir, aussi vrai que ces tigres ne deviendront jamais des agneaux... --L'criture n'a-t-elle pas dit: L'pe homicide sera change en serpe pour monder la vigne en fleurs; la terre pacifique et fconde produira ses fruits pour tous les hommes; le lion dormira prs du chevreau; le loup, prs de la brebis; et un petit enfant les conduira tous. Ne blasphme pas! le Crateur a fait la crature son image; il l'a faite bonne pour qu'elle soit heureuse: aveugles, misrables ou ignorants sont les mchants... Gurissons leur ignorance, leur misre et leur aveuglement... Bons ils deviendront, heureux ils rendront eux et les autres. --Bons? les hommes!--s'cria l'vque avec emportement,--et les femmes sans doute aussi sont bonnes! celle qui fut la mienne entre autres? vois-la plutt l-bas, cette monstrueuse impudique, avec sa jupe orange et ses bas rouges brods d'argent... la vois-tu au bras de ce grand bandit cheveux noirs? L'infme! la sclrate! --Tais-toi! Jsus n'avait que des paroles de misricorde pour Madeleine la courtisane et pour la femme adultre, oserais-tu jeter la premire pierre cette femme qui fut la tienne?... Allons, viens... Tes genoux tremblent... tu me fais piti... appuie-toi sur mon bras... tu vas dfaillir... --Hlas! o vont-ils me conduire, ces Vagres damns? --Peu t'importe! amende-toi... repens-toi!... --Mon Dieu! mon Dieu! et pas d'espoir d'tre dlivr en route! elles sont si dsertes maintenant... personne ne voyage de peur des Vagres, ou de ces bandes de Franks qui vont guerroyer les uns contre les autres, piller les villes, enlever des esclaves! Ah! nous vivons dans de terribles temps. --Et ces temps! qui nous les a faits? sinon vous tous? nouveaux _princes des prtres_! Ah! nos pres ont vu pendant des sicles la Gaule paisible et florissante; mais elle tait libre alors!--reprit amrement l'ermite.--La conqute, inique et sanglante, appele par vous, vques gaulois, lgitime ces dplorables reprsailles. --Nos pres taient de malheureux idoltres! et cette heure ils grincent des dents pour l'ternit!--s'cria Cautin,--tandis que nous avons la vraie foi... aussi le Seigneur Dieu rserve-t-il d'pouvantables chtiments pour les misrables qui osent insulter ses prtres, ravir les biens de son glise... Tiens, moine, vois, vois si ce n'est pas un spectacle fendre le coeur! Ce spectacle, qui fendait le coeur du saint homme, rjouissait fort le coeur des Vagres... Le jour tait venu: quatre grands chariots de la villa, attels chacun de deux paires de boeufs, s'loignaient lentement des ruines fumantes de la maison piscopale, chargs de butin de toutes sortes: vases d'or et d'argent, rideaux et tentures, matelas de plume et sacs de bl, outres pleines et lingeries, jambons, venaison, poissons fums, fruits confits, victuailles de toutes sortes, lourdes pices d'toffe de lin, files par les esclaves filandires, coussins moelleux, chaudes couvertures, souliers, manteaux, chaudrons de fer, bassins de cuivre, pots d'tain, si chers l'oeil des mnagres; il y avait de tout dans ces chariots: les Vagres suivaient, chantant comme des merles au lever de ce gai soleil de juin... l'avant de l'un des chariots, assise sur un coussin, la petite Odille, que l'vchesse, tendrement appitoye, avait soigneusement revtue d'une de ses belles robes, il faut le dire, un peu trop longue pour l'enfant; la petite Odille, non plus craintive, mais trs-tonne, ouvrait bien grands ses jolis yeux bleus, et, pour la premire fois depuis longtemps, respirait en libert ce frais et bon air du matin, qui lui rappelait celui de ses montagnes, d'o elle avait t enleve, pauvre enfant, pour tre jete jusqu' ce jour dans le burg du comte; Ronan, de temps autre, s'approche du char: --Prends courage, Odille, tu t'habitueras avec nous; tu le verras, les Vagres ne sont pas si loups que les mauvaises gens le disent. Sur l'autre char, l'vchesse, pimpante sous ses colliers d'or et ses plus beaux atours, que son amoureux Vagre a sauvs de l'incendie, tantt lisse sa noire chevelure, en jetant un coup d'oeil sur un petit miroir de poche; tantt attife son charpe, tantt gazouille, folle comme une linotte sortant de cage. De ce jour d'amour et de libert tant rv, elle jouit enfin, aprs avoir, dix ans et plus, vcu presque prisonnire; elle semble merveille de ce voyage matinal travers ces belles montagnes de l'Auvergne, ombrages de sapins immenses, et d'o bondissent des cascades bouillonnantes; elle parle, rit, chante, et chante encore, lorgnant du coin de son oeil noir, l'amoureux Vagre, lorsque, leste, et triomphant, il passe prs du chariot. Soudain, regardant au loin, elle parat mue de piti, avise une amphore entoure de jonc, place prs d'elle par la prvoyance du Veneur, la prend, et se tournant vers l'arrire du char, o se trouvaient entasses plusieurs femmes et filles esclaves, voulant de bon coeur, comme leur belle matresse, courir un peu la Vagrerie, elle dit l'une d'elles: --Porte cette bouteille de vin pic mon frre l'vque; le pauvre homme aime boire ce qu'il appelle son coup du rveil; mais ne lui dis pas que ce vin vient de ma part, il le refuserait peut-tre. La jeune fille rpond l'vchesse par un signe d'intelligence, saute bas du char, et se met en qute de Cautin. La plupart des esclaves ecclsiastiques, lors de l'incendie et du pillage de la villa, ont fui dans les champs, craignant le feu du ciel s'ils se joignaient aux Vagres; mais les autres, moins timors, accompagnent rsolument la troupe de ces joyeux compres... Il faut les voir alertes, dispos comme s'ils s'veillaient aprs une paisible nuit passe sous la feuille, le jarret nerveux, malgr l'orgie nocturne, aller, venir, sautiller, babiller, donner et l des baisers aux femmes ou aux outres pleines, mordre belles dents un morceau de venaison piscopale ou un gteau de fleur de froment. --Qu'il fait bon en Vagrerie! Derrire le dernier chariot, surveill par Dent-de-Loup et quelques compagnons fermant la marche, Cautin, vque et cuisinier en Vagrerie, habitu se prlasser sur sa mule de voyage, ou courir la fort sur son vigoureux cheval de chasse, Cautin trouve la route raboteuse, poudreuse et montueuse; il sue, il souffle, il tousse, il gmit, et maugrant, trane sa lourde panse. --Seigneur vque,--lui dit la jeune fille, porteuse de l'amphore envoye par l'vchesse,--voici de bon vin pic; buvez, cela vous donnera des forces pour la route. --Donne, donne, ma fille!--s'cria Cautin en tendant ses mains avides,--Dieu te saura gr de ton attachement pour ton malheureux pre en Christ, oblig de boire la drobe le vin de son propre cellier... Et s'abouchant l'amphore, il la pompa d'un trait; puis, la jetant vide ses pieds, il s'cria, regardant la jeune fille d'un oeil courrouc: --Tu veux donc courir aussi la Vagrerie, diablesse? --Oui, seigneur vque: j'ai vingt ans, et voici le premier jour de ma vie o je peux dire: Je m'appartiens... je peux aller, venir, courir, sauter, chanter, danser mon gr... --Tu t'appartiens, effronte! c'est moi que tu appartiens; mais, Dieu merci, tu seras reprise, soit par l'glise, soit par quelque chef frank... et tu tomberas, je l'espre, en pire esclavage! --J'aurai du moins connu la libert... Et la jeune fille de s'lancer, sautant et chantant, la poursuite d'un papillon voletant sur la route. La troupe des Vagres arriva prs de quelques huttes d'esclaves, dpendantes des terres de l'glise, situes au bord de la route: de petits enfants hves, chtifs, et compltement nus, faute de vtements, se tranaient dans la poudre du chemin; leurs pres travaillaient aux champs depuis l'aube; les mres, aussi maigres, aussi hves que leurs enfants, peine couvertes de quelques lambeaux de toile, taient au seuil de ces tanires, filant leur quenouille au profit de l'vque, accroupies sur une paille infecte; leurs longs cheveux hrisss, emmls, tombant sur leur front et sur leurs paules osseuses; leurs yeux caves, leurs joues creuses et tannes, leurs haillons sordides, leur donnaient un aspect la fois si repoussant, si douloureux, que l'ermite laboureur, les montrant de loin l'vque, lui dit: -- voir ces infortunes, croirait-on que ce sont l des cratures de Dieu? --Rsignation, misre et douleur ici-bas, rcompenses ternelles l-haut... sinon, peines effrayantes et ternelles,--s'crie Cautin,--c'est la loi de l'glise, c'est la loi de Dieu! --Tais-toi, blasphmateur, tu parles comme ces mdecins imposteurs qui disent l'homme n pour la fivre, la peste, les ulcres, et non pour la sant! Les femmes et les enfants esclaves, la vue de la troupe nombreuse et bien arme, avaient eu peur et s'taient d'abord rfugis au fond de leurs huttes, mais Ronan s'avanant cria: --Pauvres femmes! pauvres enfants! ne craignez rien... nous sommes de bons Vagres! La Vagrerie faisait trembler les Franks et les vques, mais souvent les pauvres gens la bnissaient; aussi femmes et enfants, d'abord rfugis, craintifs au fond des tanires, en sortirent, et l'une des esclaves dit Ronan: --Est-ce votre chemin que vous cherchez? nous vous servirons de guides. --Craignez-vous les leudes des seigneurs?--dit une autre.--Il n'en est point pass par ici depuis longtemps; vous pouvez marcher tranquilles. --Femmes,--reprit Ronan,--vos enfants sont nus; vous et vos maris, travaillant de l'aube au soir, vous tes peine couverts de haillons, vous couchez sur une paille pire que celle des porcheries, vous vivez de fves pourries et d'eau saumtre. --Hlas! c'est la vrit... bien misrable est notre vie. --Et moi, Ronan le Vagre, je vous dis: voil du linge, des toffes, des vtements, des couvertures, des matelas, des sacs de bl, des outres pleines, des provisions de toute sorte. Donnez, mes Vagres... donne, petite Odille, ces bonnes gens... donne, belle vchesse en Vagrerie... donnez ces pauvres femmes, ces enfants... donnez encore, donnez toujours! --Prenez... prenez, mes soeurs,--disait l'vchesse les yeux pleins de douces larmes en aidant les Vagres distribuer ce butin pris dans sa maison et qu'elle ne regrettait pas.--Prenez, mes soeurs! Esclave comme vous, plus que vous peut-tre, j'ai, sous ces rideaux, rv d'amour et de libert; libre et amoureuse, je suis aujourd'hui! prenez mes soeurs... prenez encore... --Tenez... prenez, chres femmes, et que vos petits enfants ne vous soient jamais ravis!--disait Odille aidant aussi distribuer le butin. Et elle essuyait ses yeux en disant:--Comme il est bon, Ronan le Vagre, comme il est bon au pauvre monde! --Soyez bnis... soyez bnis,--s'criaient ces pauvres cratures pleurant de joie;--vaut mieux rencontrer un Vagre qu'un comte ou qu'un vque. Et c'tait plaisir de voir avec quelle ardeur ces hardis compagnons, perchs sur les chariots, distribuaient ainsi ce qu'ils avaient pris au mchant et cupide vque; c'tait plaisir de voir les figures toujours tristes, toujours mornes, de ces femmes infortunes, s'panouir si surprises, si heureuses la vue de cette aubaine inattendue. Elles regardaient bahies, ravies, cet amoncellement d'objets de toutes sortes jusqu'alors presque inconnus leur sauvage misre. Les enfants, plus impatients, s'attelaient gaiement deux, trois, quatre un matelas pour le transporter dans une des masures, ou bien enlaant leurs petits bras amaigris, s'opinitraient soulever un gros rouleau d'toffe de lin; mais voil que soudain une voix courrouce, menaante, vritable trouble-fte, pouvante et glace ces pauvres gens. --Malheur vous! damnation sur vous! si vous osez toucher d'une main sacrilge aux biens de l'glise... tremblez... tremblez! c'est pch mortel... vous, vos maris, vos enfants, vous serez plongs dans les flammes de l'enfer durant l'ternit... C'tait l'vque Cautin accourant tout gter malgr les remontrances de l'ermite laboureur. --Oh! nous ne toucherons rien de ce que l'on nous donne, notre vque,--rpondaient les femmes et les enfants contrits et frissonnant de tous leurs membres,--nous ne toucherons point, hlas! ces biens de l'glise. --Mes Vagres,--dit Ronan,--pendez-moi l'vque... nous trouverons ailleurs un cuisinier... Dj l'on s'emparait du saint homme, alors plus ple, plus tremblant que les plus ples et les plus tremblantes des pauvres femmes nagure si joyeuses, lorsque le moine s'interposa et de nouveau dlivra Cautin. --L'ermite!--s'crirent les esclaves,--l'ermite laboureur... --Bni sois-tu, l'ami des affligs... --Bni sois-tu, notre ami nous autres petits enfants qui t'aimons tant, car tu nous aimes... Et toutes ces mains enfantines s'attachrent la robe de l'ermite, qui disait de sa voix douce et pntrante: --Chres femmes, chers petits enfants, prenez ce qu'on vous donne, prenez sans crainte... Jsus l'a dit: Malheur au riche, s'il ne partage son pain avec qui a faim, son manteau avec qui a froid. Votre vque voulait vous prouver: ces biens, il vous les donne... --Bni sois-tu, saint vque!--dirent les femmes en levant leurs mains reconnaissantes vers Cautin,--bni sois-tu, bon pre, pour tes gnreux dons! --Je ne donne rien!--s'cria Cautin;--on me contraint, on me larronne, et vous brlerez ternellement en enfer, si vous coutez cet ermite apostat!... La plupart des femmes regardrent, indcises, Ronan, l'vque et l'ermite; tour tour elles approchaient et retiraient leurs mains de ces objets si prcieux leur misre; deux ou trois vieilles s'loignrent cependant tout fait de ces biens de l'glise, et se jetrent genoux en murmurant dans leur effroi: --Saint vque Cautin! pardonne-nous d'avoir eu seulement la pense d'un si grand pch... --Ne craignez rien, mes soeurs,--reprit l'ermite,--votre vque, encore une fois, vous prouve. Ces biens superflus, il vous les donne en frre; il sait que le Seigneur, aimant galement ses cratures, ne veut pas que celles-ci soient nues et frissonnantes... celles-l, suant sous le poids inutile de vingt habits... celles-ci, affames... celles-l, repues... Ne redoutez pour votre vque ni la faim ni le froid... voyez, sa robe est neuve, son chaperon aussi, ses souliers aussi; que lui faut-il davantage?... lui seul pourrait-il vtir tous ces habits? lui seul vider toutes ces outres de vin? lui seul, manger toutes ces provisions?... Non, non... prenez, mes soeurs, prenez, chers petits enfants... votre vque partage avec vous... --Ne l'coutez pas!--s'cria Cautin,--car moi je vous dis... --Toi, tu ne dis rien!--reprit Ronan en lui lanant un regard terrible.--Si tu parles, je fais, malgr toi, ton salut en te martyrisant sur l'heure... Plusieurs des femmes, persuades par les paroles de l'ermite, et aussi par l'pret de leur misre, commencrent emporter diligemment dans leurs cabanes, l'aide de leurs enfants, les biens de l'glise: les trois vieilles n'osrent y toucher, restant agenouilles, se frappant la poitrine. --Chres filles, persvrez dans votre sainte horreur du sacrilge!--s'cria l'vque, malgr les menaces de Ronan,--et vous irez en paradis entendre perptuit les Sraphins jouer du thorbe devant le Seigneur, en chantant ses louanges! --Et moi, foi de Dent-de-Loup, je me ferais damner, rien que pour chapper ces sempiternels thorbes! --Tais-toi, paen! et vous, persvrez, mes filles!--s'cria Cautin d'une voix plus clatante encore.--Cet ermite, suppt du diable, vous pousse une pillerie sacrilge, qui vous mne droit aux enfers... --Mes Vagres,--dit Ronan,--une corde, et que l'on accroche ce bavard haut et court, puisque dcidment il veut tre pendu... L'ermite arrta d'un geste la colre des Vagres, et dit: --vque, reconnais-tu comme divines les paroles de Jsus de Nazareth? --Apostat! Pharaon! tu te dvoiles cette heure! tu avais endoss la peau d'agneau... tu n'es qu'un loup ravisseur comme les autres... Je te dfends de prononcer le nom de Notre-Seigneur Jsus-Christ! --Jsus de Nazareth a dit ceci,--reprit l'ermite: --Si l'on vous prend votre manteau, courez aprs celui qui vous l'a pris, et donnez-lui encore votre tunique.--Que voulait dire Jsus par ces paroles? sinon que trop souvent le vol avait pour cause la misre, et que de cette misre il fallait avoir piti?... Abandonne donc volontairement ces biens superflus, toi qui as fait serment de pauvret, de charit! --Tais-toi, mchant ermite, qui oses contredire notre vque. Nous ne pouvons toucher du doigt aux biens de l'glise,--s'cria une des trois vieilles;--nous serions damnes... --Oui, oui,--reprirent les deux autres.--Tais-toi, ermite. --Pauvres cratures! plonges dessein dans l'ignorance et l'aveuglement,--leur dit Ronan.--Tenez-vous beaucoup la vie de votre vque? --Pour lui nous souffririons mille morts!--rpondirent les trois vieilles,--oui, mille morts!... --Oh! pieuses femmes!--s'cria Cautin jubilant.--Quelle superbe part de paradis vous aurez... Aussi, en attendant le jour de la vie ternelle, je vous absous de tous vos pchs et vous bnis! --O notre vque,--reprirent les vieilles, se frappant la poitrine,--saint, trois fois saint parmi les saints!... grces te soient rendues!... --coutez-moi, pauvres brebis, qui prenez le boucher pour le pasteur,--leur dit Ronan.--Si l'instant vous ne profitez pas de ces dons, nous pendons, vos yeux, votre vque cet arbre. --Voici une corde,--dit Dent-de-Loup. Et il la passa au cou de Cautin. --Chres filles, emportez tout! prenez tout!--s'cria le prlat en se dbattant.--Je vous adjure, je vous ordonne, moi, votre pre en Christ, d'emporter ce butin sur l'heure! Une des vieilles obit promptement; les deux autres restrent agenouilles en disant: --Tu veux nous prouver, grand vque! --Mais ces paens vont me pendre... --Un saint homme comme toi ne craint pas le martyre. --Non, mes filles, je ne le crains pas... mais je me sens encore indispensable au salut de mon troupeau... Emportez donc ce butin, vous dis-je, sinon je vous damne! je vous excommunie, maudites vieilles! vous rpondrez de ma mort devant le Seigneur au jour du jugement!... --Saint vque, tu veux nous prouver jusqu' ta fin; tu nous a dit: _Toucher aux biens de l'glise, c'est pch mortel_... Voudrais-tu nous commander un pch mortel? --Non, non,--reprit l'autre vieille en se frappant grands coups la poitrine,--tu ne veux pas nous commander un pch mortel... c'est le martyre que tu veux... --Et de l-haut tu nous bniras, Saint-Cautin, grand Saint-Cautin! glorieux martyr! --vque, tu entends ces pauvres vieilles? tu as sem, tu rcoltes... Allons, mes Vagres, haut la corde! L'ermite s'interposait encore, afin de protger le prlat, lorsque quelques Vagres, monts sur les chariots, et regardant au loin, s'crirent: --Des leudes! des guerriers franks!... --Ils sont sept ou huit cheval, et conduisent plusieurs hommes garrotts, des esclaves sans doute... Allons, mes Vagres, mort aux leudes! libert aux esclaves!... --Mort aux leudes! libert aux esclaves!...--crirent les Vagres en courant aux armes. --Les Franks! ils vont me reprendre et me reconduire au burg du comte,--s'cria la petite Odille toute tremblante.--Ronan, ayez piti de moi! --Les leudes, te prendre, pauvre enfant! il n'en restera pas un seul pour t'emporter. --Ronan, pas d'imprudence,--reprit l'ermite;--ces cavaliers peuvent tre les claireurs d'une troupe plus nombreuse. Dtache claireurs contre claireurs, et garde ici le gros de ta troupe, retranch derrire les chariots. --Moine, tu as raison... Tu as donc fait la guerre? --Un peu... de , de l, dans l'occasion, pour dfendre les faibles contre les forts... --Des guerriers franks!--s'cria Cautin en joignant les mains d'un air triomphant,--des amis! des allis! je suis sauv... moi, chers frres en Christ! moi, mes fils en Dieu!... dlivrez-moi des mains des Philistins! moi, mes... Ronan ayant soudain tir la corde reste pendante au cou du saint homme, l'interrompit net en serrant le noeud coulant. --vque, pas de cris inutiles,--dit l'ermite;--et toi, Ronan, pas de violence, je t'en prie... te cette corde du cou de cet homme. --Soit; mais ce sera pour lui lier les mains, et s'il me rompt davantage les oreilles, je l'assomme... --Les cavaliers franks s'arrtent la vue des chariots,--s'cria un Vagre;--ils semblent se consulter. --Notre conseil nous ne sera point long. Ces Franks sont sept cheval, que six Vagres me suivent, et, foi de Ronan, il y aura tout l'heure en Gaule sept conqurants de moins! --Nous voil six... marche. Parmi les six Vagres tait le Veneur... L'vchesse, le voyant examiner la monture de sa hache, sauta du chariot terre, et, l'oeil brillant, les narines gonfles, la joue en feu, retroussant la manche droite de sa robe de soie, elle mit ainsi nu, jusqu' l'paule, son beau bras, aussi blanc que nerveux, et s'cria: --Une pe! une pe!... --Qu'en feras-tu, belle vchesse en Vagrerie? --Je me battrai prs de mon Vagre! je me battrai... comme nos mres des temps passs! --Marchons, ma Vagredine! Si tes beaux bras sont aussi forts pour la guerre que pour l'amour, malheur aux Franks! Et l'vchesse, prenant virilement une pe, comme une Gauloise des sicles passs, courut gaiement l'ennemi au bras de son Vagre. En passant devant l'vque elle lui dit: --Pendant douze ans tu m'as fait maudire la vie... je vais peut-tre mourir... je te pardonne... --Tu me pardonnes, sclrate impudique! lorsque c'est toi qui devrais, le front dans la poussire, me demander grce pour tes normits! Cautin parlait encore que la Vagredine et le Vagre taient dj loin. --Petite Odille, attends-moi; ces Franks tus, je reviens,--dit Ronan la jeune fille, qui, toute ple, le retenant de ses deux mains, le regardait de ses grands yeux bleus pleins de larmes.--Ne tremble pas ainsi... pauvre enfant! --Ronan,--murmura-t-elle en treignant plus vivement encore le bras du Vagre,--je n'ai plus ni pre ni mre; tu m'as dlivre du comte et de l'vque, tu as bon coeur, tu es plein de compassion pour le pauvre monde, tu me traites avec une douceur de frre; cette nuit, je t'ai vu pour la premire fois, et pourtant il me semble qu'il y a dj longtemps, longtemps que je te connais... Puis elle saisit les deux mains du Vagre, les baisa et ajouta tout bas, les lvres palpitantes: --Et ces Franks, s'ils te tuaient?... --S'ils me tuaient, petite Odille?... Se retournant alors vers l'ermite, qu'il dsigna du regard la jeune fille, il ajouta: --Si les Franks me tuent, ce bon moine laboureur veillera sur toi. --Je te le promets, mon enfant; je te protgerai. --Petite Odille,--reprit Ronan presque avec embarras, lui pourtant d'ordinaire aussi timide... qu'on l'est en Vagrerie,--un baiser sur ton front... ce sera le premier et le dernier peut-tre... L'enfant pleurait en silence; elle tendit son front de quinze ans Ronan; il y posa ses lvres, et, l'pe haute, partit en courant... peine fut-il loign des chariots, que l'on entendit les cris des Vagres attaquant les leudes. Odille, ces cris, se jeta, sanglotante, perdue, dans les bras de l'ermite, cachant sa figure dans son sein, et s'cria: --Ils vont le tuer... ils vont le tuer... --Courage, Franks... courage, mes fils en Dieu!--hurlait Cautin garrott la roue d'un chariot;--exterminez ces Moabites... et surtout exterminez ma diablesse de femme, cette grande impudique robe orange, charpe bleue et aux bas rouges brods d'argent... je vous la signale... pas de merci pour cette Olliba! coupez-la en morceaux si vous pouvez! --vque, vque... tes paroles sont inhumaines... Rappelle-toi donc toujours la misricorde de Jsus envers Madeleine et la femme adultre,--dit l'ermite, tandis qu'Odille, la figure toujours cache dans le sein de ce vrai disciple du jeune homme de Nazareth, murmurait: --Ils vont tuer Ronan... ils vont le tuer... --Me voici revenu... les Franks ne m'ont pas tu, petite Odille, et les gens qu'ils emmenaient sont dlivrs. Qui parlait ainsi? c'tait Ronan. Quoi? dj de retour? oui, les Vagres font vite et bien. D'un bond, Odille fut dans les bras de son ami. --J'en ai tu un... il allait tuer mon Vagre!--s'cria l'vchesse aussi revenant... Et, jetant l son pe sanglante, le regard tincelant, le sein demi-couvert par ses longues tresses noires, dsordonnes comme ses vtements par l'action du combat, elle dit au Veneur: --Es-tu content? --Forts pour l'amour, forts pour la guerre, sont tes bras nus, ma Vagredine!--rpondit le joyeux garon.--Maintenant, un coup boire de ta belle main! --Boire ma barbe ce vin qui fut le mien! courtiser devant moi cette femme effronte qui fut la mienne!--murmura l'vque,--voil qui est monstrueux! voil qui est le signe prcurseur des calamits effroyables qui se rpandront sur la terre... Trois des Vagres avaient t blesss: l'ermite les pansait avec tant de dextrit, qu'on pouvait le croire mdecin; il se relevait pour aller de l'un l'autre des blesss, lorsqu'il vit s'avancer vers lui les gens que les leudes emmenaient, et qui venaient d'tre dlivrs par les hommes de Ronan. Ces malheureux, un instant auparavant prisonniers, taient couverts de haillons; mais la joie de la dlivrance brillait sur leurs traits. Convis par leurs librateurs boire et manger pour rparer leurs forces, ils venaient s'acquitter et s'acquittrent au mieux de ce soin, grce aux provisions de la villa piscopale. Pendant qu'ils dgonflaient les outres et faisaient disparatre le pain et le jambon, le moine dit l'un d'eux, homme encore robuste, malgr sa barbe et ses cheveux gris: --Frres, qui tes-vous? d'o venez-vous? --Nous sommes colons et esclaves, autrefois propritaires et laboureurs des terres nouvelles que le fils de Clovis a ajoutes en _bnfices_[N] aux _terres saliques_ ou terres _militaires_[O] que le comte frank Neroweg tenait dj de son pre par le droit de la conqute. --Ainsi le comte vous a dpouills de vos champs? --Plt au ciel! bon ermite. --Comment? --Le comte nous les a laisss, au contraire; il y a mme ajout deux cents arpents, le maudit! deux cents arpents appartenant mon voisin Frol, qui s'tait enfui de peur des Franks. --On double ton bien, frre et tu te plains? --Si je me plains!... Ignores-tu donc comment les choses se passent en Gaule? Voici ce qu'autrefois m'a dit le comte: --Mon glorieux roi m'a fait comte en ce pays, et m'a donn de plus _bnfice_, qui deviendra, je l'espre, hrditaire, comme mes terres militaires, ces domaines-ci, avec leur btail, leurs maisons et leurs habitants... Tu cultiveras pour moi les champs qui t'appartiennent; j'y ajouterai mme de nouveaux gurets: tu deviens mon colon; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous travaillerez mon profit et celui de mes leudes; vous leur fournirez, ainsi qu' moi, selon tous nos besoins; vous aiderez mes esclaves maons et charpentiers la btisse d'un nouveau burg que je veux la mode germanique: vaste, commode et suffisamment retranch au milieu d'un ancien camp romain que j'ai remarqu; vos chevaux et vos boeufs, devenus les miens, charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour tre portes dos d'homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pour ta part, cent sous d'or par an, sur lesquels j'en donnerai dix en prsent au roi lorsque chaque anne j'irai lui rendre hommage.--Cent sous d'or! m'criai-je; mes terres et celles de mon voisin Frol ne rapportent pas cette somme bon an mal an... comment veux-tu que je te la paye, et qu'en outre je te nourrisse, toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus je vive, moi, ma famille et mes laboureurs, devenus tes esclaves?-- cela le comte m'a rpondu en me menaant de son bton:--J'aurai mes cent sous d'or tous les ans... sinon je te fais couper les pieds et les mains par mes leudes... --Pauvre homme!--dit tristement l'ermite.--Et comme tant d'autres tu as consenti ce servage? --Que faire? comment rsister au comte et ses leudes? je n'avais autour de moi que quelques laboureurs, et les prtres leur prchent la soumission nos conqurants, larrons sanguinaires qui, l'pe haute, nous viennent dire: Les champs de vos pres, fconds par leur travail et le vtre, sont nous... et pour nous vous les cultiverez? Oui, que faire? rsister? impossible... fuir? c'tait aller au-devant de l'esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par les Franks. Et puis, j'avais alors une jeune femme... la servitude ou la vie errante m'effrayait plus encore pour elle que pour moi... enfin je tenais ce pays, ces champs o j'tais n; il me semblait horrible de les cultiver pour un autre, et pourtant je prfrais ne pas les abandonner... Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et paisible, nous nous sommes rsigns. Misre atroce! labeur incessant! telle fut notre vie... Je parvenais, force de travail, de privations, subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et faire produire mes terres soixante-dix quatre-vingts sous d'or par anne... Deux fois le comte me fit mettre la torture pour me forcer lui donner les cent sous d'or qu'il voulait... Je ne possdais pas un denier au del de ce que je lui remettais: j'en fus pour la torture, lui pour sa cruaut... --Et jamais,--dit Ronan,--il ne t'est venu l'ide de choisir une belle nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aid de tes laboureurs, de massacrer le comte et ses leudes? --Mais, encore une fois, et les prtres? ne persuadent-ils pas aux esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au paradis? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s'ils osent se rvolter contre les Franks?... Je ne pouvais donc compter sur mes compagnons d'esclavage, hbts par la peur du diable, et nervs par la misre... puis, je te l'ai dit, j'avais de jeunes enfants, et leur mre, accable de chagrin, tait trs maladive; enfin, cette anne, la pauvre crature heureusement est morte. Mes fils taient devenus des hommes: eux et moi, ainsi que quelques autres esclaves, las de souffrir, las de travailler de l'aube au soir, pour le comte et ses leudes, nous avons fui ses domaines... Nous tions alls nous rfugier sur les terres de l'vque d'Issoire: c'tait quitter un servage pour un autre; mais nous esprions que le prlat serait peut-tre moins mchant matre que le comte. Celui-ci tenait moi, qui avais tant d'annes durant fait rendre nos terres, et son profit, tout ce qu'elles pouvaient produire. Sachant notre refuge, il a fait monter quelques leudes cheval, ils sont venus nous rclamer l'vque d'Issoire; celui-ci nous a rendus, ses gens nous ont garrotts... Les leudes nous ramenaient pour nous forcer cultiver nos champs, ces bons Vagres ont tu les Franks, et nous ont dlivrs... Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes fils et ces esclaves que voil, si vous voulez de nous, braves coureurs de nuit! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances venger! vous nous verrez l'oeuvre contre les Franks et les vques... --Oui, oui!--crirent ses compagnons,--mieux vaut cette heure, en Gaule, courir la Vagrerie que labourer le champ de nos pres sous le bton d'un comte frank et de ses leudes. --vque, vque!--dit Ronan au prlat, qui avait cout ceci,--voil ce que tes allis, tes complices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si fconde! si glorieuse; mais par la torche de l'incendie! par le sang du massacre! je le jure! viendra l'heure o prlats et seigneurs ne rgneront plus que sur des ruines fumantes et des ossements blanchis... Allons, nos nouveaux frres en Vagrerie, soyez, comme nous, Hommes errants, Loups, Ttes de loups! Comme nous, vous vivrez en loups, et en joie, l't, sous la verte feuille; l'hiver, dans les chaudes cavernes... Debout, mes bons Vagres! debout, le soleil monte; nous avons l, dans nos chariots, du butin distribuer sur notre passage... En route, petite Odille, en route, belle vchesse! pillons les seigneurs, et largesse! largesse au pauvre monde! conservons seulement de quoi faire cette nuit grand gala dans les gorges d'Allange, sous le dme des vieux chnes!... En route! nous avons un vque pour cuisinier, nous festoierons en princes... et demain, la dernire outre vide, en chasse, mes Vagres! en chasse! tant qu'il restera en Gaule un burg de Franks et une maison piscopale!... Et la troupe se remit en marche au bruit du chant des Vagres... Lorsque, au soleil couch, ils arrivrent aux gorges d'Allange, l'un de leurs repaires, tout le butin emport de la villa piscopale avait t distribu sur la route aux pauvres gens... il ne restait dans les chariots que quelques matelas pour les femmes, les vases d'or et d'argent pour boire le vin de l'vque, et des provisions suffisantes pour le grand gala de la nuit... Les huit paires de boeufs des chariots devaient tre le rti de ce festin gigantesque; car sur sa route la troupe des Vagres s'tait encore recrute d'esclaves, d'artisans, de laboureurs et de colons, tous rduits la rage de la misre, sans compter bon nombre de jolies filles, curieuses de courir un peu la Vagrerie! CHAPITRE II. Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi d'Auvergne, et miracles faits en sa faveur.--La ronde des Vagres.--Karadeuk le Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'vque Cautin est miraculeusement enlev au ciel par des Sraphins et comment il descend fort promptement de l'empire.--Le comte Neroweg et ses leudes.--Attaque des gorges d'Allange. Quels beaux festins l'on festoie en Vagrerie! daims, cerfs, sangliers, tus la veille par les Vagres dans la fort qui ombrage les gorges d'Allange, ont t, comme les boeufs des chariots, dpecs et grills au four... Quoi! un four en pleine fort? un four capable de contenir boeufs, daims, cerfs et sangliers? Oui, le bon Dieu a creus pour les bons Vagres plusieurs de ces fours dans les gorges profondes de l'Allange, volcan teint comme les autres volcans de l'Auvergne... N'est-ce point un vritable four que cette grotte cintre, profonde, o un homme peut se tenir debout? donc, remplissez cette grotte de bois sec, un ou deux chnes morts vous suffisent; mettez le feu ce bcher; il se consume, devient brasier: sol, parois, vote de lave, tout rougit bientt, et l'on enfourne dans cette bouche ardente comme celle de l'enfer, daims, cerfs, sangliers entiers et boeufs dpecs; aprs quoi l'on referme l'ouverture de la grotte avec des pierres de lave sous une montagne de cendre brlante chaude... quatre ou cinq heures aprs, boeufs et venaison cuits point, fumants, apptissants, sont servis sur la table. Quoi! aussi des tables en Vagrerie? certes, et recouvertes du plus fin tapis vert; quelle table? quel tapis? la pelouse d'une clairire de la fort; et pour siges, encore la pelouse; pour tentures, les grands chnes; pour ornements, les armes suspendues aux branches; pour dme, le ciel toil; pour lampadaire, la lune en son plein; pour parfums, la senteur nocturne des fleurs sauvages; pour musiciens, les rossignols. Plusieurs Vagres, placs en vedette sur la lisire de la fort, aux abords des gorges d'Allange, veillent ce que la troupe ne soit pas surprise, dans le cas o, apprenant le sac et l'incendie de la villa, les comtes et ducs franks du pays, craignant une attaque sur leurs burgs, se seraient mis, avec leurs leudes, la poursuite des Vagres. L'vque Cautin, malgr son courroux, se surpassa comme cuisinier: la faim lui tait venue en cuisinant pour les autres, de sorte que chrtiennement il cuisina aussi pour sa large panse; on parla longtemps en Vagrerie de certaine sauce, dont le saint homme remplit un grand chaudron (chaudron piscopal emport de la villa), dans lequel chacun trempait sa grillade de boeuf ou de venaison, sauce apptissante compose de vieux vin et d'huile aromatise avec le thym et le serpolet des bois; on la trouva dlectable, et l'vchesse, mordant de ses belles dents blanches la grillade de son Vagre, disait: --Je ne m'tonne plus si celui qui fut mon mari se montrait si implacable pour ses esclaves-cuisiniers, qu'il faisait fouailler au moindre oubli... le seigneur vque cuisinait mieux qu'eux tous; il pouvait se montrer difficile. Deux convives prenaient peu de part au festin: l'ermite laboureur et la jeune esclave, assise ct de Ronan; celui-ci mangeait valeureusement, mais le moine rvait en regardant le ciel, et la petite Odille rvait... en regardant Ronan... Les vases d'or et d'argent, sacrs ou non, circulaient de main en main; les outres se dgonflaient mesure que le ventre des buveurs gonflait: gais propos, clats de rire, baisers pris et rendus entre Vagres et Vagredines, tout tait liesse et fous bats; parfois, cependant, pour quelque fin minois, clatait une dispute entre deux compagnons, ni plus ni moins que dans les anciens festins gaulois; alors on dcrochait les pes des arbres, sans haine, mais par simple outre-vaillance. -- toi ce coup-ci... -- toi celui-l... --Frappe... --Riposte... --Je suis bless! --Je suis mort!... Le bless, on le pansait; le mort, on le couvrait de feuillage... Honneur aux braves qui vont renatre ailleurs, et vivent les festins en Vagrerie!! L'on entendait encore et l des propos joyeux, tranges, ou d'une gaiet sinistre; ces propos peignaient les choses, les hommes, les misres de la Gaule conquise, mieux que ne le feront jamais les lgendaires, si jamais ce sicle de fer trouve des lgendaires... --Ah! le bon temps!--disait Dent-de-Loup en rongeant l'ivoire de son second cuisseau de daim; ce garon prfrait le daim toute autre viande.--Ah! le bon temps que ce temps de dsordre! de pillage! de batailles de grand'route! de sige de burgs et de maisons piscopales! ah! le bon temps que nous font les rois franks!... --Ronan l'a dit: Le feu est la vieille Gaule... dansons, buvons sur ses dcombres... et faisons l'amour dans la cendre des palais!... --Oh! grand vque! oh! bni sois-tu, grand Saint-Rmi! qui, dans la basilique de Reims, au milieu de l'encens et des fleurs, il y a cinquante ans et plus, as baptis Clovis, fils soumis de l'glise de Rome! Bni sois-tu, grand Saint-Rmi! tu as baptis l'esclavage, le pillage, l'incendie, le viol et le massacre!... --Et toi, saint vque de Tours, lorsque Clovis, ce royal meurtrier, encens par tes diacres, est sorti de ta basilique, enrichie des dons splendides de ce conqurant, de ta basilique o il venait de ceindre le diadme d'or et de revtir la pourpre souveraine, cette pourpre, c'tait le sang des derniers Gaulois valeureux! cette couronne, c'tait l'or de la Gaule... et toi, grand saint vque! toi et ton clerg vous chantiez: Hosanna! hosanna! devant ce pillard, ce massacreur de notre pauvre patrie conquise!... --O est-elle? o est-elle, la fire et virile Gaule du _chef des cent valles_, des _Sacrovir_, des _Vindex_, des _Civilis_, des _Victoria_? --Qui a hrit de la vaillance de la Gaule? les Vagres... Loups et Ttes de loups! puisque eux seuls ils luttent contre les barbares... --Et nous sommes traqus comme btes de fort... --Mais qui s'y frotte est mordu; nous avons l'ongle aigu, la dent tranchante... --Et ils nous appellent des pillards... --Des meurtriers... --Des sacrilges... --Frres, nous accuser ainsi, n'est-ce point manquer de respect nos glorieux et nouveaux matres, rois, ducs et comtes franks? nous les imitons de notre mieux: ils tuent, nous tuons; ils pillent, nous pillons; ils violent... non, nous ne violons pas, assez de jolies filles nous arrivent en Vagrerie... voyez plutt ces gaies commres... --Aussi vrai que je m'appelle Florence, aussi vrai que j'ai vingt ans, la jambe fine et la taille cambre, j'aime mieux donner un joyeux Vagre ce que me ravirait un Frank ou un tonsur!... --Moi aussi! --Moi aussi! --Mes soeurs, mes soeurs! sinistre est le temps o nous vivons!--dit l'vchesse en droulant au vent de la nuit sa longue chevelure noire.--Jours de sanglantes fureurs! jours de dbauche effrne: le concubinage, l'adultre, l'inceste sur le trne et sur l'autel!... jours d'ardent vertige, o l'on court au mal avec une joie farouche... Saintes vertus de nos mres! chaste tendresse! fier et pudique amour! o vous trouver aujourd'hui? est-ce chez la femme esclave, violente par les matres de son corps?... Est-ce chez la femme libre? quand sous ses yeux le foyer domestique devient un lupanar? Oh! mes soeurs, mes soeurs! fermons les yeux, vivons vite et mourons jeunes... c'est le bel ge pour mourir... Veux-tu mourir, mon Vagre? --Quand, ma Vagredine? --Demain, aux premiers rayons du soleil; demain, l'heure o les oiseaux s'veillent, dis, veux-tu mourir? ta main dans la mienne, nous partirons ensemble pour ces mondes inconnus, o nos aeux, plutt que de se quitter, s'en allaient vaillamment ensemble pour revivre ensemble! --Es-tu dj si lasse d'amour, ma belle vchesse? --Mon Vagre, craindrais-tu la mort? --Je ne crains qu'une chose: la vie sans toi... -- demain donc... la mort ensemble! --Et vive l'amour jusqu' demain! En attendant, un beau baiser, ma Vagredine? Le Veneur prend le baiser, pendant que son voisin, grave comme un homme entre deux vins, dit d'une voix magistrale: --Frres, j'ai une ide... --Ton ide, Symphorien, semble tre de vider compltement cette amphore... --Oui, d'abord... puis de vous dmontrer _logic_... _ priori_... --Au diable le langage romain! --Frres, pour tre Vagre l'on n'en est pas moins souvent fort vers dans les belles lettres et la philosophie... J'enseignais la rhtorique aux jeunes clercs de l'vque de Limoges; je fus mand, pour le mme office, par l'vque de Tulle. En traversant les mont Jargeaux pour me rendre d'une ville l'autre, j'ai t pris dans ces montagnes par une bande de mauvais Vagres, car il y a de bons et de mauvais Vagres. --Comme il y a de laides femelles et de jolies femmes. --Cesdits Vagres m'ont vendu un marchand d'esclaves, lequel m'a revendu l'vque de... --Au diable le rhtoricien... le voici voyageant par monts et par vaux! --C'est souvent l'effet de la rhtorique de vous entraner ainsi travers les plaines de l'imagination... Mais je reviens ce que je veux vous prouver _logic_... c'est ceci: Que nous n'avons point prendre souci des leudes et bandes armes qui peuvent nous poursuivre, parce que _logic_... le Seigneur Dieu fera un miracle en notre faveur pour nous dbarrasser de nos ennemis. --Un miracle en notre faveur... nous, Vagres? Sommes-nous donc si bien avec le ciel? --Nous y sommes d'autant mieux, que nous agissons davantage en loups, en vrais loups... Aussi, _logic_, le Seigneur nous dlivrera-t-il de nos ennemis par des miracles... Et ce, je vais vous le prouver. -- la preuve, docte Symphorien... la preuve! --M'y voici... Et d'abord, frres, dites-moi sous quelle royale griffe est tombe cette belle terre d'Auvergne? --Sous la griffe de Clotaire, le dernier et digne fils du glorieux roi Clovis... puisque ayant rcemment pous la veuve de son petit-neveu Thodebald, ce Clotaire possde un double droit sur la province d'Auvergne... le voici donc, cette anne 558, seul roi de toute la Gaule conquise. --Or ce Clotaire est l'pouseur du genre humain... Qui n'a-t-il pas pous? qui n'pousera-t-il pas? Les vques l'ont mari autant de fois qu'il lui a plu, et du vivant de la plupart de ses femmes; ils l'ont mari _Gundioque_, femme de son propre frre; ils l'ont mari _Radegonde_, _Ingonde_, et quinze jours aprs, la soeur de celle-ci, nomme _Aregonde_; ils l'ont mari _Chemesne_, bien d'autres encore, et en dernier lieu cette _Wultrade_, veuve de son petit-neveu Thodebald; mais ce sont l des peccadilles... --Docte et doctissime Symphorien, tu nous a promis de nous prouver _logic_ que le Seigneur Dieu ferait des miracles en notre faveur... et ta rhtorique nous parle de cet pouseur ternel... --Ma rhtorique pose les principes... vous allez en voir tout l'heure les consquences... _ergo_, je pose cette autre prmisse, encore ncessaire: que ce Clotaire a commis, entre plusieurs crimes, un forfait devant lequel Clovis lui-mme et peut-tre recul... La chose se passait Paris, en 533, dans le vieux palais romain[3] habit par les rois franks... Or, coutez... [Footnote 3: On voit encore aujourd'hui, _rue de la Harpe_, les thermes de ce palais parfaitement conservs; nous engageons nos lecteurs visiter cette curieuse antiquit.] --Nous coutons, docte Symphorien; il est doux d'entendre les louanges de ses rois. --Il y a donc environ vingt-cinq ans de cela... Clovis tait, depuis longtemps, all droit au paradis, sur la foi des vques... aprs avoir partag la Gaule entre ses quatre fils: _Thierri_, _Childebert_, _Clodomir_ et ce _Clotaire_, aujourd'hui roi de toutes les provinces conquises... Clodomir tant mort plus tard, laissa trois enfants; ils furent recueillis par leur grand'mre, la veuve de Clovis, la vieille reine Clotilde; elle faisait lever prs d'elle ses petits-fils, attendant qu'ils fussent en ge d'hriter du royaume de leur pre. Un jour qu'elle tait venue Paris, Childebert, qui rsidait en cette ville, envoya secrtement un affid notre doux Clotaire pour lui dire ceci: Clotilde, notre mre, garde auprs d'elle les enfants de notre frre, et elle veut qu'ils aient son royaume... viens donc promptement Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu'il faut faire d'eux: savoir s'ils auront les cheveux coups pour tre comme le reste du peuple, ou si nous les tuerons, afin de partager entre nous le royaume de leur pre, notre frre[A]... --Voil qui commence tendrement. --C'est la fraternit franque. --Quel est le Vagre qui mditerait de tuer le fils de son propre frre? --Il n'en est pas un... --On nous appelle Loups, et les loups ne se dvorent pas entre eux... --Et ces enfants, qu'ils voulaient gorger, docte Symphorien, taient-ils jeunes? --L'un avait dix ans, l'autre sept... --Pauvres petites cratures... les tuer ainsi lchement!... --Je poursuis mon rcit: Clotaire arrive Paris, se concerte avec son frre, et tous deux vont dire la vieille reine Clotilde: Envoie-nous tes petits-fils pour que nous les dclarions devant le peuple hritiers du royaume de leur pre[B]. --Ah! ces rois franks, toujours aussi russ que froces! car c'tait un leurre, n'est-ce pas, docte Symphorien? --Tu vas voir... La veuve de Clovis, toute joyeuse, envoya les petits-fils leurs oncles, en disant ces enfants:--Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, votre pre, si je vous vois lui succder dans son royaume.--A peine arrivs chez leurs oncles, les enfants sont arrts et spars de leurs esclaves et de leurs gouverneurs. Aussitt, Clotaire et Childebert envoient un missaire leur mre; il portait d'une main des ciseaux, de l'autre une pe nue; il dit la vieille reine Clotilde:--Trs-glorieuse reine, nos seigneurs tes fils dsirent connatre ta volont l'gard de tes petits-fils... veux-tu qu'ils soient tondus (c'est--dire enferms dans un couvent) ou veux-tu qu'ils soient gorgs?...--S'ils doivent renoncer au trne de leur pre!--s'cria la vieille reine indigne,--j'aime mieux les voir morts que tondus...--L'missaire revint dire aux deux rois:--Vous avez l'aveu de la reine pour achever l'oeuvre commence...--Aussitt le roi Clotaire prend le plus g par les bras, le jette contre terre, et lui enfonce un couteau sous l'aisselle. --Pauvre cher petit!--murmura Odille en fondant en larmes;--il a d mourir en appelant sa mre... --Le royal boucher qui le mettait ainsi mort savait le bon endroit pour enfoncer son couteau,--dit Ronan.--C'est ainsi qu'on tue les jeunes torins... Continue, docte Symphorien. --Aux cris de l'enfant, son petit frre se jette aux pieds de Childebert, et s'attachant lui de toutes ses forces, il s'crie:--Mon oncle! mon bon oncle! viens mon secours... fais que je ne sois pas tu comme mon frre!--Childebert, un moment mu, dit Clotaire: --Accorde-moi la vie de cet enfant?--Mais Clotaire, furieux, lui rpondit: --Ou repousse l'enfant de tes genoux, ou tu vas mourir sa place... C'est toi qui m'as mis dans cette affaire... et voil que tu manques de parole?... --Ce bon Clotaire avait raison,--dit Ronan:--comploter le meurtre de ces enfants, et reculer devant leur sang, c'tait faire injure la noble race du glorieux Clovis; mais ce lche Childebert s'est, pour l'honneur de sa royale famille, ravis, je l'espre, docte Symphorien? --En pouvait-il tre autrement? Childebert repoussa l'enfant de ses genoux, le jeta vers Clotaire, qui lui enfona, comme l'autre, un couteau sous l'aisselle et le tua... Les deux rois firent ensuite mettre mort les esclaves et les gouverneurs des deux enfants, dont ils se partagrent le royaume[C]. --Et voil comme se fondent les monarchies bnies par nos vques,--dit Ronan.--C'est beau, les royauts, n'est-ce pas, mes Vagres? Ah! par Rita-Gar! ce saint Gaulois des temps passs, qui tissait sa saie de la barbe des rois! le meilleur d'entre eux est bon pendre; n'est-ce point ton avis, notre ami?--ajouta-t-il en s'adressant l'ermite laboureur, qui, toujours silencieux et rveur, coutait.--Dis? N'est-ce point le devoir de tout fils de la Gaule de courir sus cette race de rois maudits, comme on court sus des btes enrages? --Exterminer les btes enrages, c'est bien,--rpondit l'ermite,--les empcher de devenir enrages, c'est mieux... --Ermite, empcheras-tu un roi Frank de natre Frank? --Il faut l'empcher d'abord de natre roi, duc, comte ou seigneur, et de se croire ainsi matre des biens et de la vie du commun des gens... Jsus de Nazareth l'a dit: --L'esclave est l'gal de son seigneur...--de l'galit parmi les hommes, un jour natra leur fraternit! Puis l'ermite laboureur retomba dans sa rverie silencieuse. --Deux fois dj j'ai suivi la piste ce dernier roi d'Auvergne par droit de pillage et de massacre,--dit Ronan;--je n'ai pu le joindre; mais, par Rita-Gar! si le Clotaire me tombe sous la main, je le raserai... mais si prs, si prs des paules, que sa tte ne repoussera pas... --Ronan, tu comptes sans les dmonstrations de ma rhtorique. J'ai pos les prmisses, maintenant les consquences; or, _logic_, je vais te prouver que tu ne pourras rien contre Clotaire... Le Seigneur Dieu le protge... --Ce doux oncle, qui tuait ses neveux coups de couteau sous les aisselles? --Lui-mme... toute bonne action ne mrite-t-elle pas sa divine rcompense? --Certes... --Or, le Seigneur Dieu, grce l'intercession du grand Saint-Martin, sigeant depuis longtemps au paradis, a fait un miracle en faveur de notre doux oncle. --En faveur de Clotaire? de ce tueur d'enfants? --Oui, le Seigneur a fait un miracle en faveur de Clotaire, de ce tueur d'enfants; or donc j'avais raison de dire que je prouverais _logic_ que ce Dieu si paternellement miraculeux envers les sclrats fera certainement quelque petit miracle en notre faveur, nous, pauvres Vagres... --Dcidment nous avons eu tort de ne point pendre l'vque. --Il sera toujours temps d'attirer ainsi sur nous l'attention du Seigneur; mais d'abord conte-nous le miracle, doctissime Symphorien. --C'tait en 537, environ quatre ans aprs que Childebert et Clotaire avaient tu leurs neveux coups de couteau... Nos deux fils de Clovis, dignes de leur race, ne songeaient qu' se dpouiller et s'gorger les uns les autres; aussi, un moment unis, en tendres frres, pour le meurtre de ces petits enfants (on n'a pas tous les jours de pareils sujets de bon accord), Clotaire et Childebert se dclarent la guerre. Theudebert, petit-fils de Clovis, se joignit Childebert, et tous deux, la tte de leurs leudes, ravageant, pillant, comme d'habitude, les contres qu'ils traversaient, marchent contre Clotaire. Ce doux oncle, ne trouvant pas sa troupe assez nombreuse pour rsister aux forces de son frre et de son neveu, refuse la bataille, et se retire dans la fort de Brotonne, entre Rouen et la mer... Theudebert et Childebert cernaient la fort, attendant la nuit, esprant prendre leur bien-aim frre et oncle au trbuchet, et l'gorgeter gentillement... Attention, Ronan, voici le miracle qui vient! --Voyons-le venir, doctissime Symphorien. --Childebert et Theudebert s'avanaient donc sans bruit la tte de leurs troupes... Le jour se lve... ils n'taient plus qu' deux trois cents pas de l'endroit o le doux Clotaire campait avec ses leudes... lorsque soudain tombe du ciel une pouvantable pluie de pierres et de feu... Les troupes de Childebert et de Theudebert sont crases par les pierres et brles par le feu cleste... --Et Clotaire? --Oh! Clotaire, ce favori du Seigneur, grce au miracle que je dis, voit, trois cents pas de lui, la troupe de son frre anantie sous la pluie de feu et de pierres, tandis qu'au-dessus de lui Clotaire, et de son arme, le ciel aussi pur, aussi limpide, aussi serein, que la conscience de ce doux oncle, est du plus riant azur: pas un souffle de vent n'agite mme la cime des arbres de la fort, tandis que tout autour de cet endroit privilgi, que le Seigneur couvre sans doute d'un pan de sa robe, ce n'est que cataractes de feu, dluge de pierres, crasant l'arme des ennemis du doux Clotaire[D]. --Et voil comment le Tout-Puissant vous rcompense d'avoir tu vos neveux coups de couteau. --Le docte Symphorien a raison... D'aprs ceci, m'est avis qu'il faudrait toujours avoir dans une troupe de Vagres sagement ordonne... quelque parricide ou fratricide, en considration de quoi l'ternel prendrait ses bons compagnons sous sa robe, et ferait, au besoin, tomber du ciel, sur leurs ennemis, des torrents de feu et des cataractes de pierres. --Et remarquez surtout,--reprit Symphorien,--que dans le rcit de ce miracle, il est dit que c'est le grand Saint-Martin lui-mme qui, habitant le paradis, a pri le Seigneur de donner cette preuve de bonne amiti au doux Clotaire; or, Saint-Martin n'intercdait ainsi auprs de l'ternel qu' la fervente prire de la vieille reine Clotilde[E]. --Quoi! la grand'mre des deux pauvres petites victimes?--dit Odille en joignant les mains.--Elle a os prier Dieu de faire un miracle en faveur de son fils, le meurtrier de ses petits-fils, elle? --Que veux-tu, petite Odille? ces femmes franques sont si bonnes mres! --Mon Vagre,--reprit l'vchesse avec un sourire amer en passant ses doigts effils dans la chevelure boucle du jeune homme,--dis? ne vaut-il pas mieux partir demain l'aube pour aller revivre ailleurs, que de rester dans cet pouvantable monde o nous sommes? --Oui, horrible... horrible est ce monde...--s'cria l'ermite laboureur avec une douleur et une indignation profondes.--Quoi! le nom de ce prtendu Dieu de misricorde, d'amour et de justice... profan, souill chaque jour par ses prtres... Quoi! ces forfaits dont s'pouvante la nature, mis sous la protection divine!... O Jsus! Jsus de Nazareth! toi, le plus divin des sages! tu prvoyais la vanit de ton cleste vangile, quand, l'me attriste jusqu' la mort, dans ta veille suprme, tu pleurais sur le prochain avenir du monde... Jsus!... Jsus!... des sicles se passeront avant que ton jour soit venu!... --Prends garde, notre ami!--dit Ronan,--ne parle pas haut... ce saint homme d'vque, qui dort l-bas, gorg de vin et de viande, pourrait t'excommunier, s'il t'entendait... Mais au diable la tristesse!... nous sommes en un temps de damnations... vivons en damns!... vques et rois donnent le branle, saint est le meurtre! saint est le pillage!... Debout, mes Vagres! debout... vous, trois fois saints!!... que nos saturnales couvrent la vieille Gaule... que cette terre de nos pres soit le tombeau des Franks et le ntre... Les ruines de nos cits dsertes diront aux sicles futurs: Ci gt un grand peuple!... Libre, il fut l'orgueil de l'univers... Esclave des rois conqurants, hbt par les vques, il eut honte de sa honte... et un jour il sut disparatre du monde en entranant ses tyrans dans l'abme! Or donc, mourons gaiement et longuement... Debout, Vagres et Vagredines! le festin est fini... la lune brillante... chantons, dansons jusqu'au jour... qu' nos chants endiabls le Frank tremble dans son burg! l'vque tremble dans sa basilique! et qu'ils se disent pouvants: Malheur nous! malheur nous demain! car cette nuit ils sont bien gais en Vagrerie! Et Vagres et Vagredines, criant, chantant, hurlant, commencrent une folle ronde sur la pelouse de la fort aux ples clarts de la lune... L'ermite laboureur avait cout en silence l'entretien des Vagres; assis ct de la petite Odille, il semblait la couvrir d'une protection paternelle... L'enfant, son menton dans sa main, les yeux levs vers la lune brillante, paraissait trangre ce qui se passait autour d'elle. Lorsque Ronan, la fin du repas, eut donn ses compagnons le signal des chants et de la danse, ils s'taient loigns en tumulte du lieu du festin pour courir se livrer leur gaiet bachique et leur danse effrne au milieu d'une autre clairire, situe non loin de la pelouse o ils venaient de festoyer... Ronan, se rapprochant alors de l'ermite laboureur et de l'esclave, toujours assise son menton dans sa main, les yeux levs vers le ciel, dit joyeusement: --Veux-tu danser, petite Odille? La ronde est commence; elle durera jusqu' l'aube... La jeune fille secoua mlancoliquement la tte sans rpondre, contemplant toujours le ciel. --Odille, qu'as-tu rver ainsi en regardant la lune? --Le sommeil me gagne, et je songe au vieux bardit que ma mre me chantait pour m'endormir quand j'tais petite. --Quel est-il ce bardit? --Oh! il est bien vieux, bien vieux... disait ma mre; on le chante en Gaule depuis cinq ou six cents ans... --Et il se nomme? --Le bardit d'HNA, _la vierge de l'le de Sn_. --Le bardit d'Hna!--s'crirent la fois l'ermite et le Vagre en tressaillant. Puis ils se turent, pendant qu'Odille, tonne de leur silence et de l'motion qui se peignait sur leur figure, les regardait en disant: --Vous savez donc aussi le chant d'Hna? --Chante-le toujours, mon enfant,--rpondit Ronan d'une voix altre... La petite Odille, de plus en plus surprise, ne reconnaissait pas son ami: le hardi et joyeux Vagre tait devenu pensif et grave. --Oh! oui, mon enfant; dis-nous ce bardit avec ta douce voix de quinze ans,--reprit l'ermite;--mais pas ici... Le tumulte de la danse et de l'orgie de l-bas, quoique lointains, couvriraient ta voix. --L'ermite a raison... Viens avec nous, petite Odille, sous ce grand chne, quelques pas d'ici... il est entour d'un tapis de mousse; tu pourras t'y endormir mollement... je te couvrirai de mon manteau... Du pied du chne o l'enfant alla s'asseoir, entre Ronan et son compagnon, l'on n'entendait que le bruit loign de la folle ivresse des Vagres et des Vagredines... La lune, son dclin, jetant ses rayons argents sous la sombre verdure des feuilles, clairait presque comme en plein jour l'ermite, Ronan et la petite esclave, qui bientt, de sa voix pure et encore enfantine, chanta ces premier mots du bardit: _Elle tait jeune, elle tait belle, elle tait sainte, et s'appelait Hna, Hna, la vierge de l'le de Sn..._ ces paroles, l'ermite et le Vagre baissrent la tte, et sans que l'un s'apert alors des larmes que versait l'autre, tous deux pleurrent... Odille chanta le second verset; mais, brise par la fatigue de la nuit et de la journe, cdant au rhythme mlancolique de ce bardit, qui si souvent l'avait berce dans son enfance et endormie sur les genoux de sa mre, la petite esclave ne chantait plus que d'une voix affaiblie, tandis qu'au loin les Vagres entonnrent soudain en choeur, et d'un mle accent, un autre vieux bardit de la Gaule... Aussi l'ermite et Ronan tressaillirent de nouveau lorsque ces paroles arrivrent jusqu' eux, sans couvrir tout fait la voix d'Odille: _--Coule, coule, sang du captif...--Tombe, tombe, rose sanglante!--Germe, grandis, moisson vengeresse!..._ Les deux hommes semblrent frapps de ce rapprochement singulier: au loin ce chant de rvolte, de guerre et de sang... prs d'eux, la voix anglique de l'enfant, chantant Hna, une des plus douces gloires de la Gaule armoricaine... Mais bientt Odille, cdant au sommeil, ne fit plus que murmurer les paroles du bardit... puis elles devinrent inintelligibles... Sa tte se pencha sur sa poitrine, et, adosse au tronc de l'arbre, assise sur la mousse, elle s'endormit... --Pauvre enfant!--dit Ronan en la couvrant soigneusement de son manteau;--elle est accable de fatigue et de sommeil. --Ronan,--reprit l'ermite en attachant sur son compagnon un regard pntrant,--le chant d'Hna t'a fait pleurer... --C'est vrai. --Qui t'meut ainsi? --Un souvenir de famille... si un Vagre, un Homme errant, un Loup a une famille... --Ce souvenir de famille, quel est-il? --Cette douce Hna, dont parle le bardit, tait l'une de mes aeules... --Comment le sais-tu? --Autrefois, mon pre me l'a dit; il me contait dans mon enfance des histoires des temps passs... --Ton pre, o est-il cette heure? --Je ne sais... il courait la Vagrerie, il la court peut-tre encore, moins qu'il ne soit mort en bon Vagre... Je saurai cela quand lui et moi nous nous retrouverons ailleurs qu'ici... --O cela? --Dans les mondes mystrieux que nul ne connat, que tous nous connatrons... puisque tous nous irons y revivre... --Tu as donc conserv la foi de tes anctres? --Mon pre m'a appris ne pas plus me soucier de mourir que de changer de vtement... puisqu'on quitte ce monde-ci pour aller, corps et me, renatre ailleurs... Persuad de cela, je fais, tu le vois, bon march de ma peau... et de celles des Franks... --Il y a-t-il longtemps que tu as t spar de ton pre? --Brisons l... c'est triste, j'aime tre en joyeuse humeur... Cependant je me sens attir vers toi, et tu n'es pas gai... --Nous vivons dans des temps o, pour tre gai, il faut avoir l'me trs-forte ou trs-faible... --Me crois-tu faible? --Je te crois fort et faible la fois... Mais ton pre... --Tu tiens parler de lui? --Beaucoup... --Soit... Eh bien, mon pre tait _Bagaude_ en sa jeunesse, et plus tard, quand les Franks nous ont baptiss _Vagres_, Vagre il est devenu: le nom tait chang, le mtier le mme... --Et ta mre? --En Vagrerie on connat peu sa mre; je n'ai jamais connu la mienne... Du plus loin qu'il m'en souvient, je devais alors avoir sept ou huit ans; j'accompagnais mon pre et la troupe dans ses courses, tantt en Provence, tantt ici, en Auvergne: tais-je fatigu, mon pre ou l'un de nos compagnons me portait sur son dos... J'ai ainsi grandi; nous avions souvent des jours de repos forc... Parfois les comtes franks, exasprs contre nous, se rassemblaient, eux et leurs leudes, pour nous donner la chasse... Avertis de leurs mouvements par les pauvres habitants des champs qui nous aimaient, nous nous retirions dans nos repaires inaccessibles, et pendant quelques jours nous faisions les morts, tandis que les Franks battaient la campagne sans rencontrer l'ombre d'un Vagre... Durant ces jours de trve, au fond de quelque solitude, mon pre, je te l'ai dit, me racontait des histoires du temps pass; j'ai appris ainsi que notre famille tait originaire de Bretagne, o elle vivait, o elle vit peut-tre encore libre et paisible cette heure, puisque jamais jusqu'ici les Franks n'ont pu entamer cette rude province: son granit est trop dur, et ses Bretons sont comme le granit de leurs rocs... --Je sais le proverbe: _C'est un homme dur de l'Armorique_. --Mon pre me l'a aussi souvent cit. --Mais comment a-t-il quitt cette province paisible et libre encore aujourd'hui, grce son indomptable courage, que soutient toujours sa foi druidique, rgnre par la morale vanglique? --Mon pre avait dix-sept ans... un jour sa famille donna l'hospitalit un colporteur; celui-ci, courant la Gaule pour son mtier, raconta les malheurs du pays, et parla de la vie aventureuse des Bagaudes... Mon pre s'ennuyait de la vie des champs; il avait le coeur chaud, la tte ardente, il avait suc au berceau la haine des Franks. Frapp des rcits du colporteur, il trouva l'occasion belle pour guerroyer contre les barbares en se joignant aux Bagaudes, quitta la maison paternelle et alla retrouver le colporteur qui l'attendait une lieue de l... Tous deux, au bout de quelques jours de marche, gagnrent l'Anjou, rencontrrent des Bagaudes... Jeune, robuste, hardi, mon pre tait de bonne recrue; il se joignit eux, et... vive la Bagaudie!... De province en province, il est ainsi venu jusqu'en Auvergne, qu'il n'a plus gure quitte... le pays tant propice au mtier, forts, montagnes, rochers, cavernes, torrents, volcans teints; c'est une vraie terre de Bagaudie, vraie terre de Vagrerie!... --Comment as-tu t spar de ton pre? --Il y a trois ans... Quelques _antrustions_ ou leudes du roi percevaient en Auvergne la redevance du domaine royal; nombreux et bien arms, ils ne voyageaient que de jour. Nous attendions la fin de leur rcolte pour la rcolter notre tour... Il s'arrtrent une nuit Sifour, petite ville ouverte... L'occasion tente mon pre; nous marchons, croyant surprendre les Franks; ils taient sur leurs gardes... Aprs un combat acharn, nous sommes poursuivis la lance dans les reins. Au milieu de cette attaque nocturne, j'ai t spar de mon pre... A-t-il t tu ou seulement bless et emmen prisonnier? je l'ignore; tous mes efforts ont t vains pour connatre son sort... Depuis, mes compagnons m'ont choisi pour chef... tu m'as demand mon histoire... la voil; maintenant, tu me connais. --Plus que tu ne le penses... Ton pre se nommait Karadeuk. --D'o sais-tu cela? --Le pre de ton pre se nommait Jocelyn... s'il vit encore en Bretagne avec son fils an Kervan et sa fille Roselyk, il habite sa maison prs des pierres sacres de Karnak... --Qui t'a dit... --L'un de tes aeux se nommait Joel, il tait BRENN de la tribu de Karnak... Hna, la sainte du bardit, tait fille de Joel, dont la race remonte jusqu'au BRENN gaulois, qui fit, il y a prs de huit cents ans, payer ranon Rome. --Qui es-tu donc pour connatre ainsi ma famille? --Ce chant d'esclaves rvolts contre les Romains: Coule, coule, sang du captif! tombe, tombe, rose sanglante, a t recueilli par un de tes aeux nomm Sylvest, livr aux btes froces dans le cirque d'Orange... et ton pre t'a sans doute aussi appris un autre fier bardit, chant il y a deux sicles et plus, lors d'une des grandes batailles du Rhin contre les Franks, gagne par Victorin, fils de Victoria, la mre des camps... --Tu dis vrai... mon pre me l'a souvent chant ce bardit; il commence ainsi: _Ce matin nous disions: Combien sont-ils donc ces barbares? combien sont-ils donc ces Franks?_ --Et il se termine ainsi,--reprit le moine laboureur: _Ce soir nous disons: Combien taient-ils donc ces barbares? ce soir nous disons: Combien donc taient-ils ces Franks?_--Scanvoch, un autre de tes aeux, brav soldat et frre de lait de Victoria la Grande, a recueilli ce chant de guerre... --Oui, la Gaule, alors fire, libre, triomphante, avait refoul les barbares de l'autre ct du Rhin, tandis qu'aujourd'hui... Tiens... moine, ne parlons plus de ce glorieux pass... le prsent me semble plus horrible encore... mon sang bouillonne, et je suis tent d'assommer cet vque qui ronfle l... Ah! maudite soit jamais la crdulit de nos pres, mourants martyrs de cette religion nouvelle... --Nos pres ont d croire aux paroles des premiers aptres, qui leur prchaient l'amour, le pardon, la dlivrance, au nom du jeune matre de Nazareth, que ton aeule Genevive a vu crucifier Jrusalem... --Mon aeule Genevive?... tu n'ignores rien de ce qui touche ma famille... Mon pre seul a pu t'instruire de ce que tu sais... tu l'as donc connu? --Oui... --Et o cela? --N'as-tu pas remarqu que de temps autre, lorsque vous reveniez au coeur de l'Auvergne, ton pre s'absentait pendant plusieurs jours? --C'est vrai... et le but de ces absences, je ne l'ai jamais su. --Ton pre allait voir, prs de Tulle, une pauvre femme esclave, attache aux terres de l'vque de cette cit... Cette esclave, il y a au moins trente ans de cela, avait un jour trouv ton pre, alors chef de Bagaudes, bless, presque mourant dans les buissons de la route: le prenant en piti, elle l'aida se traner dans la cabane o elle logeait avec sa mre... Ton pre avait environ vingt ans... la jeune fille peu prs l'ge de cet enfant qui dort prs de nous... Tous deux s'aimrent... Ton pre, peine guerri de sa blessure, fut un jour surpris dans la hutte de l'esclave par le rgisseur de l'vque, cet agent considrant Karadeuk comme de bonne prise, voulut l'emmener esclave Tulle... Ton pre rsista, battit l'agent, et alla rejoindre les Bagaudes. --Et la jeune esclave? --Elle devint mre... et mit au monde un fils... --J'ai donc un frre? --Tu as un frre... --Le connais-tu? Qu'est-il devenu? --Le fils d'un esclave nat esclave, et appartient au matre de sa mre... Lorsque cet enfant, que ton pre nomma _Loysik_ en mmoire de sa race bretonne, eut quatre ou cinq ans, l'vque de Tulle, lui reconnaissant quelques qualits prcoces, le fit conduire au collge piscopal, o il fut lev avec quelques autres jeunes esclaves destins entrer un jour dans l'glise comme clercs... De temps autre, Karadeuk, lorsque les Bagaudes passaient prs de Tulle, allait la nuit voir la mre de son fils... celui-ci, prvenu par elle, trouvait quelquefois le moyen de se rendre la cabane; l, le pre et le fils s'entretenaient longuement des choses et des hommes du temps pass, de la Gaule, jadis glorieuse et libre; car ton pre, tu l'as dit, conservait, par tradition de famille, un ardent et saint amour pour notre patrie; il esprait faire battre le coeur de son fils ces grands souvenirs d'autrefois, l'exasprer contre les Franks, et l'emmener courir avec lui la Vagrerie; mais Loysik, alors d'un caractre doux et timide, redoutait cette vie aventureuse... Les annes se passrent... ton frre, s'il et voulu, aurait pu, comme tant d'autres, faire son chemin dans l'glise; mais au moment d'tre ordonn prtre il vit de si prs l'hypocrisie, la cupidit, la luxure clricale, qu'il refusa la prtrise en maudissant la sacrilge alliance du clerg gaulois et des conqurants... Il quitta la maison piscopale, et alla rejoindre, sur les frontires de la Provence, plusieurs ermites laboureurs; il avait connu l'un d'eux Tulle, o il s'tait arrt malade l'hospice. --Ces ermites avaient donc fond une espce de colonie? --Plusieurs d'entre eux s'taient runis dans une profonde solitude pour cultiver des terres dvastes et abandonnes depuis la conqute... c'taient des hommes simples et bons, fidles aux souvenirs de la vieille Gaule et aux prceptes de l'vangile, si odieusement fausss, renis aujourd'hui par de nouveaux _princes des prtres_... Ces moines vivaient dans le clibat, mais ne faisaient point de voeux; ils restaient laques et n'avaient aucun caractre clrical[F]; c'est seulement depuis quelques annes que la plupart des moines obtiennent d'entrer dans l'glise; aussi, devenus prtres, perdent-ils de jour en jour cette popularit, cette indpendance qui les rendaient si redoutables aux vques[G]... Du temps dont je te parle, la vie de ces ermites laboureurs tait paisible, laborieuse; ils vivaient en frres, selon les prceptes de Jsus, cultivaient leurs terres en commun, et aussi les dfendaient rudement en commun, si quelques bandes de Franks, allant d'un burg l'autre, s'avisaient de tenter, par malfaisance, de ravager leurs champs... --J'aime ces ermites, la fois laboureurs et soldats, fidles aux prceptes de Jsus, l'amour de la vieille Gaule et l'horreur des Franks... Ces moines se battaient rudement, dis-tu... taient-ils donc arms? --Ils avaient des armes... et mieux que des armes... --Que veux-tu dire? --Tiens,--dit l'ermite en sortant de dessous sa robe une espce de petit sabre ou de long poignard poigne de fer,--remarque cette arme... mais, je te le dis, sa force n'est pas dans sa lame. --O est donc cette force?--demanda Ronan en examinant le poignard.--L'arme semble pourtant bien trempe... --Ce n'est point, te dis-je, par la lame qu'elle vaut, mais par les mots gravs sur sa poigne. --Je lis,--reprit Ronan,--je lis sur l'un des cts de la garde ce mot: GHILDE, et sur l'autre, ces deux mots gaulois: AMINTIAIZ-COMMUNITEZ... _amiti-communaut_... C'est sans doute la devise des ermites laboureurs? --Peut-tre... --Mais ce mot GHILDE, que signifie-t-il? il n'est pas gaulois? --Non, il est saxon... --Ah! c'est un mot de la langue de ces pirates, qui descendant des mers du Nord, en suivant les ctes, remontent souvent le cours de la Loire pour ravager les pays riverains... Ce sont de terribles pillards, mais d'intrpides marins!... Venir ainsi des mers lointaines, dans des canots si frles, si lgers, qu'au besoin ils les portent sur leur dos; on dit qu'ils ont remont plusieurs fois la Loire jusqu' Tours? --Oui, puisque aujourd'hui la Gaule est en proie aux barbares du dedans et du dehors. --Mais ce mot saxon GHILDE, grav sur le fer, est-ce lui qui, selon tes paroles, fait la force de cette arme? --Oui... car ce mot peut oprer des prodiges... --Explique-toi... --L'un des moines laboureurs, avant de se runir nous, habitait les bords de la Loire... Enlev jeune, il y a de longues annes, lors d'une descente des pirates en Touraine, il avait t emmen dans leur pays... Pendant qu'il y sjournait, il observa que ces hommes du Nord trouvaient une force immense dans des associations o chacun tait solidaire de tous et tous de chacun... solidaires par la fraternit, par l'assistance, par les biens, par les armes, par la vie, s'il le fallait. Ces associations, que l'on croirait nes de la fraternit chrtienne, taient pratiques dans ces contres plusieurs sicles avant la naissance de Jsus, et se nommaient des GHILDE[H]. Plus tard, lorsque ce captif des pirates, aprs leur avoir chapp, se joignit nous autres, ermites laboureurs... --Pourquoi t'interrompre? --Je ne peux t'en dire davantage... un serment m'oblige me taire... ma confiance m'entranerait trop loin... --Soit, je dois respecter ton secret... Mais cette confiance que je t'inspire, je l'prouve aussi pour toi... quoique trangers l'un l'autre... trangers? non... car tu connais comme moi-mme l'histoire de ma famille... Mais, j'y songe... mon frre, tu me l'as dit, tait au nombre de ces ermites laboureurs dont tu fais partie... Tu dois l'avoir intimement connu; car lui seul a pu te donner sur les descendants de Joel ces dtails, qu'il tenait sans doute de mon pre... Tu te tais? pourquoi me regarder ainsi?... ton silence me trouble et m'meut malgr moi... tes yeux se remplissent de larmes... --Ronan... ton frre est n il y a trente ans... c'est mon ge... --Que dis-tu? --Ton frre s'appelle _Loysik_... c'est mon nom... --Loysik! ce frre?... --C'est moi... --Joies du ciel!... L'ermite et le Vagre restrent longtemps embrasss... Aprs leur premier panchement de tendresse, Ronan dit Loysik: --Et notre pre? --Comme toi, j'ignore son sort... ne dsesprons pas de le retrouver... Ne t'ai-je pas retrouv, toi? --Ton instinct fraternel t'a donc pouss nous accompagner? --Je ne t'ai reconnu pour mon frre qu' ton attendrissement caus par le bardit d'Hna, une de tes aeules, m'as-tu dit. Alors, pour moi, plus de doute, nous tions frres ou proches parents; le rcit de ta vie m'a prouv que nous tions frres... --Et pourquoi nous as-tu d'abord suivis en Vagrerie, toi, un vritablement saint homme? --Ne m'as-tu pas entendu rpondre l'vque Cautin: Ce ne sont pas les bien portants, mais les malades qui ont besoin de mdecin, a dit Jsus... --Me blmerais-tu d'tre Vagre, comme mon pre a t Bagaude?... --coute-moi, Ronan... Comme toi, j'ai horreur de l'esclavage et de la conqute, car depuis l'invasion franque, la Gaule jadis puissante et fconde est couverte de ruines et de ronces: les propritaires, les colons, les laboureurs, ont fui devant les barbares qui les rduisent la servitude ou une misre affreuse; grand nombre de ces malheureux, pousss bout par le dsespoir, courent comme toi la Vagrerie; de rares esclaves, mourants de faim, crass de travail, cultivent seuls, sous le fouet, les biens de l'glise et des seigneurs franks... Les cits, autrefois si riches, si florissantes par leur commerce, aujourd'hui ruines, presque dpeuples, mais au moins dfendues par leurs murailles, offrent plus de scurit leurs habitants, et encore les guerres civiles incessantes des fils de Clovis, toujours acharns se dpouiller entre eux, livrent parfois ces villes l'incendie, au pillage et au massacre... Pendant les trves, peine les habitants osent-ils sortir de leurs murs; les routes infestes de bandes errantes, rendent les communications, les approvisionnements impossibles... et trop souvent les horreurs de la famine ont dcim les grandes cits... --Oui, voil ce que la conqute a fait de la Gaule... Elle ne peut plus tre libre... qu'elle disparaisse du monde, ensevelissant ses conqurants sous ses ruines! --Mon frre, cette Gaule que tu ravages avec autant d'acharnement que ses conqurants, n'est-ce pas notre patrie bien-aime, notre mre? Est-ce nous, ses fils, de nous unir aux barbares pour l'accabler de maux et de misres... --Prfres-tu donc tendre le dos un joug infme? --Comme toi, je veux exterminer la barbarie des oppresseurs... comme toi, je veux mettre un terme au lche hbtement des opprims; mais je veux tuer la barbarie par la civilisation; l'ignorance par l'enseignement; la misre par le travail; l'esclavage par notre hroque sentiment de nationalit, hlas! presque teint en nous aujourd'hui, mais si puissant chez nos pres, lorsque nos druides soulevaient les populations en armes contre les Romains. --Nos derniers druides, traqus par les vques, ont pri dans les supplices! --Mais la foi druidique n'est pas morte... non, non... les formes des religions passent, mais leur divin principe reste ternel, parce qu'il est divin..... Crois-moi, ravive, rgnre par la douce morale de Jsus, ce grand sage, ce gnie sublime et tendre! la foi druidique revit dans de nobles coeurs, elle a conserv sa croyance immuable l'immortalit des corps et des mes, leur perptuelle renaissance dans l'immensit des mondes toils, afin que par ces preuves, par ces vies successives, les mchants deviennent meilleurs, et les bons meilleurs encore... Oui, l'humanit, visible ou invisible, s'levant de sphre en sphre dans son labeur ternel, dans son progrs continu, vers une perfection infinie comme celle du Crateur... Telle est notre foi, nous druides chrtiens, qui pratiquons la doctrine vanglique dans tout ce qu'elle a de tendre, de misricordieux, de librateur... ces mots de Loysik, une voix s'leva du milieu d'un fourr situ prs du chne, et s'cria: --Relaps! sacrilge! adorateur de Mammon! ermite du diable! tu seras brl comme hrtique!... C'tait la voix de l'vque Cautin... Ronan courait aux broussailles pour assommer l'homme de Dieu, malgr les instances de Loysik, lorsque du ct o les Vagres terminaient leur nuit d'orgie par des chants et par des danses, ces cris retentirent: --Alerte! nous sommes surpris... alerte, voici les leudes du comte Neroweg!... --Il est leur tte! --Alerte! les leudes du comte de Neroweg! Nos vedettes les ont aperus de loin... La petite Odille, rveille par le tumulte, et entendant les paroles des Vagres, s'cria avec terreur, en se jetant au cou de Ronan: --Le comte Neroweg! sauve-moi! --Ne crains rien, pauvre enfant! c'est lui qui doit craindre. Puis, s'adressant Loysik, Ronan ajouta: --Mon frre, le destin nous envoie un descendant de cette race de Neroweg, que notre aeul Scanvoch a combattu, il y a deux sicles, sur les bords du Rhin... Je veux tuer ce barbare, sa descendance ne sera pas funeste la ntre... --Tue-moi aussi,--murmura Odille en se jetant aux genoux du Vagre et en joignant les mains;--j'aime mieux mourir que de retomber aux mains du comte... Ronan, touch du dsespoir de l'enfant et ne pouvant prvoir l'issue du combat, resta un moment pensif; puis, avisant, assez leve au-dessus de sa tte, une grosse branche de chne, il s'lana d'un bond, la saisit son extrmit; puis, retombant sur le sol, il la ramena, la tenant d'une main ferme, et la faisant plier. --Loysik,--dit-il l'ermite,--asseois Odille sur cette branche; en se redressant elle enlvera cette pauvre enfant, qui pourra ainsi gagner la feuille et s'y blottir jusqu' la fin du combat... Je vais rassembler les Vagres... Bon courage, petite Odille... je reviendrai... Et il courut vers ses compagnons, pendant que l'esclave, place sur la branche par Loysik, disparaissait au milieu de l'paisse feuille en tendant ses bras vers Ronan. L'aube naissante clairait la fort, la cime des arbres se rougissait des premiers feux du jour. Les Vagres, qui venaient d'annoncer l'approche du comte Neroweg et de ses leudes, avaient pris, travers le fourr, un sentier impraticable aux chevaux des Franks, et beaucoup plus court que le chemin que ceux-ci devaient suivre pour arriver la clairire. La plupart des Vagres, las de boire, de chanter et de danser, s'taient endormis sur l'herbe peu de temps avant le lever du soleil; rveills en sursaut, ils coururent aux armes: les esclaves, les colons, les femmes, les propritaires ruins, qui s'taient joints la Vagrerie, commencrent, en apprenant l'arrive des leudes, les uns trembler, les autres fuir au plus profond de la fort, tandis que bon nombre, gardant au contraire une brave contenance, se munissaient en hte, et faute de mieux, de gros btons noueux arrachs aux arbres... Les Vagres comptaient parmi eux une douzaine d'excellents archers, les autres taient arms de haches, de masses d'armes, de piques, d'pes, ou de faux emmanches revers. Aux premiers cris d'alarme, les hardis compagnons s'taient runis autour de Ronan et de l'ermite... Fallait-il combattre les leudes? fallait-il fuir devant eux? Peu voulaient fuir, beaucoup voulaient combattre... et la belle vchesse, au bras de son Vagre, criait plus haut que tous les autres:--Bataille! bataille!--esprant peut-tre trouver ainsi la mort, aprs cette nuit d'amour et de libert, qui semblait lui peser comme un remords. Deux autres vedettes accoururent: cachs dans les taillis, ils avaient pu compter, peu prs, le nombre des leudes du comte; ils n'taient gure qu'une vingtaine cheval, bien quips, mais une centaine de gens de pied, arms de piques et de btons, les accompagnaient; les uns taient Franks, les autres appartenaient la cit de Clermont, requise, au nom du roi, par le comte Neroweg, d'envoyer des hommes la poursuite des Vagres; plusieurs esclaves de l'vque Cautin qui, par peur de l'enfer, n'avaient pas voulu courir la Vagrerie aprs l'incendie de la villa piscopale, augmentaient la troupe de Neroweg. La troupe de Ronan, y compris les nouvelles recrues dcides combattre, s'levait quatre-vingts hommes au plus. Dans cette pineuse occurrence, on tint conseil en Vagrerie... Que dcida-t-on? plus tard on le saura. Depuis une demi-heure, l'arrive du comte et de ses leudes a t annonce par les vedettes; les Vagres ont disparu; au milieu des clairires o ils ont festoy durant la nuit, il ne reste que les dbris du festin, des outres vides, des vases d'or et d'argent sems sur l'herbe foule; prs de l sont les chariots emmens de la villa piscopale, et plus loin les carcasses des boeufs prs d'un brasier fumant encore... Profond est le silence de la fort... Bientt un esclave de la villa, l'un des pieux guides des leudes, sort du fourr dont la clairire est entoure; il s'avance d'un pas dfiant, prtant l'oreille et regardant autour de lui, comme s'il redoutait quelque embche; mais la vue des dbris du festin, il fait un mouvement de surprise et se retourne vivement; il allait sans doute appeler la troupe qu'il prcdait de loin, lorsqu' l'aspect des vases d'or et d'argent, disperss sur l'herbe, ce bon catholique rflchit, court au butin, se saisit d'un calice d'or qu'il cache sous ses haillons; puis il appelle les leudes grands cris en disant: --Par ici! par ici!... On entend d'abord au loin, et se rapprochant de plus en plus, un grand bruit dans les bois, les branches des taillis se brisent sous le poitrail et sous le sabot des chevaux; des voix s'appellent et se rpondent; enfin sort du fourr le comte Neroweg cheval, et la tte de plusieurs de ses leudes; les autres, moins imptueux, ainsi que les gens de pied le suivent de loin, travers le taillis, et vont bientt le rejoindre. Aux cris de l'esclave, Neroweg avait cru tomber sur la troupe des Vagres; mais il ne vit personne dans la clairire, sinon notre bon catholique qui accourait criant: --Seigneur comte! les Vagres impies qui ont saccag la villa de notre saint vque, se sont enfuis dans la fort. Neroweg leva sa longue pe sur la tte de l'esclave, l'abattit sanglant aux pieds de son cheval. --Chien!--s'cria-t-il,--tu m'as tromp... tu t'entendais avec les Vagres!... L'esclave tomba mourant, et le vase d'or qu'il avait drob s'chappa de dessous ses haillons. -- moi le vase d'or,--s'cria le comte, et montrant le calice du bout de son pe un de ses hommes, qui le suivait pied, ajouta:--Karl, mets cela dans ton sac... Ces pillards avaient toujours sur leurs talons quelques porteurs de grands sacs, o ils enfouissaient le butin; mais au moment o Karl s'apprtait obir au comte, celui-ci aperut plus loin, tincelants dans l'herbe aux rayons du soleil levant, les autres vases d'or et d'argent, emports de la villa piscopale. Neroweg, faisant faire alors un grand bond son cheval, s'cria: -- moi ces trsors... remplis ton sac, Karl... appelle Rigomer, qu'il remplisse aussi le sien... moi tous!... --Non pas toi seul... mais nous!--s'crirent les leudes qui le suivaient;-- nous aussi ces richesses... Ne sommes-nous pas tes gaux?... --gaux la bataille... nous sommes gaux au partage du butin; n'oublie pas ceci, Neroweg... --Souviens-toi qu'au pillage de Soissons, le grand roi Clovis lui-mme... n'osa pas disputer un vase d'or l'un de ses guerriers. -- nous donc ces trsors comme toi... et faisons l'instant le partage... Le comte n'osa pas rsister aux rclamations des leudes, car ces guerriers, tout en reconnaissant un chef, traitaient toujours avec lui de pair pair. Aussi plusieurs de ces pillards descendirent de cheval, convoitant des yeux les calices, les botes vangiles, les patnes, les coupes, les plats, les bassins et autres orfvreries d'or et d'argent... Dj, se prcipitant, se heurtant, ils allongeaient les mains vers ces richesses, lorsqu'une voix retentissante, qui semblait venir du ciel, s'cria: --Arrtez, sacrilges! Dieu vous entend... Dieu vous voit!... Si vous osez porter une main impie sur les biens de l'glise, vous tes damns... cette voix, d'en haut, le comte Neroweg plit, trembla de tous ses membres, et tomba genoux... Plusieurs leudes l'imitrent, frapps de terreur. --Tous genoux, paens!--reprit la voix de plus en plus menaante,--tous genoux, maudits!... Les derniers leudes qui restaient encore debout s'agenouillrent perdus, ainsi que tous les gens de pied qui avaient rejoint les cavaliers; cette foule effare courba le front, se frappa la poitrine en murmurant: --Miracle! miracle! c'est la voix du Seigneur Dieu!... --Maintenant, grands pcheurs!--reprit la voix d'en haut d'un ton plus terrible encore,--maintenant que vous vous tes courbs, frapps de terreur sous l'oeil du Seigneur, venez au secours de votre... La voix n'acheva pas... les rameaux d'un grand chne, auprs duquel taient agenouills Neroweg et ses leudes, se brisrent et l sous le poids d'un gros corps dgringolant de branche en branche, et dont la chute, ainsi amortie, fut si peu dangereuse, que ce gros corps, arrivant terre presque sur ses pieds, faillit craser le comte. Ce nouvel incident, ajoutant la terreur de Neroweg et celle de la foule, tous se jetrent la face contre terre en murmurant: --Seigneur! Seigneur! ayez piti de nous dans votre colre!... Qui tait tomb du fate de l'arbre?... l'vque Cautin... la voix d'en haut, c'tait la sienne... Avant l'arrive des Franks, Ronan, le piquant de la pointe de son pe, l'avait forc grimper devant lui comme un gros loir dans le branchage du chne, o il l'avait accompagn, le laissant mme parler au nom du Seigneur, tant qu'il s'tait born pouvanter Neroweg et ses leudes; mais lorsque le saint homme voulut les appeler son aide, le Vagre le saisit la gorge... ce brusque mouvement fit choir Cautin de branche en branche presque sur le dos du comte; mais l'homme de Dieu tait un rus compre, et quoiqu'un instant tourdi de sa chute, il voulut profiter de la terreur des Franks et de la foule, toujours agenouills la face contre terre, il se raffermit sur ses jambes, puis il s'cria en gonflant ses joues et en frottant ses larges reins endoloris par sa chute: --Malheureux! implorez votre saint vque, qui redescend du ciel... sur l'aile des archanges du Seigneur!... --Miracle!--dit la foule, et chacun de baiser la terre en se frappant la poitrine avec un redoublement de terreur.--Miracle!... miracle!... --Saint vque Cautin, qui descendez du ciel... protgez-nous! --Est-ce ta voix, patron?--murmura Neroweg toujours la face contre terre, sans oser encore lever les yeux,--est-ce ta voix, saint vque, ou est-ce un pige de Satan? --C'est moi-mme... moi, ton vque... en douter serait un sacrilge! --D'o viens-tu, bon patron? --Ne te l'ai-je pas dit?... je descends du ciel... Le Seigneur, aprs le sac de la villa piscopale, me voyant emmen par les Vagres, jamais damns! a envoy mon secours des anges exterminateurs, revtus d'armures d'hyacinthe, et arms d'pes flamboyantes; ils m'ont arrach des mains des Philistins, m'ont pris sur leurs ailes d'azur et d'argent, et m'ont emport vers le ciel, o, moi, serviteur indigne du Roi des rois, j'ai eu la dlectation, la jubilation de contempler la face resplendissante de l'ternel au milieu des chants des sraphins et des parfums du paradis... --Miracle!--rpta la foule tout d'une voix.--Miracle!... --Notre saint vque a vu le Seigneur en face. --Saint Cautin,--reprit Neroweg,--tu me protgeras, bon patron, mon cher pre en Dieu! --Oui, si tu te prosternes toujours devant les vques du Seigneur, et si tu enrichis son glise... Il l'a dit... il te le rpte par ma voix!... --Je te ferai btir une chapelle en ce lieu, s'il le faut, saint vque, pour glorifier ce grand miracle... --Ce n'est point assez, m'a dit le Seigneur, qui dans sa toute-puissance et omnipotence devinait ta pense... Non, ce n'est point assez... Voici ses paroles sacres, coute-les bien, comte: --Je t'coute, patron... je t'coute... --Neroweg et ses leudes,--m'a dit le Seigneur,--ont fui lchement de la villa piscopale lorsqu'elle a t attaque par les Vagres... --J'ai cru que c'taient des diables sortant de l'enfer qui est sous ta salle de festin, saint patron... --C'taient en effet des diables; mais ils avaient pris figure de Vagres... ce qu'ils ne font que trop souvent... Donc le Seigneur m'a dit ceci de sa propre bouche: --Je veux que le comte Neroweg fasse abandon du quart de ses biens l'vque de Clermont; qu'il fasse rebtir et orner richement la villa piscopale, qu'il a si lchement laiss mettre feu et sac par des diables, sous figure de Vagres... fantmes, que moi, le Seigneur Dieu, j'avais envoys de mon enfer, au comte Neroweg, pour prouver s'il aurait le courage de dfendre son pre en Christ, l'vque Cautin... Je veux de plus que le comte Neroweg poursuive les Vagres outrance, qu'il les fasse prir dans les supplices, surtout leur chef, et un ermite relaps, rengat, idoltre, qui accompagne ces damns... Je veux enfin que le comte fasse brler petit feu une Moabite, une sorcire, une infernale diablesse, qui fut autrefois lie par le mariage mon chaste et bon serviteur l'vque Cautin, qui, depuis que je l'ai fait, par ma grce, monter l'piscopat, est une vritable rose de pudicit, un vritable tigre de renoncement aux abominations de la chair... Que le comte Neroweg accomplisse mesdites volonts, ce prix seulement, je lui remettrai ses pchs, et un jour je lui ouvrirai les portes de mon ternel paradis... _Amen_... L-dessus, les sraphins ont brl des parfums d'une odeur cleste, et jou un air de luth des plus dlectables... aprs quoi le Seigneur a ordonn ses archanges de me rapporter doucement sur leurs ailes vers la terre... ce qu'ils viennent d'accomplir... Voyez plutt l-haut, tout l-haut, mais il faut vous hter... voyez tout l-haut... les derniers archanges s'envoler vers le trne d'or de l'ternel en dployant leurs belles ailes d'azur et d'argent!... Neroweg et quelques-uns de ses leudes, allchs par le rcit de cette vision, se relevrent, bants, sur leurs genoux, et levrent les yeux au ciel pour jouir du miraculeux spectacle promis par l'vque; mais au lieu des archanges aux ailes d'azur et d'argent, ils virent, par hasard, deux Vagres chevelus et barbus, leurs arcs entre les dents, rampant comme des couleuvres le long d'une grosse branche d'arbre, afin de gagner un endroit d'o ils pourraient, en bons archers, viser srement Neroweg et sa troupe... --Trahison!--s'cria le comte en se dressant de toute sa hauteur, et montrant la cime des arbres ses leudes.--Trahison! les Vagres sont l-haut cachs dans les arbres!... --Miracle! double miracle!--s'cria l'vque inspir.--Les anges exterminateurs avaient enlev dans les airs ces dmons sous figures de Vagres, afin de les prcipiter de plus haut au fin fond des enfers, leur demeure ternelle... Mais voici que ces dmons, en tombant du haut en bas, se seront raccrochs ces branches... Miracle! double miracle!... Allons, mes chers fils, exterminez les Philistins! peine l'vque achevait-il ces mots, en se glissant sous l'un des chariots, qu'une vole de flches, tire du haut des arbres par les Vagres, cribla la troupe de Neroweg... Se voyant dcouverts, les hardis garons n'hsitrent plus combattre; les traits furent lancs si juste par ces fins archers, que chaque flche trouva son carquois dans la blessure qu'elle fit l'ennemi. -- toi, Neroweg,--dit du haut d'un arbre la voix de Ronan, le meilleur archer de la Vagrerie,--un descendant de Scanvoch t'envoie ceci toi, descendant de l'_Aigle terrible_... Malheureusement pour l'adresse de Ronan sa flche s'moussa sur le casque de fer du comte, les Vagres jusqu'alors cachs dans les fourrs en sortirent en poussant de grands cris, attaqurent intrpidement les troupes de Neroweg, une furieuse mle s'engagea. Et qui fut vainqueur dans ce combat? les Vagres ou les Franks? Maldiction! presque tous les Vagres, aprs une lutte acharne, ont t extermins, quelques-uns chapps au massacre, d'autres trop gravement blesss pour fuir, restrent prisonniers de Neroweg... Ronan le Vagre fut de ceux-l. Et Loysik? et la petite Odille! et l'vchesse? Aussi prisonniers... oui, tous ont t conduits au burg du comte frank, tandis que Saint-Cautin, triomphant et remportant ses vases d'or et d'argent, regagnait Clermont, suivi d'une foule pieuse criant partout sur son passage: --Gloire notre saint vque! gloire au bienheureux Cautin... il a vu l'ternel face face! CHAPITRE III. Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, o sont retenus prisonniers Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'vchesse et Odille.--Vie d'un seigneur frank et de ses leudes dans son chteau, vers le milieu du sixime sicle (558).--Le festin.--Le _mhl_.--L'preuve des fers brlants et de l'eau froide.--L'appartement des femmes.--Godgisle, cinquime pouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle apprend du meurtre de Wisigarde, quatrime femme du comte.--L'enfer et le clerc.--Chram, fils de Clotaire, roi de France, arrive au burg du comte.--Suite de Chram ou _truste_ royale.--Leudes campagnards et _antrustions_ de cour.--Le _Lion de Poitiers_.--_Imnachair et Spactachair._--Irrvrence de ces jeunes seigneurs l'endroit du bienheureux vque Cautin, qui confond ces incrdules par un nouveau miracle.--But de la visite de Chram au comte Neroweg.--Torture de Ronan et de Loysik destins prir le lendemain avec la belle vchesse et la petite Odille.--Le bateleur et son ours.--Ce qu'il advient de la prsence de cet homme et de cet ours dans le burg du comte. Le burg du comte Neroweg, situ au milieu de l'emplacement d'un ancien camp romain fortifi, est bti sur le plateau d'une colline qui domine une immense fort; entre cette fort et le burg s'tendent de vastes prairies, arroses par une large rivire; au del de la fort, les hautes montagnes volcaniques de l'Auvergne s'tagent l'horizon. L'habitation seigneuriale, destine au comte et ses leudes, est construite la mode germanique: au lieu de murailles, des poutres, soigneusement quarries et relies entre elles, reposent sur de larges assises de pierre; de loin en loin, pour consolider ces boiseries paisses d'un pied, des pilastres maonns, appuys sur le soubassement, montent jusqu'au toit, construit de bardeaux de chne et de planchettes d'un pied carr superposes les unes aux autres; toiture aussi lgre qu'impntrable la pluie. Ce btiment, formant un carr long orn d'un large portique de bois, s'appuie, de chaque ct, sur d'autres constructions galement en charpente, recouvertes de chaume et destines aux cuisines, aux celliers, la buanderie, la filanderie, aux ateliers des esclaves tisseurs de laine, tailleurs, cordonniers ou corroyeurs; l sont aussi les chenils, les curies, les perchoirs pour les faucons, la porcherie, les tables, le pressoir, la brasserie et d'immenses granges remplies de fourrage pour les chevaux et les bestiaux. Dans le btiment seigneurial se trouvait le _gynce_ (appartement des femmes), rserv Godgisle, cinquime pouse du comte (la seconde et la troisime vivaient encore). Elle passait l tristement ses jours, sortant rarement et filant sa quenouille au milieu des esclaves femelles de la maison, occupes divers travaux d'aiguille et de tissage; une chapelle en bois, desservie par un clerc, commensal du burg, attenait ce gynce, sorte de lupanar dont le comte se rservait seul l'entre. L, sous les yeux de sa femme, il choisissait, aprs boire, ses nombreuses concubines; ses leudes, selon leurs caprices, toujours obis, sous peine de coups de bton, s'accouplaient avec les femmes esclaves du dehors. La totalit de ces btiments, ainsi qu'un jardin et un vaste hippodrome, entour d'arbres, destin aux exercices militaires des leudes et des gens de guerre pied, aussi libres et de race franque, est entoure d'un foss de circonvallation, antique vestige de ce camp romain qui date de la conqute de Csar. Les parapets ont t dgrads par les sicles, mais ils offrent encore une bonne ligne de dfense; une seule des quatre entres de cette enceinte fortifie, ouvertes, selon l'usage, au nord, au midi, l'est et l'ouest, a t conserve: c'est celle du midi; de ce ct, un pont volant, construit de madriers, est jet, durant le jour, sur ce foss, pour le passage des pitons, des chariots et des chevaux; mais chaque soir, pour plus de sret, car le comte est ombrageux et dfiant, le pont est retir par le gardien. Ce foss profond, rendu marcageux par les suintements et par la permanence des eaux, est rempli d'un tel amoncellement de vase, que l'on s'y engloutirait si l'on tentait de traverser ce bourbier. Non loin de l'hippodrome et une assez grande distance des btiments, mais en dedans de l'enceinte fortifie, est bti en briques imprissables, comme toutes les constructions romaines, un _ergastule_, sorte de cave profonde destine, lors de la conqute romaine, enfermer les esclaves destins aux travaux du camp et des routes voisines; Ronan, Loysik, l'ermite laboureur, la belle vchesse, la petite Odille et plusieurs Vagres (morts, depuis leur captivit, des suites de leurs blessures), ont t renferms, il y a un mois, dans cet ergastule, prison du burg, ensuite du combat des gorges d'Allange, o la plupart des Vagres ont pri, les autres ont fui dans la montagne. La position de ce burg, le repaire du noble frank, n'est-elle pas bien choisie?... Les antiques fortifications romaines mettent cette demeure l'abri d'un coup de main. Le seigneur comte veut-il chasser la bte fauve? la fort est si voisine du burg, qu'aux premires nuits de l'automne l'on entend au loin bramer les cerfs et les daims en rut; veut-il chasser au vol? les plaines dont sa demeure est entoure offrent aux faucons des niches de perdrix, et non loin de l, d'immenses tangs servent de retraite aux hrons qui souvent, dans leur lutte arienne avec le faucon, transpercent de leur bec effil l'oiseau chasseur; le seigneur comte veut-il enfin pcher? ses nombreux tangs regorgent de brochets, de carpes, de lamproies, et la truite au dos d'azur, la perche aux nageoires de pourpre, sillonnent les ruisseaux d'eau vive. Oh! seigneur comte Neroweg! qu'il est doux pour toi de jouir ainsi des biens de cette terre conquise par tes rois, avec l'aide de l'pe de ton pre et de ses leudes... Toi, comme tes pareils, les nouveaux matres de ce sol fcond par les labeurs de notre race, vous vivez dans la paresse et l'oisivet... Boire, manger, chasser, jouer aux ds avec tes leudes, violenter nos femmes, nos soeurs, nos filles, et communier chaque semaine en fin catholique, voil ta vie... voil la vie des Franks[A], possesseurs de ces immenses domaines dont ils nous ont dpouills!... Oh! comte Neroweg, qu'il fait bon d'habiter ce burg, bti par des esclaves gaulois enlevs leurs champs, leur maison, leur famille, apportant dos d'homme, sous le bton de tes gens de guerre, le bois des forts, les roches de la montagne, le sable des rivires, la pierre de chaux tire des entrailles de la terre; aprs quoi, ruisselants de sueur, briss de fatigue, mourant de faim, recevant pour pitance quelques poignes de fves, ils se couchaient sur la terre humide, peine abrits par un toit de branchages; ds l'aube, les morsures des chiens rveillaient les paresseux... Oui, ces gardiens aux crocs aigus, dresss par les Franks, accompagnaient les esclaves au travail, htaient leur marche appesantie lorsqu'ils revenaient, courbs sous de lourds fardeaux, et si, dans son dsespoir, le Gaulois tentait de fuir, aussitt ces dogues intelligents les ramenaient au troupeau humain grands coups de dents, de mme que le chien du boucher ramne au bercail un boeuf ou un blier rcalcitrant. Et ces esclaves? appartenaient-ils tous la classe des laboureurs et des artisans, rudes hommes, rompus ds l'enfance aux durs labeurs? Non, non... parmi ces captifs, les uns, habitus l'aisance, souvent la richesse, avaient t, lors de la conqute franque ou des guerres civiles des fils de Clovis entre eux, enlevs de leurs maisons de ville ou des champs, eux, leurs femmes et leurs filles; celles-ci, envoyes au logis des esclaves femelles pour les travaux fminins et les dbauches du Frank; les hommes, la btisse, au labour, la porcherie, aux ateliers; d'autres esclaves, jadis rhteurs, commerants, potes ou trafiquants, avaient t pris sur les routes, lorsque runis en troupe et croyant ainsi voyager plus srement, en ces temps de guerre, de ravage et de pillage, ils allaient d'une ville l'autre. Oui, l'esclavage rendait ainsi frres en misre, en douleur, en dsesprance le Gaulois riche, habitu aux loisirs, et le Gaulois pauvre, rompu aux pnibles labeurs; oui, la femme aux mains blanches, au teint dlicat, et la femme aux mains gerces par le travail, au teint brl par le soleil, devenaient ainsi, par l'esclavage, soeurs de honte et de dshonneur, jetes pleurantes, et, si elles rsistaient, saignantes, dans la couche du seigneur frank. Oh! nos pres!... oh! nos mres!... par tout ce que vous avez souffert!... oh! nos frres et nos soeurs!... par tout ce que vous souffrez!... oh! nos fils!... oh! nos filles!... par tout ce que vous souffrirez encore!... oh! vous tous, par les larmes de vos yeux, par le sang de votre corps, par le viol de votre chair, vous serez vengs!... Vous serez vengs de ces Franks abhorrs!... dt cette vengeance terrible, aussi implacable qu'elle est juste, frapper dans des sicles la race de nos conqurants!... Bien dit, mon Vagre!... Mais, fou rvolt, tu comptes sans les vques!... Les entends-tu? les entends-tu?... -- pieux vque, ma maison est pille, mon pre gorg, nous voici, moi et les miens, rduits l'esclavage!... --Bnissez Dieu, mon fils, de vous envoyer de pareilles preuves! bnissez Dieu!... --Les Franks ont viol ma fille sur le corps de sa mre ventre! --preuve! preuve!... bnissez Dieu!... --Quoi! pas de vengeance contre ces Franks?... quoi! ne pas leur demander oeil pour oeil, dent pour dent?... --Non, mon fils; les Franks sont orthodoxes et confessent la sainte Trinit, ils expient leurs crimes en enrichissant les glises et les prtres du Seigneur, moyennant quoi nous remettons ces fidles leurs gros pchs... Bnissez donc les maux qu'ils vous font, mon fils; c'est votre salut qu'ils font. --J'couterai ta voix, saint vque, je bnirai les Franks, divins instruments de mon salut, je chrirai les preuves qu'ils me font subir par votre volont, mon doux Seigneur! merci donc, Dieu souverainement juste et bon! merci! faites, s'il vous plat, qu'il en soit ainsi de ma descendance travers les sicles! oui, faites, s'il vous plat, que ma race, crase sous le joug des Franks, pleure, gmisse et saigne toujours ainsi, d'ge en ge, cette fin qu' force de maux, de misres, de dsastres, elle gagne comme moi son paradis, selon que nous le promettent vos prtres, Dieu tout-puissant qui souriez d'un air si paterne mes tortures! grces vous soient jamais rendues! _Amen._ la bonne heure, mon orthodoxe, voil parler! Patrie, libert, honneur, famille, race, vaillance, fiert, gloire d'autrefois, oublie tout, oublie tout; fais mieux, crois-moi, arrache de ta poitrine ton coeur gaulois; il pourrait, malgr toi, tressaillir encore notre opprobre; ouvre aussi tes quatre veines, quelques gouttes du valeureux sang de nos pres pourraient y couler encore. Remplace ce sang vermeil et chaud par l'eau glaciale du baptistre de tes vques, aprs quoi courbe le front, tends le dos et marche sans broncher au paradis. En attendant que tu y arrives au paradis, mon catholique, entrons dans le burg de ton seigneur... Foi de Vagre! par la sueur et par le sang de tes pres qui ont suint sur chaque poutre, sur chaque pierre de cette btisse, c'est un commode, vaste et beau btiment que ce burg du seigneur comte! douze poutres de chne, bien arrondies, supportent le portique; il conduit la salle du _Mhl_, ainsi que ces chefs barbares appellent le tribunal o ils rendent leur justice seigneuriale[B], salle immense, au fond de laquelle, sur une estrade, est lev le sige du comte et le banc de ses leudes qui l'assistent. L, il tient son mhl, o se jugent les dlits commis dans son domaine; dans un coin on voit un rchaud, un chevalet et quelques tenailles; pas de bonne justice sans torture et sans bourreau. Puis, l bas, vois, dans ce coin fleur de terre, une grande cuve remplie d'eau, et si profonde, qu'un homme s'y pourrait noyer; non loin de la cuve sont neuf socs de charrue, poss sur le sol. Qu'est-ce que cela, le sais-tu? mon saint homme en rsignation, en soumission et en contrition? Cette cuve, ces socs de charrue, ce sont les instruments de l'_preuve judiciaire_, ordonne par la loi _salique_, loi des Franks, puisque la Gaule subit aujourd'hui la loi des Franks. Et cette porte de coeur de chne, paisse comme la paume de la main et garnie de lames de fer, de clous normes? cette porte est celle du trsor de ce noble seigneur; lui seul en a la clef. L, sont les grands coffres, aussi bards de fer, o il renferme ses sous d'or et d'argent, ses pierreries, ses vases prcieux, sacrs ou profanes, ses colliers, ses bracelets, son pe de parade poigne d'or, sa belle bride frein d'argent, et sa selle orne de plaques et d'triers de mme mtal, en un mot, mon saint homme, tout ce qu'il a ranonn, larronn, chez ceux de ta race, est rassembl dans le trsor du comte. coute donc! entends-tu ces rires bruyants? ces cris avins dans la pice voisine, spare de la salle du tribunal par de grands rideaux de cuir tann et corroy dans le burg? On est fort gai l-dedans: dis un _Oremus_, demande au ciel de longs et gracieux jours pour ton noble seigneur Neroweg, sans oublier son patron le bienheureux vque Cautin, le faiseur de miracles, et entrons dans la salle du festin. La nuit est venue; voil, sur ma foi, de curieux candlabres de chair et d'os; dix esclaves tanns, dcharns, peine couverts de haillons, sont rangs, cinq d'un ct de la table, cinq de l'autre, et immobiles comme des statues, tiennent de gros flambeaux de cire allums[C], suffisant peine clairer ces lieux; deux ranges de piliers de chne arrondis, sorte de colonnade rustique, partagent cette salle en trois parties, la coupant dans sa longueur et aboutissant d'un ct la porte du mhl; et de l'autre la chambre coucher du comte, laquelle communique au logis de Godgisle et de ses femmes, de sorte qu'aprs boire le noble reprsentant du bon roi Clotaire, en Auvergne, peut rendre la justice ou jeter ses concubines sur sa couche. Entre les deux ranges de piliers se trouve la table du comte et des leudes ses pairs; droite et gauche en dehors des piliers, sont deux autres tables, l'une rserve aux guerriers d'un rang infrieur, l'autre aux principaux serviteurs du comte, son snchal, son marchal, son chanson, son cuyer, ses chambellans et autres, car les seigneurs singent de leur mieux la cour de leurs rois[D]. Dans les quatre coins de la salle, jonche, selon la coutume, de feuilles vertes en t, de paille en hiver, sont quatre grosses tonnes, deux d'hydromel, une de cervoise et une de vin _herb_[E], vin d'Auvergne ml d'pices et d'absinthe, boissons brasses ou foules par les esclaves du burg; le long des boiseries sont suspendus les trophes de la vnerie du comte et des armes de chasse ou de guerre; ttes de cerfs, de chevreuils et de daims, garnies de leur ramure; ttes de buffles, d'ours et de sangliers, munies de leurs dfenses ou de leurs crocs. Les chairs et les cuirs ont t enlevs, il ne reste de ces ttes que leurs ossements blanchis; pieux, piques, couteaux, trompes de chasse, filets de pche, chaperons de fauconnerie, armes de guerre, lances, francisques, pes, hangons et boucliers peints de couleurs tranchantes, sont aussi appendus aux boiseries. Sur la table, vrai festin de Vagrerie, ce ne sont que chevreuils et sangliers rtis tout entiers, montagnes de jambons de porcs ou de venaison fume, avalanches de choux au vinaigre, mets favoris des Franks, pices de boeuf, de mouton et de veau, engraisss dans les tables du comte, menu gibier, volailles, carpes et brochets, ceux-ci grands comme Lviathan, lgumes, fruits et fromages de la fertile Auvergne; les cruches et les amphores, sans cesse remplies par les sommeliers qui courent aux tonneaux dfoncs, sont sans cesse vides par les Franks, dans des cornes de taureau sauvage, leur coupe habituelle. La corne dont se sert Neroweg a d appartenir un buffle monstrueux, elle est noire et orne du haut en bas de cercles d'or et d'argent. De temps autre le seigneur comte fait un signe, et plusieurs esclaves, placs l'un des bouts de la salle, et portant les uns des tambours, les autres des trompes de chasse, font une musique endiable, peut-tre moins assourdissante et discordante que les cris et les rires de ces pais Teutons, gloutons repus, et dj pour la plupart ivres demi. De ce festin que dis-tu, mon orthodoxe? ces vins, ces venaisons, ces poissons, ces boeufs, ces porcs, ces moutons, ce gibier, ces volailles, ces lgumes, ces fruits, qui les a produits? La Gaule! le pays cultiv, fcond, par ceux-l qui, affams au milieu de ces monceaux de victuailles, servent de flambeaux vivants pour clairer le festin; par ceux-l qui, cette heure, au fond de masures de boue et de roseaux, partagent, puiss de fatigue, leur maigre pitance avec leur famille, non moins affame... Allons, mon saint homme, continue ton antienne! O Dieu misricordieux! bni sois-tu de nous envoyer la disette, nous qui produisons l'abondance! bni sois-tu de faire ainsi dvorer nos yeux les produits de cette terre fertilise par le travail de nos pres! bni sois-tu, quitable seigneur, voici que notre matre le conqurant est repu, ses compagnons aussi, ses serviteurs aussi, ses chiens aussi, tandis que nous, esclaves, la faim nous dvore! grces te soient donc rendues, Dieu rempli de justice et de bont! car notre faim est atroce et nous mord les entrailles... Fais, Seigneur! qu'il en soit ainsi chaque jour, et plus vite et plus tt nous irons en paradis. Voici donc les Franks repus, avins; rires, hoquets et dfis de boire, de boire encore, de boire toujours, se croisent en tous sens; ils sont trs-gais ces conqurants de la vieille Gaule; le seigneur comte est surtout en belle humeur; ct de lui sige son clerc, qui lui sert de secrtaire, et dessert l'oratoire du burg; car, selon la nouvelle coutume autorise par l'glise, les seigneurs franks peuvent avoir un prtre et une chapelle dans leur maison[F]. Ce clerc a t plac prs de Neroweg, par Cautin. Le prlat rus a dit au barbare stupide: Ce clerc ne t'accordera pas la rmission des crimes que tu pourrais commettre et ne te sauvera pas des griffes de Satan; moi seul, j'ai ce pouvoir; mais la prsence continuelle d'un prtre, auprs de toi, rendra plus difficiles les entreprises du dmon; cela te donnera le loisir, en cas d'urgence diabolique, d'attendre ma venue sans risquer d'tre emport en enfer. La bruyante gaiet des leudes est son comble; Neroweg veut parler, par trois fois il frappe sur la table avec le manche de son long couteau nomm _Scramasax_ par ces barbares; il s'en sert pour dpecer la viande et le porte habituellement sa ceinture: on fait silence, ou peu prs, le comte va parler; les coudes sur la table, il passe et repasse entre le pouce et le premier doigt de sa main droite, sa longue moustache rousse graisseuse et vineuse. Ce mouvement annonce toujours chez lui quelque acte de cruaut sournoise; aussi les leudes, connaissant leur comte, font d'avance et de confiance, ces pais Teutons, entendre leur gros rire; Neroweg, sans mot dire, montre du geste ses convives l'un des esclaves qui tenaient immobiles les luminaires du festin; ce pauvre vieux homme, rid, dcharn, longue barbe blanche comme ses cheveux, tait vtu d'une souquenille en lambeaux qui laissait voir sa chair jaune et tanne comme du parchemin; les quelques haillons qui lui servaient de caleon descendaient peine au-dessus de ses genoux osseux; ses jambes nues, grles, sillonnes de cicatrices faites par les ronces, semblaient pouvoir peine le supporter; oblig de tenir, ainsi que ses compagnons, la torche de cire bras tendu, sous la menace d'tre martyris coups de fouet, il sentait son maigre bras s'engourdir, faillir et vaciller malgr lui. S'adressant alors ses leudes avec une hilarit cruelle, le comte, dsignant du geste le vieil esclave, leur dit: --Hi... hi... hi... nous allons rire. Vieux chien dent, pourquoi tiens-tu si mal ton flambeau? --Seigneur... je suis trs-g... mon bras se lasse malgr moi... --Ainsi tu es fatigu? --Hlas! oui, seigneur... --Tu sais cependant que celui qui ne tient pas droit son flambeau est rgal, hi... hi... de cinquante coups de fouet? --Seigneur... la force me manque... --Tu me l'assures? --Oh! oui, seigneur... quelques moments de plus et le flambeau s'chappait de mes doigts engourdis. --Pauvre vieux... allons, teins ton flambeau... --Grces vous soient rendues, seigneur. --Un moment... que vas-tu faire? --Souffler sur la mche du flambeau pour l'teindre... --Oh! mais ce n'est point ainsi que je l'entends, moi... hi... hi... hi... Et Neroweg, caressant toujours sa moustache, jeta de nouveau sur ses leudes un regard ironique et sournois. --Seigneur, comment voulez-vous que j'teigne mon flambeau? --Je veux que tu l'teignes entre tes genoux[G]. cette plaisante ide du comte, les Franks applaudirent par des cris et des rires sauvages; le vieux Gaulois trembla de tous ses membres, regarda Neroweg d'un air suppliant et murmura: --Seigneur... mes genoux sont nus et le flambeau est ardent. --Eh! vieille brute... crois-tu que je t'ordonnerais d'teindre cette torche entre tes genoux s'ils taient couverts de jambards de fer? --Seigneur... mon bon seigneur... ce sera pour moi une grande douleur; par piti ne m'imposez pas ce supplice! --Bah! tes genoux, a n'est que des os! Hi... hi... hi... Cette saillie du comte redoubla les joyeusets des leudes. --Je n'ai que la peau et les os, c'est vrai,--rpondit le vieillard tchant de rire aussi afin d'apitoyer son matre,--je suis trs-chtif... pargnez-moi donc ce mal, s'il vous plat, mon bon seigneur. --coute... si tu n'teins pas l'instant ce flambeau entre tes genoux, je te fais saisir par mes hommes, et moi je t'teins la torche au fond du gosier... choisis donc et sur l'heure. Une nouvelle explosion d'hilarit prouva au vieux Gaulois qu'il n'avait point attendre merci des Franks. Il regarda en pleurant ses pauvres jambes frles et flageolantes; puis, cdant un dernier espoir, il dit au clerc d'une voix suppliante: --Mon bon pre en Dieu... au nom de la charit... intercdez pour moi auprs de mon seigneur le comte. --Seigneur, je vous demande grce pour ce vieux homme. --Clerc! cet esclave m'appartient-il, oui ou non? --Il vous appartient, noble seigneur. --Puis-je disposer de mon esclave selon que je veux, et le chtier selon qu'il me plat! --Mon noble seigneur, c'est votre droit. --Alors qu'il teigne vitement cette torche entre ses genoux, sinon je jure, par le grand Saint-Martin, que je la lui teins dans le gosier... --Mon bon pre en Dieu... intercdez encore pour moi... --Mon cher fils... il faut avec rsignation accepter les maux que le ciel nous envoie... --Finiras-tu?--s'cria le comte en frappant sur la table avec le manche de son grand couteau.--Assez de paroles... choisis: tes genoux ou ton gosier pour teignoir... Tu hsites... allons, mes leudes, saisissez-le... --Non, non, mon seigneur... voici que j'obis... Et ce fut une scne trs-comique pour les Franks... Foi de Vagre, il y avait de quoi rire en effet: le pauvre vieux Gaulois, toujours pleurant, approcha d'abord de ses genoux tremblotants la torche ardente; puis, la premire atteinte de la flamme, il retira soudain le flambeau; mais le comte, qui, les deux mains sur son ventre gonfl de vin et de viande, riait, ainsi que ses leudes, riait crever, cessa de rire et donna sur la table, d'un air terrible, un grand coup du manche de son couteau. L'esclave, d'une main tremblante, rapprocha la torche de ses genoux frissonnants, et voulut tout d'un coup en finir avec cette torture; il carta un peu les jambes, puis il les serra par deux fois convulsivement afin d'teindre la flamme entre ses genoux, ce quoi il parvint sans pouvoir retenir un grand cri de douleur; et si violente fut sa souffrance que le vieillard tomba sur le dos, presque priv de connaissance. --a sent le chien grill,--dit le comte en dilatant les narines de son nez d'oiseau de proie; et cette odeur de chair brle le mettant sans doute en got, il s'cria, comme frapp d'une ide subite:--Mes vaillants leudes, la prison du burg est bien garnie, ce me semble... Nous avons, enchans dans l'ergastule, d'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur... tous deux maintenant peu prs guris de leurs blessures; la petite esclave blonde, non gurie celle-l, et toujours quasi mourante, ce qui me prive, mon grand regret, de la prendre dans mon lit, car en la revoyant je la trouvais toujours avenante, malgr sa pleur et sa blessure... Nous avons encore la belle vchesse, non blesse, mais endiable... j'avais fort envie d'en faire ma concubine; mais mon clerc m'a dit qu'avoir pour matresse une sorcire femme d'un vque, c'tait dangereux pour mon salut... --Oui, noble comte, les liaisons charnelles avec les dmoniaques sont terribles pour notre salut, et en outre les liens sacrs qui attachaient l'vchesse son mari, devenu son frre en Dieu, avant qu'elle ft possde du dmon, existent toujours; ce serait donc commettre un adultre avec une sorcire, double et horrible crime que peuvent punir les flammes ternelles! --Assez, assez, mon clerc, ne parlons point ici de flammes ternelles, dont la rtissure de ce vieux esclave donne un avant-got; d'ailleurs il y a trop de femelles dans le gynce de ma femme Godgisle pour que je songe une vchesse sorcire. --Mais, comte,--reprit un des leudes,--que veux-tu faire de ces Vagres maudits, de cette petite Vagredine et de cette belle sorcire, amens ici aprs le combat des gorges d'Allange? --Ah! mes chers frres, l, vous avez vu mon protecteur, le bienheureux vque Cautin, descendre du ciel sur les ailes des anges? --Nous l'avons vu, clerc, nous l'avons vu... ou peu s'en faut. --Et ce grand miracle nous a frapps tous d'admiration et de frayeur... --Avez-vous remarqu, mes chers frres en Dieu, l'espce d'aurole dont tait encore entoure la rayonnante face de mon protecteur, sa descente du paradis? quelques-uns l'ont vue et la disent blouissante... --Moi et mon ami Sigivald, nous avons remarqu quelque chose d'approchant. --Mais, pour revenir ces Vagres maudits, ils ont t, avec plusieurs de leurs camarades, morts depuis dans l'ergastule, amens ici prisonniers parce qu'ils taient trop gravement blesss pour supporter le voyage de Clermont. --Et c'est l qu'ils doivent tre bientt conduits pour y tre jugs, torturs et supplicis; ils sont maintenant en tat de supporter voyage, torture et supplice... --Ah! que n'ont-ils mille membres brler, tenailler, pour expier la mort de nos compagnons d'armes qu'ils ont tus dans ce combat des gorges d'Allange et dans d'autres batailles!... --Veux-tu donc, comte, qu'ils soient jugs ici et non Clermont? --Non, non... ils seront jugs Clermont; l'vque Cautin, mon patron, tient avoir sa part du jugement; oh! _par l'Aigle terrible!_ mon aeul, qui corchait vifs ses prisonniers, le Vagre, l'ermite rengat et les deux sorcires seront vous de terribles supplices; mais ce n'est point d'eux qu'il s'agit ce soir... En vous parlant des prisonniers de l'ergastule, mes bons leudes, je voulais dire que nous avons l un de mes esclaves domestiques accus de larcin par l'esclave cuisinier: celui-ci affirme le vol, l'autre le nie, qui des deux ment? Si, pour connatre la vrit, nous nous amusions, avant de nous aller coucher, soumettre ces deux renardeaux l'preuve de l'eau froide et des fers ardents, selon notre loi des Franks-Saliens, loi qui rgit aujourd'hui la Gaule, notre conqute? --Tu as raison, comte... Aprs boire ce divertissement en vaut un autre. --Noble seigneur, puisque tu parles de la loi salique, je te dirai que j'ai reu, il y a quelques jours, un parchemin curieux, o est crit son prambule en termes pleins de foi et d'orthodoxie. --Alors, mon clerc, tu nous liras ceci au mlh, avant le jugement, ce sera fort propos; aprs quoi, selon l'usage, tu conjureras au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, l'eau et le feu de manifester la vrit par la volont de Notre-Seigneur Dieu... --Glorieux comte... --Que me veux-tu, clerc? --Vous vous rappelez... car vous-mme m'avez instruit de votre pieuse promesse... vous vous rappelez votre voeu de faire btir une magnifique chapelle au lieu mme o s'est accomplie la miraculeuse et cleste descente de notre bienheureux vque Cautin? --On btira la chapelle, clerc, on la btira... Il n'y a pas d'ailleurs beaucoup de temps de perdu... voil un mois peine que j'ai fait ce voeu... Vous tes toujours trs-hts, vous autres gens d'glise, lorsqu'il s'agit de mettre excution les voeux ou les donations; mon patron l'vque m'a aussi plusieurs fois rappel ma promesse de reconstruire sa villa piscopale... puisqu'il affirme que le Seigneur Dieu lui a dit de sa divine et propre bouche, qu'il tenait fort ce que les ravages de ces Vagres endiabls fussent rpars par moi, et que cela aiderait mon salut... --Douter des saintes paroles de notre bienheureux vque serait un grand pch, noble comte; ce serait l une tentation du malin esprit... dangereuse pour votre me. --Clerc, ne parlons pas du diable... Je me souviens toujours de cette pouvantable bouche de l'enfer qui s'est ouverte presque mes pieds chez l'vque Cautin... non, ne parlons pas du diable... je tiendrai mes promesses: je rparerai la villa, je ferai btir la chapelle; seulement il me faut le temps de trouver l'argent ncessaire ces grosses dpenses, car je ne veux point, moi, pour cela, dgarnir mes coffres... Laisse-moi donc le loisir de ranonner mes colons; puis voici bientt le temps du grand march aux esclaves qui se tient Limoges, l se rendent des achetants juifs que l'on dit cousus d'or... Je m'embusquerai avec mes leudes en quelque bon endroit de passage vers la frontire du Limousin pour y attendre la venue de cette juiverie... et quand je devrais leur faire arracher les oreilles, les dents et les yeux, il faudra bien qu'ils m'ouvrent leur bourse et me fournissent ainsi de quoi btir la chapelle et rparer la villa piscopale. --L'on ne saurait, noble comte, user mieux de l'or de ces meurtriers de Notre-Seigneur Jsus-Christ qu'en employant leurs richesses l'accomplissement des oeuvres pies. --Et maintenant, clerc, allons soumettre ces deux esclaves l'preuve de l'eau et du feu... Le tribunal est assembl: le comte, sur son sige, prside ce _mhl_, sept leudes l'assistent... Les esclaves porte-flambeau se tiennent debout derrire les juges; le tribunal est vivement clair, le fond de la salle, o se pressent les autres leudes et guerriers du burg, reste dans une demi-obscurit, o se projettent et l de rouges lueurs sortant d'un grand rchaud, que le forgeron des curies attise et souffle; dans ce brasier sont rougissants les neuf socs de charrue; en face du fourneau, se trouve enfonce, au niveau du sol, la cuve immense et remplie d'eau; au pied du tribunal, l'esclave accus de larcin est garrott; il est tout jeune et regarde les juges avec effroi; l'accusateur, homme d'un ge mr, contemple le tribunal avec une confiante assurance. Autour de chacun de ces deux hommes sont, selon l'usage, six autres esclaves _conjurateurs_, choisis par l'accusateur et l'accus, pour affirmer par serment ce qu'ils croient la vrit[H]. --Jugeons! jugeons!--dit le comte avec un hoquet.--Toi, mon majordome, redis cet esclave de quoi le cuisinier l'accuse. --Justin, esclave cuisinier de notre seigneur le comte, tait seul dans la cuisine; sur la table se trouvait une petite cuelle d'argent, servant l'usage de dame Godgisle, noble pouse de notre matre. Pierre, cet autre esclave, est entr dans la cuisine y apportant du bois; aussitt aprs son dpart, Justin s'est aperu que l'cuelle avait disparu; il est venu me dnoncer, moi, majordome, le larcin dont il accuse Pierre; quoi je lui ai dit qu'il aurait, lui Justin, une oreille coupe si l'cuelle ne se retrouvait point; quoi il m'a rpondu qu'il jurait par le salut de son me avoir dit vrai, et que le larron tait cet esclave-ci. --Et je le rpte encore, seigneur comte, si l'cuelle a t drobe, elle n'a pu l'tre que par Pierre que voici... Je le jure sur mon paradis! je suis innocent; mes conjurateurs sont prts le jurer comme moi sur leur salut. --Oui, oui...--reprirent en choeur les six esclaves,--nous jurons que Justin est innocent du larcin... nous le jurons sur notre salut... --Tu entends, chien?--dit Neroweg en se retournant vers Pierre.--Qu'as-tu rpondre? qu'est devenue cette cuelle? Je la connais bien, je l'avais rapporte du pillage de la ville d'Issoire, lorsque nous avons conquis l'Auvergne... Rpondras-tu, chien? --Seigneur, je n'ai pas vol l'cuelle, je ne l'ai pas mme vue sur la table... mes conjurateurs sont prts aie jurer comme moi sur leur salut... --Oui, oui...--reprirent en choeur les conjurateurs de l'accus,--Pierre est innocent; nous le jurons sur notre salut... --Mon cher frre en Christ,--dit le clerc l'accus,--songez-y, c'est un gros pch que le vol, et c'est, un autre gros pch que le mensonge... Prenez garde, le Tout-Puissant vous voit et vous entend... --Mon bon pre, j'ai grand'peur du Tout-Puissant, je suis ses commandements que tu nous enseignes, je souffre mes misres avec rsignation, j'obis mon matre, le seigneur comte, avec la soumission que tu ordonnes pour gagner le paradis; mais, je te le jure, je n'ai pas vol l'cuelle... La preuve, bon pre, c'est qu'on a fouill mes haillons, et l'on a rien trouv sur moi. --Ni sur moi!--reprit Justin,--ni sur moi non plus l'on n'a rien trouv. --Mais, renardeaux que vous tes! les larrons habiles savent dissimuler leur larcin! --Seigneur comte, croyez-moi, je vous le jure par les peines ternelles, je n'ai pas vol l'cuelle... --Et moi, Justin, je soutiens que Pierre doit tre l'auteur du vol... puisque je suis innocent... --Justin affirme, Pierre nie, moi, Neroweg, j'ordonne que pour savoir le vrai ils soient soumis, l'un l'preuve de l'eau froide, l'autre l'preuve des fers brlants... --Seigneur comte! --Que veux-tu, clerc? --Tu ordonnes que l'accusateur et l'accus soient tous deux soumis l'preuve? --Oui... --Mais si le jugement du Tout-Puissant prouve que l'accus est coupable, l'accusateur ne sera-t-il pas ainsi dclar innocent? Alors quoi bon les soumettre tous deux l'preuve? --Clerc... et si l'accusateur et l'accus se sont entendus pour voler mon cuelle? et si pour dtourner nos soupons ils s'accusent mutuellement?... ne vois-tu pas que l'preuve dira si tous deux sont innocents ou coupables, ou bien s'il y a un coupable et un innocent? --Oui, oui,--crirent les leudes, se rjouissant d'avance la pense de ce spectacle,--la double preuve... --Je ne redoute pas l'preuve, moi, je la demande!--dit Justin d'une voix ferme.--Dieu rendra tmoignage de mon innocence... --Moi aussi, je suis certain de mon innocence,--dit Pierre en tremblant,--pourtant l'preuve m'pouvante... --Ton compagnon, mon cher fils, te donne l'exemple d'une pieuse confiance dans la justice divine, sachant que l'ternel ne fait condamner que des coupables... --Hlas! bon pre, si l'preuve tourne contre moi? --Mon fils, c'est que tu auras vol l'cuelle. --Non, non... sur le salut de mon me, je ne l'ai pas vole. --Alors, mon fils, ne redoute rien du jugement de Dieu: sa justice est infaillible... --Ah! mon bon pre, quelle terrible et injuste loi! --Ne parle pas ainsi, mon cher fils; cette loi est sainte, c'est la loi salique, loi des Franks saliens, nos nobles conqurants; elle est place sous l'invocation de Notre-Seigneur-Jsus-Christ... Pour t'en convaincre, coute le prambule de cette loi au nom de laquelle on va vous soumettre l'preuve, accusateur et accus; tu reconnatras qu'une pareille loi doit inspirer un pieux respect lorsqu'elle est prcde d'une profession de foi si orthodoxe... coute bien, mon cher fils: L'illustre nation des Franks, fonde par Dieu, forte dans la guerre, profonde au conseil, d'une noble stature, d'une blancheur et d'une beaut singulires, hardie, agile et rude au combat, s'est rcemment convertie la foi catholique qu'elle pratique pure de toute hrsie; elle a cherch et a dict la loi salique par l'organe des plus anciens de la nation qui la gouvernaient alors: le _gast_ de _Wiso_, le _gast_ de _Bodo_, le _gast_ de _Salo_, le _gast_ de _Wido_, habitant les lieux appels _Salo-Heim_, _Bodo-Heim_, _Wido-Heim_, se runirent pendant trois _mhls_, discutrent avec soin et adoptrent cette loi-ci. Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur empire! qu'il remplisse leurs chefs des clarts de sa grce! qu'il protge l'arme, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur ceux qui les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jsus-Christ. Amen[I].--Or, je te le rpte, mon cher fils, une loi dont le prambule s'exprime si pieusement, ne peut tre taxe d'iniquit... Bnis-la donc, au contraire, puisqu'elle t'accorde la grce insigne de voir ton innocence manifeste par la toute-puissance de l'ternel. --Clerc, assez de paroles!--reprit le comte.--L'accus va subir l'preuve de l'eau froide... L'on va, selon l'usage, attacher sa main droite son pied gauche et le jeter dans cette grande cuve la tte la premire... S'il surnage, le jugement de Dieu le condamnera, il sera reconnu coupable, et demain il subira la peine due son larcin; s'il reste au fond, le jugement de Dieu l'absoudra[J]. un signe de Neroweg, plusieurs de ses hommes se jetrent sur l'esclave gaulois, et, malgr sa rsistance, ses prires, ils lirent sa main droite son pied gauche. --Hlas!--disait-il en gmissant,--quelle terrible loi, pourtant, mon bon pre!... Quel sort est le mien! Si je reste au fond de la cuve, je suis noy, quoique innocent! si je surnage, je suis condamn au supplice des larrons! --Le jugement de l'ternel, mon cher fils, ne saurait jamais s'garer. Dj les Franks, levant l'esclave entre leurs bras, se prparaient le lancer dans la cuve, lorsque le clerc s'cria: --Un moment! et la conscration de l'eau! Puis allant vers l'esclave, qui ne cessait de gmir, il approcha de ses lvres une croix d'argent qu'il portait au cou, et lui dit: --Baise cette croix, mon cher fils. Le jeune garon baisa pieusement le symbole de la mort de l'ami des affligs, pendant que le clerc lui disait, selon la formule adopte par l'glise: --O toi qui vas subir le jugement de l'eau froide, je t'adjure, par notre seigneur Jsus-Christ, par le Pre, le Fils et le Saint-Esprit, par la Trinit insparable, par tous les anges, archanges, principauts, puissances, dominations, vertus, trnes, chrubins et sraphins, si tu es coupable, que la prsente eau te rejette sans qu'aucun malfice puisse l'en empcher, et toi, seigneur Jsus-Christ, montre-nous de ta majest un signe tel, que si cet homme a commis le crime, il soit repouss par cette eau, la louange et la gloire de ton saint nom, pour que tous reconnaissent que tu es le vrai Dieu!... Et toi, eau! eau cre par le Pre tout-puissant pour les besoins de l'homme, je t'adjure, au nom de l'indivisible Trinit qui a permis au peuple d'Isral de te traverser pied sec, je t'adjure, eau, de ne pas recevoir ce corps s'il s'est allg du fardeau des bonnes oeuvres... Je te donne ces ordres, eau, confiant dans la seule vertu de Dieu, au nom duquel tu me dois obissance... Amen[K]. La conscration termine par le clerc, les Franks levrent au-dessus de leur tte l'esclave gaulois, qui se dbattait en criant, et le lancrent de toute leur force au milieu de la cuve, la grande rise de l'assistance. --Hi! hi! hi!... Jamais loutre, sautant du creux d'un saule la poursuite d'une carpe, n'a fait un plus beau plongeon!--disait le bon seigneur comte en se tenant les ctes tant il riait; l'assistance, riant aussi coeur joie, se pressait autour de la cuve, les uns et les autres disant: --Il surnagera! --Il ne surnagera pas! --Comme il bat l'eau! --Et ces glou... glou... glou!... --On dirait une bouteille qui s'emplit. --Ah! le voici qui reparat! --Non, il replonge! Cependant l'esclave surnagea et parvint rester un moment sur l'eau, la figure crispe, livide, les cheveux ruisselants, les yeux hagards et renverss, comme un homme qui, d'un effort dsespr, chappe la noyade; il agita au-dessus de l'eau la seule main qu'il et de libre, en criant: -- moi!... au secours!... je me noie!... Cet innocent oubliait, dans son effroi, que cette vie qu'il demandait tait rserve au cruel chtiment du larcin, dont il restait dsormais convaincu de par le _jugement de Dieu_... Ce grand sclrat fut retir demi-mort de la cuve; les Franks s'gayaient de plus en plus de ses contorsions et de l'expression de sa figure bleutre et encore pouvante... Il tomba, gmissant, sur le sol. --Mon fils, mon fils, je vous l'avais dit,--reprit le prtre d'une voix menaante,--c'est un grand pch que le larcin! c'est un grand pch que le mensonge! et voici que vous les avez commis tous deux, ces pchs, puisque le jugement sacr du seigneur Dieu, dans son infaillible et divine vrit, vous dclare coupable. --Va, misrable voleur!--lui dit un de ses conjurateurs avec ddain et courroux, craignant sans doute d'tre, lui et ses compagnons, chtis comme les complices de Pierre.--Tu nous avais jur de ton innocence, nous t'avons cru et tu nous as tromps, le jugement de Dieu nous le prouve!... Va, infme! je te mprise! je te hais!... Nous verrons avec joie ton supplice!... --Je suis innocent! je suis innocent!... --Et le jugement de Dieu, blasphmateur!--s'cria Justin.--Tu veux nous persuader que Dieu a menti!... --Hlas! je n'ai pourtant pas vol l'cuelle! --Tais-toi, impie!... L'preuve que je vais subir mon tour, avec une confiance aveugle dans la justice du Seigneur, moi, Justin, va une fois de plus tmoigner de ton crime! --Bien, bien, mon cher fils! Retirez-vous de ce misrable menteur, larron et blasphmateur!... Votre innocence sera vitement reconnue, votre pit aura sa rcompense. --Oh! je le sais, mon bon pre! aussi l'preuve me semble lente venir. --Ce chien tant dclar coupable par le jugement de Notre-Seigneur tout-puissant, subira la peine de son larcin: il aura l'oreille gauche coupe. Maintenant, passons l'preuve des fers ardents; car si le premier tmoignage prouve la laronnerie de cet esclave, cela ne prouve pas que l'autre soit innocent... Tous deux, je le rpte, peuvent s'tre entendus pour voler mon cuelle. --Oh! mon noble seigneur, je ne redoute rien,--s'cria Justin le cuisinier, la figure rayonnante d'une cleste confiance.--Je bnis Dieu de m'avoir rserv cette occasion de montrer une foi profonde dans notre sainte religion catholique, et de triompher une seconde fois des accusations des mchants... Mais, fidle tes commandements, Seigneur, je triompherai avec humilit. Pendant que ce bon croyant attendait impatiemment le nouveau triomphe de son innocence, le clerc, selon l'usage, alla consacrer et conjurer les fers au milieu du brasier, de mme qu'il avait conjur l'eau dans la cuve. ces fers ardents, il ordonna, au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, de respecter la plante des pieds de l'esclave s'il tait innocent, et de la lui brler jusqu'aux os s'il tait coupable. La conjuration termine, les forgerons des curies retirrent, l'aide de fortes tenailles, les socs de charrue de la fournaise, les rangrent tous les neuf plat sur le sol, deux ou trois pouces de distances les uns des autres; on et dit un norme gril, d'une forme trange, rougi au feu. --Dpchons,--dit le comte,--que les socs ne refroidissent pas. --Quelle danse ce renardeau va danser sur ces fers ardents, s'il s'est entendu avec l'autre pour voler l'cuelle! --Quel miracle pourtant va s'accomplir si le cuisinier est vraiment innocent!--dit un autre leude avec une curiosit inquite. --Marcher sur des socs rougis au feu sans se brler les pieds!... il n'y a que le dieu des chrtiens pour pouvoir de pareilles choses. C'est un grand dieu que le ntre!... --Un incomparable dieu! Rigomer! --Un incommensurable dieu, mes chers frres,--dit le clerc,--et de si tonnants miracles ne sont qu'un jeu pour lui!... Si grande tait la curiosit des Franks, que leur cruelle envie de voir danser l'esclave sur des fers rougis au feu tait certainement combattue par le dsir d'assister un surprenant miracle. peine le dernier des socs fut-il dpos sur le sol, que Neroweg, de crainte de les voir refroidir, dit prcipitamment Justin: --Vite... vite... marche l-dessus!... --Va, mon cher fils, et ne crains rien!... --Oh! je ne redoute rien, mon bon pre,--rpondit le cuisinier d'une voix inspire;--puis, croisant ses bras sur sa poitrine, il s'cria plein de ferveur:--Seigneur Dieu! tu lis dans les coeurs, tu as dj tmoign de mon innocence... donne en faveur de ton pauvre serviteur une nouvelle preuve de ta justice infaillible... Ordonne ces fers ardents d'tre aussi doux mes pieds que si je foulais un tapis de verdure et de fleurs. --Dpche... dpche... Assez de paroles... les fers refroidissent... --Qu'importe, seigneur comte!... ces fers ne sauraient jamais tre brlants pour moi... Et le Gaulois, le front rayonnant de srnit, le regard lev vers le ciel, s'avana d'un pas ferme vers les coutres de charrue. Pendant le court espace de temps qui s'coula jusqu'au moment o l'accus s'exposa au jugement de Dieu, le comte, son clerc et l'assistance, domins par l'imperturbable confiance de l'esclave, s'entre-regardrent, et Neroweg dit demi-voix aux leudes de son tribunal: --Il faut que le cuisinier soit vraiment innocent du larcin. --Va, mon fils en Dieu...--cria le clerc au moment o Justin levait le pied pour le poser sur le premier des coutres,--la justice de l'ternel est infaillible... Tu l'as dit, c'est un tapis de verdure et de fleurs que tu vas fouler. peine eut-il pos le pied sur le fer ardent, que notre fervent catholique poussa un cri terrible; la douleur fut si atroce que, trbuchant, il tomba en avant sur les genoux et sur les mains. Roulant ainsi au milieu des fers ardents, il se fit de nouvelles et profondes brlures; puis, pour chapper cette torture, il s'lana d'un bond dsespr, en rugissant de souffrance, et alla tomber dix pas de l, auprs de son compagnon garrott. --Vive l'infaillible jugement du Seigneur!--s'crirent les leudes, frapps d'admiration.--Vive le Christ! --Je le disais bien,--ajouta le comte,--ces deux larrons se sont entendus pour voler mon cuelle... Demain ils auront tous deux l'oreille coupe et seront mis la torture jusqu' ce qu'ils aient avou o ils ont cach leur larcin... --Tais-toi, comte!...--s'cria Justin en rugissant de douleur et de rage.--Les larrons, les pillards, c'est toi et tes hommes... J'aurais vol l'cuelle, que je n'aurais fait que voler un voleur... mais je ne l'ai pas vole... aussi vrai que je renie ce dieu menteur qui me condamne. --Malheureux!... blasphmer!... renier Dieu!... Moi, son serviteur, je t'ordonne en son nom de... --Tais-toi, prtre... tu ne me tromperas plus... Ta religion n'est que mensonge et fourberie, puisque ton dieu tmoigne contre les innocents... Oh! que je souffre!... que je souffre!... --Ces souffrances sont les peines anticipes de l'enfer, o tu brleras ternellement, larron sacrilge!... Dieu prouve ton crime, et tu as l'audace de te rvolter contre son jugement!... --Tais-toi, clerc... Non, ton dieu n'existe pas, ou s'il existe, il est mchant et menteur, comme les imposteurs qui se disent ses prtres!... --Sclrat!... tu veux donc attirer sur cette maison le courroux du ciel! Ah! seigneur comte... je tremble des malheurs qui nous menacent si cet audacieux impie continue ses blasphmes. Neroweg n'avait pas attendu l'observation de son clerc pour s'pouvanter des sacrilges paroles de l'esclave gaulois, et ple, tremblant, il frmissait cette pense qu'appel par les effrayants blasphmes du condamn, le diable pouvait soudain paratre pour emporter ce sclrat, et, par occasion, l'emporter peut-tre aussi, lui, Neroweg, pour payement de quelque restant de compte infernal non rgl avec le bienheureux vque Cautin; aussi le comte s'cria-t-il, frapp d'une ide subite: --Forgeron, tes tenailles sont encore dans le brasier et toutes rouges?... --Oui, seigneur comte. --Ce maudit ne blasphmera plus et ne risquera pas ainsi d'attirer le diable dans mon burg... Qu'on saisisse ce sacrilge et qu'on lui coupe la langue avec le tranchant des tenailles... Dis, clerc, crois-tu le Seigneur suffisamment apais par ce chtiment?... Crois-tu que le diable, n'entendant plus ces effrayants blasphmes, n'aura plus occasion de venir ici? --Je crois, seigneur comte, qu'il n'y a pas de supplice assez terrible pour ce maudit!... Nier Dieu et traiter ses ministres d'imposteurs!... --Veux-tu, clerc, que je le fasse carteler pour conjurer plus srement la prsence du dmon dans mon burg?... --Le chtiment que tu lui infliges suffit... Ce damn sera ainsi puni par l o il aura pch... Sa langue sclrate a blasphm; elle ne blasphmera plus... --Mais crois-tu ce chtiment suffisant?... Dis toute la vrit, clerc... Cet esclave est mon meilleur cuisinier, mais je n'hsiterais le faire carteler si tu regardes cela comme ncessaire cause du dmon?... --Non, te dis-je, noble comte, ce chtiment suffira... Nous ne voulons point d'ailleurs la mort du pcheur... En lui retranchant sa langue blasphmatrice, les tenailles, du mme coup, feront la plaie et la cicatriseront par la brlure. --Si tu crois le chtiment suffisant, clerc, je le prfre, car cet esclave est excellent; mais un cuisinier n'a pas besoin de sa langue pour cuisiner. L'esclave gaulois eut donc la langue tranche avec les tenailles rougies au feu; aprs quoi, le comte, assez rassur sur la diabolique apparition qu'il redoutait toujours, voulut nanmoins s'tourdir compltement sur ses apprhensions en vidant plusieurs coupes. Il rentra donc dans la salle du festin avec ses leudes, avant d'aller retrouver sa femme dans son gynce, pour y passer la nuit. Godgisle, pendant que son seigneur et matre Neroweg buvait encore avec ses leudes, Godgisle, la cinquime femme du comte, retire, selon la coutume, dans sa chambre, filait sa quenouille, au milieu de ses esclaves, la clart d'une lampe de cuivre. Godgisle, toute jeune encore, tait dlicate et frle; elle avait le teint d'une blancheur de cire, ses longs cheveux, d'un blond ple, tresss en nattes et demi couverts de son _obbon_ (ainsi que les Franks appellent cette sorte de calotte d'toffe d'or et d'argent), tombaient sur ses paules nues, ainsi que ses bras. Son tat de grossesse avance donnait ses traits doux et tristes une expression de souffrance. Godgisle portait le costume des femmes franques de haute condition: une longue robe dcollete, manches ouvertes et flottantes, serre par une charpe sa taille, alors dforme; ses bras taient orns de bracelets d'or, enrichis de pierreries, et autour de son cou s'arrondissait un large collier d'or, piqu de rubis, nomm _murne_, du nom d'un poisson qui, lorsqu'il est pris, se cintre, de sorte que sa tte touche sa queue. Une chose rendait ce costume trange; bien que Godgisle ft de frle et petite taille, la riche robe dont elle tait vtue semblait faite pour une femme trs-grande et trs-forte. Une vingtaine de jeunes esclaves, misrablement habilles, assises terre sur la feuille dont le sol tait jonch, entouraient la femme du comte, sigeant sur un escabel bras, recouvert d'un tapis brod d'argent; plusieurs, parmi les esclaves, taient jolies: les unes, ainsi que leur matresse, filaient leur quenouille; d'autres s'occupaient de travaux d'aiguille; parfois elles causaient entre elles voix basse, en langue gauloise, que leur matresse, d'origine franque, comprenait difficilement. L'une d'elles, nomme _Morise_, belle jeune fille cheveux noirs, vendue dix ans un noble frank, parlait couramment l'idiome des conqurants, et Godgisle s'entretenait de prfrence avec elle. En ce moment elle lui disait d'une voix craintive, cessant de filer sa quenouille, qu'elle tenait pose en travers sur ses genoux: --Ainsi, Morise, tu l'as vu tuer?... --Oui, madame... Elle portait ce jour-l cette mme robe verte, fleurs d'argent, que vous portez maintenant, et aussi le beau collier et les riches bracelets que vous portez. Godgisle frissonna et ne put s'empcher de jeter un regard effar sur ses bracelets et sur sa robe, deux fois trop large pour elle. --Et... propos de quoi l'a-t-il tue, Morise?... --Ce soir-l il avait bu encore plus que de coutume... il est entr ici, o nous sommes, tout trbuchant... C'tait l'hiver... il y avait du feu dans ce foyer.. Sa femme Wisigarde tait assise au coin de la chemine... Le seigneur comte avait alors parmi nous pour favorite une lavandire nomme _Martine_... Il se tenait ce soir-l, je vous l'ai dit, madame, peine sur ses jambes... Il se mit dire Martine: Viens nous coucher... et toi, Wisigarde,--ajouta-t-il en s'adressant sa femme,--prends la lampe et claire-nous. --C'tait pour Wisigarde beaucoup de honte. --D'autant plus, madame, qu'elle avait le coeur fier, le caractre imptueux... Elle nous battait la journe, souvent nous mordait et non moins souvent querellait violemment le seigneur comte. --Quoi, Morise! elle osait le quereller?... --Oh! rien ne l'intimidait celle-l!... rien!... Quand elle tait en furie, elle rugissait et grinait des dents comme une lionne. --Quelle terrible femme!... --Enfin, madame, ce soir-l, au lieu d'obir la fantaisie du seigneur comte et de prendre la lampe pour le conduire jusqu' son lit, lui et Martine, Wisigarde se mit les injurier tous deux et leur reprocher leur dbauche. --Lui, si colre! elle bravait la mort!... Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines!... --Alors, madame, j'ai vu, comme je vous vois, les yeux du comte devenir sanglants et l'cume blanchir ses lvres... Il s'est lanc sur sa femme, lui a donn un coup de poing sur le visage, puis d'un coup de pied dans le ventre il l'a renverse terre... Elle, aussi furieuse que lui, ne cessait de l'injurier et mme tchait de le mordre, lorsque, aprs l'avoir jete terre, il s'est mis deux genoux sur sa poitrine... Finalement, il lui a tant serr le cou entre ses deux grosses mains, qu'elle est devenue violette, et il l'a trangle... et puis aprs, il s'est en all coucher avec Martine. --Morise, il m'en arrivera quelque jour autant. Et Godgisle, frmissant de tout son corps, laissa tomber sa tte sur sa poitrine, et sa quenouille ses pieds. --Oh! madame, il ne faut pas ainsi vous alarmer... Tant que vous serez grosse vous n'aurez rien craindre... le seigneur comte ne voudrait pas tuer du mme coup sa femme et son enfant. --Mais quand je l'aurai eu mis au monde, cet enfant? je serai tue comme Wisigarde! --Cela dpendra, madame, de l'humeur du seigneur comte... Peut-tre aussi vous rpudiera-t-il et vous renverra chez vos parents, comme il a renvoy ses autres femmes qu'il n'a pas trangles. --Ah! Morise!... plt au ciel que monseigneur le comte me renvoyt dans ma famille!... Pourquoi faut-il que Neroweg m'ait vue lors du voyage qu'il a fait Mayence!... Pourquoi le brin de paille qu'il a jet sur ma poitrine, en me prenant pour femme, n'a-t-il pas t un poignard acr!... Je serais morte du moins au milieu des miens... --Quel brin de paille, madame? --N'est-ce donc pas aussi l'usage en ce pays-ci, que l'homme, en tmoignage de ce qu'il pouse une fille libre, lui prenne la main droite, et, de la gauche, lui jette un brin de paille dans le sein[L]? --Non, madame. --Tel est l'usage en Germanie... Hlas! Morise, je te le rpte, pourquoi ce brin de paille n'a-t-il pas t un poignard!... Je serais morte sans agonie... Et maintenant que je sais le meurtre de Wisigarde, ma vie ne sera plus qu'une agonie... --Madame, il fallait refuser d'pouser le comte. --Je n'ai pas os, Morise... Oh! il me tuera! il me tuera!... --Pourquoi voulez-vous, madame, qu'il vous tue?... Vous ne soufflez mot, quoi qu'il dise et fasse... Il abuse de nous autres esclaves, puisqu'il est le matre... vous ne vous plaignez de rien, vous ne mettez jamais le pied hors du gynce, sinon pour faire une promenade d'une heure le long des fosss du burg... Encore une fois, madame, pourquoi voulez-vous qu'il vous tue?... --Quand il est ivre il ne raisonne pas. --C'est vrai... il n'y a que ce danger. --Mais ce danger est de tous les jours, puisque tous les jours il s'enivre. --Que faire cela?... --Ah! pourquoi suis-je venu en ce lointain pays des Gaules... o je suis comme une trangre?... Et aprs tre reste longtemps rveuse et de plus en plus attriste: --Morise? --Madame. --Vous ne me hassez pas, vous autres? --Non, madame; vous n'tes pas mchante comme Wisigarde... vous ne nous battez pas et ne nous mordez jamais. --Morise... --Madame... Mais quoi! vous gardez le silence et vous voici rouge comme braise, vous toujours si ple!... --C'est que je n'ose te dire... Enfin, coute-moi, tu es... tu es... l'une des favorites de monseigneur le comte... --Il le faut bien... sinon de gr, du moins de force... Malgr ma rpugnance, j'aime encore mieux partager son lit quand il l'ordonne, que d'tre hache de coups de fouet ou d'aller tourner la meule du moulin... et puis ainsi, je suis employe aux travaux de la maison; c'est un mtier moins rude que d'tre esclave des champs... on a moins de mal et la nourriture est moins mauvaise. --Je sais... je sais... Aussi, je ne te blme pas, Morise; mais rponds-moi sans mentir: lorsque tu es avec monseigneur le comte, tu ne cherches pas l'irriter contre moi?... Hlas! on a vu des esclaves faire ainsi tuer leur matresse, et ensuite devenir les femmes de leur seigneur. --J'ai tant d'aversion pour lui, madame, que, je vous le jure, je ne desserre les dents qu'afin de rpondre oui ou non s'il m'interroge... D'ailleurs, comme le soir presque toujours il est ivre quand il m'emmne d'ici, c'est peine s'il me parle... Je n'ai donc ni le loisir ni l'envie de lui dire du mal de vous. --C'est bien vrai, Morise, c'est bien vrai?... --Oh! oui, madame... --Je voudrais te faire quelques petits prsents, mais monseigneur ne me donne jamais d'argent; il le tient sous clef dans ses coffres, et pour _morghen-gab_, prsent du matin que dans notre pays le mari fait son pouse, le comte m'a donn les vtements et les bijoux de sa quatrime femme Wisigarde... Chaque jour il me demande les voir, et il les compte... Je n'ai donc rien te donner, Morise, que ma bonne amiti, si tu me promets de ne pas irriter monseigneur contre moi. --Il faudrait que j'aie le coeur mchant pour agir ainsi. --Ah! Morise!... je voudrais tre ta place. --Vous, la femme d'un comte, dsirer tre esclave!... --Il ne te tuera pas, toi!... --Bah! il me tuera comme une autre, si l'envie de me tuer lui prend... et au moins vous, madame, en attendant, vous avez de belles robes, de riches parures, des esclaves pour vous servir... et puis enfin, vous tes libre. --Je ne sors pas du burg. --Parce que vous ne le voulez pas... Wisigarde montait cheval et chassait... Il fallait la voir sur sa haquene noire, avec sa robe de pourpre, son faucon sur le poing!... Au moins, si elle est morte jeune, elle n'a pas perdu son temps se chagriner, celle-l... Au lieu que vous, madame, vous filez votre quenouille, vous regardez le ciel par votre fentre ou vous pleurez... quelle vie! --Hlas! c'est que je pense toujours mon pays, mes parents qui sont si loin... si loin de ce pays des Gaules, o je suis trangre. --Wisigarde ne se donnait pas tant de chagrin... elle buvait et mangeait presque autant que le comte. --Il m'avait toujours dit, moi et mon pre, qu'elle tait morte par accident... Ainsi, tu dis, Morise, que c'est l, l qu'il l'a tue?... --Oui, madame... d'un coup de pied il l'a renverse ici, prs de ce poteau... et puis alors... --Qu'as-tu? --Madame, madame... entendez-vous? --Quoi donc? --On marche dans la chambre du seigneur comte. --Ah! c'est lui!... --Oui, madame, c'est son pas. --Oh! j'ai peur!... j'ai peur!... C'tait Neroweg... Ses dernires libations faites pour s'tourdir sur sa crainte du diable, l'avaient plong dans une ivresse peu prs complte; aussi, entra-t-il chez sa femme trbuchant sur ses jambes avines. l'aspect de leur matre, les esclaves se levrent craintives; Godgisle tremblait si fort, qu'elle put peine se soulever de dessus son escabeau, tant elle se sentait faible. Le comte s'arrta un instant au seuil de la porte, une main appuye l'un des chambranles et balanant lgrement son corps d'avant en arrire, tout en promenant sur les esclaves intimides un regard demi-hbt, demi-luxurieux; enfin, aprs un hoquet, il dit la confidente de sa femme: --Morise, viens... Et regardant Godgisle, il ajouta: --Tu es bien ple... tu as l'air troubl... Pourquoi es-tu si ple, toi?... La pauvre crature se souvenait sans doute que la nuit o il avait trangl sa dernire femme, le comte avait dit aussi une esclave: _Viens!_ de sorte que les paroles de Neroweg, la troublant et l'effrayant davantage encore, Godgisle ne put que murmurer presque sans savoir ce qu'elle disait: --Monseigneur!... monseigneur!... --Quoi? qu'as-tu?... Rponds,--reprit brutalement le comte. --Voudrais-tu te rvolter parce que j'ai dit cet esclave: viens?... --Non... oh! non!... monseigneur n'est-il pas ici le matre, et moi, Godgisle, son humble servante?... Et perdant tout fait la tte, cette malheureuse dj se voyant trangle comme Wisigarde, parce que celle-ci avait refus d'clairer son mari et sa matresse jusqu' la couche conjugale, se hta de balbutier: --Et mme... si monseigneur le dsire... je vais l'clairer, avec cette lampe, jusqu' son lit. --Ah! madame!--lui dit tout bas Morise,--quelle mauvaise parole que celle-l!... C'est rappeler au comte la cause du meurtre de son autre femme. Neroweg, aux paroles de Godgisle, tressaillit, s'avana brusquement vers elle d'un air dfiant; puis, la saisissant par le bras: --Pourquoi parles-tu de m'clairer avec cette lampe? --Grce! monseigneur!... ne me tuez pas!... Et elle tomba genoux. --Ne tuez pas votre servante comme vous avez tu Wisigarde!... Soudain le comte devint aussi ple que sa femme, et s'cria, frapp d'une terreur que redoublait son ivresse: --Elle sait que j'ai tu Wisigarde!... elle me dit les mmes mots qui me l'ont fait tuer!... C'est l'oeuvre du malin esprit!... Je m'en souviens, l'vque Cautin m'a dit que Wisigarde tant morte sans l'assistance d'un prtre, pouvait revenir la nuit me tourmenter sous forme de fantme!... Elle va peut-tre m'apparatre cette nuit, puisque ma femme a prononc ces mmes mots qui m'ont fait trangler l'autre! C'est un avertissement du ciel ou de l'enfer! Et s'adressant Morise: --Mon clerc! mon clerc!... cours le chercher!... Il priera prs de moi toute la nuit... il ne me quittera pas... Le fantme de Wisigarde n'osera pas approcher, un prtre tant l... Et puis cet esclave qui a blasphm, il peut attirer le diable dans le burg!... Oh! j'ai eu tort de ne pas faire couper en quartiers ce maudit cuisinier!... Non, ce n'est pas assez d'avoir arrach la langue ce sacrilge! Son pouvante augmentant pendant que Morise courait chercher le clerc et que Godgisle, demi-morte de frayeur et toujours agenouille, s'adossait au poteau, se sentant dfaillir; le comte se jeta aussi genoux et s'cria, se frappant la poitrine: --Seigneur Dieu! ayez piti d'un pauvre pcheur!... J'ai beaucoup pay mon patron, l'vque Cautin, pour la mort de mon frre et de ma femme Wisigarde!... Je payerai beaucoup encore, afin que l'on prie pour Wisigarde et que la nuit elle ne vienne pas me tourmenter sous forme de fantme!... Ds demain je ferai btir la chapelle dans les gorges d'Allange, en mmoire du miracle du bienheureux vque Cautin, mon patron, et je ferai aussi rebtir sa villa... Seigneur! bon seigneur Dieu! ayez piti d'un pauvre pcheur!... Dlivrez-moi cette nuit de la prsence du diable et du fantme de ma femme Wisigarde!... Et voil ce fervent catholique genoux, hbt par la terreur et par l'ivresse, se frappant avec furie la poitrine, attendant, plein d'une anxit terrible, l'arrive de son clerc. D'aprs cette journe d'un noble comte dans son burg, voyez qu'elle est humaine, gnreuse, claire, cette race des conqurants de la vieille Gaule! Quel tendre attachement ils ont pour leurs femmes! quel respect pour les doux liens de la famille et pour la saintet du foyer domestique!... nos mres! viriles matrones vnres de nos aeux! fires Gauloises d'autrefois qui sigiez ct de vos poux dans ces conseils solennels de l'tat, o l'on dcidait de la paix ou de la guerre! mles et austres ducatrices! pouses chries, vaillantes guerrires! vierges saintes! femmes empereurs!... Margarid, Hna, Mro, Loyse, Genevive, Elln, Sampso, Victoria la Grande, rjouissez-vous! rjouissez-vous d'avoir quitt ce monde-ci pour les mondes mystrieux o l'on va perptuellement revivre!... Rjouissez-vous dans la fiert de votre coeur!... Quelle indignation! quelle honte! quelle douleur pour vos mes de voir vos soeurs, quoique de races diffrentes et ennemies; de voir des femmes, pouses de rois, de seigneurs, de guerriers, traites, bonnes ou mchantes, avec autant de mpris ou de frocit, par leurs matres barbares, que si elles taient leurs esclaves[M]! Oui, les voil ces Franks appels la cure de la Gaule par leurs complices, nos saints vques!... les voil, ces conqurants patrons, choys, caresss, flatts, bnis par les prtres du jeune homme de Nazareth, par tes prtres, divin Christ! toi qui n'avais que des paroles de tendre et adorable misricorde, mme pour la femme adultre... mme pour la courtisane repentie!... Mais, bah! renions la vieille Gaule! renions les mles et douces vertus de nos mres!... Vivent nos conqurants! vivent leurs adultres, vive leur concubinage! vive leur ivrognerie! vive leur rapine! vivent leurs meurtres et surtout vivent nos vques!... Et comme le dit le dbut de la loi des Franks saliens, nos conqurants: Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur puissance, qu'il remplisse leurs chefs des clarts de sa grce! qu'il protge l'arme, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur ceux qui les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jsus-Christ! Et moi, foi de Vagre converti, j'ajouterai cette pieuse antienne franque cette antienne non moins catholique, apostolique et romaine: -- seigneur Dieu! grces vous soient rendues d'avoir, dans votre toute-puissante volont, dans votre paternelle mansutude, envoy de tels conqurants en Gaule! Quelle rare et sainte fortune pour notre salut, qui ne se peut faire qu' force de honte, de lchet, de bassesse, d'esclavage, de misre, de larmes et de sang! Dieu bon, trois fois, cent fois, mille fois bon, et toujours bon. Amen. Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! rveillez-vous!... Cette nuit qui finit, au lieu de la passer entre les bras d'une de vos esclaves, vous l'avez passe, de peur du diable, genoux prs de votre clerc et rptant, d'une lvre hbte, les prires que disait le saint homme, tombant de sommeil; car aprs boire il et prfr son lit. Rassur par les premires clarts de l'aube, heure close pour les dmons, vous vous tes endormi sur votre couche, garnie de peaux d'ours, trophes de votre chasse... Seigneur comte Neroweg, rveillez-vous donc!... Voici votre roi, ou plutt l'un des cinq fils de votre bon roi Clotaire, vous savez? ce doux prince qui tue les petits enfants coups de couteau sous l'aisselle?... Ce grand Clotaire est aujourd'hui seul roi de toute la Gaule; les autres fils et petits-fils du pieux Clovis, qui saintement repose dans la basilique des saints aptres, Paris, sont tous morts! Voici donc Chram le Btard, mais qu'importe! Chram, l'un des cinq fils de Clotaire, et gouverneur de l'Auvergne pour son pre... Il vient, faveur insigne, il vient avec ses trois favoris et bon nombre de leudes et d'_antrustions_, ainsi que firement s'appellent ces protgs du roi[N]... Rveillez-vous donc, seigneur comte! voici le roi Chram qui vous vient visiter... La chevauche est brillante et nombreuse! Les trois plus chers amis de Chram, encore plus chers amis du pillage, du viol et du meurtre, accompagnent le royal personnage; ils s'appellent _Imnachair_, _Spactachair_ et le _Lion de Poitiers_[O], ce Gaulois rengat qui, comme tant d'autres de sa trempe, se sont, ainsi que les vques, rallis aux Franks conqurants. Le Lion de Poitiers est nomm de la sorte parce que, de mme que le lion carnassier, il aime la rapine et le carnage. Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! rveillez-vous donc!... veillez aussi votre femme Godgisle qui, toute la nuit, plore, frmissante, a, lorsque ses yeux rougis de larmes se sont appesantis, rv de femmes trangles!... Vite, vite, que Godgisle se pare des plus beaux bijoux et des plus belles robes de votre quatrime pouse Wisigarde, dont vous avez pay si grassement le meurtre l'vque Cautin, votre bon patron!... Vite, vite, seigneur comte, que Godgisle se pare de ses plus riches atours! Chram peut la trouver son gr ou au gr de ses favoris... Gracieux roi! serviable roi! il n'est point d'entremetteur plus accommodant: une fille ou une femme plat-elle, libre ou esclave, quelqu'un de ses amis, aussitt il leur donne un _diplme royal_ de par lequel ils tranent la belle dans leur lit[P]. Vite, vite, seigneur comte, faites monter vos leudes cheval et armer vos gens de pied, et vous, la tte de la bande, seigneur comte, revtu de votre armure de parade larronne par vous lors du ravage du pays de Touraine, portant votre ct votre magnifique pe d'Espagne poigne d'or cisel, larronne par vous lors du pieux ravage du pays des Visigoths, damns _Ariens_, maudits hrtiques contre lesquels les vques catholiques vous ont lancs, torche en main, fer au poing, de mme que vous lancez votre meute contre les btes fauves des bois... Vite, vite, enfourchez votre grand cheval rouan, harnach de sa selle et de sa bride de cuir rouge, frein, chanfrein et triers d'argent, larronne par vous lors de la conqute de l'Auvergne!... Vite, courez au-devant de votre glorieux roi Chram, la tte de vos cavaliers et de vos gens de pied! Dj votre royal hte et sa suite, annoncs par l'un de ses serviteurs, n'est plus qu' une petite distance de votre burg... Seigneur comte, htez-vous de le conduire votre maison seigneuriale! htez-vous donc, seigneur comte! car point ne vous attendez cette dernire et heureuse nouvelle: Votre bon patron, le bienheureux vque Cautin, accompagne le roi Chram. --Maudite soit la venue de ce Chram!...--disait Neroweg.--Pour peu que lui et ses hommes demeurent quelques jours en mon burg, ils vont boire mon vin, manger toutes mes provisions et peut-tre me drober quelque pice de ma vaisselle, qu'il me faudra, pour ce gala royal, sortir de mes coffres. Ni moi ni mes compagnons nous n'aimons point ces leudes de cour, qui ont toujours l'air de nous narguer, nous autres campagnards, parce qu'ils hantent les palais et les villes. Ainsi disait le comte Neroweg allant, suivi de ses guerriers, la rencontre du roi Chram, qui n'tait plus, ainsi que sa chevauche, qu' deux portes de trait du foss dont tait ceint le burg. Combien c'est beau, noble, glorieux, lumineux, un roi chevelu! surtout quand il a des cheveux, une longue chevelure que le ciseau n'a jamais touche, tant l'un des attributs des races royales franques. Malheureusement, quoique jeune encore, le roi Chram, puis par l'ivrognerie et la dbauche, tait presque chauve[Q], ce roi chevelu!... Sa nuque et ses tempes taient seules garnies de mches aussi claires que longues, car elles tombaient jusqu'au milieu de sa poitrine et de son dos vot; sa longue dalmatique d'toffe pourpre, fendue sur le ct, la hauteur du genou, cachait demi l'encolure et la croupe de son cheval noir; des bandelettes de cuir dor, partant de la chaussure, se croisaient sur ses chausses troites et montaient jusqu' ses genoux; il appuyait ses souliers peronns sur des triers dors; sa longue pe poigne d'or et fourreau de toile blanche[R], tait suspendue son baudrier, superbement brod; en guise de houssine il tenait la main une canne de bois prcieux, pomme d'or cisel, sur laquelle, lorsqu'il marchait, ce luxurieux puis s'appuyait; il avait l'air sinistre; il devait ressembler son royal pre, le tueur d'enfants. sa droite, cavalcadant aussi hardiment qu'un homme de guerre, se tenait l'vque Cautin; il regardait de temps autre Chram en sournois, d'un air craintif et haineux, car s'il dtestait Chram, celui-ci n'abhorrait pas moins le saint homme. la gauche du prince venait le Lion de Poitiers, ce sclrat endurci, qui, avec Imnachair et Spatachair, marchant tous deux au second rang, formaient cette trinit de perdition qui et perdu Chram s'il n'et t, ainsi que disent les prtres, damn dans le ventre de sa mre. Insolence et luxure, ddain railleur et froide cruaut, taient si profondment empreints sur les traits du Lion de Poitiers, le Gaulois rengat, que sur les os de sa face, cent ans aprs sa mort, on devra lire encore: luxure, insolence et cruaut. Ces trois seigneurs portaient, selon la mode franque, de riches tuniques manches courtes par-dessus leur justaucorps; des chausses troites et des bottines de cuir prpar, avec le poil en dessus. Derrire Chram et ses amis venaient son snchal, le comte de ses curies, son majordome, son bouteillier et autres premiers officiers, car il avait une maison royale. Aprs ces personnages s'avanait sa truste, forme de ses leudes et antrustions arms en guerre; leurs casques orns de panaches, leurs cuirasses, leurs jambards brillants et polis tincelaient aux rayons du soleil; leurs chevaux fringants piaffaient sous leurs riches caparaons; les banderolles de leurs lances flottaient au vent, et leurs boucliers peints et dors se balanaient, suspendus l'aron de leur selle. Autant cette suite royale tait fringante, autant la troupe des leudes du comte tait misrable, grotesque et pitrement arme; un assez grand nombre de ses hommes portait des armures, mais incompltes et rouilles; d'autres, seulement vtus de casaques de peaux de btes, coiffaient militairement un casque bossu; d'autres, possesseurs d'une cuirasse, avaient la tte couverte d'un bonnet de laine; les pes, non moins rouilles que les cuirasses, taient, pour la plupart, veuves de leur fourreau; souvent cet tui guerrier tait raccommod avec des ficelles, et plus d'un bois de lance tortu sortait brut du taillis avec son corce; la plupart des chevaux valaient, pour l'apparence, leurs cavaliers. Le temps des labours n'tant pas encore venu, bon nombre des compagnons de Neroweg, faute de chevaux de guerre, enfourchaient des traneurs de charrue, brids avec des cordes. Aussi, foi de Vagre, rien de plus rjouissant que de voir dj quels regards envieux et farouches les leudes du comte jetaient sur la brillante suite de Chram et quels regards insolents et moqueurs cette fire truste royale jetait sur la troupe du comte, troupe sauvage et dpenaille. Derrire les gens de guerre du prince venaient les pages, les serviteurs et les esclaves pied, conduisant des chariots attels de boeufs ou des chevaux lourdement chargs, chevaux et chariots que les habitants du pays travers par le roi et sa truste, taient forcs de fournir gratuitement[S]. Le comte Neroweg s'avana seul, cheval, vers son royal hte, qui, arrtant aussi sa monture, dit Neroweg: --Comte, en allant de Clermont Poitiers j'ai voulu m'arrter un ou deux jours dans ton burg. --Que ta _gloire_[T] soit la bienvenue dans mon domaine... Il est en partie compos de terres _saliques_: je les tiens de mon pre, qui les tenait autant de son pe que de la gnrosit de ton aeul Clovis... C'est ton droit de loger, en voyage, chez les comtes et bnficiers du roi; c'est pour eux un plaisir de t'accueillir. --Comte,--dit insolemment le Lion de Poitiers,--ta femme vaut-elle la peine qu'on la courtise? --Mon favori qui te demande, sa manire, si ta femme est belle,--dit Chram en faisant signe au Gaulois rengat de se modrer,--mon favori, le Lion de Poitiers est de sa nature fort plaisant. --Alors, je rpondrai au Lion de Poitiers qu'il ne pourra, non plus que toi, juger si ma femme est belle ou laide, car elle est enceinte et malade et ne sortira point de chez elle... --Si ta femme est enceinte,--reprit le lion,--de qui est l'enfant?... --Comte, ne te fche pas de ces railleries... Je te l'ai dit, mon ami est d'un naturel plaisant. --Chram, je ne m'offenserai donc pas des railleries de ton favori... Allons au burg. --Marchons, comte. L'on s'avance vers le burg et l'on cause. --Comte, avoue notre royal matre Chram qu'en tenant ta femme renferme tu caches ton trsor de crainte qu'on te le prenne!... --Mon favori Spatachair, qui te parle de la sorte, Neroweg, est aussi d'un joyeux esprit. --Roi, tu choisis des amis trs-gais, ce me semble. --Neroweg, tu nous caches ta femme... c'est ton droit... Nous la dnicherons... c'est le ntre... Pour un bon larron, il n'y a pas de cachette. --Chram, celui-ci est encore un de tes joyeux amis, sans doute? --Oui, comte, et des plus joyeux... il se nomme Imnachair. --Et moi, qui me nomme Neroweg, je demanderai au seigneur Imnachair ce que fait le larron lorsqu'il a dnich la cachette qu'il cherche? --Neroweg, ta femme te contera la chose quand nous aurons dnich cette belle, car nous la dnicherons, aussi vrai que je suis le Lion de Poitiers! --Et moi, aussi vrai que je suis comte du roi en ce pays d'Auvergne,--s'cria Neroweg,--je tuerais un lion comme un renardeau, comme un chien, si le Lion se voulait donner dans ma demeure des airs de lion!... --Oh! oh! comte, tu parles rsolument! est-ce cette brillante arme qui est sur tes talons qui te donne cette audace?--rpondit le favori du roi en montrant du geste les leudes dpenaills de Neroweg.--Si cette bande vaut ce qu'elle parat, nous sommes perdus! Deux ou trois des leudes du comte qui s'taient peu peu rapprochs, ayant entendu les insolentes railleries des favoris de Chram, murmurrent tout haut d'un air farouche: --Nous n'aimons pas que l'on raille Neroweg! --Les leudes d'un comte valent bien les leudes royaux! --Le poli de l'acier ne fait pas sa trempe! L'un des hommes de Chram se retourna vers ses compagnons, et leur dit en riant, montrant du bout de sa lance les gens du comte en faisant allusion leur grossier quipement: --Sont-ce l des esclaves de charrue dguiss en guerriers? ou des guerriers dguiss en esclaves de charrue? La truste royale rpondit cette plaisanterie par de grands clats de rire; dj de ct et d'autre on se regardait d'un air de dfi, lorsque l'vque Cautin s'cria: --Mes chers fils en Christ, moi, votre vque et pre spirituel, je vous engage au calme et la paix... --Comte,--dit gaiement Chram Neroweg,--dfie-toi de ce luxurieux et hypocrite vque... Ne le laisse pas, ce bon aptre, donner seul seul les eulogies ta femme; il lui donnerait les eulogies de la Vnus des paens, tout saint homme qu'il est! --Chram, je suis le serviteur du fils de notre glorieux roi Clotaire; mais comme vque, j'ai droit ton respect. --Tu as raison, puisque aujourd'hui vous autres vques vous tes presque aussi rois et surtout aussi riches que nous autres rois. --Chram, tu parles de la puissance et de la richesse des vques en Gaule... Oublies-tu donc que notre puissance est celle du seigneur Dieu, et nos richesses le bien des pauvres?... --Par la peau flasque de toutes les bourses que tu as dgonfles, grosse belette qui suces le jaune des oeufs et ne laisses aux sots que la coquille! tu dis cette fois la vrit... Oui, vos richesses sont le bien des pauvres, ce bien vous l'avez mis dans votre sac! --Glorieux roi, je t'ai accompagn jusqu'au burg de mon fils en Christ, le comte Neroweg, pour accomplir l'acte de haute justice que tu sais, mais non pour laisser railler imprudemment, en ma personne, notre sainte religion catholique et apostolique. --Et moi je maintiens que de jour en jour votre puissance et vos richesses augmentent! J'ai deux filles de ma race, peut-tre verront-elles le pouvoir royal s'amoindrir encore par vos usurpations, vous vques, avec qui nous avons partag notre conqute; vous que nous avons enrichis, vous de qui nous avons t les hommes d'armes! --Nos hommes d'armes, nous, hommes de paix! Tu te trompes, roi! nos seules armes sont nos prdications!... --Et quand les peuples se moquent de vos prdications, comme ont fait les Visigoths, ces ariens de Provence et du Languedoc, vous nous envoyez extirper leur hrsie par le fer et par le feu! --Et de cela gloire Dieu!... Les pieux rois franks, dans ces guerres contre les hrtiques, ont gagn un immense butin, fait triompher l'orthodoxie et arrach des mes aux flammes ternelles, en les ramenant au giron de la sainte glise. Celui qui et assist ce souper de la villa piscopale, o l'vque avait convi Neroweg, n'aurait pas reconnu Cautin. Ce saint homme, tte tte avec le comte, stupide, brutal et aveugle croyant, ne recherchait point la dignit dans son langage; mais en prsence de Chram, effront railleur qu'il dtestait, il sentait le besoin d'imposer, par ses paroles et par son attitude, le respect et la crainte, sinon au prince et ses favoris, aussi impudents que lui, du moins leur suite, beaucoup plus dvotieuse; puis, autre grave apprhension pour Cautin et pour sa bourse, il craignait fort que l'audacieux exemple de Chram et de ses amis ne vnt altrer la nave et fructueuse crdulit de Neroweg, dont Cautin tirait un parti si profitable en cultivant et exploitant la peur du diable dont tait possd son fils en Dieu. Du coin de l'oeil l'vque voyait le comte sournoisement couter, d'un air la fois satisfait et effray, les insolentes railleries de Chram, se demandant sans doute si lui, Neroweg, n'tait pas bien sot de croire la puissance miraculeuse de l'vque et de payer si cher les absolutions de ce patron. Cautin, en homme habile, voulut frapper un grand coup. Habitu observer les signes prcurseurs des orages, si frquents et si subits dans les pays de montagnes, il se servait, ainsi que tant d'autres prtres, de ses connaissances atmosphriques pour pouvanter les simples[U]; le prlat remarquait donc depuis quelque temps une nue noire, qui d'abord peine visible et forme sur la cime d'un pic l'extrme horizon, s'approchant rapidement, devait bientt s'tendre et obscurcir le ciel et le soleil, encore radieux; aussi Cautin, une nouvelle insolence de Chram sur les fourberies piscopales, rpondit en tchant de calculer et de mesurer la longueur de sa rplique sur la marche de l'orageuse nue qui s'avanait: --Ce n'est point un serviteur indigne, un humble ver de terre comme moi de dfendre en ce moment l'glise du seigneur Dieu; il a sa grce et ses miracles pour convaincre les incrdules, ses chtiments clestes pour punir les impies; aussi, malheur qui oserait ici, la face de ce soleil qui brille en ce moment sur nos ttes d'un si vif clat,--ajouta l'vque d'une voix de plus en plus retentissante,--malheur qui oserait, la face du Tout-Puissant qui nous voit, nous entend, nous juge et nous chtie; malheur qui oserait insulter sa Divinit dans la personne sacre de ses vques! oui, y a-t-il ici quelqu'un qui l'ose?--continua Cautin d'une voix menaante;--y a-t-il ici quelqu'un, roi, seigneur, guerrier ou esclave, qui ose outrager la majest divine? --Il y a ici moi, le Lion de Poitiers, qui te dis ceci toi, Cautin, vque de Clermont: Tu vois bien cette houssine? je le la casserai sur le dos, saint homme, si tu ne cesses de parler avec tant d'insolence. Foi de Vagre, ce Lion de Poitiers, ce Gaulois rengat, avait parfois du bon; mais ses hardies paroles firent frmir l'assistance, la truste royale comme les leudes du comte... Il paraissait monstrueux ces bons catholiques de casser une houssine sur le dos d'un vque, et-il, l'instar de Cautin, enferm son prochain tout vivant dans le spulcre d'un mort. Une stupeur profonde succda la menace du Lion de Poitiers; Chram lui-mme parut effray de l'audace de son favori... Cautin, d'un coup d'oeil, vit tout cela; aussi s'cria-t-il, feignant une sainte horreur en s'adressant au Lion, qui, d'un air de dfi, brandissait toujours sa houssine: --Malheureux impie, aie piti de toi-mme... le Seigneur Dieu a entendu ton blasphme... Vois, le ciel s'obscurcit, le soleil se couvre de tnbres! vois ces signes prcurseurs du courroux cleste!... genoux, chers fils! genoux! votre pre en Dieu vous l'ordonne... Priez pour apaiser le courroux de l'ternel soulev par un pouvantable blasphme!... Et Cautin descendit prcipitamment de cheval; mais il ne s'agenouilla pas: debout et les mains leves vers le ciel, comme un prtre officiant l'autel, il semblait conjurer la colre cleste. la voix de l'vque, les esclaves et les serviteurs de Chram, effrays des approches de cet orage inattendu, se jetrent genoux; la plupart des hommes de sa truste sautrent bas de leurs montures, et s'agenouillrent aussi, non moins pouvants que les autres, la vue du soleil presque subitement obscurci au moment o le Lion de Poitiers avait menac l'vque de sa houssine... Neroweg, l'un des premiers genoux, se frappait la poitrine; mais Chram, ses favoris et quelques-uns de ses antrustions restrent cheval, semblant hsiter, par orgueil, obir aux ordres de l'vque... Alors celui-ci, d'un geste imprieux et d'un accent menaant, s'cria: -- genoux! roi! Le roi n'est pas plus que l'esclave devant l'oeil du Tout-Puissant... le roi, comme l'esclave, doit courber le front devant l'ternel pour apaiser son courroux... genoux donc, roi! genoux, toi et tes favoris!... --Oses-tu me commander, moi?--s'cria Chram le visage ple de rage, voyant la pieuse soumission de ses hommes aux ordres de l'vque.--Qui, de toi ou de moi fils de roi, est ici le matre, prtre insolent?... Un superbe clat de tonnerre ferma la bouche de Chram et servit souhait la fourberie de Cautin, qui reprit: -- genoux, roi!... n'entends-tu pas la foudre du ciel, cette voix grondante du Tout-Puissant irrit?... Veux-tu attirer sur nous tous une pluie de feu? Seigneur Dieu, ayez piti de nous! loignez de nous ces cataractes de lave ardente que, dans votre colre contre les impies, vous allez faire pleuvoir sur eux, et peut-tre aussi sur nous, pauvres pcheurs... car les plus purs ne peuvent se dire irrprochables devant votre majest, Seigneur! mais du moins nous sommes humbles et repentants... Ayez piti de nous, Tout-Puissant!... Plusieurs nouveaux coups de tonnerre, accompagns d'clairs blouissants, portrent son comble l'pouvante de la suite de Chram; lui-mme, malgr son audace et sa superbe, ressentit quelque crainte; cependant son orgueil rpugnait encore se soumettre aux ordres de l'vque, lorsque des murmures, d'abord sourds, puis menaants, s'levrent parmi sa truste et ses esclaves. -- genoux, notre roi... genoux!... --Nous ne voulons pas, si petits que nous sommes, tre brls par le feu du ciel cause de ton impit et de celle de tes favoris. -- genoux, notre roi... genoux!... Obis la parole du saint vque... c'est le Seigneur qui nous parle par sa bouche... -- genoux, roi... genoux!... Chram cda... il craignit l'irritation de son entourage, et surtout de donner un exemple public de rbellion contre les vques, dont la toute-puissance abrutissante venait si bien en aide la conqute. Chram, maugrant et blasphmant entre ses dents, descendit donc de cheval, faisant signe ses deux favoris, Imnachair et Spatachair, qui lui obirent, de l'imiter et de se mettre, comme lui, genoux. Seul, cheval, et dominant cette foule craintive agenouille, le Lion de Poitiers, le front intrpide, la lvre sardonique, bravait les roulements du tonnerre qui redoublait de fracas. -- genoux!--crirent les voix de plus en plus irrites,-- genoux, le Lion de Poitiers!... --Notre roi Chram s'agenouille, et cet impie, cause de tout le mal par ses menaces sacrilges l'gard du saint vque, refuse seul d'obir... --Ce blasphmateur va attirer sur nous un dluge de bitume et de feu... --Mes fils, mes chers fils!--s'cria Cautin, seul debout, comme le Lion de Poitiers tait seul cheval,--prparons-nous la mort! un seul grain d'ivraie suffit corrompre un muid de froment... un seul pcheur endurci va peut-tre causer notre mort, nous autres justes... Rsignons-nous, mes chers fils... que la volont de Dieu soit faite... peut-tre nous ouvrira-t-il son saint paradis! La foule pouvante fit entendre des cris de plus en plus courroucs contre le Lion de Poitiers; et Neroweg, qui gardait rancune cet insolent de ses impudiques plaisanteries sur Godgisle, se leva demi, tira son pe, et s'cria: -- mort l'impie! son sang apaisera la colre de l'ternel!... --Oui, oui... mort!--crirent une foule de voix furieuses, peine domines par les retentissements de la foudre, rendus plus formidables encore par l'cho des montagnes. Le ciel semblait vritablement en feu, tant les clairs se succdaient, rapides, enflamms, blouissants... Les plus braves tremblaient, le roi Chram lui-mme regrettait d'avoir raill l'vque... Aussi, voyant le Lion de Poitiers, toujours imperturbable, rpondre par un geste de ddain aux menaces de Neroweg et aux cris furieux de la foule, il dit son favori: --Descends de cheval et agenouille-toi... sinon, je te laisse massacrer... Jamais je n'ai vu pareil orage!... Tu as eu tort de menacer l'vque de ta houssine, et moi de le railler... le feu du ciel va peut-tre tomber sur nous... Le Lion de Poitiers rugit de rage; mais, prvoyant le sort qu'une plus longue rsistance lui devait attirer, il cda, en grinant des dents, aux ordres de Chram, descendit de cheval aprs une dernire hsitation, et tomba genoux en montrant le poing Cautin... Alors l'vque, jusque-l toujours debout au-dessus de cette foule frappe de terreur et de respect, jeta un regard de triomphant orgueil sur Chram, ses favoris, ses leudes, ses serviteurs, ses esclaves, tous agenouills, et se dit, savourant sa victoire: --Oui, roi, les vques sont plus rois que toi! car te voici mes pieds, le front dans la poussire... Puis il s'agenouilla lentement en s'criant d'une voix clatante: --Gloire toi. Seigneur! gloire toi!... L'impie rebelle, saisi d'une sainte terreur, abaisse son front superbe... Le lion dvorant est devenu, devant ta majest divine, plus craintif que l'agneau... Apaise ta juste colre, Seigneur! aie piti de nous tous, agenouills ici devant toi... dissipe les tnbres qui obscurcissent le ciel... loigne la nue de feu que l'endurcissement d'un pcheur avait attire sur nos ttes... daigne ainsi manifester, Tout-Puissant! que la voix de ton serviteur indigne, l'vque Cautin, est monte jusqu' toi... jusqu' toi, qui, grce un ineffable miracle, as dernirement permis ton _oint_ de contempler ta face blouissante au milieu de tes sraphins et de tes anges et archanges!... Le prlat dit encore beaucoup d'admirables choses, mesurant et graduant ses actions de grces et de merci sur l'apaisement progressif de l'orage, de mme qu' son approche il avait gradu ses paroles menaantes; aussi l'habile homme termina-t-il son discours aux sourds roulements d'un tonnerre lointain: derniers grondements, disait-il, de la voix courrouce de l'ternel enfin calm dans sa colre... Aprs quoi, le ciel s'claircit, les nuages se dissiprent, le soleil de juin rayonna de tout son clat, et la truste royale, aussi rassrne que le ciel, se mit en marche vers le burg, chantant pleine poitrine: --Gloire! gloire ternelle au Seigneur!... --Gloire! gloire notre bienheureux vque!... --Il a dtourn de nous, par un miracle, le feu du ciel... --L'impie a courb son front rebelle... --Gloire! gloire au Seigneur!... Pendant que les esclaves de Chram conduisaient les chevaux l'curie, que d'autres plaaient, sous une vaste grange demi remplie de fourrage, les chariots et les bts, encore chargs de leurs fardeaux, ses leudes buvaient et mangeaient en hommes qui voyagent depuis l'aube. Chram ayant, ainsi que ses favoris, fait honneur au repas du comte, lui dit: --Mne-moi dans un endroit o nous puissions parler en secret. Tu dois avoir une chambre o tu gardes tes trsors? allons-y... Neroweg se gratta l'oreille sans rpondre; se souciant peu sans doute d'introduire dans ce sanctuaire le fils de son roi. Chram, voyant l'hsitation du comte, reprit: --S'il y a dans ton burg un endroit plus retir que ta chambre aux trsors, peu m'importe... Allons chez ta femme si tu veux. --Non... non... viens dans ma chambre aux trsors... Permets seulement que je donne quelques ordres afin que tes gens ne manquent de rien. Neroweg, tirant alors l'cart l'un de ses leudes, lui dit: --Bertefred et toi, Ansowald, bien arms tous deux, vous resterez la porte du rduit o je vais entrer avec ce Chram... Tenez-vous prts accourir mon premier appel. --Que crains-tu? --La race du glorieux Clovis a beaucoup de got pour le bien d'autrui, et quoique mes coffres soient ferms triple serrure et bards de fer, j'aime autant vous savoir, toi et Bertefred, derrire la porte. --Nous y serons. --Dis, de plus, Rigomer et Bertchram de se tenir, arms aussi, la porte du gynce; qu'ils frappent sans merci ceux qui tenteraient de s'introduire auprs de Godgisle, et appellent l'aide... Je me dfie du Lion de Poitiers, audacieux sacrilge qui ce matin a os braver le feu du ciel, attir sur nous par ses impits... Les deux autres favoris de Chram ne me semblent ni moins paens ni moins luxurieux que ce lion farouche; je les crois, eux trois, capables de tout... comme leur royal matre... As-tu compt le nombre des gens arms qui accompagnent ce Chram? --Il n'a amen ici que la moiti de ses leudes... de ses antrustions, comme s'appellent ces hautains qui semblent nous ddaigner, nous autres, parce qu'ils sont les _fidles_ du fils d'un roi... Ne les valons-nous pas?... quoique leur peau soit tarife six cents sous d'or de _Wirgelt_ et la ntre deux cents sous seulement[V]. --Tout l'heure,--ajouta Bertchram,--ils avaient l'air de manger du bout des dents et de regarder au fond des pots, pour s'assurer s'ils taient propres... Ils se moquaient de notre vaisselle de terre et d'tain... --Oui, oui... pour que je sorte ma vaisselle d'or et d'argent, afin de m'en drober quelque pice. --Tiens, Neroweg, il pourra couler du sang d'ici ce soir, si ces insolents nous continuent leurs ddains. --Heureusement nous tes leudes, les hommes de pied et les esclaves que l'on pourrait armer, nous sommes aussi nombreux que les hommes de Chram. --Allons, allons, mes bons compagnons, ne vous chauffez pas, chers amis... Si l'on se querelle table on cassera la vaisselle, et il me faudra la remplacer. --Neroweg, l'honneur passe avant la vaisselle. --Certainement; mais il est inutile de provoquer les disputes... Tenez-vous seulement sur vos gardes, et que l'on veille la porte du gynce. --Ce que tu demandes sera fait. Quelques instants aprs, le roi Chram et le comte se trouvaient seuls dans la chambre des trsors. --Comte, quelle est la valeur des richesses renfermes dans ces coffres? --Oh! ils contiennent peu de chose, trs-peu de chose... Ils sont fort grands, parce que, ainsi que nous disons en Germanie: Il est toujours bon de se prcautionner d'un grand pot et d'un grand coffre... mais ils sont presque vides... --Tant pis, comte... Je voulais doubler, tripler, quadrupler peut-tre la valeur qu'ils renferment. --Tu veux railler? --Comte, je dsire augmenter au del de tes esprances ta puissance et tes richesses... Je te le jure par l'indivisible Trinit! --Alors je te crois, car aprs le miracle de ce matin tu n'oserais, en te jouant d'un serment si redoutable, risquer d'attirer sur ma maison le feu du ciel... Mais pourquoi dsires-tu me rendre si puissant et si riche?... --Parce qu' cela, moi, j'ai intrt. --Tu me persuades. --Veux-tu avoir des domaines gaux ceux du fils du roi? --Je le voudrais. --Veux-tu avoir, au lieu de ces coffres moiti vides, dis-tu, cent coffres regorgeant d'or, de pierreries, de vases, de coupes, de patres, de bassins, d'armures, d'toffes prcieuses? --Je le voudrais, certes, oh! je le voudrais! --Au lieu d'tre comte d'une ville de l'Auvergne, veux-tu gouverner toute une province, tre enfin aussi riche et aussi puissant que tu peux le dsirer? --Tu me jures, par l'indivisible Trinit, que tu parles srieusement? --Je te le jure! --Tu me le jures aussi par le grand Saint-Martin, qui j'ai une dvotion particulire? --Je te jure, aussi, comte, par le grand Saint-Martin, que mes offres sont trs-srieuses. --Alors, explique-toi. --Mon pre Clotaire, cette heure, guerroie hors de la Gaule contre les Saxons... Je veux profiter de cela pour me faire roi la place de mon pre... Plusieurs ducs et comtes des contres voisines sont entrs dans mon projet... Seras-tu pour ou contre moi? --Et tes frres _Charibert_, _Gontran_, _Chilperik_ et _Sigibert_? ils ne te laisseront pas le royaume de ton pre toi tout seul? --Je ferai tuer mes frres... --Par qui? --Tu le sauras plus tard. --Chram, ce sont l, vois-tu, de ces choses qu'il faut accomplir soi-mme... pour tre assur qu'elles russissent... --Tu dis cela, comte, cause de ton frre Ursio tu de ta main... --Notre grand roi Clovis, ton aeul, et ses fils ne se sont-ils pas toujours ainsi eux-mmes, et selon leur besoin, dfaits de leurs plus proches parents? D'ailleurs je peux parler sans crainte du meurtre d'Ursio... moi, j'en suis absous... j'ai pay... --Tu as gard l'hritage? --J'en ai abandonn au moins un quart l'glise et mon patron, l'vque Cautin, pour racheter le meurtre... --Tu y gagnes toujours les trois quarts de l'hritage. --Tiens! si je n'avais pas d gagner la mort d'Ursio, je ne l'aurais pas tu... je ne lui en voulais pas... --Et moi, je n'en veux pas non plus mes frres... seulement je dsire tre seul roi de toute la Gaule... Ainsi, comte, rponds, veux-tu t'engager, par serment sacr, combattre pour moi la tte de tes hommes? je m'engagerais, par un serment pareil, te faire duc d'une province ton choix et t'abandonner les biens, les trsors, les esclaves, les domaines du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon pre contre moi... --Enfin, roi, tu veux que je te promette, en mon nom et en celui de mes leudes et de mes hommes, que nous _obirons ta bouche_, ainsi que nous disons en Germanie? --Oui, telle est ma demande. --Mais ton pre? mais ton pre?... --Dj sa truste, avant la guerre contre les Saxons, a failli le massacrer... sais-tu cela? --Le bruit en est venu jusqu'ici. --Mon projet est donc de faire tuer mes frres, de dire que mon pre est mort pendant sa guerre contre les Saxons, et de me faire roi de la Gaule sa place[X]... --Mais lorsqu'il reviendra de Saxe avec son arme? --Je le combattrai, et je le tuerai si je peux... N'a-t-il pas tu ses neveux et pill les trsors de son frre Clodomir?... --Je ne te blme point en ceci... je pense ce qui peut m'advenir, moi... -- toi, comte? --Si dans ta guerre contre ton pre tu as le dessous, et que je m'en sois ml, de cette guerre... il m'arrivera malheur... Je serai dpouill comme tratre des terres que je tiens _bnfices_; il ne me restera que mes terres SALIQUES... --Voudrais-tu gagner sans risquer d'enjeu? --Je prfrerais cela de beaucoup... Mais coute, Chram; que les comtes et ducs du Poitou, du Limousin, de l'Anjou, prennent parti avec toi contre ton pre, alors moi et mes hommes nous _obirons ta bouche_... mais je ne me dclarerai pour ta cause que lorsque les autres se seront ouvertement dclars en armes les premiers... --Tu veux jouer coup sr? --Oui, je veux risquer peu pour gagner beaucoup... --Soit... alors changeons nos serments. --Attends, roi... --Que vas-tu faire? pourquoi ouvrir ce coffre?... Laisse donc du moins le couvercle relev, que je voie tes trsors... --Je t'assure qu'il n'y a presque rien l dedans, et le peu qu'il y a craint fort la poussire. --Par ma chevelure royale! je n'ai de ma vie vu plus magnifique bote vangile que celle que tu viens de tirer de ce coffre... ce n'est qu'or, rubis, perles et escarboucles... O as-tu pill cela? --Dans une villa de Touraine: le cahier d'vangile qui est dedans est tout crit en lettres d'or... --C'est la bote qui est superbe... j'en suis bloui... --Roi, nous allons nous engager par serment sur cet vangile tenir nos promesses... --J'y consens... Or donc, sur les saints vangiles que voici, moi, Chram, fils de Clotaire, je jure, au nom de l'indivisible Trinit et du grand Saint-Martin, je jure, selon la formule consacre en Germanie, que si toi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, toi et tes leudes, qui regardiez autrefois du ct du roi mon pre, vous voulez maintenant vous tourner vers moi, Chram, me proposant de m'tablir roi sur vous, et que je m'y tablisse, je te ferai duc d'une grande province ton choix, et te donnerai les domaines, maisons, esclaves et trsors du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon pre contre moi... --Et moi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, je jure sur les vangiles que voici, je jure, au nom de l'indivisible Trinit et du grand Saint-Martin, que si les comtes et ducs du Poitou, du Limousin et de l'Anjou, au lieu de regarder comme autrefois du ct de ton pre, se tournent ouvertement vers toi, et en armes, te proposant de t'tablir roi sur eux, je me tournerai aussi vers toi, Chram, moi et mes hommes, pour que tu t'tablisses roi sur nous. Que je sois vou aux peines ternelles, moi, Neroweg, si je manque mon serment!... --Que je sois vou aux peines ternelles, moi, Chram, si je manque mon serment!... --C'est jur... --C'est jur... --Maintenant, comte, laisse-moi examiner de plus prs cette magnifique bote vangile... --Excuse-moi... cette bote craint terriblement la poussire... --Comte, je n'ai vu personne de comparable toi pour ouvrir et fermer prestement un coffre... --C'est toujours afin que la poussire n'y entre point. -- cette heure, autre chose... Notre serment nous lie, je peux te parler sans dtour... Il faut d'abord que je fasse mourir mes quatre frres, Gontran, Sigibert, Chilperik et Charibert. --Le glorieux Clovis, ton aeul, procdait toujours de cette faon lorsqu'il jugeait bon de joindre ses possessions un royaume ou un hritage; il prfrait tuer d'abord... et prendre ensuite. --Mon pre Clotaire aussi professait cette opinion; il commenait par tuer les enfants de son frre Clodomir, afin de s'emparer ensuite de leur hritage. --D'autres, comme ton oncle Thodorik, prenaient d'abord et tuaient ensuite... C'tait mal avis... on dpouille plus facilement un mort qu'un vivant... --Comte, tu as la sagesse de Salomon; mais moi, je ne peux pas tuer mes frres moi-mme... --Tu ne peux pas... et pourquoi ne peux-tu pas? --Deux d'entre eux sont trs-vigoureux; moi, je suis faible et us; et puis ils ne me feraient pas l'occasion de bonne grce; ils se dfient de moi. --Il est vrai que mon frre Ursio n'avait pas de moi la moindre dfiance... Il tait si jeune encore! --J'ai dj trois hommes dtermins ces meurtres: ce sont des hommes sur qui je peux compter... il m'en faut un quatrime. --O le trouver? --Ici... --Dans mon burg? --Oui, peut-tre... --Explique-toi... --Sais-tu pourquoi l'vque Cautin, qui ne m'aime gure, m'accompagne? --Je l'ignore... --C'est que l'vque a grand'hte de juger, de condamner et de voir supplicier les Vagres et leurs complices, qui sont prisonniers dans l'ergastule de ce burg... et de voir surtout rtir l'vchesse comme sorcire... --Je ne te comprends pas, Chram. Ces sclrats et les deux femmes, leurs complices, doivent tre, lorsqu'ils seront guris, et ils le sont, conduits Clermont pour y tre jugs par la curie. --D'aprs des bruits trs croyables, qui nous sont parvenus, l'vque craint, non sans raison, que la populace de Clermont ne se soulve pour dlivrer ces bandits lorsqu'ils arriveront dans la cit; les noms de l'ermite laboureur et de Ronan le Vagre sont chers la race esclave et vagabonde; elle se pourrait rvolter pour arracher ces maudits au supplice... tandis qu'ici, dans le burg, il n'y a rien craindre de pareil. --Cette rebellion peut tre redouter, en effet, de la populace de Clermont. --J'ai donc promis l'vque Cautin que si tu y consentais, moi, Chram, roi pour mon pre en Auvergne (en attendant que je sois roi par moi-mme de toute la Gaule), j'ordonnerais que ces criminels soient jugs, condamns et supplicis ici dans ton burg, devant ton mhl justicier... --Si mon bon patron l'vque Cautin est de cet avis, je le partage... Autant que lui je me promets de jouir de ce supplice... et je donnerais, je crois, vingt sous d'or, plutt que de voir ces sclrats chapper la mort, ce qui pourrait arriver, si la vile populace de Clermont se soulevait en leur faveur... Mais quel rapport ceci a-t-il avec le meurtre de tes frres? --Tu m'as dit que ce Ronan le Vagre tait guri de ses blessures? --Oui. --C'est un homme rsolu? --Un dmon... Le diable prend souvent la figure de ce Vagre, m'a dit mon patron. --Crois-tu que si l'on disait ce dmon, aprs qu'il aura t condamn un supplice terrible: Tu auras ta grce, la condition d'aller tuer ensuite quelqu'un... et le meurtre accompli, vingt sous d'or de profit... il refuserait cette offre? Dis, quel Vagre la refuserait?... --Chram, cet endiabl Ronan et sa bande ont tu neuf de mes plus vaillants leudes; ils ont pill, incendi la villa de l'vque, et il faut que je la reconstruise mes frais, selon que l'a dit l'ternel de sa propre bouche... Or, aussi vrai que le grand Saint-Martin est au paradis, ce Vagre n'chappera pas au supplice d ses crimes!... --Qui te dit le contraire? --Tu parles de lui faire grce pour... --Mais, peu clairvoyant Neroweg, le meurtre accompli, au lieu de compter au Vagre vingt sous d'or... on lui compte cent coups de barre de fer sur les membres, aprs quoi on l'cartelle ou on le coupe en quartiers... Ah! cela te fait rire... --Hi... hi!... oui, cela me rappelle les baudriers et les colliers de faux or, dont ton aeul, le grand Clovis, paya un jour ses complices, hi... hi... lors du meurtre des deux Ragnacaire, hi, hi... Ce Vagre croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra cent coups de barre de fer... hi! hi!... --Les hommes dtermins sont rares; si ce Vagre mne l'affaire bonne fin pour sa part, avant huit jours mes quatre frres sont tus... et leur mort assure la russite de mes projets... Ton intrt comme le mien est de nous servir de ce Vagre... --Mais l'vque, qui exprs vient ici pour jouir du supplice de ce bandit; l'vque, qui ne sait pas nos projets, ne consentira pas accorder la grce de ce Ronan. --Cautin se consolera de la fuite du Vagre en voyant rtir l'vchesse, et supplicier l'ermite laboureur, qu'il excre non moins que le Vagre... --Et si le Vagre promet de tuer et qu'il ne tue pas? --Et les vingt sous d'or qu'il croira recevoir aprs le meurtre?... --C'est juste... mais sa fuite, comment la favoriser? --Tu peux assembler ton mhl dans deux heures? --Oui. --Le jugement et la condamnation aujourd'hui, le supplice demain... d'ici demain il nous reste la nuit... Pendant le sommeil de l'vque tu feras sortir le Vagre de l'ergastule; on le conduira prs de Spatachair, mon favori... le reste me regarde... et demain nous dirons l'vque: Le Vagre s'est enfui... --Hi... hi!... --De quoi ris-tu? --Ce Vagre, qui croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra... hi! hi!... cent coups de barre de fer sur les membres, aprs quoi il sera cartel... hi! hi! hi!... --Tu le vois, comte, ta vengeance n'y perdra rien, et nos projets seront assurs; car si je ne trouvais pas au plus tt un quatrime homme dtermin comme ce Vagre, il me resterait toujours un frre, et un frre, aussi bien que quatre, peut prtendre au royaume de mon pre... Rponds, sommes-nous d'accord pour la fuite du Vagre? --Oui, oui... et puis cette ide des cent coups de barre de fer... hi! hi! hi!... --Ainsi ton mhl sera dans deux heures assembl? --Dans deux heures il le sera. --Adieu, Neroweg, comte de la ville de Clermont... mais au revoir, duc de Touraine ou d'Anjou et l'un des plus riches, des plus puissants parmi les seigneurs franks, fait tel par l'amiti de Chram, roi de toute la Gaule!... Le soleil baisse, la nuit s'approche: un homme barbe et cheveux gris, g de cinquante-huit soixante ans, mais aussi alerte et vigoureux que dans la maturit de l'ge, portant la saie gauloise, un bissac sur ses paules, bonnet de fourrure et chaussures poudreuses, vient de la fort; il s'avance sur la route qui conduit au burg du comte Neroweg. Cet homme barbe grise semble tre un de ces bateleurs qui, dans les villes et les villages, montrent des animaux. Sur son dos, il a une cage o est enferm un singe, et, au moyen d'une longue et forte chane de fer, il conduit un ours de belle taille, qui parat d'ailleurs un paisible compagnon de route; il suit son matre aussi docilement qu'un chien. Le bateleur s'arrte un instant au sommet de ce chemin montueux, d'o l'on dcouvre la plaine et la colline o est bti le burg; ce moment, deux esclaves tte rase, courbs sous le poids d'un lourd fardeau, suspendu une rame de bateau, dont chaque extrmit repose sur l'une de leurs paules, s'avancent par un sentier, qui, quelques pas de l, coupe et rejoint la route suivie par le bateleur; il hte alors le pas afin de rejoindre les esclaves; mais ceux-ci, peu rassurs sans doute la vue de l'ours qui suit son matre, s'arrtent court. --Mes amis, n'ayez pas peur, mon ours n'est point mchant; il est fort apprivois. L'appelant alors tout en raccourcissant sa chane: --Viens ici prs de moi, Mont-Dore! cet ordre, l'ours rpondit en s'approchant et s'asseyant modestement sur son train de derrire; puis il leva d'un air soumis la tte vers son matre, qui, debout devant lui, le cachait demi aux esclaves... Ceux-ci, rassurs, reprirent leur marche et firent quelques pas au devant du bateleur, demeurant cependant, par prudence, une certaine distance de lui et de son ours. --Mes amis, quelle est cette grande demeure que l'on voit l-bas, enceinte d'un foss? --C'est le burg du comte Neroweg, notre matre. --Est-il au burg, aujourd'hui? --Il y est en grande et royale compagnie. --En royale compagnie? --Chram, le fils du roi des Franks, y est arriv ce matin avec sa truste; nous venons de l'tang pcher cette charge de poissons pour le souper de ce soir. --Aussi vrai que j'ai la barbe grise, voil une bonne aubaine pour un pauvre homme comme moi... je pourrai divertir ces nobles seigneurs en leur montrant mon ours et mon singe... Croyez-vous, mes enfants, qu'on me laissera entrer au burg? --Oh! nous ne savons... aucun tranger ne passe ordinairement le foss du burg sans l'ordre du seigneur comte; il est trs-dfiant, et le pont gard durant le jour est retir chaque soir. --Cependant, cet hiver, il est aussi venu un montreur de btes, et le seigneur comte s'est amus les voir. --Alors, il ne refusera pas ce soir d'offrir un pareil divertissement son royal hte... --Il se peut... En ce cas l'amusement de ce soir aidera ces seigneurs attendre l'amusement de demain. --Lequel? --Le supplice des quatre condamns d'aujourd'hui: Ronan le Vagre, l'ermite laboureur, moine rengat en Vagrerie; une petite esclave, leur complice, et l'vchesse, une damne sorcire, autrefois la femme de notre bienheureux vque Cautin. --Ah! l'on a pris des Vagres par ici, mes amis?... Et ils ont t condamns aujourd'hui? --Le mhl s'est assembl tantt, le fils du roi et notre saint vque y assistaient... Ronan le Vagre et l'ermite ont t d'abord mis la torture... --Ils refusaient donc d'avouer qu'ils avaient couru la Vagrerie? --Non... Ronan le maudit s'en vantait, au contraire. --Alors, pourquoi la torture? --C'est ce que disait le fils du roi; il ne voulait pas la torture pour Ronan le Vagre; il s'y opposait de toutes ses forces. --Mais notre saint vque a prtendu qu'une vrit arrache par la torture tait plus certaine, puisque c'tait comme le jugement de Dieu... Alors personne n'a os aller contre la volont du saint homme. --Aussi l'on a plong, par son ordre, les pieds du Vagre et de l'ermite dans l'huile bouillante... et ils ont avou une seconde fois. --Puis on a t oblig de les porter dans l'ergastule, car ils ne pouvaient plus marcher. --Et demain on les transportera sur le lieu du supplice, qui sera, dit-on, terrible!... mais jamais assez terrible pour expier les crimes de Ronan le Vagre... --Qu'a-t-il donc fait, mes amis? --N'a-t-il pas, le sacrilge! la tte de sa bande, incendi, pill la villa piscopale de notre bienheureux vque Cautin... --Comment, mes amis, Ronan le Vagre... cet impie aurait os commettre un pareil crime? Et les femmes, est-ce qu'on les a aussi mises la torture? --La petite esclave Vagredine est encore quasi mourante d'une blessure qu'elle s'est faite en voulant se tuer, lorsqu'elle a vu les Vagres extermins. --Quant l'vchesse, on allait commencer sa torture, lorsque notre saint vque a dit: Il faut se donner garde d'affaiblir la sorcire, peut-tre elle ne rsisterait pas la douleur, et il vaut mieux qu'elle reste en pleine sant, afin qu'elle ne perde rien des tourments de demain. --Votre vque est trs-judicieux, mes amis... et o ces sclrats attendent-ils la mort? --Dans le souterrain du burg. --Toute fuite leur est, j'espre, impossible, ces damns? --D'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur seraient libres, qu'ils ne pourraient faire un pas cause des suites de leur torture. --J'oubliais cela, mes amis. --Et puis, l'ergastule est construit en briques et en ciment romain aussi dur que roche; cette cave est ferme par une grille de fer barreaux gros comme le bras, et toujours garde par une troupe d'hommes arms. --Grce Dieu, il n'est pas possible, mes amis, que ces maudits chappent leur supplice... Je vois que vous n'tes pas de ces mauvais esclaves, assez nombreux, dit-on, qui prennent parti pour les Vagres. --Les Vagres sont des dmons, nous voudrions les voir torturer jusqu'au dernier; ce sont les ennemis des vques, nos bons pres, et des Franks, nos seigneurs. --Votre matre est donc humain pour vous? --Il est d'autant meilleur matre, nous a dit son clerc, qu'il nous fait plus souffrir, puisque la souffrance ici-bas nous assure le paradis... --Vous ne pouvez, mes enfants, manquer de faire ainsi votre salut... J'espre que tous vos compagnons du burg sont, comme vous, rsigns leur sort? --Il est des impies partout... Plusieurs d'entre nous iraient, s'ils pouvaient, courir la Vagrerie; ils ne respectent pas nos saints vques, hassent nos seigneurs les Franks, et se rvoltent d'tre en esclavage; mais nous les dnonons au clerc de notre comte, et quand nous pouvons, nous les faisons cruellement chtier, en attendant pour eux l'enfer ternel!... --Vous tes, je le vois, des compagnons vraiment chrtiens, et ces mauvais esclaves-l ne sont pas, je l'espre, en grand nombre parmi vous, au burg? --Oh! non... ils sont quinze ou vingt peut-tre, sur cent que nous sommes pour le service de la maison; car le comte, notre seigneur, a plus de quatre mille colons et esclaves laboureurs sur ses domaines. --Allons, mes enfants, il me semble que cela me porterait bonheur, moi, pauvre homme, de passer quelques heures dans une maison ainsi peuple d'esclaves selon Dieu... Et puisque vous me prcdez au burg, annoncez ma venue au majordome du comte... Si ce noble seigneur veut se divertir de mon ours, il fera donner des ordres pour que je puisse pntrer dans l'enceinte. --Nous allons annoncer ta venue, bateleur... le majordome dcidera... Et les esclaves qui, ruisselants de sueur, avaient un instant dpos leur filet de pche, rempli de gros poissons d'tang que l'on voyait frtiller encore travers les mailles, reprirent leur pesant fardeau et se dirigrent vers le burg. Lorsqu'ils eurent disparu, l'ours se dressa sur ses pattes de derrire, jeta sa tte ses pieds, et s'cria: --Sang et massacre! ils brleront demain ma belle vchesse!... Et Ronan! notre brave Ronan! supplici aussi!... Souffrirons-nous cela, vieux Karadeuk? --Je vengerai mes fils... ou je mourrai prs d'eux!... Loysik! Ronan! torturs... torturs!... et demain, la mort!... --Aussi vrai que le souvenir de l'vchesse me brle le coeur! la torture d'aujourd'hui, le supplice de demain, l'arrive de ce Chram avec ses gens de guerre!... tout cela bouleverse nos projets... Au lieu d'tre conduits et jugs Clermont dans quelques jours, Ronan et l'vchesse seront mis mort demain matin dans ce burg... au lieu d'tre ingambes et guris de leurs blessures, Ronan et son frre sont impotents; les leudes de Chram, runis ceux du comte et ses gens de pied, forment une garnison de plus de trois cents hommes de guerre, ils occupent ce burg... et pour enlever Ronan et Loysik, incapables de marcher, la petite esclave, quasi mourante, et ma belle vchesse, combien sommes-nous? toi et moi... Tiens, vieux Karadeuk, si je sais comment nous sortirons de ce gupier, je veux devenir vritablement ours, et non plus ours des kalendes de janvier[Y], ainsi que je le suis cette heure... Ah! celui-l qui m'et dit, lorsque dguis, comme tant d'autres, en bestial, je ftais les saturnales de la nuit de janvier... celui-l qui m'et dit: Mon joyeux garon, tu fteras les kalendes d'hiver en plein t, j'aurais rpondu: Va, bonhomme, ce jour-l il fera chaud... et j'aurais dit vrai... car je serais plus au frais dans un four brlant que sous cette peau!... La rage et la chaleur me mettent en eau... Tu restes muet, mon vieux Vagre... quoi penses-tu? -- mes fils... Que faire... que faire?... --Meilleur je suis pour l'action que pour le conseil, en ce moment surtout, car la fureur me rend fou! Pauvre et vaillante femme! demain, brle!... Ah! pourquoi faut-il que j'aie t spar d'elle dans les gorges d'Allange durant ce combat, engag par nos archers du haut des chnes, contre les gens du comte... Pauvre... pauvre femme! je l'ai crue morte ou prisonnire... Notre droute tait complte, impossible moi de m'assurer du sort de ma matresse, trop heureux de pouvoir, avec quelques-uns des ntres, chapps au massacre, m'enfoncer au plus profond de la fort, nous donnant rendez-vous dans les rochers du pic du _Mont-Dore_, un de nos anciens repaires... Enfin, nous nous sommes, au bout de quelques jours, retrouvs l une douzaine de notre bande, et bientt nous t'avons vu arriver aussi, en compagnie de deux esclaves fuyards; toi, mon vieux Vagre, perdu pour nous depuis plus de trois ans... Alors, tu nous a renseigns sur le sort de tes fils, de la petite esclave et de l'vchesse... C'est trange, ce que je ressens pour cette vaillante femme! son souvenir ne me quitte pas... mon coeur se brise de chagrin en la sachant aux mains du comte et de l'vque; il n'est pas en Vagrerie de Vagre plus Vagre que moi pour la vie d'aventure, et pourtant je ne sais quel hasard nous jetterait, l'vchesse et moi, dans un coin de terre ignor, que l, je vivrais, je crois, prs d'elle, dix ans, vingt ans, cent ans!... Tu me prends pour un fou, vieux Karadeuk? ou mieux, pour un oison, car je deviens pleurard, et je m'hbte!... Au diable le chagrin! il faut agir!... --Oh! mes fils! mes fils!... --S'il ne fallait pour les sauver, eux et l'vchesse, que donner ma peau... pas celle-ci, la vraie, je la donnerais, foi de Vagre! car, tu le sais, lorsque tu nous as cont ton projet, et que le personnage de l'ours a t propos un garon de bon vouloir, je me suis offert, vous disant qu'autrefois, Beziers, j'tais d'autant plus forcen pour les dguisements des kalendes, que les prtres les dfendaient[Z], et que dans ces saturnales je figurais surtout l'ours s'y mprendre; je fus tout d'une voix acclam ours en Vagrerie, et... mais tu trouves peut-tre que je parle beaucoup?... Que veux-tu? cela m'tourdit... car lorsque je reste muet et songeur... mon coeur se navre, et je deviens stupide!... --Loysik! Ronan! supplicis demain... non, non... ciel et terre! non!... --Quoi qu'il faille faire pour sauver tes fils, la petite Odille et l'vchesse, je te suivrai jusqu'au bout. Donc, lorsqu'il fut convenu que tu serais le bateleur et moi l'ours, il fallut trouver un ours de belle taille, assez obligeant pour me prter sa tte, son justaucorps et ses chausses. J'ai emport ma hache, mon couteau, et j'ai gravi les cimes du Mont-Dore... bon veneur, bonne chance; presque aussitt je rencontre un compre de ma taille; me prenant srement pour un ami, il accourt moi les bras ouverts... et la gueule aussi. Craignant de gter son bel habit coups de hache, je lui plante mon couteau sous l'aisselle, au bon endroit que savait trouver le roi Clotaire lorsqu'il tuait ses petits-neveux... Aprs quoi, j'ai soigneusement dshabill mon obligeant ami; son justaucorps et ses chausses semblaient, foi de Vagre, taills pour moi; je vous ai rejoints dans notre repaire, et nous voici redescendus dans le plat pays, dtermins tout pour sauver tes deux fils, la petite esclave et mon vchesse... Rsumons-nous donc, car le calme me revient... Que faire? Nous avions song nous introduire dans la ville de Clermont pendant la nuit qui devait prcder le jour du supplice, presque certains de soulever une partie des esclaves et du peuple ami des Vagres... ce projet, il faut renoncer, ainsi qu' l'ide de nous embusquer sur la route pour attaquer l'escorte qui aurait conduit les prisonniers Clermont... C'tait pour tcher de nous renseigner sur le moment de leur dpart et sur leur route, que nous devions tenter de nous introduire dans le burg, toi et moi, sous notre dguisement, tandis que dix de nos compagnons nous attendraient cachs la lisire de la fort; ils y sont, prts se rendre avec nous Clermont ou sur la route, ou mme s'approcher cette nuit des fosss du burg, si nous donnons ces bons Vagres le signal convenu... Ce qui s'est pass aujourd'hui, le supplice de demain, le grand nombre d'hommes de guerre rassembls au burg ruinent tous nos projets... que faire?... Voici longtemps que tu rflchis, mon vieux Vagre... as-tu dcid quelque chose? --Oui, viens... --Au burg? mais il fait jour encore... --La nuit sera noire avant notre arrive. --Quel est ton projet? --Je te le dirai en route; le temps presse; viens, viens... --Marchons... Ah! j'oubliais... et la casaque? --Quelle casaque? --Celle que par semblant de bouffonnerie je dois endosser... La mesure est prudente; le capuchon rabattu dissimulera ce qu'il y a de dfectueux dans la jointure de la fourrure de mon cou celle de ma tte; ce capuchon cachera aussi demi ma figure d'ours, car ces Franks seront peut-tre plus clairvoyants que ces deux esclaves hbts... Pendant que l'amant de l'vchesse parlait ainsi, Karadeuk avait tir de son bissac une casaque roule: le faux ours l'endossa; elle tranait jusqu'aux pattes de derrire, et le capuchon, demi rabattu sur les yeux, ne laissait voir que le museau; les larges manches tombaient presque jusqu'au bout des pattes griffues; la noire fourrure du corps et des cuisses, dcouverte par l'cartement des deux pans du vtement, paraissait tout entire. Rien de plus grotesque que cet ours ainsi costum; il devait, foi de Vagre, donner fort rire, aprs boire, aux htes du comte Neroweg. --Laisse-moi maintenant, Karadeuk, cacher mon poignard dans un des plis de la casaque... et tiens, c'est justement ce couteau saxon qu'en fuyant des gorges d'Allange j'ai ramass sur le champ de bataille... Vois, sur la garde de cette arme, ces deux mots gaulois gravs sur le fer: _Amiti_, _communaut_... _Amiti_, c'est un bon prsage... L'amiti, comme l'amour, me conduit au burg... Sang et massacre! dlivrer du mme coup son ami, sa matresse!... --Viens, viens... Ronan! Loysik! je vous sauverai tous deux... ou nous mourrons tous trois!... Lorsqu'il y a cinq sicles et plus, les Romains possdaient la Gaule conquise, mais non soumise, ils construisaient solidement les ergastules, o la nuit ils renfermaient les esclaves gaulois enchans; voyez plutt ce souterrain, antique dpendance du camp romain; la brique et le ciment sont encore tellement lis entre eux, qu'ils forment un seul corps plus dur que le marbre: des hommes munis de leviers, de masses, de ciseaux de fer, et travaillant de l'aube au soir, parviendraient peine pratiquer une ouverture dans les parois de cette prison; la vote, basse et cintre, est ferme par d'normes barreaux de fer... Au dehors veillent un assez grand nombre de Franks arms de haches: les uns debout, les autres assis ou couchs sur la terre; de temps autre ils jettent un regard d'envie du ct du burg, situ cinq cents pas de l; mais le btiment principal est cach la vue des Franks par la saillie des granges et des curies, bties en retour du logis seigneurial, o ces constructions s'appuient. Pourquoi ces gardiens des prisonniers jettent-ils, du ct du burg, des regards d'envie? parce que arrivent jusqu' eux, travers les fentres ouvertes, les cris des buveurs avins, et, par intervalle, le bruit des tambours et des cornets de chasse; car l'on festoie chez le comte Neroweg, qui ce soir-l, de son mieux, fte Chram, son royal hte. Une lampe de fer, abrite par la saillie du cintre de l'antique ergastule, claire les abords du souterrain et en dedans son entre. Des pas se font entendre... un leude parat suivi de plusieurs esclaves, portant des paniers et des craches. --Enfants! voil de la cervoise, du vin, de la venaison, du pain de pur froment. Mangez, buvez, tous doivent tre ici, aujourd'hui, en liesse... le fils du roi visite notre burg! --Vive Sigefrid! vive le vin, la cervoise et la venaison qu'il apporte!... --Mais veillez sur les prisonniers... que pas un de vous ne bouge d'ici!... --Oh! ces chiens ne remuent pas plus l dedans que s'ils taient endormis pour jamais sous la terre froide, o ils seront demain... Ne crains donc rien, Sigefrid. --Hormis le seigneur roi, le seigneur vque ou Neroweg, quiconque approcherait de cette grille pour parler aux condamns... --Tomberait sous nos haches, Sigefrid; elles sont pesantes et tranchantes... --Au moindre vnement, qu'un son de trompe donne l'alarme au burg... et en un instant nous sommes ici. --Bonnes prcautions, Sigefrid, mais inutiles. Le pont est retir, de plus, la bourbe des fosss est si profonde, qu'un homme qui tenterait le passage disparatrait dans la vase... Enfin, il n'y a pas d'trangers dans le burg; nous sommes ici, en comptant la truste du roi, plus de trois cents hommes arms... qui donc tenterait de dlivrer ces chiens de prisonniers? ne sont-ils pas, d'ailleurs, aussi incapables de marcher qu'un livre qui on a cass les quatre pattes?... Encore une fois, Sigefrid, les prcautions sont bonnes prendre, nous les prendrons, mais elles seront vaines... --Veillez toujours soigneusement jusqu' demain, jour du supplice de ces maudits; ce n'est pour vous qu'une nuit passer. --Et nous la passerons joyeusement boire et chanter! --Ainsi, l'on est gai dans la salle du festin, Sigefrid? --Le soleil de mai pompe moins avidement la rose que nos buveurs les tonneaux pleins; des montagnes de victuailles disparaissent dans les abmes des ventres... dj l'on ne parle plus, l'on crie; tout l'heure on ne criera plus, on hurlera! Les leudes de Chram faisaient d'abord la petite bouche, mais cette heure ils l'ouvrent jusqu'aux oreilles pour rire, boire et manger... Ce sont, aprs tout, de bons et gais compagnons; un peu de jalousie de notre part nous avait irrits contre eux; cette rivalit s'est noye dans le vin, et tout l'heure, dans son ivresse, le vieux Bertefred, poussant de monstrueux hoquets, embrassait, en pleurant comme un veau, un des brillants et jeunes guerriers de la suite royale, et l'appelait son fils mignon. --Ah! ah! ah!... la bonne scne... --Enfin, pour complter la fte, on dit qu'on vient d'introduire dans le burg un bateleur qui montre un ours et un singe. Neroweg a propos ce divertissement au roi Chram, et le majordome vient de donner l'ordre de faire entrer l'homme et les btes dans la salle du festin; on est all les qurir, aux trpignements de joie des convives. Je me hte de retourner la maison pour avoir ma part de l'amusement... --Heureux Sigefrid! il va voir l'ours et le singe! --Enfants, je vous le promets, lorsque le roi se sera diverti de ce bateleur, je demanderai au comte qu'on vous envoie de ce ct l'homme et ses btes... --Sigefrid, tu es un bon compagnon! --Et surtout... veillez bien sur les prisonniers!... --Sois tranquille, et bois tranquille... Maintenant, nous le vin, la cervoise, la venaison! En attendant l'homme, l'ours et le singe, vidons les pots la sant du bon roi Chram et de Neroweg! La lampe de fer, accroche sous la saillie du cintre de l'antique ergastule, clairait ses abords et les groupes de Franks, qui mangeaient, riaient, buvaient au dehors; cette lampe clairant aussi l'entre du souterrain, ferm par des barreaux de fer, jetait sa rougetre et vacillante lumire sur les prisonniers gaulois, runis non loin de l'ouverture de cette prison, dont la profondeur restait pleine de tnbres. Prs de la grille de l'ergastule, la petite Odille, couche sur la terre, les mains croises sur son sein de quinze ans, comme une morte que l'on va ensevelir, avait aussi la pleur d'une morte; assise prs d'elle, l'vchesse, toujours belle, quoique plie et amaigrie, soutenait, sur ses genoux, la tte de l'enfant, et la contemplait avec des yeux de mre... Ronan, les jambes enveloppes de chiffons, les mains charges de menottes de fer, incapable de se tenir debout ou agenouill, est assis non loin des deux femmes, le dos appuy aux parois du souterrain; il jette sur Odille un regard non moins appitoy que celui de l'vchesse; l'ermite laboureur, garrott comme son frre, dont il a partag la torture, se tient assis prs de lui, et semble mu des soins que prodigue l'vchesse la petite esclave, qui semble expirante. --Meurs, petite Odille!--disait Ronan,--meurs, mon enfant... tu serais brle vive, mieux vaut mourir de la blessure que tu t'es faite d'une vaillante mais trop faible main, lorsqu'il y a un mois tu m'as cru tu! --Pauvre petite! l'motion de cette journe a puis ses forces... Voyez, Loysik, voyez, Ronan, son visage devient, hlas! de plus en plus livide! --Bnissons cette pleur livide, belle vchesse; elle annonce une mort prochaine... cette mort sauvera la pauvre enfant des douleurs du supplice; sa blessure ne l'a-t-elle pas dj sauve des nouvelles brutalits du comte et de la torture d'aujourd'hui?... Meurs, meurs donc, petite Odille, nous revivrons ailleurs! Libre, j'aurais fait de toi, pour toujours, ma femme en Vagrerie, si tu l'avais voulu; car dj je t'aimais tendrement pour ta douceur, pour ta beaut, pour le malheur et la honte qui t'avaient frappe si jeune, enfant innocente encore aprs ton dshonneur!... Meurs donc, petite Odille... Aussi vrai que moi et mon frre Loysik nous serons supplicis demain, je redoute moins ce supplice que de te voir brle vive, puisque je serai mis mort le dernier!... Oh! si je n'avais les jambes en lambeaux, je me tranerais jusqu' toi; oh! si je n'avais les mains enchanes, je t'toufferais d'une main prvoyante, de mme que nos mres, les viriles Gauloises d'autrefois, tuaient leurs enfants pour les soustraire l'esclavage! Belle vchesse! toi dont les bras sont libres, ne pourrais-tu trangler doucement cette chre enfant? Le lger souffle de vie qui la soutient peine serait si vite teint! --J'y ai dj song... Ronan, et je n'ose... --Mais si par hasard elle survit, son sort sera le tien... coutez bien: vous serez d'abord mises nues devant cette bande de Franks! et par eux fouettes de houssines! --Tais-toi... Ronan... tais-toi, le rouge me monte au front!... Pour moi, femme, l est le pire du supplice... --Ton mari l'vque le savait... comme il savait que la torture d'aujourd'hui te ferait perdre une partie de tes forces ncessaires pour endurer le supplice de demain; aussi t'a-t-il benotement pargne tantt... vous serez ensuite mises chacune sur un pal aigu. C'est encore ton mari l'vque qui doit avoir imagin ceci... lui, qui jadis inventa d'enfermer un vivant dans un spulcre avec un mort en putrfaction... Ah! j'oubliais... avant le supplice du pal, on vous arrachera le bout des seins avec des tenailles ardentes; ce raffinement sent son roi Chram d'une lieue. Enfin, vous serez jetes dans le bcher encore un peu vivantes... La torture est, tu le vois, finement gradue! et tu ne veux pas, toi qui le peux, y soustraire cette douce enfant?... Ah! tu te dcides enfin!... tes mains s'approchent du cou de la petite Odille... Allons, pas de faiblesse! souviens-toi de nos mres... mettant mort les enfants qu'elles chrissaient... Mais quoi! tu hsites!... tes mains retombent!... tu pleures!... --Je n'ose pas... je n'ose pas... --Lche coeur!!! --Moi! lche?... non... si elle tait ma fille... je la tuerais... --C'est juste, Odille est pour toi une trangre... tu ne peux l'aimer assez pour te rsoudre la tuer; il faut, n'est-ce pas, Loysik, pardonner l'vchesse ce manque de tendresse?... Aprs tout, elle n'est pas la mre de cette enfant! ce moment la petite esclave fait un mouvement, pousse un lger soupir, sa tte se soulve demi, ses yeux s'ouvrent, cherchent tout, d'abord Ronan... s'arrtent sur lui, et au bout de quelques instants elle dit d'une voix faible: --Ronan... la nuit est-elle dj passe, que voici le jour? --Ce n'est pas le jour, mon enfant, c'est la clart de la lampe qui brle au dehors; tes forces semblent puises? tu t'tais assoupie? --Je faisais un rve doux et triste... ma mre me berait sur ses genoux en me chantant le bardit d'Hna; et puis elle me disait en pleurant: Odille, c'est toi, c'est toi que l'on va brler... Alors je me suis veille, j'ai cru que c'tait dj le jour... Ah! Ronan! que c'est long, d'ici demain! et ce supplice! ce supplice! comme il durera... moins que la douleur soit trop forte, alors je mourrai tout de suite... --Et tu ne regretteras pas la vie? --Ronan, j'ai voulu me tuer quand je vous ai cru mort... vous tes condamn comme nous, je n'ai plus ni pre ni mre! qui regretterais-je ici? Puisque l'on va revivre ailleurs auprs de ceux que l'on a aims, nous nous retrouverons bientt tous ensemble, vous et ma famille. --Et quelle haine! dis, petite Odille? quelle haine contre ceux qui t'ont condamne mourir ainsi? --Oui, Ronan... je les hais parce qu'ils sont injustes et mchants; ils me font mourir... et je n'ai, moi, jamais fait de mal personne... --Et si cela tait en votre pouvoir, mon enfant, leur rendriez-vous le mal qu'ils vous font? --Seulement pour me venger?... si j'tais par hasard dlivre? frre Loysik? --Oui, seulement pour vous venger! --Non... je ne me sens pas de mchancet au coeur... --Et si l'on vous disait: la torture et la mort seront subies par eux ou par vous... choisissez... --Que voulez-vous, frre Loysik... ils sont mchants et injustes, je prfrerais ma vie la leur; mais si l'on me disait: --Odille, voici Ronan, voici dame Fulvie... voici frre Loysik, qui n'ont eu pour toi que de douces paroles, que de tendres soins, il faut que toi ou eux soient supplicis, choisis.--Oh! comme je rpondrais vite: Prenez-moi... prenez-moi, et qu'ils soient sauvs! ils ont t si doux pour moi! ils sont si bons au pauvre monde! --Petite Odille, si l'on te disait: Chris ces mchantes gens qui vont te faire mourir... oui, que tes dernires paroles pour eux soient tendres comme l'adieu que tu aurais fait ta mre adore? --Vous vous moquez, Ronan! Aimer comme ma mre, ces Franks qui ont fait tant de mal moi et aux autres! je ne saurais... je ne pourrais ainsi aimer injustement... --Et si l'on te disait: Chaque torture que tu vas ressentir te sera paye l-haut en ternelle flicit. --O? l-haut?... Par qui paye, Ronan? --Par un Dieu... par un Dieu tout-puissant, qui peut ce qu'il veut... et qui met la flicit ternelle au prix des souffrances de ses cratures! --Si ce Dieu peut ce qu'il veut, Ronan, pourquoi n'empche-t-il pas mon supplice puisque je ne l'ai pas mrit? S'il peut ce qu'il veut, pourquoi met-il au prix de cruelles souffrances cette ternelle flicit que je ne recherchais pas, ne demandant qu' vivre dans la paix et l'innocence?... --Oh! nave et douce enfant! qui ne saurait mourir, tu l'apprendrais,--s'cria l'ermite laboureur.--Tu hais justement les mchants qui te condamnent, tu ne leur accordes pas un pardon inique et imbcile; mais libre... tu ne leur rendrais pas le mal pour le mal! tu prfrerais ton innocente vie leur vie souille de crimes; mais tu saurais mourir pour ceux qui t'ont aime!... tu ne vois pas dans la mort par le supplice je ne sais quel march avec un Dieu tout-puissant, qui, pour quelques heures de torture que des barbares t'imposent, te donnerait une ternit de bonheur! tu prvois la douleur parce que tu t'attends souffrir dans ta chair! mais l'approche du supplice ne t'inspire pas une lche pouvante! Non, non; dans ta grandeur nave tu te rsignes doucement, attendant l'heure d'aller revivre auprs de ceux qui t'aimaient. --Cette enfant a plus de raison et plus de courage que moi qui serais sa mre! Loysik dit vrai, j'apprendrai d'elle mourir. --Foi de Vagre! qu'est-ce que la mort, belle vchesse? changer de vtements et de logis. Le supplice? deux ou trois heures de souffrance, dont le terme plus ou moins rapproch est du moins certain... Sais-tu, Loysik, ce qui seulement me chagrine cette heure? c'est de quitter ce monde-ci, laissant notre Gaule bien-aime... jamais soumise aux Franks et aux vques! --Notre Gaule bien-aime, jamais soumise aux Franks et aux vques! non, non, frre... les sicles sont des sicles pour l'homme... ils sont peine des heures pour l'humanit dans sa marche ternelle!... Ce monde o nous vivons nous semble grand... Qu'est-il? roulant confondu parmi ces milliers de mondes toiles, qui, cette heure de la nuit, brillent nos yeux dans l'immensit des cieux! mondes mystrieux o nous allons successivement revivre, me et corps, jusqu' l'infini!... Tiens, mon frre, lors de la conqute de Csar, nos aeux esclaves, enchans il y a des sicles dans cet ergastule o nous sommes, ont peut-tre aussi dit comme toi avec dsespoir:--Notre Gaule bien-aime est jamais soumise la conqute trangre... Et pourtant... --Et pourtant deux sicles et demi ne s'taient pas couls qu' force d'hroques insurrections contre les Romains, la Gaule avait pas pas, au prix du sang de nos pres, reconquis ses droits, ses liberts, son indpendance! lors de l're glorieuse de Victoria la Grande! Tu dis vrai, Loysik, tu dis vrai. --Et la vision prophtique de cette femme auguste? cette vision que nous a transmise dans ses rcits notre aeul Scanvoch, et que notre pre nous a si souvent raconte? te la rappelles-tu? --Oui, dans cette vision, Victoria voyait la Gaule esclave, puise, saignante, genoux, crase de fardeau, se tranant sous le fouet des rois franks et des vques! --Mais la fin? la fin de cette vision de Victoria la Grande? --Oh... splendide! rayonnante! la Gaule libre, fire, glorieuse, foulant d'un pied superbe son collier d'esclavage, la couronne des rois et celle des papes de Rome, la Gaule tenait d'une main une gerbe de fruits et de fleurs, de l'autre un tendard surmont du coq gaulois! --Eh! que crains-tu donc alors? songe au pass! vois-y la Gaule, courbe d'abord sous la conqute romaine, se relever, par le courage de ses enfants, libre et redoutable!... Que le pass te donne foi dans l'avenir!... Cet avenir est lointain peut-tre! que nous importe le temps nous, qui, en ce moment suprme, n'avons plus mesurer d'ici demain que les dernires heures de notre vie... Oh! mon frre, j'ai une foi profonde... invincible dans le rveil et l'affranchissement de la Gaule!... Je te l'ai dit, les sicles sont des sicles pour l'homme; ils sont peine des heures, des instants, pour l'humanit dans sa marche ternelle! --Loysik... tu me rassures... tu raffermis ma croyance... oui, je quitterai ce monde les yeux fixs sur cette vision radieuse de la Gaule renaissante!... Un dernier chagrin me reste... l'incertitude o nous sommes du sort de notre pre! --S'il survit, puisse-t-il ignorer notre fin, Ronan! il nous aimait tendrement... c'tait un grand coeur! En temps de guerre nationale, la tte d'une province souleve en armes, il et peut-tre t un hros comme le _chef des cent valles_, son idole!... la tte d'une bande de rvolts... notre pre n'a pu tre qu'un intrpide chef de Bagaudes ou de Vagres... Tu sais, mon frre, mon loignement pour ces terribles reprsailles... si lgitimes qu'elles soient... elles ne laissent aprs elles que ruines et dsastres... Mais du moins notre pre a toujours veng les opprims... les souffrants, et jamais sa vengeance n'a atteint que les mchants... --Va, Loysik, en ces temps d'pouvantable iniquit la Vagrerie accomplit une mission divine!... Les puissants du monde crasent les faibles!... la Vagrerie frappe les puissants... Qui donc les punirait sans nous, ces puissants? Leurs remords! ils payent, et le clerg les absout de leurs crimes! Leurs victimes! elles n'osent dans leur hbtement catholique se rebeller contre leurs bourreaux! Non, non, il faut par des exemples terrifier nos matres!... Insensibles la prire, ils cderont l'pouvante! Oh! mes Vagres! mes bons Vagres, o tes-vous! o tes-vous! pour cent Vagres tus... la Vagrerie, je le sais, n'est pas morte... mais o sont-ils, mes braves compagnons! o sont-ils! --S'ils vous savaient ici, Ronan, ils tenteraient tout pour vous dlivrer... ils vous aiment tant... --Quelques-uns d'entre eux peut-tre, petite Odille, ont survcu au combat des gorges d'Allange; si, comme on le disait, on nous avait conduits Clermont, nous aurions eu, soit en route, soit dans la ville, quelque chance d'tre dlivrs par mes compagnons; mais ici dans ce burg, il ne faut pas rver dlivrance, chre enfant... je dis rver, car voici tes paupires qui de nouveau s'appesantissent... --C'est vrai, Ronan... est-ce faiblesse... ou sommeil... je ne sais, mes yeux se ferment malgr moi... Oh! je voudrais dormir jusqu' demain... --Berce-la sur tes genoux, belle vchesse, berce-la... comme sa mre la berait autrefois... et qu'elle s'endorme pour ne plus se rveiller!... --Dors, pauvre petite... dors sur mes genoux... En te voyant souffrir si douce et si jeune... toi, d'un ge tre ma fille... j'ai compris les douleurs maternelles... Ah! moi aussi, j'aurais t, si le sort l'avait voulu, mre vaillante, pouse dvoue... Et aprs un long silence pendant lequel la petite esclave s'endormit tout fait, Fulvie ajouta: --Et vous ne savez pas, Ronan... si le veneur a t tu? --Le dernier moment o je l'ai vu, belle vchesse, il ajustait du haut d'un chne... quelque leude la porte de sa flche... Est-il cette heure mort ou vivant? je l'ignore... --Ah! si j'avais longtemps vivre, je regretterais toujours que le combat nous ait empchs, le veneur et moi, de mourir ensemble, selon notre promesse change durant cette nuit de folle ivresse... Quand je pense cette nuit... c'est pour moi comme le souvenir d'un songe la fois brlant et honteux... vous devez me mpriser beaucoup... Loysik! et je vous l'avoue, si rsolue que je sois la mort... il me sera cruel d'emporter vos mpris. --Fulvie! libre aujourd'hui, retrouvant le veneur libre aussi... et vous disant: sois ma femme devant Dieu! que rpondriez-vous en toute sincrit? --Je rpondrais: Je serai pouse dvoue, mre vaillante!... oh! oui... croyez-moi, Loysik... j'agirais comme je dis... je le sais... je le sens... Cet homme qui je me suis donne dans cette nuit d'incendie et d'pouvante, aprs qu'il m'eut arrache aux flammes, cet homme, je l'aimais dj pour sa grce et sa beaut, ainsi que je l'ai aim ensuite pour son courage et son gnreux coeur. --Je vous crois, Fulvie... Comment alors, en ce moment suprme, pourrais-je vous mpriser?... ne rpareriez-vous pas, si vous le pouviez, votre garement d'un jour par toute une vie honnte et dvoue? --Mais, Loysik, cet homme a t mon amant... --Si votre mari l'vque s'tait autrefois montr pour vous plein de tendresse, et plus tard rempli de fraternelle affection, eussiez-vous cd l'entranement que vous regrettez? --Jamais! --Et pourtant de cet homme si mchant, si ddaigneux votre gard, vous avez eu piti! oui, lorsqu'il tait au pouvoir des Vagres, vous avez t pour lui compatissante; allez, Fulvie, Jsus de Nazareth, dans sa tendre et sage misricorde, a remis leurs pchs la _femme adultre_ et _Madeleine_, parce qu'elles se repentaient et avaient beaucoup aim... Comment, moi, vous mpriserais-je? --Merci, Loysik, de me parler ainsi... Maintenant je ne craindrai plus de rencontrer vos yeux, et si demain mon courage dfaille... c'est votre regard affectueux et serein que je demanderai force et vaillance! --Frre,--dit Ronan,--ils sont bien gais l-bas! dans le burg!... Entends-tu leurs clameurs lointaines? Ah! par les os de notre aeul Sylvest, ils taient aussi bien gais ces jeunes et brillants seigneurs romains qui, couronns de fleurs, riaient, insoucieux et cruels, au balcon dor du cirque, pendant que leurs esclaves, vous aux btes froces, attendaient la mort sous les sombres votes de l'amphithtre, comme cette nuit nous attendons la mort dans ce souterrain... Oui... ils taient aussi fort gais, ces seigneurs romains! mais du fond de leurs tnbres les esclaves gaulois, secouant leurs chanes en cadence, chantaient ces paroles prophtiques: --_Coule, coule, sang du captif!_--_tombe, tombe, rose sanglante!_--_germe, grandis, moisson vengeresse!_...--_A toi, faucheur, toi, la voil mre!_--_aiguise ta faux!_ _aiguise, aiguise ta faux!_... Neroweg ftait de son mieux Chram, son royal hte; il avait d'abord hsit sortir de ses coffres sa vaisselle d'or et d'argent, fruit de ses rapines; il craignait d'exciter la convoitise de Chram et de ses favoris, redoutant quelque vol sournois de la part de ceux-ci, ou de la part de leur matre, quelque demande cupide; mais cdant sa vanit de barbare, le comte ne put rsister au dsir d'taler ses richesses aux yeux de ses htes; il exhuma donc de ses coffres ses grandes amphores, ses vases boire, ses bassins profonds et ses larges plats, le tout en or ou en argent massif, et de formes grecque, romaine ou gauloise, formes varies comme les pilleries dont provenait cette vaisselle. Il y avait encore des coupes de jaspe, de porphyre et d'onyx, enrichies de pierreries; des patres, sortes de cuvettes en bois rare, ornes de cercles d'or, incrustes d'escarboucles. Mais de ces objets prcieux les htes du comte ne devaient point se servir; ces trsors, entasss sans ordre et comme un tas de butin au milieu de la table immense, devaient seulement rjouir ou faire tinceler d'envie les regards des invits qui ne pouvaient d'ailleurs, vu la distance o ils se trouvaient de ces belles choses, rien drober. Seuls, le roi Chram et l'vque Cautin, devant lesquels le comte avait fait taler en guise de nappe un morceau d'toffe pourpre, broche d'or et d'argent, pareil celui dont taient momentanment recouverts leurs siges; seuls, le roi Chram et l'vque se servaient chacun pour boire d'une grande coupe de jaspe, enrichie de pierreries, ils mangeaient dans un large plat d'or massif, o on leur servait les mets; les autres convives avaient devant eux des plats et des pots boire, en bois, en tain, en terre ou en cuivre tam. Le comte, pour faire par son costume honneur au fils de ce roi qu'il songeait trahir, avait endoss par-dessus son buffle gras et ses chausses crasseuses, une ancienne dalmatique de drap d'argent, brode d'abeilles d'or, prsent fait son pre par le glorieux roi Clovis. Il faut le dire, le vif dsir de s'approprier cette superbe dalmatique, tombe lors du partage de la succession paternelle dans le lot d'Ursio, frre de Neroweg, avait quelque peu pouss le comte ce fratricide expi moyennant de riches donations l'glise et l'vque Cautin. Neroweg portait en outre deux lourds et longs colliers d'or, auxquels il avait ingnieusement ajust, de maille en maille, des boucles d'oreilles de femme, ruisselantes de pierreries; un paon n'et pas t plus fier de son plumage que l'tait, sous sa dalmatique et ses bijoux vols, ce seigneur frank, au menton rose, aux longues moustaches rousses et la chevelure fauve retrousse et rattache au sommet de la tte par un bracelet d'or couvert de rubis (autre invention de parure du seigneur comte), d'o cette rude et inculte crinire retombait derrire son cou comme la queue d'un cheval rouge. L'aspect de la salle tait l'avenant, mlange de luxe, de barbarie et de malpropret sordide; autour de cette table de bois grossier, seulement recouverte d'un morceau de riche toffe la place occupe par Chram et par l'vque, et orne en son milieu d'un monceau de vaisselle prcieuse; autour de cette table, circulaient des esclaves en guenilles, sous la surveillance du snchal, du majordome, du sommelier et autres principaux serviteurs du comte, vtus de casaques de peau de bte, en toute saison, et sales autant que barbus, hrisss et dpenaills. Le nombre d'esclaves, portant des flambeaux de cire destins clairer le festin, avait t doubl, et aussi doubl, tripl, quadrupl, le nombre des tonneaux dresss dans les encoignures de la salle; chaque angle, on voyait trois ou quatre grosses tonnes superposes, l'on et dit autant de colonnes trapues; les sommeliers pour mettre en perce le tonneau le plus lev, et y remplir les pots boire se servaient d'une chelle, mais depuis longtemps les tonnes suprieures taient vides; le vieux vin de Clermont, qu'elles avaient contenu, gayait et chauffait de plus en plus les convives. L'vque Cautin, cdant son penchant naturel pour la buvaille et la ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l'ermite laboureur et la belle vchesse supplicis le lendemain, le bon Cautin ne se sentait point d'aise, il buvait et rebuvait, chafriolait et discourait, agressif, moqueur, insolent comme un compre qui, avant le repas du matin, avait dj opr son petit miracle; le saint homme n'osait, malgr son aversion pour Chram, s'attaquer lui, moins encore au _Lion de Poitiers_; le Gaulois rengat rancuneux en diable l'endroit du miracle matinal, avait plus tard dit l'homme de Dieu, en lui lanant de vritables regards de lion courrouc: Tu m'as forc de descendre de cheval et de m'agenouiller devant toi, je me vengerai, j'attends mon heure. La victime des railleries sardoniques de l'vque tait Neroweg, assez habituellement stupide et sans rplique. --Comte,--lui disait Cautin,--ton hospitalit part du coeur, j'en suis certain; mais ton repas est excrable en son abondance... ce ne sont que viandes et poissons bouillis ou grills, servis profusion et sans recherche... vrai festin de barbare vivant de son troupeau, de sa chasse et de sa pche; on ne trouve ici aucun accommodement dlicat et sollicitant la faim; on est repu, voil tout, c'est pitoyable! j'en prends tmoin sa gloire le roi Chram. --Notre hte et ami Neroweg fait de son mieux,--dit Chram, qui, pour ses projets dj drangs par la torture de Ronan le Vagre, voulait se mnager le comte.--Devant la cordiale hospitalit de Neroweg je songe peu au festin. --Moi, j'y songe, glorieux roi, parce que j'ai dj festin ici et que je compte y festiner encore,--reprit l'vque.--Cent fois je l'ai dit au comte; il a de dtestables cuisiniers... il est avaricieux... et ne sait point mettre le prix aux choses... Voyons, Neroweg, combien t'a cot l'esclave chef de tes cuisiniers? --Il ne m'a rien cot du tout... mes leudes, en revenant de Clermont, l'ont trouv sur la route; ils l'ont pris et amen ici garrott! mais hier il a eu les pieds brls par l'preuve du jugement de Dieu, et ensuite la langue coupe pour ses blasphmes; il a d s'en ressentir aujourd'hui et se faire aider par d'autres esclaves moins habiles que lui pour prparer ce festin. --Je comprends, la rigueur, qu'ayant eu la langue coupe, il n'ait pu goter ses sauces, mais ce n'en est pas moins un pitoyable cuisinier... cela ne m'tonne pas, un cuisinier ramass par hasard sur le grand chemin... qu'attendre d'un pareil rebut! quand je pense que le mien, qui n'est point parfait, m'a cot cent sous d'or... c'est vraiment une peste que de mauvais cuisiniers; ils gtent les meilleures choses... ainsi par exemple: voici des grues... des grues! gibier succulent, esculent par excellence lorsqu'il est congrment accommod... or, comment cet ne de cuisinier nous les sert-il, ces grues? bouillies l'eau! des grues bouillies l'eau! --Allons, patron, calme-toi, une autre fois on les fera rtir... --Rtir!... mais malheureux comte, c'est encore plus criminel! des grues rties!... --Ni bouillies, ni rties, comment donc faire alors?... --Veux-tu le savoir? --Oui... --coutez ici, majordome, et vous donnerez cette recette au cuisinier, si tant est qu'il soit capable et digne de l'excuter... --Oh! saint vque! le fouet aidant... il faudra bien que le cuisinier excute la recette. --Or donc, majordome, cette recette, la voici; je dclare humblement et vridiquement que je ne suis point l'auteur de cette manire d'accommoder les grues; je l'ai lue et apprise dans les crits d'_Apicius_, clbre gourmet romain, mort, hlas! il y a de longues annes, mais son gnie vivra tant que vivront les grues!... --Voyons, patron... voyons ta recette... --Or donc: vous lavez et parez votre grue, et la mettez dans une marmite de terre avec de l'eau, du sel et de l'_anet_... --Eh bien! c'est ce qu'a fait le cuisinier; il a fait bouillir la grue avec de l'eau et du sel... --Mais laisse-moi donc achever! barbare, et tu verras que cet ne paresseux s'est arrt au commencement du chemin, au lieu de le poursuivre jusqu'au bout... Donc, vous laissez rduire de moiti l'eau o a commenc de cuire votre grue, puis vous la mettez ensuite (la grue) dans un chaudron avec de l'huile d'olive, du bouillon, un bouquet d'_origan_ et de _coriandre_; quand votre grue sera sur le point d'tre cuite, ajoutez-y du vin, mlang de miel et de _livche_, quelque peu de _cumin_, un scrupule de _benjoin_, un atome de _re_ et un peu de _carvi_ broy dans le vinaigre; usez ensuite d'amidon pour paissir honntement votre sauce; elle doit tre alors d'un joli brun dor; vous la versez sur votre grue aprs avoir gracieusement plac le volatile au milieu d'un grand plat, le col gentiment arrondi et tenant dans son bec un bouquet de fenouil vert[AA]. Maintenant je le demande sa gloire le roi Chram; je le demande nos clarissimes convives... y a-t-il le moindre rapport entre une grue ainsi accommode et cette chose sans forme, sans couleur, sans saveur, qui semble noye dans ce bassin d'eau grasse? --Si Dieu le Pre avait besoin d'un cuisinier il te choisirait, sensuel vque,--dit le Lion de Poitiers,--tu ne drogerais pas cuisiner au paradis. cette impit le saint homme ft la grimace, se souvenant sans doute d'avoir cuisin, non point en paradis, mais en Vagrerie; il remplit la coupe et la vida d'un trait, en regardant de travers le favori du roi Chram. --Allons, comte Neroweg,--dit Spatachair,-- tout pch misricorde, une autre fois tu nous donneras un festin plus dlicat... et ta femme, dont tu ne seras pas toujours jaloux, et pour cause, prsidera le banquet. --Et foi de Lion de Poitiers, je ne lui serrerai pas trop fort les genoux sous la table. --Lors de ce festin-l, Neroweg,--ajouta Imnachair, malgr les vains coups d'oeil de Chram pour mettre un terme l'insolence de ses favoris,--lors de ce festin-l tu ne nous feras pas comme aujourd'hui manger et boire dans le cuivre et dans l'tain, tandis que tu tales nos yeux blouis ta vaisselle d'or et d'argent au milieu de la table... hors de notre porte... ne dirait-on pas que tu nous prends pour des larrons? --Neroweg offre l'hospitalit comme il lui convient,--reprit d'un air sourdement courrouc Sigefrid, un des leudes du comte;--ceux qui mangent la viande et boivent le vin d'ici... sont mal venus se plaindre des pots et des plats... --Nous reproche-t-on, nous hommes du roi, ce que nous buvons et mangeons dans ce burg? --Ce serait un audacieux reproche, car j'tais rassasi, moi, avant d'avoir touch ces grossires montagnes de victuailles! --Et de plus ce serait une insulte,--s'cria un autre des convives.--Or d'insulte, nous n'en souffrirons pas... nous sommes ce que nous sommes... nous autres de la truste royale! --Vous croyez-vous donc au-dessus de nous, parce que nous sommes leudes d'un comte? Nous pourrions alors mesurer la distance qui nous spare... en mesurant la longueur de nos pes. --Ce ne sont pas les pes qu'il faut mesurer... c'est le coeur... --Ainsi, nous, _fidles_ de Neroweg, nous avons le coeur moins grand que le vtre... Est-ce un dfi? --Dfi, si vous voulez, pais rustiques... --L'pais rustique vaut mieux que le guerrier de cour effmin! Vous allez le voir tout l'heure si vous voulez... --Donc, nous verrons cela... Six contre six... ou plus, s'il vous convient... --Cela nous convient!... Cette altercation, commence l'un des bouts de la table, entre ces Franks avins, n'avait pas dbut sur un ton trs-lev; mais elle finit avec un tel clat d'emportement, que Chram, l'vque et le comte s'empressrent de s'interposer, afin de ramener la paix entre les convives; ceux-ci, fort anims par le vin, l'orgueil et l'envie, s'apaisrent d'assez mauvaise grce, en changeant des coups d'oeil encore provocants et farouches. Karadeuk et son ours, prcds du majordome, se trouvaient au seuil de la salle du festin lors de cette dispute promptement calme. Le majordome, s'tant approch de son matre, lui dit: --Seigneur comte? --Que veux-tu? --Le bateleur, son ours et son singe sont l. --Quoi, comte, tu as ici des ours? --Chram, c'est un bateleur voyageant avec ses btes... J'ai pens que peut-tre ce divertissement te plairait aprs le festin, j'ai ordonn d'amener cet homme. --Qu'il vienne, comte, qu'il vienne... Tu nous donnes un rgal vraiment royal! La nouvelle de ce divertissement, accueillie avec joie par tous les Franks, leur fit oublier leur querelle et leurs dfis changs: les uns se levrent, d'autres montrent sur leurs bancs pour voir des premiers entrer l'homme, l'ours et le singe. Lorsque Karadeuk parut enfin, des clats de rire germaniques retentirent d'une force branler la salle, non que l'aspect du vieux Vagre ft rjouissant; mais rien ne se pouvait imaginer de plus grotesque que l'amant de l'vchesse sous la peau de l'ours; il s'avanait pesamment, vtu de sa casaque capuchon rabattu, et semblait bloui de la lumire des torches, quoique ces vingt flambeaux ne jetassent qu'une clart vacillante et douteuse dans cette salle immense. Grce cette lumire peu clatante, et l'ample casaque dont le Vagre tait demi envelopp, son apparence _ursine_ tait parfaite. De plus, afin d'loigner les curieux, Karadeuk, raccourcissant ds son entre la chane dont il conduisait l'animal, s'cria: --Seigneurs, n'approchez pas la porte de la dent de cet ours, il est sournois et froce... --Bateleur, veille sur ta bte; si elle avait le malheur de blesser quelqu'un ici, je la ferais couper en quatre quartiers, et tu recevrais pour ta part cinquante coups de fouet sur l'chine! --Seigneur comte, ayez piti de moi, pauvre vieux homme, je n'ai que mes animaux pour gagner ma vie... j'ai suppli vos nobles et nobilissimes htes de ne point trop s'approcher de mon ours... --Avance, avance, que je le voie de prs, ce plaisant compagnon; il n'osera point, je suppose, me griffer, moi, le fils du roi Clotaire... --Oh! trs-glorieux prince!--dit Karadeuk du ton le plus respectueux,--ces malheureux animaux privs d'intelligence ne peuvent point distinguer entre les seigneurs du monde et les humbles! --Avance, avance, plus prs encore... --Trs-glorieux roi, prenez garde... il y aurait moins de danger considrer de prs le singe... je peux le tirer de sa cage. --Oh! des singes... je suis peu curieux de cette maligne engeance, puisque j'ai des pages... Ah! ah! ah! le rjouissant compre, avec sa casaque... vois donc, Imnachair, comme il a l'air pantois et grognon... il ressemble au Lion de Poitiers en robe du matin, lorsque ce digne ami a pass une nuit sans s'enivrer ou sans violenter de femme... --Que veux-tu, Chram? je regarde comme perdues toutes les nuits que je n'emploie pas... ton exemple. --Lion, tu es injuste... je suis devenu temprant et chaste. --Par puisement... roi pudique! roi sobre! --Plains-moi donc alors, au lieu de m'accuser... Ah , bateleur, que fait ton ours? est-il savant? --Si vous l'ordonnez, glorieux roi, cet animal va se mettre cheval sur mon bton, et moi le tenant toujours la chane, il fera ainsi, galopant avec grce, le tour de la salle. --Voyons d'abord ceci... --Attention, Mont-Dore! --Comment l'appelles-tu? --Mont-Dore, glorieux roi... je l'ai ainsi nomm, parce que je l'ai pris tout jeune sur l'un des pics du Mont-Dore... --Je ne m'tonne plus si ton ours est froce; il est n dans l'un des plus fameux repaires de ces Vagres maudits! de ces hommes errants, loups, ttes de loups, qui ne hantent que les rochers, les bois et les cavernes! Mais, aussi vrai que nous avons fait torturer ce matin un de ces Vagres, nous les exterminerons tous comme Neroweg a extermin l'autre jour cette bande rfugie dans les gorges d'Allange! --Des Vagres, glorieux roi! que le Tout-Puissant nous dlivre de ces maudits! qu'il me fasse la grce de n'en jamais rencontrer que clous un gibet, comme le seul et le dernier que j'ai vu, je l'espre, car c'est l une terrible vision!... --Et o l'as-tu vu, ce Vagre, au gibet? --Vers les frontires du Limousin; on avait crit sur la potence: _Celui-ci est_ KARADEUK _le Vagre_... _Ainsi seront traits ses pareils!_ --Karadeuk! ce vieux bandit... qui, avec sa bande endiable, a si longtemps ravag l'Auvergne et le Limousin!... --Pillant les burgs et les maisons piscopales! massacrant les Franks! soulevant les esclaves!... --Digne exemple, suivi par la bande de Ronan, cet autre chien enrag qui sera supplici demain... --On serait ainsi enfin dlivr de ce Karadeuk; on le croyait courant ailleurs la Vagrerie; mais on redoutait son retour. --O glorieux roi! il ne reviendra pas... moins que ce sclrat ne descende de son gibet... et c'est peu probable; car lorsque je l'y ai vu accroch, son cadavre tait demi dchiquet par les corbeaux, et il avait les mains et les pieds coups... --Es-tu certain d'avoir lu le nom de Karadeuk sur la potence?... Ce serait vritablement une grande dlivrance pour le pays... --Glorieux roi, ce nom, qui n'est pas un nom de nos contres, m'a frapp; voil pourquoi je l'ai retenu. --C'est un nom breton,--dit l'vque Cautin,--un nom de ce pays hrtique et damn qui, cette heure, s'opinitre braver l'autorit, les ordres de nos conciles. Ah! Chram, les rois franks n'auront-ils donc jamais le pouvoir ou la volont de rduire l'obissance cette sauvage Armorique? ce foyer d'idoltrie druidique, la seule province de la Gaule qui ait, jusqu'aujourd'hui, pu rsister aux armes du pieux roi Clovis, ton aeul, et de ses dignes fils et petits fils. --vque, tu en parles fort ton aise... Plusieurs fois Clovis et les rois franks, mes anctres, ont envoy leurs meilleurs guerriers la conqute de cette terre maudite, et toujours nos troupes ont t ananties au milieu des marais, des rochers et des forts de l'Armorique... Non, ce ne sont pas des hommes, ces Bretons indomptables!... ce sont des dmons!... Ah! si toutes les Gaules avaient t peuples de cette race infernale, rebelle l'glise catholique, cette heure, la plus grande partie de la Gaule ne serait pas en notre pouvoir! Mais, qu'as-tu donc, bateleur? --Moi, glorieux roi? --Une larme a coul sur ta barbe grise... --S'il n'en a coul qu'une, c'est que les yeux des vieillards sont avares de larmes... --Et pourquoi aurais-tu pleur davantage? --O roi! j'aurais pleur toutes les larmes de mon corps sur ces Bretons, Gaulois comme moi, que leur dtestable idoltrie druidique voue aux flammes ternelles, comme le disait le saint vque: malheureux aveugles, qui ferment les yeux la divine lumire de la foi! malheureux rebelles, qui osent tourner leurs armes contre nos bons seigneurs et matres, les rois franks, qui nos bienheureux vques nous ordonnent d'obir au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit... O prince! je vous le rpte, si les yeux d'un vieillard taient moins avares de larmes, elles couleraient flots sur l'garement de ces malheureux!... --Bateleur! tu es un pieux homme,--dit Cautin,--agenouille-toi et baise ma main... --Saint vque! bnie soit la prcieuse faveur que vous m'accordez... que je la rebaise encore, cette main sacre. --Relve-toi et aie confiance dans le Seigneur et dans la sainte Trinit; ces damns Bretons, idoltres et rebelles, ne sauraient longtemps chapper aux chtiments clestes et terrestres qui les attendent. --Oh non! et aussi vrai que les ciseaux n'ont jamais touch ma chevelure, moi, Chram, fils de Clotaire, roi de France... je n'aurai ni cesse ni trve tant que ces dmons armoricains ne seront pas crass dans leur sang! depuis trop longtemps ils bravent nos armes!... --Que le Tout-Puissant entende tes voeux, grand prince! et qu'il m'accorde, moi pauvre vieux homme, assez de jours pour assister la soumission de cette Bretagne si longtemps indompte! --Et maintenant, bateleur, ton ours, car nous l'oublions trop, ce compre, n dans l'un des repaires de ces Vagres maudits!... --Quoi d'tonnant? Glorieux roi, ces maudits ne sont-ils pas loups? ours et loups n'ont-ils pas la mme tanire?... Allons, _Mont-Dore_, debout, debout, mon garon, montrez votre savoir-faire au saint vque, ici prsent, l'illustre roi Chram, au clarissime comte et la noble assistance... Prenez ce bton... ce sera votre monture, donc cheval et galopez autour de cette table de votre meilleure grce... et de votre air le moins lourdaud... Allons, Mont-Dore... cheval... ce coursier-l ne vous emportera point malgr vous... place... place, s'il vous plat, nobles seigneurs!... et surtout ne vous approchez pas trop... allons, Mont-Dore, au galop, mon hardi cavalier! L'amant de la belle vchesse se mit califourchon sur le bton qu'il prit entre ses pattes de devant, et, toujours conduit la chane par Karadeuk, il commena de chevaucher avec une grotesque lourdeur autour de la salle, au milieu des rires bruyants de l'assistance. Le vieux Vagre le guidait, se disant: --Tout l'heure j'ai failli me trahir en entendant ce roi frank parler du courage de notre race bretonne, mon coeur battait d'orgueil briser ma poitrine... et puis je pensais mon bon vieux aeul Aram, qui jadis m'appelait son favori! Je pensais mon pre _Jocelyn_, ma mre _Madaln_... morts sans doute au pays que j'ai quitt depuis quarante ans et plus... et o vivent peut-tre encore mon frre _Kervan_ et ma tant douce soeur _Roselyk_... Alors, malgr moi les larmes me sont venues aux yeux... mes fils! Ronan! Loysik! me voici prs de vous... Mais comment faire pour vous sauver! Hsus! Hsus! inspire-moi!... Le veneur chevauchait toujours califourchon sur son bton; encourag par le joyeux accueil des Franks; se souvenant de ses succs d'autrefois lors des nuits des kalendes de janvier, il se livrait de monstrueuses gambades qui dlectaient ces pais Teutons et portaient leur hilarit jusqu' la pamoison; le comte surtout, les deux mains sur son ventre, riait, riait faire crever sa belle dalmatique de drap d'argent. Soudain, sans s'interrompre de rire, il dit Chram: --Roi, veux-tu te divertir davantage encore? Hi... hi... --Achve, comte... Te voil rouge touffer... tu souffles comme un boeuf... --C'est que... mon projet... hi... hi... --Quel projet? --J'ai, pour chasser le loup et le sanglier, des limiers normes et trs-froces... Nous allons enchaner l'ours l'un des poteaux de cette salle... hi... hi... --Et lancer contre lui quelques-uns de tes chiens?... --Oui, Chram... hi... hi... --Vive le comte Neroweg! Si je suis fils de roi, il est, lui, le roi des ides plaisantes... vite, vite, des chiens! plus ils seront mordants et froces, plus le divertissement sera complet. --Oui, oui,--crirent les Franks avec des trpignements joyeux,--les chiens... les chiens... --Eh! mon veneur Gondulf! vite, mon veneur Gondulf!... --Seigneur comte, me voici... --Amne ici _Mirff_ et _Morff_... s'ils laissent l'ours un lambeau de peau et de chair sur les os, je veux, hi... hi... que cette coupe de vin me serve de poison. --Seigneur, je cours au chenil; je reviens l'instant avec Mirff et avec Morff. En entendant la proposition du comte, universellement reue avec acclamations, l'amant de l'vchesse, qui, fidle son rle, s'en allait toujours chevauchant sur son bton autour de la table, avait soudain interrompu ses gambades, tout prt exprimer par des gestes compromettants son refus de s'offrir aux crocs de Mirff et de Morff; heureusement Karadeuk, grce une lgre secousse donne la chane, rappela le Vagre la prudence, et celui-ci continua ses gambades de l'air le plus indiffrent du monde; mais bientt son conducteur, le tenant toujours enchan, se jeta suppliant aux pieds de Neroweg, lui disant: --Seigneur comte, clarissime seigneur!... --Que veux-tu? --Mon ours est mon gagne-pain... vous allez le faire trangler... --Et moi, hi... hi... est-ce que je ne m'expose pas voir... les deux meilleurs chiens de ma meute dchirs... coups de griffes... puisque tu dis ton ours froce? --Seigneur, vos chiens ne vous font pas vivre! et mon ours est mon gagne-pain... --Oserais-tu rsister ma volont? -- grand prince!--reprit Karadeuk toujours agenouill en se tournant vers Chram,--un pauvre vieillard s'adresse votre gloire; un mot de vous ce clarissime seigneur, qui vous respecte comme fils de son roi, et il renonce son projet... Je vous le jure par mon salut! les autres tours de mon ours vous divertiront cent fois davantage que ce combat sanglant qui va me priver de mon gagne-pain... --Allons, relve-toi... je ne t'empcherai pas de gagner ton pain... --Grces vous soient rendues, grand roi! mon ours est sauv. Les paroles de Chram soulevrent de violents murmures parmi les leudes du comte; non-seulement ils se voyaient privs d'un spectacle rjouissant pour eux, mais ils se croyaient de nouveau rabaisss dans la personne de leur patron. --Chram n'est pas roi dans ce burg, dis-lui donc cela, Neroweg,--s'cria Sigefrid, l'un des provocateurs de la dispute peine touffe au moment de l'entre de Karadeuk et de son ours.--Non, le roi Chram ne peut, par caprice, nous priver d'un divertissement qu'il te plat de nous donner, Neroweg, et dont il nous plat de jouir. --Non, non,--ajoutrent haute voix les autres guerriers du comte,--nous voulons voir trangler l'ours... Les chiens! les chiens!... Neroweg seul ordonne ici... --Oui, et au diable le roi!--s'cria Sigefrid,--au diable Chram, s'il s'oppose nos plaisirs! --Il n'y a que des brutes campagnardes qui envoient au diable leur hte... lorsqu'il est fils de leur roi,--reprit le Lion de Poitiers d'un air menaant.--Sont-ce l les exemples de courtoisie que tu donnes tes hommes? Neroweg, je le crois en voyant ton majordome se hter cette heure, peine le festin termin, d'emporter ta vaisselle d'or et d'argent, de peur sans doute que nous la drobions? --Mes fils! mes chers fils en Christ! allez-vous recommencer quereller? La paix, mes fils... au nom du ciel paix entre vous! --vque, tu as raison de prcher la paix; mais ces braves leudes, qui me croient oppos leur divertissement, ne m'ont pas compris; je t'ai dit, bateleur, que je ne voulais pas te priver de ton gagne-pain. --Grces donc vous soient rendues, roi. --Un instant, combien vaut ton ours? --Il est pour moi sans prix. --Quel que soit son prix, je te le payerai s'il est trangl. Cet accommodement, accueilli par les acclamations des Franks, apaisa la nouvelle querelle prs de s'engager entre eux; mais Karadeuk, toujours genoux, s'cria: --Grand roi, aucun prix ne remplacerait pour moi mon ours; de grce renoncez votre projet. --Les chiens... ah! voici les chiens... --De ma vie je n'ai vu pareils molosses!--dit Chram.--Comte, si toute ta meute est ainsi appareille, elle peut rivaliser avec la mienne, que je croyais, foi de roi, sans gale! --Quels reins! quelles pattes normes! Hein, Chram? ah! si tu entendais leur voix! les beuglements d'un taureau sont comme le chant du rossignol auprs de leurs aboiements quand ils sont aux trousses d'un loup ou d'un sanglier! --Je gage que l'un d'eux suffit trangler l'ours, aussi vrai que je m'appelle Spatachair. --Allons, l'ours un poteau, bateleur! et commenons... je te l'ai dit, si ta bte est trangle, je la paye. --Illustre roi, ayez piti d'un pauvre homme. --Assez, assez... enchanez l'ours au poteau, et finissons... --Seigneur vque, au nom de votre main bnie, que vous m'avez donne baiser, soyez charitable envers ce pauvre animal... --Est-il donc un chrtien pour que je lui sois charitable? Ah! bateleur! bateleur! si tu ne t'tais montr un pieux homme, je prendrais cette prire pour un outrage... Insister plus longtemps, c'tait tout perdre. Karadeuk le comprit, et s'adressant de nouveau Chram: --Glorieux roi, que votre volont soit faite; permettez-moi seulement un dernier mot. --Hte-toi... --Ce spectacle ne sera qu'une boucherie, mon ours tant enchan ne pourra se dfendre. --Veux-tu pas, vieil idiot, qu'on le dchane pour qu'il nous dvore... --Non, roi, mais si vous dsirez un divertissement qui dure quelque temps, du moins galisez les forces; permettez-moi d'armer mon ours de ce bton! --N'a-t-il pas ses ongles? --Pour plus de prudence, je les lui ai lims... Voyez plutt comme ils sont mousss... --Je te crois sur parole... Soit, il aura pour arme un bton... et tu crois qu'il saura s'en servir? --Hlas! la peur d'tre dvor le forcera bien de se dfendre comme il pourra, et de votre vie vous n'aurez vu pareil spectacle... --Et toi, Neroweg?--dit Sigefrid, plus qu'aucun autre leude chatouilleux sur la dignit du comte,--accordes-tu que l'ours ait un bton? car enfin, seul, tu as le droit de dire ici: Je veux. --Oui, oui, j'accorde le bton... je trouve, hi, hi, hi... que cet ours btonnant contre des chiens sera un spectacle rjouissant... pourtant j'aurais fort aim, hi, hi, hi, voir trangler l'animal par Mirff et par Morff; mais cela aurait fini trop tt. Allons, esclaves sonneurs de trompe; et vous, esclaves batteurs de tambour, sonnez et tambourinez tout rompre, ou je ferai tambouriner sur votre chine! et vous, esclaves porte-flambeaux, approchez-vous tous du cercle que l'on va former! Haut vos torches, afin d'clairer le combat... Allons, battez, tambours! sonnez, trompes de chasse! pour exciter les chiens. --Au poteau, l'ours, au poteau! Karadeuk conduisit l'amant de l'vchesse l'une des extrmits de la salle, l'enchana l'une des poutres de la colonnade, et lui remettant le gros bton noueux sur lequel il avait chevauch, il lui dit: --Allons, mon pauvre Mont-Dore, courage, dfends-toi de ton mieux, puisque tel est le divertissement de ces nobles seigneurs. Un grand cercle se forma, clair par les esclaves porte-flambeaux. Au premier rang se trouvaient le roi Chram et ses favoris, le comte, l'vque et plusieurs leudes; les autres assistants montrent sur la table... Au centre du cercle, le Vagre-ours, revtu de sa casaque, qu'on lui avait heureusement laisse, conservait un sang-froid intrpide; il s'tait navement assis sur son train de derrire, comme un ours qui ne s'attend point mal, tenant nonchalamment son bton entre ses pattes de devant, et le quittant parfois pour se gratter prestement avec des mouvements d'un gracieux et naturel abandon. Soudain les trompes de chasse, les tambours redoublrent leur vacarme assourdissant; Gondulf, le veneur du comte, entra dans le cercle, tenant en laisse deux limiers monstrueux; de leur cou norme tombait, jusque sur leur large poitrail, un fanon pareil celui des taureaux; leurs yeux, caves, sanglants, taient demi cachs par leurs longues oreilles pendantes; le noir, le fauve et le blanc nuanaient leur poil rude, qui se hrissa droit sur leur dos lorsqu'ils aperurent l'ours; faisant entendre alors des aboiements formidables, d'un lan furieux ils brisrent la laisse que Gondulf tenait encore, et en deux bonds ils se prcipitrent sur l'amant de l'vchesse. --Hardi, _Mirff_! hardi, _Morff_!--cria le comte en battant des mains,--hardi! la cure, mes farouches! ne lui laissez pas un morceau de chair sur les os!... -- moins d'un prodige de force et d'adresse, mon compagnon va tre mis en pices, notre ruse dcouverte, et la dernire chance de salut pour mes fils perdue... Alors je poignarde le comte et le roi!--se dit Karadeuk, et en pensant cela, il cherchait sous sa saie le manche de son poignard, et le tint serr dans sa main, prt agir. Le Vagre-ours, l'aspect des chiens, continua son rle avec prsence d'esprit, bravoure et dextrit; il fit un mouvement de surprise; puis s'acculant au poteau, il s'apprta, le bton haut, repousser l'attaque des chiens: au moment o Mirff s'lanait le premier pour le saisir au ventre, le Veneur lui assna sur la tte un si furieux coup de bton, qu'il se brisa en trois morceaux, et Mirff tomba comme foudroy en poussant un hurlement terrible. --Maldiction!--s'cria le comte,--un limier qui m'avait cot trois sous d'or (BB)! Oh l! que l'on m'ventre cet ours enrag coups d'pieu! Les imprcations du comte furent couvertes par les acclamations frntiques des assistants, qui, plus dsintresss que Neroweg dans le combat, applaudissaient la vaillance de l'ours, et attendaient avec une curieuse anxit l'issue de la lutte. Le Vagre-ours, dsarm, tait aux prises, corps corps, avec l'autre molosse, qui, au moment o le bton s'tait bris, avait, de ses crocs formidables, saisi son adversaire la cuisse, le renversant sous ce choc imptueux. Le sang du compagnon de Karadeuk coulait avec abondance et rougissait le sol et la feuille dont il tait jonch. L'ours et le chien roulrent deux fois sur eux-mmes; alors, pesant de tout le poids de son corps sur son ennemi, qui, comme _Deber-Trud_, ne dmordait pas, le Vagre l'touffa d'abord demi, puis l'acheva en lui serrant si violemment la gorge entre ses mains vigoureuses, qu'il l'trangla. Pendant cette lutte doublement terrible, car non-seulement la morsure du molosse avait travers la cuisse du Vagre et lui causait une douleur atroce, mais il risquait d'tre massacr, ainsi que Karadeuk, s'il se trahissait, l'amant de l'vchesse, fidle son rle _ursin_, ne poussa d'autre cri que quelques sourds grognements; puis, le combat termin, le digne animal s'accroupit au pied du poteau, entre les cadavres des deux chiens et ramass sur lui-mme, la tte entre ses pattes, il parut lcher sa plaie saignante, tandis que Chram, ses favoris et plusieurs leudes du comte acclamaient grands cris le triomphe de l'ours. --Hlas! hlas!--murmurait le vieux Karadeuk en se rapprochant de son compagnon,--mon ours est bless mortellement peut-tre... J'ai perdu mon gagne-pain. --Des pieux! des haches!--criait le comte cumant de fureur,--que l'on achve ce froce animal, qui vient de tuer Mirff et Morff, les deux meilleurs chiens de ma meute... Par l'_aigle terrible_! mon aeul, que cet ours damn soit mis en morceaux l'instant mme... M'entends-tu, Gondulf?--ajouta-t-il en s'adressant son veneur en trpignant de rage;--prends un de ces pieux de chasse accrochs la muraille... et mort l'ours, mort!... Gondulf courut s'armer d'un pieu, tandis que Karadeuk, tendant les mains vers Chram, s'criait: --Grand roi! mon seul espoir est en toi... Je te demande merci, je me mets sous ta protection et sous celle de ta suite royale, redoutable et invincible la guerre! Oh! valeureux guerriers! aussi terribles au combat que gnreux aprs la victoire, vous ne voudrez pas la mort de ce pauvre animal, qui, vainqueur, mais bless dans la lutte, s'est battu sans tratrise... Non, non, l'exemple de votre glorieux roi, votre honneur courtois et raffin s'indignerait d'une brutale lchet, mme commise l'gard d'un pauvre animal... Oh! guerriers, non moins brillants par l'armure et la grce militaire que foudroyants par la valeur... je me mets merci sous la protection de votre roi... il demandera la vie de l'ours au seigneur comte, qui ne peut rien refuser de si nobles htes que vous! Le Frank est vaniteux; son orgueil se plat aux louanges les plus exagres. Karadeuk le savait, il esprait aussi en s'adressant seulement la truste royale raviver entre elle et les leudes du comte les dernires querelles peine calmes. Ses paroles furent favorablement accueillies par les guerriers de Chram; et celui-ci, s'approchant de Neroweg, lui dit: --Comte, nous tous ici, tes htes, nous te demandons la grce de ce courageux animal, et cela au nom de notre vieille coutume germanique, selon laquelle, tu le sais, la demande d'un hte est toujours accorde. --Roi, quoi qu'en dise la coutume, je vengerai la mort de Mirff et de Morff, qui eux deux me cotaient six sous d'or... Gondulf, des pieux, des haches, que cet ours soit mis en quartiers sur l'heure!... --Comte, ce pauvre bateleur s'est mis ma merci... je ne peux l'abandonner. --Chram, que tu protges ou non ce vieux bandit, je vengerai la mort de Mirff et de Morff... --coute, Neroweg, j'ai une meute qui vaut la tienne... tu l'as vue chasser dans la fort de Margevol... tu enverras ton veneur ma villa; il choisira six de mes plus beaux chiens pour remplacer ceux que tu regrettes... --Je n'ai que faire de tes chiens... j'ai dit que je vengerais la mort de Mirff et de Morff!--s'cria le comte en grinant des dents de fureur;--je vengerai la mort de Mirff et de Morff! Gondulf, aux pieux! aux pieux!... --Sauvage campagnard! tu manques tous les devoirs de l'hospitalit en refusant la demande du fils de ton roi,--dit le Lion de Poitiers Neroweg,--de mme que tu nous as outrags, nous, tes htes, en empchant ta femme d'assister au festin et en faisant enlever ta vaisselle avant la fin du repas... Tu es donc plus ours que cet ours, que tu ne tueras pas... je te le dfends... car le bateleur s'est mis sous la protection de Chram et de nous autres, ses hommes... --Compagnons!--s'cria Sigefrid,--laisserons-nous insulter plus longtemps celui dont nous sommes les compagnons et les _fidles_? --Les entendez-vous, ces brutes rustiques?--dit l'un des guerriers de Chram.--Les voici encore aboyer sans oser mordre. --Moi, Neroweg, roi dans mon burg, comme le roi dans son royaume, je tuerai cet ours! et si tu dis un mot de plus, toi qu'on appelle _Lion_, je t'abats mes pieds, effront renard de palais!... --Une injure! moi... sanglier boueux!--s'cria le Gaulois rengat, ple de colre, en tirant son pe d'une main et de l'autre saisissant le comte au collet de sa dalmatique.--Tu veux donc que ta gorge serve de fourreau cette lame?... --Ah! double larron! tu veux m'arracher mes colliers d'or!--s'cria Neroweg, ne pensant qu' dfendre ses bijoux, et croyant, au geste de son adversaire, que celui-ci le voulait voler.--J'ai donc eu raison de mettre ma vaisselle l'abri de vos griffes tous... --Ainsi, nous sommes tous des larrons... Aux pes! hommes de la truste royale! aux armes! vengeons notre honneur! charpons ces rustauds!... --Ah! chiens btards!--cria Neroweg, spar du Lion de Poitiers par Sigefrid, qui s'tait jet entre eux,--vous parlez d'pes... en voici une, et de bonne trempe; tu vas l'prouver, luxurieux blasphmateur, toi qui n'as du lion que le nom... moi, mes leudes! on a port la main sur votre compagnon de guerre!... --Neroweg!--s'cria Chram en s'interposant encore; car son favori, dbarrass de Sigefrid, revenait l'pe haute vers le comte.--tes-vous fous de vous quereller ainsi?... Lion, je t'ordonne de renganer cette pe... --Oh! bni sois-tu, grand Saint-Martin! de me donner l'occasion de chtier ce sacrilge, qui a eu l'audace de lever sa houssine sur mon saint patron l'vque, et qui, depuis son entre dans le burg, ne cesse de me railler!--s'cria le comte, sourd aux paroles de Chram, et tchant de rejoindre son adversaire dont il venait encore d'tre spar au milieu du tumulte croissant. --Enfants! dfendons Neroweg!--s'cria Sigefrid;--l'occasion est bonne pour montrer enfin ces fanfarons que nos vieilles pes rouilles valent mieux que leurs pes de parade. Aux armes! aux armes!... --Et nous aussi, aux armes! Finissons-en avec ces dogues de basse-cour! --Ils se croient forts parce qu'ils sont dans leur niche. --Dfendons le favori du roi Chram, notre roi! --Mes chers fils en Dieu!--criait l'vque, tchant de dominer le tumulte et le vacarme croissant chaque instant,--je vous ordonne de remettre vos glaives dans le fourreau! c'est affliger le Seigneur que de combattre pour de futiles querelles... --Mes amis!--criait de son ct Chram, sans pouvoir tre entendu,--c'est folie, stupidit, de s'entr'gorger ainsi... Imnachair! Spatachair! mettez donc le hol... apaisez nos hommes... et toi, Neroweg, calme les tiens au lieu de les exciter. Vaines paroles... Et d'ailleurs Neroweg ne les pouvait entendre... Un flot de la foule tumultueuse l'avait loign de nouveau du Lion de Poitiers, qu'il appelait et cherchait avec des cris de rage. Les guerriers de Chram et ceux du comte, aprs s'tre injuris, provoqus, menacs, de la voix et du geste, se rapprochant de plus en plus les uns des autres, se joignirent... Au premier coup port, la mle s'engagea insense, furieuse, ivre, et d'autant plus terrible, que les esclaves, porteurs des flambeaux, qui seuls clairaient la salle, craignant d'tre tus dans la bagarre, se sauvrent au moment du combat, les uns, jetant leurs pieds leurs torches, qui s'teignirent sur le sol; les autres, fuyant au dehors, perdus, tenant la main leurs flambeaux allums... Au bout de peu d'instants, la salle du festin tant prive de ces vivants luminaires, la lutte continua au milieu des tnbres avec un aveugle acharnement. Et Karadeuk? et l'amant de la belle vchesse? taient-ils donc rests au milieu de cette tuerie, eux? Oh! non point! mieux avis l'on est en Vagrerie... Le vieux Karadeuk, aprs avoir habilement jet son brandon de discorde entre la truste royale et les leudes du comte, vit bientt se rallumer la rivalit courrouce de ces barbares, dj deux fois peine apaise; de sorte qu'ils l'oublirent bientt, lui et son ours. Aussi, lorsque tous les coeurs furent enflamms de fureur, le tumulte arrivant son comble, le vieux Vagre dit tout bas son compagnon: --Ta blessure t'empche-t-elle de marcher et d'agir? --Non. --As-tu ton poignard? --Oui, dans un pli de ma casaque. --Ne me quitte pas de l'oeil et imite-moi. A ce moment la mle s'engageait... Dj plusieurs des porte-flambeaux laissaient, par leur fuite ou par l'abandon de leurs torches, la salle du festin dans une obscurit presque complte. Karadeuk, suivi du Veneur, se jeta sous la table massive branle, mais non renverse durant le combat, car elle tait, contre l'usage habituel des Franks, fixe dans le sol. Ainsi, un moment l'abri, le vieux Vagre dboucla le collier de l'amant de l'vchesse; puis, tous deux, continuant de ramper sous la table, guids par la dernire lueur de quelques torches demi teintes sur le sol, se dirigrent vers une des portes de la salle du festin, porte que le flot des combattants laissait libre, et s'lancrent au dehors. Presque aussitt ils se trouvrent en face de deux esclaves, qui, ayant fui par une autre issue, couraient perdus, leurs torches la main. Chacun des Vagres prend un esclave la gorge et lui met un poignard sur la poitrine. --teins ta torche,--dit Karadeuk,--et conduis-moi l'ergastule, ou tu es mort... --Donne-moi ta torche,--dit l'amant de l'vchesse,--et conduis-moi aux granges, ou tu es mort... Les esclaves obissent, les deux Vagres se sparent: l'un court aux granges, l'autre l'ergastule. Les prisonniers de l'ergastule se sont, autant que possible, rapprochs des barreaux; la petite Odille, endormie sur les genoux de l'vchesse, s'est en sursaut rveille, disant: --Ronan, qu'y a-t-il donc? vient-on dj nous chercher pour le supplice? --Non, petite Odille; nous sommes peine la moiti de la nuit. Mais je ne sais ce qui se passe au burg; tous les Franks qui nous gardaient ont abandonn les dehors de notre prison pour accompagner un des leurs, qui est venu les chercher; puis, tous sont partis en courant et en agitant leurs armes. --Ronan, mon frre, prte l'oreille dans la direction de la maison seigneuriale... il me semble entendre un bruit trange... --Silence! faisons silence... --Ce sont des cris tumultueux... l'on dirait qu'on entend le choc des armes... --Loysik! les dbris de ma troupe, joints d'autres Vagres, attaqueraient-ils le burg?... mon frre! dlivrance!... libert!... vengeance!... --Voyez-vous, Ronan, je ne me trompais pas... vos Vagres, qui vous aiment tant, viennent vous dlivrer. --Folle esprance, comme en ont seuls les prisonniers, pauvre enfant! Et puis, il faudrait donc que ces braves compagnons m'emportassent, moi et mon frre, sur leurs paules... nous ne saurions faire un pas. --Le feu! le feu!... --Le feu est au burg! --Voyez-vous cette grande lueur? elle monte vers le ciel! --Incendie et bataille! ce sont mes Vagres! --Le feu! encore le feu! l-bas... plus loin!... --L'incendie doit tre aux deux bouts des btiments. --Le tumulte augmente... Entendez-vous crier: au feu!... au feu!... --L'embrasement grandit... voyez, voyez... devant notre souterrain; il fait maintenant clair comme en plein jour... --Quelles flammes!... elles s'lancent maintenant par-dessus les arbres... --Un homme accourt... --Mon pre!... --Loysik! Ronan! mes fils! --Vous, mon pre... ici... --Cette grille, comment s'ouvre-t-elle? --De votre ct... une grosse serrure... --La clef, la clef!... --Les Franks l'auront emporte... --Malheur! cette grille est norme!... Ronan, Loysik! vous tous qui tes l, joignez-vous moi pour forcer ces barreaux... --Nous ne pouvons bouger, mon pre... la torture nous a briss! --Oh! des forces! des forces!... Voir l mes deux fils!... il faut les sauver pourtant... --Mon pre, tu n'branleras jamais cette grille!... donne-nous ta main travers les barreaux, que nous la baisions, et ne songe plus qu' fuir... du moins nous t'aurons revu... --Quelqu'un accourt! --Un ours! -- moi, Veneur! moi, mon hardi garon!... dlivrons mes fils!... --Ma belle vchesse, es-tu l? voici ma tte bas... me reconnais-tu? --Mon Vagre, c'est toi! oh! tu m'aimes!... --Un baiser travers la grille? il doublera mes forces, mon adore. --Tiens... tiens... et sauve cette enfant! sauve-nous!... --Tes lvres ont press les miennes... Maintenant, mon vchesse, je porterais le monde sur mes paules... nous deux, Karadeuk... renversons cette grille! --Veneur, vous tes tous deux seuls ici, toi et mon pre? --Tous deux seuls, Ronan... Et joignant ses efforts ceux du vieux Vagre pour renverser la grille, le veneur ajouta: --J'ai mis le feu aux quatre coins du burg: tables, curies, granges, tout flambe plaisir!... La maison du comte, pleine de Franks qui s'gorgent, et btie en charpente, commence brler au milieu de cet incendie, comme un fagot dans un four ardent... Maldiction! impossible d'branler cette grille!... Il faudrait des leviers... --Sauve-toi, mon Vagre! je mourrai avec la douce pense de ton amour... Oh! dites, Loysik, d'un pareil amour ai-je encore rougir? --Fuyez, mon pre! --Sauve-toi, brave Veneur... tu t'es montr bon Vagre jusqu' la fin... Moi, Ronan, je te le dis: Sauve-toi... -- mes fils! avant de tomber sous la hache des Franks, je mourrai de rage de ne pouvoir vous dlivrer... --Mon Vagre, tu veux donc que les Franks te massacrent l devant moi!... --Belle vchesse, je te serrerai dans mes bras travers la grille, et je ne saurai pas seulement si ces Franks me tuent... --Dis, mon Vagre, en ce moment suprme, tu me prends pour ta femme devant Dieu? --Oui, devant Dieu, devant les hommes, devant les dbris du monde et du ciel... s'ils croulaient! je mourrai l, tes pieds, radieux de mourir l!... --Loysik, vous l'entendez? --Fulvie, cet amour est maintenant sacr... -- Loysik! merci de vos paroles... je suis heureuse! --Mais cette clef, cette clef... elle est cache quelque part peut-tre... mes fils!... --Foi de Veneur, cela brle comme un feu de paille... Oh! si de loin nos bons Vagres pouvaient voir temps cet incendie, notre signal convenu... --Vous n'tes pas seuls? --Une douzaine des ntres, bien arms, doivent tre la lisire de la fort, ou rder, en vrais loups, autour des fosss. --Malheur! ces fosss sont infranchissables! --Allons, un dernier effort, vieux Karadeuk; les Franks qui gardaient l'ergastule ne pensent maintenant qu' teindre le feu, creusons la terre sous la grille avec nos poignards, avec nos ongles. --Les Franks!... les voil... ils reviennent, ils accourent... --On voit l-bas briller leurs armes aux lueurs du feu. --Mon pre, plus d'espoir! vous tes perdu! --Sang et mort! perdu... et nous l, briss, incapables de vous dfendre! --Mon Vagre, une dernire fois, je t'en conjure! sauve-toi... Tu refuses... viens donc l, tout prs, entre mes bras... passe les tiens travers cette grille... viens, mon poux... Ah! maintenant que nos mes s'exhalent dans un dernier baiser!... Une vingtaine d'hommes de pied et quelques leudes accouraient en armes vers l'ergastule; un des leudes disait: --Une partie de ces chiens d'esclaves profite de l'incendie pour se rvolter; ils parlent de venir dlivrer ce chef des Vagres et les prisonniers... Vite, vite, mettons-les tous mort... ensuite nous exterminerons les esclaves... La clef de la grille, la clef?... --La voil... Au moment o Sigefrid prenait la clef, il aperut Karadeuk et s'cria: --Le bateleur ici! Que fais-tu l, vieux vagabond? --Noble leude, mon ours, effray par le feu, m'avait chapp; je cours aprs lui... Il est, je crois, tapis l, prs la grille, dans un coin... Hlas! quel malheur que cet incendie! --Sigefrid, la grille est ouverte,--dit un des Franks.--Commenons-nous par tuer les hommes ou les femmes? --Moi, je commence par tuer les hommes!--s'cria Karadeuk en plantant son poignard au milieu de la poitrine de Sigefrid, duquel il s'tait rapproch tout en lui rpondant, et qui, la grille ouverte, entrait la hache la main dans l'ergastule: le vieux Vagre s'y lana pour mourir, s'il le fallait, auprs de ses deux fils. --Que dis-tu de ma griffe?--dit son tour le Veneur en poignardant un autre Frank, et courant l'vchesse. --Vagrerie! Vagrerie!...-- nous, bons esclaves!...-- nous, rvoltez-vous!...--Crirent des voix tumultueuses et lointaines qui venaient non du ct des btiments en feu, mais de l'espace qui sparait l'ergastule du foss d'enceinte. Puis, se rapprochant de plus en plus, les voix rptrent:--Vagrerie! Vagrerie!...--Mort aux Franks!--Libert aux esclaves!--Vive la vieille Gaule! --Les Vagres!--s'crirent les Franks abasourdis, stupfaits de la mort des deux leudes.--Les Vagres!... ils sortent donc de l'enfer!... -- moi!--cria Ronan d'une voix tonnante,-- moi, mes Vagres!... C'taient notre douzaine de bons Vagres, qui, attirs par les clarts de l'incendie, signal convenu, avaient travers le foss; mais comment? Ce foss n'tait-il point rempli d'une vase tellement profonde, qu'un homme devait s'y engloutir s'il tentait de le traverser? Certes; mais nos bons Vagres, depuis la tombe de la nuit, rdant l comme des loups autour d'une bergerie, l'avaient sond, ce foss; aprs quoi, ces judicieux garons allrent abattre coups de hache, non loin de l, deux grands frnes droits comme des flches, les dpouillrent ensuite de leurs branches flexibles, dont ils lirent solidement les deux troncs d'arbres bout bout. Jetant alors sur la largeur du foss, non loin de l'ergastule, ce long et frle madrier, lestes, adroits comme des chats, ils avaient, l'un aprs l'autre, ramp sur ces troncs arbres, afin d'atteindre le revers de l'enceinte. Deux Vagres, dans cet arien et prilleux passage, tombrent et disparurent au fond de la vase: c'taient le gros _Dent-de-Loup_ et _Florent_ le rhteur... Que leurs noms vivent et soient bnis et redits en Vagrerie... Leurs compagnons, arrivant de l'autre ct du foss, rencontrrent, courant l'ergastule pour dlivrer les prisonniers, une trentaine d'esclaves rvolts, arms de btons, de fourches et de faux. Les Vagres se joignirent eux, l'exception des gens de pied et des leudes. Revenus la prison pour mettre mort les condamns, les guerriers de Chram et ceux de Neroweg, aprs s'tre battus au milieu des tnbres dans la salle du festin, oubliant leur querelle, et laissant les morts et les blesss sur le lieu du combat, ne songrent qu' courir au feu: les hommes du comte, pour teindre l'incendie; les hommes de Chram, pour sauver les chevaux ou les bagages de leur matre, et les retirer des curies demi embrases... Les Franks, accourus l'ergastule, taient une vingtaine au plus; ils furent entours et massacrs par les Vagres de Ronan et par les esclaves, aprs une rsistance enrage. Pas un des Franks n'chappa, non, pas un! c'tait urgent et prudent: un seul de ces conqurants de la vieille Gaule aurait pu aller, cinq cents pas de l, avertir les leudes de ce qui se passait la prison... Deux esclaves chargrent Ronan sur leurs paules, deux autres enlevrent Loysik, et, la demande de son vchesse, le Veneur emporta dans ses bras vigoureux, comme on emporte un enfant au berceau, la petite Odille, trop faible pour pouvoir marcher. Le vieux Karadeuk suivait ses deux fils qu'il couvait des yeux. Cette lutte triomphante, aux abords de l'ergastule, s'tait passe en moins de temps qu'il n'en faut pour la dcrire; mais il restait fort faire pour sortir de l'enceinte du burg. Il fallait gagner le pont, seule issue praticable cause de Ronan, de Loysik et d'Odille, incapables de marcher. Pour atteindre le pont, on devait, aprs avoir pendant assez longtemps suivi le revers de l'enceinte sous les arbres de l'hippodrome, on devait traverser le terrain compltement dcouvert qui s'tendait en face des btiments en feu. Le vieux Karadeuk, sage, froid et prudent au conseil, fit faire halte sa troupe sous les arbres o elle se trouvait alors l'abri de tout regard ennemi, et il dit: --Quitter le burg en bande, ce serait nous faire tuer jusqu'au dernier. Une partie des Franks, dans leur fureur, abandonnerait l'incendie pour nous exterminer; donc, en arrivant sur le terrain dcouvert qu'il nous faut parcourir, sparons-nous, et jetons-nous hardiment au milieu des Franks effars, occups transporter ce qu'ils peuvent arracher aux flammes... Mlons-nous cette foule pouvante, paraissons aussi occups de quelque sauvetage, allant, venant, courant, nous sortirons de ce dangereux passage, et nous gagnerons isolment le pont, notre rendez-vous gnral... --Mais, mon pre, moi et Loysik, ports par ces bons esclaves, comment viter que l'on nous remarque? --Peu importe qu'on vous remarque; ces esclaves sembleront transporter deux hommes blesss par les dcombres de l'incendie; vous cacherez seulement vos visages entre vos mains, et vous gmirez de votre mieux. Quant au Veneur, qui a prudemment dpouill sa peau d'ours, il traversera la foule en courant, tenant la petite esclave entre ses bras, comme s'il venait d'arracher du milieu des flammes une jeune fille du gynce; l'vchesse va s'envelopper dans la casaque du Veneur, et au milieu du tumulte elle pourra passer inaperue... Tout ceci est-il entendu, accept? --Oui, Karadeuk. --Maintenant, mes bons Vagres, continuons notre marche jusqu'au bout de l'hippodrome; l, nous nous sparons... Notre rendez-vous est au pont!... Les sages avis du pre de Loysik et de Ronan furent de point en point excuts. Foi de Vagre et de Gaulois conquis, c'tait un fier spectacle que ce vaste burg frank, dvor par les flammes! chaque instant les toits de chaume des tables et des granges s'effondraient avec fracas, en lanant vers le ciel toil d'immenses gerbes de flammes et d'tincelles; le vent du nord, frais et vif, poussait vers le sud les crtes de ses grandes vagues de feu, ondoyant comme une mer au-dessus des btiments demi crouls. Au moment o Ronan, port par les deux esclaves, passait devant la maison seigneuriale, construite presque entirement en charpente et recouverte de planchettes de chne, il vit la toiture embrase, soutenue jusqu'alors par quelques grosses poutres carbonises, s'abmer avec le retentissement du tonnerre au milieu des assises et des pilastres de pierre volcanique, rests seuls debout, ainsi que quelques normes poutres noires et fumantes, se profilant sur un rideau de feu. Aux lueurs de cette fournaise, on voyait briller les casques et les cuirasses des leudes de Chram, courant et l, ainsi que les gens de Neroweg, et s'efforant de faire sortir des curies embrases, les chevaux et les mulets, chargs la hte; des hommes du comte, non moins effars, apportaient sur leurs paules, et jetaient loin du feu les objets qu'ils avaient pu arracher aux flammes, et retournaient aux btiments, afin de disputer d'autres dbris l'incendie. De bons esclaves, implorant le ciel, poussaient grand'peine devant eux le btail effarouch, ou tiraient en vain par le licou les chevaux cabrs d'pouvante; les plus dvots de ces captifs s'agenouillaient perdus, se frappant la poitrine, et suppliaient le bienheureux vque Cautin, que l'on ne voyait pas, de mettre un terme au dsastre par un nouveau miracle. Quel tumulte infernal!... qu'il est doux l'oreille d'un Gaulois qui se venge du froce conqurant de son pays, d'un Gaulois qui se venge de l'implacable ennemi de sa race! Par les os de nos pres! la belle musique! hennissement des chevaux, beuglements des bestiaux, imprcations des Franks, cris des blesss que les dcombres enflamms brlaient ou crasaient en croulant! Et quelle belle lumire clairait ce tableau! lumire rouge, flamboyante, mais moins flamboyante encore que celle de cet immense incendie qui clairait, il y a des sicles, la marche de l'aeul de Ronan, _Albinik le marin_, allant, avec sa femme _Mro_, de Vannes Paimbeuf braver Csar dans son camp... Oui... qu'est-ce que le maigre incendie de ce burg frank, auprs de cet embrasement de vingt lieues, de cet ocan de flammes, couvrant soudain ces contres, la veille si florissantes, si fcondes, si populeuses, et ne laissant aprs lui que dbris fumants et solitude dsole! libert! que tu cotes de larmes, de dsastres et de sang! disaient nos pres, ces fiers Gaulois des temps passs, en portant la torche au milieu de leurs villes, de leurs bourgs et de leurs villages... libert! libert sainte!... nous nous ensevelirons avec toi sous les ruines fumantes de la Gaule; mais nous n'aurons pas vcu esclaves... et le pied d'un conqurant abhorr ne foulera que des cendres dans ces contres dvastes! O nos pres! hroques martyrs de l'indpendance! vous n'auriez pas, comme nous, Gaulois dgnrs, lchement subi le joug de ces Franks, dont peine nous brlons, comme aujourd'hui, quelques burgs... Cela est peu; mais leurs complices seront frapps de terreur!... Ils parlent d'enfer, ces pieux hommes! la Vagrerie sera sur terre leur enfer; les flammes, les grincements de dents n'y manqueront pas... Non, non! foi de Vagre! il est encore en Gaule quelques vaillants hommes, ennemis acharns de l'tranger! ceux-l, poursuivis, traqus, supplicis, on les appelle _Hommes errants_, _Loups_, _Ttes-de-loup_... Mais ces loups, entre loups, se chrissent comme frres; car voici les deux fils du vieux Karadeuk, toujours ports sur les paules des esclaves, comme la petite Odille entre les bras du Veneur, qui passent, ainsi que plusieurs Vagres et esclaves rvolts, le pont jet sur le foss, aprs avoir heureusement travers, en s'y mlant, la foule des Franks fourmillant autour de l'incendie. Le gardien du pont ayant cri l'aide, on l'a envoy, la tte la premire, sonder la profondeur du foss, et il a disparu dans la bourbe. --Vite, passez tous! passez vite,--dit le vieux Karadeuk qui n'oublie rien.--Sommes-nous tous hors de l'enceinte du burg? --Oui, tous! tous! --Maintenant, tirons nous ce pont; j'ai fait briser les chanes qui l'attachaient de l'autre ct de l'enceinte; s'il prend envie aux Franks de nous poursuivre, nous aurons sur eux une grande avance; trouver de quoi construire un pont au milieu du tumulte et de l'pouvante o ils sont cette heure, n'est point facile. Une fois en pleine fort, au diable les Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule!... --Bien dit, Karadeuk, voici le pont de notre ct. -- mes fils! enfin sauvs!... Ronan, Loysik!... encore un embrassement, mes enfants. --Par la joie sainte de ce pre et de ses deux fils, belle vchesse! tu es ma femme... je ne te quitterai qu' la mort! --Loysik, vous me disiez cette nuit dans la prison: Fulvie, libre aujourd'hui, retrouvant le Veneur libre aussi, et vous offrant d'tre sa femme que rpondriez-vous? Libre cette heure, je te dis toi, mon poux,--ajouta l'vchesse en se retournant vers le Vagre:--Je serai femme dvoue, mre vaillante, tu peux me croire... --Et toi, petite Odille, toi, qui n'as plus ni pre ni mre, veux-tu de moi pour mari, pauvre enfant, si tu survis ta blessure? --Ronan, je serais morte, que l'espoir d'tre votre femme vous, si bon au pauvre monde, me ferait, il me semble, sortir du tombeau!... Les Vagres et les esclaves rvolts se dirigent en hte vers la fort, Loysik et Ronan toujours ports sur les paules de leurs compagnons. La petite Odille se prtend gurie de sa blessure depuis que Ronan, son ami, lui a promis de la prendre pour femme; elle se sent, dit-elle, de force marcher; mais l'vchesse n'y consent pas, et son Vagre, n'abandonnant pas son lger fardeau, continue de marcher prs de Fulvie... Au bout de quelques pas, il entend deux Vagres et deux esclaves qui le suivaient quelques pas, dire en soufflant et maugrant: --Comme il est lourd, comme il est lourd... --Si ce sanglier est trop pesant, relayez-vous pour le porter... Ah! ce n'est pas un lger et joli fardeau comme toi, Odille... passe ton petit bras autour de mon cou, tu seras ainsi plus ton aise. --De quel sanglier parles-tu donc, Veneur? --Je parle, Ronan, de la part du butin de ton pre, le vieux Karadeuk... --Quel butin?... Mais, par le diable! c'est un homme que nos compagnons portent l... --Oui... c'est un homme billonn, garrott... Nos camarades en ont leur charge; il se fait lourd... --Et cet homme, dis, Veneur, quel est-il? --Rjouis-toi, Ronan, c'est le comte!... --Neroweg! --Lui-mme... dextrement enlev tout l'heure au milieu de ses leudes, par ton pre et deux de nos camarades! --Neroweg! en notre pouvoir... nous, Karadeuk, Ronan et Loysik, descendants de Scanvoch! Ciel et terre! est-ce possible?... Le comte Neroweg enlev... je n'y puis croire!... --Eh! vieux Karadeuk! viens donc de ce ct... Ronan ne peut croire encore l'enlvement du sanglier frank... --Oui, mon fils; cet homme dont la tte est enveloppe d'une casaque, c'est Neroweg... c'est ma part du butin... --C'est la tienne, Karadeuk... mais seulement nous te demandons, nous, anciens esclaves du comte, nous te demandons ses os et sa peau... --Quel dommage de n'avoir pas aussi l'vque... la fte serait complte... --L'vque Cautin est mort!... --Belle vchesse, tu serais veuve, si je n'tais ton mari. --Cautin m'a fait beaucoup souffrir; mais, aussi vrai que je t'aime, mon Vagre, mon seul dsir, cette heure, est que sa mort n'ait pas t cruelle... --Le Lion de Poitiers l'a tu. --Mon pre... cet vque damn, vous l'avez vu mourir? --Oui... frapp d'un coup d'pe, par le Lion de Poitiers... L'vque fuyait l'un des btiments incendis; le Lion de Poitiers le rencontrant face face, lui a dit: Tu m'as forc de m'agenouiller devant toi, orgueilleux prlat... Je t'ai promis de me venger... je me venge... Meurs... --Sa fin est trop douce pour sa vie... Au diable l'vque Cautin! il n'enterrera plus de vivants avec les morts... Et le comte, comment vous en tes-vous empar, mon pre? --Je vous suivais de l'oeil, toi et Loysik, ports par nos Vagres criant: Place! place des blesss que nous venons de retirer de dessous les dcombres! Tout en me mlant, ainsi que trois des ntres, la foule perdue, je me rapprochais peu peu du pont; soudain, de loin, je vois accourir le comte, seul, et portant grand'peine, entre ses bras, plusieurs gros sacs de peau remplis sans doute d'or ou d'argent, se dirigeant vers une citerne abandonne. Neroweg tait seul, et en ce moment assez loign du lieu de l'incendie; la pense me vient de m'emparer de lui; moi et deux des ntres nous nous glissons en rampant derrire des abrisseaux qui ombrageaient la citerne, au fond de laquelle le comte venait de jeter plusieurs de ses sacs, craignant sans doute qu' travers le tumulte ils lui fussent vols, il comptait les retrouver plus tard dans cette cachette; nous tombons trois sur lui l'improviste, il est terrass, je lui mets les genoux sur la poitrine et la main sur la bouche pour l'empcher de crier l'aide... un des ntres se dpouille de sa casaque, en enveloppe la tte de Neroweg, les autres lui lient les mains et les pieds avec leur ceinture, aprs quoi nos Vagres ayant ramass les sacs restants, nous enlevons le seigneur comte... Le pont tait voisin... et voici ma capture... ma part du butin moi... --Elle est lourde; aurons-nous loin encore la porter, Karadeuk? --On ne peut plus d'ici entendre au burg les cris du comte... dbarrassez-le de la casaque qui lui enveloppe la tte. --C'est fait. --Comte Neroweg, tes mains resteront garrottes, mais tes jambes seront libres... Veux-tu marcher jusqu' la lisire de la fort? sinon l'on t'y portera comme on t'a port jusqu'ici!... --Vous allez m'gorger l! --Veux-tu nous suivre, oui ou non? --Marchons, bateleur maudit! vous verrez qu'un noble frank va d'un pas ferme la mort! chiens gaulois, race d'esclaves! On arrive la lisire de la fort, alors que l'aube naissait; elle est htive au mois de juin; au loin, l'on aperoit, luttant contre les premires clarts du jour, une lueur immense; ce sont les ruines du burg encore embrases. Ronan et l'ermite laboureur sont dposs sur l'herbe; la petite Odille est assise leurs cts. L'vchesse s'agenouille prs de l'enfant pour visiter sa blessure; les Vagres et les esclaves rvolts se rangent en cercle; le comte, toujours garrott, l'air farouche, rsolu, car ces barbares, froces pillards et lches dans leur vengeance, ont une bravoure sauvage, c'est leurs ennemis de le dire; il jette sur les Vagres un regard intrpide; le vieux Karadeuk, vigoureux encore, semble rajeuni de vingt ans; la joie d'avoir sauv ses fils et de tenir en son pouvoir un Neroweg, semble lui donner une vie nouvelle; son regard brille, sa joue est enflamme, il contemple le comte d'un oeil avide. --Nous allons tre vengs,--dit Ronan,--tu vas tre venge, petite Odille. --Ronan, je ne demande pas pour moi de vengeance; dans la prison je disais au bon ermite laboureur: Si je redevenais libre, je ne rendrais pas le mal pour le mal: n'est-ce pas, Loysik? --Oui, douce enfant... douce comme le pardon; mais ne craignez rien, notre pre ne tuera pas cet homme dsarm. --Il ne le tuera pas, mon frre? Si, de par le diable! notre pre tuera ce Frank, aussi vrai qu'il nous a fait mettre tous deux la torture, qu'il a accabl de coups cette enfant de quinze ans avant de la violenter... Sang et massacre! pas de piti! --Non, Ronan, notre pre ne tuera pas un homme sans dfense. --Vous tardez beaucoup m'gorger, chiens gaulois! qu'attendez-vous donc? Et toi, bateleur, chef de ces bandits! qu'as-tu me regarder ainsi en silence? --C'est qu'en te regardant ainsi, Neroweg, je songe au pass... je me souviens... --De quoi te souviens-tu? --De ton aeul... --Quel aeul? mes aeux sont nombreux. --Neroweg, l'_Aigle terrible_... --Oh! c'tait un grand chef...--reprit le Frank avec un accent d'orgueil farouche,--c'tait un grand roi, un des plus vaillants guerriers de ma race vaillante! son nom est encore glorifi en Germanie!... Puisse ma honte moi, prisonnier de votre bande d'esclaves rvolts, tre enfouie au fond de ma fosse... si vous me creusez une fosse... --coute: il y a de cela plus de trois sicles; ton aeul tait chef d'une des hordes franques, rassembles de l'autre ct du Rhin, et qui alors menaaient la Gaule... --Et nous l'avons conquise, cette Gaule! elle est notre terre aujourd'hui, et vous... vous tes nos esclaves... race btarde!... --coute encore: mon aeul, soldat obscur, se nommait Scanvoch. --Par ma chevelure! ces misrables savent les noms de leurs anctres ainsi que nous les savons, nous autres de race illustre! Mirff et Morff, mes deux limiers, que cet autre bandit dguis en ours a mis mort, Mirff et Morff connaissent leurs anctres, si tu connais les tiens! --Mon aeul Scanvoch fut lchement mis la torture par l'_Aigle terrible_, la veille d'une grande bataille du Rhin; le matin de ce combat, les soldats gaulois chantaient: _Combien sont-ils, ces Franks?... combien sont-ils donc, ces barbares?_ Le soir ils chantaient aprs leur victoire: _Combien taient-ils, ces Franks? combien taient-ils donc ces barbares?..._ --Si cette fois les lches Gaulois ont vaincu les Franks valeureux, ce fut par trahison... --Donc, lors de cette grande bataille du Rhin, Scanvoch s'est battu contre ton aeul. Ce fut, vois-tu, une lutte acharne, non-seulement un combat de soldat soldat, mais un combat de deux races fatalement ennemies! Scanvoch pressentait que la descendance de Neroweg serait funeste la ntre, et il voulait pour cela le tuer... Le sort des armes en a autrement dcid. Les pressentiments de mon aeul ne l'ont pas tromp... Voici la seconde fois que nos deux familles se rencontrent travers les ges... Tu as fait torturer mes deux fils; tu devais aujourd'hui les livrer au supplice... --Assez, chien!... Et pour empcher ma noble race de mettre, dans l'avenir, le pied sur la gorge ta race asservie, tu veux me tuer? --Je veux te tuer... Ton frre a pri de ta main fratricide; ta famille sera teinte en toi!... Un clair de joie sinistre illumina les yeux du Frank; il rpondit: --Tue-moi... --tez-lui ses liens... --C'est fait, Karadeuk; mais nous le tenons, et nos mains valent les liens qui le garrottaient. --Je propose, moi, qu'il soit, avant sa mort, mis la torture, ainsi qu'il nous y faisait mettre au burg, nous autres esclaves... --Oui, oui... la torture! la torture!... --Et aprs, coup en quatre quartiers. --Hach coups de hache! --Mes Vagres! cet homme est moi... c'est ma part du butin! --Il est toi, vieux Karadeuk... --Laissez-le libre. --Tu le veux? --Laissez-le libre; mais formez autour de lui un cercle qu'il ne puisse franchir... --Voici un cercle de pointes d'pes, de fer, de piques et de tranchants de faux qu'il ne franchira pas... --Un prtre!--s'cria soudain le comte avec un accent d'angoisse mortelle,--un prtre! je ne veux pas mourir sans un prtre! j'irais en enfer... Toi qui es assis l-bas, ermite laboureur, le saint vque Cautin, mon patron, te traitait de rengat; mais enfin comme moine tu es toujours un peu prtre, toi... veux-tu m'assister? et me promettre que je n'irai pas en enfer, mais en paradis?... Ces chiens, tes compagnons, m'ont vol mes colliers d'or et les sacs que je n'avais pas jets dans la citerne; il ne me reste que cet anneau d'or... je te le donne... mais promets-moi, sur ton salut, le paradis... --Mon pre!--s'cria Loysik,--mon pre! vous ne tuerez pas ainsi cet homme... --Je ne vous demande pas grce de la vie, chiens d'esclaves! je saurai mourir; mais je ne veux pas aller en enfer, moi! mon bon patron! bienheureux vque Cautin, o es-tu? o es-tu? Fais un nouveau miracle... envoie-moi un prtre!... --En attendant le miracle, comte Neroweg, prends cette hache. --Quoi, Karadeuk, tu l'armes? --Prends cette hache, comte Neroweg; j'ai la mienne, dfends-toi. --Mon pre! il est fort comme un taureau sauvage; il est jeune encore et vous tes vieux! --Mon pre! au nom de vos deux fils que vous avez sauvs, renoncez ce combat... --Mes enfants, ne craignez rien; cette hache ne pse pas mon bras... J'ai foi dans mon courage; j'teindrai en ce Frank la race des Neroweg. --Oh! tre l, incapable de bouger... ne pouvoir me battre ta place, mon pre! --Mes fils, c'est aux vieux mourir... aux jeunes de vivre... Neroweg, dfends-toi... --Moi, de race illustre, me battre contre un gueux! un Vagre! un esclave rvolt! non... --Tu refuses?... --Oui, chien btard... gorge-moi si tu veux... --Mes Vagres, qu'on le saisisse, et tondez-le comme un esclave: le tranchant d'un poignard vaudra, pour ceci, les ciseaux. --Moi, tondu comme un vil esclave! moi, Neroweg, subir un tel outrage! moi, tondu!... --La femme de ton glorieux roi Clovis aimait mieux voir ses petits-fils morts que tondus... je sais cela... Oui, vous autres nobles Franks, vous tenez, comme vos rois chevelus, votre chevelure, signe d'antique et illustre race; donc, Neroweg, dfends-toi, ou tu seras tondu... --Moi, tondu!... Cette hache! cette hache!... --La voici, comte... Et vous, mes bons Vagres, largissez le cercle!... --Ermite laboureur, veux-tu me promettre, si ce combat me met en danger de mort, de m'envoyer en paradis? je te donnerai mon anneau... --Si tu es en danger mortel, Neroweg, je te dirai des paroles qui te feront, je l'espre, envisager fermement la mort. --Ce n'est pas la mort que je crains, chien! c'est le paradis que je veux... --Crois-nous, Karadeuk, ce lche a moins peur de l'enfer que de ta hache... Coupons-lui cette crinire, qui ressemble la queue d'un cheval de montagne... Allons, tondons le comte... le seigneur frank sera tondu... Neroweg, furieux, se prcipita sur le vieux Vagre, le combat s'engagea, terrible, acharn. Loysik, Ronan, l'vchesse et la petite Odille, ples, tremblants, suivaient la lutte d'un oeil alarm; elle ne fut pas longue, la lutte... Le vieux Vagre l'avait dit, la hache ne pesait point son bras vigoureux, mais elle pesa fort au front de Neroweg, qui, sanglant, roula sur l'herbe, frapp d'un coup mortel... --Meurs donc!--s'cria Karadeuk avec une joie triomphante;--la race de l'_Aigle terrible_ ne poursuivra plus la race de Joel... Meurs donc, comte Neroweg! --Hi! hi!... j'ai un fils de ma seconde femme Soissons... et ma femme Godgisle est enceinte, chien gaulois!--murmura le Frank avec un clat de rire sardonique.--Ma race n'est pas teinte... j'espre qu'elle retrouvera plus d'une fois la tienne pour l'craser... Puis il ajouta d'une voix affaiblie, pouvante: --Ermite laboureur, donne-moi le paradis... bon patron, vque Cautin, aie piti de moi... Oh! l'enfer! l'enfer! les diables!... j'ai peur... l'enfer!... Et Neroweg expira, la face contracte par une terreur diabolique. Son dernier regard s'arrta sur les ruines de son burg fumant au loin sur la colline. Les leudes du comte s'apercevant de sa disparition, durent le croire enseveli sous les dcombres du burg, ou enlev... S'ils l'ont cherch au dehors, ces fidles, ils auront trouv le corps du comte vers la lisire de la fort, mort, la tte fendue d'un coup de hache, tendu au pied d'un arbre dont on avait enlev la premire corce et sur lequel taient ces mots tracs avec la pointe d'un poignard: _Karadeuk le_ VAGRE, _descendant du Gaulois Joel, le brenn de la tribu de Karnak, a tu ce_ COMTE _frank, descendant de Neroweg l'Aigle terrible... Vive la vieille Gaule!_... Ici finit le rcit de RONAN LE VAGRE, fils de KARADEUK LE BAGAUDE, Karadeuk, mon frre moi, Kervan, fils an de Jocelyn, et petit-fils d'Aram. cette histoire, j'ai ajout les lignes suivantes, ce soir, jour du dpart de mon neveu Ronan, qui retourne prs des siens, en Bourgogne, aprs deux jours passs dans notre maison, toujours situe non loin des pierres sacres de la fort de Karnak. Mon neveu Ronan m'ayant confi ses penses durant son sjour ici, j'ai pu, en ce qui le touche, crire, ainsi qu'il aurait crit lui-mme. propos de la forme nouvelle adopte par lui dans ses rcits, Ronan m'a dit, non sans raison: --Le voeu de notre aeul Joel, en demandant ceux de sa descendance d'ajouter tour tour notre lgende l'histoire de leur vie, a t de perptuer d'ge en ge dans notre famille l'amour de la Gaule et la haine de la domination trangre. Nos aeux, jusqu'ici, ont racont leurs aventures sous forme de mmoires; moi, j'ai agi diffremment; mais la mme pense patriotique qui inspirait nos aeux m'a inspir; tous les faits cits par moi sont vrais, et les scnes auxquelles je n'ai pas assist m'ont t racontes par des gens qui ont t acteurs dans ces vnements. Il en a t ainsi, entre autres faits, de l'entrevue secrte de Neroweg et de Chram au burg du comte, dans la chambre des trsors. Chram rapporta cet entretien Spatachair, l'un de ses favoris; un esclave entendit ce rcit; et plus tard, aprs l'incendie du burg, cet esclave s'tant joint nous pour courir la Vagrerie jusqu'en Bourgogne, c'est de lui que j'ai tenu ces dtails. Peu importe donc la forme de ces lgendes, pourvu que le fond soit vrai; il nous faut, avant tout, donner notre descendance un tableau trs-rel des temps o chacune de nos gnrations a vcu et vivra, le tout dit avec sincrit. Ces enseignements, transmis de sicle en sicle notre race, rempliront ainsi le voeu suprme de notre aeul Joel. Moi, Kervan, je dis comme mon neveu Ronan le Vagre: Peu importe la forme de ces rcits, pourvu qu'ils reproduisent fidlement les temps o nous vivons. Je complterai donc, ainsi qu'il suit, et jusqu' aujourd'hui, l'histoire de mon frre Karadeuk et de ses deux fils, Ronan et Loysik. CHAPITRE IV. Ronan le Vagre revient en Bretagne accomplir le dernier voeu de son pre Karadeuk.--Il retrouve Kervan, frre de son pre.--Ce qui est advenu Ronan le Vagre, avant et durant son voyage. Deux ans se sont couls depuis la mort du comte Neroweg... On est en hiver: le vent siffle, la neige tombe. Par une nuit pareille, il y a de cela prs de cinquante ans, Karadeuk, petit-fils du vieil Aram, avait quitt la maison de son pre o se passe ce rcit, pour aller courir la Bagaudie, sduit par les rcits du colporteur. Le vieil Aram est mort depuis trs-longtemps, regrettant jusqu' la fin Karadeuk, son favori; Jocelyn et Madaln, pre et mre de Karadeuk, sont aussi morts; son frre an, Kervan, et sa douce soeur Roselyk, sont encore vivants, et habitent la maison situe prs des pierres sacres de Karnak. Kervan a soixante-huit ans passs; il s'est mari dj vieux: son fils, g de quinze ans, s'appelle _Yvon_; la blonde Roselyk, soeur de Kervan, est presque aussi ge que lui: ses cheveux sont devenus blancs; elle est reste fille et demeure avec son frre Kervan et sa femme _Martha_. Le soir est venu, le vent souffle au dehors, la neige tombe. Kervan, sa soeur, sa femme, son fils et plusieurs de leurs parents, qui cultivent avec eux les mmes champs que cultivait, il y a plus de six cents ans, Joel et sa famille, sont occups, autour du foyer, aux travaux de la veille. une violente raffale de vent, Kervan dit sa soeur: --Bonne Roselyk, c'est par une nuit semblable, qu'il y a beaucoup d'annes, ce colporteur maudit... te souviens-tu? --Hlas! oui... et le lendemain notre pauvre frre Karadeuk nous quittait pour jamais... Sa disparition a caus tant de chagrin notre bon grand-pre Aram, qu'il est mort en pleurant son petit-fils... Peu de temps aprs, nous avons perdu notre mre Madaln, devenue presque folle de douleur... Seul, notre pre Jocelyn a rsist plus longtemps au chagrin... Ah! notre frre Karadeuk n'a t que trop puni de son dsir de voir des _Korrigans_. --Les Korrigans? tante Roselyk,--reprit Yvon, fils de Kervan,--ces petites fes d'autrefois, dont le vieux Gildas, le tondeur de brebis, parle souvent? On ne les voit plus depuis longues annes dans le pays, les Korrigans, non plus que les _Ds_, autres petits nains. --Heureusement, mon enfant, le pays est dbarrass de ces gnies malfaisants... Sans eux, ton oncle Karadeuk serait peut-tre cette heure avec nous la veille... --Et jamais, mon pre, vous n'avez eu de nouvelles de lui? --Jamais, mon fils! il est mort sans doute au milieu de ces guerres civiles, de ces dsastres, qui continuent de dchirer la vieille Gaule, sous le rgne des descendants de Clovis. --Puisse notre Bretagne ignorer longtemps ces maux dont souffrent si cruellement les autres provinces! --Notre vieille Armorique a su jusqu'ici conserver son indpendance, et repousser l'invasion des Franks, pourquoi faiblirions-nous l'avenir? Nos chefs de tribus, choisis par nous, sont vaillants... le chef des chefs, choisi par eux, le vieux _Kano_, qui veille sur nos frontires, est aussi intrpide qu'expriment... n'a-t-il pas dj repouss victorieusement les attaques des Franks? --Et trois fois dj tu as t appel aux armes, Kervan, nous laissant, moi, ta femme, Roselyk, ta soeur, et Yvon, ton fils, dans des angoisses mortelles... --Allons, allons, pauvres Gauloises dgnres, ne parlez point ainsi; songez nos lgendes de famille... Dites, _Margarid_, femme de Joel; _Mro_, femme d'Albinik le marin; _Elln_, femme de Scanvoch, avaient-elles de ces faiblesses, lorsque leurs poux allaient combattre pour la libert de la Gaule? --Hlas! non; car Margarid et Mro ont, comme leurs poux, trouv la mort dans les batailles... --Tandis que moi, je n'ai t bless qu'une fois, en combattant ces Franks maudits, que nous avons extermins sur nos frontires. --Oublies-tu, mon frre, le danger que tu as couru aux dernires vendanges? tranges vendanges! que l'on va faire l'pe au ct, la hache la main! --Quoi! une partie de plaisir... sortir gaiement de nos frontires pour aller en armes vendanger la vigne que les Franks font cultiver par leurs esclaves vers le pays de Nantes[A]... Par la barbe du bon Joel! il aurait bien ri de voir notre troupe repasser nos frontires, escortant gaiement nos grands chariots remplis de raisins vermeils! Quel joyeux coup d'oeil! les pampres verts ornaient les jougs de nos boeufs, les brides de nos chevaux, et jusqu'aux fers de nos lances; puis, tous en choeur nous chantions ce bardit: _--Les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!...--Nous vendangeons l'pe d'une main, la serpe de l'autre.--Nos chars de guerre sont des pressoirs roulants.--Ce n'est pas le sang qui rougit leurs essieux, c'est le jus empourpr du raisin.--Non, les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!..._ --Mon pre, j'aurai seize ans la prochaine vendange au pays de Nantes... vous m'emmnerez avec vous? --Tais-toi, Yvon, ne fais pas de semblables voeux; cela m'effraye, mon enfant. --Roselyk, entends-tu ma femme? Ne croirait-on pas entendre notre pauvre mre dire notre frre Karadeuk, en le grondant de son dsir de voir les Korrigans: Taisez-vous, mchant enfant, vous m'effrayez... --Hlas! mon frre, le coeur de toutes les mres se ressemble. --Mon pre, j'entends des pas au dehors... je suis certain que c'est le vieux Gildas; il m'avait promis de venir la veille, de nous apprendre un nouveau bardit qu'un tailleur ambulant lui a chant. Justement, c'est lui... Bonsoir, vieux Gildas. --Bonsoir, mon enfant; bonsoir vous tous. --Ferme la porte, vieux Gildas; la bise est froide. --Kervan, je ne suis pas seul. --Avec qui es-tu donc? --Un tranger m'accompagne; il a frapp ma demeure et m'a demand le logis de Kervan, fils de Jocelyn. Ce voyageur vient de Vannes, et de plus loin encore. --Pourquoi n'entre-t-il pas? --Il secoue dehors les frimas dont il est couvert. --Mon Dieu, Gildas, cet homme serait-il un colporteur? --Roselyk, Roselyk, entends-tu encore ma femme?... Ah! tu as raison: les coeurs des mres sont tous pareils... --Non, Martha; ce jeune homme ne m'a point paru tre un colporteur; son air rsolu, on le prendrait plutt pour un soldat; il porte un long poignard son ct... tenez, le voici. --Approche, voyageur; tu as demand la demeure de Kervan, fils de Jocelyn? Kervan, c'est moi... --Salut donc toi et aux tiens, Kervan... Mais qu'as-tu me regarder ainsi en silence? d'o vient le trouble o je te vois? --Roselyk, regarde donc ce jeune homme... remarque son front, ses yeux, l'air de sa figure... --Ah! mon frre! il est d'tranges ressemblances... On croirait voir, vieux de quelques annes de plus, notre pauvre frre Karadeuk, lorsqu'il a quitt cette maison. --Roselyk, cet tranger porte la main ses yeux; il pleure... Dis, jeune homme, tu es le fils de Karadeuk? Pour toute rponse, Ronan le Vagre se jeta au cou du frre de son pre, et il embrassa non moins tendrement Martha, Roselyk et Yvon... Les larmes sches, la premire motion apaise, les premiers mots qui partirent du coeur et des lvres de Roselyk et de Kervan furent ceux-ci: --Et notre frre? --Et Karadeuk? cette question, Ronan le Vagre est rest muet; il a baiss la tte, et, de nouveau, ses yeux se sont remplis de larmes... larmes cette fois amres... Un grand silence se fit parmi ces descendants de la race de Joel; les larmes coulrent de nouveau, non moins amres que celles de Ronan le Vagre. Kervan, le premier, reprit la parole, et dit son neveu: --Y a-t-il longtemps que mon frre est mort? --Il y a trois mois... --Et sa fin a-t-elle t douce? s'est-il souvenu de moi et de Roselyk, qui l'aimions tant? --Ses dernires paroles ont t celles-ci: Je meurs sans avoir pu accomplir, pour ma part, le devoir impos par notre aeul Joel sa descendance... Promets-moi, mon fils, Ronan, toi qui sais ma vie et celle de ton frre Loysik, de remplir ce devoir ma place, et d'crire, sans cacher le bien et le mal, ce que tous trois nous avons fait... Ce rcit termin, promets-moi de te rendre, si tu le peux, au berceau de notre famille, prs des pierres sacres de Karnak... Je ne peux esprer que mon pre Jocelyn et ma mre Madaln vivent encore; s'ils sont morts, comme je le crains, tu remettras cet crit, soit mon bon frre Kervan, s'il a survcu mes vieux parents, soit au fils an de mon frre. S'il tait mort sans laisser de postrit, ses hritiers ou ceux de sa femme dposeront entre tes mains, selon le voeu de notre aeul Joel, la lgende et les reliques de notre famille, et tu les transmettras ta descendance. Si, au contraire, mon bon frre Kervan et ma douce soeur Roselyk m'ont survcu, dis-leur que je meurs en prononant leurs noms toujours chers mon coeur... --Telles ont t les dernires paroles de mon pre Karadeuk. --Et ce rcit de la vie de mon frre et de la tienne? --Le voici,--rpondit Ronan en dbouclant son sac de voyage. Et il en tira un rouleau de parchemin qu'il remit Kervan. Celui-ci prit cet crit avec motion, tandis que, tant de sa ceinture ce long poignard manche de fer qu'avait port Loysik, puis le Veneur, et sur la garde duquel on voyait grav le mot saxon: _Ghilde_, et les deux mots gaulois: _Amiti_, _communaut_, Ronan donna cette arme son oncle, et lui dit: --Le dsir de mon pre est que vous joigniez ce poignard aux reliques de notre famille. Lorsque vous aurez lu ce rcit, lorsque je vous aurai racont quelques vnements qui le compltent, vous reconnatrez que cette arme peut tenir sa place parmi les objets que nos aeux nous ont lgus... pieuses reliques que je contemplerai avec respect. La veille commence... aprs demain matin il me faudra vous quitter. --Quoi! si tt? --Vous saurez la cause de mon prompt dpart. Je vous prie donc de lire, ds ce soir, ce rcit que je vous apporte; demain je vous raconterai ce que je n'ai pas eu le loisir d'crire, l'heure de mon voyage en Bretagne ayant t hte malgr moi... Pendant que vous lirez ceci, je dsirerais vivement connatre la lgende de notre famille, dont mon pre m'a souvent racont les principaux faits. --Viens,--dit Kervan en prenant une lampe. Ronan le suivit... Tous deux entrrent dans une des chambres de la maison. Sur une table tait dpos le coffret de fer, autrefois donn Scanvoch par Victoria la Grande. Kervan tira de ce coffret la _faucille d'or_ d'Hna, la vierge de l'le de Sn; la _clochette d'airain_, laisse par Guilhern; le _collier de fer_ de Sylvest; la _croix d'argent_ de Genevive; l'_alouette de casque_ de Victoria la Grande; puis il dposa ces objets auprs du _poignard_ de Loysik. Kervan prit aussi dans le coffret les diffrents parchemins composant la chronique de la descendance de Joel. Ces reliques, datant d'un temps si lointain dj, Ronan les contemplait avec une profonde et silencieuse motion. Kervan, voyant son neveu plong dans ce pieux recueillement, le laissa, et alla rejoindre sa famille, non moins impatiente que lui de connatre l'histoire de Karadeuk le Bagaude, de Ronan le Vagre, et de son frre Loysik, l'ermite laboureur. Le Vagre resta seul... Cette longue nuit d'hiver s'coula durant qu'il lisait les lgendes de sa race... La lumire de sa lampe luttait contre les premires clarts de l'aube lorsque Ronan termina sa lecture. Ds que le jour fut tout fait venu, le descendant de Joel chercha au loin des yeux, travers la fentre, les rochers de l'le de Sn, le jadis si fameuse par son collge de druidesses, o Hna avait pass les premires annes de sa vie, termine par un sacrifice hroque. Bientt Ronan vit les rochers de l'le se dessiner confusment travers la brume de la mer; alors il jeta de nouveau un regard respectueux et attendri sur la petite _faucille d'or_, dj noircie par les sicles, et qu'Hna, la douce vierge, portait, il y avait de cela plus de six cents ans; puis il sortit de la maison. Kervan et sa femme avaient, de leur ct, prolong leur lecture presque jusqu' l'aube; et, contre leur habitude, ils ne s'taient pas levs avec le jour. Ronan, encore sous l'impression de l'histoire de sa famille, alla visiter les abords de la maison: chaque pas, il y trouva le souvenir de ses anctres; elle verdoyait toujours, la vaste prairie o son aeul Joel et ses fils, Guilhern et Mikal, se livraient aux mles exercices militaires de la _marhek-adroad_; il coulait toujours, le ruisseau d'eau vive, au bord duquel Sylvest et Siomara avaient, dans leurs jeux enfantins, lev une petite cabane pour se mettre l'abri de la chaleur du jour. Ronan cherchait au bord de ce ruisseau la place des deux vieux saules, o plus tard, lors de la conqute de Csar, Sylvest et son pre Guilhern, ayant en vain tch d'chapper l'esclavage du centurion boiteux, alors propritaire de leurs champs paternels, furent livrs, par le Romain, l'horrible supplice _des fourmis_! arbres sculaires, qui vgtaient encore quelque peu lors du retour de Scanvoch et de son fils Al-Guen au berceau de leur famille... L'motion de Ronan le Vagre fut la fois douce et triste. Absorb dans sa profonde mditation sur le pass, peu peu il lui sembla voir, au milieu de la brume qui voilait demi le rivage de la vieille Armorique, apparatre les touchantes ou mles figures de la lgende de son obscure mais antique famille gauloise. _Le brenn_ (Brennus), vainqueur de l'Italie aux premiers sicles de la puissance de Rome; Joel, Margarid, Hna, Guilhern, Mikal, Albinik le marin et sa femme Mro, Sylvest l'esclave, Siomara la courtisane; Genevive, tmoin de la mort du jeune homme de Nazareth; Scanvoch, et enfin Karadeuk le Bagaude... Dans cette vision trange, plus l'poque laquelle appartenaient ces diffrents personnages s'loignait du temps prsent pour s'enfoncer dans la profondeur des ges, plus ils semblaient grandir... de sorte que les ples fantmes de la gnration de Joel, qui dominaient ceux de sa descendance, taient leur tour domins par l'imposante figure du _brenn_ victorieux, qui jadis jeta firement son pe gauloise dans la balance o se pesait la ranon de Rome et de l'Italie... --Ah! combien de nos gnrations se succderont encore avant que la radieuse vision de Victoria la Grande se soit ralise!--pensait Ronan avec un accablement mlancolique.-- Brennus! vaillant guerrier, le plus anciens des aeux dont notre famille ait gard la mmoire!... Joel! combien de temps votre descendance doit-elle souffrir encore avant que la Gaule se soit releve, libre, fire et jamais dlivre du joug des rois franks et des pontifes de Rome... Que de sueurs! que de larmes! que de sang doit verser encore votre race, Brennus! Joel! avant l'avnement de ce glorieux jour de bonheur et de libert! Le Vagre fut tir de sa rverie par la voix du frre de son pre. --Ronan,--dit Kervan,--la gele a durci la terre, les troupeaux ne peuvent sortir des tables; nous avons cribler le grain la maison... viens, rentrons; pendant notre travail tu nous diras les vnements qui compltent ton rcit. Aprs ton dpart, je te promets de transcrire fidlement la suite de l'histoire de ta vie. Ronan et la famille de Kervan sont rassembls dans la grande salle de la mtairie; aprs le repas du matin les femmes filent leur quenouille ou s'occupent des soins domestiques; les hommes criblent le grain qu'ils tirent de grands sacs et qu'ils reversent dans d'autres. Des troncs d'orme et de chne brlent dans l'immense foyer, car au dehors vive est la froidure; Ronan va parler; on fait silence, et chacun tout en s'occupant de ses travaux jette de temps autre un regard curieux sur le Vagre, fils du Bagaude. --Mon oncle,--dit Ronan,--vous avez lu ce rcit? --Nous tous qui sommes ici nous l'avons entendu... --Et que pensez-vous maintenant des Bagaudes et des Vagres? --Je pense, ainsi que ton frre Loysik, que ces reprsailles contre les horreurs de la conqute franque, reprsailles lgitimes par la conqute elle-mme, taient malheureusement striles et dsastreuses comme l'est la vengeance si juste qu'elle soit; cependant, je crois, je sens qu'il fallait frapper de terreur ces froces conqurants! sur eux seuls doit retomber tant de sang vers... --Implacable et lgitime a t notre vengeance, mais non pas strile, Loysik l'a proclam lui-mme; rappelez-vous ces paroles de votre grand-pre Aram, propos de la Bagaudie, je les ai lues cette nuit, Kervan; elles taient, elles sont, elles seront ternellement justes: --L'insurrection a toujours du bon... car on y gagne toujours quelque chose. Qu'un peuple conquis ou opprim implore ses matres, au nom de la justice, au nom de l'humanit, ses matres se rient de lui; qu'il se rvolte... ils tremblent et accordent la terreur ce qu'ils avaient refus au bon droit. Aram disait vrai. N'est-ce pas aux grandes insurrections de la Bagaudie que l'Armorique a d son complet affranchissement de la domination des empereurs, lorsque, bien qu'allge des charges crasantes contre lesquelles la Bagaudie avait protest par les armes, les autres contres de la Gaule taient redevenues provinces romaines aprs l're glorieuse et libre de Victoria la Grande! --C'est la vrit, Ronan... mais en quoi votre Vagrerie a-t-elle t pour vous aussi fructueuse que la Bagaudie? Et mon pauvre frre Karadeuk comment est-il mort? --Pour rpondre vos questions, Kervan, il me faut d'abord vous apprendre ce qui s'est pass aprs l'incendie du burg du comte Neroweg. --Nous t'coutons... --Le succs de notre attaque terrifia d'abord les Franks et les vques de la contre; ceux des esclaves qui n'taient pas hbts par les prtres, les colons pressurs par les seigneurs, enfin les hommes de coeur qui sentaient encore couler dans leurs veines quelques gouttes de sang gaulois, reprirent quelque espoir; notre bande, dont mon pre conserva le commandement, devint considrable; on vit alors des prlats et des seigneurs franks, pouvants par la Vagrerie, amliorer un peu le sort de leurs esclaves, pressurer moins leurs colons; foi de Vagre! mon oncle... la terreur faisait battre d'une charit passagre tous ces coeurs jusqu'alors endurcis... --Et ton frre Loysik? --Fidle ce principe de Jsus de Nazareth: que ce sont surtout les malades qui ont besoin de mdecins, il ne nous quittait pas, il eut bientt sur notre troupe l'ascendant qu'il savait prendre sur les hommes les plus endiabls; sa bont, son courage, son loquence, son amour de la Gaule, son horreur de la conqute franque, lui acquirent bientt tous les coeurs, souvent il empcha des dsastres inutiles ou de sanglantes reprsailles. Lorsque ainsi que moi il fut guri des suites de notre torture, il nous quitta pendant quelque temps et nous demanda, sans nous dire ses motifs, de nous rapprocher des confins de la Bourgogne; il devait nous rejoindre aux environs de Marcigny, ville situe l'extrme frontire de cette province, il avait obtenu de nous, non sans peine, de ne plus incendier les burgs et les villas piscopales; mais le pillage allait toujours au profit du pauvre monde, et nous faisions bonne justice des seigneurs franks, dont les cruauts taient avres. --Et les Franks ne se sont pas arms contre vous? --Le roi Clotaire ordonna une leve d'hommes, mais les seigneurs bnficiers craignirent en se sparant de leurs leudes de laisser leurs burgs dsarms la merci des esclaves, ou livrs sans dfense aux attaques de notre troupe; ils n'envoyrent que peu de gens la leve, aussi, par deux fois, nous avons rudement combattu et battu les Franks; mais, selon le dsir de Loysik, nous nous rapprochions toujours des frontires de la Bourgogne... --Et la petite Odille, Ronan? --Je l'avais prise pour femme... la chre enfant ne me quittait pas, aussi douce que vaillante, aussi dvoue que tendre. --Pauvre petite... et l'vchesse qui nous a intresss malgr son garement? --Fulvie tait pour le veneur ce qu'Odille tait pour moi. --Et ce roi Chram qui rvait le parricide a-t-il excut ses projets de rvolte contre son pre Clotaire? cet autre monstre qui tuait les enfants de son frre coups de couteau! --Kervan, il y a trois jours en me rendant ici... j'ai retrouv Chram et son pre sur les frontires de notre Armorique. --Le pre et le fils sur nos frontires? --Oui, et ils se sont montrs dignes l'un de l'autre... Ah! Kervan! j'ai ds mon enfance couru la Vagrerie... j'ai dans ma vie assist de terribles spectacles... mais, foi de Vagre, je n'ai jamais prouv une pareille pouvante... et d'horreur encore je frissonne quand je songe ce qui, sous mes yeux, s'est pass lors de la rencontre de Chram et de son pre. --Je te crois, Ronan, car te voici tout ple ce souvenir. --Horrible... horrible... mais je viendrai tout l'heure ce rcit; fidles notre promesse envers Loysik, nous nous rapprochions des confins de la Bourgogne. Cette contre, l'une des premires conquises avant Clovis par d'autres barbares venus de Germanie, et appels _Burgondes_, tait aussi pleine des hroques souvenirs de la vieille Gaule! la voix de Vercingtorix, _le chef des cent valles_, les populations s'taient souleves en armes contre les Romains, _Epidorix_, _Convictolitan_, _Lictavic_, et d'autres patriotes de cette province, avaient rejoint avec leurs tribus _le chef des cent valles_, jaloux de combattre avec lui pour la libert des Gaules. --Et cette contre autrefois si vaillante... a subi le sort commun! --L comme ailleurs, Kervan, les vques avaient hbt ces populations jadis si viriles. --Oui, tandis que dans notre Armorique les druides chrtiens ou non chrtiens nous prchent encore l'amour de la patrie, la haine de l'tranger. --Aussi la Bretagne est jusqu'ici reste libre; il n'en fut pas ainsi de la malheureuse province dont je vous parle; ds 355, son peuple avait dgnr, deux chefs de hordes, _Westralph_ et _Chnodomar_, avaient envahi cette contre; d'autres barbares, les Burgondes, venus des environs de Mayence, chassrent leur tour ces premiers envahisseurs et s'tablirent en ce pays vers l'anne 416. Ces Burgondes, qui ont donn leur nom cette province, taient des peuples pasteurs, moins froces que les autres tribus de Germanie. Le plus grand nombre des habitants gaulois de ce pays avaient t massacrs ou emmens en esclavage lors de la premire conqute de 355. La race de ceux qui en petit nombre survcurent, asservie par les Burgondes, ne fut pas aussi misrable que celles de la majorit des provinces conquises; les rois _Gondiok_, _Gondebaud_ et son fils _Sigismond_, rgnrent tour tour sur ce pays jusqu'en 534; cette poque, Childebert et Clotaire, fils de Clovis, attaquant ces rois burgondes, comme eux de race germaine, ravagrent de nouveau ce pays, asservirent galement et la race burgonde et la race gauloise, et ajoutrent ce territoire aux autres possessions de la royaut franque. --Que de ruines! que de massacres! que d'esclavage!... Heureux sont nos pres des sicles passs... ils vivent ailleurs qu'en ce triste monde!... --C'est un terrible temps! mais, foi de Vagre, nous l'avons rendu terrible aussi pour bon nombre de nos conqurants... Je vous l'ai dit, selon notre promesse faite Loysik, nous nous tions rapprochs des confins de la Bourgogne... Nous arrivmes prs de Marcigny au commencement de l'automne; dans ces climats fortuns cette saison est aussi douce que l't. Le soleil baissait, nous avions march toute la journe, traversant des contres jadis fcondes autant que peuples, et alors incultes, presque dsertes. Quelques esclaves se joignirent nous, d'autres se rfugirent dans la cit de Marcigny et y jetrent l'alarme. Nous attendions toujours le retour de Loysik; pour plus de prudence, nous avions camp sur une colline boise, d'o l'on dominait au loin la ville, peine dfendue par des murailles en ruines... Vers la fin du jour, nous vmes arriver mon frre; il accourait, instruit de notre venue par les esclaves fugitifs. Il me semble encore le voir, gravissant la colline d'un pas prcipit, ses traits rayonnaient de bonheur; aprs avoir rpondu aux tmoignages d'affection dont nous l'entourions l'envi, Loysik fit signe qu'il voulait parler; il gravit un monticule ombrag d'une chtaigneraie sculaire: la foule s'assembla autour de lui; ses pieds s'assirent un grand nombre de femmes qui couraient avec nous la Vagrerie. Au premier rang parmi elles se trouvaient Odille et l'vchesse. Loysik portait ce jour-l une robe de grosse laine blanche; un rayon du soleil couchant, traversant les chtaigniers, semblait entourer d'une aurole dore sa grave et douce figure encadre de ses longs cheveux, spars sur son front un peu chauve, et blonds comme sa barbe lgre. Je ne sais pourquoi me vint alors la pense le souvenir du jeune homme de Nazareth, prchant sur la montagne la foule vagabonde dont il tait toujours suivi... Un grand silence se fit dans notre troupe; Loysik nous dit ces paroles, que bientt aprs j'ai crites sur ce parchemin que voici, afin de ne pas les oublier: --Mes amis, mes frres, vous tous qui m'entendez, je reviens au milieu de vous avec la _bonne nouvelle_...coutez-moi: jusqu'ici vous avez, par de terribles reprsailles, rendu aux Franks et aux vques le mal pour le mal: les mchants l'ont voulu, la violence a appel la violence! l'oppression, la rvolte; l'iniquit, la vengeance! Elles se sont ralises, ces menaantes paroles de Jsus: _Qui frappera de l'pe prira par l'pe!--Malheur vous qui retenez votre prochain en esclavage!--Malheur vous, riches au coeur impitoyable!_ Aux pauvres qui manquaient du ncessaire, vous avez distribu les biens de ces conqurants pillards ou de ces nouveaux _princes des prtres, race de serpents et de vipres, qui_, selon le Christ, _dvore le bien des pauvres.--Affreux hypocrites qui jurent par l'or de l'autel et non par la saintet du temple..._ Beaucoup d'hommes endurcis, frapps par vous de terreur, ont ds lors montr quelque charit... Vous avez enfin fait justice; mais, hlas! justice aventureuse, implacable, comme nos temps implacables! temps de tyrannie et de guerre civile, d'esclavage et de rvolte, de misre atroce et de criminelle opulence! effrayants dsastres qui ont jet les peuples hors de toutes les voies humaines. L'ternelle notion du juste et de l'injuste, du bien et du mal, s'obscurcit dans les esprits: les uns, hbts par l'pouvante et l'ignorance, subissent des maux inous avec une rsignation dgradante, impie! les autres, se jetant comme vous dans une rvolte lgitime, mais impuissante parce qu'elle est partielle, sont en proie je ne sais quel vertige furieux, sanglant, et mlent les actes les plus gnreux aux actes les plus dplorables... Votre vengeance est lgitime, et elle engendre fatalement d'incalculables malheurs! Aujourd'hui, frapps par vous de terreur, quelques coeurs, jusqu'alors impitoyables, se montrent moins cruels envers leurs esclaves; mais demain? demain... vous serez loin et les bourreaux redoubleront de cruaut... Vous incendiez les demeures de ces conqurants barbares tablis en Gaule par le massacre et le pillage; mais ces demeures croules dans les flammes, qui les rebtira? nos frres esclaves! Vous partagez entre eux les dpouilles des seigneurs et des prlats enrichis par la rapine, l'exaction, la simonie; mais ces ressources prcaires, dites, combien durent-elles pour nos frres esclaves? quelques jours peine; puis la misre psera plus atroce encore sur ces malheureux! Ces coffres vids par vous, charitablement je le sais, qui devra les remplir? nos frres esclaves, par de nouveaux et crasants labeurs! Et que de larmes! que de sang vers! que de ruines!... --Oui, des larmes! des ruines! du sang!--crirent plusieurs voix.--Nos conqurants ne l'ont-ils pas fait couler flots, le sang de notre race!... Prisse le monde, et nous avec lui, et avec nous l'iniquit qui nous dvore!... --Prisse l'iniquit! oui, prisse l'esclavage! oui, prissent la misre, l'ignorance!... Oui, oui! demandez Ronan, mon frre, je ne lui disais pas un jour: Comme toi, j'ai horreur de la conqute barbare; comme toi, j'ai horreur de l'asservissement; comme toi, j'ai horreur de l'ignorance funeste o de faux prtres de Jsus tiennent leurs semblables; comme toi, j'ai horreur de la dgradation de notre Gaule bien-aime... Mais pour vaincre jamais la barbarie, l'ignorance, la misre, l'esclavage, il faut les combattre, le moment venu, par la civilisation, par le savoir, par la vertu, par le travail, par le rveil de l'antique patriotisme gaulois, non pas mort, mais engourdi au fond de tant de coeurs! --Ermite notre ami, comment pouvons-nous combattre nos ennemis autrement que par les armes? Le pouvons-nous, hommes errants, loups que nous sommes? --Je vous l'ai dit: vos reprsailles sont lgitimes; la violence appelle la violence! l'oppression, la rvolte! mais la rvolte, rendue toujours ncessaire par l'aveugle iniquit des oppresseurs, n'est qu'un moyen terrible d'atteindre ce but divin: le bonheur de l'humanit... La rvolte dblaye le terrain, le travail, la vertu, la libert le fcondent. Et pourtant, croyez-moi, mes amis, mes frres, croyez-moi! l'heure redoutable et sainte des grands soulvements populaires n'a pas encore sonn... Notre gnration, comme celles qui l'ont prcde, a t faonne par l'glise subir les horreurs de la conqute avec une rsignation impie, oui, impie! oui, sacrilge! Quoi! la rapine, le massacre, la tyrannie trangre dsolent, ravagent, oppriment notre pays! quoi! nos conqurants et leurs complices effrayent le monde de leurs forfaits! quoi! voir nos pres, nos mres, nos femmes, nos soeurs, nos enfants, subir les hontes, les tortures de l'esclavage, et au nom de l'ternelle justice humaine et divine, ne pas protester par la rvolte contre ces iniquits pouvantables! Ah! cette soumission, plus criminelle encore qu'imbcile, outrage le ciel et les hommes... Mais, je vous l'ai dit, mes amis, pour que cette rvolte porte ses fruits, il faut que, comme nos puissantes insurrections des temps passs, elle soit gnrale, et elle ne peut, elle ne pourra l'tre ni aujourd'hui, ni demain... En doutez-vous? Voyez le petit nombre d'esclaves qui rpondent votre appel de libert... Croyez-moi, je vous le rpte... non, elle n'a pas sonn, l'heure redoutable et sainte des grands soulvements populaires... Cette heure, vous la devancez d'un sicle, et plus peut-tre... Aussi, malgr votre courage, malgr vos succs rcents, tt ou tard vous serez anantis, et, comme nos conqurants abhorrs, vous n'aurez laiss aprs vous que des ruines! Suivez au contraire mes avis, et vos frres trouveront dans votre exemple un utile enseignement pour l'avenir! --Explique-toi, ermite laboureur, explique-toi, notre ami. --Dites, mes amis, qui vous a faits Vagres, vous, hommes de toutes conditions avant d'tre rduits en servitude? oui, qui vous a jets dans la rvolte? N'est-ce pas la spoliation, la misre, la haine de l'esclavage et des malheurs affreux dont nous sommes victimes depuis la conqute franque? --Oui, oui, voil pourquoi nous courons la Vagrerie. --Mais si l'on vous disait: Renoncez votre vie errante, et votre travail vous assurera largement les ncessits de la vie; votre courage garantira votre repos et votre libert... Vous qui regrettez ou dsirez la paix du foyer, les joies de la famille, vous aurez ces pures et douces jouissances... Vous qui prfrez l'austre isolement du clibat, vous suivrez votre got, et vous vivrez heureux, tranquilles. --Ermite notre ami, ces promesses sont-elles ralisables? Tu n'es pas de ces fourbes qui prtendent, ainsi que les fourbes vques, possder le don des miracles... --Ah! s'ils l'eussent voulu! les vques eussent chaque jour, et sans fourberie, accompli de pareils miracles au nom de la fraternit humaine prche par Jsus... Oui, s'ils avaient agi par justice et par humanit, ainsi que vient d'agir par terreur l'vque de Chlons, une voie d'mancipation pacifique et vritablement chrtienne s'ouvrait pour la Gaule... --Et qu'a-t-il donc fait l'vque de Chlons? --Aprs m'tre spar de vous, je suis all dans cette petite ville de Marcigny, qui dpend du diocse de Chlons; c'est l que l'vque a sa villa o il habite l't... Ce n'est pas un mchant homme, quoiqu'il commette, ainsi que les autres prlats, le crime affreux pour un prtre du Christ de retenir ses frres en esclavage; ses jours se sont couls, jusqu'ici, selon ses dsirs, dans le calme, la fainantise et l'opulence; il est d'ailleurs grand ami du roi Clotaire. Depuis longtemps je connais cet vque; ma vie, contraire la sienne, lui impose; il a foi ma parole, il la sait sincre... Je suis donc all le trouver, cet vque, et je lui ai dit ceci: --As-tu entendu parler des Vagres d'Auvergne?--Hlas! oui... car ils commettent d'effrayants ravages en ce pays-l; mais, grce Dieu, la Vagrerie n'est point venue jusqu'en Bourgogne.--vque, elle s'en approche grands pas; avant quinze jours les Vagres seront aux frontires de ton diocse.--Alors, malheur, malheur nous, moine! ils ont, dit-on, deux fois battu les leudes envoys contre eux... Hlas! hlas! si la Vagrerie approche, qu'allons-nous devenir? mon diocse va tre ravag, mon trsor pill, mon beau palais de Chlons saccag, ma riante villa incendie... comme celle de l'vque Cautin... Moine, c'est une grande dsolation!... Que faire, mon Dieu!... que faire!...--vque, la valle de Charolles est situe dans ton diocse?--Oui, elle appartient au glorieux roi Clotaire, comme toutes les terres de la Gaule qui n'ont pas t distribues en bnfices, soit par lui, soit par son pre Clovis, aux chefs des leudes ou l'glise.--Tu es l'ami du roi Clotaire?--Ce grand prince me tmoigne beaucoup de bonne volont: je lui ai remis plusieurs de ses pchs...--Demande-lui pour moi la donation de la valle de Charolles; j'y fonderai une communaut de moines laboureurs; autour de ce monastre se fondera une colonie laque; une partie des terres sera rserve aux moines laboureurs, l'autre, abandonne la colonie; mais je veux cette donation absolue, hrditaire, exempte de toutes charges et redevances... Les colons seront reconnus, de droit et de fait, hommes libres, eux et leur descendance... Obtiens, et tu le peux, cette donation de ton ami le roi Clotaire, et la troupe de Vagres qui t'pouvante devient, par la possession de ce territoire, un tablissement d'hommes de paix et de travail... Choisis donc, pour ton diocse, entre les dsastres de la Vagrerie ou les fconds labeurs d'une colonie d'hommes libres...--Je connaissais, mes amis, le caractre de l'vque Florent: son choix ne pouvait tre douteux. Il eut cependant quelque vellit de demander la donation pour lui-mme; mais il apprit le mme jour, par des voyageurs, que les Vagres s'approchaient de plus en plus des frontires de Bourgogne. Il dpcha un messager au roi Clotaire, alors Bourges, lui crivit une lettre pressante en ma faveur... Hier, ce messager a rapport l'vque de Chlons cette donation accorde ainsi qu'il suit, par une charte, selon la formule ordinaire: CLOTAIRE, guerrier illustre, roi des Franks... L'office et le devoir d'un roi est de venir en aide aux serviteurs de Dieu et d'accueillir favorablement leurs demandes. D'autre part, comme nous ne demeurons que peu de temps en cette vie, il importe d'amasser au plus vite des richesses pour l'ternit. Ces richesses, nous pouvons les acqurir facilement au moyen de largesses accordes aux vques et l'glise. C'est pourquoi nous accueillons la demande de notre vnrable pre en Christ, Florent, vque de Chlons-sur-Sane, et faisons savoir tous nos _fidles_ prsents et futurs qu'un certain moine, nomm _Loysik_, nous a demand, par l'entremise dudit Florent, notre vnrable pre en Christ et ami, une terre o il pt habiter librement, prier et implorer pour nous la misricorde divine; il a ajout qu'il tait suivi d'un grand nombre d'hommes qu'il voulait retirer des dsordres et des misres du sicle; ces hommes ont promis de se fixer auprs de lui, et de se livrer une vie paisible et laborieuse; pour nous, considrant que la demande du moine est sage; parce que nous croyons, d'ailleurs, que, si nous l'accueillons favorablement, nous ferons une chose agrable Dieu et mritoire pour la rmission de nos pchs, nous accordons ce moine la possession de la valle de Charolles, situe dans le diocse de Chlons, borne au nord par les rochers dits _Roches-Balues_; au midi par la rivire de Charolles, dont une branche traverse ladite valle; l'ouest par le ravin appel _Ravin d'Epidorix_; l'est, par la lisire des bois dits _Bois aux Chvres_, touchant aux terres de l'glise de Marcigny. Nous concdons ce moine Loysik tout ce qu'il rencontrera sur lesdites terres, esclaves, animaux domestiques, constructions, vignes, champs cultivs, prairies et bois; il usera de tout librement et pourra, sans que nul ait droit d'y mettre empchement, labourer, planter, btir: nous l'exemptons, lui et ceux qui s'tabliront avec lui dans la valle de Charolles, de tout ce qui est d notre fisc. Nous dfendons tous nos leudes, vques, ducs, comtes et autres, d'exiger pour eux et pour leur suite, ni argent, ni prsent, ni logement, ni redevance de ce moine Loysik, ni de ceux qui s'tabliront sur le territoire que nous lui avons accord, les tenant et reconnaissant pour hommes libres. Que nul ne soit assez audacieux pour enfreindre nos commandements, nous voulons que ce moine Loysik, ses compagnons et leurs successeurs vivent libres et tranquilles sous notre protection. Et pour que le prsent acte ait plus de force, nous avons voulu qu'il ft sign de notre main et scell de notre sceau. CLOTAIRE[B]. L'vque, en me remettant cette charte, m'a dit: --Je me suis bien gard de mander notre glorieux roi Clotaire qu'il s'agissait des Vagres. Il aurait par orgueil et vengeance refus la donation; mais quand il saura que, grce elle, cette province n'a plus craindre ces hommes dtermins, que l'on finirait toujours par craser, mais au prix de nouveaux dsastres, il ne regrettera pas sa concession. Maintenant, moine, j'ai foi ta parole, je sais qu'on y doit compter, fais que pour mon repos la Vagrerie ne dsole pas mon diocse. L'vque me parlait ainsi tantt, lorsque quelques esclaves fugitifs sont venus annoncer l'approche de votre troupe; le prlat m'a dit alors d'une voix suppliante:--Loysik, cours la rencontre de ces Vagres, annonce-leur cette donation, apaise-les, dis-leur que si la rcolte prsente encore sur pied ne suffit pas comme je le crois leurs besoins, en attendant celle de l'an prochain, je leur enverrai du bl, du vin, des bestiaux; mes esclaves charpentiers les aideront construire des maisons de bois avec les arbres de la fort, en attendant qu'ils aient pu se btir des demeures de pierres, et ces btisses mes esclaves de tous mtiers s'emploieront encore... va, cours, moine, je ferai tous les sacrifices possibles pour vivre en bonne intelligence avec de si redoutables voisins... cette heure, mes amis, mes frres, vous le voyez, de vous il dpend de vivre laborieux, paisibles, heureux et aussi libres qu'on peut l'tre sous la domination franque! Ceux d'entre vous qui voudront entrer avec moi dans notre communaut de laboureurs y entreront; ceux qui, prfrant la vie de famille, voudront s'unir une femme de leur choix, recevront de moi des terres hrditaires et fonderont la colonie... J'ai soigneusement visit la valle... une rivire poissonneuse traverse ses vastes prairies, des bois sculaires l'ombragent, ce qui est cultiv par les esclaves du fisc royal en vigne et en bl est florissant; les bestiaux sont nombreux. Ai-je besoin de vous le dire, mes frres, que ces pauvres esclaves transports ou ns en ce pays, et que dans sa gnrosit sacrilge ce roi Clotaire me donne... ple-mle avec le btail... seront affranchis par nous. Nous ne sommes pas des vques pour garder ainsi notre prochain en esclavage et l'exploiter notre profit; ces esclaves redeviendront comme nous des hommes libres, les terres qu'ils ont jusqu'ici cultives pour le fisc du roi leur appartiendront dsormais titre hrditaire. La valle est immense, et fussions-nous trois fois plus nombreux, la fertilit de son sol suffirait nos besoins; ces terres que le roi Clotaire nous restitue, nous Gaulois, sous forme de don, ont t violemment conquises il y a plus de deux sicles par des tribus barbares, puis envahies par les Burgondes, puis enfin reconquises sur ceux-ci par les Franks; ces terres sont en partie incultes, la race de ceux qui les possdaient il y a deux cent cinquante ans et plus avant la premire invasion barbare est, hlas! depuis longtemps teinte; massacres lors de ces conqutes successives, emmenes au loin en captivit ou mortes la peine en cultivant pour autrui les champs paternels, les premires populations ont disparu, les esclaves habitant aujourd'hui cette valle descendent de ceux qui y ont t transports pour la repeupler aprs la conqute de Clovis. En occupant cette portion du sol de la Gaule, nous, Gaulois, nous ne dpossdons personne de notre race; mais ce territoire, il faudra savoir au besoin le dfendre: en ces temps de guerre civile, les donations, quoique perptuelles, souvent ne sont pas respectes par les hritiers des rois ou par les seigneurs et les vques voisins. Nous serons donc prts repousser la force par la force. La valle est garantie au nord par des rochers presque inaccessibles, au midi par une rivire profonde, l'ouest par des ravins escarps, gauche par des bois pais; il nous sera facile de nous fortifier dans cette possession et d'y maintenir nos droits... si le nombre nous crase, nous mourrons du moins en hommes libres. Un mot encore, mes amis, je vous l'ai dit, les faits vous le prouvent et vous le prouveront, l'heure des grands soulvements populaires n'a pas encore sonn, ne sonnera pas de longtemps peut-tre; mais une heureuse chance a servi votre rvolte isole, sachez en profiter. Gaulois rduits en servitude, vous aviez pris les armes... mais vous renoncez de terribles reprsailles du jour o vous rentrez en possession du sol et de la libert... de ce jour, vous, hommes de rvolte, de dsordre, de bataille, vous devenez hommes de paix, de travail et de famille... esclaves violemment dpouills de vos droits, vous portiez partout le ravage, hommes libres, possdant la terre et la fcondant par votre travail, vous rpandez autour de vous l'abondance et la richesse... Ah! croyez-moi, cet enseignement sera fcond pour l'avenir; oui, malgr la torpeur effrayante o sont plonges les populations qui nous entourent, tt ou tard vous voyant vivre paisibles, laborieux, elles se diront:--Si le peuple des Gaules, au lieu de subir l'esclavage avec une lche rsignation, avait, comme les habitants de cette colonie, su se faire craindre et reconqurir ce que la violence lui avait ravi, il serait aujourd'hui heureux et libre! Comptons-nous donc, pauvres esclaves que nous sommes! comptons les Franks... et debout! mais tous ensemble... isolment nous serions crass... oui, debout... debout tous ensemble! courons tous aux armes! et nous aussi notre jour viendra!--Amis, croyez-moi, de proche en proche ces ides germeront, grandiront, et l'heure arrivera, lointaine encore, je le sais, mais invitable comme la justice de Dieu, o le peuple des Gaules, se levant tout entier contre l'oppression des rois et de l'glise, ressaisira les droits sacrs dont l'a dpouill la conqute! alors, oh! alors, pour tous, paix, travail, bonheur et libert! --Ronan,--dit Kervan aprs avoir, ainsi que sa famille, attentivement cout le Vagre,--Loysik parlait avec une grande sagesse... Ses conseils ont-ils t suivis par tes compagnons? --Oui... le plus grand nombre des Vagres acceptrent l'offre de Loysik: quelques-uns continurent leur vie aventureuse; mais ils promirent Loysik de ne pas entrer en Bourgogne... et depuis, nous n'avons plus entendu parler d'eux; car, ainsi que le disait mon frre, le temps des grands soulvements populaires n'est pas encore venu, il faut le reconnatre avec regret, avec douleur... Parmi ceux qui peuplent aujourd'hui la valle de Charolles, plusieurs, prfrant le clibat, ont adopt la rgle des moines laboureurs, sous la direction de Loysik; mais la majorit de nos compagnons, formant la colonie laque tablie autour du monastre, se sont maris, soit des femmes qui couraient avec nous la Vagrerie, soit aux filles des colons voisins... J'ai pous la petite Odille et le Veneur l'vchesse; les artisans, que l'esclavage et la misre avaient conduits en Vagrerie, reprirent leurs anciens mtiers, et travaillrent pour la colonie; d'autres se livrrent la culture des terres, des vignes, l'levage des bestiaux. Je suis devenu bon laboureur, et ma petite Odille, habitue ds son enfance soigner les troupeaux dans les montagnes o elle est ne, s'occupe des mmes soins; l'vchesse file sa quenouille, tisse la toile, en digne mnagre, et dirige l'hospice ouvert pour les femmes malades; de mme que Loysik dirige l'hospice des hommes, fond par lui dans son monastre; il est aussi l'arbitre souverain des rares dmls qui s'lvent entre nous; car je vous le dirai, Kervan, et vous me croirez, au bout de six mois de sjour dans cette fertile valle de Charolles, nous, jadis Vagres errants et indompts, nous tions devenus, selon le voeu de mon frre, des hommes de paix, de travail et de famille. --Ah! Ronan! Loysik disait vrai: puisque les vques n'ont pas os, comme nos druides vnrs, prcher la guerre sainte contre les Franks, pourquoi n'ont-ils pas chrtiennement agi comme ton frre? Oui... ces terres immenses, peuples d'esclaves et de btail, que l'glise obtient si facilement de la crdulit des rois et des seigneurs franks, pourquoi ne les a-t-elle pas restitues ceux qui les possdaient autrefois? ou bien si le massacre de la conqute laissait ces terres sans possesseurs, pourquoi l'glise ne les a-t-elle pas distribues aux esclaves qui les cultivaient et qu'elle aurait affranchis, au lieu de les garder en servitude, exploitant ainsi terres et gens son profit... Redevenus libres et citoyens, rattachs au sol de la patrie par les mille liens de la famille, par la possession d'un sol fcond par leur travail, ces anciens esclaves rgnrs, formant alors la population la plus considrable de la Gaule, devaient, dans un temps prochain, absorber ou chasser cette poigne de barbares qui l'oppriment et reconqurir son indpendance... Oh! oui, oui... si ce que ton frre a accompli dans la valle de Charolles, tous les vques l'avaient accompli dans les immenses domaines de l'glise, peupls d'esclaves, la Gaule, aujourd'hui, serait prospre, glorieuse et libre! --Cela est certain, Kervan; mais les vques ne l'ont pas voulu. Ces terres conquises par leur fourberie, ils les ont, vous l'avez dit, conserves, exploites leur profit, grce au labeur crasant de leurs frres, qu'ils retiennent, ces doux aptres de charit, dans le plus dur esclavage... Le mal que font les vques, ils le font volontairement, amoureusement; ces terres, ces esclaves, dons pieux de la crdulit de nos conqurants, quelle puissance humaine pouvait forcer l'glise les garder? qui l'empchait, qui l'empche d'affranchir ces pauvres captifs? qui l'en empche?... Ah! c'est l'ambition implacable, c'est la cupidit effrne de ces nouveaux _princes des prtres!_... Ils rgnent absolus, redouts sur un peuple crdule et craintif; ils jouissent du fruit de ses sueurs dans une opulente oisivet... et ils n'auraient t que simples citoyens au milieu d'un peuple libre, intelligent, pntr de ses droits, et n'entendant travailler qu'au profit de sa famille... Alors, ces richesses si chres la fainantise, l'orgueil, aux excs du clerg, il lui et fallu les acqurir par le travail... Aussi, honte, excration ces princes des prtres de l'glise de Rome!... Aussi, malheur notre vieille Armorique, si jamais la foi de nos pres s'teint en elle!... Croyez-moi, Kervan, du jour o la Bretagne subira le joug catholique, elle subira le joug de la royaut franque!... --Fasse le ciel que ces cruelles apprhensions ne se ralisent jamais, Ronan! cartons ces tristes penses, parlons de la vie paisible et laborieuse de la colonie de la valle de Charolles. --Oui, l nous avons jusqu'ici vcu heureux, cultivant nos champs en commun, et partageant en frres les fruits de notre travail commun, selon ces mots gravs sur la garde du poignard que je vous ai apport: _Amiti, communaut!_ --Mais cet autre mot que j'y ai lu, ce mot _Ghilde_, que signifie-t-il? --C'est un mot saxon; il signifie association, confrrie, parce qu'en ce pays du Nord, d'aprs une coutume dont l'origine se perd dans la nuit des temps, tous ceux qui font partie d'une _ghilde_ se jurent en secret, par serment mystrieux et sacr: Amiti, appui, solidarit en toutes choses... La maison de l'un des associs brle-t-elle, tous les autres l'aident la reconstruire; sa rcolte est-elle dtruite par la grle ou par l'orage, tous les associs, se cotisant, l'indemnisent de ce dommage; il en est de mme si son vaisseau prit dans un naufrage... Craint-on de partir seul pour un long voyage, un, deux ou plusieurs associs vous accompagnent; quelqu'un de la ghilde est-il victime d'une iniquit, tous prennent parti pour lui, afin d'obtenir justice; est-il outrag, tous se joignent l'offens pour l'aider obtenir rparation ou vengeance[C]... Ce qu'il y a de fcond dans ce principe de fraternelle solidarit, notre communaut l'a mis en pratique. L nous disons comme autrefois en Vagrerie: Tous pour chacun, chacun pour tous... --Et mon frre Karadeuk a-t-il du moins joui de cette vie paisible et fortune, aprs tant d'aventures? --Oui... jusqu'au jour de sa mort il a vcu heureux dans notre maison, auprs d'Odille et de moi... il a pu bnir mon premier-n... --Quelle a t la cause de la mort de mon frre? --Vous avez vu, Kervan, dans ces rcits, quel homme tait ce Chram, fils du roi Clotaire? --Oui, c'tait le digne fils d'un tel pre... --Ses projets de rvolte ayant chou en Poitou et en Auvergne, il s'est dernirement jet en Bourgogne, la tte de quelques troupes, pour soulever ce pays contre son pre; les comtes et les ducs de Clotaire, en ce pays, crurent de leur intrt de combattre Chram dans cette nouvelle guerre civile; nanmoins il ravagea une partie de ce malheureux pays. Une des bandes de Chram arriva prs de notre valle; mon pre et Loysik, prvoyant les ventualits de ces temps de troubles, nous avaient fait fortifier, au moyen de fosss et d'abattis d'arbres, les points de la valle qui n'taient pas dfendus, soit par la rivire, soit par des ravins presque inaccessibles; nos colons et les hommes de la communaut occupaient ces positions tour tour et en armes, depuis l'invasion du fils de Clotaire en Bourgogne. Mon pre commandait un de ces postes avancs lorsque les guerriers de Chram s'approchrent de notre valle pour la ravager. --Sans doute il y eut un combat, et mon pauvre frre Karadeuk... --Fut mortellement bless en repoussant les Franks la tte de nos hommes... Mon pre mourut aprs avoir prononc les paroles que je vous ai dites. Durant ce combat, il portait ce poignard saxon appartenant Loysik, et ramass par le Veneur lors de l'attaque des gorges d'Allange; celui-ci l'avait rendu mon frre aprs notre fuite du burg de Neroweg... Loysik donna plus tard cette arme mon pre; il la portait le jour o il fut mortellement bless... Il m'a pri de vous l'apporter et de la joindre aux reliques de notre famille. --La mort de mon frre a t vaillante comme sa vie... Maudit soit ce Chram, fils de Clotaire! S'il n'et pas ravag la Bourgogne, mon frre Karadeuk vivrait peut-tre encore! --Je dis comme vous, Kervan, maudit soit ce Chram! Du moins il a trouv aux frontires de notre Bretagne la juste punition de ses crimes... --Tu veux parler de cette aventure qui t'a frapp d'une telle pouvante, que tout l'heure tu plissais encore ce souvenir? --Ah! Kervan! l'on dirait que ces rois franks et leur race sont prdestins devenir l'horreur du monde!... coutez, coutez... mon pre mourant me fit donc promettre de me rendre ici, au berceau de notre famille. Aprs avoir crit le rcit que je vous ai remis... je n'ai pu le complter; voici pourquoi: En ces temps dsastreux, rien de plus difficile, de plus prilleux, que d'entreprendre un long voyage; on risque chaque pas d'tre enlev en route et emmen captif par les bandes armes des ducs, des comtes, des seigneurs franks ou des vques qui guerroyent de province province, de diocse diocse, de domaine domaine, se pillant les uns les autres ou envahissant rciproquement leur territoire, afin d'agrandir leurs possessions; aussi tous ceux qui sont forcs de voyager ne s'aventurent jamais hors des cits sans se runir en assez grand nombre pour pouvoir repousser l'attaque des bandes armes que l'on rencontre continuellement. J'appris qu'une compagnie de voyageurs devaient partir de la ville de Marcigny pour se rendre Moulins; c'tait mon chemin; voulant profiter de cette occasion, je quittai la valle avant d'avoir achev le rcit que je vous ai remis; nous partmes de Marcigny environ trois cents personnes, hommes, femmes, enfants, les uns pied, les autres cheval ou en chariot, pour aller d'abord Moulins; de cette ville d'autres voyageurs devaient partir pour Bourges; de cette dernire cit j'esprais trouver de pareilles compagnies pour gagner Tours, puis poursuivre ainsi ma route jusqu' nos frontires, par Saumur et par Nantes. Pendant mon voyage de Marcigny Tours, les voyageurs avec qui je cheminai eurent souvent combattre contre des bandes armes; je fus lgrement bless dans l'une de ces attaques; plusieurs de mes compagnons furent tus, d'autres, faits prisonniers, furent emmens eux et leurs familles en esclavage; moi, ainsi que bon nombre de mes compagnons, nous emes le bonheur d'arriver Tours. --Dans quel temps nous vivons! Voyager en un pays ennemi ne serait pas plus dangereux! --Ah! Kervan... si vous voyiez les ravages de la conqute! ravages toujours naissants! partout des ruines anciennes et nouvelles; nos anciennes chausses si larges, si soigneusement entretenues avec leurs relais de poste et leurs auberges, partout abandonnes ne sont plus que dcombres... les communications, jadis si faciles sur tous les points de la Gaule, sont maintenant interrompues; les vques, matres absolus dans leur diocse, empirent encore s'ils le peuvent cet tat de choses, voulant surtout isoler les populations entre elles afin de les dominer plus srement. Ici les routes sont coupes parce qu'elles passent sur le domaine d'un seigneur frank ou d'une abbaye; ailleurs les ponts ont t dtruits par quelque bande arme afin d'assurer sa retraite; aussi tions-nous forcs des dtours incroyables pour arriver au terme de notre voyage; souvent nous passions plusieurs nuits dans les champs; parfois encore il nous fallait abattre les arbres voisins des rivires afin de construire des radeaux o nous nous aventurions, n'ayant que ce moyen de traverser les fleuves; foi de Vagre, ce n'tait pas autrement en Vagrerie. --Pauvre pays! pauvre Gaule! --En arrivant Tours, j'appris que le roi Clotaire rassemblait l des troupes pour marcher en personne contre son fils Chram qui, ravageant tout sur son passage, venait de traverser la Touraine, se dirigeant, disait-on, vers les frontires de la Bretagne. L'occasion me parut bonne pour achever ma route en sret; je suivis les troupes royales, composes des leudes et des hommes de guerre que les seigneurs franks, possesseurs de bnfices, devaient, sur sa demande, amener leur roi; des colons enrls de force augmentaient cette arme, elle se mit en marche, je l'accompagnai; des troupes ennemies n'eurent pas t plus dsastreuses que les troupes du roi Clotaire pour les populations. Les Franks arrivaient-ils dans une cit, ils chassaient les habitants de leurs maisons et s'y tablissaient en matres; durant leur sjour les provisions taient consommes, gaspilles; puis lors de leur dpart les Franks dvalisaient la maison; chacun d'eux pillant sa guise; les hommes, s'ils disaient mot, taient battus, souvent tus, les femmes et les filles violentes, puis l'arme du glorieux roi Clotaire reprenait sa marche. --Tu as raison, Ronan, la Vagrerie tait moins terrible! --Clotaire et sa _truste_ rejoignirent les troupes Nantes; c'est l que, pour la premire fois, je le vis un soir, ce monstre qui tuait les fils de son frre coups de couteau; oui, c'est l que je le vis ce lche meurtrier en faveur de qui le Dieu des catholiques faisait des miracles, grce l'intercession du bienheureux Saint-Martin! --Tu l'as vu ce Clotaire?... quelle figure avait-il? --Ce soir-l il portait une longue dalmatique d'un rouge de sang, brode d'or, et par-dessus ce riche vtement une casaque de fourrure avec un capuchon aussi de fourrure demi rabaiss sur son front; ses yeux flamboyaient dans l'ombre de cette coiffure comme ceux d'un chat sauvage; le visage cadavereux de ce roi chevelu tait entour de longues mches de cheveux gris tombant presque jusqu' sa ceinture; l'expression de ses traits tait froidement froce; il montait un grand cheval de guerre tout noir et caparaonn de rouge; sa gauche chevauchait son conntable, sa droite l'vque de Nantes. Je vous le jure, Kervan, l'aspect de cet homme enflamma mon coeur de tant de haine que sans mon ardent dsir de revoir Odille et mon fils, j'aurais, je crois, accompli ce voeu de mon pre Karadeuk, lorsqu'il y a plus de cinquante ans, il disait dans cette salle o nous sommes: N'est-il donc pas un homme en Gaule pour planter un poignard dans le coeur de l'un des fils de ce monstre de Clovis?... Mais lorsque le lendemain soir j'ai vu ce que j'ai vu... --Voici que tu plis encore ce souvenir, Ronan. --Oui, ce souvenir me poursuit; aussi je ne regrette plus de n'avoir pas tu ce Clotaire... coutez, Kervan... et ainsi que moi tout l'heure vous plirez. Chram, n'ayant plus avec lui que peu de troupes, avait fui devant les forces suprieures de son pre... esprant entrer en Bretagne, mais il trouva les frontires gardes par _Kanao_. --Et bien gardes... Kanao est l'un des plus vaillants guerriers de l'Armorique. --Chram, accompagn de son digne ami Spatachair (le Lion de Poitiers, ce Gaulois rengat, dont j'ai parl dans mes rcits, tait mort fou depuis peu), Chram, accompagn de Spatachair, se rendit prs de Kanao, et lui proposa de joindre ses troupes bretonnes celle des Franks pour combattre Clotaire, son pre, et le tuer, s'il pouvait, --Je suis toujours fort aise de voir des Franks s'entr'gorger,--rpondit Kanao Chram;--cependant l'horreur que m'inspirent tes projets parricides est telle, quoique ton pre soit un monstre de ton espce, que je ne veux aucune alliance avec toi; mes troupes me suffiront pour combattre Clotaire, s'il veut envahir nos frontires, que pas un guerrier frank n'a franchies jusqu'ici. Chram, assur du moins de la neutralit de Kanao, mais accul aux confins de l'Armorique, comme un loup dans sa tanire, se prpara pour le lendemain un combat dsespr, ayant d'ailleurs, ainsi que je l'ai su plus tard, la prcaution de s'assurer d'un vaisseau, qui devait l'attendre prs du petit port du Croisik, afin de s'embarquer l, si le sort de la bataille lui tait contraire! --Fils contre pre... guerre parricide! --J'tais arriv sain et sauf jusqu'aux limites de la Bretagne; le rsultat du combat m'importait peu, pourvu qu'il y et beaucoup de Franks extermins de part et d'autre; mon seul but tait de me rendre ici. Le hasard me fit rencontrer prs de Nantes deux Bretons de Vannes, qui, lors de la joyeuse vendange main arme, que vos tribus sont alles faire cet automne, avaient t blesss; ils s'taient tenus cachs jusqu' leur gurison dans la hutte d'un esclave... Ces deux Armoricains voulaient revenir Vannes; de cette ville aux pierres sacres de Karnak, la distance n'est pas trs-longue. Nous partmes tous trois, avant le lever du soleil, le matin du combat que Clotaire devait livrer son fils... Pour abrger le chemin, et ne pas nous trouver envelopps dans la mle, nous avons gagn le bord de la mer, afin de nous diriger vers la baie du Morbihan... D'ailleurs, je vous l'avoue, Kervan, j'prouvais le pieux dsir de contempler ces lieux tmoins, il y a plus de six sicles, de la grande bataille de Vannes, la fois donne sur terre et sur mer; bataille sanglante, o notre aeul Joel et ses fils avaient si vaillamment lutt contre l'arme de Csar. C'tait aussi dans cette baie qu'Albinik le marin et sa femme Mro, de retour du camp romain, matres, comme pilotes, de la destine de la flotte ennemie, et pouvant ainsi la perdre sur des rcifs, l'avaient conduite au port, afin de la combattre loyalement, au lieu de la dtruire par une lche tratrise, fidles cet antique proverbe armoricain: _Jamais Breton ne fit trahison_. --Oui, ce fut lors de cette grande bataille de Vannes que notre aeul Guilhern emporta sur son cheval Csar tout arm. Bataille terrible, o se dcida le sort de la Gaule... La victoire fut hroquement dispute par nos pres; ils furent vaincus, mais avec gloire! --Ah! Kervan! ces temps hroques sont loin de nous; aussi, je vous l'ai dit, j'prouvais un pieux dsir de parcourir ce champ de bataille, et d'arriver sur la cte d'o l'on dcouvre la fois la baie du Morbihan et la vaste plaine de Vannes. Nous avions march une grande partie de la journe; nous longions la cte, aux environs du port du Croisik, lorsque nous apercevons une cabane de pcheur adosse des rochers; nous nous y rendions pour y prendre un peu de repos, lorsqu' ma grande surprise, je vois, aux abords de cette hutte, plusieurs mules de voyage pesamment charges, et des chevaux richement caparaonns, gards par plusieurs esclaves; trois de ces montures, dont une petite haquene, portaient des selles de femmes. --Singulire rencontre en ce pays solitaire... Et qui appartenaient ces chevaux? -- Chram... Sa femme et ses deux filles se trouvaient dans cette cabane... Une barque tait amarre au rivage, et trois portes de trait, un vaisseau lger se tenait prt mettre sous voile. --Tu m'as parl des moyens de fuite que le fils de Clotaire s'tait mnags en cas de fuite? Ce vaisseau l'attendait sans doute, lui et sa famille? --Oui, ce vaisseau l'attendait... Mes deux compagnons et moi, nous hsitions entrer dans cette cabane, lorsque la porte s'ouvrit, et au seuil apparut une jeune femme richement vtue: deux petites filles l'accompagnaient; l'une, de cinq ou six ans, se tenait aux pans de la robe de sa mre; celle-ci donnait la main l'autre enfant, ge d'environ douze ans... La jeune femme paraissait profondment abattue: ses yeux taient noys de larmes; derrire elle je reconnus l'un des trois favoris de Chram, Imnachair; il assistait la torture que l'on m'avait fait subir dans le burg du comte Neroweg. --Cette femme, ces enfants, c'tait la famille de Chram?... Il me parat toujours trange que de pareils monstres aient une famille. --Je faisais la mme rflexion que vous, Kervan, lorsque cette jeune femme, remarquant sur nos paules nos sacs de voyage, nous dit avec anxit: Est-ce que vous venez des environs de Nantes? Oui, madame. Avez-vous des nouvelles de la bataille? Non... --Alors, se retournant vers Imnachair, la jeune femme reprit avec un redoublement d'anxit: Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'ignorance de ces voyageurs? --Puis elle ajouta, pleurant et se baissant, afin d'embrasser ses deux petites filles: Mes enfants! mes pauvres enfants!... --Soudain, un des esclaves, sans doute plac en vedette sur les rochers, accourut en criant: Des cavaliers!... On voit au loin, dans un nuage de poussire, une troupe de cavaliers arms accourir bride abattue... Mort et furie!--dit Imnachair en plissant,--c'est Chram... La bataille est perdue!... -- ces mots la pauvre jeune femme se jeta genoux, serra ses deux petites filles contre son sein, et je n'entendis plus que les sanglots et les gmissements de la mre et des enfants. Vite, vite, au bateau!--s'cria Imnachair.--Esclaves, dchargez les mules, transportez dans la barque les caisses qu'elles portent; et vous, madame, tenez-vous prte partir: ces pleurs sont inutiles. -- ce moment on entendit au loin le galop prcipit des chevaux, le choc des armures et des cris confus et furieux. C'est mon mari!--s'cria la femme de Chram en blmissant; --mais son pre est sa poursuite... Entendez-vous ces cris de mort? Oh! il est perdu!... --Imnachair prta l'oreille... une bouffe de vent nous apporta ces cris: Tue! tue!... mort! mort!... C'est la voix du roi Clotaire!--s'cria Imnachair.--Fuyez, madame, vous et vos enfants... Courons au bateau... et force de rames... Dans un instant il sera trop tard..., Fuir... sans mon mari... jamais!--reprit la jeune femme en serrant convulsivement ses deux enfants contre son sein.--Ce n'est pas maintenant que j'abandonnerai Chram... --Les cris: Tue! tue! devenaient de plus en plus distincts; ceux qui les poussaient ne devaient plus tre qu' trois ou quatre cents pas... Malheureuse folle, une dernire fois, venez-vous?--dit Imnachair en la saisissant par le bras,--venez-vous? Non,--dit-elle:--non... Vous connaissez Clotaire... et vous voulez l'attendre!--s'cria Imnachair avec pouvante; puis il disparut. --Moi et mes deux compagnons, peu soucieux de la rencontre de Clotaire et de sa truste, nous n'emes que le temps de courir aux rochers dont tait bord le rivage, et de nous blottir entre ces immenses blocs de granit. De l'endroit o j'tais cach, je dcouvrais la cabane et la mer. Au bout de quelques instants je vis la barque charge des caisses enleves du bt des mules, et contenant sans doute les trsors de Chram, faire force de rames pour gagner le lger btiment voiles. --Et cette malheureuse femme? et ses deux enfants? --Imnachair les abandonnait... Assis la proue, il tenait le gouvernail: les esclaves, entasss dans la barque, accompagnaient la fuite du favori de Chram. --Le ciel serait injuste si de tels hommes trouvaient des amis dvous... Ce misrable livrait sans doute Chram une mort mrite; mais cette femme, mais ces deux petites filles? --coutez, Kervan, coutez... Je vous l'ai dit, de ma cachette je dcouvrais la mer, la hutte et ses abords. Malgr mon loignement du lieu de la scne horrible que je vais vous raconter, je pouvais entendre distinctement la voix des Franks, qui, de plus en plus, approchaient. Presque au mme instant o Imnachair quittait le rivage, je vis l'pouse de Chram faire quelques pas, entranant ses deux enfants aprs elle; puis, n'ayant pas la force de faire un pas de plus, elle tomba sur ses genoux, ainsi que ses deux petites filles, tendant les mains d'un air suppliant et pouvant... Alors, Chram, tte nue, livide, son armure en dsordre, et qui venait sans doute de sauter bas de son cheval, parut aux abords de la hutte, marchant reculons et l'pe la main, tchant de parer les coups que lui portaient trois guerriers... Soudain j'entendis la voix retentissante du roi Clotaire, et ces paroles arrivrent jusqu' moi: Seigneur, regarde-moi du haut du ciel! et juge ma cause, car je suis indignement outrag par mon fils!... Vois, et juge-nous avec quit,--ajouta ce tueur d'enfants si fervent catholique,--et que ton jugement soit celui que tu prononas entre Absalon et son pre David[D]. Clotaire achevait ces paroles lorsqu'il parut mes yeux aux abords de la cabane; s'adressant alors ses antrustions qui continuaient de charger Chram dont le sang coulait, il s'cria: Ne le tuez pas!... je veux l'avoir vivant! Les guerriers abaissrent leurs pes. Chram, dont le visage ruisselait de sang, fit deux ou trois pas en chancelant, puis il tomba dans les bras de sa femme, qui, s'lanant vers lui, l'treignit convulsivement; ses deux petites filles, toujours agenouilles, tendaient leurs bras vers Clotaire, qui venait de descendre de son cheval blanchi d'cume; il tenait la main sa longue pe; ses guerriers formrent un cercle autour de Chram et de sa famille; Clotaire alors remit son pe au fourreau, croisa ses bras sur sa poitrine et contempla son fils en silence pendant quelques instants; Chram, aprs avoir implor son pre les mains jointes, courba son front sanglant jusque sur le sol; sa femme et ses deux enfants poussaient des sanglots suppliants; Clotaire, toujours immobile comme un spectre, les regardait; enfin, il dit tout bas quelques mots l'un des hommes de sa suite; aussitt Chram, sa femme, ses deux petites filles, furent garrotts malgr leur rsistance dsespre, puis entrans dans la hutte; leurs cris perants parvenaient jusqu' moi; au bout de quelques instants, les guerriers de Clotaire sortirent de la cabane, dont ils fermrent la porte en disant:--Nous les avons attachs sur un banc[E].--L'un d'eux tenait un tison enflamm pris sans doute au foyer. Le roi se plaa debout auprs de la cabane, il semblait prter l'oreille avec une satisfaction froce aux cris des victimes que, moi, je n'entendais plus. --Mais quel supplice ce monstre rservait-il donc son fils... sa femme... ses deux enfants? --coutez encore, Kervan. La cabane tait construite de poutres jointes les unes aux autres, et recouverte d'une toiture de roseaux; je vis bientt des hommes de la suite du roi, apporter des bottes de joncs marins et de bruyres dessches par l'hiver, puis les amonceler autour de la hutte jusqu' la hauteur du toit... --Je devine... Ah! Ronan... cela est horrible... --Lorsque ces matires inflammables furent amonceles autour de la cabane, Clotaire fit un signe... l'un de ses guerriers approcha des roseaux le tison embras, l'aviva de son souffle, la flamme brilla, les joncs et les bruyres s'allumrent... d'autres guerriers, se faonnant des torches avec des roseaux enflamms, mirent le feu en plusieurs autres endroits, et bientt la cabane disparut au milieu d'un immense tourbillon de flammes... Les cris des malheureux qui allaient prir de cette mort atroce devinrent alors si affreux, qu'ils arrivrent jusqu' moi; quoique la porte de la hutte ft close, je dtournai la tte par un mouvement d'horreur invincible; jetant par hasard les yeux vers la haute mer, je vis au loin le lger vaisseau voiles qui emportait Imnachair et les trsors de Chram disparatre l'horizon... --Ce Chram ne mrite pas de piti... mais cette jeune femme... mais ces deux petites filles... ainsi brles vives... Ah! Ronan... tu l'as dit: cette race de Clovis semble fatalement ne... pour pouvanter le monde... --La flamme devint tellement intense que le roi Clotaire et sa suite, obligs de reculer devant l'ardeur de cet immense brasier, disparurent mes yeux, je ne vis plus que la cabane en flammes; les cris des victimes avaient cess, le toit s'effondra avec fracas, et au bout de quelques instants un norme monceau de cendres et de dbris brlants avait remplac la cabane. Le roi Clotaire reparut alors, il fit un geste; plusieurs guerriers, l'aide de leurs longues lances, cartant la cendre et les charbons du brasier demi teint, dcouvrirent ma vue d'informes dbris humains demi consums... c'taient les restes de Chram, de sa femme et de ses petites filles; ces dbris humains, Clotaire les contempla longtemps en silence. Puis la nuit venue, on lui amena son grand cheval noir; il l'enfourcha et disparut avec sa suite[F]. Vous le voyez, Kervan! ce glorieux roi Clotaire, protg par les miracles du Dieu des catholiques, couronnait sa vie en faisant brler vifs son fils, sa femme et ses deux enfants, invoquant pieusement le souvenir de David et d'Absalon! --Il y a, Ronan, des hasards tranges; je me rappelle avoir lu dans ton rcit que lorsque mon frre Karadeuk se fut introduit dans le burg du comte Neroweg, esprant te dlivrer, toi et Loysik, ce Chram dit Karadeuk:--qu'il jurait sa foi de roi de soumettre cette maudite Bretagne indompte la domination franque!...--et c'est sur les frontires de notre vieille Armorique, toujours indpendante, que lui et sa famille innocente ont trouv une mort horrible... Mais du moins cette infme postrit de Clovis est-elle teinte par le meurtre de Chram, son petit-fils? Est-ce que pour le malheur de la Gaule il resterait d'autres fils Clotaire? --En cette anne 560 o nous sommes, Clotaire a encore quatre fils nomms _Caribert_, _Gontran_, _Sigebert_ et _Chilperik_... ce dernier surtout, ce Chilperik, parat, dit-on, avoir hrit de la frocit de son pre Clotaire et de son aeul Clovis, ce premier conqurant de la Gaule, dont le colporteur, il y a prs de cinquante ans, dans cette mme maison, Kervan, vous a racont la mort et les crimes! --Quatre fils!... ce Clotaire laissera quatre fils aprs lui!... Ah! Ronan! malheur... malheur la Gaule... .......... .......... .......... .......... .......... .......... .......... .......... .......... .......... .......... Le lendemain du jour o Ronan, fils de mon frre, eut cet entretien avec moi, Kervan, il nous a quitts, ses dernires paroles ont t celles-ci: --Kervan, je quitte cette maison, heureux d'avoir accompli le dernier dsir de mon pre et le voeu de notre aeul Joel, je suis heureux et fier de ce voyage au berceau de notre famille; oui, ici, dans ce coin de la vieille Armorique, aujourd'hui seule terre libre de la Gaule, j'aurai, en mditant de nouveau sur le pass, retremp ma foi la dlivrance de notre pays... dlivrance lointaine, je le sais, car Loysik l'a dit: les sicles sont des instants pour la marche de l'humanit. Ronan le Vagre est donc parti ds l'aube pour retourner dans la valle de Charolles, aprs avoir accompli le dernier voeu de son pre et aussi celui de notre anctre Joel, le brenn de la tribu de Karnak, en joignant le rcit prcdent notre lgende. Ronan m'a promis, dans le cas o il lui arriverait quelque vnement important, de m'en instruire s'il trouvait un voyageur qui se rendt en Bretagne; ce rcit, il l'adresserait soit moi, soit toi, mon fils an, Yvon, si cette poque j'avais quitt ce monde. Puisse Ronan, le fils de mon frre, arriver sain et sauf dans la valle de Charolles et y retrouver sa famille heureuse et tranquille, ainsi qu'il l'a laisse! Si avant ma mort je n'ai rien ajouter notre chronique, moi Kervan, je te lgue, toi mon fils Yvon, ces parchemins et nos reliques de famille. Moi, Yvon, fils de Kervan, petit-fils de Jocelyn, j'inscris ici trs-tristement la mort de mon pre: il est all revivre dans les mondes inconnus, vers la fin de ce mois de juin 561.--Nous avons appris par des voyageurs qu'en cette mme anne est mort Compigne le roi Clotaire, dans la cinquante et unime anne de son rgne; il a t enterr dans la basilique de _Saint-Mdard_, Soissons, glise magnifique qu'il avait fait construire. Les vques ont chant les louanges de ce monstre couronn comme ils avaient chant celles de son pre Clovis. Clotaire laisse quatre fils: CARIBERT, _roi de Paris_; GONTRAN, _roi d'Orlans_; SIGEBERT, _roi d'Austrasie_, contres qui avoisinent le Rhin et s'tendent aussi vers le nord-est de la Gaule; CHILPERIK rside Soissons et rgne en _Neustrie_, territoire qui comprend la plus grande partie des provinces nord-ouest de la Gaule; ce CHILPERIK, ainsi que nous l'avait dit Ronan, le neveu de mon pre, annonce devoir tre le plus cruel des quatre fils de Clotaire. Je n'ai pas reu de nouvelles de Ronan; puisse-t-il vivre toujours en paix dans la valle de Charolles, de mme que nous vivons ici! car la Bretagne n'a pas encore subi le joug des Franks, fasse Hsus qu'elle ne le subisse jamais! KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE. PILOGUE. LE MONASTRE DE CHAROLLES ET LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT. 560-615. CHAPITRE PREMIER. La valle de Charolles.--L'anniversaire.--Le monastre.--Une communaut laque et une colonie libre au septime sicle.--Condition des moines et des colons.--Le bac.--L'archidiacre Salvien et Gondowald, chambellan de la reine Brunehaut.--La fte.--Les vieux Vagres.--Les prisonniers.--Dpart de Loysik pour le chteau de la reine Brunehaut. Cinquante ans environ se sont couls depuis que Clotaire a fait brler vifs son fils Chram, sa femme et ses deux filles. Oublions le spectacle dsolant que la Gaule conquise continue d'offrir sous la descendance de Clovis depuis un demi-sicle, pour reposer nos regards sur la valle de Charolles... Ah! c'est qu'aussi les pres des heureux habitants de ce coin de terre n'ont pas lchement courb le front sous le joug des Franks et des vques; non, non... ils ont prouv que le vieux sang gaulois coulait encore dans leurs veines; aussi, voyez le paisible tableau de leur flicit! voyez, bties mi-cte du versant de la valle, ces jolies maisons, demi voiles sous les vignes qui tapissent les murailles, vieux ceps dont le soleil d'automne a rougi les feuilles et dor les grappes. Chacune de ces maisons est entoure d'un jardinet fleuri, ombrag d'un bouquet d'arbres... jamais la vue ne s'est repose sur un plus riant village... Un village? non, c'est plutt un bourg, un gros bourg; il y a au moins six sept cents maisons dissmines sur cette colline, sans compter ces vastes btiments couverts de chaume, situs au milieu des prairies basses, arroses par la fconde rivire qui prend sa source au nord de la valle, la traverse et la borne au plus lointain horizon, en se divisant en deux bras; l'un se dirige vers l'Orient, l'autre vers l'Occident, aprs avoir baign dans son cours le pied d'un bois de chnes sculaires, dont la cime laisse apercevoir les toits d'un grand btiment de pierres, surmont d'une croix de fer. Non, jamais terre promise n'a t mieux dispose pour les productions d'un sol fcond par le travail: mi-cte, les vignes empourpres; au-dessus du vignoble, les terres de labour, o brle en quelques endroits le chaume des seigles et des bls de la dernire rcolte; ces fertiles gurets s'tendent jusqu' la lisire des bois qui couronnent les hauteurs, entre lesquelles cette immense valle est encaisse; au-dessous des coteaux commencent les prairies arroses par la rivire; de nombreux troupeaux de brebis et de gnisses paissent ses gras pturages; on entend tinter les clochettes des matres bliers et des taureaux. et l, pendant que des charrues atteles de boeufs creusent lentement une partie du sol dont les chaumes ont t brls la veille, des chariots quatre roues, remplis de raisins, descendent les pentes escarpes du vignoble, et se dirigent vers le pressoir commun, situ, ainsi que les tables, les bergeries et les porcheries communes, dans les btiments avoisinant la rivire. Sur sa rive sont tablis diffrents ouvroirs; celui des lavandires et des filandires, o se prpare le chanvre, et o se lave la toison des brebis, plus tard convertie en chauds vtements; l encore sont les tanneries, les forges, les moulins aux meules normes; tout est dans cette valle, paix, scurit, contentement, travail: le bruit du battoir des lavandires et des corroyeurs, le choc du marteau des forgerons, les cris joyeux des vendangeurs, le chant cadenc des laboureurs, qui marquent l'gale et lente allure de leurs boeufs, la flte rustique des bergers; tous ces bruits, jusqu'au bourdonnement des essaims d'abeilles, autres infatigables travailleuses, qui se htent de recueillir le suc des dernires fleurs d'automne; tous ces bruits si divers, des plus lointains, des plus vagues, aux plus retentissants, se fondent en une seule harmonie la fois douce et imposante: c'est la voix du travail et du bonheur, s'levant vers le ciel comme une ternelle action de grce. Que se passe-t-il donc dans cette maison btie comme les autres, mais qui, plus rapproche de la crte de la colline, occupe le point culminant du village, et domine au loin la valle? Les habitants de cette demeure, pars d'habits de fte, vont et viennent du dedans au dehors; ils amoncellent une assez grande distance de la porte une espce de bcher de sarments de vigne; des jeunes filles, des enfants, apportent joyeusement leurs brasses de bois sec, puis repartent en courant chercher d'autres combustibles. Une bonne petite vieille, aux cheveux d'un blanc d'argent, mignonne, proprette et encore alerte pour son grand ge, surveille la confection du bcher. Comme toutes les bonnes vieilles, elle bougonne et sermonne, non mchamment, mais gaiement... coutez plutt: --Ah! ces jeunes filles, ces jeunes filles! toujours folles! htez-vous donc, au lieu de rire; ce bcher n'est point encore assez haut. C'tait vraiment bien la peine de vous lever ds l'aube afin d'avoir termin vos travaux accoutums avant vos compagnes, pour foltrer ainsi, au lieu d'achever promptement ce bcher... Tenez, je suis certaine que dj du fond de la valle plus d'un regard impatient se sera tourn par ici, et que plus d'une voix aura dit: Mais que font-ils donc l-bas, qu'ils ne nous donnent point le signal? est-ce qu'ils dorment comme loirs en hiver? Voici pourtant quels terribles soupons vous nous exposez, sempiternelles rieuses!... c'est de votre ge, je le sais, et ne devrais peut-tre point vous le dire; mais enfin les jours sont courts en cette saison d'automne, et avant que nos bonnes gens aient eu le temps de rentrer les troupeaux des champs, les boeufs du labour, les chariots des vendanges, et de vtir leurs habits de fte, le soleil sera couch, de sorte que l'on n'arrivera au monastre qu' la pleine nuit, tandis que la communaut nous attend avant le coucher du soleil. --Encore quelques brasses de sarment, dame _Odille_, et il n'y aura plus qu' y mettre le feu,--rpondit une belle jeune fille de seize ans, aux yeux bleus et aux cheveux noirs;--c'est moi qui me charge d'allumer le bcher... vous verrez mon courage! --Oh! combien ta grand'mre, ma vieille amie _l'vchesse_, a raison de dire que tu ne doutes de rien, toi, Fulvie. --Bonne grand'mre! elle est comme vous, dame Odille, ses gronderies sont des tendresses; elle aime tout ce qui est jeune et gai... --C'est sans doute afin de la satisfaire, et moi aussi, que tu es folle? --Oui, dame Odille; car il m'en cote beaucoup, mais beaucoup d'tre gaie... Hlas! hlas!... Et de rire de tout coeur chaque _hlas_! mais si drlement, que la bonne petite vieille de faire chorus avec la rieuse; puis elle lui dit: --Aussi vrai que voil la cinquantime fois que nous ftons l'anniversaire de notre tablissement dans la valle de Charolles, je n'ai jamais vu fille d'un caractre plus heureux que le tien. --Cinquante ans! comme c'est long pourtant, dame Odille... il me semble que je ne pourrai jamais avoir cinquante ans! --Cela parat ainsi lorsque l'on a, comme toi, ce bel ge de seize ans; mais pour moi, vois-tu, Fulvie, ces cinquante ans de calme et de bonheur ont pass comme un songe... sauf la mchante anne o j'ai vu mourir le pre de Ronan... et o j'ai perdu mon premier-n. --Tenez, dame Odille, voil vos consolations qui reviennent des champs. Ces _consolations_, c'tait Ronan et son second fils _Grgor_, homme d'un ge dj mr, accompagn de ses deux enfants: _Guenek_, beau garon de vingt ans, et _Asilyk_, jolie fille de dix-huit ans. Ronan le Vagre, malgr sa barbe et ses cheveux blancs, malgr ses soixante-quinze ans, tait encore alerte, vigoureux, et, comme toujours, de bonne humeur. --Bonsoir,--dit-il sa femme en l'embrassant,--bonsoir, petite Odille. Puis ce fut le tour de Grgor et de ses deux enfants embrasser Odille en disant: --Bonsoir, ma chre mre. --Bonsoir, bonne grand'mre. --Les entendez-vous tous?--reprit la compagne de Ronan avec ce rire si doux chez les vieillards,--les entendez-vous? pour ces deux-ci je suis mre-grand, et pour celui-ci, je suis: petite Odille... --Quand tu auras cent ans, et tu les auras, foi de Ronan! je t'appellerai encore et toujours _petite Odille_... de mme que ces vieux amis que voici, je les appellerai toujours le _Veneur_ et _l'vchesse_. Le Veneur et sa femme venaient en effet rejoindre Ronan, tous deux aussi blanchis par les annes, mais rayonnants de bonheur et de sant. --Oh! oh! comme te voil dj beau, mon vieux compagnon, avec ta saie neuve et ton bonnet brod... Et vous, belle vchesse, que vous voil brave aussi... --Ronan, foi de vieux Vagre!--dit le Veneur,--je l'aime encore autant, ma Fulvie! ainsi vtue en matrone, avec sa robe brune et sa coiffe blanche comme ses cheveux, qu'autrefois avec sa jupe orange, son charpe bleue, ses colliers d'or et ses bas rouges brods d'argent... te souviens-tu, Ronan? te souviens-tu? --Odille, si mon mari et le vtre commencent parler du temps pass, nous n'arriverons pas au monastre avant la nuit, et Loysik nous attend. --Belle et judicieuse vchesse, vous serez coute,--reprit gaiement Ronan.--Viens, Grgor; venez, mes enfants; allons quitter nos habits de travail; htons-nous, car nous serons plus vite auprs de mon bon frre Loysik. Bientt, Fulvie, petite-fille de l'vchesse, tenant la main un brandon allum, sortit de la maison avec plusieurs de ses compagnes, et mit le feu au bcher... Les cris joyeux des jeunes filles et des enfants salurent la grande colonne de flamme claire et brillante qui monta vers le ciel. ce signal, les habitants de la valle, encore occups aux travaux des champs, regagnrent leurs maisons, et une heure aprs, tous runis, hommes, femmes, enfants, vieillards, se rendaient gaiement par bandes au monastre de Charolles. La communaut de Charolles est un grand btiment de pierres, solide, mais sans ornement; il contient, en outre des cellules des moines, les btiments de l'exploitation agricole, une chapelle, un hospice pour les malades de la valle, une cole pour les enfants. Ces frres laboureurs, depuis cinquante ans, ont toujours lu Loysik pour suprieur; ils sont, chose rare pour le temps, rests laques, Loysik les ayant toujours engags ne se point lier imprudemment par des voeux ternels, et ne se point confondre avec le clerg, les vques tant trs dsireux de dominer temporellement les monastres, afin d'exploiter les travaux des moines, et de les rduire une sorte de servage ecclsiastique, la vie de ces moines laborieux, paisibles, et vritablement chrtiens, contrastant avec la dissolution, la fainantise et la cupidit des vques, portait ombrage ceux-ci. Les moines de la communaut de Charolles avaient jusqu'alors vcu sous une rgle consentie en commun, et rigoureusement observe. La discipline de l'ordre de _Saint-Benot_, adopte dans un grand nombre de monastres de la Gaule, avait paru Loysik, en raison de certains statuts, anantir ou dgrader la conscience, la raison, la dignit humaine. Ainsi, le suprieur ordonnait-il un moine d'accomplir une chose _matriellement impossible_, le moine, aprs avoir fait humblement observer son chef l'impossibilit de l'acte que l'on exigeait de lui, devait cependant obir[A]. Un autre statut disait formellement:--qu'il n'tait pas mme permis un moine d'avoir en sa propre puissance _son corps_ et _sa volont_[B].--Enfin, il tait formellement interdit _ un moine d'en dfendre_, _d'en protger un autre_, _fussent-ils unis par les liens du sang_[C].--Ce renoncement volontaire aux sentiments les plus tendres et les plus levs; cette abngation de sa conscience et de la raison humaine, pousse jusqu' l'imbcillit; cette obissance passive, qui fait de l'homme une machine inerte, une sorte de _cadavre_, avait paru par trop catholique Loysik pour qu'il ne combattt pas l'envahissement de la rgle de Saint-Benot, malheureusement alors presque gnralement adopte en Gaule. Loysik dirigeait les travaux de la communaut, auxquels il avait particip jusqu' ce que le grand ge et affaibli ses forces; il soignait les malades, enseignait les enfants des habitants de la valle, assist de plusieurs frres; le soir, aprs les rudes labeurs de la journe, il runissait la communaut, l't, sous les arceaux de la galerie qui entourait la cour intrieure du clotre; l'hiver, dans le rfectoire; l, fidle la tradition de sa famille, il racontait ses frres les gloires de l'ancienne Gaule, les actions des vaillants hros des temps passs, entretenant ainsi dans tous les coeurs le culte sacr de la patrie, combattant le dcouragement qui souvent s'emparait des mes les plus fermes l'aspect de la conqute franque se prolongeant au milieu des ruines et des dsastres du pays. La communaut vivait ainsi laborieuse et paisible, depuis de longues annes, sous la direction de Loysik; rarement il avait besoin de rappeler ses frres au bon accord. Quelques ferments de troubles passagers, et bientt touffs par l'ascendant du vieux moine laboureur, s'taient cependant parfois manifests, voici comment: La communaut de Charolles, quoique absolument libre et indpendante en ce qui touchait sa rgle intrieure: l'lection de son suprieur, la disposition des fruits du sol cultiv par elle, tait nanmoins soumise la juridiction de l'vque du diocse; de plus, il avait le droit d'tablir dans le monastre les prtres de son choix pour y dire la messe, donner la communion, les sacrements, et desservir la chapelle du monastre, aussi destine aux habitants de la valle de Charolles. Loysik s'tait soumis cette ncessit du temps afin d'assurer le repos de ses frres et des habitants de la valle; mais ainsi introduits au sein de la communaut laque, ces prtres, cratures des vques de Chlons-sur-Sane, avaient plus d'une fois tent de semer la division entre les moines laboureurs, disant ceux-ci, qu'ils ne donnaient pas assez de temps la prire, engageant ceux-l entrer dans l'glise et devenir moines ecclsiastiques, afin de participer la puissance du clerg. Plus d'une fois ces tentatives d'embauchage arrivrent aux oreilles de Loysik, qui dit fermement ces catholiques artisans de troubles: --Qui travaille prie... Jsus de Nazareth blme fort _ces fainants qui, ne touchant pas du doigt aux plus lourds fardeaux, en chargent, sous prtexte de longues prires, les paules de leurs frres_. Nous ne voulons pas ici d'oisifs... nous sommes tous frres et fils d'un mme Dieu: moines laques ou ecclsiastiques se valent lorsqu'ils vivent chrtiennement; que les uns, ayant vaillamment concouru aux travaux de la communaut, prfrent employer la prire les loisirs indispensables l'homme aprs le labeur, libre eux; de mme que dans notre communaut il nous plat d'employer nos loisirs la culture des fleurs, la lecture, la conversation entre amis, la pche, la promenade, au chant, la peinture des manuscrits, aux mtiers d'agrment, et de temps autre l'exercice des armes, puisque nous vivons dans un temps o il faut souvent repousser la force par la force, et dfendre sa vie et celle des siens contre la violence. Ainsi, nos yeux, celui qui aprs le travail se rcre honntement, est aussi mritant que celui qui emploie ses loisirs prier... Les fainants seuls sont des impies!... Loysik tait si gnralement vnr, la communaut si heureuse, que les prtres trangers ne parvinrent pas troubler ce bon accord; puis enfin Loysik possdait le sol et les btiments du monastre en vertu d'une charte authentique concde par Clotaire. Les prlats de Chlons se voyaient forcs, malgr leur habitude d'envahissement, de respecter les droits de Loysik, tchant d'arriver leurs fins par des moyens astucieux. C'tait donc fte, ce jour-l, dans la colonie et dans la communaut de Charolles. Les moines laboureurs songeaient recevoir de leur mieux leurs amis de la valle qui venaient, selon l'usage adopt depuis un demi-sicle, remercier Loysik de l'heureuse vie que lui devait cette descendance de Vagres, braves diables convertis par la parole du moine laboureur. Une fois seulement chaque anne tait enfreinte la rgle qui, librement consentie par la communaut, interdisait aux femmes l'entre du monastre. Les moines prparaient donc de longues tables partout o elles pouvaient tenir: dans le rfectoire, dans les salles o ils travaillaient diffrents mtiers manuels, sous les galeries couvertes dont tait entoure la cour intrieure, et jusque dans cette cour elle-mme, abrite, pour cette solennit, au moyen de pices de lin tendues sur des cordes, enfin l'on voyait des tables jusque dans la salle d'armes. Quoi! un arsenal dans un monastre?... Oui, l avaient t dposes les armes des Vagres fondateurs de la colonie et de la communaut. Or, de cette mesure conseille par Loysik, moines, laboureurs et colons s'taient bien trouvs lors de l'attaque de la valle par les troupes de Chram... Quoiqu'une pareille occurrence ne se ft point renouvele depuis, l'arsenal avait t soigneusement entretenu et augment. Deux fois par mois, dans le village ainsi que dans la communaut, l'on s'exerait au maniement des armes, exercice salubre au corps et toujours utile en ces temps de terribles violences, disait Loysik. Donc, les moines laboureurs dressaient des tables de tous cts; sur ces tables, ils plaaient avec un innocent orgueil les fruits de leurs travaux, beau pain de froment de leurs terres, vin gnreux de leur vignoble, quartiers de boeufs et de moutons de leurs tables, fruits et lgumes de leurs jardins, laitage de leurs troupeaux, miel de leurs ruches. Cette abondance, ils la devaient leur rude labeur quotidien; ils en jouissaient, quoi de plus lgitime? et c'tait encore une lgitime satisfaction pour les moines laboureurs de montrer leurs vieux amis de la valle qu'ils taient non moins qu'eux bons laboureurs, fins vignerons, habiles jardiniers, soigneux pasteurs. Parfois il arrivait aussi (le diable est si malin) qu' l'un de ces anniversaires o les femmes et les jeunes filles pouvaient entrer dans l'intrieur du monastre, quelque moine laboureur, s'apercevant l'impression que lui causait une belle jeune fille qu'il s'tait trop prmaturment pris de l'austre libert du clibat, ouvrait son coeur Loysik; celui-ci exigeait trois mois de rflexion de la part du frre, et s'il persistait dans sa vocation conjugale, on voyait bientt Loysik, appuy sur son bton, gagner le village; l, il s'entretenait avec les parents de la jeune fille de la convenance du mariage, et presque toujours, quelques mois aprs, la colonie comptait un mnage de plus, la communaut un frre de moins, et Loysik de dire, en manire de moralit: Voici qui prouve la dangereuse imprudence des voeux ternels. Les prparatifs de rception taient depuis longtemps achevs dans l'intrieur du monastre, le soleil se couchait lorsque les moines laboureurs entendirent un grand bruit au dehors; la colonie tout entire arrivait. En tte de la foule marchent Ronan et le Veneur, Odille et l'vchesse; ce sont les quatre plus anciens habitants de la valle; quelques vieux Vagres, un peu moins gs, viennent ensuite; puis les enfants, petits-enfants et arrire-petits-enfants de cette Vagrerie jadis si dsordonne, si redoutable. Loysik, averti de l'approche de ses amis, s'est, pour les recevoir, avanc la porte de l'enceinte du monastre; il porte, de mme que tous les frres de la communaut, une robe de grosse laine brune, assujettie aux reins par une ceinture de cuir. Son front est devenu compltement chauve, sa longue barbe, d'un blanc de neige, tombe sur sa poitrine; sa taille est encore droite, sa dmarche alerte, quoiqu'il ait quatre-vingts ans passs; ses mains vnrables sont seulement agites d'un lger tremblement. La foule s'arrte, Ronan s'approche et dit: --Loysik, il y a aujourd'hui cinquante et un ans qu'une troupe de Vagres dtermins t'attendait sur les confins de la Bourgogne; tu es venu nous, tu nous as fait entendre de sages paroles, tu nous as prch les mles vertus du travail et du foyer domestique, puis tu nous as mis mme de pratiquer ces vertus en offrant notre troupe la libre jouissance de cette valle... Un an aprs, il y a cinquante ans de cela, notre colonie naissante ftait le premier anniversaire de son tablissement en ce pays; aujourd'hui nous venons, nous, nos enfants et les enfants de nos enfants, te dire une fois de plus, par ma voix: ternelle reconnaissance et amiti Loysik! --Oui, oui,--cria la foule,--reconnaissance ternelle Loysik, notre ami, notre bon pre!... Le vieux moine laboureur fut trs-mu; de douces larmes coulrent de ses yeux, il fit signe qu'il voulait parler, et il dit, au milieu d'un grand silence: --Mes amis, mes frres, vous qui viviez il y a cinquante ans, et vous autres qui n'avez connu ces terribles temps que par les rcits de vos pres, ma joie est grande en ce jour... Les fondateurs de cette colonie, aprs s'tre fait craindre, ont su se faire aimer et respecter en se montrant hommes de labeur, de paix et de famille... Un heureux hasard a voulu qu'au milieu des dsastres et des guerres civiles qui depuis tant d'annes continuent de dsoler notre patrie, la Bourgogne ait t peu prs jusqu'ici prserve de ces malheurs, fruits d'une conqute sanglante; nous autres, grce la donation que nous avons su obtenir, nous vivons ici paisibles et libres; mais, hlas! dans les autres parties de cette province et de la Gaule, nos frres subissent toujours les douleurs de l'esclavage; ceux-l, vous ne les avez pas oublis; non, non... Vous vous tes souvenus de ces paroles de Jsus: _Les fers des esclaves doivent tre briss_! Et en attendant le jour encore lointain de l'affranchissement de tous, vos pargnes et celles de la communaut nous ont encore permis, cette anne, de racheter quelques pauvres familles... Il nous reste des terres leur distribuer... En attendant que nous leur ayons construit des maisons, que ces esclaves d'hier, hommes libres aujourd'hui, trouvent chez nous des frres et des htes... Tenez, les voil... Aimez-les comme nous nous aimons entre nous... Ce sont aussi des fils de la vieille Gaule, dshrits comme nous l'tions il y a cinquante ans! peine Loysik avait-il prononc ces paroles, que plusieurs familles, hommes, femmes, enfants, vieillards, sortirent du monastre, pleurant de joie. Ce fut, parmi les colons, qui offrirait son foyer, ses soins ces nouveaux venus. Il fallut l'intervention de Loysik, toujours coute, pour calmer cette tendre et ardente rivalit d'offres de services; il rpartit, selon sa sagesse habituelle, les futurs colons dans certaines maisons; l'on parla bien, il est vrai, mais tout bas, de la partialit du vieux moine; on l'accusait d'avoir iniquement favoris Ronan et son ami le Veneur, la bonne vieille petite Odille ayant obtenu pour sa part une jeune femme et ses deux enfants, et l'vchesse tout un mnage, le mari, la femme et trois garonnets!... Ce que c'est pourtant que la faveur!... Chaque anne, Loysik, peu de temps avant cette fte anniversaire, partait sa pochette bien garnie d'argent; cette somme, fruit des pargnes de la communaut, ainsi que des dons volontaires des habitants de la colonie, tait destine au rachat de bon nombre d'esclaves. Quelques moines laboureurs rsolus et bien arms accompagnaient Loysik Chlons-sur-Sane o, vers le commencement de l'automne, se tenait un grand march de chair gauloise, sous la prsidence du comte et de l'vque de cette cit, capitale de la Bourgogne. De la place du march se voyait le splendide chteau de la reine Brunehaut. Loysik rachetait des esclaves jusqu' ce que sa pochette ft vide, regrettant que les esclaves de l'glise fussent d'un chiffre trop lev pour sa bourse, les vques les vendant toujours _deux fois plus cher_ que les autres, pour ne point avilir sans doute leur marchandise en la livrant trop bas prix; parfois aussi, grce la persuasion pntrante de sa parole, Loysik obtenait d'un seigneur frank, moins barbare que ses compagnons, le don de quelques esclaves, et augmentait ainsi le nombre des nouveaux colons qui, en touchant le sol de la valle de Charolles, trouvaient l'accueil que l'on a vu, et ensuite, travail et bien-tre. Aprs la _distribution_ des nouveaux affranchis aux habitants de la valle (Loysik s'tait fait la part du lion en hbergeant bon nombre d'hommes au monastre), moines laboureurs et colons se mettent table. Quel festin!... --Nos festins en Vagrerie n'taient rien auprs de ceux-l,--dit Ronan.--Est-ce vrai, vieux Veneur?... --Te souviens-tu, entre autres, de ce fameux gala dans notre repaire des gorges d'Allange? --O l'vque Cautin cuisina pour nous? aprs quoi il fut ravi au ciel et en descendit trs-promptement. --Odille, vous souvenez-vous de cette nuit trange, o pour la premire fois je vous ai vue, lors de l'incendie de la villa de mon mari l'vque? --Certes, Fulvie, je m'en souviens; et aussi de ces largesses que de leur butin les Vagres faisaient au pauvre monde. --Loysik, c'est durant cette nuit-l, que pour la premire fois j'ai su que nous tions frres. --Ah! Ronan! quelle bravoure que celle de notre pre Karadeuk, parvenant, avec notre vieil ami le Veneur, nous tirer de l'ergastule du burg de ce comte Neroweg! Te souviens-tu? Vous souvenez-vous? une fois sur ce sujet l'entretien de vieux amis attabls devint intarissable. Ainsi causaient du vieux temps Ronan, Loysik, le Veneur, Odille, l'vchesse, placs table ct les uns des autres, pendant que de convives, plus jeunes, s'jouissaient et parlaient du temps prsent. De sorte que ce soir-l l'on tait en grande joie au monastre de Charolles. Au milieu du festin, un moine laboureur dit l'un de ses compagnons: --O sont donc nos deux prtres, Placide et Flibien? --Ces pieux hommes ont trouv la fte trop profane pour eux. --Comment cela? --Tu sais que par ordre de Loysik, deux veilleurs sont chaque nuit de garde la logette de l'embarcadre du bac... --Oui. --Placide et Flibien ont offert deux de nous qui devaient leur tour veiller cette nuit dans la logette de les y remplacer, afin de laisser nos frres jouir de la fte. --Quelles bonnes mes, que ces tonsurs! La rivire, qui prenait sa source dans la valle de Charolles, la traversait dans toute sa longueur; puis, se partageant en deux bras, servait de limites et de dfense naturelle au territoire de la colonie. Par prudence, Loysik faisait ramener chaque soir et amarrer sur la rive de la valle un bac, seul moyen de communication avec les terres qui s'tendaient de l'autre ct du cours d'eau, et appartenaient au diocse de Chlons. Une logette o veillaient tour de rle deux frres de la communaut, tait construite prs de l'embarcadre de ce bac. La lune en son plein se rflchissait dans l'eau limpide de la rivire, fort large en cet endroit, les deux prtres qui s'taient fraternellement offerts remplacer les moines comme veilleurs, allaient et venaient d'un air inquiet quelques pas de la logette. --Placide, tu ne vois rien? tu n'entends rien? --Rien... --Voil pourtant la lune dj haute... il doit tre prs de minuit, et personne ne parat... --Ne perdons pas espoir... le retard n'est pas encore considrable. --S'ils nous manquaient de parole, ce serait dsolant; nous ne trouverions pas de longtemps un pareille occasion d'tre, comme ce soir, chargs de la garde du bac, grce l'orgie de cette nuit. --Et c'est surtout pendant cette nuit d'orgie qu'il est ncessaire de surprendre les moines. --Et pourtant personne encore... --coute... coute... --Tu entends quelque chose? --Je me suis tromp... c'est le bruissement de la rivire sur les cailloux du rivage. --L'vque de Chlons, notre protecteur, aura renonc son projet. --Impossible... il avait obtenu l'assentiment de la reine Brunehaut. --La reine Brunehaut aura peut-tre craint de se mler de cette affaire ecclsiastique. --Elle! cette femme redoutable et implacable, craindre quelque chose?... elle, craindre un vieux moine de quatre-vingts ans?... --coute... coute... cette fois je ne me trompe pas... Vois-tu l-bas, sur l'autre rive, ces points brillants? --Oui... c'est le reflet de la lune sur l'armure des guerriers. --Ce sont eux! ce sont eux!... Entends-tu ces trois appels de trompe? --C'est le signal convenu... vite, vite... dtachons le bac et passons l'autre bord... Les amarres du bac sont dtaches et il est manoeuvr par Placide et Flibien, au moyen de longues perches; il touche l'autre rive... L, mont sur une mule, se trouve un homme de grande taille, vtu d'une robe noire: sa figure est imprieuse et dure; ct de lui est un chef frank cheval, escort d'une vingtaine de cavaliers revtus d'armures de fer: un chariot rempli de bagage, tran par quatre boeufs et suivi de plusieurs esclaves pieds, arrive aussi sur la rive. --Vnrable archidiacre,--dit Placide l'homme la robe noire,--nous commencions dsesprer de votre venue; mais vous arrivez encore temps... l'orgie, cette heure, doit tre complte; toute la colonie, hommes, femmes, jeunes filles, est assemble au monastre, et Dieu sait les abominations qui se passent en ce lieu sous les yeux de Loysik, qui provoque ces horreurs sacrilges! --Ces horreurs vont avoir leur terme et leur chtiment, mes fils. Mais, dites-moi, peut-on, sans danger, embarquer les chevaux de ces guerriers et le chariot qui porte mes bagages? --Vnrable archidiacre, cette cavalerie est nombreuse; il faudrait au moins trois ou quatre voyages. --Gondowald,--dit l'archidiacre au chef frank,--si nous laissions provisoirement sur ce bord vos chevaux, ma mule et mon chariot? nous nous rendrions tout d'abord au monastre; vos cavaliers nous accompagneraient pied. --Qu'ils soient pied ou cheval, ils suffiront assurer l'excution des ordres de ma glorieuse reine Brunehaut, et housser du manche de nos lances ces moines et cette plbe rustique si elle bronche... --Vnrable archidiacre, nous qui savons de quoi sont capables les moines et les habitants de la valle, nous estimons qu'en cas de rbellion de leur part aux ordres de notre saint vque de Chlons, vingt guerriers... c'est fort peu. Gondowald toisa le prtre d'un regard ddaigneux, et ne rpondit mme pas l'observation. --Je ne partage pas vos craintes, mes chers fils, et j'ai de bonnes raisons pour cela,--reprit l'archidiacre d'un air hautain.--Nous voici tous embarqus... maintenant, au large le bac! Bientt dbarqurent sur la rive de la valle, l'archidiacre, Gondowald, chambellan de Brunehaut, et les vingt guerriers de la reine, casqus, cuirasss, arms de lances et d'pes; ils portaient en sautoir leurs boucliers peints et dors. --Y a-t-il un long trajet d'ici au monastre?--demanda l'archidiacre en posant le pied sur le rivage. --Non, mon pre... il y a tout au plus pour une demi-heure de route. --Marchez devant, mes chers fils... nous vous suivons. --Ah! mon pre! les impies de cette communaut ignorent cette heure que le chtiment du ciel est suspendu sur leur tte! --Htez le pas, mes fils... bientt justice sera faite... --Hermanfred,--dit le chef des guerriers en se retournant vers l'un des hommes de sa troupe,--as-tu le trousseau de cordes et les menottes de fer? --Oui, seigneur Gondowald. Au monastre, le festin continuait: partout rgnait une douce cordialit. la table o se trouvaient Loysik, Ronan, le Veneur et leur famille, l'entretien continuait, vif, anim; l'on parlait en ce moment des terribles choses qui se passaient, dit-on, dans le sombre palais de la reine Brunehaut. Les heureux habitants de la valle coutaient ces sinistres rcits avec cette curiosit avide, inquite et souvent frissonnante, que souvent l'on prouve la veille, lorsqu'au coin d'un foyer paisible l'on entend raconter quelque histoire pouvantable: heureux, humble et ignor, l'on est certain de ne jamais tre jet au milieu d'aventures effrayantes comme celles dont la narration vous fait frmir, pourtant l'on craint et l'on dsire la fois la continuation du rcit. --Tenez,--disait Ronan,--afin de dmler ce chaos sanglant, puisque nous parlons de ce monstre femelle, qui a nom Brunehaut, et qui rgne cette heure en Bourgogne, rappelons les faits en deux mots: Clotaire, aprs avoir fait brler vifs Chram, son fils, sa femme et leurs deux petites filles, est mort depuis cinquante-trois ans, n'est-ce pas? --Oui, mon pre,--reprit Grgor,--puisque nous sommes en l'anne 613. --Ce Clotaire avait laiss quatre fils: _Charibert_ rgnait Paris, _Gontran_ tait roi d'Orlans et de Bourges; _Sigebert_, roi d'Ostrasie, rsidait Metz, et _Chilprik_, roi de Neustrie, occupait la demeure royale de Soissons, puisque nos conqurants ont appel Neustrie et Ostrasie les provinces du nord et de l'est de la Gaule. --Chilprik?--reprit le fils de Ronan,--Chilprik, ce Nron de la Gaule, qui, dit-on, terminait ainsi l'un de ses dits: _Que celui qui n'obirait pas cette loi ait les_ YEUX ARRACHS! --C'est seulement de celui-l seul et de son frre Sigebert que nous nous occupons... Laissons de ct ses deux autres frres, Charibert et Gontran, tous deux morts sans enfants: le premier en 566, le second en 593; ils se sont montrs les dignes descendants de Clovis, mais il ne s'agit pas d'eux dans ce rcit. --Mon pre, l'effrayante histoire qui nous intresse est celle de Brunehaut et de Frdgonde, puisque ces deux noms, dsormais insparables, sont accols dans le sang... --J'arrive l'histoire de ces deux monstres et de leurs poux Chilprik et Sigebert, car ces louves ont leurs loups, et qui pis est, pour la Gaule, leurs louveteaux... Donc, ce Chilprik, quoique mari Andowre, avait, parmi ses nombreuses concubines, une esclave franque d'une beaut blouissante, et doue, dit-on, d'un charme de sduction irrsistible; elle se nommait _Frdgonde_... Il en devint si pris, que pour jouir plus librement encore de la possession de cette esclave, il rpudia sa femme Andowre, qui mourut plus tard en un couvent; mais bientt las de Frdgonde, il fut jaloux d'imiter son frre: Sigebert, qui s'tait mari une princesse de sang royal, nomme Brunehaut, fille d'Athanagild, roi de race germanique comme les Franks, et dont les aeux avaient conquis l'Espagne comme Clovis la Gaule. Chilprik demanda donc et obtint la main de la soeur de Brunehaut, nomme Galeswinthe... L'on ne pouvait voir, disait-on, une figure plus touchante que celle de cette jeune princesse, et la bont de son coeur galait l'anglique douceur de ses traits. Lorsqu'il lui fallut quitter l'Espagne pour venir en Gaule pouser Chilprik, la malheureuse crature eut des pressentiments de mort... ces pressentiments ne la trompaient pas... Aprs six ans de mariage, elle tait trangle dans son lit par son poux Chilprik[D]. --Comme Wisigarde, quatrime femme de Neroweg, avait t trangle par ce comte frank, dont la race existe encore, dit-on, en Auvergne... Rois et seigneurs franks ont les mmes moeurs... c'est de race... --Infortune Galeswinthe!... Et pourquoi tant de frocit de la part de son mari Chilprik? --Un moment apaise, la passion de Chilprik pour son esclave Frdgonde s'tait rveille plus ardente que jamais, et il avait trangl sa femme afin d'pouser sa concubine... Voici donc Frdgonde marie Chilprik aprs le meurtre de Galeswinthe, et devenue l'une des reines de la Gaule. Il est d'tranges contrastes dans les familles: Galeswinthe tait un ange, Brunehaut, sa soeur, marie Sigebert, tait une crature infernale; d'une rare beaut, d'un caractre de fer, vindicative jusqu' la frocit, d'une ambition impitoyable et d'une intelligence qui et t du gnie, si elle n'et appliqu ses facults extraordinaires aux forfaits les plus inous... Brunehaut devait pouvanter le monde... D'abord elle voulut venger la mort de sa soeur Galeswinthe, trangle par Chilprik l'instigation de Frdgonde... Alors, entre ces deux femmes, mortelles ennemies, et dont chacune rgnait avec son mari sur une partie de la Gaule, commena une lutte effrayante: le poison, le poignard, l'incendie, la guerre civile, le massacre, les combats des pres contre les fils, des frres contre des frres; tels furent les moyens qu'elles employrent l'une contre l'autre. Les populations gauloises n'chapprent pas cette rage de destruction: toutes les provinces soumises Sigebert et Brunehaut furent impitoyablement ravages par Chilprik, et les possessions de celui-ci furent leur tour dvastes par Sigebert. Ces deux frres, ainsi pousss par la furie de leurs femmes, combattirent l'un contre l'autre jusqu'au jour o ils furent tous deux assassins. --Ah! si le sang gaulois n'avait coul torrents, si ces dsastres affreux n'avaient cras de nouveau notre malheureux pays, je verrais un chtiment cleste dans la lutte de ces deux femmes, dcimant ainsi les familles o elles sont entres,--dit Loysik;--mais, hlas! que de maux, que de misres atroces ces haines royales font peser sur les peuples... --Et ces deux monstres trouvaient des instruments pour servir leurs vengeances? --Les meurtres qu'elle ne commettaient pas elles-mmes par le poison, elles les faisaient accomplir par le poignard... Frdgonde, dont la dpravation dpassait celle de la Messaline antique, s'entourait de jeunes pages; elle les enivrait de volupts terribles, troublait leur raison par des philtres qu'elle composait; ils entraient bientt dans une sorte de frnsie, et elle les lanait alors sur les victimes qu'ils devaient frapper... C'est ainsi qu'elle fit poignarder le roi Sigebert, mari de Brunehaut, et empoisonner leur fils Childebert... C'est ainsi, dit-on, qu'elle a fait tuer, coups de couteau, son mari Chilprik... --Quoi! Frdgonde n'pargna pas mme son poux? --Les uns lui attribuent ce meurtre, d'autres en accusent Brunehaut... les deux crimes sont probables: toutes deux avaient intrt le commettre: par la mort de Chilprik, Brunehaut vengeait sa soeur Galeswinthe, trangle par ce roi; Frdgonde, en le faisant assassiner, se vengeait de ce qu'il avait surpris, la veille de sa mort, l'un des innombrables adultres de cette Messaline, tire de l'esclavage pour monter au trne... --Et elle? mon pre, a-t-elle subi la peine due tant de forfaits? --La reine Frdgonde est morte paisiblement dans son lit en 597, ge de cinquante-cinq ans, bnie et enterre par les prtres dans la basilique de Saint-Germain-des-Prs, Paris, aprs avoir commis des crimes sans nombre... Du reste, Frdgonde a _longtemps et heureusement et habilement rgn_, comme disent les infmes et dvots pangyristes de ces monstres couronns... Oui, sa mort elle a laiss son fils Clotaire le jeune son royaume intact, et les bndictions du clerg l'ont accompagne dans sa tombe, cette glorieuse reine, car elle tait, pour les prtres, prodigue du bien d'autrui. Un frmissement d'horreur circula parmi les auditeurs de ce rcit; ces moeurs royales contrastaient d'une manire si effrayante avec les moeurs des habitants de la colonie, que ces bonnes gens croyaient entendre raconter quelque songe pouvantable clos dans le dlire de la fivre. Grgor reprit: --Ce Clotaire le jeune, fils de Frdgonde et de Chilprik, se trouve tre ainsi le petit-fils de Clotaire, le tueur d'enfants, et l'arrire-petit-fils de Clovis? --Oui... et comme il se montre digne de sa race, vous voyez, mes enfants, quelle re de nouveaux crimes va s'ouvrir; car sa mre Frdgonde lui a lgu l'implacable haine dont elle poursuivait Brunehaut... et ce duel mort va continuer entre celle-ci et le fils de sa mortelle ennemie... --Hlas! que de dsastres vont encore dchirer la Gaule durant cette lutte sanglante... --Oh! elle sera terrible... terrible... car les crimes de Frdgonde plissent auprs de ceux de Brunehaut, notre reine aujourd'hui, nous, habitants de la Bourgogne. --Mon pre, est-ce possible? Brunehaut plus criminelle que Frdgonde? --Ronan,--dit Odille en portant ses deux mains son front,--ce chaos de meurtres, accomplis dans une mme famille, donne le vertige... L'esprit se trouble et se lasse suivre le fil sanglant qui seul peut vous conduire au milieu de ce ddale de crimes sans nom. Grand Dieu! dans quel temps nous vivons!... Que verront donc nos enfants? -- moins que les dmons ne sortent de l'enfer, petite Odille, nos enfants ne pourront rien voir qui surpasse ce que nous voyons; car, je vous l'ai dit, les crimes de Frdgonde ne sont rien auprs de ceux de Brunehaut... Et si vous saviez ce qui se passe cette heure dans le splendide chteau de Chlons-sur-Sane, o cette vieille reine, fille, femme et mre de rois, tient en sa dpendance ses arrire-petits-enfants... Mais non... je n'ose... mes lvres se refusent raconter ces choses sans nom. --Ronan a raison. Il se passe aujourd'hui dans le chteau de la reine Brunehaut des horreurs qui dpassent les bornes de l'imagination humaine,--reprit Loysik en frmissant; puis s'adressant Ronan:--Mon frre, par respect pour nos jeunes familles, par respect pour l'humanit tout entire, n'achve pas... --C'est juste, Loysik; il y a quelque chose d'pouvantable penser que la reine Brunehaut est une crature de Dieu comme nous, et que comme nous... elle appartient l'espce humaine... --Frre Loysik, frre Loysik,--accourut dire un des moines laboureurs,--on a frapp la porte extrieure du monastre... une voix m'a rpondu que c'tait un message de l'vque de Chlons et de la reine Brunehaut. Ce nom, en un pareil moment, causa un profond tonnement et une sorte de crainte vague. --Un message de l'vque et de la reine?--reprit Loysik en se levant et se dirigeant vers la porte extrieure du monastre,--cela est trange! Le bac est amarr chaque soir de ce ct-ci de la rive, et les veilleurs ont l'ordre absolu de ne pas traverser la rivire durant la nuit; sans doute ce messager aura pris une barque _Noisan_ pour remonter la rivire. En parlant ainsi, le suprieur de la communaut s'tait approch de la porte massive et verrouille en dedans; plusieurs moines, portant des flambeaux, suivaient le suprieur; Ronan, le Veneur et un grand nombre de colons et de frres accompagnaient aussi Loysik; il fit un signe, la lourde porte roula sur ses gonds, et l'on vit au dehors, clairs par la lune, l'archidiacre et Gondowald, le chambellan de Brunehaut; derrire eux taient rangs en haie les hommes de guerre, casqus, cuirasss, boucliers au bras, lance la main, pe au ct. --Il y a l une trahison,--dit demi-voix Loysik, se retournant vers Ronan; puis s'adressant l'un des moines:--Qui donc, cette nuit, est de guet la logette du bac? --Nos deux prtres... Ils ont offert nos frres de les remplacer pour cette nuit de fte. --Je devine tout,--rpondit Loysik avec amertume;--puis s'adressant l'archidiacre qui, ainsi que Gondowald, s'tait arrt au seuil de la grande porte, tandis que leur escorte restait au dehors, il dit au guerrier et au prtre: --Qui tes-vous? que voulez-vous? --Je me nomme Salvien, archidiacre de l'glise de Chlons et neveu du vnrable Sidoine, vque de ce diocse... Je t'apporte les ordres de ton chef spirituel. --Et moi Gondowald, chambellan de notre glorieuse et illustre reine Brunehaut, je suis charg par elle de prter mon aide et celle de mes hommes l'envoy de l'vque. --Voici une lettre de mon oncle,--reprit l'archidiacre en prsentant ce parchemin Loysik.--Prends-en connaissance l'instant. --Mes yeux sont affaiblis par les annes, un de nos frres va faire tout haut cette lecture pour moi. --Il se peut qu'il y ait dans cette lettre des choses secrtes,--dit l'archidiacre;--je t'engage la faire lire voix basse. --Nous n'avons point ici de secret les uns pour les autres... Lis tout haut, mon frre. Et Loysik remit la missive l'un des membres de la communaut, qui excuta l'ordre de son suprieur. Cette lettre portait en substance que Sidoine, vque de Chlons, instituait l'archidiacre Salvien comme abb du monastre de Charolles, voulant ainsi mettre terme aux scandales et normits qui depuis tant d'annes affligeaient la chrtient par l'exemple de cette communaut; elle devrait tre l'avenir rigoureusement soumise la rgle de saint Benot, ainsi que l'taient alors presque tous les monastres de la Gaule. Les moines laques qui mriteraient cette faveur par leur vertu et par leur humble soumission aux ordres de leur nouvel abb obtiendraient la faveur toute chrtienne d'entrer dans la clricature et de devenir moines de l'glise romaine. De plus, en vertu du canon 7 du concile d'Orlans, tenu deux annes auparavant (l'anne 611), qui ordonnait que les domaines, terres, vignes, esclaves, pcules qui seraient donns aux paroisses demeurassent en la puissance de l'vque, tous les biens du monastre et de la colonie formant, bien dire, la paroisse de Charolles, devaient, l'avenir, demeurer en la puissance de l'vque de Chlons, qui commettait son neveu l'archidiacre Salvien la direction de ces biens. Le prlat terminait la missive en ordonnant son cher fils en Christ, Loysik, de se rendre sur l'heure en la cit de Chlons pour y entendre le blme de son vque et pre spirituel, et y subir humblement la pnitence ou chtiment qu'il pourrait lui infliger. Enfin, comme il se pouvait faire que le frre Loysik, par une suggestion diabolique, commt l'normit de mpriser les ordres de son pre spirituel, le noble Gondowald, chambellan de la glorieuse reine Brunehaut, tait charg par cette illustrissime et excellentissime princesse de faire excuter, au besoin, par la force, les ordres de l'vque de Chlons. Le moine laboureur achevait peine la lecture de cette missive que Gondowald ajouta d'un air hautain et menaant: --Oui, moi, chambellan de la glorieuse reine Brunehaut, notre trs-excellente et trs-redoutable matresse, je suis charg par elle de te dire toi, moine, que si toi et les tiens vous aviez l'audace de dsobir aux ordres de l'vque, ainsi que cela pourrait arriver, d'aprs les insolents murmures que je viens d'entendre, je vous fais attacher, toi et les plus rcalcitrants, la queue des chevaux de mes cavaliers, et je vous conduis ainsi Chlons, htant votre marche coups de bois de lance. Vingt fois en effet la lecture de la missive de l'vque avait t interrompue par les murmures indigns de la foule: moines laboureurs ou colons; il fallut l'imposante autorit de Loysik pour obtenir des assistants exasprs assez de silence pour que la lecture de la missive piscopale pt se terminer; mais lorsque le frank Gondowald eut prononc, d'un air de dfi, ses insolentes menaces, la foule y rpondit par une explosion de cris furieux mls de ddaigneuses railleries. Ronan, le Veneur et quelques vieux Vagres n'avaient pas t des derniers se rvolter contre les prtentions spoliatrices de l'vque de Chlons, qui voulait simplement s'approprier les biens des moines laboureurs et des colons, au mpris de tout droit. Quoique blanchis par l'ge, les Vagres avaient senti bouillonner leur vieux sang batailleur. Ronan, toujours homme d'action, se souvenant de son ancien mtier, avait dit tout bas au Veneur: --Prends vingt hommes rsolus, ils trouveront des armes dans l'arsenal, et cours au bac, afin de couper la retraite ces Franks... Je me charge de ce qu'il reste faire ici, car, foi de Vagre... je me sens rajeuni de cinquante ans! --Et moi donc, Ronan, pendant la lecture de la lettre de cet insolent vque, et surtout lorsqu'a parl le valet de cette reine infme, vingt fois j'ai cherch une pe mon ct. --Rassemble nos hommes au milieu de ce tumulte, sans tre remarqu, je vais faire ainsi de mon ct; l'arsenal contient suffisamment d'armes pour nous armer tous... Et les deux vieux Vagres allrent de ci, de l, disant un mot l'oreille de certains colons ou moines, qui disparurent successivement au milieu du tumulte croissant, que dominait peine la voix ferme et sonore de Loysik, rpondant l'archidiacre: --L'vque de Chlons n'a pas droit d'imposer cette communaut une rgle particulire ou un abb; nous choisissons librement nos chefs, de mme que nous consentons la rgle que nous voulons suivre, pourvu qu'elle soit chrtienne; tel est le droit antrieur et originel qui a prsid l'tablissement de tous les monastres de la Gaule; les vques n'ont sur nous que la juridiction spirituelle qu'ils exercent sur les autres laques; nous sommes ici matres de nos biens et de nos personnes, en vertu d'une charte du feu roi Clotaire, qui dfend formellement ses ducs, comtes ou vques, de nous inquiter. Tu parles de conciles, moi aussi je les ai lus; il y a de tout dans les conciles, le mal et le bien, le juste et l'injuste; or, ma mmoire ne faiblit pas encore, et voici ce que dit fort justement cette fois le concile de 611: _Nous avons appris que certains vques tablissent injustement abbs dans certains monastres, quelques-uns de leurs parents ou de leurs favoris et leur procurent des avantages iniques, afin de se faire donner par la violence tout ce que peut ravir au monastre l'exacteur qu'ils y ont envoy._ L'archidiacre se mordit les lvres, et une hue prolonge couvrit sa voix lorsqu'il voulut rpondre. --Ce concile ne tiendrait pas ce langage, qui est celui de la justice,--reprit Loysik,--que je ne reconnais aucun concile, aucun prlat, aucun roi, le droit de dpossder des gens honntes et laborieux des terres et de la libert qu'ils tiennent avant tout de leur droit naturel. --Je te dis, moi, que ton monastre est une nouvelle Babylone, une moderne Gomorrhe!--s'cria l'archidiacre;--l'vque de Chlons en avait t prvenu, j'ai voulu voir par moi-mme et j'ai vu... Et je vois des femmes, des jeunes filles dans ce saint lieu, qui devrait tre consacr aux austrits, la prire et la retraite. Je vois tous les ferments d'une immonde orgie, qui devait sans doute se prolonger jusqu'au jour, au milieu de monstrueuses dbauches, o la promiscuit de la chair des hommes et des femmes va... --Assez!--s'cria Loysik indign;--je te dfends, moi, chef de cette communaut, je te dfends de souiller davantage les oreilles de ces pouses, de ces jeunes filles rassembles ici avec leur famille, pour clbrer paisiblement l'anniversaire de notre tablissement dans cette terre libre, qui restera libre comme ceux qui l'habitent! --Archidiacre, c'est trop de paroles!--s'cria Gondowald;-- quoi bon raisonner avec ces chiens... n'as-tu pas l mes hommes pour te faire obir? --Je veux tenter un dernier effort pour ouvrir les yeux de ces malheureux aveugls,--rpondit l'archidiacre;--cet indigne Loysik les tient sous son obsession diabolique... Oui, vous tous qui m'entendez, tremblez si vous rsistez aux ordres de votre vque! --Salvien,--dit Loysik,--ces paroles sont vaines, tes menaces seront impuissantes devant notre ferme rsolution de maintenir la justice de nos droits; nous te repoussons comme abb de ce monastre; ces moines laboureurs et les habitants de celle colonie ne doivent compte de leurs biens personne... Ce dbat inutile est affligeant, mettons-y fin; la porte de ce monastre est ouverte ceux qui s'y prsentent en amis, mais elle se ferme devant ceux qui s'y prsentent en ennemis et en matres, au nom de prtentions d'une folle iniquit... Donc, retire-toi d'ici... --Oui, oui, va-t'en d'ici, archidiacre du diable!--dirent plusieurs voix,--ne trouble pas plus longtemps notre fte! tu pourrais t'en repentir. --Une rbellion! des menaces!--s'cria l'archidiacre.--Gondowald,--ajouta le prtre en s'effaant, pour laisser pntrer dans l'intrieur de la cour le chef des guerriers franks,--vous savez les ordres de la reine... --Et sans tes lenteurs, ces ordres depuis longtemps seraient excuts! A moi, mes guerriers... garrottez ce vieux moine, et exterminez cette plbe si elle bronche! --A moi, mes enfants! assommez ces Franks! et vive la vieille Gaule! Qui parlait ainsi? le vieux Ronan, suivi d'une trentaine de colons et de moines laboureurs, hommes rsolus, vigoureux et parfaitement arms de lances, de haches et d'pes. Ces bonnes gens, sortant sans bruit de l'enceinte du monastre par la cour des tables, avaient, sous les ordres de Ronan, fait le tour des btiments extrieurs jusqu' l'angle du mur de clture; l, ils s'taient tenus cois et embusqus, jusqu'au moment o Gondowald avait appel lui ses guerriers. Alors sortant de leur embuscade, les gens de Ronan s'taient l'improviste prcipits sur les Franks. Au mme instant, Grgor, accompagn d'une troupe dtermine, non moins nombreuse et bien arme que celle de son pre, sortait des btiments intrieurs du monastre, se faisait jour travers la foule, dont tait remplie la cour, et s'avanait en bon ordre. L'archidiacre, Gondowald et leur escorte de vingt guerriers se trouvrent ainsi envelopps par une soixantaine d'hommes rsolus, et il faut leur rendre cette justice, anims d'intentions trs-malveillantes pour la peau des Franks. Ceux-ci, pressentant ces dispositions, ne songrent pas rsister srieusement, aprs un lger engagement ils se rendirent. Cependant, Gondowald ayant, dans un premier mouvement de surprise et de rage, lev son pe sur Loysik et bless un des moines, qui avait couvert le vieillard de son corps, Gondowald, quoique chambellan de sa glorieuse reine Brunehaut, fut terrass, rou de coups et vit ses hommes dsarms, aprs leur rsistance inutile, qui leur valut force horions appliqus par des mains gauloises et fort rustiques. Mais, grce l'intervention de Loysik, il ne coula, dans cette rapide mle, d'autre sang que celui du moine lgrement bless par Gondowald; ce noble chambellan fut, par prcaution, solidement garrott au moyen des menottes et du trousseau de cordes dont il s'tait muni l'intention de Loysik, avec une prvoyance dont le vieux Ronan lui sut gr. --Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, je vous excommunie tous!--s'cria l'archidiacre blme de fureur.--Anathme celui qui oserait porter une main sacrilge sur moi, prtre et oint du Seigneur! --Ne me tente pas, crois-moi, _oint_ que tu es! car tout vieux que je suis, foi d'ancien Vagre, j'ai terriblement envie de mriter ton excommunication, en appliquant sur ton chine sacre une vole de coups de fourreau d'pe! --Ronan, Ronan! pas de violence,--dit Loysik;--ces trangers sont venus ici en ennemis, ils ont vers le sang les premiers; vous les avez dsarms, c'tait justice... --Et leurs armes enrichiront notre arsenal,--dit Ronan.--Allons, enfants, rcoltez-moi cette bonne moisson de fer... Par ma foi, nous serons arms comme des guerriers royaux! --Que ces soldats et leur chef soient conduits dans une des salles du monastre,--ajouta Loysik;--ils y seront enferms, des moines arms veilleront la porte et aux fentres. --Oser me retenir prisonnier, moi! officier de la maison de la reine Brunehaut!--s'cria Gondowald en grinant des dents et se dbattant dans ses liens.--Oh! tout ton sang ne payera pas cette audace, moine insolent! Ma redoute matresse me vengera! --La reine Brunehaut a agi contrairement tous les droits, toute justice, en envoyant ici des hommes de guerre prter main-forte au message de l'vque de Chlons, lors mme que sa prtention et t aussi quitable qu'elle est inique,--rpondit Loysik; puis s'adressant ses moines:--Emmenez ces hommes, et surtout qu'il ne leur soit point fait de mal; s'ils ont besoin de provisions, qu'on leur en donne... Les moines emmenrent les guerriers franks, et leur chef qu'il fallut traner de force, tant cet enrag tait furieux. Ceci fait, Loysik dit l'archidiacre, pantois, colre et sournois comme un renard pris au pige: --Salvien, je dois avant tout assurer le repos de cette colonie et de cette communaut; je suis donc oblig d'ordonner que tu restes prisonnier dans ce monastre... --Moi?... moi aussi... tu oses... --Ne redoute rien, tu seras trait avec gard, tu auras pour prison l'enceinte du monastre... Dans trois ou quatre jours au plus tard... lors de mon retour, tu seras libre. Lorsque l'archidiacre eut disparu, Ronan dit Loysik: --Frre, tu as parl cet homme de ton retour? tu pars donc? -- l'instant mme... Je vais Chlons... Je verrai l'vque, je verrai la reine. --Que dis-tu, Loysik!--s'cria Ronan avec une anxit douloureuse,--tu nous quittes, tu vas affronter Brunehaut; mais ce nom dit tout: Vengeance implacable. Loysik, c'est courir ta perte!... Les moines laboureurs et les colons, partageant l'inquitude de Ronan, se livrrent aux supplications les plus tendres, les plus pressantes, afin de dtourner Loysik de son projet tmraire: le vieux moine fut inbranlable; et, pendant que l'un des frres qui devait l'accompagner faisait la hte quelques prparatifs de voyage, il se rendit dans sa cellule pour y prendre la charte du roi Clotaire. Ronan et sa famille accompagnrent Loysik, il leur dit tristement: --Notre position est pleine de prils: il s'agit non-seulement du sort de ce monastre, mais de celui de la colonie tout entire. Vous avez eu facilement raison d'une vingtaine de guerriers; mais, songer rsister par la force l'immense et terrible pouvoir de Brunehaut, c'est vouloir le ravage de cette valle, le massacre ou l'esclavage de ses habitants... Cette charte de Clotaire confirme notre droit; mais qu'est-ce que le droit pour Brunehaut! --Alors, mon frre, que vas-tu faire Chlons dans l'antre de cette louve... --Tenter d'obtenir justice. --Obtenir justice!... Mais, tu l'as dit, qu'est-ce que le droit pour Brunehaut?... --Elle se joue du droit comme de la vie des hommes, je le sais; pourtant j'ai quelque espoir... Je dsire que vous gardiez ici l'archidiacre et ses guerriers prisonniers... d'abord parce que, dans leur fureur, ils m'auraient sans doute rejoint et tu en route; or je tiens vivre pour mener bonne fin ce que j'entreprends aujourd'hui; puis, au lieu de me laisser prvenir par l'archidiacre et le chambellan, je prfre instruire moi-mme l'vque et la reine Brunehaut des motifs de notre rsistance. --Mon frre, si cette justice que tu vas tenter d'obtenir au pril de ta vie tu ne l'obtiens pas? si cette reine implacable te fait gorger... comme elle a fait gorger tant d'autres victimes?... --Alors, mon frre, l'acte d'iniquit s'accomplira. Alors, si l'on veut non-seulement soumettre vos biens, vos personnes la tyrannie et aux exactions de l'glise, mais encore vous ravir, par la violence, le sol et la libert que vous avez reconquis et qu'une charte a garantie, alors vous aurez prendre une rsolution suprme... oui; alors, croyez-moi, rassemblez un conseil solennel, ainsi que faisaient autrefois nos pres lorsque le salut de la patrie tait menac... Qu' ce conseil les mres et les pouses prennent place, selon l'antique coutume gauloise; car l'on dcidera du sort de leurs maris et de leurs enfants... L, vous aviserez avec calme, sagesse et rsolution, sur ces trois alternatives, les seules, hlas! qui vous resteront:--devrez-vous subir les prtentions de l'vque de Chlons, et accepter un servage dguis qui changera bientt notre libre valle en un domaine de l'glise exploit son profit;--devrez-vous vous rsigner si la reine, foulant aux pieds tous les droits, dchire la charte de Clotaire et dclare notre valle: _domaine du fisc royal_, ce qui sera pour vous la spoliation, la misre, l'esclavage et la honte;--ou bien enfin, devrez-vous, forts de votre bon droit, mais certains d'tre crass, protester contre l'iniquit royale ou piscopale par une dfense hroque, et vous ensevelir, vous et vos familles, sous les ruines de vos maisons[E]? --Oui... oui... tous, hommes, femmes, enfants, plutt que de redevenir esclaves, nous saurons combattre ou mourir comme nos aeux, Loysik! Et ce sanglant enseignement fera peut-tre sortir les populations voisines de leur lche torpeur... Mais, frre... frre... te voir partir seul... pour affronter un pril que je ne peux partager!... --Allons, Ronan, pas de faiblesse, je ne te reconnais plus... Que ds cette nuit tous les postes fortifis de la valle soient occups comme il y a cinquante ans, lors de l'invasion de Chram en Bourgogne; ta vieille exprience militaire et celle du Veneur seront d'un grand secours ici; il n'y a d'ailleurs aucune attaque redouter pendant quatre ou cinq jours; car il m'en faut deux pour me rendre Chlons, et un laps de temps pareil est ncessaire aux troupes de la reine pour se rendre ici, dans le cas o elle voudrait recourir la violence. Jusqu'au moment de mon arrive Chlons, l'vque et Brunehaut ignoreront si leurs ordres ont t ou non excuts, puisque le diacre et le chambellan restent ici prisonniers. --Et au besoin ils serviront d'otages. --C'est le droit de la guerre... Si cet vque insens, si cette reine implacable veulent la guerre! il faut aussi garder prisonniers les deux prtres qui ont par trahison amen ici l'archidiacre. --Misrables tratres!... J'ai entendu tes moines parler de la leon qu'ils se rservent de leur donner... grands coups de houssine... --Je dfends formellement toute violence l'gard de ces deux prtres!--dit Loysik d'une voix svre, en s'adressant deux moines laboureurs qui taient alors dans sa cellule.--Ces clercs sont les cratures de l'vque, ils auront obi ses ordres; aussi, je vous le rpte, pas de violences, mes enfants. --Bon pre Loysik, puisque vous l'ordonnez, il ne sera fait aucun mal ces tratres. Les adieux que les habitants de la colonie et des membres de la communaut adressrent Loysik furent navrants; bien des larmes coulrent, bien des mains enfantines s'attachrent la robe du vieux moine; mais ces tendres supplications furent vaines, il partit accompagn jusqu'au bac par Ronan et sa famille: l se trouva le Veneur, charg de couper la retraite aux Franks. En occupant ce poste avec ses hommes, il avait aperu, de l'autre ct de la rivire, les esclaves gardant les chevaux des guerriers et les bagages de l'archidiacre. Le Veneur crut prudent de s'emparer de ces hommes et de ces btes; il laissa, prs de la logette du guet, la moiti de ses compagnons, et, la tte des autres, il traversa la rivire dans le bac. Les esclaves ne firent aucune rsistance, et, en deux voyages, chevaux, gens et chariots furent amens sur l'autre bord. Loysik approuva la manoeuvre du Veneur; car les esclaves, ne voyant pas revenir Gondowald et l'archidiacre, auraient pu retourner Chlons donner l'alarme, et il importait au vieux moine, pour ses projets, de tenir secret ce qui s'tait pass au monastre. Loysik, vu son grand ge et les longueurs de la route, crut pouvoir user de la mule de l'archidiacre pour ce voyage; elle fut donc rembarque sur le bac, que Ronan et son fils Grgor voulurent conduire eux-mmes jusqu' l'autre rive, afin de rester quelques moments de plus avec Loysik. L'embarcation toucha terre; le vieux moine laboureur embrassa une dernire fois Ronan et son fils, monta sur la mule, et, accompagn d'un jeune frre de la communaut qui le suivait pied, il prit la route de Chlons, sjour de la reine Brunehaut. Cette lettre devait tre place avant l'pisode de la _Crosse abbatiale_, qui fait partie du cinquime volume, et qui suit _Ronan le Vagre_; nous donnons cette lettre la fin de ce volume, afin de ne pas interrompre le rcit dans le cinquime volume. L'AUTEUR AUX ABONNS DES MYSTRES DU PEUPLE. Chers lecteurs, Nous avons cru devoir donner de longs dveloppements l'pisode de _Ronan le Vagre_, ce rcit vous retraait la conqute de la Gaule, notre mre patrie, l'un des faits les plus capitaux de l'histoire des sicles passs, puisque les partisans de la royaut du droit divin et les ultramontains revendiquent encore aujourd'hui pour leurs _rois_ et pour leur _foi_, cette sanglante et inique origine. Dernirement encore, l'Assemble nationale, (sance du 15 janvier 1851), n'avons-nous pas entendu le plus loquent dfenseur du parti lgitimiste prononcer ces paroles propos de HENRI V: _En rentrant en France il ne peut tre que le premier des Franais... le ROI... de ce pays que ses aeux ont CONQUIS....._--Quelques jours auparavant, lors de la discussion du projet de loi sur l'observance force du dimanche, n'avons-nous pas entendu M. Montalembert invoquer LA FOI DE CLOVIS! La foi de Clovis! jugez, chers lecteurs, vous qui connaissez Clovis, sa foi et les actes de ce fervent catholique. Telle est donc, de l'aveu mme des partisans du droit divin, l'origine de ce droit: _la conqute_, c'est--dire, _la violence_, _la spoliation_, _le massacre_... Certes, nous ne prtendons point que les lgitimistes d'aujourd'hui soient des hommes de violence, de spoliation, de massacre; mais l'inexorable fatalit des faits, l'histoire en un mot, prouve chacune de ses pages l'abominable et oppressive iniquit de ce prtendu droit divin, alors consacr par l'odieuse complicit de l'glise catholique. Puis vous aurez remarqu, chers lecteurs, la part que le clerg gaulois prise cette conqute, dont il a partag les dpouilles ensanglantes. Nous tudierons dans les rcits suivants les consquences de cette _conqute_, le sort des peuples toujours rduits aux douleurs et aux misres de l'esclavage, les dsastres de la Gaule incessamment dchire par les guerres civiles ou ravage par les invasions des Arabes au huitime sicle, et des Normands au neuvime et au dixime... Oui, des Arabes, car, chose trange, _Abd-el-Kader_, cet intrpide et dernier dfenseur de la nationalit arabe (car tout en rendant un juste hommage l'admirable bravoure de notre arme, n'oublions pas que lui aussi, comme les Gaulois du vieux temps, combattait pour son foyer, pour sa religion, pour sa patrie...) tandis que Abd-el-Kader est aujourd'hui prisonnier au chteau de Blois, il y a onze sicles les anctres de cet mir, alors matres de presque tout le midi de la Gaule, o ils s'tablirent durant de longues annes, poussrent leurs excursions guerrires jusqu' _Bordeaux_, jusqu' _Tours_, jusqu' _Poitiers_, jusqu' _Blois_... _Blois_ o cette heure Abd-el-Kader, par un trange revirement du sort des nations, semble expier la conqute de ses anctres, matres en ces temps-l d'une partie de notre sol, comme nous sommes aujourd'hui matres de l'Afrique. Vous allez enfin, chers lecteurs, dans l'pisode de la _Crosse abbatiale_, assister des scnes tranges qui se passent au milieu d'un couvent de femmes. Ces trangets, je dois les justifier par quelques citations relatives de semblables scnes rapportes par les chroniqueurs contemporains. .....Chrodielde et plusieurs de ses religieuses retournrent Poitiers et se mirent en sret dans la basilique de Saint-Hilaire, runissant autour d'elles des voleurs, des meurtriers, des adultres, des criminels de toute espce, car elles se prparaient combattre... ..... Les scandales que le diable avait fait natre dans le monastre de Poitiers devenaient de plus en plus dplorables... On accusait l'abbesse d'ouvrir les bains du monastre des hommes, d'avoir continuellement autour d'elle des jeunes gens habills en femmes, etc., etc. (Grgoire, vque de Tours, liv. IX, X et suivants.) Un autre vque, nomm _Venance Fortunat_, crivait deux religieuses les vers suivants pour rendre hommage aux repas succulents qu'elles lui prparaient de leurs mains chries: .....Au milieu des dlices varies, lorsque tout flattait mon got, je dormais et je mangeais tour tour, j'ouvrais la bouche, je fermais les yeux, toutes les sauces tentaient mon apptit; croyez-le bien, _mes chries_, j'avais l'esprit troubl, il m'et t difficile de m'exprimer librement; ni mes doigts ni ma plume ne pouvaient tracer des vers: l'ivresse de ma muse avait rendu mes mains incertaines, car je ne suis pas l'_abri des accidents qui menacent le commun des buveurs_; la table mme me semblait nager dans le vin, etc. (_Posies de_ VENANCE FORTUNAT, liv. VII, p. 24.) Un dernier mot de gratitude, chers lecteurs, pour vous remercier de votre intrt constant pour cette oeuvre, que les prtentions monarchiques et clricales, coalises contre la rpublique dmocratique et sociale, rendent presque de circonstance. Paris, 20 janvier 1851. EUGNE SUE, Reprsentant du peuple pour le dpartement de la Seine. NOTES. LA GARDE DE POIGNARD. PROLOGUE. [Footnote A: M. Amde Thierry, dans son _Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_, t. II, p. 474, nous donne les dtails suivants sur les origines des _Bagaudes_ et de la _Bagaudie_: Pressurs par les propritaires que pressuraient leur tour les agents du fisc, les paysans (_gaulois_) avaient quitt par troupes leurs chaumires pour mendier un pain qu'on ne pouvait pas leur donner. Rebuts partout et chasss par les milices des villes, ils se faisaient bandits ou _Bagaudes_, mot gaulois quivalant au premier; ils allaient en _Bagaudie_, suivant l'expression consacre. On vit dans des cantons entiers les colons se runir, tuer et manger leur btail, et, monts sur leurs chevaux de labour, arms de leurs instruments de culture, fondre sur les campagnes comme une tempte. Rien n'chappait ces bandes affames qui laissaient, aprs leur passage, strile et nue, la terre que leurs sueurs devaient fconder. Les champs ravags, ils passaient aux villes, dont une populace, amie du pillage et non moins misrable, leur ouvrait souvent les portes. Cette misre tait si gnrale en Gaule, il y avait l tant d'habitudes de dsordre, tant d'instincts violents, qu'en peu de mois les Bagaudes formrent une arme qui s'organisa et confra ses deux principaux chefs les titres de Csar et d'Auguste. Ces singuliers _Csars_, qui avaient pour peuple des voleurs, pour empire la terre qu'ils dvastaient, pour pallium des haillons, et pour palais les forts et la vote du ciel, se nommaient lian et Amand. Ils ne rsistrent pas l'orgueil de se faire frapper des mdailles dont quelques-unes nous sont restes. L'une d'elles prsente la tte radie d'Amandus, empereur, Csar, Auguste, pieux et heureux, avec ce mot au revers: _Esprance_. lius et Amandus (Alian et Amand) concentrrent leurs forces aux environs de Paris, un peu au-dessus du confluent de la Seine avec la Marne. Ils avaient l, pour place d'armes, un chteau d'un abord presque inaccessible et qui, suivant la tradition, avait t bti et fortifi par Jules Csar. De ce point ils lanaient leurs bandes non-seulement sur les campagnes, mais encore sur les villes les plus populeuses; c'est ainsi qu'ils se jetrent sur Autun. Aprs leur apparition il ne resta de cette belle cit, l'un des centres de la civilisation romaine, qu'un monceau de ruines. L'insurrection gauloise devint si grave que le nouveau chef de l'empire crut ncessaire d'envoyer dans la Gaule son collgue Maximien. Celui-ci n'avait point le gnie politique de Diocltien, mais c'tait un brave soldat et un gnral habile; il vint facilement bout des troupes indisciplines d'lianus et d'Amandus. Il les fora enfin dans leur chteau qu'il dtruisit. Ce fut en cet endroit que s'leva plus tard l'Abbaye de Saint-Maur des Fosss. Ainsi fut rprime et vaincue la premire _Bagaudie_. De la seconde Bagaudie date l'affranchissement de la Bretagne. On voit reparatre les _Bagaudes_ la fin du rgne de Valentinien Ier. Cette fois, ils n'essayent point de se runir en une grande arme: ils se cachent dans les bois, par petites troupes; c'est de l qu'ils s'lancent pour chercher le pain qui leur manque, ou pour se venger des magistrats romains, leurs oppresseurs. Valentinien ordonna contre eux d'actives poursuites: on parvint encore les faire disparatre. Tous ceux qui tombrent aux mains des soldats impriaux prirent dans les plus affreux supplices. Le peuple devait les honorer plus tard comme des _saints_ et des _martyrs_. Enfin, il y eut encore une insurrection des _Bagaudes_ au commencement du cinquime sicle. Ce fut au moment de la grande invasion quand les Alains, les Suves, les Burgondes et les Vandales, aprs avoir forc la barrire du Rhin, se jetrent sur la Gaule et portrent la dvastation dans ses plus belles provinces. Cette insurrection de _Bagaudes_, sur laquelle nous n'avons point de dtail, est la dernire dont les documents anciens fassent mention. Il n'y eut, plus tard, dans les campagnes, que des soulvements partiels qui ne rappellent en rien l'ancienne _Bagaudie_. Le nom mme de _Bagaude_ disparut peu peu: la fin du cinquime sicle, on se servait dj de mots germaniques pour dsigner non point seulement les Barbares, mais encore les Gallo-Romains qui, runis par troupes, pillaient et ravageaient les terres qui avaient appartenu autrefois l'Empire.] CHAPITRE PREMIER. [Footnote A: Le nom de _Warg_ qui signifie _toup_, _tte de loup_, tait donn, dans l'ancienne Germanie, au _banni_, au _proscrit_. Le vagabond qui errait sans feu ni lieu, quoique non proscrit, tait appel dans les lois germaniques _wargangus_. On appelait parfois _vargus_ ou _wagre_ l'exil. Voyez J. Grimm et M. Michelet qui a reproduit les recherches du savant Allemand dans l'ouvrage intitul les _Origines du droit franais_. Plusieurs textes anciens prouvent que ds le commencement des invasions franques, on appelait, dans les Gaules, WARGR, WAGRE, WARGES, _ttes de loup_, _proscrits_, _exils_, tous ceux qui se livraient au vagabondage ou une vie de dsordre. Dj, du temps de Sidoine Apollinaire, avant la fin du cinquime sicle, on appliquait les noms germaniques de _warger_, _warges_, mme aux Gaulois, propritaires dpossds ou esclaves fugitifs, qui se runissaient par bandes l'imitation des _Bagaudes_, pour se livrer, en armes, au pillage et la dvastation. Il nous suffira de citer ici un passage d'une lettre de Sidoine Apollinaire. L'vque des Arvernes intercde auprs de son ami S. Loup, pour une femme qui a t enleve et vendue sur un march d'esclaves, dit-il, par des brigands originaires du pays qu'on appelle _Warges_... _Unam feminam... quam forte_ WARGORUM, _hoc enim nomine indigenas latrunculos nuncupant, superventus abstraxerat_... _pist._ VI, 4. Ce passage nous dispense d'une plus longue dissertation.] [Footnote B: Voir la note A sur les Bagaudes.] [Footnote C: _Histoire d'Auvergne_, t. I, p. 129.] [Footnote D: Les vques maris avant l'piscopat continuaient souvent de vivre avec leurs femmes, auxquelles ils donnaient le nom de soeur.] [Footnote E: Nous empruntons un mmoire indit de notre savant et excellent ami Janowski (mmoire couronn par l'Institut), la nomenclature suivante des diverses fonctions des esclaves dpendants d'une villa: _arator_, _venitor_, bubulus, _porcarius_, _caprarius_, _taber-ferrarius_, _aurifices_, _argentarius_, _sutor_, _tornator_, _carpentarius_, _scutator_, _accipitores_; (les esclaves qui faisaient la cervoise, le cidre, la poire): _qui facient cervisiam pomaticum_, _pistor_, _retiator_, _venator_, _molinarines_, _forestarius_, _majordomus_, _infestor_; (celui qui apporte les plats sur la table): _scautio_, _marescalcus_, _strator_, _seneschalus_.] [Footnote F: Les femmes des vques maris s'appelaient _vchesses_.] [Footnote G: On appelait gynce l'appartement des femmes. Le gynce tait un atelier dans lequel se confectionnaient les vtements destins toute la famille. Outre les ouvrages excuts dans cet atelier, au profit du matre, on y en faisait d'autres pour l'entretien et le service des femmes qui les habitaient. Les femmes des seigneurs ou les matresses de maison ne prsidaient pas toutes aux travaux de leurs gynces, car le concile de Nantes en accuse plusieurs de braver les lois divines et humaines en frquentant sans cesse les assembles et les assises publiques, au lieu de rester au milieu des femmes de leurs gynces pour disserter sur leurs lainages, les tissus et autres ouvrages de leur sexe.] [Footnote H: Les _leudes_ taient les compagnons de guerre du chef frank, que chaque bande choisissait pour son chef; ils lui juraient fidlit (en germain _treue_, _trust_); on les appelait _leudes_, _fidles_ ou _antrustions_; mais cette dernire appellation tait plus spcialement consacre aux compagnons de guerre du roi. Lors de la conqute, Clovis ou ses successeurs, aprs s'tre rserv la part du lion dans la spoliation du sol de la Gaule, distriburent, sous le titre de _bnfices_, une partie des terres aux chefs de bandes, leurs compagnons de guerre. M. Guizot, dans son _Histoire de la civilisation en France_ (t. I, p. 249), dpeint avec autant de sagacit que de savoir l'tablissement territorial d'un chef de leudes en Gaule: ... Lorsqu'une bande arrivait quelque part et prenait possession des terres, ne croyez pas que cette occupation et lieu systmatiquement, ni qu'on divist le territoire par lots, et que chaque guerrier en ret un selon son importance et son rang; le chef de la bande, ou les diffrents chefs qui s'taient runis, _s'appropriaient_ de vastes domaines; la plupart des guerriers qui les avaient suivis continuaient de vivre autour d'eux la mme table, sans proprit qui leur appartnt spcialement... La vie commune, _le jeu_, _la chasse_, _les banquets_, c'taient l leurs plaisirs de barbares; comment se seraient-ils rsigns s'isoler? l'isolement n'est supportable qu' la condition du travail; or, ces barbares taient essentiellement oisifs, ils avaient donc besoin de vivre ensemble, et beaucoup de leudes restrent auprs de leur chef, menant sur ses domaines peu prs la mme vie qu'ils menaient auparavant sa suite; aussi naquit plus tard entre eux une prodigieuse ingalit; il ne s'agit plus de quelque diversit personnelle de force, de courage, ou d'une part plus ou moins considrable en terres, en bestiaux, en esclaves, en meubles prcieux; le chef, devenu grand propritaire, disposa de beaucoup de moyens de pouvoir, et les autres taient toujours de simples guerriers. Nanmoins, le besoin de conserver auprs d'eux ces guerriers pour la ncessit d'une dfense commune, poussait les chefs augmenter sans cesse le nombre de leurs leudes; les rois Gontran et Childebert stipulent en 587: Qu'ils ne chercheront pas rciproquement se dbaucher leurs leudes, et qu'ils ne conserveront pas leur service ceux qui auraient abandonn l'un d'entre eux. (Grgoire de Tours, liv. IX, ch. XX.)] [Footnote I: Voir Thierry, _Lettres sur l'Hist. de France_, p. 77.] [Footnote J: Au commencement de ce sicle, o l'administration romaine importe en Gaule subsista encore pendant quelques annes malgr l'invasion des Franks, la classe des _curiales_ comprenait tous les citoyens habitants des villes, qu'ils y fussent ns ou qu'ils fussent venus s'y tablir, et possdant une certaine fortune territoriale. Les _curiales_ avaient pour fonctions: 1 d'administrer les affaires de la ville, ses dpenses et ses revenus; dans cette double situation, les curiales rpondaient non-seulement de leur gestion individuelle, mais des besoins de la ville, auxquels ils taient forcs de pourvoir eux-mmes, en cas d'insuffisance des revenus municipaux; 2 de percevoir les impts publics sous la responsabilit de leurs biens propres en cas de non-recouvrement; 3 nul curiale ne pouvait vendre, sans la permission du gouverneur de la province, la proprit qui le rendait curiale, ni s'absenter de la ville; sinon, et dans le cas o ils ne revenaient plus, leurs biens taient confisqus au profit de la cit. Les fonctions de curiales entranaient des charges et une responsabilit trs grandes; le corps entier du clerg, depuis le simple clerc jusqu' l'archevque, s'en taient exempts, mais ils les prsidaient conjointement avec le prfet de la ville, sous les Romains et avec le comte, pendant les premiers temps de la conqute franque. (Voir _Code Thodosien_, liv. VI, tit. XXII; liv. II, _Thorie des lois politiques de la France_; liv. I, _Preuves_, p. 544, cits par M. Guizot; _Essais sur l'Histoire de France_, p. 19.)] [Footnote K: Ainsi que nous l'tablirons dans l'une des notes suivantes, les vques runis en concile tendaient de plus en plus dominer les moines laques et les absorber dans l'glise; ainsi le concile d'Orlans (553) dcrte: Qu'il ne soit point permis aux moines d'errer loin de leur monastre, sans la permission de l'vque du diocse.] [Footnote: L et M: Voir dans la lettre prcdente l'pisode de KARADEUK _le Bagaude_ et RONAN _le Vagre_, le passage relatif l'abominable brutalit d'un seigneur Frank, textuellement extrait de saint Grgoire, vque de Tours, ainsi que la frocit de l'vque Cautin, enfermant un vivant avec un mort en putrfaction.] [Footnote N: La portion du sol que Clovis et ses descendants accordrent aux chefs de bandes et leurs leudes qui l'avaient suivi dans la conqute de la Gaule s'appelait un _bnfice_. Il existait des terres donnes bnfices de plusieurs sortes: 1 des bnfices qui pouvaient tre arbitrairement rvoqus par le donateur; 2 des bnfices temporaires; 3 des bnfices concds vie; 4 des bnfices hrditaires. Les obligations des _bnficiers_, soit temporaires, soit viagers, soit hrditaires, demeurrent longtemps exprimes par le mot vague de _fidlit_. _Fidlit_ qui se rsumait gnralement par ces obligations: 1 les dons d'argent que le bnficier faisait au roi, soit l'poque o il convoquait ses _fidles_ au Champ-de-Mars, soit lorsqu'il venait passer quelque temps dans la province o tait situ le bnfice (_Annal. Hildesh. a. 750; ap. Leibnitz Script. Rer. Brunswik; ap. Guizot, Des institutions politiques en France, du cinquime au dixime sicle_, p. 66); 2 la fourniture des denres, moyens de transport, logement, etc., fournir, soit aux envoys du roi, soit aux envoys trangers qui traversaient la contre se rendant vers le roi; 3 l'obligation du service militaire; en d'autres termes, l'obligation de suivre le roi de nouvelles expditions guerrires. Expditions qui avaient pour but l'envahissement de nouvelles terres ou le pillage; ainsi Thodorik, petit-fils de Clovis, dit ses leudes: Suivez-moi en Auvergne, je vous conduirai dans ce pays, o vous prendrez de l'or et de l'argent autant que vous en pourrez dsirer; o vous trouverez en abondance du btail, des esclaves, des vtements. Thodorik se prpara donc passer en Auvergne, promettant de nouveau ses guerriers qu'ils transporteraient dans leur pays tout le butin et aussi les hommes. (Grgoire de Tours, liv. III, ch. II.)] [Footnote O: On appelait terre _salique_ ou _militaire_, la portion du sol dont un chef de bande s'tait empar par la force, ou avait reu en partage au moment de la conqute; ces terres n'taient soumises aucune redevance honorifique ou matrielle envers le roi; c'tait la part du butin du guerrier frank, il ne la tenait, disait-il, que de son pe. Ainsi, un chef pouvait possder la fois des terres saliques qui ne relevaient que de lui, et des terres bnficiaires, temporaires, vie ou hrditaires, qu'il devait la gnrosit royale, et qui devenaient, en raison mme de ce don, plus o moins tributaires de la royaut.] CHAPITRE II. [Footnote: A, B, C, D, E: Le rcit du meurtre des enfants de Clodomir, par Clotaire et son frre, ainsi que le miracle opr par l'intercession de saint Martin la prire de la reine Clotilde, sont _textuellement_ extraits de Saint-Grgoire, vque de Tours, dj cit. (_Histoire ecclsiastique des Franks_, t. I, liv. II et III, ch. XVI, XVIII et suivants.)] [Footnote: F, G: Il ne faut pas croire (dit M. Guizot dans son _Histoire de la civilisation en France_, vol. I, p. 398), que les moines aient toujours t des ecclsiastiques, qu'ils aient fait essentiellement partie du clerg... Non-seulement on regarde les moines comme des ecclsiastiques, mais l'on est tent de les regarder comme les plus ecclsiastiques de tous; c'est l une impression pleine d'erreurs; leur origine et au moins pendant deux sicles, les moines n'ont pas t des ecclsiastiques, mais de _purs laques_ runis sans doute par une croyance religieuse, mais trangers au clerg proprement dit. Les premiers moines ou _asctes_ se retirrent loin du monde et allrent vivre dans les bois ou la solitude; puis vinrent les _ermites_, les _anachortes_, c'est le second degr de la vie monastique; plus tard les ermites se rapprochrent, habitrent et travaillrent en commun, formrent les premires communauts et btirent des monastres, de l le nom de _moines_... Beaucoup de moines laques remuaient le peuple par leurs prdications ou l'difiaient par le spectacle de leur vie; de jour en jour on les prenait en plus grande admiration, en respect; l'ide s'tablissait que c'tait l la perfection de la conduite chrtienne; on les proposait pour _modles au clerg_, et pourtant c'taient des laques, conservant une grande libert, ne faisant point de voeux, ne contractant point d'engagements religieux; toujours distincts du clerg, souvent mme attentifs s'en sparer. (_Hist. de la civil._, vol. I, p. 413.) Ce passage de Cassien (_De instit. Cnob._ IX, 17) au moyen suivant, pour ordonner prtre un moine nomm _Paulinien_ qui refusait cet honneur: ... Pendant que l'on clbrait la messe dans l'glise d'un village qui est prs du monastre, son insu et lorsqu'il ne s'y attendait aucunement, nous avons fait saisir Paulinien par plusieurs diacres; nous lui avons fait tenir la bouche, de peur que, voulant s'chapper, il nous adjurt par le nom du Christ; nous l'avons d'abord ordonn diacre, et nous l'avons somm d'en remplir l'office au nom de la crainte qu'il avait de Dieu; Paulinien rsistait fortement, soutenant qu'il tait indigne, et nous avons eu beaucoup de peine le persuader de remplir l'office, en lui allguant les ordres de Dieu. Voici donc Paulinien diacre, quoi qu'il en et, oblig de remplir bon gr mal gr son office; mais ce n'tait que le premier grade de la prtrise, il fallait l'ordonner prtre, ce quoi saint piphanie procda de la sorte: ... Lorsque Paulinien a eu rempli les fonctions de diacre dans le saint sacrifice, nous lui avons de nouveau fait tenir les membres et la bouche avec une extrme difficult, afin de pouvoir l'ordonner prtre; et au moyen des mmes raisons que nous lui avions dj fait valoir, nous l'avons enfin dcid siger au rang des prtres. (Saint piphane, _Lettre Jean_, vque de Jrusalem, liv. II, p. 312.) donne une singulire preuve de l'antagonisme qui exista si longtemps entre les moines laques et les vques: C'est l'ancien avis des Pres, avis qui persiste toujours, qu'un moine doit tout prix fuir les femmes et les _vques_, car ni les femmes ni les vques ne permettent au moine qu'ils ont une fois engag dans leur familiarit, de se reposer en paix dans sa cellule, et d'attacher ses yeux sur la doctrine pure et cleste en contemplant les choses saintes. Si beaucoup de moines, sduits par les promesses des vques, qui redoutaient leur influence et leur popularit, entraient dans le corps du clerg, beaucoup d'autres refusrent longtemps et si obstinment qu'un vque de Chypre, saint piphane, eut recours.] [Footnote H: Voir divers textes de _Ghildes Saxonnes_, dans les pices justificatives relatives aux considrations sur l'_Histoire de France_ (introduction aux rcits _des temps mrovingiens_, par Augustin Thierry, vol. I, p. 1).] CHAPITRE III. [Footnote A: Voir la note H (chap. I) sur l'tablissement et la vie du chef de bande et de ses leudes sur la terre conquise.] [Footnote B: ... Le propritaire d'un grand domaine, entour de ses compagnons qui continuaient de vivre auprs de lui, des colons et des esclaves qui cultivaient ses terres, leur rendait la justice en qualit de chef de cette petite socit; lui aussi tenait dans son domaine une sorte de mhl o les causes taient juges, tantt par lui seul, tantt avec le concours de ses hommes libres. (Guizot, _Des Institutions politiques de la France_, p. 179, cit.; Hulmann, _Histoire de l'origine des ordres_, p. 16-18.)] [Footnote C: Voir la lettre prcdant l'pisode de Rouan, le fait cit par Grgoire de Tours y est rapport.] [Footnote D: Les grands propritaires tenaient aussi une cour l'instar des rois et pouvaient donner leurs fidles des charges de snchal, de marchal, d'chanson, de chambellan. (_Lex alam._, tit. LXXIX; Hulmann, _et tous les monuments du temps_, ap. Guizot, _Institutions politiques_, p. 144.)] [Footnote E: _Histoire des Moeurs et de la vie prive des Franais_, par MILE DE LA BDOLLIRE, v. I, p. 219. (Nous ne saurions trop recommander nos lecteurs cet excellent livre o la science est jointe un vif et piquant intrt; nous esprons que l'auteur achvera une oeuvre si utile, car trois volumes seulement ont paru.)] [Footnote F: Ds l'anne 506 les conciles permettaient l'tablissement de chapeles ou d'oratoires particuliers. ... Si quelqu'un veut avoir sur ses terres un oratoire autre que l'glise de la paroisse, nous permettons et trouvons bon que dans les ftes ordinaires on y fasse dire des messes pour la commodit des siens. (Concile d'Agde, 506.)] [Footnote G: Voir la lettre laquelle renvoie la note C.] [Footnote H: ... Lorsque l'accusateur, sur l'assignation de l'accus, paraissait devant le mhl, devant les juges, n'importe lesquels, comtes, rachimburgs, ahrimans, la culpabilit s'tablissait de diverses manires; le recours au jugement de Dieu, par preuve de l'eau bouillante, des fers chauds, etc., l'accus arrivait suivi de ses _conjurateurs_ qui venaient jurer qu'il n'avait pas fait ce qu'on lui imputait, l'offens avait aussi les siens. (_Institutions politiques_, Grab, t. VII.)] [Footnote I: Selon plusieurs rudits ce prambule de la loi salique aurait t rdig en Germanie au del du Rhin, avant la conqute de la Gaule par les Franks.] [Footnote J: Voir le Recueil de M. PARDESSUS contenant les anciennes rdactions de la _loi salique_, vol. I, p. 414.] [Footnote K: _Loi salique_, t. XLV et suivants.] [Footnote L: ... Le lendemain son lever, Galeswinthe reut le morganegiba (prsent du matin) avec les crmonies prescrites par les coutumes germaniques... En prsence de tmoins choisis, Hilperik prit dans sa main droite la main de sa nouvelle pouse, et de l'autre il jeta sur elle un brin de paille, etc., etc. (Augustin Thierry, _Rcits mrovingiens_, t. I, p. 354.)] [Footnote M: Voir les citations sur les _Institutions politiques et moeurs des Franks_, vol. VII, tit. LXI.] [Footnote N: On ne doit pas confondre avec les leudes ni avec les fidles les antrustions, qui sont les personnes de toutes conditions places sous la protection particulire et immdiate du roi. Le mot _antrustio_ signifie _qui est in truste_, et le radical _trustis_ rpond l'anglais _trust_, en franais _assurance_, ainsi qu' l'allemand _trost_, qui veut dire _consolation_, _aide_, _protection_. De sorte que par _antrustio_, ou par cette expression aussi souvent usite, _qui est in truste dominic_, _regali_ ou _rgis_, on doit entendre un protg du roi. Les antrustions du roi sont d'ailleurs les seuls dont il soit fait mention. Tous les antrustions taient des fidles, mais les fidles n'taient pas tous des antrustions. Marculf nous a donn la formule de l'acte par lequel le roi reoit un de ses fidles au nombre des antrustions. Cette formule, intitule: _De l'antrustion du Roi_, a trop d'importance pour qu'on nglige de la reproduire ici. Elle peut se traduire de la manire suivante: Il est juste que ceux qui nous promettent une foi inviolable soient placs sous notre protection. Et comme N., notre fidle, par la faveur divine, est venu ici, dans notre palais, avec ses hommes libres, _arimannia sua_, et nous a jur, avec eux, en nos mains, assistance, _trustem_ et fidlit, nous dcrtons et ordonnons par le prsent prcepte, que ledit N. soit dsormais compt au nombre des antrustions. Que celui donc qui aura l'audace de le tuer, sache qu'il sera condamn payer 600 sous d'or pour son wirgelt. Dans cette formule, le mot _arimannia_ signifie, non pas proprement les hommes libres vivant dans la dpendance du rcipiendaire, mais les hommes libres venus pour prter serment avec lui, c'est--dire ses conjurateurs. L'antrustion jouissant, sous la protection royale, d'un wirgelt trois fois plus fort que celui du simple homme libre, avait pour sa sret personnelle trois fois plus de garantie que ce dernier. Cet avantage d'une composition triple lui tait assur non-seulement pour le cas de meurtre, mais encore pour toute espce d'attentat ou d'injure contre sa personne. Les causes des antrustions taient dfres, en dernier ressort, au tribunal du roi; mais il leur tait interdit de porter tmoignage les uns contre les autres. Ce n'taient pas les seuls hommes libres, c'taient aussi des personnes plus ou moins engages dans la dpendance d'autrui, que le roi prenait sous sa protection spciale. Des femmes mmes y taient admises. (Gurard, _Polyptique d'Irminon_.)] [Footnote O: ... Car auprs de Chram tait aussi un certain _Lion de Poitiers_, violent aiguillon pour le pousser tous les excs; bien digne de son nom, il dployait la cruaut d'un _lion_ pour satisfaire tous ses dsirs; on prtend qu'un jour il osa dire que saint Martin et saint Martial, les confesseurs du Seigneur, n'avaient rien laiss au fisc qui vaille, etc. (Grgoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv. IV, chap. XVI.)] [Footnote P: _Imnachair_ et _Spatachair_ taient les premiers affids du roi Chram; un jour il leur dit: Allez et arrachez par force de l'glise Firmin et Csarie, sa belle-mre. Chram rsidait Clermont, runissant des personnes de vile condition, et dans la fougue de la jeunesse il les adoptait exclusivement pour amis et conseillers, leur livrait des filles de nobles et _donnait mme des diplmes pour les faire enlever de force_.... L'vque Cautin sortit un jour de la ville vivement afflig, craignant d'prouver en route quelque accident, car le roi Chram lui faisait aussi des menaces. (Grgoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv. IV, chap. XIII.)] [Footnote Q: Cependant Chram commettait toutes sortes de violences en Auvergne, et tait toujours l'ennemi dclar de l'vque Cautin. En ce temps, Chram fut dangereusement malade, et ses cheveux tombrent par suite d'une fivre violente. (Grgoire de Tours, liv. IV, chap. XVI.)] [Footnote R: _Vie prive des Franais_, par E. de la Bdollire.] [Footnote S: Des chevaux, des mules, des boeufs et divers genres de voitures, entretenus aux frais du fisc, faisaient le service ordinaire pour le transport des officiers et des messages publics, et en gnral de tout ce qui tait expdi au nom du roi. Mais au dfaut ou dans l'insuffisance de moyens ordinaires, les particuliers taient requis, pour y suppler, de fournir leurs animaux, tant de trait que de somme. Les voitures devaient tre atteles de deux paires de boeufs, et la charge d'une voiture ne pouvait excder quinze cents livres romaines. C'tait cette espce de transport public extraordinaire, mis la charge des particuliers, qu'on dsignait sous le nom d'_angarie_, lorsqu'il se faisait sur les grandes routes, et sous celui de _parangarie_ s'il avait lieu par d'autres voies. Les charrois ou angaries se faisaient quelquefois pour des lieux assez loigns; or, la loi des Bavarois porte que les colons et les serfs feront les angaries avec leurs voitures pour cinquante lieues de distance, mais qu'ils ne seront pas obligs d'aller plus loin. Cette limitation montre elle-mme combien cette espce de service tait onreux. Les officiers publics l'aggravaient encore en abusant, cet gard, de leur autorit, et mme en exigeant pour leur propre compte des angaries qui ne leur taient pas dues. Aussi trouvons-nous dans les lois des dispositions contre cet abus: Que le comte, le vicaire et l'intendant, dit la loi des Visigoths, se gardent bien d'aggraver leur profit la condition des peuples, par des indictions, des exactions, des travaux et des angaries. (Gurard, _Polyptique d'Irminon_.)] [Footnote T: Sa gloire le roi Chram. (Grgoire de Tours, liv. IV, chap. XIX.)] [Footnote U: Il faudrait nombrer vingt miracles pareils cits dans Grgoire de Tours, miracles effectus grce une connaissance locale de l'tat atmosphrique.] [Footnote V: Gurard (_Polyptique de l'abb Irminon_), du tarif compar de la _composition_ des _antrustions_ et des _leudes_, t. I, p. 346.] [Footnote X: Chram quittant Clermont vint Poitiers; tandis qu'il y rsidait avec toute la puissance d'un matre sduit par les conseils d'un mchant, il songeait ourdir un complot contre son pre... Chram retourna dans le Limousin et rduisit sous sa domination cette partie du royaume de son pre... Plus tard le rus Chram fit annoncer ses frres, par un tranger, la mort de son pre... Chram s'avana avec son arme jusqu' Chlons-sur-Sane, ravageant tout sur son passage, etc. (Grgoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv. IV, chap. XVI.)] [Footnote: Y et Z: La fte des _Kalendes_ (_Kalend_, _festum Kalendarum_) avait lieu au renouvellement de l'anne, aux _Kalendes_ de janvier. Cette fte, d'origine paenne, fut conserve par les chrtiens. On s'y livrait, avec une sorte de fureur, aux danses les plus obscnes: on y paraissait, en outre, ce qui tait de nature provoquer bien des excs, sous les dguisements les plus tranges. Les uns avaient des habits de femme, les autres taient couvers du peaux de btes. L'glise essaya de rprimer les dsordres des _Kalendes_: elle alla jusqu' vouloir substituer la fte annuelle des jenes et des prires. Elle ne russit pas. (_Voyez_ les textes accumuls dans Ducange.) Il y a plus: les laques ayant peu peu cess de prendre part aux rjouissances du renouvellement de l'anne, les vques, les abbs, les prtres, recueillirent, dans le sanctuaire, les traditions du paganisme et souvent ils clbrrent dans leurs cathdrales ou leurs clotres, en y mlant les jeux les plus burlesques et les plus immoraux, la fte des _Kalendes_. Seulement, cette fte avait chang de nom: elle tait devenue la fte des _Innocents_ ou des _Fous_. Elle tomba en dsutude l'approche des temps modernes; elle ne devait pas survivre la barbarie du moyen ge. Voyez Ducange, _ad verbum_ KALEND, Ed. Henschel.] [Footnote AA: _Vie prive des Franais_, par mile de la Bdollire, vol. I, p. 249.] CHAPITRE IV. [Footnote A: Grgoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv. IV, ch. XVII. On y trouvera les dtails de cette curieuse vendange arme.] [Footnote B: Recueil de Marculf.] [Footnote C: Voir la note sur les Ghildes.] [Footnote: D, E, F: Le roi Clotaire marchait comme un nouveau David allant combattre son fils Absalon, il s'criait:--Seigneur, regarde-moi du haut du ciel et juge ma cause, car je suis indignement outrag par mon fils; vois et juge-nous avec quit et que ton jugement soit celui que tu prononas entre Absalon et son pre David.--On combattit des deux cts avec acharnement, Chram prit la fuite, il avait sur mer un vaisseau tout prpar; mais tandis qu'il voulait mettre en sret sa femme et ses filles, il fut surpris, saisi et enchan. Le roi Clotaire ordonna qu'il ft brl avec sa femme et ses filles; on les enferma dans la cabane d'un pauvre, et Chram, tendu sur un banc, fut trangl avec un mouchoir; ensuite on mit le feu la cabane, et ainsi sa femme et ses filles prirent avec lui. (Grgoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv. IV, chap. XX.)] PILOGUE. LE MONASTERE DE CHAROLLES ET LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT. CHAPITRE PREMIER. [Footnote: A, B: Ch. LXVIII, _De obedientia et humilitate_, rgle de SAINT-BENOT.] [Footnote C: Ch. LXIX, _Que dans le monastre, nul n'ose en dfendre un autre_, rgle de SAINT-BENOT.] [Footnote D: Sismondi, _Histoire des Franais_.] [Footnote E: ... Les moines sentirent la ncessit de recourir quelque autre moyen; ils rsistrent ouvertement aux vques, ils refusrent d'obir ses injonctions, de le recevoir dans le monastre; plus d'une fois _ils repoussrent main arme ses envoys_.... On traita; les moines promirent de rentrer dans l'ordre, de faire quelques prsents l'vque s'il voulait s'engager respecter dsormais le monastre, ne point piller leurs biens, les laisser jouir en paix de leurs droits; l'vque y consentit et donna au monastre une charte... Ces chartes devinrent si frquentes (en raison des frquentes agressions des vques et des insurrections des moines), que l'on trouve la rdaction officielle de ces chartes dans les formules de _Marculf_. ... Quand nous arriverons l'histoire des communes, vous verrez que les chartes qu'elles arrachrent leurs seigneurs semblent avoir t calques sur ce modle (ces chartes arraches aux vques par l'insurrection des moines). (Guizot, _Histoire de la Civilisation_, t. I, p. 446-447.)] FIN DES NOTES DU QUATRIME VOLUME. TABLE DU QUATRIME VOLUME. LA GARDE DU POIGNARD. KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.--Prologue.--Les Korrigans. (395-529). L'auteur aux abonns des _Mystres du Peuple_. CHAPITRE PREMIER. (De 529 615.) Le chant des _Vagres_ et des _Bagaudes_.--Ronan et sa troupe.--La villa piscopale.--L'vque Cautin.--Le comte Neroweg et l'ermite laboureur.--Prix d'un fratricide.--La belle vchesse.--Le souterrain des Thermes.--Les flammes de l'enfer.--L'attaque.--Odille, la petite esclave.--Ronan le Vagre.--Le jugement.--Prenons aux seigneurs, donnons au pauvre monde.--Dpart de la villa piscopale. CHAP. II. Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi d'Auvergne, et miracles faits en sa faveur.--La ronde des Vagres.--Karadeuk le Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'vque Cautin est miraculeusement enlev au ciel par des Sraphins et comment il descend fort promptement de l'empire.--Le comte Neroweg et ses leudes.--Attaques des gorges d'Allange. CHAP. III. Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, o sont retenus prisonniers Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'vchesse et Odille.--Vie d'un seigneur frank et de ses leudes dans son chteau, vers le milieu du sixime sicle (558).--Le festin.--Le _mhl_.--L'preuve des fers brlants et de l'eau froide.--L'appartement des femmes.--Godgisle, cinquime pouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle apprend du meurtre de Wisigarde, quatrime femme du comte.--L'enfer et le clerc.--Chram, fils de Clotaire, roi de France, arrive au burg du comte.--Suite de Chram ou _truste_ royale.--Leudes campagnards et _antrustions_ de cour.--Le _Lion de Poitiers_.--_Imnachair_ et _Spatachair_.--Irrvrence de ces jeunes seigneurs l'endroit du bienheureux vque Cautin, qui confond ces incrdules par un nouveau miracle.--But de la visite de Chram au comte Neroweg.--Torture de Ronan et de Loysik destins prir le lendemain avec la belle vchesse et la petite Odille.--Le bateleur et son ours.--Ce qu'il advient de la prsence de cet homme et de cet ours dans le burg du comte. CHAP. IV. Ronan le Vagre revient en Bretagne accomplir le dernier voeu de son pre Karadeuk.--Il retrouve Kervan, frre de son pre.--Ce qui est advenu Ronan le Vagre, avant et durant son voyage. KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.--PILOGUE.--LE MONASTRE DE CHAROLLES ET LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT (560-615). CHAPITRE PREMIER. La valle de Charolles.--L'anniversaire.--Le monastre.--Une communaut laque et une colonie libre au septime sicle.--Condition des moines et des colons.--Le bac.--L'archidiacre Salvien et Gondowald, chambellan de la reine Brunehaut.--La fte.--Les vieux Vagres.--Les prisonniers.--Dpart de Loysik pour le chteau de la reine Brunehaut. L'auteur aux abonns. 305 Notes. FIN DE LA TABLE DU QUATRIME VOLUME. Paris.--Imprimerie de madame veuve Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 46, au Marais. [Illustration: Les Vagres. Mort aux Oppresseurs. Libert aux Esclaves.] [Illustration: La petite Odille.] [Illustration: L'Ermite laboureur.] [Illustration: L'Epreuve des fers rouges.] [Illustration: Le Gynece d'un seigneur frank.] [Illustration: Karadeuk le Bagaude.] [Illustration: La Plaine embrase.] [Illustration: La mort du roi Chram et de sa famille.] End of Project Gutenberg's Les mystres du peuple, Tome IV, by Eugne Sue License: Share Alike