Produced by Sbastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) LES MYSTRES DU PEUPLE. TOME V. Correspondance avec les Editeurs trangers. L'diteur des _Mystres du Peuple_ offre aux diteurs trangers, de leur donner des preuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des livraisons Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir des gravures tires sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de 10 francs le cent. * * * * * Travailleurs qui ont concouru la publication du volume: _Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupr, Nicolas Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier, Victor Peseux, Etienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat, Alphonse Perrve, Hy pre, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lematre, Auguste Mignot, Benjamin. _Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers. _Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses ouvriers. _Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Masson, Castelli. _Artistes Graveurs_: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze, Frilley, Hopwood, Massard, Masson. _Planeurs d'acier_: Hran et ses ouvriers. _Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers. _Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de Lampistes et d'ouvriers en Bronze_: Duchteau, Deschiens, Journeux, Suireau, Lecas, Ducerf, Renardeux, etc., etc. _Employs et correspondants de l'Administration_: Maubanc, Gavet, Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens, Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, Vincent, Charpentier, Dally, Berlin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain, Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossette, Charles, Poncin, Vacheron, Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux, Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs, Dailhaux, Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer, Daran, Camus, Foucaud, Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour, Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles, Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc., etc., de Paris; Frand, Collier, Petit-Bertrand, Pri. Plantier, Etchegorey, Giraudier, Gaudin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen, Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verl, Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund, Robert, Carrire, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent, Castillon, Drevet, Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Brjot, Ginon, Fraud, Vandeuil, Chtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier, Tronel, Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette, Morel, Chaigneau, Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut, Chatelin, Bellue, etc., etc., des principales villes de France et de l'tranger. La liste sera ultrieurement complte, ds que nos fabricants et nos correspondants des dpartements, nous auront envoy les noms des ouvriers et des employs qui concourent avec eux la publication et la propagation de l'ouvrage. _Le Directeur de l'Administration._ Paris.--Typ. Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 16, au Marais. LES MYSTRES DU PEUPLE ou HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLTAIRES TRAVERS LES GES PAR EUGNE SUE. Il n'est pas une rforme religieuse, politique ou sociale, que nos pres n'aient t forcs de conqurir de sicle en sicle, au prix de leur sang, par l'INSURRECTION. TOME V. SPLENDIDE DITION ILLUSTRE DE GRAVURES SUR ACIER. ON S'ABONNE L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32 (PRS LA BOURSE). PARIS. 1851 LES MYSTRES DU PEUPLE OU HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLTAIRES TRAVERS LES GES. KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE. PILOGUE. LE MONASTRE DE CHAROLLES ET LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT. 560-615. CHAPITRE II. Le chteau de Brunehaut.--Le marchand d'esclaves.--_Aurlie_, la pleureuse, et _Blandine_, la rieuse.--Ce que faisait la reine Brunehaut de ses petits-fils.--Lettre du PAPE _saint Grgoire le Grand_ cette sainte femme sur l'DUCATION DE SON FILS.--_Childebert_, _Corbe_, _Mrove_, arrire-petits-enfants de la reine Brunehaut.--La bonne aeule.--Arrive de Sigebert, fils an du dfunt roi Thierry.--Le maire du palais Warnachaire.--Loysik et Brunehaut.--La reine marche la tte de son arme pour aller combattre Clotaire II, fils de Frdgonde. Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur puissance! qu'il remplisse leur chef des clarts de sa grce, qu'il protge l'arme, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur ceux qui les gouvernent sous les auspices de Notre-Seigneur Jsus Christ! --Foi de vieux Vagre, ce dbut tout catholique de la loi salique vous revient toujours la pense lorsqu'il s'agit des rois franks ou de leurs reines.... Entrons donc dans le repaire de Brunehaut, splendide repaire! non pas rustique comme celui du comte Neroweg, vaste burg, que nous autres anciens de la Vagrerie nous avons vu joyeusement rduire en cendres! non, cette grande reine a le got raffin: une de ses passions est l'architecture; elle aime les arts antiques de la Grce et de l'Italie, cette noble femme! oui, elle aime les arts, doux dlassement des belles mes! Voyez plutt le magnifique chteau qu'elle a fait construire Chlons-sur-Sane, capitale de la Bourgogne; ses autres chteaux, mme celui de _Bourcheresse_, ne sont rien auprs de son habitation royale, dont les jardins magnifiques s'tendent jusqu'aux bords de la Sane... palais la fois splendide et guerrier; car en ces temps de batailles incessantes les rois et les seigneurs se fortifient de plus en plus dans leurs repaires. Le palais de Brunehaut est ceint d'paisses murailles, flanqu de tours massives; on y arrive par une seule entre, vote profonde ferme ses deux extrmits par des portes normes, renforces de barres de fer. Sous cette vote veillent jour et nuit les guerriers de Brunehaut, toujours arms; dans les cours intrieures sont d'autres logis pour un grand nombre de cavaliers et de gens de pied. Les salles du palais sont immenses, paves de marbre ou de mosaque, enrichies de colonnades de jaspe, de porphyre et d'albtre oriental, surmontes de chapiteaux de bronze dor; ces magnificences architecturales, chefs-d'oeuvre de l'art, dpouilles des temples et des palais de la Gaule, ont t transportes grand renfort de dos d'esclaves et de chariots dans le palais de la reine. Ces salles immenses, ornes de meubles d'ivoire, d'argent ou d'or massif, de statues paennes du travail le plus rare, de vases prcieux, de trpieds, prcdent l'appartement particulier de Brunehaut.... Le jour est peine lev; dj ces grandes salles se remplissent des esclaves domestiques de la reine, des officiers de ses troupes, des hauts dignitaires de sa maison, chambellans, cuyers, majordomes, conntables, venant attendre les ordres de leur matresse. Une pice de forme circulaire, pratique dans une des tours du palais, avoisine la chambre o se tient habituellement la reine; trois portes sont perces dans le mur: l'une conduit la salle o se tiennent les officiers du palais, l'autre la chambre coucher de Brunehaut; la troisime, simple baie ferme par un rideau de cuir dor, donne sur un petit escalier tournant, pratiqu dans l'paisseur de la muraille. Cette pice est somptueusement meuble: sur une table recouverte d'un riche tapis brod sont des parchemins prpars pour crire, et un grand coffret d'or, enrichi de pierreries. Autour de la table sont rangs des siges orns de coussins d'toffe pourpre; et l des fts de colonne servent de pidouches des vases de jaspe, d'onyx ou de bronze de Corinthe, plus prcieux que l'or ou l'albtre rose. Sur un socle de vert antique est un magnifique groupe de marbre de Paros d'un travail exquis, reprsentant l'Amour paen caressant Vnus. Non loin de l, deux figures en airain, verdi par les sicles, offrent l'image obscne d'un faune et d'une nymphe. Entre ces chefs-d'oeuvre de l'art paen, un tableau peint sur bois, apport grands frais de Byzance, reprsente le Christ enfant et saint Jean-Baptiste aussi enfant. Ce tableau de saintet rappelle que Brunehaut est une fervente catholique... n'est-elle pas en correspondance rgle avec le pape de Rome, le pieux Grgoire, qui n'a pas assez de bndictions pour cette sainte fille de l'glise! Et plus loin, sur cette console d'ivoire, quel est ce riche mdaillier rempli de grandes mdailles romaines et gauloises en argent et en or? Parmi elles en voici une de bronze, la seule qui soit de ce mtal... Que reprsente-t-elle? Quoi! ici! dans ce lieu! ce visage auguste et vnr? Ah! si le Dieu des catholiques veut faire un miracle, jamais moment ne fut plus opportun, plus solennel, et bientt, oui, si le Seigneur veut terrifier les mchants, cette effigie de bronze devra, prodige effrayant, frissonner d'horreur et d'pouvante! * * * * * Une vieille femme richement vtue et d'une physionomie froide, sardonique, ruse, sortant de la chambre coucher de Brunehaut, entre dans la salle de la tour. Cette femme, de noble race franque, est Chrotechilde, confidente depuis longues annes des crimes et des dbauches de la reine; elle s'approche d'un timbre, le fait vibrer et attend. Bientt parat la porte, qui s'ouvre sur le petit escalier pratiqu dans l'paisseur du mur, une autre vieille femme; son costume annonce un rang infrieur: --J'ai entendu le timbre, noble dame Chrotechilde, me voici. --Samuel le marchand d'esclaves est-il venu? --Depuis une heure il attend dans la salle basse avec deux jeunes filles et un vieillard longue barbe blanche. --Qu'est-ce que ce vieillard? --Madame, je l'ignore; c'est sans doute un esclave que le juif Samuel doit conduire ailleurs en sortant d'ici. --Ordonne Samuel d'amener l'instant les deux filles. La vieille femme disparat: presque au mme instant Brunehaut sort de sa chambre; cette reine est ge de soixante-six ou sept ans; l'on retrouve les traces d'une beaut remarquable sur ses traits, encore moins fltris par l'ge que par la dbauche, et par la dvorante ardeur de la haine ou de l'ambition. Son visage blafard, rid, semble illumin par le sombre clat de ses deux grands yeux, profondment caves et cerns; ils sont noirs comme ses longs sourcils, ses cheveux seuls ont blanchi; front d'airain, lvres impassibles, regard profond, port de tte altier, dmarche fire, superbe, car sa taille s'est conserve droite et svelte, telle est Brunehaut. peine entre, elle prte l'oreille et dit Chrotechilde: --Qui vient l, par le petit escalier? --Le marchand d'esclaves; il amne les deux jeunes filles. --Qu'il entre... qu'il entre... --Madame, qui voulez-vous faire don de ces esclaves? --Tu le sauras... Mais j'ai hte d'examiner ces cratures, le choix est important. --Madame, voici Samuel. Le marchand de chair gauloise, juif d'origine comme la plupart de ceux qui se livraient ce trafic, entra bientt suivi des deux esclaves qu'il amenait; elles taient enveloppes de longs voiles blancs, assez transparents pour qu'elles pussent voir se conduire. --Illustre reine,--dit le juif en mettant ds la porte un genou en terre et inclinant son front presque toucher le plancher,--je me rends vos ordres; voici deux jeunes esclaves, vritables trsors de beaut, de douceur, de grces, de gentillesse et surtout de virginit. Votre excellence sait que le vieux Samuel n'a qu'une qualit... celle d'tre honnte homme. --Debout, debout!--dit Brunehaut s'adressant aux deux esclaves qui, en prsence de la terrible reine, s'taient agenouilles comme le marchand au seuil de la porte,--debout, les filles, et tez vos voiles. Les deux esclaves se htrent de se relever et d'obir la reine; le juif, afin de mieux mettre en valeur sa marchandise, avait vtu les deux jeunes filles de tuniques manches courtes et dont la jupe descendait peine au-dessus du genou, tandis que l'chancrure du corsage dcouvrait demi le sein et les paules. L'une des esclaves, grande et svelte, portait une tunique blanche; elle avait les yeux bleus, une torsade de corail s'enroulait dans les nattes de ses cheveux noirs: on pouvait lui donner dix-huit ou vingt ans; son visage, d'une beaut touchante et candide, tait baign de larmes, abme dans la douleur et la honte, tremblant de tous ses membres, elle tenait constamment baiss son regard noy de pleurs, de crainte de rencontrer les yeux de Brunehaut. La vieille reine, aprs avoir longtemps et attentivement examin cette jeune fille, en la faisant se tourner et se retourner devant elle en tous sens, changea un signe approbatif avec Chrotechilde, non moins occupe examiner l'esclave, et dit celle-ci: --De quel pays es-tu? --Je suis de la ville de Toul,--rpondit la jeune fille d'une voix altre. --Aurlie! Aurlie!--s'cria Samuel en frappant du pied,--est-ce ainsi que tu te rappelles mes leons? On rpond: Glorieuse reine, je suis de la ville de Toul...--Et se tournant vers Brunehaut: --Veuillez lui pardonner, madame... mais c'est si naf, si simple, que... Brunehaut coupa d'un geste la parole au juif, et s'adressant l'esclave:--O as-tu t prise? -- Toul, madame, lors du sac de cette ville par les troupes du roi de Bourgogne. --tais-tu de condition libre? --Oui... mon pre tait matre armurier. --Sais-tu lire? crire? As-tu des talents agrables? --Je sais lire, crire, et ma mre m'avait appris jouer du thorbe et chanter. Et en disant qu'elle savait chanter, la malheureuse ne put retenir ses sanglots convulsifs... Elle songeait sans doute sa mre. --Allons, pleure encore et pleure toujours!--maugra Samuel avec dpit,--voil ce que tu fais de mieux... Mais, vous le savez, grande reine! on a une certaine dose de larmes pleurer, aprs quoi, c'est fini... la poche est vide... --Tu crois cela, juif? heureusement tu calomnies l'espce humaine,--reprit la reine avec un cruel sourire en continuant d'examiner la jeune fille, qui elle dit:--Tu n'as t jusqu'ici esclave nulle part? --Foi de Samuel, illustre reine, elle est aussi neuve l'esclavage qu'un enfant dans le sein de sa mre!--s'cria le juif, voyant la jeune Gauloise clater en sanglots et hors d'tat de rpondre.--J'ai achet Aurlie le jour mme de la bataille de Toul, et depuis, ma femme Rebecca et moi nous avons veill sur cette chre fille comme sur notre propre enfant, sachant que nous tirerions d'elle un trs-haut prix. Brunehaut, aprs avoir contempl de nouveau la jeune fille, qui cachait demi sa figure dans ses mains, dit Samuel: --Remets-lui son voile et fais approcher l'autre. Aurlie reut son voile des mains du juif comme un bienfait et se hta de s'envelopper dans les plis de l'toffe pour y cacher sa douleur, sa honte et ses larmes. l'ordre de la reine, l'autre esclave tait prestement accourue; mignonne et frache comme une Hb, si elle avait seize ans, c'tait beaucoup: un collier de perles s'enroulait dans les nattes paisses de ses cheveux d'un blond dor; ses grands yeux, d'un brun orang, ptillaient de malice et de feu; son nez fin, lgrement relev, ses narines roses, palpitantes, ses lvres vermeilles, un peu charnues, ses petites dents d'mail, son menton et ses joues fossettes, donnaient cette fillette la physionomie la plus vive, la plus gaie, la plus effronte qui ft au monde... Sa tunique de soie vert-ple rendait plus blouissante encore la blancheur de son sein et de ses paules... Oh! le juif n'eut pas besoin de lui dire celle-l de se tourner, de se retourner, pour que la vieille reine pt examiner son aise les charmes de sa taille; elle se rengorgeait, se cambrait, se redressait sur la pointe de ses petits pieds, arrondissait gracieusement les bras, faisant enfin de son mieux la belle aux yeux de Brunehaut et de Chrotechilde, qui changeaient entre elles des regards approbatifs, tandis que le juif, aussi inquiet de l'audace de cette esclave que de l'accablement de sa compagne, lui disait demi-voix: --Tiens-toi donc en place, Blandine... ne remue pas ainsi les jambes et les bras... Un peu de retenue, ma fille, en prsence de notre illustre et bien aime reine! On dirait que tu as du salptre dans les veines! Que votre excellence l'excuse, illustrissime princesse; c'est si jeune, si gai, si fou... a ne demande qu' s'envoler de sa cage pour faire admirer son plumage et son ramage. Baisseras-tu les yeux, Blandine! oser regarder ainsi en face notre auguste reine!! Blandine, en effet, au lieu de fuir le noir regard de Brunehaut, le cherchait, le provoquait d'un air malin, souriant et assur; aussi la reine lui dit-elle aprs un long et minutieux examen: --L'esclavage ne t'attriste pas, toi? --Au contraire, glorieuse reine, car pour moi l'esclavage a t la libert. --Comment cela, effronte? --J'avais une martre, quinteuse, revche, grondeuse; elle me faisait passer sur le froid parvis des basiliques tout le temps que je n'employais pas manier l'aiguille; cette vieille furie me battait, lorsque par malheur, levant le nez de dessus ma couture, je souriais aux garons par ma fentre; aussi, grande reine, quel sort que le mien! mal nourrie, moi si friande! mal vtue, moi si coquette! sur pied au chant du coq, moi si amoureuse de me dorloter dans mon lit! de sorte que grande a t ma joie quand votre invincible petit-fils, reine illustre! est approch l'an pass de Tolbiac, o j'habitais. --Pourquoi ta joie? --Pourquoi, glorieuse reine? Oh! je savais, moi, que les guerriers franks ne tuent jamais les jolies filles; aussi, me disais-je: Peut-tre je serai prise par un baron de Bourgogne, un comte ou mme un duk, et une fois esclave, si je m'en crois, je deviendrai matresse... car l'on a vu des esclaves... --Devenir reine, comme Frdgonde, n'est-ce pas, ma mie? --Pourquoi donc pas, quand elles sont gentilles?--rpondit audacieusement cette fillette sans baisser les yeux devant Brunehaut qui l'coutait et la contemplait d'un air pensif.--Mais, hlas!--reprit Blandine avec un demi-soupir,--je n'ai pas eu cette fois le bonheur de tomber aux mains d'un seigneur. Un vieux leude, moustaches blanches et des moins amoureux, m'a eue pour sa part du butin, et il m'a vendue tout de suite au seigneur Samuel; mais enfin peut-tre une chance heureuse me viendra-t-elle? Que dis-je!--ajouta Blandine en adressant Brunehaut son plus gracieux sourire,--n'est-ce pas dj un grand, un inespr bonheur que d'avoir t conduite en votre prsence, reine illustre! Brunehaut, aprs avoir rflchi pendant quelques instants, dit au marchand:--Juif, je t'achterai une de ces deux esclaves. --Illustre reine! laquelle des deux prenez-vous, Aurlie ou Blandine? --Je ne sais encore... elles resteront au palais jusqu' ce soir... on va les conduire dans l'appartement de mes femmes. Chrotechilde, un signe de la reine, frappa le timbre; la vieille femme reparut; la confidente de Brunehaut lui dit:--Emmenez ces deux esclaves... --Illustre reine! choisissez-moi...--dit Blandine en se retournant une dernire fois vers Brunehaut, tandis que le juif enveloppait soigneusement de son voile cette petite diablesse.--Oh! choisissez-moi, glorieuse reine! vous ferez une bonne oeuvre... je voudrais tant rester la cour... --Tais-toi donc, effronte,--disait tout bas Samuel en poussant doucement Blandine vers la porte de la chambre coucher de la reine que Chrotechilde dsignait du geste.--Trop est trop, ces familiarits peuvent dplaire notre redoutable souveraine! Les deux jeunes filles, l'une toute joyeuse, l'autre chancelante et accable, entrrent dans l'appartement de la reine, tandis que, aprs avoir une dernire fois humblement salu Brunehaut, le juif quitta la salle en refermant sur lui le rideau de cuir qui masquait la baie de l'escalier tournant. Brunehaut et sa confidente restrent seules. * * * * * (Et maintenant, vous! descendants de Jol, qui en ce moment allez continuer de lire ce rcit, le dgot, l'horreur, l'pouvante que vous prouverez n'galera jamais le dgot, l'horreur, l'pouvante dont je suis saisi en crivant la scne sans nom qui va se passer entre ces deux excrables vieilles.) * * * * * --Madame,--dit Chrotechilde Brunehaut,-- qui donc destinez-vous celle des deux esclaves que vous voulez acheter? --Tu me le demandes? --Oui, madame... --Chrotechilde... l'ge affaiblit ta pntration habituelle... c'est fcheux... --Madame, expliquez-vous!... --Il faut que j'prouve jusqu'o peut aller ce manque d'intelligence si nouveau chez toi... --En vrit, madame, je m'y perds... --Dis-moi, Chrotechilde, lorsque mon fils Childebert est mort assassin par Frdgonde, il m'a laiss, n'est-ce pas, la tutelle de mes deux petits-fils _Thierry_ et _Theudebert_? --Oui... madame... mais moi je vous parlais de ces esclaves... --Justement... mais coute... quel ge mon petit-fils Theudebert tait-il pre?... -- TREIZE ANS, madame[A]; car cet ge il eut un fils de _Bilichilde_, cette esclave brune aux yeux verts, que vous avez paye si cher... Je vois encore son regard fauve, trange comme sa beaut... Du reste, une taille de nymphe, des cheveux crpus d'un noir de jais tranant jusqu' terre... Je n'ai de ma vie vu pareille chevelure... --Cette esclave... qui la mit un soir dans le lit de mon petit-fils, alors peine g de douze ans?... --Vous, Madame[B]; je vous accompagnais... Ah! ah! ah! j'en ris de souvenir... Il avait d'abord une peur, cet innocent; mais comme vous voil devenue sombre... --Cette vile esclave! cette Bilichilde, malgr les autres concubines que nous avons donnes mon petit-fils Theudebert, n'avait-elle pas pris sur lui un funeste ascendant? --Si funeste, madame, qu'elle nous a fait toutes deux chasser de Metz et conduire prisonnires jusqu' Arcis-sur-Aube, confins de la Bourgogne, royaume de votre autre petit-fils Thierry. Mais c'est l, madame, une vieille histoire: cette Bilichilde n'a-t-elle pas t, l'an dernier, trangle par votre petit-fils[C], ce farouche idiot ayant pass de l'amour la haine, et lui-mme, aprs la bataille de Tolbiac, vaincu par son frre, que vous aviez dchan contre lui, n'a-t-il pas t, selon vos ordres, tonsur, puis poignard? Enfin son fils, g de cinq ans, n'a-t-il pas eu la tte brise contre une pierre[D]? que voulez-vous de plus?... --Chez moi la haine survit la vengeance, comme le poignard survit au meurtre. --Et vous n'tes point, madame, en ceci, raisonnable... Har au del de la tombe, c'est naf pour notre ge. --Mais passons... Ainsi, ce que nous venons de dire ne t'ouvre point l'esprit... -- l'endroit de ces deux jolies esclaves? --Oui... --Non, madame... --Poursuivons... Puisque ton intelligence est ce point devenue obtuse... dis-moi, avant que nous n'ayons mis cette Bilichilde dans son lit, quel tait le caractre de mon petit-fils Theudebert? --Violent, actif, dtermin, opinitre et surtout fort glorieux... dix ans ou onze ans, il sentait dj l'orgueilleuse ardeur de son sang loyal, et disait firement: Je suis roi d'Austrasie, moi! --Et deux ans... un an mme aprs qu'il a eu possd cette esclave brune aux yeux verts et aux cheveux crpus, si judicieusement choisie par toi, Chrotechilde, quel tait le caractre de mon petit-fils? --Oh! madame, Theudebert tait mconnaissable... nerv, indcis, languissant, il n'avait plus que la volont d'aller du lit la table avec ses concubines... Car nous avions donn des compagnes la Bilichilde... C'est peine s'il avait le courage de chasser au faucon, divertissement de femme; la chasse aux btes fauves tait pour lui trop fatigante. Cela ne m'tonnait point; n robuste, ptulant, aimant dans sa premire enfance les jeux bruyants, le grand air, il tait devenu chtif, ple, tiol, recherchant le demi-jour, comme si l'clat du soleil et bless sa vue; enfin, il annonait devoir tre de grande taille, et il est mort tout rabougri, presque imberbe! --Mes voeux s'accomplissaient, Chrotechilde... Les dbauches prcoces nervent l'me autant que le corps, et la postrit de Theudebert n'est pas ne viable... --De fait, je n'ai jamais vu d'enfants si chtifs... Quelle race, d'ailleurs, pouvait laisser un pre nabot et presque idiot? --Et ds l'ge de douze ou treize ans, Theudebert disait-il encore firement: Je suis roi d'Austrasie, moi! --Non, certes, madame... car s'il vous arrivait par manire d'preuve de lui parler des affaires de l'tat, sous prtexte qu'il tait roi, l'enfant vous rpondait de sa voix allanguie et les yeux demi ferms: Grand'mre, je suis roi de mes femmes, de mes amphores de vin vieux et de mes faucons! Rgnez pour moi, grand'mre... rgnez pour moi si cela vous plat! --Et cela m'a plu, Chrotechilde... Et de fait, j'ai rgn en Austrasie, pour mon petit-fils Theudebert, jusqu'au jour o cette vile esclave Bilichilde, usant de son ascendant sur cet idiot, m'a chasse de Metz... m'a chasse, moi, Brunehaut! --Encore ce souvenir, encore l'orage sur votre front, encore des clairs dans vos yeux! Mais pour Dieu, madame, l'esclave a t trangle, l'idiot et son fils tus... j'oubliais mme, pour complter l'hcatombe de ces animaux malfaisants... j'oubliais _Quintio_, maire du palais, duk de Champagne, qui, s'tant incongruement ml de l'affaire de Metz, a t mis mort par vos ordres[E]! Que vouliez-vous de plus? et d'ailleurs, est-ce que pour une Austrasie perdue vous n'avez pas retrouv une Bourgogne? Si Theudebert vous a chasse de Metz, ne vous tes-vous pas rfugie ici, Chlons, auprs de votre autre petit-fils Thierry? Hbt, nerv par les femmes que nous lui choisissions, ne l'avez-vous pas, par vengeance, pouss une guerre implacable contre son frre qu'il a vaincu Toul, Tolbiac, et qui, aprs cette dfaite, a t mis mort lui et son fils, comme je vous le rappelais tout l'heure? Ainsi venge de l'exil de Metz, n'avez-vous point domin Thierry et rgn sa place? _Aegila_, maire du palais, vous inquitait par son influence sur votre petit-fils, vous vous dfaites d'Aegila et vous le remplacez par votre amant _Protade_, qui devient ainsi maire du palais, juste rcompense des services de ce beau garon. --Il me l'ont tu... Chrotechilde! ils me l'ont tu... mon Protade[F]! --Allons, madame, entre nous, avouez qu'il n'est pas qu'un Protade au monde; une reine ne chme jamais d'amoureux! Vous n'avez qu' choisir parmi les plus beaux, les plus jeunes et les plus fringants de la cour de Bourgogne; et puis, madame, sans reproche, s'ils vous ont tu Protade, vous leur avez tu l'vque _Didier_[G]. --Il ne mritait pas son sort, peut-tre? --Lui! madame! jamais punition n'a t plus lgitime! Astucieux prlat! vouloir nous supplanter dans notre commerce amoureux! Imaginer de faire pouser cette princesse d'Espagne votre petit-fils, afin de l'arracher, disait ce _Didier_, aux fangeuses dbauches dont nous tions les pourvoyeuses[H]. Aussi, qu'est-il arriv?... les flots de la Chalaronne ont emport le corps de l'vque. Cette Espagnole, sur laquelle il comptait pour vous vincer et dominer par elle Thierry, et par Thierry la Bourgogne; cette Espagnole, rpudie par votre petit-fils, est retourne dans son pays au bout de six mois de mariage, et nous avons mis la main sur sa dot[I]; enfin, Thierry est mort cette anne de la dyssenterie (dites donc, madame,--ajouta la vieille avec un sourire affreux,--mort de la dyssenterie?); de sorte que par la grce de cette bienheureuse dyssenterie, vous voici aujourd'hui matresse et reine souveraine de ce pays de Bourgogne, puisque Sigebert, le plus g des fils de Thierry, vos arrire-petits-enfants, n'a pas encore onze ans... Il ne faut pas qu'ils meurent, ces roitelets, car par leur mort, le fils de Frdgonde deviendrait l'hritier de leurs royaumes... Il faut seulement qu'ils vivotent, afin que vous rgniez leur place... Eh bien, madame, ils vivoteront... Mais, j'y songe, nous oublions l'esclave que vous voulez acheter Samuel. --Au contraire, Chrotechilde, cet entretien nous ramne l'esclave... --Comment cela? --Il n'y a plus en douter, l'ge amortit ton intelligence; autrefois si prompte me comprendre, depuis un quart d'heure tu me donnes la preuve de ce fcheux affaiblissement de ton esprit. --Moi, madame? --Oui, autrefois au lieu de me demander ce que je compte faire d'une de ces deux esclaves de Samuel, tu m'aurais devine; mais je viens de me convaincre tout mon aise de la lenteur snile de ta perception... cela est triste, Chrotechilde. --Triste... autant pour moi que pour vous, madame... Mais expliquez-vous... je vous en prie... --Quoi! cervelle appesantie! Tu sais que j'ai la tutelle de mes arrire-petits-enfants, et sottement tu me demandes ce que je compte faire de ces jolies esclaves? devines-tu, maintenant? --Eh! oui, madame, je devine, mais vos reproches sont injustes! Comment imaginer que vous songiez cela... Sigebert n'a pas onze ans! --Tant mieux! --C'est vrai,--reprit l'autre monstre avec un clat de rire pouvantable,--c'est vrai, tant mieux! Pendant cet horrible entretien, l'auguste masque de bronze, toujours immobile dans son mdaillier sur la console d'ivoire, ne sourcilla pas... Sa bouche d'airain ne fit pas entendre un cri de maldiction, retentissant comme les clairons du dernier jugement. Non; ces monstruosits se dirent impunment... O tait-il donc le Dieu des catholiques, qui se manifestait par de si grands miracles en faveur de Clotaire, le tueur d'enfants? L'entretien des deux matrones continua: --Donner une concubine votre arrire-petit-fils Sigebert,--avait dit Chrotechilde la reine;--mais il n'a pas onze ans! --Tant mieux!--reprit Brunehaut;--seulement, vois-tu, Chrotechilde, l'exemple de cette infme Bilichilde me donne rflchir, et je ne sais laquelle prfrer de ces deux esclaves... Qu'en pense ton exprience? --Madame, la chose est dlicate... La grande brune qui pleure toujours ne sera jamais dangereuse; c'est doux, candide et bte comme une brebis... Il n'y a point craindre que cette innocente donne jamais Sigebert de mchantes penses contre vous. --Aussi je penche fort pour cette pleureuse; l'autre me parat une petite commre par trop effronte... As-tu remarqu cette impudente? elle n'a pas baiss les yeux devant moi, dont le regard fait baisser les plus fermes, les plus audacieux regards! --Il se peut, madame, que cette frtillante petite diablesse ait trop de ce que la grande pleureuse n'a point assez... ou point du tout; mais ce sera peut-tre un mal pour un bien. Examinons en experts le vrai des choses. Sigebert n'a pas onze ans, il est trs-enfant, ne songe qu' la toupie ou aux osselets, il est de plus doux et timide, c'est un vritable agneau; or, cette grande innocente tant de son ct une manire de sotte brebis... vous m'entendez, madame? D'un autre ct, cette petite endiable pourrait effaroucher notre agneau... Je me rappelle toujours la peur de Theudebert, la vue de l'esclave aux yeux verts et aux cheveux crpus... Aussi je vous le rpte, madame, ceci demande rflexion... D'ailleurs, rien ne presse... Sigebert est en Germanie avec le duk Warnachaire, maire du palais de Bourgogne. --Ils peuvent tre de retour d'un moment l'autre... Je les attends... --Quoi! dj? --Oui, peut-tre arriveront-ils ici aujourd'hui; aussi j'ai d'autant plus hte d'acheter une esclave pour Sigebert, que je crains que pendant ce voyage en Germanie, Warnachaire n'ait pris une certaine influence sur Sigebert; or, cette influence serait bientt perdue au milieu du trouble et des curiosits du premier amour de cet enfant. --Puisque vous vous dfiez du duk, madame, pourquoi lui avoir confi Sigebert? --Except en toi, peut-tre, en qui ai-je confiance ici? Ne fallait-il pas faire accompagner Sigebert... La vue de cet enfant roi, d'une douce figure, aura intress les chefs de tribus germaines d'au del du Rhin, dont ce Warnachaire est all rechercher l'alliance... Leurs troupes doubleront mon arme... Oh! dans cette guerre suprme, sans merci entre moi et Clotaire II... ce fils de Frdgonde sera cras... Il le faut... il le faut... --Et cela sera, madame. Jusqu'ici vos ennemis ont toujours tomb sous vos coups..... La mort du fils de Frdgonde couronnera l'oeuvre..... cependant ce duk Warnachaire m'inquite..... Tenez, madame..... ces maires du palais qui ont, il y a quarante ou cinquante ans, sous le rgne des fils du vieux Clotaire, commenc par tre intendants des maisons royales... et qui, peu peu, sont devenus gouvernants des peuples, ces maires du palais finiront par manger les rois si les rois ne les mangent point. Ces habiles gens disent aux princes: Ayez des concubines, buvez, jouez, chassez, dormez, prodiguez l'argent dont nous remplirons vos coffres, tenez-vous en joie, ne prenez point souci de rgner, nous nous chargeons de ce fardeau. Ce sont l, madame, de dangereuses sclratesses; qu'une mre, qu'une aeule, agisse ainsi envers ses fils et ses petits-fils, c'est chose concevable; mais chez les maires du palais, ceci touche fort l'usurpation, et ce Warnachaire, qui vous avez laiss son office de maire aprs la mort de Thierry, me semble vouloir dominer Sigebert et vous vincer, madame... Je sais que nous aurons la petite ou la grande esclave... pour nous maintenir contre le duk. Mais souvenez-vous, madame, de votre exil de Metz! --Tu prches une convertie... j'ai dernirement crit _Aimoin_, qui revient avec Warnachaire, de le tuer en route. --Eh! madame, que ne parliez-vous! je vous aurais pargn ma rhtorique. --Malheureusement Aimoin n'a pas excut mes ordres. --Quel serviteur!... et pourquoi n'a-t-il pas obi? --Je l'ignore encore; je le saurai aujourd'hui peut-tre. --Du reste, il ne faut point nous hter de penser mal de cet Aimoin. Une favorable occasion lui aura peut-tre manqu; qui sait si vous n'allez pas le voir revenir seul avec le petit Sigebert! En cas contraire, une fois ici, Chlons, dans ce chteau, il en sera, madame, ce qu'il vous plaira de Warnachaire... et croyez-moi, ces maires du palais! oh! ces maires du palais me semblent menaants pour les royauts. Aussi, madame, les rois ne seront tranquilles sur leurs trnes que lorsqu'ils sauront se dlivrer de ces dangereux rivaux toujours grandissants. --Je le sais, mais il faut du temps pour abattre leur puissance; ils ont ralli eux tous ces seigneurs bnficiers enrichis par la gnrosit royale! Oh! le temps! le temps! ah! que la vie est courte, lorsque l'on sent en soi vouloir, pouvoir et force! Ce temps qu'il me faut, c'est un long rgne, je l'aurai; les tribus barbares, de l'autre ct du Rhin, ont rpondu mon appel; elles se joindront mon arme. Grce ce renfort, les troupes de Clotaire II crases, il tombe en mon pouvoir! lui, Chrotechilde, lui... le fils de Frdgonde! Oh! la frapper dans son fils! puisque du fond de sa tombe elle brave ma haine! oh! faire lentement expirer le fils dans les tortures que je rvais pour la mre! venger ainsi le meurtre de ma soeur Galeswinthe et de mon poux Sigebert! m'emparer des royaumes de Clotaire et rgner seule sur la Gaule entire durant de longues annes, car, malgr mes soixante ans passs, je me sens pleine de vie, de force et de volont!... --Je vous l'ai souvent dit, madame, vous vivrez cent ans et plus. --Je le crois, je le sens; oui, je sens en moi un vouloir, une vitalit indomptables. Oh! rgner! ambition des grandes mes! rgner comme rgnaient les empereurs de Rome, mes modles! Oui, je veux les imiter dans leur toute-puissance souveraine! compter par millions les instruments de mes volonts! d'un signe redout faire obir les multitudes! d'un geste pousser mes armes d'un bout l'autre du monde! agrandir mes royaumes l'infini! et dire: Ces contres des plus voisines aux plus lointaines, c'est moi! c'est moi! Courber cent peuples divers sous un mme joug! toutes ces forces parses les concentrer dans ma main, ainsi que faisaient les empereurs de Rome... Dire je veux, et voir tant de populations diffrentes soumises une loi unique, la mienne! dire je veux, et voir s'lever sur toute la Gaule ces merveilles de l'art, dont j'ai dj couvert la Bourgogne; chteaux forts, palais splendides, basiliques aux nefs d'or, chausses immenses, prodigieux monuments, qui diront aux sicles futurs le grand nom de Brunehaut! et pour arriver de si grandes choses quelques scrupules m'arrteraient! Voyons? ces enfants que j'nerve! ces hommes que je tue parce qu'ils me gnent! pourraient-ils accomplir ou seulement concevoir mes desseins gigantesques? de quel prix est la vie de ces obscures victimes? Leurs os seront poussire, leur nom oubli depuis des sicles, tandis que d'ge en ge mon nom continuera d'tonner le monde! Mes victimes! eh! s'il en est quelques-unes dont la mmoire survive, c'est qu'elles auront t frappes par Brunehaut! on les plaint... je les immortalise... --Voil, madame, une raison que sauraient faire pieusement, pour votre salut, ces prtres cupides et russ qui vous assigent de demandes de terres et d'argent! --Ne mdis pas des prtres, ils tranent mon char triomphal... --L'attelage, madame, est ruineux. --Pour qui? les dons que je leur fais afin qu'ils enseignent aux peuples vnrer Brunehaut; ces dons m'appauvrissent-ils? n'est-ce pas le superflu de mon superflu? ne vais-je pas rtablir les impts autrefois dcrts par les empereurs, et remplir ainsi incessamment mes coffres? Les peuples crieront! ils m'appelleront la _Romaine_! Peu m'importe, si mon fisc atteint la fois les plus pauvres et les plus riches! et puis que veux-tu, Chrotechilde? Il est du devoir d'une grande reine de payer royalement ceux qui l'amusent... quand ils l'amusent. --Que trouvez-vous donc, madame, de divertissant chez ces mendiants hypocrites? --Tiens... prends cette clef, ouvre ce coffret qui est sur la table, et cherches-y un parchemin nou d'un ruban pourpre. --Le voici. --Baise-le. --Allons, madame, vous voulez rire. --Baise ce parchemin, te dis-je, femme de peu de foi; il est crit de la main d'un pape... d'un pape vivant, du pieux Grgoire, en un mot. --Je comprends, mais je ne baiserai point le parchemin, madame, s'il vous plat... Ainsi le pieux Grgoire, dtenteur des clefs du paradis, vous promet de vous ouvrir toutes grandes les portes du sjour ternel? --N'est-ce pas justice? ne les ai-je pas assez richement dores les clefs de leur paradis?... Ah! tu me demandes ce que je trouve d'amusant chez ces prtres que je rmunre royalement? lis tout haut ce que contient ce parchemin; je me sens en gaiet aujourd'hui... Allons, lis. --Madame, voici: _Grgoire, Brunehaut, reine des Franks.--La manire dont vous gouvernez le royaume et l'ducation de votre fils attestent les vertus de votre excellence..._ Chrotechilde ne put continuer; elle poussa un clat de rire diabolique en regardant Brunehaut qui fit chorus d'hilarit avec sa confidente; celle-ci reprit se contenant peine:--Par ma foi, madame, vous avez raison, lire de telles choses crites de la main du pape, le pieux Grgoire, c'est l un divertissement que l'on ne saurait payer trop cher... Je continue, nous en tions, je crois, madame, vos vertus... --Nous en tions mes vertus... --Donc je reprends: _... L'ducation que vous donnez votre fils atteste les vertus de votre excellence, vertus que l'on doit louer et qui sont agrables Dieu; vous ne vous tes point contente de laisser intacte votre fils la gloire des choses temporelles, vous lui avez aussi amass les biens de la vie ternelle, en jetant dans son me les germes de la vraie foi avec une pieuse sollicitude maternelle_[J]. Et les deux vieilles de rire de nouveau, de rire tant et tant, ces deux monstres, que les larmes leur vinrent aux yeux, aprs quoi Brunehaut dit sa confidente:--Va, Chrotechilde... je me suis fait lire souvent les comdies satiriques des Romains... jamais celles de _Plaute_ et de _Trence_ ne vaudront celles que jouent chaque jour devant moi ces odieux hypocrites pour gagner les richesses dont je les comble. --C'est la vrit, madame, ce sont de fires comdies que les leurs; ils mettent Dieu en scne! --Et quelle scne! le ciel, le paradis, l'enfer, l'ternit... Ah! comdie, te dis-je, comdie! royale comdie!... cette nouvelle saillie de la reine, les deux vieilles recommencrent de rire aux clats; mais soudain cette hilarit fut interrompue par le bruit de cris joyeux et enfantins, partant de la chambre voisine; presque au mme instant les trois frres de Sigebert, alors en voyage, entrrent suivis de leurs gouvernantes et coururent entourer leur bisaeule. Childebert, le moins jeune de ces arrire-petits-fils de Brunehaut, avait dix ans, Corbe neuf ans, Mrove, le dernier, six ans; nes d'un pre presque puis avant son adolescence par la prcocit des excs de toutes sortes o sa grand'mre Brunehaut l'avait plong par une infernale prvoyance, ces trois petites cratures, dlicates, frles, tioles dj, faisaient peine voir; leur gaiet mme attristait; au lieu d'tre rondes, fermes et roses, leurs joues creuses, d'une pleur maladive, semblaient rendre plus grands encore leurs yeux caves et cerns; leur longue chevelure, symbole de la royaut franque, tombait fine et rare sur leurs paules; ils portaient de petites dalmatiques d'toffes d'or ou d'argent. La gouvernante, aprs avoir respectueusement flchi le genou l'entre de la salle, se tint auprs de la porte, tandis que les enfants entouraient leur bisaeule. Childebert, le moins jeune, se tenait debout auprs d'elle; Corbe et Mrove, les deux plus petits, avaient grimp sur ses genoux, tandis qu'elle leur disait: --Vous voici trs-gais ce matin, chers enfants! --Grand'mre, c'est Corbe, notre frre, qui nous faisait rire... --Voyons, qu'a donc dit Corbe de si plaisant? --Tu sais bien, grand'mre, sa tourterelle blanche? --Oui. --Il lui a arrach toutes les plumes, et elle criait... et elle criait... --Et vous de rire... et de rire... dmons!... --Oui, grand'mre; seulement la fin notre petit frre Mrove a pleur! --Tant il riait, ce garonnet? --Oh! non, moi j'ai pleur, parce qu' la fin l'oiseau tait tout saignant. --Alors, moi j'ai dit mon frre Mrove: Tu n'as donc pas de courage, que le sang te fait peur? Et quand nous irons la bataille, cela te fera donc pleurer, de voir le sang couler? N'est-ce pas, Childebert, que j'ai dit cela? --C'est vrai, grand'mre; et moi, pendant que Corbe parlait ainsi Mrove, j'ai pris un couteau et j'ai coup le cou la colombe... Ah! c'est que je n'ai pas peur du sang, moi; et quand j'aurai l'ge, j'irai la guerre, n'est-ce pas, grand'mre? --Ah! mes enfants, vous ne savez pas ce que vous dsirez! On peut bien, voyez-vous, chers petits, s'amuser couper le cou des colombes, sans pour cela se croire oblig d'aller un jour la guerre. Figurez-vous donc que la guerre, mes enfants, c'est chevaucher jour et nuit, souffrir de la faim, du chaud, du froid, coucher sous la tente, et qui plus est, risquer de se faire tuer ou blesser, ce qui cause une grande douleur; ne vaut-il pas mieux, chers enfants, se promener tranquillement en char ou en litire? coucher dans un lit douillet? manger des friandises tout son sol? s'amuser tant que la journe dure? satisfaire aux moindres fantaisies qui nous viennent? Dites, n'est-ce point prfrable aux vilaines fatigues de la guerre? Le sang des races royales est trop prcieux pour l'exposer ainsi, mes jolis roitelets; vous avez vos leudes pour combattre l'ennemi la bataille, vos serviteurs pour tuer les gens qui vous dplaisent ou vous offensent, vos prtres pour vous faire obir de vos peuples et vous absoudre de vos crimes, si vous en commettez. Vous n'avez donc qu' vous amuser, qu' jouir des dlices de la vie, heureux enfants, sans autre souci que de dire: _Je veux_. Comprenez-vous bien mes paroles, chers petits? Dis, Childebert, toi l'an de vous trois? toi un garon dj raisonnable? --Oh! oui, grand'mre, moi je ne suis pas plus soucieux qu'un autre d'aller la guerre attraper de bons coups, je prfre m'amuser et faire ce qui me plat; mais alors, pourquoi donc notre frre Sigebert s'en est-il all cheval, suivi de guerriers, en compagnie du duk Warnachaire? --Votre frre est maladif, mes enfants; les mdecins m'ont conseill de lui faire entreprendre, pour le bien de sa sant, un long voyage... --Et reviendra-t-il bientt? --Peut-tre demain... peut-tre aujourd'hui. --Oh! tant mieux, grand'mre, tant mieux, sa place ne restera pas vide dans notre chambre, il nous manque... --Ne vous rjouissez pas trop quant cela, chers roitelets; dsormais Sigebert aura sa chambre part... Oh! c'est que c'est dj un petit homme, lui! --Il n'a pourtant qu'un an de plus que moi. --Oh! oh! mais dans un an tu seras aussi un homme, toi, mon petit Childebert,--rpondit Brunehaut en changeant avec Chrotechilde un pouvantable regard,--alors, comme ton frre, tu auras ta chambre part et... et tout ce qui s'en suit; n'est-ce pas, Chrotechilde? --Certainement, madame... il ne faut point faire de jaloux. --Qu'est-ce que j'aurai donc, grand'mre, de plus que ma chambre part? --Eh! mais, tes chambellans, tes cuyers, tes serviteurs, tes esclaves, tous gens soumis tes caprices, comme les chiens la houssine. --Oh! que je voudrais donc tre plus vieux d'un an! --Et moi aussi, je te voudrais voir plus vieux d'un an... et Corbe aussi, et toi aussi, petit Mrove, je voudrais vous voir tous de l'ge de Sigebert. --Patience, madame,--dit Chrotechilde en changeant de nouveau un regard diabolique avec Brunehaut,--patience, cela viendra... Mais quel est ce bruit dans la grande salle... De nombreux pas approchent... si c'tait le seigneur Warnachaire... Chrotechilde ne se trompait pas, c'tait en effet le maire du palais de Bourgogne, accompagn de Sigebert; cet enfant, peine g de onze ans, tait comme ses frres chtif et ple; cependant l'animation du voyage, la joie de revoir ses frres coloraient lgrement son doux visage, car, ainsi que l'avait dit Chrotechilde Brunehaut, ce pauvre enfant, malgr les excrables conseils de sa bisaeule, conservait jusqu'alors un caractre anglique; il courut ds qu'il entra embrasser la vieille reine, puis il rpondit aux caresses et aux questions empresses de ses frres qui l'entouraient; chacun d'eux il remit de petits prsents rapports de son voyage et renferms dans un coffret qu'il avait voulu prendre des mains d'un des serviteurs de sa suite, afin d'offrir plus tt ses frres ces tmoignages de son souvenir. Chrotechilde, s'approchant alors de la reine, lui dit tout bas:--Madame... si vous m'en croyez, gardons les deux esclaves jusqu' ce soir; d'ici l nous aviserons... --Oui, c'est le meilleur parti prendre,--rpondit Brunehaut; et s'adressant l'enfant:--Va te reposer... tu raconteras ton voyage tes petits frres; j'ai causer avec le duk Warnachaire... Chrotechilde emmena les enfants, la reine resta seule avec le maire du palais de Bourgogne, homme de grande taille, d'une figure froide, impntrable et rsolue; il portait une riche armure d'acier rehausse d'or la mode romaine; sa large pe pendait son ct, son long poignard sa ceinture. Brunehaut, aprs avoir attach longtemps son noir et profond regard sur Warnachaire, toujours impassible, lui fit signe de s'asseoir auprs de la table, s'y assit elle-mme, et lui dit:--Quelles nouvelles? --Bonnes... et mauvaises, madame... --Les mauvaises d'abord. --La trahison des duks Arnolfe et Ppin, ainsi que la dfection de plusieurs autres grands seigneurs d'Austrasie, n'est plus douteuse; ils se sont rendus au camp de Clotaire II avec leurs hommes. --Depuis longtemps je souponnais cette trahison. Ah! seigneurs enrichis, rendus si puissants par la gnrosit des rois, vous poussez ce point l'ingratitude! Soit; je prfre la franche guerre la guerre sourde; les domaines, terres saliques ou bnfices de ces tratres, retourneront mon fisc. Continue... --Clotaire II a lev son camp d'Andernach, et il est entr au coeur de l'Austrasie. Somm de respecter les royaumes de ses neveux, dont vous avez, madame, la tutelle, il a rpondu qu'il s'en remettrait au jugement des grands d'Austrasie et de Bourgogne. --Le fils de Frdgonde espre soulever contre moi les peuples et les seigneurs de mes royaumes; il se trompe; des exemples prompts, prochains, terribles, pouvanteront les tratres... tous les tratres, entends-tu, Warnachaire? --Oui, madame. --Tous les tratres, quel que soit leur rang, leur puissance, quel que soit le masque dont ils se couvrent, entends-tu, Warnachaire? maire du palais de Bourgogne... --J'entends, madame... J'entends mme ce que vous ne me dites pas... --Tu lis dans ma pense? --Oui, vous me croyez un tratre... Vous me souponnez surtout depuis votre rcent retour de Worms? --Je souponne toujours... --Votre soupon, madame, s'est chang en certitude; vous avez crit Aimoin, un homme vous, de me poignarder. --Je ne fais poignarder... que mes ennemis... --Je suis donc pour vous un ennemi, madame? Voici les morceaux de la lettre crite de votre main Aimoin pour lui ordonner de me tuer[K]. Et le duk dposa sur la table plusieurs morceaux de parchemins dchirs; la reine regarda le maire du palais d'un oeil dfiant. --Ainsi Aimoin t'a livr ma lettre? --Non, madame, le hasard a mis en ma possession ces morceaux de parchemin. --Et pourtant... tu reviens ici? --Pour vous prouver l'injustice de vos soupons. --Ou pour mieux me trahir. --Madame, si j'avais voulu vous trahir, je me serais rendu, comme tant d'autres seigneurs de Bourgogne, auprs de Clotaire II; je lui aurais donn votre petit-fils en otage, et je serais rest dans le camp de votre ennemi avec les tribus que j'ai ramenes de Germanie. --Ces tribus me sont dvoues... elles ne t'auraient pas suivi, elles viennent ici pour renforcer mon arme... --Ces tribus, madame, viennent ici pour piller, peu leur importe que ce soit comme auxiliaires de Brunehaut ou de Clotaire II; pays de Soissons, de Bourgogne ou d'Austrasie, ces Franks n'ont pas de prfrence, pourvu qu'aprs s'tre vaillamment battus et avoir aid la victoire, ils puissent ravager la contre vaincue, faire un gros butin, et emmener de nombreux esclaves de l'autre ct du Rhin, tels sont les Franks que je vous ramne. --Je te dis, moi, que la vue de mon petit-fils, ce roi enfant, venant demander par ta bouche aide et force aux Germains, a intress ces barbares. --Si vous n'aviez, madame, expressment promis ces tribus le pillage des territoires vaincus, ils seraient demeurs, croyez-moi, insensibles la jeunesse de Sigebert; ils sont aussi sauvages que l'taient nos pres, les premiers compagnons de Clovis; il m'a fallu de grands efforts pour les empcher de tout ravager sur notre route; dans leur farouche impatience ils se croyaient dj en pays conquis; chaque jour leurs chefs me demandaient grands cris la bataille, afin d'tre de retour en Germanie avec leur butin et leurs esclaves avant la saison d'hiver qui rend prilleuse la traverse. --Et ces tribus o sont-elles? --Je les ai laisses vers Montsarran. --Pourquoi si loin de Chlons? --Malgr mes recommandations, ces barbares ont vol et tu sur leur passage; les conduire ici, au coeur de la Bourgogne, puis les renvoyer ensuite en une autre contre, selon les besoins de la guerre, c'tait exposer des dsastres inutiles les populations qu'ils auraient traverses... Ces nouveaux malheurs pouvaient augmenter l'irritation; or, vous le savez, madame... de ce ct-ci de la Bourgogne une certaine agitation fermente dans la populace esclave. --Oui... l'instigation de ces tratres qui ont rejoint le fils de Frdgonde, ils tentent de soulever le peuple contre moi, contre _la Romaine_, comme ils m'appellent; oh! seigneurs et populace sauront ce que pse le bras de Brunehaut. --Les ennemis de Brunehaut trembleront toujours devant elle, mais j'ai craint d'augmenter leur nombre en rendant nos populations victimes de la barbarie de vos nouveaux allis; le territoire o j'ai fait camper ces tribus sera dvast sans doute, mais ce ravage sera du moins limit. De plus, la position est assez centrale pour que ces auxiliaires soient dirigs partout o il le faudra selon les mouvements de l'arme de Clotaire II; j'ai donc agi, je crois, madame, avec sagesse et prvoyance. --Et l'arme? quelles sont ses dispositions? --Elle est pleine d'ardeur, ne demande que la bataille; le souvenir des deux dernires victoires de Toul et de Tolbiac, et surtout l'immense butin, le grand nombre d'esclaves que les troupes ont enlevs, redoublent leur dsir de combattre le fils de Frdgonde... Ce sont l, madame, les bonnes nouvelles qui, selon moi, balancent les mauvaises. Brunehaut croit-elle encore, que Warnachaire ait agi en tratre? --Qui sait? --Moi, je le sais, madame. --Un homme dont on a voulu se dfaire, qui l'apprend, et qui revient vous; ah! Warnachaire, Warnachaire! cela donne penser! --Brunehaut est prompte au soupon et au chtiment; mais elle est magnifique envers qui la sert fidlement. --Tu as donc quelque chose me demander? --Oui, madame, mais seulement aprs la guerre, ou plutt, je l'espre, aprs la victoire... si je la remporte sur Clotaire II, si je parviens vous l'amener prisonnier... --Warnachaire!--s'cria la reine, frmissant d'une joie froce la pense de tenir en son pouvoir le fils de Frdgonde...--si tu m'amnes Clotaire prisonnier, je te dfierai alors de former un voeu qui ne soit accompli par Brunehaut, et...--Mais se ravisant, elle jeta un sombre regard sur le maire du palais, et ajouta:--Si c'est un pige que tu me tends pour dtourner mes soupons, Warnachaire, il est habile... --Soit, madame, je suis un tratre; vous frappez sur ce timbre, l'instant vos chambellans, vos cuyers accourent, et me tuent l! sous vos yeux; me voil mort?... Mais quel est l'homme que vous ne souponnez pas? Voyons? Qui prendrez-vous pour gnral? est-ce le duk Alethe! Est-ce le duk Roccon? --Non! --Est-ce le duk Sigowald? --Lui? tu railles! --Est-ce le duk Eubelan? --Peut-tre... et encore ses anciennes liaisons avec Arnolfe et Ppin... ces deux tratres! Non, jamais je ne me fierai Eubelan! --Ceux-l seuls pourtant, madame, sont capables de commander l'arme; ceux-l seuls sont des hommes de guerre. --Oui, mais je n'ai voulu faire tuer aucun d'eux... ou du moins ils l'ignorent... tandis que j'ai voulu ta mort, Warnachaire. --Madame, raisonnons froidement... --Peux-tu raisonner autrement, homme impassible... homme impntrable... --Impntrable la trahison, madame... --Des mots... des mots... --Voici des faits: vous me croyez anim contre vous d'un ressentiment de haine, parce que vous avez voulu ma mort? L'espoir de la vengeance me ramne, dites-vous, ici? Alors, madame, qui m'empche de mettre la main sur ce timbre pour vous empcher d'appeler aide? Et le duk fit ce qu'il disait. --Qui m'empche de tirer ce poignard? Et le duk fit briller cette arme aux yeux de Brunehaut, dont le premier mouvement fut de se rejeter en arrire sur le dossier de son sige. --Qui m'empche enfin de vous tuer d'un seul coup de ce fer empoisonn comme l'taient les poignards des pages de Frdgonde? Et en disant ces derniers mots, Warnachaire s'tait tellement rapproch de Brunehaut qu'il pouvait la frapper avant qu'elle et pouss un cri... La reine, sauf un premier mouvement de crainte ou plutt de surprise, n'avait pas sourcill; son regard indomptable tait rest hardiment fix sur les yeux du maire du palais; elle carta d'un geste de ddain la lame du poignard, demeura quelques instants pensive, et reprit comme regret:--Il faut pourtant croire quelque chose; tu aurais pu me tuer, c'est vrai; tu ne l'as pas fait... je ne peux nier l'vidence. Tu ne veux donc pas te venger de moi... moins que tu me rserves un sort selon toi plus terrible que la mort; pourtant, non, un homme qui hait fermement, tombe peu dans ces raffinements hasardeux. L'avenir n'appartient personne; on trouve une belle occasion pour frapper son ennemi, on le frappe tt et vite... Donc, je te crois sans haine contre moi; tu conserveras le commandement de l'arme. coute, Warnachaire, tu l'as dit: Brunehaut est implacable dans ses soupons et sa haine; mais elle est magnifique pour qui la sert fidlement... Que par toi le fils de Frdgonde tombe entre mes mains, et ma faveur dpassera tes esprances... Oublions le pass. --Il est oubli, madame. --Vrai? --Vrai... --Et puis, il faut, vois-tu, Warnachaire, aller au fond des choses. J'ai voulu te faire tuer... Eh! mon Dieu! c'est vrai! j'en ai fait tuer tant d'autres! Mais ce n'est pas, je t'en assure, par amour du sang. Que veux-tu? il faut se mettre la place des gens... On m'a tu ma soeur Galeswinthe, on m'a tu mon mari, on m'a tu mon fils, on m'a tu mes plus fidles serviteurs; seule j'ai eu dfendre les royaumes de mon fils et de mes petits-fils contre des rois acharns ma perte; toute arme m'a t bonne, et, aprs tout, j'ai remport de brillantes victoires, j'ai accompli, avoue-le, Warnachaire, de grandes choses. Et pourtant l'on me hait, les seigneurs franks me jalousent... cette vile plbe gauloise, esclave ou populace, sourdement excite contre moi... se rebellerait peut-tre sans la terreur que je lui inspire... Et... mais, cet homme! quel est cet homme?--s'cria Brunehaut en s'interrompant. Et se levant brusquement, elle indiqua du geste Loysik, qui, debout au seuil de la porte donnant sur l'escalier tournant pratiqu dans l'paisseur de la muraille, soulevait d'une main le rideau qui l'avait jusqu'alors tenu cach aux yeux de la reine et du maire du palais de Bourgogne. Warnachaire fit quelques pas l'encontre du vieil ermite-laboureur qui s'avanait lentement et dit:--Moine, comment te trouves-tu l? Ton audace est grande de t'introduire dans l'appartement de la reine... Qui es-tu? --Je suis le suprieur du monastre de la valle de Charolles. --Tu mens,--dit Brunehaut,--j'ai envoy l'un de mes chambellans cette abbaye pour s'assurer de la personne de ce Loysik. --Votre chambellan,--reprit le moine d'une voix moins assure,--votre chambellan, ainsi que l'archidiacre et vos hommes de guerre, sont cette heure prisonniers dans le monastre. Venir annoncer soi-mme, suprieur de la communaut, une nouvelle non moins improbable qu'offensante pour l'orgueil despotique de Brunehaut, venir l'annoncer cette femme implacable, et s'exposer ainsi une mort certaine, cela parut tellement exorbitant la reine qu'elle n'y crut pas; elle haussa les paules d'un air de piti ddaigneuse et dit au maire du palais:--Duk... ce vieillard est fou... Mais comment ce mendiant s'est-il introduit ici? D'autres circonstances devaient bientt augmenter la crance de Brunehaut l'insanit de la raison du moine. Loysik avait continu de s'avancer lentement vers la reine; mais malgr cette fermet d'me, dont il avait donn tant de preuves durant sa longue vie, mesure qu'il s'approchait de cette femme pouvantable, il perdit peu peu son assurance, son esprit se troubla, ses lvres se refusrent la parole, il sentit ses genoux vaciller, il fut oblig de s'arrter et de s'appuyer un instant sur une console d'ivoire sa porte; cette motion profonde, insurmontable tait encore moins cause par l'horreur qu'inspirait la reine au vieux moine, que par la conscience de la terrible position o il se trouvait; peu lui importait la vie, il en avait fait le sacrifice en se rendant chez Brunehaut; mais il voulait sauver ses frres de la valle d'un horrible dsastre, quel que ft l'hrosme de leur rsistance; et quoiqu'il et une ferme confiance dans le moyen qu'il esprait employer pour arriver ses fins, son trouble lui faisait momentanment perdre le fil de ses ides; la tte penche sur sa poitrine il tchait, dplorant sa faiblesse, de raffermir ses esprits, de relier ses penses... En rflchissant ainsi, son regard s'arrta par hasard sur le mdaillier que soutenait la console d'ivoire o il s'appuyait. La grande mdaille de bronze attira d'autant plus facilement les yeux du moine, que celle-l seule tait de ce mtal, au milieu d'autres effigies en or et argent. D'abord Loysik la contempla machinalement, puis peu peu attir malgr lui par un intrt indfinissable, il se baissa, observa de plus prs l'empreinte, et lut une inscription place au-dessous de visage auguste qui semblait saillir du bronze... Le vieillard tressaillit, prouva une impression soudaine, extraordinaire, mlange d'enthousiasme, de stupeur et d'espoir; le trouble de son esprit cessa, il se sentit rassur, reconfort, comme s'il et trouv un appui aussi inattendu que puissant; il voyait enfin quelque chose de providentiel dans ce rapprochement formidable:--_L'image de Victoria, dans le palais de Brunehaut_.--Oui, cette mdaille, c'tait celle de la mre des camps; au-dessous de son effigie on lisait: Victoria empereur. Loysik s'tait courb, afin de contempler de plus prs les traits de l'hrone gauloise; lorsqu'il l'eut reconnue il flchit un genou, et levant ses deux mains vers l'image auguste, il murmura: --O Victoria... sainte guerrire de la Gaule! ta prsence en cet horrible lieu raffermit mon esprit et mon espoir; il me semble qu'elle me donnera la force de sauver la descendance de Scanvoch, ce fidle soldat que tu appelais ton frre, et qui fut un de mes aeux!... Oui, je le sauverai lui et tous nos frres de cette valle, o ta mmoire auguste est encore glorifie. Brunehaut et Warnachaire, stupfaits de l'tranget de ce vieillard, qui n'avait d'ailleurs rien d'offensif, tantt le suivaient des yeux, tantt se regardaient en silence durant le peu d'instants qui suffirent Loysik pour reconnatre l'effigie de Victoria. La reine, de plus en plus convaincue que ce moine tait fou, perdit patience, frappa du pied et s'cria: --Duk, appelle mes pages, qu'ils chassent d'ici coups de houssine ce vieux fou qui se dit abb du monastre de Charolles, et qui vient s'agenouiller devant mes mdailles antiques, en leur adressant je ne sais quelles invocations insenses; mais je ferai rudement chtier ceux qui ont laiss ce vagabond s'introduire ici. Brunehaut parlait encore lorsqu'un de ses pages entra par la porte de la grande salle, et aprs avoir flchi le genou lui dit: --Glorieuse reine... un messager arrive l'instant de l'arme, il est porteur de lettres urgentes pour le seigneur Warnachaire. --Cela est important, duk, va recevoir ce messager, reviens promptement m'instruire des nouvelles qu'il apporte.--Puis s'adressant au page et lui montrant Loysik qui, le front haut, le regard ferme, s'avanait vers elle:--Va chercher quelques-uns de tes compagnons et chasse d'ici, coups de houssine, ce vieux moine fou; la perte de sa raison lui pargne un autre chtiment.--La reine se levant alors se dirigea vers sa chambre coucher, disant au maire du palais:--Warnachaire, reviens au plus tt m'instruire des nouvelles apportes par le messager. --Je vais, madame, le recevoir l'instant; mais ce fou... --Cela regarde mes pages... Allons, aux houssines... aux houssines! Le maire du palais sortit; au moment o la porte se trouvait ainsi ouverte, le page, sans quitter la salle, appela plusieurs de ses compagnons rassembls dans la pice voisine. Loysik voyant la reine, sans s'occuper plus de lui que l'on ne s'occupe d'un insens, rentrer dans sa chambre, Loysik courut vers Brunehaut, et lui prsentant un parchemin qu'il venait de tirer de sa robe, il lui dit d'une voix forte:--Je ne suis pas fou... Cette charte du feu roi Clotaire Ier vous prouvera que je suis le suprieur du monastre de Charolles, o votre chambellan et ses soldats sont cette heure, je vous le rpte, retenus prisonniers par mon ordre. --Loysik!--s'cria l'un des jeunes pages qui venaient d'accourir la voix de leur compagnon,--le frre Loysik ici? --Quoi! ce moine!--s'cria Brunehaut stupfaite,--c'est Loysik?... l'abb du monastre de Charolles? --Oui, glorieuse reine! --D'o le connais-tu? --On me l'a montr et nomm au dernier march d'esclaves; il achetait des captifs pour les affranchir; ce matin je l'ai vu traverser une des cours du palais en compagnie du juif Samuel, que tout le monde connat Chlons. Brunehaut fit signe aux pages de sortir, et aprs un instant de rflexion, s'adressant l'un d'eux:--Va dire l'ami Pog de se rendre dans sa cave avec ses garons; il allumera son brasier, ses lanternes et il attendra. Le page s'inclina en plissant; mais avant de s'loigner il jeta sur le vieillard un regard de commisration et d'pouvante. La reine, reste seule avec Loysik, marcha quelques instants silencieuse et d'un pas agit; puis elle dit l'ermite laboureur d'une voix sourde et brve:--Donc, tu es Loysik, toi? --Je suis Loysik, suprieur du monastre de Charolles. --Et d'abord, comment as-tu pntr ici? --J'ai rencontr ce matin aux abords de ce chteau un marchand d'esclaves nomm Samuel; dernirement encore je lui avais achet plusieurs captifs: il m'a appris qu'il se rendait ici; sachant que l'on entrait difficilement dans ce palais, j'ai demand Samuel de l'accompagner; il a d'abord hsit, deux pices d'or l'ont dcid. --Ces juifs! Et comme les gardiens des portes avaient l'ordre d'introduire Samuel et des esclaves, tu as pass avec sa marchandise? --C'est la vrit. --De sorte que pendant que le juif m'a amen ici les deux jeunes filles, tu attendais dans la salle basse? Loysik fit un signe de tte affirmatif. --Mais ensuite, lorsque Samuel a quitt le palais? --Le juif m'ayant dit que de la salle basse on montait ici par cet escalier, j'y suis mont tout l'heure, et, cach derrire le rideau, j'ai entendu votre entretien avec une de vos femmes. Brunehaut bondit sur son sige, puis regardant le moine d'un air de doute effrayant:--Ainsi, cet entretien tu l'as entendu? --Oui; j'allais entrer, vous croyant seule; les premiers mots de votre conversation avec votre confidente m'ont frapp... j'ai cout; ailleurs je ne me serais jamais permis cette action basse et dloyale... mais... --Mais dans le palais de Brunehaut, tout est permis, n'est-ce pas? --Le palais de Brunehaut est hors de l'humanit; lorsqu'on met le pied ici, l'on sort du monde connu; ses lois n'existent plus. Lorsque je me suis approch de cette porte, il m'a sembl entendre deux damnes dans l'enfer des catholiques... Cette rencontre est rare... j'ai cout. --Vieillard... j'aime ton courage, tu supporteras vaillamment la torture, elle durera plus longtemps. Tu connais l'ami Pog et ses garons, que j'ai tout l'heure fait avertir par un de mes pages? --Le bourreau et ses aides, je suppose... --Justement... Dis-moi... quel ge as-tu? --L'ge d'un homme qui va mourir. --Tu t'attendais la mort? Loysik haussa les paules sans rpondre. --C'est juste,--reprit Brunehaut avec un sourire affreux,--apporter de pareilles nouvelles, c'tait courir au-devant du supplice... --Je suis venu ici de mon plein gr, votre chambellan et ses hommes sont rests prisonniers dans le monastre; il ne leur sera fait aucun mal. --Vieillard, tu te trompes... Oh! un chtiment terrible les attend. Infamie... lchet... honte et trahison! Un officier, des hommes de guerre de Brunehaut prisonniers d'une poigne de moines! L'ami Pog et ses garons auront plus de besogne que je ne le croyais. --Vos hommes de guerre n'ont pas t lches; eussent-ils t deux fois plus nombreux, ils n'auraient pu rsister aux gens du monastre et de la valle de Charolles... --Vraiment... --Non, car mes frres ont rsolu de vivre ou de mourir libres. Si vous mconnaissez les droits que leur garantit une charte du feu roi Clotaire Ier. --Et cette charte... tu l'invoques auprs de moi?... --Pourquoi non? --Tu le demandes? Une charte du pre du mari de Frdgonde? une charte de l'aeul de Clotaire II, fils de Frdgonde, mon plus mortel ennemi. Moine, je te croyais un homme dangereux et subtil, je me trompais; tu viens ici me parler d'une charte signe de l'aeul de l'homme que je poursuivrai jusqu' la tombe... Mais, vieillard insens! un arbre qui aurait prt son ombrage au fils de Frdgonde, je le ferais brler, cet arbre! Une source o cet homme se serait dsaltr... je la ferais empoisonner, cette source... Et il s'agit, non plus d'objets inanims, mais d'hommes, de femmes, d'enfants qui doivent leur libert l'aeul du fils de Frdgonde! Je peux, ces affranchis de Clotaire Ier, les faire souffrir dans leur me, dans leur chair et dans leur race! Oh! merci! moine, merci; ds demain tous les habitants de cette valle seront envoys comme esclaves ces farouches tribus qui me viennent de Germanie... Ce sera une avance sur le pillage promis. --Soit, vous allez envoyer de nombreuses troupes dans la valle; elles y pntreront de vive force, elles craseront nos habitants malgr leur rsistance hroque: hommes, femmes, enfants sauront mourir. Vos soldats, aprs un combat acharn, entrant dans la valle n'y trouveront que cendres et cadavres; c'est dit; maintenant, coutez ceci. La guerre est dclare entre vous et le fils de Frdgonde; le moment est suprme, vous avez besoin de toutes vos forces. Excre du peuple, excre des grands, dont les plus considrables sont dj dans le camp de Clotaire II, souponnant vos gnraux, ne rvant que trahison; peine tes-vous certaine de la fidlit de votre arme, puisqu'il vous faut appeler comme auxiliaires des tribus barbares et leur promettre le pillage... coutez encore... Notre malheureux peuple est nerv par l'esclavage, je le sais; mais, guid par son instinct et voyant s'accrotre de jour en jour la grandeur des maires du palais, il fait des voeux pour eux; songez-y, leur voix il se soulvera, parce que il voit en eux les ennemis des rois franks; et cette lutte sanglante nous profitera tt ou tard, nous peuple conquis! --Ah! tu sais bien que l'on ne prit qu'une fois dans les tortures, de l vient ton audace,--dit Brunehaut frappe, malgr sa fureur, des paroles de Loysik.--Continue... je veux voir jusqu'o ira ton insolence! --Nos gens de la valle, malgr leur rsistance hroque, seront crass... Cependant, voyons! croyez-vous que les populations voisines, si hbtes, si craintives qu'elles soient devenues, resteront impassibles lorsqu'elles auront vu des hommes de leur race, dfendant leur libert, se faire exterminer jusqu'au dernier? Savez-vous que l'horreur de la conqute, la haine de la servitude, l'excs de la misre, ont souvent pouss d'indomptables rvoltes des peuples encore plus abtardis que le ntre! Savez-vous que demain... demain! une insurrection terrible peut clater contre vous la voix des grands qui vous abhorrent! --Insens! est-ce que ces grands ne sont pas autant que nous les ennemis de ta vile race conquise! --Oui, leur but atteint, votre perte accomplie, ces grands craseront ce peuple comme vous l'crasiez vous-mme, c'est le droit qu'ils vous disputent; oui, aprs l'explosion de sa colre, ce malheureux peuple reprendra son joug avec docilit... car les temps, hlas! ne sont pas encore venus! Mais qu'importe! Cette rvolte au coeur de votre royaume en ce moment o votre implacable ennemi menace vos frontires, en ce moment o la trahison vous enveloppe... cette rvolte serait aujourd'hui votre perte... et vous livrerait vous, vos royaumes, au fils de Frdgonde! ce nom Brunehaut tressaillit de fureur... Puis, le front pench, le regard fixe, elle parut plus attentive encore aux paroles de Loysik, qui continua avec un amer ddain: --La voil donc cette reine si fameuse par l'effrayante audace de sa politique! Pour assurer son empire elle a commis des crimes qui feront un jour douter de la vrit de l'histoire... Et elle va risquer ses royaumes, sa vie, par haine d'une poigne d'hommes inoffensifs! L'avaient-ils donc outrage? Non, ils lui taient inconnus jusqu'ici; son attention a t attire sur eux par la cupidit d'un vque envieux de possder leurs biens. Mais ces hommes qu'elle veut rduire l'hrosme du dsespoir! ces hommes, si elle les pargnait, seraient-ils pour elle de dangereux ennemis? Non, ils ne demandent qu' continuer de vivre libres, paisibles, laborieux; s'ils peuvent devenir redoutables, c'est par l'exemple de leur martyre... et cette femme n'a qu'une ide fixe: leur martyre... Il peut provoquer des soulvements dont elle sera la premire victime... Elle les brave... pourquoi? Pour se venger de ce que la libert de ces hommes a t garantie par un roi mort il y a un demi-sicle... Oh! vertige du crime! avec quelle joie je te verrais pousser cette femme aux abmes, si le pied ne devait lui glisser dans le sang de mes frres! Brunehaut, aprs avoir cout Loysik avec une attention profonde, garda un moment le silence et reprit:--Moine... il est fcheux que tu aies l'ge des gens qui vont mourir... tu serais devenu mon conseiller le plus cout; je ne raille pas, je suivrai tes avis. Cette valle sera pargne pour le prsent... Tu dis vrai; en ce moment o la guerre menace... o les grands n'attendent que l'occasion de se rebeller contre moi, rduire les habitants de cette valle au dsespoir, au martyre, serait de ma part une folie. --Mon but est rempli; je ne vous demande pas de promesse au sujet du monastre et des habitants de la valle de Charolles, votre intrt est pour moi la meilleure garantie. Maintenant je voudrais une feuille de parchemin pour crire... -- qui? -- mon frre... et mes moines... quelques lignes seulement; vous pourrez les lire... Ce sont des adieux ma famille; je dsire aussi prier les membres de ma communaut de laisser libres votre chambellan, l'archidiacre et vos hommes de guerre; un de vos messagers portera ma lettre. --Il y a l sur cette table ce qu'il faut pour crire. Assieds-toi... Loysik s'assit et se mit crire avec srnit; cependant sa joie tait si grande d'avoir heureusement russi dans cette difficile occurrence, que sa main vacillait un peu; Brunehaut l'observait, sombre et silencieuse; elle lui dit:--Tu trembles... vieillard? --C'est vrai, mais excusable; la satisfaction d'avoir pargn tant de maux mes frres m'meut et ma main tremble. --As-tu fini? --Voici la lettre... Lisez. Brunehaut lut, et reprit en roulant le parchemin:--Ces adieux sont simples, dignes et touchants; je comprends de mieux en mieux la puissante et dangereuse influence que tu exerces sur ces gens-l... Ils sont le bras, tu es la tte. Tout l'heure ils ne seront plus qu'un corps sans tte... et, aprs la guerre, je les rduirai plus facilement. Tu n'as rien me demander? --Rien... sinon de hter mon supplice. --Je serai gnreuse; ton inbranlable fermet me plat; je te fais grce de la torture, et te laisse le choix de ta mort... --Faites-moi simplement couper la gorge... --De quelle manire? --Avec un rasoir; j'indiquerai le bon endroit l'ami Pog; je suis assez chirurgien pour renseigner votre bourreau. --Tu seras content... Allons, cherche bien, moine... Tu n'as rien de plus me demander? --Si,--rpondit Loysik en se dirigeant lentement vers la console d'ivoire o tait le mdaillier,--je voudrais emporter cette grande mdaille de bronze; je la garderais seulement pendant le peu de temps qui me reste vivre... Il me serait doux de mourir les yeux attachs sur cette glorieuse effigie. --Quoi! cette mdaille laquelle en entrant ici tu as adress je ne sais quelle invocation, qui m'a fait te prendre pour un fou? Voyons-la donc, cette mdaille... Ce sont de ces choses antiques que l'on a par curiosit. Vraiment... cette femme est belle et fire sous son casque de guerrire... Qu'y a-t-il de grav au-dessous: _Victoria, empereur_. Une femme empereur? Qu'est-ce dire? --Ce titre souverain lui fut dcern aprs sa mort... --C'tait tard... Et pendant sa vie, que faisait-elle donc? --Elle aimait son fils... --Ah! elle avait un fils? Elle tait sans doute de race royale? --Elle tait de race plbienne. --Mais sa vie... quelle fut sa vie? --Simple... austre, illustre! Sa grande me se lisait dans ses traits, d'une srnit grave... Figure auguste que le bronze a reproduite pour la postrit. --Moine... assez sur sa figure... Quelle fut sa vie?... --Sa vie fut celle d'une chaste pouse... d'une mre sublime... d'une vaillante Gauloise. Elle ne quittait sa modeste demeure que pour suivre son fils la guerre ou aux camps. Les soldats l'adoraient; ils l'appelaient leur mre. Elle levait virilement son fils dans le saint amour de la patrie, et lui donnait l'exemple des plus hautes vertus. Son ambition... --Cette femme austre tait ambitieuse! --Autant qu'une mre peut l'tre pour son fils; elle avait l'ambition de faire de ce fils un grand citoyen, l'ardent dsir de le rendre digne d'tre un jour lu chef de la Gaule par le peuple et par l'arme. --lev par une mre... si incomparable, il fut lu? --Citoyens et soldats l'acclamrent d'une seule voix. En le choisissant, ils glorifiaient encore Victoria... Victoria, sa mle ducatrice! Ces qualits brillantes qu'ils honoraient en lui, c'tait son oeuvre elle! L'lection du fils consacrait l'influence souveraine de la mre... Oh! vritablement souveraine par le courage, le gnie, la bont. Alors commena pour le pays une re de gloire et de prosprit. S'affranchissant du joug de Rome, la Gaule libre, forte, refoula les Franks hors de ses frontires, et jouit enfin des bienfaits de la paix! Aussi d'un bout l'autre du territoire un nom tait idoltr! Ce nom! le premier que les mres apprenaient leurs enfants, aprs celui de Dieu... Ce nom si populaire, ce nom entour de tant de vnration, de tant d'amour, c'tait celui de Victoria! --Enfin, moine... cette femme... que dis-je? cette divinit rgnait pour son fils! --Oui... comme la vertu rgne sur le monde! Invisible aux yeux, c'est aux coeurs qu'elle se rvle; Victoria la Grande, aussi modeste dans ses gots que la plus obscure matrone, fuyait l'clat et les honneurs. Retire dans son humble maison de Trves ou de Mayence, elle jouissait de la gloire de son fils, de la prosprit de la Gaule... Mais pour rgner en reine... non... non... elle mprisait trop les royauts. --Et la cause de ce ddain superbe! --Victoria disait sagement que le pouvoir royal hrditaire se transmettant avec la possession des peuples comme un domaine avec ses esclaves est une usurpation monstrueuse. Victoria disait encore que ce pouvoir presque sans bornes finit tt ou tard par dpraver les meilleurs naturels et par rendre les mchants l'excration du monde... Fidle ses principes, elle refusa de rendre le pouvoir hrditaire pour son petit-fils! --Il et t dommage qu'une si glorieuse race s'teignt... Ah! elle avait un petit-fils. --Oui, comme vous... Victoria tait aeule... Et Loysik regarda fixement la reine. Dans la manire dont le vieux moine accentua ces mots adresss Brunehaut:--_Comme vous, Victoria tait aeule_ il y avait quelque chose de si souverainement crasant! une condamnation si fltrissante des pouvantables moyens employs par ce monstre pour dpraver, nerver, tuer moralement ses petits-fils dont elle tait force de respecter la vie pour rgner en leur nom... que Brunehaut, livide de rage, mais se contenant toujours, de crainte de laisser voir les blessures saignantes de son orgueil infernal, ne put soutenir le regard du vieillard et baissa les yeux devant lui. Loysik poursuivit: --Oui, Victoria tait aeule, et tout en rgnant sur la Gaule par son gnie, dont le renom s'tendait jusqu'aux nations voisines, Victoria la Grande filait sa quenouille auprs du berceau de son petit-fils; elle veillait sur lui comme elle avait veill sur le pre de cet enfant, avec une mle sollicitude; son espoir tait de faire de lui un bon citoyen, un brave soldat; cet espoir fut dtruit, une trame pouvantable enveloppa le fils et le petit-fils de cette femme auguste; ils prirent dans un soulvement populaire. --Ha! ha!--s'cria Brunehaut avec un clat de rire sardonique et joyeux, comme si sa haine contre l'hrone gauloise et t assouvie.--Elle a d bien souffrir... Telle est donc, moine, la justice de Dieu! --Telle est la justice de Dieu... car ce crime permit Victoria de lguer l'admiration des sicles un noble exemple d'abngation et de patriotisme! Aprs la mort de son fils et de son petit-fils, Victoria, supplie par le peuple, par l'arme, par le snat, de gouverner la Gaule... refusa. Oui,--ajouta Loysik, rpondant un geste de surprise chapp Brunehaut, ce monstre qui pour rgner avait dpass les limites des crimes connus,--oui, Victoria refusa par deux fois; elle dsigna ceux qu'elle croyait les plus dignes d'tre lus chefs du pays, leur offrant le tout-puissant appui de sa popularit, les conseils de sa haute sagesse, pour le bien de l'tat; il en fut ainsi; Victoria continua de vivre modestement dans la retraite, et tant que dura sa vie la Gaule vcut grande et prospre. Victoria mourut... --Enfin... elles meurent ces hrones... Continue, matre. --La mort de Victoria couronnait une srie de crimes dont son fils et son petit-fils avaient t victimes... Cette femme illustre mourut par le poison. --Ha! ha!--s'cria Brunehaut avec un nouvel clat de rire sardonique...--Moine... moine... tu vois... toujours la justice de Dieu!... --Toujours la justice de Dieu... car la mort des plus grands gnies qui aient illustr le monde n'a jamais t pleure comme fut pleure la mort de Victoria! On et dit les funrailles de la Gaule! Dans les plus grandes cits, dans les plus obscurs villages, les larmes coulaient partout. Partout on entendait ces mots entrecoups de sanglots: Nous avons perdu notre mre... Les soldats, ces rudes guerriers des lgions du Rhin, bronzs par cent batailles, les soldats pleuraient avec les enfants... C'tait un deuil universel, imposant comme la mort. Mayence, o Victoria mourut, ce fut un spectacle de douleur sublime! --Assez, moine...--murmura Brunehaut les dents serres de rage,--oh! assez... --Ce fut, disais-je, un spectacle de douleur sublime; Victoria, couche sur un lit d'ivoire recouvert de drap d'or, fut expose pendant huit jours; hommes, femmes, enfants, l'arme, le snat, encombraient les abords de son humble maison; chacun venait une dernire fois contempler dans un pieux recueillement les traits augustes de celle qui fut la gloire la plus chrie, la plus admire de la Gaule... --Moine...--s'cria Brunehaut en saisissant le bras du vieillard et voulant l'entraner avec elle,--les bourreaux attendent... Viens... viens... Oh! je serai l... Loysik n'employa qu'une force d'inertie pour rsister la reine, resta immobile, et continua d'une voix calme et solennelle: --Les restes de Victoria la Grande, ports sur le bcher, disparurent dans une flamme pure, brillante, radieuse comme sa vie; enfin, pour honorer son gnie viril travers les ges, le peuple des Gaules, lorsqu'il eut perdu sa mre, lui dcerna ce titre souverain que toujours elle avait refus, par une modestie sublime; oui, il y a plus de quatre sicles, ce bronze fut frapp l'immortelle effigie de _Victoria, empereur_! En disant ces derniers mots, Loysik avait pris la mdaille entre ses mains. Brunehaut, dont la rage tait arrive son paroxysme, arracha l'auguste image des mains du vieillard, la jeta sur le sol, et foula ce bronze sous ses pieds avec une fureur aveugle. --Oh! Victoria... Victoria!--s'cria Loysik, la figure rayonnante d'enthousiasme,-- femme empereur! hrone des Gaules! je peux mourir! ta vie aura t pour Brunehaut le chtiment de ses crimes;--et se tournant vers la reine toujours possde de son vertige frntique:--Va... ainsi que ce bronze que tu foules aux pieds, elle dfie ta rage impuissante, la gloire immortelle de Victoria la Grande! Soudain Warnachaire entra dans la salle en s'criant: --Madame... madame... dsastreuse nouvelle... Un second messager arrive l'instant de l'arme... Clotaire II, par une manoeuvre habile, a envelopp nos tribus germaines; l'espoir d'un prompt pillage les a runies ses troupes; il s'avance marches forces sur Chlons. Votre prsence et celle des jeunes princes au milieu de l'arme est indispensable en un moment si grave. Je viens de donner les ordres ncessaires pour votre prompt dpart. Venez, madame, venez; il s'agit du salut de vos tats, de votre vie peut-tre... Car, vous le savez, le fils de Frdgonde est implacable... Brunehaut, frappe de stupeur cette brusque nouvelle, resta d'abord ptrifie... tenant encore son pied sur la mdaille de Victoria; puis ce premier saisissement pass, elle s'cria d'une voix retentissante comme le rugissement d'une lionne en furie. -- moi, mes leudes! un cheval... un cheval... Brunehaut se fera tuer la tte de son arme! ou le fils de Frdgonde trouvera la mort en Bourgogne. Qu'on amne les princes... et, cheval! cheval!... CHAPITRE III. Camp de Clotaire II.--Le village de Ryonne.--Sigebert, Corbe et Mrove, petits-fils de Brunehaut.--Entretien d'un roi et d'une reine.--Trois jours de supplice.--Loysik.--Entrevue.--Le chameau et le cheval indompt.--Le bcher.--La charte de l'vque de Chlons.--Fte dans la valle de Charolles. Le village de Ryonne, situ sur les bords de la petite rivire de la Vigenne, est loign d'environ trois jours de marche de Chlons. Autour de ce village sont campes une partie des troupes de Clotaire II, fils de Frdgonde. La tente de ce roi a t dresse sous des arbres plants au milieu du village. Le soleil vient de se lever; on voit, non loin de ce royal abri, une masure un peu plus grande et moins dlabre que les autres; sa porte ferme est garde par deux guerriers franks; une seule petite fentre donne jour dans l'intrieur de cette masure; de temps en temps l'un des guerriers posts au dehors, coute ou regarde par cette fentre; un coffre vermoulu, deux ou trois escabeaux, quelques ustensiles de mnage, une sorte de caisse remplie de bruyres dessches; tel est l'ameublement de la hutte; sur le lit de bruyres sont trois enfants vtus de leurs habits de soie brods d'or ou d'argent. Quels sont ces enfants si magnifiquement habills et couchs comme des fils d'esclaves sur ce grabat? Ce sont les fils de Thierry, dfunt roi de Bourgogne, ce sont les arrire-petits de la reine Brunehaut; ces enfants dorment tous trois enlacs. Sigebert, l'an, est couch au milieu de ses deux frres; appuye sur sa poitrine est la tte de Mrove, le plus jeune; Corbe, le second, a un bras pass autour du cou de Sigebert. Les traits de ces petits princes, plongs dans un sommeil profond, sont demi cachs par leurs longs cheveux, symbole de race royale; ils semblent paisibles, presque souriants; la douce figure de l'an surtout a une expression d'anglique srnit... Le soleil montant de plus en plus l'horizon darda bientt en plein ses vifs rayons sur le groupe des enfants endormis. Sigebert, veill le premier par l'ardeur de cette vive lumire, passa ses mains blanches et fluettes sur ses grands yeux encore demi-clos, les ouvrit, regarda autour de lui d'un air surpris, se dressa presque sur son sant, puis, sans doute, se souvenant de la triste ralit, il retomba sur son grabat; bientt les larmes inondrent son ple visage, et il appuya sa main sur ses lvres afin de comprimer ses sanglots convulsifs; le pauvre enfant craignait d'veiller ses frres; ils dormaient toujours, et, malgr le mouvement de Sigebert, qui, en se dressant, avait un peu drang la tte du petit Mrove, son sommeil profond ne fut pas interrompu. Mais Corbe, demi veill par l'ardeur des rayons du soleil, se frotta les yeux et murmura:--Crotechilde... je veux... mon lait et mes gteaux... j'ai faim... --Corbe,--reprit Sigebert la figure baigne de pleurs et les lvres encore palpitantes,--mon frre... veille-toi donc... Hlas! nous ne sommes plus dans notre palais, Chlons... Corbe, ces mots de son frre, s'tant veill tout fait, rpondit avec un soupir:--C'est vrai... je me croyais encore dans notre palais... --Nous n'y sommes plus, mon frre... pour notre malheur... --Pourquoi dis-tu: Pour notre malheur? est-ce que nous ne sommes pas fils de roi... nous? --Pauvres fils de roi... car nous sommes en prison, et notre grand'mre, o est-elle? et notre frre Childebert! o est-il?... Tous deux peut-tre sont aussi prisonniers. --Et qui la faute? l'arme qui a trahi notre grand'mre,--s'cria Corbe avec colre.--On le disait autour de nous... les troupes ont fui sans combattre. Le duc Warnachaire... le chien qu'il est, avait prpar cette trahison! --Plus bas, Corbe... plus bas,--reprit Sigebert d'une voix touffe,--tu vas veiller Mrove... cher petit! je voudrais dormir comme lui, je ne penserais rien. --Tu pleures toujours, toi, Sigebert... que veux-tu qu'on nous fasse? --Ne sommes-nous pas entre les mains de l'ennemi de notre grand'mre? --Ne crains rien, elle va venir nous dlivrer avec une autre arme, et elle tuera Clotaire... Tu n'as pas faim, toi? --Non... oh! non! --Le soleil est lev depuis longtemps; on va sans doute nous apporter manger. Ah! elle disait vrai, notre grand'mre: c'est fatigant et ennuyeux la guerre, mme quand on n'est pas prisonnier... Mais comme il dort, ce Mrove; veille-le donc. --Oh! mon frre, laissons-le dormir; il se croit peut-tre, comme toi tout l'heure, dans notre palais de Chlons. --Tant pis! nous sommes veills nous autres. Je ne veux plus qu'il dorme, lui... --Corbe... ce que tu dis l n'est pas d'un bon coeur. --Sigebert! Sigebert! la porte s'ouvre... on nous apporte manger. La porte s'ouvrit en effet; quatre personnages entrrent dans l'intrieur de la masure; deux taient vtus de casaques de peaux de bte, et l'un tenait la main un paquet de cordes. Clotaire II et Warnachaire accompagnaient ces deux hommes: le duk portait son armure de bataille, le roi une longue robe de soie de couleur claire, borde de fourrure. --Seigneur roi,--lui dit demi-voix le duc Warnachaire,--vous ne voulez dcidment pas attendre le retour du conntable Herpon?... --Qui sait s'il sera seulement de retour aujourd'hui? --Songez qu'il a des chevaux frais, que ceux de Brunehaut sont puiss de fatigue. Il est impossible qu'il n'ait pas atteint la reine au pied des montagnes du Jura, o elle n'aura pas os s'aventurer. Le conntable peut d'un moment l'autre arriver avec elle. --Warnachaire, j'ai hte d'en finir; ce coup ne serait que peu sensible Brunehaut, pourquoi l'attendre? Cela doit tre fait... Allons!... Et le jeune roi ayant fait un signe aux deux hommes, ils s'approchrent des enfants. Le sommeil du premier ge est si profond, que le petit Mrove, de qui Sigebert avait doucement dpos la tte sur la bruyre, continuait de dormir. Ses deux frres, interdits, effrays surtout par la figure sinistre des deux hommes portant des casaques de peau de bte, se reculrent jusqu' l'extrmit de leur couche; l ils se serrrent l'un contre l'autre, tout tremblants et sans mot dire. Au signe de Clotaire II, l'un des hommes, celui qui portait un paquet de cordes, le droula, et s'avana vers les petits princes, tandis que son compagnon tirait de sa ceinture un couteau, large, long, droit et aigu comme celui d'un boucher; il tta lgrement du bout du doigt le fil de la lame frachement aiguise, tandis que le fils de Frdgonde lui disait: --Et surtout, hte-toi. Le bourreau rpondit au roi par un signe de la main qui semblait signifier:--Soyez tranquille, j'irai vite.--L'autre homme s'tait approch des deux enfants livides et muets d'pouvante, tremblant si fort que l'on entendait leurs dents se choquer; le bourreau mit sur chacun d'eux sa large main, et dit sans retourner la tte. --Roi... par qui commencer?... Le plus grand, le plus petit, ou celui qui dort? --Commence par l'an,--dit Clotaire II d'une voix sourde et brve;--dpchons, dpchons... Les deux enfants se rencognrent dans l'angle du mur o tait appuy le grabat, et s'enlacrent troitement dans les bras l'un de l'autre.--Grce!--criait Sigebert d'une voix plaintive et touffe,--grce pour mon frre! grce pour moi! --Nous sommes fils de roi!--criait Corbe avec plus de colre encore que d'pouvante.--Si vous nous faites du mal, ma grand'mre vous tuera tous!... ce moment le petit Mrove, enfin veill par le bruit, s'assit sur son sant et regarda autour de lui avec surprise, mais sans terreur... Cet enfant de six ans ne pouvait comprendre ce dont il s'agissait, et, se frottant les yeux, il tournait de-ci, de-l, sa petite tte aux yeux encore bouffis par le sommeil, regardant tour tour les quatre nouveaux venus et ses frres, comme pour leur demander ce que cela signifiait. L'un des bourreaux, ces mots du roi:--Commence par l'an,--s'tait empar de Sigebert... La pauvre crature, plus morte que vive, ne fit aucune rsistance; il se laissa garrotter les pieds et les mains ainsi que l'agneau se laisse garrotter par le boucher; il murmurait seulement d'une voix dolente, en tchant de tourner la tte vers Clotaire II:--Seigneur roi! bon seigneur roi, ne nous faites pas mourir... Pourquoi nous tuer? nous serons esclaves si vous voulez... Envoyez-nous garder vos troupeaux bien loin d'ici; nous vous obirons en tout; seulement, grce, bon seigneur roi! grce de la vie pour mes petits frres et pour moi!... Clotaire II, digne petit-fils du tueur d'enfants, resta impassible aux prires de sa victime, il dit seulement au bourreau:--Htons-nous... Sigebert passa des mains de l'un des bourreaux dans celles de l'autre: l'enfant avait les bras lis derrire le dos et les jambes aussi attaches; sa dfaillance l'empchait de se tenir debout. Il tomba sur ses deux genoux aux pieds de l'gorgeur... Celui-ci prit l'enfant par sa longue chevelure, avana l'un de ses genoux, y appuya fortement la nuque de l'enfant, de sorte que sa gorge bien tendue s'offrait son couteau. Sigebert murmurait cependant encore d'une voix touffe, en jetant un regard agonisant sur le maire du palais:--Warnachaire, vous qui m'appeliez en voyage votre _cher enfant_, vous ne demandez pas ma grce... Ce furent les derniers mots de l'innocente crature. Clotaire II fit un signe d'impatience. Le bourreau approcha son couteau du cou de l'enfant; mais, prouvant sans doute malgr lui un ressentiment de piti phmre, l'gorgeur dtourna, pendant un instant, la tte en fermant les yeux, comme pour chapper au regard mourant de Sigebert; puis cessant de s'apitoyer, il plongea son large couteau dans la gorge de l'enfant en imprimant la lame un mouvement de scie jusqu' ce qu'il et rencontr les vertbres du cou... Deux jets de sang vermeil jaillirent de cette large plaie bante, et allrent tomber et l comme une rose rouge sur l'un des pans de la robe du fils de Frdgonde et sur les jambards de fer du duk Warnachaire... L'enfant avait cess de vivre. Le bourreau, retirant son genou, qui lui avait servi de billot, abandonna le petit corps son propre poids; il tomba la renverse; la tte inerte rebondit sur la sol: quelques tressaillements convulsifs agitrent les paules et les jambes, puis le cadavre resta immobile au milieu d'une mare de sang[A]. Pendant ce premier meurtre, Mrove, toujours assis sur la bruyre, avait pleur chaudes larmes parce qu'il voyait bien que l'on _faisait du mal_ son frre; mais l'ide de la mort ne pouvait apparatre clairement la pense d'un enfant de cet ge; son frre Corbe, d'un caractre violent, vindicatif, n'avait pas imit la douce rsignation de Sigebert; il s'tait dbattu en poussant des cris aigus, tchant d'gratigner ou de mordre le bourreau charg de le lier... aussi celui-ci terminait-il de serrer les derniers noeuds lorsque l'gorgement de l'autre enfant s'achevait.--Chiens! meurtriers!--s'cria Corbe de sa petite voix grle, tandis que ses yeux flamboyaient au milieu de son ple visage, et il se roidissait, se tordait si convulsivement dans ses liens, que le bourreau pouvait peine le contenir.--Oh!--ajoutait-il en grinant des dents tout haletant de cette lutte,--oh! ma grand'mre vous fera tous torturer... tous... par Pog, son bourreau... vous verrez... vous verrez... Clotaire II, se retournant vers le maire du palais de Bourgogne, lui dsigna Corbe du geste et lui dit:--Warnachaire, il et t impolitique de laisser vivre cet enfant haineux et vindicatif! il serait devenu un homme dangereux, quoique dtrn. Les deux bourreaux franks eurent facilement raison de Corbe, malgr ses cris et ses soubresauts; mais comme il s'agitait violemment dans ses liens, l'un des deux tueurs, afin de contenir l'enfant, s'agenouilla sur sa poitrine, tandis que l'autre, enroulant autour de son poignet gauche la longue chevelure du petit prince, attira ainsi fortement la tte lui, de sorte que le cou trs-tendu offrit toute facilit au couteau. Une seconde fois la lame joua, une seconde fois le sang jaillit... et le cadavre de Corbe tomba sur celui de son frre[B]. Il restait gorger le petit Mrove, toujours assis sur la bruyre; soit ignorance du danger, soit insouciance du premier ge, lorsqu'il vit le bourreau s'approcher, il se leva, vint lui d'un air soumis, et voulant parler sans doute de la rsistance de Corbe, il dit de sa voix enfantine, en tchant de contenir ses pleurs:--Mon frre Sigebert ne s'est pas dbattu... moi, je serai doux comme Sigebert... Et l'enfant, renversant sa petite tte blonde en arrire, tendit de lui-mme le cou. Soudain un cavalier couvert de poussire entra en criant d'une voix demi touffe par la joie:--Grand roi! je prcde de peu le conntable Herpon; il ramne la reine Brunehaut prisonnire... Aprs deux jours de poursuite acharne, il a pu la joindre Orbe, au del des premires montagnes du Jura... --Oh! ma mre! tu vas tressaillir de joie dans ton spulcre... La voici enfin entre mes mains, cette femme que tu n'as pu frapper!--s'cria le fils de Frdgonde. Et s'adressant aux bourreaux qui tenaient entre leurs mains le petit Mrove:--Ne tuez pas cet enfant... qu'on le conduise dans ma tente... Vous attendrez mes ordres... vous ne savez pas la gloire qui vous attend,--ajouta Clotaire II avec une expression de frocit sardonique. Puis, se tournant vers Warnachaire:--Viens, allons recevoir dignement cette fille de roi, cette femme de roi, cette aeule et bisaeule de rois, Brunehaut, reine de Bourgogne et d'Austrasie... Viens... viens... * * * * * Quel est ce bruit? on dirait les pas sourds et les cris lointains d'une grande multitude... Grande est la multitude en effet qui s'avance vers le village de Ryonne, o sont camps les guerriers de Clotaire II. Cette multitude, d'o vient-elle? Oh! elle vient de loin, des montagnes du Jura d'abord; puis en route elle s'est grossie d'un grand nombre d'habitants des lieux qu'elle traversait; des esclaves, des colons, des hommes des cits, des femmes, des enfants, des vieillards, tous ont quitt leurs champs, leurs huttes, leurs villes; colons et esclaves, au risque de la mutilation, de la prison et du fouet au retour; citadins, au risque de la fatigue de ce voyage rapide, qui, pour les uns, durait depuis deux jours, pour les autres, depuis un jour, un demi-jour, deux heures, une heure, selon qu'ils s'taient joints la foule depuis plus ou moins longtemps. Mais cette foule si empresse, qui l'attirait ainsi? Ces mots rpts de proche en proche:--C'est la reine Brunehaut qui passe... on l'emmne prisonnire pour la livrer au fils de Frdgonde...--Oui, telle tait la haine, le dgot, l'horreur, l'pouvante qu'inspiraient en Gaule ces deux noms, Frdgonde et Brunehaut, qu'un grand nombre de gens n'avaient pu rsister la curiosit terrible de voir et de savoir ce qu'il allait advenir de la capture de Brunehaut par le fils de Frdgonde. Cette multitude s'avanait donc vers le village de Ryonne... Une cinquantaine de guerriers cheval ouvraient la marche, puis venait le conntable Herpon, arm de toutes pices, derrire lui, entre deux cavaliers qui tenaient la bride de sa haquene, on voyait Brunehaut; cette vieille reine, garrotte sur sa selle, avait les mains lies derrire le dos, sa longue robe pourpre brode d'or, couverte de poussire et de boue, tombait presque en lambeaux, par suite de la rsistance dsespre de cette femme indomptable lorsqu'elle fut atteinte par le conntable Herpon et par ses hommes; une des manches et la moiti de son corsage arrachs, laissaient nus un des bras de la reine, ainsi que son cou et ses paules couvertes de meurtrissures livides, bleutres, demi caches par ses longs cheveux blancs, dnous, hrisss, emmls; on voyait sur sa chevelure des dbris d'ordures et de fumier, que le peuple lui avait jets sur la route en l'accablant d'injures. De temps autre elle tchait, par un mouvement de tte convulsif, de dgager son front voil par son paisse chevelure... alors apparaissait son visage, hideux, horrible. Avant de se laisser prendre, elle s'tait dfendue comme une lionne; on voulait surtout l'amener vivante au fils de Frdgonde. Dans la lutte brutale et acharne du conntable Herpon et de ses hommes contre Brunehaut, on lui avait donn des coups de poing, des coups de pied; on lui avait meurtri les bras, les paules, le sein, le visage; un de ses yeux portait encore l'empreinte d'une atteinte violente; les paupires et une partie de la joue disparaissaient sous une large contusion noirtre; sa lvre suprieure, fendue et gonfle, par suite d'un coup qui lui avait cass deux dents, tait couverte de sang dessch; cependant, telle tait l'nergie sauvage de cette crature, que son front restait altier, son regard tincelant d'un orgueil farouche... Charge de liens, meurtrie, dguenille, couverte de poussire, de boue, Brunehaut semblait encore redoutable: cris, hues, menaces, rien, durant cette longue route, n'avait pu branler cette me inflexible... Bientt Clotaire II, sortant du village dans sa hte de jouir de la vue de sa victime, accourut sa rencontre, accompagn de Warnachaire; d'autres seigneurs de Bourgogne et d'Austrasie, qui avaient pris parti pour Clotaire, l'accompagnaient; c'taient les duks Ppin, Arnolf, Alethe, Eudelan, Roccon, Sigowald, l'vque de Troyes, et d'autres encore. Le conntable Herpon, la vue du roi, voulut se rapprocher de lui; il fit un signe aux deux cavaliers qui conduisaient la monture de Brunehaut, et partit au galop; les deux guerriers, se guidant sur son allure, emmenrent la vieille reine; celle-ci, non garrotte, se ft tenue en selle comme une _amazone_; mais gne par les liens qui l'assujettissaient, elle ne pouvait suivre avec souplesse les mouvements de sa monture, de sorte que le galop de sa haquene imprimait au corps de Brunehaut des soubresauts ridicules. La foule et les guerriers de l'escorte, la suivant en courant, l'accablrent de railleries et de hues. Enfin, le conntable Herpon rejoignit le roi, sauta bas de son cheval, et dit ses hommes en leur montrant la reine:--Mettez-la par terre... laissez-lui seulement les mains attaches derrire le dos. Les cavaliers obirent, et dnourent les cordes qui garrottaient la reine sur sa selle; mais la rude pression des liens avait tellement endolori ses jambes, que, ne pouvant se tenir debout, elle tomba d'abord sur ses genoux. Craignant que l'on n'attribut sa chute la faiblesse ou la crainte, elle s'cria:--J'ai les membres engourdis, sans cela je resterais debout... Brunehaut ne s'agenouille pas!... Les guerriers franks ayant relev la reine, la soutinrent. Sa haquene de prdilection, qu'elle montait le jour de la bataille, et dont elle venait de descendre, allongea sa tte intelligente et lcha doucement les mains de la reine attaches derrire son dos... Pour la premire fois, et pendant un moment, les traits de Brunehaut exprimrent autre chose qu'un orgueil farouche ou une rage concentre; elle tourna comme elle put la tte par-dessus son paule et dit sa haquene d'une voix presque attendrie:--Pauvre animal! tu as tch de me sauver par la rapidit de ta course... tes forces ont trahi ton courage; maintenant tu me dis adieu ta manire... Toi seul tu n'prouves pas de haine contre Brunehaut; mais Brunehaut est fire d'tre hae par tous... car elle est redoute par tous... Clotaire II s'approcha lentement de la vieille reine. Un cercle immense, compos des seigneurs franks, des guerriers de l'arme et de la foule qui l'avait suivie, se forma autour du fils de Frdgonde et de sa mortelle ennemie. La vue de ce roi, la volont de ne pas dfaillir devant lui, donnrent Brunehaut une nergie, une force surhumaines. Elle s'cria d'un air farouche en s'adressant aux guerriers qui la soutenaient par-dessous les bras:--Arrire! je saurai me tenir debout!... Elle se tint debout en effet, et fit deux pas l'encontre du roi, comme pour lui prouver qu'elle ne ressentait ni faiblesse ni crainte. Clotaire et Brunehaut se trouvrent ainsi tous deux face face au milieu du cercle qui se rtrcit de plus en plus. Un grand silence se fit dans cette foule; toutes les respirations taient suspendues, on attendait avec anxit le rsultat de cette terrible entrevue. Le fils de Frdgonde, les deux bras croiss sur sa poitrine palpitante d'un triomphe farouche, contemplait silencieusement sa victime. Celle-ci, le front superbe, le regard intrpide, dit de sa voix mordante, sonore, qui retentit au loin: --Et d'abord, bonjour, duk Warnachaire, lche soldat... toi qui as command mon arme de fuir sans combattre; ton infme trahison m'a perdue... Gloire toi! tu as vaincu mes soupons, tu m'as livre mon ennemi... me voici donc moi, moi, fille, femme, mre de rois... me voici garrotte, me voici la figure meurtrie de coups de poing que l'on m'a donns... me voici souille de fumier, de boue et d'ordures que les populations m'ont jets sur la route... Triomphe, fils de Frdgonde! triomphe, jeune homme! depuis deux jours le peuple couvre de hues, de mpris et de fange, non-seulement moi, mais en ma personne la royaut franque! la tienne, celle de ta race! Triomphe! la royaut ne se relvera pas du coup que tu m'as port! --Glorieux roi!--dit tout bas l'vque de Troyes Clotaire II,--si vous m'en croyez, vous ne laisserez point parler cette femme diabolique; sa langue est plus venimeuse que celle d'un aspic... --Non, non; je veux d'abord la torturer dans son orgueil, je veux la rendre l'horreur et la rise de cette populace! Pendant ces quelques mots, changs entre le prlat et le roi, Brunehaut avait continu d'une voix de plus en plus retentissante en se tournant vers la foule des guerriers: --Et le peuple stupide! le peuple hbt nous respecte... nous craint, nous autres de race royale, qui nous traitons si royalement entre nous... C'est pourtant une face royale et couronne que ma figure meurtrie coups de poing, comme celle d'une vile esclave! Tenez, guerriers, la mre de votre roi que voil, devait me ressembler lorsqu'elle avait t battue par quelque goujat, son amant! vous savez, Frdgonde... cette infme crature, prostitue tous les valets du palais de Chilprik, avant d'tre la concubine, puis l'pouse de ce glorieux roi, lorsqu'il eut, de ses propres mains, trangl ma soeur Galeswinthe!... --Oses-tu parler de prostitution, vieille louve blanchie dans la dbauche!--s'cria Clotaire d'une voix non moins retentissante que celle de Brunehaut,--toi qui, rebutante et ride, ne pouvais avoir d'amants qu'en les payant avec les fonctions du palais... --Et ta mre Frdgonde! la chaste femme!... avec sa cour de jeunes pages qui, tout chauds de ses baisers lubriques, ont poignard mon mari Sigebert et mon fils Childebert!... --Et toi, vieille chienne altre de carnage! tu irais dans ta soif de meurtre lcher le sang corrompu des charniers!... N'as-tu pas fait gorger _Lupence_, vque de Saint-Privat, par le comte Gabale, un de tes amants!... --Que veux-tu... je suis un monstre, moi! un monstre couronn! c'est tout dire, entendez-vous, guerriers? apprenez en un jour juger vos rois! Mais, coute, Clotaire; vque pour vque, ta mre Frdgonde n'a-t-elle pas fait poignarder Prtextat dans sa basilique de Rouen, parce que, aprs le meurtre de mon mari, Prtextat m'avait marie _Mrove_, ton frre... --Si mon frre t'a pouse, c'est grce tes malfices, abominable sorcire! car aprs avoir abus de sa jeunesse, tu as pouss Mrove au parricide... tu l'as arm contre son pre, qui tait aussi le mien. --Quel tendre pre! coutez, guerriers, et admirez la paternit de vos rois. Ce Chilprik, non content de faire gorger son fils Mrove Noisy, a livr au poignard ou au poison de Frdgonde tous les enfants qu'il avait eus de ses autres femmes!... --Te tairas-tu!--s'cria Clotaire grinant les dents de rage.--Tu mens, monstre! tu mens!... --Seigneur roi, que ne m'avez-vous cout?--dit demi-voix l'vque de Troyes.--Cette femme est un vritable basilic!... --Il restait ton pre Chilprik, parmi ses pouses rpudies, une seule femme vivante, Audowre,--reprit Brunehaut;--Audowre avait deux enfants, Clodwig et Basine: la mre est trangle, le fils poignard, la fille, livre aux pages de Frdgonde qui la violent sous ses yeux elle[C]... l'auteur de ces meurtres!... Hein! vaillants guerriers! ces reines! comme elles sont raffines dans leurs sanglantes dbauches!... --Et toi!--s'cria Clotaire II, ne voulant pas laisser sans rplique ces effroyables accusations contre la mmoire de sa mre,--et toi, infme entremetteuse! qui mets des concubines dans le lit de tes petits-fils pour les nerver et rgner leur place; toi qui fais gorger les honntes gens que ces monstruosits rvoltent: tmoin Berthoald, maire du palais de Bourgogne, poignard par tes ordres; l'vque Didier, cras coups de pierre aux bords de la Chalaronne. --C'est vrai... je ne recule devant aucune monstruosit, moi. J'aime voir torturer mes ennemis: je suis de bon sang royal... comme ton pre. Jugez-en, guerriers. Chilprik, aprs avoir fait assassiner mon mari, s'empare de mon parent Sigila et lui fait brler les jointures des membres avec des fers ardents, arracher les narines et les yeux, enfoncer des fers entre les ongles, aprs quoi on coupe la victime les mains, les bras, les jambes et les cuisses... Hein! ces rois, quels fins bourreaux de naissance!... --Warnachaire,--dit Clotaire II, rugissant de fureur,--rappelle-toi ces supplices; n'oublie rien... ils trouveront leur place.--Puis s'adressant Brunehaut:--Et toi, n'as-tu pas rougi tes mains du sang de ton petit-fils Theudebert, aprs la bataille de Tolbiac? Son fils, un enfant de cinq ans, n'a-t-il pas eu, par tes ordres, la tte brise sur une pierre?... --C'est vrai. Mais, rponds, toi qui avais mes petits-fils en ton pouvoir, rponds, quel est ce sang tout frais dont ta robe est rougie? c'est le sang innocent de trois enfants, dont tu viens d'usurper les royaumes! Voil comme nous agissons, nous autres de race royale. Nous voulons rgner la place de nos enfants, nous les nervons; des hritiers nous gnent, nous les tuons; des parents nous gnent, nous les tuons; notre poux nous gn, nous le tuons. Ton pre Chilprik gnait ta mre Frdgonde dans ses crapuleuses dbauches, elle le fait poignarder! --C'est toi, monstre, qui as fait assassiner mon pre! --Tu veux rire... c'est ta mre... --C'est toi, bte froce!... --C'est ta mre... Tu ne me crois pas? Tiens, interroge Landri, que je vois l derrire toi, Landri, un de tes fidles, et l'un des anciens amants de ta mre, il te le dira comme moi, qu'elle a fait poignarder ton pre! --C'est l'enfer que cette femme!--s'cria Clotaire.--Qu'on l'entrane! qu'on la billonne!... -- mes chers fils en Christ!--s'cria l'vque de Troyes, afin de couvrir la voix haletante de Brunehaut,--comment pourriez-vous croire les paroles de cette femme excrable, qui accuse de forfaits inous, impossibles, la vnrable famille de notre glorieux roi Clotaire... --Guerriers, coutez-moi!--s'cria Brunehaut.--Je vais mourir... mais je veux... --Tais-toi, dmon! Belzbuth femelle!...--reprit l'vque de Troyes d'une voix tonnante. Puis il dit tout bas Clotaire:--Glorieux roi! faites-la donc billonner... Il est temps, plus que temps... Deux leudes, qui sur le premier ordre de Clotaire s'taient mis en qute d'une charpe, la mirent sur la bouche de Brunehaut et la nourent derrire sa tte. --Oh! monstre sorti de l'enfer!--lui dit alors l'vque de Troyes,--si cette glorieuse race de rois franks, qui le Seigneur a octroy la possession de la Gaule en rcompense de leur foi catholique et de leur soumission l'glise; si ces rois avaient commis les crimes dont tu as l'audace de les accuser par tes impostures diaboliques, seraient-ils, comme le prouve le visible appui que Dieu leur prte en terrassant leurs ennemis, seraient-ils les fils chris de notre sainte glise? Est-ce que nous, les pres en Christ du peuple des Gaules, nous lui ordonnerions l'obissance, la rsignation devant ses matres, s'ils n'taient pas les lus du Seigneur? Va, rechercheuse de malfices! tu es l'effroi du monde; il te revomit en enfer d'o tu es sortie. Retournes-y, monstre, qui t'es faite l'entremetteuse de tes petits-enfants pour les nerver. Dites, mes frres en Christ! qui de vous ne frmira d'pouvante la pense de ce crime inou, dont ce monstre, vous l'avez entendu, s'est glorifi?... L'vque toucha le but... Ce crime, le plus excrable de tous ceux de cette reine infme, rvoltait si profondment la nature humaine, que les mes les plus grossires s'murent d'horreur, et un seul cri vengeur sortit de la foule:-- mort, le monstre! qu'il prisse dans les supplices!... * * * * * Trois jours se sont passs depuis que Brunehaut est tombe au pouvoir de Clotaire II, le soleil de midi commence dcliner. Un homme longue barbe blanche, vtu d'un froc brun capuchon, et mont sur une mule, suit la route par laquelle Brunehaut, accompagne de son escorte et de la foule, est arrive au village. Cet homme est Loysik; il a chapp la mort que lui destinait Brunehaut, oubli par cette reine lorsqu'elle fut oblige de quitter prcipitamment Chlons pour marcher la tte de son arme la rencontre de Clotaire II; un des jeunes frres de la communaut accompagne pied le vieux moine et guide sa mule par la bride. Venant la rencontre du moine, un guerrier, arm de toutes pices, gravissait au pas de son cheval la route ardue que Loysik descendait au pas de sa mule. Lorsque ce Frank fut quelques pas du vieillard, celui-ci lui dit:--Vous tes de la suite du roi Clotaire? --Oui, saint patron. --Est-il encore dans le village de Ryonne? --Jusqu' ce soir... Je vais faire prparer ses logements sur la route. --Le duk Roccon n'est-il pas parmi les seigneurs qui accompagnent le roi? --Oui... Tu le connais? --Je le connais... la reine Brunehaut a t, dit-on, mene prisonnire au roi Clotaire, qui s'est aussi empar de ses petits-fils. --C'est une vieille nouvelle... D'o viens-tu donc? --Je viens de Chlons, o j'ai appris ces choses par des gens arrivant de l'arme... Qu'est-ce que le roi a fait de sa prisonnire et des enfants? --Mon cheval a besoin de souffler, aprs la rude monte de cette cte... Je peux te rpondre, saint patron, d'autant mieux qu'il est, dit-on, d'un bon prsage d'avoir rencontr un prtre au commencement de sa route. --Rponds-moi, je te prie; qu'a-t-on fait de Brunehaut et de ses quatre petits-fils? --D'abord, il n'y a eu que trois enfants de pris sur les bords de la Sane; le quatrime, Childebert, n'a pu tre retrouv... A-t-il t tu dans la mle? s'est-il chapp? on l'ignore... --Et les trois autres? --L'an et le second ont t tus... --Dans la bataille? --Non, non... ils ont t tus dans le village... l-bas... Le roi les a fait prir sous ses yeux, afin d'tre certain de leur mort, ne voulant pas que ces enfants reviennent un jour revendiquer leur royaume... Pourtant on dit que le roi a fait grce au plus petit des trois... M'est avis qu'il a tort; car... Mais qu'as-tu, saint patron? tu frissonnes... C'est le froid du matin, sans doute? --C'est le froid du matin... et la reine Brunehaut? --Elle est arrive ici avec une fire escorte! un vritable triomphe! du fumier pour encens et des injures pour hosannah. --On m'a dit cela sur la route; mais la reine, son arrive dans le village, a t mise mort, sans doute? --Non; elle est encore en vie. --S'il l'a garde prisonnire pendant trois jours, Clotaire a donc eu piti d'elle? --Clotaire... piti de Brunehaut? Il faut, en effet, bon patron, que tu viennes de loin pour parler de la sorte... coute bien ceci... Il y a trois jours Brunehaut a t conduite dans ce village que tu vois l-bas; on l'a amene dans la maison o ont t tus ses petits-fils: deux bourreaux fort experts et quatre aides, munis de toutes sortes d'ustensiles, se sont enferms avec la vieille reine, il y a de cela trois jours, et elle n'est pas encore morte[D]. Je dois ajouter qu'on lui laissait la nuit pour se reposer. De plus, comme elle avait entrepris de se laisser mourir de faim, on lui entonnait de force, tantt du vin pic, tantt de la farine dtrempe de lait, ce qui la soutenait suffisamment... Mais, saint patron, voil que tu frissonnes encore. --C'est toujours le froid du matin... Et cette torture de trois jours, Clotaire assistait? --Je vais te dire... La porte de la maison de torture tait ferme tous et garde; mais il y avait une petite fentre donnant dans l'intrieur de la maison: c'est par l que le roi, les duks, l'vque et quelques leudes favoris allaient regarder chacun son tour. Clotaire, lui, en connaisseur, n'allait jamais regarder au dedans lorsque Brunehaut criait, car elle criait parfois tre entendue d'un bout du village l'autre; mais ds qu'elle ne faisait plus que gmir, il allait jeter un coup d'oeil par la fentre, car il parat que les moments o l'on gmit sont plus terribles que ceux-l o l'on crie. C'est d'ailleurs une vraie fte dans le village; Clotaire, en roi gnreux, a permis bon nombre de gens qui ont suivi Brunehaut jusqu'ici d'y rester jusqu' la fin; il leur a fait distribuer des vivres... Ah! patron! il faut les entendre, chaque fois que les cris de la reine arrivent jusqu' eux, ils y rpondent par des hues... Mais mon cheval a souffl... Adieu, bon patron; je te conseille de te hter, si tu es curieux d'assister un spectacle que tu n'as jamais vu et que tu ne verras jamais... On parle de choses extraordinaires pour la fin des tortures; le roi a fait revenir de dix lieues d'ici un des chameaux qui portaient ses bagages. Que va-t-on faire de ce chameau? c'est encore un secret; mais tu le sauras si tu te htes. Adieu, donne-moi ta bndiction. --Je souhaite que ton voyage soit heureux. --Merci, bon patron; mais hte-toi, car lorsque j'ai quitt le village, on venait de sortir le chameau de la grange o il avait pass la nuit. Que va-t-on faire de ce chameau? Enfin, adieu... Et le cavalier, pressant son cheval de l'peron, s'loigna rapidement. Peu de temps aprs Loysik arriva l'entre du village de Ryonne. Le vieillard descendit de sa mule et pria le jeune frre de l'attendre. Un leude, auquel Loysik demanda la demeure du duk Roccon, le conduisit la tente de ce seigneur frank, voisine de celle du roi. Presque aussitt le moine fut introduit auprs du duk, qui lui dit avec un accent de dfrence respectueuse:--Vous ici, mon bon pre en Christ? --Je viens te demander une chose juste. --Parlez... si elle est en mon pouvoir, je vous l'accorde d'avance. --Tu es ami du roi Clotaire? tu as quelque influence sur lui? --Certes, si vous avez lui demander une grce, vous ne pouvez arriver plus propos; il est trs-joyeux... car, vous savez?... Brunehaut... --Je sais, je ne sais que trop,--se hta de rpondre le vieillard.--Je ne veux pas de grce de ton roi... je veux justice... Voici une charte octroye par son aeul Clotaire Ier; en droit, elle n'a pas besoin d'tre confirme, puisque la concession est absolue; mais l'vque de Chlons nous inquite; il lve des prtentions sur les biens du monastre, sur ceux des habitants de la valle, et par suite, sur leur libert, biens et libert garantis par la charte que voici... Nous nous soucierions peu des prtentions de l'vque, et nous saurions lui rsister au besoin par les armes, si la charte tait de nouveau confirme par ton roi, puisqu'en ces temps-ci les droits les plus sacrs ont besoin de confirmation... Veux-tu donc demander Clotaire, maintenant roi de Bourgogne, d'apposer son sceau sur cette charte octroye par son aeul? --Quoi! mon pre en Christ, c'est l toute la faveur que vous sollicitez du roi? Rien de plus facile... Le roi honore trop la mmoire de son glorieux aeul pour ne pas confirmer une charte octroye par ce grand prince. Clotaire doit tre cette heure dans sa tente... Attendez-moi ici, mon pre en Christ, je reviens. Pendant la courte absence du seigneur frank, Loysik entendit au dehors le tumulte, les cris de la foule impatiente des guerriers appelant grands cris Brunehaut. Le duk Roccon reparut bientt rapportant la charte sur laquelle Clotaire le jeune avait appos son sceau au-dessous de ces mots frachement crits: _Nous voulons et ordonnons tous leudes, duks, comtes et vques, que ladite charte, signe de notre glorieux aeul Clotaire, soit maintenue et respecte en tout ce qu'elle contient pour le prsent et pour l'avenir, croyant en ceci honorer la mmoire de notre glorieux aeul. Que ceux qui me succderont maintiennent donc cette donation inviolablement, en tant qu'ils voudront participer la vie ternelle, en tant qu'ils voudront tre sauvs du feu ternel. Quiconque retranchera quelque chose de cette donation, que le portier du ciel retranche sa part dans le ciel; quiconque y ajoutera quelque chose, que le portier du ciel y ajoute quelque chose._ Le vieillard haussa imperceptiblement les paules et dit au duk: --Qui a crit ces mots sur cette charte? --Le saint vque de Troyes. --Vous n'aviez pas parl votre roi des prtentions de l'vque de Chlons? --Je n'ai pas cru cela ncessaire... J'ai dit Clotaire: Je te prie, moi, ton fidle, de confirmer cette charte octroye par ton aeul en faveur d'un saint homme de Dieu.--Je n'ai rien te refuser, a-t-il rpondu,--et il a pri l'vque d'crire ce qu'il fallait. Aprs quoi le roi a appos son sceau royal au-dessous de l'criture. --Et maintenant, Roccon,--dit le vieillard,--je te remercie... adieu... Puis, se ravisant, Loysik ajouta: --Tu me l'as dit, le moment est favorable pour obtenir une faveur de ton roi... promets-moi de lui demander l'affranchissement de quelques esclaves du fisc royal, et de me les envoyer mon monastre de la valle de Charolles. --Ah! mon pre en Christ, j'tais certain que notre entretien ne se passerait pas sans quelque demande d'affranchissement. --Roccon, tu as une femme, des enfants... les chances de la guerre sont variables: Brunehaut est prisonnire et vaincue; mais si cette reine implacable, tant de fois victorieuse dans les batailles, n'et pas t trahie par son arme, par ses auxiliaires... oui, si elle et vaincu Clotaire, quel aurait t votre sort, vous, seigneurs de Bourgogne, qui avez pris parti pour ce roi? que seraient devenues ta femme, ta fille? --Brunehaut m'aurait fait couper le cou; elle aurait livr ma femme et mes filles l'esclavage des farouches tribus d'outre-Rhin! Maldiction! mes deux filles, Bathilde et Hermangarde, esclaves!... Mon pre en Christ, ne parlons pas de cela. cette seule pense, la sueur me vient au front... Non, ne parlons pas de cela... --Parlons-en, au contraire, car parmi ces esclaves inconnus dont je te demande la libert, il en est peut-tre qui ont avec eux des filles qu'ils chrissent autant que tu chris les tiennes... Juge donc de la joie que leur causerait leur dlivrance par la joie que tu prouverais, toi et tes enfants, si, tant esclaves, on vous affranchissait. Roccon, deux mots seulement, deux mots de toi ton roi, et tu peux donner cette ineffable joie de pauvres captifs... --C'est donner grande joie bon march. Allons, mon pre en Christ, je vous promets les dix esclaves... Clotaire ne me les refusera pas. --Seigneur duk,--dit un serviteur en entrant prcipitamment dans la tente,--la promenade du chameau va commencer. --Oh! oh! c'est un des meilleurs spectacles de la fte... je ne le manquerai pas... Venez-vous, mon pre en Christ? je vous ferai convenablement placer. --Ah!--s'cria le vieillard avec horreur,--je ne veux pas rester un moment de plus dans cet horrible lieu... Adieu, Roccon; j'ai ta parole... --Oui, pre en Christ; mais en retour vous prierez pour moi, afin que j'aie une bonne part de paradis. --L'homme trouve le paradis dans son coeur lorsqu'il fait le bien: les prtres qui promettent le ciel sont des fourbes. Je demanderai Dieu qu'il t'inspire souvent des penses charitables... Adieu. --Adieu, pre en Christ; je songerai vos paroles... Je cours voir le chameau. Loysik quitta la tente du duk, esprant sortir l'instant du village; cet espoir fut du. En s'loignant, il se trouva dans une ruelle troite, sparant deux ranges de huttes, et coupe transversalement par une voie plus large. Loysik se dirigeait de ce ct afin d'aller rejoindre le jeune frre qui gardait sa mule, lorsque soudain les cris qu'il avait dj plusieurs fois entendus redoublrent; presque aussitt un flot de ce peuple, qui avait suivi Brunehaut pour jouir de la vue de son supplice, faisant irruption par cette rue transversale, vint l'encontre de Loysik, et, malgr ses efforts, l'entrana: hommes, femmes, enfants, tous dguenills, taient esclaves et de race gauloise; ils criaient: --Brunehaut revient du camp! elle va passer!... Loysik ne chercha pas lutter vainement contre cette foule; bientt il se trouva port, malgr lui, presque au premier rang, et fut forc de s'arrter aux abords de l'espce de place, au milieu de laquelle s'levait la tente de Clotaire II, plusieurs guerriers pied formant le cordon autour de cette place, empchaient la foule d'y pntrer; voici ce que vit Loysik: En face de lui, une sorte d'avenue assez large et compltement dserte; gauche, l'entre de la tente royale; devant cette tente, Clotaire II, entour des seigneurs de sa suite, parmi lesquels se trouvait l'vque de Troyes. Deux esclaves pied venaient d'amener sous les yeux du roi un talon fougueux, ils pouvaient peine le contenir au moyen de deux longes pesant sur son mors; il se cabrait violemment, quoique ses deux pieds de derrire fussent entravs: l'oeil sanglant, les naseaux fumants, il faisait de tels efforts pour chapper aux esclaves, que sa robe, d'un noir fonc, ruisselait d'cume aux flancs et au poitrail; il ne portait pas de selle, sa longue crinire, tantt flottait au vent, dsordonne par les bonds de cet animal furieux, tantt cachait presque entirement sa tte farouche. Les esclaves parvinrent cependant l'amener devant Clotaire II; il fit un signe, et aussitt ces malheureux, rampant genoux, et au risque d'tre broys, passrent chacune des jambes de derrire du cheval le noeud coulant d'une longue corde; puis d'autres esclaves, raidissant ces liens, empchrent ainsi les ruades du cheval, que leurs compagnons purent alors dlivrer de ses premires entraves. Durant cette prilleuse manoeuvre, l'talon devint si furieux, qu'il se cabra de nouveau avec une force irrsistible, et de ses pieds de devant atteignit la tte de l'un des esclaves; il tomba sanglant sous les pieds du cheval, qui, s'acharnant alors sur lui, l'crasa sous ses sabots. Le cadavre fut roul loin de l; et deux autres esclaves reurent l'ordre de se joindre ceux qui, pour maintenir l'talon, se cramponnaient de toutes leurs forces chacune de ses longes. De nouveaux cris, d'abord lointains, puis de plus en plus rapprochs, retentirent. La voie, d'abord dserte, qui aboutissait la place, en face de Loysik, se remplit d'une foule innombrable de soldats pied; bientt un chameau, dominant de toute l'lvation de sa taille cette multitude arme, apparut aux yeux du vieillard. La troupe de soldats franks poussait des clameurs furieuses. --Brunehaut! Brunehaut!--criaient ces milliers de voix.--Triomphe Brunehaut!... Bonne reine, regarde donc ton bon peuple de Bourgogne! Brunehaut! Brunehaut!... Quoique mourante, quoique brise par cette torture de trois jours, la vieille reine, rappele sans doute elle par ce redoublement de cris froces, eut la force de se redresser une dernire fois sur le dos du chameau, o elle avait t mise cheval et garrotte. ce moment, elle n'tait qu' quelques pas de Loysik. Ce qu'il vit alors... oh! ce qu'il vit est sans nom, comme les crimes de Brunehaut... Ses longs cheveux blancs, maculs de sang caill, couvraient seuls... seuls la nudit de la vieille reine... Ses jambes, ses cuisses, ses bras, ses paules, son sein, son corps enfin, n'avait plus forme humaine; ce n'taient que plaies vives, ou brlures boursoufles, noirtres, sanguinolentes; plusieurs ongles de ses pieds ayant t arrachs, pendaient encore, soutenus par une pellicule rougetre au bout des orteils; d'autres doigts des pieds et des mains, on voyait, plantes entre l'ongle et la chair, de longues aiguilles de fer... Le visage seul n'avait pas t martyris; malgr sa lividit cadavreuse, malgr les traces de souffrances inoues, surhumaines, qu'y avaient laisses ces tortures de trois jours, il respirait encore l'orgueil et le dfi: un sourire affreux crispait les lvres bleutres de la reine; un clair de fiert farouche illuminait encore parfois son regard agonisant... Et, fatalit! ce regard s'arrta par hasard sur Loysik, au moment o Brunehaut passait devant lui. la vue du vieux moine, dont le froc, la longue barbe blanche et la haute stature avaient sans doute attir le regard mourant de la reine, elle parut frappe d'une commotion soudaine, se redressa, et rassemblant le peu de force qui lui restait, elle s'cria d'une voix dsespre, presque repentante: --Moine, tu disais vrai... il est une justice au ciel!... cette heure, sais-tu quoi je pense?... la mort de Victoria la Grande... cette femme empereur, pleure de tout un peuple... Les clameurs furieuses de la foule couvrirent la voix de Brunehaut; son dernier effort pour se redresser et parler Loysik avait puis ses forces dfaillantes... Elle tomba renverse en arrire, et son corps inerte ballotta sur la croupe du chameau. Loysik avait longtemps lutt contre l'horreur de cet pouvantable spectacle; Brunehaut cessait peine de parler, qu'il sentit sa vue se troubler, ses genoux faiblir; sans deux pauvres femmes qui, frapps de compassion pour sa vieillesse, le soutinrent, le moine et t foul aux pieds. Loysik resta longtemps priv de sentiment... Lorsqu'il reprit ses sens, la nuit tait venue; il se trouva couch dans une masure, sur un lit de paille; ct de lui, le jeune frre, qui tait parvenu le rejoindre, en demandant si l'on n'avait pas vu un vieux moine laboureur barbe blanche. Deux pauvres femmes esclaves avaient fait transporter Loysik dans leur misrable hutte. Le premier mot qu'il pronona, encore sous l'impression de l'horrible scne dont il avait t tmoin, fut le nom de Brunehaut. --Bon pre,--dit une des femmes,--cette horrible reine a t descendue de son chameau, elle n'tait plus qu'un cadavre... On l'a lie par les bras au bout des cordes que l'on avait attaches aux jambes de derrire d'un cheval fougueux, et puis on a lch l'animal; mais, par malheur, le supplice n'a pas dur longtemps: le cheval, ds sa premire ruade, a cass la tte de Brunehaut; son crne a clat comme une coque de noix, et sa cervelle a jailli partout. Soudain le jeune moine laboureur dit Loysik, en lui montrant sur le seuil de la porte une lueur cause sans doute par la rverbration d'une grande flamme lointaine: --Mon bon pre, entendez-vous ces cris loigns? voyez donc cette lueur! --Cette lueur, mon enfant, est celle du bcher,--dit la vieille;--ces cris sont ceux des gens qui dansent joyeusement l'entour du feu! --Quel bcher?--demanda Loysik en tressaillant;--de quel bcher parlez-vous? --Quand le cheval fougueux a eu d'une bonne ruade bris la tte de ce vieux monstre de Brunehaut, ceux qui l'avaient suivie pour la voir mourir ont demand au roi de porter sur un bcher les restes maudits de cette vieille louve: le roi y a consenti avant son dpart, car il est parti depuis tantt... et... mais, tenez, tenez, bon pre... voyez quelle belle flamme il fait, ce bcher! Il est dress l-bas sur la place, et la lueur vient jusqu'ici; nous y voyons comme en plein jour... et ces cris... entendez-vous? coutez... Et le vent du soir apporta jusqu' Loysik ces cris pousss par la foule dans l'ivresse de sa vengeance: --Brlez, brlez, vieux os de Brunehaut la maudite! brlez, brlez, vieux os maudits[E]!... Loysik alors s'cria: --Oh! rapprochement formidable comme la voix de l'histoire!... _Le bcher de_ Brunehaut... _le bcher de_ Victoria la Grande!... * * * * * Ronan, la vieille petite Odille, le Veneur et l'vchesse, se promenaient sur le rivage de la rivire de Charolles, en face la logette destine aux moines du monastre et aux habitants de la valle, qui, tour tour, venaient la nuit veiller sur le bac. En outre, depuis la rvlation des prtentions de l'vque de Chlons, dix frres et vingt colons, bien arms, gardaient tour tour ce passage, et campaient l sous une cabane de planches. --Mon vieux Veneur,--disait tristement Ronan,--voici le septime jour depuis le dpart de Loysik; il n'est pas encore de retour; je ne peux vaincre mon inquitude... --Le voici l-bas!--s'cria joyeusement Odille;--voyez-vous sa mule blanche? il descend le coteau et se dirige vers la rivire. C'tait Loysik. Ronan, le Veneur, Odille, l'vchesse, quelques moines et colons se jettent dans le bac; on passe la rivire, on aborde, et tous de courir au-devant du bon moine. La vieille Odille et la vnrable vchesse retrouvrent ce jour-l leurs jambes de quinze ans. peine donne-t-on Loysik le temps de descendre de sa mule; c'est un ple-mle de bras, de mains, de ttes, autour du vieillard; c'est qui l'embrassera le premier. Il ne sait quelles caresses rpondre. Enfin cette tempte de tendresse s'apaise; on se calme, la joie n'touffe plus, l'on peut causer en revenant au monastre, Loysik alors raconte ses amis ce qu'il sait des tortures et de la mort de la reine Brunehaut; il leur apprend la confirmation de la charte de Clotaire Ier par Clotaire II. --Enfin,--ajouta Loysik,-- mon retour de Ryonne, je suis all trouver l'vque de Chlons... La confirmation de notre charte par Clotaire II, c'tait beaucoup, mais ce n'tait pas tout. --Frre Loysik,--reprit Ronan,--nous avons eu des nouvelles de l'vque de Chlons... Voici comment: ensuite du dpart des hommes de guerre de Brunehaut, que nous avons relchs, selon tes ordres, aprs que tu as eu chapp la mort que ce monstre te rservait, l'archidiacre n'a-t-il pas eu l'audace de revenir ici la tte d'une cinquantaine de tonsurs et d'autant de pauvres esclaves de l'vch... Esclaves et tonsurs, arms tant bien que mal, portaient une croix en guise de drapeau la tte de leur troupe clricale, ils venaient bravement nous dclarer la guerre, si nous refusions d'obir aux ordres de l'vque, et de laisser mettre nos biens dans son sac piscopal. --Ah! la bonne journe!--reprit en riant le Veneur;--cette troupe clricale avait amen sur des chariots une barque pour traverser la rivire... J'tais ce jour de veille ici avec une trentaine de nos hommes; nous voyons d'abord mettre l'eau la barque et y entrer l'archidiacre avec deux clercs pour rameurs. Trois hommes nous inquitaient peu; nous les laissons aborder. L'archidiacre met pied terre, casqu, cuirass, par-dessus sa robe de prtre, avec une longue pe au ct. Si vous ne voulez pas vous soumettre aux ordres de l'vque de Chlons,--nous dit d'un ton triomphant ce capitaine de basilique,--ma troupe va entrer dans cette valle, afin de la rduire de vive force... Je vous accorde un quart d'heure pour rflchir. --Il ne m'en faut pas tant, moi, pour me dcider, saint homme arm en guerre,--lui ai-je rpondu.--coute ceci: Nous t'avons dj une fois relch la peau sauve, malgr tes insolences; cette fois-ci tu vas recevoir d'abord une rude discipline, mon capitaine de Dieu... --Ah! vieux Vagre, vieux Vagre!--dit Loysik en secouant la tte,--voil des violences que je n'aime pas... Si j'avais t l, vous n'eussiez point ainsi gt votre cause... --Bon pre,--reprit le Veneur en riant, ainsi que Ronan, les vieux damns!--il n'y a eu rien de gt que le cuir de l'archidiacre. Aussitt dit que fait: on prend mon homme, on trousse sa robe de prtre, et grands coups de ceinturon on applique une rude discipline mon capitaine de Dieu, tout casqu, cuirass qu'il tait... aprs quoi on le met dans le bac; moi et mes gens nous y entrons, et nous trouvons en ligne, sur l'autre bord, l'arme clricale. Cinq ou six de ces tonsurs s'taient munis d'arcs; ils nous envoient une vole de flches assez mal vises; mais le hasard veut qu'elle tue l'un des ntres et en blesse deux; nous tions trente au plus, nous abordons cette centaine de soldats d'glise et de pauvres esclaves, amens l de force; ils essayent de nous rsister, mais nous invoquons notre trs-sainte Trinit: pe, lance et hache; aussi les vaillants de l'vque de Chlons nous montrent bientt comment est cousu le derrire de leurs chausses... Le glorieux capitaine piscopal saute sur sa mule et donne le signal de la retraite en fuyant au galop; les tonsurs l'imitent... nous enterrons une demi-douzaine de morts; nous ramassons quelques blesss, qui ont t soigns au monastre, plus tard, remis en libert; or, depuis nous n'avons pas entendu parler de la vaillante arme piscopale. --Je savais cela, mes amis, et je vous approuve, sauf la discipline de l'archidiacre, que je blme fort,--dit Loysik;--car j'ai eu grand'peine calmer la juste colre de l'vque de Chlons ce sujet... Vous avez donc agi comme il fallait; oui, dfendre son bon droit, repousser la force par la force, c'est justice, et de plus, la rsistance pousse jusqu' l'hrosme est souvent politique; car, Brunehaut, je vous l'ai dit, a recul devant l'ide de vous pousser au dsespoir... mon retour du camp de Clotaire, j'ai vu l'vque; je l'ai trouv furieux de votre rsistance et de l'outrage fait l'archidiacre. Je lui ai dit ceci:--Je blme fort l'outrage, mais j'approuve fort la rsistance lgitime de mes frres de la valle... Voyez quoi bon la violence? Vous, homme d'glise, vous avez envoy des gens arms contre des moines et des colons qui ne demandaient qu' vivre libres, paisibles et laborieux, selon leur droit. Vos gens ont t battus, et ils le seront encore s'ils reviennent... Renoncez donc toute prtention sur cette valle, nous reconnatrons, de notre ct, vos droits de juridiction spirituelle, mais rien de plus...--Alors,--s'est cri l'vque furieux,--je vous retirerai les prtres qui disent la messe au monastre! tremblez! j'excommunierai la valle!--Soit, vque; nous serons excommunis; cependant nos prairies continueront de verdir, nos bois de brancher, nos champs de produire le bl, nos vignes le vin, nos troupeaux leur lait, nos abeilles le miel; les enfants natront robustes et vermeils comme par le pass: votre excommunication, vous le savez, ne peut rien changer la nature des choses; seulement nos voisins se diront:--Oh! oh! voici une valle excommunie toujours fertile; voici des gens excommunis toujours gais et bien portants; c'est donc une raillerie que l'excommunication.--Or, vque, croyez-moi, de ce chtiment que vous dites, et que tant de pauvres gens croient terrible, l'on se souciera peu ou point... Suivez mon avis, renoncez la violence, la bataille; vos soldats tonsurs ne brillent pas, vous le voyez, la guerre; respectez nos biens, nos liberts, nous respecterons votre juridiction spirituelle... sinon, non; et les malheurs que peut causer votre iniquit retomberont sur vous!... Enfin, mes amis, aprs de longs dbats, j'ai obtenu de l'vque la charte que voici; coutez-en attentivement la lecture. Il y a peut-tre l, en germe, l'affranchissement de la Gaule: je vous dirai tout l'heure pourquoi. Et Loysik lut ce qui suit: Au saint et vnrable frre en Christ Loysik, suprieur du monastre de Charolles, bti en la valle de ce nom, concde audit frre Loysik en donation perptuelle, en vertu d'une charte octroye par le glorieux roi Clotaire, l'an 558, et confirme par l'illustre Clotaire II, cet an-ci 613, Salvien, vque de Chlons: Nous croyons devoir insrer dans cette feuille ce que nous et nos successeurs devront faire, avec l'assistance du Saint-Esprit: 1 l'vque de Chlons, par respect pour le lieu, et _sans en recevoir aucun prix_, bnira l'autel du monastre de Charolles et accordera, si on le lui demande, le saint chrme chaque anne; 2 lorsque, par la volont divine, un suprieur aura pass du monastre Dieu, l'vque, _sans en attendre de rcompense_, lvera au rang de suprieur ou d'abb le moine remarquable par les mrites de sa vie, _qui aura t choisi par la communaut_; 3 nos successeurs vques ou archidiacres, ou tous autres administrateurs, ou quelque personne que ce puisse tre de la cit de Chlons, _ne s'arrogeront aucune autre puissance sur le monastre de Charolles, ni dans l'ordination des personnes, ni sur les biens, ni sur les mtairies de la valle, dj donnes par le glorieux roi Clotaire Ier, et confirmes par l'illustre roi Clotaire II;_ 4 _nos successeurs n'oseront pas non plus prtendre extorquer, titre de prsent, quoi que ce soit du monastre ou des paroisses de la valle_; 5 nos successeurs, moins d'tre pris par le suprieur et la communaut de venir faire la prire au monastre, _n'entreront jamais dans son intrieur ou ne franchiront l'enceinte de ses limites_, et aprs la clbration des saints mystres, et avoir reu de courts et simples remercments, _l'vque songera regagner sa demeure sans besoin d'en tre requis par personne_; 6 si quelqu'un de nos successeurs (ce qu' Dieu ne plaise), rempli de perfidie, et pouss par la cupidit, voulait, dans un esprit de tmrit, violer les choses ci-dessus contenues, qu'abattu sous le coup de la vengeance divine, il soit soumis l'anathme. Et pour que cette constitution demeure toujours en vigueur, nous avons voulu la corroborer de notre signature. Salvien. Fait Chlons, le huitime jour des kalendes de novembre de l'an de l'Incarnation 613[F]. --Mon bon frre Loysik,--dit Ronan,--cette charte garantit nos droits; merci toi de l'avoir obtenue; mais n'avions-nous pas nos pes pour les dfendre, ces droits? --Oh! toujours ce vieux levain de Vagrerie! les pes, toujours les pes! ainsi les meilleures choses deviennent mauvaises par l'abus et l'emportement; oui, l'pe, oui, la rsistance, oui, la rvolte pousse jusqu'au martyre, lorsque votre droit est viol par la force; mais pourquoi le sang? pourquoi la bataille? lorsque le bon droit est reconnu, garanti? et d'ailleurs, qui vous dit que dans de nouvelles luttes vous auriez le dessus? qui vous dit que l'vque de Chlons, ou son successeur, si vous refusiez de reconnatre sa juridiction, n'appellerait pas, malgr la charte royale confirme par Clotaire, n'appellerait pas quelque seigneur bourguignon son aide?... Vous sauriez mourir, c'est vrai... mais quoi bon mourir lorsqu'on peut vivre libres et paisibles? Cette charte engage l'vque et ses successeurs respecter les droits des moines de ce monastre et des habitants de cette valle; c'est une garantie de plus; mais si quelque jour on la foule aux pieds, alors vous les rsolutions hroques; jusque-l, mes amis, vivez les jours tranquilles que cette charte vous assure. --Tu as raison, Loysik,--reprit Ronan;--ce vieux levain de Vagrerie fermente toujours en nous... Un mot encore... cette soumission la juridiction spirituelle de l'vque, soumission consacre par cette charte, n'est-ce pas une humiliation? --N'exerait-il pas auparavant, plus ou moins, son pouvoir spirituel? La reconnatre est peu de chose, la mconnatre c'est nous exposer des luttes sans fin... Et quoi bon? nos biens, notre libert, ne sont-ils pas consacrs? Attendez du moins qu'on les attaque. --C'est juste, mon bon frre... --Et puis, tenez, mes amis, je vous le disais tout l'heure, cette charte, obtenue de l'vque parce que vous avez su nergiquement rsister son iniquit, au lieu de vous rsigner lchement son usurpation, cette charte, si l'avenir ne me trompe, contient en germe l'affranchissement progressif de la Gaule... --Comment cela, bon frre Loysik? --Tt ou tard, ce que nous avons fait ici dans la valle de Charolles s'accomplira en d'autres provinces, le vieux sang gaulois ne restera pas toujours engourdi; quelque jour nos fils, se comptant enfin, diront leur tour aux seigneurs et aux vques, malgr leur puissance: Reconnaissez nos droits et nous reconnatrons le pouvoir que vous vous tes arrog; sinon, guerre outrance, guerre mort!... --Et pourtant, Loysik!--s'cria Ronan,--honte! iniquit!... reconnatre ce pouvoir maudit, n d'une conqute spoliatrice et sanglante! le reconnatre, ce droit du vol et du meurtre! l'oppression de la race gauloise par la race franque!... --Frre, autant que toi je dplore ces malheurs; mais que faire? Hlas! la conqute et l'glise, sa complice, psent sur la Gaule depuis plus d'un sicle, elles y ont dj pouss de dtestables mais profondes racines; les populations hbtes, nerves par les prtres, sont accoutumes respecter ce pouvoir odieux que le temps, l'habitude, la peur, l'ignorance des peuples, ont dj en partie consacr. Notre descendance aura donc compter avec ce pouvoir fortifi par les annes; elle devra forcment le reconnatre, tout en revendiquant de lui, par la force s'il le faut, une partie des droits dont nos pres ont t dshrits par la conqute. Mais qu'importe, mes amis! ce premier pas fait, d'autres suivront d'ge en ge, hlas! au prix de luttes terribles sans doute; mais chacun de ces pas, marqu par son sang, notre race se rapprochera de plus en plus de l'affranchissement... oui, viendra enfin ce beau jour prophtis par Victoria la Grande, ce beau jour o la Gaule, foulant enfin sous ses pieds la couronne des rois franks et des papes de Rome, se relvera fire, glorieuse et libre... La nouvelle du retour de Loysik, volant de bouche en bouche, amena spontanment la communaut tous les habitants de la valle. On fta ce jour avec une joyeuse cordialit; il assurait de nouveau le repos, les biens, la libert des moines du monastre et de la colonie de Charolles. Moi, Ronan, fils de Karadeuk, j'ai termin d'crire ce dernier rcit deux ans aprs la mort de la reine Brunehaut, vers la fin des kalendes d'octobre de l'anne 615. Clotaire II continue de rgner sur toute la Gaule, comme avait rgn seul son bisaeul Clovis et son aeul Clotaire Ier. Le meurtrier des petits-enfants de Brunehaut ne dment pas les sinistres commencements de sa vie. Cependant la charte royale et la charte piscopale, relatives la colonie et la communaut, ont t jusqu'ici respectes. Mon frre Loysik, ma bonne vieille petite Odille, l'vchesse et mon ami le Veneur, continuent de dfier l'ge par leur sant. Je charge le fils de mon fils de porter ce rcit aux descendants de Kervan, frre de mon pre, et comme lui fils de Jocelyn... La Bretagne est toujours la seule province de la Gaule qui soit jusqu'ici reste indpendante; elle a repouss les troupes franques de Clotaire II, comme elle a repouss les attaques des autres rois. L'esprit druidique inspire et soutient l'indomptable Armorique; puisse Hsus la prserver ainsi travers les ges du souffle empoisonn, cadavreux, liberticide, de l'glise catholique et romaine! Mon petit-fils arrivera, je l'espre, sans malencontre jusqu'au berceau de notre famille, situ prs des pierres sacres de Karnak, ainsi que j'ai fait moi-mme ce pieux plerinage, il y a cinquante ans et plus. L, dans cette terre libre, mon petit-fils retrempera, comme moi, sa foi l'indpendance future de la Gaule. Je consigne sur cette feuille un fait important pour notre famille, divise en deux branches, l'une habitant la Bourgogne, l'autre la Bretagne. En ces temps de guerre civile et de dsordre, la paix, la libert dont nous jouissons peuvent tre violemment attaques; nos descendants sauront, je l'espre, mourir plutt que de redevenir esclaves; mais si, par faiblesse, ce malheur arrivait, si des vnements imprvus s'opposaient une rsolution hroque, si notre race devait de nouveau subir la servitude et tre emmene au loin captive, il serait bon, en prvision d'infortunes, hlas! toujours possibles, que tous ceux de notre famille portent, ainsi que les enfants de mon fils, un signe de reconnaissance ineffaable imprim sur le bras au moyen de la pointe d'une aiguille rougie au feu et trempe dans le suc de baies de trone; la douleur n'est pas grande, et la peau dlicate des enfants reoit et conserve jamais ces traces indlbiles: les mots gaulois _Brenn_ et _Karnak_, mots qui rappellent les glorieux souvenirs de nos anctres, devraient tre crits sur le bras droit de tous les enfants de notre descendance, et toujours ainsi de gnration en gnration... Qui sait s'il n'adviendra pas travers les ges des rencontres telles que notre famille, maintenant divise en deux branches, puisse trouver dans ce signe convenu le moyen de se reconnatre et de se prter secours? Et maintenant, nos fils! vous qui lirez ces rcits dicts, comme les autres lgendes de nos aeux, par l'ardent dsir de conserver en vous le saint amour de la patrie, de la famille, l'horreur du joug des conqurants, et l'espoir de le briser un jour, ce joug abhorr... nos fils! que la moralit des aventures de ma vie, de celle de mon pre Karadeuk et de mon frre Loysik, ne soit pas perdue pour vous; puisez-y enseignement, exemple, espoir, courage... oui, guerre ternelle aux deux ennemis mortels de la Gaule, les rois franks, les vques de Rome! guerre outrance contre la royaut, contre l'glise, jusqu'au jour de libert!... prdit par Victoria la Grande notre aeul Scanvoch! FIN DE RONAN LE VAGRE ET KARADEUK LE BAGAUDE. LA CROSSE ABBATIALE OU BONAIK L'ORFVRE ET SEPTIMINE LA COLIBERTE. 615-793. CHAPITRE PREMIER. Les Arabes en Gaule.--Ils ravagent la Bourgogne, le Limousin; prennent Bordeaux et s'avancent jusqu' _Blois_, _Tours_ et _Poitiers_.--_Abd-el-Melek_.--_Abd-el-Kader_ et ses cinq fils Narbonne.--_Rosen-ar_.--Arrive de _Karl-Martel_ (ou Marteau).--Le monastre de Saint-Saturnin.--_Septimine_ la Coliberte.--Le dernier rejeton de _Clovis_.--Comment _Amael_ avait chang son nom pour celui de Berthoald, capitaine aventurier.--Karl-Martel. Moi, Amael, pour accomplir le voeu de notre anctre _Jol_, _le brenn de la tribu de Karnak_, j'ai crit les rcits suivants: N en l'anne 712, j'avais pour pre _Guen-al_, pour grand-pre _Wanoch_, pour bisaeul _Alan_, fils de _Grgor_, petit-fils de _Ronan le Vagre_, mort en 616, dans la valle de Charolles, paisible colonie o, l'abri des guerres civiles qui dsolaient la Gaule, la descendance de Ronan vcut libre et heureuse jusqu'en 732. cette poque, les Arabes, depuis longtemps tablis dans le midi de la Gaule, envahirent la Bourgogne, pillrent et incendirent Chlons-sur-Sane, ravagrent la valle de Charolles, et emmenrent esclaves le peu d'habitants qui avaient survcu une dfense dsespre. Pendant les cent vingt ans qui s'coulrent entre la mort de Ronan et l'anne 737, o commence ce rcit, dix rois de la race de Clovis rgnrent sur la Gaule: _Clotaire II_, justicier de Brunehaut, mourut en 628; _Dagobert_ en 638, _Clovis II_ en 660, _Childrik II_ en 673, _Thierry III_ en 690, _Clovis III_ en 695, _Childebert III_ en 711, _Dagobert II_ en 715, _Chilprik II_ en 720, _Thierry IV_ en 736. Aprs la mort de Dagobert Ier, commena le vritable rgne des _maires du palais_, fonctions devenues presque toujours hrditaires, entre autres dans la famille de _Ppin d'Hristal_, famille de race franke, issue de l'vque _Arnulf_, dont les immenses domaines, dus la sanglante iniquit de la conqute, embrassaient une grande partie de l'est de la Gaule. La plupart des rois descendant de Clovis, dpossds de l'exercice de la royaut par l'ambition toujours croissante des maires du palais, se montrrent dignes de leur royale ligne par leurs vices, leurs crimes, leurs prcoces et honteuses dbauches. N'ayant de rois que le nom, ils furent appels _rois fainants_. Sauf la Bretagne, toujours rebelle au joug des Franks, et la Bourgogne, qui trouvait sa scurit dans son loignement des contres que les Franks d'Ostrasie et les Franks de Neustrie se disputaient dans de sanglantes batailles, la Gaule continua d'tre livre toutes les misres de l'esclavage, tous les dsastres des guerres civiles, dsastres ports leur comble en 719 par la premire invasion des Arabes venus d'Afrique travers l'Espagne, leur premire conqute. Ces fils de Mahomet, aprs s'tre tablis en Languedoc, en Provence et en Roussillon, ravagrent la Bourgogne, s'avancrent jusqu' la Loire, prirent la cit de Bordeaux, pillrent Tours, Blois, Poitiers, ville prs de laquelle ils furent battus, en 732, par Karl-Martel, maire du palais de Thierry IV et btard de Ppin d'Hristal. Malgr cette dfaite, les Arabes conservrent le Languedoc, o ils vivaient en matres depuis plus de vingt ans. Les premiers vnements de cette nouvelle lgende de notre famille se passent en Languedoc, pays cher nos souvenirs; l'poux de _Siomara_, cette vaillante Gauloise, aeule de _Margarid_, femme de _Jol_, n'tait-il pas chef d'une des tribus originaires de cette contre, qui allrent en Asie fonder l'empire oriental des Gaules? Plus tard, grand nombre des mmes peuplades accompagnrent Brennus lors de cette campagne d'Italie, o il fit payer ranon Rome, ranon que la Rome des empereurs et que la Rome des papes n'a fait que trop chrement payer la Gaule, conquise son tour! Les funestes divisions suscites par les descendants des rois dtrns et rass par _Ritta-Gar_ vinrent ensuite branler et dsunir la glorieuse _rpublique des Gaules_, qui le pays, sous la sage et patriotique inspiration des druides, avait d tant de sicles de grandeur et de prosprit; alors le Languedoc, presque livr ses propres forces pour rsister l'invasion romaine, combattit intrpidement, ayant sa tte _Budok_, ce guerrier gant, qui, ddaigneux de la mort, allait demi-nu, la bataille, arm d'une massue de fer; _Bituit_, un des plus vaillants hommes de l'Auvergne, ce chef qui donnait pour repas sa meute de guerre une lgion romaine, se joignit _Budok_; mais, malgr leur rsistance hroque, ils furent crass par les forces suprieures des Romains, et ceux-ci tablirent en Gaule leur premire colonie, dont _Narbonne_ fut la capitale. Triste souvenir!... ce fut non loin de _Narbonne_ que notre aeul Sylvest, livr aux animaux froces dans le cirque d'Orange, chappa une mort presque certaine, pour entendre les cris dchirants de sa soeur _Siomara_, la courtisane, expirant dans les tortures sous les yeux de _Faustine_, la patricienne. Lors de la grande insurrection nationale de _Vindex_, le Languedoc, la voix de ses druides, se souleva de nouveau. cette formidable insurrection, ce pays gagna d'tre rgi par ses propres lois, d'lire ses chefs, et de faire respecter le culte druidique, dont les innombrables monuments sont encore debout, cette heure... pierres sacres qui dfieront les ges! Cette fertile province, sous le nom de _Gaule narbonnaise_, grandit de nouveau en prosprit, en richesse; et au temps o vivait _Victoria la Grande_, nulle contre ne fut plus opulente, plus civilise; partout les arts, les lettres florissaient; partout s'levaient des coles dont le renom s'tendait jusqu'aux confins du monde connu; les vaisseaux de commerce sillonnaient la Mditerrane ou naviguaient sur la Garonne et sur le Rhne; mais bientt les prtres catholique envahirent ces provinces, prchant d'abord, ainsi qu'ils le firent partout ailleurs, la divine parole de Jsus; puis, lui substituant peu peu, en abusant de la confiante crdulit populaire, la religion des papes de Rome, ils commencrent, l comme ailleurs, dgrader, hbter les peuples. Lors de l'invasion des hordes venues des forts du Nord, les Franks de Clovis conquirent le nord de la Gaule; les Wisigoths, autres tribus franques, conquirent le midi, et, aprs des ravages sans nombre, ils s'tablirent en Languedoc, vers 460, sous leur chef _Thodorik_. Les peuples du midi de la Gaule avaient jusqu'alors profess l'_arianisme_, secte dissidente, qui, se rapprochant davantage du primitif vangile, voyait avec raison dans Jsus, le charpentier de Nazareth, non pas un Dieu, mais un sage. Les vques, aprs avoir, selon leur coutume, lchement adul et consacr la conqute des Wisigoths, afin de partager avec eux la puissance et le butin, appelrent leur aide Clovis, l'orthodoxe, contre Thodorik, roi de ces Wisigoths, dont le crime tait de tolrer l'hrsie arienne. Clovis, ce fils chri de l'glise, accourut l'appel de ses bons amis les vques, et, pour mriter le paradis, il dsola, pilla le pays sur son passage, exterminant ou emmenant esclaves les populations accuses d'arianisme. Dans cette guerre horrible, prche par les prtres catholiques, de nouveau le sang coula par torrents, de nouveau les ruines s'amoncelrent, et, en 508, Clovis, entrant Toulouse, incendie, massacre, et s'en retourne au nord de la Gaule, tranant sa suite de nombreux captifs. Aprs son dpart, les anciens chefs wisigoths se disputent cette contre, les discussions civiles la, dchirent encore. En 561, elle est partage entre les trois fils de _Clotaire I_. Nouvelles guerres, nouveaux dsastres. En 613, le Languedoc rentre sous la domination de _Clotaire II_, justicier de Brunehaut, et seul roi de toute la Gaule; plus tard, en 630, le _bon roi Dagobert_ cde son frre _Charibert_ une partie du Languedoc, l'Aquitaine et la _Septimanie_ (ainsi nomme cause des sept villes principales de cette province). Bientt _Charibert_ meurt; son fils est tu au berceau par ordre de Dagobert. Plus tard, ce roi cde l'Aquitaine, titre de duch hrditaire, aux deux frres de _Charibert_; leur descendant _Eudes_, duc d'Aquitaine, se soulve alors contre les rois franks du nord, dj gouverns par les maires du palais; de cruelles guerres intestines dvastent encore ce pays jusqu' l'invasion et la conqute des Arabes, en 719. Ceux-ci chassent ou asservissent les Wisigoths; les Gaulois, nervs par l'glise, subissent la domination arabe, comme ils avaient autrefois subi la domination des Wisigoths, gagnant presque ce changement, les conqurants du Midi, fidles la religion de Mahomet, taient du moins, malgr leur ardeur guerrire, plus civiliss que les conqurants du Nord. Un grand nombre de ces Gaulois, hommes libres, colons, _Coliberts_ [A] ou esclaves, avaient mme, autant par haine de l'glise catholique que pour vivre en paix avec leurs nouveaux dominateurs, embrass la religion de Mahomet [B], religion qui, du moins, exaltant le sentiment de nationalit chez ses croyants, et ne mettant pas son paradis au prix d'atroces souffrances, ou d'une lche rsignation la conqute de l'tranger, promettait ses lus un paradis peupl de charmantes houris.--Le _croyant vertueux_ (disait le Koran, vangile des Mahomtans) _doit tre introduit dans les dlicieuses demeures d'den, jardins enchants o coulent des fleuves aux rives ombrages. L le croyant, par de bracelets d'or, vtu d'habits verts tissus de soie, rayonnant de gloire, reposera sur le lit nuptial, prix fortun du sjour de dlices_. Ainsi, grand nombre de Gaulois du midi, prfrant les blanches houris promises par le Koran aux sraphins joufflus du paradis des catholiques, embrassrent avec ardeur le mahomtisme. Les mosques s'levaient en Languedoc ct des basiliques; les Arabes, plus tolrants que les vques, permettaient aux catholiques rests fidles leur culte de l'exercer paisiblement. Le mahomtisme, fond par Mahomet pendant le sicle pass (vers 608), proclamait d'ailleurs la divinit des saintes critures, reconnaissait Mose et les prophtes juifs comme lus du Seigneur; mais ne reconnaissait pas Jsus comme fils de Dieu.--_O vous qui avez reu les critures, ne passez pas les bornes de la foi; ne dites de Dieu que la vrit: Jsus est le fils de Marie, l'envoy du Trs-Haut, mais non son fils. Ne dites pas qu'il y ait une Trinit en Dieu, il est un. Jsus ne rougira pas d'tre le serviteur de Dieu: les anges qui environnent le trne de Dieu obissent Dieu!_--Telles sont les paroles du Koran; elles sembleront peut-tre curieuses notre descendance, nous, fils de Jol... Voil pourquoi Amael les cite ici. La ville de Narbonne, capitale du Languedoc, sous la domination arabe, avait, en 737, un aspect tout oriental, autant par la puret du ciel et l'ardeur du soleil, que par le costume et les habitudes d'un grand nombre de ses habitants: les lauriers-roses, les chnes verts, les palmiers, rappelaient la vgtation africaine. Les femmes sarrazines allaient aux fontaines ou en revenaient une amphore d'argile rouge, lgamment pose sur leur tte, et drapes dans leurs vtements blancs, comme les femmes du temps d'Abraham ou du jeune homme de Nazareth, que Genevive, notre aeule, avait vu mettre mort plus de six sicles avant cette poque. Des chameaux au long cou, chargs de marchandises, sortaient de la cit pour se rendre _Nmes_, _Bziers_, _Toulouse_ ou _Marseille_; souvent ces caravanes rencontraient dans les champs, tantt des masures de boue, recouvertes de roseaux, habites par les Gaulois laboureurs, tour tour esclaves des Wisigoths et des Musulmans, tantt les tentes d'une tribu de _Berbres_, montagnards arabes, descendus des sommets de l'Atlas, et qui conservaient en Gaule leurs habitudes nomades et guerrires, toujours prts monter leurs infatigables et rapides chevaux pour aller combattre au premier appel de l'mir de la province; de loin en loin, sur les crtes des montagnes, l'on voyait des tours leves, o les Sarrazins, en temps de guerre, allumaient des feux afin de correspondre entre eux par ces signaux de nuit. Dans la cit presque musulmane de Narbonne, ainsi que dans toutes les autres villes de la Gaule, soumises aux Franks et aux vques, il y avait, hlas! des marchs publics o l'on vendait des esclaves; mais ce qui donnait au march de Narbonne un caractre particulier, c'tait la diversit de race des captifs que l'on offrait aux acheteurs: on voyait l grand nombre de ngres, de ngresses et de ngrillons d'thiopie d'un noir d'bne; des _mtis_, au teint cuivr, de belles jeunes filles et de beaux enfants grecs venant d'Athnes, de Crte ou de Samos, captifs enlevs lors des nombreuses courses des Arabes, chez qui Mahomet, leur prophte, avait, en politique habile, dvelopp la passion des expditions maritimes:--_Le croyant qui meurt sur terre n'prouve qu'une douleur peine comparable celle d'une piqre de fourmi_,--dit le Koran;--_mais le croyant qui meurt sur mer prouve, au contraire, la dlicieuse sensation qu'prouverait l'homme en proie une soif ardente, qui l'on offrirait de l'eau glace mlange de citron et de miel_.--Autour du march aux esclaves s'levaient de nombreuses boutiques arabes remplies d'objets fabriqus surtout Grenade et Cordoue, alors centres des arts et de la civilisation sarrazine: c'taient des armes brillantes, des tasses d'or et d'argent ornes d'arabesques dlicats, des coffrets d'ivoire cisel, des coupes de cristal, de riches toffes de soie, des chaussures brodes, des colliers, des bracelets prcieux; l'entour de ces boutiques se pressait une foule aussi varie de race que de costume: ici les Gaulois originaires du pays, avec leurs larges braies, vtement qui avait fait, depuis des sicles, donner cette partie de la Gaule le nom de _Bracciata_ (ou braye); l les descendants des Wisigoths conservaient, fidles la vieille mode germanique, leurs habits de fourrures malgr la chaleur du climat; ailleurs c'taient des Arabes portant robes et turbans de couleurs varies; de temps autre, les cris des prtres musulmans, appelant les croyants la prire du haut des mosques, se joignaient aux tintements des cloches des basiliques, appelant les catholiques la prire.--Chiens de chrtiens!--disaient les Arabes ou Gaulois musulmans.--Maudits paens! damns rengats!--rpondaient les catholiques; et chacun s'en allait, paisiblement d'ailleurs, exercer son culte. Mahomet, beaucoup plus tolrant que ces vques de Rome qui faisaient massacrer, au nom du Seigneur, les Gaulois ariens par les Franks de Clovis, Mahomet ayant dit dans le Koran:--_Ne faites aucune violence aux hommes cause de leur foi_. _Abd-el-Kader_, l'un des plus vaillants chefs des guerriers d'_Abd-el-Rhaman_, lors du vivant de cet mir, tu depuis cinq ans dans les plaines de Poitiers, o il livra une grande bataille Karl-Martel (ou marteau), Abd-el-Kader, aprs avoir ravag et pill le pays et les glises de Tours et de Blois, occupait une des plus belles maisons de la cit de Narbonne, depuis la conqute arabe; il avait fait accommoder cette demeure la mode orientale, boucher les fentres extrieures, et planter de lauriers-roses la cour intrieure, au milieu de laquelle jaillissait une fontaine d'eau vive: son srail occupait une des ailes de cette maison; dans l'une des chambres de ce harem, tapisse d'une riche tenture, entoure de divans de soie et claire par une fentre garnie d'un treillis dor, se trouvait une femme encore d'une beaut rare, quoique elle et environ quarante ans. Il tait facile de reconnatre, la blancheur de son teint, la couleur blonde de ses cheveux, l'azur de ses yeux, qu'elle n'tait pas de race arabe; on lisait sur ses traits ples, attrists, l'habitude d'un chagrin profond; le rideau qui fermait la porte de la chambre o elle se tenait se souleva et Abd-el-Kader entra; ce guerrier, au teint basan, avait environ cinquante ans; sa barbe et sa moustache grisonnaient; sa figure, calme, grave, avait une expression de dignit douce. Il s'avana lentement vers la femme et lui dit:--_Rosen-Ar_, nous nous voyons peut-tre aujourd'hui pour la dernire fois... La matrone gauloise parut surprise et rpondit:--Si je ne dois plus vous revoir, je vous regretterai; je suis votre esclave; mais vous avez t compatissant et gnreux envers moi. Jamais je n'oublierai qu'il y a six ans, lorsque les Arabes ont envahi la Bourgogne, et sont venus ravager la valle de Charolles, o ma famille vivait libre, paisible, heureuse, depuis plus d'un sicle, vous m'avez respecte: prise par vos soldats et conduite votre tente, je vous ai dclar qu' la moindre violence je me tuerais..... vous m'avez crue, depuis vous m'avez toujours dignement traite en femme libre et non pas en esclave... --_La misricorde est le partage des croyants_,--dit notre Koran; je n'ai fait qu'obir la voix du prophte; mais toi, Rosen-Ar, peu de temps aprs avoir t amene ici captive, lorsque _Ibrahim_, mon dernier n, a failli mourir, ne m'as-tu pas demand lui donner les soins d'une mre? ne l'as-tu pas veill durant de longues nuits comme s'il et t ton propre fils? Aussi, par rcompense, et pour accomplir ces paroles du Koran:--_Dlivrez vos frres de l'esclavage_,--je t'ai offert la libert. --Qu'en aurais-je fait? o serais-je alle?... J'ai vu tuer sous mes yeux mon frre, mon mari, dans leur rsistance dsespre contre vos soldats, lors de l'attaque de la valle de Charolles, et dj, en ce triste temps, je pleurais mon fils Amael, disparu depuis six annes, je le pleurais, hlas! comme je le pleure encore chaque jour. Rosen-Ar, en disant ces mots, ne put retenir ses larmes; elles inondrent son visage. Abd-el-Kader la regarda tristement et reprit: --Ta douleur de mre m'a souvent touch; je ne peux malheureusement ni te consoler ni te donner quelque espoir. Comment retrouver ton enfant disparu si jeune, car il avait, m'as-tu dit, quinze ans peine? --Oui, et maintenant il en aurait vingt-cinq; mais,--ajouta Rosen-Ar en essuyant ses larmes,--ne parlons plus de mon fils; il est jamais perdu pour moi... Pourquoi m'avez-vous dit que nous nous voyions peut-tre aujourd'hui pour la dernire fois? --_Karl-Martel_, le chef des Franks, s'avance marches forces la tte d'une arme formidable pour nous chasser des Gaules. Hier, nous avons t instruits de son approche; dans deux jours peut-tre les Franks seront sous les murs de Narbonne. Abd-el-Melek, notre nouvel mir, venu d'Espagne, pense, et je partage cet avis, que nos troupes doivent aller la rencontre de Karl... Nous partons; la bataille sera sanglante: peut-tre Dieu voudra-t-il m'envoyer la mort dans ce combat; voil pourquoi je viens te dire: Rosen-Ar, il se peut que nous ne nous voyions plus... Si tel est le dessein de Dieu, que deviendras-tu? --Vous le savez, la mort de mon poux et de mon frre m'a brise; un espoir insens de retrouver mon enfant me rattache seul la vie... Plus d'une fois vous m'avez gnreusement offert, non-seulement la libert, mais de l'or, mais un guide pour voyager travers les Gaules la recherche de mon fils; mais le courage, mais la force m'ont manqu, ou plutt ma raison m'a dmontr la folie d'une pareille entreprise au milieu des guerres civiles qui dsolent ce malheureux pays... Aussi mes jours se passent gmir sur la vanit de mes esprances, et cependant esprer malgr moi; si je ne dois plus vous revoir, si je dois quitter cette maison, o j'ai du moins pu pleurer en paix, l'abri des hontes et des misres de l'esclavage, j'ignore ce que je deviendrai: si ma triste vie m'est trop pesante... je m'en dlivrerai... --Je ne veux pas que toi, qui as t une seconde mre pour mon fils, tu te dsespres ainsi. Rosen-Ar, voici ce que je crois sage: Pendant mon absence, tu quitteras Narbonne. --Pourquoi cela? --Nous allons la rencontre des Franks; notre arme est vaillante, mais la volont de Dieu est immuable; ils peuvent nous vaincre, nous poursuivre, mettre le sige devant cette ville et la prendre. Alors, toi, ainsi que tous les habitants, vous serez exposs au sort de ceux qui se trouvent dans une ville enleve d'assaut: ce sort, c'est la mort ou l'esclavage. Pour ne pas t'exposer ces maux, je t'offre de te faire conduire quelques lieues d'ici, dans un lieu cart, chez l'un des colons gaulois qui cultivent mes terres. --Vos terres!--reprit Rosen-Ar avec amertume,--dites plutt celles dont vos guerriers se sont empars par la force et la violence. --Telle a t la volont de Dieu... --Ah! pour vous et votre race, Abd-el-Kader, je souhaite que la volont de Dieu vous pargne la douleur de voir un jour les champs de vos pres la merci des conqurants! --Les desseins de Dieu sont lui... l'homme se soumet. Si Dieu veut que dans la prochaine bataille contre Karl-Martel nous soyons victorieux, tu reviendras ici Narbonne; si nous sommes vaincus, si je suis tu dans le combat, si nous sommes chasss des Gaules, tu n'auras rien craindre, je l'espre, dans la solitude o je t'envoie. Le colon est, comme toi, de race gauloise; il est honnte homme. Tu resteras prs de lui et de sa famille... Voici un petit sac de pices d'or; tu vivrais jusqu' cent ans, que tu ne seras jamais charge ce colon, et tu te souviendras de moi comme d'un homme humain. --Je me souviendrai de vous, Abd-el-Kader, comme d'un homme gnreux, malgr le mal que votre race a fait la mienne. --Dieu nous a envoys ici pour faire triompher la religion prche par Mahomet, la seule vraie. --Les vques disent aussi leur religion la seule vraie. --Qu'ils le prouvent... nous les laissons libres de prcher leurs croyances. La foi musulmane, depuis un sicle peine qu'elle a t proclame, a dj soumis l'Orient presque tout entier, l'Espagne et une partie de la Gaule... Nous sommes, je te le rpte, les instruments de la volont divine. Si elle veut que je meure dans la prochaine bataille, nous ne nous reverrons plus; si, malgr ma mort, nos armes triomphent, mes fils, s'ils me survivent, prendront soin de toi... Ibrahim te vnre comme sa mre. --Quoi! lui si jeune, vous l'emmenez la guerre? --L'adolescent qui peut dompter un cheval et tenir un sabre est en ge de se battre... Ainsi, tu acceptes mes offres, Rosen-Ar? --Je les accepte... J'aurais horreur de tomber aux mains des Franks! Triste temps que le ntre! l'on n'a que le choix de la servitude. Heureux du moins ceux qui, comme moi, rencontrent des coeurs compatissants. --Fais donc tes prparatifs de voyage... Moi-mme je vais partir dans une heure la tte d'une partie de nos troupes; je reviendrai te chercher, et nous quitterons ensemble cette maison, toi, pour aller chez le colon, moi, pour aller la rencontre de l'arme des Franks. Lorsque Abd-el-Kader revint chercher Rosen-Ar, il avait revtu son costume de bataille: il portait une cuirasse d'acier brillant, un turban rouge enroul autour de son casque dor; son ct pendait un cimeterre d'un merveilleux travail: le fourreau, d'or massif ainsi que la poigne, tait orn d'arabesques, de corail et de diamants. Le guerrier arabe dit Rosen-Ar avec une motion contenue:--Permets que je t'embrasse comme ma fille. Rosen-Ar tendit son front en rpondant Abd-el-Kader:--Je fais des voeux pour que vos enfants conservent longtemps leur pre. L'Arabe et la Gauloise quittrent ensemble le harem. l'extrieur de la maison, ils trouvrent les cinq fils du vieillard: _Abd-Allah_, _Hasem_, _Abul-Casem_, _Mohamed_ et _Ibrahim_, son dernier n, tous arms et cheval, portant par-dessus leurs armes de longs et lgers manteaux de laine blanche houppes noires. Le plus jeune de la famille, adolescent de quinze ans au plus, descendit de cheval en voyant Rosen-Ar, alla lui prendre la main, la baisa respectueusement et lui dit:--Tu as t pour moi une mre, permets que je te salue comme un fils. La matrone gauloise rpondit les larmes aux yeux en songeant son fils Amael, qui avait aussi quinze ans lorsqu'il disparut de la valle de Charolles:--Que Dieu te protge, toi, qui, si jeune encore, vas courir les danger de la guerre! --_Croyants, lorsque vous marchez l'ennemi soyez inbranlables_, dit le prophte,--reprit l'adolescent d'une voix grave et douce.--Nous allons guerroyer contre ces Franks, maudits infidles! Je combattrai vaillamment sous les yeux de mon pre... Dieu a marqu le terme de notre vie! Et le jeune Arabe, aprs avoir de nouveau respectueusement bais la main de Rosen-Ar, l'aida monter sur une mule amene par un esclave noir qui la tenait par la bride. Alors on entendit au loin le bruit guerrier des clairons. Abd-el-Kader fit de la main et du regard un dernier adieu Rosen-Ar; puis l'Arabe, dont l'ge n'avait pas affaibli la vigueur, s'lana sur son cheval, et partit bientt au galop suivi de ses cinq fils. Pendant un moment encore, la Gauloise suivit des yeux les longs manteaux blancs que soulevait la course rapide de l'Arabe et de ses fils; puis, lorsqu'ils eurent disparu ses yeux, dans un nuage de poussire, Rosen-Ar dit l'esclave noir de diriger la mule vers la porte de Narbonne, afin de gagner la campagne et la demeure du colon. * * * * * Environ un mois s'tait pass depuis le dpart d'Abd-el-Kader et de ses cinq fils, allant la tte de l'arme arabe combattre les Franks de Karl-Martel. Un enfant de onze douze ans, renferm dans le couvent de Saint-Saturnin, en Anjou, s'accoudait l'appui d'une troite fentre, situe au premier tage, de l'un des btiments de l'Abbaye, ayant vue sur la campagne; la chambre vote o se tenait cet enfant tait froide, vaste, nue et dalle de pierres; dans un coin l'on voyait un petit lit, et sur une table quelques jouets grossirement taills dans du bois brut; des escabeaux et un coffre meublaient seuls cette grande salle. L'enfant, vtu d'une robe de serge noire, tout use, et l rapice, tait d'un aspect malingre; ses traits, d'une pleur bilieuse, avaient une expression de tristesse profonde; il regardait au loin les champs, et des larmes coulaient lentement sur ses joues creuses. Pendant qu'il rvait ainsi, la porte de sa chambre s'ouvrit, et une jeune fille de seize ans au plus entra doucement; elle avait le teint trs-brun, mais d'une fracheur extrme, la bouche vermeille, les cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses grands yeux, et ses sourcils finement arqus; l'on ne pouvait imaginer une plus gracieuse personne, malgr son cotillon de bure et son tablier de grosse toile bise, rattach par les coins sa ceinture, et rempli de chanvre prt tre fil, car Septimine tenait sa quenouille d'une main, et de l'autre un petit coffret de bois. la vue de l'enfant, toujours tristement accoud la fentre, la jeune fille soupira et se dit d'un air appitoy:--Pauvre petit... toujours chagrin... je ne sais si cette nouvelle sera pour lui un mal ou un bien... S'il accepte, puisse-t-il ne jamais regretter ce sombre couvent...--Puis elle s'approcha lgrement de l'enfant, toujours sans qu'il l'entendt, lui mit avec une gentille familiarit la main sur l'paule, en disant d'un air enjou:-- quoi pensez-vous l? L'enfant tressaillit de surprise, tourna son visage baign de larmes vers Septimine, et rpondit en se laissant tomber avec accablement sur un escabeau prs de la fentre:--Hlas! je m'ennuie... je m'ennuie mourir.--Et ses pleurs continurent de couler de ses yeux fixes et rougis. --Allons, schez ces vilaines larmes,--lui dit affectueusement la jeune fille.--Je viens justement vous dsennuyer; j'ai apport une grosse provision de chanvre afin de filer auprs de vous, en causant, moins que vous ne prfriez une partie d'osselets, qu'en dites-vous? --Rien ne m'amuse... --Voil ce que je vous reproche: rien ne vous amuse, rien ne vous plat, vous tes toujours accabl, taciturne, vous ne prenez aucun soin de votre personne. Voyez comme vos cheveux sont emmls... et cette vieille robe toute rapice? elle vous fait honte. Pourquoi n'en pas demander une neuve au pre Clment? -- quoi bon! --Vous seriez du moins proprement vtu, et puis si vos cheveux taient lisss sur votre front, au lieu de tomber ainsi en dsordre, vous n'auriez pas l'air d'un petit sauvage... Voil deux jours que vous ne m'avez pas voulu laisser arranger votre chevelure, mais aujourd'hui il n'en sera pas ainsi. --Non... non, je ne veux pas,--dit l'enfant en frappant du pied avec une impatience fbrile,--laisse-moi... --Oh! oh! vos trpignements ne me font pas peur,--reprit gaiement Septimine,--j'ai ma volont aussi... Allons, tournez votre escabeau du ct du jour; j'ai apport dans cette bote tout ce qu'il me faut pour vous peigner. --Septimine, je t'en prie... laisse-moi. Mais la jeune fille, bon gr, mal gr, tourna la chaise du rcalcitrant, et avec l'autorit d'une _grande soeur_, le fora de laisser dmler sa chevelure en dsordre; tout en lui rendant ces soins avec autant d'affection que de bonne grce, Septimine, debout derrire l'enfant, lui disait:--Je vous demande si vous n'tes pas ainsi cent fois plus gentil? --Que m'importe cela! je m'ennuie tant dans ce couvent... ne pouvoir jamais en sortir, mon Dieu... qu'ai-je donc fait pour tre si malheureux? --Hlas! mon pauvre petit... vous tes fils de roi! L'enfant ne rpondit rien, cacha sa figure entre ses mains, et se mit pleurer de nouveau en disant d'une voix touffe:--Mon pre... mon pre... --Oh! si vous recommencez pleurer et surtout parler de votre pre, vous me ferez pleurer aussi, car si je vous gronde de votre incurie, j'ai grand'-piti de vos chagrins, oui, grand'-piti; je venais ici ce matin pour vous donner peut-tre un bon espoir. --Que veux-tu dire, Septimine? La jeune fille ayant donn ses soins la chevelure de l'enfant, s'assit prs de lui sur un escabeau, prit sa quenouille et commenant filer lui dit demi-voix d'un air grave et mystrieux:--Me promettez-vous d'tre discret? -- qui veux-tu que je parle? j'ai en aversion tous ceux qui sont ici. --Except moi... n'est-ce pas? --Oui, except toi, Septimine... tu es la seule qui m'inspires un peu de confiance. --Quelle dfiance pourrait vous inspirer une pauvre _Coliberte_, comme on dit en Septimanie, o je suis ne? ne suis-je pas esclave, ainsi que ma mre, femme du portier extrieur de ce couvent? Lorsqu'il y a dix-huit mois, vous avez t conduit ici, je n'avais pas quinze ans, j'tais enfant comme vous; on m'a mis auprs de votre personne pour tcher de vous distraire, en partageant vos jeux; depuis ce temps-l nous avons grandi ensemble; vous vous tes habitu moi... n'est-il pas naturel que vous me tmoigniez quelque confiance? --Tout l'heure tu me disais que peut-tre tu me ferais esprer... quelle esprance peux-tu me donner? --D'abord me promettez-vous d'tre discret? trs-discret? --Je te le promets. --Promettez-moi aussi de ne pas recommencer pleurer... car il faut que je vous parle du roi, votre pre... --Je ne pleurerai plus, Septimine. --Il y a dix-huit mois de cela, le roi Thierry, votre pre, est mort dans son domaine de Compigne, et le maire du palais, ce mchant _Karl-Marteau_, vous a fait conduire et emprisonner ici... --Pourtant mon pre m'avait toujours dit: Mon petit Chilprik, tu seras roi! comme moi, tu auras des chiens et des faucons pour chasser, de beaux chevaux, des chars pour te promener, des esclaves pour te servir... Et ici je n'ai rien de tout cela, moi! Mon Dieu! mon Dieu!... que je suis malheureux! --Quoi! vous allez recommencer pleurer, malgr vos promesses? --Non, Septimine... non je ne pleure pas. --Ce mchant Karl-Marteau vous a donc fait conduire en ce couvent pour rgner votre place, comme il rgnait, dit-on, la place de votre pre. --Il y a pourtant en ce pays des Gaules assez de chiens, de faucons, de chevaux, d'esclaves pour que ce Karl en ait sa suffisance, et moi la mienne. --Oui... si rgner c'est seulement avoir toutes ces choses... mais moi, pauvre fille, je n'en sais rien. Voil seulement ce que je sais: votre pre avait des amis qui sont les ennemis de Karl-Marteau, et ils voudraient vous voir hors de ce couvent. --Et moi aussi, va, Septimine, je voudrais tre hors d'ici! Aprs un moment d'hsitation la jeune fille, cessant de filer, dit au jeune prince d'une voix plus basse encore et regardant autour d'elle comme si elle et craint d'tre entendue:--Vous voulez sortir de ce couvent... cela dpend de vous. --De moi!--s'cria Chilprik,--et comment faire? --De grce, ne parlez pas si haut,--reprit Septimine avec inquitude en jetant les yeux sur la porte.--Je crains toujours que quelqu'un soit l... pier...--Puis se levant elle alla sur la pointe du pied couter la porte et regarder par le trou de la serrure. Rassure par cet examen, Septimine revint prendre sa place, se remit filer, et dit Chilprik:--Durant le jour vous pouvez vous promener dans le jardin? --Oui, mais ce jardin est entour d'une clture, et je suis toujours suivi d'un moine; aussi j'aime mieux rester dans cette chambre que de me promener. --Le soir on vous renferme ici... --Et un moine couche au dehors ma porte. --Regardez un peu par cette fentre. --Pourquoi cela? --Pour voir si l'lvation de cette croise terre vous semble trs-effrayante... Chilprik regarda au dehors et rpondit:--C'est trs-haut, Septimine. --Trs-haut? il y a l peut-tre huit dix pieds au plus... Supposez qu'une corde garnie de gros noeuds soit attache cette barre de fer que voil... auriez-vous le courage, la nuit, de descendre le long de cette corde? --Moi, Septimine... oh! mon Dieu! --Vous auriez peur? --Hlas! --tes-vous peu courageux... Je n'aurais pas peur, moi qui ne suis qu'une fille... L'enfant regarda de nouveau par la fentre et reprit en rflchissant:--Tu as raison... c'est moins lev que cela ne me l'avait paru d'abord; mais cette corde, Septimine, comment me la procurer? et puis lorsque je serais en bas... pendant la nuit? que ferais-je? --Au bas de cette fentre vous trouveriez mon pre, il vous jetterait sur les paules la mante capuchon que je porte habituellement; je ne suis gure plus grande que vous; en croisant bien la mante et rabaissant le capuchon sur votre visage, mon pre pourrait, la nuit aidant, vous faire passer pour moi, traverser l'intrieur du couvent, regagner sa loge au dehors; l des amis de votre pre vous attendraient avec des chevaux; vous partiriez vite, vous auriez toute la nuit devant vous, et le matin quand on s'apercevrait de votre fuite, il serait trop tard pour courir aprs vous... Maintenant, rpondez, aurez-vous le courage de descendre par cette fentre pour regagner votre libert? --O Septimine! j'en ai fort envie, mais... --Mais vous avez peur... Fi! un grand garon comme vous! --Et cette corde qui me la donnerait? --Moi... Rpondez: tes-vous dcid? Il faut-vous hter, les amis de votre pre sont dans les environs... ils viendront durant cette nuit et celle de demain attendre avec les chevaux, non loin des murs du couvent... --Septimine, j'aurai le courage de descendre... --Un dernier mot, Chilprik,--dit la jeune fille d'une voix triste et mue:--Ma mre, mon pre et moi nous nous exposons des peines terribles, la mort peut-tre... en favorisant votre fuite! nous n'avons d'autre intrt cela que la piti que vous nous faites... lorsque l'on a propos mon pre d'aider votre vasion, on lui a offert de l'argent; il a refus, disant: --Je ne veux d'autre rcompense que la satisfaction de contribuer la dlivrance de ce pauvre petit, qui est toujours triste ou pleurant depuis dix-huit mois, et qui prirait ici de chagrin. --Oh! sois tranquille; quand je serai roi comme mon pre, je te ferai de beaux prsents. --Je n'ai pas besoin de vos prsents; vous tes un enfant trs plaindre; voil ce qui nous touche, et comme disait mon pre, qui sait bien des choses, quoique esclave: --Ce n'est pas parce que ce pauvre petit est fils de roi qu'il m'intresse, car, aprs tout, il est de la race de ces Franks qui nous tiennent en esclavage, nous autres Gaulois, depuis Clovis; non, je veux tcher de le sauver parce qu'il me fait peine voir...--Songez-y, Chilprik, la moindre indiscrtion de votre part attirerait sur nous de terribles malheurs. --Septimine, je te le promets, je ne dirai rien personne, j'aurai du courage, et cette nuit mme, je tcherai de fuir pour aller rejoindre les amis de mon pre. Oh! quel bonheur!--ajouta l'enfant en frappant dans sa main,--quel bonheur! demain je serai libre... je redeviendrai Roi comme mon pre... --Attendez pour vous rjouir que vous soyez hors d'ici... Maintenant, coutez-moi bien: on vous enferme toujours aprs la prire du soir; la nuit est alors tout fait noire; il vous faudra attendre environ une demi-heure, puis attacher votre corde et descendre; mon pre, je vous l'ai dit, vous attendra au bas de cette fentre... Est-ce pour cette nuit? --Oui, c'est convenu; mais cette corde, o est-elle? --Tenez,--dit Septimine en tirant du milieu du chanvre contenu dans son tablier, une corde enroule, mince, mais trs-forte, garnie et l de gros noeuds,--il y a, vous le voyez, ce bout, un crochet de fer; vous l'attacherez la barre de cette croise, puis vous descendez, noeud noeud, jusqu' terre; vous n'aurez ainsi rien craindre. --Oh! je n'ai plus peur. Mais, cette corde, o la cacher? --Sous les matelas de votre lit. --Tu as raison... donne vite...--Et le jeune prince, aid de Septimine, cacha la corde vers le milieu du lit, entre deux matelas. peine le lit tait-il recouvert, que l'on entendit au loin et au dehors un bruit lointain de clairons. Septimine et Chilprik se regardrent un moment interdits; puis la jeune fille dit vivement en retournant s'asseoir sur son escabeau et reprenant sa quenouille.--Il se passe quelque chose d'inaccoutum au dehors de l'abbaye; on va peut-tre venir ici... prenez vos osselets et jouez vite, vite... Chilprik obit machinalement la jeune fille, s'assit terre, et se mit jouer aux osselets, tandis que Septimine continuait de filer tranquillement sa quenouille auprs de la fentre. Peu d'instants aprs, la porte de la chambre s'ouvrit; le pre Clment, abb du monastre, entra, et dit la jeune fille:--Laisse-nous. Septimine se hta de se retirer; mais croyant profiter d'un moment o le moine ne la verrait pas, elle mit son doigt sur ses lvres, pour recommander une dernire fois la discrtion Chilprik. L'abb s'tant alors retourn brusquement, elle n'eut que le temps de porter la main sa chevelure pour dissimuler la signification de son premier geste; cependant la Coliberte craignit d'avoir veill les soupons du pre Clment, qui la suivit d'un regard pntrant, ainsi qu'elle s'en aperut, lorsque arrive au seuil de la porte, et se retournant une dernire fois pour saluer le pre, elle rencontra l'oeil scrutateur du moine toujours fix sur elle. --Que Dieu nous sauve,--dit la jeune fille saisie d'une angoisse mortelle, en sortant de la chambre.-- la vue du moine, le malheureux enfant est devenu pourpre, et il ne quitte pas des yeux son lit, o est cach la corde. Ah! je tremble pour le petit prince et pour nous. * * * * * _Karl-Marteau_ (ou Martel) venait d'arriver au couvent de Saint-Saturnin, escort seulement d'une centaine de guerriers; il devait bientt rejoindre un dtachement de son arme, qui faisait halte quelque distance du monastre. Le maire du palais et l'un des chefs de bande qui l'accompagnait venaient d'tre introduits dans l'appartement du pre Clment, pendant que celui-ci se rendait auprs du jeune prince. Karl-Marteau, alors dans toute la vigueur de l'ge, exagrait encore, dans son langage et dans son costume, la rudesse de la race germanique; sa barbe et sa chevelure d'un blond vif, incultes, hrisses, encadraient ses traits fortement colors, o se peignait une rare nergie jointe une sorte de bonhomie parfois joviale et narquoise; son regard audacieux rvlait une intelligence suprieure; il portait, comme le dernier de ses soldats, une casaque de peau de chvre par-dessus son armure ternie; ses bottines de gros cuir taient armes d'perons de fer rouill; son baudrier de buffle pendait une longue et large pe de _Bordeaux_, ville alors renomme pour la fabrication de ses armes. Le guerrier qui accompagnait Karl-Marteau paraissait g d'environ vingt-cinq ans; grand, svelte, robuste, il portait avec une aisance militaire sa brillante armure d'acier, demi cache par un long manteau blanc houppes noires la mode arabe; son magnifique cimeterre fourreau et poigne d'or massif, orn d'arabesques de corail et de diamants, tait aussi d'origine arabe; l'on ne pouvait imaginer une figure d'une beaut plus accomplie que celle de ce jeune homme; il avait dpos son casque sur une table; sa chevelure noire boucle, spare au milieu de son front, sillonn d'une profonde cicatrice, tombait de chaque ct de son mle visage, ombrag d'une lgre barbe brune; ses yeux bleus de mer, au regard ordinairement doux et fier, semblaient cependant exprimer parfois l'obsession d'un chagrin ou d'un remords cach... Alors un tressaillement nerveux fronait ses noirs sourcils, ses traits, pendant quelques instants, devenaient sombres; mais bientt ils reprenaient leur expression habituelle, grce la mobilit de ses impressions, l'ardeur de son sang et l'imptuosit de son caractre. Karl, gardant depuis quelques instants le silence, contemplait son jeune compagnon avec une sorte de satisfaction narquoise. Enfin il lui dit de sa grosse voix rauque:--Berthoald, comment trouves-tu cette abbaye et les champs que nous venons de traverser? --L'abbaye me semble vaste, les champs fertiles; mais pourquoi cette question? --Parce que je voudrais te faire un cadeau selon ton got, mon garon.--Le jeune homme regarda le chef des Franks avec une surprise profonde. Karl-Marteau continua:--coute... En 732, il y a bientt six ans de cela, lorsque ces paens d'Arabes, tablis en Gaule, s'taient avancs jusqu' Tours et Blois, je marchais vers eux; j'ai vu arriver mon camp un jeune chef suivi d'une cinquantaine de braves diables... --Ce guerrier, c'tait moi... --C'tait toi... fils d'un seigneur frank, mort, m'as-tu dit, dpossd de ses bnfices, comme tant d'autres; peu m'importait moi ta naissance; quand la lame est de bonne trempe, je me soucie peu du nom de l'armurier,--poursuivit Karl sans remarquer un lger tressaillement des sourcils de Berthoald, dont le front rougit et dont le regard s'abaissa avec une sorte de confusion involontaire.--Tu cherchais fortune la guerre, tu avais rassembl ta bande de gens dtermins, tu venais m'offrir ton pe et leurs services. Le lendemain, dans les plaines de Poitiers, toi et tes hommes, vous vous battiez si rudement contre les Arabes, que tu perdais les trois quarts de ton monde; tu tuais de ta main Abd-el-Rhaman, le gnral de ces paens, et tu recevais deux blessures en me dgageant d'un groupe de cavaliers Berbres qui sans toi me tuaient. --C'tait mon devoir de soldat de dfendre mon chef. --Et moi, mon devoir de chef tait de rcompenser ton courage de soldat. Jamais je ne l'oublierai, ta vaillance m'a sauv la vie: mes fils ne l'oublieront pas non plus, ils liront dans quelques notes que j'ai fait crire sur mes guerres: _Lors de la bataille de Poitiers, Karl a d la vie Berthoald; que mes fils s'en souviennent en voyant la cicatrice que porte au front ce courageux guerrier_. --Karl, tes louanges m'embarrassent. --Il me plat de te louer; je t'aime sincrement; depuis la bataille de Poitiers je t'ai regard comme l'un de mes meilleurs compagnons d'armes, quoique tu sois parfois ttu comme un mulet et bizarre dans tes gots. --Comment cela? --Oui, s'il s'agissait de guerroyer au nord ou l'est contre les Frisons ou les Saxons, au midi contre les Arabes, il n'tait pas de plus enrag tapeur que toi; mais lorsqu'il a fallu deux ou trois fois comprimer quelques rvoltes de gens de race gauloise, tu bataillais mollement, presque contre-coeur... --Karl, les gots varient,--reprit Berthoald en souriant d'un air forc qui trahissait une pense amre.--Il en est souvent du got des batailleurs comme de celui des femmes: les uns aiment les blondes, les autres les brunes; ils sont de feu pour celles-ci, de glace pour celles-l... Ainsi je prfre toutes la guerre contre les Saxons et les Arabes. --Moi, je ne connais point ces dlicatesses; aussi vrai que l'on m'a surnomm _Marteau_, pourvu que je frappe ou que j'crase ce qui me fait obstacle, tout ennemi m'est bon; je dmolis pour fonder... coute encore, je croyais aprs leur droute Poitiers, ces chiens d'Arabes, si rudement martels, qu'ils repasseraient en hte les Pyrnes; je me suis tromp, ils ont tenu, ils tiennent encore ferme dans le Languedoc; malgr le succs de notre dernire bataille nous n'avons pu nous emparer de Narbonne, place de refuge de ces paens. Il me faut retourner dans le nord de la Gaule; les Saxons redeviennent menaants. Je regrette de laisser Narbonne aux mains des Sarrazins; mais du moins nous avons ravag les environs de cette grande cit, fait un immense butin, emmen beaucoup d'esclaves, dvast, en nous retirant, les pays de Nmes, de Toulouse et de Bziers; bonne leon pour ces populations qui avaient pris parti pour les Arabes; elles se rappelleront ce qu'on gagne quitter l'vangile pour le Koran, ou plutt, car je me soucie de Mahomet comme du Pape, ce qu'on gagne s'allier aux Arabes contre les Franks. Du reste, quoiqu'ils restent matres de Narbonne, ces paens m'inquitent peu: des voyageurs arrivs d'Espagne m'ont appris que la guerre civile a clat entre les deux kalifes de Grenade et de Cordoue; occups batailler entre eux, ils n'enverront pas de nouvelles troupes en Gaule, et ces maudits Sarrazins n'oseront sortir du Languedoc, d'o je les chasserai plus tard... Tranquille au midi, je retourne au nord; je voudrais auparavant caser leur got et au mien bon nombre de braves soldats, qui, comme toi, m'ont vaillamment servi, et faire d'eux de gros abbs, de riches vques ou de grands bnficiers. --Karl, tu voudrais faire de moi un abb ou un vque? --Pourquoi non? L'abbaye et l'vch ne font-ils pas l'vque et l'abb? --Je ne te comprends pas. --coute encore... Tu l'as vu, je n'ai pu soutenir mes grandes et continuelles guerres du nord et du midi, qu'en recrutant sans cesse des tribus germaines au del du Rhin, afin de renforcer mes armes; les descendants de ces seigneurs bnficiers, crs par Clovis et par ses fils, se sont amollis; ils sont devenus aussi fainants que leurs rois; ils tchent d'chapper leur obligation d'amener leurs colons la guerre, sous prtexte que faute de colons pour cultiver la terre elle ne produit point; enfin, part quelques vques batailleurs, vieux endiabls, qui ont quitt le casque pour la mitre, et qui, reprenant la cuirasse, m'amenaient leurs hommes, l'glise n'a pas voulu, ne veut pas contribuer aux frais de la guerre... Or, foi de Marteau, cela ne peut durer... Mes braves guerriers, nouveaux venus de Germanie, les chefs de bande qui, comme toi, m'ont bravement servi, ont droit leur tour au partage des terres de la Gaule; voyons! n'y ont-ils pas plus droit que ces vques rapaces, que ces abbs dbauchs, qui ont pardieu des srails comme les kalifes des Arabes! Non, non, je veux mettre ordre cela, rcompenser les courageux, chtier les fainants et les lches... Je distribuerai mes hommes nouvellement arrivs de Germanie, une bonne partie des biens de l'glise... J'tablirai ainsi mes chefs et leurs hommes; au lieu de laisser tant de terres et d'esclaves au pouvoir de paresseux tonsurs, je me crerai une forte rserve aguerrie, toujours prte marcher au premier signal. Donc, pour commencer, je te fais comte en ce pays, et te fais don, Berthoald, de cette abbaye[C], terres, btiments, esclaves, la charge par toi de payer une somme mon fisc, et de te rendre, avec tes hommes, en armes mon premier appel. --Quoi! moi comte en ce pays! moi, possesseur de tant de biens!--s'cria le jeune chef avec joie, pouvant peine croire une donation si magnifique;--mais les biens de cette abbaye sont immenses! --Tant mieux, mon garon; toi et tes hommes vous vous tablirez ici, il doit y avoir de jolies esclaves, vous ferez bonne souche de soldats; d'ailleurs, cette abbaye, et voil surtout pourquoi je te la donne toi, cette abbaye doit, par sa position, devenir un poste militaire important. Je concderai l'abb de ce couvent d'autres terres... s'il en reste. Mais ce n'est pas tout, Berthoald, j'ai pour toi autant d'affection que de confiance... je te fais ce don, voil pour l'affection; reste la confiance, je veux t'en donner une grande preuve en t'tablissant ici, et te chargeant d'un devoir si important que... --Karl, pourquoi t'interrompre?--dit Berthoald en voyant le chef des Franks rflchir au lieu de continuer de parler. --coute,--reprit Karl aprs quelques moments de silence.--Depuis prs d'un sicle et demi que nous rgnons de fait, nous autres, maires du palais... quoi servaient les rois, ces descendants de Clovis? -- quoi? mais rien. Ne t'ai-je pas entendu dire cent fois que ces lches fainants passaient leur vie boire, manger, jouer, chasser, dormir dans les bras de leurs concubines et aller la messe pour racheter quelques crimes commis dans la furie du vin? --Je t'ai dit, mon garon, la vrit... Telle tait la vie de ces _rois fainants_, les bien nomms. Nous autres, maires du palais, nous gouvernions de fait; chaque assemble du champ de Mai, nous tirions un de ces mannequins royaux de sa rsidence de _Compigne_, de _Kersy-sur-Oise_ ou de _Braine_; on vous plantait mon homme sur un char dor, attel de quatre boeufs, selon la vieille coutume germanique, et, couronne en tte, sceptre en main, pourpre au dos, le visage orn d'une longue barbe postiche[D], s'il tait imberbe, afin de lui donner un certain air de majest, on promenait autour du champ de Mai ce royal simulacre, qui recevait, pour la forme, foi et hommage des duks, des comtes et des vques, venus cette assemble de tous les coins de la Gaule... La comdie joue, l'on remettait l'idole dans sa bote jusqu' l'an suivant. Or, quoi bon ces momeries? le vrai roi, le seul roi est celui qui gouverne et se bat! aussi, n'aimant point le superflu, j'ai supprim la royaut... --De ceci, Karl, je te loue et t'ai lou; autant qu' toi, plus qu' toi, peut-tre, tout obscur soldat que je sois, les rois franks, ces descendants de Clovis, m'inspiraient la haine et le mpris... --Et d'o te venait cette haine? Berthoald rougit, frona ses noirs sourcils, et rpondit:--J'ai toujours ha la fainantise et la cruaut. --Alors tu as eu de quoi har amplement... Revenons ces rois. Le dernier d'entre eux, Thierry IV, mort il y a dix-huit mois, a laiss un fils, un enfant de neuf ans... je l'ai envoy ici... --Ici? qu'en veux-tu faire? --Le garder... voici pourquoi. Nous autres Franks, nous avons l'esprit variable; nous sommes habitus, depuis un sicle et demi, mpriser ces rois, que jadis nous glorifiions... Aussi, lors du premier champ de Mai qui s'est pass sans la momerie royale, abolie par moi, les comtes et les vques n'ont eu souci de l'idole qui manquait la fte; mais, cette anne, quelques-uns ont demand o tait le roi; un plus grand nombre, il est vrai, a rpondu: quoi bon le roi?... Cependant il se peut qu'ils veuillent un an ou l'autre revoir le mannequin royal faire son tour du champ de Mai, selon la vieille coutume... peu m'importe, pourvu que je rgne. Aussi je leur tiens en rserve l'enfant qui est ici; ce marmot, moyennant une fausse barbe au menton et une couronne sur la tte, figurerait dans le char, ni mieux ni pire que tant d'autres rois de douze ou quinze ans qui ont figur avant lui! il serait au besoin, l'an prochain, le roi Chilprik III. --Des rois de douze ans!... quel abaissement arrivent les royauts!... --Il s'en est fallu de peu que la charge de maire du palais, devenue hrditaire, ft non moins abaisse... N'ai-je pas eu un frre, g de onze ans, maire du palais d'un roi de dix ans? --Karl, tu plaisantes! --Non, pardieu! car ce temps-l ne fut point plaisant pour moi... Ma martre _Plectrude_ m'avait fait jeter en prison aprs la mort de mon pre, _Ppin d'Hristal_... Oui, selon cette bonne dame, je n'tais qu'un btard, bon pour le gibet ou pour le froc, tandis que mon pre laissait mon frre Thobald la charge de maire du palais, hrditaire dans notre famille... De sorte que mon frre, g de onze ans, devint maire du palais de ce Dagobert III, roi de dix ans[E], qui fut plus tard l'aeul de ce petit Chilprik, prisonnier en ce monastre... Ce roi et ce maire du palais enfantins ne pouvaient gure, tu le vois, usurper l'un sur l'autre que des toupies ou des osselets. Aussi la bonne dame Plectrude comptait rgner la place de ces deux marmots, pendant qu'ils joueraient aux billes... Tant d'audace et de sottise ont soulev les seigneurs franks. Plectrude, au bout de quelques annes, a t chasse, son fils aussi. Tandis que moi, Karl, le maudit, le btard, je sortais de prison, et devenais, mon tour, maire du palais de Dagobert III; depuis lors j'ai tant fait de bruit dans le monde en martelant de ci, de l, Saxons, Frisons et Sarrazins, que le nom de _Marteau_ m'en est rest... Dagobert III laissa un fils, Thierry IV, mort il y a dix-huit mois, lequel Thierry tait pre de ce petit Chilprik, prisonnier ici. J'ai voulu, en passant dans cette contre, visiter ce marmot afin de savoir comment il supportait sa captivit. Maintenant, coute... Je t'ai parl d'une marque de confiance que je voulais te donner, la voici: Je te confie la garde de cet enfant, le dernier rejeton de Clovis... -- ma garde! moi! ce dernier rejeton de Clovis!--s'cria Berthoald, d'abord avec stupeur; puis, tressaillant d'une joie farouche:-- ma garde! celui-l qui eut pour anctres Clotaire, le tueur d'enfants! Chilprik, le Nron des Gaules! Frdgonde, la Messaline! Clotaire II, justicier de Brunehaut, et tant d'autres monstres couronns! ma garde, moi, leur dernier rejeton! --Que signifient ces mots?... l'garement o je te vois?... Es-tu fou?... --La destine des hommes est parfois trange... Moi, gardien du dernier descendant de ce conqurant des Gaules, si abhorr par mes pres!... Oh! les dieux sont justes!... --Berthoald, encore une fois es-tu fou? Qu'il y a-t-il de si tonnant ce que tu sois gardien de cet enfant? --Excuse-moi, Karl,--reprit Berthoald en revenant lui, craignant de s'tre trahi.--J'tais profondment frapp de cette pense: moi, obscur soldat, avoir pour prisonnier le dernier rejeton de tant de rois!... --Oui, elle finit misrablement cette race de Clovis, si vaillante autrefois, si abtardie depuis... Que veux-tu! ces roitelets, pres avant quinze ans, caduques trente, hbts par le vin, abrutis par l'oisivet, nervs par une dbauche prcoce, tiols, rabougris, stupides, devaient finir comme tu vois... Tandis que nous autres, maires du palais, rudes hommes, toujours allant, venant, du nord au midi, de l'est l'ouest, toujours chevauchant, toujours bataillant, gouvernant, nous aboutissons au bonhomme Karl, et il n'est point frle ou rabougri, celui-l! sa barbe n'est point postiche, et, quelque beau jour, il pourra faire son tour souche de vrais rois... car, foi de Marteau, ces rois-l ne se laisseront pas mettre sous le hangar ni avant ni aprs les assembles du moi de mai... vu qu'ils auront de vrai poil au menton... --Qui sait, Karl? peut-tre si tu fais souche de rois, leur race s'abtardira-t-elle comme cette race de Clovis, dont tu veux confier ma garde le dernier rejeton... --Par le diable! est-ce que nous nous sommes abtardis, nous autres fils de Ppin l'Ancien, maires du palais, hrditaires ds avant le rgne de Brunehaut! --Vous n'tiez pas rois, Karl, et la royaut porte en soi un poison qui la longue nerve et tue les races les plus viriles... Berthoald achevait peine ces paroles, dont le chef des Franks parut fort surpris, lorsque le pre Clment, abb du monastre, entra prcipitamment dans la salle, et s'adressant Karl:--Seigneur, je viens de dcouvrir un terrible complot! mais le jeune prince s'est obstinment refus m'accompagner ici... --Un complot? ah! ah! l'on complote donc dans ton abbaye? --Grce au ciel, seigneur, moi et mes frres nous sommes trangers cette indigne trahison; les coupables sont de misrables esclaves qui seront chtis selon leurs mrites. --Explique-toi, dpchons! --D'abord, seigneur, je dois vous apprendre qu' l'arrive du jeune prince en ce couvent, le comte Hugh, qui l'avait amen, me recommanda de mettre auprs de l'enfant une jeune esclave, jolie s'il tait possible, et surtout provoquante... cette fin que... --Oui, oui, une ducation la faon de celle que la vieille Brunehaut donnait ses petits-fils... Le comte Hugh a dpass mes ordres, et toi, saint homme, tu n'as pas rougi de te faire l'entremetteur de cette infamie?... --Ah! seigneur! quelle abomination! les deux enfants sont rests purs comme des anges... --Et cela malgr toi... mais ce complot? --L'on avait donc plac, seigneur, une jeune esclave auprs du petit prince; cette fille, innocente crature jusqu' son crime d'aujourd'hui, je dois l'avouer, s'est, ainsi que son pre et sa mre, apitoye sur le sort de Chilprik; ils ont ouvert l'oreille des propositions dtestables, et cette nuit mme, au moyen de cette corde (le moine la tira de dessous son froc), l'enfant devait s'vader de sa chambre, grce la complicit de l'esclave-portier, puis rejoindre des fidles du feu roi Thierry, cachs dans les environs du couvent. --Ah! ah!... le vieux parti royal se remue? On me croyait pour longtemps occup la guerre contre les Arabes! l'on voulait rtablir la royaut en mon absence? Mais Karl va vite, fait vite et revient vite... Continue. --Tout l'heure, en entrant chez le jeune prince, mes soupons ont t veills; son trouble, sa rougeur, m'ont frapp; il ne quittait pas son lit du regard; une ide subite me vient, je cours au lit, je soulve le matelas, je trouve cette corde, puis je presse l'enfant de questions, et il m'avoue tout... Le chef des Franks s'cria en affectant plus de courroux qu'il n'en ressentait:--Trahison! voil ce que c'est que d'avoir confi cet enfant la garde de ces moines, tratres ou incapables de dfendre leurs prisonniers. --Ah! seigneur!... nous des tratres!... --Ces paroles t'offensent? Or donc, rponds... Combien cette abbaye a-t-elle envoy d'hommes l'arme? --Seigneur... nos colons et nos esclaves suffisent peine cultiver nos terres, nous n'avons pu envoyer personne l'arme. --Combien avez-vous pay au fisc pour les frais de la guerre?... --Seigneur... nous avons employ tous nos revenus en bonnes oeuvres... --Oui, vous vous faisiez de grasses charits vous-mmes. Les voil bien ces gens d'glise! toujours recevoir ou prendre, jamais donner ou rendre. --Seigneur... --De qui cette abbaye tient-elle ses terres? --Des libralits du pieux roi Dagobert; notre charte de donation est de l'an 640 de notre Seigneur Jsus-Christ. --Et crois-tu, moine, que les rois franks vous aient fait ces donations, vous autres tonsurs, cette seule fin de vous voir engraisser dans la fainantise et l'abondance, sans jamais concourir aux frais de guerre en hommes et en argent?... --Seigneur... --Quoi! je vous confie un prisonnier important, et vous ne pouvez le garder srement... --Seigneur, nous sommes innocents et incapables de... --Oui, incapables... tu as dit le mot; aussi je veux tablir ici des hommes de guerre... _capables_ de garder le prisonnier, et, au besoin, de dfendre cette abbaye, si les gens du parti royal tentaient d'enlever le petit prince;--Karl ajouta, s'adressant au jeune chef:--Toi et tes hommes, vous prendrez possession de cette abbaye, je te la donne! L'abb leva les mains au ciel, en signe de muette dsolation, tandis que Berthoald, jusqu'alors pensif, dit au chef des Franks: --Karl... aprs mre rflexion, cet emploi de gelier me rpugne, et, quoiqu'il puisse y avoir pour moi une sorte de plaisir vengeur tre le gardien du dernier rejeton de Clovis... je refuse. --Ton refus m'afflige. N'as-tu pas entendu ce moine? ne vois-tu pas qu'il faut ici un gardien vigilant? ne t'ai-je pas dit que cette abbaye devait devenir, par sa position, un poste militaire important? --Karl, d'autres guerriers de ton arme mieux que moi garderont cet enfant, et aussi bien que moi dfendront ce poste. Je te le rpte, le mtier de gelier me rpugne. Le chef des Franks resta quelques moments muet, soucieux, puis il reprit:--Moine, combien as-tu de terres, de colons et d'esclaves ici? --Seigneur, nous possdons cinq mille huit cents arpents de terre, sept cents colons et dix-neuf cents esclaves... --Berthoald... tu entends, voil ce que tu refuses pour toi et pour tes hommes, et, en outre, je t'aurais fait comte en ce pays? --Je ne saurais tre gelier. Rserve pour d'autres que pour moi la faveur que tu voulais m'accorder; je t'en saurai autant de gr. --Seigneur,--reprit le pre Clment avec une sainte rsignation qui cachait mal son courroux contre Karl,--vous tes chef des Franks et tout-puissant. Si vous tablissez vos hommes de guerre en ce lieu et leur donnez nos terres, il nous faudra obir, mais que deviendrons-nous? --Et que deviendront mes compagnons d'armes, qui m'ont si vaillamment servi durant tant de guerres, pendant que vous disiez ici vos patentres? Dis, qui les nourrira mes hommes? qui les logera? qui les vtira? qui les servira? Ne veux-tu pas, moine, qu'ils aillent, ces vaillants, voler ou mendier sur les routes? --Seigneur... il y aurait moyen de satisfaire vos compagnons d'armes et nous-mmes. --Comment cela? --Vous voulez changer cette abbaye en un poste militaire; je l'avoue, vos hommes de guerre seront meilleurs gardiens du jeune prince que nous autres, pauvres moines. Mais puisque vous disposez de cette abbaye, daignez, illustre seigneur, vous qui pouvez tout, nous en donner une autre. --Laquelle? --Il existe prs de Nantes l'abbaye de Meriadek; un de nos frres, mort depuis peu, y tait rest plusieurs annes comme intendant; il nous a mme laiss ici un Polyptique renfermant la dsignation exacte des biens et des personnes de l'abbaye. Elle tait alors sous la rgle de saint Benot. L'on nous a dit que plus tard elle avait t change en une communaut de femmes; mais nous n'avons, ce sujet, aucune certitude... --Et cette abbaye,--reprit Karl en se frottant la barbe d'un air sournois et narquois,--tu me la demandes charitablement pour toi et pour tes moines? --Oui, seigneur, puisque vous nous dpossdez de celle-ci. --Et les possesseurs actuels de l'abbaye que tu sollicites... que deviendront-ils? --Hlas! ce que nous serions devenus nous-mmes. La volont de Dieu soit faite en toute chose! --Oui, pourvu que cette volont soit faite en ta faveur. Et cette abbaye est-elle riche? --Seigneur, avec l'aide de Dieu, nous y pourrons vivre humblement dans la retraite et la prire. --Moine, pas de mensonge! Cette abbaye vaut-elle plus ou moins que celle-ci?... ne me trompe pas; je veux savoir si je donne un boeuf ou un chevreau. Or, si tu me trompes, je pourrai revenir un jour sur cette donation; d'ailleurs tu m'as appris tout l'heure que tu avais ici une exacte dsignation des biens. --Oui, seigneur,--reprit l'abb en se mordant les lvres et allant chercher plusieurs rouleaux de parchemin formant le Polyptique.--Vous verrez par ces pices que les biens et revenus de l'abbaye de Meriadek valent au moins ceux dont nous jouissons ici... nous pourrions mme, en rduisant, hlas! le nombre de nos bonnes oeuvres, payer deux cents sous d'or par anne votre fisc. --Tu dis cela un peu tard,--reprit Karl en feuilletant les pices du Polyptique qui dsignaient parfaitement l'tendue et les limites de la donation.--As-tu ici des parchemins pour crire?... --Oui, seigneur,--s'cria joyeusement le moine en courant son coffre, et croyant dj tenir l'abbaye de Meriadek;--voici, gracieux seigneur, un parchemin; veuillez dicter... moins que vous ne prfriez la formule ordinaire. Je la sais, et vais l'crire l'instant. L'abb se mettait en devoir de s'asseoir et de prendre la plume, lorsque Karl lui dit, en l'cartant de la table:--Moine, je ne suis point comme les rois fainants et ignorants, moi, je sais crire, j'aime fort faire mes affaires... Karl, consultant les parchemins que venait de lui remettre l'abb, se mit crire, jetant parfois un regard sur Berthoald, qui demeurait pensif et presque tranger ce qui se passait autour de lui; le moine, quelques pas de la table, suivant d'un oeil avide la main de Karl, se flicitait de s'tre souvenu si propos de l'abbaye de Meriadek, supputant dj, sans doute, l'avantage qui rsulterait pour lui de cet change; aussi, s'adressant au chef des Franks, qui, silencieux, crivait toujours, il lui dit avec une expression de bonheur contenu:--Puissant seigneur, voici mes noms: _Bonaventure Clment_, prtre indigne et moine selon la rgle de saint Benot. Karl releva la tte, regarda fixement l'abb, sourit d'une faon singulire; puis, s'tant remis crire, il dit au bout de quelques instants:--De la cire!... que j'appose mon sceau cette charte. L'abb s'empressa d'apporter ce qu'on lui demandait; Karl tira de son doigt un large anneau d'or, l'apposa sur la cire brlante, et dit:--Voici la charte de donation bien en rgle. --Gracieux seigneur,--s'cria l'abb en tendant les mains,--nous appellerons chaque jour sur vous la protection du ciel. --Grces te soient rendues, moine; les prires dsintresses doivent tre particulirement agrables au Tout-Puissant;--et se tournant vers le jeune chef, Karl lui dit:--Berthoald, par cette charte, je te fais comte au pays de Nantes, et te fais don toi, les hommes, de l'abbaye de Meriadek... L'abb resta ptrifi, Berthoald tressaillit de joie, et s'cria avec l'accent d'une profonde reconnaissance:--Karl, ta gnrosit ne se lasse donc pas? --Non, mon vaillant! pas plus que ton bras ne se lasse la bataille... Et maintenant cheval, cheval! mon noble comte. Si l'abbaye de Meriadek est un couvent de tonsurs et qu'il se trouve sa tte quelque abb batailleur qui refuse de te faire place, tu as ton pe, tes hommes ont leurs lances; si c'est un couvent de femmes, et que les nonnaines soient jeunes et jolies, tes braves et toi, vous pourrez, de par le diable...--Karl n'acheva pas, car, ce moment, des pas prcipits se firent entendre derrire la porte; elle s'ouvrit brusquement, et Septimine, entrant, ple, pouvante, le visage baign de larmes, les cheveux dnous, se jeta aux pieds de l'abb en criant:--Grce! mon pre, grce!... Presque aussitt deux esclaves, arms de fouets et portant la main des trousseaux de corde, arrivrent, en courant, sur les pas de la jeune fille; mais ils s'arrtrent respectueusement la porte. Septimine tait si belle, si touchante, ainsi plore, suppliante, que Berthoald resta frapp d'admiration, et ressentit soudain pour cette infortune un intrt inexprimable; Karl lui-mme ne put s'empcher de s'crier:--Foi de Marteau! la jolie fille! moine, tu choisis tes esclaves en connaisseur! --Que viens-tu faire ici?--s'cria brutalement le pre Clment, furieux d'avoir vu la donation lui chapper; puis, se retournant vers les deux esclaves, immobiles au seuil de la porte:--Pourquoi ne l'avez-vous pas encore chtie, cette misrable? --Mon pre... nous allions la dpouiller de ses vtements pour l'attacher au chevalet malgr sa rsistance, lorsqu'elle nous a chapp. --Oh! mon pre,--s'cria Septimine d'une voix suffoque par les sanglots, et tendant vers l'abb ses mains suppliantes,--faites-moi mourir, mais pargnez-moi tant de honte... --Seigneur,--s'cria le pre Clment,--c'est cette esclave qui voulait faire vader le jeune prince! Double sclrate!... c'est toi qui es cause de tous nos maux! c'est nous que l'on punit de ton complot! tu le payeras cher. Qu'on l'emmne,--ajouta-t-il, de plus en plus courrouc, en se tournant vers les esclaves,--qu'on la chtie sur l'heure! Les esclaves firent un pas dans la chambre; mais Berthoald, les arrtant d'un geste menaant, s'approcha de Septimine, et, lui tendant la main:--Ne crains rien, pauvre enfant; Karl, le chef des Franks, ne souffrira pas que tu sois chtie. La jeune fille, n'osant encore se relever, tourna son charmant sage vers Berthoald, et resta non moins frappe de la gnrosit du jeune homme que de sa beaut. En ce moment, leurs regards se rencontrrent; Berthoald ressentit une motion profonde, tandis que Karl disait la _Coliberte_:--Allons, je te fais grce..., mais pour quoi diable, ma fille, te mles-tu de faire vader ce royal marmot? --Hlas! seigneur, il est si malheureux! Mon pre et ma mre ont t, comme moi, apitoys: voil tout notre crime... Seigneur, je vous le jure sur le salut de mon me...--Et les sanglots touffrent la voix de la jeune fille; elle ne put qu'ajouter en joignant les mains:--Grce! grce! pour mon pre, pour ma mre! --Voil que tu pleures encore suffoquer,--dit Karl, touch, malgr sa rudesse, de tant de jeunesse, de douleur et de beaut.--Si l'on veut aussi chtier ton pre et ta mre, je le dfends. --Seigneur... on veut me vendre et me sparer d'eux... --Qu'est-ce dire, moine?--demanda Karl l'abb, tandis que Berthoald, sentant chaque instant s'augmenter son trouble, son admiration et sa piti, ne pouvait dtacher ses regards de Septimine. --Seigneur, voici le fait,--reprit le pre Clment:--j'ai ordonn qu'aprs avoir t chtis, ces trois esclaves, le pre, la mre et la fille, seraient vendus et emmens hors de ce couvent; un de ces marchands d'esclaves qui courent le pays est venu justement ce matin me proposer deux charpentiers dont nous avons besoin; je lui ai offert en troc cette jeune fille, ainsi que son pre et sa mre; mais Mardoche a refus l'change. --Mardoche!--s'cria involontairement Berthoald, dont les traits, soudain plissants, exprimrent autant de crainte que d'anxit,--ce juif ici!... --Que diable as-tu?--dit Karl au jeune homme,--te voil blanc comme ton manteau. Berthoald tcha de vaincre l'motion qui le trahissait, baissa les yeux, et rpondit d'une voix altre:--L'horreur que m'inspirent ces juifs maudits est si grande... que je ne peux les voir, ou seulement entendre prononcer leur nom sans frissonner malgr moi.--En disant ces mots, Berthoald prit vivement son casque, qu'il avait dpos sur la table, et le remit sur sa tte, l'enfonant le plus possible, afin que la visire cacht, du moins, le haut de son visage. --Je comprends ton horreur des juifs,--reprit Karl;--les araignes me causent le mme dgot; pourtant je ne suis point une femmelette... Mais continue, moine! --Mardoche consent s'accommoder de la Coliberte, dont il a le placement; mais il ne veut ni du pre ni de la mre: je lui ai donc vendu cette fille, me rservant le droit de la faire chtier avant de la livrer; je vendrai ses parents un autre marchand. --Seigneur!--s'cria Septimine en fondant de nouveau en larmes,--c'est une cruelle condition que l'esclavage; mais il semble moins dur lorsqu'on le subit avec ceux qu'on aime... --Le march est conclu,--dit l'abb;--Mardoche m'a donn des arrhes, il a ma parole, il attend ici la Coliberte. En entendant dire que le juif se trouvait prs de l, Berthoald tressaillit de nouveau, et ramena le capuchon de son long manteau blanc arabe par-dessus son casque, de sorte que ses traits taient entirement cachs; puis, s'adressant au chef des Franks d'une voix prcipite, comme s'il avait hte de sortir de l'abbaye:--Karl, avant que je te quitte, pour longtemps peut-tre, mets le comble ta gnrosit envers moi; rends la libert au pre et la mre de cette pauvre enfant, rachte-la au juif, qu'elle ne soit plus spare de sa famille. Si elle a t coupable, la piti seule l'a gare. Tu vas placer ici des guerriers vigilants; l'vasion du petit prince ne sera plus craindre. Pardonne ces pauvres gens et rends-les libres... Septimine, entendant les paroles compatissantes et mues de Berthoald, leva vers lui son visage, empreint d'une reconnaissance ineffable. --Sois satisfait; Berthoald,--dit Karl,--relve-toi, ma fille; cette abbaye, o je veux tablir mes guerriers, comptera trois esclaves de moins; mais je n'aurai rien refus l'un de mes plus vaillants chefs. --Tiens, mon enfant,--dit le jeune homme en mettant plusieurs pices d'or arabes dans la main de la Coliberte:--Voil pour vous aider vivre, toi, ton pre et ta mre. Sois heureuse! bnis la gnrosit de Karl, et souviens-toi quelquefois de moi. Septimine, par un mouvement suprieur sa volont, saisit la main que lui tendait Berthoald, et, sans prendre les pices d'or qu'il lui offrait et qui roulrent sur le plancher, elle baisa la main du jeune homme avec une reconnaissance si passionne, qu'il sentit ses yeux, malgr lui, mouills de larmes. Karl s'en aperut, et cria en riant de son gros rire germanique:--Foi de Marteau! je crois qu'il pleure!... quelle femmelette! Berthoald profita de ces paroles de Karl pour rabaisser davantage encore le capuchon de son manteau, et cacher ainsi presque entirement ses traits. Aussi Karl lui dit:--Tu as raison de rabattre ton capuchon sur ton nez: c'est sans doute pour cacher tes larmes? --Je ne te donnerai pas longtemps le spectacle de ma faiblesse, Karl... Tu m'as dit tout l'heure: cheval! Permets-moi de me mettre en route l'instant avec mes hommes pour l'abbaye de Meriadek. --Va... mon bon compagnon de guerre, j'excuse ton impatience. Sois vigilant! exerce journellement tes hommes; qu'ils soient prts, ainsi que toi, se rendre mon premier appel, ou peut-tre aller, sous tes ordres, attaquer et dompter enfin ces damns Bretons, qui, depuis Clovis, rsistent nos armes... Te voil comte au pays de Nantes, prs des frontires de cette Armorique endiable. L, ta loyale et brave pe pourra me rendre de tels services, que ce soit moi, Karl, qui devienne ton oblig... Au revoir! Heureux voyage et grasse abbaye je te souhaite, mon vaillant! Berthoald, grce au capuchon qui voilait presque entirement ses traits, put cacher sa cruelle angoisse lorsqu'il entendit Karl lui dire qu'un jour peut-tre il lui donnerait l'ordre d'aller combattre les Bretons, toujours indompts; il flchit le genou devant le chef des Franks, et sortit en proie une telle anxit, qu'il n'eut pas un dernier regard pour Septimine la Coliberte, qui, toujours agenouille au milieu des pices d'or sarrasines parses autour d'elle, ne quittait pas des yeux son librateur, qui sortit prcipitamment. Le jeune chef traversait la cour de l'abbaye pour aller reprendre son cheval, lorsqu' l'angle d'un mur il se trouva face face avec un petit homme barbe grise et pointue. C'tait le juif Mardoche. Berthoald tressaillit, passa rapidement; mais, quoiqu'il et autant que possible cach ses traits sous le capuchon de son manteau, ses yeux rencontrrent le regard perant du juif qui, ne semblant nullement surpris, sourit d'un air sardonique, tandis que le jeune chef s'loigna rapidement, de plus en plus dsireux de quitter l'abbaye de Saint-Saturnin. CHAPITRE II. L'abbaye de Meriadek.--Les esclaves orfvres.--Vie d'une abbesse au huitime sicle.--Etat et redevance des colons et des esclaves.--Punitions.--La chair vive et l'pervier.--Broute-Saule.--L'atelier.--Le meurtre et le souper.--L'inondation.--Les fugitifs.--Les frontires de l'Armorique. Un atelier d'orfvrerie est agrable voir pour l'artisan, libre ou esclave, qui a vieilli dans la pratique de ce bel art, illustr par loi, le plus clbre des orfvres gaulois. L'oeil se repose avec plaisir sur le fourneau incandescent, sur le creuset o bouillonne le mtal en fusion, sur l'enclume qui semble tre d'argent veine d'or, tant on a battu sur elle de l'argent et de l'or; l'tabli, garni de ses limes, de ses marteaux, de ses doloires, de ses burins, de ses polissoirs de sanguine et d'agate, n'est pas moins agrable l'oeil; ce sont encore les moules d'argile o se verse le mtal fondu, et et l, sur des tablettes, quelques modles en cire, emprunts aux dbris de l'art antique, retrouvs parmi les ruines de la Gaule romaine; il n'est pas jusqu'au choc des marteaux, jusqu'au grincement des limes, jusqu'au bruit haletant du soufflet de la forge, qui ne soit une musique douce l'oreille de l'artisan qui a vieilli dans le mtier. Telle est la passion de l'art, que parfois l'esclave oublie sa servitude pour ne songer qu'aux merveilles qu'il fabrique pour ses matres. L'abbaye de Meriadek avait, ainsi que les riches couvents de la Gaule, son petit atelier d'orfvrerie; un vieillard de quatre-vingts ans et plus surveillait les travaux de quatre jeunes apprentis, esclaves comme lui, et runis dans une salle basse vote, claire par une fentre cintre, garnie de barreaux de fer, qui s'ouvrait sur un foss rempli d'eau, le couvent ayant t bti au milieu d'une espce de presqu'le, entoure d'tangs immenses. La forge s'adossait l'un des murs dans l'paisseur duquel tait creus une sorte de petit caveau; l'on y descendait par plusieurs marches, il contenait la provision de charbon ncessaire aux travaux. Le vieil orfvre, la figure et aux mains noircies par la fume de la forge, portait une souquenille demi cache par un large tablier de cuir, et ciselait avec amour une crosse abbatiale en argent: --Pre Bonak,--dit un des jeunes esclaves au vieillard,--voici le huitime jour que notre camarade leuthre ne vient pas l'atelier... o peut-il tre? --Dieu le sait, mes enfants... mais, croyez-moi, parlons d'autre chose. --Je suis moiti de votre avis, vieux pre, car, propos d'leuthre, j'ai autant envie de parler que de me taire. Je sais un secret; il me brle la langue, et je crains qu'on me la coupe, si je bavarde. --Alors, mon garon,--reprit le vieillard en ciselant toujours son orfvrerie,--garde ton secret, c'est prudent. Mais les jeunes gens, plus curieux que le vieillard, firent tant d'instances auprs de leur compagnon que, vaincu par leurs prires, il leur dit:--Avant-hier... c'tait le septime jour de la disparition d'leuthre, j'tais all reporter, par ordre du pre Bonak, un bassin d'argent dans l'intrieur de l'abbaye. La tourire me dit d'attendre pendant qu'elle va s'enqurir s'il n'y a pas de pices d'argent nettoyer. Rest seul, pendant l'absence de la tourire, j'ai la curiosit de monter sur un escabeau afin de regarder par une petite fentre trs-leve donnant sur le jardin, du monastre. L, qu'est-ce que je vois? ou plutt qu'est-ce que je crois voir? car il y a de ces ressemblances si frappantes... --Eh bien!--dirent les jeunes gens,--qu'as-tu vu dans ce jardin? --J'ai vu l'abbesse, reconnaissable sa taille leve, marchant entre deux nonnes, l'un de ses bras appuy sur l'paule de chacune d'elles. --Ne dirait-on pas qu'elle a prs de cent ans, comme le pre Bonak, notre abbesse? elle qui monte cheval comme un guerrier! elle qui chasse au faucon, elle dont la lvre est ombrage d'une petite moustache rousse, ni plus ni moins que celle d'un jouvenceau de dix-huit ans. --Ce n'tait point par faiblesse, mais sans doute par tendresse que l'abbesse s'appuyait ainsi sur ses deux nonnes: l'une d'elles ayant march sur sa robe, au moment o je traversais la cour, fait un faux pas, trbuche, se retourne, et je reconnais, ou je crois reconnatre, devinez qui... leuthre... --Habill en nonne? --Habill en nonne... --Allons donc... tu rvais. --Pourtant,--reprit un autre esclave moins incrdule,--il faut dire que notre camarade n'a pas encore dix-huit-ans, et que son menton est aussi imberbe que celui d'une jeune fille. --Et je soutiens, moi, que si cette nonne n'est pas leuthre, c'est sa soeur... s'il a une soeur. --Et je vous dis, moi,--ajouta le vieil orfvre avec une impatiente anxit,--je vous dis, moi, que vous tes des oisons, et que si vous voulez aller au chevalet faire de nouveau connaissance avec les lanires du fouet, vous n'avez qu' tenir des propos pareils. --Mais, pre Bonak... --Je comprends qu'en travaillant l'on jase; mais quand les paroles se peuvent traduire en coups de fouet sur l'chine, l'entretien me semble mal choisi. Ne savez-vous pas, comme moi, que l'abbesse... --Est endiable, pre Bonak. --Encore! Mais vous voulez donc qu'il ne vous reste pas un morceau de peau sur le dos! --Et de quoi jaser, pre Bonak, sinon de ses matres? --Tenez,--dit le vieillard, voulant dtourner l'entretien qu'il trouvait, avec raison, dangereux pour ces jeunes gens,--je vous ai souvent promis de vous parler de mon illustre matre en orfvrerie, la gloire des artisans de la Gaule, une bonne gloire, celle-l... car elle n'a cot de sang ni de larmes personne... --Il s'agit du bon _loi_, pre Bonak, l'ami du _bon_ roi Dagobert? --Dites le bon _loi_, mes enfants, car jamais homme n'a t meilleur; mais ne dites pas le _bon_ roi Dagobert, car ce roi faisait gorger ceux qui lui dplaisaient, et avait un srail comme en ont maintenant les kalifes des Arabes. Donc, mes enfants, le bon loi tait n, vers 588, Catalacte, petite ville des environs de Limoges. Ses parents taient libres, mais d'une condition obscure et pauvre. --Pre Bonak, si loi est n en 588, sa naissance date donc d'environ cent cinquante ans? --Oui, mes enfants, puisque nous sommes bientt en 738. --Et vous l'avez connu?--dit un des jeunes gens avec un sourire d'incrdulit,--vous l'avez connu, le bon loi? --Certes, je l'ai connu, puisque j'ai bientt quatre-vingt-seize ans et qu'il est mort le sicle dernier, en 659, il y a prs de quatre-vingts ans de cela. --Vous tiez tout jeune alors? --J'avais seize ans et demi la dernire fois que je l'ai vu, et mes souvenirs me sont encore prsents... Mais, pour revenir au bon loi, son pre s'appelait _Eucher_ et sa mre _Terragie_. Eucher, remarquant que son fils, tout enfant, machinait toujours de petites figures ou de petits ustensiles en bois d'un joli dessin, l'envoya comme apprenti chez un habile orfvre de Limoges, nomm matre _Abbon_, qui, cette poque, dirigeait aussi pour le fisc l'atelier des monnaies dans la ville de Limoges. Aprs s'tre tellement perfectionn dans son art, qu'il dpassa son matre en quelques annes, loi quitta son pays et sa famille, laissant aprs lui de grands regrets, car tout le monde l'aimait pour sa gaiet, sa douceur, et son excellent coeur, il alla chercher fortune Paris, l'un des sjours des rois franks. loi tait recommand par son ancien matre un certain _Bobbon_, orfvre et trsorier de Clotaire II. Ce Bobbon ayant pris notre loi comme ouvrier, remarqua bientt son talent. Un jour, le roi Clotaire II voulut avoir un sige d'or massif, travaill avec art, et enrichi de pierres prcieuses. --Un sige d'or massif, pre Bonak! quelle magnificence! --Hlas! mes enfants, l'or ne cotait aux rois franks que la peine de le prendre en Gaule, et ils ne s'en faisaient point faute. Clotaire II eut donc la fantaisie de possder un sige d'or; mais personne, dans les ateliers du palais, n'tait capable d'accomplir une pareille oeuvre. Le trsorier Bobbon, connaissant l'habilet d'loi, lui proposa de se charger de ce travail. loi accepta, se mit la forge, au creuset, et avec la grande quantit d'or qu'on lui avait donne pour orner un seul sige, il en fit deux. Portant alors au palais le sige qu'il a achev, il cache l'autre... --Ah! ah!--dit en riant l'un des jeunes esclaves,--le bon loi faisait comme les meuniers, il tirait de son sac deux moutures... --Attendez, mes enfants, attendez, avant de porter votre jugement. Clotaire II, merveill de l'lgance et de la dlicatesse du travail de l'artisan, ordonne aussitt de le rcompenser largement... Alors loi montre Bobbon le second sige qu'il avait ouvrag, en disant: Voici quoi, afin de ne rien perdre, j'ai employ le restant de ton or. --Vous aviez raison, pre Bonak, nous nous tions trop hts de juger le bon loi. --Ce trait de probit, si honorable pour le pauvre artisan, mes enfants, fut l'origine de sa fortune. Clotaire II voulut se l'attacher comme orfvre. Alors loi fit ses plus beaux ouvrages: c'taient des vases d'or cisels, enrichis de rubis, de perles et de diamants; des meubles d'argent massif d'un dessin admirable, rehausss de pierres dures; c'taient encore des reliquaires, des patres, des botes vangile, travailles jour et incrustes d'escarboucles... J'ai vu le calice d'or maill, de plus d'un pied de haut, qu'il fit pour l'abbaye de Chelles: c'tait un miracle d'mail et d'or. --Cela blouit, rien que de vous entendre parler de ces beaux ouvrages, pre Bonak. --Ah! mes enfants! cette salle ne contiendrait pas les chefs-d'oeuvre de cet artisan, la gloire de l'orfvrerie gauloise; les monnaies qu'il a frappes comme montaire de Clotaire II, de Dagobert et de Clovis II, sont admirables de relief: ce sont des _tiers de sou d'or_ d'une superbe empreinte... Enfin, que vous dirai-je, mes enfants? loi russissait dans tous les genres d'orfvrerie; il excellait, comme les orfvres de Limoges, dans l'incrustation des maux et l'enchssement des pierres fines; il excellait encore, comme les orfvres de Paris, dans la statuaire d'or et d'argent au marteau; il ciselait les bijoux aussi dlicatement que les orfvres de Metz, et les toffes tisses de fils d'or, que l'on fabriquait sous ses yeux, d'aprs ses dessins, taient non moins magnifiques que celles de Lyon. Mais aussi, mes enfants, quel rude travailleur que le bon loi! toujours sa forge au point du jour, toujours le tablier de cuir aux reins, la lime, le marteau ou le burin la main, souvent il ne quittait son atelier qu' une heure avance de la nuit, aid surtout par l'un de ses apprentis de prdilection, Saxon d'origine, et nomm _Thil_. Je l'ai connu ce Thil, il tait bien vieux alors. --loi n'tant pas esclave, et jouissant des fruits de son travail, a d devenir trs-riche, pre Bonak? --Oui, mes enfants, trs-riche; car Dagobert, succdant Clotaire II, son pre, garda loi pour orfvre; mais le bon loi, se souvenant de sa dure condition d'artisan, et du sort cruel des esclaves qui avaient souvent t ses compagnons de travail, dpensait, lorsqu'il fut riche, tout son gain au rachat des esclaves; il en dlivrait quelquefois vingt, trente, cinquante en un jour; souvent mme il allait Rouen acheter des cargaisons entires de captifs des deux sexes, qu'on amenait de tous pays en cette cit fameuse par son march de chair humaine. On voyait parmi ces malheureux des Romains, des Gaulois, des Anglais, mme des Maures; mais surtout des Saxons. S'il arrivait que le bon loi n'et pas assez d'argent pour acheter les esclaves, il leur donnait, pour soulager leur misre, tout ce qu'il possdait. --Que de fois, sa bourse puise,--me disait Thil, son apprenti favori,--j'ai vu mon matre vendre son manteau, sa ceinture, et jusqu' sa chaussure.--Mais il faut vous dire, mes enfants, que ce manteau, cette ceinture, cette chaussure, taient brods d'or, souvent enrichis de perles; car le bon loi, qui ornait les vtements des autres, se plaisait aussi orner ses habits, et, dans sa jeunesse, il allait toujours magnifiquement vtu. --C'tait bien le moins qu'il se part, lui qui parait autrui. Ce n'est pas comme nous, qui travaillons l'or et l'argent et ne quittons jamais nos haillons. --Mes pauvres enfants, nous sommes esclaves, tandis qu'loi avait le bonheur d'tre libre; mais de cette libert il usait pour le bonheur de son prochain. Il avait autour de lui plusieurs serviteurs qui l'adoraient; j'en ai connu quelques-uns qui se nommaient _Bauderic_, _Tituen_, _Buchin_, _Andr_, _Martin_ et _Jean_. Vous voyez que le vieux Bonak ne manque pas de mmoire; mais comment ne pas se rappeler tout ce qui touche le bon loi? --Savez-vous, matre, que c'est un honneur pour nous, pauvres esclaves-orfvres, d'avoir eu un tel homme dans notre tat? --Si c'est un honneur, mes enfants! certes, il faut nous en enorgueillir. Imaginez-vous donc que la rputation de charit du bon loi tait si grande, si grande! que l'on connaissait son nom dans toute la Gaule, et en d'autres pays encore. Les trangers tenaient honneur de visiter cet orfvre, la fois si grand artiste et si grand homme de bien. Aussi, lorsqu' Paris l'on demandait sa demeure, le premier passant rpondait: Tu veux savoir o loge le bon loi? va l'endroit o tu trouveras le plus grand nombre de pauvres rassembls, c'est l qu'il demeure[A]. --Oh! le bon loi!--dit l'un des jeunes gens, les yeux humides de larmes.--Oh! le bon loi! le bien nomm! --Oui! mes amis! car il tait aussi actif pour la charit que pour le travail. Le soir, l'heure du repas, il envoyait ses serviteurs de diffrents cts pour rassembler ceux qui souffraient de la faim et les voyageurs malheureux. On les lui amenait, il leur donnait manger; remplissant auprs d'eux l'office d'un serviteur, il dbarrassait les uns de leurs fardeaux, rpandait de l'eau tide sur les mains des autres, versait le vin dans les coupes, rompait le pain, tranchait la viande, la distribuait; puis, aprs avoir ainsi servi chacun avec une joie douce, il allait s'asseoir sur un sige; seulement alors il prenait sa part du repas qu'il offrait ces pauvres gens. --Et quel visage avait-il, pre Bonak, ce bon loi? on aime se figurer un tel homme. --Il tait grand de taille et avait le visage color. Dans sa jeunesse, m'a dit Thil, son apprenti, sa chevelure noire bouclait naturellement; sa main, quoique endurcie par le marteau, tait blanche et bien faite; il y avait quelque chose d'anglique dans son visage: son regard loyal tait cependant rempli de finesse. --C'est ainsi, pre Bonak, que j'aime me le reprsenter, vtu de ses magnifiques habits, qu'il vendait souvent pour racheter des esclaves. --Lorsque l'ge vint, le bon loi, renonant toute magnificence, ne porta plus qu'une robe de laine grossire avec une corde pour ceinture... Vers quarante ans, il fut nomm vque de Noyon. --Lui... vque? --Oui, mes enfants... Afflig de voir tant de cupides et mchants prlats dvorer le bien des pauvres qu'il aimait tant, le bon loi demanda au roi l'vch de Noyon, se disant que cet vch serait au moins gouvern selon la douce morale de Jsus, et il la pratiqua jusqu' la fin de sa vie, sans renoncer son art; il fonda plusieurs monastres o il tablit de grands ateliers d'orfvrerie, sous la direction des apprentis qu'il avait forms dans l'abbaye de Solignac, entre autres, en Limousin. Ce fut l, mes enfants, que je fus conduit esclave seize ans, aprs beaucoup de vicissitudes; car je suis n en Bretagne... dans cette Bretagne encore libre aujourd'hui, et que je ne reverrai plus, quoique cette abbaye ne soit pas trs-loigne du berceau de ma famille.--Et le vieillard, qui n'avait pas jusqu'alors discontinu de travailler la crosse abbatiale qu'il ciselait, laissa tomber sur ses genoux la main qui tenait son burin. Pendant quelques instants il resta muet et pensif; puis se rveillant bientt, comme en sursaut, il reprit, s'adressant aux jeunes esclaves, tonns de son silence:--Mes enfants, je me suis laiss entraner malgr moi des souvenirs la fois doux et amers pour mon coeur... Que vous disais-je? --Vous nous disiez, pre Bonak, que vous aviez t conduit esclave seize ans l'abbaye de Solignac, en Limousin. --Oui... et c'est l o, pour la premire fois, je vis ce grand artisan. Chaque anne, il quittait Noyon pour venir visiter ce monastre. Il y avait tabli, comme abb, Thil le Saxon, son ancien apprenti, qui dirigeait l'atelier d'orfvrerie. Il tait bien vieux alors, le bon loi; mais il aimait venir l'atelier surveiller et diriger nos travaux. Souvent il prenait de nos mains la lime et le burin pour nous montrer la manire de nous en servir, et cela si paternellement, que tous les coeurs taient lui. Ah! c'tait le bon temps... Les esclaves ne pouvaient quitter les terres du monastre, mais ils taient aussi heureux qu'on peut l'tre en servitude; car, chaque visite, loi s'enqurait d'eux, pour savoir s'ils taient doucement traits; mais aprs la mort du bon loi, le pre des pauvres et des esclaves, tout changea. Le vieil orfvre en tait l de son rcit, lorsque la porte de l'atelier s'ouvrit, et deux nouveaux personnages entrrent: l'un tait le seigneur Ricarik, intendant de l'abbaye, Frank figure basse et dure; l'autre tait _Septimine la Coliberte_, de qui Berthoald, plusieurs jours auparavant, avait demand et obtenu la libert, ainsi que celle de sa famille. Depuis son dpart de l'abbaye de Saint-Saturnin, la pauvre enfant tait presque mconnaissable, tant elle avait souffert et pleur; elle suivait l'intendant silencieuse et confuse. --Notre sainte dame l'abbesse Mroflde t'envoie cette esclave,--dit Ricarik au vieil orfvre en lui dsignant du geste Septimine, qui, honteuse de se trouver parmi ces jeunes gens, n'osait lever les yeux.--Mroflde l'a achete hier au juif Mardoche... Il faut que tu apprennes cette fille nettoyer les bijoux; notre sainte abbesse la conservera prs d'elle pour cet emploi. Il faut que dans un mois, au plus tard, cette esclave soit dresse ce service, sinon elle sera chtie et toi aussi. ces mots, la Coliberte tressaillit, et pour la premire fois elle osa lever les yeux sur le vieillard, qui, s'approchant d'elle, lui dit avec bont:--Ne craignez rien, mon enfant; avec un peu de bon vouloir de votre part nous pourrons satisfaire aux dsirs de notre sainte abbesse. Vous travaillerez l, prs de moi, et je vous donnerai tous mes soins... Pour la premire fois, depuis longtemps, les traits de la jeune fille exprimrent d'autres sentiments que ceux de la crainte et du chagrin. Elle leva timidement les yeux sur Bonak, et, frappe de la douceur de ses traits vnrables, elle lui dit avec l'accent d'une profonde reconnaissance:--Oh! merci, bon pre! merci! d'avoir ainsi piti de moi. Tandis que les apprentis changeaient voix basse quelques remarques sur la beaut de leur nouvelle compagne de travail, Ricarik, qui portait sous son bras un coffret, dit au vieillard:--Je t'apporte de l'or et de l'argent pour fabriquer la ceinture que tu sais, ainsi que le vase de forme grecque; notre dame Mroflde est impatiente de possder ces deux objets. --Ricarik, je vous l'ai dit, ce que vous m'avez dj apport, soit en morceaux, soit en sous d'or et d'argent, ne suffit point; tout est l dans le coffre de fer, dont, ainsi que moi, vous avez la clef. Il faudrait de plus, pour parfaire une de ces belles ceintures d'or, pareille celles que j'ai vu fabriquer dans les ateliers fonds par l'illustre loi, il faudrait une vingtaine de perles et pierreries. --J'ai ici dans ce sac et cette cassette autant d'or, d'argent et de pierreries qu'il t'en faudra... tiens...--Et Ricardik versa d'abord sur l'tabli du vieil orfvre le contenu d'un sac de sous d'argent, puis il tira de la cassette un assez grand nombre de sous d'or, plusieurs lames, aussi d'or, bossues, comme si elles eussent t arraches de l'endroit qu'elles ornaient, et enfin, un reliquaire d'or enrichi de pierreries.--Auras-tu ainsi suffisamment d'or et de pierreries? --Je le crois; ces pierreries sont superbes... ce reliquaire est orn de rubis sans pareils. --Ce reliquaire, donn notre sainte abbesse, contient un pouce de _Saint-Loup_. --Ricarik, lorsque j'aurai dchss les rubis et fondu l'or du reliquaire, que ferai-je du pouce? --Quel pouce? --Le bienheureux pouce du bienheureux Saint-Loup, qui est l-dedans? --Eh! fais-en ce que tu voudras... porte-le en relique! --Alors, je vivrai deux cents ans au moins. --Qu'examines-tu l? --Ces sous d'argent: quelques-uns ne me semblent pas de bon aloi. --Quelque colon m'aura friponn... C'est aujourd'hui le jour o ils payent leur redevance; l'on dirait, quand ils donnent leur argent, qu'ils s'arrachent la peau. Malheureusement il est trop tard pour dcouvrir les fripons qui auront donn ces mauvais sous d'argent; mais, j'y songe, quelques colons sont en retard, ils viendront sans doute payer l'heure o les esclaves de l'abbaye apportent leur redevance en nature, tu seras l, tu examineras les pices d'argent, et malheur au larron qui donnerait une pice de mauvais aloi! --Je ferai selon votre volont... Nous allons serrer ces mtaux prcieux et les pierreries dans le coffre de fer, en attendant que je les mette en oeuvre. --Cela me fait songer qu'hier je n'ai point visit le coffre. Pendant que le Frank, ayant ouvert le coffre, examinait son contenu, le vieil orfvre, se rapprocha des jeunes apprentis et leur dit voix basse:--Mes enfants, jusqu'ici j'ai toujours pris votre dfense contre nos matres, palliant ou cachant vos fautes, afin de vous pargner des chtiments quelquefois mrits... --C'est vrai, pre Bonak. --En retour, je vous demande de traiter comme une soeur cette pauvre enfant qui est l toute tremblante. Je vais sortir avec l'intendant durant une heure peut-tre, promettez-moi d'tre rservs en vos propos pendant mon absence: ne confusionnez pas cette jeune fille. Que le chagrin qu'elle semble prouver vous la rende respectable... --Ne craignez rien, pre Bonak, nous ne dirons rien qu'une nonne ne puisse entendre. --Cela ne me suffit point du tout; promettez-moi de ne dire que ce que vous diriez devant votre mre. --Nous vous le promettons, matre Bonak. Cet entretien avait eu lieu l'autre bout de l'atelier, tandis que Ricarik inventoriait le contenu du coffre. Le vieillard revint alors prs de Septimine, et lui dit demi-voix:--Mon enfant, je vais vous quitter pendant quelques instants; mais, rassurez-vous, ces jeunes gens vous traiteront en soeur. peine Septimine avait-elle remerci le vieillard par un regard rempli de gratitude, que l'intendant dit en fermant le coffre:--Et l'on n'a pas de nouvelles d'Eleuthre, ce fuyard? Le vieil orfvre fit un signe d'intelligence aux esclaves qui avaient tous lev la tte au moment o le nom d'Eleuthre avait t prononc; tous se remirent leurs travaux, tandis que le vieillard disait l'intendant:--Vous le voyez, Ricarik, rien ne manque dans le coffre. --Tout esclave est larron... s'il ne drobe rien, ce n'est pas l'envie de voler qui lui manque.--Puis refermant le coffre:--Ainsi donc aucune nouvelle de cet Eleuthre? --Aucune. --Que peut-il tre devenu? --Nous ne savons. --Cette disparition doit cependant vous tonner, vous autres?--dit Ricarik en promenant son regard perant sur les apprentis. --Il aura trouv moyen de s'enfuir,--dit le jeune garon qui avait cru reconnatre Eleuthre dans le clotre;--il avait depuis longtemps l'ide de se sauver. --Oui, oui,--rptrent les deux autres apprentis,--Eleuthre nous avait toujours dit qu'il voulait se sauver. --Ah! il vous l'avait dit? --Oui, seigneur Ricarik. --Et pourquoi ne m'en avez-vous pas instruit, chiens d'esclaves?--s'cria l'intendant.--Vous tes donc ses complices? Les jeunes gens restrent cois, les yeux baisss. Le Frank ajouta: --Ah! vous avez gard le silence! votre chine vous cuira! --Ricarik,--reprit le vieil orfvre,--ces jeunes gens babillent comme des geais, et m'ont pas plus de cervelle que ces oisillons... Eleuthre a souvent dit comme tant d'autres: Ah! que je voudrais donc courir les champs au lieu d'tre tenu l'atelier de l'aube au soir! Voil ce que ces garons appellent ses confidences; pardonnez-leur donc; de plus, songez-y, notre sainte dame Mroflde est impatiente d'avoir la ceinture et le vase; or, si vous faites chtier mes apprentis, ils passeront plus de temps se frotter l'chine qu' manier la lime et le marteau, et notre travail n'avancera gure. --Soit, ils seront chtis plus tard, car il faut non-seulement que toi et eux vous travailliez le jour, mais encore la nuit: le jour vous faonnerez l'or et l'argent; la nuit vous fourbirez le fer. --Que voulez-vous dire? --Ce soir on apportera ici des armes que j'ai envoy acheter Nantes. --Des armes!--dit le vieillard fort surpris,--des armes! les Arabes menacent-ils encore le coeur de la Gaule? --Vieillard, on t'enverra ce soir des armes, veille ce que les lances soient bien aiguises, les pes bien affiles, les haches bien tranchantes; ne t'inquite pas du reste. Mais voici l'heure o les esclaves apportent leurs redevances; les colons retardataires sont sans doute avec eux pour payer leur redevance en argent. Suis-moi, afin de vrifier si ces larrons ne me donnent point de pices de mauvais aloi. Bonak, avant de quitter Septimine, lui dit tout bas:--Rassurez-vous, mon enfant, je reviens bientt.--Puis passant auprs de l'tabli des apprentis, il ajouta:--Tout l'heure je vous ai encore sauvs des lanires. Songez votre promesse: soyez rservs l'gard de cette jeune fille. Le vieil orfvre quittant l'atelier avec Ricarik, le suivit sous un immense hangar situ au dehors de l'abbaye. L taient dj runis presque tous les esclaves et colons qui apportaient au monastre leurs redevances. Il y avait ainsi par an quatre jours fixs pour le payement des grandes redevances. ces poques les produits des terres, si pniblement cultives par les Gaulois, affluaient l'abbaye; l'abondance et l'oisivet rgnaient ainsi dans ce saint lieu comme dans tant d'autres monastres, tandis que les populations asservies qui, par leur crasant labeur, produisaient seules cette abondance, peine abrites sous des masures de boue et de roseaux, vivaient au milieu d'une misre atroce, accables de charges de toutes sortes. Le vieil orfvre et l'intendant de l'abbaye de Meriadek se rendirent donc dans l'immense hangar o taient runies toutes les richesses varies d'une terre fconde, richesses qui auraient pu assurer le bien-tre de ceux qui les avaient cres force de sueurs et de privations; pourtant ceux-l venaient religieusement, dans leur soumission catholique, augmenter le superflu de la fainantise abbatiale en se privant du ncessaire. Rien n'tait la fois plus triste et plus anim que ce tableau d'un jour de redevance: ces hommes des champs, peine vtus, esclaves ou colons, dont la maigreur trahissait l'infortune, arrivaient, portant sur leurs paules ou charroyant les produits les plus nombreux et les plus varis. Au bruit tumultueux de la foule, se joignaient les blements des moutons et des veaux, le grognement des porcs, les beuglements des boeufs, le gloussement des volailles, animaux que les redevanciers apportaient ou amenaient vivants; d'autres ployaient sous le poids de grands paniers remplis d'oeufs, de fromage, de beurre ou de gteaux de miel; d'autres roulaient des tonneaux de vin, conduits jusqu' l'abbaye sur des espces de traneaux; ailleurs on dchargeait des chariots de leurs pesants sacs de froment, de seigle, d'peautre, d'avoine ou de graine de moutarde. L s'amoncelaient le foin et la paille, plus loin s'empilait le bois de chauffage ou de charpente, tel que poutres, voliges, bardeaux (petites planchettes de chne pour couvrir les toits), chalas pour les vignes, pieux pour les cltures; les esclaves forestiers apportaient des daims et des sangliers, venaison destine tre fume; des colons amenaient en laisse des chiens courants pour la vnerie qu'ils devaient lever, ou tenaient en cage des faucons et des perviers qu'ils devaient dnicher pour la fauconnerie; d'autres, taxs un certain nombre de livres de fer et de plomb, ncessaires l'entretien des btiments de l'abbaye, apportaient ces mtaux; plus loin, c'taient des rouleaux de toile de lin, des ballots de laine ou de chanvre filer, d'immenses pices de serge tisse au mtier, des paquets de peaux de mouton, de boeuf ou de veau, corroyes, toutes prpares pour la main-d'oeuvre. Il y avait encore des redevanciers tenus de fournir une certaine quantit de livres de cire, d'huile, de savon, et jusqu' des torches de bois rsineux, des paniers, de l'osier, de la corde tisse, des haches, des cognes, des houes, des bches et autres instruments aratoires[B]. Ricarik s'tait assis dans l'un des coins du hangar, auprs d'une table, pour percevoir les taxes en argent des colons retardataires, tandis que plusieurs soeurs tourires du monastre, vtues de leurs robes noires et de leurs voiles blancs, allaient de groupe en groupe, tenant un parchemin o elles inscrivaient les redevances en nature. Le vieil orfvre, debout auprs de Ricarik, examinait l'un aprs l'autre les sous ou les deniers d'argent et de cuivre que donnaient en payement les redevanciers, et trouvait toute monnaie de bon aloi; il et craint d'exposer par son refus ces pauvres gens de mauvais traitements, car l'intendant tait un homme impitoyable. Les colons hors d'tat de payer ce jour-l formaient un groupe assez nombreux, attendant avec anxit l'appel de leurs noms; plusieurs taient accompagns de leurs femmes et de leurs enfants; ceux qui purent payer leur taxe s'tant acquitts, Ricarik appela haute voix Sbastien. Le colon s'avana tout tremblant; sa femme et ses deux enfants, aussi misrablement vtus que lui. --Non-seulement tu n'as cas pay ta redevance fixe vingt sous d'argent,--dit l'intendant,--mais, la semaine passe, tu as refus de charroyer des laines, des toiles de lin et des peaux corroyes, que l'abbesse envoyait vendre Rennes. --Hlas! seigneur, si je n'ai pas pay ma redevance, c'est que peu de temps avant la moisson l'ouragan a couch mes bls mrs. J'aurais pu en retirer quelque chose s'ils avaient t moissonns temps; mais les esclaves qui cultivent avec moi ont t requis cinq jours sur sept pour travailler aux nouvelles cltures du parc de l'abbaye et pour curer l'un des tangs. Seul, je ne pouvais moissonner le champ; de grandes pluies sont venues, le bl a germ sur terre, la rcolte a t perdue. Il me restait un champ d'peautre, moins maltrait par l'ouragan; mais ce champ avoisine la fort de l'abbaye, et les cerfs ont, comme l'an pass, ravag ma moisson sur pied. Ricarik haussa les paules et ajouta:--Tu dois en outre six charretes de foin, tu ne les as pas apportes; cependant les prairies du domaine que tu cultives sont excellentes; tu pouvais avec le surplus des six charretes te procurer de l'argent. --Hlas! seigneur, je ne vois jamais la premire coupe de ces prs; les troupeaux qui appartiennent en propre l'abbaye viennent patre sur mes terres ds le printemps; si, pour les garder, j'y mets des esclaves, tantt ils sont battus par ceux du monastre, tantt ils les battent; mais toujours leurs bras me font faute. De plus, vous le savez, seigneur, presque chaque jour amne sa redevance personnelle: aujourd'hui il nous faut aller faonner les vignes de l'abbaye: demain, labourer, herser, ensemencer ses terres, charroyer ses rcoltes, construire ses cltures; il a fallu, de plus, creuser des tranches dans la chausse des tangs, lorsque l'abbesse a craint de voir le couvent attaqu par des bandes errantes. Il nous a aussi fallu en ce temps-l faire le guet... Aussi, que voulez-vous, seigneur, lorsque sur trois nuits on est forc d'en veiller deux pour la sret de l'abbaye, et qu'il faut se remettre l'ouvrage ds l'aube, la fatigue est grande et le temps manque. --Et les charrois que tu as refuss? --Refus! non seigneur; lors du dernier charroi que mes chevaux ont d faire pour le service de l'abbaye, l'un d'eux a t fourbu par suite d'une charge trop lourde et d'un trop long trajet: il est mort... Il ne me restait qu'un cheval trs-chtif; lui seul pouvait-il traner le chariot pesamment charg de toiles, de peaux et de laines que l'on voulait me donner conduire? --Ainsi, tu n'as plus qu'un cheval? Comment cultiveras-tu tes terres? comment t'acquitteras-tu des redevances que tu dois et de celles de l'an prochain? --Hlas! seigneur, je suis dans un embarras cruel; j'ai amen ma femme et mes enfants que voici; ils se joignent moi pour vous implorer et vous demander la remise de ce que je dois; peut-tre l'avenir n'prouverai-je pas tant de dsastres coup sur coup. Et un signe du malheureux Gaulois, sa femme et ses enfants se jetrent aux pieds du Frank en l'implorant avec larmes. Alors il dit au colon:--Tu as sagement fait d'amener ici ta femme et tes enfants, tu m'pargnes la peine de les envoyer chercher. Je connais certain juif de Nantes, nomm Mardoche; il prte sur les personnes[C]; ta femme et tes deux enfants, dj en ge de travailler, peuvent valoir, eux trois, dix-huit vingt sous d'or, le juif en payera au moins dix comptant, sur lesquels je prlverai le prix du charroi que tu aurais d faire et le prix d'un bon cheval de trait que je t'achterai pour remplacer celui que tu as perdu... Lorsque tu rembourseras le juif de ses avances, il te rendra ta femme et tes enfants[D]. Le colon et sa famille avaient cout l'intendant avec une sorte de stupeur douloureuse; mais bientt ils clatrent en sanglots et en prires.--Seigneur,--disait le Gaulois,--vendez-moi, si vous le voulez, comme esclave, ma condition ne sera pas pire que celle o je vis; mais ne me sparez pas de ma femme et de mes enfants... Jamais je ne pourrai payer mes redevances arrires et rembourser le juif; je prfre l'esclavage avec les miens ma misrable vie de colon! --Assez! assez!...--dit Ricarik,--je tiens toi; tu es un bon cultivateur, mais tu as nourrir une famille trop nombreuse, cela te ruine... Lorsque tu n'auras subvenir qu' tes seuls besoins, tu pourras payer tes redevances, et le prt de Mardoche te mettra mme de continuer ta culture.--Et, s'adressant l'un de ses hommes:--Que l'on emmne la femme et les enfants de Sbastien... Justement le juif Mardoche se trouve ici. Bonak tcha d'apitoyer le Frank sur le sort de cette pauvre famille gauloise; ses supplications furent inutiles. Ricarik continuait d'appeler par leurs noms d'autres colons retardataires, lorsqu'on amena devant lui un jeune garon de dix-sept dix-huit ans, qui se dbattait vigoureusement contre ceux qui l'entranaient en s'criant courrouc:--Laissez-moi! laissez-moi! j'ai apport pour la redevance de mon pre trois faucons et deux autours pour le _perchoir_ de l'abbesse. Je les ai dnichs au risque de me briser les os... que voulez-vous de plus? --Ricarik,--dit l'un des deux esclaves de l'abbaye qui amenaient le jeune garon,--nous tions prs de la clture de la cour du perchoir, lorsque nous avons vu un pervier, encore chaperonn, qui venait sans doute de s'chapper des mains du fauconnier. L'oiseau a quelque peu vol; puis, sans doute empch par son chaperon, il est all s'abattre prs de la clture: aussitt le jeune garon a jet son bonnet sur l'pervier, puis s'est prcipit terre pour s'emparer de l'oiseau qu'il a mis dans son bissac. Nous avons alors couru et saisi le larron sur le fait. Voici le bissac; l'pervier est encore dedans tout chaperonn. --Qu'as-tu rpondre!--demanda Ricarik au jeune garon, qui resta sombre et silencieux.--Tu n'oses pas nier avoir voulu voler l'pervier? Sais-tu de quelle manire la loi punit le vol de l'pervier? elle condamne le voleur payer trois sous d'argent ou se laisser manger six onces de chair sur la poitrine par l'oiseau[E], or, cette loi, j'ai fort envie de te l'appliquer, elle serait d'un salutaire exemple pour les larrons d'perviers... Qu'en dis-tu? --Je dis,--reprit audacieusement le jeune garon,--je dis que si notre abbesse du diable, que tu dois reprsenter au naturel, car je ne l'ai jamais vue, donne en pture ses oiseaux de chasse notre chair, seul bien qu'elle nous laisse, elle le peut, puisque je ne saurais m'chapper; mais aussi vrai que je m'appelle _Broute-Saule_, tt ou tard je me vengerai! --Tu es un insolent sclrat!--s'cria l'intendant furieux.--Il me plat moi de t'appliquer la loi de l'pervier! --Et si j'en rchappe, il me plaira de te rpondre par la loi du couteau, qui est la loi de tous pays, pourvu que pour l'appliquer l'on ait le coeur ferme, la main sre... --Qu'on le saisisse!--s'cria Ricarik,--qu'on l'attache sur un des bancs qui sont au dehors du hangar, afin que son chtiment soit public... Que la chair de sa poitrine soit donne en pture l'oiseau; il becquettera dans le vif jusqu' ce que je dise: assez! --Oh! bourreau!--s'cria Broute-Saule que l'on entranait,--si je peux quelque jour, un couteau la main, te joindre en un lieu cart, toi ou ton abbesse du diable, vous aurez beau dire _assez_, moi, vous frappant, je dirai: Non, ce n'est pas assez! --Misrable sacrilge! tu oses dire que tu lverais le poignard sur notre vnrable abbesse, notre sainte mre en Christ! La foule des esclaves assistant cette scne clata en violents murmures d'indignation contre Broute-Saule, assez impie pour parler ainsi de l'abbesse Mroflde; et ces malheureux, dans, leur hbtement farouche, se pressrent, curieux d'assister son supplice. Le jeune Gaulois, nu jusqu' la ceinture, fut garrott sur un banc au dehors du hangar; Ricarik, afin d'appter l'oiseau carnivore, tira son couteau et fit une lgre blessure au sein droit du patient; l'pervier, la vue du sang, enfona ses serres, aigus dans la blanche et large poitrine de Broute-Saule, dont il commena de becqueter la chair vive. L'esclave, impassible malgr la douleur, tchait de redresser la tte afin de voir l'oiseau, et disait:--Mange, mange, pervier de la sainte abbesse Mroflde... mange, c'est de la chair gauloise! Soudain on entendit le pas de plusieurs chevaux. Bientt les esclaves et les colons, tmoins du supplice de Broute-Saule, s'agenouillrent en disant:--L'abbesse! notre sainte abbesse! C'tait l'abbesse Mroflde. Elle montait hardiment un vigoureux talon gris crins noirs. Curieuse de savoir la cause du rassemblement group en dehors du hangar, l'abbesse arrta brusquement sa monture, qui, rongeant impatiemment son frein d'argent couvert d'cume, creusa la terre de son sabot. Mroflde, vtue d'une longue robe noire, avait sur la tte un voile blanc dont les plis encadraient son visage et son menton; par-dessus le costume monastique elle portait, agraf la hauteur du cou, une sorte de mante flottante d'toffe rouge capuchon. Cette femme, d'une taille svelte, souple et leve, avait alors environ trente ans; ses traits eussent t beaux, sans leur expression tour tour sensuelle, insolente ou farouche. Son visage, pli par les excs, dfiait, par l'clat de son teint blouissant, la blancheur des voiles qui l'entouraient; de mme que la couleur de sa mante luttait d'incarnat avec ses lvres pourpres et charnues, ombrages d'une lgre moustache d'un roux dor; son nez, recourb, se terminait par des narines presque toujours palpitantes et gonfles; ses grands yeux, vert de mer, tincelaient sous ses pais sourcils roux. Mroflde s'tait arrte la vue du rassemblement qui encombrait les abords du hangar, la foule s'agenouillant au passage de l'abbesse, dcouvrit ainsi ses regards le jouvenceau demi-nu, dont l'pervier commenait dchiqueter la robuste poitrine... l'aspect de Mroflde, Broute-Saule tourna vers elle son hardi visage encadr de sa chevelure noire et boucle. Alors, malgr la douleur atroce que lui causaient les morsures de l'oiseau, le jeune Gaulois, dont les traits exprimrent soudain la stupeur et l'admiration, s'cria d'une voix assez haute pour tre entendue de l'abbesse: --Qu'elle est belle! Mroflde, immobile, appuyant sur sa cuisse la main gante dont elle tenait sa houssine, ne quitta pas des yeux l'esclave dont l'pervier becquetait toujours la chair vive; mais Broute-Saule, insensible la souffrance, rptait demi-voix en contemplant l'abbesse avec une sorte de ravissement:--Qu'elle est belle! oh! qu'elle est belle!... Au bout de quelques instants de ce spectacle, les narines de Mroflde se gonflrent davantage encore; la prunelle de ses grands yeux verts, toujours fixs sur le jeune esclave, sembla se dilater; cette horrible femme appelant alors Ricarik d'une voix lgrement altre, se pencha sur sa selle, dit au Frank quelques mots l'oreille; jetant un dernier regard sur Broute-Saule, elle partit au galop, sans songer donner aux esclaves et aux colons agenouills la bndiction que ces fervents catholiques attendaient de leur sainte abbesse. * * * * * Berthoald, en quittant le couvent de Saint-Saturnin, s'tait mis en route avec ses hommes, afin de se rendre l'abbaye de Meriadek, gnreux don de Karl-Marteau. La marche de cette troupe de Franks avait t retarde par la rupture de deux ponts, qu'ils trouvrent demi dmolis sur leur route, et par la dgradation des chemins, o plusieurs fois s'embourbrent les chariots qui contenaient la part du butin de ces guerriers, ainsi que plusieurs esclaves arabes et gauloises, prises par eux dans les environs de Narbonne, lors du sige de cette ville. Le surlendemain du jour o Broute-Saule avait t livr aux serres de l'pervier, Berthoald et ses hommes arrivrent enfin non loin de Nantes. Le soleil baissait, la nuit approchait. Le jeune chef, cheval, devanait de quelques pas ses compagnons. Parmi ceux-ci, plusieurs nouveaux venus de Germanie, lors des incessantes recrues faites par Karl-Marteau au del du Rhin, avaient l'air aussi farouches, aussi sauvages que les premiers soldats de Clovis; comme ceux-l, ils taient vtus de peaux de btes, et portaient leurs cheveux relis au sommet de la tte, ainsi que les portait, il y avait plus de deux sicles, Neroweg, un des leudes du roi des Franks; les autres guerriers taient casqus et cuirasss. Berthoald se montrait rserv, presque hautain avec les hommes de sa bande; entre eux, ils lui reprochaient sa froideur, sa fiert; mais l'ascendant de son brillant courage, dont ils lui avaient vu donner tant de preuves clatantes, sa force physique redoutable, sa rare dextrit manier les armes, la promptitude de ses expdients de guerre, enfin la haute faveur dont il jouissait auprs de Karl, imposaient ces farouches guerriers. Berthoald chevauchait donc seul la tte de sa troupe. Souvent, depuis son dpart de l'abbaye de Saint-Saturnin, il tait devenu rveur en se rappelant la charmante image de Septimine la Coliberte; il songeait cette jeune fille, lorsque Richulf, l'un des guerriers franks, rejoignant le jeune chef, lui dit:--D'aprs les renseignements que nous avons pris en route, nous devons tre dans le voisinage de Nantes; _notre_ abbaye doit se trouver non loin d'ici... Voil des esclaves travaillant aux champs; si nous les interrogions? Berthoald, sortant de sa rverie, fit un signe de tte affirmatif son compagnon: tous deux pressrent l'allure de leurs chevaux. --Moi,--dit en chevauchant Richulf, espce de gant germain, au ventre norme,--moi, je ris d'avance de la figure de l'abb de _notre_ couvent, lorsque nous allons lui dire: Nous sommes ici par la grce du bon Karl; cde-nous la place et ouvre-nous ta cave et ton garde-manger. Berthoald, tant arriv auprs des esclaves, dit l'un d'eux:--L'abbaye de Meriadek est-elle loin d'ici? --Non, seigneur; la route de traverse que vous voyez l-bas, borde de peupliers, y conduit. --Est-ce un abb ou une abbesse qui est la tte de cette abbaye? --C'est notre sainte dame Mroflde. --Une abbesse!--reprit Berthoald un peu surpris. Puis, souriant, il ajouta:--Est-elle jeune et jolie, l'abbesse Mroflde? --Seigneur, je ne sais... je ne l'ai jamais vue que de loin, enveloppe dans ses voiles. --Si elle s'enveloppe dans ses voiles, elle doit tre vieille et laide en diable,--reprit Richulf en hochant la tte.--Mais, rponds, esclave: les terres de l'abbaye sont-elles fertiles? Y a-t-il de nombreux troupeaux de porcs? moi, j'aime fort le porc! --Les terres de l'abbaye sont trs-fertiles, seigneur... les troupeaux de porcs et de moutons trs-nombreux. Il y a deux jours, nous avons port nos redevances l'abbaye, les colons leur argent, et c'est peine si le vaste hangar du monastre pouvait contenir le btail et les provisions de toutes sortes. --Berthoald,--dit le Frank,--Karl-Marteau nous a gnreusement partags; mais nous arrivons deux jours trop tard: les redevances sont payes, peut-tre consommes; nous ne trouverons plus de porcs... Le jeune chef ne parut pas partager les apprhensions de son compagnon, et dit l'esclave:--Ainsi, pauvre homme, cette route borde de peupliers conduit l'abbaye de Meriadek? --Oui, seigneur; dans une demi-heure vous y serez. --Merci de tes renseignements,--dit Berthoald l'esclave. Et il se prparait rejoindre les autres guerriers, lorsque Richulf, riant d'un gros rire, reprit:--Par ma barbe, je n'ai jamais vu quelqu'un plus doux que toi envers ces chiens d'esclaves, Berthoald. --Il me plat d'agir ainsi... --Soit... Aussi es-tu un homme trange en ce qui touche les esclaves; on dirait qu'ils te font mal voir... car enfin, depuis Narbonne, nous tranons notre suite dans des chariots une vingtaine de femmes esclaves, notre part du butin; il y en a parmi elles de trs-jolies, tu n'as jamais voulu seulement t'approcher des chariots pour regarder les femmes... elles t'appartiennent cependant autant qu' nous. --Je vous ai dit cent fois que je ne prtendais aucune part sur ce lot de chair humaine,--reprit impatiemment Berthoald.--La vue seule de ces pauvres cratures me serait pnible. Vous n'avez pas voulu leur rendre la libert... ne me parlez plus d'elles... --Leur rendre la libert! tandis qu'aprs nous en tre amus durant la route, nous pouvons les vendre au moins quinze vingt sous d'or chacune; car durant notre halte aux environs du monastre de Saint-Saturnin, un juif, qui tait venu les visiter et les estimer, nous a dit que... --C'est assez... c'est trop parler du juif et des esclaves!--s'cria Berthoald en interrompant Richulf; et voulant mettre terme un entretien qui lui semblait pnible, il approcha ses perons des flancs de son cheval afin de rejoindre les autres guerriers franks, et leur cria de loin en tchant de sourire:--Compagnons, bonne nouvelle! notre abbaye est riche, fertile, et nous venons succder une abbesse, est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie, je ne sais... Avant une heure nous la verrons. --Vive Karl-Marteau!--dit un des guerriers,--il n'y a pas d'abbesse sans nonnes... nous rirons avec les nonnains. --Moi, j'aurais prfr quelque abb batailleur dpossder; mais je me console en pensant que nous allons tre matres de nombreux troupeaux de porcs. --Toi, Richulf, tu ne penses qu'aux horions et aux jambons! En causant ainsi gaiement, les guerriers prennent et suivent l'avenue borde de peupliers. Enfin on aperoit au loin l'abbaye, btie au milieu d'une sorte de presqu'le, o l'on arrivait de ce ct par une troite chausse pratique entre deux tangs. --Beau btiment! vois donc, Berthoald. --Vastes dpendances! Et ces grands bois l'horizon, sans doute ils dpendent de notre abbaye... --Ils doivent tre giboyeux. Nous chasserons le cerf, le daim, le sanglier... Vive Karl-Marteau! --Et les tangs, qui l-bas s'tendent de chaque ct de la route, ils doivent tre poissonneux... nous pcherons; j'aime fort la pche. Vive le bon Karl! --Ne trouvez-vous pas, compagnons, que cette abbaye a une certaine mine guerrire avec ses btiments levs, les contreforts de ses murailles, ses rares fentres, et ces tangs qui l'entourent comme une dfense naturelle? --Tant mieux, Berthoald! nous serons l retranchs comme dans une forteresse; et s'il plaisait aux successeurs du bon Karl, ou ces fantmes de rois, descendance nerve de Clovis, de vouloir nous dpossder notre tour, ainsi que nous allons dpossder cette abbesse, nous prouverions que nous portons des chausses et non des jupes. --Oui, oui... nos cierges sont des lances, nos bndictions des coups d'pe... --Htons nos chevaux de l'peron, car le jour baisse et j'ai grand'-faim... Foi de Richulf, deux jambons et une montagne de choux ne me rassasieront pas. --Aiguise tes dents, gros glouton! moi je propose d'inviter au festin l'abbesse et ses nonnes. --Moi, je propose d'inviter celles qui seront jeunes et jolies partager avec nous le sjour de l'abbaye. --Quoi! les inviter! Sigewald... il faut, par ma barbe! les forcer rester avec nous tant qu'elles nous plairont... Le bon Karl rira du tour. Si l'vque de Nantes se plaint, nous lui dirons de venir chercher ses brebis, et nous le recevrons la pointe de nos piques. --Au diable l'vque de Nantes! le temps des tonsurs est pass, celui des soldats est venu... nous serons matres chez nous! Pendant que ses compagnons se livraient cette joie grossire, Berthoald, silencieux et pensif, les prcdait. Karl l'avait revtu de la haute dignit de comte; il tranait sa suite, dans les chariots, un riche butin. La donation de l'abbaye lui assurait de grands biens, cependant le jeune chef paraissait soucieux; un sourire amer et douloureux effleurait parfois ses lvres. Le soleil venait de disparatre derrire la fort qui bornait l'horizon. Les cavaliers franks cheminaient sur l'troite chausse de chaque ct de laquelle deux tangs immenses s'tendaient perte de vue. Au bout de quelques instants, Richulf dit au jeune chef:--Je ne sais si le crpuscule embrouille ma vue, mais est-ce que la chausse ne te parat pas l-bas comme coupe par un amoncellement de terre? --Voyons cela de plus prs,--rpondit Berthoald en mettant son cheval au galop. Richulf et Sigewald le suivirent; bientt tous trois se trouvrent en face d'une large et profonde coupure pratique dans la chausse, coupure remplie d'eau par la jonction des deux tangs cet endroit. Au del de cette tranche s'levait une sorte de parapet de terre, renforc de pieux normes. Cet obstacle tait considrable, la nuit baissait de plus en plus, et de chaque ct les deux lacs s'tendaient perte de vue. Berthoald se retourna fort surpris vers ses compagnons non moins tonns que lui, et leur dit:--Que signifie cela? Ce retranchement a, comme l'abbaye, une mine tout fait guerrire. --Ces terres ont t frachement remues, l'corce de ces pieux est encore frache, ainsi que la feuille de cette espce de haie qui couronne ce parapet... Pourquoi diable ces prparatifs de dfense? --Par le marteau de Karl!--dit Berthoald,--voici une abbesse bien verse dans l'art des retranchements! mais il doit y avoir une autre route pour se rendre l'abbaye, et...--Berthoald ne put achever ses paroles; une vole de pierres, vigoureusement lances par des frondeurs embusqus derrire la haie qui couronnait le parapet, atteignirent les trois guerriers: leurs casques et leurs cuirasses amortirent le choc; mais le jeune chef fut assez rudement contus l'paule, et le cheval de Richulf, arrt au bord de la chausse, atteint la tte, se cabra si violemment, qu'il se renversa sur son cavalier, tous deux tombrent dans l'tang, si profond en cet endroit, que, pendant un instant, cheval et cavalier disparurent compltement; mais bientt le Frank surnagea, parvint se cramponner au rebord de la chausse et y remonter, non sans peine et ruisselant d'eau, tandis que son cheval perdu s'loignait en nageant vers le milieu de l'tang, o, puis de fatigue, il se noya. --Trahison!--s'cria Berthoald en tirant vainement son pe, car cette profonde coupure remplie d'eau avait vingt pieds de large; et pour la combler, selon l'art de la guerre, il et fallu aller au loin couper cinq ou six cents fascines et commencer un vritable sige; de plus, la nuit s'assombrissait de plus en plus. Tandis que le jeune chef se consultait avec ses compagnons sur cette occurrence imprvue, une voix, sortant de derrire la haie dont tait couronn le retranchement, dit:--Cette vole de pierres est une pluie de roses en comparaison de ce qui vous attend si vous tentez de forcer ce passage. --Qui que tu sois, tu payeras cher cette attaque!--s'cria Berthoald.--Nous venons ici par ordre de Karl, chef des Franks, qui m'a fait don, moi, Berthoald, ainsi qu' mes hommes, de l'abbaye de Meriadek. --Et moi,--reprit la voix,--je te fais don, en attendant mieux, de cette vole de pierres. --Prends garde!--s'cria Berthoald,--tous mes compagnons ne sont pas l; ils nous suivent quelque distance. Nous ne pourrons ce soir forcer le passage; mais nous camperons cette nuit sur cette chausse; demain, au point du jour, nous enlverons ce retranchement; or, je t'en prviens, songes-y, l'abbesse de ce couvent et ses nonnes seront traites comme on traite les femmes en ville conquise... --Notre sainte dame Mroflde se rit de tes menaces; de plus, elle a chrtiennement piti de toi et de tes compagnons,--rpondit la voix;--l'abbesse consent te recevoir, toi, chef de ces bandits; mais seul, dans le couvent... tes compagnons camperont cette nuit sur la leve; demain, au point du jour, tu viendras les rejoindre; quand tu leur auras racont ce que tu as vu dans le monastre, et de quelle faon l'on se dispose vous recevoir, vous reconnatrez que vous n'avez rien de mieux faire que de retourner promptement guerroyer auprs de Karl, ce paen, aussi paen que les Arabes, qui continue de donner aux brigands de son arme les biens sacrs de l'glise de Dieu! --Oh! je chtierai ton insolence! --Mon cheval est noy,--ajouta Richulf en fureur;--l'eau ruisselle sous mon armure, je suis transi, j'ai le ventre vide, et nous passerions la nuit ainsi! --Assez de vaines paroles, dcide-toi,--reprit la voix.--Si tu acceptes mon offre, toi, chef de ces hommes, on va jeter, du haut de ce retranchement, une longue planche, et pour peu que tu aies le pied sr, tu traverseras ainsi la tranche; je te conduirai l'abbaye; demain, tu rejoindras tes compagnons, et que le diable qui vous a amens vous remmne! Durant ce dbat, les autres Franks, compagnons de Berthoald, et plus tard les chariots et les bagages, s'engageant sans dfiance sur l'troite chausse, avaient rejoint le jeune chef. Il leur raconta ce qui venait de se passer, leur montrant la coupure et le retranchement, en ce moment infranchissables. Les nouveaux bnficiers de l'abbaye, d'abord non moins interdits, puis non moins furieux que Berthoald, clatrent en menaces et en imprcations contre l'abbesse; mais la nuit tait venue, il fallut songer camper sur la chausse; il fut aussi convenu que Berthoald se rendrait seul l'abbaye, et que le lendemain, au point du jour, selon son rapport, ses compagnons aviseraient, trs-dcids d'ailleurs recourir la force; enfin, ils recourraient encore la force dans le cas o Berthoald, victime d'une trahison, ne reparatrait pas. Quant lui, insoucieux du danger, il insista pour se rendre au monastre, cdant autant son esprit d'aventure qu' sa curiosit de voir cette abbesse guerrire. Ainsi que Ricarik (car c'tait lui) l'avait offert Berthoald, une planche fut pousse horizontalement du dedans du retranchement, puis elle bascula et s'abaissa, de sorte que l'une de ses extrmits reposait sur la leve, l'autre sur le fate du parapet, o elle tait solidement maintenue. Berthoald confia son cheval l'un de ses compagnons, et d'un pas ferme et lger s'aventura sur la planche.--Que personne de vous ne s'avise de vouloir suivre votre chef,--dit Ricarik;--la planche est trop faible pour supporter le poids de deux hommes, je la ferais d'ailleurs tomber dans le foss. Aprs le passage de Berthoald, la planche fut retire; le jeune chef, contraignant sa colre, suivit l'intendant, tandis qu'une douzaine de frondeurs, colons et esclaves, requis par ordre de l'abbesse pour tre de guet, gardaient la tranche la faible clart de cette nuit toile. Berthoald vit deux chevaux de l'autre ct du retranchement. Ricarik lui fit signe d'enfourcher une de ces deux montures, enfourcha l'autre, et partit en avant. Le jeune chef suivait son guide en silence, prouvant non moins de courroux que de curiosit l'gard de cette abbesse batailleuse, si peu rsigne cder la place aux nouveaux bnficiers. En deux autres endroits, Berthoald trouva une chausse coupe et retranche, mais praticable, grce des ponts volants. Bientt il arriva non loin de la premire clture de l'abbaye, forme de madriers solidement relis les uns aux autres et plants peu de distance de la berge des tangs qui, environnant l'espace o s'levaient les btiments de l'abbaye, faisaient de ce vaste terrain couvert de constructions une sorte de presqu'le laquelle, de ce ct, l'on ne pouvait arriver que par la chausse mise rcemment en tat de dfense; derrire le monastre une langue de terre, rejoignant la fort, dont la cime bornait l'horizon, offrait un autre passage. Berthoald remarqua en dedans de la clture de vives lueurs projetes sans doute par des torches. L'intendant prit un cornet de cuivre suspendu l'aron de sa selle, sonna quelques appels; aussitt une porte barde de fer, faisant face la jete, s'ouvrit. Berthoald, prcd de son guide, entra dans l'une des cours de l'abbaye: l, il se trouva en face de l'abbesse cheval, entoure de plusieurs esclaves portant des torches. Mroflde avait demi rabattu sur son front le capuchon de sa mante carlate; son ct pendait un couteau de chasse fourreau d'acier et poigne d'or. Berthoald resta saisi d'tonnement l'aspect de cette femme ainsi claire la lueur des flambeaux; son costume la fois monastique et guerrier faisait valoir la souple et grande taille de l'abbesse. Le jeune chef la trouva belle, autant qu'il en put juger travers l'ombre que projetait sur ses traits son camail demi rabattu. --Je sais qui tu es: tu te nommes Berthoald,--dit Mroflde d'une voix vibrante et mle comme celle d'un homme;--tu viens prendre possession de mon abbaye? --Oui, cette abbaye m'a t donne moi et mes compagnons de guerre par une charte crite de la main de Karl, chef des Franks. Cette charte, je l'apporte. Mroflde se prit rire d'un air ddaigneux, et malgr l'ombre qui voilait ses traits, ce rire dcouvrit aux yeux de Berthoald des dents blanches comme des perles; mais l'abbesse, donnant un lger coup de talon son cheval, dit au jeune homme:--Suis-moi... Au moment o le cheval de Mroflde se mit en marche, Broute-Saule, sans doute guri du becquetage de l'pervier, mais non plus vtu de haillons, portant au contraire une lgante tunique verte, des chausses de daim, des bottines de cuir et un riche bonnet de fourrure, Broute-Saule se tint auprs de la monture de l'abbesse; ainsi plac entre elle et Berthoald, le jeune voleur d'pervier, attentif aux moindres mouvements de Mroflde, la couvait d'un oeil ardent et jaloux; de temps autre, il jetait un regard inquiet sur le jeune chef. Les esclaves, porteurs de flambeaux, s'taient mis en marche pendant que l'abbesse, entrant dans une des cours intrieures du couvent, montrait au jeune chef une cinquantaine de colons rangs en bon ordre et arms d'arcs et de frondes. --Cette enceinte,--dit Mroflde Berthoald,--te parat-elle suffisamment garde? Rponds, vaillant capitaine? --Pour moi et pour mes hommes, un frondeur ou un archer n'est pas plus dangereux qu'un chien qui aboie de loin. On laisse siffler les traits, bruire les pierres, et l'on arrive longueur d'pe. Demain, au point du jour, tu verras ceci, dame abbesse... si tu t'opinitres dfendre ce monastre. Mroflde se prit encore rire et reprit:--Si tu aimes te battre de prs, tu trouveras tout l'heure de quoi satisfaire tes gots. --Non pas tout l'heure!--s'cria Broute-Saule en regardant Berthoald d'un air de haineux dfi,--si tu veux combattre l'instant... ici, dans cette cour, la clart des torches et sous les yeux de notre sainte abbesse, je suis prt, quoique je n'aie, moi, ni casque ni cuirasse. Mroflde donna familirement un coup de houssine sur le bonnet de Broute-Saule et lui dit en souriant:--Tais-toi. Berthoald sourit, ne rpondit rien la provocation de l'ardent jouvenceau, et continua de suivre l'abbesse, qui, sortant de cette seconde enceinte, se dirigea vers un vaste btiment d'o partaient des cris confus; elle se baissa sur son cheval et dit deux mots l'oreille de Broute-Saule; celui-ci parut hsiter obir et s'loigner de l'abbesse; alors elle lui dit d'une voix imprieuse et dure:--M'as-tu entendue? --Sainte dame... --Obiras-tu?--dit imptueusement Mroflde; et, frappant Broute-Saule de sa houssine, elle ajouta:--Va donc, vil esclave! Broute-Saule tressaillit, ses traits devinrent d'une pleur livide et ses regards froces s'arrtrent, non sur Mroflde, mais sur Berthoald, fort indiffrent ce dml. Cependant le jeune esclave, aprs un violent effort sur lui-mme, se rsigna et courut accomplir l'ordre de Mroflde. Bientt aprs, une centaine d'hommes figures sinistres, dtermines, vtus de haillons, sortirent en tumulte du btiment, se rangrent peu prs en haie en agitant des lances, des pes, des haches, et criant:--Vive notre sainte abbesse Mroflde!--Plusieurs femmes, mles parmi ces hommes, criaient non moins bruyamment:--Vive l'abbesse! --Toi qui viens prendre possession de ce monastre,--dit Mroflde au jeune chef avec un sourire sardonique,--sais-tu ce que c'est que le droit d'asile? --Je le sais... tout criminel rfugi dans une glise est l'abri de la justice des hommes. --Tu es un vrai trsor de science, digne de porter la crosse et la mitre, toi qui viens me dpossder de cette abbaye! Or donc, ces bonnes gens que tu vois l sont la fleur des bandits du pays; le plus innocent a commis un meurtre ou deux. Apprenant ta venue, je leur ai offert de quitter de nuit l'asile de la basilique de Nantes, leur promettant asile dans la chapelle de l'abbaye et la tolrance du bon vieux temps o l'on menait si joyeuse vie dans les saints asiles. S'ils sortent d'ici, le gibet les attend; c'est te dire avec quelle rage ils dfendront le monastre contre toi et tes hommes, qui ne conserveriez pas chrtiennement ici de pareils htes, tandis que moi je les nourris et les hberge. Tu le vois, jeune homme, donner une abbaye est facile, en prendre possession est difficile. Je ne te parle pas des nombreux esclaves qui m'obissent au nom du Seigneur, et que je compte armer. Maintenant tu connais les forces dont je dispose, rentrons au monastre; aprs ta longue route, tu dois tre fatigu. Je t'offre l'hospitalit; tu souperas avec moi... ce n'est point canonique, je le sais; mais nous sommes peu prs en temps de guerre, et la guerre a ses licences... Demain, au point du jour, tu rejoindras tes compagnons; tu dois tre homme de bon conseil, tu engageras donc ta bande se mettre en qute d'une autre abbaye, et tu les guideras dans cette recherche. --Je vois avec plaisir, sainte abbesse, que la solitude et les austrits du clotre n'ont pas altr l'humeur joviale que tu parais possder. --Ah! tu me crois d'humeur joviale? --Ne dis-tu pas avec un srieux fort plaisant, que moi et mes hommes, qui depuis la bataille de Poitiers guerroyons contre les Arabes, les Frisons et les Saxons, nous tournerons casaque devant cette poigne de meurtriers et de larrons, renforcs de pauvres colons qui ont quitt la charrue pour la lance, et la pioche pour la fronde! --Guerrier fanfaron!--s'cria Broute-Saule, qui tait revenu prendre sa place la tte du cheval de Mroflde,--veux-tu que nous prenions chacun une hache? nous nous mettrons nus jusqu' mi-corps, et tu verras si les hommes d'ici sont des lches! --Tu me parais, toi, un vaillant garon,--reprit Berthoald en souriant;--si tu veux rester avec nous dans l'abbaye, tu y trouveras ta place. Broute-Saule allait rpondre... Mroflde lui coupa la parole et dit Berthoald:--D'ici demain matin, nous ferons trve... Tu dois tre fatigu; on va te conduire au bain, cela te dlassera, aprs quoi nous souperons; je ne te donnerai pas un festin pareil ceux que sainte Agns et sainte Radegonde donnaient leur pote favori l'vque Fortunat, dans leur abbaye de Poitiers; mais enfin tu ne jeneras point. Puis s'adressant Ricarik:--Tu as mes ordres, suis-les. Mroflde, en parlant ainsi, s'tait rapproche de la porte intrieure de l'abbaye. D'un bond lger, elle descendit de sa monture et disparut dans le clotre aprs avoir jet la bride de son cheval Broute-Saule; le jouvenceau la suivit d'un regard presque dsespr, puis il regagna lentement les curies, aprs avoir montr de loin le poing Berthoald. Celui-ci, de plus en plus frapp des trangets de cette abbesse, demeurait pensif, lorsque Ricarik, l'arrachant sa rverie, lui dit, en lui montrant deux esclaves:--Descends de cheval, ces esclaves te conduiront au bain; ils t'aideront te dsarmer, et comme tes bagages ne sont pas ici, ils te donneront de quoi te vtir convenablement, des chausses et une robe toute neuve que je n'ai jamais porte; tu endosseras ces vtements, si tu prfres quitter ta coquille de fer; puis je te viendrai qurir pour souper avec notre sainte dame. Une demi-heure aprs, Berthoald, sortant du bain et conduit par Ricarik, entrait dans l'appartement de l'abbesse. * * * * * Lorsque Berthoald parut dans la salle o l'attendait Mroflde, il la trouva seule; elle avait quitt ses vtements noirs pour revtir une longue robe blanche; un lger voile cachait demi les tresses de son paisse chevelure d'un roux ardent et dor: un collier et des bracelets de pierreries ornaient son cou et ses bras nus. Les Franks ayant conserv l'habitude, jadis introduite en Gaule par les Romains, d'entourer leurs tables d'espces de lits; l'abbesse, demi couche sur un long et large sige dossier garni de coussins, fit signe au jeune chef de s'asseoir auprs d'elle. Berthoald obit, de plus en plus frapp de l'trange beaut de Mroflde. Un grand feu flambait dans l'tre; une riche vaisselle d'argent brillait sur la table recouverte de lin brod; des amphores, prcieusement ciseles, se dressaient ct des coupes d'or; les plats contenaient des mets apptissants; un candlabre, o brlaient deux petits cierges de cire, clairait peine cette salle immense, qui, par l'insuffisance du luminaire, devenant presque obscure quelques pas des deux convives, tait plonge dans les tnbres ses deux extrmits. Le lit s'adossait une muraille boise, deux portraits y taient suspendus, l'un, grossirement peint sur un panneau de chne, la mode de Byzance, reprsentait un guerrier frank, barbarement accoutr, ainsi que se vtissaient, trois sicles auparavant, les leudes de Clovis, ces premiers conqurants des Gaules; au-dessous de cette peinture on lisait: _Gonthramm Neroweg_. ct de ce portrait on voyait celui de l'abbesse Mroflde, enveloppe de ses longs voiles noirs et blancs; elle tenait d'une main sa crosse abbatiale, de l'autre, une pe nue. Cette image, beaucoup plus petite que la premire, tait peinte sur parchemin, la faon des miniatures dont on ornait alors les livres saints. Berthoald aperut ces deux portraits au moment o il allait s'asseoir aux cts de l'abbesse. cette vue, il tressaillit, resta un moment frapp de surprise; puis reportant tour tour ses yeux de Gonthramm Neroweg sur Mroflde, il semblait comparer la ressemblance qui existait entre eux, ressemblance vidente en cela que, comme Neroweg, Mroflde avait la chevelure rousse, le nez en bec d'aigle, et les yeux verts. Le jeune chef ne put cacher son tonnement. L'abbesse lui dit:--Qu'as-tu contempler ainsi le portrait de l'un de mes aeux, mort il y a plusieurs sicles? --Ainsi... tu es de la race des Neroweg? --Oui, et ma famille habite encore ses grands domaines de l'Auvergne, conquis par l'pe de mes anctres, ou octroys par dons royaux... Mais assez parl du pass, gloire aux morts, joie aux vivants! Sieds-toi l, et soupons... Je te semble une trange abbesse? mais, par Dieu! je vis comme les abbs et les vques, sinon qu'ils soupent avec de jolies jouvencelles, et que moi je soupe ce soir avec un brave et beau soldat... T'en plaindrais-tu?--Et soulevant d'un poignet viril une des lourdes amphores d'argent, elle remplit jusqu'au bord la coupe d'or place prs d'Amael; puis aprs y avoir seulement mouill ses lvres rouges et charnues, elle la tendit au jeune chef et lui dit rsolument:--Buvons ta bienvenue dans ce couvent! Berthoald garda un moment la coupe entre ses mains, et tout en jetant un dernier regard sur le portrait de Neroweg, il sourit d'un air sardonique, rflchit un instant, attacha sur l'abbesse un regard non moins hardi que ceux qu'elle lui jetait, et reprit:--Buvons, belle abbesse!--Et d'un trait, vidant la large coupe, il ajouta:--Buvons l'amour!... --Soit, buvons l'amour, le dieu du monde! comme disaient les paens,--rpondit Mroflde en remplissant sa coupe d'un vin contenu dans une petite amphore de vermeil. Versant alors de nouveau boire au jeune chef, qui la couvait d'un oeil tincelant, elle ajouta:--J'ai bu selon tes voeux; maintenant, bois aux miens! --Quels qu'ils soient, sainte abbesse; cette coupe ft-elle remplie de poison, je la viderai, je le jure par ton beau bras aussi blanc que la neige! --Alors,--dit l'abbesse en jetant un regard pntrant sur le jeune homme,--buvons au juif Mardoche! Berthoald portait la coupe ses lvres; mais au nom du juif il frissonna, posa brusquement le vase d'or sur la table, ses traits s'assombrirent, et il s'cria presque avec effroi:--Le juif Mardoche!... --Allons, par Vnus! la patronne des amoureux, ne tremble pas ainsi, mon vaillant! --Boire au juif Mardoche, moi!... --Tu m'as dit: Buvons l'amour... j'ai bu, j'y boirai encore, si tu veux,--ajouta l'abbesse en regardant fixement Berthoald;--tu m'as jur par la blancheur de ce bras,--et elle releva davantage encore sa large manche,--tu m'as jur de boire selon mes voeux, accomplis ta promesse! --Femme!--reprit Berthoald avec impatience et embarras,--qu'est-ce que ce juif? pourquoi veux-tu que je... --Ah! ah! ah!--fit Mroflde en riant aux clats et interrompant le jeune chef,--moi, qui te croyais un brave! tu te troubles pour si peu?... Sais-tu pourquoi je veux boire au juif Mardoche?... --Non. --coute-moi... Si Mardoche ne t'avait pas vendu comme esclave au seigneur Bodgsil, tu n'aurais pas, une nuit, vol le cheval et l'armure de ton matre pour courir les aventures en te donnant ce Karl endiabl, toi, Gaulois de race asservie, pour noble de race franque, et fils d'un bnficier dpossd... Karl, dont tu es devenu un des meilleurs capitaines, ne t'aurait pas octroy cette abbaye. Donc tu ne serais pas ici ct de moi, cette table, o nous buvons ensemble l'amour... Voil pourquoi, mon vaillant, je vide cette coupe en mmoire de ce juif immonde!--Et elle la vida.--Maintenant, boiras-tu au juif? Pendant que Mroflde parlait ainsi, Berthoald la contemplait avec une surprise croissante mle d'anxit, ne pouvant trouver un mot rpondre.--Ah! ah! ah!--dit l'abbesse en riant de nouveau,--le voici muet! De quoi plis-tu et rougis-tu tour tour? Que m'importe moi que tu sois de race gauloise ou de race franque? cela rend-il tes yeux moins bleus, tes cheveux moins noirs, ta figure moins avenante? Tu t'es moqu de Karl par ta fourberie, tant mieux! nous rirons ensemble de ce stupide... Allons, dride-toi donc, beau vaillant. Faut-il que ce soit moi, abbesse, qui te donne, toi soldat, l'exemple de vider les coupes? Berthoald croyait rver... Mroflde, en ses paroles, ne lui tmoignait ni le ddain que devait lui inspirer l'odieux mensonge dont il s'tait rendu coupable, ni le triomphe mchant qu'elle devait prouver de possder des secrets redoutables pour lui. Franche dans son cynisme, elle contemplait le jeune chef d'un oeil fauve et ardent. Ces regards, qui jetaient le trouble dans son esprit et le feu dans ses veines, l'tranget de l'aventure, la large coupe de vin qu'il venait de vider d'un trait, vin trs-capiteux ou mlang de quelque philtre, commenaient garer la raison de Berthoald; voulant lutter d'audace avec l'abbesse, il lui dit:--Puisque tu es de la race de Neroweg, sais-tu que ce n'est pas la premire fois qu'elle se rencontre travers les ges avec la race de Jol? --Qu'est-ce que la race de Jol? --La mienne! --Nous boirons aussi Jol... il a fait souche de beaux soldats! --Sais-tu quelle a t la mort du fils de ce Gonthramm Neroweg dont voici le portrait? --Une tradition de ma famille rapporte qu'il fut tu dans ses domaines d'Auvergne, par le chef d'une troupe de bandits et d'esclaves rvolts. --Le chef de ces bandits se nommait _Karadeuk_... il tait le bisaeul de mon grand-pre! --Par Dieu! voil qui est singulier! Et comment ce bandit a-t-il tu Neroweg? --Ton aeul et le mien se sont vaillamment combattus coups de hache, le comte a succomb. --En effet... tu rappelles mes souvenirs d'enfance. Ton aeul n'avait-il pas crit quelques mots sur le tronc d'un arbre aprs ce combat? --Il avait crit ceci: _Karadeuk, descendant de Jol, a tu le comte Neroweg!_ --C'est cela!... et la femme du comte, Godegisle, quelques mois aprs la mort de son mari, mit au monde un fils qui fut le grand-pre de mon grand-pre. --Voil qui est trange... toi, fille des Neroweg, tu coutes ce rcit avec calme? --Aussi vrai qu'il laisse sa coupe pleine, ce soldat est, pardieu! encore plus stupide qu'il n'est beau!... Et que me font moi ces batailles de nos aeux et de nos races? Par Vnus! je ne connais, moi, qu'une race au monde: celle des amoureux!... Donc, vide ta coupe, mon vaillant, et soupons gaiement. C'est trve entre nous cette nuit... demain la guerre! --Honte! remords! raison! devoir! noyons tout dans le vin... Je ne sais si je veille ou si je rve en cette nuit trange!--s'cria le jeune chef; puis, prenant la main sa coupe pleine, il se leva et ajouta d'un air de dfi sardonique en se tournant vers le sombre et farouche portrait du guerrier frank:--Je bois toi, Neroweg!--Puis Berthoald, sa coupe vide, se rejeta sur le lit dans une sorte de vertige, en disant Mroflde:--Vive l'amour! abbesse du diable! Aimons-nous ce soir et battons-nous demain! --Battons-nous sur l'heure!--cria une voix rauque et strangule, qui parut sortir des profondeurs de cette grande salle que l'ombre envahissait quelques pas de la table o sigeaient les deux convives; puis les rideaux de l'une des portes s'tant soudain carts, Broute-Saule, qui, l'insu de l'abbesse, et pouss par une jalousie froce, tait parvenu s'introduire dans l'intrieur de cet appartement, s'lana, agile comme un tigre, fut en deux bonds auprs de Berthoald, le saisit d'une main aux cheveux, tandis que de l'autre il levait son poignard pour le lui plonger dans la gorge. Le jeune chef, quoique surpris l'improviste, tira son pe, treignit de son poignet de fer la main arme que Broute-Saule levait sur lui, et plongea son glaive dans le ventre de ce malheureux, qui pirouetta sur lui-mme et tomba en disant:--Bonheur moi, Mroflde... je meurs sous tes yeux! Berthoald, son pe sanglante la main, sentant sa raison se troubler de plus en plus, retomba machinalement sur le lit; il jetait autour de lui des regards effars, lorsqu'il vit l'abbesse renverser d'un coup de poing le candlabre qui seul clairait cette salle; et au milieu des tnbres il se sentit passionnment enlacer dans les bras de ce monstre, qui lui dit d'une voix basse et palpitante:--Tu t'es battu pour moi... je t'adore... * * * * * L'aube allait succder cette nuit o Broute-Saule avait t tu par Berthoald. Ce jeune chef, profondment endormi et charg de liens qui assujettissent ses mains derrire son dos, est tendu sur le plancher de la chambre coucher de Mroflde. L'abbesse, enveloppe d'une mante noire, la figure plie, demi voile par son paisse chevelure rousse dnoue, qui tranait presque terre, se dirigea vers la fentre, tenant la main une torche de rsine allume. Se penchant alors cette croise d'o l'on dcouvrait au loin l'horizon, l'abbesse agita sa torche par trois fois en regardant du ct de l'orient, qui commenait se teinter des lueurs du jour naissant. Au bout de quelques instants, la clart d'une grande flamme, s'levant au loin travers les dernires ombres de la nuit, rpondit au signal de Mroflde. Ses traits rayonnrent d'une joie sinistre; elle jeta son flambeau dans le foss rempli d'eau qui entourait le monastre; et, plusieurs reprises, elle secoua rudement Berthoald pour le rveiller. Celui-ci sortit difficilement de son sommeil lthargique. Voulant porter ses mains son front, il s'aperut qu'elles taient garrottes; se dressant alors pniblement sur ses jambes alourdies, l'esprit encore troubl, il regarda silencieusement Mroflde. Celle-ci, tendant son bras demi-nu vers l'horizon que l'aube clairait faiblement, dit Berthoald:--Vois-tu l-bas, au loin, cette chausse qui traverse les tangs et se prolonge jusqu' l'enceinte de ce couvent? --Oui,--rpondit Berthoald, luttant contre la torpeur trange qui paralysait encore son esprit et sa volont, sans cependant obscurcir tout fait son intelligence,--oui, je la vois. --Tes compagnons d'armes ont camp cette nuit sur cette chausse? --En effet,--reprit le jeune chef en tchant de rassembler ses souvenirs confus,--hier soir... mes compagnons... --coute,--reprit vivement l'abbesse en mettant sa main sur l'paule du jeune homme,--coute... de ce ct o le soleil va se lever, qu'entends-tu? --J'entends un grand bruit... il se rapproche... On dirait le bruit des grandes eaux... --Tu l'as dit, mon vaillant.--Et, s'appuyant sur l'paule de Berthoald:--Il y a l-bas, l'orient, un lac immense contenu par une digue et des cluses... --Un lac? --Le niveau de ses eaux est lev de huit dix pieds au-dessus du niveau de ces tangs... Comprends-tu maintenant? --Non, mon esprit est appesanti... je ne sais o je suis... c'est peine si je me souviens... et puis... pourquoi suis-je ainsi garrott?... --C'est afin de contenir les lans de ta joie, lorsque tout l'heure tu auras compltement recouvr ta raison... Cependant elle commence te revenir. Tu dois maintenant comprendre que les cluses de la digue tant ouvertes, et elles le sont, les eaux de ces tangs vont tellement se gonfler, qu'elles submergeront la chausse o tes compagnons d'armes ont camp cette nuit avec leurs chevaux et les chariots qui contiennent leur butin et leurs esclaves... Tiens, vois-tu comme l'eau monte, monte au loin... Vois-tu? elle atteint dj la berge de la jete... avant une heure elle sera submerge. Pas un de tes compagnons n'aura pu chapper la mort... et s'ils veulent fuir, une tranche profonde, pratique cette nuit par mes ordres l'extrmit de la leve, du ct de la route, les arrtera, et pas un n'chappera au trpas... Entends-tu, mon vaillant? --Tous morts!--murmura Berthoald sans sortir de sa morne stupeur,--tous morts!... il y avait pourtant parmi eux de braves guerriers! --Ah! la mort de tes compagnons ne te va pas assez au coeur pour te faire sortir de ton engourdissement!!... essayons un autre moyen.--Et l'abbesse, jetant sur Berthoald un regard horrible, reprit d'une voix clatante:--coute encore... Parmi ces esclaves ramenes du Languedoc, et que ta bande tranait sa suite en chariot, il y avait une femme... elle sera tout l'heure noye comme les autres, et cette femme,--ajouta Mroflde en accentuant ces mots comme s'ils devaient frapper Berthoald au coeur,--cette femme, c'tait ta mre!... entends-tu? ta mre!... Berthoald tressaillit de tout son corps, bondit dans ses liens, tchant, mais en vain, de les rompre, poussa un cri terrible, jeta un regard de dsespoir et d'pouvante sur l'immense nappe d'eau, qui, rougie par les premiers rayons du soleil levant, s'tendait alors perte de vue, et s'cria:--Ma mre! ma mre!... --Vois-tu,--lui dit Mroflde avec une joie froce,--vois-tu l-bas? l'eau a presque entirement envahi la chausse; c'est peine l'on aperoit encore les couvertures de toile qui surmontent les chariots. Le flot monte toujours, et cette heure, pour ta mre, c'est l'angoisse de la mort, angoisse plus horrible que la mort mme. --Oh! dmon!--s'cria le jeune homme en se tordant sous ses liens; puis il s'cria:--Tu mens! ma mre n'est pas l... tu mens!... --Ta mre a quarante ans; elle s'appelle Rosen-Ar, elle habitait la valle de Charolles en Bourgogne... --C'est vrai!... malheur! malheur sur moi! --Ta mre, faite esclave par les Arabes lors de leur invasion en Bourgogne, a t par eux emmene en Languedoc; et, aprs le dernier sige de Narbonne par Karl-le-Maudit, ta mre, ainsi que d'autres femmes, a t prise dans les environs de cette ville. Lorsque l'on a partag le butin et les esclaves, Rosen-Ar, tombe dans le lot des hommes de ta bande, a t conduite jusqu'ici... tu doutes encore? voici une dernire preuve. Cette femme porte, comme toi, tracs sur le bras droit, en caractres ineffaables, ces deux mots: _Brenn-Karnak..._ --Oh! ma mre!--s'cria le malheureux en jetant un regard noy de larmes vers les tangs. --Ta mre est morte!... Vois, la jete a disparu sous les eaux, et elles montent encore... Oui, ta mre, cette heure, est noye dans le chariot couvert o elle tait enferme avec les autres esclaves! --Mon coeur se brise,--murmura Berthoald cras sous le poids de la douleur et du dsespoir;--c'est trop souffrir! --Trop souffrir!--s'cria Mroflde avec un clat de rire infernal;--oh! non! non! ce n'est pas assez. Quoi! stupide esclave! Gaulois rengat! lche menteur! qui te pares effrontment du nom d'un noble frank! Quoi! tu as cru que la vengeance ne bouillonnait pas dans mes veines parce que, hier soir, tu m'as vue sourire au rcit de la mort de mon aeul tu par un bandit de ta race! Oui, j'ai souri, parce que je pensais qu'au point du jour je le ferais assister de loin l'agonie, la mort de ta mre! Mais j'avais la nuit moi... et je te trouvais beau! --Oh! monstre de luxure et de frocit!--s'cria Berthoald en faisant des efforts surhumains pour briser ses liens.--Il faudra pourtant que je venge ma mre... Je t'tranglerai de mes mains!... L'abbesse, voyant l'impuissance de la fureur de Berthoald, haussa les paules et reprit:--Ah! ton aeul le bandit a incendi, il y a un sicle et demi, le chteau de mon aeul, le comte Neroweg, et l'a ensuite tu coups de hache. Moi, je rponds l'incendie par l'inondation, et je noie ta mre!... Quant toi, le sort qui t'attend sera terrible!... --Tue-moi promptement; mais, un dernier mot... Ma mre sait-elle que j'tais le chef des hommes dont le sort de la guerre l'avait rendue esclave? --Malheureusement, elle l'ignorait. Ceci a manqu ma vengeance! --Ce que tu sais de ma mre, qui te l'a dit? --Le juif Mardoche. --Il la connat donc? o l'a-t-il vue? -- la halte que tu as faite au couvent de Saint-Saturnin avec Karl-Martel; l, le juif t'a reconnu... --Merci, Dieu! ma mre a ignor ma honte! sa mort et t doublement horrible... Et maintenant, monstre! dlivre-moi de la vie, j'ai hte de mourir! --Je ne partage pas cette hte, tu m'appartiens... * * * * * Ce matin-l, Bonak, l'orfvre, entra, comme d'habitude, dans l'atelier; il y fut bientt rejoint par les jeunes esclaves apprentis. Aprs avoir allum le feu de la forge, le vieillard, afin de donner issue la fume, ouvrant la fentre qui donnait sur le foss, remarqua, non sans grand tonnement, que le niveau de l'eau de ce foss avait tellement augment, qu'entre elle et le soubassement de la fentre, il restait peine un pied de distance.--Ah! mes enfants,--dit-il aux apprentis,--je crains qu'il soit arriv cette nuit un grand malheur! Depuis nombre d'annes les eaux de ce foss n'ont jamais atteint la hauteur o elles sont aujourd'hui, sinon lors de la rupture de la digue du lac suprieur aux tangs. Tenez, voyez de l'autre ct du foss, l'eau s'lve presque jusqu'au soupirail de la cave creuse sous le btiment qui nous fait face. --Et l'on dirait que l'eau monte toujours, pre Bonak. --Hlas! oui, mes enfants, elle monte encore. Ah! la rupture de ces digues amnera des dsastres! ce moment, on entendit la voix de Septimine criant au dehors:--Pre Bonak, ouvrez-moi! ouvrez-moi!--L'un des apprentis courut la porte, et bientt la Coliberte entra, soutenant une femme aux longs cheveux ruisselants, aux vtements tremps d'eau, livide, se tranant peine, et si dfaillante, qu' quelques pas de la porte, elle tomba vanouie entre les bras du vieil orfvre et de Septimine. --Pauvre femme! elle est glace,--dit le vieillard, et s'adressant aux apprentis:--Vite, vite, enfants! prenez du charbon dans le rduit, faites jouer le soufflet, augmentez le feu de la forge, cela rchauffera cette infortune. Ah! je l'avais prvu... cette inondation aura caus de grands maux! la voix de l'orfvre deux apprentis coururent au profond rduit pratiqu derrire la forge, et descendirent dans ce caveau pour y prendre du charbon; les autres esclaves attisrent le feu, firent jouer le soufflet, tandis que le vieillard s'approcha de Septimine, qui, agenouille devant la femme vanouie, pleurait en disant:--Hlas! mon Dieu! elle va mourir! --Rassure-toi!--reprit le vieillard,--les mains de cette pauvre crature, tout l'heure glaces, reprennent un peu de chaleur. Mais qu'est-il donc arriv? tes vtements sont tremps d'eau? --Bon pre, ce matin, au point du jour, je me suis leve comme mes compagnes, nous sommes alles dans la cour; l, nous avons entendu d'autres esclaves crier: La digue est creve! Et ils sont sortis en courant pour aller voir les progrs de l'inondation. Moi, machinalement, je les ai suivis. Ils se sont disperss. Je m'tais avance jusqu' une pointe de terre que baigne l'eau des tangs. Il y a l un gros saule; bientt j'ai vu peu de distance de moi un chariot demi submerg; il flottait entre deux eaux, une toile tendue sur des cerceaux le recouvrait. --Grce Dieu! cette toile, ainsi tendue, faisait ballon; elle a d empcher ce chariot de sombrer tout fait... Achve? --Le vent soufflant dans cette espce de voile poussait le chariot vers la rive o je me trouvais. Alors j'ai vu cette infortune, cramponne cette toile, le corps demi plong dans l'eau. --Qu'as-tu fait? --Il n'y avait pas un instant perdre: les mains dfaillantes de cette pauvre crature, dont les forces taient bout, allaient abandonner la toile, son seul soutien. J'attachai le bout de ma ceinture une des basses branches du saule, l'autre bout mon poignet gauche, et je me penchai vers l'infortune en lui criant: Courage! Elle m'entendit, saisit convulsivement ma main entre les siennes; mais dans ce brusque mouvement mes pieds glissrent de la berge, et je tombai l'eau... --Heureusement, ton poignet gauche tait toujours attach l'un des bouts de ta ceinture noue l'arbre? --Oui, bon pre; mais la secousse fut violente, je crus mon bras arrach de mon corps. Par bonheur, la pauvre femme saisit un pan de ma robe. Ma premire douleur passe, je fis de mon mieux, et l'aide de ma ceinture noue l'arbre, sur laquelle je me hlais, je parvins regagner le bord et retirer de l'tang celle avec qui j'allais prir. Notre atelier tant l'endroit le plus voisin, je l'ai amene ici, elle pouvait peine se soutenir... Mais, hlas!--ajouta la Coliberte en pleurant de nouveau et regardant les traits inanims de Rosen-Ar, car c'tait la mre de Berthoald que Septimine venait de sauver,--j'aurai seulement retard sa mort! Voyez sa pleur... --Ne te dsespre pas,--reprit le vieillard,--de moment en moment ses mains se rchauffent... Approchons-la davantage de la forge, le feu la ranimera. En effet, grce l'activit des apprentis, non moins apitoys que Septimine et le vieillard, Rosen-Ar, assise sur un escabeau, fut rapproche du foyer. Peu peu elle ressentit la salutaire influence de cette chaleur pntrante, reprit lentement ses esprits, revint enfin tout fait elle, et rassemblant ses souvenirs, elle tendit ses bras Septimine en disant d'une voix faible:--Chre enfant, tu m'as sauve! La Coliberte se jeta au cou de Rosen-Ar en versant de douces larmes, et reprit:--Nous avons fait ce que nous avons pu; nous sommes de pauvres esclaves... --Hlas! mon enfant, je suis esclave comme vous, amene en ce pays du fond du Languedoc. Nous avions pass la nuit sur la chausse qui spare les deux tangs, dont ce monastre est entour, l'on avait dtel les boeufs des chariots, lorsqu'au point du jour l'inondation nous a surpris, et...--Mais Rosen-Ar s'interrompit, se dressa de toute sa hauteur, son visage exprima d'abord la stupeur; puis une sorte de joie dlirante, elle se prcipita vers la fentre ouverte, et passa ses bras travers les pais barreaux, en s'criant:--Mon fils! mon fils Amael!... Septimine et Bonak crurent un moment cette infortune prive de sa raison; mais lorsqu'ils se furent approch de la fentre vers laquelle Rosen-Ar s'tait prcipite, la jeune fille s'cria enjoignant les mains:--Le chef frank! lui! dans un des souterrains de l'abbaye!... Rosen-Ar et la Coliberte voyaient, de l'autre ct du foss, Berthoald, se tenant des deux mains aux barreaux du soupirail de la cave. Soudain il reconnut sa mre, et, en proie une sorte d'extase, il s'cria d'une voix vibrante, qui, malgr la distance, arriva, jusqu' l'atelier:--Ma mre!... --Septimine,--dit prcipitamment Bonak la Coliberte,--tu connais ce jeune homme? --Oh! oui... il a t bon pour moi comme un ange du ciel! Je l'ai vu au couvent de Saint-Saturnin; c'est ce guerrier que Karl a fait don de cette abbaye. -- lui!--reprit le vieillard d'un air surpris et pensif.--Alors comment se trouve-t-il dans ce souterrain? --Matre Bonak!--accourut dire un des esclaves,--j'entends au dehors la voix de Ricarik; il s'est arrt sous la vote pour gourmander quelqu'un; dans un instant il sera ici; il vient faire sa ronde matinale selon son habitude. --Grand Dieu!--s'cria le vieillard avec pouvante,--il va trouver cette femme en ce lieu, l'interroger; elle peut se trahir, avouer qu'elle est la mre de ce jeune homme, victime sans doute de l'abbesse...--Et le vieillard, courant la fentre, saisit Rosen-Ar par le bras, et lui dit en l'entranant:--Au nom de la vie de votre fils, venez! venez! --La vie de mon fils! qui la menace? --Suivez-moi... ou il est perdu et vous aussi!--Et Bonak, sans rpondre Rosen-Ar, lui montra le petit caveau pratiqu derrire la forge; et ajouta:--Cachez-vous l, ne bougez pas.--S'adressant ensuite aux apprentis en courant son tabli:--Vous, enfants, martelez de toutes vos forces et chantez tue-tte. Toi, Septimine, polis ce vase. Songez que si l'intendant se doute de quelque chose, nous avons tout craindre. Dieu veuille que ce malheureux garon ne reste pas au soupirail de la cave, ou qu'il ne soit pas vu de Ricarik!--Ce disant, le vieil orfvre se mit marteler tout rompre sur son enclume, entonnant d'une voix sonore ce vieux chant des orfvres la louange du bon loi:--De la condition d'ouvrier lev celle d'vque,--loi, dans sa charge de pasteur, a purifi l'orfvre;--Son marteau est l'autorit de sa parole,--Son fourneau la constance du zle,--Son soufflet l'inspirateur,--Son enclume l'obissance[F]! Ricarik entra dans l'atelier. L'orfvre ne parut pas l'apercevoir, et continua de chanter en aplatissant coups de marteau une feuille d'argent qui terminait la crosse abbatiale dont la ciselure suprieure tait acheve.--Vous tes bien gais ici, ce matin,--dit l'intendant en s'avanant au milieu de l'atelier.--Cessez ces chants... ils m'assourdissent... --Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines,--murmura tout bas Septimine Bonak.--Ce mchant homme s'approche de la fentre... s'il allait voir le chef frank... --Pourquoi tant de feu dans cette forge?--reprit l'intendant en faisant un pas vers le foyer derrire lequel se trouvait le rduit o se cachait Rosen-Ar.--T'amuses-tu donc brler du charbon sans ncessit? --Sans ncessit? Non, puisque ce matin mme je vais fondre l'or et l'argent que vous m'avez apports hier. --Mensonge! les mtaux se fondent au creuset, non pas la forge... --Ricarik, chacun son mtier. J'ai travaill dans les ateliers du grand loi. Je sais mon tat. Je vais d'abord exposer mes mtaux au feu ardent de la forge, les marteler ensuite, puis je les mettrai au creuset; la fonte en sera plus lie. --Tu ne manques jamais de raisons. --Parce que j'en ai toujours de bonnes donner. Mais puisque vous voici, Ricarik, j'ai vous demander plusieurs objets ncessaires pour cette fonte, la plus considrable que j'aie jamais faite dans ce monastre, puisque le vase d'argent doit avoir deux pieds de hauteur, ainsi que vous le voyez d'aprs le moule que voil sur cette tablette. --Que te faut-il? --J'aurais besoin d'un baril que je remplirai de sable au milieu duquel je placerai mon moule... Ce n'est pas tout... J'ai vu souvent, malgr les cercles qui entouraient les douves des barils, o l'on mettait les moules plongs dans le sable, ces douves clater lorsque l'on versait dans le creux le mtal en fusion. Il me faudrait donc une longue corde que j'enroulerais trs-solidement autour du tonneau; si les cercles clatent, la corde du moins ne se rompra point. Il me faudrait, de plus, une non moins longue petite cordelle pour assujettir les parois du moule. --Tu auras le baril, la corde et la cordelle. --Encore un mot, Ricarik. Moi, et ces jeunes gens, nous serons forcs, pour cette fonte, de passer ici une partie de la nuit, les jours sont courts en cette saison. Faites-nous donner une outre de vin, nous, qui ne buvons jamais que de l'eau; cette largesse soutiendra nos forces durant notre rude labeur nocturne. J'ajouterai que les jours de fonte, dans l'atelier du grand loi, on rgalait toujours les esclaves... --Soit! vous aurez votre outre de vin... aussi bien, c'est aujourd'hui jour de liesse en ce couvent, car un grand miracle vient d'avoir lieu... --Un miracle? --Oui... un juste chtiment du ciel a frapp une bande d'aventuriers, qui Karl le maudit avait eu l'audace de concder cette abbaye, bien sacr de l'glise. Ils campaient cette nuit sur la jete, comptant attaquer le monastre au point du jour; mais l'ternel, par un redoutable et surprenant prodige, a ouvert les cataractes du ciel. Les tangs se sont grossis, et tous les sclrats ont t noys. --Gloire l'ternel!--cria le vieil orfvre en faisant signe aux apprentis d'imiter son enthousiasme,--gloire l'ternel! qui noie les impies dans les cataractes de sa colre! --Gloire l'ternel!--rptrent tue-tte et en choeur les jeunes esclaves,--gloire l'ternel! qui noie les impies dans les cataractes de sa colre! --Miracle qui ne me surprend point du tout, Ricarik,--ajouta l'orfvre,--il est d sans doute au bienheureux _pouce_ de Saint-Loup, cette sainte relique que vous nous avez apporte hier. Elle aura opr ce divin prodige. --C'est probable... ainsi tu n'as pas besoin d'autre chose? --Non,--rpondit le vieillard en se levant et examinant plusieurs caisses,--j'ai l pour la fonte du soufre et du bitume en suffisante quantit, le charbon ne manque point, l'un de mes apprentis va vous accompagner, Ricarik, il rapportera le baril, les cordes et l'outre de vin, seigneur intendant, ne l'oubliez pas! --On vous la donnera plus tard, en vous distribuant vos pitances. --Ricarik, nous ne pourrons quitter l'attelier d'un instant cause de la fonte. Faites-nous distribuer ce matin, s'il vous plat, notre pitance quotidienne, afin que nous ne soyons pas drangs; nous allons fermer la porte pour tre tranquilles! --J'y consens, que l'un de tes apprentis me suive, il rapportera toutes ces choses, mais que le vase soit fondu demain, sinon l'chine vous cuira. --Vous pouvez assurer notre sainte et vnrable abbesse que le vase, en sortant du moule, sera digne d'un artisan qui a vu le grand loi manier la lime et le burin.--Et, s'adressant tout bas l'un de ses apprentis, tandis que Ricarik se dirigeait vers la porte:--Ramasse en chemin une douzaine de cailloux gros comme des noix, cache-les dans ta poche et rapporte-les.--Et il ajouta tout haut:--Accompagne le seigneur intendant, mon garon; surtout, en revenant, ne t'amuse pas en route. --Soyez tranquille, matre,--dit l'apprenti en faisant un signe d'intelligence au vieillard et suivant l'intendant,--vos ordres seront excuts! Le vieillard resta quelques instants sur le seuil! prtant l'oreille aux pas de l'intendant qui s'loignait; aprs quoi, fermant la porte au verrou, il courut vers le caveau o se cachait Rosen-Ar, Septimine courut la fentre, afin de voir si Berthoald s'y trouvait encore; mais soudain elle s'cria, saisie d'effroi:--Grand Dieu! le jeune chef est perdu!... l'eau a gagn le soupirail! --Perdu! mon fils!--s'cria Rosen-Ar avec dsespoir en se prcipitant la croise malgr les efforts du vieillard pour la retenir.-- mon fils! t'avoir revu pour te perdre... Amael! Amael!... --Elle nous trahit... si on l'entend au dehors!--dit le vieillard avec terreur, en tchant en vain d'arracher des barreaux o elle se cramponnait, cette malheureuse femme, qui appelait son fils d'une voix dchirante. Mais Amael (puisque Berthoald tait pour lui un nom d'emprunt), Amael ne reparut pas. Le flot avait gagn l'ouverture du soupirail, et malgr la largeur du foss qui sparait les deux btiments l'un de l'autre, on entendait le bruit sourd des eaux qui, s'engouffrant par cette ouverture, tombaient au fond du souterrain. Septimine, ple comme une morte, ne trouvait pas une parole. Rosen-Ar, dans l'garement de son dsespoir, tchait d'branler les pais barreaux de la fentre en murmurant d'une voix entrecoupe de sanglots:--Oh! savoir qu'il est l... dans l'agonie... mourant!... --Espoir!--cria le vieillard, dont les larmes coulaient la vue de cette douleur maternelle,--espoir!... Je fixe depuis un instant cette pierre couverte de mousse, l'angle du soupirail, l'eau ne l'envahit pas; elle ne monte plus... voyez, voyez! Septimine et Rosen-Ar essuyrent leurs yeux et regardrent la pierre que leur indiquait Bonak. Elle ne fut pas, en effet, submerge... Bientt mme le bruit des eaux s'engouffrant dans le soupirail s'amoindrit et cessa peu peu. --Il est sauv!--s'cria Septimine.--Merci, mon Dieu! --Sauv...--murmura Rosen-Ar d'un air de doute accablant.--Et s'il est tomb dans cette cave assez d'eau pour le noyer... Oh! s'il vivait encore, il et rpondu ma voix... Non, non! il se meurt! il est mort!... --Matre Bonak, on frappe l porte,--accourut dire l'un des apprentis.--Faut-il ouvrir? --Vite, retournez dans votre cachette,--dit le vieillard Rosen-Ar; et comme elle ne semblait pas l'entendre, il ajouta:--Mais vous voulez donc vous perdre, nous perdre tous! nous qui sommes prts nous dvouer pour vous et votre fils?-- ces mots, Rosen-Ar quitta la fentre et rentra dans le rduit, tandis que le vieillard, s'approchant de la porte, disait:--Qui est l? --Moi, matre Bonak,--rpondit au dehors la voix de l'apprenti qui tait sorti avec Ricarik,--moi, Justin. --Entre vite,--dit l'orfvre au jeune garon qui portait sur son paule un baril vide et sa main un panier renfermant des provisions, l'outre de vin et un gros paquet de cordes. Le vieillard, poussant les verrous de la porte, prit l'outre de vin dans le panier, et, allant vers le rduit o se cachait Rosen-Ar, lui dit:--Buvez un peu de vin pour vous rconforter; c'est pour vous que je l'ai demand. Mais la mre d'Amael repoussa l'outre en s'criant d'une voix dsespre:--Mon fils! mon fils! --Justin,--dit le vieillard l'apprenti,--as-tu des cailloux? --Oui, matre Bonak, j'en ai rempli mes poches. --Donne-m'en un.--Le vieillard prit la petite pierre et courut la fentre en disant:--Si ce malheureux n'est pas noy, il se doutera, en voyant tomber ce caillou dans la cave, que c'est un signal.--Et aprs avoir judicieusement vis et calcul le jet de sa pierre, l'orfvre la lana dans l'ouverture du soupirail. Rosen-Ar et Septimine, en proie une anxit mortelle, attendaient le rsultat de la tentative de Bonak: les apprentis eux-mmes gardaient un profond silence. Quelques moments se passrent ainsi dans une attente pleine d'angoisses.--Rien...--murmura l'orfvre, les yeux ardemment fixs sur l'ouverture du soupirail,--rien... --Il est mort!--s'cria Rosen-Ar, tandis que Septimine la retenait entre ses bras.--Je ne le verrai plus! --Une autre pierre!--dit le vieillard. Et il lana un second caillou dans le souterrain. Ce fut encore un moment d'angoisse: toutes les respirations taient suspendues. Enfin, au bout de quelques instants, Rosen-Ar, se dressant sur la pointe des pieds, s'cria:--Ses mains! je vois ses mains! il se cramponne aux barreaux du soupirail! Merci, Hsus! merci... vous me l'avez rendu!--Et elle tomba genoux. Bonak vit alors la ple figure d'Amael encadre de ses longs cheveux ruisselants d'eau, apparatre entre les barreaux. Le vieillard lui fit signe de disparatre de nouveau, en disant voix basse, et comme s'il avait pu tre entendu par le prisonnier:--Et maintenant, cachez-vous, cachez-vous, et attendez!--Se retournant alors vers Rosen-Ar:--Votre fils m'a compris; mais, je vous en supplie, du calme... pas d'imprudence.--Allant ensuite son tabli, o se trouvaient plusieurs morceaux de parchemin, dont il se servait pour dessiner les modles de ses orfvreries, il crivit ces mots:--Si l'eau n'a pas tellement envahi le souterrain que vous puissiez y rester sans danger jusqu' la nuit, donnez trois secousses la cordelle au bout de laquelle sera attache la pierre qui aura ce billet pour enveloppe; en ce cas, cette cordelle nous servira de moyen de communication; lorsque vous la verrez s'agiter, prparez-vous recevoir un nouvel avis: jusque-l, ne paraissez pas au soupirail. Votre mre espre comme nous vous sauver. Courage et confiance! Ces mots crits, l'orfvre enveloppa un caillou avec ce parchemin, heureusement, de sa nature, impermable, lia le tout au moyen de la corde, au milieu de laquelle il attacha un petit morceau de fer afin de la faire plonger dans l'eau, et de rendre ainsi invisible ce moyen de correspondance entre l'atelier et le souterrain; puis il lana dans le soupirail la pierre, laquelle tait attache la cordelle, dont il garda l'extrmit dans sa main. Quelques moments aprs, trois secousses donnes cette corde annoncrent Bonak qu'Amael pouvait rester jusqu'au soir sans danger dans sa prison, et qu'il excuterait les recommandations du vieillard. Cette esprance ranima l'espoir de Rosen-Ar, et, dans l'lan de sa reconnaissance, elle prit les mains de l'orfvre en lui disant:--Bon pre, vous le sauverez, n'est-ce pas? vous le sauverez? --J'y tcherai, pauvre femme! mais laissez-moi rassembler mes esprits... mon ge, voyez-vous, de pareilles motions sont rudes; il faut, pour russir, agir avec prudence et rflexion. Aussi vais-je rflchir, l'entreprise est difficile... Pendant que l'orfvre pensif, accoud sur son tabli, appuyait son front dans sa main, et que les apprentis demeuraient silencieux et inquiets, Rosen-Ar, rappelant ses souvenirs, dit Septimine:--Mon enfant, vous avez dit que mon fils avait t bon pour vous comme un ange du ciel... o l'avez-vous donc connu? --Prs de Poitiers, au couvent de Saint-Saturnin... Ma famille et moi, touches de compassion pour un jeune prince, un enfant, retenu prisonnier dans ce monastre, nous avons voulu favoriser l'vasion de ce pauvre petit; tout a t dcouvert; on voulait me chtier d'une manire honteuse, infme!--ajouta la Coliberte en rougissant encore ce souvenir.--On voulait me vendre, me sparer de mon pre, de ma mre... Alors, votre fils, favori de Karl, le chef des Franks... --Mon fils! --Oui, le seigneur Berthoald. --Berthoald? --Hlas! ainsi s'appelle celui qui est renferm dans ce souterrain... --Mon fils Amael, portant le nom de Berthoald! mon fils, favori du chef ds Franks!--s'cria Rosen-Ar, frappe de stupeur.--Mon fils, lev dans l'horreur des conqurants de la Gaule, ces oppresseurs de notre race! mon fils, favori de l'un d'eux! non, non... tes souvenirs te trompent... --Mes souvenirs me tromper... Oh! je vivrais cent ans, que jamais je n'oublierai ce qui s'est pass au couvent de Saint-Saturnin, la touchante bont du seigneur Berthoald envers moi, qu'il ne connaissait pas. N'a-t-il pas obtenu de Karl ma libert, celle de mon pre et de ma mre? N'a-t-il pas t assez gnreux pour me donner de l'or afin de subvenir aux besoins de ma famille? --Ma raison se perd chercher le secret de ce mystre; la troupe de guerriers qui nous emmenaient esclaves, s'est en effet arrte l'abbaye de Saint-Saturnin,--reprit Rosen-Ar avec angoisse; et elle ajouta:--Mais si celui-l, que tu appelles Berthoald, a obtenu ta libert du chef des Franks, comment es-tu esclave ici, pauvre enfant? --Le seigneur Berthoald s'est fi la parole de Karl, et Karl s'est fi la parole du suprieur du couvent; mais aprs le dpart du chef des Franks et de votre fils, l'abb, qui m'avait dj vendue un juif, a maintenu le march... En vain j'ai implor les guerriers que Karl avait laisss au monastre pour en prendre possession et garder le petit prince, mes prires ont t vaines; j'ai t spare de ma famille. Le juif a gard l'or que votre fils m'avait donn gnreusement, et m'a emmene en ce pays; il m'a vendue l'intendant de cette abbaye, qui a t octroye par Karl au seigneur Berthoald, ainsi que je l'ai appris au couvent de Saint-Saturnin. --Cette abbaye octroye mon fils!... lui, compagnon de guerre de ces Franks maudits! lui, tratre! lui, rengat! Oh! si tu dis vrai, honte et malheur sur mon fils!... --Tratre! rengat! le seigneur Berthoald! lui, le plus gnreux des hommes! lui, qui m'et arrache l'esclavage sans la cruaut de l'abb, qui m'a livre au juif Mardoche. --Ce juif s'appelait ainsi? --Vous le connaissez? --coute, pauvre enfant, et tu comprendras ma douleur... Aprs une grande bataille livre prs de Narbonne contre les Arabes, j'ai t prise par les guerriers de Karl: le butin, les esclaves ont t tirs au sort; on nous a dit, moi et mes compagnes, que nous appartenions au chef Berthoald et ses hommes. --Vous... esclave de votre fils? Mais il l'ignorait, mon Dieu! --Oui, de mme que j'ignorais que mon nouveau matre Berthoald... ft mon fils Amael. --Durant ce voyage du Languedoc ici, votre fils, ne vous a pas vue? --Nous tions huit ou dix femmes esclaves dans chaque chariot couvert; nous suivions l'arme de Karl. Parfois les hommes du chef Berthoald venaient nous voir, et... mais je n'offenserai pas ta pudeur, pauvre enfant, en te racontant ces violences infmes!--ajouta Rosen-Ar en frmissant ces souvenirs de dgot et d'horreur.--Mon ge m'a prserve d'une honte laquelle j'aurais d'ailleurs chapp par la mort... Mon fils n'a jamais pris part ces immondes orgies mles de cris, de larmes et de sang; car on frappait jusqu'au sang les malheureuses qui voulaient chapper ces outrages. Nous sommes ainsi arrives jusqu'aux environs du couvent de Saint-Saturnin; l, nous avons fait une halte de quelques heures. Le juif Mardoche se trouvait alors dans ce monastre; apprenant sans doute qu' la suite de l'arme il y avait des esclaves acheter, il s'est rendu prs de nous, accompagn de quelques hommes de la bande de Berthoald. Tu as t vendue, pauvre enfant, tu sais l'horrible examen que vous font subir ces marchands de chair gauloise? --Oui, oui, cette honte, je l'ai subie devant les moines de Saint-Saturnin lorsqu'ils m'ont vendue au juif,--rpondit Septimine en cachant dans ses mains son visage, empourpr de confusion. Rosen-Ar poursuivit:--Des femmes, des jeunes filles, malgr leurs prires, leur rsistance, ont t dpouilles de leurs vtements et profanes, souilles par les regards des hommes qui voulaient nous vendre et nous acheter! cette honte, mon ge n'a pu me soustraire...--Et, fondant en larmes et tordant ses mains avec dsespoir, la mre d'Amael ajouta en gmissant:--Et voil ces Franks dont mon fils est le compagnon de guerre! Il s'unit avec eux! combat avec eux! possde comme eux des esclaves de sa race! et parmi ces esclaves, ainsi outrages, il a sa mre! justice du ciel! sa mre! --Oh! c'est horrible! mais il ignorait cela... et puis, comment, lui, tant de notre race, s'est-il runi aux Franks? --Cette indignit confond ma raison, rvolte mon coeur. l'ge de quinze ans, mon fils a disparu de la valle de Charolles, o nous vivions libres et heureux... Que s'est-il pass depuis? je l'ignore... En entendant prononcer le nom de la valle de Charolles, Bonak, jusqu'alors pensif, tressaillit, puis prta l'oreille la suite de l'entretien de la Coliberte et de la mre d'Amael, qui reprit:--Revenons ce juif, il a peut-tre le secret de la vie de mon fils. --Ce juif... et comment? --Malgr ma douleur, lorsque ce juif vint nous marchander, je subis le sort commun, je fus dpouille de mes vtements... Ah! pour la saintet de mon nom de mre, que mon fils ignore toujours ma honte! cette pense serait l'ternel et juste remords de sa vie, s'il doit vivre...--ajouta Rosen-Ar voix basse, afin de n'tre entendue que de Septimine.--Pendant que je subissais donc le sort de mes compagnes d'esclavage... le juif remarqua sur mon bras gauche ces deux mots tracs en caractres ineffaables: _Brenn-Karnak._ --_Brenn-Karnak!_--reprit la Coliberte d'une voix plus leve; aussi fut-elle entendue par le vieillard.--Quels sont ces noms? pourquoi taient-ils tracs sur votre bras? --Cet usage, depuis plusieurs gnrations, a t adopt parmi nous, car, hlas! en ces temps de troubles, de guerres continuelles, les familles sont exposes tre spares, disperses au loin, et un signe indlbile peut les aider se reconnatre.-- peine Rosen-Ar avait-elle prononc ces mots, que s'approchant d'elle, Bonak, mu, troubl, s'cria:--Vous tes de la race de Jol, le brenn de la tribu de Karnak? --Oui, bon pre; mais d'o savez-vous?... --Vous habitiez en Bourgogne la valle de Charolles? jadis concde Loysik, frre de Ronan, par le roi Clotaire Ier? --Mais encore une fois, bon pre, comment savez-vous cela?--Le vieillard releva la manche de son sarrau, et, du doigt, montra ces deux mots: _Brenn-Karnak_, tracs sur son bras.--Vous aussi?--s'cria Rosen-Ar,--vous aussi... de la famille de Jol?... --L'un de mes aeux tait Kervan, frre de Ronan. --Votre famille habitait en Bretagne, prs de Karnak? --Oui, et mon frre Allan ou ses enfants n'ont sans doute pas quitt le berceau de notre race. --Et comment tes-vous tomb en esclavage? --Notre tribu, passant la frontire, est venue, selon la coutume immmoriale, vendanger en armes les vignes des Franks, vers le pays de Rennes. J'avais quinze ans, j'accompagnais mon pre dans cette expdition; une troupe de Franks nous a attaqus; pendant le combat, j'ai t spar de mon pre, puis emmen esclave au loin. Revendu d'un matre un autre, le hasard m'a conduit en ce pays o je suis depuis douze ans. Hlas! souvent mes yeux se sont tourns vers les frontires de notre vieille et bien-aime Bretagne, toujours libre! mais mon grand ge, l'habitude d'un mtier qui me plat et me console, m'ont empch de songer une vasion. Ainsi, nous sommes parents!... Ce malheureux qui est l, prs de nous, captif, est de notre sang?... Mais comment tait-il devenu le chef de cette troupe de Franks que l'inondation vient d'engloutir? --Je racontais cette pauvre enfant qu'un juif, marchand d'esclaves, ayant vu sur mon bras ces deux mots: _Brenn-Karnak_, parut surpris, et me dit:--N'as-tu pas un fils g de vingt-quatre ans, qui porte, comme toi, ces deux mots tracs sur son bras?-- Malgr l'horreur que m'inspirait ce juif, ces mots ranimrent en moi l'esprance de retrouver mon fils:--Oui,--ai-je rpondu;--depuis dix ans mon fils a disparu des lieux que j'habitais.--Et tu habitais la valle de Charolles?--m'a demand le juif.--Tu connais donc mon fils?--me suis-je crie; mais, cet homme, sans me rpondre, s'est loign avec un sourire cruel... --Et depuis,--reprit Septimine,--ne l'avez-vous jamais revu? --Jamais! Les chariots se sont remis en route pour ce pays, o je suis arrive avec mes compagnes d'esclavage. Toutes ont d prir par l'inondation de cette nuit, et sans le dvouement de cette courageuse enfant, je perdais aussi la vie... --Le juif Mardoche,--reprit le vieil orfvre en rflchissant,--ce marchand de chair gauloise, grand ami de l'intendant Ricarik, est venu depuis peu de jours fort souvent ici; il se trouvait au couvent de Saint-Saturnin lors de la donation de cette abbaye votre fils et ses hommes; il aura, sans nul doute, pris les devants afin d'avertir l'abbesse, aussi a-t-elle fait ses prparatifs de dfense contre les guerriers qui venaient la dpossder. --Le juif a, en effet, voyag trs-rapidement depuis son dpart du couvent de Saint-Saturnin, d'o il m'a emmene,--reprit Septimine.--Nous n'tions que trois esclaves et lui dans un petit chariot lger, attele de deux chevaux. Il a d arriver ici deux ou trois jours avant la troupe du seigneur Berthoald, retarde dans sa marche par ses nombreux bagages. --Ainsi, le juif aura prvenu Mroflde, lui rvlant sans doute que le prtendu chef frank Berthoald tait de race gauloise,--reprit Bonak;--de l cette vengeance de l'abbesse, qui a fait jeter votre fils dans ce souterrain, croyant sans doute l'exposer une mort certaine. Il s'agit maintenant de le sauver, vous aussi, nous aussi; car rester en ce couvent aprs l'vasion de votre fils, ce serait exposer la vengeance de l'abbesse ces pauvres apprentis et Septimine. --Oh! bon pre! comment faire?--reprit Septimine en joignant les mains.--Personne ne peut entrer dans ce btiment au-dessous duquel est enferm le seigneur Berthoald... --Nomme-le Amael, mon enfant,--reprit Rosen-Ar avec amertume.--Ce nom de Berthoald me rappelle sans cesse une honte que je voudrais oublier... --Tirer Amael de ce souterrain n'est point chose impossible,--reprit l'orfvre en hochant la tte.--J'ai rflchi l-dessus tout l'heure, et nous avons, je crois, quelques chances de succs. --Mais, bon pre,--dit Rosen-Ar,--et les barreaux de la fentre de cet atelier? ceux du soupirail de la cave o est enferm mon fils? enfin ce large et profond foss? que d'obstacles! --Ces obstacles ne sont pas les plus difficiles surmonter. Supposons la nuit venue, Amael dlivr nous a rejoint, que faire? --Quitter l'abbaye,--dit Septimine;--fuir tous... --Et par quel moyen, mon enfant? Ignores-tu qu' la chute du jour la porte de la jete est ferme? Le gardien veille; puis, et-on franchi cette porte, l'inondation couvre la chausse; il faudra deux ou trois jours pour que les eaux se soient retires tout fait; d'ici l, cette abbaye restera environne d'eau comme une le. --Matre Bonak,--reprit un des jeunes apprentis,--et les bateaux de pche? --O sont-ils amarrs d'ordinaire, mon garon? --Du ct de la chapelle. --Il faudrait donc, pour y arriver, traverser la cour intrieure du clotre, et la porte est chaque soir verrouille intrieurement! --Hlas!--dit Rosen-Ar,--faut-il renoncer tout espoir? --Jamais il ne faut dsesprer. Occupons-nous d'abord d'Amael. Quoi qu'il lui arrive, une fois hors du souterrain, son sort ne pourra gure empirer. Maintenant, mes enfants, un dernier mot,--ajouta l'orfvre en s'adressant aux apprentis.--Ce que nous allons tenter est grave; il y va de votre vie et de la ntre... Vous n'avez pas hsiter: il faut nous seconder ou nous trahir. Nous trahir serait une mchante action, cependant vous n'avez d'autre intrt cette vasion que l'espoir incertain de recouvrer votre libert. Voulez-vous nous trahir? dites-le franchement, tout de suite... alors je n'entreprendrai rien, le sort de cette digne femme et de son fils s'accomplira... Si, au contraire, avec notre aide, nous parvenons sauver Amael et sortir de cette abbaye, voici mon projet: Il y a, dit-on, prs de quatre journes de marche d'ici aux limites de l'Armorique, seule terre libre de la Gaule aujourd'hui. Nous tcherons d'y arriver; une fois en Bretagne, nous n'aurons rien craindre, nous prendrons la route de Karnak; nous y trouverons mon frre ou ses descendants, notre tribu vous accueillera comme des enfants de la famille; d'apprentis orfvres, vous deviendrez apprentis laboureurs, moins que vous ne prfriez continuer votre mtier dans quelques villes de Bretagne; non plus en artisans esclaves, mais en artisans libres. Rflchissez mrement, et dcidez-vous: la journe s'avance, le temps est prcieux. Justin, l'un des apprentis, aprs s'tre consult voix basse avec ses compagnons, rpondit au vieillard:--Notre choix n'est pas douteux, matre Bonak; nous tcherons, comme vous, de rendre un fils sa mre; quoi qu'il arrive, nous partagerons votre sort! --Merci, oh! merci, gnreux enfants!--dit Rosen-Ar les yeux remplis de larmes.--Hlas! je ne peux vous offrir que la reconnaissance d'une mre!... --Et maintenant,--reprit vivement l'orfvre, qui parut retrouver la vivacit de sa jeunesse,--assez de paroles, agissons! Deux d'entre vous vont s'occuper de scier les barreaux de la fentre de l'atelier, mais sans les faire tomber. --C'est entendu, pre Bonak,--dit Justin;--les barreaux resteront en place... il ne faudra plus qu'un coup de lime pour les mettre bas. --Bon; il n'y a, du reste, pas craindre d'tre vu au dehors: le corps du btiment qui nous fait face est dpourvu de croises donnant de notre ct. --Mais les barreaux du soupirail de la cave o est enferm mon fils?... --Il les sciera au moyen de cette lime lance dans son cachot, enveloppe d'un nouveau billet, dans lequel je vais crire Amael ce qu'il doit faire.--Et le vieillard, s'asseyant son tabli, crivit les lignes suivantes, que la Coliberte, penche derrire lui, lisait mesure et tout haut:--Avec cette lime, vous scierez les barreaux du soupirail sans les dtacher compltement; la nuit venue, vous les enlverez. Trois secousses donnes la cordelle dont vous avez l'un des bouts, nous avertiront que vous tes prt. Alors, vous attirerez vers le soupirail un baril vide que nous aurons attach l'extrmit de la cordelle. --Oh!--s'cria Septimine,--je comprends maintenant pourquoi vous avez demand ce baril! --Quoi!--reprit Rosen-Ar, non moins tonne que la jeune fille,--vous avez eu, bon pre, assez de prsence d'esprit pour songer l'instant mme ce moyen d'vasion? --Il fallait y songer alors... ou point du tout, mes enfants,--rpondit le vieil orfvre en continuant d'crire. --Et nous autres, qui sommes du mtier pourtant, nous croyions bonnement qu'il s'agissait de la fonte,--reprit Justin.--Quel bon tour! C'est ce mchant Ricarik qui aura lui-mme fourni la corde et le baril! --Lorsque le baril sera prs du soupirail,--reprit Septimine en continuant de lire ce qu'crivait le vieillard,--vous saisirez fortement, de vos deux mains, une corde dont ce tonneau sera entour; puis, y prenant votre appui, vous vous mettrez l'eau, vous le pousserez devant vous, et nous l'attirerons doucement jusqu' la fentre, qu'il vous sera trs-facile alors d'escalader avec notre aide. --Oh! bon pre,--dit Rosen-Ar avec attendrissement,--il est sauv! --Hlas! non, pas encore, pauvre femme! Je vous l'ai dit: le tirer de ce souterrain est possible; mais ensuite il faudra sortir de ce maudit couvent... Enfin, nous essayerons.--Et il se remit crire ces dernires lignes, aussi lues tout haut par Septimine:--Il se peut que vous sachiez nager; mais pas d'imprudence! les meilleurs nageurs se noient; rservez vos forces afin de pouvoir aider votre mre fuir de cette abbaye. Lorsque vous aurez lu ce parchemin, dchirez-le, ainsi que le premier, en petits morceaux, jetez-les dans le coin le plus obscur de votre cachot, car il est possible que l'on vienne vous retirer de ce souterrain avant ce soir. -- mon Dieu!--dit Rosen-Ar en joignant les mains avec douleur,--nous n'y avions pas song; ce malheur est possible. --Hlas! il faut tout prvoir,--reprit le vieillard en terminant d'crire ce qui suit:--Ne dsesprez pas, et confiez-vous en Hsus, le Dieu de nos pres! --Ah!--murmura douloureusement Rosen-Ar,--la foi de ses pres, les enseignements de sa famille! les souffrances de sa race! la haine de l'tranger... il a tout oubli! --Mais la vue de sa mre lui aura tout rappel,--rpondit le vieillard.--Et il donna une secousse la cordelle pour avertir Amael; celui-ci rpondit de la mme manire ce signal. Alors, Bonak, enveloppant la lime dans le parchemin, la lana de l'autre ct du foss, visant de nouveau avec justesse le soupirail de la cave au fond duquel elle tomba. Amael, aprs avoir pris connaissance des nouvelles instructions du vieillard, parut derrire les barreaux. Ses regards avides semblaient demander la prsence de sa mre.--Il vous cherche des yeux,--dit, sans pouvoir retenir ses larmes, la Coliberte Rosen-Ar;--ne lui refusez pas cette consolation! La matrone gauloise soupira, et, s'appuyant sur Septimine, fit deux pas vers la croise; alors, d'un air solennel et rsign, elle leva un doigt vers le ciel, comme pour dire son fils de se confier au dieu de ses pres. Amael, la vue de sa mre et de Septimine, dont la douce image lui tait toujours reste prsente depuis leur premire entrevue au couvent de Saint-Saturnin, joignit ses mains avec force, et ses traits exprimrent la fois rsignation, respect, reconnaissance. --Et maintenant, mes enfants,--dit l'orfvre aux jeunes esclaves,--prenez vos limes et sciez les barreaux; moi et l'un de vous, nous allons mettre le creuset sur le brasier, y fondre les mtaux. Ricarik peut venir, il faut qu'il nous croie occups de notre fonte. La porte est ferme en dedans: vous, Rosen-Ar, restez prs de l'entre du caveau, afin de pouvoir vous y cacher dans le cas o ce maudit intendant reviendrait ici, ce qui est peu probable, car, sa tourne du matin finie, nous ne le revoyons, Dieu merci, presque jamais dans la journe; mais la moindre imprudence pourrait nous perdre tous! * * * * * La nuit est venue, l'abbesse Mroflde, vtue de ses habits religieux, est demi couche sur le lit de la salle du festin, o, la veille, Amael s'est assis prs d'elle: le ple visage de cette femme est sinistre, pensif. Ricarik, assis devant la table claire par un flambeau de cire, vient d'crire une lettre sous la dicte de l'abbesse:--Madame,--lui dit-il,--vous n'avez plus qu' apposer votre signature sur cette missive l'vque de Nantes.--Et comme Mroflde ne rpondait pas, absorbe qu'elle tait dans ses penses, l'intendant reprit d'une voix plus haute:--Madame, j'attends votre signature. Alors, Mroflde, le front appuy sur sa main, l'oeil fixe, le sein palpitant, dit l'intendant d'une voix lente et creuse:--Lorsque ce matin tu es all le revoir dans ce cachot, que t'a-t-il dit? --De qui parlez-vous, madame? --Eh! de qui te parlerai-je, sinon de Berthoald? --Il est, madame, rest muet et sombre. L'abbesse se leva brusquement, marcha et l avec agitation; faisant ensuite un violent effort sur elle-mme, elle dit l'intendant: --Va chercher Berthoald! --Madame... --Obiras-tu!... --Mais le messager que vous avez demand attend cette lettre pour l'vque de Nantes: le bateau est prt avec quatre rameurs. --Que me fait l'vque de Nantes et ton bateau? Va me chercher Berthoald... --J'obis. Ricarik se dirigea lentement vers l'entre de la salle; il allait disparatre derrire le rideau, lorsque Mroflde, aprs une violente hsitation, lui cria:--Non... reviens!--Et, se laissant tomber sur son lit en cachant sa figure entre ses mains, l'abbesse poussa des gmissements douloureux qui ressemblaient aux hurlements d'une louve blesse. L'intendant se rapprochant attendit, silencieux, que la crise violente laquelle Mroflde tait en proie ft calme. Au bout de quelques instants l'horrible femme se releva, la joue en feu, l'oeil tincelant, la lvre ddaigneuse, s'criant:--Je suis trop lche! Oh! cet homme! cet homme! il me payera cher ce qu'il me fait souffrir!--Et aprs s'tre encore promene avec agitation, elle parut se calmer, se rejeta sur le lit, et dit l'intendant:--Relis-moi cette lettre... j'tais folle... L'intendant lut ce qui suit:--Mroflde, servante des servantes du Seigneur, son trs-cher pre en Christ, Arsne, vque du diocse de Nantes, salut respectueux. Trs-cher pre, le Seigneur, par un clatant miracle, nouvelle preuve de sa prdilection pour les humbles vierges qui vivent de sa foi et de parole, vient de montrer quels terribles chtiments il rserve aux impies qui l'outragent en la personne de ses pauvres filles. Karl, chef des Franks, contempteur de toutes les lois divines, dsolateur de l'glise, dvastateur de ses biens sacrs, perscuteur des fidles, avait eu la sacrilge audace d'octroyer une bande de ses hommes de guerre la possession de cette abbaye-ci, patrimoine de Dieu; le chef de ces aventuriers m'a somme outrageusement d'avoir quitter ce monastre, ajoutant que si je n'obissais, il nous attaquerait de vive force au point du jour. Ces maudits, fils ans de Satan, pour tre plus porte d'accomplir leur oeuvre de damnation ternelle, ont camp la nuit dernire aux approches de l'abbaye, menaant moi et mes chres filles en Christ, d'un sort pouvantable. Mais l'oeil du Seigneur veillait sur nous autres, faibles brebis; il a su nous dfendre contre les loups ravisseurs. Cette nuit, par la vengeresse volont du Tout-Puissant, les cataractes du ciel se sont ouvertes avec un fracas effrayant; un dluge non moins formidable que celui qui a couvert la terre en punition des crimes des premiers hommes, est venu fondre sur les suppts du dmon et de Karl le maudit, qui, dans l'ombre de la nuit, attendaient l'aurore pour profaner la sainte retraite des vierges du Seigneur. Les flots des tangs, ainsi miraculeusement gonfls, ont englouti ces sacrilges, pas un n'a chapp au chtiment cleste! Prodige effrayant! ces eaux, jusqu'alors limpides, sont devenues tout coup bitumineuses et bouillantes par l'immersion des mes infernales qu'elles engouffraient. Des lueurs rouges et sulfureuses ont, pendant un instant, sillonn la profondeur des ondes, comme si une bouche de l'enfer se ft ouverte pour recevoir sa dtestable proie. La justice du Seigneur accomplie, les eaux redevenues calmes, limpides, sont rentres paisiblement dans leur lit, de mme qu'elles se sont retires aprs le dluge; de mme encore qu'aprs le dluge, le ciel tant redevenu serein, la blanche colombe de paix et d'esprance est sortie de l'arche sainte, cette lettre, mon vnrable pre en Christ, ira vers toi t'apprendre ce rcent et prodigieux miracle, afin que, si tu le juges propos, tu le fasses connatre dans toute l'tendue de ton diocse; cette nouvelle et clatante preuve de la toute-puissance du Seigneur devant difier, rconforter, consoler, dlecter les mes pieuses et terrifier les impies. Je termine en te demandant ta bndiction apostolique. Aprs avoir lu cette lettre, Ricarik dit l'abbesse:--Et maintenant, madame, veuillez signer. Mroflde prit la plume, crivit au bas de l'ptre:--_Mroflde, abbesse de Meriadek._--Aprs quoi elle ajouta avec un sourire sardonique:--Le miracle me semble suffisamment justifi; l'vque de Nantes est habile homme, il saura faire valoir la chose; dans cent ans encore l'on parlera du prodige insigne qui a protg les vierges saintes du couvent de Meriadek... Ah!--reprit Mroflde d'un air sinistre en appuyant son front brlant entre ses mains,--je rirais bien si je n'avais l'enfer dans l'me! --Quoi! madame, toujours ce Berthoald? --Oui, malheur moi! Oh! ce que j'prouve pour lui est un mlange de mpris, de haine et de frnsie amoureuse... Cela m'pouvante... Jamais, non, jamais jusqu'ici je n'ai ressenti ce que je ressens cette heure pour cet homme! --Il est pourtant un moyen, madame, de vous dlivrer de ces angoisses... Ce moyen, je vous l'ai propos... --Prends garde! ta vie me rpond de la sienne! --Mais quels sont vos desseins? --Est-ce que je le sais... tantt je veux lui faire souffrir mille morts, tantt tomber ses genoux, lui demander grce... tantt... mais, tiens, je te l'ai dit, je suis folle... folle!--Et l'horrible crature se tordit en hurlant sur le lit, mordant les coussins ou les dchirant de ses ongles avec une sorte de furie sauvage; puis, se relevant soudain, les yeux la fois humides de larmes et tincelants de passion, elle dit Ricarik:--O est la clef du cachot de Berthoald? --Elle est dans ce trousseau,--rpondit l'intendant en montrant plusieurs clefs pendues sa ceinture. --Donne-moi cette clef. --Quoi! vous voulez?... --Donne... donne... --La voici,--dit l'intendant en dtachant du trousseau une grosse clef de fer. Mroflde prit la clef, la regarda en silence, et resta quelques instants rveuse. --Madame,--reprit Ricarik,--je vais faire partir le messager qui attend votre lettre pour l'vque de Nantes. --Va, va... porte cette lettre et reviens. --J'irai aussi jeter un coup d'oeil dans l'atelier du vieil orfvre... il doit fondre aujourd'hui le grand vase d'argent. --Eh! que m'importe! je ne songe plus au vase d'argent! --Moi, j'y songe, madame. Je ne sais pourquoi il m'est venu quelque doute l'esprit; il m'a sembl, ce matin, remarquer certain embarras sur les traits de ce rus vieillard; il m'a prvenu qu'il s'enfermerait toute la journe; il complotte peut-tre avec ses apprentis de drober une partie du mtal. Il m'a prvenu que la fonte ne commencerait gure qu' la nuit; voici la nuit, je veux assister la fonte, puis je reviendrai, madame. Vous n'avez pas d'autres ordres me donner? Mroflde resta plonge dans ses rveries, tenant dans sa main la clef du cachot d'Amael; aprs quelques moments de silence, et sans lever ses yeux toujours fixs sur le sol, elle dit l'intendant: --En sortant d'ici tu diras Madeleine de m'apporter ma mante et une lampe allume. --Votre mante, madame? Vous voulez donc sortir? Serait-ce pour aller trouver Berthoald dans son cachot?... Mroflde interrompit l'intendant en frappant du pied avec colre, et d'un geste imprieux lui montra la porte. * * * * * Bonak, ses apprentis, Rosen-Ar et Septimine, enferms depuis le matin dans l'atelier, avaient impatiemment attendu la nuit; tout tait prpar pour l'vasion d'Amael lorsque le jour tomba: la lueur du brasier de la forge et du fourneau clairait seule l'atelier; les barreaux des fentres venaient d'tre enlevs. --Vous tes jeunes et vigoureux,--dit le vieillard aux esclaves apprentis;-- dfaut d'autres armes, les barres de fer enleves de la croise pourront vous servir; dposez-les dans un coin. Maintenant, passez le baril par la fentre, et attachez l'un des cercles cette cordelle, dont l'un des bouts est aux mains d'Amael; il est prt, car il vient de rpondre notre signal. Rosen-Ar et la Coliberte, le coeur palpitant d'esprance et d'angoisse, se tenaient auprs de la fentre serres l'une contre l'autre. Les apprentis mirent le baril dehors; les tnbres taient profondes, l'on ne distinguait pas mme la blancheur du btiment dont la partie basse servait de cachot Amael. Bientt, attir par lui, le baril disparut dans l'ombre; mesure qu'il s'loignait, l'un des apprentis droulait peu peu la corde dont le tonneau tait entour; elle devait servir le ramener, lorsque le fugitif y aurait pris son point d'appui. ce moment, il se fit un grand silence dans l'atelier; toutes les respirations semblaient suspendues; malgr la nuit, nuit si noire que l'on n'apercevait absolument rien au dehors, tous les regards cherchaient percer ces tnbres. Enfin, au bout de quelques minutes d'anxit, l'apprenti qui, pench la fentre, tenait la corde destine ramener le baril, dit au vieillard:--Matre Bonak, le prisonnier est sorti de la cave; il s'appuie sur le tonneau, je viens de sentir la corde se raidir. --Alors, mon garon, tire toi... tire doucement sans secousse. --Il vient,--reprit joyeusement l'apprenti;--le poids du prisonnier pse maintenant sur le tonneau. --Grand Dieu!--s'cria Rosen-Ar,--voyez, dans le souterrain, cette lumire... tout est perdu!... En effet, une vive lueur, produite par la clart d'une lampe, apparaissant soudain dans l'intrieur de la cave, l'ouverture demi-circulaire du soupirail se dessina lumineuse travers les tnbres; cette rverbration, se projetant jusque sur l'eau du foss, claira le fugitif, qui, demi plong dans l'onde, se soutenait en s'appuyant des deux mains sur le tonneau flottant. ce moment, Mroflde, enveloppe de sa mante carlate capuchon rabattu, parut au soupirail; elle se cramponnait deux des barreaux qu'Amael n'avait pas eu besoin de scier pour se frayer un passage... la vue du fugitif, l'abbesse poussa un hurlement de rage, et cria par deux fois--Berthoald! Berthoald!...--Puis elle disparut, emportant sa lampe avec elle, de sorte qu'au dehors tout fut de nouveau plong dans l'obscurit. L'apprenti qui attirait le tonneau, effray de l'apparition de l'abbesse, se rejeta vivement en arrire et abandonna la corde de sauvetage... l'orfvre, heureusement, la saisit, et au milieu de l'pouvante de tous, amena le baril jusqu'au bord de la fentre en disant:--Sauvons d'abord Amael... Grce au tonneau qui flottait presque, fleur de la croise, elle fut facilement escalade par le prisonnier; son premier mouvement, en arrivant dans l'atelier, fut de se jeter au cou de sa mre... Tous deux oubliaient le danger dans un embrassement passionn, lorsque l'on frappa fortement la porte. --Malheur nous...--murmura l'un des apprentis,--c'est l'abbesse!... --Impossible,--dit l'orfvre;--pour remonter du cachot, faire le tour du clotre, traverser les cours et venir ici, il lui faut plus de dix minutes. --Bonak,--dit au dehors la rude voix de Ricarik,--ouvre l'instant la porte... --Oh! que faire! Le rduit au charbon est trop troit pour y cacher Rosen-Ar et son fils,--murmura le vieillard; et il rpondit trs-haut en se tournant vers la porte:--Seigneur intendant, nous sommes au moment de la fonte; nous ne pouvons la quitter... --C'est justement la fonte que je veux assister!--cria l'intendant.--Ouvre l'instant... --Vous, votre fils et Septimine, restez prs de la fentre, penchez-vous au dehors, vous seriez suffoqus,--dit le vieillard Rosen-Ar aprs un instant de rflexion. Et poussant vers la croise Amael, sa mre et la Coliberte, il dit l'un des apprentis:--Vide sur le brasier de la forge la bote remplie de soufre et de bitume... Le jeune esclave obit machinalement, et au moment o Ricarik heurtait la porte coups redoubls, une fume sulfureuse, bitumineuse, commenant de se rpandre dans l'atelier, devint bientt si intense, que l'on voyait peine deux pas devant soi. Aussi, lorsque le vieillard alla enfin ouvrir la porte l'intendant, celui-ci, aveugl, suffoqu par une bouffe de cette paisse et cre vapeur, se recula vivement au lieu d'entrer. --Avancez donc, seigneur intendant,--dit Bonak;--c'est l'effet de la fonte la mode du grand loi... Nous n'avons pu vous ouvrir plus tt, de peur de laisser refroidir les mtaux en fusion que nous versions dans le moule... Avancez, cher seigneur, venez donc voir la fonte... --Va-t'en au diable!--rpondit Ricarik en toussant s'trangler et reculant au del du seuil.--Je suis suffoqu, aveugl... --C'est l'effet de la fonte, cher seigneur.--Puis avisant le trousseau de clefs la ceinture de l'intendant, qui, des deux mains, frottait ses paupires endolories par l'cret de la fume, Bonak le saisit la gorge et s'cria:-- moi, mes enfants, il a les clefs des portes! l'appel du vieillard, les apprentis et Amael accoururent, se prcipitrent sur l'intendant, touffrent ses cris en lui serrant le cou, pendant que Bonak, s'emparant du trousseau de clefs, disait:--J'ai les clefs. Entranez cet homme dans l'atelier, et jetez-le vite dans le foss; ce sera plutt fait. Excusez, cher seigneur Ricarik, c'est la fonte... Les ordres du vieillard furent excuts malgr la rsistance furieuse du Frank... Bientt l'on entendit le bruit d'un corps tombant dans l'eau...--Et maintenant,--s'cria le vieillard,--venez tous! suivez-moi et courons. L'abbesse du diable ne peut tarder arriver avec les bandits qui ont ici droit d'asile.--Le vieillard avait peine fait quelques pas dans le corridor, lorsqu'il vit au loin s'avancer l'esclave portier tenant une lanterne la main.--Restez cachs dans l'ombre,--dit tout bas l'orfvre aux fugitifs. Et il alla vivement au-devant du portier qui lui cria:--Eh! vieux Bonak, est-ce que l'intendant n'est pas dans ton atelier? Je ne sais quoi il pense; voil deux heures que le bateau attend son messager... --Quel bateau? --Le bateau que Ricarik a fait prparer. Les rameurs attendent le messager. --Ils n'attendront pas longtemps, car ce messager, c'est moi. --Toi?... --Connais-tu ce trousseau de clefs? --Ce sont celles que l'intendant porte sa ceinture. --Il me les a confies afin que je puisse sortir de l'enceinte du monastre dans le cas o tu ne serais pas ta loge. Allons vite retrouver le bateau. Marche devant.--Le portier, persuad par l'accent de sincrit du vieillard, dont la prsence d'esprit le sang-froid semblaient augmenter avec les prils, le prcda; mais Bonak ralentit son pas, et appelant voix basse un des apprentis:--Justin, toi et les autres, suivez-moi distance; la nuit est noire, la lueur de la lanterne du portier vous guidera; mais ds que vous m'entendrez siffler, accourez tous.--Et, s'adressant au portier qui l'avait beaucoup devanc:--Eh! Bernard! ne va pas si vite; tu oublies qu' mon ge on n'est pas ingambe. Bonak, prcd du portier, et suivi de loin, dans les tnbres, par les fugitifs, arriva ainsi dans la cour extrieure du monastre... Soudain Bernard s'arrta et prta l'oreille.--Qu'as-tu?--lui dit le vieil orfvre,--pourquoi rester en chemin? --Ne vois-tu pas la lumire des torches clairer la crte du mur de la cour intrieure du monastre? n'entends-tu pas ce tumulte? --Marche, marche. J'ai autre chose faire que de m'occuper de ces torches et de ce tumulte; il me faut accomplir au plus tt le message de Ricarik. Je n'ai pas un instant perdre, vite, dpchons-nous. --Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'intrieur du monastre! --C'est pour cela que l'intendant m'envoie si prcipitamment en message... Hte-toi, le temps presse... --Ah! c'est diffrent, vieux Bonak,--rpondit Bernard en doublant le pas. Il arriva bientt la clture extrieure dont il ouvrit la porte. ce moment, le vieillard siffla; le portier, trs-surpris, lui dit:--Qui siffles-tu? --Moi? --Oui... --Comment? --Es-tu sourd? je te demande qui tu siffles? --Qui je siffle, moi? --Oui, toi. Voici la porte ouverte. Sors donc, puisque tu es press. Mais j'entends des pas; on accourt de ce ct. Qu'est-ce que ces gens-l?--dit Bernard, en haussant sa lanterne.--Il y a deux femmes... Bonak coupa court aux rflexions du portier en criant:--tez la clef de la porte et tirez-la sur vous, le portier restera enferm. peine le vieillard eut-il prononc ces paroles, qu'Amael, les apprentis, Rosen-Ar et Septimine se prcipitrent travers l'issue ouverte; puis l'un des jeunes esclaves, repoussant rudement Bernard dans l'intrieur de la cour, ta la clef de la serrure, tira la porte lui et la ferma en dehors. Bonak ramassa la lanterne et cria:--H! du bateau! --Par ici!--rpondirent plusieurs voix,--par ici... il est amarr au gros saule. --Matre Bonak,--dit un des apprentis,--nous sommes poursuivis; le portier appelle l'aide. Voyez ces lueurs; elles apparaissent maintenant dans la cour que nous venons de quitter! --Il n'y a rien craindre, mes enfants; la porte est barde de fer et ferme en dehors; avant qu'on ait eu le temps de la dfoncer, nous serons embarqus!--Ce disant, le vieillard continua de se diriger vers le gros saule; remarquant alors un bissac gonfl que Justin, l'un des apprentis, portait sur son dos, il lui dit:--Qu'as-tu dans ce sac? --Matre Bonak, pendant que vous parliez l'intendant, nous deux Gervais, nous doutant de quelque manigance de votre part, nous avons pris, par prcaution, moi, mon bissac, o j'ai mis le restant de nos vivres, et Gervais, l'outre de vin encore demi pleine. --Vous tes de judicieux garons, car nous aurons faire une longue route aprs avoir dbarqu.--Le vieillard et ses compagnons arrivrent bientt prs du gros saule; un bateau y tait amarr, quatre esclaves rameurs sur les bancs, le pilote au gouvernail.--Enfin!--dit-il d'un ton bourru:--voil trois heures que nous attendons; nous sommes transis de froid, et nous allons avoir ramer pendant plus de deux heures... --Je vais vous donner une bonne nouvelle, mes amis,--rpondit l'orfvre aux bateliers.--J'ai amen du monde pour ramer; les rameurs peuvent donc rentrer au monastre; le pilote seul restera pour guider le bateau. Joyeux et prestes, les esclaves s'lancrent hors du bateau. Le pilote se rsigna, non sans murmurer. Bonak fit entrer Rosen-Ar et Septimine dans la barque; Amael et les apprentis s'emparrent des avirons. Le pilote prit le gouvernail, l'embarcation s'loigna du rivage, et le vieil orfvre, essuyant son front baign de sueur, dit avec un grand soupir d'allgement:--Ah! mes enfants! voil un jour de fonte comme je n'en vis jamais dans l'atelier du grand loi! * * * * * Le lendemain de la nuit o les fugitifs avaient quitt l'abbaye, ils se reposrent vers midi, aprs avoir march pendant toute la nuit et le commencement de cette journe; ils rparrent leurs forces, grce la prcaution des apprentis, dont l'un s'tait charg de l'outre de vin, l'autre du bissac rempli de provisions. Les voyageurs s'taient assis sur l'herbe, sous un grand chne au feuillage jauni par l'arrire-saison. leurs pieds coulait un ruisseau d'eau vive, derrire eux s'levait une colline qu'ils avaient gravie, puis descendue, en suivant une antique voie romaine, alors dlabre, effondre; cette voie se prolongeait une assez grande distance jusqu'au tournant d'un coteau bois, derrire lequel elle disparaissait. Enfin, l'extrme horizon se dessinaient les cimes bleutres de hautes montagnes, limites et frontires de la Bretagne. Les fugitifs, guids par l'un des apprentis qui connaissait les environs de l'abbaye, avaient facilement rejoint l'ancienne route romaine; elle conduisait de Nantes aux frontires de l'Armorique, prs desquelles Csar, sept sicles auparavant, avait tabli plusieurs camps retranchs, afin de protger ses colonies militaires. Amael, habitu par le mtier de la guerre valuer les distances, pensait qu'en marchant jusqu'au soleil couchant, et qu'en se remettant en route, aprs une heure de repos, il serait possible d'arriver la fin du jour suivant aux confins de la Bretagne. Septimine tait assise auprs de Rosen-Ar et d'Amael; les apprentis, tendus sur l'herbe, terminaient leur frugal repas. Le vieil orfvre, ayant aussi rpar ses forces, tira d'une poche de son sarrau un paquet soigneusement envelopp d'un morceau de peau. Les jeunes gens suivirent avec curiosit les mouvements du vieillard. leur grande surprise, il dgagea de cette enveloppe la crosse abbatiale en argent, la ciselure de laquelle il avait commenc de travailler depuis quelque temps. Dans ce paquet se trouvaient aussi deux burins. Bonak, remarquant la physionomie bahie des apprentis, leur dit:--Cela vous tonne, mes enfants, de me voir emporter de l'abbaye cette crosse d'argent? Vous croyez peut-tre que la valeur du mtal m'a tent? Non, non; d'abord cet objet n'a pas grand prix; ensuite, depuis douze ans que je travaille, sans salaire, l'atelier du monastre, j'aurais bien pu, en m'enfuyant, me payer ainsi de mes peines. --Sans doute, matre Bonak; mais alors pourquoi avoir emport cette crosse? --Que voulez-vous, mes enfants, j'aime mon art d'orfvre; je ne trouverai plus l'exercer pendant le peu de temps que j'ai encore vivre... J'ai gard mes deux meilleurs burins, je veux ciseler cette crosse si finement, si purement, qu'en y travaillant un peu tous les jours, j'emploierai ce travail le restant de ma vie. --Vous qui nous flicitez d'tre des garons de prcaution, matre Bonak, parce que nous avions song l'outre et aux provisions, votre prvoyance dpasse la ntre. --Bon pre, et vous, mes amis,--dit Amael en s'adressant au vieil orfvre et aux apprentis,--veuillez vous approcher; ce que j'ai dire ma mre, vous l'entendrez aussi; j'ai fait le mal, je dois avoir le courage de l'avouer tout haut... Rosen-Ar soupira et attendit le rcit de son fils avec une curiosit triste et svre. Septimine, la regardant d'un air presque suppliant, semblait implorer pour Amael l'indulgence de cette mre si justement, si douloureusement irrite. --Depuis que tout pril a cess pour moi,--reprit Amael,--ma mre, durant notre longue marche de jour et de nuit, ne m'a pas adress la parole; elle a refus l'appui de mon bras, prfrant celui de cette pauvre enfant, qui lui a sauv la vie. La svrit de ma mre est juste, je ne m'en plains pas, j'en souffre... Puisse le rcit sincre de mes fautes, puisse mon repentir me mriter mon pardon! --Une mre pardonne toujours,--dit Septimine en regardant timidement Rosen-Ar; mais celle-ci rpondit d'une voix mue et grave: --L'abandon de mon fils a, depuis des annes, chaque jour dchir mon coeur; en proie des angoisses sans cesse renaissantes, tour tour je m'abandonnais au dsespoir ou une esprance insense... ces longs tourments, je les pardonne mon fils; ce que je ne peux lui pardonner, c'est son alliance criminelle avec les oppresseurs de notre race, avec ces Franks maudits, qui ont asservi nos pres et asservissent nos enfants! --Ma mre, coutez-moi... Mon crime est grand; mais, je vous le jure, avant de vous avoir revue, je connaissais le remords. Voici la vrit: Il y a dix ans, j'ai quitt notre valle de Charolles: pourtant j'y vivais heureux auprs de ma famille; mais, que vous dirai-je? je cdai la curiosit, un invincible besoin d'aventures, car, selon moi, en dehors de nos limites, un monde tout nouveau devait s'offrir mes yeux. Un soir donc je partis, non sans verser des larmes. --Dans mon enfance,--dit le vieillard,--mon pre m'a souvent racont que Karadeuk, l'un de nos aeux, avait aussi abandonn sa famille pour courir la Bagaudie... Rosen-Ar, que le souvenir de notre aeul vous rende indulgente pour votre fils! --Les Bagaudes et les Vagres guerroyaient contre les Romains et contre les Franks, nos oppresseurs, au lieu de s'allier et de combattre avec eux, ainsi que l'a fait mon fils. --Vos reproches sont mrits, ma mre; la suite de ce rcit vous prouvera que, plus d'une fois, je me les suis adresss. Presque au sortir de la valle, je tombai entre les mains d'une bande de Franks. Ils revenaient d'Auvergne et se rendaient dans le nord; ils me firent esclave. Leur chef me garda pendant quelque temps pour soigner ses chevaux et fourbir ses armes. J'avais l'instinct de la guerre; la vue d'une armure ou d'un beau cheval me passionnait ds l'enfance. Vous le savez, ma mre? --Oui, vos jours de fte taient ceux o les colons de la valle se livraient l'exercice des armes... --Emmen esclave par ce chef frank, je ne cherchai pas fuir; il me traitait avec assez de douceur. Puis, c'tait pour moi un plaisir de fourbir ses armes, et, durant la route, de monter ses chevaux de bataille. Enfin, je voyais un pays nouveau. Hlas! bien nouveau, car les terres ravages, les maisons en ruines, l'effroyable misre des populations asservies que nous traversions, contrastaient cruellement avec l'indpendante et heureuse vie des habitants de notre paisible valle. Alors, vous me croirez, ma mre, puisque je dis le bien comme le mal, alors, me rappelant notre heureux pays, songeant vous, mon pre, mes larmes coulaient, mon coeur se brisait; quelquefois j'tais tent de fuir, de revenir vous; mais la crainte de recevoir l'accueil que mritait ma faute me retenait. --C'est si naturel!--dit Septimine qui coutait ce rcit avec un tendre intrt.--J'aurais prouv la mme crainte, si j'avais commis la mme faute. --Enfin,--reprit Amael,--aprs tre rest plus d'une anne chez ce chef frank, j'tais devenu bon cuyer, je domptais les chevaux les plus fougueux: pass matre dans l'art de fourbir les armes, force de les fourbir j'avais appris les manier. Le Frank mourut. Pris par lui, je devais tre vendu. Un juif, nomm Mardoche, qui, comme tant d'autres, courait la Gaule pour trafiquer de chair humaine, se trouvait alors Amiens; il vint visiter les esclaves. Il m'acheta, me disant qu'il me revendrait un riche seigneur frank, nomm Bodgesil, duk au pays de Poitiers. Il possdait, ajouta le juif, les plus beaux chevaux, les plus belles armures que l'on pt voir...--En prenant la fuite, tu peux me faire perdre une grosse somme d'argent,--me dit Mardoche,--car je t'ai achet d'autant plus cher que je savais te revendre un bon prix au seigneur Bodgesil; mais, si tu fuis, tu perdras peut-tre une occasion de fortune pour toi; Bodgesil est un gnreux seigneur, sers-le fidlement, il t'affranchira, t'emmnera en guerre avec lui, lorsqu'il sera requis de marcher avec ses hommes, et l'on a vu, dans ces temps de guerre o nous vivons, des affranchis devenir comtes.--L'ambition m'entra au coeur, l'orgueil m'enivra, je crus aux promesses du juif, je ne cherchai pas m'chapper; lui-mme, pour m'affermir dans cette rsolution, me traita de son mieux, me promit mme de vous faire parvenir, par un autre juif qui devait aller en Bourgogne, une lettre que je vous crivis, ma mre... --Cet homme n'a pas tenu sa promesse,--dit Rosen-Ar.--Aucune nouvelle de vous ne m'est parvenue. --Ce manque de parole ne me surprend pas. Ce juif tait cupide et sans foi. Il me conduisit chez le duk Bodgesil. Ce Frank levait, en effet, de superbes chevaux dans les immenses prairies de ses domaines; l'une des salles de son burg, ancien chteau romain, tait remplie de splendides armures; mais le juif m'avait menti sur le caractre de ce duk, homme violent et cruel; cependant, ds mon arrive, frapp de la manire dont je domptai un poulain sauvage, jusqu'alors l'effroi de ses esclaves et de ses cuyers, il me traita moins durement que mes compagnons gaulois ou franks; car, par la vicissitude des temps, vous le savez, ma mre, un grand nombre de descendants des premiers conqurants de la Gaule sont tombs dans la misre, et de la misre dans l'esclavage. Bodgesil se montrait aussi cruel envers ses esclaves, de race germanique comme lui, qu'envers ceux de race gauloise. Toujours cheval, toujours occup du fourbissement ou du maniement des armes, je poursuivais une ide qui devait enfin se raliser. Le renom de Karl, maire du palais, tait venu jusqu' moi; j'avais entendu dire d'autres Franks, amis de Bodgesil, que Karl, oblig de dfendre la Gaule, au nord, contre les Frisons, au midi, contre les Arabes, et se trouvant mal second dans ces guerres par les anciens seigneurs bnficiers et par l'glise qui ne lui donnaient que peu d'argent et peu d'hommes, accueillait favorablement les aventuriers, dont quelques-uns, en combattant bravement sous ses ordres, parvenaient des fortunes inespres. J'avais vingt ans, lorsque j'appris que Karl se rapprochait du Poitou afin de repousser les Arabes qui menaaient d'envahir cette contre. Ce moment longtemps rv par mon ambition arrivait enfin. Un jour, sous prtexte de la fourbir, j'emportai et cachai pice pice la plus belle armure de Bodgesil; je drobai aussi une pe, une hache, une lance et un bouclier. La nuit venue, j'allai chercher dans les curies le plus beau et le plus vigoureux des chevaux du duk. Je revtis l'armure et m'loignai rapidement du chteau. Je voulais me rendre auprs de Karl, dcid cacher mon origine et me dire fils d'un seigneur de race germanique, afin d'intresser mon sort le chef des Franks. Environ cinq ou six lieues du chteau, je fus attaqu au point du jour par plusieurs de ces bandits qui infestaient la Gaule. Je me dfendis vigoureusement; je tuai deux de ces larrons et dis aux autres:--Karl a besoin d'hommes vaillants; il leur abandonne une large part du butin. Venez avec moi. Mieux vaut batailler l'arme que d'attaquer les voyageurs sur les routes; il y a pril gal, mais plus grand profit.--Ces bandits suivirent mon conseil et m'accompagnrent; notre petite troupe se grossit en route d'autres gens sans aveu, mais dtermins. La veille de la bataille de Poitiers, nous arrivmes au camp de Karl; je me donnai lui comme fils d'un noble frank, mort pauvre, et ne m'ayant laiss pour hritage que son cheval et ses armes. Karl m'accueillit avec sa rudesse habituelle:--On se bat demain,--me dit-il,--si je suis content de toi et de tes hommes, vous serez contents de moi.--Le hasard voulut que, dans cette bataille contre les Arabes, je sauvai la vie du chef des Franks en l'aidant se dfendre contre plusieurs cavaliers berbres qui l'attaquaient avec furie, je reus plusieurs blessures, entre autres, celle-ci... au front. dater de ce jour, je conquis l'affection de Karl; de la faveur dont il m'a donn tant de preuves depuis cinq ans, je ne vous parlerai pas, ma mre; cette haute fortune tait empoisonne par cette pense, presque toujours prsente mon esprit:--J'ai menti! j'ai lchement reni ma race, par une ambition coupable, je me suis alli aux oppresseurs de la Gaule asservie; je leur ai prt l'appui de mon pe pour repousser ces Saxons et ces Arabes, ni plus ni moins barbares que les Franks, nos conqurants maudits, eux que j'aide dans l'affermissement de leur conqute, sur notre malheureuse patrie, qu'ils dsolent autant par leurs guerres civiles que les Saxons et les Arabes par leurs invasions. Ce n'est pas tout, ma mre; plusieurs fois, dans ces combats incessants des seigneurs d'Austrasie contre les seigneurs de Neustrie ou d'Aquitaine, guerres impies o les comtes, les duks, les vques entranaient leurs colons gaulois comme soldats, j'ai combattu les hommes de ma race... j'ai rougi mon pe de leur sang. --Honte et douleur sur moi!--murmura Rosen-Ar en cachant sa figure entre ses mains,--je suis la mre d'un tel fils! --Oui, honte et douleur... non sur vous, mais sur moi, ma mre, car je cdais l'entranement d'une premire faute: je combattais les hommes de ma race, de crainte de paratre lche aux yeux de Karl, de crainte de dmentir mon pass. L'orgueil m'enivrait, lorsque je me voyais honor par les plus fiers de nos conqurants... moi, fils de ce peuple conquis, asservi! Mais ces moments de vertige passs, j'enviais parfois les plus misrables esclaves; ceux-l, du moins, avaient droit au respect qu'inspire le malheur immrit. En vain j'ai cherch la mort dans les batailles: j'tais condamn vivre... je trouvais seulement dans l'ivresse du combat, dans les entreprises prilleuses, une sorte d'tourdissement passager. Ah! que de fois j'ai song avec amertume la valle de Charolles, o vivait ma famille!!! Puis, lorsque j'ai appris le ravage de cette contre par les Arabes, la rsistance dsespre de ses habitants... eux, mes parents, mes amis! Lorsque j'ai song que mon pe, offerte au chef des Franks par une coupable ambition, aurait pu vous dfendre ou vous venger, ma mre, vous, dont j'ignorais le sort et qui deviez, comme mon pre, avoir, dans cette invasion, trouv la mort ou l'esclavage!... Oh! de ce jour, le remords a fltri ma vie! --Votre pre a combattu jusqu' son dernier soupir pour la libert, pour celle des siens. Je l'ai vu tomber mes pieds, mort et perc de coups!... Et vous? o tiez-vous alors, pendant que votre pre dfendait, avec l'hrosme de nos aeux, son foyer, sa libert, sa famille, o tiez-vous?... Auprs du chef des Franks, briguant ses faveurs! ou combattant contre vos frres!--Amael cacha son visage entre ses mains et rpondit par un sanglot touff. --Oh! par piti, ne l'accablez pas!--dit Septimine Rosen-Ar.--Voyez comme il est malheureux... comme il se repent. --Rosen-Ar,--ajouta le vieillard,--songez aussi qu'hier, encore favori du chef souverain de la Gaule, et arriv au comble d'une fortune inespre, votre fils renonce aujourd'hui ces faveurs qui l'avaient enivr. Le voici non moins misrable que nous, n'ayant d'autre dsir que de retourner vivre d'une vie pauvre et rude, mais libre, dans cette vieille Armorique, berceau de notre commune famille. --Par Hsus!--s'cria Rosen-Ar,--ces biens, ces terres, ces faveurs, dons maudits de Karl, mon fils les a-t-il volontairement abandonns? Ne l'avez-vous pas, bon pre, tir de ce cachot o, sans vous, il prissait? Ah! les dieux sont justes! Cette fortune, mon fils la devait une ambition impie... elle lui a t funeste! Glorifi, enrichi par les Franks, il a t honteusement puni et dpouill par une femme de leur race! --Hlas!--s'cria Septimine en fondant en larmes,--croyez-vous qu'Amael, mme au comble de la fortune, n'y et pas renonc pour vous suivre, vous, sa mre? --L'homme qui a reni sa patrie, sa race, aurait pu renier sa mre!... J'ai maintenant l'horrible droit de douter du coeur de mon fils! --Matre Bonak,--s'cria soudain l'un des apprentis avec un accent de frayeur,--voyez donc l-bas, au tournant de la route, ces guerriers... Ils approchent rapidement: dans peu d'instants ils seront prs de nous.-- ces mots du jeune garon, les fugitifs se levrent; Amael lui-mme, oubliant un moment la douleur o le jetait la juste svrit de sa mre, essuya son visage baign de larmes et fit quelques pas en avant, afin de s'assurer de la venue des cavaliers. --Grand Dieu!--s'cria Septimine,--si l'on tait la poursuite d'Amael!... Bon pre Bonak, il faut nous cacher dans ce taillis... --Mon enfant, ce serait risquer de nous faire poursuivre, car maintenant ces cavaliers nous ont vus... notre fuite veillerait leurs soupons. D'ailleurs, au lieu de venir du ct de Nantes, ils viennent par une route oppose; ils ne peuvent donc tre notre recherche. --Matre Bonak,--dit un des apprentis,--voici trois de ces guerriers qui pressent l'allure de leurs chevaux en nous faisant de la main signe de venir eux. --Un nouveau danger nous menace peut-tre!--dit Septimine en se rapprochant de Rosen-Ar, qui, seule, ne s'tant pas leve, semblait indiffrente ce qui se passait autour d'elle.--Hlas! qu'allons-nous devenir? --Ah! pauvre enfant!--dit Rosen-Ar,--peu m'importe la vie, cette heure!... et pourtant le seul espoir de retrouver un jour mon fils l'avait soutenue jusqu'ici ma triste vie! --Mais il est retrouv, ce fils si tendrement regrett? --Non,--rpondit la Gauloise avec une morne et sombre douleur,--non, ce n'est plus l mon fils! Amael, assez inquiet, s'tait avanc la rencontre des trois cavaliers franks qui prcdaient un groupe plus nombreux. L'un d'eux, arrtant son cheval, dit au fils de Rosen-Ar:--Es-tu de ce pays? --Oui. --Cette route conduit-elle Nantes? --Oui. --Conduit-elle aussi l'abbaye de Meriadek? --Oui,--rpondit encore Amael, aussi surpris de cette rencontre que de ces questions. --Arnulf,--dit le guerrier l'un de ses compagnons, aprs avoir interrog Amael,--va dire au comte Bertchramm que nous sommes en bonne route; je vais dsaltrer mon cheval ce ruisseau. Le cavalier partit; pendant que ses deux compagnons laissaient leurs chevaux boire quelques gorges d'eau au courant du ruisseau, Amael, qui n'avait pu cacher son tonnement croissant en entendant nommer le comte Bertchramm, dit aux cavaliers:--Vous tes des hommes de Bertchramm? --Oui. --Que vient-il faire en ce pays? --Il vient comme messager de Karl, chef des Franks. Mais, dis-moi, avons-nous encore une longue route faire avant d'arriver l'abbaye de Meriadek? --Vous ne pourrez y arriver qu'assez tard dans la nuit. --On la dit riche, cette abbaye? --Elle est riche... mais pourquoi cette question? --Pourquoi?--dit joyeusement le guerrier,--parce que Bertchramm et nous, ses hommes, nous allons prendre possession de cette abbaye, que le bon Karl nous a octroye. --Karl vous l'a concde? --Cela t'tonne? --J'avais entendu dire dans le pays que Karl avait donn ce monastre et ses biens un certain Berthoald. --Tu connais le comte? --Oui. --Alors tu connais l'un des guerriers les plus renomms, les plus vaillants parmi les Franks; il est le favori du bon Karl; c'est tout dire, car il ne choisit ses favoris que parmi les fortes pes. Pendant cet entretien, les autres cavaliers avaient rejoint ceux qui leur servaient d'avant-garde, l'on voyait s'avancer, au loin, plusieurs chariots ou mulets chargs de bagages, et quelques chevaux conduits en main par des esclaves. la tte du principal groupe marchait Bertchramm, guerrier barbe grise, et d'une physionomie rude et stupide. Amael fit quelques pas vers le comte; celui-ci arrta brusquement son cheval, laissa tomber ses rnes, se frotta les yeux comme s'il ne pouvait croire ce qu'il voyait, et s'cria en contemplant d'un air bahi le fils de Rosen-Ar:--Berthoald! le comte Berthoald! --Oui, c'est moi... salut toi, Bertchramm! --C'est bien toi? --C'est bien moi. Bertchramm, descendant de son cheval, courut au jeune homme pour le regarder de plus prs, et s'cria:--C'est lui... c'est assurment lui! Et que fais-tu l, avec ces mendiants et ces mendiantes? --Parle plus bas,--reprit Amael en lui faisant un signe mystrieux.--Je vais accomplir une mission de Karl. --Ainsi nu-tte? sans armes, tes habits souills de boue et en guenilles? --Silence! c'est un dguisement que j'ai pris pour ne pas veiller les soupons. --Oh! je le sais, tu es un fin compagnon! Lorsque le bon Karl avait quelque affaire hardie et dlicate, il te choisissait toujours; car si nous tions aussi valeureux que toi, tu tais plus subtil que nous, et que moi surtout. Karl me disait d'habitude: --Vieux Bertchramm, tu serais un fier homme si ta cervelle valait tes poings...--Mais tu ignores sans doute que je suis charg d'un message pour toi? --Quel message? --Je viens, moi et mes hommes, te remplacer l'abbaye de Meriadek. Karl nous en fait don. --Il est le matre de donner et de reprendre. --Ne va point considrer ceci comme une disgrce, Berthoald. Loin de l! une lettre que je t'apporte te prouvera le contraire: Karl t'lve au rang de duk, et te rserve le commandement de son avant-garde dans la guerre qu'il va faire contre les Frisons, guerre qu'il ne comptait entreprendre qu'au printemps:--Foi de Marteau,--nous a-t-il dit,--j'tais fou en confinant dans une abbaye l'un de mes plus jeunes et plus hardis capitaines, en ces temps o il faut si souvent guerroyer l'improviste; et puis, c'est surtout depuis que je n'ai plus Berthoald mes cts, que je sens combien il me manque: le poste que je lui ai donn sans savoir que j'aurais combattre sitt les Frisons est d'ailleurs un poste de vtran; il te convient mieux toi qu' lui, vieux Bertchramm; va donc remplacer Berthoald et ses hommes; tu lui remettras cette lettre de moi, et, en gage d'amiti constante, tu lui mneras deux de mes meilleurs chevaux, pris sur les Arabes, afin qu'il soit plus tt de retour prs de moi; de plus, tu lui porteras, de ma part, une magnifique armure de Bordeaux. Il aime les belles armes et les beaux chevaux, il sera content.--Et, de fait, Berthoald,--ajouta Bertchramm,--tu vas voir les chevaux; ils sont l, conduits en main par des esclaves; l'on ne peut rien imaginer de plus admirable: l'un est noir comme l'aile d'un corbeau, l'autre blanc comme un cygne. Quant l'armure, Karl l'avait fait acheter pour lui-mme, c'est tout dire... Elle est soigneusement emballe dans mes bagages, je ne peux te la montrer; mais c'est un chef-d'oeuvre du plus fameux armurier de Bordeaux; elle est enrichie d'ornements d'or et d'argent; le casque seul est une merveille; quant aux chevaux, tu vas en juger,--ajouta Bertchramm en s'adressant l'un de ses hommes.--Que l'on amne les deux chevaux! --Je suis touch de cette nouvelle preuve de l'affection de Karl,--rpondit Amael.--Je me rendrai ses ordres lorsque j'aurai accompli ma mission. --Mais il veut que tu ailles le rejoindre sur-le-champ, ainsi que tu vas le lire dans sa lettre que j'ai place prcieusement sous ma cuirasse,--ajouta le guerrier en cherchant le parchemin. --Karl ne regrettera pas de me voir arriver un jour ou deux plus tard, si je retourne auprs de lui ma mission heureusement accomplie; je retrouverai les chevaux et les prsents l'abbaye o j'irai demain te rejoindre, et de l, je partirai avec mes hommes. Mais, dis-moi, tu as d faire un long circuit, d'aprs le chemin que tu as pris? --Karl m'avait donn le commandement d'une grosse troupe qu'il envoie se cantonner sur les frontires de cette maudite Bretagne. --Veut-il donc l'attaquer? --Je ne sais; j'ai laiss ces troupes retranches dans l'enceinte de deux anciens camps romains, l'un droite et l'autre gauche de cette longue route qui y conduit. --Cette troupe est-elle nombreuse? --Environ deux mille hommes, rpartis dans les deux camps. --Karl ne peut rien tenter contre la Bretagne avec si peu de soldats. --Il veut seulement, je crois, observer les frontires de ce pays, et, sa guerre avec les Frisons termine, venir en personne attaquer et rduire cette maudite Armorique; car, dis, Berthoald, n'est-ce pas une honte pour nous autres Franks que cette province ait rsist nos armes depuis plus de trois sicles que le glorieux Clovis a conquis la Gaule? --Oui, l'indpendance de l'Armorique est une honte pour les armes des Franks. --Tiens, voici la lettre de Karl,--dit Bertchramm en tirant enfin de dessous sa cuirasse un petit rouleau de parchemin et le remettant Amael; puis voyant amener les chevaux caparaonns de riches housses dont les esclaves achevaient de les dbarrasser, Bertchramm reprit:--Regarde! est-il au monde de plus nobles, de plus fiers animaux? --Non,--rpondit Amael ne pouvant s'empcher d'admirer les deux superbes talons qui, difficilement contenus par les esclaves, tantt se cabraient violemment, tantt de leur lger sabot, heurtaient et fouillaient le sol; le premier, d'un noir d'bne, brillait de reflets bleutres; l'autre, d'un blanc de neige, brillait de reflets argents; leurs naseaux frmissaient, leurs yeux tincelaient sous leur longue crinire, et ils fouettaient l'air de leur queue flottante comme un panache. --Heim!--reprit Bertchramm,--qu'en dis-tu, Berthoald? --Ce sont de nobles coursiers!--rpondit Amael en touffant un soupir dont il eut honte; et, faisant signe aux esclaves de couvrir les talons de leurs housses de pourpre brode, il murmura:--Adieu, beaux chevaux de bataille! adieu, riches armures!--Puis s'adressant au guerrier frank:--Heureux voyage je te souhaite, Bertchramm... au revoir! --Mais j'y songe, Berthoald, si tes hommes refusaient de nous recevoir dans l'abbaye en ton absence? --Ne crains pas cela, et d'ailleurs, fais mieux, garde cette lettre de Karl, tu pourras ainsi donner mes hommes connaissance de ses volonts, tu briseras toi-mme le sceau devant eux. --Tu as raison; je vais donc, Berthoald, te remplacer l'abbaye; le logis doit tre avantageux? Ces tonsurs font bien leur nid. Et puis, si Karl t'avait octroy ce monastre, toi, son favori, c'est que le morceau tait bon. Ainsi, bientt, Berthoald! --Un mot encore... ces troupes cantonnes prs des frontires de Bretagne, quels chefs les commandent? --Deux de nos amis, Hermann et Gondulf; ils m'ont pri de te porter leurs saluts. --Et maintenant au revoir, Bertchramm! --Au revoir, Berthoald! Le chef des guerriers franks s'tant remis en marche, suivi de sa troupe et de ses bagages, s'loigna, et bientt disparut aux yeux des fugitifs. Amael se rapprocha de l'arbre sous lequel taient runis ses compagnons de route. peine eut-il fait quelques pas au devant de sa mre, qu'elle lui tendit les bras, en disant:--Viens, mon fils! J'ai tout entendu: je sais les nouvelles faveurs que Karl t'offrait. cette heure du moins, c'est volontairement que tu renonces un sort brillant qui aurait pu de nouveau t'blouir. --M'blouir? Non, ma mre; vous tiez prs de moi... et l-bas, je voyais les frontires de la Bretagne! --Ah!--s'cria la matrone gauloise en serrant Amael avec un attendrissement ineffable,--ce jour me fait oublier tout ce que j'ai souffert. --Ma mre, voil, depuis dix ans, mon seul jour de bonheur pur et sans mlange! --Vous le voyez, il ne fallait pas douter du coeur de votre fils,--dit Septimine Rosen-Ar avec une grce touchante.--Moi, je n'en ai jamais dout. --Septimine!--reprit Amael en attachant sur sa Coliberte un regard attendri,--ce coeur, dont vous n'avez jamais dout, en douteriez-vous pour l'avenir? --Non, Amael,--rpondit-elle navement en regardant le jeune homme d'un air timide et surpris;--mais pourquoi cette question? --Ma mre, cette douce et courageuse enfant vous a sauv la vie, la voil fugitive, jamais spare sans doute des siens. Si elle consentait m'accorder sa main, la prendriez-vous pour votre fille? --Oh! avec joie! avec reconnaissance!--dit Rosen-Ar.--Mais cette union consentirais-tu, Septimine? La Coliberte, rougissant de surprise, de bonheur et de douce confusion, se jeta au cou de la mre d'Amael et cacha son visage dans son sein en murmurant: --Je l'ai aim du jour o il s'est montr si gnreux pour moi au couvent de Saint-Saturnin. --O Rosen-Ar!--reprit le vieillard jusqu'alors plong dans un silencieux recueillement:--les dieux ont bni ma vieillesse, puisqu'ils lui rservaient un tel jour.--Puis, aprs quelques instants d'une muette motion que partagrent les jeunes apprentis, le vieillard reprit:--Mes amis, si vous m'en croyez, nous nous remettrons en route. Il nous faudra rudement marcher pour arriver demain soir aux frontires de Bretagne. --Ma mre,--dit Amael,--appuyez-vous sur moi; cette fois vous ne refuserez pas l'appui de mon bras? --Non! oh! non, mon enfant!--rpondit tendrement la Gauloise en prenant avec bonheur le bras de son fils. --Et vous, bon pre,--dit Septimine l'orfvre,--appuyez-vous sur moi. --Les fugitifs se remirent en marche. Aprs avoir march sans mauvaise rencontre jusqu' la fin du jour, ainsi que pendant la nuit et la journe suivantes, ils arrivrent, au lever de la lune, non loin des premires rampes des sauvages et hautes montagnes qui servent de limites et de dfense l'Armorique. La vue du sol natal rveilla, comme par enchantement, chez Bonak les souvenirs de sa premire jeunesse; ayant autrefois travers les frontires avec son pre pour aller aux _vendanges bretonnes_, il se rappela que quatre pierres druidiques colossales s'levaient non loin d'un sentier pratiqu travers les roches, et si troitement encaiss, qu'il ne pouvait donner passage qu' une seule personne de front. Les fugitifs s'engageant les uns aprs les autres dans ce passage, commencrent gravir sa pente escarpe: Amael marchait le premier. Ce chemin, peine praticable, serpentait travers d'normes blocs de granit d'un gris sombre, dont le fate tait vivement clair et l par la brillante clart de la lune, que l'on apercevait parfois du fond de cet obscur ravin. Rosen-Ar, Amael et le vieil orfvre, en foulant le sol de l'Armorique, prouvaient une motion profonde, religieuse. Bientt ils arrivrent une sorte de petite plate-forme entoure de prcipices, d'immenses rochers la surplombaient. Soudain les fugitifs entendirent, une grande hauteur au-dessus de leur tte, une voix jeune et sonore qui, vibrant au milieu du profond silence de la nuit, chantait mlancoliquement ces paroles:--_Elle tait belle, elle tait jeune, elle tait sainte!--Elle s'appelait Hna... Hna, la vierge de l'le de Sn!_ Rosen-Ar, Bonak et Amael, ces trois descendants de Jol, restrent un moment stupfaits; puis, cdant un mouvement irrsistible, ils s'agenouillrent pieusement... les larmes coulrent de leurs yeux. Septimine et les apprentis, partageant une motion dont ils ne se rendaient pas compte, s'agenouillrent aussi, et tous coutrent, tandis que la voix sonore, semblant descendre du ciel, acheva le vieux bardit gaulois qui datait de huit sicles. --O Hsus!--dit enfin Rosen-Ar en levant son noble visage baign de larmes vers le firmament toil, o rayonnait l'astre sacr de la Gaule.--O Hsus! je vois un divin prsage dans ce chant cher la mmoire des descendants de Jol... Bni soit ce chant! il nous salue et nous accueille cette heure solennelle, o touchant enfin cette terre libre, nous revenons l'antique berceau de notre famille! * * * * * Amael, sa mre, Septimine et les apprentis, guids par le vieil orfvre, arrivrent prs des pierres sacres de Karnak, et furent tendrement accueillis par le fils du frre de Bonak. Amael se fit laboureur, les jeunes apprentis l'imitrent et s'tablirent dans la tribu... la mort de Bonak, la _crosse abbatiale_ fut jointe aux reliques de la famille de Jol, ainsi que cette lgende crite par Amael, peu de temps aprs son retour en Bretagne. FIN DE LA CROSSE ABBATIALE. LES PICES DE MONNAIE KAROLINGIENNES OU LES FILLES DE CHARLEMAGNE (KARL LE GRAND). 727-814. Les filles de l'empereur Karl l'accompagnaient toujours en voyage dans l'intrieur de la Gaule. Elles taient fort belles; il les aimait avec passion; il ne voulut jamais les marier et les garda toutes chez lui jusqu' sa mort. Quoique heureux en toute chose, _il prouva, dans ses filles, la malignit de la mauvaise fortune_; mais il dissimula ce chagrin, et se conduisit envers elles comme si elles n'eussent _jamais fait natre de soupons injurieux et qu'aucun bruit ne se ft rpandu_. (Chronique d'ginhard, p. 145, _Coll. Hist. Franc._) ..... Le coeur de _Louis le Pieux_ (fils de Charlemagne) tait, par nature, depuis longtemps _indign de la conduite que ses soeurs tenaient dans la maison paternelle_, seule tache dont elle ft souille; voulant donc porter remde ces dsordres, il envoya devant lui Walla, Warnaire, Lambert et Ingobert, avec ordre, aussitt qu'ils arriveraient Aix-la-Chapelle, de veiller prudemment ce que rien de scandaleux ne se commt de nouveau, et de mettre sous une troite garde _ceux qui auraient offens la majest impriale par un commerce criminel_ (avec les filles de l'empereur). Quelques-uns, coupables de ces crimes, vinrent au devant de Louis le Pieux pour obtenir leur grce et l'obtinrent; _Audoin_ rsista seul, frappa mortellement Warnaire, blessa Lambert la cuisse et fut tu lui-mme d'un coup d'pe... Louis le Pieux rsolut ensuite de chasser du palais _cette multitude de femmes qui le remplissait du temps de son pre_. (L'Astronome, _Vie de Louis le Pieux_, p. 345, 346, _Collect. de l'Hist. Franc._) SOMMAIRE. La Gaule au huitime sicle.--Charlemagne (_Karl le Grand_) _Karolus magnus_.--Amael et Vortigern.--Les otages.--Le palais d'Aix-la-Chapelle.--Une journe chez Charlemagne.--La blonde Thtralde et la brune Hildrude.--Le bouquet de romarin.--L'Ecole.--Les enfants pauvres et les enfants riches.--Le lutrin.--L'vque et le rat empaill.--La chasse.--La hutte du bcheron.--_Les pices de monnaie karolingiennes._--L'esclave et sa fille.--Charlemagne et son empire.--Le pavillon de la fort.--Moeurs de la cour karolingienne.--Les amoureux de quinze ans.--Vortigern et Thtralde. Soixante-quatorze ans s'taient passs depuis qu'Amael avait retrouv sa mre Rosen-Ar au couvent de Meriadek. L'ambitieuse esprance de Karl-Marteau s'tait ralise. Ce descendant de tant de Maires du palais avait fait souche de rois; onze ans aprs sa mort, arrive en 741, Ppin le Bref, son fils an, proclam roi des Franks par ses bandes et par ses Leudes en 752, fut sacr, consacr par l'vque de Soissons dans la basilique de cette ville. Et le dernier rejeton du pieux Clovis? ce petit Childric III, envers qui Septimine la Coliberte s'tait si gnreusement apitoye? ce petit Childrik, de qui Amael, qui portait alors le nom frank de Berthoald, refusa d'tre le gelier, qu'tait-il devenu, ce roitelet, dernier rejeton du glorieux Clovis, le conqurant des Gaules? Par Ritta-Gaur! ce saint de la vieille Gaule, qui tondait et rasait aussi les rois, mais au profit des peuples, le dernier rejeton de Clovis avait t ras, tondu, puis enferm dans le monastre de Fontenelle, en Neustrie, o il mourut, ce dernier fils des rois fainants mrovingiens! Et l'glise catholique, enrichie par Clovis et par sa race des dpouilles de la Gaule? l'glise catholique a donc consacr l'usurpation du fils de Karl-Marteau? Certes, les prtres de Rome ne sacrent-ils point toujours qui leur donne pouvoir et argent? De sorte que par l'ordre du pape Zacharie, l'vque Boniface a sacr Ppin le Bref, de mme que saint Rmi consacra, par le baptme, le pieux Clovis; seulement, comme les derniers descendants de ce gracieux roi, abandonns, mpriss, insults, dshrits, n'avaient plus un denier offrir l'glise, l'glise les a religieusement abandonns pour le fils du rude Karl, qui l'avait avilie, conspue, baffoue, larrone, Ppin le Bref, alors tout-puissant, ayant promis aux prtres de leur rendre les biens dont son pre, ce paen de Karl, les avait dpossds. Aussi, le pape tienne se donna-t-il la peine de venir en Gaule, afin d'oindre Ppin de l'onction sainte, comme roi des Franks, en retour de quoi ce Ppin s'engageait soutenir de ses armes l'glise en Italie; oui, car les Italiens, les Lombards, les Bnventins et autres peuples, commenant trouver le joug papal d'autant plus affreux qu'il pesait directement sur eux, l'avaient bris ce joug, puis chass le pape. Ppin le Bref promit ce pontife beaucoup d'argent pour l'glise, et le chtiment des Italiens rebelles la divine puissance des vicaires de Jsus-Christ, comme ils osent s'intituler! Le pape tienne, en bon compre, promit son tour au fondateur de la nouvelle dynastie des rois karolingiens que l'glise continuerait d'hbter saintement le pauvre peuple des Gaules au profit de l'autel et du trne, en montrant ce peuple, sous des couleurs mritoires pour son salut ternel, l'abjection, la misre et l'esclavage, o, de par l'immuable volont divine, il devait vivre sous les descendants de Karl-Marteau. Durant le rgne de Ppin le Bref, la Gaule fut, ainsi que sous les rois de la race de Clovis, ravage, ensanglante par les guerres civiles: Griffon, frre du roi usurpateur, s'arma contre lui et son autre frre, Karloman; les seigneurs franks tablis en Aquitaine et en Gascogne s'engagrent dans cette lutte fratricide, tandis que les Frisons et les Saxons recommencrent de menacer la Gaule. Les Arabes, un moment contenus, renouvelrent leurs invasions; les populations, dcimes par ces guerres sans fin, suffisaient peine cultiver une partie du sol pour leurs seigneurs, comtes, duks, vques ou abbs. De terribles disettes se manifestrent; les esclaves des campagnes se virent souvent rduits manger un mlange d'herbe et de terre; les habitants des villes ruines, sans commerce, toujours exposes au choc des discussions civiles qui, depuis trois cents ans et plus, dsolaient la Gaule, les habitants des villes taient non moins misrables que ceux des campagnes: tout souffrait, tout gmissait; mais quelques milliers de seigneurs, d'vques et d'abbs, dissmins dans le pays, dont ils consommaient presque eux seuls les produits, jouissaient, ripaillaient, chassaient, bataillaient entre eux, et faisaient joyeusement l'amour, tandis que la vieille Gaule, hve, puise, abrutie, saignante sous son joug, nourrissait cette excrable race de fainants couronns, mitrs et casqus, de mme que le corps le plus extnu engraisse encore la vermine qui le ronge! Vers le commencement du mois de novembre de l'anne 811, une assez nombreuse chevauche se dirigeait vers la ville d'Aix-la-Chapelle, alors capitale de l'empire de Karl le Grand, empire si rapidement augment par d'incessantes conqutes sur la Germanie, la Saxe, la Bavire, la Bohme, la Hongrie, l'Italie, l'Espagne, que la Gaule, ainsi qu'aux temps des empereurs de Rome, n'tait plus qu'une province de ses immenses tats. Huit ou dix soldats de cavalerie devanaient la chevauche, qui se dirigeait vers Aix-la-Chapelle; quelque distance de cette escorte venaient quatre cavaliers; deux d'entre eux portaient de brillantes armures la mode germanique. L'un avait pour compagnon de route un grand vieillard d'une physionomie martiale et ouverte; sa longue barbe, d'un blanc de neige comme sa chevelure, demi cache par un bonnet de fourrure, tombait sur sa poitrine. Il portait une saie gauloise en toffe de laine grise, serre la taille par un ceinturon auquel pendait une longue pe poigne de fer; ses larges braies de grosse toile blanche, tombant un peu au-dessous du genou, laissaient apercevoir des jambards de cuir fauve troitement lacs le long de la jambe, et rejoignant des bottines au talon desquelles s'attachaient des perons. Ce vieillard tait Amael; il atteignait alors sa centime anne; malgr son ge et sa taille un peu vote, il semblait encore plein de vigueur; il maniait avec dextrit un fougueux cheval noir, aussi ardent que s'il n'et pas dj parcouru beaucoup de chemin. De temps autre, Amael se retournait sur sa selle afin de jeter un regard de sollicitude paternelle sur son petit-fils Vortigern, jouvenceau de dix-huit ans peine, que l'autre guerrier frank accompagnait. La figure de Vortigern, d'une beaut rare chez un homme, s'encadrait de longs cheveux chtains, naturellement boucls, qui, s'chappant de son chaperon de drap carlate, tombaient jusqu'au bas de son cou, gracieux comme celui d'une femme; ses grands yeux bleus, frangs de cils noirs, comme ses sourcils, hardiment arqus, avaient un regard la fois ingnu et fier; ses lvres vermeilles, ombrages d'un duvet naissant, montraient, lorsqu'il souriait, des dents d'mail; un nez lgrement aquilin, un teint frais et pur, quoique un peu bruni par le soleil, compltaient l'harmonieux ensemble du charmant visage de cet adolescent; ses vtements, coups comme ceux de son aeul, en diffraient seulement par la couleur et une sorte d'lgance due la main d'une mre tendrement orgueilleuse de la beaut de son fils: ainsi la saie bleue du jouvenceau tait orne l'entour du cou, aux paules et l'extrmit des manches, de jolies broderies de laine blanche; un ceinturon de buffle o pendait une pe poigne d'acier poli serrait sa fine et souple taille. Ses braies de toile cachaient demi ses jambards de peau de daim, troitement lacs sa jambe nerveuse, et rejoignaient ses bottines de peau tanne, armes de larges perons de cuivre, brillants comme de l'or. Vortigern, quoiqu'il et le bras droit soutenu par une charpe d'toffe noire, maniait de la main gauche son cheval avec autant d'aisance que d'habilet; il avait pour compagnon de route un jeune guerrier aux traits agrables, hardis, railleurs, au regard vif et gai; la mobilit de son visage ne rappelait en rien la pesanteur germanique. Il se nommait Octave. Romain de naissance, d'extrieur et de caractre, il savait, par son intarissable verve mridionale, drider parfois son jeune compagnon; mais bientt celui-ci retombait dans une sorte de rverie silencieuse et sombre. Ainsi tristement absorb depuis quelque temps, il marchait au pas de son cheval, lorsque Octave lui dit gaiement d'un ton de reproche amical:--Par Bacchus!... te voici encore soucieux et muet... --Je pense ma mre,--rpondit l'adolescent en touffant un soupir,--je pense ma mre, ma soeur, mon pays! --Chasse donc, au contraire, ces penses chagrines! --Octave... la gaiet sied mal aux prisonniers. --Tu n'es pas prisonnier, mais otage, tu n'as d'autre lien que ta parole, tandis que l'on conduit le prisonnier, solidement garrott, au march d'esclaves; aussi, ton aeul et toi, vous chevauchez avec nous de compagnie, et nous vous conduisons au palais de l'empereur Karl le Grand, le plus puissant monarque du monde. Enfin, l'on dsarme les prisonniers, et ton grand-pre, ainsi que toi, vous gardez vos pes. -- quoi bon maintenant nos pes?--rpondit Vortigern avec une douloureuse amertume,--la Bretagne est vaincue! --C'est la chance de la guerre. Tu as fait bravement ton devoir de soldat; tu t'es battu comme un dmon aux cts de ton aeul. Il n'a pas t bless; tu n'as reu qu'un coup de lance, et, par le vaillant dieu Mars! vous frappiez tous deux si dru dans la mle, que vous auriez d tre hachs en morceaux. --Au moins, nous n'aurions pas survcu la honte de l'Armorique! --Il n'y pas de honte tre vaincu lorsqu'on s'est vaillamment dfendu, et surtout lorsqu'on a combattu, dcim les vieilles bandes du grand Karl! --Pas un des soldats de ton empereur n'aurait d chapper! --Pas un seul?--reprit gaiement le jeune Romain.--Quoi! pas mme moi... qui tche d'tre ton gard bon compagnon de route et de t'gayer? --Octave, je ne te hais pas personnellement; je hais ceux de ta race; ils ont port sans raison la guerre et le ravage dans mon pays. --D'abord, mon jeune ami, je ne suis pas de race franque, je suis de race romaine... Je t'abandonne ces grossiers Germains, aussi sauvages que les ours de leurs forts; mais, entre nous, cette guerre de Bretagne ne manquait pas de motifs: voyons, n'avez-vous pas, endiabls que vous tes, attaqu, extermin, l'an dernier, la garnison franque tablie Vannes? --Et de quel droit Karl, il y a vingt-cinq ans, a-t-il fait envahir nos frontires par ses troupes? L'entretien de Vortigern et d'Octave fut interrompu par la voix d'Amael, qui, se retournant sur sa selle, appela son petit-fils. Celui-ci, pour se rendre auprs de son aeul, et cdant aussi un mouvement de colre provoqu par sa discussion avec le jeune Romain, attaqua brusquement de l'peron les flancs de son cheval; l'animal, surpris, bondit si violemment, qu'en deux ou trois sauts il eut dpass Amael; mais alors Vortigern, retenant sa monture d'une main ferme, la fit ployer sur ses jarrets, et marcha de front avec son aeul et l'autre guerrier frank. Celui-ci dit au vieillard:--Je ne m'tonne pas de la supriorit de votre cavalerie bretonne, en voyant un garon de l'ge de ton petit-fils, malgr la blessure qui le gne, manier ainsi son cheval; toi-mme, pour un centenaire, tu es aussi ferme en selle que ce jouvenceau. --Il avait peine cinq ans, que son pre et moi nous mettions dj cet enfant cheval sur les poulains levs dans nos prairies,--rpondit le centenaire. Et son front s'tant lgrement assombri, sans doute au souvenir de ces temps paisibles, il reprit aprs un moment de silence, en s'adressant Vortigern:--Je t'ai appel pour savoir si tu ne souffrais pas davantage de ta blessure. --Grand-pre, je ne souffre presque plus, et, si vous le vouliez, je dbarrasserais mon bras de cette gnante charpe. --Non, ta blessure pourrait se rouvrir, pas d'imprudence: pense ta mre, ta soeur et son poux, qui te chrit comme un frre. --Hlas! cette mre, cette soeur, ce frre tant aims, les reverrai-je un jour? --Patience,--reprit Amael voix basse, de faon ne pas tre entendu du guerrier frank qui marchait ses cts,--tu reverras peut-tre la Bretagne plus tt que tu ne le crois... patience! --Il serait vrai!--s'cria imptueusement l'adolescent.--Oh! grand-pre, quel bonheur! Mais le vieillard fit signe Vortigern de se modrer, et il ajouta tout haut:--Je crains toujours que la fatigue de la route n'enflamme de nouveau ta blessure. Heureusement nous devons approcher du terme de notre voyage, n'est-ce pas, Hildebrad?--ajouta-t-il en se tournant vers le guerrier. --Avant le coucher du soleil, nous serons Aix-la-Chapelle,--rpondit le Frank.--Sans cette colline que nous allons gravir, tu verrais au loin la ville. --Va rejoindre ton compagnon, mon enfant,--dit Amael;--surtout replace ton bras dans son charpe, et conduis ton cheval sagement; des mouvements trop brusques pourraient rouvrir ta plaie, peine cicatrise. L'adolescent obit, et alla au pas de sa monture rejoindre Octave. Grce la mobilit des impressions de la jeunesse, Vortigern se sentit apais, rconfort par les paroles de son aeul, qui lui faisait esprer de revoir bientt sa famille et son pays; la douceur de cette pense se rflchit si visiblement sur ses traits ingnus, qu'Octave lui dit gaiement:--Quel magicien que ton aeul!... Tu tais parti soucieux et irrit, enfonant de colre tes perons dans le ventre de ton cheval... te voici revenu calme comme un vque sur sa mule! --Tu l'as dit, Octave, la magie de mon grand-pre a chass ma tristesse. --Tant mieux! je pourrai, sans crainte de blesser ton chagrin, donner libre cours ma joie croissante chaque pas. --Pourquoi ta joie va-t-elle toujours ainsi croissant? --Pourquoi le plus pitre cheval prend-il une allure de plus en plus vive et allgre mesure qu'il approche de la maison o il sait trouver sa provende? --Octave, je ne te savais pas si glouton. --Ma figure, en ce cas, est fort trompeuse, car glouton je suis... terriblement glouton de ces dlicates friandises que l'on ne trouve qu' la cour, et qui sont ma provende, moi! --Quoi!--dit ingnument Vortigern,--ce grand empereur dont le nom remplit, dit-on, le monde, est entour d'une cour o l'on ne songe qu'aux friandises... --Certes,--rpondit gravement Octave en contenant difficilement son envie de rire cause par la navet du jeune Breton,--certes, et plus que pas un de ses comtes, de ses duks, de ses savants ou de ses vques, l'empereur Karl se montre glouton des friandises dont je te parle... il en a toujours une chambre remplie ct de la sienne... parce que la nuit... --Il se relve pour en manger, peut-tre?--s'cria ddaigneusement le jouvenceau, pendant qu'Octave riait aux clats.--Je ne trouve rien, moi, de plus honteux qu'une pareille goinfrerie chez un homme qui gouverne des hommes! --Que veux-tu, Vortigern! Il faut pardonner quelques travers aux grands princes, et puis, vois-tu, c'est un dfaut qui tient de famille... car les filles de l'empereur... --Ses filles aussi donnent dans cette laide goinfrerie? --Hlas! non moins gloutonnes que leur pre, elles sont l six ou sept friandes... des plus affriolantes et des plus affriandes. --Ah! fi!--s'cria Vortigern;--fi! elles ont peut-tre aussi prs de leur chambre coucher des chambres friandises? --Calme ta lgitime indignation, mon bouillant ami; des jeunes filles ne se peuvent permettre une commodit pareille, c'est bon pour l'empereur Karl, qui n'est plus ingambe; car il se fait vieux, il boite du pied gauche et son ventre est norme. --Je le crois: un pareil glouton! --Tu comprendras donc qu'tant si peu alerte, ce puissant empereur ne puisse, comme ses filles, voleter une friande picore, ni plus ni moins qu'oiselets en plein verger, qui s'en vont becquetant amoureusement, ici, une cerise vermeille, l, une pomme empourpre, ailleurs, une grappe de raisin dor. Non, non, avec son auguste bedaine et son pied boiteux, l'auguste Karl serait incapable de courir ainsi la picore, les soins de son empire y perdraient trop. L'empereur a donc sous sa main, sa porte, une chambre friandises, o... --Octave!--s'cria vivement Vortigern d'un air hautain, en interrompant le jeune Romain,--je ne veux pas tre raill; j'ai pris d'abord tes paroles au srieux... ton envie de rire, peine contenue, me prouve que tu parlais par moquerie. --Allons, mon hardi garon, ne te fche pas; je ne me moque point; mais, respectant la candeur de ton ge, je me sers d'une image pour te dire la vrit. En un mot, cette _friandise_, dont moi, Karl, ses filles et, par Vnus! tout le monde la cour est plus ou moins glouton, c'est... l'_amour_! --L'amour,--reprit Vortigern, rougissant et baissant pour la premire fois les yeux devant Octave. Puis il ajouta dans son trouble croissant:--Mais, pour prouver de l'amour, les filles de Karl sont donc maries? -- innocence de l'ge d'or! navet armoricaine! chastet gauloise!--s'cria Octave; mais, voyant le jeune Breton froncer le sourcil cette plaisanterie sur sa terre natale, le Romain ajouta:--Loin de moi la pense de railler ton vaillant pays. Je te dirai donc, sans plus d'ambages, toi qui me reprsentes Adonis, avant que Vnus lui et traduit le sens du doux mot _amour_, je te dirai donc que les filles du grand Karl ne sont pas maries; il n'a jamais voulu leur donner d'poux. --Par fiert? --Oh! oh! on dit, ce sujet, bien des choses... Enfin, il ne veut pas se sparer d'elles; il les adore, et, moins qu'il n'aille en guerre, il les a toujours avec lui durant ses voyages, ainsi que ses concubines, ou, si tu le prfres, ses _friandises_, le mot effarouchera moins ta pudeur; car, aprs avoir pous ou rpudi ses cinq femmes: _Dsidrata_, _Hildegarde_, _Fustrade_, _Himiltrude_, _Luitgarde_, l'empereur s'est approvisionn de friandises varies, parmi lesquelles je te citerai, en passant, la succulente _Mathalgarde_, la doucereuse _Gerswinthe_, la piquante _Regina_, l'apptissante _Adalinde_, sans parler des autres saintes de cet amoureux calendrier; car le grand Karl ne ressemble pas seulement au grand Salomon par la sagesse; il lui ressemble encore par son got pour les srails, ainsi que disent les Arabes. Mais propos des filles de l'empereur, coute une historiette: _Imma_, l'une de ces jeunes princesses, tait charmante. Un beau jour, elle s'amouracha de l'archichapelain de Karl, nomm _Eginhard_. Un archichapelain tant naturellement archiamoureux, Imma recevait Eginhard, chaque soir en secret, dans sa chambre... pour parler de chapelinage, je suppose; or il arriva que, pendant une nuit d'hiver, il tomba tant et tant de neige, que la terre en fut couverte. Eginhard, un peu avant l'aube, quitte sa belle; mais au moment de descendre par la fentre, chemin ordinaire des amants, il voit, la faveur d'un superbe clair de lune, la terre couverte de blancs frimas, et se dit:--Moi et Imma, nous sommes perdus! je ne puis sortir d'ici sans laisser sur la neige l'empreinte de mes pas... --Alors, qu'a-t-il fait?--demanda Vortigern, de plus en plus intress ce rcit, qui jetait dans son coeur un trouble inconnu.--Comment ont-ils, tous deux, chapp ce danger? --Imma, robuste commre, fille de tte et de rsolution, descend par la fentre, vous prend bravement son archichapelain sur son dos[A], et, sans broncher sous ce poids chri, elle traverse une grande cour qui sparait sa demeure de l'une des galeries du palais. Imma, quoique de force porter un archichapelain, avait de charmants petits pieds: leurs traces devaient loigner tout soupon l'endroit d'Eginhard; mais, par malheur, ainsi que tu le verras en arrivant Aix-la-Chapelle, l'empereur Karl, possd du dmon de la curiosit, a fait construire, sur ses propres plans, son palais de telle sorte, que, d'une espce de terrasse attenant sa chambre, et qui domine l'ensemble des btiments, il dcouvre de cet observatoire tous ceux qui entrent, sortent ou traversent ses cours. Or, l'empereur, qui souvent se relve la nuit, vit, grce au clair de lune, sa fille traversant la cour avec son amoureux fardeau. --La colre de Karl dut tre terrible? --Terrible... puis sans doute fort enorgueilli d'avoir procr une commre capable de porter sur son dos des archichapelains, l'auguste empereur pardonna aux coupables; ils vcurent depuis en amour et en joie. --Cet archichapelain tait un prtre, cependant? --H! h! mon jeune ami, les filles de l'empereur sont loin de msestimer les prtres. _Berthe_, une autre de ses filles, lorsqu'il y a six mois j'ai quitt la cour, estimait de toutes ses forces Enghilbert, le bel abb de Saint-Riquier[B]. Cependant, l'impartialit m'oblige d'avouer qu'une des soeurs de Berthe, nomme _Adeltrude_, estimait non moins fortement le comte _Lantbert_, un des plus vaillants officiers de l'arme impriale. Quant la petite _Rothade_, autre fille de l'empereur, elle ne refusait point non plus sa vive estime _Romuald_, qui s'est fait un nom glorieux dans nos guerres contre les Bohmiens. Des autres princesses, je ne te parlerai pas, car voici plus de six mois que j'ai quitt la cour, et je craindrais de mdire sur leur compte. Toujours est-il que la crosse et l'pe se disputent gnralement l'amoureuse tendresse des filles de Karl. J'excepte pourtant _Thtralde_, la plus jeune d'entre elles, trop novice encore pour estimer quelqu'un: quinze ans peine! une fleur! ou plutt le bouton d'une fleur prte s'panouir!... Je n'ai rien vu de plus charmant! lors de mon dpart de la cour, Thtralde promettait d'effacer, par sa douce et frache beaut d'Hb, toutes ses soeurs et toutes ses nices; car j'oubliais ce dtail, mon jeune ami, les filles des fils de Karl, leves avec ses filles, sont non moins charmantes. Tu les verras; ton admiration n'aura qu' choisir entre _Adlad_, _Atula_, _Gondrade_, _Berthe_ ou _Thodora_! --Quoi! toutes ces jeunes filles habitent le palais de l'empereur? --Certes, sans compter leurs suivantes, leurs gouvernantes, leurs camristes, leurs lectrices, leurs cantatrices et autres innombrables femmes de service. Par Vnus! mon Adonis, on voit dans le palais imprial encore plus de cotillons que de cuirasses ou de robes de prtre, l'empereur aime au moins autant tre entour de femmes que de soldats et d'abbs, sans oublier pourtant les savants, les rhtoriciens, les dialecticiens, les rhteurs, les pripatticiens et les grammairiens; le grand Karl tant aussi passionn pour la grammaire que pour l'amour, la guerre, la chasse et le plain-chant au lutrin. Que te dirai-je? dans son ardeur de grammairien, l'empereur invente des mots; oui; ainsi, par exemple, en langue gauloise, comment appelles-tu le mois o nous sommes? --Le mois de novembre. --Nous aussi, barbares Italiens que nous sommes! mais l'empereur a chang tout cela de par sa volont souveraine et grammaticale; ses peuples, si toutefois ils peuvent obir sans trangler, diront, au lieu de _novembre_, HERBISMANOHT; au lieu d'_octobre_, WINDUMMEMANOTH. --Octave... --Au lieu de _mars_, LENZHIMANOHT[C]; au lieu de _mai_... --Assez, assez, par piti!--s'cria Vortigern;--ces noms barbares font frissonner. Quoi! il se trouve des gosiers capables d'articuler de pareils sons? --Mon jeune ami, les gosiers franks sont capables de tout... Ah! prpare tes oreilles au plus farouche concert de mots rauques, gutturaux, sauvages, que tu aies jamais entendu, moins que tu n'aies ou la fois coasser des grenouilles, piailler des chats-huants, beugler des taureaux, braire des nes, bramer des cerfs et hurler des loups! car, sauf l'empereur et sa famille, qui savent peu prs parler la langue romaine et gauloise, les langues humaines, enfin, tu n'entendras parler que frank dans cette cour germanique, o tout est germain, c'est--dire barbare: langage, costumes, moeurs, repas, habits, coutumes; en un mot, Aix-la-Chapelle n'est plus la Gaule, c'est la pure Germanie! --Et pourtant Karl rgne sur la Gaule!... Est-ce assez de honte pour mon pays?... l'empereur qui le gouverne, sans autre droit que celui de la conqute, est un roi frank, entour d'une cour franque et de gnraux, d'officiers de mme race, qui ne daignent seulement pas parler notre langue. --Ne vas-tu pas t'attrister encore, Vortigern? Par Bacchus! imite donc mon insouciante philosophie! est-ce que ma race ne descend pas de cette fire race romaine qui, aprs la tienne et comme la tienne, fit trembler le monde, il y a des sicles? Est-ce que je n'ai pas vu le trne des Csars occup par des papes hypocrites, ambitieux, cupides ou dbauchs, comme leur noire milice de tonsurs? Est-ce que les descendants de nos fiers empereurs romains ne sont pas alls, fainants imbciles, vgter Constantinople, o ils rvent encore l'empire du monde? Les prtres catholiques n'ont-ils pas chass de leur Olympe les dieux charmants de mes pres? n'ont-ils pas abattu, mutil, ravag ces temples, ces statues, ces autels, chefs-d'oeuvre de l'art divin de Rome et de la Grce?... Va, crois-moi, Vortigern, au lieu de nous irriter contre un pass fatal, buvons! oublions! que nos belles matresses soient nos saintes, les lits de table nos autels! notre Eucharistie une coupe orne de fleurs, et chantons, pour liturgie, les vers amoureux de Tibulle, d'Ovide ou d'Horace... Oui, crois-moi, buvons, aimons, jouissons! c'est la vie! Jamais tu ne retrouveras une occasion pareille; le dieu des plaisirs t'envoie la cour de l'empereur! --Que veux-tu dire?--reprit presque machinalement Vortigern, dont la jeune raison se sentait, non pervertie, mais blouie par la facile et sensuelle philosophie d'Octave.--Que veux-tu que je devienne au milieu de cette cour trangre? --Enfant!... une foule de beaux yeux vont tre fixs sur toi! --Octave, est-ce encore une raillerie? l'on me remarquerait, moi, fils de laboureur? moi, pauvre Breton, conduit ici, prisonnier sur parole? --Et n'est-ce donc rien que ton renom de Breton endiabl? J'ai entendu parler plus d'une fois de la curiosit furieuse qu'inspiraient, il y a vingt-cinq ans, les otages amens Aix-la-Chapelle, lors de la premire guerre de l'empereur contre ton pays; les plus charmantes femmes voulaient les voir, ces indomptables Bretons, que le grand Karl, seul, avait pu vaincre: leur air rude et fier, l'intrt qui s'attachait leur glorieuse dfaite, tout, jusqu' leur costume trange, encore aujourd'hui le tien, tout attirait sur eux les regards et la sympathie des femmes, toujours fort sympathiques en Germanie. Ces belles enthousiastes sont cette heure mres ou grand'mres; heureusement elles ont des filles ou des petites-filles dignes de t'apprcier. Tiens, moi, qui connais la cour et les moeurs de la cour, je voudrais, avec tes dix-huit ans, ta bonne mine, ta blessure, ta grce cheval et ton renom de Breton, je voudrais, avant huit jours... Le jeune Romain fut interrompu par Amael, qui, se retournant vers son petit-fils, en tendant la main l'horizon, lui dit:--Regarde au loin, mon enfant; voici la ville d'Aix-la-Chapelle. Vortigern se hta de se rendre auprs de son aeul, dont, pour la premire fois peut-tre, il vita le regard avec un certain embarras. Les conseils d'Octave lui semblaient mauvais, dangereux; cependant il se reprochait de les avoir couts avec complaisance. Rejoignant Amael, il jeta les yeux du ct que lui indiquait le vieillard, et vit, une assez grande distance, une masse imposante de btiments, non loin desquels s'levaient les hautes tours d'une basilique; puis, au del, il aperut les toits et les terrasses d'une multitude de maisons, se perdant, l'horizon, dans la brume du soir: c'tait le palais de l'empereur Karl, la basilique et la ville d'Aix-la-Chapelle. Vortigern contemplait avec curiosit ce tableau nouveau pour lui, lorsque Hildebrad, qui, pendant un moment, tait all interroger le conducteur d'un chariot passant sur la route, dit aux deux Bretons:--On attend l'empereur d'un moment l'autre au palais; ses coureurs ont annonc sa venue; il arrive d'un voyage dans le nord de la Gaule; tchons de le devancer Aix-la-Chapelle, afin de pouvoir le saluer ds son arrive. Les cavaliers pressrent l'allure de leurs chevaux, et, avant le coucher du soleil, ils entrrent dans la premire cour du palais, cour immense, environne de corps de logis de formes et de toitures varies, percs d'une innombrable quantit de fentres[D]. Par une disposition trange, dans un grand nombre de ces btiments, le rez-de-chausse, compltement jour, formait une sorte de hangar dont les piliers de pierres massives supportaient la btisse des tages suprieurs. Une foule d'officiers subalternes, de serviteurs et d'esclaves du palais, vivait et logeait sous ces abris ouverts tous les vents, et se chauffaient en hiver de grands fourneaux remplis de feu, allums jour et nuit. Ces constructions bizarres avaient t imagines par la curiosit de l'empereur; car, de son observatoire, il voyait d'autant mieux ce qui se passait sous ces hangars, qu'ils n'avaient pas de murailles[E]. Plusieurs longues galeries reliaient entre eux d'autres btiments orns de colonnes et de portiques richement sculpts la mode romaine. Un pavillon carr, assez lev, dominait l'ensemble de ces innombrables btiments. Octave fit remarquer Vortigern une sorte de balcon situ au fate de ce pavillon; c'tait l l'observatoire de l'empereur[F]. Partout le mouvement et l'animation annonaient l'arrive de Karl: des clercs, des soldats, des femmes, des officiers, des rhteurs, des moines, des esclaves, se croisaient en tous sens d'un air affair, tandis que plusieurs vques, jaloux de prsenter des premiers leurs hommages l'empereur, se dirigeaient grands pas vers le pristyle du palais. Il advint mme qu'au moment o la chevauche dont faisaient partie Vortigern et son aeul, entra dans la cour, plusieurs personnes, trompes par l'apparence guerrire de cette troupe, s'crirent:--L'empereur! voici l'escorte de l'empereur!--Ce cri vola de bouche en bouche, et, au bout de quelques instants, la cour immense fut encombre d'une foule compacte, travers laquelle l'escorte des deux Bretons put peine se frayer un passage, pour se rendre non loin du portique principal. Hildebrad avait choisi cette place afin de se trouver l'un des premiers sur le passage de Karl, et de lui prsenter les otages qu'il ramenait de Bretagne. La foule reconnut qu'elle s'tait trompe en acclamant l'empereur; mais cette fausse nouvelle se propageant bientt dans l'intrieur du palais, les concubines de Karl, ses filles, ses petites-filles, leurs suivantes, accoururent soudain et se grouprent sur une vaste terrasse rgnant au-dessus du portique dont les deux Bretons et leur escorte se trouvaient fort rapprochs. --Lve les yeux, Vortigern,--dit en riant Octave son compagnon,--et vois quel essaim de beauts renferme le palais de l'empereur! Le jeune Breton, rougissant, jeta les yeux sur la terrasse, et resta frapp d'tonnement la vue de vingt-cinq ou trente femmes, toutes filles, petites-filles ou concubines de Karl, vtues la mode franque, et offrant la vue la plus sduisante varit de figures, de chevelures, de tailles, d'ge, de beaut, qu'il ft possible d'imaginer; il y avait l des femmes brunes, blondes, rousses, chtaines, grandes, grosses, minces ou petites; c'tait, en un mot, un chantillon complet de la race fminine germanique, depuis la fillette jusqu' l'imposante matrone de quarante ans. Les yeux de Vortigern s'taient, de prfrence, arrts sur une enfant de quinze ans au plus, vtue d'une tunique vert-ple, brode d'argent. Rien de plus doux que son rose et frais visage couronn de longues tresses blondes si paisses, que son cou dlicat, blanc comme celui d'un cygne, semblait ployer sous le poids de sa chevelure. Une autre jeune fille de vingt ans, brune, grande, forte, aux yeux hardis et aux cheveux noirs, vtue d'une tunique orange, s'accoudait sur les balustres de la terrasse, ct de la jeune enfant blonde, et appuyait familirement son bras sur son paule; toutes deux tenaient la main un bouquet de romarin dont elles aspiraient de temps autre la senteur en se parlant voix basse et regardant le groupe des cavaliers avec une curiosit croissante, car elles venaient d'apprendre que l'escorte n'tait pas celle de l'empereur, mais qu'elle amenait des otages bretons. --Rends grce mon amiti, Vortigern,--dit demi-voix Octave au jouvenceau;--je vais te mettre en vidence et te faire valoir.--Ce disant, Octave appliquait la drobe un si violent coup de houssine sous le ventre du cheval de Vortigern, que celui-ci, moins bon cavalier, et t dsaronn par le bond furieux de sa monture; ainsi frappe l'improviste, elle se cabra, fit une pointe formidable, et s'lana si haut, que la tte de Vortigern effleura le soubassement de la terrasse o se tenait le groupe de femmes. La blonde enfant de quinze ans plit d'effroi, et cachant son visage entre ses mains, s'cria:--Le malheureux!... il est perdu! Vortigern, cdant l'imptuosit de son ge et un sentiment d'orgueil, en se voyant l'objet des regards de la foule rassemble en cercle autour de lui, chtia rudement son cheval, dont les bonds, les soubresauts devinrent furieux; mais le jouvenceau, toujours plein de sang-froid et d'adresse, bien qu'il et son bras droit en charpe, montra tant de grce dans cette lutte, que la foule s'cria en battant des mains:--Gloire au jeune Breton! honneur au Breton!-- ce moment deux bouquets de romarin tombrent aux pieds du cheval, qui, enfin dompt, rongeait son frein en creusant le sol de son sabot. Vortigern relevait la tte vers la terrasse d'o l'on venait de lancer les bouquets, lorsqu'il entendit au loin un cliquetis formidable; et soudain ce cri retentit:--L'empereur! l'empereur!--Aussitt toutes les femmes disparurent du balcon pour descendre recevoir le monarque sous le portique du palais. La foule reflua en criant:--Vive Karl! vive le grand Karl!--Le petit-fils d'Amael vit alors s'approcher au galop une troupe de cavaliers; on les et pris pour des statues questres en fer; montes sur des chevaux caparaonns de fer, leur casque de fer cachait leurs traits: cuirasss de fer, gantels de fer, ils portaient jambards de fer, cuissards de fer, boucliers de fer; et les derniers rayons du soleil luisaient sur la pointe de leurs lances de fer[G]; enfin l'on n'entendait que le choc du fer. la tte de ces cavaliers qu'il prcdait, et, comme eux, couvert de fer de la tte aux pieds, s'avanait un homme de taille colossale. peine arriv en face du portique principal, il descendit lourdement de cheval et courut tout boitant vers le groupe de femmes qui l'attendaient sous le portique, leur criant joyeusement d'une petite voix grle et glapissante, qui contrastait trangement avec son norme stature:--Bonjour, fillettes! bonjour, chres filles!--Et, sans s'occuper de rpondre aux vivats de la foule et aux saluts respectueux des vques et des grands, accourus sur son passage, l'empereur Karl, ce gant de fer, disparut dans l'intrieur du palais, et fut suivi de sa cohorte fminine. * * * * * Amael et son petit-fils, conduits par Hildebrad dans l'une des chambres hautes du palais, s'y reposrent; l'on y apporta leur modeste bagage; on leur servit souper, et ils se couchrent. Au point du jour, Octave vint frapper la porte du logis ds deux Bretons, et leur apprit que l'empereur voulait les voir l'instant. Il engagea Vortigern se vtir de sa plus belle saie. Le jouvenceau n'avait gure de choix; il ne possdait que deux vtements, celui qu'il portait en route et un autre de couleur verte, brod de laine orange. Cependant, grce ce vtement frais et neuf, mlang de couleurs harmonieuses, que rehaussaient sa charmante figure, sa taille lgante et sa bonne grce, Vortigern parut Octave digne de paratre honorablement devant le plus puissant empereur du monde. Le centenaire ne put s'empcher de sourire avec un certain orgueil, en entendant vanter la tournure de son petit-fils par le jeune Romain qui lui conseillait de serrer plus troitement encore le ceinturon de son pe, sous ce prtexte: que lorsque l'on avait la taille fine, il tait juste de la faire valoir. Octave, en donnant avec sa bonne humeur accoutume ses avis Vortigern, lui dit tout bas:--As-tu vu tomber hier aux pieds de ton cheval deux bouquets de romarin? --Je ne sais trop... je crois que oui,--rpondit le jeune Breton en balbutiant, et il devint cramoisi, songeant, malgr lui (et ce n'tait pas la premire fois depuis la veille) la charmante fille aux cheveux blonds.--Il me semble,--ajouta-t-il,--que j'ai vu tomber ces bouquets. --Ah! il te semble, hypocrite!... C'est pourtant mon coup de houssine qui les a fait tomber, ces deux jolis bouquets! Et sais-tu quelles impriales mains les ont jets aux pieds de ton cheval, comme un hommage ton adresse et ton courage? --Que dis-tu? ces bouquets ont t jets par des mains impriales? --Naturellement, puisque Thtralde, la timide enfant blonde, et Hildrude, la grande et hardie brune, sont toutes deux filles de Karl: l'une tait vtue de vert, couleur de ta saie; l'autre, vtue d'orange, couleur de tes broderies... Par Vnus! n'es-tu pas un mortel favoris? Amael, occup l'autre extrmit de la chambre, n'entendit pas ces paroles d'Octave, qui rendirent Vortigern aussi carlate que l'toffe de son chaperon; puis, ces prparatifs de prsentation termins, les deux otages suivirent leur guide pour se rendre auprs de l'empereur. Aprs avoir travers un nombre infini de couloirs et d'escaliers, o ils rencontrrent plus de femmes que d'hommes, car le nombre de femmes loges dans le palais imprial tait prodigieux, ils arrivrent dans des salles immenses. Dcrire leur somptueuse magnificence serait non moins impossible que d'numrer les peintures dont elles taient ornes. Des artisans, venus de Constantinople, o florissait alors l'cole de peinture Byzantine, avaient couvert les murailles de compositions gigantesques: ici, l'on voyait les conqutes de Cyrus sur les Perses; l, les crimes du tyran Phalaris, assistant au supplice de ses victimes, que l'on entranait pour tre brles vivantes dans l'intrieur d'un taureau d'airain rougi au feu; ailleurs, c'tait la fondation de Rome par Rmus et Romulus, les conqutes d'Alexandre, d'Annibal, et tant d'autres sujets hroques; l'une des galeries du palais tait tout entire consacre aux batailles de Karl-Martel. On le voyait triompher des Saxons et des Arabes, enchans ses pieds, implorant sa clmence[H]. La ressemblance tait d'ailleurs si frappante, qu'Amael, en traversant cette salle, s'arrta et s'cria:--C'est lui! ce sont ses traits, sa tournure! il revit! c'est lui! c'est Karl! --Ne croirait-on pas que vous l'avez connu?--dit en souriant le jeune Romain au centenaire.--Renouvelez-vous donc connaissance avec Karl-Martel? --Octave,--reprit mlancoliquement le vieillard,--j'ai cent ans... je combattais la bataille de Poitiers contre les Arabes. --Dans les troupes de Karl-Martel? --Oui, et je lui ai sauv la vie,--rpondit Amael en contemplant la gigantesque peinture. Et, se parlant lui-mme, il ajouta en soupirant:--Ah! que de souvenirs doux et tristes ce temps me rappelle! Octave regardait le vieillard avec une surprise croissante; puis, semblant soudain rflchir, il devint pensif et hta le pas suivi des deux otages. Vortigern, bloui, examinait avec la curiosit de son ge les richesses de toute sorte amonceles dans ce palais; il ne put s'empcher de s'arrter devant deux objets qui attirrent surtout son attention: le premier tait un grand meuble en bois prcieux, enrichi de moulures dores; des tuyaux de cuivre, d'airain et d'tain de diffrentes grosseurs, placs les uns auprs des autres, s'tageaient sur l'une des faces de ce meuble.--_Octave_,--demanda le jeune Breton,--qu'est-ce que ce meuble? --C'est un _Orgue_ grec envoy Karl par l'empereur de Constantinople. Cet instrument est vraiment merveilleux; l'aide de cuves d'airain et de soufflets de peau de taureau que tu ne peux apercevoir, l'air arrive dans ces tuyaux, et lorsqu'ils sont en jeu, tantt l'on croit entendre les grondements du tonnerre, tantt les sons lgers de la lyre et de la cymbale[I]. Mais, tiens, l, prs de cette grande table d'or massif, o est figure en relief la ville de Constantinople[J], voici un objet non moins curieux; c'est une horloge persane, envoye, il y a quatre ans, l'empereur par Abdhallah, roi des Perses[K].--Et Octave montra au jeune Breton et son aeul, non moins intress que Vortigern, une grande horloge en bronze dor: les chiffres des douze heures entouraient le cadran plac au centre d'une sorte de palais de bronze, aussi dor; douze portes, encadres d'arcades, se voyaient au rez-de-chausse de cette imitation monumentale.--Lorsque l'heure sonne,--dit Octave aux deux Bretons,--des boules d'airain, marquant le nombre des heures, tombent sur une petite cymbale. Au mme instant (toujours selon le nombre des heures), ces portes s'ouvrent, et par chacune d'elles sort un cavalier arm de sa lance et de son bouclier. Si une, deux, trois, quatre heures sonnent, une, deux, trois, quatre portes s'ouvrent; les cavaliers sortent, saluent de la lance, puis ils rentrent, et les portes se referment sur eux. --Cette oeuvre est vraiment merveilleuse!--dit Amael;--et sait-on les noms des hommes qui ont fabriqu les prodiges dont nous sommes entours? ces peintures magnifiques? cette table d'or, o toute une ville est figure en relief? cet orgue, cette horloge? toutes ces merveilles enfin? --Par Bacchus! Amael, voil une plaisante question!--reprit Octave en souriant.--Qui se soucie du nom des obscurs esclaves qui ont cr ces choses? --Et le nom de Clovis, de Brunehaut, de Clotaire, de Karl-Marteau traversera les ges!--murmura le centenaire avec amertume, tandis que le jeune Romain disait Vortigern: --Htons-nous! l'empereur nous attend. Il faudrait des journes, des mois, pour admirer en dtail les trsors dont ce palais est rempli, car c'est la rsidence favorite de l'empereur. Cependant, il aime presque autant que sa demeure d'Aix-la-Chapelle, son vieux chteau d'Hristall, berceau de sa puissante famille de maires du palais. Les deux otages, suivant leur guide, quittrent ces somptueuses et immenses galeries pour monter, sur les pas d'Octave, un escalier tournant, qui conduisait l'appartement particulier de l'empereur, appartement autour duquel rgnait le balcon qui servait Karl d'observatoire. Deux chambellans, richement vtus, se tenaient dans une premire pice.--Attendez-moi en ce lieu,--dit Octave aux Bretons;--je vais prvenir l'empereur de votre venue, et savoir s'il lui plat de vous recevoir en ce moment. Vortigern, malgr sa haine de race et de famille contre les rois ou empereurs franks, conqurants et oppresseurs de la Gaule, prouvait une sorte d'motion la pense de se trouver en face de ce puissant Karl, souverain de presque toute l'Europe; puis, cette motion s'en joignait une autre: ce puissant empereur tait le pre de Thtralde, cette charmante enfant qui, la veille, avait jet son bouquet au jouvenceau; car jamais sa pense ne s'arrtait sur la brune Hildrude. Au bout de quelques instants, Octave reparut, il fit signe Amael et son petit-fils d'entrer en leur disant demi-voix:--Ployez trs-bas le genou devant l'empereur, c'est l'usage. Le centenaire regarda Vortigern et lui fit de la tte un signe ngatif; l'adolescent le comprit, et tous deux pntrrent dans la chambre coucher de Karl, alors en compagnie de son favori Eginhard, l'archichapelain, qu'Imma avait autrefois bravement port sur son dos. Un serviteur de la chambre impriale attendait les ordres de son matre. Lorsque les deux otages entrrent chez lui, ce monarque, d'une taille colossale (elle avait _sept fois_ la longueur de son pied), tait assis sur le bord de sa couche, seulement vtu d'une chemise et d'un caleon de toile, qui dessinait la prominence de son norme ventre; il venait de chausser une de ses chaussettes et tenait encore l'autre la main[L]. Il avait les cheveux presque blancs, la tte ronde, les yeux grands et vifs, le nez long, le cou large et court, comme celui d'un taureau[M]; sa physionomie, ouverte et empreinte d'une certaine bonhomie, rappelait les traits de son aeul Karl-Marteau. l'aspect des deux Bretons, l'empereur se leva du bord de son lit, et, tenant toujours sa chaussette la main, il fit, en boitant du pied gauche, deux pas l'encontre d'Amael, semblant en proie une certaine motion mle d'une vive curiosit; puis il s'cria de sa voix grle, qui contrastait si singulirement avec sa gigantesque stature:--Vieillard! Octave m'a dit que tu as fait la guerre sous Karl-Martel, mon aeul, et que tu lui as sauv la vie la bataille de Poitiers? est-ce vrai? --C'est vrai.--Et, portant son doigt son front, o se voyaient encore les traces d'une profonde cicatrice, le vieux Breton ajouta:--J'ai reu cette blessure la bataille de Poitiers. L'empereur se rasseyant sur le bord de son lit, chaussa sa chaussette et dit en se tournant vers son archichapelain:--Eginhard, toi qui as recueilli dans ta chronique les faits et gestes de mon aeul, toi dont la mmoire est toujours si prsente, te rappelles-tu avoir entendu raconter ce que rapporte ce vieillard? Eginhard resta un moment pensif, et reprit:--Je me souviens d'avoir lu dans quelques parchemins, crits de la main du glorieux Karl, et renferms dans ton cartulaire auguste, qu'en effet, la bataille de Poitiers...--Mais, s'interrompant et s'adressant au centenaire:--Ton nom? --Amael. L'archichapelain rflchit, et dit en secouant la tte:--Quoiqu'il ne soit pas prsent mon souvenir, ce n'est pas l le nom du guerrier qui sauva la vie de Karl-Martel la bataille de Poitiers... c'tait, certainement, un nom frank, et point celui que tu dis. --Ce nom,--reprit le vieillard,--n'tait-il pas celui de _Berthoald_? --Oui,--rpondit vivement Eginhard;--c'est ce nom-l, Berthoald... et dans quelques lignes crites de sa main, le glorieux Karl recommandait ses fils ce Berthoald, auquel il devait la vie. Pendant ces mots changs entre le vieux Breton et l'archichapelain, l'empereur avait continu et termin de s'habiller l'aide du serviteur de sa chambre. Ce costume, l'antique costume des Franks auquel Karl restait fidle (sauf les jours de rception et d'apparat), se composait d'abord d'un haut de chausses d'paisse toile de lin, que des bandelettes de laine rouge, croises les unes sur les autres, assujettissaient autour des cuisses et des jambes, puis d'une tunique de drap de Frise, bleu saphir, maintenue par une ceinture de soie; l'empereur endossait ensuite, pour la saison d'automne et d'hiver, une large casaque de peau de loutre ou de brebis[N]. Karl, ainsi vtu, s'assit sur un sige non loin d'un rideau destin voiler au besoin une des fentres donnant sur le balcon qui lui servait d'observatoire. Le serviteur sortit un signe de Karl: rest seul avec Eginhard, Vortigern et Amael, il dit ce dernier:--Vieillard, si j'ai bien cout mon chapelain... un Frank, nomm Berthoald, a sauv la vie de mon aeul... Comment se fait-il que ce Berthoald et toi vous soyez le mme personnage? --En deux mots, voici l'histoire,--dit Amael.-- quinze ans, pouss par l'esprit d'aventure, j'ai quitt ma famille de race gauloise, alors tablie en Bourgogne. Aprs plusieurs traverses, j'ai runi une bande d'hommes dtermins; j'avais alors vingt ans. J'ai, par un honteux mensonge, pris un nom frank, me disant de cette race afin de gagner la protection de Karl-Martel. Pour l'intresser davantage mon sort, je lui ai offert mon pe, celle de mes hommes, peu de jours avant la bataille de Poitiers. cette bataille, je lui ai sauv la vie; depuis lors, combl par lui de faveurs, j'ai combattu sous ses ordres pendant cinq ans. --Et ensuite? --Ensuite... honteux de mon mensonge et encore plus honteux de servir avec les Franks, j'ai quitt Karl-Martel pour retourner en Bretagne, mon pays natal... L, je me suis fait laboureur. --Et par la chappe de saint Martin, tu t'es fait aussi rebelle!--s'cria l'empereur de sa voix glapissante, qui prit alors un ton de fausset perant.--Oui, je sais que l'on t'a justement choisi pour otage, toi l'instigateur et l'me des rvoltes, des guerres qui ont clat en Bretagne, sous le rgne de Ppin, mon pre, et sous mon rgne, moi! puisque dans cette dernire guerre tes endiabls compatriotes ont dcim mes vieilles bandes aguerries! --J'ai combattu de mon mieux dans toutes nos guerres. --De ton mieux, tratre! Quoi! combl des faveurs de mon aeul, tu n'as pas craint de te rvolter en armes contre son fils et contre moi! --Je n'ai eu qu'un remords, celui d'avoir mrit la faveur de ton aeul. Je me reprocherai toujours de m'tre battu pour lui... au lieu de m'tre battu contre lui. --Vieillard!--s'cria l'empereur en devenant pourpre de colre,--tu as encore plus d'audace que d'annes! --Karl... brisons l! Tu te regardes comme souverain de la Gaule... nous autres Bretons, nous ne reconnaissons pas tes droits. Ces droits, comme tout conqurant, tu les tiens de... --Je les tiens de Dieu!--s'cria l'empereur, en frappant du pied et en interrompant Amael.--Oui, mes droits sur la Gaule, je les tiens de Dieu... et de mon pe! --De ton pe, oui; de la violence, oui; mais de Dieu, non! Le Dieu juste ne consacre pas le vol... qu'il s'agisse d'une bourse ou d'un empire. Clovis s'tait empar de la Gaule; ton pre et ton aeul ont dpouill de sa couronne le dernier rejeton de Clovis, peu nous importe, nous autres, qui ne voulons obir ni la race de Clovis, ni celle de Karl-Martel. Tu disposes d'une arme innombrable, tu as dj ravag, vaincu la Bretagne, tu pourras la vaincre, la ravager encore, mais la soumettre... non! Maintenant, Karl, j'ai dit. Tu n'entendras plus un mot de moi ce sujet: je suis ton prisonnier, ton otage. Dispose de moi! L'empereur, qui plusieurs fois avait failli laisser clater son indignation, se tourna vers Eginhard, et lui dit d'un ton calme aprs un moment de silence:--Toi qui cris les faits et gestes de Karl, Auguste Empereur des Gaules, Csar de Germanie, Patrice des Romains, Protecteur des Suves, Bulgares et Hongrois, tu criras ceci: qu'un vieillard a tenu Karl un langage d'une audace inoue, et que Karl n'a pu s'empcher d'estimer la franchise, le courage de l'homme qui lui parlait ainsi.--Et, changeant soudain d'accent, l'empereur, dont les traits un moment courroucs prirent une expression de bonhomie nuance de finesse, dit au vieillard:--Ainsi donc, seigneurs bretons de l'Armorique, quoi que je fasse, vous ne voulez aucun prix de moi pour empereur? et pourtant, toi? me connais-tu seulement? --Karl, nous te connaissons en Bretagne par les maux des guerres que ton pre et toi vous nous avez faites. Nous savons aussi tes nombreuses conqutes en Europe; mais les peuples conquis admirent peu les conqurants. --Ainsi, pour vous autres hommes de l'Armorique, moi, Karl, je ne suis qu'un homme de conqute? de violence? de bataille? --Oui. --Vraiment? eh bien, suis-moi, je te ferai peut-tre changer d'avis,--dit l'empereur, aprs un moment de rflexion. Et se levant, il prit sa canne et son bonnet. Avisant alors Vortigern, qui jusque-l s'tait tenu l'cart:--Qu'est-ce que ce jeune et beau garon-l? --C'est mon petit-fils. --Octave,--dit l'empereur en se retournant vers le Romain,--voici un otage bien jeune? --Auguste prince, pour plusieurs raisons l'on a d choisir ce jouvenceau. Sa soeur a pous _Morvan_, simple laboureur, mais l'un des chefs bretons les plus intrpides; dans cette dernire guerre, il commandait la cavalerie. --Mais alors, pourquoi ne l'a-t-on pas amen ici, ce Morvan? c'et t un excellent otage? --Prince auguste, pour l'amener ici, il et fallu d'abord le prendre... et quoique gravement bless, Morvan, grce sa femme, une hrone, est parvenu s'chapper avec elle; il a t impossible de les atteindre dans les montagnes inaccessibles o ils se sont tous deux rfugis. L'on a donc choisi pour otages deux autres chefs de tribu, trs-influents, que nous avons laisss en chemin par suite de leurs blessures, puis ce vieillard qui a t l'me des dernires guerres, et enfin ce jeune homme qui, par sa famille, tient l'un des chefs les plus dangereux de l'Armorique. L'on a aussi, je l'avoue, cd aux prires de la mre de ce jeune garon; car elle dsirait vivement le voir accompagner son aeul durant ce long voyage, fort rude pour un centenaire. --Et toi?--reprit l'empereur en s'adressant Vortigern, qu'il avait, pendant le rcit d'Octave, regard avec attention et intrt,--tu le hais sans doute aussi beaucoup, Karl le conqurant? Karl le batailleur? --L'empereur Karl a des cheveux blancs; moi, j'ai dix-huit ans,--rpondit le jeune Breton en rougissant et baissant les yeux,--je ne saurais rpondre. --Vieillard,--reprit Karl en se tournant vers Amael,--la mre de ton petit-fils doit tre une heureuse mre. Mais j'y songe, mon garon, est-ce qu'hier, peu de temps avant mon arrive, tu n'as pas failli te casser le cou en tombant de cheval? --Moi?--s'cria Vortigern en rougissant d'orgueil,--moi, tomber de cheval? Qui a os dire cela? --Oh! oh! mon garon, te voil rouge jusqu'aux oreilles,--reprit l'empereur en riant.--Allons, rassure-toi, je ne veux point blesser ton amour-propre d'cuyer, loin de l; car avant de te voir, j'avais entendu d'interminables rcits sur ta bonne grce et ta hardiesse cheval. Mes chres filles, et surtout la petite Thtralde et la grande Hildrude, m'ont dix fois rpt pendant le souper, qu'elles avaient vu un sauvage petit Breton, quoique bless d'un bras, manier son cheval comme le meilleur de mes cuyers. --Si je mrite quelques loges, il faut les adresser mon grand-pre,--rpondit modestement Vortigern;--c'est lui qui m'a appris monter cheval. --J'aime cette rponse, mon garon; elle me prouve ta modestie et ton respect pour les vieilles gens. Maintenant, dis-moi, es-tu savant? Sais-tu lire et crire? --Oui, grce aux enseignements de ma mre. --Sais-tu chanter la messe au lutrin? --Moi!--reprit Vortigern fort tonn,--moi, chanter la messe! Non, non, l'on ne chante gure la messe chez nous. --Les voyez-vous, ces paens bretons!--s'cria Karl.--Ah! mes vques ont raison, c'est un peuple endiabl que ce peuple armoricain! Quel dommage qu'un si beau et si modeste garon ne sache point chanter au lutrin!--Et, mettant son bonnet de fourrure sur sa grosse tte et s'appuyant sur sa canne, l'empereur dit au vieillard:--Allons, suis-moi, seigneur breton. Ah! tu ne connais que Karl le Batailleur? Je vais t'en faire voir un autre Karl, moi, que tu ne connais pas. Viens, viens!--Et l'empereur, boitant et s'appuyant sur sa canne, se dirigea vers la porte en faisant signe aux assistants de le suivre; mais, s'arrtant au seuil, il dit Octave:--Va prvenir Hugh, mon grand veneur, que je chasserai tantt le cerf dans la fort d'Oppenheim, qu'il y envoie la meute. --Auguste prince, vos ordres seront excuts. --Tu diras aussi au grand Nomenclateur de ma table[O], que peut-tre je dnerai dans le pavillon de la fort, si la chasse se prolonge. Ma suite dnera aussi; que le festin soit somptueux. Quant moi, tu diras au Nomenclateur que mon got n'a pas vari: un bon gros cuisseau de venaison rti, que l'on m'apporte tout fumant sur la broche, c'est toujours mon rgal[P]. Le jeune Romain s'inclina de nouveau; Karl sortit le premier de la chambre, puis Eginhard et Amael. Octave s'approchant alors de Vortigern, lui dit tout bas:--Je vais faire savoir l'appartement des filles de l'empereur qu'il chasse tantt. Par Vnus! la mre des amours te protge, mon jeune Breton. Le jouvenceau rougit de nouveau, et il hsitait rpondre au Romain, lorsque Amael se retournant, l'appela et lui dit:--Viens, mon enfant, l'empereur veut s'appuyer sur ton bras pour descendre l'escalier. Vortigern, de plus en plus troubl, s'approcha de Karl, qui disait ses chambellans:--Non, personne ne m'accompagnera, sinon Eginhard et ces deux Bretons.--S'adressant alors au jouvenceau:--Ton bras me sera d'un meilleur appui que ma canne, cet escalier est rapide; viens et marche prudemment. L'empereur, appuy sur le bras de Vortigern, descendit lentement les degrs d'un escalier qui aboutissait l'un des portiques d'une cour intrieure; l, Karl abandonna le bras du jeune Breton et lui dit en reprenant sa canne:--Tu as march fort sagement, tu es un bon guide. Quel dommage que tu ne saches pas chanter au lutrin!--Ce disant, Karl suivit une galerie qui longeait la cour; les personnes dont il tait accompagn marchaient quelques pas derrire lui. Bientt il aperut, en dehors de la galerie, un esclave qui traversait la cour et portait sur ses paules un grand panier:--Eh! l bas!--lui cria l'empereur de sa voix perante,--l'homme au panier! approche! Qu'as-tu dans ce panier? --Des oeufs, seigneur. --O les portes-tu? --Aux cuisines de l'auguste empereur. --D'o viennent-ils, ces oeufs-l? --De la mtairie de Mulsheim, seigneur. --De la mtairie de Mulsheim?--rpta l'empereur en rflchissant, et il ajouta presque aussitt:--il doit y avoir trois cent vingt-cinq oeufs dans ce panier? --Oui, seigneur; c'est la redevance que chaque mois l'on apporte de la ferme. --Va... et prends garde de casser tes oeufs.--L'empereur, s'arrtant alors un instant, appuy sur sa canne, se tourna vers Amael, et l'appelant:--Eh! seigneur breton, venez ici, ct de moi.--Amael obit; l'empereur, continuant de marcher, ajouta:--Karl le Batailleur, le conqurant, est du moins un bon mnager... qu'en penses-tu? Il sait, un oeuf prs, combien pondent les poules de ses mtairies[Q]. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu raconteras ceci aux mnagres de ton pays. --Si je revois jamais mon pays, je dirai la vrit sur ce que je vois ici. En ce moment Karl frappa une porte donnant sur la galerie. Aussitt un clerc, vtu de noir, vint ouvrir, et s'cria, frapp de surprise, en flchissant le genou:--L'empereur!--Et comme le clerc faisait un mouvement pour courir la porte d'une salle voisine, dont on voyait l'entre, Karl lui dit:--Ne bouge pas!... Matre Clment professe cette heure, n'est-ce pas? --Oui, prince Auguste. --Reste l...--Et s'adressant Amael:--Seigneur Breton, tu vas visiter une cole que j'ai fonde; elle est sous l'enseignement de matre Clment, fameux rhteur, que j'ai fait venir d'cosse. Les enfants des plus grands seigneurs de ma cour viennent, d'aprs ma volont, tudier dans cette cole, avec les enfants des plus pauvres de mes serviteurs. --Karl, ceci est bien... je t'en flicite! --C'est pourtant Karl le Batailleur qui a fait cette bonne chose... Enfin, viens, entrons.--Et se tournant vers Vortigern:--Eh! mon jeune homme, vous qui ne savez pas chanter la messe, entrez, entrez, et ouvrez de toutes vos forces les yeux et les oreilles; vous allez voir des coliers de votre ge. L'cole _palatine_, dirige par l'cossais Clment, et dans laquelle les deux Bretons suivirent l'empereur, tait remplie d'environ deux cents coliers; tous se levrent de leurs bancs la vue de Karl; mais lui leur faisant signe de se rasseoir:--Restez assis, mes enfants; j'aime mieux vous voir le nez baiss sur vos cahiers d'tude, que le nez en l'air, sous prtexte de respect mon gard.--Matre Clment, directeur de l'cole palatine, se disposait descendre de sa chaire; mais Karl s'cria:--Reste sur ton trne de sapience, mon digne matre; je ne suis ici que l'un de tes sujets; je dsire seulement jeter un coup d'oeil sur les travaux de ces enfants, savoir de toi s'ils te satisfont et s'ils ont progress en mon absence. Voyons les travaux de ce jour. L'empereur se piquait fort de belles-lettres; il s'assit sur un sige prs de la chaire de Clment, et examina longuement plusieurs cahiers qui lui furent soumis par diffrents coliers; mais les lves appartenant des parents nobles ou riches ne prsentrent l'empereur que des travaux mdiocres ou dtestables, tandis qu'au contraire, les lves les plus pauvres, ou des conditions les moins leves, prsentrent des ouvrages tellement distingus, que Karl s'cria en se tournant vers Amael:--Si tu tais plus lettr, seigneur Breton, tu apprcierais comme moi ces lettres et ces vers que je viens de parcourir; les plus douces saveurs de la science se font sentir dans la plupart de ces crits.--Et Karl, s'adressant aux coliers:--Je vous loue beaucoup, mes enfants, de votre zle remplir mes intentions; efforcez-vous d'atteindre la perfection, et je vous donnerai de riches vchs, de magnifiques abbayes.--Puis, fronant le sourcil, en jetant un regard irrit sur les nobles paresseux et sur les riches fainants, il ajouta:--Quant vous, fils des principaux de la nation, quant vous, enfants dlicats et fort gentils, d'ailleurs, qui, vous reposant sur votre naissance et sur votre fortune, avez nglig mes ordres et vos tudes, prfrant le jeu et la paresse... quant vous!--s'cria-t-il de plus en plus courrouc en frappant le plancher de sa canne,--que d'autres vous admirent; je ne fais, moi, aucun cas de votre naissance et de votre fortune!... coutez et retenez ces paroles: Si vous ne vous htez de rparer votre ngligence par une constante application, vous n'obtiendrez jamais rien de moi[R]!--Les riches fainants baissrent les yeux, tout tremblants. L'empereur alors se leva et dit un jeune clerc, nomm Bernard, peine g de vingt ans, l'un des coliers dont les travaux distingus venaient d'attirer son attention:--Toi, mon garon, suis-moi, je te fais ds aujourd'hui clerc de ma chapelle[S], et ma protection ne s'arrtera pas l.--Puis s'adressant Amael:--Eh bien, seigneur breton? tu le vois, Karl le Batailleur agit dans son humble humanit, comme agit le Seigneur Dieu dans sa divinit; il spare l'ivraie du bon grain, met les bons sa droite et les mauvais sa gauche. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu diras aux rhteurs de ton pays que Karl ne surveille pas trop mal l'cole qu'il a fonde. --Je dirai, Karl, que je t'ai vu agir, en ceci, avec sagesse, justice et bont. --Je veux que les belles-lettres et la science illustrent mon rgne. Si tu tais moins barbare, je te ferais assister une sance de notre Acadmie; nous avons pris des noms de l'antiquit: Eginhard s'appelle _Homre_, Clment _Horace_; moi, je suis le _roi David_[T]. Ces noms immortels nous sient comme des armures de gants des nains; mais, du moins, nous honorons ces gnies de notre mieux. Et maintenant,--ajouta l'empereur en poursuivant sa marche,--allons, en bons catholiques, entendre la messe. L'empereur, prcdant les personnes dont il tait accompagn, suivit une longue galerie. l'angle d'un tournant, endroit assez sombre, Karl, rencontrant une jeune et jolie esclave, l'accosta familirement, ainsi qu'il en usait avec l'innombrable quantit de femmes de toute condition dont il remplissait son palais, lui prit en riant le menton, puis la taille; il allait mme pousser plus loin ses agressions libertines, lorsque se souvenant que malgr l'obscurit de la galerie, il pouvait tre aperu des personnes de sa suite, il fit signe l'esclave de s'loigner, et dit en riant Amael:--Karl aime se montrer accessible ses sujets. --Et surtout ses sujettes,--reprit le vieillard;--mais, bon! la messe t'absoudra! --Ah! paen de Breton! paen de Breton!--murmura l'empereur; et peu d'instants aprs, il entrait dans la basilique d'Aix-la-Chapelle, attenant au palais imprial. Vortigern et son aeul furent blouis de l'incroyable magnificence de ce temple, dans lequel s'taient rendus tous les commensaux du palais imprial. Vortigern vit au loin, prs du choeur, parmi les concubines, les filles et petites-filles de Karl, brillamment pares, la blonde et charmante Thtralde, assise ct de sa soeur Hildrude. L'empereur prit sa place accoutume, derrire le lutrin, au milieu des chantres, somptueusement vtus. L'un d'eux offrit respectueusement l'empereur un bton d'bne avec lequel il battit la mesure, et donna, lorsqu'il le fallut, le signal des diffrents chants indiqus par la liturgie. Un peu avant la fin de chaque verset, Karl, en manire de signal, poussait de sa voix grle une sorte de cri guttural si trange[U], que Vortigern, dont le regard venait de rencontrer, par hasard, les grands yeux bleus de la blonde Thtralde obstinment fixs sur lui, faillit clater de rire au cri de l'empereur, malgr la saintet du lieu, malgr le trouble croissant o le jetaient les doux regards de Thtralde. La messe termine, Karl dit Amael:--Eh bien, seigneur breton, avoue qu'au besoin, tout batailleur que je suis, je ferais un bon clerc et un bon chantre? --Je ne me connais point ces choses; je te dirai seulement que comme chantre, tu as pouss un cri cent fois plus discord que le cri des corbeaux de mer de nos grves. Puis, le chef d'un empire a, ce me semble, mieux faire que de chanter la messe. --Tu seras toujours un barbare et un idoltre!--s'cria l'empereur en sortant de la basilique. Au moment o il se trouvait sous le portail de ce monument, l'un des grands de sa cour qui se pressaient sur son passage, lui dit:--Auguste prince, l'on vient d'apprendre l'instant mme la mort de l'vque de Limbourg. --Oh! oh! seulement l'instant? Cela m'tonne fort; l'on est si pre la cure des vchs, que l'on annonce toujours la mort des vques au moins deux ou trois jours l'avance. Est-il du moins mort en bonne odeur de saintet, ce dfunt vque? S'est-il recommand dans l'autre monde par de grosses aumnes laisses aux pauvres? --Auguste prince, il n'a laiss, dit-on, aux pauvres, que deux livres d'argent. --Quel lger viatique pour un si long voyage[V]!--s'cria une voix; c'tait celle de Bernard, le pauvre et savant colier que Karl avait dj nomm clerc de sa chapelle, et qui, d'aprs les ordres de l'empereur, se tenait non loin de lui, depuis sa sortie de l'cole palatine. Karl, se tournant vers le jeune homme qui, rouge de confusion, regrettant dj la hardiesse de son langage, tremblait de tous ses membres, lui dit en se remettant en marche:--Suis-moi;--mais voyant les grands de sa cour se prparer l'accompagner, Karl ajouta:--Non, non; ces deux Bretons, Eginhard et ce jeune clerc m'accompagneront seuls; vous autres, tenez-vous prts pour la chasse de tantt. La foule brillante s'arrta, l'empereur regagna les galeries du palais sans autre suite que Vortigern, Amael, Eginhard et le pauvre Bernard; plus mort que vif, le clerc marchait le dernier, craignant d'avoir par son indiscrte chappe, en critiquant l'avarice du dfunt vque, courrouc l'empereur. Aussi quelle fut la surprise de l'colier, lorsqu'au bout de quelques pas, Karl, se retournant demi, lui dit:--Approche, approche! Tu trouves donc que l'vque de Limbourg a laiss trop peu d'argent pour les pauvres? --Seigneur!... --Rponds? Si je te donnais cet vch, serais-tu, au moment de paratre devant Dieu, plus libral que l'vque de Limbourg? --Auguste prince,--rpondit le pauvre clerc, abasourdi de cette fortune inoue, en se jetant aux pieds de l'empereur,--c'est la volont de Dieu et votre toute-puissance de dcider de mon sort. --Relve-toi, je te nomme vque de Limbourg[X], et suis-moi; il est bon que tu saches avec quelle pret l'on se dispute ici les vchs! On peut juger des richesses qu'ils rapportent par l'ardeur avec laquelle on se les dispute. Et cependant, une fois que l'on tient l'vch, la cupidit, loin de s'assouvir, s'irrite encore. Te souviens-tu, Eginhard, de cet insolent vque de Manheim? Lors d'une de mes campagnes contre les Huns, je l'avais laiss prs de ma femme Hildegarde; ne voil-t-il pas que ce compre, se gonflant de la familiarit que lui tmoignait ma femme, poussa l'audace jusqu' lui demander en don la baguette d'or dont je me sers comme symbole de mon autorit, cette fin, disait l'vque, de s'en servir comme de canne[Y]! Par le roi des cieux! le sceptre de Karl, empereur, ne servira pas de sitt de bton aux vques de son empire! --Tu te trompes, Karl! C'est moi qui te le dis,--reprit Amael;--tt ou tard tes vques se serviront de ton sceptre comme d'un bton pour conduire tes peuples leur guise. --Par le marteau de mon aeul! je briserais les mitres des vques sur leur tte s'ils voulaient usurper mon pouvoir! --Non, car tu les crains! J'en prends tmoin les grands biens et les flatteries que tu leur prodigues. --Je crains les vques, moi?--s'cria l'empereur; et s'adressant Eginhard:--L'affaire du _rat_ est-elle arrange avec le juif? --Oui, seigneur,--rpondit en souriant Eginhard;--hier l'vque a conclu le march. --Ceci arrive point pour te prouver si je crains les vques, seigneur Breton... Les flatter! moi! lorsqu'au contraire je ne manque jamais l'occasion de leur donner de svres ou plaisantes leons lorsqu'ils mritent le blme. Quant aux mritants, je les enrichis, et encore je regarde toujours deux fois avant de leur donner des terres et des abbayes dpendant du domaine imprial; car, avec telle abbaye ou telle mtairie, je suis certain de m'assurer un vassal plus fidle que tel comte ou tel vque[Z]. En devisant ainsi, l'empereur avait regagn son palais et tait remont dans son appartement, accompagn d'ginhard, d'Amael, de son petit-fils et de Bernard, nouvel vque de Limbourg. peine Karl fut-il entr dans son observatoire, qu'un de ses chambellans lui dit:--Auguste empereur, plusieurs grands officiers du palais ont sollicit l'honneur d'tre admis en votre prsence pour vous entretenir d'une demande trs-urgente... La noble dame Mathalgarde (c'tait une des nombreuses concubines de Karl) est aussi dj venue deux fois pour le mme objet. --Faites entrer ces demandeurs,--dit Karl au chambellan, qui sortit aussitt; se tournant ensuite vers le jeune clerc, en lui montrant le rideau de la fentre auprs de laquelle tait plac son sige habituel, l'empereur ajouta en riant:--Cache-toi derrire ce rideau, mon jeune homme, tu vas connatre le nombre de rivaux que suscite la vacance d'un vch[AA]. peine le jeune clerc eut-il disparu derrire le rideau, que la chambre fut envahie par un grand nombre de familiers du palais, officiers ou seigneurs de la cour; chacun d'eux, faisant valoir ses propres droits l'vch ou les droits des postulants qu'il recommandait, assourdissait l'empereur de ses sollicitations. Parmi eux se trouvait un vque magnifiquement vtu, l'air hautain et superbe. son tour, il s'approcha de Karl. --Voici l'vque au _rat_.--dit tout bas ginhard l'empereur;--le prix qu'il a pay au juif est de dix mille sous d'argent... le juif m'a scrupuleusement rapport la somme, d'aprs vos ordres. --vque de Bergues, n'as-tu pas assez d'un vch?--dit Karl ce prlat si magnifique;--viendrais-tu en solliciter un second? --Prince Auguste... je vous prie de m'accorder, en change de l'vch de Bergues, l'vch de Limbourg. --Parce que ce dernier vch est plus riche? --Oui, seigneur, et, si je l'obtiens, la part des pauvres n'en sera que plus considrable. --Et maintenant, vous tous, coutez bien ceci,--s'cria l'empereur d'un air svre, en montrant l'vque.--Connaissant le got passionn du prlat que voil pour les frivolits curieuses et ruineuses qu'il achte des prix insenss, j'ai command Salomon, le juif, de prendre un rat dans sa maison... vous entendez, un rat... le plus vulgaire des rats qui ait jamais t pris dans une ratire; puis d'embaumer ce rat avec de prcieux aromates, de l'envelopper d'toffes orientales brodes d'or, de l'offrir l'vque de Bergues comme un rarissime rat de Jude rapport par un vaisseau vnitien, et de le vendre ce prlat comme le plus prodigieux, le plus miraculeux des rats[BB]. Un immense clat de rire clata parmi les tmoins de cette scne, tandis que l'vque, irrit, mais se contraignant, baissait les yeux devant Karl, qui poursuivit:--Or, savez-vous quel prix l'vque de Bergues l'a pay, ce rat prodigieux? _Dix mille sous d'argent!_ oui, dix mille sous d'argent[CC], tout autant! J'ai la somme ici, le juif me l'a rapporte... elle sera distribue aux pauvres!--Puis il ajouta d'un air svre:--vques, vques, songez-y bien!... vous devez tre les pres, les pourvoyeurs des pauvres, ne point vous montrer avides de vaines frivolits... et voici que, faisant tout le contraire, vous vous adonnez plus que les autres mortels l'avarice et de vaines cupidits![DD] Par le roi des cieux! prenez-y garde!... la main de l'empereur vous a levs, elle pourrait vous abaisser. Non, vque de Bergues, tu n'auras pas l'vch de Limbourg; conserve le tien, et sache-moi gr de ma clmence. Quant vous autres, sachez que j'ai promis l'vch un jeune homme. Or, je ne veux pas, moi, manquer de parole mon jeune homme. ce moment, les courtisans s'cartrent pour donner passage Mathalgarde, une des concubines de l'empereur. Cette femme, d'une grande beaut, s'approcha de Karl d'un air confiant et assur dans le succs de sa demande, et lui dit gracieusement:--Mon aimable seigneur, l'vch de Limbourg est vacant; je l'ai promis un clerc que je protge, ne doutant pas de votre approbation. --Chre Mathalgarde, je n'ai rien vous refuser; mais j'ai donn l'vch un jeune homme... et je ne saurais le lui reprendre. Mathalgarde, prenant alors sa voix la plus insinuante, la plus douce, saisit une des mains de l'empereur et ajouta tendrement:--Auguste prince, mon gracieux matre, pourquoi si mal placer cet vch, en le donnant un jeune homme, un enfant, sans doute?... Je vous en conjure, accordez l'vch mon clerc; vous n'avez pas de serviteur plus dvou. Soudain une voix lamentable, sortant de derrire le rideau, s'cria au grand tonnement des assistants:--Seigneur empereur, tenez ferme!... ne souffrez pas que personne arrache de vos mains la puissance que Dieu vous a donne... Tenez ferme! auguste prince! tenez ferme[EE]! C'tait la voix du pauvre Bernard, qui, craignant de voir Karl se laisser sduire par les paroles caressantes de Mathalgarde, le rappelait ainsi ses promesses. Alors l'empereur, cartant le rideau derrire lequel se tenait le clerc, le prit par la main, et dit en le prsentant l'assistance:--Voici le nouvel vque de Limbourg...--Et s'adressant Bernard:--N'oublie jamais de distribuer d'abondantes aumnes... ce sera un jour ton viatique pour ce long voyage dont on ne revient pas[FF]. La belle Mathalgarde, ainsi trompe dans son esprance, rougit de dpit et sortit brusquement de l'appartement, bientt suivie par les courtisans, non moins dus, et par l'vque de Bergues, qui, sans le vouloir, avait si chrement pay au bnfice des pauvres un humble rat de ratire. --Seigneur Breton,--dit l'empereur en faisant signe Amael de s'approcher de la fentre qu'il ouvrit, afin de sortir sur le balcon pour y jouir de la douce chaleur du soleil d'automne,--trouves-tu que Karl soit d'humeur laisser les vques se servir de son sceptre, en guise de bton, pour conduire ses peuple? --Karl, si tu veux, la fin de cette journe, m'accorder quelques moments d'entretien, je te dirai sincrement ma pense sur ce que je vois ici; je louerai le bien... je blmerai le mal. --Tu vois du mal ici? --Ici... et ailleurs. --Comment, ailleurs? --Crois-tu que ton palais et ta ville d'Aix-la-Chapelle, ta ville de prdilection... soient la Gaule tout entire? --Que me parles-tu de la Gaule! Je viens de parcourir le nord de ses contres... j'ai t jusqu' Boulogne, o j'ai fait tablir un phare pour les vaisseaux, et de plus...--Mais l'empereur, s'interrompant, dit au vieillard en lui dsignant un endroit de la cour que le balcon dominait:--Regarde!... et coute! Amael vit auprs d'une des galeries un jeune homme de haute et robuste taille, barbe noire et touffue, portant les riches habits des vques; deux de ses esclaves venaient de lui amener un cheval des plus pacifiques, ainsi qu'il convient un prlat, et de l'approcher d'un banc de pierre, afin qu'il ft plus facile leur matre d'enfourcher sa monture; mais le jeune vque, remarquant deux femmes qui, d'une croise, le regardaient, et voulant, sans doute, faire preuve d'agilit, ordonna impatiemment aux serviteurs d'loigner le cheval du banc; puis, ddaignant mme le secours de l'trier, il saisit d'une main la crinire de l'animal, et s'lana d'un bond si vigoureux, que, dpassant le but, il faillit tomber de l'autre ct du cheval, et eut assez de peine se raffermir en selle. Cette espce de saut prilleux avait attir l'attention de l'empereur sur le trop agile prlat; aussi lui cria-t-il de sa voix grle et glapissante en se penchant au balcon:--Eh!... eh!... mon alerte vque... un mot, s'il te plat?--Le jeune homme releva la tte, et, reconnaissant Karl, s'inclina respectueusement. --Tu es vif, agile et prompt,--lui cria l'empereur;--tu as bon pied, bon bras, bon oeil; la tranquillit de notre royaume est, chaque jour, trouble par la guerre; nous avons trs-grand besoin de _clercs_ de ton espce; reste donc pour partager nos fatigues, puisque tu peux monter si lestement cheval[GG]... Je donnerai ton vch un homme moins ingambe. Le jeune vque baissa la tte avec confusion. Il regardait l'empereur d'un air suppliant, lorsque l'on entendit les aboiements lointains d'une meute nombreuse et le retentissement des trompes.--C'est ma vnerie,--dit l'empereur;--nous allons partir pour la chasse, seigneur Breton, et ce soir, si tu le veux, nous causerons... Retourne chez toi avec ton petit-fils; l'on vous servira votre rfection du matin, aprs quoi vous viendrez me rejoindre; je suis curieux de voir si ton jouvenceau est aussi habile cuyer qu'on le dit, et puis, vois-tu, quoique l'exercice de la chasse soit un plaisir frivole, plaisir que j'aime, je l'avoue, avec passion, car, en temps de paix, il me maintient en vigueur et en sant, tu trouveras peut-tre que Karl le Batailleur tire parfois bon parti des frivolits. Allez donc prendre votre repas, je vais prendre le mien; et ensuite, cheval! * * * * * Octave tait venu chercher Amael et son petit-fils aprs leur refection du matin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers l'une des cours du palais, le jeune Romain, profitant d'un moment o le vieillard ne pouvait l'entendre, dit tout bas en riant Vortigern:--Heureux garon! je suis certain que deux paires de beaux yeux, les uns noir d'bne, les autres bleu d'azur, ont dj cherch au loin dans la foule des courtisans...--Mais, s'interrompant la vue de la vive rougeur dont le visage du jeune Breton se colorait, Octave ajouta:--Attends donc la fin de mes paroles avant de devenir pourpre... Je disais que deux beaux yeux bleus et deux beaux yeux noirs ont, plus d'une fois dj, cherch dans la foule des courtisans... la vnrable figure de ton grand-pre, car rien n'attire davantage les beaux yeux qu'une longue barbe blanche. Cela est si vrai, que, ce matin, la messe, la blonde Thtralde et la brune Hildrude oubliaient l'office divin pour regarder incessamment... ton aeul qui se trouvait ct de toi... Allons, te voici encore rougir. Crains-tu pas que les charmantes filles de l'empereur deviennent amoureuses d'un centenaire? --Laisse-moi!... tes plaisanteries me sont insupportables,--dit Vortigern avec impatience.--Je ne sais pas ce que tu veux dire. --Oh! que l'air de la cour est contagieux!--s'cria Octave.--Ce jeune Breton est peine chapp de ses bruyres, et le voici dj non moins dissimul qu'un vieux clerc! Vortigern, de plus en plus embarrass par les railleries d'Octave, balbutia quelques mots, et bientt le vieillard, son petit-fils et le jeune Romain, monts sur d'excellents chevaux qu'ils trouvrent gards par des esclaves dans l'une des cours du palais, rejoignirent l'empereur. Karloman et Louis (_Hlut-wig_, comme disent les Franks), arrivs le matin mme du chteau d'Hristall, accompagnaient Karl, ainsi que cinq de ses filles et quatre de ses concubines, les autres femmes du palais imprial ne prenant pas, cette fois, le divertissement de la chasse. Parmi les chasseresses, on remarquait Imma, qui avait vaillamment port sur son dos ginhard, l'archichapelain. Belle encore, elle atteignait la maturit de l'ge; puis venait Berthe, cherchant du regard Enghilbert, le bel abb de Saint-Riquier; ensuite Adelrude, qui, de loin, souriait Audoin, l'un des plus hardis capitaines de l'empereur; puis, enfin, la brune Hildrude et la blonde Thtralde, qui, toutes deux, cherchaient des yeux... le Breton centenaire, sans doute, ainsi que l'avait dit Octave Vortigern. La plupart des seigneurs de la suite de Karl portaient de trs-singuliers habits, venus grands frais de Pavie, o le commerce apportait les richesses de l'Orient. Parmi ces courtisans, les uns taient vtus de tuniques teintes de pourpre tyrienne ornes de larges plerines, de parements et de bordures en peaux d'oiseaux de Phnicie; les plumes naissantes du cou, du dos et de la queue des paons d'Asie, faisaient resplendir ces riches vtements de tous les reflets de l'azur, de l'or et de l'meraude[HH]. D'autres courtisans portaient de prcieux justaucorps de fourrures de loirs ou de belettes de Jude, pelleteries aussi fines, aussi dlicates que la peau des oiseaux; des bonnets plumes flottantes, des hauts-de-chausses d'toffe de soie, des bottines de cuir oriental rouges ou vertes, brodes d'or ou d'argent, compltaient les splendides ajustements de ces gens de cour. La grossire rusticit du costume de l'empereur contrastait seule avec la magnificence des courtisans: ses grosses et grandes bottes de cuir, perons de fer, lui montaient jusqu'aux cuisses; il portait par-dessus sa tunique une ample casaque de peau de brebis, la toison en dessus, coiff d'un bonnet de peau de blaireau, il tenait la main un fouet manche court pour chtier ses chiens de chasse. Grce sa taille leve, qui dpassait de beaucoup celle de ses officiers, Karl, apercevant de loin Vortigern et son aeul, s'cria:--Eh! seigneur Breton! venez, s'il vous plat, ici, ct de moi; je veux savoir si votre petit-fils est aussi bon cuyer que le disent mes fillettes.--Les rangs des cavaliers s'ouvrirent, afin de donner passage Amael et son petit-fils, qui suivait modestement son aeul, n'osant lever les yeux sur le groupe de femmes dont tait entour l'empereur. Celui-ci, examinant attentivement Vortigern, qui maniait son cheval avec sa bonne grce accoutume, lui dit:--Le vieux Karl juge d'un coup d'oeil l'habilet d'un cuyer. Je suis content; mais, avoue-le, mon garon, tu aimes mieux la chasse que la messe, et la selle de ton cheval qu'un banc d'glise?... Voyons, rponds... --Je prfre la chasse la messe,--dit franchement Vortigern;--mais j'aime mieux la guerre que la chasse. --Si ta rponse n'est pas celle d'un bon catholique, elle est celle d'un garon sincre. Qu'en pensez-vous, fillettes?--ajouta l'empereur en se tournant vers le groupe de chasseresses--N'tes-vous pas de mon avis? --Tu avais demand ce jeune homme sa pense,--rpondit la brune Hildrude en regardant fixement Vortigern;--il a parl sincrement. De ceci, je le loue; il dit ce qu'il fait, il ferait ce qu'il dit. Vaillance et loyaut se lisent sur son visage. La blonde Thtralde, n'osant parler aprs sa soeur, devint vermeille comme une cerise, et jeta un regard d'envie, presque de colre, sur la brune Hildrude, dont elle jalousait sans doute la repartie. --Il me faut donc louer aussi ce jeune paen de sa franchise pour n'tre point en dsaccord avec ces fillettes,--dit l'empereur.--Allons, en marche!--Et, se penchant l'oreille d'Amael, il lui dit tout bas, en lui montrant d'un regard malin la foule de ses courtisans si brillants, si miroitants sous leurs tuniques emplumes:--Voil des compres fort richement vtus, n'est-ce pas? Regarde-les attentivement; tche de ne pas oublier la magnificence de leurs costumes, je te rappellerai ce souvenir en temps opportun.--Et l'empereur partit au galop suivi de toute sa cour, aprs avoir dit aux courtisans, ainsi qu'aux deux Bretons:--Une fois en fort, chacun pour soi, et la grce de son cheval. la chasse, il n'y a plus d'empereur et de cour, il n'y a que des chasseurs! * * * * * La chasse avait lieu dans une vaste fort, situe aux portes d'Aix-la-Chapelle. Le soleil d'automne, d'abord radieux, s'tait peu peu voil sous l'un de ces brouillards si frquents dans cette saison et dans ces pays du Nord. D'aprs l'ordre de l'empereur, aucun de ses courtisans ne s'tait attach ses pas; les chasseurs se dissminrent: les uns, plus aventureux, ne quittaient pas la meute acharne la poursuite du cerf travers les futaies; les autres, moins intrpides veneurs, se guidant d'aprs le son des trompes ou les aboiements des chiens, voyaient au loin, de temps autre, le cerf, la meute et les veneurs sortir des enceintes et traverser les alles. Ds le dbut de la chasse, Karl, emport par son ardeur, avait abandonn ses filles, incapables d'ailleurs de le suivre au plus pais des fourrs, o l'empereur des Franks pntrait comme le dernier de ses veneurs. Vortigern, un moment spar de son aeul, au milieu de ce tumultueux rassemblement, o prs de cent chevaux, runis dans un carrefour, excits par les fanfares des trompes, et s'animant entre eux, piaffaient, hennissaient se cabraient, Vortigern, dress sur ses triers, cherchait Amael du regard, lorsque, faisant un violent cart, son cheval s'emporta si rapidement, que lorsque le jeune Breton parvint, aprs de grands efforts, matriser sa monture, il se trouva trs-loign des chasseurs. Tchant alors de percer des yeux le brouillard qui s'paississait de plus en plus, il se vit seul dans une longue avenue dont il ne pouvait plus distinguer les issues voiles par la brume. Il prta l'oreille, esprant entendre au loin le bruit de la chasse, qui l'aurait guid pour la rejoindre; mais le plus profond silence rgnait dans cette partie de la fort, dont Vortigern ignorait les chemins. Cependant, au bout de quelques instants, le galop rapide de deux chevaux, s'avanant derrire lui toute vitesse, frappa son oreille; puis, un cri, paraissant pouss plutt par la colre que par l'effroi, parvint son oreille, et bientt il aperut travers le brouillard une forme vague; elle devint de plus en plus distincte, et la blonde Thtralde, fille de l'empereur des Franks, apparut aux yeux du jeune Breton: vtue d'une longue robe de drap bleu-saphir, borde d'hermine, blanche comme le pelage de sa haquene, Thtralde portait, sur ses tresses blondes, un petit bonnet aussi d'hermine; une charpe de soie tyrienne, aux vives couleurs, dont les longs bouts flottaient au vent, ceignait sa fine taille. La nave et charmante figure de la fille de l'empereur, anime par l'ardeur de sa course, brillait d'un vif incarnat; rougissant de plus en plus l'aspect de Vortigern, elle baissa ses grands yeux bleus, tandis que les brusques ondulations de son sein de quinze ans soulevaient l'troit corsage de sa robe. Le trouble de Vortigern galait le trouble de Thtralde; comme elle, il restait muet, embarrass; comme elle, il tenait les yeux baisss; comme elle enfin, il sentait son coeur battre avec violence. Le silencieux embarras des deux enfants fut interrompu par Thtralde. D'une voix timide et mal assure, elle dit au jeune Breton sans oser le regarder:--Je croyais ne pouvoir jamais te rejoindre; ton cheval avait tant d'avance sur ma haquene... --C'est que... mon cheval m'a emport... --Oh! je m'en suis aperue... ma soeur Hildrude aussi,--ajouta Thtralde en fronant ses jolis sourcils;--alors nous nous sommes lances toutes deux ta poursuite... de peur que, dans ton ignorance des routes de la fort, tu ne t'gares,--se hta d'ajouter Thtralde. --Aussi m'avait-il sembl entendre le galop de deux chevaux... puis un cri. --Ma soeur voulait me dpasser; mais, moi, j'ai appliqu sur la tte de son cheval un bon coup de houssine. Alors, tout effar, il s'est jet de ct dans une alle o il a emport Hildrude; ne pouvant le matriser, elle a pouss un cri de colre. --Mais elle court un danger, peut-tre? --Non, non; ma soeur finira par arrter son cheval. Seulement, comme le brouillard est trs-pais, elle ne pourra pas nous rejoindre, et j'en suis bien aise. Vortigern tait au supplice; pourtant un sentiment d'une douceur ineffable se mlait ses angoisses. Les deux enfants restrent de nouveau silencieux; la fille de l'empereur des Franks rompit encore la premire le silence en disant au jeune Breton:--Tu ne parles pas... Est-ce que cela te chagrine que je t'aie rejoint? --Non, oh! non!... --Tu me trouves peut-tre mchante, parce que j'ai battu le cheval de ma soeur? mais, que veux-tu? quand je l'ai vue s'efforcer de me dpasser, je n'ai plus t matresse de moi. --J'espre qu'il ne sera arriv aucun mal votre soeur. --Je l'espre aussi. Thtralde et Vortigern demeurent encore muets pendant quelques moments. La jeune fille reprit avec un lger accent de dpit:--Tu es trs-silencieux... --Ce n'est pas de ma faute. Je ne sais que dire... --Ni moi non plus; cependant je mourais d'envie de te parler... Comment t'appelles-tu? --Vortigern. --Vortigern... c'est un nom de ton pays? --Oui. --Moi, je me nomme Thtralde... Dis-le ce nom. --Thtralde... --J'aime t'entendre prononcer mon nom... tu le dis doucement. --C'est qu'il est doux prononcer. --Le tien aussi, quoiqu'un peu barbare... Vortigern. --De quel ct peut tre la chasse?--reprit le jeune Breton en regardant d'un ct et d'autre avec une anxit croissante;--il sera difficile de retrouver les chasseurs, le brouillard s'paissit de plus en plus. --Si nous allions nous perdre,--dit Thtralde en riant.--Moi, je ne connais pas les routes de la fort. --Alors, pourquoi n'tre pas reste auprs des gens de la cour de votre pre? --Je ne sais. Je t'ai vu t'loigner rapidement, je t'ai suivi malgr moi. --Et maintenant, voyez dans quel embarras nous voil! --Tu es donc fch de te trouver ici seul avec moi? --Mon Dieu! je ne suis pas fch,--s'cria le pauvre Vortigern;--mais je crains pour vous que cet pais brouillard se change en pluie vers le soir; vous serez mouille jusqu'aux os, surtout si nous nous garons de plus en plus. Nous devrions tcher de rejoindre la chasse. --Essayons... de quel ct irons-nous? --Tout l'heure il m'a sembl entendre, trs au loin, le bruit affaibli des trompes. --coutons encore,--dit Thtralde en penchant de ct sa tte charmante, tandis que Vortigern, faisant faire quelques pas son cheval, allait, peu de distance, prter l'oreille de son ct. --Entends-tu quelque chose, toi?--reprit la fille de l'empereur des Franks en levant sa douce voix et s'adressant Vortigern, loign d'elle de quelques pas.--Moi, je n'entends rien. --Ni moi non plus,--rpondit le jeune Breton en se rapprochant de Thtralde.--Quel malheur! Comment faire? --Nous voil perdus!--dit la jeune fille en riant aux clats.--Et si la nuit vient, quelle terrible chose! --Quoi! vous riez en un pareil moment! --Est-ce que tu as peur, toi, soldat, qui t'es battu si jeune?--Puis la jolie figure de Thtralde, devenant inquite, elle ajouta:--Et ta blessure? --Ne parlons pas de ma blessure, parlons de vous... Voyez, le brouillard s'paissit de plus en plus... Comment retrouver notre route? --Moi, je veux te parler de ta blessure,--reprit la fille de Karl avec une impatience enfantine.--Pourquoi ton bras n'est-il plus soutenu comme hier par une charpe? --Cela m'aurait gn pendant la chasse. Thtralde, dtachant vivement sa longue ceinture de soie tyrienne, l'offrit Vortigern, en lui disant:--Tiens, ma ceinture remplacera ton charpe et soutiendra ton bras. --C'est inutile, je vous assure. --Tu me refuses?--dit tristement Thtralde en tenant toujours la main la ceinture qu'elle prsentait Vortigern; puis, attachant sur lui ses beaux yeux bleus, presque suppliants:--Je t'en prie, ne me refuse pas! Le jeune Breton, vaincu par ce timide et gracieux regard, accepta l'charpe; mais, tenant en main les rnes de son cheval, il se trouvait fort empch pour attacher cette ceinture en sautoir. --Attends,--lui dit Thtralde, et approchant sa haquene tout prs du cheval de Vortigern, elle se pencha sur sa selle, prit les deux bouts de l'charpe, les noua derrire le cou du jouvenceau. Il sentit ainsi les mains de la jeune fille effleurer ses cheveux; il tressaillit si vivement, que Thtralde lui dit en achevant le noeud:--Tu trembles... --Oui,--rpondit Vortigern avec un trouble croissant.--Le brouillard devient si pais, si humide... Et vous-mme, n'avez-vous pas froid? --Moi... oh! non... Mais puisque tu as froid, nous allons, si tu le veux, marcher au pas de nos chevaux. Il est inutile d'aller plus vite... Peut-tre la chasse que nous cherchons reviendra-t-elle de ce cot. --Puissions-nous avoir ce bonheur!--rpondit le jeune Breton avec un soupir. Les deux enfants continurent de s'avancer cte cte et au pas dans cette longue avenue, o l'on ne distinguait rien vingt pas de distance, tant le brouillard devenait pais; la nuit approchait. Thtralde reprit au bout de quelques instants de silence:--Ton aeul a l'air trs-bon et trs-vnrable. --Aussi je l'aime autant que je le vnre. --Et ton pre? --Il est mort! --Quoi! tu n'as plus ton pre!... Et ta mre, vit-elle encore? --Oh! oui... heureusement! --Est-ce que tu lui ressembles? --On me l'a dit. --Combien elle a d pleurer en te quittant! --Ma mre a du courage. Ses dernires paroles ont t celles-ci: Tu t'en vas comme otage en pays ennemi... quoi qu'il arrive, honore et fais honorer le nom breton. --C'est vrai! Nous sommes, nous autres Franks, les ennemis des gens de ton pays; et pourtant je ne me sens contre toi aucune inimiti... Et toi, en as-tu contre moi? --Comment serais-je l'ennemi d'une jeune fille? --As-tu des soeurs? --J'en ai une. --Est-ce qu'elle te ressemble? --Nous ressemblons tous deux notre mre. --Tu dois tre trs-chagrin d'tre loign de ton pays? Veux-tu que je demande l'empereur, mon pre, de te faire grce toi et ton aeul? --Grce!... Un Breton ne demande jamais grce!--s'cria firement Vortigern.--Moi et mon grand-pre nous sommes otages, prisonniers sur parole; nous subirons la loi de la guerre sans demander jamais de grce. --Tant mieux! oh! tant mieux! --Que voulez-vous dire? --Ton grand-pre et toi vous resterez alors longtemps ici. Un nouveau silence suivit cet entretien; bientt, ainsi que l'avait prvu Vortigern, l'pais brouillard se changea en une pluie fine et pntrante.--Voici la pluie,--dit le jeune Breton;--elle va mouiller vos vtements! c'est se dsesprer! L'on n'entend rien, rien, et l'on dirait cette route sans fin; mais en voil une gauche, si nous la prenions? --Prenons-la,--dit Thtralde avec indiffrence, et elle changea la direction de sa haquene. Vortigern arrta soudain son cheval, dboucla le ceinturon de son pe, ceinturon et pe qu'il plaa l'aron de sa selle, afin de pouvoir se dvtir de sa saie. Thtralde lui dit:--Que fais-tu donc? Vortigern, sans rpondre, ta sa saie, restant vtu d'un justaucorps d'paisse toile blanche comme ses larges braies.--J'ai consenti prendre votre charpe,--dit-il la fille de l'empereur,--vous allez me laisser vous couvrir de ma saie, en nouant ses manches sous votre cou; elle vous servira de manteau et vous garantira de la pluie. --Mais toi-mme, avec ce justaucorps de toile, tu seras beaucoup plus mouill que moi. --Ne craignez rien; je suis habitu aux intempries des saisons. J'ai accept votre charpe, prenez ma saie. --Alors, attache-la sur mes paules,--rpondit Thtralde en rougissant.--Je n'ose abandonner les rnes de ma haquene. Vortigern, non moins mu que sa compagne, se rapprocha et posa la tunique sur les paules de Thtralde; mais lorsqu'il s'agit de nouer les manches du vtement sous le cou, et presque sur le sein palpitant de la jeune fille, qui, les yeux baisss, la joue incarnate, levait, autant que possible, son petit menton rose, afin de donner Vortigern toute facilit pour l'accomplissement de son obligeant office, les mains de l'adolescent tremblrent si fort, si fort... que, par deux fois, il se reprit nouer les manches. --Vois-tu, comme tu as froid,--dit Thtralde;--tu frissonnes encore plus fort que tout l'heure. --Oh! ce n'est pas de froid que je tressaille... --Qu'as-tu donc alors? --Je ne sais... l'inquitude o je suis pour vous; car la nuit approche... Cette pluie augmente, et nous ne savons quel chemin prendre. Soudain, Thtralde, interrompant son compagnon, poussa un cri de joie, et dit en tendant la main vers l'un des cts de l'alle qu'ils suivaient:--Vois donc l-bas, cette hutte. Vortigern aperut en effet, sous une futaie de chtaigniers sculaires, une hutte construite d'paisses mottes de terre entasses les unes sur les autres. Une troite ouverture donnait accs dans cette tanire, devant laquelle fumaient quelques dbris de broussailles nagure allumes.--C'est une de ces cabanes o les esclaves bcherons se retirent durant le jour lorsqu'il pleut,--dit Thtralde;--nous serons l-dedans l'abri. Attache ton cheval un arbre et aide-moi descendre de ma haquene. la seule pense de partager ce rduit solitaire avec la jeune fille, Vortigern sentit son coeur tour tour se serrer et s'panouir; une chaleur brlante lui monta au visage et pourtant il frissonnait; mais aprs un moment d'hsitation, obissant aux ordres de sa compagne, il attacha son cheval un arbre, et pour aider la jeune fille qui se penchait vers lui descendre de sa monture, il lui tendit les bras et y reut bientt le corps souple et lger de Thtralde. ce contact, l'motion de Vortigern fut si profonde qu'il se sentit presque dfaillir; mais la fille de Karl, courant vers la cabane avec une curiosit enfantine, s'cria gaiement:--Il y a dans la hutte un banc de mousse et une provision de bois sec, nous allons faire du feu, il reste encore de la braise. Viens vite, viens vite! L'adolescent accourait rejoindre sa compagne lorsqu'il trbucha sur un corps rond qui roula sous son pied; il se baissa et vit sur le sol un grand nombre de gousses pineuses tombes des immenses chtaigniers de cette futaie. Cdant la mobilit des impressions de son ge, il dit vivement:--Grande dcouverte! des chtaignes! des chtaignes! --Quel bonheur!--reprit non moins gaiement Thtralde,--nous ferons griller ces chtaignes; je vais les ramasser pendant que tu rallumeras le feu! Le jeune Breton se rendit d'autant plus volontiers aux dsirs de sa compagne, qu'il esprait trouver dans ces jeux un refuge contre les penses vagues, tumultueuses, ardentes, remplies de charme et d'angoisse auxquelles il se sentait en proie depuis sa rencontre avec Thtralde. Il entra donc dans la hutte, y prit plusieurs brasses de bois sec et raviva le brasier, tandis que la fille de Karl, courant de ci de l, ramassait une grosse provision de chtaignes qu'elle rapporta dans un pan de sa robe. S'asseyant alors sur le banc de mousse plac au fond de la cabane, dont l'intrieur tait vivement clair par la lueur du feu allum prs du seuil, elle dit Vortigern, en lui montrant une place ct d'elle:--Assieds-toi l, et viens m'aider cosser ces chtaignes. L'adolescent s'assit auprs de Thtralde luttant avec elle de prestesse, et comme elle se piquant plus d'une fois les doigts pour retirer les fruits mrs de leur enveloppe, il lui dit en riant:--Voici pourtant la fille de l'empereur des Franks assise dans une hutte de terre, cossant des chtaignes comme la pauvre enfant d'un esclave bcheron. --Vortigern, tu me croiras si tu veux,--reprit Thtralde en regardant son compagnon d'un air radieux,--jamais la fille de l'empereur des Franks n'a t plus contente. --Et moi, Thtralde, je vous jure que depuis que j'ai quitt ma mre, ma soeur et la Bretagne, jamais je n'ai t plus heureux qu'aujourd'hui. --Ce que tu dis l, tu le penses? --Oh! oui! --Et si demain ressemblait aujourd'hui? et s'il en tait ainsi pendant longtemps, bien longtemps... toujours? tu serais content? --Et vous, Thtralde? --Dis-moi donc _toi_; on se tutoie en Germanie. --Mais le respect... --Je te dis _toi_, et je ne t'en respecte pas moins,--reprit la jeune fille en riant;--ainsi tu me demandais si je serais heureuse de penser que tous les jours seraient semblables celui-ci? --Oui. --Vortigern, cette pense me ravirait! --Et moi aussi, Thtralde. La jeune fille se tut, resta pensive, tenant entre ses doigts dlicats une gousse de chtaignes demi ouverte, puis, aprs quelques instants de silence, elle reprit:--Vortigern, y a-t-il loin, trs-loin d'ici ton pays? --D'ici en Bretagne? --Oui. -- cheval, nous avons mis plus d'un mois venir. --Vortigern, quel joli voyage nous ferions! --Quoi! que dis-tu? Thtralde fit un geste d'impatience rempli de gentillesse, ordonna par un signe Vortigern de garder le silence et reprit:--As-tu de l'argent, toi? --Non. --Il me reste encore l, dans cette pochette, quelques pices, car en venant du palais la fort, j'ai presque tout donn aux pauvres gens. Dtachant alors de sa ceinture un petit sac brod, Thtralde en vida sur ses genoux le contenu: il s'y trouvait plusieurs pices d'or assez grosses, et un plus grand nombre de petites pices d'argent et de cuivre. Deux de ces dernires, l'une en argent, l'autre en cuivre, et tout au plus de la grandeur d'un denier, taient perces et relies ensemble par un fil d'or. --Qu'est-ce que ces deux petites pices attaches ensemble?--dit Vortigern, avec un regard de curiosit. --Oh! celles-l, il ne faudra pas les dpenser, nous les garderons prcieusement. Je les ai fait attacher ensemble, sais-tu pourquoi? L'une, celle de cuivre, a t frappe l'anne de ma naissance; l'autre, celle d'argent, a t frappe cette anne-ci, o je vais avoir quinze ans. Fabius, l'astronome de mon pre, a grav sur ces pices certains signes magiques correspondant aux astres dont l'influence est heureuse; l'vque d'Aix-la-Chapelle les a ensuite bnites: c'est un talisman. --C'est dommage! --Pourquoi? --Si cela n'et pas t un talisman, Thtralde, je t'aurais demand, en souvenir de ce jour-ci, ces deux petites pices qui disent ton ge. -- quoi bon garder un souvenir de ce jour-ci plutt que des autres jours? Ne dsires-tu pas, comme moi, que tous se ressemblent? Mais si tu dsires ces petites pices, prends-les, mets-les seulement de ct, tu les conserveras soigneusement. Un talisman est toujours chose trs-utile pour un long voyage. Tiens, place-les part, dans la pochette de ton justaucorps. Vortigern obit presque machinalement, tandis que la jeune fille, aprs avoir compt ingnument son petit trsor, reprit:--Nous avons cinq sous d'or, huit deniers d'argent et douze deniers de cuivre, de plus mes bracelets, mon collier, mes boucles d'oreilles; crois-tu qu'avec cela nous aurons assez d'argent pour voyager jusqu'en Bretagne? --Quoi, Thtralde!... tu voudrais?... --Laisse-moi donc achever; ton cheval est excellent, ma haquene vigoureuse; tout l'heure, la nuit sera venue, nous la passerons abrits dans cette hutte. L'esclave bcheron qui s'y retire durant le jour, y reviendra demain l'aube; nous lui donnerons un sou d'or pour qu'il nous conduise Worsten, petit bourg situ sur la lisire de la fort, deux lieues d'Aix-la-Chapelle. Nous y achterons pour moi des vtements simples, une bonne mante de voyage en drap... --Thtralde, coute-moi... --Je t'couterai lorsque j'aurai parl. Donc, nous nous mettons en route demain au point du jour. Ne crois pas que je redoute la fatigue; je ne suis ni aussi grande ni aussi forte que ma soeur Hildrude, et pourtant si tu tais fatigu, bless, je suis sre que je te porterais sur mon dos comme ma soeur ane Imma a port jadis Eginhard, son amant; mais voici nos chtaignes cosses, viens m'aider les mettre sous la cendre chaude, et surtout prenons garde de nous brler les doigts. Et Thtralde relevant d'une main le pan de sa robe o taient contenus les fruits, courut au foyer. Vortigern la suivit; il se croyait le jouet d'un songe. Parfois sa raison faiblissait au milieu d'une sorte d'amoureux et ardent vertige. Il s'agenouilla silencieux, troubl, cte cte de Thtralde, devant le brasier, o, pensive, elle jetait lentement les chtaignes une une. Au dehors, la pluie avait cess, mais le brouillard redoublant d'intensit aux approches de la nuit, rendait dj l'obscurit complte; les reflets du brasier clairaient seuls les charmants visages des deux enfants agenouills prs l'un de l'autre. Lorsque la dernire chtaigne fut enfouie sous la cendre, Thtralde se releva en s'appuyant familirement sur l'paule de Vortigern, et lui dit en le prenant par la main:--Maintenant, pendant que notre souper va cuire, allons nous asseoir sur le banc de mousse, j'achverai de te dire mes projets. * * * * * La nuit devint profonde. En vain la flamme du foyer vacillante, expirante, semblait demander de nouveaux aliments... en vain les chtaignes clatant bruyamment dans leur enveloppe, semblaient annoncer la cuisson de leur pulpe savoureuse... en vain le cheval et la haquene de Vortigern et de Thtralde piaffaient, hennissaient comme pour appeler leur provende du soir... le foyer s'teignit, les chtaignes se changrent en charbon, les hennissements des chevaux retentirent au milieu du silence de la fort... Thtralde ni Vortigern ne sortirent pas de la cabane. * * * * * L'empereur des Franks, ds le dbut de la chasse, s'tait, avec son imptuosit habituelle, lanc la suite de la meute. Amael, d'abord peu inquiet de la disparition de son petit-fils au milieu d'un si grand concours de cavaliers, s'tait, par hasard, dirig vers la partie de la fort o le cerf se faisait poursuivre d'enceinte en enceinte. Amael assista mme, quelque temps avant la nuit, la mort du cerf, qui, puis de fatigue aprs quatre heures d'une course haletante, fit tte aux chiens, lorsqu'ils l'atteignirent enfin, et tenta de se dfendre contre eux au moyen de l'_norme ramure_ dont sa tte tait couronne. L'empereur n'avait presque jamais quitt sa meute; il arriva bientt sur ses traces, ainsi que quelques-uns de ses veneurs; sautant de cheval, il courut, tout boitant, vers le cerf, qui avait dj de ses bois aigus transperc plusieurs chiens. Choisissant alors, d'un coup d'oeil expriment, le moment opportun, Karl tira son couteau de chasse, s'lana sur l'animal aux abois, lui plongea son arme au dfaut de l'paule, l'abattit ses pieds, et l'abandonna aux chiens; ceux-ci, se prcipitant sur cette palpitante et chaude cure, la dvorrent au bruit retentissant des fanfares sonnes par les veneurs, qui annonaient ainsi la fin de la chasse et rappelaient les chasseurs. L'empereur, son couteau sanglant la main, aprs avoir assez longtemps contempl avec une vive satisfaction ses chiens aux mufles ensanglants, qui se disputaient les lambeaux du _cerf_, aperut Amael et lui cria joyeusement:--Eh! seigneur Breton... trouves-tu Karl un bon et hardi veneur? --Je trouve qu'en ce moment l'empereur des Franks, avec son grand couteau la main, ses bottes et sa casaque taches de sang, a l'air d'un boucher,--rpondit le centenaire.--Excuse ma sincrit. --Mes chiens ont si valeureusement chass, que je suis tout joyeux et dispos l'indulgence, seigneur Breton,--rpondit l'empereur en riant... puis il dit demi-voix au vieillard d'un air narquois:--Regarde donc l-bas les seigneurs de ma cour, si brillants au commencement de la chasse. En effet, la plupart des courtisans et des officiers de l'empereur accouraient cheval de diffrents cts, rpondant l'appel des trompes; la pluie tombait alors depuis deux heures; le jour touchait sa fin. Ces seigneurs, si magnifiquement vtus au dbut de la chasse, si glorieux sous leurs riches tuniques de soie, ornes de l'blouissant plumage des oiseaux les plus rares, offraient, leur retour, un aspect aussi piteux que ridicule. Toutes ces plumes, nagure diapres de si vives couleurs, taient ternies, hrisses ou colles aux tuniques, souilles de boue et presque mises en lambeaux par les ronces des buissons ou par les branches des fourrs; les panaches des bonnets de fourrure, pendaient, mouills, briss, dpenaills, ressemblant fort, pour la plupart, de longues artes de poisson; les fines bottines de cuir oriental disparaissaient sous une paisse couche de fange; d'autres, dchires par les pines, laissaient voir les chaussettes, souvent mme la peau des chasseurs. Karl, au contraire, simplement, chaudement vtu de son paisse casaque de peau de brebis, qui tombait jusque sur ses bottes de gros cuir, la tte couverte de son bonnet de blaireau, se frottait les mains d'un air matois en voyant ses courtisans, tremps jusqu'aux os, et frissonnant de froid sous la pluie. Karl, faisant alors Amael un signe d'intelligence, lui dit demi-voix:--Au moment de partir pour la chasse, je t'ai engag retenir en ta mmoire la magnificence des costumes de ces tourneaux, aussi vains et non moins dnus de cervelle que les paons d'Asie dont ils portaient les dpouilles. Vois-les un peu maintenant... ces beaux fils.--Amael sourit d'un air approbatif, tandis que l'empereur, levant sa voix criarde, disait ces seigneurs en haussant les paules:--Oh! les plus fous des hommes! quel est, cette heure, le plus prcieux et le plus utile de nos habits? Est-ce le mien, que je n'ai achet qu'un sou?... Sont-ce les vtres, qui vous ont cot si cher[II]? cette judicieuse raillerie, les courtisans restrent silencieux et confus, tandis que l'empereur, ses deux mains sur son gros ventre, riait aux clats de son rire glapissant. --Karl,--lui dit tout bas Amael,--j'aime mieux t'entendre parler avec cette fine sagesse que de te voir ventrer un cerf aux abois. Mais l'empereur, au lieu de rpondre au vieux Breton, lui dit soudain en tendant au loin la main:--Regarde donc la jolie fille!! Amael suivit des yeux le geste de Karl, et vit parmi plusieurs esclaves bcherons de la fort, attirs par la curiosit de la chasse, une toute jeune fille, peine vtue de haillons, mais d'une beaut remarquable; une enfant beaucoup plus jeune, ge de dix ou onze ans, la tenait par la main; une pauvre vieille femme, aussi misrablement vtue, les accompagnait toutes deux. L'empereur des Franks, dont les gros yeux fleur de tte brillaient d'une luxurieuse convoitise, rpta en s'adressant Amael:--Par la chappe de saint Martin! la jolie fille!... Est-ce parce que tu as cent ans, seigneur Breton, que tu restes insensible la vue d'une si rare beaut? --Karl, la misre de cette pauvre crature me frappe plus que sa beaut. --Tu es fort pitoyable, seigneur Breton... et moi aussi. Le lin et la soie doivent vtir une si charmante enfant. C'est sans doute la fille de quelque esclave bcheron. Il s'en trouve, par ma foi, de fort jolies dans la fort, et souvent, en chassant, j'ai abandonn une chasse pour l'autre... Mais, vrai, je n'ai jamais rencontr ici plus mignonne personne. Sa bonne toile l'aura amene sur le passage de Karl.--Et, sans quitter la jeune fille des yeux, il appela l'un des seigneurs de sa suite:--Eh! Burchard... approche! Le seigneur Burchard descendit promptement de cheval et accourut la voix de l'empereur, qui lui dit quelques mots l'oreille en s'loignant d'Amael. Le seigneur Burchard, trs-honor sans doute de l'honnte mission dont le chargeait son matre, s'inclina respectueusement, et, tenant son cheval par la bride, s'approcha de la vieille femme et des deux jeunes filles, leur fit signe de le suivre, et disparut avec elles derrire un groupe de chasseurs. Une vive rougeur colora les joues d'Amael; il frona le sourcil, ses traits exprimrent autant d'indignation que de dgot. Soudain il vit l'empereur regarder autour de lui avec une certaine inquitude en disant haute voix:--O sont donc mes fillettes? Elles n'arrivent pas... Est-ce qu'elles auraient perdu la chasse? --Auguste empereur,--dit l'un des officiers,--j'ai entendu Richulff, qui accompagnait vos augustes filles, affirmer que, lorsque la pluie a commenc de tomber, les unes se sont dcides retourner Aix-la-Chapelle, les autres gagner le pavillon de la fort o vous avez ordonn de prparer le souper. --Voyez-vous, les peureuses! pour un peu de pluie quitter la chasse! Je gagerais que ma petite Thtralde est du nombre de ces amazones qui redoutent une goutte d'eau, et qui sont retournes en hte au palais. Puisqu'il en est ainsi, je n'ai pas m'inquiter d'elles. Gagnons le pavillon de la fort, car j'ai grand' faim.--Et l'empereur, remontant cheval, ajouta:--Nous retrouverons dans ce pavillon celles de ces fillettes qui auront prfr souper avec leur pre... celles-l je ferai bonne fte. Amael, en entendant Karl manifester une sorte d'inquitude pour ses filles, commena de s'inquiter son tour de Vortigern, que plusieurs fois dj il avait cherch du regard. Avisant alors Octave, qui venait seulement de rejoindre au galop de son cheval les seigneurs de la cour, il dit vivement au jeune Romain:--Octave, tu n'as pas vu mon petit-fils? --Non, nous avons t spars presque au commencement de la chasse. --Il ne vient pas,--reprit Amael avec inquitude.--Voici la nuit et il ne connat aucun des chemins de cette fort... Pauvre enfant! qu'est-il devenu? --Oh! oh! seigneur Breton,--dit l'empereur des Franks, qui, remontant cheval, s'tait rapproch du vieillard et avait entendu ses questions au jeune Romain,--te voici donc fort inquiet pour ton jouvenceau? Eh bien! quand il se serait gar ce soir? demain il retrouvera son chemin. Mourra-t-il pour une nuit passe en pleine fort? La chasse n'est-elle pas l'cole de la guerre? Allons, allons, viens, rassure-toi! et puis, d'ailleurs, qui sait?--ajouta Karl d'un ton guilleret,--peut tre a-t-il rencontr quelque jolie fille de bcheron dans une des huttes de la fort? C'est de son ge; tu ne veux pas en faire un moine de ce garon! * * * * * L'empereur des Franks se mit en marche vers le pavillon o il devait dner avec ses courtisans, avant de regagner Aix-la-Chapelle. Il appela et fit placer prs de lui Amael, toujours inquiet au sujet de Vortigern.--Seigneur Breton,--dit gaiement l'empereur au centenaire,--causons. Que penses-tu de cette journe? Es-tu revenu de tes prventions contre Karl le Batailleur? Me crois-tu quelque peu digne de gouverner les peuples divers de mon empire, aussi vaste que l'ancien empire romain? Me crois-tu surtout quelque peu digne de rgner sur ta sauvage petite peuplade armoricaine? --Je te rpondrai avec sincrit. --J'y compte. --Karl, dans ma jeunesse, ton aeul m'a propos d'tre le gelier du dernier descendant de Clovis, un malheureux enfant, prisonnier dans une abbaye, ayant peine une robe pour se couvrir. Cet enfant, devenu jeune homme, a t, par ordre de Ppin ton pre, tondu et enferm dans un monastre, o il est mort obscur, oubli. --Que veux-tu conclure de ceci? --Ainsi finissent les royauts; telle est l'expiation prompte ou tardive, rserve aux races royales issues de la conqute. C'est leur juste chtiment. --De sorte que ma race, moi, que le monde entier appelle Karl le Grand,--rpondit l'empereur, avec un sourire de ddaigneux orgueil,--de sorte que ma race, moi, finira obscurment, lchement, comme ce roi imbcile et fainant, dernier rejeton de Clovis? --C'est l ma pense. Je te l'ai dit: toute royaut expie tt ou tard l'iniquit de son origine. --Je te croyais, seigneur Breton, un homme de jugement et d'esprit sain,--dit l'empereur en haussant les paules,--tu n'es qu'un vieux fou! --Karl, ce matin, dans ton cole Palatine, tu as remarqu, signal ceci: les enfants pauvres tudient avec ardeur, tandis que les enfants riches sont paresseux. Simple en est la raison: les premiers sentent le besoin de travailler pour parvenir, les seconds sont certains de parvenir sans travailler. Tes anctres, les Maires du palais, voulant usurper la couronne, ont agi comme les enfants pauvres. Tes descendants, n'ayant plus de couronne conqurir, agiront comme les enfants riches. C'est l une des mille causes de la dgradation des royauts. --Ta comparaison, malgr certaine apparence de logique, est fausse. Mon pre a usurp la couronne, mais il m'avait peine laiss le royaume des Gaules; cette heure, la Gaule n'est plus qu'une petite province de l'immense empire que j'ai conquis. Je ne suis donc pas rest paresseux, engourdi, comme un enfant riche! --Je te parle de ta descendance et non de toi; mais qu'importe! biens larronns, ou si le terme t'effarouche, pouvoir violemment conquis ne profite jamais: les rois franks et leurs leudes, plus tard devenus grands seigneurs bnficiers, ont, l'aide des vques, dpouill la Gaule, ils se sont partag son sol et ont rduit ses peuples l'esclavage. Rois, seigneurs et vques expieront tt ou tard leur crime. Ils se dvoreront les uns les autres, jusqu' ce que... --Achve, seigneur Breton. --J'avais pour aeul un soldat, frre de lait de _Victoria la Grande_. --Une hrone! J'ai lu ce nom dans les historiens latins. Son fils a rgn sur la Gaule. --Oui, sur la Gaule libre, qui l'avait librement lu pour son chef, selon le droit de tout peuple libre. Donc, ce soldat, mon aeul, a entendu faire Victoria mourante cette prdiction: Aprs des sicles de douleur, d'oppression, de luttes sanglantes, la Gaule, brisant le joug abhorr des rois de race franque et des papes de Rome, se relvera libre, glorieuse, terrible, et saura reconqurir sur ses anciens conqurants son sol et son indpendance. --La prophtie est, je l'avoue, bizarre; d'ailleurs, cette discussion ne saurait aboutir rien de raisonnable,--rpondit l'empereur avec impatience,--il s'agit de l'avenir. Tu prdiras une chose, moi une autre: entre nous, qui dcidera? --Le pass. Les mmes causes produisent toujours les mmes effets. --Laissons l'avenir et le pass, parlons du prsent. Que penses-tu de moi? --Il y a en toi du bon et du mauvais; mais, je le crois, tu t'enorgueillis plutt de ton mauvais ct que du bon. --Selon toi, de quoi suis-je le plus glorieux? --De tes conqutes striles et dsastreuses. --Ensuite? --Des hommages menteurs que t'envoient rendre par leurs ambassadeurs, les empereurs de Perse, d'Asie ou l'Afrique. --Est-ce tout? --Tu t'enorgueillis encore d'avoir peu prs reconstruit l'administration des empereurs romains, de faire peser comme eux ta volont d'un bout l'autre de tes innombrables Etats. Or, de tout ceci, que restera-t-il aprs toi? Rien. Tous ces peuples conquis, asservis par tes armes, se rvolteront tt ou tard. Ton immense empire, compos de royaumes qu'aucun lien commun d'origine, de moeurs, de langage ne rattache entre eux, se dmembrera, et en s'croulant, il crasera tes descendants sous ses ruines. --Ainsi, l'empereur Karl le Grand aura pass sur le monde comme une ombre, sans rien fonder, sans rien laisser aprs lui? --Non, ta vie n'aura pas t inutile. En guerroyant sans cesse contre les Frisons, les Saxons, ces hordes sauvages de race germanique comme toi, qui voulaient leur tour envahir la Gaule, tu as arrt, sinon pour toujours, du moins pour longtemps, ces invasions continuelles qui ravageaient le nord et l'est de notre malheureux pays, tandis que ses autres contres taient dsoles par les guerres civiles des familles royales; mais si tu as ferm la terre des Gaules aux Barbares, il leur reste la mer. Les pirates North-mans font chaque jour des descentes sur les ctes de ton empire, et souvent, remontant la Meuse, la Gironde ou la Loire, les bateaux de ces marins intrpides sont arrivs au coeur de tes possessions. L'empereur, ces mots d'Amael, tressaillit; ses traits assombris exprimrent une sorte d'angoisse mle d'abattement, et il reprit en soupirant:--Ah! vieillard, cette fois, je le crains, tes prvisions ne te trompent pas. Les _North-mans_! oh! les _North-mans_ sont l'unique souci de mes veilles. Je ne sais pourquoi la seule pense de ces paens, j'prouve une apprhension trange, involontaire. Un jour, j'tais Narbonne; quelques barques de ces maudits vinrent pirater jusque dans le port. Un noir pressentiment me saisit, mes yeux, malgr moi, se remplirent de larmes. Un de mes officiers me demanda la cause de cette soudaine tristesse.--Savez-vous, mes fidles,--ai-je dit ceux qui m'entouraient,--savez-vous pourquoi je pleure amrement? Certes, je ne crains pas que ces _North-mans_ me nuisent par leurs misrables pirateries, mais je m'afflige profondment de ce que, moi vivant, ils ont l'audace d'aborder un des rivages de mon empire, et grande est ma douleur, car j'ai le pressentiment des maux que ces _North-mans_ causeront ma descendance et mes peuples[JJ].--Et l'empereur resta pendant quelques instants comme accabl de nouveau sous cette sinistre prvision qui lui revenait la pense. --Karl,--reprit Amael d'une voix grave,--je te l'ai dit, toute royaut porte en soi un germe de mort, parce que son principe est inique. Peut-tre ces pirates _North-mans_ feront-ils expier un jour ta race l'iniquit originelle de son pouvoir royal issu de la conqute. Que veux-tu? vous autres, rois conqurants, en hritant du trne vous vous lguez les peuples asservis; nous, peuple conquis, pour hritage, nous laissons nos fils la haine des royauts. Soit que l'empereur, absorb dans ses penses, n'et pas entendu les dernires paroles du Gaulois centenaire, soit qu'il ne voult pas y rpondre, il s'cria:--Oublions ces maudits _North-mans_; parle-moi de ce que, selon toi, j'ai encore fait de bon. Tes louanges sont rares, elles m'en plaisent davantage. --Tu n'es pas cruel plaisir, quoiqu'on puisse te reprocher un abominable massacre de plus de quatre mille Saxons gorgs par tes ordres, aprs une bataille sanglante. --Ne me rappelle pas cette journe,--dit vivement Karl en interrompant Amael;--c'tait horrible! une vritable boucherie; mais il me fallait terrifier ces barbares par un exemple. Fatale ncessit de la guerre! je l'ai dplore, je la dplore encore chaque jour. --Je le crois, car malgr cet ordre de carnage donn, je le veux, dans le farouche emportement de la bataille, tu n'es pas regard comme un homme cruel; ton coeur est accessible certains sentiments de justice, d'humanit; tu t'es occup, dans tes Capitulaires, d'amliorer un peu le sort des esclaves et des colons. --C'tait mon devoir de chrtien, de catholique. --Tu n'es pas plus chrtien que tes amis les vques; tu as obi un instinct d'humanit naturel l'homme, quelle que soit sa religion; mais tu n'es pas chrtien. --Par le roi des cieux! je suis juif peut-tre? --Le Christ a dit ceci, selon _saint Luc_ l'vangliste:--_Le Seigneur m'a envoy pour annoncer aux captifs leur dlivrance,--pour renvoyer libres ceux qui sont dans les fers!_--Or tes domaines sont peupls de captifs enlevs par la conqute leur pays; les terres de tes vques et de tes abbs sont peuples d'esclaves; donc, ni tes prtres ni toi, vous n'tes chrtiens, puisque un chrtien selon le Christ ne doit jamais retenir son prochain en servitude. --La coutume le veut ainsi. --La coutume? Et qui vous empche, les vques et toi, tout-puissant empereur, d'abolir cette abominable coutume? Qui vous empche d'affranchir les esclaves? Qui vous empche de leur rendre, avec la libert, la possession de ces terres qu'eux seuls fcondent de leurs sueurs, et qui appartenaient leurs pres, libres jadis? --Vieillard, de tous temps il y a eu et il y aura des esclaves... quoi bon tre de race conqurante, sinon pour garder pour soi et pour les siens les fruits de la conqute? Par le roi des cieux! me prends-tu pour un barbare? N'ai-je pas promulgu des lois, fond des coles, encourag les lettres, les arts, les sciences? Est-il au monde une cit comparable ma ville d'Aix-la-Chapelle? --Ta somptueuse capitale d'Aix-la-Chapelle, capitale de ton empire germanique, n'est pas la Gaule. La Gaule est reste, pour toi, une contre trangre; tu estimes beaucoup ses forts propices tes chasses d'automne, et ses riches domaines, dont on voiture chaque anne les revenus tes rsidences d'outre-Rhin; mais la Gaule, puise d'hommes et d'argent par tes guerres incessantes, est tellement misrable, qu'en aucun temps, le bl, le vin, les bestiaux n'ont t plus rares et cot plus cher. Une pouvantable misre dsole nos provinces; pour quelques milliers de seigneurs, d'vques ou d'abbs, qui vivent dans la dbauche et la fainantise, des millions de cratures de Dieu, presque sans pain, sans abri, sans vtements, travaillent de l'aube au soir, et meurent dans l'esclavage pour entretenir l'opulence de leurs matres; pour quelques enfants, qui tu fais donner l'instruction dans ton cole Palatine, des millions de cratures de Dieu naissent, vivent et meurent comme des brutes, hbtes, avilies, trompes par tes prtres, qui, gorgs de richesses, insatiables de pouvoir, prchent aux multitudes la divinit de la misre et la saintet de l'esclavage... Telle est la Gaule sous ton rgne, Karl le Grand, empereur... De ces maux affreux, es-tu seul responsable? Non... Je suis juste: ces maux sont, hlas! la consquence force de l'oppression. La conqute, source de ta puissance, est une horrible iniquit, elle ne peut engendrer que d'horribles iniquits. --Vieillard,--reprit l'empereur d'un air sombre et contenant peine son courroux,--aprs t'avoir trait en ami durant cette journe, je m'attendais, de ta part, un autre langage. --Je t'ai parl sincrement, je parlais toujours ainsi ton aeul. --En mmoire de mon aeul, en reconnaissance du service que tu lui as rendu la bataille de Poitiers, je voulais tre gnreux envers toi. --Je suis ici ton prisonnier sur parole; je ne demande aucune grce. --Il ne s'agit pas de grce; je dsirais accomplir une chose bonne pour moi, pour ton peuple et pour toi. Oui, j'esprais aprs cette journe passe dans mon intimit, te voir revenir de tes prventions, et alors te dire:--J'ai vaincu les Bretons par la force de mes armes, je veux affermir ma conqute par la persuasion. Retourne en ton pays, raconte tes compatriotes la journe que tu as passe avec Karl, ce conqurant, ce tyran; ils auront foi tes paroles, car ils ont en toi, je le sais, une confiance absolue. Tu as t l'me des deux dernires guerres qu'ils ont soutenues contre moi, sois l'me de la pacification que je dsire. Une conqute base sur la force est souvent phmre; une conqute affermie par l'affection, par l'estime, devient imprissable. Je crois t'avoir prouv que l'on peut estimer, affectionner Karl; je me fie ta loyaut pour me gagner le coeur des Bretons.--Oui, tel tait mon espoir. Cet espoir, l'amre injustice de tes paroles le dtruit, n'y pensons plus. Tu resteras ici en otage; je te traiterai comme je dois traiter un vaillant soldat qui a sauv la vie de mon aeul; peut-tre, la longue, me jugeras-tu plus quitablement; ce jour-l venu, tu pourras retourner en ton pays, et, j'en suis certain, tu diras mon sujet ce que tu croiras le bien, de mme que tu leur dirais aujourd'hui ce que tu crois le mal. --Karl, quoique ta pense ne puisse en aucun cas atteindre ton but, cette pense est gnreuse, je t'en sais gr. --Par la chappe de saint Martin! vous tes un trange peuple, vous autres Bretons! Quoi! si tu avais crance que je mrite estime et affection, tes compatriotes, s'ils partageaient ton opinion, n'accepteraient pas avec joie mon empire qu'ils subissent aujourd'hui par la force? --Il ne s'agit pas pour nous d'avoir un matre plus ou moins mritant: nous ne voulons pas de matre. --Ah! vous n'en voulez pas! je suis pourtant matre chez vous, paens! --Jusqu'au jour o nous nous rvolterons de nouveau contre toi. --Vous serez crass, extermins, j'en jure Dieu! --Soit, fais exterminer jusqu'au dernier Gaulois de Bretagne, fais gorger tous les enfants, alors tu pourras rgner en paix sur l'Armorique dserte et dpeuple; mais tant qu'un homme de notre race vivra dans ce pays, tu pourras le vaincre, jamais le soumettre. --Vieillard, ma domination est-elle donc si terrible? --Nous ne voulons pas de domination trangre. Vivre selon la loi de nos pres, lire librement nos chefs, en hommes libres, ne payer de tribut personne, nous renfermer dans nos frontires et les dfendre, tel est notre voeu. Accepte-le, tu n'auras rien redouter de nous. --Des conditions, moi! moi, qui rgne en matre sur l'Europe! Une misrable population de bergers, de bcherons et de laboureurs m'imposer des conditions, moi, dont les armes ont conquis le monde! --Je pourrais te rpondre que pour vaincre ce misrable peuple de bergers, de bcherons et de laboureurs, retranchs au milieu de leurs montagnes, de leurs rochers, de leurs marais et de leurs bois, il t'a fallu envoyer dans la Gaule armoricaine tes vieilles bandes des guerres de Saxe et de Bohme! --Oui!--s'cria l'empereur avec dpit;--et afin de maintenir ton maudit pays en obissance, il me faut y laisser mes troupes d'lite, qui d'un moment l'autre me feront faute en Germanie! --Ceci est pour toi dplaisant, Karl, j'en conviens, et sans parler des invasions maritimes des North-mans, les Bohmiens, les Hongrois, les Bavarois, les Lombards et autres peuples conquis par tes armes sont, comme les Bretons, vaincus, mais non soumis; d'un moment l'autre, ils peuvent se soulever de nouveau, et, chose grave, menacer le coeur de ton empire. Nous autres, au contraire, nous ne demandons qu' vivre libres et en paix, sans sortir de nos frontires. --Et qui me le garantira? Qui me dit qu'une fois mes troupes hors de ton infernal pays, vous ne recommencerez pas vos excursions, vos attaques contre les troupes franques cantonnes en dehors de vos limites? --Ce serait notre droit. --Votre droit! --Les autres provinces sont gauloises comme nous, notre devoir est de les provoquer, de les aider briser le joug des rois franks; mais les gens senss pensent que le moment n'est pas venu. Depuis quatre sicles, les prtres catholiques ont faonn les populations l'esclavage; des sicles se passeront, hlas! avant qu'elles se rveillent; mais coute, Karl, tu as confiance en ma parole et en mon influence sur mes compatriotes? --Ne voulais-je pas te renvoyer vers eux? --Tu l'avoues, il est dangereux pour toi, d'tre forc de maintenir en Bretagne une partie de tes meilleures troupes? --O veux-tu en venir? --Rappelle ton arme, je te donne ma parole de Breton, et je suis autoris te la donner au nom de nos tribus, que, jusqu' ta mort, nous ne sortirons pas de nos frontires. --Par le roi des cieux! la raillerie est trop forte! Me prends-tu pour un sot? Ne sais-je pas que si, retirant mes troupes, je vous accorde une trve, vous en profiterez pour vous prparer recommencer la guerre aprs ma mort? --Oui, si tes fils ne respectent pas nos liberts. --Moi, vainqueur, consentir une trve honteuse! consentir retirer mes troupes d'un pays que j'ai dompt avec tant de peine! --Laisse donc ton arme en Bretagne; mais attends-toi dans un an ou deux, peut-tre avant, de nouvelles insurrections. --Vieillard insens! oses-tu bien tenir un tel langage, lorsque toi, ton petit-fils et quatre autres chefs Bretons vous tes mes otages! Oh! j'en jure Dieu! votre tte tomberait la premire prise d'armes, entends-tu? Ne te fie pas trop, crois-moi, la bonhomie du vieux Karl; je n'aime pas le sang; mais le terrible exemple que j'ai fait des quatre mille Saxons rvolts te prouve que je ne recule devant aucune ncessit. --Les chefs Bretons, rests en route par suite de leurs blessures, mais qui bientt nous rejoindront Aix-la-Chapelle, n'auraient pas accept, non plus que moi et mon petit-fils, le poste d'otage, s'il et t sans pril; mais crois-moi, Karl, quel que soit le sort qui nous attende, nous ne faillirons pas notre devoir: nous sommes ici au coeur de ton empire et mme de juger l'opportunit des choses; donc nous donnerons, s'il le faut, d'ici mme, le signal d'une nouvelle guerre lorsque le moment nous semblera venu. --Par le roi des cieux! est-ce assez d'audace?--s'cria l'empereur, ple de fureur;--oser me dire que ces tratres, d'aprs ce qu'ils verront ou pieront ici, enverront en Bretagne l'ordre de la rvolte! Oh! j'en jure Dieu, ds demain, ds ce soir, toi et ton petit-fils vous serez plongs dans de si noirs cachots qu'il vous faudra des yeux de lynx pour voir ce qui se passe ici. Par la chappe de saint Martin! tant d'insolence me rendrait froce. Pas un mot de plus, vieillard! Heureusement, nous voici arrivs au pavillon; je vais retrouver mes filles, leur vue me consolera de tant d'ingratitude!--Ce disant, l'empereur des Franks mit son cheval au galop afin de se rendre promptement au pavillon de chasse situ peu de distance. Les seigneurs de la suite de Karl se prparaient hter comme lui la marche de leurs montures, lorsqu'il se retourna vers eux en s'criant d'une voix courrouce:--Que personne ne me suive! je veux rester seul avec mes filles; vous attendrez mes ordres en dehors du pavillon. Un profond et respectueux silence accueillit ces paroles de l'empereur, et tandis qu'il s'loignait, les seigneurs de sa suite continurent lentement leur route vers le rendez-vous de chasse; Amael, confondu parmi eux, les accompagna, rflchissant son entretien avec Karl, et sentant aussi augmenter l'inquitude que lui causait l'absence prolonge de Vortigern. Les courtisans de l'empereur, frissonnant de froid sous leurs habits de soie emplums et dpenaills, maugraient tout bas contre le caprice de leur souverain, qui retardait ainsi le moment o ils espraient se rchauffer au foyer du pavillon et se rconforter en soupant; descendus de leurs chevaux, ils causaient depuis un quart d'heure, lorsque Amael, qui, ayant aussi mis pied terre, se tenait pensif, adoss un arbre, vit venir Octave qui, courant lui, s'cria d'une voix mue et prcipite:--Amael, je vous cherchais; venez vite.--Le vieux Breton attacha son cheval un arbre, suivit Octave, et lorsque tous deux furent loigns de quelques pas du groupe des seigneurs franks, le jeune Romain reprit: --Je suis dans une inquitude mortelle au sujet de Vortigern. --Que dis-tu? --Voici ce que je viens d'apprendre dans ce pavillon: votre petit-fils ayant sans doute t emport par son cheval, au commencement de la chasse, Thtralde et Hildrude, deux des filles de l'empereur, l'ont suivi. Que s'est-il pass? je l'ignore; seulement l'on m'assure qu'Hildrude, qui semblait fort irrite, est retourne Aix-la-Chapelle avec deux de ses soeurs et les concubines de son pre... donc Thtralde est reste seule avec Vortigern en quelque endroit de la fort. --Achve! --Amael, je connais par exprience la facilit des moeurs de cette cour. Thtralde a remarqu votre petit-fils; elle a quinze ans, elle a t leve au milieu de ses soeurs, qui ont autant d'amants que son pre a de matresses. Vortigern a, malgr lui, le pauvre innocent, tourn la tte de Thtralde: ce sont deux enfants; ils ont disparu ensemble, ils se seront perdus ensemble... car trois des filles de Karl sont retournes au palais, deux autres sont revenues ici. Thtralde seule ne se retrouve pas. Or, si, comme je le crois, elle s'est gare en compagnie de Vortigern, il est esprer, aurais-je dit ce matin... il est craindre, dirai-je ce soir, que... --Ciel et terre!--s'cria le vieillard en plissant,--tu as le courage de plaisanter! --Ce matin, j'aurais, je l'avoue, trouv l'aventure divertissante; ce soir, elle me parat redoutable: voici pourquoi: tout l'heure, l'empereur ordonnant que personne ne le suivt, a piqu des deux vers le pavillon. --Oui, oui; c'tait, disait-il, afin de rester seul avec ses filles. --Maudit accs de tendresse paternelle! Rothade et Berthe, filles de Karl, croyant, sans doute, tre l'avance prvenues de son arrive par le bruit tumultueux de sa chevauche, avaient gagn les chambres hautes du pavillon, Berthe avec Enghilbert, le bel abb de Saint-Riquer, Rothade avec Audoin, l'un des officiers de l'empereur. Or, les deux couples pleins de scurit se mirent, les imprudents! chanter les litanies de Vnus! --Quelles moeurs! quelle cour! --L'empereur arrive seul, descend de cheval; les amoureux n'entendent rien.--O sont mes filles?--demande-t-il brusquement au grand Nomenclateur de sa table, qui veillait aux prparatifs du souper... C'est de lui que je tiens ces dtails, car, tout l'heure, transi de froid et mouill jusqu'aux os, je suis, malgr les ordres de Karl, entr par une porte de derrire du pavillon, pour me rchauffer au feu de la cuisine... --Eh! qu'importe! --O sont mes filles?--demanda donc l'empereur l'officier de sa table d'un ton courrouc, car il semble vritablement furieux... de cette furie, vous savez peut-tre la cause, Amael, vous qui l'avez entretenu tout le long du chemin? --Octave... tu me mets au supplice... achve donc! --Le grand Nomenclateur, comme tous les officiers du palais, connaissait les galanteries des filles de l'empereur; aussi, les voyant grimper aux chambres hautes avec Audoin et Enghilbert, notre homme supposa sagement qu'elles n'allaient point en ce lieu pour dire leurs oraisons. la vue inattendue de Karl, qui lui demande o sont ses filles, le grand Nomenclateur se trouble et rpond:--Auguste empereur... je vais avertir les augustes princesses de votre auguste prsence; elles sont, je crois, montes aux chambres hautes pour prendre un peu de repos, en attendant le souper.--Je vais aller les rejoindre,--reprit Karl,--et le voici grimpant son tour l'tage suprieur. Le vieux Vulcain, surprenant Mars et Vnus dans leurs amoureux bats, ne dut pas tre plus furieux que l'auguste empereur en surprenant ses filles et leurs galants, car le grand Nomenclateur, rest prs de la porte de l'escalier, entendit bientt un tapage infernal dans les chambres hautes: l'irascible Karl jouait tort et travers du manche de son fouet de chasse sur les couples amoureux; aprs quoi un grand silence se fit. L'empereur, ayant l'habitude de ne point bruiter ces choses, redescendit, calme en apparence, mais ple de colre, et...--Le rcit d'Octave fut soudain interrompu par des cris tumultueux; il vit, ainsi qu'Amael, des esclaves sortir du pavillon en tenant des torches la main. Bientt la voix perante de l'empereur, dominant ce tumulte, s'cria:-- cheval!... ma fille Thtralde est gare dans la fort... elle n'est pas retourne au palais... et elle n'est pas venue dans ce pavillon... Prenez des torches... et cherchons-la!... Vite, cheval! cheval!... --Amael... au nom du salut de votre petit-fils,--s'cria prcipitamment Octave,--suivez-moi de loin... il nous reste une chance de sauver Vortigern du courroux de l'empereur.--Ce disant, le jeune Romain disparut au milieu des seigneurs de la cour, qui couraient leurs chevaux, tandis que Karl, dont la colre, un moment contenue, faisait explosion de nouveau, s'criait:--Les voil ahuris comme un troupeau en dsordre... Que chacun prenne une torche et suive une des alles de la fort... en appelant ma fille grands cris. Hol! quelqu'un pour porter une torche devant moi!--Octave, ces mots, saisit une torche et s'approcha de l'empereur, tandis que d'autres seigneurs s'loignaient rapidement dans diverses directions, afin d'aller la recherche de Thtralde. Amael comprit alors le sens de la recommandation d'Octave, et remontant cheval, ainsi qu'y taient remonts Karl et le jeune Romain qui l'clairait, il les laissa tous deux prendre une assez grande avance, puis il les suivit de loin, se guidant sur la lumire de la torche qui brillait travers les tnbres. * * * * * L'empereur, ainsi que le racontait plus tard Octave Amael, semblait tour tour en proie la colre que lui causait la nouvelle preuve du libertinage de ses filles et l'inquitude o le jetait la disparition de Thtralde. Ces divers sentiments se traduisaient par quelques mots entrecoups, parvenant aux oreilles du jeune Romain, qui prcdait Karl de quelques pas:--Malheureuse enfant!... o est-elle? o est-elle? mourant de froid et de frayeur... au fond de quelque taillis, peut-tre!--murmurait l'empereur; puis il appelait grands cris:--Thtralde! Thtralde!--Mais le silence seul lui rpondant, il reprenait en gmissant:--Hlas! elle ne m'entend pas! Roi des cieux, aie piti de moi! Si jeune... si dlicate... une pareille nuit de froidure peut la tuer!... Oh! malheur ma vieillesse! que cette enfant et console... Elle n'et pas ressembl ses soeurs; son front de quinze ans n'a jamais rougi d'une mauvaise pense! Oh! morte, morte, peut-tre! Non, non... la jeunesse est si vivace... et puis ces filles... je les ai leves en garons... elles sont habitues la fatigue... me suivre pendant mes voyages... et pourtant... cette nuit profonde... ce froid... la frayeur de se trouver seule... c'est affreux pour une enfant de cet ge!--Et il se reprenait crier:--Thtralde! Thtralde!--Puis, s'arrtant soudain et prtant l'oreille, l'empereur des Franks dit vivement au jeune Romain aprs un moment de silence:--N'as-tu pas entendu le hennissement d'un cheval? --En effet, auguste prince, il me semble... --coute... coute... Octave se tut; bientt un nouveau et lointain hennissement retentit au milieu du silence de la fort.--Plus de doute... ma fille, dsesprant de retrouver son chemin, aura attach sa haquene un arbre,--s'cria Karl, palpitant d'esprance, et s'adressant Octave:--Au galop! au galop!--Prcipitant alors sa course, l'empereur des Franks s'cria:--Thtralde! ma fille!... me voici! Amael, qui, une assez grande distance et toujours dans l'ombre, suivait Karl, voyant la lumire de la torche sur laquelle il se guidait s'loigner rapidement dans les tnbres, prit aussi le galop, laissant toujours l'empereur la mme avance. Celui-ci eut bientt atteint, ainsi qu'Octave, l'endroit de la route o Vortigern et Thtralde, avant d'entrer dans la hutte du bcheron, avaient attach leurs chevaux. Une lueur de la torche claira la forme blanche de la monture favorite de la jeune fille, et laissa dans l'ombre le noir coursier de Vortigern, attach quelques pas. --La haquene de Thtralde!--s'cria Karl; puis, avisant la cabane la clart du flambeau port par Octave, il ajouta:--O roi des cieux! grces te soient rendues!... ma chre enfant a trouv un abri!!--Mettant alors pied terre, l'empereur dit au jeune Romain, en se dirigeant vers la hutte, loigne d'une vingtaine de pas de la route.--Viens vite! ma fille est l... Marche devant, claire-moi. Octave, dou d'un coup d'oeil plus perant que celui de Karl, avait reconnu en frmissant le cheval de Vortigern, attach auprs de la haquene de Thtralde; aussi, pressentant l'accs de fureur o allait entrer l'empereur la vue du spectacle qui l'attendait, sans doute... Octave recourut un moyen extrme: feignant de trbucher, il laissa tomber sa torche dans l'espoir de l'teindre sous ses pieds, comme par hasard. Mais Karl se baissa vivement, la ramassa en s'criant:--Maladroit!--Puis il courut l'entre de la hutte... Le jeune Romain, plein d'pouvante, suivait l'empereur; soudain il le vit s'arrter ptrifi au seuil de la cabane, intrieurement claire par la torche qu'il tenait, et dont la lueur continuait de guider Amael. Celui-ci, ayant aussi mis pied terre, put, grce l'paisse feuille dont tait jonch le sol, s'approcher sans tre entendu de l'empereur des Franks, au moment o celui-ci, frapp de stupeur, s'tait arrt immobile. Voici ce que vit Amael la clart du flambeau: Vortigern, profondment endormi, couch, son pe nue ct de lui, dfendait l'entre de la cabane, car, pour y pntrer, il et fallu marcher sur son corps plac en travers du seuil. Au fond de cette retraite, Thtralde, tendue sur un lit de mousse et soigneusement couverte de la tunique du jouvenceau, dormait aussi d'un profond sommeil, sa tte, candide et charmante, pose sur l'un de ses bras repli. Telle tait la persistance de leur sommeil, que ni la jeune fille ni Vortigern ne furent d'abord rveills par la lumire de la torche. De grosses gouttes de sueur tombaient du front ple de l'empereur des Franks. sa premire stupeur de retrouver sa fille dans cette hutte solitaire en compagnie du jeune Breton, avait succd sur les traits de Karl l'expression d'une angoisse terrible; puis, ces doutes cruels sur la chastet de sa fille firent place l'espoir, lorsqu'il remarqua la srnit du sommeil de ces deux enfants. L'empereur se sentait encore rassur par la prcaution qu'avait eue Vortigern de se coucher en travers du seuil de la cabane, cdant, sans doute, ainsi une pense de respectueuse sollicitude et de vaillante protection. Thtralde, cependant, s'veilla la premire. La clart de la torche frappa les paupires closes de la jeune fille; elle souleva d'abord demi sa tte, encore appesantie, porta la main ses yeux, les ouvrit bientt tout grands, se dressa sur son sant; puis, la vue de son pre, elle poussa un cri de joie si sincre, ses traits enchanteurs exprimrent un bonheur si pur de tout embarras, de toute honte, en se jetant d'un bond au cou de Karl, qu'il la pressa contre son coeur avec ivresse en murmurant:--Ah! je ne crains plus rien... son front n'a pas rougi! Ces mots arrivrent aux oreilles d'Amael, jusqu'alors debout et immobile derrire l'empereur, qui courut bientt un assez grand danger: car Thtralde, courant son pre dans le premier lan de sa joie, avait heurt Vortigern en passant par-dessus son corps; le jeune Breton, rveill en sursaut, bloui par la lumire et l'esprit encore troubl par le sommeil, saisit son pe, se releva d'un bond; et voyant l'entre de la hutte deux hommes, dont l'un tenait Thtralde enlace dans ses bras, il crut un rapt, saisit d'une main Karl la gorge, et, le menaant de son pe nue, s'cria:--Tu es mort si...--Mais, reconnaissant aussitt le pre de Thtralde, Vortigern laissa tomber son pe, se frotta les yeux, et dit en reculant d'un pas:--L'empereur des Franks!... --Lui-mme, mon garon!--rpondit joyeusement Karl en baisant de nouveau avec une sorte de frnsie le front et les cheveux de sa fille.--Tu avais dfendu l'entre de la hutte en te couchant en travers du seuil... Aussi, la vigueur de ton poignet me prouve qu'il et t mal venu celui qui aurait eu quelque mchante intention contre mon enfant! --Nous sommes tes ennemis, et cependant tu nous as accueillis avec bont, mon aeul et moi,--rpondit simplement le jeune Breton, sans baisser les yeux devant le regard pntrant de Karl;--j'ai veill sur ta fille... comme j'aurais veill sur ma soeur. Vortigern accentua si noblement ces mots: _ma soeur_, qu'Amael murmura tout bas l'oreille de Karl:--Ainsi que toi, je ne doute pas de la puret de ces enfants. --Toi ici?--s'cria l'empereur en se retournant avec surprise.--Sois le bienvenu! D'o sors-tu? --Tu cherchais ta fille... moi je cherchais mon petit-fils. --Et je l'ai retrouve, ma douce fille!--reprit Karl avec un attendrissement ineffable, en baisant encore Thtralde au front.--Oh! je l'aime... je l'aime... plus que je ne l'ai jamais aime!--Et, la tenant toujours enlace de l'un de ses bras, l'empereur alla jusqu'au fond de la hutte, o il se jeta bris par l'motion. Faisant alors asseoir Thtralde sur ses genoux, et la contemplant avec bonheur, il lui dit:--Voyons, fillette, raconte-moi ton aventure... Comment as-tu perdu la chasse? Comment t'es-tu ainsi gare? Comment t'es-tu rsigne passer la nuit dans cette hutte, quoique garde par ce vaillant soldat? --Mon pre,--rpondit Thtralde en baissant les yeux et cachant un instant son visage dans le sein de Karl, sur les genoux de qui elle restait assise,--laisse-moi rassembler mes souvenirs... je vais tout te raconter. Vortigern, pendant un moment de silence qui suivit la rponse de Thtralde, se rapprocha d'Amael, qui le serra tendrement contre sa poitrine, tandis que, debout, la torche la main, clairant cette scne, le jeune Romain semblait, il faut l'avouer, encore plus surpris qu'enthousiasm de la continence de Vortigern. --Mon pre,--reprit Thtralde en relevant la tte et attachant son regard candide sur l'empereur des Franks,--je dois tout te dire, n'est-ce pas? tout... absolument? --Oui, fillette, tout absolument!--Et Karl, rflchissant, dit Octave:--Plante cette torche en terre, et va avec ce jeune garon veiller sur nos chevaux.--Le Romain obit, s'inclina, et sortit avec le petit-fils d'Amael. --Quoi! mon pre... tu renvoies Vortigern?--dit Thtralde avec un accent de doux reproche.--J'aurais, au contraire, dsir qu'il restt pour te confirmer mon rcit. --Tout ce que tu me diras, ma fille, je le croirai. Parle, parle sans crainte devant moi et l'aeul de ce digne garon. --Hier,--reprit Thtralde,--j'tais au balcon du palais lorsque Vortigern est entr dans la cour. Apprenant qu'il venait ici comme prisonnier, si jeune et bless, je me suis tout de suite intresse lui; puis, quand il a manqu d'tre renvers, tu peut-tre par son cheval, j'ai eu si grand'peur, si grand'peur, que j'ai pouss un cri d'effroi; mais, lorsque Hildrude et moi nous l'avons vu se montrer intrpide cavalier, nous lui avons, dans notre admiration, jet nos bouquets. --Vous m'aviez toutes deux parl de votre admiration pour ce jouvenceau comme habile cuyer, mais point du tout de ces bouquets-l; enfin, passons... continue. --J'ai t certainement trs-heureuse de ton retour, bon pre; cependant, je te l'avoue, je pensais peut-tre encore plus Vortigern qu' toi; toute la nuit, ma soeur et moi, nous avons parl du jeune otage breton, de sa bonne grce, de sa figure, la fois douce et hardie... de... --Bien, bien, passons l-dessus, ma fille, passons... --Tu ne veux donc pas, pre, que je te dise tout?... --Si... si... continue... --Au point du jour, je me suis endormie, mais c'tait encore pour rver de Vortigern; nous l'avons revu l'glise, quand je ne regardais pas son fier et doux visage, je priais pour le salut de son me. Aprs la messe, lorsque j'ai su que l'on chasserait, ma seule crainte a t qu'il ne vnt pas la chasse... Juge de ma joie, mon pre, lorsque je l'ai aperu. Soudain son cheval s'emporte; moi, presque sans rflchir, car j'agissais vraiment comme malgr moi, je donne un coup de houssine ma haquene pour rejoindre Vortigern. Hildrude me suit, elle veut me dpasser; oh! alors cela m'irrite; je frappe son cheval la tte; il fait un cart, emporte ma soeur dans une autre alle; j'arrive seule auprs de Vortigern. Le brouillard, la pluie, et bientt la nuit nous surprennent; nous remarquons cette hutte de bcheron et un foyer demi teint; alors nous nous disons: nous ne pouvons retrouver notre chemin, passons la nuit ici! Par bonheur, nous voyons des chtaignes tombes des arbres; nous les ramassons, nous les faisons cuire sous la cendre, mais nous avons oubli de les manger... --Parce que vous tiez trop fatigus, sans doute?... de sorte que, pour prendre du repos, tu t'es couche, toi sur cette mousse, et ce garon en travers du seuil? --Oh! non, mon pre... avant de nous endormir, nous avons beaucoup caus, beaucoup disput, et c'est en disputant ainsi que nous avons oubli nos chtaignes... puis le sommeil nous a pris, et nous nous sommes endormis. --Mais quel propos toi et ce garon vous tes-vous disputs, ma fille? --Hlas! j'avais eu des penses mauvaises... ces penses, Vortigern les combattait de toutes ses forces, et, ce propos, nous nous sommes disputs; pourtant, au fond, vois-tu, il avait raison; car tu ne pourras jamais le croire. Je voulais fuir Aix-la-Chapelle, et aller en Bretagne avec Vortigern... pour nous y marier. --Me quitter... ma fille... me quitter? moi qui t'aime si tendrement! --C'est ce que m'a rpondu Vortigern. --Thtralde, y songes-tu? quitter ton pre, qui te chrit,--me disait-il.--Quoi! tu aurais le triste courage de lui causer ce cruel chagrin? Et moi qu'il a trait, ainsi que mon aeul, avec bont, je serais ton complice! Non, non; d'ailleurs je suis ici prisonnier sur parole; prendre la fuite, ce serait me dshonorer. Ma mre ne me reverrait de sa vie...--Ta mre t'aime trop,--disais-je Vortigern,--pour ne pas te pardonner; mon pre aussi nous pardonnera: il est si bon! N'a-t-il pas t indulgent pour mes soeurs, qui ont leurs amants comme il a des matresses... Cela ne fait ni tort ni mal personne de s'aimer quand on se plat; une fois maris, nous reviendrons auprs de mon pre; heureux de me revoir, il oubliera tout, et nous vivrons auprs de lui comme ginhard et ma soeur Imma.--Mais Vortigern, inflexible, me parlait sans cesse de sa promesse de prisonnier et du chagrin que te causerait ma fuite; il pleurait ainsi que moi chaudes larmes en me consolant et me grondant comme une enfant que j'tais; enfin, quand nous avons eu beaucoup disput, beaucoup pleur, il m'a dit: Thtralde, la nuit s'avance; tu dois tre fatigue, il faut te coucher sur ce lit de mousse; je me mettrai en travers du seuil, mon pe nue ct de moi, pour te dfendre au besoin... Je tombais de sommeil; Vortigern m'a couverte de sa tunique; je me suis endormie, et je rvais encore de _lui_, quand tout l'heure tu m'as rveille, mon bon pre... L'empereur des Franks avait cout ce naf rcit avec un mlange d'attendrissement, de crainte et de chagrin; bientt il poussa un profond soupir d'allgement qui semblait rpondre cette rflexion:-- quel danger ma fille a chapp!...--Cette pense dominant bientt toutes les autres, Karl embrassa de nouveau Thtralde avec effusion, en lui disant:--Chre enfant, ta franchise me charme; elle me fait oublier qu'un moment tu as pu songer quitter ton pre. --Oh! ce mchant projet, Vortigern m'a fait renoncer; aussi, pour le rcompenser, tu seras bon, tu nous marieras, n'est-ce pas? Nous nous aimons tant!... --Nous reparlerons de cela. Quant prsent, il faut songer regagner le pavillon, tu y prendras quelques moments de repos; nous repartirons ensuite pour Aix-la-Chapelle. Attends-moi ici; j'ai m'entretenir un moment avec ce bon vieillard.--Karl sortit de la hutte avec Amael, et lui dit en s'arrtant quelques pas:--Ton petit-fils est un loyal garon, vous tes une famille de braves hommes; tu as sauv la vie de mon aeul, ton petit-fils a respect l'honneur de ma fille; car je sais ce qu'il y a de fatal, l'ge de ces enfants, dans l'entranement d'un premier amour; cet entranement, Vortigern l'et pay de sa vie... mais j'aime mieux louer que punir. --Karl, lorsqu'il y a quelques heures je te disais mes inquitudes propos de l'absence de Vortigern, tu m'as rpondu:--Bon! il aura rencontr quelque jolie fille de bcheron... l'amour est de son ge. Tu ne veux pas faire un moine de ce garon?--Et pourtant, s'il et trait ta fille comme la fille d'un bcheron... qu'aurais-tu fait? --Par le roi des cieux! Vortigern ne serait pas sorti vivant de cette hutte! --Donc il est permis de dshonorer la fille d'un esclave? et le dshonneur de la fille d'un empereur est puni de mort? Toutes deux pourtant sont des cratures de Dieu, gales ses yeux. --Vieillard, ces paroles sont insenses! --Et tu te dis chrtien! et tu nous traites de paens! Mon petit-fils s'est conduit en honnte homme, rien de plus. L'honneur nous est cher, nous autres Gaulois de cette vieille Armorique qui a pour devise: _Jamais Breton ne fit trahison._ Un dernier mot: Veux-tu m'accorder une grce? je t'en saurai gr. --Parle. --Tantt, je t'ai vu frapp de la beaut d'une pauvre fille esclave; tu songes faire d'elle une de tes concubines d'un moment; sois gnreux pour cette malheureuse crature, ne la corromps pas; rends-lui la libert, elle et sa famille; donne ces gens le moyen de vivre laborieusement, mais honntement. --Il en sera ainsi, foi de Karl, je te le promets. Tu n'as rien de plus me demander? --Rien. --coute ton tour. Tantt tu m'as, au nom de ton peuple, dit ceci: Karl, retire tes troupes de notre pays, et j'engage la foi bretonne que durant ta vie, nous ne sortirons pas de nos frontires. --Oui, cette offre, je te l'ai faite: je te la fais encore. --Je l'accepte. --Tu agis en homme sage. Sois fidle ta foi, nous serons fidles la ntre. --Ta main, Amael... ta main loyale. --La voici, Karl, et qu'elle soit la main d'un tratre si notre peuple parjure sa promesse! Nous vivrons en paix avec toi; si tes descendants respectent nos liberts, nous vivrons en paix avec eux. --Amael, c'est dit et jur. --Karl, c'est dit et jur. --Maintenant, toi et ton petit-fils, au lieu de retourner Aix-la-Chapelle, vous passerez la nuit dans le pavillon de la fort; demain, au point du jour, je vous enverrai vos bagages et une escorte charge de vous accompagner jusqu'aux frontires de l'Armorique, et vous vous mettrez en route sans retard. --Tu peux y compter. --Je vais retourner au pavillon, seul avec ma fille, lui promettant, afin de ne pas la dsesprer, que demain elle verra Vortigern. Je dirai mes courtisans que je l'ai trouve seule dans cette hutte: hlas! les mdisances des cours sont cruelles; on n'y croit gure l'innocence, et si l'on savait que Thtralde a pass une partie de la nuit dans ce rduit avec ton petit-fils, on dirait dj d'elle ce qu'on dit de ses soeurs!--Et portant sa main ses yeux humides, l'empereur des Franks ajouta douloureusement:--Ah! mon coeur de pre saigne souvent; j'ai trop aim mes filles, j'ai t trop indulgent! Et puis mes guerres continuelles au dehors de mon royaume, les affaires de l'tat m'empchaient de veiller sur mes enfants. Cependant, en mon absence, je les laissais aux mains des prtres! elles ne manquaient pas un office et brodaient des chasubles pour les vques! Enfin, le Seigneur Dieu, qui m'a toujours t secourable en toutes choses, a voulu me frapper dans ma famille, que sa volont soit faite! Je suis un malheureux pre!--Et appelant le jeune Romain, il lui dit d'une voix redoutable:--Octave, personne... tu m'entends, personne... ne doit savoir que ma fille a pass une partie de la nuit dans cette cabane avec ce jeune homme, car la malignit n'pargne pas mme ce qu'il y a de plus chaste, de plus respectable au monde. Le secret de cette nuit n'est connu que de moi, de ma fille et de ces deux Bretons; je suis aussi certain de leur discrtion que de la mienne et de celle de Thtralde. Rappelle-toi ceci: tu es perdu si un seul mot de cette aventure circule la cour; en ce cas, toi seul aurais parl; si, au contraire, tu me gardes le secret, tu peux compter sur ma faveur croissante. --Auguste empereur, ce secret, je l'emporterai dans la tombe. --J'y compte: amne mon cheval et celui de ma fille; tu vas nous accompagner au pavillon de chasse, puis Aix-la-Chapelle; tu commanderas l'escorte que je donne ces deux otages pour retourner en leur pays; je te remettrai un ordre pour le commandant de mon arme en Bretagne. Demain, au point du jour, tu te rendras au pavillon de la fort avec l'escorte, et vous partirez aussitt pour l'Armorique. Octave s'inclina. L'empereur dit alors Amael:--La lune s'est leve, elle claire suffisamment la route. Monte cheval avec ton petit-fils, suis cette alle jusqu' ce que tu te trouves dans un carrefour; tu t'y arrteras; c'est l que, par mes ordres, l'on viendra bientt te chercher pour te conduire au pavillon d'o tu partiras demain au point du jour. Que ton peuple soit fidle ta parole, je serai fidle la mienne. Si tu trouves que l'empereur Karl mrite que l'on dise quelque bien de lui, dis-le en ton pays. Et maintenant, adieu. Amael alla rejoindre son petit-fils, qu'il trouva profondment pensif, assis au bord de la route, sur un tronc d'arbre, sa figure cache dans ses mains; il pleurait silencieusement et n'entendit pas le vieillard s'approcher de lui.--Allons, mon enfant,--lui dit Amael, d'une voix douce et grave,--remontons cheval et partons. --Partir!--dit Vortigern, en tressaillant et se levant brusquement, et essuyant du revers de sa main son visage baign de larmes.--Partir?... dj? --Oui, mon enfant, demain nous nous mettons en route pour la Bretagne, o tu reverras ta mre et ta soeur. La noblesse de ta conduite a port ses fruits; nous sommes libres; Karl rappelle ses troupes de l'Armorique. * * * * * Mon aeul Amael, peu de temps aprs notre retour d'Aix-la-Chapelle, a crit ce rcit que j'ai joint la lgende de notre famille. Moi, Vortigern, j'ai vu mourir mon grand-pre l'ge de cent cinq ans, peu de temps aprs mon mariage avec la douce Josseline. Karl le Grand est mort Aix-la-Chapelle, l'anne 814. Les Pices de monnaie karolingiennes pilogue Le dfil de Glen-Clan.--Le marais de Peulven.--La fort de Cardik.--Les landes de Kennor.--La valle de Lokfern. 818-912. L'an 818, sept annes aprs qu'Amael et son petit-fils Vortigern eurent quitt la cour de Karl, empereur des Franks, pour revenir en Bretagne, trois cavaliers et un piton gravissaient pniblement une des chanes ardues des _Montagnes noires_, qui s'tendent vers le sud-ouest de l'Armorique. Lorsque du haut de l'entassement de rochers travers lesquels serpentait la route, les voyageurs abaissaient leurs regards au-dessous d'eux, ils voyaient leurs pieds une longue suite de collines et de plaines. Tantt couvertes de seigles et de bls dj mrs, tantt se droulant comme d'immenses tapis de bruyres; et l, s'tendaient aussi perte de vue de vastes marais; quelques villages auxquels on arrivait par une chausse, s'levaient au milieu de ces marcages impraticables qui leur servaient de dfense; ailleurs des troupeaux de moutons noirs paissaient les bruyres roses ou les vertes valles, qu'arrosaient de nombreux ruisseaux d'eau vive. L'on voyait aussi dans ces herbages des boeufs, des vaches, et surtout grand nombre de chevaux de l'infatigable race bretonne, rude au travail, ardente la guerre. Les trois cavaliers, prcds du piton, continuaient de gravir la pente escarpe de la montagne; l'un de ces cavaliers, vtu du costume ecclsiastique, tait Witchaire, l'un des plus riches abbs de la Gaule. Les biens immenses de son abbaye presque royale avoisinaient les frontires de la Bretagne; deux de ses moines, cheval comme lui, et comme lui vtus en religieux de l'ordre de _Saint-Benot_, le suivaient. Entre eux marchait une mule de bt, charge des bagages de cet abb, homme de petite taille, l'oeil fin, au sourire tantt bat, tantt rus; le guide, montagnard dans la force de l'ge, robuste et trapu, portait l'antique costume des Gaulois bretons: larges braies de toile serres sa taille par une ceinture de cuir, justaucorps d'toffe de laine, et sur son paule pendait du mme ct que son bissac sa casaque de peau de chvre, quoiqu'on ft en t. Ses cheveux, demi cachs par un bonnet de laine, tombaient jusque sur ses paules; il s'appuyait de temps autre sur son _penbas_, long bton de houx, termin par une crosse. Le soleil d'aot, en son plein, dardait ses ardents rayons sur le guide, les deux moines et l'abb Witchaire. Celui-ci, arrtant son cheval, dit au piton:--La chaleur est touffante; ces rochers de granit nous la renvoient brlante, comme si elle sortait de la bouche d'un four; nos montures sont harasses. Je vois l-bas, nos pieds, un bois pais; ne pourrais-tu nous y conduire? nous nous y reposerions l'ombre. Karour, le guide, secoua la tte et rpondit en indiquant du bout de son pen-bas le massif bois:--Pour nous rendre l, il faudrait faire un saut de deux cents pieds, ou un circuit de prs de trois lieues dans la montagne; choisis. --Poursuivons donc notre route; mais quand arriverons-nous donc la valle de Lokfern? --Vois-tu l-bas, tout l-bas, l'horizon, la dernire de ces cimes bleutres? --Je la vois. --C'est le _Menz-c'Hom_, la plus haute des montagnes Noires; cette autre, vers le couchant, un peu moins loigne, est le _Loch-Renan_; c'est entre ces deux montagnes que se trouve la valle de Lokfern o demeure Morvan, le laboureur, chef des chefs de la Bretagne. --Es-tu certain qu'il soit sa mtairie? --Un laboureur revient toujours sa mtairie aprs le soleil couch. --Le connais-tu ce Morvan? --Je suis de sa tribu; j'ai guerroy avec lui lors de nos dernires guerres contre les Franks, du vivant de Karl, leur empereur. --Ce Morvan est mari, dit-on? --Sa femme Noblde le vaut par sa vaillance. Elle est de la race de Jol, c'est tout dire. --Qu'est-ce que Jol? --Un des plus braves hommes dont l'Armorique ait gard le souvenir. Sa fille Hna, la vierge de l'le de Sn, a offert sa vie en sacrifice pour le salut de la Gaule, lorsque les Romains ont envahi ce pays, comme les Franks l'ont envahi, et veulent, dit-on, l'envahir encore. --Vous vous attendez donc ce que _Louis-le-Pieux_, fils du grand Karl, vous dclare la guerre? --Depuis que tu as pass nos frontires, as-tu vu des prparatifs de bataille? --J'ai vu les laboureurs aux champs, les bergers conduisant leurs troupeaux, les cits ouvertes et paisibles; mais l'on sait qu'en votre pays, au premier signal, bergers, bcherons, laboureurs et citadins deviennent soldats. --Oui, quand on les attaque. --Ainsi, vous vous attendez tre attaqus? Karour regarda fixement l'abb, sourit d'un air sardonique, ne rpondit rien, siffla entre ses dents, et faisant machinalement tournoyer son pen-bas, il devana d'un pied lger les trois moines. La nuit s'approchait; Karour et ceux qu'il guidait ayant march durant tout le jour, arrivrent l'un des points culminants de la route montueuse qu'ils suivaient, lorsque soudain l'abb Witchaire, frapp d'un spectacle trange, arrta sa monture. Il remarquait l'extrme horizon encore distinct malgr le crpuscule, un feu que l'loignement rendait peine visible. Presque aussitt des feux pareils s'allumrent de proche en proche sur les cimes espaces de la longue chane des montagnes Noires. Ces feux apparaissaient de plus en plus clatants et considrables, mesure qu'ils taient plus proches de l'endroit o se trouvait l'abb Witchaire. Soudain vingt pas de lui, il vit poindre une lueur rougetre travers une fume paisse; bientt cette lueur se changea en une flamme brillante qui s'lanant vers le ciel toil, jeta une clart si vive, que l'abb, les moines, le guide, les roches, une partie de la rampe de la montagne furent clairs comme en plein jour. Quelques moments aprs, des feux pareils, continuant de s'allumer de colline en colline, semblrent tracer la route que les voyageurs venaient de parcourir, et se perdirent au loin dans la brume du soir. L'abb Witchaire restait muet d'tonnement. Karour poussa par trois fois un cri guttural et retentissant comme celui d'un oiseau de nuit. Un cri semblable s'levant de derrire le plateau de roches o brillait la flamme, rpondit l'appel de Karour. --Quels sont ces feux qui s'allument ainsi de montagne en montagne?--dit vivement l'abb frank, aprs un premier moment de surprise;--c'est sans doute un signal? -- cette heure,--rpondit le guide,--des feux pareils brillent sur toutes les cimes de l'Armorique, depuis les montagnes d'_Arrs_, jusqu'aux montagnes Noires et l'Ocan. --Rponds,--s'cria l'abb frank,--de ce signal, quel est le but? Karour, selon sa coutume, ne rpondit rien, et hta le pas en faisant tournoyer son pen-bas. * * * * * La demeure de Morvan le laboureur, lu chef des chefs de la Bretagne, tait situe mi-cte de la valle de Lokfern, au milieu des derniers chanons des montagnes Noires; de fortes palissades en troncs de chne bruts relis entre eux par de fortes traverses, et places sur le revers de profonds fosss, dfendaient les abords de cette mtairie. En dehors de cette clture fortifie s'tendaient, au nord et l'est, des bois sculaires; au midi, de vertes prairies descendaient en pente douce jusqu'aux sinuosits d'une rivire rapide borde de saules et d'aulnaies. Le logis de Morvan, ses granges, ses curies, ses tables, avaient l'extrieur agreste des constructions gauloises du vieux temps; une sorte de porche rustique s'tendait devant l'entre principale de la maison; sous ce porche, et jouissant de la fin de ce beau jour d't, se tenaient _Noblde_, femme de Morvan, et _Josseline_, jeune pouse de Vortigern. Cette toute jeune femme, d'une riante beaut, allaitait son dernier n, ayant ses cts ses deux autres enfants, _Ewrag_ et _Rosneven_, gs de quatre et cinq ans. _Caswallan_, druide chrtien, vieillard d'une figure vnrable, et dont la barbe tait aussi blanche que sa longue robe, souriait doucement au petit _Ewrag_, qu'il tenait entre ses genoux. Noblde, femme de Morvan et soeur de Vortigern, ge d'environ trente ans, tait d'une grande beaut, quoique sa physionomie ft empreinte d'une vague tristesse, car, depuis dix annes de mariage, Noblde ne connaissait pas encore le bonheur d'tre mre. Son grave maintien, sa haute stature, rappelaient ces matrones qui, aux jours de l'indpendance de la Gaule, sigeaient vaillamment, ct de leurs poux, aux conseils suprmes de la nation. Noblde et Josseline filaient leur quenouille, tandis que les autres femmes et filles de la famille de Morvan s'occupaient des prparatifs du repas du soir ou de divers travaux domestiques, remplissant de fourrages les rteliers que les troupeaux devaient trouver garnis leur retour des champs. Le druide chrtien Caswallan tenait sur ses genoux le petit Ewrag, et achevait de lui faire rciter sa leon religieuse sous cette forme symbolique, lui disant:--Enfant blanc du druide, rponds-moi; que te dirai-je? --Dis-moi la division du nombre trois,--reprit l'enfant,--afin que je l'apprenne aujourd'hui. --Il y a trois parties dans le monde... trois commencements et trois fins pour l'homme comme pour le chne... trois clestes royaumes, fruits d'or, fleurs brillantes, petits enfants qui rient[A]. Ces trois clestes royaumes o se trouvent les fruits d'or, les fleurs brillantes et les enfants qui rient, mon petit Ewrag, sont les mondes o vont tour tour renatre et continuer de vivre de plus en plus heureux ceux-l qui, dans ce monde-ci, ont accompli des actions pures et clestes. Pour les accomplir, ces actions, mon enfant, que faut-il tre? --tre sage, tre bon, tre juste... ne pas craindre la mort, car nous renaissons de monde en monde avec un corps toujours nouveau; aimer la Bretagne comme une tendre mre... et la dfendre comme on dfend sa mre. --Oui, mon doux enfant,--dit Noblde en attirant elle le fils de son frre,--souviens-toi toujours de ces mots sacrs:--Dfendre la Bretagne comme on dfend sa mre;--et l'pouse de Morvan embrassa tendrement Ewrag. --Mre! mre!--s'cria le petit Rosneven en frappant joyeusement dans ses mains et s'lanant hors du portique, bientt suivi de son frre Ewrag,--voici notre pre! Caswallan, Noblde et Josseline se levrent aux cris joyeux des enfants, et s'avancrent la rencontre de deux grands chariots lourdement chargs de gerbes dores, trans par des boeufs. Morvan et Vortigern se tenaient assis l'avant-train de l'une de ces voitures, entoures d'un assez grand nombre d'hommes et de jeunes gens de la famille ou de la tribu du chef des chefs, portant la faucille, la fourche et le rteau des moissonneurs. quelque distance derrire eux, venaient les bergers et leurs troupeaux, dont on entendait au loin tinter les clochettes. Morvan, alors dans la force de l'ge, robuste et trapu comme la plupart des habitants des montagnes Noires, portait leur costume rustique: de larges braies de grosse toile blanche et une chemise de lin qui laissait entrevoir sa large poitrine et son cou hls, car, par cette rude et chaude journe de moisson, il avait quitt sa casaque; ses longs cheveux, chtains comme sa barbe touffue, encadraient son mle visage, au large front, aux regards intrpides et perants. Chez Vortigern, la mle gravit de l'homme, de l'poux et du pre, avait succd la fleur de l'adolescence. Ses traits exprimrent une douce joie la vue de ses deux enfants, qui accoururent lui. Il les embrassa tendrement, cherchant des yeux sa femme et sa soeur, qui, accompagnes de Caswallan, ne tardrent pas s'approcher. --Chre femme, la moisson sera bonne et abondante,--dit Morvan Noblde.--Et il ajouta en se tournant vers les chariots chargs de gerbes:--As-tu jamais vu plus beaux pis, paille plus dore? --Morvan,--reprit Josseline,--vous moissonnez de bonne heure cette anne... nous autres, du ct de Karnak, nous laisserons encore nos bls mrir sur pied pendant quinze ou vingt jours, n'est-ce pas, Vortigern? --Non, ma douce Josseline,--rpondit-il,--j'imiterai Morvan; ds demain, nous retournerons chez nous, afin de commencer au plus vite notre moisson. --Je vais, de plus, beaucoup vous surprendre, Josseline,--reprit Morvan;--car, au lieu de laisser, selon notre vieille et bonne coutume, les gerbes engranges pour mrir le grain... ce bl, moissonn aujourd'hui, sera battu cette nuit; Vortigern et moi, nous ne serons pas les derniers jouer du flau sur l'aire de la grange... Ainsi donc, Noblde, donne-nous vite souper. --Quoi, Morvan!--reprit Josseline,--vous et Vortigern, aprs cette rude journe de moisson, vous allez encore passer la nuit au travail? --Joyeuse nuit, ma Josseline,--reprit Vortigern,--car, pendant que nous battrons le bl, toi et Noblde, vous nous chanterez quelque chanson... Caswallan nous dira quelque vieux bardit, et, de temps autre, l'on dfoncera une tonne d'hydromel pour rconforter les travailleurs. --Vortigern,--dit en souriant le druide chrtien,--crois-tu donc mes bras tellement affaiblis par l'ge, que je ne puisse plus manier un flau? --Et nous donc?--reprit gaiement Josseline,--nous, filles et femmes de laboureurs, avons-nous donc perdu l'habitude d'apporter les gerbes sur l'aire ou d'ensacher le grain? --Et nous donc?--dirent leur tour le petit Ewrag et son frre Rosneven,--est-ce qu' nous deux nous ne pourrons pas traner une gerbe, dis, pre? --Oh! vous tes des vaillants, chers petits,--reprit Vortigern en embrassant ses enfants, tandis que Morvan disait sa femme: --Noblde, n'oublie pas de faire porter quelques vivres dans la chambre des htes. --Attendez-vous donc des htes, Morvan?--demanda gaiement Josseline.--Bien-venus ils seraient; ils nous aideraient battre le grain. --Ma douce Josseline,--rpondit en souriant le chef des chefs,--les htes que j'attends mangent le plus pur froment, mais jamais ils ne se donnent la peine de le semer et de le rcolter. --La chambre des htes est prpare,--reprit Noblde,--le sol jonch de feuilles fraches... Hlas! personne n'y a log depuis les derniers jours qu'elle a t occupe par notre aeul Amael. --Digne grand-pre!--reprit Vortigern en soupirant.--Il n'est venu chez vous que pour y languir quelques semaines et s'teindre. --Que sa mmoire soit bnie comme sa vie!--dit Josseline.--Je l'ai connu pendant bien peu de temps, mais je l'aimais et je le vnrais comme un pre. Bientt la famille de Morvan et tous ceux de sa tribu qui cultivaient ses terres avec lui, hommes, femmes et enfants, au nombre de trente personnes environ, s'assirent une longue table dresse dans une grande salle, servant la fois de cuisine, de rfectoire et de lieu de runion pour les veilles d'hiver. Aux murailles taient suspendus des armes de chasse et de guerre, des filets de pche, des brides et des selles de chevaux. Quoiqu'on ft en plein t, telle tait la fracheur de ce pays de bois et de montagnes, que la chaleur du foyer, devant lequel avaient grill les viandes du souper, agrait fort aux moissonneurs. Sa flamboyante clart se joignait celle des torches de bois rsineux plantes dans des bras de fer scells la muraille. Lorsque les laboureurs eurent pris leur repas, Morvan se leva le premier de table en disant:--Maintenant, mes enfants, au travail!... La nuit est sereine, nous battrons le bl sur l'aire extrieure de la grange. Deux ou trois torches plantes entre les pierres de la margelle du puits nous claireront en attendant le lever de la lune. Nous aurons achev notre besogne vers une heure de la nuit, nous dormirons jusqu'au point du jour, et nous retournerons aux champs pour achever la moisson. Les torches, places au bord du puits, jetrent leurs vives lueurs sur une partie de la cour et des btiments renferms dans l'enceinte fortifie. Hommes, femmes, enfants, commencrent de dcharger les chariots remplis de gerbes, tandis que ceux qui devaient battre le grain, et parmi eux Morvan, Vortigern et le vieux Caswallan, attendaient les gerbes le flau la main, n'ayant, pour se trouver plus l'aise, conserv que leurs braies et leurs chemises. Les premires gerbes furent apportes au milieu de l'aire, et aussitt retentit le bruit sourd et prcipit des flaux, vigoureusement manis par les robustes bras des laboureurs. Dans l'apprhension d'une guerre prochaine, les Bretons se htaient de moissonner et d'engranger, afin de soustraire leur rcolte sur pied aux ravages de l'ennemi et aussi de l'affamer, car les grains devaient tre enfouis dans des cavits recouvertes de terre. Morvan, dont le front se mouillait dj de sueur, dit en faisant voltiger rapidement son flau:--Caswallan, tu nous a promis un bardit; repose-toi un peu et chante, cela nous donnera doublement coeur l'ouvrage. Le druide chrtien chanta _Lez-Breiz_, ce vieux bardit national[B], si doux l'oreille des Bretons, et qui commence ainsi: --Entre un guerrier frank et _Lez-Breiz_, a t arrt un combat en rgle;--Que Dieu donne la victoire au Breton et de bonnes nouvelles ceux de son pays!--Lez-Breiz disait son petit serviteur, ce jour-l:--veille-toi, va me fourbir mon casque, ma lance et mon pe, je veux les rougir du sang des Franks; je les ferai encore sauter aujourd'hui! * * * * * --Vieux Caswallan,--dirent les batteurs, lorsqu'il eut achev son bardit, qui fit bouillonner leur sang d'une ardeur guerrire,--que les Franks maudits viennent nous attaquer encore, et nous dirons comme Lez-Breiz: l'aide de nos deux bras, faisons-les encore sauter aujourd'hui.-- ce moment, les chiens des bergers, qui depuis quelques instants grondaient sourdement, aboyrent soudain en se prcipitant vers la porte de l'enceinte. Quelques instants aprs, Karour parut prcdant l'abb Witchaire et ses deux moines, tous trois cheval.--C'est ici la demeure de Morvan,--dit le guide l'abb,--tu peux mettre pied terre. --Quelles sont ces torches que je vois l-bas?--demanda le prtre, en descendant de sa monture qu'il remit l'un des deux moines,--quel est ce bruit sourd que j'entends? --C'est celui des flaux; sans doute Morvan bat le grain de sa moisson. Viens, je vais te conduire auprs de lui.--L'abb Witchaire et son guide s'approchrent du groupe de laboureurs clair par les torches; Morvan, occup sa besogne et assourdi par le bruit retentissant des flaux, ne put entendre les pas des nouveaux venus. Karour ayant frapp sur l'paule du chef des chefs pour attirer son attention, il se retourna et dit au guide:--Ah! c'est toi; et notre homme? --Le voici,--rpondit Karour en lui dsignant son compagnon de voyage. --Tu es l'abb Witchaire?--reprit Morvan d'une voix encore haletante de son rude labeur; puis croisant ses deux robustes bras sur le manche de son flau et s'y appuyant, il ajouta:--Je t'attendais, veux-tu souper? --Je prfre m'entretenir d'abord avec toi. --Noblde,--dit Morvan, en essuyant du revers de sa main la sueur qui baignait son front,--une torche, ma chre femme.--Et se retournant vers l'abb:--Suis-moi.--Noblde prenant une des torches places prs de la margelle du puits, prcda son mari et l'abb Witchaire dans la chambre destine aux htes; deux grands lits y taient prpars, ainsi qu'une table garnie de viande froide, de laitage, de pain et de fruits. Noblde, aprs avoir plac la torche dans un des bras de fer scells la muraille, se prparait sortir, lorsque Morvan lui dit avec un accent significatif:--Chre femme, tu reviendras me donner le baiser du soir lorsque le battage du grain sera termin.--Un regard de Noblde rpondit son mari qu'elle l'avait compris; elle quitta la chambre des htes, o Morvan resta seul avec l'abb Witchaire, qui, s'adressant au chef des chefs:--Morvan, je te salue; je t'apporte un message du roi des Franks, Louis-le-Pieux, fils de Karl-le-Grand. --Quel est ce message? --Il se compose de peu de mots; les voici.--Et il lut:--Les Bretons occupent une province de l'empire du roi des Franks et refusent de lui payer tribut en gage de sa royale souverainet; de plus, le clerg breton, gnralement infect d'un vieux levain d'idoltrie druidique, mconnat la suprmatie de l'archevque de Tours. Telles sont les consquences de cette funeste hrsie, que Lant-bert, comte de Nantes, a crit ceci au roi Louis-le-Pieux: _La nation bretonne est orgueilleuse, indomptable; tout ce qu'elle a de chrtien, c'est le nom; quant la foi, au culte, aux oeuvres, l'on en chercherait en vain en Bretagne_[C]. Louis-le-Pieux, voulant mettre terme une rebellion si outrageante pour l'glise catholique et l'autorit royale, ordonne au peuple Breton de payer le tribut qu'il doit au souverain de l'empire des Franks, et de se soumettre aux dcisions apostoliques de l'archevque de Tours; faute de quoi, Louis-le-Pieux, par la force de ses armes invincibles, contraindra le peuple Breton obir. --Abb Witchaire,--rpondit Morvan, aprs quelques moments de rflexion,--Amael, aeul du frre de ma femme, est convenu en 811 avec l'empereur Karl, que si nous ne sortions pas de nos frontires, il n'y aurait jamais guerre entre nous et les Franks. Nous avons tenu notre promesse, Karl la sienne; son fils, que tu appelles _le Pieux_, ne nous avait point inquits jusqu'ici, il veut aujourd'hui nous faire payer tribut: nous le refusons. --Louis-le-Pieux est roi, souverain et matre de la Gaule, la Bretagne fait partie de la Gaule, donc la Bretagne lui appartient, et lui doit payer tribut. --Nous ne payerons ton roi aucun tribut. Quant ce qui touche les prtres, moi, je te dirai ceci: Avant leur arrive en Bretagne, jamais elle n'avait t envahie; depuis un sicle tout a chang: cela devait tre. Qui voit la robe noire d'un prtre, voit bientt luire l'pe d'un Frank. --Tu dis vrai dans ton blasphme; tout prtre catholique est le prcurseur de la royaut franque. --Nous n'avons que trop de ces prcurseurs-l. Malgr leurs querelles avec l'archevque de Tours, les bons prtres sont rares, les mauvais nombreux. Lors des dernires guerres, plusieurs de vos gens d'glise, tablis en Bretagne, ont servi de guides aux Franks, d'autres ont amen la trahison de quelques-unes de nos tribus en les persuadant que rsister vos rois, c'tait encourir la colre du ciel. Malgr ces trahisons, nous avons dfendu notre libert, nous la dfendrons encore. --Morvan, tu es un homme sens; s'agit-il de vous asservir? non; de vous dpossder de vos terres? non. Que demande Louis-le-Pieux? Que vous lui payiez tribut en hommage de sa souverainet, rien de plus. --C'est trop, car c'est inique. --coute-moi; compare les pouvantables malheurs que subira la Bretagne si elle refuse de reconnatre la souverainet de Louis-le-Pieux. Peux-tu prfrer le ravage de tes champs, de tes moissons, la perte de tes bestiaux, la ruine de ta demeure, l'esclavage de tes proches, au payement volontaire de quelques sous d'or verss pour ta part dans le trsor du roi des Franks? --Certes, je prfrerais payer vingt sous d'or et n'tre point ruin, mais... --Laisse-moi achever; il ne s'agit point seulement des biens de la terre; mais tu as une femme, une famille, des amis? Voudrais-tu, par vain orgueil de rbellion, exposer tant de personnes chres ton coeur, aux chances horribles de la guerre? d'une guerre sans piti, je te le dclare! Et cela, au moment o, selon toi, tu ne retrouves plus dans le peuple Breton son indomptable nergie d'autrefois? --Non,--rpondit Morvan d'un air sombre et pensif, les coudes appuys sur ses genoux et son front cach dans ses deux mains,--non, le peuple Breton n'est plus ce qu'il tait jadis! -- mes yeux, ce changement est une des divines conqutes de la foi catholique; tes yeux c'est un mal, soit, ne discutons pas; mais enfin ce mal existe, tu es forc de l'avouer; la Bretagne, jadis invincible, a t depuis un sicle plusieurs fois envahie par les Franks! Ce qui est arriv doit arriver encore! Et pourtant, malgr cette dfiance de tes forces, malgr la certitude de succomber, tu veux essayer une lutte impitoyable, au lieu de payer librement un tribut qui n'aline en rien ta libert et celle des tiens. Morvan, branl par les insidieuses paroles de l'abb, garda le silence, puis il dit lentement et avec effort:--Mais enfin, quelle somme se monterait le tribut que demande ton roi? Witchaire tressaillit de joie ces paroles de Morvan, qu'il crut dcid une lche soumission. ce moment Noblde entra pour donner le baiser du soir son poux; celui-ci rougit et devint de plus en plus sombre l'aspect de sa femme; il la laissa s'approcher de lui sans aller affectueusement sa rencontre, ainsi qu'il en avait coutume. La Gauloise devina presque la vrit l'air embarrass de Morvan et la physionomie triomphante de l'abb frank; mais dissimulant son chagrin, elle s'avana prs de son poux toujours assis, et lui baisa les mains, selon son habitude de chaque soir; ces caresses, le chef Breton tressaillit, sa volont chancelante se raffermit, et, la vue de sa femme, il l'treignit passionnment contre sa poitrine, au grand courroux de Witchaire, qui voyait ainsi dtruire en un instant le rsultat de son insidieux entretien. Heureuse et fire de sentir rpondre aux battements de son coeur les vaillants battements du coeur de son mari, la Gauloise le tenant toujours embrass, s'cria, en jetant un regard de haine et mpris sur le prtre:--D'o vient donc cet tranger? que veut-il? Nous apporte-t-il la paix ou la guerre? Morvan ne rpondit rien; de nouvelles incertitudes, branlant sa rsolution, succdaient en lui la salutaire influence de la prsence de Noblde. Celle-ci, surprise de ce silence, reprit d'un air digne et triste:--Morvan, je t'ai demand si cet tranger nous apportait la paix ou la guerre? --Ce moine est envoy par le roi des Franks;--rpondit brusquement le chef Breton;--qu'il apporte la paix ou la guerre, c'est l'affaire des hommes et non la vtre, femme! Noblde, douloureusement affecte des paroles de son mari, le regardait avec une surprise croissante, lorsque l'abb croyant le moment opportun pour obtenir de Morvan une dcision favorable, lui dit:--Je repars l'instant; quelle rponse porterai-je Louis-le-Pieux? --Vous ne pouvez vous remettre en route sans avoir pris du repos,--se hta de dire Noblde, en interrogeant du regard son mari qui semblait retomb dans ses pnibles incertitudes;--il sera temps de partir au lever du soleil. --Non, non,--reprit vivement l'abb, redoutant l'influence de la Gauloise sur l'esprit de son mari,--je repars l'instant. Rponds, Morvan! Porterai-je Louis-le-Pieux des paroles de paix ou de guerre? Mais le chef Breton se leva et se dirigeant vers la porte, rpondit Witchaire:--Je veux la nuit pour rflchir;--et malgr les instances de l'abb, il sortit de la chambre des htes avec Noblde. Quelques instants aprs, Morvan, sa femme, Vortigern et Caswallan taient runis non loin de la maison sous un chne immense; la lune se levait radieuse l'horizon. Le chef Breton tendit la main Noblde, et lui dit:--Ma bien-aime femme, mes paroles ont t dures; pardonne-les-moi. --Elles m'avaient afflige, non blesse. Ce n'est pas toi que je les reproche, mais ce prtre tranger. --Oui, branl par son langage, ma rsolution chancelait, mais ta vue, chre femme, j'ai ressenti le remords de ma faiblesse. --Et ce messager du roi des Franks,--reprit Vortigern,--que veut-il? --Si nous consentons payer tribut Louis-le-Pieux et le reconnatre comme souverain, nous viterons une guerre implacable. J'ai hsit un moment, et je l'avoue, j'hsite encore devant les dsastres d'une lutte nouvelle. --Hsiter!--s'cria Vortigern,--quoi! cder la menace? --Frre,--rpondit tristement Morvan,--le peuple Breton n'est plus ce qu'il tait jadis! --Tu dis vrai,--reprit Caswallan,--le souffle catholique, toujours mortel la libert des peuples, a pass sur ce pays; le patriotisme d'un grand nombre de nos tribus s'est refroidi; veux-tu l'teindre? Subissons une paix honteuse, et avant un sicle, la Bretagne sera peuple d'esclaves! --Frre, frre!--ajouta Vortigern, en s'adressant au chef des chefs,--prends garde! cder la menace au lieu de retremper l'nergie bretonne dans cette lutte sainte, trois fois sainte, contre l'tranger, c'est nous perdre par l'avilissement! Aujourd'hui nous payerons tribut au roi des Franks pour viter la guerre; demain, nous lui concderons la moiti de nos terres pour qu'il nous laisse matres du reste; plus tard nous subirons l'esclavage, ses hontes, ses misres, pour conserver seulement notre vie: la chane sera rive; nous la tranerons durant des sicles! --O malheur et infamie sur la Bretagne!--s'cria Noblde avec une indignation douloureuse;--sommes-nous donc tombs si bas, que l'on en vienne mesurer la longueur de notre chane? Quoi! voici trois hommes vaillants, sages, prouvs, perdant leur temps et leurs paroles discuter l'insolente menace d'un roi frank! et pour lui rpondre il ne fallait qu'une minute, qu'un mot: LA GUERRE! Les trois Bretons bondirent ce mot de: _guerre_ prononc par Noblde avec un hroque enthousiasme; elle poursuivit dans son exaltation croissante:--O Gaulois dgnrs! il y a huit sicles, en ce pays o nous sommes, Csar, le plus grand capitaine du monde, commandant la plus formidable arme du monde, envoya aussi des messagers sommer la Bretagne de lui payer tribut; on rpondit ces Romains en les chassant honteusement de la cit de Vannes; le soir mme, Hna, notre aeule, offrait son sang Hsus pour la dlivrance de la Gaule, et le cri de guerre retentissait d'un bout l'autre du pays, je t'en prends tmoin, astre sacr, toi qui clairas cette nuit sublime!--s'cria Noblde en levant ses mains vers l'Armorique,--Albinik le marin et sa femme Mro, accomplissaient un voyage de vingt lieues travers les plus fertiles contres de la Bretagne, incendies par les populations elles-mmes! Csar n'avait plus devant lui qu'un dsert de ruines fumantes, et le jour de la bataille de Vannes, toute notre famille, femmes, jeunes filles, enfants, vieillards, combattaient ou mouraient vaillamment! Ah! ceux-l s'inquitaient peu des terribles chances de la bataille! Vivre libres ou prir, telle tait leur foi; ils la scellaient de leur sang; et allaient revivre dans les mondes inconnus!--Noblde parlait ainsi, lorsque l'abb Witchaire, qui s'tait adress aux gens de la ferme pour retrouver Morvan, s'approcha du chne, autour duquel il vit le chef breton, Caswallan, Noblde et Vortigern. Quoique la lune brillt de tout son clat au firmament toil, les premiers feux de l'aube, htive la fin du mois d'aot, rougissaient dj l'Orient.--Morvan,--dit l'abb Witchaire,--le jour va bientt paratre, je ne puis attendre plus longtemps; quelle est ta rponse au message de Louis-le-Pieux? --Prtre! ma rponse ne te chargera pas la mmoire: _Va dire ton roi que nous lui payerons tribut... avec du fer_[D]. --Tu veux la guerre! tu l'auras donc sans merci ni piti!--s'cria l'abb furieux, et s'lanant sur son cheval, que les moines venaient d'amener, il ajouta en se retournant vers le chef des chefs:--La Bretagne sera ravage, incendie! il ne restera pas une maison debout. Tremble! le dernier jour de ce peuple est arriv!--En prononant ces derniers mots, le prtre sembla du geste maudire et anathmatiser le chef breton; peronnant alors son cheval avec rage, et suivi de ses deux moines, il s'loigna rapidement. Au bout d'un quart d'heure peine, Witchaire entendit derrire lui le galop d'un cheval; il se retourna et vit venir un cavalier toute bride: c'tait Vortigern. L'abb s'arrta, cdant un dernier espoir; il dit au frre de Noblde:--Puisse ta venue tre d'un heureux prsage. Morvan regrette sans doute sa rsolution insense? --Morvan regrette que dans ta prcipitation, toi et tes deux moines, vous soyez partis sans guides; vous pourriez vous garer dans nos montagnes. Je t'accompagnerai jusqu' la cit de Guenhek; l, je te donnerai un guide sr, qui te conduira jusqu'aux frontires. --Jeune homme, coute-moi. Tu es, m'a-t-on dit, le frre de l'pouse de Morvan; tche, pour le salut de la Bretagne, de faire revenir cet homme sur sa rsolution insense. --Moine, les feux allums sur nos montagnes pendant la dernire nuit de ton voyage taient un signal d'alarme donn nos tribus de se prparer la guerre, et de hter leurs rcoltes; ton roi veut la guerre, il aura la guerre! Pas un mot de plus ce sujet. Maintenant, rponds, je te prie, une question: Tu viens de la cour d'Aix-la-Chapelle? Que sont devenues les filles de l'empereur Karl? L'abb regarda Vortigern avec surprise et reprit:--Que t'importe le sort des filles de l'empereur? --Il y a huit ans j'ai accompagn mon aeul Aix-la-Chapelle; l, j'ai vu les filles de Karl. Telle est la cause de ma curiosit sur leur sort. --Les filles de Karl ont t, par l'ordre de leur frre Louis-le-Pieux, relgues dans des monastres,--rpondit brusquement Witchaire.--Puissent-elles par leur repentir mriter le pardon de leur abominable libertinage. --Thtralde a-t-elle partag le sort de ses soeurs? --Thtralde est morte depuis longtemps. --Elle!--s'cria Vortigern sans pouvoir cacher son motion.--Pauvre enfant!... morte si jeune! --De celle-l, du moins, l'auguste Karl n'a jamais eu rougir. --Quelle a t la cause de la mort de cette enfant? --On l'ignore. Elle avait joui jusqu' quinze ans d'une sant florissante, soudain elle est devenue languissante, maladive, et seize ans peine elle s'est teinte entre les bras de son pre, qui l'a toujours pleure. Mais assez parl des filles de Karl-le-Grand; une dernire fois veux-tu, oui ou non, tenter de faire revenir Morvan de sa rsolution, qui sera la perte de ce pays? Tu gardes le silence; est-ce un refus? Rponds, rponds donc!--Vortigern, absorb dans ses penses, resta muet et triste, songeant cette enfant morte si jeune, et dont le souvenir touchant avait longtemps rempli son coeur. L'abb, impatient du silence prolong du Breton, lui mit la main sur l'paule et lui dit:--Je te demande si tu veux, oui ou non, tenter de faire renoncer Morvan sa rsolution insense? --Une dernire fois je te dis ceci, moine: Ton roi veut la guerre, il aura la guerre.--Et Vortigern, retomb dans ses rflexions, chemina silencieux ct de Witchaire jusqu' ce que les cavaliers eussent atteint la cit de Guenhek. L, Vortigern confia la conduite de l'abb un guide sr, et tandis que le messager de Louis-le-Pieux se dirigeait vers les frontires de la Bretagne, le frre de Noblde regagna la demeure de Morvan. LE DFIL DE GLEN-CLAN. Le dfil de _Glen-Clan_ est le seul passage praticable travers le dernier chanon des _montagnes Noires_, ceinture de granit qui dfend le coeur de la Bretagne. Il est si troit, le dfil de Glen-Clan, qu'un chariot peut peine y trouver passage; elle est si rapide, la pente du dfil de Glen-Clan, que six paires de boeufs suffisent peine traner un chariot sur sa rampe escarpe, du haut de laquelle une pierre roulerait d'elle-mme avec vitesse jusqu'en bas de ce chemin creus comme le lit d'un torrent, au fond d'immenses rochers pic de cent pieds de hauteur. Un bruit lointain, d'abord confus, et de plus en plus rapproch, vient troubler le profond silence de cette solitude; on distingue peu peu le sourd pitinement de la cavalerie, le cliquetis des armes de fer sur des armures de fer, le pas cadenc de nombreuses troupes de pitons, le cri de la roue des chariots cahotant sur un sol pierreux, le hennissement des chevaux, le mugissement des attelages de boeufs; tous ces bruits divers se rapprochent, grandissent, se confondent, ils annoncent l'approche d'un corps d'arme considrable. Soudain le cri lugubre et prolong d'un oiseau de nuit se fait entendre la cime des roches qui surplombent les dfils; d'autres cris, de plus en plus loigns, rpondent au premier signal comme un cho de plus en plus affaibli; puis l'on n'entend plus rien... rien que le bruit tumultueux du corps d'arme qui s'avance. Une petite troupe parat l'entre de ce tortueux passage, un moine cheval la guide; toujours les gens d'glise, toujours! lorsqu'il s'agit d'une conqute spoliatrice et sanglante! ct de ce moine marche un guerrier de grande taille, revtu d'une riche armure; son bouclier blanc, sur lequel sont peintes trois serres d'aigle, pend l'aron de sa selle, une masse de fer pend de l'autre ct; derrire ce chef frank s'avancent quelques cavaliers accompagns d'une vingtaine d'archers saxons, reconnaissables leurs larges carquois. --Hugh,--dit le chef des guerriers l'un de ses hommes,--prends avec toi deux cavaliers, cinq ou six archers te prcderont pour s'assurer que nous n'avons pas craindre d'embuscade; la moindre attaque, repliez-vous sur nous en poussant le cri d'alarme. Je ne veux pas imprudemment engager le gros de ma troupe dans ce dfil.--Hugh obit son chef. Cette petite avant-garde, htant le pas malgr la pente rapide de la route tortueuse, disparut l'un de ses tournants. --Neroweg, la mesure est sage,--dit le moine;--l'on ne saurait s'avancer avec trop de prcaution dans ce maudit pays de Bretagne; je l'habite depuis longtemps, je le connais. --Ainsi, au sortir de ces dfils, nous entrerons dans un pays de plaine? --Oui, mais auparavant nous aurons traverser le marais de _Peulven_ et la fort de _Cardik_; puis nous arriverons aux vastes landes de _Kennor_, rendez-vous des deux autres corps d'arme de Louis-le-Pieux qui se dirigent vers ce point en traversant la rivire de la _Vilaine_ et le dfil des monts _Oroch_, comme nous allons traverser celui-ci. Morvan, attaqu de trois cts, est perdu. --Je crains toujours de tomber dans quelque embuscade. Comment un passage aussi important que celui-ci n'est-il pas dfendu? --Tu vas le comprendre. Je t'ai dit le plan de campagne de Morvan, tel qu'il m'a t livr par Kervor, excellent catholique, et chef des tribus du sud que nous venons de traverser sans rencontrer la moindre rsistance. --Il est vrai; ces populations nous apportaient des vivres, et ta voix s'agenouillaient notre passage. --Du temps des autres guerres, tu aurais laiss la moiti de tes troupes dans ce pays entrecoup de marcages, de haies et de bois; aujourd'hui, tu l'as travers en matre! D'o vient ce changement? de ce que la foi catholique pntre peu peu chez ces peuples jusqu'alors indomptables; nous leur avons prch la soumission Louis-le-Pieux, les menaant du feu ternel s'ils rsistaient vos armes. Ils ont craint l'enfer et nous ont obi. --En effet, plusieurs Centeniers de ces vieilles bandes, qui ont guerroy ici du temps de Karl-le-Grand, me disent chaque jour qu'ils ne reconnaissent plus ce peuple breton, jadis presque invincible. Cependant, moine, malgr tes explications, je ne puis comprendre que le passage de ces dfils soit abandonn. --Rien de plus simple, cependant; Morvan, d'aprs son plan de campagne, comptait sur la rsistance des tribus que nous venons de traverser, et que cette rsistance durerait deux ou trois jours; Kervor, chef de ces tribus, est au contraire venu m'instruire des desseins de Morvan, et m'assurer que ses hommes ne se battraient pas; ces excellents catholiques ont tenu parole; aussi, en un jour, sans tirer l'pe, tu as travers un pays qui, sans la dfection de Kervor, devait te coter plus de trois jours de bataille et le quart de tes troupes. Morvan, ne se doutant pas de ta prompte arrive aux dfils de Glen-Clan, ne les enverra occuper que ce soir ou demain; il n'a pas assez de combattants pour les laisser un ou deux jours oisifs, surtout lorsqu'il est attaqu de trois cts diffrents par trois corps d'arme. --Je n'ai rien rpondre cela, pre en Christ; tu connais le pays mieux que moi. Ah! que cette guerre russisse, j'aurai ma part des terres de la conqute. Selon la promesse de Louis-le-Pieux, je deviendrai aussi puissant seigneur en Bretagne que Gonthram, mon frre an, l'est en Auvergne, depuis la conqute de Clovis. --Et tu n'oublieras pas de doter les glises. Songes-y, sans l'appui des prtres catholiques, aucune conqute n'est possible! --Je ne serai pas ingrat, bon pre; j'emploierai une partie du butin que nous ferons ici btir une chapelle saint Martin, pour lequel notre famille a toujours conserv une dvotion particulire; mais, toi, qui sais les usages de ces damns Bretons, en quels lieux cachent-ils leur argent? L'on dit que lorsqu'ils fuient leurs maisons, ils ne laissent que les quatre murs, et se retirent, avec leurs trsors, au fond de retraites inaccessibles? --Quand nous arriverons au coeur du pays, o s'est concentre la rsistance, je t'indiquerai le moyen de dcouvrir ces riches cachettes; elles sont presque toujours enfouies au pied de certaines pierres druidiques, pour lesquelles grand nombre de ces paens conservent un culte idoltre; ils croient ainsi mettre leurs trsors sous la protection de leurs dieux excrables! --Mais, ces pierres, o les chercher? quels signes les reconnatre? --C'est mon secret, Neroweg; ce sera le ntre, lorsque nous serons, je te l'ai dit, au coeur du pays.--En devisant ainsi, le moine et le chef frank gravissaient lentement les pentes escarpes du dfil; de temps autre quelqu'un des cavaliers ou des soldats de pied, dtachs en claireurs, venaient instruire Neroweg de leurs observations. Enfin, Hugh, de retour, apprit son chef que rien ne pouvait faire souponner une embuscade. Neroweg, compltement rassur par ces rapports et par les affirmations du moine, donna l'ordre de faire avancer ses troupes, les hommes de pied d'abord, ensuite les cavaliers, aprs eux les bagages, et enfin un dernier corps de soldats de pied. Le corps d'arme s'branlant, s'engagea dans cette passe si resserre, que quatre hommes pouvaient peine y marcher de front. Cette longue et tortueuse file d'hommes, couverts de fer, presss les uns contre les autres, et cheminant lentement, offrait, du sommet des rochers qui dominaient cette route troite, un aspect trange; on et dit un gigantesque serpent cailles de fer dployant ses replis sinueux dans un ravin creus entre deux murailles de granit. La confiance des Franks, assez branle au moment o ils s'engagrent dans ce passage si propice aux embuscades, se raffermit bientt. Dj l'avant-garde, que prcdaient Neroweg et le moine, approchait de l'issue du dfil de Glen-Clan, tandis que, commenant peine y entrer, les chariots de bagages, attels de boeufs, se mettaient en mouvement suivis de l'arrire-garde, compose de cavaliers Thuringiens et d'archers Saxons. Les derniers chariots et la tte de l'arrire-garde entraient dans le dfil, lorsque soudain le cri lugubre d'un oiseau de nuit, cri semblable ceux qui avaient salu l'approche des Franks, retentit de loin en loin sur la cime des deux escarpements; aussitt s'en dtachant, pousss par des bras invisibles, plusieurs normes blocs de rochers roulrent, bondirent du haut en bas des montagnes avec le fracas de la foudre, tombrent au milieu des chariots, et en broyrent un grand nombre, crasant ou mutilant leurs attelages. Les voitures brises, les boeufs tus ou furieux de leurs blessures, s'affaissant ou se ruant les uns contre les autres, jetrent un dsordre effroyable dans l'arrire-garde des Franks, hors d'tat d'avancer parmi ces obstacles, et ainsi spare du gros des troupes, elle fut rduite l'impuissance. Dans toute la longueur du dfil de Glen-Clan, des fragments de rochers roulrent ainsi du haut des cimes, crasant, dcimant la file compacte des guerriers; ce gigantesque serpent de fer, mutil, coup en plusieurs tronons ensanglants, grouillait convulsivement au fond du ravin, lorsque ses deux fates, se couronnant d'une foule de Bretons, jusqu'alors cachs, ceux-ci firent pleuvoir une grle de flches, d'pieux, de pierres, sur les cohortes franques perdues, pouvantes, impuissantes et enserres entre ces deux murailles de granit, du sommet desquelles nos rudes hommes envoyaient l'ennemi une mort prompte et sre. Vortigern commandait ces vaillants, son arc d'une main, son carquois au ct; pas un de ses traits ne manquait son but. Terrible boucherie! superbe carnage! les cris de guerre et de triomphe des Gaulois armoricains rpondaient aux imprcations des Franks! terrible boucherie! superbe carnage! cela dura tant que nos hommes eurent lancer une pierre, un trait, un pieu. Ses munitions et celles de ses compagnons puises, Vortigern s'cria de la cime d'un rocher, en faisant aux Franks un geste de dfi:--Nous dfendrons ainsi notre sol pied pied; chacun de vos pas sera marqu par votre sang ou par le ntre: toutes nos tribus ne sont pas lches et tratres comme celles de Kervor, le bon catholique! --Et Vortigern entonna le chant guerrier laiss par son aeul Scanvoch, le frre de lait de Victoria la Grande: --Ce matin nous disions:--Combien sont-ils donc ces Franks?--Combien sont-ils donc ces barbares?--Ce soir nous dirons:--Combien taient-ils ces Franks?--Combien taient-ils ces barbares? LE MARAIS DE PEULVEN. Le parais de _Peulven_ est immense; il forme, l'est et au sud, une sorte de baie; ses rives sont bordes par la lisire de l'paisse fort de Cardik; au nord et l'ouest, il baigne la pente adoucie des collines qui succdent aux derniers chanons des montagnes Noires dont les cimes apparaissent l'horizon, empourpres par les derniers rayons du soleil; une jete, ou langue de terre aboutissant aux confins de la fort, traverse le marais de Peulven dans toute sa longueur; le silence est profond dans cette solitude; les eaux dormantes rflchissent les teintes enflammes du couchant; de temps autres des voles de courlis, de hrons et d'autres oiseaux aquatiques, s'levant du milieu des roseaux dont le marais est en partie couvert, tournoient ou montent vers le ciel en poussant leurs cris plaintifs. Plusieurs cavaliers franks, aprs avoir gravi le revers de la colline, arrivent son fate, y arrtent leurs chevaux; leurs regards plongent au loin sur le marais, et aprs quelques moments d'examen ils tournent bride afin d'aller rejoindre Neroweg et le moine dont les soldats ont t dcims, quelques heures auparavant, au fond des dfils de Glen-Clan, et, ensuite, continuellement harcels sur leur route par de petites troupes de Bretons qui, embusques derrire les haies ou dans de profonds fosss demi couverts de broussailles, attaquaient l'improviste l'avant-garde ou l'arrire-garde des Franks, et aprs des engagements acharns disparaissaient travers ce terrain coup d'obstacles de toute nature, impraticable la cavalerie, et compltement inconnu des soldats de pied qui n'osaient s'loigner de la colonne principale, craignant de tomber dans de nouvelles embuscades. Neroweg, cheval, ct du moine, se tenait au sommet d'une colline peu loigne de celle que les claireurs avaient gravie; il attendait leur retour pour continuer sa route. quelque distance du chef, l'avant-garde faisait halte; plus loin, le gros de ses troupes faisait halte aussi; une partie de l'arrire-garde avait d rester une lieue de l pour garder les bagages, les chariots et les blesss de ce corps d'arme qui auraient ralenti sa marche. Les traits du chef des Franks taient sombres, abattus; il disait au moine:--Ah! quelle guerre! quelle guerre! J'ai combattu les _North-mans_, lorsqu'ils ont attaqu nos camps fortifis l'embouchure de la Somme et de la Seine; ces damns pirates sont de terribles ennemis, aussi prompts l'offensive qu' la retraite qu'ils trouvent dans ces lgers bateaux bord desquels ils viennent des mers du Nord jusque sur les ctes de la Gaule; mais par saint Martin! ces maudits Bretons sont encore plus endiabls, plus insaisissables que ces pirates, redoutables hommes pourtant que ces North-mans! ils ont t l'inquitude des dernires annes de Karl, le grand empereur! ils sont la dsolation de son fils.--Puis Neroweg rpta d'un air sinistre,--Ah! quelle guerre! quelle guerre! Le moine se retourna sur sa selle, et tendant la main dans la direction que les troupes des Franks venaient de parcourir, il dit Neroweg:--Regarde vers l'Occident. Le chef des Franks, suivant l'indication du prtre, vit derrire lui, de loin en loin, des tourbillons de fume teinte de feu qui s'levaient des collines que l'arme laissait derrire elle. Le moine dit alors au Frank: --Vois! l'incendie signale partout notre passage; les bourgs, les villages abandonns par leurs habitants en fuite, ont t par nos ordres livrs aux flammes; les Bretons n'ont pas, comme les pirates North-mans, la ressource de leurs bateaux pour fuir sur l'Ocan avec leurs richesses. Nous poussons devant nous ces populations fuyardes, les deux autres corps d'arme de Louis-le-Pieux font de leur ct une pareille manoeuvre, aussi devons-nous comme eux arriver demain matin dans la valle de _Lokfern_; l se trouveront refoules, accules, les populations attaques depuis plusieurs jours au sud, l'est et au nord; l, entoures d'un cercle de fer, elles seront ananties ou emmenes en esclavage. Ah! cette fois la Bretagne jamais dompte sera soumise enfin la foi catholique et la puissance des Franks! Qu'importe que tes soldats aient t dcims pour le triomphe de la foi et de la royaut franque! les troupes qui te restent, jointes aux autres corps de l'arme, ne suffiront-elles pas pour exterminer les Bretons? --Moine,--rpondit brusquement Neroweg,--tes paroles ne me consolent pas de la mort de tant de vaillants guerriers, dont les os blanchiront au fond du dfil de Glen-clan et dans les bruyres de ce maudit pays! --Envie plutt leur sort; ils sont morts pour la religion, le paradis leur est assur. Neroweg hocha la tte et reprit aprs un assez long silence:--Tu m'as promis de m'indiquer les lieux o ces paens Bretons enfouissent leurs richesses? --coute: au del du marais de Peulven que nous devons traverser, est une fort profonde, o se trouvent grand nombre de pierres druidiques; je suis certain qu'en fouillant leurs pieds, nous trouverons de grosses sommes d'argent enfouies l depuis le commencement de la guerre. --Et cette fort, quand arriverons-nous? --Ce soir, avant la tombe de la nuit. --Engager mes troupes si tard dans cette, fort, et tomber dans quelque embuscade pareille celle du dfil, non! non!--s'cria Neroweg;--le jour touche sa fin, nous camperons cette nuit au milieu des collines nues o nous sommes; l'on n'a point redouter ici de surprises. --Tes claireurs sont de retour,--dit le prtre au chef des Franks,--interroge-les avant de prendre une rsolution. --Neroweg,--dit l'un des cavaliers qui venaient de descendre le versant de la colline oppose,--aussi loin que la vue peut s'tendre, l'on n'aperoit rien sur le marais, pas un homme, pas un bateau et sur ses rives aucune hutte, aucun retranchement. La lisire d'une grande fort borne ce marais l'horizon. Le chef frank, impatient de juger de la disposition du terrain, eut bientt, suivi du moine, atteint le fate de la colline; de l il vit l'incommensurable nappe d'eau dont la morne surface miroitait aux derniers feux du soleil couchant; la chausse verdoyante, coupant de grands massifs de roseaux, allait rejoindre la lisire de la fort.--Il n'y a pas du moins craindre d'embches durant la traverse de cette solitude,--dit Neroweg;--cette marche peut durer une demi-heure au plus. --Et il reste environ une heure de jour,--reprit le moine.--La fort que tu aperois l-bas s'appelle la fort de Cardik; elle s'tend trs-loin droite et gauche du marais, puisque l'ouest elle atteint le rivage de la mer armoricaine; mais la partie qui fait face la jete a tout au plus un demi-quart de lieue de largeur; nous pourrons l'avoir traverse avant la fin du jour, et nous arriverons alors aux landes de _Kennor_, plaine immense o tu pourras camper en toute scurit. Demain l'aube, nous retournerons dans la fort fouiller au pied des pierres druidiques o doivent tre enfouies les richesses des Bretons. Neroweg, aprs quelques moments d'hsitation, tent par la cupidit, envoya un homme de son escorte donner l'ordre ses troupes de se mettre en marche afin de traverser la chausse, large d'environ trente pieds, parfaitement plane, recouverte d'herbe fine et accessible aux regards d'un bout l'autre. Neroweg se sentit rassur; nanmoins se souvenant des rochers de Glen-Clan, il ordonna prudemment plusieurs cavaliers de prcder de cent pas les troupes. Celles-ci, la suite de leur chef, commenant de dfiler sur la chausse, elle fut bientt couverte de troupes dans toute sa longueur; au loin l'on voyait masses depuis le pied jusqu'au sommet de la colline les dernires cohortes de l'arme, s'branlant mesure qu'arrivait leur tour de passage. Soudain, de loin en loin et du milieu de plusieurs massifs de roseaux, dissmins le long de la langue de terre, s'levrent des cris d'oiseaux de nuit, cris semblables ceux qui avaient dj retenti sur la cime des rochers de Glen-clan. ce signal les coups sourds et ritrs de plusieurs cognes semblrent rpondre, puis la chausse, en diffrents endroits, s'effondra sous les pieds des soldats; malheur ceux qui se trouvrent sur ces espces de trappes, construites de poutres et de fortes claies caches sous une couche de terre gazonne; cette invention, due Vortigern, qui durant ses longues veilles d'hiver s'amusait au charronnage; cette invention fort simple tait d'un succs certain; ces ponts mobiles pouvaient ou supporter le poids des troupes qui les traversaient, ou basculer sous leurs pas, si l'on coupait coups de hache certaines normes chevilles de bois, seul point d'appui de ces planchers volants. Vortigern et bon nombre d'hommes de sa tribu, plongs dans l'eau jusqu'au cou, s'taient tenus immobiles, muets, invisibles au milieu des roseaux qui l'endroit des trappes bordaient la jete. Lorsqu'elle fut entirement couverte de soldats Franks, les haches jourent, les chevilles, tombrent, et elle se trouva soudain coupe par plusieurs tranches de vingt pieds de largeur au fond desquelles s'entassrent ple-mle pitons, cavaliers et chevaux, reus dans leur chute sur la pointe aigu d'une grande quantit de pieux enfoncs fleur d'eau. l'aspect de ces terribles piges s'ouvrant sous leurs pas, aux cris froces des blesss, un effroyable dsordre suivi d'une terreur panique se rpand parmi les Franks; croyant la chausse partout mine, ils refluent perdus les uns sur les autres, soit en avant, soit en arrire des tranches; les chevaux pouvants se cabrent, se renversent, ou furieux s'lancent dans le marais o ils disparaissent avec leurs cavaliers. Au plus fort de la droute, Vortigern et ses Bretons, choisis parmi les meilleurs archers, se dressent du milieu des roseaux et font pleuvoir une grle de traits sur cet amoncellement de guerriers perdus de frayeur, se foulant aux pieds ou crass par les chevaux; d'autres cris de guerre lointains rpondent l'appel de Vortigern, et une foule de Bretons sortis de la lisire de la fort se rangent en bataille sur la rive du marais, prts disputer aux Franks le passage, s'ils osaient le tenter. La vue de ces nouveaux ennemis porte son comble la panique des troupes de Neroweg; au lieu de marcher vers la lisire de la fort, elles tournent casaque afin de rejoindre le gros de l'arme encore masse sur la colline, et se ruent de ce ct avec une telle furie que la profondeur des tranches est bientt comble par les corps d'une foule de guerriers blesss, mourants ou morts, et cet entassement de cadavres sert de pont aux fuyards cribls de traits par les Bretons. Alors Vortigern et ses vaillants rptent ce chant de guerre dont avaient dj retenti les dfils de Glen-Clan: --Ce matin, nous disions:--Combien sont-ils ces Franks?--Combien sont-ils ces barbares?--Ce soir, nous disons:--Combien taient-ils ces Franks?--Combien donc taient-ils ces barbares? LA FORT DE CARDIK. --Quelle guerre! quelle guerre!--disaient les guerriers de Louis-le-Pieux, laissant chaque pas les ossements de leurs compagnons au milieu des rochers et des marais de l'Armorique. Quelle guerre! chaque haie des champs, chaque foss des prairies cache un Breton au coup d'oeil sr, la main ferme: la pierre de la fronde, la flche de l'arc sifflent et ne manquent jamais le but... Quelle guerre! Le creux des prcipices, la vase des eaux dormantes, engloutissent les cadavres des soldats franks; pntrent-ils dans les forts, le danger redouble; chaque taillis, chaque cime d'arbre recle un ennemi. Aussi la veille, n'osant pntrer dans la fort de Cardik, soudain environne d'une ceinture de braves, Neroweg, chapp au dsastre du marais de Peulven, Neroweg a fui en disant:--Quelle guerre! quelle guerre!--La nuit, il l'a passe, ainsi que son arme, de plus en plus amoindrie, la nuit il l'a passe sur les collines, o il ne redoutait pas d'embuscades. Voici l'aube; la honte, la rage au coeur, songeant sa droute de la veille, le chef frank fait sonner trompettes et clairons. la tte de ses guerriers il traverse de nouveau la jete du marais; il veut pntrer de vive force dans la fort de Cardik. Pitons et cavaliers foulent de nouveau les cadavres entasss dans la profondeur des tranches; aucune embuscade n'a retard le passage des Franks. Au lever du soleil les dernires phalanges ont travers le marais, toutes les troupes de Neroweg sont dveloppes sur la lisire de la fort; elle sert de retraite aux Gaulois armoricains; ils s'y sont retirs la veille. Ces bois sculaires s'tendent l'ouest jusqu'aux bords escarps d'une rivire qui se jette dans la mer, et l'est, jusqu' d'insondables prcipices. Furieux de sa dfaite de la veille, esprant piller les richesses enfouies au pied des pierres druidiques, le chef frank peut peine contenir son ardeur farouche; toujours accompagn du moine, grivement bless la veille, il s'avance vers la fort: les chnes, les ormes, les frnes, les bouleaux pressent leurs troncs gigantesques, entrelacent leurs branchages; entre ces troncs, ce ne sont que taillis, ronces, broussailles; une seule route tortueuse s'offre la vue de Neroweg; il s'y engage; c'est peine si le jour peut pntrer cette vote de verdure, forme par les cimes touffues des grands arbres. Des fourrs de houx de sept huit pieds d'lvation bordent le chemin, leurs feuilles pineuses rendent ces retraites impntrables. Les soldats, ne pouvant s'carter ni droite ni gauche, sont forcs de suivre ce dfil de verdure, encore frapps du souvenir de leurs dsastres rcents, ils s'avancent avec dfiance travers la sombre fort de Cardik, se parlant voix basse, et de temps autre interrogeant d'un regard inquiet la cime touffue des arbres ou les taillis des bords de la route. Cependant rien n'a jusqu'alors justifi la crainte des cohortes; le bruit sourd et cadenc de leur marche, le cliquetis de leurs armures, troublent seuls le silence de la fort. Ce silence mme redouble le vague effroi des Franks; ils taient d'abord silencieux aussi les dfils de Glen-Clan et le marais de Peulven! Dj plus de la moiti de l'arme est engage dans ces grands bois lorsqu' l'un des dtours de la route, Neroweg, qui marchait en tte, accompagn du moine, s'arrte tout coup... Aussi loin que sa vue peut s'tendre, devant lui, gauche, droite, il voit un immense abattis d'arbres; des chnes, des ormes de cent pieds de hauteur et quinze ou vingt pieds de tour, tombs sous la cogne des bcherons, couvraient le sol, tellement enchevtrs dans leur chute, que leurs branches normes, leurs troncs gigantesques, formaient une barrire infranchissable la cavalerie; les gens de pieds seuls auraient pu, aprs des peines inoues, escalader ces obstacles et s'y frayer un passage coups de hache.--Ah! quelle guerre!--s'cria de nouveau Neroweg en fermant les poings.--Aprs le dfil, le marais! aprs le marais, la fort! peine me restera-t-il le tiers de mes troupes lorsque je rejoindrai les autres chefs... Oh! Gaulois indomptables! Bretons endiabls! que les flammes de l'enfer vous soient ardentes! --Ils y brleront, les idoltres! jusqu'au jour du dernier jugement, car ils mprisent la foi catholique!--s'cria le moine.--Courage, Neroweg! courage! ce dernier obstacle surmont, nous arriverons aux landes de Kennor. L nous rallierons les deux corps de l'arme de Louis-le-Pieux, et nous pntrerons dans la valle de Lokfern, o nous exterminerons, jusqu'au dernier, ces maudits Armoricains. --Est-ce le courage qui me manque, moine insens?--s'cria Neroweg furieux.--M'as-tu vu manquer de vaillance? Toi qui nous conduis, tu nous as dj fait tomber deux fois dans des embuscades. Par le grand saint Martin! tu serais d'accord avec l'ennemi que tu ne nous aurais pas autrement guids! --Ces prils, ne les ai-je pas bravs avec toi?--rpondit ddaigneusement le prtre en montrant son bras gauche soutenu par une charpe ensanglante.--Cette blessure reue hier dans le marais de Peulven, ne te rpond-elle pas de ma bonne foi? Quant ces abattis d'arbres, quoiqu'ils nous paraissent s'tendre perte de vue, ils sont peut-tre plus borns que nous ne le pensons. --Qu'importe! comment trouver une autre route que celle-ci? la seule, as-tu dit, qui traverse cette fort, partout ailleurs impraticable une arme.--Le moine, hochant la tte d'un air pensif, ne rpondit rien. Les troupes commenaient de murmurer, en proie au dcouragement et une terreur croissante, lorsque trois cris d'oiseaux nocturnes dominrent le tumulte. Aussitt, de derrire les abattis d'arbres, et du fate de ceux qui bordaient la route, les frondeurs et les archers bretons, embusqus, assaillirent les Franks d'une nue de pierres et de flches; d'normes branches scies au sommet des chnes s'en dtachaient, et tombant, crasaient ou mutilaient les soldats: nouvelle panique, nouveau carnage des Franks; cavaliers renverss de leurs montures, pitons broys sous les pieds des chevaux, soldats aveugls, dchirs en se prcipitant effars au milieu des fourrs de houx hrisss de pointes. Quel doux spectacle pour les yeux d'un Gaulois de l'Armorique! Gmissements des mourants, imprcations des blesss, menaces de mort contre le moine accus de trahison... Quel doux concert l'oreille d'un Gaulois de l'Armorique! Le carnage allait croissant au milieu de cette panique, lorsque Vortigern, tenant son arc d'une main et s'attachant de l'autre l'une des branches qui dominaient le point le plus lev de l'abattis d'arbres, parut aux yeux des Franks; sa voix sonore fit entendre ces paroles:--Et maintenant, maudits, traversez, si vous le pouvez, cette fort; nos carquois sont vides; nous allons vous attendre aux abords de la valle de Lokfern!--Puis avisant le chef des Franks, qui, descendu de cheval, opposait aux pierres et aux traits des assaillants son grand bouclier blanc, o se voyaient peintes trois serres d'aigles dores, Vortigern, reconnaissant cet emblme un fils des Neroweg, poussa une exclamation de surprise et de haine, ajusta sur la corde de son arc sa dernire flche, et la lanant au chef des guerriers, s'cria:--Moi, descendant de Jol, je t'envoie ceci toi, descendant de Neroweg, tu par mon aeul Karadeuk-le-Bagaude.--La flche siffla, et effleurant la bordure infrieure du bouclier du Frank, lui traversa le genou au-dessous du cuissard. cette vive douleur, Neroweg, tombant agenouill, s'cria, dsignant le Gaulois plusieurs arbaltriers saxons:--Tirez! tirez sur ce bandit! Trois flches saxonnes volrent, deux d'entre elles s'enfoncrent en vibrant dans la branche d'arbre laquelle se tenait Vortigern; mais le troisime trait l'atteignit au bras gauche. Le descendant de Jol, arrachant aussitt de sa plaie le fer acr, le rejeta sanglant contre les Franks avec un geste de mprisant dfi, et disparut derrire les branchages. Par trois fois, le cri de l'oiseau nocturne se fit entendre dans la fort, et les Bretons se dispersrent par des sentiers connus d'eux seuls, chantant ce vieux bardit de guerre, qui se perdit peu peu dans l'loignement:--Ce matin, nous disions:--Combien sont-ils, ces Franks?--Combien sont-ils ces barbares?--Ce soir, nous disons:--Combien taient-ils ces Franks?--Combien donc taient-ils ces barbares? LES LANDES DE KENNOR. Elles ont environ quatre lieues de longueur et trois lieues de largeur, les landes de Kennor; elles forment un vaste plateau; il s'abaisse au nord vers la valle de _Lokfern_; il est born l'ouest par une large rivire qui, peu de distance, se jette dans la mer armoricaine; la fort de Cardik et les dernires pentes de la chane du _Men-Brz_ bordent ces landes; elles sont couvertes, dans toute leur tendue, de bruyres hautes de deux trois pieds, l'ardent soleil caniculaire les a presque dessches. Unie comme un lac, cette plaine immense, nue, dserte, offre un aspect dsol. Un vent violent, soufflant de l'est, fait onduler, comme des flots, les hautes bruyres couleur de feuilles mortes. Le ciel, par cette journe de vent et de hle, est d'un azur clatant; le soleil d'aot inonde de sa lumire torride ce dsert, dont le silence est seulement parfois troubl par l'aigre cri des cigales ou par les longs gmissements de la bise qui siffle dans ces landes. Bientt, longeant le bord de la rivire, une masse noire, confuse, parat, s'tend, s'augmente, et se dirige vers le centre de la plaine de Kennor. C'est un des trois corps de l'arme que Louis-le-Pieux conduit en personne contre les Gaulois bretons. Longtemps avant son apparition, d'autres troupes, formes en cohortes compactes, descendaient l'est les dernires pentes de la chane du _Men-Brz_, s'avanant aussi vers la plaine, lieu marqu pour la jonction des trois armes qui avaient envahi l'Armorique, incendiant, ravageant le pays sur leur passage et repoussant les populations vers la valle de Lokfern. Seules, les troupes de Neroweg, engages dans la fort de Cardik depuis le matin, manquaient encore ce rendez-vous. Enfin elles sortent en dsordre des bois et se reforment en phalanges. Aprs des fatigues et des travaux inous, se frayant un passage la hache la main, abandonnant la cavalerie, oblige de rebrousser chemin vers les marais de Peulven, les troupes de Neroweg sont parvenues traverser la fort, diminues presque de moiti, autant par les pertes subies dans le passage des dfils et des marais, que par la dfection de nombreuses cohortes qui, dans leur panique croissante, et malgr les ordres de leurs chefs, ont suivi le mouvement de retraite de la cavalerie. Ces trois corps d'arme se sont aperus; leur marche converge vers le centre de la plaine; dj la distance qui les spare s'est tellement amoindrie, que de l'un l'autre de ces corps, on voit miroiter au soleil les armures, les casques et le fer des lances. Les phalanges de Louis-le-Pieux, descendues les premires dans la plaine par les pentes du _Men-Brz_ firent halte, afin d'attendre des autres corps. Ces troupes dmoralises, dcimes comme celles de Neroweg, ensuite de leur longue marche travers des prils, des embches de toutes sortes, reprenaient cependant courage. Elles allaient, cette fois, combattre en plaine, aprs avoir travers cet immense plateau, que l'on pouvait mesurer des yeux dans toute son tendue; il ne devait cacher aucun pige; cette dernire bataille allait mettre fin la guerre; les Bretons acculs dans la valle de Lokfern seraient crass par des forces trois ou quatre fois suprieures aux leurs. Les premires cohortes des deux armes venant des bords de la rivire et de la fort, allaient se confondre avec les troupes de Louis-le-Pieux... Soudain vers l'est d'o soufflait un vent sec et violent, de petits nuages de fume, d'abord presque imperceptibles, s'lvent, de loin en loin, sur les confins de la lande qui se prolongeait jusqu' la dernire pente du _Men-Brz_; puis ces points fumeux s'tendant, se reliant entre eux sur un dveloppement de plus de deux lieues, forment peu peu une immense ceinture de fume noirtre, rougie d'ardents reflets... Le feu vient d'tre allum en cent endroits la fois par les Gaulois bretons dans les bruyres dessches des landes de Kennor! Pousse par la violence de la bise, cette houle de flammes, embrassant bientt l'horizon de l'est au midi, des versants du _Men-Brz_ la lisire de la fort, s'avance, rapide comme les grandes mares que le souffle du veut prcipite encore... pouvants la vue de ces flots embrass qui arrivent sur leur droite avec la vitesse de l'ouragan, les Franks hsitent un moment: leur gauche est une rivire profonde, derrire eux la fort de Cardik, devant eux la pente du plateau qui s'abaisse vers la valle de Lokfern; Louis-le-Pieux, se sauvant toute bride dans la direction de cette valle, donne ses troupes le signal de la fuite, esprant sortir du plateau avant que les flammes, envahissant la lande entire, aient coup tout passage l'arme. La cavalerie, impatiente d'chapper au pril, rompt ses rangs, suit l'exemple du roi frank, traverse les cohortes d'infanterie, les culbute, leur passe sur le corps. Elles se dbandent; le dsordre, le tumulte, la terreur sont leur comble: les flots de feu avancent, avancent toujours... La course la plus imptueuse ne saurait longtemps les devancer. L'immense nappe de feu atteint d'abord les soldats renverss, mutils par le choc de la cavalerie, enveloppe ensuite le gros de l'arme; en un instant, les phalanges effares sont dans la flamme jusqu'au ventre. Par la vaillance de nos pres! c'est l'enfer des damns en ce monde! douleurs atroces! inoues! gai spectacle pour l'oeil d'un Gaulois breton! des cavaliers franks, bards de fer, tombs de leurs chevaux, grillent dans leur armure rougie, comme tortues dans leurs cailles; des pitons font des sauts rjouissants pour chapper au flot embras; il les rejoint, les devance; leurs pieds, leurs jambes, brls jusqu'aux os ne peuvent plus les soutenir, ils s'affaissent, ils tombent dans la fournaise en poussant des hurlements affreux; des chevaux, malgr leur course haletante, sentant la flamme qui les poursuit dvorer leur flancs et leurs entrailles, deviennent furieux; frapps de vertige, ils se cabrent, se renversent sur leurs cavaliers; chevaux et cavaliers roulent au milieu du feu: les chevaux hennissent, les hommes gmissent ou hurlent; un immense concert d'imprcations, de cris de douleur et de rage, monte vers l'azur du ciel avec la flamme de ce magnifique hcatombe de guerriers franks! Oh! qu'elle tait belle voir, la lande de Kennor, rouge et fumante encore, une heure aprs son embrasement, qui avait mis en braise jusqu'aux racines des bruyres! Splendide brasier de trois lieues d'tendue! couvert de milliers de dbris humains, informes, calcins, chaude cure, au-dessus de laquelle tournoyaient dj les bandes de corbeaux de la fort de Cardik. Gloire vous, Bretons! plus d'un tiers de l'arme des Franks a trouv la mort dans les landes de Kennor. --Quelle guerre! quelle guerre!--disait aussi Louis-le-Pieux.--Oui, guerre impitoyable, guerre sainte, trois fois sainte, d'un peuple qui dfend sa libert, sa famille, son champ, son foyer! O terre antique des Gaules! vieille Armorique! mre sacre! tout devient arme pour tes rudes enfants! rochers, prcipices, marais, bois, landes enflammes! O Bretagne demi glace par le poison mortel du souffle catholique! Bretagne trahie, frappe au coeur, frappe mort par l'pe des rois franks, perdant ton gnreux sang par la poitrine de tes enfants, tu subiras peut-tre le joug des conqurants et des prtres de Rome; mais les os de tes ennemis crass, noys, brls dans cette lutte suprme, diront nos descendants la rsistance hroque de la Gaule armoricaine! LA VALLE DE LOKFERN. L'arme des Franks, dcime par l'incendie de la lande de Kennor, avait fui en dsordre dans la direction de la valle de _Lokfern_ que dominait l'immense plateau o s'taient runis les trois corps de troupes. chappe au dsastre, emporte par l'imptuosit de sa course, une partie de la cavalerie franque, suivant _Louis-le-Pieux_ dans sa course prcipite, arriva la premire aux confins du plateau. L, les cavaliers, pousss par la terreur, et ne songeant qu' se dpasser les uns les autres, virent au-dessous d'eux, au pied du versant qu'il leur fallait descendre pour l'attaquer, la nombreuse cavalerie bretonne, range en bataille et commande par Morvan et Vortigern, cavalerie rustique, mais intrpide, aguerrie et parfaitement monte. Les Franks, entrans sur la pente rapide du vallon par la fougue de leurs chevaux, et ne pouvant les matriser, afin de se reformer en ordre d'attaque, s'lancrent toute bride en masses confuses, dans l'espoir d'craser la cavalerie ennemie sous l'irrsistible lan de cette descente imptueuse; mais soudain se divisant en deux corps, commands l'un par Morvan, l'autre par Vortigern, les cavaliers armoricains prirent la fuite droite et gauche, au lieu d'attendre les Franks. Le vaste espace qui s'tendait du pied de la colline la rivire, se trouvant ainsi dgag par la volte subite et rapide des Gaulois, les premiers rangs des Franks purent grand'peine arrter leurs chevaux cent pas du bord de la Scor. Alors Morvan et Vortigern, profitant du dsordre des ennemis, successivement arrts par la largeur de la rivire, revinrent au combat, les prirent en flanc, droite, gauche, les chargrent avec furie, et en firent un effroyable carnage, culbutant dans les eaux les Franks qui chappaient leurs sabres ou leurs haches. Pendant ce combat acharn, les dbris de l'infanterie de Louis-le-Pieux, fuyant aussi la lande embrase de Kennor, arrivrent tour tour en dsordre; mais, ces troupes, se reformant en cohortes sur le sommet des versants de la valle, s'lancrent sur les cavaliers bretons d'abord vainqueurs, et, changeant la face du combat, cette rserve les crasa sous le nombre; de l'autre ct de la rivire, leur dernire barrire, tait range la rustique infanterie gauloise, laboureurs, bergers, bcherons, arms de piques, de faux, de haches, les plus exercs portant l'arc et la fronde. Derrire eux, dans une enceinte dfendue par des abattis de bois et des fosss, taient rassembls les femmes, les enfants des combattants; ces familles plores fuyant devant l'invasion, avaient emport leurs objets les plus prcieux, et attendaient dans une angoisse terrible l'issue de cette dernire bataille. * * * * * Pleure! pleure! Bretagne, et pourtant glorifie-toi! Tes fils crass par le nombre ont rsist jusqu' la fin! tous sont tombs blesss ou morts en dfendant leur libert! La rivire tait en un endroit guable pour l'infanterie; le moine qui avait guid Neroweg indiqua aux troupes de Louis-le-Pieux ce passage, et elles le traversrent aprs l'extermination de la cavalerie de Morvan. Les Armoricains, rangs sur l'autre rive de la Scor, dfendirent hroquement le terrain pied pied, homme homme, se repliant vers l'enceinte fortifie, dernier refuge de leurs familles. Les soldats catholiques de Louis-le-Pieux, le catholique, marchant sur des monceaux de cadavres, assaillirent l'enceinte fortifie dont tous les dfenseurs taient tus ou blesss. Les Franks, selon leur coutume, gorgrent les enfants, violrent les femmes et les filles dans le sang de leurs proches, les dpouillrent et les emmenrent esclaves dans l'intrieur de la Gaule. _Ermold le Noir_, un moine, compagnon de Louis-le-Pieux dans cette guerre impie (toujours les gens d'glise), en a crit le rcit en vers latins. Il raconte de la sorte la mort de Morvan: --Bientt le bruit se rpand que la tte du chef des Bretons a t apporte au roi des Franks.--Les Franks accourent en poussant des cris de joie pour contempler ce spectacle;--l'on se passe de main en main la tte sanglante de Morvan, horriblement dchire par le glaive qui l'a spare du tronc.--_L'abb_ Witchaire est appel pour reconnatre si c'est bien celle du chef des Bretons.--Le moine jette de l'eau sur cette tte;--l'ayant lave, il en carte la longue chevelure et dclare qu'il reconnat les traits de Morvan.--Ainsi la Bretagne, qui tait perdue pour les Franks, est de nouveau place sous leur dpendance[E]. * * * * * Vortigern, petit-fils d'Amael, a crit ce rcit de la guerre des Franks contre la Bretagne: laiss pour mort sur les rives de la Scor, lorsqu'il a repris ses sens, un jour et une nuit s'taient passs depuis la dfaite des Bretons. Quelques druides chrtiens, guids par Caswallan, qui, bless, avait cependant chapp au massacre, vinrent sur le champ de bataille recueillir les blesss survivants. Vortigern fut de ce nombre; il apprit que sa soeur Noblde, femme de Morvan, et quelques autres femmes et jeunes filles rfugies dans l'enceinte fortifie, s'taient donn la mort pour se soustraire aux outrages des Franks et l'esclavage. Vortigern, aprs que l'abb Witchaire avait eu quitt la maison de Morvan, afin d'aller annoncer Louis-le-Pieux le refus des Gaulois armoricains au sujet du tribut qu'il exigeait d'eux, Vortigern tait retourn avec sa femme et ses enfants, prs de Karnak, pour y moissonner ses champs. La moisson faite, il laissa sa famille dans la maison de ses pres, et alla rejoindre Morvan afin de combattre l'arme de Louis-le-Pieux. Vortigern, peine guri de ses blessures, revint Karnak, o il retrouva sa femme et ses enfants; les Franks n'avaient pas os pousser leur invasion au del des valles de Lokfern, laissant l'Armorique ravage, dpeuple de ses plus courageux dfenseurs, mais non soumise et n'attendant que le moment de se rvolter de nouveau. Vortigern a joint cette lgende aux autres rcits de sa famille, ainsi que _les deux pices de monnaie karolingiennes_, don de Thtralde, une des filles de Karl-le-Grand. Ce jour-ci, 20 novembre de l'anne 818, les pieuses reliques de la famille de Jol se composent de la _faucille d'or_ d'Hna, de la _clochette d'airain_ de Guilhern, du _collier de fer_ de Sylvest, de _la croix_ de Genevive, de l'_alouette de casque_ de Scanvoch, de la _garde de poignard_ de Ronan le Vagre, de _la crosse abbatiale_ de Bonak l'orfvre, et des _pices de monnaie karolingiennes_ de Vortigern. FIN DES PICES DE MONNAIE KAROLINGIENNES. Moi, fils an de Vortigern, j'cris ici la date de la mort de mon pre. Je l'ai perdu hier, le cinquime jour du mois de fvrier 889.--La Bretagne a vu de tristes temps et notre famille de plus tristes jours encore, par la division de mes deux frres: l'un a quitt notre pays pour s'en aller dans les pays du nord avec les _pirates North-mans_; le coeur me saigne ces souvenirs, je n'ai ni le courage ni la volont d'crire ici ces lamentables rcits; peut-tre mon fils an, Gomer, aura-t-il un jour ce courage et cette volont qui me manquent. FIN DU CINQUIME VOLUME. Les Notes et la Table de ce volume sont renvoyes la fin du sixime volume. Paris.--Imprimerie de madame veuve Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 46, au Marais. [Illustration: Le Supplice de Brunehaut.] [Illustration: Septimine la Coliberte.] [Illustration: Le Supplice de Broute-saule.] [Illustration: Le Vieil orfvre.] [Illustration: Vortigern le jouvenceau.] [Illustration: Vortigern le jouvenceau et Tthralde fille de Charlemagne.] End of Project Gutenberg's Les mystres du peuple, Tome V, by Eugne Sue License: Share Alike