Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Eugne Sue LE JUIF ERRANT Tome I (1844 -- 1845) Table des matires Eugne Sue vu par Alexandre Dumas L'enfant. Le jeune homme. L'homme. Prologue Les deux mondes Premire partie L'auberge du Faucon blanc I. Morok. II. Le voyageur. III. L'arrive. IV. Morok et Dagobert. V. Rose et Blanche. VI. Les confidences. VII. Le voyageur. VIII. Fragments du journal du gnral Simon. IX. Les cages. X. La surprise. XI. Jovial et la Mort. XII. Le bourgmestre. XIII. Le jugement. XIV. La dcision. Deuxime partie La rue du Milieu-des-Ursins I. Les messagers. II. Les ordres. pilogue. Troisime partie Les trangleurs I. L'ajoupa. II. Le tatouage. III. Le contrebandier. IV. M. Josu Van Dal. V. Les ruines de Tchandi. VI. L'embuscade. Quatrime partie Le chteau de Cardoville I. M. Rodin. II. La tempte. III. Les naufrags. IV. Le dpart pour Paris. Cinquime partie La rue Brise-Miche I. La femme de Dagobert. II. La soeur de la Reine Bacchanal. III. Agricol Baudoin. IV. Le retour. V. Agricol et la Mayeux. VI. Le rveil. Sixime partie L'htel Saint-Dizier I. Le pavillon. II. La toilette d'Adrienne. III. L'entretien. IV. Une jsuitesse. V. Le complot. VI. Les ennemis d'Adrienne. VII. L'escarmouche. VIII. La rvolte. IX. La trahison. X. Le pige. Septime partie Un Jsuite de robe courte I. Un faux ami. II. Le cabinet du ministre. III. La visite. Huitime partie Le confesseur I. Pressentiments. II. La lettre. III. Le confessionnal. IV. Monsieur et Rabat-joie. V. Les apparences. VI. Le couvent. VII. L'influence d'un confesseur. VIII. L'interrogatoire. Neuvime partie La reine Bacchanal I. La mascarade. II. Les contrastes. III. Le rveille-matin. IV. Les adieux. Dixime partie Le couvent I. Florine. II. La mre Sainte-Perptue. III. La tentation. IV. La Mayeux et mademoiselle de Cardoville. V. Les rencontres. VI. Le rendez-vous. VII. Dcouvertes. VIII. Le code pnal. IX. Escalade et effraction. X. La veille d'un grand jour. XI. L'trangleur. XII. Les deux frres de la bonne oeuvre. Onzime partie Le 13 fvrier I. La maison de la rue Saint-Franois. II. Doit et avoir. III. L'hritier. IV. Rupture. V. Le retour. VI. Le salon rouge. VII. Le testament. VIII. Le dernier coup de midi. IX. La donation entre vifs. X. Un bon gnie. XI. Les premiers sont les derniers, les derniers sont les premiers. Eugne Sue vu par Alexandre Dumas La mort est en fte! Elle frappe coups redoubls dans nos rangs: aprs Alfred de Musset, c'tait l'auteur de _Frtillon _et du _Dieu des bonnes gens; _aprs Branger, c'est l'auteur de _Mathilde _et des _Mystres de Paris!_ Quel malheur invisible et inconnu pse donc sur la France, qu'elle laisse tomber de pareilles larmes dans le gouffre de l'ternit? Ce que nous avons perdu depuis dix ans suffirait enrichir la littrature d'un peuple: Frdric Souli, Chateaubriand, Balzac, Grard de Nerval, Augustin Thierry, Mme de Girardin, Alfred de Musset, Branger, Eugne Sue! Le dernier fut le plus plaindre de tous; lui mourut deux fois: l'exil est une premire mort. nous de raconter cette vie de luttes, de jeunesse folle et de sombre ge mur; nous de montrer l'homme comme il fut aux diffrentes priodes de sa vie. Allons, plume et coeur, l'oeuvre! Nous diviserons la vie d'Eugne Sue en trois phases, et nous laisserons chacune d'elles le caractre qu'elle a eu. L'enfant insoucieux et gai. Le jeune homme inquiet et douteur. L'homme dsenchant et triste. L'enfant. vingt kilomtres de Grasse, existe un petit port de mer qu'on appelle La Calle; c'est le berceau de la famille Sue, clbre la fois dans la science et dans les lettres. La Calle est encore peuple des membres de cette famille, qui composent eux seuls, peut-tre, la moiti de la population. C'est de l que, vers la fin du rgne de Louis XV, partit un jeune tudiant aventureux qui vint s'tablir mdecin Paris. Ayant russi, il appela ses neveux dans la capitale, o deux d'entre eux se distingurent particulirement. C'taient Pierre Sue, qui devint professeur de mdecine lgale et bibliothcaire de l'cole: celui-l a laiss des oeuvres de haute science; Jean Sue, qui fut chirurgien en chef de la Charit, professeur l'cole de mdecine, professeur d'anatomie l'cole des beaux-arts, chirurgien du roi Louis XVI. Ce dernier eut pour successeur et continuateur Jean-Joseph Sue, qui, outre la place des Beaux-Arts, dont il hrita de son pre, devint mdecin en chef de la garde impriale, et, plus tard, mdecin en chef de la maison militaire du roi. Ce fut le pre d'Eugne Sue. Et, ici, constatons un fait: c'est que Jean Sue, pre d'Eugne Sue, fut celui qui soutint contre Cabanis la fameuse discussion sur la guillotine, lorsque son inventeur, M. Guillotin, affirma l'Assemble nationale que les guillotins en seraient quittes pour une lgre fracheur sur le cou. Jean-Joseph Sue, au contraire, soutint la persistance de la douleur au-del de la sparation de la tte, et il dfendit son opinion par des arguments qui prouvaient sa science profonde de l'anatomie, et par des exemples pris, les uns chez des mdecins allemands, les autres sur la nature. On a dit dernirement, propos de la mort d'Eugne Sue, qu'il tait n en 1801. Il me dit un jour, moi, qu'il tait n le 1er janvier 1803, et nous calculmes qu'il avait cinq mois de moins que moi, quelques jours de plus que Victor Hugo. Il eut pour parrain le prince Eugne, pour marraine, l'impratrice Josphine; de l son prnom d'Eugne. Il fut nourri par une chvre et conserva longtemps les allures brusques et sautillantes de sa nourrice. Il fit, ou plutt ne fit pas ses tudes au collge Bourbon; car, ainsi que tous les hommes qui doivent conqurir dans les lettres un nom original et une position minente, Eugne Sue fut un excrable colier. Son pre, mdecin de dames surtout, faisait un cours d'histoire naturelle l'usage des gens du monde; il s'tait remari trois fois, et tait riche de deux millions, peu prs. Il demeurait rue du Rempart, rue qui a disparu depuis, et qui tait situe alors derrire la Madeleine. Tout ce quartier tait occup par des chantiers; le terrain n'y valait pas le dixime de ce qu'il vaut aujourd'hui. M. Sue y possdait une belle maison, avec un magnifique jardin. Dans la mme maison que M. Sue, demeurait sa soeur, mre de Ferdinand Langl, qui, en collaboration avec Villeneuve, a fait, de 1822 1830, une cinquantaine de vaudevilles. En 1817 et 1818, les deux cousins allaient ensemble au collge Bourbon, c'est--dire que Ferdinand y allait, et que le futur auteur de _Mathilde _tait cens y aller. Eugne avait un rptiteur domicile. J'ai encore connu ce brave homme: c'tait un digne Auvergnat de cinq pieds de haut, qui, tant entr pour faire rpter Eugne Sue, et tenant gagner honntement son argent, n'hsitait pas soutenir des luttes corps corps avec son lve, qui avait la tte de plus que lui. Ordinairement, lorsqu'une de ces luttes menaait, Eugne Sue prenait la fuite, mais, comme Horace, pour tre poursuivi et vaincre son vainqueur. Le pre Delteil -- c'est ainsi que se nommait le digne rptiteur -- se laissait constamment prendre cette manoeuvre stratgique, si simple qu'elle ft. Eugne fuyait au jardin, le rptiteur l'y suivait; mais, arriv l, l'colier rebelle se trouvait la fois au milieu d'un arsenal d'armes offensives et dfensives. Les armes dfensives, c'taient les plates-bandes du jardin botanique, le labyrinthe, dans lequel il se rfugiait, et o le pre Delteil n'osait le poursuivre, de peur de fouler aux pieds les plantes rares, que l'colier fugitif crasait impitoyablement et pleine semelle; les armes offensives, c'taient les chalas portant sur des tiquettes les noms scientifiques des plantes, chalas qu'Eugne Sue, comme le fils de Thse, convertissait en javelots pour pousser au monstre, et qu'il lui lanait avec une adresse qui et fait honneur Castor et Pollux, les deux plus habiles lanceurs de javelots de l'Antiquit, avant que Racine et invent Hippolyte. Oh! ne nous reprochez pas la gaiet qui s'tendra sur cette premire phase de la vie de notre ami, qui fut notre confrre sans tre notre rival. C'est le rayon de soleil auquel a droit toute jeunesse qui n'est point maudite du Seigneur. La fin de la vie sera assez triste, allez! assez sombre, assez orageuse! Suivons donc l'enfant dans son jardin, nous retrouverons l'homme dans son dsert. Quand il fut dmontr au pre d'Eugne Sue que la vocation de son fils tait de lancer le javelot et non d'expliquer Horace et Virgile, il le tira du collge et le fit entrer, comme chirurgien sous-aide, l'hpital de la Maison du roi, dont il tait chirurgien en chef, et qui tait situ rue Blanche. Eugne Sue y retrouva son cousin Ferdinand Langl et le futur docteur Louis Vron, qui devait aussi abandonner la mdecine, non pour faire, mais pour faire faire de la littrature. Nous avons dit qu'Eugne Sue avait beaucoup du caractre de sa nourrice la chvre. C'tait, en effet, et nous l'avons encore connu ainsi, un franc gamin de bonne maison, toujours prt faire quelque mchant tour, mme son pre, et, disons plus, surtout son pre, qui venait de se remarier et le traitait fort rudement. Mais aussi, comme on se vengeait de cette rudesse! Le docteur Sue occupait ses lves lui prparer son cours d'histoire naturelle; la prparation se faisait dans un magnifique cabinet d'anatomie qu'il a laiss par testament aux Beaux-Arts. Ce cabinet, entre autres curiosits, contenait le cerveau de Mirabeau, conserv dans un bocal. Les prparateurs en titre taient Eugne Sue, Ferdinand Langl et un de leurs amis nomm Delattre, qui fut, depuis, et est probablement encore docteur mdecin; les prparateurs amateurs taient un nomm Achille Petit et un vieil et spirituel ami nous, James Rousseau. Les sances de prparation taient assez tristes, d'autant plus tristes que l'on avait devant soi, porte de la main, deux armoires pleines de vins prs desquels le nectar des dieux n'tait que de la blanquette de Limoux. Ces vins taient des cadeaux qu'aprs l'invasion de 1815, les souverains allis avaient faits au docteur Sue. Il y avait des vins de tokai donns par l'empereur d'Autriche; des vins du Rhin donns par le roi de Prusse, du johannisberg donn par M. de Metternich, et, enfin, une centaine de bouteilles de vin d'Alicante, donnes par Mme de Morville, et qui portaient la date respectable, mieux que respectable, vnrable de 1750. On avait essay de tous les moyens pour ouvrir les armoires: les armoires avaient vertueusement rsist la persuasion comme la force. On dsesprait de faire jamais connaissance avec l'alicante de Mme de Morville, avec le johannisberg de M. de Metternich, avec le liebfraumilch du roi de Prusse, et avec le tokai de l'empereur d'Autriche, autrement que par les chantillons que, dans ses grands dners, le docteur Sue versait ses convives dans des ds coudre, lorsqu'un jour, en fouillant dans un squelette, Eugne Sue trouva par hasard un trousseau de clefs. C'taient les clefs des armoires! Ds le premier jour, on mit la main sur une bouteille de vin de tokai au cachet imprial, et on la vida jusqu' la dernire goutte; puis on fit disparatre la bouteille. Le lendemain, ce fut le tour du johannisberg; le surlendemain, celui du liebfraumilch; le jour suivant, de l'alicante. On en fit autant de ces trois bouteilles que de la premire. Mais James Rousseau, qui tait l'an et qui, par consquent, avait une science du monde suprieure celle de ses jeunes amis, qui hasardaient leurs pas sur le terrain glissant de la socit, James Rousseau fit judicieusement observer qu'au train dont on y allait, on creuserait bien vite un gouffre, que l'oeil du docteur Sue plongerait dans ce gouffre et qu'il y trouverait la vrit. Il fit alors cette proposition astucieuse de boire chaque bouteille au tiers seulement, de la remplir d'une composition chimique qui, autant que possible, se rapprocherait du vin dgust ce jour-l, de la reboucher artistement et de la remettre sa place. Ferdinand Langl appuya la proposition et, en sa qualit de vaudevilliste, y ajouta un amendement; c'tait de procder l'ouverture de l'armoire la manire antique, c'est--dire avec accompagnement de choeurs. Les deux propositions passrent l'unanimit. Le mme jour, l'armoire fut ouverte sur ce choeur, imit de _La Leon de botanique._ Le coryphe chantait: _Que l'amour et la botanique_ _N'occupent pas tous nos instants;_ _Il faut aussi que l'on s'applique_ _ boire le vin des parents._ Puis le choeur reprenait: _Buvons le vin des grands-parents!_ Et l'on joignait l'exemple au prcepte. Une fois lancs sur la voie de la posie, les prparateurs composrent un second choeur pour le travail. Ce travail consistait particulirement empailler de magnifiques oiseaux que l'on recevait des quatre parties du monde. Voici le choeur des travailleurs: _Gotons le sort que le ciel nous destine;_ _Reposons-nous sur le sein des oiseaux;_ _Mlons le camphre la trbenthine,_ _Et par le vin gayons nos travaux._ Sur quoi, on buvait une gorge de la bouteille, qui se trouvait non pas au tiers, mais moiti vide. Il s'agissait de suivre l'ordonnance de James Rousseau et de la remplir. C'tait l'affaire du comit de chimie, compos de Ferdinand Langl, d'Eugne Sue et de Delattre; plus tard, Romieu y fut adjoint. Le comit de chimie faisait un affreux mlange de rglisse et de caramel, remplaait le vin bu par ce mlange improvis, rebouchait la bouteille aussi proprement que possible et la remettait sa place. Quand c'tait du vin blanc, on clarifiait la prparation avec des blancs d'oeufs battus. Mais parfois la punition retombait sur les coupables. De temps en temps, M. Sue donnait de grands et magnifiques dners; au dessert, on buvait tantt l'alicante de Mme de Morville, tantt le tokai de Sa Majest l'empereur d'Autriche, tantt le johannisberg de M. de Metternich, tantt le liebfraumilch du roi de Prusse. Tout allait merveille si l'on tombait sur une bouteille vierge; mais plus on allait en avant, plus les virginits fondaient aux mains des travailleurs. Il arriva que l'on tomba quelquefois, puis souvent, puis enfin presque toujours sur des bouteilles revues et corriges par le comit de chimie. Alors il fallait avaler le breuvage. Le docteur Sue gotait de son vin, faisait une lgre grimace et disait: -- Il est bon, mais il demande tre bu. Et c'tait une si grande vrit, et le vin demandait si bien tre bu, que, le lendemain, on recommenait le boire. Tout cela devait finir par une catastrophe, et, en effet, tout cela finit ainsi. Un jour que l'on savait le docteur Sue sa maison de campagne de Bouqueval, d'o l'on comptait bien qu'il ne reviendrait pas de la journe, on s'tait, force de sductions sur la cuisinire et les domestiques, fait servir dans le jardin un excellent dner sur l'herbe. Tous les empailleurs, comit de chimie compris, taient l, couchs sur le gazon, couronns de roses, comme les convives de la vie inimitable de Cloptre, buvant plein verre le tokai et le johannisberg, ou plutt l'ayant bu, quand, tout coup, la porte de la maison donnant sur le jardin s'ouvrit et le commandeur apparut. Le commandeur, c'tait le docteur Sue. Chacun, cette vue, s'enfuit et se cache. Rousseau seul, plus gris que les autres, ou plus brave dans le vin, remplit deux verres, et, s'avanant vers le docteur: -- Ah! mon bon monsieur Sue, dit-il en lui prsentant le moins plein des deux verres, voil de fameux tokai! la sant de l'empereur d'Autriche! On devine la colre dans laquelle entra le docteur, en retrouvant sur le gazon le cadavre d'une bouteille de tokai, les cadavres de deux bouteilles de johannisberg et de trois bouteilles d'alicante. On avait bu l'alicante l'ordinaire. Les mots de vol, d'effraction, de procureur du roi, de police correctionnelle, grondrent dans l'air comme gronde la foudre dans un nuage de tempte. La terreur des coupables fut profonde. Delattre connaissait un puits dessch aux environs de Clermont; il proposait de s'y rfugier. Huit jours aprs, Eugne Sue partait comme sous-aide pour faire la campagne d'Espagne de 1823. Il avait vingt ans accomplis. La ligne imperceptible qui spare l'adolescent du jeune homme tait franchie. C'est au jeune homme que nous allons avoir affaire. Le jeune homme. Eugne Sue fit la campagne, resta un an Cadix, et ne revint Paris que vers le milieu de 1824. Le feu du Trocadro lui avait fait pousser les cheveux et les moustaches; il tait parti imberbe, il revenait barbu et chevelu. Cette croissance capillaire, qui faisait d'Eugne Sue un trs beau garon, flatta probablement l'amour-propre du docteur Sue, mais ne relcha en rien les cordons de sa bourse. Ce fut alors que, par de Leuven et Desforges, je fis connaissance avec Eugne Sue. cette poque, o ma vocation tait dj dcide, il n'avait, lui, aucune ide littraire. Desforges, qui avait une petite fortune lui, Ferdinand Langl, que sa mre adorait, taient les deux Crassus de la socit. Quelquefois, comme faisait Crassus Csar, ils prtaient non pas vingt millions de sesterces, mais vingt, mais trente, mais quarante, et mme jusqu' cent francs aux plus ncessiteux. Outre sa bourse, Ferdinand Langl mettait la disposition de ceux des membres de la socit qui n'taient jamais srs ni d'un lit, ni d'un souper, sa chambre dans la maison de M. Sue, et l'en-cas que sa mre, pleine d'attentions pour lui, faisait prparer tous les soirs. Combien de fois cet en-cas fut-il la ressource suprme de quelque membre de la socit qui avait mal dn, ou mme qui n'avait pas dn du tout! Ferdinand Langl, notre an, grand garon de vingt-cinq vingt- six ans, auteur d'une douzaine de vaudevilles, amant d'une actrice du Gymnase nomme Fleuriet, charmante fille que je revois comme un mirage de ma jeunesse, et qui mourut vers cette poque, empoisonne, dit-on, par un empoisonneur clbre; Ferdinand Langl rentrait rarement chez lui. Mais, comme le domestique, compltement dans nos intrts, affirmait Mme Langl que Ferdinand vivait avec la rgularit d'une religieuse, la bonne mre avait le soin de faire mettre tous les soirs l'en-cas sur la table de nuit. Le domestique mettait donc l'en-cas sur la table de nuit, et la clef de la petite porte de la rue un endroit convenu. Un attard se trouvait-il sans asile, il se dirigeait vers la rue du Rempart, allongeait la main dans un trou de la muraille, y trouvait la clef, ouvrait la porte, remettait religieusement la clef sa place, tirait la porte derrire lui, allumait la bougie, s'il tait le premier, mangeait, buvait et se couchait dans le lit. Si un second suivait le premier, il trouvait la clef au mme endroit, pntrait de la mme faon, mangeait le reste du poulet, buvait le reste du vin, levait la couverture son tour et se fourrait dessous. Si un troisime suivait le second, mme jeu pour la clef, mme jeu pour la porte; seulement, celui-ci ne trouvait plus ni poulet, ni vin, ni place dans le lit: il mangeait le reste du pain, buvait un verre d'eau et s'tendait sur le canap. Si le nombre grossissait outre mesure, les derniers venus tiraient un matelas du lit et couchaient par terre. Une nuit, Rousseau arriva le dernier; la lumire tait teinte: il compta ttons quatorze jambes! Cela dura quatre ou cinq ans, sans que le docteur Sue se doutt le moins du monde que sa maison tait un caravansrail dans lequel l'hospitalit tait pratique gratis et sur une grande chelle. Au milieu de cette vie de bohme, Eugne fut pris tout coup de la fantaisie d'avoir un groom, un cheval et un cabriolet, Or, comme son pre lui tenait de plus en plus la drage haute, il lui fallut, pour pouvoir satisfaire ce caprice, recourir aux expdients. Il fut mis en rapport avec deux honntes capitalistes qui vendaient des souricires et des contrebasses aux jeunes gens qui se sentaient la vocation du commerce... On les nommait MM. Ermingot et Godefroy. J'ignore si ces messieurs vivent encore et font le mme mtier; mais, ma foi, tout hasard, nous citons les noms, esprant qu'on ne prendra pas les lignes que nous crivons pour une rclame. MM. Ermingot et Godefroy allrent aux informations; ils surent qu'Eugne Sue devait hriter d'une centaine de mille francs de son grand-pre maternel et de quatre cinq cent mille francs de son pre. Ils comprirent qu'ils pouvaient se risquer. Ils parlrent de vins qu'ils avaient vendre dans d'excellentes conditions et sur lesquels il y avait gagner cent pour cent! Eugne Sue rpondit qu'il lui serait agrable d'en acheter pour une certaine somme. Il reut, en consquence, une invitation djeuner Bercy pour lui et un de ses amis. Il jeta les yeux sur Desforges; Desforges passait pour l'homme rang de la socit, et le docteur Sue avait la plus grande confiance en lui. On tait attendu aux Gros-Marronniers. Le djeuner fut splendide; on fit goter aux deux jeunes gens les vins dont ils venaient faire l'acquisition, et Eugne Sue, sur lequel s'oprait particulirement la sduction, en fut si content, qu'il en acheta, sance tenante, pour quinze mille francs, que, sance tenante toujours, il rgla en lettres de change. Le vin fut dpos dans une maison tierce, avec facult pour Eugne Sue de le faire goter, de le vendre et de faire dessus tels bnfices qu'il lui conviendrait. Huit jours aprs, Eugne Sue revendait un compre de la maison Ermingot et Godefroy son lot de vins pour la somme de quinze cents francs pays comptant. On perdait treize mille cinq cents francs sur la spculation, mais on avait quinze cents francs d'argent frais. C'tait de quoi raliser l'ambition qui, depuis un an, empchait les deux amis de dormir: un groom, un cheval et un cabriolet. Comment, demandera le lecteur, peut-on avoir, avec quinze cents francs, un groom, un cheval et un cabriolet? C'est inou, le crdit que donnent quinze cents francs d'argent comptant, surtout quand on est fils de famille et que l'on peut s'adresser aux fournisseurs de son pre. On acheta le cabriolet chez Sailer, carrossier du docteur, et l'on donna cinq cents francs compte; on acheta le cheval chez Kunsmann, o l'on prenait des leons d'quitation, et l'on donna cinq cents francs compte. On restait la tte de cinq cents francs: on engagea un groom que l'on habilla de la tte aux pieds; ce n'tait pas ruineux, on avait crdit chez le tailleur, le bottier et le chapelier. On tait arriv ce magnifique rsultat, au commencement de l'hiver de 1823 1824. Le cabriolet dura tout l'hiver. Au printemps, on rsolut de monter un peu cheval pour saluer les premires feuilles. Un matin; on partit; Eugne Sue et Desforges, cheval, taient suivis de leur groom, cheval comme eux. moiti chemin des Champs-lyses, comme on tait en train de distribuer des saluts aux hommes et des sourires aux femmes, un cacolet vert s'arrte, une tte sort par la portire et examine avec stupfaction les deux lgants. La tte tait celle du docteur Sue, le cacolet vert tait ce que l'on appelait dans la famille la voiture aux trois lanternes. C'tait une voiture basse invente par le docteur Sue, et de laquelle on descendait sans marchepied: l'aeule de tous nos petits coups d'aujourd'hui. Cette tte frappa les deux jeunes gens comme et fait celle de Mduse; seulement, au lieu de les ptrifier, elle leur donna des ailes; ils partirent au galop. Par malheur, il fallait rentrer; on ne rentra que le surlendemain, c'est vrai, mais on rentra. La justice veillait la porte sous les traits du docteur Sue; il fallut tout avouer, et ce fut mme un bonheur que l'on avout tout. La maison Ermingot et Godefroy commenait de montrer les dents sous la forme de papier timbr. L'homme d'affaires du docteur Sue fut charg d'entrer en arrangement avec MM. Ermingot et Godefroy; ces messieurs, au reste, venaient d'avoir un petit dsagrment en police correctionnelle, ce qui les rendit tout fait coulants. Moyennant deux mille francs, ils rendirent les lettres de change et donnrent quittance gnrale. Sur quoi, Eugne Sue s'engagea rejoindre son poste l'hpital militaire de Toulon. Desforges perdit toute la confiance du docteur. Il fut reconnu par l'enqute qu'il avait tremp jusqu'au cou dans l'affaire Ermingot et Godefroy, et il fut mis l'index; ce qui le dtermina -- facilit toujours par sa fortune personnelle -- suivre Eugne Sue Toulon. Damon n'et pas donn une plus grande preuve de dvouement Pythias. On passa la dernire nuit ensemble: de Leuven, Adam, Desforges, Romieu, Croissy, Millaud, un cousin d'Eugne Sue, charmant garon qui est all mourir depuis en Amrique, Mira, le fils du clbre Brunet, dont un duel fatal illustra depuis l'adresse. Au moment du dpart, l'enthousiasme fut tel, que Romieu et Mira rsolurent d'escorter la diligence. Eugne Sue et Desforges taient dans le coup; Romieu et Mira galopaient aux deux portires. Romieu galopa jusqu' Fontainebleau; l, il lui fallut absolument descendre de cheval. Mira, s'enttant, fit trois lieues de plus puis force lui fut de s'arrter son tour. La diligence continua majestueusement son chemin, laissant les blesss en route. On arriva le cinquime jour Toulon. Le premier soin des exils fut d'crire, pour avoir des nouvelles de leurs amis. Romieu avait t ramen dans la capitale sur une civire. Mira avait prfr attendre sa convalescence l o il tait, et, quinze jours aprs, rentrait Paris en voiture. On s'installa Toulon et l'on commena de faire les beaux avec les restes de la splendeur parisienne. Ces restes de splendeur, un peu fans, taient du luxe Toulon. Les Toulonnais ne tardrent pas regarder les nouveaux venus d'un mauvais oeil; ils appelaient Eugne Sue, le _Beau Sue. _Les Toulonnais faisaient un calembour auquel l'orthographe manquait, mais qui se rachetait par la consonance. Le calembour eut d'autant plus de succs l-bas, qu'Eugne Sue, trs beau garon, du reste, nous l'avons dit dj, avait la tte un peu dans les paules. Mais le haro redoubla, quand on vit tous les soirs venir les muscadins au thtre, et que l'on s'aperut qu'ils y venaient particulirement pour lorgner la premire amoureuse, Mlle Florival. C'tait presque s'attaquer aux autorits: le sous-prfet protgeait la premire amoureuse. Les deux Parisiens s'enttrent et demandrent leurs entres dans les coulisses. Desforges faisait valoir sa qualit d'auteur dramatique; il avait eu deux ou trois vaudevilles jous Paris. Eugne Sue tait vierge de toute espce de littrature et ne donnait aucun signe de vocation pour la carrire d'homme de lettres; il tait plutt peintre. Gamin, il avait couru les ateliers, dessinait, croquait, brossait. Il y a sept ou huit ans peine, que je voyais encore, dans une des anciennes rues qui longeaient la Madeleine, un cheval qu'il avait dessin sur la muraille avec du vernis noir et un pinceau cirer les bottes. Le cheval s'est croul avec la rue. La porte des coulisses restait donc impitoyablement ferme; ce qui donnait aux Toulonnais le droit incontestable de goguenarder les Parisiens. Par bonheur, Louis XVIII tait mort le 15 septembre 1824, et Charles X avait eu l'ide de se faire sacrer; la crmonie devait avoir lieu dans la cathdrale de Reims, le 26 mai 1825. Maintenant, comment la mort du roi Louis XVIII Paris, comment le sacre du roi Charles X Reims pouvaient-ils faire ouvrir les portes du thtre de Toulon Desforges et Eugne Sue? Voici. Desforges proposa Eugne Sue de faire, sur le sacre, ce que l'on appelait, cette poque, un _-propos. _Eugne Sue accepta, bien entendu. L'_-propos _fut reprsent au milieu de l'enthousiasme universel. J'ai encore cette bluette, crite tout entire de la main d'Eugne Sue. Le mme soir, les deux auteurs avaient, d'une faon inattaquable, leurs entres dans les coulisses, et par suite chez Mlle Florival. Ils en profitrent conjointement et sans jalousie aucune. Sous ce rapport, Eugne Sue avait des ides de communisme innes. Vers le mois de juin 1825, Damon et Pythias se sparrent. Eugne Sue resta seul en possession de ses entres au thtre et chez Mlle Florival. Desforges partit pour Bordeaux, o il fonda _Le Kalidoscope._ Pendant ce temps, Ferdinand Langl fondait _La Nouveaut_ Paris. Vers la fin de 1825, Eugne Sue revint de Toulon. Il trouva un centre littraire auquel s'taient rallis les anciens htes de la rue du Rempart. C'tait _La Nouveaut_. Les principaux rdacteurs du journal taient de Brucker, Michel Masson, Romieu, Rousseau, Garnier-Pags an, de Leuven, Dupeuty, de Villeneuve, Cav, Vulpian et Desforges. Desforges avait abandonn son fruit en province pour venir se rallier la cration de Ferdinand Langl. Le petit journal tait en pleine prosprit. Depuis la reprsentation de son _-propos _ Toulon, Eugne Sue tait auteur dramatique, par consquent, homme de lettres. Son cousin tant rdacteur en chef, il se trouva tout naturellement rdacteur particulier. On lui demanda des articles; il en fit quatre; cette srie tait intitule _L'Homme-mouche._ Ce sont les premires lignes sorties de la plume de l'auteur de _Mathilde _et des _Mystres de Paris _qui aient t imprimes. Mais on comprend que _La Nouveaut _ne payait point ses rdacteurs au poids de l'or; d'un autre ct, le docteur Sue restait inflexible: il avait sur le coeur non seulement le vin bu, mais encore le vin gt. On avait bien une ressource extrme dont je n'ai pas encore parl et que je rservais, comme son propritaire, pour les grandes occasions: c'tait une montre Louis XVI, fond d'mail, entoure de brillants, donne par la marraine, l'impratrice Josphine. Dans les cas extrmes, on la portait au mont-de-pit et l'on en avait cent cinquante francs. Elle dfraya le mardi gras de 1826; mais, le mardi gras pass, aprs avoir tran le plus longtemps possible, il fallut prendre un grand parti et s'en aller la campagne. Bouqueval, la campagne du docteur Sue, offrait aux jeunes gens son hospitalit champtre et frugale; on alla Bouqueval. Pques arriva, et, avec Pques, un certain nombre de convives. Chacun avait promis d'apporter son plat, qui un homard, qui un poulet rti, qui un pt. Or, il arriva que, chacun comptant sur son voisin, l'argent manquant tous, personne n'apporta rien. Il fallait cependant faire la pque; c'et t un pch que de ne pas fter un pareil jour. On alla droit aux tables et l'on gorgea un mouton. Par malheur, le mouton tait un magnifique mrinos que le docteur gardait comme chantillon. Il fut dpouill, rti, mang jusqu' la dernire ctelette. Lorsque le docteur apprit ce nouveau mfait, il se mit dans une abominable colre; mais aux colres paternelles, Eugne Sue opposait une admirable srnit. C'tait un charmant caractre que celui de notre pauvre ami, toujours gai, joyeux, riant. Il devint triste, mais resta bon. Ordre fut donn Eugne Sue de quitter Paris. Il passa dans la marine, et fit deux voyages aux Antilles. De l la source d'_Atar-Gull, _de l l'explication de ces magnifiques paysages qui semblent entrevus dans un pays de fes, travers les dchirures d'un rideau de thtre. Puis il revint en France. Une bataille dcisive se prparait contre les Turcs. Eugne Sue s'embarqua, comme aide-major, bord du _Breslau, _capitaine La Bretonnire, assista la bataille de Navarin, et rapporta comme dpouilles opimes un magnifique costume turc qui fut mang au retour, velours et broderie. Tout en mangeant le costume turc, Eugne Sue, qui prenait peu peu got la littrature, avait fait jouer, avec Desforges, _Monsieur le marquis._ Enfin, vers le mme temps, il faisait paratre, dans _La Mode, _la nouvelle de _Plick et Plock, _son point de dpart comme roman. Sur ces entrefaites, le grand-pre maternel d'Eugne Sue mourut, lui laissant quatre-vingt mille francs, peu prs. C'tait une fortune inpuisable. Aussi le jeune pote, qui avait vingt-quatre ans, et qui, par consquent, tait sur le point d'atteindre sa grande majorit, donna-t-il sa dmission et se mit-il dans ses meubles. Nous disons se mit _dans ses meubles, _parce qu'Eugne Sue, artiste d'habitudes comme d'esprit, fut le premier meubler un appartement la manire moderne; Eugne Sue eut le premier tous ces charmants bibelots dont personne ne voulait alors, et que tout le monde s'arracha depuis: vitraux de couleur, porcelaines de Chine, porcelaines de Saxe, bahuts de la Renaissance, sabres turcs, criks malais, pistolets arabes, etc. Puis, libre de tout souci, il se dit que sa vocation tait d'tre peintre, et il entra chez Gudin, qui, peine g de trente ans alors, avait dj sa rputation faite. Nous avons dit qu'Eugne Sue dessinait, ou plutt croquait assez habilement; il avait, je me le rappelle, rapport de Navarin un album qui tait doublement curieux, et comme ct pittoresque, et comme ct artistique. Ce fut chez l'illustre peintre de marine qu'arriva Eugne Sue une de ces aventures de gamin qui avaient rendu clbre la socit Romieu, Rousseau et Eugne Sue. Gudin, nous l'avons dit, tait cette poque dans toute la force de son talent et dans tout l'clat de sa renomme. Les amateurs s'arrachaient ses oeuvres, les femmes se disputaient l'homme. Comme tous les artistes dans une certaine position, il recevait de temps en temps des lettres de femmes inconnues, qui, dsirant faire connaissance avec lui, lui donnaient des rendez-vous cet effet. Un jour, Gudin en reut deux; toutes deux lui donnaient rendez- vous pour la mme heure. Gudin ne pouvait pas se ddoubler. Il fit part Eugne Sue de son embarras. Eugne Sue s'offrit pour le remplacer; de l'lve au matre, il n'y a qu'un pas. Puis il y avait une grande ressemblance physique entre Gudin et Eugne Sue: ils taient de mme taille, avaient tous les deux la barbe et les cheveux noirs; l'un ayant vingt-sept ans, l'autre trente, la plus mal partage des deux inconnues n'aurait point crier au voleur. D'ailleurs, on mit les deux lettres dans un chapeau, et chacun tira la sienne. partir de ce moment, et pour le reste de la journe, il y eut deux Gudin et plus d'Eugne Sue. Le soir, chacun alla son rendez-vous, et, le lendemain, chacun revenait enchant. La chose et pu durer ainsi ternellement; mais la curiosit perdit toujours les femmes, tmoin ve, tmoin Psych. La dame qui avait obtenu le faux Gudin en partage avait des gots artistiques. Aprs avoir vu le peintre, elle voulait absolument voir l'atelier. Elle voulait surtout voir Gudin travaillant, la palette et le pinceau la main. Au nombre des femmes curieuses, nous avons oubli Sml, qui voulut voir son amant Jupiter dans toute sa splendeur, et qui fut brle vive par les rayons de sa foudre. Le faux Gudin ne put rsister tant d'instances: il consentit et donna rendez-vous pour le lendemain la belle curieuse. Elle devait venir deux heures de l'aprs-midi, moment o le jour est le plus favorable la peinture. deux heures moins un quart, Eugne Sue, vtu d'une magnifique livre attendait dans l'antichambre de Gudin. deux heures moins quelques minutes, la sonnette s'agita sous la main tremblante de la belle curieuse. Eugne Sue alla ouvrir. La dame, jalouse de tout voir, commena par jeter les yeux sur le domestique, qui lui paraissait d'excellente mine, et qui s'inclinait respectueusement devant elle. Cet examen fut suivi d'un cri terrible. -- Quelle horreur! Un laquais! Et la dame, se cachant le visage dans son mouchoir, descendit prcipitamment l'escalier. Au bal masqu de l'Opra, Eugne Sue rencontra la dame et voulut renouer connaissance avec elle; mais elle s'obstina, cette fois, croire qu'il tait dguis, et il n'en obtint, pour toute rponse, que ces mots qu'il avait dj entendus: -- Quelle horreur! Un laquais! Vers ce temps, je fis reprsenter _Henri III, _au Thtre- Franais. De Leuven et Ferdinand Langl, prvoyant le succs que la pice devait avoir, vinrent me demander l'autorisation d'en faire la parodie. Je la leur accordai, bien entendu. Cette parodie fut faite pour le Vaudeville. Elle portait le titre de: _Le Roi Dagobert et sa cour._ Mais ce titre parut irrvrencieux l'gard du _descendant _de Dagobert. Par _descendant _de Dagobert, l'honorable compagnie qui porte _de sable aux ciseaux d'argent _entendait Sa Majest Charles X. Elle confondait _descendants _avec _successeurs; _mais bah! quand on coupe toujours et qu'on n'crit jamais, il ne faut pas y regarder de si prs. Les auteurs changrent le titre et prirent celui du _Roi Ptaud et sa cour._ Le comit de censure n'y trouva aucun inconvnient. Comme si personne ne descendait du roi Ptaud! La pice fut joue sous ce dernier titre. Tout le cnacle assistait la premire reprsentation. La parodie parodiait la pice scne par scne. Or, la fin du quatrime acte, la scne d'adieux de Saint-Mgrin et de son domestique tait parodie par une scne entre le hros de la parodie et son portier. Dans cette scne, trs tendre, trs touchante, trs sentimentale enfin, le hros demandait son portier une mche de ses cheveux sur l'air _Dormez donc, mes chres amours, _trs en vogue cette poque et tout fait appropri la situation. Trois ou quatre jours aprs, nous dnmes chez Vfour, Eugne Sue, Desforges, de Leuven, Desmares, Rousseau, Romieu et moi. la fin du dner, qui avait t fort gai et o le fameux refrain _Portier, je veux_ _De tes cheveux!_ avait t chant en choeur, Eugne Sue et Desmares rsolurent de donner une ralit ce rve de l'imagination d'Adolphe de Leuven et de Langl, et, entrant dans la maison n 8 de la rue de la Chausse-d'Antin, dont Eugne Sue connaissait le concierge de nom, ils demandrent au brave homme s'il ne se nommait pas M. Pipelet. Le concierge rpondit affirmativement. Alors, au nom d'une princesse polonaise qui l'avait vu et qui tait devenue amoureuse de lui, ils lui demandrent avec tant d'instances une boucle de ses cheveux, que, pour se dbarrasser d'eux, le pauvre Pipelet finit par la leur donner, quoiqu'il n'et la tte que mdiocrement garnie. partir du moment o il eut commis cette imprudence, le pauvre Pipelet fut un homme perdu. Ds le mme soir, trois autres demandes lui furent adresses de la part d'une princesse russe, d'une baronne allemande et d'une marquise italienne. Et, chaque fois qu'une semblable demande tait adresse au brave homme, un choeur invisible chantait sous ses fentres: _Portier, je veux_ _De tes cheveux!_ Le lendemain, la plaisanterie continua. Chacun envoyait les gens de sa connaissance demander des cheveux matre Pipelet, qui ne tirait plus le cordon qu'avec angoisse, et qui -- mais inutilement -- avait enlev de sa porte l'criteau: _Parlez au portier!_ Le dimanche suivant, Eugne Sue et Desmares voulurent donner au pauvre diable une srnade en grand; ils entrrent dans la cour cheval, chacun une guitare la main, et se mirent chanter l'air perscuteur. Mais, nous l'avons dit, c'tait un dimanche, les matres taient la campagne; le portier, se doutant qu'on chercherait empoisonner son jour dominical, et qu'il n'aurait pas mme, ce jour-l, le repos que Dieu s'tait accord lui- mme, avait prvenu tous les domestiques de la maison. Il se plaa derrire les chanteurs, ferma la porte de la rue, fit un signal convenu d'avance et sur lequel cinq ou six domestiques accoururent son aide, de sorte que les troubadours, forcs de convertir en armes dfensives leurs instruments de musique, ne sortirent de l que le manche de leur guitare la main. Des dtails de ce combat terrible, personne ne sut jamais rien, les combattants les ayant gards pour eux; mais on sut qu'il avait eu lieu, et, ds lors, le portier du n 8 de la rue de la Chausse-d'Antin fut mis au ban de la littrature. partir de ce moment, la vie de ce malheureux devint un enfer anticip. On ne respecta plus mme le repos de ses nuits; tout littrateur attard dut faire le serment de rentrer son domicile par la rue de la Chausse-d'Antin, ce domicile ft-il la barrire du Maine. Cette perscution dura plus de trois mois. Au bout de ce temps, comme un nouveau visage se prsentait pour faire la demande accoutume, la femme Pipelet, tout en pleurs, annona que son mari, succombant l'obsession, venait d'tre conduit l'hpital sous le coup d'une fivre crbrale. Le malheureux avait le dlire, et, dans son dlire, ne cessait de rpter avec rage le refrain infernal qui lui cotait la raison et la sant. Ce Pipelet n'est autre que le Pipelet des _Mystres de Paris, _et Eugne Sue s'est peint lui-mme dans le rapin Cabrion. La campagne d'Alger arriva; Gudin partit pour l'Afrique; les deux amis se trouvrent spars; Eugne Sue se remit la littrature. _Atar-Gull, _un de ses romans les plus complets, fut commenc cette poque. Puis vint la rvolution de juillet. Eugne Sue fit alors, avec Desforges, une comdie intitule _le Fils de l'Homme._ Les souvenirs de jeunesse se rveillaient chez Eugne Sue; il se rappelait que Josphine avait t sa marraine et qu'il portait le prnom du prince Eugne. La comdie faite, elle resta l; la raction orlaniste avait t plus vite que les auteurs. D'ailleurs, Desforges, l'un des coupables, tait devenu le secrtaire du marchal Soult. On comprend que le marchal Soult, qui devait tout Napolon, aurait eu de grandes rpugnances voir jouer une pice en l'honneur de son fils. Mais l'amour-propre d'auteur est une passion bien imprieuse; on a vu de pauvres filles trahir leur maternit par leur amour maternel. Un jour, Desforges avait djeun avec Volnys; aprs ce djeuner, il tira la pice incendiaire de son carton et la lut Volnys. Volnys tait fils d'un gnral de l'Empire qui n'avait pas t fait marchal; son coeur se fondit cette lecture. -- Laissez-moi le manuscrit, dit-il; je veux relire cela. Desforges laissa le manuscrit; six semaines s'coulrent. Le bruit se rpandit sourdement dans le monde littraire qu'il se prparait un grand vnement au Vaudeville. On demandait ce que pouvait tre cet vnement; Bossange tait alors directeur du Vaudeville; Bossange, le collaborateur de Souli dans deux ou trois drames; Bossange, qui tait alors et qui est encore aujourd'hui un des hommes les plus spirituels de Paris, Djazet tait un des principaux sujets de son thtre. On les savait capables de tout eux deux. Un soir, Desforges, curieux de savoir quel tait cet vnement littraire que couvait le Vaudeville, tait venu dans les coulisses. Il rencontre Bossange et veut l'interroger ce sujet. Mais Bossange tait trop affair. -- Ah! mon cher, lui dit-il, je ne puis rien entendre ce soir: imaginez-vous qu'Armand est malade et nous fait manquer le spectacle, de sorte que nous sommes obligs de donner au pied lev une pice qui tait en rptition et qui n'tait pas sue. Voyons, monsieur le rgisseur, Djazet est-elle prte? -- Oui, monsieur Bossange. -- Alors, frappez les trois coups et faites l'annonce que vous savez. On frappa les trois coups; on cria: Place au thtre! et force fut Desforges de se ranger comme les autres derrire un chssis. Le rgisseur, en cravate blanche, en habit noir, entra en scne et dit, aprs les trois saluts d'usage: -- Messieurs, un de nos artistes se trouvant indispos au moment de lever le rideau, nous sommes forcs de vous donner, la place de la seconde pice, une pice nouvelle qui ne devait passer que dans trois ou quatre jours. Nous vous supplions d'accepter l'change. Le public, auquel on donnait une pice nouvelle au lieu d'une vieille, couvrit d'applaudissements le rgisseur. La toile tomba pour se relever presque aussitt. En ce moment, Djazet descendait de sa loge en uniforme de colonel autrichien. -- Ah! mon Dieu! s'cria Desforges, qui un clair traversa le cerveau, que joues-tu donc l? -- Ce que je joue? Je joue _Le Fils de l'Homme. _Allons, laisse- moi passer, monsieur l'auteur. Les bras tombrent Desforges. Djazet passa. La pice eut un succs norme. Aprs la reprsentation, Desforges se fit ouvrir la porte de communication du thtre avec la salle; il voulait porter la nouvelle Eugne Sue. Il se heurte dans le corridor avec un monsieur tout effar. Ce monsieur, c'tait Eugne Sue. Le hasard avait fait qu'il s'tait trouv dans la salle en mme temps que Desforges se trouvait dans les coulisses. Sur ces entrefaites, le docteur Sue mourut, laissant peu prs vingt-trois ou vingt-quatre mille livres de rentes Eugne Sue. Il tait temps: les quatre-vingt mille francs du grand-pre maternel taient mangs, ou tout au moins tiraient leur fin. Eugne Sue pouvait vivre dsormais sans faire de littrature; mais, une fois qu'on a revtu cette tunique de Nessus, tisse d'esprance et d'orgueil, on ne l'arrache plus facilement de ses paules. Notre auteur continua donc sa carrire littraire par _La Salamandre, _encore un de ses meilleurs romans; puis parut _La Coucaratcha, _puis _La Vigie de Koaut-Ven._ Ces trois ou quatre ouvrages placrent bruyamment Eugne Sue au rang des littrateurs modernes, mais soulevrent contre lui la grande question d'immoralit qui l'a si longtemps poursuivi. Faisons halte un instant et examinons cette question. Nous avons dit ailleurs qu'Alfred de Musset avait une maladie de l'me. Nous pourrions dire d'Eugne Sue qu'il avait une maladie de l'imagination: ce qui est beaucoup moins grave, et la preuve, c'est que, avec sa maladie de l'me, de Musset devint un mchant garon; tandis que, avec sa maladie de l'imagination, Eugne Sue resta toujours un brave et excellent coeur. Seulement, Eugne Sue se _croyait _dprav. Eugne Sue croyait avoir besoin de certaines excitations pour prouver certains dsirs. Il n'avait pas cherch cette accusation d'immoralit: il avait crit avec son imagination malade; avec cette imagination malade, il avait cr les rles de Brulard, de Pazillo, de Zaffie; il et voulu tre ces hommes-l, et, par malheur ou plutt par bonheur, n'avait point la moindre ressemblance avec eux. Il s'tait fait, pour ainsi dire, un miroir diabolique dans lequel il se regardait; abandonn au dsordre de son imagination, il rvait les fantaisies horribles du marquis de Sade. Mais, en face de la ralit, il pleurait comme un enfant et faisait l'aumne comme un saint. Nous donnerons deux ou trois exemples de cette adorable bont; pour tre un peu excentriques, ils n'en sont pas moins vrais. Eh bien, lorsque se dressa contre Eugne Sue cette action d'immoralit, il fut au septime ciel. -- Maintenant, me disait-il cette poque, je suis lanc; toutes les femmes vont vouloir de moi. Alors, pour entretenir l'accusation, il y rpondit et rigea en systme ce qui n'tait chez lui qu'un accident du hasard, une dfaillance de son imagination. Il dclara que c'tait de son libre arbitre et tte repose que, comme dans ce hideux roman de _Justine, _il faisait triompher le crime et succomber la vertu; qu'il tait selon les lois de la religion, qui met au ciel la rcompense des souffrances de ce monde; et il soutint que, si la vertu tait rcompense ici-bas, elle n'aurait pas besoin de rcompense au ciel. Une fois entr dans ce systme, tout ce qui pouvait concourir fausser l'ide du public sur lui tait religieusement cultiv par lui. Je le rencontrai un jour, joyeux, content, enchant de lui. Il appelait une voiture pour aller plus vite. -- O courez-vous comme cela? lui demandai-je. -- Ah! mon cher, ne m'arrtez pas: je cours chez moi commencer une nouvelle dont je viens de trouver... -- Le dnouement? interrompis-je. -- Non, la premire phrase. Je me mis rire. -- Et cette phrase est...? lui demandai-je. -- _Depuis six mois, j'tais l'amant de la femme de mon meilleur ami._ Et, en effet, cette phrase commence, je crois, une des nouvelles de_ La Coucaratcha._ Souvent, quand nous causions avec de Leuven et Ferdinand Langl de cette manie d'Eugne Sue de se _mphistophliser, _nous riions coeur joie. Rien n'tait moins diabolique que ce gai et charmant garon. Mais les deux brises littraires qui soufflaient alors sur la France venaient l'une d'Allemagne et l'autre d'Angleterre: la premire disait Faust et Werther; la seconde, don Juan et Manfred. Rien ne fchait plus Eugne Sue que de se voir nier en face cette prtendue corruption. Souvent, l'appui de cette corruption qu'il ambitionnait, il racontait des anecdotes qui indiquaient, disons plus, qui dnonaient le meilleur coeur de la terre. Un jour que je le poussais bout... -- Tenez, me dit-il, je vais vous donner une ide du degr auquel je suis us et mauvais. Voici ce qui m'est arriv il y a quelques jours. Depuis un mois, j'aimais et dsirais une femme du monde, une honnte crature que j'avais l'ide de mettre mal; mais, comme elle tait svrement garde par son mari, nous n'avions jamais pu nous trouver seuls ensemble, quoiqu'elle le dsirt autant que moi. Enfin, lundi dernier, je reois une lettre d'elle; elle tait libre pour un jour ou deux, et m'attendait sa campagne. Vous comprenez que je pars; on m'attendait pour dner; j'arrive l'heure dite, six heures. C'tait par une adorable soire d'automne, une de ces soires d'automne qui rappellent le printemps. Elle m'attendait sur le perron, vtue de blanc, comme une vestale antique. Elle me conduisit une terrasse enveloppe de fleurs; la table tait servie pour nous deux. Je n'ai jamais vu fte pareille, mon ami; toute la nature tait en joie! Le soleil tait tide, la brise caressante, l'atmosphre parfume... Eh bien, savez-vous ce que je suis devenu au milieu de ces honntes excitations? Une vritable borne-fontaine! _J'ai pleur, et tout s'est born l. _Si, au lieu de me donner rendez-vous sur une terrasse couverte de fleurs, en plein air, au soleil couchant, cette femme m'et donn rendez-vous dans quelque mauvais lieu, j'eusse t un Hercule, au lieu d'tre un Ablard. Et voil ce que le pauvre Eugne appelait de la corruption. Comment arriver raconter le pendant de cette anecdote? Je n'en sais rien, mais je vais essayer. Fermez-vous, oreilles chastes; voilez-vous, regards pudibonds. Un soir, il est arrt par une fille, et monte chez elle. Dans un coin de la chambre, il voit une espce d'assemblage de chles, de robes et de chiffons, duquel sortait de temps en temps un soupir. -- Qu'est-ce que cela? demande Eugne Sue. -- Ne fais pas attention, dit la fille, c'est une de mes amies. -- C'est une femme, cela? -- Sans doute. -- Mais o est sa tte? -- Tu ne peux pas la voir, elle la cache entre ses mains. --Pourquoi la cache-t-elle? La fille se penche son oreille: -- Son amant lui a jet du vitriol au visage, de sorte qu'elle est dvisage. La fille, accroupie, qui se doute que l'on raconte son aventure, se met pleurer. Eugne va elle. -- Ah ! lui dit-il, pauvre fille, tu regrettes donc de ne plus pouvoir faire le mtier? -- Quelquefois, dit la fille en regardant entre ses doigts, quand je vois un beau garon comme toi. Eugne Sue va aux bougies et les souffle. Puis, s'en allant, il laisse deux louis sur la chemine. Il avait fait double aumne, et il donnait cette anecdote comme une preuve de sa corruption. En 1834, Eugne Sue fit paratre les premires livraisons de son _Histoire de la marine franaise, _un de ses plus mauvais ouvrages. Le libraire n'acheva pas la publication. Eugne Sue, par la nature de son talent, ne pouvait russir ni dans l'histoire, ni dans le roman historique. _Jean Cavalier _est un livre mdiocre, et c'est cependant le plus important de ses ouvrages historiques. _Le Morne au diable, _moins long, est infiniment meilleur; quoique la fable du duc de Monmouth, si bossu que le bourreau s'y reprit trois ou quatre fois pour lui couper la tte, soit inadmissible. En sept ou huit ans, il publia successivement, mais sans succs rel, Deleytar, Le Marquis de Ltorires, Hercule Hardy, Le Colonel Surville, Le Commandeur de Malte, Paula Monti. Pendant ce temps, Sue avait men la vie de grand seigneur. Il avait, rue de la Ppinire, une charmante maison encombre de merveilles et qui n'avait qu'un dfaut: c'tait de ressembler un cabinet de curiosits; il avait trois domestiques, trois chevaux, trois voitures; tout cela tenu l'anglaise; il avait les plus ruineuses de toutes les matresses, des femmes du monde; il avait une argenterie que l'on estimait cent mille francs; il donnait d'excellents dners, et se passait enfin tous ses caprices, ce qui tait d'autant plus facile que, lorsqu'il manquait d'argent, il crivait son notaire: Envoyez-moi trois mille, cinq mille, dix mille francs et que son notaire les lui envoyait. Mais, un jour qu'il avait demand cinq mille francs son notaire, son notaire lui rpondit: Mon cher client, Je vous envoie les cinq mille francs que vous me demandez; mais je vous prviens qu'encore deux demandes pareilles et tout sera fini. Vous avez mang toute votre fortune, moins quinze mille francs. Le hasard me conduisit chez lui ce jour-l. Nous devions faire une pice ensemble; il m'avait crit plusieurs fois de venir le voir, et j'tais venu. Il tait atterr. Il me raconta trs simplement ce qui lui arrivait, en me disant: -- Je ne toucherai point ces quinze mille francs-l; j'emprunterai, je travaillerai et je rendrai. -- Oh! lui dis-je, quoi pensez-vous, cher ami! Si vous empruntez, les intrts vous mangeront bien au-del de vos quinze mille francs. -- Non, me dit-il, j'ai quelqu'un, une excellente amie moi... -- Une femme? -- Plus qu'une femme, une parente, une parente trs riche; elle me prtera ce dont j'aurai besoin, ft-ce cinquante mille francs. Venez demain, j'aurai sa rponse. Je revins le lendemain. Je le trouvai ananti. La personne avait rpondu par un refus motiv sur toutes ces banalits que l'on invente quand on ne veut pas rendre un service. Mais ce qui tait le plus curieux, c'tait le post-scriptum qui terminait la lettre: Vous parlez d'aller la campagne; surtout n'y allez pas avant de m'avoir prsent l'ambassadeur d'Angleterre. C'tait surtout ce post-scriptum qui exasprait le pauvre Eugne. -- Et que l'on dise encore, s'criait-il, que je peins la socit en laid! Le lendemain, je revins le voir, non point pour travailler, mais pour savoir dans quel tat il tait. Il tait au lit avec une fivre horrible. Il avait t Chtenay, petite maison de campagne qu'il avait, pour reposer un instant sa pauvre tte brise sur le coeur d'une femme qu'il aimait; mais elle connaissait sa ruine et s'tait excuse de ne pouvoir venir au rendez-vous. Il n'y avait cependant pas loin de Verrires Chtenay. Passons du jeune homme l'homme. La douleur mrit vite. D'ailleurs, Eugne Sue avait trente-six trente-huit ans peu prs, lors de cette catastrophe. L'homme. Ce qui pouvanta surtout Eugne Sue, ce ne fut point seulement qu'il ne lui restt plus que quinze mille francs, c'est qu'il reconnut qu'il en devait peu prs cent trente mille. Il tomba dans un profond marasme. Tous les amis des jours de jeunesse et de folies avaient disparu. Une autre socit s'tait faite autour de l'auteur de talent. Au nombre des jeunes hommes qu'Eugne Sue voyait le plus cette poque tait Ernest Legouv. Legouv est un esprit sain, un coeur droit, une me chrtienne. Il se trouvait, sinon parent, du moins alli d'Eugne Sue. La premire femme du docteur Sue tait devenue, aprs divorce, la seconde femme du pre de Legouv, l'auteur du _Mrite des femmes._ Ernest Legouv s'inquita de l'tat dans lequel il voyait Eugne. Il avait lui-mme pour ami un homme non seulement l'me droite, mais au coeur fort. C'tait Goubaux. Goubaux connaissait peu Eugne Sue, ne l'ayant vu que deux ou trois fois et sans intimit; il n'en accepta pas moins cette mission que lui confiait Legouv et qui avait pour but de relever, par la force, par la raison et par la droiture, cette me brise qui n'avait la force que de gmir. Goubaux trouva le malade dans une atonie morale complte; tout venait de lui manquer la fois: fortune, amiti, amour! Goubaux essaya de le renouveler par la gloire. Mais lui, souriant tristement: -- Mon cher monsieur, lui dit-il, voulez-vous que je vous dise une chose, c'est que je n'ai pas de talent. -- Comment, vous n'avez pas de talent? dit Goubaux tonn. -- Eh! non, j'ai eu quelques succs, mais mdiocres; rien de tout ce que j'ai fait n'est rellement une oeuvre. Je n'ai ni style, ni imagination, ni fond, ni forme; mes romans maritimes sont de mauvaises imitations de Cooper; mes romans historiques, de mauvaises imitations de Walter Scott. Quant mes trois ou quatre pices de thtre, cela n'existe pas. J'ai une faon de travailler dplorable: je commence mon livre sans avoir ni milieu ni fin; je travaille au jour le jour, menant ma charrue sans savoir o, ne connaissant pas mme le terrain que je laboure. Tenez, en voulez-vous un exemple: voil deux mois que j'ai fait les deux premiers feuilletons d'un roman nomm _Arthur; _voil deux mois que ces deux feuilletons ont paru dans _La Presse. _Je ne puis pas arriver faire le troisime. Je suis un homme perdu, mon cher monsieur Goubaux, et, si je n'tais pas _poltron comme une vache, _je me brlerais la cervelle. -- Allons, dit Goubaux, vous tes plus malade qu'on ne me l'avait dit. Je croyais vous trouver ne doutant que des autres, et je vous trouve doutant de vous-mme. Je vais lire ce soir ces deux premiers feuilletons d'_Arthur, _et je reviendrai demain en causer avec vous. Et il lui tendit la main. Eugne Sue prit la main que lui tendit Goubaux, mais avec un sourire dcourag et en secouant la tte. Goubaux revint le lendemain; il avait lu les deux chapitres. Ces deux chapitres, dont le premier est consacr un voyage avec un postillon qui raconte comment il a t dupe de la vieille mystification d'un homme qui, voulant aller vite et ne payer que vingt-cinq sous de guides, recommande au postillon d'aller doucement, ce que celui-ci se garde bien de faire, et dont le second contient la description d'une maison de campagne charmante, espce d'oasis perdue dans un dsert du Midi, au milieu des sables; ces deux chapitres, en piquant la curiosit, n'entament aucun sujet. Ils avaient donc pu, en effet, comme l'avait dit Eugne Sue, tre crits sur une premire donne, rompue avec ces deux premiers chapitres et ne donnant absolument dans rien. -- Ah! vous voil? dit Eugne Sue. Je vous avoue que je ne comptais pas vous revoir. -- Pourquoi cela? -- Mais parce que je suis assommant, et qu' votre place je ne serais pas revenu. Goubaux haussa les paules. -- J'espre, au moins, reprit Eugne Sue, que vous n'avez pas lu les deux chapitres? -- C'est ce qui vous trompe, je les ai lus. -- J'en fais compliment votre patience. Goubaux lui prit la main. -- coutez-moi, lui dit-il. -- Oh! parlez. -- Vous dites que vous n'avez rien d'arrt pour la suite de votre roman? -- Pas cela! Et Eugne jeta une chiquenaude en l'air. -- Eh bien, je vais vous donner une ide. -- Laquelle? -- Vous doutez de tout, de vos amis, de vos matresses, de vous- mme? -- J'ai quelques raisons pour cela. -- Eh bien, faites le roman du doute: que ce voyageur qui visite la maison abandonne soit vous. Creusez votre coeur, faites-en rsonner toutes les fibres. L'autopsie que l'on fait de son propre coeur est la plus curieuse de toutes, croyez-moi, et ce n'tait pas sans raison que les Grecs avaient crit, sur le fronton du temple de Delphes, cette maxime du sage: Connais-toi toi-mme. Vous serez tout tonn qu'autour de vous gravitera tout un monde de personnages crs, non point par vous, mais, selon le ct o vous les envisagerez, par le hasard, la fatalit ou la Providence. Quant aux vnements, au lieu que ce soient les caractres qui ressortent d'eux, ce sont eux qui ressortiront des caractres. Mais, avant tout, quittez Paris, isolez-vous avec vous-mme, trouvez quelque campagne; il n'est pas besoin qu'elle ait le confortable de celle que vous dcrivez. Allez, allez, et ne revenez que quand votre roman sera fini. Eugne Sue poussa un soupir de doute. -- Vous en avez le placement, n'est-ce pas? -- J'ai un trait avec un libraire qui me donne trois mille francs par volume; plus, _La Presse, _qui peut m'en rapporter deux mille. -- Allez, restez quatre mois, faites quatre volumes; vous aurez gagn vingt mille francs, et vous en aurez dpens deux ou trois mille; il vous restera dix-sept mille francs; vous paierez l- dessus cinq ou six mille, vous garderez le reste. Vous verrez comme cela fait du bien, de payer. -- Mais... -- Je vous dis d'aller. Eugne Sue laissa tomber sa tte sur sa poitrine. -- Je vous quitte, lui dit Goubaux. -- Reviendrez-vous demain? -- Non. J'attendrai de vos nouvelles. Et il sortit. Le lendemain, il reut un petit billet parfum et sur du papier de couleur. C'tait une des faiblesses de notre ami. Vous avez raison. Je pars et ne reviendrai que quand Arthur sera fini. Votre bien reconnaissant, Eugne Sue. Si vous avez m'crire, crivez-moi Chtenay; ayant cette maison de campagne, j'ai jug inutile de faire la dpense d'en louer une autre. Trois mois aprs, il revint. _Arthur _tait fait. Voyez, par cet extrait de la prface, s'il avait bien suivi le conseil de Goubaux. Le personnage d'_Arthur _n'est pas une fiction... son caractre, une invention d'crivain; les principaux vnements de sa vie sont raconts navement; presque toutes les particularits en sont vraies. Attir vers lui par un attrait aussi inexplicable qu'irrsistible, mais souvent forc de l'abandonner, tantt avec une sorte d'horreur, tantt par un sentiment de piti douloureuse, j'ai longtemps connu, quelquefois consol, mais toujours profondment plaint cet homme singulier et malheureux. Si, afin de rassembler les souvenirs d'hier, et presque strotyps dans ma mmoire, j'ai choisi ce cadre: _Journal d'un inconnu, _c'est que j'ai cru que ce mode d'affirmation, pour ainsi dire personnelle, donnerait encore plus d'autorit, d'individualit au caractre neuf et bizarre d'Arthur, dont ces pages sont le plus intime, le plus fidle reflet. En effet, _une puissance rare: l'attraction; un penchant peu vulgaire: la dfiance de soi, _servent de double pivot cette nature excentrique qui emprunte toute son originalit de la combinaison troite, et pourtant anormale, de ces deux contrastes. En d'autres termes: qu'un homme dou d'un trs grand attrait, soit, sinon prsomptueux, du moins confiant en lui, rien de plus simple; qu'un homme sans intelligence ou sans dehors soit dfiant de lui, rien de plus naturel. Qu'au contraire, un homme runissant, par hasard, les dons de l'esprit, de la nature et de la fortune, plaise, sduise, mais qu'il ne croie pas au charme qu'il inspire; et cela, parce qu'ayant la conscience de sa misre et de son gosme, et que, jugeant les autres d'aprs lui, il se dfie de tous, parce qu'il doute de son propre coeur; que, dou pourtant de penchants gnreux et levs auxquels il se laisse parfois entraner, bientt il les refoule impitoyablement en lui de crainte d'en tre dupe, parce qu'il juge ainsi le monde, qu'il les croit, sinon ridicules, du moins funestes celui qui s'y livre; ces contrastes ne semblent-ils pas un curieux sujet d'tude? Qu'on joigne, enfin, ces deux bases primordiales du caractre, des instincts de tendresse, de confiance, d'amour et de dsoeuvrement, sans cesse contraris par une dfiance incurable, ou fltris dans leur germe par une connaissance fatale et prcoce des plaies morales de l'espce humaine; un esprit souvent accabl, inquiet, chagrin, analytique, mais d'autres fois vif, ironique et brillant; une fiert, ou plutt une susceptibilit la fois si irritable, si ombrageuse et si dlicate, qu'elle s'exalte jusqu' une froide et implacable mchancet si elle se croit blesse, ou qu'elle s'panche en regrets touchants et dsesprs, lorsqu'elle a reconnu l'injustice de ses soupons; et on aura les principaux traits de cette organisation. Quant aux accessoires de la figure principale de ce rcit, quant aux scnes de la vie du monde, parmi lesquelles on la voit agir, l'auteur de ce livre en reconnat d'avance la pauvret strile; mais il pense que les moeurs de la socit, aujourd'hui, n'en prsentent pas d'autres, ou, du moins, il avoue n'avoir pas su les dcouvrir. Ceci dit propos de cet ouvrage, ou plutt de cette longue, trop longue peut-tre, tude biographique, passons. Un crivain n'ayant gure d'autre moyen de rpondre la critique d'une oeuvre que dans la prface d'une autre, je dirai donc deux mots sur une question souleve par mon dernier ouvrage _(Latraumont), _et pose avec une flatteuse bienveillance par ceux-ci, avec une haute et grave svrit par ceux-l; ici, avec amertume, l avec ironie, ailleurs avec ddain. Cette question est de savoir si je renonce cette conviction, taxe, selon chacun, de paradoxe, de calomnie sociale, de triste vrit, de misrable raillerie, ou de thse infconde; cette question est de savoir, dis-je, si je renonce cette conviction, _que la vertu est malheureuse et le vice heureux ici-bas._ Et, d'abord, bien que rien ne lui semble plus pnible que de parler de soi, l'auteur de ce livre ne peut se lasser de rpter qu'il n'a pas la moindre des prtentions _philosophiques _qu'on lui accorde, qu'on lui suppose ou qu'on lui reproche; que, dans ses ouvrages srieux ou frivoles, qu'il s'agisse d'histoire, de comdie ou de romans, il n'a jamais voulu _formuler de systme; _qu'il a toujours crit selon ce qu'il a ressenti, ce qu'il a vu, ce qu'il a lu, sans vouloir imposer sa foi personne. Seulement, ce qui autrefois avait t, pour lui, plutt la prvision de l'instinct que le rsultat de l'exprience, a pris, ses yeux, l'imprieuse autorit d'un fait. Que si, enfin, il semble renoncer, non sa triste croyance, mais signaler, mme dans ses propres ouvrages, les observations ou les preuves irrcusables qu'il pourrait citer l'appui de sa conviction, c'est qu' cette heure, plus avanc dans la vie, il sait qu'une intelligence ordinaire suffit pour faire triompher une erreur, mais que le privilge de consacrer, d'accrditer les VRITS TERNELLES est rserv au gnie ou la divinit. En un mot, ne voulant pas hasarder ici un rapprochement facile et sacrilge entre la vie sublime et la mort infamante du divin Sauveur _(vritable symbole de sa pense), _il reconnat humblement que Galile seul pouvait dire du fond de son cachot: _E pur si muove!_ EUGNE SUE Eugne suivit en tout point le conseil de Goubaux. Sur les vingt mille francs d'_Arthur, _il paya six ou sept mille francs de dettes. De l date l'amiti de Goubaux pour Eugne Sue; et l'espce de vnration qu'Eugne Sue avait pour Goubaux. Un jour, il lui disait: -- Tout homme a la chose qu'il aime selon son utilit, et son ami qu'il compare cette chose. Ainsi, moi-mme, j'ai des amis que j'aime, les uns comme mes bagues, les autres comme mon argenterie, les autres comme mes chevaux; vous, mon cher Goubaux, vous tes ma _ferme de Beauce._ Et il ne lui crivait jamais que: Ma chre ferme de Beauce. Et il avait raison; car Goubaux tait non seulement l'homme du conseil moral, mais encore l'homme du conseil littraire. Vers 1839 ou 1840, le coeur d'Eugne Sue se reprit d'un grand amour. Cette passion, qui avait commenc comme un caprice la manire du pari de M. de Richelieu dans _Mademoiselle de Belle- Isle, _devait tenir une grande place dans la vie du romancier. Cette fois, celle qu'il aimait et dont il tait aim, tait une des femmes les plus distingues et les plus intelligentes de Paris. Ce fut, ayant sa droite Goubaux, qui tait sa raison, et sa gauche cette femme, qui tait sa lumire, qu'Eugne Sue fit ses deux meilleurs romans, _Mathilde _et _Les Mystres de Paris._ _Mathilde _ne fut point estime sa valeur; _Les Mystres de Paris _furent estims au-del de la leur. Disons comment se fit ce livre, attaquable sur tant de points, mais si magnifique sur tant d'autres, et qui devait avoir une influence si grande et si inattendue sur l'avenir de son auteur. Souvent, Goubaux, en causant avec Eugne Sue, lui avait dit: -- Mon cher Eugne, vous croyez connatre le monde et vous n'en avez vu que la surface; vous croyez connatre les hommes et les femmes, et vous n'avez vu et frquent qu'une classe de la socit. Il y a une chose au milieu de laquelle vous vivez que vous ne voyez pas, qui vous coudoie ternellement, qui vous porte, vous soulve, vous caresse ou vous brise, comme l'ocan porte, soulve, caresse ou brise un vaisseau: c'est le peuple! Ce peuple, jamais on ne l'entrevoit mme dans vos livres; vous le ddaignez, vous le mprisez, vous le mettez nant, vous le traitez comme un zro, et cela, sans le connatre. Voyez donc le peuple, tudiez-le donc, apprciez-le donc; c'est un cinquime lment que la physique a oubli de classer, et qui attend son historien, son romancier, son pote. Vous avez assez vcu jusqu'aujourd'hui dans les rgions suprieures de la socit; descendez dans les classes infrieures; c'est l, croyez-moi, que sont les grandes douleurs, les grandes misres, les grands crimes, mais aussi les grands dvouements et les grandes vertus. -- Mon cher ami, rpondait Eugne Sue, je n'aime pas ce qui est sale et ce qui sent mauvais. -- Mdecin des corps, rpondait le philosophe, vous avez fouill dans la puanteur et la pourriture des cadavres pour chercher les remdes physiques; mdecin de l'me, fouillez dans la puanteur et la pourriture sociales pour chercher les remdes moraux. Mais Eugne Sue secouait la tte. Un jour, enfin, il se dcida. Il acheta une vieille blouse grise couverte de taches de couleur, et qui avait appartenu quelque peintre vitrier, se coiffa d'une casquette, passa un pantalon de toile, chaussa de gros souliers, salit ses mains, dont il avait un soin tout particulier, et s'en alla dner dans un cabaret de la rue aux Fves. Le hasard le servit. Il assista une rixe grave. Les acteurs de cette rixe lui donnrent les types de Fleur-de-Marie et du Chourineur; du Chourineur, de l'homme qui voit rouge, c'est--dire d'une cration qui peut lutter avec ce que les plus grands crateurs ont fait de plus beau. Il rentra, et, sans savoir o cela le mnerait, il fit les deux premiers chapitres des _Mystres de Paris, _comme il avait fait les deux premiers chapitres d'_Arthur; _puis un troisime, qui s'y rattachait tant bien que mal: c'tait un souvenir de la salle d'armes, de boxe et de bton de lord Seymour. Rodolphe, ce moment, n'tait pas encore prince rgnant. Ces trois chapitres faits, il envoya chercher Goubaux et les lui lut. Goubaux trouva les deux premiers chapitres excellents, mais le troisime mal soud, inutile d'ailleurs. Il fut sacrifi sance tenante. Eugne Sue n'avait aucun amour-propre, et jetait ses manuscrits au feu avec une extrme facilit. Il fut, en outre, convenu qu'un roman de cette forme et dans cette couleur ne pouvait passer dans un journal. -- Cela tombe merveille, dit Eugne Sue: mon libraire m'a demand de lui rendre le service de lui donner un livre indit. Eugne Sue discuta avec Goubaux le plan de trois ou quatre autres chapitres, qui furent arrts. C'tait un horizon immense pour Eugne Sue, que quatre chapitres, lui qui, d'habitude, trouvait au hasard de la plume et faisait au jour le jour. Goubaux parti, Eugne Sue crivit son libraire et lui lut les deux chapitres. Il fut convenu que le roman aurait deux volumes et ne serait pas mis dans un journal. Quinze jours aprs, le libraire tait en possession de son premier volume, et avait l'ide d'aller le vendre au _Journal des dbats._ Ds leur apparition, _Les Mystres de Paris _eurent un tel succs, qu'il fut convenu qu'au lieu de deux volumes, on en ferait quatre, puis six, puis huit, puis dix, je crois. De l vient la lassitude et l'affaiblissement des quatre derniers volumes, la dviation des caractres, et les notes nombreuses, destines faire passer certaines oppositions trop brutales, comme, par exemple, celle de Fleur-de-Marie, fille publique au premier chapitre, et vierge et martyre au dernier; de plus, chanoinesse! Le jour o Eugne Sue eut l'ide d'en faire une chanoinesse, ce fut fte rue de la Ppinire. Il crut avoir trouv un admirable paradoxe social. Mais, malgr tous les dfauts de l'ouvrage, _Les Mystres de Paris _taient un livre immense: le peuple y jouait son rle, un grand rle. L'amlioration des classes infrieures tait reprsente dans la personne du Chourineur. Morel le lapidaire tait un beau type de vertu. Les misres du peuple y taient dcrites d'une faon poignante. Le succs fut universel, et, chose trange, se rpandit surtout dans les couches suprieures de la socit. Tous les jours, Eugne Sue recevait, de quelque main invisible, cent francs, deux cents francs, et jusqu' trois cents francs, avec des billets dans le genre de celui-ci: Monsieur, Nous ignorions qu'il existt des misres pareilles celles que vous nous avez racontes; car, pour les si bien dpeindre, vous avez d ncessairement les voir. Appliquez donc quelque bonne oeuvre la somme que j'ai l'honneur de vous envoyer. Et alors seulement, Eugne Sue comprit quel admirable conseil lui avait donn Goubaux. Il se mit aimer le peuple, qu'il avait peint, qu'il soulageait, et qui, de son ct, lui faisait son plus grand, son plus beau succs. Dans la rpartition des aumnes qu'il tait charg de faire, il se taxa lui-mme trois cents francs par mois, et, jusqu' l'heure de sa mort, en exil comme en France, alla souvent au-del, mais ne demeura jamais en de de cette somme. Au milieu de l'tonnement naf que lui causait cette espce de dcouverte d'un monde inconnu, une suite d'articles de _La Dmocratie pacifique _vint le surprendre. Le journal phalanstrien le prsentait ses lecteurs non seulement comme un grand romancier, mais encore comme un grand philosophe socialiste. Ds ce moment, Eugne Sue vit la porte inconnue de l'oeuvre qu'il avait produite; il vit la nouvelle voie qui lui tait ouverte; il rflchit un instant; puis, convaincu qu'il y avait plus de bien faire dans celle-l que dans celle qu'il avait suivie jusqu'alors, il s'y engagea rsolument. _Les Mystres de Paris, _qui avaient beaucoup fait pour la rputation d'Eugne Sue, ne firent rien, momentanment du moins, pour sa fortune: le libraire y gagna tout, lui presque rien. Mais, aux yeux de la France, aux yeux du monde entier, Eugne Sue fut le premier romancier de son poque: jamais, peut-tre, enthousiasme pour une oeuvre ne fut plus universel que pour _Les Mystres de Paris._ L'argent, le premier des flatteurs et le plus grand des poltrons, courut au succs. M. le docteur Vron, l'ancien collgue d'Eugne Sue, venait d'acheter _Le Constitutionnel _expirant. Le malheureux journal, saign tous les jours par les coups d'pingle des autres journaux, tait sur le point de mourir d'puisement; M. le docteur Vron rsolut de le faire revivre avec Eugne Sue. Il alla trouver l'auteur des _Mystres de Paris, _fit avec lui un trait de quinze ans; pendant quinze ans, Eugne Sue devait produire dix volumes par an, en change desquels M. le docteur Vron devait lui compter cent mille francs. M. le docteur Vron partageait dans le produit de l'tranger. Alors, poursuivant sa voie nouvelle, c'est--dire la voie socialiste, Eugne Sue publie _Le Juif errant, Martin, Les Sept Pchs capitaux._ Grce l'admirable march qui lui avait t fait, il avait pu payer ses dettes, et retrouver, en partie du moins, cet ancien luxe qui lui tait si ncessaire. Il avait sa maison de la rue de la Ppinire, Paris, et son _chteau _des Bordes. Ce chteau des Bordes lui a t tant reproch, qu'il faut que nous disions un peu ce que c'tait que ce fameux chteau, o nous l'avons t voir en 1846 ou 1847. Les Bordes, c'est--dire le vritable chteau, appartenaient son beau-frre, M. Caillard. l'extrmit du parc, il y avait une espce de grange abandonne. Eugne Sue, qui logeait aux Bordes, mais qui n'y trouvait pas toutes les conditions de libert et de solitude dsirables pour son travail, demanda son beau-frre de lui cder cette grange, ce qu'il n'eut pas de peine obtenir. Il la fit diviser en plusieurs compartiments, y ajouta une serre, et ce fut le _chteau des Bordes._ Eh! mon Dieu, oui, un vritable chteau; le got est un enchanteur dont la baguette btit des palais. Avec des fleurs, des toffes, de l'argenterie, des vases de Chine, l'enchanteur, qui de rien avait fait _Mathilde _et _Les Mystres de Paris, _fit d'une grange un palais. L, son coeur, us, bris, dessch par les amours parisiennes, retrouva une certaine fracheur; l, l'homme qui, depuis dix ans, n'aimait plus, aima de nouveau. Ce fut toute une idylle dans sa vie. Au milieu de cette existence devenue un dsert, surgit tout coup une source d'eau vive; puis un ruisseau au doux murmure traa son lit au milieu des sables arides, et, aux bords de ce ruisseau, poussrent toutes les fleurs de la jeunesse et de l'innocence, les bluets et les boutons d'or, les pquerettes et les myosotis. C'tait une jeune fille du peuple, petite, brune, modeste; elle tait brunisseuse de son tat, et tait entre chez Eugne Sue pour avoir soin de l'argenterie, qui tait une des passions de notre pauvre ami. Comment s'appelait-elle? Je n'en sais rien; lui l'appelait _Fleur-de-Marie._ Jamais elle n'essaya de sortir de l'humble position qu'elle occupait; jamais Eugne Sue n'essaya de la produire. On rencontrait la douce et belle enfant dans les corridors, dans les antichambres, dans les vestibules; elle glissait et disparaissait comme une ombre; mais jamais on ne la vit ni dans la salle manger, ni dans le salon. Ces deux ans passs entre cette jeune fille et ses lvriers furent peut-tre les deux plus douces, les deux plus limpides, les deux plus sereines annes de la vie d'Eugne Sue. Hlas! les jours de la tempte allaient venir. Dieu, qui voulait sans doute prouver le pote, lui enleva celle qui, partout, en France comme en exil, et empch qu'il ne ft tout fait malheureux. Fleur-de-Marie se donna, contre le volet d'un meuble ouvert, un coup la tte; elle n'y fit point attention d'abord; un abcs se forma, et elle en mourut. Elle avait pass, dans cette vie agite, comme un rayon de soleil, comme un parfum, comme un murmure; mais elle y laissait un souvenir ternel. Eugne Sue fut au dsespoir, et voil o fut en lui l'immense progrs. Dix ans auparavant, il et cherch l'oubli dans la dbauche, la distraction dans l'orgie; il ne chercha ni oublier, ni se distraire. Il pleura et fit le bien. Cette douleur marqua en lui la complte sparation de l'ancien homme et du nouveau. Disons une des choses intelligentes et bonnes qu'il faisait l- bas, entre mille autres. Il attelait deux de ses chevaux une grande charrette garnie de paille, et il allait prendre chez eux tous les pauvres petits enfants qui, demeurant trop loin de l'cole, eussent eu de la peine s'y rendre pied, surtout par le mauvais temps; il les conduisait l'cole, puis les faisait reprendre et ramener chez eux le soir; de sorte que ce qui et t, pour toute cette jeunesse, une fatigue, devenait, grce lui, une sorte de fte. Aussi tait-il ador aux Bordes. Ce fut l que vint le surprendre la rvolution de 1848, laquelle toutes les intelligences contriburent, tant elle tait dans les desseins de Dieu. Il continuait son oeuvre littraire au milieu des coups de fusil et des meutes, lorsqu'en 1850, il fut nomm reprsentant du peuple par les lecteurs de la Seine, sans avoir rien fait pour la russite de cette lection. En effet, Sue n'tait point d'une nature militante, et n'avait qu' perdre entrer dans la vie politique, et surtout dans la vie politique parlementaire. Il tait loin d'tre loquent, avait la langue embarrasse, zzayait en parlant, et n'avait pas mme dans la conversation ce brio pour lequel beaucoup de gens infrieurs eussent pu lui donner des leons. Puis ses affaires s'embarrassaient de nouveau. M. le docteur Vron tait venu le trouver; mais, cette fois, non pas pour hausser le prix de vente de ses livres. Le rsultat de la confrence fut, je crois, qu'Eugne Sue ne dut plus faire que sept volumes par an, au lieu de dix, et que _Le Constitutionnel _ne dut plus les payer que sept mille francs, au lieu de dix mille. Or, sur ces sept mille francs, il y avait, je ne sais trop comment ni pourquoi, trois mille francs payer au libraire; de sorte que le libraire, qui ne faisait rien, qui ne publiait mme pas, gagnait presque autant qu'Eugne Sue, qui, ayant le travail extrmement difficile, s'extnuait produire. Et mme, de ce nouveau trait, _Le Constitutionnel _ne publia que quatre volumes des _Sept Pchs capitaux._ Le 2 dcembre arriva. Eugne Sue ne fut port sur aucune liste de proscription; mais le comte d'Orsay, notre ami commun, lui donna le conseil de s'expatrier volontairement. Eugne Sue suivit ce conseil. Il se retira Annecy, en Savoie, chez un de ses amis, M. Masset. Il y a deux Annecy: Annecy-le-Neuf et Annecy-le-Vieux. M. Masset habitait Annecy-le-Vieux. Eugne Sue logea d'abord chez lui; puis, un petit chalet tant venu vaquer sur les bords du lac, il le loua pour la modique somme de quatre cents francs par an. En quittant la France, Eugne Sue y avait laiss une centaine de mille francs de dettes, peu prs. Son premier soin fut de s'occuper de ses cranciers. Il fit un march avec Masset. Masset paierait ses dettes, lui donnerait dix mille francs par an pour vivre, et garderait le surplus pour se rembourser. Masset rembours, le surplus des dix mille francs serait plac la banque d'Annecy. Au bout de trois ans, Masset fut rembours, et les placements commencrent. Il y a un an peu prs que Goubaux recevait d'Eugne Sue une lettre qui commenait par ces mots: Ma chre ferme de Beauce, Croiriez-vous une chose, c'est que, si j'crivais la banque d'Annecy: Payez mon ordre la somme de vingt-cinq mille francs, elle la paierait sans contestation? Et, en effet, il travaillait l-bas normment. Voici quelle tait sa vie. Il se levait sept heures du matin, puis se mettait au travail aussitt sa toilette faite. dix heures, il prenait deux tasses de th sans crme, parfois de chocolat. deux heures, sa journe de travail tait finie; alors, il s'habillait selon la saison, et, moins que le temps ne ft par trop mauvais, faisait pied le tour du lac, quatre ou cinq lieues. Il rentrait, se mettait table, mangeait fortement et passait le reste de la journe avec quelques amis. Eugne Sue avait, de tout temps, t grand marcheur. Aux Bordes, il faisait, chaque jour, des promenades de trois ou quatre heures conscutives. Il s'tait impos cet exercice pour sa sant; comme Byron, il craignait d'engraisser, et, dans cette crainte, bien plus plausible chez lui que chez Byron, il ne mangea pendant plusieurs annes son dner qu'un seul potage aux herbes, un filet de sole, et quelques tranches de homard l'huile. Il y avait, en effet, chez Eugne Sue tendance l'obsit. Le rsultat de ces sept heures de travail fut _L'Institutrice_. _La Famille Jouffroy_, un des meilleurs romans de son exil, _Les Mystres du peuple_, _Gilbert et Gilberte_, _La Bonne Aventure_, et enfin _Les Secrets de l'oreiller_, qu'il a laisss indits. Il avait eu de nouveaux tracas avec _Le Constitutionnel: _un procs o son ami Masset tait intervenu, et au bout duquel on obtint que le journal paierait une somme de quarante mille francs pour ne plus publier les romans d'Eugne Sue. enthousiasme des spculateurs! Ces quarante mille francs servirent dsintresser le libraire, qui continuait de toucher les trois mille francs par volume qu'il ne publiait pas. C'est une singulire meule que celle qui nous broie. Eugne Sue se retrouva ainsi matre de sa production. Masset conclut pour lui un trait avec _La Presse _et avec _Le Sicle; _il ferait six volumes par an: _La Presse _en aurait trois, _Le Sicle _trois. Chaque journal paierait huit sous la ligne. Cela, comme on le voit, rduisait fort les revenus de l'exil. Aussi son petit chalet, l-bas, part le luxe de la nature, qui lui avait fait un paysage charmant, quoique un peu triste; aussi, disons-nous., son petit chalet tait-il de la plus grande simplicit. On et dit un presbytre lgant. Il tait situ au pied d'une montagne et dj sur la pente, pente assez rapide pour que le rez-de-chausse d'une de ses faades ft le premier tage de l'autre. Un joli jardin plein de fleurs -- Eugne Sue a toujours ador les fleurs --, un joli jardin plein de fleurs s'tendait jusqu'au lac, dont il n'tait spar que par une espce de chemin de halage. Quand Eugne Sue ne faisait pas le tour du lac, il montait sur la montagne, ordinairement tout seul, et par des sentiers qui eussent effray les guides du pays; il avait conserv cela de la chvre sa nourrice. Parvenu au but de sa course, il s'asseyait sur un rocher. Pourquoi montait-il si haut? Pourquoi regardait-il ainsi obstinment du mme ct? Rpondez, proscrits de tous les temps et de tous les partis! Il vcut ainsi cinq ans. Depuis un an, il avait normment maigri et avait douloureusement chang. Je vis, il y a cinq ou six mois, une photographie de lui; je ne voulus point le reconnatre. Sa soeur, Mme Caillard, envoya une photographie pareille Goubaux, qui la lui rendit, ne voulant pas voir ainsi celui qu'il avait vu si diffrent. La fin de sa vie avait t trouble par l'entre d'une femme dans cet humble chalet et dans cette vie triste mais calme, douloureuse mais sereine. Cette femme le brouilla avec son meilleur ami, Masset. Quelque temps aprs cette brouille, Masset mourut. La femme ne pouvait toujours demeurer, elle s'loigna; Eugne Sue resta seul, puis de corps, puis de coeur!... Un matin arriva aux Barattes -- c'tait le nom du chalet d'Eugne Sue -- un autre exil, le colonel Charras. Ce fut une grande fte pour les deux amis de se revoir. Depuis cinq ou six jours, ils taient ensemble, oubliant le prsent, parlant de l'avenir, lorsque Eugne Sue fut pris d'une douleur nvralgique, trs forte la tempe droite, douleur qu'il avait ressentie depuis quelques mois, diverses reprises. Des dputations de la socit nautique arrivrent pour faire une ovation l'exil, peut-tre aux deux exils. Eugne Sue prouvait de telles douleurs de tte, qu'il ne put recevoir personne. On se contenta de lui donner une srnade. Le lundi 27 juillet, une fivre intermittente se dclara, mais elle parut cder une nergique mdication. Le mercredi, il y avait un mieux sensible, mais accompagn de faiblesse; cependant, il resta debout et voulut commencer un nouveau roman; il venait d'achever et d'envoyer en France _Les Secrets de l'oreiller._ Mais il froissa et jeta les premiers feuillets; les ides ne venaient pas. Le vendredi, il tait si bien portant, que ce fut lui qui rveilla Charras, lui proposant de faire avec lui son ascension favorite, sur la montagne qui domine son chalet. Mais, au tiers de l'ascension peine, les forces lui manqurent, il fut oblig de renoncer aller plus loin, et, appuy au bras du colonel, il regagna les Barattes. Le soir, il tait faible, mais assez calme. En souhaitant le bonsoir son hte, il lui dit: -- Bonne nuit, colonel! Quant moi, je crois que je dormirai bien. Il se trompait: la nuit fut mauvaise; peine couch, il sentit le retour plus acharn des douleurs nvralgiques. Dans la crainte d'inquiter Charras, il n'appela personne et passa une nuit entire d'insomnie. Le lendemain, la fivre intermittente reparut menaante. la vue du malade et des symptmes de plus en plus inquitants qui se manifestaient, Charras, du consentement de M. le docteur Lachanal, expdia une dpche tlgraphique Genve. Elle avait pour but de rclamer le concours d'un second mdecin, le docteur Maunoir. M. Lachanal n'avait pas dissimul les inquitudes que lui inspirait la nouvelle phase dans laquelle la maladie entrait; en effet, Eugne Sue avait eu quelques instants de dlire, aprs lesquels cependant la lucidit tait revenue. La journe s'coula ainsi, c'est--dire dans des alternatives de dlire et de retour la raison. Il se plaignait d'une douleur trs aigu l'hypocondre droit. Le mdecin fit appliquer dix-huit sangsues dans la rgion de la rate. dix heures du soir, le docteur Maunoir arriva, s'entretint avec son confrre, puis vint se placer au pied du lit du malade, dont on claira le visage avec la lampe. Alors M. Maunoir murmura: -- Mais ce n'est point cela que vous m'aviez annonc. En effet, depuis quelques minutes, Eugne Sue venait d'tre frapp d'une hmiplgie qui avait paralys le ct gauche; la face tait cadavreuse, les yeux vitreux, la bouche tordue. C'taient les symptmes de la mort. Le docteur Maunoir secoua la tte et dclara que son concours tait compltement inutile. Depuis ce moment, c'est--dire depuis le samedi dix heures du soir, jusqu'au lundi matin sept heures moins cinq minutes, moment prcis o il rendit le dernier soupir, le mourant ne reprit pas connaissance. Pendant ces trente-trois heures, il ne fit qu'un mouvement imperceptible et ne pronona qu'un seul mot: BOIRE! Du reste, aucun symptme de souffrance n'agita ses derniers moments, ordinairement si terribles, et, n'et t le rle de l'agonie qui indiquait que le coeur battait toujours, on et pu croire la mort. Lorsque le malade sentit que tout tait fini, il prit la main du colonel Charras, et, la serrant avec tout ce qui lui restait d'nergie: -- Mon ami, lui dit-il, je dsire mourir comme j'ai vcu, c'est-- dire en libre penseur. Sa volont dernire fut excute. Dieu, qui lui avait fait une vie si agite, lui donna cette douceur de mourir au moins la main dans une des mains les plus fermes et les plus loyales qu'il y ait au monde. Merci, Charras! Prologue Les deux mondes L'ocan Polaire entoure d'une ceinture de glace ternelle les bords dserts de la Sibrie et de l'Amrique du Nord, ces dernires limites des deux mondes, que spare l'troit canal de Behring. Le mois de septembre touche sa fin. L'quinoxe a ramen les tnbres et les tourmentes borales; la nuit va bientt remplacer un de ces jours polaires si courts, si lugubres. Le ciel, d'un bleu sombre violac, est faiblement clair par un soleil sans chaleur dont le disque blafard, peine lev au- dessus de l'horizon, plit devant l'blouissant clat de la neige qui couvre perte de vue l'immensit des steppes. Au Nord, ce dsert est born par une cte hrisse de roches noires, gigantesques; au pied de leur entassement titanique, est enchan cet ocan ptrifi qui a pour vagues immobiles de grandes chanes de montagnes de glace dont les cimes bleutres disparaissent au loin dans une brume neigeuse... l'Est, entre les deux pointes du cap Oulikine, confin oriental de la Sibrie, on aperoit une ligne d'un vert obscur o la mer charrie lentement d'normes glaons blancs... C'est le dtroit de Behring. Enfin, au-del du dtroit, et le dominant, se dressent les masses granitiques du cap de Galles, pointe extrme de l'Amrique du Nord. Ces latitudes dsoles n'appartiennent plus au monde habitable; par leur froid terrible, les pierres clatent, les arbres se fendent, le sol se crevasse en lanant des gerbes de paillettes glaces. Nul tre humain ne semble pouvoir affronter la solitude de ces rgions de frimas et de temptes, de famine et de mort... Pourtant... chose trange! on voit des traces de pas sur la neige qui couvre ces dserts, dernires limites des deux continents, diviss par le canal de Behring. Du ct de la terre amricaine, l'empreinte des pas, petite et lgre, annonce le passage d'une femme... Elle s'est dirige vers les roches d'o l'on aperoit, au-del du dtroit, les steppes neigeuses de la Sibrie. Du ct de la Sibrie, l'empreinte plus grande, plus profonde, annonce le passage d'un homme. Il s'est aussi dirig vers le dtroit. On dirait que cet homme et cette femme, arrivant ainsi en sens contraire aux extrmits du globe, ont espr s'entrevoir travers l'troit bras de mer qui spare les deux mondes! Et, chose plus trange encore! cet homme et cette femme ont travers ces solitudes pendant une horrible tempte... Quelques noirs mlzes centenaires, pointant nagure et l dans ces dserts, comme des croix sur un champ de repos, ont t arrachs, briss, emports au loin par la tourmente. cet ouragan furieux, qui dracine les grands arbres, qui branle les montagnes de glace, qui les heurte masse contre masse, avec le fracas de la foudre... cet ouragan furieux ces deux voyageurs ont fait face. Ils lui ont fait face, sans dvier un moment de la ligne invariable qu'ils suivaient... on le devine la trace de leur marche gale, droite et ferme. Quels sont donc ces deux tres, qui cheminent toujours calmes au milieu des convulsions, des bouleversements de la nature? Hasard, vouloir ou fatalit, sous la semelle ferre de l'homme, sept clous saillants forment une croix. Partout il laisse cette trace de son passage. voir sur la neige dure et polie ces empreintes profondes, on dirait un sol de marbre creus par un pied d'airain. Mais bientt une nuit sans crpuscule a succd au jour. Nuit sinistre... la faveur de l'clatante rfraction de la neige, on voit la steppe drouler sa blancheur infinie sous une lourde coupole d'un azur si sombre, qu'il semble noir; de ples toiles se perdent dans les profondeurs de cette vote obscure et glace. Le silence est solennel... Mais voil que vers le dtroit de Behring une faible lueur apparat l'horizon. C'est d'abord une clart douce, bleutre, comme celle qui prcde l'ascension de la lune... puis, cette clart augmente, rayonne et se colore d'un rose lger. Sur tous les autres points du ciel, les tnbres redoublent; c'est peine si la blanche tendue du dsert, tout l'heure si visible, se distingue de la noire voussure du firmament. Au milieu de cette obscurit, on entend des bruits confus, tranges. On dirait le vol tour tour crpitant ou appesanti de grands oiseaux de nuit qui, perdus, rasent la steppe et s'y abattent. Mais on n'entend pas un cri. Cette muette pouvante annonce l'approche d'un de ces imposants phnomnes qui frappent de terreur tous les tres anims, des plus froces aux plus inoffensifs... Une aurore borale, spectacle si magnifique et si frquent dans les rgions polaires, resplendit tout coup... l'horizon se dessine un demi-globe d'clatante clart. Du centre de ce foyer blouissant jaillissent d'immenses colonnes de lumire, qui, s'levant des hauteurs incommensurables, illuminent le ciel, la terre, la mer... Alors ces reflets, ardents comme ceux d'un incendie, glissent sur la neige du dsert, empourprent la cime bleutre des montagnes de glace et colorent d'un rouge sombre les hautes roches noires des deux continents... Aprs avoir atteint ce rayonnement magnifique, l'aurore borale plit peu peu, ses vives clarts s'teignirent dans un brouillard lumineux. ce moment, grce un singulier effet de mirage, frquent dans ces latitudes, quoique spare de la Sibrie par la largeur d'un bras de mer, la cte amricaine sembla tout coup si rapproche, qu'on aurait cru pouvoir jeter un pont de l'un l'autre monde. Alors, au milieu de la vapeur azure qui s'tendait sur les deux terres, deux figures humaines apparurent. Sur le cap sibrien, un homme genoux tendait les bras vers l'Amrique avec une expression de dsespoir indfinissable. Sur le promontoire amricain, une femme jeune et belle rpondait au geste dsespr de cet homme en lui montrant le ciel. Pendant quelques secondes, ces deux grandes figures se dessinrent ainsi, ples et vaporeuses, aux dernires lueurs de l'aurore borale. Mais le brouillard s'paississant peu peu, tout disparut dans les tnbres. D'o venaient ces deux tres qui se rencontraient ainsi sous les glaces polaires, l'extrmit des mondes? Quelles taient ces deux cratures, un instant rapproches par un mirage trompeur, mais qui semblaient spares pour l'ternit? Premire partie L'auberge du Faucon blanc I. Morok. Le mois d'octobre 1831 touche sa fin. Quoiqu'il soit encore jour, une lampe de cuivre quatre becs claire les murailles lzardes d'un vaste grenier dont l'unique fentre est ferme la lumire; une chelle, dont les montants dpassent la baie d'une trappe ouverte, sert d'escalier. et l, jets sans ordre sur le plancher, sont des chanes de fer, des carcans pointes aigus, des caveons dents de scie, des muselires hrisses de clous, de longues tiges d'acier emmanches de poignes de bois. Dans un coin est pos un petit rchaud portatif, semblable ceux dont se servent les plombiers pour mettre l'tain en fusion; le charbon y est empil sur des copeaux secs; une tincelle suffit pour allumer en une seconde cet ardent brasier. Non loin de ce fouillis d'instruments sinistres, qui ressemblent l'attirail d'un bourreau, sont quelques armes appartenant un ge recul. Une cotte de mailles, aux anneaux la fois si flexibles, si fins, si serrs, qu'elle ressemble un souple tissu d'acier, est tendue sur un coffre, ct de jambards et de brassards de fer, en bon tat, garnis de leurs courroies; une masse d'armes, deux longues piques triangulaires hampes de frne, la fois solides et lgres, sur lesquelles on remarque de rcentes taches de sang, compltent cette panoplie, un peu rajeunie par deux carabines tyroliennes armes et amorces. cet arsenal d'armes meurtrires, d'instruments barbares, se trouve trangement mle une collection d'objets trs diffrents: ce sont de petites caisses vitres, renfermant des rosaires, des chapelets, des mdailles, des _agnus Dei, _des bnitiers, des images de saints encadres; enfin bon nombre de ces livrets imprims Fribourg sur gros papier bleutre, livrets o l'on raconte divers miracles modernes, o l'on cite une lettre autographe de Jsus-Christ, adresse un fidle; o l'on fait, enfin, pour les annes 1831 et 1832, les prdictions les plus effrayantes contre la France impie et rvolutionnaire. Une de ces peintures sur toile dont les bateleurs ornent la devanture de leurs thtres forains est suspendue l'une des poutres transversales de la toiture, sans doute pour que ce tableau ne se gte pas en restant trop longtemps roul. Cette toile porte cette inscription: LA VRIDIQUE ET MMORABLE CONVERSION D'IGNACE MOROK SURNOMM LE _PROPHTE, _ARRIV EN L'ANNE 1828, FRIBOURG. Ce tableau, de proportion plus grande que nature, d'une couleur violente, d'un caractre barbare, est divis en trois compartiments, qui offrent en action trois phases importantes de la vie de ce converti surnomm le _Prophte._ Dans le premier, on voit un homme longue barbe, d'un blond presque blanc, figure farouche, et vtu de peau de renne, comme les sont les sauvages peuplades du nord de la Sibrie; il porte un bonnet de renard noir, termin par une tte de corbeau; ses traits expriment la terreur; courb sur son traneau qui, attel de deux grands chiens fauves, glisse sur la neige, il fuit la poursuite d'une bande de renards, de loups, d'ours monstrueux qui, tous, la gueule bante et arme de dents formidables, semblent capables de dvorer cent fois l'homme, les chiens et le traneau. Au-dessous de ce premier tableau on lit: EN 1810, MOROK EST IDOLTRE; IL FUIT DEVANT LES BTES FROCES. Dans le second compartiment, Morok, candidement revtu de la robe blanche de catchumne, est agenouill, les mains jointes, devant un homme portant une longue robe noire et un rabat blanc; dans un coin du tableau, un grand ange mine rbarbative tient d'une main une trompette et de l'autre une pe flamboyante; les paroles suivantes lui sortent de la bouche en caractres rouges sur un fond noir: MOROK, L'IDOLTRE, FUYAIT DEVANT LES BTES FROCES; LES BTES FROCES FUIRONT DEVANT IGNACE MOROK, CONVERTI ET BAPTIS FRIBOURG. En effet, dans le troisime compartiment, le nouveau converti se cambre; fier, superbe, triomphant, sous sa longue robe bleue plis flottants; la tte altire, le poing gauche sur la hanche, la main droite tendue, il semble terrifier une foule de tigres, d'hynes, d'ours, de lions, qui, rentrant leurs griffes, cachant leurs dents, rampent ses pieds, soumis et craintifs. Au-dessous de ce dernier compartiment, on lit, en forme de conclusion morale: IGNACE MOROK EST CONVERTI; LES BTES FROCES RAMPENT SES PIEDS. Non loin de ces tableaux se trouvent plusieurs ballots de petits livres, aussi imprims Fribourg, dans lesquels on raconte par quel tonnant miracle l'idoltre Morok, une fois converti, avait tout coup acquis un pouvoir surnaturel, presque divin, auquel les animaux les plus froces ne pouvaient chapper, ainsi que le tmoignaient chaque jour les exercices auxquels se livrait le dompteur de btes, moins pour faire montre de son courage et de son audace, que pour glorifier le Seigneur. * * * * travers la trappe ouverte dans le grenier, s'exhale, comme par bouffes, une odeur sauvage, cre, forte, pntrante. De temps autre, on entend quelques rlements sonores et puissants, quelques aspirations profondes, suivies d'un bruit sourd, comme celui de grands corps qui s'talent et s'allongent pesamment sur un plancher. Un homme est seul dans ce grenier. Cet homme est Morok, le dompteur de btes froces, surnomm le Prophte. Il a quarante ans, sa taille est moyenne, ses membres grles, sa maigreur extrme; une longue pelisse d'un rouge de sang, fourre de noir, l'enveloppe entirement; son teint, naturellement blanc, est bronz par l'existence voyageuse qu'il mne depuis son enfance; ses cheveux, de ce blond jaune et mat particulier certaines peuplades des contres polaires, tombent droits et raides sur ses paules; son nez est mince, tranchant, recourb; autour de ses pommettes saillantes se dessine une longue barbe, presque blanche force d'tre blonde. Ce qui rend trange la physionomie de cet homme, ce sont ses paupires trs ouvertes et trs leves, qui laissent voir sa prunelle fauve, toujours entoure d'un cercle blanc... Ce regard fixe, extraordinaire, exerait une vritable fascination sur les animaux, ce qui d'ailleurs n'empchait pas le Prophte d'employer aussi, pour les dompter, le terrible arsenal pars autour de lui. Assis devant une table, il vient d'ouvrir le double fond d'une petite caisse remplie de chapelets et autres bimbeloteries semblables, l'usage des dvotieux; dans ce double fond, ferm par une serrure secret, se trouvent plusieurs enveloppes cachetes, ayant seulement pour adresse un numro combin avec une lettre de l'alphabet. Le Prophte prend un de ces paquets, le met dans la poche de sa pelisse; puis, fermant le secret du double fond, il replace la caisse sur la tablette. Cette scne se passe sur les quatre heures de l'aprs-dner, l'auberge du _Faucon Blanc, _unique htellerie du village de Mockern, situ prs de Leipzig, en venant du Nord vers la France. Au bout de quelques moments, un rugissement rauque et souterrain fit trembler le grenier. -- _Judas! _tais-toi! dit le Prophte d'un ton menaant, en tournant la tte vers la trappe. Un autre grondement sourd, mais aussi formidable qu'un tonnerre lointain, se fit alors entendre. -- _Can! _tais-toi! crie Morok en se levant. Un troisime rugissement d'une frocit inexprimable clate tout coup. -- _La Mort! _te tairas-tu! s'crie le Prophte, et il se prcipite vers la trappe, s'adressant un troisime animal invisible qui porte ce nom lugubre, _la Mort._ Malgr l'habituelle autorit de sa voix, malgr les menaces ritres, le dompteur de btes ne peut obtenir le silence: bientt, au contraire, les aboiements de plusieurs dogues se joignent aux rugissements des btes froces. Morok saisit une pique, s'approche de l'chelle, il va descendre, lorsqu'il voit quelqu'un sortir de la trappe. Ce nouveau venu a une figure brune et hle; il porte un chapeau gris forme ronde et larges bords, une veste courte et un large pantalon de drap vert; ses gutres de cuir poudreuses annoncent qu'il vient de parcourir une longue route; une gibecire est attache sur son dos par une courroie. -- Au diable les animaux! s'cria-t-il en mettant le pied sur le plancher, depuis trois jours on dirait qu'ils m'ont oubli... Judas a pass sa patte travers les barreaux de sa cage... et la Mort a bondi comme une furie... ils ne me reconnaissent donc plus? Ceci fut dit en allemand. Morok rpondit, en s'exprimant dans la mme langue, avec un lger accent tranger. -- Bonnes ou mauvaises nouvelles, Karl? demanda-t-il avec inquitude. -- Bonnes nouvelles. -- Tu les a rencontrs? -- Hier, deux lieues de Wittemberg... -- Dieu soit lou! s'cria Morok en joignant les mains avec une expression de satisfaction profonde. -- C'est tout simple... de Russie en France, c'est la route oblige; il y avait mille parier contre un qu'on les rencontrerait entre Wittemberg et Leipzig. -- Et le signalement? -- Trs fidle: les deux jeunes filles sont en deuil; le cheval est blanc; le vieillard a une longue moustache, un bonnet de police bleu, une houppelande grise... et un chien de Sibrie sur les talons. -- Et tu les as quitts? -- une lieue... Avant une demi-heure ils arriveront ici. -- Et dans cette auberge... puisqu'elle est la seule de ce village, dit Morok d'un air pensif. -- Et que la nuit vient... ajouta Karl. -- As-tu fait causer le vieillard? -- Lui? Vous n'y pensez pas! -- Comment? -- Allez donc vous y frotter. -- Et quelle raison? -- Impossible! -- Impossible! pourquoi? -- Vous allez le savoir... Je les ai d'abord suivis jusqu' la couche d'hier, ayant l'air de les rencontrer par hasard; j'ai parl au grand vieillard, en lui disant ce qu'on se dit entre pitons voyageurs: Bonjour et bonne route, camarade! Pour toute rponse il m'a regard de travers, et, du bout de son bton, m'a montr l'autre ct de la route. -- Il est Franais, il ne comprend peut-tre pas l'allemand? -- Il le parle au moins aussi bien que vous, puisqu' la couche je l'ai entendu demander l'hte ce qu'il lui fallait pour lui et pour les jeunes filles. -- Et la couche... tu n'as pas essay encore d'engager la conversation? -- Une seule fois... mais il m'a si brutalement reu que, pour ne rien compromettre, je n'ai pas recommenc. Aussi, entre nous, je dois vous en prvenir, cet homme a l'air mchant en diable; croyez-moi, malgr sa moustache grise, il parat encore si vigoureux et si rsolu, quoique dcharn comme une carcasse, que je ne sais qui, de lui ou de mon camarade le gant Goliath, aurait l'avantage dans une lutte... Je ne sais pas vos projets... mais prenez garde, matre... prenez garde!... -- Ma panthre noire de Java tait aussi bien vigoureuse et bien mchante... dit Morok avec un sourire ddaigneux et sinistre. -- La Mort?... Certes, et elle est encore aussi vigoureuse et aussi mchante que jamais... Seulement, pour vous, elle est presque douce. -- C'est ainsi que j'assouplirai ce grand vieillard, malgr sa force et sa brutalit. -- Hum! hum! dfiez-vous, matre; vous tes habile, vous tes aussi brave que personne; mais, croyez-moi, vous ne ferez jamais un agneau du vieux loup qui va arriver ici tout l'heure. -- Est-ce que mon Can, est-ce que mon tigre Judas ne rampent pas devant moi avec pouvante? -- Je le crois bien, parce que vous avez de ces moyens qui... -- Parce que j'ai la foi... voil tout... Et c'est tout... dit imprieusement Morok en interrompant Karl et en accompagnant ces mot d'un tel regard que l'autre baissa la tte et resta muet. Pourquoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les btes ne serait-il pas aussi soutenu par lui dans ses luttes contre les hommes... quand ces hommes sont pervers et impies? ajouta le Prophte d'un air triomphant et inspir. Soit par crance la conviction de son matre, soit qu'il ne ft pas capable d'engager avec lui une controverse sur ce sujet si dlicat, Karl rpondit humblement au Prophte: -- Vous tes plus savant que moi, matre; ce que vous faites doit tre bien fait. -- As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la journe? reprit le Prophte aprs un moment de silence. -- Oui, mais de loin; comme je connais bien le pays, j'ai tantt coup au court travers la valle, tantt dans la montagne, en suivant la route o je les apercevais toujours: la dernire fois que je les ai vus, je m'tais tapi derrire le moulin eau de la tuilerie... Comme ils taient en plein grand chemin et que la nuit approchait, j'ai ht le pas pour prendre les devants et annoncer ce que vous appelez une bonne nouvelle. -- Trs bonne... oui... trs bonne... et tu seras rcompens... car si ces gens m'avaient chapp... Le Prophte tressaillit et n'acheva pas. l'expression de sa figure, l'accent de sa voix, on devinait de quelle importance tait pour lui la nouvelle qu'on lui apportait. -- Au fait, reprit Karl, il faut que a mrite attention, car ce courrier russe tout galonn est venu de Saint-Ptersbourg Leipzig pour vous trouver... C'tait peut-tre pour... Morok interrompit brutalement Karl et reprit: -- Qui t'a dit que l'arrive de ce courrier ait eu rapport ces voyageurs? Tu te trompes, tu ne dois savoir que ce que je t'ai dit. -- la bonne heure, matre, excusez-moi, et n'en parlons plus. Ah ! maintenant, je vais quitter mon carnier et aller aider Goliath donner manger aux btes, car l'heure du souper approche, si elle n'est passe. Est-ce qu'il se ngligerait, matre, mon gros gant? -- Goliath est sorti, il ne doit pas savoir que tu es rentr; il ne faut pas surtout que ce grand vieillard et les jeunes filles te voient ici, cela leur donnerait des soupons. -- O voulez-vous donc que j'aille? -- Tu vas te retirer dans la petite soupente au fond de l'curie; l tu attendras mes ordres, car il est possible que tu partes cette nuit pour Leipzig. -- Comme vous voudrez; j'ai dans mon carnier quelques provisions de reste, je souperai dans la soupente en me reposant. -- Va... -- Matre, rappelez-vous ce que je vous ai dit: dfiez-vous du vieux moustache grise, je le crois diablement rsolu; je m'y connais, c'est un rude compagnon, dfiez-vous... -- Sois tranquille... je me dfie toujours, dit Morok. -- Alors donc, bonne chance, matre! Et Karl, regagnant l'chelle, disparut peu peu. Aprs avoir fait son serviteur un signe d'adieu amical, le Prophte se promena quelque temps d'un air profondment mditatif; puis, s'approchant de la cassette double fond qui contenait quelques papiers, il y prit une assez longue lettre qu'il relut plusieurs fois avec une extrme attention. De temps autre il se levait pour aller jusqu'au volet ferm qui donnait sur la cour intrieure de l'auberge, et prtait l'oreille avec anxit: car il attendait impatiemment la venue des trois personnes dont on venait de lui annoncer l'approche. II. Le voyageur. Pendant que la scne prcdente se passait l'auberge du _Faucon Blanc _ Mockern, les trois personnes dont Morok, le dompteur de btes, attendait si ardemment l'arrive, s'avanaient paisiblement au milieu des riantes prairies, bordes d'un ct par une rivire dont le courant faisait tourner un moulin, et, de l'autre, par la grande route conduisant au village de Mockern, situ une lieue environ, au sommet d'une colline assez leve. Le ciel tait d'une srnit superbe; le bouillonnement de la rivire, battue par la roue du moulin et ruisselante d'cume, interrompait seul le silence de cette soire d'un calme profond; des saules touffus, penchs sur les eaux, y jetaient leurs ombres vertes et transparentes, tandis que plus loin la rivire rflchissait si splendidement le bleu du znith et les teintes enflammes du couchant que, sans les collines qui la sparaient du ciel, l'or, l'azur de l'onde se fussent confondus dans une nappe blouissante avec l'or et l'azur du firmament. Les grands roseaux du rivage courbaient leurs aigrettes de velours noir sous le lger souffle de la brise qui s'lve souvent la fin du jour; car le soleil disparaissait lentement derrire une large bande de nuages pourpres, frangs de feu... L'air vif et sonore apportait le tintement lointain des clochettes d'un troupeau. travers un sentier fray dans l'herbe de la prairie, deux jeunes filles, presque deux enfants, car elles venaient d'avoir quinze ans, chevauchaient sur un cheval blanc de taille moyenne, assises dans une large selle dossier o elles tenaient aisment toutes deux, car elles taient de taille mignonne et dlicate. Un homme de grande taille, figure basane, longues moustaches grises, conduisait le cheval par la bride, et se retournait de temps autre vers les jeunes filles avec un air de sollicitude la fois respectueuse et paternelle; il s'appuyait sur un long bton; ses paules encore robustes portaient un sac de soldat; sa chaussure poudreuse, ses pas un peu tranants annonaient qu'il marchait depuis longtemps. Un de ces chiens que les peuplades du nord de la Sibrie attellent aux traneaux, vigoureux animal, peu prs de la taille, de la forme et du pelage d'un loup, suivait scrupuleusement le pas du conducteur de la petite caravane, _ne quittant pas, _comme on dit vulgairement, _les talons de son matre._ Rien de plus charmant que le groupe des deux jeunes filles. L'une d'elles tenait de sa main gauche les rnes flottantes, et de son bras droit entourait la taille de sa soeur endormie, dont la tte reposait sur son paule. Chaque pas du cheval imprimait ces deux corps souples une ondulation pleine de grce, et balanait leurs petits pieds appuys sur une palette de bois servant d'trier. Ces deux soeurs jumelles s'appelaient, par un doux caprice maternel, _Rose _et _Blanche: _alors elles taient orphelines, ainsi que le tmoignaient leurs tristes vtements de deuil demi uss. D'une ressemblance extrme, d'une taille gale, il fallait une constante habitude de les voir pour distinguer l'une de l'autre. Le portrait de celle qui ne dormait pas pourrait donc servir pour toutes deux; la seule diffrence qu'il y et entre elles en ce moment, c'tait que Rose veillait et remplissait ce jour-l les fonctions d'_ane, _fonctions ainsi partages, grce une imagination de leur guide: vieux soldat de l'Empire, fanatique de la discipline, il avait jug propos d'alterner ainsi entre les deux orphelines la subordination et le commandement. Greuze se ft inspir la vue de ces deux jolis visages, coiffs de bguins de velours noir, d'o s'chappait une profusion de grosses boucles de cheveux chtain clair, ondoyant sur le cou, sur leurs paules, et encadrant leurs joues rondes, fermes, vermeilles et satines; un oeillet rouge, humide de rose, n'tait pas d'un incarnat plus velout que leurs lvres fleuries; le tendre bleu de la pervenche et sembl sombre auprs du limpide azur de leurs grands yeux, o se peignaient la douceur de leur caractre et l'innocence de leur ge; un front pur et blanc, un petit nez rose, une fossette au menton achevaient de donner ces gracieuses figures un adorable ensemble de candeur et de bont charmante. Il fallait encore les voir lorsque, l'approche de la pluie ou de l'orage, le vieux soldat les enveloppait soigneusement toutes les deux dans une grande pelisse de peau de renne, et rabattait sur leurs ttes le vaste capuchon de ce vtement impermable; alors, rien de plus ravissant que ces deux petites figures fraches et souriantes, abrites sous ce camail de couleur sombre. Mais la soire tait belle et calme; le lourd manteau se drapait autour des genoux des deux soeurs, et son capuchon retombait sur le dossier de la selle. Rose, entourant toujours de son bras droit la taille de sa soeur endormie, la contemplait avec une expression de tendresse ineffable, presque maternelle... car _ce jour-l _Rose tait l'ane, et une soeur ane est dj une mre. Non seulement les deux jeunes filles s'idoltraient, mais, par un phnomne psychologique frquent chez les tres jumeaux, elles taient presque toujours simultanment affectes; l'motion de l'une se rflchissait l'instant sur la physionomie de l'autre; une mme cause les faisait tressaillir et rougir, tant leurs jeunes coeurs battaient l'unisson; enfin, joies ingnues, chagrins amers, tout entre elles tait mutuellement ressenti et aussitt partag. Dans leur enfance, atteintes la fois d'une maladie cruelle, comme deux fleurs sur une mme tige, elles avaient pli, pli, langui ensemble, mais ensemble aussi elles avaient retrouv leurs fraches et pures couleurs. Est-il besoin de dire que ces liens mystrieux, indissolubles, qui unissaient les deux jumelles, n'eussent pas t briss sans porter une mortelle atteinte l'existence de ces pauvres enfants? Ainsi, ces charmants couples d'oiseaux, nomms _insparables, _ne pouvant vivre que d'une vie commune, s'attristent, souffrent, se dsesprent et meurent lorsqu'une main barbare les loigne l'un de l'autre. Le conducteur des orphelines, homme de cinquante ans environ, d'une tournure militaire, offrait le type immortel des soldats de la Rpublique et de l'Empire, hroques enfants du peuple, devenus en une campagne les premiers soldats du monde, pour prouver au monde ce que peut, ce que vaut, ce que fait le peuple, lorsque ses vrais lus mettent en lui leur confiance, leur force et leur espoir. Ce soldat, guide des deux soeurs, ancien grenadier cheval de la garde impriale, avait t surnomm _Dagobert; _sa physionomie grave et srieuse tait durement accentue; sa moustache grise, longue et fournie, cachait compltement sa lvre infrieure et se confondait avec une large impriale lui couvrant presque le menton; ses joues maigres, couleur de brique, et tannes comme du parchemin, taient soigneusement rases; d'pais sourcils, encore noirs, couvraient presque ses yeux d'un bleu clair; ses boucles d'oreilles d'or descendaient jusque sur son col militaire liser blanc; une ceinture de cuir serrait autour de ses reins sa houppelande de gros drap gris, et un bonnet de police bleu flamme rouge, tombant sur l'paule gauche, couvrait sa tte chauve. Autrefois, dou d'une force d'hercule, mais ayant toujours un coeur de lion, bon et patient, parce qu'il tait courageux et fort, Dagobert, malgr la rudesse de sa physionomie, se montrait, pour les orphelines, d'une sollicitude exquise, d'une prvenance inoue, d'une tendresse adorable, presque maternelle... Oui, maternelle! car pour l'hrosme de l'affection, coeur de mre, coeur de soldat. D'un calme stoque, comprimant toute motion, l'inaltrable sang-froid de Dagobert ne se dmentait jamais; aussi, quoique rien ne ft moins plaisant que lui, il devenait quelquefois d'un comique achev, en raison mme de l'imperturbable srieux qu'il apportait toute chose. De temps en temps, et tout en cheminant, Dagobert se retournait pour donner une caresse ou dire un mot amical au bon cheval blanc qui servait de monture aux orphelines, et dont les salires, les longues dents trahissaient l'ge respectable; deux profondes cicatrices, l'une au flanc, l'autre au poitrail, prouvaient que ce cheval avait assist de chaudes batailles; aussi n'tait-ce pas sans une apparence de fiert qu'il secouait parfois sa vieille bride militaire, dont la bossette de cuivre offrait encore un aigle en relief; son allure tait rgulire, prudente et ferme; son poil vif, son embonpoint mdiocre, l'abondante cume qui couvrait son mors tmoignaient de cette sant que les chevaux acquirent par le travail continu mais modr d'un long voyage petites journes; quoiqu'il ft en route depuis plus de six mois, ce pauvre animal portait aussi allgrement qu'au dpart les deux orphelines et une assez lourde valise attache derrire leur selle. Si nous avons parl de la longueur dmesure des dents de ce cheval (signe irrcusable de grande vieillesse), c'est qu'il les montrait souvent dans l'unique but de rester fidle son nom (il se nommait _Jovial) _et de faire une assez mauvaise plaisanterie dont le chien tait victime. Ce dernier, sans doute par contraste, nomm _Rabat-Joie, _ne quittant pas les talons de son matre, se trouvait la porte de Jovial, qui de temps autre le prenait dlicatement par la peau du dos, l'enlevait et le portait ainsi quelques instants; le chien, protg par son paisse toison, et sans doute habitu depuis longtemps aux facties de son compagnon, s'y soumettait avec une complaisance stoque; seulement, quand la plaisanterie lui avait paru d'une suffisante dure, Rabat-Joie tournait la tte en grondant. Jovial l'entendait demi-mot, et s'empressait de le remettre terre. D'autres fois, sans doute pour viter la monotonie, Jovial mordillait lgrement le havresac du soldat, qui semblait, ainsi que son chien, parfaitement habitu ces joyeusets. Ces dtails feront juger de l'excellent accord qui rgnait entre les deux soeurs jumelles, le vieux soldat, le cheval et le chien. La petite caravane s'avanait, assez impatiente d'atteindre avant la nuit le village de Mockern, que l'on voyait au sommet de la cte. Dagobert regardait par moments autour de lui, et semblait rassembler ses souvenirs: peu peu ses traits s'assombrirent lorsqu'il fut peu de distance du moulin dont le bruit avait attir son attention, il s'arrta, et passa plusieurs reprises ses longues moustaches entre son pouce et son index, seul signe qui rvlt chez lui une motion forte et concentre. Jovial ayant fait un brusque temps d'arrt derrire son matre, Blanche, veille en sursaut par ce brusque mouvement, redressa la tte; son premier regard chercha sa soeur, qui elle sourit doucement; puis toutes deux changrent un signe de surprise la vue de Dagobert immobile, les mains jointes sur son long bton, et paraissant en proie une motion pnible et recueillie... Les orphelines se trouvaient alors au pied d'un tertre peu lev, dont le fate disparaissait sous le feuillage pais d'un chne immense plant mi-cte de ce petit escarpement. Rose, voyant Dagobert toujours immobile et pensif, se pencha sur sa selle, et, appuyant sa petite main blanche sur l'paule du soldat, qui lui tournait le dos, elle lui dit doucement: -- Qu'as-tu donc Dagobert? Le vtran se retourna; au grand tonnement des deux soeurs, elles virent une grosse larme qui, aprs avoir trac son humide sillon sur sa joue tanne, se perdait dans son paisse moustache. -- Tu pleures... toi!!! s'crirent Rose et Blanche profondment mues. Nous t'en supplions... dis-nous ce que tu as... Aprs un moment d'hsitation, le soldat passa sur ses yeux sa main calleuse et dit aux orphelines d'une voix mue, en leur montrant le chne centenaire auprs duquel elles se trouvaient: -- Je vais vous attrister, mes pauvres enfants... mais pourtant c'est comme sacr... ce que je vais vous dire... Eh bien! il y a dix-huit ans... la veille de la grande bataille de Leipzig, j'ai port votre pre au pied de cet arbre... il avait deux coups de sabre sur la tte... un coup de feu l'paule... C'est ici que lui et moi, qui avais deux coups de lance pour ma part, nous avons t faits prisonniers... et par qui encore? par un rengat... oui, par un Franais, un marquis migr, colonel au service des Russes... Enfin, un jour... vous saurez tout cela... Puis, aprs un silence, le vtran, montrant du bout de son bton le village de Mockern, ajouta: -- Oui... oui, je m'y reconnais, voil les hauteurs o votre brave pre, qui nous commandait, nous et les Polonais de la garde, a culbut les cuirassiers russes aprs avoir enlev une batterie... Ah! mes enfants, ajouta navement le soldat, il aurait fallu le voir, votre brave pre, la tte de notre brigade de grenadiers cheval, lancer une charge fond au milieu d'une grle d'obus! Il n'y avait rien de beau comme lui. Pendant que Dagobert exprimait sa manire ses regrets et ses souvenirs, les deux orphelines, par un mouvement spontan, se laissrent lgrement glisser de cheval, et, se tenant par la main, allrent s'agenouiller au pied du vieux chne. Puis, l, presses l'une contre l'autre, elles se mirent pleurer, pendant que, debout derrire elles, le soldat, croisant ses mains sur son long bton, y appuyait son front chauve. -- Allons... allons, il ne faut pas vous chagriner, dit-il doucement, au bout de quelques minutes, en voyant des larmes couler sur les joues vermeilles de Rose et Blanche toujours genoux; peut-tre retrouverons-nous le gnral Simon Paris, ajouta-t-il; je vous expliquerai cela ce soir la couche... J'ai voulu exprs attendre ce jour-ci pour vous apprendre bien des choses sur votre pre; c'tait une ide moi... parce que ce jour est comme un anniversaire. -- Nous pleurons, parce que nous pensons aussi notre mre, dit Rose. -- notre mre, que nous ne reverrons plus que dans le ciel, ajouta Blanche. Le soldat releva les orphelines, les prit par la main, et les regardant tour tour avec une expression d'ineffable attachement, rendue plus touchante encore par le contraste de sa rude figure: -- Il ne faut pas vous chagriner ainsi, mes enfants. Votre mre tait la meilleure des femmes, c'est vrai... Quand elle habitait la Pologne, on l'appelait la _Perle de Varsovie; _c'tait la perle du monde entier qu'on aurait d dire... car dans le monde entier on n'aurait pas trouv sa pareille... Non... non. La voix de Dagobert s'altrait; il se tut, et passa ses longues moustaches entre son pouce et son index, selon son habitude. -- coutez, mes enfants, reprit-il aprs avoir surmont son attendrissement, votre mre ne pouvait vous donner que les meilleurs conseils, n'est-ce pas? -- Oui, Dagobert. -- Eh bien! qu'est-ce qu'elle vous a recommand avant de mourir? De penser souvent elle, mais sans vous attrister. -- C'est vrai; elle nous a dit que Dieu, toujours bon pour les pauvres mres dont les enfants restent sur terre, lui permettrait de nous entendre du haut du ciel, dit Blanche. -- Et qu'elle aurait toujours les yeux ouverts sur nous, ajouta Rose. Puis les deux soeurs, par un mouvement spontan rempli d'une grce touchante, se prirent par la main, tournrent vers le ciel leurs regards ingnus, et dirent avec l'adorable foi de leur ge: -- N'est-ce pas, mre... tu nous vois?... tu nous entends?... -- Puisque votre mre vous voit et vous entend, dit Dagobert mu, ne lui faites donc plus de chagrin en vous montrant tristes... Elle vous l'a dfendu. -- Tu as raison, Dagobert, nous n'aurons plus de chagrin. Et les orphelines essuyrent leurs yeux. Dagobert, au point de vue dvot, tait un vrai paen; en Espagne, il avait sabr avec une extrme sensualit ces moines de toutes robes et de toutes couleurs qui, portant le crucifix d'une main et le poignard de l'autre, dfendaient, non la libert (l'inquisition la billonnait depuis des sicles), mais leurs monstrueux privilges. Pourtant, Dagobert avait depuis quarante ans assist des spectacles d'une si terrible grandeur, il avait tant de fois vu la mort de prs, que l'instinct de _religion naturelle, _commun tous les coeurs simples et honntes, avait toujours surnag dans son me. Aussi, quoiqu'il ne partaget point la consolante illusion des deux soeurs, il et regard comme un crime d'y porter la moindre atteinte. Les voyant moins tristes, il reprit: -- la bonne heure, mes enfants, j'aime mieux vous entendre babiller comme vous faisiez ce matin et hier... en riant sous cape de temps en temps, et ne me rpondant pas ce que je vous disais... tant vous tiez occupes de votre entretien... Oui, oui, mesdemoiselles... voil deux jours que vous paraissez avoir de fameuses affaires ensemble... Tant mieux, surtout si cela vous amuse. Les deux soeurs rougirent, changrent un demi-sourire qui contrasta avec les larmes qui remplissaient encore leurs yeux, et Rose dit au soldat avec un peu d'embarras: -- Mais non, je t'assure, Dagobert, nous parlions de choses sans consquence. -- Bien, bien, je ne veux rien savoir... Ah a! reposez-vous quelques moments encore, et puis en route; car il se fait tard, et il faut que nous soyons Mockern avant la nuit... pour nous remettre en route demain matin de bonne heure. -- Nous avons encore bien, bien du chemin? demanda Rose. -- Pour aller jusqu' Paris?... Oui, mes enfants, une centaine d'tapes... nous n'allons pas vite, mais nous avanons... nous voyageons bon march, car notre bourse est petite; un cabinet pour vous, une paillasse et une couverture pour moi votre porte avec Rabat-Joie sur mes pieds, une litire de paille frache pour le vieux Jovial, voil nos frais de route; je ne parle pas de la nourriture, parce que vous mangez vous deux comme une souris, et que j'ai appris en gypte et en Espagne n'avoir faim que quand a se pouvait... -- Et tu ne dis pas que, pour conomiser davantage encore, tu veux faire toi-mme notre petit mnage en route, et que tu ne nous laisses jamais t'aider. -- Enfin, bon Dagobert, quand on pense que tu savonnes presque chaque soir la couche... comme si ce n'tait pas nous... qui... -- Vous! dit le soldat en interrompant Blanche; je vais vous laisser gercer vos jolies petites mains dans l'eau de savon, n'est-ce pas? D'ailleurs, est-ce qu'en campagne un soldat ne savonne pas son linge? Tel que vous me voyez, j'tais la meilleure blanchisseuse de mon escadron... et comme je repasse, hein? sans me vanter. -- Le fait est que tu repasses trs bien, trs bien... -- Seulement tu roussis quelquefois... dit Rose en souriant. -- Quand le fer est trop chaud, c'est vrai... Dame... j'ai beau l'approcher de ma joue... ma peau est si dure que je ne sens pas le trop de chaleur... dit Dagobert avec un srieux imperturbable. -- Tu ne vois pas que nous plaisantons, bon Dagobert. -- Alors, mes enfants, si vous trouvez que je fais bien mon mtier de blanchisseuse, continuez-moi votre pratique, c'est moins cher, et en route il n'y a pas de petite conomie, surtout pour de pauvres gens comme nous; car il faut au moins que nous ayons de quoi arriver Paris... Nos papiers et la mdaille que vous portez feront le reste: il faut l'esprer du moins... -- Cette mdaille est sacre pour nous... notre mre nous l'a donne en mourant... -- Aussi, prenez bien garde de la perdre, assurez-vous de temps en temps que vous l'avez. -- La voil, dit Blanche. Et elle tira de son corsage une petite mdaille de bronze qu'elle portait au cou, suspendue par une chanette de mme mtal. Cette mdaille offrait sur ses deux faces les inscriptions ci- dessous: -- Qu'est-ce que cela signifie, Dagobert? reprit Blanche en considrant ces lugubres inscriptions. Notre mre n'a pu nous le dire. -- Nous parlerons de tout cela ce soir la couche, rpondit Dagobert; il se fait tard, partons; serrez bien cette mdaille... et en route! nous avons prs d'une heure de marche avant d'arriver l'tape... Allons, mes pauvres enfants, encore un coup d'oeil ce tertre o votre brave pre est tomb... et cheval! cheval! Les deux orphelines jetrent un dernier et pieux regard sur la place qui avait rappel de si pnibles souvenirs leur guide, et, avec son aide, remontrent sur Jovial. Ce vnrable animal n'avait pas song un moment s'loigner; mais, en vtran d'une prvoyance consomme, il avait provisoirement mis les moments profit en prlevant sur le _sol tranger _une large dme d'herbe verte et tendre, le tout aux regards quelque peu envieux de Rabat-Joie, commodment tabli sur le pr, son museau allong entre ses deux pattes de devant; au signal du dpart, le chien reprit son poste derrire son matre. Dagobert, sondant le terrain du bout de son long bton, conduisit le cheval par la bride avec prcaution, car la prairie devenait de plus en plus marcageuse; au bout de quelques pas, il fut oblig d'obliquer vers la gauche, afin de rejoindre la grand'route. Dagobert ayant demand, en arrivant Mockern, la plus modeste auberge du village, on lui rpondit qu'il n'y en avait qu'une: l'auberge du _Faucon Blanc._ _-- _Allons donc l'auberge du _Faucon Blanc, _avait rpondu le soldat. III. L'arrive. Dj plusieurs fois Morok, le dompteur de btes, avait impatiemment ouvert le volet de la lucarne du grenier donnant sur la cour de l'auberge du _Faucon Blanc, _afin de guetter l'arrive des deux orphelines et du soldat; ne les voyant pas venir, il se remit marcher lentement, les bras croiss sur sa poitrine, la tte baisse, cherchant le moyen d'excuter le plan qu'il avait conu; ses ides le proccupaient sans doute d'une manire pnible, car ses traits semblaient plus sinistres encore que d'habitude. Malgr son apparence farouche, cet homme ne manquait pas d'intelligence, l'intrpidit dont il faisait preuve dans ses exercices, et que, par un adroit charlatanisme, il attribuait son rcent tat de grce, un langage quelquefois mystique et solennel, une hypocrisie austre, lui avaient donn une sorte d'allure sur les populations qu'il visitait souvent dans ses prgrinations. On se doute bien que, ds longtemps avant sa conversion, Morok s'tait familiaris avec les moeurs des btes sauvages... En effet, n dans le nord de la Sibrie, il avait t, jeune encore, l'un des plus hardis chasseurs d'ours et de rennes; plus tard, en 1810, abandonnant cette profession pour servir de guide un ingnieur russe charg d'explorations dans les rgions polaires, il l'avait ensuite suivi Saint-Ptersbourg; l Morok, aprs quelques vicissitudes de fortune, fut employ parmi les courriers impriaux, automates de fer que le moindre caprice du despote lance sur un traneau, dans l'immensit de l'empire, depuis la Perse jusqu' la mer Glaciale. Pour ces gens, qui voyageaient jour et nuit avec la rapidit de la foudre, il n'y a ni saisons, ni obstacles, ni fatigues, ni dangers; projectiles humains, il faut qu'ils soient briss ou qu'ils arrivent au but. On conoit ds lors l'audace, la vigueur et la rsignation d'hommes habitus une vie pareille. Il est inutile de dire maintenant par suite de quelles singulires circonstances Morok avait abandonn ce rude mtier pour une autre profession, et tait enfin entr comme catchumne dans une maison religieuse de Fribourg; aprs quoi, bien et dment converti, il avait commenc ses excursions nomades avec une mnagerie dont il ignorait l'origine. Morok se promenait toujours dans son grenier. La nuit tait venue. Les trois personnes dont il attendait si impatiemment l'arrive ne paraissaient pas. Sa marche devenait de plus en plus nerveuse et saccade. Tout coup il s'arrta brusquement, pencha la tte du ct de la fentre et couta. Cet homme avait l'oreille fine comme un sauvage. Les voil... s'cria-t-il. Et sa prunelle fauve brilla d'une joie diabolique. Il venait de reconnatre le pas d'un homme et d'un cheval. Allant au volet de son grenier, il l'entr'ouvrit prudemment, et vit entrer dans la cour de l'auberge les deux jeunes filles cheval et le vieux soldat qui leur servait de guide. La nuit tait venue, sombre, nuageuse; un grand vent faisait vaciller la lumire des lanternes la clart desquelles on recevait ces nouveaux htes; le signalement donn Morok tait si exact, qu'il ne pouvait s'y tromper. Sr de sa proie, il ferma la fentre. Aprs avoir encore rflchi un quart d'heure, sans doute pour coordonner ses projets, il se pencha au-dessus de la trappe o tait place l'chelle qui servait d'escalier, et appela: Goliath! -- Matre! rpondit une voix rauque. -- Viens ici. -- Me voil... je viens de la boucherie, j'apporte de la viande. Les montants de l'chelle tremblrent, et bientt une tte norme apparut au niveau du plancher. Goliath, le bien nomm (il avait plus de six pieds et une carrure d'hercule), tait hideux; ses yeux louches se renfonaient sous un front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe fauve, paisse et drue comme du crin, donnaient ses traits un caractre bestialement sauvage; entre ses larges mchoires, armes de dents ressemblant des crocs, il tenait par un coin un morceau de boeuf cru pesant dix ou douze livres, trouvant sans doute plus commode de porter ainsi cette viande, afin de se servir de ses mains pour grimper l'chelle, qui vacillait sous le poids du fardeau. Enfin ce gros et grand corps sortit tout entier de la trappe: son cou de taureau, l'tonnante largeur de sa poitrine et de ses paules, la grosseur de ses bras et de ses jambes, on devinait que ce gant pouvait sans crainte lutter corps corps avec un ours. Il portait un vieux pantalon bandes rouges, garni de basane, et une sorte de casaque, ou plutt de cuirasse de cuir trs pais, et l raill par les ongles tranchants des animaux. Lorsqu'il fut debout, Goliath desserra ses crocs, ouvrit la bouche, laissa tomber terre le quartier de boeuf, en lchant ses moustaches sanglantes avec gourmandise. Cette espce de monstre avait, comme tant d'autres saltimbanques, commenc par manger de la viande crue dans les foires, moyennant rtribution du public; puis, ayant pris l'habitude de cette nourriture de sauvage, et alliant son got son intrt, il prludait aux exercices de Morok en dvorant devant la foule quelques livres de chair crue. -- La part de la Mort et la mienne sont en bas, voil celle de Can et de Judas, dit Goliath en montrant le morceau de boeuf. O est le couperet!... que je la spare en deux... Pas de prfrence... bte ou homme, chaque gueule... sa viande... Retroussant alors une des manches de sa casaque, il fit voir un avant-bras velu comme la peau d'un loup, et sillonn de veines grosses comme le pouce. -- Ah a, voyons, matre, o est le couperet! reprit-il en cherchant des yeux cet instrument. Au lieu de rpondre cette demande, le Prophte fit plusieurs questions son acolyte. -- tais-tu en bas quand tout l'heure de nouveaux voyageurs sont arrivs dans l'auberge? -- Oui, matre, je revenais de la boucherie. -- Quels sont ces voyageurs? -- Il y a deux petites filles montes sur un cheval blanc; un vieux bonhomme grandes moustaches les accompagne... Mais le couperet... les btes ont grand'faim... moi aussi... le couperet!... -- Sais-tu... o on a log ces voyageurs? -- L'hte a conduit les petites et le vieux au fond de la cour. -- Dans le btiment qui donne sur les champs? -- Oui, matre... mais le... Un concert d'horribles mugissements branla le grenier et interrompit Goliath. -- Entendez-vous! s'cria-t-il, la faim rend ces btes furieuses. Si je pouvais rugir... je ferais comme elles. Je n'ai jamais vu Judas et Can comme ce soir, ils font des bonds dans leur cage, tout briser... Quant la Mort, ses yeux brillent encore plus qu' l'ordinaire... on dirait deux chandelles... Pauvre Mort!... Morok, sans avoir gard aux observations de Goliath: -- Ainsi, les jeunes filles sont loges dans le btiment du fond de la cour? -- Oui, oui; mais pour l'amour du diable, le couperet? Depuis le dpart de Karl, il faut que je fasse tout l'ouvrage, et a met du retard notre manger. -- Le vieux bonhomme est-il rest avec les jeunes filles? demanda Morok. Goliath, stupfait de ce que, malgr ses instances, son matre ne songeait pas au souper des animaux, contemplait le Prophte avec une surprise croissante. -- Rponds donc, brute!... -- Si je suis brute, j'ai la force des brutes, dit Goliath d'un ton bourru; et brute contre brute, je n'ai pas toujours le dessous. -- Je te demande si le vieux est rest avec les jeunes filles! rpta Morok. -- Eh bien! non, rpondit le gant; le vieux, aprs avoir conduit son cheval l'curie, a demand un baquet, de l'eau, il s'est tabli sous le porche, et la clart de la lanterne... il savonne... Un homme moustaches grises... savonner comme une lavandire, c'est comme si je donnais du millet des serins, ajouta Goliath en haussant les paules avec mpris. Maintenant que j'ai rpondu, matre, laissez-moi m'occuper du souper des btes. Puis, cherchant quelque chose des yeux, il ajouta: -- Mais o donc est ce couperet? Aprs un moment de silence mditatif, le Prophte dit Goliath: -- Tu ne donneras pas manger aux btes ce soir. D'abord Goliath ne comprit pas, tant cette ide tait, en effet, incomprhensible pour lui. -- Plat-il, matre? dit-il. -- Je te dfends de donner manger aux btes ce soir. Goliath ne rpondit rien, ouvrit ses yeux louches d'une grandeur dmesure, joignit les mains et recula de deux pas. -- Ah , m'entends-tu? dit Morok avec impatience. Est-ce clair? -- Ne pas manger! quand notre viande est l, quand notre soupe est dj en retard de trois heures!... s'cria Goliath avec une stupeur croissante. -- Obis... et tais-toi! -- Mais vous voulez donc qu'il arrive un malheur ce soir?... La faim va rendre les btes furieuses! et moi aussi... -- Tant mieux! -- Enrages!... -- Tant mieux.! -- Comment, tant mieux?... Mais... -- Assez! -- Mais, par la peau du diable, j'ai aussi faim qu'elles, moi... -- Mange... Qui t'empche? Ton souper est prt, puisque tu le manges cru. -- Je ne mange jamais sans mes btes... ni elles sans moi... -- Je te rpte que si tu as le malheur de donner manger aux btes, je te chasse. Goliath fit entendre un grognement sourd, aussi rauque que celui d'un ours, en regardant le Prophte d'un air la fois stupfait et courrouc. Morok, ces ordres donns, marchait en long et en large dans le grenier, paraissant rflchir. Puis, s'adressant Goliath, toujours plong dans son bahissement profond: -- Tu te rappelles o est la maison du bourgmestre, chez qui j'ai t ce soir faire viser mon permis, et dont la femme a achet des petits livres et un chapelet? -- Oui, rpondit brutalement le gant. -- Tu vas aller demander sa servante si tu peux tre sr de trouver demain le bourgmestre de bon matin. -- Pourquoi faire? -- J'aurai peut-tre quelque chose d'important lui apprendre; en tout cas, dis-lui que je le prie de ne pas sortir avant de m'avoir vu. -- Bon... mais les btes... je ne peux pas leur donner manger avant d'aller chez le bourgmestre?... Seulement la panthre de Java... c'est la plus affame... Voyons, matre, seulement la Mort? Je ne prendrai qu'une bouche pour la lui faire manger. Can, moi et Judas, nous attendrons. -- C'est surtout la panthre que je te dfends de donner manger. Oui, elle... encore moins qu' tout autre... -- Par les cornes du diable! s'cria Goliath, qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui? Je ne comprends rien rien. C'est dommage que Karl ne soit pas ici; lui qui est malin, il m'aiderait comprendre pourquoi vous empchez des btes qui ont faim... de manger. -- Tu n'as pas besoin de comprendre. -- Est-ce qu'il ne viendra pas bientt, Karl? -- Il est revenu. -- O est-il donc? -- Il est reparti. -- Qu'est-ce qui se passe donc ici? Il y a quelque chose; Karl part, revient, repart... et... -- Il ne s'agit pas de Karl, mais de toi; quoique affam comme un loup, tu es malin comme un renard, et quand tu veux, aussi malin que Karl... Et Morok frappa cordialement sur l'paule du gant, changeant tout coup de physionomie et de langage. -- Moi, malin? -- La preuve, c'est qu'il y aura dix florins gagner cette nuit... et que tu seras assez malin pour les gagner... -- ce compte-l, oui, je suis assez malin, dit le gant en souriant d'un air stupide et satisfait. Qu'est-ce qu'il faudra faire pour gagner ces dix florins? -- Tu le verras... -- Est-ce difficile? -- Tu le verras... Tu vas commencer par aller chez le bourgmestre; mais avant de partir tu allumeras ce rchaud. Il le montra du geste Goliath. -- Oui, matre... dit le gant un peu consol du retard de son souper par l'esprance de gagner dit florins. -- Dans ce rchaud, tu mettras rougir cette tige d'acier, ajouta le Prophte. -- Oui, matre. -- Tu l'y laisseras; tu iras chez le bourgmestre, et tu reviendras ici m'attendre. -- Oui, matre. -- Tu entretiendras toujours le feu du fourneau. -- Oui, matre. Morok fit un pas pour sortir; puis, se ravisant: -- Tu dis que le vieux bonhomme est occup savonner sous le porche? -- Oui, matre. -- N'oublie rien: la tige d'acier au feu, le bourgmestre, et tu reviens ici attendre mes ordres. Ce disant, le Prophte descendit du grenier par la trappe et disparut. IV. Morok et Dagobert. Goliath ne s'tait pas tromp... Dagobert savonnait, avec le srieux imperturbable qu'il mettait toutes choses. Si l'on songe aux habitudes du soldat en campagne, on ne s'tonnerait pas de cette apparente excentricit; d'ailleurs, Dagobert ne pensait qu' conomiser la petite bourse des orphelines et leur pargner tout soin, toute peine; aussi le soir, aprs chaque tape, se livrait-il une foule d'occupations fminines. Du reste, il n'en tait pas son apprentissage: bien des fois, durant ses campagnes, il avait trs industrieusement rpar le dommage et le dsordre qu'une journe de bataille apporte toujours dans les vtements d'un soldat, car ce n'est pas tout que de recevoir des coups de sabre, il faut encore raccommoder son uniforme, puisque, en entamant la peau, la lame fait aussi l'habit une entaille incongrue. Aussi, le soir ou le lendemain d'un rude combat, voit-on les meilleurs soldats (toujours distingus par leur belle tenue militaire) tirer de leur sac ou de leur porte-manteau une petite _trousse _garnie d'aiguilles, de fil, de ciseaux, de boutons et autres merceries, afin de se livrer toutes sortes de raccommodages et de reprises perdues, dont la plus soigneuse mnagre serait jalouse. On ne saurait trouver une transition meilleure pour expliquer le surnom de Dagobert donn Franois Baudoin (conducteur des deux orphelines), lorsqu'il tait cit comme l'un des plus beaux et des plus braves grenadiers de la garde impriale. On s'tait rudement battu tout le jour sans avantage dcisif... Le soir, la compagnie dont notre homme faisait partie avait t envoye en grand'garde pour occuper les ruines d'un village abandonn; les vedettes poses, une moiti des cavaliers resta cheval, et l'autre put prendre quelque repos en mettant ses chevaux au piquet. Notre homme avait vaillamment charg, sans tre bless cette fois, car il ne comptait que _pour mmoire _une profonde gratignure qu'un _Kaiserlitz _lui avait faite la cuisse, d'un coup de baonnette maladroitement port de bas en haut. -- Brigand! ma culotte neuve!... s'tait cri le grenadier voyant biller sur sa cuisse une norme dchirure, qu'il vengea en ripostant d'un coup de _latte _savamment port de haut en bas, et qui transpera l'Autrichien. Si notre homme se montrait d'une stoque indiffrence au sujet de ce lger accroc fait sa peau, il n'en tait pas de mme pour l'accroc fait sa culotte de grande tenue. Il entreprit donc le soir mme, au bivouac, de remdier cet accident: tirant de sa poche sa trousse, y choisissant son meilleur fil, sa meilleure aiguille, armant son doigt de son d, il se met en devoir de faire le tailleur la lueur du feu de bivouac, aprs avoir pralablement t ses grandes bottes l'cuyre, puis, il faut bien l'avouer, sa culotte, et l'avoir retourne, afin de travailler sur l'envers pour que la reprise ft mieux dissimule. Ce dshabillement partiel pchait quelque peu contre la discipline; mais le capitaine, qui faisait sa ronde, ne put s'empcher de rire la vue du vieux soldat qui, gravement assis sur ses talons, son bonnet poil sur la tte, son grand uniforme sur le dos, ses bottes ct de lui, sa culotte sur ses genoux, cousait et recousait avec le sang-froid d'un tailleur install sur son tabli. Tout coup une mousquetade retentit, et les vedettes se replirent sur le dtachement en criant: Aux armes! -- cheval! s'crie le capitaine d'une voix de tonnerre. En un instant les cavaliers sont en selle, le malencontreux faiseur de reprises tait guide de premier rang. N'ayant pas le temps de retourner sa culotte l'endroit, hlas! il la passe, tant bien que mal, l'envers, et, sans prendre le temps de mettre ses bottes, il sauta cheval. Un parti de Cosaques, profitant du voisinage d'un bois, avait tent de surprendre le dtachement; la mle fut sanglante, notre homme cumait de colre, il tenait beaucoup ses _effets, _et la journe lui tait fatale; sa culotte dchire, ses bottes perdues! Aussi ne sabra-t-il jamais avec plus d'acharnement. Un clair de lune superbe clairait l'action; la compagnie put admirer la brillante valeur du grenadier, qui tua deux Cosaques et fit de sa main un officier prisonnier. Aprs cette escarmouche, dans laquelle le dtachement conserva sa position, le capitaine mit ses hommes en bataille pour les complimenter et ordonna au faiseur de reprises de sortir des rangs, voulant le fliciter publiquement de sa conduite. Notre homme se ft pass de cette ovation, mais il fallut obir. Que l'on juge de la surprise du capitaine et de ses cavaliers, lorsqu'ils virent cette grande et svre figure s'avancer au pas de son cheval, en appuyant ses pieds nus sur ses triers et pressant sa monture entre ses jambes galement nues. Le capitaine, stupfait, s'approcha, et, se rappelant l'occupation de son soldat au moment o l'on avait cri aux armes, il comprit tout. -- Ah! ah! vieux lapin! lui dit-il, tu fais comme le roi Dagobert, toi? tu mets ta culotte l'envers!... Malgr la discipline, des clats de rire mal contenus accueillirent ce lazzi du capitaine. Mais notre homme, droit sur sa selle, le pouce gauche sur le bouton de ses rnes parfaitement ajustes, la poigne de son sabre appuye sa cuisse droite, garda son imperturbable sang-froid, fit demi-tour et regagna son rang sans sourciller, aprs avoir reu les flicitations de son capitaine. De ce jour, Franois Baudoin reut et garda le surnom de _Dagobert._ Dagobert tait donc sous le porche de l'auberge, occup savonner, au grand bahissement de quelques buveurs de bire, qui, de la grande salle commune o ils s'assemblaient, le contemplaient d'un oeil curieux. De fait, c'tait un spectacle assez bizarre. Dagobert avait mis bas sa houppelande grise et relev les manches de sa chemise; d'une main vigoureuse il frottait grand renfort de savon un petit mouchoir mouill, tendu sur une planche, dont l'extrmit intrieure plongeait incline dans un baquet rempli d'eau; sur son bras droit tatou d'emblmes guerriers rouges et bleus, on voyait des cicatrices, profondes y mettre le doigt. Tout en fumant leur pipe et en vidant leur pot de bire, les Allemands pouvaient donc bon droit s'tonner de la singulire occupation de ce grand vieillard longues moustaches, au crne chauve et la figure rbarbative, car les traits de Dagobert reprenaient une expression dure et renfrogne, lorsqu'il n'tait plus en prsence des petites filles. L'attention soutenue dont il se voyait l'objet commenait l'impatienter, car il trouvait fort simple de faire ce qu'il faisait. ce moment, le Prophte entra sous le porche. Avisant le soldat, il le regarda trs attentivement pendant quelques secondes, puis, s'approchant, il lui dit en franais d'un ton assez narquois: -- Il parat, camarade, que vous n'avez pas confiance dans les blanchisseuses de Mockern? Dagobert, sans discontinuer son savonnage, frona les sourcils, tourna la tte demi, jeta sur le Prophte un regard de travers et ne rpondit rien. tonn de ce silence, Morok reprit: -- Je ne me trompe pas... vous tes Franais, mon brave, ces mots que je vois tatous sur vos bras le prouvent de reste; et puis, votre figure militaire, on devine que vous tes un vieux soldat de l'Empire. Aussi, je trouve que pour un hros... vous finissez un peu en quenouille. Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des dents, et imprima au morceau de savon dont il frottait le linge un mouvement de va-et-vient des plus prcipits, pour ne pas dire des plus irrits; car la figure et les paroles du dompteur de btes lui dplaisaient plus qu'il ne voulait le laisser paratre. Loin de se rebuter, le Prophte continua: -- Je suis sr, mon brave, que nous n'tes ni sourd ni muet; pourquoi donc ne voulez-vous pas me rpondre? Dagobert, perdant patience, retourna brusquement la tte, regarda Morok entre les deux yeux, et lui dit d'une voix brutale: -- Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connatre: donnez-moi la paix... Et il se remit sa besogne. -- Mais on fait connaissance... en buvant un verre de vin du Rhin; nous parlerons de nos campagnes... car j'ai vu aussi la guerre, moi... je vous en avertis. Cela vous rendra peut-tre plus poli. Les veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement; il trouvait dans le regard et dans l'accent de son interlocuteur obstin quelque chose de sournoisement provocant; pourtant il se contint. -- Je vous demande pourquoi vous ne voudriez pas boire un verre de vin avec moi... nous causerions de la France... J'y suis longtemps rest, c'est un beau pays. Aussi, quand je rencontre des Franais quelque part, je suis flatt... surtout lorsqu'ils manient le savon aussi bien que vous; si j'avais une mnagre... je l'enverrais votre cole. Le sarcasme ne se dissimulait plus; l'audace et la bravade se lisaient dans l'insolent regard du Prophte. Pensant qu'avec un pareil adversaire la querelle pouvait devenir srieuse, Dagobert, voulant tout prix l'viter, emporta son baquet dans ses bras et alla s'tablir l'autre bout du porche, esprant ainsi mettre un terme une scne qui prouvait sa patience. Un clair de joie brilla dans les yeux fauves du dompteur de btes. Le cercle blanc qui entourait sa prunelle sembla se dilater: il plongea deux ou trois fois ses doigts crochus dans sa barbe jauntre, en signe de satisfaction, puis il se rapprocha lentement du soldat, accompagn de quelques curieux sortis de la grande salle. Malgr son flegme, Dagobert, stupfait et outr de l'impudente obsession du Prophte, eut d'abord la pense de lui casser sur la tte sa planche savonner; mais songeant aux orphelines, il se rsigna. Croisant ses bras sur sa poitrine, Morok lui dit d'une voix sche et insolente: -- Dcidment, vous n'tes pas poli... l'homme au savon! Puis se tournant vers les spectateurs, il continua en allemand: -- Je dis ce Franais longues moustaches qu'il n'est pas poli... Nous allons voir ce qu'il va rpondre; il faudra peut-tre lui donner une leon. Me prserve le ciel d'tre querelleur! ajouta-t-il avec componction; mais le Seigneur m'a clair, je suis son oeuvre, et, par respect pour lui, je dois faire respecter son oeuvre... Cette proraison mystique et effronte fut fort gote des curieux: la rputation du Prophte tait venue jusqu' Mockern; ils comptaient sur une reprsentation le lendemain, et ce prlude les amusait beaucoup. En entendant la provocation de son adversaire, Dagobert ne put s'empcher de lui dire en allemand: -- Je comprends l'allemand... parlez allemand, on entendra... De nouveaux spectateurs arrivrent et se joignirent aux premiers; l'aventure devenait piquante, on fit cercle autour des deux interlocuteurs. Le Prophte reprit en allemand: -- Je disais que vous n'tiez pas poli, et je dirai maintenant que vous tes impudemment grossier. Que rpondez-vous cela? -- Rien... dit froidement Dagobert en passant au savonnage d'une autre pice de linge. -- Rien... reprit Morok, c'est peu de chose; je serai moins bref, moi, et je vous dirai que lorsqu'un honnte homme offre poliment un verre de vin un tranger, cet tranger n'a pas le droit de rpondre insolemment... ou bien il mrite qu'on lui apprenne vivre. De grosses gouttes de sueur tombaient du front et des joues de Dagobert; sa large impriale tait incessamment agite par un tressaillement nerveux, mais il se contenait; prenant par les deux coins le mouchoir qu'il venait de tremper dans l'eau, il le secoua, le tordit pour en exprimer l'eau, et se mit fredonner entre ses dents ce vieux refrain de caserne: _De Tirlemont, taudion du diable,_ _Nous partirons demain matin,_ _Le sabre en main,_ _Disant adieu ... etc., etc._ (Nous supprimons la fin du couplet, un peu trop librement accentu.) Le silence auquel se condamnait Dagobert l'touffait; cette chanson le soulagea. Morok, se tournant du ct des spectateurs, leur dit d'un air de contrainte hypocrite: -- Nous savions bien que les soldats de Napolon taient des paens qui mettaient leurs chevaux coucher dans les glises, qui offensaient le Seigneur cent fois par jour, et qui, pour rcompense, ont t justement noys et foudroys la Brsina comme des Pharaons; mais nous ignorions que le Seigneur, pour punir ces mcrants, leur et t le courage, leur seule vertu!... Voil un homme qui a insult en moi une crature touche de la grce de Dieu, et il a l'air de ne pas comprendre que je veux qu'il me fasse des excuses... ou sinon... -- Ou sinon?... reprit Dagobert sans regarder le Prophte. -- Sinon, vous me ferez rparation... Je vous l'ai dit, j'ai vu aussi la guerre; nous trouverons bien ici, quelque part, deux sabres, et demain matin au point du jour, derrire un pan de mur, nous pourrons voir de quelle couleur nous avons le sang... si vous avez du sang dans les veines!... Cette provocation commena d'effrayer un peu les spectateurs qui ne s'attendaient pas un dnouement si tragique. -- Vous battre! voil une belle ide! s'cria l'un, pour vous faire coffrer tous deux... Les lois sur le duel sont svres. -- Surtout quand il s'agit de petites gens ou d'trangers, reprit un autre; s'il vous surprenait les armes la main, le bourgmestre vous mettrait provisoirement en cage, et vous en auriez pour deux ou trois mois de prison avant d'tre jugs. -- Seriez-vous donc capables de nous aller dnoncer! demanda Morok. -- Non, certes! dirent les bourgeois. Arrangez-vous... C'est un conseil d'amis que nous vous donnons... Faites-en votre profit, si vous voulez... -- Que m'importe la prison, moi! s'cria le Prophte. Que je trouve seulement deux sabres... et vous verrez si demain matin je songe ce que peut dire ou faire le bourgmestre! -- Qu'est-ce que vous ferez de deux sabres! demanda flegmatiquement Dagobert au Prophte. -- Quand vous en aurez un la main, et moi un autre, vous verrez... Le Seigneur ordonne de soigner son honneur!... Dagobert haussa les paules, fit un paquet de son linge dans son mouchoir, essuya le savon, l'enveloppa soigneusement dans un petit sac de toile cire, puis, sifflant entre ses dents son air favori de Tirlemont, il fit un pas en avant. Le Prophte frona les sourcils; il commenait craindre que sa provocation ne ft vaine. Il fit deux pas l'encontre de Dagobert, se plaa debout devant lui, comme pour lui barrer le passage, croisant ses bras sur sa poitrine, et le toisant avec la plus amre insolence, il lui dit: -- Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napolon n'est bon qu' faire le mtier de lavandire, et il refuse de se battre!... -- Oui, il refuse de se battre... rpondit Dagobert d'une voix ferme, mais en devenant d'une pleur effrayante. Jamais, peut-tre, le soldat n'avait donn aux orphelines confies ses soins une marque plus clatante de tendresse et de dvouement. Pour un homme de sa trempe, se laisser ainsi impunment insulter et refuser de se battre, le sacrifice tait immense. -- Ainsi, vous tes un lche... vous avez peur... vous l'avouez... ces mots, Dagobert fit, si cela peut se dire, un soubresaut sur lui-mme, comme si, au moment de s'lancer sur le Prophte, une pense soudaine l'avait retenu... En effet, il venait de penser aux deux jeunes filles et aux funestes entraves qu'un duel, heureux ou malheureux, pouvait mettre leur voyage. Mais ce mouvement de colre du soldat, quoique rapide, fut tellement significatif, l'expression de sa rude figure, ple et baigne de sueur, fut si terrible, que le Prophte et les curieux reculrent d'un pas. Un profond silence rgna pendant quelques secondes, et, par un revirement soudain, l'intrt gnral fut acquis Dagobert. L'un des spectateurs dit ceux qui l'entouraient: -- Au fait, cet homme n'est pas un lche... -- Non, certes. -- Il faut quelquefois plus de courage pour refuser de se battre que pour accepter... -- Aprs tout, le Prophte a eu tort de lui chercher une mauvaise querelle: c'est un tranger. -- Et comme tranger, s'il se battait et qu'il ft pris, il en aurait pour un bon temps de prison... -- Et puis enfin... ajouta un autre, il voyage avec deux jeunes filles. Est-ce que, dans cette position-l, il peut se battre pour une misre? S'il tait tu ou prisonnier, qu'est-ce qu'elles deviendraient, ces pauvres enfants? Dagobert se tourna vers celui des spectateurs qui venait de prononcer ces mots. Il vit un gros homme figure franche et nave; le soldat lui tendit la main et lui dit d'une voix mue: -- Merci, monsieur! L'Allemand serra cordialement la main que Dagobert lui offrait. -- Monsieur, ajouta-t-il en tenant toujours dans ses mains les mains du soldat, faites une chose... acceptez un bol de punch avec nous; nous forcerons bien ce diable de Prophte convenir qu'il a t trop susceptible, et trinquer avec vous... Jusqu'alors le dompteur de btes, dsespr de l'issue de cette scne, car il esprait que le soldat accepterait sa provocation, avait regard avec un ddain farouche ceux qui abandonnaient son parti; peu peu ses traits s'adoucirent; croyant utile ses projets de cacher sa dconvenue, il fit un pas vers le soldat et lui dit d'assez bonne grce: -- Allons, j'obis ces messieurs, j'avoue que j'ai eu tort; votre mauvais accueil m'avait bless, je n'ai pas t matre de moi... je rpte que j'ai eu tort... ajouta-t-il avec un dpit concentr. Le Seigneur commande l'humilit... Je vous demande excuse... Cette preuve de modration et de repentir fut vivement applaudie et apprcie par les spectateurs. -- Il vous demande pardon, vous n'avez rien dire cela, mon brave, reprit l'un d'eux en s'adressant Dagobert; allons trinquer ensemble; nous vous faisons cette offre de tout coeur, acceptez-la de mme... -- Oui, acceptez, nous vous en prions, au nom de vos jolies petites filles, dit le gros homme afin de dcider Dagobert. Celui-ci, touch des avances cordiales des Allemands, leur rpondit: -- Merci, messieurs... vous tes de dignes gens! Mais quand on a accept boire, il faut offrir boire son tour. -- Eh bien! nous acceptons... c'est entendu... chacun son tour c'est trop juste. Nous payerons le premier bol et vous le second. -- Pauvret n'est pas vice, reprit Dagobert. Aussi je vous dirai franchement que je n'ai pas le moyen de vous offrir boire mon tour; nous avons encore une longue route parcourir, et je ne dois pas faire d'inutiles dpenses. Le soldat dit ces mots avec une dignit si simple, si ferme, que les Allemands n'osrent plus renouveler leur offre, comprenant qu'un homme du caractre de Dagobert ne pouvait l'accepter sans humiliation. -- Allons, tant pis! dit le gros homme. J'aurais bien aim trinquer avec vous. Bonsoir, mon brave soldat!... bonsoir!... Il se fait tard, l'htelier du _Faucon Blanc _va nous mettre la porte. -- Bonsoir, messieurs! dit Dagobert en se dirigeant vers l'curie pour donner son cheval la seconde moiti de sa provende. Morok s'approcha et lui dit d'une voix de plus en plus humble: -- J'ai avou mes torts, je vous ai demand excuse et pardon... Vous ne m'avez rien rpondu... m'en voudriez-vous encore? -- Si je te retrouve jamais... lorsque mes enfants n'auront plus besoin de moi, dit le vtran d'une voix sourde et contenue, je te dirai deux mots, et ils ne seront pas longs. Puis il tourna brusquement le dos au prophte, qui sortit lentement de la cour. L'auberge du _Faucon Blanc _formait un paralllogramme. l'une de ses extrmits s'levait le btiment principal; l'autre, des communs o se trouvaient quelques chambres loues bas prix aux voyageurs pauvres; un passage vot, pratiqu dans l'paisseur de ce corps de logis, donnait sur la campagne; enfin, de chaque ct de la cour s'tendaient des remises et des hangars surmonts de greniers et de mansardes. Dagobert, entrant dans une des curies, alla prendre sur un coffre une ration d'avoine prpare pour son cheval; il la versa dans une vannette et l'agita en s'approchant de Jovial. son grand tonnement, son vieux compagnon ne rpondit pas par un hennissement joyeux au bruissement de l'avoine sur l'osier; inquiet, il appela Jovial d'une voix amie; mais celui-ci, au lieu de tourner aussitt vers son matre son oeil intelligent et de frapper des pieds de devant avec impatience, resta immobile. De plus en plus surpris, le soldat s'approcha. la lueur douteuse d'une lanterne d'curie, il vit le pauvre animal dans une attitude qui annonait l'pouvante, les jarrets demi flchis, la tte au vent, les oreilles couches, les naseaux frissonnants; il raidissait sa longe comme s'il et voulu la rompre, afin de s'loigner de la cloison o s'appuyaient sa mangeoire et le rtelier; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons bleutres, et au lieu de se dtacher lisse et argent sur le fond sombre de l'curie, son poil tait partout _piqu; _c'est--dire terne et hriss; enfin, de temps autre, des tressaillements convulsifs agitaient son corps. -- Eh bien!... eh bien! mon vieux Jovial... dit le soldat en posant la vannette par terre afin de pouvoir caresser son cheval, tu es donc comme ton matre... tu as peur? ajouta-t-il avec amertume, en songeant l'offense qu'il avait d supporter. Tu as peur... toi qui n'es pourtant pas poltron d'habitude... Malgr les caresses et la voix de son matre, le cheval continua de donner des signes de terreur; pourtant il roidit moins sa longe, approcha ses naseaux de la main de Dagobert avec hsitation, et en flairant bruyamment, comme s'il et dout que ce ft lui. -- Tu ne me connais plus! s'cria Dagobert, il se passe donc ici quelque chose d'extraordinaire? Et le soldat regarda autour de lui avec inquitude. L'curie tait spacieuse, sombre, et peine claire par la lanterne suspendue au plafond, que tapissaient d'innombrables toiles d'araignes; l'autre extrmit, et spars de Jovial de quelques places marques par des barres, on voyait les trois vigoureux chevaux noirs du dompteur de btes... aussi tranquilles que Jovial tait tremblant et effarouch. Dagobert, frapp de ce singulier contraste, dont il devait bientt avoir l'explication, caressa de nouveau son cheval, qui, peu peu rassur par la prsence de son matre, lui lcha les mains, frotta sa tte contre lui, hennit doucement et lui donna enfin, comme d'habitude, mille tmoignages d'affection. -- la bonne heure!... Voil comme j'aime te voir, mon vieux Jovial, dit Dagobert en ramassant la vannette et en versant son contenu dans la mangeoire. Allons, mange... bon apptit! nous avons une longue tape faire demain. Et surtout n'aie plus de ces folles peurs propos de rien... Si ton camarade Rabat-Joie tait ici... cela te rassurerait... mais il est avec les enfants; c'est leur gardien en mon absence... Voyons, mange donc... au lieu de me regarder. Mais le cheval, aprs avoir remu son avoine du bout des lvres comme pour obir son matre, n'y toucha plus, et se mit mordiller la manche de la houppelande de Dagobert. -- Ah! mon pauvre Jovial... tu as quelque chose; toi qui manges ordinairement de si bon coeur... tu laisses ton avoine... C'est la premire fois que cela lui arrive depuis notre dpart, dit le soldat, srieusement inquiet, car l'issue de son voyage dpendait en grande partie de la vigueur et de la sant de son cheval. Un rugissement effroyable, et tellement proche qu'il semblait sortir de l'curie mme, surprit si violemment Jovial, que d'un coup il brisa sa longe, franchit la barre qui marquait sa place, courut la porte ouverte, et s'chappa dans la cour. Dagobert ne put s'empcher de tressaillir ce grondement soudain, puissant, sauvage, qui lui expliqua la terreur de son cheval. L'curie voisine, occupe par la mnagerie ambulante du dompteur de btes, n'tait spare que par la cloison o s'appuyaient les mangeoires; les trois chevaux du Prophte, habitus ces hurlements, taient rests parfaitement tranquilles. -- Bon, bon, dit le soldat rassur, je comprends maintenant... Sans doute, Jovial avait dj entendu un rugissement pareil; il n'en fallait pas plus pour l'effrayer, ajouta le soldat en ramassant soigneusement l'avoine dans la mangeoire; une fois dans une autre curie, et il doit y en avoir ici, il ne laissera pas son picotin, et nous pourrons nous mettre en route demain matin de bonne heure. Le cheval, effar, aprs avoir couru et bondi dans la cour, revint la voix du soldat, qui le prit facilement par son licou; un palefrenier, qui Dagobert demanda s'il n'y avait pas une autre curie vacante, lui en indiqua une qui ne pouvait contenir qu'un seul cheval; Jovial y fut convenablement tabli. Une fois dlivr de son farouche voisinage, le cheval redevint tranquille, s'gaya mme beaucoup aux dpens de la houppelande de Dagobert qui, grce cette belle humeur, aurait pu, le soir mme, exercer son talent de tailleur; mais il ne songea qu' admirer la prestesse avec laquelle Jovial dvorait sa provende. Compltement rassur, le soldat ferma la porte de l'curie, et se dpcha d'aller souper, afin de rejoindre ensuite les orphelines, qu'il se reprochait de laisser seules depuis si longtemps. V. Rose et Blanche. Les orphelines occupaient, dans l'un des btiments les plus reculs de l'auberge, une petite chambre dlabre, dont l'unique fentre s'ouvrait sur la campagne; un lit sans rideaux, une table et deux chaises, composaient l'ameublement plus que modeste de ce rduit clair par une lampe. Sur la table, place prs de la croise, tait dpos le sac de Dagobert. Rabat-Joie, le grand chien fauve de Sibrie, couch auprs de la porte, avait dj deux fois sourdement grond, en tournant la tte vers la fentre, sans pourtant donner suite cette manifestation hostile. Les deux soeurs, demi couches dans leur lit, taient enveloppes de longs peignoirs blancs, boutonns au cou et aux manches. Elles ne portaient pas de bonnet; un large ruban de fil ceignait la hauteur des tempes leurs beaux cheveux chtains, pour les tenir en ordre pendant la nuit. Ces vtements blancs, cette espce de blanche aurole qui entourait leur front, donnaient un caractre plus candide encore leurs fraches et charmantes figures. Les orphelines riaient et causaient; car, malgr bien des chagrins prcoces, elles conservaient la gaiet ingnue de leur ge; le souvenir de leur mre les attristait parfois, mais cette tristesse n'avait rien d'amer, c'tait plutt une douce mlancolie qu'elles recherchaient au lieu de la fuir; pour elles cette mre toujours adore n'tait pas morte... elle tait absente. Presque aussi ignorantes que Dagobert en fait de pratiques dvotieuses, car dans le dsert o elles avaient vcu, il ne se trouvait ni glise ni prtre, elles croyaient seulement, on l'a dit, que Dieu, juste et bon, avait tant de piti pour les pauvres mres dont les enfants restaient sur la terre, que, grce lui, du haut du ciel, elles pouvaient les voir toujours, les entendre toujours, et qu'elles leur envoyaient quelquefois de beaux anges gardiens pour les protger. Grce cette illusion nave, les orphelines, persuades que leur mre veillait incessamment sur elles, sentaient que mal faire serait l'affliger et cesser de mriter la protection des bons anges. cela se bornait la thologie de Rose et de Blanche, thologie suffisante pour ces mes aimantes et pures. Ce soir-l, les deux soeurs causaient en attendant Dagobert. Leur entretien les intressait beaucoup; car, depuis quelques jours, elles avaient un secret, un grand secret, qui souvent faisait battre leur coeur virginal, agitait leur sein naissant, changeait en incarnat le rose de leurs joues, et voilait quelquefois en langueur inquite et rveuse leurs grands yeux d'un bleu si doux. Rose, ce soir-l, occupait le bord du lit, ses deux bras arrondis se croisaient derrire sa tte, qu'elle tournait demi vers sa soeur; celle-ci, accoude sur le traversin, la regardait en souriant, et lui disait: -- Crois-tu qu'il vienne encore cette nuit? -- Oui, car hier... il nous l'a promis. -- Il est si bon... il ne manquera pas sa promesse. -- Et puis si joli, avec ses longs cheveux blonds boucls. -- Et son nom... quel nom charmant... comme il va bien sa figure! -- Et quel doux sourire, et quelle douce voix, quand il nous dit, en nous prenant la main: Mes enfants, bnissez Dieu de ce qu'il vous a donn la mme me... Ce que l'on cherche ailleurs, vous le trouverez en vous-mmes. -- Puisque vos deux coeurs n'en font qu'un... a-t-il ajout. -- Quel bonheur pour nous de nous souvenir de toutes ses paroles, ma soeur! -- Nous sommes si attentives! Tiens... te voir l'couter, c'est comme si je me voyais l'couter moi-mme, mon cher petit miroir! dit Rose en souriant et en baisant sa soeur au front. Eh bien, quand il parle, tes yeux... ou plutt nos yeux... sont grands, grands ouverts, nos lvres s'agitent comme si nous rptions en nous-mmes chaque mot aprs lui. Il n'est pas tonnant que, de ce qu'il dit, rien ne soit oubli de nous. -- Et ce qu'il dit est si beau, si noble, si gnreux! -- Puis, n'est-ce pas, ma soeur, mesure qu'il parle, que de bonnes penses on sent natre en soi! Pourvu que nous nous les rappelions toujours! -- Sois tranquille, elles resteront dans notre coeur, comme de petits oiseaux dans le nid de leur mre. -- Sais-tu, Rose, que c'est un grand bonheur qu'il nous aime toutes deux la fois? -- Il ne pouvait faire autrement, puisque nous n'avons qu'un coeur nous deux. -- Comment aimer Rose sans aimer Blanche? -- Que serait devenue la dlaisse? -- Et puis il aurait t si embarrass de choisir! -- Nous nous ressemblons tant! -- Aussi, pour s'pargner cet embarras, dit Rose en souriant, il nous a choisies toutes deux. -- Cela ne vaut-il pas mieux? Il est seul nous aimer... nous sommes deux le chrir. -- Pourvu qu'il ne nous quitte pas jusqu' Paris. -- Et qu' Paris nous le voyions aussi. -- C'est surtout Paris qu'il sera bon de l'avoir avec nous... et avec Dagobert... dans cette grande ville. Mon Dieu, Blanche, que cela doit tre beau! -- Paris? a doit tre comme une ville d'or... -- Une ville o tout le monde doit tre heureux... puisque c'est si beau! -- Mais nous, pauvres orphelines, oserons-nous y entrer seulement?... Comme on nous regardera! -- Oui... mais puisque tout le monde doit tre heureux, tout le monde doit y tre bon. -- Et l'on nous aimera... -- Et puis nous serons avec notre ami... aux cheveux blonds et aux yeux bleus. -- Il ne nous a encore rien dit de Paris... -- Il n'y aura pas song. Il faudra lui en parler cette nuit. -- S'il est en train de causer... car souvent, tu sais, il a l'air d'aimer nous contempler en silence, ses yeux sur nos yeux... -- Oui, et dans ces moments-l son regard me rappelle quelquefois le regard de notre mre chrie. -- Et elle... combien elle doit tre heureuse de ce qui nous arrive... puisqu'elle nous voit! -- Car si l'on nous aime tant, c'est que sans doute nous le mritons. -- Voyez-vous, la vaniteuse! dit Blanche, en se plaisant lisser, du bout de ses doits dlis, les cheveux de sa soeur spars sur son front. Aprs un moment de rflexion, Rose lui dit: -- Ne trouves-tu pas que nous devrions tout raconter Dagobert? -- Si tu le crois, faisons-le. -- Nous lui dirons tout, comme nous disions tout notre mre; pourquoi lui cacher quelque chose?... -- Et surtout quelque chose qui nous est un si grand bonheur. -- Ne trouves-tu pas que, depuis que nous connaissons notre ami, notre coeur bat plus vite et plus fort? -- Oui, on dirait qu'il est plus plein. -- C'est tout simple, notre ami y tient une si bonne petite place! -- Aussi nous ferons bien de dire Dagobert quelle a t notre bonne toile. -- Tu as raison. ce moment le chien grogna de nouveau sourdement. -- Ma soeur, dit Rose en se pressant contre Blanche, voil encore le chien qui gronde; qu'est-ce qu'il a donc? -- Rabat-Joie... ne gronde pas; viens ici, reprit Blanche en frappant de sa petite main sur le bord de son lit. Le chien se leva, fit encore un grognement sourd, et vint poser sur la couverture sa grosse tte intelligente, en jetant obstinment un regard de ct vers la croise; les deux soeurs se penchrent vers lui pour caresser son large front bossu vers le milieu par une protubrance remarquable, signe vident d'une grande puret de race. -- Qu'est-ce que vous avez gronder ainsi, Rabat-Joie? dit Blanche en lui tirant lgrement les oreilles, hein?... mon bon chien? -- Pauvre bte, il est toujours si inquiet quand Dagobert n'est pas l. -- C'est vrai, on dirait qu'il sait alors qu'il faut qu'il veille encore plus sur nous. -- Ma soeur, il me semble que Dagobert tarde bien nous dire bonsoir. -- Sans doute il panse Jovial. -- Cela me fait songer que nous ne lui avons pas dit bonsoir, notre vieux Jovial. -- J'en suis fche. -- Pauvre bte! il a l'air si content de nous lcher les mains... -- On croirait qu'il nous remercie de notre visite. -- Heureusement, Dagobert lui aura dit bonsoir pour nous. _-- _Bon Dagobert! il s'occupe toujours de nous; comme il nous gte!... Nous faisons les paresseuses, et il se donne tout le mal. -- Pour l'en empcher, comment faire? -- Quel malheur de n'tre pas riches pour lui assurer un peu de repos. -- Riches... nous?... hlas! ma soeur, nous ne serons jamais que de pauvres orphelines. -- Mais cette mdaille, enfin? -- Sans doute quelque esprance s'y rattache, sans cela nous n'aurions pas fait ce grand voyage. -- Dagobert nous a promis de nous tout dire ce soir. La jeune fille ne put continuer: deux carreaux de la croise volrent en clats avec un grand bruit. Les orphelines, poussant un cri d'effroi, se jetrent dans les bras l'une de l'autre, pendant que le chien se prcipitait vers la croise en aboyant avec furie... Ples, tremblantes, immobiles de frayeur, troitement enlaces, les deux soeurs suspendaient leur respiration; dans leur pouvante, elles n'osaient pas jeter les yeux du ct de la fentre. Rabat-Joie, les pattes de devant appuyes sur la plinthe, ne cessait pas ses aboiements irrits. -- Hlas!... qu'est-ce donc? murmurrent les orphelines; et Dagobert qui n'est pas l... Puis, tout coup, Rose s'cria en saisissant le bras de Blanche: -- coute!... coute!... on monte l'escalier. -- Mon Dieu! il me semble que ce n'est pas la marche de Dagobert; entends-tu comme ces pas sont lourds? -- Rabat-Joie! ici tout de suite... vient nous dfendre! s'crirent les deux soeurs au comble de l'pouvante. En effet, des pas d'une pesanteur extraordinaire retentissaient sur les marches sonores de l'escalier de bois, et une espce de frlement singulier s'entendait le long de la mince cloison qui sparait la chambre du palier. Enfin un corps lourd tombant derrire la porte l'branla violemment. Les jeunes filles, au comble de la terreur, se regardrent sans prononcer une parole; la porte s'ouvrit: c'tait Dagobert. sa vue, Rose et Blanche s'embrassrent avec joie, comme si elles venaient d'chapper un grand danger. -- Qu'avez-vous? pourquoi cette peur? leur demanda le soldat surpris. -- Oh! si tu savais... dit Rose d'une voix palpitante, car son coeur et celui de sa soeur battaient avec violence. Si tu savais ce qui vient d'arriver... Ensuite, nous n'avions pas reconnu ton pas... il nous avait sembl si lourd... et puis ce bruit... derrire la cloison. -- Mais, petites peureuses, je ne pouvais pas monter l'escalier avec des jambes de quinze ans, vu que j'apportais sur mon dos mon lit, c'est--dire une paillasse, que je viens de jeter derrire votre porte, pour m'y coucher comme d'habitude. -- Mon Dieu! que nous sommes folles, ma soeur, de n'avoir pas song cela! dit Rose en regardant Blanche. Et ces deux jolis visages, plis ensemble, reprirent ensemble leurs fraches couleurs. Pendant cette scne, le chien, dress contre la fentre, ne cessait d'aboyer. -- Qu'est-ce que Rabat-Joie a donc aboyer de ce ct-l, mes enfants? dit le soldat. -- Nous ne savons pas... on vient de casser des carreaux la croise, c'est ce qui a commenc nous effrayer si fort. Sans rpondre un mot, Dagobert courut la fentre, l'ouvrit vivement, poussa la persienne et se pencha au dehors... et ne vit rien... que la nuit noire... Il couta... il n'entendit que les mugissements du vent. -- Rabat-Joie, dit-il son chien en lui montrant la fentre ouverte... saute l, mon vieux, et cherche! Le brave animal fit un bond norme et disparut par la croise leve seulement de huit pieds environ au-dessus du sol. Dagobert, pench, excitait son chien de la voix et du geste. -- Cherche, mon vieux, cherche!... S'il y a quelqu'un, saute dessus, tes crocs sont bons... et ne lche pas avant que je sois descendu. Rabat-Joie ne trouva personne. On l'entendait aller, revenir, en cherchant une trace de ct et d'autre, jetant parfois un cri touff, comme un chien courant qui qute. -- Il n'y a donc personne, mon brave chien? car s'il y avait quelqu'un, tu le tiendrais dj la gorge. Puis, se tournant vers les jeunes filles, qui coutaient ses paroles et suivaient ses mouvements avec inquitude: -- Comment ces carreaux ont-ils t casss? Mes enfants, l'avez- vous remarqu? -- Non, Dagobert; nous causions ensemble, nous avons entendu un grand bruit, et puis les carreaux sont tombs dans la chambre. -- Il m'a sembl, ajouta Rose, avoir entendu comme un volet qui aurait tout coup battu contre la fentre. Dagobert examina la persienne, et remarqua un assez long crochet mobile destin la fermer en dedans. -- Il vente beaucoup, dit-il, le vent aura pouss cette persienne... et ce crochet aura bris les carreaux... Oui, oui, c'est cela... Quel intrt d'ailleurs pouvait-on avoir faire ce mauvais coup? Puis, s'adressant Rabat-Joie: -- Eh bien... mon vieux, il n'y a donc personne? Le chien rpondit par un aboiement dont le soldat comprit sans doute le sens ngatif, car il lui dit: -- Eh bien, alors, reviens... fais le grand tour... tu trouveras toujours une porte ouverte... tu n'es pas embarrass. Rabat-Joie suivit ce conseil: aprs avoir grogn quelques instants au pied de la fentre, il partit au galop pour faire le tour des btiments et rentrer dans la cour. -- Allons, rassurez-vous, mes enfants, dit le soldat en revenant auprs des orphelines. Ce n'est rien que le vent... -- Nous avons eu bien peur, dit Rose. -- Je le crois... Mais j'y songe, il peut venir par l un courant d'air, et vous aurez froid, dit le soldat en retournant vers la fentre dgarnie de rideaux. Aprs avoir cherch le moyen de remdier cet inconvnient, il prit sur une chaise la pelisse de peau de renne, la suspendit l'espagnolette, et, avec les pans, boucha aussi hermtiquement que possible les deux ouvertures faites par le brisement des carreaux. -- Merci, Dagobert... Comme tu es bon! Nous tions inquites de ne pas te voir... -- C'est vrai... tu es rest plus longtemps que d'habitude. Puis, s'apercevant alors seulement de la pleur et de l'altration des traits du soldat, qui tait encore sous la pnible impression de sa scne avec Morok, Rose ajouta: -- Mais qu'est-ce que tu as?... Comme tu es ple! -- Moi! non, mes enfants... Je n'ai rien... -- Mais si, je t'assure... Tu as la figure toute change... Rose a raison. -- Je vous assure... que je n'ai rien, rpondit le soldat avec assez d'embarras, car il savait peu mentir; puis, trouvant une excellente excuse son motion, il ajouta: -- Si j'ai l'air d'avoir quelque chose, c'est votre frayeur qui m'aura inquit, car, aprs tout, c'est ma faute... -- Ta faute? -- Oui, si j'avais perdu moins de temps souper, j'aurais t l quand les carreaux ont t casss... et je vous aurais pargn un vilain moment de peur. -- Te voil... nous n'y pensons plus. -- Eh bien! tu ne t'assieds pas? -- Si, mes enfants, car nous avons causer, dit Dagobert en approchant une chaise et se plaant au chevet des deux soeurs. Ah ! tes-vous bien veilles? ajouta-t-il en tchant de sourire pour les rassurer. Voyons, ces grands yeux sont-ils bien ouverts? -- Regarde, Dagobert, dirent les petites filles en souriant leur tour, et ouvrant leurs yeux bleus de toute leur force. -- Allons, allons, dit le soldat, ils ont de la marge pour se fermer; d'ailleurs il n'est que neuf heures. -- Nous avons aussi quelque chose te dire, Dagobert, reprit Rose, aprs avoir consult sa soeur du regard. -- Vraiment? -- Une confidence te faire. -- Une confidence? -- Mon Dieu, oui. -- Mais, vois-tu, une confidence trs... trs importante... ajouta Rose avec un grand srieux. -- Une confidence qui nous regarde toutes les deux, reprit Blanche. -- Pardieu... je le crois bien... ce qui regarde l'une regarde toujours l'autre. Est-ce que vous n'tes pas toujours, comme on dit, deux ttes dans un bonnet? -- Dame! il le faut bien, quand tu mets nos deux ttes sous le capuchon de ta pelisse... dit Rose en riant. -- Voyez-vous, les moqueuses, on n'a jamais le dernier mot avec elles. Allons, mesdemoiselles, ces confidences, puisque confidences il y a. -- Parle, ma soeur, dit Blanche. -- Non, mademoiselle, c'est vous de parler, vous tes aujourd'hui de _planton _comme ane, et une chose aussi importante qu'une confidence, comme vous dites, revient de droit l'ane... -- Voyons, je vous coute... dit le soldat, qui s'efforait de sourire, pour mieux cacher aux enfants ce qu'il ressentait encore des outrages impunis du dompteur de btes. Ce fut donc Rose, _l'ane de planton, _comme disait Dagobert, qui parla pour elle et pour sa soeur. VI. Les confidences. -- D'abord, mon bon Dagobert, dit Rose avec une clinerie gracieuse, puisque nous allons te faire nos confidences, il faut nous promettre de ne pas nous gronder. -- N'est-ce pas... tu ne gronderas pas tes enfants? ajouta Blanche d'une voix non moins caressante. -- Accord, rpondit gravement Dagobert, vu que je ne saurais trop comment m'y prendre... Mais pourquoi vous gronder? -- Parce que nous aurions peut-tre d te dire plus tt ce que nous allons t'apprendre... -- coutez, mes enfants, rpondit sentencieusement Dagobert, aprs avoir un instant rflchi sur ce cas de conscience, de deux choses l'une: ou vous avez eu raison, ou vous avez eu tort de me cacher quelque chose... Si vous avez eu raison, c'est trs bien; si vous avez eu tort, c'est fait; ainsi maintenant n'en parlons plus. Allez, je suis tout oreilles. Compltement rassure par cette lumineuse dcision, Rose reprit en changeant un sourire avec sa soeur: -- Figure-toi, Dagobert, que voil deux nuits de suite que nous avons une visite. -- Une visite! Et le soldat se redressa brusquement sur sa chaise. -- Oui, une visite charmante... car il est blond! -- Comment diable, il est blond? s'cria Dagobert avec un soubresaut. -- Blond... avec des yeux bleus... ajouta Blanche. -- Comment, diable! des yeux bleus?... Et Dagobert fit un nouveau bond sur son sige. -- Oui, des yeux bleus... longs comme a... reprit Rose en posant le bout de son index droit vers le milieu de son index gauche. -- Mais, morbleu! ils seraient longs comme a... et, faisant grandement les choses, le vtran indiqua toute la longueur de son avant-bras; ils seraient longs comme a que a ne ferait rien... Un blond qui a des yeux bleus... Ah a, mesdemoiselles, qu'est-ce que cela signifie? Dagobert se leva, cette fois, l'air svre et pniblement inquiet. -- Ah! vois-tu, Dagobert, tu grondes tout de suite. -- Rien qu'au commencement encore... ajouta Blanche. -- Au commencement?... Il y a donc une suite, une fin? -- Une fin? Nous esprons bien que non... Et Rose se prit rire comme une folle. -- Tout ce que nous demandons, c'est que cela dure toujours, ajouta Blanche en partageant l'hilarit de sa soeur. Dagobert regardait tour tour trs srieusement les deux jeunes filles afin de tcher de deviner cette nigme; mais lorsqu'il vit leurs ravissantes figures animes par un sourire franc et ingnu, il rflchit qu'elles n'auraient pas tant de gaiet si elles avaient de graves reproches se faire, et il ne pensa plus qu' se rjouir de voir des orphelines si gaies au milieu de leur position prcaire, et dit: -- Riez... riez, mes enfants... j'aime tant vous voir rire! Puis, songeant que pourtant ce n'tait pas prcisment de la sorte qu'il devait rpondre au singulier aveu des petites filles, il ajouta d'une grosse voix: -- J'aime vous voir rire, oui, mais non quand vous recevez des visites blondes avec des yeux bleus, mesdemoiselles; allons, que je suis fou d'couter ce que vous me contez l... Vous voulez vous moquer de moi, n'est-ce pas? -- Non, ce que nous disons est vrai... bien vrai... -- Tu le sais... nous n'avons jamais menti, ajouta Rose. -- Elles ont raison, cependant, elles ne mentent jamais... dit le soldat, dont les perplexits recommencrent. Mais comment diable cette visite est-elle possible? Je couche dehors en travers de votre porte; Rabat-Joie couche au pied de votre fentre: or, tous les yeux bleus et tous les cheveux blonds du monde ne peuvent entrer que par la porte ou par la fentre, et s'ils avaient essay, nous deux Rabat-Joie, qui avons l'oreille fine, nous aurions reu les visites... notre manire... Mais voyons, mes enfants, je vous en prie, parlons sans plaisanter... expliquez- vous. Les deux soeurs, voyant l'expression des traits de Dagobert qu'il ressentait une inquitude relle, ne voulurent pas abuser plus longtemps de sa bont. Elles changrent un regard, et Rose dit en prenant dans ses petites mains la rude et large main du vtran: -- Allons... ne te tourmente pas, nous allons te raconter les visites de notre ami _Gabriel..._ _-- _Vous recommencez?... Il a un nom? -- Certainement il a un nom, nous te le disons... Gabriel... -- Quel joli nom! n'est-ce pas, Dagobert? Oh! tu verras, tu l'aimeras comme nous, notre beau Gabriel. -- J'aimerai votre beau Gabriel! dit le vtran en hochant la tte, j'aimerai votre beau Gabriel! c'est selon, car avant il faut que je sache... Puis, s'interrompant: -- C'est singulier, a me rappelle une chose... -- Quoi donc, Dagobert? -- Il y a quinze ans, dans la dernire lettre que votre pre, en revenant de France, m'a apporte de ma femme, elle me disait que, toute pauvre qu'elle tait, et quoiqu'elle et dj sur les bras notre petit Agricol qui grandissait, elle venait de recueillir un pauvre enfant abandonn qui avait une figure de chrubin, et qui s'appelait Gabriel... Et, il n'y a pas longtemps, j'en ai encore eu des nouvelles. -- Et par qui donc? -- Vous saurez cela tout l'heure. -- Alors, tu vois bien, puisque tu as aussi ton Gabriel, raison de plus pour aimer le ntre. -- Le vtre... le vtre, voyons le vtre... je suis sur des charbons ardents... -- Tu sais, Dagobert, reprit Rose, que moi et Blanche nous avons l'habitude de nous endormir en nous tenant par la main. -- Oui, oui, je vous ai vues bien des fois toutes deux dans votre berceau... Je ne pouvais me lasser de vous regarder, tant vous tiez gentilles. -- Eh bien! il y a deux nuits, nous venions de nous endormir, lorsque nous avons vu... -- C'tait donc en rve! s'cria Dagobert, puisque vous tiez endormies... en rve! -- Mais oui, en rve... Comment veux-tu que ce soit?... -- Laisse donc parler ma soeur. -- la bonne heure! dit le soldat avec un soupir de satisfaction, la bonne heure! Certainement, de toutes faons, j'tais bien tranquille... parce que... mais enfin, c'est gal... Un rve! j'aime mieux cela... Continuez, petite Rose. -- Une fois endormies, nous avons eu un songe pareil. -- Toutes deux le mme? -- Oui, Dagobert; car le lendemain matin, en nous veillant, nous nous sommes racont ce que nous venions de rver. -- Et c'tait tout semblable... -- C'est extraordinaire, mes enfants; et ce songe, qu'est-ce qu'il disait? -- Dans ce rve, Blanche et moi nous tions assises ct l'une de l'autre; nous avons vu entrer un bel ange; il avait une longue robe blanche, des cheveux blonds, des yeux bleus et une figure si belle, si bonne, que nous avons joint nos mains comme pour le prier... Alors il nous a dit d'une voix douce qu'il se nommait Gabriel, que notre mre l'envoyait vers nous pour tre notre ange gardien, et qu'il ne nous abandonnerait jamais. -- Et puis, ajouta Blanche, nous prenant une main chacune et inclinant son beau visage vers nous, il nous a ainsi longtemps regardes en silence avec tant de bont... tant de bont, que nous ne pouvions dtacher nos yeux des siens. -- Oui, reprit Rose, et il nous semblait que, tour tour, son regard nous attirait et nous allait au coeur... notre grand chagrin, Gabriel nous a quittes en nous disant que la nuit d'ensuite nous le verrions encore. -- Et il a reparu? -- Sans doute! Mais tu juges avec quelle impatience nous attendions le moment d'tre endormies, pour voir si notre ami reviendrait nous trouver pendant notre sommeil. -- Hum!... ceci me rappelle, mesdemoiselles, que vous vous frottiez joliment les yeux avant-hier soir, dit Dagobert en se grattant le front; vous prtendiez tomber de sommeil..., je parie que c'tait pour me renvoyer plus tt et courir plus vite votre rve? -- Oui, Dagobert. -- Le fait est que vous ne pouviez pas me dire comme Rabat-Joie: Va te coucher, Dagobert. Et l'ami Gabriel est revenu? -- Certainement; mais cette fois il nous a beaucoup parl, et au nom de notre mre il nous a donn des conseils si touchants, si gnreux, que, le lendemain, Rose et moi nous avons pass tout notre temps nous rappeler les moindres paroles de notre ange gardien... ainsi que sa figure... et son regard... -- Ceci me fait souvenir, mesdemoiselles, qu'hier vous avez chuchot tout le long de l'tape... et quand je vous disais blanc, vous me rpondiez noir. -- Oui, Dagobert, nous pensions Gabriel. -- Et depuis nous l'aimons toutes deux autant qu'il nous aime... -- Mais il est seul pour vous deux? -- Et notre mre n'est-elle pas seule pour nous deux? -- Et toi, Dagobert, n'es-tu pas aussi seul pour nous deux? -- C'est juste!... Ah , mais savez-vous que je finirai par en tre jaloux de ce gaillard-l, moi? -- Tu es notre ami du jour, il est notre ami de nuit. -- Entendons-nous: si vous en parlez le jour et si vous en rvez la nuit, qu'est-ce qu'il me restera donc moi? -- Il te restera... tes deux orphelines que tu aimes tant! dit Rose. -- Et qui n'ont plus que toi au monde, ajouta Blanche d'une voix caressante. -- Hum! hum! c'est a, clinez-moi... Allez, mes enfants, ajouta tendrement le soldat, je suis content de mon lot; je vous passe votre Gabriel; j'tais bien sr que moi et Rabat-Joie nous pouvions dormir tranquillement sur nos oreilles. Du reste, il n'y a rien d'tonnant ceci: votre premier songe vous a frappes, et, force d'en jaser, vous l'avez eu de nouveau: aussi vous le verriez une troisime fois, ce bel oiseau de nuit... que je ne m'tonnerais pas. -- Oh! Dagobert, ne plaisante pas, ce sont seulement des rves, mais il nous semble que notre mre nous les envoie. Ne nous disait-elle pas que les jeunes filles orphelines avaient des anges gardiens?... Eh bien, Gabriel est notre ange gardien, et nous protgera et te protgera aussi. -- C'est sans doute bien honnte de sa part de penser moi; mais, voyez, mes chres enfants, pour m'aider vous dfendre, j'aime mieux Rabat-Joie; il est moins blond que l'ange, mais il a de meilleures dents, et c'est plus sr. -- Que tu es impatientant, Dagobert, avec tes plaisanteries! -- C'est vrai, tu ris de tout. -- Oui, c'est tonnant comme je suis gai... Je ris la manire du vieux Jovial, sans desserrer les dents. Voyons, enfants, ne me grondez pas; au fait, j'ai tort: la pense de votre digne mre est mle ce rve; vous faites bien d'en parler srieusement. Et puis, ajouta-t-il d'un air grave, il y a quelquefois du vrai dans les rves... En Espagne, deux dragons de l'impratrice, des camarades moi, avaient rv, la veille de leur mort, qu'ils seraient empoisonns par les moines... Ils l'ont t... Si vous rvez obstinment de ce bel ange Gabriel... c'est que... c'est que... enfin, c'est que a vous amuse... vous n'avez pas dj tant d'agrment le jour... ayez au moins un sommeil... divertissant; maintenant, mes enfants, j'ai aussi des choses vous dire; il s'agira de votre mre, promettez-moi de ne pas tre tristes. -- Sois tranquille; en pensant elle, nous ne sommes pas tristes, mais srieuses. -- la bonne heure! Par peur de vous chagriner, je reculais toujours le moment de vous dire ce que votre pauvre mre vous aurait confi quand vous n'auriez plus t des enfants; mais elle est morte si vite qu'elle n'a pas eu le temps; et puis ce qu'elle avait vous apprendre lui brisait le coeur, et moi aussi; je retardais ces confidences tant que je pouvais, et j'avais pris le prtexte de ne vous parler de rien avant le jour o nous traverserions le champ de bataille o votre pre avait t fait prisonnier... a me donnait du temps... mais le moment est venu... il n'y a plus tergiverser. -- Nous t'coutons, Dagobert, rpondirent les jeunes filles d'un air attentif et mlancolique. Aprs un moment de silence, pendant lequel il s'tait recueilli, le vtran dit aux jeunes filles: -- Votre pre, le gnral Simon, fils d'un ouvrier qui est rest ouvrier; car, malgr tout ce que le gnral avait pu faire et dire, le bonhomme s'est entt ne pas quitter son tat, -- tte de fer et coeur d'or, tout comme son fils, -- vous pensez, mes enfants, que si votre pre, aprs s'tre engag simple soldat, est devenu gnral... et comte de l'Empire... a n'a pas t sans peine et sans gloire. -- Comte de l'Empire? qu'est-ce que c'est, Dagobert? -- Une btise... un titre que l'Empereur donnait par-dessus le march, avec le grade; l'histoire de dire au peuple, qu'il aimait, parce qu'il en tait: Enfants! vous voulez jouer la noblesse, comme les vieux nobles? vous v'l nobles; vous voulez jouer aux rois, vous v'l rois... Gotez de tout... enfants, rien de trop bon pour vous... rgalez-vous. -- Roi! dirent les petites filles en joignant les mains avec admiration. -- Tout ce qu'il y a de plus roi... Oh! il n'en tait pas chiche, de couronnes, l'Empereur! J'ai eu un camarade de lit, brave soldat du reste, qui a pass roi; a nous flattait, parce qu'enfin, quand c'tait pas l'un, c'tait l'autre, tant il y a qu' ce jeu-l votre pre a t comte; mais comte ou non, c'tait le plus beau, le plus brave gnral de l'arme. -- Il tait beau, n'est-ce pas, Dagobert? Notre mre le disait toujours. -- Oh! oui, allez! mais, par exemple, il tait tout le contraire de votre blondin d'ange gardien. Figurez-vous un brun superbe; en grand uniforme, c'tait vous blouir et vous mettre le feu au coeur... Avec lui on aurait charg jusque sur le bon Dieu!... si le bon Dieu l'avait demand, bien entendu... se hta d'ajouter Dagobert, en manire de correctif, ne voulant blesser en rien la foi nave des orphelines. -- Et notre pre tait aussi bon que brave, n'est-ce pas, Dagobert? -- Bon! mes enfants, lui? je le crois bien! il aurait ploy un fer cheval entre ses mains, comme vous plieriez une carte, et le jour o il a t fait prisonnier, il avait sabr des canonniers prussiens jusque sur leurs canons. Avec ce courage et cette force- l, comment voulez-vous qu'on ne soit pas bon?... Il y a donc environ dix-neuf ans, qu'ici prs... l'endroit que je vous ai montr, avant d'arriver dans ce village, le gnral, dangereusement bless, est tomb de cheval... Je le suivais comme son ordonnance, j'ai couru son secours. Cinq minutes aprs, nous tions faits prisonniers; par qui?... par un Franais? -- Par un Franais! -- Oui, un marquis migr, colonel au service de la Russie, rpondit Dagobert avec amertume. Aussi, quand ce marquis a dit au gnral, en s'avanant vers lui: Rendez-vous, monsieur, un compatriote... -- Un Franais qui se bat contre la France n'est plus mon compatriote; c'est un tratre, et je ne me rends pas un tratre, a rpondu le gnral; et, tout bless qu'il tait, il s'est tran auprs d'un grenadier russe, lui a remis son sabre en disant: Je me rends vous. Le marquis en est devenu ple de rage... Les orphelines se regardrent avec orgueil, un vif incarnat colora leurs joues, et elles s'crirent: -- Oh! brave pre, brave pre!... -- Hum! ces enfants... dit Dagobert en caressant sa moustache avec fiert, comme on voit qu'elles ont du sang de soldat dans les veines! Puis il reprit: -- Nous voil donc prisonniers. Le dernier cheval du gnral avait t tu sous lui; pour faire la route, il monta Jovial, qui n'avait pas t bless ce jour-l; nous arrivons Varsovie. C'est l que le gnral a connu votre mre; elle tait surnomme la _Perle de Varsovie: _c'est tout dire. Aussi, lui qui aimait ce qui tait bon et beau, en devient amoureux tout de suite; elle l'aime son tour; mais ses parents l'avaient promise un autre... Cet autre... c'tait encore... Dagobert ne put continuer. Rose jeta un cri perant en montrant la fentre avec effroi. VII. Le voyageur. Au cri de la jeune fille, Dagobert se leva brusquement. -- Qu'avez-vous, Rose? -- L... l... dit-elle en montrant la croise. Il me semble avoir vu une main dranger la pelisse. Rose n'avait pas achev ces paroles, que Dagobert courait la fentre. Il l'ouvrit violemment, aprs avoir t le manteau suspendu l'espagnolette. Il faisait nuit noire et grand vent... Le soldat prta l'oreille, il n'entendit rien... Revenant prendre la lumire sur la table, il tcha d'clairer au dehors en abritant la flamme avec sa main. Il ne vit rien... Fermant de nouveau la fentre, il se persuada qu'une bouffe de vent ayant drang et agit la pelisse, Rose avait t dupe d'une fausse peur. -- Rassurez-vous, mes enfants... Il vente trs fort, c'est ce qui aura fait remuer le coin du manteau. -- Il me semblait bien avoir vu des doigts qui l'cartaient... dit Rose encore tremblante. -- Moi, je regardais Dagobert, je n'ai rien vu, reprit Blanche. -- Et il n'y avait rien voir, mes enfants, c'est tout simple; la fentre est au moins huit pieds au-dessus du sol; il faudrait tre un gant pour y atteindre, ou avoir une chelle pour y monter. Cette chelle, on n'aurait pas eu le temps de l'ter, puisque ds que Rose a cri j'ai couru la fentre, et qu'en avanant la lumire au dehors, je n'ai rien vu. -- Je me serai trompe, dit Rose. -- Vois-tu, ma soeur... c'est le vent, ajouta Blanche. -- Alors, pardon de t'avoir drang, mon bon Dagobert. -- C'est gal, reprit le soldat en rflchissant, je suis fch que Rabat-Joie ne soit pas revenu, il aurait veill la fentre, cela vous aurait rassures; mais il aura flair l'curie de son camarade Jovial, et il aura t lui dire bonsoir en passant... j'ai envie d'aller le chercher. -- Oh! non, Dagobert, ne nous laisse pas seules! crirent les petites filles, nous aurions trop peur. -- Au fait, Rabat-Joie ne peut maintenant tarder revenir, et tout l'heure nous l'entendrons gratter la porte, j'en suis sr... Ah ! continuons notre rcit, dit Dagobert, et il s'assit au chevet des deux soeurs, cette fois bien en face de la fentre. Voil donc le gnral prisonnier Varsovie, et amoureux de votre mre, que l'on voulait marier un autre, reprit-il. En 1814, nous apprenons la fin de la guerre, l'exil de l'Empereur l'le d'Elbe; apprenant cela, votre mre dit au gnral: La guerre est termine, vous tes libre; l'Empereur est malheureux, vous lui devez tout: allez le retrouver... je ne sais quand nous nous reverrons, mais je n'pouserai que vous; vous me trouverez jusqu' la mort... Avant de partir, le gnral m'appelle: Dagobert! reste ici; Mlle va aura peut-tre besoin de toi pour fuir sa famille, si on la tourmente trop; notre correspondance passera par tes mains; Paris, je verrai ta femme, ton fils, je les rassurerai... je leur dirai que tu es pour moi... un ami. -- Toujours le mme, dit Rose, attendrie, en regardant Dagobert. -- Bon pour le pre et la mre, comme pour les enfants, ajouta Blanche. -- Aimer les uns, c'est aimer les autres, rpondit le soldat. Voil donc le gnral l'le d'Elbe avec l'Empereur; moi, Varsovie, cach dans les environs de la maison de votre mre, je recevais les lettres et les lui portais en cachette... Dans une de ces lettres, je vous le dis firement, mes enfants, le gnral m'apprenait que l'Empereur s'tait souvenu de moi. -- De toi?... il te connaissait? -- Un peu, je m'en flatte. Ah! Dagobert! a-t-il dit votre pre qui lui parlait de moi, un grenadier cheval de ma vieille garde... soldat d'gypte et d'Italie, cribl de blessures, un vieux _pince-sans-rire... _que j'ai dcor de ma main Wagram!... je ne l'ai pas oubli. Dame! mes enfants, quand votre mre m'a lu cela, j'en ai pleur comme une bte... -- L'Empereur!... quel beau visage d'or il avait sur ta croix d'argent ruban rouge que tu nous montrais quand nous tions sages! -- C'est qu'aussi cette croix-l, donne par lui, c'est ma relique, moi, et elle est l dans mon sac avec ce que j'ai de plus prcieux, notre boursicaut et nos papiers... Mais pour en revenir votre mre: de lui porter les lettres du gnral, d'en parler avec elle, a la consolait, car elle souffrait; oh! oui, et beaucoup; ses parents avaient beau la tourmenter, s'acharner aprs elle, elle rpondait toujours: Je n'pouserai jamais que le gnral Simon. Fire femme, allez... Rsigne, mais courageuse, il fallait voir! Un jour elle reoit une lettre du gnral; il avait quitt l'le d'Elbe avec l'Empereur: voil la guerre qui recommence, guerre courte, mais guerre hroque comme toujours, guerre sublime par le dvouement des soldats. Votre pre se bat comme un lion, et son corps d'arme fait comme lui; ce n'tait plus de la bravoure... c'tait de la rage. Et les joues du soldat s'enflammaient... Il ressentait en ce moment les motions hroques de sa jeunesse! il revenait, par la pense, au sublime lan des guerres de la Rpublique, aux triomphes de l'Empire, aux premiers et aux derniers jours de sa vie militaire. Les orphelines, filles d'un soldat et d'une mre courageuse, se sentaient mues ses paroles nergiques, au lieu d'tre effrayes de leur rudesse; leur coeur battait plus fort, leurs joues s'animaient aussi. -- Quel bonheur pour nous d'tre filles d'un pre si brave!... s'cria Blanche. -- Quel bonheur... et quel honneur! mes enfants, car, le soir du combat de Ligny, l'Empereur, la joie de toute l'arme, nomma votre pre, sur le champ de bataille, _duc de Ligny _et _marchal de l'Empire._ _-- _Marchal de l'Empire! dit Rose tonne, sans trop comprendre la valeur de ces mots. -- Duc de Ligny! reprit Blanche aussi surprise. -- Oui, Pierre Simon, fils d'un ouvrier, _duc _et _marchal; _il faut tre roi pour tre davantage, reprit Dagobert avec orgueil. Voil comment l'Empereur traitait les enfants du peuple; aussi le peuple tait lui. On avait beau lui dire: Mais ton Empereur fait de toi de la _chair canon! -- _Ah! un autre ferait de moi de la _chair misre, _rpondait le peuple, qui n'est pas bte; j'aime mieux le canon, et risquer de devenir capitaine, colonel, marchal, roi... ou invalide; a vaut mieux encore que de crever de faim, de froid et de vieillesse sur la paille d'un grenier, aprs avoir travaill quarante ans pour les autres. -- Mme en France... mme Paris, dans cette belle ville... il y a des malheureux qui meurent de faim et de misre... Dagobert? -- Mme Paris... oui, mes enfants; aussi j'en reviens l: le canon vaut mieux, car on risque, comme votre pre, d'tre duc et marchal. Quand je dis duc et marchal, j'ai raison et j'ai tort, car plus tard on ne lui a pas reconnu ce titre et ce grade, parce que, aprs Ligny... il y a eu un jour de deuil, de grand deuil, o de vieux soldats comme moi, m'a dit le gnral, ont pleur, oui, pleur... le soir de la bataille; ce jour l, mes enfants... s'appelle _Waterloo!_ Il y eut dans ces simples mots de Dagobert un accent de tristesse si profonde, que les orphelines tressaillirent. -- Enfin, reprit le soldat en soupirant, il y a comme a des jours maudits... Ce jour-l, Waterloo, le gnral est tomb couvert de blessures, la tte d'une division de la garde. peu prs guri, ce qui a t long, il demande aller Sainte-Hlne... une autre le au bout du monde, o les Anglais avaient emmen l'Empereur pour le torturer tranquillement; car s'il a t heureux d'abord, il a eu bien de la misre, voyez-vous, mes pauvres enfants... -- Comme tu dis cela, Dagobert! tu nous donnes envie de pleurer! -- C'est qu'il y a de quoi... l'Empereur a endur tant de choses, tant de choses... il a cruellement saign au coeur, allez... Malheureusement le gnral n'tait pas avec lui. Sainte-Hlne, il aurait t un de plus pour le consoler; mais on n'a pas voulu. Alors, exaspr comme tant d'autres contre les Bourbons, le gnral organise une conspiration pour rappeler le fils de l'Empereur. Il voulait enlever un rgiment, presque tout compos d'anciens soldats lui. Il se rend dans une ville de Picardie o tait cette garnison; mais dj la conspiration tait vente. Au moment o le gnral arrive, on l'arrte, on le conduit devant le colonel du rgiment... Et ce colonel... dit le soldat aprs un nouveau silence, savez-vous qui c'tait encore?... Mais, bah!... ce serait trop long vous expliquer, et a vous attristerait davantage... Enfin c'tait un homme que votre pre avait depuis longtemps bien des raisons de har. Aussi, se trouvant face face avec lui, il lui dit: Si vous n'tes pas un lche, vous me ferez mettre en libert pour une heure, et nous nous battrons mort; car je vous hais pour ci, je vous mprise pour a, et encore pour a. Le colonel accepte, met votre pre en libert jusqu'au lendemain. Le lendemain, duel acharn, dans lequel le colonel reste pour mort sur la place. -- Ah! mon Dieu! -- Le gnral essuyait son pe, lorsqu'un ami dvou vint lui dire qu'il n'avait que le temps de se sauver; en effet, il parvint heureusement quitter la France... oui... heureusement, car, quinze jours aprs, il tait condamn mort comme conspirateur. -- Que de malheur, mon Dieu! -- Il y a eu un bonheur dans ce malheur-l... Votre mre tenait bravement sa promesse et l'attendait toujours; elle lui avait crit: L'Empereur d'abord, moi ensuite. Ne pouvant plus rien, ni pour l'Empereur ni pour son fils, le gnral, exil de France, arrive Varsovie. Votre mre venait de perdre ses parents: elle tait libre, ils s'pousent, et je suis un des tmoins du mariage. -- Tu as raison, Dagobert... que de bonheur, au milieu de si grands malheurs! -- Les voil donc bien heureux; mais, comme tous les bons coeurs, plus ils taient heureux, plus le malheur des autres les chagrinait, et il y avait de quoi tre chagrin Varsovie. Les Russes recommenaient traiter les Polonais en esclaves; votre brave mre, quoique d'origine franaise, tait Polonaise de coeur et d'me: elle disait hardiment tout haut ce que d'autres n'osaient seulement pas dire tout bas; avec cela, les malheureux l'appelaient leur bon ange; en voil assez pour mettre le gouverneur russe sur l'oeil. Un jour, un des amis du gnral, ancien colonel des lanciers, brave et digne homme, est condamn l'exil en Sibrie, pour une conspiration militaire contre les Russes: il s'chappe, votre pre le cache chez lui, cela se dcouvre; pendant la nuit du lendemain, un peloton de Cosaques, command par un officier et suivi d'une voiture de poste, arrive notre porte; on surprend le gnral pendant son sommeil et on l'enlve. -- Mon Dieu! que voulait-on lui faire? -- Le conduire hors de Russie, avec dfense d'y jamais rentrer, et menac d'une prison ternelle s'il y revenait. Voil son dernier mot: Dagobert, je te confie ma femme et mon enfant; car votre mre devait dans quelques mois vous mettre au monde; eh bien! malgr cela, on l'exila en Sibrie; c'tait une occasion de s'en dfaire; elle faisait trop de bien Varsovie; on la craignait. Non content de l'exiler, on confisque tous ses biens; pour seule grce, elle avait obtenu que je l'accompagnerais; et, sans Jovial, que le gnral m'avait fait garder, elle aurait t force de faire la route pied. C'est ainsi, elle cheval, et moi la conduisant comme je vous conduis, mes enfants, que nous sommes arrivs dans un misrable village, o trois mois aprs vous tes nes, pauvres petites! -- Et notre pre! -- Impossible lui de rentrer en Russie... impossible votre mre de songer fuir avec deux enfants... impossible au gnral de lui crire, puisqu'il ignorait o elle tait. -- Ainsi, depuis, aucune nouvelle de lui? -- Si, mes enfants... une seule fois nous en avons eu... -- Et par qui? Aprs un moment de silence, Dagobert reprit avec une expression de physionomie singulire: -- Par qui? par quelqu'un qui ne ressemble gure aux autres hommes... oui... et, pour que vous compreniez ces paroles, il faut que je vous raconte en deux mots une aventure extraordinaire arrive votre pre pendant la bataille de Waterloo... Il avait reu de l'Empereur l'ordre d'enlever une batterie qui crasait notre arme; aprs plusieurs tentatives malheureuses, le gnral se met la tte d'un rgiment de cuirassiers, charge sur la batterie, et va, selon son habitude, sabrer jusque sur les canons; il se trouvait cheval juste devant la bouche d'une pice dont tous les servants venaient d'tre tus ou blesss: pourtant, l'un d'eux a encore la force de se soulever, de se mettre sur un genou, d'approcher de la lumire la mche qu'il tenait toujours la main... et cela... juste au moment o le gnral tait dix pas et en face du canon charg... -- Grand Dieu! quel danger pour notre pre! -- Jamais, m'a-t-il dit, il n'en avait couru un plus grand... car lorsqu'il vit l'artilleur mettre le feu la pice, le coup partait... mais au mme instant, un homme de haute taille, vtu en paysan, et que votre pre jusqu'alors n'avait pas remarqu, se jette au-devant du canon. -- Ah! le malheureux... quelle mort horrible! -- Oui, reprit Dagobert d'un air pensif, cela devait arriver... Il devait tre broy en mille morceaux... et pourtant il n'en a rien t. -- Que dis-tu? -- Ce que m'a dit le gnral. Au moment o le coup partit, m'a-t- il rpt souvent, par un mouvement d'horreur involontaire, je fermai les yeux pour ne pas voir le cadavre mutil de ce malheureux qui s'tait sacrifi ma place... Quand je les rouvre, qu'est-ce que j'aperois au milieu de la fume? toujours cet homme de grande taille, debout et calme au mme endroit, jetant un regard triste et doux sur l'artilleur, qui, un genou en terre, le corps renvers en arrire, le regardait aussi pouvant que s'il et vu le dmon en personne; puis le mouvement de la bataille ayant continu, il m'a t impossible de retrouver cet homme... a ajout votre pre. -- Mon Dieu, Dagobert, comment cela est-il possible? -- C'est ce que j'ai dit au gnral. Il m'a rpondu que jamais il n'avait pu s'expliquer cet vnement, aussi incroyable que rel... Il fallait d'ailleurs que votre pre et t bien vivement frapp de la figure de cet homme, qui paraissait, disait-il, g d'environ trente ans, car il avait remarqu que ses sourcils, trs noirs et joints entre eux, n'en faisaient gure pour ainsi dire qu'un seul d'une tempe l'autre, de sorte qu'il paraissait avoir le front ray d'une marque noire... Retenez bien ceci, mes enfants, vous saurez tout l'heure pourquoi. -- Oui, Dagobert, nous ne l'oublions pas... dirent les orphelines de plus en plus tonnes. -- Comme c'est trange, cet homme au front ray de noir! -- coutez encore... Le gnral avait t, je vous ai dit, laiss pour mort Waterloo. Pendant la nuit qu'il a passe sur le champ de bataille dans une espce de dlire caus par la fivre de ses blessures, il lui a paru voir, la clart de la lune, ce mme homme pench sur lui, le regardant avec une grande douceur et une grande tristesse, tanchant le sang de ses plaies en tchant de le ranimer... Mais comme votre pre, qui avait peine la tte lui, repoussait ses soins, disant qu'aprs une telle dfaite il n'avait plus qu' mourir... il lui a sembl entendre cet homme lui dire: Il faut vivre pour va!... C'tait le nom de votre mre, que le gnral avait laisse Varsovie pour aller rejoindre l'Empereur. -- Comme cela est singulier, Dagobert!... Et depuis, notre pre a- t-il revu cet homme? -- Il l'a revu... puisque c'est lui qui a apport des nouvelles du gnral votre mre. -- Et quand donc cela?... nous ne l'avons jamais su. -- Vous vous rappelez que le matin de la mort de votre mre vous tiez alles avec la vieille Fdora dans la fort de pins? -- Oui, rpondit Rose tristement, pour y chercher de la bruyre, que notre pauvre mre aimait tant. -- Pauvre mre! Elle se portait si bien, que nous ne pouvions pas, hlas! nous douter du malheur qui nous devait arriver le soir, reprit Blanche. -- Sans doute, mes enfants; moi-mme, ce matin-l, je chantais, en travaillant au jardin, car, pas plus que vous, je n'avais de raison d'tre triste; je travaillais donc, tout en chantant, quand tout coup j'entends une voix me demander en franais: Est-ce ici le village de Milosk?... Je me retourne, et je vois devant moi un tranger... Au lieu de lui rpondre, je le regarde fixement, et je recule de deux pas, tout stupfait. -- Pourquoi donc? -- Il tait de haute taille, trs ple, et avait le front haut, dcouvert... ses sourcils noirs n'en faisaient qu'un... et semblaient lui rayer le front d'une marque noire. -- C'tait donc l'homme qui, deux fois, s'tait trouv auprs de notre pre pendant des batailles? -- Oui... c'tait lui. -- Mais, Dagobert, dit Rose pensive; il y a longtemps de ces batailles? -- Environ seize ans. -- Et l'tranger que tu croyais reconnatre, quel ge avait-il? -- Gure plus de trente ans. -- Alors comment veux-tu que ce soit ce mme homme qui se soit trouv la guerre, il y a seize ans, avec notre pre? -- Vous avez raison, dit Dagobert aprs un moment de silence et en haussant les paules; j'aurai sans doute t tromp par le hasard d'une ressemblance... Et pourtant... -- Ou alors, si c'tait le mme, il faudrait qu'il n'et pas vieilli. -- Mais ne lui as-tu pas demand s'il n'avait pas autrefois secouru notre pre? -- D'abord j'tais si saisi que je n'y ai pas song, et puis il est rest si peu de temps que je n'ai pu m'en informer; enfin il me demande donc le village de Milosk. -- Vous y tes, monsieur. Mais comment savez-vous que je suis Franais? -- Tout l'heure je vous ai entendu chanter quand j'ai pass, me rpondit-il. Pourriez-vous me dire o demeure madame Simon, la femme du gnral? -- Elle demeure ici, monsieur. Il me regarda quelques instants en silence, voyant bien que cette visite me surprenait; puis il me tendit la main et me dit: Vous tes l'ami du gnral Simon, son meilleur ami! (Jugez de mon tonnement, mes enfants.) Mais, monsieur, comment savez-vous!... -- Souvent il m'a parl de vous avec reconnaissance. -- Vous avez vu le gnral? -- Oui, il y a quelque temps, dans l'Inde; je suis aussi son ami; j'apporte de ses nouvelles sa femme, je la savais exile en Sibrie; Tobolsk, d'o je viens, j'ai appris qu'elle habitait ce village. Conduisez-moi prs d'elle. -- Bon voyageur... je l'aime dj, dit Rose. -- Il tait l'ami de notre pre. -- Je le prie d'attendre, je voulais prvenir votre mre pour que le saisissement ne lui fit pas de mal; cinq minutes aprs il entrait chez elle... -- Et comment tait-il, ce voyageur, Dagobert! -- Il tait trs grand, il portait une pelisse fonce et un bonnet de fourrure avec de longs cheveux noirs. -- Et sa figure tait belle! -- Oui, mes enfants, trs belle; mais il avait l'air si triste et si doux que j'en avais le coeur serr. -- Pauvre homme! un grand chagrin sans doute! -- Votre mre tait enferme avec lui depuis quelques instants, lorsqu'elle m'a appel pour me dire qu'elle venait de recevoir de bonnes nouvelles du gnral; elle fondait en larmes et avait devant elle un gros paquet de papiers; c'tait une espce de journal que votre pre lui crivait chaque soir, pour se consoler; ne pouvant lui parler, il disait au papier ce qu'il lui aurait dit elle... -- Et ces papiers, o sont-ils, Dagobert! -- L, dans mon sac, avec ma croix et notre bourse: un jour je vous les donnerai; seulement j'en ai pris quelques feuilles que j'ai l, que vous lirez tout l'heure; vous verrez pourquoi. -- Est-ce qu'il y avait longtemps que notre pre tait dans l'Inde! -- D'aprs le peu de mots que m'a dit votre mre, le gnral tait all dans ce pays-l aprs s'tre battu avec les Grecs contre les Turcs, car il aime surtout se mettre du parti des faibles contre les forts; arriv dans l'Inde, il s'est acharn aprs les Anglais... Ils avaient assassin nos prisonniers dans les pontons et tortur l'empereur Sainte-Hlne, c'tait bonne guerre et doublement bonne guerre, car en leur faisant du mal c'tait bien servir une bonne cause. -- Et quelle cause servait-il! -- Celle d'un de ces pauvres princes indiens dont les Anglais ravagent le territoire jusqu'au jour o ils s'en emparent sans foi ni droit. Vous voyez, mes enfants, c'est encore se battre pour un faible contre des forts; votre pre n'y a pas manqu. En quelques mois, il a si bien disciplin et aguerri les douze ou quinze mille hommes de troupes de ce prince, que, dans deux rencontres, elles ont extermin les Anglais, qui avaient compt sans votre brave pre, mes enfants... Mais tenez... quelques pages de son journal vous en diront plus et mieux que moi; de plus vous y lirez un nom dont vous devez toujours vous souvenir: c'est pour cela que j'ai choisi ce passage. -- Oh! quel bonheur!... lire ces pages crites par notre pre, c'est presque l'entendre, dit Rose. -- C'est comme s'il tait l auprs de nous, ajouta Blanche. Et les deux jeunes filles tendirent vivement les mains pour prendre les feuillets que Dagobert venait de tirer de sa poche. Puis, par un mouvement simultan rempli d'une grce touchante, elles baisrent tour tour, et en silence, l'criture de leur pre. -- Vous verrez aussi, mes enfants, la fin de cette lettre, pourquoi je m'tonnais de ce que votre ange gardien, comme vous le dites, s'appelait Gabriel... Lisez... Lisez... ajouta le soldat en voyant l'air surpris des orphelines. Seulement, je dois vous dire que lorsqu'il crivait cela, le gnral n'avait pas encore rencontr le voyageur qui a apport ces papiers. Rose, assise dans son lit, prit les feuilles et commena de lire d'une voix douce et mue. Blanche, la tte appuye sur l'paule de sa soeur, suivait avec attention. On voyait mme, au lger mouvement de ses lvres, qu'elle lisait aussi, mais mentalement. VIII. Fragments du journal du gnral Simon. Bivouac des montagnes d'Ava, 20 fvrier 1830. ...Chaque fois que j'ajoute quelques feuilles ce journal, crit maintenant au fond de l'Inde, o m'a jet ma vie errante et proscrite, journal qu'hlas! tu ne liras peut-tre jamais, mon va bien-aime, j'prouve une sensation, la fois douce et cruelle, car cela me console de causer ainsi avec toi, et pourtant mes regrets ne sont jamais plus amers que lorsque je te parle ainsi sans te voir. Enfin, si ces pages tombent sous tes yeux, ton gnreux coeur battra au nom de l'tre intrpide qui aujourd'hui j'ai d la vie, qui je devrai peut-tre ainsi le bonheur de te revoir un jour... toi et mon enfant, car il vit, n'est-ce pas, notre enfant? Il faut que je le croie; sans cela, pauvre femme, quelle serait ton existence, au fond de ton affreux exil... Cher ange, il doit avoir maintenant _quatorze ans... _Comment est-il? Il te ressemble, n'est-ce pas? il a tes grands et beaux yeux bleus... Insens que je suis!... Combien de fois, dans ce long journal, je t'ai dj fait involontairement cette folle question laquelle tu ne dois pas rpondre!... Combien de fois... je dois te la faire encore!... Tu apprendras donc notre enfant prononcer et aimer le nom un peu barbare de _Djalma._ -- Djalma, dit Rose, les yeux humides, en interrompant sa lecture. -- Djalma, reprit Blanche partageant l'motion de sa soeur. Oh! nous ne l'oublierons jamais, ce nom. -- Et vous aurez raison, mes enfants, car il parat que c'est celui d'un fameux soldat, quoique bien jeune. Continuez, ma petite Rose. Je t'ai racont dans les feuilles prcdentes, ma chre va, reprit Rose, les deux bonnes journes que nous avions eues ce mois-ci; les troupes de mon vieil ami le prince indien, de mieux en mieux disciplines l'europenne, ont fait merveille. Nous avons culbut les Anglais, et ils ont t forcs d'abandonner une partie de ce malheureux pays envahi par eux au mpris de tout droit, de toute justice et qu'ils continuent de ravager sans piti; car ici, guerre anglaise, c'est dire trahison, pillage et massacre. Ce matin, aprs une marche pnible au milieu des rochers et des montagnes, nous apprenons par nos claireurs que des renforts arrivent l'ennemi, et qu'il s'apprte reprendre l'offensive; il n'tait plus qu' quelques lieues; un engagement devenait invitable: mon vieil ami le prince indien, pre de mon sauveur, ne demandait qu' marcher au feu. L'affaire a commenc sur les trois heures; elle a t sanglante, acharne. Voyant chez les ntres un moment d'indcision, car ils taient bien infrieurs en nombre, et les renforts des Anglais se composaient des troupes fraches, j'ai charg la tte de notre petite rserve de cavalerie. Le vieux prince tait au centre, se battant comme il se bat: intrpidement. Son fils Djalma, g de dix-huit ans peine, brave comme son pre, ne me quittait pas; au moment le plus chaud de l'engagement, mon cheval est tu, roule avec moi dans une ravine que je ctoyais, et je me trouve si sottement engag sous lui, qu'un moment je me suis cru la cuisse casse. -- Pauvre pre! dit Blanche. -- Heureusement, cette fois, il ne lui sera arriv rien de dangereux, grce Djalma. Vois-tu, Dagobert, reprit Rose, que je retiens bien le nom. Et elle continua: Les Anglais croyaient qu'aprs m'avoir tu (opinion trs flatteuse pour moi) ils auraient facilement raison de l'arme du prince; aussi, un officier de cipayes et cinq ou six soldats irrguliers, lches et froces brigands, me voyant rouler dans le ravin, s'y prcipitent pour m'achever... Au milieu du feu et de la fume, nos montagnards, emports par l'ardeur, n'avaient pas vu ma chute; mais Djalma ne me quittait pas, il sauta dans le ravin pour me secourir, et sa froide intrpidit m'a sauv la vie; il avait gard les deux coups de sa carabine: de l'un, il tend l'officier raide mort, de l'autre, il casse le bras d'un _irrgulier _qui m'avait dj perc la main d'un coup de baonnette. Mais rassure- toi, ma bonne va, ce n'est rien... une gratignure... -- Bless... encore bless, mon Dieu! s'cria Blanche en joignant les mains et en interrompant sa soeur. -- Rassurez-vous, dit Dagobert, a n'aura t, comme dit le gnral, qu'une gratignure: car autrefois les blessures qui n'empchaient pas de se battre, il les appelait des _blessures blanches... _Il n'y a que lui pour trouver des mots pareils. Djalma me voyant bless, reprit Rose en essuyant ses yeux, se sert de sa lourde carabine comme d'une massue, et fait reculer les soldats; mais, ce moment, je vois un nouvel assaillant, abrit derrire un massif de bambous dominant le ravin, abaisser lentement son long fusil, poser le canon entre deux branches, souffler sur la mche, ajuster Djalma, et le courageux enfant reoit une balle dans la poitrine, sans que mes cris aient pu l'avertir... Se sentant frapp, il recule malgr lui de deux pas, tombe sur un genou, mais tenant toujours ferme et tchant de me faire un rempart de son corps... Tu conois ma rage, mon dsespoir; malheureusement mes efforts pour me dgager taient paralyss par une douleur atroce que je ressentais la cuisse. Impuissant et dsarm, j'assistai donc pendant quelques secondes cette lutte ingale. Djalma perdait beaucoup de sang! son bras faiblissait! dj un des _irrguliers, _excitant les autres de la voix, dcrochait de sa ceinture une sorte d'norme et lourde serpe qui tranche la tte d'un seul coup, lorsque arrivent une douzaine de nos montagnards ramens par le mouvement du combat. Djalma est dlivr son tour; on me dgage: au bout d'un quart d'heure, j'ai pu remonter cheval. L'avantage nous est encore rest aujourd'hui, malgr bien des pertes. Demain, l'affaire sera dcisive, car les feux du bivouac anglais se voient d'ici... Voil, ma tendre va, comment j'ai d la vie cet enfant. Heureusement sa blessure ne donne aucune inquitude; la balle a dvi et gliss le long des ctes. -- Ce brave garon aura dit, comme le gnral: _Blessure blanche, _dit Dagobert. Maintenant, ma chre va, reprit Rose, il faut que tu connaisses, au moins par ce rcit, cet intrpide Djalma; il a dix-huit ans peine. D'un mot je te peindrai cette noble et vaillante nature; dans son pays, on donne quelquefois des surnoms; ds quinze ans, on l'appelait le _Gnreux, _gnreux de coeur et d'me, s'entend; par une coutume du pays, coutume bizarre et touchante, ce surnom a remont son pre, que l'on appelle _le Pre du Gnreux, _et qui pourrait bon droit s'appeler _le Juste, _car ce vieil Indien est un type rare de loyaut chevaleresque, de fire indpendance. Il aurait pu, comme tant d'autres pauvres princes de ce pays, se courber humblement sous l'excrable despotisme anglais, marchander l'abandon de sa souverainet et se rsigner devant la force. Lui, non: _Mon droit tout entier, ou une fosse dans les montagnes o je suis n. _Telle est sa devise. Ce n'est pas forfanterie; c'est conscience de ce qui est droit et juste. Mais vous serez bris dans la lutte, lui ai-je dit? -- _Mon ami, si pour vous forcer une action honteuse, on vous disait: Cde ou meurs?_, me demanda- t-il. De ce jour, je l'ai compris, et je me suis vou corps et me cette cause toujours sacre du faible contre le fort. Tu vois, mon va, que Djalma se montre digne d'un tel pre. Ce jeune Indien est d'une bravoure si hroque, si superbe, qu'il combat comme un jeune Grec du temps de Lonidas, la poitrine nue, tandis que les autres soldats de son pays, qui en effet restent habituellement les paules, les bras et la poitrine dcouverts, endossent pour la guerre une casaque assez paisse; la folle intrpidit de cet enfant m'a rappel le roi de Naples, dont je t'ai si souvent parl, et que j'ai vu cent fois notre tte dans les charges les plus prilleuses, ayant pour toute armure une cravache la main. -- Celui-l est encore un de ceux dont je vous parlais, et que l'empereur s'amusait faire jouer au monarque, dit Dagobert. J'ai vu un officier prussien prisonnier, qui cet enrag roi de Naples avait cingl la figure d'un coup de cravache; la marque y tait bleue et rouge. Le Prussien disait, en jurant, qu'il tait dshonor, qu'il aurait mieux aim un coup de sabre... Je le crois bien... diable de monarque! il ne connaissait qu'une chose: _marcher droit au canon; _ds qu'on canonnait quelque part, on aurait dit que a l'appelait par tous ses noms, et il accourait en disant: Prsent!... Si je vous parle de lui, mes enfants, c'est qu'il rptait qui voulait l'entendre: Personne n'entamera un carr que le gnral Simon ou moi n'entamerions pas. Rose continua: J'ai remarqu avec peine que, malgr son jeune ge, Djalma avait souvent des accs de mlancolie profonde. Parfois, j'ai surpris entre son pre et lui des regards singuliers... Malgr notre attachement mutuel, je crois que tous deux me cachent quelque triste secret de famille, autant que j'en ai pu juger par plusieurs mots chapps l'un et l'autre: il s'agit d'un vnement bizarre, auquel leur imagination naturellement rveuse et exalte aura donn un caractre surnaturel. Du reste, tu sais, mon amie, que nous avons perdu le droit de sourire de la crdulit d'autrui... moi, depuis la campagne de France, o il m'est arriv cette aventure si trange, que je ne puis encore m'expliquer... -- C'est celle de cet homme qui s'est jet devant la bouche du canon... dit Dagobert. Toi, reprit la jeune fille en reprenant la lecture, toi, ma chre va, depuis les visites de cette femme jeune et belle que ta mre prtendait avoir aussi vue chez sa mre, quarante ans auparavant... Les orphelines regardrent le soldat avec tonnement. -- Votre mre ne m'avait jamais parl de cela... ni le gnral non plus... mes enfants; a me semble aussi singulier qu' vous. Rose reprit avec une motion et une curiosit croissantes: Aprs tout, ma chre va, souvent les choses en apparence trs extraordinaires s'expliquent par un hasard, une ressemblance ou un jeu de la nature. Le merveilleux n'tant toujours qu'une illusion d'optique, ou le rsultat d'une imagination dj frappe, il arrive un moment o ce qui semblait surhumain ou surnaturel se trouve l'vnement le plus humain et le plus naturel du monde; aussi je ne doute pas que ce que nous appelions nos _prodiges _n'ait tt ou tard ce dnouement terre terre. -- Vous voyez, mes enfants, cela parat d'abord merveilleux... et au fond... c'est tout simple... ce qui n'empche pas que pendant longtemps on n'y comprend rien... -- Puisque notre pre le dit, il faut le croire, et ne pas nous tonner; n'est-ce pas, ma soeur? -- Non, puisqu'un jour cela s'explique. -- Au fait, dit Dagobert aprs un moment de rflexion, une supposition? Vous vous ressemblez tellement, n'est-ce pas, mes enfants? que quelqu'un qui n'aurait pas l'habitude de vous voir chaque jour vous prendrait facilement l'une pour l'autre... Eh bien! s'il ne savait pas que vous tes, pour ainsi dire, doubles, voyez dans quels tonnements il pourrait se trouver... Bien sr, il croirait au diable, propos de bons petits anges comme vous. -- Tu as raison, Dagobert; comme cela bien des choses s'expliquent, ainsi que le dit notre pre. Et Rose continua de lire: Du reste, ma tendre va, c'est avec quelque fiert que je songe que Djalma a du sang franais dans les veines; son pre a pous, il y a plusieurs annes, une jeune fille dont la famille, d'origine franaise, tait depuis trs longtemps tablie Batavia, dans l'le de Java. Cette parit de position entre mon vieil ami et moi a augment ma sympathie pour lui, car ta famille aussi, mon va, est d'origine franaise, et depuis bien longtemps tablie l'tranger; malheureusement, le pauvre prince a perdu depuis plusieurs annes cette femme qu'il adorait! Tiens, mon va bien-aime, ma main tremble en crivant ces mots: je suis faible, je suis fou... mais, hlas! mon coeur se serre, se brise... Si un pareil malheur m'arrivait!... Oh, mon Dieu! et notre enfant... que deviendrait-il sans toi... sans moi... dans ce pays barbare!... Non! non! cette crainte est insense... Mais quelle horrible torture!... car enfin, o es-tu? que fais-tu? que deviens-tu?... Pardon... de ces noires penses... souvent elles me dominent malgr moi... Moments funestes... affreux... car, lorsqu'ils ne m'obsdent pas, je me dis: Je suis proscrit, malheureux; mais au moins, l'autre bout du monde, deux coeurs battent pour moi, le tien, mon va, et celui de notre enfant... Rose put peine achever ces derniers mots; depuis quelques instants, sa voix tait entrecoupe de sanglots. Il y avait en effet un douloureux accord entre les craintes du gnral Simon et la triste ralit; et puis, quoi de plus touchant que ces confidences crites le soir d'une bataille, au feu du bivouac, par le soldat qui tchait de tromper ainsi le chagrin d'une sparation si pnible, mais qu'il ne savait pas alors devoir tre ternelle! -- Pauvre gnral... il ignore notre malheur, dit Dagobert, aprs un moment de silence, mais il ignore aussi qu'au lieu d'un enfant, il y en a deux... ce sera du moins une consolation... Mais, tenez, Blanche, continuez de lire, je crains que cela ne fatigue votre soeur... elle est trop mue... Et puis, aprs tout, il est juste que vous partagiez le plaisir et le chagrin de cette lecture. Blanche prit la lettre, et Rose, essuyant ses yeux pleins de larmes, appuya son tour sa jolie tte sur l'paule de sa soeur, qui continua de la sorte: Je suis plus calme maintenant, ma tendre va; un moment j'ai cess d'crire, et j'ai chass ces noires ides: reprenons notre entretien. Aprs avoir ainsi longuement caus de l'Inde avec toi, je te parlerai un peu de l'Europe; hier au soir, un de nos gens, homme trs sr, a rejoint nos avant-postes; il m'apportait une lettre arrive de France Calcutta; enfin, j'ai des nouvelles de mon pre, mon inquitude a cess. Cette lettre est date du mois d'aot de l'an pass. J'ai vu, par son contenu, que plusieurs autres lettres auxquelles il fait allusion ont t retardes ou gares; car depuis prs de deux ans je n'en avais pas reu; aussi tais-je dans une inquitude mortelle son sujet. Excellent pre! toujours le mme; l'ge ne l'a pas affaibli, son caractre est aussi nergique, sa sant aussi robuste que par le pass, me dit- il; toujours fidle ses austres ides rpublicaines, et esprant beaucoup... Car, dit-il, _les temps sont proches, _et il souligne ces mots... Il me donne aussi, comme tu vas le voir, de bonnes nouvelles de la famille de notre vieux Dagobert... de notre ami... Vrai, ma chre va, mon chagrin est moins amer... quand je pense que cet excellent homme est auprs de toi; car je le connais, il t'aura accompagne dans ton exil. Quel coeur d'or... sous sa rude corce de soldat!... Comme il doit aimer notre enfant!... Ici, Dagobert toussa deux ou trois fois, se baissa et eut l'air de chercher par terre son petit mouchoir carreaux rouges et bleus qui tait sur son genou. Il resta ainsi quelques instants courb. Quand il se releva il essuyait sa moustache. -- Comme notre pre te connat bien!... -- Comme il a devin que tu nous aimes!... -- Bien, bien, mes enfants, passons cela... Arrivez tout de suite ce que dit le gnral de mon petit Agricol et de Gabriel, le fils adoptif de ma femme... Pauvre femme, quand je pense que, dans trois mois peut-tre... Allons, enfants, lisez, lisez... ajouta le soldat, voulant contenir son motion. J'espre toujours malgr moi, ma chre va, que peut-tre un jour ces feuilles te parviendront, et dans ce cas je veux y crire ce qui peut aussi intresser Dagobert. Ce sera pour lui une consolation d'avoir quelques nouvelles de sa famille. Mon pre, toujours chef d'atelier chez l'excellent M. Hardy, m'apprend que celui-ci aurait pris dans sa maison le fils de notre vieux Dagobert; Agricol travaille dans l'atelier de mon pre, qui en est enchant; c'est, me dit-il, un grand et vigoureux garon, qui manie comme une plume son lourd marteau de forgeron; aussi gai qu'intelligent et laborieux, c'est le meilleur ouvrier de l'tablissement, ce qui ne l'empche pas, le soir, aprs sa rude journe de travail, lorsqu'il revient auprs de sa mre qu'il adore, de faire des chansons et des vers patriotiques des plus remarquables. Sa posie est remplie d'nergie et d'lvation; on ne chante pas autre chose l'atelier et ses refrains chauffent les coeurs les plus froids et les plus timides. -- Comme tu dois tre fier de ton fils, Dagobert! lui dit Rose avec admiration. Il fait des chansons! -- Certainement, c'est superbe... mais ce qui me flatte surtout, c'est qu'il est bon pour sa mre, et qu'il manie vigoureusement le marteau... Quant aux chansons, avant qu'il ait fait le _Rveil du peuple _et la _Marseillaise... _il aura joliment battu du fer; mais c'est gal, o ce diable d'Agricol aura-t-il appris cela? Sans doute l'cole, o, comme vous allez le voir, il allait avec Gabriel, son frre adoptif. Au nom de Gabriel, qui leur rappelait l'tre idal qu'elles nommaient leur ange gardien, la curiosit des jeunes filles fut vivement excite, Blanche redoubla d'attention en continuant ainsi: Le frre adoptif d'Agricol, ce pauvre enfant abandonn que la femme de notre bon Dagobert a si gnreusement recueilli, offre, me dit mon pre, un grand contraste avec Agricol, non pour le coeur, car ils ont tous deux le coeur excellent; mais autant Agricol est vif, joyeux, actif, autant Gabriel est mlancolique et rveur. Du reste, ajoute mon pre, chacun d'eux a, pour ainsi dire, la figure de son caractre: Agricol est brun, grand et fort... il a l'air joyeux et hardi; Gabriel, au contraire, est frle, blond, timide comme une jeune fille, et sa figure a une expression de douceur anglique... Les orphelines se regardrent toutes surprises; puis, tournant vers Dagobert leurs figures ingnues, Rose lui dit: -- As-tu entendu, Dagobert? Notre pre dit que ton Gabriel est blond et qu'il a une figure d'ange. Mais c'est tout comme le ntre... -- Oui, oui, j'ai bien entendu, c'est pour cela que votre rve me surprenait. -- Je voudrais bien savoir s'il a aussi des yeux bleus? dit Rose. -- Pour a, mes enfants, quoique le gnral n'en dise rien, j'en rpondrais; ces blondins, a a toujours les yeux bleus; mais, bleus ou noirs, il ne s'en servira gure pour regarder les jeunes filles en face; continuer, vous allez voir pourquoi. Blanche reprit: La figure de Gabriel a une expression d'une douceur anglique; un des frres des coles chrtiennes, o il allait, ainsi qu'Agricol et d'autres enfants du quartier, frapp de son intelligence et de sa bont, a parl de lui un protecteur haut plac, qui s'est intress lui, l'a plac dans un sminaire, et depuis deux ans Gabriel est prtre; il se destine aux missions trangres, et il doit bientt partir pour l'Amrique... -- Ton Gabriel est prtre?... dit Rose en regardant Dagobert. -- Et le ntre est un ange, ajouta Blanche. -- Ce qui prouve que le vtre a un grade de plus que le mien; c'est gal, chacun son got; il y a des braves gens partout; mais j'aime mieux que ce soit Gabriel qui ait choisi la robe noire. Je prfre voir mon garon, moi, les bras nus, un marteau la main et un tablier de cuir autour du corps, ni plus ni moins que votre vieux grand-pre, mes enfants, autrement dit le pre du marchal Simon, duc de Ligny; car, aprs tout, le gnral est duc et marchal par la grce de l'empereur; maintenant, terminez votre lecture. -- Hlas! oui, dit Blanche, il n'y a plus que quelques lignes. Et elle reprit: Ainsi donc, ma chre et tendre va, si ce journal te parvient, tu pourras rassurer Dagobert sur le sort de sa femme et de son fils, qu'il a quitts pour nous. Comment jamais reconnatre un pareil sacrifice? Mais je suis tranquille, ton bon et gnreux coeur aura su le ddommager... Adieu... et encore adieu pour aujourd'hui, mon va bien-aime; pendant un instant, je viens d'interrompre ce jour pour aller jusqu' la tente de Djalma; il dormait paisiblement, son pre le veillait; d'un signe il m'a rassur. L'intrpide jeune homme ne court plus aucun danger. Puisse le combat de demain l'pargner encore!... Adieu, ma tendre va; la nuit est silencieuse et calme, les feux du bivouac s'teignent peu peu; nos pauvres montagnards reposent, aprs cette sanglante journe; je n'entends d'heure en heure que le cri lointain de nos sentinelles... Ces mots trangers m'attristent encore; ils me rappellent ce que j'oublie parfois en t'crivant... que je suis au bout du monde et spar de toi... de mon enfant! Pauvres tres chris! quel est... quel sera votre sort? Ah! si du moins je pouvais vous envoyer temps cette mdaille qu'un hasard funeste m'a fait emporter de Varsovie, peut- tre obtiendrais-tu d'aller en France, ou du moins d'y envoyer ton enfant avec Dagobert; car tu sais de quelle importance... Mais quoi bon ajouter ce chagrin tous les autres?... Malheureusement, les annes se passent... le jour fatal arrivera, et ce dernier espoir, dans lequel je vis pour vous, me sera enlev; mais je ne veux pas finir ce jour par une pense triste. Adieu, mon va bien- aime! presse notre enfant sur ton coeur, couvre-le de tous les baisers que je vous envoie tous deux du fond de l'exil. demain, aprs le combat. cette touchante lecture succda un assez long silence. Les larmes de Rose et de Blanche coulrent lentement. Dagobert, le front appuy sur sa main, tait aussi douloureusement absorb. Au dehors, le vent augmentait de violence; une pluie paisse commenait fouetter les vitres sonores; le plus profond silence rgnait dans l'auberge. * * * * Pendant que les filles du gnral Simon lisaient avec une si touchante motion quelques fragments du journal de leur pre, une scne mystrieuse, trange, se passait dans l'intrieur de la mnagerie du dompteur de btes. IX. Les cages. Morok venait de s'armer; par-dessus sa veste de peau de daim, il avait revtu sa cote de mailles, tissu d'acier souple comme la toile, dure comme le diamant; recouvrant ensuite ses bras de brassards, ses jambes de jambards, ses pieds de bottines ferres, et dissimulant cet attirail dfensif sous un large pantalon et sous une ample pelisse soigneusement boutonne, il avait pris la main une longue tige de fer chauffe blanc, emmanche dans une poigne de bois. Quoique depuis longtemps dompts par l'adresse et par l'nergie du Prophte, son tigre Can, son lion Judas et sa panthre noire la Mort avaient voulu, dans quelques accs de rvolte, essayer sur lui leurs dents et leurs ongles; mais, grce l'armure cache par sa pelisse, ils avaient mouss leurs ongles sur un piderme d'acier, brch leurs dents sur des bras et des jambes de fer, tandis qu'un lger coup de badine mtallique de leur matre faisait fumer et grsiller leur peau, en la sillonnant d'une brlure profonde. Reconnaissant l'inutilit de leurs morsures, ces animaux, dous d'une grande mmoire, comprirent que dsormais ils essayeraient en vain leurs griffes et leurs mchoires sur un tre invulnrable. Leur soumission craintive s'augmenta tellement, que, dans ses exercices publics, leur matre, au moindre mouvement d'une petite baguette recouverte de papier de couleur de feu, les faisait ramper et se coucher pouvants. Le Prophte, arm avec soin, tenant la main le fer chauff blanc par Goliath, tait donc descendu par la trappe du grenier qui s'tendait au-dessus du vaste hangar o l'on avait dpos les cages de ses animaux: une simple cloison de planches sparait ce hangar de l'curie des chevaux du dompteur de btes. Un fanal rflecteur jetait sur les cages une vive lumire. Elles taient au nombre de quatre. Un grillage de fer, largement espac, garnissait leurs faces latrales. D'un ct, ce grillage tournait sur des gonds comme une porte, afin de donner passage aux animaux que l'on y renfermait; le parquet des loges reposait sur deux essieux et quatre petites roulettes de fer; on les tranait ainsi facilement jusqu'au grand chariot couvert o on les plaait pendant les voyages. L'une d'elles tait vide, les trois autres renfermaient, comme on sait, une panthre, un tigre et un lion. La panthre, originaire de Java, semblait mriter ce nom lugubre, LA MORT, par son aspect sinistre et froce. Compltement noire, elle se tenait tapie et ramasse sur elle-mme au fond de sa cage; la couleur de sa robe se confondant avec l'obscurit qui l'entourait, on ne distinguait pas son corps, on voyait seulement dans l'ombre deux lueurs ardentes et fixes: deux larges prunelles d'un jaune phosphorescent, qui ne s'allumaient pour ainsi dire qu' la nuit, car tous ces animaux de la race fline n'ont l'entire lucidit de leur vue qu'au milieu des tnbres. Le Prophte tait entr silencieusement dans l'curie; le rouge sombre de sa longue pelisse contrastait avec le blond mat et jauntre de sa chevelure raide et de sa longue barbe; le fanal, plac assez haut, clairait compltement cet homme, et la crudit de la lumire, oppose la duret des ombres, accentuait davantage encore les plans heurts de sa figure osseuse et farouche. Il s'approcha lentement de la cage. Le cercle blanc qui entourait sa fauve prunelle semblait s'agrandir: son oeil luttait d'clat et d'immobilit avec l'oeil tincelant et fixe de la panthre... Toujours accroupie dans l'ombre, elle subissait dj l'influence du regard fascinateur de son matre; deux ou trois fois elle ferma brusquement ses paupires, en faisant entendre un sourd rlement de colre; puis bientt ses yeux, rouverts comme malgr elle, s'attachrent invinciblement sur ceux du Prophte. Alors les oreilles rondes de la Mort se collrent son crne aplati comme celui d'une vipre; la peau de son front se rida convulsivement; elle contracta son mufle hriss de longues soies, et par deux fois ouvrit silencieusement sa gueule arme de crocs formidables. De ce moment, une sorte de rapport magntique sembla s'tablir entre les regards de l'homme et ceux de la bte. Le Prophte tendit vers la cage sa tige d'acier chauffe blanc, et dit d'une voix brve et imprieuse: -- La Mort... ici! La panthre se leva, mais s'crasa tellement que son ventre et ses coudes rasaient le plancher. Elle avait trois pieds de haut et prs de cinq pieds de longueur; son chine lastique et charnue, ses jarrets aussi descendus, aussi larges que ceux d'un cheval de course, sa poitrine profonde, ses paules normes et saillantes, ses pattes nerveuses et trapues, tout annonait que ce terrible animal joignait la vigueur la souplesse, la force l'agilit. Morok, sa baguette de fer toujours tendue vers la cage, fit un pas vers la panthre... La panthre fit un pas vers le Prophte... Il s'arrta... La Mort s'arrta. ce moment, le tigre Judas, auquel Morok tournait le dos, fit un bond violent dans sa cage, comme s'il et t jaloux de l'attention que son matre portait la panthre; il poussa un grognement rauque, et, levant sa tte, montra le dessous de sa redoutable mchoire triangulaire et son puissant poitrail d'un blanc sale, o venaient se fondre les tons cuivrs de sa robe fauve raye de noir; sa queue, pareille un gros serpent rougetre annel d'bne, tantt se collait ses flancs, tantt les battait par un mouvement lent et continu; ses yeux, d'un vert transparent et lumineux, s'arrtrent sur le Prophte. Telle tait l'influence de cet homme sur ses animaux, que Judas cessa presque aussitt son grondement, comme s'il et t effray de sa tmrit; cependant sa respiration resta haute et bruyante. Morok se tourna vers lui; pendant quelques secondes, il l'examina trs attentivement. La panthre, n'tant plus soumise l'influence du regard de son matre, retourna se tapir dans l'ombre. Un craquement la fois strident et saccad, pareil celui que font les grands animaux en rongeant un corps dur, s'tant fait entendre dans la cage du lion Can, attira l'attention du Prophte; laissant le tigre, il fit un pas vers l'autre loge. De ce lion on ne voyait que la croupe monstrueuse d'un roux jauntre: ses cuisses taient replies sous lui, son paisse crinire cachait entirement sa tte; la tension et aux tressaillements des muscles de ses reins, la saillie de ses vertbres, on devinait facilement qu'il faisait de violents efforts avec sa gueule et ses pattes de devant. Le Prophte, inquiet, s'approcha de la cage, craignant que, malgr ses ordres, Goliath n'et donn au lion quelques os ronger... Pour s'en assurer, il dit d'une voix brve et ferme: -- Can!! Can ne changea pas de position. -- Can... ici! reprit Morok d'une voix plus haute. Inutile appel, le lion ne bougea pas et le craquement continua. -- Can... ici! dit une troisime fois le prophte; mais en prononant ces mots, il appuya le bout de sa tige d'acier brlante sur la hanche du lion. peine un lger sillon de fume courut-il sur le pelage roux de Can, que, par une volte de prestesse incroyable, il se retourna et se prcipita sur le grillage, non pas en rampant, mais d'un bond, et pour ainsi dire debout, superbe... effrayant voir. Le Prophte se trouvant l'angle de la cage, Can, dans sa fureur, s'tait dress en profil afin de faire face son matre, appuyant ainsi son large flanc aux barreaux, travers lesquels il passa jusqu'au coude son bras norme, aux muscles renfls, et au moins aussi gros que la cuisse de Goliath. -- Can!! bas!! dit le Prophte en se rapprochant vivement. Le lion n'obissait pas encore... ses lvres, retrousses par la colre, laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs, aussi aigus que des dfenses de sanglier. Du bout de son fer brlant, Morok effleura les lvres de Can... cette cuisante brlure, suivie d'un appel imprvu de son matre, le lion, n'osant rugir, gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaiss sur lui- mme, dans une attitude pleine de soumission et de crainte. Le Prophte dcrocha le fanal afin de regarder ce que Can rongeait: c'tait une des planches du parquet de sa cage, qu'il tait parvenu soulever, et qu'il broyait entre ses dents pour tromper sa faim. Pendant quelques instants le plus profond silence rgna dans la mnagerie. Le Prophte, les mains derrire le dos, passait d'une cage l'autre, observant ses animaux d'un air inquiet et sagace, comme s'il et hsit faire parmi eux un choix important et difficile. De temps autre il prtait l'oreille en s'arrtant devant la grande porte du hangar, qui donnait sur la cour de l'auberge. Cette porte s'ouvrit, Goliath parut; ses habits ruisselaient d'eau. -- Eh bien?... lui dit le Prophte. -- a n'a pas t sans peine... Heureusement la nuit est noire, il fait grand vent et il pleut verse. -- Aucun soupon? -- Aucun, matre; vos renseignements taient bons; la porte du cellier s'ouvre sur les champs, juste au-dessous de la fentre des fillettes. Quand vous avez siffl pour me dire qu'il tait temps, je suis sorti avec un trteau que j'avais apport; je l'avais appuy au mur, j'ai mont dessus; avec mes six pieds, a m'en faisait neuf, je pouvais m'accouder sur la fentre; j'ai pris la persienne d'une main, le manche de mon couteau de l'autre, et, en mme temps que je cassais deux carreaux, j'ai pouss la persienne de toutes mes forces... -- Et l'on a cru que c'tait le vent? -- On a cru que c'tait le vent. Vous voyez que la brute n'est pas si brute... Le coup fait, je suis vite rentr dans le cellier en emportant mon trteau... Au bout de peu de temps, j'ai entendu la voix du vieux... j'avais bien fait de me dpcher. -- Oui, quand je t'ai siffl, il venait d'entrer dans la salle o l'on soupe; je l'y croyais pour plus de temps. -- Cet homme-l n'est pas fait pour rester longtemps souper, dit le gant avec mpris. Quelques moments aprs que les carreaux ont t casss... le vieux a ouvert la fentre et a appel son chien en lui disant: Saute... J'ai tout de suite couru l'autre bout du cellier; sans cela le maudit chien m'aurait vent derrire la porte. -- Le chien est maintenant enferm dans l'curie o est le cheval du vieillard... continue. -- Quand j'ai entendu refermer le persienne et la fentre, je suis de nouveau sorti du cellier, j'ai replac mon trteau et je suis remont; tirant doucement le loquet de la persienne, je l'ai ouverte, mais les deux carreaux taient bouchs avec les pans d'une pelisse, j'entendais parler et je ne voyais rien; j'ai cart un peu le manteau et j'ai vu... Les fillettes dans leur lit me faisaient face... le vieux, assis leur chevet, me tournait le dos. -- Et son sac... son sac? ceci est l'important. -- Son sac tait prs de la fentre, sur une table ct de la lampe; j'aurais pu y toucher en allongeant le bras. -- Qu'as-tu entendu? -- Comme vous m'aviez dit de ne penser qu'au sac, je ne me souviens que de ce qui regardait le sac; le vieux a dit que dedans il y avait ses papiers, des lettres d'un gnral, son argent et sa croix. -- Bon... ensuite? -- Comme a m'tait difficile de tenir la pelisse carte du trou du carreau, elle m'a chapp... J'ai voulu la reprendre, j'ai trop avanc la main, et une des fillettes... l'aura vue... car elle a cri en montrant la fentre. -- Misrable!... tout est manqu!... s'cria le Prophte en devenant ple de colre. -- Attendez donc... non, tout n'est pas manqu. En entendant crier, j'ai saut au bas de mon trteau, j'ai regagn le cellier; comme le chien n'tait plus l, j'ai laiss la porte entr'ouverte, j'ai entendu ouvrir la fentre, et j'ai vu, la lueur, que le vieux avanait la lampe en dehors; il a regard, il n'y avait pas d'chelle; la fentre est trop haute pour qu'un homme de taille ordinaire y puisse atteindre... -- Il aura cru que c'tait le vent... comme la premire fois... Tu es moins maladroit que je ne croyais. -- Le loup s'est fait renard, vous l'avez dit... Quand j'ai su o tait le sac, l'argent et les papiers, ne pouvant mieux faire pour le moment, je suis revenu... et me voil. -- Monte me chercher la pique de frne la plus longue... -- Oui, matre. -- Et la couverture de drap rouge... -- Oui, matre. -- Va. Goliath monta l'chelle; arriv au milieu, il s'arrta. -- Matre, vous ne voulez pas que je descende... un morceau de viande pour la Mort?... Vous verrez qu'elle me gardera rancune... Elle mettra tout sur mon compte... Elle n'oublie rien... et la premire occasion... -- La pique et la couverture! rpondit le prophte d'une voix imprieuse. Pendant que Goliath, jurant entre ses dents, excutait ses ordres, Morok alla entr'ouvrir la grande porte du hangar, regarda dans la cour et couta de nouveau. -- Voici la pique de frne et la couverture, dit le gant en redescendant de l'chelle avec ces objets. Maintenant, que faut-il faire? -- Retourne au cellier, remonte prs de la fentre, et quand le vieillard sortira prcipitamment de la chambre... -- Qui le fera sortir? -- Il sortira... que t'importe? -- Aprs? -- Tu m'as dit que la lampe tait prs de la croise? -- Tout prs... sur la table, ct du sac. -- Ds que le vieux quittera la chambre, pousse la fentre, fais tomber la lampe, et si tu accomplis prestement et adroitement ce qui te restera excuter... les dix florins sont toi... Tu te rappelles bien tout?... -- Oui, oui. -- Les petites filles seront si pouvantes du bruit et de l'obscurit, qu'elles resteront muettes de terreur. -- Soyez tranquille, le loup s'est fait renard, il se fera serpent. -- Ce n'est pas tout. -- Quoi encore? -- Le toit de ce hangar n'est pas lev, la lucarne du grenier est d'un abord facile... la nuit est noire... au lieu de rentrer par la porte... -- Je rentrerai par la lucarne. -- Et sans bruit. -- En vrai serpent. Et le gant sortit. -- Oui! se dit le Prophte aprs un assez long silence, ces moyens sont srs... Je n'ai pas d hsiter... Aveugle et obscur instrument... j'ignore le motif des ordres que j'ai reus; mais d'aprs les recommandations qui les accompagnent... mais d'aprs la position de celui qui me les a transmis, il s'agit, je n'en doute pas, d'intrts immenses... d'intrts, reprit-il aprs un nouveau silence, qui touchent ce qu'il y a de plus grand... de plus lev dans le monde... Mais comment ces deux jeunes filles, presque mendiantes, comment ce misrable soldat, peuvent-ils reprsenter de tels intrts?... Il n'importe, ajouta-t-il avec humilit, je suis le bras qui agit... c'est la tte qui pense et qui ordonne... de rpondre de ses oeuvres... Bientt le Prophte sortit du hangar en emportant la couverture rouge, et se dirigea vers la petite curie de Jovial; la porte, disjointe, tait peine ferme par un loquet. la vue d'un tranger, Rabat-Joie se jeta sur lui; mais ses dents rencontrrent les jambards de fer, et le Prophte, malgr les morsures du chien, prit Jovial par son licou, lui enveloppa la tte de la couverture afin de l'empcher de voir et de sentir, l'emmena hors de l'curie, et le fit entrer dans l'intrieur de sa mnagerie, dont il ferma la porte. X. La surprise. Les orphelines, aprs avoir lu le journal de leur pre, taient restes pendant quelque temps muettes, tristes et pensives, contemplant ces feuillets jaunis par le temps. Dagobert, galement proccup, songeait son fils, sa femme, dont il tait spar depuis si longtemps, et qu'il esprait bientt revoir. Le soldat, rompant le silence qui durait depuis quelques minutes, prit les feuillets des mains de Blanche, les plia soigneusement, les mit dans sa poche et dit aux orphelines: -- Allons, courage, mes enfants... vous voyez quel brave pre vous avez; ne pensez qu'au plaisir de l'embrasser, et rappelez-vous toujours le nom du digne garon qui vous devez ce plaisir; car sans lui votre pre tait tu dans l'Inde. -- Il s'appelle Djalma... Nous ne l'oublierons jamais, dit Rose. -- Et si notre ange gardien Gabriel revient encore, ajouta Blanche, nous lui demanderons de veiller sur Djalma comme sur nous. -- Bien, mes enfants; pour ce qui est du coeur, je suis sr de vous, vous n'oublierez rien... Mais pour revenir au voyageur qui tait venu trouver votre pauvre mre en Sibrie, il avait vu le gnral un mois aprs les faits que vous venez de lire, et au moment o il allait entrer de nouveau en campagne contre les Anglais; c'est alors que votre pre lui a confi ses papiers et la mdaille. -- Mais cette mdaille, quoi nous servira-t-elle, Dagobert? -- Et ces mots gravs dessus, que signifient-ils? reprit Rose en la tirant de son sein. -- Dame! mes enfants... cela signifie qu'il faut que le 13 fvrier 1832 nous soyons Paris, rue Saint-Franois, numro trois. -- Mais pour quoi faire? -- Votre pauvre mre a t si vite saisie par la maladie, qu'elle n'a pu me le dire; tout ce que je sais, c'est que cette mdaille lui venait de ses parents; c'tait une relique garde dans sa famille depuis cent ans et plus. -- Et comment notre pre la possdait-il? -- Parmi les objets mis la hte dans sa voiture lorsqu'il avait t violemment emmen de Varsovie, se trouvait un ncessaire appartenant votre mre, o tait cette mdaille; depuis, le gnral n'avait pu la renvoyer, n'ayant aucun moyen de communication et ignorant o nous tions. -- Cette mdaille est donc bien importante pour nous? -- Sans doute, car, depuis quinze ans, jamais je n'avais vu votre mre plus heureuse que le jour o le voyageur la lui a apporte... Maintenant le sort de mes enfants sera peut-tre aussi beau qu'il a t jusqu'ici misrable, me disait-elle devant l'tranger, avec des larmes de joie dans les yeux; je vais demander au gouverneur de Sibrie la permission d'aller en France avec mes filles... On trouvera peut-tre que j'ai t assez punie par quinze annes d'exil et par la confiscation de mes biens... Si l'on me refuse... je resterai; mais on m'accordera au moins d'envoyer mes enfants en France, o vous les conduirez, Dagobert; vous partirez tout de suite, car il y a dj malheureusement bien du temps perdu... et si vous n'arriviez pas le 13 fvrier prochain, cette cruelle sparation, ce voyage si pnible, auraient t inutiles. -- Comment, un seul jour de retard?... -- Si nous arrivons le 14 au lieu du 13, il ne serait plus temps, disait votre mre; elle m'a aussi donn une grosse lettre que je devais mettre la poste, pour la France, dans la premire ville que nous traverserions, c'est ce que j'ai fait. -- Et crois-tu que nous serons Paris temps? -- Je l'espre; cependant, si vous en aviez la force, il faudrait doubler quelques tapes, car en ne faisant que nos cinq lieues par jour, et mme sans accident, nous n'arriverions Paris au plus tt que vers le commencement de fvrier, et il vaudrait mieux avoir plus d'avance. -- Mais, puisque notre pre est dans l'Inde, et que, condamn mort, il ne peut pas rentrer en France, quand le reverrons-nous donc? -- Et o le reverrons-nous? -- Pauvres enfants, c'est vrai... il y a tant de choses que vous ne savez pas! Quand le voyageur l'a quitt, le gnral ne pouvait pas revenir en France, c'est vrai, mais maintenant il le peut. -- Et pourquoi le peut-il? -- Parce que, l'an pass, les Bourbons, qui l'avaient exil, ont t chasss leur tour... la nouvelle en sera arrive dans l'Inde, et votre pre viendra certainement vous attendre Paris, puisqu'il espre que vous et votre mre y serez le 13 fvrier de l'an prochain. -- Ah! maintenant je comprends: nous pouvons esprer de le revoir, dit Rose en soupirant. -- Sais-tu comment il s'appelle, ce voyageur, Dagobert? -- Non, mes enfants... mais, qu'il s'appelle Pierre ou Jacques, c'est un vaillant homme. Quand il a quitt votre mre, elle l'a remerci en pleurant d'avoir t si dvou, si bon pour le gnral, pour elle, pour ses enfants. Alors il a serr ses mains dans les siennes, et il lui a dit avec une voix douce qui m'a remu malgr moi: Pourquoi me remercier? n'a-t-il pas dit: AIMEZ- VOUS LES UNS LES AUTRES? -- Qui a, Dagobert? -- Oui, de qui voulait parler le voyageur? -- Je n'en sais rien; seulement la manire dont il a prononc ces mots m'a frapp, et ce sont les derniers qu'il ait dits. -- AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES... rpta Rose toute pensive. -- Comme elle est belle, cette parole!... ajouta Blanche. -- Et o allait-il, ce voyageur? -- Bien loin... bien loin dans le Nord, a-t-il rpondu votre mre. En le voyant s'en aller, elle me disait, en parlant de lui: Son langage doux et triste m'a attendrie jusqu'aux larmes; pendant le temps qu'il m'a parl, je me sentais meilleure, j'aimais davantage encore mon mari, mes enfants, et pourtant, voir l'expression de la figure de cet tranger, on dirait qu'IL N'A JAMAIS NI SOURI NI PLEURÉ», ajoutait votre mre. Quand il s'en est all, elle et moi, debout la porte, nous l'avons suivi des yeux tant que nous avons pu. Il marchait la tte baisse. Sa marche tait lente... calme... ferme... on aurait dit qu'il comptait ses pas... Et propos de son pas, j'ai encore remarqu une chose. -- Quoi donc, Dagobert? -- Vous savez que le chemin qui menait la maison tait toujours humide cause de la petite source qui dbordait... -- Oui. -- Eh bien! la marque de ses pas tait reste sur la glaise, et j'ai vu que sous la semelle il y avait des clous arrangs en croix... -- Comment donc, en croix? -- Tenez, dit Dagobert en posant sept fois son doigt sur la couverture du lit, tenez, ils taient arrangs ainsi sous son talon: vous voyez, a forme une croix. -- Qu'est-ce que cela peut signifier, Dagobert? -- Le hasard, peut-tre... oui... le hasard, et pourtant, malgr moi, cette diable de croix qu'il laissait aprs lui m'a fait l'effet d'un mauvais prsage, car peine a-t-il t parti que nous avons t accabls coup sur coup. -- Hlas! la mort de notre mre... -- Oui, mais avant... autre chagrin! Vous n'tiez pas encore venues, elle crivait sa supplique pour demander la permission d'aller en France ou de vous y envoyer, lorsque j'entends le galop d'un cheval; c'tait un courrier du gouverneur gnral de la Sibrie. Il nous apportait l'ordre de changer de rsidence; sous trois jours, nous devions nous joindre d'autres condamns pour tre conduits avec eux quatre cents lieues plus au nord. Ainsi, aprs quinze ans d'exil, on redoublait de cruaut, de perscution envers votre mre... -- Et pourquoi la tourmenter ainsi? -- On aurait dit qu'un mauvais gnie s'acharnait contre elle, car quelques jours plus tard, le voyageur ne nous trouvait plus Milosk, ou s'il nous et retrouvs plus tard, c'tait si loin, que cette mdaille et les papiers qu'il apportait ne servaient plus rien... puisque, ayant pu partir tout de suite, c'est peine si nous arriverons temps Paris. On aurait intrt empcher moi ou mes enfants d'aller en France, qu'on n'agirait pas autrement, disait votre mre, car nous exiler maintenant quatre cents lieues plus loin, c'est rendre impossible ce voyage en France dont le terme est fix. Et elle se dsesprait cette ide. -- Peut-tre ce chagrin imprvu a-t-il caus sa maladie subite? -- Hlas! non, mes enfants; c'est cet infernal cholra, qui arrive sans qu'on sache d'o il vient, car il voyage lui aussi... et il vous frappe comme le tonnerre; trois heures aprs le dpart du voyageur, quand vous tes revenues de la fort toutes gaies, toutes contentes, avec vos gros bouquets de fleurs pour votre mre... elle tait dj presque l'agonie... et mconnaissable; le cholra s'tait dclar dans le village... Le soir, cinq personnes taient mortes... Votre mre n'a eu que le temps de vous passer la mdaille au cou, ma chre petite Rose... de vous recommander toutes deux moi... de me supplier de nous mettre tout de suite en route; elle morte, le nouvel ordre d'exil qui la frappait ne pouvait plus vous atteindre; le gouverneur m'a permis de partir avec vous pour la France, selon les dernires volonts de votre... Le soldat ne put achever; il mit sa main sur ses yeux pendant que les orphelines s'embrassaient en sanglotant. -- Oh! mais, reprit Dagobert avec orgueil, aprs un moment de douloureux silence, c'est l que vous vous tes montres les braves filles du gnral... Malgr le danger, on n'a pu vous arracher du lit de votre mre; vous tes restes auprs d'elle jusqu' la fin... Vous lui avez ferm les yeux, vous l'avez veille toute la nuit... et vous n'avez voulu partir qu'aprs m'avoir vu planter la petite croix de bois sur la fosse que j'avais creuse. Dagobert s'interrompit brusquement. Un hennissement trange, dsespr, auquel se mlaient des rugissements froces, firent bondir le soldat sur sa chaise; il plit et s'cria: -- C'est Jovial, mon cheval! que fait-on mon cheval? Puis, ouvrant la porte, il descendit prcipitamment l'escalier. Les deux soeurs se serrrent l'une contre l'autre, si pouvantes du brusque dpart du soldat, qu'elles ne virent pas une main norme passer travers les carreaux casss, ouvrir l'espagnolette de la fentre, en pousser violemment les vantaux et renverser la lampe place sur une petite table o tait le sac du soldat. Les orphelines se trouvrent ainsi plonges dans une obscurit profonde. XI. Jovial et la Mort. Morok, ayant conduit Jovial au milieu de sa mnagerie, l'avait ensuite dbarrass de la couverture qui l'empchait de voir et de sentir. peine le tigre, le lion et la panthre l'eurent-ils aperu, que ces animaux affams se prcipitrent aux barreaux de leurs loges. Le cheval, frapp de stupeur, le cou tendu, l'oeil fixe, tremblait de tous ses membres, et semblait clou sur le sol; une sueur abondante et glace ruissela tout coup de ses flancs. Le lion et le tigre poussaient des rugissements effroyables, en s'agitant violemment dans leurs loges. La panthre ne rugissait pas... mais sa cage muette tait effrayante. D'un bond furieux, au risque de se briser le crne, elle s'lana du fond de sa cage jusqu'aux barreaux; puis, toujours muette, toujours acharne, elle retournait en rampant l'extrmit de sa loge, et d'un nouvel lan, aussi imptueux qu'aveugle, elle tentait encore d'branler le grillage. Trois fois, elle avait ainsi bondi... terrible, silencieuse... lorsque le cheval, passant de l'immobilit de la stupeur l'garement de l'pouvante, poussa de longs hennissements, et courut, effar, vers la porte par laquelle on l'avait amen. La trouvant ferme, il baissa la tte, flchit un peu les jambes, frla de ses naseaux l'ouverture laisse entre le sol et les ais, comme s'il et voulu respirer l'air extrieur; puis, de plus en plus perdu, il redoubla de hennissements en frappant avec force de ses pieds de devant. Le Prophte s'approcha de la cage de la Mort au moment o elle allait reprendre son lan. Le lourd verrou qui retenait la grille, pouss par la pique du dompteur des btes, glissa, sortit de sa gche... et en une seconde le Prophte eut gravi la moiti de l'chelle qui conduisait son grenier. Les rugissements du tigre et du lion, joints aux hennissements de Jovial, retentirent alors dans toutes les parties de l'auberge. La panthre s'tait de nouveau prcipite sur le grillage avec un acharnement si furieux que, le grillage cdant, elle tomba d'un saut au milieu du hangar. La lumire du fanal miroitait sur l'bne lustre de sa robe, seme de mouchetures d'un noir mat... un instant elle resta sans mouvement, ramasse sur ses membres trapus... la tte allonge sur le sol, comme pour calculer la porte du bond qu'elle allait faire pour atteindre le cheval, puis elle s'lana brusquement sur lui. En la voyant sortir de sa cage, Jovial, d'un violent cart, se jeta sur la porte, qui s'ouvrait de dehors en dedans... y pesa de toutes ses forces, comme s'il et voulu l'enfoncer, et au moment o la Mort bondit il se cabra presque droit; mais celle-ci, rapide comme l'clair, se suspendit sa gorge en lui enfonant en mme temps les ongles aigus de ses pattes de devant dans le poitrail. La veine jugulaire du cheval s'ouvrit; des jets de sang vermeil jaillirent sous la dent de la panthre de Java, qui, s'arc-boutant alors sur ses pattes de derrire, serra puissamment sa victime contre la porte, et de ses griffes tranchantes lui laboura et lui ouvrit le flanc... la chair du cheval tait vive et pantelante, ses hennissements stranguls devenaient pouvantables. Tout coup ces mots retentirent: -- Jovial... courage... me voil... courage... C'tait la voix de Dagobert, qui s'puisait en tentatives dsespres pour forcer la porte derrire laquelle se passait cette lutte sanglante. -- Jovial! reprit le soldat, me voil... au secours!... cet accent ami et bien connu, le pauvre animal, dj presque sur ses fins, essaya de tourner la tte vers l'endroit d'o venait la voix de son matre, lui rpondit par un hennissement plaintif, et, s'abattant sous les efforts de la panthre, tomba... d'abord sur les genoux, puis sur le flanc... de sorte que son chine et son garrot, longeant la porte, l'empchaient de s'ouvrir. Alors tout fut fini. La panthre s'accroupit sur le cheval, l'treignit de ses pattes de devant et de derrire, malgr quelques ruades dfaillantes, et lui fouilla le flanc de son mufle ensanglant. -- Au secours!... du secours mon cheval! criait Dagobert, en branlant vainement la serrure; puis il ajoutait avec rage: -- Et pas d'armes... pas d'armes... -- Prenez garde!... cria le dompteur de btes. Et il parut la mansarde du grenier, qui s'ouvrait sur la cour. -- N'essayez pas d'entrer, il y va de la vie... ma panthre est furieuse... -- Mais mon cheval... mon cheval! s'cria Dagobert d'une voix dchirante. -- Il est sorti de son curie pendant la nuit, il est entr dans le hangar en poussant la porte; sa vue la panthre a bris sa cage et s'est jete sur lui... Vous rpondrez des malheurs qui peuvent arriver! ajouta le dompteur de btes d'un air menaant, car je vais courir les plus grands dangers pour faire rentrer la Mort dans sa loge. -- Mais mon cheval... Sauvez mon cheval!!! s'cria Dagobert, suppliant, dsespr. Le Prophte disparut de sa lucarne. Les rugissements des animaux, les cris de Dagobert, rveillrent tous les gens de l'htellerie du _Faucon Blanc. _ et l les fentres s'clairaient et s'ouvraient prcipitamment. Bientt les garons d'auberge accoururent dans la cour avec des lanternes, entourrent Dagobert et s'informrent de ce qui venait d'arriver. -- Mon cheval est l... et un des animaux de ce misrable s'est chapp de sa cage, s'cria le soldat en continuant d'branler la porte. ces mots, les gens de l'auberge, dj effrays de ces pouvantables rugissements, se sauvrent et coururent prvenir l'hte. On conoit les angoisses du soldat en attendant que la porte du hangar s'ouvrit. Ple, haletant, l'oreille colle la serrure, il coutait... Peu peu les rugissements avaient cess, il n'entendait plus qu'un grondement sourd et ces appels sinistres rpts par la voix dure et brve du Prophte. -- La Mort... ici... la Mort! La nuit tait profondment obscure, Dagobert n'aperut pas Goliath, qui, rampant avec prcaution le long du toit recouvert en tuiles, rentrait dans le grenier par la fentre de la mansarde. Bientt la porte de la cour s'ouvrit de nouveau; le matre de l'auberge parut, suivi de plusieurs hommes; arm d'une carabine, il s'avanait avec prcaution; ses gens portaient des fourches et des btons. -- Que se passe-t-il donc? dit-il en s'approchant de Dagobert, quel trouble dans mon auberge!... Au diable les montreurs de btes et les ngligents qui ne savent pas attacher le licou d'un cheval la mangeoire... Si votre bte est blesse... tant pis pour vous, il fallait tre plus soigneux. Au lieu de rpondre ces reproches, le soldat, coutant toujours ce qui se passait en dedans du hangar, fit un geste de la main pour rclamer le silence. Tout coup on entendit un clat de rugissement froce, suivi d'un grand cri du Prophte, et presque aussitt la panthre hurla d'une faon lamentable... -- Vous tes sans doute la cause d'un malheur, dit au soldat l'hte effray; avez-vous entendu? quel cri!... Morok est peut- tre dangereusement bless. Dagobert allait rpondre l'hte lorsque la porte s'ouvrit; Goliath parut sur le seuil et dit: -- On peut entrer, il n'y a plus de danger. L'intrieur de la mnagerie offrait un spectacle sinistre. Le Prophte, ple, pouvant peine dissimuler son motion sous son calme apparent, tait agenouill quelques pas de la cage de la panthre, dans une attitude recueillie: au mouvement de ses lvres on devinait qu'il priait. la vue de l'hte et des gens de l'auberge, Morok se releva en disant d'une voix solennelle: -- Merci, mon Dieu! d'avoir pu vaincre encore une fois par la force que vous m'avez donne. Alors, croisant ses bras sur sa poitrine, le front altier, le regard imprieux, il sembla jouir du triomphe qu'il venait de remporter sur la Mort, qui, tendue au fond de sa loge, poussait encore des hurlements plaintifs. Les spectateurs de cette scne, ignorant que la pelisse du dompteur de btes cacht une armure complte, attribuant les cris de la panthre la crainte, restrent frapps d'tonnement et d'admiration devant l'intrpidit et le pouvoir surnaturel de cet homme. quelques pas derrire lui, Goliath se tenait debout, appuy sur la pique de frne... Enfin, non loin de la cage, au milieu d'une mare de sang, tait tendu le cadavre de Jovial. la vue de ces restes sanglants, dchirs, Dagobert resta immobile, et sa rude figure prit une expression de douleur profonde. Puis, se jetant genoux, il souleva la tte de Jovial. Et retrouvant ternes, vitreux et demi ferms ces yeux nagure encore si intelligents et si gais lorsqu'ils se tournaient vers un matre aim, le soldat ne put retenir une exclamation dchirante... Dagobert oubliait sa colre, les suites dplorables de cet accident si fatal aux intrts des deux jeunes filles, qui ne pouvaient ainsi continuer leur route; il ne songeait qu' la mort horrible de ce pauvre vieux cheval, son ancien compagnon de fatigue et de guerre, fidle animal deux fois bless comme lui... et que depuis tant d'annes il n'avait pas quitt... Cette motion poignante se lisait d'une manire si cruelle, si touchante, sur le visage du soldat, que le matre de l'htellerie et ses gens se sentirent un instant apitoys la vue de ce grand gaillard agenouill devant ce cheval mort. Mais lorsque, suivant le cours de ses regrets, Dagobert songea aussi que Jovial avait t son compagnon d'exil, que la mre des orphelines avait autrefois, comme ses filles, entrepris un pnible voyage avec ce malheureux animal, les funestes consquences de la perte qu'il venait de faire se prsentrent tout coup l'esprit du soldat; la fureur succdant l'attendrissement, il se releva les yeux tincelants, courroucs, se prcipita sur le Prophte, d'une main le saisit la gorge, et de l'autre lui administra militairement dans la poitrine cinq six coups de poings qui s'amortirent sur la cotte de mailles de Morok. -- Brigand!... tu me rpondras de la mort de mon cheval! disait le soldat en continuant la correction. Morok, svelte et nerveux, ne pouvait lutter avantageusement contre Dagobert, qui, servi par sa grande taille, montrait encore une vigueur peu commune. Il fallut l'intervention de Goliath et du matre de l'auberge pour arracher le Prophte des mains de l'ancien grenadier. Au bout de quelques instants on spara les deux champions. Morok tait blme de rage. Il fallut de nouveaux efforts pour l'empcher de se saisir de la pique, dont il voulait frapper Dagobert. -- Mais c'est abominable! s'cria l'hte en s'adressant au soldat, qui appuyait avec dsespoir ses poings crisps sur son front chauve. -- Vous exposez ce digne homme tre dvor par ses btes, reprit l'hte, et vous voulez encore l'assommer... Est-ce ainsi qu'une barbe grise se conduit? faut-il aller chercher main-forte? Vous vous tiez montr plus raisonnable dans la soire. Ces mots rappelrent le soldat lui-mme; il regretta d'autant plus sa vivacit, que sa qualit d'tranger pouvait augmenter les embarras de sa position; il fallait tout prix se faire indemniser de son cheval, afin d'tre en tat de continuer son voyage, dont le succs pouvait tre compromis par un seul jour de retard. Faisant un violent effort sur lui-mme, il parvint se contraindre. -- Vous avez raison... j'ai t trop vif, dit-il l'hte d'une voix altre, qu'il tchait de rendre calme. Je n'ai pas eu la patience de tantt. Mais enfin cet homme ne doit-il pas tre responsable de la perte de mon cheval? Je vous en fais juge. -- Eh bien, comme juge, je ne suis pas de votre avis. Tout cela est de votre faute. Vous aurez mal attach votre cheval, et il sera entr sous ce hangar dont la porte tait sans doute entr'ouverte, dit l'hte, prenant videmment le parti du dompteur de btes. -- C'est vrai, reprit Goliath, je m'en souviens; j'avais laiss la porte entrebille la nuit, afin de donner de l'air aux animaux; les cages taient bien fermes, il n'y avait pas de danger... -- C'est juste! dit un des assistants. -- Il aura fallu la vue du cheval pour rendre la panthre furieuse et lui faire briser sa cage, reprit un autre. -- C'est plutt le Prophte qui doit se plaindre, dit un troisime. -- Peu importent ces avis divers, reprit Dagobert, dont la patience commenait se lasser; je dis, moi, qu'il me faut l'instant de l'argent ou un cheval; oui, l'instant, car je veux quitter cette auberge de malheur. -- Et je dis, moi, que c'est vous qui allez m'indemniser, s'cria Morok, qui sans doute mnageait ce coup de thtre pour la fin, car il montra sa main gauche ensanglante, jusqu'alors cache dans la manche de sa pelisse. Je serai peut-tre estropi pour ma vie, ajouta-t-il. Voyez, quelle blessure la panthre m'a faite! Sans avoir la gravit que lui attribuait le Prophte, cette blessure tait assez profonde. Ce dernier argument lui concilia la sympathie gnrale. Comptant sans doute sur cet incident pour dcider d'une cause qu'il regardait comme sienne, l'htelier dit au garon d'curie: -- Il n'y a qu'un moyen d'en finir... c'est d'aller tout de suite veiller M. le bourgmestre, et de le prier de venir ici; il dcidera qui a tort ou raison. -- J'allais vous le proposer, dit le soldat; car aprs tout, je ne peux pas me faire justice moi-mme. -- Fritz, cours chez M. le bourgmestre, dit l'hte. Le garon partit prcipitamment. Son matre, craignant d'tre compromis par l'interrogatoire du soldat, auquel il avait la veille nglig de demander ses papiers, lui dit: -- Le bourgmestre sera de trs mauvaise humeur d'tre drang si tard. Je n'ai pas envie d'en souffrir, aussi je vous engage aller me chercher vos papiers, s'ils sont en rgle... car j'ai eu tort de ne pas me les faire prsenter hier au soir votre arrive. -- Ils sont en haut dans mon sac, vous allez les avoir, rpondit le soldat. Puis, dtournant la vue et mettant la main sur ses yeux lorsqu'il passa devant le corps de Jovial, il sortit pour aller retrouver les deux soeurs. Le Prophte le suivit d'un regard triomphant, et se dit: Le voil sans cheval, sans argent, sans papiers... Je ne pouvais faire plus... puisqu'il m'tait interdit de faire plus... et que je devais autant que possible agir de ruse et mnager les apparences... Tout le monde donnera tort ce soldat. Je puis du moins rpondre que, de quelques jours, il ne continuera pas sa route, puisque de si grands intrts semblent se rattacher son arrestation et celle de ces deux jeunes filles. Un quart d'heure aprs cette rflexion du dompteur de btes, Karl, le camarade de Goliath, sortait de la cachette o son matre l'avait confin pendant la soire, et partait pour Leipzig, porteur d'une lettre que Morok venait d'crire la hte et que Karl devait, aussitt son arrive, mettre la poste. L'adresse de cette lettre tait ainsi conue: _ Monsieur,_ _Monsieur Rodin,_ _Rue du Milieu-des-Ursins, n 11,_ _ Paris,_ _France._ XII. Le bourgmestre. L'inquitude de Dagobert augmentait de plus en plus; certain que son cheval n'tait pas venu dans le hangar tout seul, il attribuait ce malheureux vnement la mchancet du dompteur de btes, mais il demandait en vain la cause de l'acharnement de ce misrable contre lui, et il songeait avec effroi que sa cause, si juste qu'elle ft, allait dpendre de la bonne ou mauvaise humeur d'un juge arrach au sommeil et qui pouvait le condamner sur des apparences trompeuses. Bien dcid cacher aussi longtemps que possible aux orphelines le nouveau coup qui les frappait, il ouvrit la porte de leur chambre, lorsqu'il se heurta contre Rabat- Joie, car le chien tait accouru son poste aprs avoir en vain essay d'empcher le Prophte d'emmener Jovial. -- Heureusement le chien est revenu l, les pauvres petites taient gardes, dit le soldat en ouvrant la porte. sa grande surprise, une profonde obscurit rgnait dans la chambre. -- Mes enfants... s'cria-t-il, pourquoi tes-vous donc sans lumire? On ne lui rpondit pas. Effray, il courut au lit ttons, prit la main d'une des deux soeurs: cette main tait glace. -- Rose!... mes enfants! s'cria-t-il. Blanche!... Mais rpondez- moi donc... Vous me faites peur... Mme silence; la main qu'il tenait se laissait mouvoir machinalement, froide et inerte. La lune, alors dgage des nuages noirs qui l'entouraient, jeta dans cette petite chambre et sur le lit plac en face la fentre une assez vive clart pour que le soldat vt les deux soeurs vanouies. La lueur bleutre de la lune augmentait encore la pleur des orphelines; elles se tenaient demi embrasses; Rose avait cach sa tte dans le sein de Blanche. -- Elles se seront trouves mal de frayeur, s'cria Dagobert en courant sa gourde. Pauvres petites! aprs une journe o elles ont eu tant d'motions, ce n'est pas tonnant! Et le soldat, imbibant le coin d'un mouchoir de quelques gouttes d'eau-de-vie, se mit genoux devant le lit, frotta lgrement les tempes des deux soeurs, et passa sous leurs petites narines roses le linge imprgn de spiritueux... Toujours agenouill, penchant vers les orphelines sa brune figure inquite, mue, il attendit quelques secondes avant de renouveler l'emploi du seul moyen de secours qu'il et en son pouvoir. Un lger mouvement de Rose donna quelque espoir au soldat; la jeune fille tourna sa tte sur l'oreiller en soupirant; puis bientt elle tressaillit, ouvrit ses yeux la fois tonns et effrays; mais, ne reconnaissant pas d'abord Dagobert, elle s'cria: Ma soeur! et elle se jeta entre les bras de Blanche. Celle-ci commenait ressentir aussi les effets des soins du soldat. Le cri de Rose la tira compltement de sa lthargie; partageant de nouveau sa frayeur sans en savoir la cause, elle se pressa contre elle. -- Les voil revenues... c'est l'important, dit Dagobert. Maintenant la folle peur passera bien vite. Puis il ajouta en adoucissant sa voix: -- Eh bien! mes enfants... courage!... vous allez mieux... c'est moi qui suis l... moi... Dagobert. Les orphelines firent un brusque mouvement, tournrent vers le soldat leurs charmants visages encore pleins de trouble, d'motion, et par un lan plein de grce, toutes deux lui tendirent les bras en s'criant: -- C'est toi... Dagobert... nous sommes sauves... -- Oui, mes enfants... c'est moi, dit le vtran en prenant leurs mains dans les siennes, et les serrant avec bonheur. Vous avez donc eu grand'peur pendant mon absence? -- Oh!... peur... mourir... -- Si tu savais... mon Dieu... si tu savais! -- Mais la lampe est teinte! pourquoi? -- Ce n'est pas nous... -- Voyons, remettez-vous, pauvres petites, et racontez-moi cela... Cette auberge ne me parat pas sre... Heureusement nous la quitterons bientt... Maudit sort qui m'y a conduit... Aprs cela, il n'y avait pas d'autre htellerie dans le village... Que s'est- il donc pass? -- peine as-tu t parti... que la fentre s'est ouverte bien fort, la lampe est tombe avec la table, et un bruit terrible... -- Alors le coeur nous a manqu, nous nous sommes embrasses en poussant un cri, car nous avions cru aussi entendre marcher dans la chambre. -- Et nous nous sommes trouves mal, tant nous avions peur... Malheureusement, persuad que la violence du vent avait dj cass les carreaux et branl la fentre, Dagobert crut avoir mal ferm l'espagnolette, attribua ce second accident la mme cause que le premier, et crut que l'effroi des orphelines les abusait. -- Enfin, c'est pass, n'y pensons plus, calmez-vous, leur dit-il. -- Mais, toi, pourquoi nous as-tu quittes si vite... Dagobert? -- Oui, maintenant je m'en souviens; n'est-ce pas, ma soeur, nous avons entendu un grand bruit, et Dagobert a couru vers l'escalier en disant: Mon cheval... que fait-on mon cheval? -- C'tait donc Jovial qui hennissait? Ces questions renouvelaient les angoisses du soldat, il craignait d'y rpondre, et dit d'un air embarrass: -- Oui... Jovial hennissait..., mais ce n'tait rien!... Ah ! il nous faut de la lumire. Savez-vous o j'ai mis mon briquet hier soir? Allons, je perds la tte, il est dans ma poche. Il y a l une chandelle; je vais l'allumer pour chercher dans mon sac des papiers dont j'ai besoin. Dagobert fit jaillir quelques tincelles, se procura de la lumire, et vit en effet la croise encore entr'ouverte, la table renverse, et auprs de la lampe son havresac; il ferma la fentre, releva la petite table, y plaa son sac et le dboucla afin d'y prendre son portefeuille, plac, ainsi que sa croix et sa bourse, dans une espce de poche pratique contre le doublure et la peau du sac, qui ne paraissait pas avoir t fouill, grce au soin avec lequel les courroies taient rajustes. Le soldat plongea sa main dans la poche qui s'offrait l'entre du havresac, et ne trouva rien. Foudroy de surprise, il plit, et s'cria en reculant d'un pas: -- Comment!!! rien! -- Dagobert, qu'as-tu donc? dit Blanche. Il ne rpondit pas. Immobile, pench sur la table, il restait la main toujours plonge dans la poche du sac... Puis bientt, cdant un vague espoir... car une si cruelle ralit ne lui paraissait pas possible, il vida prcipitamment le contenu du sac sur la table: c'taient de pauvres hardes moiti uses, son vieil habit d'uniforme des grenadiers cheval de la garde impriale, sainte relique pour le soldat. Mais Dagobert eut beau dvelopper chaque objet d'habillement, il n'y trouva ni sa bourse ni son portefeuille, o taient ses papiers, les lettres du gnral Simon et sa croix. En vain, avec cette purilit terrible qui accompagne toujours les recherches dsespres, le soldat prit le havresac par les deux coins et le secoua vigoureusement: rien n'en sortit. Les orphelines se regardaient avec inquitude, ne comprenaient rien au silence et l'action de Dagobert, qui leur tournait le dos. Blanche se hasarda de lui dire d'une voix timide: -- Qu'as-tu donc?... Tu ne rponds pas... Qu'est-ce que tu cherches dans ton sac? Toujours muet, Dagobert se fouilla prcipitamment, retourna toutes ses poches: rien. Peut-tre pour la premire fois de sa vie, ses deux enfants comme il les appelait, lui avaient adress la parole sans qu'il leur rpondt. Blanche et Rose sentirent de grosses larmes mouiller leurs yeux; croyant le soldat fch, elles n'osrent plus lui parler. -- Non... non... a ne se peut pas... non, disait le vtran en appuyant sa main sur son front et en cherchant encore dans sa mmoire o il aurait pu placer des objets si prcieux pour lui, ne voulant pas encore se rsoudre leur perte... Un clair de joie brilla dans ses yeux... il courut prendre sur une chaise la valise des orphelines: elle contenait un peu de linge, deux robes noires et une petite bote de bois renfermant un mouchoir de soie qui avait appartenu leur mre, deux boucles de cheveux, et un ruban noir qu'elle portait au cou. Le peu qu'elle possdait avait t saisi par le gouverneur russe par suite de la confiscation. Dagobert fouilla et refouilla tout... visita jusqu'aux derniers recoins de la valise... Rien... rien... Cette fois, compltement ananti, il s'appuya sur la table. Cet homme si robuste, si nergique, se sentait faiblir... Son visage tait la fois brlant et baign d'une sueur froide... ses genoux tremblaient sous lui. On dit vulgairement qu'un noy s'accrocherait une paille, il en est ainsi du _dsespoir _qui ne veut pas absolument _dsesprer. _Dagobert se laissa entraner une dernire esprance absurde, folle, impossible... Il se retourna brusquement vers les deux orphelines, et leur dit... sans songer l'altration de ses traits et de sa voix: -- Je ne vous les ai pas donns... garder... dites? Au lieu de rpondre, Rose et Blanche pouvantes de sa pleur, de l'expression de son visage, jetrent un cri. -- Mon Dieu... mon Dieu... qu'as-tu donc? murmura Rose. -- Les avez-vous... oui ou non? s'cria d'une voix tonnante le malheureux, gar par la douleur. Si c'est non... je prends le premier couteau venu et je me le _plante _ travers le corps. -- Hlas! toi si bon... pardonne-nous si nous t'avons caus quelque peine... -- Tu nous aimes tant... tu ne voudrais pas nous faire de mal... Et les orphelines se prirent pleurer en tendant leurs mains suppliantes vers le soldat. Celui-ci, sans les voir, les regardait d'un oeil hagard; puis, cette espce de vertige dissip, la ralit se prsenta bientt sa pense avec toutes ses terribles consquences; il joignit les mains, tomba genoux devant le lit des orphelines, y appuya son front, et travers ses sanglots dchirants, car cet homme de fer sanglotait, on n'entendait que ces mots entrecoups: -- Pardon... pardon... je ne sais pas... Ah! quel malheur!... quel malheur! pardon! cette explosion de douleur dont elles ne comprenaient pas la cause, mais qui, chez un tel homme, tait navrante, les deux soeurs interdites entourrent de leurs bras cette vieille tte grise, et s'crirent en pleurant: -- Mais, regarde-nous donc! dis-nous ce qui t'afflige... Ce n'est pas nous?... Un bruit de pas rsonna dans l'escalier. Au mme instant retentirent les aboiements de Rabat-Joie, rest en dehors de la porte. Les grondements du chien devenaient plus furieux; ils taient sans doute accompagns de dmonstrations hostiles, car on entendit l'aubergiste s'crier d'un ton courrouc: -- Dites donc h! appelez votre chien... ou parlez-lui, c'est M. le bourgmestre qui monte. -- Dagobert... entends-tu?... c'est le bourgmestre! dit Rose. -- On monte... voil du monde... reprit Blanche. Ces mots, _le bourgmestre, _rappelrent tout Dagobert, et compltrent pour ainsi dire le tableau de sa triste position. Son cheval tait mort, il se trouvait sans papiers, sans argent, et un jour, un seul jour de retard ruinait la dernire esprance des deux soeurs, rendait inutile ce long et pnible voyage. Les gens fortement tremps, et le vtran tait de ce nombre, prfrent les grands prils, les positions menaantes, mais nettement tranches, ces angoisses vagues qui prcdent un malheur dfinitif. Dagobert, servi par son bon sens, par son admirable dvouement, comprit qu'il n'avait de ressource que dans la justice du bourgmestre, et que tous ses efforts devaient tendre se rendre ce magistrat favorable; il essuya donc ses yeux aux draps du lit, se releva, droit, calme, rsolu, et dit aux orphelines. -- Ne craignez rien... mes enfants; il faudra bien que ce soit notre sauveur qui arrive. -- Allez-vous appeler votre chien!... cria l'htelier, toujours retenu sur l'escalier par Rabat-Joie, sentinelle vigilante, qui continuait de lui disputer le passage. Il est donc enrag, cet animal-l? Attachez-le donc! N'avez-vous pas dj assez caus de malheurs dans ma maison?... Je vous dis que M. le bourgmestre veut vous interroger votre tour, puisqu'il vient d'entendre Morok. Dagobert passa la main dans ses cheveux gris et sur sa moustache, agrafa le col de sa houppelande, brossa ses manches avec ses mains, afin de se donner le meilleur air possible, sentant que le sort des orphelines allait dpendre de son entretien avec le magistrat. Ce ne fut pas sans un violent battement de coeur qu'il mit la main sur la serrure aprs avoir dit aux petites filles, de plus en plus effrayes de tant d'vnements: -- Enfoncez-vous bien dans votre lit, mes enfants... S'il faut absolument que quelqu'un entre ici, le bourgmestre y entrera seul... Puis, ouvrant la porte, le soldat s'avana sur le palier et dit: -- bas!... Rabat-Joie... ici! Le chien obit avec une rpugnance marque. Il fallut que son matre lui ordonnt deux fois de s'abstenir de toute manifestation malfaisante l'encontre de l'htelier; ce dernier, une lanterne d'une main et son bonnet de l'autre, prcdait respectueusement le bourgmestre, dont la figure magistrale se perdait dans la pnombre de l'escalier. Derrire le juge, et quelques marches plus bas que lui, on voyait vaguement, clairs par une autre lanterne, les visages curieux des gens de l'htellerie. Dagobert, aprs avoir fait rentrer Rabat-Joie dans sa chambre, ferma la porte et avana de deux pas sur le palier, assez spacieux pour contenir plusieurs personnes, et l'angle duquel se trouvait un banc de bois dossier. Le bourgmestre, arrivant la dernire marche de l'escalier, parut surpris de voir Dagobert fermer la porte, dont il semblait lui interdire l'entre. -- Pourquoi fermez-vous cette porte? demanda-t-il d'un ton brusque. -- D'abord, parce que deux jeunes filles qui m'ont t confies, sont couches dans cette pice; et ensuite, parce que votre interrogatoire inquiterait ces enfants, rpondit Dagobert... Asseyez-vous sur ce banc et interrogez-moi ici, monsieur le bourgmestre; cela vous est gal, je pense? -- Et de quel droit prtendez-vous m'imposer le lieu de votre interrogatoire? demanda le juge d'un air mcontent. -- Oh! je ne prtends rien, monsieur le bourgmestre, se hta de dire le soldat, craignant avant tout d'indisposer son juge. Seulement, comme ces jeunes filles sont couches et dj toutes tremblantes, vous feriez preuve de bon coeur si vous vouliez bien m'interroger ici. -- Hum... ici, dit le magistrat avec humeur. Belle corve! c'tait bien la peine de me dranger au milieu de la nuit... Allons, soit, je vous interrogerai ici... Puis, se tournant vers l'aubergiste: -- Posez votre lanterne sur ce banc, et laissez-nous... L'aubergiste obit, et descendit suivi des gens de sa maison, aussi contrari que ceux-ci de ne pouvoir assister l'interrogatoire. Le vtran resta seul avec le magistrat. XIII. Le jugement. Le digne bourgmestre de Mockern tait coiff d'un bonnet de drap et envelopp d'un manteau; il s'assit pesamment sur le banc. C'tait un gros homme de soixante ans environ, d'une figure rogue et renfrogne; de son poing rouge et gras, il frottait frquemment ses yeux, gonfls et rougis par un brusque rveil. Dagobert, debout, tte nue, l'air soumis et respectueux, tenant son vieux bonnet de police entre ses deux mains, tchait de lire sur la maussade physionomie de son juge quelles chances il pouvait avoir de l'intresser son sort, c'est--dire celui des orphelines. Dans ce moment critique, le pauvre soldat appelait son aide tout son sang-froid, toute sa raison, toute son loquence, toute sa rsolution: lui qui vingt fois avait brav la mort avec un froid ddain; lui qui, calme et assur, n'avait jamais baiss les yeux devant le regard d'aigle de l'empereur, son hros, son dieu..., se sentait interdit, tremblant, devant ce bourgmestre de village figure malveillante. De mme aussi, quelques heures auparavant, il avait d subir, impassible et rsign, les provocations du Prophte, pour ne pas compromettre la mission sacre dont une mre mourante l'avait charg, montrant ainsi quel hrosme d'abngation peut atteindre une me honnte et simple. -- Qu'avez-vous dire... pour votre justification? Voyons, dpchons... demanda brutalement le juge avec un billement d'impatience. -- Je n'ai pas me justifier... j'ai me plaindre, monsieur le bourgmestre, dit Dagobert d'une voix ferme. -- Croyez-vous m'apprendre dans quels termes je dois vous poser mes questions? s'cria le magistrat d'un ton si aigre que le soldat se reprocha d'avoir dj si mal engag l'entretien. Voulant apaiser son juge, il s'empressa de rpondre avec soumission: -- Pardon, monsieur le bourgmestre, je me serai mal expliqu; je voulais seulement dire que dans cette affaire je n'avais aucun tort. -- Le Prophte dit le contraire. -- Le Prophte... rpondit le soldat d'un air de doute. -- Le Prophte est un pieux et honnte homme incapable de mentir, reprit le juge. -- Je ne peux rien dire ce sujet, mais vous avez trop de coeur, monsieur le bourgmestre, pour me donner tort sans m'couter... ce n'est pas un homme comme vous qui ferait une injustice... oh! cela se voit tout de suite. En se rsignant ainsi, malgr lui, au rle de _courtisan, _Dagobert adoucissait le plus possible sa grosse voix, et tchait de donner son austre figure une expression souriante, avenante et flatteuse. -- Un homme comme vous, ajouta-t-il en redoublant d'amnit, un juge si respectable... n'entend pas que d'une oreille. -- Il ne s'agit pas d'oreilles... mais d'yeux, et quoique les miens me cuisent comme si je les avais frotts avec des orties, j'ai vu la main du dompteur de btes horriblement blesse. -- Oui, monsieur le bourgmestre, c'est bien vrai; mais songez que s'il avait ferm ses cages et sa porte, tout cela ne serait pas arriv. -- Pas du tout, c'est votre faute: il fallait solidement attacher votre cheval sa mangeoire. -- Vous avez raison, monsieur le bourgmestre; certainement, vous avez raison, dit le soldat d'une voix de plus en plus affable et conciliante. Ce n'est pas un pauvre diable comme moi qui vous contredira. Cependant, si l'on avait, par mchancet, dtach mon cheval... pour le faire aller la mnagerie... vous avouerez n'est-ce pas? que ce n'est plus ma faute; ou du moins, vous l'avouerez si cela vous fait plaisir, se hta de dire le soldat, je n'ai pas le droit de vous rien commander. -- Et pourquoi diable voulez-vous qu'on vous ait jou ce mauvais tour? -- Je ne le sais pas, monsieur le bourgmestre, mais... -- Vous ne le savez pas... eh bien! ni moi non plus, dit impatiemment le bourgmestre. Ah! mon Dieu! que de sottes paroles pour une carcasse de cheval mort! Le visage du soldat, perdant tout coup son expression d'amnit force, redevint svre; il rpondit d'une voix grave et mue: -- Mon cheval est mort..., ce n'est plus qu'une carcasse, c'est vrai; et il y a une heure, quoique bien vieux, il tait plein de courage et d'intelligence... il hennissait joyeusement ma voix... et chaque soir il lchait les mains des deux pauvres enfants qu'il avait protges tout le jour... comme autrefois il avait port leur mre... Maintenant il ne portera plus personne, on le jettera la voirie, les chiens le mangeront, et tout sera dit... Ce n'tait pas la peine de me rappeler cela durement, monsieur le bourgmestre, car je l'aimais, moi, mon cheval. ces mots, prononcs avec une simplicit digne et touchante, le bourgmestre, mu malgr lui, se reprocha ses paroles. -- Je comprends que vous regrettiez votre cheval, dit-il d'une voix moins impatiente. Mais enfin, que voulez-vous? c'est un malheur. -- Un malheur... oui, monsieur le bourgmestre, un bien grand malheur! Les jeunes filles que j'accompagne taient trop faibles pour entreprendre une longue route pied, trop pauvres pour voyager en voiture... Pourtant il fallait que nous arrivassions Paris avant le mois de fvrier... Quand leur mre est morte, je lui ai promis de les conduire en France, car ces enfants n'ont plus que moi... -- Vous tes donc leur... -- Je suis leur fidle serviteur, monsieur le bourgmestre, et maintenant que mon cheval a t tu, qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Voyons, vous tes bon, vous avez peut-tre des enfants? Si un jour ils se trouvaient dans la position de mes deux petites orphelines, ayant pour tout bien, pour toutes ressources au monde un vieux soldat qui les aime et un vieux cheval qui les porte... si, aprs avoir t bien malheureuses depuis leur naissance, oui, allez! bien malheureuses, car mes filles sont filles d'exils..., leur bonheur se trouvait au bout de ce voyage, et que, par la mort d'un cheval, ce voyage devnt impossible, dites, monsieur le bourgmestre, est-ce que a ne vous remuerait pas le fond du coeur? est-ce que vous ne trouveriez pas comme moi que la perte de mon cheval est irrparable? -- Certainement, rpondit le bourgmestre, assez bon au fond, et partageant involontairement l'motion de Dagobert. Je comprends maintenant toute la gravit de la perte que vous avez faite, et puis ces orphelines m'intressent. Quel ge ont-elles? -- Quinze ans et deux mois... elles sont jumelles... -- Quinze ans et deux mois... peu prs l'ge de ma Frdrique. -- Vous avez une jeune demoiselle de cet ge? reprit Dagobert, renaissant l'espoir; eh bien, monsieur le bourgmestre, franchement, le sort de mes pauvres petites ne m'inquite plus... Vous nous ferez justice... -- Faire justice... c'est mon devoir; aprs tout, dans cette affaire-l, les torts sont peu prs gaux: d'un ct, vous avez mal attach votre cheval; de l'autre, le dompteur de btes a laiss sa porte ouverte. Il m'a dit cela... J'ai t bless la main... mais vous rpondez: Mon cheval a t tu... et pour mille raisons, la mort de mon cheval est un dommage irrparable. -- Vous me faites parler mieux que je ne parlerai jamais, monsieur le bourgmestre, dit le soldat avec un sourire humblement clin, mais c'est le sens de ce que j'aurais dit, car, ainsi que vous le prtendez vous-mme, monsieur le bourgmestre, ce cheval, c'tait toute ma fortune, et il est bien juste que... -- Sans doute, reprit le bourgmestre en interrompant le soldat, vos raisons sont excellentes... Le Prophte... honnte et saint homme, d'ailleurs, avait sa manire trs habilement prsent les faits; et puis, c'est une ancienne connaissance. Ici, voyez-vous, nous sommes presque tous fervents catholiques; il donne nos femmes, trs bon march, de petits livres trs difiants, et il leur vend, vraiment perte, des chapelets et des _agnus Dei _trs bien confectionns... Cela ne fait rien l'affaire, me direz- vous, et vous aurez raison; pourtant, ma foi, je vous l'avoue, j'tais venu ici dans l'intention... -- De me donner tort... n'est-ce pas, monsieur le bourgmestre? dit Dagobert de plus en plus rassur. C'est que vous n'tiez pas tout fait rveill... votre justice n'avait encore qu'un oeil d'ouvert. -- Vraiment, monsieur le soldat, rpondit le juge avec bonhomie, a se pourrait bien, car je n'ai pas cach d'abord Morok que je lui donnais raison; alors il m'a dit, trs gnreusement du reste: Puisque vous condamnez mon adversaire je ne veux pas aggraver sa position, et vous dire certaines choses... -- Contre moi? -- Apparemment; mais, en gnreux ennemi, il s'est tu lorsque je lui ai dit que, selon toute apparence, je vous condamnerais provisoirement une amende envers lui, car je ne le cache pas, avant avoir entendu vos raisons j'tais dcid exiger de vous une indemnit pour la blessure du Prophte. -- Voyez pourtant, monsieur le bourgmestre, comme les gens les plus justes et les plus capables peuvent tre tromps, dit Dagobert redevenant courtisan. Bien plus, il ajouta, en tchant de prendre un air prodigieusement malicieux: -- Mais ils reconnaissent la vrit, et ce n'est pas eux que l'on met dedans, tout Prophte que l'on soit! Par ce pitoyable jeu de mots, le premier, le seul que Dagobert et jamais commis, l'on juge de la gravit de la situation et des efforts, des tentatives de toute sorte que faisait le malheureux pour capter la bienveillance de son juge. Le bourgmestre ne comprit pas tout d'abord la plaisanterie; il ne fut mis sur la voie que par l'air satisfait de Dagobert et par son coup d'oeil interrogatif, qui semblait dire: -- Hein! c'est charmant, j'en suis tonn moi-mme. Le magistrat se prit donc sourire d'un air paterne, en hochant la tte; puis il rpondit, en aggravant encore le jeu de mots: -- Eh... eh... eh! vous avez raison, le Prophte aura mal prophtis... Vous ne lui payerez aucune indemnit; je regarde les torts comme gaux, et les dommages comme compenss... Il a t bless, votre cheval a t tu, partant vous tes quittes. -- Et alors, combien croyez-vous qu'il me redoive? demanda le soldat avec une trange navet... -- Comment? -- Oui, monsieur le bourgmestre... quelle somme est-ce qu'il me payera? -- Quelle somme? -- Oui; mais avant de la fixer, je dois vous avertir d'une chose, monsieur le bourgmestre: je crois tre dans mon droit en n'employant pas tout l'argent l'acquisition d'un cheval... Je suis sr qu'aux environs de Leipzig je trouverai une bte bon march chez les paysans... Je vous avouerai mme, entre nous, qu' la rigueur, si je trouvais un bon petit ne... je n'y mettrais pas d'amour-propre... J'aimerais mieux cela; car, voyez-vous, aprs ce pauvre Jovial, la compagnie d'un autre cheval me serait pnible... Aussi je dois vous... -- Ah ! s'cria le bourgmestre en interrompant Dagobert, de quelle somme, de quel ne et de quel autre cheval venez-vous me parler?... Je vous dis que vous ne deviez rien au Prophte et qu'il ne vous doit rien. -- Il ne me doit rien? -- Vous avez la tte joliment dure, mon brave homme; je vous rpte que si les animaux du Prophte ont tu votre cheval, le Prophte a t bless grivement... Ainsi donc vous tes quittes, ou, si vous l'aimez mieux, vous ne lui devez aucune indemnit et il ne vous en doit aucune... Comprenez-vous enfin? Dagobert, stupfait, resta quelques moments sans rpondre, en regardant le bourgmestre avec une angoisse profonde. Il voyait de nouveau ses esprances dtruites par ce jugement. -- Pourtant, monsieur le bourgmestre, reprit-il d'une voix altre, vous tre trop juste pour ne pas faire attention une chose: la blessure du dompteur ne l'empche pas de continuer son tat... et la mort de mon cheval m'empche de continuer mon voyage; il faut donc qu'il m'indemnise... Le juge croyait avoir dj beaucoup fait pour Dagobert en ne le rendant pas responsable de la blessure du Prophte, car Morok, nous l'avons dit, exerait une certaine influence sur les catholiques du pays, et surtout sur leurs femmes, par son dbit de bimbeloterie dvote; l'on savait, de plus, qu'il tait appuy par quelques personnes minentes. L'insistance du soldat blessa donc le magistrat, qui, reprenant sa physionomie rogue, rpondit schement: -- Vous me feriez repentir de mon impartialit. Comment, au lieu de me remercier, vous demandez encore! -- Mais, monsieur le bourgmestre... je demande une chose juste... Je voudrais tre bless la main comme le Prophte et pouvoir continuer ma route. -- Il ne s'agit pas de ce que vous voudriez ou non... j'ai prononc... c'est fini. -- Mais... -- Assez... assez... Passons autre chose... Vos papiers? -- Oui, nous allons parler de mes papiers... mais je vous en supplie, monsieur le bourgmestre, ayez piti de ces deux enfants qui sont l... Faites que nous puissions continuer notre voyage... et... -- J'ai fait tout ce que je peux faire... plus mme peut-tre que je n'aurais d... Encore une fois, vos papiers? -- D'abord il faut que je vous explique... -- Pas d'explication... vos papiers... Prfrez-vous que je vous fasse arrter comme vagabond? -- Moi!... m'arrter!... -- Je veux dire que si vous refusiez de me donner vos papiers, ce serait comme si vous n'en aviez pas... Or, les gens qui n'en ont pas, on les arrte jusqu' ce que l'autorit ait dcid sur eux... Voyons vos papiers... Finissons, j'ai hte de retourner chez moi. La position de Dagobert devenait d'autant plus accablante, qu'un moment il s'tait laiss entraner un vif espoir. Ce fut un dernier coup ajouter ce que le vtran souffrait depuis le commencement de cette scne; preuve aussi cruelle que dangereuse pour un homme de cette trempe, d'un caractre droit, mais entier; loyal, mais rude et absolu; pour un homme, enfin, qui, longtemps soldat, et soldat victorieux, s'tait malgr lui habitu envers le _bourgeois _ de certaines formules singulirement despotiques. ces mots: _Vos papiers! _Dagobert devint trs ple, mais il tcha de cacher ses angoisses sous un air d'assurance qu'il croyait propre donner au magistrat une bonne opinion de lui. -- En deux mots, monsieur le bourgmestre, je vais vous dire la chose... Rien n'est plus simple... a peut arriver tout le monde... Je n'ai pas l'air d'un mendiant ou d'un vagabond, n'est- ce pas? Et puis enfin... vous comprenez qu'un honnte homme qui voyage avec deux jeunes filles... -- Que de paroles!... Vos papiers? Deux puissants auxiliaires vinrent, par un bonheur inespr, au secours du soldat. Les orphelines, de plus en plus inquites, et entendant toujours Dagobert parler sur le palier, s'taient leves et habilles; de sorte qu'au moment o le magistrat disait d'une voix brusque: _Que de paroles!_... _Vos papiers? _Rose et Blanche, se tenant par la main, sortirent de la chambre. la vue de ces deux ravissantes figures, que leurs pauvres vtements de deuil rendaient encore plus intressantes, le bourgmestre se leva, frapp de surprise et d'admiration. Par un mouvement spontan, chaque soeur prit une main de Dagobert et se serra contre lui en regardant le magistrat d'un air la fois inquiet et candide. C'tait un tableau si touchant que ce vieux soldat prsentant pour ainsi dire son juge ces deux gracieuses enfants aux traits remplis d'innocence et de charme, que le bourgmestre, par un nouveau retour des sentiments pitoyables, se sentit vivement mu; Dagobert s'en aperut. Aussi, avanant, et tenant toujours les orphelines par la main, il lui dit d'une voix pntre: -- Les voil, ces pauvres petites, monsieur le bourgmestre, les voil. Est-ce que je peux vous montrer un meilleur passeport? Et, vaincu par tant de sensations pnibles, continues, prcipites, Dagobert sentit malgr lui ses yeux devenir humides. Quoique naturellement brusque et rendu plus maussade encore par l'interruption de son sommeil, le bourgmestre ne manquait ni de bon sens ni de sensibilit. Il comprit donc qu'un homme ainsi accompagn devait difficilement inspirer de la dfiance. -- Pauvres chres enfants... dit-il en les examinant avec un intrt croissant, orphelines si jeunes... Et elles viennent de bien loin!... -- Du fond de la Sibrie, monsieur le bourgmestre, o leur mre tait exile avant leur naissance... Voil plus de cinq mois que nous voyageons petites journes... N'est-ce pas dj assez dur pour des enfants de cet ge!... C'est pour elles que je vous demande grce et appui, pour elles que tout accable aujourd'hui, car tout l'heure, en venant chercher mes papiers... dans mon sac, je n'ai plus retrouv mon portefeuille, o ils taient avec ma bourse et ma croix... car enfin, monsieur le bourgmestre, pardon, si je vous dis cela... ce n'est pas par gloriole... mais j'ai t dcor de la main de l'empereur, et un homme qu'il a dcor de sa main, voyez-vous, ne peut pas tre un mauvais homme, quoiqu'il ait malheureusement perdu ses papiers... et sa bourse... Car voil o nous en sommes, et c'est ce qui me rendait si exigeant pour l'indemnit. -- Et comment... et o... avez-vous fait cette perte! -- Je n'en sais rien, monsieur le bourgmestre; je suis sr, avant- hier la couche, d'avoir pris un peu d'argent dans la bourse et d'avoir vu le portefeuille; hier, la monnaie de la pice change m'a suffi, et je n'ai pas dfait mon sac... -- Et hier et aujourd'hui, o votre sac est-il rest! -- Dans la chambre occupe par les enfants; mais cette nuit... Dagobert fut interrompu par les pas de quelqu'un qui montait. C'tait le Prophte. Cach dans l'ombre au pied de l'escalier, il avait entendu cette conversation. Il redoutait que la faiblesse du bourgmestre ne nuist la complte russite de ses projets, dj presque entirement raliss. XIV. La dcision. Morok portait son bras gauche en charpe; aprs avoir lentement gravi l'escalier, il salua respectueusement le bourgmestre. l'aspect de la sinistre figure du dompteur de btes, Rose et Blanche, effrayes, reculrent d'un pas et se rapprochrent du soldat. Le front de celui-ci se rembrunit; il sentit de nouveau sourdement bouillonner sa colre contre Morok, cause de ses cruels embarras (il ignorait pourtant que Goliath et, l'instigation du Prophte, vol le portefeuille et les papiers). -- Que voulez-vous, Morok! lui dit le bourgmestre d'un air moiti bienveillant, moiti fch. Je voulais tre seul, je l'avais dit l'aubergiste. -- Je viens vous rendre un service, monsieur le bourgmestre. -- Un service? -- Un grand service; sans cela je ne me serais pas permis de vous dranger. Il m'est venu un scrupule. -- Un scrupule? -- Oui, monsieur le bourgmestre; je me suis reproch de ne pas vous avoir dit ce que j'avais vous dire sur cet homme; dj une fausse piti m'avait gar. -- Mais enfin, qu'avez-vous dire? Morok s'approcha du juge et lui parla tout bas pendant assez longtemps. D'abord trs tonn, peu peu la physionomie du bourgmestre devint profondment attentive et soucieuse; de temps en temps il laissait chapper une exclamation de surprise et de doute, en jetant des regards de ct sur le groupe form par Dagobert et les deux jeunes filles. l'expression de ses regards de plus en plus inquiets, scrutateurs et svres, on voyait facilement que les paroles secrtes du Prophte changeaient progressivement l'intrt que le magistrat avait ressenti pour les orphelines et pour le soldat en un sentiment rempli de dfiance et d'hostilit. Dagobert s'aperut de ce revirement soudain; ses craintes, un instant calmes, revinrent plus vives que jamais. Rose et Blanche, interdites, et ne comprenant rien cette scne muette, regardaient le soldat avec une anxit croissante. -- Diable!... dit le bourgmestre en se levant brusquement, je n'avais pas song tout cela; o donc avais-je la tte? Mais que voulez-vous, Morok? lorsqu'on vient au milieu de la nuit vous veiller, on n'a pas toute sa libert d'esprit; c'est un grand service que vous me rendez l, vous me le disiez bien. -- Je n'affirme rien, cependant... -- C'est gal, il y a mille parier contre un que vous avez raison. -- Ce n'est qu'un soupon fond sur quelques circonstances; mais enfin un soupon... -- Peut mettre sur la voie de la vrit... Et moi qui allais, comme un oison, donner dans le pige... Encore une fois, o avais- je donc la tte?... -- Il est si difficile de se dfendre de certaines apparences... -- qui le dites-vous, mon cher Morok, qui le dites-vous? Pendant cette conversation mystrieuse, Dagobert tait au supplice; il pressentait vaguement qu'un violent orage allait clater; il ne songeait qu' une chose, matriser encore sa colre. Morok s'approcha du juge en lui dsignant du regard les orphelines; il recommena de lui parler bas. -- Ah! s'cria le bourgmestre avec indignation, vous allez trop loin. -- Je n'affirme rien... se hta de dire Morok, c'est une simple prsomption fonde sur... Et de nouveau il approcha ses lvres de l'oreille du juge. -- Aprs tout, pourquoi non? reprit le juge en levant les mains au ciel, ces gens-l sont capables de tout; il dit aussi qu'il vient de la Sibrie avec elles; qui prouve que ce n'est pas un amas d'impudents mensonges? Mais on ne me prend pas deux fois pour dupe, s'cria le bourgmestre d'un ton courrouc; car, ainsi que tous les gens d'un caractre versatile et faible, il tait sans piti pour ceux qu'il croyait capables d'avoir surpris son intrt. -- Ne vous htez pourtant pas de juger... ne donnez pas surtout mes paroles plus de poids qu'elles n'en ont, reprit Morok avec une componction et une humilit hypocrites, ma position envers _cet homme, _et il dsigna Dagobert, est malheureusement si fausse, que l'on pourrait croire que j'agis par ressentiment du mal qu'il m'a fait; peut-tre mme est-ce que j'agis ainsi mon insu... tandis que je crois au contraire n'tre guid que par l'amour de la justice, l'horreur du mensonge et le respect de notre sainte religion. Enfin... qui vivra... verra... Que le Seigneur me pardonne si je me suis tromp; en tout cas, la justice prononcera; au bout d'un mois ou deux ils seront libres, s'ils sont innocents. -- C'est pour cela qu'il n'y a pas hsiter; c'est une simple mesure de prudence, et ils n'en mourront pas. D'ailleurs, plus j'y songe, plus cela me parat vraisemblable; oui, cet homme doit tre un espion ou un agitateur franais; si je rapproche mes soupons de cette manifestation des tudiants de Francfort... -- Et, dans cette hypothse, pour monter, pour exalter la tte de ces jeunes fous, il n'est rien de tel que... Et d'un regard rapide, Morok dsigna les deux soeurs; puis, aprs un instant de silence significatif, il ajouta avec un soupir: -- Pour le dmon, tout moyen est bon... -- Certainement, ce serait odieux, mais parfaitement imagin... -- Et puis enfin, monsieur le bourgmestre, examinez-le attentivement, et vous verrez que _cet homme _a une figure dangereuse... Voyez... En parlant ainsi, toujours voix basse, Morok venait de dsigner videmment Dagobert. Malgr l'empire que celui-ci exerait sur lui-mme, la contrainte o il se trouvait depuis son arrive dans cette auberge maudite, et surtout depuis le commencement de la conversation de Morok et du bourgmestre, finissait par tre au-dessus de ses forces; d'ailleurs, il voyait clairement que ses efforts pour se concilier l'intrt du juge venaient d'tre compltement ruins par la fatale influence du dompteur de btes; aussi, perdant patience, il s'approcha de celui-ci, les bras croiss sur la poitrine, et lui dit d'une voix encore contenue: -- C'est de moi que vous venez de parler tout bas M. le bourgmestre! -- Oui, dit Morok en le regardant fixement. -- Pourquoi n'avez-vous pas parl tout haut? L'agitation presque convulsive de l'paisse moustache de Dagobert, qui, aprs avoir dit ces paroles, regarda son tour Morok entre les deux yeux, annonait qu'un violent combat se livrait en lui. Voyant son adversaire garder un silence moqueur, il lui dit d'une voix plus haute: -- Je vous demande pourquoi vous parlez bas M. le bourgmestre quand il s'agit de moi? -- Parce qu'il y a des choses honteuses que l'on rougirait de dire tout haut, rpondit Morok avec insolence. Dagobert avait tenu jusqu'alors ses bras croiss. Tout coup il les tendit violemment en serrant les poings... Ce brusque mouvement fut si expressif, que les deux soeurs jetrent un cri d'effroi en se rapprochant de lui. -- Tenez, monsieur le bourgmestre, dit le soldat, les dents serres par la colre, que cet homme s'en aille... ou je ne rponds plus de moi. -- Comment! dit le bourgmestre avec hauteur, des ordres moi... Vous osez... -- Je vous dis de faire descendre cet homme, reprit Dagobert hors de lui, ou il arrivera quelque malheur! -- Dagobert... mon Dieu!... calme-toi, s'crirent les enfants en lui prenant les mains. -- Il vous sied bien, misrable vagabond, pour ne pas dire plus, de commander ici! reprit enfin le bourgmestre furieux. Ah! vous croyez que pour m'abuser il suffit de dire que vous avez perdu vos papiers! Vous avez beau traner avec vous ces deux jeunes filles, qui, malgr leur air innocent... pourraient bien n'tre que... -- Malheureux! s'cria Dagobert en interrompant le bourgmestre d'un regard si terrible, que le juge n'osa pas achever. Le soldat prit les enfants par le bras, et, sans qu'elles eussent pu dire un mot, il les fit, en une seconde, entrer dans la chambre; puis, fermant la porte, mettant la clef dans sa poche, il revint prcipitamment vers le bourgmestre qui, effray de l'attitude et de la physionomie du vtran, recula de deux pas en arrire et se tint d'une main la rampe de l'escalier. -- coutez-moi bien, vous! dit le soldat en saisissant le juge par le bras. Tantt, ce misrable m'a insult... et il montra Morok. J'ai tout support... il s'agissait de moi. Tout l'heure, j'ai cout patiemment vos sornettes, parce que vous avez eu l'air un moment de vous intresser ces malheureuses enfants; mais puisque vous n'avez ni coeur, ni piti, ni justice... je vous prviens, moi, que tout bourgmestre que vous tes... je vous crosserai comme j'ai cross ce chien, et il montra de nouveau le Prophte, si vous avez le malheur de ne pas parler de ces deux jeunes filles comme vous parleriez de votre enfant... entendez-vous! -- Comment... vous osez dire... s'cria le bourgmestre balbutiant de colre, que si je parle de ces deux aventurires... -- Chapeau bas!... quand on parle des filles du marchal duc de Ligny! s'cria le soldat en arrachant le bonnet du bourgmestre et le jetant ses pieds. cette agression, Morok tressaillit de joie. En effet, Dagobert, exaspr, renonant tout espoir, se laissait malheureusement aller la violence de son caractre, si pniblement contenue depuis quelques heures. Lorsque le bourgmestre vit son bonnet ses pieds, il regarda le dompteur de btes avec stupeur, comme s'il hsitait croire une pareille normit. Dagobert, regrettant son emportement, sachant qu'il ne lui restait aucun moyen de conciliation, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et, reculant de quelques pas, gagna ainsi les premires marches de l'escalier. Le bourgmestre se tenait debout, ct du banc, dans un angle du palier; Morok, le bras en charpe, afin de donner une plus srieuse apparence sa blessure, tait auprs du magistrat. Celui-ci, tromp par le mouvement de retraite de Dagobert, s'cria: -- Ah! tu crois chapper aprs avoir os porter la main sur moi... vieux misrable!! -- Monsieur le bourgmestre... pardonnez-moi... C'est un mouvement de vivacit que je n'ai pu matriser; je me reproche cette violence, dit Dagobert d'une voix repentante, en baissant humblement la tte. -- Pas de piti pour toi... malheureux! Tu veux recommencer m'attendrir avec ton air clin! mais j'ai pntr tes secrets desseins... Tu n'es pas ce que tu parais tre, et il pourrait bien y avoir une affaire d'tat au fond de tout ceci, ajouta le magistrat d'un ton extrmement diplomatique. Tous moyens sont bons pour les gens qui voudraient mettre l'Europe en feu. -- Je ne suis qu'un pauvre diable... monsieur le bourgmestre... Vous avez si bon coeur, ne soyez pas impitoyable!... -- Ah! tu m'arraches mon bonnet! -- Mais vous, ajouta le soldat en se tournant vers Morok, vous qui tes cause de tout... ayez piti de moi... ne montrez pas de rancune... Vous qui tes un saint homme, dites au moins un mot en ma faveur monsieur le bourgmestre. -- Je lui ai dit... ce que je devais lui dire... rpondit ironiquement Morok. -- Ah! ah! te voil bien penaud cette heure, vieux vagabond... Tu croyais m'abuser par tes jrmiades, reprit le bourgmestre en s'avanant vers Dagobert; Dieu merci! je ne suis plus ta dupe... Tu verras qu'il y a Leipzig de bons cachots pour les agitateurs franais et pour les coureuses d'aventures, car tes donzelles ne valent pas mieux que toi... Allons, ajouta-t-il d'un ton important, en gonflant ses joues, allons, descends devant moi... Quant toi, Morok, tu vas... Le bourgmestre ne put achever. Depuis quelques minutes, Dagobert ne cherchait qu' gagner du temps; il tudiait du coin de l'oeil une porte entr'ouverte faisant face, sur le palier, la chambre occupe par les orphelines; trouvant le moment favorable, il s'lana, rapide comme la foudre, sur le bourgmestre, le prit la gorge et le jeta si rudement contre la porte entrebille, que le magistrat, stupfait de cette brusque attaque, ne pouvant dire une parole ni pousser un cri, alla rouler au fond de la chambre compltement obscure. Puis, se retournant vers Morok, qui, le bras en charpe, et voyant l'escalier libre, s'y prcipitait, le soldat le rattrapa par sa longue chevelure flottante, l'attira lui, l'enlaa dans ses bras de fer, lui mit la main sur la bouche pour touffer ses cris, et, malgr sa rsistance dsespre, le poussa, le trana dans la chambre au fond de laquelle le bourgmestre gisait dj confus et tourdi. Aprs avoir ferm la porte double tour, et mis la clef dans sa poche, Dagobert, en deux bonds, descendit l'escalier qui aboutissait un couloir donnant sur la cour. La porte de l'auberge tait ferme; impossible de sortir de ce ct. La pluie tombait torrents; il vit, travers les carreaux d'une salle basse, clairs par la lueur du feu, l'hte et ses gens attendant la dcision du bourgmestre. Verrouiller la porte du couloir, et intercepter ainsi toute communication avec la cour, ce fut pour le soldat l'affaire d'une seconde, et il remonta rapidement rejoindre les orphelines. Morok, revenu lui, appelait l'aide de toutes ses forces; mais lors mme que ses cris auraient pu tre entendus malgr la distance, le bruit du vent et de la pluie les et touffs. Dagobert avait donc environ une heure lui, car il fallait assez de temps pour que l'on s'tonnt de la longueur de son entretien avec le magistrat; et une fois les soupons ou les craintes veills, il fallait encore briser les deux portes, celle qui fermait le couloir de l'escalier et celle de la chambre o taient renferms le bourgmestre et le Prophte. -- Mes enfants, il s'agit de prouver que vous avez du sang de soldat dans les veines, dit Dagobert en entrant brusquement chez les jeunes filles, pouvantes du bruit qu'elles entendaient depuis quelques moments. -- Mon Dieu! Dagobert, qu'arrive-t-il? s'cria Blanche. -- Que veux-tu que nous fassions? reprit Rose. Sans rpondre, le soldat courut au lit, en retira les draps, les noua rapidement ensemble, fit un gros noeud l'un des bouts, qu'il plaa sur la partie suprieure du vantail gauche de la fentre, pralablement entr'ouvert, et ensuite referm. Intrieurement retenu par la grosseur du noeud, qui ne pouvait passer entre le vantail et l'encadrement de la croise, le drap se trouvait ainsi solidement fix; son autre extrmit, flottant en dehors, atteignait le sol. Le second battant de la fentre, restant ouvert, laissait aux fugitifs un passage suffisant. Le vtran prit alors son sac, la valise des enfants, la pelisse de peau de renne, jeta le tout par la croise, fit un signe Rabat-Joie et l'envoya, pour ainsi dire, garder ces objets. Le chien n'hsita pas, d'un bond il disparut. Rose et Blanche, stupfaites, regardaient Dagobert sans prononcer une parole. -- Maintenant, mes enfants, leur dit-il, les portes de l'auberge sont fermes... du courage... Et leur montrant la fentre: -- Il faut passer par l, ou nous sommes arrts, mis en prison... vous d'un ct... moi de l'autre, et notre voyage est flamb. -- Arrts!... mis en prison! s'cria Rose. -- Spares de toi! s'cria Blanche. -- Oui, mes pauvres petites! On a tu Jovial... Il faut nous sauver pied, et tcher de gagner Leipzig... Lorsque vous serez fatigues, je vous porterai tour tour, et quand je devrais mendier sur la route, nous arriverons... Mais un quart d'heure plus tard, et tout est perdu... Allons, enfants, ayez confiance en moi... Montrez que les filles du gnral Simon ne sont pas poltronnes... et il nous reste encore de l'espoir. Par un mouvement sympathique, les deux soeurs se prirent par la main comme si elles eussent voulu s'unir contre le danger; leurs charmantes figures, plies par tant d'motions, exprimrent alors une rsolution nave qui prenait sa source dans leur foi aveugle au dvouement du soldat. -- Sois tranquille, Dagobert... nous n'aurons pas peur, dit Rose d'une voix ferme. -- Ce qu'il faut faire... nous le ferons, ajouta Blanche d'une voix non moins assure. -- J'en tais sr!... s'cria Dagobert, bon sang ne peut mentir... En route, vous ne pesez pas plus que des plumes, le drap est solide, il y a huit pieds peine de la fentre en bas... et Rabat-Joie vous y attend... -- C'est moi de passer la premire, je suis l'ane aujourd'hui! s'cria Rose aprs avoir tendrement embrass Blanche. Et elle courut vers la fentre, voulant, s'il y avait quelque pril descendre d'abord, s'y exposer la place de sa soeur. Dagobert devina facilement la cause de cet empressement. -- Chres enfants, leur dit-il, je vous comprends, mais ne craignez rien l'une pour l'autre, il n'y a aucun danger... j'ai attach moi-mme le drap... Allons vite, ma petite Rose. Lgre comme un oiseau, la jeune fille monta sur l'appui de la fentre; puis, bien soutenue par Dagobert, elle saisit le drap, et se laissa glisser doucement d'aprs les recommandations du soldat, qui, le corps pench en dehors, l'encourageait de la voix. -- Ma soeur... n'aie pas peur... dit la jeune fille voix basse, ds qu'elle eut touch le sol, c'est trs facile de descendre comme cela; Rabat-Joie est l qui me lche les mains. Blanche ne se fit pas attendre; aussi courageuse que sa soeur, elle descendit avec le mme bonheur. -- Chres petites cratures, qu'ont-elles fait pour tre si malheureuses?... Mille tonnerres!!! il y a donc un sort maudit sur cette famille-l? s'cria Dagobert le coeur bris, en voyant disparatre la ple et douce figure de la jeune fille au milieu des tnbres de cette nuit profonde, que de violentes rafales de vent et des torrents de pluie rendaient plus sinistre encore. -- Dagobert, nous t'attendons. Viens vite... dirent voix basse les orphelines, runies au pied de la fentre. Grce sa grande taille, le soldat sauta, plutt qu'il se laissa glisser terre. Dagobert et les deux jeunes filles avaient, depuis un quart d'heure peine, quitt en fugitifs l'auberge du _Faucon Blanc, _lorsqu'un violent craquement retentit dans la maison. La porte avait cd aux efforts du bourgmestre et de Morok, qui s'taient servis d'une lourde table pour blier. Guids par la lumire, ils accoururent dans la chambre des orphelines, alors dserte. Morok vit les draps flotter au dehors, il s'cria: -- Monsieur le bourgmestre... c'est par la fentre qu'ils se sont sauvs; ils sont pied... par cette nuit orageuse et noire, ils ne peuvent tre loin. -- Sans doute... nous les rattraperons... Misrables vagabonds!... Oh!... je me vengerai... Vite, Morok... il y va de ton honneur et du mien... -- De mon honneur!... Il y va de plus que cela pour moi, monsieur le bourgmestre, rpondit le prophte d'un ton courrouc; puis, descendant rapidement l'escalier, il ouvrit la porte de la cour, et s'cria d'une voix retentissante: -- Goliath, dchane les chiens!... et vous, l'hte, des lanternes, des perches... Armez vos gens... faites ouvrir les portes! Courons aprs les fugitifs; ils ne peuvent nous chapper... il nous les faut... morts ou vifs. Deuxime partie La rue du Milieu-des-Ursins I. Les messagers.[1] Morok, le dompteur de btes, voyant Dagobert priv de son cheval, dpouill de ses papiers, de son argent, et le croyant ainsi hors d'tat de continuer sa route, avait, avant l'arrive du bourgmestre, envoy Karl Leipzig, porteur d'une lettre que celui-ci devait immdiatement mettre la poste. L'adresse de cette lettre tait ainsi conue: _ monsieur Rodin, rue du Milieu-des-Ursins, n 11 Paris._ Vers le milieu de cette rue solitaire, assez ignore, situe au- dessous du niveau du quai Napolon, o elle dbouche non loin de Saint-Landry, il existait alors une maison de modeste apparence, leve au fond d'une cour sombre, troite, et isole de la rue par un petit btiment de faade, perc d'une porte cintre et de deux croises garnies d'pais barreaux de fer. Rien de plus simple que l'intrieur de cette silencieuse demeure, ainsi que le dmontrait l'ameublement d'une assez grande salle au rez-de-chausse du corps de logis principal. De vieilles boiseries grises couvraient les murs; le sol, carrel, tait peint en rouge et soigneusement cir; des rideaux de calicot blanc se drapaient aux croises. Une sphre de quatre pieds de diamtre environ, place sur un pidestal de chne massif l'extrmit de la chambre, faisait face la chemine. Sur ce globe d'une grande chelle, on remarquait une foule de petites croix rouges dissmines sur toutes les parties du monde: du nord au sud, du levant au couchant, depuis les pays les plus barbares, les les les plus lointaines, jusqu'aux nations les plus civilises, jusqu' la France, il n'y avait pas une contre qui n'offrt plusieurs endroits marqus de ces petites croix rouges servant videmment de signes indicateurs ou de points de repre. Devant une table de bois noir, charge de papiers et adosse au mur proximit de la chemine, une chaise tait vide; plus loin, entre les deux fentres, on voyait un grand bureau de noyer, surmont d'tagres remplies de cartons. la fin du mois d'octobre 1831, vers les huit heures du matin, assis ce bureau, un homme crivait. Cet homme tait M. Rodin, le correspondant de Morok, le dompteur de btes. g de cinquante ans, il portait une vieille redingote olive, rpe, au collet graisseux, un mouchoir tabac pour cravate, un gilet et un pantalon de drap noir qui montraient la corde. Ses pieds, chausss de gros souliers huils, reposaient sur un petit carr de tapis vert plac sur le carreau rouge et brillant. Ses cheveux gris s'aplatissaient sur ses tempes et couronnaient son front chauve; ses sourcils taient peine indiqus; sa paupire suprieure, flasque et retombante comme la membrane qui voile demi les yeux des reptiles, cachait moiti son petit oeil vif et noir; ses lvres minces, absolument incolores, se confondaient avec la teinte blafarde de son visage maigre, au nez pointu, au menton pointu. Ce masque livide, pour ainsi dire sans lvres, semblait d'autant plus trange qu'il tait d'une immobilit spulcrale; sans le mouvement rapide des doigts de M. Rodin qui, courb sur son bureau, faisait grincer sa plume, on l'et pris pour un cadavre. l'aide d'un _chiffre _(alphabet secret) plac devant lui, il transcrivait, d'une manire inintelligible pour qui n'et pas possd la clef de ces signes, certains passages d'une longue feuille d'criture. Au milieu de ce silence profond, par un jour bas et sombre qui faisait paratre plus triste encore cette grande pice froide et nue, il y avait quelque chose de sinistre voir cet homme, figure glace, crire en caractres mystrieux. Huit heures sonnrent. Le marteau de la porte cochre retentit sourdement, puis un timbre frappa deux coups; plusieurs portes s'ouvrirent, se fermrent, et un nouveau personnage entra dans cette chambre. sa vue, M. Rodin se leva, mit sa plume entre ses doigts, salua d'un air profondment soumis, et se remit sa besogne sans prononcer une parole. Ces deux personnages offraient un contraste frappant. Le nouveau venu, plus g qu'il ne le paraissait, semblait avoir au plus trente-six ou trente-huit ans; il tait d'une taille lgante et leve: on aurait difficilement soutenu l'clat de sa large prunelle grise, brillante comme de l'acier. Son nez large sa racine, se terminait par un mplat carrment accus. Son menton prononc tant partout ras, les tons bleutres de sa barbe, frachement coupe, contrastaient avec le vif incarnat de ses lvres et la blancheur de ses dents, qu'il avait trs belles. Lorsqu'il ta son chapeau pour prendre sur la petite table un bonnet de velours noir, il laissa voir une chevelure chtain clair que les annes n'avaient pas encore argente. Il tait vtu d'une longue redingote militairement boutonne jusqu'au cou. Le regard profond de cet homme, son front largement coup, rvlaient une grande intelligence, tandis que le dveloppement de sa poitrine et de ses paules annonait une vigoureuse organisation physique; enfin, la distinction de sa tournure, le soin avec lequel il tait gant et chauss, le lger parfum qui s'exhalait de sa chevelure, trahissaient ce qu'on appelle l'homme du monde, et donnaient penser qu'il avait pu ou qu'il pouvait encore prtendre tous les genres de succs, depuis les plus frivoles jusqu'aux plus srieux. De cet accord si rare rencontrer, force d'esprit, force de corps et extrme lgance de manires, il rsultait un ensemble d'autant plus remarquable, que ce qu'il y aurait eu de trop dominateur dans la partie suprieure de cette figure nergique tait, pour ainsi dire, adouci, tempr par l'affabilit d'un sourire constant, mais non pas uniforme; car, selon l'occasion, ce sourire, tour tour affectueux ou malin, cordial ou gai, discret ou prvenant, augmentait encore le charme insinuant de cet homme, que l'on n'oubliait jamais ds qu'une seule fois on l'avait vu. Nanmoins, malgr tant d'avantages runis, et quoiqu'il vous laisst presque toujours sous l'influence de son irrsistible sduction, ce sentiment tait mlang d'une vague inquitude, comme si la grce et l'exquise urbanit des manires de ce personnage, l'enchantement de sa parole, ses flatteries dlicates, l'amnit caressante de son sourire eussent cach quelque pige insidieux. L'on se demandait enfin, tout en cdant une sympathie involontaire, si l'on tait attir vers le bien... ou vers le mal. * * * * M. Rodin, secrtaire du nouveau venu, continuait d'crire. -- Y a-t-il des lettres de Dunkerque, Rodin? lui demanda son matre. -- Le facteur n'est pas encore arriv. -- Sans tre positivement inquiet de la sant de ma mre, puisqu'elle est en convalescence, reprit l'autre, je ne serai tout fait rassur que par une lettre de Mme la princesse de Saint- Dizier... mon excellente amie... Enfin, ce matin, j'aurai de bonnes nouvelles, je l'espre... -- C'est dsirer, dit le secrtaire aussi humble, aussi soumis que laconique et impassible. -- Certes, c'est dsirer, reprit son matre, car un des meilleurs jours de ma vie a t celui o la princesse de Saint- Dizier m'a appris que cette maladie, aussi brusque que dangereuse, avait heureusement cd aux bons soins dont ma mre est entoure... par elle... Sans cela je partais l'instant pour la terre de la princesse, quoique ma prsence soit ici bien ncessaire... Puis s'approchant du bureau de son secrtaire, il ajouta: -- Le dpouillement de la correspondance trangre est-il fait? -- En voici l'analyse... -- Les lettres sont toujours venues sous enveloppe aux demeures indiques... et apportes ici selon mes ordres? -- Toujours... -- Lisez-moi l'analyse de cette correspondance: s'il y a des lettres auxquelles je doive rpondre moi-mme, je vous le dirai. Et le matre de Rodin commena de se promener de long en large dans la chambre, les mains croises derrire le dos, dictant mesure des observations que Rodin notait soigneusement. Le secrtaire prit un dossier assez volumineux et commena ainsi: -- Don Ramon Olivars accuse de Cadix rception de la lettre numro 19; il s'y conformera et niera toute participation l'enlvement. -- Bien! classer. -- Le comte Romanof de Riga se trouve dans une position embarrasse. -- Dire Duplessis d'envoyer un secours de cinquante louis; j'ai autrefois servi comme capitaine dans le rgiment du comte, et depuis il a donn d'excellents avis. -- On a reu Philadelphie la dernire cargaison d'_Histoires de France expurges _ l'usage des fidles; on en redemande, la premire tant puise. -- Prendre note, en crire Duplessis... Poursuivez. -- M. Spindler envoie de Namur le rapport secret demand sur M. Ardouin. -- analyser... -- M. Ardouin envoie de la mme ville le rapport secret demand sur N. Spindler. -- analyser... -- Le docteur Van Ostadt, de la mme ville, envoie une note confidentielle sur MM. Spindler et Ardouin. -- comparer... Poursuivez. -- Le comte Malipierri, de Turin, annonce que la donation de trois cent mille francs est signe. -- En prvenir Duplessis... Ensuite? -- Don Stanislas vient de partir des eaux de Baden avec la reine Marie-Ernestine. Il donne avis que Sa Majest recevra avec gratitude les avis qu'on lui annonce, et y rpondra de sa main. -- Prenez note... J'crirai moi-mme la reine. Pendant que Rodin inscrivait quelques notes en marge du papier qu'il tenait, son matre, continuant de se promener de long en large dans la chambre, se trouva en face de la grande mappemonde marque de petites croix rouges; un instant il la contempla d'un air pensif. Rodin continua: -- D'aprs l'tat des esprits dans certaines parties de l'Italie, o quelques agitateurs ont les yeux tourns vers la France, le pre Orsini crit de Milan qu'il serait trs important de rpandre profusion dans ce pays un petit livre dans lequel les Franais, nos compatriotes, seraient prsents comme impies et dbauchs... pillards et sanguinaires... -- L'ide est excellente, on pourra exploiter habilement les excs commis par les ntres en Italie pendant les guerres de la Rpublique... Il faudra charger Jacques Dumoulin d'crire ce petit livre. Cet homme est ptri de bile, de fiel et de venin; le pamphlet sera terrible... D'ailleurs je donnerai quelques notes; mais qu'on ne paye Jacques Dumoulin qu'aprs la remise du manuscrit... -- Bien entendu... si on le soldait d'avance, il serait ivre-mort pendant huit jours dans quelque mauvais lieu. C'est ainsi qu'il a fallu lui payer deux fois son virulent factum contre les tendances panthistes de la doctrine philosophique du professeur Martin. -- Notez... et continuez. -- Le _ngociant _annonce que le _commis _est sur le point d'envoyer le _banquier rendre ses comptes _devant qui de droit... Aprs avoir accentu ces mots d'une faon particulire, Rodin dit son matre: -- Vous comprenez?... -- Parfaitement... dit l'autre en tressaillant. Ce sont les expressions convenues... Ensuite? -- Mais le _commis, _reprit le secrtaire, est retenu par un dernier scrupule. Aprs un moment de silence, pendant lequel ses traits se contractrent pniblement, le matre de Rodin reprit: -- Continuer d'agir sur l'imagination du _commis _par le silence et la solitude, puis lui faire relire la liste des cas o le rgicide est autoris et absous... Continuez. -- La femme Sydney crit de Dresde qu'elle attend les instructions. De violentes scnes de jalousie ont encore clat entre le pre et le fils son sujet; mais dans ces nouveaux panchements de haine mutuelle, dans ces confidences que chacun lui faisait contre son rival, la femme Sydney n'a encore rien trouv qui ait trait aux renseignements qu'on lui demande. Elle a pu jusqu'ici viter de se dcider pour l'un ou pour l'autre; mais si cette situation se prolonge, elle craint d'veiller leurs soupons. Qui doit-elle prfrer, du pre ou du fils? -- Le fils... Les ressentiments de la jalousie seront bien plus violents, bien plus cruels chez ce vieillard; et pour se venger de la prfrence accorde son fils, il dira peut-tre ce que tous deux ont tant d'intrt cacher... Ensuite? -- Depuis trois ans, deux servantes d'Ambrosius, que l'on a places dans cette petite paroisse des montagnes du Valais, ont disparu, sans qu'on sache ce qu'elles sont devenues. Une troisime vient d'avoir le mme sort. Les protestants du pays s'meuvent, parlent de meurtre... de circonstances pouvantables... -- Jusqu' preuve vidente, complte du fait, que l'on dfende Ambrosius contre ces infmes calomnies d'un parti qui ne recule jamais devant les inventions les plus monstrueuses... Continuez. -- Thompson, de Liverpool, est enfin parvenu faire entrer Justin comme homme de confiance chez lord Steward, riche catholique irlandais dont la tte s'affaiblit de plus en plus. -- Une fois le fait vrifi, cinquante louis de gratification Thompson, prenez note pour Duplessis... Poursuivez. -- Frank Dichestein, de Vienne, reprit Rodin, annonce que son pre vient de mourir du cholra dans un petit village quelques lieues de cette ville, car l'pidmie continue d'avancer lentement, venant du nord de la Russie par la Pologne... -- C'est vrai, dit le matre de Rodin en interrompant; puisse le terrible flau ne pas continuer sa marche effrayante et pargner la France!... -- Frank Dichestein, reprit Rodin, annonce que ses deux frres sont dcids attaquer la donation faite par son pre, mais que lui est d'un avis oppos. -- Consulter les deux personnes charges du contentieux... Ensuite? -- Le cardinal prince d'Amalli se conformera aux trois premiers points du mmoire. Il demande faire ses rserves pour le quatrime point. -- Pas de rserves... acceptation pleine et absolue; sinon la guerre: et notez-le bien, entendez-vous? une guerre acharne, sans piti ni pour lui ni pour ses cratures... Ensuite? -- Fra Paolo annonce que le patriote Boccari, chef d'une socit secrte trs redoutable, dsespr de voir ses amis l'accuser de trahison par suite des soupons que lui, Fra Paolo, avait adroitement jets dans leur esprit, s'est donn la mort. -- Boccari!! est-ce possible?... Boccari!... le patriote Boccari!... cet ennemi si dangereux? s'cria le matre de Rodin. -- Le patriote Boccari... rpta le secrtaire, toujours impassible. -- Dire Duplessis d'envoyer un mandat de vingt-cinq louis Fra Paolo... Prenez note. -- Haussmann annonce que la danseuse franaise Albertine Ducomet est la matresse du prince rgnant: elle a sur lui la plus complte influence; on pourrait donc par elle arriver srement au but qu'on se propose; mais cette Albertine est domine par son amant, condamn en France comme faussaire, et elle ne fait rien sans le consulter. -- Ordonner Haussmann de s'aboucher avec cet homme; si ses prtentions sont raisonnables, y accder; s'informer si cette fille n'a pas quelques parents Paris. -- Le duc d'Orbano annonce que le roi son matre autorisera le nouvel tablissement propos, mais aux conditions prcdemment notifies. -- Pas de conditions, une franche adhsion ou un refus positif... On reconnat ainsi ses amis et ses ennemis. Plus les circonstances sont dfavorables, plus il faut montrer de fermet et imposer par l confiance en soi. -- Le mme annonce que le corps diplomatique tout entier continue d'appuyer les rclamations du pre de cette jeune fille protestante qui ne veut quitter le couvent o elle a trouv asile et protection que pour pouser son amant contre la volont de son pre. -- Ah!... le corps diplomatique continue de rclamer au nom de ce pre? -- Il continue... -- Alors, continuer de lui rpondre que le pouvoir spirituel n'a rien dmler avec le pouvoir temporel. ce moment le timbre de la porte d'entre frappa deux coups. -- Voyez ce que c'est, dit le matre de Rodin. Celui-ci se leva et sortit. Son matre continua de se promener, pensif d'un bout l'autre de la chambre. Ses pas l'ayant encore amen auprs de l'norme sphre, il s'y arrta. Pendant quelque temps il contempla, dans un profond silence, les innombrables petites croix rouges qui semblaient couvrir d'un immense rseau toutes les contres de la terre. Songeant sans doute l'invisible action de son pouvoir, qui paraissait s'tendre sur le monde entier, les traits de cet homme s'animrent, sa large prunelle grise tincela, ses narines se gonflrent, sa mle figure prit une incroyable expression d'nergie, d'audace et de superbe. Le front altier, la lvre ddaigneuse, il s'approcha de la sphre et appuya sa vigoureuse main sur le ple... cette puissante treinte, ce mouvement imprieux, possessif, on aurait dit que cet homme se croyait sr de dominer ce globe, qu'il contemplait de toute la hauteur de sa grande taille et sur lequel il posait sa main d'un air si fier, si audacieux. Alors il ne souriait pas. Son large front se plissait d'une manire formidable, son regard menaait; l'artiste qui aurait voulu peindre le dmon de l'orgueil et de la domination n'aurait pu choisir un plus effrayant modle. Lorsque Rodin rentra, la figure de son matre avait repris son expression habituelle. -- C'est le facteur, dit Rodin en montrant les lettres qu'il tenait la main, il n'y a rien de Dunkerque... -- Rien!!! s'cria son matre. Et sa douloureuse motion contrastait singulirement avec l'expression hautaine et implacable que son visage avait nagure. -- Rien!!! aucune nouvelle de ma mre! reprit-il; encore trente- six heures d'inquitude. -- Il me semble que si Mme la princesse avait eu de mauvaises nouvelles donner, elle et crit; probablement le mieux continue... -- Vous avez sans doute raison, Rodin; mais il n'importe... je ne suis pas tranquille... Si demain je n'ai pas de nouvelles compltement rassurantes, je partirai pour la terre de la princesse... Pourquoi faut-il que ma mre ait voulu aller passer l'automne dans ce pays!... Je crains que les environs de Dunkerque ne soient pas sains pour elle... Aprs un moment de silence il ajouta, en continuant de se promener: -- Enfin... voyez ces lettres... d'o sont-elles?... Rodin, aprs avoir examin leur timbre, rpondit: -- Sur les quatre, il y en a trois relatives la grande et importante affaire des mdailles... -- Dieu soit lou!... pourvu que les nouvelles soient favorables, s'cria le matre de Rodin avec une expression d'inquitude qui tmoignait de l'extrme importance qu'il attachait cette affaire. -- L'une, de Charlestown, est sans doute relative Gabriel le missionnaire, rpondit Rodin; l'autre, de Batavia, a sans doute rapport l'Indien Djalma... Celle-ci est de Leipzig... Sans doute elle confirme celle d'hier, o ce dompteur de btes froces, nomm Morok, annonait que, selon les ordres qu'il avait reus, et sans qu'on pt l'accuser en rien, les filles du gnral Simon ne pourraient continuer leur voyage. Au nom du gnral Simon un nuage passa sur les traits du matre de Rodin. II. Les ordres.[2] Aprs avoir surmont l'motion involontaire que lui avait cause le nom ou le souvenir du gnral Simon, le matre de Rodin lui dit: -- N'ouvrez pas encore ces lettres de Leipzig, de Charlestown et de Batavia; les renseignements qu'elles donnent, sans doute, se classeront tout l'heure d'eux-mmes. Cela nous pargnera un double emploi de temps. Le secrtaire regarda son matre d'un air interrogatif. L'autre reprit: -- Avez-vous termin la note relative l'affaire des mdailles? -- La voici... Je finissais de la traduire en chiffres. -- Lisez-la moi, et, selon l'ordre des faits, vous ajouterez les nouvelles informations que doivent renfermer ces trois lettres. -- En effet, dit Rodin, ces informations se trouveront ainsi leur place. -- Je veux voir, reprit l'autre, si cette note est claire et suffisamment explicative, car vous n'avez pas oubli que la personne qui elle est destine ne doit pas tout savoir? -- Je me le suis rappel, et c'est dans ce sens que je l'ai rdige... -- Lisez. M. Rodin lut ce qui suit, trs posment et trs lentement: Il y a cent cinquante ans, une famille franaise, protestante, s'est expatrie volontairement dans la prvision de la prochaine rvocation de l'dit de Nantes, et dans le dessein de se soustraire aux rigoureux et justes arrts dj rendus contre les rforms, ces ennemis indomptables de notre sainte religion. Parmi les membres de cette famille, les uns se sont rfugis d'abord en Hollande, puis dans les colonies hollandaises, d'autres en Pologne, d'autres en Allemagne, d'autres en Angleterre, d'autres en Amrique. On croit savoir qu'il ne reste aujourd'hui que sept descendants de cette famille, qui a pass par d'tranges vicissitudes de fortune, puisque ses reprsentants sont aujourd'hui peu prs placs sur tous les degrs de l'chelle sociale, depuis le souverain jusqu' l'artisan. Ces descendants directs ou indirects sont: Filiation maternelle: Les demoiselles _Rose _et _Blanche Simon, _mineures. (Le gnral Simon a pous Varsovie une descendante de ladite famille.) Le sieur _Franois Hardy, _manufacturier au Plessis, prs Paris. Le prince _Djalma, _fils de _Kadja-Sing, _roi de Mondi. _(Kadja-Sing _a pous en 1802 une descendante de ladite famille, alors tablie Batavia (le de Java), possession hollandaise.) Filiation paternelle: Le sieur _Jacques Rennepont, _dit _Couche- tout-nu, _artisan. La demoiselle _Adrienne de Cardoville, _fille du comte de Rennepont, (duc de Cardoville). Le sieur _Gabriel Rennepont, _prtre des missions trangres. Chacun des membres de cette famille possde ou doit possder une mdaille de bronze sur laquelle se trouvent graves les inscriptions ci-jointes: _Cot face_ Victime de L.C.D.J Priez pour moi Paris le 13 fvrier 1682 _Cot pile_ Paris rue St-Franois n3 Dans un sicle et demi vous serez le 13 fvrier 1832. Priez pour moi. Ces mots et cette date indiquent qu'il est d'un puissant intrt pour chacun d'eux de se trouver Paris le 13 fvrier 1832, et cela, non par reprsentants ou fonds de pouvoir, mais EN PERSONNE, qu'ils soient majeurs ou mineurs, maris ou clibataires. Mais d'autres personnes ont un intrt _immense _ ce qu'aucun des descendants de cette famille ne se trouve Paris le 13 fvrier... l'exception de Gabriel Rennepont, prtre des missions trangres. _Il faut donc qu' _TOUT PRIX _Gabriel soit le seul qui assiste ce rendez-vous donn aux reprsentants de cette famille il y a un sicle et demi. _Pour empcher les six autres personnes d'tre ou de se rendre Paris le jour dit, ou pour y paralyser leur prsence, on a dj beaucoup tent; mais il reste beaucoup tenter pour assurer le bon succs de cette affaire, que l'on regarde comme la plus vitale de l'poque, cause de ses rsultats probables... -- Cela n'est que trop vrai, dit le matre de Rodin, en l'interrompant et en secouant la tte d'un air pensif; ajoutez, en outre, que les consquences du succs sont incalculables, et que l'on n'ose prvoir celles de l'insuccs... en un mot, qu'il s'agit d'tre... presque ou de ne pas tre pendant plusieurs annes. Aussi faut-il, pour russir, _employer tous les moyens possibles, ne reculer devant rien, _toujours en sauvant habilement les apparences. -- C'est crit, dit Rodin aprs avoir ajout les mots que son matre venait de lui dicter. -- Continuez... Rodin continua: Pour faciliter ou assurer la russite de l'affaire en question, il est ncessaire de donner quelques dtails particuliers et secrets sur les sept personnes qui reprsentent cette famille. On rpond de la vrit de ces dtails, au besoin on les complterait de la faon la plus minutieuse; car, des informations contradictoires ayant eu lieu, on possde des dossiers trs tendus, on procdera par ordre de personnes, et l'on parlera seulement des faits accomplis jusqu' ce jour. Note n1. Les demoiselles _Rose et Blanche Simon, _soeurs jumelles ges de quinze ans environ. Figures charmantes, se ressemblant tellement qu'on pourrait prendre l'une pour l'autre; caractre doux et timide, mais susceptible d'exaltation; leves en Sibrie par une mre esprit fort et diste. Elles sont compltement ignorantes des choses de notre sainte religion. Le gnral Simon, spar de sa femme avant leur naissance, ignore encore cette heure qu'il a deux filles. On avait cru les empcher de se trouver Paris le 13 fvrier, en faisant envoyer leur mre dans un lieu d'exil beaucoup plus recul que celui qui lui avait d'abord t assign; mais leur mre tant morte, le gouverneur gnral de la Sibrie, qui nous est tout dvou d'ailleurs, croyant, par une erreur dplorable, la mesure seulement personnelle la femme du gnral Simon, a malheureusement permis ces jeunes filles de revenir en France sous la conduite d'un ancien soldat. Cet homme, entreprenant, fidle, rsolu, est not comme dangereux. Les demoiselles Simon sont inoffensives. On a tout lieu d'esprer qu' cette heure elles sont retenues dans les environs de Leipzig. Le matre de Rodin, l'interrompant, lui dit: -- Lisez maintenant la lettre de Leipzig reue tout l'heure, vous pourrez complter l'information. Rodin lut, et s'cria: -- Excellente nouvelle! les deux jeunes filles et leur guide taient parvenus s'chapper, pendant la nuit, de l'auberge du _Faucon Blanc, _mais tous trois ont t rejoints et saisis une lieue de Mockern; on les a transfrs Leipzig, o ils sont emprisonns comme vagabonds; de plus, le soldat qui leur servait de guide est accus et convaincu de rbellion, voies de faits et squestration envers un magistrat. -- Il est donc peu prs certain, vu la longueur des procdures allemandes (et d'ailleurs on y pourvoira), que les jeunes filles ne pourront tre ici le 13 fvrier, dit le matre de Rodin. Joignez ce dernier fait la note par un renvoi... Le secrtaire obit, crivit en note le rsum de la lettre de Morok et dit: -- C'est crit: -- Poursuivez, reprit son matre. Rodin continua lire. Note n2. _M. Franois Hardy, manufacturier au Plessis, prs Paris._ Homme ferme, riche, intelligent, actif, probe, instruit, idoltr de ses ouvriers, grce des innovations sans nombre touchant leur bien-tre; ne remplissant jamais les devoirs de notre sainte religion: not comme homme _trs dangereux; _mais la haine et l'envie qu'il inspire aux autres industriels, surtout M. le baron Tripeaud, son concurrent, peuvent aisment tourner contre lui. S'il est besoin d'autres moyens d'action sur lui et contre lui, on consultera son dossier; il est trs volumineux: cet homme est depuis longtemps signal et surveill. On l'a fait si habilement circonvenir, quant l'affaire de la mdaille, que jusqu' prsent il est compltement abus sur l'importance des intrts qu'elle reprsente; du reste, il est incessamment pi, entour, domin, mme son insu; un de ses meilleurs amis le trahit, et l'on sait par lui ses plus secrtes penses. Note n3. _Le prince Djalma._ Dix-huit ans, caractre nergique et gnreux, esprit fier, indpendant et sauvage; favori du gnral Simon, qui a pris le commandement des troupes de son pre, _Kadja-Sing, _dans la lutte que celui-ci soutient dans l'Inde contre les Anglais. On ne parle de Djalma que pour mmoire, car sa mre est morte jeune encore, du vivant de ses parents elle, qui taient rests Batavia. Or, ceux-ci tant morts leur tour, leur modeste hritage n'ayant t rclam ni par Djalma ni par le roi son pre, on a la certitude qu'ils ignorent tous deux les graves intrts qui se rattachent la possession de la mdaille en question, qui fait partie de l'hritage de la mre de Djalma. Le matre de Rodin l'interrompit et lui dit: -- Lisez maintenant la lettre de Batavia, afin de complter l'information sur Djalma. Rodin lut et dit: -- Encore une bonne nouvelle... M. Josu Van Dal, ngociant Batavia (il a fait son ducation dans notre maison de Pondichry), a appris par son correspondant de Calcutta que le vieux roi indien a t tu dans la dernire bataille qu'il a livre aux Anglais. Son fils Djalma, dpossd du trne paternel, a t provisoirement envoy dans une forteresse de l'Inde comme prisonnier d'tat. -- Nous sommes la fin d'octobre, dit le matre de Rodin. En admettant que le prince Djalma ft mis en libert et qu'il pt quitter l'Inde maintenant, c'est peine s'il arriverait Paris pour le mois de fvrier... -- M. Josu, reprit Rodin, regrette de n'avoir pu prouver son zle en cette circonstance; si, contre toute probabilit, le prince Djalma tait relch ou s'il parvenait s'vader, il est certain qu'alors il viendrait Batavia pour rclamer l'hritage maternel, puisqu'il ne lui reste plus rien au monde. On pourrait dans ce cas compter sur le dvouement de M. Josu Van Dal. Il demande, en retour, par le prochain courrier, des renseignements trs prcis sur la fortune de M. le baron Tripeaud, manufacturier et banquier, avec lequel il est en relations d'affaires. -- ce sujet vous rpondrez d'une manire vasive, M. Josu n'ayant encore montr que du zle... Compltez l'information de Djalma... avec ces nouveaux renseignements... Rodin crivit. Au bout de quelques secondes, son matre lui dit avec une expression singulire: -- M. Josu ne vous parle pas du gnral Simon, propos de la mort du pre de Djalma et de l'emprisonnement de celui-ci? -- M. Josu n'en dit pas un mot, rpondit le secrtaire en continuant son travail. Le matre de Rodin garda le silence, et se promena pensif dans la chambre. Au bout de quelques instants, Rodin lui dit: -- C'est crit... -- Poursuivez... Note n4. Le sieur Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu. Ouvrier de la fabrique de M. le baron Tripeaud, le concurrent de M. Franois Hardy. Cet artisan est un ivrogne, fainant, tapageur et dpensier; il ne manque pas d'intelligence, mais la paresse et la dbauche l'ont absolument perverti. Un agent d'affaires trs adroit, sur lequel je compte, s'est mis en rapport avec une fille Cphyse Soliveau, dite _la reine Bacchanal, _qui est la matresse de cet ouvrier. Grce elle, l'agent d'affaires a nou quelques relations avec lui, et on peut le regarder ds prsent comme peu prs en dehors des intrts qui devraient ncessiter sa prsence Paris le 13 fvrier. Note n5. _Gabriel Rennepont, prtre des missions trangres._ Parent loign du prcdent; mais il ignore l'existence de ce parent et de cette parent. Orphelin abandonn, il a t recueilli par Franoise Baudouin, femme d'un soldat surnomm Dagobert. Si, contre toute attente, ce soldat venait Paris, on aurait sur lui un puissant moyen d'action par sa femme. Celle-ci est une excellente crature, ignorante et crdule, d'une pit exemplaire, et sur laquelle on a depuis longtemps une influence et une autorit sans bornes. C'est par elle que l'on a dcid Gabriel entrer dans les ordres, malgr la rpugnance qu'il prouvait. Gabriel a vingt-cinq ans; caractre anglique comme sa figure; rares et solides vertus; malheureusement il a t lev avec son frre adoptif, Agricol, fils de Dagobert. Cet Agricol est pote et ouvrier, excellent ouvrier d'ailleurs; il travaille chez M. Franois Hardy; il est imbu des plus dtestables doctrines; idoltre sa mre; probe, laborieux, mais sans aucun sentiment religieux. Not comme _trs dangereux, _c'est ce qui rendait sa frquentation si craindre pour Gabriel. Celui-ci, malgr toutes ses parfaites qualits, donne toujours quelques inquitudes. On a mme d retarder de s'ouvrir compltement lui, une fausse dmarche pourrait en faire aussi un homme des plus _dangereux; _il est extrmement mnager, du moins jusqu'au 13 fvrier, puisque, on le rpte, _sur lui, sur sa prsence Paris cette poque, _reposent d'immenses esprances et de non moins immenses intrts. Par suite de ces mnagements auxquels on est tenu envers lui, on a d consentir ce qu'il fit partie de la mission d'Amrique; car il joint une douceur anglique une intrpidit calme, un esprit aventureux, que l'on n'a pu satisfaire qu'en lui permettant de partager la vie prilleuse des missionnaires. Heureusement on a donn les plus svres instructions ses suprieurs Charlestown, afin qu'ils n'exposent jamais une vie si prcieuse. Ils doivent le renvoyer Paris au moins un mois ou deux avant le 13 fvrier. Le matre de Rodin, l'interrompant de nouveau, lui dit: -- Lisez la lettre de Charlestown; voyez ce qu'on vous mande, afin de complter aussi cette information. Aprs avoir lu, Rodin rpondit: -- Gabriel est attendu, d'un jour l'autre, des montagnes Rocheuses, o il avait absolument voulu aller seul en mission. -- Quelle imprudence! -- Sans doute il n'a couru aucun danger, puisqu'il a annonc lui- mme son retour Charlestown... Ds son arrive, qui ne peut dpasser le milieu de ce mois, crit-on, on le fera partir immdiatement pour la France. -- Ajoutez ceci la note qui le concerne, dit le matre de Rodin. -- C'est crit, rpondit celui-ci au bout de quelques instants. -- Poursuivez, lui dit son matre. Rodin continua. Note n6. _Mademoiselle Adrienne Rennepont de Cardoville._ Parente loigne (et ignorant cette parent) de Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu, et de Gabriel Rennepont, prtre missionnaire. Elle a bientt vingt et un ans, la plus piquante physionomie du monde, la beaut la plus rare, quoique rousse, un esprit des plus remarquables par son originalit, une fortune immense, tous les instincts sensuels. On est pouvant de l'avenir de cette jeune personne, quand on songe l'audace incroyable de son caractre. Heureusement, son subrog tuteur, le baron de Tripeaud (baron de 1829 et homme d'affaires du feu comte de Rennepont, duc de Cardoville), est tout fait dans les intrts et presque dans la dpendance de la tante de Mlle de Cardoville. L'on compte, bon droit, sur cette digne et respectable parente, et sur M. Tripeaud, pour combattre et vaincre les desseins tranges, inous, que cette jeune personne, aussi rsolue qu'indpendante, ne craint pas d'annoncer... et que malheureusement l'on ne peut fructueusement exploiter... dans l'intrt de l'affaire en question, car... Rodin ne put continuer, deux coups discrtement frapps la porte l'interrompirent. Le secrtaire se leva, alla voir qui heurtait, resta un moment dehors, puis revint tenant deux lettres la main, en disant: -- Mme la princesse a profit du dpart d'une estafette pour envoyer... -- Donnez la lettre de la princesse! s'cria le matre de Rodin sans le laisser achever. Enfin, je vais avoir des nouvelles de ma mre!!! ajouta-t-il. peine avait-il lu quelques lignes de cette lettre, qu'il plit; ses traits exprimrent aussitt un tonnement profond et douloureux, une douleur poignante. -- Ma mre! s'cria-t-il. mon Dieu! ma mre! -- Quelque malheur serait-il arriv? demanda Rodin d'un air alarm en se levant l'exclamation de son matre. -- Sa convalescence tait trompeuse, lui dit celui-ci avec abattement; elle est maintenant retombe dans un tat presque dsespr; pourtant le mdecin pense que ma prsence pourrait peut-tre la sauver, car elle m'appelle sans cesse; elle veut me revoir une dernire fois pour mourir en paix... Oh! ce dsir est sacr... Ne pas m'y rendre serait un parricide... Pourvu, mon Dieu! que j'arrive temps... D'ici la terre de la princesse, il faut presque deux jours en voyageant jour et nuit. -- Ah! mon dieu!... quel malheur! fit Rodin en joignant les mains et levant les yeux au ciel... Son matre sonna vivement, et dit un domestique g qui ouvrit la porte: -- Jetez l'instant dans une malle de ma voiture de voyage ce qui m'est indispensable. Que le portier prenne un cabriolet et aille en toute hte me chercher des chevaux de poste... Il faut que dans une heure je sois parti. Le domestique sortit prcipitamment. -- Ma mre... ma mre... ne plus la revoir!... Oh! ce serait affreux! s'cria-t-il en tombant sur une chaise avec accablement et cachant sa figure dans ses mains. Cette grande douleur tait sincre, cet homme aimait tendrement sa mre; ce divin sentiment avait jusqu'alors travers, inaltrable et pur, toutes les phases de sa vie... souvent bien coupable. Au bout de quelques minutes, Rodin se hasarda de dire son matre en lui montrant la seconde lettre: -- On vient aussi d'apporter celle-ci de la part de M. Duplessis: c'est trs important... et trs press... -- Voyez ce que c'est, et rpondez... je n'ai pas la tte moi... -- Cette lettre est confidentielle... dit Rodin en la prsentant son matre... je ne puis l'ouvrir... ainsi que vous le voyez la marque de l'enveloppe. l'aspect de cette marque, les traits du matre de Rodin prirent une indfinissable expression de crainte et de respect; d'une main tremblante il rompit le cachet. Ce billet contenait ces seuls mots: Toute affaire cessante... sans perdre une minute... partez... et venez... M. Duplessis vous remplacera; il a des ordres. -- Grand Dieu! s'cria cet homme avec dsespoir. Partir sans revoir ma mre... Mais c'est affreux... c'est impossible... C'est la tuer peut-tre... oui... ce serait un parricide... En disant ces mots, ses yeux s'arrtrent par hasard sur l'norme sphre marque de petites croix rouges... cette vue, une brusque rvolution s'opra en lui; il sembla se repentir de la vivacit de ses regrets; peu peu sa figure, quoique toujours triste, redevint calme et grave... Il donna la lettre fatale son secrtaire, et lui dit en touffant un soupir. -- classer son numro d'ordre. Rodin prit la lettre, y inscrivit un numro, et la plaa dans un carton particulier. Aprs un moment de silence, son matre reprit: -- Vous recevrez des ordres de M. Duplessis, vous travaillerez avec lui. Vous lui remettrez la note de l'affaire des mdailles: il sait qui l'adresser; vous rpondrez Batavia, Leipzig et Charlestown dans le sens que j'ai dit. Empcher tout prix les filles du gnral Simon de quitter Leipzig, hter l'arrive de Gabriel Paris; et dans le cas peu probable o le prince Djalma viendrait Paris, dire M. Josu Van Dal que l'on compte sur son zle et sur son obissance pour l'y retenir. Cet homme qui, au moment o sa mre mourante l'appelait en vain, pouvait conserver un tel sang-froid, rentra dans son appartement. Rodin s'occupa des rponses qu'on venait de lui ordonner de faire, et les transcrivit en chiffres. Au bout de trois quarts d'heure, on entendit bruire les grelots des chevaux de poste. Le vieux serviteur rentra aprs avoir discrtement frapp. -- La voiture est attele, dit-il. Rodin fit un signe de tte, le domestique sortit. Le secrtaire alla heurter son tour la porte de l'appartement de son matre. Celui-ci sortit, toujours grave et froid, mais d'une pleur effrayante; il tenait une lettre la main. -- Pour ma mre... dit-il Rodin; vous enverrez un courrier l'instant... -- l'instant... rpondit le secrtaire. -- Que les trois lettres pour Leipzig, Batavia et Charlestown partent aujourd'hui mme par la voie accoutume; c'est de la dernire importance, vous le savez. Tels furent les derniers mots de cet homme... Excutant avec une obissance impitoyable des ordres impitoyables, il partait en effet sans tenter de revoir sa mre. Son secrtaire l'accompagna respectueusement jusqu' sa voiture. -- Quelle route... monsieur? demanda le postillon en se retournant sur sa selle. -- Route d'Italie!... rpondit le matre de Rodin sans pouvoir retenir un soupir, si dchirant, qu'il ressemblait un sanglot. * * * * Lorsque la voiture fut partie au galop des chevaux, Rodin, qui avait salu profondment son matre, haussa les paules avec une expression de ddain, puis il rentra dans la grande pice froide et nue. L'attitude, la physionomie, la dmarche de ce personnage changrent subitement. Il semblait grandi, ce n'tait plus un automate qu'une humble obissance faisait machinalement agir; ses traits, jusqu'alors impassibles, son regard, jusqu'alors continuellement voil, s'animrent tout coup et rvlrent une astuce diabolique; son sourire sardonique contracta ses lvres minces et blafardes, une satisfaction sinistre drida ce visage cadavreux. son tour, il s'arrta devant l'norme sphre; son tour il la contempla silencieusement comme l'avait contemple son matre... Puis, se courbant sur ce globe, l'enlaant pour ainsi dire dans ses bras... Aprs l'avoir quelques instants couv de son oeil de reptile, il promena sur la surface polie de la mappemonde ses doigts noueux, frappa tour tour de son ongle plat et sale trois des endroits o l'on voyait des petites croix rouges... mesure qu'il dsignait ainsi une de ces villes, situes dans des contres si diverses, il la nommait tout haut avec un ricanement sinistre: _Leipzig... Charlestown... Batavia..._ Puis il se tut, absorb dans ses rflexions... Ce petit homme vieux, sordide, mal vtu, au masque livide et mort, qui venait pour ainsi dire de ramper sur ce globe, paraissait bien plus effrayant que son matre... lorsque celui-ci, debout et hautain, avait imprieusement jet sa main sur ce monde, qu'il semblait vouloir dominer force d'orgueil, de violence et d'audace. Le premier ressemblait l'aigle qui, planant au-dessus de sa proie, peut quelquefois la manquer par l'lvation mme du vol auquel il se laisse emporter. Rodin ressemblait, au contraire, au reptile qui, se tranant dans l'ombre et le silence sur les pas de sa victime, finit toujours par l'enserrer de ses noeuds homicides. Au bout de quelques instants, Rodin s'approcha de son bureau en se frottant vivement les mains, et crivit la lettre suivante, l'aide d'un chiffre particulier, inconnu de son matre. Paris, 9 heures 3/4 du matin. Il est parti... mais il a _hsit!!_ Sa mre mourante l'appelait auprs d'elle; il pouvait peut-tre, lui disait-on, la sauver par sa prsence... Aussi s'est-il cri: Ne pas me rendre auprs de ma mre... ce serait un parricide! Pourtant... _il _est parti!... mais il a _hsit..._ Je le surveille toujours... Ces lignes arriveront _Rome _en mme temps que lui... P.-S. Dites au cardinal-prince qu'il peut compter sur moi, mais qu' mon tour j'entends qu'il me serve activement. D'un moment l'autre, les dix-sept voix dont il dispose peuvent m'tre utiles... il faut donc qu'il tche d'augmenter le nombre de ses adhrents. Aprs avoir pli et cachet cette lettre, Rodin la mit dans sa poche. Dix heures sonnrent. C'tait l'heure du djeuner de M. Rodin. Il rangea et serra ses papiers dans un tiroir dont il emporta la clef, brossa du coude son vieux chapeau graisseux, prit la main un parapluie tout rapic et sortit. * * * * Pendant que ces deux hommes, du fond de cette retraite obscure, ourdissaient cette trame o devaient tre envelopps les sept descendants d'une famille autrefois proscrite... un dfenseur trange, mystrieux, songeait protger cette famille, qui tait aussi la sienne. pilogue. Le site est agreste... sauvage... C'est une haute colline couverte d'normes blocs de grs au milieu desquels pointent et l des bouleaux et des chnes au feuillage dj jauni par l'automne; ces grands arbres se dessinent sur la lueur rouge que le soleil a laisse au couchant: on dirait la rverbration d'un incendie. De cette hauteur, l'oeil plonge dans une valle profonde, ombreuse, fertile, demi voile d'une lgre vapeur par la brume du soir... Les grasses prairies, les massifs d'arbres touffus, les champs dpouills de leurs pis mrs, se confondent dans une teinte sombre, uniforme, qui contraste avec la limpidit bleutre du ciel. Des clochers de pierre grise ou d'ardoise lancent et l leurs flches aigus du fond de cette valle... car plusieurs villages y sont pars, bordant une longue route qui va du nord au couchant. C'est l'heure du repos, c'est l'heure o d'ordinaire la vitre de chaque chaumire s'illumine au joyeux ptillement du foyer rustique, et scintille au loin travers l'ombre et la feuille, pendant que des tourbillons de fume sortant des chemines s'lvent lentement vers le ciel. Et pourtant, chose trange, on dirait que dans ce pays tous les foyers sont teints ou dserts. Chose plus trange, plus sinistre encore, tous les clochers sonnent le funbre glas des morts... L'activit, le mouvement, la vie, semblaient concentrs dans ce branle lugubre qui retentit au loin. Mais voil que, dans ces villages, nagure obscurs, les lumires commencent poindre... Ces clarts ne sont pas produites par le vif et joyeux ptillement du foyer rustique... Elles sont rougetres comme ces feux de ptre aperus le soir travers le brouillard... Et puis ces lumires ne restent pas immobiles. Elles marchent... marchent lentement vers le cimetire de chaque glise. Alors le glas des morts redouble, l'air frmit sous les coups prcipits des cloches; et, de rares intervalles, des chants mortuaires arrivent, affaiblis, jusqu'au fate de la colline. Pourquoi tant de funrailles? Quelle est donc cette valle de dsolation, o les chants paisibles qui succdent au dur travail quotidien sont remplacs par des chants de mort? o le repos du soir est remplac par le repos ternel? Quelle est cette valle de dsolation dont chaque village pleure tant de morts la fois, et les enterre la mme heure, la mme nuit? Hlas! c'est que la mortalit est si prompte, si nombreuse, si effrayante, que c'est peine si l'on suffit enterrer les morts... Pendant le jour, un rude et imprieux labeur attache les survivants la terre: et le soir seulement, au retour des champs, ils peuvent, briss de fatigue, creuser ces autres sillons o leurs frres vont reposer, presss comme les grains de bl dans le semis. Et cette valle n'a pas, seule, vu tant de dsolation. Pendant des annes maudites, bien des villages, bien des bourgs, bien des villes, bien des contres immenses ont vu, comme cette valle, leurs foyers teints et dserts!... ont vu, comme cette valle, le deuil remplacer la joie, le glas des morts remplacer le bruit des ftes... ont, comme cette valle, beaucoup pleur de morts le mme jour et les ont enterrs la nuit, la sinistre lueur des torches. Car, pendant ces annes maudites, un terrible voyageur a lentement parcouru la terre d'un ple l'autre... du fond de l'Inde et de l'Asie aux glaces de la Sibrie... des glaces de la Sibrie jusqu'aux grves de l'Ocan franais. Ce voyageur, mystrieux comme la mort, lent comme l'ternit, implacable comme le destin, terrible comme la main de Dieu... c'tait... LE CHOLRA!!... * * * * Le bruit des cloches et des chants funbres montait toujours, des profondeurs de la valle au sommet de la colline, comme une grande voix plaintive... La lueur des torches funraires s'apercevait toujours au loin, travers la brume du soir... Le crpuscule durait encore. Heure trange, qui donne aux formes les plus arrtes une apparence vague, insaisissable, fantastique... Mais le sol pierreux et sonore de la montagne a rsonn sous un pas lent, gal et ferme... travers les grands troncs noirs des arbres un homme a pass. Sa taille tait haute; il tenait sa tte baisse sur sa poitrine; sa figure tait noble, douce et triste; ses sourcils, unis entre eux, s'tendaient d'une tempe l'autre, et semblaient rayer son front d'une marque sinistre. Cet homme ne semblait pas entendre les tintements lointains de tant de cloches funbres et pourtant, deux jours auparavant, le calme, le bonheur, la sant, la joie rgnaient dans ces villages, qu'il avait lentement traverss, et qu'il laissait alors derrire lui mornes et dsols. Mais ce voyageur continuait sa route dans ses penses. Le 13 fvrier approche, pensait-il; ils approchent... ces jours o les descendants de ma soeur bien-aime, ces derniers rejetons de notre race, doivent tre runis Paris... Hlas! pour la troisime fois, il y a cent cinquante ans, la perscution l'a dissmine par toute la terre, cette famille qu'avec tendresse j'ai suivie d'ge en ge, pendant dix-huit sicles... au milieu de ses migrations, de ses exils, de ses changements de religion, de fortune et de nom. Oh! pour cette famille, issue de ma soeur, moi, pauvre artisan[3], que de grandeurs, que d'abaissements, que d'obscurit, que d'clat, que de misres, que de gloire! De combien de crimes elle s'est souille... de combien de vertus elle s'est honore! L'histoire de cette seule famille... c'est l'histoire de l'humanit tout entire! Passant travers tant de gnrations, par les veines du pauvre et du riche, du souverain et du bandit, du sage et du fou, du lche et du brave, du saint et de l'athe, le sang de ma soeur s'est perptu jusqu' cette heure. De cette famille... que reste-t-il aujourd'hui? Sept rejetons: Deux orphelines, filles d'une mre proscrite et d'un pre proscrit; un prince dtrn; un pauvre prtre missionnaire; un homme de condition moyenne; une jeune fille de grand nom et de grande fortune; ensuite un artisan. eux tous, ils rsument les vertus, le courage, les dgradations, les misres de notre race!... La Sibrie... L'Inde... l'Amrique... la France... voil o le sort les a jets! L'instinct m'avertit lorsqu'un des miens est en pril... Alors, du nord au midi... de l'orient l'occident, je vais eux... je vais eux, hier, sous les glaces du ple, aujourd'hui sous une zone tempre... demain sous le feu des tropiques; mais souvent, hlas! au moment o ma prsence pourrait les sauver, la main invisible me pousse, le tourbillon m'emporte, et... -- MARCHE!... MARCHE!... -- Qu'au moins je finisse ma tche! -- MARCHE!... -- Une heure seulement!... une heure de repos!... -- MARCHE!... -- Hlas! je laisse ceux que j'aime au bord de l'abme!... -- MARCHE!... MARCHE!!! Tel est mon chtiment... S'il est grand... mon crime a t plus grand encore!... artisan vou aux privations, la misre... le malheur m'avait rendu mchant... Oh! maudit... maudit soit le jour o, pendant que je travaillais, sombre, haineux, dsespr, parce que, malgr mon labeur acharn, les miens manquaient de tout... le Christ a pass devant ma porte! Poursuivi d'injures, accabl de coups, portant grand-peine sa lourde croix, il m'a demand de se reposer un moment sur mon banc de pierre... Son front ruisselait, ses pieds saignaient, la fatigue le brisait... et avec une douceur navrante, il me disait: -- Je souffre!... -- Et moi aussi, je souffre... lui ai-je rpondu en le repoussant avec colre, avec duret; je souffre, mais personne ne me vient en aide... Les impitoyables font les impitoyables!... MARCHE!... MARCHE! Alors, lui, poussant un soupir douloureux, m'a dit: -- _Et toi, tu marcheras sans cesse jusqu' la rdemption; ainsi le veut le Seigneur qui est au cieux_. Et mon chtiment a commenc... Trop tard j'ai ouvert les yeux la lumire... trop tard j'ai connu le repentir, trop tard j'ai connu la charit, trop tard enfin j'ai compris ces paroles, qui devraient tre la loi de l'humanit tout entire: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES En vain, depuis des sicles, pour mriter mon pardon, puisant ma force et mon loquence dans ces mots clestes, j'ai rempli de commisration et d'amour bien des coeurs remplis de courroux et d'envie: en vain j'ai enflamm bien des mes de la sainte horreur de l'oppression et de l'injustice. Le jour de la clmence n'est pas encore venu!... Et, ainsi que le premier homme a par sa chute vou sa postrit au malheur, on dirait que moi, artisan, j'ai vou les artisans d'ternelles douleurs, et qu'ils expient mon crime: car eux seuls, depuis dix-huit sicles, n'ont pas encore t affranchis. Depuis dix-huit sicles, les puissants et les heureux disent ce peuple de travailleurs... ce que j'ai dit au Christ implorant et souffrant: MARCHE!... MARCHE!... Et ce peuple, comme lui bris de fatigue, comme lui portant une lourde croix... dit comme lui avec une tristesse amre: -- Oh! par piti... quelques instants de trve... nous sommes puiss... -- MARCHE!!! -- Mais si nous mourons la peine, que deviendront et nos petits-enfants et nos vieilles mres? -- MARCHE!... MARCHE!... Et depuis des sicles, eux et moi, nous marchons et nous souffrons, sans qu'une voix charitable nous ai dit ASSEZ!!! Hlas!... tel est mon chtiment, il est immense... il est double... Je souffre au nom de l'humanit en voyant des populations misrables, voues sans relche d'ingrats et rudes travaux. Je souffre au nom de la famille, en ne pouvant, moi pauvre et errant, venir toujours en aide aux miens, ces descendants d'une soeur chrie. Mais quand la douleur est au-dessus de mes forces... quand je pressens pour les miens un danger dont je ne peux les sauver, alors, traversant les mondes, ma pense va trouver cette femme, comme moi maudite... cette fille de reine[4] qui, comme moi fils d'artisan, marche... marche, et marchera jusqu'au jour de sa rdemption... Une seule fois par sicle, ainsi que deux plantes se rapprochent dans leur rvolution sculaire... je puis rencontrer cette femme... pendant la fatale semaine de la Passion. Et aprs cette entrevue remplie de souvenirs terribles et de douleurs immenses, astres errants de l'ternit, nous poursuivons notre course infinie. Et cette femme, la seule qui, comme moi sur la terre, assiste la fin de chaque sicle, en disant: ENCORE!!! cette femme, d'un bout du monde l'autre, rpond ma pense... Elle, qui seule au monde partage mon terrible sort, a voulu partager l'unique intrt qui m'ait consol travers les sicles... Ces descendants de ma soeur chrie, elle les aime aussi... elle les protge aussi... Pour eux aussi, de l'orient l'occident, du nord au midi... elle va... elle arrive. Mais, hlas! la main invisible la pousse aussi... le tourbillon l'emporte aussi. Et: -- MARCHE!... -- Qu'au moins je finisse ma tche, dit-elle aussi. -- MARCHE!... -- Une heure... rien qu'une heure de repos! -- MARCHE!... -- Je laisse ceux que j'aime au fond de l'abme. -- MARCHE!... MARCHE!!! * * * * Pendant que cet homme allait ainsi sur la montagne, absorb dans ses penses, la brise du soir, jusqu'alors lgre, avait augment, le vent devenait de plus en plus violent, dj l'clair sillonnait la nue... dj de sourds et longs sifflements annonaient l'approche d'un orage. Tout coup, cet homme maudit, qui ne peut plus ni pleurer ni sourire, tressaillit. Aucune douleur physique ne pouvait l'atteindre... et pourtant il porta vivement la main son coeur, comme s'il et prouv un contrecoup cruel. Oh! s'cria-t-il, je le sens... cette heure... plusieurs des miens... les descendants de ma soeur bien- aime souffrent et courent de grands prils... les uns au fond de l'Inde... d'autres en Amrique... d'autres ici en Allemagne. La lutte recommence, de dtestables passions se sont ranimes... toi qui m'entends, toi comme moi errante et maudite, Hrodiade, aide-moi les protger. Que ma prire t'arrive au milieu des solitudes de l'Amrique o tu es cette heure... Puissions-nous arriver temps! Alors il se passa une chose extraordinaire. La nuit tait venue. Cet homme fit un mouvement pour retourner prcipitamment sur ses pas, mais une force invisible l'en empcha et le poussa en sens contraire. ce moment la tempte clata dans toute sa sombre majest. Un de ces tourbillons qui dracinent les arbres... qui branlent les rochers, passa sur la montagne, rapide et tonnant comme la foudre. Au milieu des mugissements de l'ouragan, la lueur des clairs, on vit alors, sur les flancs de la montagne, l'homme au front marqu de noir descendre grands pas travers les rochers et les arbres courbs sous les efforts de la tempte. La marche de cet homme n'tait plus lente, ferme et calme mais pniblement saccade, comme celle d'un tre qu'une puissance irrsistible entranerait malgr lui... ou qu'un effrayant ouragan emporterait dans son tourbillon. En vain cet homme tendait vers le ciel des mains suppliantes. Il disparut bientt au milieu des ombres de la nuit et du fracas de la tempte. Troisime partie Les trangleurs I. L'ajoupa. Pendant que M. Rodin expdiait sa correspondance cosmopolite... du fond de la rue du Milieu-des-Ursins, Paris; pendant que les filles du gnral Simon, aprs avoir quitt en fugitives l'auberge du _Faucon Blanc, _taient retenues prisonnires Leipzig avec Dagobert, d'autres scnes intressant vivement ces diffrents personnages se passaient pour ainsi dire paralllement et la mme poque... l'extrmit du monde, au fond de l'Asie, l'le de Java, non loin de la ville de Batavia, rsidence de M. Josu Van Dal, l'un des correspondants de M. Rodin. Java!!! contre magnifique et sinistre, o les plus admirables fleurs cachent les plus hideux reptiles, o les fruits les plus clatants renferment des poisons subtils, o croissent des arbres splendides dont l'ombrage tue; o le vampire, chauve-souris gigantesque, pompe le sang des victimes dont il prolonge le sommeil, en les entourant d'un air frais et parfum; car l'ventail le plus agile n'est pas plus rapide que le battement des grandes ailes musques de ce monstre. Le mois d'octobre 1831 touche sa fin. Il est midi, heure presque mortelle pour qui affronte ce soleil torrfiant, qui rpand sur le ciel bleu d'mail fonc des nappes de lumire ardente. Un _ajoupa, _sorte de pavillon de repos fait de nattes de jonc tendues sur de gros bambous profondment enfoncs dans le sol, s'lve au milieu de l'ombre bleutre projete par un massif d'arbres d'une verdure aussi tincelante que de la porcelaine verte; ces arbres, de formes bizarres, sont ici arrondis en arcades, l lancs en flches, plus loin ombells en parasols, mais si feuillus, si pais, si enchevtrs les uns dans les autres que leur dme est impntrable la pluie. Le sol, toujours marcageux, malgr cette chaleur infernale, disparat sous un inextricable amas de lianes, de fougres, de joncs touffus, d'une fracheur, d'une vigueur de vgtation incroyables, et qui atteignent presque au toit de l'ajoupa, cach l ainsi qu'un nid dans l'herbe. Rien de plus suffocant que cette atmosphre pesamment charge d'exhalaisons humides comme la vapeur de l'eau chaude, et imprgne des parfums les plus violents, les plus cres; car le cannelier, le gingembre, le stphanotis, le gardnia, mls ces arbres et ces lianes, rpandent par bouffes leur arme pntrant. Un toit de larges feuilles de bananier recouvre cette cabane: l'une des extrmits est une ouverture carre servant de fentre et grillage trs finement avec des fibres vgtales, afin d'empcher les reptiles et les insectes venimeux de se glisser dans l'ajoupa. Un norme tronc d'arbre mort, encore debout, mais inclin, et dont le fate touche le toit de l'ajoupa, sort du milieu du taillis; de chaque gerure de son corce, noire, rugueuse, moussue, jaillit une fleur trange, presque fantastique; l'aile d'un papillon n'est pas d'un tissu plus lger, d'un pourpre plus clatant, d'un noir plus velout: ces oiseaux inconnus que l'on voit en rve n'ont pas de formes aussi bizarres que ces orchis, fleurs ailes qui semblent toujours prtes s'envoler de leurs tiges frles et sans feuilles; de longs cactus flexibles et arrondis, que l'on prendrait pour des reptiles, enroulent aussi ce tronc d'arbre, et y suspendent leurs sarments verts chargs de larges corymbes d'un blanc d'argent nuanc l'intrieur d'un vif orange: ces fleurs rpandent une violente odeur de vanille. Un petit serpent rouge brique, gros comme une forte plume et long de cinq six pouces, sort demi sa tte plate de l'un de ces normes calices parfums, o il est blotti et lov... Au fond de l'ajoupa, un jeune homme, tendu sur une natte, est profondment endormi. voir son teint d'un jaune diaphane et dor, on dirait une statue de cuivre ple sur laquelle se joue un rayon de soleil; sa pose est simple et gracieuse; son bras droit, repli, soutient sa tte un peu leve et tourne de profil; sa large robe de mousseline blanche, manches flottantes, laisse voir sa poitrine et ses bras, dignes d'Antinos; le marbre n'est ni plus ferme ni plus poli que sa peau dont la nuance dore contraste vivement avec la blancheur de ses vtements. Sur sa poitrine large et saillante, on voit une profonde cicatrice... Il a reu un coup de feu en dfendant la vie du gnral Simon, du pre de Rose et de Blanche. Il porte au cou une petite mdaille, pareille celle que portent les deux soeurs. Cet Indien est Djalma. Ses traits sont la fois d'une grande noblesse et d'une beaut charmante; ses cheveux d'un noir bleu, spars sur son front, tombent souples, mais non boucls, sur ses paules; ses sourcils, hardiment et finement dessins, sont d'un noir aussi fonc que ses longs cils, dont l'ombre se projette sur ses joues imberbes; ses lvres d'un rouge vif, lgrement entr'ouvertes, exhalent un souffle oppress; son sommeil est lourd, pnible, car la chaleur devient de plus en plus suffocante. Au dehors, le silence est profond. Il n'y a pas le plus lger souffle de brise. Cependant, au bout de quelques minutes, les fougres normes qui couvrent le sol commencent s'agiter presque imperceptiblement, comme si un corps rampant avec lenteur branlait la base de leurs tiges. De temps autre, cette faible oscillation cessait brusquement; tout redevenait immobile. Aprs plusieurs de ces alternatives de bruissement et de profond silence, une tte humaine apparut au milieu des joncs, peu de distance du tronc de l'arbre mort. Cet homme, d'une figure sinistre, avait le teint couleur de bronze verdtre, de longs cheveux noirs tresss autour de sa tte, des yeux brillant d'un clat sauvage, et une physionomie remarquablement intelligente et froce. Suspendant son souffle, il demeura un moment immobile; puis, s'avanant sur les mains et sur les genoux, en cartant si doucement les feuilles qu'on n'entendait pas le plus petit bruit, il atteignit ainsi avec prudence et lenteur le tronc inclin de l'arbre mort, dont le fate touchait presque au toit de l'ajoupa. Cet homme, Malais d'origine et appartenant la secte des trangleurs, aprs avoir cout de nouveau, sortit presque entirement des broussailles; sauf une espce de caleon blanc serr la taille par une ceinture bariole de couleurs tranchantes, il tait entirement nu; une paisse couche d'huile enduisait ses membres bronzs, souples et nerveux. S'allongeant sur l'norme tronc du ct oppos la cabane et ainsi masqu par le volume de cet arbre entour de lianes, il commena d'y ramper silencieusement, avec autant de patience que de prcaution. Dans l'ondulation de son chine, dans la flexibilit de ses mouvements, dans sa vigueur contenue, dont la dtente devait tre terrible, il y avait quelque chose de la sourde et perfide allure du tigre guettant sa proie. Atteignant ainsi, compltement inaperu, la partie dclive de l'arbre, qui touchait presque au toit de la cabane, il ne fut plus spar que par une distance d'un pied environ de la petite fentre. Alors il avana prudemment la tte, et plongea son regard dans l'intrieur de la cabane, afin de trouver le moyen de s'y introduire. la vue de Djalma profondment endormi, les yeux brillants de l'trangleur redoublrent d'clat: une contraction nerveuse ou plutt de rire muet et farouche, vrillant les deux coins de sa bouche, les attira vers les pommettes et dcouvrit deux ranges de dents limes triangulairement comme une lame de scie, et teintes d'un noir luisant. Djalma tait couch de telle sorte, et si prs de la porte de l'ajoupa (elle s'ouvrait de dehors en dedans) que si l'on et tent de l'entrebiller, il aurait t rveill l'instant mme. L'trangleur, le corps toujours cach par l'arbre, voulant examiner attentivement l'intrieur de la cabane, se pencha davantage, et, pour se donner un point d'appui, posa lgrement sa main sur le rebord de l'ouverture qui servait de fentre; ce mouvement branla la grande fleur du cactus, au fond de laquelle tait log le petit serpent; il s'lana et s'enroula rapidement autour du poignet de l'trangleur. Soit douleur, soit surprise, celui-ci jeta un lger cri... mais en se retirant brusquement en arrire, toujours cramponn au tronc d'arbre, il s'aperut que Djalma avait fait un mouvement... En effet, le jeune Indien, conservant sa pose nonchalante, ouvrit demi les yeux, tourna sa tte du ct de la petite fentre, et une aspiration profonde souleva sa poitrine, car la chaleur concentre sous cette paisse vote de verdure humide tait intolrable. peine Djalma eut-il remu, qu' l'instant retentit derrire l'arbre ce glapissement bien sonore, aigu, que jette l'oiseau du paradis lorsqu'il prend son vol, cri peu prs semblable celui du faisan... Ce cri se rpta bientt, mais en s'affaiblissant, comme si le brillant oiseau se ft loign. Djalma, croyant savoir la cause du bruit qui l'avait un instant veill, tendit lgrement le bras sur lequel reposait sa tte, et se rendormit sans presque changer de position. Pendant quelques minutes, le plus profond silence rgna de nouveau dans cette solitude; tout resta immobile. L'trangleur, par son habile imitation du cri d'un oiseau, venait de rparer l'imprudente exclamation de surprise et de douleur que lui avait arrach la piqre du reptile. Lorsqu'il supposa Djalma rendormi, il avana la tte et vit en effet le jeune Indien replong dans le sommeil. Descendant alors de l'arbre avec la mme prcaution, quoique sa main gauche ft assez gonfle par la morsure du serpent, il disparut dans les joncs. ce moment un chant lointain, d'une cadence monotone et mlancolique, se fit entendre. L'trangleur se redressa, couta attentivement, et sa figure prit une expression de surprise et de courroux sinistres. Le chant se rapprocha de plus en plus de la cabane. Au bout de quelques secondes, un Indien, traversant une clairire, se dirigea vers l'endroit o se tenait cach l'trangleur. Celui- ci prit alors une corde longue et mince qui ceignait ses reins; l'une de ses extrmits tait arme d'une balle de plomb, de la forme et du volume d'un oeuf; aprs avoir attach l'autre bout de ce lacet son poignet droit, l'trangleur prta de nouveau l'oreille et disparut en rampant au milieu des grandes herbes dans la direction de l'Indien, qui s'avanait lentement sans interrompre son chant plaintif et doux. C'tait un jeune garon de vingt ans peine, esclave de Djalma; il avait le teint bronz; une ceinture bariole serrait sa robe de coton bleu; il portait un petit ruban rouge et des anneaux d'argent aux oreilles et aux poignets... Il apportait un message son matre qui, durant la grande chaleur du jour, se reposait dans cet ajoupa, situ une assez grande distance de la maison qu'il habitait. Arrivant un endroit o l'alle se bifurquait, l'esclave prit sans hsiter le sentier qui conduisait la cabane... dont il se trouvait alors peine loign de quarante pas. Un de ces normes papillons de Java, dont les ailes tendues ont six huit pouces de long et offrent deux raies d'or verticales sur un fond d'outre-mer, voltigea de feuille en feuille et vint s'abattre et se fixer sur un buisson de gardnias odorants porte du jeune Indien. Celui-ci suspendit son chant, s'arrta, avana prudemment le pied, puis la main... et saisit le papillon. Tout coup l'esclave voit la sinistre figure de l'trangleur se dresser devant lui... il entend un sifflement pareil celui d'une fronde, il sent une corde lance avec autant de rapidit que de force entourer son cou d'un triple noeud, et presque aussitt le plomb dont elle est arme le frappe violemment derrire le crne. Cette attaque fut si brusque, si imprvue, que le serviteur de Djalma ne put pousser un seul cri, un seul gmissement... Il chancela... l'trangleur donna une vigoureuse secousse au lacet... la figure bronze de l'esclave devint d'un noir pourpr, et il tomba sur ses genoux en agitant ses bras... l'trangleur le renversa tout fait... serra si violemment la corde que le sang jaillit de la peau... La victime fit quelques derniers mouvements convulsifs, et puis ce fut tout... Pendant cette rapide mais terrible agonie, le meurtrier, agenouill devant sa victime, piant ses moindres convulsions, attachant sur elle des yeux fixes, ardents, semblait plong dans l'extase d'une jouissance froce... ses narines se dilataient, les veines de ses tempes, de son cou se gonflaient, et ce mme rictus sinistre, qui avait retrouss ses lvres l'aspect de Djalma endormi, montrait ses dents noires et aigus, qu'un tremblement nerveux des mchoires heurtait l'une contre l'autre. Mais bientt il croisa ses bras sur sa poitrine haletante, courba le front en murmurant des paroles mystrieuses, ressemblant une invocation ou une prire... Et il retomba dans la contemplation farouche que lui inspirait l'aspect du cadavre... L'hyne et le chat-tigre qui, avant de la dvorer, s'accroupissent auprs de la proie qu'ils ont surprise ou chasse, n'ont pas un regard plus fauve, plus sanglant que ne l'tait celui de cet homme... Mais se souvenant que sa tche n'tait pas accomplie, s'arrachant regret de ce funeste spectacle, il dtacha son lacet du cou de la victime, enroula cette corde autour de lui, trana le cadavre hors du sentier, et, sans chercher le dpouiller de ses anneaux d'argent, cacha le corps sous une paisse touffe de joncs. Puis l'trangleur, se remettant ramper sur le ventre et sur les genoux, arriva jusqu' la cabane de Djalma, cabane construite en nattes attaches sur des bambous. Aprs avoir attentivement prt l'oreille, il tira de sa ceinture un couteau dont la lame, tranchante et aigu, tait enveloppe d'une feuille de bananier, et pratiqua dans la natte une incision de trois pieds de longueur; ceci fut fait avec tant de prestesse et avec une lame si parfaitement affile, que le lger grincement du diamant sur la vitre et t plus bruyant... Voyant par cette ouverture, qui devait lui servir de passage, Djalma toujours profondment endormi, l'trangleur se glissa dans la cabane avec une incroyable tmrit. II. Le tatouage. Le ciel, jusqu'alors d'un bleu transparent, devint peu peu d'un ton glauque, et le soleil se voila d'une vapeur rougetre et sinistre. Cette lumire trange donnait tous les objets des reflets bizarres; on pourrait en avoir une ide en imaginant l'aspect d'un paysage que l'on regarderait travers un vitrail couvert de cuivre. Dans ces climats, ce phnomne, joint au redoublement d'une chaleur torride, annonce toujours l'approche d'un orage. On sentait de temps autre une fugitive odeur sulfureuse... Alors les feuilles, lgrement agites par des courants lectriques, frissonnaient sur leurs tiges... puis tout retombait dans le silence, dans une immobilit morne. La pesanteur de cette atmosphre brlante, sature d'cres parfums, devenait presque intolrable; de grosses gouttes de sueur perlaient le front de Djalma, toujours plong dans un sommeil nervant... Pour lui, ce n'tait plus du repos, c'tait un accablement pnible. L'trangleur se glissa comme un reptile le long des parois de l'ajoupa, et en rampant plat ventre arriva jusqu' la natte de Djalma, auprs duquel il se blottit d'abord en s'aplatissant, afin d'occuper le moins de place possible. Alors commena une scne effrayante, en raison du mystre et du profond silence qui l'entouraient. La vie de Djalma tait la merci de l'trangleur... Celui-ci, ramass sur lui-mme, appuy sur ses mains et sur ses genoux, le cou tendu, la prunelle fixe, dilate, restait immobile comme une bte froce en arrt... Un lger tremblement convulsif des mchoires agitait seul son masque de bronze. Mais bientt ses traits hideux rvlrent la lutte violente qui se passait dans son me, entre la soif... la jouissance du meurtre que le rcent assassinat de l'esclave venait encore de surexciter... et l'ordre qu'il avait reu de ne pas attenter aux jours de Djalma, quoique le motif qui l'amenait dans l'ajoupa ft peut-tre pour le jeune Indien plus redoutable que la mort mme... Par deux fois l'trangleur, dont le regard s'enflammait de frocit, ne s'appuyant plus que sur sa main gauche, porta vivement la droite l'extrmit de son lacet... Mais par deux fois sa main l'abandonna... l'instinct du meurtre cda devant une volont toute-puissante dont le Malais subissait l'irrsistible empire. Il fallait que sa rage homicide ft pousse jusqu' la folie, car dans ces hsitations il perdait un temps prcieux... D'un moment l'autre, Djalma, dont la vigueur, l'adresse et le courage taient connus et redouts, pouvait se rveiller. Et quoiqu'il ft sans armes, il et t pour l'trangleur un terrible adversaire. Enfin, celui-ci se rsigna... il comprima un profond soupir de regret, et se mit en devoir d'accomplir sa tche... Cette tche et paru impossible tout autre... Qu'on en juge... Djalma, le visage tourn vers la gauche, appuyait sa tte sur son bras pli; il fallait d'abord, sans le rveiller, le forcer de tourner sa figure vers la droite, c'est--dire vers la porte, afin que dans le cas o il s'veillerait demi, son regard ne pt tomber sur l'trangleur. Celui-ci, pour accomplir ses projets, devait rester plusieurs minutes dans la cabane. Le ciel blanchit de plus en plus... La chaleur arrivait son dernier degr d'intensit; tout concourait jeter Djalma dans la torpeur et favorisait les desseins de l'trangleur... S'agenouillant alors prs de Djalma, il commena, du bout de ses doigts souples et frotts d'huile, d'effleurer le front, les tempes et les paupires du jeune Indien, mais avec une si extrme dlicatesse que le contact des deux pidermes tait peine sensible... Aprs quelques secondes de cette espce d'incantation magntique, la sueur qui baignait le front de Djalma devint plus abondante; il poussa un soupir touff, puis, deux ou trois fois, les muscles de son visage tressaillirent, car ces attouchements, trop lgers pour l'veiller, lui causaient pourtant un sentiment de malaise indfinissable... Le couvant d'un oeil inquiet, ardent, l'trangleur continua sa manoeuvre avec tant de patience, tant de dextrit, que Djalma, toujours endormi, mais ne pouvant supporter davantage cette sensation vague et cependant agaante, dont il ne se rendait pas compte, porta machinalement sa main droite sa figure, comme s'il et voulu se dbarrasser du frlement importun d'un insecte... Mais la force lui manqua; presque aussitt sa main, inerte et appesantie, retomba sur sa poitrine... Voyant, ce symptme, qu'il touchait au but dsir, l'trangleur ritra ses attouchements sur les paupires, sur le front, sur les tempes, avec la mme adresse... Alors Djalma, de plus en plus accabl, ananti sous une lourde somnolence, n'ayant pas sans doute la force ou la volont de porter sa main son visage, dtourna machinalement sa tte, qui retomba languissante sur son paule droite, cherchant, par ce changement d'attitude, se soustraire l'impression dsagrable qui le poursuivait. Ce premier rsultat obtenu, l'trangleur put agir librement. Voulant rendre alors aussi profond que possible le sommeil qu'il venait d'interrompre demi, il tcha d'imiter le vampire, et, simulant le jeu d'un ventail, il agita rapidement ses deux mains tendues autour du visage brlant du jeune Indien... cette sensation de fracheur inattendue et si dlicieuse au milieu d'une chaleur suffocante, les traits de Djalma s'panouirent machinalement; sa poitrine se dilata; ses lvres entrouvertes aspirrent cette brise bienfaisante, et il tomba dans un sommeil d'autant plus invincible qu'il avait t contrari, et qu'il s'y livrait alors sous l'influence d'une sensation de bien-tre. Un rapide clair illumina de sa lueur flamboyante la vote ombreuse qui abritait l'ajoupa; craignant qu'au premier coup de tonnerre le jeune Indien ne s'veillt brusquement, l'trangleur se hta d'accomplir son projet. Djalma, couch sur le dos, avait la tte pench sur son paule droite, et son bras gauche tendu; l'trangleur, blotti sa gauche, cessa peu peu de l'venter; puis il parvint relever, avec une incroyable dextrit, jusqu' la saigne, la large et longue manche de mousseline blanche qui cachait le bras gauche de Djalma. Tirant alors de la poche de son caleon une petite bote de cuivre, il y prit une aiguille d'une finesse, d'une acuit extraordinaire, et un tronon de racine noirtre. Il piqua plusieurs fois cette racine avec l'aiguille. chaque piqre il en sortait une liqueur blanche et visqueuse. Lorsque l'trangleur crut l'aiguille suffisamment imprgne de ce suc, il se courba et souffla doucement sur la partie interne du bras de Djalma, afin d'y causer une nouvelle sensation de fracheur; alors, l'aide de son aiguille, il traa presque imperceptiblement, sur la peau du jeune homme endormi, quelques signes mystrieux et symboliques. Ceci fut excut avec tant de prestesse, la pointe de l'aiguille tait si fine, si acre, que Djalma ne ressentit pas la lgre rosion qui effleura son piderme. Bientt les signes que l'trangleur venait de tracer apparurent d'abord en traits d'un rose ple peine sensible, et aussi dlis qu'un cheveu; mais telle tait la puissance corrosive et lente du suc dont l'aiguille tait imprgne, que, en s'infiltrant et s'extravasant peu peu sous la peau, il devait au bout de quelques heures devenir d'un rouge violet, et rendre ainsi trs apparents ces caractres alors presque invisibles. L'trangleur, aprs avoir si heureusement accompli son projet, jeta un dernier regard de froce convoitise sur l'Indien endormi, puis, s'loignant de la natte en rampant, il regagna l'ouverture par laquelle il s'tait introduit dans la cabane, rejoignit hermtiquement les deux lvres de cette incision, afin d'ter tout soupon, et disparut au moment o le tonnerre commenait gronder sourdement dans le lointain.[5]M. le comte Edouard de Warren, dans son excellent ouvrage sur l'Inde anglaise, que nous aurons l'occasion de citer, s'exprime de la mme manire sur l'inconcevable adresse des Indiens. Ils vont, dit-il, jusqu' vous dpouiller, sans interrompre votre sommeil, du drap mme dont vous dormez envelopp. Ceci n'est point une plaisanterie, mais un fait. Les mouvements du _bheel _sont ceux d'un serpent, dormez- vous dans votre tente avec un domestique couch en travers de chaque porte? le _bheel _viendra s'accroupir en dehors, l'ombre et dans un coin o il pourra entendre la respiration de chacun. Ds que l'Europen s'endort, il est sr de son fait: l'Asiatique ne rsistera pas longtemps l'attrait du sommeil. Le moment venu, il fait, l'endroit mme o il se trouve, une coupure verticale dans la toile de la tente; elle lui suffit pour s'introduire. Il passe comme un fantme, sans faire crier le moindre grain de sable. Il est parfaitement nu, et tout son corps est huil; un couteau-poignard est suspendu son cou. Il se blottira prs de votre couche, et avec un sang-froid et une dextrit incroyables pliera le drap en trs petits plis tout prs du corps, de manire occuper la moindre surface possible; cela fait, il passe de l'autre ct, chatouille lgrement le dormeur, qu'il semble magntiser de manire qu'il se retire instinctivement et finit par se retourner en laissant le drap pli derrire lui. S'il se rveille et qu'il veuille saisir le voleur, il retrouve un corps glissant qui lui chappe comme une anguille; si pourtant il parvient le saisir, malheur lui, le poignard le frappe au coeur: il tombe baign dans son sang, et l'assassin disparat. III. Le contrebandier. L'orage du matin a depuis longtemps cess. Le soleil est son dclin; quelques heures se sont coules depuis que l'trangleur s'est introduit dans la cabane de Djalma et l'a tatou d'un signe mystrieux pendant son sommeil. Un cavalier s'avance rapidement au milieu d'une longue avenue borde d'arbres touffus. Abrits sous cette paisse vote de verdure, mille oiseaux saluaient par leurs gazouillements et par leurs jeux cette resplendissante soire; des perroquets verts et rouges grimpaient l'aide de leur bec crochu la cime des acacias roses; des mana-manou, gros oiseau d'un bleu-lapis, dont la gorge et la longue queue ont des reflets d'or bruni, poursuivaient les loriots-princes d'un noir de velours nuanc d'orange; les colombes de Kolo, d'un violet iris, faisaient entendre leur doux roucoulement ct d'oiseaux de paradis dont le plumage tincelant runissait l'clat prismatique de l'meraude et du rubis, de la topaze et du saphir. Cette alle, un peu exhausse, dominait un petit tang o se projetait et l l'ombre verte des tamarins et des nopals; l'eau calme, limpide, laissait voir, comme incrusts dans une masse de cristal bleutre, tant ils sont immobiles, des poissons d'argent aux nageoires de pourpre, d'autres d'azur aux nageoires vermeilles; tous sans mouvement la surface de l'eau, o miroitait un blouissant rayon de soleil, se plaisaient se sentir inonds de lumire et de chaleur; mille insectes, pierreries vivantes, aux ailes de feu, glissaient, voletaient, bourdonnaient sur cette onde transparente o se refltaient une profondeur extraordinaire les nuances diapres des feuilles et des fleurs aquatiques du rivage. Il est impossible de rendre l'aspect de cette nature exubrante, luxuriante de couleurs, de parfums, de soleil, et servant pour ainsi dire de cadre au jeune et brillant cavalier qui arrivait du fond de l'avenue. C'est Djalma. Il ne s'est pas aperu que l'trangleur lui a trac sur le bras gauche certains signes ineffaables. Sa cavale javanaise, de taille moyenne, remplie de vigueur et de feu, est noire comme la nuit; un troit tapis rouge remplace la selle. Pour modrer les bonds imptueux de sa jument, Djalma se sert d'un petit mors d'acier dont la bride et les rnes, tresses de soie carlate, sont lgres comme un fil. Nul de ces admirables cavaliers si magistralement sculpts sur la frise du Parthnon n'est la fois plus gracieusement et plus firement cheval que ce jeune Indien, dont le beau visage, clair par le soleil couchant, rayonne de bonheur et de srnit; ses yeux brillent de joie; les narines dilates, les lvres entrouvertes, il aspire avec dlices la brise embaume du parfum des fleurs et de la senteur de la feuille, car les arbres sont encore humides de l'abondante pluie qui a succd l'orage. Un bonnet incarnat assez semblable la coiffure grecque, pos sur les cheveux noirs de Djalma, fait encore ressortir la nuance dore de son teint; son cou est nu, il est vtu de sa robe de mousseline blanche larges manches, serre la taille par une ceinture carlate; un caleon trs ample, en tissu blanc, laisse voir la moiti de ses jambes nues, fauves et polies; leur galbe, d'une puret anglique, se dessine sur les flancs noirs de sa cavale, que Djalma presse lgrement de son mollet nerveux; il n'a pas d'triers; son pied petit et troit, est chauss d'une sandale de maroquin rouge. La fougue de ses penses, tour tour imprieuse et contenue, s'exprimait pour ainsi dire par l'allure qu'il imposait sa cavale: allure tantt hardie, prcipite, comme l'imagination qui s'emporte sans frein; tantt calme, mesure, comme la rflexion qui succde une folle vision. Dans cette course bizarre, ses moindres mouvements taient remplis d'une grce fire, indpendante et un peu sauvage. Djalma, dpossd du territoire paternel par les Anglais, et d'abord incarcr par eux comme prisonnier d'tat aprs la mort de son pre, tu les armes la main (ainsi que M. Josu Van Dal l'avait crit de Batavia M. Rodin), a t ensuite mis en libert. Abandonnant alors l'Inde continentale, accompagn du gnral Simon qui n'avait pas quitt les abords de la prison du fils de son ancien ami, le roi Kadja-Sing, le jeune Indien est venu Batavia, lieu de naissance de sa mre, pour y recueillir le modeste hritage de ses aeux maternels. Dans cet hritage, si longtemps ddaign ou oubli par son pre, se sont trouvs des papiers importants et la mdaille, en tout semblable celle que portent Rose et Blanche. Le gnral Simon, aussi surpris que charm de cette dcouverte, qui non seulement tablissait un lien de parent entre sa femme et la mre de Djalma, mais qui semblait promettre ce dernier de grands avantages venir, le gnral Simon, laissant Djalma Batavia pour y terminer quelques affaires, est parti pour Sumatra, le voisine: on lui a fait esprer d'y trouver un btiment qui allt directement et rapidement en Europe, car, ds lors, il fallait qu' tout prix le jeune Indien ft aussi Paris le 13 fvrier 1832. Si, en effet, le gnral Simon trouvait un vaisseau prt partir pour l'Europe, il devait revenir aussitt chercher Djalma; ce dernier, attendant donc d'un jour l'autre ce retour, se rendait sur la jete de Batavia, dans l'esprance de voir arriver le pre de Rose et de Blanche par le paquebot de Sumatra. Quelques mots de l'enfance et de la jeunesse du fils de Kadja-Sing sont ncessaires. Ayant perdu sa mre de trs bonne heure, simplement et rudement lev, enfant, il avait accompagn son pre ces grandes chasses aux tigres, aussi dangereuses que des batailles; peine adolescent, il l'avait suivi la guerre pour dfendre son territoire... dure et sanglante guerre... Ayant ainsi vcu, depuis la mort de sa mre, au milieu des forts et des montagnes paternelles, o, au milieu de combats incessants, cette nature vigoureuse et ingnue s'tait conserve pure et vierge, jamais le surnom de _Gnreux _qu'on lui avait donn ne fut mieux mrit. Prince, il tait vritablement prince... chose rare... et durant le temps de sa captivit il avait souverainement impos ses geliers anglais par sa dignit silencieuse. Jamais un reproche, jamais une plainte: un calme fier et mlancolique... c'est tout ce qu'il avait oppos un traitement aussi injuste que barbare, jusqu' ce qu'il ft mis en libert. Habitu jusqu'alors l'existence patriarcale ou guerrire des montagnards de son pays qu'il avait quitte pour passer quelques mois en prison, Djalma ne connaissait pour ainsi dire rien de la vie civilise. Mais, sans avoir positivement les dfauts de ses qualits, Djalma en poussait du moins les consquences l'extrme: d'une opinitret inflexible dans la foi jure, dvou la mort, confiant jusqu' l'aveuglement, bon jusqu'au plus complet oubli de soi, il et t inflexible pour qui se ft montr envers lui ingrat, menteur ou perfide. Enfin, il et fait bon march de la vie d'un tratre ou d'un parjure, parce qu'il aurait trouv juste, s'il avait commis une trahison ou un parjure, de les payer de sa vie. C'tait, en un mot, l'homme des sentiments entiers, absolus. Et un tel homme aux prises avec les tempraments, les calculs, les faussets, les dceptions, les ruses, les restrictions, les faux semblants d'une socit trs raffine, celle de Paris, par exemple, serait sans doute un trs curieux sujet d'tude. Nous soulevons cette hypothse, parce que, depuis que son voyage en France tait rsolu, Djalma n'avait qu'une pense fixe, ardente... _tre Paris. Paris... _cette ville ferique dont, en Asie mme, ce pays ferique, on faisait tant de merveilleux rcits. Ce qui surtout enflammait l'imagination vierge et brlante du jeune Indien, c'taient les femmes franaises... ces Parisiennes si belles, si sduisantes, ces merveilles d'lgance, de grce et de charmes, qui clipsaient, disait-on, les magnificences de la capitale du monde civilis. ce moment mme, par cette soire splendide et chaude, entour de fleurs et des parfums enivrants qui acclraient encore les battements de ce coeur ardent et jeune, Djalma songeait ces cratures enchanteresses qu'il se plaisait revtir des formes les plus idales. Il lui semblait voir l'extrmit de l'alle, au milieu de la nappe de lumire dore que les arbres entouraient de leur plein cintre de verdure, il lui semblait voir passer et repasser, blancs et sveltes sur ce fond vermeil, d'adorables et voluptueux fantmes qui, souriant, lui jetaient des baisers du bout de leurs doigts roses. Alors, ne pouvant plus contenir les brlantes motions qui l'agitaient depuis quelques minutes, emport par une exaltation trange, Djalma poussant tout coup quelques cris de joie, mle, profonde, d'une sonorit sauvage, fit en mme temps bondir sous lui sa vigoureuse jument, avec une folle ivresse... Un vif rayon de soleil, perant la sombre vote de l'alle, l'clairait alors tout entier. Depuis quelques instants, un homme s'avanait rapidement dans un sentier qui, son extrmit, coupait diagonalement l'avenue o se trouvait Djalma. Cet homme s'arrta un moment dans l'ombre, contemplant Djalma avec tonnement. C'tait en effet quelque chose de charmant voir au milieu d'une blouissante aurole de lumire que ce jeune homme, si beau, si cuivr, si ardent... aux vtements blancs et flottants, si allgrement camp sur sa fire cavale noire qui couvrait d'cume sa bride rouge, dont la longue queue et la crinire paisse ondoyaient au vent du soir. Mais, par un contraste qui succde tous les dsirs humains, Djalma se sentit bientt atteint d'un ressentiment de mlancolie indfinissable et douce; il porta la main ses yeux humides et voils, laissant tomber ses rnes sur le cou de sa docile monture. Aussitt celle-ci s'arrta, allongea son encolure de cygne, et tourna la tte demi vers le personnage qu'elle apercevait travers les taillis. Cet homme, nomm Mahal le contrebandier, tait vtu peu prs comme les matelots europens. Il portait une veste et un pantalon de toile blanche, une large ceinture rouge et un chapeau de paille trs plat de forme; sa figure tait brune, caractrise, et, quoiqu'il et quarante ans, compltement imberbe. En un instant Mahal fut auprs du jeune Indien. -- Vous tes le prince Djalma?... lui dit-il en assez mauvais franais, en portant respectueusement la main son chapeau. -- Que veux-tu?... dit l'Indien. -- Vous tes... le fils de Kadja-Sing? -- Encore une fois, que veux-tu? -- L'ami du gnral Simon!... -- Le gnral Simon!!!... s'cria Djalma. -- Vous allez au-devant de lui... comme vous y allez chaque soir depuis que vous attendez son retour de Sumatra? -- Oui... mais comment sais-tu?... dit l'Indien en regardant le contrebandier avec autant de surprise que de curiosit. -- Il doit dbarquer Batavia aujourd'hui ou demain. -- Viendrais-tu de sa part?... -- Peut-tre, dit Mahal d'un air dfiant. Mais tes-vous bien le fils de Kadja-Sing? -- C'est moi... te dis-je... Mais o as-tu vu le gnral Simon? -- Puisque vous tes le fils de Kadja-Sing, reprit Mahal en regardant toujours Djalma d'un air souponneux, quel est votre surnom?... -- On appelait mon pre le _Pre du Gnreux, _rpondit le jeune Indien, et un regard de tristesse passa sur ses beaux traits. Ces mots parurent commencer convaincre Mahal de l'identit de Djalma; pourtant, voulant sans doute s'clairer davantage, il reprit: -- Vous avez d recevoir, il y a deux jours, une lettre du gnral Simon, crite de Sumatra. -- Oui... mais pourquoi ces questions? -- Pour m'assurer que vous tes bien le fils de Kadja-Sing et excuter les ordres que j'ai reus. -- De qui? -- Du gnral Simon... -- Mais o est-il? -- Lorsque j'aurai la preuve que vous tes le prince Djalma, je vous le dirai; on m'a bien averti que vous tiez mont sur une cavale noire bride de rouge... mais... -- Par ma mre!... parleras-tu?... -- Je vous dirai tout... si vous pouvez me dire quel tait le papier imprim renferm dans la dernire lettre que le gnral Simon vous a crite de Sumatra. -- C'tait un fragment de journal franais. -- Et ce journal annonait-il une bonne ou mauvaise nouvelle touchant le gnral? -- Une bonne nouvelle, puisqu'on lisait qu'en son absence on avait reconnu le dernier titre et le dernier grade qu'il devait l'empereur, ainsi qu'on a fait aussi pour d'autres de ses frres d'armes exils comme lui. -- Vous tes bien le prince Djalma, dit le contrebandier aprs un moment de rflexion. Je peux parler... Le gnral Simon est dbarqu cette nuit Java... mais dans un endroit dsert de la cte. -- Dans un endroit dsert!... -- Parce qu'il faut qu'il se cache... -- Lui!... s'cria Djalma stupfait. Se cacher... et pourquoi! -- Je n'en sais rien... -- Mais o est-il! demanda Djalma en plissant d'inquitude. -- Il est trois lieues d'ici... prs du bord de la mer... dans les ruines de Tchandi... -- Lui... forc de se cacher... rpta Djalma, et sa figure exprimait une surprise et une angoisse croissantes. -- Sans en tre certain, je crois qu'il s'agit d'un duel qu'il a eu Sumatra... dit mystrieusement le contrebandier. -- Un duel... et avec qui? -- Je ne sais pas, je n'en suis pas sr; mais connaissez-vous les ruines de Tchandi!... -- Oui. -- Le gnral vous y attend; voil ce qu'il m'a ordonn de vous dire... -- Tu es donc venu avec lui de Sumatra? -- J'tais le pilote du petit btiment ctier-contrebandier qui l'a dbarqu cette nuit sur une plage dserte. Il savait que vous veniez chaque jour l'attendre sur la route du Mle; j'tais peu prs sr de vous y rencontrer... Il m'a donn, sur la lettre que vous avez reue de lui, les dtails que je viens de vous dire, afin de vous bien prouver que je venais de sa part; s'il avait pu vous crire, il l'aurait fait. -- Et il ne t'a pas dit pourquoi il tait oblig de se cacher?... -- Il ne m'a rien dit... D'aprs quelques mots, j'ai souponn ce que je vous ai dit... un duel!... Connaissant la bravoure et la vivacit du gnral Simon, Djalma crut les soupons du contrebandier assez fonds. Aprs un moment de silence, il lui dit: -- Veux-tu te charger de reconduire mon cheval!... Ma maison est en dehors de la ville, l-bas, cache dans les arbres de la mosque neuve... Et pour gravir la montagne de Tchandi, mon cheval m'embarrasserait: j'irai bien plus vite pied... -- Je sais o vous demeurez; le gnral Simon me l'avait dit... j'y serais all si je ne vous avais pas rencontr ici... donnez- moi donc votre cheval. Djalma sauta lgrement terre, jeta la bride Mahal, droula un bout de sa ceinture, y prit une petite bourse de soie et la donna au contrebandier en lui disant: -- Tu as t fidle et obissant... tiens... C'est peu... mais je n'ai pas davantage. -- Kadja-Sing tait bien nomm le Pre du Gnreux, dit le contrebandier en s'inclinant avec respect et reconnaissance. Et il prit la route qui conduisait Batavia, en conduisant en main la cavale de Djalma. Le jeune Indien s'enfona dans le taillis, et, marchant grands pas, il se dirigea vers la montagne o taient les ruines de Tchandi, et o il ne pouvait arriver qu' la nuit. IV. M. Josu Van Dal. M. Josu Van Dal, ngociant hollandais, correspondant de M. Rodin, tait n Batavia (capitale de l'le de Java); ses parents l'avaient envoy faire son ducation Pondichry dans une clbre maison religieuse, tablie depuis longtemps dans cette ville et appartenant la compagnie de Jsus. C'est l qu'il s'tait affili la congrgation comme _profs des trois voeux _ou mme laque, appel vulgairement _coadjuteur temporel. _M. Josu tait un homme d'une probit qui passait pour intacte, d'une exactitude rigoureuse dans les affaires, froid, discret, rserv, d'une habilet, d'une sagacit remarquables; ses oprations financires taient presque toujours heureuses, car une puissance protectrice lui donnait toujours temps la connaissance des vnements qui pouvaient avantageusement influer sur ses transactions commerciales. La maison religieuse de Pondichry tait intresse dans ses affaires: elle le chargeait de l'exportation et de l'change des produits de plusieurs proprits qu'elle possdait dans cette colonie. Parlant peu, coutant beaucoup, ne discutant jamais, d'une politesse extrme, donnant peu, mais avec choix et propos, M. Josu inspirait gnralement, dfaut de sympathie, ce froid respect qu'inspirent toujours les gens rigoristes; car, au lieu de subir l'influence des moeurs coloniales, souvent libres et dissolues, il paraissait vivre avec une grande rgularit, et son extrieur avait quelque chose d'austrement compos qui imposait beaucoup. La scne suivante se passait Batavia pendant que Djalma se rendait aux ruines de Tchandi, dans l'espoir d'y rencontrer le gnral Simon. M. Josu venait de se retirer dans son cabinet, o l'on voyait plusieurs casiers garnis de leurs cartons et de grands livres de caisse ouverts sur des pupitres. L'unique fentre de ce cabinet, situ au rez-de-chausse, donnant sur une petite cour dserte, tait l'extrieur solidement grillage de fer; une persienne mobile remplaait les carreaux des croises, cause de la grande chaleur du climat de Java. M. Josu, aprs avoir pos sur son bureau une bougie renferme dans une verrine, regarda la pendule. -- Neuf heures et demie, dit-il, Mahal doit bientt venir. Ce disant, il sortit, traversa une antichambre, ouvrit une seconde porte paisse, ferre de grosses ttes de clous la hollandaise, gagna la cour avec prcaution, afin de n'tre pas entendu par les gens de sa maison, et tira le verrou secret qui fermait le battant d'une grande barrire de six pieds environ, formidablement arme de pointes de fer. Puis, laissant cette issue ouverte, il regagna son cabinet aprs avoir successivement et soigneusement referm derrire lui les autres portes. M. Josu se mit son bureau, prit dans le double fond d'un tiroir une longue lettre, ou plutt un mmoire commenc depuis quelque temps et crit jour par jour (il est inutile de dire que la lettre adresse M. Rodin, Paris, rue du Milieu-des-Ursins, tait antrieure la libration de Djalma et son arrive Batavia). Le mmoire en question tait aussi adress M. Rodin; M. Josu le continua de la sorte: Craignant le retour du gnral Simon, dont j'avais t instruit en interceptant ses lettres (je vous ai dit que j'tais parvenu me faire choisir par lui comme son correspondant), lettres que je lisais et que je faisais ensuite remettre _intactes _ Djalma, j'ai d, forc par le temps et par les circonstances, recourir aux moyens extrmes tout en sauvant compltement les apparences, et en rendant un signal service l'humanit; cette dernire raison m'a surtout dcid. Un nouveau danger d'ailleurs commandait imprieusement ma conduite. Le bateau vapeur _le Ruyter _a mouill ici hier, et il repart demain dans la journe. Ce btiment fait la traverse pour l'Europe par le golfe Arabique; ses passagers dbarquent l'isthme de Suez, le traversent et vont reprendre Alexandrie un autre btiment qui les conduit en France. Ce voyage, aussi rapide que direct, ne demande que sept ou huit semaines; nous sommes la fin d'octobre; le prince Djalma pourrait donc tre en France vers le commencement du mois de janvier; et d'aprs vos ordres, dont j'ignore la cause, mais que j'excute avec zle et soumission, il fallait tout prix mettre obstacle ce dpart, puisque, me dites-vous, un des plus graves intrts de la _Socit _serait compromis par l'arrive de ce jeune Indien Paris avant le 13 fvrier. Or, si je russis, comme je l'espre, lui faire manquer l'occasion du _Ruyter, _il lui sera matriellement impossible d'arriver en France avant le mois d'avril; car le _Ruyter _est le seul btiment qui fasse le trajet directement: les autres navires mettent au moins quatre ou cinq mois se rendre en Europe. Avant de vous parler du moyen que j'ai d employer pour retenir ici le prince Djalma, moyen dont cette heure encore j'ignore le bon ou le mauvais succs, il est bon que vous connaissiez certains faits. L'on vient de dcouvrir dans l'Inde anglaise une communaut dont les membres s'appelaient entre eux _frres de la bonne oeuvre _ou _phansegars, _ce qui signifie simplement _trangleurs; _ces meurtriers ne rpandent pas le sang: ils tranglent leurs victimes, moins pour les voler que pour obir une vocation homicide et aux lois d'une infernale divinit nomme par eux _Bohwanie. _Je ne puis mieux vous donner une ide sur cette horrible secte qu'en transcrivant ici quelques lignes de l'avant- propos du rapport du colonel Sleeman, qui a poursuivi cette association tnbreuse avec un zle infatigable; ce rapport a t publi il y a deux mois. En voici un extrait; c'est le colonel qui parle: De 1822 1824, quand j'tais charg de la magistrature et de l'administration civile du district de Nersingpour, il ne se commettait pas un meurtre, pas le plus petit vol, par un bandit ordinaire, dont je n'eusse immdiatement connaissance; mais si quelqu'un tait venu me dire cette poque qu'une bande d'assassins de profession hrditaire demeurait dans le village de Kundelie, quatre cents mtres tout au plus de ma cour de justice; que les admirables bosquets du village de Mandesoor, une journe de marche de ma rsidence, taient un des plus effroyables entrepts d'assassinats de toute l'Inde: que des bandes nombreuses des frres de la _bonne oeuvre, _venant de l'Hindoustan et du Dkan, se donnaient annuellement rendez-vous sous ces ombrages comme des ftes solennelles, pour exercer leur effroyable vocation sur toutes les routes qui viennent se croiser dans cette localit, j'aurais pris cet Indien pour un fou qui s'tait laiss effrayer par des contes; et cependant rien n'tait plus vrai: des voyageurs, par centaines, taient enterrs chaque anne sous les bosquets de Mandesoor; toute une tribu d'assassins vivait ma porte pendant que j'tais magistrat suprme de la province, et tendait ses dvastations jusqu'aux cits de Poonah et d'Hyderabad; je n'oublierai jamais que, pour me convaincre, l'un des chefs de ces trangleurs, devenu leur dnonciateur, fit exhumer, de l'emplacement mme que couvrait ma tente, treize cadavres, et s'offrit d'en faire sortir du sol tout autour de lui un nombre illimit.[6] Ce peu de mots du colonel Sleeman vous donnera une ide de cette socit terrible, qui a ses lois, ses devoirs, ses habitudes en dehors de toutes les lois divines et humaines. Dvous les uns aux autres jusqu' l'hrosme, obissant aveuglment leurs chefs, qui se disent les reprsentants immdiats de leur sombre divinit, regardant comme ennemis tous ceux qui n'taient pas des leurs, se recrutant partout par un effrayant proslytisme, ces aptres d'une religion de meurtre allaient prchant dans l'ombre leurs abominables doctrines et couvraient l'Inde d'un immense rseau. Trois de leurs principaux chefs et un de leurs adeptes, fuyant la poursuite opinitre du gouverneur anglais, et tant parvenus s'y soustraire, sont arrivs la pointe septentrionale de l'Inde jusqu'au dtroit de Malaka, situ trs peu de distance de notre le; un contrebandier, quelque peu pirate, affili leur association, et nomm _Mahal, _les a pris bord de son bateau ctier, et les a transports ici, o ils se croient pour quelque temps en sret: car, suivant les conseils du contrebandier, ils se sont rfugis dans une paisse fort o se trouvent plusieurs temples en ruine dont les nombreux souterrains leur offrent une retraite. Parmi ces chefs, tous trois d'une remarquable intelligence, il en est un surtout, nomm Faringhea, dou d'une nergie extraordinaire, de qualits minentes, qui en font un homme des plus redoutables: celui-l est mtis, c'est--dire fils d'un blanc et d'une Indienne; il a habit longtemps des villes o se tiennent des comptoirs europens et parle trs bien l'anglais et le franais; les deux autres chefs sont un ngre et un Indien; l'adepte est un Malais. Le contrebandier Mahal, rflchissant qu'il pouvait obtenir une bonne rcompense en livrant ces trois chefs et leur adepte, est venu moi, sachant, comme tout le monde le sait, ma liaison intime avec une personne on ne peut plus influente sur notre gouverneur; il m'a donc offert, il y a deux jours, certaines conditions, de livrer le ngre, le mtis, l'Indien et le Malais... Ces conditions sont: une somme assez considrable, et l'assurance d'un passage sur un btiment partant pour l'Europe ou l'Amrique, afin d'chapper l'implacable vengeance des trangleurs. J'ai saisi avec empressement cette occasion de livrer la justice humaine ces trois meurtriers, et j'ai promis Mahal d'tre son intermdiaire auprs du gouverneur, mais aussi certaines conditions, fort innocentes en elles-mmes, et qui regardaient Djalma... Je m'expliquerai plus au long si mon projet russit, ce que je vais savoir, car Mahal sera ici tout l'heure. En attendant que je ferme les dpches, qui partiront demain pour l'Europe par le _Ruyter, _o j'ai retenu le passage de Mahal le contrebandier, en cas de russite, j'ouvre une parenthse au sujet d'une affaire assez importante. Dans ma dernire lettre, o je vous annonais la mort du pre de Djalma et l'incarcration de celui-ci par les Anglais, je demandais des renseignements sur la solvabilit de M. le baron Tripeaud, banquier et manufacturier Paris, qui a une succursale de sa maison Calcutta. Maintenant ces renseignements deviennent inutiles, si ce que l'on vient de m'apprendre est malheureusement vrai; ce sera vous d'agir selon les circonstances. Sa maison de Calcutta nous doit, moi et notre collgue de Pondichry, des sommes assez considrables, et l'on dit M. Tripeaud dans des affaires fort dangereusement embarrasses, ayant voulu monter une fabrique pour ruiner par une concurrence implacable un tablissement immense, depuis longtemps fond par M. Franois Hardy, trs grand industriel. On m'assure que M. Tripeaud a dj enfoui et perdu dans cette entreprise de grands capitaux; il a sans doute fait beaucoup de mal M. Franois Hardy, mais il a, dit-on, gravement compromis sa fortune lui, Tripeaud; or, s'il fait faillite, le contrecoup de son dsastre nous serait trs funeste, puisqu'il nous doit beaucoup d'argent, moi et aux ntres. Dans cet tat de choses, il serait bien dsirer que, par les moyens tout-puissants et de toute nature dont on dispose, on parvnt discrditer compltement et faire tomber la maison de M. Franois Hardy, dj branle par la concurrence acharne de M. Tripeaud; cette combinaison russissant, celui-ci regagnerait en trs peu de temps tout ce qu'il a perdu; la ruine de son rival assurerait sa prosprit, lui Tripeaud, et nos crances seraient couvertes. Sans doute il serait pnible, il serait douloureux, d'tre oblig d'en venir cette extrmit pour rentrer dans nos fonds; mais de nos jours n'est-on pas quelquefois autoris se servir des armes que l'on emploie incessamment contre nous? Si l'on en est rduit l par l'injustice et la mchancet des hommes, il faut se rsigner en songeant que si nous tenons conserver ces biens terrestres, c'est dans une intention toute la plus grande gloire de Dieu, tandis qu'entre les mains de nos ennemis ces biens ne sont que de dangereux moyens de perdition et de scandale. C'est d'ailleurs une humble proposition que je vous soumets; j'aurais la possibilit de prendre l'initiative, au sujet de ces crances, que je ne ferais rien de moi-mme; ma volont n'est pas moi... Comme tout ce que je possde, elle appartient ceux qui j'ai jur obissance aveugle. Un lger bruit venant du dehors interrompit M. Josu et attira son attention. Il se leva brusquement et alla droit la croise. Trois petits coups furent extrieurement frapps sur une des feuilles de la persienne. -- C'est vous, Mahal? demanda M. Josu voix basse. -- C'est moi, rpondit-on du dehors, et aussi voix basse. -- Et le Malais? -- Il a russi... -- Vraiment! s'cria M. Josu avec une expression de satisfaction... Vous en tes sr? -- Trs sr, il n'y a pas de dmon plus adroit et plus intrpide... -- Et Djalma? -- Les passages de la dernire lettre du gnral Simon, que je lui ai cits, l'ont convaincu que je venais de la part du gnral, et qu'il le trouverait aux ruines de Tchandi. -- Ainsi, cette heure? -- Djalma est aux ruines, o il trouvera le noir, le mtis et l'Indien. C'est l qu'ils ont donn rendez-vous au Malais, qui a tatou le prince pendant son sommeil. -- Avez-vous t reconnatre le passage souterrain? -- J'y ai t hier... une des pierres du pidestal de la statue tourne sur elle-mme... l'escalier est large... il suffira. -- Et les trois chefs n'ont aucun soupon sur vous? -- Aucun... je les ai vus ce matin... et ce soir le Malais est venu tout me raconter avant d'aller les rejoindre aux ruines de Tchandi; car il tait rest cach dans les broussailles, n'osant pas s'y rendre durant le jour. -- Mahal... si vous avez dit la vrit, si tout russit, votre grce et une large rcompense vous sont assures... Votre place est arrte sur le _Ruyter, _vous partirez demain: vous serez ainsi l'abri de la vengeance des trangleurs, qui vous poursuivraient jusqu'ici pour venger la mort de leurs chefs, puisque la Providence vous a choisi pour livrer ces trois grands criminels la justice... Dieu vous bnira... Allez de ce pas m'attendre la porte de M. le gouverneur... je vous introduirai; il s'agit de choses si importantes, que je n'hsite pas aller le rveiller au milieu de la nuit... Allez vite... je vous suis de mon ct. On entendit au dehors les pas prcipits de Mahal qui s'loignait, et le silence rgna de nouveau dans la maison. M. Josu retourna son bureau, ajouta ces mots en hte au mmoire commenc: Quoi qu'il arrive, il est maintenant impossible que Djalma quitte Batavia... Soyez rassur, il ne sera pas Paris le 13 fvrier de l'an prochain... Ainsi que je l'avais prvu, je vais tre sur pied toute la nuit, je cours chez le gouverneur, j'ajouterai demain quelques mots ce long mmoire, que le bateau vapeur _le Ruyter _portera en Europe. Aprs avoir referm son secrtaire, M. Josu sonna bruyamment, et, au grand tonnement des gens de sa maison, surpris de le voir sortir au milieu de la nuit, il se rendit la hte la rsidence du gouverneur de l'le. Nous conduirons le lecteur aux ruines de Tchandi. V. Les ruines de Tchandi. l'orage du milieu de ce jour, orage dont les approches avaient si bien servi les desseins de l'trangleur sur Djalma, a succd une nuit calme et sereine. Le disque de la lune s'lve lentement derrire une masse de ruines imposantes, situes sur une colline, au milieu d'un bois pais, trois lieues environ de Batavia. De larges assises de pierres, de hautes murailles de briques ronges par le temps, de vastes portiques chargs d'une vgtation parasite se dessinent vigoureusement sur la nappe de lumire argente qui se fond l'horizon avec le bleu limpide du ciel. Quelques rayons de la lune, glissant travers l'ouverture de l'un des portiques, clairent deux statues colossales places au pied d'un immense escalier dont les dalles disjointes disparaissent presque entirement sous l'herbe, la mousse et les broussailles. Les dbris de l'une de ces statues, brise par le milieu, jonchent le sol, l'autre, reste entire et debout, est effrayante voir... Elle reprsente un homme de proportions gigantesques: la tte a trois pieds de hauteur; l'expression de cette figure est froce. Deux prunelles de schiste noir et brillant sont incrustes dans sa face grise: sa bouche large, profonde, dmesurment ouverte. Des reptiles ont fait leur nid entre ses lvres de pierre; la clart de la lune on y distingue vaguement un fourmillement hideux... Une large ceinture charge d'ornements symboliques entoure le corps de cette statue, et soutient son ct droit une longue pe. Ce gant a quatre bras tendus; dans ses quatre mains, il porte une tte d'lphant, un serpent roul, un crne humain et un oiseau semblable un hron. La lune, clairant cette statue de ct, la profile d'une vive lumire, qui augmente encore l'tranget farouche de son aspect. et l, enchsss au milieu des murailles de briques demi croules, on voit quelques fragments de bas-reliefs, aussi de pierre, trs hardiment fouills; l'un des mieux conservs reprsente un homme tte d'lphant, ail comme une chauve- souris et dvorant un enfant. Rien de plus sinistre que ces ruines encadres de massifs d'arbres d'un vert sombre, couvertes d'emblmes effrayants et vues la clart de la lune, au milieu du profond silence de la nuit. l'une des murailles de cet ancien temple, ddi quelque mystrieuse et sanglante divinit javanaise, est adosse une hutte grossirement construite de dbris de pierres et de briques; la porte, faite de treillis de jonc, est ouverte; il s'en chappe une lueur rougetre qui jette ses reflets ardents sur les hautes herbes dont la terre est couverte. Trois hommes sont runis dans cette masure, claire par une lampe d'argile o brle une mche de fil de cocotier imbibe d'huile de palmier. Le premier de ces trois hommes, g de quarante ans environ, est pauvrement vtu l'europenne; son teint ple et presque blanc annonce qu'il appartient la race mtisse; il est issu d'un blanc et d'une Indienne. Le second est un robuste ngre africain, aux lvres paisses, aux paules et aux jambes grles, ses cheveux crpus commencent grisonner; il est couvert de haillons, et se tient debout auprs de l'Indien. Un troisime personnage est endormi et tendu sur une natte dans un coin de la masure. Ces trois hommes taient les chefs des trangleurs, qui, poursuivis dans l'Inde continentale, avaient cherch un refuge Java, sous la conduite de Mahal le contrebandier. -- Le Malais ne revient pas, dit le mtis, nomm Faringhea, le chef le plus redoutable de cette secte homicide, peut-tre a-t-il t tu par Djalma en excutant nos ordres. -- L'orage de ce matin a fait sortir de la terre tous les reptiles, dit le ngre, peut-tre le Malais a-t-il t mordu... et cette heure son corps n'est-il qu'un nid de serpents. -- Pour servir la _bonne oeuvre, _dit Faringhea d'un air sombre, il faut savoir braver la mort... -- Et la donner, ajouta le ngre. Un cri touff, suivi de quelques mots inarticuls, attira l'attention de ces deux hommes, qui tournrent vivement la tte vers le personnage endormi. Ce dernier a trente ans au plus, sa figure imberbe et d'un jaune-cuivre, sa robe de grosse toffe, son petit turban ray de jaune et de brun, annoncent qu'il appartient la plus pure race hindoue; son sommeil semble agit par un songe pnible, une sueur abondante couvre ses traits, contracts par la terreur; il parle en rvant; sa parole est brve, entrecoupe, il l'accompagne de quelques mouvements convulsifs. -- Toujours ce songe! dit Faringhea au ngre; toujours le souvenir de cet homme! -- Quel homme? -- Ne te rappelles-tu pas qu'il y a cinq ans le froce colonel Kennedy... le bourreau des Indiens, tait venu sur les bords du Gange chasser le tigre avec vingt chevaux, quatre lphants et cinquante serviteurs? -- Oui, oui, dit le ngre, et nous trois, chasseurs d'hommes, nous avons fait une chasse meilleure que la sienne; Kennedy, avec ses chevaux, ses lphants et ses nombreux serviteurs, n'a pas eu son tigre... et nous avons eu le ntre, ajouta-t-il avec une ironie sinistre. Oui, Kennedy, ce tigre face humaine, est tomb dans notre embuscade, et les frres de la _bonne oeuvre _ont offert cette belle proie leur desse Bohwanie. -- Si tu t'en souviens, c'est au moment o nous venions de serrer une dernire fois le lacet au cou de Kennedy que nous avons aperu tout coup ce voyageur... il nous avait vus, il fallait s'en dfaire... Depuis, ajouta Faringhea, le souvenir du meurtre de cet homme le poursuit en songe... Et il dsigna l'Indien endormi. -- Il le poursuit aussi lorsqu'il est veill, dit le ngre, regardant Faringhea d'un air significatif. -- coute, dit celui-ci en montrant l'Indien qui, dans l'agitation de son rve, recommenait parler d'une voix saccade, coute, le voil qui rpte les rponses de ce voyageur lorsque nous lui avons propos de mourir ou de servir avec nous la _bonne oeuvre... _Son esprit est frapp!... toujours frapp. En effet, l'Indien prononait tout haut dans son rve une sorte d'interrogatoire mystrieux dont il faisait tour tour les demandes et les rponses. -- Voyageur, disait-il d'une voix entrecoupe par de brusques silences, pourquoi cette raie noire sur ton front? Elle s'tend d'une tempe l'autre... c'est une marque fatale; ton regard est triste comme la mort... As-tu t victime? viens avec nous... Bohwanie venge les victimes. Tu as souffert? -- _Oui, beaucoup souffert... -- _Depuis longtemps? -- _Oui, depuis bien longtemps. -- _Tu souffres encore? -- _Toujours. _-- qui t'a frapp, que rserves-tu? -- _La piti. -- _Veux-tu rendre coup pour coup? -- _Je veux rendre l'amour pour la haine. -- _Qui es-tu donc, toi qui rends le bien pour le mal? -- _Je suis celui qui aime, qui souffre et qui pardonne._ -- Frre... entends-tu? dit le ngre Faringhea, il n'a pas oubli les paroles du voyageur avant sa mort. -- La vision le poursuit... coute... il parle encore... Comme il est ple! En effet, l'Indien, toujours sous l'obsession de son rve, continua: -- Voyageur, nous sommes trois, nous sommes courageux, nous avons la mort dans la main, et tu nous as vus sacrifier la _bonne oeuvre. _Sois des ntres... ou meurs... meurs... meurs... Oh! quel regard... Pas ainsi... Ne me regarde pas ainsi... En disant ces mots, l'Indien fit un brusque mouvement, comme pour loigner un objet qui s'approchait de lui, et il se rveilla en sursaut. Alors, passant la main sur son front baign de sueur... il regarda autour de lui d'un oeil gar. -- Frre... toujours ce rve? lui dit Faringhea. Pour un hardi chasseur d'hommes... ta tte est faible... Heureusement ton coeur et ton bras sont forts... L'Indien resta un moment sans rpondre, son front cach dans ses mains; puis il reprit: -- Depuis longtemps je n'avais pas rv de ce voyageur. -- N'est-il pas mort? dit Faringhea en haussant les paules. N'est-ce pas toi qui lui as lanc le lacet autour du cou? -- Oui, dit l'Indien en tressaillant... -- N'avons-nous pas creus sa fosse auprs de celle du colonel Kennedy? Ne l'y avons-nous pas enterr, comme le bourreau anglais, sous le sable et sous les joncs? dit le ngre. -- Oui, nous avons creus la fosse, dit l'Indien en frmissant, et pourtant, il y a un an, j'tais prs de la porte de Bombay, le soir... j'attendais un de nos frres... Le soleil allait se coucher derrire la pagode qui est l'est de la petite colline; je vois encore tout cela, j'tais assis sous un figuier... j'entends un pas calme, lent et ferme: je dtourne la tte... c'tait lui... il sortait de la ville. -- Vision! dit le ngre, toujours cette vision! -- Vision! ajouta Faringhea, ou vague ressemblance. -- cette marque noire qui lui barre le front, je l'ai reconnu, c'tait lui; je restai immobile d'pouvante... les yeux hagards; il s'est arrt en attachant sur moi un regard calme et triste... Malgr moi, j'ai cri: C'est lui! -- _C'est moi! _a-t-il rpondu de sa voix douce, _puisque tous ceux que tu as tus renaissent comme moi. _Et il montra le ciel. _Pourquoi tuer? coute... je viens de Java; je vais l'autre bout du monde... dans un pays de neige ternelle... L ou ici, sur une terre de feu ou sur une terre glace, ce sera toujours moi! Ainsi de l'me de ceux qui tombent sous ton lacet, en ce monde ou l-haut... Dans cette enveloppe ou dans une autre... L'me sera toujours une me... tu ne peux l'atteindre... Pourquoi tuer?_... Et secouant tristement la tte... il a pass... marchant toujours lentement... lentement... le front inclin... Il a gravi ainsi la colline de la pagode. Je le suivais des yeux sans pouvoir bouger; au moment o le soleil se couchait, il s'est arrt au sommet, sa grande taille s'est dessine sur le ciel, et il a disparu. Oh! c'tait lui!... ajouta l'Indien en frissonnant, aprs un long silence. C'tait lui!... Jamais le rcit de l'Indien n'avait vari; car bien souvent il avait entretenu ses compagnons de cette mystrieuse aventure. Cette persistance de sa part finit par branler leur incrdulit, ou plutt par leur faire chercher une cause naturelle cet vnement surhumain en apparence. -- Il se peut, dit Faringhea aprs un moment de rflexion, que le noeud qui serrait le cou du voyageur ait t arrt, qu'il lui soit rest un souffle de vie: l'air aura pntr travers les joncs dont nous avons recouvert sa fosse, et il sera revenu la vie. -- Non, non, dit l'Indien en secouant la tte. Cet homme n'est pas de notre race... -- Explique-toi. -- Maintenant je sais... -- Tu sais? -- coutez, dit l'Indien d'une voix solennelle: -- Le nombre des victimes que les fils de Bohwanie ont sacrifies depuis le commencement des sicles n'est rien auprs de l'immensit de morts et de mourants que ce terrible voyageur laisse derrire lui dans sa marche homicide. -- Lui... s'crirent le ngre et Faringhea. -- Lui! rpta l'Indien avec un accent de conviction dont ses compagnons furent frapps. coutez encore et tremblez. Lorsque j'ai rencontr ce voyageur aux portes de Bombay... il venait de Java, et il allait vers le Nord... m'a-t-il dit. Le lendemain Bombay tait ravag par le cholra... et quelque temps aprs on apprenait que ce flau avait d'abord clat ici... Java... -- C'est vrai, dit le ngre. -- coutez encore, reprit l'Indien, Je m'en vais vers le Nord... vers un pays de neige ternelle, m'avait dit le voyageur... Le cholra... s'en est all, lui aussi, vers le Nord... il a pass par Mascate, Ispahan, Tauris... Tiflis, et a gagn la Sibrie. -- C'est vrai... dit Faringhea, devenu pensif. -- Et le cholra, reprit l'Indien, ne faisait que cinq six lieues par jour... la marche d'un homme... Il ne paraissait jamais en deux endroits la fois... mais il s'avanait lentement, galement... toujours la marche d'un homme. cet trange rapprochement, les deux compagnons de l'Indien se regardrent avec stupeur. Aprs un silence de quelques minutes, le ngre, effray, dit l'Indien: -- Et tu crois que cet homme... -- Je crois que cet homme que nous avons tu, rendu la vie par quelque divinit infernale... a t charg par elle de porter sur la terre ce terrible flau... et de rpandre partout sur ses pas la mort... lui qui ne peut mourir... Souvenez-vous, ajouta l'Indien avec une sombre exaltation, souvenez-vous... ce terrible voyageur a pass par Bombay, le cholra a dvast Bombay; ce voyageur est all vers le Nord, le cholra a dvast le Nord... Ce disant, l'Indien retomba dans une rverie profonde. Le ngre et Faringhea taient saisis d'un sombre tonnement. L'Indien disait vrai, quant la marche mystrieuse (jusqu'ici encore inexplique) de cet pouvantable flau, qui n'a jamais fait, on le sait, que cinq ou six lieues par jour, n'apparaissant jamais simultanment en deux endroits. Rien de plus trange, en effet, que de suivre sur les cartes dresses cette poque l'allure lente, progressive, de ce flau voyageur, qui offre l'oeil tonn tous les caprices, tous les incidents de la marche d'un homme, passant ici plutt que par l... choisissant des provinces dans un pays... des villes dans les provinces... un quartier dans une ville... une rue dans un quartier... une maison dans une rue... ayant mme ses lieux de sjour et de repos, puis continuant sa marche lente, mystrieuse et terrible. Les paroles de l'Indien, en faisant ressortir ces effrayantes bizarreries, devaient donc vivement impressionner le ngre et Faringhea, natures farouches, amenes par d'effroyables doctrines la monomanie du meurtre. Oui... car (ceci est un fait avr) il y a eu dans l'Inde des sectaires de cette abominable communaut, des gens qui, presque toujours, tuaient sans motif, sans passion... tuaient pour tuer... pour la volupt du meurtre... pour substituer la mort la vie... pour _faire d'un vivant un cadavre... _ainsi qu'ils l'ont dit dans un de leurs interrogatoires... La pense s'abme pntrer la cause de ces monstrueux phnomnes... Par quelle incroyable succession d'vnements des hommes se sont-ils vous ce sacerdoce de la mort?... Sans nul doute, une telle religion ne peut _florir _que dans des contres voues comme l'Inde au plus atroce esclavage, la plus impitoyable exploitation de l'homme par l'homme... Une telle religion... n'est-ce pas la haine de l'humanit exaspre jusqu' sa dernire puissance par l'oppression? Peut- tre encore cette secte homicide, dont l'origine se perd dans la nuit des ges, s'est-elle perptue dans ces rgions comme la seule protestation possible de l'esclavage contre le despotisme. Peut-tre enfin Dieu, dans ses vues impntrables, a-t-il cr l des Phansegars comme il y a cr des tigres et des serpents... Ce qui est encore remarquable dans cette sinistre congrgation, c'est le lien mystrieux qui, unissant tous ses membres entre eux, les isole des autres hommes; car ils ont des lois eux, des coutumes eux; ils se dvouent, se soutiennent, s'aident entre eux; mais pour eux, il n'y a ni pays ni famille... ils ne relvent que d'un sombre et invisible pouvoir, aux arrts duquel ils obissent avec une soumission aveugle, et au nom duquel ils se rpandent partout, afin de _faire des cadavres, _pour employer une de leurs sauvages expressions... * * * * Pendant quelques moments, les trois trangleurs avaient gard un profond silence. Au dehors, la lune jetait toujours de grandes lumires blanches et de grandes ombres bleutres sur la masse imposante des ruines; les toiles scintillaient au ciel; de temps autre, une faible brise faisait bruire les feuilles paisses et vernisses des bananiers et des palmiers. Le pidestal de la statue gigantesque qui, entirement conserve, s'levait gauche du portique, reposait sur de larges dalles, moiti caches sous les broussailles. Tout coup une de ces dalles parut s'abmer. De l'excavation qui se forma sans bruit, un homme, vtu d'un uniforme, sortit mi- corps, regarda attentivement autour de lui... et prta l'oreille. Voyant la lueur de la lampe qui clairait l'intrieur de la masure trembler sur les grandes herbes, il se retourna, fit un signe, et bientt lui et deux autres soldats gravirent, avec le plus grand silence et les plus grandes prcautions, les dernires marches de cet escalier souterrain, et se glissrent travers les ruines. Pendant quelques moments, leurs ombres mouvantes se projetrent sur les parties du sol claires par la lune, puis ils disparurent derrire des pans de murs dgrads. Au moment o la dalle paisse reprit sa place et son niveau, on aurait pu voir la tte de plusieurs autres soldats embusqus dans cette excavation. Le mtis, l'Indien et le ngre, toujours pensifs dans la masure ne s'taient aperus de rien. VI. L'embuscade. Le mtis Faringhea, voulant sans doute chapper aux sinistres penses que les paroles de l'Indien sur la marche mystrieuse du cholra avaient veilles en lui, changea brusquement d'entretien. Son oeil brilla d'un feu sombre, sa physionomie prit une expression d'exaltation farouche, et il s'cria: -- Bohwanie veillera sur nous, intrpides chasseurs d'hommes! Frres, courage... courage... le monde est grand... notre proie est partout... Les Anglais nous forcent de quitter l'Inde, nous les trois chefs de la _bonne oeuvre; _qu'importe! nous y laissons nos frres, aussi cachs, aussi nombreux que les scorpions noirs qui ne rvlent leur prsence que par une piqre mortelle; l'exil agrandit nos domaines... Frre, toi l'Amrique, dit-il l'Indien d'un air inspir. -- Frre, toi l'Afrique, dit-il au ngre. -- Frres, moi l'Europe!... Partout o il y a des hommes, il y a des bourreaux et des victimes... Partout o il y a des victimes, il y a des coeurs gonfls de haine; c'est nous d'enflammer cette haine de toutes les ardeurs de la vengeance! C'est nous, force de ruses, force de sductions, d'attirer parmi nous, serviteurs de Bohwanie, tous ceux dont le zle, le courage et l'audace peuvent nous tre utiles. Entre nous et pour nous, rivalisons de dvouement, d'abngation; prtons-nous force, aide et appui! Que tous ceux qui ne sont pas avec nous soient notre proie; isolons-nous au milieu de tous, contre tous, malgr tous. Pour nous, qu'il n'y ait ni patrie ni famille. Notre famille, ce sont nos frres; notre pays... c'est le monde. Cette sorte d'loquence sauvage impressionna vivement le ngre et l'Indien, qui subissaient ordinairement l'influence de Faringhea, dont l'intelligence tait trs suprieure la leur, quoiqu'ils fussent eux-mmes deux des chefs les plus minents de cette sanglante association. -- Oui, tu as raison, frre! s'cria l'Indien partageant l'exaltation de Faringhea, nous le monde... Ici mme, Java, laissons une trace de notre passage... Avant notre dpart, fondons la _bonne oeuvre _dans cette le... elle y grandira vite, car ici la misre est grande, les Hollandais sont aussi rapaces que les Anglais... Frre, j'ai vu dans les rivires marcageuses de cette le, toujours mortelles ceux qui les cultivent, des hommes que le besoin forait ce travail homicide; ils taient livides comme des cadavres; quelques-uns, extnus par la maladie, par la fatigue et par la faim, sont tombs pour ne plus se relever... Frre, la _bonne oeuvre _grandira dans ce pays. -- L'autre soir, dit le mtis, j'tais sur le bord du lac, derrire un rocher; une jeune femme est venue, quelques lambeaux de couverture entouraient peine son corps maigre et brl par le soleil; dans ses bras elle tenait un petit enfant qu'elle serrait en pleurant contre son sein tari. Elle a embrass trois fois cet enfant en disant: Toi au moins, tu ne seras pas malheureux comme ton pre! et elle l'a jet l'eau, il a pouss un cri en disparaissant... ce cri, les camans cachs dans les roseaux ont joyeusement saut dans le lac... Frres, ici les mres tuent leurs enfants par piti, la _bonne oeuvre _grandira dans ce pays. -- Ce matin, dit le ngre, pendant qu'on dchirait un de ses esclaves noirs coups de fouet, un vieux petit bonhomme, ngociant Batavia, est sorti de sa maison des champs pour regagner la ville. Dans son palanquin, il recevait, avec une indolence blase, les tristes caresses de deux des jeunes filles dont il peuple son harem, en les achetant leurs familles, trop pauvres pour les nourrir. Le palanquin o se tenaient ce petit vieillard et ces jeunes filles tait port par douze hommes jeunes et robustes. Frres, il y a ici des mres qui, par misre, vendent leurs filles, des esclaves que l'on fouette, des hommes qui portent d'autres hommes comme des btes de somme... la _bonne oeuvre _grandira dans ce pays. -- Dans ce pays... et dans tout pays d'oppression, de misre, de corruption et d'esclavage. -- Puissions-nous donc engager parmi nous Djalma, comme nous l'a conseill Mahal le contrebandier, dit l'Indien; notre voyage Java aurait un double profit; car, avant de partir, nous compterions parmi les ntres ce jeune homme entreprenant et hardi, qui a tant de motifs de har les hommes. -- Il va venir... envenimons encore ses ressentiments. -- Rappelons-lui la mort de son pre. -- Le massacre des siens... -- Sa captivit. -- Que la haine enflamme son coeur, et il est nous... Le ngre, qui tait rest quelque temps pensif, dit tout coup: -- Frres... Si Mahal le contrebandier nous trompait? -- Lui! s'cria l'Indien presque avec indignation; il nous a donn asile sur son bateau ctier, il a assur notre fuite du continent; il doit nous embarquer ici bord de la golette qu'il va commander, et nous mener Bombay, o nous trouverons des btiments pour l'Afrique, l'Europe et l'Amrique. -- Quel intrt aurait Mahal nous trahir? dit Faringhea. Rien ne le mettrait l'abri de la vengeance des fils de Bohwanie, il le sait. -- Enfin, dit le noir, ne nous a-t-il pas promis que, par ruse, il amnerait Djalma se rendre ici ce soir parmi nous? et une fois parmi nous... il faudra qu'il soit des ntres... -- N'est-ce pas encore le contrebandier qui nous a dit: Ordonnez au Malais de se rendre dans l'ajoupa de Djalma... de le surprendre pendant son sommeil, et, au lieu de le tuer comme il le pourrait, de lui tracer sur le bras le nom de Bohwanie; Djalma jugera ainsi de la rsolution, de l'adresse, de la soumission de nos frres, et il comprendra ce que l'on doit esprer ou craindre de tels hommes... Par admiration ou par terreur, il faudra donc, qu'il soit des ntres! -- Et s'il refuse d'tre nous, malgr les raisons qu'il a de har les hommes? -- Alors... Bohwanie dcidera de son sort, dit Faringhea d'un air sombre. J'ai mon projet... -- Mais le Malais russira-t-il surprendre Djalma pendant son sommeil! dit le ngre. -- Il n'est personne de plus hardi, de plus agile, de plus adroit que le Malais, dit Faringhea. Il a eu l'audace d'aller surprendre dans son repaire une panthre noire qui allaitait!... il a tu la mre et a enlev la petite femelle, qu'il a plus tard vendue un capitaine de navire europen. -- Le Malais a russi! s'cria l'Indien en prtant l'oreille un cri singulier qui retentit dans le profond silence de la nuit et des bois. -- Oui, c'est le cri du vautour emportant sa proie, dit le ngre en coutant son tour, c'est le signal par lequel nos frres annoncent aussi qu'ils ont saisi leur proie. Peu de temps aprs, le Malais paraissait la porte de la hutte. Il tait drap dans une grande pice de coton raye de couleurs tranchantes. -- Eh bien! dit le ngre avec inquitude, as-tu russi! -- Djalma portera toute sa vie le signe de la _bonne oeuvre, _dit le Malais avec orgueil. Pour parvenir jusqu' lui... j'ai d offrir Bohwanie un homme qui se trouvait sur mon passage; j'ai laiss le corps sous des broussailles prs de l'ajoupa. Mais Djalma... porte notre signe. Mahal le contrebandier l'a su le premier. -- Et Djalma ne s'est pas rveill!... dit l'Indien, confondu de l'adresse du Malais. -- S'il s'tait rveill, rpondit celui-ci avec calme, j'tais mort... puisque je devais pargner sa vie. -- Parce que sa vie peut nous tre plus utile que sa mort, reprit le mtis. Puis, s'adressant au Malais: -- Frre, en risquant ta vie pour la _bonne oeuvre, _tu as fait aujourd'hui ce que nous avons fait hier, ce que nous ferons demain... Aujourd'hui tu obis, un autre jour tu commanderas. -- Nous appartenons tous Bohwanie, dit le Malais. Que faut-il encore faire!... je suis prt. En parlant ainsi le Malais faisait face la porte de la masure; tout coup il dit voix basse: -- Voici Djalma; il approche de la porte de la cabane: Mahal ne nous a pas tromps. -- Qu'il ne me voie pas encore, dit Faringhea en se retirant dans un coin obscur de la cabane et en se couchant sous une natte; tchez de le convaincre... s'il rsiste... j'ai mon projet... peine Faringhea avait-il dit ces mots et disparu, que Djalma arrivait la porte de la masure. la vue de ces trois personnages la physionomie sinistre, Djalma recula de surprise. Ignorant que ces hommes appartenaient la secte des Phansegars, et sachant que souvent, dans ce pays o il n'y a pas d'auberges, les voyageurs passent les nuits sous la tente ou dans les ruines qu'ils rencontrent, il fit un pas vers eux. Lorsque son premier tonnement fut pass, reconnaissant au teint bronz de l'un de ces hommes, et son costume, qu'il tait Indien, il lui dit en langue hindoue: -- Je croyais trouver ici un Europen... un Franais... -- Ce Franais n'est pas encore venu, rpondit l'Indien, mais il ne tardera pas. Devinant la question de Djalma le moyen dont s'tait servi Mahal pour l'attirer dans ce pige, l'Indien esprait gagner du temps en prolongeant cette erreur. -- Tu connais... ce Franais? demanda Djalma au Phansegar. -- Il nous a donn rendez-vous ici... comme toi, reprit l'Indien. -- Et pour quoi faire? dit Djalma de plus en plus tonn. -- son arrive... tu le sauras... -- C'est le gnral Simon qui vous a dit de vous trouver ici? -- C'est le gnral Simon, rpondit l'Indien. Il y eut un moment de silence pendant lequel Djalma cherchait en vain s'expliquer cette mystrieuse aventure. -- Et qui tes-vous? demanda-t-il l'Indien d'un air souponneux; car le morne silence des deux compagnons du Phansegar, qui se regardaient fixement, commenait lui donner quelques soupons. -- Qui nous sommes? reprit l'Indien, nous sommes toi... si tu veux tre nous. -- Je n'ai pas besoin de vous... vous n'avez pas besoin de moi... -- Qui sait? -- Moi... je le sais... -- Tu te trompes... les Anglais ont tu ton pre... il tait roi... on t'a fait captif... on t'a proscrit... tu ne possdes plus rien... ce souvenir cruel les traits de Djalma s'assombrirent; il tressaillit, un sourire amer contracta ses lvres. Le Phansegar continua: -- Ton pre tait juste, brave... aim de ses sujets... on l'appelait le Pre du Gnreux, et il tait bien nomm... Laisseras-tu sa mort sans vengeance? La haine qui te ronge le coeur sera-t-elle strile? -- Mon pre est mort les armes la main... J'ai veng sa mort sur les Anglais que j'ai tus la guerre... Celui qui pour moi a remplac mon pre... et a aussi combattu pour lui m'a dit qu'il serait maintenant insens moi de vouloir lutter contre les Anglais pour reconqurir mon territoire. Quand ils m'ont mis en libert, j'ai jur de ne jamais remettre les pieds dans l'Inde... et je tiens les serments que je fais... -- Ceux qui t'ont dpouill, ceux qui t'ont fait captif, ceux qui ont tu ton pre... sont des hommes. Il est ailleurs des hommes sur qui tu peux te venger... que ta haine retombe sur eux! -- Pour parler ainsi des hommes... n'es-tu donc pas un homme? -- Moi... et ceux qui me ressemblent, nous sommes plus que des hommes... Nous sommes au reste de la race humaine ce que sont les hardis chasseurs aux btes froces qu'ils traquent dans les bois... Veux-tu tre comme nous... plus qu'un homme, veux-tu assouvir srement, largement, impunment, la haine qui te dvore le coeur... Aprs le mal que l'on t'a fait? -- Tes paroles sont de plus en plus obscures... je n'ai pas de haine dans le coeur, dit Djalma. Quand un ennemi est digne de moi... je le combats... quand il en est indigne, je le mprise... ainsi je ne hais ni les braves... ni les lches. -- Trahison! s'cria tout coup le ngre en indiquant la porte d'un geste rapide; car Djalma et l'Indien s'en taient peu peu loigns pendant leur entretien, et ils se trouvaient alors dans un des angles de la cabane. Au cri du ngre, Faringhea, que Djalma n'avait pas aperu, carta brusquement la natte qui le cachait, tira son poignard, bondit comme un tigre, et fut d'un saut hors de la cabane. Voyant alors un cordon de soldats s'avancer avec prcaution, il frappa l'un d'eux d'un coup mortel, en renversa deux autres, et disparut au milieu des ruines. Ceci s'tait pass si prcipitamment, qu'au moment o Djalma se retourna pour savoir la cause du cri d'alarme du ngre, Faringhea venait de disparatre. Djalma et les trois trangleurs furent aussitt couchs en joue par plusieurs soldats rassembls la porte, pendant que d'autres s'lanaient la poursuite de Faringhea. Le ngre, le Malais et l'Indien, voyant l'impossibilit de rsister, changrent rapidement quelques paroles, et tendirent la main aux cordes dont quelques soldats taient munis. Le capitaine hollandais qui commandait le dtachement entra dans la cabane ce moment. -- Et celui-ci? dit-il en montrant Djalma aux soldats qui achevaient de garrotter les trois Phansegars. -- Chacun son tour, mon officier, dit un vieux sergent, nous allons lui. Djalma restait ptrifi de surprise, ne comprenant rien ce qui se passait autour de lui; mais lorsqu'il vit le sergent et les deux soldats s'avancer avec des cordes pour le lier, il les repoussa avec une violente indignation et se prcipita vers la porte o se tenait l'officier. Les soldats, croyant que Djalma subirait son sort avec autant d'impassibilit que ses compagnons, ne s'attendaient pas cette rsistance; ils reculrent de quelques pas, frapps malgr eux de l'air de noblesse et de dignit du fils de Kadja-Sing. -- Pourquoi voulez-vous me lier... comme ces hommes? s'cria Djalma en s'adressant en indien l'officier, qui comprenait cette langue, servant depuis longtemps dans les colonies hollandaises. -- Pourquoi on veut te lier... misrable! parce que tu fais partie de cette bande d'assassins... Et vous, ajouta l'officier en s'adressant aux soldats en hollandais, avez-vous peur de lui?... Serrez... serrez les noeuds autour de ses poignets, en attendant qu'on lui en serre un autre autour du cou! -- Vous vous trompez, dit Djalma avec une dignit calme et un sang-froid qui tonnrent l'officier, je suis ici depuis un quart d'heure peine... je ne connais pas ces personnes... je croyais trouver ici un Franais. -- Tu n'es pas un Phansegar comme eux... et qui prtends-tu faire croire ce mensonge. -- Eux! s'cria Djalma avec un mouvement et une expression d'horreur si naturelle, que d'un signe l'officier arrta les soldats, qui s'avanaient de nouveau pour garrotter le fils de Kadja-Sing, ces hommes font partie de cette horrible bande de meurtriers!... et vous m'accusez d'tre leur complice!... Alors je suis tranquille, monsieur, dit le jeune homme en haussant les paules avec un sourire de ddain. -- Il ne suffit pas de dire que vous tes tranquille, reprit l'officier; grce aux rvlations, on sait maintenant quels signes mystrieux se reconnaissent les Phansegars. -- Je vous rpte, monsieur, que j'ai l'horreur la plus grande pour ces meurtriers... que j'tais venu ici pour... Le ngre, interrompant Djalma, dit l'officier avec une joie farouche: -- Tu l'as dit, les fils de la _bonne oeuvre _se reconnaissent par des signes qu'ils portent tatous sur la chair... Notre heure est arrive, nous donnerons notre cou la corde... Assez souvent nous avons enroul le lacet au cou de ceux qui ne servent pas la _bonne oeuvre. _Regarde nos bras et regarde celui de ce jeune homme. L'officier, interprtant mal les paroles du ngre, dit Djalma: -- Il est vident que si, comme dit ce ngre, vous ne portez pas au bras ce signe mystrieux... et nous allons nous en assurer; si vous expliquez d'une manire satisfaisante votre prsence ici, dans deux heures vous pouvez tre mis en libert. -- Tu ne me comprends pas, dit le ngre l'officier, le prince Djalma est des ntres, car il porte sur le bras gauche le nom de Bohwanie... -- Oui, il est comme nous fils de la _bonne oeuvre, _ajouta le Malais. -- Il est comme nous Phansegar, dit l'Indien. Ces trois hommes, irrits de l'horreur que Djalma avait manifeste en apprenant qu'ils taient Phansegars, mettaient un farouche orgueil faire croire que le fils de Kadja-Sing appartenait leur horrible association. -- Qu'avez-vous rpondre? dit l'officier Djalma. Celui-ci haussa les paules avec une ddaigneuse piti, releva de sa main droite sa longue et large manche gauche, et montra son bras nu. -- Quelle audace! s'cria l'officier. En effet, un peu au-dessous de la saigne, sur la partie interne de l'avant-bras, on voyait crit d'un rouge vif le nom de Bohwanie, en caractres hindous. L'officier courut au Malais, dcouvrit son bras; il vit le nom, les mmes signes: non content encore, il s'assura que le ngre et l'Indien les portaient aussi. -- Misrable! s'cria-t-il en revenant furieux vers Djalma, tu inspires plus d'horreur encore que tes complices. Garrottez-le comme un lche assassin, dit-il aux soldats, qui ment au bord de la fosse, car son supplice ne se fera pas longtemps attendre. Stupfait, pouvant, Djalma, depuis quelques moments les yeux fixs devant ce tatouage funeste, ne pouvait prononcer une parole ni faire un mouvement; sa pense s'abmait devant ce fait incomprhensible. -- Oserais-tu nier ce signe? lui dit l'officier avec indignation. -- Je ne puis nier... ce que je vois... ce qui est... dit Djalma avec accablement. -- Il est heureux... que tu avoues enfin, misrable, reprit l'officier. Et vous, soldats... veillez sur lui... et sur ses complices... vous en rpondez. Se croyant le jouet d'un songe trange, Djalma ne fit aucune rsistance, se laissa machinalement garrotter et emmener. L'officier esprait, avec une partie de ses soldats, dcouvrir Faringhea dans les ruines, mais ses recherches furent vaines; et au bout d'une heure il partit pour Batavia, o l'escorte des prisonniers l'avait devanc. * * * * Quelques heures aprs ces vnements, M. Josu Van Dal terminait ainsi le long mmoire adress M. Rodin, Paris: ...Les circonstances taient telles que je ne pouvais agir autrement; somme toute, c'est un petit mal pour un grand bien. Trois meurtriers sont livrs la justice, et l'arrestation temporaire de Djalma ne servira qu' faire briller son innocence d'un plus pur clat. Dj ce matin je suis all chez le gouverneur protester en faveur de notre jeune prince. Puisque c'est grce moi, ai-je dit, que ces trois grands criminels sont tombs entre les mains de l'autorit, que l'on me prouve du moins quelque gratitude en faisant tout au monde pour rendre plus vidente que le jour la non-culpabilit du prince Djalma, dj si intressant par ses malheurs et par ses nobles qualits. Certes, ai-je ajout, lorsque hier je me suis ht de venir apprendre au gouverneur que l'on trouverait les Phansegars rassembls dans les ruines de Tchandi, j'tais loin de m'attendre ce qu'on confondrait avec eux le fils adoptif du gnral Simon, excellent homme, avec qui j'ai eu depuis quelque temps les plus honorables relations. Il faut donc tout prix dcouvrir le mystre inconcevable qui a jet Djalma dans cette dangereuse position, et je suis, ai-je encore dit, tellement sr qu'il n'est pas coupable, que dans son intrt je ne demande aucune grce, il aura assez de courage et de dignit pour attendre patiemment en prison le jour de la justice. Or, dans tout ceci, vous le voyez, je vous disais vrai, je n'avais pas me reprocher le moindre mensonge, car personne au monde n'est plus convaincu que moi de l'innocence de Djalma. Le gouverneur m'a rpondu, comme je m'y attendais, que moralement il tait aussi certain que moi de l'innocence du jeune prince, qu'il aurait pour lui les plus grands gards; mais qu'il fallait que la justice et son cours, parce que c'tait le seul moyen de dmontrer la fausset de l'accusation et de dcouvrir par quelle incomprhensible fatalit ce signe mystrieux se trouvait tatou sur le bras de Djalma... Mahal le contrebandier, qui seul pourrait difier la justice ce sujet, aura dans une heure quitt Batavia pour se rendre bord du _Ruyter, _qui le conduira en gypte; car il doit remettre au capitaine un mot de moi qui certifie que Mahal est bien la personne dont j'ai pay et arrt le passage. En mme temps, il portera bord ce long mmoire; car le _Ruyter _doit partir dans une heure, et la dernire leve des lettres pour l'Europe s'est faite hier soir. Mais j'ai voulu voir ce matin le gouverneur avant de fermer ces dpches. Voici donc le prince Djalma retenu forcment ici pendant un mois; cette occasion du _Ruyter _perdue, il est matriellement impossible que le jeune Indien soit en France avant le 13 fvrier de l'an prochain. Vous le voyez... vous avez ordonn, j'ai aveuglment agi selon les moyens dont je pouvais disposer, ne considrant que la _fin _qui les justifiera, car il s'agissait, m'avez-vous dit, d'un intrt immense pour la Socit. Entre vos mains j'ai t ce que nous devons tre entre les mains de nos suprieurs... un instrument... puisque, la plus grande gloire de Dieu, nos suprieurs font de nous, quant la volont, _des cadavres__[7]_. Laissons donc nier notre accord et notre puissance: les temps nous semblent contraires, mais les vnements changent seuls; nous, nous ne changeons pas. Obissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union et dvouement entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour famille nos frres, et pour reine Rome. J. V. * * * * dix heures du matin environ, Mahal le contrebandier partit, avec cette dpche cachete, pour se rendre bord du _Ruyter. _Une heure aprs, le corps de Mahal le contrebandier, trangl la mode des Phansegars, tait cach dans les joncs sur le bord d'une grve dserte, o il tait all chercher sa barque pour rejoindre le _Ruyter. _Lorsque plus tard, aprs le dpart de ce btiment, on retrouva le cadavre du contrebandier, M. Josu fit en vain chercher sur lui la volumineuse dpche dont il l'avait charg. On ne retrouva pas non plus la lettre que Mahal devait remettre au capitaine du _Ruyter _afin d'tre reu comme passager. Enfin, les fouilles et les battues ordonnes et excutes dans le pays pour y dcouvrir Faringhea furent toujours vaines. Jamais on ne vit Java le dangereux chef des trangleurs. Quatrime partie Le chteau de Cardoville I. M. Rodin. Trois mois se sont couls depuis que Djalma a t jet en prison Batavia, accus d'appartenir la secte meurtrire des Phansegars, ou trangleurs. La scne suivante se passe en France, au commencement de fvrier 1832, au chteau de Cardoville, ancienne habitation fodale, situe sur les hautes falaises de la cte de Picardie, non loin de Saint-Valery, dangereux parage o presque chaque anne plusieurs navires se perdent corps et biens par les coups de vent de nord-ouest, qui rendent la navigation de la Manche si prilleuse. De l'intrieur du chteau on entend gronder une violente tempte qui s'est leve pendant la nuit; souvent un bruit formidable, pareil celui d'une dcharge d'artillerie, tonne dans le lointain et est rpt par les chos du rivage: c'est la mer qui se brise avec fureur sur les falaises que domine l'antique manoir... Il est environ sept heures du matin, le jour ne parat pas encore travers les fentres d'une grande chambre situe au rez-de- chausse du chteau; dans cet appartement, clair par une lampe, une femme de soixante ans environ, d'une figure honnte et nave, vtue comme le sont les riches fermires de Picardie, est dj occupe d'un travail de couture, malgr l'heure matinale. Plus loin, le mari de cette femme, peu prs du mme ge qu'elle, assis devant une grande table, classe et renferme dans de petits sacs des chantillons de bl et d'avoine. La physionomie de cet homme cheveux blancs est intelligente, ouverte; elle annonce le bon sens et la droiture gays par une pointe de malice rustique; il porte un habit-veste de drap vert; de grandes gutres de chasse en cuir fauve cachent demi son pantalon de velours noir. La terrible tempte qui se dchane au dehors semble rendre plus doux encore l'aspect de ce paisible tableau d'intrieur. Un excellent feu brille dans une grande chemine de marbre blanc, et jette ses joyeuses clarts sur le parquet soigneusement cir: rien de plus gai que l'aspect de la tenture et les rideaux d'ancienne toile perse chinoiseries rouges sur fond blanc, et rien de plus riant que le dessus des portes reprsentant des bergerades dans le got de Watteau. Une pendule de biscuit de Svres, des meubles de bois de rose incrusts de marqueterie verte, meubles pansus et ventrus, contourns et chantourns, compltent l'ameublement de cette chambre. Au dehors la tempte continuait de gronder; quelquefois le vent s'engouffrait avec bruit dans la chemine, ou branlait la fermeture des fentres. L'homme qui s'occupait de classer les chantillons de grains tait M. Dupont, rgisseur de la terre du chteau de Cardoville. -- Sainte Vierge! mon ami, lui dit sa femme, quel temps affreux! Ce M. Rodin, dont l'intendant de Mme la princesse de Saint-Dizier nous annonce l'arrive pour ce matin, a bien mal choisi son jour. -- Le fait est que j'ai rarement entendu un ouragan pareil... Si M. Rodin n'a jamais vu la mer en colre, il pourra aujourd'hui se rgaler de ce spectacle. -- Qu'est-ce que ce M. Rodin peut venir faire ici, mon ami? -- Ma foi! je n'en sais rien; l'intendant de la princesse me dit, dans sa lettre, d'avoir pour M. Rodin les plus grands gards, de lui obir comme mes matres. Ce sera M. Rodin de s'expliquer et moi d'excuter ses ordres, puisqu'il vient de la part de Mme la princesse. -- la rigueur, c'est de la part de Mlle Adrienne qu'il devrait venir... puisque la terre lui appartient depuis la mort de feu M. le comte-duc de Cardoville, son pre. -- Oui, mais la princesse est sa tante; son intendant fait les affaires de Mlle Adrienne: que l'on vienne de sa part ou de celle de la princesse, c'est toujours la mme chose. -- Peut-tre M. Rodin a-t-il dessein d'acheter la terre... Pourtant cette grosse dame qui est venue de Paris exprs, il y a huit jours, pour voir le chteau, paraissait en avoir bien envie. ces mots, le rgisseur se prit rire d'un air narquois. -- Qu'est-ce que tu as donc rire, Dupont? lui demanda sa femme, trs bonne crature, mais qui ne brillait ni par l'intelligence ni par la pntration. -- Je ris, rpondit Dupont, parce que je pense la figure et la tournure de cette grosse... de cette norme femme; que diable, quand on a cette mine-l, on ne s'appelle pas Mme de la Sainte- Colombe. Dieu de Dieu... quelle sainte et quelle colombe... elle est grosse comme un muid, elle a une voix de rogomme, des moustaches grises comme un vieux grenadier, et, sans qu'elle s'en doute, je l'ai entendue dire son domestique: Allons donc, mon fiston... Et elle s'appelle Sainte-Colombe! -- Que tu es singulier, Dupont! on ne choisit pas son nom... Et puis ce n'est pas sa faute, cette dame, si elle a de la barbe. -- Oui, mais c'est sa faute si elle s'appelle de la Sainte- Colombe; tu t'imagines que c'est son vrai nom, toi?... Ah! ma pauvre Catherine, tu es bien de ton village... -- Et toi, mon pauvre Dupont, tu ne peux pas t'empcher d'tre toujours, par-ci, par-l, un peu mauvaise langue; cette dame a l'air respectable... La premire chose qu'elle a demande en arrivant, 'a t la chapelle du chteau dont on lui avait parl... Elle a mme dit qu'elle y ferait des embellissements... Et quand je lui ai appris qu'il n'y avait pas d'glise dans ce petit pays, elle a paru trs fche d'tre prive de cur dans le village. -- Eh! mon Dieu, oui, la premire chose que font les parvenus, c'est de jouer la dame de paroisse, la grande dame. -- Mme de la Sainte-Colombe n'a pas besoin de faire la grande, puisqu'elle l'est. -- Elle! une grande dame? -- Mais oui. D'abord il n'y avait qu' voir comme elle tait bien mise avec sa robe ponceau et ses beaux gants violets comme ceux d'un vque; et puis, quand elle a t son chapeau, elle avait sur son tour de faux cheveux blonds une ferronnire en diamants, des boutons de boucles d'oreilles en diamants gros comme le pouce, des bagues en diamants tous les doigts. Ce n'est pas certainement une personne du petit monde qui mettrait tant de diamants en plein jour. -- Bien, bien, tu t'y connais joliment... -- Ce n'est pas tout. -- Bon... Quoi encore? -- Elle ne m'a parl que de ducs, de marquis, de comtes, de messieurs trs riches qui frquentaient chez elle et qui taient ses amis; et puis, comme elle me demandait, en voyant ce petit pavillon du parc qui a t dans le temps demi brl par les Prussiens, et que feu M. le comte n'a jamais fait rebtir: Qu'est-ce que c'est donc que ces ruines-l? je lui ai rpondu: Madame, c'est du temps des allis que le pavillon a t incendi. -- Ah! ma chre... s'est-elle crie, les allis, ces bons allis, ces chers allis... C'est eux et la Restauration qui ont commenc ma fortune. Alors, moi, vois-tu, Dupont, je me suis dit tout de suite: Bien sr, c'est une ancienne migre. -- Mme de la Sainte-Colombe!... s'cria le rgisseur en clatant de rire... Ah! ma pauvre femme! ma pauvre femme!... -- Oh! toi, parce que tu as t trois ans Paris, tu te crois un devin... -- Catherine, brisons l: tu me ferais dire quelque sottise, et il y a des choses que d'honntes et excellentes cratures comme toi doivent toujours ignorer. -- Je ne sais pas ce que tu veux dire par l... mais tche donc de ne pas tre si mauvaise langue, car enfin, si Mme de la Sainte- Colombe achte la terre... tu seras bien content qu'elle te garde pour rgisseur... n'est-ce pas? -- a, c'est vrai... car nous nous faisons vieux, ma bonne Catherine; voil vingt ans que nous sommes ici, nous sommes trop honntes pour avoir song grappiller pour nos vieux jours, et, ma foi... il serait dur notre ge de chercher une autre condition que nous ne trouverions peut-tre pas... Ah! tout ce que je regrette, c'est que Mlle Adrienne ne garde pas la terre... car il parat que c'est elle qui a voulu la vendre... et que Mme la princesse n'tait pas de cet avis-l. -- Mon Dieu, Dupont, tu ne trouves pas bien extraordinaire de voir Mlle Adrienne, son ge, si jeune, disposer elle-mme de sa grande fortune? -- Dame, c'est tout simple; mademoiselle, n'ayant plus ni pre ni mre, est matresse de son bien, sans compter qu'elle a une fameuse petite tte: te rappelles-tu, il y a dix ans, quand M. le comte l'a amene ici, un t? Quel dmon! quelle malice, et puis quels yeux! hein, comme ils ptillaient dj! -- Le fait est que Mlle Adrienne avait alors dans le regard... une expression... enfin une expression bien extraordinaire pour son ge. -- Si elle a tenu ce que promettait sa mine lutine et chiffonne, elle doit tre bien jolie prsent, malgr la couleur un peu hasarde de ses cheveux, car, entre nous... si elle tait une petite bourgeoise au lieu d'tre une demoiselle de grande naissance, on dirait tout bonnement qu'elle est rousse. -- Allons, encore des mchancets! -- Contre Mlle Adrienne!... Le ciel m'en prserve!... car elle avait l'air de devoir tre aussi bonne que jolie... Ce n'est pas pour lui faire tort que je dis qu'elle est rousse... au contraire: car je me rappelle que ses cheveux taient si fins, si brillants, si dors, qu'ils allaient si bien son teint blanc comme la neige et ses yeux noirs, qu'en vrit on ne les aurait pas voulus autrement; aussi je suis sr que maintenant cette couleur de cheveux, qui aurait nui d'autres, rend la figure de Mlle Adrienne plus piquante encore: a doit tre une vraie mine de petit diable. -- Oh! pour diable, il faut tre juste, elle l'tait bien... toujours courir dans le parc, faire endver sa gouvernante, grimper aux arbres... enfin, faire les cent coups. -- Je t'accorde que Mlle Adrienne est un diable incarn; mais que d'esprit, que de gentillesse, et surtout, quel coeur, hein! -- a, pour bonne elle l'tait. Est-ce qu'une fois elle ne s'est pas avise de donner son chle et sa robe de mrinos toute neuve une petite pauvresse, tandis qu'elle-mme revenait au chteau en jupon... et nu-bras... -- Tu vois, du coeur, toujours du coeur; mais une tte... oh! une tte! -- Oui, une bien mauvaise tte; aussi a devait mal finir, car il parat qu'elle fait Paris des choses... mais des choses... -- Quoi donc? -- Ah! mon ami, je n'ose pas... -- Mais voyons... -- Eh bien, ajouta la digne femme avec une sorte d'embarras et de confusion qui prouvait combien tant d'normits l'effrayaient, on dit que Mlle Adrienne ne met jamais le pied dans une glise... qu'elle s'est loge toute seule dans un temple idoltre, au bout du jardin de l'htel de sa tante... qu'elle se fait servir par des femmes masques qui l'habillent en desse, et qu'elle les gratigne toute la journe, parce qu'elle se grise... Sans compter que toutes les nuits elle joue d'un cor de chasse en or massif... ce qui fait, tu le sens bien, le dsespoir et la dsolation de sa pauvre tante, la princesse. Ici le rgisseur partit d'un clat de rire qui interrompit sa femme. -- Ah ! dit-il, quand son accs d'hilarit fut pass, qui t'a fait ces beaux contes-l sur Mlle Adrienne! -- C'est la femme de Ren, qui tait alle Paris pour chercher un nourrisson; elle a t l'htel Saint-Dizier, pour voir Mme Grivois, sa marraine... Tu sais, la premire femme de chambre de Mme la princesse... Eh bien! c'est elle, Mme Grivois, qui lui a dit tout cela; et assurment elle doit tre bien informe, puisqu'elle est de la maison. -- Oui, encore une bonne pice et une fine mouche que cette Grivois! Autrefois, c'tait la plus fire luronne, et maintenant elle fait, comme sa matresse, la sainte nitouche... la dvote; car, tel matre, tel valet... La princesse elle-mme, qui, cette heure, est si collet-mont, elle allait joliment bien dans le temps... hein!... Il y a une quinzaine d'annes, quelle gaillarde! Te rappelles-tu ce beau colonel de hussards, qui tait en garnison Abbeville?... Tu sais bien, cet migr qui avait servi en Russie, et qui les Bourbons avaient donn un rgiment, la Restauration? -- Oui, oui, je m'en souviens; mais tu es trop mauvaise langue. -- Ma foi, non! je dis la vrit; le colonel passait sa vie au chteau, et tout le monde disait qu'il tait trs bien avec la sainte princesse d'aujourd'hui... Ah! c'tait le bon temps alors. Tous les soirs, fte ou spectacle au chteau. Quel boute-en-train que ce colonel... comme il jouait bien la comdie... Je me rappelle... Le rgisseur ne put continuer. Une grosse servante, portant le costume et le bonnet picards, entra prcipitamment, en s'adressant sa matresse: -- Madame... il y a l un bourgeois qui demande parler monsieur; il arrive de Saint-Valery, dans la carriole du matre de poste... il dit qu'il s'appelle M. Rodin. -- M. Rodin! dit le rgisseur en se levant, fais entrer tout de suite. * * * * Un instant aprs, M. Rodin entra. Il tait, selon sa coutume, plus que modestement vtu; il salua trs humblement le rgisseur et sa femme; celle-ci, sur un signe de son mari, disparut. La figure cadavreuse de M. Rodin, ses lvres presque invisibles, ses petits yeux de reptile demi voils par sa flasque paupire suprieure, ses vtements presque sordides lui donnaient une physionomie trs peu engageante; pourtant cet homme, lorsqu'il le fallait, savait, avec un art diabolique, affecter tant de bonhomie, tant de sincrit, sa parole devenait si affectueuse, si subtilement pntrante, que peu peu l'impression dsagrable, rpugnante, que son aspect inspirait d'abord s'effaait, et presque toujours il finissait par enlacer invinciblement sa dupe ou sa victime dans les replis tortueux de sa faconde aussi souple que mielleuse et perfide; car on dirait que le laid et le mal ont leur fascination comme le beau et le bien... L'honnte rgisseur regardait cet homme avec surprise; en songeant aux pressantes recommandations de l'intendant de la princesse de Saint-Dizier, il s'attendait voir un tout autre personnage; aussi, pouvant peine dissimuler son tonnement, il lui avait dit: -- C'est bien M. Rodin que j'ai l'honneur de parler? -- Oui, monsieur... et voici une nouvelle lettre de l'intendant de Mme la princesse de Saint-Dizier. -- Veuillez, je vous prie, monsieur, pendant que je vais lire cette lettre, vous approcher du feu... il fait un temps si mauvais! dit le rgisseur avec empressement; pourrait-on vous offrir quelque chose? -- Mille remerciements, mon cher monsieur... je repars dans une heure... Pendant que M. Dupont lisait, M. Rodin jetait un regard interrogateur sur l'intrieur de cette chambre; car, en homme habile, il tirait souvent des inductions trs justes et trs utiles de certaines apparences, qui souvent rvlent un got, une habitude, et donnent ainsi quelques notions caractristiques. Mais cette fois sa curiosit fut en dfaut. -- Fort bien, monsieur, dit le rgisseur aprs avoir lu. M. l'intendant me renouvelle la recommandation de me mettre absolument vos ordres. -- Ils se bornent peu de chose, et je ne vous drangerai pas longtemps. -- Monsieur, c'est un honneur pour moi... -- Mon Dieu! je sais combien vous devez tre occup, car en entrant dans ce chteau on est frapp de l'ordre, de la parfaite tenue qui y rgnent; ce qui prouve, mon cher monsieur, toute l'excellence de vos soins. -- Monsieur... certainement... vous me flattez. -- Vous flatter!... un pauvre vieux bonhomme comme moi ne pense gure cela... Mais revenons notre affaire. Il y a ici une chambre appele la chambre verte? -- Oui, monsieur, c'est la chambre qui servait de cabinet de travail feu M. le duc de Cardoville. -- Vous aurez la bont de m'y conduire. -- Monsieur, c'est malheureusement impossible... Aprs la mort de M. le comte et la leve des scells, on a serr beaucoup de papiers dans un meuble de cette chambre, et les gens d'affaires ont emport les clefs Paris. -- Ces clefs, les voici, dit M. Rodin en montrant au rgisseur une grande et une petite clef attaches ensemble. -- Ah! monsieur... c'est diffrent... vous venez chercher les papiers! -- Oui... certains papiers... ainsi qu'une petite cassette de bois des les, garnie de fermetures en argent... Connaissez-vous cela! -- Oui, monsieur... je l'ai vue souvent sur la table de travail de M. le comte... elle doit se trouver dans le grand meuble de laque dont vous avez la clef... -- Vous voudrez donc bien me conduire dans cette chambre, d'aprs l'autorisation de Mme la princesse de Saint-Dizier... -- Oui, monsieur... Et Mme la princesse se porte bien? -- Parfaitement... elle est toujours toute en Dieu. -- Et Mlle Adrienne?... -- Hlas, mon cher monsieur!... dit M. Rodin en poussant un soupir contrit et douloureux. -- Ah! mon Dieu... monsieur... est-ce qu'il serait arriv malheur cette bonne Mlle Adrienne? -- Comment l'entendez-vous? -- Est-ce qu'elle serait malade? -- Non... non... elle est malheureusement aussi bien portante qu'elle est belle... -- Malheureusement!... dit le rgisseur surpris. -- Hlas, oui! car lorsque la beaut, la jeunesse et la sant se joignent un dsolant esprit de rvolte et de perversit... un caractre... qui n'a srement pas son pareil sur la terre... il vaudrait mieux tre priv de ces dangereux avantages... qui deviennent autant de causes de perdition... Mais, je vous en conjure, mon cher monsieur, parlons d'autre chose... Ce sujet m'est trop pnible... dit M. Rodin d'une voix profondment mue, et il porta le bout de son petit doigt gauche dans le coin de son oeil droit comme pour y scher une larme naissante. Le rgisseur ne vit pas la larme, mais vit le mouvement, et il fut frapp de l'altration de la voix de M. Rodin. Aussi reprit-il d'un ton pntr: -- Monsieur... pardonnez-moi mon indiscrtion... je ne savais pas... -- C'est moi qui vous demande pardon de cet attendrissement involontaire... les larmes sont rares chez les vieillards... mais si vous aviez vu comme moi le dsespoir de cette excellente princesse... qui n'a eu qu'un tort, celui d'avoir t trop bonne pour sa nice... et d'avoir ainsi encourag ses... Mais encore une fois, parlons d'autre chose, mon cher monsieur. Aprs un moment de silence, M. Rodin parut se remettre de son motion, il dit Dupont: -- Voici, mon cher monsieur, quant la chambre verte, une partie de ma mission accomplie; il en reste une autre... Avant d'y arriver, je dois vous rappeler une chose que vous avez peut-tre oublie... savoir qu'il y a quinze ou seize ans M. le marquis d'Aigrigny, alors colonel de Hussards, en garnison Abbeville... a pass quelque temps ici. -- Ah! monsieur, quel bel officier! j'en parlais encore tout l'heure ma femme! C'tait la joie du chteau; et comme il jouait bien la comdie, surtout les mauvais sujets; tenez, dans _les deux Edmonds_, il tait mourir de rire, dans le rle du soldat qui est gris... et avec a une voix charmante... il a chant ici _Joconde_, monsieur, comme on ne le chanterait pas Paris. Rodin, aprs avoir complaisamment cout le rgisseur, lui dit: -- Vous savez sans doute qu'aprs un duel terrible qu'il avait eu avec un forcen bonapartiste, nomm le gnral Simon, M. le colonel marquis d'Aigrigny (dont cette heure j'ai l'honneur d'tre le secrtaire intime) a quitt le monde pour l'glise... -- Ah! monsieur, est-ce possible?... un si beau colonel!... -- Ce beau colonel, brave, riche, noble, ft, a abandonn tant d'avantages pour endosser une pauvre robe noire; et, malgr son nom, sa position, ses alliances, sa rputation de grand prdicateur, il est aujourd'hui ce qu'il tait il y a quatorze ans... simple abb... au lieu d'tre archevque ou cardinal, comme tant d'autres qui n'avaient ni son mrite ni ses vertus. M. Rodin s'exprimait avec tant de bonhomie, tant de conviction; les faits qu'il citait semblaient si incontestables, que M. Dupont ne put s'empcher de s'crier: -- Mais, monsieur, c'est superbe cela!... -- Superbe... mon Dieu! non, dit M. Rodin avec une inimitable expression de navet, c'est tout simple... quand on a le coeur de M. d'Aigrigny... Mais parmi ses qualits il a surtout celle de ne jamais oublier les braves gens, les gens de probit, d'honneur, de conscience... c'est--dire, mon bon monsieur Dupont, qu'il s'est souvenu de vous. -- Comment! M. le marquis a daign... -- Il y a trois jours j'ai reu une lettre de lui, o il me parlait de vous. -- Il est donc Paris? -- Il y sera d'un moment l'autre; depuis environ trois mois il est parti pour l'Italie... il a, pendant ce voyage, appris une bien terrible nouvelle, la mort de Mme sa mre, qui avait t passer l'automne dans une des terres de Mme la princesse de Saint- Dizier. -- Ah! mon Dieu... j'ignorais... -- Oui, a t un cruel chagrin pour lui; mais il faut savoir se rsigner aux volonts de la Providence. -- Et propos de quoi M. le marquis me faisait-il l'honneur de vous parler de moi? -- Je vais vous le dire... D'abord, il faut que vous sachiez que ce chteau est vendu... Le contrat a t sign la veille de mon dpart de Paris... -- Ah! monsieur, vous renouvelez toutes mes inquitudes... -- En quoi? -- Je crains que les nouveaux propritaires ne me gardent pas comme rgisseur. -- Voyez un peu quel heureux hasard! c'est justement propos de cette place que je veux vous entretenir. -- Il serait possible? -- Certainement. Sachant l'intrt que M. le marquis vous porte, je dsirerais beaucoup, mais beaucoup, que vous puissiez conserver cette place; je ferai tout mon possible pour vous servir, si... -- Ah! monsieur, s'cria Dupont en interrompant Rodin, que de reconnaissance! c'est le ciel qui vous envoie... -- votre tour vous me flattez, mon cher monsieur; d'abord, je dois vous avouer que je suis oblig de mettre une condition... mon appui. -- Oh! qu' cela ne tienne, monsieur, parlez... parlez. -- La personne qui doit venir habiter ce chteau est une vieille dame digne de vnration tous gards; Mme de la Sainte-Colombe, c'est le nom de cette respectable... -- Comment! dit le rgisseur en interrompant Rodin, monsieur... c'est cette dame-l qui a achet le chteau? Mme de la Sainte- Colombe?... -- Vous la connaissez donc? -- Oui, monsieur, elle est venue voir la terre il y a huit jours... Ma femme soutient que c'est une grande dame... mais, entre nous, certains mots que je lui ai entendu dire... -- Vous tes rempli de pntration, mon bon monsieur Dupont... Mme de la Sainte-Colombe n'est pas une grande dame... tant s'en faut; je crois qu'elle tait simplement marchande de modes sous les galeries de bois du Palais-Royal. Vous voyez que je vous parle coeur ouvert. -- Et elle qui se vantait que des seigneurs franais et trangers frquentaient sa maison dans ce temps-l! -- C'est tout simple, ils venaient sans doute lui commander des chapeaux pour leurs femmes; toujours est-il qu'aprs avoir amass une grande fortune... et avoir t, dans sa jeunesse et dans son ge mr, indiffrente... hlas! plus qu'indiffrente... au salut de son me, de la Sainte-Colombe est, cette heure, dans une voie excellente et mritoire. C'est ce qui la rend, ainsi que je vous le disais, digne de vnration tous gards, car rien n'est plus respectable qu'un repentir sincre... et durable. Mais, pour que son salut se fasse d'une manire efficace, nous avons besoin de vous, mon cher monsieur Dupont. -- De moi, monsieur... et que puis-je?... -- Vous pouvez beaucoup. Voici comment: il n'y a pas d'glise dans ce hameau, qui se trouve gale distance de deux paroisses; Mme de la Sainte-Colombe, voulant faire un choix entre leurs deux desservants, s'informera ncessairement auprs de vous et de Mme Dupont, qui habitez depuis longtemps le pays. -- Oh! le renseignement ne sera pas long donner... le cur de Danicourt est le meilleur des hommes. -- C'est justement ce qu'il ne faudrait pas dire Mme de la Sainte-Colombe. -- Comment? -- Il faudrait, au contraire, lui vanter beaucoup et sans cesse M. le cur de Roiville, l'autre paroisse, afin de dcider cette chre dame lui confier son salut. -- Pourquoi celui-l plutt qu' l'autre, monsieur! -- Pourquoi, je vais vous le dire; si vous et Mme Dupont parvenez amener Mme de la Sainte-Colombe faire le choix que je dsire, vous tes certain d'tre conserv ici comme rgisseur... Je vous en donne ma parole d'honneur; et ce que je promets, je le tiens. -- Je ne doute pas, monsieur, que vous n'ayez ce pouvoir, dit Dupont, convaincu par l'accent et par l'autorit des paroles de Rodin, mais je voudrais savoir... -- Un mot encore, dit Rodin en l'interrompant; je dois, je veux jouer cartes sur table et vous dire pourquoi j'insiste sur la prfrence que je vous prie d'appuyer. Je serais dsol que vous vissiez dans tout ceci l'ombre d'une intrigue. Il s'agit simplement d'une bonne action. Le cur de Roiville, pour qui je rclame votre appui, est un homme auquel M. l'abb d'Aigrigny s'intresse particulirement. Quoique trs pauvre, il soutient sa vieille mre. S'il tait charg du salut de Mme de la Sainte- Colombe, il y travaillerait plus efficacement que tout autre; car il est plein d'onction et de patience... et puis, il est vident que par cette digne dame il y aurait quelques petites douceurs dont sa vieille mre profiterait... Voil le secret de cette grande machination. Lorsque j'ai su que cette dame tait dispose acheter cette terre voisine de la paroisse de notre protg, je l'ai crit M. le marquis, il s'est souvenu de vous et il m'a crit de vous prier de lui rendre ce petit service, qui, vous le voyez, ne sera pas strile. Car, je vous le rpte, et je vous le prouverai, j'ai le pouvoir de vous faire conserver comme rgisseur. -- Tenez, monsieur, reprit Dupont aprs un moment de rflexion, vous tes si franc, si obligeant, que je vais imiter votre franchise. Autant le cur de Danicourt est respectable et aim dans le pays, autant celui de Roiville, que vous me priez de lui prfrer... est redout pour son intolrance... Et puis... -- Et puis?... -- Et puis, enfin, on dit...dit... -- Voyons... que dit-on? -- On dit que... c'est un jsuite. ces mots, M. Rodin partit d'un clat de rire si franc, que le rgisseur en resta stupfait, car la figure de M. Rodin avait une singulire expression lorsqu'il riait... -- Un jsuite!!! rptait M. Rodin en redoublant d'hilarit, un jsuite... Ah , mon cher monsieur Dupont, comment vous, homme de bon sens, d'exprience et d'intelligence, allez-vous croire ces sornettes?... Un jsuite! est-ce qu'il y a des jsuites? dans ce temps-ci surtout... pouvez-vous croire ces histoires de jacobins, ces croquemitaines du vieux libralisme? Allons donc, je parie que vous aurez lu cela... dans le _Constitutionnel!_ -- Pourtant, monsieur... on dit... -- Mon Dieu... on dit tant de choses... Mais des hommes sages, des hommes clairs comme vous, ne s'inquitent pas des _on dit, _ils s'occupent avant tout de faire leurs petites affaires sans nuire personne, ils ne sacrifient pas des niaiseries une bonne place qui assure leur existence jusqu' la fin de leurs jours; car, franchement, si vous ne parveniez pas faire prfrer mon protg par Mme de la Sainte-Colombe, je vous dclare, regret, que vous ne resteriez pas rgisseur ici. -- Mais, monsieur, dit le pauvre Dupont, ce ne sera pas ma faute si cette dame, entendant vanter l'autre cur, le prfre votre protg. -- Oui; mais si, au contraire, des personnes habitant depuis longtemps le pays... des personnes dignes de toute confiance... et qu'elle verrait chaque jour... disaient Mme de la Sainte-Colombe beaucoup de bien de mon protg, et un mal affreux de l'autre desservant, elle prfrerait mon protg, et vous resteriez rgisseur. -- Mais, monsieur... c'est de la calomnie... cela!... s'cria Dupont. -- Ah! mon cher monsieur Dupont, dit M. Rodin d'un air afflig et d'un ton d'affectueux reproche; comment pouvez-vous me croire capable de vous donner un si vilain conseil? C'est une simple supposition que je fais. Vous dsirez rester rgisseur de cette terre, je vous en offre le moyen certain... c'est vous de vous consulter et d'aviser. -- Mais, monsieur... -- Un mot encore... ou plutt encore une condition. Celle-l est aussi importante que l'autre... On a vu malheureusement des ministres du Seigneur abuser de l'ge et de la faiblesse d'esprit de leurs pnitentes pour se faire indirectement avantager, eux... ou d'autres personnes; je crois notre protg incapable d'une telle bassesse. Cependant, pour mettre couvert ma responsabilit, et surtout... la vtre... puisque vous auriez contribu faire agrer ma crature, je dsire que deux fois par semaine vous m'criviez dans les plus grands dtails tout ce que vous aurez remarqu dans le caractre, les habitudes, les relations, les lectures mmes de Mme de Sainte-Colombe; car, voyez-vous, l'influence d'un directeur se rvle dans tout l'ensemble de la vie, et je dsire tre compltement difi sur la conduite de mon protg sans qu'il s'en doute... De sorte que si vous tiez frapp de quelque chose qui vous part blmable, j'en serais aussitt instruit par votre correspondance hebdomadaire trs dtaille. -- Mais, monsieur, c'est de l'espionnage!... s'cria le malheureux rgisseur. -- Ah! mon cher monsieur Dupont... pouvez-vous fltrir ainsi l'un des plus doux, des plus saints penchants de l'homme... la confiance... car je ne vous demande rien autre chose... que de m'crire en confiance tout ce qui se passera ici dans les moindres dtails... ces deux conditions, insparables l'une de l'autre, vous restez rgisseur... sinon j'aurais la douleur... le regret d'tre forc d'en faire donner un autre Mme de Sainte-Colombe. -- Monsieur, je vous en conjure, dit Dupont avec motion, soyez gnreux sans condition... Moi et ma femme nous n'avons que cette place pour vivre, et nous sommes trop vieux pour en trouver une autre... Ne mettez pas une probit de quarante ans aux prises avec la peur et la misre, qui est si mauvaise conseillre. -- Mon cher monsieur Dupont, vous tes un grand enfant, rflchissez. Dans huit jours vous me rendrez rponse... -- Ah! monsieur, par piti!!! Cet entretien fut interrompu par un bruit retentissant que rptrent bientt les chos des falaises. peine avait-il parl que le mme bruit se rpta encore avec plus de sonorit. -- Le canon!... s'cria Dupont en se levant; c'est le canon, c'est sans doute un navire qui demande du secours, ou qui appelle un pilote. -- Mon ami, dit la femme du rgisseur en entrant brusquement, de la terrasse on voit en mer un bateau vapeur et un btiment voiles presque entirement dmt... les vagues les poussent la cte; le trois-mts tire le canon de dtresse... Il est perdu. -- Ah! c'est terrible!... et ne pouvant rien, rien qu'assister un naufrage, s'cria le rgisseur en prenant son chapeau et se prparant sortir. -- N'y a-t-il donc aucun secours donner ces btiments? demanda M. Rodin. -- Du secours!... S'ils sont entrans sur ces rcifs... aucune puissance humaine ne pourra les sauver; depuis l'quinoxe, deux navires se sont dj perdus sur cette cte. -- Perdus... corps et biens! Ah! c'est affreux, dit M. Rodin. -- Par cette tempte, il reste malheureusement aux passagers peu de chances de salut; il n'importe, dit le rgisseur en s'adressant sa femme; je cours sur les falaises, avec les gens de la ferme, essayer de sauver quelques-uns de ces malheureux: fais faire grand feu dans plusieurs chambres... prpare du linge, des vtements, des cordiaux... Je n'ose esprer un sauvetage... mais enfin il faut tenter... Venez-vous avec moi, monsieur Rodin? -- Je m'en ferais un devoir, si je pouvais tre bon quelque chose; mais mon ge, ma faiblesse... me rendent de bien peu de secours, dit Rodin, qui ne se souciait nullement d'affronter la tempte. Madame votre femme voudra bien m'enseigner o est la chambre verte, j'y prendrai les objets que je viens chercher, et je repartirai l'instant pour Paris, car je suis trs press. -- Soit, monsieur; Catherine va vous conduire. Et toi, fais sonner la grosse cloche... dit le rgisseur sa servante; que tous les gens de la ferme viennent me retrouver au pied des falaises avec des cordes et des leviers. -- Oui, mon ami; mais ne t'expose pas. -- Embrasse-moi, a me portera bonheur, dit le rgisseur. Puis il sortit en courant et en disant: -- Vite... vite, cette heure il ne reste peut-tre pas une planche des navires! -- Ma chre madame, auriez-vous l'obligeance de me conduire la chambre verte? dit Rodin toujours impassible. -- Veuillez me suivre, monsieur, dit Catherine en essuyant ses larmes, car elle tremblait pour le sort de son mari, dont elle connaissait le courage. II. La tempte. La mer est affreuse... Des lames immenses, d'un vert sombre marbr d'cume blanche dessinent leurs ondulations, tour tour hautes et profondes, sur une large bande de lumire rouge qui s'tend l'horizon. Au-dessus s'entassaient de lourdes masses de nuages d'un noir bitumineux; chasses par la violence du vent, quelques folles nues d'un gris rougetre courent sur ce ciel lugubre. Le ple soleil d'hiver, avant de disparatre au milieu des grands nuages derrire lesquels il monte lentement, jetant quelques reflets obliques sur la mer en tourmente, dore et l les crtes transparentes des vagues les plus leves. Une ceinture d'cume neigeuse bouillonne et tourbillonne perte de vue sur les rcifs dont cette cte pre et dangereuse est hrisse. Au loin, mi-cte d'un promontoire de roches, assez avanc dans la mer, s'lve le chteau de Cardoville; un rayon de soleil fait flamboyer ses vitres. Ses murailles de briques et ses toits d'ardoise aigus se dressent au milieu de ce ciel charg de vapeurs. Un grand navire dsempar, ne naviguant plus que sous des lambeaux de voile fixs des tronons de mt, drive vers la cte. Tantt il roule sur la croupe monstrueuse des vagues, tantt il plonge au fond de leurs abmes. Un clair brille... il est suivi d'un bruit sourd peine perceptible au milieu du fracas de la tempte. Ce coup de canon est le dernier signal de dtresse de ce btiment, qui se perd et court malgr lui sur la cte. ce moment, un bateau vapeur, surmont de son panache de noire fume, venait de l'est et allait vers l'ouest; faisant tous ses efforts pour se maintenir loign de la cte, il laissait les rcifs sa gauche. Le navire dmt devait, d'un instant l'autre, passer l'avant du bateau vapeur, en courant sur les roches o le poussaient le vent et la mare. Tout coup un violent coup de mer coucha le bateau vapeur sur le flanc: la vague norme, furieuse, s'abattit sur le pont; en une seconde la chemine fut renverse, le tambour bris, une des roues de la machine mise hors de service... une seconde lame, succdant la premire, prit encore le btiment par le travers, et augmenta tellement les avaries, que, ne gouvernant plus, il alla bientt la cte... dans la mme direction que le trois-mts. Mais celui- ci, quoique plus loign des rcifs, offrant au vent et la mer une plus grande surface que le bateau vapeur, le gagnait de vitesse dans leur drive commune, et il s'en rapprocha bientt assez pour qu'il y et craindre un abordage entre les deux btiments... nouveau danger ajout toutes les horreurs d'un naufrage alors certain. Le trois-mts, navire anglais, nomm le _Black-Eagle_, venait d'Alexandrie, d'o il amenait des passagers qui, arrivs de l'Inde et de Java par la mer Rouge sur le bateau vapeur le _Ruyter_, avaient quitt ce btiment pour traverser l'isthme de Suez. Le _Black-Eagle_, en sortant du dtroit de Gibraltar, avait t relcher aux Aores, d'o il arrivait alors... Il faisait voile pour Portsmouth lorsqu'il fut assailli par le vent du nord-ouest qui rgnait alors dans la Manche. Le bateau vapeur, nomm le _Guillaume-Tell_, arrivait d'Allemagne, par l'Elbe; aprs avoir pass Hambourg, il se dirigeait vers le Havre. Ces deux btiments, jouets de lames normes, pousss par la tempte, entrans par la mare, couraient sur les rcifs avec une effrayante rapidit. Le pont de chaque navire offrait un spectacle terrible; la mort de tous les passagers paraissait certaine, car une mer affreuse se brisait sur des roches vives au pied d'une falaise pic. Le capitaine du _Black-Eagle_, debout l'arrire, se tenant sur un dbris de mture, donnait dans cette extrmit terrible ses derniers ordres avec un courageux sang-froid. Les embarcations avaient t enleves par les lames. Il ne fallait pas songer mettre la chaloupe flot; la seule chance de salut, dans le cas o le navire ne se briserait pas tout d'abord en touchant le banc de roches, tait d'tablir, au moyen d'un cble port sur les roches, un va-et-vient, sorte de communication des plus dangereuses entre la terre et les dbris d'un navire. Le pont tait couvert de passagers dont les cris et l'pouvante augmentaient encore la confusion gnrale. Les uns, frapps de stupeur, cramponns aux rteliers des haubans, attendaient la mort avec une insensibilit stupide; d'autres se tordaient les mains avec dsespoir, ou se roulaient sur le pont en poussant des imprcations terribles. Ici, des femmes priaient agenouilles; d'autres cachaient leur figure dans leurs mains, comme pour ne pas voir les sinistres approches de la mort; une jeune mre, ple comme un spectre, tenant son enfant troitement serr contre son sein, allait, suppliante, d'un matelot l'autre, offrant qui se chargerait de son fils une bourse pleine d'or et des bijoux qu'elle venait d'aller chercher. Ces cris, ces frayeurs, ces larmes contrastaient avec la rsignation sombre et taciturne des marins. Reconnaissant l'imminence d'un danger aussi effrayant qu'invitable, les uns, se dpouillant d'une partie de leurs vtements, attendaient le moment de tenter un dernier effort pour disputer leur vie la fureur des vagues; d'autres, renonant tout espoir, bravaient la mort avec une indiffrence stoque. et l des pisodes touchants ou terribles se dessinaient, si cela peut se dire, sur un fond de sombre et morne dsespoir. Un jeune homme de dix-huit vingt ans environ, aux cheveux noirs et brillants, au teint cuivr, aux traits d'une rgularit, d'une beaut parfaites, contemplait cette scne de dsolation et de terreur avec ce calme triste, particulier ceux qui ont souvent brav de grands prils; envelopp d'un manteau, le dos appuy aux bastingages, il arc-boutait ses pieds sur une des pices de bois de la drome. Tout coup, la malheureuse mre, qui, son enfant dans ses bras, et de l'or dans sa main, s'tait dj en vain adresse quelques matelots pour les supplier de sauver son fils, avisant le jeune homme au teint cuivr, se jeta ses genoux et lui tendit son enfant avec un lan de dsespoir inexprimable... Le jeune homme le prit, secoua tristement la tte en montrant les vagues furieuses cette femme plore... mais d'un geste expressif il sembla lui promettre d'essayer de le sauver... Alors la jeune mre, dans une folle ivresse d'espoir, se mit baigner de larmes les mains du jeune homme au teint cuivr. Plus loin, un autre passager du _Black-Eagle_ paraissait anim de la piti la plus active. On lui et donn vingt-cinq ans peine. De longs cheveux blonds et boucls flottaient autour de sa figure anglique. Il portait une soutane noire et un rabat blanc. S'attachant aux plus dsesprs, allant de l'un l'autre, il leur disait de pieuses paroles d'esprance ou de rsignation; l'entendre consoler ceux-ci, encourager ceux-l, dans un langage rempli d'onction, de tendresse et d'ineffable charit, on l'et dit tranger ou indiffrent aux prils qu'il partageait. Sur cette suave et belle figure, on lisait une intrpidit froide et sainte, un religieux dtachement de toute pense terrestre; de temps autre, il levait ses grands yeux bleus rayonnant de reconnaissance, d'amour et de srnit, comme pour remercier Dieu de l'avoir mis une de ces preuves formidables o l'homme, rempli de coeur et de bravoure, peut se dvouer pour ses frres, et, sinon les sauver tous, du moins mourir avec eux en leur montrant le ciel... Enfin on et dit un ange envoy par le Crateur pour rendre moins cruels les coups d'une inexorable fatalit... Opposition bizarre! non loin de ce jeune homme beau comme un archange, on voyait un tre qui ressemblait au dmon du mal. Hardiment mont sur le tronon du mt de beaupr, o il se tenait l'aide de quelques dbris de cordages, cet homme dominait la scne terrible qui se passait sur le pont. Une joie sinistre, sauvage, clatait sur son front jaune et mat, teinte particulire aux gens issus d'un blanc et d'une crole mtisse; il ne portait qu'une chemise et un caleon de toile; son cou tait suspendu par un cordon un rouleau de fer-blanc, pareil celui dont se servent les soldats pour serrer leur cong. Plus le danger augmentait, plus le trois-mts menaait d'tre jet sur les rcifs ou d'aborder le bateau vapeur, dont il approchait rapidement (abordage terrible, qui devait faire sombrer les deux btiments avant mme qu'ils eussent chou au milieu des roches), plus la joie infernale de ce passager se rvlait par d'effrayants transports. Il semblait hter avec une froce impatience l'oeuvre de destruction qui allait s'accomplir. le voir ainsi se repatre avidement de toutes les angoisses, de toutes les terreurs, de tous les dsespoirs qui s'agitaient devant lui, on l'et pris pour l'aptre de l'une de ces divinits qui, dans les pays barbares, prsident au meurtre et au carnage. Bientt le _Black-Eagle_, pouss par le vent et par des vagues normes, arriva si prs du _Guillaume-Tell_, que de ce btiment l'on pouvait distinguer les passagers rassembls sur le pont du bateau vapeur, aussi presque dsempar. Ses passagers n'taient plus qu'en petit nombre. Le coup de mer, en emportant le tambour et en brisant une des roues de la machine, avait aussi emport presque tout le plat-bord du mme ct; les vagues, entrant chaque instant par cette large brche, balayaient le pont avec une violence irrsistible, et chaque fois enlevaient quelque victime. Parmi les passagers, qui semblaient n'avoir chapp que pour tre broys contre les rochers ou crass sous le choc des deux navires, dont la rencontre devenait de plus en plus imminente, un groupe tait surtout digne du plus tendre, du plus douloureux intrt. Rfugi l'arrire, un grand vieillard au front chauve, la moustache grise, avait enroul autour de son corps un bout de cordage, et, ainsi solidement amarr le long de la muraille du navire, il enlaait de ses bras et serrait avec force contre sa poitrine deux jeunes filles de quinze seize ans, demi enveloppes dans une pelisse de peau de renne... Un grand chien fauve, ruisselant d'eau et aboyant avec fureur contre les lames, tait leurs pieds. Ces jeunes filles, entoures du bras du vieillard, se pressaient encore l'une contre l'autre; mais, loin de s'garer autour d'elles avec pouvante, leurs yeux se levaient vers le ciel, comme si, pleines d'une esprance ingnue, elles se fussent attendues tre sauves par l'intervention d'une puissance surnaturelle. Un pouvantable cri d'horreur, de dsespoir, pouss la fois par tous les passagers des deux navires, retentit tout coup au- dessus du fracas de la tempte. Au moment o, plongeant profondment entre deux lames, le bateau vapeur offrait son travers l'avant du trois-mts, celui-ci, enlev une hauteur prodigieuse par une montagne d'eau, se trouva pour ainsi dire suspendu au-dessus du _Guillaume-Tell_ pendant la seconde qui prcda le choc de ces deux btiments... Il est de ces spectacles d'une horreur sublime... impossibles rendre. Mais, durant ces catastrophes promptes comme la pense, on surprend parfois des tableaux si rapides, que l'on croirait les avoir aperus la lueur d'un clair. Ainsi, lorsque le_ Black-Eagle_, soulev par les flots, allait s'abattre sur le _Guillaume-Tell_, le jeune homme figure d'archange, aux cheveux blonds flottants, se tenait debout l'avant du trois-mts, prt se prcipiter la mer pour sauver quelque victime... Tout coup il aperut bord du bateau vapeur, qu'il dominait de toute l'lvation d'une vague immense, il aperut les deux jeunes filles tendant vers lui leurs bras suppliants... Elles semblaient le reconnatre et le contemplaient avec une sorte d'extase, d'adoration religieuse! Pendant une seconde, malgr le fracas de la tempte, malgr l'approche du naufrage, les regards de ces trois tres se rencontrrent... Les traits du jeune homme exprimrent alors une commisration subite, profonde; car les deux jeunes filles, les mains jointes, l'imploraient comme un sauveur attendu... Le vieillard, renvers par la chute d'un bordage, gisait sur le pont. Bientt tout disparut. Une effrayante masse d'eau lana imptueusement le_ Black-Eagle_ sur le _Guillaume-Tell_ au milieu d'un nuage d'cume bouillonnante. l'effroyable crasement de ces deux masses de bois et de fer, qui, broyes l'une contre l'autre, sombrrent aussitt, se joignit seulement un grand cri... un cri d'agonie et de mort... un seul cri pouss par cent cratures humaines s'abmant la fois dans les flots... Et puis l'on ne vit plus rien. Quelques moments aprs, dans le creux ou sur la cime des vagues... on put apercevoir les dbris des deux btiments; et et l, les bras crisps, la figure livide et dsespre de quelques malheureux tchant de gagner les rcifs de la cte au risque d'y tre crass sous le choc des lames qui s'y brisaient avec fureur. III. Les naufrags. Pendant que le rgisseur tait all sur le bord de la mer pour porter secours ceux des passagers qui auraient pu chapper un naufrage invitable, M. Rodin, conduit par Catherine la chambre verte, y avait pris les objets qu'il devait rapporter Paris. Aprs deux heures passes dans cette chambre, fort indiffrent au sauvetage qui proccupait les habitants du chteau, Rodin revint dans la pice occupe par le rgisseur, pice qui aboutissait une longue galerie. Lorsqu'il y entra, il n'y trouva personne; il tenait sous son bras une petite cassette de bois des les, garnie de fermoirs en argent noircis par les annes. Sa redingote, demi boutonne, laissait voir la partie suprieure d'un grand portefeuille de maroquin rouge plac dans sa poche de ct. M. Rodin demeura pensif pendant quelques minutes; l'entre de Mme Dupont, qui s'occupait avec zle de tous les prparatifs de secours, l'interrompit dans ses rflexions. -- Maintenant, dit Mme Dupont une servante, faites du feu dans la pice voisine, mettez l ce vin chaud: M. Dupont peut rentrer d'un moment l'autre. -- Eh bien, ma chre madame, lui dit Rodin, espre-t-on sauver quelqu'un de ces malheureux? -- Hlas! monsieur... je l'ignore; voil prs de deux heures que mon mari est parti... Je suis dans une inquitude mortelle; il est si courageux, si imprudent, une fois qu'il s'agit d'tre utile... -- Courageux... jusqu' l'imprudence, se dit Rodin avec impatience... Je n'aime pas cela. -- Enfin, reprit Catherine, je viens de faire mettre ici ct du linge bien chaud... des cordiaux... Pourvu que cela, mon Dieu! serve quelque chose! -- Il faut toujours l'esprer, ma chre madame. J'ai bien regrett que mon ge, ma faiblesse, ne m'aient pas permis de me joindre votre excellent mari... Je regrette aussi de ne pouvoir attendre pour savoir l'issue de ses efforts, et l'en fliciter s'ils sont heureux... car je suis malheureusement forc de repartir... mes moments sont compts. Je vous serai trs oblig de faire atteler mon cabriolet. -- Oui, monsieur... j'y vais aller. -- Un mot... ma chre, ma bonne madame Dupont... vous tes une femme de tte et d'excellent conseil... J'ai mis votre mari mme de garder, s'il le veut, la place de rgisseur de cette terre. -- Il serait possible! Que de reconnaissance! Sans cette place, vieux comme nous sommes, nous ne saurions que devenir! -- J'ai seulement mis cette promesse... deux conditions... des misres... il vous expliquera cela. -- Ah! monsieur, vous tes notre sauveur... -- Vous tes trop bonne... Mais deux petites conditions. -- Il y en aurait cent monsieur, que nous les accepterions. Jugez donc, monsieur... sans ressources... si nous n'avions pas cette place... sans ressources. -- Je compte donc sur vous; dans l'intrt de votre mari, tchez de le dcider. -- Madame... madame! voil monsieur qui arrive, dit une servante en accourant dans la chambre. -- Y a-t-il beaucoup de monde avec lui? -- Non, madame... il est seul... -- Seul? comment, seul? -- Oui, madame. Quelques moments aprs, M. Dupont entrait dans la salle. Ses habits ruisselaient d'eau; pour maintenir son chapeau, malgr la tourmente, il l'avait fix sur sa tte au moyen de sa cravate noue en forme de mentonnire; ses gutres taient couvertes d'une boue crayeuse. -- Enfin, mon ami, te voil! j'tais si inquite! s'cria sa femme en l'embrassant tendrement. -- Jusqu' prsent... trois de sauvs. -- Dieu soit lou! mon cher monsieur Dupont, dit Rodin, au moins vos efforts n'auront pas t vains. -- Trois... seulement trois, mon Dieu! dit Catherine. -- Je ne te parle que de ceux que j'ai vus... prs de la petite anse aux Golands. Il faut esprer que dans les autres endroits de la cte un peu accessibles il y a eu d'autres sauvetages. -- Tu as raison... car heureusement la cte n'est pas partout galement mauvaise. -- Et o sont ces intressants naufrags, mon cher monsieur? demanda Rodin, qui ne pouvait s'empcher de rester quelques instants de plus. -- Ils montent la falaise... soutenus par nos gens. Comme ils ne marchent gure vite, je suis accouru en avant pour rassurer ma femme et pour prendre quelques mesures ncessaires; d'abord, il faut tout de suite prparer des vtements de femme. -- Il y a donc une femme parmi les personnes sauves? -- Il y a deux jeunes filles... quinze ou seize ans, tout au plus... des enfants... et si jolies! -- Pauvres petites! dit M. Rodin avec componction. -- Celui qui elles doivent la vie est avec elles... Oh! pour celui-l, on peut le dire, c'est un hros!... -- Un hros? -- Oui. Figure-toi... -- Tu me diras cela tout l'heure. Passe donc au moins cette robe de chambre, qui est bien sche, car tu es tremp d'eau... bois un peu de ce vin chaud... tiens. -- Ce n'est pas de refus, car je suis gel... Je te disais donc que celui qui avait sauv ces jeunes filles tait un hros... le courage qu'il a montr est au-dessus de ce qu'on peut imaginer... Nous partons d'ici avec les hommes de la ferme, nous descendons le petit sentier pic, et nous arrivons enfin au pied de la falaise... la petite anse des Golands, heureusement un peu abrite des lames par cinq ou six normes blocs de roches assez avancs dans la mer. Au fond de l'anse... qu'est-ce que nous trouvons? les deux jeunes filles dont je te parle, vanouies, les pieds trempant dans l'eau, mais adosses une roche, comme si elles eussent t places l aprs avoir t retires de la mer. -- Chers enfants... c'est fendre le coeur, dit M. Rodin en portant, selon son habitude, le bout de son petit doigt gauche l'angle de son oeil droit pour y essuyer une larme qui s'y montrait rarement. -- Ce qui m'a frapp, c'est qu'elles se ressemblaient tellement, dit le rgisseur, qu'il faut certainement l'habitude de les voir pour les reconnatre... -- Deux jumelles sans doute, dit Mme Dupont. -- L'une de ces pauvres jeunes filles, reprit le rgisseur, tenait entre ses deux mains jointes une petite mdaille en bronze, qui tait suspendue son cou par une chanette de mme mtal. M. Rodin se tenait ordinairement trs vot. ces derniers mots du rgisseur, il se redressa brusquement, une lgre rougeur colora ses joues livides... pour tout autre, ces symptmes eussent paru assez insignifiants; mais chez M. Rodin, habitu depuis longues annes contraindre, dissimuler toutes ses motions, ils annonaient une profonde stupeur; s'approchant du rgisseur, il lui dit d'une voix lgrement altre, mais de l'air le plus indiffrent du monde: -- C'tait sans doute une pieuse relique... Vous n'avez pas vu ce qu'il y avait sur cette mdaille? -- Non, monsieur... je n'y ai pas song. -- Et ces deux jeunes filles se ressemblaient... beaucoup... dites-vous? -- Oui, monsieur... s'y mprendre... Probablement elles sont orphelines, car elles sont vtues de deuil... -- Ah!... elles sont vtues de deuil... dit M. Rodin avec un nouveau mouvement. -- Hlas! si jeunes et orphelines! reprit Mme Dupont en essuyant ses larmes. -- Comme elles taient vanouies... nous les transportions plus loin, dans un endroit o le sable tait bien sec... Pendant que nous nous occupions de ce soin, nous voyons paratre la tte d'un homme au-dessous d'une roche; il essayait de la gravir en s'y cramponnant d'une main; on court lui, et bien heureusement encore! car ses forces taient bout: il est tomb puis entre les mains de nos hommes. C'est de lui que je te disais: c'est un hros, car, non content d'avoir sauv les deux jeunes filles avec un courage admirable, il avait encore voulu tenter de sauver une troisime personne, et il tait retourn au milieu des rochers battus par la mer... mais ses forces taient bout, et, sans nos hommes, il aurait t bien certainement enlev des roches auxquelles il se cramponnait. -- Tu as raison, c'est un fier courage... M. Rodin, la tte baisse sur sa poitrine, semblait tranger la conversation; sa consternation, sa stupeur augmentaient avec la rflexion: les deux jeunes filles qu'on venait de sauver avaient quinze ans; elles taient vtues de deuil; elles se ressemblaient s'y mprendre; l'une portait au cou une mdaille de bronze: il n'en pouvait plus douter, il s'agissait des filles du gnral Simon. Comment les deux soeurs taient-elles au nombre des naufrags? Comment taient-elles sorties de la prison de Leipzig? Comment n'en avait-il pas t instruit? S'taient-elles vades? Avaient-elles t mises en libert? Comment n'en avait-il pas t averti? Ces penses secondaires, qui se prsentaient en foule l'esprit de M. Rodin, s'effaaient devant ce fait: Les filles du gnral Simon taient l. Sa trame, laborieusement ourdie, tait anantie. -- Quand je te parle du sauveur de ces deux jeunes filles, reprit le rgisseur en s'adressant sa femme et sans remarquer la proccupation de M. Rodin, tu t'attends peut-tre, d'aprs cela, voir un hercule; et bien! tu n'y est pas... c'est presque un enfant, tant il a l'air jeune, avec sa jolie figure douce et ses grands cheveux blonds... Enfin, je lui ai laiss un manteau, car il n'avait que sa chemise et une culotte courte noire avec des bas de laine noirs aussi... ce qui m'a sembl singulier. -- C'est vrai, les marins ne sont gure habills de la sorte. -- Du reste, quoique le navire o il tait ft anglais, je crois que mon hros est Franais, car il parle notre langue comme toi et moi... Ce qui m'a fait venir les larmes aux yeux, c'est quand les jeunes filles sont revenues elles... En le voyant, elles se sont jetes ses genoux; elles avaient l'air de le regarder avec religion et de le remercier comme on prie Dieu... Puis aprs, elles ont jet les yeux autour d'elles comme si elles avaient cherch quelqu'un; elles se sont dit quelques mots, et ont clat en sanglots en se jetant dans les bras l'une de l'autre. -- Quel sinistre, mon Dieu! combien de victimes il doit y avoir! -- Quand nous avons quitt les falaises, la mer avait dj rejet sept cadavres... des dbris, des caisses... J'ai fait prvenir les douaniers garde-ctes... Ils resteront l toute la journe pour veiller; et si, comme je l'espre, d'autres naufrags chappent, on les enverrait ici... Mais, coute donc, on dirait un bruit de voix... Oui, ce sont nos naufrags. Et le rgisseur et sa femme coururent la porte de la salle, qui s'ouvrait sur une longue galerie, pendant que M. Rodin, rongeant convulsivement ses ongles plats, attendait avec une inquitude courrouce l'arrive des naufrags; un tableau touchant s'offrit sa vue. Du fond de cette galerie, assez sombre et seulement perce d'un ct de plusieurs fentres en ogive, trois personnes conduites par un paysan s'avanaient lentement. Ce groupe se composait de deux jeunes filles et de l'homme intrpide qui elles devaient la vie... Rose et Blanche taient droite et gauche de leur sauveur, qui, marchant avec beaucoup de peine, s'appuyait lgrement sur leurs bras. Quoiqu'il et vingt-cinq ans accomplis, la figure juvnile de cet homme n'annonait pas cet ge; ses longs cheveux blond cendr, spars au milieu de son front, tombaient lisses et humides sur le collet d'un ample manteau brun dont on l'avait couvert. Il serait difficile de rendre l'adorable bont de cette ple et douce figure, aussi pure que ce que le pinceau de Raphal a produit de plus idal; car seul ce divin artiste aurait pu rendre la grce mlancolique de ce visage enchanteur, la srnit de son regard cleste, limpide et bleu comme celui d'un archange... ou d'un martyr mont au ciel. Oui, d'un martyr, car une sanglante aurole ceignait dj cette tte charmante... Chose douloureuse voir... au-dessus de ses sourcils blonds, et rendus par le froid d'un coloris plus vif, une troite cicatrice, qui datait de plusieurs mois, semblait entourer son beau front d'un cordon de pourpre; chose plus triste encore, ses mains avaient t cruellement transperces par un crucifiement; ses pieds avaient subi la mme mutilation... et s'il marchait avec tant de peine, c'est que ses blessures venaient de se rouvrir sur les rochers aigus o il avait couru pendant le sauvetage. Ce jeune homme tait Gabriel, prtre attach aux missions trangres et fils adoptif de la femme de Dagobert. Gabriel tait prtre et martyr... car, de nos jours, il y a encore des martyrs... comme du temps o les Csars livraient les premiers chrtiens aux lions et aux tigres du Cirque; car de nos jours, des enfants du peuple, c'est presque toujours chez lui que se recrutent les dvouements hroques et dsintresss, des enfants du peuple, pousss par une vocation respectable, comme ce qui est courageux et sincre, s'en vont dans toutes les parties du monde tenter de propager leur foi, et braver la torture, la mort, avec une bienveillance ingnue. Combien d'eux, victimes de barbares, ont pri, obscurs et ignors, au milieu des solitudes des deux mondes! Et pour ces simples soldats de la croix, qui n'ont que leur croyance et que leur intrpidit, jamais au retour (et ils reviennent rarement), jamais de fructueuses et somptueuses dignits ecclsiastiques. Jamais la pourpre ou la mitre ne cachent leur front cicatris, leurs membres mutils: comme le plus grand nombre des soldats du drapeau, ils meurent oublis...[8] Dans leur reconnaissance ingnue, les filles du gnral Simon, une fois revenues elles aprs le naufrage, et se trouvant en tat de gravir les rochers, n'avaient voulu laisser personne le soin de soutenir la dmarche chancelante de celui qui venait de les arracher une mort certaine. Les vtements noirs de Rose et de Blanche ruisselaient d'eau; leur figure, d'une grande pleur, exprimait une douleur profonde; des larmes rcentes sillonnaient leurs joues; les yeux mornes, baisss, tremblantes d'motion et de froid, les orphelines songeaient avec dsespoir qu'elles ne reverraient plus Dagobert, leur guide, leur ami... car c'tait lui que Gabriel avait tendu en vain une main secourable pour l'aider gravir les rochers; malheureusement les forces leur avaient manqu tous deux... et le soldat s'tait vu emporter par le retrait d'une lame. La vue de Gabriel fut un nouveau sujet de surprise pour Rodin, qui s'tait retir l'cart, afin de tout examiner; mais cette surprise tait si heureuse... il prouva tant de joie de voir le missionnaire sauv d'une mort certaine, que la cruelle impression qu'il avait ressentie la vue des filles du gnral Simon s'adoucit un peu. (On n'a pas oubli qu'il fallait pour les projets de M. Rodin que Gabriel ft Paris le 13 fvrier.) Le rgisseur et sa femme, tendrement mus l'aspect des orphelines, s'approchrent d'elles avec empressement. -- Monsieur... monsieur... bonne nouvelle, s'cria un garon de ferme en entrant. Encore deux naufrags de sauvs! -- Dieu soit lou! Dieu soit bni! dit le missionnaire. -- O sont-ils? demanda le rgisseur en se dirigeant vers la porte. -- Il y en a un qui peut marcher... il me suit avec Justin, qui l'amne... L'autre a t bless contre les rochers, on le transporte ici sur un brancard fait de branches d'arbres... -- Je cours le faire placer dans la salle basse, dit le rgisseur en sortant; toi, ma femme, occupe-toi de ces jeunes demoiselles. -- Et le naufrag qui peut marcher... o est-il? demanda la femme du rgisseur... -- Le voil, dit le paysan en montrant quelqu'un qui s'avanait assez rapidement du fond de la galerie. Ds qu'il a su que les deux jeunes demoiselles que l'on a sauves taient ici, quoiqu'il soit vieux et bless la tte, il a fait de si grandes enjambes que c'est tout au plus si j'ai pu le devancer. Le paysan avait peine prononc ces paroles, que Rose et Blanche, se levant par un mouvement spontan, s'taient prcipites vers la porte. Elles y arrivrent en mme temps que Dagobert. Le soldat, incapable de prononcer une parole, tomba genoux sur le seuil en tendant ses bras aux filles du gnral Simon, pendant que Rabat- Joie, courant elles, leur lchait les mains. Mais l'motion tait trop violente pour Dagobert; lorsqu'il eut serr entre ses bras les orphelines, sa tte se pencha en arrire, et il fut tomb la renverse sans les soins des paysans. Malgr les observations de la femme du rgisseur sur leur faiblesse et sur leur motion, les deux jeunes filles voulurent accompagner Dagobert vanoui, que l'on transporta dans une chambre voisine. la vue du soldat, la figure de M. Rodin s'tait violemment contracte, car jusqu'alors il avait cru la mort du guide des filles du gnral Simon. Le missionnaire, accabl de fatigue, s'appuyait sur une chaise et n'avait pas encore aperu Rodin. Un nouveau personnage, un homme au teint jaune et mat, entra dans cette chambre, accompagn d'un paysan qui lui indiqua Gabriel. L'homme au teint jaune, qui on avait prt une blouse et un pantalon de paysan, s'approcha du missionnaire, et lui dit en franais, mais avec un accent tranger: -- Le prince Djalma vient d'tre transport tout l'heure ici. Son premier mot a t pour vous appeler. -- Que dit cet homme? s'cria Rodin en s'avanant vers Gabriel. -- Monsieur Rodin! s'cria le missionnaire en reculant de surprise. -- Monsieur Rodin! s'cria l'autre naufrag; et, de ce moment, son oeil ne quitta plus le correspondant de Josu. -- Vous ici, monsieur! dit Gabriel en s'approchant de Rodin avec une dfrence mle de crainte. -- Que vous a dit cet homme? rpta Rodin d'une voix altre. N'a- t-il pas prononc le nom du prince Djalma? -- Oui, monsieur; le prince Djalma est un des passagers du vaisseau anglais qui venait d'Alexandrie et sur lequel nous avons naufrag... Ce navire avait relch aux Aores, o je me trouvais; le btiment qui m'amenait de Charlestown ayant t oblig de rester dans cette le cause de grandes avaries, je me suis embarqu sur le _Black-Eagle_, o se trouvait le prince Djalma. Nous allions Portsmouth; de l, mon intention tait de revenir en France. Rodin ne songeait pas interrompre Gabriel; cette nouvelle secousse paralysait sa pense. Enfin, comme un homme qui tente un dernier effort, quoiqu'il en sache d'avance la vanit, il ajouta: -- Et savez-vous quel est ce prince Djalma? -- C'est un homme aussi bon que brave... le fils d'un roi dpouill de son territoire par les Anglais. Puis, se tournant vers l'autre naufrag, le missionnaire lui dit avec intrt: -- Comment va le prince? Ses blessures sont-elles dangereuses? -- Ce sont des contusions trs violentes, mais qui ne seront pas mortelles, dit l'autre. -- Dieu soit lou! dit le missionnaire en s'adressant Rodin, voici, vous le voyez, encore un naufrag de sauv. -- Tant mieux, rpondit Rodin d'un ton imprieux et bref. -- Je vais aller auprs de lui, dit Gabriel avec soumission. Vous n'avez aucun ordre me donner?... -- Serez-vous en tat de partir... dans deux ou trois heures, malgr vos fatigues? -- S'il le faut... oui. -- Il le faut... vous partirez avec moi. Gabriel s'inclina devant Rodin, qui tomba ananti sur une chaise, pendant que le missionnaire sortait avec le paysan. L'homme au teint jaune tait rest dans un coin de la chambre, inaperu de Rodin. Cet homme tait Faringhea, le mtis, un des trois chefs des trangleurs, qui avait chapp aux poursuites des soldats dans les ruines de Tchandi; aprs avait tu Mahal le contrebandier, il lui avait vol les dpches crites par M. Josu Van Dal Rodin, et la lettre grce laquelle le contrebandier devait tre reu comme passager bord du _Ruyter_. Faringhea s'tant chapp de la cabane des ruines de Tchandi sans tre vu de Djalma, celui-ci le retrouvant bord aprs une vasion (que l'on expliquera plus tard), ignorant qu'il appartnt la secte des Phansegars, l'avait trait pendant la traverse comme un compatriote. Rodin, l'oeil fixe, hagard, le teint livide de rage muette, rongeant ses ongles jusqu'au vif, n'apercevait pas le mtis qui, aprs s'tre silencieusement approch de lui, lui mit familirement la main sur l'paule et lui dit: -- Vous vous appelez Rodin? -- Qu'est-ce? demanda celui-ci en tressaillant et en redressant brusquement la tte. -- Vous vous appelez Rodin? rpta Faringhea... -- Oui... que voulez-vous? -- Vous demeurez rue du Milieu-des-Ursins, Paris? -- Oui... mais encore une fois, que voulez-vous? -- Rien... maintenant... frre... plus tard... beaucoup. Et Faringhea, s'loignant pas lents, laissa Rodin effray; car cet homme qui ne tremblait devant rien, avait t frapp du sinistre regard et de la sombre physionomie de l'trangleur. IV. Le dpart pour Paris. Le plus grand silence rgne dans le chteau de Cardoville; la tempte s'est peu peu calme, l'on n'entend plus au loin que le sourd ressac des vagues qui s'abattent pesamment sur la cte. Dagobert et les orphelines ont t tablis dans des chambres chaudes et confortables au premier tage du chteau. Djalma, trop grivement bless pour tre transport l'tage suprieur, est rest dans une salle basse. Au moment du naufrage, une mre plore lui avait remis son enfant entre les bras. En vain il voulut tenter d'arracher cet infortun une mort certaine; ce dvouement a gn ses mouvements et le jeune Indien a t presque bris sur les roches. Faringhea, qui a su le convaincre de son affection, est rest auprs de lui le veiller. Gabriel, aprs avoir donn quelques consolations Djalma, est remont dans la chambre qui lui tait destine; fidle la promesse qu'il a faite Rodin d'tre prt partir au bout de deux heures, il n'a pas voulu se coucher: ses habits schs, il s'est endormi dans un grand fauteuil haut dossier, plac devant une chemine o brle un ardent brasier. Cet appartement est situ auprs de ceux qui sont occups par Dagobert et par les deux soeurs. Rabat-Joie, probablement sans aucune dfiance dans un si honnte chteau, a quitt la porte de Rose et de Blanche pour venir se rchauffer et s'tendre devant le foyer au coin duquel le missionnaire est endormi. Rabat-Joie, son museau appuy sur ses pattes allonges, jouit avec dlices d'un parfait bien-tre, aprs tant de traverses terrestres et maritimes! Nous ne saurions affirmer qu'il pense habituellement beaucoup au pauvre vieux Jovial, moins qu'on ne prenne pour une marque de souvenir de sa part son irrsistible besoin de mordre tous les chevaux blancs qu'il avait rencontrs depuis la mort de son vnrable compagnon, lui jusqu'alors le plus inoffensif des chiens l'endroit des chevaux de toute robe. Au bout de quelques instants, une des portes qui donnaient dans cette chambre s'ouvrit, et les deux soeurs entrrent timidement. Depuis quelques instants veilles, reposes et habilles, elles ressentaient encore de l'inquitude au sujet de Dagobert: quoique la femme du rgisseur, aprs les avoir conduites dans leur chambre, ft ensuite revenue leur apprendre que le mdecin du village ne trouvait aucune gravit dans l'tat et dans la blessure du soldat, nanmoins elles sortaient de chez elles, esprant s'informer de lui auprs de quelqu'un du chteau. Le haut dossier de l'antique fauteuil o dormait Gabriel le cachait compltement! mais les orphelines, voyant Rabat-Joie tranquillement couch au pied de ce fauteuil, crurent que Dagobert y sommeillait; elles s'avancrent donc vers ce sige sur la pointe du pied. leur grand tonnement, elles virent Gabriel endormi. Interdites, elles s'arrtrent immobiles, n'osant ni reculer ni avancer, de peur de l'veiller. Les longs cheveux blonds du missionnaire, n'tant plus mouills, frisant naturellement autour de son cou et de ses paules, la pleur de son teint ressortait sur le pourpre fonc du damas qui recouvrait le dossier du fauteuil. Le beau visage de Gabriel exprimait alors une mlancolie amre, soit qu'il ft sous l'impression d'un songe pnible, soit qu'il et l'habitude de cacher de douloureux ressentiments dont l'expression se rvlait son insu pendant son sommeil; malgr cette apparence de tristesse navrante, ses traits conservaient leur caractre d'anglique douceur, d'un attrait inexprimable... car rien n'est plus touchant que la beaut qui souffre. Les deux jeunes filles baissrent les yeux, rougirent spontanment, et changrent un coup d'oeil un peu inquiet en se montrant du regard le missionnaire endormi. -- Il dort, ma soeur, dit Rose voix basse. -- Tant mieux... rpondit Blanche aussi voix basse en faisant Rose un signe d'intelligence, nous pourrons le bien regarder... -- En venant de la mer ici avec lui, nous n'osions pas... -- Vois donc comme sa figure est douce! -- Il me semble que c'est bien lui que nous avons vu dans nos rves... -- Disant qu'il nous protgerait. -- Et cette fois encore... il n'y a pas manqu. -- Mais, du moins, nous le voyons... -- Ce n'est pas comme dans la prison de Leipzig... pendant cette nuit si noire. -- Il nous a encore sauves, cette fois. -- Sans lui... ce matin... nous prissions... -- Pourtant, ma soeur, dans nos rves, il me semble que son visage tait comme clair par une douce lumire. -- Oui... tu sais, il nous blouissait presque. -- Et puis il n'avait pas l'air triste. -- C'est qu'alors, vois-tu, il venait du ciel, et maintenant il est sur terre... -- Ma soeur... est-ce qu'il avait alors autour du front cette cicatrice d'un rose vif? -- Oh! non, nous nous en serions bien aperues. -- Et ses mains... vois donc aussi ces cicatrices... -- Mais s'il a t bless... ce n'est donc pas un archange? -- Pourquoi, ma soeur, s'il a reu ces blessures en voulant empcher le mal, ou en secourant des personnes qui, comme nous, allaient mourir? -- Tu as raison... s'il ne courait pas de dangers en venant au secours de ceux qu'il protge, ce serait moins beau... -- Comme c'est dommage qu'il n'ouvre pas les yeux... -- Son regard est si bon, si tendre! -- Pourquoi ne nous a-t-il rien dit de notre mre pendant la route? -- Nous n'tions pas seules avec lui... il n'aura pas voulu... -- Maintenant nous sommes seules... -- Si nous le priions, pour qu'il nous en parle... Et les orphelines s'interrogrent du regard avec une navet charmante; leurs figures se coloraient d'un vif incarnat, et leur sein virginal palpitait doucement sous leur robe noire. -- Tu as raison... prions-le. -- Mon Dieu, ma soeur, comme notre coeur bat, dit Blanche, ne doutant pas avec raison que Rose ne ressentt tout ce qu'elle ressentait elle-mme, et comme ce battement fait du bien! On dirait qu'il va nous arriver quelque chose d'heureux. Les deux soeurs, aprs s'tre approches du fauteuil sur la pointe du pied, s'agenouillrent les mains jointes, l'une droite, l'autre gauche du jeune prtre. Ce fut un tableau charmant. Levant leurs adorables figures vers Gabriel, elles dirent tout bas, bien bas, d'une voix suave et frache comme leurs visages de quinze ans: -- Gabriel!!! parlez-nous de notre mre. cet appel, le missionnaire fit un lger mouvement, ouvrit demi les yeux, et grce cet tat de vague somnolence qui prcde le rveil complet, se rendant peine compte de ce qu'il voyait, il eut un ravissement l'apparition de ces deux gracieuses figures qui, tournes vers lui, l'appelaient doucement. -- Qui m'appelle! dit-il en se rveillant tout fait et en redressant la tte. -- C'est nous! -- Nous, Blanche et Rose! Ce fut au tour de Gabriel rougir, car il reconnaissait les jeunes filles qu'il avait sauves. -- Relevez-vous, mes soeurs, dit-il, on ne s'agenouille que devant Dieu... Les orphelines obirent et furent bientt ses cts, se tenant par la main. -- Vous savez donc mon nom! leur demanda-t-il en souriant. -- Oh! nous ne l'avons pas oubli. -- Qui vous l'a dit! -- Vous... -- Moi? -- Quand vous tes venu de la part de notre mre... -- Nous dire qu'elle vous envoyait vers nous et que vous nous protgeriez toujours. -- Moi, soeur?... dit le missionnaire, ne comprenant rien aux paroles des orphelines. Vous vous trompez... Aujourd'hui seulement je vous ai vues... -- Et dans nos rves? -- Oui, rappelez-vous donc! dans nos rves? -- En Allemagne... il y a trois mois, pour la premire fois. Regardez-nous donc bien! Gabriel ne put s'empcher de sourire de la navet de Rose et de Blanche, qui lui demandaient de se souvenir d'un rve qu'elles avaient fait; puis, de plus en plus surpris, il reprit: -- Dans vos rves? -- Mais certainement... quand vous nous donniez de si bons conseils. -- Aussi, quand nous avons eu du chagrin depuis... en prison... vos paroles, dont nous nous souvenions, nous ont consoles, nous ont donn du courage. -- N'est-ce donc pas vous qui nous avez fait sortir de prison, Leipzig, pendant cette nuit si noire... que nous ne pouvions vous voir? -- Moi!... -- Quel autre que vous serait venu notre secours et celui de notre vieil ami?... -- Nous lui disions bien que vous l'aimeriez parce qu'il nous aimait, lui qui ne voulait pas croire aux anges. -- Aussi, ce matin, pendant la tempte, nous n'avions presque pas peur. -- Nous vous attendions. -- Ce matin, oui, mes soeurs, Dieu m'a accord la grce de m'envoyer votre secours; j'arrivais d'Amrique, mais je n'ai jamais t Leipzig... Ce n'est donc pas moi qui vous ai fait sortir de prison... Dites-moi, mes soeurs, ajouta-t-il en souriant avec bont, pour qui me prenez-vous? -- Pour un bon ange que nous avons dj vu en rve et que notre mre a envoy du ciel pour nous protger. -- Mes chres soeurs, je ne suis qu'un pauvre prtre... Le hasard fait que je ressemble sans doute l'ange que vous avez vu en songe et que vous ne pouviez voir qu'en rve... car il n'y a pas d'ange visible pour nous. -- Il n'y a pas d'anges visibles! dirent les orphelines en se regardant avec tristesse. -- Il n'importe, mes chres soeurs, dit Gabriel en prenant affectueusement les mains des jeunes filles entre les siennes, les rves... comme toute chose... viennent de Dieu... Puisque le souvenir de votre mre tait ml ce rve... bnissez-le doublement. ce moment une porte s'ouvrit et Dagobert parut. Jusqu'alors, les orphelines, dans leur ambition nave d'tre protges par un archange, ne s'taient pas rappel que la femme de Dagobert avait adopt un enfant abandonn qui s'appelait Gabriel et qui tait prtre et missionnaire. Le soldat, quoiqu'il se ft opinitr soutenir que sa blessure tait une _blessure blanche_ (pour se servir des termes du gnral Simon), avait t soigneusement pans par le chirurgien du village; un bandeau noir lui cachait moiti le front et augmentait encore son air naturellement rbarbatif. En entrant dans le salon, il fut surpris de voir un inconnu tenir familirement entre ses mains les mains de Blanche et de Rose. Cet tonnement se conoit: Dagobert ignorait que le missionnaire et sauv les orphelines et tent de le secourir lui-mme. Le matin, pendant la tempte, tourbillonnant au milieu des vagues, tchant enfin de se cramponner un rocher, le soldat n'avait que trs imparfaitement vu Gabriel au moment o celui-ci, aprs avoir arrach les deux soeurs une mort certaine, avait en vain tch de lui venir en aide. Lorsque aprs le naufrage Dagobert avait retrouv les orphelines dans la salle basse du chteau, il tait tomb, on l'a dit, dans un complet vanouissement, caus par la fatigue, par l'motion, par les suites de sa blessure: ce moment non plus il n'avait pu apercevoir le missionnaire. Le vtran commenait froncer ses pais sourcils gris sous son bandeau noir, en voyant un inconnu si familier avec Rose et Blanche, lorsque celles-ci coururent se jeter dans ses bras et le couvrirent de caresses filiales: son ressentiment se dissipa bientt devant ces preuves d'affection, quoiqu'il jett de temps autre un regard assez sournois du ct du missionnaire, qui s'tait lev et dont il ne distinguait pas parfaitement la figure. -- Et ta blessure? lui dit Rose avec intrt, on nous a dit qu'heureusement elle n'tait pas dangereuse. -- En souffres-tu? ajouta Blanche. -- Non, mes enfants... c'est le _major_ du village qui a voulu m'entortiller de ce bandage; j'aurais sur la tte une rsille de coups de sabre que je ne serais pas autrement embguin; on me prendra pour un vieux dlicat; ce n'est qu'une blessure blanche, et j'ai envie de... Le soldat porta une de ses mains son bandeau. -- Veux-tu laisser cela! dit Rose en arrtant le bras de Dagobert, es-tu peu raisonnable... ton ge! -- Bien, bien! ne me grondez pas, je ferai ce que vous voulez... je garderai ce bandeau. Puis, attirant les orphelines dans un angle du salon, il leur dit voix basse en leur montrant le jeune prtre du coin de l'oeil: -- Quel est ce monsieur... qui vous prenait les mains... quand je suis entr?... a m'a l'air d'un cur... Voyez-vous, mes enfants... il faut prendre garde... parce que... -- Lui!!! s'crirent Rose et Blanche en se retournant vers Gabriel, mais pense donc que, sans lui, nous ne t'embrasserions pas cette heure... -- Comment! s'cria le soldat en redressant brusquement sa grande taille et regardant le missionnaire. -- C'est notre ange gardien... reprit Blanche. -- Sans lui, dit Rose, nous mourions ce matin dans le naufrage... -- Lui!... C est lui... qui... Dagobert n'en put dire davantage. Le coeur gonfl, les yeux humides, il courut au missionnaire et s'cria avec un accent de reconnaissance impossible rendre, en lui tendant les deux mains: -- Monsieur, je vous dois la vie de ces deux enfants... Je sais quoi a m'engage... je ne vous dis rien de plus... parce que a dit tout... Mais, frapp d'un souvenir soudain, il s'cria: -- Mais attendez donc... est-ce que, lorsque je tchais de me cramponner une roche... pour n'tre pas entran par les vagues, ce n'est pas vous qui m'avez tendu la main?... Oui... vos cheveux blonds... votre figure jeune!... mais certainement... c'est vous... maintenant... Je vous reconnais... -- Malheureusement... monsieur... les forces m'ont manqu... et j'ai eu la douleur de vous voir retomber dans la mer. -- Je n'ai rien de plus vous dire pour vous remercier... que ce que je vous ai dit tout l'heure, reprit Dagobert avec une simplicit touchante. En me conservant ces enfants, vous aviez dj plus fait pour moi que si vous m'aviez conserv la vie... mais quel courage!... quel coeur!... quel coeur!... dit le soldat avec admiration. Et si jeune!... l'air d'une fille. -- Comment! s'cria Blanche avec joie, notre Gabriel est aussi venu toi! -- Gabriel, dit Dagobert en interrompant Blanche; et, s'adressant au prtre: -- Vous vous appelez Gabriel? -- Oui, monsieur. -- Gabriel! rpta le soldat de plus en plus surpris, et vous tes prtre? ajouta-t-il. -- Prtre des missions trangres. -- Et... qui vous a lev? demanda le soldat avec une surprise croissante. -- Une excellente et gnreuse femme, que je vnre comme la meilleure des mres... car elle a eu piti de moi... Enfant abandonn, elle m'a trait comme son fils... -- Franoise... Baudoin... n'est-ce pas? dit le soldat profondment mu. -- Oui... monsieur, rpondit Gabriel, son tour trs tonn. Mais comment savez-vous?... -- La femme d'un soldat, reprit Dagobert. -- Oui, d'un brave soldat... qui, par un admirable dvouement... passe cette heure sa vie dans l'exil... loin de sa femme... loin de son fils... de mon bon frre... car je suis fier de lui donner ce nom. -- Mon... Agricol... ma femme... Quand les avez-vous... quitts? -- Ce serait vous... le pre d'Agricol?... Oh! je ne savais pas encore toute la reconnaissance que je devais Dieu! dit Gabriel en joignant les mains. -- Et ma femme... et mon fils? dit Dagobert d'une voix tremblante, comment vont-ils? avez-vous de leurs nouvelles? -- Celles que j'ai reues il y a trois mois taient excellentes... -- Non, c'est trop de joie, s'cria Dagobert, c'est trop... Et le vtran ne put continuer; le saisissement touffait ses paroles, il retomba assis sur une chaise. Rose et Blanche se rappelrent alors seulement la lettre de leur pre relativement l'enfant trouv, nomm Gabriel, et adopt par la femme de Dagobert; elles laissrent alors clater leurs transports ingnus... -- Notre Gabriel est le tien... c'est le mme... quel bonheur! s'cria Rose. -- Oui, mes chres petites, il est vous comme moi; nous en avons chacun notre part... Puis s'adressant Gabriel, le soldat ajouta avec effusion: -- Ta main... encore ta main, mon intrpide enfant... Ma foi, tant pis, je te dis toi... puisque mon Agricol est ton frre... -- Ah!... monsieur... que de bont! -- C'est a... tu vas me remercier... Aprs tout ce que nous te devons! -- Et ma mre adoptive est-elle instruite de votre arrive? dit Gabriel pour chapper aux louanges du soldat. -- Je lui ai crit, il y a cinq mois, que je venais seul... et pour cause... Je te dirai cela plus tard... Elle demeure toujours rue Brise-Miche? C'est l que mon Agricol est n. -- Elle y demeure toujours. -- En ce cas, elle aura reu ma lettre; j'aurais voulu lui crire de la prison de Leipzig, mais impossible. -- De prison... vous sortez de prison? -- Oui, j'arrive d'Allemagne par l'Elbe et par Hambourg, et je serais Leipzig sans un vnement qui me ferait croire au diable... Mais au bon diable. -- Que voulez-vous dire? expliquez-vous. -- a me serait difficile, car je ne puis pas me l'expliquer moi-mme... Ces petites filles, et il montra Rose et Blanche en souriant, se prtendaient plus avances que moi; elles me rptaient toujours: Mais c'est l'archange qui est venu notre secours... Dagobert; c'est l'archange, vois-tu, toi qui disais que tu aimais autant Rabat-Joie pour nous dfendre... -- Gabriel... je vous attends... dit une voix brve qui fit tressaillir le missionnaire. Lui, Dagobert et les orphelines tournrent vivement la tte. Rabat-Joie gronda sourdement; c'tait M. Rodin: il se tenait debout l'entre d'une porte ouvrant sur un corridor. Les traits taient calmes, impassibles; il jeta un regard rapide et perant sur le soldat et les deux soeurs. -- Qu'est-ce que cet homme l? dit Dagobert, tout d'abord trs peu prvenu en faveur de M. Rodin, auquel il trouvait, avec raison, une physionomie singulirement repoussante. Que diable te veut-il? -- Je pars avec lui, dit Gabriel avec une expression de regret et de contrainte. Puis, se tournant vers Rodin: -- Mille pardons, me voici dans l'instant. -- Comment! tu pars, dit Dagobert stupfait, au moment o nous nous retrouvons... Non, pardieu!... tu ne partiras pas... j'ai trop de choses te dire et te demander, nous ferons route ensemble... je m'en fais une fte. -- C'est impossible... c'est mon suprieur... je dois obir. -- Ton suprieur?... Il est habill en bourgeois... -- Il n'est pas oblig de porter l'habit ecclsiastique... -- Ah bah! puisqu'il n'est pas en uniforme, et que dans ton tat il n'y a pas de salle de police, envoie-le... -- Croyez-moi, je n'hsiterais pas une minute, s'il tait possible de rester. -- J'avais raison de trouver cet homme-l une mauvaise figure, dit Dagobert entre ses dents. Puis il ajouta avec une impatience chagrine: -- Veux-tu que je lui dise, ajouta-t-il plus bas, qu'il nous satisferait beaucoup en filant tout seul? -- Je vous en prie, n'en faites rien, dit Gabriel; ce serait inutile... je connais mes devoirs... ma volont est celle de mon suprieur. votre arrive Paris, j'irai vous voir, vous, ainsi que ma mre adoptive et mon frre Agricol. -- Allons... soit. J'ai t soldat, je sais ce que c'est que la subordination, dit Dagobert vivement contrari; il faut faire contre fortune bon coeur. Ainsi, aprs-demain matin... rue Brise-Miche, mon garon; car je serai Paris demain soir, m'assure-t-on, et nous partons tout l'heure. Dis donc, il parat qu'il y a aussi une crne discipline chez vous? -- Oui... elle est grande, elle est svre, rpondit Gabriel en tressaillant et en touffant un soupir. -- Allons... embrasse-moi... et bientt... Aprs tout, vingt- quatre heures sont bientt passes. -- Adieu... adieu... rpondit le missionnaire d'une voix mue en rpondant l'treinte du vtran. -- Adieu, Gabriel... ajoutrent les orphelines en soupirant aussi et les larmes aux yeux. -- Adieu, mes soeurs... dit Gabriel. Et il sortit avec Rodin, qui n'avait perdu ni un mot ni un incident de cette scne. Deux heures aprs, Dagobert et les deux orphelines avaient quitt le chteau pour se rendre Paris, ignorant que Djalma restait Cardoville, trop bless pour partir encore. Le mtis Faringhea demeura auprs du jeune prince, ne voulant pas, disait-il, abandonner son compatriote. * * * * Nous conduirons maintenant le lecteur rue Brise-Miche, chez la femme de Dagobert. Cinquime partie La rue Brise-Miche I. La femme de Dagobert. Les scnes suivantes se passent Paris, le lendemain du jour o les naufrags ont t recueillis au chteau de Cardoville. Rien de plus sinistre, de plus sombre, que l'aspect de la rue Brise-Miche, dont l'une des extrmits donne rue Saint-Merry, l'autre prs de la petite place du Clotre, vers l'glise. De ce ct, cette ruelle, qui n'a pas plus de huit pieds de largeur, est encaisse entre deux immenses murailles noires, boueuses, lzardes, dont l'excessive hauteur prive en tout temps cette voie d'air et de lumire; peine pendant les plus longs jours de l'anne, le soleil peut-il y jeter quelques rayons: aussi, lors des froids humides de l'hiver, un brouillard glacial, pntrant, obscurcit constamment cette espce de puits oblong au pav fangeux. Il tait environ huit heures du soir; la ple clart du rverbre dont la lumire rougetre perait peine la brume, deux hommes, arrts dans l'angle de l'un de ces murs normes, changeaient quelques paroles. -- Ainsi, disait l'un, c'est bien entendu... vous resterez dans la rue jusqu' ce que vous les ayez vus entrer au numro 5. -- C'est entendu. -- Et quand vous les aurez vus entrer, pour mieux encore vous assurer de la chose, vous monterez chez Franoise Baudoin... -- Sous prtexte de demander si ce n'est pas l que demeure l'ouvrire bossue, la soeur de cette crature surnomme la _reine Bacchanal..._ -- Trs bien... Quant celle-ci, tchez de savoir exactement son adresse par la bossue; car c'est trs important: les femmes de cette espce dnichent comme des oiseaux, et on a perdu sa trace... -- Soyez tranquille... Je ferai tout mon possible auprs de la bossue pour savoir o demeure sa soeur. -- Et pour vous donner courage, je vais vous attendre au cabaret en face du clotre, et nous boirons un verre de vin chaud votre retour. -- Ce ne sera pas de refus, car il fait ce soir un froid diablement noir. -- Ne m'en parlez pas! ce matin l'eau gelait sur mon goupillon, et j'tais raide comme une momie sur ma chaise la porte de l'glise. Ah! mon garon! tout n'est pas rose dans le mtier de donneur d'eau bnite... -- Heureusement, il y a les profits... Allons, bonne chance... N'oubliez pas, numro 5... la petite alle ct de la boutique du teinturier... -- C'est dit, c'est dit... Et les deux hommes se sparrent. L'un gagna la place du Clotre; l'autre se dirigea au contraire vers l'extrmit de la ruelle qui dbouche rue Saint-Merry, et ne fut pas longtemps trouver le numro de la maison qu'il cherchait: maison haute et troite, et, comme toutes celles de cette rue, d'une triste et misrable apparence. De ce moment l'homme commena de se promener de long en large devant la porte de l'alle numro 5. Si l'extrieur de ces demeures tait repoussant, rien ne saurait donner une ide de leur intrieur lugubre, nausabond; la maison numro 5 tait surtout dans un tat de dlabrement et de malpropret affreux voir... L'eau qui suintait des murailles ruisselait dans l'escalier sombre et boueux; au second tage, on avait mis sur l'troit palier quelques brasses de paille pour que l'on pt s'y essuyer les pieds: mais cette paille, change en fumier, augmentait encore cette odeur nervante, inexprimable, qui rsulte du manque d'air de l'humidit et des putrides exhalaisons des plombs: car quelques ouvertures, pratiques dans la cage de l'escalier, y jetaient peine quelques lueurs d'une lumire blafarde. Dans ce quartier, l'un des plus populeux de Paris, ces maisons sordides, froides, malsaines, sont gnralement habites par la classe ouvrire, qui y vit entasse. La demeure dont nous parlons tait de ce nombre. Un teinturier occupait le rez-de-chausse; les exhalaisons dltres de son officine augmentaient encore la ftidit de cette masure. De petits mnages d'artisans, quelques ouvriers travaillant en chambres, taient logs aux tages suprieurs; dans l'une des pices du quatrime demeurait Franoise Baudoin, femme de Dagobert. Une chandelle clairait cet humble logis, compos d'une chambre et d'un cabinet; Agricol occupait une petite mansarde dans les combles. Un vieux papier d'une couleur gristre, et l fendu par les lzardes du mur, tapissait la muraille o s'appuyait le lit; de petits rideaux, fixs une tringle de fer, cachaient les vitres; le carreau, non cir, mais lav, conservait sa couleur de brique; l'une des extrmits de cette pice tait un pole rond contenant une marmite o se faisait la cuisine: sur la commode de bois blanc peint en jaune vein de brun, on voyait une maison de fer en miniature, chef-d'oeuvre de patience et d'adresse, dont toutes les pices avaient t faonnes et ajustes par Agricol Baudoin (fils de Dagobert). Un christ en pltre accroch au mur et entour de plusieurs rameaux de buis bnit, quelques images de saints grossirement colories, tmoignaient des habitudes dvotieuses de la femme du soldat: une de ces grandes armoires de noyer, contournes, rendues presque noires par le temps, tait place entre les deux croises: un vieux fauteuil garni de velours d'Utrecht vert (premier prsent fait sa mre par Agricol), quelques chaises de paille et une table de travail o l'on voyait plusieurs sacs de grosse toile bise, tel tait l'ameublement de cette pice, mal close par une porte vermoulue; un cabinet y attenant renfermait quelques ustensiles de cuisine et de mnage. Si triste, si pauvre que semble peut-tre cet intrieur, il n'est tel pourtant que pour un petit nombre d'artisans, relativement _aiss_... car le lit tait garni de deux matelas, de draps blancs et d'une chaude couverture; la grande armoire contenait du linge. Enfin, la femme de Dagobert occupait seule une chambre aussi grande que celles o de nombreuses familles d'artisans honntes et laborieux vivent et couchent d'ordinaire en commun, bien heureux lorsqu'ils peuvent donner aux filles et aux garons un lit spar! bien heureux lorsque la couverture ou l'un des draps du lit n'a pas t engag au mont-de-pit! Franoise Baudoin, assise auprs du petit pole de fonte, qui, par ce temps froid et humide, rpandait bien peu de chaleur dans cette pice mal close, s'occupait de prparer le repas du soir de son fils Agricol. La femme de Dagobert avait cinquante ans environ; elle portait une camisole d'indienne bleue petits bouquets blancs et un jupon de futaine; un bguin blanc entourait sa tte et se nouait sous son menton. Son visage tait ple et maigre, ses traits rguliers; sa physionomie exprimait une rsignation, une bont parfaites. On ne pouvait en effet trouver une meilleure, une plus vaillante mre: sans autre ressource que son travail, elle tait parvenue, force d'nergie, lever non seulement son fils Agricol, mais encore Gabriel, pauvre enfant abandonn qu'elle avait eu l'admirable courage de prendre sa charge. Dans sa jeunesse, elle avait, pour ainsi dire, escompt sa sant venir pour douze annes lucratives, rendues telles par un travail exagr, crasant, que de dures privations rendaient presque homicide; car alors (et c'tait un temps de salaire splendide compar au temps prsent), force de veilles, force de labeur acharn, Franoise avait quelquefois pu gagner jusqu' cinquante sous par jour, avec lesquels elle tait parvenue lever son fils et son enfant adoptif... Au bout de ces douze annes, sa sant fut ruine; ses forces, presque bout; mais, au moins, les deux enfants n'avaient manqu de rien et avaient reu l'ducation que le peuple peut donner ses fils: Agricol entrait en apprentissage chez M. Franois Hardy, et Gabriel se prparait entrer au sminaire par la protection trs empresse de M. Rodin, dont les rapports taient devenus, depuis 1820 environ, trs frquents avec le confesseur de Franoise Baudoin: car elle avait t et tait toujours d'une pit peu claire, mais excessive. Cette femme tait une de ces natures d'une simplicit, d'une bont adorables, un de ces martyrs de dvouements ignors qui touchent quelquefois l'hrosme... mes saintes, naves, chez lesquelles l'instinct du coeur supple l'intelligence. Le seul dfaut ou plutt la seule consquence de cette candeur aveugle tait une obstination invincible lorsque Franoise croyait devoir obir l'influence de son confesseur, qu'elle tait habitue subir depuis de longues annes; cette influence lui paraissant des plus vnrables, des plus saintes, aucune puissance, aucune considration humaines n'auraient pu l'empcher de s'y soumettre: en cas de discussion ce sujet, rien au monde ne faisait flchir cette excellente femme; sa rsistance, sans colre, sans emportements, tait douce comme son caractre, calme comme sa conscience, mais aussi, comme elle... inbranlable. Franoise Baudoin tait, en un mot, un de ces tres purs, ignorants et crdules, qui peuvent, quelquefois leur insu, devenir des instruments terribles entre d'habiles et dangereuses mains. Depuis assez longtemps le mauvais tat de sa sant, et surtout le considrable affaiblissement de sa vue, lui imposaient un repos forc; car peine pouvait-elle travailler deux ou trois heures par jour: elle passait le reste du temps l'glise. Au bout de quelques instants, Franoise se leva, dbarrassa un des cts de la table de plusieurs sacs de grosse toile grise, et disposa le couvert de son fils avec un soin, avec une sollicitude maternelle. Elle alla prendre dans l'armoire un petit sac de peau renfermant une vieille timbale d'argent bossue et un lger couvert d'argent, si mince, si us, que la cuiller tait tranchante. Elle essuya, frotta le tout de son mieux, et plaa prs de l'assiette de son fils cette argenterie, prsent de noce de Dagobert. C'tait ce que Franoise possdait de plus prcieux, autant par sa mince valeur que par les souvenirs qui s'y rattachaient; aussi avait-elle souvent vers des larmes amres lorsqu'il lui avait fallu, dans des extrmits pressantes, par suite de maladie ou de chmage, porter au mont-de-pit ce couvert et cette timbale, sacrs pour elle. Franoise prit ensuite, sur la planche intrieure de l'armoire, une bouteille d'eau et une bouteille de vin aux trois quarts remplie, et les plaa prs de l'assiette de son fils; puis elle retourna surveiller le souper. Quoique Agricol ne ft pas fort en retard, la physionomie de sa mre exprimait autant d'inquitude que de tristesse; on voyait ses yeux rougis qu'elle avait beaucoup pleur. La pauvre femme, aprs de douloureuses et longues incertitudes, venait d'acqurir la conviction que sa vue, depuis longtemps trs affaiblie, ne lui permettrait bientt plus de travailler, mme deux ou trois heures par jour, ainsi qu'elle avait coutume de le faire. D'abord, excellente ouvrire en lingerie, mesure que ses yeux s'taient fatigus, elle avait d s'occuper de couture de plus en plus grossire, et son gain avait ncessairement diminu en proportion; enfin, elle s'tait vue rduite la confection de sacs de campement, qui comportent environ douze pieds de couture; on lui payait ses sacs raison de deux sous chacun, et elle fournissait le fil. Cet ouvrage tait trs pnible, elle pouvait au plus parfaire trois de ces sacs en une journe; son salaire tait ainsi de six sous. On frmit quand on pense au grand nombre de malheureuses femmes dont l'puisement, les privations, l'ge, la maladie, ont tellement diminu les forces, ruin la sant, que tout le labeur dont elles sont capables peut peine leur rapporter quotidiennement cette somme si minime... Ainsi leur gain dcrot en proportion des nouveaux besoins que la vieillesse et les infirmits leur crent... Heureusement Franoise avait dans son fils un digne soutien: excellent ouvrier, profitant de la juste rpartition des salaires et des bnfices accords par M. Hardy, son labeur lui rapportait cinq six francs par jour, c'est--dire plus du double de ce que gagnaient les ouvriers d'autres tablissements; il aurait donc pu, mme en admettant que sa mre ne gagnt rien, vivre aisment lui et elle. Mais la pauvre femme, si merveilleusement conome qu'elle se refusait presque le ncessaire, tait devenue, depuis qu'elle frquentait quotidiennement et assidment sa paroisse, d'une prodigalit ruineuse l'endroit de la sacristie. Il ne se passait presque pas de jour o elle ne fit dire une ou deux messes et brler des cierges, soit l'intention de Dagobert, dont elle tait spare depuis si longtemps, soit pour le salut de l'me de son fils, qu'elle croyait en pleine voie de perdition. Agricol avait un si bon, un si gnreux coeur; il aimait, il vnrait tant sa mre, et le sentiment qui inspirait celle-ci tait d'ailleurs si touchant, que jamais il ne s'tait plaint de ce qu'une grande partie de sa paye (qu'il remettait scrupuleusement sa mre chaque samedi) passt ainsi en oeuvres pies. Quelquefois seulement il avait fait observer Franoise, avec autant de respect que de tendresse, qu'il souffrait de la voir supporter des privations que son ge et sa sant rendaient doublement fcheuses, et cela parce qu'elle voulait de prfrence subvenir ses petites dpenses de dvotion. Mais que rpondre cette excellente mre, lorsqu'elle lui disait les larmes aux yeux: -- Mon enfant, c'est pour le salut de ton pre et pour le tien... Vouloir discuter avec Franoise l'efficacit des messes et l'influence des cierges sur le salut prsent et futur du vieux Dagobert, c'et t aborder une de ces questions qu'Agricol s'tait jamais interdit de soulever par respect pour sa mre et pour ses croyances; il se rsignait donc ne pas la voir entoure de tout le bien-tre dont il et dsir la voir jouir. un petit coup bien discrtement frapp la porte, Franoise rpondit: -- Entrez. On entra. II. La soeur de la Reine Bacchanal. La personne qui venait d'entrer chez la femme de Dagobert tait une jeune fille de dix-huit ans environ, de petite taille et cruellement contrefaite; sans tre positivement bossue, elle avait la taille trs dvie, le dos vot, la poitrine creuse et la tte profondment enfonce entre les paules; sa figure, assez rgulire, longue, maigre, fort ple, marque de petite vrole, exprimait une grande tristesse; ses yeux bleus taient remplis d'intelligence et de bont. Par un singulier caprice de la nature, la plus jolie femme du monde et t fire de la longue et magnifique chevelure brune qui se tordait en une grosse natte derrire la tte de cette jeune fille. Elle tenait un vieux panier la main. Quoiqu'elle ft misrablement vtue, le soin et la propret de son ajustement luttaient autant que possible contre une excessive pauvret; malgr le froid, elle portait une petite robe d'indienne d'une couleur indfinissable, mouchete de taches blanchtres, toffe si souvent lave que sa nuance primitive ainsi que son dessin s'taient compltement effacs. Sur le visage souffrant et rsign de cette crature infortune on lisait l'habitude de toutes les misres, de toutes les douleurs, de tous les ddains; depuis sa triste naissance la raillerie l'avait toujours poursuivie; elle tait, nous l'avons dit, cruellement contrefaite et, par suite d'une locution vulgaire et proverbiale, on l'avait baptise _la Mayeux;_ du reste, on trouvait si naturel de lui donner ce nom grotesque qui lui rappelait chaque instant son infirmit, qu'entrans par l'habitude, Franoise et Agricol, aussi compatissants envers elle que d'autres se montraient mprisants et moqueurs, ne l'appelaient jamais autrement. La Mayeux, nous la nommerons ainsi dsormais, tait ne dans cette maison que la femme de Dagobert occupait depuis plus de vingt ans; la jeune fille avait t pour ainsi dire leve avec Agricol et Gabriel. Il y a de pauvres tres fatalement vous au malheur: la Mayeux avait une trs jolie soeur, qui Perrine Soliveau, leur mre commune, veuve d'un petit commerant ruin, avait rserv son aveugle et absurde tendresse, n'ayant pour sa fille disgracie que ddains et durets; celle-ci venait pleurer auprs de Franoise, qui la consolait, qui l'encourageait, et qui, pour la distraire le soir la veille, lui montrait lire et coudre. Habitus par l'exemple de leur mre la commisration, au lieu d'imiter les autres enfants, assez enclins railler, tourmenter et souvent mme battre la petite Mayeux, Agricol et Gabriel l'aimaient, la protgeaient, la dfendaient. Elle avait quinze ans et sa soeur Cphyse dix-sept ans lorsque leur mre mourut, les laissant toutes deux dans une affreuse misre. Cphyse tait intelligente, active, adroite; mais, au contraire de sa soeur, c'tait une de ces natures vivaces, remuantes, alertes, chez qui la vie surabonde, qui ont besoin d'air, de mouvement, de plaisirs; bonne fille du reste, quoique stupidement gte par sa mre, Cphyse couta d'abord les sages conseils de Franoise, se contraignit, se rsigna, apprit coudre et travailla, comme sa soeur, pendant une anne; mais, incapable de rsister plus longtemps aux atroces privations que lui imposait l'effrayante modicit de son salaire, malgr son labeur assidu, privations qui allaient jusqu' endurer le froid et surtout la faim, Cphyse, jeune, jolie, ardente, entoure de sductions et d'offres brillantes... brillantes pour elle, car elles se rduisaient lui donner le moyen de manger sa faim, de ne pas souffrir du froid, d'tre proprement vtue, et de ne pas travailler quinze heures par jour dans un taudis obscur et malsain, Cphyse couta les voeux d'un clerc d'avou, qui l'abandonna plus tard; alors elle se lia avec un commis marchand, qu' son tour, instruite par l'exemple, elle quitta pour un commis voyageur... qu'elle dlaissa pour d'autres favoris. Bref, d'abandons en changements, au bout d'une ou deux annes, Cphyse, devenue l'idole d'un monde de grisettes, d'tudiants et de commis, acquit une telle rputation dans les bals des barrires par son caractre dcid, par son esprit vraiment original, par son ardeur infatigable pour tous les plaisirs, et surtout par sa gaiet folle et tapageuse, qu'elle fut unanimement surnomme la _Reine Bacchanal_, et elle se montra de tous points digne de cette tourdissante royaut. Depuis cette bruyante intronisation, la pauvre Mayeux n'entendit plus parler de sa soeur ane qu' de rares intervalles; elle la regretta toujours et continua travailler assidment, gagnant grand-peine _quatre francs_ par semaine. La jeune fille ayant appris de Franoise la couture du linge, confectionnait de grosses chemises pour le peuple et pour l'arme; on les lui payait _trois francs la douzaine;_ il fallait les ourler, ajuster les cols, les chancrer, faire les boutonnires et coudre les boutons: c'est donc tout au plus si elle parvenait, en travaillant douze ou quinze heures par jour, confectionner quatorze ou seize chemises en huit jours... rsultat de travail qui lui donnait en moyenne un salaire de _quatre francs_ par semaine! Et cette malheureuse fille ne se trouvait pas dans un cas exceptionnel ou accidentel. Non... des milliers d'ouvrires n'avaient pas alors, n'ont pas de nos jours un gain plus lev. Et cela parce que la rmunration du travail des femmes est d'une injustice rvoltante, d'une barbarie sauvage; on les paye deux fois moins que les hommes qui s'occupent pareillement de couture, tels que tailleurs, giletiers, gantiers etc., etc., cela, sans doute, parce que les femmes travaillent autant qu'eux... cela, sans doute, parce que les femmes sont faibles, dlicates et que souvent la maternit vient doubler leurs besoins. La Mayeux vivait donc avec QUATRE FRANCS PAR SEMAINE. Elle vivait... c'est--dire qu'en travaillant avec ardeur douze quinze heures chaque jour, elle parvenait ne pas mourir tout de suite de froid et de misre, tant elle endurait de cruelles privations. Privations... non. _Privation_ exprime mal ce dnuement continu, terrible, de tout ce qui est absolument indispensable pour conserver au corps la sant, la vie que Dieu lui a donne, savoir: un air et un abri salubres, une nourriture saine et suffisante, un vtement bien chaud... _Mortification _exprimerait mieux le manque complet de ces choses essentiellement vitales, qu'une socit quitablement organise devrait, oui, devrait forcment tout travailleur actif et probe, puisque la civilisation l'a dpossd de tout droit au sol, et qu'il nat avec ses bras pour tout patrimoine. Le sauvage ne jouit pas des avantages de la civilisation, mais, du moins, il a pour se nourrir les animaux des forts, les oiseaux de l'air, le poisson des rivires, les fruits de la terre, et, pour s'abriter et se chauffer, les arbres des grands bois. Le civilis, dshrit de ces dons de Dieu, le civilis, qui regarde la proprit comme sainte et sacre, peut donc en retour de son rude labeur quotidien, qui enrichit le pays, peut donc demander un salaire suffisant pour _vivre sainement_, mais rien de plus, rien de moins. Car est-ce vivre que de se traner sans cesse sur cette limite extrme qui spare la vie de la tombe et d'y lutter contre le froid, la faim, la maladie? Et pour montrer jusqu'o peut aller cette _mortification _que la socit impose inexorablement des milliers d'tres honntes et laborieux, par son impitoyable insouciance de toutes les questions qui touchent une juste rmunration de travail, nous allons constater de quelle faon une pauvre jeune fille peut exister avec quatre francs par semaine. Peut-tre alors saura-t-on, du moins, gr tant d'infortunes cratures de supporter avec rsignation cette horrible existence qui leur donne juste assez de vie pour ressentir toutes les douleurs de l'humanit. Oui... vivre ce prix... c'est de la vertu; oui, une socit ainsi organise, qu'elle tolre ou qu'elle impose tant de misres, perd le droit de blmer les infortunes qui se vendent, non par dbauche, mais presque toujours parce qu'elles ont froid, parce qu'elles ont faim. Voici donc comment vivait cette jeune fille avec ses quatre francs par semaine: 3 kilogrammes de pain, 2e qualit, 84 centimes. -- Deux voies d'eau, 20 centimes. -- Graisse ou saindoux (le beurre est trop cher), 50 centimes. -- Sel gris, 7 centimes. -- Un boisseau de charbon, 40 centimes. -- Un litre de lgumes secs, 30 centimes. -- 3 litres de pommes de terre, 20 centimes. -- Chandelle, 33 centimes. -- Fil et aiguilles, 25 centimes. -- Total: 3 francs 9 centimes. Enfin, pour conomiser le charbon, la Mayeux prparait une espce de soupe seulement deux ou trois fois au plus par semaine, dans un polon, sur le carr du quatrime tage. Les deux autres jours, elle la mangeait froide. Il restait donc la Mayeux, pour se loger, se vtir et se chauffer, 91 centimes. Par un rare bonheur, elle se trouvait dans une position _exceptionnelle;_ afin de ne pas blesser sa dlicatesse qui tait extrme, Agricol s'entendait avec le portier, et celui-ci avait lou la jeune fille, moyennant 12 francs par an, un cabinet dans les combles, o il y avait juste la place d'un petit lit, d'une chaise et d'une table; Agricol payait 18 francs, qui compltaient les 30 francs, prix rel de la location du cabinet: il restait donc la Mayeux environ 1 franc 70 centimes par mois pour son entretien. Quant aux nombreuses ouvrires qui, ne gagnant pas plus que la Mayeux, ne se trouvent pas dans une position aussi _heureuse_ que la sienne, lorsqu'elles n'ont ni logis ni famille, elles achtent un morceau de pain et quelque autre aliment pour leur journe, et, moyennant un ou deux sous par nuit, elles partagent la couche d'une compagne, dans une misrable chambre garnie o se trouvent gnralement cinq ou six lits, dont plusieurs sont occups par des hommes, ceux-ci tant les htes les plus nombreux. Oui, et malgr l'horrible dgot qu'une malheureuse fille honnte et pure prouve cette communaut de demeure, il faut qu'elle s'y soumette; un _logeur_ ne peut diviser sa maison en chambres d'hommes et en chambres de femmes. Pour qu'une ouvrire _puisse se mettre dans ses meubles_, si misrable que soit son installation, il lui faut dpenser au moins 30 ou 40 francs comptants. Or, comment prlever_ 30 ou 40 francs comptants_ sur un salaire de 4 ou 5 francs par semaine, qui suffit, on le rpte, peine se vtir et ne pas absolument mourir de faim? Non, non, il faut que la malheureuse se rsigne cette rpugnante cohabitation; aussi, peu peu, l'instinct de la pudeur s'mousse forcment; ce sentiment de chastet naturelle qui a pu jusqu'alors la dfendre contre les obsessions de la dbauche... s'affaiblit chez elle: dans le vice, elle ne voit plus qu'un moyen d'amliorer un peu un sort intolrable... elle cde alors... et le premier agioteur qui peut donner une gouvernante ses filles s'exclame sur la corruption, sur la dgradation des enfants du peuple. Et encore l'existence de ces ouvrires, si pnible qu'elle soit, est relativement _heureuse._ Et si l'ouvrage manque un jour, deux jours? Et si la maladie vient? maladie presque toujours due l'insuffisance ou l'insalubrit de la nourriture, au manque d'air, de soins, de repos; maladie souvent assez nervante pour empcher tout travail, et pas assez dangereuse pour _mriter_ la faveur d'un lit dans un hpital... Alors, que deviennent ces infortunes? En vrit, la pense hsite se reposer sur de si lugubres tableaux. Cette insuffisance de salaires, source unique, effrayante de tant de douleurs, de tant de vices souvent... cette insuffisance de salaires est gnrale, surtout chez les femmes: encore une fois, il ne s'agit pas ici de misres individuelles, mais d'une misre qui atteint des classes entires. Le type que nous allons tcher de dvelopper dans la Mayeux rsume la condition morale et matrielle de milliers de cratures humaines obliges de vivre Paris avec 4 francs par semaine. La pauvre ouvrire, malgr les avantages qu'elle devait, sans le savoir, la gnrosit d'Agricol, vivait donc misrablement; sa sant, dj chtive, s'tait profondment altre la suite de tant de mortifications; pourtant, par un sentiment de dlicatesse extrme, et bien qu'elle ignort le sacrifice fait pour elle par Agricol, la Mayeux prtendait gagner un peu plus qu'elle ne gagnait rellement, afin de s'pargner des offres de service qui lui eussent t doublement pnibles, et parce qu'elle savait la position gne de Franoise et de son fils, et parce qu'elle se ft sentie blesse dans sa susceptibilit naturelle, encore exalte par des chagrins et des humiliations sans nombre. Mais, chose rare, ce corps difforme renfermait une me aimante et gnreuse, un esprit cultiv... cultiv jusqu' la posie; htons- nous d'ajouter que ce phnomne tait d l'exemple d'Agricol Baudoin, avec qui la Mayeux avait t leve, et chez lequel l'instinct potique s'tait naturellement rvl. La pauvre fille avait t la premire confidente des essais littraires du jeune forgeron; et lorsqu'il lui parla du charme, du dlassement extrme qu'il trouvait, aprs une dure journe de travail, dans la rverie potique, l'ouvrire, doue d'un esprit naturel remarquable, sentit son tour de quelle ressource pourrait lui tre cette distraction, elle toujours si solitaire, si ddaigne. Un jour, au grand tonnement d'Agricol qui venait de lui lire une pice de vers, la bonne Mayeux rougit, balbutia, sourit timidement, et enfin lui fit aussi sa confidence potique. Les vers manquaient sans doute de rythme, d'harmonie; mais ils taient simples, touchants comme une plainte sans amertume confie au coeur d'un ami... Depuis ce jour, Agricol et elle se consultrent, s'encouragrent mutuellement; mais, sauf lui, personne ne fut instruit des essais potiques de la Mayeux, qui, du reste, grce sa timidit sauvage, passait pour sotte. Il fallait que l'me de cette infortune ft grande et belle, car jamais dans ses chants ignors, il n'y eut un seul mot de colre ou de haine contre le sort fatal dont elle tait victime; c'tait une plainte triste, mais douce; dsespre, mais rsigne: c'taient surtout des accents d'une tendresse infinie, d'une sympathie douloureuse, d'une anglique charit pour tous les pauvres tres vous comme elle au double fardeau de la laideur et de la misre. Pourtant elle exprimait souvent une admiration nave et sincre pour la beaut, et cela toujours sans envie, sans amertume; elle admirait la beaut comme elle admirait le soleil... Mais, hlas!... il y eut bien des vers de la Mayeux qu'Agricol ne connaissait pas et qu'il ne devait jamais connatre; le jeune forgeron, sans tre rgulirement beau, avait une figure mle et loyale, autant de bont que de courage, un coeur noble, ardent, gnreux, un esprit peu commun, une gaiet douce et franche. La jeune fille, leve avec lui, l'aima comme peut aimer une crature infortune, qui, dans la crainte d'un ridicule atroce, est oblige de cacher son amour au plus profond de son coeur... Oblige cette rserve, cette dissimulation profonde, la Mayeux ne chercha pas fuir cet amour. quoi bon? Qui le saurait jamais? Son affection fraternelle, bien connue pour Agricol, suffisait expliquer l'intrt qu'elle lui portait; aussi n'tait-on pas surpris des mortelles angoisses de la jeune ouvrire, lorsqu'en 1830, aprs avoir intrpidement combattu, Agricol avait t rapport sanglant chez sa mre. Enfin, tromp comme tous par l'apparence de ce sentiment, jamais le fils de Dagobert n'avait souponn et ne devait souponner l'amour de la Mayeux. Telle tait donc la jeune fille, pauvrement vtue, qui entra dans la chambre o Franoise s'occupait des prparatifs du souper de son fils. -- C'est toi, ma pauvre Mayeux, lui dit-elle; je ne t'ai pas vue ce matin, tu n'as pas t malade?... Viens donc m'embrasser. La jeune fille embrassa la mre d'Agricol et rpondit: -- J'avais un travail trs press, madame Franoise; je n'ai pas voulu perdre un moment, je vais descendre pour chercher du charbon: n'avez-vous besoin de rien? -- Non, mon enfant... merci... mais tu me vois bien inquite... Voil huit heures et demie... Agricol n'est pas encore rentr... Puis elle ajouta avec un soupir: -- Il se tue de travail pour moi. Ah! je suis bien malheureuse, ma pauvre Mayeux... mes yeux sont compltement perdus... au bout d'un quart d'heure, ma vue se trouble... je n'y vois plus... plus du tout... mme coudre ces sacs... tre la charge de mon fils... a me dsole. -- Ah! madame Franoise, si Agricol vous entendait!... -- Je le sais bien; le cher enfant ne songe qu' moi... c'est ce qui rend mon chagrin plus grand. Et puis enfin, je songe toujours que, pour ne pas me quitter, il renonce l'avantage que tous ses camarades trouvent chez M. Hardy, son digne et excellent bourgeois... Au lieu d'habiter ici sa triste mansarde, o il fait peine clair en plein midi, il aurait, comme les autres ouvriers de l'tablissement, et peu de frais, une bonne chambre bien claire, bien chauffe dans l'hiver, bien are dans l't, avec une vue sur les jardins, lui qui aime tant les arbres; sans compter qu'il y a si loin d'ici son atelier qui est situ hors Paris, que c'est pour lui une fatigue de venir ici... -- Mais il oublie cette fatigue-l en vous embrassant, madame Baudoin; et puis il sait combien vous tenez cette maison o il est n... M. Hardy vous avait offert de venir vous tablir au Plessis, dans le btiment des ouvriers, avec Agricol. -- Oui, mon enfant; mais il aurait fallu abandonner ma paroisse... et je ne le pouvais pas. -- Mais, tenez, madame Franoise, rassurez-vous, le voici... je l'entends, dit la Mayeux en rougissant. En effet, un chant plein, sonore et joyeux, retentit dans l'escalier. -- Qu'il ne me voie pas pleurer, au moins, dit la bonne mre en essuyant ses yeux remplis de larmes, il n'a que cette heure de repos et de tranquillit aprs son travail... que je ne la lui rende pas du moins pnible. III. Agricol Baudoin. Le pote forgeron tait un grand garon de vingt-quatre ans environ, alerte et robuste, au teint hl, aux cheveux et aux yeux noirs, au nez aquilin, la physionomie hardie, expressive et ouverte; sa ressemblance avec Dagobert tait d'autant plus frappante qu'il portait, selon la mode d'alors, une paisse moustache brune, et que sa barbe, taille en pointe, lui couvrait le menton; ses joues taient d'ailleurs rases depuis l'angle de la mchoire jusqu'aux tempes; un pantalon de velours olive, une blouse bleue bronze la fume de la forge, une cravate ngligemment noue autour de son cou nerveux, une casquette de drap courte visire, tel tait le costume d'Agricol; la seule chose qui contrastt singulirement avec ces habits de travail tait une magnifique et large fleur d'un pourpre fonc, pistils d'un blanc d'argent, que le forgeron tenait la main. -- Bonsoir, bonne mre, dit-il en entrant et en allant aussitt embrasser Franoise. Puis, faisant un signe de tte amical la jeune fille, il ajouta: -- Bonsoir, ma petite Mayeux. -- Il me semble que tu es bien en retard, mon enfant, dit Franoise en se dirigeant vers le petit pole o tait le modeste repas de son fils; je commenais m'inquiter... -- t'inquiter pour moi... ou pour mon souper, chre mre, dit Agricol. Diable!... c'est que tu ne me pardonnerais pas de faire attendre le bon petit repas que tu me prpares, et cela dans la crainte qu'il ft moins bon... Gourmande... va! Et ce disant, le forgeron voulut encore embrasser sa mre. -- Mais finis donc, vilain enfant, tu vas me faire renverser le polon. -- a serait dommage, bonne mre, car a embaume... Laissez-moi voir ce que c'est... -- Mais non... attends donc... -- Je parie qu'il s'agit de certaines pommes de terre au lard que j'adore. -- Un samedi, n'est-ce pas? dit Franoise d'un ton de doux reproche. -- C'est vrai, dit Agricol en changeant avec la Mayeux un sourire d'innocente malice. Mais propos de samedi, ajouta-t-il, tenez, ma mre, voil ma paye. -- Merci, mon enfant, mets-la dans l'armoire. -- Oui, ma mre. -- Ah! mon Dieu! dit tout coup la jeune ouvrire, au moment o Agricol allait mettre son argent dans l'armoire, quelle belle fleur tu as la main, Agricol!... je n'en ai jamais vu de pareille... et en plein hiver encore... Regardez donc, madame Franoise. -- Hein! ma mre, dit Agricol en s'approchant de sa mre pour lui montrer la fleur de plus prs, regardez, admirez, et surtout sentez... car il est impossible de trouver une odeur plus douce, plus agrable... c'est un mlange de vanille et de fleur d'oranger[9]. -- C'est vrai, mon enfant, a embaume. Mon Dieu! que c'est donc beau! dit Franoise en joignant les mains avec admiration. O as- tu trouv cela? -- Trouv, ma bonne mre? dit Agricol en riant. Diable! vous croyez que l'on fait de ces trouvailles-l en venant de la barrire du Maine la rue Brise-Miche? -- Et comment donc l'as-tu, alors? dit la Mayeux qui partageait la curiosit de Franoise. -- Ah! voil... vous voudriez bien le savoir... eh bien, je vais vous satisfaire... cela t'expliquera pourquoi je rentre si tard, ma bonne mre... car autre chose encore m'a attard; c'est vraiment la soire aux aventures... Je m'en revenais donc d'un bon pas; j'tais dj au coin de la rue de Babylone, lorsque j'entends un petit jappement doux et plaintif, il faisait encore un peu jour... je regarde... c'tait la plus jolie petite chienne qu'on puisse voir, grosse comme le poing; noire et feu, avec des soies et des oreilles tranant jusque sur ses pattes. -- C'tait un chien perdu, bien sr, dit Franoise. -- Justement. Je prends donc la pauvre petite bte, qui se met me lcher les mains; elle avait autour du cou un large ruban de satin rouge, nou avec une grosse bouffette; a ne me disait pas le nom de son matre; je regarde sous le ruban, et je vois un petit collier fait de chanettes d'or ou de vermeil, avec une petite plaque... je prends une allumette chimique dans ma bote tabac; je frotte, j'ai assez de clart pour lire, et je lis: LUTINE; _appartient mademoiselle Adrienne de Cardoville, rue de Babylone, numro 7._ -- Heureusement tu te trouvais dans la rue, dit la Mayeux. -- Comme tu dis; je prends la petite bte sous mon bras, je m'oriente, j'arrive le long d'un grand mur de jardin qui n'en finissait pas, et je trouve enfin la porte d'un petit pavillon qui dpend sans doute d'un grand htel situ l'autre bout du mur du parc, car ce jardin a l'air d'un parc... je regarde en l'air et je vois le numro 7, frachement peint au-dessus d'une petite porte guichet; je sonne; au bout de quelques instants passs sans doute m'examiner, car il me semble avoir vu deux yeux travers le grillage du guichet, on m'ouvre... partir de maintenant... vous n'allez plus me croire... -- Pourquoi donc, mon enfant? -- Parce que j'aurai l'air de vous faire un conte de fes. -- Un conte de fes? dit la Mayeux. -- Absolument, car je suis encore tout bloui, tout merveill de ce que j'ai vu... c'est comme le vague souvenir d'un rve. -- Voyons donc, voyons donc, dit la bonne mre, si intresse qu'elle ne s'apercevait pas que le souper de son fils commenait rpandre une lgre odeur de brl. -- D'abord, reprit le forgeron en souriant de l'impatiente curiosit qu'il inspirait, c'est une jeune demoiselle qui m'ouvre mais si jolie, mais si coquettement et si gracieusement habille, qu'on et dit un charmant portrait des temps passs; je n'avais pas dit un mot qu'elle s'crie: Ah! mon Dieu, monsieur, c'est Lutine; vous l'avez trouve, vous la rapportez; combien mademoiselle Adrienne va tre heureuse! venez tout de suite, venez; elle regretterait trop de n'avoir pas eu le plaisir de vous remercier elle-mme. Et sans me laisser le temps de rpondre, cette jeune fille me fait signe de la suivre... Dame, ma bonne mre, vous raconter ce que j'ai pu voir de magnificences en traversant un petit salon demi clair qui embaumait, a me serait impossible, la jeune fille marchait trop vite. Une porte s'ouvre: ah! c'tait bien autre chose! C'est alors que j'ai eu un tel blouissement, que je ne me rappelle rien qu'une espce de miroitement d'or, de lumire, de cristal et de fleurs, et, au milieu de ce scintillement, une jeune demoiselle d'une beaut, oh! d'une beaut idale... mais elle avait les cheveux roux ou plutt brillants comme de l'or... C'tait charmant; je n'ai de ma vie vu de cheveux pareils!... Avec a, des yeux noirs, des lvres rouges et une blancheur clatante, c'est tout ce que je me rappelle... car, je vous le rpte, j'tais si surpris, si bloui, que je voyais comme travers un voile... Mademoiselle, dit la jeune fille, que je n'aurais jamais prise pour une femme de chambre, tant elle tait lgamment vtue, voil Lutine, monsieur l'a trouve, il la rapporte. Ah! monsieur, me dit d'une voix douce et argentine la demoiselle aux cheveux dors, que de remerciements j'ai vous faire!... Je suis follement attache Lutine... Puis, jugeant sans doute mon costume qu'elle pouvait ou qu'elle devait peut-tre me remercier autrement que par des paroles, elle prit une petite bourse de soie ct d'elle et me dit, je dois l'avouer, avec hsitation: Sans doute, monsieur, cela vous a drang de me rapporter Lutine, peut-tre avez-vous perdu un temps prcieux pour vous... permettez-moi... et elle avana la bourse. -- Ah! Agricol, dit tristement la Mayeux, comme on se mprenait! -- Attends la fin... et tu lui pardonneras cette demoiselle. Voyant sans doute d'un clin d'oeil ma mine que l'offre de la bourse m'avait vivement bless, elle prend dans un magnifique vase de porcelaine plac ct d'elle cette superbe fleur, et, s'adressant moi avec un accent rempli de grce et de bont, qui laissait deviner qu'elle regrettait de m'avoir choqu, elle me dit: Au moins, monsieur, vous accepterez cette fleur... -- Tu as raison, Agricol, dit la Mayeux en souriant avec mlancolie; il est impossible de mieux rparer une erreur involontaire. -- Cette digne demoiselle, dit Franoise en essuyant ses yeux, comme elle devinait bien mon Agricol! -- N'est-ce pas, ma mre? Mais au moment o je prenais la fleur sans oser lever les yeux, car, quoique je ne sois pas timide, il y avait dans cette demoiselle, malgr sa bont, quelque chose qui m'imposait, une porte s'ouvre, et une autre belle jeune fille, grande et brune, mise d'une faon bizarre et lgante, dit la demoiselle rousse: Mademoiselle, il est l... Aussitt elle se lve et me dit: Mille pardons, monsieur, je n'oublierai jamais que je vous ai d un vif mouvement de plaisir... Veuillez, je vous en prie, en toute circonstance, vous rappeler mon adresse et mon nom, Adrienne de Cardoville. L-dessus elle disparat. Je ne trouve pas un mot rpondre; la jeune fille me reconduit, me fait une jolie petite rvrence la porte, et me voil dans la rue de Babylone, aussi bloui, aussi tonn, je vous le rpte, que si je sortais d'un palais enchant... -- C'est vrai, mon enfant, a a l'air d'un conte de fes; n'est-ce pas, ma pauvre Mayeux? -- Oui, madame Franoise, dit la jeune fille d'un ton distrait et rveur qu'Agricol ne remarqua pas. -- Ce qui m'a touch, reprit-il, c'est que cette demoiselle, toute ravie qu'elle tait de revoir sa petite bte, et loin de m'oublier pour elle, comme tant d'autres l'auraient fait sa place, ne s'en est pas occupe devant moi; cela annonce du coeur et de la dlicatesse, n'est-ce pas, Mayeux? Enfin, je crois cette demoiselle si bonne, si gnreuse, que dans une circonstance importante je n'hsiterais pas m'adresser elle... -- Oui... tu as raison, rpondit la Mayeux, de plus en plus distraite. La pauvre fille souffrait amrement... Elle n'prouvait aucune haine, aucune jalousie contre cette jeune personne inconnue, qui par sa beaut, par son opulence, par la dlicatesse de ses procds, semblait appartenir une sphre tellement haute et blouissante, que la vue de la Mayeux ne pouvait pas seulement y atteindre... mais, faisant involontairement un douloureux retour sur elle-mme, jamais peut-tre l'infortune n'avait plus cruellement ressenti le poids de la laideur et de la misre... Et pourtant telle tait l'humble et douce rsignation de cette noble crature, que la seule chose qui l'et un instant indispose contre Adrienne de Cardoville avait t l'offre d'une bourse Agricol; mais la faon charmante dont la jeune fille avait rpar cette erreur touchait profondment la Mayeux... Cependant son coeur se brisait; cependant elle ne pouvait retenir ses larmes en contemplant cette magnifique fleur si brillante, si parfume, qui, donne par une main charmante, devait tre si prcieuse Agricol. -- Maintenant, ma mre, reprit en riant le jeune forgeron, qui ne s'tait pas aperu de la pnible motion de la Mayeux, vous avez mang votre pain blanc le premier en fait d'histoires. Je viens de vous dire une des causes de mon retard... Voici l'autre... Tout l'heure... en entrant, j'ai rencontr le teinturier au bas de l'escalier; il avait les bras d'un vert-lzard superbe: il m'arrte et il me dit d'un air tout effar qu'il avait cru voir un homme assez bien mis rder autour de la maison comme s'il espionnait... Eh bien! qu'est-ce que a vous fait, pre Loriot? lui ai-je dit. Est-ce que vous avez peur qu'on surprenne votre secret de faire ce beau vert dont vous tes gant jusqu'au coude? -- Qu'est-ce que a peut tre, en effet, que cet homme, Agricol? dit Franoise. -- Ma foi, ma mre, je n'en sais rien, et je ne m'en occupe gure; j'ai engag le pre Loriot, qui est bavard comme un geai, retourner sa cuve, vu que d'tre espionn devait lui importer aussi peu qu' moi... En disant ces mots, Agricol alla dposer le petit sac de cuir qui contenait sa paye dans le tiroir du milieu de l'armoire. Au moment o Franoise posait son polon sur un coin de la table, la Mayeux, sortant de sa rverie, remplit une cuvette d'eau et vint l'apporter au jeune forgeron, en lui disant d'une voix douce et timide: -- Agricol, pour tes mains. -- Merci, ma petite Mayeux... Es-tu gentille!... Puis, avec l'accent, le mouvement les plus naturels du monde, il ajouta: -- Tiens, voil ma belle fleur pour ta peine. -- Tu me la donnes!... s'cria l'ouvrire d'une voix altre, pendant qu'un vif incarnat colorait son ple et intressant visage, tu me la donnes... cette superbe fleur... que cette demoiselle si belle, si riche, si bonne, si gracieuse t'a donne... Et la pauvre Mayeux rpta avec une stupeur croissante: -- Tu me la donnes!!!... -- Que diable veux-tu que j'en fasse!... que je la mette sur mon coeur!... que je la fasse monter en pingle! dit Agricol en riant. J'ai t trs sensible, il est vrai, la manire charmante dont cette demoiselle m'a remerci. Je suis ravi de lui avoir retrouv sa petite chienne, et trs heureux de te donner cette fleur, puisqu'elle te fait plaisir... Tu vois que la journe a t bonne... Et ce disant, pendant que la Mayeux recevait la fleur en tremblant de bonheur, d'motion, de surprise, le jeune forgeron s'occupa de se laver les mains, si noircies de limaille de fer et de fume de charbon, qu'en un instant l'eau limpide devint noire. Agricol montrant du coin de l'oeil cette mtamorphose la Mayeux, lui dit tout bas en riant: -- Voil de l'encre conomique pour nous autres barbouilleurs de papier... Hier, j'ai fini des vers dont je ne suis pas trop mcontent; je te lirai a. En parlant ainsi, Agricol essuya navement ses mains au devant de sa blouse, pendant que la Mayeux reportait la cuvette sur la commode, et posait religieusement sa belle fleur sur un des cts de la cuvette. -- Tu ne peux pas me demander une serviette? dit Franoise son fils en haussant les paules. Essuyer tes mains ta blouse! -- Elle est incendie toute la journe par le feu de la forge... a ne lui fait pas de mal d'tre rafrachie le soir. Hein! suis-je dsobissant, ma bonne mre!... Gronde-moi donc... si tu l'oses... voyons. Pour toute rponse, Franoise prit entre ses mains la tte de son fils, cette tte si belle de franchise, de rsolution et d'intelligence, le regarda un moment avec un orgueil maternel, et le baisa vivement au front plusieurs reprises. -- Voyons, assieds-toi... tu restes debout toute la journe ta forge... et il est tard. -- Bien... ton fauteuil... notre querelle de tous les soirs va recommencer; te-toi de l, je serai aussi bien sur une chaise... -- Pas du tout, c'est bien le moins que tu te dlasses aprs un travail si rude. -- Ah! quelle tyrannie, ma pauvre Mayeux... dit gaiement Agricol en s'asseyant; du reste... je fais le bon aptre, mais je m'y trouve parfaitement bien, dans ton fauteuil; depuis que je me suis goberg sur le trne des Tuileries, je n'ai jamais t mieux assis de ma vie. Franoise Baudoin, debout d'un ct de la table, coupait un morceau de pain pour son fils; de l'autre ct, la Mayeux prit la bouteille et lui versa boire dans le gobelet d'argent: il y avait quelque chose de touchant dans l'empressement attentif de ces deux excellentes cratures pour celui qu'elles aimaient si tendrement. -- Tu ne veux pas souper avec moi? dit Agricol la Mayeux. -- Merci, Agricol, dit la couturire en baissant les yeux; j'ai dn tout l'heure. -- Oh! ce que je t'en disais, c'tait pour la forme, car tu as tes manies, et pour rien au monde tu ne mangerais avec nous... C'est comme ma mre, elle prfre dner toute seule... de cette manire- l elle se prive sans que je le sache... -- Mais, mon Dieu, non, mon cher enfant... c'est que cela convient mieux ma sant... de dner de trs bonne heure... Eh bien! trouves-tu cela bon? -- Bon?... mais dites donc excellent... c'est de la merluche aux navets... et je suis fou de la merluche: j'tais n pour tre pcheur Terre-Neuve. Le digne garon trouvait au contraire assez peu restaurant, aprs une rude journe de travail, ce fade ragot, qui avait mme quelque peu brl pendant son rcit; mais il savait rendre sa mre si contente _en faisant maigre, _sans trop se plaindre, qu'il eut l'air de savourer ce poisson avec sensualit; aussi la bonne femme ajouta d'un air satisfait: -- Oh!... on voit bien que tu t'en rgales, mon cher enfant: vendredi et samedi prochains, je t'en ferai encore. -- Bien, merci, ma mre... seulement, n'en faites pas deux jours de suite, je me blaserais... Ah a! maintenant, parlons de ce que nous ferons demain pour notre dimanche. Il faut nous amuser beaucoup; depuis quelques jours, je te trouve triste, chre mre... et je n'entends pas cela... Je me figure alors que tu n'es pas contente de moi. -- Oh! mon cher enfant... toi... le modle des... -- Bien! bien! Alors prouve-moi que tu es heureuse en prenant un peu de distraction. Peut-tre aussi mademoiselle nous fera-t-elle l'honneur de nous accompagner comme la dernire fois, dit Agricol en s'inclinant devant la Mayeux. Celle-ci rougit, baissa les yeux; sa figure prit une expression de douloureuse amertume, et elle ne rpondit pas. -- Mon enfant, j'ai mes offices toute la journe... tu sais bien, dit Franoise son fils. -- la bonne heure; eh bien, le soir?... Je ne te proposerai pas d'aller au spectacle; mais on dit qu'il y a un faiseur de tours de gobelets trs amusant. -- Merci, mon enfant; c'est toujours un spectacle... -- Ah! ma bonne mre, ceci est de l'exagration. -- Mon pauvre enfant, est-ce que j'empche jamais les autres de faire ce qui leur plat? -- C'est juste... pardon, ma mre; eh bien, s'il fait beau, nous irons tout bonnement nous promener sur les boulevards avec cette pauvre Mayeux; voil prs de trois mois qu'elle n'est pas sortie avec nous... car sans nous... elle ne sort pas... -- Non, sors seul, mon enfant... fais ton dimanche, c'est bien le moins. -- Voyons ma bonne Mayeux, aide-moi donc dcider ma mre. -- Tu sais, Agricol, dit la couturire en rougissant et en baissant les yeux, tu sais que je ne dois plus sortir avec toi et ta mre... -- Et pourquoi, mademoiselle?... Pourrait-on sans indiscrtion vous demander la cause de ce refus? dit gaiement Agricol. La jeune fille sourit tristement, et lui rpondit: -- Parce que je ne veux plus jamais t'exposer avoir une querelle cause de moi, Agricol... -- Ah!... pardon... pardon, dit le forgeron d'un air sincrement pein; et il se frappa le front avec impatience. Voici quoi la Mayeux faisait allusion: Quelquefois, bien rarement, car elle y mettait la plus excessive discrtion la pauvre fille avait t se promener avec Agricol et sa mre; pour la couturire a avait t des ftes sans pareilles, elle avait veill bien des nuits, jen bien des jours pour pouvoir s'acheter un bonnet passable et un petit chle, afin de ne pas faire honte Agricol et sa mre; ces cinq ou six promenades, faites au bras de celui qu'elle idoltrait en secret, avaient t les seuls jours de bonheur qu'elle et jamais connus. Lors de leur dernire promenade, un homme brutal et grossier l'avait coudoye si rudement que la pauvre fille n'avait pu retenir un lger cri de douleur... auquel cri cet homme avait rpondu... Tant pis pour toi, mauvaise bossue! Agricol tait, comme son pre, dou de cette bont patiente que la force et le courage donnent aux coeurs gnreux; mais il tait d'une grande violence lorsqu'il s'agissait de chtier une lche insulte. Irrit de la mchancet, de la grossiret de cet homme, Agricol avait quitt le bras de sa mre pour appliquer ce brutal, qui tait de son ge, de sa taille et de sa force, les deux meilleurs soufflets que jamais large et robuste main de forgeron ait appliqus sur une face humaine; le brutal voulu riposter, Agricol redoubla la correction, la grande satisfaction de la foule; et l'autre disparut au milieu des hues. C'est cette aventure que la pauvre Mayeux venait de rappeler en disant qu'elle ne voulait plus sortir avec Agricol, afin de lui pargner toute querelle son sujet. On conoit le regret du forgeron d'avoir involontairement rveill le souvenir de cette pnible circonstance... hlas! plus pnible encore pour la Mayeux que ne pouvait le supposer Agricol, car elle l'aimait passionnment... et elle avait t cause de cette querelle par une infirmit ridicule. Agricol, malgr sa force et sa rsolution, avait une sensibilit d'enfant; en songeant ce que ce souvenir devait avoir de douloureux pour la jeune fille, une grosse larme lui vint aux yeux, et lui tendant fraternellement les bras, il lui dit: -- Pardonne-moi ma sottise, viens m'embrasser... Et il appuya deux bons baisers sur les joues ples et amaigries de la Mayeux. cette cordiale treinte, les lvres de la jeune fille blanchirent, et son pauvre coeur battit si violemment qu'elle fut oblige de s'appuyer l'angle de la table. -- Voyons, tu me pardonnes, n'est-ce pas? lui dit Agricol. -- Oui, oui, dit-elle en cherchant vaincre son motion; pardon, mon tour, de ma faiblesse... mais le souvenir de cette querelle me fait mal... j'tais si effraye pour toi!... Si la foule avait pris le parti de cet homme... -- Hlas! mon Dieu! dit Franoise en venant en aide la Mayeux sans le savoir, de ma vie je n'ai eu si grand'peur! -- Oh! quant a... ma chre mre... reprit Agricol, afin de changer le sujet de cette conversation dsagrable pour lui et pour la couturire, toi, la femme d'un soldat... d'un ancien grenadier cheval de la garde impriale... tu n'es gure crne... Oh! brave pre!... Non... tiens... vois-tu... je ne veux pas penser qu'il arrive... a me met trop... sens dessus dessous... -- Il arrive... dit Franoise en soupirant, Dieu le veuille!... -- Comment, ma mre, Dieu le veuille!... Il faudra bien, pardieu, qu'il le veuille... tu as fait dire assez de messes pour a... -- Agricol... mon enfant, dit Franoise en interrompant son fils et en secouant la tte avec tristesse, ne parle pas ainsi... et puis, il s'agit de ton pre... -- Allons... bien... j'ai de la chance ce soir. ton tour maintenant. Ah ! je deviens dcidment bte ou fou... Pardon, ma mre... je n'ai que ce mot-l la bouche ce soir; pardon... vous savez bien que quand je m'chappe propos de certaines choses... c'est malgr moi, car je sais la peine que je vous cause. -- Ce n'est pas moi... que tu offenses, mon pauvre cher enfant. -- a revient au mme, car je ne sais rien de pis que d'offenser sa mre... Mais quant ce que je te disais de la prochaine arrive de mon pre... il n'y a pas en douter... -- Mais depuis quatre mois... nous n'avons pas reu de lettre. -- Rappelle-toi, ma mre, dans cette lettre qu'il dictait, parce que, nous disait-il avec sa franchise de soldat, s'il lisait passablement, il n'en allait pas de mme de l'criture; dans cette lettre il nous disait de ne pas nous inquiter de lui, qu'il serait Paris la fin de janvier et que, trois ou quatre jours avant son arrive, il nous ferait savoir par quelle barrire il arriverait, afin que j'aille l'y chercher. -- C'est vrai, mon enfant... et pourtant nous voici au mois de fvrier, et rien encore... -- Raison de plus pour que nous ne l'attendions pas longtemps; je vais mme plus loin, je ne serais pas tonn que ce bon Gabriel arrivt peu prs cette poque-ci... sa dernire lettre d'Amrique me le faisait esprer. Quel bonheur... ma mre, si toute la famille tait runie! -- Que Dieu t'entende, mon enfant!... ce sera un beau jour pour moi... -- Et ce jour-l arrivera bientt, croyez-moi. Avec mon pre... pas de nouvelles... bonnes nouvelles... -- Te rappelles-tu bien ton pre, Agricol? dit la Mayeux. -- Ma foi! pour tre juste, ce que je me rappelle surtout, c'est son grand bonnet poil et ses moustaches qui me faisaient une peur du diable. Il n'y avait que le ruban rouge de la croix sur les revers blancs de son uniforme et la brillante poigne de son sabre qui me raccommodassent un peu avec lui, n'est-ce pas, ma mre!... Mais qu'as-tu donc!... tu pleures. -- Hlas! pauvre Baudoin... il a d tant souffrir depuis qu'il est spar de nous! son ge, soixante ans passs... Ah! mon cher enfant... mon coeur se fend quand je pense qu'il va ne faire, peut-tre, que changer de misre. -- Que dites-vous!... -- Hlas! je ne gagne rien... -- Eh bien! et moi donc! Est-ce que ne voil pas une chambre pour lui et pour toi, une table pour lui et pour toi!... Seulement, ma bonne mre, puisque nous parlons mnage, ajouta le forgeron en donnant sa voix une nouvelle expression de tendresse afin de ne pas choquer sa mre... laisse-moi te dire une chose: lorsque mon pre sera revenu ainsi que Gabriel, tu n'auras pas besoin de faire dire des messes ni de faire brler des cierges pour eux, n'est-ce pas! Eh bien, grce cette conomie-l... le brave pre pourra avoir sa bouteille de vin tous les jours et du tabac pour fumer sa pipe... Puis, les dimanches, nous lui ferons faire un bon petit dner chez le traiteur. Quelques coups frapps la porte interrompirent Agricol. -- Entrez! dit-il. Mais au lieu d'entrer, la personne qui venait de frapper ne fit qu'entrebiller la porte, et l'on vit un bras et une main d'un vert splendide faire des signes d'intelligence au forgeron. -- Tiens, c'est le pre Loriot... le modle des teinturiers, dit Agricol; entrez donc, ne faites pas de faons, pre Loriot. -- Impossible, mon garon, je ruisselle de teinture de la tte aux pieds... Je mettrais au vert tout le carreau de Mme Franoise. -- Tant mieux, a aura l'air d'un pr, moi qui adore la campagne! -- Sans plaisanterie, Agricol, il faut que je vous parle tout de suite. -- Est-ce propos de l'homme qui nous espionne? Rassurez-vous donc, qu'est-ce que a nous fait? -- Non, il me semble qu'il est parti, ou plutt le brouillard est si pais, que je ne le vois plus... mais ce n'est pas a... venez donc vite... C'est... c'est pour une affaire importante, ajouta le teinturier d'un air mystrieux, une affaire qui ne regarde que vous seul. -- Que moi seul? dit Agricol en se levant assez surpris; qu'est-ce que a peut tre? -- Va donc voir, mon enfant, dit Franoise. -- Oui, ma mre; mais que le diable m'emporte si j'y comprends quelque chose! Et le forgeron sortit, laissant sa mre seule avec la Mayeux. IV. Le retour. Cinq minutes aprs tre sorti, Agricol rentra; ses traits taient ples, bouleverss, ses yeux remplis de larmes, ses mains tremblantes; mais sa figure exprimait un bonheur, un attendrissement extraordinaires. Il resta un moment devant la porte, comme si l'motion l'et empch de s'approcher de sa mre... La vue de Franoise tait si affaiblie, qu'elle ne s'aperut pas d'abord du changement de physionomie de son fils. -- Eh bien, mon enfant, qu'est-ce que c'est? lui demanda-t-elle. Avant que le forgeron et rpondu, la Mayeux, plus clairvoyante, s'cria: -- Mon Dieu!... Agricol... qu'y a-t-il? comme tu es ple!... -- Ma mre, dit alors l'artisan d'une voix altre en allant prcipitamment auprs de Franoise sans rpondre Mayeux, ma mre, il faut vous attendre quelque chose qui va bien vous tonner... Promettez-moi d'tre raisonnable. -- Que veux-tu dire?... comme tu trembles!... regarde-moi! Mais la Mayeux a raison... tu es bien ple!... -- Ma bonne mre... et Agricol, se mettant genoux devant Franoise, prit ses deux mains dans les siennes, il faut... vous ne savez pas... mais... Le forgeron ne put achever; des pleurs de joie entrecoupaient sa voix. -- Tu pleures... mon cher enfant... Mais, mon Dieu! qu'y a-t-il donc? Tu me fais peur... -- Peur... oh! non... au contraire! dit Agricol, en essuyant ses yeux; vous allez tre bien heureuse... Mais, encore une fois, il faut tre raisonnable... parce que la trop grande joie fait autant mal que le trop grand chagrin... -- Comment? -- Je vous le disais bien... moi, qu'il arriverait... -- Ton pre!!! s'cria Franoise. Elle se leva de son fauteuil. Mais sa surprise, son motion, furent si vives, qu'elle mit une main sur son coeur pour en comprimer les battements... puis elle se sentit faiblir. Son fils la soutint et l'aida se rasseoir. La Mayeux s'tait jusqu'alors discrtement tenue l'cart pendant cette scne, qui absorbait compltement Agricol et sa mre; mais elle s'approcha timidement, pensant qu'elle pouvait tre utile, car les traits de Franoise s'altraient de plus en plus. -- Voyons, du courage, ma mre, reprit le forgeron: maintenant le coup est port... il ne vous reste plus qu' jouir du bonheur de revoir mon pre. -- Mon pauvre Baudoin!... aprs dix-huit ans d'absence... je ne peux pas y croire, reprit Franoise en fondant en larmes. Est-ce bien vrai, mon Dieu, est-ce bien vrai?... -- Cela est si vrai, que si vous me promettiez de ne pas trop vous mouvoir... je vous dirais quand vous le verrez. -- Oh! bientt... n'est-ce pas? -- Oui... bientt. -- Mais quand arrivera-t-il? -- Il peut arriver d'un moment l'autre... demain... aujourd'hui peut-tre. -- Aujourd'hui? -- Eh bien, oui, ma mre... il faut enfin vous le dire... il arrive... il est arriv... -- Il est... il est... Et Franoise, balbutiant, ne put achever. -- Tout l'heure il tait en bas; avant de monter, il avait pri le teinturier de venir m'avertir, afin que je te prpare le voir... car ce brave pre craignait qu'une surprise trop brusque ne te fit mal... -- Oh! mon Dieu... -- Et maintenant, s'cria le forgeron avec une explosion de bonheur indicible, il est l... il attend... Ah! ma mre... je n'y tiens plus, depuis dix minutes le coeur me bat me briser la poitrine. Et s'lanant vers la porte, il ouvrit. Dagobert, tenant Rose et Blanche par la main, parut sur le seuil... Au lieu de se jeter dans les bras de son mari... Franoise tomba genoux... et pria. levant son me Dieu, elle le remerciait avec une profonde gratitude d'avoir exauc ses voeux, ses prires, et ainsi rcompens ses offrandes. Pendant une seconde, les auteurs de cette scne restrent silencieux, immobiles. Agricol, par un sentiment de respect et de dlicatesse qui luttait grand'peine contre l'imptueux lan de sa tendresse, n'osait pas se jeter au cou de Dagobert: il attendait avec une impatience peine contenue que sa mre et termin sa prire. Le soldat prouvait le mme sentiment que le forgeron; tous deux se comprirent: le premier regard que le pre et le fils changrent exprima leur tendresse, leur vnration pour cette excellente femme, qui, dans la proccupation de sa religieuse ferveur, oubliait un peu trop la crature pour le Crateur. Rose et Blanche, interdites, mues, regardaient avec intrt cette femme agenouille, tandis que la Mayeux, versant silencieusement des larmes de joie la pense du bonheur d'Agricol, se retirait dans le coin le plus obscur de la chambre, se sentant trangre et ncessairement oublie au milieu de cette runion de famille. Franoise se releva et fit un pas vers son mari, qui la reut dans ses bras. Il y eut un moment de silence solennel. Dagobert et Franoise ne se dirent pas un mot; on entendit quelques soupirs entrecoups de sanglots, d'aspirations de joie... Et lorsque les deux vieillards redressrent la tte, leur physionomie tait calme, radieuse, sereine... car la satisfaction complte des sentiments simples et purs ne laisse jamais aprs soi une agitation fbrile et violente. -- Mes enfants, dit le soldat d'une voix mue, en montrant aux orphelines Franoise, qui, sa premire motion passe, les regardait avec tonnement, c'est ma bonne et digne femme... Elle sera pour les filles du gnral Simon ce que j'ai t moi-mme... -- Alors, madame, vous nous traiterez comme vos enfants, dit Rose en s'approchant de Franoise avec sa soeur. -- Les filles du gnral Simon!... s'cria la femme de Dagobert, de plus en plus surprise. -- Oui, ma bonne Franoise, ce sont elles... et je les amne de loin... non sans peine... Je te conterai tout cela plus tard. -- Pauvres petites... on dirait deux anges tout pareils, dit Franoise en contemplant les orphelines avec autant d'intrt que d'admiration. -- Maintenant... nous deux... dit Dagobert en se retournant vers son fils. -- Enfin! s'cria celui-ci. Il faut renoncer peindre la folle joie de Dagobert et de son fils, la tendre fureur de leurs embrassements, que le soldat interrompit pour regarder Agricol bien en face, en appuyant ses mains sur les larges paules du jeune forgeron pour mieux admirer son mle et franc visage, sa taille svelte et robuste; aprs quoi il l'treignait de nouveau contre sa poitrine en disant: -- Est-il beau garon!... est-il bien bti! a-t-il l'air bon!... La Mayeux, toujours retire dans un coin de la chambre, jouissait du bonheur d'Agricol; mais elle craignait que sa prsence, jusqu'alors inaperue, ne ft indiscrte. Elle et bien dsir s'en aller sans tre remarque; mais elle ne le pouvait pas. Dagobert et son fils cachaient presque entirement la porte, elle resta donc, ne pouvait dtacher ses yeux des deux charmants visages de Rose et de Blanche. Elle n'avait jamais rien vu de plus joli au monde, et la ressemblance extraordinaire des jeunes filles entre elles augmentait encore sa surprise; puis enfin leurs modestes vtements de deuil semblaient annoncer qu'elles taient pauvres, et involontairement la Mayeux se sentait encore plus de sympathie pour elles. -- Chres enfants! elles ont froid, leurs petites mains sont glaces, et malheureusement le pole est teint... dit Franoise. Et elle cherchait rchauffer dans les siennes les mains des orphelines, pendant que Dagobert et son fils se livraient un panchement de tendresse si longtemps contenu... Aussitt que Franoise eut dit que le pole tait teint, la Mayeux, empresse de se rendre utile pour faire excuser sa prsence, peut-tre inopportune, courut au petit cabinet o taient renferms le charbon et le bois, en prit quelques menus morceaux, et revint s'agenouiller prs du pole en fonte, et l'aide de quelque peu de braise cache sous la cendre, parvint rallumer le feu, qui bientt _tira_ et _gronda_, pour se servir des expressions consacres; puis, remplissant une cafetire d'eau, elle la plaa dans la cavit du pole, pensant la ncessit de quelque breuvage chaud pour les jeunes filles. La Mayeux s'occupa de ces soins avec si peu de bruit, avec tant de clrit, on pensait naturellement si peu elle au milieu des vives motions de cette soire, que Franoise, tout occupe de Rose et de Blanche, ne s'aperut du flamboiement du pole qu' la douce chaleur qu'il rendit, et bientt aprs au frmissement de l'eau bouillante dans la cafetire. Ce phnomne d'un feu qui se rallumait de lui-mme n'tonna pas en ce moment la femme de Dagobert, compltement absorbe par la pense de savoir comment elle logerait les deux jeunes filles, car, on le sait, le soldat n'avait pas cru devoir la prvenir de leur arrive. Tout coup trois ou quatre aboiements sonores retentirent derrire la porte. -- Tiens... c'est mon vieux Rabat-Joie, dit Dagobert en allant ouvrir son chien, il demande entrer pour connatre aussi la famille. Rabat-Joie entra en bondissant; au bout d'une seconde il fut, ainsi qu'on le dit vulgairement, _comme chez lui._ Aprs avoir frott son long museau sur la main de Dagobert, il alla tour tour faire fte Rose et Blanche, Franoise, Agricol; puis, voyant qu'on faisait peu d'attention lui, il avisa la Mayeux, qui se tenait timidement dans un coin obscur de la chambre: mettant alors en action cet autre dicton populaire: _Les amis de nos amis sont nos amis, _Rabat-Joie vint lcher les mains de la jeune ouvrire oublie de tous en ce moment. Par un ressentiment singulier, cette caresse mut la Mayeux jusqu'aux larmes... elle passa plusieurs fois sa main longue, maigre et blanche, sur la tte intelligente du chien; et puis, ne se voyant plus bonne rien, car elle avait rendu tous les petits services qu'elle croyait pouvoir rendre, elle prit la belle fleur qu'Agricol lui avait donne, ouvrit doucement la porte, et sortit si discrtement que personne ne s'aperut de son dpart. Aprs ces panchements d'une affection mutuelle, Dagobert, sa femme, et son fils vinrent penser aux ralits de la vie. -- Pauvre Franoise, dit le soldat en montrant Rose et Blanche d'un regard, tu ne t'attendais pas une si jolie surprise? -- Je suis seulement fche, mon ami, rpondit Franoise, que les demoiselles du gnral Simon n'aient pas un meilleur logis que cette pauvre chambre... car avec la mansarde d'Agricol... -- a compose notre htel, et il y en a de plus beaux; mais rassure-toi, les pauvres enfants sont habitues ne pas tre difficiles; demain matin je partirai avec mon garon, bras dessus bras dessous, et je te rponds qu'il ne sera pas celui qui marchera le plus droit et le plus fier de nous deux. Nous irons trouver le pre du gnral Simon la fabrique de M. Hardy pour causer affaires... -- Demain, mon pre, dit Agricol Dagobert, vous ne trouverez la fabrique ni M. Hardy ni le pre de M. le marchal Simon... -- Qu'est-ce que dis l... mon garon? dit vivement Dagobert, le marchal? -- Sans doute, depuis 1830, des amis du gnral Simon ont fait reconnatre le titre et le grade que l'empereur lui avait confrs aprs la bataille de Ligny. -- Vraiment! s'cria Dagobert avec motion, a ne devrait pas m'tonner... parce que, aprs tout, c'est justice... et quand l'empereur a dit une chose, c'est bien le moins qu'on dise comme lui... Mais c'est gal... a me va l... droit au coeur, a me remue. Puis s'adressant aux jeunes filles: -- Entendez-vous, mes enfants... vous arrivez Paris filles d'un duc et d'un marchal... Il est vrai qu'on ne le dirait gure vous voir dans cette modeste chambre, mes pauvres petites duchesses... mais, patience, tout s'arrangera. Le pre Simon a d tre bien joyeux d'apprendre que son fils tait rentr dans son grade... hein, mon garon? -- Il nous a dit qu'il donnerait tous les grades et tous les titres possibles pour revoir son fils... car c'tait pendant l'absence du gnral que ses amis ont sollicit et obtenu pour lui cette justice... Du reste, on attend incessamment le marchal, car ses dernires lettres de l'Inde annonaient son arrive. ces mots, Rose et Blanche se regardrent; leurs yeux s'taient remplis de douces larmes. -- Dieu merci! moi et ces enfants nous comptons sur ce retour; mais pourquoi ne trouverons-nous demain la fabrique ni M. Hardy ni le pre Simon? -- Ils sont partis depuis dix jours pour aller examiner et tudier une usine anglaise tablie dans le Midi; mais ils seront de retour d'un jour l'autre. -- Diable... cela me contrarie assez... Je comptais sur le pre du gnral pour causer d'affaires importantes. Du reste, on doit savoir o lui crire. Tu lui feras donc, ds demain, savoir, mon garon, que ses petites-filles sont arrives ici. En attendant, mes enfants, ajouta le soldat en se retournant vers Rose et Blanche, la bonne femme vous donnera son lit, et la guerre comme la guerre, pauvres petites, vous ne serez pas du moins plus mal ici qu'en route. -- Tu sais que nous nous trouverons toujours bien auprs de toi et de madame, dit Rose. -- Et puis, nous ne pensons qu'au bonheur d'tre enfin Paris... puisque c'est ici que nous retrouverons bientt notre pre... ajouta Blanche. -- Et avec cet espoir-l, on patiente, je le sais bien, dit Dagobert; mais c'est gal, d'aprs ce que vous attendiez de Paris... Vous devez tre firement tonnes... mes enfants. Dame! jusqu' prsent, vous ne trouverez pas tout fait la ville d'or que vous aviez rve, tant s'en faut; mais patience... patience... vous verrez que ce Paris n'est pas aussi vilain qu'il en a l'air. -- Et puis, dit gaiement Agricol, je suis sr que, pour ces demoiselles, ce sera l'arrive du marchal Simon qui changera Paris en une vritable ville d'or. -- Vous avez raison, monsieur Agricol, dit Rose en souriant; vous nous avez devines. -- Comment! mademoiselle... vous savez mon nom? -- Certainement, monsieur Agricol; nous parlions souvent de vous avec Dagobert, et dernirement encore avec Gabriel, ajouta Blanche. -- Gabriel!... s'crirent en mme temps Agricol et sa mre avec surprise. -- Eh! mon Dieu, oui, reprit Dagobert en faisant un signe d'intelligence aux orphelines, nous en aurons vous raconter pour quinze jours; et entre autres, comment nous avons rencontr Gabriel... Tout ce que je peux vous dire... c'est que, dans son genre, il vaut mon garon... (je ne peux pas me lasser de dire mon garon) et qu'ils sont bien dignes de s'aimer comme des frres... Brave... brave femme... ajouta Dagobert avec motion, c'est beau, va... ce que tu as fait l; toi, dj si pauvre, recueillir ce malheureux enfant, l'lever avec le tien... -- Mon ami, ne parle donc pas ainsi, c'est si simple... -- Tu as raison, mais je te revaudrai cela plus tard; c'est sur ton compte... en attendant, tu le verras certainement demain dans la matine... -- Bon frre... aussi arriv!... s'cria le forgeron. Et que l'on dise aprs cela qu'il n'y a pas de jours marqus pour le bonheur!... Et comment l'avez-vous rencontr, mon pre? -- Comment, vous?... toujours vous?... Ah ... dis donc, mon garon, est-ce que parce que tu fais des chansons tu te crois trop gros seigneur pour me tutoyer? -- Mon pre... -- C'est qu'il va falloir que tu m'en dises firement des _tu _et des _toi, _pour que je rattrape tous ceux que tu m'aurais dits pendant dix-huit ans... Quant Gabriel, je te conterai tout l'heure o et comment nous l'avons rencontr, car si tu crois dormir, tu te trompes; tu me donneras la moiti de ta chambre... et nous causerons... Rabat-Joie restera en dehors de la porte de celle-ci; c'est une vieille habitude lui d'tre prs de ces enfants. -- Mon Dieu, mon ami, je ne pense rien; mais dans un tel moment... Enfin, si ces demoiselles et toi vous voulez souper... Agricol irait chercher quelque chose tout de suite chez le traiteur. -- Le coeur vous en dit-il, mes enfants? -- Non, merci, Dagobert, nous n'avons pas faim, nous sommes trop contentes... -- Vous prendrez bien toujours de l'eau sucre bien chaude avec un peu de vin, pour vous rchauffer, mes chres demoiselles, dit Franoise; malheureusement, je n'ai pas autre chose. -- C'est a, tu as raison, Franoise, ces chres enfants sont fatigues: tu vas les coucher... Pendant ce temps-l je monterai chez mon garon avec lui, et demain matin, avant que Rose et Blanche soient rveilles, je descendrai causer avec toi pour laisser un peu de rpit Agricol. ce moment on frappa assez fort la porte. -- C'est la bonne Mayeux, qui vient demander si on a besoin d'elle, dit Agricol. -- Mais il semble qu'elle tait ici quand mon mari est entr, rpondit Franoise. -- Tu as raison, ma mre; pauvre fille! elle s'en sera alle sans qu'on la voie, de crainte de gner; elle est si discrte... Mais ce n'est pas elle qui frappe si fort. -- Vois donc ce que c'est alors, Agricol, dit Franoise. Avant que le forgeron et eu le temps d'arriver auprs de la porte, elle s'ouvrit et un homme convenablement vtu, d'une figure respectable, avana quelques pas dans la chambre en y jetant un coup d'oeil rapide qui s'arrta un instant sur Rose et sur Blanche. -- Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, lui dit Agricol en allant sa rencontre, qu'aprs avoir frapp... vous eussiez pu attendre qu'on vous dt d'entrer... Enfin... que dsirez-vous? -- Je vous demande pardon, monsieur, dit fort poliment cet homme, qui parlait trs lentement, peut-tre pour se mnager le droit de rester plus longtemps dans la chambre; je vous fais un million d'excuses... je suis dsol de mon indiscrtion... je suis confus de... -- Soit, monsieur, dit Agricol impatient; que voulez-vous? -- Monsieur... n'est-ce pas ici que demeure Mlle Soliveau, une ouvrire bossue? -- Non, monsieur, c'est au-dessus, dit Agricol. -- Oh! mon Dieu, monsieur! s'cria l'homme poli et recommenant ses profondes salutations, je suis confus de ma maladresse... je croyais entrer chez cette jeune ouvrire, qui je venais proposer de l'ouvrage de la part d'une personne trs respectable. -- Il est bien tard, monsieur, dit Agricol surpris; au reste, cette jeune ouvrire est connue de notre famille: revenez demain, vous ne pouvez la voir ce soir, elle est couche. -- Alors, monsieur, je vous ritre mes excuses... -- Trs bien, monsieur, dit Agricol en faisant un pas vers la porte. -- Je prie madame et ces demoiselles ainsi que monsieur... d'tre persuads... -- Si vous continuez ainsi longtemps, monsieur, dit Agricol, il faudra que vous excusiez aussi la longueur de vos excuses... et il n'y aura pas de raison pour que cela finisse. ces mots d'Agricol, qui firent sourire Rose et Blanche, Dagobert frotta sa moustache avec orgueil: -- Mon garon a-t-il de l'esprit! dit-il tout bas sa femme; a ne t'tonne pas, toi, tu es faite a. Pendant ce temps-l l'homme crmonieux sortit aprs avoir jet un long et dernier regard sur les deux soeurs, sur Agricol et sur Dagobert. Quelques instants aprs, pendant que Franoise, aprs avoir mis pour elle un matelas par terre et garni son lit de draps bien blancs pour les orphelines, prsidait leur coucher avec une sollicitude maternelle, Dagobert et Agricol montaient dans leur mansarde. Au moment o le forgeron, qui, une lumire la main, prcdait son pre, passa devant la porte de la petite chambre de la Mayeux, celle-ci, demi cache dans l'ombre, lui dit rapidement et voix basse: -- Agricol, un grand danger te menace... il faut que je te parle... Ces mots avaient t prononcs si vite, si bas, que Dagobert ne les entendit pas; mais comme Agricol s'tait brusquement arrt en tressaillant, le soldat lui dit: -- Eh bien! mon garon... qu'est-ce qu'il y a? -- Rien, mon pre... dit le forgeron en se retournant. Je craignais de ne pas t'clairer assez. -- Sois tranquille..., j'ai, ce soir, des yeux et des jambes de quinze ans. Et le soldat, ne s'apercevant pas de l'tonnement de son fils, entra avec lui dans la petite mansarde o tous deux devaient passer la nuit. * * * * Quelques minutes aprs avoir quitt la maison, l'homme aux formes si polies qui tait venu demander la Mayeux chez la femme de Dagobert se rendit l'extrmit de la rue Brise-Miche. Il s'approcha d'un fiacre qui stationnait sur la petite place du Clotre-Saint-Merri. Au fond de ce fiacre tait M. Rodin envelopp d'un manteau. -- Eh bien? dit-il d'un ton interrogatif. -- Les deux jeunes filles et l'homme moustaches grises sont entrs chez Franoise Baudoin, rpondit l'autre; avant de frapper la porte, j'ai pu couter et entendre pendant quelques minutes... les jeunes filles partageront, cette nuit, la chambre de Franoise Baudoin... Le vieillard moustaches grises partagera la chambre de l'ouvrier forgeron. -- Trs bien! dit Rodin. -- Je n'ai pas os insister, reprit l'homme poli, pour voir ce soir la couturire bossue au sujet de la reine Bacchanal; je reviendrai demain pour savoir l'effet de la lettre qu'elle a d recevoir dans la soire par la poste, au sujet du jeune forgeron. -- N'y manquez pas. Maintenant vous allez vous rendre, de ma part, chez le confesseur de Franoise Baudoin, quoiqu'il soit fort tard; vous lui direz que je l'attends rue du Milieu-des-Ursins; qu'il s'y rende l'instant mme... sans perdre une minute... vous l'accompagnerez; si je n'tais pas rentr, il m'attendrait... car il s'agit, lui direz-vous, de choses de la dernire importance... -- Tout ceci sera fidlement excut, rpondit l'homme poli en saluant profondment Rodin, dont le fiacre s'loigna rapidement. V. Agricol et la Mayeux. Une heure aprs ces diffrentes scnes, le plus profond silence rgnait dans la maison de la rue Brise-Miche. Une lueur vacillante, passant travers les deux carreaux d'une porte vitre, annonait que la Mayeux veillait encore, car ce sombre rduit, sans air, sans lumire, ne recevait de jour que par cette porte, ouvrant sur un passage troit et obscur pratiqu dans les combles. Un mchant lit, une table, une vieille malle et une chaise remplissaient tellement cette demeure glace, que deux personnes ne pouvaient s'y asseoir, moins que l'une ne prt place sur le lit. La magnifique fleur qu'Agricol avait donne la Mayeux, prcieusement dpose dans un verre d'eau plac sur la table charge de linge, rpandait son suave parfum, panouissait son calice de pourpre au milieu de ce misrable cabinet aux murailles de pltre gris et humide qu'une maigre chandelle clairait faiblement. La Mayeux, assise tout habille sur son lit, la figure bouleverse, les yeux remplis de larmes, s'appuyant d'une main au chevet de sa couche, penchait sa tte du ct de la porte, prtant l'oreille avec angoisse, esprant chaque minute entendre les pas d'Agricol. Le coeur de la jeune fille battait violemment; sa figure, toujours si ple, tait lgrement colore, tant son motion tait profonde... Quelquefois elle jetait ses yeux avec une sorte de frayeur sur une lettre qu'elle tenait la main: cette lettre, arrive dans la soire par la poste, avait t dpose par le portier-teinturier sur la table de la Mayeux, pendant que celle-ci assistait l'entrevue de Dagobert et de sa famille. Au bout de quelques instants la jeune fille entendit ouvrir doucement une porte, trs voisine de la sienne. -- Enfin... le voil! s'cria-t-elle. En effet, Agricol entra. -- J'attendais que mon pre ft endormi, dit voix basse le forgeron, dont la physionomie rvlait plus de curiosit que d'inquitude, qu'est-ce qu'il y a donc, ma bonne Mayeux? comme ta figure est altre!... tu pleures! que se passe-t-il? de quel danger veux-tu me parler? -- Tiens... lis... lui dit la Mayeux d'une voix tremblante en lui prsentant prcipitamment une lettre ouverte. Agricol s'approcha de la lumire et lut ce qui suit: Une personne qui ne peut se faire connatre, mais qui sait l'intrt fraternel que vous portez Agricol Baudoin, vous prvient que ce jeune et honnte ouvrier sera probablement arrt dans la journe de demain... -- Moi!... s'cria Agricol en regardant la jeune fille d'un air stupfait... Qu'est-ce que cela veut dire? -- Continue... dit vivement la couturire en joignant les mains. Agricol reprit, n'en pouvant croire ses yeux... Son chant des _Travailleurs affranchis_ a t incrimin; on a trouv plusieurs exemplaires parmi les papiers d'une socit secrte dont les chefs viennent d'tre emprisonns, la suite du complot de la rue des Prouvaires. -- Hlas! dit l'ouvrire en fondant en larmes, maintenant, je comprends tout. Cet homme qui, ce soir, espionnait en bas, ce que disait le teinturier... tait un espion qui guettait ton arrive. -- Allons donc, cette accusation est absurde! s'cria Agricol; ne te tourmente pas, ma bonne Mayeux. Je ne m'occupe pas de politique... Mes vers ne respirent que l'amour de l'humanit. Est- ce ma faute s'ils ont t trouvs dans les papiers d'une socit secrte?... Et il jeta la lettre sur la table avec ddain. -- Continue... de grce, lui dit la Mayeux; continue. -- Si tu le veux... la bonne heure. Et Agricol continua: Un mandat d'arrt vient d'tre lanc contre Agricol Baudoin; sans doute son innocence sera reconnue tt ou tard... mais il fera bien de se mettre d'abord le plus tt possible l'abri des poursuites... pour chapper une dtention prventive de deux ou trois mois... ce qui serait un coup terrible pour sa mre, dont il est le seul soutien. Un ami sincre qui est forc de rester inconnu. Aprs un moment de silence le forgeron haussa les paules, sa figure se rassrna, et il dit en riant la couturire: -- Rassure-toi, ma bonne Mayeux; ces mauvais plaisants se sont tromps de mois... c'est tout bonnement un poisson d'avril anticip. -- Agricol... pour l'amour du ciel... dit la couturire d'une voix suppliante, ne traite pas ceci lgrement... Crois mes pressentiments... coute cet avis... -- Encore une fois... ma pauvre enfant, voil plus de deux mois que mon chant des _Travailleurs_ a t imprim; il n'est nullement politique, et d'ailleurs on n'aurait pas attendu jusqu'ici... pour le poursuivre. -- Mais songe donc que les circonstances ne sont plus les mmes... il y a peine deux jours que ce complot a t dcouvert ici prs, rue des Prouvaires... Et si tes vers, peut-tre inconnus jusqu'ici, ont t saisis chez des personnes arrtes... pour cette conspiration... il n'en faut pas davantage pour te compromettre... -- Me compromettre... des vers o je vante l'amour du travail et la charit... C'est pour le coup... que la justice serait une fire aveugle; il faudrait alors lui donner un chien et un bton pour se conduire. -- Agricol, dit la jeune fille dsole de voir le forgeron plaisanter dans un pareil moment, je t'en conjure... coute-moi. Sans doute tu prches dans tes vers le saint amour du travail; mais tu dplores douloureusement le sort injuste des pauvres travailleurs vous sans esprance toutes les misres de la vie... Tu prches l'vanglique fraternit... mais ton bon et noble coeur s'indigne contre les gostes et les mchants... Enfin tu htes de toute l'ardeur de tes voeux l'affranchissement des artisans qui, moins heureux que toi, n'ont pas pour patron le gnreux M. Hardy. Eh bien, dis, Agricol, dans ces temps de troubles, en faut-il davantage pour te compromettre, si plusieurs exemplaires de tes chants ont t saisis chez des personnes arrtes? ces paroles senses, chaleureuses de cette excellente crature qui puisait sa raison dans son coeur, Agricol fit un mouvement: il commenait envisager plus srieusement l'avis qu'on lui donnait. Le voyant branl, la Mayeux continua: -- Et puis enfin, souviens-toi de Remi... ton camarade d'atelier! -- Remi? -- Oui, une lettre de lui... lettre pourtant bien insignifiante, a t trouve chez une personne arrte, l'an pass, pour conspiration... il est rest un mois en prison. -- C'est vrai, ma bonne Mayeux, mais on a bientt reconnu l'injustice de cette accusation, et il a t remis en libert. -- Aprs avoir pass un mois en prison... et c'est ce qu'on te conseille avec raison d'viter... Agricol, songes-y, mon Dieu; un mois en prison... et ta mre... Ces paroles de la Mayeux firent une profonde impression sur Agricol; il prit la lettre et la relut attentivement. -- Et cet homme qui a rd toute la soire autour de la maison? reprit la jeune fille. J'en reviens toujours l... Ceci n'est pas naturel... Hlas! mon Dieu, quel coup pour ton pre, pour ta pauvre mre qui ne gagne plus rien!... N'es-tu pas maintenant leur seule ressource?... Songes-y donc; sans toi, sans ton travail, que deviendraient-ils? -- En effet... ce serait terrible, dit Agricol en jetant la lettre sur la table; ce que tu me dis de Remi est juste... Il tait aussi innocent que moi, une erreur de justice... erreur involontaire, sans doute, n'en est pas moins cruelle... Mais encore une fois... on n'arrte pas un homme sans l'entendre. -- On l'arrte d'abord... ensuite on l'entend, dit la Mayeux avec amertume; puis, au bout d'un mois ou deux, on lui rend sa libert... et... s'il a une femme, des enfants qui n'ont pour vivre que son travail quotidien... que font-ils pendant que leur soutien est en prison?... ils ont faim, ils ont froid... et ils pleurent. ces simples et touchantes paroles de la Mayeux, Agricol tressaillit. -- Un mois sans travail... reprit-il d'un air triste et pensif. Et ma mre... et mon pre... et ces deux jeunes filles qui font partie de notre famille jusqu' ce que le marchal Simon ou son pre soient arrivs Paris... Ah! tu as raison: malgr moi cette pense m'effraye... -- Agricol, s'cria tout coup la Mayeux, si tu t'adressais M. Hardy, il est si bon, son caractre est si estim... si honor, qu'en offrant sa caution pour toi on cesserait peut-tre les poursuites. -- Malheureusement, M. Hardy n'est pas ici, il est en voyage avec le pre du marchal Simon. Puis aprs un nouveau silence, Agricol ajouta, cherchant surmonter ses craintes: -- Mais non, je ne puis croire cette lettre... Aprs tout, j'aime mieux attendre les vnements... J'aurai du moins la chance de prouver mon innocence dans un premier interrogatoire... car enfin, ma bonne Mayeux, que je sois en prison ou que je sois oblig de me cacher... mon travail manquera toujours ma famille... -- Hlas!... c'est vrai... dit la pauvre fille; que faire?... mon Dieu!... que faire?... -- Ah! mon brave pre... se dit Agricol, si ce malheur arrivait demain... quel rveil pour lui... qui vient de s'endormir si joyeux! Et le forgeron cacha sa tte dans ses mains. Malheureusement, les frayeurs de la Mayeux n'taient pas exagres, car on se rappelle qu' cette poque de l'anne 1832, avant et aprs le complot de la rue des Prouvaires, un trs grand nombre d'arrestations prventives eurent lieu dans la classe ouvrire, par suite d'une violente raction contre les ides dmocratiques. Tout coup la Mayeux rompit le silence qui durait depuis quelques secondes; une vive rougeur colorait ses traits, empreints d'une indfinissable expression de contrainte, de douleur et d'espoir. -- Agricol, tu es sauv!... s'cria-t-elle. -- Que dis-tu? -- Cette demoiselle si belle, si bonne, qui, en te donnant cette fleur (et la Mayeux la montra au forgeron), a su rparer avec tant de dlicatesse une offre blessante... cette demoiselle doit avoir un coeur gnreux... il faut t'adresser elle... ces mots, qu'elle semblait prononcer en faisant un violent effort sur elle-mme, deux grosses larmes coulrent sur les joues de la Mayeux. Pour la premire fois de sa vie elle prouvait un ressentiment de douloureuse jalousie... une autre femme tait assez heureuse pour pouvoir venir en aide celui qu'elle idoltrait, elle, pauvre crature, impuissante et misrable. -- Y penses-tu? dit Agricol avec surprise; que pourrait faire cela cette demoiselle? -- Ne t'a-t-elle pas dit: Rappelez-vous mon nom, et, en toute circonstance, adressez-vous moi? -- Sans doute... -- Cette demoiselle, dans sa haute position, doit avoir de brillantes connaissances qui pourraient te protger, te dfendre... Ds demain matin va la trouver, avoue-lui franchement ce qui t'arrive... demande-lui son appui. -- Mais, encore une fois, ma bonne Mayeux, que veux-tu qu'elle fasse? -- coute... je me souviens que, dans le temps mon pre nous disait qu'il avait empch un de ses amis d'aller en prison en dposant une caution pour lui... Il te sera facile de convaincre cette demoiselle de ton innocence... qu'elle te rende le service de te cautionner; alors il me semble que tu n'auras plus rien craindre... -- Ah! ma pauvre enfant... demander un tel service quelqu'un... qu'on ne connat pas... c'est dur... -- Crois-moi, Agricol, dit tristement la Mayeux, je ne te conseillerai jamais rien qui puisse t'abaisser aux yeux de qui que ce soit... et surtout... entends-tu... surtout aux yeux de cette personne... Il ne s'agit pas de lui demander de l'argent pour toi... mais de fournir une caution qui te donne les moyens de continuer ton travail, afin que ta famille ne soit pas sans ressources... Crois-moi, Agricol, une telle demande n'a rien que de noble et de digne de ta part... Le coeur de cette demoiselle est gnreux... elle te comprendra; cette caution pour elle ne sera rien... pour toi ce sera tout. Ce sera la vie des tiens. -- Tu as raison, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec accablement et tristesse, peut-tre vaut-il mieux risquer cette dmarche... Si cette demoiselle consent me rendre service, et qu'une caution puisse en effet me prserver de la prison... je serai prpar tout vnement... Mais, non, non, ajouta le forgeron en se levant, jamais je n'oserai m'adresser cette demoiselle. De quel droit le ferais-je?... Qu'est-ce que le petit service que je lui ai rendu auprs de celui que je lui demande? -- Crois-tu donc, Agricol, qu'une me gnreuse mesure les services qu'elle peut rendre ceux qu'elle a reus? Aie confiance en moi pour ce qui est du coeur... Je ne suis qu'une pauvre crature qui ne doit se comparer personne; je ne suis rien, je ne puis rien; eh bien, pourtant, je suis sre... oui, Agricol... je suis sre... que cette demoiselle, si au-dessus de moi... prouvera ce que je ressens dans cette circonstance... oui, comme moi, elle comprendra ce que ta position a de cruel, et elle fera avec joie, avec bonheur, avec reconnaissance, ce que je ferais... si, hlas! je pouvais autre chose que me dvouer sans utilit... Malgr elle, la Mayeux pronona ces derniers mots avec une expression si navrante, il y avait quelque chose de si poignant dans la comparaison que cette infortune, obscure et ddaigne, misrable et infirme, faisait d'elle-mme avec Adrienne de Cardoville, ce type resplendissant de jeunesse, de beaut, d'opulence, qu'Agricol fut mu jusqu'aux larmes; tendant une de ses mains la Mayeux, il lui dit d'une voix attendrie: -- Combien tu es bonne!... qu'il y a en toi de noblesse, de bon sens, de dlicatesse!... -- Malheureusement, je ne peux que cela... conseiller... -- Et tes conseils seront suivis... ma bonne Mayeux; ils sont ceux de l'me la plus leve que je connaisse... Et puis, tu m'as rassur sur cette dmarche en me persuadant que le coeur de Mlle de Cardoville valait le tien... ce rapprochement naf et sincre, la Mayeux oublia presque tout ce qu'elle venait de souffrir, tant son motion fut douce, consolante... Car, si pour certaines cratures fatalement voues la souffrance, il est des douleurs inconnues au monde, quelquefois il est pour elles d'humbles et timides joies, inconnues aussi... Le moindre mot de tendre affection qui les relve leurs propres yeux est si bienfaisant, si ineffable pour ces pauvres tres habituellement vous aux ddains, aux durets et au doute dsolant de soi-mme! -- Ainsi c'est convenu, tu iras... demain matin chez cette demoiselle... n'est-ce pas?... s'cria la Mayeux renaissant l'espoir. Au point du jour, je descendrai veiller la porte de la rue, afin de voir s'il n'y a rien de suspect, et de pouvoir t'avertir... -- Bonne et excellente fille... dit Agricol de plus en plus mu. -- Il faudra tcher de partir avant le rveil de ton pre... Le quartier o demeure cette demoiselle est si dsert... que ce sera presque te cacher... que d'y aller... -- Il me semble entendre la voix de mon pre, dit tout coup Agricol. En effet, la chambre de la Mayeux tait si voisine de la mansarde du forgeron, que celui-ci et la couturire, prtant l'oreille, entendirent Dagobert qui disait dans l'obscurit: -- Agricol, est-ce que tu dors, mon garon?... Moi, mon premier somme est fait... la langue me dmange en diable... -- Va vite, Agricol, dit la Mayeux, ton absence pourrait l'inquiter... En tout cas, ne sors pas demain matin avant que je puisse te dire... si j'ai vu quelque chose d'inquitant. -- Agricol... tu n'es donc pas l? reprit Dagobert d'une voix plus haute. -- Me voici, mon pre, dit le forgeron en sortant du cabinet de la Mayeux et en entrant dans la mansarde de son pre; j'avais t fermer le volet d'un grenier que le vent agitait... de peur que le bruit ne te rveillt... -- Merci, mon garon... mais ce n'est pardieu pas le bruit qui m'a rveill, dit gaiement Dagobert, c'est une _faim _enrage de causer avec toi... Ah! mon pauvre garon, c'est un fier dvorant qu'un vieux bonhomme de pre qui n'a pas vu son fils depuis dix- huit ans!... -- Veux-tu de la lumire, mon pre? -- Non, non, c'est du luxe... causons dans le noir... a me fera un nouvel effet de te voir demain matin, au point du jour... a sera comme si je te voyais une seconde fois... pour la premire fois. La porte de la chambre d'Agricol se referma, la Mayeux n'entendit plus rien... La pauvre crature se jeta tout habille sur son lit et ne ferma pas l'oeil de la nuit, attendant avec angoisse que le jour part, afin de veiller sur Agricol. Pourtant, malgr ses vives inquitudes pour le lendemain, elle se laissait quelquefois aller aux rveries d'une mlancolie amre; elle comparait l'entretien qu'elle venait d'avoir dans le silence de la nuit avec l'homme qu'elle adorait en secret, ce qu'et t cet entretien si elle avait eu en partage le charme et la beaut, si elle avait t aime comme elle aimait... d'un amour chaste et dvou... Mais songeant bientt qu'elle ne devait jamais connatre les ravissantes douceurs d'une passion partage, elle trouva sa consolation dans l'espoir d'avoir t utile Agricol. Au point du jour, la Mayeux se leva doucement et descendit l'escalier petit bruit, afin de voir si au dehors rien ne menaait Agricol. VI. Le rveil. Le temps, humide et brumeux pendant une partie de la nuit, tait, au matin, devenu clair et froid. travers le petit chssis vitr qui clairait la mansarde o Agricol avait couch avec son pre, on apercevait un coin du ciel bleu. Le cabinet du jeune forgeron tait d'un aspect aussi pauvre que celui de la Mayeux: pour tout ornement, au-dessus de la petite table de bois blanc o Agricol crivait ses inspirations potiques, on voyait, clou au mur, le portrait de Branger, du pote immortel que le peuple chrit et rvre... parce que ce rare et excellent gnie a aim, a clair le peuple, et a chant ses gloires et ses revers. Quoique le jour comment de poindre, Dagobert et Agricol taient dj levs. Ce dernier avait eu assez d'empire sur lui-mme pour dissimuler ses vives inquitudes, car la rflexion tait encore venue augmenter ses craintes. La rcente chauffoure de la rue des Prouvaires avait motiv un grand nombre d'arrestations prventives; et la dcouverte de plusieurs exemplaires de son chant des _Travailleurs affranchis_, faite chez l'un des chefs de ce complot avort, devait en effet compromettre passagrement le jeune forgeron; mais, on l'a dit, son pre ne souponnait pas ses angoisses. Assis ct de son fils, sur le bord de leur mince couchette, le soldat, qui, ds l'aube du jour, s'tait vtu et ras avec son exactitude militaire, tenait entre ses mains les deux mains d'Agricol; sa figure rayonnait de joie, il ne pouvait se lasser de le contempler. -- Tu vas te moquer de moi, mon garon, lui disait-il, mais je donnais la nuit au diable pour te voir au grand jour... comme je te vois maintenant... la bonne heure... je ne perds rien... Autre btise de ma part, a me flatte de te voir porter moustaches. Quel beau grenadier cheval tu aurais fait!... Tu n'as donc jamais eu envie d'tre soldat? -- Et ma mre?... -- C'est juste; et puis, aprs tout, je crois, vois-tu? que le temps du sabre est pass. Nous autres vieux, nous ne sommes plus bons qu' mettre au coin de la chemine comme une vieille carabine rouille; nous avons fait notre temps. -- Oui, votre temps d'hrosme et de gloire, dit Agricole avec exaltation; puis il ajouta d'une voix profondment tendre et mue: -- Sais-tu que c'est beau et bon d'tre ton fils?... -- Pour beau... je n'en sais rien... pour bon... a doit l'tre, car je t'aime firement... Et quand je pense que a ne fait que commencer, dis donc, Agricol! Je suis comme ces affams qui sont rests deux jours sans manger... Ce n'est que petit petit qu'ils se remettent... qu'ils dgustent... Or tu peux t'attendre tre dgust... mon garon... matin et soir... tous les jours... Tiens, je ne veux pas penser cela: tous les jours... a m'blouit... a se brouille; je n'y suis plus... Ces mots de Dagobert firent prouver un pressentiment pnible Agricol; il crut y voir le pressentiment de la sparation dont il tait menac. -- Ah ! tu es donc heureux! M. Hardy est toujours bon pour toi? -- Lui!... dit le forgeron, c'est ce qu'il y a au monde de meilleur, de plus quitable et de plus gnreux; si vous saviez quelles merveilles il a accomplies dans sa fabrique! Compare aux autres, c'est un paradis au milieu de l'enfer. -- Vraiment! -- Vous verrez... que de bien-tre, que de joie, que d'affection sur tous les visages de ceux qu'il emploie, et comme on travaille avec plaisir... avec ardeur! -- Ah ! c'est donc un grand magicien que ton M. Hardy! -- Un grand magicien, mon pre... il a su rendre le travail attrayant... voil le plaisir... En outre d'un juste salaire, il nous accorde une part dans ses bnfices, selon notre capacit, voil pour l'ardeur qu'on met travailler; et ce n'est pas tout: il a fait construire de grands et beaux btiments o tous les ouvriers trouvent, moins de frais qu'ailleurs, des logements gais et salubres, et o ils jouissent de tous les bienfaits de l'association... Mais vous verrez, vous dis-je... vous verrez! -- On a bien raison de dire que Paris est le pays des merveilles. Enfin, m'y voil... pour ne plus te quitter, ni toi ni la bonne femme. -- Non, mon pre, nous ne nous quitterons plus... dit Agricol en touffant un soupir; nous tcherons, ma mre et moi, de vous faire oublier tout ce que vous avez souffert. -- Souffert? qui diable a souffert?... Regarde-moi donc bien en face, est-ce que j'ai mine d'avoir souffert? Mordieu! depuis que j'ai mis le pied ici, je me sens jeune homme... Tu me verras marcher tantt... je parie que je te lasse. Ah ! tu te feras beau, hein! garon! Comme on va nous regarder!... Je parie qu'en voyant ta moustache noire et ma moustache grise on dira tout de suite: Voil le pre et le fils. Ah ! arrangeons notre journe... tu vas crire au pre du marchal Simon que ses petites-filles sont arrives, et qu'il faut qu'il se hte de revenir Paris, car il s'agit d'affaires trs importantes pour elles... Pendant que tu criras, je descendrai dire bonjour ma femme et ces chres petites; nous mangerons un morceau; ta mre ira la messe, car je vois qu'elle y mord toujours, la digne femme; tant mieux, si a l'amuse; pendant ce temps-l, nous ferons une course ensemble. -- Mon pre, dit Agricol avec embarras, ce matin, je ne pourrai pas vous accompagner. -- Comment, tu ne pourras pas? mais c'est dimanche! -- Oui, mon pre, dit Agricol en hsitant, mais j'ai promis de revenir toute la matine l'atelier pour terminer un ouvrage press... Si j'y manquais... je causerais quelque dommage M. Hardy. Tantt je serai libre. -- C'est diffrent, dit le soldat avec un sourire de regret; je croyais trenner Paris avec toi... ce matin... ce sera plus tard, car le travail... c'est sacr, puisque c'est lui qui soutient ta mre... C'est gal, c'est vexant, diablement vexant! Et encore... non... je suis injuste... vois donc, on s'habitue vite au bonheur... Voil que je grogne en vrai grognard pour une promenade recule de quelques heures, moi qui, pendant dix-huit ans, ai espr te voir sans trop y compter... Tiens, je ne suis qu'un vieux fou... vivent la joie et mon Agricol! Et, pour se consoler, le soldat embrassa gaiement et cordialement son fils. Cette caresse fit mal au forgeron, car il craignait de voir d'un moment l'autre se raliser les craintes de la Mayeux. -- Maintenant que je suis remis, dit Dagobert en riant, parlons d'affaires: sais-tu o je trouverai l'adresse de tous les notaires de Paris? -- Je ne sais pas... mais rien n'est plus facile. -- Voici pourquoi: j'ai envoy de Russie par la poste, et par ordre de la mre des deux enfants que j'ai amenes ici, des papiers importants un notaire de Paris. Comme je devais aller le voir ds mon arrive... j'avais crit son nom et son adresse sur un portefeuille; mais on me l'a vol en route... et comme j'ai oubli ce diable de nom, il me semble que si je le voyais sur cette liste, je me le rappellerais... Deux coups frapps la porte de la mansarde firent tressaillir Agricol. Involontairement il pensa au mandat d'amener lanc contre lui. Son pre, qui, au bruit, avait tourn la tte, ne s'aperut pas de son motion, et dit d'une voix forte: -- Entrez! La porte s'ouvrit; c'tait Gabriel. Il portait une soutane noire et un chapeau rond. Reconnatre son frre adoptif, se jeter dans ses bras, ces deux mouvements furent, chez Agricol, rapides comme la pense! -- Mon frre! -- Agricol! -- Gabriel! -- Aprs une si longue absence! -- Enfin te voil!... Tels taient les mots changs entre le forgeron et le missionnaire troitement embrasss. Dagobert, mu, charm de ces fraternelles treintes, sentait ses yeux devenir humides. Il y avait en effet quelque chose de touchant dans l'affection de ces deux jeunes gens, de coeur si pareils, de caractre et d'aspect si diffrents; car la mle figure d'Agricol faisait encore ressortir la dlicatesse de l'anglique physionomie de Gabriel. -- J'tais prvenu par mon pre de ton arrive... dit enfin le forgeron son frre adoptif. Je m'attendais te voir d'un moment l'autre... et pourtant... mon bonheur est cent fois plus grand encore que je ne l'esprais. -- Et ma bonne mre... dit Gabriel en serrant affectueusement les mains de Dagobert, vous l'avez trouve en bonne sant? -- Oui, mon brave enfant, sa sant deviendra cent fois meilleure encore puisque nous voil runis... rien n'est sain comme la joie... Puis, s'adressant Agricol qui, oubliant sa crainte d'tre arrt, regardait le missionnaire avec une expression d'ineffable affection: Et quand on pense qu'avec cette figure de jeune fille, Gabriel a un courage de lion... car je t'ai dit avec quelle intrpidit il avait sauv les filles du marchal Simon, et tent de me sauver moi-mme... -- Mais Gabriel, qu'as-tu donc au front? s'cria tout coup le forgeron qui, depuis quelques instants, regardait attentivement le missionnaire. Gabriel, ayant jet son chapeau en entrant, se trouvait justement au-dessous du chssis vitr dont la vive lumire clairait son visage ple et doux; la cicatrice circulaire, qui s'tendait au- dessus de ses sourcils d'une tempe l'autre, se voyait alors parfaitement. Au milieu des motions si diverses, des vnements prcipits qui avaient suivi le naufrage, Dagobert, pendant son court entretien avec Gabriel au chteau de Cardoville, n'avait pu remarquer la cicatrice qui ceignait le front du jeune missionnaire; mais partageant, alors, la surprise d'Agricol, il lui dit: -- Mais en effet... quelle est cette cicatrice... que tu as l au front?... -- Et aux mains... Vois donc... mon pre...! s'cria le forgeron en saisissant une des mains que le jeune prtre avanait vers lui comme pour le rassurer. -- Gabriel... mon brave enfant, explique-nous cela... qui t'a bless ainsi? ajouta Dagobert. Et prenant son tour la main du missionnaire, il examina la blessure pour ainsi dire en connaisseur et ajouta: -- En Espagne, un de mes camarades a t dtach d'une croix de carrefour o les moines l'avaient crucifi pour l'y laisser mourir de faim et de soif... Depuis, il a port aux mains des cicatrices pareilles celles-ci. -- Mon pre a raison... On le voit, tu as eu les mains perces... mon pauvre frre, dit Agricol douloureusement mu. -- Mon Dieu... ne vous occupez pas de cela, dit Gabriel en rougissant avec un embarras modeste. J'tais all en mission chez les sauvages des montagnes Rocheuses; ils m'ont crucifi. Ils commenaient me scalper, lorsque la Providence m'a sauv de leurs mains. -- Malheureux enfant!... tu tais donc sans armes!... tu n'avais donc pas d'escorte suffisante! dit Dagobert. -- Nous ne pouvons pas porter d'armes, dit Gabriel en souriant doucement, et nous n'avons jamais d'escorte. -- Et tes camarades, ceux qui taient avec toi, comment ne t'ont- ils pas dfendu! s'cria imptueusement Agricol. -- J'tais seul... mon frre. -- Seul!... -- Oui, seul, avec un guide. -- Comment! tu es all seul, dsarm, au milieu de ce pays barbare? rpta Dagobert, ne pouvant croire ce qu'il entendait. -- C'est sublime... dit Agricol. -- La foi ne peut s'imposer par la force, reprit simplement Gabriel, la persuasion peut seule rpandre l'vanglique charit parmi ces pauvres sauvages. -- Mais lorsque la persuasion choue! dit Agricol. -- Que veux-tu, mon frre!... on meurt pour sa croyance... en plaignant ceux qui la repoussent... Car elle est bienfaisante l'humanit. Il y eut un moment de profond silence aprs cette rponse, faite avec une simplicit touchante. Dagobert se connaissait trop en courage pour ne pas comprendre cet hrosme la fois calme et rsign; ainsi que son fils, il contemplait Gabriel avec une admiration mle de respect. Gabriel, sans affectation de fausse modestie, semblait compltement tranger aux sentiments qu'il faisait natre; aussi, s'adressant au soldat: -- Qu'avez-vous donc? -- Ce que j'ai! s'cria le soldat, j'ai qu'aprs trente ans de guerre... je me croyais peu prs aussi brave que personne... et je trouve un matre... et ce matre... c'est toi... -- Moi!... que voulez-vous dire?... qu'ai-je donc fait?... -- Mordieu! sais-tu que ces braves blessures-l, et le vtran prit avec transport les mains de Gabriel, sont aussi glorieuses que les ntres... nous autres, batailleurs de profession... -- Oui... mon pre dit vrai! s'cria Agricol, et il ajouta avec exaltation: Ah!... voil les prtres comme je les aime, comme je les vnre: charit, courage, rsignation!!! -- Je vous en prie... ne me vantez pas ainsi... dit Gabriel avec embarras. -- Te vanter! reprit Dagobert. Ah ! voyons... quand j'allais au feu, moi, est-ce que j'y allais seul? est-ce que mon capitaine ne me voyait pas? est-ce que mes camarades n'taient pas l?... est- ce qu' dfaut de vrai courage je n'aurais pas eu l'amour- propre... pour m'peronner; sans compter les cris de la bataille, l'odeur de la poudre, les fanfares des trompettes, le bruit du canon, l'ardeur de mon cheval qui me bondissait entre les jambes, le diable et son train quoi! sans compter enfin que je sentais l'empereur l, qui, pour ma peau hardiment troue, me donnerait un bout de galon ou de ruban pour compresse... Grce tout cela, je passais pour crne... bon!... Mais n'es-tu pas mille fois plus crne que moi, toi, mon brave enfant, toi qui t'en vas tout seul... dsarm... affronter des ennemis cent fois plus froces que ceux que nous n'abordions, nous autres, que par escadrons et grands coups de latte avec accompagnement d'obus et de mitraille? -- Digne pre... s'cria le forgeron, comme c'est beau et noble toi de te rendre cette justice... -- Ah! mon frre... sa bont pour moi lui exagre ce qui est naturel... -- Naturel... pour des gaillards de ta trempe, oui! dit le soldat, et cette trempe-l est rare... -- Oh! oui, bien rare, car ce courage-l est le plus admirable des courages, reprit Agricol. Comment! tu sais aller une mort presque certaine, et tu pars, seul, un crucifix la main, pour prcher la charit, la fraternit chez les sauvages; ils te prennent, ils te torturent, et toi tu attends la mort sans te plaindre, sans haine, sans colre, sans vengeance... le pardon la bouche... le sourire aux lvres... et cela au fond des bois, seul, sans qu'on le sache, sans qu'on le voie, sans autre espoir, si tu en rchappes, que de cacher tes blessures sous ta modeste robe noire... Mordieu!... mon pre a raison, viens donc encore soutenir que tu n'es pas aussi brave que lui! -- Et encore, reprit Dagobert, le pauvre enfant fait tout cela _pour le roi de Prusse_, car, comme tu dis, mon garon, son courage et ses blessures ne changeront jamais sa robe noire en robe d'vque. -- Je ne suis pas si dsintress que je le parais, dit Gabriel Dagobert en souriant doucement; si j'en suis digne, une grande rcompense peut m'attendre l-haut. -- Quant cela, mon garon, je n'y entends rien... et je ne discuterai pas avec toi l-dessus... Ce que je soutiens... c'est que ma vieille croix serait au moins aussi bien place sur ta soutane que sur mon uniforme. -- Mais ces rcompenses ne sont jamais pour d'humbles prtres comme Gabriel, dit le forgeron, et pourtant, si tu savais, mon pre, ce qu'il y a de vertu, de vaillance dans ce que le parti prtre appelle le _bas clerg_... Que de mrite cach, que de dvouements ignors chez ces obscurs et dignes curs de campagne, si inhumainement traits et tenus sous un joug impitoyable par leurs vques! Comme nous, ces pauvres prtres sont des travailleurs dont tous les coeurs gnreux doivent demander l'affranchissement! Fils du peuple comme nous, utiles comme nous, que justice leur soit rendue comme nous!... Est-ce vrai, Gabriel! Tu ne me dmentiras pas, mon bon frre, car ton ambition, me disais-tu, et t d'avoir une petite cure de campagne, parce que tu savais tout le bien qu'on y pouvait faire... -- Mon dsir est toujours le mme, dit tristement Gabriel, mais malheureusement... Puis, comme s'il et voulu chapper une pense chagrine et changer d'entretien, il reprit en s'adressant Dagobert: -- Croyez-moi, soyez plus juste, ne rabaissez pas votre courage en exaltant trop le ntre... votre courage est grand, bien grand, car aprs le combat la vue du carnage doit tre terrible pour un coeur gnreux... Nous, au moins, si l'on nous tue... nous ne tuons pas... ces mots du missionnaire, le soldat se redressa et le regarda avec surprise. -- Voil qui est singulier! dit-il. -- Quoi donc, mon pre? -- Ce que Gabriel me dit l me rappelle ce que j'prouvais la guerre mesure que je vieillissais. Puis, aprs un moment de silence, Dagobert ajouta d'un ton grave et triste qui ne lui tait pas habituel: -- Oui, ce que dit Gabriel me rappelle ce que j'prouvais la guerre... mesure que je vieillissais... Voyez-vous, mes enfants, plus d'une fois, quand le soir d'une grande bataille j'tais en vedette... seul... la nuit... au clair de la lune, sur le terrain qui nous restait, mais qui tait couvert de cinq six mille cadavres, parmi lesquels j'avais de vieux camarades de guerre... alors ce triste tableau, ce grand silence, me dgrisaient de l'envie de sabrer... (griserie comme une autre), et je me disais: Voil bien des hommes tus... Pourquoi!... pourquoi!... Ce qui ne m'empchait pas, bien entendu, lorsque le lendemain on sonnait la charge, de me mettre sabrer comme un sourd... Mais c'est gal, quand, le bras fatigu, j'essuyais aprs une charge mon sabre tout sanglant sur la crinire de mon cheval... je me disais encore...: J'en ai tu... tu... tu... _Pourquoi?_ Le missionnaire et le forgeron se regardrent en entendant le soldat faire ce singulier retour vers le pass. -- Hlas! lui dit Gabriel, tous les coeurs gnreux ressentent ce que vous ressentiez ces heures solennelles o l'ivresse de la gloire a disparu et o l'homme reste seul avec les bons instincts que Dieu a mis dans son coeur. -- C'est ce qui te prouve, mon brave enfant, que tu vaux mieux que moi, car ces nobles instincts, comme tu dis, ne t'ont jamais abandonn. Mais comment diable es-tu sorti des griffes de ces enrags sauvages qui t'avaient dj crucifi? cette question de Dagobert, Gabriel tressaillit et rougit si visiblement que le soldat lui dit: -- Si tu ne dois ou si tu ne peux pas rpondre ma demande... suppose que je n'ai rien dit... -- Je n'ai rien vous cacher, ni mon frre... dit le missionnaire d'une voix altre. Seulement j'aurai de la peine vous faire comprendre... ce que je ne comprends pas moi-mme... -- Comment cela? dit Agricol surpris. -- Sans doute, dit Gabriel en rougissant, j'aurai t dupe d'un mensonge de mes sens tromps... Dans ce moment suprme o j'attendais la mort avec rsignation... mon esprit affaibli malgr moi aura t tromp par une apparence... et ce qui, cette heure encore, me parat inexplicable, m'aurait t dvoil plus tard; ncessairement j'aurais su quelle tait cette femme trange... Dagobert, en entendant le missionnaire, restait stupfait, car lui aussi cherchait vainement s'expliquer le secours inattendu qui l'avait fait sortir de la prison de Leipzig, ainsi que les orphelines. -- De quelle femme parles-tu? demanda le forgeron au missionnaire. -- De celle qui m'a sauv. -- C'est une femme qui t'a sauv des mains des sauvages? dit Dagobert. -- Oui, rpondit Gabriel absorb dans ses souvenirs, une femme jeune et belle... -- Et qui tait cette femme? dit Agricol. -- Je ne sais... quand je lui ai demand... elle m'a rpondu: Je suis la soeur des _affligs._ -- Et d'o venait-elle? o allait-elle? dit Dagobert singulirement intress. -- _Je vais o l'on souffre_, m'a-t-elle rpondu, repartit le missionnaire, et elle a continu son chemin dans le nord de l'Amrique, vers ces pays dsols o la neige est ternelle... et les nuits sans fin... -- Comme en Sibrie..., dit Dagobert devenu pensif. -- Mais, reprit Agricol en s'adressant Gabriel, qui semblait aussi de plus en plus absorb, de quelle manire cette femme est- elle venue ton secours? Le missionnaire allait rpondre, lorsqu'un coup discrtement frapp la porte de la chambre renouvela les craintes qu'Agricol oubliait depuis l'arrive de son frre adoptif. -- Agricol, dit une voix douce derrire la porte, je voudrais te parler l'instant mme... Le forgeron reconnut la voix de la Mayeux, et alla ouvrir. La jeune fille, au lieu d'entrer, se recula d'un pas dans le sombre corridor, et dit d'une voix inquite: -- Mon Dieu! Agricol, il y a une heure qu'il fait grand jour, et tu n'es pas encore parti?... Quelle imprudence! J'ai veill en bas... dans la rue... Jusqu' prsent, je n'ai rien vu d'alarmant... mais on peut venir pour t'arrter d'un moment l'autre... Je t'en conjure... hte-toi de partir et d'aller chez Mlle de Cardoville... il n'y a pas une minute perdre... -- Sans l'arrive de Gabriel, je serais parti... Mais pouvais-je rsister au bonheur de rester quelques instants avec lui? -- Gabriel est ici? dit la Mayeux avec une douce surprise, car, on l'a dit, elle avait t leve avec lui et Agricol. -- Oui, rpondit Agricol, depuis une demi-heure il est avec moi et mon pre... -- Quel bonheur j'aurai aussi le revoir! dit la Mayeux. Il sera sans doute mont pendant que j'tais alle tout l'heure, chez ta mre, lui demander si je pouvais lui tre bonne quelque chose, cause de ces jeunes demoiselles. Mais elles sont si fatigues qu'elles dorment encore. Mme Franoise m'a prie de te donner cette lettre pour ton pre... elle vient de la recevoir... -- Merci, ma bonne Mayeux... -- Maintenant que tu as vu Gabriel... ne reste pas plus longtemps... juge quel coup pour ton pre... si devant lui on venait t'arrter, mon Dieu? -- Tu as raison... il est urgent que je parte... Auprs de lui et de Gabriel, malgr moi, j'avais oubli mes craintes... -- Pars vite... et peut-tre dans deux heures, si Mlle de Cardoville te rend ce grand service... tu pourras revenir bien rassur pour toi et pour les tiens... -- C'est vrai... quelques minutes encore... et je descends. -- Je retourne guetter la porte; si je voyais quelque chose, je remonterais vite t'avertir; mais ne tarde pas. -- Sois tranquille... La Mayeux descendit prestement l'escalier pour aller veiller la porte de la rue, et Agricol rentra dans la mansarde. -- Mon pre, dit-il Dagobert, voici une lettre que ma mre vous prie de lire; elle vient de la recevoir. -- Eh bien! lis pour moi, mon garon. Agricol lut ce qui suit: Madame, J'apprends que votre mari est charg par M. le gnral Simon d'une affaire de la plus grande importance. Veuillez, ds que votre mari arrivera Paris, le prier de se rendre dans mon tude, Chartres, sans le moindre dlai. Je suis charg de lui remettre, _ lui-mme et non d'autres_, des pices indispensables aux intrts de M. le gnral Simon. DURAND, notaire Chartres. Dagobert regarda son fils avec tonnement, et lui dit: -- Qui aura pu instruire ce monsieur de mon arrive Paris? -- Peut-tre ce notaire dont vous avez perdu l'adresse, et qui vous avez envoy des papiers, mon pre? dit Agricol. -- Mais il ne s'appelait pas Durand, et je m'en souviens bien, il tait notaire Paris, non Chartres... D'un autre ct, ajouta le soldat en rflchissant, s'il a des papiers d'une grande importance qu'il ne peut remettre qu' moi... -- Vous ne pouvez, il me semble, vous dispenser de partir le plus tt possible, dit Agricol presque heureux de cette circonstance qui loignait son pre pendant environ deux jours durant lesquels son sort, lui Agricol, serait dcid d'une faon ou d'une autre. -- Ton conseil est bon, lui dit Dagobert. -- Cela contrarie vos projets? demanda Gabriel. -- Un peu, mes enfants; car je comptais passer ma journe avec vous autres... Enfin, le devoir avant tout. Je suis venu de Sibrie Paris... ce n'est pas pour craindre d'aller de Paris Chartres, lorsqu'il s'agit d'une affaire importante... En deux fois vingt-quatre heures je serai de retour. Mais c'est gal, c'est singulier! que le diable m'emporte si je m'attendais vous quitter aujourd'hui pour aller Chartres! Heureusement je laisse Rose et Blanche ma bonne femme, et leur ange Gabriel, comme elles l'appellent, viendra leur tenir compagnie. -- Cela me sera malheureusement impossible, dit le missionnaire avec tristesse. Cette visite de retour ma bonne mre et Agricol... est aussi une visite d'adieu. -- Comment! d'adieu? dirent la fois Dagobert et Agricol. -- Hlas! oui. -- Tu repars dj pour une autre mission? dit Dagobert; c'est impossible. -- Je ne puis rien vous rpondre ce sujet, dit Gabriel en touffant un soupir; mais d'ici quelque temps... je ne puis, je ne dois revenir dans cette maison... -- Tiens, mon brave enfant, reprit le soldat avec motion, il y a dans ta conduite quelque chose qui sent la contrainte... l'oppression... Je me connais en hommes... Celui que tu appelles ton suprieur, et que j'ai vu quelques instants aprs le naufrage, au chteau de Cardoville... a une mauvaise figure, et, mordieu! je suis fch de te voir enrl sous un pareil capitaine. -- Au chteau de Cardoville!... s'cria le forgeron, frapp de cette ressemblance de nom; c'est au chteau de Cardoville que l'on vous a recueillis aprs votre naufrage? -- Oui, mon garon; qu'est-ce qui t'tonne? -- Rien, mon pre... Et les matres de ce chteau y habitaient- ils? -- Non, car le rgisseur, qui je l'ai demand pour les remercier de la bonne hospitalit que nous avions reue, m'a dit que la personne qui il appartenait habitait Paris. -- Quel singulier rapprochement! se dit Agricol, si cette demoiselle tait la propritaire du chteau qui porte son nom... Puis, cette rflexion lui rappelant la promesse qu'il avait faite la Mayeux, il dit Dagobert: -- Mon pre, excusez-moi... mais il est dj tard... et je devais tre aux ateliers huit heures... -- C'est trop juste, mon garon... Allons... c'est partie remise... mon retour de Chartres... Embrasse-moi encore une fois et sauve-toi. Depuis que Dagobert avait parl Gabriel de contrainte, d'oppression, ce dernier tait rest pensif... Au moment o Agricol s'approchait pour lui serrer la main et lui dire adieu, le missionnaire lui dit d'une voix grave, solennelle, et d'un ton dcid qui tonna le forgeron et le soldat: -- Mon bon frre... un mot encore... J'tais aussi venu pour te dire que d'ici quelques jours... j'aurai besoin de toi... de vous aussi, mon pre... Laissez-moi vous donner ce nom, ajouta Gabriel d'une voix mue en se retournant vers Dagobert. -- Comme tu nous dis cela!... qu'y a-t-il donc? s'cria le forgeron. -- Oui, reprit Gabriel, j'aurai besoin des conseils et de l'aide... de deux hommes d'honneur, de deux hommes de rsolution; je puis compter sur vous deux, n'est-ce pas? toute heure... quelque jour que ce soit... sur un mot de moi... vous viendrez? Dagobert et son fils se regardrent en silence, tonns de l'accent de Gabriel... Agricol sentit son coeur se serrer... S'il tait prisonnier pendant que son frre aurait besoin de lui, comment faire? -- toute heure du jour et de la nuit, mon brave enfant, tu peux compter sur nous, dit Dagobert aussi surpris qu'intress; tu as un pre et un frre... sers-t'en... -- Merci... merci, dit Gabriel, vous me rendez heureux. -- Sais-tu une chose? reprit le soldat, si ce n'tait ta robe, je croirais... qu'il s'agit d'un duel... d'un duel mort... de la faon dont tu nous dis cela!... -- D'un duel!... dit le missionnaire en tressaillant, oui... il s'agirait peut-tre d'un duel trange... terrible... pour lequel il me faut deux tmoins tels que vous... un PRE... et un FRRE... Quelques instants aprs, Agricol, de plus en plus inquiet, se rendait en hte chez Mlle de Cardoville, o nous allons conduire le lecteur. Sixime partie L'htel Saint-Dizier I. Le pavillon. L'htel Saint-Dizier tait une des plus vastes et des plus belles habitations de la rue de Babylone Paris. Rien de plus svre, de plus imposant, de plus triste que l'aspect de cette antique demeure: d'immenses fentres petits carreaux, peintes en gris blanc, faisaient paratre plus sombres encore ses assises de pierre de taille noircies par le temps. Cet htel ressemblait tous ceux qui avaient t btis dans ce quartier vers le milieu du sicle dernier; c'tait un grand corps de logis fronton triangulaire et toit coup exhauss d'un premier tage et d'un rez-de-chausse auquel on montait par un large perron. L'une des faades donnait sur une cour immense, borne de chaque ct par des arcades communiquant de vastes communs; l'autre faade regardait le jardin, vritable parc de douze ou quinze arpents: de ce ct, deux ailes en retour, attenant au corps de logis principal, formaient deux galeries latrales. Comme dans presque toutes les grandes habitations de ce quartier, on voyait l'extrmit du jardin ce qu'on appelait le _petit htel _ou la petite maison. C'tait un pavillon Pompadour bti en rotonde avec le charmant mauvais got de l'poque; il offrait, dans toutes les parties o la pierre avait pu tre fouille, une incroyable profusion de chicores, de noeuds de rubans, de guirlandes de fleurs, d'amours bouffis. Ce pavillon, habit par Adrienne de Cardoville, se composait d'un rez-de-chausse auquel on arrivait par un pristyle exhauss de quelques marches; un petit vestibule conduisait un salon circulaire, clair par le haut, quatre autres pices venaient y aboutir, et quelques chambres d'entresol dissimul dans l'attique servaient de dgagement. Ces dpendances de grandes habitations sont de nos jours inoccupes, ou transformes en orangeries btardes; mais, par une rare exception, le pavillon de l'htel Saint-Dizier avait t gratt et restaur; sa pierre blanche tincelait comme du marbre de Paros, et sa tournure coquette et rajeunie contrastait singulirement avec le sombre btiment que l'on apercevait l'extrmit d'une immense pelouse seme et l de gigantesques bouquets d'arbres verts. La scne suivante se passait le lendemain du jour o Dagobert tait arriv rue Brise-Miche avec les filles du gnral Simon. Huit heures du matin venaient de sonner l'glise voisine; un beau soleil d'hiver se levait brillant dans un ciel pur et bleu, derrire les grands arbres effeuills qui, l't, formaient un dme de verdure au-dessus du petit pavillon Louis XV. La porte du vestibule s'ouvrit, et les rayons du soleil clairrent une charmante crature, ou plutt deux charmantes cratures, car l'une d'elles, pour occuper une place modeste dans l'chelle de la cration, n'en avait pas moins une beaut relative fort remarquable. En d'autres termes, une jeune fille, une ravissante petite chienne en laisse, de cette espce nomme _King-Charles, _apparurent sous le pristyle de la rotonde. La jeune fille s'appelait _Georgette, _la petite chienne _Lutine. _Georgette a dix-huit ans; jamais Florine ou Marton, jamais soubrette de Marivaux n'a eu figure plus espigle, oeil plus vif, sourire plus malin, dents plus blanches, joues plus roses, taille plus coquette, pied plus mignon, tournure plus agaante. Quoiqu'il ft encore de trs bonne heure, Georgette tait habille avec soin et recherche; un petit bonnet de valenciennes barbes plates faon demi-paysanne, garni de rubans roses et pos un peu en arrire sur des bandeaux d'admirables cheveux blonds, encadrait son frais et piquant visage; une robe de levantine grise, drape d'un fichu de linon attach sur sa poitrine par une grosse bouffette de satin rose, dessinait son corsage lgamment arrondi; un tablier de toile de Hollande blanche comme neige, garni par le bas de trois larges ourlets surmonts de points jours, ceignait sa taille ronde et souple comme un jonc... ses manches courtes et plates, bordes d'une petite ruche de dentelle, laissaient voir ses bras dodus, fermes et longs, que ses larges gants de Sude, montant jusqu'au coude, dfendaient de la rigueur du froid. Lorsque Georgette retroussa le bas de sa robe pour descendre plus prestement les marches du pristyle, elle montra aux yeux indiffrents de Lutine le commencement d'un mollet potel, le bas d'une jambe fine chausse d'un bas de soie blanc, et un charmant petit pied dans son brodequin noir de satin turc. Lorsqu'une blonde comme Georgette se mle d'tre piquante, lorsqu'une vive tincelle brille dans ses yeux d'un bleu tendre et gai, lorsqu'une animation joyeuse colore son teint transparent, elle a encore plus de _bouquet, _plus de montant qu'une brune. Cette accorte et fringante soubrette, qui, la veille, avait introduit Agricol dans le pavillon, tait la premire femme de chambre de Mlle Adrienne de Cardoville, nice de Mme la princesse de Saint-Dizier. Lutine, si heureusement retrouve par le forgeron, poussant de petits jappements joyeux, bondissait, courait et foltrait sur le gazon; elle tait un peu plus grosse que le poing; son pelage, orn d'un noir lustr, brillait comme de l'bne sous le large ruban de satin rouge qui entourait son cou; ses pattes, franges de longues soies, taient d'un feu ardent, ainsi que son museau dmesurment camard; ses grands yeux ptillaient d'intelligence et ses oreilles frises taient si longues qu'elles tranaient terre. Georgette paraissait aussi vive, aussi ptulante que Lutine, dont elle partageait les bats, courant aprs elle et se faisant poursuivre son tour sur la verte pelouse. Tout coup, la vue d'une seconde personne qui s'avanait gravement, Lutine et Georgette s'arrtrent subitement au milieu de leurs jeux. La petite King-Charles, qui tait quelques pas en avant, hardie comme un diable et fidle son nom, tint ferme son arrt sur ses pattes nerveuses et attendit firement _l'ennemi, _en montrant deux rangs de petits crocs qui, pour tre d'ivoire, n'en taient pas moins pointus. _L'ennemi _consistait en une femme d'un ge mr, accoste d'un carlin trs gras, couleur de caf au lait; la panse arrondie, le poil lustr, le cou tourn un peu de travers, la queue tortille en gimblette, il marchait les jambes trs cartes, d'un pas doctoral et bat. Son museau noir, hargneux, renfrogn, que deux dents trop saillantes retroussaient du ct gauche, avait une expression singulirement sournoise et vindicative. Ce dsagrable animal, type parfait de ce que l'on pourrait appeler le _chien de dvote, _rpondait au nom de _Monsieur._ La matresse de Monsieur, femme de cinquante ans environ, de taille moyenne et corpulente, tait vtue d'un costume aussi sombre, aussi svre que celui de Georgette tait pimpant et gai. Il se composait d'une robe brune, d'un mantelet de soie noire et d'un chapeau de mme couleur; les traits de cette femme avaient d tre agrables dans sa jeunesse, et ses joues fleuries, ses sourcils prononcs, ses yeux noirs encore trs vifs s'accordaient assez peu avec la physionomie revche et austre qu'elle tchait de se donner. Cette matrone la dmarche lente et discrte tait Mme Augustine Grivois, premire femme de chambre de Mme la princesse de Saint-Dizier. Non seulement l'ge, la physionomie, le costume de ces deux femmes offraient une opposition frappante, mais ce contraste s'tendait encore aux animaux qui les accompagnaient: il y avait la mme diffrence entre Lutine et Monsieur, qu'entre Georgette et Mme Grivois. Lorsque celle-ci aperut la petite King-Charles, elle ne put retenir un mouvement de surprise et de contrarit qui n'chappa pas la jeune fille. Lutine, qui n'avait pas recul d'un pouce depuis l'apparition de Monsieur, le regardait vaillamment d'un air de dfi, et s'avana mme vers lui d'un air si dcidment hostile, que le carlin, trois fois plus gros que la petite King-Charles, poussa un cri de dtresse et chercha un refuge derrire Mme Grivois. Celle-ci dit Georgette avec aigreur: -- Il me semble, mademoiselle, que vous pourriez vous dispenser d'agacer votre chien, et de le lancer sur le mien. -- C'est sans doute pour mettre ce respectable et vilain animal l'abri de ce dsagrment-l, qu'hier soir vous avez essay de perdre Lutine en la chassant dans la rue par la porte du jardin. Mais heureusement un brave et digne garon a retrouv Lutine dans la rue de Babylone et l'a rapporte ma matresse. Mais quoi dois-je, madame, le bonheur de vous voir si matin? -- Je suis charge par la princesse, reprit Mme Grivois, ne pouvant cacher un soupir de satisfaction triomphante, de voir l'instant mme Mlle Adrienne... Il s'agit d'une chose trs importante que je dois lui dire elle-mme. ces mots, Georgette devint pourpre, et ne put rprimer un lger mouvement d'inquitude, qui chappa heureusement Mme Grivois, occupe de veiller au salut de Monsieur, dont Lutine se rapprochait d'un air trs menaant. Ayant donc surmont une motion passagre, elle rpondit avec assurance: -- Mademoiselle s'est couche trs tard hier... elle m'a dfendu d'entrer chez elle avant midi. -- C'est possible... mais comme il s'agit d'obir un ordre de la princesse sa tante... vous voudrez bien, s'il vous plat, mademoiselle, veiller votre matresse... l'instant mme... -- Ma matresse n'a d'ordre recevoir de personne; elle est ici chez elle et je ne l'veillerai qu' midi. -- Alors je vais y aller moi-mme... -- Hb ne vous ouvrira pas... Voici la clef du salon... et par le salon seul on peut entrer chez mademoiselle... -- Comment! vous osez vous refuser me laisser excuter les ordres de la princesse?... -- Oui, j'ose commettre le grand crime de ne pas vouloir veiller ma matresse. -- Voil pourtant les rsultats de l'aveugle bont de Mme la princesse pour sa nice, dit la matrone d'un air contrit. Mlle Adrienne ne respecte plus les ordres de sa tante, et elle s'entoure de jeunes vapores qui, ds le matin, sont pares comme des chsses... -- Ah! madame, comment pouvez-vous mdire de la parure, vous qui avez t autrefois la plus coquette, la plus smillante des femmes de la princesse?... Cela s'est rpt dans l'htel de gnration en gnration jusqu' nos jours. -- Comment! de gnration en gnration!... Ne dirait-on pas que je suis centenaire?... Voyez l'impertinente!... -- Je parle des gnrations de femmes de chambre... car, except vous, c'est tout au plus si elles peuvent rester deux ou trois ans chez la princesse. Elle a trop de qualits... pour ces pauvres filles. -- Je vous dfends, mademoiselle, de parler ainsi de ma matresse... dont on ne devrait prononcer le nom qu' genoux. -- Pourtant... si l'on voulait mdire...? -- Vous osez... -- Pas plus tard qu'hier soir... onze heures et demie... -- Hier soir? -- Un fiacre s'est arrt quelques pas du grand htel; un personnage mystrieux, envelopp d'un manteau, en est descendu, a frapp discrtement, non pas la porte, mais aux vitres de la fentre du concierge... et une heure du matin le fiacre stationnait encore... dans la rue... attendant toujours le mystrieux personnage au manteau... qui, pendant tout ce temps- l... prononait sans doute, comme vous dites, le nom de Mme la princesse genoux... Soit que Mme Grivois n'et pas t instruite de la visite faite Mme de Saint-Dizier par Rodin (car il s'agissait de lui) la veille au soir, aprs qu'il se fut assur de l'arrive Paris des filles du gnral Simon, soit que Mme Grivois dt paratre ignorer cette visite, elle rpondit en haussant les paules avec ddain: -- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mademoiselle, je ne suis pas venue ici pour entendre vos impertinentes sornettes; encore une fois, voulez-vous, oui ou non, m'introduire auprs de Mlle Adrienne? -- Je vous rpte, madame, que ma matresse dort, et qu'elle m'a dfendu d'entrer chez elle avant midi. Cet entretien avait lieu quelque distance du pavillon dont on voyait le pristyle au bout d'une assez grande avenue termine en quinconce. Tout coup Mme Grivois s'cria en tendant la main dans cette direction: -- Grand Dieu!... est-ce possible!... qu'est-ce que j'ai vu! -- Quoi donc? qu'avez-vous vu? rpondit Georgette en se retournant. -- Qui... j'ai vu?... rpta Mme Grivois avec stupeur. -- Mais, sans doute... -- Mlle Adrienne. -- Et o cela? -- Monter rapidement le pristyle... Je l'ai bien reconnue sa dmarche, son chapeau, son manteau... Rentrer huit heures du matin, s'cria Mme Grivois, mais ce n'est pas croyable! -- Mademoiselle?... vous venez de voir mademoiselle? -- Et Georgette se prit rire aux clats. -- Ah! je comprends, vous voulez renchrir sur ma vridique histoire du petit fiacre d'hier soir... c'est trs adroit... -- Je vous rpte qu' l'instant mme... je viens de voir... -- Allons donc! madame Grivois, vous avez oubli vos lunettes... -- Dieu merci, j'ai de bons yeux... La petite porte qui ouvre sur la rue donne dans le quinconce prs du pavillon; c'est par l, sans doute, que mademoiselle vient de rentrer... mon Dieu! c'est renverser... que va dire Mme la princesse?... Ah! ses pressentiments ne la trompaient pas... voil o sa faiblesse pour les caprices de sa nice devait la conduire. C'est monstrueux, si monstrueux que, quoique je vienne de le voir de mes yeux, je ne puis encore le croire. -- Puisqu'il en est ainsi, madame, c'est moi maintenant qui tiens vous conduire chez mademoiselle, afin que vous vous assuriez par vous-mme que vous avez t dupe d'une vision. -- Ah! vous tes fine, ma mie... mais pas plus que moi... Vous me proposez d'entrer maintenant; je le crois bien... vous tes sre, cette heure, que je trouverai Mlle Adrienne chez elle. -- Mais, madame, je vous assure... -- Tout ce que je puis vous dire, c'est que ni vous, ni Florine, ni Hb ne resterez vingt-quatre heures ici; la princesse mettra un terme un aussi horrible scandale; je vais l'instant l'instruire de ce qui se passe... Sortir la nuit, mon Dieu! rentrer huit heures du matin... mais j'en suis toute bouleverse... mais si je ne l'avais pas vu... de mes yeux vu... je ne pourrais le croire. Aprs tout, cela devait arriver... personne ne s'en tonnera... Non... certainement, et tous ceux qui je vais raconter cette horreur me diront, j'en suis sre: C'est tout simple, cela ne pouvait finir autrement. Ah! quelle douleur pour cette respectable princesse!... quel coup affreux pour elle! Et Mme Grivois retourna prcipitamment vers l'htel, suivie de Monsieur qui paraissait aussi courrouc qu'elle-mme. Georgette, leste et lgre, courut de son ct vers le pavillon, afin de prvenir Mlle Adrienne de Cardoville que Mme Grivois l'avait vue... ou croyait l'avoir vue rentrer furtivement par la petite porte du jardin. II. La toilette d'Adrienne. Environ une heure s'tait passe depuis que Mme Grivois avait vu ou avait cru voir Mlle Adrienne de Cardoville rentrer le matin dans le pavillon de l'htel Saint-Dizier. Pour faire, non pas excuser, mais comprendre l'excentricit des tableaux suivants, il faut mettre en lumire quelques cts saillants du caractre original de Mlle de Cardoville. Cette originalit consistait en une excessive indpendance d'esprit, jointe une horreur naturelle de ce qui tait laid et repoussant, et un besoin insurmontable de s'entourer de tout ce qui est beau et attrayant. Le peintre le plus amoureux du coloris, le statuaire le plus pris de la forme n'prouvait pas plus qu'Adrienne le noble enthousiasme que la vue de la beaut parfaite inspire toujours aux natures d'lite. Et ce n'tait pas seulement le plaisir des yeux que cette fille aimait satisfaire; les modulations harmonieuses du chant, la mlodie des instruments, la cadence de la posie, lui causaient des plaisirs infinis, tandis qu'une voix aigre, un bruit discordant, lui faisaient prouver la mme impression pnible, presque douloureuse, qu'elle ressentait involontairement la vue d'un objet hideux. Aimant aussi passionnment les fleurs, les senteurs suaves, elle jouissait des parfums comme elle jouissait de la musique, comme elle jouissait de la beaut plastique... Faut-il enfin avouer cette normit? Adrienne tait friande et apprciait mieux que personne la pulpe frache d'un beau fruit, la saveur dlicate d'un faisan dor cuit point ou le bouquet odorant d'un vin gnreux. Mais Adrienne jouissait de tout avec une rserve exquise; elle mettait sa religion cultiver, raffiner les sens que Dieu lui avait donns; elle et regard comme une noire ingratitude d'mousser ces dons divins par des excs, ou de les avilir par des choix indignes dont elle se trouvait d'ailleurs prserve par l'excessive et imprieuse dlicatesse de son got. Le BEAU et le LAID remplaaient pour elle le BIEN et le MAL. Son culte pour la grce, pour l'lgance, pour la beaut physique, l'avait conduite au culte de la beaut morale: car, si l'expression d'une passion mchante et basse enlaidit les plus beaux visages, les plus laids sont ennoblis par l'expression des sentiments gnreux. En un mot, Adrienne tait la personnification la plus complte, la plus idale de la SENSUALIT... non de cette sensualit vulgaire, ignare, inintelligente, _malapprise, _toujours fausse, corrompue par l'habitude ou par la ncessit de jouissances grossires et sans recherche, mais de cette sensualit exquise qui est aux sens ce que l'atticisme est l'esprit. L'indpendance du caractre de cette fille tait extrme. Certaines sujtions humiliantes, imposes la femme par sa position sociale, la rvoltaient surtout; elle avait rsolu hardiment de s'y soustraire. Du reste, il n'y avait rien de viril chez Adrienne; c'tait la femme la plus _femme _qu'on puisse s'imaginer: femme par sa grce, par ses caprices, par son charme, par son blouissante et _fminine _beaut; femme par sa timidit comme par son audace, femme par sa haine du brutal despotisme de l'homme comme par le besoin de se dvouer follement, aveuglment, pour celui qui pouvait mriter ce dvouement; femme aussi par son esprit piquant, un peu paradoxal; femme suprieure enfin par son ddain juste et railleur pour certains hommes trs haut placs ou aduls qu'elle avait parfois rencontrs dans le salon de sa tante, la princesse de Saint-Dizier, lorsqu'elle habitait avec elle. Ces indispensables explications donnes, nous ferons assister le lecteur au lever d'Adrienne de Cardoville, qui sortait du bain. Il faudrait possder le coloris clatant de l'cole vnitienne pour rendre cette scne charmante, qui semblait plutt se placer au XVIe sicle, dans quelque palais de Florence ou de Bologne, qu' Paris, au fond du faubourg Saint-Germain, dans le mois de fvrier 1832. La chambre de toilette d'Adrienne tait une sorte de petit temple qu'on aurait dit lev au culte de la beaut... par reconnaissance envers Dieu qui prodigue tant de charmes la femme, non pour qu'elle les nglige, non pour qu'elle les couvre de cendres, non pour qu'elle les meurtrisse par le contact d'un sordide et rude cilice, mais pour que dans sa fervente gratitude elle les entoure de tout le prestige de la grce, de toute la splendeur de la parure, afin de glorifier l'oeuvre divine aux yeux de tous. Le jour arrivait dans cette pice demi-circulaire par une de ces doubles-fentres formant serre chaude, si heureusement importes d'Allemagne. Les murailles du pavillon, construites en pierres de taille fort paisses, rendaient trs profonde la baie de la croise, qui se fermait dehors par un chssis fait d'une seule vitre, et au dedans par une grande glace dpolie; dans l'intervalle de trois pieds environ laiss entre ces deux cltures transparentes, on avait plac une caisse, remplie de terre de bruyre, o taient plantes des lianes grimpantes qui, diriges autour de la glace dpolie, formaient une paisse guirlande de feuilles et de fleurs. Une tenture de damas grenat, nuance d'arabesques d'un ton plus clair, couvrait les murs; un pais tapis de pareille couleur s'tendait sur le plancher. Ce fond sombre, pour ainsi dire neutre, faisait merveilleusement valoir toutes les nuances des ajustements. Au-dessous de la fentre, expose au midi, se trouvait la toilette d'Adrienne, vritable chef-d'oeuvre d'orfvrerie. Sur une large tablette de lapis-lazuli on voyait des botes de vermeil au couvercle prcieusement maill, des flacons en cristal de roche, et d'autres ustensiles de toilette, en nacre, en caille et ivoire, incrusts d'ornements en or d'un got merveilleux; deux grandes figures modeles avec une puret antique supportaient un miroir ovale pivot, qui avait pour bordure, au lieu d'un cadre curieusement fouill et cisel, une frache guirlande de fleurs naturelles chaque jour renouveles comme un bouquet de bal. Deux normes vases du Japon, bleu, pourpre et or, de trois pieds de diamtre, placs sur le tapis de chaque ct de la toilette, et remplis de camlias, d'ibiscus et de gardnias en pleine floraison, formaient une sorte de buisson diapr des plus vives couleurs. Au fond d'une autre masse de fleurs, une rduction en marbre blanc du groupe enchanteur de Daphnis et Chlo, le plus vaste idal de la grce pudique et de la beaut juvnile... Deux lampes d'or, parfums, brlaient sur le socle de malachite qui supportait ces deux charmantes figures. Un grand coffre d'argent niell, rehauss de figurines de vermeil et de pierreries de couleur, support sur quatre pieds de bronze dor, servait de ncessaire de toilette; deux glaces psych, dcores de girandoles; quelques excellentes copies de Raphal et du Titien, peintes par Adrienne, et reprsentant des portraits d'homme ou de femme d'une beaut parfaite; plusieurs consoles de jaspe oriental supportant des aiguires d'argent et de vermeil, couvertes d'ornements repousss, et remplies d'eaux de senteur; un moelleux divan, quelques siges et une table de bois dor, compltaient l'ameublement de cette chambre imprgne des parfums les plus suaves. Adrienne, que l'on venait de retirer du bain, tait assise devant sa toilette; ses trois femmes l'entouraient. Par un caprice, ou plutt par une consquence logique de son esprit amoureux de la beaut, de l'harmonie de toutes choses, Adrienne avait voulu que les jeunes filles qui la servaient fussent fort jolies, et habilles avec une coquetterie, avec une originalit charmante. On a dj vu Georgette, blonde piquante, dans son costume agaant de soubrette de Marivaux; ses deux compagnes ne lui cdaient en rien pour la gentillesse et pour la grce. L'une nomme Florine, grande et svelte fille, la tournure de Diane chasseresse, tait ple et brune; ses pais cheveux noirs se tordaient en tresses derrire sa tte et s'y attachaient par une longue pingle d'or. Elle avait, comme les autres jeunes filles, les bras nus pour la facilit de son service, et portait une robe de ce _vert gai _si familier aux peintres vnitiens; sa jupe tait trs ample, et son corsage troit s'chancrait carrment sur les plis d'une gorgerette de batiste blanche plisse petits plis, et ferme par cinq boutons d'or. La troisime des femmes d'Adrienne avait une figure si frache, si ingnue, une taille si mignonne, si accomplie, que sa matresse la nommait _Hb; _sa robe d'un rose ple et faite la grecque dcouvrait son cou charmant et ses jolis bras jusqu' l'paule. La physionomie de ces jeunes filles tait riante, heureuse; on ne lisait pas sur leurs traits cette expression d'aigreur sournoise, d'obissance envieuse, de familiarit choquante, ou de basse dfrence, rsultats ordinaires de la servitude. Dans les soins empresss qu'elles donnaient Adrienne, il semblait y avoir autant d'affection que de respect et d'attrait; elles paraissaient prendre un plaisir extrme rendre leur matresse charmante. On et dit que l'embellir et la parer tait pour elles une _oeuvre d'art, _remplie d'agrment, dont elles s'occupaient avec joie, amour et orgueil. Le soleil clairait vivement la toilette place en face de la fentre: Adrienne tait assise sur un sige dossier peu lev; elle portait une longue robe de chambre d'toffe de soie d'un bleu ple, broche d'un feuillage de mme couleur, serre sa taille, aussi fine que celle d'une enfant de douze ans, par une cordelire flottante; son cou, lgant et svelte comme un col d'oiseau, tait nu, ainsi que ses bras et ses paules, d'une incomparable beaut; malgr la vulgarit de cette comparaison, le plus pur ivoire donnerait seul l'ide de l'blouissante blancheur de cette peau, satine, polie, d'un tissu tellement frais et ferme, que quelques gouttes d'eau, restes ensuite du bain la racine des cheveux d'Adrienne, roulrent dans la ligne serpentine de ses paules, comme des perles de cristal sur du marbre blanc. Ce qui doublait encore chez elle l'clat de cette carnation merveilleuse, particulire aux rousses, c'tait le pourpre fonc de ses lvres humides, le rose transparent de sa petite oreille, de ses narines dilates et de ses ongles luisants comme s'ils eussent t vernis; partout enfin o son sang pur, vif et chaud, pouvait colorer l'piderme, il annonait la sant, la vie et la jeunesse. Les yeux d'Adrienne, trs grands et d'un noir velout, tantt ptillaient de malice et d'esprit, tantt s'ouvraient languissants et voils, entre deux franges de longs cils friss, d'un noir aussi fonc que celui de ses fins sourcils, trs nettement arqus... car, par un charmant caprice de la nature, elle avait des cils et des sourcils noirs avec des cheveux roux; son front, petit comme celui des statues grecques, surmontait son visage d'un ovale parfait; son nez, d'une courbe dlicate, tait lgrement aquilin; l'mail de ses dents tincelait, et sa bouche vermeille, adorablement sensuelle, semblait appeler les doux baisers, les gais sourires et les dlectations d'une friandise dlicate. On ne pouvait enfin voir un port de tte plus libre, plus fier, plus lgant, grce la grande distance qui sparait le cou et l'oreille de l'attache de ses larges paules fossette. Nous l'avons dit, Adrienne tait rousse, mais rousse ainsi que le sont plusieurs des admirables portraits de femme de Titien ou de Lonard de Vinci... C'est dire que l'or fluide n'offre pas de reflets plus chatoyants, plus lumineux que sa masse de cheveux naturellement onds, doux et fins comme de la soie, et si longs, si longs... qu'ils touchaient par terre lorsqu'elle tait debout, et qu'elle pouvait s'en envelopper comme la Vnus Aphrodite. ce moment surtout ils taient ravissants voir. Georgette, les bras nus, debout derrire sa matresse, avait runi grand'peine, dans une de ses petites mains blanches, cette splendide chevelure dont le soleil doublait encore l'ardent clat... Lorsque la jolie camriste plongea le peigne d'ivoire au milieu des flots ondoyants et dors de cet norme cheveau de soie, on et dit que mille tincelles en jaillissaient; la lumire et le soleil jetaient des reflets non moins vermeils sur les grappes de nombreux et lgers tire-bouchons qui, bien carts du front, tombaient le long des joues d'Adrienne, et dans leur souplesse lastique caressaient la naissance de son sein de neige, dont ils suivaient l'ondulation charmante. Tandis que Georgette, debout, peignait les beaux cheveux de sa matresse, Hb, un genou en terre, et ayant sur l'autre le pied mignon de Mlle de Cardoville, s'occupait de la chausser d'un tout petit soulier de satin noir, et croisait ses minces cothurnes sur un bas de soie jour qui laissait deviner la blancheur rose de la peau et accusait la cheville la plus fine, la plus dlie qu'on pt voir; Florine, un peu en arrire, prsentait sa matresse, dans une bote de vermeil, une pte parfume dont Adrienne frotta lgrement ses blouissantes mains aux doigts effils, qui semblaient teints de carmin leur extrmit... Enfin n'oublions pas Lutine, qui, couche sur les genoux de sa matresse, ouvrait ses grands yeux de toutes ses forces et semblait suivre les diverses phases de la toilette d'Adrienne avec une srieuse attention. Un timbre argentin ayant rsonn au dehors, Florine, un signe de sa matresse, sortit et revint bientt, portant une lettre sur un petit plateau de vermeil. Adrienne, pendant que ses femmes finissaient de la chausser, de la coiffer et de l'habiller, prit cette lettre, que lui crivait le rgisseur de la terre de Cardoville, et qui tait ainsi conue: Mademoiselle, Connaissant votre bon coeur et votre gnrosit, je me permets de m'adresser vous en toute confiance. Pendant vingt ans, j'ai servi feu M. le comte-duc de Cardoville, votre pre, avec zle et probit, je crois pouvoir le dire... Le chteau est vendu, de sorte que, moi et ma femme, nous voici la veille d'tre renvoys et de nous trouver sans aucune ressource, et notre ge, hlas! c'est bien dur, mademoiselle... -- Pauvres gens!... dit Adrienne en s'interrompant de lire; mon pre, en effet, me vantait toujours leur dvouement et leur probit. Elle continua: Il nous resterait bien un moyen de conserver notre place... mais il s'agirait pour nous de faire une bassesse, et, quoi qu'il puisse arriver, ni moi ni ma femme ne voulons d'un pain achet ce prix-l... -- Bien, bien... toujours les mmes... dit Adrienne; la dignit dans la pauvret... c'est le parfum dans la fleur des prs. Pour vous expliquer, mademoiselle, la chose indigne que l'on exigerait de nous, je dois vous dire d'abord que, il y a deux jours, M. Rodin est venu de Paris. -- Ah! M. Rodin, dit Mlle de Cardoville en s'interrompant de nouveau, le secrtaire de l'abb d'Aigrigny... je ne m'tonne plus s'il s'agit d'une perfidie ou de quelque tnbreuse intrigue. Voyons. M. Rodin est venu de Paris pour nous annoncer que la terre tait vendue, et qu'il tait certain de nous conserver notre place si nous l'aidions donner pour confesseur la nouvelle propritaire un prtre dcri, et si, pour mieux arriver ce but, nous consentions calomnier un autre desservant, excellent homme, trs respect, trs aim dans le pays. Ce n'est pas tout: je devrais secrtement crire M. Rodin, deux fois par semaine, tout ce qui se passerait dans le chteau. Je dois vous avouer, mademoiselle, que ces honteuses propositions ont t, autant que possible, dguises, dissimules sous des prtextes assez spcieux; mais, malgr la forme plus ou moins adroite, le fond de la chose est tel que j'ai eu l'honneur de vous le dire, mademoiselle. -- Corruption... calomnie et dlation! se dit Adrienne avec dgot. Je ne puis songer ces gens-l sans qu'involontairement s'veillent en moi des ides de tnbres, de venin et de vilains reptiles noirs... ce qui est en vrit d'un trs hideux aspect. Aussi j'aime mieux songer aux calmes et douces figures de ce pauvre Dupont et de sa femme. Adrienne continua: Vous pensez bien, mademoiselle, que nous n'avons pas hsit; nous quitterons Cardoville, o nous sommes depuis vingt ans, mais nous le quitterons en honntes gens... Maintenant, mademoiselle, si parmi vos brillantes connaissances vous pouviez, vous qui tes si bonne, nous trouver une place, en nous recommandant, peut-tre, grce vous, mademoiselle, sortirions-nous d'un bien cruel embarras... -- Certainement ce ne sera pas en vain qu'ils se seront adresss moi... Arracher de braves gens aux griffes de M. Rodin, c'est un devoir et un plaisir; car c'est la fois chose juste et dangereuse... et j'aime tant braver ce qui est puissant et qui opprime! Adrienne reprit: Aprs vous avoir parl de nous, mademoiselle, permettez-nous d'implorer votre protection pour d'autres, car il serait mal de ne songer qu' soi: deux btiments ont fait naufrage sur nos ctes il y a trois jours; quelques passagers ont seulement pu tre sauvs et conduits ici, o moi et ma femme leur avons donn tous les soins ncessaires; plusieurs de ces passagers sont partis pour Paris, mais il en est rest un. Jusqu' prsent ses blessures l'ont empch de quitter le chteau, et l'y retiendront encore quelques jours... C'est un jeune prince indien de vingt ans environ, et qui parat aussi bon qu'il est beau, ce qui n'est pas peu dire, quoiqu'il ait le teint cuivr comme les gens de son pays, dit-on. -- Un prince indien! de vingt ans! jeune, bon et beau! s'cria gaiement Adrienne, c'est charmant, et surtout trs peu vulgaire; ce prince naufrag a dj toute ma sympathie... Mais que puis-je pour cet Adonis des bords du Gange qui vient d'chouer sur les ctes de Picardie? Les trois femmes d'Adrienne la regardrent sans trop d'tonnement, habitues qu'elles taient aux singularits de son caractre. Georgette et Hb se prirent mme sourire discrtement; Florine, la grande belle fille brune et ple, Florine sourit ainsi que ses jolies compagnes, mais un peu plus tard et pour ainsi dire par rflexion comme si elle et t d'abord et surtout occupe d'couter et de retenir les moindres paroles de sa matresse, qui, fort intresse l'endroit de l'Adonis des bords du Gange, comme elle le disait, continua la lettre du rgisseur. Un des compatriotes du prince indien, qui a voulu rester auprs de lui pour le soigner, m'a laiss entendre que le jeune prince avait perdu dans le naufrage tout ce qu'il possdait... et qu'il ne savait comment faire pour trouver le moyen d'arriver Paris, o sa prompte prsence tait indispensable pour de grands intrts... Ce n'est pas du prince que je tiens ces dtails, il parat trop digne, trop fier pour se plaindre; mais son compatriote, plus communicatif, m'a fait ces confidences en ajoutant que son compatriote avait prouv dj de grands malheurs, et que son pre, roi d'un pays de l'Inde, avait t dernirement tu et dpossd par les Anglais... -- C'est singulier, dit Adrienne en rflchissant, ces circonstances me rappellent que souvent mon pre me parlait d'une de nos parentes qui avait pous dans l'Inde un roi indien auprs duquel le gnral Simon, qu'on vient de faire marchal, avait pris du service... Puis s'interrompant, elle ajouta en souriant: -- Mon Dieu, que ce serait donc bizarre... il n'y a qu' moi que ces choses-l arrivent, et l'on dit que je suis originale! Ce n'est pas moi, ce me semble, c'est la Providence qui, en vrit, se montre quelquefois trs excentrique. Mais voyons donc si ce pauvre Dupont me dit le nom de ce beau prince... Vous excuserez sans doute notre indiscrtion, mademoiselle; mais nous aurions cru tre bien gostes en ne vous parlant que de nos peines lorsqu'il y a aussi prs de nous un brave et digne prince aussi trs plaindre... Enfin, mademoiselle, veuillez me croire, je suis vieux, j'ai assez d'exprience des hommes; eh! bien, rien qu' voir la noblesse et la douceur de la figure de ce jeune Indien, je jurerais qu'il est digne de l'intrt que je vous demande pour lui: il suffirait de lui envoyer une petite somme d'argent pour lui acheter quelques vtements europens, car il a perdu tous ses vtements indiens dans le naufrage. -- Ciel! des vtements europens... s'cria gaiement Adrienne. Pauvre jeune prince, Dieu l'en prserve et moi aussi! Le hasard m'envoie du fond de l'Inde un mortel assez favoris pour n'avoir jamais port cet abominable costume europen, ces hideux habits, ces affreux chapeaux qui rendent les hommes si ridicules, si laids, qu'en vrit il n'y a aucune vertu les trouver on ne peut moins sduisants... il m'arrive enfin un beau jeune prince de ce pays d'Orient, o ces hommes sont vtus de soie, de mousseline et de cachemire, certes, je ne manquerai pas cette rare et unique occasion d'tre trs srieusement tente... Aussi donc, pas d'habits europens, quoi qu'en dise le pauvre Dupont... Mais le nom, le nom de ce cher prince? Encore une fois, quelle singulire rencontre s'il s'agissait de ce cousin d'au-del du Gange! J'ai entendu dire, dans mon enfance, tant de bien de son royal pre, que je serais ravie de faire son fils bon et digne accueil... Mais voyons le nom... Adrienne continua: Si, en outre de cette petite somme, mademoiselle, vous pouviez tre assez bonne pour lui donner le moyen, ainsi qu' son compatriote, de gagner Paris, ce serait un grand service rendre ce pauvre jeune prince, dj si malheureux. Enfin, mademoiselle, je connais assez votre dlicatesse pour savoir que peut-tre il conviendrait d'adresser ce secours au prince sans tre connue; dans ce cas, veuillez, je vous en prie, disposer de moi et compter sur ma discrtion. Si, au contraire, vous dsirez le lui faire parvenir directement, voici son nom tel que me l'a crit son compatriote: _Le prince Djalma, fils de Kadja-Sing, roi de Mundi._ -- Djalma... dit vivement Adrienne en paraissant rassembler ses souvenirs, _Kajda-Sing... _oui... c'est cela... voici bien des noms que mon pre m'a souvent rpts... en me disant qu'il n'y avait rien de plus chevaleresque, de plus hroque au monde que ce vieux roi indien, notre parent par alliance... Le fils n'a pas drog, ce qu'il parat. Oui, _Djalma... Kadja-Sing, _encore une fois, c'est cela; ces noms ne sont pas si communs, dit-elle en souriant, qu'on puisse les oublier ou les confondre avec d'autres... Ainsi Djalma est mon cousin. Il est brave et bon, jeune et charmant. Il n'a surtout jamais port l'affreux habit europen... et il est dnu de toutes ressources! C'est ravissant... c'est trop de bonheur la fois... Vite... vite... improvisons un joli conte de fes... dont ce beau _prince Chri _sera le hros. Pauvre oiseau d'or et d'azur gar dans nos tristes climats! qu'il trouve au moins ici quelque chose qui lui rappelle son pays de lumire et de parfum. Puis, s'adressant une de ses femmes: -- Georgette, prends du papier et cris, mon enfant... La jeune fille alla vers la table de bois dor o se trouvait un petit ncessaire crire, s'assit et dit sa matresse: -- J'attends les ordres de mademoiselle. Adrienne de Cardoville, dont le charmant visage rayonnait de joie, de bonheur et de gaiet, dicta le billet suivant adress un bon vieux peintre qui lui avait longtemps enseign le dessin et la peinture, car elle excellait dans cet art comme dans tous les autres: Mon cher Titien, mon bon Vronse, mon digne Raphal... vous allez me rendre un trs grand service, et vous le ferez, j'en suis sre, avec cette parfaite obligeance que j'ai toujours trouve en vous... Vous allez tout de suite vous entendre avec le savant artiste qui a dessin mes derniers costumes du XVe sicle. Il s'agit cette fois de costumes indiens modernes pour un jeune homme... Oui, monsieur, pour un jeune homme... Et d'aprs ce que j'en imagine, vous pourrez faire prendre mesure sur l'Antinos, ou plutt sur le Bacchus indien, ce sera plus propos... Il faut que ces vtements soient la fois d'une grande exactitude, d'une grande richesse et d'une grande lgance; vous choisirez les plus belles toffes possibles; tchez surtout qu'elles se rapprochent des tissus de l'Inde: vous y ajouterez pour ceintures et pour turbans six magnifiques chles de cachemire longs, dont deux blancs, deux rouges et deux orange; rien ne sied mieux aux teints bruns que ces couleurs-l. Ceci fait (et je vous donne tout au plus deux ou trois jours), vous partirez en poste dans ma berline pour le chteau de Cardoville, que vous connaissez bien; le rgisseur, l'excellent Dupont, un de vos anciens amis, vous conduira auprs d'un jeune prince indien nomm Djalma; vous direz ce haut et puissant seigneur d'un autre monde que vous venez de la part d'un _ami _inconnu, qui, agissant comme un frre, lui envoie ce qui lui est ncessaire pour chapper aux affreuses modes d'Europe. Vous ajouterez que cet ami l'attend avec tant d'impatience, qu'il le conjure de venir tout de suite Paris: si mon protg objecte qu'il est souffrant, vous lui direz que ma voiture est une excellente dormeuse; vous y ferez tablir le lit qu'elle renferme, et il s'y trouvera trs commodment. Il est bien entendu que vous excuserez trs humblement l'ami inconnu de ce qu'il n'envoie au prince ni riches palanquins, ni mme, modestement, un lphant, car, hlas! il n'y a de palanquins qu' l'Opra et d'lphants qu' la Mnagerie, ce qui nous fera paratre trangement sauvages aux yeux de mon protg... Ds que vous l'aurez dcid partir, vous vous remettrez en route, et vous m'amnerez ici dans mon pavillon, rue de Babylone (quelle prdestination de demeurer rue de Babylone!... voil du moins un nom qui a bon air pour un Oriental), vous m'amnerez, dis-je, ce cher prince, qui a le bonheur d'tre n dans le pays des fleurs, des diamants et du soleil. Vous aurez la complaisance, mon bon et vieil ami, de ne pas vous tonner de ce nouveau caprice, et de ne vous livrer surtout aucune conjecture extravagante... Srieusement, le choix que je fais de vous dans cette circonstance... de vous que j'aime, que j'honore sincrement, vous dit assez qu'au fond de tout ceci il y a autre chose qu'une apparente folie... En dictant ces derniers mots, le ton d'Adrienne fut aussi srieux, aussi digne, qu'il avait t jusqu'alors plaisant et enjou. Mais bientt elle reprit plus gaiement: Adieu, mon vieil ami; je suis un peu comme ce capitaine des temps anciens, dont vous m'avez fait tant de fois dessiner le nez hroque et le menton conqurant, je plaisante avec une extrme libert d'esprit au moment de la bataille, oui, car dans une heure, je livre une bataille, une grande bataille ma chre dvote de tante. Heureusement l'audace et le courage ne me manquent pas, et je grille d'engager l'action avec cette austre princesse. Adieu, mille bons souvenirs de coeur votre excellente femme. Si je parle d'elle ici, entendez-vous, d'elle si justement respecte, c'est pour vous rassurer encore sur les suites de cet _enlvement _ mon profit d'un charmant prince; car il faut bien finir par o j'aurais d commencer, et vous avouer qu'il est charmant. Encore adieu... Puis s'adressant Georgette: -- As-tu crit, petite? -- Oui, mademoiselle... -- Ah!... ajoute en post-scriptum: Je vous envoie un crdit vue sur mon banquier pour toutes ces dpenses; ne mnagez rien... vous savez que je suis assez _grand seigneur..._ (il faut bien me servir de cette expression masculine, puisque vous vous tes exclusivement appropri, tyrans que vous tes, ce terme significatif d'une noble gnrosit). -- Maintenant, Georgette, dit Adrienne, apporte-moi une feuille de papier et cette lettre, que je la signe. Mlle de Cardoville prit la plume qui lui prsentait Georgette, signa la lettre et y renferma un bon sur son banquier, ainsi conu: On payera M. Norval, sur son reu, la somme qu'il demandera pour dpenses faites en son nom. Adrienne DE CARDOVILLE. Pendant toute cette scne et durant que Georgette crivait, Florine et Hb avaient continu de s'occuper des soins de la toilette de leur matresse, qui avait quitt sa robe de chambre et s'tait habille afin de se rendre auprs de sa tante. l'attention soutenue, opinitre, dissimule, avec laquelle Florine avait cout Adrienne dicter sa lettre M. Norval, on voyait facilement que, selon son habitude, elle tchait de retenir les moindres paroles de Mlle de Cardoville. -- Petite, dit celle-ci Hb, tu vas l'instant envoyer cette lettre chez M. Norval. Le mme timbre argentin sonna au dehors. Hb se dirigeait vers la porte pour aller savoir ce que c'tait et excuter les ordres de sa matresse; mais Florine se prcipita pour ainsi dire au-devant d'elle pour sortir sa place et dit Adrienne: -- Mademoiselle veut-elle que je fasse porter cette lettre? j'ai besoin d'aller au Grand-Htel. -- Alors, vas-y, toi; Hb, vois ce qu'on veut; et toi, Georgette, cachette cette lettre. Au bout d'un instant, pendant lequel Georgette cacheta la lettre, Hb revint. -- Mademoiselle, dit-elle en rentrant, cet ouvrier qui a retrouv Lutine hier vous supplie de le recevoir un instant... il est trs ple... et il a l'air bien triste... -- Aurait-il dj besoin de moi?... Ce serait trop heureux, dit gaiement Adrienne. Fais entrer ce brave et honnte garon dans le petit salon... et toi, Florine, envoie cette lettre l'instant. Florine sortit; Mlle de Cardoville, suivie de Lutine, entra dans le petit salon, o l'attendait Agricol. III. L'entretien. Lorsque Adrienne de Cardoville entra dans le salon o l'attendait Agricol, elle tait mise avec une extrme et lgante simplicit; une robe de casimir gros bleu, corsage juste, borde sur le devant en lacets de soie noire selon la mode d'alors, dessinait sa taille de nymphe et sa poitrine arrondie; un petit col de batiste uni et carr se rabattait sur un large ruban cossais nou en rosette, qui lui servait de cravate; sa magnifique chevelure dore encadrait sa blanche figure d'une incroyable profusion de longs et lgers tire-bouchons qui atteignaient presque son corsage. Agricol, afin de donner le change son pre et de lui faire croire qu'il se rendait vritablement aux ateliers de M. Hardy, s'tait vu forc de revtir ses habits de travail; seulement il avait mis une blouse neuve, et le col de sa chemise de grosse toile bien blanche retombait sur une cravate noire ngligemment noue autour de son cou; son large pantalon gris laissait voir des bottes trs proprement cires, et il tenait entre ses mains musculeuses une belle casquette de drap toute neuve. Somme toute, cette blouse bleue, brode de rouge, qui, dgageant l'encolure brune et nerveuse du jeune forgeron, dessinant ses robustes paules, retombait en plis gracieux, ne gnait en rien sa libre et franche allure, lui seyait beaucoup mieux que ne l'aurait fait un habit ou une redingote. En attendant Mlle de Cardoville, Agricol examinait machinalement un magnifique vase d'argent admirablement cisel; une petite plaque de mme mtal, attache sur son socle de brche antique, portait ces mots: Cisel par_ Jean-Marie, ouvrier ciseleur, 1831._ Adrienne avait march si lgrement sur le tapis de son salon, seulement spar d'une autre pice par des portires, qu'Agricol ne s'aperut pas de la venue de la jeune fille; il tressaillit et se retourna vivement, lorsqu'il entendit une voix argentine et perle lui dire: -- Voici un beau vase, n'est-ce pas, monsieur? _-- _Trs beau, mademoiselle, rpondit Agricol, assez embarrass. -- Vous voyez que j'aime l'quit, ajouta Mlle de Cardoville en lui montrant du doigt la petite plaque d'argent; un peintre signe son tableau... un crivain son livre, je tiens ce qu'un ouvrier signe son oeuvre. -- Comment, mademoiselle, ce nom?... _-- _Est celui du pauvre ouvrier ciseleur qui a fait ce rare chef-d'oeuvre pour un riche orfvre. Lorsque celui-ci m'a vendu ce vase, il a t stupfait de ma bizarrerie, il m'aurait presque dit de mon injustice, lorsque, aprs m'tre fait nommer l'auteur de ce merveilleux ouvrage, j'ai voulu que ce ft son nom au lieu de celui de l'orfvre qui ft inscrit sur le socle... dfaut de richesse, que l'artisan ait au moins le renom, n'est-ce pas juste, monsieur? Il tait impossible Adrienne d'engager plus gracieusement l'entretien; aussi le forgeron, commenant se rassurer, rpondit: -- tant ouvrier moi-mme, mademoiselle... je ne puis qu'tre doublement touch d'une pareille preuve d'quit. -- Puisque vous tes ouvrier, monsieur, je me flicite de cet - propos; mais veuillez vous asseoir. Et d'un geste rempli d'affabilit elle lui indiqua un fauteuil de soie pourpre broche d'or, prenant place elle-mme sur une causeuse de mme toffe. Voyant l'hsitation d'Agricol, qui baissait les yeux avec embarras, Adrienne lui dit gaiement, pour l'encourager, en lui montrant Lutine: -- Cette pauvre petite bte, laquelle je suis trs attache, me sera toujours un souvenir vivant de votre obligeance, monsieur: aussi votre visite me semble d'un heureux augure; je ne sais quel bon pressentiment me dit que je pourrai peut-tre vous tre utile quelque chose. -- Mademoiselle... dit rsolument Agricol, je me nomme Baudoin, je suis forgeron chez M. Hardy, au Plessis, prs Paris; hier, vous m'avez offert votre bourse... j'ai refus... aujourd'hui je viens vous demander peut-tre dix fois, vingt fois la somme que vous m'avez gnreusement propose... je vous dis cela tout de suite, mademoiselle... parce que c'est ce qui me cote le plus... ces mots-l me brlaient les lvres, maintenant je serai plus mon aise... -- J'apprcie la dlicatesse de vos scrupules, dit Adrienne; mais si vous me connaissiez, vous vous seriez adress moi sans crainte; combien vous faut-il? -- Je ne sais pas, mademoiselle. -- Comment, monsieur!... vous ignorez quelle somme? -- Oui, mademoiselle, et je viens vous demander... non seulement la somme qu'il me faut... mais encore quelle est la somme qu'il me faut. -- Voyons, monsieur, dit Adrienne en souriant, expliquez-moi cela. Malgr ma bonne volont, vous sentez que je ne devine pas tout fait ce dont il s'agit... -- Mademoiselle, en deux mots voici le fait: j'ai une bonne vieille mre qui, dans ma jeunesse, s'est ruin la sant travailler pour m'lever, moi et un pauvre enfant abandonn qu'elle avait recueilli; prsent c'est mon tour de la soutenir, c'est ce que j'ai le bonheur de faire... Mais pour cela je n'ai que mon travail. Or, si je suis hors d'tat de travailler, ma mre est sans ressources. -- Maintenant, monsieur, votre mre ne peut manquer de rien, puisque je m'intresse elle... -- Vous vous intressez elle, mademoiselle? -- Sans doute. -- Vous la connaissez donc? -- prsent, oui... -- Ah! mademoiselle, dit Agricol avec motion aprs un moment de silence, je vous comprends... Tenez... vous avez un noble coeur; la Mayeux avait raison. -- La Mayeux? dit Adrienne en regardant Agricol d'un air trs surpris; car ces mots pour elle taient une nigme. L'ouvrier, qui ne rougissait pas de ses amis, reprit bravement: -- Mademoiselle, je vais vous expliquer cela. La Mayeux est une pauvre jeune ouvrire bien laborieuse avec qui j'ai t lev; elle est contrefaite, voil pourquoi on l'appelle la Mayeux. Vous voyez donc que d'un ct elle est place aussi bas que vous tes place haut. Mais pour le coeur... pour la dlicatesse... ah! mademoiselle... je suis sr que vous la valez... a t tout de suite sa pense lorsque je lui ai racont comment hier vous m'aviez donn cette fleur... -- Je vous assure, monsieur, dit Adrienne touche, que cette comparaison me flatte et m'honore plus que tout ce que vous pourriez me dire. Un coeur qui reste bon et dlicat, malgr de cruelles infortunes, est un si rare trsor! Il est si facile d'tre bon, quand on a la jeunesse et la beaut! d'tre dlicat et gnreux, quand on a la richesse! J'accepte donc votre comparaison... mais condition que vous me mettiez bien vite mme de la mriter. Continuez donc, je vous en prie. Malgr la gracieuse cordialit de Mlle de Cardoville, on devinait chez elle tant de cette dignit naturelle que donnent toujours l'indpendance du caractre, l'lvation de l'esprit et la noblesse des sentiments, qu'Agricol, oubliant l'idale beaut de sa protectrice, prouva bientt pour elle une sorte d'affectueux et profond respect qui contrastait singulirement avec l'ge et la gaiet de la jeune fille qui lui inspirait ce sentiment. -- Si je n'avais que ma mre, mademoiselle, la rigueur je ne m'inquiterais pas trop d'un chmage forc; entre pauvres gens on s'aide, ma mre est adore dans la maison, nos braves voisins viendraient son secours; mais ils ne sont pas heureux, et ils se priveraient pour elle, et leurs petits services lui seraient plus pnibles que la misre mme! Et puis enfin ce n'est pas seulement pour ma mre que j'ai besoin de travailler, mais pour mon pre; nous ne l'avions pas vu depuis dix-huit ans; il vient d'arriver de la Sibrie... il y tait rest par dvouement son ancien gnral, aujourd'hui le marchal Simon. -- Le marchal Simon!... dit vivement Adrienne avec une expression de surprise. -- Vous le connaissez, mademoiselle? -- Je ne le connais pas personnellement, mais il a pous une personne de notre famille... -- Quel bonheur!... s'cria le forgeron; alors ces deux demoiselles que mon pre a ramenes de Russie... sont vos parentes?... -- Le marchal a deux filles? demanda Adrienne de plus en plus tonne et intresse. -- Ah! mademoiselle... deux petits anges de quinze ou seize ans... et si jolies, si douces... deux jumelles qui se ressemblent s'y mprendre... Leur mre est morte en exil; le peu qu'elle possdait ayant t confisqu, elles sont venues ici avec mon pre du fond de la Sibrie, voyageant bien pauvrement; mais il tchait de leur faire oublier tant de privations force de dvouement... de tendresse... Brave pre! vous ne croiriez pas, mademoiselle, qu'avec un courage de lion il est bon... comme une mre... -- Et o sont ces chres enfants, monsieur? dit Adrienne. -- Chez nous, mademoiselle... c'est ce qui rendait ma position difficile, c'est ce qui m'a donn le courage de venir vous; ce n'est pas qu'avec mon travail je ne puisse suffire notre petit mnage ainsi augment... mais si l'on m'arrte? -- Vous arrter?... et pourquoi? -- Tenez, mademoiselle... ayez la bont de lire cet avis, que l'on a envoy la Mayeux... cette pauvre fille dont je vous ai parl... une soeur pour moi... Et Agricol remit Mlle de Cardoville la lettre anonyme crite l'ouvrire. Aprs l'avoir lue, Adrienne dit au forgeron avec surprise: -- Comment, monsieur, vous tes pote? -- Je n'ai ni cette prtention, ni cette ambition, mademoiselle... seulement quand je reviens auprs de ma mre, aprs ma journe de travail... ou souvent mme en forgeant mon fer, pour me distraire ou me dlasser, je m'amuse rimer... tantt quelques odes, tantt des chansons. -- Et ce chant des _Travailleurs, _dont on parle dans cette lettre, est donc bien hostile, bien dangereux? -- Mon Dieu, non, mademoiselle, au contraire; car, moi, j'ai le bonheur d'tre employ chez M. Hardy, qui rend la position de ses ouvriers aussi heureuse que celle de nos autres camarades l'est peu... et je m'tais born faire en faveur de ceux-ci, qui composent la masse, une rclamation chaleureuse, sincre, quitable, rien de plus; mais vous le savez peut-tre, mademoiselle, dans ce temps de conspiration et d'meute, souvent on est incrimin, emprisonn lgrement... Qu'un tel malheur m'arrive... que deviendront ma mre... mon pre... et les deux orphelines que nous devons regarder comme de notre famille jusqu'au retour du marchal Simon?... Aussi, mademoiselle, pour chapper ce malheur, je venais vous demander, dans le cas o je risquerais d'tre arrt, de me fournir une caution; de la sorte que je ne serais pas forc de quitter l'atelier pour la prison, et mon travail suffirait tout, j'en rponds. -- Dieu merci, dit gaiement Adrienne, ceci pourra s'arranger parfaitement; dsormais, monsieur le pote, vous puiserez vos inspirations dans le bonheur et non dans le chagrin... triste Muse!... D'abord, votre caution sera faite. -- Ah! mademoiselle... vous nous sauvez. -- Il se trouve ensuite que le mdecin de notre famille est fort li avec un ministre trs important (entendez-le comme vous voudrez, dit-elle en souriant, vous ne vous tromperez gure); le docteur a sur ce grand homme d'tat beaucoup d'influence, car il a toujours eu le bonheur de lui conseiller, par raison de sant, les douceurs de la vie prive, la veille du jour o on lui a t son portefeuille. Soyez donc parfaitement tranquille, si la caution tait insuffisante, nous aviserions d'autres moyens. -- Mademoiselle, dit Agricol avec une motion profonde, je vous devrai le repos, peut-tre la vie de ma mre... croyez-moi, je ne serai jamais ingrat. -- C'est tout simple... Maintenant, autre chose: il faut bien que ceux qui en ont trop aient le droit de venir en aide ceux qui n'en ont pas assez... Les filles du marchal Simon sont de ma famille; elles logeront ici, avec moi; ce sera plus convenable; vous en prviendrez votre bonne mre; et, ce soir, en allant la remercier de l'hospitalit qu'elle a donne mes jeunes parentes, j'irai les chercher. Tout coup Georgette, soulevant la portire qui sparait le salon d'une pice voisine, entra prcipitamment et d'un air effray: -- Ah! mademoiselle, s'cria-t-elle, il se passe quelque chose d'extraordinaire dans la rue... -- Comment cela? explique-toi. -- Je venais de reconduire ma couturire jusqu' la petite porte, il m'a sembl voir des hommes de mauvaise mine regarder attentivement les murs et les croises du petit btiment attenant au pavillon, comme s'ils voulaient pier quelqu'un. -- Mademoiselle, dit Agricol avec chagrin, je ne m'tais pas tromp, c'est moi qu'on cherche... -- Que dites-vous! -- Il m'avait sembl tre suivi depuis la rue Saint-Merri... Il n'y a plus douter: on m'aura vu entrer chez vous et l'on veut m'arrter... Ah! maintenant, mademoiselle, que votre intrt est acquis ma mre... maintenant que je n'ai plus d'inquitude pour les filles du marchal Simon, plutt que de vous exposer au moindre dsagrment, je cours me livrer... -- Gardez-vous-en bien, monsieur, dit vivement Adrienne, la libert est une trop bonne chose pour la sacrifier volontairement... D'ailleurs, Georgette peut se tromper... mais en tout cas, je vous en prie, ne vous livrez pas... Croyez-moi, vitez d'tre arrt... cela facilitera, je pense, beaucoup mes dmarches... car il me semble que la justice se montre d'un attachement exagr pour ceux qu'elle a une fois saisis... -- Mademoiselle, dit Hb en entrant aussi d'un air inquiet, un homme vient de frapper la petite porte... il a demand si un jeune homme en blouse n'tait pas entr ici... il a ajout que la personne qu'il cherchait se nommait Agricol Baudoin... et qu'on avait quelque chose de trs important lui apprendre... -- C'est mon nom, dit Agricol, c'est une ruse pour m'engager sortir... -- videmment, dit Adrienne, aussi faut-il la djouer. Qu'as-tu rpondu, mon enfant? ajouta-t-elle en s'adressant Hb. -- Mademoiselle... j'ai rpondu que je ne savais pas de qui on voulait parler. -- merveille!... Et l'homme questionneur? -- Il s'est loign, mademoiselle. -- Sans doute pour revenir bientt, dit Agricol. -- C'est trs probable, reprit Adrienne. Aussi, monsieur, faut-il vous rsigner rester ici quelques heures... Je suis malheureusement oblige de me rendre l'instant chez Mme la princesse de Saint-Dizier, ma tante, pour une entrevue trs importante qui ne pouvait dj souffrir aucun retard, mais qui est rendue plus pressante encore par ce que vous venez de m'apprendre au sujet des filles du marchal Simon. Restez donc ici, monsieur, puisqu'en sortant vous seriez certainement arrt. -- Mademoiselle... pardonnez mon refus... Mais encore une fois, je ne dois pas accepter cette offre gnreuse. -- Et pourquoi? -- On a tent de m'attirer au dehors afin de ne pas avoir pntrer lgalement chez vous; mais cette heure, mademoiselle, si je ne sors pas on entrera, et jamais je ne vous exposerai un pareil dsagrment. Je ne suis plus inquiet de ma mre, que m'importe la prison! -- Et le chagrin que votre mre ressentira, et ses inquitudes et ses craintes, n'est-ce donc rien? Et votre pre, et cette pauvre ouvrire qui vous aime comme un frre et que je vaux par le coeur, dites-vous, monsieur, l'oubliez-vous aussi?... Croyez-moi, pargnez ces tourments votre famille... Restez ici; avant ce soir je suis certaine, soit par caution, soit autrement, de vous dlivrer de ces ennuis... -- Mais, mademoiselle, en admettant que j'accepte votre offre gnreuse... on me trouvera ici. -- Pas du tout... il y a dans ce pavillon, qui servait autrefois de petite maison... vous voyez, monsieur, dit Adrienne en souriant, que j'habite un lieu bien profane, il y a dans ce pavillon une cachette si merveilleusement bien imagine qu'elle peut dfier toutes les recherches: Georgette va vous y conduire; vous y serez trs commodment, vous pourrez mme y crire quelques vers pour moi si la situation vous inspire... -- Ah! mademoiselle, que de bonts!... s'cria Agricol. Comment ai-je mrit... -- Comment? monsieur, je vais vous le dire: admettez que votre caractre, que votre position ne mritent aucun intrt; admettez que je n'aie pas contract une dette sacre envers votre pre pour les soins touchants qu'il a eus des filles du marchal Simon, mes parentes... mais songez au moins Lutine, monsieur, dit Adrienne en riant, Lutine que voil... et que vous avez rendue ma tendresse... Srieusement... si je ris, reprit cette singulire et folle crature, c'est qu'il n'y a pas le moindre danger pour vous, et que je me trouve dans un accs de bonheur; ainsi donc, monsieur, crivez-moi vite votre adresse et celle de votre mre sur ce portefeuille; suivez Georgette, et faites-moi de trs jolis vers si vous ne vous ennuyez pas trop dans cette prison o vous fuyez... une prison. Pendant que Georgette conduisait le forgeron dans la cachette, Hb apportait sa matresse un petit chapeau de castor gris plume grise, car Adrienne devait traverser le parc pour se rendre au grand htel occup par Mme la princesse de Saint-Dizier. Un quart d'heure aprs cette scne, Florine entrait mystrieusement dans la chambre de Mme Grivois, premire femme de la princesse de Saint-Dizier. -- Eh bien? demanda Mme Grivois la jeune fille. -- Voici les notes que j'ai pu prendre dans la matine, dit Florine en remettant un papier la dugne; heureusement j'ai bonne mmoire... -- quelle heure, au juste, est-elle rentre ce matin? dit vivement la dugne. -- Qui, madame? -- Mlle Adrienne. -- Mais elle n'est pas sortie, madame... nous l'avons mise au bain neuf heures. -- Mais avant neuf heures elle est rentre, aprs avoir pass la nuit dehors. Car voil o elle en est arrive, pourtant. Florine regardait Mme Grivois avec un profond tonnement. -- Je ne vous comprends pas, madame. -- Comment! mademoiselle n'est pas rentre ce matin, huit heures, par la petite porte du jardin? Osez donc mentir! -- J'avais t souffrante hier, je ne suis descendue qu' neuf heures pour aider Georgette et Hb sortir Mademoiselle du bain... j'ignore ce qui s'est pass auparavant, je vous le jure, madame... -- C'est diffrent... vous vous informerez de ce que je viens de vous dire l auprs de vos compagnes; elles ne se dfient pas de vous, elles vous diront tout... -- Oui, madame. -- Qu'a fait mademoiselle ce matin depuis que vous l'avez vue? -- Mademoiselle a dict une lettre Georgette pour M. Norval, j'ai demand d'tre charge de l'envoyer afin d'avoir un prtexte pour sortir et pour noter ce que j'avais retenu... -- Bon... et cette lettre? -- Jrme vient de sortir; je la lui ai donne pour qu'il la mt la poste... -- Maladroite! s'cria Mme Grivois, vous ne pouviez pas me l'apporter? -- Mais puisque mademoiselle a dict tout haut Georgette, selon son habitude, je savais le contenu de cette lettre et je l'ai crit dans la note. -- Ce n'est pas la mme chose... il tait possible qu'il ft bon de retarder l'envoi de cette lettre... La princesse va tre contrarie... -- J'avais cru bien faire... madame. -- Mon Dieu! je sais que ce n'est pas la bonne volont qui vous manque; depuis six mois on est satisfait de vous... mais cette fois vous avez commis une grave imprudence... -- Ayez de l'indulgence... madame... ce que je fais est assez pnible. Et la jeune fille touffa un soupir. Mme Grivois la regarda fixement, et lui dit d'un ton sardonique: -- Eh bien! ma chre, ne continuez pas... si vous avez des scrupules... vous tes libre... allez-vous-en... -- Vous savez bien que je ne suis pas libre, madame... dit Florine en rougissant; une larme lui vint aux yeux, et elle ajouta: -- Je suis dans la dpendance de M. Rodin, qui m'a place ici... -- Alors quoi bon ces soupirs? -- Malgr soi, on a des remords... Mademoiselle est si bonne... si confiante... -- Elle est parfaite, assurment; mais vous n'tes pas ici pour me faire son loge... Qu'y a-t-il ensuite? -- L'ouvrier qui a hier retrouv et rapport Lutine est venu tout l'heure demander parler mademoiselle. -- Et cet homme est-il encore chez elle? -- Je l'ignore... il entrait seulement lorsque je suis sortie avec la lettre... -- Vous vous arrangerez pour savoir ce qu'est venu faire cet ouvrier chez mademoiselle... vous trouverez un prtexte pour revenir dans la journe m'en instruire. -- Oui, madame... -- Mademoiselle a-t-elle paru proccupe, inquite, effraye de l'entrevue qu'elle doit avoir aujourd'hui avec la princesse? Elle cache si peu ce qu'elle pense que vous devez le savoir. -- Mademoiselle a t gaie comme l'ordinaire, elle a mme plaisant l-dessus... -- Ah! elle a plaisant... dit la dugne, et elle ajouta entre ses dents, sans que Florine pt l'entendre: -- Rira bien qui rira le dernier; malgr son audace et son caractre diabolique... elle tremblerait, elle demanderait grce... si elle savait ce qui l'attend aujourd'hui... Puis s'adressant Florine: -- Retournez au pavillon, et dfendez-vous, je vous le conseille, de ces beaux scrupules qui pourraient vous jouer un mauvais tour, ne l'oubliez pas. -- Je ne peux pas oublier que je ne m'appartiens plus, madame... -- la bonne heure, et tantt. Florine quitta le grand htel et traversa le parc pour regagner le pavillon. Mme Grivois se rendit aussitt auprs de la princesse de Saint-Dizier. IV. Une jsuitesse. Pendant que les scnes prcdentes se passaient dans la rotonde Pompadour occupe par Mlle de Cardoville, d'autres vnements avaient lieu dans le grand htel occup par Mme la princesse de Saint-Dizier. L'lgance et la somptuosit du pavillon du jardin contrastaient trangement avec le sombre intrieur de l'htel, dont la princesse habitait le premier tage; car la disposition du rez-de-chausse ne le rendait propre qu' donner des ftes, et depuis longtemps Mme de Saint-Dizier avait renonc ces splendeurs mondaines; la gravit de ses domestiques, tous gs et vtus de noir, le profond silence qui rgnait dans sa demeure, o l'on ne parlait pour ainsi dire qu' voix basse, la rgularit presque monastique de cette immense maison, donnaient l'entourage de la princesse un caractre triste et svre. Un homme du monde, qui joignait un grand courage une rare indpendance de caractre, parlant de Mme la princesse de Saint- Dizier ( qui Adrienne de Cardoville _allait, _selon son expression, _livrer une grande bataille), _disait ceci: Afin de ne pas avoir Mme de Saint-Dizier pour ennemie, moi qui ne suis ni plat ni lche, j'ai, pour la premire fois de ma vie, fait une platitude et une lchet. Et cet homme parlait sincrement. Mais Mme de Saint-Dizier n'tait pas tout d'abord arrive ce haut point d'_importance. _Quelques mots sont ncessaires pour poser nettement diverses phases de la vie de cette femme dangereuse, implacable, qui, par son affiliation l'ORDRE avait acquis une puissance occulte et formidable; car il y a quelque chose de plus menaant qu'un _jsuite... _c'est une _jsuitesse; _et quand on a vu un certain monde, on sait qu'il existe malheureusement beaucoup de ces affilies, de robe plus ou moins courte. Mme de Saint-Dizier, autrefois fort belle, avait t, pendant les dernires annes de l'Empire et les premires annes de la Restauration, une des femmes les plus la mode de Paris: d'un esprit remuant, actif, aventureux, dominateur, d'un coeur froid et d'une imagination vive, elle s'tait extrmement livre la galanterie, non par tendresse de coeur, mais par amour pour l'intrigue, qu'elle aimait comme certains hommes aiment le jeu... cause des motions qu'elle procure. Malheureusement, tel avait toujours t l'aveuglement ou l'insouciance de son mari, le prince de Saint-Dizier (frre an du comte de Rennepont, duc de Cardoville, pre d'Adrienne), que, durant sa vie, il ne dit jamais un mot qui pt faire penser qu'il souponnait les aventures de sa femme. Aussi, ne trouvant pas sans doute assez de difficults dans ces liaisons, d'ailleurs si commodes sous l'Empire, la princesse, sans renoncer la galanterie, crut lui donner plus de mordant, plus de verdeur, en la compliquant de quelques intrigues politiques. S'attaquer Napolon, creuser une mine sous les pieds du colosse, cela du moins promettait des motions capables de satisfaire le caractre le plus exigeant. Pendant quelque temps tout alla au mieux; jolie et spirituelle, adroite et fausse, perfide et sduisante, entoure d'adorateurs qu'elle fanatisait, mettant une sorte de coquetterie froce leur faire jouer leurs ttes dans de graves complots, la princesse espra ressusciter la Fronde, et entama une correspondance secrte trs active avec quelques personnages influents l'tranger, bien connus pour leur haine contre l'empereur et contre la France; de l datrent ses premires relations pistolaires avec le marquis d'Aigrigny, alors colonel au service de la Russie, et aide de camp de Moreau. Mais un jour toutes ces belles menes furent dcouvertes, plusieurs chevaliers de Mme de Saint-Dizier furent envoys Vincennes, et l'empereur, qui aurait pu svir terriblement, se contenta d'exiler la princesse dans une de ses terres prs de Dunkerque. la Restauration, les _perscutions _dont Mme de Saint-Dizier avait souffert pour la bonne cause lui furent comptes, et elle acquit mme alors une assez grande influence, malgr la lgret de ses moeurs. Le marquis d'Aigrigny, ayant pris du service en France, s'y tait fix; il tait charmant et aussi fort la mode; il avait correspondu et conspir avec la princesse sans la connatre, ces _prcdents _amenrent ncessairement une liaison entre eux. L'amour-propre effrn, le got des plaisirs bruyants, de grands besoins de haine, d'orgueil et de domination, l'espce de sympathie mauvaise, dont l'attrait perfide rapproche les natures perverses sans les confondre, avaient fait de la princesse et du marquis deux complices plutt que deux amants. Cette liaison tait fonde sur des sentiments gostes, amers, sur l'appui redoutable que deux caractres de cette trempe dangereuse pouvaient se prter contre un monde o leur esprit d'intrigue, de galanterie, et de dnigrement leur avait fait beaucoup d'ennemis; cette liaison dura jusqu'au moment o, aprs son duel avec le gnral Simon, le marquis entra au sminaire sans que l'on connt la cause de cette rsolution subite. La princesse, ne trouvant pas l'heure de la conversion sonne pour elle, continua de s'abandonner au tourbillon du monde avec une ardeur pre, jalouse, haineuse, car elle voyait finir ses belles annes. On jugera, par le fait suivant, du caractre de cette femme. Encore fort agrable, elle voulut terminer sa vie mondaine par un clatant et dernier triomphe, ainsi qu'une grande comdienne sait se retirer temps du thtre afin de laisser des regrets. Voulant donner cette consolation suprme sa vanit, la princesse choisit habilement ses victimes; elle avisa dans le monde un jeune couple qui s'idoltrait, et force d'astuce, de manges, elle enleva l'amant sa matresse, ravissante femme de dix-huit ans dont il tait ador. Ce succs bien constat, Mme de Saint-Dizier quitta le monde dans tout l'clat de son aventure. Aprs plusieurs longs entretiens avec l'abb-marquis d'Aigrigny, alors prdicateur fort renomm, elle partit brusquement de Paris, et alla passer deux ans dans sa terre prs de Dunkerque, o elle n'emmena qu'une de ses femmes, Mme Grivois. Lorsque la princesse revint, on ne put reconnatre cette femme autrefois frivole, galante et dissipe; la mtamorphose tait complte, extraordinaire, presque effrayante. L'htel de Saint- Dizier, jadis ouvert aux joies, aux ftes, aux plaisirs, devint silencieux et austre; au lieu de ce qu'on appelle _monde lgant, _la princesse ne reut plus chez elle que des femmes d'une dvotion retentissante, des hommes importants, mais cits pour la svrit outre de leurs principes religieux et monarchiques. Elle s'entoura surtout de certains membres considrables du haut clerg; une congrgation de femmes fut place sous son patronage; elle eut confesseur, chapelle, aumnier, et mme directeur; mais ce dernier exerait _in partibus: _le marquis-abb d'Aigrigny resta vritablement son guide spirituel; il est inutile de dire que depuis longtemps leurs relations de galanterie avaient compltement cess. Cette conversion soudaine, complte et surtout trs bruyamment prne, frappa le plus grand nombre d'admiration et de respect; quelques-uns, plus pntrants, sourirent. Un trait entre mille fera connatre l'effrayante puissance que la princesse avait acquise depuis son affiliation. Ce trait montrera aussi le caractre souterrain, vindicatif et impitoyable de cette femme, qu'Adrienne de Cardoville s'apprtait si imprudemment braver. Parmi les personnes qui sourirent plus ou moins de la conversion de Mme de Saint-Dizier se trouvait le jeune couple qu'elle avait dsuni si cruellement avant de quitter pour toujours la scne galante du monde: tous deux, plus passionns que jamais, s'taient runis dans leur amour aprs cet orage passager, bornant leur vengeance quelques piquantes plaisanteries sur la conversion de la femme qui leur avait fait tant de mal... Quelque temps aprs, une terrible fatalit s'appesantissait sur les deux amants. Un mari, jusqu'alors aveugle... tait brusquement clair par des rvlations anonymes; un pouvantable clat s'ensuivit, la jeune femme fut perdue. Quant l'amant, des bruits vagues, peu prciss, mais remplis de rticences perfidement calcules et mille fois plus odieuses qu'une accusation formelle, que l'on peut au moins combattre et dtruire, taient rpandus sur lui avec tant de persistance, avec une si diabolique habilet et par des voies si diverses, que ses meilleurs amis se retirrent peu peu de lui, subissant leur insu l'influence lente et irrsistible de ce bourdonnement incessant et confus qui pourtant peut se rsumer par ceci: -- Eh bien! vous savez? -- Non! -- On dit de bien vilaines choses sur lui! -- Ah! vraiment? Et quoi donc? -- Je ne sais, de mauvais bruits... des rumeurs fcheuses pour son honneur. -- Diable!... c'est grave... Cela m'explique alors pourquoi il est maintenant reu plus que froidement. -- Quant moi, dsormais je l'viterai. -- Et moi aussi, etc., etc. Le monde est ainsi fait, qu'il n'en faut souvent pas plus pour fltrir un homme auquel d'assez grands succs ont mrit beaucoup d'envieux. C'est ce qui arriva l'homme dont nous parlons. Le malheureux, voyant le vide se former autour de lui, sentant, pour ainsi dire, la terre manquer sous ses pieds, ne savait o chercher, o prendre l'insaisissable ennemie dont il sentait les coups; car jamais il ne lui tait venu la pense de souponner la princesse, qu'il n'avait pas revue depuis son aventure avec elle. Voulant toute force savoir la cause de cet abandon et de ces mpris, il s'adressa un de ses anciens amis. Celui-ci lui rpondit d'une manire ddaigneusement vasive; l'autre s'emporta, demanda satisfaction... Son adversaire lui dit: -- Trouvez deux tmoins de votre connaissance et de la mienne... et je me bats avec vous. Le malheureux n'en trouva pas un. Enfin, dlaiss par tous, sans avoir jamais pu s'expliquer ce dlaissement, souffrant atrocement du sort de la femme qui avait t perdue pour lui, il devint fou de douleur, de rage, de dsespoir, et se tua... Le jour de sa mort, Mme de Saint-Dizier dit qu'une vie aussi honteuse devait avoir ncessairement une pareille fin; que celui qui pendant si longtemps s'tait fait un jeu des lois divines et humaines ne pouvait terminer sa misrable vie que par un dernier crime... le suicide!... Et les amis de Mme de Saint-Dizier rptrent et colportrent ces terribles paroles d'un air contrit, bat et convaincu. Ce n'tait pas tout: ct du chtiment se trouvait la rcompense. Les gens qui observent remarquaient que les favoris de la coterie religieuse de Mme de Saint-Dizier arrivaient de hautes positions avec une rapidit singulire. Les jeunes gens _vertueux, _et puis religieusement assidus aux prnes, taient maris de riches orphelines du _Sacr-Coeur, _que l'on tenait en rserve; pauvres jeunes filles qui, apprenant trop tard ce que c'est qu'un mari dvot, choisi et impos par des dvotes, expiaient souvent par des larmes bien amres la trompeuse faveur d'tre ainsi admises parmi ce monde hypocrite et faux o elles se trouvaient trangres, sans appui, et qui les crasait si elles osaient se plaindre de l'union laquelle on les avait condamnes. Dans le salon de Mme de Saint-Dizier se faisaient des prfets, des colonels, des receveurs gnraux, des dputs, des acadmiciens, des vques, des pairs de France, auxquels on ne demandait, en retour du tout-puissant appui qu'on leur donnait, que d'affecter des dehors pieux, de communier quelquefois en public, de jurer une guerre acharne tout ce qui tait impie ou rvolutionnaire, et surtout de correspondre confidentiellement, sur _diffrents sujets de son choix, _avec l'abb d'Aigrigny; distraction fort agrable d'ailleurs, car l'abb tait l'homme du monde le plus aimable, le plus spirituel, et surtout le plus accommodant. Voici ce propos un fait _historique _qui a manqu l'ironie amre et vengeresse de Molire ou de Pascal. C'tait pendant la dernire anne de la Restauration; un des hauts dignitaires de la cour, homme indpendant et ferme, ne _pratiquait pas, _comme disent les bons pres, c'est--dire qu'il ne communiait pas. L'vidence o le mettait sa position pouvait rendre cette indiffrence d'un fcheux exemple; on lui dpcha l'abb-marquis d'Aigrigny; celui-ci, connaissant le caractre honorable et lev du rcalcitrant, sentit que, s'il pouvait l'amener _pratiquer, _par quelque moyen que ce ft, _l'effet _serait des meilleurs; en homme d'esprit, et sachant qui il s'adressait, l'abb fit bon march du dogme, du fait religieux en lui-mme; il ne parla que des convenances, de l'exemple salutaire qu'une pareille rsolution produirait sur le public. -- Monsieur l'abb, dit l'autre, je respecte plus la religion que vous-mme, car je regarderais comme une jonglerie infme de communier sans conviction. -- Allons, allons, homme intraitable, _Alceste _renfrogn, dit le marquis-abb en souriant finement, on mettra d'accord vos scrupules et le profit que vous aurez, croyez-moi, m'couter: _on vous mnagera _une COMMUNION BLANCHE, car, aprs tout, que demandons-nous? l'apparence. Or, une _communion blanche _se pratique avec une hostie non consacre. L'abb-marquis en fut pour ses offres rejetes avec indignation; mais l'homme de cour fut destitu. Et cela n'tait pas un fait isol. Malheur ceux qui se trouvaient en opposition de principes et d'intrts avec Mme de Saint-Dizier ou ses amis! Tt ou tard, directement ou indirectement, ils se voyaient frapps d'une manire cruelle, presque toujours irrparable: ceux-ci dans leurs relations les plus chres, ceux-l dans leur crdit; d'autres dans leur honneur, d'autres enfin dans les fonctions officielles dont ils vivaient; et cela par l'action sourde, latente, continue, d'un dissolvant terrible et mystrieux qui minait invisiblement les rputations, les fortunes, les positions les plus solidement tablies, jusqu'au moment o elles s'abmaient jamais au milieu de la surprise et de l'pouvante gnrales. On concevra maintenant que, sous la Restauration, la princesse de Saint-Dizier ft devenue singulirement influente et redoutable. Lors de la rvolution de Juillet, elle s'tait _rallie; _et, chose bizarre! tout en conservant des relations de famille et de socit avec quelques personnes trs fidles au culte de la monarchie dchue, on lui attribuait encore beaucoup d'action et de pouvoir. Disons enfin que le prince de Saint-Dizier tant dcd sans enfants, depuis plusieurs annes, sa fortune personnelle, trs considrable, tait retourne son beau-frre pun, le pre d'Adrienne de Cardoville; ce dernier tant mort depuis dix-huit mois, cette jeune fille se trouvait donc alors la dernire et seule reprsentante de cette branche de la famille des Rennepont. La princesse de Saint-Dizier attendait sa nice dans un assez grand salon tendu de damas vert sombre; les meubles, recouverts de pareille toffe, taient d'bne sculpt, ainsi que la bibliothque, remplie de livres pieux. Quelques tableaux de saintet, un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir, achevaient de donner cette pice une apparence austre et lugubre. Mme de Saint-Dizier, assise devant un grand bureau, achevait de cacheter plusieurs lettres, car elle avait une correspondance fort tendue et fort varie. Alors ge de quarante-cinq ans environ, elle tait belle encore; les annes avaient paissi sa taille, qui, autrefois d'une lgance remarquable, se dessinait pourtant encore assez avantageusement sous sa robe noire montante. Son bonnet fort simple, orn de rubans gris, laissait voir ses cheveux blonds lisss en pais bandeaux. Au premier abord on restait frapp de son air la fois digne et simple; on cherchait en vain, sur cette physionomie alors remplie de componction et de calme, la trace des agitations de la vie passe; la voir si naturellement grave et rserve, l'on ne pouvait s'habituer la croire l'hrone de tant d'intrigues, de tant d'aventures galantes; bien plus, si par hasard elle entendait un propos quelque peu lger, la figure de cette femme, qui avait fini par se croire peu prs une mre de l'glise, exprimait aussitt un tonnement candide et douloureux qui se changeait bientt en un air de chastet rvolte et de commisration ddaigneuse. Du reste, lorsqu'il le fallait, le sourire de la princesse tait encore rempli de grce et mme d'une sduisante et irrsistible bonhomie; son grand oeil bleu savait, l'occasion, devenir affectueux et caressant; mais si l'on osait froisser son orgueil, contrarier ses volonts ou nuire ses intrts, et qu'elle pt, sans se compromettre, laisser clater ses ressentiments, alors sa figure, habituellement placide et srieuse, trahissait une froide et implacable mchancet. ce moment Mme Grivois entra dans le cabinet de la princesse, tenant la main le _rapport _que Florine venait de lui remettre sur la matine d'Adrienne de Cardoville. Mme Grivois tait depuis longtemps au service de Mme de Saint-Dizier; elle savait tout ce qu'une femme de chambre intime peut et doit savoir de sa matresse lorsque celle-ci a t fort galante. tait-ce volontairement que la princesse avait conserv ce tmoin si bien instruit des nombreuses erreurs de sa jeunesse? c'est ce qu'on ignorait gnralement. Ce qui demeurait vident, c'est que Mme Grivois jouissait auprs de la princesse de grands privilges, et qu'elle tait plutt comme une femme de compagnie que comme une femme de chambre. -- Voici, madame, les notes de Florine, dit Mme Grivois en remettant le papier la princesse. -- J'examinerai cela _tout l'heure, _rpondit Mme de Saint- Dizier; mais, dites-moi, ma nice va se rendre ici. Pendant la confrence laquelle elle va assister, vous conduirez dans son pavillon une personne qui doit bientt venir et qui vous demandera de ma part. -- Bien, madame. -- Cet homme fera un inventaire exact de tout ce que renferme le pavillon qu'Adrienne habite. Vous veillerez ce que rien ne soit omis: ceci est de la plus grande importance. -- Oui, madame... mais si Georgette ou Hb veulent s'opposer... -- Soyez tranquille, l'homme charg de cet inventaire a une qualit telle, que lorsqu'elles le connatront, ces filles n'oseront s'opposer cet inventaire ni aux autres mesures qu'il a encore prendre... Il ne faudrait pas manquer, tout en l'accompagnant, d'insister sur certaines particularits destines confirmer les bruits que vous avez rpandus depuis quelque temps... -- Soyez tranquille, madame, ces bruits ont maintenant la consistance d'une vrit... -- Bientt cette Adrienne si insolente et si hautaine sera donc brise et force de demander grce... et moi encore... Un vieux valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte et annona: -- Monsieur l'abb d'Aigrigny! -- Si Mlle de Cardoville se prsente, dit la princesse Mme Grivois, vous la prierez d'attendre un instant. -- Oui, madame... dit la dugne, qui sortit avec le valet de chambre. Mme de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny restrent seuls. V. Le complot. L'abb-marquis d'Aigrigny, on l'a facilement devin, le personnage que l'on a dj vu rue du Milieu-des-Ursins, d'o il tait parti pour Rome il y avait de cela trois mois environ. Le marquis tait vtu de grand deuil avec son lgance accoutume. Il ne portait pas la soutane; sa redingote noire, assez juste, et son gilet, bien serr aux hanches, faisaient valoir l'lgance de sa taille; son pantalon de casimir noir dcouvrait son pied parfaitement chauss de brodequins vernis; enfin sa tonsure disparaissait au milieu de la lgre calvitie qui avait un peu dgarni la partie postrieure de sa tte. Rien dans son costume ne dcelait, pour ainsi dire, le prtre, sauf peut-tre le manque absolu de favoris, remarquable sur une figure aussi virile; son menton, frachement ras, s'appuyait sur une haute et ample cravate noire noue avec une crnerie militaire qui rappelait que cet abb-marquis, que ce prdicateur en renom, alors l'un des chefs les plus actifs et les plus influents de son ordre, avait, sous la Restauration, command un rgiment de hussards aprs avoir fait la guerre avec les Russes contre la France. Arriv seulement le matin, le marquis n'avait pas revu la princesse depuis que sa mre lui, la marquise douairire d'Aigrigny, tait morte auprs de Dunkerque, dans une terre appartenant Mme de Saint-Dizier, en appelant en vain son fils pour adoucir l'amertume de ses derniers moments; mais un ordre, auquel M. d'Aigrigny avait d sacrifier les sentiments les plus sacrs de la nature, lui ayant t transmis de Rome, il tait aussitt parti pour cette ville, non sans un mouvement d'hsitation remarqu et dnonc par Rodin; car l'amour de M. d'Aigrigny pour sa mre avait t le seul sentiment pur qui et constamment travers sa vie. Lorsque le valet de chambre se fut discrtement retir avec Mme Grivois, le marquis s'approcha vivement de la princesse, lui tendit la main, et lui dit d'une voix mue: -- Herminie... ne m'avez-vous pas cach quelque chose dans vos lettres?... ses derniers moments, ma mre m'a maudit! -- Non, non, Frdric... rassurez-vous... Elle et dsir votre prsence... Mais bientt ses ides se sont troubles, et dans son dlire... c'tait encore vous... qu'elle appelait... -- Oui, dit le marquis avec amertume, son instinct maternel lui disait sans doute que ma prsence aurait peut-tre pu la rendre la vie... -- Je vous en prie... bannissez de si tristes souvenirs... ce malheur est irrparable. -- Une dernire fois, rptez-le-moi... Vraiment, ma mre n'a pas t cruellement affecte de mon absence?... Elle n'a pas souponn qu'un devoir plus imprieux m'appelait ailleurs? -- Non, non, vous dis-je... Lorsque sa raison s'est machinalement trouble, il s'en fallait de beaucoup que vous eussiez eu dj le temps d'tre rendu auprs d'elle... Tous les tristes dtails que je vous ai crits ce sujet sont de la plus exacte vrit. Ainsi, rassurez-vous... -- Oui... ma conscience devrait tre tranquille... j'ai obi mon devoir en sacrifiant ma mre; et pourtant, malgr moi, je n'ai jamais pu parvenir ce complet dtachement qui nous est command par ces terribles paroles: Celui qui ne hait pas son pre et sa mre, et jusqu' son me, ne peut tre mon disciple.[10] -- Sans doute, Frdric, ces renoncements sont pnibles; mais, en change, que d'influence... que de pouvoir! -- Il est vrai, dit le marquis aprs un moment de silence: que ne sacrifierait-on pas pour rgner dans l'ombre sur ces tout- puissants de la terre qui rgnent au grand jour! Ce voyage Rome que je viens de faire... m'a donn une nouvelle ide de notre formidable pouvoir; car, voyez-vous, Herminie, c'est surtout de Rome, de ce point culminant qui, quoi qu'on fasse, domine encore la plus belle, la plus grande partie du monde, soit par la force de l'habitude ou de la tradition, soit par la foi... c'est de ce point surtout qu'on peut embrasser notre action dans toute son tendue... C'est un curieux spectacle de voir de si haut le jeu rgulier de ces milliers d'instruments, dont la personnalit s'absorbe continuellement dans l'immuable personnalit de notre ordre... Quelle puissance nous avons!... Vraiment, je suis toujours saisi d'un sentiment d'admiration, presque effray, en songeant qu'avant de nous appartenir l'homme pense, veut, croit, agit son gr... et lorsqu'il est nous, au bout de quelques mois... de l'homme il n'a plus que l'enveloppe: Intelligence, esprit, raison, conscience, libre arbitre, tout est chez lui paralys, dessch, atrophi, par l'habitude d'une obissance muette et terrible, par la pratique de mystrieux exercices qui brisent et tuent tout ce qu'il y a de libre et de spontan dans la pense humaine. Alors, ces corps privs d'mes, muets, mornes, froids comme des cadavres, nous insufflons l'esprit de notre ordre; aussitt ces cadavres marchent, vont, agissent, excutent, mais sans sortir du cercle o ils sont jamais enferms; c'est ainsi qu'ils deviennent membres du corps gigantesque dont ils excutent machinalement la volont, mais dont ils ignorent les desseins, ainsi que la main excute les travaux les plus difficiles sans connatre, sans comprendre la pense qui la dirige. En parlant ainsi, la physionomie du marquis d'Aigrigny prenait une incroyable expression de superbe et de domination hautaine. -- Oh! oui, cette puissance est grande, bien grande, dit la princesse, d'autant plus formidable qu'elle s'exerce mystrieusement sur les esprits et sur les consciences. -- Tenez, Herminie, dit le marquis, j'ai eu sous mes ordres un rgiment magnifique; rien n'tait plus clatant que l'uniforme de mes hussards; bien souvent, le matin, par un beau soleil d't sur un vaste champ de manoeuvres, j'ai prouv la mle et profonde jouissance du commandement... ma voix, mes cavaliers s'branlaient, les fanfares sonnaient, les plumes flottaient, les sabres luisaient, mes officiers, tincelants de broderies d'or, couraient au galop rpter mes ordres: ce n'tait que bruit, lumire, clat; tous ces soldats, braves ardents, lectriss par la bataille, obissaient un signe, une parole de moi, je me sentais fier et fort, tenant pour ainsi dire dans ma main tous ces courages que je matrisais, comme je matrisais la fougue de mon cheval de bataille... Eh bien, aujourd'hui, malgr nos mauvais jours... moi qui ai longtemps et bravement fait la guerre, je puis le dire sans vanit aujourd'hui, cette heure, je me sens mille fois plus d'action, plus d'autorit, plus de force, plus d'audace, la tte de cette milice noire et muette, qui pense, veut, va et obit machinalement selon que je dis; qui d'un signe se disperse sur la surface du globe, ou se glisse doucement dans le mnage par la confession de la femme et par l'ducation de l'enfant, dans les intrts de famille par les confidences des mourants, sur le trne par la conscience inquite d'un roi crdule et timor, ct du Saint-Pre enfin... cette manifestation vivante de la Divinit, par les services qu'on lui rend ou qu'on lui impose... Encore une fois, dites, cette domination mystrieuse qui s'tend depuis le berceau jusqu' la tombe, depuis l'humble mnage de l'artisan jusqu'au trne... depuis le trne jusqu'au sige sacr du vicaire de Dieu; cette domination n'est-elle pas faite pour allumer ou satisfaire la plus vaste ambition? Quelle carrire au monde m'et offert ces splendides jouissances? Quel profond ddain ne dois-je pas avoir pour cette vie frivole et brillante d'autrefois qui pourtant nous faisait tant d'envieux, Herminie! Vous en souvenez- vous? ajouta d'Aigrigny avec un sourire amer. -- Combien vous avez raison, Frdric! reprit vivement la princesse. Avec quel mpris on songe au pass... Comme vous, souvent, je compare le pass au prsent, et alors quelle satisfaction je ressens d'avoir suivi vos conseils! Car, enfin, n'est-ce pas vous que je dois de ne pas jouer le rle misrable et ridicule que joue toujours une femme sur le retour lorsqu'elle a t belle et entoure?... Que ferais-je cette heure? Je m'efforcerais en vain de retenir autour de moi ce monde goste et ingrat, ces hommes grossiers qui ne s'occupent des femmes que tant qu'elles peuvent servir leurs passions ou flatter leur vanit; ou bien il me resterait la ressource de tenir ce qu'on appelle une maison agrable... pour les autres... oui... de donner des ftes, c'est--dire recevoir une foule d'indiffrents, et offrir des occasions de se rencontrer de jeunes couples amoureux qui, se suivant chaque soir de salon en salon, ne viennent chez vous que pour se trouver ensemble: stupide plaisir, en vrit, que d'hberger cette jeunesse panouie, riante, amoureuse, qui regarde le luxe et l'clat dont on l'entoure comme le cadre oblig de ses joies et de ses amours insolents. Il y avait tant de duret dans les paroles de la princesse, et sa physionomie exprimait une envie si haineuse, que la violente amertume de ses regrets se trahissait malgr elle. -- Non, non, reprit-elle, grce vous, Frdric, aprs un dernier et clatant triomphe, j'ai rompu sans retour avec ce monde qui bientt m'aurait abandonne, moi si longtemps son idole et sa reine; j'ai chang de royaume... Au lieu d'hommes dissips, que je dominais par une frivolit suprieure la leur, je me suis vue entoure d'hommes considrables, redouts, tout-puissants, dont plusieurs gouvernaient l'tat; je me suis dvoue eux comme ils se sont dvous moi. Alors seulement j'ai joui du bonheur que j'avais toujours rv... j'ai eu une part active, une forte influence dans les plus grands intrts du monde; j'ai t initie aux secrets les plus graves; j'ai pu frapper srement qui m'avait raille ou hae; j'ai pu lever au-del de leurs esprances ceux qui me servaient, me respectaient et m'obissaient. -- En quelques mots, Herminie, vous venez de rsumer ce qui fera toujours notre force... en nous recrutant des proslytes... Trouver la facilit de satisfaire srement ses haines et ses sympathies, et acheter au prix d'une obissance passive la hirarchie de l'ordre sa part de mystrieuse domination sur le reste du monde... Et il y a des fous... des aveugles, qui nous croient abattus parce que nous avons lutter contre quelques mauvais jours, dit M. d'Aigrigny avec ddain, comme si nous n'tions pas surtout fonds, organiss pour la lutte... comme si dans la lutte nous ne puisions pas une force, une activit nouvelle... Sans doute les temps sont mauvais... mais ils deviendront meilleurs... Et vous le savez, il est presque certain que dans quelques jours, le 13 fvrier, nous disposerons d'un moyen d'action assez puissant pour rtablir notre influence un moment branle. -- Vous voulez parler de l'affaire des mdailles?... -- Sans doute et je n'avais autant de hte d'tre de retour ici que pour assister ce qui pour nous est un si grand vnement. -- Vous avez su... la fatalit qui encore une fois a failli renverser tant de projets si laborieusement conus?... -- Oui, tout l'heure, en arrivant, j'ai vu Rodin... -- Il vous a dit... -- L'inconcevable arrive de l'Indien et des filles du gnral Simon au chteau de Cardoville aprs le double naufrage qui les a jets sur la cte de Picardie... Et l'on croyait les jeunes filles Leipzig... l'Indien Java... les prcautions taient si bien prises... En vrit, ajouta le marquis avec dpit, on dirait qu'une invisible puissance protge toujours cette famille! -- Heureusement, Rodin est homme de ressources et d'activit, reprit la princesse; il est venu hier soir... nous avons longuement caus. -- Et le rsultat de votre entretien est excellent... Le soldat va tre loign pendant deux jours... le confesseur de sa femme est prvenu, le reste aprs ira de soi-mme... demain, ces jeunes filles ne seront plus craindre... Reste l'Indien... il est Cardoville, dangereusement bless; nous avons donc du temps pour agir... -- Mais ce n'est pas tout, reprit la princesse, il y a encore, sans compter ma nice, deux personnes qui, pour nos intrts, ne doivent pas se trouver Paris le 13 fvrier. -- Oui, M. Hardy... mais son ami le plus cher, le plus intime, le trahit: il est nous, et par lui on a attir M. Hardy dans le Midi, d'o il est presque impossible qu'il revienne avant un mois. Quant ce misrable ouvrier vagabond surnomm Couche-tout-nu... -- Ah!... fit la princesse avec une exclamation de pudeur rvolte... -- Cet homme ne nous inquite pas... Enfin Gabriel, sur qui repose notre espoir certain, ne sera pas abandonn d'une minute jusqu'au grand jour... Tout semble donc nous promettre le succs... et plus que jamais... il nous faut tout prix le succs. C'est pour nous une question de vie ou de mort... car en revenant je me suis arrt Forli... J'ai vu le duc d'Orbano; son influence sur l'esprit du roi est toute-puissante... absolue... il a compltement accapar son esprit, c'est donc avec le duc seul qu'il est possible de traiter... -- Eh bien? -- D'Orbano se fait fort, et il le peut, je le sais, de nous assurer une existence lgale, hautement protge dans les tats de son matre, avec le privilge exclusif de l'ducation de la jeunesse... Grce de tels avantages, il ne nous faudrait pas en ce pays plus de deux ou trois ans pour y tre tellement enracins, que ce serait au duc d'Orbano nous demander appui son tour; mais aujourd'hui qu'il peut tout, il met une condition absolue ses services. -- Et cette condition?... -- 5 000 000 comptants, et une pension annuelle de 100 000 francs. -- C'est beaucoup!... -- Et c'est peu, si l'on songe qu'une fois le pied dans ce pays, on rentrerait promptement dans cette somme, qui, aprs tout, est peine la huitime partie de celle que l'affaire des mdailles, heureusement conduite, doit assurer l'ordre... -- Oui... prs de quarante millions... dit la princesse d'un air pensif. -- Et encore... ces cinq millions que d'Orbano demande ne seraient qu'une avance... ils nous rentreraient par des dons volontaires, en raison mme de l'accroissement de notre influence par l'ducation des enfants, qui nous donnerait la famille... et peu peu la confiance de ceux qui gouvernent... Et ils hsitent!... s'cria le marquis en haussant les paules avec ddain. Et il est des gouvernements assez aveugles pour nous proscrire! ils ne voient donc pas qu'en nous abandonnant l'ducation, ce que nous demandons avant toute chose, nous faonnons le peuple cette obissance muette et morne, cette soumission de serf et de brute, qui assure le repos des tats par l'immobilit de l'esprit! Et quand on songe pourtant que la majorit des classes nobles et de la riche bourgeoisie nous dteste et nous hait! Ces stupides ne comprennent donc pas que, du jour o nous aurons persuad au peuple que son atroce misre est une loi immuable, ternelle de la destine; qu'il doit renoncer au coupable espoir de toute amlioration son sort; qu'il doit enfin regarder comme un crime aux yeux de Dieu d'aspirer au bien-tre dans ce monde, puisque les rcompenses d'en haut sont en raison des souffrances d'ici-bas; de ce jour-l, il faudra bien que le peuple, hbt par cette conviction dsesprante, se rsigne croupir dans sa fange et dans sa misre; alors toutes ses impatientes aspirations vers des jours meilleurs seront touffes, alors seront rsolues ces questions menaantes qui rendent pour les gouvernants l'avenir si sombre et si effrayant... Ces gens ne voient donc pas que cette foi aveugle, passive, que nous demandons au peuple, nous sert de frein pour le conduire et le mater... tandis que nous ne demandons aux heureux du monde que des apparences qui devraient, s'ils avaient seulement l'intelligence de leur corruption, donner un stimulant de plus leurs plaisirs? -- Il n'importe, Frdric, reprit la princesse; ainsi que vous le dites, un grand jour approche... Avec prs de quarante millions que l'ordre peut possder par l'heureux succs de l'affaire des mdailles... on peut tenter srement bien des grandes choses... Comme levier, entre les mains de l'ordre, un tel moyen d'action serait d'une porte incalculable, dans ce temps o tout se vend et s'achte. -- Et puis, reprit M. d'Aigrigny d'un air pensif, il ne faut pas se le dissimuler... ici la raction continue... l'exemple de la France est tout... C'est peine si en Autriche et en Hollande nous pouvons nous maintenir... les ressources de l'ordre diminuent de jour en jour. C'est un moment de crise; mais il peut se prolonger. Aussi, grce cette ressource immense... des mdailles, nous pouvons non seulement braver toutes les ventualits, mais encore nous tablir puissamment, grce l'offre du duc d'Orbano, que nous acceptons... Alors, de ce centre inexpugnable, notre rayonnement serait incalculable... Ah! le 13 fvrier, ajouta M. d'Aigrigny aprs un moment de silence, en secouant la tte, le 13 fvrier peut tre pour notre puissance une date aussi fameuse que celle du concile de Trente, qui nous a donn pour ainsi dire une nouvelle vie. -- Aussi ne faut-il rien pargner, dit la princesse, pour russir tout prix... Des six personnes que vous avez craindre, cinq sont ou seront hors d'tat de vous nuire... Il reste donc ma nice... et vous savez que je n'attendais que votre arrive pour prendre une dernire rsolution... Toutes mes dispositions sont prises, et, ce matin mme, nous commencerons agir... -- Vos soupons ont-ils augment, depuis votre dernire lettre? -- Oui... je suis certaine qu'elle est plus instruite qu'elle ne veut le paratre... et, dans ce cas, nous n'aurions pas de plus dangereuse ennemie. -- Telle a t toujours mon opinion... Aussi, il y a six mois, vous ai-je engage prendre en tous cas les mesures que vous avez prises, et qui rendent facile aujourd'hui ce qui sans cela et t impossible. -- Enfin, dit la princesse avec une expression de joie haineuse et amre, ce caractre indomptable sera bris, je vais tre venge de tant d'insolents sarcasmes que j'ai t oblige de dvorer pour ne pas veiller ses soupons; moi... moi, avoir tout support jusqu'ici... car cette Adrienne a pris comme tche, l'imprudente... de m'irriter contre elle... -- Qui vous offense m'offense. Vous le savez, Herminie, mes haines sont les vtres. -- Et vous-mme... mon ami... combien de fois avez-vous t en butte sa poignante ironie! -- Mes instincts m'ont rarement tromp... je suis certain que cette jeune fille peut tre pour nous un ennemi dangereux... trs dangereux, dit le marquis d'une voix brve et dure. -- Aussi faut-il qu'elle ne soit plus craindre, rpondit Mme de Saint-Dizier en regardant fixement le marquis. -- Avez-vous vu le docteur Baleinier et Tripeaud? demanda-t-il. -- Ils seront ici ce matin... Je les ai avertis de tout. -- Vous les avez trouvs bien disposs contre elle? -- Parfaitement... Adrienne ne se dfie en rien du docteur, qui a toujours su conserver, jusqu' un certain point, sa confiance... Du reste, une circonstance qui me semble inexplicable vient encore notre aide. -- Que voulez-vous dire? -- Ce matin Mme Grivois a t, selon mes ordres, rappeler Adrienne que je l'attendais midi pour une affaire importante. En approchant du pavillon, Mme Grivois a vu ou a cru voir Adrienne rentrer par la petite porte du jardin. -- Que dites-vous?... Serait-il possible?... En a-t-on la preuve positive? s'cria le marquis. -- Jusqu' prsent il n'y a pas d'autre preuve que la dposition spontane de Mme Grivois... Mais j'y songe, dit la princesse en prenant un papier plac auprs d'elle, voici le rapport que me fait chaque jour une des femmes d'Adrienne. -- Celle que Rodin est parvenu faire placer auprs de votre nice? -- Elle-mme, et comme cette crature se trouve dans la plus entire dpendance de Rodin, elle nous a parfaitement servis jusqu'ici... Peut-tre dans ce rapport trouvera-t-on la confirmation de ce que Mme Grivois affirme avoir vu. peine la princesse eut-elle jet les yeux sur cette note, qu'elle s'cria presque avec effroi: -- Que vois-je?... mais c'est donc le dmon que cette fille? -- Que dites-vous? -- Le rgisseur de cette terre qu'elle a vendue, en crivant Adrienne pour lui demander sa protection, l'a instruite du sjour du prince indien au chteau. Elle sait qu'il est son parent... et elle vient d'crire son ancien professeur de peinture, Norval, de partir en poste avec des costumes indiens, des cachemires, afin de ramener ici tout de suite ce prince Djalma... lui... qu'il faut tout prix loigner de Paris. Le marquis plit et dit Mme de Saint-Dizier: -- S'il ne s'agit pas d'un nouveau caprice de votre nice... l'empressement qu'elle met mander ici ce parent... prouve qu'elle en sait encore plus que vous n'aviez os le souponner... Elle est instruite de l'affaire des mdailles. Elle peut tout perdre... prenez garde!... -- Alors, dit rsolument la princesse, il n'y a plus hsiter... il faut pousser les choses plus que nous ne l'avions pens... et que ce matin mme tout soit fini... -- Oui... mais c'est presque impossible. -- Tout se peut; le docteur et M. Tripeaud sont nous, dit vivement la princesse. -- Quoique je sois aussi sr que vous-mme du docteur... et de M. Tripeaud dans cette circonstance, il ne faudra aborder cette question, qui les effrayera d'abord... qu'aprs l'entretien que nous allons avoir avec votre nice... Il vous sera facile, malgr sa finesse, de savoir quoi nous en tenir... Et si nos soupons se ralisent... si elle est instruite de ce qu'il serait dangereux qu'elle st... alors aucun mnagement, surtout aucun retard. Il faut qu'aujourd'hui tout soit termin. Il n'y a pas hsiter. -- Avez-vous pu faire prvenir l'homme en question? dit la princesse aprs un moment de silence. -- Il doit tre ici midi... Il ne peut tarder. -- J'ai pens que nous serions ici trs commodment pour ce que nous voulons... cette pice n'est spare du petit salon que par une portire; on l'abaissera... et votre homme pourra se placer derrire. -- merveille. -- C'est un homme sr? -- Trs sr... nous l'avons dj souvent employ dans des circonstances pareilles; il est aussi habile que discret... ce moment on frappa lgrement la porte. -- Entrez! dit la princesse. -- M. le docteur Baleinier fait demander si madame la princesse peut le recevoir, dit un valet de chambre. -- Certainement, priez-le d'entrer. -- Il y a aussi un monsieur qui M. l'abb a donn rendez-vous ici midi, et que, selon ses ordres, j'ai fait attendre dans l'oratoire. -- C'est l'homme en question, dit le marquis la princesse, il faudrait d'abord l'introduire; il est inutile, quant prsent, que le docteur Baleinier le voie. -- Faites venir d'abord cette personne, dit la princesse; puis, lorsque je sonnerai, vous prierez M. le docteur Baleinier d'entrer; dans le cas o M. le baron Tripeaud se prsenterait, vous le conduiriez de mme ici; ensuite ma porte sera absolument ferme, except pour Mlle Adrienne. Le valet de chambre sortit. VI. Les ennemis d'Adrienne. Le valet de chambre de la princesse de Saint-Dizier rentra bientt avec un petit homme ple, vtu de noir et portant des lunettes; il avait sous son bras gauche un assez long tui en maroquin noir. La princesse dit cet homme: -- Monsieur l'abb vous a prvenu de ce qu'il y avait faire? -- Oui, madame, dit l'homme d'une petite voix grle et flte, en faisant un profond salut. -- Serez-vous convenablement dans cette pice? lui dit la princesse. Et ce disant, elle le conduisit une chambre voisine, seulement spare de son cabinet par une portire... -- Je serai l trs convenablement, madame la princesse, rpondit l'homme aux lunettes avec un nouveau et profond salut. -- En ce cas, monsieur, veuillez entrer dans cette chambre, j'irai vous avertir lorsqu'il en sera temps... -- J'attendrai vos ordres, madame la princesse. -- Et rappelez-vous surtout mes recommandations, ajouta le marquis en dtachant les embrasses de la portire. -- Monsieur l'abb peut tre tranquille... La portire, de lourde toffe, retomba et cacha ainsi compltement l'homme aux lunettes. La princesse sonna; quelques moments aprs, la porte s'ouvrit et on annona le docteur Baleinier, l'un des personnages importants de cette histoire. Le docteur Baleinier avait cinquante ans environ, une taille moyenne, replte, la figure pleine, luisante et colore. Ses cheveux gris, trs lisss et assez longs, spars par une raie au milieu du front, s'aplatissaient sur les tempes; il avait conserv l'usage de la culotte courte en drap de soie noire, peut-tre encore parce qu'il avait la jambe belle; des boucles d'or nouaient ses jarretires et les attaches de ses souliers de maroquin bien luisants; il portait une cravate, un gilet et un habit noirs, ce qui lui donnait l'air quelque peu clrical; sa main blanche et potele disparaissait demi cache sous une manchette de batiste petits plis, et la gravit de son costume n'en excluait pas la recherche. Sa physionomie tait souriante et fine, son petit oeil annonait une pntration et une sagacit rares; homme du monde et de plaisir, gourmet trs dlicat, spirituel causeur, prvenant jusqu' l'obsquiosit, souple, adroit, insinuant, le docteur Baleinier tait l'une des plus anciennes cratures de la coterie congrganiste de la princesse de Saint-Dizier. Grce cet appui tout-puissant dont on ignorait la cause, le docteur, longtemps ignor malgr un savoir rel et un mrite incontestable, s'tait trouv nanti, sous la Restauration, de deux sincures mdicales trs lucratives, et peu peu d'une nombreuse clientle; mais il faut dire qu'une fois sous le patronage de la princesse, le docteur se prit tout coup observer scrupuleusement ses devoirs religieux; il communia une fois la semaine, et trs publiquement, la grand'messe de Saint-Thomas-d'Aquin. Au bout d'un an, une certaine classe de malades, entrane par l'exemple et par l'enthousiasme de la coterie de Mme de Saint-Dizier, ne voulut plus d'autre mdecin que le docteur Baleinier, et sa clientle prit bientt un accroissement extraordinaire. On juge facilement de quelle importance il tait pour l'ordre d'avoir parmi ses _membres externes _l'un des praticiens les plus rpandus de Paris. Un mdecin a aussi son sacerdoce. Admis toute heure dans la plus secrte intimit de famille, un mdecin sait, devine, peut aussi bien des choses... Enfin, comme le prtre, il a l'oreille des malades et des mourants. Or, lorsque celui qui est charg du salut du corps et celui qui est charg du salut de l'me s'entendent et s'entr'aident dans un intrt commun, il n'est rien... (certains cas chants) qu'ils ne puissent obtenir de la faiblesse ou de l'pouvante d'un agonisant, non pour eux-mmes, les lois s'y opposent, mais pour des tiers appartenant plus ou moins la classe si commode des _hommes de paille. _Le docteur Baleinier tait donc l'un des membres externes les plus actifs et les plus prcieux de la congrgation de Paris. Lorsqu'il entra, il alla baiser la main de la princesse avec une galanterie parfaite. -- Toujours exact, mon cher monsieur Baleinier. -- Toujours heureux, toujours empress de me rendre vos ordres, madame; puis, se retournant vers le marquis, auquel il serra cordialement la main, il ajouta: -- Enfin! vous voil... Savez-vous que trois mois, c'est bien long pour vos amis!... -- Le temps est aussi long pour ceux qui partent que pour ceux qui restent, mon cher docteur... Eh bien! voil le grand jour... Mlle de Cardoville va venir... -- Je ne suis pas sans inquitude, dit la princesse; si elle avait quelque soupon? -- C'est impossible, dit M. Baleinier; nous sommes les meilleurs amis du monde... Vous savez que Mlle Adrienne a toujours t en confiance avec moi... Avant-hier encore nous avons ri beaucoup... Et comme je lui faisais, selon mon habitude, des observations sur son genre de vie au moins excentrique... et sur la singulire exaltation d'ides o je la trouve parfois... -- M. Baleinier ne manque jamais d'insister sur ces circonstances en apparence fort insignifiantes, dit Mme de Saint-Dizier au marquis d'un air significatif. -- Et c'est en effet trs essentiel, reprit celui-ci. -- Mlle Adrienne a rpondu mes observations, reprit le docteur, en se moquant de moi le plus gaiement, le plus spirituellement du monde; car, il faut l'avouer, cette jeune fille a bien l'esprit des plus distingus que je connaisse. -- Docteur!... docteur!... dit Mme de Saint-Dizier, pas de faiblesse au moins! Au lieu de lui rpondre tout d'abord, M. Baleinier prit sa bote d'or dans la poche de son gilet, l'ouvrit et y puisa une prise de tabac qu'il aspira lentement, et regardant la princesse d'un air tellement significatif qu'elle parut compltement rassure: -- De la faiblesse!... moi, madame! dit enfin M. Baleinier en secouant de sa main blanche et potele quelques grains de tabac pars sur les plis de sa chemise; n'ai-je pas eu l'honneur de m'offrir volontairement vous afin de vous sortir de l'embarras o je vous voyais? -- Et vous seul au monde pouviez nous rendre cet important service, dit M. d'Aigrigny. -- Vous voyez donc bien, madame, reprit le docteur, que je ne suis pas un homme _faiblesse... _car j'ai parfaitement compris la porte de mon action... mais il s'agit, m'a-t-on dit, d'intrts si immenses... -- Immenses... en effet, dit M. d'Aigrigny; un intrt capital. -- Alors je n'ai pas d hsiter, reprit M. Baleinier; soyez donc sans inquitude! Laissez-moi, en homme de got et de bonne compagnie, rendre justice et hommage l'esprit charmant et distingu de Mlle Adrienne, et quand viendra le moment d'agir, vous me verrez l'oeuvre... -- Peut-tre... ce moment sera-t-il plus rapproch que nous ne le pensions... dit Mme de Saint-Dizier en changeant un regard avec M. d'Aigrigny. -- Je suis et serai toujours prt... dit le mdecin; ce sujet je rponds de tout ce qui me concerne... Je voudrais bien tre aussi tranquille sur toutes choses. -- Est-ce que votre maison de sant n'est pas toujours aussi la mode... que peut l'tre une maison de sant? dit Mme de Saint- Dizier en souriant demi. -- Au contraire... je me plaindrais presque d'avoir trop de pensionnaires. Ce n'tait pas de cela qu'il s'agit; mais en attendant Mlle Adrienne, je puis vous dire deux mots d'une affaire qui ne la touche qu'indirectement, car il s'agit de la personne qui a achet la terre de Cardoville, une certaine Mme de la Sainte-Colombe, qui m'a pris pour mdecin, grce aux manoeuvres habiles de Rodin. -- En effet, dit M. d'Aigrigny, Rodin m'a crit ce sujet... sans entrer dans de grands dtails. -- Voici le fait, dit le docteur. Cette Mme de la Sainte-Colombe, qu'on avait crue d'abord assez facile conduire, s'est montre trs rcalcitrante l'endroit de sa conversion... Dj deux directeurs ont renonc faire son salut. En dsespoir de cause, Rodin lui avait dtach le petit Philippon. Il est adroit, tenace, et surtout d'une patience... impitoyable... C'tait l'homme qu'il fallait. Lorsque j'ai eu Mme de la Sainte-Colombe pour cliente, Philippon m'a demand mon aide, qui lui tait naturellement acquise; nous sommes convenus de nos faits... Je ne devais pas avoir l'air de le connatre le moins du monde... Il devait me tenir au courant des variations de l'tat moral de sa pnitente... afin que, par une mdication trs inoffensive, du reste, car l'tat de la malade est peu grave, il me ft possible de faire prouver celle-ci des alternatives de bien-tre ou de mal-tre assez sensibles, selon que son directeur serait content ou mcontent d'elle... afin qu'il pt lui dire: Vous le voyez, madame: tes-vous dans la bonne voie, la grce ragit sur votre sant, et vous vous trouvez mieux... retombez-vous, au contraire, dans la voie mauvaise, vous prouvez certain malaise physique: preuve vidente de l'influence toute-puissante de la foi, non seulement sur l'me, mais sur le corps. -- Il est sans doute pnible, dit M. d'Aigrigny avec un sang-froid parfait, d'tre oblig d'en arriver de tels moyens pour arracher les opinitres la perdition, mais il faut pourtant bien proportionner les modes d'action l'intelligence ou au caractre des individus. -- Du reste, reprit le docteur, Mme la princesse a pu observer, au couvent de Sainte-Marie, que j'ai maintes fois employ trs fructueusement, pour le repos et pour le salut de l'me de quelques-unes de nos malades, ce moyen, je le rpte, extrmement innocent. Ces alternatives varient, tout au plus, entre le mieux et le moins bien; mais si faibles que soient ces diffrences... elles ragissent souvent trs efficacement sur certains esprits... Il en avait t ainsi l'gard de Mme de la Sainte-Colombe. Elle tait dans une si bonne voie de gurison morale et physique, que Rodin avait cru pouvoir engager Philippon conseiller la campagne sa pnitente... craignant Paris l'occasion des rechutes... Ce conseil, joint au dsir qu'avait cette femme de jouer la dame de paroisse, l'avait dtermine acheter la terre de Cardoville, bon placement, du reste; mais ne voil-t-il pas qu'hier ce malheureux Philippon est venu m'apprendre que Mme de la Sainte-Colombe tait sur le point de faire une norme rechute, morale... bien entendu, car le physique est maintenant dans un tat de prosprit dsesprant. Or, cette rechute paraissait cause par un entretien qu'aurait eu cette dame avec un certain Jacques Dumoulin, que vous connaissez, m'a-t-on dit, mon cher abb, et qui s'est, on ne sait pas comment, introduit auprs d'elle. -- Ce Jacques Dumoulin, dit le marquis avec dgot, est un de ces hommes que l'on emploie et que l'on mprise; c'est un crivain rempli de fiel, d'envie et de haine... ce qui lui donne une certaine loquence brutale et incisive... Nous le payons assez grassement pour attaquer nos ennemis, quoiqu'il soit quelquefois douloureux de voir dfendre par une telle plume les principes que nous respectons... Car ce misrable vit comme un bohmien, ne quitte pas les tavernes, et est presque toujours ivre... Mais, il faut l'avouer, sa verve injurieuse est inpuisable... et il est vers dans les connaissances thologiques les plus ardues, ce qui nous le rend parfois trs utile... -- Eh bien... quoique Mme de la Sainte-Colombe ait soixante ans... il parat que ce Dumoulin aurait des vises matrimoniales sur la fortune considrable de cette femme... Vous ferez bien, je crois, de prvenir Rodin, afin qu'il se dfie des tnbreux manges de ce drle... Mille pardons de vous avoir si longtemps entretenu de ces misres... Mais propos du couvent de Sainte-Marie, dont j'avais tout l'heure l'honneur de vous parler, madame, ajouta le docteur en s'adressant la princesse, il y a longtemps que vous n'y tes alle? La princesse changea un vif regard avec M. d'Aigrigny et rpondit: -- Mais... il y a huit jours... environ. -- Vous y trouverez alors bien du changement: le mur qui tait mitoyen avec ma maison de sant a t abattu, car l'on va construire l un nouveau corps de btiment et une chapelle... l'ancienne tait trop petite. Du reste, je dois dire, la louange de Mlle Adrienne, ajouta le docteur avec un singulier demi- sourire, qu'elle m'avait promis pour cette chapelle la copie d'une Vierge de Raphal. -- Vraiment... c'tait plein d'-propos, dit la princesse. Mais voici bientt midi et M. Tripeaud ne vient pas. -- Il est subrog tuteur de Mlle de Cardoville, dont il a gr les biens comme ancien agent d'affaires du comte-duc, dit le marquis visiblement proccup, et sa prsence nous est absolument indispensable; il serait bien dsirer qu'il ft ici avant l'arrive de Mlle de Cardoville, qui peut entrer d'un moment l'autre. -- Il est dommage que son portrait ne puisse pas le remplacer ici, dit le docteur en souriant avec malice et tirant de sa poche une petite brochure. -- Qu'est-ce que cela, docteur? lui demanda la princesse. -- Un de ces pamphlets anonymes qui paraissent de temps autre... Il est intitul: _le Flau, _et le portrait du baron Tripeaud y est trac avec tant de sincrit, que ce n'est plus de la satire... cela tombe dans la ralit; tenez, coutez plutt. Cette esquisse est intitule: TYPE DU LOUP-CERVIER _M. le baron Tripeaud._ -- Cet homme, qui se montre aussi bassement humble envers certaines supriorits sociales qu'il se montre insolent et grossier envers ceux qui dpendent de lui; cet homme est l'incarnation vivante et effrayante de la partie mauvaise de l'aristocratie bourgeoise et industrielle, de _l'homme d'argent, _du spculateur cynique, sans coeur, sans foi, sans me, qui jouerait la hausse ou la baisse sur la mort de sa mre, si la mort de sa mre avait action sur le cours de la Rente. Ces gens-l ont tous les vices odieux des nouveaux affranchis, non pas de ceux qu'un travail honnte, patient et digne a noblement enrichis, mais de ceux qui ont t soudainement favoriss par un aveugle caprice du hasard ou par un heureux coup de filet dans les eaux fangeuses de l'agiotage. Une fois parvenus, ces gens-l hassent le peuple, parce que le peuple leur rappelle l'origine dont ils rougissent; impitoyables pour l'affreuse misre des masses, ils l'attribuent la paresse, la dbauche, parce que cette calomnie met l'aise leur barbare gosme. Et ce n'est pas tout. Du haut de son coffre-fort et du haut de son double droit d'lecteur ligible, M. le baron Tripeaud insulte comme tant d'autres la pauvret, l'incapacit politique: De l'officier de fortune qui, aprs quarante ans de guerre et de service, peut peine vivre d'une retraite insuffisante; Du magistrat qui a consum sa vie remplir de tristes et austres devoirs, et qui n'est pas mieux rtribu la fin de ses jours; Du savant qui a illustr son pays par d'utiles travaux, ou du professeur qui a initi des gnrations entires toutes les connaissances humaines; Du modeste et vertueux prtre de campagne, le plus pur reprsentant de l'vangile dans son sens charitable, fraternel et dmocratique, etc. Dans cet tat de choses, comment M. le baron de l'industrie n'aurait-il pas le plus insolent mpris pour cette foule imbcile d'honntes gens qui aprs avoir donn au pays leur jeunesse, leur ge mr, leur sang, leur intelligence, leur savoir, se voient dnier les droits dont il jouit, lui, parce qu'il a gagn un million un jeu dfendu par la loi ou une industrie dloyale? Il est vrai que les optimistes disent ces parias de la civilisation dont on ne saurait trop vnrer, trop honorer la pauvret digne et fire: _Achetez des proprits, _vous serez ligibles et lecteurs. Arrivons la biographie de M. le baron: Andr Tripeaud, fils d'un palefrenier d'auberge... ce moment, les deux battants de la porte s'ouvrirent, et le valet de chambre annona: -- M. le baron Tripeaud! Le docteur Baleinier remit sa brochure dans sa poche, fit le salut le plus cordial au financier, et se leva mme pour lui serrer la main. M. le baron entra en se confondant depuis la porte en salutations. -- J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de madame la princesse... elle sait qu'elle peut toujours compter sur moi. -- En effet, j'y compte, monsieur Tripeaud, et surtout dans cette circonstance. -- Si les intentions de madame la princesse sont toujours les mmes au sujet de Mlle de Cardoville... -- Toujours, monsieur, et c'est pour cela que nous nous runissons aujourd'hui. -- Madame la princesse peut tre assure de mon concours, ainsi que je le lui ai dj promis... Je crois aussi que la plus grande svrit doit tre enfin employe... et que mme s'il tait ncessaire de... -- C'est aussi notre opinion, se hta de dire le marquis en faisant un signe la princesse et lui montrant d'un regard l'endroit o tait cach l'homme aux lunettes; nous sommes tous parfaitement d'accord, reprit-il; seulement, convenons encore bien de ne laisser aucun point douteux dans l'intrt de cette jeune personne, car son intrt seul nous guide; provoquons sa sincrit par tous les moyens possibles... -- Mademoiselle vient d'arriver du pavillon du jardin; elle demande si elle peut voir madame, dit le valet de chambre en se prsentant de nouveau aprs avoir frapp. -- Dites mademoiselle que je l'attends, dit la princesse; et maintenant, je n'y suis pour personne... sans exception... vous l'entendez?... pour personne absolument... Puis, soulevant la portire derrire laquelle l'homme tait cach, Mme de Saint-Dizier lui fit un signe d'intelligence, et la princesse rentra dans le salon. Chose trange, pendant le peu de temps qui prcda l'arrive d'Adrienne, les diffrents acteurs de cette scne semblrent inquiets, embarrasss, comme s'ils eussent vaguement redout sa prsence. Au bout d'une minute, Mlle de Cardoville entra chez sa tante. VII. L'escarmouche. En entrant, Mlle de Cardoville jeta sur un fauteuil son chapeau de castor gris, qu'elle avait mis pour traverser le jardin; on vit alors sa belle chevelure d'or qui pendait de chaque ct sur son visage en longs et lgers tire-bouchons, et se tordait en grosse natte derrire sa tte. Adrienne se prsentait sans hardiesse, mais avec une aisance parfaite; sa physionomie tait gaie, souriante, ses grands yeux noirs semblaient encore plus brillants que de coutume. Lorsqu'elle aperut l'abb d'Aigrigny, elle fit un mouvement de surprise, et un sourire quelque peu moqueur effleura ses lvres vermeilles. Aprs avoir fait un gracieux signe de tte au docteur, et pass devant le baron Tripeaud sans le regarder, elle salua la princesse d'une demi-rvrence du meilleur et du plus grand air. Quoique la dmarche et la tournure de Mlle Adrienne fussent d'une extrme distinction, d'une convenance parfaite et surtout empreinte d'une grce toute fminine, on y sentait pourtant un _je ne sais quoi _de rsolu, d'indpendant et de fier, trs rare chez les femmes, surtout chez les jeunes filles de son ge; enfin ses mouvements, sans tre brusques, n'avaient rien de contraint, de raide ou d'apprt; ils taient, si cela se peut dire, francs et dgags comme son caractre; on y sentait circuler la vie, la sve, la jeunesse, et l'on devinait que cette organisation, compltement expansive, loyale et dcide, n'avait pu jusqu'alors se soumettre la compression d'un rigorisme affect. Chose assez bizarre, quoiqu'il ft homme du monde, homme de grand esprit, homme d'glise des plus remarquables par son loquence, et surtout homme de domination et d'autorit, le marquis d'Aigrigny prouvait un malaise involontaire, une gne inconcevable, presque pnible... en prsence d'Adrienne de Cardoville; lui toujours si matre de soi, lui habitu exercer une influence toute- puissante, lui qui avait souvent, au nom de son ordre, trait au moins d'gal gal avec des ttes couronnes, se sentait embarrass, au-dessous de lui-mme, en prsence de cette jeune fille, aussi remarquable par sa franchise que par son esprit et sa mordante ironie... Or, comme gnralement les hommes habitus imposer beaucoup aux autres sont trs prs de har les personnes qui, loin de subir leur influence, les embarrassent et les raillent, ce n'tait pas prcisment de l'affection que le marquis portait la nice de la princesse de Saint-Dizier. Depuis longtemps mme et contre son ordinaire, il n'essayait plus sur Adrienne cette sduction, cette fascination de la parole, auxquelles il devait habituellement un charme presque irrsistible; il se montrait avec elle, sec, tranchant, srieux, et se rfugiait dans une sphre glace de dignit hautaine et de rigidit austre qui paralysaient compltement les qualits aimables dont il tait dou, et dont il tirait ordinaire un si excellent et si fcond parti... De tout ceci Adrienne s'amusait fort, mais trs imprudemment; car les motifs les plus vulgaires engendrent souvent des haines implacables. Ces antcdents poss, on comprendra les divers sentiments et les intrts varis qui animaient les diffrents acteurs de cette scne. Mme de Saint-Dizier tait assise dans un grand fauteuil au coin du foyer. Le marquis d'Aigrigny se tenait debout devant le feu. Le docteur Baleinier, assis prs du bureau, s'tait remis feuilleter la biographie du baron Tripeaud. Et le baron semblait examiner trs attentivement un tableau de saintet suspendu la muraille. -- Vous m'avez fait demander, ma tante, pour causer d'affaires importantes? dit Adrienne, rompant le silence embarrass qui rgnait dans le salon depuis son entre. -- Oui, mademoiselle, rpondit la princesse d'un air froid et svre, il s'agit d'un entretien des plus graves. -- Je suis vos ordres, ma tante... Voulez-vous que nous passions dans votre bibliothque? -- C'est inutile... nous causerons ici. Puis, s'adressant au marquis, au docteur et au baron, elle leur dit: -- Messieurs, veuillez vous asseoir. Ceux-ci prirent place autour de la table du cabinet de la princesse. -- Et en quoi l'entretien que nous devons avoir peut-il regarder ces messieurs, ma tante? demanda Mlle de Cardoville avec surprise. -- Ces messieurs sont d'anciens amis de notre famille, tout ce qui peut vous intresser les touche, et leurs conseils doivent tre couts et accepts par vous avec respect... -- Je ne doute pas, ma tante, de l'amiti toute particulire de M. d'Aigrigny pour notre famille; je doute encore moins du dvouement profond et dsintress de M. Tripeaud; M. Baleinier est un de mes vieux amis; mais avant d'accepter ces messieurs pour spectateurs... ou, si vous l'aimez mieux, ma tante, pour confidents de notre entretien, je dsire savoir de quoi nous devons nous entretenir devant eux. -- Je croyais, mademoiselle, que parmi vos singulires prtentions, vous aviez au moins... celle de la franchise et du courage. -- Mon Dieu, ma tante, rpondit Adrienne, souriant avec une humilit moqueuse, je n'ai pas plus de prtention la franchise et au courage que vous n'en avez la sincrit et la bont; convenons donc bien, une fois pour toutes, que nous sommes ce que nous sommes... sans prtention... -- Soit, dit Mme de Saint-Dizier d'un ton sec; depuis longtemps je suis habitue aux boutades de votre esprit indpendant; je crois donc que, courageuse et franche comme vous dites l'tre, vous ne devez pas craindre de dire, devant des personnes aussi graves et aussi respectables que ces messieurs, ce que vous me diriez moi seule... -- C'est donc un interrogatoire en forme que je vais subir? Et sur quoi? -- Ce n'est pas un interrogatoire; mais comme j'ai le droit de veiller sur vous, mais comme vous abusez de plus en plus de ma folle condescendance vos caprices... je veux un terme ce qui n'a que trop dur; je veux, devant des amis de notre famille, vous signifier mon irrvocable rsolution quant l'avenir... Et d'abord jusqu'ici vous vous tes fait une ide trs fausse et trs incomplte de mon pouvoir sur vous. -- Je vous assure, ma tante, que je ne m'en suis fait aucune ide juste ou fausse, car je n'y ai jamais song. -- C'est ma faute; j'aurais d, au lieu de condescendre vos fantaisies, vous faire sentir plus rudement mon autorit; mais le moment est venu de vous soumettre: le blme svre de mes amis m'a claire temps... Votre caractre est entier, indpendant, rsolu; il faut qu'il change, entendez-vous? et il changera, de gr ou de force, c'est moi qui vous le dis. ces mots prononcs aigrement devant des trangers, et dont rien ne semblait autoriser la duret, Adrienne releva firement la tte, mais, se contenant, elle reprit en souriant: --Vous dites, ma tante, que je changerai; cela ne m'tonnerait pas... on a vu des conversions... si bizarres! La princesse se mordit les lvres. -- Une conversion sincre... n'est jamais bizarre, ainsi que vous l'appelez, mademoiselle, dit froidement l'abb d'Aigrigny; mais, au contraire, trs mritoire et d'un excellent exemple. -- Excellent? reprit Adrienne; c'est selon... car enfin si l'on convertit ses dfauts... en vices... -- Que voulez-vous dire, mademoiselle? s'cria la princesse. -- Je parle de moi, ma tante: vous me reprochez d'tre indpendante et rsolue... si j'allais devenir par hasard hypocrite et mchante? Tenez... vrai... je prfre mes chers petits dfauts, que j'aime comme des enfants gts... je sais ce que j'ai... je ne sais pas ce que j'aurais. -- Pourtant, mademoiselle Adrienne, dit M. le baron Tripeaud d'un air suffisant et sentencieux, vous ne pouvez nier qu'une conversion... -- Je crois M. Tripeaud extrmement fort sur la conversion de toute espce de choses en toute espce de bnfices, par toute espce de moyens, dit Adrienne d'un ton sec et ddaigneux, mais il doit rester tranger cette question. -- Mais, mademoiselle, reprit le financier en puisant du courage dans un regard de la princesse, vous oubliez que j'ai l'honneur d'tre votre subrog tuteur, et que... -- Il est de fait que M. Tripeaud a cet honneur-l, et je n'ai jamais trop su pourquoi, dit Adrienne avec un redoublement de hauteur, sans mme regarder le baron. Mais il ne s'agit pas de deviner des nigmes, je dsire donc, ma tante, savoir le motif de cette runion. -- Vous allez tre satisfaite, mademoiselle; je vais m'expliquer d'une faon trs nette, trs prcise; vous allez connatre le plan de la conduite que vous aurez tenir dsormais; et si vous refusiez de vous y soumettre avec l'obissance et le respect que vous devez mes ordres, je verrais ce qu'il me resterait faire... Il est impossible de rendre le ton imprieux, l'air dur de la princesse en prononant ces mots, qui devaient faire bondir une jeune fille jusqu'alors habitue vivre, jusqu' un certain point, sa guise; pourtant, peut-tre contre l'attente de Mme de Saint-Dizier, au lieu de rpondre avec vivacit, Adrienne la regarda fixement et dit en riant: -- Mais c'est une vritable dclaration de guerre; cela devient trs amusant... -- Il ne s'agit pas de dclaration de guerre, dit durement l'abb d'Aigrigny, bless des expressions de Mlle de Cardoville. -- Ah! monsieur l'abb, reprit celle-ci, vous, un ancien colonel, vous tes bien svre pour une plaisanterie... vous qui devez tant la guerre... vous qui, grce elle, avez command un rgiment franais, aprs vous tre battu si longtemps contre la France, pour connatre le fort et le faible de ses ennemis, bien entendu. ces mots, qui lui rappelaient des souvenirs pnibles, le marquis rougit; il allait rpondre lorsque la princesse s'cria: -- En vrit, mademoiselle, ceci est d'une inconvenance intolrable. -- Soit, ma tante, j'avoue mes torts; je ne devais pas dire que ceci est amusant, car, en vrit, a ne l'est pas du tout... mais c'est du moins trs curieux... et peut-tre mme, ajouta la jeune fille aprs un moment de silence, peut-tre mme assez audacieux... et l'audace me plat... Puisque nous voici sur ce terrain, puisqu'il s'agit d'un plan de conduite auquel je dois obir sous peine... de... Puis s'interrompant et s'adressant sa tante: -- Sous quelle peine, ma tante?... -- Vous le saurez... Poursuivez... -- Je vais donc aussi, moi, devant ces messieurs, vous dclarer d'une faon trs nette, trs prcise, la dtermination que j'ai prise; comme il me fallait quelque temps pour qu'elle ft excutable, je ne vous en avais pas parl plus tt, car, vous le savez... je n'ai pas l'habitude de dire: Je ferai cela... mais je fais ou j'ai fait cela. -- Certainement, et c'est cette habitude de coupable indpendance qu'il faut briser. -- Je ne comptais donc vous avertir de ma dtermination que plus tard; mais je ne puis rsister au plaisir de vous en faire part aujourd'hui, tant vous me paraissez dispose l'entendre et l'accueillir... Mais, je vous en prie, ma tante, parlez d'abord... il se peut, aprs tout, que nous nous soyons compltement rencontres dans nos vues. -- Je vous aime mieux ainsi, dit la princesse; je retrouve au moins en vous le courage de votre orgueil et de votre mpris de toute autorit: vous parlez d'audace... la vtre est grande. -- Je suis du moins fort dcide faire ce que d'autres par faiblesse n'oseraient malheureusement pas... Mais j'oserai... Ceci est net et prcis, je pense. -- Trs net... et trs prcis, dit la princesse en changeant un signe d'intelligence et de satisfaction avec les autres acteurs de cette scne. Les positions, ainsi tablies, simplifient beaucoup les choses... Je dois seulement vous avertir, dans votre intrt, que ceci est trs grave, plus grave que vous ne le pensez, et que vous n'aurez plus qu'un moyen de me disposer l'indulgence, ce sera de substituer l'arrogance et l'ironie habituelles de votre langage la modestie et le respect qui conviennent une jeune fille. Adrienne sourit, mais ne rpondit rien. Quelques secondes de silence et quelques regards, changs de nouveau entre la princesse et ses trois amis, annoncrent qu' ces escarmouches plus ou moins brillantes allait succder un combat srieux. Mlle de Cardoville avait trop de pntration, trop de sagacit, pour ne pas remarquer que la princesse de Saint-Dizier attachait une grave importance cet entretien dcisif; mais la jeune fille ne comprenait pas comment sa tante pouvait esprer de lui imposer sa volont absolue; la menace de recourir des moyens de coercition lui semblait avec raison une menace ridicule. Nanmoins, connaissant le caractre vindicatif de sa tante, la puissance tnbreuse dont elle disposait, les terribles vengeances qu'elle avait quelquefois exerces; rflchissant enfin que des hommes dans la position du marquis et du mdecin ne seraient pas venus assister cet entretien sans de graves motifs, un moment la jeune fille rflchit avant d'engager la lutte. Mais bientt, par cela mme qu'elle pressentait vaguement, il est vrai, un danger quelconque, loin de faiblir, elle prit coeur de le braver et d'exagrer, si cela tait possible, l'indpendance de ses ides, et de maintenir, en tout et pour tout, la dtermination qu'elle allait de son ct notifier la princesse de Saint-Dizier. VIII. La rvolte. -- Mademoiselle... dit la princesse Adrienne de Cardoville d'un ton froid et svre, je me dois moi-mme, je dois ces messieurs de rappeler en peu de mots les vnements qui se sont passs depuis quelque temps. Il y a six mois, la fin du deuil de votre pre, vous aviez alors dix-huit ans... vous m'avez demand jouir de votre fortune et tre mancipe... j'ai eu la malheureuse faiblesse d'y consentir... Vous avez voulu quitter le grand htel et vous tablir dans le pavillon du jardin, loin de toute surveillance... Alors a commenc une suite de dpenses plus extravagantes les unes que les autres. Au lieu de vous contenter d'une ou deux femmes de chambre prises dans la classe o on les prend ordinairement, vous avez t choisir des femmes de compagnie que vous avez costumes d'une faon aussi bizarre que coteuse; vous-mme, dans la solitude de votre pavillon, il est vrai, vous avez revtu tour tour des vtements des sicles passs... Vos folles fantaisies, vos caprices draisonnables ont t sans bornes, sans frein; non seulement vous n'avez jamais rempli vos devoirs religieux, mais vous avez eu l'audace de profaner vos salons en y levant je ne sais quelle espce d'autel paen o l'on voit un groupe de marbre reprsentant un jeune homme et une jeune fille... (la princesse pronona ces mots comme s'ils lui eussent brl les lvres) objet d'art, soit, mais objet d'art on ne peut plus malsant chez une personne de votre ge. Vous avez pass des jours entiers absolument renferme chez vous, sans vouloir recevoir personne, et M. le docteur Baleinier, le seul de mes amis en qui vous ayez conserv quelque confiance, tant parvenu, force d'instances, pntrer chez vous, vous a trouve plusieurs fois dans un tat d'exaltation si grande, qu'il en a conu de graves inquitudes sur votre sant... Vous avez toujours voulu sortir seule sans rendre compte de vos actions personne; vous vous tes plu sans cesse mettre enfin votre volont au-dessus de mon autorit... Tout ceci est-il vrai? -- Ce portrait du pass... est peu flatt, dit Adrienne en souriant, mais enfin il n'est pas absolument mconnaissable. -- Ainsi, mademoiselle, dit l'abb d'Aigrigny en comptant et accentuant lentement la parole, vous convenez positivement que tous les faits que vient de rapporter madame votre tante sont d'une scrupuleuse vrit? Et tous les regards s'attachrent sur Adrienne comme si sa rponse devait avoir une extrme importance. -- Sans doute, monsieur, et j'ai l'habitude de vivre assez ouvertement pour que cette question soit inutile... -- Ces faits sont donc avous, dit l'abb d'Aigrigny se retournant vers le docteur et le baron. -- Ces faits nous demeurent compltement acquis, dit M. Tripeaud d'un ton suffisant. -- Mais pourrais-je savoir, ma tante, dit Adrienne, quoi bon ce long prambule? -- Ce long prambule, mademoiselle, reprit la princesse avec dignit, sert exposer le pass afin de motiver l'avenir. -- Voici quelque chose, ma chre tante, un peu dans le got des mystrieux arrts de la sibylle de Cumes... Cela doit cacher quelque chose de redoutable. -- Peut-tre, mademoiselle... car rien n'est plus redoutable pour certains caractres que l'obissance, que le devoir, et votre caractre est du nombre de ces esprits enclins la rvolte... -- Je l'avoue navement, ma tante, et il en sera ainsi jusqu'au jour o je pourrai chrir l'obissance et respecter le devoir. -- Que vous choisissiez, que vous respectiez ou non mes ordres, peu m'importe, mademoiselle, dit la princesse d'une voix brve et dure, vous allez pourtant, ds aujourd'hui, ds prsent, commencer par vous soumettre, absolument, aveuglment ma volont; en un mot, vous ne ferez rien sans ma permission; il le faut, je le veux, ce sera... Adrienne regarda d'abord fixement sa tante, puis elle partit d'un clat de rire frais et sonore qui retentit longtemps dans cette vaste pice... M. d'Aigrigny et le baron Tripeaud firent un mouvement d'indignation. La princesse regarda sa nice d'un air courrouc. Le docteur leva les yeux au ciel et joignit les mains sur son abdomen en soupirant avec componction. -- Mademoiselle... de tels clats de rire sont peu convenables, dit l'abb d'Aigrigny; les paroles de madame votre tante sont graves, trs graves, et mritent un autre accueil. -- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne en calmant son hilarit, qui la faute si je ris si fort? Comment rester de sang-froid quand j'entends ma tante me parler d'aveugle soumission ses ordres?... Est-ce qu'une hirondelle habitue voler plein ciel... s'battre en plein soleil... est faite pour vivre dans le trou d'une taupe?... cette rponse, M. d'Aigrigny affecta de regarder les autres membres de cette espce de conseil de famille avec un profond tonnement. -- Une hirondelle? que veut-elle dire?... demanda l'abb au baron en lui faisant un signe que celui-ci comprit. -- Je ne sais... rpondit Tripeaud en regardant son tour le docteur; elle a parl de taupe... c'est inou... incomprhensible... -- Ainsi, mademoiselle, dit la princesse semblant partager la surprise des autres personnes, voici la rponse que vous me faites... -- Mais sans doute, rpondit Adrienne, tonne que l'on feignt de ne pas comprendre l'image dont elle s'tait servie, ainsi que cela lui arrivait assez souvent, dans son langage potique et color. -- Allons, madame, allons, dit le docteur Baleinier, en souriant avec bonhomie, il faut tre indulgente... Ma chre demoiselle Adrienne a l'esprit naturellement si original, si exalt!!... C'est bien en vrit la plus charmante folle que je connaisse... je lui ai dit cent fois en ma qualit de vieil ami... qui se permet tout... -- Je conois que votre attachement mademoiselle vous rende indulgent... Il n'en est pas moins vrai, monsieur le docteur, dit M. d'Aigrigny en paraissant reprocher au mdecin de prendre le parti de Mlle de Cardoville, que ce sont des rponses extravagantes lorsqu'il s'agit de questions aussi srieuses. -- Le malheur est que mademoiselle ne comprend pas la gravit de cette confrence, dit la princesse d'un air dur. Elle le comprendra peut-tre maintenant que je vais lui signifier mes ordres. -- Voyons ces ordres... ma tante... Et Adrienne, qui tait assise de l'autre ct de la table, en face de sa tante, posa son petit menton rose dans le creux de sa jolie main, avec un geste de grce moqueuse charmant voir. -- dater de demain, reprit la princesse, vous quitterez le pavillon que vous habitez... vous renverrez vos femmes... vous reviendrez occuper ici deux chambres, o l'on ne pourra entrer qu'en passant dans mon appartement... vous ne sortirez jamais seule... vous m'accompagnerez aux offices... votre mancipation cessera pour cause de prodigalit bien et dment constate; je me chargerai de toutes vos dpenses... je me chargerai mme de commander vos robes, afin que vous soyez modestement vtue, comme il convient... enfin, jusqu' votre majorit, qui sera du reste indfiniment recule, grce l'intervention d'un conseil de famille... vous n'aurez aucune somme d'argent votre disposition... telle est ma volont... -- Et certainement on ne peut qu'applaudir votre rsolution, madame la princesse, dit le baron Tripeaud: on ne peut que vous encourager montrer la plus grande fermet, car il faut que tant de dsordres aient un terme... -- Il est plus que temps de mettre fin de pareils scandales, ajouta l'abb. -- La bizarrerie, l'exaltation du caractre... peuvent pourtant faire excuser bien des choses, se hasarda de dire le docteur d'un air patelin. -- Sans doute, monsieur le docteur, dit schement la princesse M. Baleinier qui jouait parfaitement son rle; mais alors on agit avec ces caractres-l comme il convient. Mme de Saint-Dizier s'tait exprime d'une manire ferme et prcise, elle paraissait convaincue de la possibilit d'excuter ce dont elle menaait sa nice. M. Tripeaud et M. d'Aigrigny venaient de donner un assentiment complet aux paroles de la princesse; Adrienne commena de voir qu'il s'agissait de quelque chose de fort grave: alors sa gaiet fit place une ironie amre, une expression d'indpendance rvolte. Elle se leva brusquement et rougit un peu, ses narines roses se dilatrent, son oeil brilla, elle redressa la tte en secouant lgrement sa belle chevelure ondoyante et dore, par un mouvement rempli d'une fiert qui lui tait naturelle, et elle dit sa tante d'une voix incisive, aprs un moment de silence: -- Vous avez parl du pass, madame, j'en dirai donc aussi quelques mots, mais vous m'y forcez... oui, je le regrette... J'ai quitt votre demeure, parce qu'il m'tait impossible de vivre davantage dans cette atmosphre de sombre hypocrisie et de noires perfidies... -- Mademoiselle... dit M. d'Aigrigny, de telles paroles sont aussi violentes que draisonnables. -- Monsieur! puisque vous m'interrompez, deux mots, dit vivement Adrienne en regardant fixement l'abb: Quels sont les exemples que je trouvais chez ma tante? -- Des exemples excellents, mademoiselle. -- Excellents, monsieur? Est-ce parce que j'y voyais chaque jour sa conversion complice de la vtre? -- Mademoiselle... vous vous oubliez... dit la princesse en devenant ple de rage. -- Madame... je n'oublie pas... je me souviens... comme tout le monde... voil tout... Je n'avais aucune parente qui demander asile... J'ai voulu vivre seule... J'ai dsir jouir de mes revenus parce que j'aime mieux les dpenser que de les voir dilapider par M. Tripeaud. -- Mademoiselle! s'cria le baron, je ne comprends pas que vous vous permettiez de... -- Assez monsieur! dit Adrienne en lui imposant silence par un geste d'une hauteur crasante, je parle de vous... mais je ne vous parle pas... Et Adrienne continua: j'ai donc voulu dpenser mon revenu selon mes gots; j'ai embelli la retraite que j'ai choisie. des servantes laides, malapprises, j'ai prfr des jeunes filles jolies, bien leves, mais pauvres; leur ducation ne me permettant pas de les soumettre une humiliante domesticit, j'ai rendu leur condition aimable et douce; elles ne me servent pas, elles me rendent service; je les paye, mais je leur suis reconnaissante... Subtilits, du reste, que vous ne comprendrez pas, madame, je le sais... Au lieu de les voir mal ou peu gracieusement vtues, je leur ai donn des habits qui vont bien leurs charmants visages, parce que j'aime ce qui est jeune, ce qui est beau. Que je m'habille d'une faon ou d'une autre, cela ne regarde que mon miroir. Je sors seule parce qu'il me plat d'aller o me guide ma fantaisie. Je ne vais pas la messe, soit; si j'avais encore ma mre, je lui dirais quelles sont mes dvotions, et elle m'embrasserait tendrement... J'ai lev un grand autel paen la jeunesse et la beaut, c'est vrai, parce que j'adore Dieu dans tout ce qu'il fait de beau, de bon, de noble, de grand, et mon coeur, du matin au soir, rpte cette prire fervente et sincre: Merci, mon Dieu! merci... M. Baleinier, dites-vous, madame, m'a souvent trouve dans ma solitude en proie une exaltation trange... oui... cela est vrai... c'est qu'alors, chappant par la pense tout ce qui me rend le prsent si odieux, si pnible, si laid, je me rfugiais dans l'avenir; c'est qu'alors j'entrevoyais des horizons magiques... c'est qu'alors m'apparaissaient des visions si splendides que je me sentais ravie dans je ne sais quelle sublime et divine extase... et que je n'appartenais plus la terre... En prononant ces dernires paroles avec enthousiasme, la physionomie d'Adrienne sembla se transfigurer, tant elle devint resplendissante. ce moment ce qui l'entourait n'existait plus pour elle. -- C'est qu'alors, reprit-elle avec une exaltation croissante, je respirais un air pur, vivifiant et libre... oh! libre... surtout... libre... et si salubre... si gnreux l'me... Oui, au lieu de voir mes soeurs pniblement soumises une domination goste, humiliante, brutale... qui elles doivent les vices sduisants de l'esclavage, la fourberie gracieuse, la perfidie enchanteresse, la fausset caressante, la rsignation mprisante, l'obissance haineuse... je les voyais, ces nobles soeurs, dignes et sincres, parce qu'elles taient libres; fidles et dvoues, parce qu'elles pouvaient choisir; ni imprieuses ni basses, parce qu'elles n'avaient pas de matre dominer ou flatter; chries et respectes enfin, parce qu'elles pouvaient retirer d'une main dloyale la main loyalement donne. Oh! mes soeurs... mes soeurs... je le sens... ce ne sont pas l seulement de consolantes visions, ce sont encore de saintes esprances! Entrane malgr elle par l'exaltation de ses penses, Adrienne garda un moment le silence afin de _reprendre terre, _pour ainsi dire, et ne s'aperut pas que les acteurs de cette scne se regardaient d'un air radieux. -- Mais... ce qu'elle dit l... est excellent... murmura le docteur l'oreille de la princesse, auprs de qui il tait assis; elle serait d'accord avec nous qu'elle ne parlerait pas autrement. -- Ce n'est qu'en la mettant hors d'elle-mme par une excessive duret qu'elle arrivera _au point o il nous la faut, _ajouta M. d'Aigrigny. Mais on et dit que le mouvement d'irritation d'Adrienne s'tait pour ainsi dire dissip au contact des sentiments gnreux qu'elle venait d'prouver. S'adressant en souriant M. Baleinier, elle lui dit: -- Avouez, docteur, qu'il n'y a rien de plus ridicule que de cder l'enivrement de certaines penses en prsence de personnes incapables de les comprendre. Voici une belle occasion de vous moquer de l'exaltation d'esprit que vous me reprochez quelquefois... M'y laisser entraner dans un moment si grave!... car il parat dcidment que ceci est grave. Mais que voulez-vous, mon bon monsieur Baleinier! quand une ide me vient l'esprit, il m'est aussi impossible de ne pas suivre sa fantaisie qu'il m'tait impossible de ne pas courir aprs les papillons quand j'tais petite fille... -- Et Dieu sait o vous conduisent les papillons brillants de toutes couleurs qui vous traversent l'esprit... Ah! la tte folle... la tte folle! dit M. Baleinier en souriant d'un air indulgent et paternel. Quand donc sera-t-elle aussi raisonnable que charmante? -- l'instant mme, mon bon docteur, reprit Adrienne; je vais abandonner mes rveries pour des ralits et parler un langage parfaitement positif, comme vous allez le voir. Puis s'adressant sa tante, elle ajouta: -- Vous m'avez fait part, madame, de vos volonts; voici les miennes: Avant huit jours je quitterai le pavillon que j'habite pour une maison que j'ai fait arranger mon got, et j'y vivrai ma guise... Je n'ai ni pre ni mre, je ne dois compte qu' moi de mes actions. -- En vrit, mademoiselle, dit la princesse en haussant les paules, vous draisonnez... vous oubliez que la socit a des droits de moralit imprescriptibles et que nous sommes chargs de faire valoir; or nous n'y manquerons pas... comptez-y. -- Ainsi, madame... c'est vous, c'est M. d'Aigrigny, c'est M. Tripeaud qui reprsentez la moralit de la socit... Cela me semble bien ingnieux. Est-ce parce que M. Tripeaud a considr, je dois l'avouer, ma fortune comme la sienne? Est-ce parce que... -- Mais enfin, mademoiselle, s'cria Tripeaud... -- Tout l'heure, madame, dit Adrienne sa tante sans rpondre au baron, puisque l'occasion se prsente, j'aurai vous demander des explications sur certains intrts que l'on m'a, je crois, cachs jusqu'ici... ces mots d'Adrienne, M. d'Aigrigny et la princesse tressaillirent. Tous deux changrent rapidement un regard d'inquitude et d'angoisse. Adrienne ne s'en aperut pas et continua: -- Mais pour en finir avec vos exigences, madame, voici mon dernier mot: Je veux vivre comme bon me semblera... Je ne pense pas que si j'tais un homme on m'imposerait, mon ge, l'espce de dure et humiliante tutelle que vous voulez m'imposer pour avoir vcu comme j'ai vcu jusqu'ici, c'est--dire honntement, librement et gnreusement, la vue de tous. -- Cette ide est absurde, est insense! s'cria la princesse; c'est pousser la dmoralisation, l'oubli de toute pudeur jusqu' ses dernires limites que de vouloir vivre ainsi! -- Alors, madame, dit Adrienne, quelle opinion avez-vous donc de tant de pauvres filles du peuple, orphelines comme moi, et qui vivent seules et libres ainsi que je veux vivre? Elles n'ont pas reu comme moi une ducation raffine qui lve l'me et pure le coeur. Elles n'ont pas comme moi la richesse qui dfend de toutes les mauvaises tentations de la misre... et pourtant elles vivent honntes et fires dans leur dtresse. -- Le vice et la vertu n'existent pas pour ces canailles-l... s'cria M. le baron Tripeaud avec une expression de courroux et de mpris hideux. -- Madame, vous chasseriez un de vos laquais qui oserait parler ainsi devant vous, dit Adrienne sa tante sans pouvoir cacher son dgot, et vous m'obligez d'entendre de telles choses!... Le marquis d'Aigrigny donna sous la table un coup de genou M. Tripeaud, qui s'mancipait jusqu' parler dans le salon de la princesse comme il parlait dans la coulisse de la Bourse, et il reprit vivement pour rparer la grossiret du baron: -- Il n'y a, mademoiselle, aucune comparaison tablir entre ces gens-l... et une personne de votre condition... -- Pour un catholique... monsieur l'abb, cette distinction est peu chrtienne, rpondit Adrienne. -- Je sais la porte de mes paroles, mademoiselle, rpondit schement l'abb; d'ailleurs cette vie indpendante que vous voulez mener contre toute raison aurait pour l'avenir les suites les plus fcheuses, car votre famille peut vouloir vous marier un jour, et... -- J'pargnerai ce souci ma famille, monsieur; si je veux me marier... je me marierai moi-mme... ce qui est assez raisonnable, je pense, quoiqu' vrai dire je sois peu tente de cette lourde chane que l'gosme et la brutalit nous rivent jamais au cou. -- Il est indcent, mademoiselle, dit la princesse, de parler aussi lgrement de cette institution. -- Devant vous surtout, madame... il est vrai; pardon de vous avoir choque... Vous craignez que ma manire de vivre indpendante n'loigne les prtendants... ce m'est une raison de plus pour persister dans mon indpendance, car j'ai horreur des prtendants. Tout ce que je dsire, c'est de les pouvanter, c'est de leur donner la plus mauvaise opinion de moi; et pour cela il n'y a pas de meilleur moyen que de paratre vivre absolument comme ils vivent eux-mmes... Aussi je compte sur mes caprices, mes folies, sur mes chers dfauts, pour me prserver de toute ennuyeuse et conjugale poursuite. -- Vous serez ce sujet compltement satisfaite, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Dizier, si malheureusement (et cela est craindre) le bruit se rpand que vous poussez l'oubli de tout devoir, de toute retenue, jusqu' rentrer chez vous huit heures du matin, ainsi qu'on me l'a dit... Mais je ne veux ni n'ose croire une telle normit. -- Vous avez tort, madame... car cela est... -- Ainsi... vous l'avouez! s'cria la princesse. -- J'avoue tout ce que je fais, madame... Je suis rentre ce matin huit heures. -- Messieurs, vous l'entendez! s'cria la princesse. -- Ah!... fit M. d'Aigrigny d'une voix de basse-taille. -- Ah! fit le baron d'une voix de fausset. -- Ah! murmura le docteur avec un profond soupir. En entendant ces exclamations lamentables, Adrienne fut sur le point de parler, de se justifier peut-tre; mais une petite moue ddaigneuse qu'elle fit, on vit qu'elle ddaignait de descendre une explication. -- Ainsi... cela tait vrai... reprit la princesse. Ah! mademoiselle... vous m'aviez habitue ne m'tonner de rien... mais je doutais encore d'une pareille conduite... Il faut votre audacieuse rponse pour m'en convaincre... -- Mentir... m'a toujours paru, madame, beaucoup plus audacieux que de dire la vrit. -- Et d'o veniez-vous, mademoiselle? et pourquoi... -- Madame, dit Adrienne en interrompant sa tante, jamais je ne mens... mais jamais je ne dis ce que je ne veux pas dire; puis c'est une lchet de se justifier d'une accusation rvoltante. Ne parlons plus de ceci... vos insistances cet gard seraient vaines; rsumons-nous. Vous voulez m'imposer une dure et humiliante tutelle; moi je veux quitter le pavillon que j'habite ici pour aller vivre o bon me semble, ma fantaisie... De vous ou de moi, qui cdera? nous verrons. Maintenant... autre chose... Cet htel m'appartient... il m'est indiffrent de vous y voir demeurer puisque je le quitte; mais le rez-de-chausse est inhabit... il contient, sans compter les pices de rception, deux appartements complets; j'en ai dispos pour quelque temps. -- Vraiment, mademoiselle! dit la princesse en regardant M. d'Aigrigny avec une grande surprise; et elle ajouta ironiquement: -- Et pour qui, mademoiselle, en avez-vous dispos? -- Pour trois personnes de ma famille. -- Qu'est-ce que cela signifie? dit Mme de Saint-Dizier, de plus en plus tonne. -- Cela signifie, madame, que je veux offrir ici une gnreuse hospitalit un jeune prince indien, mon parent par ma mre; il arrivera dans deux ou trois jours, et je tiens ce qu'il trouve ses appartements prts le recevoir. -- Entendez-vous, messieurs? dit M. d'Aigrigny au docteur et M. Tripeaud en affectant une stupeur profonde. -- Cela passe tout ce qu'on peut imaginer, dit le baron. -- Hlas! dit le docteur avec componction, le sentiment est gnreux en soi, mais toujours cette folle petite tte... -- merveille! dit la princesse; je ne puis du moins vous empcher, mademoiselle, d'noncer les voeux les plus extravagants... Mais il est prsumable que vous ne vous arrterez pas en si beau chemin. Est-ce tout? -- Pas encore... madame. J'ai appris ce matin mme que deux de mes parentes aussi par ma mre... deux pauvres enfants de quinze ans... deux orphelines... les filles du marchal Simon, taient arrives hier d'un long voyage, et se trouvaient chez la femme du brave soldat qui les amne en France du fond de la Sibrie... ces mots d'Adrienne, M. d'Aigrigny et la princesse ne purent s'empcher de tressaillir brusquement et de se regarder avec effroi, tant ils taient loigns de s'attendre ce que Mlle de Cardoville ft instruite du retour des filles du marchal Simon; cette rvlation tait pour eux foudroyante. -- Vous tes sans doute tonns de me voir si bien instruite, dit Adrienne; heureusement, j'espre vous tonner tout l'heure davantage encore; mais, pour en revenir aux filles du marchal Simon, vous comprenez, madame, qu'il m'est impossible de les laisser la charge des dignes personnes chez qui elles ont momentanment trouv un asile; quoique cette famille soit aussi honnte que laborieuse, leur place n'est pas l... je vais donc les aller chercher pour les tablir ici dans l'autre appartement du rez-de-chausse... avec la femme du soldat, qui fera une excellente gouvernante. ces mots, M. d'Aigrigny et le baron se regardrent, et le baron s'cria: -- Dcidment la tte n'y est plus. Adrienne ajouta sans rpondre M. Tripeaud: -- Le marchal Simon ne peut manquer d'arriver d'un moment l'autre Paris. Vous concevez, madame, combien il sera doux de pouvoir lui prsenter ses filles et de lui prouver qu'elles ont t traites comme elles devaient l'tre. Ds demain matin, je ferai venir des modistes, des couturires, afin que rien ne leur manque... Je veux qu' son retour leur pre les trouve belles... belles blouir... Elles sont jolies comme des anges, dit-on... moi, pauvre profane... j'en ferai simplement des amours... -- Voyons, mademoiselle, est-ce bien tout, cette fois? dit la princesse d'un ton sardonique et sourdement courrouc, pendant que M. d'Aigrigny, calme et froid en apparence, dissimulait peine de mortelles angoisses. Cherchez bien encore, continua la princesse en s'adressant Adrienne. N'avez-vous pas encore augmenter de quelques parents cette intressante colonie de famille!... Une reine, en vrit, n'agirait pas plus magnifiquement que vous. -- En effet, madame, je veux faire ma famille une rception royale... telle qu'elle est due un fils de roi et aux filles du marchal duc de Ligny; il est si bon de joindre tous les luxes au luxe de l'hospitalit du coeur. -- La maxime est gnreuse assurment, dit la princesse de plus en plus agite; il est seulement dommage que pour la mettre en action vous ne possdiez pas les mines du Potosi. -- C'est justement propos d'une mine... et que l'on prtend des plus riches, que je dsirais vous entretenir, madame; je ne pouvais trouver une occasion meilleure. Si considrable que soit ma fortune, elle serait peu de chose auprs de celle qui d'un moment l'autre pourrait revenir notre famille... et ceci arrivant, vous excuseriez peut-tre alors, madame, ce que vous appelez mes prodigalits royales... M. d'Aigrigny se trouvait sous le coup d'une position de plus en plus terrible... L'affaire des mdailles tait si importante qu'il l'avait cache mme au docteur Baleinier, tout en lui demandant ses services pour un intrt immense; M. Tripeaud n'en avait pas non plus t instruit, car la princesse croyait avoir fait disparatre des papiers du pre d'Adrienne tous les indices qui auraient pu mettre celle-ci sur la voie de cette dcouverte. Aussi non seulement l'abb voyait avec pouvante Mlle de Cardoville instruite de ce secret, mais il tremblait qu'elle ne le divulgut. La princesse partageait l'effroi de M. d'Aigrigny; aussi s'cria- t-elle en interrompant sa nice: -- Mademoiselle... il est certaines choses de famille qui doivent se tenir secrtes, et, sans comprendre positivement quoi vous faites allusion, je vous engage quitter ce sujet d'entretien... -- Comment donc, madame... ne sommes-nous pas ici en famille... ainsi que l'attestent les choses peu gracieuses que nous venons d'changer. -- Mademoiselle... il n'importe... lorsqu'il s'agit d'affaires d'intrt plus ou moins contestables, il est parfaitement inutile d'en parler, moins d'avoir les pices sous les yeux. -- Et de quoi parlons-nous donc depuis une heure, madame, si ce n'est d'affaires d'intrt? En vrit, je ne comprends pas votre tonnement... ni votre embarras... -- Je ne suis ni tonne... ni embarrasse... mademoiselle... mais depuis deux heures, vous me forcez d'entendre des choses si nouvelles, si extravagantes, qu'en vrit un peu de stupeur est bien permis. -- Je vous demande pardon, madame, vous tes trs embarrasse, dit Adrienne en regardant fixement sa tante, M. d'Aigrigny aussi... ce qui, joint certains soupons que je n'ai pas eu le temps d'claircir... Puis aprs une pause, Adrienne reprit: -- Aurais-je donc devin juste?... Nous allons le voir... -- Mademoiselle, je vous ordonne de vous taire, s'cria la princesse perdant compltement la tte. -- Ah! madame, dit Adrienne, pour une personne ordinairement si matresse d'elle-mme, vous vous compromettez beaucoup. La Providence, comme on dit, vint heureusement au secours de la princesse et de l'abb d'Aigrigny, ce moment si dangereux. Un valet de chambre entra; sa figure tait si effare, si altre, que la princesse lui dit vivement: -- Eh bien! Dubois, qu'y a-t-il? -- Je demande pardon Madame la princesse de venir l'interrompre malgr ses ordres formels; mais M. le commissaire de police demande lui parler l'instant mme; il est en bas et plusieurs agents sont dans la cour avec des soldats. Malgr la profonde surprise que lui causait ce nouvel incident, la princesse, voulant profiter de cette occasion pour se concerter promptement avec M. d'Aigrigny au sujet des menaantes rvlations d'Adrienne, dit l'abb en se levant: -- Monsieur d'Aigrigny, auriez-vous l'obligeance de m'accompagner, car je ne sais ce que peut signifier la prsence du commissaire de police chez moi. M. d'Aigrigny suivit Mme de Saint-Dizier dans la pice voisine. IX. La trahison. La princesse de Saint-Dizier, accompagne de M. d'Aigrigny et suivie du valet de chambre, s'arrta dans une pice voisine de son cabinet, o taient rests Adrienne, M. Tripeaud et le mdecin. -- O est le commissaire de police? demanda la princesse celui de ses gens qui tait venu lui annoncer l'arrive de ce magistrat. -- Madame, il est l dans le salon bleu. -- Priez-le de ma part de vouloir bien m'attendre quelques instants. Le valet de chambre s'inclina et sortit. Ds qu'il fut dehors, Mme de Saint-Dizier s'approcha vivement de M. d'Aigrigny dont la physionomie, ordinairement fire et hautaine, tait ple et sombre. -- Vous le voyez, s'cria-t-elle d'une voix prcipite, Adrienne sait tout maintenant; que faire?... que faire?... -- Je ne sais... dit l'abb, le regard fixe et absorb; cette rvlation est un coup terrible. -- Tout est-il donc perdu? -- Il n'y aurait qu'un moyen de salut, dit M. d'Aigrigny, ce serait... le docteur... -- Mais comment? s'cria la princesse, si vite? aujourd'hui mme? -- Dans deux heures il sera trop tard; cette fille diabolique aura vu les filles du gnral Simon... -- Mais... mon Dieu... Frdrik... c'est impossible... M. Baleinier ne pourra jamais... il aurait fallu prparer cela de longue main, comme nous devions le faire aprs l'interrogatoire d'aujourd'hui. -- Il n'importe, reprit vivement l'abb, il faut que le docteur essaye tout prix. -- Mais sous quel prtexte? -- Je vais tcher d'en trouver un... -- En admettant que vous trouviez ce prtexte, Frdrik, s'il faut agir aujourd'hui, rien ne sera prpar... _l-bas._ _-- _Rassurez-vous, par habitude de prvoir, on est toujours prt. -- Et comment prvenir le docteur l'instant mme? reprit la princesse. -- Le faire demander... cela veillerait les soupons de votre nice, dit M. d'Aigrigny pensif, et c'est, avant tout, ce qu'il faut viter. -- Sans doute, reprit la princesse, cette confiance est l'une de nos plus grandes ressources. -- Un moyen! dit vivement l'abb; je vais crire quelques mots la hte Baleinier; un de vos gens les lui portera, comme si cette lettre venait du dehors... d'un malade pressant... -- Excellente ide! s'cria la princesse, vous avez raison... Tenez... l, sur cette table... il y a tout ce qui est ncessaire pour crire... Vite, vite... Mais le docteur russira-t-il? -- vrai dire, je n'ose l'esprer, dit le marquis en s'asseyant prs de la table avec un courroux contenu. Grce cet interrogatoire, qui, du reste, a t au-del de nos esprances, et que notre homme cach par nos soins derrire la portire de la chambre voisine a fidlement stnographi, grce aux scnes violentes qui doivent avoir ncessairement lieu demain et aprs, le docteur, en s'entourant d'habiles prcautions, aurait pu agir avec la plus entire certitude... Mais lui demander cela aujourd'hui... tout l'heure... Tenez... Herminie... c'est folie que d'y penser! Et le marquis jeta brusquement la plume qu'il avait la main, puis il ajouta avec un accent d'irritation amre et profonde: -- Au moment de russir, voir toutes nos esprances ananties... Ah! les consquences de tout ceci seront incalculables... Votre nice... nous fait bien du mal... oh! bien du mal... Il est impossible de rendre l'expression de sourde colre, de haine implacable, avec laquelle M. d'Aigrigny pronona ces derniers mots. -- Frdrik! s'cria la princesse avec anxit en appuyant vivement sa main sur la main de l'abb, je vous en conjure, ne dsesprez pas encore... l'esprit du docteur est si fcond en ressources, il nous est si dvou... essayons toujours. -- Enfin, c'est du moins une chance, dit l'abb en reprenant la plume. -- Mettons la chose au pis... dit la princesse: qu'Adrienne aille ce soir... chercher les filles du marchal Simon... Peut-tre ne les trouvera-t-elle plus... -- Il ne faut pas esprer cela; il est impossible que les ordres de Rodin aient t si promptement excuts... nous en aurions t avertis. -- Il est vrai... crivez alors au docteur... je vais vous envoyer Dubois; il lui portera votre lettre. Courage, Frdrik! nous aurons raison de cette fille intraitable... Puis Mme de Saint-Dizier ajouta avec une rage concentre: -- Oh! Adrienne... Adrienne... vous payerez bien cher vos insolents sarcasmes et les angoisses que vous nous causez! Au moment de sortir, la princesse se retourna et dit M. d'Aigrigny: -- Attendez-moi ici; je vous dirai ce que signifie la visite du commissaire, et nous rentrerons ensemble. La princesse disparut. M. d'Aigrigny crivit quelques mots la hte, d'une main convulsive. X. Le pige. Aprs la sortie de Mme de Saint-Dizier et du marquis, Adrienne tait reste dans le cabinet de sa tante avec M. Baleinier et le baron Tripeaud. En entendant annoncer l'arrive du commissaire, Mlle de Cardoville avait ressenti une vive inquitude, car sans doute, ainsi que l'avait craint Agricol, le magistrat venait demander l'autorisation de faire des recherches dans l'intrieur de l'htel et du pavillon, afin de retrouver le forgeron, que l'on y croyait cach. Quoiqu'elle regardt comme trs secrte la retraite d'Agricol, Adrienne n'tait pas compltement rassure; aussi, dans la prvision d'une ventualit fcheuse, elle trouvait une occasion trs opportune de recommander instamment son protg au docteur, ami fort intime, nous l'avons dit, de l'un des ministres les plus influents de l'poque. La jeune fille s'approcha donc du mdecin, qui causait voix basse avec le baron, et de sa voix la plus douce, la plus cline: -- Mon bon monsieur Baleinier... je dsirerais vous dire deux mots... Et du regard la jeune fille lui montra la profonde embrasure d'une croise. -- vos ordres... mademoiselle... rpondit le mdecin en se levant pour suivre Adrienne auprs de la fentre. M. Tripeaud, qui, ne se sentant plus soutenu par la prsence de l'abb, craignait la jeune fille comme le feu, fut trs satisfait de cette diversion: pour se donner une contenance, il alla se remettre en contemplation devant un tableau de saintet qu'il semblait ne pas se lasser d'admirer. Lorsque Mlle de Cardoville fut assez loigne du baron pour n'tre pas entendue de lui, elle dit au mdecin, qui, toujours souriant, toujours bienveillant, attendait qu'elle s'expliqut: -- Mon bon docteur, vous tes mon ami, vous avez t celui de mon pre... Tout l'heure, malgr la difficult de votre position, vous vous tes courageusement montr mon seul partisan... -- Mais pas du tout, mademoiselle, n'allez pas dire de pareilles choses, dit le docteur en affectant un courroux plaisant. Peste! vous me feriez de belles affaires... Voulez-vous bien vous taire... _Vade retro, Satanas!! _ce qui veut dire: Laissez-moi tranquille, charmant petit dmon que vous tes! -- Rassurez-vous, dit Adrienne en souriant, je ne vous compromettrai pas; mais permettez-moi seulement de vous rappeler que bien souvent vous m'avez fait des offres de service... vous m'avez parl de votre dvouement... -- Mettez-moi l'preuve, et vous verrez si je m'en tiens des paroles. -- Eh bien, donnez-moi une preuve sur-le-champ, dit vivement Adrienne. -- la bonne heure, voil comme j'aime tre pris au mot... Que faut-il faire pour vous? -- Vous tes toujours fort li avec votre ami le ministre? -- Sans doute: je le soigne justement d'une extinction de voix: il en a toujours, la veille du jour o on doit l'interpeller; il aime mieux a... -- Il faut que vous obteniez de votre ministre quelque chose de trs important pour moi. -- Pour vous?... et quel rapport?... Le valet de chambre de la princesse entra, remit une lettre M. Baleinier, et lui dit: -- Un domestique tranger vient d'apporter l'instant cette lettre pour monsieur le docteur; c'est trs press... Le mdecin prit la lettre, le valet de chambre sortit. -- Voici les dsagrments du mtier, lui dit en souriant Adrienne; on ne vous laisse pas un moment de repos, mon pauvre docteur. -- Ne m'en parlez pas, mademoiselle, dit le mdecin, qui ne put cacher un mouvement de surprise en reconnaissant l'criture de M. d'Aigrigny; ces diables de malades croient en vrit que nous sommes de fer et que nous accaparons toute la sant qui leur manque... ils sont impitoyables. Mais vous permettez, mademoiselle, dit M. Baleinier en interrogeant Adrienne du regard avant de dcacheter la lettre. Mlle de Cardoville rpondit par un gracieux signe de tte. La lettre du marquis d'Aigrigny n'tait pas longue; le mdecin la lut d'un trait; et, malgr sa prudence habituelle, il haussa les paules et dit vivement: -- Aujourd'hui... mais c'est impossible... il est fou... -- Il s'agit sans doute de quelque pauvre malade qui a mis en vous tout son espoir... qui vous attend, qui vous appelle... Allons, mon cher monsieur Baleinier, soyez bon... ne repoussez pas sa prire... il est si doux de justifier la confiance qu'on inspire!... Il y avait la fois un rapprochement et une contradiction si extraordinaires entre l'objet de cette lettre crite l'instant mme au mdecin par le plus implacable ennemi d'Adrienne, et les paroles de commisration que celle-ci venait de prononcer d'une voix touchante, que le docteur Baleinier en fut frapp. Il regarda Mlle de Cardoville d'un air presque embarrass et rpondit: -- Il s'agit, en effet... de l'un de mes clients qui compte beaucoup sur moi... beaucoup trop mme... car il me demande une chose impossible... Mais pourquoi vous intresser un inconnu? -- S'il est malheureux... je le connais... Mon protg pour qui je vous demande l'appui du ministre m'tait aussi peu prs inconnu... et maintenant je m'y intresse on ne peut plus vivement; car, puisqu'il faut vous le dire, mon protg est le fils de ce digne soldat qui a ramen ici, du fond de la Sibrie, les filles du marchal Simon. -- Comment!... votre protg est... -- Un brave artisan... le soutien de sa famille... Mais je dois tout vous dire... voici comment les choses se sont passes... La confidence qu'Adrienne allait faire au docteur fut interrompue par Mme de Saint-Dizier, qui, suivie de M. d'Aigrigny, ouvrit violemment la porte de son cabinet. On lisait sur la physionomie de la princesse une expression de joie infernale, peine dissimule par un faux semblant d'indignation courrouce. M. d'Aigrigny, entrant dans le cabinet, avait jet rapidement un regard interrogatif et inquiet au docteur Baleinier. Celui-ci rpondit par un mouvement de tte ngatif. L'abb se mordit les lvres de rage muette; ayant mis ses dernires esprances dans le docteur, il dut considrer ses projets comme jamais ruins, malgr le nouveau coup que la princesse allait porter Adrienne. -- Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d'une voix brve, prcipite, car elle suffoquait de satisfaction mchante, messieurs, veuillez prendre place... j'ai de nouvelles et curieuses choses vous apprendre au sujet de cette demoiselle. Et elle dsigna sa nice d'un regard de haine et de mpris impossible rendre. -- Allons... ma pauvre enfant, qu'y a-t-il? que vous veut-on encore? dit M. Baleinier d'un ton patelin avant de quitter la fentre o il se tenait ct d'Adrienne; quoi qu'il arrive, comptez toujours sur moi. Et ce disant, le mdecin alla prendre place ct de M. d'Aigrigny et de M. Tripeaud. l'insolente apostrophe de sa tante, Mlle de Cardoville avait firement redress la tte... La rougeur lui monta au front; impatiente, irrite des nouvelles attaques dont on la menaait, elle s'avana vers la table o la princesse tait assise, et dit d'une voix mue M. Baleinier: -- Je vous attends chez moi le plus tt possible... mon cher docteur; vous le savez, j'ai absolument besoin de vous parler. Et Adrienne fit un pas vers la bergre o tait son chapeau. La princesse se leva brusquement et s'cria: -- Que faites-vous, mademoiselle? -- Je me retire, madame... Vous m'avez signifi vos volonts, je vous ai signifi les miennes; cela suffit. Quant aux affaires d'intrt, je chargerai quelqu'un de mes rclamations. Mlle de Cardoville prit son chapeau. Mme de Saint-Dizier, voyant sa proie lui chapper, courut prcipitamment sa nice, et, au mpris de toute convenance, lui saisit violemment le bras d'une main convulsive en lui disant: -- Restez!!! -- Ah!... madame..., fit Adrienne avec un accent de douloureux ddain, o sommes-nous donc ici?... -- Vous voulez vous chapper... vous avez peur! lui dit Mme de Saint-Dizier en la toisant d'un air de ddain. Avec ces mots: _Vous avez peur... _on aurait fait marcher Adrienne de Cardoville dans la fournaise. Dgageant son bras de l'treinte de sa tante par un geste rempli de noblesse et de fiert, elle jeta sur le fauteuil le chapeau qu'elle tenait la main, et, revenant auprs de la table, elle dit imprieusement la princesse: -- Il y a quelque chose de plus fort que le profond dgot que tout ceci m'inspire... c'est la crainte d'tre accuse de lchet; parlez, madame... je vous coute. Et la tte haute, le teint lgrement color, le regard demi voil par une larme d'indignation, les bras croiss sur son sein, qui, malgr elle, palpitait d'une vive motion, frappant convulsivement le tapis du bout de son joli pied, Adrienne attacha sur sa tante un coup d'oeil assur. La princesse voulut alors distiller goutte goutte le venin dont elle tait gonfle, et faire souffrir sa victime le plus longtemps possible, certaine qu'elle ne lui chapperait pas. -- Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d'une voix contenue, voici ce qui vient de se passer... On m'a avertie que le commissaire de police dsirait me parler; je me suis rendue auprs de ce magistrat, il s'est excus d'un air pein du devoir qu'il avait remplir. Un homme sous le coup d'un mandat d'amener avait t vu entrant dans le pavillon du jardin... Adrienne tressaillit; plus de doute, il s'agissait d'Agricol. Mais elle redevint impassible en songeant la sret de la cachette o elle l'avait fait conduire. -- Le magistrat, continua la princesse, me demanda de procder la recherche de cet homme, soit dans l'htel, soit dans le pavillon. C'tait son droit. Je le priai de commencer par le pavillon, et je l'accompagnai... Malgr la conduite inqualifiable de mademoiselle, il ne me vint pas un moment la pense, je l'avoue, de croire qu'elle ft mle en quelque chose cette dplorable affaire de police... Je me trompais. -- Que voulez-vous dire, madame? s'cria Adrienne. -- Vous allez le savoir, mademoiselle, dit la princesse d'un air triomphant. Chacun son tour... Vous vous tes, tout l'heure, un peu trop hte de vous montrer si railleuse et si altire... J'accompagne donc le commissaire dans ses recherches... Nous arrivons au pavillon... Je vous laisse penser l'tonnement, la stupeur de ce magistrat la vue de ces trois cratures, costumes comme des filles de thtre... Le fait a t d'ailleurs, ma demande, consign dans le procs-verbal; car on ne saurait trop montrer aux yeux de tous... de pareilles extravagances. -- Madame la princesse a fort sagement agi, dit le baron Tripeaud en s'inclinant. Il tait bon d'difier aussi la justice ce sujet. Adrienne, trop vivement proccupe du sort de l'artisan pour songer rpondre vertement Tripeaud ou Mme de Saint-Dizier, coutait en silence, cachant son inquitude. -- Le magistrat, reprit Mme de Saint-Dizier, a commenc par interroger svrement ces jeunes filles, et leur a demand si aucun homme ne s'tait, leur connaissance, introduit dans le pavillon occup par mademoiselle... elles ont rpondu avec une incroyable audace qu'elles n'avaient vu personne entrer... -- Les braves et honntes filles! pensa Mlle de Cardoville avec joie; ce pauvre ouvrier est sauv... la protection du docteur Baleinier fera le reste. -- Heureusement, reprit la princesse, une de mes femmes, Mme Grivois, m'avait accompagne; cette excellente personne se rappelant avoir vu rentrer mademoiselle chez elle, ce matin huit heures, dit _navement _au magistrat qu'il se pourrait fort bien que l'homme que l'on cherchait se ft introduit par la petite porte du jardin, laisse involontairement ouverte... par mademoiselle... en revenant. -- Il et t bon, madame la princesse, dit Tripeaud, de faire aussi consigner au procs-verbal que mademoiselle tait rentre chez elle huit heures du matin... -- Je n'en vois pas la ncessit, dit le docteur, fidle son rle, ceci tait compltement en dehors des recherches auxquelles se livrait le commissaire. -- Mais, docteur, dit Tripeaud... -- Mais, monsieur le baron, reprit M. Baleinier d'un ton ferme, c'est mon opinion. -- Et ce n'est pas la mienne, docteur, dit la princesse; ainsi que M. Tripeaud, j'ai pens qu'il tait important que la chose ft tablie au procs-verbal et j'ai vu au regard confus et douloureux du magistrat combien il lui tait pnible d'avoir enregistrer la scandaleuse conduite d'une jeune personne place dans une si haute position sociale. -- Sans doute, madame, dit Adrienne impatiente, je crois votre pudeur peu prs gale celle de ce candide commissaire de police; mais il me semble que votre commune innocence s'alarmait un peu trop promptement: vous et lui auriez pu rflchir qu'il n'y avait rien d'extraordinaire ce que, tant sortie, je suppose, six heures du matin, je fusse rentre huit. -- L'excuse, quoique tardive... est du moins adroite, dit la princesse avec dpit. -- Je ne m'excuse pas, madame, rpondit firement Adrienne; mais, comme M. Baleinier a bien voulu dire un mot en ma faveur par amiti pour moi, je donne l'interprtation possible d'un fait qu'il ne me convient pas d'expliquer devant vous... -- Alors le fait demeure acquis au procs-verbal... jusqu' ce que mademoiselle en donne l'explication, dit le Tripeaud. L'abb d'Aigrigny, le front appuy sur sa main, restait pour ainsi dire tranger cette scne, effray qu'il tait des suites qu'allait avoir l'entrevue de Mlle de Cardoville avec les filles du marchal Simon, car il ne fallait pas songer empcher matriellement Adrienne de sortir ce soir-l. Mme de Saint-Dizier reprit: -- Le fait qui avait si cruellement scandalis le commissaire n'est rien encore... auprs de ce qui me reste vous apprendre, messieurs... Nous avons donc parcouru le pavillon dans tous les sens sans trouver personne... nous allions quitter la chambre coucher de mademoiselle, car nous avions visit cette pice en dernier lieu, lorsque Mme Grivois me fit remarquer que l'une des moulures dores d'une fausse porte ne rejoignait pas hermtiquement... nous attirons l'attention du magistrat sur cette singularit; ses agents examinent... cherchent... un panneau glisse sur lui-mme... et alors... savez-vous ce que l'on dcouvre?... Non... non, cela est tellement odieux, tellement rvoltant... que je n'oserai jamais... -- Eh bien! j'oserai, moi, madame, dit rsolument Adrienne, qui vit avec un profond chagrin la retraite d'Agricol dcouverte; j'pargnerai, madame, votre candeur le rcit de ce nouveau scandale... et ce que je vais dire n'est d'ailleurs nullement pour me justifier. -- La chose en vaudrait pourtant la peine... mademoiselle, dit Mme de Saint-Dizier avec un sourire mprisant: un homme cach par vous dans votre chambre coucher. -- Un homme cach dans sa chambre coucher!... s'cria le marquis d'Aigrigny en redressant la tte avec un indignation qui cachait peine une joie cruelle. -- Un homme dans la chambre coucher de mademoiselle! ajouta le baron Tripeaud. Et cela a t, je l'espre, aussi consign au procs-verbal? -- Oui, oui, monsieur, dit la princesse d'un air triomphant. -- Mais cet homme, dit le docteur d'un air hypocrite, tait sans doute un voleur? Cela s'explique ainsi de soi-mme... tout autre soupon n'est pas vraisemblable... -- Votre indulgence pour mademoiselle vous gare, monsieur Baleinier, dit schement la princesse. -- On connat cette espce de voleurs-l, dit Tripeaud; ce sont ordinairement de beaux jeunes gens trs riches... -- Vous vous trompez, monsieur, reprit Mme de Saint-Dizier, mademoiselle n'lve pas ses vues si haut... elle prouve qu'une erreur peut tre non seulement criminelle, mais encore ignoble... Aussi, je ne m'tonne plus des sympathies que mademoiselle affichait tout l'heure pour le populaire... C'est d'autant plus touchant et attendrissant que cet homme, cach par mademoiselle chez elle, portait une blouse. -- Une blouse!... s'cria le baron avec l'air du plus profond dgot; mais alors... c'tait donc un homme du peuple? C'est faire dresser les cheveux sur la tte... -- Cet homme est un ouvrier forgeron, il l'a avou, dit la princesse; mais il faut tre juste, c'est un assez beau garon, et sans doute mademoiselle, dans la singulire religion qu'elle professe pour le beau... -- Assez, madame... assez, dit tout coup Adrienne, qui, ddaignant de rpondre, avait jusqu'alors cout sa tante avec une indignation croissante et douloureuse; j'ai t tout l'heure sur le point de me justifier propos d'une de vos odieuses insinuations... je ne m'exposerai pas une seconde fois une pareille faiblesse... Un mot seulement, madame... Cet honnte et loyal artisan est arrt, sans doute? -- Certes, il a t arrt et conduit sous bonne escorte... Cela vous fend le coeur, n'est-ce pas, mademoiselle?... dit la princesse d'un air triomphant; il faut, en effet, que votre tendre piti pour cet intressant forgeron soit bien grande, car vous perdez votre assurance ironique. -- Oui, madame, car j'ai mieux faire que de railler ce qui est odieux et ridicule, dit Adrienne, dont les yeux se voilaient de larmes en songeant aux inquitudes cruelles de la famille d'Agricol prisonnier; et prenant son chapeau, elle le mit sur sa tte, en noua les rubans, et s'adressant au docteur: -- Monsieur Baleinier, je vous ai tout l'heure demand votre protection auprs du ministre... -- Oui, mademoiselle... et je me ferai un plaisir d'tre votre intermdiaire auprs de lui. -- Votre voiture est en bas? -- Oui, mademoiselle... dit le docteur, singulirement surpris. -- Vous allez tre assez bon pour me conduire l'instant chez le ministre... Prsente par vous, il ne me refusera pas la grce ou plutt la justice que j'ai solliciter de lui. -- Comment, mademoiselle, dit la princesse, vous osez prendre une telle dtermination sans mes ordres aprs ce qui vient de se passer?... C'est inou! -- Cela fait piti, ajouta M. Tripeaud, mais il faut s'attendre tout. Au moment o Adrienne avait demand au docteur si sa voiture tait en bas, l'abb d'Aigrigny avait tressailli... Un clair de satisfaction radieuse, inespre, avait brill dans son regard, et c'est peine s'il put contenir sa violente motion lorsque, adressant un coup d'oeil aussi rapide que significatif au mdecin, celui-ci lui rpondit en baissant par deux fois les paupires en signe d'intelligence et de consentement. Aussi lorsque la princesse reprit d'un ton courrouc en s'adressant Adrienne: Mademoiselle, je vous dfends de sortir, M. d'Aigrigny dit Mme de Saint-Dizier avec une inflexion de voix particulire: -- Il me semble, madame, que l'on peut confier mademoiselle _aux soins de M. le docteur._ Le marquis pronona ces mots: _aux soins de M. le docteur, _d'une manire si significative, que la princesse, ayant regard tour tour le mdecin et M. d'Aigrigny, comprit tout, et sa figure rayonna. Non seulement ceci s'tait pass trs rapidement, mais la nuit tait dj presque venue, aussi Adrienne, plonge dans la proccupation pnible que lui causait le sort d'Agricol, ne put s'apercevoir des diffrents signes changs entre la princesse, le docteur et l'abb, signes qui d'ailleurs eussent t pour elle incomprhensibles. Mme de Saint-Dizier, ne voulant pas cependant paratre cder trop facilement l'observation du marquis, reprit: -- Quoique M. le docteur me semble avoir t d'une grande indulgence pour mademoiselle, je ne verrais peut-tre pas d'inconvnient la lui confier... Pourtant... je ne voudrais pas laisser tablir un pareil prcdent, car d'aujourd'hui mademoiselle ne doit avoir d'autre volont que la mienne. -- Madame la princesse, dit gravement le mdecin, feignant d'tre un peu choqu des paroles de Mme de Saint-Dizier, je ne crois pas avoir t indulgent pour mademoiselle, mais juste... Je suis ses ordres pour la conduire chez le ministre, si elle le dsire; j'ignore ce qu'elle veut solliciter, mais je la crois incapable d'abuser de la confiance que j'ai en elle, et de me faire appuyer une recommandation immrite. Adrienne, mue, tendit cordialement la main au docteur, et lui dit: -- Soyez tranquille, mon digne ami; vous me saurez gr de la dmarche que je vous fais faire, car vous serez de moiti dans une noble action... Le Tripeaud, qui n'tait pas dans le secret des nouveaux desseins du docteur et de l'abb, dit tout bas celui-ci d'un air stupfait: -- Comment! on la laisse partir? -- Oui, oui, rpondit brusquement M. d'Aigrigny en lui faisant signe d'couter la princesse, qui allait parler. En effet, celle-ci s'avana vers sa nice, et lui dit d'une voix lente et mesure, appuyant sur chacune de ses paroles: -- Un mot encore, mademoiselle... un dernier mot devant ces messieurs. Rpondez: malgr les charges terribles qui psent sur vous, tes-vous toujours dcide mconnatre mes volonts formelles? -- Oui, madame. -- Malgr le scandaleux clat qui vient d'avoir lieu, vous prtendez toujours vous soustraire mon autorit? -- Oui, madame. -- Ainsi, vous refusez positivement de vous soumettre la vie dcente et svre que je veux vous imposer? -- Je vous ai dit tantt, madame, que je quitterais cette demeure pour vivre seule et ma guise. -- Est-ce votre dernier mot? -- C'est mon dernier mot. -- Rflchissez!... ceci est bien grave... prenez garde!... -- Je vous ai dit, madame, mon dernier mot... je ne le dis jamais deux fois. -- Messieurs... vous l'entendez, reprit la princesse, j'ai fait tout au monde et en vain pour arriver une conciliation; mademoiselle n'aura donc qu' s'en prendre elle-mme des mesures auxquelles une si audacieuse rvolte me force de recourir. -- Soit, madame, dit Adrienne. Puis, s'adressant M. Baleinier, elle lui dit vivement: -- Venez... venez, mon cher docteur, je meurs d'impatience; partons vite... chaque minute perdue peut coter des larmes bien amres une honnte famille. Et Adrienne sortit prcipitamment du salon avec le mdecin. Un des gens de la princesse fit avancer la voiture de M. Baleinier; aide par lui, Adrienne y monta sans s'apercevoir qu'il disait quelques mots tout bas au valet de pied qui avait ouvert la portire. Lorsque le docteur fut assis ct de Mlle de Cardoville, le domestique ferma la voiture. Au bout d'une seconde, il dit haute voix au cocher: -- l'htel du ministre, par la petite entre! Les chevaux partirent rapidement. Septime partie Un Jsuite de robe courte I. Un faux ami. La nuit tait venue, sombre et froide. Le ciel, pur jusqu'au coucher du soleil, se voilait de plus en plus de nues grises, livides; le vent, soufflant avec force, soulevait et l par tourbillons une neige paisse qui commenait tomber. Les lanternes ne jetaient qu'une clart douteuse dans l'intrieur de la voiture du docteur Baleinier, o il tait seul avec Adrienne de Cardoville. La charmante figure d'Adrienne encadre dans son petit chapeau de castor gris, faiblement claire par la lueur des lanternes, se dessinait blanche et pure sur le fond sombre de l'toffe dont tait garni l'intrieur de la voiture, alors embaume de ce parfum doux et suave, on dirait presque voluptueux, qui mane toujours des vtements des femmes d'une exquise recherche; la pose de la jeune fille, assise auprs du docteur, tait remplie de grce: sa taille lgante et svelte, emprisonne dans sa robe montante de drap bleu, imprimait sa souple ondulation au moelleux dossier o elle s'appuyait; ses petits pieds, croiss l'un sur l'autre et un peu allongs, reposaient sur une paisse peau d'ours servant de tapis; de sa main gauche, blouissante et nue, elle tenait son mouchoir magnifiquement brod, dont, au grand tonnement de M. Baleinier, elle essuya ses yeux humides de larmes. Oui, car cette jeune fille subissait alors la raction des scnes pnibles auxquelles elle venait d'assister l'htel de Saint- Dizier; l'exaltation fbrile, nerveuse, qui l'avait jusqu'alors soutenue, succdait chez elle un abattement douloureux; car Adrienne, si rsolue dans son indpendance, si fire dans son ironie, si audacieuse dans sa rvolte contre une injuste opposition, tait d'une sensibilit profonde qu'elle dissimulait toujours devant sa tante et devant son entourage. Malgr son assurance, rien n'tait moins viril, moins _virago _que Mlle de Cardoville: elle tait essentiellement _femme; _mais aussi, comme femme, elle savait prendre un grand empire sur elle-mme ds que la moindre marque de faiblesse de sa part pouvait rjouir ou enorgueillir ses ennemis. La voiture roulait depuis quelques minutes, Adrienne, essuyant silencieusement ses larmes, au grand tonnement du docteur, n'avait pas encore prononc une parole. -- Comment... ma chre demoiselle Adrienne! dit M. Baleinier, vritablement surpris de l'motion de la jeune fille. Comment!... vous, tout l'heure encore si courageuse... vous pleurez! -- Oui, rpondit Adrienne d'une voix altre, je pleure... devant vous... un ami... mais devant ma tante... oh! jamais. -- Pourtant... dans ce long entretien... vos pigrammes... -- Ah! mon Dieu... croyez-vous donc que ce n'est pas malgr moi que je me rsigne briller dans cette guerre de sarcasmes!... Rien ne me dplat autant que ces sortes de luttes d'ironie amre o me rduit la ncessit de me dfendre contre cette femme et ses amis... Vous parlez de mon courage... il ne consistait pas, je vous l'assure, faire montre d'un esprit mchant... mais contenir, cacher tout ce que je souffrais en m'entendant traiter si grossirement... devant des gens que je hais, que je mprise... moi qui, aprs tout, ne leur ai jamais fait de mal, moi qui ne demande qu' vivre seule, libre, tranquille, et voir des gens heureux autour de moi. -- Que voulez-vous? on envie et votre bonheur et celui que les autres vous doivent... -- Et c'est ma tante! s'cria Adrienne avec indignation, ma tante, dont la vie n'a t qu'un long scandale, qui m'accuse d'une manire si rvoltante! comme si elle ne me connaissait pas assez fire, assez loyale pour ne faire qu'un choix dont je puisse m'honorer hautement... Mon Dieu, quand j'aimerai, je le dirai, je m'en glorifierai, car l'amour, comme je le comprends, est ce qu'il y a de plus magnifique au monde... Puis Adrienne reprit avec un redoublement d'amertume: -- quoi donc servent l'honneur et la franchise s'ils ne vous mettent pas mme l'abri de soupons plus stupides qu'odieux! Ce disant, Mlle de Cardoville porta de nouveau son mouchoir ses yeux. -- Voyons, ma chre demoiselle Adrienne, dit M. Baleinier d'une voix onctueuse et pntrante, calmez-vous... tout ceci est pass... vous avez en moi un ami dvou... Et cet homme, en disant ces mots, rougit malgr son astuce diabolique. -- Je le sais, vous tes mon ami, dit Adrienne; je n'oublierai jamais que vous vous tes expos aujourd'hui aux ressentiments de ma tante en prenant mon parti, car je n'ignore pas qu'elle est puissante... oh! bien puissante pour le mal... -- Quant cela... dit le docteur en affectant une profonde indiffrence, nous autres mdecins... nous sommes l'abri de bien des rancunes... -- Ah! mon cher monsieur Baleinier, c'est que Mme de Saint-Dizier et ses amis ne pardonnent gure! (Et la jeune fille frissonna.) Il a fallu mon invincible aversion, mon horreur inne de tout ce qui est lche, perfide et mchant, pour m'amener rompre si ouvertement avec elle... Mais il s'agirait... que vous dirai- je!... de la mort... que je n'hsiterais pas. Et pourtant, ajouta- t-elle avec un de ces gracieux sourires qui donnaient tant de charme sa ravissante physionomie, j'aime bien la vie... et si j'ai un reproche me faire... c'est de l'aimer trop brillante... trop belle, trop harmonieuse; mais, vous le savez, je me rsigne mes dfauts... -- Allons, allons, je suis plus tranquille, dit le docteur gaiement; vous souriez... c'est bon signe... -- Souvent, c'est le plus sage... et pourtant... le devrais-je aprs les menaces que ma tante vient de me faire? Pourtant, que peut-elle? quelle tait la signification de cette espce de conseil de famille? Srieusement, a-t-elle pu croire que l'avis d'un M. d'Aigrigny, d'un M. Tripeaud pt m'influencer?... Et puis, elle a parl de mesures rigoureuses... Quelles mesures peut-elle prendre? le savez-vous?... -- Je crois, entre nous, que la princesse a voulu seulement vous effrayer... et qu'elle compte agir sur vous par persuasion... Elle a l'inconvnient de se croire une mre de l'glise, et elle rve votre conversion, dit malicieusement le docteur, qui voulait surtout rassurer tout prix Adrienne. Mais ne pensons plus cela... il faut que vos beaux yeux brillent de leur clat pour sduire, pour fasciner le ministre que nous allons voir... -- Vous avez raison, mon cher docteur... on devrait toujours fuir le chagrin, car un de ses moindres dsagrments est de vous faire oublier les chagrins des autres... Mais voyez, j'use de votre bonne obligeance sans vous dire ce que j'attends de vous. -- Nous avons, heureusement, le temps de causer, car notre homme d'tat demeure fort loin de chez vous. -- En deux mots, voici ce dont il s'agit, reprit Adrienne: je vous ai dit les raisons que j'avais de m'intresser ce digne ouvrier; ce matin, il est venu tout dsol m'avouer qu'il se trouvait compromis pour des chants qu'il avait faits (car il est pote), qu'il tait menac d'tre arrt, qu'il tait innocent; mais que si on le mettait en prison, sa famille, qu'il soutenait seul, mourrait de faim; il venait donc me supplier de fournir une caution, afin qu'on le laisst libre d'aller travailler; j'ai promis, en pensant votre intimit avec le ministre; mais on tait dj sur les traces de ce pauvre garon; j'ai eu l'ide de le faire cacher chez moi, et vous savez de quelle manire ma tante a interprt cette action. Maintenant, dites-moi, grce votre recommandation, croyez-vous que le ministre m'accordera ce que nous allons lui demander, la libert sous caution de cet artisan? -- Mais sans contredit... cela ne doit pas faire l'ombre de difficult, surtout lorsque vous lui aurez expos les faits avec cette loquence du coeur que vous possdez si bien... -- Savez-vous pourquoi, mon cher monsieur Baleinier, j'ai pris cette rsolution, peut-tre trange, de vous prier de me conduire, moi jeune fille, chez ce ministre? -- Mais... pour recommander d'une manire plus pressante encore votre protg? -- Oui... et aussi pour couper court par une dmarche clatante aux calomnies que ma tante ne va pas manquer de rpandre... et qu'elle a dj, vous l'avez vu, fait inscrire au procs-verbal de ce commissaire de police... J'ai donc prfr m'adresser franchement, hautement, un homme plac dans une position minente... Je lui dirai ce qui est, et il me croira, parce que la vrit a un accent auquel on ne se trompe pas. -- Tout ceci, ma chre demoiselle Adrienne, est sagement, parfaitement raisonn. Vous ferez, comme on dit, d'une pierre deux coups... ou plutt vous retirerez d'une bonne action deux actes de justice... vous dtruirez d'avance de dangereuses calomnies, et vous ferez rendre la libert un digne garon. -- Allons! dit en riant Adrienne, voici ma gaiet qui me revient grce cette heureuse perspective. -- Mon Dieu, dans la vie, reprit philosophiquement le docteur, tout dpend du point de vue. Adrienne tait d'une ignorance si complte en matire de gouvernement constitutionnel et d'attributions administratives, elle avait une foi si aveugle dans le docteur, qu'elle ne douta pas un instant de ce qu'on lui disait, aussi reprit-elle avec joie: -- Quel bonheur! Ainsi je pourrai, en allant chercher ensuite les filles du marchal Simon, rassurer la pauvre mre de l'ouvrier, qui est peut-tre cette heure dans de cruelles angoisses en ne voyant pas rentrer son fils. -- Oui, vous aurez ce plaisir, dit M. Baleinier en souriant, car nous allons solliciter, intriguer de telle sorte qu'il faudra bien que la bonne mre apprenne par vous la mise en libert de ce brave garon avant de savoir qu'il a t arrt. -- Que de bont, que d'obligeance de votre part! dit Adrienne. En vrit, s'il ne s'agissait pas de motifs aussi graves, j'aurais honte de vous faire perdre un temps si prcieux, mon cher monsieur Baleinier... mais je connais votre coeur... -- Vous prouver mon profond dvouement, mon sincre attachement, je n'ai pas d'autre dsir, dit le docteur en aspirant une prise de tabac. Mais en mme temps il jeta de ct un coup d'oeil inquiet par la portire, car la voiture traversait alors la place de l'Odon, et malgr les rafales d'une neige paisse, on voyait la faade du thtre illumine; or, Adrienne, qui en ce moment tournait la tte de ct, pouvait s'tonner du singulier chemin qu'on lui faisait prendre. Afin d'attirer son attention par une habile diversion, le docteur s'cria tout coup: -- Ah! grand Dieu... et moi qui oubliais... -- Qu'avez-vous donc, monsieur Baleinier? dit Adrienne en se retournant vivement vers lui. -- J'oubliais une chose trs importante la russite de notre sollicitation. -- Qu'est-ce donc?... demanda la jeune fille inquite. M. Baleinier sourit avec malice: -- Tous les hommes, dit-il, ont leurs faiblesses, et un ministre en a beaucoup plus qu'un autre; celui que nous allons solliciter a l'inconvnient de tenir ridiculement son titre, et sa premire impression serait fcheuse... si vous ne le saluiez pas d'un _monsieur le ministre _bien accentu. -- Qu' cela ne tienne... mon cher monsieur Baleinier, dit Adrienne en souriant son tour. J'irai mme jusqu' l'Excellence, qui est aussi, je crois, un des titres adopts. -- Non pas maintenant... mais raison de plus; et si vous pouviez mme laisser chapper un ou deux _monseigneur, _notre affaire serait emporte d'emble. -- Soyez tranquille, puisqu'il y a des _bourgeois-ministres _comme il y a des _bourgeois-gentilshommes, _je me souviendrai de M. Jourdain, et je rassasierai la gloutonne vanit de votre homme d'tat. -- Je vous l'abandonne, et il sera entre bonnes mains, reprit le mdecin en voyant avec joie la voiture alors engage dans les rues sombres qui conduisent de la place de l'Odon au quartier du Panthon; mais, dans cette circonstance, je n'ai pas le courage de reprocher mon ami le ministre d'tre orgueilleux puisque son orgueil peut nous venir en aide. -- Cette petite ruse est d'ailleurs assez innocente, ajouta Mlle de Cardoville, et je n'ai aucun scrupule d'y avoir recours, je vous l'avoue... Puis, se penchant vers la portire, elle dit: -- Mon Dieu, que ces rues sont noires!... quel vent! quelle neige!... dans quel quartier sommes-nous donc? -- Comment! habitante ingrate et dnature... vous ne connaissez pas, cette absence de boutiques, notre cher quartier, le faubourg Saint-Germain? -- Je croyais que nous l'avions quitt depuis longtemps. -- Moi aussi, dit le mdecin en se penchant la portire comme pour reconnatre le lieu o il se trouvait, mais nous y sommes encore!... Mon malheureux cocher, aveugl par la neige qui lui fouette la figure, se sera tout l'heure tromp; mais nous voici en bon chemin... oui... je m'y reconnais, nous sommes dans la rue Saint-Guillaume, rue qui n'est pas gaie, par parenthse; du reste, dans dix minutes nous arriverons l'entre particulire du ministre, car les intimes comme moi jouissent du privilge d'chapper aux honneurs de la grande porte. Mlle de Cardoville, comme les personnes qui sortent ordinairement en voiture, connaissait si peu certaines rues de Paris et les habitudes ministrielles, qu'elle ne douta pas un moment de ce que lui affirmait M. Baleinier, en qui elle avait d'ailleurs la confiance la plus extrme. Depuis le dpart de l'htel Saint-Dizier, le docteur avait sur les lvres une question qu'il hsitait pourtant poser, craignant de se compromettre aux yeux d'Adrienne. Lorsque celle-ci avait parl d'intrts trs importants dont on lui aurait cach l'existence, le docteur, trs fin, trs habile observateur, avait parfaitement remarqu l'embarras et les angoisses de la princesse et de M. d'Aigrigny. Il ne douta pas que le complot dirig contre Adrienne (complot qu'il servait aveuglment par soumission aux volonts de _l'ordre_) ne ft relatif ces intrts qu'on lui avait cachs, et que par cela mme il brlait de connatre; car, ainsi que chaque membre de la tnbreuse congrgation dont il faisait partie, ayant forcment l'habitude de la dlation, il sentait ncessairement se dvelopper en lui les vices odieux inhrents tout tat de _complicit, _ savoir: l'envie, la dfiance et une curiosit jalouse. On comprendra que le docteur Baleinier, quoique parfaitement rsolu de servir les projets de M. d'Aigrigny, tait fort avide de savoir ce qu'on lui avait dissimul: aussi, surmontant ses hsitations, trouvant l'occasion opportune et surtout pressante, il dit Adrienne aprs un moment de silence: -- Je vais peut-tre vous faire une demande trs indiscrte. En tout cas, si vous la trouvez telle... n'y rpondez pas... -- Continuez... je vous en prie. -- Tantt... quelques minutes avant que l'on vnt annoncer madame votre tante l'arrive du commissaire de police, vous avez, ce me semble, parl de grands intrts qu'on vous aurait cachs jusqu'ici... -- Oui, sans doute... -- Ces mots, reprit M. Baleinier en accentuant lentement ses paroles, ces mots ont paru faire une vive impression sur la princesse... -- Une impression si vive, dit Adrienne, que certains soupons que j'avais se sont changs en certitude. -- Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chre amie, reprit M. Baleinier d'un ton patelin, que si je rappelle cette circonstance c'est pour vous offrir mes services dans le cas o ils pourraient vous tre bons quelque chose; sinon... si vous voyiez l'ombre d'un inconvnient m'en apprendre davantage... supposez que je n'ai rien dit. Adrienne devint srieuse, pensive, et, aprs un silence de quelques instants, elle rpondit M. Baleinier: -- Il est ce sujet des choses que j'ignore... d'autres que je puis vous apprendre... d'autres enfin que je dois vous taire... Vous tes si bon aujourd'hui que je suis heureuse de vous donner une nouvelle marque de ma confiance. -- Alors je ne veux rien savoir, dit le docteur d'un air contrit et pntr, car j'aurais l'air d'accepter une sorte de rcompense... tandis que je suis mille fois pay par le plaisir mme que j'prouve vous servir. -- coutez... dit Adrienne sans paratre s'occuper des scrupules dlicats de M. Baleinier, j'ai de puissantes raisons de croire qu'un immense hritage doit tre dans un temps plus ou moins prochain partag entre les membres de ma famille... que je ne connais pas tous... car, aprs la rvocation de l'dit de Nantes, ceux dont elle descend se sont disperss dans les pays trangers, et ont subi des fortunes bien diverses. -- Vraiment! s'cria le docteur, on ne peut plus intress. Cet hritage, o est-il? de qui vient-il? entre les mains de qui est- il? -- Je l'ignore... -- Et comment faire valoir vos droits? -- Je le saurai bientt. -- Et qui vous en instruira? -- Je ne puis vous le dire. -- Et qui vous a appris que cet hritage existait? -- Je ne puis non plus vous le dire... reprit Adrienne d'un ton mlancolique et doux qui contrasta avec la vivacit habituelle de son entretien. C'est un secret... un secret trange... et dans ces moments d'exaltation o vous m'avez quelquefois surprise... je songeais des circonstances extraordinaires qui se rapportaient ce secret... Oui... et alors de bien grandes, de bien magnifiques penses s'veillaient en moi... Puis Adrienne se tut, profondment absorbe dans ses souvenirs. M. Baleinier n'essaya pas de l'en distraire. D'abord Mlle de Cardoville ne s'apercevait pas de la direction que suivait la voiture; puis le docteur n'tait pas fch de rflchir ce qu'il venait d'apprendre. Avec sa perspicacit habituelle, il pressentit vaguement qu'il s'agissait pour l'abb d'Aigrigny d'une affaire d'hritage: il se promit d'en faire immdiatement le sujet d'un rapport secret; de deux choses l'une: ou M. d'Aigrigny agissait dans cette circonstance d'aprs les instructions de _l'ordre, _ou il agissait selon son inspiration personnelle; dans le premier cas, le rapport secret du docteur qui de droit constatait un fait; dans le second, il en rvlait un autre. Pendant quelque temps Mlle de Cardoville et M. Baleinier gardrent donc un profond silence, qui n'tait mme plus interrompu par le bruit des roues de la voiture, roulant alors sur une paisse couche de neige, car les rues devenaient de plus en plus dsertes. Malgr sa perfide habilet, malgr son audace, malgr l'aveuglement de sa dupe, le docteur n'tait pas absolument rassur sur le rsultat de sa machination; le moment critique approchait, et le moindre soupon, maladroitement veill chez Adrienne, pouvait ruiner les projets du docteur. Adrienne, dj fatigue des motions de cette pnible journe, tressaillait de temps autre, car le froid devenait de plus en plus pntrant, et, dans sa prcipitation accompagner M. Baleinier, elle avait oubli de prendre un chle ou un manteau. Depuis quelque temps la voiture longeait un grand mur trs lev, qui, travers la neige, se dessinait en blanc sur un ciel compltement noir. Le silence tait profond et morne. La voiture s'arrta. Le valet de pied alla heurter une grande porte cochre d'une faon particulire; d'abord il frappa deux coups prcipits, puis un autre spar par un assez long intervalle. Adrienne ne remarqua pas cette circonstance, car les coups avaient t peu bruyants, et d'ailleurs le docteur avait aussitt pris la parole afin de couvrir par sa voix le bruit de cette espce de signal. -- Enfin, nous voici arrivs, avait-il dit gaiement Adrienne: soyez bien sduisante, c'est--dire, soyez vous-mme. -- Soyez tranquille, je ferai de mon mieux, dit en souriant Adrienne. Puis elle ajouta, frissonnant malgr elle: -- Quel froid noir!... Je vous avoue, mon bon monsieur Baleinier, qu'aprs avoir t chercher mes pauvres petites parentes chez la mre de notre brave ouvrier, je retrouverai ce soir avec un vif plaisir mon joli salon bien chaud et bien brillamment clair; car vous savez mon aversion pour le froid et pour l'obscurit. -- C'est tout simple, dit galamment le docteur; les plus charmantes fleurs ne s'panouissent qu' la lumire et la chaleur. Pendant que le mdecin et Mlle de Cardoville changeaient ces paroles, la lourde porte cochre avait cri sur ses gonds et la voiture tait entre dans la cour. Le docteur descendit le premier pour offrir son bras Adrienne. II. Le cabinet du ministre. La voiture tait arrive devant un petit perron couvert de neige et exhauss de quelques marches qui conduisaient un vestibule clair par une lampe. Adrienne, pour gravir les marches un peu glissantes, s'appuya sur le bras du docteur. -- Mon Dieu! comme vous tremblez... dit celui-ci. -- Oui... dit la jeune fille en frissonnant, je ressens un froid mortel. Dans ma prcipitation, je suis sortie sans chle... Mais comme cette maison a l'air triste! ajouta-t-elle en montant le perron. -- C'est ce que l'on appelle le petit htel du ministre, le _sanctus sanctorum _o notre homme d'tat se retire loin du bruit des profanes, dit M. Baleinier en souriant. Donnez-vous la peine d'entrer. Et il poussa la porte d'un assez grand vestibule compltement dsert. -- On a bien raison de dire, reprit M. Baleinier cachant une assez vive motion sous une apparence de gaiet, maison de ministre... maison de parvenu... pas un valet de pied (pas un garon de bureau, devrais-je dire) l'antichambre... Mais heureusement, ajouta-t-il en ouvrant la porte d'une pice qui communiquait au vestibule, _Nourri dans le srail, j'en connais les dtours._ Mlle de Cardoville fut introduite dans un salon tendu de papier vert dessins velouts, et modestement meubl de chaises et de fauteuils d'acajou recouverts en velours d'Utrecht jaune; le parquet tait brillant, soigneusement cir: une lampe circulaire, qui ne donnait au plus que le tiers de sa clart, tait suspendue beaucoup plus haut qu'on ne les suspend ordinairement. Trouvant cette demeure singulirement modeste pour l'habitation d'un ministre, Adrienne, quoiqu'elle n'et aucun soupon, ne put s'empcher de faire un mouvement de surprise, et s'arrta une minute sur le seuil de la porte. M. Baleinier, qui lui donnait le bras, devina la cause de son tonnement, et lui dit en souriant: -- Ce logis vous semble bien mesquin pour une Excellence, n'est-ce pas? Mais si vous saviez ce que c'est que l'conomie constitutionnelle!... Du reste, vous allez voir un _monseigneur _qui a l'air aussi... mesquin que son mobilier... Mais veuillez m'attendre une seconde... je vais prvenir le ministre et vous annoncer lui. Je reviens dans l'instant. Et dgageant doucement son bras de celui d'Adrienne, qui se serrait involontairement contre lui, le mdecin alla ouvrir une petite porte latrale par laquelle il s'esquiva. Adrienne de Cardoville resta seule. La jeune fille, bien qu'elle ne pt s'exprimer la cause de cette impression, trouva sinistre cette grande chambre froide, nue, aux croises sans rideaux; puis, peu peu remarquant dans son ameublement plusieurs singularits qu'elle n'avait pas d'abord aperues, elle se sentit saisie d'une inquitude indfinissable. Ainsi, s'tant approche du foyer teint, elle vit avec surprise qu'il tait ferm par un treillis de fer qui condamnait compltement l'ouverture de la chemine, et que les pincettes et la pelle taient attaches par des chanettes de fer. Dj assez tonne de cette bizarrerie, elle voulut, par un mouvement machinal, attirer elle un fauteuil plac prs de la boiserie... Ce fauteuil resta immobile... Adrienne s'aperut alors que le dossier de ce meuble tait, comme celui des autres siges, attach l'un des panneaux par deux petites pattes de fer. Ne pouvant s'empcher de sourire, elle se dit: -- Aurait-on assez peu de confiance dans l'homme d'tat chez qui je suis pour attacher les meubles aux murailles? Adrienne avait pour ainsi dire fait cette plaisanterie un peu force afin de lutter contre sa pnible proccupation, qui augmentait de plus en plus, car le silence le plus profond, le plus morne, rgnait dans cette demeure, o rien ne rvlait le mouvement, l'activit qui entourent ordinairement un grand centre d'affaires. Seulement, de temps autre, la jeune fille entendait les violentes rafales du vent qui soufflait au dehors. Plus d'un quart d'heure s'tait pass, M. Baleinier ne revenait pas. Dans son impatience inquite, Adrienne voulut appeler quelqu'un afin de s'informer de M. Baleinier et du ministre; elle leva les yeux pour chercher un cordon de sonnette aux cts de la glace; elle n'en vit pas, mais elle s'aperut que ce qu'elle avait pris jusqu'alors pour une glace, grce la demi-obscurit de cette pice, tait une grande feuille de fer-blanc trs luisant. En s'approchant plus prs, elle heurta un flambeau de bronze... ce flambeau tait, comme la pendule, scell au marbre de la chemine. Dans certaines dispositions d'esprit, les circonstances les plus insignifiantes prennent souvent des proportions effrayantes; ainsi ce flambeau immobile, ces meubles attachs la boiserie, cette glace remplace par une feuille de fer-blanc, ce profond silence, l'absence de plus en plus prolonge de M. Baleinier, impressionnrent si vivement Adrienne, qu'elle commena de ressentir une sourde frayeur. Telle tait pourtant sa confiance absolue dans le mdecin, qu'elle en vint se reprocher son effroi, se disant que, aprs tout, ce qui le causait n'avait aucune importance relle, et qu'il tait draisonnable de se proccuper de si peu de chose. Quant l'absence de M. Baleinier, elle se prolongeait sans doute parce qu'il attendait que les occupations du ministre le laissassent libre de recevoir. Nanmoins, quoiqu'elle tcht de se rassurer ainsi, la jeune fille, domine par sa frayeur, se permit ce qu'elle n'aurait jamais os sans cette occurrence: elle s'approcha peu peu de la petite porte par laquelle avait disparu le mdecin, et prta l'oreille. Elle suspendit sa respiration, couta... et n'entendit rien. Tout coup un bruit la fois sourd et pesant, comme celui d'un corps qui tombe, retentit au-dessus de sa tte... il lui sembla mme entendre un gmissement touff. Levant vivement les yeux, elle vit tomber quelques parcelles de peinture caille, dtaches sans doute par l'branlement du plancher suprieur. Ne pouvant rsister davantage son effroi, Adrienne courut la porte par laquelle elle tait entre avec le docteur, afin d'appeler quelqu'un. sa grande surprise, elle trouva cette porte ferme en dehors. Pourtant, depuis son arrive, elle n'avait entendu aucun bruit de clef dans la serrure, qui du reste tait extrieure. De plus en plus effraye, la jeune fille se prcipita vers la petite porte par laquelle avait disparu le mdecin, et auprs de laquelle elle venait d'couter... Cette porte tait aussi extrieurement ferme... Voulant cependant lutter contre la terreur qui la gagnait invinciblement, Adrienne appela son aide la fermet de son caractre, et voulut, comme on le dit vulgairement, se raisonner. -- Je me serai trompe, dit-elle; je n'aurai entendu qu'une chute, le gmissement n'existe que dans mon imagination... Il y a mille raisons pour que ce soit quelque chose et non pas quelqu'un qui soit tomb... mais ces portes fermes... Peut-tre on ignore que je suis ici, on aura cru qu'il n'y avait personne dans cette chambre. En disant ces mots, Adrienne regarda autour d'elle avec anxit; puis elle ajouta d'une voix ferme: -- Pas de faiblesse, il ne s'agit pas de chercher m'tourdir sur ma situation... et de vouloir me tromper moi-mme; il faut au contraire la voir en face. videmment je ne suis pas ici chez un ministre... mille raisons me le prouvent maintenant... M. Baleinier m'a donc trompe... Mais alors dans quel but, pourquoi m'a-t-il amene ici, et o suis-je? Ces deux questions semblrent Adrienne aussi insolubles l'une que l'autre; seulement il lui resta dmontr qu'elle tait victime de la perfidie de M. Baleinier. Pour cette me loyale, gnreuse, une telle certitude tait si horrible, qu'elle voulut encore essayer de la repousser en songeant la confiante amiti qu'elle avait toujours tmoigne cet homme; aussi Adrienne se dit avec amertume: -- Voil comme la faiblesse, comme la peur, vous conduisent souvent des suppositions injustes, odieuses; oui, car il n'est permis de croire une tromperie si infernale qu' la dernire extrmit... et lorsqu'on y est forc par l'vidence. Appelons quelqu'un, c'est le seul moyen de m'clairer compltement. Puis se souvenant qu'il n'y avait pas de sonnette, elle dit: -- Il n'importe, frappons; on viendra sans doute. Et, de son petit poing dlicat, Adrienne heurta plusieurs fois la porte. Au bruit sourd et mat que rendit cette porte on pouvait deviner qu'elle tait fort paisse. Rien ne rpondit la jeune fille. Elle courut l'autre porte. Mme appel de sa part, mme silence profond... interrompu et l au dehors par les mugissements du vent. -- Je ne suis pas plus peureuse qu'une autre, dit Adrienne en tressaillant; je ne sais si c'est le froid mortel qu'il fait ici... mais je frissonne malgr moi; je tche bien de me dfendre de toute faiblesse, cependant il me semble que tout le monde trouverait comme moi ce qui se passe ici... trange... effrayant... Tout coup, des cris, ou plutt des hurlements sauvages, affreux, clatrent avec furie dans la pice situe au-dessus de celle o elle se trouvait, et peu de temps aprs une sorte de pitinement sourd, violent, saccad, branla le plafond, comme si plusieurs personnes se fussent livres une lutte nergique. Dans son saisissement, Adrienne poussa un cri d'effroi, devint ple comme une morte, resta un moment immobile de stupeur, puis s'lana l'une des fentres fermes par des volets, et l'ouvrit brusquement. Une violente rafale de vent mle de neige fondue fouetta le visage d'Adrienne, s'engouffra dans le salon, et aprs avoir fait vaciller et flamboyer la lumire fumeuse de la lampe, l'teignit... Ainsi plonge dans une profonde obscurit, les mains crispes aux barreaux dont la fentre tait garnie, Mlle de Cardoville, cdant enfin sa frayeur si longtemps contenue, allait appeler au secours, lorsqu'un spectacle inattendu la rendit muette de terreur pendant quelques minutes. Un corps de logis parallle celui o elle se trouvait s'levait peu de distance. Au milieu des noires tnbres qui remplissaient l'espace, une large fentre rayonnait, claire... travers ses vitres sans rideaux, Adrienne aperut une figure blanche, hve, dcharne, tranant aprs soi une sorte de linceul, et qui sans cesse passait et repassait prcipitamment devant la fentre, mouvement la fois brusque et continu. Le regard attach sur cette fentre qui brillait dans l'ombre, Adrienne resta comme fascine par cette lugubre vision; puis ce spectacle portant sa terreur son comble, elle appela au secours de toutes ses forces sans quitter les barreaux de la fentre o elle se tenait cramponne. Au bout de quelques secondes, et pendant qu'elle appelait son secours, deux grandes femmes entrrent silencieusement dans le salon o se trouvait Mlle de Cardoville, qui, toujours cramponne la fentre, ne put les apercevoir. Ces deux femmes, ges de quarante quarante-cinq ans, robustes, viriles, taient ngligemment et sordidement vtues, comme des chambrires de basse condition; par-dessus leurs habits, elles portaient de grands tabliers de toile qui, montant jusqu'au cou, o ils s'chancraient, tombaient jusqu' leurs pieds. L'une, tenant une lampe, avait une longue face rouge et luisante, un gros nez bourgeonn, des petits yeux verts et des cheveux d'une couleur de filasse bouriffs sous un bonnet d'un blanc sale. L'autre, jaune, sche, osseuse, portait un bonnet de deuil qui encadrait troitement sa maigre figure terreuse, parchemine, marque de petite vrole et durement accentue par deux gros sourcils noirs; quelques longs poils gris ombrageaient sa lvre suprieure. Cette femme tenait la main, demi dploy, une sorte de vtement de forme trange en paisse toile grise. Toutes deux taient donc silencieusement entres par la petite porte au moment o Adrienne, dans son pouvante, s'attachait au grillage de la fentre en criant: -- Au secours!... D'un signe ces femmes se montrrent la jeune fille, et pendant que l'une posait la lampe sur la chemine, l'autre (celle qui portait le bonnet de deuil), s'approchant de la croise, appuya sa grande main osseuse sur l'paule de Mlle de Cardoville. Se retournant brusquement, celle-ci poussa un nouveau cri d'effroi la vue de cette sinistre figure. Ce premier mouvement de stupeur pass, Adrienne se rassura presque; si repoussante que ft cette femme, c'tait du moins quelqu'un qui elle pouvait parler; elle s'cria donc vivement d'une voix altre: -- O est M. Baleinier? Les deux femmes se regardrent, changrent un signe d'intelligence et ne rpondirent pas. -- Je vous demande, madame, reprit Adrienne, o est M. Baleinier, qui m'a amene ici?... je veux le voir l'instant... -- Il est parti, dit la grosse femme. -- Parti!... s'cria Adrienne, parti sans moi!... Mais qu'est-ce que cela signifie? mon Dieu!... Puis, aprs un moment de rflexion, elle reprit: -- Allez me chercher une voiture. Les deux femmes se regardrent en haussant les paules. -- Je vous prie, madame, reprit Adrienne d'une voix contenue, de m'aller chercher une voiture, puisque M. Baleinier est parti sans moi; je veux sortir d'ici. -- Allons, allons, madame, dit la grande femme (on l'appelait la Thomas) n'ayant pas l'air d'entendre ce que disait Adrienne, voil l'heure... il faut venir vous coucher. -- Me coucher! s'cria Mlle de Cardoville avec pouvante. Mais, mon Dieu! c'est en devenir folle... Puis, s'adressant aux deux femmes: -- Quelle est cette maison? o suis-je? rpondez. -- Vous tes dans une maison, dit la Thomas d'une voix rude, o il ne faut pas crier par la fentre, comme tout l'heure. -- Et o il ne faut pas non plus teindre les lampes, comme vous venez de le faire... sans a, reprit l'autre femme appele Gervaise, nous nous fcherons. Adrienne, ne trouvant pas une parole, frissonnant d'pouvante, regardait tout tour ces horribles femmes avec stupeur; sa raison s'puisait en vain comprendre ce qui se passait. Tout coup elle crut avoir devin et s'cria: -- Je le vois, il y a ici mprise... je ne me l'explique pas... mais enfin, il y a une mprise... vous me prenez pour une autre... Savez-vous qui je suis?... Je me nomme Adrienne de Cardoville!... Ainsi vous le voyez... je suis libre de sortir d'ici; personne n'a le droit de me retenir de force... Ainsi, je vous l'ordonne; allez l'instant me chercher une voiture... S'il n'y en a pas dans ce quartier, donnez-moi quelqu'un qui m'accompagne et me conduise chez moi, rue de Babylone, l'htel Saint-Dizier. Je rcompenserai gnreusement cette personne, et vous aussi... -- Ah , aurons-nous bientt fini? dit la Thomas; quoi bon nous dire tout a? -- Prenez garde, reprit Adrienne, qui voulait avoir recours tous les moyens, si vous me reteniez de force ici... ce serait bien grave... vous ne savez pas quoi vous vous exposeriez! -- Voulez-vous venir vous coucher, oui ou non? dit la Gervaise d'un air impatient et dur. -- coutez, madame, reprit prcipitamment Adrienne, laissez-moi sortir... et je vous donne chacune deux mille francs... N'est-ce pas assez? je vous en donne dix... vingt... ce que vous voudrez... je suis riche... mais que je sorte... mon Dieu!... que je sorte... je ne veux pas rester... j'ai peur ici, moi!... s'cria la malheureuse jeune fille avec un accent dchirant. -- Vingt mille francs!... comme c'est a, dis donc, la Thomas! -- Laisse donc tranquille, Gervaise, c'est toujours leur mme chanson toutes... -- Eh bien!... puisque raisons, prires, menaces sont vaines, dit Adrienne puisant une grande nergie dans sa position dsespre, je vous dclare que je veux sortir, moi... et l'instant... Nous allons voir si l'on a l'audace d'employer la force contre moi! Et Adrienne fit rsolument un pas vers la porte. ce moment, les cris sauvages et rauques qui avaient prcd le bruit de lutte dont Adrienne avait t si effraye retentirent de nouveau; mais cette fois les hurlements affreux ne furent accompagns d'aucun pitinement. -- Oh! quels cris! dit Adrienne en s'arrtant; et, dans sa frayeur, elle se rapprocha des deux femmes. Ces cris... les entendez-vous?... Mais qu'est-ce donc que cette maison, mon Dieu, o l'on entend cela? Et puis l-bas, ajouta-t-elle presque avec garement en montrant l'autre corps de logis, dont une fentre brillait claire dans l'obscurit, fentre devant laquelle la figure blanche passait et repassait toujours, l-bas! voyez- vous... Qu'est-ce que cela?... -- Eh bien! dit la Thomas, c'est des personnes qui, comme vous, n'ont pas t sages... -- Que dites-vous? s'cria Mlle de Cardoville en joignant les mains avec terreur. Mais... mon Dieu! qu'est-ce donc que cette maison? qu'est-ce qu'on leur fait donc?... -- On leur fait ce qu'on vous fera si vous tes mchante et si vous refusez de venir vous coucher, reprit la Gervaise. -- On leur met... a, dit la Thomas en montrant l'objet qu'elle tenait sous son bras; oui, on leur met la _camisole..._ _-- _Ah!!! fit Adrienne en cachant son visage dans ses mains avec terreur. Une rvlation terrible venait de l'clairer... Enfin elle comprenait tout... Aprs les vives motions de la journe, ce dernier coup devait avoir une raction terrible: la jeune fille se sentit dfaillir; ses mains retombrent, son visage devint d'une effrayante pleur, tout son corps trembla, et elle eut peine la force de dire d'une voix teinte en tombant genoux et dsignant la camisole d'un regard terrifi: -- Oh! non... par piti pas cela!... Grce... madame!... Je ferai... ce... que... vous voudrez... Puis les forces lui manquant, elle s'affaissa sur elle-mme, et, sans ces femmes, qui coururent elle et la reurent vanouie dans leurs bras, elle tombait sur le parquet. -- Un vanouissement, a n'est pas dangereux... dit la Thomas; portons-la sur son lit... nous la dshabillerons pour la coucher, et a ne sera rien. -- Transporte-la, toi, dit la Gervaise. Moi, je vais prendre la lampe. Et la Thomas, grande et robuste, souleva Mlle de Cardoville comme elle et soulev un enfant endormi, l'emporta dans ses bras et suivit sa compagne dans la chambre par laquelle M. Baleinier avait disparu. Cette chambre, d'une propret parfaite, tait d'une nudit glaciale; un papier verdtre couvrait les murs; un petit lit de fer trs bas, chevet formant tablette, se dressait l'un des angles; un pole, plac dans la chemine, tait entour d'un grillage de fer qui en dfendait l'approche; une table attache au mur, une chaise place devant cette table et aussi fixe au parquet, une commode d'acajou et un fauteuil de paille composaient ce triste mobilier; la croise, sans rideaux, tait intrieurement garnie d'un grillage destin empcher le bris des carreaux. C'est dans ce sombre rduit, qui offrait un si pnible contraste avec son ravissant petit palais de la rue de Babylone, qu'Adrienne fut apporte par la Thomas, qui, aide de Gervaise, assit sur le lit Mlle de Cardoville inanime. La lampe fut place sur la tablette du chevet. Pendant que l'une des gardiennes la soutenait, l'autre dgrafait et tait la robe de drap de la jeune fille; celle-ci penchait languissamment sa tte sur sa poitrine. Quoique vanouie, deux grosses larmes coulaient lentement de ses grands yeux ferms, dont les cils noirs faisaient ombre sur ses joues d'une pleur transparente... Son cou et son sein d'ivoire taient inonds des flots de soie dore de sa magnifique chevelure dnoue lors de sa chute... Lorsque, dlaant le corset de satin, moins doux, moins frais, moins blanc que ce corps virginal et charmant qui, souple et svelte, s'arrondissait sous la dentelle et la batiste comme une statue d'albtre lgrement rose, l'horrible mgre toucha de ses grosses mains rouges, calleuses et gerces, les paules et les bras nus de la jeune fille... celle-ci, sans revenir compltement elle, tressaillit involontairement ce contact rude et brutal. -- A-t-elle des petits pieds! dit la gardienne, qui, s'tant ensuite agenouille, dchaussait Adrienne; ils tiendraient tous deux dans le creux de ma main. En effet, un petit pied vermeil et satin comme un pied d'enfant, et l vein d'azur, fut bientt mis nu, ainsi qu'une jambe cheville et genou roses, d'un contour aussi fin, aussi pur que celui de la Diane antique. -- Et ses cheveux, sont-ils longs! dit la Thomas, sont-ils longs et doux!... elle pourrait marcher dessus... a serait pourtant dommage de les couper pour lui mettre de la glace sur le crne. Et ce disant, la Thomas tordit comme elle le put cette magnifique chevelure derrire la tte d'Adrienne. Hlas! ce n'tait plus la lgre et blanche main de Georgette, de Florine ou d'Hb, qui coiffaient leur belle matresse avec tant d'amour et d'orgueil! Aussi, en sentant de nouveau le rude contact des mains de la gardienne, le mme tressaillement nerveux dont la jeune fille avait t saisie se renouvela, mais plus frquent et plus fort. Ft-ce, pour ainsi dire, une sorte de rpulsion instinctive, magntiquement perue pendant son vanouissement, ft-ce le froid de la nuit... bientt Adrienne frissonna de nouveau, et peu peu revint elle... Il est impossible de peindre son pouvante, son horreur, son indignation chastement courrouce, lorsque, cartant de ses deux mains les nombreuses boucles de cheveux qui couvraient son visage baign de larmes, elle se vit, en reprenant tout fait ses esprits, elle se vit demi-nue entre ces deux affreuses mgres. Adrienne poussa d'abord un cri de honte, de pudeur et d'effroi; puis, afin d'chapper aux regards de ces deux femmes, par un mouvement plus rapide que la pense, elle renversa brusquement la lampe qui tait place sur la tablette du chevet de son lit, et qui s'teignit en se brisant sur le parquet. Alors, au milieu des tnbres, la malheureuse enfant, s'enveloppant dans ses couvertures, clata en sanglots dchirants... Les gardiennes s'expliqurent le cri et la violente action d'Adrienne en les attribuant un accs de folie furieuse. -- Ah! vous recommencez teindre et briser les lampes... il parat que c'est l votre ide, vous! s'cria la Thomas courrouce en marchant ttons dans l'obscurit. Bon... je vous ai avertie... vous allez avoir cette nuit la camisole comme la folle de l-haut. -- C'est a, dit l'autre, tiens-la bien, la Thomas, je vais aller chercher de la lumire... nous deux nous en viendrons bout. -- Dpche-toi... car avec son petit air doucereux... il parat qu'elle est tout bonnement furieuse... et qu'il faudra passer la nuit ct d'elle. Triste et douloureux contraste: Le matin Adrienne s'tait leve libre, souriante, heureuse, au milieu de toutes les merveilles du luxe et des arts, entoure des soins dlicats et empresss de trois jeunes filles qui la servaient... Dans sa gnreuse et folle humeur elle avait mnag un jeune prince indien, son parent, une surprise d'une magnificence splendide et ferique; elle avait pris la plus noble rsolution au sujet des deux orphelines ramenes par Dagobert... Dans son entretien avec Mme de Saint-Dizier... elle s'tait montre tour tour fire et sensible, mlancolique et gaie, ironique et grave... loyale et courageuse... enfin, si elle venait dans cette maison maudite, c'tait pour demander la grce d'un honnte et laborieux artisan... Et le soir... Mlle de Cardoville, livre par une trahison infme aux mains grossires de deux ignobles gardiennes de folles, sentait ses membres dlicats durement emprisonns dans cet abominable vtement de fous appel la camisole. * * * * Mlle de Cardoville passa une nuit horrible, en compagnie des deux mgres. Le lendemain matin, neuf heures, quelle fut la stupeur de la jeune fille lorsqu'elle vit entrer dans sa chambre le docteur Baleinier toujours souriant, toujours bienveillant, toujours paterne! -- Eh bien, mon enfant, lui dit-il d'une voix affectueuse et douce, comment avons-nous pass la nuit? III. La visite. Les gardiennes de Mlle de Cardoville, cdant ses prires et surtout ses promesses d'tre _sage, _ne lui avaient laiss la camisole qu'une partie de la nuit; au jour, elle s'tait leve et habille seule sans qu'on l'en et empche. Adrienne se tenait assise sur le bord de son lit; sa pleur effrayante, la profonde altration de ses traits, ses yeux brillant du sombre feu de la fivre, les tressaillements convulsifs qui l'agitaient de temps autre, montraient dj les funestes consquences de cette nuit terrible sur cette organisation impressionnable et nerveuse. la vue du docteur Baleinier, qui d'un signe fit sortir Gervaise et la Thomas, Mlle de Cardoville resta ptrifie. Elle prouvait une sorte de vertige en songeant l'audace de cet homme... il osait se prsenter devant elle!... Mais lorsque le mdecin rpta de sa voix doucereuse et d'un ton pntr d'affectueux intrt: Eh bien, ma pauvre enfant... comment avons-nous pass la nuit?... Adrienne porta vivement ses mains son front brlant comme pour se demander si elle rvait. Puis, regardant le mdecin, ses lvres s'entr'ouvrirent... mais elles tremblrent si fort qu'il lui fut impossible d'articuler un mot... La colre, l'indignation, le mpris, et surtout ce ressentiment si atrocement douloureux que cause aux nobles coeurs la confiance lchement trahie, bouleversaient tellement Adrienne, que, interdite, oppresse, elle ne put, malgr elle, rompre le silence. -- Allons!... allons! je vois ce que c'est, dit le docteur en secouant tristement la tte, vous m'en voulez beaucoup... n'est-ce pas? Eh! mon Dieu!... je m'y attendais, ma chre enfant... Ces mots prononcs par une hypocrite effronterie firent bondir Adrienne; elle se leva, ses joues ples s'enflammrent, son grand oeil noir tincela, elle redressa firement son beau visage; sa lvre suprieure se releva lgrement par un sourire d'une ddaigneuse amertume; puis, silencieuse et courrouce, la jeune fille passa devant M. Baleinier, toujours assis, et se dirigea vers la porte d'un pas rapide et assur. Cette porte, laquelle on remarquait un petit guichet, tait ferme extrieurement. Adrienne se retourna vers le docteur, lui montra la porte d'un geste imprieux et lui dit: -- Ouvrez-moi cette porte! -- Voyons, ma chre demoiselle Adrienne, dit le mdecin, calmez- vous... causons en bons amis... car, vous le savez... je suis votre ami... Et il aspira lentement une prise de tabac. -- Ainsi... monsieur, dit Adrienne d'une voix tremblante de colre, je ne sortirai pas d'ici encore aujourd'hui? -- Hlas! non... avec des exaltations pareilles... si vous saviez comme vous avez le visage enflamm... les yeux ardents... votre pouls doit avoir quatre-vingts pulsations la minute... Je vous en conjure, ma chre enfant, n'aggravez pas votre tat par cette fcheuse agitation... Aprs avoir regard fixement le docteur, Adrienne revint d'un pas lent se rasseoir au bord de son lit. -- la bonne heure, reprit M. Baleinier, soyez raisonnable... et je vous le dis encore: causons en bons amis. -- Vous avez raison, monsieur, rpondit Adrienne d'une voix brve, contenue et d'un ton parfaitement calme, causons en bons amis... Vous voulez me faire passer pour folle... n'est-ce pas? -- Je veux, ma chre enfant, qu'un jour vous ayez pour moi autant de reconnaissance que vous avez d'aversion... et cette aversion, je l'avais prvue... mais, si pnibles que soient certains devoirs, il faut se rsigner les accomplir, dit M. Baleinier en soupirant, et d'un ton si naturellement convaincu qu'Adrienne ne put d'abord retenir un mouvement de surprise... Puis un rire amer effleurant ses lvres: -- Ah!... dcidment... tout ceci est pour mon bien?... -- Franchement, ma chre demoiselle... ai-je jamais eu d'autre but que celui de vous tre utile? -- Je ne sais, monsieur, si votre impudence n'est pas encore plus odieuse que votre lche trahison!... -- Une trahison! dit M. Baleinier en haussant les paules d'un air pein, une trahison! Mais rflchissez donc, ma pauvre enfant... croyez-vous que si je n'agissais pas loyalement, consciencieusement, dans votre intrt, je reviendrais ce matin affronter votre indignation, laquelle je devais m'attendre?... Je suis le mdecin en chef de cette maison de sant qui m'appartient... mais... j'ai ici deux de mes lves, mdecins comme moi, qui me supplent... je pouvais donc les charger de vous donner leurs soins... Eh bien, non... je n'ai pas voulu cela... je connais votre caractre, votre nature, vos antcdents... et mme, abstraction faite de l'intrt que je vous porte... mieux que personne je puis vous traiter convenablement. Adrienne avait cout M. Baleinier sans l'interrompre; elle le regarda fixement, et lui dit: -- Monsieur... combien vous paye-t-on... pour me faire passer pour folle? -- Mademoiselle!... s'cria M. Baleinier, bless malgr lui. -- Je suis riche... vous le savez, reprit Adrienne avec un ddain crasant, je double la somme... qu'on vous donne... Allons, monsieur, au nom de... l'amiti, comme vous dites... accordez-moi du moins la faveur d'enchrir. -- Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m'ont appris que vous leur aviez fait la mme proposition, dit M, Baleinier en reprenant tout son sang-froid. -- Pardon... monsieur... Je leur avais offert ce que l'on peut offrir de pauvres femmes sans ducation, que le malheur force d'accepter le pnible emploi qu'elles occupent... Mais un homme du monde comme vous! un homme de grand savoir comme vous! un homme de beaucoup d'esprit comme vous! c'est diffrent; cela se paye plus cher: il y a de la trahison tout prix... Ainsi, ne basez pas votre refus... sur la modicit de mes offres ces malheureuses... Voyons, combien vous faut-il? -- Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m'ont aussi parl de menaces, reprit M. Baleinier toujours trs froidement; n'en avez-vous pas m'adresser galement? Tenez, ma chre enfant, croyez-moi, puisons tout de suite les tentatives de corruption et les menaces de vengeance... Nous retomberons ensuite dans le vrai de la situation. -- Ah! mes menaces sont vaines! s'cria Mlle de Cardoville, en laissant enfin clater son emportement jusqu'alors contenu. Ah! vous croyez, monsieur, qu' ma sortie d'ici, car cette squestration aura un terme, je ne dirai pas haute voix votre indigne trahison! Ah! vous croyez que je ne dnoncerai pas au mpris, l'horreur de tous votre infme complicit avec Mme de Saint-Dizier!... Ah! vous croyez que je tairai les affreux traitements que j'ai subis! Mais si folle que je sois, je sais qu'il y a des lois, monsieur, et je leur demanderai rparation clatante pour moi; honte, fltrissure et chtiment pour vous et pour les vtres!... Car, entre nous... voyez-vous, ce sera dsormais une haine... une guerre mort... et je mettrai la soutenir tout ce que j'ai de force, d'intelligence et de... -- Permettez-moi de vous interrompre, ma chre mademoiselle Adrienne, dit le docteur toujours parfaitement calme et affectueux, rien ne serait plus nuisible votre gurison que de folles esprances; elles vous entretiendraient dans un tat d'exaltation dplorable. Donc, nettement posons les faits, afin que vous envisagiez clairement votre position: 1 il est impossible que vous sortiez d'ici; 2 vous ne pouvez avoir aucune communication avec le dehors; 3 il n'entre dans cette maison que des gens dont je suis extrmement sr; 4 je suis compltement l'abri de vos menaces et de votre vengeance, et cela parce que toutes les circonstances, tous les droits sont en ma faveur. -- Tous les droits! M'enfermer ici!... -- On ne s'y serait pas dtermin sans une foule de motifs plus graves les uns que les autres. -- Ah! il y a des motifs?... -- Beaucoup, malheureusement. -- Et on me les fera connatre, peut-tre? -- Hlas! ils ne sont que trop rels, et si un jour vous vous adressiez la justice, ainsi que vous m'en menaciez tout l'heure, eh! mon Dieu, notre grand regret, nous serions obligs de rappeler l'excentricit plus que bizarre de votre manire de vivre; votre manie de costumer vos femmes; vos dpenses exagres; l'histoire du prince indien, qui vous offrez une hospitalit royale; votre rsolution, inoue dix-huit ans, de vouloir vivre seule comme un garon; l'aventure de l'homme trouv cach dans votre chambre coucher... enfin l'on exhiberait le procs-verbal de notre interrogatoire d'hier, qui a t fidlement recueilli par une personne charge de ce soin. -- Comment! hier! s'cria Adrienne avec autant d'indignation que de surprise... -- Mon Dieu, oui... afin d'tre un jour en rgle, si vous mconnaissiez l'intrt que nous vous portons, nous avons fait stnographier vos rponses par un homme qui se tenait dans une pice voisine derrire une portire... et vraiment, lorsque, l'esprit plus repos, vous relirez un jour de sang-froid cet interrogatoire... vous ne vous tonnerez plus de la rsolution qu'on a t forc de prendre... -- Poursuivez... monsieur, dit Adrienne avec mpris. -- Les faits que je viens de vous citer tant donc avrs, reconnus, vous devez comprendre, ma chre mademoiselle Adrienne, que la responsabilit de ceux qui vous aiment est parfaitement couvert; ils ont d chercher gurir ce drangement d'esprit, qui ne se manifeste encore, il est vrai, que par des manies, mais qui compromettrait gravement votre avenir s'il se dveloppait davantage... Or, mon avis, on ne peut en esprer la cure radicale, que grce un traitement la fois moral et physique... dont la premire condition est de vous loigner d'un bizarre entourage qui exalte si dangereusement votre imagination: tandis que, vivant ici dans la retraite, le calme bienfaisant d'une vie simple et solitaire... mes soins empresss et, je puis le dire, paternels, vous amneront peu peu une gurison complte... -- Ainsi, dit Adrienne avec un rire amer, l'amour d'une noble indpendance, la gnrosit, le culte du beau, l'aversion de ce qui est odieux et lche, telles sont les maladies dont vous devez me gurir; je crains d'tre incurable, monsieur, car il y a bien longtemps que ma tante a essay cette honnte gurison. -- Soit, nous ne russirons peut-tre pas, mais, au moins, nous tenterons. Vous le voyez donc bien... il y a une masse de faits assez graves pour motiver notre dtermination, prise d'ailleurs en conseil de famille: ce qui me met compltement l'abri de vos menaces... car c'tait l que j'en voulais revenir: un homme de mon ge, de ma considration, n'agit jamais lgrement dans de telles circonstances; vous comprenez donc maintenant ce que je vous disais tout l'heure; en un mot, n'esprez pas sortir d'ici avant votre complte gurison, et persuadez-vous bien que je suis et que je serai toujours l'abri de vos menaces... Ceci bien tabli... parlons de votre tat actuel avec tout l'intrt que vous m'inspirez. -- Je trouve, monsieur... que, si je suis folle, vous me parlez bien raisonnablement. -- Vous, folle!... grce Dieu... ma pauvre enfant... vous ne l'tes pas encore... et j'espre bien que, par mes soins, vous ne le serez jamais... Aussi, pour vous empcher de le devenir, il faut s'y prendre temps... et, croyez-moi, il est plus que temps... Vous me regardez d'un air tout surpris... tout trange... Voyons... quel intrt puis-je avoir vous parler ainsi? Est-ce la haine de votre tante que je favorise? Mais dans quel but? Que peut-elle pour ou contre moi? Je ne pense d'elle cette heure ni plus ni moins de bien qu'hier. Est-ce que je vous tiens vous- mme un langage nouveau?... Ne vous ai-je pas hier plusieurs fois parl de l'exaltation dangereuse de votre esprit, de vos manies bizarres? J'ai agi de ruse pour vous amener ici... Eh! sans doute; j'ai saisi avec empressement l'occasion que vous m'offriez vous- mme... C'est encore vrai, ma pauvre chre enfant... car jamais vous ne seriez venue ici volontairement; un jour ou l'autre... il et fallu trouver un prtexte pour vous y amener... et, ma foi, je vous l'avoue... je me suis dit: son intrt avant tout... Fais ce que dois... advienne que pourra... mesure que M. Baleinier parlait, la physionomie d'Adrienne alternativement empreinte d'indignation et de ddain, prenait une singulire expression d'angoisse et d'horreur... En entendant cet homme s'exprimer d'une manire en apparence si naturelle, si sincre, si convaincue, et pour ainsi dire si juste et si raisonnable, elle se sentait plus pouvante que jamais... Une atroce trahison revtue de telles formes l'effrayait cent fois plus que la haine franchement avoue de Mme de Saint-Dizier... Elle trouvait enfin cette audacieuse hypocrisie tellement monstrueuse, qu'elle la croyait presque impossible. Adrienne avait si peu l'art de cacher ses ressentiments que le mdecin, habile et profond physionomiste, s'aperut de l'impression qu'il produisait. -- Allons, se dit-il, c'est un pas immense... au ddain et la colre a succd la frayeur... Le doute n'est pas loin... je ne sortirai pas d'ici sans qu'elle m'ait dit affectueusement: Revenez bientt, mon bon monsieur Baleinier. Le mdecin reprit donc d'une voix triste et mue qui semblait partir du profond de son coeur: -- Je le vois... vous vous dfiez toujours de moi... ce que je dis n'est que mensonge, fourberie, hypocrisie, haine, n'est-ce pas?... Vous har... moi... et pourquoi? mon Dieu! que m'avez-vous fait? ou plutt... vous accepterez peut-tre cette raison comme plus dterminante pour un homme de ma sorte, ajouta M. Baleinier avec amertume, ou plutt quel intrt ai-je vous har? Comment... vous... vous qui n'tes dans l'tat fcheux o vous vous trouvez que par suite de l'exagration des plus gnreux instincts... vous qui n'avez pour ainsi dire que la maladie de vos qualits... vous pouvez froidement, rsolument, accuser un honnte homme qui ne vous a donn jusqu'ici que des preuves d'affection... l'accuser du crime le plus lche, le plus noir, le plus abominable dont un homme puisse se souiller... Oui, je dis crime... parce que l'atroce trahison dont vous m'accusez ne mriterait pas d'autre nom. Tenez, ma pauvre enfant... c'est mal... bien mal, et je vois qu'un esprit indpendant peut montrer autant d'injustice et d'intolrance que les esprits les plus troits. Cela ne m'irrite pas... non... mais cela me fait souffrir... oui, je vous l'assure... bien souffrir. Et le docteur passa la main sur ses yeux humides. Il faut renoncer rentre l'accent, le regard, la physionomie, le geste de M. Baleinier en s'exprimant ainsi. L'avocat le plus habile et le plus exerc, le plus grand comdien du monde n'aurait pas mieux jou cette scne que le docteur... et encore, non personne ne l'et joue aussi bien... car M. Baleinier, emport malgr lui par la situation, tait demi convaincu de ce qu'il disait. En un mot, il sentait toute l'horreur de sa perfidie, mais il savait qu'Adrienne ne pourrait y croire; car il est des combinaisons si horribles que les mes loyales et pures ne peuvent jamais les accepter comme possibles; si malgr soi un esprit lev plonge du regard dans l'abme du mal, au-del d'une certaine profondeur, il est pris de vertige, et ne distingue plus rien. Et puis enfin les hommes les plus pervers ont un jour, une heure, un moment o ce que Dieu a mis de bon au coeur de toute crature se rvle malgr eux. Adrienne tait trop intressante, elle se trouvait dans une position trop cruelle pour que le docteur ne ressentt pas au fond du coeur quelque piti pour cette infortune; l'obligation o il tait depuis longtemps de paratre lui tmoigner de la sympathie, la charmante confiance que la jeune fille avait en lui, taient devenues pour cet homme de douces et chres habitudes... mais sympathie et habitudes devaient cder devant une implacable ncessit... Ainsi, le marquis d'Aigrigny idoltrait sa mre... Mourante, elle l'appelait... et il tait parti malgr ce dernier voeu d'une mre l'agonie... Aprs un tel exemple, comment M. Baleinier n'et-il pas sacrifi Adrienne? Les membres de l'ordre dont il faisait partie taient lui... mais il tait eux peut-tre plus encore qu'ils n'taient lui; car une longue complicit dans le mal cre des liens indissolubles et terribles. Au moment o M. Baleinier finissait de parler si chaleureusement Mlle de Cardoville, la planche qui fermait extrieurement le guichet de la porte glissa doucement dans sa rainure, et deux yeux regardrent attentivement dans la chambre. M. Baleinier ne s'en aperut pas. Adrienne ne pouvait dtacher ses yeux du docteur, qui semblait la fasciner; muette, accable, saisie d'une vague terreur, incapable de pntrer dans les profondeurs tnbreuses de l'me de cet homme, mue malgr elle par la sincrit moiti feinte, moiti vraie, de son accent touchant et douloureux... la jeune fille eut un moment de doute. Pour la premire fois il lui vint l'esprit que M. Baleinier commettait une erreur affreuse... mais que peut- tre il la commettait de bonne foi... D'ailleurs, les angoisses de la nuit, les dangers de sa position, son agitation fbrile, tout concourait jeter le trouble et l'indcision dans l'esprit de la jeune fille; elle contemplait le mdecin avec une surprise croissante; puis, faisant un violent effort sur elle-mme pour ne pas cder une faiblesse dont elle entrevoyait les consquences effrayantes, elle s'cria: -- Non... non, monsieur... je ne veux pas... je ne puis croire... vous avez trop de savoir, d'exprience pour commettre une pareille erreur... -- Une erreur... dit M. Baleinier d'un ton grave et triste, une erreur... laissez-moi vous parler au nom de ce savoir, de cette exprience que vous m'accordez; coutez-moi quelques instants, ma chre enfant... et ensuite... je n'en appellerai... qu' vous mme!... -- moi-mme... reprit la jeune fille stupfaite, vous voulez me persuader que... Puis s'interrompant, elle ajouta en riant d'un rire convulsif: -- Il ne manquait, en effet, votre triomphe que de m'amener avouer que je suis folle... que ma place est ici... que je vous dois... -- De la reconnaissance... oui, vous m'en devez, ainsi que je vous l'ai dit au commencement de cet entretien... coutez-moi donc; mes paroles seront cruelles, mais il est des blessures que l'on ne gurit qu'avec le fer et le feu. Je vous en conjure, ma chre enfant... rflchissez... jetez un regard impartial sur votre vie passe... coutez-vous penser... et vous aurez peur... Souvenez- vous de ces moments d'exaltation trange pendant lesquels, disiez- vous, vous n'apparteniez plus la terre... et puis surtout, je vous en conjure, pendant qu'il en est temps encore, cette heure o votre esprit a conserv assez de lucidit pour comparer... comparez votre vie celle des autres jeunes filles de votre ge. En est-il une seule qui vive comme vous vivez, qui pense comme vous pensez? moins de vous croire si souverainement suprieure aux autres femmes que vous puissiez faire accepter, au nom de cette supriorit, une vie et des habitudes uniques dans le monde... -- Je n'ai jamais eu ce stupide orgueil... monsieur, vous le savez bien... dit Adrienne en regardant le docteur avec un effroi croissant. -- Alors, ma pauvre enfant, quoi attribuer votre manire de vivre si trange, si inexplicable? Pourriez-vous jamais vous persuader vous-mme qu'elle est sense? Ah! mon enfant, prenez garde... Vous en tes encore des originalits charmantes... des excentricits potiques... des rveries douces et vagues... Mais la pente est irrsistible, fatale... Prenez garde... prenez garde!... la partie saine, gracieuse, spirituelle de votre intelligence, ayant encore le dessus... imprime son cachet vos trangets... Mais vous ne savez pas, voyez-vous... avec quelle violence effrayante la partie insense se dveloppe et touffe l'autre... un moment donn. Alors ce ne sont plus des bizarreries gracieuses comme les vtres... ce sont des insanits ridicules, sordides, hideuses. -- Ah!... j'ai peur... dit la malheureuse enfant en passant ses mains tremblantes sur son front brlant. -- Alors... continua M. Baleinier d'une voix altre, alors les dernires lueurs de l'intelligence s'teignent; alors... la folie... il faut bien prononcer ce mot pouvantable... la folie prend le dessus!... Tantt elle clate en transports furieux, sauvages... -- Comme la femme... de l-haut... murmura Adrienne. Et, le regard brlant, fixe, elle leva lentement son doigt vers le plafond. -- Tantt, dit le mdecin, effray lui-mme de l'effroyable consquence de ses paroles, mais cdant la fatalit de sa situation, tantt la folie est stupide, brutale; l'infortune crature qui en est atteinte ne conserve plus rien d'humain, elle n'a plus que les instincts des animaux... Comme eux... elle mange avec voracit, et puis comme eux elle va et vient dans la cellule o l'on est oblig de la renfermer... C'est l toute sa vie... toute... -- Comme la femme... de l-bas... Et Adrienne, le regard de plus en plus gar, tendit lentement son bras vers la fentre du btiment que l'on voyait par la croise de sa chambre. -- Eh bien, oui... s'cria M. Baleinier, comme vous, malheureuse enfant... ces femmes taient jeunes, belles, spirituelles; mais comme vous, hlas! elles avaient en elles ce germe fatal de l'insanit qui, n'ayant pas t dtruit temps... a grandi... et pour toujours a touff leur intelligence... -- Oh! grce... s'cria Mlle de Cardoville, la tte bouleverse par la terreur, grce... ne me dites pas ces choses-l... Encore une fois... j'ai peur... tenez... emmenez-moi d'ici, je vous dis de m'emmener d'ici! s'cria-t-elle avec un accent dchirant, je finirais par devenir folle... Puis, se dbattant contre les redoutables angoisses qui venaient l'assaillir malgr elle, Adrienne reprit: -- Non! oh! non... ne l'esprez pas! je ne deviendrai pas folle; j'ai toute ma raison, moi; est-ce que je suis aveugle pour croire ce que vous me dites l!!! Sans doute, je ne vis comme personne, je ne pense comme personne, je suis choque de choses qui ne choquent personne; mais qu'est-ce que cela prouve? Que je ne ressemble pas aux autres... Ai-je mauvais coeur? suis-je envieuse, goste? Mes ides sont bizarres, je l'avoue, mon Dieu, je l'avoue; mais enfin, monsieur Baleinier, vous le savez bien, vous... leur but est gnreux, lev... (Et la voix d'Adrienne devint mue, suppliante; ses larmes coulrent abondamment.) De ma vie je n'ai fait une action mchante; si j'ai eu des torts, c'est force de gnrosit: parce qu'on voudrait voir tout le monde trop heureux autour de soi, on n'est pas folle, pourtant... et puis, on sent bien soi-mme si l'on est folle, et je sens que je ne le suis pas, et encore... maintenant est-ce que je le sais? vous me dites des choses si effrayantes de ces deux femmes de cette nuit... vous devez savoir cela mieux que moi... Mais alors, ajouta Mlle de Cardoville avec un accent de dsespoir dchirant, il doit y avoir quelque chose faire; pourquoi, si vous m'aimez, avoir attendu si longtemps aussi! vous ne pouviez pas avoir piti de moi plus tt. Et ce qui est affreux... c'est que je ne sais pas seulement si je dois vous croire... car c'est peut-tre un pige... mais non... non... vous pleurez... ajouta-t-elle en regardant M. Baleinier qui, en effet, malgr son cynisme et sa duret, ne pouvait retenir ses larmes la vue de ces tortures sans nom. Vous pleurez sur moi... mais, mon Dieu! alors il y a, quelque chose faire, n'est-ce pas?... Oh! je ferai tout ce que vous voudrez... oh! tout, pour ne pas tre comme ces femmes... comme ces femmes de cette nuit. Et s'il tait trop tard? oh! non... il n'est pas trop tard... n'est-ce pas, mon bon monsieur Baleinier?... Oh! maintenant, je vous demande pardon de ce que je vous ai dit quand vous tes entr... C'est qu'alors, vous concevez... moi, je ne savais pas... ces paroles brves, entrecoupes de sanglots et prononces avec une sorte d'garement fivreux, succdrent quelques minutes de silence, pendant lesquelles le mdecin, profondment mu, essuya ses larmes. Ses forces taient bout. Adrienne avait cach sa figure dans ses mains; tout coup elle redressa la tte; ses traits taient plus calmes, quoique agits par un tremblement nerveux. -- Monsieur Baleinier, dit-elle avec une dignit touchante, je ne sais pas ce que je vous ai dit tout l'heure; la crainte me faisait dlirer, je crois; je viens de me recueillir. coutez-moi; je suis en votre pouvoir, je le sais; rien ne peut m'en arracher... je le sais; tes-vous pour moi un ennemi implacable?... tes-vous un ami? je l'ignore; craignez-vous rellement, ainsi que vous l'assurez, que ce qui n'est chez moi que bizarrerie cette heure ne devienne de la folie plus tard, ou bien tes-vous complice d'une machination infernale?... vous seul savez cela... Malgr mon courage, je me dclare vaincue. Quoi que ce soit qu'on veuille de moi... vous entendez?... quoi que ce soit... j'y souscris d'avance... j'en donne ma parole, et elle est loyale, vous le savez... Vous n'aurez donc plus aucun intrt me retenir ici... Si, au contraire, vous croyez sincrement ma raison en danger, et, je vous l'avoue, vous avez veill dans mon esprit des doutes vagues, mais effrayants... alors, dites-le-moi, je vous croirai... je suis seule, votre merci, sans amis, sans conseil... Eh bien! je me confie aveuglment vous... Est-ce mon sauveur ou mon bourreau que j'implore?... je n'en sais rien... mais je lui dis: voil mon avenir... voil ma vie... prenez... je n'ai plus la force de vous la disputer... Ces paroles, d'une rsignation navrante, d'une confiance dsespre, portrent le dernier coup aux indcisions de M. Baleinier. Dj cruellement mu de cette scne, sans rflchir aux consquences de ce qu'il allait faire, il voulut du moins rassurer Adrienne sur les terribles et injustes craintes qu'il avait su veiller en elle. Les sentiments de repentir et de bienveillance qui animaient M. Baleinier se lisaient sur sa physionomie. Ils s'y lisaient trop... Au moment o il s'approchait de Mlle de Cardoville pour lui prendre la main, une petite voix tranchante et aigu se fit entendre derrire le guichet et pronona ces seuls mots: -- Monsieur Baleinier... -- Rodin!... murmura le docteur effray, il m'piait! -- Qui vous appelle?... demanda la jeune fille M. Baleinier. -- Quelqu'un qui j'ai donn rendez-vous ce matin... pour aller dans le couvent de Sainte-Marie qui est voisin de cette maison, dit le docteur avec accablement. -- Maintenant, qu'avez-vous me rpondre? dit Adrienne avec une angoisse mortelle. Aprs un moment de silence solennel, pendant lequel il tourna la tte vers le guichet, le docteur dit d'une voix profondment mue: -- Je suis... ce que j'ai toujours t... un ami... incapable de vous tromper. Adrienne devint d'une pleur mortelle. Puis elle tendit la main M. Baleinier, et lui dit d'une voix qu'elle tchait de rendre calme: -- Merci... J'aurai du courage... Et ce sera-t-il bien long? -- Un mois peut-tre... la solitude... la rflexion, un rgime appropri, mes soins dvous... Rassurez-vous... tout ce qui sera compatible avec votre tat... vous sera permis; on aura pour vous toutes sortes d'gards... Si cette chambre vous dplat, on vous en donnera une autre... -- Celle-ci ou une autre... peu importe, rpondit Adrienne avec un accablement morne et profond. -- Allons! courage... rien n'est dsespr. -- Peut-tre... vous me flattez, dit Adrienne avec un sourire sinistre. Puis elle ajouta: -- bientt donc... mon bon monsieur Baleinier! mon seul espoir est en vous maintenant. Et sa tte se pencha sur sa poitrine; ses mains retombrent sur ses genoux, et elle resta assise au bord de son lit, ple, immobile... crase... -- Folle, dit-elle lorsque M. Baleinier eut disparu; peut-tre folle... Nous nous sommes tendu sur cet pisode, beaucoup moins _romanesque _qu'on ne pourrait le penser. Plus d'une fois des intrts, des vengeances, des machinations perfides ont abus de l'imprudente facilit avec laquelle on reoit quelquefois de la main de leurs familles ou de leurs amis des _pensionnaires _dans quelques maisons de sant particulires destines aux alins. Nous dirons plus tard notre pense au sujet de la cration d'une sorte d'inspection ressortissant de l'autorit ou de la magistrature civile, qui aurait pour but de surveiller priodiquement et frquemment les tablissements destins recevoir les alins... et d'autres tablissements non moins importants, et encore plus en dehors de toute surveillance... nous voulons parler de certains couvents de femmes, dont nous nous occuperons bientt. Huitime partie Le confesseur I. Pressentiments. Pendant que les faits prcdents se passaient dans la maison de sant du docteur Baleinier, d'autres scnes avaient lieu, environ la mme heure, rue Brise-Miche, chez Franoise Baudoin. Sept heures du matin venaient de sonner l'glise Saint-Merri, le jour tait bas et sombre, le givre et le grsil ptillaient aux fentres de la triste chambre de la femme de Dagobert. Ignorant encore l'arrestation de son fils, Franoise l'avait attendu la veille toute la soire, et ensuite une partie de la nuit, au milieu d'inquitudes navrantes; puis, cdant la fatigue, au sommeil, vers les trois heures du matin elle s'tait jete sur un matelas ct du lit de Rose et de Blanche. Ds le jour (il venait de paratre), Franoise se leva pour monter dans la mansarde d'Agricol, esprant, bien faiblement il est vrai, qu'il serait rentr depuis quelques heures. Rose et Blanche venaient de se lever et de s'habiller. Elles se trouvaient seules dans cette chambre triste et froide. Rabat-Joie, que Dagobert avait laiss Paris, tait tendu prs du pole refroidi, et, son long museau entre ses deux pattes de devant, il ne quittait pas de l'oeil les deux soeurs. Celles-ci, ayant peu dormi, s'taient aperues de l'agitation et des angoisses de la femme de Dagobert. Elles l'avaient vue tantt marcher en se parlant elle-mme, tantt prter l'oreille au moindre bruit qui venait de l'escalier, et parfois s'agenouiller devant le crucifix plac l'une des extrmits de la chambre. Les orphelines ne se doutaient pas qu'en priant avec ferveur pour son fils, l'excellente femme priait aussi pour elles, car l'tat de leur me l'pouvantait. La veille, aprs le dpart prcipit de Dagobert pour Chartres, Franoise, ayant assist au lever de Rose et de Blanche, les avait engages dire leur prire du matin; elles lui rpondirent navement qu'elles n'en savaient aucune, et qu'elles ne priaient jamais autrement qu'en invoquant leur mre qui tait dans le ciel. Lorsque Franoise, mue d'une douloureuse surprise, leur parla de catchisme, de confirmation, de communion, les deux soeurs ouvrirent de grands yeux tonns, ne comprenant rien ce langage. Selon sa foi candide, la femme de Dagobert, pouvante de l'ignorance des deux jeunes filles en matire de religion, crut leur me dans un pril d'autant plus grave, d'autant plus menaant, que, leur ayant demand si elles avaient au moins reu le baptme (et elle leur expliqua la signification de ce sacrement), les orphelines lui rpondirent qu'elles ne le croyaient pas, car il ne se trouvait ni glise ni prtre dans le hameau o elles taient nes pendant l'exil de leur mre en Sibrie. En se mettant au point de vue de Franoise, on comprendra ses terribles angoisses; car, ses yeux, ces jeunes filles, qu'elle aimait dj tendrement, tant elles avaient de charme et de douceur, taient, pour ainsi dire, de pauvres idoltres innocemment voues la damnation ternelle; aussi, n'ayant pu retenir ses larmes ni cacher sa frayeur, elle les avait serres dans ses bras, en leur promettant de s'occuper au plus tt de leur salut, et en se dsolant de ce que Dagobert n'et pas song les faire baptiser en route. Or, il faut l'avouer, cette ide n'tait nullement venue l'ex-grenadier cheval. Quittant la veille Rose et Blanche pour se rendre aux offices du dimanche, Franoise n'avait pas os les emmener avec elle, leur complte ignorance des choses saintes rendant leur prsence l'glise, sinon scandaleuse, du moins inutile; mais Franoise, dans ses ferventes prires, implora ardemment la misricorde cleste pour les orphelines, qui ne savaient pas leur me dans une position si dsespre. Rose et Blanche restaient donc seules dans la chambre en l'absence de la femme de Dagobert; elles taient toujours vtues de deuil, leurs charmantes figures semblaient encore plus pensives que tristes; quoiqu'elles fussent accoutumes une vie bien malheureuse, ds leur arrive dans la rue Brise-Miche elles s'taient senties frapper du pnible contraste qui existait entre la pauvre demeure qu'elles venaient habiter et les merveilles que leur imagination s'tait figures en songeant Paris, cette ville d'or de leurs rves. Bientt cet tonnement si concevable fit place des penses d'une gravit singulire pour leur ge; la contemplation de cette pauvret digne et laborieuse fit profondment rflchir les orphelines, non plus en enfants, mais en jeunes filles; admirablement servies par leur esprit juste et sympathique au bien, par leur noble coeur, par leur caractre la fois dlicat et courageux, elles avaient depuis vingt-quatre heures beaucoup observ, beaucoup mdit. -- Ma soeur, dit Rose Blanche, lorsque Franoise eut quitt la chambre, la pauvre femme de Dagobert est bien inquite. As-tu remarqu, cette nuit, son agitation? Comme elle pleurait! comme elle priait! -- J'tais mue comme toi de son chagrin, ma soeur, et je me demandais ce qui pouvait le causer. -- Je crains de le deviner... Oui, peut-tre est-ce nous qui sommes la cause de ses inquitudes? -- Pourquoi, ma soeur? Parce que nous ne savons pas de prire, et que nous ignorons si nous avons t baptises? -- Cela a paru lui faire une grande peine, il est vrai; j'en ai t bien touche, parce que cela prouve qu'elle nous aime tendrement... Mais je n'ai pas compris comment nous courions des dangers terribles, ainsi qu'elle disait... -- Ni moi non plus, ma soeur. Nous tchons de ne rien faire qui puisse dplaire notre mre, qui nous voit et nous entend... -- Nous aimons ceux qui nous aiment, nous ne hassons personne, nous nous rsignons tout ce qui nous arrive... Quel mal peut-on nous reprocher? -- Aucun... mais, vois-tu, ma soeur, nous pourrions en faire involontairement... -- Nous? -- Oui... et c'est pour cela que je te disais: je crains que nous ne soyons cause des inquitudes de la femme de Dagobert. -- Comment donc cela? -- coute, ma soeur... Hier, Mme Franoise a voulu travailler ces sacs de grosse toile... que voil sur la table... -- Oui. Au bout d'une demi-heure, elle nous a dit bien tristement qu'elle ne pouvait pas continuer... qu'elle n'y voyait plus clair... que ses yeux taient perdus... -- Ainsi elle ne peut plus travailler pour gagner sa vie... -- Non, c'est son fils, M. Agricol, qui la soutient... il a l'air si bon, si gai, si franc et si heureux de se dvouer pour sa mre... Ah! c'est bien le digne frre de notre ange Gabriel!... -- Tu vas voir pourquoi je te parle du travail de M. Agricol... Notre bon vieux Dagobert nous a dit qu'en arrivant ici il ne lui restait plus que quelques pices de monnaie. -- C'est vrai... -- Il est, ainsi que sa femme, hors d'tat de gagner sa vie; un pauvre vieux soldat comme lui, que ferait-il? -- Tu as raison... il ne sait que nous aimer et nous soigner comme ses enfants. -- Il faut donc que ce soit encore M. Agricol qui soutienne... son pre... car Gabriel est un pauvre prtre, qui, ne possdant rien, ne peut rien pour ceux qui l'ont lev... Ainsi tu vois, c'est M. Agricol qui, seul, fait vivre toute la famille... -- Sans doute... s'il s'agit de sa mre... de son pre... c'est son devoir, et il le fait de bon coeur. -- Oui, ma soeur... mais nous, il ne nous doit rien. -- Que dis-tu, Blanche? -- Il va donc aussi tre oblig de travailler pour nous, puisque nous n'avons rien au monde. -- Je n'avais pas song cela... C'est juste. -- Vois-tu, ma soeur, notre pre a beau tre duc et marchal de France, comme dit Dagobert, nous avons beau pouvoir esprer bien des choses de cette mdaille, tant que notre pre ne sera pas ici, tant que nos esprances ne seront pas ralises, nous serons toujours de pauvres orphelines, obliges d'tre charge cette brave famille qui nous devons tant, et qui, aprs tout, est si gne... que... -- Pourquoi t'interromps-tu, ma soeur? -- Ce que je vais te dire ferait rire d'autres personnes; mais toi, tu comprendras: hier, la femme de Dagobert, en voyant manger ce pauvre Rabat-Joie, a dit tristement: Hlas! mon Dieu, il mange comme une personne... La manire dont elle a dit cela m'a donn envie de pleurer; juge s'ils sont pauvres... et pourtant, nous venons encore augmenter leur gne. Et les deux soeurs se regardrent tristement, tandis que Rabat- Joie faisait mine de ne pas entendre ce qu'on disait de sa voracit. -- Ma soeur, je te comprends, dit Rose aprs un moment de silence. Eh bien, il ne faut tre charge de personne. Nous sommes jeunes, nous avons bon courage. En attendant que notre position se dcide, regardons-nous comme des filles d'ouvrier. Aprs tout, notre grand-pre n'tait-il pas artisan lui-mme? Trouvons donc de l'ouvrage et gagnons notre vie... Gagner sa vie... comme on doit tre fire... heureuse!... -- Bonne petite soeur! dit Blanche en embrassant Rose, quel bonheur!... tu m'as prvenue... embrasse-moi! -- Comment? -- Ton projet... c'tait aussi le mien... Oui, hier, en entendant la femme de Dagobert s'crier si tristement que sa vue tait perdue... j'ai regard tes bons grands yeux qui m'ont fait penser aux miens et je me suis dit: mais il me semble que si la pauvre femme de notre vieux Dagobert a perdu la vue... Mlles Rose et Blanche Simon y voient trs clair... ce qui est une compensation, ajouta Blanche en souriant. -- Et, aprs tout, Mlles Simon ne sont pas assez maladroites, reprit Rose en souriant son tour, pour ne pouvoir coudre de gros sacs de toile grise qui leur corcheront peut-tre un peu les doigts... mais, c'est gal. -- Tu le vois, nous pensions deux comme toujours; seulement je voulais te mnager une surprise et attendre que nous fussions seules pour te dire mon ide. -- Oui, mais il y a quelque chose qui me tourmente. -- Qu'est-ce donc? -- D'abord Dagobert et sa femme ne manqueront pas de nous dire: Mesdemoiselles, vous n'tes pas faites pour cela... coudre de gros vilains sacs de toile! Fi donc... les filles d'un marchal de France! Et puis, si nous insistons... Eh bien! nous dira-t-on, il n'y a pas d'ouvrage vous donner... Si vous en voulez... cherchez-en... mesdemoiselles. Et alors, qui sera bien embarrass? Mlles Simon: car o trouverons-nous de l'ouvrage? -- Le fait est que quand Dagobert s'est mis quelque chose dans la tte... -- Oh! aprs a... en le clinant bien... -- Oui, pour certaines choses... mais pour d'autres il est intraitable. C'est comme si en route nous eussions voulu l'empcher de se donner tant de peine pour nous. -- Ma soeur! une ide... s'cria Rose, une excellente ide! -- Voyons, dis vite... -- Tu sais bien, cette jeune ouvrire qu'on appelle la Mayeux, et qui parat si serviable, si prvenante... -- Oh! oui, et puis timide, discrte; on dirait qu'elle a toujours peur de gner en vous regardant. Tiens, hier, elle ne s'apercevait pas que je la voyais: elle te contemplait d'un air si bon, si doux, elle semblait si heureuse, que des larmes me sont venues aux yeux tant je me suis sentie attendrie... -- Et bien, il faudra demander la Mayeux comment elle fait pour trouver s'occuper, car certainement elle vit de son travail. -- Tu as raison, elle nous le dira, et quand nous le saurons, Dagobert aura beau nous gronder, vouloir faire le fier pour nous, nous serons aussi enttes que lui. -- C'est cela, ayons du caractre; prouvons-lui que nous avons, comme il le dit lui-mme, du sang de soldat dans les veines. -- Tu prtends que nous serons peut-tre riches un jour, mon bon Dagobert?... lui dirons-nous, eh bien!... tant mieux: nous nous rappellerons ce temps-ci avec plus de plaisir encore. -- Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas, Rose? la premire fois que nous nous trouverons avec la Mayeux, il faudra lui faire notre confidence et lui demander des renseignements: elle est si bonne personne qu'elle ne nous refusera pas. -- Aussi, quand notre pre reviendra, il nous saura gr, j'en suis sre, de notre courage. -- Et il nous applaudira d'avoir voulu nous suffire nous-mmes, comme si nous tions seules au monde. ces mots de sa soeur Rose tressaillit. Un nuage de tristesse, presque d'effroi, passa sur sa charmante figure, et elle s'cria: -- Mon Dieu! ma soeur, quelle horrible pense!... -- Qu'as-tu donc? tu me fais peur!... -- Au moment o tu disais que notre pre nous saurait gr de nous suffire nous-mmes, comme si nous tions seules au monde... une affreuse ide m'est venue... je ne sais pourquoi... et puis... tiens, sens comme mon coeur bat... on dirait qu'il va nous arriver un malheur! -- C'est vrai, ton pauvre coeur bat d'une force!... Mais quoi as-tu donc pens? tu m'effrayes. -- Quand nous avons t prisonnires, au moins on ne nous a pas spares; et puis enfin, la prison tait un asile... -- Oui, bien triste, quoique partag avec toi... -- Mais si, en arrivant ici, un hasard... un malheur... nous avait spares de Dagobert... si nous nous tions trouves... seules... abandonnes sans ressources dans cette grande ville? -- Ah! ma soeur... ne dis pas cela... tu as raison... C'est terrible. Que devenir, mon Dieu! cette triste pense, les deux jeunes filles restrent un moment silencieuses et accables. Leurs jolies figures, jusqu'alors animes d'une noble esprance, plirent et s'attristrent. Aprs un assez long silence, Rose leva la tte: ses yeux taient humides de larmes. -- Mon Dieu! dit-elle d'une voix tremblante, pourquoi donc cette pense nous attriste-t-elle autant, ma soeur?... J'ai le coeur navr comme si ce malheur devait nous arriver un jour... -- Je ressens, comme toi... une grande frayeur... Hlas!... toutes deux perdues dans cette ville immense... Qu'est-ce que nous ferions? -- Tiens... Blanche... n'ayons pas de ces ides-l... Ne sommes- nous pas ici chez Dagobert... au milieu de bien bonnes gens?... -- Vois-tu, ma soeur, reprit Rose d'un air pensif, c'est peut-tre un bien... que cette pense me soit venue. -- Pourquoi donc? -- Maintenant, nous trouverons ce pauvre logis d'autant meilleur que nous y serons l'abri de toutes nos craintes... Et lorsque, grce notre travail, nous serons sres de n'tre charge personne... que nous manquera-t-il en attendant l'arrive de notre pre? -- Il ne nous manquera rien... tu as raison... mais enfin pourquoi cette pense nous est-elle venue? Pourquoi nous accable-t-elle si douloureusement? -- Oui, enfin... pourquoi? Aprs tout, ne sommes-nous pas ici au milieu d'amis qui nous aiment? Comment supposer que nous soyons jamais abandonnes seules dans Paris? Il est impossible qu'un tel malheur nous arrive... n'est-ce pas, ma soeur? -- Impossible, dit Rose en tressaillant; et si la veille du jour de notre arrive dans ce village d'Allemagne o ce pauvre Jovial a t tu, on nous et dit: Demain vous serez prisonnires... nous aurions dit comme aujourd'hui: C'est impossible. Est-ce que Dagobert n'est pas l pour nous protger? qu'avons-nous craindre?... Et pourtant... souviens-toi, ma soeur, deux jours aprs nous tions en prison Leipzig. -- Oh! ne dis pas cela, ma soeur... cela fait peur. Et, par un mouvement sympathique, les orphelines se prirent par la main et se serrrent l'une contre l'autre en regardant autour d'elles avec un effroi involontaire. L'motion qu'elles prouvaient tait en effet profonde, trange, inexplicable... et pourtant vaguement menaante, comme ces noirs pressentiments qui vous pouvantent malgr vous... comme ces funestes prvisions qui jettent souvent un clair sinistre sur les profondeurs mystrieuses de l'avenir... Divinations bizarres, incomprhensibles, quelquefois aussitt oublies qu'prouves, mais qui plus tard, lorsque les vnements viennent les justifier, vous apparaissent alors, par le souvenir, dans toute leur effrayante fatalit. * * * * Les filles du marchal Simon taient encore plonges dans l'accs de tristesse que ces penses singulires avaient veill en elles, lorsque la femme de Dagobert, redescendant de chez son fils, entra dans la chambre, les traits douloureusement altrs. II. La lettre. Lorsque Franoise rentra dans la chambre, sa physionomie tait si profondment altre que Rose ne put s'empcher de s'crier: -- Mon Dieu, madame... qu'avez-vous? -- Hlas! mes chres demoiselles, je ne puis vous le cacher plus longtemps... et Franoise fondit en larmes: depuis hier, je ne vis pas... J'attendais mon fils pour souper comme l'ordinaire... il n'est pas venu. Je n'ai pas voulu vous laisser voir combien cela me chagrinait dj... je l'attendais de minute en minute... car depuis dix ans il n'est jamais mont se coucher sans venir m'embrasser... J'ai pass une partie de la nuit l, prs de la porte, couter si j'entendais son pas... Je n'ai rien entendu... Enfin, trois heures du matin, je me suis jete sur un matelas... Je viens d'aller voir si, comme je l'esprais, il est vrai, faiblement, mon fils n'tait pas rentr au matin... -- Eh bien, madame? -- Il n'est pas revenu!... dit la pauvre mre en essuyant ses yeux... Rose et Blanche se regardrent avec motion... une mme pense les proccupait: si Agricol ne revenait pas, comment vivrait cette famille? Ne deviendraient-elles pas alors une charge doublement pnible dans cette circonstance? -- Mais peut-tre, madame, dit Blanche, M. Agricol sera-t-il rest travailler trop tard pour avoir pu revenir hier soir. -- Oh! non, non, il serait rentr au milieu de la nuit, sachant les inquitudes qu'il me causerait... Hlas!... il lui sera arriv un malheur... peut-tre bless sa forge; il est si ardent, si courageux au travail!... Ah! mon pauvre fils! Et comme si dj je ne ressentais pas assez d'angoisses son sujet, me voici maintenant tourmente pour cette pauvre jeune ouvrire qui demeure l-haut... -- Comment donc, madame? -- En sortant de chez mon fils je suis entre chez elle pour lui conter mon chagrin, car elle est presque une fille pour moi, je ne l'ai pas trouve dans le petit cabinet qu'elle occupe; le jour commenait peine; son lit n'tait pas seulement dfait... O est-elle alle si tt, elle qui ne sort jamais?... Rose et Blanche se regardrent avec une nouvelle inquitude; car elles comptaient beaucoup sur la Mayeux pour les aider dans la rsolution qu'elles venaient de prendre. Heureusement elles furent, ainsi que Franoise, presque l'instant rassures, car, aprs deux coups frapps discrtement la porte, on entendit la voix de la Mayeux. -- Peut-on entrer, madame Franoise? Par un mouvement spontan, Rose et Blanche coururent la porte et l'ouvrirent la jeune fille. Le givre et la neige tombaient incessamment depuis la veille; aussi la robe d'indienne de la jeune ouvrire, son petit chle de cotonnade, et son bonnet de tulle noir qui, dcouvrant ses deux pais bandeaux de cheveux chtains, encadrait son ple et intressant visage, taient tremps d'eau; le froid avait rendu livides ses mains blanches et maigres; on voyait seulement, l'clat de ses yeux bleus ordinairement doux et timides, que cette pauvre crature, si frle et si craintive, avait puis dans la gravit des circonstances une nergie extraordinaire. -- Mon Dieu!... d'o viens-tu, ma bonne Mayeux? lui dit Franoise. Tout l'heure, en allant voir si mon fils tait rentr... j'ai ouvert ta porte et j'ai t tout tonne de ne pas te trouver... Tu es donc sortie de bien bonne heure? -- Je vous apporte des nouvelles d'Agricol. -- De mon fils! s'cria Franoise en tremblant, que lui est-il arriv? tu l'as vu?... tu lui as parl?... o est-il? -- Je ne l'ai pas vu... mais je sais o il est. Puis, s'apercevant que Franoise plissait, la Mayeux ajouta: -- Rassurez-vous... il se porte bien, il ne court aucun danger. -- Soyez bni, mon Dieu!... vous ne vous lassez pas d'avoir piti d'une pauvre pcheresse... Avant-hier vous m'avez rendu mon mari; aujourd'hui, aprs une nuit si cruelle, vous me rassurez sur la vie de mon pauvre enfant! En disant ces mots, Franoise s'tait jete genoux sur le carreau en se signant pieusement. Pendant le moment de silence caus par le mouvement dvotieux de Franoise, Rose et Blanche s'approchrent de la Mayeux et lui dirent tout bas avec une expression de touchant intrt: -- Comme vous tes mouille!... vous devez avoir bien froid... Prenez garde, si vous alliez tre malade! -- Nous n'avons pas os faire songer Mme Franoise allumer le pole... maintenant nous allons le lui dire. Aussi surprise que pntre de la bienveillance que lui tmoignaient les filles du marchal Simon, la Mayeux, plus sensible que toute autre la moindre preuve de bont, leur rpondit avec un regard d'ineffable reconnaissance: -- Je vous remercie de vos bonnes intentions, mesdemoiselles. Rassurez-vous; je suis habitue au froid, et je suis d'ailleurs si inquite que je ne le sens pas. -- Et mon fils? dit Franoise en se relevant aprs tre reste quelques moments agenouille, pourquoi a-t-il pass la nuit dehors? Vous savez donc o le trouver, ma bonne Mayeux?... Va-t-il venir bientt?... pourquoi tarde-t-il? -- Madame Franoise, je vous assure qu'Agricol se porte bien; mais je dois vous dire que d'ici quelque temps... -- Eh bien?... -- Voyons, madame, du courage! -- Ah! mon Dieu!... je n'ai pas une goutte de sang dans les veines... Qu'est-il donc arriv?... pourquoi ne le verrai-je pas? -- Hlas! madame... il est arrt! -- Arrt! s'crirent Rose et Blanche avec effroi. -- Que votre volont soit faite en toute chose, mon Dieu, dit Franoise, mais c'est un bien grand malheur... Arrt... lui... si bon... si honnte... Et pourquoi l'arrter?... il faut donc qu'il y ait une mprise? -- Avant-hier, reprit la Mayeux, j'ai reu une lettre anonyme; on m'avertissait qu'Agricol pouvait tre arrt d'un moment l'autre, cause de son chant des _Travailleurs_; nous sommes convenus avec lui qu'il irait chez cette demoiselle si riche de la rue de Babylone, qui lui avait offert ses services; Agricol devait lui demander d'tre sa caution pour l'empcher d'aller en prison. Hier matin, il est parti pour aller chez cette demoiselle. -- Tu savais tout cela, et tu ne m'as rien dit... ni lui non plus... Pourquoi me l'avoir cach? -- Afin de ne pas vous inquiter pour rien, madame Franoise, car, comptant sur la gnrosit de cette demoiselle, j'attendais chaque instant Agricol. Hier au soir, ne le voyant pas venir, je me suis dit: peut-tre les formalits remplir pour la caution le retiennent longtemps... Mais le temps passait, il ne paraissait pas... J'ai ainsi veill toute cette nuit pour l'attendre. -- C'est vrai, ma bonne Mayeux, tu ne t'es pas couche... -- J'tais trop inquite... aussi ce matin, avant le jour ne pouvant surmonter mes craintes, je suis sortie. J'avais retenu l'adresse de cette demoiselle, rue de Babylone... J'y ai couru. -- Oh! bien, bien! dit Franoise avec anxit, tu as eu raison. Cette demoiselle avait pourtant l'air bien bon, bien gnreux, d'aprs ce que me disait mon fils. La Mayeux secoua tristement la tte; une larme brilla dans ses yeux, et elle continua: -- Quand je suis arrive rue de Babylone, il faisait encore nuit; j'ai attendu qu'il fit grand jour. -- Pauvre enfant... toi si peureuse, si chtive, dit Franoise profondment touche; aller si loin, et par ce temps affreux, encore... Ah! tu es bien une vraie fille pour moi... -- Agricol n'est-il pas aussi un frre pour moi? dit doucement la Mayeux en rougissant lgrement; puis elle reprit: lorsqu'il a fait grand jour, je me suis hasarde sonner la porte du petit pavillon; une charmante jeune fille, mais dont la figure tait ple et triste, est venue m'ouvrir... Mademoiselle, je viens au nom d'une malheureuse mre au dsespoir, lui ai-je dit tout de suite pour l'intresser, car j'tais si pauvrement vtue que je craignais d'tre renvoye comme une mendiante; mais voyant au contraire la jeune fille m'couter avec bont, je lui ai demand si la veille un jeune ouvrier n'tait pas venu prier sa matresse de lui rendre un grand service. -- Hlas! oui... m'a rpondu cette jeune fille; ma matresse allait s'occuper de ce qu'il dsirait, mais apprenant qu'on le cherchait pour l'arrter, elle l'a fait cacher. Malheureusement sa retraite a t dcouverte, et hier soir, quatre heures, il a t arrt... et conduit en prison. Quoique les orphelines ne prissent point part ce triste entretien, on lisait sur leurs figures attristes et dans leurs regards inquiets combien elles souffraient des chagrins de la femme de Dagobert. -- Mais cette demoiselle?... s'cria Franoise, tu aurais d tcher de la voir, ma bonne Mayeux, et la supplier de ne pas abandonner mon fils; elle est si riche... qu'elle doit tre puissante... sa protection peut nous sauver d'un affreux malheur! -- Hlas! dit la Mayeux avec une douloureuse amertume, il faut renoncer ce dernier espoir. -- Pourquoi?... puisque cette demoiselle est si bonne, dit Franoise, elle aura piti quand elle saura que mon fils est le seul soutien de toute une famille... et que la prison pour lui... c'est plus affreux que pour un autre, parce que c'est pour nous la dernire misre... -- Cette demoiselle, reprit la Mayeux, ce que m'a appris la jeune fille en pleurant... cette demoiselle a t conduite hier soir dans une maison de sant... Il parat... qu'elle est folle... -- Folle... ah! c'est horrible... pour elle... et pour nous aussi, hlas!... car, maintenant qu'il n'y a plus rien esprer, qu'allons-nous devenir... sans mon fils? Mon Dieu!... mon Dieu!... Et la malheureuse femme cacha sa figure entre ses mains. l'accablante exclamation de Franoise il se fit un profond silence. Rose et Blanche changrent un regard dsol qui exprimait un profond chagrin, car elles s'apercevaient que leur prsence augmentait de plus en plus les terribles embarras de cette famille. La Mayeux, brise de fatigue, en proie tant d'motions douloureuses, frissonnant sous ses vtements mouills, s'assit avec abattement sur une chaise, en rflchissant la position dsespre de cette famille. Cette position tait bien cruelle en effet... Et lors des temps de troubles politiques ou des agitations causes dans les classes laborieuses par un chmage forc ou par l'injuste rduction des salaires que leur impose impunment la puissante coalition des capitalistes, bien souvent des familles entires d'artisans sont, grce la dtention prventive, dans une position aussi dplorable que celle de la famille Dagobert par l'arrestation d'Agricol, arrestation due, d'ailleurs, aux manoeuvres de Rodin et des siens, ainsi qu'on le verra plus tard. Et propos de la dtention prventive, qui atteint souvent des ouvriers honntes, laborieux, presque toujours pousss la fcheuse extrmit des coalitions par l'_inorganisation_ du travail et par l'_insuffisance des salaires_, il est, selon nous, pnible de voir la loi, qui doit tre gale pour tous, refuser ceux-ci ce qu'elle accorde ceux- l... parce que ceux-l peuvent disposer d'une certaine somme d'argent. Dans plusieurs circonstances, l'homme riche, moyennant _caution_, peut chapper aux ennuis, aux inconvnients d'une incarcration prventive; il consigne une somme d'argent; il donne sa parole de se reprsenter un jour fix, et il retourne ses plaisirs, ses occupations ou aux douces joies de la famille... Rien de mieux: tout accus est prsum innocent, on ne saurait trop se pntrer de cette indulgente maxime. Tant mieux pour le riche, puisqu'il peut user du bnfice de la loi. Mais le pauvre?... Non seulement il n'a pas de caution fournir, car il n'a d'autre capital que son labeur quotidien; mais c'est surtout pour lui, pauvre, que les rigueurs d'une incarcration prventive sont funestes, terribles... Pour l'homme riche, la prison c'est le manque d'aises et de bien- tre, c'est l'ennui, c'est le chagrin d'tre spar des siens... Certes cela mrite intrt, toutes peines sont pitoyables, et les larmes du riche spar de ses enfants sont aussi amres que les larmes du pauvre loign de sa famille... mais l'absence du riche ne condamne pas les siens au jene, ni au froid, ni ces maladies incurables causes par l'puisement et la misre... Au contraire... pour l'artisan... la prison, c'est la dtresse, c'est le dnment, c'est quelquefois la mort des siens... Ne possdant rien, il est incapable de fournir une caution; on l'emprisonne... Mais s'il a, comme cela se rencontre frquemment, un pre ou une mre infirmes, une femme malade ou des enfants au berceau, que deviendra cette famille infortune? Elle pouvait peine vivre au jour le jour du salaire de cet homme, salaire presque toujours insuffisant, et voici que tout coup cet unique soutien vient manquer pendant trois ou quatre mois. Que fera cette famille? qui avoir recours? Que deviendront ces vieillards infirmes, ces femmes valtudinaires, ces petits enfants hors d'tat de pouvoir gagner leur pain quotidien? S'il y a, par hasard, un peu de linge et quelques vtements la maison, on portera le tout au mont-de-pit; avec cette ressource on vivra peut-tre une semaine... mais ensuite? Et si l'hiver vient ajouter ses rigueurs cette effrayante et invitable misre? Alors l'artisan prisonnier verra par la pense, pendant ses longues nuits d'insomnie, ceux qui lui sont chers, hves, dcharns, puiss de besoin, couchs presque nus sur une paille sordide, et cherchant, en se pressant les uns contre les autres, rchauffer leurs membres glacs... Puis, si l'artisan sort acquitt, c'est la ruine, c'est le deuil qu'il trouve au retour dans sa pauvre demeure. Et puis enfin, aprs un chmage si long, ses relations de travail sont rompues; que de jours perdus pour retrouver de l'ouvrage! et un jour sans labeur, c'est un jour sans pain... Rptons-le, si la loi n'offrait pas, dans certaines circonstances, ceux qui sont riches, le bnfice de la _caution_, on ne pourrait que gmir sur des malheurs privs et invitables; mais puisque la loi consent mettre provisoirement en libert ceux qui possdent une certaine somme d'argent, pourquoi prive-t-elle de cet avantage ceux l surtout pour qui la libert est indispensable, puisque la libert, c'est pour eux la vie, l'existence de leurs familles? ce dplorable tat de choses, est-il un remde? Nous le croyons. Le_ minimum_ de la caution exige par la loi est de CINQ CENTS FRANCS. Or, cinq cents francs reprsentent en terme moyen SIX MOIS de travail d'un ouvrier laborieux. Qu'il ait une femme et deux enfants (et c'est aussi le terme moyen de ses charges), il est vident qu'il lui est matriellement impossible d'avoir jamais conomis une pareille somme. Ainsi, exiger de lui cinq cents francs pour lui accorder la libert de soutenir sa famille, c'est le mettre virtuellement hors du bnfice de la loi, lui qui, plus que personne, aurait le droit d'en jouir de par les consquences dsastreuses que sa dtention prventive entrane pour les siens. Ne serait-il pas quitable, humain, et d'un noble, d'un salutaire exemple, d'accepter, dans tous les cas o la caution est admise (et lorsque la probit de l'accus serait honorablement constate), d'accepter les _garanties morales_ de ceux qui leur pauvret ne permet pas d'offrir de _garanties matrielles_, et qui n'ont d'autre capital que leur travail et leur probit, d'_accepter leur foi d'honntes gens_ de se prsenter au jour du jugement? Ne serait-il pas moral et grand, surtout dans ces temps- ci, de rehausser ainsi la valeur de la promesse jure, et d'lever assez l'homme ses propres yeux pour que son serment soit regard comme une garantie suffisante? Mconnatra-t-on assez la dignit de l'homme pour crier l'utopie, l'impossibilit? Nous demanderons si l'on a vu beaucoup de prisonniers de guerre sur parole se parjurer, et si ces soldats et ces officiers n'taient pas presque tous des enfants du peuple? Sans exagrer nullement la vertu du serment chez les classes laborieuses, probes et pauvres, nous sommes certain que l'engagement pris par l'accus de comparatre au jour du jugement serait toujours excut, non seulement avec fidlit, avec loyaut, mais encore avec une profonde reconnaissance, puisque sa famille n'aurait pas souffert de son absence, grce l'indulgence de la loi. Il est d'ailleurs un fait dont la France doit s'enorgueillir, c'est que gnralement sa magistrature, aussi misrablement rtribue que l'arme, est savante, intgre, humaine et indpendante; elle a conscience de son utile et imposant sacerdoce: plus que tout autre corps, elle peut et elle sait charitablement apprcier les maux et les douleurs immenses des classes laborieuses de la socit, avec lesquelles elle est si souvent en contact. On ne saurait donc accorder trop de latitude aux magistrats dans l'apprciation des cas o la _caution morale_, la seule que puisse donner l'honnte homme ncessiteux, serait admise. Enfin, si ceux qui font les lois et ceux qui nous gouvernent avaient du peuple une opinion assez outrageante pour repousser avec un injurieux ddain les ides que nous mettons, ne pourrait- on pas au moins demander que le _minimum de la caution ft tellement abaiss qu'il devnt abordable ceux qui ont tant besoin d'chapper aux striles rigueurs d'une dtention prventive?_ Ne pourrait-on prendre, pour dernire limite, le salaire moyen d'un artisan pendant un mois; soit: _quatre-vingts francs?_ Ce serait encore exorbitant; mais enfin, les amis aidant, le mont-de-pit aidant, quelques avances aidant, _quatre-vingts francs_ se trouveraient, rarement il est vrai, mais du moins quelquefois, et ce serait toujours plusieurs familles arraches d'affreuses misres. Cela dit, passons et revenons la famille de Dagobert, qui, par suite de la dtention prventive d'Agricol, se trouvait dans une position si dsespre. Les angoisses de la femme de Dagobert augmentaient en raison de ses rflexions, car, en comptant les filles du gnral Simon, on voit que quatre personnes se trouvaient absolument sans ressources; mais il faut l'avouer, l'excellente mre pensait moins elle qu'au chagrin que devrait prouver son fils en songeant la dplorable position o elle se trouvait. ce moment on frappa la porte. -- Qui est l? dit Franoise. -- C'est moi, madame Franoise... moi... le pre Loriot. -- Entrez, dit la femme de Dagobert. Le teinturier, qui remplissait les fonctions de portier, parut la porte de la chambre... Au lieu d'avoir les bras et les mains d'un vert-pomme blouissant, il les avait ce jour-l d'un violet magnifique. -- Madame Franoise, dit le pre Loriot, c'est une lettre que le _donneux_ d'eau bnite de Saint-Merri vient d'apporter de la part de M. l'abb Dubois, en recommandant de vous la monter tout de suite... il a dit que c'tait trs press. -- Une lettre de mon confesseur? dit Franoise tonne. Puis la prenant, elle ajouta: -- Merci, pre Loriot. -- Vous n'avez besoin de rien, madame Franoise? -- Non, pre Loriot. -- Serviteur, la compagnie. Et le teinturier sortit. -- La Mayeux, veux-tu me lire cette lettre? dit Franoise, assez inquite de cette missive. -- Oui, madame. Et la jeune fille lut ce qui suit: Ma chre madame Baudoin, J'ai l'habitude de vous entendre les mardis et les samedis, mais je ne serai libre ni demain ni samedi; venez donc ce matin, le plus tt possible, moins que vous ne prfriez rester une semaine sans approcher du tribunal de la pnitence. -- Une semaine... juste ciel!... s'cria la femme de Dagobert; hlas! je ne sens que trop le besoin de m'en approcher aujourd'hui mme, dans le trouble et le chagrin o je suis. Puis, s'adressant aux orphelines: -- Le bon Dieu a entendu les prires que je lui ai faites pour vous, mes chres demoiselles... puisque aujourd'hui mme je vais pouvoir consulter un digne et saint homme sur les grands dangers que vous courez sans le savoir... pauvres chres mes si innocentes, et pourtant si coupables, quoiqu'il n'y ait pas de votre faute!... Ah! le Seigneur m'est tmoin que mon coeur saigne pour vous autant que pour mon fils. Rose et Blanche se regardrent, interdites, car elles ne comprenaient pas les craintes que l'tat de leur me inspirait la femme de Dagobert. Celle-ci, en s'adressant la jeune ouvrire: -- Ma bonne Mayeux, il faut que tu me rendes encore un service. -- Parlez, madame Franoise. -- Mon mari a emport pour son voyage Chartres la paye de la semaine d'Agricol. C'est tout ce qu'il y avait d'argent la maison; je suis sre que mon pauvre enfant n'a pas un sou sur lui... et en prison il a peut-tre besoin de quelque chose... Tu vas prendre ma timbale et mon couvert d'argent... les deux paires de draps qui restent et mon chle de bourre de soie qu'Agricol m'a donn pour ma fte; tu porteras le tout au mont-de-pit... Je tcherai de savoir dans quelle prison est mon fils... et je lui enverrai la moiti de la petite somme que tu rapporteras... et le reste... nous servira... en attendant mon mari. Mais quand il reviendra... comment ferons-nous?... Quel coup pour lui!... et avec ce coup... la misre... puisque mon fils est en prison... et que mes yeux sont perdus... Seigneur, mon Dieu... s'cria la malheureuse mre avec une expression d'impatiente et amre douleur, pourquoi m'accabler ainsi?... j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu pour mriter votre piti... sinon pour moi, au moins pour les miens. Puis se reprochant bientt cette exclamation, elle reprit: -- Non, non, mon Dieu! je dois accepter tout ce que vous m'envoyez. Pardonnez-moi cette plainte, et ne punissez que moi seule. -- Courage, madame Franoise, dit la Mayeux, Agricol est innocent; il ne peut rester longtemps en prison. -- Mais j'y songe, reprit la femme de Dagobert, d'aller au mont- de-pit, cela va te faire perdre du temps, ma pauvre Mayeux. -- Je reprendrai cela sur ma nuit... madame Franoise; est-ce que je pourrais dormir en vous sachant si tourmente? Le travail me distraira. -- Mais tu dpenseras de la lumire... -- Soyez tranquille, madame Franoise, je suis un peu en avance, dit la pauvre fille, qui mentait. -- Embrasse-moi, du moins, dit la femme de Dagobert, les yeux humides, car tu es ce qu'il y a de meilleur au monde. Et Franoise sortit en hte. Rose et Blanche restrent seules avec la Mayeux; enfin tait arriv pour elles le moment qu'elles attendaient avec tant d'impatience. La femme de Dagobert arriva bientt l'glise Saint-Merri o l'attendait son confesseur. III. Le confessionnal. Rien de plus triste que l'aspect de la paroisse de Saint-Merri par ce jour d'hiver bas et neigeux. Un moment Franoise fut arrte sous le porche par un lugubre spectacle. Pendant qu'un prtre murmurait quelques paroles voix basse, deux ou trois chantres crotts, en surplis sales, psalmodiaient la prire des morts d'un air distrait et maussade autour d'un pauvre cercueil de sapin, qu'un vieillard et un enfant misrablement vtus accompagnaient seuls en sanglotant. M. le suisse et M. le bedeau, fort contraris d'tre drangs pour un enterrement si piteux, avaient ddaign de revtir leur livre, et attendaient en billant d'impatience la fin de cette crmonie, si indiffrente pour la fabrique: enfin, quelques gouttes d'eau sainte tombrent sur le cercueil, le prtre remit le goupillon au bedeau et se retira. Alors il se passa une de ces scnes honteuses, consquences forces d'un trafic ignoble et sacrilge, une de ces indignes scnes si frquentes lorsqu'il s'agit de l'enterrement du pauvre, qui ne peut pas payer ni cierges, ni grand'messe, ni violons, car il y a maintenant des violons pour les morts.[11] Le vieillard tendit la main au bedeau pour recevoir de lui le goupillon. -- Tenez... et faites vite, dit l'homme de sacristie en soufflant dans ses doigts. L'motion du vieillard tait profonde, sa faiblesse extrme; il resta un moment immobile, tenant le goupillon serr dans sa main tremblante. Dans cette bire tait sa fille, la mre de l'enfant en haillons qui pleurait ct de lui... Le coeur de cet homme se brisait la pense de ce dernier adieu... Il restait sans mouvement... des sanglots convulsifs soulevaient sa poitrine. -- Ah ! dpchez-vous donc! dit brutalement le bedeau; est-ce que vous croyez que nous allons coucher ici? Le vieillard se dpcha. Il fit le signe de la croix sur le cercueil, et, se baissant, il allait placer le goupillon dans la main de son petit-fils, lorsque le sacristain, trouvant que la chose avait suffisamment dur, ta l'aspersoir des mains de l'enfant, et fit signe aux hommes du corbillard d'enlever prestement la bire: ce qui fut fait.[12] -- tait-il lambin, ce vieux! dit tout bas le suisse au bedeau en regagnant la sacristie, c'est peine si nous aurons le temps de djeuner et de nous habiller pour l'enterrement _ficel_ de ce matin... la bonne heure, voil un mort qui vaut la peine... En avant la hallebarde!... -- Et les paulettes de colonel pour donner dans l'oeil la loueuse de chaises, sclrat! dit le bedeau d'un air narquois. -- Que veux-tu, Catillard! on est bel homme et a se voit, rpondit le suisse d'un air triomphant; je ne peux pas non plus borgner les femmes pour leur tranquillit. Et les deux hommes entrrent dans la sacristie. La vue de l'enterrement avait encore augment la tristesse de Franoise. Lorsqu'elle entra dans l'glise, sept ou huit personnes, dissmines sur des chaises, taient seules dans cet difice humide et glacial. L'un des _donneux_ d'eau bnite, vieux drle figure rubiconde, joyeuse et avine, voyant Franoise s'approcher du bnitier, lui dit voix basse: -- M. l'abb Dubois n'est pas encore entr en _bote_, dpchez- vous, vous aurez l'trenne de sa barbe... Franoise, blesse de cette plaisanterie, remercia l'irrvrencieux sacristain, se signa dvotement, fit quelques pas dans l'glise et se mit genoux sur la dalle pour faire sa prire, qu'elle faisait toujours avant d'approcher du tribunal de la pnitence. Cette prire dite, elle se dirigea vers un renfoncement obscur o se voyait noy dans l'ombre un confessionnal de chne, dont la porte claire-voie tait intrieurement garnie d'un rideau noir. Les deux places de droite et de gauche se trouvaient vacantes; Franoise s'agenouilla du ct droit et resta quelque temps plonge dans les rflexions les plus amres. Au bout de quelques minutes, un prtre de haute taille et cheveux gris, d'une physionomie grave et svre, portant une longue soutane noire, s'avana du fond de l'un des bas-cts de l'glise. Un vieux petit homme vot, mal vtu, s'appuyant sur un parapluie, l'accompagnait, lui parlant quelquefois bas l'oreille; alors le prtre s'arrtait pour l'couter avec une profonde et respectueuse dfrence. Lorsqu'ils furent auprs du confessionnal, le vieux petit homme, ayant aperu Franoise agenouille, regarda le prtre d'un air interrogatif. -- C'est elle... dit ce dernier. -- Ainsi, dans deux ou trois heures, on attendra les deux jeunes filles au couvent de Sainte-Marie... j'y compte, dit le vieux jeune homme. -- Je l'espre pour leur salut, rpondit gravement le prtre en s'inclinant. Il entra dans le confessionnal. Le vieux petit homme quitta l'glise. Ce vieux petit homme tait Rodin; c'est en sortant de Saint-Merri qu'il s'tait rendu dans la maison de sant, afin de s'assurer que le docteur Baleinier excutait fidlement ses instructions l'gard d'Adrienne de Cardoville. Franoise tait toujours agenouille dans l'intrieur du confessionnal; une des chatires latrales s'ouvrit, et une voix parla. Cette voix tait celle du prtre qui, depuis vingt ans, confessait la femme de Dagobert, et avait sur elle une influence irrsistible et toute-puissante. -- Vous avez reu ma lettre? dit la voix. -- Oui, mon pre. -- C'est bien... je vous coute... -- Bnissez-moi, mon pre, parce que j'ai pch, dit Franoise. La voix pronona la formule de bndiction. La femme de Dagobert y rpondit _amen_, comme il convient; dit son _Confiteor_ jusqu': _C'est ma faute_, rendit compte de la faon dont elle avait accompli sa dernire pnitence, et en vint l'numration des nouveaux pchs commis depuis l'absolution reue. Car cette excellente femme, ce glorieux martyr du travail et de l'amour maternel, croyait toujours pcher; sa conscience tait incessamment bourrele par la crainte d'avoir commis on ne sait quelles incomprhensibles peccadilles. Cette douce et courageuse crature qui, aprs une vie entire de dvouement, aurait d se reposer dans le calme et dans la srnit de son me, se regardait comme une grande pcheresse, et vivait dans une angoisse incessante, car elle doutait fort de son salut. -- Mon pre, dit Franoise d'une voix mue, je m'accuse de n'avoir pas fait ma prire du soir avant-hier... Mon mari, dont j'tais spare depuis bien des annes, est arriv... Alors le trouble, le saisissement, la joie de son retour... m'ont fait commettre ce grand pch dont je m'accuse. -- Ensuite? dit la voix avec un accent svre qui inquita Franoise. -- Mon pre... je m'accuse d'tre retombe dans le mme pch hier soir... J'tais dans une mortelle inquitude... mon fils ne rentrait pas... je l'attendais de minute... en minute... l'heure a pass dans ces inquitudes... -- Ensuite? dit la voix. -- Mon pre... je m'accuse d'avoir menti toute cette semaine mon fils en lui disant qu'coutant ses reproches sur la faiblesse de ma sant, j'avais bu un peu de vin mon repas... J'ai prfr le lui laisser; il en a plus besoin que moi, il travaille tant! -- Continuez, dit la voix. -- Mon pre... je m'accuse d'avoir ce matin manqu un moment de rsignation en apprenant que mon pauvre fils tait arrt; au lieu de subir avec respect et reconnaissance la nouvelle preuve que le Seigneur... m'envoyait... hlas! je me suis rvolte dans ma douleur... et je m'en accuse. -- Mauvaise semaine, dit la voix de plus en plus svre, mauvaise semaine... toujours vous avez mis la crature avant le Seigneur... Enfin... poursuivez. -- Hlas! mon pre, dit Franoise avec accablement, je le sais, je suis une grande pcheresse... et je crains d'tre sur la voie de pchs bien plus graves. -- Parlez. -- Mon mari a amen du fond de la Sibrie deux jeunes orphelines... filles de M. le marchal Simon... Hier matin, je les ai engages faire leurs prires, et j'ai appris par elles, avec autant de frayeur que de dsolation, qu'elles ne connaissaient aucun des mystres de la foi, quoiqu'elles soient ges de quinze ans; elles n'ont jamais approch d'aucun sacrement, et elles n'ont pas mme reu le baptme, mon pre... pas mme le baptme!... -- Mais ce sont donc des idoltres? s'cria la voix avec un accent de surprise courrouce. -- C'est ce qui me dsole, mon pre, car moi et mon mari remplaant les parents de ces jeunes orphelines, nous serions coupables des pchs qu'elles pourraient commettre, n'est-ce pas, mon pre? -- Certainement... puisque vous remplacez ceux qui doivent veiller sur leur me; le pasteur rpond de ses brebis, dit la voix. -- Ainsi, mon pre, dans le cas o elles seraient en pch mortel, moi et mon mari nous serions en pch mortel? -- Oui, dit la voix; vous remplacez leur pre et leur mre, et le pre et la mre sont coupables de tous les pchs que commettent leurs enfants, lorsque ceux-ci pchent parce qu'ils n'ont pas reu une ducation chrtienne. -- Hlas! mon pre... que dois-je faire? Je m'adresse vous comme Dieu... Chaque jour, chaque heure que ces pauvres jeunes filles passent dans l'idoltrie peut avancer leur damnation ternelle, n'est-ce pas, mon pre?... dit Franoise d'une voix profondment mue. -- Oui... rpondit la voix, et cette terrible responsabilit pse maintenant sur vous et sur votre mari; vous avez charge d'mes... -- Hlas! mon Dieu!... prenez piti de moi, dit Franoise en pleurant. -- Il ne faut pas vous dsoler ainsi, reprit la voix d'un ton plus doux; heureusement pour ces infortunes, elles vous ont rencontre dans leur route... Elles auront en vous et en votre mari de bons et saints exemples... car votre mari, autrefois impie, pratique maintenant ses devoirs religieux, je suppose? -- Il faut prier pour lui, mon pre... dit tristement Franoise, la grce ne l'a pas encore touch... C'est comme mon pauvre enfant... qu'elle n'a pas touch non plus... Ah! mon pre, dit Franoise en essuyant ses larmes, ces penses l sont ma plus lourde croix. -- Ainsi, ni votre mari ni votre fils ne pratiquent... dit la voix avec rflexion, ceci est trs grave, trs grave... L'ducation religieuse de ces deux malheureuses jeunes filles est tout entire faire... Elles auront chez vous, chaque instant sous les yeux, de dplorables exemples... Prenez garde... je vous l'ai dit... vous avez charge d'mes... votre responsabilit est immense. -- Mon Dieu! mon pre... c'est ce qui me dsole... je ne sais comment faire. Venez mon secours, donnez-moi vos conseils: depuis vingt ans, votre voix est pour moi la voix du Seigneur. -- Eh bien, il faut vous entendre avec votre mari et mettre ces infortunes dans une maison religieuse... o on les instruira. -- Nous sommes trop pauvres, mon pre, pour payer leur pension, et malheureusement encore mon fils vient d'tre mis en prison pour des chants qu'il a faits. -- Voil o mne... l'impit... dit svrement la voix. Voyez Gabriel... il a suivi mes conseils... et cette heure il est le modle de toutes les vertus chrtiennes. -- Mais mon fils Agricol a aussi bien des qualits, mon pre... il est si bon, si dvou... -- Sans religion, dit la voix avec un redoublement de svrit, ce que vous appelez des qualits sont de vaines apparences; au moindre souffle du dmon elles disparaissent... car le dmon demeure au fond de toute me sans religion. -- Ah! mon pauvre fils! dit Franoise en pleurant, je prie pourtant bien chaque jour pour que la foi l'claire... -- Je vous l'ai toujours dit, reprit la voix, vous avez t trop faible pour lui; cette heure Dieu vous en punit; il fallait vous sparer de ce fils irrligieux, ne pas consacrer son impit en l'aimant comme vous le faites; quand on a un membre gangren, a dit l'criture, on se le retranche... -- Hlas! mon pre... vous le savez, c'est la seule fois que je vous ai dsobi... je n'ai jamais pu me rsoudre me sparer de mon fils... -- Aussi... votre salut est-il incertain; mais Dieu est misricordieux... ne retombez pas dans la mme faute au sujet de ces deux jeunes filles que la Providence vous a envoyes pour que vous les sauviez de l'ternelle damnation; qu'elles n'y soient pas du moins plonges par une coupable indiffrence. -- Ah! mon pre... j'ai bien pleur, bien pri sur elles. -- Cela ne suffit pas... ces malheureuses ne doivent avoir aucune notion du bien et du mal. Leur me doit tre un abme de scandale et d'impuret... leves par une mre impie et par un soldat sans foi. -- Quant cela, mon pre, dit navement Franoise, rassurez-vous, elles sont douces comme des anges, et mon mari, qui ne les a pas quittes depuis leur naissance, dit qu'il n'y a pas de meilleurs coeurs. -- Votre mari a t pendant toute sa vie en pch mortel, dit rudement la voix, il n'a pas caractre pour juger de l'tat des mes, et, je vous le rpte, puisque vous remplacez les parents de ces infortunes, ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui, l'heure mme, qu'il faut travailler leur salut, sinon vous encourrez une responsabilit terrible. -- Mon Dieu, cela est vrai, je le sais bien, mon pre... et cette crainte m'est au moins aussi affreuse que la douleur de savoir mon fils arrt... Mais que faire?... Instruire ces jeunes filles chez nous, je ne le pourrais pas; je n'ai pas la science... je n'ai que la foi; et puis mon pauvre mari, dans son aveuglement, plaisante sur ces saintes choses, que mon fils respecte en ma prsence par gard pour moi... Encore une fois, mon pre... je vous en conjure, venez mon secours! Que faire?... conseillez-moi. -- On ne peut pourtant pas abandonner une effroyable perdition ces deux jeunes mes, dit la voix aprs un moment de silence; il n'y a pas deux moyens de salut... il n'y en a qu'un seul... les placer dans une maison religieuse, o elles ne soient entoures que de saints et pieux exemples. -- Ah! mon pre, si nous n'tions pas si pauvres, ou du moins si je pouvais encore travailler, je tcherais de gagner de quoi payer leur pension, de faire comme j'ai fait pour Gabriel... Malheureusement, ma vue est compltement perdue... Mais, j'y pense, mon pre... vous connaissez tant d'mes charitables... si vous pouviez les intresser en faveur de ces deux pauvres orphelines? -- Mais leur pre, o est-il? -- Il tait dans l'Inde; mon mari m'a dit qu'il doit arriver en France prochainement... mais rien n'est certain... et puis encore une chose, mon pre: le coeur me saignait de voir ces pauvres enfants partager notre misre... et elle va tre bien grande... car nous ne vivons que du travail de mon fils. -- Ces jeunes filles n'ont donc aucun parent ici? dit la voix. -- Je ne crois pas, mon pre. -- Et c'est leur mre qui les a confies votre mari pour les amener en France? -- Oui, mon pre; et il a t oblig de partir hier pour Chartres pour une affaire trs presse, m'a-t-il dit. (On se rappelle que Dagobert n'avait pas jug propos d'instruire sa femme des esprances que les filles du marchal Simon devaient fonder sur la mdaille, et qu'elles-mmes avaient reu du soldat l'expresse recommandation de n'en pas parler, mme Franoise.) -- Ainsi, reprit la voix aprs quelques moments de silence, votre mari n'est pas Paris? -- Non, mon pre... il reviendra sans doute ce soir ou demain matin... -- coutez, dit la voix aprs une nouvelle pause, chaque minute perdue pour le salut de ces deux jeunes filles est un nouveau pas qu'elles font dans une voie de perdition... D'un moment l'autre, la main de Dieu peut s'appesantir sur elles, car lui seul sait l'heure de notre mort; et mourant dans l'tat o elles sont, elles seraient damnes peut-tre pour l'ternit; ds aujourd'hui mme, il faut donc ouvrir leurs yeux la lumire divine... et les mettre dans une maison religieuse. Tel est votre devoir... tel serait votre dsir? -- Oh! oui... mon pre!... mais malheureusement je suis trop pauvre, je vous l'ai dit. -- Je le sais, ce n'est ni le zle ni la foi qui vous manquent; mais fussiez-vous capable de diriger ces jeunes filles, les exemples impies de votre mari, de votre fils, dtruiraient quotidiennement votre ouvrage... d'autres doivent donc faire pour ces orphelines, au nom de la charit chrtienne, ce que vous ne pouvez faire... vous qui rpondez d'elles... devant Dieu. -- Ah! mon pre... si grce vous cette bonne oeuvre s'accomplissait, quelle serait ma reconnaissance! -- Cela n'est pas impossible... je connais la suprieure d'un couvent o les jeunes filles seraient instruites comme elles doivent l'tre... le prix de leur pension serait diminu en raison de leur pauvret; mais si minime qu'elle soit, il faudrait la payer... Il y a aussi un trousseau fournir... Cela, pour vous, serait encore trop cher? -- Hlas! oui... mon pre! -- En prenant un peu sur mon fonds d'aumnes, en m'adressant certaines personnes gnreuses, je pourrais complter la somme ncessaire... et faire ainsi recevoir les jeunes filles au couvent. -- Ah! mon pre... vous tes mon sauveur... et celui de ces enfants... -- Je le dsire... mais dans l'intrt mme de leur salut, et pour que ces mesures soient efficaces, je dois mettre plusieurs conditions l'appui que je vous offre. -- Ah! dites-les, mon pre, elles sont acceptes d'avance. Vos commandements sont tout pour moi. -- D'abord elles seront conduites ce matin mme au couvent par ma gouvernante... qui vous les amnerez tout l'heure. -- Ah! mon pre... c'est impossible! s'cria Franoise. -- Impossible! et pourquoi? -- En l'absence de mon mari... -- Eh bien? -- Je n'ose prendre une dtermination pareille sans le consulter. -- Non seulement il ne faut pas le consulter, mais il faut que ceci soit fait pendant son absence... -- Comment, mon pre, je ne pourrai pas attendre son retour? -- Pour deux raisons, reprit svrement la voix, il faut vous en garder: d'abord parce que, dans son impit endurcie, il voudrait certainement s'opposer votre sage et pieuse rsolution; puis il est indispensable que les jeunes filles rompent toute relation avec votre mari, et, pour cela, il faut qu'il ignore le lieu de leur retraite. -- Mais, mon pre, dit Franoise en proie une hsitation et un embarras cruel, c'est mon mari que l'on a confi ces enfants, et disposer d'elles sans son aveu... c'est... La voix interrompit Franoise: -- Pouvez-vous, oui ou non, instruire ces jeunes filles chez vous? -- Non, mon pre, je ne le peux pas. -- Sont-elles, oui ou non, exposes rester dans l'impnitence finale en demeurant chez vous? -- Oui, mon pre, elles y sont exposes. -- tes-vous, oui ou non, responsable des pchs mortels qu'elles peuvent commettre, puisque vous remplacez leurs parents? -- Hlas! oui, mon pre, j'en suis responsable devant Dieu! -- Est-ce, oui ou non, dans l'intrt de leur salut ternel que je vous enjoins de les mettre au couvent aujourd'hui mme? -- C'est pour leur salut, mon pre. -- Eh bien, maintenant choisissez... -- Je vous en supplie, mon pre, dites-moi si j'ai le droit de disposer d'elles sans l'aveu de mon mari? -- Le droit! mais il ne s'agit pas seulement de droit; il s'agit pour vous d'un devoir sacr. Ce serait, n'est-ce pas, votre devoir d'arracher ces infortunes du milieu d'un incendie, malgr la dfense de votre mari ou en son absence? Eh bien, ce n'est pas d'un incendie qui ne brle que le corps que vous devez les arracher... c'est d'un incendie o leur me brlerait pour l'ternit. -- Excusez-moi, je vous en supplie, si j'insiste, mon pre, dit la pauvre femme, dont l'indcision et les angoisses augmentaient chaque minute, clairez-moi dans mes doutes... puis-je agir ainsi aprs avoir jur obissance mon mari? -- Obissance pour le bien... oui... pour le mal, jamais! et vous convenez vous-mme que, grce lui, le salut de ces orphelines serait compromis, impossible peut-tre. -- Mais, mon pre, dit Franoise en tremblant, lorsqu'il va tre de retour, mon mari me demandera o sont ces enfants... Il me faudra donc lui mentir? -- Le silence n'est pas un mensonge, vous lui direz que vous ne pouvez rpondre sa question. -- Mon mari est le meilleur des hommes; mais une telle rponse le mettra hors de lui... il a t soldat... et sa colre sera terrible... mon pre, dit Franoise, en frmissant cette pense. -- Et sa colre serait cent fois plus terrible encore, que vous devriez la braver, vous glorifier de la subir pour une si sainte cause! s'cria la voix avec indignation. Croyez-vous donc que l'on fasse si facilement son salut sur cette terre?... Et depuis quand le pcheur qui veut sincrement servir le Seigneur songe-t-il aux pierres et aux pines o il peut se meurtrir et se dchirer? -- Pardon, mon pre... pardon, dit Franoise avec une rsignation accablante. Permettez-moi encore une question, une seule! Hlas! si vous ne me guidez... qui me guidera? -- Parlez. -- Lorsque M. le marchal Simon arrivera, il demandera ses enfants mon mari... Que pourra-t-il rpondre, son tour, leur pre, lui? -- Lorsque M. le marchal Simon arrivera, vous me le ferez savoir l'instant, et alors... j'aviserai; car les droits d'un pre ne sont sacrs qu'autant qu'il en use pour le salut de ses enfants. Avant le pre, au-dessus du pre, il y a le Seigneur, que l'on doit d'abord servir. Ainsi, rflchissez bien. En acceptant ce que je vous propose, ces jeunes filles sont sauves, elle ne vous sont pas charge, elles ne partagent pas votre misre, elles sont leves dans une sainte maison, selon que doivent l'tre, aprs tout, les filles d'un marchal de France. De sorte que lorsque leur pre arrivera Paris, S'IL EST DIGNE DE LES REVOIR... au lieu de trouver en elles de pauvres idoltres demi sauvages, il trouvera deux jeunes filles pieuses, instruites, modestes, bien leves, qui, tant agrables Dieu, pourront invoquer sa misricorde pour leur pre, qui en a bien besoin, car c'est un homme de violence, de guerre et de bataille. Maintenant, dcidez. Voulez-vous, au pril de votre me, sacrifier l'avenir de ces jeunes filles dans ce monde et dans l'autre la crainte impie de la colre de votre mari? Quoique rude et entach d'intolrance, le langage du confesseur de Franoise tait ( son point de vue, lui) raisonnable et juste, parce que ce prtre honnte et sincre tait convaincu de ce qu'il disait; aveugle instrument de Rodin, ignorant dans quel but on le faisait agir, il croyait fermement, en forant, pour ainsi dire, Franoise mettre ces jeunes filles au couvent, remplir un pieux devoir. Tel tait, tel est d'ailleurs un des plus merveilleux ressorts de _l'ordre _auquel appartenait Rodin; c'est d'avoir pour complices des gens honntes et sincres qui ignorent les machinations dont ils sont pourtant les acteurs les plus importants. Franoise, habitue depuis longtemps subir l'influence de son confesseur, ne trouva rien rpondre ses dernires paroles. Elle se rsigna donc; mais elle frissonna d'pouvante en songeant la colre dsespre qu'prouverait Dagobert en ne retrouvant plus chez lui les enfants qu'une mre mourante lui avait confies. Or, selon son confesseur, plus cette colre et ces emportements paraissaient redoutables Franoise, plus elle devait mettre de pieuse humilit s'y exposer. Elle rpondit son confesseur: -- Que la volont de Dieu soit faite, mon pre, et quoi qu'il puisse m'arriver, je remplirai mon devoir de chrtienne... ainsi que vous me l'ordonnez. -- Et le Seigneur vous saura gr de ce que vous aurez peut-tre souffrir pour accomplir ce devoir mritant... Vous prenez donc, devant Dieu, l'engagement de ne rpondre aucune des questions de votre mari lorsqu'il vous demandera o sont les filles de M. le marchal Simon? -- Oui, mon pre, je vous le promets, dit Franoise en tressaillant. -- Et vous garderez le mme silence envers M. le marchal Simon dans le cas o il reviendrait, et o ses filles ne me paratraient pas encore assez solidement tablies dans la bonne voie pour lui tre rendues? -- Oui, mon pre... dit Franoise d'une voix de plus en plus faible. -- Vous viendrez me rendre compte, d'ailleurs, de la scne qui se sera passe entre votre mari et vous lors de son retour. -- Oui, mon pre... Quand faudra-t-il conduire les orphelines chez vous, mon pre? -- Dans une heure. Je vais rentrer crire la suprieure; je laisserai la lettre ma gouvernante; c'est une personne sre, elle conduira elle-mme les jeunes filles au couvent. * * * * Aprs avoir cout les exhortations de son confesseur sur sa confession, et reu l'absolution de ses nouveaux pchs, moyennant pnitence, la femme de Dagobert sortit du confessionnal. L'glise n'tait plus dserte; une foule immense s'y pressait, attire par la pompe de l'enterrement dont le suisse avait parl au bedeau deux heures auparavant. C'est avec la plus grande peine que Franoise put arriver jusqu' la porte de l'glise, somptueusement tendue. Quel contraste avec l'humble convoi du pauvre qui s'tait le matin si timidement prsent sous le porche! Le nombreux clerg de la paroisse, au grand complet, s'avanait alors majestueusement pour recevoir le cercueil drap de velours: la moire et la soie des chapes et des toles noires, leurs splendides broderies d'argent tincelaient la lueur de mille cierges. Le suisse se prlassait dans son blouissante livre paulettes; le bedeau, portant allgrement son bton de baleine, lui faisait vis--vis d'un air magistral; la voix des chantres en surplis frais et blancs tonnait en clats formidables: les ronflements des serpents branlaient les vitres; on lisait enfin sur la figure de tous ceux qui devaient prendre part la cure de ce riche mort, de cet excellent mort de _premire_ classe, une satisfaction la fois jubilante et contenue, qui semblait encore augmente par l'attitude et par la physionomie des deux hritiers, grands gaillards robustes au teint fleuri, qui, sans enfreindre les lois de cette modestie charmante qui est la pudeur de la flicit, semblaient se complaire, se bercer, se dorloter dans leur lugubre et symbolique manteau de deuil. Malgr sa candeur et sa foi nave, la femme de Dagobert fut douloureusement frappe de cette diffrence rvoltante entre l'accueil fait au cercueil du riche et l'accueil fait au cercueil du pauvre la porte de la maison de Dieu: car si l'galit est relle, c'est devant la mort et l'ternit. Ces deux sinistres spectacles augmentaient encore la tristesse de Franoise, qui, parvenant grand'peine quitter l'glise, se hta de revenir rue Brise-Miche afin d'y prendre les orphelines et de les conduire auprs de la gouvernante de son confesseur, qui devait les mener au couvent de Sainte-Marie, situ, on le sait, tout auprs de la maison de sant du docteur Baleinier, o tait renferme Adrienne de Cardoville. IV. Monsieur et Rabat-joie. La femme de Dagobert, sortant de l'glise, arrivait l'entre de la rue Brise-Miche lorsqu'elle fut accoste par le _donneux _d'eau bnite; il accourait essouffl la prier de revenir tout de suite Saint-Merri, l'abb Dubois ayant lui dire, l'instant mme, quelque chose de trs important. Au moment o Franoise retournait sur ses pas, un fiacre s'arrtait la porte de la maison qu'elle habitait. Le cocher quitta son sige et vint ouvrir la portire. -- Cocher, lui dit une assez grosse femme vtue de noir, assise dans cette voiture et qui tenait un carlin sur ses genoux, demandez si c'est l que demeure Mme Franoise Baudoin. -- Oui, ma bourgeoise, dit le cocher. On a sans doute reconnu Mme Grivois, premire femme de Mme la princesse de Saint-Dizier, accompagne de Monsieur, qui exerait sur sa matresse une vritable tyrannie. Le teinturier, auquel on a dj vu remplir les fonctions de portier, interrog par le cocher sur la demeure de Franoise, sortit de son officine, et vint galamment la portire pour rpondre Mme Grivois qu'en effet Franoise Baudoin demeurait dans la maison, mais qu'elle n'tait pas rentre. Le pre Loriot avait alors les bras, les mains et une partie de la figure d'un jaune d'or superbe. La vue de ce personnage couleur d'ocre mut et irrita singulirement Monsieur, car au moment o le teinturier portait sa main sur le rebord de la portire, le carlin poussa des jappements affreux et le mordit au poignet. -- Ah! grand Dieu! s'cria Mme Grivois avec angoisse pendant que le pre Loriot retirait vivement sa main, pourvu qu'il n'y ait rien de vnneux dans la teinture que vous avez sur la main... mon chien est si dlicat... Et elle essuya soigneusement le museau camus de Monsieur, et l tachet de jaune. Le pre Loriot, trs peu satisfait des excuses qu'il s'attendait recevoir de Mme Grivois propos des mauvais procds du carlin, lui dit, en contenant peine sa colre: -- Madame, si vous n'apparteniez pas au sexe, ce qui fait que je vous respecte dans la personne de ce vilain animal, j'aurais eu le plaisir de le prendre par la queue et d'en faire la minute un chien jaune-orange en le trempant dans ma chaudire de teinture qui est sur le fourneau. -- Teindre mon chien en jaune!... s'cria Mme Grivois, qui, fort courrouce, descendit du fiacre en serrant tendrement Monsieur contre sa poitrine et toisant le pre Loriot d'un regard irrit. -- Mais, madame, je vous ai dit que Mme Franoise n'tait pas rentre, dit le teinturier en voyant la matresse du carlin se diriger vers le sombre escalier. -- C'est bon, je l'attendrai, dit schement Mme Grivois. quel tage demeure-t-elle? -- Au quatrime, dit le pre Loriot, en rentrant brusquement dans sa boutique. Et il se dit lui-mme, souriant complaisamment cette ide sclrate: -- J'espre bien que le grand chien du pre Dagobert sera de mauvaise humeur, et qu'il fera un _en avant deux_ par la peau du cou ce gueux de carlin. Mme Grivois monta pniblement le rude escalier, s'arrtant chaque palier pour reprendre haleine, et regardant autour d'elle avec un profond dgot. Enfin elle atteignit le quatrime tage, s'arrta un instant la porte de l'humble chambre o se trouvaient alors les deux soeurs et la Mayeux. La jeune ouvrire s'occupait rassembler les diffrents objets qu'elle devait porter au mont-de-pit. Rose et Blanche semblaient bien heureuses et un peu rassures sur l'avenir; elles avaient appris de la Mayeux qu'elles pourraient, en travaillant beaucoup, puisqu'elles savaient coudre, gagner elles deux huit francs par semaine, petite somme qui serait du moins une ressource pour la famille. La prsence de Mme Grivois chez Franoise Baudoin tait motive par une nouvelle dtermination de l'abb d'Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier; ils avaient trouv plus prudent d'envoyer Mme Grivois, sur laquelle ils comptaient aveuglment, chercher les jeunes filles chez Franoise, celle-ci venant d'tre prvenue par son confesseur que ce n'tait pas sa gouvernante, mais une dame qui se prsenterait avec un mot de lui, que les jeunes filles devraient tre confies pour tre conduites dans une maison religieuse. Aprs avoir frapp, la femme de confiance de la princesse de Saint-Dizier entra, et demanda Franoise Baudoin. -- Elle n'y est pas, madame, dit timidement la Mayeux, assez tonne de cette visite, et baissant les yeux devant le regard de cette femme. -- Alors je vais l'attendre, car j'ai lui parler de choses trs importantes, rpondit Mme Grivois en examinant avec autant de curiosit que d'attention la figure des deux orphelines, qui, trs interdites, baissrent aussi les yeux. Ce disant, Mme Grivois s'assit, non sans quelque rpugnance, sur le vieux fauteuil de la femme de Dagobert; croyant alors pouvoir laisser Monsieur en libert, elle le dposa prcieusement sur le carreau. Mais aussitt une sorte de grondement sourd, profond, caverneux, retentit derrire le fauteuil, fit bondir Mme Grivois et pousser un jappement au carlin, qui, frissonnant dans son embonpoint, se rfugia auprs de sa matresse avec tous les symptmes d'une frayeur courrouce. -- Comment! est-ce qu'il y a un chien ici? s'cria Mme Grivois en se baissant prcipitamment pour reprendre Monsieur. Rabat-Joie, comme s'il et voulu rpondre lui-mme cette question, se leva lentement de derrire le fauteuil o il tait couch, et apparut tout coup, billant et s'tirant. la vue de ce robuste animal et des deux rangs de formidables crocs acrs qu'il semblait complaisamment taler en ouvrant sa large gueule, Mme Grivois ne put s'empcher de jeter un cri d'effroi; le hargneux carlin avait d'abord trembl de tous ses membres en se trouvant en face de Rabat-Joie; mais une fois en sret sur les genoux de sa matresse, il commena de grogner insolemment et de jeter sur le chien de Sibrie les regards les plus provocants; mais le digne compagnon de feu Jovial rpondit ddaigneusement par un nouveau billement; aprs quoi, flairant avec une sorte d'inquitude les vtements de Mme Grivois, il tourna le dos Monsieur, il alla s'tendre aux pieds de Rose et Blanche, dont il ne dtourna plus ses grands yeux intelligents comme s'il et pressenti qu'un danger les menaait. -- Faites sortir ce chien d'ici, dit imprieusement Mme Grivois; il effarouche le mien et pourrait lui faire du mal. -- Soyez tranquille, madame, rpondit Rose en souriant, Rabat-Joie n'est pas mchant quand on ne l'attaque pas. -- Il n'importe! s'cria Mme Grivois, un malheur est bientt arriv. Rien qu' voir cet norme chien avec sa tte de loup... et ses dents effroyables, on tremble du mal qu'il peut faire... Je vous dis de le faire sortir. Mme Grivois avait prononc ces derniers mots d'un ton irrit dont le diapason sonna mal aux oreilles de Rabat-Joie: il grogna en montrant les dents et en tournant la tte du ct de cette femme inconnue pour lui. -- Taisez-vous, Rabat-Joie, dit schement Blanche. Un nouveau personnage entrant dans la chambre mit un terme cette position, assez embarrassante pour les jeunes filles. Cet homme tait un commissionnaire; il tenait une lettre la main. -- Que voulez-vous, monsieur? lui demanda la Mayeux. -- C'est une lettre trs presse d'un digne homme, le mari de la bourgeoise d'ici; le teinturier d'en bas m'a dit de monter, quoiqu'elle n'y soit pas. -- Une lettre de Dagobert! s'crirent Rose et Blanche avec une vive expression de plaisir et de joie. Il est donc de retour? Et o est-il? -- Je ne sais pas si ce brave homme s'appelle Dagobert, dit le commissionnaire, mais c'est un vieux troupier dcor, moustaches grises; il est deux pas d'ici, au bureau des voitures de Chartres. -- C'est bien lui!... s'cria Blanche. Donnez la lettre... Le commissionnaire la donna, et la jeune fille l'ouvrit en toute hte. Mme Grivois tait foudroye; elle savait qu'on avait loign Dagobert afin de pouvoir faire agir srement l'abb Dubois sur Franoise, tout avait russi: celle-ci consentait confier les deux jeunes filles des mains religieuses, et au mme instant le soldat arrivait, lui que l'on devait croire absent de Paris pour deux ou trois jours: ainsi, son brusque retour ruinait cette laborieuse machination au moment o il ne restait qu' en recueillir les fruits. -- Ah! mon Dieu! dit Rose aprs avoir lu la lettre... quel malheur!... -- Quoi donc ma soeur? s'cria Blanche. -- Hier, moiti chemin de Chartres, Dagobert s'est aperu qu'il avait perdu sa bourse. Il n'a pu continuer son voyage: il a pris crdit une place pour revenir, et il demande sa femme de lui envoyer de l'argent au bureau de la diligence, o il attend. -- C'est a, dit le commissionnaire, car le digne homme m'a dit: Dpche-toi, mon garon; car, tel que tu me vois, je suis en gage. -- Et rien... rien... la maison, dit Blanche. Mon Dieu! comment donc faire? ces mots, Mme Grivois eut un moment d'espoir, bientt dtruit par la Mayeux, qui reprit tout coup, en montrant le paquet qu'elle arrangeait: -- Tranquillisez-vous, mesdemoiselles... voici une ressource... le bureau du mont-de-pit o je vais porter ceci n'est pas loin... je toucherai l'argent, et j'irai le donner tout de suite M. Dagobert: dans une heure au plus tard il sera ici! -- Ah! ma chre Mayeux, vous avez raison, dit Rose; que vous tes bonne! vous songez tout... -- Tenez, reprit Blanche, l'adresse est sur la lettre du commissionnaire, prenez-la. -- Merci, mademoiselle, reprit la Mayeux; puis elle dit au commissionnaire: -- Retournez auprs de la personne qui vous envoie, et dites-lui que je serai tout l'heure au bureau de la voiture. -- Infernale bossue! pensait Mme Grivois avec une colre concentre, elle pense tout; sans elle on chappait au retour inattendu de ce maudit homme... Comment faire maintenant?... ces jeunes filles ne voudront pas me suivre avant l'arrive de la femme du soldat... Leur proposer de les emmener auparavant serait m'exposer un refus et tout compromettre. Encore une fois, mon Dieu, comment faire? -- Ne soyez pas inquite, mademoiselle, dit le commissionnaire en sortant; je vais rassurer ce digne homme, et le prvenir qu'il ne restera pas longtemps en plan dans le bureau. Pendant que la Mayeux s'occupait de nouer son paquet et d'y mettre la timbale et le couvert d'argent, Mme Grivois rflchissait profondment. Tout coup elle tressaillit. Sa physionomie, depuis quelques instants sombre, inquite et irrite, s'claircit soudainement: elle se leva, tenant toujours Monsieur sous son bras, et dit aux jeunes filles: -- Puisque Mme Franoise ne revient pas, je vais faire une visite tout prs d'ici, je serai de retour l'instant; veuillez l'en prvenir. Ce disant, Mme Grivois sortit quelques instants aprs la Mayeux. V. Les apparences. Aprs avoir encore rassur les deux orphelines, la Mayeux descendit son tour, non sans peine, car elle tait monte chez elle afin d'ajouter au paquet, dj lourd, une couverture de laine, la seule qu'elle possdt, et qui la garantissait un peu du froid dans son taudis glac. La veille, accable d'angoisse sur le sort d'Agricol, la jeune fille n'avait pu travailler; les tourments de l'attente, de l'espoir et de l'inquitude l'en avaient empche: sa journe allait encore tre perdue, et pourtant il fallait vivre. Les chagrins accablants, qui brisent chez le pauvre jusqu' la facult du travail, sont doublement terribles, ils paralysent ses forces; et, avec ce chmage impos par la douleur, arrivent le dnment, la dtresse. Mais la Mayeux, ce type complet et touchant du _devoir vanglique_, avait encore se dvouer, tre utile, et elle en trouvait la force. Les cratures les plus frles, les plus chtives, sont parfois doues d'une vigueur d'me extraordinaire; on dirait que chez ces organisations physiquement infirmes et dbiles l'esprit domine assez le corps pour lui imprimer une nergie factice. Ainsi la Mayeux, depuis vingt-quatre heures, n'avait ni mang, ni dormi; elle avait souffert du froid pendant une nuit glace. Le matin elle avait endur de violentes fatigues en traversant Paris deux fois, par la pluie et par la neige, pour aller rue de Babylone; et pourtant ses forces n'taient pas bout, tant la puissance du coeur est immense. La Mayeux venait d'arriver au coin de la rue Saint-Merri. Depuis le rcent complot de la rue des Prouvaires, on avait mis en observation dans ce quartier populeux un plus grand nombre d'agents de police et de sergents de ville que l'on n'en met ordinairement. La jeune ouvrire, bien qu'elle courbt sous le poids de son paquet, courait presque en longeant le trottoir; au moment o elle passait auprs d'un sergent de ville, deux pices de cinq francs tombrent derrire elle, jetes sur ses pas par une grosse femme vtue de noir qui la suivait. Aussitt cette grosse femme fit remarquer au sergent de ville les deux pices d'argent qui venaient de tomber, et lui dit vivement quelques mots en lui dsignant la Mayeux. Puis cette femme disparut grands pas du ct de la rue Brise-Miche. Le sergent de ville, frapp de ce que Mme Grivois venait de lui dire (car c'tait elle), ramassa l'argent, et courant aprs la Mayeux, lui cria: -- H! dites donc... l-bas... arrtez... arrtez... la femme!... ces cris, plusieurs personnes se retournrent brusquement; dans ces quartiers, un noyau de cinq ou six personnes attroupes s'augmente en une seconde et devient bientt un rassemblement considrable. Ignorant que les injonctions du sergent de ville lui fussent adresses, la Mayeux htait le pas, ne songeant qu' arriver le plus tt possible au mont-de-pit, et tchant de se glisser entre les passants sans heurter personne, tant elle redoutait les railleries brutales ou cruelles que son infirmit provoquait si souvent. Tout coup, elle entendit plusieurs personnes courir derrire elle, et au mme instant une main s'appuya rudement sur son paule. C'tait le sergent de ville, suivi d'un agent de police, qui accourait au bruit. La Mayeux, aussi surprise qu'effraye, se retourna. Elle se trouvait dj au milieu d'un rassemblement, compos surtout de cette hideuse populace oisive et dguenille, mauvaise et effronte, abrutie par l'ignorance, par la misre, et qui bat incessamment le pav des rues. Dans cette tourbe, on ne rencontre presque jamais d'artisans, car les ouvriers laborieux sont leur atelier ou leurs travaux. -- Ah !... tu n'entends donc pas?... tu fais comme le chien de Jean de Nivelle, dit l'agent de police, en prenant la Mayeux si rudement par le bras qu'elle laissa tomber son paquet ses pieds. Lorsque la malheureuse enfant, jetant avec crainte les yeux autour d'elle, se vit le point de mire de tous ces regards insolents, moqueurs ou mchants, lorsqu'elle vit le cynisme ou la grossiret grimacer sur toutes ces figures ignobles, crapuleuses, elle frmit de tous ses membres et devint d'une pleur effrayante. L'agent de police lui parlait sans doute grossirement; mais comment parler autrement une pauvre fille contrefaite, ple, effare, aux traits altrs par la frayeur et par le chagrin, une crature vtue plus que misrablement, qui porte en hiver une mauvaise robe de toile souille de boue, trempe de neige fondue, car l'ouvrire avait t bien loin et avait march bien longtemps... aussi l'agent de police reprit-il svrement, toujours de par cette loi suprme des apparences, qui fait que la pauvret est toujours suspecte: -- Un instant... la fille, il parat que tu es bien presse, puisque tu laisses tomber ton argent sans le ramasser. -- Elle l'avait donc cach dans sa bosse, son argent?... dit d'une voix enroue un marchand d'allumettes chimiques, type hideux et repoussant de la dpravation prcoce. Cette plaisanterie fut accueillie par des rires, des cris et des hues qui portrent au comble du trouble, la terreur de la Mayeux; peine put-elle rpondre d'une voix faible l'agent de police, qui lui prsentait les deux pices d'argent que le sergent de ville lui avait remises: -- Mais, monsieur... cet argent n'est pas moi. -- Vous mentez, reprit le sergent de ville en s'approchant, une dame respectable l'a vu tomber de votre poche... -- Monsieur... je vous assure que non... rpondit la Mayeux toute tremblante. -- Je vous dis que vous mentez, reprit le sergent, mme que cette dame, frappe de votre air criminel et effarouch, m'a dit en vous montrant: Regardez donc cette petite bossue qui se sauve avec un gros paquet, et qui laisse tomber de l'argent sans le ramasser... ce n'est pas naturel. -- Sergent, reprit de sa voix enroue le marchand d'allumettes chimiques, sergent, dfiez-vous... ttez-y donc sa bosse, c'est l son magasin... je suis sr qu'elle y cache encore des bottes, des manteaux, un parapluie et des pendules... Je viens d'entendre l'heure dans son dos, c'te bombe. Nouveaux rires, nouvelles hues, nouveaux cris, car cette horrible populace est presque toujours d'une impitoyable frocit pour ce qui souffre et implore. Le rassemblement augmentait de plus en plus, c'taient des cris rauques, des sifflets perants, des plaisanteries de carrefour. -- Laissez donc voir, c'est gratis. -- Ne poussez donc pas, j'ai pay ma place. -- Faites-la donc monter sur quelque chose, la femme... qu'on la voie. -- C'est vrai, on m'crase les pieds; je n'aurai pas fait mes frais. -- Montrez-la donc! ou rendez l'argent du monde. -- J'en veux. -- Donnez-nous-en de la _renfle!_ -- Qu'on la voie mort! Qu'on se figure cette malheureuse crature d'un esprit si dlicat, d'un coeur si bon, d'une me si leve, d'un caractre si timide et si craintif... oblige d'entendre ces grossirets et ces hurlements... seule au milieu de cette foule, dans l'troit espace o elle se tenait avec l'agent de police et le sergent de ville. Et pourtant la jeune ouvrire ne comprenait pas encore de quelle horrible accusation elle tait victime. Elle l'apprit bientt, car l'agent de police, saisissant le paquet qu'elle avait ramass, et qu'elle tenait entre ses deux mains tremblantes, lui dit rudement: -- Qu'est-ce que tu as l-dedans?... -- Monsieur... c'est... je vais... je... Et, dans son pouvante, l'infortune balbutiait, ne pouvant trouver une parole. -- Voil tout ce que tu as rpondre? dit l'agent; il n'y a pas gras... Voyons, dpche-toi... ouvre-lui le ventre, ton paquet! Et ce disant, l'agent de police, aid du sergent de ville, arracha le paquet, l'entr'ouvrit, et dit, mesure qu'il numrait les objets qu'il renfermait: -- Diable! des draps... un couvert... une timbale d'argent... un chle... une couverture de laine... merci... le coup n'tait pas mauvais. Tu es mise comme une chiffonnire et tu as de l'argenterie... Excusez du peu! -- Ces objets-l ne vous appartiennent pas! dit le sergent de ville. -- Non... monsieur... rpondit la Mayeux, qui sentait ses forces l'abandonner, mais je... -- Ah! mauvaise bossue, tu voles plus gros que toi! -- J'ai vol!! s'cria la Mayeux en joignant les mains avec horreur, car elle comprenait tout alors... moi... voler! -- La garde!... Voil la garde! crirent plusieurs personnes... -- Ho, h! les pousse-cailloux! -- Les tourlourous! -- Les mangeurs de Bdouins! -- Place au 43e dromadaire. -- Rgiment o l'on se fait des bosses mort! Au milieu de ces cris, de ces quolibets, deux soldats et un caporal s'avanaient grand'peine; on voyait seulement, au milieu de cette foule hideuse et compacte, luire les baonnettes et les canons de fusil. Un officieux tait all prvenir le commandant du poste voisin de ce rassemblement considrable, qui obstruait la voie publique. -- Allons, voil la garde; marche au poste! dit l'agent de police en prenant la Mayeux par le bras. -- Monsieur, dit la pauvre enfant d'une voix touffe par les sanglots, en joignant les mains avec terreur et en tombant genoux sur le trottoir, monsieur, grce! Laissez-moi vous dire... vous expliquer... -- Tu t'expliqueras au poste... marche! -- Mais, monsieur... je n'ai pas vol... s'cria la Mayeux avec un accent dchirant, ayez piti de moi; devant toute cette foule... m'emmener comme une voleuse... Oh! grce! grce. -- Je te dis que tu t'expliqueras au poste. La rue est encombre... marcheras-tu, voyons! Et prenant la malheureuse par les deux mains, il la remit pour ainsi dire sur pied. cet instant, le caporal et ses deux soldats, tant parvenus traverser le rassemblement, s'approchrent du sergent de ville. -- Caporal, dit ce dernier, conduisez cette fille au poste... je suis agent de police. -- Oh! messieurs... grce!... dit la Mayeux en pleurant chaudes larmes et en joignant les mains, ne m'emmenez pas avant de m'avoir laisse vous expliquer... Je n'ai pas vol, mon Dieu! je n'ai pas vol... Je vais vous dire... c'est pour rendre service quelqu'un... laissez-moi vous dire... -- Je vous dis que vous vous expliquerez au poste; si vous ne voulez pas marcher, on va vous traner, dit le sergent de ville. Il faut renoncer peindre cette scne la fois ignoble et terrible... Faible, abattue, pouvante, la malheureuse jeune fille fut entrane par les soldats; chaque pas ses jambes flchissaient, il fallut que le sergent et l'agent de police lui donnassent le bras pour la soutenir... et elle accepta machinalement cet appui. Alors les vocifrations, les hues clatrent avec une nouvelle furie. Marchant dfaillante entre ces deux hommes, l'infortune semblait gravir son Calvaire jusqu'au bout. Sous ce ciel brumeux, au milieu de cette rue fangeuse encadre dans de grandes maisons noires, cette populace hideuse et fourmillante rappelait les plus sauvages lucubrations de Callot ou de Goya: des enfants en haillons, des femmes avines, des hommes figure sinistre et fltrie, se poussaient, se heurtaient, se battaient, s'crasaient pour suivre en hurlant et en sifflant cette victime dj presque inanime, cette victime d'une dtestable mprise. D'une mprise!!! En vrit, l'on frmit en songeant que de pareilles arrestations, suites de dplorables erreurs, peuvent se renouveler souvent sans d'autres raisons que le soupon qu'inspire l'apparence de la misre, ou sans autre cause qu'un renseignement inexact... Nous nous souviendrons toujours de cette jeune fille qui, arrte tort comme coupable d'un honteux trafic, trouva le moyen d'chapper aux gens qui la conduisaient, monta dans une maison, et, gare par le dsespoir, se prcipita par une fentre et se brisa la tte sur le pav. Aprs l'abominable dnonciation dont la Mayeux tait victime, Mme Grivois tait retourne prcipitamment rue Brise-Miche. Elle monta en hte les quatre tages... ouvrit la porte de la chambre de Franoise... Que vit-elle? Dagobert auprs de sa femme et des deux orphelines... VI. Le couvent. Expliquons en deux mots la prsence de Dagobert. Sa physionomie tait empreinte de tant de loyaut militaire, que le directeur du bureau de diligence se ft content de sa parole de revenir payer le prix de sa place; mais le soldat avait obstinment voulu rester en gage, comme il le disait, jusqu' ce que sa femme et rpondu sa lettre; aussi, au retour du commissionnaire, qui annona qu'on allait apporter l'argent ncessaire, Dagobert, croyant sa dlicatesse couvert, se hta de courir chez lui. On comprend donc la stupeur de Mme Grivois, lorsqu'en entrant dans la chambre elle vit Dagobert (qu'elle reconnut facilement au portrait qu'on lui en avait fait) auprs de sa femme et des orphelines. L'anxit de Franoise, l'aspect de Mme Grivois, ne fut pas moins profonde. Rose et Blanche avaient parl la femme de Dagobert d'une dame venue en son absence pour une affaire trs importante; d'ailleurs, instruite par son confesseur, Franoise ne pouvait douter que cette femme ne ft la personne charge de conduire Rose et Blanche dans une maison religieuse. Son angoisse tait terrible; bien dcide suivre les conseils de l'abb Dubois, elle craignait qu'un mot de Mme Grivois ne mt Dagobert sur la voie: alors tout espoir tait perdu; alors les orphelines restaient dans cet tat d'ignorance et de pch mortel dont elle se croyait responsable. Dagobert, qui tenait entre ses mains les mains de Rose et de Blanche, se leva ds que la femme de confiance de Mme de Saint- Dizier entra, et sembla interroger Franoise du regard. Le moment tait critique, dcisif; mais Mme Grivois avait profit des exemples de la princesse de Saint-Dizier: aussi, prenant rsolument son parti, mettant profit la prcipitation avec laquelle elle avait mont les quatre tages aprs son odieuse dnonciation contre la Mayeux, et l'motion que lui causait la vue si inattendue de Dagobert, donnant ses traits une vive expression d'inquitude et de chagrin, elle s'cria d'une voix altre, aprs un moment de silence qu'elle parut employer calmer son agitation et rassembler ses esprits: -- Ah! madame... je viens d'tre tmoin d'un grand malheur... excusez mon trouble... mais, en vrit, je suis si cruellement mue... -- Qu'y a-t-il, mon Dieu? dit Franoise d'une voix tremblante, redoutant toujours quelque indiscrtion de Mme Grivois. -- J'tais venue tout l'heure, reprit celle-ci, pour vous parler d'une chose importante... Pendant que je vous attendais, une jeune ouvrire contrefaite a runi divers objets dans un paquet... -- Oui... sans doute, dit Franoise, c'est la Mayeux... une excellente et digne crature... -- Je m'en doutais bien, madame; voici ce qui est arriv; voyant que vous ne rentriez pas, je me dcide faire une course dans le voisinage... je descends... j'arrive rue Saint-Merri... Ah! madame... -- Eh bien? dit Dagobert, qu'y a-t-il? -- J'aperois un rassemblement... je m'informe... on me dit qu'un sergent de ville venait d'arrter une jeune fille comme voleuse, parce qu'on l'avait surprise emportant un paquet compos de diffrents objets qui ne paraissaient pas devoir lui appartenir. Je m'approche... que vois-je?... La jeune ouvrire qu'un instant auparavant je venais de rencontrer ici... -- Ah! la pauvre enfant! s'cria Franoise en plissant et en joignant les mains avec effroi, quel malheur! -- Explique-toi donc! dit Dagobert sa femme; quel tait ce paquet? -- Eh bien, mon ami, il faut te l'avouer: me trouvant un peu court... j'avais pri cette pauvre Mayeux de porter tout de suite au mont-de-pit diffrents objets dont nous n'avions pas besoin... -- Et on a cru qu'elle les avait vols! s'cria Dagobert; elle... la plus honnte fille du monde; c'est affreux... Mais, madame, vous auriez d intervenir... dire que vous la connaissiez. -- C'est ce que j'ai tch de faire, monsieur; malheureusement je n'ai pas t coute... La foule augmentait chaque instant: la garde est arrive, et on l'a emmene. -- Elle est capable d'en mourir, sensible et timide comme elle est! s'cria Franoise. -- Ah! mon Dieu!... cette bonne Mayeux... elle est si douce et si prvenante... dit Blanche en tournant vers sa soeur des yeux humides de larmes. -- Ne pouvant rien pour elle, reprit Mme Grivois, je me suis hte d'accourir ici pour vous faire part de cette erreur... qui, du reste, peut se rparer... Il s'agit seulement d'aller le plus tt possible rclamer cette jeune fille. ces mots, Dagobert prit vivement son chapeau, et s'adressant Mme Grivois d'un ton brusque: -- Mordieu! madame, vous auriez d commencer par nous dire cela... O est cette pauvre enfant? le savez-vous? -- Je l'ignore, monsieur; mais il reste encore dans la rue tant de monde, tant d'agitation, que si vous avez la complaisance de descendre tout de suite vous informer... vous pourrez savoir... -- Que diable parlez-vous de complaisance, madame!... mais c'est mon devoir. Pauvre enfant!... dit Dagobert, arrte comme une voleuse... c'est horrible... Je vais aller chez le commissaire de police du quartier ou au corps de garde, et il faudra bien que je la trouve, qu'on me la rende et que je la ramne ici. Ce disant, Dagobert sortit prcipitamment. Franoise, rassure sur le sort de la Mayeux, remercia le Seigneur d'avoir, grce cette circonstance, loign son mari, dont la prsence en ce moment tait pour elle un si terrible embarras. Mme Grivois avait dpos Monsieur dans le fiacre avant de remonter, car les moments taient prcieux; lanant un regard significatif Franoise en lui remettant la lettre de l'abb Dubois, elle lui dit en appuyant sur chaque mot avec intention: -- Vous verrez dans cette lettre, madame, quel tait le but de ma visite que je n'ai pu encore vous expliquer, et dont je me flicite, du reste, puisqu'il me met en rapport avec ces deux charmantes demoiselles. Rose et Blanche se regardrent toutes surprises. Franoise prit la lettre en tremblant, il fallut les pressantes et surtout les menaantes injonctions de son confesseur pour vaincre les derniers scrupules de la pauvre femme, car elle frmissait en songeant au terrible courroux de Dagobert; seulement, dans sa candeur, elle ne savait comment s'y prendre pour annoncer aux jeunes filles qu'elles devaient suivre cette dame. Mme Grivois devina son embarras, lui fit signe de se rassurer, et dit Rose pendant que Franoise lisait la lettre de son confesseur: -- Combien votre parente va tre heureuse de vous voir, ma chre demoiselle! -- Notre parente, madame? dit Rose de plus en plus tonne. -- Mais certainement; elle a su votre arrive ici; mais comme elle est encore souffrante d'une assez longue maladie, elle n'a pu venir elle-mme aujourd'hui et m'a charge de venir vous prendre pour vous conduire auprs d'elle... Malheureusement, ajouta Mme Grivois remarquant un mouvement des deux soeurs, ainsi qu'elle le dit dans sa lettre Mme Franoise, vous ne pourrez la voir que bien peu de temps... et dans une heure vous serez de retour ici; mais demain ou aprs, elle sera en tat de sortir et de venir s'entendre avec madame et son mari, afin de vous emmener chez elle... car elle serait dsole que vous fussiez charge des personnes qui ont t si bonnes pour vous. Ces derniers mots de Mme Grivois firent une excellente impression sur les deux soeurs; ils dissiprent leur crainte d'tre dsormais l'occasion d'une gne cruelle pour la famille de Dagobert. S'il s'tait agi de quitter tout fait la maison de la rue Brise-Miche sans l'assentiment de leur ami, elles auraient sans doute hsit; mais Mme Grivois parlait seulement d'une visite d'une heure... Elles ne conurent donc aucun soupon, et Rose dit Franoise: -- Nous pouvons aller voir notre parente sans attendre le retour de Dagobert pour l'en prvenir, n'est-ce pas, madame? -- Sans doute, dit Franoise d'une voix faible, puisque vous serez de retour tout l'heure. -- Maintenant... madame... je prierai ces chres demoiselles de vouloir bien m'accompagner le plus tt possible... car je voudrais les ramener ici avant midi. -- Nous sommes prtes, madame, dit Rose. -- Eh bien! mesdemoiselles, embrassez votre seconde mre, et venez, dit Mme Grivois, qui contenait peine son inquitude, tremblant que Dagobert n'arrivt d'un moment l'autre. Rose et Blanche embrassrent Franoise, qui, serrant entre ses bras les deux charmantes et innocentes cratures qu'elle livrait, eut peine retenir ses larmes, quoiqu'elle et la conviction profonde d'agir pour leur salut. -- Allons, mesdemoiselles, dit Mme Grivois d'un ton affable, dpchons-nous; pardonnez mon impatience, mais c'est au nom de votre parente que je vous parle. Les deux soeurs, aprs avoir tendrement embrass la femme de Dagobert, quittrent la chambre, et, se tenant par la main, descendirent l'escalier derrire Mme Grivois, suivies leur insu par Rabat-Joie, qui marchait discrtement sur leurs pas, car en l'absence de Dagobert, l'intelligent animal ne les quittait jamais. Pour plus de prcaution, sans doute, la femme de confiance de Mme de Saint-Dizier avait ordonn son fiacre d'aller l'attendre peu de distance de la rue Brise-Miche, sur la petite place du Clotre. En quelques secondes, les orphelines et leur conductrice atteignirent la voiture. -- Ah! bourgeoise, dit le cocher en ouvrant la portire, sans vous commander, vous avez un gredin de chien qui n'est pas caressant tous les jours; depuis que vous l'avez mis dans ma voiture, il crie comme un brl, et il a l'air de vouloir tout dvorer! En effet, Monsieur, qui dtestait la solitude, poussait des gmissements dplorables. -- Taisez-vous, Monsieur, me voici, dit Mme Grivois; puis s'adressant aux deux soeurs: -- Donnez-vous la peine de monter, mesdemoiselles. Rose et Blanche montrent. Mme Grivois, avant d'entrer dans la voiture, donnait tout bas au cocher l'adresse du couvent de Sainte-Marie, en ajoutant d'autres instructions, lorsque tout coup le carlin, qui avait dj grogn d'un air hargneux lorsque les deux soeurs avaient pris place dans la voiture, se mit japper avec furie... La cause de cette colre tait simple: Rabat-Joie, jusqu'alors inaperu, venait de s'lancer d'un bond dans le fiacre. Le carlin, exaspr de cette audace, oubliant sa prudence habituelle, emport par la colre et par la mchancet, sauta au museau de Rabat-Joie, et le mordit si cruellement, que de son ct le brave chien de Sibrie, exaspr par la douleur, se jeta sur Monsieur, le prit la gorge, et en deux coups de sa gueule puissante l'trangla net... ainsi qu'il apparut un gmissement touff du carlin dj demi suffoqu par l'embonpoint. Tout ceci s'tait pass en moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire, car c'est peine si Rose et Blanche, effrayes, avaient eu le temps de s'crier par deux fois: -- Ici, Rabat-Joie! -- Ah! grand Dieu! dit Mme Grivois en se retournant au bruit, encore ce monstre de chien... il va blesser Monsieur... Mesdemoiselles, renvoyez-le... faites-le descendre... il est impossible de l'emmener... Ignorant quel point Rabat-Joie tait criminel, car Monsieur gisait inanim sous une banquette, les jeunes filles, sentant d'ailleurs qu'il n'tait pas convenable de se faire accompagner de ce chien, lui dirent, en le poussant lgrement du pied, et d'un ton fch: -- Descendez, Rabat-Joie, allez-vous-en... Le fidle animal hsita d'abord obir. Triste et suppliant, il regardait les orphelines d'un air de doux reproche, comme pour les blmer de renvoyer leur seul dfenseur. Mais un nouvel ordre svrement donn par Blanche, Rabat-Joie descendit, la queue basse, du fiacre, sentant peut-tre d'ailleurs qu'il s'tait montr quelque peu cassant l'endroit de Monsieur. Mme Grivois, trs empresse de quitter le quartier, monta prcipitamment dans la voiture; le cocher referma la portire, grimpa sur son sige; le fiacre partit rapidement, pendant que Mme Grivois baissait prudemment les stores, de peur d'une rencontre avec Dagobert. Ces indispensables prcautions prises, elle put songer Monsieur, qu'elle aimait tendrement, de cette affection profonde, exagre, que les gens d'un mchant naturel ont quelquefois pour les animaux, car on dirait qu'ils panchent et concentrent sur eux toute l'affection qu'ils devraient avoir pour autrui; en un mot, Mme Grivois s'tait passionnment attache ce chien hargneux, lche et mchant, peut-tre cause d'une secrte affinit pour ses dfauts; cet attachement durait depuis six ans et semblait augmenter mesure que l'ge de Monsieur avanait. Nous insistons sur une chose en apparence purile, parce que souvent les plus petites causes ont des effets dsastreux, parce qu'enfin nous dsirons faire comprendre au lecteur quels devaient tre le dsespoir, la fureur, l'exaspration de cette femme en apprenant la mort de son chien; dsespoir, fureur, exaspration dont les orphelines pouvaient ressentir les effets cruels. Le fiacre roulait rapidement depuis quelques secondes, lorsque Mme Grivois, qui s'tait place sur le devant de la voiture, appela Monsieur. Monsieur avait d'excellentes raisons pour ne pas rpondre. -- Eh bien! vilain boudeur... dit gracieusement Mme Grivois, vous me battez froid?... Ce n'est pas ma faute si ce grand vilain chien est entr dans la voiture, n'est-ce pas, mesdemoiselles?... Voyons... venez ici baiser votre matresse tout de suite et faisons la paix... mauvaise tte. Mme silence obstin de la part de Monsieur. Rose et Blanche commencrent de se regarder avec inquitude; elles connaissaient les manires un peu brutales de Rabat-Joie, mais elles taient loin pourtant de se douter de la chose. Mme Grivois, plus surprise qu'inquite de la persistance du carlin mconnatre ses affectueux appels, se baissa, afin de le prendre sous la banquette o elle le croyait sournoisement tapi; elle sentit une patte, qu'elle tira impatiemment soi en disant d'un ton moiti plaisant, moiti fch: -- Allons, bon sujet... vous allez donner ces chres demoiselles une jolie ide de votre odieux caractre... Ce disant, elle prit le carlin, fort tonne de la nonchalante _morbidezza_ de ses mouvements; mais quel fut son effroi lorsque, l'ayant mis sur ses genoux, elle le vit sans mouvement! -- Une apoplexie!!! s'cria-t-elle, le malheureux mangeait trop... j'en tais sre. Puis se retournant avec vivacit: -- Cocher, arrtez... arrtez! s'cria Mme Grivois, sans songer que le cocher ne pouvait l'entendre, puis soulevant la tte de Monsieur, croyant qu'il n'tait qu'_vanoui_, elle aperut avec horreur la trace saignante de cinq ou six profonds coups de crocs qui ne pouvaient lui laisser aucun doute sur la cause de la fin dplorable du carlin. Son premier mouvement fut tout la douleur, au dsespoir. -- Mort... s'cria-t-elle, mort!... il est dj froid!... Mort!... ah! mon Dieu!... Et cette femme pleura. Les larmes d'un mchant sont sinistres... Pour qu'un mchant pleure, il faut qu'il souffre beaucoup... et chez lui la raction de la souffrance, au lieu de dtendre, d'amollir l'me, l'enflamme d'un dangereux courroux... Aussi aprs avoir cd ce pnible attendrissement, la matresse de Monsieur se sentit transporte de colre et de haine... oui, de haine... et de haine violente contre les jeunes filles, cause involontaire de la mort de son chien; sa physionomie dure trahit d'ailleurs si franchement ses ressentiments, que Rose et Blanche furent effrayes de l'expression de sa figure empourpre par la colre, lorsqu'elle cria d'une voix altre en leur jetant un regard furieux: -- C'est votre chien qui l'a tu, pourtant... -- Pardon, madame, ne nous en veuillez pas! s'cria Rose. -- C'est votre chien qui, le premier, a mordu Rabat-Joie, reprit Blanche d'une voix craintive. L'expression d'effroi qui se lisait sur les traits des orphelines rappela Mme Grivois elle-mme. Elle comprit les funestes consquences que pouvait avoir son imprudente colre; dans l'intrt mme de sa vengeance, elle devait se contraindre, afin de n'inspirer aucune dfiance aux filles du marchal Simon; ne voulant donc pas paratre revenir sur sa premire impression par une transition trop brusque, elle continua pendant quelques minutes de jeter sur les jeunes filles des regards irrits; puis, peu peu, son courroux sembla s'affaiblir et faire face une douleur amre; enfin Mme Grivois, cachant sa figure dans ses mains, fit entendre un long soupir et parut pleurer beaucoup. -- Pauvre dame! dirent tout bas Rose et Blanche, elle pleure, elle aimait sans doute son chien autant que nous aimons Rabat-Joie... -- Hlas! oui, dit Blanche, nous avons bien pleur aussi quand notre vieux Jovial est mort... Mme Grivois releva la tte au bout de quelques minutes, essuya dfinitivement ses yeux, et dit d'une voix mue, presque affectueuse: -- Excusez-moi, mesdemoiselles... je n'ai pu retenir un premier mouvement de vivacit, ou plutt de violent chagrin... car j'tais tendrement attache ce pauvre chien... qui depuis six ans ne m'a pas quitte. -- Nous regrettons ce malheur, madame, reprit Rose; tout notre chagrin, c'est qu'il ne soit pas rparable... -- Je disais tout l'heure ma soeur que nous tions d'autant plus affliges pour vous que nous avions un vieux cheval qui nous a amenes de Sibrie, et que nous avons aussi bien pleur. -- Enfin, mes chres demoiselles... n'y pensons plus... c'est ma faute... je n'aurais pas d l'emmener... Mais il tait si triste loin de moi... Vous concevez ces faiblesses-l... quand on a bon coeur, on a bon coeur pour les btes comme pour les gens... Aussi c'est votre sensibilit que je m'adresse pour tre pardonne de ma vivacit. -- Mais nous n'y pensons plus, madame... tout notre chagrin est de vous voir si dsole. -- Cela passera, mes chres demoiselles... cela passera, et l'aspect de la joie que votre parente prouvera en vous voyant m'aidera me consoler: elle va tre si heureuse!... vous tes si charmantes!... et puis cette singularit de vous ressembler autant entre vous semble encore ajouter l'intrt que vous inspirez. -- Vous nous jugez avec trop d'indulgence, madame. -- Non, certainement... et je suis sre que vous vous ressemblez autant de caractre que de figure. -- C'est tout simple, madame, reprit Rose. Depuis notre naissance nous ne nous sommes pas quittes d'une minute, ni pendant le jour ni pendant la nuit... Comment notre caractre ne serait-il pas pareil? -- Vraiment, mes chres demoiselles!... vous ne vous tes jamais quittes d'une minute? -- Jamais, madame. Et les deux soeurs, se serrant la main, changrent un ineffable sourire. -- Alors, mon Dieu! combien vous seriez malheureuses et plaindre si vous tiez spares l'une de l'autre! -- Oh! c'est impossible, madame, dit Rose en souriant. -- Comment! impossible? -- Qui aurait le coeur de nous sparer? -- Sans doute, chres demoiselles, il faudrait avoir bien de la mchancet. -- Oh! madame, reprit Blanche en souriant son tour, mme des gens trs mchants... ne pourraient pas nous sparer. -- Tant mieux, mes chres petites demoiselles, mais pourquoi? -- Parce que cela nous ferait trop de chagrin. -- Cela nous ferait mourir... -- Pauvres petites... -- Il y a trois mois on nous a emprisonnes. Eh bien, quand il nous a vues, le gouverneur de la prison, qui avait pourtant l'air trs dur, a dit: Ce serait vouloir la mort de ces enfants que de les sparer... Aussi nous sommes restes ensemble et nous nous sommes trouves aussi heureuses qu'on peut l'tre en prison. -- Cela fait l'loge de votre excellent coeur et aussi des personnes qui ont compris tout le bonheur que vous aviez d'tre runies. La voiture s'arrta. On entendit le cocher crier: -- La porte, s'il vous plat! -- Ah! nous voici arrives chez votre chre parente, dit Mme Grivois. Les deux battants d'une porte s'ouvrirent, et le fiacre roula bientt sur le sable d'une cour. Mme Grivois ayant lev un des stores, on vit une vaste cour coupe dans sa largeur par une haute muraille, au milieu de laquelle tait une sorte de porche formant avant-corps et soutenu par des colonnes de pltre. Sous ce porche tait une petite porte. Au-del du mur, on voyait le fate et le fronton d'un trs grand btiment construit en pierres de taille; compare la maison de la rue Brise-Miche, cette demeure semblait un palais, aussi Blanche dit Mme Grivois, avec une expression de nave admiration: -- Mon Dieu! madame, quelle belle habitation! -- Ce n'est rien, vous allez voir l'intrieur... c'est bien autre chose! rpondit madame Grivois. Le cocher ouvrit la portire; quelle fut la colre de Mme Grivois et la surprise des deux jeunes filles... la vue de Rabat-Joie, qui avait intelligemment suivi la voiture, et qui, les oreilles droites, la queue frtillante, semblait, le malheureux, avoir oubli ses crimes et s'attendre tre lou de son intelligente fidlit. -- Comment! s'cria Mme Grivois, dont toutes les douleurs se renouvelrent. Cet abominable chien a suivi la voiture? -- Fameux chien tout de mme, bourgeoise, rpondit le cocher, il n'a pas quitt mes chevaux d'un pas... faut qu'il ait t dress cela... c'est une crne bte, qui deux hommes ne feraient pas peur... Quel poitrail! La matresse de feu Monsieur, irrite des loges peu opportuns que le cocher prodiguait Rabat-Joie, dit aux orphelines: -- Je vais vous faire conduire chez votre parente, attendez un instant dans le fiacre. Mme Grivois alla d'un pas rapide vers le petit porche et y sonna. Une femme vtue d'un costume religieux y parut, et s'inclina respectueusement devant Mme Grivois qui lui dit ces seuls mots: -- Voici les deux jeunes filles; les ordres de M. l'abb d'Aigrigny et de la princesse sont qu'elles soient l'instant et dsormais spares l'une de l'autre et mises en cellule... svre... vous entendez, ma soeur? en _cellule svre_ et au rgime des _impnitentes_. -- Je vais en prvenir notre mre, et ce sera fait, dit la religieuse en s'inclinant. -- Voulez-vous venir, mes chres demoiselles? reprit Mme Grivois aux deux jeunes filles, qui avaient la drobe fait quelques caresses Rabat-Joie, tant elles taient touches de son instinct; on va vous conduire auprs de Mme votre parente, et je reviendrai vous prendre dans une demi-heure: cocher, retenez bien le chien. Rose et Blanche, qui, en descendant de voiture, s'taient occupes de Rabat-Joie, n'avaient pas remarqu la soeur tourire, qui s'tait du reste demi efface derrire la petite porte. Aussi les deux soeurs ne s'aperurent-elles que leur prtendue introductrice tait vtue en religieuse que lorsque celle-ci, les prenant par la main, leur fit franchir le seuil de la porte qui, un instant aprs, se referma sur elles. Lorsque Mme Grivois eut vu les orphelines renfermes dans le couvent, elle dit au cocher de sortir de la cour et d'aller l'attendre la porte extrieure. Le cocher obit. Rabat-Joie, qui avait vu Rose et Blanche entrer par la petite porte du jardin, y courut; Mme Grivois dit alors au portier de l'enceinte extrieure, grand homme robuste: -- Il y a dix francs pour vous, Nicolas, si vous assommez devant moi ce grand chien... qui est l... accroupi sous le porche... Nicolas hocha la tte en contemplant la carrure et la taille de Rabat-Joie, et rpondit: -- Diable! madame, assommer un chien de cette taille... a n'est dj pas si commode. -- Je vous donne vingt francs, l... mais tuez-le... l... devant moi... -- Il faudrait un fusil... Je n'ai qu'un merlin de fer. -- Cela suffira... d'un coup... vous l'abattrez. -- Enfin, madame... je vas toujours essayer... mais j'en doute... Et Nicolas alla chercher sa masse de fer... -- Oh! si j'avais la force!... dit Mme Grivois. Le portier revint avec son arme et s'approcha tratreusement et pas lents de Rabat-Joie, qui se tenait toujours sous le porche. -- Viens, mon garon... viens... ici. Mon bon chien... dit Nicolas en frappant sur sa cuisse de la main gauche, et tenant de sa main droite le merlin cach derrire lui. Rabat-Joie se leva, examina attentivement Nicolas, puis devinant sans doute sa dmarche que le portier mditait quelque mchant dessein, d'un bond il s'loigna, _tourna _l'ennemi, vit clairement ce dont il s'agissait et se tint distance. -- Il a vent la mche, dit Nicolas, le gueux se dfie... il ne se laissera pas approcher... c'est fini. -- Tenez... vous n'tes qu'un maladroit! dit Mme Grivois furieuse, et elle jeta cinq francs Nicolas; mais au moins chassez-le d'ici. -- a sera plus facile que de le tuer, cela, madame. En effet, Rabat-Joie, poursuivi et reconnaissant probablement l'inutilit d'une lutte ouverte, quitta la cour et gagna la rue, mais, une fois l, se sentant pour ainsi dire sur un terrain neutre, malgr les menaces de Nicolas, il ne s'loigna de la porte qu'autant qu'il le fallait pour tre l'abri du merlin. Aussi, lorsque Mme Grivois, ple de rage, remonta dans son fiacre, o se trouvaient les restes inanims de Monsieur, elle vit, avec autant de dpit que de colre, Rabat-Joie couch quelques pas de la porte extrieure, que Nicolas venait de refermer voyant l'inutilit de ses poursuites. Le chien de Sibrie, sr de retrouver le chemin de la rue Brise-Miche, avec cette intelligence particulire sa race, attendait les orphelines. Les deux soeurs se trouvaient ainsi recluses dans le couvent de Sainte-Marie, qui, nous l'avons dit, touchait presque la maison de sant o tait enferme Adrienne de Cardoville. * * * * Nous conduirons maintenant le lecteur chez la femme de Dagobert; elle attendait avec une cruelle anxit le retour de son mari, qui allait lui demander compte de la disparition des filles du marchal Simon. VII. L'influence d'un confesseur. peine les orphelines eurent-elles quitt la femme de Dagobert, que celle-ci, s'agenouillant, s'tait mise prier avec ferveur; ses larmes, longtemps contenues, coulrent abondamment: malgr sa conviction sincre d'avoir accompli un religieux devoir en livrant les jeunes filles, elle attendait avec une crainte extrme le retour de son mari. Quoique aveugle par son zle pieux, elle ne se dissimulait pas que Dagobert aurait de lgitimes sujets de plainte et de colre, et puis enfin, la pauvre mre devait encore, dans cette circonstance dj si fcheuse, lui apprendre l'arrestation d'Agricol, qu'il ignorait. chaque bruit de pas dans l'escalier, Franoise prtait l'oreille en tressaillant; puis elle se remettait prier avec ferveur, suppliant le Seigneur de lui donner la force de supporter cette nouvelle et rude preuve. Enfin, elle entendit marcher sur le palier; ne doutant pas cette fois que ce ne ft Dagobert, elle s'assit prcipitamment, essuya ses yeux la hte, et pour se donner une contenance, prit sur ses genoux un sac de grosse toile grise qu'elle eut l'air de coudre, car ses mains vnrables tremblaient si fort, qu'elles pouvaient peine tenir son aiguille. Au bout de quelques minutes la porte s'ouvrit. Dagobert parut. La rude figure du soldat tait svre et triste: en entrant, il jeta violemment son chapeau sur la table, ne s'apercevant pas tout d'abord de la disparition des orphelines, tant il tait pniblement proccup. -- Pauvre enfant... c'est affreux! s'cria-t-il. -- Tu as vu la Mayeux? tu l'as rclame? dit vivement Franoise, oubliant un moment ses craintes. -- Oui, je l'ai vue, mais dans quel tat! c'tait fendre le coeur; je l'ai rclame, et vivement, je t'en rponds; mais on m'a dit: Il faut avant que le commissaire aille chez vous pour... Puis Dagobert, jetant un regard surpris dans la chambre, s'interrompit et dit sa femme: -- Tiens... o sont donc les enfants?... Franoise se sentit saisie d'un frisson glac. Elle dit d'une voix faible: -- Mon ami... je... Elle ne put achever. -- Rose et Blanche, o sont-elles? rponds-moi donc... Rabat-Joie n'est pas l non plus. -- Ne te fche pas. -- Allons, dit brusquement Dagobert, tu les auras laisses sortir avec une voisine; pourquoi ne pas les avoir accompagnes toi-mme, ou pries de m'attendre si elles voulaient se promener un peu... Ce que je comprends, du reste... cette chambre est si triste!... mais je suis tonn qu'elles soient parties avant de savoir des nouvelles de cette bonne Mayeux, car elles ont des coeurs d'ange... Mais... comme tu es ple! ajouta le soldat en regardant Franoise de plus prs. Qu'est-ce que tu as donc, ma pauvre femme?... est-ce que tu souffres? Et Dagobert prit affectueusement la main de Franoise. Celle-ci, douloureusement mue de ces paroles prononces avec une touchante bont, courba la tte et baisa en pleurant la main de son mari. Le soldat, de plus en plus inquiet en sentant les larmes brlantes couler sur sa main, s'cria: -- Tu pleures... tu ne me rponds pas... mais dis-moi donc ce qui te chagrine, ma pauvre femme... Est-ce parce que je t'ai parl un peu fort en te demandant pourquoi tu avais laiss ces chres enfants sortir avec une voisine. Dame... que veux-tu?... leur mre me les a confies en mourant... tu comprends... c'est sacr... cela... Aussi je suis toujours pour elles comme une vraie poule pour ses poussins, ajouta-t-il en riant pour gayer Franoise. -- Et tu as raison de les aimer... -- Voyons, calme-toi, tu me connais: avec ma grosse voix, je suis bon homme au fond... puisque tu es bien sre de cette voisine, il n'y a que demi-mal... mais dsormais, vois-tu, ma bonne Franoise, ne fais jamais rien cet gard sans me consulter... Ces enfants t'ont donc demand aller se promener un peu avec Rabat-Joie? -- Non... mon ami... je... -- Comment, non?... Quelle est donc cette voisine qui tu les a confies? o les a-t-elle menes? quelle heure les ramnera-t- elle? -- Je... ne sais pas... murmura Franoise d'une voix teinte. -- Tu ne sais pas! s'cria Dagobert irrit; puis, se contenant, il reprit d'un ton de reproche amical: -- Tu ne sais pas... tu ne pouvais pas lui fixer une heure, ou mieux ne t'en rapporter qu' toi... et ne les confier personne?... Il faut que ces enfants t'aient bien instamment demand de s'en aller promener. Elles savaient que j'allais rentrer d'un moment l'autre: comment ne m'ont-elles pas attendu, hein? Franoise?... Je te demande pourquoi elles ne m'ont pas attendu. Mais rponds-moi donc... mordieu! tu ferais damner un saint!... s'cria Dagobert en frappant du pied, rponds-moi donc... Le courage de Franoise tait bout; ces interrogations pressantes, ritres, qui devaient aboutir la dcouverte de la vrit, lui faisaient endurer mille tortures lentes et poignantes. Elle prfra en finir tout d'un coup; elle se dcida donc supporter le poids de la colre de son mari en victime humble et rsigne, mais opinitrement fidle la promesse qu'elle avait jure devant Dieu son confesseur. N'ayant pas la force de se lever, elle baissa la tte, et, laissant tomber ses bras de chaque ct de sa chaise, elle dit son mari d'une voix accable: -- Fais de moi ce que tu voudras... mais ne me demande plus ce que sont devenues ces enfants... je ne pourrais pas te rpondre... La foudre serait tombe aux pieds du soldat qu'il n'et pas reu une commotion plus violente, plus profonde; il devint ple; son front chauve se couvrit d'une sueur froide; le regard fixe, hbt, il resta pendant quelques secondes immobile, muet, ptrifi. Puis, sortant comme en sursaut de cette torpeur phmre, par un mouvement d'nergie terrible il prit sa femme par les deux paules, et, l'enlevant aussi facilement qu'il et enlev une plume, il la planta debout devant lui, et alors pench vers elle, il s'cria avec un accent la fois effrayant et dsespr: -- Les enfants! -- Grce!... grce!... dit Franoise d'une voix teinte. -- O sont les enfants?... rpta Dagobert en secouant entre ses mains puissantes ce pauvre corps frle, dbile, et il ajouta d'une voix tonnante: -- Rpondras-tu? Ces enfants!!! -- Tue-moi... ou pardonne-moi... car je ne peux pas te rpondre... rpondit l'infortune avec cette opinitret la fois inflexible et douce des caractres timides, lorsqu'ils sont convaincus d'agir selon le bien. -- Malheureuse... s'cria le soldat. Et, fou de colre, de douleur, de dsespoir, il souleva sa femme comme s'il et voulu la lancer et la briser sur le carreau... Mais cet excellent homme tait trop brave pour commettre une lche cruaut. Aprs cet lan de fureur involontaire, il laissa Franoise... Anantie, elle tomba sur ses genoux, joignit les mains, et, au faible mouvement de ses lvres, on vit qu'elle priait... Dagobert eut alors un moment d'tourdissement, de vertige; sa pense lui chappait; tout ce qui lui arrivait tait si soudain, si incomprhensible, qu'il lui fallut quelques minutes pour se remettre, pour bien se convaincre que sa femme, cet ange de bont dont la vie n'tait qu'une suite d'adorables dvouements, sa femme, qui savait ce qu'taient pour lui les filles du marchal Simon, venait de lui dire: Ne m'interroge pas sur leur sort, je ne peux te rpondre. L'esprit le plus ferme, le plus fort, et vacill devant ce fait inexplicable, renversant. Le soldat, reprenant un peu de calme, et envisageant les choses avec plus de sang-froid, se fit ce raisonnement sens: -- Ma femme peut seule m'expliquer ce mystre inconcevable... Je ne veux ni la battre ni la tuer... employons donc tous les moyens possibles pour la faire parler, et surtout tchons de nous contenir. Dagobert prit une chaise, en montra une autre sa femme, toujours agenouille, et lui dit: -- Assieds-toi. Obissante et abattue, Franoise s'assit. -- coute-moi, ma femme, reprit Dagobert d'une voix brve, saccade, et pour ainsi dire accentue par des soubresauts involontaires qui trahissaient sa violente impatience peine contenue. Tu le comprends... cela ne peut se passer ainsi... Tu le sais... je n'userai jamais de violence envers toi... Tout l'heure... j'ai cd un premier mouvement... j'en suis fch... je ne recommencerai pas... sois-en sre... Il faut que je sache o sont ces enfants... leur mre me les a confies... et je ne les ai pas amenes du fond de la Sibrie ici... pour que tu viennes me dire aujourd'hui: Ne m'interroge pas... je ne peux pas te dire ce que j'en ai fait!... Ce ne sont pas des raisons... Suppose que le marchal Simon arrive tout l'heure, et qu'il me dise: Dagobert, mes enfants! Que veux-tu que je lui rponde?... Voyons... je suis calme... mets-toi ma place... encore une fois, que veux-tu que je lui rponde, au marchal?... hein!... mais dis donc!... parle donc!... -- Hlas!... mon ami... -- Il ne s'agit pas d'hlas! dit le soldat en essuyant son front, dont les veines taient gonfles et tendues se rompre; que veux- tu que je rponde au marchal? -- Accuse-moi auprs de lui... je supporterai tout... -- Que diras-tu? -- Que tu m'avais confi deux jeunes filles, que tu es sorti, qu' ton retour, ne les ayant pas retrouves, tu m'as interroge, et que je t'ai rpondu que je ne pouvais pas te dire ce qu'elles taient devenues. -- Ah!... et le marchal se contentera de ces raisons-l?... dit Dagobert en serrant convulsivement ses poings sur ses genoux. -- Malheureusement je ne pourrai pas lui en donner d'autres... ni lui ni toi... non... quand la mort serait l, je ne le pourrais pas... Dagobert bondit sur sa chaise en entendant cette rponse faite avec une rsignation dsesprante. Sa patience tait bout, ne voulant cependant pas cder de nouveaux emportements ou des menaces dont il sentait l'impuissance, il se leva brusquement, ouvrit une des fentres, et exposa au froid et l'air son front brlant; un peu calm, il fit quelques pas dans la chambre et revint s'asseoir auprs de sa femme. Celle-ci, les yeux baigns de pleurs, attachait son regard sur le Christ, pensant qu' elle aussi on avait impos une lourde croix. Dagobert reprit: -- la manire dont tu m'as parl, j'ai vu tout de suite qu'il n'tait arriv aucun accident qui compromt la sant de ces enfants. -- Non... oh!... non... grce Dieu elles se portent bien... c'est tout ce que je puis te dire... -- Sont-elles sorties seules? -- Je ne puis rien te dire. -- Quelqu'un les a-t-il emmenes? -- Hlas! mon ami, quoi bon m'interroger? je ne peux pas rpondre. -- Reviendront-elles ici? -- Je ne sais pas... Dagobert se leva brusquement; de nouveau, la patience tait sur le point de lui chapper. Aprs quelques pas dans la chambre, il revint s'asseoir. -- Mais enfin, dit-il sa femme, tu n'as aucun intrt, toi, me cacher ce que sont devenues ces enfants; pourquoi refuser de m'en instruire? -- Parce que je ne peux faire autrement. -- Je crois que si... lorsque tu sauras une chose que tu m'obliges te dire; coute-moi bien, ajouta Dagobert d'une voix mue: si ces enfants ne me sont pas rendues la veille du 13 fvrier, et tu vois que le temps presse... tu me mets, envers les filles du marchal Simon, dans la position d'un homme qui les aurait voles, dpouilles, entends-tu bien? dpouilles, dit le soldat d'une voix profondment altre. Puis, avec un accent de dsolation qui brisa le coeur de Franoise, il ajouta: -- Et j'avais pourtant fait tout ce qu'un honnte homme peut faire... pour amener ces pauvres enfants ici... Tu ne sais pas, toi, ce que j'ai eu endurer en route... mes soins, mes inquitudes... car enfin... moi, soldat, charg de deux jeunes filles... ce n'est qu' force de coeur, de dvouement, que j'ai pu m'en tirer... et lorsque, pour ma rcompense, je croyais pouvoir dire leur pre: Voici vos enfants... Le soldat s'interrompit... la violence de ses premiers emportements succdait un attendrissement douloureux: il pleura. la vue des larmes qui coulaient lentement sur la moustache grise de Dagobert, Franoise sentit un moment sa rsolution dfaillir; mais songeant au serment qu'elle avait fait son confesseur, et se disant qu'aprs tout il s'agissait du salut ternel des orphelines, elle s'accusa mentalement de cette tentation mauvaise que l'abb Dubois lui reprocherait svrement. Elle reprit donc d'une voix craintive: -- Comment peut-on t'accuser d'avoir dpouill ces enfants ainsi que tu disais? -- Apprends donc, reprit Dagobert en passant la main sur ses yeux, que si ces jeunes filles ont brav tant de fatigues et de traverses pour venir ici du fond de la Sibrie, c'est qu'il s'agit pour elles de grands intrts, d'une fortune immense peut-tre... et que si elles ne se prsentent pas le 13 fvrier... ici... Paris, rue Saint-Franois... tout est perdu... et cela par ma faute... car je suis responsable de ce que tu as fait. -- Le 13 fvrier... rue Saint-Franois, dit Franoise en regardant son mari avec surprise; comme Gabriel... -- Que dis-tu!... de Gabriel? -- Quand je l'ai recueilli... le pauvre petit abandonn, il portait au cou une mdaille... de bronze... -- Une mdaille de bronze! s'cria le soldat frapp de stupeur, avec ces mots: Paris, vous serez, le 13 fvrier 1832, rue Saint-Franois? _-- _Oui... Comment sais-tu?... -- Gabriel! dit le soldat en se parlant lui-mme; puis il ajouta vivement: Et Gabriel sait-il que tu as trouv cette mdaille sur lui? -- Je lui en ai parl dans le temps; il avait aussi dans sa poche, quand je l'ai recueilli, un portefeuille rempli de papiers crits en langue trangre; je les ai remis M. l'abb Dubois, mon confesseur, pour qu'il pt les examiner. Il m'a dit plus tard que ces papiers taient de peu d'importance. Quelque temps aprs, quand une personne bien charitable, nomme M. Rodin, s'est charge de l'ducation de Gabriel et de le faire entrer au sminaire, M. l'abb Dubois a remis ces papiers et cette mdaille M. Rodin; depuis, je n'en ai plus entendu parler. Lorsque Franoise avait parl de son confesseur, un clair soudain avait frapp l'esprit du soldat; quoiqu'il ft loin de se douter des machinations depuis longtemps ourdies autour de Gabriel et des orphelines, il pressentit vaguement que sa femme devait obir quelque secrte influence de confessionnal, influence dont il ne comprenait, il est vrai, ni le but ni la porte, mais qui lui expliquait, du moins en partie, l'inconcevable opinitret de Franoise se taire au sujet des orphelines. Aprs un moment de rflexion, il se leva et dit svrement sa femme en la regardant fixement: -- Il y a du prtre... dans tout ceci. -- Que veux-tu dire, mon ami? -- Tu n'as aucun intrt me cacher les enfants; tu es la meilleure des femmes; tu vois ce que je souffre; si tu agissais de toi-mme tu aurais piti de moi... -- Mon ami... -- Je te dis que tout a sent le confessionnal! reprit Dagobert. Tu sacrifies moi et ces enfants ton confesseur; mais prends bien garde... je saurai o il demeure... et, mille tonnerres!... j'irai lui demander qui de lui ou de moi est le matre de mon mnage, et s'il se tait... ajouta le soldat avec une expression menaante, je saurai bien le forcer de parler... -- Grand Dieu! s'cria Franoise en joignant les mains avec pouvante en entendant ces paroles sacrilges, un prtre!... songes-y... un prtre! -- Un prtre qui jette la discorde, la trahison et le malheur dans mon mnage... n'est qu'un misrable comme un autre... qui j'ai le droit de demander compte du mal qu'il fait moi et aux miens... Ainsi, dis-moi l'instant o sont les enfants... ou, sinon, je t'avertis que c'est ton confesseur que je vais aller le demander. Il se trame ici quelque indignit dont tu es complice sans le savoir, malheureuse femme... Du reste... j'aime mieux m'en prendre un autre qu' toi. -- Mon ami, dit Franoise d'une voix douce et ferme, tu t'abuses si tu crois par la violence imposer un homme vnrable qui, depuis vingt ans, s'est charg de mon salut... c'est un vieillard respectable. -- Il n'y a pas d'ge qui tienne... -- Grand Dieu!... o vas-tu? Tu es effrayant! -- Je vais ton glise... tu dois y tre connue... Je demanderai ton confesseur, et nous verrons. -- Mon ami... je t'en supplie, s'cria Franoise avec pouvante en se jetant au-devant de Dagobert, qui se dirigeait vers la porte; songe quoi tu t'exposes. Mon Dieu!... outrager un prtre... Mais tu ne sais donc pas que c'est un _cas rserv!!!_ Ces derniers mots taient ce que, dans sa candeur, la femme de Dagobert croyait pouvoir lui dire de plus redoutable; mais le soldat, sans tenir compte de ces paroles, se dgagea des treintes de sa femme, et il allait sortir tte nue, tant tait violente son exaspration, lorsque la porte s'ouvrit. C'tait le commissaire de police, suivi de la Mayeux et de l'agent de police portant le paquet saisi sur la jeune fille. -- Le commissaire! dit Dagobert en le reconnaissant son charpe; ah! tant mieux, il ne pouvait venir plus propos. VIII. L'interrogatoire. -- Madame Franoise Baudoin? demanda le magistrat. -- C'est moi... monsieur... dit Franoise; puis, apercevant la Mayeux, qui, ple, tremblante, n'osait pas avancer, elle lui tendit les bras. Ah! ma pauvre enfant!... s'cria-t-elle en pleurant; pardon... pardon... c'est encore pour nous... que tu as souffert cette humiliation... Aprs que la femme de Dagobert eut tendrement embrass la jeune ouvrire, celle-ci, se retournant vers le commissaire, lui dit avec une expression de dignit triste et touchante: -- Vous le voyez... monsieur... je n'avais pas vol. -- Ainsi, madame, dit le magistrat Franoise, la timbale d'argent... le chle... les draps... contenus dans ce paquet... -- M'appartenaient, monsieur... C'tait pour me rendre service que cette chre enfant... la meilleure, la plus honnte des cratures, avait bien voulu se charger de porter ces objets au mont-de- pit... -- Monsieur, dit svrement le magistrat l'agent de police, vous avez commis une dplorable erreur... j'en rendrai compte... et je demanderai que vous soyez puni; sortez! Puis s'adressant la Mayeux d'un air vritablement pein: -- Je ne puis malheureusement, mademoiselle, que vous exprimer des regrets bien sincres de ce qui s'est pass... croyez que je compatis tout ce que cette mprise a eu de cruel pour vous... -- Je le crois... monsieur, dit la Mayeux, et je vous en remercie. Et elle s'assit avec accablement, car, aprs tant de secousses, son courage et ses forces taient puiss. Le magistrat allait se retirer, lorsque Dagobert qui avait depuis quelques instants paru profondment rflchir, lui dit d'une voix ferme: -- Monsieur le commissaire... veuillez m'entendre... j'ai une dposition vous faire. -- Parlez, monsieur... -- Ce que je vais vous dire est trs important, monsieur; c'est devant vous, magistrat, que je fais une dclaration... afin que vous en preniez acte. -- Et c'est comme magistrat que je vous coute, monsieur. -- Je suis arriv ici depuis deux jours; j'amenais de Russie deux jeunes filles qui m'avaient t confies par leur mre... femme du marchal Simon... -- De M. le marchal duc de Ligny? dit le commissaire, trs surpris. -- Oui, monsieur... Hier... je les ai laisses ici... j'tais oblig de partir pour une affaire trs pressante... Ce matin, pendant mon absence, elles ont disparu... et je suis certain de connatre l'homme qui les a fait disparatre... -- Mon ami... s'cria Franoise effraye. -- Monsieur, dit le magistrat, votre dclaration est de la plus haute gravit... Disparition de personnes... Squestration, peut- tre... Mais tes-vous bien sr?... -- Ces jeunes filles taient ici... il y a une heure... Je vous rpte, monsieur, que pendant mon absence... on les a enleves... -- Je ne voudrais pas douter de la sincrit de votre dclaration, monsieur... Pourtant, un enlvement si brusque... s'explique difficilement... D'ailleurs, qui vous dit que ces jeunes filles ne reviendront pas? Enfin qui souponnez-vous? Un mot seulement, avant de dposer votre accusation. Rappelez-vous que c'est le magistrat qui vous entend... En sortant d'ici, il se peut que la justice soit saisie de cette affaire. -- C'est ce que je veux, monsieur... Je suis responsable de ces jeunes filles devant leur pre; il doit arriver d'un moment l'autre, et je tiens me justifier. -- Je comprends, monsieur, toutes ces raisons; mais encore une fois prenez garde de vous laisser garer par des soupons peut- tre mal fonds... Une fois votre dnonciation faite... il se peut que je sois oblig d'agir prventivement, immdiatement, contre la personne que vous accusez... Or, si vous tes coupable d'une erreur... les suites en seraient fort graves pour vous; et, sans aller plus loin... dit le magistrat avec motion en dsignant la Mayeux, vous voyez quelles sont les consquences d'une fausse accusation. -- Mon ami, tu entends, s'cria Franoise de plus en plus effraye de la rsolution de Dagobert l'endroit de l'abb Dubois, je t'en supplie... ne dis pas un mot de plus... Mais le soldat, en rflchissant, s'tait convaincu que la seule influence du confesseur de Franoise avait pu la dterminer agir ou se taire; aussi reprit-il avec assurance: -- J'accuse le confesseur de ma femme d'tre l'auteur ou le complice de l'enlvement des filles du marchal Simon. Franoise poussa un douloureux gmissement et cacha sa figure dans ses mains, pendant que la Mayeux, qui s'tait rapproche d'elle, tchait de la consoler. Le magistrat avait cout la dposition de Dagobert avec un tonnement profond; il lui dit svrement: -- Mais, monsieur... n'accusez-vous pas injustement un homme revtu d'un caractre on ne peut plus respectable... un prtre?... Monsieur... il s'agit d'un prtre... Je vous avais prvenu... vous auriez d rflchir... tout ceci devient de plus en plus grave... votre ge... une lgret serait impardonnable. -- H, mordieu! monsieur, dit Dagobert avec impatience, mon ge on a le sens commun; voici les faits: ma femme est la meilleure, la plus honorable des cratures... parlez-en dans le quartier, on vous le dira... mais elle est dvote; mais depuis vingt ans elle ne voit que par les yeux de son confesseur... Elle adore son fils, elle m'aime beaucoup aussi; mais au-dessus de son fils, et de moi... il y a toujours le confesseur. -- Monsieur, dit le commissaire, ces dtails... intimes... -- Sont indispensables... vous allez voir... Je sors, il y a une heure, pour aller rclamer cette pauvre Mayeux... En rentrant, les jeunes filles avaient disparu; je demande ma femme, qui je les avais laisses, o elles sont... elle tombe genoux en sanglotant et me dit: Fais de moi ce que tu voudras... mais ne me demande pas ce que sont devenues les enfants... je ne peux pas te rpondre. -- Serait-il vrai... madame?... s'cria le commissaire en regardant Franoise avec une grande surprise. -- Emportements, menaces, prires, rien n'a fait, reprit Dagobert, tout elle m'a rpondu avec sa douleur de sainte: Je ne peux rien dire. Eh bien, moi, monsieur, voici ce que je soutiens: ma femme n'a aucun intrt la disparition de ces enfants; elle est sous la domination entire de son confesseur; elle a agi par son ordre, et elle n'est que l'instrument; il est le seul coupable. mesure que Dagobert parlait, la physionomie du commissaire devenait de plus en plus attentive en regardant Franoise, qui, soutenue par la Mayeux, pleurait amrement. Aprs avoir un instant rflchi, le magistrat fit un pas vers la femme de Dagobert, et lui dit: -- Madame... vous avez entendu ce que vient de dclarer votre mari? -- Oui, monsieur. -- Qu'avez-vous me dire pour vous justifier?... -- Mais, monsieur! s'cria Dagobert, ce n'est pas ma femme que j'accuse... je n'entends pas cela... c'est son confesseur! -- Monsieur... vous vous tes adress au magistrat... c'est donc au magistrat agir comme il croit devoir agir pour dcouvrir la vrit... Encore une fois, madame, reprit-il en s'adressant Franoise, qu'avez-vous dire pour vous justifier? -- Hlas! rien, monsieur. -- Est-il vrai que votre mari ait en partant laiss ces jeunes filles sous votre surveillance? -- Oui, monsieur. -- Est-il vrai que, lorsqu'il vous a demand o elles taient, vous lui avez dit que vous ne pouviez rien lui apprendre ce sujet? Et le commissaire semblait attendre la rponse de Franoise avec une sorte de curiosit inquite. -- Oui, monsieur, dit-elle simplement et navement, j'ai rpondu cela mon mari. Le magistrat fit un mouvement de surprise presque pnible. -- Comment! madame... toutes les prires, toutes les instances de votre mari... vous n'avez pu rpondre autre chose? Comment! vous avez refus de lui donner aucun renseignement? Mais cela n'est ni probable ni possible. -- Cela est pourtant la vrit, monsieur. -- Mais enfin, madame, que sont devenues ces jeunes filles qu'on vous a confies?... -- Je ne puis rien dire l-dessus... monsieur... Si je n'ai pas rpondu mon pauvre mari... c'est que je ne rpondrai personne... -- Eh bien, monsieur, reprit Dagobert, avais-je tort? une honnte et excellente femme comme elle, toujours pleine de raison, de bon sens, de dvouement, parler ainsi... est-ce naturel? Je vous rpte, monsieur, que c'est une affaire de confesseur... Agissons contre lui vivement. et promptement... nous saurons tout... et mes pauvres enfants me seront rendues. Le commissaire dit Franoise, sans pouvoir rprimer une certaine motion: -- Madame..., je vais vous parler bien svrement; mon devoir m'y oblige. Tout ceci se complique d'une manire si grave, que je vais de ce pas instruire la justice de ces faits; vous reconnaissez que ces jeunes filles vous ont t confies, et vous ne pouvez les reprsenter... Maintenant, coutez-moi bien... Si vous refusiez de donner aucun claircissement leur sujet... c'est vous seule... qui seriez accuse de leur disparition... et je serais, mon grand regret, oblig de vous arrter... -- Moi! s'cria Franoise avec terreur. -- Elle! s'cria Dagobert, jamais... Encore une fois, c'est son confesseur et non pas elle que j'accuse... Ma pauvre femme... l'arrter! Et il courut elle comme s'il et voulu la protger. -- Monsieur... il est trop tard, dit le commissaire; vous m'avez dpos votre plainte sur l'enlvement de deux jeunes filles. D'aprs les dclarations mmes de votre femme, elle seule est jusqu'ici la seule compromise. Je dois la conduire auprs de M. le procureur du roi, qui du reste avisera. -- Et moi, monsieur, je vous dis que ma femme ne sortira pas d'ici! s'cria Dagobert d'un ton menaant. -- Monsieur, dit froidement le commissaire, je comprends votre chagrin; mais dans l'intrt mme de la vrit, je vous en conjure, ne vous opposez pas une mesure qu'il vous serait, dans dix minutes, matriellement impossible d'empcher. Ces mots, dits avec calme, rappelrent le soldat lui-mme. -- Mais enfin, monsieur! s'cria-t-il, ce n'est pas ma femme que j'accuse. -- Laisse, mon ami; ne t'occupe pas de moi, dit la femme martyre avec une anglique rsignation; le Seigneur veut encore m'prouver rudement: je suis son indigne servante... je dois accepter ses volonts avec reconnaissance; que l'on m'arrte si l'on veut... je ne dirai pas plus en prison que je n'ai dit ici au sujet de ces pauvres enfants... -- Mais, monsieur... vous voyez bien que ma femme n'a pas la tte elle... s'cria Dagobert, vous ne pouvez l'arrter... -- Il n'y a aucune charge, aucune preuve, aucun indice contre l'autre personne que vous accusez, et que son caractre mme dfend. Laissez-moi emmener madame... Peut-tre, aprs un premier interrogatoire, vous sera-t-elle rendue... Je regrette, monsieur, ajouta le commissaire d'un ton pntr, d'avoir une telle mission remplir... dans un moment o l'arrestation de votre fils... doit... vous... -- Hein!... s'cria Dagobert en regardant sa femme et la Mayeux avec stupeur, que dit-il?... mon fils... -- Quoi!... vous ignoriez?... Ah! monsieur... pardon, mille fois, dit le magistrat, douloureusement mu, il m'est cruel... de vous faire une telle rvlation. -- Mon fils!... rpta Dagobert en portant ses deux mains son front, mon fils... arrt! -- Pour un dlit politique... peu grave, du reste, dit le commissaire. -- Ah! c'est trop... tout m'accable la fois... dit le soldat en tombant ananti sur une chaise en cachant sa figure dans ses mains. * * * * Aprs des adieux dchirants, au milieu desquels Franoise resta, malgr ses terreurs, fidle au serment qu'elle avait fait l'abb Dubois, Dagobert, qui avait refus de dposer contre sa femme, tait accoud sur une table; puis par tant d'motions, il ne put s'empcher de s'crier: -- Hier... j'avais auprs de moi... ma femme... mon fils... mes deux pauvres orphelines... et maintenant... seul!... seul!... Au moment o il prononait ces mots d'un ton dchirant, une voix douce et triste se fit entendre derrire lui, et dit timidement: -- Monsieur Dagobert... je suis l... Si vous le permettez, je vous servirai, je resterai prs de vous... C'tait la Mayeux. Neuvime partie La reine Bacchanal I. La mascarade. Le lendemain du jour o la femme de Dagobert avait t conduite par le commissaire de police auprs du juge d'instruction, une scne bruyante et anime se passait sur la place du Chtelet, en face d'une maison dont le premier tage et le rez-de-chausse taient alors occups par les vastes salons d'un traiteur l'enseigne du _Veau-qui-tette._ La nuit du jeudi gras venait de finir. Une assez grande quantit de masques grotesquement et pauvrement accoutrs sortaient des bals de cabarets situs dans le quartier de l'Htel-de-Ville, et traversaient, en chantant, la place du Chtelet; mais en voyant accourir sur le quai une seconde troupe de gens dguiss, les premiers masques s'arrtrent pour attendre les nouveaux en poussant des cris de joie dans l'espoir d'une de ces luttes de paroles graveleuses et de lazzi poissards qui ont illustr Vad. Cette foule, plus ou moins avine, bientt augmente de beaucoup de gens que leur tat obligeait circuler dans Paris de trs grand matin, cette foule s'tait tout coup concentre dans l'un des angles de la place, de sorte qu'une jeune fille ple et contrefaite, qui la traversait en ce moment, fut enveloppe de toutes parts. Cette jeune fille tait la Mayeux; leve avec le jour, elle allait chercher plusieurs pices de lingerie chez la personne qui l'employait. On conoit les craintes de la pauvre ouvrire lorsque, involontairement engage au milieu de cette foule joyeuse, elle se rappela la cruelle scne de la veille; mais malgr tous ses efforts, hlas! bien chtifs, elle ne put faire un pas, car la troupe de masques qui arrivait s'tant rue sur les premiers venus, une partie de ceux-ci s'cartrent, d'autres reflurent en avant, et la Mayeux, se trouvant parmi ces derniers, fut pour ainsi dire porte par ce flot de peuple et jete parmi les groupes les plus rapprochs de la maison du traiteur. Les nouveaux masques taient beaucoup mieux costums que les autres: ils appartenaient cette classe turbulente et gaie qui frquente habituellement la Chaumire, le Prado, le Colise et autres runions dansantes plus ou moins cheveles, composes gnralement d'tudiants, de demoiselles de boutique, de commis marchands, de grisettes, etc. Cette troupe, tout en ripostant aux plaisanteries des autres masques, semblait attendre avec une grande impatience l'arrive d'une personne singulirement dsire. Les paroles suivantes, changes entre pierrots et pierrettes, dbardeurs et dbardeuses, turcs et sultanes ou autres couples assortis, donneront une ide de l'importance des personnages si ardemment dsirs. -- Leur repas est command pour sept heures du matin. Leurs voitures devraient dj tre arrives. -- Oui... mais la _reine Bacchanal_ aura voulu conduire la dernire course du Prado. -- Si j'avais su cela... je serais rest pour la voir, ma reine adore. -- Gobinet, si vous l'appelez encore votre reine adore, je vous gratigne; en attendant, je vous pince!... -- Cleste, finis donc!... tu me fais des noirs sur le satin naturel dont maman m'a orn en naissant. -- Pourquoi appelez-vous cette Bacchanal votre reine adore? Qu'est-ce que je vous suis donc, moi? -- Tu es mon adore, mais pas ma reine... car comme il n'y a qu'une lune dans les nuits de la nature, il n'y a qu'une reine Bacchanal dans les nuits du Prado. -- Oh! que c'est joli... gros rien du tout, allez! -- Gobinet a raison, elle tait superbe, cette nuit, la reine! -- Et en train! -- Jamais je ne l'ai vue plus gaie. -- Et quel costume... tourdissant! -- Renversant!!! -- bouriffant!!! -- Pulvrisant!!! -- Fulminant!!! -- Il n'y a qu'elle pour en inventer de pareils. -- Et quelle danse! -- Oh oui! Voil qui est la fois dchan, onduleux et serpent. Il n'y a pas une bayadre pareille sous la calotte des cieux. -- Gobinet, rendez-moi tout de suite mon chle... vous me l'avez dj assez abm en vous en faisant une ceinture autour de votre gros corps: je n'ai pas besoin de prir mes effets pour de gros tres qui appellent les autres femmes de bayadres. -- Voyons, Cleste, calme ta fureur... je suis dguis en Turc; en parlant de bayadres, je reste dans mon rle ou peu prs. -- Ta Cleste est comme les autres, va, Gobinet, elle est jalouse de la reine Bacchanal. -- Jalouse! moi? Ah! par exemple... Si je voulais tre aussi effronte qu'elle, on parlerait de moi tout autant... Aprs tout, qu'est-ce qui fait sa rputation? C'est qu'elle a un sobriquet. -- Quant cela, tu n'as rien lui envier... puisqu'on t'appelle Cleste! -- Vous savez bien, Gobinet, que Cleste est mon nom... -- Oui, mais il a l'air d'un sobriquet quand on te regarde. -- Gobinet, je mettrai encore a sur votre mmoire... -- Et Oscar t'aidera faire l'addition... n'est-ce pas? -- Certainement, et vous verrez le total... Je poserai l'un, et je retiendrai l'autre... et l'autre, a ne sera pas vous. -- Cleste, vous me faites de la peine... Je voulais vous dire que votre nom anglique est en bisbille avec votre ravissante petite mine bien autrement lutine que celle de la reine Bacchanal. -- C'est ! maintenant, clinez-moi, sclrat. -- Je te jure sur la tte abhorre de mon propritaire que si tu voulais, tu aurais autant d'aplomb que la reine Bacchanal, ce qui n'est pas peu dire! -- Le fait est que, pour avoir de l'aplomb, la Bacchanal en a... et un fier. -- Sans compter qu'elle fascine les municipaux. -- Et qu'elle magntise les sergents de ville. -- Ils ont beau vouloir se fcher... elle finit toujours par les faire rire... -- Et ils l'appellent tous: _ma Reine._ -- Cette nuit encore... elle a charm un municipal, une vraie rosire, ou plutt un rosier, dont la pudeur s'tait gendarme (_gendarme! _avant les glorieuses, a aurait t un joli mot). Je disais donc que la pudeur d'un municipal s'tait gendarme pendant que la reine dansait son fameux pas de _la Tulipe orageuse._ -- Quelle contredanse!... Couche-tout-nu et la reine Bacchanal ayant pour vis--vis Rose-Pompon et Nini-Moulin! -- Et tous quatre frtillant des tulipes de plus en plus orageuses. -- propos, est-ce que c'est vrai ce qu'on dit de Nini-Moulin? -- Quoi donc? -- Que c'est un homme de lettres qui fait des brochures pour la religion? -- Oui, c'est vrai; je l'ai vu souvent chez mon patron, o il se fournit. Mauvais payeur... mais farceur! -- Et il fait le dvot? -- Je crois bien, quand il le faut; alors c'est M. Dumoulin gros comme le bras, il roule des yeux, marche le cou de travers et les pieds en dedans... Mais, une fois qu'il a fait sa parade, il s'vapore dans les bals-cancans qu'il idoltre, et o les femmes l'ont surnomm _Nini-Moulin_... joignez ce signalement qu'il boit comme un poisson, et vous connatrez le gaillard. Ce qui ne l'empche pas d'crire dans les journaux religieux; aussi les cagots, qu'il met encore plus souvent dedans qu'il ne s'y met lui- mme, ne jurent que par lui. Faut voir ses articles ou ses brochures (seulement les voir... pas les lire); on y parle chaque page du diable et de ses cornes... des fritures dsolantes qui attendent les impies et les rvolutionnaires... de l'autorit des vques, du pouvoir du pape... est-ce que je sais, moi? Soiffard de Nini-Moulin... va!... Il leur en donne pour leur argent... -- Le fait est qu'il est soiffard et crnement chicard... Quels avant-deux il bombardait avec la petite Rose-Pompon dans la contredanse de _la Tulipe orageuse!_ -- Et quelle bonne tte il avait... avec son casque romain et ses bottes revers!... -- Rose-Pompon danse joliment bien aussi; c'est potiquement tortill... -- Et idalement cancan!! -- Oui, mais la reine Bacchanal est six mille pieds au-dessus du niveau du cancan ordinaire... J'en reviens toujours son pas de cette nuit, _la Tulipe orageuse._ -- C'tait l'adorer. -- la vnrer. -- C'est--dire que si j'tais pre de famille, je lui confierais l'ducation de mes fils!! -- C'est propos de ce pas-l que le municipal s'est fch d'un ton de rosire gendarme. -- Le fait est que le pas tait un peu raide. -- Raide et raidissime; aussi le municipal s'approche d'elle et lui dit: Ah! , voyons, ma reine, est-ce que c'est pour de bon, ce pas-l? Mais non! guerrier pudique, rpond la reine; je l'essaye seulement une fois tous les soirs afin de le bien danser dans ma vieillesse. C'est un voeu que j'ai fait pour que vous deveniez brigadier... Quelle drle de fille! -- Moi, je ne comprends pas que a dure toujours avec Couche-tout- nu. -- Parce qu'il a t ouvrier? -- Quelle btise! a nous irait bien, nous autres tudiants ou garons de magasin, de faire les fiers!... Non, je m'tonne de la fidlit de la reine... -- Le fait est que voil trois ou quatre bons mois... -- Elle en est folle, et il en est bte. -- a doit leur faire une drle de conversation. -- Quelquefois je me demande o diable Couche-tout-nu prend l'argent qu'il dpense... Il parat que c'est lui qui a pay les frais de cette nuit, trois voitures quatre chevaux, et le rveille-matin pour vingt personnes, dix francs par tte. -- On dit qu'il a hrit... Aussi Nini-Moulin qui flaire les festins et les bamboches, a fait connaissance avec lui cette nuit... sans compter qu'il doit avoir des vues malhonntes sur la reine Bacchanal. -- Lui! ah bien, oui! il est trop laid; les femmes aiment l'avoir pour danseur... parce qu'il fait pouffer de rire la galerie; mais voil tout. La petite Rose-Pompon, qui est si gentille, l'a pris comme chaperon peu compromettant en l'absence de son tudiant. -- Ah!... les voitures! voil les voitures! cria la foule tout d'une voix. La Mayeux, force de rester auprs des masques, n'avait pas perdu un mot de cet entretien pnible pour elle, car il s'agissait de sa soeur, qu'elle ne voyait plus depuis longtemps; non que la reine Bacchanal et mauvais coeur, mais le tableau de la profonde misre de la Mayeux, misre qu'elle avait partage, mais qu'elle n'avait pas eu la force de supporter bien longtemps, causait cette joyeuse fille des accs de tristesse amre; elle ne s'y exposait plus, ayant en vain voulu faire accepter sa soeur des secours que celle-ci avait toujours refuss, sachant que leur source ne pouvait tre honorable. -- Les voitures!... les voitures!... cria de nouveau la foule en se portant en avant avec enthousiasme, de sorte que la Mayeux, sans le vouloir, se trouva porte, au premier rang, parmi les gens empresss de voir dfiler cette mascarade. C'tait en effet un curieux spectacle. Un homme cheval, dguis en postillon, veste bleue brode d'argent, queue norme d'o s'chappaient des flots de poudre, chapeau orn de rubans immenses, prcdait la premire voiture, en faisant claquer son fouet et criant tue-tte: -- Place! place la reine Bacchanal et sa cour! Dans ce landau dcouvert, tran par quatre chevaux tiques monts par deux vieux postillons vtus en diables, s'levait une vritable pyramide d'hommes et de femmes, assis, debout, perchs, tous dans les costumes les plus fous, les plus grotesques, les plus excentriques: c'tait un incroyable fouillis de couleurs clatantes, de fleurs, de rubans, d'oripeaux et de paillettes. De ce monceau de formes et d'accoutrements bizarres sortaient des ttes grotesques ou gracieuses, laides ou jolies; mais toutes animes par l'excitation fbrile d'une folle ivresse, mais toutes tournes par une expression d'admiration fanatique vers la seconde voiture, o la reine Bacchanal trnait en souveraine, pendant qu'on la saluait de ces cris rpts par la foule: Vive la reine Bacchanal!!! Cette seconde voiture, landau dcouvert comme la premire, ne contenait que les quatre coryphes du pas de _la Tulipe orageuse_, Nini-Moulin, Rose-Pompon, Couche-tout-nu et la reine Bacchanal. Dumoulin, cet crivain religieux qui voulait disputer Mme de Sainte-Colombe l'influence des amis de M. Rodin, son patron; Dumoulin, surnomm Nini-Moulin, debout sur les coussins de devant, et offert un magnifique sujet d'tude Callot ou Gavarni, cet minent artiste qui joint la verve mordante et la merveilleuse fantaisie de l'illustre caricaturiste la grce, la posie et la profondeur d'Hogarth. Nini-Moulin, g de trente-cinq ans environ, portait trs en arrire de la tte un casque romain en papier d'argent; un plumeau manche de bois rouge, surmont d'une volumineuse touffe de plumes noires, tait plant sur le ct de cette coiffure, dont il rompait agrablement les lignes peut-tre trop classiques. Sous ce casque s'panouissait la face la plus rubiconde, la plus rjouissante qui ait jamais t empourpre par les esprits subtils d'un vin gnreux. Un nez trs saillant, dont la forme primitive se dissimulait modestement sous une luxuriante efflorescence de bourgeons iriss de rouge et de violet, accentuait trs drolatiquement cette figure absolument imberbe, laquelle une large bouche lvres paisses et vases en rebord donnait une expression de jovialit surprenante, qui rayonnait dans ses gros yeux gris fleur de tte. En voyant ce joyeux bonhomme panse de Silne, on se demandait comment il n'avait pas cent fois noy dans le vin ce fiel, cette bile, ce venin dont dgouttaient ses pamphlets contre les ennemis de l'ultramontanisme, et comment ses croyances catholiques pouvaient surnager au milieu de ses dbordements bachiques et chorgraphiques. Cette question et paru insoluble si l'on n'et rflchi que les comdiens chargs des rles les plus noirs, les plus odieux, sont souvent, au demeurant, les meilleurs fils du monde. Le froid tant assez vif, Nini-Moulin portait un carrick entr'ouvert qui laissait voir sa cuirasse cailles de poisson et son maillot couleur de chair, tranch brusquement au-dessous du mollet par le revers jaune de ses bottes. Pench en avant de la voiture, il poussait des cris de sauvage entrecoups de ces mots: Vive la reine Bacchanal! Aprs quoi il faisait grincer et voluer rapidement une norme crcelle qu'il tenait la main. Couche-tout-nu, debout ct de Nini-Moulin, faisait flotter un tendard de soie blanche o taient crits ces mots: _Amour et joie la reine Bacchanal! _Couche-tout-nu avait vingt-cinq ans environ; sa figure intelligente et gaie, encadre d'un collier de favoris chtains, amaigrie par les veilles et par les excs, exprimait un singulier mlange d'insouciance, de hardiesse, de nonchaloir et de moquerie; mais aucune passion basse ou mchante n'y avait encore laiss sa fatale empreinte. C'tait le type parfait du Parisien, dans le sens qu'on donne cette appellation, soit l'arme, soit en province, soit bord des btiments de guerre ou de commerce. Ce n'est pas un compliment, et pourtant c'est bien loin d'tre une injure; c'est une pithte qui tient la fois du blme, de l'admiration et de la crainte; car si, dans cette acception, le Parisien est souvent paresseux et insoumis, il est habile l'oeuvre, rsolu dans le danger, et toujours terriblement railleur et goguenard. Couche-tout-nu tait costum, comme on le dit vulgairement, en _fort: _veste de velours noir boutons d'argent, gilet carlate, pantalon larges raies bleues, chle faon cachemire pour ceinture longs bouts flottants, chapeau couvert de fleurs et de rubans. Ce dguisement seyait merveille sa tournure dgage. Au fond de la voiture, debout sur les coussins, se tenaient Rose-Pompon et la reine Bacchanal. Rose-Pompon, ex-frangeuse de dix-sept ans, avait la plus gentille et la plus drle de petite mine que l'on pt voir; elle tait coquettement vtue d'un costume de dbardeur; sa perruque poudre blanc, sur laquelle tait crnement pos de ct un bonnet de police orange et vert galonn d'argent, rendait encore plus vif l'clat de ses grands yeux noirs et l'incarnat de ses joues poteles; elle portait au cou une cravate orange comme sa ceinture flottante; sa veste juste, ainsi que son troit gilet en velours vert clair, garni de tresses d'argent, mettaient dans toute sa valeur une taille charmante dont la souplesse devait se prter merveilleusement aux volutions du pas de _la Tulipe orageuse_. Enfin son large pantalon, de mme toffe et de mme couleur que la veste, tait suffisamment indiscret. La reine Bacchanal s'appuyait d'une main sur l'paule de Rose- Pompon, qu'elle dominait de toute la tte. La soeur de la Mayeux prsidait vritablement en souveraine cette folle ivresse que sa seule prsence semblait inspirer, tant son entrain, sa bruyante animation, avaient d'influence sur son entourage. C'tait une grande fille de vingt ans environ, leste et bien tourne, aux traits rguliers, l'air joyeux et tapageur; ainsi que sa soeur, elle avait de magnifiques cheveux chtains et de grands yeux bleus; mais au lieu d'tre doux et timides comme ceux de la jeune ouvrire, ils brillaient d'une infatigable ardeur pour le plaisir. Telle tait l'nergie de cette organisation vivace, que, malgr plusieurs nuits et plusieurs jours passs en ftes continuelles, son teint tait aussi pur, sa joue aussi rose, son paule aussi frache, que si elle ft sortie le matin mme de quelque paisible retraite. Son dguisement, quoique bizarre et d'un caractre singulirement saltimbanque, lui seyait pourtant merveille. Il se composait d'une sorte de corsage juste en drap d'or et longue taille, garni de grosses bouffettes de rubans incarnats qui flottaient sur ses bras nus, et d'une courte jupe, aussi en velours incarnat, orne de passequilles et de paillettes d'or, laquelle jupe ne descendait qu' moiti d'une jambe la fois fine et robuste, chausse de bas de soie blancs et de brodequins rouges talons de cuivre. Jamais danseuse espagnole n'a eu de taille plus hardiment cambre, plus lastique et, pour ainsi dire, plus frtillante que cette singulire fille, qui semblait possde du dmon de la danse et du mouvement, car presque chaque instant un gracieux petit balancement de la tte, accompagn d'une lgre ondulation des paules et des hanches, semblait suivre la cadence d'un orchestre invisible dont elle marquait la mesure du bout de son pied droit pos sur le rebord de la portire de la faon la plus provocante, car la reine Bacchanal se tenait debout et firement campe sur les coussins de la voiture. Une sorte de diadme dor, emblme de sa bruyante royaut, orn de grelots retentissants, ceignait son front; ses cheveux, natts en deux grosses tresses, s'arrondissaient autour de ses joues vermeilles et allaient se tordre derrire sa tte; sa main gauche reposait sur l'paule de Rose-Pompon, et de la main droite elle tenait un norme bouquet dont elle saluait la foule en riant aux clats. Il serait difficile de rendre ce tableau si bruyant, si anim, si fou, complt par une troisime voiture, remplie comme la premire d'une pyramide de masques grotesques et extravagants. Parmi cette foule rjouie, une seule personne contemplait cette scne avec une tristesse profonde: c'tait la Mayeux, toujours maintenue au premier rang des spectateurs, malgr ses efforts pour sortir de la foule. Spare de sa soeur depuis bien longtemps, elle la revoyait pour la premire fois dans toute la pompe de son singulier triomphe, au milieu des cris de joie, des bravos de ses compagnons de plaisir. Pourtant les yeux de la jeune ouvrire se voilrent de larmes: quoique la reine Bacchanal part partager l'tourdissante gaiet de ceux qui l'entouraient, quoique sa figure ft radieuse, quoiqu'elle part jouir de tout l'clat d'un luxe passager, elle la plaignait sincrement... elle... pauvre malheureuse, presque vtue de haillons, qui venait au point du jour chercher du travail pour la journe et pour la nuit... La Mayeux avait oubli la foule pour contempler sa soeur, qu'elle aimait tendrement, d'autant plus tendrement qu'elle la croyait plaindre... Les yeux fixs sur cette joyeuse et belle fille, sa ple et douce figure exprimait une piti touchante, un intrt profond et douloureux. Tout coup, le brillant et gai coup d'oeil que la reine Bacchanal promenait sur la foule rencontra le triste et humide regard de la Mayeux... -- Ma soeur!! s'cria Cphyse. (Nous l'avons dit, c'tait le nom de la reine Bacchanal.) Ma soeur!... Et, leste comme une danseuse, d'un saut, la reine Bacchanal abandonna son trne ambulant, heureusement alors immobile, et se trouva devant la Mayeux, qu'elle embrassa avec effusion. Tout ceci s'tait pass si rapidement, que les compagnons de la reine Bacchanal, encore stupfaits de la hardiesse de son saut prilleux, ne savaient quoi l'attribuer; les masques qui entouraient la Mayeux s'cartrent frapps de surprise, et la Mayeux, toute au bonheur d'embrasser sa soeur, qui elle rendait ses caresses, ne songea pas au singulier contraste qui devait bientt exciter l'tonnement et l'hilarit de la foule. Cphyse y songea la premire, et, voulant pargner une humiliation sa soeur, elle se retourna vers la voiture et dit: -- Rose-Pompon, jette-moi mon manteau... et vous, Nini-Moulin, ouvrez vite la portire. La reine Bacchanal reut le manteau. Elle en enveloppa prestement la Mayeux, avant que celle-ci, stupfaite, et pu faire un mouvement; puis la prenant par la main, elle lui dit: -- Viens... viens... -- Moi!... s'cria la Mayeux avec effroi, tu n'y penses pas?... -- Il faut absolument que je te parle... je demanderai un cabinet... o nous serons seules... Dpche-toi... bonne petite soeur... Devant tout le monde... ne rsiste pas... viens... La crainte de se donner en spectacle dcida la Mayeux, qui d'ailleurs, tout tourdie de l'aventure, tremblante, effraye, suivit presque machinalement sa soeur, qui l'entrana dans la voiture, dont la portire venait d'tre ouverte par Nini-Moulin. Le manteau de la reine Bacchanal cachant les pauvres vtements et l'infirmit de la Mayeux, la foule n'eut pas rire, et s'tonna seulement de cette rencontre pendant que les voitures arrivaient la porte d'un traiteur de la place du Chtelet. II. Les contrastes. Quelques minutes aprs la rencontre de la Mayeux et de la reine Bacchanal, les deux soeurs taient runies dans un cabinet de la maison du traiteur. -- Que je t'embrasse encore, dit Cphyse la jeune ouvrire; au moins maintenant nous sommes seules... tu n'as plus peur!... Au mouvement que fit la reine Bacchanal pour serrer la Mayeux dans ses bras, le manteau qui l'enveloppait tomba. la vue de ces misrables vtements qu'elle avait peine eu le temps de remarquer sur la place du Chtelet, au milieu de la foule, Cphyse joignit les mains, et ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise. Puis, s'approchant de sa soeur pour la contempler de plus prs, elle prit entre ses mains poteles les mains maigres et glaces de la Mayeux, et examina pendant quelques minutes, avec un chagrin croissant, cette malheureuse crature souffrante, ple, amaigrie par les privations et par les veilles, peine vtue d'une mauvaise robe de toile use, rapice... -- Ah! ma soeur! te voir ainsi! Et ne pouvant prononcer un mot de plus, la reine Bacchanal se jeta au cou de la Mayeux en fondant en larmes, et au milieu de ses sanglots elle ajouta: -- Pardon!... pardon!... -- Qu'as-tu, ma bonne Cphyse? dit la jeune ouvrire, profondment mue, et se dgageant doucement des treintes de sa soeur. Tu me demandes pardon... et de quoi? -- De quoi? reprit Cphyse en relevant son visage inond de larmes et pourpre de confusion. N'tait-il pas honteux moi d'tre vtue de ces oripeaux, de dpenser tant d'argent en folies... lorsque tu es ainsi vtue, lorsque tu manques de tout... lorsque tu meurs peut-tre de misre et de besoin? car je n'ai jamais vu ta pauvre figure si ple, si fatigue... -- Rassure-toi, ma bonne soeur... je ne me porte pas mal... j'ai un peu veill cette nuit... voil pourquoi je suis ple... mais, je t'en prie, ne pleure pas... tu me dsoles... La reine Bacchanal venait d'arriver radieuse au milieu d'une foule enivre, et c'tait la Mayeux qui la consolait... Un incident vint encore rendre ce contraste plus frappant. On entendit tout coup des cris joyeux dans la salle voisine, et ces mots retentirent prononcs avec enthousiasme: -- Vive la reine Bacchanal!... vive la reine Bacchanal!... La Mayeux tressaillit, et ses yeux se remplirent de larmes en voyant sa soeur, qui, le visage cach dans ses mains, semblait crase de honte. -- Cphyse, lui dit-elle, je t'en supplie... ne t'afflige pas ainsi... tu me ferais regretter le bonheur de cette rencontre, et j'en suis si heureuse!... il y a si longtemps que je ne t'ai vue... Mais qu'as-tu? dis-le-moi. -- Tu me mprises peut-tre... et tu as raison, dit la reine Bacchanal en essuyant ses yeux. -- Te mpriser!... moi, mon Dieu!... et pourquoi? -- Parce que je mne la vie que je mne... au lieu d'avoir comme toi le courage de supporter la misre... La douleur de Cphyse tait si navrante, que la Mayeux, toujours indulgente et bonne, voulut avant tout consoler sa soeur, la relever un peu ses propres yeux, et lui dit tendrement: -- En la supportant bravement pendant une anne, ainsi que tu l'as fait, ma bonne Cphyse, tu as eu plus de mrite et de courage que je n'en aurai, moi, la supporter toute ma vie. -- Ah! ma soeur... ne dis pas cela... -- Voyons, franchement, reprit la Mayeux... quelles tentations une crature comme moi est-elle expose? Est-ce que naturellement je ne recherche pas l'isolement et la solitude autant que tu recherches la vie bruyante et le plaisir? Quels besoins ai-je, chtive comme je suis? Bien peu me suffit... -- Et ce peu tu ne l'as pas toujours?... -- Non... mais il est des privations que moi, dbile et maladive, je puis pourtant endurer mieux que toi... Ainsi la faim me cause une sorte d'engourdissement... qui se termine par une grande faiblesse... Toi... robuste et vivace... la faim t'exaspre... te donne le dlire!... Hlas! tu t'en souviens?... combien de fois je t'ai vue en proie ces crises douloureuses... lorsque dans notre triste mansarde... la suite d'un chmage de travail... nous ne pouvions pas mme gagner nos quatre francs par semaine, et que nous n'avions rien... absolument rien manger... car notre fiert nous empchait de nous adresser aux voisins!... -- Cette fiert-l, au moins tu l'as conserve, toi! -- Et toi aussi... n'as-tu pas lutt autant qu'il est donn une crature humaine de lutter? Mais les forces ont un terme... Je te connais bien, Cphyse... c'est surtout devant la faim que tu as cd... devant la faim et cette pnible obligation d'un travail acharn qui ne te donnait pas mme de quoi subvenir aux plus indispensables besoins. -- Mais toi... ces privations, tu les endurais, tu les endures encore! -- Est-ce que tu peux me comparer toi? Tiens, dit la Mayeux en prenant sa soeur par la main et la conduisant devant une glace pose au-dessus d'un canap, regarde-toi... Crois-tu que Dieu, en te faisant si belle, en te douant d'un sang vif et ardent, d'un caractre joyeux, remuant, expansif, amoureux du plaisir, ait voulu que ta jeunesse se passt au fond d'une mansarde glace, sans jamais voir le soleil, cloue sur ta chaise, vtue de haillons, et travaillant sans cesse et sans espoir? Non, car Dieu nous a donn d'autres besoins que ceux de boire et de manger. Mme dans notre humble condition, la beaut n'a-t-elle pas besoin d'un peu de parure? La jeunesse n'a-t-elle pas besoin de mouvement, de plaisir et de gaiet? Tous les ges n'ont-ils pas besoin de distractions et de repos? Tu aurais gagn un salaire suffisant pour manger ta faim, pour avoir un jour ou deux d'amusements par semaine aprs un travail quotidien de douze ou quinze heures, pour te procurer la modeste et frache toilette que rclame si imprieusement ton charmant visage, tu n'aurais rien demand de plus, j'en suis certaine, tu me l'as dit cent fois; tu as donc cd une ncessit irrsistible, parce que tes besoins sont plus grands que les miens. -- C'est vrai... rpondit la reine Bacchanal d'un air pensif: si j'avais seulement trouv gagner quarante sous par jour... ma vie aurait t tout autre... car dans les commencements... vois-tu, ma soeur, j'tais cruellement humilie de vivre aux dpens de quelqu'un... -- Aussi... as-tu t invinciblement entrane, ma bonne Cphyse; sans cela je te blmerais au lieu de te plaindre... Tu n'as pas choisi ta destine, tu l'as subie... comme je subis la mienne... -- Pauvre soeur! dit Cphyse en embrassant tendrement la Mayeux, toi si malheureuse, tu m'encourages, tu me consoles... et ce serait moi de te plaindre... -- Rassure-toi, dit la Mayeux, Dieu est juste et bon: s'il m'a refus bien des avantages, il m'a donn mes joies comme il t'a donn les tiennes... -- Tes joies? -- Oui, et de grandes... Sans elles... la vie me serait trop lourde... je n'aurais pas le courage de la supporter... -- Je te comprends, dit Cphyse avec motion, tu trouves encore moyen de te dvouer pour les autres, et cela adoucit tes chagrins. -- Je fais du moins tout mon possible pour cela, quoique je puisse bien peu; mais aussi quand je russis, ajouta la Mayeux en souriant doucement, je suis heureuse et fire comme une pauvre petite fourmi qui, aprs bien des peines, a apport un gros brin de paille au nid commun... Mais ne parlons plus de moi... -- Si... parlons-en, je t'en prie, et au risque de te fcher, reprit timidement la reine Bacchanal, je vais te faire une proposition que tu as dj repousse... Jacques[13] a, je crois, encore de l'argent... nous le dpensons en folies... donnant et l de pauvres gens quand l'occasion se rencontre... Je t'en supplie, laisse-moi venir ton aide... je le vois ta pauvre figure, tu as beau vouloir me le cacher, tu t'puises force de travail. -- Merci, ma chre Cphyse... je connais ton bon coeur; mais je n'ai besoin de rien... Le peu que je gagne me suffit. -- Tu me refuses... dit tristement la reine Bacchanal, parce que tu sais que mes droits sur cet argent ne sont pas honorables... Soit!... je comprends ton scrupule... Mais, du moins, accepte un service de Jacques... il a t ouvrier comme nous... Entre camarades... on s'aide... Je t'en supplie, accepte... ou je croirai que tu me ddaignes... -- Et moi, je croirai que tu me mprises si tu insistes, ma bonne Cphyse, dit la Mayeux d'un ton la fois si ferme et si doux que la reine Bacchanal vit que toute insistance serait inutile... Elle baissa tristement la tte et une larme roula de nouveau dans ses yeux. -- Mon refus t'afflige, dit la Mayeux en lui prenant la main; j'en suis dsole, mais rflchis... et tu me comprendras... -- Tu as raison, dit la reine Bacchanal avec amertume aprs un moment de silence, tu ne peux pas accepter... de secours de mon amant... c'tait t'outrager que de te le proposer... Il y a des positions si humiliantes, qu'elles souillent jusqu'au bien qu'on voudrait faire. -- Cphyse... je n'ai pas voulu te blesser... tu le sais bien. -- Oh! va, crois-moi, reprit la reine Bacchanal, si tourdie, si gaie que je sois, j'ai quelquefois... des moments de rflexion, mme au milieu de mes joies les plus folles... et ces moments-l sont rares, heureusement. -- Et quoi penses-tu alors? -- Je pense que la vie que je mne n'est gure honnte; alors je veux demander Jacques une petite somme d'argent, seulement de quoi assurer ma vie pendant un an, alors je fais le projet d'aller te rejoindre et de me remettre peu peu travailler. -- Eh bien!... cette ide est bonne... pourquoi ne la suis-tu pas? -- Parce qu'au moment d'excuter ce projet, je m'interroge sincrement, et le courage me manque; je le sens, jamais je ne pourrai reprendre l'habitude du travail, et renoncer cette vie, tantt riche comme aujourd'hui, tantt prcaire... mais au moins libre, oisive, joyeuse, insouciante, et toujours mille fois prfrable celle que je mnerais en gagnant quatre francs par semaine. Jamais, d'ailleurs, l'intrt ne m'a guide; plusieurs fois j'ai refus de quitter un amant qui n'avait pas grand'chose pour quelqu'un de riche que je n'aimais pas; jamais je n'ai rien demand pour moi. Jacques a peut-tre dpens dix mille francs depuis trois ou quatre mois, et nous n'avons que deux mauvaises chambres peine meubles, car nous vivons toujours dehors, comme des oiseaux; heureusement, quand je l'ai aim, il ne possdait rien du tout; j'avais vendu pour cent francs quelques bijoux qu'on m'avait donns, et mis cette somme la loterie; comme les fous ont toujours du bonheur, j'ai gagn quatre mille francs. Jacques tait aussi gai, aussi fou, aussi en train que moi, nous nous sommes dit: nous nous aimons bien; tant que l'argent durera, nous irons; quand nous n'en aurons plus, de deux choses l'une, ou nous serons las l'un de l'autre, et alors nous nous dirons adieu, ou bien nous nous aimerons encore; alors, pour rester ensemble, nous essayerons de nous remettre au travail: si nous ne le pouvons pas, et que nous tenions toujours ne pas nous sparer... un boisseau de charbon fera notre affaire. -- Grand Dieu! s'cria la Mayeux en plissant. -- Rassure-toi donc... nous n'avons pas en venir l... il nous restait encore quelque chose, lorsqu'un agent d'affaires, qui m'avait fait la cour, mais qui tait si laid que a m'empchait de voir qu'il tait riche, sachant que je vivais avec Jacques, m'a engage ... Mais pourquoi t'ennuyer de ces dtails... En deux mots, on a prt de l'argent Jacques sur quelque chose comme des droits assez douteux, dit-on, qu'il avait une succession... C'est avec cet argent-l que nous nous amusons... tant qu'il y en aura... a ira... -- Mais, ma bonne Cphyse, au lieu de dpenser si follement cet argent, pourquoi ne pas le placer... et te marier avec Jacques... puisque tu l'aimes! -- Oh! d'abord, vois-tu, rpondit en riant la reine Bacchanal, dont le caractre insouciant et gai reprenait le dessus, placer de l'argent, a ne vous procure aucun agrment... on a pour tout amusement regarder un petit morceau de papier qu'on vous donne en change de ces belles pices d'or avec lesquelles on a mille plaisirs... Quant me marier, certainement j'aime Jacques comme je n'ai jamais aim personne; pourtant il me semble que, si j'tais marie avec lui, tout notre bonheur s'en irait; car enfin, comme mon amant, il n'a rien me dire du pass; mais, comme mon mari, il me le reprocherait tt ou tard, et si ma conduite mrite des reproches, j'aime mieux me les adresser moi-mme, j'y mettrai des formes. -- la bonne heure, folle que tu es... mais cet argent ne durera pas toujours... Aprs... comment ferez-vous? -- Aprs... ah bah! aprs... c'est dans la lune... Demain me parat toujours devoir arriver dans cent ans... S'il fallait se dire qu'on mourra un jour... a ne serait pas la peine de vivre... L'entretien de Cphyse et de la Mayeux fut de nouveau interrompu par un tapage effroyable que dominait le bruit aigu et perant de la crcelle de Nini-Moulin; puis ce tumulte succda un choeur de cris inhumains au milieu duquel on distinguait ces mots qui firent trembler les vitres: -- La reine Bacchanal!... la reine Bacchanal!! La Mayeux tressaillit ce bruit soudain. -- C'est encore ma cour qui s'impatiente, lui dit Cphyse en riant cette fois. -- Mon Dieu! s'cria la Mayeux avec effroi, si on allait venir te chercher ici?... -- Non, non, rassure-toi. -- Mais si... entends-tu ces pas!... on marche dans le corridor... on approche... Oh! je t'en conjure, ma soeur, fais que je puisse m'en aller seule... sans tre vue de tout ce monde. Au moment o la porte s'ouvrait, Cphyse y courut. Elle vit dans le corridor une dputation la tte de laquelle marchaient Nini- Moulin, arm de sa formidable crcelle, Rose-Pompon et Couche- tout-nu. -- La reine Bacchanal! ou je m'empoisonne avec un verre d'eau, cria Nini-Moulin. -- La reine Bacchanal! ou j'affiche mes bans la mairie avec Nini-Moulin! cria la petite Rose-Pompon d'un air dtermin. -- La reine Bacchanal! ou sa cour s'insurge et vient l'enlever! dit une autre voix. -- Oui, oui, enlevons-la, rpta un choeur formidable. -- Jacques... entre seul, dit la reine Bacchanal malgr ces sommations pressantes. Puis, s'adressant sa cour d'un ton majestueux: -- Dans dix minutes, je suis vous, et alors, tempte infernale! -- Vive la reine Bacchanal!! cria Dumoulin en agitant sa crcelle et en se retirant, suivi de la dputation, pendant que Couche- tout-nu entrait seul dans le cabinet. -- Jacques, c'est ma bonne soeur, lui dit Cphyse. -- Enchant de vous voir, mademoiselle, dit Jacques cordialement, et doublement enchant, car vous allez me donner des nouvelles du camarade Agricol... Depuis que je joue au millionnaire, nous ne nous voyons plus, mais je l'aime toujours comme un bon et grave compagnon... Vous demeurez dans sa maison... Comment va-t-il? -- Hlas! monsieur... il est arriv bien des malheurs lui et sa famille... il est en prison. -- En prison! s'cria Cphyse. -- Agricol... en prison!... lui! et pourquoi? dit Couche-tout-nu. -- Pour un dlit politique qui n'a rien de grave. On avait espr le faire mettre en libert sous caution... -- Sans doute... pour cinq cents francs, je connais a... dit Couche-tout-nu... -- Malheureusement cela a t impossible; la personne sur laquelle on comptait... La reine Bacchanal interrompit la Mayeux en disant Couche-tout- nu: -- Jacques... tu entends... Agricol... en prison... pour cinq cents francs. -- Pardieu! je t'entends et je te comprends, tu n'as pas besoin de me faire de signes... Pauvre garon! et il fait vivre sa mre! -- Hlas! oui, monsieur, et c'est d'autant plus pnible que son pre est arriv de Russie, et que sa mre... -- Tenez, mademoiselle, dit Couche-tout-nu en interrompant encore la Mayeux et lui donnant une bourse, prenez... tout est pay d'avance ici. Voil le restant de mon sac; il y a l dedans vingt- cinq ou trente napolons; je ne peux pas mieux les finir qu'en m'en servant pour un camarade dans la peine. Donnez-les au pre d'Agricol; il fera les dmarches ncessaires, et demain Agricol sera sa forge... o j'aime mieux qu'il soit que moi. -- Jacques, embrasse-moi tout de suite, dit la reine Bacchanal. -- Tout de suite, et encore, et toujours, dit Jacques en embrassant joyeusement la reine. La Mayeux hsita un moment; mais songeant qu'aprs tout cette somme, qui allait tre follement dissipe, pouvait rendre la vie et l'espoir la famille d'Agricol, songeant enfin que ces cinq cents francs, remis plus tard Jacques, lui seraient peut-tre alors d'une utile ressource, la jeune fille accepta, et, les yeux humides, dit en prenant la bourse: -- Monsieur Jacques, j'accepte... vous tes gnreux et bon: le pre d'Agricol aura du moins aujourd'hui cette consolation de bien cruels chagrins... Merci, oh! merci. -- Il n'y a pas besoin de me remercier, mademoiselle... on a de l'argent, c'est pour les autres comme pour soi... Les cris recommencrent plus furieux que jamais, et la crcelle de Nini-Moulin grina d'une faon dplorable. -- Cphyse... ils vont tout briser l-dedans si tu ne viens pas, et maintenant je n'ai plus de quoi payer la casse, dit Couche- tout-nu. Pardon, mademoiselle, ajouta-t-il en riant, mais, vous le voyez, la royaut a ses devoirs... Cphyse, mue, tendit les bras la Mayeux, qui s'y jeta en pleurant de douces larmes. -- Et maintenant, dit-elle sa soeur, quand te reverrai-je? -- Bientt... quoique rien ne me fasse plus de peine que de te voir dans une misre que tu ne veux pas me permettre de soulager... -- Tu viendras? tu me le promets? -- C'est moi qui vous le promets pour elle, dit Jacques, nous irons vous voir, vous et votre voisin Agricol. -- Allons... retourne la fte, Cphyse... amuse-toi de bon coeur... tu le peux... car M. Jacques va rendre une famille bien heureuse... Ce disant, et aprs que Couche-tout-nu se ft assur qu'elle pouvait descendre sans tre vue de ses joyeux et bruyants compagnons, la Mayeux descendit furtivement, bien empresse de porter au moins une bonne nouvelle Dagobert, mais voulant auparavant se rendre rue de Babylone, au pavillon nagure occup par Adrienne de Cardoville. On saura plus tard la cause de la dtermination de la Mayeux. Au moment o la jeune fille sortait de chez le traiteur, trois hommes bourgeoisement et confortablement vtus parlaient bas et paraissaient se consulter en regardant la maison du traiteur. Bientt un quatrime homme descendit prcipitamment l'escalier du traiteur. -- Eh bien? dirent les trois autres avec anxit. -- Il est l... -- Tu en es sr? -- Est-ce qu'il y a deux Couche-tout-nu sur la terre? rpondit l'autre; je viens de le voir; il est dguis en fort... ils sont attabls pour trois heures au moins. -- Allons... attendez-moi l, vous autres... dissimulez-vous le plus possible... Je vas chercher le chef de file, et l'affaire est dans le sac. Et, disant ces mots, l'un des hommes disparut en courant dans une rue qui aboutissait sur la place. ce moment, la reine Bacchanal entrait dans la salle du banquet, accompagne de Couche-tout-nu, et fut salue par les acclamations les plus frntiques. -- Maintenant, s'cria Cphyse avec une sorte d'entranement fbrile et comme si elle et cherch s'tourdir, maintenant, mes amis, temptes, ouragans, bouleversements, dchanements et autres tremblements... Puis, tendant son verre Nini-Moulin, elle dit: -- boire! -- Vive la reine! cria-t-on tout d'une voix. III. Le rveille-matin. La reine Bacchanal, ayant en face d'elle Couche-tout-nu et Rose- Pompon, Nini-Moulin sa droite, prsidait au repas dit _rveille- matin_, gnreusement offert par Jacques ses compagnons de plaisir. Ces jeunes gens et ces jeunes filles semblaient avoir oubli les fatigues d'un bal commenc onze heures du soir et termin six heures du matin; tous ces couples, aussi joyeux qu'amoureux et infatigables, riaient, mangeaient, buvaient, avec une ardeur juvnile et pantagrulique; aussi, pendant la premire partie du repas, on _causa_ peu, on n'entendit que le bruit du choc des verres et des assiettes. La physionomie de la reine Bacchanal tait moins joyeuse, mais beaucoup plus anime que de coutume; ses joues colores, ses yeux brillants annonaient une surexcitation fbrile; elle voulait s'tourdir tout prix; son entretien avec sa soeur lui revenait quelquefois l'esprit, elle tchait d'chapper ces tristes souvenirs. Jacques regardait Cphyse de temps autre avec une adoration passionne; car, grce la singulire conformit de caractre, d'esprit, de gots, qui existait entre lui et la reine Bacchanal, leur liaison avait des racines beaucoup plus profondes et plus solides que n'en ont d'ordinaire ces attachements phmres bass sur le plaisir. Cphyse et Jacques ignoraient mme toute la puissance d'un amour jusqu'alors environn de joies et de ftes et que nul vnement sinistre n'avait encore contrari. La petite Rose-Pompon, veuve depuis quelques jours d'un tudiant qui, afin de pouvoir terminer dignement son carnaval, tait retourn dans sa province pour soutirer quelque argent sa famille sous un de ces fabuleux prtextes dont la tradition se conserve et se cultive soigneusement dans les coles de droit et de mdecine, Rose-Pompon, par un exemple de fidlit rare, et ne voulant pas se compromettre, avait choisi pour chaperon l'inoffensif Nini-Moulin. Ce dernier, dbarrass de son casque, montrait une tte chauve entoure d'un bordure de cheveux noirs et crpus assez longs derrire la nuque. Par un phnomne bachique trs remarquable, mesure que l'ivresse le gagnait, une sorte de zone empourpre comme sa face panouie gagnait peu peu son front et envahissait la blancheur luisante de son crne. Rose-Pompon, connaissant la signification de ce symptme, le fit remarquer la _socit_, et s'cria en riant aux clats: -- Nini-Moulin, prends garde! la mare du vin monte drlement!! -- Quand il en aura par-dessus la tte... il sera noy! ajouta la reine Bacchanal. -- reine! ne cherchez pas me distraire... je mdite... rpondit Dumoulin, qui commenait tre ivre, et qui tenait la main, en guise de coupe antique, un bol punch rempli de vin, car il mprisait les verres ordinaires, qu'il appelait ddaigneusement, en raison de leur mdiocre capacit, des _gorgettes_. -- Il mdite... reprit Rose-Pompon; Nini-Moulin mdite, attention!... -- Il mdite... il est donc malade? -- Qu'est-ce qu'il mdite? un pas chicard? -- Une pose anacrontique et dfendue? -- Oui, je mdite, reprit gravement Dumoulin, je mdite sur le vin en gnral et en particulier... le vin, dont le divin Bossuet (Dumoulin avait l'norme inconvnient de citer Bossuet lorsqu'il tait ivre), le vin dont le divin Bossuet, qui tait connaisseur, a dit: -- Dans le vin est le courage, la force, la joie, l'ivresse spirituelle[14] (quand on a de l'esprit, bien entendu), ajouta Nini-Moulin en manire de parenthse. -- Alors j'adore ton Bossuet, dit Rose-Pompon. -- Quant ma mditation particulire, elle porte sur la question de savoir si le vin des noces de Cana tait rouge ou blanc... Tantt j'interroge le vin blanc, tantt le rouge... tantt tous les deux la fois. -- C'est aller au fond de la question, dit Couche-tout-nu. -- Et surtout au fond des bouteilles, dit la reine Bacchanal. -- Comme vous le dites, majest!... et j'ai dj dit, force d'expriences et de recherches, une grande dcouverte, savoir que si le vin des noces de Cana tait rouge... -- Il n'tait pas blanc, dit judicieusement Rose-Pompon. -- Et si j'arrivais la conviction qu'il n'tait ni blanc, ni rouge? demanda Dumoulin d'un air magistral. -- C'est que vous seriez gris, mon gros, rpondit Couche-tout-nu. -- L'poux de la reine dit vrai... Voil ce qui arrive lorsqu'on est trop altr de science; mais c'est gal, d'tudes en tudes sur cette question, laquelle j'ai vou ma vie, j'atteindrai la fin de ma respectable carrire, en donnant ma soif une couleur suffisamment historique... tho... lo... gique et ar... cho... lo... gique. Il faut renoncer peindre la rjouissante grimace et le non moins rjouissant accent avec lequel Dumoulin pronona et scanda ces derniers mots, qui provoqurent une hilarit prolonge. -- _Archologipe_... dit Rose-Pompon, qu'est-ce que c'est que a? a a-t-il une queue? a va-t-il sur l'eau? -- Laisse donc, reprit la reine Bacchanal, ce sont des mots de savant ou d'escamoteur, c'est comme les tournures en crinoline... a bouffe... et voil tout... J'aime mieux boire... Versez, Nini- Moulin... du champagne. Rose-Pompon, la sant de ton Philmon... son retour!... -- Buvons plutt au succs de la carotte de longueur qu'il espre tirer son embtante et pingre famille pour finir son carnaval, dit Rose-Pompon; heureusement son plan de carotte n'est pas mauvais... -- Rose-Pompon! s'cria Nini-Moulin, si vous avez commis ce calembour avec ou sans intention, venez m'embrasser... ma fille. -- Merci!... et mon poux, qu'est-ce qu'il dirait? -- Rose-Pompon... je veux vous rassurer... saint Paul... entendez- vous, l'aptre saint Paul... -- Eh bien! aprs... bon aptre? -- Saint Paul a dit formellement que ceux qui sont maris doivent vivre comme _s'ils n'avaient pas de femmes..._ _-- _Qu'est-ce que a me fait moi?... a regarde Philmon. -- Oui, reprit Nini-Moulin. Mais le divin Bossuet, tout gobichonneur, et chafriolant ce jour-l, ajoute, en citant saint Paul: _Et, par consquent, les femmes maries doivent vivre comme n'ayant pas de maris__[15]_... Il ne me reste plus qu' vous tendre d'autant plus les bras, Rose-Pompon! que Philmon n'est pas mme votre poux... -- Je ne dis pas; mais vous tes trop laid!... -- C'est une raison... Alors je bois la sant du plan de Philmon!... Faisons nos voeux pour qu'il produise une carotte monstre!... -- la bonne heure, dit Rose-Pompon; la sant de cet intressant lgume, si ncessaire l'existence des tudiants! -- Et autres carotivores! ajouta Dumoulin. Ce toast, rempli d'-propos, fut accueilli d'unanimes acclamations. -- Avec la permission de Sa Majest et de sa cour, reprit Dumoulin, je propose un toast la russite d'une chose qui m'intresse et qui a quelque ressemblance analogique avec la carotte de Philmon... J'ai dans l'ide que ce toast me portera bonheur. -- Voyons la chose... -- Eh bien! la sant de mon mariage! dit Dumoulin en se levant. Ces mots provoqurent une explosion de cris, d'clats de rire, de trpignements formidables. Nini-Moulin criait, trpignait, riait plus fort que les autres, ouvrant une bouche norme, et ajoutant ce tintamarre assourdissant le bruit aigu de sa crcelle, qu'il reprit sous sa chaise o il l'avait dpose. Lorsque cet ouragan fut un peu calm, la reine Bacchanal se leva et dit: -- Je bois la sant de la future Mme _Nini-Moulin_. -- reine! vos procds me touchent si sensiblement que je vous laisse lire au fond de mon coeur le nom de mon pouse future, s'cria Dumoulin: elle se nomme Mme veuve Honore-Modeste- Messaline-Angle de la Sainte-Colombe. -- Bravo!... bravo!... -- Elle a soixante ans, et plus de mille livres de rente qu'elle n'a de poils la moustache grise et de rides au visage; son embonpoint est si imposant qu'une de ses robes pourrait servir de tente l'honorable socit: aussi j'espre vous prsenter ma future pouse le mardi gras en costume de bergre qui vient de dvorer son troupeau; on voulait la convertir, mais je me charge de la divertir, elle aimera mieux a; il faut donc que vous m'aidiez la plonger dans les bouleversements les plus bachiques et les plus cancaniques. -- Nous la plongerons dans tout ce que vous voudrez. -- C'est le cancan en cheveux blancs! chantonna Rose-Pompon sur un air connu. -- a imposera aux sergents de ville. -- On leur dira: Respectez-la... votre mre aura peut-tre un jour son ge. Tout coup la reine Bacchanal se leva. Sa physionomie avait une singulire expression de joie amre et sardonique; d'une main elle tenait son verre plein. -- On dit que le cholra approche avec ses bottes de sept lieues... s'cria-t-elle. Je bois au cholra! Et elle but. Malgr la gaiet gnrale, ces mots firent une impression sinistre, une sorte de frisson lectrique parcourut l'assemble; presque tous les visages devinrent tout coup srieux. -- Ah! Cphyse... dit Jacques d'un ton de reproche. -- Au cholra! reprit intrpidement la reine Bacchanal: qu'il pargne ceux qui ont envie de vivre... et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter!... Jacques et Cphyse changrent rapidement un regard, qui chappa leurs joyeux compagnons, et pendant quelque temps la reine Bacchanal resta muette et pensive. -- Ah! comme a... c'est diffrent, reprit Rose-Pompon d'un air crne. Au cholra!... afin qu'il n'y ait plus que de bons enfants sur la terre. Malgr cette variante, l'impression restait toujours sourdement pnible. Dumoulin voulut couper court ce triste sujet d'entretien, et s'cria: -- Au diable les morts! vivent les vivants! Et propos de vivants et de bons vivants, je demanderai porter une sant chre notre reine, la sant de notre amphitryon; malheureusement j'ignore son respectable nom, puisque j'ai seulement l'avantage de le connatre depuis cette nuit; il m'excusera donc si je me borne porter la sant de Couche-tout-nu, nom qui n'effarouche en rien ma pudeur, car Adam ne se couchait jamais autrement. Va donc pour Couche- tout-nu. -- Merci, mon gros, dit Jacques, si j'oubliais votre nom, moi, je vous appellerais _Qui-veut-boire_, et je suis bien sr que vous rpondriez: Prsent! -- Prsent... prsentissime, dit Dumoulin en faisant le salut militaire d'une main et tenant son bol de l'autre. -- Du reste, quand on a trinqu ensemble, reprit cordialement Couche-tout-nu, il faut se connatre fond... Je me nomme Jacques Rennepont. -- Rennepont! s'cria Dumoulin en paraissant frapp de ce nom, malgr sa demi-ivresse; vous vous appelez Rennepont! -- Tout ce qu'il y a de plus Rennepont... a vous tonne! -- C'est qu'il y a une ancienne famille de ce nom... les comtes de Rennepont. -- Ah bah! vraiment! dit Couche-tout-nu en riant. -- Les comtes de Rennepont, qui sont aussi ducs de Cardoville, ajouta Dumoulin. -- Ah ! voyons, mon gros, est-ce que je vous fais l'effet de devoir le jour une pareille famille... moi, ouvrier en goguette et en gogailles! -- Vous!... ouvrier! Ah , mais nous tombons dans _les Mille et une Nuits!_ s'cria Dumoulin de plus en plus surpris; vous nous payez un repas de Balthazar avec accompagnement de voitures quatre chevaux... et vous tes ouvrier!... Dites-moi vite votre mtier... j'en suis, et j'abandonne la vigne du Seigneur o je provigne tant bien que mal. -- Ah a! n'allez pas croire, dites donc, que je suis ouvrier en billets de banque et en monnaie _trompe-l'oeil!_ dit Jacques en riant. -- Ah! camarade... une telle supposition... -- Est pardonnable voir le train que je mne... Mais je vais vous rassurer... Je dpense un hritage. -- Vous mangez et vous buvez un oncle, sans doute! dit gracieusement Dumoulin. -- Ma foi... je n'en sais rien... -- Comment! vous ignorez l'espce de ce que vous mangez! -- Figurez-vous d'abord que mon pre tait chiffonnier... -- Ah! diable!... dit Dumoulin, assez dcontenanc, quoiqu'il ft assez gnralement peu scrupuleux sur le choix de ses compagnons de bouteille; mais, son premier tonnement pass, il reprit avec une amnit charmante: -- Mais il y a des chiffonniers du plus haut mrite... -- Pardieu, vous croyez rire... dit Jacques, et pourtant vous avez raison; mon pre tait un homme d'un fameux mrite, allez!! Il parlait grec et latin comme un vrai savant, et il me disait toujours que pour les mathmatiques il n'avait pas son pareil... sans compter qu'il avait beaucoup voyag... -- Mais alors, reprit Dumoulin que la surprise dgrisait, vous pourriez bien tre de la famille des comtes de Rennepont. -- Dans ce cas-l, dit Rose-Pompon en riant, votre pre _chiffonnait_ en amateur, et pour l'honneur. -- Non! non! misre de Dieu! c'tait bien pour vivre, reprit Jacques; mais dans sa jeunesse il avait t son aise... ce qu'il parat, ou plutt ce qu'il ne paraissait plus. Dans son malheur, il s'tait adress un parent riche qu'il avait; mais le parent riche lui avait dit: Merci! Alors il a voulu utiliser son grec, son latin et ses mathmatiques. Impossible. Il parat que dans ces temps-l Paris grouillait de savants. Alors, plutt que de crever de faim il a cherch son pain au bout de son crochet, et il l'a, ma foi, trouv; car j'en ai mang pendant deux ans, lorsque je suis venu vivre avec lui aprs la mort d'une tante avec qui j'habitais la campagne. -- Votre respectable pre tait alors une manire de philosophe, dit Dumoulin; mais moins qu'il n'ait trouv un hritage au coin d'une borne... je ne vois pas venir l'hritage dont vous parlez. -- Attendez donc la fin de la chanson. l'ge de douze ans je suis entr apprenti dans la fabrique de M. Tripeaud; deux ans aprs, mon pre est mort d'accident, me laissant le mobilier de notre grenier: une paillasse, une chaise et une table; de plus, dans une mauvaise bote eau de Cologne, des papiers, ce qu'il parat, crits en anglais, et une mdaille de bronze qui, avec sa chane, pouvait bien valoir dix sous... Il ne m'avait jamais parl de ces papiers. Ne sachant quoi ils taient bons, je les avais laisss au fond d'une vieille malle au lieu de les brler; bien m'en a pris, car, sur ces papiers-l, on m'a prt de l'argent. -- Quel coup du ciel! dit Dumoulin. Ah , mais on savait donc que vous les aviez? -- Oui, un de ces hommes qui sont la piste des vieilles crances est venu trouver Cphyse, qui m'en a parl; aprs avoir lu les papiers, l'homme m'a dit que l'affaire tait douteuse, mais qu'il me prterait dessus dix mille francs, si je voulais... Dix mille francs!... c'tait un trsor... j'ai accept tout de suite... -- Mais vous auriez d penser que ces crances devaient avoir une assez grande valeur... -- Ma foi, non... puisque mon pre, qui devait en savoir la valeur, n'en avait pas tir parti... et puis, dix mille francs en beaux et bons cus... qui vous tombent on ne sait d'o... a se prend toujours, et tout de suite... et j'ai pris... Seulement, l'agent d'affaires m'a fait signer une lettre de change de... de garantie... oui, c'est a, de garantie. -- Vous l'avez signe? -- Qu'est-ce que a me faisait?... c'tait une pure formalit, m'a dit l'homme d'affaires; et il disait vrai, puisqu'elle est chue il y a une quinzaine de jours et que je n'en ai pas entendu parler... Il me reste encore un millier de francs chez l'agent d'affaires, que j'ai pris pour caissier, vu qu'il avait la caisse... Et voil, mon gros, comment je ribote mort du matin au soir depuis mes dix mille francs, joyeux comme un pinson d'avoir quitt mon gueux de bourgeois, M. Tripeaud. En prononant ce nom, la physionomie de Jacques, jusqu'alors joyeuse, s'assombrit tout coup. Cphyse, qui n'tait plus sous l'impression pnible qui l'avait un moment absorbe, regarda Jacques avec inquitude, car elle savait quel point le nom de Tripeaud l'irritait. -- M. Tripeaud, reprit Couche-tout-nu, en voil un qui rendrait les bons mchants, et les mchants pires... On dit: bon cavalier bon cheval; on devrait dire: bon matre, bon ouvrier... Misre de Dieu! quand je pense cet homme-l!... Et Couche-tout-nu frappa violemment du poing sur la table. -- Voyons, Jacques, pense autre chose, dit la reine Bacchanal. Rose-Pompon... fais-le donc rire... -- Je n'en ai plus envie, de rire, rpondit Jacques d'un ton brusque et encore anim par l'exaltation du vin, c'est plus fort que moi; quand je pense cet homme-l... je m'exaspre! Fallait l'entendre: Gredins d'ouvriers... canaille d'ouvriers! _ils crient qu'ils n'ont pas de pain dans le ventre_, disait M. Tripeaud, _eh bien! on leur y mettra des baonnettes__[16]__!_... a les calmera... Et les enfants... dans sa fabrique... fallait les voir... pauvres petits... travaillant aussi longtemps que des hommes... s'extnuant et crevant la douzaine... Mais, bah! aprs tout, ceux-l morts, il en venait toujours bien d'autres... Ce n'est pas comme des chevaux, qu'on ne peut remplacer qu'en payant. -- Allons, dcidment, vous n'aimez pas votre ancien patron, dit Dumoulin, de plus en plus surpris de l'air sombre et soucieux de son amphitryon, et regrettant que la conversation et pris ce tour srieux; aussi dit-il quelques mots l'oreille de la reine Bacchanal, qui lui rpondit par un signe d'intelligence. -- Non... je n'aime pas M. Tripeaud, reprit Couche-tout-nu; je le hais, savez-vous pourquoi! c'est de sa faute autant que de la mienne si je suis devenu un bambocheur. Je ne dis pas a pour me vanter, mais c'est vrai... tant gamin et apprenti chez lui, j'tais tout coeur, tout ardeur, et si enrag pour l'ouvrage que j'tais ma chemise pour travailler; c'est mme propos de a qu'on m'a baptis Couche-tout-nu... Eh bien! j'avais beau me tuer, m'reinter... jamais un mot pour m'encourager; j'arrivais le premier l'atelier, j'en sortais le dernier... rien; on ne s'en apercevait seulement pas. Un jour je suis bless sur la mcanique... on me porte l'hpital... j'en sors... tout faible encore; c'est gal, je reprends mon travail... je ne me rebutais pas; les autres, qui savaient de quoi il retournait et qui connaissaient le patron, avaient beau me dire: Est-il serin de s'chiner ainsi, ce petit-l!... qu'est-ce qu'il en retirera!... Mais fais donc ton ouvrage tout juste, imbcile, il n'en sera ni plus ou moins. C'est gal, j'allais toujours; enfin un jour, un vieux brave homme, qu'on appelait le pre Arsne -- il travaillait depuis longtemps dans la maison et c'tait un modle de conduite - - un jour donc, le pre Arsne est mis la porte, parce que ses forces diminuaient trop. C'tait pour lui le coup de la mort; il avait une femme infirme, et son ge, faible comme il tait, il ne pouvait se placer ailleurs... Quand le chef d'atelier lui apprend son renvoi, le pauvre bonhomme ne pouvait pas le croire; il se met pleurer de dsespoir. En ce moment M. Tripeaud passe... le pre Arsne le supplie mains jointes de le garder moiti prix. Ah ! lui dit M. Tripeaud en levant les paules, est-ce que tu crois que je vais faire de ma fabrique une maison d'invalides? Tu ne peux plus travailler, va-t'en! -- Mais j'ai travaill pendant quarante ans de ma vie, qu'est-ce que vous voulez que je devienne, mon Dieu? disait le pauvre pre Arsne. -- Est-ce que a me regarde, moi? lui rpond M. Tripeaud et, s'adressant son commis: Faites le dcompte de sa semaine et qu'il file. Le pre Arsne a fil, oui il a fil... mais, le soir, lui et sa vieille femme se sont asphyxis. Or, voyez-vous, j'tais gamin; mais l'histoire du pre Arsne m'a appris une chose: c'est qu'on avait beau se crever de travail, a ne profitait jamais qu'aux bourgeois, qu'ils ne vous en savaient seulement pas gr, et qu'on n'avait en perspective pour ses vieux jours que le coin d'une borne pour y crever. Alors, tout mon bon feu s'tait teint; je me suis dit: qu'est-ce qu'il m'en reviendra de faire plus que je ne dois? Est-ce que quand mon travail rapporte des monceaux d'or M. Tripeaud j'en ai seulement un atome? Aussi, comme je n'avais aucun avantage d'amour-propre ou d'intrt travailler, j'ai pris le travail en dgot, j'ai fait tout juste ce qu'il fallait pour gagner ma paye; je suis devenu flneur, paresseux, bambocheur, et je me disais: Quand a m'ennuiera par trop de travailler, je ferai comme le pre Arsne et sa femme... Pendant que Jacques se laissait emporter malgr lui ces penses amres, les autres convives, avertis par la pantomime expressive de Dumoulin et de la reine Bacchanal, s'taient tacitement concerts; aussi, un signe de la reine Bacchanal, qui sauta sur la table, renversant du pied les bouteilles et les verres, tous se levrent, en criant, avec accompagnement de la crcelle de Nini- Moulin: -- La Tulipe orageuse!... on demande le quadrille de la Tulipe orageuse! ces cris joyeux, qui clatrent comme une bombe, Jacques tressaillit; puis, aprs avoir regard ses convives avec tonnement, il passa la main sur son front comme pour chasser les ides pnibles qui le dominaient, et s'cria: -- Vous avez raison: en avant deux, et vive la joie! En ce moment, la table, enleve par des bras vigoureux, fut relgue l'extrmit de la grande salle du banquet; les spectateurs s'entassrent sur des chaises, sur des banquettes, sur le rebord des fentres, et, chantant en choeur l'air si connu des _tudiants_, remplacrent l'orchestre, afin d'accompagner la contredanse forme par Couche-tout-nu, la reine Bacchanal, Nini- Moulin et Rose-Pompon. Dumoulin, confiant sa crcelle un des convives, reprit son exorbitant casque romain plumeau; il avait mis bas son carrick au commencement du festin; il apparaissait donc dans toute la splendeur de son dguisement. Sa cuirasse cailles se terminait congrment par une jaquette de plumes semblable celles que portent les sauvages de l'escorte du boeuf gras. Nini-Moulin avait le ventre gros et les jambes grles, aussi ses tibias flottaient l'aventure dans l'vasement de ses larges bottes revers. La petite Rose-Pompon, son bonnet de police de travers, les deux mains dans les poches de son pantalon, le buste un peu pench en avant et ondulante de droite gauche sur ses hanches, fit en avant deux avec Nini-Moulin; celui-ci, ramass sur lui-mme, s'avanait par soubresauts, la jambe gauche replie, la jambe droite lance en avant, la pointe du pied en l'air et le talon glissant sur le plancher; de plus il frappait sa nuque de sa main gauche, tandis que, par un mouvement simultan, il tendait vivement son bras droit comme s'il et voulu _jeter de la poudre aux yeux_ de ses vis--vis. Ce dpart eut le plus grand succs; on l'applaudissait bruyamment, quoiqu'il ne ft que l'innocent prlude du pas de _la Tulipe orageuse_, lorsque tout coup la porte s'ouvrit; un des garons, ayant un instant cherch Couche-tout-nu des yeux, courut lui et lui dit quelques mots l'oreille. -- Moi! s'cria Jacques en riant aux clats, quelle farce! Le garon ayant ajout quelques mots, la figure de Couche-tout-nu exprima tout coup une assez vive inquitude, et il rpondit au garon: -- la bonne heure!... j'y vais. Et il fit quelques pas vers la porte. -- Qu'est-ce qu'il y a donc, Jacques? demanda la reine Bacchanal avec surprise. -- Je reviens tout de suite... quelqu'un va me remplacer; dansez toujours, dit Couche-tout-nu. Et il sortit prcipitamment. -- C'est quelque chose qui n'aura pas t port sur la carte, dit Dumoulin; il va revenir. -- C'est cela, dit Cphyse. Maintenant, le cavalier seul, dit-elle au remplaant de Jacques. Et la contredanse continua. Nini-Moulin venait de prendre Rose-Pompon de la main droite et la reine Bacchanal de la main gauche, afin de balancer entre elles deux, figure dans laquelle il tait tourdissant de bouffonnerie, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau et le garon, que Jacques avait suivi, s'approcha vivement de Cphyse d'un air constern et lui parla l'oreille, ainsi qu'il avait parl Couche-tout-nu. La reine Bacchanal devint ple, poussa un cri perant, se prcipita vers la porte et sortit en courant sans prononcer une parole, laissant ses convives stupfaits. IV. Les adieux. La reine Bacchanal, suivant le garon du traiteur, arriva au bas de l'escalier. Un fiacre tait la porte. Dans ce fiacre elle vit Couche-tout-nu avec un des hommes qui, deux heures auparavant, stationnaient sur la place du Chtelet. l'arrive de Cphyse, l'homme descendit et dit Jacques en tirant sa montre: -- Je vous donne un quart d'heure... c'est tout ce que je peux faire pour vous, mon brave garon... aprs cela... en route. N'essayez pas de nous chapper, nous veillerons aux portires tant que le fiacre restera l. D'un bond Cphyse fut dans la voiture. Trop mue pour avoir parl jusque-l, elle s'cria, en s'asseyant ct de Jacques et en remarquant sa pleur: -- Qu'y a-t-il? que te veut-on? -- On m'arrte pour dettes... dit Jacques d'une voix sombre. -- Toi! s'cria Cphyse en poussant un cri dchirant. -- Oui, pour cette lettre de change de garantie que l'agent d'affaires m'a fait signer... et il disait que c'tait seulement une formalit... Brigand!! -- Mais, mon Dieu, tu as de l'argent chez lui... qu'il prenne toujours cela en acompte. -- Il ne me reste pas un sou; il m'a fait dire par les recors qu'il ne me donnerait pas les derniers mille francs, puisque je n'avais pas pay la lettre de change... -- Alors, courons chez lui le prier, le supplier de te laisser en libert; c'est lui qui est venu te proposer de te prter cet argent; je le sais bien, puisque c'est moi qu'il s'est d'abord adress. Il aura piti. -- De la piti... un agent d'affaires!... Allons donc! -- Ainsi, rien... plus rien! s'cria Cphyse en joignant les mains avec angoisse. Puis elle reprit: -- Mais il doit y avoir quelque chose faire... Il t'avait promis... -- Ses promesses, tu vois comme il les tient, reprit Jacques avec amertume; j'ai sign sans savoir seulement ce que je signais; l'chance est passe, il est en rgle... il ne me servirait de rien de rsister; on vient de m'expliquer tout cela... -- Mais on ne peut te retenir longtemps en prison! c'est impossible... -- Cinq ans... si je ne paye pas... Et comme je ne pourrai jamais payer, mon affaire est sre... -- Ah! quel malheur! quel malheur! et ne pouvoir rien! dit Cphyse en cachant sa tte entre ses mains. -- coute, Cphyse, reprit Jacques d'une voix douloureusement mue, depuis que je suis l, je ne pense qu' une chose... ce que tu vas devenir. -- Ne t'inquite pas de moi... -- Que je ne m'inquite pas de toi! mais tu es folle! Comment feras-tu? Le mobilier de nos deux chambres ne vaut pas deux cents francs. Nous dpensions si follement que nous n'avons pas seulement pay notre loyer. Nous devons trois termes... il ne faut donc pas compter sur la vente de nos meubles, je te laisse sans un sou. Au moins, moi, en prison, on me nourrit... mais toi, comment vivras-tu! -- quoi bon te chagriner d'avance! -- Je te demande comment tu vivras demain! s'cria Jacques. -- Je vendrai mon costume, quelques effets; je t'enverrai la moiti de l'argent, je garderai le reste; a me fera quelques jours. -- Et aprs?... aprs? -- Aprs!... dame... alors... je ne sais pas, moi. Mon Dieu, que veux-tu que je te dise!... aprs, je verrai. -- coute, Cphyse, reprit Jacques avec une amertume navrante, c'est maintenant que je vois comme je t'aime... j'ai le coeur serr comme dans un tau en pensant que je vais te quitter... a me donne des frissons de ne pas savoir ce que tu deviendras... Puis, passant la main sur son front, Jacques ajouta: -- Vois-tu... ce qui nous a perdus, c'est de nous dire toujours: demain n'arrivera pas; et tu le vois, demain arrive. Une fois que je ne serai plus prs de toi, une fois que tu auras dpens le dernier sou de ces hardes que tu vas vendre... incapable de travailler comme tu l'es maintenant... que feras-tu?... Veux-tu que je te le dise, moi... ce que tu feras? tu m'oublieras, et... Puis, comme s'il et recul devant sa pense, Jacques s'cria avec rage et dsespoir: -- Misre de Dieu! si cela devait arriver, je me briserais la tte sur un pav. Cphyse devina la rticence de Jacques; elle lui dit vivement en se jetant son cou: -- Moi? un autre amant... jamais! car je suis comme toi, maintenant je vois combien je t'aime. -- Mais pour vivre?... ma pauvre Cphyse! pour vivre? -- Eh bien... j'aurai du courage, j'irai habiter avec ma soeur comme autrefois... je travaillerai avec elle; a me donnera toujours du pain... Je ne sortirai que pour aller te voir... D'ici quelques jours, l'homme d'affaires, en rflchissant, pensera que tu ne peux pas lui payer dix mille francs, et il te fera remettre en libert; j'aurai repris l'habitude du travail... tu verras! tu reprendras aussi cette habitude; nous vivrons pauvres, mais tranquilles... Aprs tout, nous nous serons au moins bien amuss pendant six mois... tandis que tant d'autres n'ont de leur vie connu le plaisir; crois-moi, mon bon Jacques, ce que je te dis est vrai... Cette leon me profitera. Si tu m'aimes, n'aie pas la moindre inquitude; je te dis que j'aimerais cent fois mieux mourir que d'avoir un autre amant. -- Embrasse-moi... dit Jacques, les yeux humides, je te crois... je te crois... tu me redonnes du courage... et pour maintenant et pour plus tard... Tu as raison, il faut tcher de nous remettre au travail, ou sinon... le boisseau de charbon du pre Arsne... car, vois-tu, ajouta Jacques d'une voix basse et en frmissant, depuis six mois... j'tais comme ivre; maintenant, je me dgrise... et je vois o nous allions... une fois bout de ressources, je serais peut-tre devenu un voleur, et toi... une... -- Oh! Jacques, tu me fais peur, ne dis pas cela! s'cria Cphyse, en interrompant Couche-tout-nu; je te le jure, je retournerai chez ma soeur, je travaillerai... j'aurai du courage... La reine Bacchanal en ce moment tait trs sincre; elle voulait rsolument tenir sa parole; son coeur n'tait pas encore compltement perverti; la misre, le besoin, avaient t pour elle comme pour tant d'autres la cause et mme l'excuse de son garement; jusqu'alors elle avait du moins toujours suivi l'attrait de son coeur, sans aucune arrire-pense basse et vnale; la cruelle position o elle voyait Jacques exaltait encore son amour; elle se croyait assez sre d'elle-mme pour lui jurer d'aller reprendre auprs de la Mayeux cette vie de labeur aride et incessant, cette vie de douloureuses privations qu'il lui avait t dj impossible de supporter et qui devait lui tre bien plus pnible encore depuis qu'elle s'tait habitue une voie oisive et dissipe. Nanmoins les assurances qu'elle venait de donner Jacques calmrent un peu le chagrin et les inquitudes de cet homme; il avait assez d'intelligence et de coeur pour s'apercevoir que la pente fatale o il s'tait jusqu'alors laiss aveuglment entraner les conduisait, lui et Cphyse, droit l'infamie. Un des recors, ayant frapp la portire, dit Jacques: -- Mon garon, il ne vous reste que cinq minutes, dpchez-vous. -- Allons! ma fille... du courage, dit Jacques. -- Sois tranquille... j'en aurai... tu peux y compter... -- Tu ne vas pas remonter l-haut? -- Non, oh non! dit Cphyse. Cette fte, je l'ai en horreur maintenant. -- Tout est pay d'avance... je vais faire dire un garon de prvenir qu'on ne nous attende pas, reprit Jacques. Ils vont tre bien tonns, mais c'est gal... -- Si tu pouvais seulement m'accompagner... jusque chez nous, dit Cphyse, cet homme le permettrait peut-tre, car enfin tu ne peux pas aller Sainte-Plagie habill comme a. -- C'est vrai, il ne refusera pas de m'accompagner; mais comme il sera avec nous dans la voiture, nous ne pourrons plus rien nous dire devant lui... Aussi... laisse-moi pour la premire fois de ma vie te parler raison. Souviens-toi bien de ce que je te dis, ma bonne Cphyse... a peut d'ailleurs s'adresser moi comme toi, reprit Jacques d'un ton grave et pntr; reprends aujourd'hui l'habitude du travail... Il a beau tre pnible, ingrat; c'est gal... n'hsite pas, car tu oublieras bientt l'effet de cette leon; comme tu dis, plus tard il ne serait plus temps, et alors tu finirais comme tant d'autres pauvres malheureuses... tu m'entends... -- Je t'entends... dit Cphyse en rougissant; mais j'aimerais mieux cent fois la mort qu'une telle vie... -- Et tu aurais raison... car dans ce cas-l, vois-tu, ajouta Jacques d'une voix sourde et concentre, je t'y aiderais... mourir. -- J'y compte bien, Jacques... rpondit Cphyse en embrassant son amant avec exaltation; puis elle ajouta tristement: -- Vois-tu, c'tait comme un pressentiment lorsque, tout l'heure, je me suis sentie toute chagrine, sans savoir pourquoi, au milieu de notre gaiet... et que je buvais au cholra... pour qu'il nous fasse mourir ensemble... -- Eh bien... qui sait s'il ne viendra pas, le cholra? reprit Jacques d'un air sombre, a nous pargnerait le charbon, nous n'aurons seulement pas peut-tre de quoi en acheter... -- Je ne peux te dire qu'une chose, Jacques, c'est que pour vivre et pour mourir ensemble tu me trouveras toujours. -- Allons, essuie tes yeux, reprit-il avec une profonde motion. Ne faisons pas d'enfantillages devant ces hommes... Quelques minutes aprs, le fiacre se dirigea vers le logis de Jacques, o il devait changer de vtements avant de se rendre la prison pour dettes. * * * * Rptons-le, propos de la soeur de la Mayeux (il est des choses qu'on ne saurait trop redire): l'une des plus funestes consquences de _l'inorganisation_ du travail est l'insuffisance du salaire. L'insuffisance du salaire force invitablement le plus grand nombre des jeunes filles, ainsi mal rtribues, chercher le moyen de vivre en formant des liaisons qui les dpravent. Tantt elles reoivent une modique somme de leur amant, qui, jointe au produit de leur labeur, aide leur existence. Tantt, comme la soeur de la Mayeux, elles abandonnent compltement le travail et font vie commune avec l'homme qu'elles choisissent, lorsque celui-ci peut suffire cette dpense; alors, et durant ce temps de plaisir et de fainantise, la lpre incurable de l'oisivet envahit tout jamais ces malheureuses. Ceci est la premire phase de la dgradation que la coupable insouciance de la socit impose un nombre immense d'ouvrires, nes pourtant avec des instincts de pudeur, de droiture et d'honntet. Au bout d'un certain temps, leur amant les dlaisse, quelquefois lorsqu'elles sont mres. D'autres fois, une folle prodigalit conduit l'imprvoyant en prison; alors la jeune fille se trouve seule, abandonne, sans moyens d'existence. Celles qui ont conserv du coeur et de l'nergie se remettent au travail... le nombre en est bien rare. Les autres... pousses par la misre, par l'habitude d'une vie facile et oisive, tombent alors jusqu'aux derniers degrs de l'abjection. Et il faut encore plus les plaindre que les blmer de cette abjection, car la cause premire et virtuelle de leur chute tait _l'insuffisante rmunration de leur travail_ ou le chmage. Une autre dplorable consquence de l'inorganisation du travail est, pour les hommes, outre l'insuffisance du salaire, le profond dgot qu'ils apportent dans la tche qui leur est impose. Cela se conoit. Sait-on rendre le travail attrayant, soit par la varit des occupations, soit par des rcompenses honorifiques, soit par des soins, soit par une rmunration proportionne aux bnfices que leur main-d'oeuvre procure, soit enfin par l'esprance d'une retraite assure aprs de longues annes de labeur? Non, le pays ne s'inquite ni se soucie de leurs besoins ou de leurs droits. Et pourtant il y a, pour ne citer qu'une industrie, des mcaniciens et des ouvriers dans les usines, qui, exposs l'explosion et au contact de formidables engrenages, courent chaque jour de plus grands dangers que les soldats n'en courent la guerre, dploient un savoir pratique rare, rendent l'industrie, et consquemment au pays, d'incontestables services pendant une longue et honorable carrire, moins qu'ils ne prissent par l'explosion d'une chaudire ou qu'ils n'aient quelque membre broy entre les dents de fer d'une machine. Dans ce cas, le travailleur reoit-il une rcompense au moins gale celle que reoit le soldat pour prix de son courage, louable sans doute, mais strile: une place dans une maison d'invalides? Non... Qu'importe au pays? et si le matre du travailleur est ingrat, le mutil, incapable de service, meurt de faim dans quelque coin. Enfin, dans ces ftes pompeuses de l'industrie, convoque-t-on jamais quelques-uns de ces habiles travailleurs qui seuls ont tiss ces admirables toffes, forg et damasquin ces armes clatantes, cisel ces coupes d'or et d'argent, sculpt ces meubles d'bne et d'ivoire, mont ces blouissantes pierreries avec un art exquis? Non... Retirs au fond de leur mansarde, au milieu d'une famille misrable et affame, ils vivent peine d'un mince salaire, ceux- l qui, cependant, on l'avouera, ont au moins concouru _pour moiti _ doter le pays des merveilles qui font sa richesse, sa gloire et son orgueil. Un ministre du commerce qui aurait la moindre intelligence de ses hautes fonctions et de ses DEVOIRS, ne demanderait-il pas que chaque fabrique exposante _choist par une lection plusieurs degrs un certain nombre de candidats des plus mritants, parmi lesquels le fabricant dsignerait celui qui lui semblerait le plus digne de reprsenter la CLASSE OUVRIRE dans ces grandes solennits industrielles?_ Ne serait-il pas d'un noble et encourageant exemple de voir alors le matre proposer aux rcompenses ou aux distinctions publiques l'ouvrier dput par ses pairs comme l'un des plus honntes, des plus laborieux, des plus intelligents de sa profession? Alors une dsesprante injustice disparatrait, alors les vertus du travailleur seraient stimules par un but gnreux, lev; alors _il aurait intrt bien faire._ Sans doute le fabricant, en raison de l'intelligence qu'il dploie, des capitaux qu'il aventure, des tablissements qu'il fonde et du bien qu'il fait quelquefois, a un droit lgitime aux distinctions dont on le comble; mais pourquoi le travailleur est- il impitoyablement exclu de ces rcompenses dont l'action est si puissante sur les masses? Les gnraux et les officiers sont-ils donc les seuls que l'on rcompense dans une arme? Aprs avoir justement rmunr les chefs de cette puissante et fconde arme de l'industrie, pourquoi ne jamais songer aux soldats? Pourquoi n'y a-t-il jamais pour eux de signe de rmunration clatante, quelque consolante et bienveillante parole d'une lvre auguste? Pourquoi ne voit-on pas enfin, en France, _un seul ouvrier dcor_ pour prix de sa main-d'oeuvre, de son courage industriel et de sa longue et laborieuse carrire? Cette croix et la modeste pension qui l'accompagne seraient pourtant pour lui une double rcompense justement mrite; mais non, pour l'humble travailleur, pour le travail nourricier, il n'y a qu'oubli, injustice, indiffrence et ddain! Aussi de cet abandon public, souvent aggrav par l'gosme et par la duret des matres ingrats, nat pour les travailleurs une condition dplorable. Les uns, malgr un labeur incessant, vivent dans les privations, et meurent avant l'ge, presque toujours maudissant une socit qui les dlaisse; d'autres cherchent l'phmre oubli de leurs maux dans une ivresse meurtrire; un grand nombre enfin, n'ayant aucun intrt, aucun avantage, aucune incitation morale ou matrielle faire plus ou faire mieux, se bornent faire rigoureusement ce qu'il faut pour gagner leur salaire. Rien ne les attache leur travail, parce que rien leurs yeux ne rehausse, n'honore, ne glorifie le travail... Rien ne les dfend contre les sductions de l'oisivet, et s'ils trouvent par hasard le moyen de vivre quelque temps dans la paresse, peu peu ils cdent ces habitudes de fainantise, de dbauche; et quelquefois les plus mauvaises passions fltrissent jamais des natures originairement saines, honntes, remplies de bon vouloir, faute d'une tutelle protectrice et quitable qui ait soutenu, encourag, rcompens leurs premires tendances, honntes et laborieuses. * * * * Nous suivrons maintenant la Mayeux, qui, aprs s'tre prsente pour chercher de l'ouvrage chez la personne qui l'employait ordinairement, s'tait rendue rue de Babylone, au pavillon occup par Adrienne de Cardoville. Dixime partie Le couvent I. Florine. Pendant que la reine Bacchanal et Couche-tout-nu terminaient si tristement la plus joyeuse phase de leur existence, la Mayeux arrivait la porte du pavillon de la rue de Babylone. Avant de sonner, la jeune ouvrire essuya ses larmes: un nouveau chagrin l'accablait. En quittant la maison du traiteur, elle tait alle chez la personne qui lui donnait habituellement du travail; mais celle-ci lui en avait refus, pouvant, disait-elle, faire confectionner la mme besogne dans les prisons de femmes avec un tiers d'conomie. La Mayeux, plutt que de perdre cette dernire ressource, offrit de subir cette diminution, mais les pices de lingerie taient dj livres, et la jeune ouvrire ne pouvait esprer d'occupation avant une quinzaine de jours, mme en accdant cette rduction de salaire. On conoit les angoisses de la pauvre crature; car, en prsence d'un chmage forc, il faut mendier, mourir de faim ou voler. Quant sa visite au pavillon de la rue de Babylone, elle s'expliquera tout l'heure. La Mayeux sonna timidement la petite porte; peu d'instants aprs, Florine vint lui ouvrir. La camriste n'tait plus habille selon le got charmant d'Adrienne; elle tait, au contraire, vtue avec une affectation de simplicit austre; elle portait une robe montante de couleur sombre, assez large pour cacher la svelte lgance de sa taille; ses bandeaux de cheveux, d'un noir de jais, s'apercevaient peine sous la garniture plate de son petit bonnet blanc empes, assez pareil aux cornettes des religieuses; mais, malgr ce costume si modeste, la figure brune et ple de Florine paraissait toujours admirablement belle. On l'a dit: place par un pass criminel dans la dpendance absolue de Rodin et de M. d'Aigrigny, Florine leur avait jusqu'alors servi d'espionne auprs d'Adrienne, malgr les marques de confiance et de bont dont celle-ci la comblait. Florine n'tait pas compltement pervertie; aussi prouvait-elle souvent de douloureux mais vains remords, en songeant au mtier infme qu'on l'obligeait faire auprs de sa matresse. la vue de la Mayeux, qu'elle reconnut (Florine lui avait appris la veille l'arrestation d'Agricol et le soudain accs de folie de Mlle de Cardoville), elle recula d'un pas, tant la physionomie de la jeune ouvrire lui inspira d'intrt et de piti. En effet l'annonce d'un chmage forc, au milieu de circonstances dj si pnibles, portait un terrible coup la jeune ouvrire; les traces de larmes rcentes sillonnaient ses joues; ses traits exprimaient son insu une dsolation profonde, et elle paraissait si puise, si faible, si accable, que Florine s'avana vivement vers elle, lui offrit son bras, et lui dit avec bont en la soutenant: -- Entrez, mademoiselle, entrez... Reposez-vous un instant, car vous tes bien ple... et vous paraissez bien souffrante et bien fatigue! Ce disant, Florine introduisit La Mayeux dans un petit vestibule chemine, garni de tapis, et la fit asseoir auprs d'un bon feu, dans un fauteuil de tapisserie; Georgette et Hb avaient t renvoyes, Florine tait reste jusqu'alors seule gardienne du pavillon. Lorsque La Mayeux fut assise, Florine lui dit avec intrt: -- Mademoiselle, ne voulez-vous rien prendre? un peu d'eau sucre, chaude, et de fleur d'oranger? -- Je vous remercie, mademoiselle, dit la Mayeux avec motion, tant la moindre preuve de bienveillance la remplissait de gratitude; puis elle voyait avec une douce surprise que ses pauvres vtements n'taient pas un sujet d'loignement ou de ddain pour Florine. Je n'ai besoin que d'un peu de repos, car je viens de trs loin, reprit-elle, et si vous le permettez... -- Reposez-vous tant que vous voudrez, mademoiselle... je suis seule dans ce pavillon depuis le dpart de ma pauvre matresse... Ici Florine rougit et soupira... Ainsi donc ne vous gnez en rien... mettez-vous l... vous serez mieux... Mon Dieu! comme vos pieds sont mouills... Posez-les sur ce tabouret. L'accueil cordial de Florine, sa belle figure, l'agrment de ses manires, qui n'taient pas celle d'une femme de chambre ordinaire, frapprent vivement la Mayeux, sensible plus que personne, malgr son humble condition, tout ce qui tait gracieux, dlicat et distingu; aussi, cdant cet attrait, la jeune ouvrire, ordinairement d'une sensibilit inquite, d'une timidit ombrageuse, se sentit presque en confiance avec Florine. -- Combien vous tes obligeante, mademoiselle!... lui dit-elle d'un ton pntr; je suis toute confuse de vos bons soins! -- Je vous l'assure, mademoiselle, je voudrais faire autre chose pour vous que de vous offrir une place ce foyer... vous avez l'air si doux, si intressant! -- Ah! mademoiselle... que cela fait du bien, de se rchauffer un bon feu! dit navement la Mayeux, et presque malgr elle. Puis craignant, tant tait grande sa dlicatesse, qu'on ne la crt capable de chercher, en prolongeant sa visite, abuser de son hospitalit, elle ajouta: -- Voici, mademoiselle, pourquoi je reviens ici... Hier vous m'avez appris qu'un jeune ouvrier forgeron, M. Agricol Baudoin, avait t arrt dans ce pavillon... -- Hlas! oui, mademoiselle, et cela au moment o ma pauvre matresse s'occupait de lui venir en aide... -- M. Agricol... je suis sa soeur adoptive, reprit la Mayeux en rougissant lgrement, m'a crit hier au soir, de sa prison... il me priait de dire son pre de se rendre ici le plus tt possible, afin de prvenir Mlle de Cardoville qu'il avait, lui, Agricol, les choses les plus importantes communiquer cette demoiselle, ou la personne qu'on lui enverrait... mais qu'il n'osait se confier une lettre, ignorant si la correspondance des prisonniers n'tait pas lue par le directeur de la prison. -- Comment! c'est ma matresse que M. Agricol veut faire une rvlation importante? dit Florine trs surprise. -- Oui, mademoiselle, car cette heure Agricol ignore l'affreux malheur qui a frapp Mlle de Cardoville. -- C'est juste... et cet accs de folie s'est, hlas! dclar d'une manire si brusque, dit Florine en baissant les yeux, que rien ne pouvait le faire prvoir. -- Il faut bien que cela soit ainsi, reprit la Mayeux, car lorsque Agricol a vu Mlle de Cardoville pour la premire fois... il est revenu frapp de sa grce, de sa dlicatesse et de sa bont. -- Comme tous ceux qui approchent ma matresse... dit tristement Florine. -- Ce matin, reprit la Mayeux, lorsque, d'aprs la recommandation d'Agricol, je me suis prsente chez son pre, il tait dj sorti, car il est en proie de grandes inquitudes; mais la lettre de mon frre adoptif m'a paru si pressante et devoir tre d'un si puissant intrt pour Mlle de Cardoville, qui s'tait montr remplie de gnrosit pour lui... que je suis venue. -- Malheureusement mademoiselle n'est plus ici, vous savez? -- Mais n'y a-t-il personne de sa famille qui je puisse, sinon parler, du moins faire savoir par vous, mademoiselle, qu'Agricol dsire faire connatre des choses trs importantes, pour cette demoiselle? -- Cela est trange, reprit Florine en rflchissant et sans rpondre la Mayeux; puis, se retournant vers elle: -- Et vous en ignorez compltement le sujet, de ces rvlations? -- Compltement mademoiselle; mais je connais Agricol: c'est l'honneur, la loyaut mme; il a l'esprit trs juste, trs droit; l'on peut croire ce qu'il affirme... D'ailleurs, quel intrt aurait-il ... -- Mon Dieu! s'cria tout coup Florine, frappe d'un trait de lumire soudaine et en interrompant la Mayeux, je me souviens de cela maintenant: lorsqu'il a t arrt dans une cachette o mademoiselle l'avait fait conduire, je me trouvais l par hasard. M. Agricol m'a dit rapidement et tout bas: Prvenez votre gnreuse matresse que sa bont pour moi aura sa rcompense, et que mon sjour dans cette cachette n'aura peut-tre pas t inutile... C'est tout ce qu'il a pu me dire, car on l'a emmen l'instant. Je l'avoue, dans ces mots je n'avais vu que l'expression de sa reconnaissance et l'espoir de la prouver un jour mademoiselle... Mais en rapprochant ces paroles la lettre qu'il vous a crite... dit Florine en rflchissant... -- En effet, reprit la Mayeux, il y a certainement quelque rapport entre son sjour dans sa cachette et les choses importantes qu'il demande rvler votre matresse ou quelqu'un de sa famille. -- Cette cachette n'avait t ni habite, ni visite depuis trs longtemps, dit Florine d'un air pensif, peut-tre M. Agricol y aura trouv ou vu quelque chose qui doit intresser ma matresse. -- Si la lettre d'Agricol ne m'et pas paru si pressante, reprit la Mayeux, je ne serais pas venue, et il se serait prsent ici lui-mme lors de sa sortie de prison, qui maintenant, grce la gnrosit d'un de ses anciens camarades, ne peut tarder longtemps; mais ignorant si, mme moyennant caution, on le laisserait libre aujourd'hui... j'ai voulu avant tout accomplir fidlement sa recommandation... la gnreuse bont que votre matresse lui avait tmoigne m'en faisait un devoir. Comme toutes les personnes dont les bons instincts se rveillent encore parfois, Florine prouvait une sorte de consolation faire du bien lorsqu'elle le pouvait faire impunment, c'est--dire sans s'exposer aux inexorables ressentiments de ceux dont elle dpendait. Grce la Mayeux, elle trouvait l'occasion de rendre probablement un grand service sa matresse; connaissant assez la haine de la princesse de Saint-Dizier contre sa nice pour tre certaine du danger qu'il y aurait ce que la rvlation d'Agricol, en raison mme de son importance, ft faite une autre qu' Mlle de Cardoville, Florine dit la Mayeux d'un ton grave et pntr: -- coutez, mademoiselle... je vais vous donner un conseil profitable, je crois, ma pauvre matresse; mais cette dmarche de ma part pourrait m'tre trs funeste si vous n'aviez pas gard mes recommandations. -- Comment cela mademoiselle? dit la Mayeux en regardant Florine avec une profonde surprise. -- Dans l'intrt de ma matresse... M. Agricol ne doit confier personne... si ce n'est elle-mme... les choses importantes qu'il dsire lui communiquer. -- Mais, ne pouvant voir Mlle Adrienne, pourquoi ne s'adresserait- il pas sa famille? -- C'est surtout la famille de ma matresse qu'il doit taire tout ce qu'il sait... Mlle Adrienne peut gurir... Alors M. Agricol lui parlera; bien plus, ne dt-elle jamais gurir, dites votre frre adoptif qu'il vaut encore mieux qu'il garde son secret que de le voir servir aux ennemis de ma matresse... ce qui arriverait infailliblement, croyez-moi. -- Je vous comprends, mademoiselle, dit tristement la Mayeux. La famille de votre gnreuse matresse ne l'aime pas et la perscuterait peut-tre? -- Je ne puis rien vous dire de plus ce sujet, maintenant; quant ce qui me regarde, je vous en conjure, promettez-moi d'obtenir de M. Agricol qu'il ne parle personne au monde de la dmarche que vous avez tente prs de moi ce sujet, et du conseil que je vous donne... Le bonheur... non pas le bonheur, reprit Florine avec amertume, comme si depuis longtemps elle avait renonc l'espoir d'tre heureuse, non pas le bonheur, mais le repos de ma vie dpend de votre discrtion. -- Ah! soyez tranquille, dit la Mayeux, aussi attendrie que surprise de l'expression douloureuse des traits de Florine; je ne serai pas ingrate; personne au monde, sauf Agricol, ne saura que je vous ai vue. -- Merci... oh! merci, mademoiselle, dit Florine avec effusion. -- Vous me remerciez? dit la Mayeux tonne de voir de grosses larmes rouler dans les yeux de Florine. -- Oui... je vous dois un moment de bonheur... pur et sans mlange; car j'aurai peut-tre rendu un service ma chre matresse sans risquer d'augmenter les chagrins qui m'accablent dj... -- Vous, malheureuse! -- Cela vous tonne? pourtant, croyez-moi, quel que soit votre sort, je le changerais pour le mien, s'cria Florine presque involontairement. -- Hlas! mademoiselle, dit la Mayeux, vous paraissez avoir un trop bon coeur pour que je vous laisse former un pareil voeu, surtout aujourd'hui... -- Que voulez-vous dire? -- Ah! je l'espre bien sincrement pour vous, mademoiselle, reprit la Mayeux avec amertume, jamais vous ne saurez ce qu'il y a d'affreux se voir priv de travail lorsque le travail est votre unique ressource. -- En tes-vous rduite l? mon Dieu!... s'cria Florine en regardant la Mayeux avec anxit. La jeune ouvrire baissa la tte et ne rpondit rien; son excessive fiert se reprochait presque cette confidence, qui ressemblait une plainte, et qui lui tait chappe en songeant l'horreur de sa position. -- S'il en tait ainsi, reprit Florine, je vous plains du plus profond de mon coeur... et cependant je ne sais si mon infortune n'est pas plus grande encore que la vtre. Puis, aprs un moment de rflexion, Florine s'cria tout coup: -- Mais j'y songe... si vous manquez de travail... si vous tes bout de ressources... je pourrai, je l'espre, vous procurer de l'ouvrage... -- Serait-il possible, mademoiselle! s'cria la Mayeux. Jamais je n'aurais os vous demander un pareil service... qui pourtant me sauverait... mais maintenant votre offre gnreuse commande presque ma confiance... aussi je dois vous avouer que ce matin mme on m'a retir un travail bien modeste, puisqu'il me rapportait quatre francs par semaine... -- Quatre francs par semaine! s'cria Florine, pouvant peine croire ce qu'elle entendait. -- C'tait bien peu, sans doute, reprit la Mayeux, mais cela me suffisait... Malheureusement, la personne qui m'employait trouve faire faire cet ouvrage moyennant un prix encore plus minime. -- Quatre francs par semaine! rpta Florine, profondment touche de tant de misre et de tant de rsignation; eh bien, moi, je vous adresserai des personnes qui vous assureront un gain d'au moins deux francs par jour. -- Je pourrais gagner deux francs par jour... est-ce possible?... -- Oui, sans doute... seulement, il faudrait aller travailler en journe... moins que vous ne prfriez vous mettre servante. -- Dans ma position, dit la Mayeux avec une timidit fire on n'a pas le droit, je le sais, d'couter ses susceptibilits, pourtant je prfrerais travailler la journe, et, en gagnant moins, avoir la facult de travailler chez moi. -- La condition d'aller en journe est malheureusement indispensable, dit Florine. -- Alors, je dois renoncer cet espoir, rpondit timidement la Mayeux... Non que je refuse d'aller en journe; avant tout il faut vivre... mais... on exige des ouvrires une mise, sinon lgante, du moins convenable... et, je vous l'avoue sans honte, parce que ma pauvret est honnte... je ne puis tre mieux vtue que je ne le suis. -- Qu' cela ne tienne... dit vivement Florine, on vous donnera les moyens de vous vtir convenablement. La Mayeux regarda Florine avec une surprise croissante. Ces offres taient si fort au-del de ce qu'elle pouvait esprer et de ce que le ouvrires gagnent gnralement, que la Mayeux pouvait peine y croire. -- Mais... reprit-elle avec hsitation, pour quel motif serait-on si gnreux envers moi, mademoiselle? De quelle faon pourrais-je donc mriter un salaire si lev? Florine tressaillit. Un lan de coeur et de bon naturel, le dsir d'tre utile la Mayeux, dont la douceur et la rsignation l'intressaient vivement, l'avaient entrane une proposition irrflchie; elle savait quel prix la Mayeux pourrait obtenir les avantages qu'elle lui proposait, et seulement alors elle se demanda si la jeune ouvrire consentirait jamais accepter une pareille condition. Malheureusement, Florine s'tait trop avance, elle ne put se rsoudre oser tout dire la Mayeux. Elle rsolut donc d'abandonner l'avenir aux scrupules de la jeune ouvrire; puis enfin comme ceux qui ont failli sont ordinairement peu disposs croire l'infaillibilit des autres, Florine se dit que peut-tre la Mayeux, dans la position dsespre o elle se trouvait, aurait moins de dlicatesse qu'elle ne lui en supposait... Elle reprit donc: -- Je le conois, mademoiselle, des offres si suprieures ce que vous gagnez habituellement vous tonnent; mais je dois vous dire qu'il s'agit d'une institution pieuse, destine procurer de l'ouvrage ou de l'emploi aux femmes mritantes et dans le besoin... Cet tablissement, qui s'appelle Sainte-Marie, se charge de placer soit des domestiques, soit des ouvrires la journe... Or, l'oeuvre est dirige par des personnes si charitables, qu'elles fournissent mme une espce de trousseau lorsque les ouvrires qu'elles prennent sous leur protection ne sont pas assez convenablement vtues pour aller remplir les fonctions auxquelles on les destine. Cette explication fort plausible des offres _magnifiques _de Florine devait satisfaire la Mayeux, puisque aprs tout il s'agissait d'une oeuvre de bienfaisance. -- Ainsi, je comprends le taux lev du salaire dont vous me parlez, mademoiselle, reprit la Mayeux; seulement je n'ai aucune recommandation pour tre protge par les personnes charitables qui dirigent cet tablissement. -- Vous souffrez, vous tes laborieuse, honnte, ce sont des droits suffisants... Seulement, je dois vous prvenir que l'on vous demandera si vous remplissez exactement vos devoirs religieux. -- Personne plus que moi, mademoiselle, n'aime et bnit Dieu, dit la Mayeux avec une fermet douce; mais les pratiques de certains devoirs sont une affaire de conscience, et je prfrerais renoncer au patronage dont vous me parlez, s'il devait avoir quelque exigence ce sujet... -- Pas le moins du monde. Seulement, je vous l'ai dit, comme ce sont des personnes trs pieuses qui dirigent cette oeuvre, vous ne vous tonnerez pas de leurs questions... Et puis enfin... essayez; que risquez-vous? Si les propositions qu'on vous fera vous conviennent, vous les acceptez... si, au contraire, elle vous semblent choquer votre libert de conscience, vous les refuserez... votre position ne sera pas empire. La Mayeux n'avait rien rpondre cette conclusion, qui, lui laissant la plus parfaite latitude, devait loigner d'elle toute dfiance; elle reprit donc: -- J'accepte votre offre, mademoiselle, et je vous en remercie du fond du coeur; mais qui me prsentera? -- Moi... demain, si vous le voulez. -- Mais les renseignements que l'on dsirera prendre sur moi, peut-tre?... -- La respectable mre Sainte-Perptue, suprieure du couvent de Sainte-Marie, o est tablie l'oeuvre, vous apprciera, j'en suis sre, sans qu'il lui soit besoin de se renseigner; sinon elle vous le dira, et il vous sera facile de la satisfaire. Ainsi, c'est convenu... demain. -- Viendrai-je vous prendre ici, mademoiselle? -- Non: ainsi que je vous l'ai dit, il faut qu'on ignore que vous tes venue de la part de M. Agricol; et une nouvelle visite ici pourrait tre connue et donner l'veil... J'irai vous prendre en fiacre... O demeurez-vous? -- Rue Brise-Miche, numro 3... Puisque vous prenez cette peine, mademoiselle, vous n'auriez qu' prier le teinturier qui sert de portier de venir m'avertir... de venir avertir la Mayeux. -- La Mayeux! dit Florine avec surprise. -- Oui, mademoiselle, rpondit l'ouvrire avec un triste sourire, c'est le sobriquet que tout le monde me donne... et tenez, ajouta la Mayeux, ne pouvant retenir une larme, c'est aussi cause de mon infirmit ridicule, laquelle ce sobriquet fait allusion, que je crains d'aller en journe chez des trangers... il y a tant de gens qui vous raillent... sans savoir combien ils vous blessent!... Mais, reprit la Mayeux en essuyant une larme, je n'ai pas choisir, je me rsignerai... Florine, pniblement mue, prit la main de la Mayeux et lui dit: -- Rassurez-vous, il est des infortunes si touchantes qu'elles inspirent la compassion et non la raillerie. Je ne puis donc vous demander sous votre vritable nom? -- Je me nomme Madeleine Soliveau mais, je vous le rpte, mademoiselle, demandez la Mayeux, car on ne me connat gure que sous ce nom-l. -- Je serai donc demain midi rue Brise-Miche. -- Ah! mademoiselle, comment jamais reconnatre vos bonts? -- Ne parlons pas de cela; tout mon dsir est que mon entremise puisse vous tre utile... ce dont vous seule jugerez. Quant Agricol, ne lui rpondez pas; attendez qu'il soit sorti de prison, et dites-lui alors, je vous le rpte, que ses rvlations doivent tre secrtes jusqu'au moment o il pourra voir ma pauvre matresse... -- Et o est-elle cette heure, cette chre demoiselle? -- Je l'ignore... Je ne sais pas o on l'a conduite lorsque son accs s'est dclar. Ainsi, demain; attendez-moi. -- demain, dit la Mayeux. Le lecteur n'a pas oubli que le couvent de Sainte-Marie, o Florine devait conduire la Mayeux, renfermait les filles du marchal Simon, et tait voisin de la maison de sant du docteur Baleinier, o se trouvait Adrienne de Cardoville. II. La mre Sainte-Perptue. Le couvent de Sainte-Marie, o avaient t conduites les filles du marchal Simon, tait un ancien htel dont le vaste jardin donnait sur le boulevard de l'Hpital, l'un des endroits ( cette poque surtout) les plus dserts de Paris. Les scnes qui vont suivre se passaient le 12 fvrier, veille du jour fatal o les membres de la famille Rennepont, les derniers descendants de la soeur du Juif errant, devaient se trouver assembls rue Saint-Franois. Le couvent de Sainte-Marie tait tenu avec une rgularit parfaite. Un conseil suprieur, compos d'ecclsiastiques influents prsids par le pre d'Aigrigny et de femmes d'une grande dvotion, la tte desquelles se trouvait la princesse de Saint-Dizier, s'assemblait frquemment, afin d'aviser aux moyens d'tendre et d'assurer l'influence occulte et puissante de cet tablissement, qui prenait une extension remarquable. Des combinaisons trs habiles, trs profondment calcules, avaient prsid la fondation de l'oeuvre de Sainte-Marie, qui, par suite de nombreuses donations, possdait de trs riches immeubles et d'autres biens dont le nombre augmentait chaque jour. La communaut religieuse n'tait qu'un prtexte; mais grce de nombreuses intelligences noues avec la province par l'intermdiaire des membres les plus exalts du parti ultramontain, on attirait dans cette maison un assez grand nombre d'orphelines richement dotes, qui devaient recevoir au couvent une ducation solide, austre, religieuse, bien prfrable, disait-on, l'ducation frivole qu'elles auraient reue dans les pensionnats la mode, infects de la corruption du sicle; aux femmes veuves ou isoles, mais riches aussi, l'oeuvre de Sainte- Marie offrait un asile assur contre les dangers et les tentations du monde: dans cette paisible retraite on gotait un calme adorable, on faisait doucement son salut, et l'on tait entour des soins les plus tendres, les plus affectueux. Ce n'tait pas tout: la mre Sainte-Perptue, suprieure du couvent, se chargeait aussi au nom de l'oeuvre, de procurer aux vrais fidles, qui dsiraient prserver l'intrieur de leurs maisons de la corruption du sicle, soit des demoiselles de compagnie pour les femmes seules ou ges, soit des servantes pour les mnages, soit enfin des ouvrires la journe, toutes personnes dont la pieuse moralit tait garantie par l'oeuvre. Rien ne semblerait plus digne d'intrt, de sympathie et d'encouragement qu'un pareil tablissement; mais tout l'heure se dvoilera le vaste et dangereux rseau d'intrigues de toutes sortes que cachaient ces charitables apparences. La suprieure du couvent, mre Sainte-Perptue, tait une grande femme de quarante ans environ, vtue de bure couleur carmlite, et portant un long rosaire sa ceinture; un bonnet blanc mentonnire, accompagn d'un voile noir, embguinait troitement son visage maigre et blme; une grande quantit de rides profondes et transversales sillonnaient son front couleur d'ivoire jauni; son nez, arte tranchante, se courbait quelque peu en bec d'oiseau de proie; son oeil noir tait sagace et perant; sa physionomie, la fois intelligente, froide et ferme. Pour l'entente et la conduite des intrts matriels de la communaut, la mre Sainte-Perptue en et remontr au procureur le plus retors et le plus rus. Lorsque les femmes sont possdes de ce qu'on appelle l'_esprit des affaires_, et qu'elles y appliquent leur finesse de pntration, leur persvrance infatigable, leur prudente dissimulation, et surtout cette justesse et cette rapidit du coup d'oeil qui leur sont naturelles, elles arrivent des rsultats prodigieux. Pour la mre Sainte-Perptue, femme de tte solide et forte, la vaste comptabilit de la communaut n'tait qu'un jeu; personne mieux qu'elle ne savait acheter des proprits, les remettre en valeur et les revendre avec avantage; le cours de la Rente, le change, la valeur courante des actions de diffrentes entreprises lui taient aussi trs familiers; jamais elle n'avait command ses intermdiaires une fausse spculation lorsqu'il s'tait agi de placer les fonds dont tant de bonnes mes faisaient journellement don l'oeuvre de Sainte-Marie; l'esprit d'association, lorsqu'il est dirig dans un but _d'gosme collectif_, donne aux corporations les dfauts et les vices de l'individu. Ainsi une congrgation aimera le pouvoir et l'argent, comme un ambitieux aime le pouvoir pour le pouvoir, comme le cupide aime l'argent pour l'argent... Mais c'est surtout l'endroit des immeubles que les congrgations agissent comme un seul homme. L'immeuble est leur rve, leur ide fixe, leur fructueuse monomanie; elles le poursuivent de leurs voeux les plus sincres, les plus tendres, les plus chauds... Le premier _immeuble_ est, pour une pauvre petite communaut naissante, ce qu'est pour une jeune marie sa corbeille de noces; pour un adolescent, son premier cheval de course; pour un pote, son premier succs; pour une lorette, son premier chle de cachemire; parce qu'aprs tout, dans ce sicle matriel, un _immeuble_ pose, classe, _cote _une communaut pour une certaine valeur cette espce de Bourse religieuse, et donne une ide d'autant meilleure de son crdit sur les simples que toutes ces associations de salut en commandite, qui finissent par possder des biens immenses, se fondent toujours modestement avec la pauvret pour apport social et la charit du prochain comme garantie et ventualit. Aussi l'on peut se figurer tout ce qu'il y a d'cre et d'ardente rivalit entre les diffrentes congrgations d'hommes et de femmes propos des _immeubles_ que chacun peut compter au soleil, avec quelle ineffable complaisance une opulente congrgation crase sous l'inventaire de ses maisons, de ses fermes, de ses valeurs de portefeuille, une congrgation moins riche. L'envie, la jalousie haineuse, rendues plus irritantes encore par l'oisivet claustrale, naissent forcment de telles comparaisons; et pourtant rien n'est moins chrtien dans l'adorable acception de ce mot divin, rien n'est moins selon le vritable esprit vanglique, esprit si essentiellement, si religieusement _communiste_, que cette pre, que cette insatiable ardeur d'acqurir et d'accaparer par tous les moyens possibles: avidit dangereuse, qui est loin d'tre excuse aux yeux de l'opinion publique par quelques maigres aumnes auxquelles prside un inexorable esprit d'exclusion et d'insolence. Mre Sainte-Perptue tait assise devant un grand bureau cylindre, plac au milieu d'un cabinet trs simplement, mais trs confortablement meubl; un excellent feu brillait dans la chemine de marbre, un moelleux tapis recouvrait le plancher. La suprieure, qui on remettait chaque jour toutes les lettres adresses soit aux soeurs, soit aux pensionnaires du couvent, venait d'ouvrir les lettres des soeurs selon son droit, et de dcacheter trs dextrement les lettres des pensionnaires selon le droit qu'elle s'attribuait, leur insu, mais toujours, bien entendu, dans le seul intrt du salut de ces chres filles, et aussi un peu pour se tenir au courant de leur correspondance; car la suprieure s'imposait encore le devoir de prendre connaissance de toutes les lettres qu'on crivait du couvent, avant de les mettre la poste. Les traces de cette pieuse et innocente inquisition disparaissaient trs facilement, la sainte et bonne mre possdant tout un arsenal de charmants petits outils d'acier: les uns, trs affils, servaient dcouper imperceptiblement le papier autour du cachet; puis, la lettre ouverte, lue et replace dans son enveloppe, on prenait un autre gentil instrument arrondi, on le chauffait lgrement et on le promenait sur le contour de la cire du cachet, qui, en fondant et s'talant un peu, recouvrait la primitive incision; enfin, par un sentiment de justice et d'galit trs louable, il y avait dans l'arsenal de la bonne mre jusqu' un petit fumigatoire on ne peut plus ingnieux, la vapeur humide et dissolvante duquel on soumettait les lettres modestement et humblement fermes avec des pains cacheter; ainsi dtremps, ils cdaient sous le moindre effort et sans occasionner la moindre dchirure. Selon l'importance des _indiscrtions_ qu'elle faisait ainsi commettre aux signataires des lettres, la suprieure prenait des notes plus ou moins tendues. Elle fut interrompue dans cette intressante investigation par deux coups doucement frapps la porte verrouille. Mre Sainte-Perptue abaissa aussitt le vaste cylindre de son secrtaire sur son arsenal, se leva et alla ouvrir d'un air grave et solennel. Une soeur converse venait lui annoncer que Mme la princesse de Saint-Dizier attendait dans le salon, et que Mlle Florine, accompagne d'une jeune fille contrefaite et mal vtue, arrive peu de temps aprs la princesse, attendait la porte du petit corridor. -- Introduisez d'abord Mme la princesse, dit la mre Sainte- Perptue. Et avec une prvenance charmante, elle approcha un fauteuil du feu. Mme de Saint-Dizier entra. Quoique sans prtentions coquettes et juvniles, la princesse tait habille avec got et lgance: elle portait un chapeau de velours noir de la meilleure faiseuse, un grand chle de cachemire bleu, une robe de satin noir garnie de martre pareille la fourrure de son manchon. -- Quelle bonne fortune me vaut encore aujourd'hui l'honneur de votre visite, ma chre fille? lui dit gracieusement la suprieure. -- Une recommandation trs importante, ma chre mre, car je suis trs presse; on m'attend chez Son minence, et je n'ai malheureusement que quelques minutes vous donner: il s'agit encore de ces deux orphelines au sujet desquelles nous avons longuement caus hier. -- Elles continuent tre spares, selon votre dsir, et cette sparation leur a port un coup si sensible... que j'ai t oblige d'envoyer, ce matin... prvenir le docteur Baleinier... la maison de sant. Il a trouv de la fivre jointe un grand abattement, et, chose singulire, absolument les mmes symptmes de maladie chez l'une que chez l'autre des deux soeurs... J'ai interrog de nouveau ces deux malheureuses cratures; je suis reste confondue... pouvante... ce sont des idoltres. -- Aussi tait-il bien urgent de vous les confier... Mais voici le sujet de ma visite: ma chre mre, on vient d'apprendre le retour imprvu du soldat qui a amen ces jeunes filles en France, et que l'on croyait absent pour quelques jours: il est donc Paris. Malgr son ge, c'est un homme audacieux, entreprenant, et d'une rare nergie; s'il dcouvrait que ces jeunes filles sont ici, -- ce qui est d'ailleurs heureusement presque impossible, -- dans sa rage de les voir l'abri de son influence impie, il serait capable de tout. Ainsi, compter d'aujourd'hui, ma chre mre, redoublez de surveillance... que personne ne puisse s'introduire ici nuitamment. Ce quartier est si dsert!... -- Soyez tranquille, ma chre fille, nous sommes suffisamment gardes; notre concierge et nos jardiniers, bien arms, font une ronde chaque nuit du ct du boulevard de l'Hpital; les murailles sont hautes et hrisses de pointes de fer aux endroits d'un accs plus facile... Mais je vous remercie toujours, ma chre fille, de m'avoir prvenue, on redoublera de prcautions. -- Il faudra surtout en redoubler cette nuit, ma chre mre! -- Et pourquoi? -- Parce que si cet infernal soldat avait l'audace inoue de tenter quelque chose, il le tenterait cette nuit... -- Et comment le savez-vous, ma chre fille? -- Nos renseignements nous donnent cette certitude, rpondit la princesse avec un lger embarras qui n'chappa pas la suprieure; mais elle tait trop fine et trop rserve pour paratre s'en apercevoir; seulement elle souponna qu'on lui cachait plusieurs choses. -- Cette nuit donc, rpondit mre Sainte-Perptue, on redoublera de surveillance... Mais puisque j'ai le plaisir de vous voir, ma chre fille, j'en profiterai pour vous dire deux mots du mariage en question. -- Parlons-en, ma chre mre, dit vivement la princesse, car cela est trs important. Le jeune de Brisville est un homme rempli d'ardente dvotion dans ce temps d'impit rvolutionnaire; il pratique ouvertement, il peut nous rendre les plus grands services: il est, la Chambre, assez cout; il ne manque pas d'une sorte d'loquence agressive et provocante, et je ne sais personne qui donne sa croyance un tour plus effront, sa foi une allure plus insolente: son calcul est juste, car cette manire cavalire et dbraille de parler de choses saintes pique et rveille la curiosit des indiffrents. Heureusement, les circonstances sont telles qu'il peut se montrer d'une audacieuse violence contre nos ennemis sans le moindre danger, ce qui redouble naturellement son ardeur de martyr postulant: en un mot, il est nous, et en retour nous lui devons ce mariage; il faut donc qu'il se fasse. Vous savez d'ailleurs, chre mre, qu'il se propose d'offrir une donation de cent mille francs l'oeuvre de Sainte-Marie le jour o il sera en possession de la fortune de Mlle Baudricourt. -- Je n'ai jamais dout des excellentes intentions de M. de Brisville au sujet d'une oeuvre qui mrite la sympathie de toutes les personnes pieuses, rpondit discrtement la suprieure, mais je ne croyais pas rencontrer tant d'obstacles de la part de la jeune personne. -- Comment donc? -- Cette jeune fille, que j'avais crue jusqu'ici la soumission, la timidit, la nullit, tranchons le mot l'idiotisme mme, au lieu d'tre, comme je le pensais, ravie de cette proposition de mariage, demande du temps pour rflchir. -- Cela fait piti! -- Elle m'oppose une rsistance d'inertie; j'ai beau lui dire svrement qu'tant sans parents, sans amis, et confie absolument mes soins, elle doit voir par mes yeux, couter par mes oreilles, et que lorsque je lui affirme que cette union lui convient de tout point, elle doit lui donner son adhsion sans la moindre objection ou rflexion... -- Sans doute... on ne peut parler d'une manire plus sense. -- Elle me rpond qu'elle voudrait voir M. de Brisville et connatre son caractre avant de s'engager... -- C'est absurde... puisque vous lui rpondez de sa moralit et que vous trouvez ce mariage convenable. -- Du reste, j'ai fait remarquer Mlle Baudricourt que jusqu' prsent je n'avais employ envers elle que des moyens de douceur et de persuasion; mais que si elle m'y forait, je serais oblige, malgr moi, et dans son intrt mme, d'agir avec rigueur pour vaincre son opinitret, de la sparer de ses compagnes, de la mettre en cellule, au secret le plus rigoureux, jusqu' ce qu'elle se dcide, aprs tout, tre heureuse... et pouser un homme honorable... -- Et ces menaces, ma chre mre?... -- Auront, je l'espre, un bon rsultat. Elle avait dans sa province une correspondance avec une ancienne amie de pension... j'ai supprim cette correspondance, qui m'a paru dangereuse; elle est donc maintenant sous ma seule influence... et j'espre que nous arriverons nos fins. Mais, vous le voyez, ma chre fille, ce n'est jamais sans peine, sans traverses, que l'on parvient faire le bien. -- Aussi je suis certaine que M. de Brisville ne s'en tiendra pas sa premire promesse, et je me porte caution pour lui que s'il pouse Mlle Baudricourt... -- Vous savez, ma chre fille, dit la suprieure en interrompant la princesse, que s'il s'agissait de moi, je refuserais; mais donner l'oeuvre, c'est donner Dieu, et je ne puis empcher M. de Brisville d'augmenter la somme de ses bonnes oeuvres. Et puis, il nous arrive quelque chose de dplorable... -- De quoi s'agit-il donc, ma chre mre? -- Le Sacr-Coeur nous dispute et nous surenchrit un immeuble tout fait notre convenance... En vrit, il y a des gens insatiables; je m'en suis, du reste, explique trs vertement avec la suprieure. -- Elle m'a dit, en effet, et a rejet la faute sur l'conome, rpondit Mme de Saint-Dizier. -- Ah!... vous la voyez donc, ma chre fille? demanda la suprieure, qui parut assez vivement surprise. -- Je l'ai rencontre chez Monseigneur, rpondit Mme de Saint- Dizier avec une lgre hsitation que la mre Sainte-Perptue ne parut pas remarquer. Elle reprit: -- Je ne sais en vrit pourquoi notre tablissement excite si violemment la jalousie du Sacr-Coeur; il n'y a pas de bruits fcheux qu'il n'ait rpandus sur l'oeuvre de Sainte Marie; mais certaines personnes se sentent toujours blesses des succs du prochain. -- Allons, ma chre mre, dit la princesse d'un ton conciliant, il faut esprer que la donation de M. de Brisville vous mettra mme de couvrir la surenchre du Sacr-Coeur; ce mariage aurait donc un double avantage, ma chre mre... car il placerait une grande fortune entre les mains d'un homme nous, qui l'emploierait comme il convient... Avec environ cent mille francs de rente, la position de notre ardent dfenseur triplera d'importance. Nous aurons enfin un organe digne de notre cause, et nous ne serons plus obligs de nous laisser dfendre par des gens comme ce M. Dumoulin. -- Il y a pourtant bien de la verve et bien du savoir dans ses crits. Selon moi, c'est le style d'un saint Bernard en courroux contre l'impit du sicle. -- Hlas! ma chre mre, si vous saviez quel trange saint Bernard c'est que ce M. Dumoulin!... mais je ne veux pas souiller vos oreilles. Tout ce que je puis vous dire, c'est que de tels dfenseurs compromettent les plus saintes causes. Adieu, ma chre mre... au revoir... et surtout redoublez de prcautions cette nuit... le retour de ce soldat est inquitant! -- Soyez tranquille, ma chre fille... Ah! j'oubliais... Mlle Florine m'a prie de vous demander une grce: c'est d'entrer votre service. Vous connaissez la fidlit qu'elle vous a montre dans la surveillance de votre malheureuse nice... je crois qu'en la rcompensant ainsi vous vous l'attacheriez compltement, et je vous serais trs reconnaissante pour elle. -- Ds que vous vous intressez le moins du monde Florine, ma chre mre, c'est chose faite, je la prendrai chez moi... Et maintenant, j'y songe, elle pourra m'tre plus utile que je ne pensais d'abord. -- Mille grces, ma chre fille, de votre obligeance; bientt, je l'espre. Nous avons aprs-demain deux heures une longue confrence avec Son minence et Monseigneur, ne l'oubliez pas. -- Non, ma chre mre, je serai exacte... Mais redoublez de prcautions cette nuit, de crainte d'un grand scandale. Aprs avoir respectueusement bais la main de la suprieure, la princesse sortit par la grande porte du cabinet qui donnait dans un salon conduisant au grand escalier. Quelques minutes aprs, Florine entrait chez la suprieure par une porte latrale. La suprieure tait assise; Florine s'approcha d'elle avec une humilit craintive. -- Vous n'avez pas rencontr Mme la princesse de Saint-Dizier? lui demanda la mre Sainte-Perptue. -- Non, ma mre, j'tais attendre dans le couloir dont les fentres donnent sur le jardin. -- La princesse vous prend son service compter d'aujourd'hui, dit la suprieure. Florine fit un mouvement de surprise chagrine et dit: -- Moi!... ma mre... mais... -- Je le lui ai demand en votre nom... Vous acceptez? rpondit imprieusement la suprieure. -- Pourtant... ma mre ... je vous avais prie de ne pas... -- Je vous dis que vous acceptez! dit la suprieure d'un ton si ferme, si positif, que Florine baissa les yeux et dit voix basse: -- J'accepte. -- C'est au nom de M. Rodin que je vous donne cet ordre. -- Je m'en doutais, ma mre, rpondit tristement Florine. Et quelles conditions... entr-je... chez la princesse? -- Aux mmes conditions que chez sa nice. Florine tressaillit et dit: -- Ainsi, je devrai faire des rapports frquents, secrets, sur la princesse? -- Vous observerez, vous vous souviendrez, et vous rendrez compte... -- Oui, ma mre. -- Vous porterez surtout votre attention sur les visites que la princesse pourrait recevoir dsormais de la suprieure du Sacr- Coeur; vous les noterez et tcherez d'entendre... Il s'agit de prserver la princesse de fcheuses influences. -- J'obirai, ma mre. -- Vous tcherez aussi de savoir pour quelle raison deux jeunes orphelines ont t amenes ici et recommandes avec la plus grande svrit par Mme Grivois, femme de confiance de la princesse. -- Oui, ma mre. -- Ce qui ne vous empchera pas de graver dans votre souvenir les choses qui vous paratront dignes de remarque. Demain, d'ailleurs, je vous donnerai des instructions particulires sur un autre sujet. -- Il suffit, ma mre. -- Si, du reste, vous vous conduisez d'une manire satisfaisante, si vous excutez fidlement les instructions dont je vous parle, vous sortirez de chez la princesse pour tre femme de charge chez une jeune marie; ce sera pour vous une position excellente et durable... toujours aux mmes conditions. Ainsi, il est bien entendu que vous entrez chez Mme de Saint-Dizier aprs m'en avoir fait la demande. -- Oui, ma mre... je m'en souviendrai. -- Quelle est cette jeune fille qui vous accompagne? -- Une pauvre crature sans aucune ressource, trs intelligente, d'une ducation au-dessus de son tat; elle est ouvrire en lingerie; le travail lui manque, elle est rduite la dernire extrmit. J'ai pris sur elle des renseignements ce matin en allant la chercher; ils sont excellents. -- Elle est laide et contrefaite? -- Sa figure est intressante, mais elle est contrefaite. La suprieure parut satisfaite de savoir que la personne dont on lui parlait tait douce, d'un extrieur disgracieux, et elle ajouta aprs un moment de rflexion: -- Et elle parat intelligente? -- Trs intelligente. -- Et elle est absolument sans ressources? -- Sans aucune ressource. -- Est-elle pieuse? -- Elle ne pratique pas. -- Peu importe, se dit mentalement la suprieure; si elle est trs intelligente, cela suffira. Puis elle reprit tout haut: -- Savez-vous si elle est adroite ouvrire? -- Je le crois, ma mre. La suprieure se leva, alla un casier, y prit un registre, y parut chercher pendant quelque temps avec attention, puis elle dit en replaant le registre: -- Faites entrer cette jeune fille... et allez m'attendre dans la lingerie. -- Contrefaite... intelligente... adroite ouvrire, dit la suprieure en rflchissant; elle n'inspirerait aucun soupon... Il faut voir. Au bout d'un instant; Florine rentra avec la Mayeux, qu'elle introduisit auprs de la suprieure, aprs quoi elle se retira discrtement. La jeune ouvrire tait mue, tremblante et profondment trouble, car elle ne pouvait pour ainsi dire croire la dcouverte qu'elle venait de faire pendant l'absence de Florine. Ce ne fut pas sans une vague frayeur que la Mayeux resta seule avec la suprieure du couvent de Sainte-Marie. III. La tentation. Telle avait t la cause de la profonde motion de la Mayeux: Florine, en se rendant auprs de la suprieure, avait laiss la jeune ouvrire dans un couloir garni de banquettes et formant une sorte d'antichambre situe au premier tage. Se trouvant seule, la Mayeux s'tait approche machinalement d'une fentre ouvrant sur le jardin du couvent, born de ce ct par un mur moiti dmoli, et termin l'une de ses extrmits par une clture de planches claire-voie. Ce mur, aboutissant une chapelle en construction, tait mitoyen avec le jardin d'une maison voisine. La Mayeux avait tout coup vu apparatre une jeune fille l'une des croises du rez-de-chausse de cette maison, croise grille, d'ailleurs remarquable par une sorte d'auvent en forme de tente qui la surmontait. Cette jeune fille, les yeux fixs sur un des btiments du couvent, faisait de la main des signes qui semblaient la fois encourageants et affectueux. De la fentre o elle tait place, la Mayeux, ne pouvant voir qui s'adressaient ces signes d'intelligence, admirait la rare beaut de cette jeune fille, l'clat de son teint, le noir brillant de ses grands yeux, le doux et bienveillant sourire qui effleurait ses lvres. On rpondit sans doute sa pantomime la fois gracieuse et expressive, car, par un mouvement rempli de grce, cette jeune fille, posant la main gauche sur son coeur, fit de la main droite un geste qui semblait dire que son coeur s'en allait vers cet endroit qu'elle ne quittait pas des yeux. Un ple rayon de soleil, perant les nuages, vint se jouer ce moment sur les cheveux de cette jeune fille, dont la blanche figure, alors presque colle aux barreaux de la croise, sembla pour ainsi dire tout coup illumine par les blouissants reflets de sa splendide chevelure d'or bruni. l'aspect de cette ravissante figure, encadre de longues boucles d'admirables cheveux d'un roux dor, la Mayeux tressaillit involontairement; la pense de Mlle de Cardoville lui vint aussitt l'esprit, et elle se persuada (elle ne se trompait pas) qu'elle avait devant les yeux la protectrice d'Agricol. En retrouvant l, dans cette sinistre maison d'alins, cette jeune fille si merveilleusement belle, en se souvenant de la bont dlicate avec laquelle elle avait quelques jours auparavant accueilli Agricol dans son petit palais blouissant de luxe, la Mayeux sentit son coeur se briser. Elle croyait Adrienne folle... et pourtant, en l'examinant plus attentivement encore, il lui semblait que l'intelligence et la grce animaient toujours cet adorable visage. Tout coup Mlle de Cardoville fit un geste expressif, mit son doigt sur sa bouche, envoya deux baisers dans la direction de ses regards, et disparut subitement. Songeant aux rvlations si importantes qu'Agricol avait faire Mlle de Cardoville, la Mayeux regrettait d'autant plus amrement de n'avoir aucun moyen, aucune possibilit de parvenir jusqu' elle; car il lui semblait que si cette jeune fille tait folle, elle se trouvait du moins dans un moment lucide. La jeune ouvrire tait plonge dans ces rflexions remplies d'inquitude lorsqu'elle vit revenir Florine accompagne d'une des religieuses du couvent. La Mayeux dut donc garder le silence sur la dcouverte qu'elle venait de faire, et se trouva bientt en prsence de la suprieure. La suprieure, aprs un rapide et pntrant examen de la physionomie de la jeune ouvrire, lui trouva l'air si timide, si doux, si honnte, qu'elle crut pouvoir ajouter compltement foi aux renseignements donns par Florine. -- Ma chre fille, dit la mre Sainte-Perptue d'une voix affectueuse, Florine m'a dit dans quelle cruelle situation vous vous trouviez... Il est donc vrai... vous manquez absolument de travail? -- Hlas! oui, madame. -- Appelez-moi, votre mre... ma chre fille; ce nom est plus doux... et c'est la rgle de cette maison... Je n'ai pas besoin de vous demander quels sont vos principes? -- J'ai toujours vcu honntement de mon travail... ma mre, rpondit la Mayeux avec une simplicit la fois digne et modeste. -- Je vous crois, ma chre fille, et j'ai de bonnes raisons pour vous croire... Il faut remercier le Seigneur de vous avoir mise l'abri de bien des tentations... mais, dites-moi, tes-vous habile dans votre tat? -- Je fais de mon mieux ma mre; l'on a toujours t satisfait de mon travail... Si vous dsirez d'ailleurs me mettre l'oeuvre, vous en jugerez. -- Votre affirmation me suffit, ma chre fille... Vous prfrez, n'est-ce pas, aller travailler en journe? -- Mlle Florine m'a dit, ma mre, que je ne pouvais esprer avoir de travail chez moi. -- Pour l'instant, non, ma fille; si plus tard l'occasion se prsentait... j'y songerais... Quant prsent, voici ce que je peux vous offrir: une vieille dame trs respectable m'a fait demander une ouvrire la journe; prsente par moi, vous lui conviendrez; l'oeuvre se chargera de vous vtir comme il faut, peu peu l'on retiendra ce dbours sur votre salaire, car c'est avec nous que vous compterez... Ce salaire est de deux francs par jour... Vous parat-il suffisant? -- Ah! ma mre... c'est bien au-del de ce que je pouvais esprer. -- Vous ne serez d'ailleurs occupe que de neuf heures du matin six heures du soir... il vous restera donc encore quelques heures dont vous pourrez disposer. Vous le voyez, cette condition est assez douce, n'est-ce pas? -- Oh! bien douce, ma mre... -- Je dois, avant tout, vous dire chez qui l'oeuvre aurait l'intention de vous employer... c'est chez une veuve nomme Mme de Brmont, personne remplie de solide pit... Vous n'aurez, je l'espre, dans sa maison, que d'excellents exemples... s'il en tait autrement, vous viendriez m'en avertir. -- Comment cela ma mre? dit la Mayeux avec surprise. -- coutez-moi bien, ma chre fille, dit la mre Sainte-Perptue d'un ton de plus en plus affectueux; l'oeuvre de Sainte-Marie a un saint et double but... Vous comprenez, n'est-ce pas, que s'il est de notre devoir de donner aux matres toutes les garanties dsirables sur la moralit des personnes que nous plaons dans l'intrieur de leur famille, nous devons aussi donner aux personnes que nous plaons toutes les garanties de moralit dsirables sur les matres qui nous les adressons? -- Rien n'est plus juste et d'une plus sage prvoyance, ma mre. -- N'est-ce pas, ma chre fille? car de mme qu'une servante de mauvaise conduite peut porter un trouble fcheux dans une famille respectable, de mme aussi un matre ou une matresse de mauvaises moeurs peuvent avoir une dangereuse influence sur les personnes qui les servent ou qui vont travailler dans leur maison. Or, c'est pour offrir une mutuelle garantie aux matres et aux serviteurs vertueux que notre oeuvre est fonde... -- Ah! madame... dit navement la Mayeux, ceux qui ont eu cette pense mritent la bndiction de tous... -- Et les bndictions ne manquent pas, ma chre fille, parce que l'oeuvre tient ses promesses. Ainsi, une intressante ouvrire... comme vous, par exemple... est place auprs de personnes irrprochables, selon nous; aperoit-elle, soit chez ses matres, soit mme chez les gens qui les frquentent habituellement, quelque irrgularit de moeurs, quelque tendance irrligieuse qui blesse sa pudeur ou qui choque ses principes religieux, elle vient aussitt nous faire une confidence dtaille de ce qui a pu l'alarmer. Rien de plus juste... n'est-il pas vrai? -- Oui, ma mre... rpondit timidement la Mayeux, qui commenait trouver ces prvisions singulires. -- Alors, reprit la suprieure, si le cas nous parat grave, nous engageons notre protge observer plus attentivement encore, afin de bien se convaincre qu'elle avait raison de s'alarmer... Elle nous fait de nouvelles confidences, et si elles confirment nos premires craintes, fidles notre pieuse tutelle, nous retirons aussitt notre protge de cette maison peu convenable. Du reste, comme le plus grand nombre d'entre elles, malgr leur candeur et leur vertu, n'ont pas les lumires suffisantes pour distinguer ce qui peut nuire leur me, nous prfrons, dans leur intrt, que tous les huit jours elles nous confient, comme une fille le confierait sa mre, soit de vive voix, soit par crit, tout ce qui s'est pass durant la semaine dans les maisons o elles sont places; alors nous avisons pour elles, soit en les y laissant, soit en les retirant. Nous avons dj environ cent personnes, demoiselles de compagnie, de magasin, servantes ou ouvrires la journe, places selon ces conditions dans un grand nombre de familles; et, dans l'intrt de tous, nous nous applaudissons chaque jour de cette manire de procder. Vous me comprenez, n'est-ce pas, ma chre fille? -- Oui... oui... ma mre, dit la Mayeux, de plus en plus embarrasse. Elle avait trop de droiture et de sagacit pour ne pas trouver que cette manire d'assurance mutuelle sur la moralit des matres et des serviteurs ressemblait une sorte d'espionnage du foyer domestique, organis sur une vaste chelle et excut par les protges de l'oeuvre presque leur insu: car il tait en effet difficile de dguiser plus habilement leurs yeux cette habitude de dlation laquelle on les dressait sans qu'elles s'en doutassent. -- Si je suis entre dans ces longs dtails, ma chre fille, reprit la mre Sainte-Perptue, prenant le silence de la Mayeux pour un assentiment, c'est afin que vous ne vous croyiez pas oblige de rester malgr vous dans une maison o, contre votre attente, je vous le rpte, vous ne trouveriez pas continuellement de saints et pieux exemples... Ainsi, la maison de Mme de Brmont, laquelle je vous destine, est une maison tout en Dieu... Seulement on dit, et je ne veux pas le croire, que la fille de Mme de Brmont, Mme de Noisy, qui depuis peu de temps est venue habiter avec elle, n'est pas d'une conduite parfaitement exemplaire, qu'elle ne remplit par exactement ses devoirs religieux, et qu'en l'absence de son mari, cette heure en Amrique, elle reoit des visites malheureusement trop assidues d'un M. Hardy, riche manufacturier. Au nom du patron d'Agricol la Mayeux ne put retenir un mouvement de surprise et rougit lgrement. La suprieure prit naturellement cette rougeur et ce mouvement pour une preuve de la pudibonde susceptibilit de la jeune ouvrire et ajouta: -- J'ai d tout vous dire, ma chre fille, afin que vous fussiez sur vos gardes. J'ai d mme vous entretenir de bruits que je crois compltement errons, car la fille de Mme de Brmont a eu sans cesse de trop bons exemples sous les yeux pour les oublier jamais... D'ailleurs, tant dans la maison du matin au soir, mieux que personne vous serez mme de vous apercevoir si les bruits dont je vous parle sont faux ou fonds: si par malheur ils l'taient, selon vous, alors, ma chre fille, vous viendriez me confier toutes les circonstances qui vous autorisent le croire, et si je partageais votre opinion, je vous retirerais l'instant de cette maison, parce que la saintet de la mre ne compenserait pas suffisamment le dplorable exemple que vous offrirait la conduite de la fille... car ds que vous faites partie de l'oeuvre, je suis responsable de votre salut; et, bien plus, dans le cas o votre susceptibilit vous obligerait sortir de chez Mme de Brmont, comme vous pourriez tre quelque temps sans emploi, l'oeuvre, si elle est satisfaite de votre zle et de votre conduite, vous donnera un franc par jour jusqu'au moment o elle vous replacera. Vous voyez, ma chre fille, qu'il y a tout gagner avec nous... Il est donc convenu que vous entrerez aprs- demain chez Mme de Brmont. La Mayeux se trouvait dans une position trs difficile: tantt elle croyait ses premiers soupons confirms, et, malgr sa timidit, sa fiert se rvoltait en songeant que, parce qu'on la savait misrable, on la croyait capable de se vendre comme une espionne, moyennant un salaire lev; tantt, au contraire, sa dlicatesse naturelle rpugnant croire qu'une femme de l'ge et de la condition de la suprieure pt descendre lui adresser une de ces propositions aussi infamantes pour celui qui l'accepte que pour celui qui la fait, elle se reprochait ses premiers doutes, se demandant si la suprieure, avant de l'employer, ne voulait pas, jusqu' un certain point, l'prouver, et voir si sa droiture s'lverait au-dessus d'une offre relativement trs brillante. La Mayeux tait si naturellement porte croire au bien qu'elle s'arrta cette dernire pense, se disant qu'aprs tout, si elle se trompait, ce serait pour la suprieure la manire la moins blessante de refuser ses offres indignes. Par un mouvement qui n'avait rien de hautain, mais qui disait la conscience qu'elle avait de sa dignit, la jeune ouvrire, relevant la tte, jusqu'alors tenue humblement baisse, regarda la suprieure bien en face, afin que celle-ci pt lire sur ses traits la sincrit de ses paroles, et lui dit d'une voix lgrement mue, et oubliant cette fois de dire ma mre: -- Ah! madame... je ne puis vous reprocher de me faire subir une pareille preuve... vous me voyez bien misrable, et je n'ai rien fait qui puisse me mriter votre confiance; mais, croyez-moi, si pauvre que je sois, jamais je ne m'abaisserai faire une action aussi mprisable que celle que vous tes sans doute oblige de me proposer afin de vous assurer par mon refus que je suis digne de votre intrt. Non, non, madame, jamais, et aucun prix, je ne serai capable d'une dlation. La Mayeux pronona ces derniers mots avec tant d'animation que son visage se colora lgrement. La suprieure avait trop de tact et d'exprience pour ne pas reconnatre la sincrit des paroles de la Mayeux; s'estimant heureuse de voir la jeune fille prendre ainsi le change, elle lui sourit affectueusement et lui tendit les bras en disant: -- Bien, bien, ma chre fille... venez m'embrasser... -- Ma mre... je suis confuse... de tant de bont. -- Non, car vos paroles sont remplies de droiture... Seulement, persuadez-vous bien que je ne vous ai pas fait subir d'preuve... parce qu'il n'y a rien qui ressemble moins une dlation que les marques de confiance filiale que nous demandons nos protges dans l'intrt mme de la moralit de leur condition; mais certaines personnes -- et, je le vois, vous tes du nombre, ma chre fille -- ont des principes assez arrts, une intelligence assez avance, pour pouvoir se passer de nos conseils et apprcier par elles-mmes ce qui peut nuire leur salut. C'est donc une responsabilit que je vous laisserai tout entire, ne vous demandant d'autres confidences que celles que vous croirez devoir me faire volontairement. -- Ah! madame... que de bont! dit la pauvre Mayeux, ignorant les mille dtours de l'esprit monacal, et se croyant dj certaine de gagner honorablement un salaire quitable. -- Ce n'est pas de la bont... c'est de la justice, reprit la mre Sainte-Perptue, dont l'accent devenait de plus en plus affectueux; on ne saurait trop avoir de confiance et de tendresse envers de saintes filles comme vous, que la pauvret a encore pures, si cela peut se dire, parce qu'elles ont toujours fidlement observ la loi du Seigneur. -- Ma mre... -- Une dernire question, ma chre fille: combien de fois par mois approchez-vous la sainte table? -- Madame, reprit la Mayeux, je ne m'en suis pas approche depuis ma premire communion, que j'ai faite il y a huit ans. C'est peine si en travaillant chaque jour, et tout le jour, je puis suffire gagner ma vie; il ne me reste donc pas de loisir pour... -- Grand Dieu! s'cria la suprieure en interrompant la Mayeux et joignant les mains avec tous les signes d'un douloureux tonnement, il serait vrai?... vous ne pratiquez pas?... -- Hlas, madame, je vous l'ai dit, le temps me manque, reprit la Mayeux en regardant la mre Sainte-Perptue d'un air interdit. Aprs un moment de silence, celle-ci lui dit tristement: -- Vous me voyez dsole, ma chre fille... Je vous l'ai dit: de mme que nous ne plaons nos protges que dans des maisons pieuses, de mme on nous demande des personnes pieuses et qui pratiquent; c'est une des conditions indispensables de l'oeuvre... Ainsi, mon grand regret, il m'est impossible de vous employer comme je l'esprais... Cependant, si par la suite vous renonciez une si grande indiffrence propos de vos devoirs religieux... alors nous verrions... -- Madame, dit la Mayeux, le coeur gonfl de larmes, car elle tait oblige de renoncer une heureuse esprance, je vous demande pardon de vous avoir retenue si longtemps... pour rien. -- C'est moi, ma chre fille, qui regrette vivement de ne pouvoir vous attacher l'oeuvre... mais je ne perds pas tout espoir... surtout parce que je dsire voir une personne dj digne d'intrt mriter un jour par sa pit l'appui durable des personnes religieuses... Adieu... ma chre fille... Allez en paix, et que Dieu soit misricordieux en attendant que vous soyez tout fait revenue lui... Ce disant, la suprieure se leva et conduisit la Mayeux jusqu' la porte, toujours avec les formes les plus douces et les plus maternelles; puis, au moment o la Mayeux dpassait le seuil, elle lui dit: -- Suivez le corridor, descendez quelques marches, frappez la seconde porte droite; c'est la lingerie: vous y trouverez Florine... elle vous reconduira... Adieu, ma chre fille... Ds que la Mayeux fut sortie de chez la suprieure, ses larmes, jusqu'alors contenues, coulrent abondamment; n'osant pas paratre ainsi plore devant Florine et quelques religieuses sans doute rassembles dans la lingerie, elle s'arrta un moment auprs d'une des fentres du corridor pour essuyer ses yeux noys de pleurs. Elle regardait machinalement la croise de la maison voisine du couvent, o elle avait cru reconnatre Adrienne de Cardoville, lorsqu'elle vit celle-ci sortir d'une porte et s'avancer rapidement vers la clture claire-voie qui sparait les deux jardins... Au mme instant, sa profonde stupeur, la Mayeux vit une des deux soeurs dont la disparition dsesprait Dagobert, Rose Simon, ple, chancelante, abattue, s'approcher avec crainte et inquitude de la claire-voie qui la sparait de Mlle de Cardoville, comme si l'orpheline et redout d'tre aperue... IV. La Mayeux et mademoiselle de Cardoville. La Mayeux, mue, attentive, inquite, penche l'une des fentres du couvent, suivait des yeux les mouvements de Mlle de Cardoville et de Rose Simon, qu'elle s'attendait si peu trouver runies dans cet endroit. L'orpheline, s'approchant tout fait de la claire-voie qui sparait le jardin de la communaut de celui de la maison du docteur Baleinier, dit quelques mots Adrienne, dont les traits exprimrent tout coup l'tonnement, l'indignation et la piti. ce moment une religieuse accourut en regardant de ct et d'autre, comme si elle et cherch quelqu'un avec inquitude; puis apercevant Rose, qui, timide et craintive, se serrait contre la claire-voie, elle la saisit par le bras, eut l'air de lui faire de graves reproches, et, malgr quelques vives paroles que Mlle de Cardoville sembla lui adresser, la religieuse emmena rapidement l'orpheline, qui, plore, se retourna deux ou trois fois vers Adrienne; celle-ci, aprs lui avoir encore tmoign de son intrt par des gestes expressifs, se retourna brusquement, comme si elle et voulu cacher ses larmes. Le corridor o se tenait la Mayeux pendant cette scne touchante tait situ au premier tage; l'ouvrire eut la pense de descendre au rez-de-chausse, de tcher de s'introduire dans le jardin, afin de parler cette belle jeune fille aux cheveux d'or, de bien s'assurer si elle tait Mlle de Cardoville, et alors, si elle la croyait dans un moment lucide, de lui apprendre qu'Agricol avait lui communiquer des choses du plus grand intrt, mais qu'il ne savait comment l'en instruire. La journe s'avanait, le soleil allait bientt se coucher; la Mayeux, craignant que Florine ne se lasst de l'attendre, se hta d'agir; marchant d'un pas lger, prtant l'oreille de temps autre avec inquitude, elle gagna l'extrmit du corridor; l, un petit escalier de trois ou quatre marches conduisait au palier de la lingerie, puis, formant une spirale troite, aboutissait l'tage infrieur. L'ouvrire, entendant des voix, se hta de descendre, et se trouva dans un long corridor du rez-de-chausse vers le milieu duquel s'ouvrait une porte vitre donnant sur une partie du jardin rserve la suprieure. Une alle, borde d'un ct par une haute charmille de buis, pouvant protger la Mayeux contre les regards, elle s'y glissa et arriva jusqu' la clture en claire-voie, qui cet endroit sparait le jardin du couvent de celui de la maison du docteur Baleinier. quelques pas d'elle l'ouvrire vit Mlle de Cardoville assise et accoude sur un banc rustique. La fermet du caractre d'Adrienne avait t un moment branle par la fatigue, par le saisissement, par l'effroi, par le dsespoir, lors de cette nuit terrible o elle s'tait vue conduite dans la maison de fous du docteur Baleinier; enfin celui- ci, profitant avec une astuce diabolique de l'tat d'affaiblissement, d'accablement, o se trouvait la jeune fille, tait mme parvenu la faire un instant douter d'elle-mme. Mais le calme qui succde forcment aux motions les plus pnibles, les plus violentes, mais la rflexion, mais le raisonnement d'un esprit juste et fin, rassurrent bientt Adrienne sur les craintes que le docteur Baleinier avait un instant pu lui inspirer. Elle ne crut mme pas une _erreur_ du savant docteur; elle lut clairement dans la conduite de cet homme, conduite d'une dtestable hypocrisie et d'une rare audace, servie par une non moins rare habilet; trop tard enfin, elle reconnut dans M. Baleinier un aveugle instrument de Mme de Saint-Dizier. Ds lors elle se renferma dans un silence, dans un calme remplis de dignit; pas une plainte, pas un reproche, ne sortirent de sa bouche... elle attendit. Pourtant quoiqu'on lui laisst une assez grande libert de promenade et d'action (en la privant toutefois de toute communication avec le dehors), la situation prsente d'Adrienne tait dure, pnible, surtout pour elle, si amoureuse d'un harmonieux et charmant entourage. Elle sentait nanmoins que cette situation ne pouvait durer longtemps, elle ignorait l'action et la surveillance des lois; mais le simple bon sens lui disait qu'une squestration de quelques jours, adroitement appuye sur des apparences de drangement d'esprit plus ou moins plausibles, pouvait, la rigueur, tre tente et mme impunment excute; mais la condition de ne pas se prolonger au-del de certaines limites, parce qu'aprs tout une jeune fille de sa condition ne disparaissait pas brusquement du monde, sans qu'au bout d'un certain temps l'on s'en informt; et alors un prtendu accs de folie soudaine donnait lieu de srieuses investigations. Juste ou fausse, cette conviction avait suffi pour redonner au caractre d'Adrienne son ressort et son nergie accoutums. Cependant, elle s'tait quelquefois en vain demand la cause de cette squestration; elle connaissait trop Mme de Saint-Dizier pour la croire capable d'agir sans un but arrt et d'avoir seulement voulu lui causer un tourment passager... En cela Mlle de Cardoville ne se trompait pas; le pre d'Aigrigny et la princesse taient persuads qu'Adrienne, plus instruite qu'elle ne voulait le paratre, savait combien il lui importait de se trouver, le 13 fvrier, rue Saint-Franois, et qu'elle tait rsolue faire valoir ses droits. En faisant enfermer Adrienne comme folle, ils portaient donc un coup funeste son avenir; mais disons que cette dernire prcaution tait inutile, car Adrienne, quoique sur la voie du secret de famille qu'on avait voulu lui cacher, et dont on la croyait informe, ne l'avait pas entirement pntr, faute de quelques pices caches ou gares. Quel que ft le motif de la conduite odieuse des ennemis de Mlle de Cardoville, elle n'en tait pas moins rvolte. Rien n'tait moins haineux, moins avide de vengeance que cette gnreuse jeune fille; mais en songeant tout ce que Mme de Saint-Dizier, l'abb d'Aigrigny et le docteur Baleinier lui faisaient souffrir, elle se promettait, non des reprsailles, mais d'obtenir, par tous les moyens possibles, une rparation clatante. Si on la lui refusait, elle tait dcide poursuivre, combattre sans repos ni trve tant d'astuce, tant d'hypocrisie, tant de cruaut, non par ressentiment de ses douleurs, mais pour pargner les mmes tourments d'autres victimes, qui ne pourraient, comme elle, lutter et se dfendre. Adrienne, sans doute encore sous la pnible impression que venait de lui causer son entrevue avec Rose Simon, s'accoudait languissamment sur l'un des supports du banc rustique o elle tait assise, et tenait ses yeux cachs sous sa main gauche. Elle avait dpos son chapeau ses cts, et la position incline de sa tte ramenait sur ses joues fraches et polies, qu'elles cachaient presque entirement, les longues boucles de ses cheveux d'or. Dans cette attitude, penche, remplie de grce et d'abandon, le charmant et riche contour de sa taille se dessinait sous sa robe de moire d'un vert d'mail; un large col fix par un noeud de satin rose et des manchettes plates en guipure magnifique empchaient que la couleur de sa robe trancht trop vivement sur l'blouissante blancheur de son cou de cygne et de ses mains raphalesques imperceptiblement veines de petits sillons d'azur; sur son cou-de-pied, trs haut et trs nettement dtach, se croisaient les minces cothurnes d'un petit soulier de satin noir, car le docteur Baleinier lui avait permis de s'habiller avec son got habituel: et nous l'avons dit, la recherche, l'lgance, n'taient pas pour Adrienne coutume de coquetterie, mais devoir envers elle-mme que Dieu s'tait complu faire si belle. l'aspect de cette jeune fille, dont elle admira navement la mise et la tournure charmantes, sans retour amer sur les haillons qu'elle portait et sur sa difformit elle, pauvre ouvrire, la Mayeux se dit tout d'abord, avec autant de bon sens que de sagacit, qu'il tait extraordinaire qu'une folle se vtit si _sagement_ et si gracieusement; aussi ce fut avec autant de surprise que d'motion qu'elle s'approcha doucement de la claire- voie qui la sparait d'Adrienne, rflchissant, nanmoins, que peut-tre cette infortune tait vritablement insense, mais qu'elle se trouvait dans un jour lucide. Alors d'une voix timide, mais assez leve pour tre entendue, la Mayeux, afin de s'assurer de l'identit d'Adrienne, dit avec un grand battement de coeur: -- Mademoiselle de Cardoville! -- Qui m'appelle! dit Adrienne. Puis redressant vivement la tte, et apercevant la Mayeux, elle ne put retenir un lger cri de surprise, presque d'effroi. En effet, cette pauvre crature, ple, difforme, misrablement vtue, lui apparaissant ainsi brusquement, devait inspirer Mlle de Cardoville, si amoureuse de grce et de beaut, une sorte de rpugnance, de frayeur... et ces deux sentiments se trahirent sur sa physionomie expressive. La Mayeux ne s'aperut pas de l'impression qu'elle causait; immobile, les yeux fixes, les mains jointes avec une sorte d'admiration ou plutt d'adoration profonde, elle contemplait l'blouissante beaut d'Adrienne, qu'elle avait seulement entrevue travers le grillage de sa croise; ce que lui avait dit Agricol du charme de sa protectrice lui paraissait mille fois au-dessous de la ralit; jamais la Mayeux, mme dans ses secrtes inspirations de pote, n'avait rv une si rare perfection. Par un rapprochement singulier, l'aspect du beau idal jetait dans une sorte de divine extase ces deux jeunes filles si dissemblables, ces deux types extrmes de laideur et de beaut, de richesse et de misre. Aprs cet hommage, pour ainsi dire involontaire, rendu Adrienne, la Mayeux fit un mouvement vers la claire-voie. -- Que voulez-vous!... s'cria Mlle de Cardoville en se levant, avec un sentiment de rpulsion qui ne put chapper la Mayeux. Aussi, baissant timidement les yeux, celle-ci dit de sa voix la plus douce: -- Pardon, mademoiselle, de me prsenter ainsi devant vous, mais les moments sont prcieux... je viens de la part d'Agricol... En prononant ces mots la jeune ouvrire releva les yeux avec inquitude, craignant que Mlle de Cardoville n'et oubli le nom du forgeron; mais sa grande surprise et sa plus grande joie, l'effroi d'Adrienne sembla diminuer au nom d'Agricol. Elle se rapprocha de la claire-voie, et regarda la Mayeux avec une curiosit bienveillante. -- Vous venez de la part de M. Agricol Baudoin! lui dit-elle. Et qui tes-vous! -- Sa soeur adoptive, mademoiselle... une pauvre ouvrire qui demeure dans sa maison. Adrienne parut rassembler ses souvenirs, se rassurer tout fait, et dit en souriant avec bont, aprs un moment de silence: -- C'est vous qui avez engag M. Agricol s'adresser moi pour la caution, n'est-ce pas? -- Comment! mademoiselle, vous vous souvenez?... -- Je n'oublie jamais ce qui est gnreux et noble. M. Agricol m'a parl avec attendrissement de votre dvouement pour lui; je m'en souviens... rien de plus simple... Mais comment tes-vous ici, dans ce couvent? -- On m'avait dit que peut-tre l'on m'y procurerait de l'occupation, car je me trouve sans ouvrage. Malheureusement, j'ai prouv un refus de la part de la suprieure. -- Et comment m'avez-vous reconnue? -- votre beaut, mademoiselle... dont Agricol m'avait parl. -- Ne m'avez-vous pas plutt reconnue... ceci? dit Adrienne; et, souriant, elle prit du bout de ses doigts ross l'extrmit d'une des longues et soyeuses boucles de ses cheveux dors. -- Il faut pardonner Agricol, mademoiselle, dit la Mayeux avec un de ces demi-sourires qui effleuraient si rarement ses lvres; il est pote, et en me faisant, avec une respectueuse admiration, le portrait de sa protectrice... il n'a omis aucune de ses rares perfections. -- Et qui vous a donn l'ide de venir me parler? -- L'espoir de pouvoir peut-tre vous servir, mademoiselle... Vous avez recueilli Agricol avec tant de bont, que j'ai os partager sa reconnaissance envers vous... -- Osez, osez, ma chre enfant, dit Adrienne avec une grce indfinissable, ma rcompense sera double... quoique jusqu'ici je n'aie pu tre utile que d'intention votre digne frre adoptif. Pendant l'change de ces paroles, Adrienne et la Mayeux s'taient tour tour regardes avec une surprise croissante. D'abord la Mayeux ne comprenait pas qu'une femme qui passait pour folle s'exprimt comme s'exprimait Adrienne; puis elle s'tonnait elle-mme de la libert ou plutt de l'amnit d'esprit avec laquelle elle venait de rpondre Mlle de Cardoville, ignorant que celle-ci partageait ce prcieux privilge des natures leves et bienveillantes, de mettre en valeur tout ce qui les approche avec sympathie. De son ct, Mlle de Cardoville tait la fois profondment mue et tonne d'entendre cette jeune fille du peuple, vtue comme une mendiante, s'exprimer en termes choisis avec un -propos parfait. mesure qu'elle considrait la Mayeux, l'impression dsagrable que celle-ci lui avait fait prouver se transformait en un sentiment tout contraire. Avec ce tact de rapide et minutieuse observation naturel aux femmes, elle remarquait sous le mauvais bonnet de crpe noir de la Mayeux, une belle chevelure chtain, lisse et brillante. Elle remarquait encore que ses mains blanches, longues et maigres, quoique sortant des manches d'une robe en guenilles, taient d'une nettet parfaite, preuve que le soin, la propret, le respect de soi, luttaient du moins contre une horrible dtresse. Adrienne trouvait enfin dans la pleur des traits mlancoliques de la jeune ouvrire, dans l'expression la fois intelligente, douce et timide de ses yeux bleus, un charme touchant et triste, une dignit modeste qui faisaient oublier sa difformit. Adrienne aimait passionnment la beaut physique; mais elle avait l'esprit trop suprieur, l'me trop noble, le coeur trop sensible, pour ne pas savoir apprcier la beaut morale qui rayonne souvent sur une figure humble et souffrante. Seulement, cette apprciation tait toute nouvelle pour Mlle de Cardoville; jusqu'alors sa haute fortune, ses habitudes lgantes, l'avaient tenue loigne des personnes de la classe de la Mayeux. Aprs un moment de silence, pendant lequel la belle patricienne et l'ouvrire misrable s'taient mutuellement examines avec une surprise croissante, Adrienne dit la Mayeux: -- La cause de notre tonnement toutes deux est, je crois, facile deviner; vous trouvez sans doute que je parle assez raisonnablement pour une folle, si l'on vous a dit que je l'tais. Et moi, ajouta Mlle de Cardoville d'un ton de commisration pour ainsi dire respectueuse, et moi je trouve que la dlicatesse de votre langage et de vos manires contraste si douloureusement avec la position o vous semblez tre, que ma surprise doit encore surpasser la vtre. -- Ah! mademoiselle, s'cria la Mayeux avec une expression de bonheur tellement sincre et profond, que ses yeux se voilrent de larmes de joie, il est donc vrai! On m'avait trompe: aussi tout l'heure, en vous voyant si belle, si bienveillante, en entendant votre voix si douce, je ne pouvais croire qu'un tel malheur vous et frappe... Mais, hlas! comment se fait-il mademoiselle, que vous soyez ici? -- Pauvre enfant! reprit Adrienne tout mue de l'affection que lui tmoignait cette excellente crature. Et comment se fait-il qu'avec tant de coeur, qu'avec un esprit si distingu vous soyez si malheureuse? Mais rassurez-vous je ne serai pas toujours ici... c'est vous dire que vous et moi reprendrons bientt la place qui nous convient... Croyez-moi, je n'oublierai jamais que malgr la pnible proccupation o vous deviez tre en vous voyant prive de travail, votre seule ressource, vous ayez song venir moi pour tcher de m'tre utile... Vous pouvez, en effet, me servir beaucoup... ce qui me ravit, parce que je vous devrai beaucoup... Aussi vous verrez combien j'abuserai de ma reconnaissance, dit Adrienne avec un sourire adorable. Mais, reprit-elle, avant de penser moi, pensons aux autres. Votre frre adoptif n'est-il pas en prison? -- cette heure, sans doute, mademoiselle, il n'y est plus, grce la gnrosit d'un de ses camarades; son pre a pu aller hier offrir une caution, et on lui a promis qu'aujourd'hui il serait libre... Mais, de sa prison, il m'avait crit qu'il avait les choses les plus importantes vous rvler. -- moi? -- Oui, mademoiselle... Agricol sera, je l'espre, libre aujourd'hui. Par quels moyens pourra-t-il vous en instruire? -- Il a des rvlations me faire, moi! rpta Mlle de Cardoville d'un air pensif. Je cherche en vain ce que cela peut tre; mais tant que je serai enferme dans cette maison, prive de toute communication avec le dehors, M. Agricol ne peut songer s'adresser directement ou indirectement moi: il doit donc attendre que je sois hors d'ici; ce n'est pas tout, il faut aussi arracher de ce couvent deux pauvres enfants bien plus plaindre que moi... Les filles du marchal Simon sont retenues ici malgr elles. -- Vous savez leur nom, mademoiselle? -- M. Agricol, en apprenant leur arrive Paris, m'avait dit qu'elles avaient quinze ans et qu'elles se ressemblaient d'une manire frappante... Aussi, lorsque avant-hier, faisant ma promenade accoutume, j'ai remarqu deux pauvres petites figures plores venir de temps autre se coller aux croises des cellules qu'elles habitent sparment, l'une au rez-de-chausse, l'autre au premier tage, un secret pressentiment m'a dit que je voyais en elles les orphelines dont M. Agricol m'avait parl, et qui dj m'intressaient vivement, car elles sont mes parentes. -- Elles, vos parentes, mademoiselle? -- Sans doute... Aussi, ne pouvant faire plus, j'avais tch de leur exprimer par signes combien leur sort me touchait; leurs larmes, l'altration de leurs charmants visages, me disaient assez qu'elles taient prisonnires dans le couvent comme je le suis moi-mme dans cette maison. -- Ah! je comprends, mademoiselle, victime de l'animosit de votre famille, peut-tre?... -- Quel que soit mon sort je suis bien moins plaindre que ces deux enfants... dont le dsespoir est alarmant... Leur sparation est surtout ce qui les accable davantage; d'aprs quelques mots que l'une d'elles m'a dits tout l'heure, je vois qu'elles sont comme moi victimes d'une odieuse machination... Mais, grce vous... il sera possible de les sauver. Depuis que je suis dans cette maison, il m'a t impossible, je vous l'ai dit, d'avoir la moindre communication avec le dehors... On ne m'a laiss ni plume ni papier, il m'est donc impossible d'crire. Maintenant, coutez- moi attentivement, et nous pourrons combattre une odieuse perscution. -- Oh! parlez! parlez, mademoiselle! -- Le soldat qui a amen les orphelines en France, le pre de M. Agricol est ici? -- Oui, mademoiselle... Ah! si vous saviez son dsespoir, sa fureur, lorsqu' son retour il n'a pas retrouv les enfants qu'une mre mourante lui avait confis! -- Il faut surtout qu'il se garde d'agir avec la moindre violence, tout serait perdu... Prenez cette bague, et Adrienne tira une bague de son doigt, remettez-la-lui... Il ira aussitt... Mais tes-vous sre de vous rappeler un nom et une adresse? -- Oh! oui, mademoiselle... soyez tranquille; Agricol m'a dit votre nom une seule fois... je ne l'ai pas oubli: le coeur a sa mmoire. -- Je le vois, ma chre enfant... Rappelez-vous donc le nom du comte de Montbron... -- Le comte de Montbron... Je ne l'oublierai pas. -- C'est un de mes bons vieux amis; il demeure place Vendme, numro 7. -- Place Vendme, numro 7... Je retiendrai cette adresse. -- Le pre de M. Agricol ira chez lui ce soir; s'il n'y est pas, il l'attendra jusqu' son retour. Alors il le demandera de ma part, en lui faisant remettre cette bague pour preuve de ce qu'il avance; une fois auprs de lui, il lui dira tout, l'enlvement des jeunes filles, l'adresse du couvent o elles sont retenues; il ajoutera que je suis moi-mme renferme comme folle dans la maison de sant du docteur Baleinier... La vrit a un accent que M. de Montbron reconnatra... C'est un homme d'infiniment d'exprience et d'esprit, dont l'influence est grande; l'instant il s'occupera des dmarches ncessaires, et demain ou aprs- demain, j'en suis certaine, ces pauvres orphelines et moi nous serons libres... cela... grce vous. Mais les moments sont prcieux, on pourrait nous surprendre... Htez-vous, ma chre enfant... Puis, au moment de se retirer, Adrienne dit la Mayeux, avec un sourire si touchant et avec un accent si pntr, si affectueux, qu'il fut impossible l'ouvrire de ne pas le croire sincre: -- M. Agricol m'a dit que je vous valais par le coeur... Je comprends maintenant tout ce qu'il y avait pour moi d'honorable... de flatteur dans ces paroles... Je vous en prie... donnez-moi vite votre main, ajouta Mlle de Cardoville, dont les yeux devinrent humides; puis, passant sa main charmante travers deux des ais de la claire-voie, elle la tendit la Mayeux. Les mots et le geste de la belle patricienne furent empreints d'une cordialit si vraie, que l'ouvrire, sans fausse honte, mit en tremblant dans la ravissante main d'Adrienne sa pauvre main amaigrie... Alors Mlle de Cardoville, par un moment de pieux respect, la porta spontanment ses lvres en disant: -- Puisque je ne puis vous embrasser comme une soeur, vous qui me sauvez... que je baise au moins cette noble main glorifie par le travail. Tout coup des pas se firent entendre dans le jardin du docteur Baleinier; Adrienne se redressa brusquement et disparut derrire des arbres verts, en disant la Mayeux: -- Courage, souvenir... et espoir! Tout ceci s'tait pass si rapidement, que la jeune ouvrire n'avait pu faire un pas; les larmes, mais des larmes cette fois bien douces, coulaient abondamment sur ses joues ples. Une jeune fille comme Adrienne de Cardoville la traiter de soeur, lui baiser la main, et se dire fire de lui ressembler par le coeur, elle, pauvre crature vgtant au plus profond de l'abme de la misre, c'tait montrer un sentiment de fraternelle galit aussi divin que la parole vanglique. Il est des mots, des impressions, qui font oublier une belle me des annes de souffrances, et qui semblent, par un clat fugitif, lui rvler elle-mme sa propre grandeur; il en fut ainsi de la Mayeux: grce de gnreuses paroles, elle eut un moment la conscience de sa valeur... Et quoique ce ressentiment ft aussi rapide qu'ineffable, elle joignit les mains et leva les yeux au ciel avec une expression de fervente reconnaissance; car si l'ouvrire ne pratiquait pas, pour nous servir de l'argot ultramontain, personne plus qu'elle n'tait dou de ce sentiment profondment, sincrement religieux, qui est au dogme ce que l'immensit des cieux toils est au profond d'une glise. * * * * Cinq minutes aprs avoir quitt Mlle de Cardoville, la Mayeux, sortant du jardin sans tre aperue, tait remonte au premier tage et frappait discrtement la porte de la lingerie. Une soeur vint lui ouvrir. -- Mlle Florine, qui m'a amene, n'est-elle pas ici, ma soeur? demanda-t-elle. -- Elle n'a pu vous attendre plus longtemps; vous venez sans doute de chez Mme notre mre la suprieure? -- Oui... oui, ma soeur... dit l'ouvrire en baissant les yeux; auriez-vous la bont de me dire par o je dois sortir? -- Venez avec moi. La Mayeux suivit la soeur, tremblant chaque pas de rencontrer la suprieure, qui se ft bon droit tonne et informe de la cause de son long sjour dans le couvent. Enfin, la premire porte du couvent se referma sur la Mayeux. Aprs avoir travers rapidement la vaste cour, s'approchant de la loge du portier, afin de demander qu'on lui ouvrit la porte extrieure, l'ouvrire entendit ces mots prononcs d'une voix rude: -- Il parat, mon vieux Jrme, qu'il faudra cette nuit redoubler de surveillance... Quant moi, je vais mettre deux balles de plus dans mon fusil; Mme la suprieure a ordonn de faire deux rondes au lieu d'une... -- Moi, Nicolas, je n'ai pas de fusil, dit l'autre voix, j'ai ma faux bien aiguise, bien tranchante, emmanche revers... C'est une arme de jardinier; elle n'en est pas plus mauvaise. Involontairement inquite de ces paroles, qu'elle n'avait pas cherch entendre, la Mayeux s'approcha de la loge du concierge et demanda le cordon. -- D'o venez-vous comme a? dit le portier en sortant demi de sa loge, tenant la main un fusil deux coups qu'il s'occupait de charger, et en examinant l'ouvrire d'un regard souponneux. -- Je viens de parler Mme la suprieure, rpondit timidement la Mayeux. -- Bien vrai?... dit brutalement Nicolas; c'est que vous m'avez l'air d'une mauvaise pratique; enfin, c'est gal... filez, et plus vite que a!! La porte cochre s'ouvrit, la Mayeux sortit. peine avait-elle fait quelques pas dans la rue qu' sa grande surprise elle vit Rabat-Joie accourir elle... et plus loin, derrire lui, Dagobert arrivait aussi prcipitamment. La Mayeux allait au-devant du soldat, lorsqu'une voix pleine et sonore, criant de loin: H! ma bonne Mayeux! fit retourner la jeune fille... Du ct oppos d'o venait Dagobert, elle vit accourir Agricol. V. Les rencontres. la vue de Dagobert et d'Agricol, la Mayeux tait reste stupfaite quelques pas de la porte du couvent. Le soldat n'apercevait pas encore l'ouvrire; il s'avanait rapidement, suivant Rabat-Joie, qui, bien que maigre, efflanqu, hriss, crott, semblait frtiller de plaisir, et tournait de temps autre sa tte intelligente vers son matre, auprs duquel il tait retourn aprs avoir caress la Mayeux. -- Oui, oui, je t'entends, mon pauvre vieux, disait le soldat avec motion; tu es plus fidle que moi... toi, tu ne les as pas abandonnes une minute, mes chres enfants; tu les as suivies; tu auras attendu jour et nuit, sans manger... la porte de la maison o on les a conduites, et, la fin, lass de ne pas les voir sortir... tu es accouru au logis me chercher... Oui, pendant que je me dsesprais comme un fou furieux... tu faisais ce que j'aurais d faire... tu dcouvrais leur retraite... Qu'est-ce que cela prouve? que les btes valent mieux que les hommes! C'est connu... Enfin... je vais les revoir... Quand je pense que c'est demain le 13, et que sans toi, mon vieux Rabat-Joie... tout tait perdu... j'en ai le frisson... Ah a, arriverons-nous bientt?... Quel quartier dsert!... et la nuit approche. Dagobert avait tenu ce discours Rabat-Joie tout en marchant et en tenant les yeux fixs sur son brave chien, qui marchait d'un bon pas... Tout coup, voyant le fidle animal le quitter en bondissant, il leva la tte et aperut quelques pas de lui Rabat-Joie faisant de nouveau fte la Mayeux et Agricol, qui venaient de se rejoindre quelques pas de la porte du couvent. -- La Mayeux! s'taient cris le pre et le fils la vue de la jeune ouvrire en s'approchant d'elle et la regardant avec une surprise profonde. -- Bon espoir! monsieur Dagobert, dit-elle avec une joie impossible rendre, Rose et Blanche sont retrouves... Puis se retournant vers le forgeron: -- Bon espoir, Agricol! Mlle de Cardoville n'est pas folle... Je viens de la voir... -- Elle n'est pas folle?... Quel bonheur! dit le forgeron. -- Les enfants!!! s'cria Dagobert en prenant dans ses mains tremblantes d'motion les mains de la Mayeux... vous les avez vues? -- Oui, tout l'heure... bien tristes... bien dsoles... mais je n'ai pu leur parler. -- Ah! dit Dagobert en s'arrtant comme suffoqu par cette nouvelle, et portant ses deux mains sa poitrine, je n'aurais jamais cru que mon vieux coeur pt battre si fort. Et pourtant... grce mon chien, je m'attendais presque ce qui arrive... mais c'est gal... j'ai... comme un blouissement de joie... -- Brave pre, tu vois, la journe est bonne, dit Agricol en regardant l'ouvrire avec reconnaissance. -- Embrassez-moi, ma digne et chre fille, ajouta le soldat en serrant la Mayeux dans ses bras avec effusion. Puis, dvor d'impatience, il ajouta: -- Allons vite chercher les enfants. -- Ah! ma bonne Mayeux, dit Agricol tout mu, tu rends le repos, peut-tre la vie mon pre... Et Mlle de Cardoville... comment sais-tu?... -- Un bien grand hasard... Et toi-mme... comment te trouves-tu l? -- Rabat-Joie s'arrte et il aboie!... s'cria Dagobert qui avait dj fait quelques pas prcipitamment. En effet, le chien, aussi impatient que son matre de revoir les orphelines, mais mieux instruit que lui sur le lieu de leur retraite, tait all se poster la porte du couvent, d'o il se mit aboyer afin d'attirer l'attention de Dagobert. Celui-ci comprit son chien, et dit la Mayeux, en lui faisant un geste indicatif: -- Les enfants sont l? -- Oui, monsieur Dagobert. -- J'en tais sr... Brave chien!... Oui! oui, les btes valent mieux que les hommes; sauf vous, ma bonne Mayeux, qui valez mieux que les hommes et les btes... Enfin... ces pauvres petites... je vais les voir... les avoir... Ce disant, Dagobert, malgr son ge, se mit courir pour rejoindre Rabat-Joie. -- Agricol! s'cria la Mayeux, empche ton pre de frapper cette porte... il perdrait tout! En deux bonds le forgeron atteignit son pre. Celui-ci allait mettre la main sur le marteau de la porte. -- Mon pre, ne frappe pas, s'cria le forgeron en saisissant le bras de Dagobert. -- Que diable me dis-tu l?... -- La Mayeux dit qu'en frappant vous perdriez tout. -- Comment?... -- Elle va vous expliquer. En effet, la Mayeux, moins alerte qu'Agricol, arriva bientt, et dit au soldat: -- Monsieur Dagobert, ne restons pas devant cette porte; on pourrait l'ouvrir, nous voir; cela donnerait des soupons; suivons plutt le mur... -- Des soupons! dit le vtran tout surpris, mais sans s'loigner de la porte, quels soupons? -- Je vous en conjure... ne restez pas l... dit la Mayeux avec tant d'instance, qu'Agricol, se joignant elle, dit son pre: -- Mon pre... puisque la Mayeux dit cela... c'est qu'elle a ses raisons; coutons-la... Le boulevard de l'Hpital est deux pas, il n'y passe personne; nous pourrons parler sans tre interrompus. -- Que le diable m'emporte si je comprends un mot tout ceci! s'cria Dagobert, mais toujours sans quitter la porte. Ces enfants sont l, je les prends, je les emmne... c'est l'affaire de dix minutes. -- Oh! ne croyez pas cela... monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est bien plus difficile que vous ne pensez... Mais venez... venez. Entendez-vous? on parle dans la cour. En effet, on entendit un bruit de voix assez lev. -- Viens... viens, mon pre... dit Agricol en entranant le soldat presque malgr lui. Rabat-Joie, paraissant trs surpris de ces hsitations, aboya deux ou trois fois, sans abandonner son poste, comme pour protester contre cette humiliante retraite; mais, un appel de Dagobert, il se hta de rejoindre le corps d'arme. Il tait alors cinq heures du soir, il faisait grand vent; d'paisses nues grises et pluvieuses couraient sur le ciel. Nous l'avons dit, le boulevard de l'Hpital, qui limitait cet endroit le jardin du couvent n'tait presque pas frquent. Dagobert, Agricol et la Mayeux purent donc tenir solitairement conseil dans cet endroit cart. Le soldat ne dissimulait pas la violente impatience que lui causaient ces tempraments: aussi, peine l'angle de la rue fut- il tourn, qu'il dit la Mayeux: -- Voyons, ma fille, expliquez-vous... je suis sur des charbons ardents. -- La maison o sont renfermes les filles du marchal Simon... est un couvent... monsieur Dagobert. -- Un couvent! s'cria le soldat, je devrais m'en douter. Puis il ajouta: -- Eh bien, aprs! j'irai les chercher dans un couvent comme ailleurs. Une fois n'est pas coutume. -- Mais, monsieur Dagobert, elles sont enfermes l contre leur gr, contre le vtre; on ne vous les rendra pas. -- On me les rendra pas! ah! mordieu, nous allons voir a!... Et il fit un pas vers la rue. -- Mon pre, dit Agricol en le retenant, un moment de patience, coutez la Mayeux. -- Je n'coute rien... Comment! ces enfants sont l... deux pas de moi... je le sais... et je ne les aurais pas, de gr ou de force, l'instant mme? ah! pardieu! ce serait curieux! laissez- moi. -- Monsieur Dagobert, je vous en supplie, coutez-moi, dit la Mayeux en prenant l'autre main de Dagobert, il y a un autre moyen d'avoir ces pauvres demoiselles, et cela, sans violence: Mlle de Cardoville me l'a bien dit, la violence perdrait tout... -- S'il y a un autre moyen... la bonne heure... vite... voyons le moyen. -- Voici une bague que Mlle de Cardoville... -- Qu'est-ce que c'est que Mlle de Cardoville? -- Mon pre, c'est une jeune personne remplie de gnrosit qui voulait tre ma caution... et qui j'ai des choses si importantes dire... -- Bon, bon, reprit Dagobert, tout l'heure nous parlerons de cela... Eh bien, ma bonne Mayeux, cette bague? -- Vous allez la prendre, monsieur Dagobert, vous irez trouver M. le comte de Montbron, place Vendme, numro 7. C'est un homme, ce qu'il parat, trs puissant; il est ami de Mlle de Cardoville, cette bague lui prouvera que vous venez de sa part. Vous lui direz qu'elle est retenue comme folle dans une maison de sant voisine de ce couvent, et que dans ce couvent sont renfermes, contre leur gr, les filles du marchal Simon. -- Bien... ensuite... ensuite? -- Alors M. le comte de Montbron fera, auprs des personnes haut places, les dmarches ncessaires pour faire rendre la libert Mlle de Cardoville et aux filles du gnral Simon, et peut-tre... demain ou aprs-demain... -- Demain ou aprs-demain! s'cria Dagobert, peut-tre!! mais c'est aujourd'hui, l'instant, qu'il me les faut... Aprs- demain... et peut-tre encore... il serait bien temps... Merci toujours, ma bonne Mayeux; mais gardez votre bague... J'aime mieux faire mes affaires moi-mme... Attends-moi l, mon garon. -- Mon pre... que voulez-vous faire?... s'cria Agricol en retenant encore le soldat, c'est un couvent... pensez donc! -- Tu n'es qu'un conscrit; je connais ma thorie du couvent sur le bout de mon doigt. En Espagne, je l'ai pratique cent fois... Voil ce qui va arriver... je frappe, une tourire ouvre; elle me demande ce que je veux, je ne rponds pas; elle veut m'arrter, je passe: une fois dans le couvent, j'appelle mes enfants de toutes mes forces, en le parcourant du haut en bas. -- Mais, monsieur Dagobert, les religieuses! dit la Mayeux en tchant de retenir Dagobert. -- Les religieuses se mettent mes trousses et me poursuivent en criant comme des pies dniches; je connais a. Sville, j'ai t repcher de la sorte une Andalouse que des bguines retenaient de force. Je les laisse crier, je parcours donc le couvent en appelant Rose et Blanche... Elles m'entendent, me rpondent; elles sont enfermes, je prends la premire chose venue et j'enfonce leur porte. -- Mais, monsieur Dagobert, les religieuses... les religieuses! -- Les religieuses avec leurs cris ne m'empchent pas d'enfoncer la porte, de prendre mes enfants dans mes bras et de filer: si on a referm la porte du dehors, second enfoncement... Ainsi, ajouta Dagobert en se dgageant des mains de la Mayeux, attendez-moi l; dans dix minutes je suis ici... Va toujours chercher un fiacre, mon garon. Plus calme que Dagobert, et surtout plus instruit que lui en matire de Code pnal, Agricol fut effray des consquences que pouvait avoir l'trange faon de procder du vtran. Aussi, se jetant au-devant de lui, il s'cria: -- Je t'en supplie, un mot encore... -- Mordieu, voyons, dpche-toi. -- Si tu veux pntrer de force dans le couvent, tu perds tout! -- Comment? -- D'abord, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, il y a des hommes dans le couvent... En sortant, tout l'heure, j'ai vu le portier qui chargeait son fusil, le jardinier parlait d'une faux aiguise et de rondes qu'ils faisaient la nuit... -- Je me moque pas mal d'un fusil de portier et de la faux d'un jardinier! -- Soit, mon pre; mais, je t'en conjure, coute-moi un moment encore: tu frappes, n'est-ce pas? la porte s'ouvre, le portier te demande ce que tu veux... -- Je dis que je veux parler la suprieure... et je file dans le couvent. -- Mais, mon Dieu! monsieur Dagobert, dit la Mayeux, une fois la cour traverse, on arrive une seconde porte ferme par un guichet; l une religieuse vient voir qui sonne, et n'ouvre que lorsqu'on lui a dit l'objet de la visite qu'on veut faire. -- Je lui rpondrai: je veux voir la suprieure. -- Alors, mon pre, comme tu n'es pas un habitu du couvent, on ira prvenir la suprieure. -- Bon, aprs? -- Aprs... -- Elle vous demandera ce que vous voulez, monsieur Dagobert. -- Ce que je veux... mordieu... mes enfants! -- Encore une minute de patience, mon pre... Tu ne peux douter, d'aprs les prcautions que l'on a prises, que l'on ne veuille retenir l Mlles Simon malgr elles, malgr toi. -- Je n'en doute pas... j'en suis sr... c'est pour arriver l qu'ils ont tourn la tte de ma pauvre femme... -- Alors, mon pre, la suprieure te rpondra qu'elle ne sait pas ce que tu veux dire et que Mlles Simon ne sont pas au couvent. -- Et je lui dirai moi, qu'elles y sont; tmoin la Mayeux, tmoin Rabat-Joie. -- La suprieure te dira qu'elle ne te connat pas, qu'elle n'a pas d'explications te donner... et elle refermera le guichet. -- Alors, j'enfonce la porte... tu vois bien qu'il faut toujours en arriver l... Laissez-moi... mordieu! laissez-moi... -- Et le portier, ce bruit, cette violence, court chercher la garde, on arrive et l'on commence par t'arrter. -- Et vos pauvres enfants... que deviennent-elles alors, monsieur Dagobert? dit la Mayeux. Le pre d'Agricol avait trop de bon sens pour ne pas sentir toute la justesse des observations de son fils et de la Mayeux; mais il savait bien qu'il fallait qu' tout prix les orphelines fussent libres avant le lendemain. Cette alternative tait terrible, si terrible que, portant ses deux mains son front brlant, Dagobert tomba assis sur un banc de pierre, comme ananti par l'inexorable fatalit de sa position. Agricol et la Mayeux, profondment touchs de ce muet dsespoir, changrent un triste regard. Le forgeron, s'asseyant ct du soldat, lui dit: -- Mais, mon pre, rassure-toi donc... songe ce que la Mayeux vient de dire... En allant avec cette bague de Mlle de Cardoville chez ce monsieur qui est trs influent, tu le vois, ces demoiselles peuvent tre libres demain... suppose mme, au pis aller, qu'elles ne te soient rendues qu'aprs-demain... -- Tonnerre et sang! vous voulez donc me rendre fou? s'cria Dagobert en bondissant sur son banc et en regardant son fils et la Mayeux avec une expression si sauvage, si dsespre, qu'Agricol et l'ouvrire en reculrent avec autant de surprise que d'inquitude. Pardon, mes enfants, dit Dagobert en revenant lui aprs un long silence, j'ai tort de m'emporter, car nous ne pouvons nous entendre... Ce que vous dites est juste... et pourtant, moi, j'ai raison de parler comme je parle... coutez- moi... tu es un honnte homme, Agricol; vous, une honnte fille, la Mayeux... Ce que je vais dire est pour vous seuls... J'ai amen ces enfants du fond de la Sibrie, savez-vous pourquoi? Pour qu'elles se trouvent demain matin rue Saint-Franois... Si elles ne s'y trouvent pas, j'ai trahi le dernier voeu de leur mre mourante. -- Rue Saint-Franois, no 3? s'cria Agricol en interrompant son pre. -- Oui... comment sais-tu ce numro? dit Dagobert. -- Cette date ne se trouve-t-elle pas sur une mdaille en bronze? -- Oui... reprit Dagobert de plus en plus tonn. Qui t'a dit cela? -- Mon pre... un instant... s'cria Agricol. Laissez-moi rflchir... je crois deviner... oui... et toi, ma bonne Mayeux, tu m'as dit que Mlle de Cardoville n'tait pas folle... -- Non... on la retient malgr elle... dans cette maison, sans la laisser communiquer avec personne... elle a ajout qu'elle se croyait, ainsi que les filles du marchal Simon, victime d'une odieuse machination. -- Plus de doute! s'cria le forgeron, je comprends tout maintenant... Mlle de Cardoville a le mme intrt que Mlles Simon se trouver demain rue Saint-Franois... et elle l'ignore peut- tre. -- Comment? -- Encore un mot, ma bonne Mayeux... Mlle de Cardoville t'a-t-elle dit qu'elle avait un intrt puissant tre libre demain? -- Non... car, en me donnant cette bague pour le comte de Montbron, elle m'a dit: Grce lui, demain ou aprs-demain, moi et les filles du marchal Simon nous serons libres... -- Mais explique-toi donc? dit Dagobert son fils avec impatience. -- Tantt, reprit le forgeron, lorsque tu es venu me chercher la prison, mon pre, je t'ai dit que j'avais un devoir sacr remplir et que je te rejoindrais la maison... -- Oui... et j'ai t de mon ct tenter de nouvelles dmarches dont je vous parlerai tout l'heure. -- J'ai couru tout de suite au pavillon de la rue de Babylone, ignorant que Mlle de Cardoville ft folle, ou du moins passt pour folle... Un domestique m'ouvre et me dit que cette demoiselle a prouv un soudain accs de folie... Tu conois, mon pre, quel coup cela porte... je demande o elle est, et on me rpond qu'on n'en sait rien; je demande si je peux parler quelqu'un de ses parents. Comme ma blouse n'inspirait pas grande confiance, on me rpond qu'il n'y a ici personne de sa famille... J'tais dsol; une ide me vient... je me dis: elle est folle, son mdecin doit savoir o l'on l'a conduite; si elle est en tat de m'entendre, il me conduira auprs d'elle; sinon dfaut de parents, je parlerai au mdecin; souvent, un mdecin, c'est un ami... Je demande donc ce domestique s'il pourrait m'indiquer le mdecin de Mlle de Cardoville. On me donne son adresse sans difficults: M. le docteur Baleinier, rue Taranne, 12. J'y cours, il tait sorti; mais on me dit chez lui que sur les cinq heures je le trouverais sans doute sa maison de sant: cette maison est voisine du couvent... voil pourquoi nous nous sommes rencontrs. -- Mais cette mdaille... cette mdaille, dit Dagobert impatiemment, o l'as-tu vue? -- C'est propos de cela, et d'autres choses encore, que j'avais crites la Mayeux, que je dsirerais faire Mlle de Cardoville des rvlations importantes. -- Et ces rvlations? -- Voici mon pre: j'tais all chez elle le jour de votre dpart, pour la prier de me fournir une caution: on m'avait suivi; elle l'apprend par une de ses femmes de chambre; pour me mettre l'abri de l'arrestation, elle me fait conduire dans une cachette de son pavillon; c'tait une sorte de petite pice vote qui ne recevait de jour que par un conduit fait comme une chemine; au bout de quelques instants j'y voyais trs clair. N'ayant rien de mieux faire qu' regarder autour de moi, je regarde; les murs taient recouverts de boiseries; l'entre de cette cachette se composait d'un panneau glissant sur des coulisses de fer, au moyen de contrepoids et d'engrenages compliqus admirablement travaills; c'est mon tat, a m'intressait: je me mets examiner ces ressorts avec curiosit malgr mes inquitudes; je me rendais bien compte de leur jeu, mais il y avait un bouton de cuivre dont je ne pouvais trouver l'emploi: j'avais beau le tirer moi, droite, gauche, rien dans les ressorts ne fonctionnait. Je me dis: ce bouton appartient sans doute un autre mcanisme, alors l'ide me vient, au lieu de le tirer moi, de le pousser fortement; aussitt j'entends un petit grincement, et je vois tout coup, au-dessus de l'entre de la cachette, un panneau de deux pieds carrs s'abaisser de la boiserie comme la tablette d'un secrtaire; ce panneau tait faonn en sorte de bote; comme j'avais sans doute pouss le ressort trop brusquement, la secousse fit tomber par terre une petite mdaille en bronze avec sa chane. -- O tu as vu l'adresse... de la rue Saint-Franois! s'cria Dagobert. -- Oui, mon pre, et, avec cette mdaille, tait tombe par terre une grande enveloppe cachete... En la ramassant, j'ai lu pour ainsi dire malgr moi, en grosses lettres: _Pour Mlle de Cardoville. Elle doit prendre connaissance de ces papiers l'instant mme o ils lui seront remis._ Puis, au-dessous de ces mots, je vois les initiales R. et C., accompagnes d'un parafe et de cette date: _Paris, 12 novembre 1830._ Je retourne l'enveloppe, je vois, sur deux cachets qui la scellaient, les mmes initiales R. et C., surmontes d'une couronne. -- Et ces cachets taient intacts! demanda la Mayeux. -- Parfaitement intacts. -- Plus de doute, alors; Mlle de Cardoville ignorait l'existence de ces papiers, dit l'ouvrire. -- 'a t ma premire ide, puisqu'il lui tait recommand d'ouvrir tout de suite cette enveloppe, et que, malgr cette recommandation, qui datait de prs de deux ans, les cachets taient rests intacts. -- C'est vident, dit Dagobert; et alors qu'as-tu fait! -- J'ai replac le tout dans le secret, me promettant d'en prvenir Mlle de Cardoville; mais, quelques instants aprs, on est entr dans la cachette, qui avait t dcouverte; je n'ai plus revu Mlle de Cardoville: j'ai seulement pu dire une de ses femmes de chambre quelques mots double entente sur ma trouvaille, esprant que cela donnerait l'veil sa matresse... Enfin, aussitt qu'il m'a t possible de t'crire, ma bonne Mayeux, je l'ai fait pour te prier d'aller trouver Mlle de Cardoville... -- Mais cette mdaille... dit Dagobert, est pareille celle que les filles du gnral Simon possdent; comment cela se fait-il! -- Rien de plus simple, mon pre... je me le rappelle maintenant, Mlle de Cardoville est leur parente, elle me l'a dit. -- Elle... parente de Rose et Blanche! -- Oui, sans doute, ajouta la Mayeux; elle me l'a dit aussi tout l'heure. -- Eh bien, reprit Dagobert en regardant son fils avec angoisse, comprends-tu que je veuille avoir mes enfants aujourd'hui mme! Comprends-tu, ainsi que me l'a dit leur pauvre mre en mourant, qu'un jour de retard peut tout perdre! Comprends-tu enfin que je ne peux pas me contenter d'un _peut-tre demain_... quand je viens du fond de la Sibrie avec ces enfants... pour les conduire demain rue Saint-Franois!... Comprends-tu enfin qu'il me les faut aujourd'hui, quand je devrais mettre le feu au couvent! -- Mais, mon pre, encore une fois, la violence... -- Mais, mordieu! sais-tu ce que le commissaire de police m'a rpondu ce matin, quand j'ai t lui renouveler ma plainte contre le confesseur de ta pauvre mre! Qu'il n'y a aucune preuve; que l'on ne pouvait rien faire. -- Mais maintenant il y a des preuves, mon pre, ou du moins on sait o sont les jeunes filles... Avec cette certitude on est fort... Sois tranquille. La loi est plus puissante que toutes les suprieures de couvent du monde. -- Et le comte de Montbron, qui Mlle de Cardoville vous prie de vous adresser, dit la Mayeux, n'est-il pas un homme puissant! Vous lui direz pour quelles raisons il est important que ces demoiselles soient en libert ce soir, ainsi que Mlle de Cardoville... qui, vous le voyez, a aussi un grand intrt tre libre demain... Alors, certainement, le comte de Montbron htera les dmarches de la justice, et ce soir... vos enfants vous seront rendues. -- La Mayeux a raison, mon pre... Va chez le comte; moi je cours chez le commissaire lui dire que l'on sait maintenant o sont retenues ces jeunes filles. Toi, ma bonne Mayeux, retourne la maison nous attendre, n'est-ce pas, mon pre?... Donnons-nous rendez-vous chez nous. Dagobert tait rest pensif, tout coup il dit Agricol: -- Soit... Je suivrai vos conseils... Mais suppose que le commissaire dise: On ne peut pas agir avant demain. Suppose que le comte de Montbron me dise la mme chose... Crois-tu que je resterai les bras croiss jusqu' demain matin? -- Mon pre... -- Il suffit, reprit le soldat d'une voix brve, je m'entends... Toi, mon garon, cours chez le commissaire... Vous, ma bonne Mayeux, allez nous attendre; moi, je vais chez le comte... Donnez- moi la bague. Maintenant l'adresse? -- Place Vendme, 7, le comte de Montbron... vous venez de la part de Mlle de Cardoville, dit la Mayeux. -- J'ai bonne mmoire, dit le soldat; ainsi le plus tt possible la rue Brise-Miche. -- Oui, mon pre; bon courage... Tu verras que la loi dfend et protge les honntes gens... -- Tant mieux, dit le soldat, parce que sans cela les honntes gens seraient obligs de se protger et de se dfendre eux-mmes. Ainsi, mes enfants, bientt, rue Brise-Miche. * * * * Lorsque Dagobert, Agricol et la Mayeux se sparrent, la nuit tait compltement venue. VI. Le rendez-vous. Il est huit heures du soir, la pluie fouette les vitres de la chambre de Franoise Baudoin, rue Brise-Miche, tandis que de violentes rafales de vent branlent la porte et les fentres mal closes. Le dsordre et l'incurie de cette modeste demeure, ordinairement tenue avec tant de soin, tmoignent de la gravit des tristes vnements qui ont boulevers des existences jusqu'alors si paisibles dans leur obscurit. Le sol carrel est souill de boue, une paisse couche de poussire a envahi les meubles, nagure reluisants de propret. Depuis que Franoise a t emmene par le commissaire, le lit n'a pas t fait; la nuit, Dagobert s'y est jet tout habill pendant quelques heures lorsque, puis de fatigue, bris de dsespoir, il rentrait aprs de nouvelles et vaines tentatives pour dcouvrir la retraite de Rose et de Blanche. Sur la commode, une bouteille, un verre, quelques dbris de pain dur, prouvent la frugalit du soldat, rduit, pour toute ressource, l'argent du prt que le mont-de-pit avait fait sur les objets ports en gage par la Mayeux, aprs l'arrestation de Franoise. la ple lueur d'une chandelle place sur le petit pole de fonte alors froid comme le marbre, car la provision de bois est depuis longtemps puise, on voit la Mayeux, assise et sommeillant sur une chaise, la tte penche sur sa poitrine; ses mains caches sous son tablier d'indienne et ses talons appuys sur le dernier barreau de la chaise; de temps autre elle frissonne sous ses vtements humides. Aprs cette journe de fatigues, d'motions si diverses, la pauvre crature n'avait pas mang (y et-elle song, qu'elle n'avait pas de pain chez elle); attendant le retour de Dagobert et d'Agricol, elle cdait une somnolence agite, hlas! bien diffrente d'un calme et bon sommeil rparateur. De temps autre, la Mayeux, inquite, ouvrait demi les yeux, regardait autour d'elle; puis, de nouveau vaincue par un irrsistible besoin de repos, sa tte retombait sur sa poitrine. Au bout de quelques minutes de silence seulement interrompu par le bruit du vent, un pas lent et pesant se fit entendre sur le palier. La porte s'ouvrit. Dagobert entra, suivi de Rabat-Joie. Rveille en sursaut, la Mayeux redressa vivement la tte, se leva, alla rapidement vers le pre d'Agricol et dit: -- Eh bien, monsieur Dagobert... avez-vous de bonnes nouvelles?... avez-vous?... La Mayeux ne put continuer, tant elle fut frappe de la sombre expression des traits du soldat; absorb dans ses rflexions, il ne sembla d'abord pas apercevoir l'ouvrire, se jeta sur une chaise avec accablement, mit ses coudes sur la table et cacha sa figure dans ses mains. Aprs une assez longue mditation, il se leva et dit mi-voix: -- Il le faut!... il le faut!... Faisant alors quelques pas dans la chambre, Dagobert regarda autour de lui comme s'il et cherch quelque chose; enfin, aprs une minute d'examen, avisant auprs du pole une barre de fer de deux pieds environ, servant enlever le couvercle de fonte de ce calorifre lorsqu'il tait trop brlant, il la prit, la considra attentivement, la soupesa, puis la posa sur la commode d'un air satisfait. La Mayeux, surprise du silence prolong de Dagobert, suivait ses mouvements avec une curiosit timide et inquite; bientt sa surprise fit place l'effroi lorsqu'elle vit le soldat prendre son havresac dpos sur une chaise, l'ouvrir, et en tirer une paire de pistolets de poche dont il fit jouer les batteries avec prcaution. Saisie de frayeur, l'ouvrire ne put s'empcher de s'crier: -- Mon Dieu!... monsieur Dagobert... que voulez-vous faire? Le soldat regarda la Mayeux comme s'il l'apercevait seulement pour la premire fois et lui dit d'une voix cordiale mais brusque: -- Bonsoir, ma bonne fille... Quelle heure est-il? -- Huit heures... viennent de sonner Saint-Merri, monsieur Dagobert. -- Huit heures... dit le soldat en se parlant lui-mme, seulement huit heures! Et posant les pistolets ct de la barre de fer, il parut rflchir de nouveau en jetant les yeux autour de lui. -- Monsieur Dagobert, se hasarda de dire la Mayeux, vous n'avez donc pas de bonnes nouvelles?... -- Non... Ce seul mot fut dit par le soldat d'un ton si bref, que la Mayeux, n'osant pas l'interroger davantage, alla se rasseoir en silence. Rabat-Joie vint appuyer sa tte sur les genoux de la jeune fille et suivit aussi curieusement qu'elle-mme tous les mouvements de Dagobert. Celui-ci, aprs tre rest de nouveau pensif pendant quelques moments, s'approcha du lit, y prit un drap, parut en mesurer et en supputer la longueur, puis il dit la Mayeux en se retournant vers elle: -- Des ciseaux... -- Mais, monsieur Dagobert... -- Voyons... ma bonne fille... des ciseaux... reprit Dagobert d'un ton bienveillant, mais qui annonait qu'il voulait tre obi. L'ouvrire prit des ciseaux dans le panier ouvrage de Franoise et les prsenta au soldat. -- Maintenant, tenez l'autre bout du drap, ma fille, et tendez-le ferme... En quelques minutes, Dagobert eut fendu le drap dans sa longueur en quatre morceaux, qu'il tordit ensuite trs serr, de faon faire des espces de cordes, fixant de loin en loin, au moyen de rubans de fil que lui donna l'ouvrire, la _torsion _qu'il avait imprime au linge; de ces quatre tronons, solidement nous les uns au bout des autres, Dagobert fit une corde de vingt pieds au moins. Cela ne lui suffisait pas; car il dit, en se parlant lui- mme: -- Maintenant il me faudrait un crochet... Et il chercha de nouveau autour de lui. La Mayeux, de plus en plus effraye, car elle ne pouvait plus douter des projets de Dagobert, lui dit timidement: -- Mais, monsieur Dagobert... Agricol n'est pas encore rentr... s'il tarde autant... c'est que sans doute il a de bonnes nouvelles... -- Oui, dit le soldat avec amertume en cherchant toujours des yeux autour de lui l'objet qui lui manquait, de bonnes nouvelles dans le genre des miennes. Et il ajouta: -- Il me faudrait pourtant un fort grappin de fer... En furetant de ct et d'autre, le soldat trouva un des gros sacs de toile grise la couture desquels travaillait Franoise. Il le prit, l'ouvrit, et dit la Mayeux: -- Ma fille, mettez l-dedans la barre de fer et la corde; ce sera plus commode transporter... l-bas... -- Grand Dieu! s'cria la Mayeux en obissant Dagobert, vous partirez sans attendre Agricol, monsieur Dagobert... lorsqu'il a peut-tre de bonnes choses vous apprendre?... -- Soyez tranquille, ma fille... j'attendrai mon garon... je ne peux partir d'ici qu' dix heures... J'ai le temps... -- Hlas! monsieur Dagobert! vous avez donc perdu tout espoir? -- Au contraire... j'ai bon espoir... mais en moi... Et ce disant, Dagobert tordit la partie suprieure du sac, de manire le fermer, puis il le plaa sur la commode, ct de ses pistolets. -- Au moins vous attendrez Agricol, monsieur Dagobert? -- Oui... s'il arrive avant dix heures... -- Ainsi mon Dieu! vous tes dcid... -- Trs dcid... Et pourtant, si j'tais assez simple pour croire aux _porte-malheur_... -- Quelquefois, monsieur Dagobert les prsages ne trompent pas, dit la Mayeux, ne songeant qu' dtourner le soldat de sa dangereuse rsolution. -- Oui, reprit Dagobert, les bonnes femmes disent cela... et quoique je ne sois pas une bonne femme, ce que j'ai vu tantt... m'a serr le coeur... Aprs tout, j'aurai pris sans doute un mouvement de colre pour un pressentiment... -- Et qu'avez-vous vu? -- Je peux vous raconter cela, ma bonne fille... a nous aidera passer le temps... et il me dure, allez... Puis s'interrompant: -- Est-ce que ce n'est pas une demie qui vient de sonner? -- Oui... monsieur Dagobert; c'est huit heures et demie. -- Encore une heure et demie, dit Dagobert, d'une voix sourde. Puis il ajouta: -- Voici ce que j'ai vu... Tantt, en passant dans une rue, je ne sais laquelle, mes yeux ont t machinalement attirs par une norme affiche rouge, en tte de laquelle on voyait une panthre noire dvorant un cheval blanc... cette vue, mon sang n'a fait qu'un tour; parce que vous saurez, ma bonne Mayeux, qu'une panthre noire a dvor un pauvre cheval blanc que j'avais, le compagnon de Rabat-Joie que voil... et qu'on appelait Jovial... ce nom, autrefois si familier pour lui, Rabat-Joie, couch aux pieds de la Mayeux, releva brusquement la tte et regarda Dagobert. -- Voyez-vous... les btes ont de la mmoire, il se le rappelle, dit le soldat en soupirant lui-mme ce souvenir. Puis, s'adressant son chien: -- Tu t'en souviens donc, de Jovial? En entendant de nouveau ce nom prononc par son matre d'une voix mue, Rabat-Joie grogna et jappa doucement comme pour affirmer qu'il n'avait pas oubli son vieux camarade de route. -- En effet, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est un triste rapprochement que de trouver en tte de cette affiche cette panthre noire dvorant un cheval. -- Ce n'est rien que cela, vous allez voir le reste. Je m'approche de cette affiche et je lis que le nomm Morok, arrivant d'Allemagne, fera voir dans un thtre diffrents animaux froces qu'il a dompts, et entre autres un lion superbe, un tigre, et une panthre noire de Java nomme la Mort. -- Ce nom fait peur, dit la Mayeux. -- Et il vous fera plus peur encore, mon enfant, quand vous saurez que cette panthre est la mme qui a trangl mon cheval prs de Leipzig, il y a quatre mois. -- Ah! mon Dieu... vous avez raison, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est effrayant! -- Attendez encore, dit Dagobert dont les traits s'assombrissaient de plus en plus, ce n'est pas tout... C'est cause de ce nomm Morok, le matre de cette panthre, que moi et mes pauvres enfants nous avons t emprisonns Leipzig. -- Et ce mchant homme est Paris!... et il vous en veut! dit la Mayeux; oh! vous avez raison... monsieur Dagobert... il faut prendre garde vous, c'est un mauvais prsage. -- Oui... pour ce misrable... si je le rencontre, dit Dagobert d'une voix sourde, car nous avons de vieux comptes rgler ensemble... -- Monsieur Dagobert, s'cria la Mayeux en prtant l'oreille, quelqu'un monte en courant, c'est le pas d'Agricol... il a de bonnes nouvelles... j'en suis sre... -- Voil mon affaire, dit vivement le soldat sans rpondre la Mayeux, Agricol est forgeron... il me trouvera le crochet de fer qu'il me faut. Quelques instants aprs, Agricol entrait en effet; mais, hlas! du premier coup d'oeil l'ouvrire put lire sur la physionomie atterre de l'ouvrier la ruine des esprances dont elle s'tait berce... -- Eh bien! dit Dagobert son fils d'un ton qui annonait clairement la foi qu'il avait dans le succs des dmarches tentes par Agricol, eh bien! quoi de nouveau? -- Ah! mon pre, c'est en devenir fou, c'est se briser la tte contre les murs! s'cria le forgeron avec emportement. Dagobert se tourna vers la Mayeux, et lui dit: -- Vous voyez, ma pauvre fille... j'en tais sr... -- Mais vous, mon pre, s'cria Agricol, vous avez vu le comte de Montbron? -- Le comte de Montbron est, depuis trois jours, parti pour la Lorraine... voil mes bonnes nouvelles, rpondit le soldat avec une ironie amre; voyons les tiennes... raconte-moi tout: j'ai besoin d'tre bien convaincu qu'en s'adressant la justice, qui, comme tu le disais tantt, dfend et protge les honntes gens, il est des occasions o elle les laisse la merci des gueux... Oui, j'ai besoin de a... et puis aprs d'un crochet... et j'ai compt sur toi... pour les deux choses. -- Que veux-tu dire, mon pre? -- Raconte d'abord tes dmarches... nous avons le temps... huit heures et demie viennent seulement de sonner tout l'heure... Voyons: en me quittant, o es-tu all? -- Chez le commissaire qui avait dj reu votre dposition. -- Que t'a-t-il dit? -- Aprs avoir trs obligeamment cout ce dont il s'agissait, il m'a rpondu: Ces jeunes filles, sont, aprs tout, places dans une maison trs respectable... dans un couvent... il n'y a donc pas urgence de les enlever de l... et, d'ailleurs, je ne puis prendre sur moi de violer un domicile religieux sur votre simple dposition; demain je ferai mon rapport qui de droit, et l'on avisera plus tard. -- Plus tard... vous voyez, toujours des remises, dit le soldat. -- Mais monsieur, lui ai-je rpondu, reprit Agricol, c'est l'instant, c'est ce soir, cette nuit mme, qu'il faut agir; car si ces jeunes filles ne se trouvent pas demain matin rue Saint- Franois, elles peuvent prouver un dommage incalculable... -- C'est trs fcheux, m'a rpondu le commissaire; mais, encore une fois, je ne peux, sur votre simple dclaration, ni sur celle de votre pre, qui, pas plus que vous, n'est parent ou alli de ces jeunes personnes, me mettre en contravention formelle avec les lois, qu'on ne violerait pas mme sur la demande d'une famille. La justice a ses lenteurs et ses formalits, auxquelles il faut se soumettre. -- Certainement, dit Dagobert, il faut s'y soumettre, au risque de se montrer lche, tratre et ingrat... -- Et lui as-tu aussi parl de Mlle de Cardoville? demanda la Mayeux. -- Oui, mais il m'a, ce sujet, rpondu de mme... c'tait fort grave; je faisais une dposition, il est vrai, mais je n'apportais aucune preuve l'appui de ce que j'avanais. Une tierce personne vous a assur que Mlle de Cardoville affirmait n'tre pas folle, m'a dit le commissaire, cela ne suffit pas: tous les fous prtendent n'tre pas fous; je ne puis donc violer le domicile d'un mdecin respectable sur votre seule dclaration. Nanmoins, je la reois, j'en rendrai compte. Mais il faut que la loi ait son cours... -- Lorsque, tantt, je voulais agir, dit sourdement Dagobert, est- ce que je n'avais pas prvu tout cela? pourtant j'ai t assez faible pour vous couter. -- Mais, mon pre ce que tu voulais tenter tait impossible... et tu t'exposais de trop dangereuses consquences, tu en es convenu. -- Ainsi, reprit le soldat sans rpondre son fils, on t'a formellement dit, positivement dit, qu'il ne fallait pas songer obtenir lgalement ce soir, ou mme demain matin, que Rose et Blanche me soient rendues? -- Non, mon pre, il n'y a pas urgence aux yeux de la loi, la question ne pourra tre dcide avant deux ou trois jours. -- C'est tout ce que je voulais savoir, dit Dagobert en se levant et en marchant de long en large dans la chambre. -- Pourtant, reprit son fils, je ne me suis pas tenu pour battu. Dsespr, ne pouvant croire que la justice pt demeurer sourde des rclamations si quitables... j'ai couru au palais de justice... esprant que peut-tre l... je trouverais un juge... un magistrat qui accueillerait ma plainte et y donnerait suite... -- Eh bien? dit le soldat en s'arrtant. -- On m'a dit que le parquet du procureur du roi tait tous les jours ferm cinq heures et ouvert dix heures; pensant votre dsespoir, la position de cette pauvre Mlle de Cardoville, je voulus tenter encore une dmarche; je suis entr dans un poste de troupes de ligne command par un lieutenant... je lui ai tout dit; il m'a vu si mu, je lui parlais avec tant de chaleur, tant de conviction que je l'ai intress... Lieutenant, lui disais-je, accordez-moi seulement une grce, qu'un sous-officier et deux hommes se rendent au couvent afin d'en obtenir l'entre lgale. On demandera voir les filles du marchal Simon; on leur laissera le choix de rester ou de rejoindre mon pre, qui les a amenes de Russie... et l'on verra si ce n'est pas contre leur gr qu'on les retient. -- Et que t'a-t-il rpondu, Agricol? demanda la Mayeux pendant que Dagobert, haussant les paules, continuait sa promenade. -- Mon garon, m'a-t-il dit, ce que vous me demandez l est impossible; je conois vos raisons, mais je ne peux pas prendre sur moi une mesure aussi grave. Entrer de force dans un couvent, il y a de quoi me faire casser. -- Mais alors, monsieur, que faut- il faire? c'est en perdre la tte. -- Ma foi, je n'en sais rien. Le plus sr est d'attendre..., me dit le lieutenant... Alors, mon pre, croyant avoir fait humainement ce qu'il tait possible de faire, je suis revenu... esprant que tu aurais t plus heureux que moi; malheureusement je me suis tromp. Ce disant, le forgeron, accabl de fatigue, se jeta sur une chaise. Il y eut un moment de silence profond aprs ces mots d'Agricol qui ruinaient les dernires esprances de ces trois personnes, muettes, ananties sous le coup d'une inexorable fatalit. Un nouvel incident vint augmenter le caractre sinistre et douloureux de cette scne. VII. Dcouvertes. La porte, qu'Agricol n'avait pas song refermer, s'ouvrit pour ainsi dire timidement, et Franoise Baudoin, la femme de Dagobert, ple, dfaillante, se soutenant peine, parut sur le seuil. Le soldat, Agricol et la Mayeux taient plongs dans un si morne abattement, qu'aucune de ces trois personnes ne s'aperut de l'entre de Franoise. Celle-ci fit peine deux pas dans la chambre et tomba genoux, les mains jointes, en disant d'une voix humble et faible: -- Mon pauvre mari... pardon... ces mots, Agricol et la Mayeux, qui tournaient le dos la porte, se retournrent, et Dagobert releva vivement la tte. -- Ma mre!... s'cria Agricol en courant vers Franoise. -- Ma femme! s'cria Dagobert, en se levant et faisant un pas vers l'infortune... -- Bonne mre!... toi, genoux, dit Agricol en se courbant vers Franoise, en l'embrassant avec effusion; relve-toi donc! -- Non, mon enfant, dit Franoise de son accent la fois doux et ferme, je ne me relverai pas avant que ton pre... m'ait pardonne... j'ai eu de grands torts envers lui... maintenant je le sais... -- Te pardonner... pauvre femme, dit le soldat mu en s'approchant. Est-ce que je t'ai jamais accuse... sauf dans un premier mouvement de dsespoir? Non... non... ce sont de mauvais prtres que j'ai accuss... et j'avais raison... Enfin, te voil, ajouta-t-il, en aidant son fils relever Franoise; c'est un chagrin de moins... On t'a donc mise en libert?... Hier je n'avais pu encore savoir o tait ta prison... j'ai tant de soucis que je n'ai pas eu qu' songer toi... Voyons, chre femme, assieds-toi l... -- Bonne mre... comme tu es faible... comme tu as froid... comme tu es ple!... dit Agricol avec angoisse et les yeux remplis de larmes. -- Pourquoi ne nous as-tu pas fait prvenir? ajouta-t-il... Nous aurions t te chercher... Mais comme tu trembles!... chre mre... tes mains sont glaces... reprit le forgeron agenouill devant Franoise. Puis se tournant vers la Mayeux: -- Fais donc un peu de feu tout de suite. -- J'y avais pens quand ton pre est arriv, Agricol; mais il n'y a plus ni bois ni charbon... -- Eh bien... je t'en prie, ma bonne Mayeux, descends en emprunter au pre Loriot... il est si bonhomme qu'il ne te refusera pas... Ma pauvre mre est capable de tomber malade... vois comme elle frissonne. peine avait-il dit ces mots que la Mayeux disparut. Le forgeron se leva, alla prendre la couverture du lit, et revint en envelopper soigneusement les genoux et les pieds de sa mre; puis, s'agenouillant de nouveau devant elle, il lui dit: -- Tes mains, chre mre. Et Agricol, prenant les mains dbiles de sa mre dans les siennes, essaya de les rchauffer de son haleine. Rien n'tait plus touchant que ce tableau, que de voir ce robuste garon la figure nergique et rsolue, alors empreinte d'une expression de tendresse adorable, entourer des attentions les plus dlicates cette pauvre vieille mre ple et tremblante. Dagobert, bon comme son fils, alla prendre un oreiller, l'apporta, et dit sa femme: -- Penche-toi un peu en avant, je vais mettre cet oreiller derrire toi; tu seras mieux, et cela te rchauffera encore. -- Comme vous me gtez tous deux, dit Franoise en tchant de sourire; et toi surtout, es-tu bon... aprs tout le mal que je t'ai fait! dit-elle Dagobert. Et dgageant une de ses mains d'entre celles de son fils, elle prit la main du soldat, sur laquelle elle appuya ses yeux remplis de larmes; puis elle dit voix basse: -- En prison, je me suis bien repentie... va... Le coeur d'Agricol se brisait en songeant que sa mre avait d tre momentanment confondue dans sa prison avec tant de misrables cratures... elle, sainte et digne femme... d'une puret si anglique... Il allait pour ainsi dire la consoler d'un pass si douloureux pour elle; mais il se tut, songeant que ce serait porter un nouveau coup Dagobert. Aussi reprit-il: -- Et Gabriel, chre mre!... comment va-t-il, ce bon frre? Puisque tu viens de le voir, donne-nous de ses nouvelles. -- Depuis son arrive, dit Franoise en essuyant ses yeux, il est en retraite... ses suprieurs lui ont rigoureusement dfendu de sortir... Heureusement, ils ne lui avaient pas dfendu de me recevoir... car ses paroles, ses conseils m'ont ouvert les yeux; c'est lui qui m'a appris combien, sans le savoir, j'avais t coupable envers toi, mon pauvre mari. -- Que veux-tu dire? reprit Dagobert. -- Dame! tu dois penser que si je t'ai caus tant de chagrin, ce n'est pas par mchancet... En te voyant si dsespr, je souffrais autant que toi; mais je n'osais pas le dire, de peur de manquer mon serment... Je voulais le tenir, croyant bien faire, croyant que c'tait mon devoir... Pourtant... quelque chose me disait que mon devoir n'tait pas de te dsoler ainsi. Hlas! mon Dieu! clairez-moi! m'criai-je dans ma prison, en m'agenouillant et en priant malgr les railleries des autres femmes; comment une action juste et sainte qui m'a t ordonne par mon confesseur, le plus respectable des hommes, accable-t-elle moi et les miens de tant de tourments? Ayez piti de moi, mon bon Dieu! inspirez-moi, avertissez-moi si j'ai fait mal sans le vouloir... Comme je priais avec ferveur, Dieu m'a exauce; il m'a envoy l'ide de m'adresser Gabriel... Je vous remercie, mon Dieu, je vous obirai, me suis-je dit: Gabriel est comme mon enfant... il est prtre aussi... c'est un saint martyr... si quelqu'un au monde ressemble au divin Sauveur par la charit, par la bont... c'est lui... Quand je sortirai de prison, j'irai le consulter, et il claircira mes doutes. -- Chre mre... tu as raison! s'cria Agricol, c'tait une ide d'en haut... Gabriel... c'est un ange, c'est ce qu'il y a de plus pur, de plus courageux, de plus noble au monde! C'est le type du vrai prtre, du bon prtre. -- Ah! pauvre femme, dit Dagobert avec amertume, si tu n'avais jamais eu d'autre confesseur que Gabriel!... -- J'y avais bien pens avant ses voyages, dit navement Franoise. J'aurais tant aim me confesser ce cher enfant... Mais, vois-tu, j'ai craint de fcher l'abb Dubois, et que Gabriel ne ft trop indulgent pour mes pchs. -- Tes pchs, pauvre chre mre... dit Agricol, en as-tu seulement jamais commis un seul? -- Et Gabriel, que t'a-t-il dit? demanda le soldat. -- Hlas! mon ami, que n'ai-je eu plus tt un entretien pareil avec lui. Ce que je lui ai appris de l'abb Dubois a veill ses soupons; alors il m'a interroge, ce cher enfant, sur bien des choses dont il ne m'avait jamais parl jusque-l... Je lui ai ouvert mon coeur tout entier; lui aussi m'a ouvert le sien, et nous avons fait de tristes dcouvertes sur des personnes que nous avions toujours crues bien respectables... et qui pourtant nous avaient tromps l'insu l'un de l'autre... -- Comment cela? -- Oui, on lui disait lui, sous le sceau du secret, des choses censes venir de moi; et moi, sous le sceau du secret, on me disait des choses comme venant de lui... Ainsi... il m'a avou qu'il ne s'tait pas d'abord senti de vocation pour tre prtre... Mais on lui a assur que je ne croirais mon salut certain dans ce monde et dans l'autre que s'il entrait dans les ordres, parce que j'tais persuade que le Seigneur me rcompenserait de lui avoir donn un si excellent serviteur, et que pourtant je n'oserais jamais demander, lui Gabriel, une pareille preuve d'attachement, quoique je l'eusse ramass orphelin dans la rue et lev comme mon fils force de privations et de travail... Alors, que voulez- vous! le pauvre cher enfant, croyant combler tous mes voeux... s'est sacrifi. Il est entr au sminaire. -- Mais c'est horrible, dit Agricol, c'est une ruse infme; et pour les prtres qui s'en sont rendus coupables, c'est un mensonge sacrilge... -- Pendant ce temps-l, reprit Franoise, moi, on me tenait un autre langage; on me disait que Gabriel avait la vocation, mais qu'il n'osait me l'avouer, de peur que je ne fusse jalouse cause d'Agricol, qui, ne devant jamais tre qu'un ouvrier, ne jouirait pas des avantages que la prtrise assurait Gabriel... Aussi, lorsqu'il m'a demand la permission d'entrer au sminaire (cher enfant! il n'y entrait qu' regret, mais il croyait me rendre heureuse), au lieu de le dtourner de cette ide, je l'ai, au contraire, engag de tout mon pouvoir la suivre, l'assurant qu'il ne pouvait mieux faire, que cela me causait une grande joie... Dame... vous entendez bien! j'exagrais, tant je craignais qu'il ne me crt jalouse pour Agricol. -- Quelle odieuse machination! dit Agricol stupfait. On spculait d'une manire indigne sur votre dvouement mutuel; ainsi, dans l'encouragement presque forc que tu donnais sa rsolution, Gabriel voyait, lui, l'expression de ton voeu le plus cher... -- Peu peu, pourtant, comme Gabriel est le meilleur coeur qu'il y ait au monde, la vocation lui est venue. C'est tout simple: consoler ceux qui souffrent, se dvouer ceux qui sont malheureux, il tait n pour cela; aussi ne m'aurait-il jamais parl du pass sans notre entretien de ce matin... Mais, alors, lui toujours si doux, si timide... je l'ai vu s'indigner... s'exasprer surtout contre M. Rodin et une autre personne qu'il accuse... Il avait dj contre eux, m'a-t-il dit, de srieux griefs... mais ces dcouvertes comblaient la mesure. ces mots de Franoise, Dagobert fit un mouvement et porta vivement la main son front comme pour rassembler ses souvenirs. Depuis quelques minutes il coutait avec une surprise profonde et presque avec frayeur le rcit de ces menes souterraines, conduites par une fourberie si habile et si profonde. Franoise continua: -- Enfin... quand j'ai avou Gabriel que, par les conseils de M. l'abb Dubois, mon confesseur, j'avais livr une personne trangre les enfants qu'on avait confies mon mari... les filles du gnral Simon... le cher enfant, hlas! bien regret, m'a blme... non d'avoir voulu faire connatre ces pauvres orphelines les douceurs de notre sainte religion, mais de ne pas avoir consult mon mari, qui seul rpondait devant Dieu et devant les hommes du dpt qu'on lui avait confi... Gabriel a vivement censur la conduite de M. l'abb Dubois, qui m'avait donn, disait-il, des conseils mauvais et perfides; puis ensuite ce cher enfant m'a console avec sa douceur d'ange en m'engageant venir tout te dire... Mon pauvre ami! il aurait bien voulu m'accompagner; car c'est peine si j'osais penser rentrer ici, tant j'tais dsole de mes torts envers toi; mais malheureusement Gabriel tait retenu son sminaire par des ordres trs svres de ses suprieurs; il n'a pu venir avec moi, et... Dagobert interrompit brusquement sa femme: il semblait en proie une grande agitation: -- Un mot, Franoise, dit-il, car, en vrit, au milieu de tant de soucis, de trames si noires et si diaboliques, la mmoire se perd, la tte s'gare... Tu m'as dit, le jour o les enfants ont disparu, qu'en recueillant Gabriel, tu avais trouv son cou une mdaille de bronze, et dans sa poche un portefeuille rempli de papiers crits en langue trangre? -- Oui... mon mari. -- Que tu avais plus tard remis ces papiers et cette mdaille ton confesseur? -- Oui, mon ami. -- Et Gabriel ne t'a-t-il jamais parl depuis de cette mdaille et de ces papiers? -- Non. Agricol, entendant cette rvlation de sa mre, la regardait avec surprise, et s'cria: -- Mais alors Gabriel a donc le mme intrt que les filles du gnral Simon et Mlle de Cardoville... se trouver demain rue Saint-Franois? -- Certainement, dit Dagobert, et maintenant te souvient-il qu'il nous a dit, lors de mon arrive, que dans quelques jours il aurait besoin de nous, de notre appui, pour une circonstance grave? -- Oui, mon pre. -- Et on le retient prisonnier son sminaire! Et il a dit ta mre qu'il avait se plaindre de ses suprieurs! Et il nous a demand notre appui, t'en souviens-tu? d'un air si triste et si grave, que je lui ai dit: -- Qu'il s'agirait d'un duel mort qu'il ne nous parlerait pas autrement!... reprit Agricol en interrompant Dagobert. C'est vrai, mon pre... et pourtant, toi qui te connais en courage, tu as reconnu la bravoure de Gabriel gale la tienne... Pour qu'il craigne tant ses suprieurs, il faut que le danger soit grand. -- Maintenant que j'ai entendu ta mre... je comprends tout... dit Dagobert. Gabriel est comme Rose et Blanche, comme Mlle de Cardoville... comme ta mre, comme nous le sommes peut-tre, nous- mmes, victimes d'une sourde machination de mauvais prtres... Tiens, cette heure que je connais leurs moyens tnbreux, leur persvrance infernale... je le vois, ajouta le soldat en parlant plus bas, il faut tre bien fort pour lutter contre eux... Non, je n'avais pas l'ide de leur puissance... -- Tu as raison, mon pre... car ceux qui sont hypocrites et mchants peuvent faire autant de mal que ceux qui sont bons et charitables comme Gabriel... font de bien. Il n'y a pas d'ennemi plus implacable qu'un mauvais prtre. -- Je te crois... et cela m'pouvante, car enfin mes pauvres enfants sont entre leurs mains. Faudrait-il les leur abandonner sans lutte?... Tout est-il donc dsespr?... Oh! non... non... pas de faiblesses!... Et pourtant... depuis que ta mre nous a dvoil ces trames diaboliques, je ne sais... mais je me sens moins fort... moins rsolu... Tout ce qui se passe autour de nous me semble effrayant. L'enlvement de ces enfants n'est plus une chose isole, mais une ramification d'un vaste complot qui nous entoure et nous menace... Il me semble que, moi et ceux que j'aime, nous marchons la nuit... au milieu des serpents... au milieu d'ennemis et de piges qu'on ne peut ni voir ni combattre... Enfin, que veux-tu que je te dise!... moi, je n'ai jamais craint la mort... je ne suis pas lche... eh bien! maintenant, je l'avoue... oui, je l'avoue... ces robes noires me font peur... oui... j'en ai peur... Dagobert pronona ces mots avec un accent si sincre, que son fils tressaillit, car il partageait la mme impression. Et cela devait tre; les caractres francs, nergiques, rsolus, habitus agir et combattre au grand jour, ne peuvent ressentir qu'une crainte, celle d'tre enlacs et frapps dans les tnbres par des ennemis insaisissables: ainsi Dagobert avait vingt fois affront la mort, et pourtant, en entendant sa femme exposer navement ce sombre tissu de trahisons, de fourberies, de mensonges, de noirceurs, le soldat prouvait un vague effroi; et quoique rien ne ft chang dans les conditions de son entreprise nocturne contre le couvent, elle lui apparaissait sous un jour plus sinistre et plus dangereux. Le silence qui rgnait depuis quelques moments fut interrompu par le retour de la Mayeux. Celle-ci, sachant que l'entretien de Dagobert, de sa femme et d'Agricol ne devait pas avoir d'importun auditeur, frappa lgrement la porte, restant en dehors avec le pre Loriot. -- Peut-on entrer, madame Franoise? dit l'ouvrire, voici le pre Loriot qui apporte du bois. -- Oui, oui, entre ma bonne Mayeux... dit Agricol pendant que son pre essuyait la sueur froide qui coulait de son front. La porte s'ouvrit, et l'on vit le digne teinturier, dont les mains et les bras taient couleur amarante; il portait d'un ct un panier de bois; de l'autre, de la braise allume sur une pelle feu. -- Bonsoir la compagnie, dit le pre Loriot, merci d'avoir pens moi, madame Franoise! vous savez que ma boutique et ce qu'il y a dedans sont votre service... Entre voisins on s'aide, comme de juste. Vous avez, je l'espre, t dans le temps assez bonne pour feu ma femme! Puis, dposant le bois dans un coin et donnant la pelle braise Agricol, le digne teinturier, devinant l'air triste et proccup des diffrents acteurs de cette scne qu'il serait discret lui de ne pas prolonger sa visite, ajouta: -- Vous n'avez pas besoin d'autre chose, madame Franoise? -- Merci, pre Loriot, merci! -- Alors, bonsoir, la compagnie... Puis, s'adressant la Mayeux, le teinturier ajouta: -- N'oubliez pas la lettre pour M. Dagobert... je n'ai pas os y toucher, j'y aurais marqu les quatre doigts et le pouce en amarante. Bonsoir la compagnie. Et le pre Loriot sortit. -- Monsieur Dagobert, voici cette lettre, dit la Mayeux. Et elle s'occupa d'allumer le pole, pendant qu'Agricol approchait du foyer le fauteuil de sa mre. -- Vois ce que c'est, mon garon, dit Dagobert son fils, j'ai la tte si fatigue que j'y vois peine clair... Agricol prit la lettre, qui contenait seulement quelques lignes, et lut avant d'avoir regard la signature: En mer, le 25 dcembre 1831. Je profite de la rencontre et d'une communication de quelques minutes avec un navire qui se rend directement en Europe, mon vieux camarade, pour t'crire la hte ces lignes, qui te parviendront, je l'espre, par le Havre, et probablement avant mes dernires lettres de l'Inde... Tu dois tre maintenant avec ma femme et mon enfant... dis-leur... Je ne puis finir... le canot part... un mot en hte... J'arrive en France... N'oublie pas le 13 fvrier... l'avenir de ma femme et de mon enfant en dpend... Adieu, mon ami! Reconnaissance ternelle. SIMON. -- Agricol... ton pre... vite... s'cria la Mayeux. Ds les premiers mots de cette lettre, laquelle les circonstances prsentes donnaient un si cruel -propos, Dagobert tait devenu d'une pleur mortelle... l'motion, la fatigue, l'puisement, joints ce dernier coup, le firent chanceler. Son fils courut lui, le soutint un instant entre ses bras; mais bientt cet accs momentan de faiblesse se dissipa, Dagobert passa la main sur son front, redressa sa grande taille, son regard tincela, sa figure prit une expression de rsolution dtermine, et il s'cria avec une exaltation farouche: -- Non, non, je ne serai pas tratre, je ne serai pas lche: les robes noires ne me font plus peur, et cette nuit Rose et Blanche Simon seront dlivres! VIII. Le code pnal. Dagobert, un moment pouvant des machinations tnbreuses et souterraines si dangereuses poursuivies par les robes noires, comme il disait, contre des personnes qu'il aimait, avait pu hsiter un instant tenter la dlivrance de Rose et de Blanche; mais son indcision cessa aussitt aprs la lettre du marchal Simon, qui venait si inopinment lui rappeler des devoirs sacrs. l'abattement passager du soldat avait succd une rsolution d'une nergie calme et pour ainsi dire recueillie. -- Agricol, quelle heure est-il? demanda-t-il son fils. -- Neuf heures ont sonn tout l'heure, mon pre. -- Il faut me fabriquer tout de suite un crochet de fer solide... assez solide pour supporter mon poids, et assez ouvert pour s'adapter au chaperon d'un mur. Ce pole de fonte sera ta forge et ton enclume; tu trouveras un marteau dans la maison... et... quant du fer... tiens, en voici... Ce disant, le soldat prit auprs du foyer une paire de pincettes trs fortes branches, les prsenta son fils, et ajouta: -- Allons, mordieu; mon garon, attise le feu, chauffe blanc, et forge-moi ce fer. ces paroles, Franoise et Agricol se regardrent avec surprise; le forgeron resta muet et interdit, ignorant la rsolution de son pre et les prparatifs que celui-ci avait dj commencs avec l'aide de la Mayeux. -- Tu ne m'entends donc pas, Agricol? rpta Dagobert toujours la paire de pincettes la main; il faut tout de suite me fabriquer un crochet avec cela!... -- Un crochet... mon pre... et pour quoi faire? -- Pour mettre au bout d'une corde que j'ai l; il faudra le terminer par une espce d'oeillet assez large pour qu'elle puisse y tre solidement attache... -- Mais cette corde, ce crochet, quoi bon? -- escalader les murs du couvent, si je ne puis m'y introduire par une porte. -- Quel couvent? demanda Franoise son fils. -- Comment, mon pre! s'cria celui-ci en se levant brusquement, tu penses encore... cela? -- Ah! , quoi veux-tu que je pense? -- Mais, mon pre... c'est impossible... tu ne tenteras pas une pareille entreprise. -- Mais quoi donc, mon enfant? demanda Franoise avec anxit; o ton pre veut-il donc aller? -- Il veut, cette nuit, s'introduire dans un couvent o sont enfermes les filles du marchal Simon, et les enlever. -- Grand Dieu!... mon pauvre mari!... un sacrilge!... s'cria Franoise, toujours fidle ses pieuses traditions; et joignant les mains, elle fit un mouvement pour se lever et s'approcher de Dagobert. Le soldat, pressentant qu'il allait avoir subir des observations, des prires de toutes sortes, et bien rsolu de n'y pas cder, voulut tout d'abord couper court ces supplications inutiles qui d'ailleurs lui faisaient perdre un temps prcieux; il reprit donc un air grave, svre, presque solennel, qui tmoignait de l'inflexibilit de sa dtermination: -- coute, ma femme, et toi aussi mon fils: quand, mon ge, on se dcide une chose, on sait pourquoi... et une fois qu'on est dcid, il n'y a ni femme, ni fils qui tiennent... on fait ce qu'on doit... c'est quoi je suis rsolu... pargnez-moi donc ces paroles inutiles... C'est votre devoir de me parler ainsi, soit; ce devoir, vous l'avez rempli; n'en parlons plus. Ce soir je veux tre le matre chez moi... Franoise, craintive, effraye, n'osa pas hasarder une parole; mais elle tourna ses regards suppliants vers son fils. -- Mon pre... dit celui-ci, un mot encore... un mot seulement. -- Voyons ce mot, reprit Dagobert avec impatience. -- Je ne peux pas combattre votre rsolution; mais je vous prouverai que vous ignorez quoi vous vous exposez... -- Je n'ignore rien, dit le soldat d'un ton brusque. Ce que je tente est grave... mais il ne sera pas dit que j'ai nglig un moyen, quel qu'il soit, d'accomplir ce que j'ai promis d'accomplir. -- Mon pre, prends garde... Encore une fois... tu ne sais pas quel danger tu t'exposes! dit le forgeron d'un air alarm. -- Allons, parlons du danger; parlons du fusil du portier et de la faux du jardinier, dit Dagobert en haussant les paules ddaigneusement; parlons-en, et que cela finisse... Eh bien! aprs, supposons que je laisse ma peau dans ce couvent, est-ce que tu ne restes pas ta mre? Voil vingt ans que vous avez l'habitude de vous passer de moi... a vous cotera moins... -- Et c'est moi, mon Dieu! c'est moi qui suis cause de tous ces malheurs!... s'cria la pauvre mre. Ah! Gabriel avait bien raison de me blmer. -- Madame Franoise, rassurez-vous, dit tout bas la Mayeux, qui s'tait rapproche de la femme de Dagobert; Agricol ne laissera pas son pre s'exposer ainsi. Le forgeron, aprs un moment d'hsitation, reprit d'une voix mue: -- Je te connais trop, mon pre, pour songer t'arrter par la peur d'un danger de mort. -- De quel danger parles-tu alors? -- D'un danger... devant lequel tu reculeras... toi si brave... dit le jeune homme d'un ton pntr qui frappa son pre. -- Agricol, dit svrement et rudement le soldat, vous dites une lchet, vous me faites une insulte. -- Mon pre! -- Une lchet, reprit le soldat courrouc, parce qu'il est lche de vouloir dtourner un homme de son devoir en l'effrayant... une insulte, parce que vous me croyez capable d'tre intimid. -- Ah! monsieur Dagobert, s'cria la Mayeux, vous ne comprenez pas Agricol. -- Je le comprends trop, rpondit durement le soldat. Douloureusement mu de la svrit de son pre, mais ferme dans sa rsolution dicte par son amour et par son respect, Agricol reprit, non sans un violent battement de coeur: -- Pardonnez-moi si je vous dsobis, mon pre... mais dussiez- vous me har, vous saurez quoi vous vous exposez en escaladant, la nuit, les murs d'un couvent... -- Mon fils!! vous osez... s'cria Dagobert, le visage enflamm de colre. -- Agricol... s'cria Franoise plore... mon mari! -- Monsieur Dagobert, coutez Agricol!... c'est dans notre intrt tous qu'il parle, s'cria la Mayeux. -- Pas un mot de plus... rpondit le soldat en frappant du pied avec colre. -- Je vous dis... mon pre... que vous risquez presque srement... les galres!! s'cria le forgeron en devenant d'une pleur effrayante. -- Malheureux! dit Dagobert en saisissant son fils par le bras, tu ne pouvais pas me cacher cela... plutt que de m'exposer tre tratre et lche! Puis le soldat rpta en frmissant: -- Les galres!! Et il baissa la tte, muet, pensif, et comme cras par ces mots foudroyants. -- Oui, vous introduire dans un lieu habit, la nuit, avec escalade et effraction... la loi est formelle... ce sont les galres! s'cria Agricol, la fois heureux et dsol de l'accablement de son pre; oui, mon pre... les galres... si vous tes pris en flagrant dlit: et il y a dix chances contre une pour que cela soit, car, la Mayeux vous l'a dit, le couvent est gard... Ce matin, vous auriez tent d'enlever en plein jour ces deux jeunes demoiselles, vous auriez t arrt; mais au moins cette tentative, faite ouvertement, avait un caractre de loyale audace qui plus tard peut-tre vous et fait absoudre... Mais vous introduire ainsi la nuit avec escalade... je vous le rpte, ce sont les galres... Maintenant... mon pre... dcidez-vous... ce que vous ferez, je le ferai... car je ne vous laisserai pas aller seul... Dites un mot... je forge votre crochet; j'ai l au bas de l'armoire un marteau, des tenailles... et dans une heure nous partons. Un profond silence suivit les paroles du forgeron, silence seulement interrompu par les sanglots de Franoise, qui murmurait avec dsespoir: -- Hlas!... mon Dieu!... voil pourtant ce qui arrive... parce que j'ai cout l'abb Dubois!... En vain la Mayeux consolait Franoise, elle se sentait elle-mme pouvante; car le soldat tait capable de braver l'infamie, et alors Agricol voudrait partager les prils de son pre. Dagobert, malgr son caractre nergique et dtermin, restait frapp de stupeur. Selon ses habitudes militaires, il n'avait vu dans son entreprise nocturne qu'une sorte de ruse de guerre autorise par son bon droit d'abord, et aussi par l'inexorable fatalit de sa position; mais les effrayantes paroles de son fils le ramenaient la ralit, une terrible alternative: ou il lui fallait trahir la confiance du gnral Simon et les derniers voeux de la mre des orphelines, ou bien il lui fallait s'exposer une fltrissure effroyable... et surtout y exposer son fils... son fils!! et cela mme sans la certitude de dlivrer les orphelines... Tout coup, Franoise, essuyant ses yeux noys de larmes, s'cria comme frappe d'une inspiration soudaine: -- Mais, mon Dieu! j'y songe... il y a peut-tre un moyen de faire sortir ces chres enfants du couvent sans violence. -- Comment cela, ma mre? dit vivement Agricol. -- C'est M. l'abb Dubois qui les a fait conduire... mais, d'aprs ce que suppose Gabriel, probablement mon confesseur n'a agi que par les conseils de M. Rodin... -- Et quand cela serait, ma chre mre, on aurait beau s'adresser M. Rodin, on n'obtiendrait rien de lui. -- De lui, non, mais peut-tre de cet abb si puissant qui est le suprieur de Gabriel, qui l'a toujours protg depuis son entre au sminaire. -- Quel abb, ma mre? -- M. l'abb d'Aigrigny. -- En effet, chre mre, avant d'tre prtre il tait militaire... peut-tre serait-il plus accessible qu'un autre... et pourtant... -- D'Aigrigny! s'cria Dagobert avec une expression d'horreur et de haine. Il y a ici ml ces trahisons, un homme qui, avant d'tre prtre, a t militaire, et qui s'appelle d'Aigrigny? -- Oui, mon pre, le marquis d'Aigrigny... Avant la Restauration... il avait servi en Russie... et, en 1815, les Bourbons lui ont donn un rgiment... -- C'est lui! dit Dagobert d'une voix sourde. Encore lui! toujours lui!!! comme un mauvais dmon... qu'il s'agisse de la mre, du pre ou des enfants. -- Que dis-tu, mon pre? -- Le marquis d'Aigrigny! s'cria Dagobert. Savez-vous quel est cet homme? Avant d'tre prtre, il a t le bourreau de la mre de Rose et de Blanche, qui mprisait son amour. Avant d'tre prtre... il s'est battu contre son pays, et s'est trouv deux fois face face la guerre avec le gnral Simon... Oui, pendant que le gnral tait prisonnier Leipzig, cribl de blessures Waterloo, l'autre, le marquis rengat, triomphait avec les Russes et les Anglais! Sous les Bourbons, le rengat, combl d'honneurs, s'est encore retrouv en face du soldat de l'Empire perscut. Entre eux deux cette fois, il y a eu un duel acharn... Le marquis a t bless; mais le gnral Simon, proscrit et condamn mort, s'est exil... Maintenant le rengat est prtre... dites-vous? Eh bien, moi, maintenant, je suis certain que c'est lui qui a fait enlever Rose et Blanche afin d'assouvir sur elles la haine qu'il a toujours eue contre leur mre et contre leur pre... Cet infme d'Aigrigny les tient en sa puissance. Ce n'est plus seulement la fortune de ces enfants que j'ai dfendre maintenant... c'est leur vie... entendez-vous? leur vie... -- Mon pre... croyez-vous cet homme capable de... -- Un tratre son pays, qui finit par tre un prtre infme, est capable de tout; je vous dis que peut-tre cette heure ils tuent ces enfants petit feu... s'cria le soldat d'une voix dchirante, car les sparer l'une de l'autre, c'est dj commencer les tuer... Puis Dagobert ajouta avec une exaspration impossible rendre: -- Les filles du gnral Simon sont au pouvoir du marquis d'Aigrigny et de sa bande... et j'hsiterais tenter de les sauver... par peur des galres!... Les galres! ajouta-t-il avec un clat de rire convulsif, qu'est-ce que a me fait, moi, les galres? Est-ce qu'on y met votre cadavre? Est-ce qu'aprs cette dernire tentative je n'aurais pas le droit, si elle avorte, de me brler la cervelle? Mets ton fer au feu, mon garon... vite, le temps presse... forge... forge le fer... -- Mais... ton fils... t'accompagne! s'cria Franoise avec un cri de dsespoir maternel. Puis, se levant, elle se jeta aux pieds de Dagobert en disant: -- Si tu es arrt... il le sera aussi... -- Pour s'pargner les galres... il fera comme moi... j'ai deux pistolets. -- Mais moi... s'cria la malheureuse mre en tendant ses mains suppliantes, sans toi... sans lui... que deviendrai-je? -- Tu as raison... j'tais goste... j'irai seul, dit Dagobert. -- Tu n'iras pas seul... mon pre... reprit Agricol. -- Mais ta mre!... -- La Mayeux voit ce qui se passe, elle ira trouver M. Hardy, mon bourgeois, et lui dira tout... C'est le plus gnreux des hommes... et ma mre aura un abri et du pain jusqu' la fin de ses jours. -- Et c'est moi... c'est moi qui suis cause de tout!... s'cria Franoise en se tordant les mains avec dsespoir. Punissez-moi, mon Dieu... punissez-moi... c'est ma faute... j'ai livr ces enfants... Je serais punie par la mort de mon enfant. -- Agricol... tu ne me suivras pas!! Je te le dfends, dit Dagobert en pressant son fils contre sa poitrine avec nergie. -- Moi!... aprs t'avoir signal le danger... je reculerais!... tu n'y penses pas, mon pre! Est-ce que je n'ai pas aussi quelqu'un dlivrer, moi? Mlle de Cardoville, si bonne, si gnreuse, qui m'avait voulu sauver de la prison, n'est-elle pas prisonnire, son tour? Je te suivrai, mon pre, c'est mon droit, c'est mon devoir, c'est ma volont. Ce disant, Agricol mit dans l'ardent brasier du pole de fonte les pincettes destines faire un crochet. -- Hlas! mon Dieu! ayez piti de nous tous! disait la pauvre mre en sanglotant, toujours agenouille, pendant que le soldat tait en proie un violent combat intrieur. -- Ne pleure pas ainsi, chre mre, tu me brises le coeur, dit Agricol en relevant sa mre avec l'aide de la Mayeux, rassure-toi. J'ai d exagrer mon pre les mauvaises chances de l'entreprise; mais nous deux, en agissant prudemment, nous pourrons russir presque sans rien risquer, n'est-ce pas, mon pre? dit Agricol, en faisant un signe d'intelligence Dagobert. Encore une fois, rassure-toi, bonne mre... je rponds de tout... Nous dlivrerons les filles du marchal Simon et Mlle de Cardoville... La Mayeux, donne-moi les tenailles et le marteau qui sont au bas de cette armoire... L'ouvrire, essuyant ses larmes, obit Agricol, pendant que celui-ci, l'aide d'un soufflet, avivait le brasier o chauffaient les pincettes. -- Voici tes outils... Agricol, dit la Mayeux d'une voix profondment altre, en prsentant, de ses mains tremblantes, ces objets au forgeron, qui, l'aide des tenailles, retira bientt du feu les pincettes chauffes blanc, qu'il commena de faonner en crochet grands coups de marteau, se servant du pole de fonte pour enclume. Dagobert tait rest silencieux et pensif. Tout coup il dit Franoise en lui prenant les mains: -- Tu connais ton fils: l'empcher maintenant de me suivre, c'est impossible... Mais rassure-toi... chre femme... nous russirons... je l'espre... Si nous ne russissons pas... si nous sommes arrts, Agricol et moi, eh bien! non... pas de lchets... pas de suicide... le pre et le fils s'en iront en prison bras dessus bras dessous, le front haut, le regard fier, comme deux hommes de coeur qui ont fait leur devoir... jusqu'au bout... Le jour du jugement viendra... nous dirons tout... loyalement, franchement... nous dirons que, pousss la dernire extrmit... ne trouvant aucun secours, aucun appui dans la loi, nous avons t obligs d'avoir recours la violence... Va, forge, mon garon, ajouta Dagobert en s'adressant son fils, qui martelait le fer rougi, forge... forge... sans crainte; les juges sont d'honntes gens, ils absoudront d'honntes gens. -- Oui, brave pre, tu as raison; rassure-toi, chre mre... les juges verront la diffrence qu'il y a entre des bandits qui escaladent la nuit des murs pour voler... et un vieux soldat et son fils qui au pril de leur libert, de leur vie, de l'infamie, ont voulu dlivrer de pauvres victimes. -- Et si ce langage n'est pas entendu, reprit Dagobert, tant pis!... ce ne sera ni ton fils ni ton mari qui seront dshonors aux yeux des honntes gens... Si l'on nous met au bagne... si nous avons le courage de vivre... eh bien! le jeune et le vieux forat porteront firement leur chane... et le marquis rengat... le prtre infme sera plus honteux que nous... Va, forge le fer sans crainte, mon garon! Il y a quelque chose que le bagne ne peut fltrir: une bonne conscience et l'honneur... Maintenant, deux mots, ma bonne Mayeux; l'heure avance et nous presse. Quand vous tes descendue dans le jardin, avez-vous remarqu si les tages du couvent taient levs? -- Non, pas trs levs, monsieur Dagobert, surtout du ct qui regarde la maison des fous o est enferme Mlle de Cardoville. -- Comment avez-vous fait pour parler cette demoiselle? -- Elle tait de l'autre ct d'une claire-voie en planches qui spare cet endroit les deux jardins. -- Excellent... dit Agricol en continuant de marteler son fer, nous pourrons facilement entrer de l'un dans l'autre jardin... peut-tre sera-t-il plus facile et plus sr de sortir par la maison des fous... Malheureusement tu ne sais pas o est la chambre de Mlle de Cardoville. -- Si... reprit la Mayeux en rassemblant ses souvenirs, elle habite un pavillon carr, et il y a au-dessus de la fentre o je l'ai vue pour la premire fois une espce d'auvent avanc, peint couleur de coutil bleu et blanc. -- Bon... je ne l'oublierai pas. -- Et vous ne savez pas, peu prs, o sont les chambres de mes pauvres enfants? dit Dagobert. Aprs un moment de rflexion, la Mayeux reprit: -- Elles sont en face du pavillon occup par Mlle de Cardoville, car elle leur a fait depuis deux jours des signes de sa fentre; et je me souviens maintenant qu'elle m'a dit que les deux chambres, places des tages diffrents, se trouvaient, l'une au rez-de-chausse, l'autre au premier. -- Et ces fentres sont-elles grilles? demanda le forgeron. -- Je l'ignore. -- Il n'importe, merci, ma bonne fille; avec ces indications nous pouvons marcher, dit Dagobert; pour le reste, j'ai mon plan. -- Ma petite Mayeux, de l'eau, dit Agricol, afin que je refroidisse mon fer. Puis, s'adressant son pre: -- Ce crochet est-il bien? -- Oui, mon garon: ds qu'il sera refroidi, nous ajusterons la corde. Depuis quelque temps Franoise Baudoin s'tait agenouille pour prier avec ferveur: elle suppliait Dieu d'avoir piti d'Agricol et de Dagobert, qui, dans leur ignorance, allaient commettre un grand crime; elle conjurait surtout le Seigneur de faire retomber sur elle seule son courroux cleste, puisqu'elle seule tait la cause de la funeste rsolution de son fils et de son mari. Dagobert et Agricol terminaient en silence leurs prparatifs: tous deux taient trs ples et d'une gravit solennelle: ils sentaient tout ce qu'il y avait de dangereux dans leur entreprise dsespre. Au bout de quelques minutes, dix heures sonnrent Saint-Merri. Le tintement de l'horloge arriva faible et demi couvert par le grondement des rafales de vent et de pluie, qui n'avaient pas cess. -- Dix heures... dit Dagobert en tressaillant, il n'y a pas une minute perdre... Agricol, prends le sac. -- Oui, mon pre. En allant chercher le sac, Agricol s'approcha de la Mayeux, qui se soutenait peine, et lui dit tout bas et rapidement: -- Si nous ne sommes pas ici demain matin... je te recommande ma mre. Tu iras chez M. Hardy; peut-tre sera-t-il arriv de voyage. Voyons, soeur, du courage, embrasse-moi. Je te laisse ma pauvre mre. Et le forgeron, profondment mu, serra cordialement dans ses bras la Mayeux, qui se sentait dfaillir. -- Allons, mon vieux Rabat-Joie... en route, dit Dagobert, tu nous serviras de vedette... Puis, s'approchant de sa femme, qui, s'tant releve, serrait contre sa poitrine la tte de son fils, qu'elle couvrait de baisers en fondant en larmes, le soldat lui dit, affectant autant de calme que de srnit: -- Allons, ma chre femme, sois raisonnable, fais-nous du bon feu... dans deux ou trois heures nous ramnerons ici deux pauvres enfants et une belle demoiselle... Embrasse-moi... cela me portera bonheur. Franoise se jeta au cou de son mari sans prononcer une parole. Ce dsespoir muet, accentu par des sanglots sourds et convulsifs, tait dchirant. Dagobert fut oblig de s'arracher des bras de sa femme, et, cachant son motion, il dit son fils d'une voix altre: -- Partons... partons... elle me fend le coeur... Ma bonne Mayeux, veillez sur elle... Agricol... viens. Et le soldat, glissant ses pistolets dans la poche de sa redingote, se prcipita vers la porte, suivi de Rabat-Joie. -- Mon fils... encore!... que je t'embrasse encore une fois hlas!... c'est peut-tre la dernire, s'cria la malheureuse mre, incapable de se lever et tendant les bras Agricol. Pardonne-moi... c'est ma faute. Le forgeron revint, ple, mla ses larmes celles de sa mre, car il pleurait aussi, et murmura d'une voix touffe: -- Adieu, chre mre... rassure-toi... bientt. Puis, se drobant aux treintes de Franoise, il rejoignit son pre sur l'escalier. Franoise Baudoin poussa un long gmissement et tomba presque inanime entre les bras de la Mayeux. Dagobert et Agricol sortirent de la rue Brise-Miche au milieu de la tourmente, et se dirigrent grands pas vers le boulevard de l'Hpital, suivis de Rabat-Joie. IX. Escalade et effraction. Onze heures et demie sonnaient lorsque Dagobert et son fils arrivrent sur le boulevard de l'Hpital. Le vent tait violent, la pluie battante; mais malgr l'paisseur des nues pluvieuses, la nuit paraissait assez claire, grce au lever tardif de la lune. Les grands arbres noirs et les murailles blanches du jardin du couvent se distinguaient au milieu de cette ple clart. Au loin, un rverbre agit par le vent, et dont on apercevait peine la lumire rougetre travers la brume et la pluie, se balanait au- dessus de la chausse boueuse de ce boulevard solitaire. de rares intervalles on entendait, au loin... bien loin, le sourd roulement d'une voiture attarde; puis tout retombait dans un morne silence. Dagobert et son fils, depuis leur dpart de la rue Brise-Miche, avaient peine chang quelques paroles. Le but de ces deux hommes de coeur tait noble, gnreux; et pourtant, rsolus, mais pensifs, ils se glissaient dans l'ombre comme des bandits l'heure des crimes nocturnes. Agricol portait sur ses paules un sac renfermant la corde, le crochet et la barre de fer; Dagobert s'appuyait sur le bras de son fils, et Rabat-Joie suivait son matre. -- Le banc o nous nous sommes assis tantt doit tre par ici, dit Dagobert en s'arrtant. -- Oui, dit Agricol en cherchant des yeux, le voil, mon pre. -- Il n'est que onze heures et demie, il faut attendre minuit, reprit Dagobert. Asseyons-nous un instant pour nous reposer et convenir de nos faits... Au bout d'un moment de silence, le soldat reprit avec motion en serrant les mains de son fils dans les siennes: -- Agricol... mon enfant... il en est temps encore... je t'en supplie... laisse-moi aller seul... je saurai bien me tirer d'affaire... Plus le moment approche... plus je crains de te compromettre dans cette entreprise dangereuse. -- Et moi, brave pre, plus le moment approche, plus je crois que je te serai utile quelque chose; bon ou mauvais, je partagerai ton sort... Notre but est louable... c'est une dette d'honneur que tu dois acquitter... j'en veux payer la moiti. Ce n'est pas maintenant que je me ddirai... Ainsi donc, brave pre... songeons notre plan de campagne. -- Allons, tu viendras, dit Dagobert en touffant un soupir. -- Il faut donc, brave pre, reprit Agricol, russir sans encombre, et nous russirons... Tu avais remarqu tantt la petite porte de ce jardin, l, prs de l'angle du mur... c'est dj excellent. -- Par l, nous entrerons dans le jardin, et nous chercherons des btiments que spare un mur termin par une claire-voie. -- Oui... car d'un ct de cette claire-voie est le pavillon habit par Mlle de Cardoville, et de l'autre, la partie du couvent o sont enfermes les filles du gnral. ce moment Rabat-Joie, qui tait accroupi aux pieds de Dagobert, se leva brusquement en dressant les oreilles et semblant couter. -- On dirait que Rabat-Joie entend quelque chose, dit Agricol; coutons. On n'entendit rien que le bruit du vent qui agitait les grands arbres du boulevard. -- Mais, j'y pense, mon pre: une fois la porte du jardin ouverte, emmenons-nous Rabat-Joie? -- Oui... oui: s'il y a un chien de garde, il s'en chargera, et puis, il nous avertira de l'approche des gens de ronde, et qui sait?... il a tant d'intelligence, il est si attach Rose et Blanche, qu'il nous aidera peut-tre dcouvrir l'endroit o elles sont; je l'ai vu vingt fois aller les rejoindre dans les bois avec un instinct extraordinaire. Un tintement lent, grave, sonore, dominant les sifflements de la bise, commenait de sonner minuit. Ce bruit sembla retentir douloureusement dans l'me d'Agricol et de son pre; muets, mus, ils tressaillirent... Par un mouvement spontan, ils se prirent et se serrrent nergiquement la main. Malgr eux, chaque battement de leur coeur se rglait sur chacun des coups de cette horloge, dont la vibration se prolongeait au milieu du morne silence de la nuit. Au dernier tintement, Dagobert dit son fils d'une voix ferme: -- Voil minuit... embrasse-moi... et en avant! Le pre et le fils s'embrassrent. Le moment tait dcisif et solennel. -- Maintenant, mon pre, dit Agricol, agissons avec autant de ruse et d'audace que des bandits allant piller un coffre-fort. Ce disant, le forgeron prit dans le sac la corde et le crochet. Dagobert s'arma de la pince de fer, et tous deux, s'avanant le long du mur avec prcaution, se dirigrent vers la petite porte situe non loin de l'angle form par la rue et par le boulevard, s'arrtant de temps autre pour prter l'oreille avec attention, tchant de distinguer les bruits qui ne seraient causs ni par la pluie ni par le vent. La nuit continuant d'tre assez claire pour que l'on pt parfaitement distinguer les objets, le forgeron et le soldat atteignirent la petite porte; les ais paraissaient vermoulus et peu solides. -- Bon! dit Agricol son pre, d'un coup elle cdera. Et le forgeron allait appuyer vigoureusement son paule contre la porte en s'arc-boutant sur ses jarrets, lorsque tout coup Rabat-Joie grogna sourdement en se mettant pour ainsi dire en arrt. D'un mot Dagobert fit taire le chien, et, saisissant son fils par le bras, il lui dit tout bas: -- Ne bougeons pas... Rabat-Joie a senti quelqu'un... dans le jardin!... Agricol et son pre restrent quelques minutes immobiles, l'oeil au guet et suspendant leur respiration... Le chien, obissant son matre, ne grognait plus; mais son inquitude et son agitation se manifestaient de plus en plus. Cependant on n'entendait rien... -- Le chien se sera tromp, mon pre, dit tout bas Agricol. -- Je suis sr que non... ne bougeons pas... Aprs quelques secondes d'une nouvelle attente, Rabat-Joie se coucha brusquement et allongea autant qu'il le put son museau sous la traverse infrieure de la porte en soufflant avec force... -- On vient... dit vivement Dagobert son fils. -- loignons-nous... reprit Agricol. -- Non, lui dit son pre, coutons: il sera temps de fuir si l'on ouvre la porte... Ici, Rabat-Joie, ici... Le chien, obissant, s'loigna de la porte et vint se coucher aux pieds de son matre. Quelques secondes aprs on entendit sur la terre, dtrempe par la pluie, une espce de pataugement caus par des pas lourds dans des flaques d'eau, puis un bruit de paroles qui, emportes par le vent, n'arrivrent pas jusqu'au soldat et au forgeron. -- Ce sont les gens de ronde dont nous a parl la Mayeux, dit Agricol son pre. -- Tant mieux... ils mettront un intervalle entre leur seconde tourne, elle nous assure au moins deux heures de tranquillit... Maintenant... notre affaire est sre. En effet, peu peu, le bruit des pas devint moins distinct, puis il se perdit tout fait... -- Allons, vite, ne perdons pas de temps, dit Dagobert son fils au bout de dix minutes; ils sont loin. Maintenant, tchons d'ouvrir cette porte. Agricol y appuya sa puissante paule, poussa vigoureusement, et la porte ne cda pas, malgr sa vtust. -- Maldiction! dit Agricol, elle est barre en dedans, j'en suis sr, ces mauvaises planches n'auraient pas, sans cela, rsist au choc. -- Comment faire? -- Je vais monter sur le mur l'aide de la corde et du crochet... et aller l'ouvrir en dedans. Ce disant, Agricol prit la corde, le crampon, et, aprs plusieurs tentatives il parvint lancer le crochet sur le chaperon du mur. -- Maintenant, mon pre, fais-moi la courte chelle, je m'aiderai de la corde; une fois cheval sur la muraille, je retournerai le crampon, et il me sera facile de descendre dans le jardin. Le soldat s'adossa au mur, joignit ses deux mains, dans le creux desquelles son fils posa un pied, puis, montant de l sur les robustes paules de son pre, o il prit un point d'appui, l'aide de la corde et de quelques dgradations de la muraille, il en atteignit la crte. Malheureusement, le forgeron ne s'tait pas aperu que le chaperon du mur tait garni de morceaux de verre de bouteilles casses qui le blessrent aux genoux et aux mains; mais, de peur d'alarmer Dagobert, il retint un premier cri de douleur, replaa le crampon comme il fallait, se laissa glisser le long de la corde, et atteignit le sol; la porte tait proche, il y courut: une forte barre de bois la maintenait, en effet, intrieurement; la serrure tait en si mauvais tat qu'elle ne rsista pas un violent effort d'Agricol; la porte s'ouvrit, Dagobert entra dans le jardin avec Rabat-Joie. -- Maintenant dit le soldat son fils, grce toi, le plus fort est fait... Voici un moyen de fuite assur pour mes pauvres enfants et pour Mlle de Cardoville... Le tout, cette heure, est de les trouver... sans faire de mauvaise rencontre... Rabat-Joie va marcher devant en claireur... Va... va... mon chien, ajouta Dagobert, et surtout... sois muet... tais-toi. Aussitt l'intelligent animal s'avana de quelques pas, flairant, coutant, ventant et marchant avec la prudence et l'attention circonspecte d'un limier en qute. la demi-clart de la lune voile par les nuages, Dagobert et son fils aperurent autour d'eux un quinconce d'arbres normes, auquel aboutissaient plusieurs alles. Indcis sur celle qu'ils devaient suivre, Agricol dit son pre: -- Prenons l'alle qui ctoie le mur, elle nous mnera srement un btiment. -- C'est juste, allons, et marchons sur les bordures de gazon, au lieu de marcher dans l'alle boueuse; nos pas feront moins de bruit. Le pre et le fils, prcds de Rabat-Joie, parcoururent pendant quelque temps une sorte d'alle tournante, qui s'loignait peu de la muraille; ils s'arrtaient et l pour couter... ou pour se rendre prudemment compte, avant de continuer leur marche, des mobiles aspects des arbres et des broussailles qui, agits par le vent et clairs par la ple clart de la lune, affectaient des formes singulires. Minuit et demi sonnait lorsque Agricol et son pre arrivrent une large grille de fer qui servait de clture au jardin rserv de la suprieure du couvent; c'est dans cette rserve que la Mayeux s'tait introduite le matin, aprs avoir vu Rose Simon s'entretenir avec Adrienne de Cardoville. travers les barreaux de cette grille, Agricol et son pre aperurent peu de distance une fermeture en planches claire- voie aboutissant une chapelle en construction, et au del un petit pavillon carr. -- Voil sans doute le pavillon de la maison des fous occup par Mlle de Cardoville. -- Et le btiment o sont les chambres de Rose et de Blanche, mais que nous ne pouvons apercevoir d'ici, lui fait face sans doute, reprit Dagobert. Pauvres enfants, elles sont l... pourtant, dans les larmes et le dsespoir, ajouta-t-il avec une motion profonde. -- Pourvu que cette grille soit ouverte, dit Agricol. -- Elle le sera probablement... elle est situe l'intrieur. -- Avanons doucement. En quelques pas Dagobert et son fils atteignirent la grille, seulement ferme par le pne de la serrure. Dagobert allait l'ouvrir, lorsque Agricol lui dit: -- Prends garde de la faire crier avec ses gonds... -- Faut-il la pousser doucement ou brusquement? -- Laisse-moi, je m'en charge, dit Agricol. Et il ouvrit si brusquement le battant de la grille, qu'il ne grina que faiblement, mais cependant ce bruit fut assez distinct pour tre entendu au milieu du silence de la nuit, pendant un des intervalles que les rafales du vent laissaient entre elles. Agricol et son pre restrent un moment immobiles, inquiets, prtant l'oreille... n'osant franchir le seuil de cette grille afin de se mnager une retraite. Rien ne bougea, tout demeura calme, tranquille. Agricol et son pre, rassurs, pntrrent dans le jardin rserv. peine le chien fut-il entr dans cet endroit qu'il donna tous les signes d'une joie extraordinaire; les oreilles dresses, la queue battant ses flancs, bondissant plutt que courant, il eut bientt atteint la sparation de claire-voie o le matin Rose Simon s'tait un instant entretenue avec Mlle de Cardoville; puis il s'arrta un instant en cet endroit, inquiet et affair, tournant et virant comme un chien qui cherche et dmle une voie. Dagobert et son fils, laissant Rabat-Joie obir son instinct, suivaient ses moindres mouvements avec un intrt, avec une anxit indicibles, esprant tout de son intelligence et de son attachement pour les orphelines. -- C'est sans doute prs de cette claire-voie que Rose se trouvait lorsque la Mayeux l'a vue, dit Dagobert. Rabat-Joie est sur ses traces, laissons-le faire. Au bout de quelques secondes, le chien tourna la tte du ct de Dagobert, et partit au galop, se dirigeant vers une porte du rez- de-chausse du btiment qui faisait face au pavillon occup par Adrienne; puis, arriv cette porte, le chien se secoua, semblant attendre Dagobert. -- Plus de doute, c'est bien dans ce btiment que sont les enfants, dit Dagobert, en allant rejoindre Rabat-Joie; c'est l qu'on aura tantt renferm Rose. -- Nous allons voir si les fentres sont ou non grilles, dit Agricol en suivant son pre. Tous deux arrivrent auprs de Rabat- Joie. -- Eh bien, mon vieux, lui dit tout bas le soldat en lui montrant le btiment, Rose et Blanche sont donc l? Le chien redressa la tte et rpondit par un grognement de joie, accompagn de deux ou trois jappements. Dagobert n'eut que le temps de saisir la gueule du chien entre ses mains. -- Il va tout perdre!... s'cria le forgeron. On l'a entendu, peut-tre... -- Non... dit Dagobert. Mais, plus de doute... les enfants sont l... cet instant, la grille de fer par laquelle le soldat et son fils s'taient introduits dans le jardin rserv, qu'ils avaient laisse ouverte, se referma avec fracas. -- On nous enferme... dit vivement Agricol, et pas d'autre issue... Pendant un instant le pre et le fils se regardrent atterrs; mais Agricol reprit tout coup: -- Peut-tre le battant de la grille se sera-t-il ferm en roulant sur ses gonds par son propre poids... je cours m'en assurer... et la rouvrir si je puis... -- Va... vite, j'examinerai les fentres. Agricol se dirigea en hte vers la grille, tandis que Dagobert, se glissant le long du mur, arriva devant les fentres du rez-de-chausse; elles taient au nombre de quatre; deux d'entre elles n'taient pas grilles. Il regarda au premier tage, il tait peu lev, et aucune de ses fentres n'tait garnie de barreaux; celle des deux soeurs qui habitait cet tage pourrait donc, une fois prvenue, attacher un drap la barre d'appui de la fentre et se laisser glisser, comme l'avaient fait les orphelines pour s'vader de l'auberge du _Faucon blanc;_ mais il fallait, chose difficile, savoir d'abord quelle chambre elle occupait. Dagobert pensa qu'il pourrait en tre instruit par celle des deux soeurs qui habitait le rez-de- chausse; mais l, autre difficult: parmi ces quatre fentres, laquelle devait-il frapper? Agricol revint prcipitamment. -- C'tait le vent, sans doute, qui avait ferm la grille, dit-il, j'ai ouvert de nouveau le battant et j'ai cal avec une pierre... mais il faut nous hter. -- Et comment reconnatre les fentres de ces pauvres enfants? dit Dagobert avec angoisse. -- C'est vrai, dit Agricol inquiet, que faire? -- Appeler au hasard, dit Dagobert, c'est donner l'veil si nous nous adressons mal. -- Mon Dieu, mon Dieu! reprit Agricol avec une angoisse croissante, tre arrivs ici, sous leurs fentres... et ignorer... -- Le temps presse, dit vivement Dagobert en interrompant son fils, risquons le tout pour le tout. -- Comment, mon pre? -- Je vais appeler Rose et Blanche haute voix; dsespres comme elles le sont, elles ne dorment pas, j'en suis sr... elles seront debout mon premier appel... Au moyen de son drap attach la barre d'appui, en cinq minutes celle qui habite le premier sera dans nos bras. Quant celle du rez-de-chausse... si sa fentre n'est pas grille, en une seconde elle est nous... sinon nous aurons bien vite descell un barreau. -- Mais, mon pre... cet appel voix haute? -- Peut-tre ne l'entendra-t-on pas... -- Mais si on l'entend, tout est perdu. -- Qui sait! Avant qu'on ait eu le temps d'aller chercher des hommes de ronde et d'ouvrir plusieurs portes, les enfants peuvent tre dlivres, nous gagnons l'issue du boulevard et nous sommes sauvs... -- Le moyen est dangereux... mais je n'en vois pas d'autre. -- S'il n'y a que deux hommes, moi et Rabat-Joie nous nous chargeons de les maintenir s'ils accourent avant que l'vasion soit termine; et pendant ce temps-l, tu enlves les enfants. -- Mon pre, un moyen... et un moyen sr, s'cria tout coup Agricol. D'aprs ce que nous a dit la Mayeux, Mlle de Cardoville a correspondu par signes avec Rose et Blanche. -- Oui. -- Elle sait donc o elles habitent, puisque les pauvres enfants lui rpondaient de leurs fentres. -- Tu as raison... il n'y a donc que cela faire... allons au pavillon... Mais comment reconnatre... -- La Mayeux me l'a dit, il y a une espce d'auvent au-dessus de la croise de la chambre de Mlle de Cardoville... -- Allons vite, ce ne sera rien que de briser une claire-voie en planches... As-tu la pince? -- La voil. -- Vite, allons...En quelques pas, Dagobert et son fils arrivrent auprs de cette faible sparation; trois planches arraches par Agricol lui ouvrirent un facile passage. -- Reste l, mon pre... et fais le guet, dit-il Dagobert en s'introduisant dans le jardin du docteur Baleinier. La fentre signale par la Mayeux tait facile reconnatre: elle tait haute et large; une sorte d'auvent la surmontait; car cette croise avait t prcdemment une porte, mure plus tard jusqu'au tiers de sa hauteur; des barreaux de fer assez espacs la dfendaient. Depuis quelques instants la pluie avait cess; la lune, dgage des nuages qui l'obscurcissaient nagure, clairait en plein le pavillon; Agricol, s'approchant des carreaux, vit la chambre plonge dans l'obscurit; mais au fond de cette pice une porte entrebille laissait chapper une assez vive clart. Le forgeron, esprant que Mlle de Cardoville veillait encore, frappa lgrement aux vitres. Au bout de quelques instants, la porte du fond s'ouvrit tout fait; Mlle de Cardoville, qui ne s'tait pas encore couche, entra dans la seconde chambre, vtue comme elle l'tait lors de son entrevue avec la Mayeux: une bougie qu'Adrienne tenait la main clairait ses traits enchanteurs; ils exprimaient alors la surprise et l'inquitude... La jeune fille posa son bougeoir sur une table, et parut couter attentivement en s'avanant vers la fentre. Mais tout coup elle tressaillit et s'arrta brusquement. Elle venait de distinguer vaguement la figure d'un homme regardant travers ses carreaux. Agricol, craignant que Mlle de Cardoville effraye, ne se rfugit dans la pice voisine, frappa de nouveau, et, risquant d'tre entendu au dehors, il dit d'une voix assez haute: -- C'est Agricol Baudoin. Ces mots arrivrent jusqu' Adrienne. Se rappelant aussitt son entretien avec la Mayeux, elle pensa qu'Agricol et Dagobert s'taient introduits dans le couvent pour enlever Rose et Blanche; courant alors vers la croise, elle reconnut parfaitement Agricol la brillante clart de la lune et ouvrit sa fentre avec prcaution. -- Mademoiselle, lui dit prcipitamment le forgeron, il n'y a pas un instant perdre; le comte de Montbron n'est pas Paris, mon pre et moi nous venons vous dlivrer. -- Merci, merci, monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville d'une voix accentue par la plus touchante reconnaissance; mais songez d'abord au filles du gnral Simon... -- Nous y pensons, mademoiselle; je venais aussi vous demander o sont leurs fentres. -- L'une est au rez-de-chausse, c'est la dernire du ct du jardin; l'autre est situe absolument au-dessus de celle-ci... au premier tage. -- Maintenant elles sont sauves! s'cria le forgeron. -- Mais, j'y pense, reprit vivement Adrienne, le premier tage est assez lev; vous trouverez l, prs de cette chapelle en construction, de trs longues perches provenant des chafaudages; cela pourra peut-tre vous servir. -- Cela me vaudra une chelle pour arriver la fentre du premier; maintenant, il s'agit de vous, mademoiselle. -- Ne songez qu' ces chres orphelines, le temps presse... Pourvu qu'elles soient libres cette nuit; il m'est indiffrent de rester un jour ou deux de plus dans cette maison. -- Non, mademoiselle, s'cria le forgeron, il est, au contraire, pour vous de la plus haute importance de sortir d'ici cette nuit... il s'agit d'intrts que vous ignorez, je n'en doute plus maintenant. -- Que voulez-vous dire? -- Je n'ai pas le temps de m'expliquer davantage; mais je vous en conjure, mademoiselle... venez; je puis desceller deux barreaux de cette fentre... je cours chercher une pince... -- C'est inutile. On se contente de fermer et de verrouiller en dehors la porte de ce pavillon, que j'habite seule; il vous sera donc facile de briser la serrure. -- Et dix minutes aprs nous serons sur le boulevard, dit le forgeron. Vite, mademoiselle, apprtez-vous; prenez un chle, un chapeau, car la nuit est bien froide. Je reviens l'instant. -- Monsieur Agricol, dit Adrienne les larmes aux yeux, je sais ce que vous risquez pour moi. Je vous prouverai, je l'espre, que j'ai aussi bonne mmoire... Ah!... vous et votre soeur adoptive, vous tes de nobles et vaillantes cratures... Il m'est doux de vous devoir tant tous deux... Mais ne revenez me chercher que lorsque les filles du gnral Simon seront libres. -- Grce vos indications, c'est chose faite, mademoiselle; je cours chercher mon pre et nous revenons vous chercher. Agricol, suivant l'excellent conseil de Mlle de Cardoville, alla prendre, le long du mur de la chapelle, une de ces longues et fortes perches servant aux constructions, l'enleva sur ses robustes paules et rejoignit lestement son pre. peine Agricol avait-il dpass la claire-voie pour se diriger vers la chapelle, noye d'ombre, que Mlle de Cardoville crut apercevoir une forme humaine sortir d'un des massifs du jardin du couvent, traverser rapidement l'alle et disparatre derrire une haute charmille de buis. Adrienne, effraye, appela Agricol voix basse, afin de l'avertir. Il ne pouvait pas l'entendre; dj il avait rejoint son pre, qui, dvor d'impatience, allait coutant d'une fentre l'autre, avec une angoisse croissante. -- Nous sommes sauvs! lui dit Agricol voix basse. Voici les fentres de tes pauvres enfants: celle-ci au rez-de-chausse... celle-l au premier. -- Enfin! dit Dagobert avec un lan de joie impossible rendre. Et il courut examiner les fentres. -- Elles ne sont pas grilles! s'cria-t-il. -- Assurons-nous d'abord si l'une des enfants est l, dit Agricol; ensuite, en appuyant cette perche le long du mur, je me hisserai jusqu' la fentre du premier... qui n'est pas haute. -- Bien, mon garon! une fois l, tu frapperas aux carreaux, tu appelleras Rose ou Blanche: quand elle t'aura rpondu, tu redescendras, nous appuierons la perche la barre d'appui de la fentre, et la pauvre enfant se laissera glisser; elles sont lestes et hardies... Vite... vite l'ouvrage. Pendant qu'Agricol, soulevant la perche, la plaait convenablement et se disposait y monter, Dagobert, frappant aux carreaux de la dernire fentre du rez-de-chausse, dit voix haute: -- C'est moi... Dagobert... Rose Simon habitait en effet cette chambre. La malheureuse enfant, dsespre d'tre spare de sa soeur, tait en proie une fivre brlante, ne dormait pas, et arrosait son chevet de ses larmes... Au bruit que fit Dagobert en frappant aux vitres, elle tressaillit d'abord de frayeur; puis, entendant la voix du soldat, cette voix si chre, si connue, la jeune fille se dressa sur son sant, passa ses mains sur son front comme pour s'assurer qu'elle n'tait pas le jouet d'un songe; puis, enveloppe de son long peignoir blanc, elle courut la fentre en poussant un cri de joie. Mais tout coup... et avant qu'elle et ouvert sa croise, deux coups de feu retentirent, accompagns de ces cris rpts: -- la garde!... Au voleur!... L'orpheline resta ptrifie d'pouvante, les yeux machinalement fixs sur la fentre, travers laquelle elle vit confusment, la clart de la lune, plusieurs hommes lutter avec acharnement, tandis que les aboiements furieux de Rabat-Joie dominaient ces cris incessamment rpts: -- la garde!... Au voleur!... l'assassin!... X. La veille d'un grand jour. Environ deux heures avant que les faits prcdents ne se fussent passs au couvent Sainte-Marie, Rodin et le pre d'Aigrigny taient runis dans le cabinet o on les a dj vus, rue du Milieu-des-Ursins. Depuis la rvolution de Juillet, le pre d'Aigrigny avait cru devoir transporter momentanment dans cette habitation temporaire les archives secrtes et la correspondance de son ordre; mesure prudente, car il devait craindre de voir les rvrends pres expulss par l'tat du magnifique tablissement dont la Restauration les avait libralement gratifis[17]. Rodin, toujours vtu d'une manire sordide, toujours sale et crasseux, crivait modestement son bureau, fidle son humble rle de secrtaire, qui cachait, on l'a vu, une fonction bien autrement importante, celle de _socius_, fonction qui, selon les constitutions de l'ordre, consiste ne pas quitter son suprieur, surveiller, pier ses moindres actions, ses plus lgres impressions, et rendre compte Rome. Malgr son habituelle impassibilit, Rodin semblait visiblement inquiet et proccup; il rpondait d'une manire encore plus brve que de coutume aux ordres ou aux questions du pre d'Aigrigny, qui venait de rentrer. -- Y a-t-il eu quelque chose de nouveau pendant mon absence? demanda-t-il Rodin, les rapports se sont-ils succd favorables? -- Trs favorables. -- Lisez-les-moi. -- Avant d'en rendre compte Votre Rvrence, dit Rodin, je dois la prvenir que depuis deux jours Morok est ici. -- Lui! dit l'abb d'Aigrigny avec surprise. Je croyais qu'en quittant l'Allemagne et la Suisse il avait reu de Fribourg l'ordre de se diriger vers le Midi. Nmes, Avignon, dans ce moment, il aurait pu tre un intermdiaire utile... car les protestants s'agitent, et l'on craint une raction contre les catholiques. -- J'ignore, dit Rodin, si Morok a eu des raisons particulires de changer son itinraire. Quant ses raisons apparentes, il m'a appris qu'il allait donner ici des reprsentations. -- Comment cela? -- Un agent dramatique l'a engag, son passage Lyon, lui et sa mnagerie, pour le thtre de la Porte-Saint-Martin, un prix trs lev. Il n'a pas cru devoir refuser cet avantage, a-t-il ajout. -- Soit, dit le pre d'Aigrigny en haussant les paules; mais par la propagation des petits livres, par la vente des chapelets et des gravures, ainsi que par l'influence qu'il aurait certainement exerce sur des populations religieuses et peu avances, telles que celles du Midi ou de la Bretagne, il pouvait rendre des services qu'il ne rendra jamais Paris. -- Il est en bas avec une espce de gant qui l'accompagne; car en sa qualit d'ancien serviteur de Votre Rvrence, Morok esprait avoir l'honneur de vous baiser la main ce soir. -- Impossible... impossible... Vous savez comment cette soire est occupe... Est-on all rue Saint-Franois? -- On y est all... Le vieux gardien juif a t, dit-il, prvenu par le notaire... Demain, six heures du matin, des maons abattront la porte mure; et, pour la premire fois depuis cent cinquante ans, cette maison sera ouverte. Le pre d'Aigrigny resta un moment pensif; puis il dit Rodin: -- la veille d'un moment si dcisif, il ne faut rien ngliger, se remettre tout en mmoire. Relisez-moi la copie de cette note, insre dans les archives de la socit il y a un sicle et demi, au sujet de M. de Rennepont. Le secrtaire prit une note dans un casier, et lut ce qui suit: Ce jourd'hui, 19 fvrier 1682, le rvrend pre provincial Alexandre Bourdon a envoy l'avertissement suivant, avec ces mots en marge: _Extrmement considrable pour l'avenir._ On vient de dcouvrir, par les aveux d'un mourant qu'un de nos pres a assist, une chose fort secrte. M. Marins de Rennepont, l'un des chefs les plus remuants et les plus redoutables de la rgion rforme, l'un des ennemis les plus acharns de notre sainte compagnie, tait apparemment rentr dans le giron de notre maternelle glise, la seule et unique fin de sauver ses biens menacs de la confiscation cause de ses dportements irrligieux et damnables; les preuves ayant t fournies par diffrentes personnes de notre compagnie, comme quoi la conversion du sieur de Rennepont n'tait pas sincre et cachait un leurre sacrilge, les biens dudit sieur, ds lors considr comme _relaps_, ont t, ce pourquoi, confisqus par Sa Majest notre roi Louis XIV, et ledit sieur de Rennepont condamn perptuellement aux galres[18], auxquelles il a chapp par une mort volontaire, ensuite duquel crime abominable il a t tran sur la claie, et son corps abandonn aux chiens de la voierie. Ces prmisses exposes, l'on arrive la chose secrte, si extrmement considrable pour l'avenir et l'intrt de notre socit. Sa Majest Louis XIV, dans sa paternelle et catholique bont pour l'glise et en particulier pour notre ordre, nous avait accord le profit de cette confiscation, en gratitude de ce que nous avions concouru dvoiler le sieur de Rennepont comme relaps infme et sacrilge... Nous venons d'apprendre assurment qu' cette confiscation, et consquemment notre socit, ont t abstraites une maison sise Paris, rue Saint-Franois, numro 3, et une somme de cinquante mille cus en or. La maison a t cde avant la confiscation, moyennant une vente simule, un ami du sieur de Rennepont, trs bon catholique cependant, et bien malheureusement, car on ne peut svir contre lui. Cette maison, grce la connivence coupable mais inattaquable de cet ami, a t mure, et ne doit tre ouverte que dans un sicle et demi, selon les dernires volonts du sieur de Rennepont. Quant aux cinquante mille cus en or, ils ont t placs en mains malheureusement inconnues jusqu'ici, cette fin d'tre capitaliss et exploits, durant cent cinquante ans, pour tre partags, l'expiration desdites cent cinquante annes, entre les descendants alors existants du sieur de Rennepont; somme qui, moyennant tant d'accumulations, sera devenue norme, et atteindra ncessairement le chiffre de quarante ou cinquante millions de livres tournois. Par des motifs demeurs inconnus, et qu'il a consigns dans un testament, le sieur de Rennepont a cach sa famille, que les dits contre les protestants ont chasse de France et exile en Europe, a cach le placement des cinquante mille cus; conviant seulement ses parents perptuer dans leur ligne, de gnration en gnration, la recommandation aux derniers survivants de se trouver runis Paris, dans cent cinquante ans rue Saint- Franois, le 13 FVRIER 1832, et pour que cette recommandation ne s'oublit pas, il a charg un homme, dont l'tat est inconnu mais dont le signalement est connu, de faire fabriquer des mdailles de bronze o ce voeu et cette date sont gravs, et d'en faire parvenir une chaque personne de sa famille; mesure d'autant plus ncessaire que, par un autre motif ignor, et que l'on suppose aussi expliqu dans le testament, les hritiers seront tenus de se prsenter ledit jour, avant midi, _en personne _et non par reprsentant, faute de quoi ils seraient exclus du partage. L'homme inconnu, qui est parti pour distribuer ces mdailles aux membres de la famille Rennepont, est un homme de trente-six ans, de mine fire et triste, de haute stature; il a les sourcils noirs, pais et singulirement rejoints; il se fait appeler _Joseph;_ on souponne fort ce voyageur d'tre un actif et dangereux missaire de ces forcens rpublicains et rforms des _Sept Provinces-Unies._ De ce qui prcde, il rsulte que cette somme, confie par ce relaps une main inconnue, d'une faon subreptice, a chapp la confiscation nous octroye par notre bien-aim roi: c'est donc un dommage norme, un vol monstrueux, dont nous sommes tenus de nous rcuprer, sinon quant au prsent, du moins quant l'avenir. Notre compagnie tant, pour la grande gloire de Dieu et de notre _Saint-Pre_, imprissable, il sera facile, grce aux relations que nous avons par toute la terre au moyen des missions et autres tablissements, de suivre ds prsent la filiation de cette famille Rennepont de gnration en gnration, de ne jamais la perdre de vue, afin que dans cent cinquante ans, au moment du partage de cette immense fortune accumule, notre compagnie puisse rentrer dans ce bien qui lui a t tratreusement drob, et y rentrer _fas aut nefas_, par quelque moyen que ce soit, mme par ruse ou par violence, notre compagnie n'tant tenue d'agir autrement l'encontre des dtenteurs futurs de nos biens si malicieusement larronns par ce relaps infme et sacrilge... pour ce qu'il est enfin lgitime de dfendre, conserver et rcuprer son bien par tous les moyens que le Seigneur met entre nos mains. Jusqu' la restitution complte, cette famille de Rennepont sera donc damnable et rprouve, comme une ligne maudite de ce Can de relaps, et il sera bon de la toujours furieusement surveiller. Pour ce faire, il sera urgent que chaque anne, partir de ce jourd'hui, l'on tablisse une sorte d'enqute sur la position successive des membres de cette famille. Rodin s'interrompit, et dit au pre d'Aigrigny: -- Suit le compte rendu, anne par anne, de la position de cette famille depuis 1682 jusqu' nos jours. Il est inutile de le lire Votre Rvrence? -- Trs inutile, dit l'abb d'Aigrigny, cette note rsume parfaitement les faits... Puis, aprs un moment de silence, il reprit avec une expression d'orgueil triomphant: -- Combien est grande la puissance de l'association, appuye sur la tradition et sur la perptuit grce cette note insre dans nos archives! Depuis un sicle et demi cette famille a t surveille de gnration en gnration... toujours notre ordre a eu les yeux fixs sur elle, la suivant sur tous les points du globe o l'exil l'avait dissmine... Enfin demain nous rentrerons dans cette crance peu considrable d'abord, et que cent cinquante ans ont change en une fortune royale... Oui... nous russirons, car je crois avoir prvu les ventualits... Une seule chose pourtant me proccupe vivement. -- Laquelle? demanda Rodin. -- Je songe ces renseignements que l'on a dj, mais en vain, essay d'obtenir du gardien de la maison de la rue Saint-Franois. A-t-on tent encore une fois, ainsi que j'en avais donn l'ordre? -- On l'a tent... -- Eh bien? -- Cette fois, comme les autres, ce vieux juif est rest impntrable; il est d'ailleurs presque en enfance, et sa femme ne vaut gure mieux que lui. -- Quand je songe, reprit le pre d'Aigrigny, que depuis un sicle et demi que cette maison de la rue Saint-Franois a t mure et ferme, sa garde s'est perptue de gnration en gnration dans cette famille de Samuel, je ne puis croire qu'ils aient tous ignor qui ont t et qui sont les dpositaires successifs de ces fonds devenus immenses par leur accumulation. -- Vous l'avez vu, dit Rodin, par les notes du dossier de cette affaire, que l'ordre a toujours trs soigneusement suivie depuis 1682. diverses poques, on a tent d'obtenir quelques renseignements ce sujet, que la note du pre Bourdon n'claircissait pas. Mais cette race de gardiens juifs est reste muette, d'o l'on doit conclure qu'ils ne savaient rien. -- C'est ce qui m'a toujours sembl impossible... car enfin... l'aeul de tous ces Samuel a assist la fermeture de cette maison il y a cent cinquante ans. Il tait, dit le dossier, l'homme de confiance ou le domestique de M. de Rennepont. Il est impossible qu'il n'ait pas t instruit de bien des choses dont la tradition se sera sans doute perptue dans sa famille. -- S'il m'tait permis de hasarder une petite observation, dit humblement Rodin. -- Parlez... -- Il y a trs peu d'annes qu'on a eu la certitude, par une confidence de confessionnal, que les fonds existaient et qu'ils avaient atteint un chiffre norme. -- Sans doute: c'est ce qui a appel vivement l'attention du rvrend pre gnral sur cette affaire... -- On sait donc, ce que probablement tous les descendants de la famille Rennepont ignorent, l'immense valeur de cet hritage? -- Oui, rpondit le pre d'Aigrigny, la personne qui a certifi ce fait son confesseur est digne de toute croyance... Dernirement encore, elle a renouvel cette dclaration; mais, malgr toutes les instances de son directeur, elle a refus de faire connatre entre les mains de qui taient les fonds, affirmant toutefois qu'ils ne pouvaient tre placs en des mains plus loyales. -- Il me semble alors, reprit Rodin, que l'on est certain de ce qu'il y a de plus important savoir. -- Et qui sait si le dtenteur de cette somme norme se prsentera demain, malgr la loyaut qu'on lui prte? Malgr moi, plus le moment approche, plus mon anxit augmente... Ah! reprit le pre d'Aigrigny, aprs un moment de silence, c'est qu'il s'agit d'intrts si immenses, que les consquences du succs seraient incalculables... Enfin, du moins... tout ce qu'il tait possible de faire aura t tent. ces mots, que le pre d'Aigrigny adressait Rodin comme s'il et demand son adhsion, le _socius_ ne rpondit rien... L'abb, le regardant avec surprise, lui dit: -- N'tes-vous pas de cet avis? pouvait-on oser davantage? n'est- on pas all jusqu' l'extrme limite du possible? Rodin s'inclina respectueusement, mais resta muet. -- Si vous pensez que l'on a omis quelque prcaution, s'cria le pre d'Aigrigny avec une sorte d'impatience inquite, dites-le... il est temps encore... Encore une fois, croyez-vous que tout ce qu'il tait possible de faire ait t fait? Tous les descendants enfin carts, Gabriel, en se prsentant demain rue Saint- Franois, ne sera-t-il pas le seul reprsentant de cette famille, et, par consquent, le seul possesseur de cette immense fortune? Or, d'aprs sa renonciation, et d'aprs nos statuts, ce n'est pas lui, mais notre ordre qui possdera. Pouvait-on agir mieux ou autrement? Parlez franchement. -- Je ne puis me permettre d'mettre une opinion ce sujet, reprit humblement Rodin en s'inclinant de nouveau, le bon ou le mauvais succs rpondra Votre Rvrence... Le pre d'Aigrigny haussa les paules et se reprocha d'avoir demand quelque conseil cette machine crire qui lui servait de secrtaire, et qui n'avait, selon lui, que trois qualits: la mmoire, la discrtion et l'exactitude. XI. L'trangleur. Aprs un moment de silence, le pre d'Aigrigny reprit: -- Lisez-moi les rapports de la journe sur la situation de chacune des personnes signales. -- Voici celui de ce soir... on vient de l'apporter. -- Voyons. Rodin lut ce qui suit: Jacques Rennepont, dit Couche- tout-nu, a t vu dans l'intrieur de la prison pour dettes huit heures, ce soir. -- Celui-ci ne nous inquitera pas demain... Et d'un... Continuez. Mme la suprieure du couvent de Sainte-Marie, avertie par Mme la comtesse de Saint-Dizier, a cru devoir enfermer plus troitement encore les demoiselles Rose et Blanche Simon. Ce soir, neuf heures, elles ont t enfermes soigneusement dans leur cellule, et des rondes armes veilleront la nuit dans le jardin du couvent. -- Rien non plus craindre de ce ct, grce ces prcautions, dit le pre d'Aigrigny. Continuez. M. le docteur Baleinier, aussi prvenu par Mme la princesse de Saint-Dizier, continue de faire surveiller Mlle de Cardoville: huit heures trois quarts la porte de son pavillon a t verrouille et ferme. -- Encore un sujet d'inquitude de moins... -- Quant M. Hardy, reprit Rodin, j'ai reu ce matin de Toulouse un billet de M. Bressac, son ami intime, qui nous a servi heureusement loigner ce manufacturier depuis quelques jours; ce billet contient une lettre de M. Hardy adresse une personne de confiance. M. de Bressac a cru devoir dtourner cette lettre de sa destination et nous l'envoyer comme une preuve nouvelle du succs de ses dmarches dont il espre que nous lui tiendrons compte, car, ajoute-t-il, pour nous servir il trahit son ami intime de la manire la plus indigne en jouant une odieuse comdie. Aussi maintenant M. de Bressac ne doute pas qu'aprs ses excellents offices on ne lui remette les pices qui le placent dans notre dpendance absolue, puisque ces pices peuvent perdre jamais une femme qu'il aime d'un amour adultre et passionn. Il dit enfin qu'on doit avoir piti de l'horrible alternative o on l'a plac, de voir perdre et dshonorer la femme qu'il adore, ou de trahir d'une manire infme son ami intime. -- Ces dolances adultres ne mritent aucune piti, rpondit ddaigneusement le pre d'Aigrigny. D'ailleurs, on avisera... M. de Bressac peut nous tre encore utile. Mais voyons cette lettre de M. Hardy, ce manufacturier impie et rpublicain, bien digne descendant de cette ligne maudite, et qu'il tait important d'carter. -- Voici la lettre de M. Hardy, reprit Rodin, on la fera parvenir demain la personne qui elle est adresse. Et Rodin lut ce qui suit: Toulouse, 10 fvrier. Enfin je trouve le moment de vous crire, mon cher monsieur, et de vous expliquer la cause de ce dpart si brusque, qui a d, non pas vous inquiter, mais vous tonner. Je vous cris pour vous demander un service. En deux mots, voici les faits. Je vous ai bien souvent parl de Flix de Bressac, un de mes camarades d'enfance, pourtant bien moins g que moi; nous nous sommes toujours aims tendrement, et nous avons mutuellement chang assez de preuves de srieuse affection pour pouvoir compter l'un sur l'autre. C'est pour moi un _frre_. Vous savez ce que j'entends par ces paroles. Il y a plusieurs jours, il m'a crit de Toulouse, o il tait all passer quelque temps: Si tu m'aimes, viens, j'ai besoin de toi... Pars l'instant... Tes consolations me donneront peut-tre le courage de vivre... Si tu arrivais trop tard... pardonne-moi et pense quelquefois celui qui sera jusqu' la fin ton meilleur ami. Vous jugez de ma douleur et de mon pouvante. Je demande l'instant des chevaux; mon chef d'atelier, un vieillard que j'estime et que je rvre, le pre du gnral Simon, apprenant que j'allais dans le Midi, me prie de l'emmener avec moi; je devais le laisser durant quelques jours dans le dpartement de la Creuse, o il dsirait tudier des usines rcemment fondes. Je consentis d'autant plus ce voyage, que je pouvais au moins pancher le chagrin et les angoisses que me causait la lettre de Bressac. J'arrive Toulouse; on m'apprend qu'il est parti la veille, emportant des armes, et en proie au plus violent dsespoir. Impossible de savoir d'abord o il est all; au bout de deux jours quelques indications recueillies grand'peine me mettent sur ses traces; enfin, aprs mille recherches je le dcouvre dans un misrable village. Jamais je ne vis un dsespoir pareil; rien de violent, mais un abattement sinistre, un silence farouche. D'abord il me repoussa presque; puis cette horrible douleur arrive son comble se dtendit peu peu, et au bout d'un quart d'heure il tomba dans mes bras en fondant en larmes... Prs de lui taient ses armes charges... Un jour plus tard, peut-tre... et c'tait fait de lui... Je ne puis vous apprendre la cause de son dsespoir affreux, ce secret n'est pas le mien; mais son dsespoir ne m'a pas tonn... Que vous dirai-je? c'est une cure complte faire. Maintenant il faut calmer, soigner, cicatriser cette pauvre me, si cruellement dchire. L'amiti seule peut entreprendre cette tche dlicate, et j'ai bon espoir... Je l'ai dcid partir, faire un voyage de quelque temps; le mouvement, la distraction lui seront favorables... Je le mne Nice; demain nous partons... S'il veut prolonger cette excursion, nous la prolongerons, car mes affaires ne me rappelleront pas imprieusement Paris avant la fin du mois de mars. Quant au service que je vous demande, il est conditionnel. Voici le fait: Selon quelque papier de famille de ma mre, il parat que j'aurais eu un certain intrt me trouver Paris le 13 fvrier, rue Saint-Franois, numro 3. Je m'tais inform; je n'avais rien appris, sinon que cette maison de trs antique apparence tait ferme depuis cent cinquante ans, par une bizarrerie d'un de mes aeux maternels, et qu'elle devait tre ouverte le 13 de ce mois en prsence des cohritiers, qui, si j'en ai, me sont inconnus. Ne pouvant y assister, j'ai crit au pre du gnral Simon, mon chef d'atelier, en qui j'ai toute confiance, et que j'avais laiss dans le dpartement de la Creuse, de partir pour Paris, afin de se trouver l'ouverture de cette maison, non comme mon mandataire, cela serait inutile, mais comme curieux, et de me faire savoir, Nice, ce qu'il adviendra de cette volont romanesque d'un de mes grands-parents. Comme il se peut que mon chef d'atelier arrive trop tard pour accomplir cette mission, je vous serais mille fois oblig de vous informer chez moi au Plessis s'il est arriv, et, dans le cas contraire, de le remplacer l'ouverture de la maison de la rue Saint-Franois. Je crois bien n'avoir fait mon pauvre ami Bressac qu'un insignifiant sacrifice en ne me trouvant pas Paris ce jour-l; mais ce sacrifice et-il t immense, je m'en applaudirais encore, car mes soins et mon amiti taient ncessaires celui que je regarde comme un frre. Ainsi, allez l'ouverture de cette maison, je vous en prie, et soyez assez bon pour m'crire poste restante, Nice, le rsultat de votre mission de curieux, etc. FRANCOIS HARDY. -- Quoique sa prsence ne puisse avoir aucune fcheuse importance, il serait prfrable que le pre du marchal Simon n'assistt pas demain l'ouverture de cette maison, dit le pre d'Aigrigny. Mais il n'importe; M. Hardy est srement loign: il ne s'agit plus que du jeune prince indien. -- Quant lui, reprit le pre d'Aigrigny d'un air pensif, on a fait sagement de laisser partir M. Norval, porteur des prsents de Mlle de Cardoville pour ce prince. Le mdecin qui accompagne M. Norval, et qui a t choisi par M. Baleinier, n'inspirera de la sorte aucun soupon. -- Aucun, reprit Rodin. Sa lettre d'hier tait compltement rassurante. -- Ainsi, rien craindre non plus du prince indien, dit le pre d'Aigrigny, tout va pour le mieux. -- Quant Gabriel, reprit Rodin, il a crit de nouveau ce matin pour obtenir de Votre Rvrence l'entretien qu'il sollicite vainement depuis trois jours; il est affect de la rigueur de la punition qu'on lui a inflige en lui dfendant depuis cinq jours de sortir de notre maison. -- Demain... en le conduisant rue Saint-Franois, je l'couterai... il sera temps... Ainsi donc, cette heure, dit le pre d'Aigrigny, d'un air de satisfaction triomphante, tous les descendants de cette famille, dont la prsence pouvait ruiner nos projets, sont dans l'impossibilit de se trouver avant midi rue Saint-Franois, tandis que Gabriel seul y sera... Enfin nous touchons au but. Deux coups, discrtement frapps, interrompirent le pre d'Aigrigny. -- Entrez, dit-il. Un vieux serviteur vtu de noir se prsenta et dit: -- Il y a en bas un homme qui dsire parler l'instant M. Rodin pour affaire trs urgente. -- Son nom? demanda le pre d'Aigrigny. -- Il n'a pas dit son nom, mais il dit qu'il vient de la part de M. Josu... ngociant de l'le de Java. Le pre d'Aigrigny et Rodin changrent un coup d'oeil de surprise, presque de frayeur. -- Voyez ce que c'est que cet homme, dit le pre d'Aigrigny Rodin sans pouvoir cacher son inquitude, et venez ensuite me rendre compte. Puis, s'adressant au domestique qui sortit: -- Faites entrer. Ce disant, le pre d'Aigrigny, aprs avoir chang un signe expressif avec Rodin, disparut par une porte latrale. Une minute aprs, Faringhea, l'ex-chef de la secte des trangleurs, parut devant Rodin, qui le reconnut aussitt pour l'avoir vu au chteau de Cardoville. Le _socius_ tressaillit, mais il ne voulut pas paratre se souvenir de ce personnage. Cependant, toujours courb sur son bureau, et ne semblant pas voir Faringhea, il crivit aussitt quelques mots la hte sur une feuille de papier place devant lui. -- Monsieur... reprit le domestique tonn du silence de Rodin, voici cette personne. Rodin plia le billet qu'il venait d'crire prcipitamment et dit au serviteur: -- Faites porter ceci son adresse... On m'apportera la rponse. Le domestique salua et sortit. Alors Rodin, sans se lever, attacha ses petits yeux de reptile sur Faringhea et lui dit courtoisement: -- qui, monsieur, ai-je l'honneur de parler? XII. Les deux frres de la bonne oeuvre. Faringhea, n dans l'Inde, avait, on l'a dit, beaucoup voyag et frquent les comptoirs europens des diffrentes parties de l'Asie; parlant bien l'anglais et le franais, rempli d'intelligence et de sagacit, il tait parfaitement civilis. Au lieu de rpondre la question de Rodin, il attachait sur lui un regard fixe et pntrant. Le _socius_, impatient de ce silence, et pressentant avec une vague inquitude que l'arrive de Faringhea avait quelque rapport direct ou indirect avec la destine de Djalma, reprit en affectant le plus grand sang-froid: -- qui, monsieur, ai-je l'honneur de parler? -- Vous ne me reconnaissez pas? dit Faringhea faisant deux pas vers la chaise de Rodin. -- Je ne crois pas avoir jamais eu l'honneur de vous voir, rpondit froidement celui-ci. -- Et moi, je vous reconnais, dit Faringhea; je vous ai vu au chteau de Cardoville le jour du naufrage du bateau vapeur et du trois-mts. -- Au chteau de Cardoville? c'est possible... monsieur, j'y tais en effet un jour de naufrage. -- Et ce jour-l je vous ai appel par votre nom. Vous m'avez demand ce que je voulais de vous... Je vous ai rpondu: maintenant rien, frre... plus tard beaucoup... Le temps est venu... Je viens vous demander beaucoup. -- Mon cher monsieur, dit Rodin toujours impassible, avant de continuer cet entretien, jusqu'ici passablement obscur, je dsirerais savoir je vous le rpte, qui j'ai l'avantage de parler... Vous vous tes introduit ici sous prtexte d'une commission de M. Josu Van Dal... respectable ngociant de Batavia, et... -- Vous connaissez l'criture de M. Josu, dit Faringhea en interrompant Rodin. -- Je la connais parfaitement. -- Regardez... Et le mtis tirant de sa poche (il tait assez pauvrement vtu l'europenne) la longue dpche drobe par lui Mahal, le contrebandier de Java, aprs l'avoir trangl sur la grve de Batavia, mit ses papiers sous les yeux de Rodin, sans cependant s'en dessaisir. -- C'est en effet l'criture de M. Josu, dit Rodin, et il tendit la main vers la lettre, que Faringhea remit lestement et prudemment dans sa poche. -- Vous avez, mon cher monsieur, permettez-moi de vous le dire, une singulire manire de faire les commissions... dit Rodin. Cette lettre tait mon adresse... et vous ayant t confie par M. Josu... vous deviez... -- Cette lettre ne m'a pas t confie par M. Josu, dit Faringhea en interrompant Rodin. -- Comment l'avez-vous entre les mains! -- Un contrebandier de Java m'avait trahi; Josu avait assur le passage de cet homme pour Alexandrie et lui avait remis cette lettre, qu'il devait porter bord, pour la malle d'Europe. J'ai trangl le contrebandier, j'ai pris la lettre, j'ai fait la traverse... et me voici... L'trangleur avait prononc ces mots avec une jactance farouche; son regard fauve et intrpide ne s'abaissa pas devant le regard perant de Rodin, qui, cet trange aveu, avait redress vivement la tte pour observer ce personnage. Faringhea croyait tonner ou intimider Rodin par cette espce de forfanterie froce; mais, sa grande surprise, le _socius_, toujours impassible comme un cadavre, lui dit simplement: -- Ah!... on trangle ainsi... Java? -- Et ailleurs... aussi, rpondit Faringhea avec un sourire amer. -- Je ne veux pas vous croire... mais je vous trouve d'une tonnante sincrit, monsieur... Votre nom!... -- Faringhea. -- Eh bien, monsieur Faringhea, o voulez-vous en venir?... Vous vous tes empar, par un crime abominable, d'une lettre moi adresse; maintenant vous hsitez me la remettre... -- Parce que je l'ai lue... et qu'elle peut me servir. -- Ah!... vous l'avez lue! dit Rodin un instant troubl. Puis il reprit: -- Il est vrai que d'aprs votre manire de vous charger de la correspondance d'autrui, on ne peut s'attendre une extrme discrtion de votre part... Et qu'avez-vous appris de si utile pour vous dans cette lettre de M. Josu! -- J'ai appris, frre... que vous tiez, comme moi, un fils de la bonne oeuvre. -- De quelle bonne oeuvre voulez-vous parler? demanda Rodin assez tonn. Faringhea rpondit avec une expression d'ironie amre: -- Dans sa lettre Josu vous dit: Obissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour famille ceux de notre ordre, et pour reine Rome. -- Il est possible que M. Josu m'crive ceci. Mais qu'en concluez-vous, monsieur? -- Notre oeuvre a, comme la vtre, frre, le monde pour patrie; comme vous, pour famille nous avons nos complices, et pour reine_ Bohwanie._ -- Je ne connais pas cette sainte, dit humblement Rodin. -- C'est notre Rome, nous, rpondit l'trangleur. Il poursuivit: -- Josu vous parle encore de ceux de votre oeuvre qui, rpandus sur toute la terre, travaillent la gloire de Bohwanie. -- Et quels sont ces fils de Bohwanie, monsieur Faringhea? -- Des hommes rsolus, audacieux, patients, russ, opinitres, qui, pour faire triompher la bonne oeuvre, sacrifient pays, pre et mre, soeur et frre, et qui regardent comme ennemis tous ceux qui ne sont pas des leurs. -- Il me parat y avoir beaucoup de bon dans l'esprit persvrant et religieusement exclusif de cette oeuvre, dit Rodin d'un air modeste et bat... Seulement, il faudrait connatre ses fins et son but. -- Comme vous, frre, nous faisons des cadavres. -- Des cadavres! s'cria Rodin. -- Dans sa lettre, rpondit Faringhea, Josu vous dit: La plus grande gloire de notre ordre est de faire de l'homme un cadavre[19] Notre oeuvre fait aussi de l'homme un cadavre... La mort des hommes est douce Bohwanie. -- Mais, monsieur! s'cria Rodin, M. Josu parle de l'me... de la volont, de la pense, qui doivent tre anantis par la discipline. -- C'est vrai, les vtres tuent l'me... nous tuons le corps. Votre main, frre: vous tes, comme nous, chasseurs d'hommes. -- Mais, encore une fois, monsieur, il s'agit de tuer la volont, la pense, dit Rodin. -- Et que sont les corps privs d'me, de pense, sinon des cadavres?... Allez, allez, frre, les morts que fait notre lacet ne sont pas plus inanims, plus glacs que ceux que fait votre discipline. Allons, touchez l, frre... Rome et Bohwanie sont soeurs. Malgr son calme apparent, Rodin ne voyait pas sans une secrte frayeur un misrable de l'espce de Faringhea dtenteur d'une longue lettre de Josu, o il devait tre ncessairement question de Djalma. Rodin se croyait certain d'avoir mis le jeune Indien dans l'impossibilit d'tre Paris le lendemain; mais, ignorant les relations qui avaient pu se nouer depuis le naufrage entre le prince et le mtis, il regardait Faringhea comme un homme probablement fort dangereux. Plus le _socius _tait intrieurement inquiet, plus il affecta de paratre calme et ddaigneux. Il reprit donc: -- Sans doute ce rapprochement entre Rome et Bohwanie est fort piquant... mais qu'en concluez-vous, monsieur? -- Je veux vous montrer, frre, ce que je suis, ce dont je suis capable, afin de vous convaincre qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi. -- En d'autres termes, monsieur, dit Rodin avec une ironie mprisante, vous appartenez une secte meurtrire de l'Inde, et vous voulez, par une transparente allgorie, me donner rflchir sur le sort de l'homme qui vous avez drob des lettres qui m'taient adresses; mon tour je me permettrai de vous faire observer en toute humilit, monsieur Faringhea, qu'ici on n'trangle personne, et que si vous aviez la fantaisie de vouloir changer quelqu'un en cadavre pour l'amour de Bohwanie, votre divinit, on vous couperait le cou pour l'amour d'une autre divinit vulgairement appele la Justice. -- Et que me ferait-on, si j'avais tent d'empoisonner quelqu'un? -- Je vous ferai encore humblement observer, monsieur Faringhea, que je n'ai pas le loisir de vous professer un cours de jurisprudence criminelle. Seulement, croyez-moi, rsistez la tentation d'trangler ou d'empoisonner qui que ce soit. Un dernier mot: voulez-vous ou non me remettre les lettres de M. Josu? -- Les lettres relatives au prince Djalma? dit le mtis. Et il regarda fixement Rodin, qui, malgr une vive et subite angoisse, demeura impntrable, et rpondit le plus simplement du monde: -- Ignorant le contenu des lettres que vous retenez, monsieur, il m'est impossible de vous rpondre. Je vous prie, et au besoin je vous requiers de me remettre ces lettres, ou de sortir d'ici. -- Vous allez dans quelques minutes me supplier de rester, frre. -- J'en doute. -- Quelques mots feront ce prodige... Si tout l'heure je vous parlais d'empoisonnement, frre, c'est que vous avez envoy un mdecin... au chteau de Cardoville, pour empoisonner... momentanment le prince Djalma. Rodin, malgr lui, tressaillit imperceptiblement, et reprit: -- Je ne comprends pas. -- Il est vrai, je suis un pauvre tranger qui ai sans doute beaucoup d'accent: pourtant je vais tcher de parler mieux... Je sais, par les lettres de Josu, l'intrt que vous avez ce que le prince Djalma ne soit pas ici... demain, et ce que vous avez fait pour cela. M'entendez-vous? -- Je n'ai rien rpondre. Deux coups frapps la porte interrompirent la conversation. -- Entrez, dit Rodin. -- La lettre a t porte son adresse, monsieur, dit un vieux domestique en s'inclinant; voici la rponse. Rodin prit le papier qu'on lui prsentait, et, avant de l'ouvrir, dit courtoisement Faringhea: -- Vous permettez, monsieur! -- Ne vous gnez pas, dit le mtis. -- Vous tes bien bon, rpondit Rodin, qui, aprs avoir lu, crivit rapidement quelques mots au bas de la rponse qu'on lui apportait, et dit au domestique en la lui remettant: -- Renvoyez ceci la mme adresse. Le domestique s'inclina et disparut. -- Puis-je continuer? demanda le mtis Rodin. -- Parfaitement. -- Je continue donc, reprit Faringhea... Avant-hier, au moment o, tout bless qu'il tait, le prince allait, par mon conseil, partir pour Paris, est arriv une belle voiture avec de superbes prsents destins Djalma par un ami inconnu. Dans cette voiture il y avait deux hommes: l'un envoy par l'ami inconnu; l'autre tait un mdecin... envoy par vous pour donner des secours Djalma et l'accompagner jusqu' son arrive Paris... C'tait charitable, n'est-ce pas, frre? -- Continuez votre histoire, monsieur. -- Djalma est parti hier... En dclarant que la blessure du prince empirerait d'une manire trs grave s'il ne restait pas tendu dans la voiture pendant tout le voyage, le mdecin s'est ainsi dbarrass de l'envoy de l'ami inconnu, qui est reparti pour Paris; de son ct, le mdecin a voulu m'loigner mon tour; mais Djalma a si fort insist, que nous sommes partis, le mdecin, le prince et moi. Hier soir, nous arrivons moiti chemin; le mdecin trouve qu'il faut passer la nuit dans une auberge: nous avions, disait-il, tout le temps d'tre arrivs Paris ce soir, le prince ayant annonc qu'il lui fallait absolument tre Paris le 12 au soir. Le mdecin avait beaucoup insist pour partir seul avec le prince. Je savais, par la lettre de Josu, qu'il vous importait beaucoup que Djalma ne ft pas ici le 13; des soupons me sont venus; j'ai demand ce mdecin s'il vous connaissait; il m'a rpondu avec embarras; alors au lieu des soupons, j'ai eu des certitudes... Arriv l'auberge, pendant que le mdecin tait auprs de Djalma, je suis mont la chambre du docteur, j'ai examin une bote remplie de plusieurs flacons qu'il avait apports; l'un d'eux contenait de l'opium... J'ai devin. -- Qu'avez-vous devin, monsieur? -- Vous allez le savoir... le mdecin a dit Djalma, avant de se retirer: Votre blessure est en bon tat mais la fatigue du voyage pourrait l'enflammer; il serait bon demain dans la journe de prendre une potion calmante que je vais prparer ce soir afin de l'avoir toute prte dans la voiture... Le calcul du mdecin tait simple, ajouta Faringhea. Le lendemain (qui est aujourd'hui), le prince prenait la potion sur les quatre ou cinq heures du soir... bientt il s'endormait profondment... Le mdecin, inquiet, faisait arrter la voiture dans la soire... dclarait qu'il y avait du danger continuer la route... passait la nuit dans une auberge, et s'tablissait auprs du prince, dont l'assoupissement n'aurait cess qu' l'heure qui vous convenait. Tel tait votre dessein; il m'a paru habilement projet, j'ai voulu m'en servir pour moi-mme, et j'ai russi. -- Tout ce que vous dites l, mon cher monsieur, dit Rodin en rongeant ses ongles, est de l'hbreu pour moi. -- Toujours, sans doute, cause de mon accent... mais, dites- moi... connaissez-vous l'_array-mow?_ -- Non. -- Tant pis, c'est une admirable production de l'le de Java, si fertile en poisons. -- Eh! que m'importe? dit Rodin d'une voix brve et pouvant peine dissimuler son anxit croissante. -- Cela vous importe beaucoup. Nous autres fils de Bohwanie, nous avons horreur de rpandre le sang, reprit Faringhea; mais, pour passer impunment le lacet autour du cou de nos victimes, nous attendons qu'elles soient endormies... Lorsque leur sommeil n'est pas assez profond, nous l'augmentons notre gr; nous sommes trs adroits dans notre oeuvre: le serpent n'est pas plus subtil, le lion plus audacieux. Djalma porte nos marques... L'array-mow est une poudre impalpable; en en faisant respirer quelques parcelles pendant le sommeil, ou en le mlant au tabac d'une pipe pendant qu'on veille, on jette sa victime dans un assoupissement dont rien ne peut la tirer. Si l'on craint de donner une dose trop forte la fois, on en fait aspirer plusieurs fois durant le sommeil et on prolonge ainsi sans danger autant de temps que l'homme peut rester sans boire ni manger... trente ou quarante heures environ... Vous voyez combien l'usage de l'opium est grossier auprs de ce divin narcotique... J'en avais apport de Java une certaine quantit... par simple curiosit... sans oublier le contrepoison. -- Ah! il y a un contrepoison? dit machinalement Rodin. -- Comme il y a des gens qui sont tout le contraire de ce que nous sommes, frre de la bonne oeuvre... Les Javanais appelle le suc de cette racine le _touboe_... il dissipe l'engourdissement caus par l'array-mow comme le soleil dissipe les nuages... Or, hier soir, certain des projets de votre missaire sur Djalma, j'ai attendu que ce mdecin ft couch, endormi... je me suis introduit en rampant dans sa chambre... et je lui ai fait aspirer une telle dose d'array-mow... qu'il doit dormir encore... -- Malheureux! s'cria Rodin de plus en plus effray de ce rcit, car Faringhea portait un coup terrible aux machinations du _socius_ et de ses amis; mais vous risquiez d'empoisonner ce mdecin? -- Frre... comme il risquait d'empoisonner Djalma. Ce matin nous sommes donc partis, laissant votre mdecin dans l'auberge, plong dans un profond sommeil. Je me suis trouv seul dans la voiture avec Djalma. Il fumait, en vritable Indien; quelques parcelles d'array-mow, mlanges au tabac dont j'ai rempli sa longue pipe, l'ont d'abord assoupi... Une nouvelle dose qu'il a aspire l'a endormi profondment, et cette heure il est dans l'auberge o nous sommes descendus. Maintenant, frre... il dpend de moi de laisser Djalma plong dans son assoupissement, qui durera jusqu' demain soir... ou de l'en faire sortir l'instant... Ainsi, selon que vous satisferez ou non ma demande, Djalma sera ou ne sera pas demain rue Saint-Franois, numro 3. Ce disant, Faringhea tira de sa poche la mdaille de Djalma, et dit Rodin en la lui montrant: -- Vous le voyez, je vous dis la vrit... Pendant le sommeil de Djalma, je lui ai enlev cette mdaille, la seule indication qu'il ait de l'endroit o il doit se trouver demain... Je finis donc par o j'ai commenc, en vous disant: -- Frre, je viens vous demander beaucoup! Depuis quelques moments, Rodin, selon son habitude lorsqu'il tait en proie un accs de rage muette et concentre, se rongeait les ongles jusqu'au sang. ce moment, le timbre de la loge du portier sonna trois coups espacs d'une faon particulire. Rodin ne parut pas faire attention ce bruit; et pourtant tout coup une tincelle brilla dans ses petits yeux de reptile, pendant que Faringhea, les bras croiss, le regardait avec une expression de supriorit triomphante et ddaigneuse. Le _socius_ baissa la tte, garda le silence, prit machinalement une plume sur son bureau, et en mchonna la barbe pendant quelques secondes, en ayant l'air de rflchir profondment ce que venait de lui dire Faringhea. Enfin, jetant la plume sur le bureau, il se retourna brusquement vers le mtis, et lui dit d'un air profondment ddaigneux: -- Ah , monsieur Faringhea, est-ce que vous prtendez vous moquer du monde avec vos histoires? Le mtis, stupfait, malgr son audace, recula d'un pas. -- Comment, monsieur, reprit Rodin, vous venez ici, dans une maison respectable, vous vanter d'avoir drob une correspondance, trangl celui-ci, empoisonn celui-l avec un narcotique! Mais c'est du dlire, monsieur; j'ai voulu vous couter jusqu' la fin, pour voir jusqu'o vous pousseriez l'audace... Car il n'y a qu'un monstrueux sclrat qui puisse venir se targuer de si pouvantables forfaits; mais je veux bien croire qu'ils n'existent que dans votre imagination. En prononant ces mots avec une sorte d'animation qui ne lui tait pas habituelle, Rodin se leva, et, tout en marchant, s'approcha peu peu de la chemine pendant que Faringhea, ne revenant pas de sa surprise, le regardait en silence; pourtant, au bout de quelques instants, il reprit d'un air sombre et farouche: -- Prenez garde, frre... ne me forcez pas vous prouver que j'ai dit la vrit. -- Allons donc, monsieur! il faut venir des antipodes pour croire les Franais si faciles duper. Vous avez, dites-vous, la prudence du serpent et le courage du lion. J'ignore si vous tes un lion courageux, mais pour serpent prudent... je le nie. Comment! vous avez une lettre de M. Josu qui peut me compromettre (en admettant que tout ceci ne soit pas une fable); le prince Djalma est plong dans une torpeur qui sert mes projets et dont vous seul le pouvez faire sortir; vous pouvez enfin, dites-vous, porter un coup terrible mes intrts, et vous ne rflchissez pas, lion terrible, serpent subtil, qu'il ne s'agit pour moi que de gagner vingt-quatre heures. Or, vous arrivez du fond de l'Inde Paris; vous tes tranger et inconnu tous, vous me croyez aussi sclrat que vous, puisque vous m'appelez frre, et vous ne songez pas que vous tes ici en mon pouvoir; que cette rue est solitaire, cette maison carte, que je puis avoir ici sur-le- champ trois ou quatre personnes capables de vous garrotter en une seconde, tout trangleur que vous tes!... et cela seulement en tirant le cordon de cette sonnette, ajouta Rodin en le prenant en effet la main. N'ayez donc pas peur, ajouta-t-il avec un sourire diabolique en voyant Faringhea faire un brusque mouvement de surprise et de frayeur; est-ce que je vous prviendrais si je voulais agir de la sorte?... Voyons, rpondez... Une fois garrott et mis en lieu de sret pendant vingt-quatre heures, comment pourriez-vous me nuire? Ne me serait-il pas alors facile de m'emparer des papiers de Josu, de la mdaille de Djalma, qui, plong dans un assoupissement jusqu' demain soir, ne m'inquiterait plus?... Vous le voyez donc bien, monsieur, vos menaces sont vaines... parce qu'elles reposent sur des mensonges... parce qu'il n'est pas vrai que le prince Djalma soit ici en votre pouvoir... Allez... sortez d'ici, et une autre fois, quand vous voudrez faire des dupes, adressez-vous mieux. Faringhea restait frapp de stupeur; tout ce qu'il venait d'entendre lui semblait trs probable; Rodin pouvait s'emparer de lui, de la lettre de Josu, de la mdaille, et, en le retenant prisonnier, rendre impossible le rveil de Djalma; et pourtant Rodin lui ordonnait de sortir, lui, Faringhea, qui se croyait si redoutable. force de chercher les motifs de la conduite inexplicable du_ socius_, le mtis s'imagina, et en effet il ne pouvait penser autre chose, que Rodin, malgr les preuves qu'il apportait, ne croyait pas que Djalma ft en son pouvoir; de la sorte, le ddain du correspondant de Josu s'expliquait naturellement. Rodin jouait un coup d'une grande hardiesse et d'une grande habilet; aussi, tout en ayant l'air de grommeler entre ses dents d'un air courrouc, il observait en dessous, mais avec une anxit dvorante, la physionomie de l'trangleur. Celui-ci, presque certain d'avoir pntr le secret motif de la conduite de Rodin, reprit: -- Je vais sortir... mais un mot encore... vous croyez que je mens... -- J'en suis certain, vous m'avez dbit un tissu de fables; j'ai perdu beaucoup de temps les couter, faites-moi grce du reste... Il est tard, veuillez me laisser seul. -- Une minute encore... vous tes un homme, je le vois, qui l'on ne doit rien cacher, dit Faringhea. cette heure, je ne puis attendre de Djalma qu'une espce d'aumne et un mpris crasant, car, du caractre dont il est, lui dire: donnez-moi beaucoup, parce que, pouvant vous trahir, je ne l'ai pas fait... ce serait m'attirer son courroux et son ddain... J'aurais pu vingt fois le tuer... mais son jour n'est pas encore venu, dit l'trangleur d'un air sombre, et pour attendre ce jour... et d'autres funestes jours, il me faut de l'or, beaucoup d'or... vous seul pouvez m'en donner en payant ma trahison envers Djalma, parce qu' vous seul elle profite. Vous refusez de m'entendre, parce que vous me croyez menteur... j'ai pris l'adresse de l'auberge o nous sommes descendus, la voici. Envoyez quelqu'un s'assurer de la vrit de ce que je dis, alors, vous me croirez; mais le prix de ma trahison sera cher. Je vous l'ai dit, je vous demanderai beaucoup. Ce disant, Faringhea offrait Rodin une adresse imprime: le _socius_, qui suivait du coin de l'oeil tous les mouvements de Faringhea, fit semblant, d'tre profondment absorb, de ne pas l'entendre et ne rpondit rien. -- Prenez cette adresse... et assurez-vous que je ne mens pas, reprit Faringhea en tendant de nouveau l'adresse Rodin. -- Hein... qu'est-ce? dit celui-ci en jetant la drobe un rapide regard sur l'adresse, qu'il lut avidement, mais sans y toucher. -- Lisez cette adresse, rpta le mtis, et vous pourrez vous assurer que... -- En vrit, monsieur, s'cria Rodin en repoussant l'adresse de la main, votre impudence me confond. Je vous rpte que je ne veux avoir rien de commun avec vous. Pour la dernire fois, je vous somme de vous retirer... Je ne sais pas ce que c'est que le prince Djalma... Vous pouvez me nuire, dites-vous; nuisez-moi, ne vous gnez pas, mais pour l'amour du ciel, sortez d'ici. Ce disant, Rodin sonna violemment. Faringhea fit un mouvement comme s'il et voulu se mettre en dfense. Un vieux domestique la figure dbonnaire et placide se prsenta aussitt. -- Lapierre, clairez monsieur, lui dit Rodin en lui montrant du geste Faringhea. Celui-ci, pouvant du calme de Rodin, hsitait sortir. -- Mais, monsieur, lui dit Rodin remarquant son trouble et son hsitation, qu'attendez-vous! Je dsire tre seul. -- Ainsi, monsieur, lui dit Faringhea en se retirant lentement et reculons, vous refusez mes offres! Prenez garde... demain il sera trop tard. -- Monsieur, j'ai l'honneur d'tre votre humble serviteur. Et Rodin s'inclina avec courtoisie. L'trangleur sortit. La porte se referma sur lui... Aussitt, le pre d'Aigrigny parut sur le seuil de la pice voisine. Sa figure tait ple et bouleverse. -- Qu'avez-vous fait! s'cria-t-il en s'adressant Rodin. J'ai tout entendu... Ce misrable, j'en suis malheureusement certain, disait la vrit... l'Indien est en son pouvoir; il va le rejoindre. -- Je ne le pense pas, dit humblement Rodin en s'inclinant et reprenant sa physionomie morne et soumise. -- Et qui empchera cet homme de rejoindre le prince! -- Permettez... Lorsqu'on a introduit ici cet affreux sclrat, je l'ai reconnu; aussi, avant de m'entretenir avec lui, j'ai prudemment crit quelques lignes Morok, qui attendait le bon loisir de Votre Rvrence dans la salle basse avec Goliath; plus tard, pendant le cours de la conversation, lorsqu'on m'a apport la rponse de Morok, qui attendait mes ordres, je lui ai donn de nouvelles instructions, voyant le tour que prenaient les choses. -- Et quoi bon tout ceci, puisque cet homme vient de sortir de cette maison! -- Votre Rvrence daignera peut-tre remarquer qu'il n'est sorti qu'aprs m'avoir donn l'adresse de l'htel o est l'Indien, grce mon innocent stratagme de ddain... S'il et manqu, Faringhea tombait toujours entre les mains de Goliath et de Morok, qui l'attendaient dans la rue deux pas de la porte. Mais nous eussions t trs embarrasss, car nous ne savions pas o habitait le prince Djalma. -- Encore de la violence! dit le pre d'Aigrigny avec rpugnance. -- C'est regretter... fort regretter... reprit Rodin... mais il a bien fallu suivre le systme adopt jusqu'ici. -- Est-ce un reproche que vous m'adressez! dit le pre d'Aigrigny qui commenait trouver que Rodin tait autre chose qu'une machine crire. -- Je ne me permettrais pas d'en adresser Votre Rvrence, dit Rodin en s'inclinant presque jusqu' terre; mais il s'agit seulement de retenir cet homme pendant vingt-quatre heures. -- Et ensuite!... Ses plaintes! -- Un pareil bandit n'osera pas se plaindre; d'ailleurs il est sorti librement d'ici. Morok et Goliath lui banderont les yeux aprs s'tre empars de lui. La maison a une entre dans la rue Vieille-des-Ursins. cette heure et par ce temps d'ouragan, il ne passe personne dans ce quartier dsert. Le trajet dpaysera compltement ce misrable; on le descendra dans une cave du btiment neuf et demain, la nuit, pareille heure, on lui rendra la libert avec les mmes prcautions... Quant l'Indien, on sait maintenant o le trouver... il s'agit d'envoyer auprs de lui une personne de confiance et s'il sort de sa torpeur... il est un moyen trs simple et surtout aucunement violent, selon mon petit jugement, dit modestement Rodin, de le tenir demain loign toute la journe de la rue Saint-Franois. Le mme domestique figure dbonnaire, qui avait introduit et conduit Faringhea, rentra dans le cabinet aprs avoir discrtement frapp; il tenait la main une espce de gibecire en peau de daim, qu'il remit Rodin en lui disant: -- Voici ce que M. Morok vient d'apporter; il est entr par la rue Vieille. Le domestique sortit. Rodin ouvrit le sac et dit au pre d'Aigrigny en lui montrant ces objets: -- La mdaille... et la lettre de Josu... Morok a t habile et expditif. -- Encore un danger vit, dit le marquis, il est fcheux d'en venir de tels moyens... -- qui les reprocher, sinon au misrable qui nous met dans la ncessit d'y avoir recours!... Je vais l'instant dpcher quelqu'un l'htel de l'Indien. -- Et sept heures du matin vous conduirez Gabriel rue Saint- Franois; c'est l que j'aurai avec lui l'entretien qu'il me demande si instamment depuis trois jours. -- Je l'en ai fait prvenir ce soir; il se rendra vos ordres. -- Enfin, dit le pre d'Aigrigny, aprs tant de luttes, tant de craintes, tant de traverses, quelques heures maintenant nous sparent de ce moment depuis si longtemps attendu. * * * * Nous conduirons le lecteur la maison de la rue Saint Franois. Onzime partie Le 13 fvrier I. La maison de la rue Saint-Franois. En entrant dans la rue Saint-Gervais par la rue Dor (au Marais), on se trouvait, l'poque de ce rcit, en face d'un mur d'une hauteur norme, aux pierres noires et vermicules par les annes; ce mur, se prolongeant dans presque toute la largeur de cette rue solitaire, servait de contrefort une terrasse ombrage d'arbres centenaires ainsi plants plus de quarante pieds au-dessus du pav; travers leurs pais branchages apparaissaient le fronton de pierre, le toit aigu et les grandes chemines de briques d'une antique maison, dont l'entre tait situe rue Saint-Franois, numro 3, non loin de l'angle de la rue Saint-Gervais. Rien de plus triste que le dehors de cette demeure; c'tait encore de ce ct une muraille trs leve, perce de deux ou trois jours de souffrance, sortes de meurtrires formidablement grillages. Une porte cochre en chne massif, barde de fer, constelle d'normes ttes de clou et dont la couleur primitive disparaissait depuis longtemps sous une couche paisse de boue, de poussire et de rouille, s'arrondissait par le haut, et s'adaptait la voussure d'une baie cintre, ressemblant une arcade profonde, tant les murailles avaient d'paisseur; dans l'un des larges battants de cette porte massive s'ouvrait une seconde petite porte servant d'entre au juif Samuel, gardien de cette sombre demeure. Le seuil franchi, on arrivait sous une vote forme par le btiment donnant sur la rue. Dans ce btiment tait pratiqu le logement de Samuel; les fentres s'ouvraient sur une cour intrieure trs spacieuse, coupe par une grille au-del de laquelle on voyait un jardin. Au milieu de ce jardin s'levait une maison de pierres de taille deux tages, si bizarrement exhausse qu'il fallait gravir un perron ou plutt un double escalier de vingt marches pour arriver la porte d'entre mure depuis cent cinquante ans. Les contrevents des croises de cette habitation avaient t remplacs par de larges et paisses plaques de plomb hermtiquement soudes et maintenues par des chssis de fer scells dans la pierre. De plus, afin d'intercepter compltement l'air, la lumire, et de parer de la sorte toute dgradation intrieure ou extrieure, le toit avait t recouvert d'paisses plaques de plomb, ainsi que l'ouverture des chemines de briques, pralablement bouches et maonnes. On avait us des mmes procds pour la clture d'un petit belvdre carr situ au fate de la maison, en recouvrant sa cage vitre d'une sorte de chape soude la toiture. Seulement, par suite d'une fantaisie singulire, chacune des quatre plaques de plomb qui masquaient les faces de ce belvdre, correspondant aux quatre points cardinaux, tait perce de sept petits trous ronds, disposs en formes de croix, que l'on distinguait facilement l'extrieur. Partout ailleurs, les panneaux plombs des croises taient absolument pleins. Grce ces prcautions, la solide construction de cette demeure, peine quelques rparations extrieures avaient t ncessaires, et les appartements, compltement soustraits l'influence de l'air extrieur, devaient tre, depuis un sicle et demi, aussi intacts que lors de leur fermeture. L'aspect de murailles lzardes, de volets vermoulus et briss, d'une toiture demi effondre, de croises envahies par des plantes paritaires, et t peut-tre moins triste que la vue de cette maison de pierre barde de fer et de plomb, conserve comme un tombeau. Le jardin, compltement abandonn, et dans lequel le gardien Samuel entrait seulement pour faire ses inspections hebdomadaires, offrait, surtout pendant l't, une incroyable confusion de plantes parasites et de broussailles. Les arbres, livrs eux- mmes, avaient pouss en tous sens et entreml leurs branches; quelques vignes folles reproduites par rejetons, rampant d'abord sur le sol, jusqu'au pied des arbres, y avaient ensuite grimp, enroul leurs troncs, et jet sur les branchages les plus levs l'inextricable rseau de leurs sarments. L'on ne pouvait traverser cette _fort vierge _qu'en suivant un sentier pratiqu par le gardien pour aller de la grille la maison, dont les abords, mnags en pente douce pour l'coulement des eaux, taient soigneusement dalls sur une largeur de dix pieds environ. Un autre petit chemin de ronde, mnag autour des murs d'enceinte, tait chaque nuit battu par deux ou trois normes chiens des Pyrnes, dont la race fidle s'tait aussi perptue dans cette maison depuis un sicle et demi. Telle tait l'habitation destine servir de rendez-vous aux descendants de la famille de Rennepont. La nuit qui sparait le 12 fvrier du 13 allait bientt finir. Le calme succdant la tourmente, la pluie avait cess; le ciel tait pur, toil; la lune, son dclin, brillait d'un doux clat, et jetait une clart mlancolique sur cette demeure abandonne, silencieuse, dont aucun pas humain n'avait franchi le seuil depuis tant d'annes. Une vive lueur, s'chappant travers une des fentres du logis du gardien, annonait que le juif Samuel veillait encore. Que l'on se figure une assez vaste chambre, lambrisse du haut en bas en vieilles boiseries de noyer devenues d'un brun presque noir force de vtust; deux tisons demi teints fument dans l'tre au milieu des cendres refroidies; sur la tablette de cette chemine de pierre peinte couleur de granit gris, on voit un vieux flambeau de fer garni d'une maigre chandelle, coiffe d'un teignoir, et auprs une paire de pistolets deux coups et un couteau de chasse lame affile, dont la poigne de bronze cisel appartient au XVIIe sicle; de plus, une lourde carabine tait appuye l'un des pilastres de la chemine. Quatre escabeaux sans dossiers, une vieille armoire de chne et une table pieds tors, meublaient seuls cette chambre. la boiserie taient symtriquement suspendues des clefs de diffrentes grandeurs; leur forme annonait leur antiquit; diverses tiquettes taient fixes leur anneau. Le fond de la vieille armoire de chne, secret et mobile, avait gliss sur une coulisse et l'on apercevait, scelle dans le mur, une large et profonde caisse de fer, dont le battant ouvert montrait le merveilleux mcanisme de l'une de ces serrures florentines du XVIe sicle, qui, mieux que toutes les inventions modernes, dfiait l'effraction, et qui de plus, selon les ides du temps, grce une paisse doublure de toile d'amiante, tendue assez loin des parois de la caisse sur des fils d'or, rendait incombustible en cas d'incendie les objets qu'elle renfermait. Une grande cassette de bois de cdre, prise dans cette caisse, et dpose sur un escabeau, contenait de nombreux papiers soigneusement rangs et tiquets. la lueur d'une lampe de cuivre, le vieux gardien Samuel est occup crire sur un petit registre, mesure que sa femme Bethsabe dicte en lisant un carnet. Samuel avait alors environ quatre-vingt-deux ans, et, malgr cet ge avanc, une fort de cheveux gris et crpus couvrait sa tte; il tait petit, maigre, nerveux et la ptulance involontaire de ses mouvements prouvait que les annes n'avaient pas affaibli son nergie et son activit, quoique dans le _quartier, _o il apparaissait d'ailleurs trs rarement, il affectt de paratre presque en enfance, ainsi que l'avait dit Rodin au pre d'Aigrigny. Une vieille robe de chambre de bouracan marron, larges manches, enveloppait entirement le vieillard, et tombait jusqu' ses pieds. Les traits de Samuel offraient le type pur et oriental de sa race: son teint tait mat et jauntre, son nez aquilin, son menton ombrag d'un petit bouquet de barbe blanche; ses pommettes saillantes jetaient une ombre assez dure sur ses joues creuses et rides. Sa physionomie tait remplie d'intelligence, de finesse et de sagacit. Son front, large, lev, annonait la droiture, la franchise et la fermet; ses yeux, noirs et brillants comme les yeux arabes, avaient un regard la fois pntrant et doux. Sa femme Bethsabe, de quinze ans moins ge que lui, tait de haute taille et entirement vtue de noir. Un bonnet plat en linon empes, qui rappelait la svre coiffure des graves matrones hollandaises, encadrait son visage ple et austre, autrefois d'une rare et fire beaut, d'un caractre tout biblique; quelques plis du front, provenant du froncement presque continuel de ses sourcils gris, tmoignaient que cette femme tait souvent sous le poids d'une tristesse profonde. ce moment mme, la physionomie de Bethsabe trahissait une douleur inexprimable: son regard tait fixe, sa tte penche sur sa poitrine; elle avait laiss retomber sur ses genoux sa main droite dont elle tenait un petit carnet; de son autre main, elle serrait convulsivement une grosse tresse de cheveux noirs comme le jais qu'elle portait au cou. Cette natte paisse tait garnie d'un fermoir en or d'un pouce carr; sous une plaque de cristal qui le recouvrait d'un ct comme un reliquaire, on voyait un morceau de toile pli carrment et presque entirement couvert de taches d'un rouge sombre, couleur de sang depuis longtemps sch. Aprs un moment de silence, pendant lequel Samuel crivit sur son registre, il dit tout haut en relisant ce qu'il venait d'crire: -- D'autre part, cinq mille mtalliques d'Autriche de mille florins, et la date du _19 octobre 1826._ En suite de cette numration, Samuel ajouta en relevant la tte et en s'adressant sa femme: -- Est-ce bien cela, Bethsabe? avez-vous compar sur le carnet? Bethsabe ne rpondit pas. Samuel la regarda, et, la voyant profondment accable, lui dit avec une expression de tendresse inquite: -- Qu'avez-vous?... mon Dieu, qu'avez-vous? -- Le 19 octobre... 1826... dit-elle lentement les yeux toujours fixes, et en serrant plus troitement encore dans sa main la tresse de cheveux noirs qu'elle portait au cou. C'est une date funeste... Samuel... bien funeste... c'est celle de la dernire lettre que nous avons reue de... Bethsabe ne put continuer, elle poussa un long gmissement et cacha sa figure dans ses mains. -- Ah! je vous entends, reprit le vieillard d'une voix altre, un pre peut tre distrait par de graves proccupations, mais, hlas! le coeur d'une mre est toujours en veil. Et jetant sa plume sur la table, Samuel appuya son front sur ses mains avec accablement. Bethsabe reprit bientt, comme si elle se ft douloureusement complue dans ses cruels souvenirs: -- Oui... ce jour est le dernier o notre fils Abel nous crivit d'Allemagne en nous annonant qu'il venait d'employer, selon vos ordres, les fonds qu'il avait emports d'ici... et qu'il allait se rendre en Pologne pour une autre opration... -- Et en Pologne... il a trouv la mort d'un martyr, reprit Samuel; sans motifs, sans preuve, car rien n'tait plus faux, on l'a injustement accus de venir organiser la contrebande... et le gouvernement russe, le traitant comme on traite nos frres et soeurs dans ces pays de cruelle tyrannie, l'a fait condamner l'affreux supplice du knout... sans vouloir le voir ni l'entendre... quoi bon... entendre un juif?... Qu'est-ce qu'un juif? une crature encore bien au-dessous d'un serf... Ne leur reproche-t-on pas, dans ce pays, tous les vices qu'engendre le dgradant servage o on les plonge? Un juif expirant sous le bton! qui irait s'en inquiter? -- Et notre pauvre Abel, si doux, si loyal, est mort sous le fouet... moiti de honte, moiti de douleur, dit Bethsabe en tressaillant. Un de nos frres de Pologne a obtenu grand'peine la permission de l'ensevelir... Il a coup ses beaux cheveux noirs... et ces cheveux avec ce morceau de linge, tach du sang de notre cher fils, c'est tout ce qui nous reste de lui! s'cria Bethsabe. Et elle couvrait de baisers convulsifs la tresse de cheveux et le reliquaire. -- Hlas! dit Samuel en essuyant ses larmes, qui avaient aussi coul ce souvenir dchirant, le Seigneur, du moins, ne nous a retir notre enfant que lorsque la tche que notre famille poursuit fidlement depuis un sicle et demi touchait son terme... quoi bon dsormais notre race sur la terre? ajouta Samuel avec une profonde amertume, notre devoir n'est-il pas accompli?... Cette caisse ne renferme-t-elle pas une fortune de roi? cette maison, mure il y a cent cinquante ans, ne sera-t-elle pas ouverte ce matin aux descendants du bienfaiteur de mon aeul?... En disant ces mots, Samuel tourna tristement la tte vers la maison, qu'il apercevait de sa fentre. ce moment, l'aube allait paratre. La lune venait de se coucher; le belvdre, ainsi que le toit et les chemines, se dcoupaient en noir sur le bleu sombre du firmament toil. Tout coup Samuel plit, se leva brusquement et dit sa femme d'une voix tremblante, en lui montrant la maison: -- Bethsabe... les sept points de lumire, comme il y a trente ans... regarde... regarde... En effet, les sept ouvertures rondes, disposes en forme de croix, autrefois pratiques dans les plaques de plomb qui recouvraient les croises du belvdre, tincelrent en sept points lumineux, comme si quelqu'un ft mont intrieurement au fate de la maison mure. II. Doit et avoir. Pendant quelques instants, Samuel et Bethsabe restrent immobiles, les yeux attachs avec une frayeur inquite sur les sept points lumineux qui rayonnaient parmi les dernires clarts de la nuit au sommet du belvdre, pendant qu' l'horizon, derrire la maison, une lueur d'un rose ple annonait l'aube naissante. Samuel rompit le premier le silence et dit sa femme en passant la main sur son front: -- La douleur que vient de nous causer le souvenir de notre pauvre enfant nous a empchs de rflchir et de nous rappeler qu'aprs tout il ne devait y avoir pour nous rien d'effrayant dans ce qui se passe. -- Que dites-vous, Samuel? -- Mon pre ne m'a-t-il pas dit que lui et mon aeul avaient plusieurs fois aperu des clarts pareilles de longs intervalles? -- Oui, Samuel... mais sans pouvoir, non plus que nous, s'expliquer ces clarts... -- Ainsi que mon pre et mon grand-pre, nous devons croire qu'une issue, inconnue de leur temps comme elle l'est encore du ntre, donne passage des personnes qui ont aussi quelques devoirs mystrieux remplir dans cette demeure. Encore une fois, mon pre m'a prvenu de ne pas m'inquiter de ces circonstances tranges... qu'il m'avait prdites... et qui, depuis trente ans, se renouvellent pour la seconde fois... -- Il n'importe, Samuel... cela pouvante comme si c'tait quelque chose de surnaturel. -- Le temps des miracles est pass, dit le juif en secouant mlancoliquement la tte, bien des vieilles maisons de ce quartier ont des communications souterraines avec des endroits loigns; quelques-unes, dit-on, se prolongent mme jusqu' la Seine et jusqu'aux catacombes... Sans doute cette maison est dans une condition pareille, et les personnes qui y viennent si rarement s'y introduisent par ce moyen. -- Mais ce belvdre ainsi clair... -- D'aprs le plan annot du btiment, vous savez que ce belvdre forme le fate ou la lanterne de ce qu'on appelle la _grande salle de deuil, _situe au dernier tage de la maison. Comme il y rgne une complte obscurit, cause de la fermeture de toutes les fentres, ncessairement on se sert de lumire pour monter jusqu' cette _salle de deuil, _pice qui renferme, dit-on, des choses bien tranges, bien sinistres... ajouta le juif en tressaillant. Bethsabe regardait attentivement, ainsi que son mari, les sept points lumineux, dont l'clat diminuait mesure que le jour grandissait. -- Ainsi que vous le dites, Samuel, ce mystre peut s'expliquer de la sorte... reprit la femme du vieillard. D'ailleurs ce jour est un jour si important pour la famille de Rennepont que, dans de telles circonstances, cette apparition ne doit pas nous tonner. -- Et penser, reprit Samuel, que depuis un sicle et demi ces lueurs ont apparu plusieurs fois! il est donc une autre famille qui de gnration en gnration s'est voue, comme la ntre, accomplir un pieux devoir... -- Mais quel est ce devoir? Peut-tre aujourd'hui tout s'claircira-t-il... -- Allons, allons, Bethsabe, reprit tout coup Samuel en sortant de sa rverie, et comme s'il se ft reproch son oisivet, voici le jour, et il faut qu'avant huit heures cet tat de caisse soit mis au net, ces immenses valeurs classes, et il montra le grand coffret de cdre, afin qu'elles puissent tre remises entre les mains de qui de droit. -- Vous avez raison, Samuel; ce jour ne nous appartient pas... c'est un jour solennel... et qui serait beau, oh! bien beau pour nous... si maintenant il pouvait y avoir de beaux jours pour nous, dit amrement Bethsabe en songeant son fils. -- Bethsabe, dit tristement Samuel, en appuyant sa main sur la main de sa femme, nous serons du moins sensibles l'austre satisfaction du devoir accompli... Le Seigneur ne nous a-t-il pas t bien favorable, quoique en nous prouvant cruellement par la mort de notre fils? N'est-ce pas grce sa providence que les trois gnrations de ma famille ont pu commencer, continuer et achever cette grande oeuvre? -- Oui, Samuel, dit affectueusement la juive, et du moins, pour vous, cette satisfaction se joindront le calme et la quitude, car lorsque midi sonnera vous serez dlivr d'une bien terrible responsabilit. Et, ce disant Bethsabe indiqua du geste la caisse de cdre. -- Il est vrai, reprit le vieillard, j'aimerais mieux savoir ces immenses richesses entre les mains de ceux qui elles appartiennent qu'entre les miennes; mais aujourd'hui je n'en serai plus dpositaire... Je vais donc contrler une dernire fois l'tat de ces valeurs, et ensuite nous le collationnerons d'aprs mon registre et le carnet que vous tenez. Bethsabe fit un signe de tte affirmatif. Samuel reprit la plume et se livra trs attentivement ses calculs de banque; sa femme s'abandonna de nouveau, malgr elle, aux souvenirs cruels qu'une date fatale venait d'veiller en lui rappelant la mort de son fils. Exposons rapidement l'histoire trs simple, et pourtant en apparence si romanesque, si merveilleuse, de ces cinquante mille cus qui, grce une accumulation et une gestion sage, intelligente et fidle, s'taient naturellement, ou plutt _forcment _transforms, au bout d'un sicle et demi, en une somme bien autrement importante que celle de _quarante millions _fixe par le pre d'Aigrigny, qui, trs incompltement renseign ce sujet, et songeant d'ailleurs aux ventualits dsastreuses, aux pertes, aux banqueroutes qui, pendant tant d'annes, avaient pu atteindre les dpositaires successifs de ces valeurs, trouvait encore norme... le chiffre de quarante millions. L'histoire de cette fortune se trouva ncessairement lie celle de la famille Samuel, qui faisait valoir ce fonds depuis trois gnrations, nous en dirons deux mots. Vers 1670, plusieurs annes avant sa mort, M. Marius de Rennepont, lors d'un voyage au Portugal, avait pu, grce de trs puissants intermdiaires, sauver la vie d'un malheureux juif condamn au bcher par l'Inquisition pour cause de religion... Ce juif tait _Isaac Samuel, _l'aeul du gardien de la maison de la rue Saint-Franois. Les hommes gnreux s'attachent souvent leurs obligs au moins autant que les obligs s'attachent leurs bienfaiteurs. S'tant d'abord assur qu'Isaac, qui faisait Lisbonne un petit commerce de change, tait probe, actif, laborieux, intelligent, M. de Rennepont, qui possdait alors de grands biens en France, proposa au juif de l'accompagner et de grer sa fortune. L'espce de rprobation et de mfiance dont les Isralites ont toujours t poursuivis tait alors son comble. Isaac fut donc doublement reconnaissant de la marque de confiance que lui donnait M. de Rennepont. Il accepta et se promit ds ce jour de vouer son existence tout entire au service de celui qui, aprs lui avoir sauv la vie, avait foi en sa droiture et en sa probit, lui juif appartenant une race si gnralement souponne, hae et mprise. M. de Rennepont, homme d'un grand coeur, d'un grand sens et d'un grand esprit, ne s'tait pas tromp dans son choix. Jusqu' ce qu'il ft dpossd de ses biens, ils prosprrent merveilleusement entre les mains d'Isaac Samuel, qui, dou d'une admirable aptitude pour les affaires, l'appliquait exclusivement aux intrts de son bienfaiteur. Vinrent les perscutions et la ruine de M. de Rennepont dont les biens furent confisqus et abandonns aux rvrends pres de la compagnie de Jsus, ses dlateurs, quelques jours avant sa mort. Cach dans la retraite qu'il avait choisie pour y finir violemment ses jours, il fit mander secrtement Isaac Samuel, et lui remit cinquante mille cus en or, seul dbris de sa fortune passe; ce fidle serviteur devait faire valoir cette somme, en accumuler et en placer les intrts; s'il avait un fils, lui transmettre la mme obligation; dfaut de fils, il chercherait un parent assez probe pour continuer cette grance laquelle serait d'ailleurs affecte une rtribution convenable; cette grance devait tre ainsi transmise et perptue de proche en proche jusqu' l'expiration d'un sicle et demi. M. de Rennepont avait en outre pri Isaac d'tre pendant sa vie le gardien de la maison de la rue Saint-Franois, o il serait gratuitement log, et de lguer ces fonctions sa descendance, si cela tait possible. Lors mme qu'Isaac Samuel n'aurait pas eu d'enfants, le puissant esprit de solidarit qui unit souvent certaines familles juives entre elles aurait rendu praticable la dernire volont de M. de Rennepont. Les parents d'Isaac se seraient associs sa reconnaissance envers son bienfaiteur, et eux, ainsi que leurs gnrations successives, eussent accompli gnreusement la tche impose l'un des leurs; mais Isaac eut un fils plusieurs annes aprs la mort de M. de Rennepont. Ce fils, Lvi Samuel, n en 1669, n'ayant pas eu d'enfants de sa premire femme, s'tait remari l'ge de prs de soixante ans, et, en 1750, il lui tait n un fils: David Samuel, le gardien de la maison de Saint- Franois, qui, en 1832 (poque de ce rcit), tait g de quatre- vingt-deux ans, promettait de fournir une carrire aussi avance que son pre, mort quatre-vingt-treize ans; disons enfin qu'Abel Samuel, le fils que regrettait si amrement Bethsabe, n en 1790, tait mort sous le knout russe, l'ge de vingt-six ans. Cette humble gnalogie tablie, on comprendra facilement que la longvit successive de ces trois membres de la famille Samuel, qui s'taient perptus comme gardiens de la maison mure, et reliant ainsi le XIXe sicle au XVIIe, avait singulirement simplifi et facilit l'excution des dernires volonts de M. de Rennepont, ce dernier ayant d'ailleurs formellement dclar l'aeul de Samuel qu'il dsirait que la somme qu'il laissait ne ft augmente que par la seule capitalisation des intrts cinq pour cent, afin que cette fortune arrivt jusqu' ses descendants pure de toute spculation dloyale. Les coreligionnaires de la famille Samuel, premiers inventeurs de la lettre de change, qui leur servit, au moyen ge, transporter mystrieusement des valeurs considrables d'un bout l'autre du monde, dissimuler leur fortune, la mettre l'abri de la rapacit de leurs ennemis; les juifs, disons-nous, ayant fait presque seuls le commerce du change et de l'argent jusqu' la fin du XVIIIe sicle, aidrent beaucoup aux transactions secrtes et aux oprations financires de la famille Samuel, qui, jusqu'en 1820 environ, plaa toujours ses valeurs devenues progressivement immenses, dans les maisons de banque ou dans les comptoirs isralites les plus riches de l'Europe. Cette manire d'agir, sre et occulte, avait permis au gardien actuel de la rue Saint- Franois d'effectuer, l'insu de tous, par simples dpts ou par lettres de change, des placements normes, car c'est surtout lors de sa gestion que la somme capitalise avait acquis, par le seul fait de l'accumulation, un dveloppement presque incalculable, son pre, et surtout son grand-pre n'ayant eu comparativement lui que peu de fonds grer. Quoiqu'il s'agt simplement de trouver successivement des placements assurs et immdiats, afin que l'argent ne restt pas pour ainsi dire sans rapporter d'intrt, il avait fallu une grande capacit financire pour arriver ce rsultat, surtout lorsqu'il fut question de cinquantaine de millions; cette capacit, le dernier Samuel, d'ailleurs instruit l'cole de son pre, la dploya un haut degr, ainsi que le dmontreront les rsultats prochainement cits. Rien ne semble plus touchant, plus noble, plus respectable que la conduite des membres de cette famille isralite qui, solidaires de l'engagement de gratitude pris par un des leurs, se vouent pendant de si longues annes, avec autant de dsintressement que d'intelligence et de probit, au lent accroissement d'une fortune de roi dont ils n'attendent aucune part, et qui, grce eux, doit arriver pure et immense aux mains des descendants du bienfaiteur de leur aeul. Rien enfin n'est plus honorable pour le proscrit qui fait le dpt, et pour le juif qui le reoit, que ce simple change de paroles donnes, sans autre garantie qu'une confiance et une estime rciproques, lorsqu'il s'agit d'un rsultat qui ne doit se produire qu'au bout de cent cinquante ans. Aprs avoir relu attentivement son inventaire, Samuel dit sa femme: -- Je suis certain de l'exactitude de mes additions; voulez-vous maintenant collationner sur le carnet que vous avez la main l'nonc des valeurs que je viens d'crire sur ce registre? je m'assurerai en mme temps que les titres sont classs par ordre dans cette cassette, car je dois ce matin remettre le tout au notaire, lorsqu'on ouvrira le testament. -- Commencez, mon ami, je vous suis, dit Bethsabe. Samuel lut l'tat suivant, vrifiant mesure dans sa caisse. Rsum du compte des hritiers de M. de Rennepont, remis par David Samuel._ Dbit Fr. 2, 000, 000 de rente 5% franaises en inscriptions nominatives et au porteur, achetes de 1825 1832, suivant bordereaux l'appui, un cours moyen de 99 fr. 50. 39, 800, 000 Fr. Fr. 900, 000 de rente 3% franaises en diverses inscriptions achetes pendant les mmes annes un cours moyen de 74 fr. 50 c. 22, 275, 000 Fr. 5000 actions de la Banque de France, achetes en commun 1900 francs. 9, 500, 000 Fr. 3900 actions des Quatre-Canaux, en un certificat de dpt desdites actions la compagnie, achetes au cours moyen de 1115 francs. 3, 345, 000 Fr. 125, 000 ducats de rente de Naples, au cours moyen de 82 francs, - - 2, 050, 000 ducats: soit 4 fr. 40 c. le ducat. 9, 020, 000 Fr. 5000 mtalliques d'Autriche de 1000 florins, au cours moyen de 63 florins. -- 4, 650, 000 florins au change de 2 fr. 50 c. par florin. 11, 625, 000 Fr. 75, 000 livres sterling de rente 3% consolids anglais 883/4. -- 2, 218, 750 sterling 25 fr. par livre sterling. 55, 468, 750 Fr. 1, 200, 000 florins en 21/2% hollandais 60 francs. -- 28, 860, 000 florins 2 fr. 10 par florin des Pays-Bas. 60, 606, 000 Fr. Appoints en billets de banque, or et argent. 535, 250 Fr. Paris, le 12 fvrier 1832: 212, 175, 000 Fr. Crdit Fr. 150, 000 reus de M. de Rennepont, en 1682, par Isaac Samuel, mon grand-pre, et placs successivement par lui, mon pre et moi, l'intrt de 5%, avec rglement de compte par semestre et en capitalisant les intrts, ont produit, suivant les comptes ci-joints: Ci ... 225, 950, 000 Fr. Mais il faut en dduire, suivant le dtail ci-annex, pour pertes prouves dans des faillites, pour commissions et courtages pays divers, et aussi pour appointements des trois gnrations de grants. ......... 13, 775, 000 Fr. -- C'est bien cela, reprit Samuel aprs avoir vrifi les lettres renfermes dans la cassette de cdre. Il reste en caisse, la disposition des hritiers de la famille Rennepont, la somme de DEUX CENT DOUZE MILLIONS cent soixante-quinze mille francs. Et le vieillard regarda sa femme avec une expression de bien lgitime orgueil. -- Cela n'est pas croyable! s'cria Bethsabe frappe de stupeur; je savais que d'immenses valeurs taient entre vos mains; mais je n'aurais jamais cru que cent cinquante mille francs laisss il y a cent cinquante ans fussent la seule source de cette fortune incroyable. -- Et c'est pourtant la seule, Bethsabe... reprit firement le vieillard. Sans doute, mon grand-pre, mon pre et moi nous avons toujours mis autant de fidlit que d'exactitude dans la gestion de ces fonds; sans doute il nous a fallu beaucoup de sagacit dans le choix des placements faire lors des temps de rvolution et de crises commerciales; mais cela nous tait facile, grce nos relations d'affaires avec nos coreligionnaires de tous les pays; mais jamais ni moi ni les miens nous ne nous sommes permis de faire un placement, non pas usuraire... mais qui ne ft pas mme au-dessous du taux lgal... Les ordres formels de M. de Rennepont, recueillis par mon grand-pre, le voulaient ainsi, et il n'y a pas au monde de fortune plus pure que celle-ci... Sans ce dsintressement et en profitant seulement de quelques circonstances favorables, ce chiffre de deux cent douze millions aurait peut-tre de beaucoup augment. -- Est-ce possible, mon Dieu! -- Rien de plus simple. Bethsabe... tout le monde sait qu'en quatorze ans un capital est doubl par la seule accumulation et composition de ses intrts 5 pour 100; maintenant rflchissez qu'en cent cinquante ans il y a dix fois quatorze ans... que ces cent cinquante premiers mille francs ont t ainsi doubls et martingals; ce qui vous tonne vous paratra tout simple. En 1682, M. de Rennepont a confi mon grand-pre 150, 000 francs; cette somme, capitalise ainsi que je vous l'ai dit, a d produire en 1696, quatorze annes aprs, 300, 000 francs. Ceux-ci, doubls en 1710, ont produit 600, 000 francs. Lors de la mort de mon grand-pre, en 1719, la somme faire valoir tait dj de prs d'un million; en 1724; elle aurait d monter 1 million 200, 000 francs; en 1738, 2 millions 400, 000 francs; en 1752, deux ans aprs ma naissance, 4 millions 800, 000 francs; en 1766, 9 millions 600, 000 francs; en 1780, 19 millions 200, 000 francs; en 1794, douze ans aprs la mort de mon pre, 38 millions 400, 000 francs; en 1808, 76 millions 800, 000 francs; en 1822, 153 millions 600, 000 francs; et aujourd'hui, en composant les intrts de dix annes, elle devrait tre au moins de 225 millions environ. Mais des pertes, des non-valeurs et des frais invitables, dont le compte est d'ailleurs ici rigoureusement tabli, ont rduit cette somme 212 millions 175, 000 francs en valeurs renfermes dans cette caisse. -- Maintenant je vous comprends, mon ami, reprit Bethsabe pensive, mais quelle incroyable puissance que celle de l'accumulation! et que d'admirables choses on pourrait faire pour l'avenir avec de faibles ressources au temps prsent. -- Telle a t, sans doute, la pense de M. de Rennepont; car, au dire de mon pre, qui le tenait de mon aeul, M. de Rennepont tait un des plus grands esprits... de son temps, rpondit Samuel en refermant la cassette de bois de cdre. -- Dieu veuille que ses descendants soient dignes de cette fortune de roi, et en fassent un noble emploi! dit Bethsabe en se levant. Le jour tait compltement venu; sept heures du matin sonnrent. -- Les maons ne vont pas tarder arriver, dit Samuel en replaant la bote de cdre dans sa caisse de fer, dissimule derrire la vieille armoire de chne. Comme vous, Bethsabe, reprit-il, je suis curieux et inquiet de savoir quels sont les descendants de M. de Rennepont qui vont se prsenter ici. Deux ou trois coups vigoureusement frapps avec le marteau de fer de l'paisse porte cochre retentirent dans la maison. L'aboiement des chiens de garde rpondit ce bruit. Samuel dit sa femme: -- Ce sont sans doute les maons que le notaire envoie avec un clerc; je vous en prie, runissez toutes les clefs en trousseau avec leurs tiquettes; je vais revenir les prendre. Ce disant, Samuel descendit assez lestement l'escalier, malgr son ge, s'approcha de la porte, ouvrit prudemment un guichet, et vit trois manoeuvres, en costume de maon, accompagns d'un jeune homme vtu en noir. -- Que voulez-vous, messieurs? dit le juif avant d'ouvrir, afin de s'assurer encore de l'identit de ces personnages. -- Je viens de la part de Me Dumesnil, notaire, rpondit le clerc, pour assister l'ouverture de la porte mure; voici une lettre de mon patron pour M. Samuel, gardien de la maison. -- C'est moi, monsieur, dit le juif; veuillez jeter cette lettre dans la bote, je vais la prendre. Le clerc fit ce que dsirait Samuel, mais il haussa les paules. Rien ne lui semblait plus ridicule que cette demande du souponneux vieillard. Le gardien ouvrit la bote, prit la lettre, alla l'extrmit de la vote afin de la lire au grand jour, compara soigneusement la signature celle d'une autre lettre du notaire qu'il prit dans la poche de sa houppelande; puis, aprs ces prcautions, ayant mis ses dogues la chane, il revint enfin ouvrir le battant de la porte au clerc et aux maons. -- Que diable! mon brave homme, dit le clerc en entrant, il s'agirait d'ouvrir la porte d'un chteau fort qu'il n'y aurait pas plus de formalits... Le juif s'inclina sans rpondre. -- Est-ce que vous tes sourd, mon cher? lui cria le clerc aux oreilles. -- Non, monsieur, dit Samuel en souriant doucement et faisant quelques pas en dehors de la vote, il ajouta en montrant la maison: -- Voici, monsieur, la porte maonne qu'il faut dgager; il faudra aussi desceller le chssis de fer et celui de plomb de la seconde croise droite. -- Pourquoi ne pas ouvrir toutes les fentres? demanda le clerc. -- Parce que tels sont les ordres que j'ai reus comme gardien de cette demeure, monsieur. -- Et qui vous les a donns, ces ordres? -- Mon pre... monsieur, qui son pre les avait transmis de la part du matre de la maison... Une fois que je n'en serai plus le gardien, qu'elle sera en possession de son nouveau propritaire, celui-ci agira comme bon lui semblera. -- la bonne heure, dit le clerc assez surpris. Puis s'adressant aux maons, il ajouta: -- Le reste vous regarde, mes braves, dgagez la porte et descellez le chssis de fer seulement de la seconde croise droite. Pendant que les maons se mettaient l'ouvrage sous l'inspection du clerc de notaire, une voiture s'arrta devant la porte cochre, et Rodin, accompagn de Gabriel, entra dans la maison de la rue Saint-Franois. III. L'hritier. Samuel vint ouvrir la porte Gabriel et Rodin. Ce dernier dit au juif: -- Vous tes, monsieur, le gardien de cette maison? -- Oui, monsieur, rpondit Samuel. -- M. l'abb Gabriel de Rennepont que voici, dit Rodin en montrant son compagnon, est l'un des descendants de la famille de Rennepont. -- Ah! tant mieux, monsieur, dit presque involontairement le juif, frapp de l'anglique physionomie de Gabriel, car la noblesse et la srnit de l'me du jeune prtre se lisaient dans son regard d'archange et sur son front pur et blanc, dj couronn de l'aurole du martyre. Samuel regardait Gabriel avec une curiosit remplie de bienveillance et d'intrt; mais sentant bientt que cette contemplation silencieuse devenait embarrassante pour Gabriel, il lui dit: -- Le notaire, monsieur l'abb, ne doit venir qu' dix heures. Gabriel le regarda d'un air surpris et rpondit: -- Quel notaire... monsieur? -- Le pre d'Aigrigny vous expliquera ceci, se hta de dire Rodin, et s'adressant Samuel, il ajouta: Nous sommes un peu en avance... Ne pourrions-nous pas attendre quelque part l'arrive du notaire? -- Si vous voulez vous donner la peine de venir chez moi, dit Samuel, je vais vous conduire. -- Je vous remercie, monsieur, j'accepte, dit Rodin. -- Veuillez donc me suivre, messieurs, dit le vieillard. Quelques moments aprs, le jeune prtre et le _socius, _prcds de Samuel, entrrent dans une des pices que ce dernier occupait au rez-de- chausse du btiment de la rue et qui donnait sur la cour. -- M. l'abb d'Aigrigny, qui a servi de tuteur M. Gabriel, doit bientt venir nous demander, ajouta Rodin; aurez-vous la bont de l'introduire ici? -- Je n'y manquerai pas, monsieur, dit Samuel en sortant. Le _socius _et Gabriel restrent seuls. la mansutude adorable qui donnait habituellement aux beaux traits du missionnaire un charme si touchant, succdait en ce moment une remarquable expression de tristesse, de rsolution et de svrit. Rodin, n'ayant pas vu Gabriel depuis quelques jours, tait gravement proccup du changement qu'il remarquait en lui; aussi l'avait-il observ silencieusement pendant le trajet de la rue des Postes la rue Saint-Franois. Le jeune prtre portait, comme d'habitude, une longue soutane noire qui faisait ressortir davantage encore la pleur transparente de son visage. Lorsque le juif fut sorti, il dit Rodin d'une voix ferme: -- M'apprendrez-vous enfin, monsieur, pourquoi, depuis plusieurs jours, il m'a t impossible de parler Sa Rvrence le pre d'Aigrigny? pourquoi il a choisi cette maison pour m'accorder cet entretien? -- Il m'est impossible de rpondre ces questions, reprit froidement Rodin. Sa Rvrence ne peut manquer d'arriver bientt, elle vous entendra. Tout ce que je puis vous dire, c'est que notre rvrend pre a, autant que vous, cette entrevue coeur: s'il a choisi cette maison pour cet entretien, c'est que vous avez intrt vous trouver ici... Vous le savez bien... quoique vous ayez affect quelque tonnement en entendant le gardien parler d'un notaire. Ce disant, Rodin attacha un regard scrutateur et inquiet sur Gabriel, dont la figure n'exprima rien autre chose que la surprise. -- Je ne vous comprends pas, rpondit-il Rodin. Quel intrt puis-je avoir me trouver ici, dans cette maison? -- Encore une fois, il est impossible que vous ne le sachiez pas, reprit Rodin, observant toujours Gabriel avec attention. -- Je vous ai dit, monsieur, que je l'ignorais, rpondit celui-ci, presque bless de l'insistance du _socius._ _-- _Et qu'est donc venue vous dire hier votre mre adoptive? pourquoi vous tes-vous permis de la recevoir sans l'autorisation du rvrend pre d'Aigrigny, ainsi que je l'ai appris ce matin? Ne vous a-t-elle pas entretenu de certains papiers de famille trouvs sur vous lorsqu'elle vous a recueilli? -- Non, monsieur, dit Gabriel. cette poque, ces papiers ont t remis au confesseur de ma mre adoptive; et, plus tard, ils ont pass entre les mains du rvrend pre d'Aigrigny. Pour la premire fois, depuis bien longtemps, j'entends parler de ces papiers. -- Ainsi... vous prtendez que ce n'est pas ce sujet que Franoise Baudoin est venue vous entretenir hier? reprit opinitrement Rodin en accentuant lentement ses paroles. -- Voil, monsieur, la seconde fois que vous semblez douter de ce que j'affirme, dit doucement le jeune prtre rprimant un mouvement d'impatience. Je vous assure que je dis la vrit. -- Il ne sait rien, pensa Rodin, car il connaissait assez la sincrit de Gabriel pour conserver ds lors le moindre doute aprs une dclaration aussi positive. -- Je vous crois, reprit le _socius. _Cette ide m'tait venue en cherchant quelle raison assez grave avait pu vous faire transgresser les ordres du rvrend pre d'Aigrigny au sujet de la retraite absolue qu'il vous avait ordonne, retraite qui excluait toute communication avec le dehors... Bien plus, contre toutes les rgles de notre maison, vous vous tes permis de fermer votre porte, qui doit toujours rester ouverte ou entr'ouverte, afin que la mutuelle surveillance qui nous est ordonne entre nous puisse s'exercer plus facilement... Je ne m'tais expliqu vos fautes graves contre la discipline que par la ncessit d'une conversation trs importante avec votre mre adoptive. -- C'est un prtre et non son fils adoptif que Mme Baudoin a dsir parler, rpondit Gabriel, et j'ai cru pouvoir l'entendre; si j'ai ferm ma porte, c'est qu'il s'agissait d'une confession. -- Et qu'avait donc Franoise Baudoin de si press vous confesser? -- C'est ce que vous saurez tout l'heure, lorsque je dirai Sa Rvrence, s'il lui plat que vous m'entendiez, reprit Gabriel. Ces mots furent dits d'un ton si net par le missionnaire, qu'il s'ensuivit un assez long silence. Rappelons au lecteur que Gabriel avait jusqu'alors t tenu par ses suprieurs dans la plus complte ignorance de la gravit des intrts de famille qui rclamaient sa prsence rue Saint- Franois. La veille, Franoise Baudoin, absorbe par sa douleur, n'avait pas song lui dire que les orphelines devaient aussi se trouver ce mme rendez-vous, et y et-elle d'ailleurs song, les recommandations expresses de Dagobert l'eussent empche de parler au jeune prtre de cette circonstance. Gabriel ignorait donc absolument les liens de famille qui l'attachaient aux filles du marchal Simon, Mlle de Cardoville, M. Hardy, au prince et Couche-tout-nu; en un mot, si on lui et alors rvl qu'il tait l'hritier de M. Marius de Rennepont, il se serait cru le seul descendant de cette famille. Pendant l'instant de silence qui succda son entretien avec Rodin, Gabriel examinait travers les fentres du rez-de-chausse les travaux des maons occups dgager la porte des pierres qui la muraient. Cette premire opration termine, ils s'occuprent alors de desceller des barres de fer qui maintenaient une plaque de plomb sur la partie extrieure de la porte. ce moment, le pre d'Aigrigny, conduit par Samuel, entrait dans la chambre. Avant que Gabriel se ft retourn, Rodin eut le temps de dire tout bas au rvrend pre: -- Il ne sait rien, et l'Indien n'est plus craindre. Malgr son calme affect, les traits du pre d'Aigrigny taient ples et contracts, comme ceux d'un joueur qui est sur le point de voir se dcider une partie d'une importance terrible. Tout jusqu'alors favorisait les desseins de sa compagnie; mais il ne pensait pas sans effroi aux quatre heures qui restaient encore pour attendre le terme fatal. Gabriel s'tant retourn, le pre d'Aigrigny lui dit d'un ton affectueux et cordial, en s'approchant de lui, le sourire aux lvres et la main tendue: -- Mon cher fils, il m'en a cot beaucoup de vous avoir refus jusqu' ce moment l'entretien que vous dsirez depuis votre retour; il m'a t non moins pnible de vous obliger une retraite de quelques jours. Quoique je n'aie aucune explication vous donner au sujet des choses que je vous ordonne, je veux bien vous dire que je n'ai agi que dans votre intrt. -- Je dois croire Votre Rvrence, rpondit Gabriel en s'inclinant. Le jeune prtre sentait malgr lui une vague motion de crainte; car jusqu' son dpart pour sa mission en Amrique, le pre d'Aigrigny, entre les mains duquel il avait prt les voeux formidables qui le liaient irrvocablement la socit de Jsus, le pre d'Aigrigny avait exerc sur lui une de ces influences effrayantes qui, ne procdant que par le despotisme, la compression et l'intimidation, brisent toutes les forces vives de l'me, et la laissent inerte, tremblante et terrifie. Les impressions de la premire jeunesse sont ineffaables, et c'tait la premire fois, depuis son retour d'Amrique, que Gabriel se retrouvait avec le pre d'Aigrigny; aussi, quoiqu'il ne sentt pas faillir la rsolution qu'il avait prise, Gabriel regrettait de n'avoir pu, ainsi qu'il l'avait espr, prendre de nouvelles forces dans un franc entretien avec Agricol et Dagobert. Le pre d'Aigrigny connaissait trop les hommes pour n'avoir pas remarqu l'motion du jeune prtre et ne s'tre pas rendu compte de ce qui la causait. Cette impression lui parut d'un favorable augure; il redoubla donc de sduction, de tendresse et d'amnit, se rservant, s'il le fallait, de prendre un autre masque. Il dit Gabriel, en s'asseyant, pendant que celui-ci restait, ainsi que Rodin, respectueusement debout: -- Vous dsirez, mon cher fils, avoir un entretien trs important avec moi? -- Oui, mon pre, dit Gabriel en baissant malgr lui les yeux devant l'clatante et large prunelle grise de son suprieur. -- J'ai aussi, moi, des choses d'un grand intrt vous apprendre; coutez-moi donc d'abord... vous parlerez ensuite. -- Je vous coute, mon pre... -- Il y a environ douze ans, mon cher fils, dit affectueusement le pre d'Aigrigny, que le confesseur de votre mre adoptive, s'adressant moi par l'intermdiaire de M. Rodin, appela mon attention sur vous en me parlant des progrs tonnants que vous faisiez l'cole des Frres; j'appris en effet que votre excellente conduite, que votre caractre doux et modeste, votre intelligence prcoce taient dignes du plus grand intrt; de ce moment on eut les yeux sur vous; au bout de quelque temps, voyant que vous ne dmritiez pas, il me parut qu'il y avait autre chose en vous qu'un artisan; on s'entendit avec votre mre adoptive, et par mes soins vous ftes admis gratuitement dans l'une des coles de notre compagnie. Ainsi une charge de moins pesa sur l'excellente femme qui vous avait recueilli, et un enfant qui faisait dj concevoir de hautes esprances reut par nos soins paternels tous les bienfaits d'une ducation religieuse... Cela n'est-il pas vrai, mon fils? -- Cela est vrai, mon pre, rpondit Gabriel en baissant les yeux. -- mesure que vous grandissiez, d'excellentes et rares vertus se dveloppaient en vous: votre obissance, votre douceur surtout, taient exemplaires; vous faisiez de rapides progrs dans vos tudes. J'ignorais alors quelle carrire vous voudriez vous livrer un jour. Mais j'tais toutefois certain que, dans toutes les conditions de votre vie, vous resteriez toujours un fils bien- aim de l'glise. Je ne m'tais pas tromp dans mes esprances, ou plutt vous les avez, mon cher fils, de beaucoup dpasses. Apprenant par une confidence amicale que votre mre adoptive dsirait ardemment vous voir entrer dans les ordres, vous avez gnreusement rpondu au dsir de l'excellente femme qui vous deviez tant... Mais comme le Seigneur est toujours juste dans ses rcompenses, il a voulu que la plus touchante preuve de gratitude que vous puissiez donner votre mre adoptive vous ft en mme temps divinement profitable, puisqu'elle vous faisait entrer parmi les membres militants de notre sainte glise. ces mots du pre d'Aigrigny, Gabriel ne put retenir un mouvement en se rappelant les amres confidences de Franoise; mais il se contint pendant que Rodin, debout et accoud l'angle de la chemine, continuait de l'examiner avec une attention singulire et opinitre. Le pre d'Aigrigny reprit: -- Je ne vous le cache pas, mon cher fils, votre rsolution me combla de joie; je vis en vous une des futures lumires de l'glise, et je fus jaloux de la voir briller au milieu de notre compagnie. Nos preuves, si difficiles, si pnibles, si nombreuses, vous les avez courageusement subies: vous avez t jug digne de nous appartenir et aprs avoir prt entre mes mains un serment irrvocable et sacr qui vous attache jamais notre compagnie pour la plus grande gloire du Seigneur, vous avez dsir rpondre l'appel de notre Saint-Pre, aux mes de bonne volont, et aller prcher[20], comme missionnaire, la foi catholique chez les barbares. Quoiqu'il nous ft pnible de nous sparer de notre cher fils, nous dmes accder des dsirs si pieux: vous tes parti humble missionnaire, vous nous tes revenu glorieux martyr, et nous nous enorgueillissons juste titre de vous compter parmi nous. Ce rapide expos du pass tait ncessaire, mon cher fils, pour arriver ce qui suit; car il s'agit, si la chose tait possible... de resserrer davantage encore les liens qui vous attachent nous. coutez-moi donc bien, mon cher fils, ceci est confidentiel et d'une haute importance, non seulement pour vous, mais encore pour notre compagnie. -- Alors... mon pre!... s'cria vivement Gabriel, en interrompant le pre d'Aigrigny, je ne puis pas... je ne dois pas vous entendre! Et le jeune prtre devint ple; on vit, l'altration de ses traits, qu'un violent combat se livrait en lui; mais reprenant bientt sa rsolution premire, il releva le front, et, jetant un regard assur sur le pre d'Aigrigny et sur Rodin, qui se regardaient muets de surprise, il reprit: -- Je vous le rpte, mon pre, s'il s'agit de choses confidentielles sur la compagnie... il m'est impossible de vous entendre. -- En vrit, mon cher fils, vous me causez un tonnement profond. Qu'avez-vous? mon Dieu! vos traits sont altrs, votre motion est visible... Voyons... parlez sans crainte... Pourquoi ne pouvez- vous m'entendre davantage? -- Je ne puis vous le dire, mon pre, avant de vous avoir, moi aussi, rapidement expos le pass... tel qu'il m'a t donn de le juger depuis quelque temps... Vous comprendrez alors, mon pre, que je n'ai plus droit vos confidences, car bientt un abme va nous sparer sans doute. ces mots de Gabriel, il est impossible de peindre le regard que Rodin et le pre d'Aigrigny changrent rapidement; le _socius _commena de ronger ses ongles en attachant son oeil de reptile irrit sur Gabriel; le pre d'Aigrigny devint livide; son front se couvrit d'une sueur froide. Il se demandait avec pouvante si, au moment de toucher au but, l'obstacle viendrait de Gabriel, en faveur de qui tous les obstacles avaient t carts. Cette pense tait dsesprante. Pourtant le rvrend pre se contint admirablement, resta calme, et rpondit avec une affectueuse onction: -- Il m'est impossible de croire, mon cher fils, que vous et moi soyons jamais spars par un abme... si ce n'est par l'abme de douleurs que me causerait quelque grave atteinte porte votre salut; mais... parlez... je vous coute... -- Il y a en effet, douze ans, mon pre, reprit Gabriel d'une voix ferme et en s'animant peu peu, que, par vos soins, je suis entr dans un collge de la compagnie de Jsus... J'y entrai aimant, loyal et confiant... Comment a-t-on encourag tout d'abord ces prcieux instincts de l'enfance?... le voici. Le jour de mon arrive, le suprieur me dit, en me dsignant deux enfants un peu plus gs que moi: Voil les compagnons que vous prfrerez; vous vous promnerez toujours tous trois ensemble: la rgle de la maison dfend tout entretien deux personnes; la rgle veut aussi que vous coutiez attentivement ce que diront vos compagnons, afin de pouvoir me le rapporter, car ces chers enfants peuvent avoir, leur insu, des penses mauvaises, ou projeter de commettre des fautes; or, si vous aimez vos camarades, il faut m'avertir de leurs fcheuses tendances, afin que mes remontrances paternelles leur pargnent la punition en prvenant les fautes... il vaut mieux prvenir le mal que de le punir. -- Tels sont en effet, mon cher fils, dit le pre d'Aigrigny, la rgle de nos maisons et le langage que l'on tient tous les lves qui s'y prsentent. -- Je le sais, mon pre... rpondit Gabriel avec amertume; aussi trois jours aprs, pauvre enfant soumis et crdule, j'piais navement mes camarades, coutant, retenant leurs entretiens, et allant les rapporter au suprieur, qui me flicitait de mon zle... Ce que l'on me faisait faire tait indigne... et pourtant, Dieu le sait, je croyais accomplir un devoir charitable; j'tais heureux d'obir aux ordres d'un suprieur que je respectais, et dont j'coutais, dans ma foi enfantine, les paroles comme j'aurais cout celles de Dieu... Plus tard... un jour que je m'tais rendu coupable d'une infraction la rgle de la maison, le suprieur me dit: Mon enfant, vous avez mrit une punition svre; mais elle vous sera remise si vous parvenez surprendre un de vos camarades dans la mme faute que vous avez commise... Et de peur que malgr ma foi et mon obissance aveugles cet encouragement la dlation base sur l'intrt personnel ne me parut odieux, le suprieur ajouta: Je vous parle, mon enfant, dans l'intrt du salut de votre camarade; car s'il chappait la punition, il s'habituerait au mal par l'impunit; or, en le surprenant en faute et en attirant sur lui un chtiment salutaire, vous aurez donc le double avantage d'aider son salut, et de vous soustraire, vous, une punition mrite, mais dont votre zle envers le prochain vous gagnera la rmission. -- Sans doute, reprit le pre d'Aigrigny, de plus en plus effray du langage de Gabriel; et en vrit, mon cher fils, tout ceci est conforme la rgle suivie dans nos collges et aux habitudes des personnes de notre compagnie, _qui se dnoncent mutuellement sans prjudice de l'amour et de la charit rciproques, et pour leur plus grand avancement __spirituel, surtout quand le suprieur l'a ordonn ou demand __pour la plus grande gloire de Dieu.__[21]__ __[22]_ _-- _Je le sais!... s'cria Gabriel, je le sais; c'est au nom de ce qu'il y a de plus sacr parmi les hommes qu'ainsi l'on m'encourageait au mal. -- Mon cher fils, dit le pre d'Aigrigny en tchant de cacher sous une apparence de dignit blesse sa terreur toujours croissante, de vous moi... ces paroles sont au moins tranges. ce moment Rodin, quittant la chemine o il s'tait accoud, commena de se promener de long en large dans la chambre, d'un air mditatif, sans discontinuer de ronger ses ongles. -- Il m'est cruel, ajouta le pre d'Aigrigny, d'tre oblig de vous rappeler, mon cher fils, que vous nous devez l'ducation que vous avez reue. -- Tels taient ses fruits, mon pre, reprit Gabriel. Jusqu'alors, j'avais pi les autres enfants avec une sorte de dsintressement... mais les ordres du suprieur m'avaient fait faire un pas de plus dans cette voie indigne... J'tais devenu dlateur pour chapper une punition mrite. Et telles taient ma foi, mon humilit, ma confiance, que je m'accoutumai remplir avec innocence et candeur un rle doublement odieux; une fois, cependant, je l'avoue, tourment par de vagues scrupules, derniers lans des aspirations gnreuses qu'on touffait en moi, je me demandai si le but charitable et religieux qu'on attribuait ces dlations, cet espionnage continuel, suffisait pour m'absoudre; je fis part de mes craintes au suprieur; il me rpondit que je n'avais pas discerner, mais obir, qu' lui seul appartenait la responsabilit de mes actes. -- Continuez, mon cher fils, dit le pre d'Aigrigny cdant malgr lui un profond accablement; hlas! j'avais raison de vouloir m'opposer votre voyage en Amrique. -- Et la Providence a voulu que ce ft dans ce pays neuf, fcond et libre, qu'clair par un hasard singulier sur le prsent et sur le pass, mes yeux se soient enfin ouverts, s'cria Gabriel. Oui, c'est en Amrique que, sortant de la sombre maison o j'avais pass tant d'annes de ma jeunesse, et me trouvant pour la premire fois face face avec la majest divine, au milieu des immenses solitudes que je parcourais... c'est l, qu'accabl devant tant de magnificence et tant de grandeur, j'ai fait serment... Mais Gabriel, s'interrompant, reprit: -- Tout l'heure, mon pre, je m'expliquerai sur ce serment; mais croyez-moi, ajouta le missionnaire avec un accent profondment douloureux, ce fut un jour bien fatal, bien funeste, que celui o j'ai d redouter et accuser ce que j'avais bni et rvr pendant si longtemps... Oh! je vous l'assure, mon pre... ajouta Gabriel les yeux humides, ce n'est pas sur moi seul qu'alors j'ai pleur. -- Je connais la bont de votre coeur, mon cher fils, reprit le pre d'Aigrigny renaissant une lueur d'espoir en voyant l'motion de Gabriel, je crains que vous n'ayez t gar; mais confiez-vous nous comme vos pres spirituels, et, je l'espre, nous raffermirons votre foi malheureusement branle, nous dissiperons les tnbres qui sont venues obscurcir votre vue... car, hlas! mon cher fils, dans votre illusion, vous aurez pris quelques lueurs trompeuses pour le pur clat du jour... Continuez... Pendant que le pre d'Aigrigny parlait ainsi, Rodin s'arrta, prit un portefeuille dans sa poche, et crivit quelques notes. Gabriel tait de plus en plus ple et mu, il lui fallait un grand courage pour parler ainsi qu'il parlait, car depuis son voyage en Amrique il avait appris connatre le redoutable pouvoir de la compagnie; mais cette rvlation du pass envisage au point de vue d'un prsent plus clair, tant pour le jeune prtre l'excuse ou plutt la cause de la dtermination qu'il venait signifier son suprieur, il voulait loyalement exposer toute chose, malgr le danger qu'il affrontait sciemment. Il continua donc d'une voix altre: -- Vous le savez, mon pre, la fin de mon enfance, cet heureux ge de franchise et de joie innocente, affectueuse, se passa dans une atmosphre de crainte, de compression et de souponneux espionnage. Comment, hlas! aurais-je pu me laisser aller au moindre mouvement de confiance et d'abandon, lorsqu'on me recommandait chaque instant d'viter les regards de celui qui me parlait, afin de mieux cacher l'impression qu'il pouvait me causer par ces paroles, de dissimuler tout ce que je ressentais, de tout observer, tout couter autour de moi? J'atteignis ainsi l'ge de quinze ans; peu peu les trs rares visites que l'on permettait de me rendre, mais toujours en prsence de l'un de nos pres, ma mre adoptive et mon frre, furent supprimes, dans le but de fermer compltement mon coeur toutes les motions douces et tendres. Morne, craintif, au fond de cette grande maison triste, silencieuse, glace, je sentis que l'on m'isolait de plus en plus du monde affectueux et libre; mon temps se partageait entre des tudes mutiles, sans ensemble, sans porte, et de nombreuses heures de pratiques minutieuses et d'exercices dvotieux. Mais, je vous le demande, mon pre, cherchait-on jamais chauffer nos jeunes mes par des paroles empreintes de tendresse et d'amour vanglique?... Hlas! non... ces mots adorables du divin Sauveur: _Aimez-vous les uns les autres, _on semblait avoir substitu ceux-ci: _Dfiez-vous les uns des autres... _Enfin, mon pre, nous disait-on jamais un mot de la patrie ou de la libert? Non... oh! non, car ces mots-l font battre le coeur, et il ne faut pas que le coeur batte... nos heures d'tude et de pratique, succdaient, pour unique distraction, quelques promenades trois... jamais deux, parce qu' trois la dlation mutuelle est plus praticable[23], et parce qu' deux l'intimit s'tablissant plus facilement il pourrait se nouer de ces amitis saintes, gnreuses, qui feraient battre le coeur, et il ne faut pas que le coeur batte... Aussi, force de le comprimer, est-il arriv un jour o je n'ai plus senti; depuis six mois, je n'avais vu ni mon frre ni ma mre adoptive... ils vinrent au collge... Quelques annes auparavant je les aurais accueillis avec des lans de joie mls de larmes... Cette fois mes yeux restrent secs, mon coeur froid; ma mre et mon frre me quittrent plors; l'aspect de cette douleur pourtant me frappa... J'eus alors conscience et horreur de cette insensibilit glaciale qui m'avait gagn depuis que j'habitais cette tombe. pouvant, je voulus en sortir pendant que j'en avais encore la force... Alors je vous parlai, mon pre, du choix d'un tat... car, pendant ces quelques moments de rveil, il m'avait sembl entendre bruire au loin la vie active et fconde! la vie laborieuse et libre, la vie d'affection, de famille... Oh! comme alors je sentais le besoin de mouvement, de libert, d'motions nobles et chaleureuses! l j'aurais du moins retrouv la vie de l'me qui me fuyait... Je vous le dis, mon pre... en embrassant vos genoux, que j'inondais de larmes, la vie d'artisan ou de soldat, tout m'et convenu... Ce fut alors que vous m'apprtes que ma mre adoptive, qui je devais la vie, car elle m'avait trouv mourant de misre... car, pauvre elle-mme, elle m'avait donn la moiti du pain de son enfant... admirable sacrifice pour une mre... ce fut alors, reprit Gabriel en hsitant et en baissant les yeux, car il tait de ces nobles natures qui rougissent et se sentent honteuses des infamies dont elles sont victimes; ce fut alors, mon pre, reprit Gabriel aprs une nouvelle hsitation, que vous m'avez appris que ma mre adoptive n'avait qu'un but, qu'un dsir, celui... -- Celui de vous voir entrer dans les ordres, mon cher fils, reprit le pre d'Aigrigny, puisque cette pieuse et parfaite crature esprait qu'en faisant votre salut vous assuriez le sien... mais elle n'osait vous avouer sa pense, craignant que vous ne vissiez un dsir intress dans... -- Assez... mon pre, dit Gabriel interrompant le pre d'Aigrigny avec un mouvement d'indignation involontaire: il m'est pnible de vous entendre affirmer une erreur: Franoise Baudoin n'a jamais eu cette pense... -- Mon cher fils, vous tes bien prompt dans vos jugements, reprit doucement le pre d'Aigrigny; je vous dis, moi, que telle a t la seule et unique pense de votre mre adoptive... -- Hier, mon pre, elle m'a tout dit. Elle et moi, nous avons t mutuellement tromps. -- Ainsi, mon cher fils, dit svrement le pre d'Aigrigny Gabriel, vous mettez la parole de votre mre adoptive au-dessus de la mienne?... -- pargnez-moi une rponse pnible pour vous et pour moi, dit Gabriel en baissant les yeux... -- Me direz-vous maintenant, reprit le pre d'Aigrigny avec anxit, ce que vous prtendez me... Le rvrend pre ne put achever. Samuel entra et dit: -- Un homme d'un certain ge demande parler M. Rodin. -- C'est moi, monsieur; je vous remercie, rpondit le _socius _assez surpris. Puis, avant de rejoindre le juif, il remit au pre d'Aigrigny quelques mots crits au crayon sur un des feuillets de son portefeuille. Rodin sortit fort inquiet de savoir qui pouvait venir le chercher rue Saint-Franois. Le pre d'Aigrigny et Gabriel restrent seuls. IV. Rupture. Le pre d'Aigrigny, plong dans une angoisse mortelle, avait pris machinalement le billet de Rodin, le tenant la main sans songer l'ouvrir; le rvrend pre se demandait avec effroi quelle conclusion Gabriel allait donner ses rcriminations sur le pass; il n'osait rpondre ses reproches, craignant d'irriter ce jeune prtre, sur la tte duquel reposaient encore des intrts si immenses. Gabriel ne pouvait rien possder en propre d'aprs les constitutions de la compagnie de Jsus; de plus, le rvrend pre avait eu soin d'obtenir de lui, en faveur de l'ordre, une renonciation expresse tous les biens qui pourraient lui revenir un jour; mais le commencement de cet entretien semblait annoncer une si grave modification dans la manire de voir de Gabriel au sujet de la compagnie, que celui-ci pouvait vouloir briser les liens qui l'attachaient elle; dans ce cas, il n'tait _lgalement _tenu remplir aucun de ses engagements. La donation tait annule de fait; et au moment d'tre si heureusement ralises, par la possession de l'immense fortune de la famille Rennepont, les esprances du pre d'Aigrigny se trouvaient compltement et jamais ruines.[24] De toutes les perplexits par lesquelles le rvrend Pre avait pass depuis quelque temps au sujet de cet hritage, aucune n'avait t plus imprvue, plus terrible. Craignant d'interrompre ou d'interroger Gabriel, le pre d'Aigrigny attendit avec une terreur muette le dnouement de cette conversation jusqu'alors si menaante. Le missionnaire reprit: -- Il est de mon devoir, mon pre, de continuer cet expos de ma vie passe jusqu'au moment de mon dpart pour l'Amrique; vous comprendrez tout l'heure pourquoi je m'impose cette obligation. Le pre d'Aigrigny lui fit signe de parler. -- Une fois instruit du prtendu voeu de ma mre adoptive, je me rsignai... quoi qu'il m'en cott... je sortis de la triste maison... o j'avais pass une partie de mon enfance et de ma premire jeunesse, pour entrer dans l'un des sminaires de la compagnie. Ma rsolution n'tait pas dicte par une irrsistible vocation religieuse... mais par le dsir d'acquitter une dette sacre envers ma mre adoptive. Cependant, le vritable esprit de la religion du Christ est si vivifiant, que je me sentis ranim, rchauff l'ide de pratiquer les admirables enseignements du divin Sauveur. Dans ma pense, au lieu de ressembler au collge o j'avais jusqu'alors vcu dans une compression rigoureuse, un sminaire tait un lieu bni, o tout ce qu'il y a de pur, de chaleureux dans la fraternit vanglique tait appliqu la vie commune; o, par l'exemple, on prchait incessamment l'ardent amour de l'humanit, les douceurs ineffables de la commisration et de la tolrance; o l'on interprtait l'immortelle parole du Christ dans son sens le plus large, le plus fcond; o l'on se prparait enfin, par l'expansion habituelle des sentiments les plus gnreux, ce magnifique apostolat, d'attendrir les riches et les heureux sur les angoisses et les souffrances de leurs frres, en leur dvoilant les misres affreuses de l'humanit... Morale sublime et sainte laquelle nul ne rsiste lorsqu'on la prche les yeux remplis de larmes, le coeur dbordant de tendresse et de charit! En prononant ces derniers mots avec une motion profonde, les yeux de Gabriel devinrent humides, sa figure resplendit d'une anglique beaut. -- Tel est en effet, mon cher fils, l'esprit du christianisme; mais il faut surtout en expliquer et en tudier la lettre, rpondit froidement le pre d'Aigrigny. C'est cette tude que sont spcialement destins les sminaires de notre compagnie. L'interprtation de la lettre est une oeuvre d'analyse, de discipline, de soumission, et non une oeuvre de coeur et de sentiment... -- Je ne m'en aperus que trop, mon pre... mon entre dans cette nouvelle maison... je vis, hlas! mes esprances dues: un moment dilat, mon coeur se resserra; au lieu de ce foyer de vie, d'affection et de jeunesse que j'avais rv, je retrouvai dans ce sminaire, silencieux et glac, la mme compression de tout lan gnreux, la mme discipline inexorable, le mme systme de dlations mutuelles, la mme dfiance, les mmes obstacles invincibles toute liaison d'amiti... Aussi l'ardeur qui avait un instant rchauff mon me s'affaiblit: je retombai peu peu dans les habitudes d'une vie inerte, passive, machinale, qu'une impitoyable autorit rglait avec une prcision mcanique, de mme que l'on rgle le mouvement inanim d'une horloge. -- C'est que l'ordre, la soumission, la rgularit, sont les premiers fondements de notre compagnie, mon cher fils. -- Hlas! mon pre, c'tait la mort, et non la vie, que l'on rgularisait ainsi; au milieu de cet anantissement de tout principe gnreux, je me livrai aux tudes de scolastique et de thologie, tudes sombres et sinistres, science cauteleuse, menaante ou hostile, qui toujours veille des ides de pril, de lutte, de guerre, et jamais des ides de paix, de progrs et de libert. -- La thologie, mon cher fils, dit svrement le pre d'Aigrigny, est la fois une cuirasse et une pe; une cuirasse pour dfendre et couvrir le dogme catholique, une pe pour attaquer l'hrsie. -- Pourtant, mon pre, le Christ et ses aptres ignoraient cette science tnbreuse, et leurs simples et touchantes paroles les hommes se rgnraient, la libert succdait l'esclavage... L'vangile, ce code divin, ne suffit-il pas pour enseigner aux hommes s'aimer?... Mais, hlas! loin de nous faire entendre ce langage, on nous entretenait trop souvent de guerres de religion, nombrant les flots de sang qu'il avait fallu verser pour tre agrable au Seigneur et noyer l'hrsie. Ces terribles enseignements rendaient notre vie plus triste encore. mesure que nous approchions du terme de l'adolescence, nos relations de sminaire prenaient un caractre d'amertume, de jalousie et de soupon toujours croissant. Les habitudes de dlation, s'appliquant des sujets plus srieux, engendraient des haines sourdes, des ressentiments profonds. Je n'tais ni meilleur ni plus mchant que les autres: tous rompus depuis des annes au joug de fer de l'obissance passive, dshabitus de tout examen, de tout libre arbitre, humbles et tremblants devant nos suprieurs, nous offrions tous la mme empreinte ple, morne et efface... Enfin je pris les ordres: une fois prtre, vous m'avez convi, mon pre, entrer dans la compagnie de Jsus, ou plutt je me suis trouv insensiblement, presque mon insu, amen cette dtermination... Comment? je l'ignore... depuis si longtemps ma volont ne m'appartenait plus! Je subis toutes les preuves; la plus terrible fut dcisive... pendant plusieurs mois j'ai vcu dans le silence de ma cellule, pratiquant avec rsignation l'exercice trange et machinal que vous m'aviez ordonn, mon pre. Except Votre Rvrence, personne ne s'approchait de moi pendant ce long espace de temps; aucune voix humaine, si ce n'est la vtre, ne frappait mon oreille... la nuit, quelquefois j'prouvais de vagues terreurs... mon esprit, affaibli par le jene, par les austrits, par la solitude, tait alors frapp de visions effrayantes; d'autres fois, au contraire, j'prouvais un accablement rempli d'une sorte de quitude, en songeant que prononcer mes voeux, c'tait me dlivrer jamais du fardeau de la volont et de la pense... Alors je m'abandonnais une insupportable torpeur, ainsi que ces malheureux qui, surpris dans les neiges, cdent l'engourdissement d'un froid homicide... J'attendais le moment fatal... Enfin, selon que le voulait la discipline, mon pre, _touffant dans mon agonie__[25]_, je htais le moment d'accomplir le dernier acte de ma volont expirante: le voeu de renoncer l'exercice de ma volont... -- Rappelez-vous, mon cher fils, reprit le pre d'Aigrigny, ple et tortur par des angoisses croissantes, rappelez-vous que la veille du jour fix pour la prononciation de vos voeux, je vous ai offert, selon la rgle de notre compagnie, de renoncer tre des ntres, vous laissant compltement libre, car nous n'acceptons que les vocations volontaires. -- Il est vrai, mon pre, rpondit Gabriel avec une douloureuse amertume; lorsque, puis, bris par trois mois de solitude et d'preuves, j'tais ananti...; incapable de faire un mouvement, vous avez ouvert la porte de ma cellule... en me disant: Si vous le voulez, levez-vous... marchez... vous tes libre... Hlas! les forces me manquaient; le seul dsir de mon me inerte, et depuis si longtemps paralyse, c'tait le repos du spulcre... aussi je prononai des voeux irrvocables, et je retombai entre vos mains, _comme un cadavre..._ _-- _Et jusqu' prsent, mon cher fils, vous n'aviez jamais failli cette obissance de cadavre... ainsi que l'a dit, en effet, notre glorieux fondateur... parce que plus cette obissance est absolue, plus elle est mritoire. Aprs un moment de silence, Gabriel reprit: -- Vous m'aviez toujours cach, mon pre, les vritables fins de la compagnie dans laquelle j'entrais... L'abandon complet de ma volont que je remettais mes suprieurs m'tait demand au nom de la plus grande gloire de Dieu... mes voeux prononcs, je ne devais tre entre vos mains qu'un instrument docile, obissant; mais je devais tre employ, me disiez-vous, une oeuvre sainte, belle et grande... Je vous crus, mon pre; comment ne pas vous croire?... J'attendis: un vnement funeste vint changer ma destine... une maladie douloureuse, cause par... -- Mon fils! s'cria le pre d'Aigrigny en interrompant Gabriel, il est inutile de rappeler ces circonstances. -- Pardonnez-moi, mon pre, je dois tout vous rappeler... j'ai le droit d'tre entendu; je ne veux passer sous silence aucun des faits qui m'ont dict la rsolution immuable que j'ai vous annoncer. -- Parlez donc, mon fils, dit le pre d'Aigrigny en fronant les sourcils, et paraissant effray de ce qu'allait dire le jeune prtre, dont les joues, jusqu'alors ples, se couvrirent d'une vive rougeur. -- Six mois avant mon dpart pour l'Amrique, reprit Gabriel en baissant les yeux, vous m'avez prvenu que vous me destiniez la confession... et... pour me prparer ce saint mystre... vous m'avez remis un livre... Gabriel hsita de nouveau. Sa rougeur augmenta. Le pre d'Aigrigny contint peine un mouvement d'impatience et de colre. -- Vous m'avez remis un livre, reprit le jeune prtre en faisant un effort sur lui-mme, un livre contenant les questions qu'un confesseur peut adresser aux jeunes garons... aux jeunes filles... et aux femmes maries... lorsqu'ils se prsentent au tribunal de la pnitence... Mon Dieu! ajouta Gabriel en tressaillant ce souvenir, je n'oublierai jamais ce moment terrible... c'tait le soir... Je me retirai dans ma chambre... emportant ce livre, compos, m'aviez-vous dit, par un de nos pres, et complt par un saint vque[26]. Plein de respect, de confiance et de foi... j'ouvris ces pages... D'abord je ne compris pas... Puis, enfin... je compris... Alors je fus saisi de honte et d'horreur, frapp de stupeur; peine j'eus la force de fermer d'une main tremblante cet abominable livre... et je courus chez vous, mon pre... m'accuser d'avoir involontairement jet les yeux sur ces pages sans nom... que par erreur vous aviez mises entre mes mains. -- Rappelez-vous aussi, mon cher fils, dit gravement le pre d'Aigrigny, que je calmai vos scrupules; je vous dis qu'un prtre, destin tout entendre sous le sceau de la confession, devait tout connatre, tout savoir et pouvoir tout apprcier... que notre compagnie imposait la lecture de ce _Compendium, _comme ouvrage classique, aux jeunes diacres, aux sminaristes et aux jeunes prtres qui se destinaient la confession. -- Je vous crus, mon pre: l'habitude de l'obissance inerte tait si puissante en moi, la discipline m'avait tellement dshabitu de tout examen, que, malgr mon horreur, que je me reprochais comme une faute grave, en me rappelant vos paroles, je remportai le livre dans ma chambre et je lus. Oh! mon pre, quelle effrayante rvlation de ce que la luxure a de plus criminel, de plus dsordonn dans ses raffinements! Et j'tais dans la vigueur de l'ge... et jusqu'alors mon ignorance et le secours de Dieu m'avaient seuls soutenu dans des luttes cruelles contre les sens... Oh! quelle nuit! quelle nuit! mesure qu'au milieu du profond silence de ma solitude, j'pelais, en frissonnant de confusion et de frayeur, ce catchisme de dbauches monstrueuses, inoues, inconnues... mesure que ces tableaux obscnes, d'une effroyable lubricit, s'offraient mon imagination, jusqu'alors chaste et pure... vous le savez, mon Dieu! il me semblait sentir ma raison s'affaiblir. Oui... et elle s'gara tout fait... car bientt je voulus fuir ce livre infernal, et je ne sais quel pouvantable attrait, quelle curiosit me retenaient haletant, perdu, devant ces pages infmes... et je me sentais mourir de confusion, de honte; et, malgr moi, mes joues s'enflammaient; une ardeur corrosive circulait dans mes veines... alors de redoutables hallucinations vinrent achever mon garement... il me sembla voir des fantmes lascifs sortir de ce livre maudit... et je perdis connaissance en cherchant fuir leurs brlantes treintes. -- Vous parlez de ce livre en termes blmables, dit svrement le pre d'Aigrigny; vous avez t victime de votre imagination trop vive: c'est elle que vous devez attribuer cette impression funeste, produite par un livre excellent et irrprochable dans sa spcialit, autoris d'ailleurs par l'glise. -- Ainsi, mon pre, reprit Gabriel avec une profonde amertume, je n'ai pas le droit de me plaindre de ce que ma pense, jusqu'alors innocente et vierge, a t depuis jamais souille par des monstruosits que je n'aurais jamais souponnes, car je doute que ceux qui sont coupables de se livrer ces horreurs viennent en demander la rmission au prtre. -- Ce sont l des questions que vous n'tes pas apte juger, rpondit brusquement le pre d'Aigrigny. -- Je n'en parlerai plus, mon pre, dit Gabriel, et il reprit: -- Une longue maladie succda cette nuit terrible; plusieurs fois, me dit-on, l'on craignait que ma raison ne s'gart. Lorsque je revins... le pass m'apparut comme un songe pnible... Vous me dtes alors, mon pre, que je n'tais pas encore mr pour certaines fonctions... Ce fut alors que je vous demandai avec instances de partir pour les missions d'Amrique... Aprs avoir longtemps repouss ma prire, vous avez consenti... Je partis... Depuis mon enfance j'avais toujours vcu ou au collge ou au sminaire, dans un tat de compression et de sujtion continuel: force de m'accoutumer baisser la tte et les yeux, je m'tais pour ainsi dire dshabitu de contempler le ciel et les splendeurs de la nature... aussi quel bonheur profond, religieux, je ressentis, lorsque je me trouvai tout coup transport au milieu des grandeurs imposantes de la mer, lorsque, pendant la traverse, je me vis entre l'Ocan et le ciel! Alors il me sembla que je sortais d'un lieu d'paisses et lourdes tnbres; pour la premire fois depuis bien des annes je sentis mon coeur battre librement dans ma poitrine! pour la premire fois je me sentis matre de ma pense, et j'osai examiner ma vie passe, ainsi que l'on regarde du haut d'une montagne au fond d'une valle obscure... Alors d'tranges doutes s'levrent dans mon esprit. Je me demandai de quel droit, dans quel but, on avait pendant si longtemps comprim, ananti l'exercice de ma volont, de ma libert, de ma raison, puisque Dieu m'a donc dou de libert, de volont, de raison; mais je me dis... que peut-tre les fins de cette oeuvre grande, belle et sainte, laquelle je devais concourir, me seraient un jour dvoiles et me rcompenseraient de mon obissance et de ma rsignation. ce moment, Rodin entra. Le pre d'Aigrigny l'interrogea d'un regard significatif: le _socius _s'approcha et lui dit tout bas, sans que Gabriel pt l'entendre: -- Rien de grave; on vient seulement de m'avertir que le pre du marchal Simon est arriv la fabrique de M. Hardy. Puis, jetant un coup d'oeil sur Gabriel, Rodin parut interroger le pre d'Aigrigny, qui baissa la tte d'un air accabl. Pourtant il reprit, s'adressant Gabriel pendant que Rodin s'accoudait de nouveau la chemine: -- Continuez, mon cher fils... j'ai hte de savoir quelle rsolution vous vous tes arrt. -- Je vais vous le dire dans un instant, mon pre. J'arrivai Charlestown... Le suprieur de notre tablissement dans cette ville, qui je fis part de mes doutes sur le but de la compagnie, se chargea de les claircir; avec une franchise effrayante, il me dvoila son but... o tendaient non pas peut-tre tous les membres de la compagnie, car un grand nombre partageaient mon ignorance, mais le but que ses chefs ont opinitrement poursuivi depuis la fondation de l'ordre... Je fus pouvant... Je lus les casuistes... Oh! alors, mon pre, ce fut une nouvelle et effrayante rvlation, lorsqu' chaque page de ces livres crits par nos pres je lus l'excuse, la justification du _vol, _de la _calomnie, _du _viol, _de _l'adultre, _du _parjure, _du _meurtre, _du _rgicide__[27]__... _Lorsque je pensai que moi, prtre d'un Dieu de charit, de justice, de pardon et d'amour, j'appartenais dsormais une compagnie dont les chefs professaient de pareilles doctrines et s'en glorifiaient, je fis Dieu le serment de rompre jamais les liens qui m'attachaient elle! ces mots de Gabriel, le pre d'Aigrigny et Rodin changrent un regard terrible: tout tait perdu, leur proie leur chappait. Gabriel, profondment mu des souvenirs qu'il voquait, ne s'aperut pas de ce mouvement du rvrend pre et du _socius _et continua: -- Malgr ma rsolution, mon pre, de quitter la compagnie, la dcouverte que j'avais faite me fut bien douloureuse... Ah! croyez-moi, pour une me juste et bonne, rien n'est plus affreux que d'avoir renoncer ce qu'elle a respect et le renier. Je souffrais tellement que, en songeant aux dangers de ma mission, j'esprais avec une joie secrte que Dieu me rappellerait peut- tre lui dans cette circonstance... mais, au contraire, il a veill sur moi avec une sollicitude providentielle. Et ce disant, Gabriel tressaillit au souvenir de la femme mystrieuse qui lui avait sauv la vie en Amrique. Puis, aprs un moment de silence, il reprit: -- Ma mission termine, je suis revenu ici, mon pre, dcid vous prier de me rendre la libert et de me dlier de mes serments... Plusieurs fois, mais en vain, je vous demandai un entretien... hier, la Providence voulut que j'eusse une longue conversation avec ma mre adoptive; par elle j'ai appris la ruse dont on s'tait servi pour forcer ma vocation, l'abus sacrilge que l'on a fait de la confession pour l'engager confier d'autres personnes les orphelines qu'une mre mourante avait remises aux mains d'un loyal soldat. Vous le comprenez, mon pre, si j'avais pu hsiter encore vouloir rompre ces liens, ce que j'ai appris hier et rendu ma dcision irrvocable... Mais ce moment solennel, mon pre, je dois vous dire que je n'accuse pas la compagnie tout entire; bien des hommes simples, crdules et confiants comme moi en font sans doute partie... Dans leur aveuglement... instrument dociles, ils ignorent l'oeuvre laquelle on les fait concourir... je les plains, et je prierai Dieu de les clairer comme il m'a clair. _-- _Ainsi, mon fils, dit le pre d'Aigrigny en se levant, livide et atterr, vous venez me demander de briser les liens qui vous attachent la compagnie? -- Oui, mon pre... j'ai fait un serment entre vos mains, et je vous prie de me dlier de ce serment. -- Ainsi, mon fils, vous entendez que tous les engagements librement pris autrefois par vous soient considrs comme vains et non avenus? -- Oui, mon pre. -- Ainsi, mon fils, il n'y aura dsormais rien de commun entre vous et notre compagnie? -- Non, mon pre... puisque je vous prie de me relever de mes voeux. -- Mais vous savez, mon fils, que la compagnie peut vous dlier... mais que vous ne pouvez pas vous dlier d'elle? -- Ma dmarche vous prouve, mon pre, l'importance que j'attache au serment, puisque je viens vous demander de m'en dlier... Cependant, si vous me refusiez... je ne me croirais pas engag, ni aux yeux de Dieu ni aux yeux des hommes. -- C'est parfaitement clair, dit le pre d'Aigrigny Rodin; et sa voix expira sur ses lvres, tant son dsespoir tait profond. Tout coup, pendant que Gabriel, les yeux baisss, attendait la rponse du pre d'Aigrigny, qui restait immobile et muet, Rodin parut frapp d'une ide subite, en s'apercevant que le rvrend pre tenait encore la main son billet crit au crayon. Le _socius _s'approcha vivement du pre d'Aigrigny, et lui dit tout bas d'un air de doute et d'alarme: -- Est-ce que vous n'auriez pas lu mon billet? -- Je n'y ai pas song, reprit machinalement le rvrend pre. Rodin parut faire un effort sur lui-mme pour rprimer un mouvement de violent courroux; puis il dit au pre d'Aigrigny d'une voix calme: -- Lisez-le donc alors... peine le rvrend pre eut-il jet les yeux sur ce billet qu'un vif rayon d'espoir illumina sa physionomie jusqu'alors dsespre; serrant alors la main du _socius _avec une expression de profonde reconnaissance, il lui dit voix basse: -- Vous avez raison... Gabriel est nous... V. Le retour. Le pre d'Aigrigny, avant d'adresser la parole Gabriel, se recueillit profondment; sa physionomie, nagure bouleverse, se rassrnait peu peu. Il semblait mditer, calculer les effets de l'loquence qu'il allait dployer sur un thme excellent et d'un effet sr, que le _socius, _frapp du danger de la situation, lui avait trac en quelques lignes rapidement crites au crayon, et que, dans son abattement, le rvrend pre avait d'abord nglig. Rodin reprit son poste d'observation auprs de la chemine, o il alla s'accouder, aprs avoir jet sur le pre d'Aigrigny un regard de supriorit ddaigneuse et courrouce, accompagn d'un haussement d'paules trs significatif. Ensuite de cette manifestation involontaire et heureusement inaperue du pre d'Aigrigny, la figure cadavreuse du _socius _reprit son calme glacial; ses flasques paupires, un moment releves par la colre et l'impatience, retombrent et voilrent demi ses petits yeux ternes. Il faut l'avouer, le pre d'Aigrigny, malgr sa parole lgante et facile, malgr la sduction de ses manires exquises, malgr l'agrment de son visage et ses dehors d'homme du monde accompli et raffin, le pre d'Aigrigny tait souvent effac, domin par l'impitoyable fermet, par l'astuce et la profondeur diabolique de Rodin, de ce vieux homme repoussant, crasseux, misrablement vtu, qui sortait pourtant trs rarement de son humble rle de secrtaire et de muet auditeur. L'influence de l'ducation est si puissante que Gabriel, malgr la rupture formelle qu'il venait de provoquer, se sentait encore intimid en prsence du pre d'Aigrigny, et il attendait avec une douloureuse angoisse la rponse du rvrend pre sa demande expresse de le dlier de ses anciens serments. Sa Rvrence, ayant sans doute habilement combin son plan d'attaque, rompit enfin le silence, poussa un profond soupir, sut donner sa physionomie, nagure svre et irrite, une touchante expression de mansutude, et dit Gabriel d'une voix affectueuse: -- Pardonnez-moi, mon cher fils, d'avoir gard si longtemps le silence... mais votre dtermination m'a tellement tourdi, a soulev en moi tant de pnibles penses... que j'ai d me recueillir pendant quelques moments pour tcher de pntrer la cause de votre rupture... et je crois avoir russi... Ainsi donc, mon cher fils, vous avez bien rflchi... la gravit de votre dmarche? -- Oui, mon pre. -- Vous tes absolument dcid abandonner la compagnie... mme contre mon gr? -- Cela me serait pnible... mon pre, mais je me rsignerais. -- Cela vous devrait tre, en effet, trs pnible, mon cher fils... car vous avez librement prt un serment irrvocable, et ce serment, selon nos statuts, vous engageait ne quitter la compagnie qu'avec l'agrment de vos suprieurs. -- Mon pre, j'ignorais alors, vous le savez, la nature de l'engagement que je prenais. cette heure, plus clair, je demande me retirer; mon seul dsir est d'obtenir une cure dans quelque village loign de Paris. Je me sens une irrsistible vocation pour ces humbles et utiles fonctions; il y a dans les campagnes une misre si affreuse, une ignorance si dsolante de tout ce qui pourrait contribuer amliorer un peu la condition du proltaire agriculteur, dont l'existence est aussi malheureuse que celle des ngres esclaves -- car quelle est sa libert, quelle est son instruction, mon Dieu? -- qu'il me semble que, Dieu aidant, je pourrais, dans un village, rendre quelques services l'humanit. Il me serait donc pnible, mon pre, de vous voir me refuser ce que... -- Oh! rassurez-vous, mon fils, reprit le pre d'Aigrigny, je ne prtends pas lutter plus longtemps contre votre dsir de vous sparer de nous... -- Ainsi, mon pre... vous me relevez de mes voeux? -- Je n'ai pas pouvoir pour cela, mon cher fils; mais je vais crire immdiatement Rome pour en demander l'autorisation notre gnral. -- Je vous remercie, mon pre. -- Bientt, mon cher fils, vous serez donc dlivr de ces liens qui vous psent, et les hommes que vous reniez avec tant d'amertume n'en continueront pas moins prier pour vous... afin que Dieu vous prserve de plus grands garements... Vous vous croyez dli envers nous, mon cher fils; mais nous ne nous croyons pas dlis envers vous; on ne brise pas ainsi chez nous l'habitude d'un attachement paternel. Que voulez-vous!... nous nous regardons, nous autres, comme obligs envers nos cratures par les bienfaits mmes dont nous les avons combles... Ainsi, vous tiez pauvre... et orphelin... nous vous avons tendu les bras, autant cause de l'intrt que vous mritiez, mon cher fils, que pour pargner une charge trop lourde votre excellente mre adoptive. -- Mon pre... dit Gabriel avec une motion contenue, je ne suis pas ingrat... -- Je veux le croire, mon cher... cher fils. Pendant, de longues annes nous vous avons donn, comme notre enfant bien-aim, le pain de l'me et du corps; aujourd'hui il vous plat de nous renier, de nous abandonner... nous y consentons. Maintenant que j'ai pntr la vritable cause de votre rupture avec nous, il est de mon devoir de vous dlier de vos serments. -- De quelle cause voulez-vous parler, mon pre? -- Hlas! mon cher fils! je conois votre crainte. Aujourd'hui, des dangers nous menacent... vous le savez bien... -- Des dangers, mon pre? s'cria Gabriel. -- Il est impossible, mon cher fils, que vous ignoriez que depuis la chute de nos souverains lgitimes, nos soutiens naturels, l'impit rvolutionnaire devient de plus en plus menaante; on nous accable de perscutions... Aussi, mon cher fils, je comprends et j'apprcie comme je dois le motif qui, dans de pareilles circonstances, vous engage vous sparer de nous. -- Mon pre! s'cria Gabriel avec autant d'indignation que de douleur, vous ne pensez pas cela de moi... vous ne pouvez pas le penser. Le pre d'Aigrigny, sans avoir gard la protestation de Gabriel, continua le tableau imaginaire des dangers de sa compagnie, qui, loin d'tre en pril, commenait dj ressaisir sourdement son influence. -- Oh! si notre compagnie tait toute-puissante comme elle l'tait il y a peu d'annes encore, reprit le rvrend pre, si elle tait entoure des respects et des hommages que lui doivent les vrais fidles, malgr tant d'abominables calomnies dont on nous poursuit, peut-tre alors, mon cher fils, aurions-nous hsit vous dlier de vos serments, peut-tre aurions-nous cherch ouvrir vos yeux la lumire, vous arracher au fatal vertige auquel vous tes en proie; mais aujourd'hui que nous sommes faibles, opprims, menacs de toutes parts, il est de notre devoir, il est de notre charit de ne pas vous faire partager forcment les prils auxquels vous avez la sagesse de vouloir vous soustraire. En disant ces mots, le pre d'Aigrigny jeta un rapide regard sur son _socius, _qui rpondit avec un signe approbatif, accompagn d'un mouvement d'impatience qui semblait lui dire: -- Allez donc!... allez donc! Gabriel tait atterr; il n'y avait pas au monde un coeur plus gnreux, plus loyal, plus brave que le sien. Que l'on juge de ce qu'il devait souffrir en entendant interprter ainsi sa rsolution! -- Mon pre, reprit-il d'une voix mue et les yeux remplis de larmes, vos paroles sont cruelles... sont injustes... car, vous le savez... je ne suis pas lche. -- Non... dit Rodin de sa voix brve et incisive en s'adressant au pre d'Aigrigny et lui montrant Gabriel d'un regard ddaigneux, monsieur votre cher fils est... prudent... ces mots de Rodin, Gabriel tressaillit; une lgre rougeur colora ses joues ples; ses grands yeux bleus tincelrent d'un gnreux courroux; puis, fidle aux prceptes de rsignation et d'humilit chrtienne, il dompta ce moment d'emportement, baissa la tte, et, trop mu pour rpondre, il se tut et essuya une larme furtive. Cette larme n'chappa pas au _socius; _il y vit sans doute un symptme favorable, car il changea un nouveau regard de satisfaction avec le pre d'Aigrigny. Celui-ci tait alors sur le point de toucher une question brlante; aussi, malgr son empire sur lui-mme, sa voix s'altra lgrement lorsque, pour ainsi dire encourag, pouss par un regard de Rodin, qui devint extrmement attentif, il dit Gabriel: -- Un autre motif nous oblige encore ne pas hsiter vous dlier de vos serments, mon cher fils... c'est une question toute de dlicatesse... Vous avez probablement appris hier, par votre mre adoptive, que vous tiez peut-tre appel recueillir un hritage... dont on ignore la valeur. Gabriel releva vivement la tte et dit au pre d'Aigrigny: -- Ainsi que je l'ai dj affirm M. Rodin, ma mre adoptive m'a seulement entretenu de ses scrupules de conscience... et j'ignorais compltement l'existence de l'hritage dont vous parlez, mon pre... L'expression d'indiffrence avec laquelle le jeune prtre pronona ces derniers mots fut remarque par Rodin. -- Soit... reprit le pre d'Aigrigny, vous l'ignorez... je veux le croire, quoique toutes les apparences tendent prouver le contraire, prouver enfin... que la connaissance de cet hritage n'est pas non plus trangre votre rsolution de vous sparer de nous. -- Je ne vous comprends pas, mon pre. -- Cela est pourtant bien simple... selon moi, votre rupture a deux motifs: d'abord nous sommes menacs... et vous jugez prudent de nous abandonner... -- Mon pre... -- Permettez-moi d'achever... mon cher fils, et de passer au second motif: si je me trompe, vous rpondrez. Voici les faits: autrefois, et dans l'hypothse que votre famille, dont vous ignoriez le sort, vous laisserait quelque bien... Vous aviez, en retour des soins que la compagnie avait pris de vous... vous aviez fait, dis-je, une donation future de ce que vous pouviez possder, non pas nous, mais aux pauvres, dont nous sommes les tuteurs- ns. -- Eh bien! mon pre? demanda Gabriel, ignorant encore o tendait ce prambule. -- Eh bien! mon cher fils... maintenant que vous voil sr de jouir de quelque aisance... vous voulez sans doute, en vous sparant de nous, annuler cette donation faite par vous en d'autres temps. -- Pour parler clairement, vous parjurez votre serment parce que nous sommes perscuts et parce que vous voulez reprendre vos dons, ajouta Rodin d'une voix aigu, comme pour rsumer d'une manire nette et brutale la position de Gabriel envers la compagnie de Jsus. cette accusation infme, Gabriel ne put que lever les mains et les yeux au ciel, en s'criant avec une expression dchirante: -- mon Dieu!!! mon Dieu!!! Le pre d'Aigrigny, aprs avoir chang un regard d'intelligence avec Rodin, dit celui-ci d'un ton svre, afin de paratre le gourmander de sa trop rude franchise: -- Je crois que vous allez trop loin. Notre cher fils aurait agi de la manire fourbe et lche que vous dites, s'il avait t instruit de sa nouvelle position d'hritier; mais puisqu'il affirme le contraire... il faut le croire malgr les apparences. -- Mon pre, dit enfin Gabriel, ple, mu, tremblant, et surmontant sa douloureuse indignation, je vous remercie de suspendre du moins votre jugement... Non, je ne suis pas lche, car Dieu m'est tmoin que j'ignorais les dangers que court votre compagnie; non, je ne suis pas fourbe; non, je ne suis pas cupide, car Dieu m'est tmoin qu' ce moment seulement j'apprends par vous, mon pre, qu'il est possible que je sois appel recueillir un hritage... et que... -- Un mot, mon cher fils; j'ai t dernirement instruit de cette circonstance par le plus grand hasard du monde, dit le pre d'Aigrigny en interrompant Gabriel, et cela, grce aux papiers de famille que votre mre adoptive avait remis son confesseur, et qui nous ont t confis lors de votre entre dans notre collge... Peu de temps avant votre retour d'Amrique, en classant les archives de la compagnie, votre dossier est tomb sous la main de notre rvrend pre procureur; on l'a examin, et l'on a ainsi appris que l'un de vos aeuls paternels, qui appartenait la maison o nous sommes, a laiss un testament qui sera ouvert aujourd'hui midi. Hier soir encore nous vous croyions toujours des ntres; nos statuts veulent que nous ne possdions rien en propre, vous aviez corrobor ces statuts par une donation en faveur du patrimoine des pauvres... que nous administrons... Ce n'tait donc plus vous, mais la compagnie qui, dans ma personne, se prsentait comme hritire en votre lieu et place, munie de vos titres, que j'ai l, bien en rgle. Mais maintenant, mon fils, que vous vous sparez de nous... C'est vous de vous prsenter; nous ne venions ici que comme fonds de pouvoir des pauvres, auxquels vous aviez autrefois pieusement abandonn les biens que vous pourriez possder un jour. cette heure, au contraire, l'esprance d'une fortune quelconque change vos sentiments; libre vous, reprenez vos dons. Gabriel avait cout le pre d'Aigrigny avec une impatience douloureuse; aussi s'cria-t-il: -- Et c'est vous! mon pre... vous! qui me croyez capable de revenir sur une donation faite librement en faveur de la compagnie pour m'acquitter envers elle de l'ducation qu'elle m'a gnreusement donne? C'est vous, enfin, qui me croyez assez infme pour renier ma parole parce que je vais peut-tre possder un modeste patrimoine? -- Ce patrimoine, mon cher fils, peut tre minime, comme il peut tre... considrable... -- Eh! mon pre, il s'agirait d'une fortune de roi, s'cria Gabriel avec une noble et fire indiffrence, que je ne parlerais pas autrement, et j'ai, je crois, le droit d'tre cru; voici donc la rsolution bien arrte: La compagnie laquelle j'appartiens court des dangers, dites- vous? Je me convaincrai de ces dangers: s'ils sont menaants... fort, maintenant, de ma dtermination, qui, moralement, me spare de vous, mon pre, j'attendrai pour vous quitter la fin de vos prils. Quant cet hritage dont on me croit si avide, je vous l'abandonne formellement, mon pre, ainsi que je m'y suis autrefois librement engag; tout mon dsir est que ces biens soient employs au soulagement des pauvres... J'ignore quelle est cette fortune; mais, petite ou grande, elle appartient la compagnie, parce que je n'ai qu'une parole... Je vous l'ai dit, mon pre, mon seul dsir est d'obtenir une modeste cure dans quelque pauvre village... oui... pauvre surtout... parce que l mes services seront plus utiles. Ainsi, mon pre, lorsqu'un homme qui n'a jamais menti de sa vie affirme qu'il ne soupire qu'aprs une existence aussi humble, aussi dsintresse, on doit, je crois, le regarder comme incapable de reprendre par cupidit les dons qu'il a faits. Le pre d'Aigrigny eut alors autant de peine contenir sa joie que nagure il avait eu de peine cacher sa terreur; pourtant, il parut assez calme et dit Gabriel: -- Je n'attendais pas moins de vous, mon cher fils. Puis il fit un signe Rodin pour l'engager intervenir. Celui-ci comprit parfaitement son suprieur; il quitta la chemine, se rapprocha de Gabriel, s'appuya sur une table o l'on voyait une critoire et du papier; puis, se mettant _tambouriner _machinalement sur le bureau du bout de ses doigts noueux, ongles plats et sales, il dit au pre d'Aigrigny: -- Tout ceci est bel et bon... mais monsieur votre cher fils vous donne pour toute garantie de sa promesse... un serment... et c'est peu... -- Monsieur! s'cria Gabriel. -- Permettez, dit froidement Rodin, la loi, ne reconnaissant pas notre existence, ne peut reconnatre les dons faits en faveur de la compagnie... Vous pouvez donc reprendre demain ce que vous aurez donn aujourd'hui... -- Et mon serment, monsieur! s'cria Gabriel. Rodin le regarda fixement, et lui rpondit: -- Votre serment?... mais vous avez aussi fait serment d'obissance ternelle la compagnie; vous avez jur de ne vous jamais sparer d'elle... et, aujourd'hui, de quel poids ce serment est-il pour vous? Un moment Gabriel fut embarrass; mais sentant bientt combien la comparaison de Rodin tait fausse, il se leva calme et digne, alla s'asseoir devant le bureau, y prit une plume, du papier, et crivit ce qui suit: Devant Dieu, qui me voit et m'entend; devant vous, rvrend pre d'Aigrigny, et M. Rodin, tmoins de mon serment, je renouvelle cette heure, librement et volontairement, la donation entire et absolue que j'ai faite la compagnie de Jsus, en la personne du rvrend pre d'Aigrigny, de tous les biens qui vont m'appartenir, quelle que soit la valeur de ces biens. Je jure, sous peine d'infamie, de remplir cette promesse irrvocable, dont, en mon me et conscience, je regarde l'accomplissement comme l'acquit d'une dette de reconnaissance et un pieux devoir. Cette donation ayant pour but de rmunrer des services passs et de venir au secours des pauvres, l'avenir, quel qu'il soit, ne peut en rien la modifier; par cela mme que je sais que _lgalement _je pourrais un jour demander l'annulation de l'acte que je fais cette heure de mon plein gr, je dclare que si je songeais jamais, en quelque circonstance que ce ft, le rvoquer, je mriterais le mpris et l'horreur des honntes gens. En foi de quoi j'ai crit ceci, le 13 fvrier 1832, Paris, au moment de l'ouverture du testament de l'un de mes anctres paternels. GABRIEL DE RENNEPONT. Puis, se levant, le jeune prtre remit cet acte Rodin sans prononcer une parole. Le _socius _lut attentivement et rpondit, toujours impassible, en regardant Gabriel: -- Eh bien, c'est un serment crit... voil tout. Gabriel restait stupfait de l'audace de Rodin, qui osait lui dire que l'acte dans lequel il venait de renouveler la donation d'une manire si loyale, si gnreuse, si spontane, n'avait pas une valeur suffisante. Le _socius _rompit le premier le silence et dit avec sa froide impudence en s'adressant au pre d'Aigrigny: -- De deux choses l'une, ou monsieur votre cher fils Gabriel a l'intention de rendre cette donation absolument valable et irrvocable... ou... -- Monsieur! s'cria Gabriel en se contenant peine et interrompant Rodin, pargnez-vous et pargnez-moi une honteuse supposition. -- Eh bien, donc, reprit Rodin toujours impassible, puisque vous tes parfaitement dcid rendre cette donation srieuse... quelle objection auriez-vous ce qu'elle ft lgalement garantie? -- Mais aucune, monsieur, dit amrement Gabriel; puisque ma parole crite et jure ne vous suffit pas... -- Mon cher fils, dit affectueusement le pre d'Aigrigny, s'il s'agissait d'une donation faite mon profit, croyez que si je l'acceptais je me trouverais on ne peut mieux garanti par votre parole... Mais ici, c'est autre chose: je me trouve tre, ainsi que je vous l'ai dit, le mandataire de la compagnie, ou plutt le tuteur des pauvres qui profiteront de votre gnreux abandon; on ne saurait donc, dans l'intrt de l'humanit, entourer cet acte de trop de garanties lgales, afin qu'il en rsulte pour notre clientle d'infortuns une certitude... au lieu d'une vague esprance que le moindre changement de volont peut renverser... et puis... enfin... Dieu peut vous rappeler lui... d'un moment l'autre... Et qui dit que vos hritiers se montreraient jaloux de tenir le serment que vous auriez fait?... -- Vous avez raison, mon pre... dit tristement Gabriel, je n'avais pas song ce cas de mort... pourtant si probable. ce moment Samuel ouvrit la porte de la chambre et dit: -- Messieurs, le notaire vient d'arriver; puis-je l'introduire ici? dix heures prcises, la porte de la maison vous sera ouverte. -- Nous serons d'autant plus aises de voir M. le notaire, dit Rodin, que nous avons confrer avec lui; ayez l'obligeance de le prier d'entrer. -- Je vais, monsieur, le prvenir l'instant, dit Samuel en sortant. -- Voici justement un notaire, dit Rodin Gabriel. Si vous tes toujours dans les mmes intentions, vous pouvez par devant cet officier public rgulariser votre donation et vous dlivrer ainsi d'un grand poids pour l'avenir. -- Monsieur, dit Gabriel, quoi qu'il arrive, je me trouverai aussi irrvocablement engag par ce serment crit que je vous prie de conserver, mon pre, -- et Gabriel remit le papier au pre d'Aigrigny, -- que je me trouverai engag par l'acte authentique que je vais signer, -- ajouta-t-il en s'adressant Rodin. -- Silence, mon cher fils, voici le notaire, dit le pre d'Aigrigny. En effet, le notaire parut dans la chambre. Pendant l'entretien que cet officier ministriel va avoir avec Rodin, Gabriel et le pre d'Aigrigny, nous conduirons le lecteur dans l'intrieur de la maison mure. VI. Le salon rouge. Ainsi que l'avait dit Samuel, la porte d'entre de la maison mure venait d'tre dgage de la maonnerie, de la plaque de plomb et du chssis de fer qui la condamnaient, ses panneaux en bois de chne sculpt apparurent aussi intacts que le jour o ils avaient t soustraits l'action de l'air et du temps. Les manoeuvres, aprs avoir termin cette dmolition, taient rests sur le perron, aussi impatiemment curieux que le clerc de notaire qui avait surveill leurs travaux d'assister l'ouverture de cette porte, car ils voyaient Samuel arriver lentement par le jardin tenant la main un gros trousseau de clefs. -- Maintenant, mes amis, dit le vieillard lorsqu'il fut au bas de l'escalier du perron, votre besogne est finie; le patron de monsieur le clerc est charg de vous payer, je n'ai plus qu' vous conduire la porte de la rue. -- Allons donc! mon brave homme, s'cria le clerc, vous n'y pensez pas; nous voici au moment le plus intressant, le plus curieux: moi et ces braves maons nous grillons de voir l'intrieur de cette mystrieuse maison, et vous auriez le coeur de nous renvoyer?... C'est impossible!... -- Je regrette beaucoup d'y tre oblig, monsieur, mais il le faut; je dois entrer le premier et absolument seul dans cette demeure, avant d'y introduire les hritiers pour la lecture du testament... -- Mais qui vous a donn ces ordres ridicules et barbares? s'cria le clerc, singulirement dsappoint. -- Mon pre, monsieur... -- Rien n'est sans doute plus respectable; mais voyons, soyez bonhomme, mon digne gardien, mon excellent gardien, reprit le clerc; laissez-nous seulement jeter un coup d'oeil travers la porte entrebille. -- Oh! oui, monsieur, seulement un coup d'oeil, ajoutrent les compagnons de _la truelle _d'un air suppliant. -- Il m'est dsagrable de vous refuser, messieurs, reprit Samuel; mais je n'ouvrirai cette porte que lorsque je serai seul. Les maons, voyant l'inflexibilit du vieillard, descendirent regret les rampes de l'escalier; mais le clerc entreprit de disputer le terrain pied pied, et s'cria: -- Moi, j'attends mon patron, je ne m'en vais pas de cette maison sans lui; il peut avoir besoin de moi... or, que je reste sur ce perron ou ailleurs, peu vous importe, mon digne gardien... Le clerc fut interrompu dans sa supplique par son patron, qui du fond de la cour l'appelait d'un air affair, en criant: -- Monsieur Piston... vite... monsieur Piston... venez tout de suite. -- Que diable me veut-il? s'cria le clerc, furieux, voil qu'il m'appelle juste au moment o j'allais peut-tre entrevoir quelque chose... -- Monsieur Piston... reprit la voix en s'approchant, vous ne m'entendez donc pas? Pendant que Samuel reconduisait les maons, le clerc vit, au dtour d'un massif d'arbres verts, paratre et accourir son patron tte nue et l'air singulirement proccup. Force fut donc au clerc de descendre du perron pour rpondre l'appel du notaire, auprs duquel il se rendit de fort mauvaise grce. -- Mais, monsieur, dit Me Dumesnil, voil une heure que je crie tue-tte. -- Monsieur... je n'entendais pas, fit M. Piston. -- Il faut alors que vous soyez sourd... Avez-vous de l'argent sur vous? -- Oui, monsieur, rpondit le clerc, assez surpris. -- Eh bien, vous allez l'instant courir au plus voisin bureau de timbre me chercher trois ou quatre grandes feuilles de papier timbr pour faire un acte... Courez... c'est trs press. -- Oui, monsieur, dit le clerc, en jetant un regard de regret dsespr sur la porte de la maison mure. -- Mais dpchez-vous donc! monsieur Piston, reprit le notaire. -- Monsieur, c'est que j'ignore o je trouverai du papier timbr. -- Voici le gardien, reprit Me Dumesnil, il pourra sans doute vous le dire. En effet, Samuel revenait, aprs avoir conduit les maons jusqu' la porte de la rue. -- Monsieur, lui dit le notaire, voulez-vous m'enseigner o l'on pourrait trouver du papier timbr? -- Ici prs, monsieur, rpondit Samuel, chez le dbitant de tabac de la rue Vieille-du-Temple, numro 17. -- Vous entendez, monsieur Piston? dit le notaire son clerc; vous en trouverez chez le dbitant de tabac rue Vieille-du-Temple, numro 17. Courez vite, car il faut que cet acte soit dress l'instant mme et avant l'ouverture du testament; le temps presse. -- C'est bien, monsieur... je vais me dpcher, rpondit le clerc avec dpit. Et il suivit son patron, qui regagna en hte la chambre o il avait laiss Rodin, Gabriel et le pre d'Aigrigny. Pendant ce temps Samuel, gravissant les degrs du perron, tait arriv devant la porte, rcemment dgage de la pierre, du fer et du plomb qui l'obstruaient. Ce fut avec une motion profonde que le vieillard, aprs avoir cherch dans son trousseau de clefs celle dont il avait besoin, l'introduisit dans la serrure et fit rouler la porte sur ses gonds. Aussitt il se sentit frapp au visage par une bouffe d'air humide et froid, comme celui qui s'exhale d'une cave brusquement ouverte. La porte soigneusement referme en dedans et double tour, le juif s'avana dans le vestibule, clair par une sorte de trfle vitr mnag au-dessus du cintre de la porte: les carreaux avaient la longue perdu leur transparence et ressemblaient du verre dpoli. Ce vestibule, dall de losanges de marbre alternativement blanc et noir, tait vaste, sonore, et formait la cage d'un grand escalier conduisant au premier tage. Les murailles, de pierre lisse et unie, n'offraient pas la moindre apparence de dgradation ou d'humidit; la rampe de fer forg ne prsentait pas la moindre trace de rouille; elle tait soude, au- dessus de la premire marche, un ft de colonne en granite gris, qui soutenait une statue de marbre noir reprsentant un ngre portant une torchre. L'aspect de cette figure tait trange, les prunelles de ses yeux taient de marbre blanc. Le bruit de la marche pesante du juif rsonnait sous la haute coupole de ce vestibule; le petit-fils d'Isaac Samuel prouva un sentiment mlancolique en songeant que les pas de son aeul avaient sans doute retenti les derniers dans cette demeure, dont il avait ferm les portes cent cinquante ans auparavant: car l'ami fidle en faveur duquel M. de Rennepont avait fait une vente simule de cette maison s'tait plus tard dessaisi de cet immeuble pour le mettre sous le nom du grand-pre de Samuel, qui l'avait ainsi transmis ses descendants, comme s'il se ft agi de son hritage. ces penses, qui absorbaient Samuel, venait se joindre le souvenir de la lumire vue le matin travers les sept ouvertures de la chape de plomb du belvdre; aussi, malgr la fermet de son caractre, le vieillard ne put s'empcher de tressaillir lorsque, aprs avoir pris une seconde clef son trousseau, clef sur laquelle on lisait: _clef du salon rouge, _il ouvrit une grande porte deux battants, conduisant aux appartements intrieurs. La fentre qui, seule de toutes celles de la maison, avait t ouverte, clairait cette vaste pice, tendue de damas dont la teinte pourpre fonc n'avait pas subi la moindre altration; un pais tapis de Turquie couvrait le plancher; de grands fauteuils de bois dor dans le style svre du sicle de Louis XIV taient symtriquement rangs le long des murs; une seconde porte, donnant dans une autre pice, faisait face la porte d'entre; leur boiserie ainsi que la corniche qui encadrait le plafond tait blanche, rehausse de filets et de moulures d'or bruni. De chaque ct de cette porte taient placs deux grands meubles de Boulle incrusts de cuivre et d'tain, supportant des garnitures de vase de Cladon; la fentre, drape de lourds rideaux de damas crpines surmontes d'une pente dcoupe dont chaque dent se terminait par un gland de soie, faisait face la chemine de marbre bleu-turquin orn de baguettes de cuivre cisel. De riches candlabres et une pendule du mme style que l'ameublement se refltaient dans une glace de Venise biseaux. Une grande table ronde, recouverte d'un tapis de velours cramoisi, tait place au centre de ce salon. En s'approchant de cette table, Samuel vit un morceau de vlin blanc, portant ces mots: _Dans cette salle sera ouvert mon testament... les autres appartements demeureront clos jusques aprs la lecture de mes dernires volonts._ M. DE R. -- Oui, dit le juif en contemplant avec motion ces lignes traces depuis si longtemps, cette recommandation est aussi celle qui m'avait t transmise par mon pre, car il parat que les autres pices de cette maison sont remplies d'objets auxquels M. de Rennepont attachait un grand prix, non pour leur valeur, mais pour leur origine, et que la _salle de deuil _est une salle trange et mystrieuse. Mais, ajouta Samuel en tirant de la poche de sa houppelande un registre recouvert en chagrin noir, garni d'un fermoir de cuivre serrure, dont il retira la clef aprs l'avoir pose sur la table, voici l'tat des valeurs en caisse, il m'a t ordonn de l'apporter ici avant l'arrive des hritiers. Le plus profond silence rgnait dans ce salon au moment o Samuel venait de placer le registre sur la table. Tout coup la chose du monde la fois la plus naturelle, et cependant la plus effrayante, le tira de sa rverie. Dans la pice voisine il entendit un timbre clair, argentin, sonner lentement dix heures... Et en effet il tait dix heures. Samuel avait trop de bon sens pour croire au _mouvement perptuel, _c'est--dire une horloge marchant depuis cent cinquante ans. Aussi se demanda-t-il avec autant de surprise que d'effroi comment cette pendule ne s'tait pas arrte depuis tant d'annes, et comment surtout elle marquait si prcisment l'heure prsente. Agit d'une curiosit inquite, le vieillard fut sur le point d'entrer dans cette chambre; mais, se rappelant les recommandations expresses de son pre, recommandations ritres par les quelques lignes de M. Rennepont qu'il venait de lire, il s'arrta auprs de la porte et prta l'oreille avec la plus extrme attention. Il n'entendit rien, absolument rien, que l'expirante vibration du timbre. Aprs avoir longtemps rflchi ce fait trange, Samuel, le rapprochant du fait non moins extraordinaire de cette clart aperue le matin travers les ouvertures du belvdre, conclut qu'il devait y avoir un certain rapport entre ces deux incidents. Si le vieillard ne pouvait pntrer la vritable cause de ces apparences tonnantes, il s'expliquait du moins ce qu'il lui tait donn de voir en songeant aux communications souterraines qui, selon la tradition, existaient entre les caves de la maison et des endroits trs loigns: des personnes mystrieuses et inconnues avaient pu ainsi s'introduire deux ou trois fois par sicle dans l'intrieur de cette demeure. Absorb par ces penses, Samuel se rapprochait de la chemine, qui, nous l'avons dit, se trouvait absolument en face de la fentre. Un vif rayon de soleil perant les nuages vint resplendir sur deux grands portraits placs de chaque ct de la chemine, que le juif n'avait pas encore remarqus, et qui, peints en pied et de grandeur naturelle, reprsentaient, l'un une femme, l'autre un homme. la couleur la fois sobre et puissante de cette peinture, sa touche large et vigoureuse, on reconnaissait facilement une oeuvre magistrale. On aurait d'ailleurs difficilement trouv des modles plus capables d'inspirer un grand peintre. La femme paraissait ge de vingt-cinq trente ans; une magnifique chevelure brune reflets dors couronnait son front blanc, noble et lev; sa coiffure, loin de rappeler celle que Mme de Svign avait mise la mode durant le sicle de Louis XIV, rappelait, au contraire, ces coiffures si remarquables de quelques portraits de Vronse, composes de larges bandeaux onduls encadrant les joues et surmonts d'une natte tresse en couronne derrire la tte; les sourcils, trs dlis, surmontaient de grands yeux d'un bleu de saphir tincelant; leur regard, la fois fier et triste, avait quelque chose de fatal; le nez, trs fin, se terminait par des narines lgrement dilates; un demi-sourire presque douloureux contractait lgrement la bouche; l'ovale de la figure tait allong; le teint, d'un blanc mat, se nuanait peine vers les joues d'un rose lger; l'attache du cou, le port de la tte, annonaient un rare mlange de grce et de dignit native: une sorte de tunique ou de robe d'toffe noire et lustre, faite, ainsi qu'on dit, la Vierge, montait jusqu' la naissance des paules, et, aprs avoir dessin une taille svelte et leve, tombait jusque sur les pieds entirement cachs par les plis un peu tranants de ce vtement. L'attitude de cette femme tait remplie de noblesse et de simplicit. La tte se dtachait lumineuse et blanche sur un ciel d'un gris sombre, marbr l'horizon de quelques nuages pourprs sur lesquels se dessinait la cime bleutre de collines lointaines et noyes d'ombre. La disposition du tableau ainsi que les tons chauds et solides des premiers plans, qui tranchaient sans aucune transition avec ces fonds reculs, laissaient facilement deviner que cette femme tait place sur une hauteur d'o elle dominait tout l'horizon. La physionomie de cette femme tait profondment pensive et accable. Il y avait surtout dans son regard demi lev vers le ciel une expression de douleur suppliante et rsigne que l'on aurait crue impossible rendre. Au ct gauche de la chemine on voyait l'autre portrait, aussi vigoureusement peint. Il reprsentait un homme de trente trente- cinq ans, de haute taille. Un vaste manteau brun dont il tait noblement drap laissait voir une sorte de pourpoint noir, boutonn jusqu'au cou, et sur lequel se rabattait un col blanc carr. La tte, belle et d'un grand caractre, tait remarquable par des lignes puissantes et svres qui pourtant n'excluaient pas une admirable expression de souffrance, de rsignation et surtout d'ineffable bont; les cheveux, ainsi que la barbe et les sourcils, taient noirs; mais ceux-ci, par un caprice bizarre de la nature, au lieu d'tre spars et de s'arrondir autour de chaque arcade sourcilire, s'tendaient d'une tempe l'autre comme un seul arc, et semblaient rayer le front de cet homme d'une marque noire. Le fond du tableau reprsentait aussi un ciel orageux; mais au-del de quelques rochers on voyait la mer, qui semblait l'horizon se confondre avec les sombres nues. Le soleil, en frappant en plein sur ces deux remarquables figures, qu'il semblait impossible d'oublier ds qu'on les avait vues, augmentait encore leur clat. Samuel, sortant de sa rverie et jetant par hasard les yeux sur ces portraits, en fut frapp: ils paraissaient vivants. -- Quelles nobles et belles figures! s'cria-t-il en s'approchant plus prs pour les mieux examiner. Quels sont ces portails? Ce ne sont pas ceux de la famille de Rennepont, car, selon ce que mon pre m'a appris, ils sont tous dans la salle de deuil... Hlas! ajouta le vieillard, la grande tristesse dont leurs traits sont empreints, eux aussi, ce me semble, pourraient figurer dans la salle de deuil. Puis, aprs un moment de silence, Samuel reprit: -- Songeons tout prparer pour cette assemble solennelle... car dix heures ont sonn. Ce disant, Samuel disposa les fauteuils de bois dor autour de la table ronde; puis il reprit d'un air pensif: -- L'heure s'avance, et des descendants du bienfaiteur de mon grand-pre il n'y a encore ici que ce jeune prtre, d'une figure anglique... Serait-il donc le seul reprsentant de la famille Rennepont?... Il est prtre... cette famille s'teindrait donc en lui? Enfin voici le moment o je dois ouvrir cette porte pour la lecture du testament... Bethsabe va conduire ici le notaire... On frappe... c'est elle... Et Samuel, aprs avoir jet un dernier regard sur la porte de la chambre o dix heures avaient sonn, se dirigea en hte vers la porte du vestibule, derrire laquelle on entendait parler. La clef tourna deux fois dans la serrure, et il ouvrit les deux battants de la porte. son grand chagrin, il ne vit sur le perron que Gabriel, ayant Rodin sa gauche et le pre d'Aigrigny sa droite. Le notaire et Bethsabe, qui avait servi de guide, se tenaient derrire le groupe principal. Samuel ne put retenir un soupir, et dit en s'inclinant sur le seuil de la porte: -- Messieurs... tout est prt... vous pouvez entrer... VII. Le testament. Lorsque Gabriel, Rodin et le pre d'Aigrigny entrrent dans le salon rouge, ils paraissaient tous diffremment affects. Gabriel, ple et triste, prouvait une impatience pnible; il avait hte de sortir de cette maison, et se sentait dbarrass d'un grand poids depuis que, par un acte entour de toutes les garanties lgales, et pass par devant Me Dumesnil, le notaire de la succession, il venait de se dsister de tous ses droits en faveur du pre d'Aigrigny. Jusqu'alors il n'tait pas venu la pense du jeune prtre qu'en lui donnant les soins qu'il rmunrait si gnreusement, et en forant sa vocation par un mensonge sacrilge, le pre d'Aigrigny avait eu pour but d'assurer le bon succs d'une tnbreuse intrigue. Gabriel, en agissant ainsi qu'il faisait, ne cdait pas, selon lui, un sentiment de dlicatesse exagre. Il avait fait librement cette donation plusieurs annes auparavant. Il et regard comme une indignit de la rtracter. Il avait t dj assez cruel d'tre souponn de lchet... pour rien au monde il n'et voulu encourir le moindre reproche de cupidit. Il fallait que le missionnaire ft dou d'une bien rare et bien excellente nature pour que cette fleur de scrupuleuse probit n'et pas t fltrie par l'influence dltre et dmoralisante de son ducation; mais heureusement, de mme que le froid prserve quelquefois de la corruption, l'atmosphre glace o s'tait passe une partie de son enfance et de sa jeunesse avait engourdi, mais non vici, ses gnreuses qualits, bientt ranimes par le contact vivifiant et chaud de l'air de la libert. Le pre d'Aigrigny, beaucoup plus ple et plus mu que Gabriel, avait tch d'expliquer et d'excuser ses angoisses, en les attribuant au chagrin que lui causait la rupture de son cher fils avec la compagnie de Jsus. Rodin, calme et parfaitement matre de soi, voyait avec un secret courroux la vive motion du pre d'Aigrigny, qui aurait pu inspirer d'tranges soupons un homme moins confiant que Gabriel; pourtant, malgr cet apparent sang-froid, le _socius _tait encore plus que son suprieur ardemment impatient de la russite de cette importante affaire. Samuel paraissait atterr... aucun autre hritier que Gabriel ne se prsentait... Sans doute le vieillard ressentait une vive sympathie pour ce jeune homme; mais ce jeune homme tait prtre; avec lui s'teindrait le nom de la famille Rennepont, et cette immense fortune, si laborieusement accumule, ne serait pas sans doute rpartie ou employe ainsi que l'aurait dsir le testateur. Les diffrents acteurs de cette scne se tenaient debout autour de la table ronde. Au moment o, sur l'invitation du notaire, ils allaient s'asseoir, Samuel dit, en lui montrant le registre de chagrin noir: -- Monsieur, il m'a t ordonn de dposer ici ce registre; il est ferm; je vous en remettrai la clef aussitt aprs la lecture du testament. -- Cette mesure est en effet consigne dans la note qui accompagne le testament que voici, dit Me Dumesnil, lorsqu'il fut dpos, en 1682, chez matre Thomas Le Semelier, conseiller du roi, notaire au Chtelet de Paris, demeurant alors place Royale, n 13. Ce disant, Me Dumesnil sortit d'un portefeuille de maroquin rouge une large enveloppe de parchemin jauni par les annes; cette enveloppe tait annexe par un fil de soie une note aussi sur vlin. -- Messieurs, dit le notaire, si vous voulez vous donner la peine de vous asseoir, je vais lire la note ci-jointe qui rgle les formalits remplir pour l'ouverture du testament. Le notaire, Rodin, le pre d'Aigrigny et Gabriel s'assirent. Le jeune prtre, tournant le dos la chemine, ne pouvait apercevoir les deux portraits. Samuel, malgr l'invitation du notaire, resta debout derrire le fauteuil de ce dernier, qui lut ce qui suit: Le 13 fvrier 1832, mon testament sera port rue Saint-Franois, numro 3. dix heures prcises la porte du salon rouge, situ au rez-de- chausse, sera ouverte mes hritiers, qui, sans doute arrivs depuis longtemps Paris, dans l'attente de ce jour, auront eu le loisir ncessaire pour faire valider leurs preuves de filiation. Ds qu'ils seront runis, on lira mon testament, et au dernier coup de midi, la succession sera close et ferme au profit de ceux qui, selon ma recommandation perptue, je l'espre, par tradition, pendant un sicle et demi dans ma famille, partir de ce jour, se seront prsents en personne et non par fonds de pouvoir, le 13 fvrier, avant midi, rue Saint-Franois. Aprs avoir lu ces lignes d'une voix sonore, le notaire s'arrta un instant, et reprit d'une voix solennelle: -- M. Gabriel-Franois-Marie de Rennepont, prtre, ayant justifi, par actes notaris, de sa filiation paternelle et de sa qualit d'arrire-cousin du testateur, et tant jusqu' cette heure le seul des descendants de la famille de Rennepont qui se soit prsent ici, j'ouvre le testament en sa prsence, ainsi qu'il a t prescrit. Ce disant, le notaire retira de son enveloppe le testament pralablement ouvert par le prsident du tribunal avec les formalits voulues par la loi. Le pre d'Aigrigny se pencha et s'accouda sur la table, ne pouvant retenir un soupir haletant. Gabriel se prparait couter avec plus de curiosit que d'intrt. Rodin s'tait assis quelque distance de la table, tenant entre ses genoux son vieux chapeau, au fond duquel, demi cache dans les plis d'un sordide mouchoir de cotonnade carreaux bleus, il avait plac sa montre... Toute l'attention du _socius _tait alors partage entre le moindre bruit qu'il entendait au dehors et la lente volution des aiguilles de sa montre, dont son petit oeil irrit semblait hter la marche, tant tait grande son impatience de voir arriver l'heure du midi. Le notaire, dployant la feuille de vlin, lut ce qui suit au milieu d'une profonde attention: Hameau de Villetaneuse, le 13 fvrier 1682. Je vais chapper par la mort la honte des galres, o les implacables ennemis de ma famille m'ont fait condamner comme relaps. Et puis... la vie m'est trop amre depuis que mon fils est mort victime d'un crime mystrieux... Mort dix-neuf ans... pauvre Henri... Ses meurtriers sont inconnus... non... pas inconnus... si j'en crois mes pressentiments... Pour conserver mes biens cet enfant, j'avais feint d'abjurer le protestantisme... Tant que cet tre si aim a vcu, j'ai scrupuleusement observ les apparences catholiques... Cette fourberie me rvoltait, mais il s'agissait de mon fils... Quand on me l'a eu tu... cette contrainte m'a t insupportable... J'tais pi; j'ai t accus et condamn comme relaps... mes biens ont t confisqus, j'ai t condamn aux galres. Terrible temps que ce temps-ci! Misre et servitude! despotisme sanglant et intolrance religieuse... Ah! il est doux de quitter la vie... Ne plus voir tant de maux, tant de douleurs... quel repos!... Et dans quelques heures... je goterai ce repos... Je vais mourir, songeons ceux des miens qui vivent, ou plutt qui vivront... peut-tre dans des temps meilleurs... Une somme de cinquante mille cus, dpt confi un ami, me reste de tant de biens. Je n'ai plus de fils... mais j'ai de nombreux parents exils en Europe. Cette somme de cinquante mille cus, partage entre tous les miens, et t de peu de ressource pour eux... J'en ai dispos autrement. Et cela d'aprs les sages conseils d'un homme... que je vnre comme la parfaite image de Dieu sur la terre... car son intelligence, sa sagesse et sa bont sont presque divines. Deux fois dans ma vie j'ai vu cet homme, et dans des circonstances bien funestes... deux fois je lui ai d mon salut... une fois le salut de l'me, une fois le salut du corps. Hlas! peut-tre il et sauv mon pauvre enfant; mais il est arriv trop tard... trop tard... Avant de me quitter, il a voulu me dtourner de mourir... car il savait tout; mais sa voix a t impuissante: j'prouvais trop de douleur, trop de regrets, trop de dcouragement. Chose trange!... Quand il a t convaincu de ma rsolution de terminer violemment mes jours, un mot d'une terrible amertume lui est chapp et m'a fait croire qu'il enviait mon sort... ma mort!... Est-il donc condamn vivre, lui?... Oui... il s'y est sans doute condamn lui-mme afin d'tre utile et secourable l'humanit... et pourtant la vie lui pse; car je lui ai entendu dire un jour avec une expression de fatigue dsespre que je n'ai pas oublie: Oh! la vie... la vie... qui m'en dlivrera?... Elle lui est donc bien charge? Il est parti; ses dernires paroles m'ont fait envisager la mort avec srnit... Grce lui ma mort ne sera pas strile... Grce lui, ces lignes crites ce moment par un homme qui, dans quelques heures, aura cess de vivre, enfanteront peut-tre de grandes choses dans un sicle et demi; oh! oui, de grandes et nobles choses... si mes volonts sont pieusement coutes par mes descendants, car c'est ceux de ma race future que je m'adresse ainsi. Pour qu'ils comprennent et apprcient mieux le dernier voeu que je fais... et que je les supplie d'exaucer, eux... qui sont encore dans le nant o je vais rentrer, il faut qu'ils connaissent les perscuteurs de ma famille, afin de pouvoir venger leur anctre, mais par une noble vengeance. Mon grand-pre tait catholique; entran moins par son zle religieux que par de perfides conseils, il s'est affili, quoique laque, une socit dont la puissance a toujours t terrible et mystrieuse... la socit de Jsus. ces mots du testament le pre d'Aigrigny, Rodin et Gabriel se regardrent presque involontairement. Le notaire, ne s'tant pas aperu de ce mouvement, continuait toujours: Au bout de quelques annes, pendant lesquelles il n'avait cess de professer pour cette socit le dvouement le plus absolu, il fut soudainement clair par des rvlations pouvantables sur le but secret qu'elle se proposait et sur ses moyens d'y atteindre... C'tait en 1610, un mois avant l'assassinat de Henri IV. Mon aeul, effray du secret dont il se trouvait dpositaire malgr lui, et dont la signification se complta plus tard par la mort du meilleur des rois; mon aeul, non seulement rompit avec la socit de Jsus, mais comme si le catholicisme tout entier lui et paru solidaire des crimes de cette socit, il abandonna la religion romaine, o il avait jusqu'alors vcu, et se fit protestant. Des preuves irrfragables attestant la connivence de deux membres de cette compagnie avec Ravaillac, connivence aussi prouve lors du crime de Jean Chtel le rgicide, se trouvaient entre les mains de mon aeul. Telle fut la cause premire de la haine acharne de cette socit contre notre famille. Grce Dieu, ces papiers ont t mis en sret; mon pre me les a transmis, et si mes dernires volonts sont excutes, on trouvera mes papiers, marqus A. M. C. D. G., dans le coffret d'bne de la salle de deuil de la rue Saint-Franois. Mon pre fut aussi en butte de sourdes perscutions; sa ruine, sa mort, peut-tre, en eussent t la suite, sans l'intervention d'une femme anglique, pour laquelle il a conserv un culte religieux. Le portrait de cette femme, que j'ai revue il y a peu d'annes, ainsi que celui de l'homme auquel j'ai vou une vnration profonde, ont t peints par moi de souvenir, et sont placs dans le salon rouge de la rue Saint-Franois. Tous deux seront, je l'espre, pour les descendants de ma famille, l'objet d'un culte reconnaissant. Depuis quelques moments, Gabriel tait devenu de plus en plus attentif la lecture de ce testament; il songeait que, par une bizarre concidence, un de ses aeux avait, deux sicles auparavant, rompu avec la socit de Jsus, comme il venait de rompre lui-mme depuis une heure... et que cette rupture, datant de deux sicles, datait aussi l'espce de haine dont la compagnie de Jsus avait toujours poursuivi sa famille... Le jeune prtre trouvait non moins trange que cet hritage lui transmis aprs un laps de cent cinquante ans par un de ses parents, victime de la socit de Jsus, retournt par l'abandon volontaire qu'il venait de faire, lui Gabriel, cette mme socit... Lorsque le notaire avait lu le passage relatif aux deux portraits, Gabriel, qui, ainsi que le pre d'Aigrigny, tournait le dos ces toiles, fit un mouvement pour les voir... peine le missionnaire eut-il jet les yeux sur le portrait de la femme, qu'il poussa un grand cri de surprise et presque d'effroi. Le notaire interrompit aussitt la lecture du testament en regardant le jeune prtre avec inquitude. VIII. Le dernier coup de midi. Au cri pouss par Gabriel, le notaire avait interrompu la lecture du testament, et le pre d'Aigrigny s'tait rapproch vivement du jeune prtre. Celui-ci, debout et tremblant, regardait le portrait de femme avec une stupeur croissante. Bientt il dit voix basse et comme se parlant lui-mme: -- Est-il possible, mon Dieu! que le hasard produise de pareilles ressemblances!... Ces yeux... la fois si fiers et si tristes... ce sont les siens... et ce front... et cette pleur!... oui, ce sont ses traits!... tous ses traits! -- Mon cher fils, qu'avez-vous? dit le pre d'Aigrigny, aussi tonn que Samuel et que le notaire. -- Il y a huit mois, reprit le missionnaire d'une voix profondment mue, sans quitter le tableau des yeux, j'tais au pouvoir des Indiens... au milieu des montagnes Rocheuses... On m'avait mis en croix, on commenait me scalper... j'allais mourir... lorsque la divine Providence m'envoya un secours inattendu... Oui... c'est cette femme qui m'a sauv... -- Cette femme!... s'crirent la fois Samuel, le pre d'Aigrigny et le notaire. Rodin seul paraissait compltement tranger l'pisode du portrait; le visage contract par une impatience courrouce, il se rongeait les ongles vif en contemplant avec angoisse la lente marche des aiguilles de sa montre. -- Comment! cette femme vous a sauv la vie? reprit le pre d'Aigrigny. -- Oui, c'est cette femme, reprit Gabriel d'une voix plus basse et presque effraye; cette femme... ou plutt une femme qui lui ressemblait tellement, que si ce tableau n'tait pas ici depuis un sicle et demi je croirais qu'il a t peint d'aprs elle... car je ne puis m'expliquer comment une ressemblance si frappante peut tre l'effet d'un hasard... Enfin, ajouta-t-il au bout d'un moment de silence, en poussant un profond soupir, les mystres de la nature... et la volont de Dieu sont impntrables. Et Gabriel retomba accabl sur son fauteuil, au milieu d'un profond silence, que le pre d'Aigrigny rompit bientt en disant: -- C'est un fait de ressemblance extraordinaire, et rien de plus... mon cher fils... seulement, la gratitude bien naturelle que vous avez pour votre libratrice donne ce jeu bizarre de la nature un grand intrt pour vous. Rodin, dvor d'impatience, dit au notaire, ct duquel il se trouvait: -- Il me semble, monsieur, que tout ce petit roman est assez tranger au testament. -- Vous avez raison, reprit le notaire en se rasseyant; mais ce fait est si extraordinaire, si romanesque, ainsi que vous le dites, que l'on ne peut s'empcher de partager le profond tonnement de monsieur... Et il montra Gabriel qui, accoud sur un des bras du fauteuil, appuyait son front sur sa main et semblait compltement absorb. Le notaire continua de la sorte la lecture du testament: Telles ont t les perscutions auxquelles ma famille a t en butte de la part de la socit de Jsus. Cette socit possde, cette heure, mes biens par la confiscation. Je vais mourir... Puisse sa haine s'teindre dans ma mort et pargner ma race!... ma race, dont le sort est ma seule, ma dernire pense ce moment solennel. Ce matin, j'ai mand ici un homme d'une probit depuis longtemps prouve, Isaac Samuel. Il me doit la vie, et chaque jour je me suis applaudi d'avoir pu conserver au monde une si honnte, une si excellente crature. Avant la confiscation de mes biens, Isaac Samuel les avait toujours administrs avec autant d'intelligence que de probit. Je lui ai confi les cinquante mille cus qu'un fidle dpositaire m'avait rendus. Isaac Samuel et aprs lui ses descendants, auxquels il lguera ce devoir de reconnaissance, se chargent de faire valoir et d'accumuler cette somme jusqu' l'expiration de la cent cinquantime anne dater de ce jour. Cette somme ainsi accumule peut devenir norme, constituer une fortune de roi... si les vnements ne sont pas contraires sa gestion... Puissent mes voeux tre couts de mes descendants sur le partage et sur l'emploi de cette somme immense! Il arrive fatalement en un sicle et demi tant de changements, tant de variations, tant de bouleversements de fortune parmi les gnrations successives d'une famille, que, probablement, dans cent cinquante ans, mes descendants se trouveront appartenir aux diffrentes classes de la socit, et reprsenteront ainsi les divers lments sociaux de leur temps. Peut-tre se rencontrera-t- il parmi eux des hommes dous d'une grande intelligence, ou d'un grand courage, ou d'une grande vertu; peut-tre des savants, des noms illustres dans la guerre ou dans les arts; peut-tre aussi d'obscurs artisans, de modestes bourgeois; peut-tre aussi, hlas! de grands coupables... Quoi qu'il advienne, mon voeu le plus ardent, le plus cher, c'est que mes descendants se rapprochent et reconstituent ma famille par une troite, une sincre union, en mettant parmi eux en pratique ces mots divins du Christ: _Aimez-vous les uns les autres. _Cette union serait d'un salutaire exemple... car il me semble que de _l'union, _que de l'association des hommes entre eux, doit surgir le bonheur futur de l'humanit. La compagnie qui a depuis si longtemps perscut ma famille est un des plus clatants exemples de la toute-puissance de l'association, mme applique au mal. Il y a quelque chose de si fcond, de si divin dans ce principe, qu'il force quelquefois au bien les associations les plus mauvaises, les plus dangereuses. Ainsi les missions ont jet de rares, mais de pures, de gnreuses clarts sur cette tnbreuse compagnie de Jsus... cependant fonde dans le but dtestable et impie d'anantir, par une ducation homicide, toute volont, toute pense, toute libert, toute intelligence chez les peuples, afin de les livrer tremblants, superstitieux, abrutis et dsarms au despotisme des rois, que la compagnie se rservait de dominer son tour par ses confesseurs... ce passage du testament, il y eut un nouveau et trange regard chang entre Gabriel et le pre d'Aigrigny. Le notaire continua: Si une association perverse, fonde sur la dgradation humaine, sur la crainte, sur le despotisme, et poursuivie de la maldiction des peuples, a travers les sicles et souvent domin le monde par la terreur... que serait-ce d'une association qui, procdant de la fraternit, de l'amour vanglique, aurait pour but d'affranchir l'homme et la femme de tout dgradant servage; de convier au bonheur d'ici-bas ceux qui n'ont connu de la vie que des douleurs et la misre; de glorifier et d'enrichir le travail nourricier; d'clairer ceux que l'ignorance dprave; de favoriser la libre expansion de toutes les passions que Dieu, dans sa sagesse infinie, dans son inpuisable bont, a dparties l'homme comme autant de leviers puissants; de sanctifier tout ce qui vient de Dieu... l'amour comme la maternit, la force comme l'intelligence, la beaut comme le gnie; de rendre enfin les hommes vritablement religieux et profondment reconnaissants envers le Crateur, en leur donnant l'intelligence des splendeurs de la nature et de leur part mrite des trsors dont il nous comble? Oh! si le ciel veut que, dans un sicle et demi, les descendants de ma famille, fidles aux dernires volonts d'un coeur ami de l'humanit, se rapprochent ainsi dans une sainte communaut; si le ciel veut que parmi eux se rencontrent des mes charitables et passionnes de commisration pour ce qui souffre; des esprits levs, amoureux de la libert; des coeurs loquents et chaleureux; des caractres rsolus, des femmes runissant la beaut, l'esprit et la bont, combien sera fconde et puissante l'harmonieuse union de toutes ces ides, de toutes ces influences, de toutes ces forces, de toutes ces attractions groupes autour de cette fortune de roi qui, concentre par l'association et sagement rgie, rendra praticables les plus admirables utopies! Quel merveilleux foyer de penses fcondes, gnreuses! quels rayonnements salutaires et vivifiants jailliraient incessamment de ce centre de charit, d'mancipation et d'amour! Que de grandes choses tenter, que de magnifiques exemples donner au monde par la pratique! Quel divin apostolat! Enfin, quel irrsistible lan pourrait imprimer l'humanit tout entire une famille ainsi groupe, disposant de tels moyens d'action! Et puis alors cette association pour le bien serait capable de combattre la funeste association dont je suis victime, et qui peut-tre dans un sicle et demi n'aura rien perdu de son redoutable pouvoir. Alors, cette oeuvre de tnbres, de compression et de despotisme, qui pse sur le monde chrtien, les miens pourraient opposer une oeuvre de lumire, d'expansion et de libert. Le gnie du bien et le gnie du mal seraient en prsence. La lutte commencerait, et Dieu protgerait les justes... Et pour que les immenses ressources pcuniaires qui auraient donn tant de pouvoir ma famille ne s'puisent pas, et se renouvellent avec les annes, mes hritiers, coutant mes volonts, devraient placer, selon les mmes conditions d'accumulation, le double de la somme que j'ai place... Alors, un sicle et demi aprs eux... quelle nouvelle source de puissance et d'action pour leurs descendants!!! quelle perptuit dans le bien!!! On trouvera d'ailleurs, dans le grand meuble d'bne de la salle de deuil, quelques ides pratiques au sujet de cette association. Telles sont mes dernires volonts, ou plutt mes dernires esprances... Si j'exige absolument que ceux de ma race se trouvent _en personne _rue Saint-Franois le jour de l'ouverture de ce testament, c'est afin que, runis ce moment solennel, ils se voient, se connaissent: peut-tre alors mes paroles les frapperont; au lieu de vivre diviss, ils s'uniront; leurs intrts mme y gagneront, et ma volont sera accomplie. * * * * En envoyant, il y a peu de jours, ceux de ma famille que l'exil a disperss en Europe, une mdaille o est grave la date de cette convocation pour mes hritiers un sicle et demi de ce jour, j'ai d tenir secret son vritable motif, disant seulement que ma descendance avait un grand intrt se trouver ce rendez-vous. J'ai agi ainsi parce que je connais la ruse et la persistance de la compagnie dont je suis victime; si elle avait pu savoir qu' cette poque mes descendants auraient se partager des sommes immenses, de grandes fourberies, de grands dangers peut-tre auraient menac ma famille, car de sinistres recommandations se seraient transmises de sicle en sicle dans la socit de Jsus. Puisse cette prcaution tre efficace! Puisse mon voeu exprim sur les mdailles avoir t fidlement transmis de gnration en gnration! Si je fixe le jour et l'heure fatale o ma succession sera irrvocablement ferme en faveur de ceux de mes descendants qui se seront prsents rue Saint-Franois le 13 fvrier 1832, avant midi, c'est qu'il faut un terme tout dlai, et que mes hritiers auront t suffisamment prvenus depuis bien des annes de ne pas manquer ce rendez-vous. Aprs la lecture de mon testament, la personne qui sera dpositaire de l'accumulation des fonds fera connatre leur valeur et leur chiffre, afin qu'au dernier coup de midi ces sommes soient acquises et partages aux hritiers prsents. Alors les appartements de la maison leur seront ouverts. Ils verront des choses dignes de leur intrt, de leur piti, de leur respect... dans la salle de deuil surtout... Mon dsir est que cette maison ne soit pas vendue, qu'elle reste ainsi meuble, et qu'elle serve de point de runion mes descendants, si, comme je l'espre, ils coutent ma dernire prire. Si, au contraire, ils se divisent; si, au lieu de s'unir pour concourir une des plus gnreuses entreprises qui aient jamais signal un sicle, ils cdent des passions gostes; s'ils prfrent l'individualit strile l'association fconde; si, dans cette fortune immense, ils ne voient qu'une occasion de dissipation frivole ou d'accumulation sordide... qu'ils soient maudits par tous ceux qu'ils auraient pu aimer, secourir et manciper... que cette maison soit dmolie et rase, que tous les papiers dont Isaac Samuel aura laiss l'inventaire soient, ainsi que les deux portraits du salon rouge, brls par le gardien de ma demeure. J'ai dit... Maintenant, mon devoir est accompli... En tout ceci j'ai suivi les conseils de l'homme que je vnre et que j'aime comme la vritable image de Dieu sur la terre. L'ami fidle qui m'a remis les cinquante mille cus, dbris de ma fortune, sait seul l'emploi que j'en veux faire... je n'ai pu refuser son amiti si sre cette preuve de confiance; mais aussi, j'ai d lui taire le nom d'Isaac Samuel... c'tait exposer ce dernier et surtout ses descendants de grands dangers. Tout l'heure, cet ami, qui ignore que ma rsolution de mourir va recevoir son accomplissement, viendra ici, avec mon notaire; c'est entre leurs mains que, aprs les formalits d'usage, je dposerai ce testament cachet. Telles sont mes dernires volonts. Je mets leur accomplissement sous la sauvegarde de la Providence, Dieu ne peut que protger ces voeux d'amour, de paix, d'union et de libert. Ce testament _mystique__[28]_ ayant t fait librement par moi et entirement crit de ma main, j'entends et veux qu'il soit scrupuleusement excut dans son esprit et dans sa lettre. Ce jourd'hui, 13 fvrier 1681, une heure de releve. MARIUS DE RENNEPONT. mesure que le notaire avait poursuivi la lecture du testament, Gabriel avait t successivement agit d'impressions pnibles et diverses. D'abord, nous l'avons dit, il avait trouv trange que la fatalit voult que cette fortune immense provenant d'une victime de la compagnie revnt aux mains de cette compagnie, grce la donation qu'il venait de renouveler. Puis, son me charitable et leve lui ayant fait aussitt comprendre quelle aurait pu tre l'admirable porte de la gnreuse association de famille si instamment recommande par Marius de Rennepont, il songeait avec une profonde amertume que, par suite de sa renonciation et de l'absence de tout autre hritier, cette grande pense tait inexcutable, et que cette fortune, beaucoup plus considrable qu'il ne l'avait cru, allait tomber aux mains d'une compagnie perverse qui pouvait s'en servir comme d'un terrible moyen d'action. Mais, il faut le dire, l'me de Gabriel tait si belle, si pure, qu'il n'prouva pas le moindre regret personnel en apprenant que les biens auxquels il avait renonc pouvaient tre d'une grande valeur; il se plut mme, par un touchant contraste, en dcouvrant qu'il avait failli tre si riche, reporter sa pense vers l'humble presbytre o il esprait aller bientt vivre dans la pratique des plus saintes vertus vangliques. Ces ides se heurtaient confusment dans son esprit. La vue du portrait de femme, les rvlations sinistres contenues dans le testament, la grandeur de vues qui s'tait manifeste dans les dernires volonts de M. de Rennepont, tant d'incidents extraordinaires jetaient Gabriel dans une sorte de stupeur tonne o il tait encore plong lorsque Samuel dit au notaire, en lui prsentant la clef du registre: -- Vous trouverez, monsieur, dans ce registre, l'tat actuel des sommes qui sont en ma possession par suite de la capitalisation et accumulation des cent cinquante mille francs confis mon grand- pre par M. Marius de Rennepont. -- Votre grand-pre!... s'cria le pre d'Aigrigny au comble de la surprise; c'est donc votre famille qui a fait constamment valoir cette somme? -- Oui, monsieur, et ma femme va dans quelques instants apporter ici le coffret qui renferme les valeurs. -- Et quel chiffre s'lvent ces valeurs? demanda Rodin de l'air du monde le plus indiffrent. _-- _Ainsi que M. le notaire peut s'en assurer par cet tat, rpondit Samuel avec une simplicit parfaite, comme s'il se ft seulement agi des cent cinquante mille francs primitifs, j'ai en caisse, en valeurs ayant cours, la somme de deux cent douze millions cent soixante... -- Vous dites, monsieur? s'cria le pre d'Aigrigny sans laisser Samuel achever, car l'appoint importait assez peu au rvrend pre. -- Oui, le chiffre? ajouta Rodin d'une voix palpitante, et pour la premire fois peut-tre de sa vie il perdit son sang-froid, le chiffre... le chiffre... le chiffre! -- Je dis, monsieur, reprit le vieillard, que j'ai en caisse pour deux cent douze millions cent soixante-quinze mille francs de valeurs... soit nominatives, soit au porteur... ainsi que vous allez vous en assurer, monsieur le notaire, car voici ma femme qui les apporte. En effet, ce moment, Bethsabe entra, tenant entre ses bras la cassette de bois de cdre o taient renfermes ces valeurs, la posa sur la table, et sortit aprs avoir chang un regard affectueux avec Samuel. Lorsque celui-ci eut dclar l'norme chiffre de la somme en question, un silence de stupeur accueillit ses paroles. Sauf Samuel, tous les acteurs de cette scne se croyaient le jouet d'un rve, le pre d'Aigrigny et Rodin comptaient sur quarante millions... Cette somme, dj norme, tait plus que quintuple... Gabriel, en entendant le notaire lire les passages du testament o il tait question d'une fortune de roi, et ignorant les prodiges de la capitalisation, avait valu cette fortune trois ou quatre millions... Aussi, le chiffre exorbitant qu'on venait de lui rvler l'tourdissait... Et malgr son admirable dsintressement et sa scrupuleuse loyaut, il prouvait une sorte d'blouissement, de vertige, en songeant que ces biens immenses auraient pu lui appartenir... lui seul... Le notaire, presque aussi stupfait que lui, examinait l'tat de la caisse de Samuel, et paraissait peine en croire ses yeux. Le juif, muet aussi, tait douloureusement absorb en songeant qu'aucun autre hritier ne se prsentait. Au milieu de ce profond silence, la pendule place dans la chambre voisine commena sonner lentement midi!... Samuel tressaillit... puis poussa un profond soupir... Quelques secondes encore, et le dlai fatal serait expir. Rodin, le pre d'Aigrigny, Gabriel et le notaire taient sous le coup d'un saisissement si profond, qu'aucun d'eux ne remarqua combien il tait trange d'entendre la sonnerie de cette pendule... -- Midi! s'cria Rodin; et, par un mouvement involontaire, il posa brusquement ses deux mains sur la cassette, comme pour en prendre possession. -- Enfin!!! s'cria le pre d'Aigrigny avec une expression de joie, de triomphe, d'enivrement, impossible peindre. Puis il ajouta en se jetant dans les bras de Gabriel, qu'il embrassa avec exaltation: -- Ah! mon cher fils... que de pauvres vont vous bnir!... Vous tes un saint Vincent de Paul... Vous serez canonis... je vous le jure... -- Remercions d'abord la Providence, dit Rodin d'un ton grave et mu, en tombant genoux; remercions la Providence de ce qu'elle a permis que tant de biens fussent employs la plus grande gloire du Seigneur. Le pre d'Aigrigny, aprs avoir embrass Gabriel, le prit par la main et lui dit: -- Rodin a raison... genoux, mon cher fils, et rendons grce la Providence. Ce disant, le pre d'Aigrigny s'agenouilla et entrana Gabriel, qui, tourdi, confondu, n'ayant plus la tte lui, tant les vnements se prcipitaient, s'agenouilla machinalement. Le dernier coup de midi sonna. Tous se relevrent. Alors le notaire dit d'une voix lgrement altre, car il y avait quelque chose d'extraordinaire et de solennel dans cette scne: -- Aucun autre hritier de M. Marius de Rennepont ne s'tant prsent avant midi, j'excute la volont du testateur en dclarant au nom de la justice et de la loi, monsieur Franois- Marie-Gabriel de Rennepont, ici prsent, seul et unique hritier, et possesseur des biens meubles et immeubles et valeurs de toute espce provenant de la succession du testateur; desquels biens le sieur Gabriel de Rennepont, prtre, a fait librement et volontairement don, par acte notari, au sieur Frdric-Emmanuel de Bordeville, marquis d'Aigrigny, prtre, qui par le mme acte, les a accepts, et s'en trouve ainsi lgitime possesseur, aux lieu et place dudit Gabriel de Rennepont, par le fait de cette donation entre vifs, grossoye par moi ce matin, et signe Gabriel de Rennepont et Frdric d'Aigrigny, prtres. ce moment on entendit dans le jardin un grand bruit de voix. Bethsabe entra prcipitamment, et dit son mari d'une voix altre: -- Samuel... un soldat... il veut... Bethsabe n'en put dire davantage. la porte du salon rouge apparut Dagobert. Le soldat tait d'une pleur effrayante; il semblait presque dfaillant, portait son bras gauche en charpe et s'appuyait sur Agricol. la vue de Dagobert, les flasques et blafardes paupires de Rodin s'injectrent subitement comme si tout son sang et reflu vers son cerveau. Puis le _socius _se prcipita sur la cassette avec un mouvement de colre et de possession si froce, qu'on et dit qu'il tait rsolu, en la couvrant de son corps, la dfendre au pril de sa vie. IX. La donation entre vifs. Le pre d'Aigrigny ne reconnaissait pas Dagobert, et n'avait jamais vu Agricol; aussi ne se rendit-il pas d'abord compte de l'espce d'effroi courrouc manifest par Rodin; mais le rvrend pre comprit tout, lorsqu'il eut entendu Gabriel pousser un cri de joie et qu'il le vit se jeter entre les bras du forgeron en disant: -- Toi... mon frre! et vous... mon second pre!... Ah! c'est Dieu qui vous envoie... Aprs avoir serr la main de Gabriel, Dagobert s'avana vers le pre d'Aigrigny d'un pas rapide quoiqu'un peu chancelant. Remarquant la physionomie menaante du soldat, le rvrend pre, fort des droits acquis et se sentant aprs tout _chez lui _depuis midi, recula d'un pas, et dit imprieusement au vtran: -- Qui tes-vous, monsieur? que voulez-vous? Au lieu de lui rpondre, le soldat fit encore quelques pas; puis, s'arrtant et se mettant bien en face du pre d'Aigrigny, il le contempla, pendant une seconde, avec un si effrayant mlange de curiosit, de mpris, d'aversion et d'audace, que l'ex-colonel de hussards, un moment interdit, baissa les yeux devant la figure ple et devant le regard tincelant du vtran. Le notaire et Samuel, frapps de surprise, restaient muets spectateurs de cette scne, tandis qu'Agricol et Gabriel suivaient avec anxit les moindres mouvements de Dagobert. Quant Rodin, il avait feint de s'appuyer sur la cassette, afin de pouvoir toujours la couvrir de son corps. Surmontant enfin l'embarras que lui causait le regard inflexible du soldat, le pre d'Aigrigny redressa la tte et rpta: -- Je vous demande, monsieur, qui vous tes et ce que vous voulez? -- Vous ne me reconnaissez donc pas? dit Dagobert en se contenant peine. -- Non, monsieur... -- Au fait, reprit le soldat avec un profond ddain, vous baissiez les yeux de honte lorsqu' Leipzig, o vous vous battiez avec les Russes contre les Franais, le gnral Simon, cribl de blessures, vous a rpondu, vous, rengat, qui lui demandiez son pe: _Je ne rends pas mon pe un tratre; _et il s'est tran jusqu' un grenadier russe, qui il l'a rendue... ct du gnral Simon, il y avait un soldat aussi bless... ce soldat, c'tait moi... -- Enfin, monsieur... que voulez-vous? dit le pre d'Aigrigny se contenant peine. -- Je veux vous dmasquer, vous qui tes un prtre aussi infme, aussi excr de tous, que Gabriel, que voil, est un prtre admirable et bni de tous. -- Monsieur!... s'cria le marquis devenu livide de colre et d'motion. -- Je vous dis que vous tes un infme! reprit le soldat avec plus de force. Pour dpouiller les filles du marchal Simon, Gabriel et Mlle de Cardoville, de leur hritage, vous vous tes servi des moyens les plus affreux. -- Que dites-vous? s'cria Gabriel, les filles du marchal Simon?... -- Sont tes parentes, mon brave enfant, ainsi que cette digne demoiselle de Cardoville... la bienfaitrice d'Agricol; aussi... ce prtre, et il montra le pre d'Aigrigny, a fait enfermer l'une comme folle dans une maison de sant... et squestrer les orphelines dans un couvent... Quant toi, mon brave enfant, je n'esprais pas te voir ici, croyant qu'on t'aurait empch, ainsi que les autres, de t'y trouver ce matin; mais, Dieu merci, tu es l... et j'arrive temps: je ne suis pas venu plus tt cause de ma blessure. J'ai tant perdu de sang que j'ai eu toute la matine des dfaillances. -- En effet, s'cria Gabriel avec inquitude, je n'avais pas remarqu votre bras en charpe... Cette blessure, quelle est-elle? un signe d'Agricol, Dagobert reprit: -- Ce n'est rien... la suite d'une chute... Mais me voil... et bien des infamies vont se dvoiler... Il est impossible de peindre la curiosit, les angoisses, la surprise ou les craintes des diffrents acteurs de cette scne en entendant ces menaantes paroles de Dagobert. Mais de tous, le plus atterr tait Gabriel. Son anglique figure se bouleversait, ses genoux tremblaient. Foudroy par la rvlation de Dagobert, apprenant ainsi l'existence d'autres hritiers, pendant quelques minutes il ne put prononcer une parole; enfin, il s'cria d'une voix dchirante: -- Et c'est moi... mon Dieu... c'est moi... qui suis cause de la spoliation de cette famille! -- Toi, mon frre? s'cria Agricol. -- N'a-t-on pas aussi voulu te dpouiller? ajouta Dagobert. -- Le testament, reprit Gabriel avec une angoisse croissante, portait que l'hritage appartiendrait ceux des hritiers qui se prsenteraient avant midi. -- Et bien? dit Dagobert effray de l'motion du jeune prtre. -- Midi a sonn, reprit celui-ci. Seul de la famille, j'tais ici prsent; comprenez-vous maintenant?... Le dlai est pass... Les hritiers sont dpossds par moi!... -- Par toi! dit Dagobert en balbutiant de joie; par toi, mon brave enfant... tout est sauv alors!... -- Oui, mais... -- Tout est sauv! reprit Dagobert radieux en interrompant Gabriel; tu partageras avec les autres... Je te connais. -- Mais tous ces biens, je les ai abandonns d'une manire irrvocable, s'cria Gabriel avec dsespoir. -- Abandonns... ces biens!... dit Dagobert ptrifi; mais qui... qui? -- monsieur... dit Gabriel en dsignant le pre d'Aigrigny. -- lui! rpta Dagobert ananti, lui!... au rengat... toujours le dmon de cette famille! -- Mais, mon frre, s'cria Agricol, tu connaissais donc tes droits cet hritage? -- Non, rpondit le jeune prtre avec accablement, non... je l'ai seulement appris ce matin mme par le pre d'Aigrigny... Il avait t, m'a-t-il dit, rcemment instruit de mes droits par des papiers de famille autrefois trouvs sur moi et envoys par notre mre son confesseur. Le forgeron parut frapp d'un trait de lumire, et s'cria: -- Je comprends tout maintenant... on aura vu dans ces papiers que tu pouvais tre riche un jour... alors on s'est intress toi... on t'a attir dans ce collge, nous ne pouvions jamais te voir... et plus tard on a tromp ta vocation par d'indignes mensonges, afin de t'obliger te faire prtre et de t'amener ensuite faire cette donation... Ah! monsieur, reprit Agricol en se tournant vers le pre d'Aigrigny avec indignation, mon pre a raison, une telle machination est infme!... Pendant cette scne, le rvrend pre et son _socius, _d'abord effrays et branls dans leur audace, avaient peu peu repris un sang-froid parfait. Rodin, toujours accoud sur la cassette, avait dit quelques mots voix basse au pre d'Aigrigny. Aussi lorsque Agricol, emport par l'indignation, avait reproch ce dernier ses machinations infmes, celui-ci avait baiss la tte et modestement rpondu: -- Nous devons pardonner les injures et les offrir au Seigneur comme preuve de notre humilit. Dagobert, tourdi, cras par tout ce qu'il venait d'apprendre, sentait presque sa raison se troubler; aprs tant d'angoisses, ses forces lui manquaient devant ce nouveau et terrible coup. Les paroles justes et senses d'Agricol, rapprochs de certains passages du testament, clairrent tout coup Gabriel sur le but que s'tait propos le pre d'Aigrigny en se chargeant d'abord de son ducation et en l'attirant ensuite dans la compagnie de Jsus. Pour la premire fois de sa vie, Gabriel put contempler d'un coup d'oeil tous les ressorts de la tnbreuse intrigue dont il tait victime; alors, l'indignation, le dsespoir surmontant sa timidit habituelle, le missionnaire, l'oeil clatant, les joues enflammes d'un noble courroux, s'cria en s'adressant au pre d'Aigrigny: -- Ainsi, mon pre, lorsque vous m'avez plac dans l'un de vos collges, ce n'tait pas pour intrt ou par commisration, c'tait seulement dans l'espoir de m'amener un jour renoncer en faveur de votre ordre ma part de cet hritage... et il ne vous suffisait pas de me sacrifier votre cupidit... il fallait encore me rendre l'instrument involontaire d'une indigne spoliation! S'il ne s'agissait que de moi... que de mes droits sur ces richesses que vous convoitiez... je ne rclamerais pas; je suis ministre d'une religion qui a glorifi, sanctifi la pauvret; la donation laquelle j'ai consenti vous est acquise, je n'y prtends, je n'y prtendrai jamais rien... mais il s'agit de biens qui appartiennent de pauvres orphelines amenes du fond d'un lieu d'exil par mon pre adoptif; et je ne veux pas que vous les dpossdiez... mais il s'agit de la bienfaitrice de mon frre adoptif, et je ne veux pas que vous la dpossdiez... mais il s'agit des dernires volonts d'un mourant qui, dans son ardent amour de l'humanit, a lgu ses descendants une mission vanglique, une admirable mission de progrs, d'amour, d'union, de libert, et je ne veux pas que cette mission soit touffe dans son germe. Non... non... et je vous dis, moi, que cette mission s'accomplira, duss-je rvoquer la donation que j'ai faite. ces mots, le pre d'Aigrigny et Rodin se regardrent en haussant lgrement les paules. Sur un signe du _socius, _le rvrend pre prit la parole avec un calme imperturbable, et parla d'une voix lente, onctueuse, ayant soin de tenir ses yeux constamment baisss: -- Il se prsente, propos de l'hritage de M. de Rennepont, plusieurs incidents en apparence trs compliqus, plusieurs fantmes en apparence trs menaants; rien cependant de plus simple, de plus naturel que tout ceci... Procdons par ordre... laissons de ct les imputations calomnieuses; nous y reviendrons. M. Gabriel de Rennepont, et je le supplie humblement de contredire ou de rectifier mes paroles, si je m'cartais le moins du monde de la plus rigoureuse vrit, M. l'abb Gabriel, pour reconnatre les soins qu'il a autrefois reus de la compagnie laquelle je m'honore d'appartenir, m'avait fait, comme reprsentant de cette compagnie, librement, volontairement, don des biens qui pourraient lui revenir un jour, et dont, ainsi que moi, il ignorait la valeur. Le pre d'Aigrigny interrogea Gabriel du regard, comme pour le prendre tmoin de ces paroles. -- Cela est vrai, dit le jeune prtre, j'ai fait librement ce don. -- C'est donc en suite de cette conversation particulirement intime, et dont je tairai le sujet, certain d'avance de l'approbation de M. l'abb Gabriel... -- En effet, rpondit gnreusement Gabriel; peu importe le sujet de cet entretien... -- C'est donc en suite de cette conversation, que M. l'abb Gabriel m'a de nouveau manifest le dsir de maintenir cette donation... je ne dirai pas en ma faveur... car les biens terrestres me touchent fort peu... mais en faveur d'oeuvres saintes et charitables, dont notre compagnie serait la dispensatrice... J'en appelle la loyaut de M. l'abb Gabriel, en le suppliant de dclarer s'il est ou non engag, non seulement par le serment le plus formidable, mais encore par un acte parfaitement lgal, pass devant Me Dumesnil, que voici... -- Il est vrai, rpondit Gabriel. -- L'acte a t dress par moi, ajouta le notaire. -- Mais Gabriel ne vous faisait abandon que de ce qui lui appartenait! s'cria Dagobert. Ce brave enfant ne pouvait supposer que vous vous serviez de lui pour dpouiller les autres! -- Faites-moi la grce, monsieur, de me permettre de m'expliquer, reprit courtoisement le pre d'Aigrigny, vous rpondrez ensuite. Dagobert contint avec peine un mouvement de douloureuse impatience. Le rvrend pre continua: -- M. l'abb Gabriel a donc, par le double engagement d'un acte et d'un serment, confirm sa donation, bien plus, reprit le pre d'Aigrigny, lorsqu' son profond tonnement, comme au ntre, le chiffre norme de l'hritage a t connu, M. l'abb Gabriel, fidle son admirable gnrosit, loin de se repentir de ses dons, les a pour ainsi dire consacrs de nouveau par un pieux mouvement de reconnaissance envers la Providence, car M. le notaire se rappellera sans doute qu'aprs avoir embrass M. l'abb Gabriel avec effusion, en lui disant qu'il tait pour la charit un second saint Vincent de Paul, je l'ai pris par la main, et qu'il s'est ainsi que moi agenouill, pour remercier le ciel de lui avoir inspir la pense de faire servir ces biens immenses la plus grande gloire du Seigneur. -- Cela est vrai, rpondit loyalement Gabriel; tant qu'il s'est agi seulement de moi, malgr un moment d'tourdissement caus par la rvlation d'une fortune si norme, je n'ai pas song un instant revenir sur la donation que j'ai librement faite. -- Dans ces circonstances, reprit le pre d'Aigrigny, l'heure laquelle la succession devait tre ferme est venue sonner; M. l'abb Gabriel, tant le seul hritier prsent, s'est trouv ncessairement... forcment, le seul et lgitime possesseur de ces biens immenses... normes... sans doute, et je m'en rjouis dans ma charit, qu'ils soient normes, puisque, grce eux, beaucoup de misres vont tre secourues, beaucoup de larmes vont tre taries. Mais voil que tout coup monsieur -- et le pre d'Aigrigny dsigna Dagobert -- monsieur, dans un garement que je lui pardonne du plus profond de mon me, et qu'il se reprochera, j'en suis sr, accourt, l'injure, la menace la bouche, et m'accuse d'avoir fait squestrer, je ne sais o, je ne sais quels parents, afin de les empcher de se trouver ici... en temps utile... -- Oui, je vous accuse de cette infamie! s'cria le soldat exaspr par le calme et l'audace du rvrend pre. Oui... et je vais... -- Encore une fois, monsieur, je vous en conjure, soyez assez bon pour me laisser continuer... vous me rpondrez ensuite, dit humblement le pre d'Aigrigny de la voix la plus douce et la plus mielleuse. -- Oui, je vous rpondrai et vous confondrai! s'cria Dagobert. -- Laisse... laisse... mon pre, dit Agricol; tout l'heure tu parleras. Le soldat se tut. Le pre d'Aigrigny continua avec une nouvelle assurance: -- Sans doute, s'il existe rellement d'autres hritiers que M. l'abb Gabriel, il est fcheux pour eux de n'avoir pu se prsenter ici en temps utile. Eh! mon Dieu! si au lieu de dfendre la cause des souffrants et des ncessiteux, je dfendais mes intrts, je serais loin de me prvaloir de cet avantage d au hasard; mais comme mandataire de la grande famille des pauvres, je suis oblig de maintenir mes droits absolus cet hritage, et je ne doute pas que M. le notaire ne reconnaisse la validit de mes rclamations en me mettant en possession de ces valeurs qui, aprs tout, m'appartiennent lgitimement. -- Ma seule mission, reprit le notaire d'une voix mue, est de faire excuter fidlement la volont du testateur. M. l'abb Gabriel de Rennepont s'est seul prsent avant le dernier dlai fix pour la clture de la succession. L'acte de donation est en rgle, je ne puis donc refuser de lui remettre dans la personne du donataire le montant de l'hritage... ces mots, Samuel cacha sa figure dans ses mains en poussant un gmissement profond; il tait oblig de reconnatre la justesse rigoureuse des observations du notaire. -- Mais, monsieur! s'cria Dagobert en s'adressant l'homme de loi, cela ne peut pas tre... vous ne pouvez pas laisser ainsi dpouiller deux pauvres orphelines. C'est au nom de leur pre, de leur mre, que je vous parle... Je vous jure sur l'honneur, sur mon honneur de soldat, qu'on a abus de la confiance et de la faiblesse de ma femme pour conduire les filles du marchal Simon au couvent et m'empcher aussi de les amener ici ce matin. Cela est si vrai que j'ai port ma plainte devant un magistrat. -- Eh bien, que vous a-t-il rpondu? dit le notaire. -- Que ma dposition ne suffisait pas pour enlever ces jeunes filles du couvent o elles taient, et que la justice informerait... -- Oui, monsieur, reprit Agricol. Il en tait ainsi au sujet de Mlle de Cardoville, que l'on retient comme folle dans une maison de sant, et qui pourtant jouit de toute sa raison, elle a, comme les filles du marchal Simon, des droits cet hritage. J'ai fait pour elle les mmes dmarches que mon pre a faites pour les filles du marchal Simon. -- Eh bien? demanda le notaire. -- Malheureusement, monsieur, rpondit Agricol, on m'a dit, comme mon pre, que, sur ma simple dposition, l'on ne pouvait agir... et qu'on aviserait. ce moment Bethsabe ayant entendu sonner la porte du btiment de la rue, sortit du salon rouge un signe de Samuel. Le notaire reprit, en s'adressant Agricol et son pre: -- Loin de moi, messieurs, la pense de mettre en doute votre loyaut, mais il m'est impossible, mon grand regret, d'accorder vos accusations, dont rien ne me prouve la ralit, assez d'importance pour suspendre la marche lgale des choses; car enfin, messieurs, de votre propre aveu, le pouvoir judiciaire, auquel vous vous tes adresss, n'a pas cru devoir donner suite vos dpositions, et vous a dit qu'on s'informerait, qu'on aviserait; or, en bonne conscience, je m'adresse vous, messieurs: puis-je, dans une circonstance aussi grave, prendre sur moi une responsabilit que des magistrats n'ont pas os prendre? -- Oui, au nom de la justice, de l'honneur, vous le devez! s'cria Dagobert. -- Peut-tre votre point de vue, monsieur; mais au mien, je reste fidle la justice et l'honneur en excutant fidlement ce qui est prescrit par la volont sacre d'un mourant. Du reste, rien n'est pour vous dsespr. Si les personnes dont vous prenez les intrts se croient lses, cela pourra donner lieu plus tard une procdure, un recours contre le donataire de M. l'abb Gabriel... Mais, en attendant, il est de mon devoir de le mettre en possession immdiate des valeurs... Je me compromettrais gravement si j'agissais autrement. Les observations du notaire paraissaient tellement selon le droit rigoureux, que Samuel, Dagobert et Agricol restrent consterns. Gabriel, aprs un moment de rflexion, parut prendre une rsolution dsespre et dit au notaire d'une voix ferme: -- Puisque la loi est, dans cette circonstance, impuissante soutenir le bon droit, je prendrai, monsieur, un parti extrme: avant de m'y rsoudre, je demande une dernire fois M. l'abb d'Aigrigny s'il veut se contenter de ce qui me revient de ces biens, la condition que les autres parts de l'hritage resteront entre des mains sres, jusqu' ce que les hritiers au nom desquels on rclame aient pu justifier de leurs titres. -- cette proposition, je rpondrai ce que j'ai dit, reprit le pre d'Aigrigny. Il ne s'agit pas ici de moi, mais d'un immense intrt de charit; je suis donc oblig de refuser l'offre partielle de M. l'abb Gabriel, et de lui rappeler ses engagements de toutes sortes. -- Ainsi, monsieur, vous refusez cet arrangement? dit Gabriel d'une voix mue. -- La charit me l'ordonne. -- Vous refusez... absolument? -- Je pense toutes les oeuvres saintes que ces trsors vont fonder pour la plus grande gloire du Seigneur, et je ne me sens ni le courage ni la volont de faire la moindre concession. -- Alors, monsieur, reprit le jeune prtre d'une voix mue, puisque vous m'y forcez, je rvoque ma donation; j'ai entendu engager seulement ce qui m'appartenait et non ce qui appartient aux autres. -- Prenez garde, monsieur l'abb, dit le pre d'Aigrigny, je vous ferai observer que j'ai entre les mains un serment crit... formel. -- Je le sais, monsieur, vous avez un crit par lequel je fais serment de ne jamais rvoquer cette donation, sous quelque prtexte que ce soit, sous peine d'encourir l'aversion et le mpris des honntes gens. Eh bien, monsieur, soit... dit Gabriel avec une profonde amertume, je m'exposerai toutes les consquences de mon parjure, vous le proclamerez partout; je serai en butte aux ddains, l'aversion de tous... mais Dieu me jugera... Et le jeune prtre essuya une larme qui roula dans ses yeux. -- Oh! rassure-toi, mon brave enfant! s'cria Dagobert renaissant l'esprance, tous les honntes gens seront pour toi! -- Bien! bien! mon frre, dit Agricol. -- Monsieur le notaire, dit alors Rodin de sa petite voix aigre, monsieur le notaire, faites donc comprendre M. l'abb Gabriel qu'il peut se parjurer tant qu'il lui plat, mais que le Code civil est moins commode violer qu'une promesse simplement... et seulement... sacre!!! -- Parlez, monsieur, dit Gabriel. -- Apprenez donc M. l'abb Gabriel, dit Rodin, qu'une _donation entre vifs, _comme celle qu'il a faite au rvrend pre d'Aigrigny, est rvocable seulement pour trois raisons, n'est-ce pas? -- Oui, monsieur, trois raisons, dit le notaire. -- La premire, pour survenance d'enfant, dit Rodin, et je rougirais de parler M. l'abb de ce cas de nullit. Le second motif d'annulation serait l'ingratitude du donataire... Or, M. l'abb Gabriel peut tre certain de notre profonde et ternelle reconnaissance. Enfin le troisime cas de nullit est l'inexcution des voeux du donateur relativement l'emploi de ses dons. Or, si mauvaise opinion que M. l'abb Gabriel ait tout coup prise de nous, il nous accordera du moins quelque temps d'preuve pour le convaincre que ses dons, ainsi qu'il le dsire, seront appliqus des oeuvres qui auront pour but la plus grande gloire du Seigneur. -- Maintenant, monsieur le notaire, reprit le pre d'Aigrigny, c'est vous de prononcer et de dire si M. l'abb Gabriel peut ou non rvoquer la donation qu'il m'a faite. Au moment o le notaire allait rpondre, Bethsabe rentra prcdant deux nouveaux personnages qui se prsentrent dans le salon rouge, peu de distance l'un de l'autre. X. Un bon gnie. Le premier des deux personnages dont l'arrive avait interrompu la rponse du notaire, tait Faringhea. la vue de cet homme figure sinistre, Samuel s'approcha, et lui dit: -- Qui tes-vous, monsieur? Aprs avoir jet un regard perant sur Rodin, qui tressaillit imperceptiblement et reprit bientt son sang-froid habituel, Faringhea rpondit Samuel: -- Le prince Djalma est arriv depuis peu de temps de l'Inde, afin de se trouver ici aujourd'hui, ainsi que cela lui tait recommand par l'inscription d'une mdaille qu'il portait au cou... -- Lui aussi! s'cria Gabriel, qui, on le sait, avait t le compagnon de navigation de l'Indien depuis les Aores, o le btiment venant d'Alexandrie avait relch, lui aussi hritier!... En effet... pendant la traverse, le prince m'a dit que sa mre tait d'origine franaise... Mais sans doute il a cru devoir me cacher le but de son voyage... Oh! c'est un noble et courageux jeune homme que cet Indien; o est-il? L'trangleur jeta un nouveau regard sur Rodin, et dit en accentuant lentement ses paroles: -- J'ai quitt le prince hier soir... il m'a confi que, quoiqu'il et un assez grand intrt se trouver ici, il se pourrait qu'il sacrifit cet intrt d'autres circonstances... j'ai pass la nuit dans le mme htel que lui... Ce matin, lorsque je me suis prsent pour le voir, on m'a appris qu'il tait dj sorti... Mon amiti pour lui m'a engag venir dans cette maison, esprant que les informations que je pouvais donner sur le prince seraient peut-tre utiles. En ne disant pas un mot du guet-apens o il tait tomb la veille, en se taisant sur les machinations de Rodin l'gard de Djalma, en attribuant surtout l'absence de ce dernier une cause volontaire, l'trangleur voulait videmment servir le _socius, _comptant bien que celui-ci saurait rcompenser sa discrtion. Il est inutile de dire que Faringhea mentait effrontment. Aprs tre parvenu dans la matine s'chapper de sa prison, par un prodige de ruse, d'adresse et d'audace, il avait couru l'htel o il avait su qu'un homme et une femme d'un ge et d'une physionomie des plus respectables, se disant les parents du jeune Indien, avaient demand le voir, et qu'effrays de l'tat de dangereuse somnolence o il paraissait plong ils l'avaient fait transporter dans leur voiture, afin de l'emmener chez eux et de lui donner les soins ncessaires. -- Il est fcheux, dit le notaire, que cet hritier ne se soit pas non plus prsent; mais il est malheureusement dchu de ses droits l'immense hritage dont il s'agit. -- Ah!... il s'agissait d'un immense hritage, dit Faringhea en regardant fixement Rodin, qui dtourna prudemment la vue. Le second des deux personnages dont nous avons parl entrait en ce moment. C'tait le pre du marchal Simon, un vieillard de haute stature, encore alerte et vigoureux pour son ge; ses cheveux taient blancs et ras; sa figure, lgrement colore, exprimait la fois la finesse, la douceur et l'nergie. Agricol alla vivement sa rencontre. -- Vous ici, monsieur Simon, s'cria-t-il. -- Oui, mon garon, dit le pre du marchal en serrant cordialement la main d'Agricol, j'arrive l'instant de voyage. M. Hardy devait se trouver ici pour affaire d'hritage, ce qu'il suppose; mais comme il est encore absent de Paris pour quelque temps, il m'a charg de... -- Lui aussi... hritier... M. Franois Hardy... s'cria Agricol en interrompant le vieil ouvrier. -- Mais comme tu es ple et boulevers!... mon garon. Qu'y a-t-il donc? reprit le pre du marchal en regardant autour de lui avec tonnement, de quoi s'agit-il donc? -- De quoi il s'agit? de vos petites filles que l'on vient de dpouiller, s'cria Dagobert dsespr en s'approchant du chef d'atelier. Et c'est pour assister cette indignit que je les ai amenes du fond de la Sibrie! -- Vous... reprit le vieil ouvrier en cherchant reconnatre les traits du soldat; mais vous tes donc... -- Dagobert... -- Vous... vous... si gnreusement dvou mon fils, s'cria le pre du marchal; et il serra les mains de Dagobert entre les siennes avec effusion. Mais n'avez-vous pas parl de la fille de Simon?... -- De ses filles... car il est plus heureux qu'il ne le croit, dit Dagobert, ces pauvres enfants sont jumelles. -- Et o sont-elles? demanda le vieillard. -- Au couvent... -- Au couvent! -- Oui, par la trahison de cet homme qui, en les y retenant, les a fait dshriter. -- Quel homme? -- Le marquis d'Aigrigny... -- Le plus mortel ennemi de mon fils, s'cria le vieil ouvrier en jetant un regard d'aversion sur le pre d'Aigrigny, dont l'audace ne se dmentait pas. -- Et ce n'est pas tout, reprit Agricol; M. Hardy, mon digne et brave patron, est aussi malheureusement dchu de ses droits cet immense hritage. -- Que dis-tu? s'cria le pre du marchal Simon; mais M. Hardy ignorait qu'il s'agissait pour lui d'intrts aussi importants... Il est parti prcipitamment pour aller rejoindre un de ses amis qui avait besoin de lui. chacune de ses rvlations successives Samuel sentait augmenter son dsespoir; mais il ne pouvait que gmir, car malheureusement la volont du testateur tait formelle. Le pre d'Aigrigny, impatient de mettre fin cette scne qui l'embarrassait cruellement, malgr son calme apparent, dit au notaire d'une voix grave et pntre: -- Il faut pourtant que tout ceci ait un terme, monsieur; si la calomnie pouvait m'atteindre, j'y rpondrais victorieusement par les faits qui viennent de se produire... Pourquoi attribuer d'odieuses combinaisons l'absence des hritiers au nom desquels ce soldat et son fils rclament si injurieusement? Pourquoi leur absence serait-elle moins explicable que celle de ce jeune Indien? que celle de M. Hardy, qui, ainsi que le dit cet homme de confiance, ignorait l'importance des intrts qui l'appelaient ici? N'est-il pas plus probable que les filles de M. le marchal Simon et que Mlle de Cardoville, par des raisons trs naturelles, n'ont pu se prsenter ici ce matin? Encore une fois, ceci a trop dur; je crois que M. le notaire pensera comme moi que cette rvlation de nouveaux hritiers ne change absolument rien la question que j'avais l'honneur de lui poser tout l'heure, savoir que, comme mandataire des pauvres, auxquels M. l'abb Gabriel a fait don de tout ce qu'il possdait, je demeure, malgr sa tardive et illgale opposition, seul possesseur de ces biens, que je me suis engag et que je m'engage encore, la face de tous dans ce moment solennel, employer pour la plus grande gloire du Seigneur... Veuillez rpondre nettement, monsieur le notaire, et terminer ainsi une scne pnible pour tous... -- Monsieur, reprit le notaire d'une voix solennelle, en mon me et conscience, au nom de la justice et de la loi, fidle et impartial excuteur des dernires volonts de M. Marius de Rennepont, je dclare que, par le fait de la donation de M. l'abb Gabriel de Rennepont, vous tes, vous, monsieur l'abb d'Aigrigny, seul possesseur de ces biens, dont l'heure mme je vous mets en jouissance afin que vous en disposiez selon les voeux du donateur. Ces mots, prononcs avec conviction et gravit, renversrent les dernires et vagues esprances que les dfenseurs des hritiers auraient encore pu conserver. Samuel devint plus ple qu'il ne l'tait habituellement; il serra convulsivement la main de Bethsabe, qui s'tait rapproche de lui, et de grosses larmes coulrent lentement sur les joues des deux vieillards. Dagobert et Agricol taient plongs dans un morne accablement; frapps du raisonnement du notaire, qui disait ne pouvoir accorder plus de crance et d'autorit leur rclamation que les magistrats eux-mmes ne leur en avaient accordes, ils se voyaient forcs de renoncer tout espoir. Gabriel souffrait plus que personne; il prouvait de terribles remords en songeant que, par son aveuglement, il tait la cause et l'instrument involontaire de cette abominable spoliation. Aussi, lorsque le notaire, aprs s'tre assur de la quantit des valeurs renfermes dans le coffre de cdre, dit au pre d'Aigrigny: Prenez possession de cette cassette, monsieur, Gabriel s'cria avec un dcouragement amer, un dsespoir profond: -- Hlas! l'on dirait que, dans ces circonstances, une inexorable fatalit s'appesantit sur tous ceux qui sont dignes d'intrt, d'affection ou de respect... Oh! mon Dieu! ajouta le jeune prtre en joignant les mains avec ferveur, votre souveraine justice ne peut pas permettre le triomphe d'une pareille iniquit!!! On et dit que le ciel exauait la prire du missionnaire... peine eut-il parl qu'il se passa une chose trange. Rodin, sans attendre la fin de l'invocation de Gabriel, avait, selon l'autorisation du notaire, enlev la cassette entre ses bras, sans pouvoir retenir une violente aspiration de joie et de triomphe. ce moment mme o le pre d'Aigrigny et le _socius _se croyaient enfin possesseurs du trsor, la porte de l'appartement dans lequel on avait entendu sonner la pendule s'ouvrit tout coup. Une femme apparut sur le seuil. sa vue Gabriel poussa un grand cri et resta foudroy. Samuel et Bethsabe tombrent genoux les mains jointes. Les deux Isralites se sentirent ranims par une inexprimable esprance. Tous les autres acteurs de cette scne restrent frapps de stupeur. Rodin... Rodin lui-mme... recula de deux pas et replaa sur la table la cassette d'une main tremblante. Quoiqu'il n'y et rien que de trs naturel dans cet incident, une femme apparaissant sur le seuil d'une porte qu'elle vient d'ouvrir, il se fit un moment de silence profond, solennel. Toutes les poitrines taient oppresses, haletantes. Tous enfin, la vue de cette femme, prouvaient une surprise mle d'une sorte de frayeur, d'une angoisse indfinissable... car cette femme semblait tre le vivant original du portrait plac dans le salon depuis cent cinquante ans. C'tait la mme coiffure, la mme robe plis un peu tranants, la mme physionomie empreinte d'une tristesse poignante et rsigne. Cette femme s'avana lentement, et sans paratre s'apercevoir de la profonde impression que causait sa prsence. Elle s'approcha de l'un des meubles incrusts de cuivre et d'tain, poussa un ressort dissimul dans les moulures de bronze dor, ouvrit ainsi le tiroir suprieur de ce meuble, y prit une enveloppe de parchemin cachet; puis, s'avanant auprs de la table, plaa ce papier devant le notaire, qui, jusqu'alors immobile et muet, le prit machinalement. Aprs avoir jet sur Gabriel, qui semblait fascin par sa prsence, un long regard mlancolique et doux, cette femme se dirigea vers la porte du vestibule reste ouverte. En passant auprs de Samuel et de Bethsabe, toujours agenouills, elle s'arrta un instant, inclina sa belle tte vers les deux vieillards, les contempla avec une tendre sollicitude; puis, aprs leur avoir donn ses mains baiser, elle disparut aussi lentement qu'elle avait apparu... aprs avoir jet un dernier regard sur Gabriel. Le dpart de cette femme sembla rompre le charme sous lequel tous les assistants taient rests pendant quelques minutes. Gabriel rompit le premier le silence, en murmurant d'une voix altre: -- C'est elle!... encore elle... ici... dans cette maison! -- Qui... elle... mon frre? dit Agricol, inquiet de la pleur et de l'air presque gar du missionnaire; car le forgeron, n'ayant pas remarqu jusqu'alors l'trange ressemblance de cette femme avec le portrait, partageait cependant, sans pouvoir s'en rendre compte, la stupeur gnrale. Dagobert et Faringhea se trouvaient dans une pareille situation d'esprit. -- Cette femme, quelle est-elle?... reprit Agricol en prenant la main de Gabriel, qu'il sentit humide et glace. -- Regarde!... dit le jeune prtre; il y a plus d'un sicle et demi que ces tableaux sont l... Et du geste il indiqua les deux portraits devant lesquels il tait alors assis. Au mouvement de Gabriel, Agricol, Dagobert et Faringhea levrent les yeux sur les deux portraits placs de chaque ct de la chemine. Trois exclamations se firent entendre la fois. -- C'est elle... c'est la mme femme! s'cria le forgeron stupfait; et depuis cent cinquante ans son portrait est ici!... -- Que vois-je?... l'ami et l'missaire du marchal Simon! s'cria Dagobert en contemplant le portrait de l'homme. Oui, c'est bien la figure de celui qui est venu nous trouver en Sibrie l'an pass... Oh! je le reconnais son air triste et doux, et aussi ses sourcils noirs qui n'en font qu'un. -- Mes yeux ne me trompent pas... non... c'est bien l'homme au front ray de noir que nous avons trangl et enterr au bord du Gange, se disait tout bas Faringhea en frmissant d'pouvante, l'homme que l'un des fils de Bohwanie, l'an pass, Java, dans les ruines de Tchandi... assurait avoir rencontr depuis le meurtre prs de l'une des portes de Bombay... cet homme maudit, qui, disait-il, laissait partout aprs lui la mort sur son passage... Et il y a un sicle et demi que cette peinture existe! Et ainsi que Dagobert et Agricol, l'trangleur ne pouvait dtacher ses yeux de ce portrait trange. -- Quelle mystrieuse ressemblance! pensait le pre d'Aigrigny... puis, comme frapp d'une ide subite, il dit Gabriel: -- Mais cette femme est celle qui vous a sauv la vie en Amrique? -- C'est elle-mme... rpondit Gabriel en tressaillant, et pourtant elle m'avait dit qu'elle s'en allait vers le nord de l'Amrique... ajouta le jeune prtre en se parlant lui-mme. -- Mais comment se trouve-t-elle ici dans cette maison? dit le pre d'Aigrigny en s'adressant Samuel. Rpondez, gardien... Cette femme s'tait donc introduite ici avant nous ou avec vous? -- Je suis entr ici le premier et seul, lorsque pour la premire fois, depuis un sicle et demi, la porte a t ouverte, dit gravement Samuel. -- Alors, comment expliquez-vous la prsence de cette femme ici? ajouta le pre d'Aigrigny. -- Je ne cherche pas expliquer, dit le juif. Je vois... je crois... et maintenant j'espre, ajouta-t-il en regardant Bethsabe avec une expression indfinissable. -- Mais, encore une fois, vous devez expliquer la prsence de cette femme, dit le pre d'Aigrigny, qui se sentait vaguement inquiet; qui est-elle? comment est-elle ici? -- Tout ce que je sais, monsieur, c'est que d'aprs ce que m'a souvent dit mon pre, il existe des communications souterraines entre cette maison et des endroits loigns de ce quartier. -- Ah! maintenant rien de plus simple, dit le pre d'Aigrigny; il me reste seulement savoir quel tait le but de cette femme en s'introduisant ainsi dans cette maison. Quant cette singulire ressemblance avec ce portrait, c'est un jeu de la nature. Rodin avait partag l'motion gnrale lors de l'apparition de cette femme mystrieuse; mais lorsqu'il l'eut vue remettre au notaire un paquet cachet, le _socius, _au lieu de se proccuper de l'tranget de cette apparition, ne fut plus proccup que du violent dsir de quitter cette maison avec le trsor dsormais acquis la compagnie; il prouvait une vague inquitude l'aspect de l'enveloppe cachete de noir, que la protectrice de Gabriel avait remise au notaire, et que celui-ci tenait machinalement entre ses mains. Le _socius, _jugeant donc trs opportun et trs propos de disparatre avec la cassette au milieu de la stupeur et du silence qui duraient encore, poussa lgrement du coude le pre d'Aigrigny, lui fit un signe d'intelligence, et, prenant le coffret de cdre sous son bras, se dirigea vers la porte. -- Un moment, monsieur, lui dit Samuel en se levant et lui barrant le passage. Je prie M. le notaire d'examiner l'enveloppe qui vient de lui tre remise... vous sortirez ensuite. -- Mais, monsieur, dit Rodin en essayant de forcer le passage, la question est dfinitivement juge en faveur du pre d'Aigrigny... Ainsi, permettez... -- Je vous dis, monsieur, reprit le vieillard d'une voix retentissante, que ce coffret ne sortira pas d'ici avant que M. le notaire ait pris connaissance de l'enveloppe que l'on vient de lui remettre. Ces mots de Samuel attirrent l'attention de tous. Rodin fut forc de revenir sur ses pas. Malgr sa fermet, le juif frissonna au regard implacable qu' ce moment lui lana Rodin. Le notaire, s'tant rendu au voeu de Samuel, examinait l'enveloppe avec attention. -- Ciel!... s'cria-t-il tout coup, que vois-je?... Ah! tant mieux. l'exclamation du notaire, tous les yeux se tournrent vers lui. -- Oh! lisez, lisez, monsieur, s'cria Samuel en joignant les mains, mes pressentiments ne m'auront peut-tre pas tromp! -- Mais, monsieur, dit le pre d'Aigrigny au notaire, commenant partager les anxits de Rodin, mais, monsieur... quel est ce papier? -- Un codicille, reprit le notaire, un codicille qui remet tout en question. -- Comment, monsieur, s'cria le pre d'Aigrigny en fureur en s'approchant vivement du notaire, tout est remis en question? Et de quel droit? -- C'est impossible, ajouta Rodin, nous protestons. -- Gabriel... mon pre... coutez donc, s'cria Agricol; tout n'est pas perdu... il y a de l'espoir. Gabriel, entends-tu? il y a de l'espoir. -- Que dis-tu?... reprit le jeune prtre en se levant et croyant peine ce que lui disait son frre adoptif. -- Messieurs, dit le notaire, je dois vous donner lecture de la suscription de cette enveloppe. Elle change ou plutt elle ajourne toutes les dispositions testamentaires. -- Gabriel, s'cria Agricol en sautant au cou du missionnaire, tout est ajourn, rien n'est perdu!!! -- Messieurs, coutez, reprit le notaire, et il lut ce qui suit: Ceci est un codicille qui, pour des raisons que l'on trouvera dduites sous ce pli, ajourne et prolonge au 1er juin 1832, mais sans les changer aucunement, toutes les dispositions contenues dans le testament fait par moi aujourd'hui une heure leve... Ma maison sera referme et les fonds seront toujours laisss au dpositaire, pour tre, le 1er juin 1832, distribus aux ayants droits. Villetaneuse... ce jourd'hui 13 fvrier 1682, onze heures du soir. MARIUS DE RENNEPONT. -- Je m'inscris en faux contre ce codicille! s'cria le pre d'Aigrigny livide de dsespoir et de rage. -- La femme qui l'a remis aux mains du notaire nous est suspecte... ajouta Rodin. Ce codicille est faux. -- Non, monsieur, dit svrement le notaire; car je viens de comparer les deux signatures, et elles sont absolument semblables... Du reste... ce que je disais ce matin pour les hritiers non prsents vous est applicable... vous pouvez attaquer l'authenticit de ce codicille, mais tout demeure en suspens et comme non avenu, puisque le dlai pour la clture de la succession est prorog trois mois et demi. Lorsque le notaire eut prononc ces derniers mots, les ongles de Rodin taient saignants... pour la premire fois, ses lvres blafardes parurent rouges. -- mon Dieu! vous m'avez entendu... vous m'avez exauc... s'cria Gabriel agenouill et joignant les mains avec une religieuse ferveur et en tournant vers le ciel son anglique figure; votre souveraine justice ne pouvait laisser l'iniquit triomphante. -- Que dis-tu, mon brave enfant? s'cria Dagobert, qui, dans le premier tourdissement de la joie, n'avait pas bien compris la porte de ce codicille. -- Tout est recul, mon pre, s'cria le forgeron; le dlai pour se prsenter est fix trois mois et demi, dater d'aujourd'hui... Et maintenant que ces gens-l sont dmasqus... - - Agricol dsigna Rodin et le pre d'Aigrigny -- il n'y a plus rien craindre d'eux, on sera sur ses gardes, et les orphelines, Mlle de Cardoville, mon digne patron M. Hardy et le jeune Indien rentreront dans leurs biens. Il faut renoncer peindre l'ivresse, le dlire de Gabriel et d'Agricol, de Dagobert et du pre du marchal Simon, de Samuel et de Bethsabe. Faringhea seul resta morne et sombre devant le portrait de l'homme au front ray de noir. Quant la fureur du pre d'Aigrigny et de Rodin en voyant Samuel reprendre le coffret de cdre, il faut aussi renoncer la peindre... Sur l'observation du notaire, qui emporta le codicille pour le faire ouvrir selon les formules de la loi, Samuel comprit qu'il tait plus prudent de dposer la Banque de France les immenses valeurs dont on le savait dtenteur. Pendant que tous les coeurs gnreux qui avaient tant souffert dbordaient de bonheur, d'esprance et d'allgresse, le pre d'Aigrigny et Rodin quittaient cette maison la rage et la mort dans l'me. Le rvrend pre monta dans sa voiture et dit ses gens: -- l'htel Saint-Dizier! Puis, perdu, ananti, il tomba sur ses coussins en cachant sa figure dans ses mains et poussant un long gmissement. Rodin s'assit auprs de lui et contempla avec un mlange de courroux et de mpris cet homme ainsi abattu et affaiss. -- Le lche! se dit-il tout bas, il dsespre pourtant! * * * * Au bout d'un quart d'heure la voiture arriva rue de Babylone et entra dans la cour de l'htel Saint-Dizier. XI. Les premiers sont les derniers, les derniers sont les premiers. La voiture du pre d'Aigrigny arriva rapidement l'htel de Saint-Dizier. Pendant toute la route Rodin resta muet, se contentant d'observer et d'couter attentivement le pre d'Aigrigny, qui exhala les douleurs et les furies de ses dceptions dans un long monologue entrecoup d'exclamations, de lamentations, d'indignations, l'endroit des impitoyables coups de la destine qui ruinent en un moment les esprances les mieux fondes. Lorsque la voiture du pre d'Aigrigny entra dans la cour et s'arrta devant le pristyle de l'htel de Saint-Dizier, on put apercevoir derrire les vitres d'une fentre, et demi cache par les plis d'un rideau, la figure de la princesse; dans son ardente anxit, elle venait voir si c'tait le pre d'Aigrigny qui arrivait. Bien plus, au mpris de toute convenance, cette grande dame d'apparences ordinairement si rserves, si formalistes, sortit prcipitamment de son appartement et descendit quelques- unes des marches de l'escalier pour courir au-devant du pre d'Aigrigny, qui gravissait les degrs d'un air abattu. La princesse, l'aspect de la physionomie livide, bouleverse du rvrend pre, s'arrta brusquement et plit... elle souponna que tout tait perdu... Un regard rapidement chang avec son ancien amant ne lui laissa aucun doute sur l'issue qu'elle redoutait. Rodin suivait humblement le rvrend pre. Tous deux, prcds de la princesse, entrrent bientt dans son cabinet. La porte ferme, la princesse, s'adressant au pre d'Aigrigny avec une angoisse indicible, s'cria: -- Que s'est-il donc pass?... Au lieu de rpondre cette question, le rvrend pre, les yeux tincelants de rage, les lvres blanches, les traits contracts, regarda la princesse en face et lui dit: -- Savez-vous combien s'lve cet hritage que nous croyions de quarante millions?... -- Je comprends, s'cria la princesse, on nous a tromps... cet hritage se rduit rien... vous avez agi en pure perte. -- Oui, nous avons agi en pure perte, rpondit le rvrend pre, les dents serres de colre. En pure perte!! et il ne s'agissait pas de quarante millions... mais de deux cent douze millions... -- Deux cent douze millions!... rpta la princesse avec stupeur en reculant d'un pas, c'est impossible!... -- Je les ai vus, vous dis-je, en valeurs renfermes dans un coffret inventori par le notaire. -- Deux cent douze millions! reprit la princesse avec accablement; mais c'tait une puissance immense, souveraine... Et vous avez renonc... et vous n'avez pas lutt, par tous les moyens possibles, jusqu'aux derniers moments?... -- Eh madame, j'ai fait tout ce que j'ai pu! Malgr la trahison de Gabriel, qui, ce matin mme, a dclar qu'il nous reniait, qu'il se sparait de la compagnie... -- L'ingrat! dit navement la princesse. -- L'acte de donation que j'avais eu la prcaution de faire lgaliser par le notaire tait en si bonne forme que, malgr les rclamations de cet enrag de soldat et de son fils, le notaire m'avait mis en possession de ce trsor. -- Deux cent douze millions! rpta la princesse en joignant les mains. En vrit... c'est comme un rve! -- Oui, rpondit amrement le pre d'Aigrigny, pour nous cette possession a t un rve, car on a dcouvert un codicille qui prorogeait trois mois et demi toutes les dispositions testamentaires; or, maintenant l'veil est donn par nos prcautions mmes cette bande d'hritiers... ils connaissent l'normit de la somme... ils sont sur leurs gardes; tout est perdu. -- Mais ce codicille, quel est donc l'tre maudit qui l'a fait connatre? -- Une femme. -- Quelle femme? -- Je ne sais quelle crature nomade que ce Gabriel a, dit-il, rencontre dj en Amrique, et qui lui a sauv la vie... -- Et comment cette femme se trouvait-elle l? Comment savait-elle l'existence de ce codicille? -- Tout ceci, je le crois, tait convenu avec un misrable juif, gardien de cette maison, et dont la famille est dpositaire des fonds depuis trois gnrations; il avait sans doute quelque instruction secrte... dans le cas o l'on souponnerait les hritiers d'tre retenus; car, dans son testament... ce Marius de Rennepont avait prvu que la compagnie surveillerait sa race. -- Mais ne peut-on plaider sur la valeur de ce codicille? -- Plaider... dans ce temps-ci? plaider pour une affaire de testament? il est dj bien assez fcheux que tout ceci doive s'bruiter... Ah! c'est affreux!... et au moment de toucher au but... aprs tant de peines! une affaire poursuivie avec tant de soins, tant de persistance, depuis un sicle et demi! -- Deux cent douze millions... dit la princesse. Ce n'tait plus en pays tranger que l'ordre s'tablissait; c'est en France, au coeur de la France, qu'il s'imposait avec de telles ressources... -- Oui, reprit le pre d'Aigrigny avec amertume, et, par l'ducation, nous nous emparions de toute la gnration naissante... C'tait politiquement d'une porte incalculable... Puis, frappant du pied, il reprit: -- Je vous dis que c'est en devenir fou de rage, une affaire si sagement, si habilement, si patiemment conduite?... -- Ainsi, aucun espoir? -- Le seul est que ce Gabriel ne rtracte pas sa donation en ce qui le concerne. Ce qui serait dj considrable... car sa part s'lverait seule trente millions. -- Mais c'est norme!... mais c'est presque tout ce que vous espriez, s'cria la princesse; alors pourquoi vous dsesprer? -- Parce que Gabriel plaidera contre cette donation; si lgale qu'elle soit, il trouvera moyen de la faire annuler maintenant que le voil libre, clair sur nous, et il ne reste aucun espoir. Je crois mme prudent d'crire Rome pour obtenir de quitter Paris pendant quelque temps. Cette ville m'est odieuse. -- Oh! oui, je le vois... il faut qu'il n'y ait plus d'espoir... pour que vous, mon ami, vous vous dcidiez presque fuir... Et le pre d'Aigrigny restait compltement ananti, dmoralis; ce coup terrible avait bris en lui tout ressort, toute nergie; il se jeta dans un fauteuil avec accablement. Pendant l'entretien prcdent, Rodin tait modestement rest debout auprs de la porte, tenant son vieux chapeau la main. Deux ou trois fois, certains passages de la conversation du pre d'Aigrigny et de la princesse, la face cadavreuse du _socius, _qui paraissait en proie un courroux concentr, s'tait lgrement colore, ses flasques paupires taient devenues rouges comme si le sang lui et mont la tte par suite d'une violente lutte intrieure... puis son morne visage avait repris sa teinte blafarde. -- Il faut que j'crive l'instant Rome pour annoncer cet chec... qui devient un vnement de la plus haute importance, puisqu'il renverse d'immenses esprances, dit le pre d'Aigrigny avec abattement. Le rvrend pre tait rest assis; montrant d'un geste une table Rodin, il lui dit d'une voix brusque et hautaine: -- crivez... Le _socius _posa son chapeau par terre, rpondit par un salut respectueux l'ordre du rvrend pre et, le cou tors, la tte basse, la dmarche oblique, il alla s'asseoir sur le bord du fauteuil plac devant le bureau; puis, prenant du papier et une plume, silencieux et immobile, il attendit la dicte de son suprieur. -- Vous permettez, princesse? dit le pre d'Aigrigny madame de Saint-Dizier. Celle-ci rpondit par un mouvement d'impatience, qui semblait reprocher au pre d'Aigrigny sa demande formaliste. Le rvrend pre s'inclina et dicta ces mots d'une voix sourde et oppresse: Toutes nos esprances, devenues rcemment presque des certitudes viennent d'tre djoues subitement. L'affaire Rennepont, malgr tous les soins, toute l'habilet employs jusqu'ici, a chou compltement et sans retour. Au point o en sont les choses, c'est malheureusement plus qu'un insuccs... c'est un vnement des plus dsastreux pour la compagnie, dont les droits taient d'ailleurs moralement vidents sur ces biens, distraits frauduleusement d'une confiscation faite en sa faveur... J'ai du moins la conscience d'avoir tout fait, jusqu'au dernier moment, pour dfendre et assurer nos droits. Mais il faut, je le rpte, considrer cette importante affaire comme absolument et jamais perdue, et n'y plus songer. Le pre d'Aigrigny dictait ceci en tournant le dos Rodin. Au brusque mouvement que fit le _socius _en se levant et en jetant sa plume sur la table, au lieu de continuer dicter, le rvrend pre se tourna, et regardant Rodin avec un profond tonnement, il lui dit: -- Eh bien...! que faites-vous? -- Il faut en finir... cet homme extravague! dit Rodin en se parlant lui-mme et en s'avanant lentement vers la chemine. -- Comment! vous quittez votre place... vous n'crivez pas? dit le rvrend pre stupfait. Puis, s'adressant la princesse, qui partageait son tonnement, il ajouta en dsignant le _socius _d'un coup d'oeil mprisant: -- Pardonnez-lui, reprit madame de Saint-Dizier, c'est sans doute le souci que lui cause la ruine de cette affaire. -- Remerciez Mme la princesse, retournez votre place et continuez d'crire, dit le pre d'Aigrigny Rodin d'un air de compassion ddaigneuse; et d'un doigt imprieux il lui montra la table. Le _socius, _parfaitement indiffrent ce nouvel ordre, s'approcha de la chemine, et se tournant il redressa son dos vot, se campa ferme sur ses jarrets, frappant le tapis du talon de ses gros souliers huils, croisa ses mains derrire les pans de sa vieille redingote graisseuse, et, redressant la tte, regarda fixement le pre d'Aigrigny. Le _socius _n'avait pas dit un mot, mais ses traits hideux, alors lgrement colors, rvlaient tout coup une telle conscience de sa supriorit, un si souverain mpris pour le pre d'Aigrigny, une audace si calme, et pour ainsi dire si sereine, que le rvrend pre et la princesse restrent confondus. Ils se sentaient trangement domins et imposs par ce vieux petit homme si laid et si sordide. Le pre d'Aigrigny connaissait trop les coutumes de sa compagnie pour croire son humble secrtaire capable de prendre subitement, sans motif ou plutt sans un droit positif, ces airs de supriorit transcendante... Bien tard, trop tard, le rvrend pre comprit que ce subordonn pouvait bien tre la fois un espion et une sorte d'auxiliaire expriment qui, selon les Constitutions de l'ordre, avait pouvoir de mission, dans certains cas urgents, de destituer et de remplacer provisoirement l'agent incapable auprs duquel on le plaait pralablement comme _surveillant. _Le rvrend pre ne se trompait pas: depuis le gnral jusqu'aux provinciaux, jusqu'aux recteurs des collges, tous les membres suprieurs de la compagnie ont auprs d'eux, souvent tapis, leur insu, dans les fonctions en apparence les plus infimes, des hommes trs capables de remplir leurs fonctions un moment donn, et qui, cet effet, correspondent incessamment et directement avec Rome. Du moment o Rodin se fut ainsi pos, les manires ordinairement hautaines du pre d'Aigrigny changrent l'instant; quoiqu'il lui en cott beaucoup, il lui dit avec une hsitation remplie de dfrence: -- Vous avez sans doute pouvoir de me commander... moi... qui vous ai jusqu'ici command... Rodin, sans rpondre, tira de son portefeuille gras et raill un pli timbr des deux cts, o taient crites quelques lignes en latin. Aprs avoir lu, le pre d'Aigrigny approcha respectueusement, religieusement ce papier de ses lvres, puis il le rendit Rodin, en s'inclinant profondment devant lui. Lorsque le pre d'Aigrigny releva la tte, il tait pourpre de dpit et de honte; malgr son habitude d'obissance passive et d'immuable respect pour les volonts de l'ordre, il prouvait un amer, un violent courroux de se voir si brusquement dpossd... Ce n'tait pas tout encore... Quoique depuis trs longtemps toute relation de galanterie et cess entre lui et Mme de Saint-Dizier, celle-ci n'en tait pas moins pour lui une femme... et souffrir cet humiliant chec devant une femme lui tait doublement cruel, car malgr son entre dans l'ordre, il n'avait pas compltement dpouill l'homme du monde. De plus, la princesse, au lieu de paratre peine, rvolte, de cette transformation subite du suprieur en subalterne et du subalterne en suprieur, regardait Rodin avec une sorte de curiosit mle d'intrt. Comme femme... et comme femme prement ambitieuse, cherchant s'attacher toutes les hautes influences, la princesse aimait ces sortes de contrastes, elle trouvait bon droit curieux et intressant de voir cet homme presque en haillons, chtif et d'une laideur ignoble, nagure encore le plus humble des subordonns, dominer de toute l'lvation de l'intelligence qu'on lui savait ncessairement, dominer, disons- nous, le pre d'Aigrigny, grand seigneur par sa naissance, par l'lgance de ses manires, et nagure si considrable dans sa compagnie. De ce moment, comme personnage important, Rodin effaa compltement le pre d'Aigrigny dans l'esprit de la princesse. Le premier mouvement d'humiliation pass, le rvrend pre d'Aigrigny, quoique son orgueil saignt vif, mit au contraire tout son amour-propre, tout son savoir-vivre d'homme de bonne compagnie redoubler de courtoisie envers Rodin, devenu son suprieur par un si brusque revirement de fortune. Mais _l'ex- socius, _incapable d'apprcier ou plutt de reconnatre ces nuances dlicates, s'tablit carrment, brutalement et imprieusement dans sa nouvelle position, non par raction d'orgueil froiss, mais par conscience de ce qu'il valait; une longue pratique du pre d'Aigrigny lui avait rvl l'infriorit de ce dernier. -- Vous avez jet la plume, dit le pre d'Aigrigny Rodin avec une extrme dfrence, lorsque je vous dictais cette note pour Rome... me ferez-vous la grce de m'apprendre en quoi... j'ai mal agi? -- l'instant mme, reprit Rodin de sa voix aigu et incisive. Pendant longtemps, quoique cette affaire me part au-dessus de vos forces... je me suis abstenu... et pourtant que de fautes!... quelle pauvret d'invention!... quelle grossiret dans les moyens employs par vous pour la mener bonne fin!... -- J'ai peine comprendre... vos reproches... rpondit le pre d'Aigrigny, quoiqu'une secrte amertume pert dans son apparente soumission. Le succs n'tait-il pas certain sans ce codicille?... N'avez-vous pas contribu vous-mme... ces mesures que vous blmez cette heure? -- Vous commandiez alors... et j'obissais... vous tiez d'ailleurs sur le point de russir... non cause des moyens dont vous vous tes servi... mais malgr ces moyens, d'une maladresse, d'une brutalit rvoltantes... -- Monsieur... vous tes svre dit le pre d'Aigrigny. -- Je suis juste... Faut-il donc des prodiges d'habilet pour enfermer quelqu'un dans une chambre et fermer ensuite la porte double tour?... hein!... Eh bien! avez-vous fait autre chose?... Non... certes! Les filles du gnral Simon? Leipzig emprisonnes, Paris enfermes au couvent; Adrienne de Cardoville? enferme; Couche-tout-Nu? en prison... Djalma? un narcotique... Un seul moyen ingnieux et mille fois plus sr, parce qu'il agissait moralement et non matriellement, a t employ pour loigner M. Hardy... Quant vos autres procds... allons donc!... mauvais, incertains, dangereux... Pourquoi? parce qu'ils taient violents, et qu'on rpond la violence par la violence; alors ce n'est plus une lutte d'hommes fins, habiles, opinitres, voyant dans l'ombre, o ils marchent toujours... c'est un combat de crocheteurs au grand soleil. Comment! bien qu'en agissant sans cesse, nous devons avant tout nous effacer, disparatre, et vous ne trouvez rien de plus intelligent que d'appeler l'attention sur nous par des moyens d'une sauvagerie et d'un retentissement dplorables. Pour plus de mystre, c'est la garde, c'est le commissaire de police, ce sont des geliers que vous prenez pour complices... Mais cela fait piti, monsieur... Un succs clatant pouvait seul faire pardonner ces pauvrets... et ce succs, vous ne l'avez pas eu!... -- Monsieur, dit le pre d'Aigrigny vivement bless, -- car Mme de Saint-Dizier, ne pouvant cacher l'espce d'admiration que lui causait la parole nette et cassante de Rodin, regardait son ancien amant d'un air qui semblait dire: Il a raison; -- monsieur, vous tes plus que svre... dans votre jugement... et malgr la dfrence que je vous dois, je vous dirai que je ne suis pas habitu... -- Il y a bien d'autres choses, ma foi, auxquelles vous n'tes pas habitu, dit rudement Rodin en interrompant le rvrend pre; mais vous vous y habituerez... Vous vous tes fait jusqu'ici une fausse ide de votre savoir; il y a en vous un vieux levain de batailleur et de mondain qui toujours fermente, et te votre raison le froid, la lucidit, la pntration qu'elle doit avoir... Vous avez t un beau militaire, fringant et musqu: vous avez couru les guerres, les ftes, les plaisirs, les femmes... Ces choses vous ont us moiti. Vous ne serez jamais maintenant qu'un subalterne; vous tes jug. Il vous manquera toujours cette vigueur, cette concentration d'esprit qui dominent hommes et vnements. Cette vigueur, cette concentration d'esprit, je l'ai moi! et je l'ai... savez-vous pourquoi? c'est que, uniquement vou au service de notre compagnie, j'ai toujours t laid, sage et vierge... oui, vierge... toute ma virilit est l... En prononant ces mots d'un orgueilleux cynisme, Rodin tait effrayant. La princesse de Saint-Dizier le trouva presque beau d'audace et d'nergie. Le pre d'Aigrigny, se sentant domin d'une manire invincible, inexorable, par cet tre diabolique, voulut tenter un dernier effort et s'cria: -- Eh! monsieur, ces forfanteries ne sont pas des preuves de valeur et de puissance... on vous verra l'oeuvre. -- On m'y verra... reprit froidement Rodin... et savez-vous quelle oeuvre? Rodin affectionnait cette formule interrogative. celle que vous abandonnez si lchement. -- Que dites-vous? s'cria la princesse de Saint-Dizier, car le pre d'Aigrigny, stupfait de l'audace de Rodin, ne trouvait pas une parole. -- Je dis, reprit lentement Rodin, je dis que je me charge de faire russir l'affaire de l'hritage Rennepont, que vous regardez comme dsespre. -- Vous? s'cria le pre d'Aigrigny, vous? -- Moi... -- Mais on a dmasqu nos manoeuvres. -- Tant mieux, on sera oblig d'en inventer de plus habiles... -- Mais l'on se dfiera de nous. -- Tant mieux, les succs les plus difficiles sont les plus certains. -- Comment! vous esprez faire consentir Gabriel ne pas rvoquer sa donation... qui d'ailleurs est peut-tre entache d'illgalit? -- Je ferai rentrer dans les coffres de la compagnie les deux cent douze millions dont on veut la frustrer. Est-ce clair? -- C'est aussi clair qu'impossible. -- Et je vous dis, moi, que cela est possible... et qu'il faut que cela soit possible... entendez-vous! Mais vous ne comprenez donc pas, esprit de courte vue... s'cria Rodin en s'animant ce point que sa face cadavreuse se colora lgrement. Vous ne comprenez donc pas que maintenant il n'y a plus balancer?... ou les deux cent douze millions seront nous, et alors ce sera le rtablissement assur de notre souveraine influence en France, car avec de telles sommes, par la vnalit qui court, on achte un gouvernement, et s'il est trop cher ou mal accommodant, on allume la guerre civile, on le renverse et l'on restaure la lgitimit, qui, aprs tout, est notre vritable milieu, et qui, nous devant tout, nous livrera tout. -- C'est vident, dit la princesse en joignant les mains avec admiration. -- Si, au contraire, reprit Rodin, ces deux cent douze millions restent entre les mains de la famille Rennepont, c'est notre ruine, c'est notre perte; c'est faire une souche d'ennemis acharns, implacables... Vous n'avez donc pas entendu les voeux excrables de ce Rennepont, au sujet de cette association qu'il recommande, et que, par une fatalit inoue, sa race maudite peut merveilleusement raliser?... Mais songez donc aux forces immenses qui se grouperaient lors autour de ces millions: c'est le marchal Simon agissant au nom de ses filles, c'est--dire l'homme du peuple fait duc sans en tre plus vain, ce qui assure son influence sur les masses, car l'esprit militaire et le bonapartisme incarn reprsentent encore, aux yeux du peuple, la tradition d'honneur et de gloire nationale. C'est ensuite ce Franois Hardy, le bourgeois libral indpendant clair, type du grand manufacturier, amoureux du progrs et du bien-tre des artisans!... Puis, c'est Gabriel, le bon prtre, comme ils disent, l'aptre de l'vangile primitif, le reprsentant de la dmocratie de l'glise contre l'aristocratie de l'glise, du pauvre cur de campagne contre le riche vque, c'est--dire, dans leur jargon, le travailleur de la sainte vigne contre l'oisif despote, le propagateur n de toutes les ides de fraternit, d'mancipation et de progrs... comme ils disent encore, et cela non pas au nom d'une politique rvolutionnaire, incendiaire, mais au nom du Christ, au nom d'une religion toute de charit, d'amour et de paix... pour parler comme ils parlent. Aprs, vient Adrienne de Cardoville, le type de l'lgance, de la grce, de la beaut, la prtresse de toutes les sensualits qu'elle prtend diviniser force de les raffiner et de les cultiver. Je ne vous parle pas de son esprit, de son audace; vous ne les connaissez que trop. Aussi rien ne peut nous tre aussi dangereux que cette crature, patricienne par le sang, peuple par le coeur, pote par l'imagination. C'est enfin ce prince Djalma, chevaleresque, hardi, prt tout, parce qu'il ne sait rien de la vie civilise, implacable dans sa haine comme dans son affection, instrument terrible pour qui saura s'en servir... Il n'y a pas enfin dans cette famille dtestable jusqu' ce misrable Couche-tout-Nu, qui isolment n'a aucune valeur, mais qui, pur, relev, rgnr par le contact de ces natures gnreuses et expansives, comme ils appellent cela, peut avoir une large part dans l'influence de cette association, comme reprsentant de l'artisan... Maintenant, croyez-vous que tous ces gens-l, dj exasprs contre nous, parce que, disent-ils, nous avons voulu les spolier, suivent, et ils les suivront, j'en rponds, les dtestables conseils de ce Rennepont, croyez-vous que s'ils associent toutes les forces, toute l'action dont ils disposent autour de cette fortune norme, qui en centuplera la puissance, croyez-vous que, s'ils nous dclarent une guerre acharne, nous et nos principes, ils ne seront pas les ennemis les plus dangereux que nous ayons jamais eus? Mais je vous dis, moi, que jamais la compagnie n'aurait t plus srieusement menace; oui, et c'est maintenant pour elle une question de vie ou de mort; il ne s'agit plus cette heure de se dfendre, mais d'attaquer afin d'arriver l'annihilation de l'ambition de cette maudite race de Rennepont et la possession de ces millions. ce tableau, prsent par Rodin avec une animation fbrile d'autant plus influente qu'elle tait plus rare, la princesse et le pre d'Aigrigny se regardrent interdits. -- Je l'avoue, dit le rvrend Rodin, je n'avais pas song toutes les dangereuses consquences de cette association en bien, recommande par M. de Rennepont; je crois qu'en effet ses hritiers, d'aprs le caractre que nous leur connaissons, auront coeur de raliser cette utopie... Le pril est trs grand, trs menaant; mais pour le conjurer... que faire? -- Comment, monsieur! vous avez agir sur des natures ignorantes, hroques et exaltes comme Djalma; sensuelles et excentriques comme Adrienne de Cardoville; naves et ingnues comme Rose et Blanche Simon; loyales et franches comme Franois Hardy; angliques et pures comme Gabriel; brutales et stupides comme Couche-tout-Nu, et vous demandez: que faire? -- En vrit, je ne vous comprends pas, dit le pre d'Aigrigny. -- Je le crois bien; votre conduite passe, dans tout ceci, me le prouve assez, reprit ddaigneusement Rodin... Vous avez eu recours des moyens grossiers, matriels, au lieu d'agir sur tant de passions nobles, gnreuses, leves, qui, runies un jour, formeraient un faisceau redoutable, mais qui, maintenant divises, isoles, prteront toutes les surprises, toutes les sductions, tous les entranements, toutes les attaques! Comprenez-vous enfin?... Non, pas encore? Et Rodin haussa les paules. -- Voyons, meurt-on de dsespoir? -- Oui. -- La reconnaissance de l'amour heureux peut-elle aller jusqu'aux dernires limites de la gnrosit la plus folle? -- Oui. -- N'est-il pas de si horribles dceptions que le suicide est le seul refuge contre d'affreuses ralits? -- Oui. -- L'accs des sensualits peut-il nous conduire au tombeau dans une lente et voluptueuse agonie? -- Oui. -- Est-il dans la vie des circonstances si terribles que les caractres les plus mondains, les plus fermes ou les plus impies... viennent aveuglment se jeter, briss, anantis, entre les bras de la religion, et abandonnent les plus grands biens de ce monde pour le cilice, la prire et l'extase? -- Oui. -- N'est-il pas enfin mille circonstances dans lesquelles la raction des passions amne les transformations les plus extraordinaires, les dnouements les plus tragiques dans l'existence de l'homme ou de la femme? -- Sans doute. -- Eh bien! pourquoi me demander: Que faire? et que diriez-vous si, par exemple, les membres les plus dangereux de cette famille Rennepont venaient, avant trois mois, genoux, implorer la faveur d'entrer dans cette compagnie dont ils ont horreur, et dont Gabriel s'est aujourd'hui spar? -- Une telle conversion est impossible! s'cria le pre d'Aigrigny. -- Impossible... Et qu'tiez-vous donc, il y a quinze ans, monsieur? dit Rodin, un mondain impie et dbauch... et vous tes venu nous, et vos biens sont devenus les ntres... Comment! nous avons dompt des princes, des rois, des papes; nous avons absorb, teint dans notre unit de magnifiques intelligences, qui, en dehors de nous, rayonnaient de trop de clart; nous avons domin presque les deux mondes; nous nous sommes perptus vivaces, riches et redoutables jusqu' ce jour travers toutes les haines, toutes les proscriptions, et nous n'aurons pas raison d'une famille qui nous menace si dangereusement, et dont les biens, drobs notre compagnie, nous sont d'une ncessit capitale? Comment! nous ne serons pas assez habiles pour obtenir ce rsultat sans maladroites violences, sans crimes compromettants?... Mais vous ignorez donc les immenses ressources d'anantissement mutuel ou partiel que peut offrir le jeu des passions humaines, habilement combines, opposes, contraries, surexcites... et surtout lorsque peut-tre, grce un tout-puissant auxiliaire, ajouta Rodin avec un sourire trange, ces passions peuvent doubler d'ardeur et de violence?... -- Et cet auxiliaire... quel est-il? demanda le pre d'Aigrigny, qui, ainsi que la princesse de Saint-Dizier, ressentait alors une sorte d'admiration mle de frayeur. -- Oui, reprit Rodin sans rpondre au rvrend pre, car ce formidable auxiliaire, s'il nous vient en aide, peut amener des transformations foudroyantes, rendre pusillanimes les plus indomptables, crdules les plus impies, froces les plus angliques... -- Mais cet auxiliaire, s'cria la princesse oppresse par une vague frayeur, cet auxiliaire si puissant, si redoutable... quel est-il? -- S'il arrive enfin, reprit Rodin, toujours impassible et livide, les plus jeunes, les plus vigoureux... seront chaque minute du jour en danger de mort... aussi imminent que l'est un moribond sa dernire minute... -- Mais cet auxiliaire? reprit le pre d'Aigrigny de plus en plus pouvant, car plus Rodin assombrissait ce terrible tableau, plus sa figure devenait cadavreuse. -- Cet auxiliaire enfin pourra bien dcimer des populations, emporter dans le linceul, qu'il trane aprs lui, toute une famille maudite; mais il sera forc de respecter la vie de ce grand corps immuable, que la mort de ses membres n'affaiblit jamais... parce que son esprit... l'esprit de la socit de Jsus, est imprissable... -- Enfin... cet auxiliaire. -- Eh bien! cet auxiliaire, reprit Rodin, cet auxiliaire, qui s'avance... pas lents, et dont de lugubres pressentiments, rpandus partout, annoncent la venue terrible... -- C'est? -- Le cholra. ce mot, prononc par Rodin d'une voix brve et stridente, la princesse et le pre d'Aigrigny plirent et frissonnrent... Le regard de Rodin tait morne, glac; on et dit un spectre. Pendant quelques moments, un silence de tombe rgna dans le salon. Rodin l'interrompit le premier. Toujours impassible, il montra d'un geste imprieux au pre d'Aigrigny la table o, quelques moments auparavant, il tait lui, Rodin, modestement assis et lui dit d'une voix brve: - crivez! Le rvrend pre tressaillit d'abord de surprise; puis, se souvenant que de suprieur il tait devenu subalterne, il se leva, s'inclina devant Rodin en passant devant lui, alla s'asseoir la table, prit la plume et, se retournant vers Rodin, lui dit: -- Je suis prt... Rodin dicta ce qui suit, et le rvrend pre crivit: Par l'inintelligence du rvrend pre d'Aigrigny, l'affaire de l'hritage Rennepont a t gravement compromise aujourd'hui. La succession se monte deux cent douze millions. Malgr cet chec, on croit pouvoir formellement s'engager mettre la famille Rennepont hors d'tat de nuire la compagnie, et faire restituer ladite compagnie les deux cent douze millions qui lui appartiennent lgitimement... On demande seulement les pouvoirs les plus complets et les plus tendus. Un quart d'heure aprs cette scne, Rodin sortait de l'htel de Saint-Dizier, brossant du coude son vieux chapeau graisseux, qu'il ta pour rpondre par un salut profond au salut du portier. FIN DU TOME PREMIER [1] En lisant dans les rgles de l'ordre des jsuites, sous le titre de Formula scribendi (Instit. II ch. XI. p. 125- 129), le dveloppement de la huitime partie des Constitutions, on est effray du nombre de relations, de registres, d'crits de tout genre, conservs dans les archives de la Socit. C'est une police infiniment plus exacte et mieux informe que ne l'a jamais t celle d'aucun tat. Le gouvernement de Venise lui-mme se trouvait surpass par les jsuites; lorsqu'il les chassa, en 1806, il saisit tous leurs papiers, et leur reprocha LEUR GRANDE ET PNIBLE CURIOSIT. Cette police, cette inquisition secrte, portes un tel degr de perfection, font comprendre toute la puissance d'un gouvernement si bien instruit, si persvrant dans ses projets, si puissant par l'unit, et, comme le disent les Constitutions, par l'union de ses membres. On comprend sans peine quelle force immense acquiert le gouvernement de cette socit, et comment le gnral des jsuites pouvait dire au duc de Brissac: DE CETTE CHAMBRE, MONSIEUR, JE GOUVERNE NON SEULEMENT LA CHINE, MAIS LE MONDE ENTIER, SANS QUE PERSONNE SACHE COMMENT CELA SE FAIT. (Les Constitutions des jsuites, avec les Dclarations, texte latin, d'aprs l'dition de Prague, p. 176 178. Paris, 1834.) [2] Les maisons de province correspondent avec celles de Paris; elles sont en relation directe avec le gnral, qui rside Rome. La correspondance des Jsuites, si active, si varie et organise d'une manire si merveilleuse, a pour objet de fournir aux chefs tous les renseignements dont ils peuvent avoir besoin. Chaque jour, le gnral reoit une foule de rapports qui se contrlent mutuellement. Il existe dans la maison centrale, Rome, d'immenses registres o sont inscrits les noms de tous les Jsuites, de leurs affilis et de tous les gens considrables, amis ou ennemis, qui ils ont affaire. Dans ces registres, sont rapports, sans altration, sans haine, sans passion, les faits relatifs la vie de chaque individu. C'est l le plus gigantesque recueil biographique qui ait jamais t form. La conduite d'une femme lgre, les fautes caches d'un homme d'tat sont racontes dans ce livre avec une froide impartialit. Rdiges dans un but d'utilit, ces biographies sont ncessairement exactes. Quand on a besoin d'agir sur un individu, on ouvre le livre et l'on connat immdiatement sa vie, son caractre, ses qualits, ses dfauts, ses projets, sa famille, ses amis, ses liaisons les plus secrtes. Concevez-vous, monsieur, toute la supriorit d'action que donne une compagnie cet immense livre de police qui embrasse le monde entier? Je ne vous parle pas lgrement de ces registres: c'est de quelqu'un qui a _vu _ce rpertoire, et qui connat parfaitement les Jsuites que je tiens ce fait. Il y a l matire rflexions pour les familles qui admettent facilement dans leur intrieur des membres d'une communaut o l'tude de la biographie est si habilement exploite. (LIBRI, MEMBRE DE L'INSTITUT, _Lettres sur le Clerg)._ [3] On sait que, selon la lgende, le Juif errant tait un pauvre cordonnier de Jrusalem. Le Christ, portant sa croix, passa devant la maison de l'artisan, et lui demanda de se reposer un instant sur un banc de pierre situ prs de la porte. - _Marche!... marche!_..._ _lui dit durement le juif en le repoussant. - _C'est toi qui marcheras jusqu' la fin des sicles!... _lui rpondit le Christ d'un ton svre et triste. (voir, pour plus de dtails, l'loquente et savante notice de M. Charles Magnin, place en tte de la magnifique pope d'_Ahasvrus, _par M. Ed. Quinet). [4] Selon une lgende trs peu connue, que nous devons la prcieuse bienveillance de M. Maury, le savant sous-bibliothcaire de l'Institut, Hrodiade fut condamn errer jusqu'au jugement dernier pour avoir demand la mort de saint Jean-Baptiste. [5] On lit dans les lettres de feu Victor Jacquemont sur l'Inde, propos de l'incroyable dextrit de ces hommes: Ils rampent terre dans les fosss, dans les sillons des champs, imitent cent voix diverses, rparent, en jetant le cri d'un chacal ou d'un oiseau, un mouvement maladroit qui aura caus quelque bruit, puis se taisent, et un autre, quelque distance, imite le glapissement de l'animal dans le lointain. Ils tourmentent le sommeil par des bruits, des attouchements, ils font prendre au corps et tous les membres la position qui convient leur dessein. [6] Ce rapport est extrait de l'excellent ouvrage de M. le comte douard de Waren, sur l'Inde anglaise en 1811. [7] On sait que la doctrine de l'obissance passive et absolue, principal pivot de la Socit de Jsus, se rsume par ces terribles mots de Loyola mourant: _Tout membre de l'ordre sera, dans les mains de ses suprieurs_, COMME UN CADAVRE (_perinde ac cadaver_). [8] Nous nous rappellerons toujours avec motion la fin d'une lettre crite, il y a deux ou trois ans, par un de ces jeunes et valeureux missionnaires, fils de malheureux paysans de la Beauce: il crivait sa mre, du fond du Japon, et terminait ainsi sa lettre: Adieu, ma chre mre; on dit qu'il y a beaucoup de danger l o l'on m'envoie... Priez Dieu pour moi, et dites tous mes bons voisins que je les aime, et que je pense bien souvent eux. Cette nave recommandation, s'adressant du milieu de l'Asie de pauvres paysans d'un hameau de France, n'est-elle pas trs touchante dans sa simplicit? [9] Fleur magnifique du _crinum amabile_, admirable plante bulbeuse de serre chaude. [10] propos de cette recommandation, on trouve ce commentaire dans les _Constitutions des Jsuites: _ Pour que le caractre du langage vienne au secours des sentiments, il est sage de s'habituer dire, non pas J'AI des parents ou J'AI des frres, mais J'AVAIS des parents, J'AVAIS des frres. _(Examen gnral, _p. 29, _Constitutions._) [11] Saint-Thomas-d'Aquin. [12] Historique. [13] Nous rappelons au lecteur que Couche-tout-nu se nommait Jacques Rennepont, et faisait partie de la descendance de la soeur du Juif errant. [14] Bossuet, _Mditations sur l'vangile_, VIe jour, tome IV. [15] _Trait sur la concupiscence, vol. IV._ [16] Ce mot atroce a t dit lors des malheureux vnements de Lyon. [17] Cette crainte tait vaine, car on lit dans le _Constitutionnel_ du 1er fvrier 1832 (il y a douze ans de cela): Lorsqu'en 1822, M. de Corbire anantit brutalement cette brillante cole normale qui, en quelques annes d'existence, a cr ou dvelopp tant de talents divers, il fut dcid que, pour faire compensation, on achterait l'_htel de la rue des Postes_, o elle sigeait, et qu'on en gratifierait la congrgation du Saint-Esprit. Le ministre de la marine fit les fonds de cette acquisition, et le local fut mis la disposition de la Socit qui rgnait alors sur la France. Depuis cette poque, elle a paisiblement occup ce poste, qui tait devenu une sorte d'htellerie o le jsuitisme hbergeait et choyait les nombreux affilis qui venaient de toutes les parties du pays se retremper auprs du P. Roussin. Les choses en taient l lorsque survint la rvolution de Juillet, qui semblait devoir dbusquer la congrgation de ce local. Qui le croirait? il n'en fut pas ainsi; on supprima l'allocation mais on laissa les jsuites en possession de l'htel de la rue des Postes; et aujourd'hui 31 janvier 1832, les hommes du Sacr-Coeur _sont hbergs aux frais de l'tat_, et pendant ce temps-l l'cole normale est sans asile: l'cole normale, rorganise, occupe un local infect dans un coin troit du collge Louis-le-Grand. Voil ce qu'on lisait dans le _Constitutionnel _en 1832, au sujet de l'htel de la rue des Postes; nous ignorons quelles sortes de transactions ont eu lieu depuis cette poque entre les RR. PP. et le gouvernement, mais nous retrouvons, dans un article publi rcemment par un journal sur l'organisation de la socit de Jsus, l'htel de la rue des Postes comme faisant partie des immeubles de la congrgation. Citons quelques fragments de cet article: Voici la liste des biens qu'on connat cette partie de la socit de Jsus. La maison de la rue des Postes, qui vaut peut-tre 500,000 francs. Celle de la rue de Svres, estime 300,000 francs. Une proprit deux lieues de Paris, 150,000 francs. Une maison et une glise Bourges, 100,000 francs. Notre-Dame de Liesse, don fait en 1843, 60,000 francs. Saint-Acheul, maison du noviciat, 400,000 francs. Nantes, une maison, 100,000 francs. Quimper, une maison, 40,000 francs. Laval, maison et glise, 150,000 francs. Rennes, maison 20,000 francs. Vannes, _idem, _40,000 francs. Metz, _idem,_ 40,000 francs. Strasbourg, _idem, _60,000 francs. Rouen,_ idem,_ 15,000 francs. On voit que ces diverses proprits forment, peu de choses prs, 2 millions. L'enseignement est, en outre, pour les jsuites, une source importante de revenus. Le seul collge de Brugelette leur rapporte 200,000 francs. Les deux provinces de France (le gnral des jsuites Rome a partag la France en deux circonscriptions, celle de Lyon et celle de Paris), possdent en outre en bons sur le Trsor, en actions sur les mtalliques d'Autriche, plus de 200,000 francs de rente: chaque anne la Propagation de la foi fournit au moins 40 50,000 francs; les prdicateurs rcoltent bien de leurs sermons 150,000 francs: les aumnes pour une bonne oeuvre ne montent pas un chiffre moins lev. Voil donc un revenu de 540,000 francs; eh bien! ce revenu il faut ajouter le produit de la vente des ouvrages de la Socit et le bnfice que l'on retire du commerce des gravures. Chaque planche revient, gravure et dessin compris, 600 francs, et peut tirer dix mille exemplaires qui cotent, tirage et papier, 40 francs le mille. Or, on peut payer l'diteur responsable 250 francs; donc, sur chaque mille, bnfice net: 210 francs. N'est-ce pas bien oprer? et on peut imaginer avec quelle rapidit tout cela s'coule. Les pres sont eux-mmes les commis voyageurs de la maison, il serait difficile d'en trouver de plus zls et de plus persvrants. Ceux-l sont toujours reus, ils ne connaissent pas les ennuis du refus. Il est bien entendu que l'diteur est un homme eux. Le premier qu'ils choisirent pour ce rle d'intermdiaire fut le _socius_ du procureur N. V.J. Ce _socius_ avait quelque fortune, cependant ils furent obligs de lui faire des avances pour les frais de premier tablissement. Quand ils virent s'assurer la prosprit de cette industrie, ils rclamrent tout coup leurs avances; l'diteur n'tait pas en mesure de rembourser; ils le savaient bien; mais ils avaient lui donner un successeur riche, avec lequel ils pouvaient traiter des conditions plus avantageuses, et ils ruinrent sans piti leur _socius_ en brisant la position dont ils lui avaient garanti la dure. [18] Louis XIV, le grand roi, punissait des galres perptuelles les protestants qui, aprs s'tre convertis, souvent forcment, revenaient leur croyance. Quant aux protestants qui restaient en France, malgr la rigueur des dits, ils taient privs de spulture, trans sur une claie et livrs aux chiens. [19] Rappelons au lecteur que la doctrine de l'obissance passive et absolue, principal levier de la compagnie de Jsus, se rsume par ces mots terribles de Loyola mourant: Que tout membre de l'ordre soit dans les mains de ses suprieurs COMME UN CADAVRE. [20] Les jsuites reconnaissent au seul endroit des missions l'initiative du pape l'gard de leur compagnie. [21] Ces obligations d'espionnage et ces abominables excitations la dlation sont la base de l'ducation donne par les rvrends pres. [22] Tout ceci est textuellement extrait des CONSTITUTIONS DES JSUITES. _Examen gnral, _p. 29. [23] La rigueur de cette disposition est telle, dans les collges des jsuites, que si trois lves se promnent ensemble, et que l'un des trois quitte un instant ses camarades, les deux autres sont obligs de s'loigner l'un de l'autre, hors de porte de voix, jusqu'au retour du troisime. [24] Les statuts portent formellement que la compagnie peut expulser de son sein les membres qui lui paraissent inutiles ou dangereux; mais il n'est pas permis un membre de rompre les liens qui l'attachent la compagnie, si celle-ci croit de son intrt de le conserver. [25] Cette expression est textuelle. Il est expressment recommand par les Constitutions d'attendre ce moment dcisif de l'preuve pour hter la prononciation des vux. [26] Il nous est impossible, par respect pour nos lecteurs, de donner, mme en latin, une ide de ce livre infme. Voici comment en parle M. Gnin, dans son courageux et excellent ouvrage _des Jsuites et de l'Universit: _ J'prouve un grand embarras en commenant ce chapitre; il s'agit de faire connatre un livre qu'il est impossible de traduire, difficile de citer textuellement; car ce latin brave l'honntet avec trop d'effronterie. En tout cas, j'invoque l'indulgence du lecteur; je lui promets, en retour, de lui pargner le plus d'obscnits que je pourrai. Plus loin, propos des questions imposes par le _Compendium, _M. Gnin s'crie avec une gnreuse indignation: Quels sont donc les entretiens qui se passent au fond du confessionnal entre le prtre et une femme marie?... Je renonce parler du reste. Enfin, l'auteur des _Dcouvertes d'un Bibliophile, _aprs avoir cit textuellement un grand nombre de passages de cet horrible catchisme, dit: Ma plume se refuse reproduire plus amplement cette encyclopdie de toutes les turpitudes. J'ai comme un remords qui m'pouvante d'avoir t si loin. J'ai beau me dire que je n'ai fait que copier, il me reste l'horreur qu'on prouve aprs avoir touch du poison. Et cependant c'est cette horreur mme qui me rassure. Dans l'glise de Jsus- Christ, d'aprs l'ordre admirable tabli par Dieu, plus le mal est grand, quand il s'agit de l'erreur, plus le remde est prompt, plus il est efficace. La saintet de la morale ne peut tre en danger sans que la vrit lve la voix et se fasse entendre. [27] Cette proposition n'a rien de hasard. Voir des extraits du _Compendium _ l'usage des sminaires, publis Strasbourg, en 1843, sous ce titre: _Dcouvertes d'un Bibliophile._ [28] C'est le terme consacr par la jurisprudence. End of the Project Gutenberg EBook of Le juif errant - Tome I, by Eugne Se License: Share Alike