Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Eugne Sue LE JUIF ERRANT Tome II (1844 -- 1845) Table des matires Douzime partie Les promesses de Rodin I. L'inconnu. II. Le rduit. III. Une visite inattendue. IV. Un service d'ami. V. Les conseils. VI. L'accusateur. VII. Le secrtaire du pre d'Aigrigny. VIII. La sympathie. Treizime partie Un protecteur I. Les soupons. II. Les excuses. III. Rvlations. IV. Pierre Simon. V. L'Indien Paris. VI. Le rveil. VII. Les doutes. VIII. La lettre. IX. Adrienne et Djalma. X. Les conseils. XI. Le journal de la Mayeux. XII. Suite du journal de la Mayeux. XIII. La dcouverte. Quatorzime partie La fabrique I. Le rendez-vous des loups. II. La maison commune. III. Le secret. IV. Rvlations. V. L'attaque. VI. Les Loups et les Dvorants. VII. Le retour. Quinzime partie Rodin dmasqu I. Le ngociateur. II. Le secret. III. Les aveux. IV. Amour. V. Excution. VI. Les Champs-lyses. VII. Derrire la toile. VIII. Le lever du rideau. IX. La mort. Seizime partie Le cholra I. Le voyageur. II. La collation. III. Le bilan. IV. Le parvis Notre-Dame. V. La mascarade du cholra. VI. Le combat singulier. VII. Cognac la rescousse! VIII. Souvenirs. IX. L'empoisonneur. X. La cathdrale. XI. Les meurtriers. XII. La promenade. XIII. Le malade. XIV. Le pige. XV. La bonne nouvelle. XVI. La note secrte. XVII. L'opration. XVIII. La torture. XIX. Vice et vertu. XX. Suicide. XXI. Les aveux. XXII. Suite des aveux. XXIII. Les rivales. XXIV. L'entretien. XXV. Consolations. XXVI. Les deux voitures. XXVII. Le rendez-vous. XXVIII. L'attente. XXIX. Adrienne et Djalma. XXX. L'imitation. XXXI. La visite. XXXII. Agricol Baudoin. XXXIII. Le rduit. XXXIV. Un prtre selon le Christ. XXXV. La confession. XXXVI. La visite. XXXVII. La prire. XXXVIII. Les souvenirs. XXXIX. Jocrisse. XL. Les anonymes. XLI. La ville d'or. XLII. Le lion bless. XLIII. L'preuve. XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Dcapit. XLV. Le calvaire. XLVI. Le conseil. XLVII. Le bonheur. XLVIII. Le devoir. XLIX. La qute. L. L'ambulance. LI. L'hydrophobie. LII. L'ange gardien. LIII. La ruine. LIV. Souvenirs. LV. L'preuve. LVI. L'ambition. LVII. socius, socius et demi. LVIII. Madame de la Sainte-Colombe. LIX. Les amours de Faringhea. LX. Une soire chez la Sainte-Colombe. LXI. Le lit nuptial. LXII. Une rencontre. LXIII. Un message. LXIV. Le premier juin. pilogue I. Quatre ans aprs. II. La rdemption. Conclusion Douzime partie Les promesses de Rodin I. L'inconnu. La scne suivante se passait le lendemain du jour o le pre d'Aigrigny avait t si rudement rejet par Rodin dans la position subalterne nagure occupe par le _socius_. * * * * * La rue Clovis est, on le sait, un des endroits les plus solitaires du quartier de la montagne Sainte-Genevive; l'poque de ce rcit, la maison portant le numro 4 dans cette rue se composait d'un corps de logis principal, travers par une alle obscure qui conduisait une petite cour sombre, au fond de laquelle s'levait un second btiment singulirement misrable et dgrad. Le rez-de- chausse de la faade formait une boutique demi-souterraine, o l'on vendait du charbon, du bois en falourdes, quelques lgumes et du lait. Neuf heures du matin sonnaient; la marchande, nomme la mre Arsne, vieille femme d'une figure douce et maladive, portant une robe de futaine brune et un fichu de rouennerie rouge sur la tte, tait monte sur la dernire marche de l'escalier qui conduisait son antre et finissait son _talage_, c'est--dire que d'un ct de sa porte elle plaait un seau lait en fer-blanc, et de l'autre quelques bottes de lgumes fltris accosts de ttes de choux jauntres; au bas de l'escalier, dans la pnombre de cette cave, on voyait luire des reflets de la braise ardente d'un petit fourneau. Cette boutique, situe tout auprs de l'alle, servait de loge de portier, et la fruitire servait de portire. Bientt une gentille petite crature, sortant de la maison, entra, lgre et frtillante, chez la mre Arsne. Cette jeune fille tait Rose-Pompon, l'amie intime de la reine Bacchanal; Rose- Pompon, momentanment _veuve_, et dont le bachique, mais respectueux sigisbe, tait, on le sait, Nini-Moulin, ce _chicard_ orthodoxe qui, le cas chant, se transfigurait aprs boire en Jacques Dumoulin, l'crivain religieux, passait ainsi allgrement de la danse chevele la polmique ultramontaine, de la _Tulipe orageuse_ un pamphlet catholique. Rose-Pompon venait de quitter son lit, ainsi qu'il apparaissait au nglig de sa toilette matinale et bizarre; sans doute dfaut d'autre coiffure elle portait crnement sur ses charmants cheveux blonds, bien lisss et peigns, un bonnet de police emprunt son costume de coquet dbardeur; rien n'tait plus espigle que cette mine de dix-sept ans, rose, frache, potele, brillamment anime par deux yeux bleus, gais et ptillants. Rose-Pompon s'enveloppait si troitement le cou jusqu'aux pieds dans son manteau cossais carreaux rouges et verts un peu fan, que l'on devinait une pudibonde proccupation; ses pieds nus, si blancs que l'on ne savait si elle avait ou non des bas, taient chausss de petits souliers de maroquin rouge boucle argente... Il tait facile de s'apercevoir que son manteau cachait un objet qu'elle tenait la main. -- Bonjour, mademoiselle Rose-Pompon, dit la mre Arsne d'un air avenant, vous tes matinale aujourd'hui, vous n'avez donc pas dans hier? -- Ne m'en parlez pas, mre Arsne, je n'avais gure le coeur la danse; cette pauvre Cphyse (la reine Bacchanal, soeur de la Mayeux) a pleur toute la nuit, elle ne peut se consoler de ce que son amant est en prison. -- Tenez, dit la fruitire, tenez, mademoiselle, faut que je vous dise une chose propos de votre Cphyse. a ne vous fchera pas? -- Est-ce que je me fche, moi?... dit Rose-Pompon en haussant les paules. -- Croyez-vous que M. Philmon, son retour, ne me grondera pas? -- Vous gronder! Pourquoi? -- cause de son logement, que vous occupez... -- Ah a, mre Arsne, est-ce que Philmon ne vous a pas dit qu'en son absence je serai matresse de ses deux chambres comme je l'tais de lui-mme? -- Ce n'est pas pour vous que je parle, mademoiselle, mais pour votre amie Cphyse, que vous avez aussi amene dans le logement de M. Philmon. -- Et o serait-elle alle sans moi, ma bonne mre Arsne? Depuis que son amant a t arrt, elle n'a pas os retourner chez elle, parce qu'ils y devaient toutes sortes de termes. Voyant sa peine, je lui ai dit. Viens toujours loger chez Philmon; son retour nous verrons te caser autrement. -- Dame, mademoiselle, si vous m'assurez que M. Philmon ne sera pas fch... la bonne heure. -- Fch, et de quoi? qu'on lui abme son mnage? Il est si gentil, son mnage! Hier, j'ai cass la dernire tasse... et voil dans quelle drle de chose je suis rduite venir chercher du lait. Et Rose-Pompon, riant aux clats, sortit son joli petit bras blanc de son manteau et fit voir la mre Arsne un de ces verres vin de champagne de capacit colossale, qui tiennent une bouteille environ. -- Ah! mon Dieu! dit la fruitire bahie, on dirait une trompette de cristal. -- C'est le verre de grande tenue de Philmon, dont on l'a dcor quand il a t reu _canotier flambard_, dit gravement Rose- Pompon. -- Et dire qu'il va falloir vous mettre votre lait l-dedans! a me rend toute honteuse, dit la mre Arsne. -- Et moi donc... si je rencontrais quelqu'un dans l'escalier... en tenant ce verre la main comme un cierge... Je rirais trop... je casserais la dernire pice du bazar Philmon et il me donnerait sa maldiction. -- Il n'y a pas de danger que vous rencontriez quelqu'un; le premier est dj sorti, et le second ne se lve que tard. -- propos de locataire, dit Rose-Pompon, est-ce qu'il n'y a pas louer une chambre au second, dans le fond de la cour? Je pense a pour Cphyse, une fois que Philmon sera de retour. -- Oui, il y a un mauvais petit cabinet sous le toit... au-dessus des deux pices du vieux bonhomme qui est si mystrieux, dit la mre Arsne. -- Ah! oui, le pre Charlemagne... vous n'en savez pas davantage sur son compte? -- Mon Dieu, non, mademoiselle, si ce n'est qu'il est venu ce matin au point du jour; il a cogn aux contrevents: -- Avez-vous reu une lettre pour moi, ma chre dame? m'a-t-il dit (il est toujours si poli, ce brave homme). -- Non, monsieur, que je lui ai rpondu. -- Bien! bien! alors ne vous drangez pas, ma chre dame, je repasserai. Et il est reparti. -- Il ne couche donc jamais dans la maison? -- Jamais. Probablement qu'il loge autre part, car il ne vient passer ici que quelques heures dans la journe tous les quatre ou cinq jours. -- Et il y vient tout seul? -- Toujours seul. -- Vous en tes sre? Il ne ferait pas entrer par hasard de petite femme en minon-minette? car alors Philmon vous donnerait cong, dit Rose-Pompon d'un air plaisamment pudibond. -- M. Charlemagne! une femme chez lui! Ah! le pauvre cher homme! dit la fruitire en levant les mains au ciel; si vous le voyiez, avec son chapeau crasseux, sa vieille redingote, son parapluie rapic et son air bonasse; il a plutt l'air d'un saint que d'autre chose. -- Mais alors, mre Arsne, qu'est-ce qu'il peut venir faire ainsi tout seul pendant des heures dans ce taudis du fond de la cour, o on voit peine clair en plein midi. -- C'est ce que je vous demande, mademoiselle; qu'est-ce qu'il y peut faire? car pour venir s'amuser tre dans ses meubles, ce n'est pas possible: il y a en tout chez lui un lit de sangle, une table, un pole, une chaise et une vieille malle. -- C'est dans les prix de l'tablissement de Philmon, dit Rose- Pompon. -- Et, malgr a, mademoiselle, il a autant de peur qu'on entre chez lui que si on tait des voleurs et qu'il aurait des meubles en or massif; il a fait mettre ses frais une serrure de sret; il ne me laisse jamais sa clef; enfin il allume son feu lui-mme dans son pole, plutt que de laisser entrer quelqu'un chez lui. -- Et vous dites qu'il est vieux. -- Oui, mademoiselle... dans les cinquante soixante. -- Et laid? -- Figurez-vous comme deux petits yeux de vipre percs avec une vrille, dans une figure toute blme, comme celle d'un mort... si blme enfin que les lvres sont blanches, voil pour son visage. Quant son caractre, le vieux brave homme est si poli, il vous te si souvent son chapeau en vous faisant un grand salut, que c'en est embarrassant. -- Mais j'en reviens toujours l, reprit Rose-Pompon, qu'est-ce qu'il peut faire tout seul dans ces deux chambres? Aprs a, si Cphyse prend le cabinet au-dessus quand Philmon sera revenu, nous pourrons nous amuser en savoir quelque chose... Et combien veut-on louer ce cabinet? -- Dame... mademoiselle, il est en si mauvais tat que le propritaire le laisserait, je crois bien, pour cinquante cinquante-cinq francs par an, car il n'y a gure moyen d'y mettre de pole, et il est seulement clair par une petite lucarne en tabatire. -- Pauvre Cphyse! dit Rose-Pompon en soupirant et en secouant tristement la tte; aprs s'tre tant amuse, aprs avoir tant dpens d'argent avec Jacques Rennepont, habiter-l et se mettre vivre de son travail!... Faut-il qu'elle ait du courage!... -- Le fait est qu'il y a loin de ce cabinet la voiture quatre chevaux o Mlle Cphyse est venue vous chercher l'autre jour, avec tous ces beaux masques, qui taient si gais... surtout ce gros en casque de papier d'argent avec un plumeau et en bottes revers... Quel rjoui! -- Oui, dit Nini-Moulin: il n'y a pas son pareil pour danser le _fruit dfendu..._ Il fallait le voir en vis--vis avec Cphyse... la reine Bacchanal... Pauvre rieuse... pauvre tapageuse!... Si elle fait du bruit maintenant, c'est en pleurant... -- Ah!... les jeunesses... les jeunesses!... dit la fruitire. -- coutez donc, mre Arsne, vous avez t jeune aussi... vous... -- Ma foi, c'est tout au plus! et vrai dire, je me suis toujours vue peu prs comme vous me voyez. -- Et les amoureux, mre Arsne? -- Les amoureux! ah bien, oui! D'abord j'tais laide, et puis j'tais trop bien prserve. -- Votre mre vous surveillait donc beaucoup? -- Non, mademoiselle... mais j'tais attele... -- Comment, attele? s'cria Rose-Pompon bahie, en interrompant la fruitire. -- Oui, mademoiselle, attele un tonneau de porteur d'eau avec mon frre. Aussi, voyez-vous, quand nous avions tir comme deux vrais chevaux pendant huit ou dix heures par jour je n'avais gure le coeur de penser aux gaudrioles. -- Pauvre mre Arsne, quel rude mtier! dit Rose-Pompon avec intrt. -- L'hiver surtout, dans les geles... c'tait le plus dur... moi et mon frre nous tions obligs de nous faire clouter glace, cause du verglas. -- Et une femme encore... faire ce mtier-l!... a fend le coeur... et on dfend d'atteler les chiens[1]!... ajouta trs sensment Rose-Pompon. -- Dame! c'est vrai, reprit la Mre Arsne, les animaux sont quelquefois plus heureux que les personnes; mais que voulez-vous? Il faut vivre... O la bte est attache, faut qu'elle broute... mais c'tait dur... J'ai gagn cela une maladie de poumons, ce n'est pas ma faute! Cette espce de bricole dont j'tais attele... en tirant, voyez-vous, a me pressait tant et tant la poitrine, que je ne pouvais pas respirer... aussi j'ai abandonn l'attelage et j'ai pris une boutique. C'est pour vous dire que si j'avais eu des occasions et de la gentillesse, j'aurais peut-tre t comme tant de jeunesses qui commencent par rire et finissent... -- Par tout le contraire, c'est vrai, mre Arsne; mais aussi, tout le monde n'aurait pas le courage de s'atteler pour rester sage... Alors on se fait une raison, on se dit qu'il faut s'amuser tant qu'on est jeune et gentille... et puis qu'on n'a pas dix-sept ans tous les jours... Eh bien, aprs... aprs... la fin du monde, ou bien on se marie... -- Dites donc, mademoiselle, il aurait peut-tre mieux valu commencer par l. -- Oui, mais on est trop bte, on se sait pas enjler les hommes, ou leur faire peur; on est simple, confiante, et ils se moquent de vous... Tenez, moi, mre Arsne, c'est a qui serait un exemple faire frmir la nature si je voulais... Mais c'est bien assez d'avoir eu des chagrins sans s'amuser encore s'en faire de la graine de souvenirs. -- Comment a, mademoiselle?... vous si jeune, si gaie, vous avez eu des chagrins? -- Ah! mre Arsne: je crois bien: quinze ans et demi j'ai commenc fondre en larmes, et je n'ai tari qu' seize ans... C'est assez gentil, j'espre? -- On vous a trompe, mademoiselle? -- On m'a fait pis... comme on fait tant d'autres pauvres filles qui pas plus que moi, n'avaient d'abord envie de mal faire... Mon histoire n'est pas longue... Mon pre et ma mre sont des paysans du ct de Saint-Valry, mais si pauvres, si pauvres, que sur cinq enfants que nous tions ils ont t obligs de m'envoyer huit ans chez ma tante, qui tait femme de mnage ici, Paris. La bonne femme m'a prise par charit; et c'tait bien elle, car elle ne gagnait pas grand'chose. onze ans, elle m'a envoye travailler dans une des manufactures du faubourg Saint-Antoine. C'est pas pour dire du mal des matres de fabriques, mais a leur est bien gal que les petites filles et les petits garons soient ple-mle entre eux... Alors vous concevez... il y a l-dedans, comme partout, des mauvais sujets; ils ne se gnent ni en paroles ni en actions, et je vous demande quel exemple pour des enfants qui voient et qui entendent plus qu'ils n'en ont l'air! Alors, que voulez-vous?... on s'habitue en grandissant entendre et voir tous les jours des choses qui plus tard ne vous effarouchent plus. -- C'est vrai, au moins, ce que vous dites l, mademoiselle Rose- Pompon, pauvres enfants! qui est-ce qui s'en occupe? Ni le pre ni la mre; ils sont leur tche... -- Oui, oui, allez, mre Arsne, on a bien vite dit d'une jeune fille qui a mal tourn: C'est une ci, c'est une a, mais si on savait le pourquoi des choses, on la plaindrait plus qu'on ne la blmerait... Enfin, pour en revenir moi, quinze ans j'tais trs gentille... Un jour, j'ai une rclamation faire au premier commis de la fabrique. Je vais le trouver dans son cabinet; il me dit qu'il me rendra justice, et que mme il me protgera si je veux l'couter, et il commence par vouloir m'embrasser. Je me dbats... Alors il me dit: Tu me refuses? tu n'auras plus d'ouvrage; je te renvoie de la fabrique. -- Oh! le mchant homme! dit la mre Arsne. -- Je rentre chez nous tout en larmes, ma pauvre tante m'encourage ne pas cder et me placer ailleurs... Oui... mais impossible; les fabriques taient encombres. Un malheur ne vient jamais seul: ma tante tombe malade; pas un sou la maison: je prends mon grand courage; je retourne la fabrique, supplie le commis. Rien n'y fait. Tant pis pour toi, me dit-il: tu refuses ton bonheur, car si tu avais voulu tre gentille, plus tard je t'aurais peut-tre pouse... Que voulez-vous que je vous dise, mre Arsne? La misre tait l, je n'avais pas d'ouvrage; ma tante tait malade; le commis disait qu'il m'pouserait... j'ai fait comme tant d'autres. -- Et quand plus tard, vous lui avez demand le mariage? -- Il m'a ri au nez, bien entendu, et, au bout de six mois, il m'a plante l... C'est alors que j'ai tant pleur toutes les larmes de mon corps... qu'il ne m'en reste plus... J'en ai fait une maladie... et puis enfin, comme on se console de tout... je me suis console... De fil en aiguille, j'ai rencontr Philmon. Et c'est sur lui que je me revenge des autres... Je suis son tyran, ajouta Rose-Pompon d'un air tragique. Et l'on vit se dissiper le nuage de tristesse qui avait assombri son joli visage pendant son rcit la mre Arsne. -- C'est pourtant vrai, dit la mre Arsne en rflchissant. On trompe une pauvre fille... qu'est-ce qui la protge, qu'est-ce qui la dfend? Ah! oui, bien souvent le mal qu'on fait ne vient pas de vous... et... -- Tiens!... Nini-Moulin!... s'cria Rose-Pompon en interrompant la fruitire et en regardant de l'autre ct de la rue; est-il matinal!... Qu'est-ce qu'il peut me vouloir? Et Rose-Pompon s'enveloppa de plus en plus pudiquement dans son manteau. Jacques Dumoulin s'avanait en effet le chapeau sur l'oreille, le nez rubicond et l'oeil brillant; il tait vtu d'un paletot-sac qui dessinait la rotondit de son abdomen; ses deux mains, dont l'une tenait une grosse canne _au port d'arme_, taient allonges dans les vastes poches de ce vtement. Au moment o il s'avanait sur le seuil de la boutique, sans doute pour interroger la portire, il aperut Rose-Pompon. -- Comment! ma pupille dj leve!... a se trouve bien!... moi qui venais pour la bnir au lever de l'aurore! Et Nini-Moulin s'avana, les bras ouverts, l'encontre de Rose- Pompon qui recula d'un pas. -- Comment! enfant ingrat... reprit l'crivain religieux, vous refusez mon accolade matinale et paternelle? -- Je n'accepte d'accolades paternelles que de Philmon... J'ai reu hier une lettre de lui avec un petit baril de raisin, deux oies, une cruche de ratafia de famille et une anguille. Hein! voil un prsent ridicule! J'ai gard le ratafia de famille et j'ai troqu le reste pour deux amours de pigeons vivants que j'ai installs dans le cabinet de Philmon, ce qui me fait un petit colombier bien gentil. Du reste, _mon poux_ arrive avec sept cents francs qu'il a demands sa respectable famille sous le prtexte d'apprendre la basse, le cornet pistons et le porte- voix, afin de sduire en socit et de faire un mariage... chicandard... comme vous dites, bon sujet. -- Eh bien, ma pupille chrie! nous pourrons dguster le ratafia de famille et festoyer en attendant Philmon et ses sept cents francs. Ce disant, Nini-Moulin frappa sur les poches de son gilet, qui rendirent un son mtallique et il ajouta: -- Je venais vous proposer d'embellir ma vie aujourd'hui et mme demain, et mme aprs demain, si le coeur vous en dit... -- Si c'est des amusements dcents et paternels, mon coeur ne dit pas non. -- Soyez tranquille, je serai pour vous un aeul, un bisaeul, un portrait de famille... Voyons, promenade, dner, spectacle, bal costum, et souper ensuite, a vous va-t-il? -- condition que cette pauvre Cphyse en sera. a la distraira. -- Va pour Cphyse. -- Ah a, vous avez donc fait un hritage, gros aptre? -- Mieux que cela, la plus rose de toutes les Rose-Pompon... Je suis rdacteur en chef d'un journal religieux... Et comme il faut de la tenue dans cette respectable boutique, je demande tous les mois un mois d'avance et trois jours de libert; cette condition-l, je consens faire le saint pendant vingt-sept jours sur trente, et tre grave et assommant comme le journal. -- Un journal, vous? En voil un qui sera drle, et qui dansera tout seul, sur les tables des cafs, des pas dfendus. -- Oui, il sera drle, mais pas pour tout le monde! Ce sont tous sacristains cossus qui font les frais... ils ne regardent pas l'argent, pourvu que le journal morde, dchire, brle, broie, extermine et assassine... Parole d'honneur! je n'aurai jamais t plus forcen, ajouta Nini-Moulin en riant d'un gros rire; j'arroserai les blessures toutes vives avec mon venin _premier cru_ ou avec mon fiel _grrrrand mousseux_!!! Et, pour proraison, Nini-Moulin imita le bruit que fait en sautant le bouchon d'une bouteille de vin de Champagne, ce qui fit beaucoup rire Rose-Pompon. -- Et comment s'appelle-t-il, votre journal de sacristains? reprit-elle. -- Il s'appelle _l'Amour du prochain_. -- la bonne heure! voil un joli nom! -- Attendez donc, il en a un second. -- Voyons le second. _L'Amour du prochain, ou l'Exterminateur des incrdules, des indiffrents, des tides et autres_; avec cette pigraphe du grand Bossuet: _Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous._ -- C'est aussi ce que dit toujours Philmon dans ses batailles la Chaumire en faisant le moulinet. -- Ce qui prouve que le gnie de l'aigle de Meaux est universel. Je ne lui reproche qu'une chose, c'est d'avoir t jaloux de Molire. -- Bah! jalousie d'acteur, dit Rose-Pompon. -- Mchante!... reprit Nini-Moulin en la menaant du doigt. -- Ah a, vous allez donc exterminer Mme de Sainte-Colombe... car elle est un peu tide, celle-l... et votre mariage? -- Mon journal le sert au contraire. Pensez donc! rdacteur en chef... c'est une position superbe; les sacristains me prnent, me poussent, me soutiennent, me bnissent. J'empaume la Sainte- Colombe... et alors une vie... une vie mort! ce moment, un facteur entra dans la boutique et remit une lettre la fruitire en disant: -- Pour M. Charlemagne... Affranchie... rien payer. -- Tiens, dit Rose-Pompon, c'est pour le petit vieux si mystrieux, qui a des allures si extraordinaires. Est-ce que cela vient de loin?... -- Je crois bien, a vient d'Italie, de Rome, dit Nini-Moulin en regardant son tour la lettre que la fruitire tenait la main. -- Ah , ajouta-t-il, qu'est-ce donc que cet tonnant petit vieux dont vous parlez? -- Figurez-vous, mon gros aptre, dit Rose-Pompon, un vieux bonhomme qui a deux chambres au fond de la cour; il n'y couche jamais, et il vient s'y renfermer de temps en temps pendant des heures sans laisser monter personne chez lui... et sans qu'on sache ce qu'il y fait. -- C'est un conspirateur ou un faux-monnayeur... dit Nini-Moulin en riant. -- Pauvre cher homme! dit la mre Arsne, o serait-elle donc, sa fausse monnaie? il me paye toujours en gros sous le morceau de pain et le radis noir que je lui fournis pour son djeuner, quand il djeune. -- Et comment s'appelle ce mystrieux caduc?... demanda Dumoulin. -- M. Charlemagne, dit la fruitire. Mais tenez... quand on parle du loup on en voit la queue. -- O est-elle donc cette queue? -- Tenez... ce petit vieux, l-bas... le long de la maison; il marche le cou de travers avec son parapluie sous son bras. -- M. Rodin! s'cria Nini-Moulin; et se reculant brusquement, il descendit en hte trois marches de l'escalier, afin de n'tre pas vu. Puis il ajouta: -- Et vous dites que ce monsieur s'appelle?... -- M. Charlemagne... Est-ce que vous le connaissez? demanda la fruitire. -- Que diable vient-il faire ici sous un faux nom? dit Jacques Dumoulin voix basse en se parlant lui-mme. -- Mais vous le connaissez donc? reprit Rose-Pompon avec impatience. Vous voil tout interdit. -- Et ce monsieur a pour pied--terre deux chambres dans cette maison? et il vient mystrieusement? dit Jacques Dumoulin de plus en plus surpris. -- Oui, reprit Rose-Pompon, on voit ses fentres du colombier de Philmon. -- Vite! vite! passons par l'alle; qu'il ne me rencontre pas, dit Dumoulin. Et, sans avoir t aperu de Rodin, il passa de la boutique dans l'alle, et de l'alle monta l'escalier qui conduisait l'appartement occup par Rose-Pompon. -- Bonjour, monsieur Charlemagne, dit la mre Arsne Rodin qui s'avanait alors sur le seuil de la porte, vous venez deux fois en un jour, la bonne heure, car vous tes joliment rare. -- Vous tes trop honnte, ma chre dame, dit Rodin avec un salut fort courtois. Et il entra dans la boutique de la fruitire. II. Le rduit. La physionomie de Rodin, lorsqu'il tait entr chez la mre Arsne, respirait la simplicit la plus candide; il appuya ses deux mains sur la pomme de son parapluie et lui dit: -- Je regrette bien, ma chre dame, de vous avoir veille ce matin de trs bonne heure... -- Vous ne venez pas assez souvent, mon digne monsieur, pour que je vous fasse des reproches. -- Que voulez-vous, chre dame! j'habite la campagne, et je ne peux venir que de temps autre dans ce pied--terre pour y faire mes petites affaires. -- propos de a, monsieur, la lettre que vous attendiez hier est arrive ce matin; elle est grosse et vient de loin. La voil, dit la fruitire en la tirant de sa poche, elle n'a pas cot de port. -- Merci, ma chre dame, dit Rodin en prenant la lettre avec une indiffrence apparente; et il la mit dans la poche de ct de sa redingote, qu'il reboutonna ensuite soigneusement. -- Allez-vous monter chez vous, monsieur? -- Oui, ma chre dame. -- Alors je vais m'occuper de vos petites provisions, dit mre Arsne. Est-ce toujours comme l'ordinaire, mon digne monsieur? -- Toujours comme l'ordinaire. -- a va tre prt en un clin d'oeil. Ce disant, la fruitire prit un vieux panier; aprs y avoir jet trois ou quatre mottes brler, un petit fagotin de cotrets, quelques morceaux de charbon, elle recouvrit ces combustibles d'une feuille de chou, puis, allant au fond de sa boutique, elle tira d'un bahut un gros pain rond, en coupa une tranche, et choisit ensuite d'un oeil connaisseur un magnifique radis noir parmi plusieurs de ces racines, le divisa en deux, y fit un trou qu'elle remplit de gros sel gris, rajusta les deux morceaux et les plaa soigneusement auprs du pain, sur la feuille de chou qui sparait les combustibles des comestibles. Prenant enfin son fourneau quelques charbons allums, elle les mit dans un petit sabot rempli de cendres qu'elle posa aussi dans le panier. Remontant alors jusqu' la dernire marche de son escalier, la mre Arsne dit Rodin: -- Voici votre panier, monsieur. -- Mille remerciements, ma chre dame, rpondit Rodin; et plongeant la main dans le gousset de son pantalon, il en tira huit sous qu'il remit un un la fruitire, et lui dit en emportant le panier: -- Tantt, en redescendant de chez moi, je vous rendrai, comme d'habitude, votre panier. -- votre service, mon digne monsieur, votre service, dit la mre Arsne. Rodin prit son parapluie sous son bras gauche, souleva de sa main droite le panier de la fruitire, entra dans l'alle obscure, traversa une petite cour, monta d'un pas allgre jusqu'au second tage d'un corps de logis fort dlabr, puis arriv l, sortant une clef de sa poche, il ouvrit une premire porte, qu'ensuite il referma soigneusement sur lui. La premire des deux chambres qu'il occupait tait compltement dmeuble; quant la seconde, on ne saurait imaginer un rduit d'un aspect plus triste, plus misrable. Un papier tellement raill, pass, dchir, que l'on ne pouvait reconnatre sa nuance primitive, couvrait les murailles; un lit de sangle boiteux, garni d'un mauvais matelas et d'une couverture de laine mange par les vers, un tabouret, une petite table de bois vermoulu, un pole de faence gristre aussi _craquele_ que la porcelaine de Japon, une vieille malle cadenas place sous son lit, tel tait l'ameublement de ce taudis dlabr. Une troite fentre aux carreaux sordides clairait peine cette pice entirement prive d'air et de jour par la hauteur du btiment qui donnait sur la rue; deux vieux mouchoirs tabac attachs l'un l'autre avec des pingles, et qui pouvaient volont glisser sur une ficelle tendus devant la fentre, servaient de rideaux; enfin le carrelage disjoint, rompu, laissant voir le pltre du plancher, tmoignait de la profonde incurie du locataire de cette demeure. Aprs avoir ferm sa porte, Rodin jeta son chapeau et son parapluie sur le lit de sangle, posa par terre son panier, en tira le radis noir et le pain, qu'il plaa sur la table; puis s'agenouillant devant son pole, il le bourra de combustible et l'alluma en soufflant d'un poumon puissant et vigoureux sur la braise apporte dans un sabot. Lorsque, selon l'expression consacre, son pole _tira_, Rodin alla tendre sur leur ficelle les deux mouchoirs tabac qui lui servaient de rideaux; puis, se croyant bien cel tous les yeux, il tira de la poche de ct de sa redingote la lettre que la mre Arsne lui avait remise. En faisant ce mouvement, il amena plusieurs papiers et objets diffrents; l'un de ces papiers, gras et froiss, pli en petit paquet, tomba sur une table et s'ouvrit; il renfermait une croix de la Lgion d'honneur en argent noirci par le temps, le ruban rouge de cette croix avait presque perdu sa couleur primitive. la vue de cette croix, qu'il remit dans sa poche avec la mdaille dont Faringhea avait dpouill Djalma, Rodin haussa les paules en souriant d'un air mprisant et sardonique; puis il tira sa grosse montre d'argent et la plaa sur la table ct de la lettre de Rome. Il regardait cette lettre avec un singulier mlange de dfiance et d'espoir, de crainte et d'impatiente curiosit. Aprs un moment de rflexion, il s'apprtait dcacheter cette enveloppe... Mais il la rejeta brusquement sur la table, comme si, par un trange caprice, il et voulu prolonger de quelques instants l'angoisse d'une incertitude aussi poignante, aussi irritante que l'motion du jeu. Regardant sa montre, Rodin rsolut de n'ouvrir la lettre que lorsque l'aiguille marquerait neuf heures et demie; il s'en fallait alors de sept minutes. Par une de ces bizarreries purilement fatalistes, dont de trs grands esprits n'ont pas t exempts, Rodin se disait: -- Je brle du dsir d'ouvrir cette lettre; si je ne l'ouvre qu' neuf heures et demie, les nouvelles qu'elle m'apporte seront favorables. Pour employer ces minutes, Rodin fit quelques pas dans sa chambre, et alla se placer, pour ainsi dire, en contemplation devant deux vieilles gravures jauntres, ronges de vtust, attaches au mur par des clous rouills. Le premier de ces _objets d'art_, seuls ornements dont Rodin et jamais dcor ce taudis, tait une de ces images grossirement dessines et enlumines de rouge, de jaune, de vert et de bleu que l'on vend dans les foires; une inscription italienne annonait que cette gravure avait t fabrique Rome. Elle reprsentait une femme couverte de guenilles, portant une besace et ayant sur ses genoux un petit enfant, une horrible diseuse de bonne aventure tenait dans ses mains la main du petit enfant, et semblait y lire l'avenir, car ces mots sortaient de sa bouche en grosses lettres bleues: _Sar papa_ (il sera pape). Le second de ces objets d'art qui semblaient inspirer les profondes mditations de Rodin tait une excellente gravure en taille-douce dont le fini prcieux, le dessin la fois hardi et correct contrastaient singulirement avec la grossire enluminure de l'autre image. Cette rare et magnifique gravure, paye par Rodin six louis (luxe norme), reprsentait un jeune garon vtu de haillons. La laideur de ses traits tait compense par l'expression spirituelle de sa physionomie vigoureusement caractrise; assis sur une pierre, entour et l d'un troupeau qu'il gardait, il tait vu de face, accoud sur son genou, et appuyant son menton dans la paume de sa main. L'attitude pensive, rflchie de ce jeune homme vtu comme un mendiant, la puissance de son large front, la finesse de son regard pntrant, la fermet de sa bouche ruse, semblaient rvler une indomptable rsolution jointe une intelligence suprieure et une astucieuse adresse. Au-dessous de cette figure, les attributs pontificaux s'enroulaient autour d'un mdaillon au centre duquel se voyait une tte de vieillard dont les lignes, fortement accentues, rappelaient d'une manire frappante, malgr leur snilit, les traits du jeune gardeur de troupeaux. Cette gravure portait enfin pour titre: LA JEUNESSE DE SIXTE- QUINT, et l'image enlumine, _la Prdiction_[2]! force de contempler ces gravures de plus en plus prs, d'un oeil de plus en plus ardent et interrogatif, comme s'il et demand des inspirations ou des esprances ces images, Rodin s'en tait tellement rapproch que, toujours debout et repliant son bras droit derrire sa tte, il se tenait pour ainsi dire appuy et accoud la muraille, tandis que, cachant sa main gauche dans la poche de son pantalon noir, il cartait ainsi un des pans de sa vieille redingote olive. Pendant plusieurs minutes il garda cette attitude mditative. * * * * * Rodin, nous l'avons dit, venait rarement dans ce logis; selon les rgles de son ordre, il avait jusqu'alors toujours demeur avec le pre d'Aigrigny, dont la surveillance lui tait spcialement confie: aucun membre de la congrgation, surtout dans la position subalterne o Rodin s'tait jusqu'alors tenu, ne pouvait ni se renfermer chez soi, ni mme possder un meuble fermant clef; de la sorte, rien n'entravait l'exercice d'un espionnage mutuel, incessant, l'un des plus puissants moyens d'action et d'asservissement employs par la compagnie de Jsus. En raison de diverses combinaisons qui lui taient personnelles, bien que se rattachant par quelques points aux intrts gnraux de son ordre, Rodin avait pris l'insu de tous ce pied--terre de la rue Clovis. C'est du fond de ce rduit ignor que le _socius_ correspondait directement avec les personnages les plus minents et les plus influents du sacr collge. On se souvient peut-tre qu'au commencement de cette histoire, lorsque Rodin crivait Rome que le pre d'Aigrigny, ayant reu l'ordre de quitter la France sans voir sa mre mourante, avait hsit partir; on se souvient, disons-nous, que Rodin avait ajout en forme de post-scriptum, au bas du billet qui annonait au gnral de l'ordre l'hsitation du pre d'Aigrigny: Dites au cardinal-prince qu'il peut compter sur moi, mais qu' son tour il me serve activement. Cette manire familire de correspondre avec le plus puissant dignitaire de l'ordre, le ton presque protecteur de la recommandation que Rodin adressait un cardinal-prince, prouvaient assez que le _socius_, malgr son apparente subalternit, tait cette poque regard comme un homme trs important par plusieurs princes de l'glise ou autres dignitaires, qui lui adressaient leurs lettres Paris sous un faux nom, et d'ailleurs chiffres avec les prcautions et les srets d'usage. Aprs plusieurs moments de mditation contemplative passs devant le portrait de Sixte-Quint, Rodin revint lentement sa table, o tait cette lettre, que, par une sorte d'atermoiement superstitieux, il avait diffr d'ouvrir, malgr sa vive curiosit. Comme il s'en fallait encore de quelques minutes que l'aiguille de sa montre ne marqut neuf heures et demie, Rodin, afin de ne pas perdre de temps, fit mthodiquement les apprts de son frugal djeuner; il plaa sur sa table, ct d'une critoire garnie de plumes, le pain et le radis noir; puis, s'asseyant sur son tabouret, ayant pour ainsi dire le pole entre ses jambes, il tira de son gousset un couteau manche de corne, dont la lame aigu tait aux trois quarts use, coupa alternativement un morceau de pain et un morceau de radis, et commena son frugal repas avec un apptit robuste, l'oeil fix sur l'aiguille de sa montre... L'heure fatale atteinte, Robin dcacheta l'enveloppe d'une main tremblante. Elle contenait deux lettres. La premire parut le satisfaire mdiocrement; car, au bout de quelques instants, il haussa les paules, frappa impatiemment sur la table avec le manche de son couteau, carta ddaigneusement cette lettre du revers de sa main crasseuse et parcourut la seconde missive, tenant son pain d'une main, et, de l'autre, trempant par un mouvement machinal une tranche de radis dans le sel gris rpandu sur un coin de table. Tout coup, la main de Rodin restait immobile. mesure qu'il avanait dans sa lecture, il paraissait de plus en plus intress, surpris, frapp. Se levant brusquement, il courut la croise, comme pour s'assurer, par un second examen des chiffres de la lettre, qu'il ne s'tait pas tromp, tant ce qu'on lui annonait lui paraissait inattendu. Sans doute Rodin reconnut qu'il _avait bien dchiffr_, car, laissant tomber ses bras, non pas avec abattement, mais avec la stupeur d'une satisfaction aussi imprvue qu'extraordinaire, il resta quelque temps la tte basse, le regard fixe, profond; la seule marque de joie qu'il donnt se manifestait par une sorte d'aspiration sonore, frquente et prolonge. Les hommes aussi audacieux dans leur ambition que patients et opinitres dans leur sape souterraine sont surpris de leur russite lorsque cette russite devance et dpasse incroyablement leurs sages et prudentes prvisions. Rodin se trouvait dans ce cas. Grce des prodiges de ruse, d'adresse et de dissimulation, grce de puissantes promesses de corruption, grce enfin au singulier mlange d'admiration, de frayeur et de confiance que son gnie inspirait plusieurs personnages influents, Rodin apprenait du gouvernement pontifical, que, selon une ventualit possible et probable, il pourrait, dans un temps donn, prtendre avec chance de succs une position qui n'a que trop excit la crainte, la haine ou l'envie de bien des souverains, et qui a t quelquefois occupe par de grands hommes de bien, par d'abominables sclrats ou par des gens sortis des derniers rangs de la socit. Mais, pour que Rodin atteignt plus srement ce but il lui fallait absolument russir, dans ce qu'il s'tait engag accomplir, sans violence, et seulement par le jeu et par le ressort des passions habilement manies, savoir: _Assurer la compagnie de Jsus la possession des biens de la famille de Rennepont._ Possession qui, de la sorte, avait une double et immense consquence; car Rodin, selon ses vises personnelles, songeait se faire de son ordre (dont le chef tait sa discrtion) un marchepied et un moyen d'intimidation. Sa premire impression de surprise passe, impression qui n'tait pour ainsi dire qu'une sorte de modestie d'ambition, de dfiance de soi, assez commune aux hommes rellement suprieurs, Rodin, envisageant plus froidement, plus logiquement les choses, se reprocha presque sa surprise. Pourtant, bientt aprs, par une contradiction bizarre, cdant encore une de ces ides puriles auxquelles l'homme obit souvent lorsqu'il se sait ou se croit parfaitement seul et cach, Rodin se leva brusquement, prit la lettre qui lui avait caus une si heureuse surprise, et alla pour ainsi dire l'taler sous les yeux de l'image du jeune ptre devenu pape; puis, secouant firement, triomphalement la tte, dardant sur le portrait son regard de reptile, il dit entre ses dents, en mettant son doigt crasseux sur l'emblme pontifical: -- Hein! frre? et moi aussi... peut-tre... Aprs cette interpellation ridicule, Rodin revint sa place, et comme si l'heureuse nouvelle qu'il venait de recevoir et exaspr son apptit, il plaa la lettre devant lui pour la relire encore une fois, et, la couvant des yeux, il se prit mordre avec une sorte de furie joyeuse dans son pain dur et dans son radis noir en chantonnant un vieil air de litanies. * * * * * Il y avait quelque chose d'trange, de grand et surtout d'effrayant dans l'opposition de cette ambition immense, dj presque justifie par les vnements, et contenue, si cela peut se dire, dans un si misrable rduit. Le pre d'Aigrigny, homme sinon trs suprieur, du moins d'une valeur relle, grand seigneur de naissance, trs hautain, plac dans le meilleur monde, n'aurait jamais os avoir seulement la pense de prtendre ce que prtendait Rodin de prime saut; l'unique vise du pre d'Aigrigny, il la trouvait impertinente, tait d'arriver tre un jour lu gnral de son ordre, de cet ordre qui embrassait le monde. La diffrence des aptitudes ambitieuses de ces personnages est concevable. Lorsqu'un homme d'un esprit minent, d'une nature saine et vivace, concentrant toutes les forces de son me et de son corps sur une pense unique, pratique obstinment ainsi que le faisait Rodin, la chastet, la frugalit, enfin le renoncement volontaire toute satisfaction du coeur ou des sens, presque toujours cet homme ne se rvolte ainsi contre les voeux sacrs du Crateur qu'au profit de quelque passion monstrueuse et dvorante, divinit infernale qui, par un acte sacrilge, lui demande, en change d'une puissance redoutable, l'anantissement de tous les nobles penchants, de tous les ineffables attraits, de tous les tendres instincts dont le Seigneur, dans sa sagesse ternelle, dans son inpuisable munificence, a si paternellement dou la crature. * * * * * Pendant la scne muette que nous venons de dpeindre, Rodin ne s'tait pas aperu que les rideaux d'une des fentres situes au troisime tage du btiment qui dominait le corps de logis o il habitait s'taient lgrement carts et avaient demi dcouvert la mine espigle de Rose-Pompon et la face de Silne de Nini- Moulin. Il s'ensuivait que Rodin, malgr son rempart de mouchoirs tabac, n'avait t nullement garanti de l'examen indiscret et curieux des deux coryphes de _la Tulipe orageuse_. III. Une visite inattendue. Rodin, quoiqu'il et prouv une profonde surprise la lecture de la seconde lettre de Rome, ne voulut pas que sa rponse tmoignt de cet tonnement. Son frugal djeuner termin, il prit une feuille de papier et chiffra rapidement la note suivante, de ce ton rude et tranchant qui lui tait habituel lorsqu'il n'tait pas oblig de se contraindre: Ce que l'on m'apprend ne me surprend point. J'avais tout prvu. Indcision et lchet portent toujours ces fruits-l. Ce n'est pas assez. La Russie hrtique gorge la Pologne catholique. Rome bnit les meurtriers et maudit les victimes[3]. Cela me va. En retour, la Russie garantit Rome, par l'Autriche, la compression sanglante des patriotes de la Romagne. Cela me va toujours. Les bandes d'gorgeurs du bon cardinal Albani ne suffisent plus au massacre des libraux impies; elles sont lasses. Cela ne me va plus. Il faut qu'elles marchent. Au moment o Rodin venait d'crire ces derniers mots, son attention fut tout coup distraite par la voix frache et sonore de Rose-Pompon, qui, sachant son Branger par coeur, avait ouvert la fentre de Philmon, et assise sur la barre d'appui, chantait avec beaucoup de charme et de gentillesse ce couplet de l'immortel chansonnier: _Mais, quelle erreur! non, Dieu, n'est pas colre,_ _S'il cra tout... tout il sera d'appui:_ _Vins qu'il nous donne, amiti tutlaire,_ _Et vous, amours, qui crez aprs lui,_ _Prtez un charme ma philosophie;_ _Pour dissiper des rves affligeants,_ _Le verre en main, que chacun se confie_ _Au Dieu des bonnes gens!_ Ce chant, d'une mansutude divine, contrastait si trangement avec la froide cruaut des quelques lignes crites par Rodin, qu'il tressaillit et se mordit les lvres de rage en reconnaissant ce refrain du pote vritablement chrtien qui avait port de si rudes coups la mauvaise glise. Rodin attendit quelques instants dans une impatience courrouce, croyant que la voix allait continuer; mais Rose-Pompon se tut, ou du moins ne fit plus que fredonner, et bientt passa un autre air, celui du _Bon papa_, qu'elle vocalisa, mme sans paroles. Rodin, n'osant pas aller regarder par sa croise quelle tait cette importune chanteuse, haussa les paules, reprit sa plume et continua: Autre chose: Il faudrait exasprer les indpendants de tous les pays, soulever la rage _philosophaille _de l'Europe, et faire cumer le libralisme, ameuter contre Rome tout ce qui vocifre. Pour cela, proclamer la face du monde les trois propositions suivantes: 1 _Il est abominable de soutenir que l'on peut faire son salut dans quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les moeurs soient pures;_ 2 _Il est odieux et absurde d'accorder aux peuples la libert de conscience;_ 3 _L'on ne saurait avoir trop d'horreur contre la libert de la presse._ Il faut amener _l'homme faible_ dclarer ces propositions de tout point orthodoxes, lui vanter leur bon effet sur les gouvernements despotiques, sur les vrais catholiques, sur les museleurs de populaire. Il se prendra au pige. Les propositions formules, la tempte clate. Soulvement gnral contre Rome, scission profonde; le sacr collge se divise en trois partis. L'un approuve, l'autre blme, l'autre tremble. _L'homme faible_, encore plus pouvant qu'il ne l'est aujourd'hui d'avoir laisser gorger la Pologne, recule devant les clameurs, les reproches, les menaces, les ruptures violentes qu'il soulve. Cela me va toujours, et beaucoup. Alors, notre pre vnr d'branler la conscience de _l'homme faible_, d'inquiter son esprit, d'effrayer son me. En rsum: abreuver de dgots, diviser son conseil, l'isoler, l'effrayer, redoubler l'ardeur froce du bon Albani, rveiller l'apptit des _Sanfdistes_[4], leur donner des libraux leur faim; pillage, viol, massacre comme Csne, vraie mare montante de sang carbonaro, _l'homme faible_ en aura le dboire, tant de tueries en son nom!!! il reculera... il reculera... chacun de ses jours aura son remords, chaque nuit sa terreur, chaque minute son angoisse. Et l'abdication dont il menace dj viendra enfin, peut- tre trop tt. C'est le seul danger prsent, vous d'y pourvoir. En cas d'abdication... le grand pnitencier m'a compris. Au lieu de confier un _gnral _le commandement de notre ordre, la meilleure milice du saint-sige, je la commande moi-mme. Ds lors cette milice ne m'inquite plus: exemple... les janissaires et les gardes prtoriennes toujours funestes l'autorit; pourquoi? parce qu'ils ont pu s'organiser comme dfenseurs du pouvoir en dehors du pouvoir; de l, leur puissance d'intimidation. Clment XIV? un niais. Fltrir, abolir notre compagnie, faute absurde. La dfendre, l'innocenter, s'en dclarer le gnral, voil ce qu'il devait faire. La compagnie, alors sa merci, consentait tout; il nous absorbait, nous infodait au saint- sige, qui n'avait plus redouter... _nos services!!! _Clment XIV est mort de la colique. bon entendeur, salut. Le _cas chant_, je ne mourrai pas de cette mort. La voix vibrante et perle de Rose-Pompon retentit de nouveau. Rodin fit un bond de colre sur sa chaise; mais bientt, et mesure qu'il entendit le couplet suivant, qu'il ne connaissait pas (il ne possdait pas son Branger comme la _veuve _de Philmon), le jsuite, accessible certaines ides bizarrement superstitieuses, resta interdit, presque effray de ce singulier rapprochement. C'est _le bon pape _de Branger qui parle: _Que sont les rois? de sots bltres_ _Ou des brigands qui, gros d'orgueil,_ _Donnant leurs crimes pour des titres,_ _Entre eux se poussent au cercueil._ _ prix d'or je puis les absoudre_ _Ou changer leur sceptre en bourdon;_ _Ma Dondon,_ _Riez donc!_ _Sautez donc!_ _Regardez-moi lancer la foudre_ _Jupin m'a fait son hritier,_ _Je suis entier._ Rodin, demi lev de sa chaise, le cou tendu, l'oeil fixe, coutait encore, que Rose-Pompon, voltigeant comme une abeille d'une fleur une autre de son rpertoire, chantonnait dj le ravissant refrain de _Colibri_. N'entendant plus rien, le jsuite se rassit avec une sorte de stupeur; mais au bout de quelques minutes de rflexion, sa figure rayonna tout coup; il voyait un heureux prsage dans ce singulier incident. Il reprit sa plume, et ses premiers mots se ressentirent pour ainsi dire de cette trange confiance dans la fatalit: Jamais je n'ai cru plus au bon succs qu'en ce moment. Raison de plus pour ne rien ngliger. Tout pressentiment commande un redoublement de zle. Une nouvelle pense m'est venue hier. On agira ici de concert. J'ai fond un journal ultra-catholique: _l'Amour du prochain. _ sa furie ultramontaine, tyrannique, liberticide, on le croira l'organe de Rome. J'accrditerai ces bruits. Nouvelles furies. Cela me va. Je vais soulever la question de libert d'enseignement; les libraux du cru nous appuieront. Niais, ils nous admettent au droit commun, quand nos privilges, nos immunits, notre influence du confessionnal, notre obdience Rome, nous mettent en dehors du droit commun mme, par les avantages dont nous jouissons. Doubles niais, ils nous croient dsarms parce qu'ils le sont eux- mmes contre nous. Question brlante; clameurs irritantes, nouveaux dgots pour _l'homme faible. _Tout ruisseau grossit le torrent. Cela me va toujours. Pour rsumer en deux mots: la _fin_, c'est l'abdication. Le _moyen_, harclement, torture incessante. L'hritage Rennepont paye l'lection. Prix faits, marchandise vendue. Rodin s'interrompit brusquement d'crire, croyant avoir entendu quelque bruit la porte de sa chambre, qui ouvrait sur l'escalier; il prta l'oreille, suspendit sa respiration, tout redevint silencieux. Il croyait s'tre tromp, et reprit sa plume. Je me charge de l'affaire Rennepont, unique pivot de nos combinaisons _temporelles; _il faut reprendre en sous-oeuvre, substituer le jeu des intrts, le ressort des passions, aux stupides coups de massue du pre d'Aigrigny; il a failli tout compromettre; il a pourtant de trs bonnes parties; mais une seule gamme; et puis pas assez grand pour savoir se faire petit. Dans son vrai milieu, j'en tirerai parti, les morceaux en sont bons. J'ai us temps du franc pouvoir du rvrend pre gnral; j'apprendrai, si besoin est, au pre d'Aigrigny, les engagements secrets pris envers moi par le gnral; jusqu'ici on lui a laiss forger pour cet hritage la destination que vous savez; bonne pense, mais inopportune: mme but par autre voie. Les renseignements faux. Il y a plus de deux cents millions; _l'ventualit chant_, le douteux est certain; reste une latitude immense. L'affaire Rennepont est cette heure deux fois mienne, avant trois mois ces deux cents millions seront _ nous, _par la libre volont des hritiers, il le faut. Car, ceci manquant, le parti _temporel _m'chappe; mes chances diminuent de moiti. J'ai demand pleins pouvoirs; le temps presse, j'agis comme si je les avais. Un renseignement m'est indispensable pour mes projets; je l'attends de vous; _il me le faut_, vous m'entendez? la haute influence de votre frre la cour de Vienne vous servira. Je veux avoir les dtails les plus prcis sur la position actuelle du _duc de Reichstadt_, le Napolon II des imprialistes. Peut-on, oui ou non, nouer par votre frre une correspondance secrte avec le prince ou l'insu de son entourage? Avisez promptement, ceci est urgent; cette note part aujourd'hui: je la complterai demain... Elle vous parviendra, comme toujours, par le petit marchand. Au moment o Rodin venait de mettre et de cacheter cette lettre sous une double enveloppe, il crut de nouveau entendre du bruit au dehors... Il couta. Au bout de quelques moments de silence, plusieurs coups frapps sa porte retentirent dans la chambre. Rodin tressaillit: pour la premire fois, l'on heurtait sa porte depuis prs d'une anne qu'il venait dans ce logis. Serrant prcipitamment dans la poche de sa redingote la lettre qu'il venait d'crire, le jsuite alla ouvrir la vieille malle cache sous le lit de sangle, y prit un paquet de papiers envelopp d'un mouchoir tabac en lambeaux, joignit ce dossier les deux lettres chiffres qu'il venait de recevoir, et cadenassa soigneusement la malle. L'on continuait de frapper au dehors avec un redoublement d'impatience. Rodin prit le panier de la fruitire la main, son parapluie sous son bras, et, assez inquiet, alla voir quel tait l'indiscret visiteur. Il ouvrit la porte, et se trouva en face de Rose-Pompon, la chanteuse importune, qui, faisant une accorte et gentille rvrence, lui demanda d'un air parfaitement ingnu: -- M. Rodin, s'il vous plat? IV. Un service d'ami. Rodin, malgr sa surprise et son inquitude, ne sourcilla pas; il commena par fermer sa porte aprs soi, remarquant le coup d'oeil curieux de la jeune fille, puis il lui dit avec bonhomie: -- Qui demandez-vous, ma chre fille? -- M. Rodin, reprit crnement Rose-Pompon en ouvrant ses jolis yeux bleus de toute leur grandeur, et regardant Rodin bien en face. -- Ce n'est pas ici... dit-il en faisant un pas pour descendre. Je ne connais pas... Voyez plus haut ou plus bas. -- Oh! que c'est joli! Voyons... faites donc le gentil, votre ge! dit Rose-Pompon en haussant les paules, comme si on ne savait pas que c'est vous qui vous appelez M. Rodin. -- Charlemagne, dit le _socius _en s'inclinant, Charlemagne, pour vous servir, si j'en tais capable. -- Vous n'en tes pas capable, rpondit Rose-Pompon d'un ton majestueux, et elle ajouta d'un air narquois: -- Nous avons donc des cachettes la minon-minette, que nous changeons de nom?... Nous avons peur que maman Rodin nous espionne? -- Tenez, ma chre fille, dit le _socius _en souriant d'un air paternel, vous vous adressez bien: je suis un vieux bonhomme qui aime la jeunesse... la joyeuse jeunesse. Ainsi, amusez-vous, mme mes dpens... mais laissez-moi passer, car l'heure me presse... Et Rodin fit de nouveau un pas vers l'escalier. -- Monsieur Rodin, dit Rose-Pompon d'une voix solennelle, j'ai des choses trs importantes vous communiquer, des conseils vous demander sur une affaire de coeur. -- Ah ! voyons, petite folle, vous n'avez donc personne tourmenter dans votre maison que vous venez dans celle-ci? -- Mais je loge ici, monsieur Rodin, rpondit Rose-Pompon en appuyant malicieusement sur le _nom _de sa victime. -- Vous? ah bah! j'ignorais un si joli voisinage. -- Oui... je loge ici depuis six mois, monsieur Rodin. -- Vraiment! et o donc? -- Au troisime, dans le btiment du devant, monsieur Rodin. -- C'est donc vous qui chantiez si bien tout l'heure? -- Moi-mme, monsieur Rodin. -- Vous m'avez fait le plus grand plaisir, en vrit. -- Vous tes bien honnte, monsieur Rodin. -- Et vous logez avec votre respectable famille, je suppose? -- Je crois bien, monsieur Rodin, dit Rose-Pompon en baissant les yeux d'un air ingnu: j'habite avec grand-papa Philmon et grand'maman Bacchanal... une reine, rien que a. Rodin avait t jusqu'alors assez gravement inquiet, ignorant de quelle manire Rose-Pompon avait surpris son vritable nom; mais, en entendant nommer la reine Bacchanal et en apprenant qu'elle logeait dans cette maison, il trouva une compensation l'incident dsagrable soulev par l'apparition de Rose-Pompon; il importait en effet beaucoup Rodin de savoir o trouver la reine Bacchanal, matresse de Couche-tout-Nu et soeur de la Mayeux, de la Mayeux signale comme dangereuse depuis son entretien avec la suprieure du couvent, et depuis la part qu'elle avait prise aux projets de fuite de Mlle de Cardoville. De plus, Rodin esprait, grce ce qu'il venait d'apprendre, amener adroitement Rose-Pompon lui confesser le nom de la personne dont elle tenait que M. Charlemagne s'appelait M. Rodin. peine la jeune fille eut-elle prononc le nom de la reine Bacchanal, que Rodin, joignit les mains, paraissant aussi surpris que vivement intress. -- Ah! ma chre fille, s'cria-t-il, je vous en conjure, ne plaisantons pas... S'agirait-il, par hasard, d'une jeune fille qui porte ce surnom et qui est soeur d'une ouvrire contrefaite?... -- Oui, monsieur, la reine Bacchanal est son surnom, dit Rose- Pompon assez tonne son tour; elle s'appelle Cphyse Soliveau: c'est mon amie. -- Ah! c'est votre amie! dit Rodin en rflchissant. -- Oui, monsieur, mon amie intime... -- Et vous l'aimez? -- Comme une soeur... Pauvre fille! je fais ce que je peux pour elle! et ce n'est gure... Mais comment un respectable homme de votre ge connat-il la reine Bacchanal?... Ah! ah! c'est ce qui prouve que vous portez des faux noms... -- Ma chre fille! je n'ai plus envie de rire maintenant, dit si tristement Rodin que Rose-Pompon, se reprochant sa plaisanterie, lui dit: -- Mais enfin, comment connaissez-vous Cphyse? -- Hlas! ce n'est pas elle que je connais... mais un brave garon qui l'aime comme un fou!... -- Jacques Rennepont! -- Autrement dit Couche-tout-Nu... cette heure, il est en prison pour dettes, reprit Rodin avec un soupir. Je l'y ai vu hier. -- Vous l'avez vu hier? Mais, comme a se trouve! dit Rose-Pompon en frappant dans ses mains. Alors, venez vite, venez tout de suite chez Philmon, vous donnerez Cphyse des nouvelles de son amant... elle est si inquite!... -- Ma chre fille... je voudrais ne lui donner que de bonnes nouvelles de ce digne garon que j'aime malgr ses folies... car qui n'en a pas fait des folies? ajouta Rodin avec une indulgente bonhomie. -- Pardieu! dit Rose-Pompon en se balanant sur ses hanches comme si elle et t encore costume en dbardeur. -- Je dirai plus, ajouta Rodin, je l'aime cause de ses folies; car, voyez-vous, on a beau dire, ma chre fille, il y a toujours un bon fonds, un bon coeur, quelque chose enfin, chez ceux qui dpensent gnreusement leur argent pour les autres. -- Eh bien! tenez, vous tes un trs brave homme, vous! dit Rose- Pompon enchante de la philosophie de Rodin. Mais pourquoi ne voulez-vous pas venir voir Cphyse pour lui parler de Jacques? -- quoi bon lui apprendre ce qu'elle sait? Que Jacques est en prison?... Ce que je voudrais, moi, ce serait de tirer ce pauvre garon d'un si mauvais pas... -- Oh! monsieur, faites cela, tirez Jacques de prison, s'cria vivement Rose-Pompon, et nous vous embrasserons nous deux Cphyse. -- Ce serait du bien perdu, chre petite folle, dit Rodin en souriant; mais rassurez-vous, je n'ai pas besoin de rcompense pour vous faire un peu de bien quand je le puis. -- Ainsi vous esprez tirer Jacques de prison?... Rodin secoua la tte et reprit d'un air chagrin et contrari: -- Je l'esprais... mais, cette heure... que voulez-vous? tout est chang... -- Et pourquoi donc? demanda Rose-Pompon surprise. -- Cette mauvaise plaisanterie que vous me faites en m'appelant M. Rodin doit vous paratre trs amusante, ma chre fille, je le comprends: vous n'tes en cela qu'un cho... Quelqu'un vous aura dit: Allez dire M. Charlemagne qu'il s'appelle M. Rodin... a sera fort drle. -- Bien sr qu'il ne me ft pas venu l'ide de vous appeler M. Rodin... on n'invente pas un nom comme celui-l soi-mme, rpondit Rose-Pompon. -- Eh bien! cette personne, avec ses mauvaises plaisanteries, a fait sans le savoir un grand tort au pauvre Jacques Rennepont. -- Ah! mon Dieu! et cela parce que je vous ai appel M. Rodin, au lieu de M. Charlemagne? s'cria Rose-Pompon tout attriste, regrettant alors la plaisanterie qu'elle avait faite l'instigation de Nini-Moulin. Mais enfin monsieur, reprit-elle, qu'est-ce que cette plaisanterie a de commun avec le service que vous vouliez rendre Jacques? -- Il ne m'est pas permis de vous le dire, ma chre fille. En vrit... je suis dsol de tout ceci pour ce pauvre Jacques... croyez-le bien; mais permettez-moi de descendre. -- Monsieur... coutez-moi, je vous en prie, dit Rose-Pompon: si je vous disais le nom de la personne qui m'a engage vous appeler M. Rodin, vous intresseriez-vous toujours Jacques? -- Je ne cherche pas surprendre les secrets de personne... ma chre fille... vous avez t dans tout ceci le jouet ou l'cho de personnes peut-tre fort dangereuses, et, ma foi! malgr l'intrt que m'inspire Jacques Rennepont, je n'ai pas envie, vous entendez bien, de me faire des ennemis, moi, pauvre homme... Dieu m'en garde! Rose-Pompon ne comprenait rien aux craintes de Rodin et il y comptait bien; car aprs une seconde de rflexion la jeune fille lui dit: -- Tenez, monsieur, c'est trop fort pour moi, je n'y entends rien; mais ce que je sais, c'est que je serais dsole d'avoir fait tort un brave garon pour une plaisanterie. Je vais donc vous dire tout bonnement ce qui en est; ma franchise sera peut-tre utile quelque chose... -- La franchise claire souvent les choses obscures, dit sentencieusement Rodin. -- Aprs tout, dit Rose-Pompon, tant pis pour Nini-Moulin. Pourquoi me fait-il dire des btises qui peuvent nuire l'amant de cette pauvre Cphyse? Voil, monsieur, ce qui est arriv: Nini- Moulin, un gros farceur, vous a vu tout l'heure dans la rue; la portire lui a dit que vous vous appeliez M. Charlemagne. Il m'a dit moi: Non, il s'appelle Rodin, il faut lui faire une farce: Rose-Pompon, allez sa porte, frappez-y, appelez-le M. Rodin. Vous verrez la drle de figure qu'il fera. J'ai promis Nini- Moulin de ne pas le nommer; mais ds que a pourrait risquer de nuire Jacques... tans pis, je le nomme. Au nom de Nini-Moulin, Rodin n'avait pu retenir un mouvement de surprise. Ce pamphltaire, qu'il avait fait charger de la rdaction de _l'Amour du prochain_, n'tait pas personnellement craindre; mais Nini-Moulin, trs bavard et trs expansif aprs boire, pouvait tre inquitant, gnant, surtout si Rodin, ainsi que cela tait probable, devait revenir plusieurs fois dans cette maison pour excuter ses projets sur Couche-tout-Nu, par l'intermdiaire de la reine Bacchanal. Le _socius _se promit donc d'aviser cet inconvnient. -- Ainsi, ma chre fille, dit-il Rose-Pompon, c'est un M. Desmoulins qui vous a engage me faire cette mauvaise plaisanterie? -- Non pas Desmoulins... mais Dumoulin, reprit Rose-Pompon. Il crit dans les journaux des sacristains, et il dfend les dvots pour l'argent qu'on lui donne, car si Nini-Moulin est un saint... ses patrons sont _saint Soiffard _et _saint Chicard_, comme il dit lui-mme. -- Ce monsieur me parat fort gai. -- Oh! trs bon enfant! -- Mais attendez donc, attendez donc, reprit Rodin en paraissant rappeler ses souvenirs; n'est-ce pas un homme de trente-six quarante ans, gros... la figure colore? -- Colore comme un verre de vin rouge, dit Rose-Pompon, et, par dessus, le nez bourgeonn... comme une framboise... -- C'est bien lui... M. Dumoulin... oh! alors vous me rassurez compltement, ma chre fille; la plaisanterie ne m'inquite plus gure. Mais c'est un trs digne homme que M. Dumoulin, aimant peut-tre un peu trop le plaisir... -- Ainsi, monsieur, vous tcherez toujours d'tre utile Jacques? La bte de plaisanterie de Nini-Moulin ne vous en empchera pas? -- Non, je l'espre. -- Ah ! il ne faudra pas que je dise Nini-Moulin que vous savez que c'est lui qui m'a dit de vous appeler M. Rodin, n'est-ce pas, monsieur? -- Pourquoi non? En toutes choses, ma fille, il faut toujours dire franchement la vrit. -- Mais, monsieur, Nini-Moulin m'a tant recommand de ne pas vous le nommer... -- Si vous me l'avez nomm, c'est par un trs bon motif; pourquoi ne pas le lui avouer? Du reste, ma chre fille, ceci vous regarde, et non pas moi... Faites comme vous voudrez... -- Et pourrais-je dire Cphyse vos intentions pour Jacques? -- La franchise, ma chre fille, toujours la franchise... on ne risque jamais rien de dire ce qui est... -- Pauvre Cphyse, va-t-elle tre heureuse!... dit vivement Rose- Pompon. Et cela lui viendra bien propos... -- Seulement, il ne faut pas qu'elle s'exagre trop ce bonheur. Je ne promets pas positivement... de faire sortir ce digne garon de prison... je dis que je tcherai; mais ce que je promets positivement, car depuis l'emprisonnement de Jacques, je crois votre amie dans une position bien gne... -- Hlas! monsieur... -- Ce que je promets, dis-je, c'est un petit secours... que votre amie recevra aujourd'hui, afin qu'elle ait le moyen de vivre honntement... et si elle est sage, eh bien!... si elle est sage, plus tard on verra... -- Ah! monsieur, vous ne savez pas comme vous venez temps au secours de cette pauvre Cphyse... On dirait que vous tes son vrai bon ange... Ma foi, que vous vous appeliez M. Rodin ou M. Charlemagne, tout ce que je puis jurer, c'est que vous tes un excellent... -- Allons, allons, n'exagrons rien, dit Rodin en interrompant Rose-Pompon; dites un bon vieux brave homme et rien de plus, ma chre fille. Mais voyez donc comme les choses s'enchanent quelquefois! Je vous demande un peu qui m'aurait dit, lorsque j'entendais frapper ma porte, ce qui m'impatientait fort, je l'avoue, qui m'aurait dit que c'tait une petite voisine qui, sous le prtexte d'une mauvaise plaisanterie, me mettait sur la voie d'une bonne action... Allons, donnez courage votre amie... ce soir elle recevra un secours, et, ma foi, confiance et espoir! Dieu merci! il est encore de bonnes gens sur la terre. -- Ah! monsieur... vous le prouvez bien. -- Que voulez-vous? c'est tout simple: le bonheur des vieux... c'est de voir le bonheur des jeunes... Ceci fut dit par Rodin avec une bonhomie si parfaite que Rose- Pompon sentit ses yeux humides et reprit tout mue: -- Tenez, monsieur, Cphyse et moi, nous ne sommes que de pauvres filles; il y en a de plus vertueuses, c'est encore vrai, mais nous avons, j'ose le dire, bon coeur: aussi, voyez-vous, si jamais vous tiez malade, appelez-nous; il n'y a pas de bonnes soeurs qui vous soigneraient mieux que nous... C'est tout ce que nous pouvons vous offrir; sans compter Philmon que je ferais se scier en quatre morceaux pour vous; je m'y engage sur l'honneur; comme Cphyse, j'en suis sre, s'engagerait aussi pour Jacques, qui serait pour vous la vie, la mort. -- Vous voyez donc bien, chre fille, que j'avais raison de dire: tte folle bon coeur... Adieu et au revoir! Puis Rodin, reprenant son panier, qu'il avait pos terre ct de son parapluie, se disposa descendre l'escalier. -- D'abord vous allez me donner ce panier-l, il vous gnerait pour descendre, dit Rose-Pompon en retirant en effet le panier des mains de Rodin, malgr la rsistance de celui-ci. Puis elle ajouta: -- Appuyez-vous sur mon bras: l'escalier est si noir... vous pourriez faire un faux pas. -- Ma foi, j'accepte votre offre, ma chre fille, car je ne suis pas bien vaillant. En s'appuyant paternellement sur le bras droit de Rose-Pompon, qui portait le panier de la main gauche, Rodin descendit l'escalier et traversa la cour. -- Tenez, voyez-vous l-haut, au troisime, cette grosse face colle aux carreaux? dit tout coup Rose-Pompon Rodin en s'arrtant au milieu de la petite cour, c'est Nini-Moulin... Le reconnaissez-vous? Est-ce bien le vtre? -- C'est bien le mien, dit Rodin aprs avoir lev la tte; et il fit de la main un salut trs affectueux Jacques Dumoulin, qui, stupfait, se retira brusquement de la fentre. -- Le pauvre garon... Je suis sr qu'il a peur de moi... depuis sa mauvaise plaisanterie, dit Rodin en souriant. Il a bien tort! Et il accompagna les mots _il a bien tort _d'un sinistre pincement de lvres dont Rose-Pompon ne put s'apercevoir. -- Ah ! ma chre fille, lui dit-il lorsque tous deux entrrent dans l'alle, je n'ai plus besoin de votre aide; remontez vite chez votre amie lui donner les bonnes nouvelles que vous savez. -- Oui, monsieur, vous avez raison, car je grille d'aller lui dire quel brave homme vous tes. Et Rose-Pompon s'lana dans l'escalier. -- Eh bien!... eh bien!... et mon panier qu'elle emporte, cette petite folle! dit Rodin. -- Ah! c'est vrai... Pardon, monsieur, le voici... Pauvre Cphyse! va-t-elle tre contente! Adieu, monsieur. Et la gentille figure de Rose-Pompon disparut dans les limbes de l'escalier, qu'elle gravit d'un pied alerte et impatient. Rodin sortit de l'alle. -- Voici votre panier, chre dame, dit-il en s'arrtant sur le seuil de la boutique de la mre Arsne. Je vous fais mes humbles remerciements... de votre obligeance... -- Il n'y a pas de quoi, mon digne monsieur; c'est tout votre service... Eh bien! le radis tait-il bon? -- Succulent, ma chre dame, succulent et excellent. -- Ah! j'en suis bien aise. Vous reverra-t-on bientt? -- J'espre que oui... Mais pourriez-vous m'indiquer un bureau de poste voisin? -- En dtournant la rue gauche, la troisime maison, chez l'picier. -- Mille remerciements. -- Je parie que c'est un billet doux pour votre bonne amie, dit la mre Arsne, mise en gaiet par le contact de Rose-Pompon et de Nini-Moulin. -- Eh!... eh!... eh!... cette chre dame, dit Rodin en ricanant; puis redevenant tout coup parfaitement srieux, il fit un profond salut la fruitire en lui disant: -- Votre serviteur de tout mon coeur... Et il gagna la rue. * * * * * Nous conduirons maintenant le lecteur dans la maison du docteur Baleinier, o tait encore enferme Mlle de Cardoville. V. Les conseils. Adrienne de Cardoville avait t encore plus troitement renferme dans la maison du docteur Baleinier depuis la double tentative nocturne d'Agricol et de Dagobert, en suite de laquelle le soldat, assez grivement bless, tait parvenu, grce au dvouement intrpide d'Agricol, assist de l'hroque Rabat-Joie, regagner la petite porte du jardin du couvent et fuir par le boulevard extrieur avec le jeune forgeron. Quatre heures venaient de sonner; Adrienne, depuis le jour prcdent, avait t conduite dans une chambre au deuxime tage de la maison de sant; la fentre grille, dfendue au dehors par un auvent, ne laissait parvenir qu'une faible clart dans cet appartement. La jeune fille, depuis son entretien avec la Mayeux, s'attendait tre dlivre, d'un jour l'autre, par l'intervention de ses amis; mais elle prouvait une douloureuse inquitude au sujet d'Agricol et de Dagobert; ignorant absolument l'issue de la lutte engage pendant une des nuits prcdentes par ses librateurs contre les gens de la maison de fous et du couvent, en vain elle avait interrog ses gardiennes; celles-ci taient restes muettes. Ces nouveaux incidents augmentaient encore les amers sentiments d'Adrienne contre la princesse de Saint-Dizier, le pre d'Aigrigny et leurs cratures. La lgre pleur du charmant visage de Mlle de Cardoville, ses beaux yeux un peu battus, trahissaient de rcentes angoisses: assise devant une petite table, son front appuy sur une de ses mains, demi voile par les longues boucles de ses cheveux dors, elle feuilletait un livre. Tout coup la porte s'ouvrit, et M. Baleinier entra. Le docteur, jsuite de robe courte, instrument docile et passif des volonts de l'ordre, n'tait, on l'a dit, qu' moiti dans les confidences du pre d'Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier. Il avait ignor le but de la squestration de Mlle de Cardoville, il ignorait aussi le brusque revirement de position qui avait eu lieu la veille entre le pre d'Aigrigny et Rodin, aprs la lecture du testament de Marius de Rennepont; le docteur avait, seulement la veille, reu l'ordre du pre d'Aigrigny (alors obissant aux inspirations de Rodin) de resserrer plus troitement encore Mlle de Cardoville, de redoubler de svrit son gard, et de tcher enfin de la contraindre, on verra par quels moyens, renoncer aux poursuites qu'elle se proposait de faire contre ses perscuteurs. l'aspect du docteur, Mlle de Cardoville ne put cacher l'aversion et le ddain que cet homme lui inspirait. M. Baleinier, au contraire, toujours souriant, toujours doucereux, s'approcha d'Adrienne avec une aisance, avec une confiance parfaite, s'arrta quelques pas d'elle comme pour examiner attentivement les traits de la jeune fille, puis il ajouta, comme s'il et t satisfait des remarques qu'il venait de faire: -- Allons! les malheureux vnements de l'avant-dernire nuit auront une influence moins fcheuse que je ne craignais... Il y a du mieux, le teint est plus repos, le maintien plus calme; les yeux sont encore un peu vifs, mais non plus brillants d'un clat anormal. Vous alliez si bien!... Voici le terme de votre gurison recul... car ce qui s'est malheureusement pass l'avant-dernire nuit vous a jete dans un tat d'exaltation d'autant plus fcheux que vous n'en avez pas eu la conscience. Mais heureusement, nos soins aidant, votre gurison ne sera, je l'espre, recule que de quelque temps. Si habitue qu'elle ft l'audace de l'affili de la congrgation, Mlle de Cardoville ne put s'empcher de lui dire avec un sourire de ddain amer: -- Quelle imprudente probit est donc la vtre, monsieur! Quelle effronterie dans votre zle bien gagner l'argent!... Jamais un moment sans votre masque: toujours la ruse, le mensonge aux lvres. Vraiment, si cette honteuse comdie vous fatigue autant qu'elle me cause de dgot et de mpris, on ne vous paye pas assez cher. -- Hlas! dit le docteur d'un ton pntr, toujours cette imagination de croire que vous n'aviez pas besoin de mes soins! que je joue la comdie quand je vous parle de l'tat affligeant o vous tiez lorsqu'on a t oblig de vous conduire ici votre insu! Mais, sauf cette petite marque d'insanit rebelle, votre position s'est merveilleusement amliore; vous marchez une gurison complte. Plus tard, votre excellent coeur me rendra la justice qui m'est due et un jour... je serais jug comme je dois l'tre. -- Je le crois, monsieur, oui, le jour approche o vous serez _jug comme vous devez l'tre_, dit Adrienne en appuyant sur ces mots. -- Toujours cette autre ide fixe, dit le docteur avec une sorte de commisration. Voyons, soyez donc plus raisonnable... ne pensez plus cet enfantillage. -- Renoncer demander aux tribunaux rparation pour moi et fltrissure pour vous et vos complices?... Jamais, monsieur... oh! jamais! -- Bon!! dit le docteur en haussant les paules, une fois dehors... Dieu merci! vous aurez songer bien d'autres choses... ma belle ennemie. -- Vous oubliez pieusement, je le sais, le mal que vous faites... Mais moi, monsieur, j'ai meilleure mmoire. -- Parlons srieusement; avez-vous rellement la pense de vous adresser aux tribunaux? reprit le docteur Baleinier d'un ton grave. -- Oui, monsieur. Et, vous le savez... ce que je veux... je le veux fermement. -- Eh bien! je vous prie, je vous conjure de ne pas donner suite cette ide, ajouta le docteur d'un ton de plus en plus pntr; je vous le demande en grce, et cela au nom de votre propre intrt... -- Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos intrts avec les miens... -- Voyons, dit le docteur Baleinier avec une feinte impatience et comme s'il et t certain de convaincre Mlle de Cardoville, voyons, auriez-vous le triste courage de plonger dans le dsespoir deux personnes remplies de coeur et de gnrosit? -- Deux seulement? La plaisanterie serait plus complte si vous en comptiez trois: vous, monsieur, ma tante et l'abb d'Aigrigny; car telles sont sans doute les personnes gnreuses au nom desquelles vous invoquez ma piti. -- Eh! mademoiselle, il ne s'agit ni de moi, ni de votre tante, ni de l'abb d'Aigrigny. -- De qui s'agit-il donc alors, monsieur? dit Mlle de Cardoville avec surprise. -- Il s'agit de deux pauvres diables qui, sans doute envoys par ceux que vous appelez vos amis, se sont introduits dans le couvent voisin pendant l'autre nuit, et sont venus du couvent dans ce jardin... Les coups de feu que vous avez entendu ont t tirs sur eux. -- Hlas! je m'en doutais... Et l'on a refus de m'apprendre s'ils avaient t blesss!... dit Adrienne avec une douloureuse motion. -- L'un d'eux a reu, en effet, une blessure, mais peu grave, puisqu'il a pu marcher et chapper aux gens qui le poursuivaient. -- Dieu soit lou! s'cria Mlle de Cardoville en joignant les mains avec ferveur. -- Rien de plus louable que votre joie en apprenant qu'ils ont chapp; mais alors, par quelle trange contradiction voulez-vous donc maintenant mettre la justice sur leurs traces?... Singulire manire, en vrit, de reconnatre leur dvouement. -- Que dites-vous, monsieur? demanda Mlle de Cardoville. -- Car enfin, s'ils sont arrts, reprit le docteur Baleinier sans lui rpondre, comme ils se sont rendus coupables d'escalade et d'effraction pendant la nuit, il s'agira pour eux des galres... -- Ciel!... et ce serait pour moi!... -- Ce serait _pour _vous... et, qui pis est_, par _vous, qu'ils seraient condamns. -- Par moi... monsieur? -- Certainement, si vous donniez suite vos ides de vengeance contre votre tante et l'abb d'Aigrigny (je ne vous parle pas de moi, je suis l'abri), si, en un mot, vous persistiez vouloir vous plaindre la justice d'avoir t injustement squestre dans cette maison. -- Monsieur, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, dit Adrienne avec une inquitude croissante. -- Mais, enfant que vous tes, s'cria le jsuite de robe courte d'un air convaincu, croyez-vous donc qu'une fois la justice saisie d'une affaire, on arrte son cours et son action o l'on veut, et comme l'on veut? Quand vous sortirez d'ici, vous dposerez une plainte contre moi et contre votre famille, n'est-ce pas? Bien! qu'arrive-t-il? la justice intervient, elle s'informe, elle fait citer des tmoins, elle entre dans les investigations les plus minutieuses. Alors que s'ensuit-il? Que cette escalade nocturne que la suprieure du couvent a un certain intrt tenir cache dans la peur du scandale; que cette tentative nocturne, que je ne voulais pas non plus bruiter, se trouve forcment divulgue; et comme il s'agit d'un crime fort grave, qui entrane une peine infamante, la justice prend l'initiative, se met la recherche; et si, comme il est probable, ils sont retenus Paris, soit par quelque devoir, soit par leur profession, soit mme par la trompeuse scurit o ils sont, probablement convaincus d'avoir agi dans un motif honorable, on les arrte, et qui aura provoqu cette arrestation? Vous-mme, en dposant contre nous. -- Ah! monsieur, cela serait horrible... c'est impossible. -- Ce serait trs possible, reprit M. Baleinier. Ainsi, tandis que moi et la suprieure du couvent, qui, aprs tout, avons seuls le droit de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de chercher touffer cette mchante affaire... c'est vous... vous... pour qui ces malheureux ont risqu les galres, c'est vous qui allez les livrer la justice! Quoique Mlle de Cardoville ne ft pas compltement dupe du jsuite de robe courte, elle devinait que les sentiments de clmence dont il semblait vouloir user l'gard de Dagobert et de son fils, seraient subordonns au parti qu'elle prendrait d'abandonner ou non la vengeance lgitime qu'elle voulait demander la justice!... En effet, Rodin, dont le docteur suivait sans le savoir les instructions, tait trop adroit pour faire dire Mlle de Cardoville: Si vous tentez quelques poursuites, on dnonce Dagobert et son fils; tandis qu'on arrivait aux mmes fins en inspirant assez de crainte Adrienne au sujet de ses deux librateurs pour la dtourner de toute poursuite. Sans connatre la disposition de la loi, Mlle de Cardoville avait trop de bon sens pour ne pas comprendre qu'en effet Dagobert et Agricol pouvaient tre trs dangereusement inquits cause de leur tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position terrible. Et pourtant, en songeant tout ce qu'elle avait souffert dans cette maison, en comptant tous les justes ressentiments qui s'taient amasss au fond de son coeur, Adrienne trouvait cruel de renoncer l'pre plaisir de dvoiler, de fltrir au grand jour de si odieuses machinations. Le docteur Baleinier observait celle qu'il croyait sa dupe avec une attention sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de l'hsitation de Mlle de Cardoville. -- Mais enfin, monsieur, reprit-elle sans pouvoir dissimuler son trouble, en admettant que je sois dispose, par quelque motif que ce soit, ne dposer aucune plainte, oublier le mal qu'on m'a fait, quand sortirai-je d'ici? -- Je n'en sais rien, car je ne puis savoir quelle poque vous serez radicalement gurie, dit bnignement le docteur. Vous tes en excellente voie... mais... -- Toujours cette insolente et stupide comdie! s'cria Mlle de Cardoville, en interrompant le docteur avec indignation. Je vous demande, et, s'il le faut, je vous prie, de me dire combien de temps encore je dois tre squestre dans cette maison, car enfin... j'en sortirai un jour, je suppose. -- Certes, je l'espre bien, rpondit le jsuite de robe courte avec componction, mais quand? je l'ignore... D'ailleurs, je dois vous en avertir franchement, toutes les prcautions sont prises pour que des tentatives pareilles celle de cette nuit ne se renouvellent plus: la surveillance la plus rigoureuse est tablie afin que vous n'ayez aucune communication au dehors. Et cela dans votre intrt, afin que votre pauvre tte ne s'exalte pas de nouveau dangereusement. -- Ainsi, monsieur, dit Adrienne presque effraye, auprs de ce qui m'attend, les jours passs taient des jours de libert? -- Votre intrt avant tout, rpondit le docteur d'un ton pntr. Mlle de Cardoville, sentant l'impuissance de son indignation et de son dsespoir, poussa un soupir dchirant et cacha son visage dans ses mains. ce moment, on entendit des pas prcipits derrire la porte; une gardienne de la maison entra aprs avoir frapp. -- Monsieur, dit-elle au docteur d'un ton effar, il y a en bas deux messieurs qui demandent vous voir l'instant, ainsi que mademoiselle. Adrienne releva vivement la tte; ses yeux taient baigns de larmes. -- Quel est le nom des personnes? dit M. Baleinier fort tonn. -- L'un d'eux m'a dit, reprit la gardienne: Allez prvenir M. le docteur que je suis magistrat, et que je viens exercer ici une mission judiciaire concernant Mlle de Cardoville. -- Un magistrat! s'cria le jsuite de robe courte en devenant pourpre et ne pouvant matriser sa surprise et son inquitude. -- Ah! Dieu soit lou! s'cria Adrienne en se levant avec vivacit, la figure rayonnante d'esprance travers ses larmes: mes amis ont t prvenus temps!... l'heure de la justice est arrive! -- Priez ces personnes de monter, dit le docteur Baleinier la gardienne aprs un moment de rflexion. Puis, la physionomie de plus en plus mue et inquite, se rapprochant d'Adrienne d'un air dur, presque menaant, qui contrastait avec la placidit habituelle de son sourire d'hypocrite, le jsuite de robe courte lui dit voix basse: -- Prenez garde... mademoiselle!... ne vous flicitez pas trop tt... -- Je ne vous crains plus maintenant! rpondit Mlle Cardoville l'oeil tincelant et radieux, M. de Montbron aura sans doute, de retour Paris, t prvenu temps... il accompagne le magistrat... il vient me dlivrer!... Puis Adrienne ajouta avec un accent d'ironie amre: -- Je vous plains, monsieur, vous et les vtres. -- Mademoiselle, s'cria Baleinier, ne pouvant plus dissimuler ses angoisses croissantes, je vous le rpte, prenez garde... songez ce que je vous ai dit... votre plainte entranera, ncessairement, la rvlation de ce qui s'est pass pendant l'autre nuit... Prenez garde! le sort, l'honneur de ce soldat et de son fils sont entre vos mains... Songez-y... il y a pour eux les galres. -- Oh! je ne suis pas votre dupe, monsieur... vous me faites une menace dtourne: ayez donc au moins le courage de me dire que si je me plains ce magistrat, vous dnoncerez l'instant le soldat et son fils. -- Je vous rpte que si vous portez plainte, ces gens-l sont perdus, rpondit le jsuite de robe courte d'une manire ambigu. branle par ce qu'il y avait de rellement dangereux dans les menaces du docteur, Adrienne s'cria: -- Mais enfin, monsieur, si ce magistrat m'interroge, croyez-vous que je mentirai? -- Vous rpondrez... ce qui est vrai. D'ailleurs, se hta de dire M. Baleinier dans l'espoir d'arriver ses fins, vous rpondrez que vous vous trouviez dans un tat d'exaltation d'esprit il y a quelques jours, que l'on a cru devoir, dans votre intrt, vous conduire ici votre insu; mais qu'aujourd'hui votre tat est fort amlior, que vous reconnaissez l'utilit de la mesure que l'on a t oblig de prendre dans votre intrt. Je confirmerai ces paroles... car, aprs tout, c'est la vrit. -- Jamais! s'cria Mlle de Cardoville avec indignation; jamais je ne serai complice d'un mensonge aussi infme! jamais je n'aurai la lchet de justifier ainsi les indignits dont j'ai tant souffert! -- Voici le magistrat, dit M. Baleinier en entendant un bruit de pas derrire la porte. Prenez garde... En effet, la porte s'ouvrit, et, la stupeur indicible du docteur, Rodin parut, accompagn d'un homme vtu de noir, d'une physionomie digne et svre. Rodin, dans l'intrt de ses projets et par des motifs de prudence ruse que l'on saura plus tard, loin de prvenir le pre d'Aigrigny et consquemment le docteur de la visite inattendue qu'il comptait faire la maison de sant avec un magistrat, avait, au contraire, la veille, ainsi qu'on l'a dit, fait donner l'ordre M. Baleinier de resserrer Mlle de Cardoville plus troitement encore. On comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu'il vit cet officier judiciaire, dont la prsence imprvue et la physionomie imposante l'inquitaient dj extrmement, lorsqu'il le vit, disons-nous, entrer accompagn de Rodin, l'humble et obscur secrtaire de l'abb d'Aigrigny. Ds la porte, Rodin, toujours sordidement vtu, avait, d'un geste la fois respectueux et compatissant, montr Mlle de Cardoville au magistrat. Puis, pendant que ce dernier, qui n'avait pu retenir un mouvement d'admiration la vue de la rare beaut d'Adrienne, semblait l'examiner avec autant de surprise que d'intrt, le jsuite se recula modestement de quelques pas en arrire. Le docteur Baleinier, au comble de l'tonnement, esprant se faire comprendre de Rodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes d'intelligence, tchant de l'interroger ainsi sur l'arrive imprvue du magistrat. Autre sujet de stupeur pour M. Baleinier: Rodin paraissait ne pas le connatre et ne rien comprendre son expressive pantomime, et le considrait avec un bahissement affect. Enfin, au moment o le docteur, impatient, redoublait d'interrogations muettes, Rodin s'avana d'un pas, tendit vers lui son cou tors, et lui dit d'une voix trs calme: -- Plat-il... monsieur le docteur? ces mots, qui dconcertrent compltement Baleinier, et qui rompirent le silence qui rgnait depuis quelques secondes, le magistrat se retourna, et Rodin ajouta avec un imperturbable sang-froid: -- Depuis notre arrive, monsieur le docteur me fait toutes sortes de signes mystrieux... Je pense qu'il a quelque chose de fort particulier me communiquer... Moi, qui n'ai rien de secret, je le prie de s'expliquer tout haut. Cette rplique, si embarrassante pour M. Baleinier, prononce d'un ton agressif et accompagne d'un regard de froideur glaciale, plongea le mdecin dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu'il resta quelques instants sans rpondre. Sans doute le magistrat fut frapp de cet incident et du silence qui le suivit, car il jeta sur M. Baleinier un regard d'une grande svrit. Mlle de Cardoville, qui s'attendait voir entrer M. de Montbron, restait aussi singulirement tonne. VI. L'accusateur. Baleinier, un moment dconcert par la prsence inattendue d'un magistrat et par l'attitude inexplicable de Rodin, reprit bientt son sang-froid, et, s'adressant son confrre de robe longue: -- Si j'essayais de me faire entendre de vous par signes, c'est que, tout en dsirant respecter le silence que monsieur gardait en entrant chez moi (le docteur indiqua d'un coup d'oeil le magistrat), je voulais vous tmoigner ma surprise d'une visite dont je ne savais pas devoir tre honor. -- C'est mademoiselle que j'expliquerai le motif de mon silence, monsieur, en la priant de vouloir bien l'excuser, rpondit le magistrat, et il s'inclina profondment devant Adrienne, laquelle il continua de s'adresser. Il vient de m'tre fait votre sujet une dclaration si grave, mademoiselle, que je n'ai pu m'empcher de rester un moment muet et recueilli votre aspect, tchant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si l'accusation que l'on avait dpose entre mes mains tait fonde... et j'ai tout lieu de croire qu'elle l'est en effet. -- Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier d'un ton parfaitement poli, mais ferme, qui j'ai l'honneur de parler? -- Monsieur, je suis juge d'instruction, et je viens clairer ma religion sur un fait que l'on m'a signal... -- Veuillez, monsieur, me faire l'honneur de vous expliquer, dit le docteur en s'inclinant. -- Monsieur, reprit le magistrat, nomm M. de Gernande, homme de cinquante ans environ, rempli de fermet, de droiture, et sachant allier les austres devoirs de sa position avec une bienveillante politesse, monsieur, on vous reproche d'avoir commis une... erreur fort grave, pour ne pas employer une expression plus fcheuse... Quant l'espce de cette erreur, j'aime mieux croire que vous, monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper compltement dans l'apprciation d'un fait mdical, que de vous souponner d'avoir oubli tout ce qu'il y avait de plus sacr dans l'exercice d'une profession qui est presque un sacerdoce. -- Lorsque vous aurez spcifi les faits, monsieur, rpondit le jsuite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma conscience d'honnte homme est l'abri de tout reproche. -- Mademoiselle, dit M. de Gernande en s'adressant Adrienne, est-il vrai que vous ayez t conduite dans cette maison par surprise? -- Monsieur, s'cria M. Baleinier, permettez-moi de vous faire observer que la manire dont vous posez cette question est outrageante pour moi. -- Monsieur, c'est mademoiselle que j'ai l'honneur d'adresser la parole, rpondit svrement M. de Gernande, et je suis seul juge de la convenance de mes questions. Adrienne allait rpondre affirmativement la question du magistrat, lorsqu'un regard expressif du docteur Baleinier lui rappela qu'elle allait peut-tre exposer Dagobert et son fils de cruelles poursuites. Ce n'tait pas un bas et vulgaire sentiment de vengeance qui animait Adrienne, mais une lgitime indignation contre d'odieuses hypocrisies; elle et regard comme une lchet de ne pas les dmasquer; mais, voulant essayer de tout concilier, elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de dignit: -- Monsieur, permettez-moi de vous adresser mon tour une question. -- Parlez, mademoiselle. -- La rponse que je vais vous faire sera-t-elle regarde par vous comme une dnonciation formelle? -- Je viens ici, mademoiselle, pour rechercher avant tout la vrit... aucune considration ne doit vous engager la dissimuler. -- Soit, monsieur, reprit Adrienne, mais, suppos qu'ayant de justes sujets de plainte, me sera-t-il ensuite permis de ne pas donner suite la dclaration que je vous aurai faite? -- Vous pourrez, sans doute, arrter toute poursuite, mademoiselle; mais la justice reprendra votre cause au nom de la socit, si elle a t lse dans votre personne. -- Le pardon me serait-il interdit, monsieur? Un ddaigneux oubli du mal qu'on m'aurait fait ne me vengerait-il pas assez? -- Vous pourrez personnellement pardonner, oublier, mademoiselle; mais, j'ai l'honneur de vous le rpter, la socit ne peut montrer la mme indulgence dans le cas o vous auriez t victime d'une coupable machination... et j'ai tout lieu de craindre qu'il n'en ait t ainsi... La manire dont vous vous exprimez, la gnrosit de vos sentiments, le calme, la dignit de votre attitude, tout me porte croire que l'on m'a dit vrai. -- J'espre, monsieur, dit le docteur Baleinier en reprenant son sang-froid, que vous me ferez du moins connatre la dclaration qui vous a t faite? -- Il m'a t affirm, monsieur, dit le magistrat d'un ton svre, que Mlle de Cardoville a t conduite ici par surprise... -- Par surprise? -- Oui, monsieur. -- Il est vrai, mademoiselle a t conduite ici par surprise, rpondit le jsuite de robe courte, aprs un moment de silence. -- Vous en convenez, demanda M. de Gernande. -- Sans doute, monsieur, je conviens d'avoir eu recours un moyen que l'on est malheureusement oblig d'employer lorsque les personnes qui ont besoin de nos soins n'ont pas conscience de leur fcheux tat... -- Mais, monsieur, reprit le magistrat, l'on m'a dclar que Mlle de Cardoville n'avait jamais eu besoin de vos soins. -- Ceci est une question de mdecine lgale dont la justice n'est seule appele dcider, monsieur, et qui doit tre examine, dbattue contradictoirement, dit M. Baleinier reprenant toute son assurance. -- Cette question sera, en effet, monsieur, d'autant plus srieusement dbattue, que l'on vous accuse d'avoir squestr Mlle de Cardoville quoiqu'elle jouisse de toute sa raison. -- Et puis-je vous demander dans quel but, dit M. Baleinier avec un lger haussement d'paules et d'un ton ironique, dans quel intrt j'aurais commis une indignit pareille, en admettant que ma rputation ne me mette pas au-dessus d'une accusation si odieuse et si absurde? -- Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser un complot de famille tram contre Mlle de Cardoville dans un intrt de cupidit. -- Et qui a os faire, monsieur, une dnonciation aussi calomnieuse? s'cria le docteur Baleinier avec une indignation chaleureuse; qui a eu l'audace d'accuser un homme respectable, et, j'ose le dire, respect tous gards, d'avoir t complice de cette infamie? -- C'est moi... moi... dit froidement Rodin. -- Vous!... s'cria le docteur Baleinier. Et reculant de deux pas, il resta comme foudroy... -- C'est moi... qui vous accuse, reprit Rodin d'une voix nette et brve... -- Oui, c'est monsieur qui, ce matin mme, muni de preuves suffisantes, est venu rclamer mon intervention en faveur de Mlle de Cardoville, dit le magistrat en se reculant d'un pas, afin qu'Adrienne pt apercevoir son dfenseur. Jusqu'alors, dans cette scne, le nom de Rodin n'avait pas encore t prononc; Mlle de Cardoville avait entendu souvent parler du secrtaire de l'Abb d'Aigrigny, sous de fcheux rapports; mais ne l'ayant jamais vu, elle ignorait que son librateur n'tait autre que ce jsuite; aussi jeta-t-elle aussitt sur lui un regard ml de curiosit, d'intrt, de surprise et de reconnaissance. La figure cadavreuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses vtements sordides, eussent, quelques jours auparavant, caus Adrienne un dgot peut-tre invincible; mais la jeune fille, se rappelant que la Mayeux, pauvre, chtive, difforme, et vtue presque de haillons, tait doue, malgr ses dehors disgracieux, d'un des plus nobles coeurs que l'on pt admirer, ce ressouvenir fut singulirement favorable au jsuite. Mlle de Cardoville oublia qu'il tait laid et sordide pour songer qu'il tait vieux, qu'il semblait pauvre et qu'il venait la secourir. Le docteur Baleinier, malgr sa ruse, malgr son audacieuse hypocrisie, malgr sa prsence d'esprit, ne pouvait cacher quel point la dnonciation de Rodin le bouleversait; sa tte se perdait en pensant que, le lendemain mme de la squestration d'Adrienne dans cette maison, c'tait l'implacable appel de Rodin, travers le guichet de la chambre, qui l'avait empch, lui, Baleinier, de cder la piti que lui inspirait la douleur dsespre de cette malheureuse fille amene douter presque de sa raison. Et c'tait Rodin, lui si inexorable, lui l'me damne, le subalterne dvou au pre d'Aigrigny, qui dnonait le docteur, et qui amenait un magistrat pour obtenir la mise en libert d'Adrienne... alors que, la veille, le pre d'Aigrigny avait encore ordonn de redoubler de svrit envers elle!... Le jsuite de robe courte se persuada que Rodin trahissait d'une abominable faon le pre d'Aigrigny, et que les amis de Mlle de Cardoville avaient corrompu et soudoy ce misrable secrtaire; aussi M. Baleinier, exaspr par ce qu'il regardait comme une monstrueuse trahison, s'cria de nouveau avec indignation et d'une voix entrecoupe par la colre: -- Et c'est vous, monsieur... vous qui avez le front de m'accuser... vous... qui... il y a peu de jours encore... Puis, rflchissant qu'accuser Rodin de complicit, c'tait s'accuser soi-mme, il eut l'air de cder une trop vive motion, et reprit avec amertume: -- Ah! monsieur, monsieur, vous tes la dernire personne que j'aurais crue capable d'une si odieuse dnonciation... c'est honteux!... -- Et qui donc mieux que moi pouvait dnoncer cette indignit? rpondit Rodin d'un ton rude et cassant. N'tais-je pas en position d'apprendre, mais malheureusement trop tard, de quelle machination Mlle de Cardoville... et d'autres encore... taient victimes?... Alors, quel tait mon devoir d'honnte homme? Avertir M. le magistrat... lui prouver ce que j'avanais et l'accompagner ici. C'est ce que j'ai fait. -- Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce n'est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser encore... -- J'accuse M. l'abb d'Aigrigny! reprit Rodin d'une voix haute et tranchante, et interrompant le docteur, j'accuse Mme de Saint- Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d'avoir, par un vil intrt, squestr mademoiselle de Cardoville dans cette maison et les filles de M. le marchal Simon dans le couvent. Est-ce clair? -- Hlas! ce n'est que trop vrai, dit vivement Adrienne; j'ai vu ces pauvres enfants bien plores me faire des signes de dsespoir. L'accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et formidable coup pour le docteur Baleinier. Il fut alors surabondamment prouv que le _tratre _avait compltement pass dans le camp ennemi... Ayant hte de mettre un terme cette scne si embarrassante, il dit au magistrat, en tchant de faire bonne contenance, malgr sa vive motion: -- Je pourrais, monsieur, me borner garder le silence et ddaigner de telles accusations, jusqu' ce qu'une dcision judiciaire leur et donn une autorit quelconque... Mais, fort de ma conscience, je m'adresse Mlle de Cardoville elle-mme et je la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annonais pas que sa sant serait bientt dans un tat assez satisfaisant pour qu'elle pt quitter cette maison. J'adjure mademoiselle, au nom de sa loyaut bien connue, de me rpondre si tel n'a pas t mon langage, et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec elle, et si... -- Allons donc, monsieur! dit Rodin en interrompant insolemment Baleinier, suppos que cette chre demoiselle avoue cela par pure gnrosit, qu'est-ce que cela prouve en votre faveur? Rien du tout... -- Comment, monsieur!... s'cria le docteur, vous vous permettez... -- Je me permets de vous dmasquer sans votre agrment; c'est un inconvnient, il est vrai; mais qu'est-ce que vous venez nous dire? que, seul avec Mlle de Cardoville, vous lui avez parl comme si elle tait folle!... Parbleu! voil qui est bien concluant! -- Mais, monsieur... dit le docteur. -- Mais, monsieur, reprit Rodin sans laisser continuer, il est vident que dans la prvision de ce qui arrive aujourd'hui, afin de vous mnager une chappatoire, vous avez feint d'tre persuad de votre excrable mensonge, mme aux yeux de cette pauvre demoiselle, afin d'invoquer plus tard le bnfice de votre conviction prtendue... Allons donc! ce n'est pas des gens de bon sens, de coeur droit, que l'on fait de ces contes-l. -- Ah ! monsieur!... s'cria Baleinier courrouc... -- Ah ! monsieur, reprit Rodin d'une voix plus haute et dominant toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous rservez le faux-fuyant de rejeter cette odieuse squestration sur une erreur scientifique? Moi, je dis oui... et j'ajoute que vous vous croyez hors d'affaire parce que vous dites maintenant: Grce mes soins, mademoiselle a recouvr sa raison, que veut-on de plus? -- Je dis cela, monsieur, et je le soutiens. -- Vous soutenez une fausset, car il est prouv que jamais la raison de mademoiselle n'a t un instant gare. -- Et moi, monsieur, je maintiens qu'elle l'a t. -- Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin. -- Vous! et comment cela? s'cria le docteur. -- C'est ce que je me garderai de vous dire quant prsent... comme vous le pensez bien... rpondit Rodin avec un sourire ironique. Puis il ajouta avec indignation: -- Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d'oser soulever une question semblable devant mademoiselle; pargnez-lui au moins une telle discussion. -- Monsieur... -- Allons donc! Fi! monsieur... vous dis-je, fi!... cela est odieux soutenir devant mademoiselle; odieux si vous dites vrai, odieux si vous mentez, reprit Rodin avec dgot. -- Mais c'est un acharnement inconcevable! s'cria le jsuite de robe courte exaspr, et il me semble que monsieur le magistrat fait preuve de partialit en laissant accumuler contre moi de si grossires calomnies! -- Monsieur, rpondit svrement M. de Gernande, j'ai le droit non seulement d'entendre, mais de provoquer tout entretien contradictoire ds qu'il peut clairer ma religion; de tout ceci, il rsulte, mme votre avis, monsieur le docteur, que l'tat de sant de Mlle de Cardoville est assez satisfaisant pour qu'elle puisse rentrer dans sa famille aujourd'hui mme. -- Je n'y vois pas du moins de trs grave inconvnient, monsieur, dit le docteur; seulement je maintiens que la gurison n'est pas aussi complte qu'elle aurait pu l'tre, et je dcline, ce sujet, toute responsabilit pour l'avenir. -- Vous le pouvez d'autant mieux, dit Rodin, qu'il est douteux que mademoiselle s'adresse dsormais vos honntes lumires. -- Il est donc utile d'user de mon initiative pour vous demander d'ouvrir l'instant les portes de cette maison Mlle de Cardoville, dit le magistrat au directeur. -- Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre. -- Quant la question de savoir si vous avez squestr mademoiselle l'aide d'une supposition de folie, la justice en est saisie, monsieur; vous serez entendu. -- Je suis tranquille, monsieur, rpondit M. Baleinier en faisant bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien. -- Je le dsire, monsieur, dit M. de Gernande. Si graves que soient les apparences, et surtout lorsqu'il s'agit de personnes dans une position telle que la vtre, monsieur, nous dsirons toujours trouver des innocents. Puis, s'adressant Adrienne: -- Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scne a de pnible, a de blessant pour votre dlicatesse et pour votre gnrosit. Il dpendra de vous plus tard ou de vous porter partie civile contre M. Baleinier ou de laisser la justice suivre son cours. Un mot encore... l'homme de coeur et de loyaut (le magistrat montra Rodin) qui a pris votre dfense d'une manire si franche, si dsintresse, m'a dit qu'il croyait savoir que vous voudriez peut-tre bien vous charger momentanment des filles de M. le marchal Simon... je vais de ce pas les rclamer au couvent o elles ont t conduites aussi par surprise. -- En effet, monsieur, rpondit Adrienne, aussitt que j'ai appris l'arrive des filles de M. le marchal Simon Paris, mon intention a t de leur offrir un appartement chez moi. Mlles Simon sont mes proches parentes. C'est la fois pour moi un devoir et un plaisir de les traiter en soeurs. Je vous serai donc, monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les confier... -- Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intrt, reprit M. de Gernande. Puis, s'adressant M. Baleinier: -- Consentirez-vous, monsieur, ce que j'amne ici tout l'heure Mlles Simon? j'irai les chercher pendant que Mlle de Cardoville fera ses prparatifs de dpart; elles pourront ainsi quitter cette maison avec leur parente. -- Je prie Mlle de Cardoville de disposer de cette maison comme de la sienne en attendant le moment de son dpart, rpondit M. Baleinier. Ma voiture sera ses ordres pour la conduire. -- Mademoiselle, dit le magistrat en s'approchant d'Adrienne, sans prjuger la question qui sera prochainement porte devant la justice, je puis du moins regretter de n'avoir pas t appel plus tt auprs de vous; j'aurais pu vous pargner quelques jours de cruelle souffrance... car votre position a d tre bien cruelle. -- Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours, monsieur, dit Adrienne avec une dignit charmante, un bon et touchant souvenir, celui de l'intrt que vous m'avez tmoign, et j'espre que vous voudrez bien me mettre mme de vous remercier chez moi... non de la justice que vous m'avez accorde, mais de la manire si bienveillante et j'oserai dire si paternelle avec laquelle vous me l'avez rendue... Et puis enfin, monsieur, ajouta Mlle de Cardoville en souriant avec grce, je tiens vous prouver que ce qu'on appelle ma _gurison _est bien rel. M. de Gernande s'inclina respectueusement devant Mlle de Cardoville. Pendant le court entretien du magistrat et d'Adrienne, tous deux avaient tourn entirement le dos M. Baleinier et Rodin. Ce dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du docteur un billet qu'il venait d'crire au crayon dans le fond de son chapeau. Baleinier, bahi, stupfait, regarda Rodin. Celui-ci fit un signe particulier en portant son pouce son front, qu'il sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci s'tait pass si rapidement que, lorsque M. de Gernande se retourna, Rodin, loign de quelques pas du docteur Baleinier, regardait Mlle de Cardoville avec un respectueux intrt. -- Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en prcdant le magistrat, auquel Mlle de Cardoville fit un salut plein d'affabilit. Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec Mlle de Cardoville. Aprs avoir conduit M. de Gernande jusqu' la porte extrieure de sa maison, M. Baleinier se hta de lire le billet crit par Rodin; il tait conu en ces termes: Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le jardin; dites la suprieure d'obir l'ordre que j'ai donn au sujet des deux jeunes filles; cela est de la dernire importance. Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce billet prouvrent au docteur Baleinier, marchant ce jour-l d'tonnements en bahissements, que le secrtaire du rvrend pre, loin de trahir, agissait toujours _pour la plus grande gloire du Seigneur. _Seulement tout en obissant, M. Baleinier cherchait en vain comprendre le motif de l'inexplicable conduite de Rodin, qui venait de saisir la justice d'une affaire qu'on devait d'abord touffer, et qui pouvait avoir les suites les plus fcheuses pour le pre d'Aigrigny, pour Mme de Saint-Dizier et pour lui, Baleinier. Mais revenons Rodin, rest seul avec Mlle de Cardoville. VII. Le secrtaire du pre d'Aigrigny. peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu, que Mlle de Cardoville, dont le visage rayonnait de bonheur, s'cria en regardant Rodin avec un mlange de respect et de reconnaissance: -- Enfin, grce vous, monsieur... je suis libre... libre... Oh! je n'avais jamais senti tout ce qu'il y a de bien-tre, d'expansion, d'panouissement dans ce mot adorable... libert!! Et le sein d'Adrienne palpitait; ses narines roses se dilataient, ses lvres vermeilles s'entr'ouvraient comme si elle et aspir avec dlices un air vivifiant et pur. -- Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, reprit- elle, mais j'ai assez souffert de ma captivit pour faire voeu de rendre chaque anne quelques pauvres prisonniers pour dettes la libert. Ce voeu vous parat sans doute un peu _moyen ge, _ajouta-t-elle en souriant, mais il ne faut pas prendre cette noble poque seulement ses meubles et ses vitraux... Merci donc doublement, monsieur, car je vais vous faire complice de cette pense de _dlivrance _qui vient d'clore, vous le voyez, au milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez mu, touch. Ah! que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu'elle vous paye de votre gnreux secours! reprit la jeune fille avec exaltation. Mlle de Cardoville, en effet, remarquait une complte transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme nagure si dur, si tranchant, si inflexible l'gard du docteur Baleinier, semblait sous l'influence des sentiments les plus doux, les plus affectueux. Ses petits yeux de vipre, demi voils, s'attachaient sur Adrienne avec une expression d'ineffable intrt... Puis, comme s'il et voulu s'arracher tout coup ces impressions, il dit en se parlant lui-mme: -- Allons, allons, pas d'attendrissement. Le temps est trop prcieux!... ma mission n'est pas remplie... Non, elle ne l'est pas... ma chre demoiselle, ajouta-t-il en s'adressant Adrienne; ainsi... croyez-moi... nous parlerons plus tard de reconnaissance. Parlons vite du prsent, si important pour vous et pour votre famille... Savez-vous ce qui se passe? Adrienne regarda le jsuite avec surprise, et lui dit: -- Que se passe-t-il donc, monsieur? -- Savez-vous le vritable motif de votre squestration dans cette maison?... savez-vous ce qui a fait agir Mme de Saint-Dizier et l'abb d'Aigrigny? En entendant prononcer ces noms dtests, les traits de Mlle de Cardoville, nagure si heureusement panouis, s'attristrent, et elle rpondit avec amertume: -- La haine, monsieur... a sans doute anim Mme de Saint-Dizier contre moi. -- Oui... la haine... et de plus le dsir de vous dpouiller impunment d'une fortune immense... -- Moi... monsieur, et comment? -- Vous ignorez donc, ma chre demoiselle, l'intrt que vous aviez vous trouver, le 13 fvrier, rue Saint-Franois, pour un hritage? -- J'ignorais cette date et ces dtails, monsieur; mais je savais incompltement par quelques papiers de famille, et grce une circonstance assez extraordinaire, qu'un de nos anctres... -- Avait laiss une somme norme partager entre ses descendants, n'est-ce pas? -- Oui, monsieur... -- Ce que malheureusement vous ignoriez, ma chre demoiselle, c'est que les hritiers taient tenus de se trouver runis le 13 fvrier heure fixe: ce jour et cette heure passs, les retardataires devaient tre dpossds. Comprenez-vous maintenant pourquoi on vous a enferme ici, ma chre demoiselle? -- Oh oui! je comprends, s'cria Mlle de Cardoville: la haine que me portait ma tante se joignait la cupidit... tout s'explique. Les filles du gnral Simon, hritires comme moi, ont t squestres comme moi... -- Et cependant, s'cria Rodin, vous et elles n'tes pas les seules victimes... -- Quelles sont donc les autres, monsieur? -- Le prince indien. -- Le prince Djalma? dit vivement Adrienne. -- Il a failli tre empoisonn par un narcotique... dans le mme intrt. -- Grand Dieu! s'cria la jeune fille en joignant les mains avec pouvante. C'est horrible! lui... lui... ce jeune prince que l'on dit d'un caractre si noble, si gnreux! Mais j'avais envoy au chteau de Cardoville... -- Un homme de confiance charg de ramener le prince Paris; je sais cela, ma chre demoiselle, mais, l'aide d'une ruse, cet homme a t loign et le jeune Indien livr ses ennemis. -- Et cette heure... o est-il? -- Je n'ai que de vagues renseignements; je sais seulement qu'il est Paris, mais je ne dsespre pas de le retrouver; je ferai ces recherches avec une ardeur presque paternelle; car on ne saurait trop aimer les rares qualits de ce pauvre fils de roi. Quel coeur, ma chre demoiselle! quel coeur!! oh! c'est un coeur d'or, brillant et pur comme l'or de son pays. -- Mais il faut retrouver le prince, monsieur, dit Adrienne avec motion, il ne faut rien ngliger pour cela, je vous en conjure; c'est mon parent... il est seul ici... sans appui, sans secours. -- Certainement, reprit Rodin avec commisration, pauvre enfant... car c'est presque un enfant... dix-huit ou dix-neuf ans... jet au milieu de Paris, dans cet enfer, avec ses passions neuves, ardentes, sauvages, avec sa navet, sa confiance, quels prils ne serait-il pas expos! -- Mais il s'agit d'abord de le retrouver, monsieur, dit vivement Adrienne, ensuite nous le soustrairons ces dangers... Avant d'tre enferme ici, apprenant son arrive en France, j'avais envoy un homme de confiance lui offrir les services d'un ami inconnu; je vois maintenant que cette folle ide, que l'on m'a reproche, tait fort sense... Aussi j'y tiens plus que jamais; le prince est de ma famille, je lui dois une gnreuse hospitalit... je lui destinais le pavillon que j'occupais chez ma tante... -- Mais vous, ma chre demoiselle? -- Aujourd'hui mme, je vais aller habiter une maison que depuis quelque temps j'avais fait prparer, tant bien dcide quitter Mme de Saint-Dizier et vivre seule et ma guise. Ainsi, monsieur, puisque votre mission est d'tre le bon gnie de notre famille, soyez aussi gnreux envers le prince Djalma que vous l'avez t pour moi, pour les filles du marchal Simon; je vous en conjure, tchez de dcouvrir la retraite de ce pauvre fils de roi, comme vous dites, gardez-moi le secret et faites-le conduire dans ce pavillon, qu'un ami inconnu lui offre... qu'il ne s'inquite de rien; on pourvoira tous ses besoins; il vivra comme il doit vivre... en prince. -- Oui, il vivra en prince, grce votre royale munificence... Mais jamais touchant intrt n'aura t mieux plac... Il suffit de voir, comme je l'ai vue, sa belle et mlancolique figure pour... -- Vous l'avez donc vu, monsieur? dit Adrienne en interrompant Rodin. -- Oui, ma chre demoiselle, je l'ai vue pendant deux heures environ... et il ne m'en a pas fallu davantage pour le juger: ses traits charmants sont le miroir de son me. -- Et o l'avez-vous vu, monsieur? -- votre ancien chteau de Cardoville, ma chre demoiselle, non loin duquel la tempte l'avait jet... et o je m'tais rendu afin de... Puis, aprs un moment d'hsitation, Rodin reprit comme emport par sa franchise: -- Eh! mon Dieu! o je m'tais rendu pour faire une mauvaise action, honteuse et misrable... il faut bien l'avouer... -- Vous, monsieur... au chteau de Cardoville? pour une mauvaise action! s'cria Adrienne profondment surprise... -- Hlas! oui, ma chre demoiselle, rpondit navement Rodin. En un mot, j'avais ordre de M. l'abb d'Aigrigny de mettre votre ancien rgisseur dans l'alternative ou d'tre renvoy, ou de se prter une indignit... oui, quelque chose qui ressemblait fort de l'espionnage et de la calomnie... mais l'honnte et digne homme a refus... -- Mais qui tes-vous donc? dit Mlle de Cardoville de plus en plus tonne. -- Je suis... Rodin... ex-secrtaire de M. l'abb d'Aigrigny... bien peu de chose, comme vous le voyez. Il faut renoncer rendre l'accent la fois humble et ingnu du jsuite en prononant ces mots, qu'il accompagna d'un salut respectueux. cette rvlation, Mlle de Cardoville se recula brusquement. Nous l'avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin, l'humble secrtaire de l'abb d'Aigrigny, comme d'une sorte de machine obissante et passive. Ce n'tait pas tout: le rgisseur de la terre de Cardoville, en crivant Adrienne au sujet du prince Djalma, s'tait plaint des propositions perfides et dloyales de Rodin. Elle sentit donc s'veiller une vague dfiance lorsqu'elle apprit que son librateur tait l'homme qui avait jou un rle si odieux. Du reste, ce sentiment dfavorable tait balanc par ce qu'elle devait Rodin et par la dnonciation qu'il venait de formuler si nettement contre l'abb d'Aigrigny devant le magistrat; et puis enfin par l'aveu mme du jsuite, qui, s'accusant lui-mme, allait ainsi au-devant du reproche qu'on pouvait lui adresser. Nanmoins, ce fut avec une sorte de froide rserve que Mlle de Cardoville continua cet entretien commenc par elle avec autant de franchise que d'abandon et de sympathie. Rodin s'aperut de l'impression qu'il causait; il s'y attendait: il ne se dconcerta donc pas le moins du monde, lorsque Mlle de Cardoville lui dit en l'envisageant bien en face et attachant sur lui un regard perant: -- Ah!... vous tes monsieur Rodin... le secrtaire de M. l'abb d'Aigrigny? -- Dites ex-secrtaire, s'il vous plat, ma chre demoiselle, rpondit le jsuite; car vous sentez bien que je ne remettrai jamais les pieds chez l'abb d'Aigrigny... Je m'en suis fait un ennemi implacable, et je me trouve sur le pav... Mais il n'importe... Qu'est-ce que je dis! mais tant mieux, puisqu' ce prix-l des mchants sont dmasqus et d'honntes gens secourus. Ces mots, dit trs simplement et trs dignement, ramenrent la piti au coeur d'Adrienne. Elle songea qu'aprs tout, ce pauvre vieux homme disait vrai. La haine de l'abb d'Aigrigny ainsi dvoile devait tre inexorable, et, aprs tout, Rodin l'avait brave pour faire une gnreuse rvlation. Pourtant, Mlle de Cardoville reprit froidement: -- Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous tiez charg de faire au rgisseur de la terre de Cardoville si honteuses, si perfides, comment avez-vous pu consentir vous en charger? -- Pourquoi? pourquoi? reprit Rodin avec une sorte d'impatience pnible. Eh! mon Dieu! parce que j'tais alors compltement sous le charme de l'abb d'Aigrigny, un des hommes les plus prodigieusement habiles que je connaisse, et, je l'ai appris depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus prodigieusement dangereux qu'il y ait au monde; il avait vaincu mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens... Et je dois l'avouer, la fin qu'il semblait se proposer tait belle et grande; mais avant-hier... j'ai t cruellement dsabus... un coup de foudre m'a rveill. Tenez, ma chre demoiselle, ajouta Rodin avec une sorte d'embarras et de confusion, ne parlons plus de mon fcheux voyage Cardoville. Quoique je n'aie t qu'un instrument ignorant et aveugle, j'en ai autant de honte et de chagrin que si j'avais agi de moi-mme. Cela me pse et m'oppresse. Je vous en prie, parlons plutt de vous, de ce qui vous intresse; car l'me se dilate aux gnreuses penses, comme la poitrine se dilate un air pur et salubre. Rodin venait de faire si spontanment l'aveu de sa faute, il l'expliquait si naturellement, il en paraissait si sincrement contrit, qu'Adrienne, dont les soupons n'avaient pas d'ailleurs d'autres lments, sentit sa dfiance beaucoup diminuer. -- Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c'est Cardoville que vous avez vu le prince Djalma? -- Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon affection pour lui: aussi je remplirai ma tche jusqu'au bout; soyez tranquille, ma chre demoiselle, pas plus que vous, pas plus que les filles du marchal Simon, le prince ne sera victime de ce dtestable complot, qui ne s'est malheureusement pas arrt l. -- Et qui donc encore a-t-il menac? -- M. Hardy, homme rempli d'honneur, et de probit, aussi votre parent, aussi intress dans cette succession, a t loign de Paris par une infme trahison... Enfin, un dernier hritier, malheureux artisan, tombant dans un pige habilement tendu, a t jet dans une prison pour dettes. -- Mais, monsieur, dit tout coup Adrienne, au profit de qui cet abominable complot, qui, en effet, m'pouvante, tait-il donc tram? -- Au profit de M. l'abb d'Aigrigny! rpondit Rodin. -- Lui? et comment? de quel droit? il n'tait pas hritier! -- Ce serait trop long vous expliquer, ma chre demoiselle; un jour vous saurez tout; soyez seulement convaincue que votre famille n'avait pas d'ennemi plus acharn que l'abb d'Aigrigny. -- Monsieur, dit Adrienne cdant un dernier soupon, je vais vous parler bien franchement. Comment ai-je pu mriter ou vous inspirer le vif intrt que vous me tmoignez, et que vous tendez mme sur toutes les personnes de ma famille? -- Mon Dieu! ma chre demoiselle, rpondit Rodin en souriant, si je vous le dis... vous allez vous moquer de moi... ou ne pas me comprendre... -- Parlez, je vous en prie, monsieur; ne doutez ni de moi ni de vous. -- Eh bien! je me suis intress, dvou vous, parce que votre coeur est gnreux, votre esprit lev, votre caractre indpendant et fier... une fois bien vous, ma foi! les vtres, qui sont d'ailleurs aussi fort dignes d'intrt, ne m'ont pas t indiffrents: les servir, c'tait vous servir encore. -- Mais, monsieur... en admettant que vous me jugiez digne des louanges beaucoup trop flatteuses que vous m'adressez... comment avez-vous pu juger de mon coeur, de mon esprit, de mon caractre? -- Je vais vous le dire, ma chre demoiselle; mais auparavant, je dois vous faire un aveu dont j'ai grand'honte... Lors mme que vous ne seriez pas si merveilleusement doue, ce que vous avez souffert depuis votre entre dans cette maison devrait suffire, n'est-ce pas! pour vous mriter l'intrt de tout homme de coeur. -- Je le crois, monsieur. -- Je pourrais donc expliquer ainsi mon intrt pour vous. Eh bien! pourtant... je l'avoue, cela ne m'aurait pas suffi. Vous auriez t simplement Mlle de Cardoville, trs riche, trs noble et trs belle jeune fille, que votre malheur m'et fort apitoy sans doute; mais je me serais dit: Cette pauvre demoiselle est trs plaindre, soit; mais moi, pauvre homme, qu'y puis-je? Mon unique ressource est ma place de secrtaire de l'abb d'Aigrigny, et c'est lui qu'il me faut attaquer! il est tout-puissant, et je ne suis rien; lutter contre lui, c'est me perdre sans espoir de sauver cette infortune. Tandis que, au contraire, sachant ce que vous tiez, ma chre demoiselle, ma foi! je me suis rvolt dans mon infriorit. Non, non, me suis-je dit, mille fois non! Une si belle intelligence, un si grand coeur, ne seront pas victimes d'un abominable complot... Peut-tre je serai bris dans la lutte, mais du moins j'aurai tent de combattre. Il est impossible de dire avec quel mlange de finesse, d'nergie, de sensibilit Rodin avait accentu ces paroles. Ainsi que cela arrive frquemment aux gens singulirement disgracieux et repoussants ds qu'ils sont parvenus faire oublier leur laideur, cette laideur mme devient un motif d'intrt, de commisration, et l'on se dit: Quel dommage qu'un tel esprit, qu'une telle me habite un corps pareil! et l'on se sent touch, presque attendri par ce contraste. Il en tait ainsi de ce que Mlle de Cardoville commenait prouver pour Rodin, car autant il s'tait montr brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il tait simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement la curiosit de Mlle de Cardoville: c'tait de savoir comment Rodin avait conu le dvouement et l'admiration qu'elle lui inspirait. -- Pardonnez mon indiscrte et opinitre curiosit, monsieur... mais je voudrais savoir... -- Comment vous m'avez t... moralement rvle, n'est-ce pas?... Mon Dieu, ma chre demoiselle, rien n'est plus simple... En deux mots, voici le fait: l'abb d'Aigrigny ne voyait en moi qu'une machine crire, un instrument obtus, muet et aveugle... -- Je croyais M. d'Aigrigny plus de perspicacit. -- Et vous avez raison, ma chre demoiselle... c'est un homme d'une sagacit inoue... mais je le trompais... en affectant plus que de la simplicit... Pour cela n'allez pas me croire faux... Non... je suis fier... ma manire, et ma fiert consiste ne jamais paratre au-dessus de ma position, si subalterne qu'elle soit. Savez-vous pourquoi? C'est qu'alors, si hautains que soient mes suprieurs... je me dis: ils ignorent ma valeur; ce n'est donc pas moi, c'est l'infriorit de la condition qu'ils humilient... cela, je gagne deux choses: mon amour-propre est couvert, et je n'ai har personne. -- Oui, je comprends cette sorte de fiert, dit Adrienne, de plus en plus frappe du tour original de l'esprit de Rodin. -- Mais revenons ce qui vous regarde, ma chre demoiselle. La veille du 13 fvrier, M. l'abb d'Aigrigny me remet un papier stnographi, et me dit: Transcrivez cet interrogatoire, vous y ajouterez que cette pice vient l'appui de la dcision d'un conseil de famille qui dclare, d'aprs le rapport du docteur Baleinier, l'tat de l'esprit de Mlle de Cardoville assez alarmant pour exiger sa rclusion dans une maison de sant... -- Oui, dit Adrienne avec amertume, il s'agissait d'un long entretien que j'ai eu avec Mme de Saint-Dizier, ma tante, et que l'on crivait mon insu. -- Me voici donc tte tte avec mon mmoire stnographi; je commence le transcrire... au bout de dix lignes, je reste frapp de stupeur, je ne sais si je rve ou si je veille... Comment! folle! m'criai-je, Mlle de Cardoville folle!... Mais les insenss sont ceux-l qui osent soutenir une monstruosit pareille!... De plus en plus intress, je poursuis ma lecture... je l'achve... Oh! alors, que vous dirais-je?... Ce que j'ai prouv, voyez-vous, ma chre demoiselle, ne se peut exprimer: c'tait de l'attendrissement, de la joie, de l'enthousiasme!... -- Monsieur... dit Adrienne. -- Oui, ma chre demoiselle, de l'enthousiasme! Que ce mot ne choque pas votre modestie: sachez donc que ces ides si neuves, si indpendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d'clat devant votre tante, vous sont votre insu presque communes avec une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus tendre, le plus religieux respect... -- Et de qui voulez-vous parler, monsieur? s'cria Mlle de Cardoville de plus en plus intresse. Aprs un moment d'hsitation apparente, Rodin reprit: -- Non... non... il est inutile maintenant de vous en instruire... Tout ce que je puis vous dire, ma chre demoiselle, c'est que, ma lecture finie, je courus chez l'abb d'Aigrigny afin de le convaincre de l'erreur o je le voyais votre gard... Impossible de le joindre... Mais hier matin je lui ai dit vivement ma faon de penser; il ne parut tonn que d'une chose, de s'apercevoir que je pensais. Un ddaigneux silence accueillit toutes mes instances. Je crus sa bonne foi surprise, j'insistai encore, mais en vain: il m'ordonna de le suivre la maison o devait s'ouvrir le testament de votre aeul. J'tais tellement aveugl sur l'abb d'Aigrigny qu'il fallut, pour m'ouvrir les yeux, l'arrive successive du soldat, de son fils, puis du pre du marchal Simon... Leur indignation me dvoila l'tendue d'un complot tram de longue main avec une effrayante habilet. Alors je compris pourquoi l'on vous retenait ici en vous faisant passer pour folle; alors je compris pourquoi les filles du marchal Simon avaient t conduites au couvent; alors enfin mille souvenirs me revinrent l'esprit. Des fragments de lettres, des mmoires, que l'on m'avait donns copier ou chiffrer, et dont je ne m'tais pas jusque-l expliqu la signification, me mirent sur la voie de cette odieuse machination. Manifester, sance tenante, l'horreur subite que je ressentais pour ces indignits, c'tait tout perdre; je ne fis pas cette faute. Je luttai de ruse avec l'abb d'Aigrigny; je parus encore plus avide que lui. Cet immense hritage aurait d m'appartenir que je ne me serais pas montr plus pre, plus impitoyable la cure. Grce ce stratagme, l'abb d'Aigrigny ne se douta de rien: un hasard providentiel ayant sauv cet hritage de ses mains, il quitta la maison dans une consternation profonde, moi dans une joie indicible; car j'avais le moyen de vous sauver, de vous venger, ma chre demoiselle. Hier soir, comme toujours, je me rendis mon bureau; pendant l'absence de l'abb, il me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative l'hritage; de la sorte, je pus relier tous les fils de cette trame immense... Oh! alors, ma chre demoiselle, devant les dcouvertes que je fis... et que je n'aurais jamais faites sans cette circonstance, je restai ananti, pouvant. -- Quelles dcouvertes, monsieur? -- Il est des secrets terribles pour qui les possde. Ainsi, n'insistez pas, ma chre demoiselle; mais, dans cet examen, la ligue forme par une insatiable cupidit contre vous et contre vos parents m'apparut dans toute sa tnbreuse audace. Alors, le vif et profond intrt que j'avais dj ressenti pour vous, chre demoiselle, augmenta encore et s'tendit aux autres innocentes victimes de ce complot infernal. Malgr ma faiblesse, je me promis de tout risquer pour dmasquer l'abb d'Aigrigny... Je runis les preuves ncessaires pour donner ma dclaration devant la justice une autorit suffisante... Et ce matin... je quittai la maison de l'abb... sans lui rvler mes projets... Il pouvait employer, pour me retenir, quelque moyen violent; pourtant, il et t lche moi de l'attaquer sans le prvenir... Une fois hors de chez lui... je lui ai crit que j'avais en main assez de preuves de ses indignits pour l'attaquer loyalement au grand jour... je l'accusais... il se dfendrait. Je suis all chez un magistrat, et vous savez... ce moment, la porte s'ouvrit: une des gardiennes parut et dit Rodin: -- Monsieur, le commissionnaire que vous et M. le juge ont envoy rue Brise-Miche vient de revenir. -- A-t-il laiss la lettre? -- Oui, monsieur, on l'a monte tout de suite. -- C'est bien!... laissez-nous. La gardienne sortit. VIII. La sympathie. Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupons sur la sincrit du dvouement de Rodin son gard, ils auraient d tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et presque irrfragable: comment supposer la moindre intelligence entre l'abb d'Aigrigny et son secrtaire, alors que celui-ci, dvoilant compltement les machinations de son matre, le livrait aux tribunaux: alors qu'enfin Rodin allait en ceci peut-tre plus loin que mademoiselle de Cardoville n'aurait t elle-mme? Quelle arrire-pense supposer au jsuite? tout au plus de chercher s'attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette supposition, en dclarant que ce n'tait pas mademoiselle de Cardoville, belle, noble et riche, qu'il s'tait dvou, mais la jeune fille au coeur fier et gnreux? Et puis enfin, ainsi que le disait Rodin lui-mme, intress au sort d'tre un misrable, ne se ft intress au sort d'Adrienne? Un sentiment singulier, bizarre, mlange de curiosit, de surprise et d'intrt, se joignait la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin; pourtant, reconnaissant un esprit suprieur sous cette humble enveloppe, un soupon grave lui vint tout coup l'esprit. -- Monsieur, dit-elle Rodin, j'avoue toujours aux gens que j'estime les mauvais doutes qu'ils m'inspirent, afin qu'ils se justifient et m'excusent si je me trompe. Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise; et paraissant supputer mentalement les soupons qu'il avait pu lui inspirer, il rpondit aprs un moment de silence: -- Peut-tre s'agit-il de mon voyage Cardoville, de mes propositions votre brave et digne rgisseur? Mon Dieu! je... -- Non, non, monsieur... dit Adrienne en l'interrompant, vous m'avez fait spontanment cet aveu, et je comprends qu'aveugl sur le compte de M. d'Aigrigny, vous ayez excut passivement des instructions auxquelles la dlicatesse rpugnait... Mais comment se fait-il qu'avec votre valeur incontestable, vous occupiez auprs de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne? -- C'est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre d'une manire fcheuse, ma chre demoiselle; car un homme de quelque capacit qui reste longtemps dans une condition infime, a videmment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou basse... -- Ceci, monsieur, est gnralement vrai... -- Et personnellement vrai... quant moi. -- Ainsi, monsieur, vous avouez?... -- Hlas! j'avoue que j'ai une mauvaise passion, laquelle j'ai depuis quarante ans sacrifi toutes les chances de parvenir une position sortable. -- Et cette passion... monsieur? -- Puisqu'il faut vous faire ce vilain aveu... c'est la paresse... oui, la paresse... l'horreur de toute activit d'esprit, de toute responsabilit morale, de toute initiative. Avec les douze cents livres que me donnait l'abb d'Aigrigny, j'tais l'homme le plus heureux du monde; j'avais foi dans la noblesse de ses vues! sa pense tait la mienne, sa volont la mienne. Ma besogne finie, je rentrais dans ma pauvre petite chambre, j'allumais mon pole, je dnais de racines; puis, prenant quelque livre de philosophie bien inconnu et rvant l-dessus, je lchais bride mon esprit, qui contenu tout le jour, m'entranait travers les thories, les utopies les plus dlectables. Alors, de toute la hauteur de mon intelligence emporte, Dieu sait o, par l'audace de mes penses, il me semblait dominer et mon matre et les grands gnies de la terre. Cette fivre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures; aprs quoi, je dormais d'un bon somme; chaque matin je me rendais allgrement ma besogne, sr de mon pain du lendemain, sans souci de l'avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de ma soire solitaire, et me disant part moi, en griffonnant comme une machine stupide: Eh! eh!... pourtant... si je voulais!... -- Certes, ... vous auriez pu comme un autre peut-tre arriver une haute position, dit Adrienne, singulirement touche de la philosophie pratique de Rodin. -- Oui... je le crois, j'aurais pu arriver..., mais ds que je le pouvais... quoi bon? Voyez-vous, ma chre demoiselle, ce qui rend souvent les gens d'une valeur quelconque inexplicables pour le vulgaire... c'est qu'ils se contentent souvent de dire: _si je voulais!_ _-- _Mais enfin, monsieur... sans tenir beaucoup aux aisances de la vie, il est un certain bien-tre que l'ge rend presque indispensable, auquel vous renoncez absolument... -- Dtrompez-vous, s'il vous plat, ma chre demoiselle, dit Rodin en souriant avec finesse, je suis trs sybarite, il me faut absolument un bon vtement, un bon pole, un bon matelas, un bon morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonn de bon sel gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgr la complication de mes gots, mes douze cents francs me suffisent et au-del, puisque je puis faire quelques conomies. -- Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous vivre; monsieur? dit Adrienne de plus en plus intresse par la bizarrerie de cet homme, et pensant mettre son dsintressement l'preuve. -- J'ai un petit boursicaut; il me suffira pour rester ici jusqu' ce que j'aie dli jusqu'au dernier fil la noire trame du pre d'Aigrigny; je me dois cette rparation pour avoir t sa dupe; trois ou quatre jours suffiront je l'espre cette besogne. Aprs quoi, j'ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a peu de temps dj quelqu'un me voulant du bien m'avait fait cette offre; mais je n'avais pas voulu quitter le pre d'Aigrigny, malgr les grands avantages que l'on me proposait... Figurez-vous donc huit cents francs, ma chre demoiselle, huit cent francs, nourri et log... Comme je suis un peu sauvage, j'aurai prfr tre log part... mais, vous sentez bien, on me donne dj tant... que je passerai pardessus ce petit inconvnient. Il faut renoncer peindre l'ingnuit de Rodin en faisant ces petites confidences mnagres, et surtout abominablement mensongres, Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soupon disparatre. -- Comment, monsieur, dit-elle au jsuite avec intrt, dans trois ou quatre jours vous aurez quitt Paris? -- Je l'espre bien, ma chre demoiselle, et cela... ajouta-t-il d'un ton mystrieux, et cela pour plusieurs raisons... mais ce qui me serait bien prcieux, reprit-il d'un ton grave et pntr en contemplant Adrienne avec attendrissement, ce serait d'emporter au moins avec moi cette conviction, que vous m'avez su quelque gr d'avoir, la seule lecture de votre entretien avec la princesse de Saint-Dizier, devin en vous une valeur peut-tre sans pareille de nos jours, chez une jeune personne de votre ge et de votre condition... -- Ah! monsieur, dit Adrienne en souriant, ne vous croyez pas oblig de me rendre sitt les louanges sincres que j'ai adresses votre supriorit d'esprit... J'aimerais mieux de l'ingratitude. -- Eh! mon Dieu... je ne vous flatte pas, ma chre demoiselle; quoi bon? Nous ne devons plus nous revoir... Non, je ne vous flatte pas... je vous comprends, voil tout... et ce qui va vous sembler bizarre, c'est que votre aspect complte l'ide que je m'tais faite de vous, ma chre demoiselle, en lisant votre entretien avec votre tante; ainsi quelques cts de votre caractre, jusqu'alors obscurs pour moi, sont maintenant vivement clairs. -- En vrit, monsieur, vous m'tonnez de plus en plus... -- Que voulez-vous? je vous dis navement mes impressions; cette heure je m'explique parfaitement, par exemple, votre amour passionn du beau, votre culte religieux pour les sensualits raffines, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre courageux mpris pour bien des usages dgradants, serviles, auxquels la femme est soumise; oui, maintenant, je comprends mieux encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce flot d'hommes vains, suffisants, ridicules, pour qui la femme est une crature eux dvolue, de par les lois qu'ils ont faites leur image, qui n'est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, espce infrieure, laquelle un concile de cardinaux a daign reconnatre une me deux voix de majorit, ne doit-elle pas s'estimer mille fois heureuse d'tre la servante de ces petits pachas, vieux trente ans, essouffls, pouffs, blass, qui, las de tous les excs, voulant se reposer dans leur puisement, songent comme on dit_, faire une fin_, ce qu'ils entreprennent en pousant une pauvre jeune fille qui dsire, elle, au contraire, _faire un commencement!_ Mlle de Cardoville et certainement souri aux traits satiriques de Rodin, si elle n'et pas t singulirement frappe de l'entendre s'exprimer dans des termes si appropris elle... lorsque pour la premire fois de sa vie elle voyait cet homme dangereux. Adrienne oubliait ou plutt ignorait qu'elle avait affaire un de ces jsuites d'une rare intelligence, et ceux-l unissent les connaissances et les ressources mystrieuses de l'espion de police la profonde sagacit du confesseur: prtres diaboliques, qui, au moyen de quelques renseignements, de quelques aveux, de quelques lettres, reconstruisent un caractre comme Cuvier reconstruisait un corps, d'aprs quelques fragments zoologiques. Adrienne, loin d'interrompre Rodin, l'coutait avec une curiosit croissante. Sr de l'effet qu'il produisait, celui-ci continua d'un ton indign: -- Et votre tante et l'abb d'Aigrigny vous traitaient d'insense parce que vous vous rvoltiez contre le joug futur de ces tyranneaux! parce qu'en haine des vices honteux de l'esclavage, vous vouliez tre indpendante avec les loyales qualits de l'indpendance, libre avec les fires vertus de la libert! -- Mais, monsieur, dit Adrienne de plus en plus surprise, comment mes penses peuvent-elles vous tre aussi familires? -- D'abord, je vous connais parfaitement, grce votre entretien avec Mme de Saint-Dizier; et puis, si par hasard nous poursuivions tous deux le mme but, quoique par des moyens divers, reprit finement Rodin en regardant Mlle de Cardoville d'un air d'intelligence, pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas les mmes? -- Je ne vous comprends pas... monsieur... De quel but voulez-vous donc parler?... -- Du but que tous les esprits levs, gnreux, indpendants poursuivent incessamment... les uns agissant comme vous, ma chre demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut- tre de la haute mission qu'ils sont appels remplir. Ainsi, par exemple, lorsque vous vous complaisez dans les dlices les plus raffins, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos sens... croyez-vous ne cder qu' l'attrait du beau, qu' un besoin de jouissances exquises?... Non, non, mille fois non... car alors vous ne seriez qu'une crature incomplte, odieusement personnelle, une sche goste d'un got trs recherch... rien de plus... et votre ge, ce serait hideux, ma chre demoiselle, ce serait hideux. -- Monsieur, ce jugement si svre... le portez-vous donc sur moi? dit Adrienne avec inquitude, tant cet homme lui imposait dj malgr elle. -- Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour le luxe; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit le jsuite; ainsi, raisonnons un peu: prouvant le besoin passionn de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le manque plus vivement que personne, n'est-il pas vrai? -- En effet, dit Adrienne, vivement intresse. -- Votre reconnaissance et votre intrt sont dj forcment acquis ceux-l qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer? -- Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou devine, qu'un jour je fis inscrire sur un chef-d'oeuvre d'orfvrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur, pauvre artiste jusqu'alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa vritable place. -- Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin: l'amour de ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les procurent. Et ce n'est pas tout: me voil, moi, par exemple, ni meilleur ni pire qu'un autre, mais habitu vivre de privations dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien! les privations de mon prochain me touchent ncessairement bien moins que vous, ma chre demoiselle, car vos habitudes de bien-tre... vous rendent plus forcment compatissante que toute autre pour l'infortune... Vous souffririez trop de la misre pour ne pas plaindre et secourir ceux qui en souffrent. -- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, qui commenait se sentir sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je suis convaincue que vous dfendez mille fois mieux que moi ces ides, qui m'ont t si durement reproches par Mme de Saint- Dizier et par l'abb d'Aigrigny. Oh! parlez... parlez, monsieur... je ne puis vous dire avec quel bonheur... avec quelle fiert je vous coute. Et attentive, mue, les yeux attachs sur le jsuite avec autant d'intrt que de sympathie et de curiosit, Adrienne, par un gracieux mouvement de tte qui lui tait familier, rejeta en arrire les longues boucles de sa chevelure dore, comme pour mieux contempler Rodin, qui reprit: -- Et vous vous tonnez, ma chre demoiselle, de n'avoir t comprise ni par votre tante ni par l'abb d'Aigrigny? Quel point de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, russ, tels que je puis les juger maintenant? Voulez-vous une nouvelle preuve de leur haineux aveuglement? parmi ce qu'ils appelaient vos monstrueuses folies, quelle tait la plus sclrate, la plus damnable? C'tait votre rsolution de vivre dsormais seule et votre guise, de disposer librement de votre prsent et de votre avenir, ils trouvaient cela odieux, dtestable, immoral. Et pourtant, votre rsolution tait-elle dicte par un fol amour de libert? Non! Par une aversion dsordonne de tout joug, de toute contrainte? Non! Par l'unique dsir de vous singulariser? Non! car alors, je vous aurais durement blme. -- D'autres raisons m'ont en effet guide, je vous l'assure, dit vivement Adrienne, devenant trs jalouse de l'estime que son caractre pourrait inspirer Rodin. -- Eh! je le sais bien, vos motifs n'taient et ne pouvaient tre qu'excellents, reprit le jsuite. Cette rsolution si attaque, pourquoi la prenez-vous? Est-ce pour braver les usages reus? non, vous les avez respects tant que la haine de Mme de Saint-Dizier ne vous a pas force de vous soustraire son impitoyable tutelle. Voulez-vous vivre seule pour chapper la surveillance du monde? non, vous serez cent fois plus en vidence dans cette vie exceptionnelle que dans tout autre condition! Voulez-vous enfin mal employer votre libert? non, mille fois non! pour faire le mal, on recherche l'ombre, l'isolement; pose, au contraire, comme vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau vulgaire seront constamment braqus sur vous... Pourquoi donc enfin prenez-vous cette dtermination si courageuse, si rare, qu'elle en est unique chez une jeune personne de votre ge? Voulez-vous que je vous le dise, moi... ma chre demoiselle? Eh bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au coeur pur, l'esprit droit, au caractre ferme, l'me indpendante, peut noblement et firement sortir de la tutelle humiliante que l'usage lui impose! Oui, au lieu d'accepter une vie d'esclave en rvolte, vie fatalement voue l'entire responsabilit de tous les actes de votre vie, afin de bien constater qu'une femme compltement livre elle-mme peut galer l'homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en dlicatesse et en dignit... Voil votre dessein, ma chre demoiselle. Il est noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imit? je l'espre! Mais ne le serait-il pas, que votre gnreuse tentative vous placera toujours haut et bien, croyez-moi... Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d'un fier et doux clat, ses joues taient lgrement colores, son sein palpitait, elle redressait sa tte charmante par un mouvement d'orgueil involontaire; enfin, compltement sous le charme de cet homme diabolique, elle s'cria: -- Mais, monsieur, qui tes-vous donc pour connatre, pour analyser ainsi mes plus secrtes penses, pour lire dans mon me plus clairement que je n'y lis moi-mme, pour donner une nouvelle vie, un nouvel lan ces ides d'indpendance qui depuis si longtemps germent en moi? qui tes-vous donc enfin pour me relever si fort mes propres yeux, que maintenant j'ai la conscience d'accomplir une mission honorable pour moi, et peut-tre utile celles de mes soeurs qui souffrent dans un dur servage?... Encore une fois, qui tes-vous, monsieur? -- Qui je suis, mademoiselle! rpondit Rodin avec un sourire d'adorable bonhomie; je vous l'ai dit, je suis un pauvre vieux bonhomme qui, depuis quarante ans, aprs avoir chaque jour servi de machine crire les ides des autres, rentre chaque soir dans son rduit, o il se permet alors d'lucubrer ses ides lui; un brave homme qui, de son grenier, assiste et prend mme un peu de part au mouvement des esprit gnreux qui marchent vers un but plus profond peut-tre qu'on ne le pense communment... Aussi, ma chre demoiselle, je vous le disais tout l'heure, vous et moi nous tendons aux mmes fins, vous sans y rflchir et en continuant d'obir vos rares et divins instincts. Aussi, croyez- moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours heureuse! c'est votre mission; elle est plus providentielle que vous ne le pensez, oui, continuez vous entourer de toutes les merveilles du luxe et des arts; raffinez encore vos sens, purez encore vos gots par le choix exquis de vos jouissances; dominez par l'esprit, la grce, par la puret, cet imbcile et laid troupeau d'hommes, qui ds demain, vous voyant seule et libre, va vous entourer, ils vous croiront une proie facile, dvolue leur cupidit, leur gosme, leur sotte fatuit. Raillez, stigmatisez ces prtentions niaises et sordides; soyez reine de ce monde et digne d'tre respecte comme une reine... Aimez... brillez... jouissez... c'est votre rle ici-bas; n'en doutez pas! toutes ces fleurs dont Dieu vous comble profusion porteront un jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le plaisir... vous aurez vcu pour le plus noble but o puisse prtendre une me grande et belle... Aussi peut-tre... dans quelques annes d'ici, nous nous rencontrerons encore: vous, de plus en plus belle et fte... moi, de plus en plus vieux et obscur; mais, il n'importe... une voix secrte vous dit maintenant, j'en suis sr, qu'entre nous deux, si dissemblables, il existe un lien cach, une communion mystrieuse que dsormais rien ne pourra dtruire! En prononant ces derniers mots avec un accent si profondment mu qu'Adrienne en tressaillit, Rodin s'tait approch d'elle sans qu'elle s'en apert, et pour ainsi dire sans marcher, en tranant ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente circonvolution de reptile; il avait parl avec tant d'lan, tant de chaleur, que sa face blafarde s'tait lgrement colore, et que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le ptillant clat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts, ronds et fixes, qu'il attachait obstinment sur Adrienne; celle- ci, penche, les lvres entr'ouvertes, la respiration oppresse, ne pouvait non plus dtacher ses regards de ceux du jsuite; il ne parlait plus, et elle coutait encore. Ce qu'prouvait cette belle jeune fille, si lgante, l'aspect de ce vieux petit homme, chtif, laid et sale, tait inexplicable. La comparaison si vulgaire, et pourtant si vraie, de l'effrayante fascination du serpent sur l'oiseau, pourrait nanmoins donner une ide de cette impression trange. La tactique de Rodin tait habile et sre. Jusqu'alors Mlle de Cardoville n'avait raisonn ni ses gots ni ses instincts; elle s'y tait livre parce qu'ils taient inoffensifs et charmants. Combien donc devrait-elle tre heureuse et fire d'entendre un homme dou d'un esprit suprieur, non seulement la louer de ces tendances dont elle avait t nagure si amrement blme, mais l'en fliciter comme d'une chose grande, noble et divine! Si Rodin se ft seulement adress l'amour-propre d'Adrienne, il et chou dans ses menes perfides, car elle n'avait pas la moindre vanit; mais il s'adressait tout ce qu'il y avait d'exalt, de gnreux dans le coeur de cette jeune fille; ce qu'il semblait encourager, admirer en elle, tait rellement digne d'encouragement et d'admiration. Comment n'et-elle pas t dupe de ce langage qui cachait de si tnbreux, de si funestes projets? Frappe de la rare intelligence du jsuite, sentant sa curiosit vivement excite par quelques mystrieuses paroles que celui-ci avait dites dessein, ne s'expliquant pas l'action singulire que cet homme pernicieux exerait dj sur son esprit, ressentant une compassion respectueuse en songeant qu'un homme de cet ge, de cette intelligence, se trouvait dans la position la plus prcaire, Adrienne lui dit avec sa cordialit naturelle: -- Un homme de votre mrite et de votre coeur, monsieur, ne doit pas tre la merci du caprice des circonstances; quelques-unes de vos paroles ont ouvert mes yeux des horizons nouveaux; je sens que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m'tre trs utiles l'avenir; enfin, en venant m'arracher de cette maison, en vous dvouant aux autres personnes de ma famille, vous m'avez donn des marques d'intrt que je ne puis oublier sans ingratitude... Une position bien modeste, mais assure, vous a t enleve... permettez-moi de... -- Pas un mot de plus, ma chre demoiselle, dit Rodin en interrompant Mlle de Cardoville d'un air chagrin; je ressens pour vous une profonde sympathie; je m'honore d'tre en communaut d'ides avec vous; je crois enfin fermement que quelque jour vous aurez demander conseil au pauvre vieux philosophe: cause de tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus complte indpendance. -- Mais, monsieur, c'est au contraire moi qui serais votre oblige, si vous vouliez accepter ce que je dsirerais tant vous offrir. -- Oh! ma chre demoiselle, dit Rodin en souriant, je sais que votre gnrosit saura toujours rendre la reconnaissance lgre et douce; mais, encore une fois, je ne puis rien accepter de vous... Un jour peut-tre... vous saurez pourquoi. -- Un jour? -- Il m'est impossible de vous en dire davantage. Et puis, supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire alors tout ce qu'il y a en vous de bon et de beau? Plus tard, si vous me devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n'en serai que plus l'aise pour vous blmer si je vous trouve blmer. -- Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m'est donc interdite? -- Non... non, dit Rodin avec une apparente motion. Oh! croyez- moi, il viendra un moment solennel o vous pourrez vous acquitter d'une manire digne de vous et de moi. Cet entretien fut interrompu par la gardienne, qui en entrant dit Adrienne: -- Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvrire bossue qui demande vous parler; comme, d'aprs les nouveaux ordres de M. le docteur, vous tes libre de recevoir qui vous voulez... je viens vous demander s'il faut la laisser monter... Elle est si mal mise que je n'ai pas os. -- Qu'elle monte! dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au signalement donn par la gardienne; qu'elle monte!... -- M. le docteur a aussi donn l'ordre de mettre sa voiture la disposition de mademoiselle; faut-il faire atteler? -- Oui... dans un quart d'heure, rpondit Adrienne la gardienne, qui sortit. Puis s'adressant Rodin: -- Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois, amener ici Mlles Simon? -- Je ne le pense pas, ma chre demoiselle; mais quelle est cette jeune ouvrire bossue? demanda Rodin d'un air indiffrent. -- C'est la soeur adoptive d'un brave artisan qui a tout risqu pour venir m'arracher de cette maison... monsieur, dit Adrienne avec motion. Cette jeune ouvrire est une rare et excellente crature; jamais pense, jamais coeur plus gnreux n'ont t cachs sous des dehors moins... Mais s'arrtant en pensant Rodin, qui lui semblait peu prs runir les mmes contrastes physiques et moraux que la Mayeux, Adrienne ajouta en regardant avec une grce inimitable le jsuite, assez tonn de cette soudaine rticence: -- Non... cette noble fille n'est pas la seule personne qui prouve combien la noblesse de l'me, la supriorit de l'esprit, font prendre en indiffrence de vains avantages dus seulement au hasard ou la richesse. Au moment o Adrienne prononait ces dernires paroles, la Mayeux entra dans la chambre. Treizime partie Un protecteur I. Les soupons. Mlle de Cardoville s'avana vivement au devant de la Mayeux et lui dit d'une voix mue en lui tendant les bras: -- Venez... venez... il n'y a plus maintenant de grille qui nous spare! cette allusion, qui lui rappelait que nagure sa pauvre mais laborieuse main avait t respectueusement baise par cette belle et riche patricienne, la jeune ouvrire prouva un sentiment de reconnaissance la fois ineffable et fier. Comme elle hsitait rpondre l'accueil cordial d'Adrienne, celle-ci l'embrassa avec une touchante effusion. Lorsque la Mayeux se vit entoure des bras charmants de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle sentit les lvres fraches et fleuries de la jeune fille s'appuyer fraternellement sur ses joues ples et maladives, elle fondit en larmes sans pouvoir prononcer une parole. Rodin, retir dans un coin de la chambre, regardait cette scne avec un secret malaise; instruit du refus de dignit oppos par la Mayeux aux tentations perfides de la suprieure du couvent de Sainte-Marie, sachant le dvouement profond de cette gnreuse crature pour Agricol, dvouement qui s'tait si valeureusement report depuis quelques jours sur Mlle de Cardoville, le jsuite n'aimait pas voir celle-ci prendre tche d'augmenter encore cette affection. Il pensait sagement qu'on ne doit jamais ddaigner un ennemi ou un ami, si petits qu'ils soient. Or, son ennemi tait celui-l qui se dvouait Mlle de Cardoville; puis enfin, on le sait, Rodin alliait une rare fermet de caractre certaines faiblesses superstitieuses, et il se sentait inquiet de la singulire impression de crainte que lui inspirait la Mayeux: il se promit de tenir compte de ce pressentiment ou de cette prvision. * * * * * Les coeurs dlicats ont quelquefois dans les petites choses des instincts d'une grce, d'une bont charmantes. Ainsi, aprs que la Mayeux eut vers d'abondantes et douces larmes de reconnaissance, Adrienne, prenant un mouchoir richement garni, en essuya pieusement les pleurs qui inondaient le mlancolique visage de la jeune ouvrire. Ce mouvement, si navement spontan, sauva la Mayeux d'une humiliation; car, hlas! humiliation et souffrance, tels sont les deux abmes que ctoie sans cesse l'infortune: aussi, pour l'infortune, la moindre dlicate prvenance est-elle presque toujours un double bienfait. Peut-tre va-t-on sourire de ddain au puril dtail que nous allons donner pour exemple; mais la pauvre Mayeux, n'osant pas tirer de sa poche son vieux petit mouchoir en lambeaux, serait longtemps reste aveugle par ses larmes, si Mlle de Cardoville n'tait pas venue les essuyer. -- Vous tes bonne... oh! vous tes noblement charitable... mademoiselle! C'est tout ce que put dire l'ouvrire d'une voix profondment mue, et encore plus touche de l'attention de Mlle de Cardoville qu'elle ne l'et peut-tre t d'un service rendu. -- Regardez-la... monsieur, dit Adrienne Rodin, qui se rapprocha vivement. Oui... ajouta la jeune patricienne avec fiert... c'est un trsor que j'ai dcouvert... Regardez-la, monsieur, et aimez-la comme je l'aime, honorez-la comme je l'honore. C'est un de ces coeurs... comme nous les cherchons. -- Et comme nous les trouvons, Dieu merci! ma chre demoiselle, dit Rodin Adrienne en s'inclinant devant l'ouvrire. Celle-ci leva lentement les yeux sur le jsuite; l'aspect de cette figure cadavreuse qui lui souriait avec bnignit, la jeune fille tressaillit; chose trange! elle n'avait jamais vu cet homme, et instantanment elle prouva pour lui presque la mme impression de crainte, d'loignement, qu'il venait de ressentir pour elle. Ordinairement timide et confuse, la Mayeux ne pouvait dtacher son regard de celui de Rodin; son coeur battait avec force... ainsi qu' l'approche d'un grand pril; et, comme l'excellente crature ne craignait que pour ceux qu'elle aimait, elle se rapprocha involontairement d'Adrienne, tenant toujours ses yeux attachs sur Rodin. Celui-ci, trop physionomiste pour ne pas s'apercevoir de l'impression redoutable qu'il causait, sentit augmenter son aversion instinctive contre l'ouvrire. Au lieu de baisser les yeux devant elle, il sembla l'examiner avec une attention si soutenue, que Mlle de Cardoville en fut tonne. -- Pardon, ma chre fille, dit Rodin en ayant l'air de rassembler ses souvenirs et en s'adressant la Mayeux; pardon, mais je crois... que je ne me trompe point... n'tes-vous pas alle, il y a peu de jours, au couvent de Sainte-Marie... ici prs? -- Oui, monsieur... -- Plus de doute... c'est vous!... O avais-je donc la tte? s'cria Rodin. C'est bien vous... j'aurais d m'en douter plus tt... -- De quoi s'agit-il donc, monsieur? demanda Adrienne. -- Ah! vous avez bien raison, ma chre demoiselle, dit Rodin en montrant du geste la Mayeux: Voil un coeur, un noble coeur, comme nous les cherchons. Si vous saviez avec quelle dignit, avec quel courage cette pauvre enfant, qui manquait de travail, et pour elle manquer de travail c'est manquer de tout; si vous saviez, dis-je, avec quelle dignit elle a repouss le honteux salaire que la suprieure du couvent avait eu l'indignit de lui offrir pour l'engager espionner une famille o elle lui proposait de la placer!... -- Ah!... c'est infme! s'cria Mlle de Cardoville avec dgot. Une telle proposition cette malheureuse enfant... elle!... -- Mademoiselle, dit amrement la Mayeux, je n'avais pas de travail... j'tais pauvre, on ne me connaissait pas... on a cru pouvoir tout me proposer... -- Et moi, je dis, reprit Rodin, que c'tait une double indignit de la part de la suprieure de tenter la misre, et qu'il est doublement beau vous d'avoir refus. -- Monsieur... dit la Mayeux avec un embarras modeste. -- Oh! oh! on ne m'intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou blme, je dis brutalement ce que j'ai sur le coeur... Demandez cette chre mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je vous dirai donc trs haut que je pense autant de bien de vous que Mlle de Cardoville en pense elle-mme. -- Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui honorent et qui rcompensent, qui encouragent... et celles de M. Rodin sont du nombre... Je le sais, oh! oui... je le sais. -- Du reste, ma chre demoiselle, il ne faut pas me faire tout l'honneur de ce jugement. -- Comment cela, monsieur? -- Cette chre fille n'est-elle pas la soeur adoptive d'Agricol Baudoin, le brave ouvrier, le pote nergique populaire? Eh bien! est-ce que l'affection d'un tel homme n'est pas la meilleure des garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur l'tiquette? ajouta Rodin en souriant. -- Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans connatre cette chre enfant, j'ai commenc m'intresser trs vivement son sort du jour o son frre adoptif m'a parl d'elle... Il s'exprimait avec tant de chaleur, tant d'abandon que tout de suite j'ai estim la jeune fille capable d'inspirer un si noble attachement. Ces mots d'Adrienne, joints une autre circonstance, troublrent si vivement la Mayeux que son ple visage devint pourpre. On le sait, l'infortune aimait Agricol d'un amour aussi passionn que douloureux et cach; toute allusion mme indirecte ce sentiment fatal causait la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment o Mlle de Cardoville avait parl de l'attachement d'Agricol pour la Mayeux, celle-ci avait rencontr le regard observateur et pntrant de Rodin, fix sur elle... Seule avec Adrienne, la jeune ouvrire, en entendant parler du forgeron, n'et prouv qu'un sentiment de gne passager; mais il lui sembla malheureusement que le jsuite, qui lui inspirait dj une frayeur involontaire, venait de lire dans son coeur et d'y surprendre le secret du funeste amour dont elle tait victime... De l l'clatante rougeur de l'infortune, de l son embarras visible, si pnible qu'Adrienne en fut frappe. Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet recherche aussitt la cause. Procdant par rapprochement, le jsuite vit d'un ct une fille contrefaite, mais trs intelligente et capable d'un dvouement passionn; de l'autre, un jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. levs ensemble, sympathiques l'un l'autre par beaucoup de points, ils doivent s'aimer fraternellement, se dit-il, mais l'on ne rougit pas d'un amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s'est trouble sous mon regard; aimerait-elle Agricol d'amour? Sur la voie de cette dcouverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu'au bout. Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait Adrienne, il dit celle-ci en souriant et en dsignant la Mayeux d'un signe d'intelligence: -- Hein! voyez-vous, ma chre demoiselle, comme elle rougit, cette pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave ouvrier pour elle? La Mayeux baissa la tte, crase de confusion. Aprs une pause d'une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de donner au trait cruel le temps de bien pntrer au coeur de l'infortune, le bourreau reprit: -- Mais voyez donc cette chre fille, comme elle se trouble! Puis, aprs un autre silence, s'apercevant que la Mayeux, de pourpre qu'elle tait, devenait d'une pleur mortelle et tremblait de tous ses membres, le jsuite craignit d'avoir t trop loin, car Adrienne dit la Mayeux avec intrt: -- Ma chre enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi? -- Eh! c'est tout simple, reprit Rodin avec une simplicit parfaite, car, sachant ce qu'il voulait savoir, il tenait paratre ne se douter de rien, eh! c'est tout simple, cette chre fille a la modestie d'une bonne et tendre soeur pour son frre. force de l'aimer... force de s'assimiler lui quand on le loue, il lui semble qu'on la loue elle-mme... -- Et comme elle est aussi modeste qu'excellente, ajouta Adrienne en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son frre adoptif ou pour elle, la trouble au point o nous la voyons... ce qui est un vritable enfantillage dont je veux la gronder bien fort. Mlle de Cardoville parlait de trs bonne foi, l'explication donne par Rodin lui semblant et tant en effet fort plausible. Ainsi que toutes les personnes qui, redoutant chaque minute de voir pntrer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu'elles s'effrayent, la Mayeux se persuada -- eut besoin de se persuader, pour ne pas mourir de honte, -- que les dernires paroles de Rodin taient sincres, et qu'il ne se doutait pas de l'amour qu'elle ressentait pour Agricol. Alors ses angoisses diminurent et elle trouva quelques paroles adresser Mlle de Cardoville. -- Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle timidement, je suis si peu habitue une bienveillance semblable celle dont vous me comblez que je rponds mal vos bonts pour moi. -- Mes bonts, pauvre enfant! dit Adrienne, je n'ai encore rien fait pour vous. Mais, Dieu merci! ds aujourd'hui, je pourrai tenir ma promesse, rcompenser votre dvouement pour moi, votre courageuse rsignation, votre saint amour du travail et la dignit dont vous avez donn tant de preuves au milieu des plus cruelles proccupations; en un mot, ds aujourd'hui, si cela vous convient, nous ne nous quitterons plus. -- Mademoiselle, c'est trop de bont, dit la Mayeux d'une voix tremblante, mais je... -- Ah! rassurez-vous, dit Adrienne, en l'interrompant et en la devinant, si vous acceptez, je saurai concilier, avec mon dsir un peu goste de vous avoir auprs de moi, l'indpendance de votre caractre, vos habitudes du travail, votre got pour la retraite et votre besoin de vous dvouer tout ce qui mrite la commisration; et mme, je ne vous le cache pas, c'est en vous donnant surtout les moyens de satisfaire ces gnreuses tendances que je compte vous sduire et vous fixer prs de moi. -- Mais qu'ai-je donc fait, mademoiselle, dit navement la Mayeux, pour mriter tant de reconnaissance de votre part? N'est-ce pas vous, au contraire qui avez commenc par vous montrer si gnreuse envers mon frre adoptif? -- Oh! je ne vous parle pas de reconnaissance, dit Adrienne, nous sommes quittes... mais je vous parle de l'affection, de l'amiti sincre que je vous offre. -- De l'amiti... moi... mademoiselle? -- Allons! allons! lui dit Adrienne avec un charmant sourire, ne soyez pas orgueilleuse parce que vous avez l'avantage de la position; et puis, j'ai mis dans ma tte que vous seriez mon amie... et, vous le verrez, cela sera... Mais, maintenant, j'y songe... et c'est un peu tard... quelle bonne fortune vous amne ici? -- Ce matin, M. Dagobert a reu une lettre dans laquelle on le priait de se rendre ici, o il trouverait, disait-on, de bonnes nouvelles relativement ce qui l'intresse le plus au monde... Croyant qu'il s'agissait des demoiselles Simon, il m'a dit: La Mayeux, vous avez pris tant d'intrt ce qui regarde ces enfants, qu'il faut que vous veniez avec moi; vous verrez ma joie en les retrouvant: ce sera votre rcompense... Adrienne regarda Rodin. Celui-ci fit un signe de tte affirmatif et dit: -- Oui, oui, chre demoiselle, c'est moi qui ai crit ce brave soldat... mais sans signer et sans m'expliquer davantage; vous saurez pourquoi. -- Alors, ma chre enfant, comment tes-vous venue seule? dit Adrienne. -- Hlas, mademoiselle, j'ai t, en arrivant, si mue de votre accueil que je n'ai pu vous dire mes craintes. -- Quelles craintes? demanda Rodin. -- Sachant que vous habitiez ici, mademoiselle, j'ai suppos que c'tait vous qui aviez fait tenir cette lettre M. Dagobert; je le lui ai dit, il l'a cru comme moi. Arriv ici, son impatience tait si grande qu'il a demand ds la porte si les orphelines taient dans cette maison... il les a dpeintes. On lui a dit que non. Alors, malgr mes supplications, il a voulu aller au couvent s'informer d'elles. -- Quelle imprudence!... s'cria Adrienne. -- Aprs ce qui s'est pass lors de l'escalade nocturne du couvent! ajouta Rodin en haussant les paules. -- J'ai eu beau lui observer, reprit la Mayeux, que la lettre n'annonait pas positivement qu'on lui remettrait les orphelines, mais qu'on le renseignerait sans doute sur elles, il n'a pas voulu m'couter, et m'a dit: Si je n'apprends rien... j'irai vous rejoindre... mais elles taient avant-hier au couvent; maintenant tout est dcouvert, on ne peut me les refuser. -- Et avec une tte pareille, dit Rodin en souriant, il n'y a pas de discussion possible... -- Pourvu, mon Dieu, qu'il ne soit pas reconnu! dit Adrienne en songeant aux menaces de M. Baleinier. -- Ceci n'est pas prsumable, reprit Rodin, on lui refusera la porte... Voil, je l'espre, le plus grand mcompte qui l'attendra. Du reste, le magistrat ne peut tarder revenir avec ces jeunes filles... Je n'ai plus besoin ici... d'autres soins m'appellent. Il faut que je m'informe du prince Djalma; aussi, veuillez dire quand et o je pourrai vous voir, ma chre demoiselle, afin de vous tenir au courant de mes recherches... et de convenir de tout ce qui regarde le prince Djalma, si, comme je l'espre, ces recherches ont de bons rsultats. -- Vous me trouverez chez moi, dans ma nouvelle maison, o je vais aller en sortant d'ici, rue d'Anjou, l'ancien htel de Beaulieu... Mais j'y songe, dit tout coup Adrienne aprs quelques moments de rflexion, il ne me parat ni convenable, ni peut-tre prudent, pour plusieurs raisons, de loger le prince Djalma dans le pavillon que j'occupe l'htel de Saint-Dizier. J'ai vu il y a peu de temps une charmante petite maison toute meuble, toute prte; quelques embellissements ralisables en vingt-quatre heures en feront un trs joli sjour... Oui, ce sera mille fois prfrable, ajouta Mlle de Cardoville aprs un nouveau silence, et puis ainsi je pourrai garder srement le plus strict incognito. -- Comment! s'cria Rodin, dont les projets se trouvaient dangereusement drangs par cette nouvelle rsolution de la jeune fille, vous voulez qu'il ignore... -- Je veux que le prince Djalma ignore absolument quel est l'ami inconnu qui lui vient en aide; je dsire que mon nom ne lui soit pas prononc, et qu'il ne sache pas mme que j'existe... quant prsent du moins... Plus tard... dans un mois peut-tre... je verrai... les circonstances me guideront. -- Mais cet incognito, dit Rodin cachant son vif dsappointement, ne sera-t-il pas bien difficile garder? -- Si le prince et habit mon pavillon, je suis de votre avis, le voisinage de ma tante aurait pu l'clairer, et cette crainte est une des raisons qui me font renoncer mon premier projet... Mais le prince habitera un quartier assez loign... la rue Blanche. Qui l'instruirait de ce qu'il doit ignorer? Un de mes vieux amis, M. Norval, vous, monsieur, et cette digne enfant -- elle montra la Mayeux -- sur la discrtion de qui je puis compter comme sur la vtre, vous connaissez seuls mon secret... il sera donc parfaitement gard. Du reste, demain nous causerons plus longuement ce sujet; il faut d'abord que vous parveniez retrouver ce malheureux jeune prince. Rodin, quoique profondment courrouc de la subite dtermination d'Adrienne au sujet de Djalma, fit bonne contenance et rpondit: -- Vos intentions seront scrupuleusement suivies, ma chre demoiselle, et demain, si vous le permettez, j'irai vous rendre bon compte... de ce que vous daigniez appeler tout l'heure ma mission providentielle. -- demain donc... et je vous attendrai avec impatience, dit affectueusement Adrienne Rodin. Permettez-moi toujours de compter sur vous, comme de ce jour vous pouvez compter sur moi. Il faudra m'tre indulgent, car je prvois que j'aurai encore bien des conseils, bien des services vous demander... moi qui dj... vous dois tant... -- Vous ne me devrez jamais assez, ma chre demoiselle, jamais assez, dit Rodin en se dirigeant discrtement vers la porte aprs s'tre inclin devant Adrienne. Au moment o il allait sortir, il se trouva face face avec Dagobert. -- Ah!... enfin j'en tiens un... s'cria le soldat en saisissant le jsuite au collet d'une main vigoureuse. II. Les excuses. Mlle de Cardoville, en voyant Dagobert saisir si rudement Rodin au collet, s'tait crie avec effroi, en faisant quelques pas vers le soldat: -- Au nom du ciel! monsieur... que faites-vous? -- Ce que je fais! rpondit durement le soldat sans lcher Rodin et en tournant la tte du ct d'Adrienne, qu'il ne reconnaissait pas, je profite de l'occasion pour serrer la gorge d'un des misrables de la bande du rengat, jusqu' ce qu'il m'ait dit o sont mes pauvres enfants. -- Vous m'tranglez... dit le jsuite d'une voix syncope en tchant d'chapper au soldat. -- O sont les orphelines, puisqu'elles ne sont pas ici et qu'on m'a ferm la porte du couvent sans vouloir me rpondre? cria Dagobert d'une voix tonnante. -- l'aide! murmura Rodin. -- Ah! c'est affreux! dit Adrienne. Et ple, tremblante, s'adressant Dagobert, les mains jointes: -- Grce, monsieur!... coutez-moi... coutez-le... -- Monsieur Dagobert! s'cria la Mayeux en courant saisir de ses faibles mains le bras de Dagobert et lui montrant Adrienne... c'est Mlle de Cardoville... Devant elle, quelle violence!... et puis, vous vous trompez, ... sans doute. Au nom de Mlle de Cardoville, la bienfaitrice de son fils, le soldat se retourna brusquement et lcha Rodin; celui-ci, rendu cramoisi par la colre et par la suffocation, se hta de rajuster son collet et sa cravate. -- Pardon, mademoiselle... dit Dagobert en allant vers Adrienne, encore ple de frayeur, je ne savais pas qui vous tiez... mais le premier mouvement m'a emport malgr moi... -- Mais, mon Dieu! qu'avez-vous contre monsieur? dit Adrienne. Si vous m'aviez coute, vous sauriez... -- Excusez-moi si je vous interromps, mademoiselle, dit le soldat Adrienne d'une voix contenue. Puis, s'adressant Rodin, qui avait repris son sang-froid: -- Remerciez mademoiselle, et allez-vous en... Si vous restez l... je ne rponds pas de moi... -- Un mot seulement, mon cher monsieur, dit Rodin, je... -- Je vous dis que je ne rponds pas de moi si vous restez l! s'cria Dagobert en frappant du pied. -- Mais, au nom du ciel, dites au moins la cause de cette colre... reprit Adrienne, et surtout ne vous fiez pas aux apparences; calmez-vous et coutez-nous... -- Que je me calme, mademoiselle! s'cria Dagobert avec dsespoir; mais je ne pense qu' une chose... mademoiselle... l'arrive du marchal Simon; il sera Paris aujourd'hui ou demain... -- Il serait possible! dit Adrienne. Rodin fit un mouvement de surprise et de joie. -- Hier soir, reprit Dagobert, j'ai reu une lettre du marchal; il a dbarqu au Havre; depuis trois jours, j'ai fait dmarches sur dmarches, esprant que les orphelines me seraient rendues, puisque la machination de ces misrables avait chou -- (et il montra Rodin avec un nouveau geste de colre). -- Eh bien non... ils complotent encore quelque infamie. Je m'attends tout... -- Mais, monsieur, dit Rodin s'avanant, permettez-moi de vous... -- Sortez! s'cria Dagobert, dont l'irritation et l'anxit redoublaient en songeant que d'un moment l'autre le marchal pouvait arriver Paris; sortez... car, sans mademoiselle... je me serais au moins veng sur quelqu'un... Rodin fit un signe d'intelligence Adrienne, dont il se rapprocha prudemment, lui montra Dagobert d'un geste de commisration touchante, et dit ce dernier: -- Je sortirai donc, monsieur, et... d'autant plus volontiers que je quittais cette chambre quand vous y tes rentr. Puis, se rapprochant tout fait de Mlle de Cardoville, le jsuite lui dit voix basse: -- Pauvre soldat!... la douleur l'gare; il serait incapable de m'entendre. Expliquez-lui, ma chre demoiselle; il sera bien attrap, ajouta-t-il d'un air fin; mais en attendant, reprit Rodin en fouillant dans la poche de ct de sa redingote et en tirant un paquet, remettez-lui ceci, je vous prie, ma chre demoiselle!... c'est ma vengeance... elle sera bonne. Et comme Adrienne, tenant le petit paquet dans sa main, regardait le jsuite avec tonnement, celui-ci mit son index sur sa lvre comme pour recommander le silence la jeune fille, gagna la porte et marcha reculons sur la pointe des pieds, et sortit aprs avoir encore d'un geste de piti montr Dagobert, qui, dans un morne abattement, la tte baisse, les bras croiss sur la poitrine, restait muet aux consolations empresses de la Mayeux. Lorsque Rodin eut quitt la chambre, Adrienne, s'approchant du soldat, lui dit de sa voix douce et avec l'expression d'un profond intrt: -- Votre entre si brusque m'a empche de vous faire une question bien intressante pour moi... Et votre blessure? -- Merci, mademoiselle, dit Dagobert en sortant de sa pnible proccupation, merci! a n'est pas grand'chose, mais je n'ai pas le temps d'y songer... Je suis fch d'avoir t si brutal devant vous, d'avoir chass ce misrable... mais c'est plus fort que moi: la vue de ces gens-l mon sang ne fait qu'un tour. -- Et pourtant, croyez-moi, vous avez t trop prompt juger... la personne qui tait l tout l'heure. -- Trop prompt... mademoiselle... mais ce n'est pas d'aujourd'hui que je le connais... Il tait avec ce rengat d'abb d'Aigrigny... -- Sans doute... ce qui ne l'empche pas d'tre un honnte et excellent homme... -- Lui?... s'cria Dagobert. -- Oui... et il n'est en ce moment occup que d'une chose... de vous faire rendre vos chres enfants. -- Lui?... reprit Dagobert en regardant Adrienne comme s'il ne pouvait croire ce qu'il entendait; lui... me rendre mes enfants? -- Oui... plus tt que vous ne le pensez, peut-tre. -- Mademoiselle, dit tout coup Dagobert, il vous trompe... vous tes dupe de ce vieux gueux-l. -- Non, dit Adrienne en secouant la tte en souriant, j'ai des preuves de sa bonne foi... D'abord, c'est lui qui me fait sortir de cette maison. -- Il serait vrai! dit Dagobert confondu. -- Trs vrai, et, qui plus est, voici quelque chose qui vous raccommodera peut-tre avec lui, dit Adrienne en remettant Dagobert le petit paquet que Rodin venait de lui donner au moment de s'en aller; ne voulant pas vous exasprer davantage par sa prsence, il m'a dit: Mademoiselle, remettez ceci ce brave soldat; ce sera ma vengeance. Dagobert regardait Mlle de Cardoville avec surprise en ouvrant machinalement le petit paquet. Lorsqu'il l'eut dvelopp et qu'il eut reconnu sa croix d'argent, noircie par les annes, et le vieux ruban rouge fan qu'on lui avait drobs l'auberge du _Faucon blanc _avec ses papiers, il s'cria, d'une voix entrecoupe, le coeur palpitant: -- Ma croix!... ma croix!... c'est ma croix! Et dans l'exaltation de sa joie, il pressait l'toile d'argent contre sa moustache grise. Adrienne et la Mayeux se sentaient profondment touches de l'motion du soldat, qui s'cria en courant vers la porte par o venait de sortir Rodin: -- Aprs un service rendu au marchal Simon, ma femme ou mon fils, on ne pouvait rien faire de plus pour moi... Et vous rpondez de ce brave homme, mademoiselle? Et je l'ai injuri... maltrait devant vous... Il a droit une rparation... il l'aura. Oh! il l'aura. Ce disant, Dagobert sortit prcipitamment de la chambre, traversa deux pices en courant, gagna l'escalier, le descendit rapidement et atteignit Rodin la dernire marche. -- Monsieur, lui dit le soldat d'une voix mue, en le saisissant par le bras, il faut remonter tout de suite. -- Il serait pourtant bon de vous dcider quelque chose, mon cher monsieur, dit Rodin en s'arrtant avec bonhomie; il y a un instant vous m'ordonniez de m'en aller, maintenant il s'agit de revenir. quoi nous arrtons-nous? -- Tout l'heure, monsieur, j'avais tort, et quand j'ai un tort, je le rpare. Je vous ai injuri, maltrait devant tmoins, je vous ferai mes excuses devant tmoins. -- Mais, mon cher monsieur... Je vous... rends grce... je suis press... -- Qu'est-ce que cela me fait que vous soyez press?... Je vous dis que vous allez remonter tout de suite... ou sinon... ou sinon... ou sinon..., reprit Dagobert en prenant la main du jsuite et en la serrant avec autant de cordialit que d'attendrissement, ou sinon le bonheur que vous me causez en me rendant ma croix ne sera pas complet. -- Qu' cela ne tienne, alors, mon bon ami, remontons... remontons... -- Et non seulement vous m'avez rendu ma croix... que j'ai... eh bien, oui! que j'ai pleure, allez, sans le dire personne, s'cria Dagobert avec effusion; mais cette demoiselle m'a dit que, grce vous... ces pauvres enfants! Voyons... pas de fausse joie... Est-ce bien vrai? mon Dieu! est-ce bien vrai? -- Eh! eh! voyez-vous le curieux? dit Rodin en souriant avec finesse. Puis il ajouta: -- Allons, allons, soyez tranquille... on vous les rendra, vos deux anges, vieux diable quatre. Et le jsuite remonta l'escalier. -- On me les rendra... aujourd'hui? s'cria Dagobert. Et au moment o Rodin gravissait les marches, il l'arrta brusquement par la manche. -- Ah! , mon bon ami, dit le jsuite, dcidment nous arrtons- nous? montons-nous? descendons-nous? Sans reproche, vous me faites aller comme un tonton. -- C'est juste... l-haut nous nous expliquerons mieux. Venez... alors, venez vite... dit Dagobert. Puis, prenant Rodin sous le bras, il lui fit hter le pas et le ramena triomphant dans la chambre o Adrienne et la Mayeux taient restes, trs surprises de la subite disparition du soldat. -- Le voil... le voil! s'cria Dagobert en rentrant. Heureusement, je l'ai rattrap au bas de l'escalier. -- Et vous m'avez fait remonter d'un fier pas! ajouta Rodin passablement essouffl. -- Maintenant, monsieur, dit Dagobert d'une voix grave, je dclare devant mademoiselle que j'ai eu tort de vous brutaliser, de vous injurier; je vous en fais mes excuses, monsieur, et je reconnais avec joie que je vous dois... oh!... beaucoup... oui... je vous le jure, quand je dois... je paye. Et Dagobert tendit encore sa loyale main Rodin, qui la serra d'une faon fort affable en ajoutant: -- Eh! mon Dieu! de quoi s'agit-il donc? Quel est donc ce grand service dont vous parlez? -- Et cela, dit Dagobert en faisant briller sa croix aux yeux de Rodin; mais vous ne savez donc pas ce que c'est pour moi que cette croix! -- Supposant, au contraire, que vous deviez y tenir, je comptais avoir le plaisir de vous la remettre moi-mme. Je l'avais apporte pour cela... Mais, entre nous... vous m'avez, ds mon arrive, si... si _familirement _accueilli... que je n'ai pas eu le temps de... -- Monsieur, dit Dagobert confus, je vous assure que je me repens cruellement de ce que j'ai fait. -- Je le sais... mon bon ami... n'en parlons donc plus... Ah! , vous y teniez donc beaucoup, cette croix? -- Si j'y tenais, monsieur! s'cria Dagobert; mais cette croix, -- et il la baisa encore, -- c'est ma relique moi... Celui de qui elle me venait tait mon saint... mon dieu... et il l'avait touche... -- Comment! dit Rodin en feignant de regarder la croix avec autant de curiosit que d'admiration respectueuse, comment! Napolon... le grand Napolon aurait touch de sa propre main, de sa main victorieuse... cette noble toile de l'honneur? -- Oui, monsieur, de sa main; il l'avait place l, sur ma poitrine sanglante, comme pansement ma cinquime blessure... aussi, voyez-vous, je crois qu'au moment de crever de faim, entre du pain et ma croix... je n'aurais pas hsit... afin de l'avoir en mourant sur le coeur... Mais assez... parlons d'autre chose... C'est bte, un vieux soldat, n'est-ce pas? ajouta Dagobert en passant la main sur ses yeux. Puis, comme s'il avait honte de nier ce qu'il prouvait: -- Eh bien, oui! reprit-il en relevant vivement la tte, et ne cherchant pas cacher une larme qui roulait sur sa joue, oui, je pleure de joie d'avoir retrouv ma croix... ma croix que l'empereur m'avait donne... de _sa main victorieuse_, comme dit ce brave homme... -- Bnie soit donc ma pauvre vieille main de vous avoir rendu ce trsor glorieux, dit Rodin avec motion. Et il ajouta: -- Ma foi! la journe sera bonne pour tout le monde; aussi je vous l'annonais ce matin dans ma lettre... -- Cette lettre sans signature, demanda le soldat de plus en plus surpris, c'tait vous?... -- C'tait moi qui vous l'crivais. Seulement, craignant quelque nouveau pige d'Aigrigny, je n'ai pas voulu, vous entendez bien, m'expliquer plus clairement. -- Ainsi, mes orphelines... je vais les revoir? Rodin fit un signe de tte affirmatif plein de bonhomie. -- Oui, tout l'heure, dans un instant peut-tre... dit Adrienne en souriant. Eh bien! avais-je raison de vous dire que vous aviez mal jug monsieur? -- Eh! que ne me disait-il cela quand je suis entr! s'cria Dagobert ivre de joie. -- Il y avait cela un inconvnient, mon ami, dit Rodin: c'est que, ds votre entre, vous avez entrepris de m'trangler... -- C'est vrai... j'ai t trop prompt; encore une fois, pardon; mais que voulez-vous que je vous dise?... Je vous avais toujours vu contre nous avec l'abb d'Aigrigny, et, dans le premier moment... -- Mademoiselle, dit Rodin en s'inclinant devant Adrienne, cette chre demoiselle vous dira que j'tais, sans le savoir, complice de bien des perfidies; mais, ds que j'ai pu voir clair dans les tnbres... j'ai quitt le mauvais chemin o j'tais engag malgr moi, pour marcher vers ce qui tait honnte, droit et juste. Adrienne fit un signe de tte affirmatif Dagobert, qui semblait l'interroger du regard. -- Si je n'ai pas sign la lettre que je vous ai crite, mon bon ami, 'a t de crainte que mon nom ne vous inspirt de mauvais soupons; si, enfin, je vous ai pri de vous rendre ici et non pas au couvent, c'est que j'avais peur, comme cette chre demoiselle, que vous ne fussiez reconnu par le concierge ou par le jardinier, et votre escapade de l'autre nuit pouvait rendre cette reconnaissance dangereuse. -- Mais M. Baleinier est instruit de tout, j'y songe maintenant, dit Adrienne avec inquitude; il m'a menace de dnoncer M. Dagobert et son fils si je portais plainte. -- Soyez tranquille, ma chre demoiselle; c'est vous maintenant qui dicterez les conditions... rpondit Rodin. Fiez-vous moi; quant vous, mon bon ami... vos tourments sont finis. -- Oui, dit Adrienne: un magistrat rempli de droiture, de bienveillance, est all chercher au couvent les filles du marchal Simon; il va les ramener ici; mais comme moi, il a pens qu'il serait plus convenable qu'elles vinssent habiter ma maison... Je ne puis cependant prendre cette dcision sans votre consentement... car c'est vous que ces orphelines ont t confies par leur mre. -- Vous voulez la remplacer auprs d'elles, mademoiselle, reprit Dagobert, je ne peux que vous remercier de bon coeur pour moi et pour ces enfants... Seulement, comme la leon a t rude, je vous demanderai de ne pas quitter la porte de leur chambre ni jour ni nuit. Si elles sortent avec vous, vous me permettrez de les suivre quelques pas sans les quitter de l'oeil, ni plus ni moins que ferait Rabat-Joie, qui s'est montr meilleur gardien que moi. Une fois le marchal arriv... et ce sera d'un jour l'autre, la consigne sera leve... Dieu veuille qu'il arrive bientt! -- Oui, reprit Rodin d'une voix ferme, Dieu veuille qu'il arrive bientt, car il aura demander un terrible compte de la perscution de ses filles l'abb d'Aigrigny, et pourtant M. le marchal ne sait pas tout encore... -- Et vous ne tremblez pas pour le rengat? reprit Dagobert en pensant que bientt peut-tre le marquis se trouverait face face avec le marchal. -- Je ne tremble ni pour les lches ni pour les tratres! rpondit Rodin. Et lorsque M. le marchal Simon sera de retour... Puis, aprs une rticence de quelques instants, il continua: -- Que M. le marchal me fasse l'honneur de m'entendre, et il sera difi sur la conduite de l'abb d'Aigrigny. M. le marchal saura que ses amis les plus chers sont, autant que lui-mme, en butte la haine de cet homme si dangereux. -- Comment donc cela? dit Dagobert. -- Eh! mon Dieu! vous-mme, dit Rodin, vous tes un exemple de ce que j'avance. -- Moi!... -- Croyez-vous que le hasard seul ait amen la scne de l'auberge du _Faucon blanc_, prs de Leipzig? -- Qui vous a parl de cette scne? dit Dagobert confondu. -- Ou vous acceptiez la provocation de Morok, continua le jsuite sans rpondre Dagobert, et vous tombiez dans un guet-apens, ou vous la refusiez, et alors vous tiez arrt faute de papiers ainsi que vous l'avez t, puis jet en prison comme un vagabond avec ces pauvres orphelines... Maintenant, savez-vous quel tait le but de cette violence? De vous empcher d'tre ici le 13 fvrier. -- Mais plus je vous coute, monsieur, dit Adrienne, plus je suis effraye de l'audace de l'abb d'Aigrigny et de l'tendue des moyens dont il dispose... En vrit, reprit-elle avec une profonde surprise, si vos paroles ne mritaient pas toute crance... -- Vous en douteriez, n'est-ce pas, mademoiselle? dit Dagobert; c'est comme moi, je ne peux pas croire que, si mchant qu'il soit, ce rengat ait eu des intelligences avec un montreur de btes, au fond de la Saxe; et puis, comment aurait-il su que moi et les enfants nous devions passer Leipzig? C'est impossible, mon brave homme. -- En effet, monsieur, reprit Adrienne, je crains que votre animadversion, d'ailleurs trs lgitime, contre l'abb d'Aigrigny, ne vous gare, et que vous ne lui attribuiez une puissance et une tendue de relations presque fabuleuse. Aprs un moment de silence, pendant lequel Rodin regarda tour tour Adrienne et Dagobert avec une sorte de commisration, il reprit: -- Et comment M. l'abb d'Aigrigny aurait-il eu votre croix en sa possession sans ses relations avec Morok? demanda Rodin au soldat. -- Mais, au fait, monsieur, dit Dagobert, la joie m'a empch de rflchir; comment se fait-il que ma croix soit entre vos mains? -- Justement parce que l'abb d'Aigrigny avait Leipzig les relations dont vous et cette chre demoiselle paraissez douter. -- Mais ma croix, comment vous est-elle parvenue Paris? -- Dites-moi, vous avez t arrt Leipzig faute de papiers, n'est-ce pas? -- Oui... mais je n'ai jamais pu comprendre comment mes papiers et mon argent avaient disparu de mon sac... Je croyais avoir eu le malheur de les perdre. Rodin haussa les paules et reprit: -- Ils vous ont t vols l'auberge du _Faucon blanc _par Goliath, un des affids de Morok, et celui-ci a envoy les papiers et la croix l'abb d'Aigrigny pour lui prouver qu'il avait russi excuter les ordres qui concernaient les orphelines et vous-mme. C'est avant-hier que j'ai eu la clef de cette machination tnbreuse: croix et papiers se trouvaient dans les archives de l'abb d'Aigrigny; les papiers formaient un volume trop considrable; on se serait aperu de leur soustraction; mais d'aprs ma lettre, esprant vous voir ce matin, et sachant combien un soldat de l'empereur tient sa croix, relique sacre comme vous le dites, mon bon ami, ma foi! je n'ai pas hsit: j'ai mis la relique dans ma poche. Aprs tout, me suis-je dit, ce n'est qu'une restitution, et ma dlicatesse s'exagre peut-tre la porte de cet abus de confiance. -- Vous ne pouviez faire une action meilleure, dit Adrienne, et, pour ma part, en raison de l'intrt que je porte M. Dagobert, je vous en suis personnellement reconnaissante. Puis, aprs un moment de silence, elle reprit avec anxit: -- Mais, monsieur, de quelle effrayante puissance dispose donc M. d'Aigrigny... pour avoir en pays tranger des relations si tendues et si redoutables? -- Silence! s'cria Rodin voix basse en regardant autour de lui d'un air pouvant, silence... silence!... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas l-dessus!!! III. Rvlations. Mlle de Cardoville, trs tonne de la frayeur de Rodin lorsqu'elle lui avait demand quelque explication sur le pouvoir si formidable, si tendu, dont disposait l'abb d'Aigrigny, lui dit: -- Mais, monsieur, qu'y a-t-il donc de si trange dans la question que je viens de vous faire? Rodin, aprs un moment de silence, jetant les yeux autour de lui avec une inquitude parfaitement simule, rpondit voix basse: -- Encore une fois, mademoiselle, ne m'interrogez pas sur un sujet si redoutable: les murailles de cette maison ont des oreilles, ainsi qu'on dit vulgairement. Adrienne et Dagobert se regardrent avec une surprise croissante. La Mayeux, par un instinct d'une persistance incroyable, continuait prouver un sentiment de dfiance invincible contre Rodin; quelquefois elle le regardait longtemps la drobe, tchant de pntrer sous le masque de cet homme, qui l'pouvantait. Un moment le jsuite rencontra le regard inquiet de la Mayeux obstinment attach sur lui; il lui fit aussitt un petit signe de tte plein d'amnit; la jeune fille, effraye de se voir surprise, dtourna les yeux en tressaillant. -- Non, non, ma chre demoiselle, reprit Rodin, avec un soupir, en voyant que Mlle de Cardoville s'tonnait de son silence, ne m'interrogez pas sur la puissance de l'abb d'Aigrigny. -- Mais, encore une fois, monsieur, reprit Adrienne, pourquoi cette hsitation me rpondre? Que craignez-vous? -- Ah! ma chre demoiselle, dit Rodin en frissonnant, ces gens-l sont si puissants!... leur animosit est si terrible! -- Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui vous manque jamais. -- Eh! ma chre demoiselle, reprit Rodin presque bless, jugez-moi mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains?... Non, non, je suis trop obscur, trop inoffensif; mais c'est vous, mais c'est M. le marchal Simon, mais ce sont les autres personnes de votre famille, qui ont tout redouter... Ah! tenez, ma chre demoiselle, encore une fois, ne m'interrogez pas; il est des secrets funestes ceux qui les possdent... -- Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux connatre les prils dont on est menac? -- Quand on sait la manoeuvre de son ennemi, on peut se dfendre au moins, dit Dagobert. Vaut mieux une attaque en plein jour qu'une embuscade. -- Puis, je vous l'assure, reprit Adrienne, le peu de mots que vous m'avez dits m'inspirent une vague inquitude... -- Allons, puisqu'il le faut... ma chre demoiselle, reprit le jsuite en paraissant faire un grand effort sur lui-mme, puisque vous ne comprenez pas demi-mot... je serai plus explicite... Mais rappelez-vous, ajouta-t-il d'un ton grave... rappelez-vous que votre insistance me force vous apprendre ce qu'il vous vaudrait peut-tre mieux ignorer. -- Parlez, de grce, monsieur, parlez, dit Adrienne. Rodin, rassemblant autour de lui Adrienne, Dagobert et la Mayeux, leur dit voix basse d'un air mystrieux: -- N'avez-vous donc jamais entendu parler d'une association puissante qui tend son rseau sur toute la terre, qui compte des affilis, des sides, des fanatiques dans toutes les classes de la socit... qui a eu et qui a encore souvent l'oreille des rois et des grands... association toute-puissante, qui d'un mot lve ses cratures aux positions les plus hautes, et d'un mot aussi les rejette dans le nant dont elle seule a pu les tirer? -- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, quelle est donc cette association formidable? Jamais je n'en ai jusqu'ici entendu parler. -- Je vous crois, et pourtant votre ignorance ce sujet m'tonne au dernier point, ma chre demoiselle. -- Et pourquoi cet tonnement? -- Parce que vous avez vcu longtemps avec madame votre tante, et vu souvent l'abb d'Aigrigny. -- J'ai vcu chez Mme de Saint-Dizier, mais non pas avec elle, car pour mille raisons elle m'inspirait une aversion lgitime. -- Mais en fait, ma chre demoiselle, ma remarque n'tait pas juste; c'est l plus qu'ailleurs que, devant vous surtout, on devait garder le silence sur cette association, et c'est pourtant grce elle que Mme de Saint-Dizier a joui d'une si redoutable influence dans le monde sous le dernier rgne... Eh bien! sachez- le donc: c'est le concours de cette association qui rend l'abb d'Aigrigny un homme si dangereux; par elle il a pu surveiller, poursuivre, atteindre diffrents membres de votre famille, ceux-ci en Sibrie, ceux-l au fond de l'Inde, d'autres enfin au milieu des montagnes de l'Amrique, car, je vous l'ai dit, c'est par hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l'abb d'Aigrigny, que j'ai t mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus capable. -- Mais, monsieur, le nom... le nom de cette compagnie, dit Adrienne. -- Eh! bien! c'est... Et Rodin s'arrta. -- C'est... reprit Adrienne, aussi intresse que Dagobert et la Mayeux, c'est... Rodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres acteurs de cette scne plus prs de lui, et dit voix basse, en accentuant lentement ses paroles: -- C'est... la compagnie de Jsus. Et il tressaillit. -- Les Jsuites! s'cria Mlle de Cardoville, ne pouvant retenir un clat de rire d'autant plus franc que, d'aprs les mystrieuses prcautions oratoires de Rodin, elle s'attendait une rvlation selon elle beaucoup plus terrible; les Jsuites! reprit-elle en riant toujours, mais ils n'existent que dans les livres; ce sont des personnages historiques trs effrayants, je le crois; mais pourquoi dguiser ainsi Mme de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny? Tels qu'ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon ddain? Aprs avoir cout silencieusement Mlle de Cardoville, Rodin reprit d'un air grave et pntr: -- Votre aveuglement m'effraye, ma chre demoiselle; le pass aurait d vous faire craindre pour l'avenir, car plus que personne, vous avez dj subi la funeste action de cette compagnie dont vous regardez l'existence comme un rve. -- Moi, monsieur? dit Adrienne en souriant, quoique un peu surprise. -- Vous... -- Et dans quelle circonstance? -- Vous me le demandez, ma chre demoiselle, vous me le demandez... et vous avez t enferme ici comme folle? N'est-ce donc pas vous dire que le matre de cette maison est un des membres laques les plus dvous de cette compagnie, et, comme tel, l'instrument aveugle de l'abb d'Aigrigny! -- Ainsi, dit Adrienne, sans sourire cette fois, M. Baleinier...? -- Obissait l'abb d'Aigrigny, le chef le plus redoutable de cette redoutable socit... Il emploie son gnie au mal; mais, il faut l'avouer, c'est un homme de gnie... aussi est-ce surtout sur lui qu'une fois hors d'ici, vous et les vtres devrez concentrer toute votre surveillance, tous vos soupons; car, croyez-moi, je le connais, il ne regarde pas la partie comme perdue; il faut vous attendre de nouvelles attaques, sans doute d'un autre genre, mais, par cela mme, peut-tre plus dangereuses encore... -- Heureusement, vous nous prvenez, mon brave, dit Dagobert, et vous serez avec nous. -- Je puis bien peu, mon bon ami; mais ce peu est au service des honntes gens, dit Rodin. -- Maintenant, dit Adrienne d'un air pensif, compltement persuade par l'air de conviction de Rodin, je m'explique l'inconcevable influence que ma tante exerait sur le monde; je l'attribuais seulement ses relations avec des personnages puissants; je croyais bien qu'elle tait, ainsi que l'abb d'Aigrigny, associe de tnbreuses intrigues dont la religion tait le voile, mais j'tais loin de croire ce que vous m'apprenez. -- Et combien de choses vous ignorez encore! reprit Rodin. Si vous saviez, ma chre demoiselle, avec quel art ces gens-l vous environnent, votre insu, d'agents qui leur sont dvous! Lorsqu'ils ont intrt en tre instruits, aucun de vos pas ne leur chappe. Puis, peu peu, ils agissent lentement, prudemment et dans l'ombre; ils vous circonviennent par tous les moyens possibles, depuis la flatterie jusqu' la terreur... vous sduisent ou vous effrayent, pour vous dominer ensuite sans que vous ayez conscience de leur autorit; tel est leur but, et, il faut l'avouer, ils l'atteignent souvent avec une dtestable habilet. Rodin avait parl avec tant de sincrit qu'Adrienne tressaillit; puis, se reprochant cette crainte, elle reprit: -- Et pourtant, non... non, jamais je ne pourrai croire un pouvoir si infernal; encore une fois, la puissance de ces prtres ambitieux est d'un autre ge... Dieu soit lou! ils ont disparu tout jamais. -- Oui, certes, ils ont disparu, car ils savent se disperser et disparatre dans certaines circonstances; mais c'est surtout alors qu'ils sont le plus dangereux; car la dfiance qu'ils inspiraient s'vanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les tnbres. Ah! ma chre demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habilet! Dans ma haine contre tout ce qui est oppressif, lche et hypocrite, j'avais tudi l'histoire de cette terrible compagnie avant de savoir que l'abb d'Aigrigny en faisait partie. Ah! c'est pouvanter... Si vous saviez quels moyens ils emploient!... Quand je vous dirai que, grce leurs ruses diaboliques, les apparences les plus pures, les plus dvoues, cachent souvent les piges les plus horribles... Et les regards de Rodin parurent s'arrter _par hasard _sur la Mayeux; mais voyant qu'Adrienne ne s'apercevait pas de cette insinuation, le jsuite reprit: -- En un mot, tes-vous en butte leurs poursuites, ont-ils intrt vous capter? oh! de ce moment, dfiez-vous de tout ce qui vous entoure, souponnez les attachements les plus nobles, les affections les plus tendres, car ces monstres parviennent quelquefois corrompre vos meilleurs amis, et s'en faire contre vous des auxiliaires d'autant plus terribles que votre confiance est plus aveugle. -- Ah! c'est impossible, s'cria Adrienne rvolte; vous exagrez... Non, non, l'enfer n'aurait rien rv de plus horrible que de telles trahisons... -- Hlas!... ma chre demoiselle... un de vos parents, M. Hardy, le coeur le plus loyal, le plus gnreux, a t ainsi victime d'une trahison infme... Enfin, savez-vous ce que la lecture du testament de votre aeul nous a appris? C'est qu'il est mort victime de la haine de ces gens-l, et qu' cette heure, aprs cent cinquante ans d'intervalle, ses descendants sont encore en butte la haine de cette indestructible compagnie. -- Ah! monsieur... cela pouvante, dit Adrienne en sentant son coeur se serrer. Mais il n'y a donc pas d'armes contre de telles attaques?... -- La prudence, ma chre demoiselle, la rserve la plus attentive, l'tude la plus incessamment dfiante de tout ce qui vous approche. -- Mais c'est une vie affreuse qu'une telle vie, monsieur; mais c'est une torture que d'tre ainsi en proie des soupons, des doutes, des craintes continuelles! -- Eh! sans doute!... ils le savent bien, les misrables... C'est ce qui fait leur force... souvent ils trompent par l'excs mme des prcautions que l'on prend contre eux. Aussi, ma chre demoiselle, et vous, digne et brave soldat, au nom de ce qui vous est cher, dfiez-vous, ne hasardez pas lgrement votre confiance; prenez bien garde, vous avez failli tre victime de ces gens-l; vous les aurez toujours pour ennemis implacables... Et vous aussi, pauvre et intressante enfant, ajouta le jsuite en s'adressant la Mayeux, suivez mes conseils... craignez-les... ne dormez que d'un oeil, comme dit le proverbe. -- Moi, monsieur? dit la Mayeux; qu'ai-je fait? qu'ai-je craindre? -- Ce que vous avez fait? Eh! mon Dieu... n'aimez-vous pas tendrement cette chre demoiselle, votre protectrice? n'avez-vous pas tent de venir son secours? N'tes-vous pas la soeur adoptive du fils de cet intrpide soldat, du brave Agricol? Hlas! pauvre enfant, ne voil-t-il pas assez de titres leur haine, malgr votre obscurit? Ah! ma chre demoiselle, ne croyez pas que j'exagre. Rflchissez... rflchissez... Songez ce que je viens de rappeler au fidle compagnon d'armes du marchal Simon, relativement son emprisonnement Leipzig; songez ce qui vous est arriv vous-mme, que l'on a os conduire ici au mpris de toute loi, de toute justice, et alors vous verrez qu'il n'y a rien d'exagr dans ce tableau de la puissance occulte de cette compagnie... Soyez toujours sur vos gardes, et surtout, ma chre demoiselle, dans tous les cas douteux, ne craignez pas de vous adresser moi. En trois jours j'ai assez appris par ma propre exprience, sur leur manire d'agir, pour pouvoir vous indiquer un pige, une ruse, un danger, et vous en dfendre. -- Dans une pareille circonstance, monsieur, rpondit Mlle de Cardoville, dfaut de reconnaissance, mon intrt ne vous dsignerait-il pas comme mon meilleur conseiller? Selon la tactique habituelle des fils de Loyola, qui tantt nient eux-mmes leur propre existence afin d'chapper leurs adversaires, tantt, au contraire, proclament avec audace la puissance vivace de leur organisation afin d'intimider les faibles, Rodin avait clat de rire au nez du rgisseur de la terre de Cardoville, lorsque celui-ci avait parl de l'existence des _Jsuites_, tandis qu' ce moment, en retraant ainsi leurs moyens d'action, il tchait, et il avait russi jeter dans l'esprit de Mlle de Cardoville quelques germes de frayeur qui devaient peu peu se dvelopper par la rflexion, et servir plus tard les projets sinistres qu'il mditait. La Mayeux ressentait toujours une grande frayeur l'endroit de Rodin; pourtant, depuis qu'elle l'avait entendu dvoiler Adrienne la sinistre puissance de l'ordre qu'il disait si redoutable, la jeune ouvrire, loin de souponner le jsuite d'avoir l'audace de parler ainsi d'une association dont il tait membre, lui savait gr, presque malgr elle, des importants conseils qu'il venait de donner Mlle de Cardoville. Le nouveau regard qu'elle jeta sur lui la drobe (et que Rodin surprit aussi, car il observait la jeune fille avec une attention soutenue) fut empreint d'une gratitude pour ainsi dire tonne. Devinant cette impression, voulant l'amliorer encore, tcher de dtruire les fcheuses prventions de la Mayeux, et aller surtout au-devant d'une rvlation qui devait tre faite tt ou tard, le jsuite eut l'air d'avoir oubli quelque chose de trs important et s'cria en se frappant le front: -- quoi pens-je donc? Puis, s'adressant la Mayeux: -- Savez-vous, ma chre fille, o est votre soeur? Aussi interdite qu'attriste de cette question inattendue, la Mayeux rpondit en rougissant beaucoup, car elle se rappelait sa dernire entrevue avec la brillante reine Bacchanal: -- Il y a quelques jours que je n'ai vu ma soeur, monsieur. -- Eh bien, ma chre fille, elle n'est pas heureuse, dit Rodin, j'ai promis une de ses amies de lui envoyer un petit secours; je me suis adress une personne charitable: voici ce que l'on m'a donn pour elle... Et il tira de sa poche un rouleau cachet qu'il remit la Mayeux, aussi surprise qu'attendrie. -- Vous avez une soeur malheureuse... et je n'en sais rien, dit vivement Adrienne l'ouvrire; ah! mon enfant, c'est mal! -- Ne la blmez pas... dit Rodin. D'abord elle ignorait que sa soeur ft malheureuse, et puis elle ne pouvait pas vous demander, _ vous_, ma chre demoiselle, de vous y intresser. Et comme Mlle de Cardoville regardait Rodin avec tonnement, il ajouta en s'adressant la Mayeux: -- N'est-il pas vrai, ma chre fille? -- Oui, monsieur, dit l'ouvrire en baissant les yeux et rougissant de nouveau. Puis elle ajouta vivement et avec anxit: -- Mais ma soeur, monsieur, o l'avez-vous vue? o est-elle? comment est-elle malheureuse? -- Tout ceci serait trop long vous dire, ma chre fille; allez le plus tt possible rue Clovis, maison de la fruitire; demandez parler votre soeur de la part de M. Charlemagne ou de M. Rodin, comme vous voudrez, car je suis connu dans ce pied-- terre sous mon nom de baptme comme sous mon nom de famille, et vous saurez le reste... Dites seulement votre soeur que si elle est sage, que si elle persiste dans ses bonnes rsolutions, l'on continuera de s'occuper d'elle. La Mayeux, de plus en plus surprise, allait rpondre Rodin, lorsque la porte s'ouvrit, et M. de Gernande entra. La figure du magistrat tait grave et triste. -- Et les filles du marchal Simon? s'cria Mlle de Cardoville. -- Malheureusement je ne vous les amne pas, rpondit le juge. -- Et o sont-elles, monsieur? qu'en a-t-on fait? Avant-hier encore elles taient dans ce couvent! s'cria Dagobert boulevers de ce complet renversement de ses esprances. peine le soldat eut-il prononc ces mots, que, profitant du mouvement qui groupait les acteurs de cette scne autour du magistrat, Rodin se recula de quelques pas, gagna discrtement la porte, et disparut sans que personne se ft aperu de son absence. Pendant que le soldat, ainsi rejet tout coup au plus profond de son dsespoir, regardait M. de Gernande, attendant sa rponse avec angoisse, Adrienne dit au magistrat: -- Mais, mon Dieu! monsieur, lorsque vous vous tes prsent dans le couvent, que vous a rpondu la suprieure au sujet de ces jeunes filles? -- La suprieure a refus de s'expliquer, mademoiselle. -- Vous prtendez, monsieur, m'a-t-elle dit, que les jeunes personnes dont vous parlez sont retenues ici contre leur gr... puisque la loi vous donne cette fois le droit de pntrer dans cette maison, visitez-la... -- Mais, madame, veuillez me rpondre positivement, ai-je dit la suprieure: affirmez-vous tre compltement trangre la squestration des jeunes filles que je viens rclamer? -- Je n'ai rien dire ce sujet, monsieur; vous vous dites autoris faire des perquisitions: faites-les. -- Ne pouvant obtenir d'autres explications, ajouta le magistrat, j'ai parcouru le couvent dans toutes ses parties, je me suis fait ouvrir toutes les chambres... mais malheureusement je n'ai trouv aucune trace de ces jeunes filles... -- Ils les auront envoyes dans un autre endroit! s'cria Dagobert, et qui sait?... bien malades peut-tre... ils les tueront, mon Dieu! ils les tueront! s'cria-t-il avec un accent dchirant. -- Aprs un tel refus, que faire, mon Dieu! quel parti prendre? Ah! de grce, clairez-nous, monsieur, vous notre conseil, vous notre providence, dit Adrienne en se retournant pour parler Rodin qu'elle croyait derrire elle: quelle serait votre...? Puis s'apercevant que le jsuite avait tout coup disparu, elle dit la Mayeux avec inquitude: -- Et M. Rodin, o est-il donc? -- Je ne sais pas, mademoiselle, rpondit la Mayeux en regardant autour d'elle; il n'est plus l. -- Cela est trange, dit Adrienne, disparatre si brusquement. -- Quand je vous disais que c'tait un tratre! s'cria Dagobert en frappant du pied avec rage; ils s'entendent tous... -- Non, non, dit Mlle de Cardoville, ne croyez pas cela; mais l'absence de M. Rodin n'en est pas moins regrettable, car, dans cette circonstance difficile, grce la position que M. Rodin a occupe auprs de M. d'Aigrigny, il aurait pu peut-tre donner d'utiles renseignements. -- Je vous avouerai, mademoiselle, que j'y comptais presque, dit M. de Gernande, et j'tais revenu ici autant pour vous apprendre le fcheux rsultat de mes recherches que pour demander cet homme de coeur et de droiture, qui a si courageusement dvoil d'odieuses machinations, de nous clairer de ses conseils dans cette circonstance. Chose assez trange! depuis quelques instants Dagobert, profondment absorb, n'apportait plus aucune attention aux paroles du magistrat, si importantes pour lui. Il ne s'aperut mme pas du dpart de M. de Gernande, qui se retira aprs avoir promis Adrienne de ne rien ngliger pour arriver connatre la vrit au sujet de la disparition des orphelines. Inquite de ce silence, voulant quitter l'instant la maison et engager Dagobert l'accompagner, Adrienne aprs un coup d'oeil d'intelligence chang avec la Mayeux, s'approchait du soldat, lorsqu'on entendit au dehors de la chambre des pas prcipits et une voix mle s'criant avec impatience: -- O est-il? o est-il? cette voix, Dagobert eut l'air de s'veiller en sursaut, fit un bond, poussa un cri et se prcipita vers la porte. Elle s'ouvrit... Le marchal Simon y parut. IV. Pierre Simon. Le marchal Pierre Simon, duc de Ligny, tait de haute taille, simplement vtu d'une redingote bleue ferme jusqu' la dernire boutonnire, o se nouait un bout de ruban rouge. On ne pouvait voir une physionomie plus loyale, plus expansive, d'un caractre plus chevaleresque, que celle du marchal; il avait le front large, le nez aquilin, le menton fermement accus, et le teint brl par le soleil de l'Inde. Ses cheveux, coups trs ras, grisonnaient sur les tempes; mais ses sourcils taient encore aussi noirs que sa large moustache retombante; sa dmarche libre, hardie, ses mouvements dcids, tmoignaient de son imptuosit militaire. Homme du peuple, homme de guerre et d'lan, la chaleureuse cordialit de sa parole appelait la bienveillance et la sympathie; aussi clair qu'intrpide, aussi gnreux que sincre, on remarquait surtout en lui une mle fiert plbienne; ainsi que d'autres sont fiers d'une haute naissance, il tait fier, lui, de son obscure origine, parce qu'elle tait ennoblie par le grand caractre de son pre, rpublicain rigide, intelligent et laborieux artisan, depuis quarante ans l'honneur, l'exemple, la glorification des travailleurs. En acceptant avec reconnaissance le titre aristocratique dont l'empereur l'avait dcor, Pierre Simon avait agi comme ces gens dlicats qui, recevant d'une affectueuse amiti un don parfaitement inutile, l'acceptent avec reconnaissance en faveur de la main qui l'offre. Le culte religieux de Pierre Simon envers l'empereur n'avait jamais t aveugle; autant son dvouement, son ardent amour, pour son idole fut instinctif et pour ainsi dire fatal... autant son admiration fut grave et raisonne. Loin de ressembler ces traneurs de sabre qui n'aiment la bataille que pour la bataille, non seulement le marchal Simon admirait son hros comme le plus grand capitaine du monde, mais il l'admirait surtout parce qu'il savait que l'empereur avait fait ou accept la guerre dans l'espoir d'imposer un jour la paix au monde; car si la paix consentie par la gloire et par la force est grande, fconde et magnifique, la paix consentie par la faiblesse et par la lchet est strile, dsastreuse et dshonorante. Fils d'artisan, Pierre Simon admirait encore l'empereur parce que cet imprial parvenu avait toujours su faire noblement vibrer la fibre populaire, et que, se souvenant du peuple dont il tait sorti, il l'avait fraternellement convi jouir de toutes les pompes de l'aristocratie et de la royaut. * * * * * Lorsque le marchal Simon entra dans la chambre, ses traits taient altrs; la vue de Dagobert, un clair de joie illumina son visage; il se prcipita vers le soldat en lui tendant les bras, et s'cria: -- Mon ami!!! mon vieil ami!... Dagobert rpondit avec une muette effusion cette affectueuse treinte; puis le marchal, se dgageant de ses bras, et attachant sur lui des yeux humides, lui dit d'une voix si palpitante d'motion que ses lvres tremblaient: -- Eh bien! tu es arriv temps pour le 13 fvrier? -- Oui, mon gnral... mais tout est remis quatre mois... -- Et...ma femme?... mon enfant?... cette question, Dagobert tressaillit, baissa la tte et resta muet... -- Ils ne sont donc pas ici? demanda Pierre Simon avec plus de surprise que d'inquitude. On m'a dit chez toi que ni ma femme ni mon enfant n'y taient; mais que je te trouverais... dans cette maison... Je suis accouru... ils n'y sont donc pas? -- Mon gnral... dit Dagobert en devenant d'une grande pleur, mon gnral... Puis essuyant les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son front, il ne put articuler une parole de plus, sa voix s'arrtait dans son gosier dessch. -- Tu me fais... peur! s'cria Pierre Simon en devenant ple comme son soldat et en le saisissant par le bras. ce moment Adrienne s'avana, les traits empreints de tristesse et d'attendrissement; voyant le cruel embarras de Dagobert, elle voulut venir son aide et dit Pierre Simon d'une voix douce et mue: -- Monsieur le marchal... je suis Mlle de Cardoville... une parente... de vos chres enfants. Pierre Simon se retourna vivement, aussi frapp de l'blouissante beaut d'Adrienne que des paroles qu'elle venait de prononcer... Il balbutia dans sa surprise: -- Vous, mademoiselle... parente... de _mes enfants_... Et il appuya sur ces mots en regardant Dagobert avec stupeur. -- Oui, monsieur le marchal... _vos_ enfants... se hta de dire Adrienne, et l'amour de ces deux charmantes soeurs jumelles... -- Soeurs jumelles! s'cria Pierre Simon en interrompant Mlle de Cardoville avec une explosion de joie impossible rendre. Deux filles au lieu d'une. Ah! combien leur mre doit tre heureuse!... Puis il ajouta en s'adressant Adrienne: -- Pardon, mademoiselle, d'tre si peu poli, de vous remercier si mal de ce que vous m'apprenez... mais vous concevez, il y a dix- sept ans que je n'ai pas vu ma femme. J'arrive... et au lieu de trouver deux tres chrir... j'en trouve trois... De grce, mademoiselle, je dsirerais savoir toute la reconnaissance que je vous dois. Vous tes notre parente? Je suis sans doute ici chez vous... Ma femme, mes enfants sont l... n'est-ce pas?... Craignez-vous que ma brusque apparition ne leur soit mauvaise? j'attendrai... mais, tenez, mademoiselle, j'en suis certain, vous tes aussi bonne que belle... ayez piti de mon impatience... prparez-les bien vite toutes les trois me revoir. Dagobert, de plus en plus mu, vitait les regards du marchal et tremblait comme la feuille. Adrienne baissait les yeux sans rpondre; son coeur se brisait la pense de porter un coup terrible au marchal Simon. Celui-ci s'tonna bientt de ce silence; regardant tour tour Adrienne et le soldat d'un air d'abord inquiet et bientt alarm, il s'cria: -- Dagobert!... tu me caches quelque chose... -- Mon gnral... rpondit-il en balbutiant, je vous assure... je... je... -- Mademoiselle, s'cria Pierre Simon, par piti, je vous en conjure, parlez-moi franchement, mon anxit est horrible... Mes premires craintes reviennent... Qu'y a-t-il?... Mes filles... ma femme sont-elles malades? sont-elles en danger? Oh! parlez! parlez! -- Vos filles, monsieur le marchal, dit Adrienne, ont t un peu souffrantes, par suite de leur long voyage; mais il n'y a rien d'inquitant dans leur tat... -- Mon Dieu!... c'est ma femme... alors... c'est ma femme qui est en danger. -- Du courage, monsieur, dit tristement Mlle de Cardoville. Hlas! il vous faut chercher des consolations dans la tendresse des deux anges qui vous restent. -- Mon gnral, dit Dagobert d'une voix ferme et grave, je suis venu de Sibrie... seul... avec vos deux filles. -- Et leur mre! leur mre! s'cria Pierre Simon d'une voix dchirante. -- Le lendemain de sa mort, je me suis mis en route avec les deux orphelines, rpondit le soldat. -- Morte!... s'cria Pierre Simon avec accablement, morte!... Un morne silence lui rpondit. ce coup inattendu, le marchal chancela, s'appuya au dossier d'une chaise et tomba assis en cachant son visage dans ses mains. Pendant quelques minutes on n'entendit que des sanglots touffs; car non seulement Pierre Simon aimait sa femme avec idoltrie, pour toutes les raisons que nous avons dites au commencement de cette histoire; mais, par un de ces singuliers compromis que l'homme longtemps et cruellement prouv fait, pour ainsi dire, avec la destine, Pierre Simon, fataliste comme toutes les mes tendres, se croyant en droit de compter enfin sur du bonheur aprs tant d'annes de souffrances, n'avait pas un moment dout qu'il retrouverait sa femme et ses enfants, double consolation que la destine lui devait, aprs de si grandes traverses. Au contraire de certaines gens que l'habitude de l'infortune rend moins exigeants, Pierre Simon avait compt sur un bonheur aussi complet que l'avait t son malheur... Sa femme et ses enfants, telles taient les seules conditions, uniques, indispensables de la flicit qu'il attendait; sa femme et survcu ses filles, qu'elle ne les et pas plus remplaces pour lui qu'elles ne remplaaient leur mre ses yeux: faiblesse ou _cupidit _de coeur, cela tait ainsi. Nous insistons sur cette singularit, parce que les suites de cet incessant et douloureux chagrin exerceront une grande influence sur l'avenir du marchal Simon. Adrienne et Dagobert avaient respect la douleur accablante de ce malheureux homme. Lorsqu'il eut donn un libre cours ses larmes, il redressa son mle visage, alors d'une pleur marbre, passa la main sur ses yeux rougis, se leva et dit Adrienne: -- Pardonnez-moi, mademoiselle... je n'ai pu vaincre ma premire motion... Permettez-moi de me retirer... J'ai de cruels dtails demander au digne ami qui n'a quitt ma femme qu' son dernier moment... Veuillez avoir la bont de me faire conduire auprs de mes enfants... de mes pauvres orphelines. Et la voix du marchal s'altra de nouveau. -- Monsieur le marchal, dit Mlle de Cardoville, tout l'heure encore nous attendions ici vos chres enfants... malheureusement notre esprance a t trompe... Pierre Simon regarda d'abord Adrienne sans lui rpondre, et comme s'il ne l'avait pas entendue ou comprise. -- Mais rassurez-vous, reprit la jeune fille, il ne faut pas encore dsesprer. -- Dsesprer? rpta machinalement le marchal en regardant tour tour Mlle de Cardoville et Dagobert, dsesprer! et de quoi, mon Dieu? -- De revoir vos enfants, monsieur le marchal, dit Adrienne; votre prsence, vous leur pre... rendra les recherches bien plus efficaces. -- Les recherches!... s'cria Pierre Simon. Mes filles ne sont pas ici? -- Non, monsieur, dit enfin Adrienne; on les a enleves l'affection de l'excellent homme qui les avait amenes du fond de la Russie, et on les a conduites dans un couvent... -- Malheureux! s'cria Pierre Simon en s'avanant menaant et terrible vers Dagobert, tu me rpondras de tout... -- Ah! monsieur, ne l'accusez pas! s'cria Mlle de Cardoville. -- Mon gnral, dit Dagobert d'une voix brve mais douloureusement rsigne, je mrite votre colre... c'est ma faute: forc de m'absenter de Paris, j'ai confi les enfants ma femme; son confesseur lui a tourn l'esprit, lui a persuad que vos filles seraient mieux dans un couvent que chez nous; elle l'a cru, elle les y a laiss conduire; maintenant... on a dit au couvent qu'on ne sait pas o elles sont; voil la vrit... Faites de moi ce que vous voudrez... je n'ai qu' me taire et endurer. -- Mais c'est infme!... s'cria Pierre Simon en dsignant Dagobert avec un geste d'indignation dsespre; mais qui donc se confier... si celui-l m'a tromp... mon Dieu!... -- Ah! monsieur le marchal, ne l'accusez pas! s'cria Mlle de Cardoville, ne le croyez pas: il a risqu sa vie, son honneur, pour arracher vos enfants de ce couvent... et il n'est pas le seul qui ait chou dans cette tentative; tout l'heure encore un magistrat... malgr le caractre, malgr l'autorit dont il est revtu... n'a pas t plus heureux. Sa fermet envers la suprieure, ses recherches minutieuses dans le couvent ont t vaines: impossible jusqu' prsent de retrouver ces malheureuses enfants. -- Mais ce couvent, s'cria le marchal Simon en se redressant, la figure ple et bouleverse par la douleur et la colre, ce couvent, o est-il? Ces gens-l ne savent donc pas ce que c'est qu'un pre qui on enlve des enfants? Au moment o le marchal Simon prononait ces paroles, tourn vers Dagobert, Rodin, tenant Rose et Blanche par la main, apparut la porte, laisse ouverte. En entendant l'exclamation du marchal, il tressaillit de surprise; un clair de joie diabolique claira son sinistre visage, car il ne s'attendait pas rencontrer Pierre Simon si propos. Mlle de Cardoville fut la premire qui s'aperut de la prsence de Rodin. Elle s'cria en courant lui: -- Ah! je ne me trompais pas... notre providence... toujours... toujours... -- Mes pauvres petites, dit tout bas Rodin aux jeunes filles en leur montrant Pierre Simon, c'est votre pre. -- Monsieur! s'cria Adrienne en accourant sur les pas de Rose et de Blanche, vos enfants!... les voil!... Au moment o Simon se retournait brusquement, ses deux filles se jetrent entre ses bras; il se fit un profond silence, et l'on n'entendit plus que des sanglots entrecoups de baisers et d'exclamations de joie. -- Mais venez donc au moins jouir du bien que vous avez fait! dit Mlle de Cardoville en essuyant ses yeux et en retournant auprs de Rodin, qui, rest dans l'embrasure de la porte, o il s'appuyait, semblait contempler cette scne avec un profond attendrissement. Dagobert, la vue de Rodin ramenant les enfants, d'abord frapp de stupeur, n'avait pu faire un mouvement; mais, entendant les paroles d'Adrienne et cdant un lan de reconnaissance pour ainsi dire insense, il se jeta deux genoux devant le jsuite, en joignant ses mains comme s'il et pri, et s'cria d'une voix entrecoupe: -- Vous m'avez sauv en ramenant ces enfants... -- Ah! monsieur, soyez bni... dit la Mayeux en cdant l'entranement gnral. -- Mes bons amis, c'est trop, dit Rodin, comme si tant d'motions eussent t au-dessus de ses forces; mais c'est en vrit trop pour moi, excusez-moi auprs du marchal... et dites-lui que je suis assez pay par la vue de son bonheur. -- Monsieur... de grce... dit Adrienne, que le marchal vous connaisse, qu'il vous voie au moins! -- Oh! restez... vous qui nous sauvez tous, s'cria Dagobert en tchant de retenir Rodin de son ct. -- La _Providence_, ma chre demoiselle, ne s'inquite plus du bien qui est fait, mais du bien qui reste faire... dit Rodin avec un accent rempli de finesse et de bont. Ne faut-il pas cette heure songer au prince Djalma? Ma tche n'est pas finie, et les moments sont prcieux. Allons, ajouta-t-il en se dgageant doucement de l'treinte de Dagobert, allons, la journe a t aussi bonne que je l'esprais: l'abb d'Aigrigny est dmasqu: vous tes libre, ma chre demoiselle; vous avez retrouv votre croix, mon brave soldat; la Mayeux est assure d'une protectrice, M. le marchal embrasse ses enfants... je suis pour un peu dans toutes ces joies-l... ma part est belle... mon coeur content... Au revoir, mes amis, au revoir... Ce disant, Rodin fit de la main un salut affectueux Adrienne, la Mayeux et Dagobert, et disparut aprs leur avoir montr d'un regard ravi le marchal Simon, qui, assis et couvrant ses deux filles de larmes et de baisers, les tenait troitement embrasses et restait tranger ce qui se passait autour de lui. * * * * * Une heure aprs cette scne, Mlle de Cardoville et la Mayeux, le marchal Simon, ses deux filles et Dagobert avaient quitt la maison du docteur Baleinier. * * * * * En terminant cet pisode, deux mots de _moralit _ l'endroit des _maisons d'alins _et des _couvents. _Nous l'avons dit, et nous le rptons, la lgislation qui rgit la surveillance des maisons d'alins nous parat insuffisante. Des faits rcemment ports devant les tribunaux, d'autres d'une haute gravit qui nous ont t confis, nous semblent videmment prouver cette insuffisance. Sans doute il est accord aux magistrats toute latitude pour visiter les maisons d'alins; cette visite leur est mme recommande; mais _nous savons de source certaine _que les nombreuses et incessantes occupations des magistrats, dont le personnel est d'ailleurs trs souvent hors de proportion avec les travaux qui le surchargent, rendent ces inspections tellement rares qu'elles sont pour ainsi dire illusoires. Il nous semblerait donc utile de crer des inspections au moins semi-mensuelles, particulirement affectes la surveillance des maisons d'alins et composes d'un mdecin et d'un magistrat, afin que les rclamations fussent soumises un examen contradictoire. Sans doute, la justice ne fait jamais dfaut lorsqu'elle est suffisamment difie; mais combien de formalits, combien de difficults pour qu'elle le soit, et surtout lorsque le malheureux qui a besoin d'implorer son appui, se trouvant dans un tat de suspicion, d'isolement, de squestration force, n'a pas au dehors un ami pour prendre sa dfense et rclamer en son nom auprs de l'autorit! N'appartient-il donc pas au pouvoir civil d'aller au- devant de ces rclamations pour une surveillance priodique fortement organise? Et ce que nous disons des maisons d'alins doit s'appliquer peut- tre plus imprieusement encore aux couvents de femmes, aux sminaires et aux maisons habites par des congrgations. Des griefs aussi trs rcents, trs vidents, et dont la France entire a retenti, ont malheureusement prouv que la violence, que les squestrations, que les traitements barbares, que les dtournements de mineures, que l'emprisonnement illgal, accompagn de tortures, taient des faits sinon frquents, du moins possibles, dans les maisons religieuses. Il a fallu des hasards singuliers, d'audacieuses et cyniques brutalits, pour que ces dtestables actions parvinssent la connaissance du public. Combien d'autres victimes ont t et sont peut-tre encore ensevelies dans ces grandes maisons silencieuses, o nul regard _profane _ne pntre, et qui, de par les immunits du clerg, chappent la surveillance du pouvoir civil! N'est-il pas dplorable que ces demeures ne soient pas soumises aussi une inspection priodique, compose, si l'on veut, d'un aumnier, d'un magistrat ou de quelque dlgu de l'autorit municipale? S'il ne se passe rien que de licite, que d'humain, que de charitable, dans ces tablissements, qui ont tout le caractre et par consquent encourent toute la responsabilit des tablissements publics, pourquoi cette rvolte, pourquoi cette indignation courrouce du parti prtre, lorsqu'il s'agit de toucher ce qu'il appelle ses franchises? Il y a quelque chose au-dessus des constitutions dlibres et promulgues Rome: c'est la loi franaise, la loi commune tous qui accorde protection, mais qui, en retour, impose tous respect et obissance. V. L'Indien Paris. Depuis trois jours, Mlle de Cardoville tait sortie de chez le docteur Baleinier. La scne suivante se passait dans une petite maison de la rue Blanche, o Djalma avait t conduit au nom d'un protecteur inconnu. Que l'on se figure un joli salon rond, tendu d'toffe de l'Inde, fond gris-perle dessins pourpres, sobrement rehausss de quelques fils d'or; le plafond, vers son milieu, disparat sous de pareilles draperies noues et runies par un gros cordon de soie; chacun des deux bouts de ce cordon, retombant ingalement, est suspendue, en guise de gland, une petite lampe indienne de filigrane d'or, d'un merveilleux travail. Par une de ces ingnieuses combinaisons si communes dans les pays _barbares_, ces lampes servent aussi de brle-parfums; de petites plaques de cristal bleu, enchsses au milieu de chaque vide laiss par la fantaisie des arabesques et claires par une lumire intrieure, brillent d'un azur si limpide que ces lampes d'or semblent constelles de saphirs transparents; de lgers nuages de vapeur blanchtres s'lvent incessamment de ces deux lampes et rpandent dans l'espace leur senteur embaume. Le jour n'arrive dans ce salon (il est environ deux heures de releve) qu'en traversant une petite serre chaude que l'on voit travers une glace sans tain, formant porte-fentre, et pouvant disparatre dans l'paisseur de la muraille, en glissant le long de la rainure pratique au plancher. Un store de Chine peut, en s'abaissant, cacher ou remplacer cette glace. Quelques palmiers nains, des musas et autres vgtaux de l'Inde, aux feuilles paisses et d'un vert mtallique, disposs en bosquets dans cette serre chaude, servent de perspective et pour ainsi dire de fond deux larges massifs diaprs de fleurs exotiques, spars par un petit chemin dall en faence japonaise jaune et bleue, qui vient aboutir au pied de la glace. Le jour, dj considrablement affaibli par le rseau de feuilles qu'il traverse, prend une nuance d'une douceur singulire en se combinant avec la lueur des lampes parfums et les clarts vermeilles de l'ardent foyer d'une haute chemine de porphyre oriental. Dans cette pice un peu obscure, tout imprgne de suaves senteurs mles l'odeur aromatique du tabac persan, un homme chevelure brune et pendante, portant une longue robe d'un vert sombre, serre autour des reins par une ceinture bariole, est agenouill sur un magnifique tapis de Turquie; il attise avec soin le fourneau d'or d'un _houka;_ le flexible et le long tuyau de cette pipe, aprs avoir droul ses noeuds sur le tapis, comme un serpent d'carlate caill d'argent, aboutit entre les doigts ronds et effils de Djalma, mollement tendu sur le divan. Le jeune prince a la tte nue; ses cheveux de jais reflets bleutres, spars au milieu de son front, flottent onduleux et doux autour de son visage et de son cou d'une beaut antique et d'une couleur chaude, transparente, dore comme l'ambre et la topaze; accoud sur un coussin, il appuie son menton sur la paume de sa main droite; la large manche de sa robe, retombant presque jusqu' la saigne, laisse voir sur son bras, rond comme celui d'une femme, les signes mystrieux autrefois tatous dans l'Inde par l'aiguille de l'trangleur. Le fils de Kadja-Sing tient de sa main gauche le bouquin d'ambre de sa pipe. Sa robe de magnifique cachemire blanc, dont la bordure palme de mille couleurs monte jusqu' ses genoux, est serre sa taille mince et cambre par les larges plis d'un chle orange; le galbe lgant et pur de l'une des jambes de cet Antinos asiatique, demi dcouverte par un pli de sa robe, se dessine sous une espce de gutre trs juste, en velours cramoisi, brode d'argent, chancre sur le cou- de-pied d'une petite mule de maroquin blanc talon rouge. la fois douce et mle, la physionomie de Djalma exprime ce calme mlancolique et contemplatif habituel aux Indiens et aux Arabes, heureux privilgis qui, par un rare mlange, unissent l'indolence mditative du rveur la fougueuse nergie de l'homme d'action; tantt dlicats, nerveux, impressionnables comme des femmes, tantt dtermins, farouches et sanguinaires comme des bandits. Et cette comparaison semi-fminine applique au moral des Indiens et des Arabes, tant qu'ils ne sont pas entrans par l'lan de la bataille ou l'ardeur du carnage, peut aussi leur tre applique presque physiquement; car si, de mme que les femmes de race pure, ils ont les extrmits mignonnes, les attaches dlies, les formes aussi fines que souples, cette enveloppe dlicate et souvent charmante cache toujours des muscles d'acier, d'un ressort et d'une vigueur toute virile. Les longs yeux de Djalma, semblables des diamants noirs enchsss dans une nacre bleutre, errent machinalement des fleurs exotiques au plafond; de temps autre il approche de sa bouche le bout d'ambre du houka; puis, aprs une lente aspiration, entr'ouvrant ses lvres rouges, fermement dessines sur l'blouissant mail de ses dents, il expire une petite spirale de fume frachement aromatise par l'eau de rose qu'elle traverse. -- Faut-il remettre du tabac dans le houka? dit l'homme agenouill en se tournant vers Djalma et montrant les traits accentus et sinistres de Faringhea l'trangleur. Le jeune prince resta muet, soit que, dans son mpris oriental pour certaines races, il ddaignt de rpondre au mtis, soit qu'absorb dans ses rveries il ne l'et pas entendu. L'trangleur se tut, s'accroupit sur le tapis, puis, les jambes croises, les coudes appuys sur ses genoux, son menton dans ses deux mains et les yeux incessamment fixs sur Djalma, il attendit la rponse ou les ordres de celui dont le pre tait surnomm le _Pre du Gnreux_. Comment Faringhea, ce sanglant sectateur de Bohwanie, divinit du meurtre avait-il accept ou recherch des fonctions si humbles? Comment cet homme, d'une porte d'esprit peu vulgaire, cet homme dont l'loquence passionne, dont l'nergie avaient recrut tant de sides la _bonne oeuvre_, s'tait-il rsign une condition si subalterne? Comment enfin cet homme, qui, profitant de l'aveuglement du jeune prince son gard, pouvait offrir une si belle proie Bohwanie, respectait-il les jours du fils de Kadja- Sing? Comment enfin s'exposait-il la frquente rencontre de Rodin, dont il tait connu sous de fcheux antcdents? La suite de ce rcit rpondra ces questions. L'on peut seulement dire cette heure qu'aprs un long entretien qu'il avait eu la veille avec Rodin, l'trangleur l'avait quitt, l'oeil baiss, le maintien discret. Aprs avoir gard le silence pendant quelque temps, Djalma, tout en suivant du regard la bouffe de fume blanchtre qu'il venait de lancer dans l'espace, s'adressant Faringhea sans tourner les yeux vers lui, lui dit dans ce langage la fois hyperbolique et concis assez familier aux Orientaux: -- L'heure passe... le vieillard au coeur bon n'arrive pas... mais il viendra... Sa parole est sa parole... -- Sa parole est sa parole, monseigneur, rpta Faringhea d'un ton affirmatif; quand il a t vous trouver, il y a trois jours, dans cette maison o ces misrables, pour leurs mchants desseins, vous avaient conduit tratreusement endormi, comme ils m'avaient endormi moi-mme... moi, votre serviteur vigilant et dvou... il vous a dit: L'ami inconnu qui vous a envoy chercher au chteau de Cardoville m'adresse vous, prince: ayez confiance, suivez- moi; une demeure digne de vous est prpare. Il vous a dit encore, monseigneur: Consentez ne pas sortir de cette maison jusqu' mon retour; votre intrt l'exige; dans trois jours vous me reverrez, alors toute libert vous sera rendue... Vous avez consenti, monseigneur, et depuis trois jours vous n'avez pas quitt cette maison. -- Et j'attends le vieillard avec impatience, dit Djalma, car cette solitude me pse... Il doit y avoir tant de choses admirer Paris! Et surtout... Djalma n'acheva pas et retomba dans sa rverie. Aprs quelques moments de silence, le fils de Kadja-Sing dit tout coup Faringhea d'un ton de sultan impatient et dsoeuvr: -- Parle-moi! -- De quoi vous parler, monseigneur? -- De ce que tu voudras, dit Djalma avec un insouciant ddain, en attachant au plafond ses yeux demi voils de langueur, une pense me poursuit... je veux m'en distraire... parle-moi... Faringhea jeta un coup d'oeil pntrant sur les traits du jeune Indien; il les vit colors d'une lgre rougeur. -- Monseigneur, dit le mtis, votre pense... je la devine... Djalma secoua la tte sans regarder l'trangleur. Celui-ci reprit: -- Vous songez aux femmes de Paris, monseigneur... -- Tais-toi, esclave... dit Djalma. Et il se retourna brusquement sur le sofa, comme si l'on et touch le vif d'une blessure douloureuse. Faringhea se tut. Au bout de quelques moments, Djalma reprit avec impatience, en jetant au loin le tuyau du houka, et cachant ses deux yeux sous ses mains: -- Tes paroles valent encore mieux que le silence... Maudites soient mes penses, maudit soit mon esprit qui voque ces fantmes! -- Pourquoi fuir ces penses, monseigneur? Vous avez dix-neuf ans, votre adolescence s'est tout entire passe la guerre ou en prison, et jusqu' ce jour vous tes rest aussi chaste que Gabriel, ce jeune prtre chrtien, notre compagnon de voyage. Quoique Faringhea ne se ft en rien dparti de sa respectueuse dfrence envers le prince, celui-ci sentit une lgre ironie percer travers l'accent du mtis lorsqu'il pronona le mot _chaste. _Djalma lui dit avec un mlange de hauteur et de vrit: -- Je ne veux pas, auprs de ces civiliss, passer pour un barbare, comme ils nous appellent... aussi je me glorifie d'tre chaste. -- Je ne vous comprends pas, monseigneur. -- J'aimerai peut-tre une femme pure, comme l'tait ma mre lorsqu'elle a pous mon pre... et ici, pour exiger la puret d'une femme, il faut tre chaste comme elle... cette normit, Faringhea ne put dissimuler un sourire sardonique. -- Pourquoi ris-tu, esclave? dit imprieusement le jeune prince. -- Chez les _civiliss... _comme vous dites, monseigneur, l'homme qui se marierait dans toute la fleur de son innocence... serait bless mort par le ridicule. -- Tu mens, esclave; il ne serait ridicule que s'il pousait une jeune fille qui ne ft pas pure comme lui. -- Alors, monseigneur, au lieu d'tre bless... il serait tu par le ridicule, car il serait deux fois impitoyablement raill... -- Tu mens... tu mens... ou, si tu dis vrai, qui t'a instruit? -- J'avais vu des femmes parisiennes l'le de France et Pondichry, monseigneur; puis, j'ai beaucoup appris pendant notre traverse: je causais avec un jeune officier pendant que vous causiez avec le jeune prtre. -- Ainsi, comme les sultans de nos harems, les civiliss exigent des femmes une innocence qu'ils n'ont plus? -- Ils en exigent d'autant plus qu'ils en ont moins, monseigneur. -- Exiger ce qu'on n'accorde pas, c'est agir de matre esclave; et ici, de quel droit cela? -- Du droit que prend celui qui fait le droit... c'est comme chez nous, monseigneur. -- Et les femmes, que font-elles? -- Elles empchent les fiancs d'tre trop ridicules aux yeux du monde lorsqu'ils se marient. -- Et une femme qui trompe... ici, on la tue? dit Djalma se redressant brusquement et attachant sur Faringhea un regard farouche qui tincela tout coup d'un feu sombre. -- On la tue, monseigneur, toujours comme chez nous: femme surprise, femme morte. -- Despotes comme nous, pourquoi les civiliss n'enferment-ils pas comme nous leurs femmes pour les forcer une fidlit qu'ils ne gardent pas? -- Parce qu'ils sont civiliss comme des barbares... et barbares comme des civiliss, monseigneur. -- Tout cela est triste, si tu dis vrai, reprit Djalma d'un air pensif. Puis il ajouta avec une certaine exaltation et en employant, selon son habitude, le langage quelque peu mystique et figur, familier ceux de son pays: -- Oui, ce que tu me dis m'afflige, esclave... car deux gouttes de rose du ciel se fondant ensemble dans le calice d'une fleur... ce sont deux coeurs confondus dans un virginal et pur amour... deux rayons de feu s'unissant en une seule flamme inextinguible, ce sont les brlantes et ternelles dlices de deux amants devenus poux. Si Djalma parla des pudiques jouissances de l'me avec un charme inexprimable, lorsqu'il peignit un bonheur moins idal, ses yeux brillrent comme des toiles, il frissonna lgrement, ses narines se gonflrent, l'or ple de son teint devint vermeil, et le jeune prince retomba dans une rverie profonde. Faringhea, ayant remarqu cette dernire motion, reprit: -- Et si, comme le fier et brillant _oiseau-roi__[5]_ de notre pays, le sultan de nos bois, vous prfriez des amours uniques et solitaires des plaisirs nombreux et varis; beau, jeune, riche comme vous l'tes, monseigneur, si vous recherchiez ces sduisantes Parisiennes, vous savez... ces voluptueux fantmes de vos nuits, ces charmants tourmenteurs de vos rves; si vous jetiez sur elles des regards hardis comme un dfi, suppliants comme une prire ou brlants comme un dsir, croyez-vous que bien des yeux demi voils ne s'enflammeraient pas au feu de vos prunelles! Alors ce ne seraient plus les monotones dlices d'un unique amour... chane pesante de notre vie; non, ce seraient les mille volupts du harem... mais du harem peupl de femmes libres et fires, que l'amour heureux ferait vos esclaves. Pur et contenu jusqu'ici, il ne peut exister pour vous d'excs... croyez-moi donc; ardent, magnifique, c'est vous, fils de notre pays, qui deviendrez l'amour, l'orgueil, l'idoltrie de ces femmes; et ces femmes, les plus sduisantes du monde entier, n'auront bientt plus que pour vous des regards languissants et passionns! Djalma avait cout Faringhea avec un silence avide. L'expression des traits du jeune Indien avait compltement chang: ce n'tait plus cet adolescent mlancolique et rveur, invoquant le saint souvenir de sa mre, et ne trouvant que dans la rose du ciel, que dans le calice des fleurs, des images assez pures pour peindre la chastet, l'amour qu'il rvait; ce n'tait mme plus le jeune homme rougissant d'une ardeur pudique la pense des dlices permises d'une union lgitime. Non, non, les incitations de Faringhea avaient fait clater tout coup un feu souterrain: la physionomie enflamme de Djalma, ses yeux tour tour tincelants et voils, l'inspiration mle et sonore de sa poitrine, annonaient l'embrasement de son sang et le bouillonnement de ses passions, d'autant plus nergiques qu'elles avaient t jusqu'alors contenues. Aussi... s'lanant tout coup du divan, souple, vigoureux et lger comme un jeune tigre, Djalma saisit Faringhea la gorge en s'criant: -- C'est un poison brlant que tes paroles!... -- Monseigneur, dit Faringhea sans opposer la moindre rsistance, votre esclave est votre esclave... Cette soumission dsarma le prince. -- Ma vie, vous appartient, rpta le mtis. -- C'est moi qui t'appartiens, esclave! s'cria Djalma en le repoussant. Tout l'heure j'tais suspendu tes lvres... dvorant tes dangereux mensonges!... -- Des mensonges, monseigneur!... Paraissez seulement la vue de ces femmes: leurs regards confirmeront mes paroles. -- Ces femmes m'aimeraient... moi qui n'ai vcu qu' la guerre et dans les forts! -- En pensant que si jeune, vous avez dj fait une sanglante chasse aux hommes et aux tigres... elles vous adoreront, monseigneur. -- Tu mens. -- Je vous le dis, monseigneur, en voyant votre main, qui, aussi dlicate que les leurs, s'est si souvent trempe dans le sang ennemi, elles voudront la baiser encore en pensant que, dans nos forts, votre carabine arme, votre poignard entre vos dents, vous avez souri aux rugissements du lion ou de la panthre que vous attendiez. -- Mais je suis un sauvage... un barbare... -- Et c'est pour cela qu'elles seront vos pieds; elles se sentiront la fois effrayes et charmes en songeant toutes les violences, toutes les fureurs, tous les emportements de jalousie, de passion et d'amour auxquels un homme de votre sang, de votre jeunesse et de votre ardeur doit se livrer... Aujourd'hui doux et tendre, demain ombrageux et farouche, un autre jour ardent et passionn... tel vous serez... tel il faut tre pour les entraner... Oui, oui, qu'un cri de rage s'chappe entre deux caresses, qu'elles retombent enfin brises, palpitantes de plaisir, d'amour et de frayeur... et vous ne serez plus pour elles un homme... mais un dieu... -- Tu crois?... s'cria Djalma, emport malgr lui par la sauvage loquence de l'trangleur. -- Vous savez... vous sentez que je dis vrai, s'cria celui-ci en tendant le bras vers le jeune Indien. -- Eh bien, oui, s'cria Djalma le regard tincelant, les narines gonfles, en parcourant le salon pour ainsi dire par soubresauts et par bonds sauvages, je ne sais si j'ai ma raison ou si je suis ivre, mais il me semble que tu dis vrai... oui, je le sens, on m'aimera avec dlire, avec furie... parce que j'aimerai avec dlire, avec furie... on frissonnera de bonheur et d'pouvante... Esclave, tu dis vrai, ce sera quelque chose d'enivrant et de terrible que cet amour... En prononant ces mots, Djalma tait superbe d'imptueuse sensualit; c'tait chose belle et rare, l'homme arriv pur et contenu jusqu' l'ge o doivent se dvelopper dans toute leur toute-puissante nergie les admirables instincts qui, comprims, fausss ou pervertis, peuvent altrer la raison ou s'garer en dbordements effrns, en crimes effroyables, mais qui, dirigs vers une grande et noble passion, peuvent et doivent, par leur violence mme, lever l'homme, par le dvouement et par la tendresse, jusqu'aux limites de l'idal. -- Oh! cette femme... cette femme... devant qui je tremblerai et qui tremblera devant moi... o est-elle donc? s'cria Djalma dans un redoublement d'ivresse. La trouverai-je jamais? -- _Une_, c'est beaucoup, monseigneur, reprit Faringhea avec sa froideur sardonique: qui cherche _une _femme la trouve rarement dans ce pays; qui cherche _des _femmes est embarrass du choix. * * * * * Au moment o le mtis faisait cette impertinente rponse Djalma, on put voir la petite porte du jardin de cette maison, porte qui s'ouvrait sur une ruelle dserte, s'arrter une voiture _coup, _d'une extrme lgance, caisse bleu lapis et train blanc aussi rchampi de bleu; cette voiture tait admirablement attele de beaux chevaux de sang bai dor crins noirs; les cussons des harnais taient d'argent ainsi que les boutons de la livre des gens, livre bleu clair collet blanc; sur la housse, aussi bleue et galonne de blanc, ainsi que sur les panneaux des portires, on voyait des armoiries en losange sans cimier ni couronne, ainsi que cela est d'usage pour les jeunes filles. Deux femmes taient dans cette voiture: Mlle de Cardoville et Florine. VI. Le rveil. Pour expliquer la venue de Mlle de Cardoville la porte du jardin de la maison occupe par Djalma, il faut jeter un coup d'oeil rtrospectif sur les vnements. Mlle de Cardoville, en quittant la maison du docteur Baleinier, tait alle s'tablir dans son htel de la rue d'Anjou. Pendant les derniers mois de son sjour chez sa tante, Adrienne avait fait secrtement restaurer et meubler cette belle habitation, dont le luxe et l'lgance venaient d'tre encore augments de toutes les merveilles du pavillon de l'htel de Saint-Dizier. Le _monde _trouvait fort extraordinaire qu'une jeune fille de l'ge et de la condition de Mlle de Cardoville et pris la rsolution de vivre compltement seule, libre, et de tenir sa maison ni plus ni moins qu'un garon majeur, une toute jeune veuve ou un mineur mancip. Le _monde _faisait semblant d'ignorer que Mlle de Cardoville possdait ce que ne possdent pas tous les hommes majeurs et deux fois majeurs: un caractre ferme, un esprit lev, un coeur gnreux, un sens trs droit et trs juste. Jugeant qu'il lui fallait, pour la direction subalterne et pour la surveillance intrieure de sa maison, des personnes fidles, Adrienne avait crit au rgisseur de la terre de Cardoville et sa femme, anciens serviteurs de la famille, de venir immdiatement Paris, M. Dupont devant ainsi remplir les fonctions d'intendant, et Mme Dupont celles de femme de charge. Un ancien ami du pre de Mlle de Cardoville, le comte de Montbron, vieillard des plus spirituels, jadis homme fort la mode, mais toujours trs connaisseur en toutes sortes d'lgance, avait conseill Adrienne d'agir en princesse et de prendre un cuyer, lui indiquant, pour remplir ces fonctions, un homme fort bien lev, d'un ge plus que mr, qui, grand amateur de chevaux, aprs s'tre ruin en Angleterre, New-market, au Derby, et chez Tattersall[6], avait t rduit, ainsi que cela arrive souvent des gentlemen de ce pays, conduire les diligences grandes guides, trouvant dans ces fonctions un gagne-pain honorable et un moyen de satisfaire son got pour les chevaux. Tel tait M. de Bonneville, le protg du comte de Montbron. Par son ge et par ses habitudes de savoir- vivre, cet cuyer pouvait accompagner Mlle de Cardoville cheval et, mieux que personne, surveiller l'curie et la tenue des voitures. Il accepta donc cet emploi avec reconnaissance; et, grce ses soins clairs, les attelages de Mlle de Cardoville purent rivaliser avec ce qu'il y avait en ce genre de plus lgant Paris. Mlle de Cardoville avait repris ses femmes, Hb, Georgette et Florine. Celle-ci avait d d'abord entrer chez la princesse de Saint-Dizier, pour y continuer son rle de _surveillante _au profit de la suprieure du couvent de Sainte-Marie; mais ensuite de la nouvelle direction donne l'affaire de Rennepont par Rodin, il fut dcid que Florine, si la chose se pouvait, reprendrait son service auprs de Mlle de Cardoville. Cette place de confiance, mettant cette malheureuse crature mme de rendre d'importants et tnbreux services aux gens qui tenaient son sort entre leurs mains, la contraignait une trahison infme. Malheureusement tout avait favoris cette machination. On le sait: Florine, dans une entrevue avec la Mayeux, peu de jours aprs que Mlle de Cardoville fut renferme chez le docteur Baleinier, Florine, cdant un mouvement de repentir, avait donn l'ouvrire des conseils trs utiles aux intrts d'Adrienne, en faisant dire Agricol de ne pas remettre Mme de Saint-Dizier les papiers qu'il avait trouvs dans la cachette du pavillon, mais de ne les confier qu' Mlle de Cardoville elle-mme. Celle-ci, instruite plus tard de ce dtail par la Mayeux, ressentit un redoublement de confiance et d'intrt pour Florine, la reprit son service presque avec reconnaissance, et la chargea aussitt d'une mission toute confidentielle, c'est--dire de surveiller les arrangements de la maison loue pour l'habitation de Djalma. Quant la Mayeux, cdant aux sollicitations de Mlle de Cardoville, et ne se voyant plus utile la femme de Dagobert, dont nous parlerons plus tard, elle avait consenti demeurer l'htel d'Anjou, auprs d'Adrienne, qui, avec cette rare sagacit de coeur qui la caractrisait, avait confi la jeune ouvrire, qui lui servait aussi de secrtaire, le _dpartement _des secours et aumnes. Mlle de Cardoville avait d'abord song garder auprs d'elle la Mayeux, simplement titre d'_amie_, voulant ainsi honorer et glorifier en elle la sagesse dans le travail, la rsignation dans la douleur, et l'intelligence dans la pauvret; mais, connaissant la dignit naturelle de la jeune fille, elle craignit avec raison que, malgr la circonspection dlicate avec laquelle cette hospitalit toute fraternelle serait prsente la Mayeux, celle- ci n'y vt une aumne dguise; Adrienne prfra donc, toujours en la traitant en amie, lui donner un emploi tout intime. De cette faon, la juste susceptibilit de l'ouvrire serait mnage, puisqu'elle _gagnerait sa vie _en remplissant des fonctions qui satisferaient ses instincts si adorablement charitables. En effet, la Mayeux, pouvait, plus que personne, accepter la sainte mission que lui donnait Adrienne; sa cruelle exprience du malheur, la bont de son me anglique, l'lvation de son esprit, sa rare activit, sa pntration l'endroit des douloureux secrets de l'infortune, sa connaissance parfaite des classes pauvres et laborieuses, disaient assez avec quelle intelligence l'excellente crature seconderait les gnreuses intentions de Mlle de Cardoville. * * * * * Parlons maintenant des divers vnements qui, ce jour-l, avaient prcd l'arrive de Mlle de Cardoville la porte du jardin de la maison de la rue Blanche. Vers les dix heures du matin, les volets de la chambre coucher d'Adrienne, hermtiquement ferms, ne laissaient pntrer aucun rayon du jour dans cette pice, seulement claire par la lueur d'une lampe sphrique en albtre oriental, suspendue au plafond par trois longues chanes. Cette pice, termine en dme, avait la forme d'une tente huit pans coups; depuis la vote jusqu'au sol, elle tait tendue de soie blanche, recouverte de longues draperies de mousseline blanche aussi, largement bouillonne, et retenues le long des murs par des embrasses fixes de distance en distance de larges patres d'ivoire. Deux portes, aussi d'ivoire, merveilleusement incrustes de nacre, conduisaient, l'une la salle de bains, l'autre la chambre de toilette, sorte de petit temple lev au culte de la beaut, meubl comme il tait au pavillon de l'htel de Saint-Dizier. Deux autres pans taient occups par des fentres compltement caches sous des draperies; en face du lit, encadrant de splendides chenets en argent cisel, une chemine de marbre pentlique, vritable neige cristallise, dans laquelle on avait sculpt deux ravissantes cariatides et une frise reprsentant des oiseaux et des fleurs; au-dessus de cette frise, et fouille jour dans le marbre avec une dlicatesse extrme, tait une sorte de corbeille ovale, d'un contour gracieux, qui remplaait la table de la chemine et tait garnie d'une masse de camlias roses; leurs feuilles d'un vert clatant, leurs fleurs d'une nuance lgrement carmine, taient les seules couleurs qui vinssent accidenter l'harmonieuse blancheur de ce rduit virginal. Enfin, demi entour de flots de mousseline blanche qui descendaient de la vote comme de lgers nuages, on apercevait le lit trs bas et pieds d'ivoire richement sculpt, reposant sur le tapis d'hermine qui garnissait le plancher. Sauf une plinthe, aussi d'ivoire admirablement travaille et rehausse de nacre, ce lit tait partout doubl de satin blanc ouat et piqu comme un immense sachet. Les draps de batiste, garnis de valenciennes, s'tant quelque peu drangs, dcouvraient l'angle d'un matelas recouvert de taffetas blanc et le coin d'une lgre couverture de moire, car il rgnait sans cesse dans cet appartement une temprature gale et tide comme celle d'un beau jour de printemps. Par un scrupule singulier provenant de ce mme sentiment qui avait fait inscrire Adrienne, sur un chef-d'oeuvre d'orfvrerie, le nom de son _auteur _au lieu du nom de son _vendeur_, elle avait voulu que tous ces objets, d'une somptuosit si recherche, fussent confectionns par des artisans choisis parmi les plus intelligents, les plus laborieux et les plus probes, qui elle avait fait fournir les matires premires; de la sorte, on avait ajouter au prix de leur main-d'oeuvre ce dont auraient bnfici les intermdiaires en spculant sur leur travail; cette augmentation de salaire considrable avait rpandu quelque bonheur et quelque aisance dans cent familles ncessiteuses, qui, bnissant ainsi la magnificence d'Adrienne, lui donnaient, disait-elle_, le droit de jouir de son luxe comme d'une action juste et bonne. _Rien n'tait donc plus frais, plus charmant voir que l'intrieur de cette chambre coucher. Mlle de Cardoville venait de s'veiller; elle reposait au milieu de ces flots de mousseline, de dentelle, de batiste et de soie blanche, dans une pose remplie de mollesse et de grce; jamais, pendant la nuit, elle ne couvrait ses admirables cheveux dors (procd certain pour les conserver longtemps dans toute leur magnificence, disaient les Grecs); le soir, ses femmes disposaient les longues boucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses plates dont elles formaient deux larges et pais bandeaux qui, descendant assez pour cacher presque entirement sa petite oreille dont on ne voyait que le lobe ros, allaient se rattacher la grosse natte enroule derrire la tte. Cette coiffure, emprunte l'antiquit grecque, seyait aussi ravir aux traits si purs, si fins de Mlle de Cardoville, et semblait tellement la rajeunir que, au lieu de dix-huit ans, on lui en et donn quinze peine; ainsi rassembls et encadrant troitement les tempes, ses cheveux, perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque bruns, sans les reflets d'or vif qui couraient et l sur l'ondulation des tresses. Plonge dans cette torpeur matinale dont la tide langueur est si favorable aux molles rveries, Adrienne tait accoude sur son oreiller, la tte un peu flchie, ce qui faisait valoir encore l'idal contour de son cou et de ses paules nues; ses lvres souriantes, humides et vermeilles, taient, comme ses joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans une eau glace; ses blanches paupires voilaient demi ses grands yeux d'un noir brun et velout, qui tantt regardaient languissamment le vide, tantt s'arrtaient avec complaisance sur les fleurs roses et sur les feuilles vertes de la corbeille de camlias. Qui peindrait l'ineffable srnit du rveil d'Adrienne, rveil d'une me si belle et si chaste dans un corps si chaste et si beau! rveil d'un coeur aussi pur que le souffle frais et embaum de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal... virginal et blanc comme la neige immacule. Quelle croyance, quel dogme, quelle formule, quel symbole religieux, paternel, divin Crateur! donnera jamais une plus adorable ide de ton harmonieuse et ineffable puissance qu'une jeune vierge qui, s'veillant ainsi dans toute l'efflorescence de la beaut, dans toute la grce de la pudeur dont tu l'as doue, cherche dans sa rveuse innocence le secret de ce cleste instinct d'amour que tu as mis en elle comme en toutes les cratures, toi qui n'es qu'amour ternel, que bont infinie! Les penses confuses qui depuis son rveil semblaient doucement agiter Adrienne l'absorbaient de plus en plus; sa tte se pencha sur sa poitrine; son beau bras retomba sur sa couche; puis ses traits, sans s'attrister, prirent cependant une expression de mlancolie touchante. Son plus vif dsir tait accompli: elle allait vivre indpendante et seule. Mais cette nature affectueuse, dlicate, expansive et merveilleusement complte sentait que Dieu ne l'avait pas comble des plus rares trsors pour les enfouir dans une froide et goste solitude; elle sentait tout ce que l'amour pourrait inspirer de grand, de beau, et elle-mme et celui qui saurait tre digne d'elle. Confiante dans la vaillance, dans la noblesse de son caractre, fire de l'exemple qu'elle voulait donner aux autres femmes, sachant que tous les yeux seraient fixs sur elle avec envie, elle ne se sentait pour ainsi dire que trop sre d'elle-mme; loin de craindre de mal choisir, elle craignait de ne pas trouver parmi qui choisir, tant son got s'tait pur; puis, et-elle mme rencontr son idal, elle avait une manire de voir la fois si trange et pourtant si juste, si extraordinaire et pourtant si sense, sur l'indpendance et sur la dignit que la femme devait, selon elle, conserver l'gard de l'homme, que, inexorablement dcide ne faire aucune concession ce sujet, elle se demandait si l'homme de son choix accepterait jamais les conditions jusqu'alors inoues qu'elle lui imposerait. En rappelant son souvenir les _prtendants possibles _qu'elle avait jusqu'alors vus dans le monde, elle se souvenait du tableau malheureusement trs rel trac par Rodin avec une verve caustique au sujet des pouseurs. Elle se souvenait aussi, non sans un certain orgueil, des encouragements que cet homme lui avait donns, non pas en la flattant, mais en l'engageant poursuivre l'accomplissement d'un dessein vritablement grand, gnreux et beau. Le courant ou le caprice des penses d'Adrienne l'amena bientt songer Djalma. Tout en se flicitant de remplir envers ce parent de sang royal les devoirs d'une hospitalit royale, la jeune fille tait loin de faire du prince le hros de son avenir. D'abord elle se disait, non sans raison, que cet enfant demi sauvage, aux passions, sinon indomptables, du moins encore indomptes, transport tout coup au milieu d'une civilisation raffine, tait invitablement destin de violentes preuves, de fougueuses transformations. Or, Mlle de Cardoville, n'ayant dans le caractre rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgr l'intrt, ou plutt cause de l'intrt qu'elle portait au jeune Indien, elle s'tait fermement rsolue ne pas se faire connatre lui avant deux ou trois mois, bien dcide en outre, si le hasard apprenait Djalma qu'elle tait sa parente, ne pas le recevoir. Elle dsirait donc, sinon l'prouver, du moins le laisser assez libre de ses actes, de ses volonts, pour qu'il pt jeter le premier feu de ses passions, bonnes ou mauvaises. Ne voulant pas, cependant, l'abandonner sans dfense tous les prils de la vie parisienne, elle avait confidemment pri le comte de Montbron d'introduire le prince Djalma dans la meilleure compagnie de Paris et de l'clairer des conseils de sa longue exprience. M. de Montbron avait accueilli la demande de Mlle de Cardoville avec le plus grand plaisir, se faisant, disait-il, une joie de lancer son jeune tigre royal dans les salons, et de le mettre aux prises avec la fleur des lgantes et les _beaux _de Paris, offrant de parier et de tenir tout ce qu'on voudrait pour son sauvage pupille. -- Quant moi, mon cher comte, avait-elle dit M. de Montbron avec sa franchise habituelle, ma rsolution est inbranlable; vous m'avez dit vous-mme l'effet que va produire dans le monde l'apparition du prince Djalma, un Indien de dix-neuf ans, d'une beaut surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant de sa fort; c'est nouveau, c'est extraordinaire, avez-vous ajout; aussi les coquetteries _civilisatrices _vont le poursuivre avec un dvouement dont je suis effraye pour lui; or, srieusement, mon cher comte, il ne peut pas me convenir de paratre vouloir rivaliser de zle avec tant de belles dames qui vont s'exposer intrpidement aux griffes de votre jeune tigre. Je m'intresse fort lui, parce qu'il est mon cousin, parce qu'il est beau, parce qu'il est brave, mais surtout parce qu'il n'est pas vtu cette horrible mode europenne. Sans doute ce sont l de rares qualits, mais elles ne suffisent pas jusqu' prsent me faire changer d'avis. D'ailleurs le bon vieux philosophe, mon nouvel ami, m'a donn, propos de notre Indien, un conseil que vous avez approuv, vous qui n'tes pas philosophe, mon cher comte: c'est, pendant quelque temps, de recevoir chez moi, mais de n'aller chez personne; ce qui d'abord m'pargnera srement l'inconvnient de rencontrer mon royal cousin, et ensuite me permettra de faire un choix rigoureux mme parmi ma socit habituelle; comme ma maison sera excellente, ma position fort originale, et que l'on souponnera toutes sortes de mchants secrets pntrer chez moi, les curieuses et les curieux ne me manqueront pas, ce qui m'amusera beaucoup, je vous l'assure. Et comme M. de Montbron lui demandait si _l'exil _du pauvre jeune tigre indien durerait longtemps, Adrienne lui avait rpondu: -- Recevant peu prs toutes les personnes de la socit o vous l'aurez conduit, je trouverai trs piquant d'avoir ainsi sur lui des jugements divers. Si certains hommes en disent beaucoup de bien, certaines femmes beaucoup de mal... j'aurai bon espoir... En un mot, l'opinion que je formerai en dmlant ainsi le vrai du faux, fiez-vous ma sagacit pour cela, abrgera ou prolongera, ainsi que vous le dites_, l'exil _de mon royal cousin. Telles taient encore les intentions de Mlle de Cardoville l'gard de Djalma, le jour mme o elle devait se rendre avec Florine la maison qu'il occupait; en un mot, elle tait absolument dcide ne pas se faire connatre lui avant quelques mois. * * * * * Adrienne, aprs avoir ce matin-l ainsi longtemps song aux chances que l'avenir pouvait offrir aux besoins de son coeur, tomba dans une nouvelle et profonde rverie. Cette ravissante crature, pleine de vie, de sve et de jeunesse, poussa un lger soupir, tendit ses deux bras charmants au-dessus de sa tte, tourne de profil sur son oreiller, et resta quelques moments comme accable... comme anantie... Ainsi immobile sur les blancs tissus qui l'enveloppaient, on et dit une admirable statue de marbre se dessinant demi sous une lgre couche de neige. Tout coup, Adrienne se dressa brusquement sur son sant, passa la main sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la sonnette, les deux portes d'ivoire s'ouvrirent, Georgette parut sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite chienne noir et feu collier d'or, s'chappa avec des jappements de joie. Hb parut sur le seuil de la chambre de bain. Au fond de cette pice, claire par le haut, on voyait, sur un tapis de cuir vert de Cordoue rosaces d'or, une vaste baignoire de cristal, en forme de conque allonge. Les trois seules soudures de ce hardi chef-d'oeuvre de verrerie disparaissaient sous l'lgante courbure de plusieurs grands roseaux d'argent qui s'lanaient du large socle de la baignoire, aussi d'argent cisel, et reprsentant des enfants et des dauphins se jouant au milieu des branches de corail naturel et de coquilles azures. Rien n'tait d'un plus riant effet que l'incrustation de ces rameaux pourpres et de ces coquilles d'outre-mer sur le front mat des ciselures d'argent; la vapeur balsamique qui s'levait de l'eau tide, limpide et parfume, dont tait remplie la conque de cristal, s'pandait dans la salle de bain, et entra comme un lger brouillard dans la chambre coucher. Voyant Hb, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un de ses bras nus et potels un long peignoir, Adrienne lui dit: -- O est donc Florine, mon enfant? -- Mademoiselle, il y a deux heures qu'elle est descendue, on l'a fait demander pour quelque chose de trs press. -- Et qui l'a fait demander? -- La jeune personne qui sert de secrtaire mademoiselle... Elle tait sortie ce matin de trs bonne heure; aussitt son retour elle a fait demander Florine, qui depuis n'est pas revenue. -- Cette absence est sans doute relative quelque affaire importante de mon anglique _ministre _des secours et aumnes, dit Adrienne en souriant et en songeant la Mayeux. Puis elle fit signe Hb de s'approcher de son lit. * * * * * Environ deux heures aprs son lever, Adrienne s'tant fait, comme de coutume, habiller avec une rare lgance, renvoya ses femmes et demanda la Mayeux, qu'elle traitait avec une dfrence marque, la recevant toujours seule. La jeune ouvrire entra prcipitamment, le visage ple, mue, et lui dit d'une voix tremblante: -- Ah! mademoiselle... mes pressentiments taient fonds; on vous trahit... -- De quels pressentiments parlez-vous, ma chre enfant? dit Adrienne surprise, et qui me trahit? -- M. Rodin... rpondit la Mayeux. VII. Les doutes. En entendant l'accusation porte par la Mayeux contre Rodin, Mlle de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel tonnement. Avant de poursuivre cette scne, disons que la Mayeux avait quitt ses pauvres vieux vtements, et tait habille de noir avec autant de simplicit que de got. Cette triste couleur semblait dire son renoncement toute vanit humaine, le deuil ternel de son coeur et les austres devoirs que lui imposait son dvouement toutes les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze rubans gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns, encadrait son mlancolique visage aux doux yeux bleus; ses mains longues et fluettes, prserves du froid par des gants, n'taient plus, comme nagure, violettes et marbres, mais d'une blancheur presque diaphane. Les traits altrs de la Mayeux exprimaient une vive inquitude. Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s'cria: -- Que dites-vous?... -- M. Rodin vous trahit, mademoiselle. -- Lui!... C'est impossible... -- Ah! mademoiselle... mes pressentiments ne m'avaient pas trompe. -- Vos pressentiments? -- La premire fois que je me suis trouve en prsence de M. Rodin, malgr moi j'ai t saisie de frayeur; mon coeur s'est douloureusement serr... et j'ai craint... pour vous... mademoiselle. -- Pour moi? dit Adrienne, et pourquoi n'avez-vous pas craint pour vous, ma pauvre amie? -- Je ne sais, mademoiselle, mais tel a t mon premier mouvement, et cette frayeur tait si invincible que, malgr la bienveillance que M. Rodin me tmoignait pour ma soeur, il m'pouvantait toujours. -- Cela est trange. Mieux que personne je comprends l'influence presque irrsistible des sympathies ou des aversions... mais dans cette circonstance... Enfin, reprit Adrienne aprs un moment de rflexion... il n'importe; comment aujourd'hui vos soupons se sont-ils changs en certitude? -- Hier, j'tais alle porter ma soeur Cphyse le secours que M. Rodin m'avait donn pour elle au nom d'une personne charitable... Je ne trouvai pas Cphyse chez l'amie qui l'avait recueillie. Je priai la portire de la maison de prvenir ma soeur que je reviendrais ce matin... C'est ce que j'ai fait. Mais pardonnez-moi, mademoiselle, quelques dtails sont ncessaires. -- Parlez, parlez, mon amie. -- La jeune fille qui a recueilli ma soeur chez elle, dit la pauvre Mayeux trs embarrasse, en baissant les yeux et en rougissant, ne mne pas une conduite trs rgulire. Une personne avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nomme M. Dumoulin, lui avait appris le vritable nom de M. Rodin, qui, occupant dans cette maison un pied--terre, s'y faisait appeler M. Charlemagne. -- C'est ce qu'il nous a dit chez M. Baleinier; puis, avant-hier, revenant sur cette circonstance, il m'a expliqu la ncessit o il se trouvait pour certaines raisons d'avoir ce modeste logement dans ce quartier cart... et je n'ai pu que l'approuver. -- Eh bien! hier M. Rodin a reu chez lui M. l'abb d'Aigrigny! -- L'abb d'Aigrigny! s'cria Mlle de Cardoville. -- Oui, mademoiselle, il est rest deux heures enferm avec M. Rodin. -- Mon enfant, on vous aura trompe. -- Voici ce que j'ai su, mademoiselle: l'abb d'Aigrigny tait venu le matin pour voir M. Rodin; ne le trouvant pas, il avait laiss chez la portire son nom crit sur du papier, avec ces mots: _Je reviendrai dans deux heures. _La jeune fille dont je vous ai parl, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui regarde M. Rodin semble assez mystrieux, elle a eu la curiosit d'attendre M. l'abb d'Aigrigny chez la portire pour le voir entrer, et en effet, deux heures aprs, il est revenu et a trouv M. Rodin chez lui. -- Non... non... dit Adrienne en tressaillant, c'est impossible, il y a erreur... -- Je ne le pense pas, mademoiselle; car, sachant combien cette rvlation tait grave, j'ai pri la jeune fille de me faire peu prs le portrait de l'abb d'Aigrigny. -- Eh bien? -- L'abb d'Aigrigny a, m'a-t-elle dit, quarante ans environ: il est d'une taille haute et lance, vtu simplement, mais avec soin; ses yeux sont gris, trs grands et trs perants, ses sourcils pais, ses cheveux chtains, sa figure compltement rase et sa tournure trs dcide. -- C'est vrai... dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu'elle entendait. Ce signalement est exact. -- Tenant avoir le plus de dtails possible, reprit la Mayeux, j'ai demand la portire si M. Rodin et l'abb d'Aigrigny semblaient courroucs l'un contre l'autre lorsqu'elle les a vus sortir de la maison; elle m'a dit que non; que l'abb avait seulement dit M. Rodin, en le quittant la porte de la maison: Demain... je vous crirai... c'est convenu... -- Est-ce donc un rve, mon Dieu? dit Adrienne en passant ses deux mains sur son front avec une sorte de stupeur. Je ne puis douter de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c'est M. Rodin qui vous a envoye lui-mme dans cette maison, pour y porter des secours votre soeur; il se serait donc ainsi expos voir pntrer par vous ses rendez-vous secrets avec l'abb d'Aigrigny! Pour un tratre, ce serait bien maladroit. -- Il est vrai, j'ai fait aussi cette rflexion. Et cependant la rencontre de ces deux hommes m'a paru si menaante pour vous, mademoiselle, que je suis revenue dans une grande pouvante. Les caractres d'une extrme loyaut se rsignent difficilement croire aux trahisons; plus elles sont infmes, plus ils en doutent; le caractre d'Adrienne tait de ce nombre, et, de plus, une des qualits de son esprit tait la rectitude: aussi, bien que trs impressionne par le rcit de la Mayeux, elle reprit: -- Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas tort, ne nous htons pas trop de croire au mal... Cherchons toutes deux nous clairer par le raisonnement: rappelons les faits. M. Rodin m'a ouvert les portes de la maison de M. Baleinier; il a devant moi port plainte contre l'abb d'Aigrigny; il a par ses menaces oblig la suprieure du couvent lui rendre les filles du marchal Simon; il est parvenu dcouvrir la retraite du prince Djalma; il a excut mes intentions au sujet de mon jeune parent; hier encore il m'a donn les plus utiles conseils... Tout ceci est bien rel, n'est-ce pas? -- Sans doute, mademoiselle. -- Maintenant, que M. Rodin, en mettant les choses au pis, ait une arrire-pense, qu'il espre tre gnreusement rmunr par nous, soit: mais jusqu' prsent, son dsintressement a t complet... -- C'est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, oblige comme Adrienne, de se rendre l'vidence des faits accomplis. -- cette heure, examinons la possibilit d'une trahison. Se runir l'abb d'Aigrigny pour me trahir: o? comment? sur quoi? Qu'ai-je craindre? N'est-ce pas, au contraire, l'abb d'Aigrigny et Mme de Saint-Dizier qui vont avoir rendre un compte la justice du mal qu'ils m'ont fait? -- Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de deux hommes qui ont tant de motifs d'aversion et d'loignement?... D'ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres? et puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule penser ainsi... -- Comment cela? -- Ce matin, en entrant, j'tais si mue, que Mlle Florine m'a demand la cause de mon trouble; je sais, mademoiselle, combien elle vous est attache. -- Il est impossible de m'tre plus dvoue; rcemment encore, vous m'avez vous-mme appris le service signal qu'elle m'a rendu pendant ma squestration chez M. Baleinier. -- Eh bien! mademoiselle, ce matin, mon retour, croyant ncessaire de vous faire avertir le plus tt possible, j'ai tout dit Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-tre, elle a t effraye du rapprochement de Rodin et de M. d'Aigrigny. Aprs un moment de rflexion, elle m'a dit: Il est, je crois, inutile d'veiller mademoiselle; qu'elle soit instruite de cette trahison deux ou trois heures plus tt ou plus tard, peu importe; pendant ces trois heures, je pourrai peut-tre dcouvrir quelque chose. J'ai une ide que je crois bonne; excusez-moi auprs de mademoiselle, je reviens bientt... Puis Mlle Florine a fait demander une voiture, et elle est sortie. -- Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en souriant, car la rflexion la rassurait compltement; mais, dans cette circonstance, je crois que son zle et son bon coeur l'ont gare, comme vous, ma pauvre amie; savez-vous que nous sommes deux tourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu'ici song une chose qui nous aurait l'instant rassures? -- Comment donc, mademoiselle? -- L'abb d'Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin; il sera venu le chercher jusque dans ce rduit pour lui demander merci. Ne trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement satisfaisante, mais la seule raisonnable? -- Peut-tre, mademoiselle, dit la Mayeux aprs un moment de rflexion. Oui, cela est probable... Puis, aprs un nouveau silence, et comme si elle et cd une conviction suprieure tous les raisonnements possibles, elle s'cria: -- Et pourtant, non, non! croyez-moi, mademoiselle, on vous trompe, je le _sens... _toutes les apparences sont contre ce que j'affirme... mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs pour ne pas tre vrais... Et puis, enfin, est-ce que vous ne devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon coeur, pour que moi, je ne devine pas mon tour les dangers qui vous menacent? -- Que dites-vous? qu'ai-je donc devin? reprit Mlle de Cardoville involontairement mue, et frappe de l'accent convaincu et alarm de la Mayeux, qui reprit: -- Ce que vous avez devin? Hlas! toutes les ombrageuses susceptibilits d'une malheureuse crature qui le sort a fait une vie part: et il faut bien que vous sachiez que si je me suis tue jusqu'ici, ce n'est pas par ignorance de ce que je vous dois; car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d'y attacher des fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que j'ai si longtemps partages? Qui vous a dit, lorsque vous avez voulu me faire dsormais asseoir votre table, comme _votre amie, _moi, pauvre ouvrire, en qui vous vouliez glorifier le travail, la rsignation et la probit, qui vous a dit, lorsque je vous rpondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce n'tait pas une fausse modestie, mais la conscience de ma difformit ridicule qui me faisait vous refuser? Qui vous a dit que sans cela j'aurais accept avec fiert au nom de mes soeurs du peuple? Car vous m'avez rpondu ces touchantes paroles: Je comprends votre refus, mon amie; ce n'est pas une fausse modestie qui le dicte, mais un sentiment de dignit que j'aime et que je respecte. Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la splendeur m'blouit? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez daign choisir, comme vous l'avez fait, le logement beaucoup trop beau que vous m'avez destin? Qui vous a dit encore que, sans envier l'lgance des charmantes cratures qui vous entourent et que j'aime dj parce qu'elles vous aiment, je me sentirais toujours, par une comparaison involontaire, embarrasse, honteuse devant elles? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours song les loigner quand vous m'appeliez ici, mademoiselle?... Oui, qui vous a enfin rvl toutes les pnibles et secrtes susceptibilits d'une position exceptionnelle comme la mienne? Qui vous les a rvles? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur infinie, pourvoit la cration des mondes, et qui sait aussi paternellement s'occuper du pauvre petit insecte cach dans l'herbe... Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d'un coeur que vous devinez si bien s'lve son tour jusqu' la divination de ce qui peut vous nuire? Non, non mademoiselle, les uns ont l'instinct de leur propre conservation; d'autres, plus heureux, ont l'instinct de la conservation de ceux qu'ils chrissent... Cet instinct, Dieu me l'a donn... On vous trahit, vous dis-je... on vous trahit! Et la Mayeux, le regard anim, les joues lgrement colores par l'motion, accentua si nergiquement ces derniers mots, les accompagna d'un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, dj branle par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint partager ses apprhensions. Puis, quoiqu'elle et dj t mme d'apprcier l'intelligence suprieure, l'esprit remarquable de cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n'avait entendu la Mayeux s'exprimer avec autant d'loquence, touchante loquence d'ailleurs, qui prenait sa source dans le plus noble des sentiments. Cette circonstance ajouta encore l'impression que ressentait Adrienne. Au moment o elle allait rpondre la Mayeux, on frappa la porte du salon o se passait cette scne, et Florine entra. En voyant la physionomie alarme de sa camriste, Mlle de Cardoville lui dit vivement: -- Eh bien, Florine!... qu'y a-t-il de nouveau? d'o viens-tu, mon enfant? -- De l'htel de Saint-Dizier, mademoiselle. -- Et pourquoi y aller? demanda Mlle de Cardoville avec surprise. -- Ce matin, mademoiselle (et Florine dsigna la Mayeux) m'a confi ses soupons, ses inquitudes... je les ai partags. La visite de M. l'abb d'Aigrigny chez M. Rodin me paraissait dj fort grave; j'ai pens que, si M. Rodin s'tait rendu depuis quelques jours l'htel de Saint-Dizier, il n'y aurait plus de doutes sur sa trahison... -- En effet, dit Adrienne de plus en plus inquite. Eh bien? -- Mademoiselle m'ayant charge de surveiller le dmnagement du pavillon, il y restait diffrents objets; pour me faire ouvrir l'appartement, il fallait m'adresser Mme Grivois; j'avais donc prtexte de retourner l'htel. -- Ensuite... Florine... ensuite? -- Je tchai de faire parler Mme Grivois sur M. Rodin, mais ce fut en vain. -- Elle se dfiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait s'y attendre. -- Je lui demandai, continua Florine, si l'on avait vu M. Rodin l'htel depuis quelque temps... Elle rpondit vasivement. Alors, dsesprant de rien savoir, reprit Florine, je quittai Mme Grivois, et, pour que ma visite n'inspirt aucun soupon, je me rendais au pavillon, lorsqu'en dtournant une alle, que vois- je? quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du jardin... M. Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secrtement ainsi. -- Mademoiselle! vous l'entendez, s'cria la Mayeux joignant les mains d'un air suppliant; rendez-vous l'vidence... -- Lui!... chez la princesse de Saint-Dizier, s'cria Mlle de Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout coup d'une indignation vhmente; puis elle ajouta d'une voix lgrement altre: Continue, Florine. -- la vue de M. Rodin, je m'arrtai, reprit Florine, et reculant aussitt, je gagnai le pavillon sans tre vue, j'entrai vite dans le petit vestibule de la rue. Ses fentres donnent auprs de la porte du jardin; je les ouvre, laissant les persiennes fermes, je vois un fiacre: il attendait M. Rodin; car, quelques minutes aprs, il y monta en disant au cocher: Rue Blanche, numro 39. -- Chez le prince!... s'cria Mlle de Cardoville. -- Oui, mademoiselle. -- En effet, M. Rodin devait le voir aujourd'hui, dit Adrienne en rflchissant. -- Nul doute que s'il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa victime. -- Infamie!... infamie!... infamie! s'cria tout coup Mlle de Cardoville en se levant, les traits contracts par une douloureuse colre... Une trahison pareille!... Ah! ce serait douter de tout... ce serait douter de soi-mme. -- Oh! mademoiselle... c'est effrayant, n'est-ce pas? dit la Mayeux en frissonnant. -- Mais alors, pourquoi m'avoir sauve, moi et les miens, avoir dnonc l'abb d'Aigrigny? reprit Mlle de Cardoville. En vrit, la raison s'y perd... C'est un abme... Oh! c'est quelque chose d'affreux que le doute! -- En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et dvou sur sa matresse, j'avais song un moyen qui permettrait mademoiselle de s'assurer de ce qui est... mais il n'y aurait pas une minute perdre. -- Que veux-tu dire? reprit Adrienne en regardant Florine avec surprise. -- M. Rodin va tre bientt seul avec le prince, dit Florine. -- Sans doute, dit Adrienne. -- Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s'ouvre sur la serre chaude... C'est l qu'il recevra M. Rodin. -- Ensuite? reprit Adrienne. -- Cette serre chaude, que j'ai fait arranger d'aprs les ordres de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant dans une ruelle; c'est par l que le jardinier entre chaque matin, afin de ne pas traverser les appartements... Une fois son service termin, il ne revient pas de la journe... -- Que veux-tu dire? Quel est ton projet? dit Adrienne en regardant Florine, de plus en plus surprise. -- Les massifs de plantes sont disposs de telle faon qu'il me semble que, mme lors que le store qui peut cacher la glace sparant le salon de la serre chaude ne serait pas abaiss, on pourrait, je crois, sans tre vu, s'approcher assez pour entendre ce qui se dit dans cette pice... C'est toujours par la porte de la serre que j'entrais ces jours derniers pour en surveiller l'arrangement... Le jardinier avait une clef... moi, une autre... Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue... Avant une heure, mademoiselle peut savoir quoi s'en tenir sur M. Rodin... car, s'il trahit le prince... il la trahit aussi. -- Que dis-tu? s'cria Mlle de Cardoville. -- Mademoiselle part l'instant avec moi; nous arrivons la porte de la ruelle... J'entre seule pour plus de prcaution, et si l'occasion me parat favorable... je reviens... -- De l'espionnage... dit Mlle de Cardoville avec hauteur et interrompant Florine, vous n'y songez pas... -- Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux d'un air confus et dsol: vous conserviez quelques soupons... ce moyen me semblait le seul qui pt ou les confirmer ou les dtruire. -- S'abaisser jusqu' aller surprendre un entretien? Jamais, reprit Adrienne. -- Mademoiselle, dit tout coup la Mayeux, pensive depuis quelque temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison... Ce moyen est pnible... mais lui seul pourra vous fixer peut-tre tout jamais sur M. Rodin... Et puis enfin, malgr l'vidence des faits, malgr la presque certitude de mes pressentiments, les apparences les plus accablantes peuvent tre trompeuses. C'est moi qui la premire ai accus M. Rodin auprs de vous... Je ne me pardonnerais de ma vie de l'avoir accus tort... Sans doute... il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pnible d'pier... de surprendre une conversation... Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-mme, la Mayeux, ajouta, en tchant de retenir les larmes de honte qui voilaient ses yeux: -- Cependant, comme il s'agit de vous sauver peut-tre, mademoiselle, car si c'est une trahison... l'avenir est effrayant... j'irai... si vous voulez... votre place... pour... -- Pas un mot de plus, je vous en prie! s'cria Mlle de Cardoville en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, vous, ma pauvre amie, et dans mon seul intrt... ce qui me semble dgradant... Jamais!... Puis, s'adressant Florine: -- Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture l'instant. -- Vous consentez! s'cria Florine en joignant les mains, sans chercher contenir sa joie; et ses yeux devinrent aussi humides de larmes. -- Oui, je consens, rpondit Adrienne d'une voix mue; si c'est une guerre... une guerre acharne qu'on veut me faire, il faut s'y prparer... et il y aurait, aprs tout, faiblesse et duperie ne pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette dmarche me rpugne, me cote; mais c'est le seul moyen d'en finir avec des soupons qui seraient pour moi un tourment continuel... et de prvenir peut-tre de grands maux. Puis, pour des raisons fort importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut tre pour moi doublement dcisif, quant la confiance ou l'inexorable haine que j'aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite, Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture... tu m'accompagneras... Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie, ajouta-t-elle en s'adressant la Mayeux. * * * * * Une demi-heure aprs cet entretien, la voiture d'Adrienne s'arrtait, ainsi qu'on l'a vu, la petite porte du jardin de la rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bientt dire sa matresse: -- Le store est baiss, mademoiselle; M. Rodin vient d'entrer dans le salon o est le prince... Mlle de Cardoville assista donc, invisible, la scne suivante, qui se passa entre Rodin et Djalma. VIII. La lettre. Quelques instants avant l'entre de Mlle de Cardoville dans la serre chaude, Rodin avait t introduit par Faringhea auprs du prince, qui, encore sous l'empire de l'exaltation passionne o l'avaient plong les paroles du mtis, ne paraissait pas s'apercevoir de l'arrive du jsuite. Celui-ci, surpris de l'animation des traits de Djalma, de son air presque gar, fit un signe interrogatif Faringhea, qui rpondit aussi la drobe et de la manire symbolique que voici: aprs avoir pos son index sur son coeur et sur son front, il montra du doigt l'ardent brasier qui brlait dans la chemine; cette pantomime signifiait que la tte et le coeur de Djalma taient en feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de satisfaction effleura ses lvres blafardes; puis il dit tout haut Faringhea: -- Je dsire tre seul avec le prince... Baissez le store, et veillez ce que nous ne soyons pas interrompus... Le mtis s'inclina, alla toucher un ressort plac auprs de la glace sans tain, et elle rentra dans l'paisseur de la muraille mesure que le store s'abaissa; s'inclinant de nouveau, le mtis quitta le salon. Ce fut donc peu de temps aprs sa sortie que Mlle de Cardoville et Florine arrivrent dans la serre chaude; elle n'tait plus spare de la pice o se trouvait Djalma que par l'paisseur transparente du store de soie blanche brode de grands oiseaux de couleur. Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla rappeler le jeune Indien lui-mme; ses traits, encore lgrement anims, avaient cependant repris leur expression de calme et de douceur; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda autour de lui, comme s'il sortait d'une rverie profonde; puis, s'avanant vers Rodin d'un air la fois respectueux et confus, il lui dit, en employant une appellation habituelle ceux de son pays envers les vieillards: -- Pardon, mon pre... Et toujours selon la coutume pleine de dfrence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre la main de Rodin pour la porter ses lvres, hommage auquel le jsuite se droba en se reculant d'un pas. -- Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince? dit-il Djalma. -- Quand vous tre entr, je rvais; je ne suis pas tout de suite venu vous... Encore pardon, mon pre. -- Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince; mais causons, si vous le voulez bien; reprenez votre place sur ce canap... et mme votre pipe, si le coeur vous en dit. Mais Djalma, au lieu de se rendre l'invitation de Rodin et de s'tendre sur le divan, selon son habitude, s'assit sur un fauteuil, malgr les instances du _vieillard au coeur bon_, ainsi qu'il appelait le jsuite. -- En vrit, vos formalits me dsolent, mon cher prince, lui dit Rodin; vous tes ici chez vous, au fond de l'Inde, ou du moins nous dsirons que vous croyiez y tre. -- Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d'une voix douce et grave. Vos bonts me rappellent mon pre... et celui qui l'a remplac auprs de moi, ajouta l'Indien en songeant au marchal Simon, dont on lui avait jusqu'alors et pour cause laiss ignorer l'arrive. Aprs un moment de silence, il reprit d'un ton rempli d'abandon, en tendant sa main Rodin: -- Vous voil, je suis heureux. -- Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous dsemprisonner... ouvrir votre cage... Je vous avais pri de vous soumettre cette petite rclusion volontaire, absolument dans votre intrt. -- Demain je pourrai sortir? -- Aujourd'hui mme, mon cher prince. Le jeune Indien rflchit un instant, et reprit: -- J'ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne m'appartient pas? -- En effet... vous avez des amis... d'excellents amis... rpondit Rodin. ces mots la figure de Djalma sembla s'embellir encore. Les plus nobles sentiments se peignirent tout coup sur cette mobile et charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent lgrement humides; aprs un nouveau silence il se leva, disant Rodin d'une voix mue: -- Venez. -- O cela, cher prince?... dit l'autre fort surpris. -- Remercier mes amis... j'ai attendu trois jours... c'est long. -- Permettez, cher prince... permettez... j'ai ce sujet bien des choses vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit docilement sur son fauteuil. Rodin reprit: -- Il est vrai... vous avez des amis... ou plutt vous avez _un _ami; les amis sont rares. -- Mais vous? -- C'est juste... Vous avez donc deux amis, mon cher prince: moi que vous connaissez... et un autre que vous ne connaissez pas... et qui dsire vous rester inconnu... -- Pourquoi? -- Pourquoi? rpondit Rodin un peu embarrass, parce que le bonheur qu'il prouve vous donner des preuves de son amiti... est au prix de ce mystre. -- Pourquoi se cacher quand on fait le bien? -- Quelquefois pour cacher le bien qu'on fait, mon cher prince. -- Je profite de cette amiti; pourquoi se cacher de moi? Les _pourquoi _ritrs du jeune Indien semblaient assez dsorienter Rodin, qui reprit cependant: -- Je vous l'ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut- tre sa tranquillit compromise s'il tait connu... -- S'il tait connu... pour mon ami? -- Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitt une expression de dignit triste; il releva firement la tte, et dit d'une voix hautaine et svre: -- Puisque cet ami se cache, c'est qu'il rougit de moi ou que je dois rougir de lui... je n'accepte d'hospitalit que des gens dont je suis digne ou qui sont dignes de moi... je quitte cette maison. Et ce disant, Djalma se leva si rsolument que Rodin s'cria: -- Mais coutez-moi donc, mon cher prince... vous tes, permettez- moi de vous le dire, d'une ptulance, d'une susceptibilit incroyables... Quoique nous ayons tch de vous rappeler votre beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en plein Paris; cette considration doit un peu modifier votre manire de voir; je vous en conjure, coutez-moi. Djalma, malgr sa complte ignorance de certaines conventions sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se rendre la raison, quand elle lui semblait... raisonnable: les paroles de Rodin le calmrent. Avec cette modestie ingnue dont les natures pleines de force et de gnrosit sont presque toujours doues, il rpondit doucement: -- Mon pre, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays... ici... les habitudes sont diffrentes: je vais rflchir. Malgr sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois drout par les allures sauvages et l'imprvu des ides du jeune Indien. Aussi le vit-il, sa grande surprise, rester pensif pendant quelques minutes; aprs quoi, Djalma reprit d'un ton calme, mais fermement convaincu: -- Je vous ai obi, j'ai rflchi, mon pre. -- Eh bien, mon cher prince? -- Dans aucun pays du monde, sous aucun prtexte, un homme d'honneur qui a de l'amiti pour un autre homme d'honneur ne doit la cacher. -- Mais s'il y a pour lui du danger d'avouer cette amiti?... dit Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l'entretien. Djalma regarda le jsuite avec un tonnement ddaigneux, et ne rpondit pas. -- Je comprends votre silence, mon cher prince; un homme courageux doit braver le danger, soit; mais si c'tait vous que le danger menat, dans le cas o cette amiti serait dcouverte, cet homme d'honneur ne serait-il pas excusable, louable mme, de vouloir rester inconnu? -- Je n'accepte rien d'un ami qui me croit capable de le renier par lchet... -- Cher prince, coutez-moi. -- Adieu, mon pre. -- Rflchissez... -- J'ai dit... reprit Djalma d'un ton bref et presque souverain en marchant vers la porte. -- Eh! mon Dieu! s'il s'agissait d'une femme! s'cria Rodin, pouss bout et courant lui, car il craignait rellement de voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets. Aux derniers mots de Rodin, l'Indien s'arrta brusquement. -- Une femme? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il s'agit d'une femme? -- Eh bien, oui! s'il s'agissait d'une femme... reprit Rodin; comprendriez-vous sa rserve, le secret dont elle est oblige d'entourer les preuves d'affection qu'elle dsire vous donner? -- Une femme? rpta Djalma d'une voix tremblante en joignant les mains avec adoration... Et son ravissant visage exprima un saisissement ineffable, profond. Une femme? dit-il encore... une Parisienne? -- Oui, mon cher prince; puisque vous me forcez cette indiscrtion, il faut bien vous l'avouer, il s'agit d'une... vritable Parisienne... d'une digne matrone... remplie de vertus, et dont le... grand ge mrite tous vos respects. -- Elle est bien vieille? s'cria le pauvre Djalma, dont le rve charmant disparaissait tout coup. -- Elle serait mon ane de quelques annes, rpondit Rodin avec un sourire ironique, s'attendant voir le jeune homme exprimer une sorte de dpit comique ou de regret courrouc. Il n'en fut rien. l'enthousiasme amoureux, passionn, qui avait un instant clat sur les traits du prince, succda une expression respectueuse et touchante: il regarda Rodin avec attendrissement et lui dit d'une voix mue: -- Cette femme est donc pour moi une mre? Il est impossible de rendre avec quel charme la fois pieux, mlancolique et tendre l'Indien accentua le mot _une mre_. _-- _Vous l'avez dit, mon cher prince, cette respectable dame veut tre une mre pour vous... Mais je ne puis pas rvler la cause de l'affection qu'elle vous porte... Seulement, croyez-moi, certes, cette affection est sincre; la cause en est honorable; si je ne vous en dis pas le secret, c'est que chez nous les secrets des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrs. -- Cela est juste, et son secret sera sacr pour moi; sans la voir, je l'aimerai avec respect. Ainsi l'on aime Dieu sans le voir... -- Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les intentions de votre maternelle amie... Cette maison restera toujours votre disposition si vous vous y plaisez, des domestiques franais, une voiture et des chevaux seront vos ordres; l'on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme un fils de roi doit vivre royalement, j'ai laiss dans la chambre voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une somme pareille vous sera compte; si elle ne suffit pas pour ce que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on l'augmentera... un mouvement de Djalma, Rodin se hta d'ajouter: -- Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre dlicatesse doit tre parfaitement en repos. D'abord... on accepte tout d'une mre... puis, comme dans trois mois environ, vous serez mis en possession d'un norme hritage, il vous sera facile, si cette obligation vous pse (et c'est peine si la somme, au pis aller, s'lvera quatre ou cinq mille louis), il vous sera facile de rembourser ces avances; ne mnagez donc rien; satisfaites toutes vos fantaisies... on dsire que vous paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paratre le fils d'un roi surnomm le _Pre du Gnreux. _Ainsi, encore une fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse dlicatesse... si cette somme ne vous suffit pas. -- Je demanderai... davantage; ma mre a raison... un fils de roi doit vivre en roi. Telle fut la rponse que fit l'Indien, avec une simplicit parfaite, sans paratre tonn le moins du monde de ces offres fastueuses; et cela devait tre: Djalma et fait ce qu'on faisait pour lui, car l'on sait quelles sont les traditions de prodigue magnificence et de splendide hospitalit des princes indiens. Djalma avait t aussi mu que reconnaissant en apprenant qu'une femme l'aimait d'affection maternelle... Quant au luxe dont elle voulait l'entourer, il l'acceptait sans tonnement et sans scrupule. Cette _rsignation _fut une autre dconvenue pour Rodin, qui avait prpar plusieurs excellents arguments pour engager l'Indien accepter. -- Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le jsuite; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous disions... un des amis de votre maternelle protectrice, M. le comte de Montbron, vieillard rempli d'exprience et appartenant la plus haute socit, vous prsentera dans l'lite des maisons de Paris... -- Pourquoi ne m'y prsentez-vous pas, vous, mon pre? -- Hlas! mon cher prince, regardez-moi donc... dites-moi si ce serait l mon rle... Non, non, je vis seul et retir. Et puis, ajouta Rodin aprs un silence en attachant sur le jeune prince un regard pntrant, attentif et curieux, comme s'il et voulu le soumettre une sorte d'exprimentation par les paroles suivantes, et puis, voyez-vous, M. de Montbron sera mieux mme que moi, dans le monde o il va... de vous clairer sur les piges que l'on pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis... vous le savez, de lches ennemis, qui ont abus d'une manire infme de votre confiance, qui se sont raills de vous. Et comme malheureusement leur puissance gale leur mchancet, il serait peut-tre prudent vous de tcher de les viter... de les fuir... au lieu de leur rsister en face. Au souvenir de ses ennemis, la pense de les fuir, Djalma frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout coup d'une pleur livide; ses yeux dmesurment ouverts, et dont la prunelle se cercla ainsi de blanc, tincelrent d'un feu sombre; jamais le mpris, la haine, la soif de la vengeance, n'clatrent plus terribles sur une face humaine... Sa lvre suprieure, d'un rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et serres, se retroussait mobile, convulsive, et donnait sa physionomie, nagure si charmante, une expression de frocit tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s'cria: -- Qu'avez-vous... prince?... vous m'pouvantez! Djalma ne rpondit pas; demi pench sur son sige, ses deux mains crispes par la rage, appuyes l'une sur l'autre, il semblait se cramponner l'un des bras du fauteuil, de peur de cder un accs de fureur pouvantable. ce moment, le hasard voulut que le bout d'ambre du tuyau de houka et roul sous son pied; la tension violente qui contractait tous les nerfs de l'indien tait si puissante, il tait, malgr sa jeunesse et sa svelte apparence, d'une telle vigueur, que d'un brusque mouvement il pulvrisa le bout d'ambre malgr son extrme duret. -- Mais, au nom du ciel! qu'avez-vous, prince? s'cria Rodin. -- Ainsi j'craserai mes lches ennemis! s'cria Djalma, le regard menaant et enflamm. Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble sa rage, il bondit de son sige, et alors, les yeux hagards, il parcourut le salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les sens, comme s'il et cherch une arme autour de lui, poussant de temps autre une sorte de cri rauque, qu'il tchait d'touffer en portant ses deux poings crisps sa bouche... tandis que ses mchoires tressaillaient convulsivement... c'tait la rage impuissante de la bte froce altre de carnage. Le jeune Indien tait ainsi d'une beaut grande et sauvage: on sentait que ces divins instincts d'une ardeur sanguinaire et d'une aveugle intrpidit, alors exalts ce point par l'horreur de la trahison et de la lchet, ds qu'ils s'appliquaient la guerre ou ces chasses gigantesques de l'Inde, plus meurtrires encore que la bataille, devaient faire de Djalma ce qu'il tait: un hros. Rodin admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse imptuosit des passions de ce jeune Indien, qui, dans des circonstances donnes, devaient faire des explosions terribles. Tout coup la grande surprise du jsuite, cette tempte se calma. La fureur de Djalma s'apaisa presque subitement, parce que la rflexion lui en dmontra bientt la vanit. Alors, honteux de cet emportement puril, il baissa les yeux. Sa figure resta ple et sombre; puis avec une tranquillit froide, plus redoutable encore que la violence laquelle il venait de se laisser entraner, il dit Rodin: -- Mon pre, vous me conduirez aujourd'hui en face de mes ennemis. -- Et dans quel but, mon cher prince?... Que voulez-vous? -- Tuer ces lches! -- Les tuer!!! Vous n'y pensez pas. -- Faringhea m'aidera. -- Encore une fois, songez donc que vous n'tes pas ici sur les bords du Gange, o l'on tue son ennemi comme on tue le tigre la chasse. -- On se bat avec un ennemi loyal, on tue un tratre comme un chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de tranquillit. -- Ah! prince... vous dont le pre a t appel le _Pre du Gnreux_, dit Rodin d'une voix grave, quelle joie trouverez-vous frapper des tres aussi lches que mchants? -- Dtruire ce qui est dangereux est un devoir. -- Ainsi... prince... la vengeance? -- Je ne me venge pas d'un serpent, dit l'Indien d'une hauteur amre, je l'crase. -- Mais, mon cher prince, ici on ne se dbarrasse pas de ses ennemis de cette faon; si l'on a se plaindre... -- Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en interrompant Rodin; les hommes frappent. -- Toujours au bord du Gange, mon cher prince; mais pas ici... Ici la socit prend en main votre cause, l'examine, la juge, et, s'il y a lieu, punit... -- Dans mon offense, je suis juge et bourreau... -- De grce, coutez-moi: vous avez chapp aux piges odieux de vos ennemis, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que cela ait t grce au dvouement de la vnrable femme qui a pour vous la tendresse d'une mre; maintenant, si elle vous demandait leur grce, elle qui vous a sauv d'eux... que feriez-vous? L'Indien baissa la tte et resta quelques moments sans rpondre. Profitant de son hsitation, Rodin continua: -- Je pourrais vous dire: Prince, je connais vos ennemis; mais dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible imprudence, je vous cacherai leurs noms tout jamais. Eh bien, non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je vous les dirai; mais jusqu' ce qu'elle ait prononc, je me tairai. Djalma regarda Rodin d'un air sombre et courrouc. ce moment, Faringhea entra et dit Rodin: -- Un homme, porteur d'une lettre, est all chez vous... On lui a dit que vous tiez ici... Il est venu... Faut-il recevoir cette lettre? il dit que c'est de la part de M. l'abb d'Aigrigny... -- Certainement, dit Rodin. Et puis il ajouta: -- Si le prince le permet? Djalma fit un signe de tte, Faringhea sortit. -- Vous pardonnez, cher prince? J'attendais ce matin une lettre fort importante; comme elle tardait venir, ne voulant pas manquer de vous voir, j'ai recommand chez moi de m'envoyer cette lettre ici. Quelques instants aprs, Faringhea revint avec une lettre qu'il remit Rodin; aprs quoi le mtis sortit. IX. Adrienne et Djalma. Lorsque Faringhea eut quitt le salon, Rodin prit la lettre de l'abb d'Aigrigny d'une main et de l'autre parut chercher quelque chose, d'abord dans la poche de ct de sa redingote, puis dans sa poche de derrire, puis dans le gousset de son pantalon; puis enfin, ne trouvant rien, il posa la lettre sur le genou rp de son pantalon noir, et se _tta _partout, des deux mains, d'un air de regret et d'inquitude. Les divers mouvements de cette pantomime, joue avec une bonhomie parfaite, furent couronns par cette exclamation: -- Ah! mon Dieu! c'est dsolant! -- Qu'avez-vous? lui demanda Djalma, sortant du sombre silence o il tait plong depuis quelques instants. -- Hlas! mon cher prince, reprit Rodin, il m'arrive la chose du monde la plus vulgaire, la plus purile, ce qui ne l'empche pas d'tre pour moi infiniment fcheuse... j'ai oubli ou perdu mes lunettes; or par ce demi-jour et surtout cause de la dtestable vue que le travail et les annes m'ont faite, il m'est absolument impossible de lire cette lettre, fort importante, car on attend de moi une rponse trs prompte, trs simple et trs catgorique, un oui ou un non... L'heure presse; c'est dsesprant... Si encore, ajouta Rodin en appuyant sur ces mots sans regarder Djalma, mais afin que ce dernier les remarqut, si encore quelqu'un pouvait me rendre le service de lire pour moi... Mais non... personne... personne... -- Mon pre, lui dit obligeamment Djalma, voulez-vous que je lise pour vous? la lecture finie, j'aurai oubli ce que j'aurai lu. -- Vous? s'cria Rodin, comme si la proposition de l'Indien lui et sembl la fois exorbitante et dangereuse, c'est impossible, prince... vous... lire cette lettre!... -- Alors, excusez ma demande, dit doucement Djalma. -- Mais, au fait, reprit Rodin aprs un moment de rflexion et se parlant lui-mme, pourquoi non? Et il ajouta en s'adressant Djalma: -- Vraiment, vous auriez cette complaisance, mon cher prince? Je n'aurais pas os vous demander ce service. Ce disant, Rodin remit la lettre Djalma, qui lut voix haute. Cette lettre tait ainsi conue: Votre visite de ce matin l'htel de Saint-Dizier, d'aprs ce qui m'a t rapport, doit tre considre comme une nouvelle agression de votre part. Voici la dernire proposition que l'on vous a annonce, peut-tre sera-t-elle aussi infructueuse que la dmarche que j'ai bien voulu tenter hier en me rendant rue Clovis. Aprs cette longue et pnible explication, je vous ai dit que je vous crirais; je tiens ma promesse, voici donc mon ultimatum. Et d'abord un avertissement: Prenez garde!... Si vous vous opinitrez soutenir une lutte ingale, vous serez expos mme la haine de ceux que vous voulez follement protger. On a mille moyens de vous perdre auprs d'eux en les clairant sur vos projets. On leur prouvera que vous avez tremp dans le complot que vous prtendez maintenant dvoiler, et cela non pas par gnrosit, mais par cupidit. Quoique Djalma et la parfaite dlicatesse de sentir que la moindre question Rodin au sujet de cette lettre serait une grave indiscrtion, il ne put s'empcher de tourner vivement la tte vers le jsuite en lisant ce passage. -- Mon Dieu, oui! il s'agit de moi... de moi-mme. Tel que vous me voyez, mon cher prince, ajouta-t-il en faisant allusion ses vtements sordides, on m'accuse de cupidit. -- Et quels sont ces gens que vous protgez? -- Mes protgs?... dit Rodin en feignant quelque hsitation, comme s'il et t embarrass pour rpondre, qui sont mes protgs?... Hum... hum... je vais vous dire... Ce sont... ce sont de pauvres diables sans aucune ressource, gens de rien, mais gens de bien, n'ayant que leur bon droit dans... un procs qu'ils soutiennent; ils sont menacs d'tre crass par des gens puissants, trs puissants... Ceux-l, heureusement, ne sont pas assez connus pour que je puisse les dmasquer au profit de mes protgs... Que voulez-vous?... pauvre et chtif, je me range naturellement du ct des pauvres et des chtifs... Mais, continuez, je vous prie... Djalma reprit: Vous avez donc tout redouter en continuant de nous tre hostile, et rien gagner en embrassant le parti de ceux que vous appelez vos amis; ils seraient plus justement nomms vos dupes, car, s'il tait sincre, votre dsintressement serait inexplicable... Il doit donc cacher, et il cache, je le rpte, des arrire-penses de cupidit. Oh! sous ce rapport mme... on peut vous offrir un ample ddommagement, avec cette diffrence que vos esprances sont uniquement fondes sur la reconnaissance probable de vos amis, ventualit fort chanceuse, tandis que nos offres seront ralises l'instant mme; pour parler nettement, voici ce que l'on exige de vous: ce soir mme, avant minuit pour tout dlai, vous aurez quitt Paris, et vous vous engagerez n'y pas revenir avant six mois. Djalma ne put retenir un mouvement de surprise, et regarda Rodin. -- C'est tout simple, reprit-il; le procs de mes pauvres protgs sera jug avant cette poque, et, en m'loignant, on m'empche de veiller sur eux; vous comprenez, mon cher prince, dit Rodin avec une indignation amre. Veuillez continuer et m'excuser de vous avoir interrompu... mais tant d'impudence me rvolte... Djalma continua: Pour que nous ayons la certitude de votre loignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de nos amis en Allemagne; vous recevrez chez lui une gnreuse hospitalit: mais vous y demeurerez forcment jusqu' l'expiration du dlai. -- Oui... une prison volontaire, dit Rodin. ces conditions, vous recevrez une pension de mille francs par mois, dater de votre dpart de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille francs aprs les six mois couls. Le tout vous sera suffisamment garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position aussi honorable qu'indpendante. Djalma s'tant arrt par un mouvement d'indignation involontaire, Rodin lui dit: -- Continuez, je vous prie, cher prince; il faut lire jusqu'au bout, cela vous donnera une ide de ce qui se passe au milieu de notre civilisation. Djalma reprit: Vous connaissez assez la marche des choses et ce que nous sommes, pour savoir qu'en vous loignant nous voulons seulement nous dfaire d'un ennemi peu dangereux, mais trs importun; ne soyez pas aveugl par votre premier succs. Les suites de votre dnonciation seront touffes, parce qu'elle est calomnieuse; le juge qu'il l'a accueillie se repentira cruellement de son odieuse partialit. Vous pouvez faire de cette lettre tel usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous crivons, qui nous crivons et comment nous crivons. Vous recevrez cette lettre trois heures. Si quatre heures votre signature n'est pas, tout entire, au bas de cette lettre... la guerre recommence... non pas demain, mais ce soir. Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin, qui lui dit: -- Permettez-moi d'appeler Faringhea. Et ce disant, il frappa sur un timbre. Le mtis parut. Rodin reut la lettre des mains de Djalma, la dchira en deux morceaux, la froissa entre ses mains, de manire en faire une espce de boule, et dit au mtis en la lui remettant: -- Vous donnerez ce chiffon de papier la personne qui attend, et vous lui direz que telle est ma rponse cette lettre indigne et insolente; vous entendez bien... cette lettre indigne et insolente. -- J'entends bien, dit le mtis, et il sortit. -- C'est peut-tre une guerre dangereuse pour nous, mon pre, dit l'Indien avec intrt. -- Oui, cher prince, dangereuse peut-tre... Mais je ne fais pas comme vous... moi; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu'ils sont lches et mchants... je les combats... sous l'gide de la loi; imitez-moi donc... Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta: -- J'ai tort... je ne veux plus vous conseiller ce sujet... Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai; si elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon... non. -- Et cette femme... cette seconde mre... dit Djalma, est d'un caractre tel que je pourrai me soumettre son jugement? -- Elle!... s'cria Rodin en joignant les mains et en poursuivant avec une exaltation croissante; elle!... mais c'est ce qu'il y a de plus noble, de plus gnreux, de plus vaillant sur la terre!... elle... votre protectrice! mais vous seriez rellement son fils, elle vous aimerait de toute la violence de l'amour maternel, que, s'il s'agissait pour vous de choisir entre une lchet ou la mort, elle vous dirait: Meurs! quitte mourir avec vous. -- Oh! noble femme!... Ma mre tait ainsi! s'cria Djalma avec entranement. -- Elle... reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se rapprochant de la fentre cache par le store, sur lequel il jeta un regard oblique et inquiet. Votre protectrice! mais figurez-vous donc le courage, la droiture, la loyaut en personne. Oh! loyale surtout!... Oui, c'est la franchise chevaleresque de l'homme de grand coeur jointe l'altire dignit d'une femme qui, de sa vie... entendez-vous bien, de sa vie, non seulement n'a jamais menti, non seulement n'a jamais cach une de ses penses, mais qui mourrait plutt que de cder au moindre de ces petits sentiments d'astuce, de dissimulation ou de ruse presque forcs chez les femmes ordinaires par leur situation mme. Il est difficile d'exprimer l'admiration qui clatait sur la figure de Djalma en entendant le portrait trac par Rodin; ses yeux brillaient, ses joues se coloraient, son coeur palpitait d'enthousiasme. -- Bien, bien, noble coeur, lui dit Rodin en faisant un nouveau pas vers le store, j'aime voir votre belle me resplendir sur vos beaux traits... en m'entendant ainsi parler de votre protectrice inconnue... Ah! c'est qu'elle est digne de cette adoration sainte qu'inspirent les nobles coeurs, les grands caractres. -- Oh! je vous crois, s'cria Djalma avec exaltation; mon coeur est pntr d'admiration et aussi d'tonnement; car ma mre n'est plus, et une telle femme existe! -- Oh! oui, pour la consolation des affligs, elle existe; oui, pour l'orgueil de son sexe, elle existe; oui, pour faire adorer la vrit, excrer le mensonge, elle existe... Le mensonge, la feinte surtout n'ont jamais terni cette loyaut brillante et hroque comme l'pe d'un chevalier... Tenez, il y a peu de jours, cette noble femme m'a dit d'admirables paroles, que je n'oublierai de ma vie: Monsieur, ds que j'ai un soupon sur quelqu'un que j'aime ou que j'estime... Rodin n'acheva pas. Le store, si violemment secou au dehors que son ressort se brisa, se releva brusquement la grande stupeur de Djalma, qui vit apparatre ses yeux Mlle de Cardoville. Le manteau d'Adrienne avait gliss de ses paules, et au violent mouvement qu'elle fit en s'approchant du store, son chapeau, dont les rubans taient dnous, tait tomb. Sortie prcipitamment, n'ayant eu que le temps de jeter une pelisse sur le costume pittoresque et charmant dont par caprice elle s'habillait souvent dans sa maison, elle apparaissait si rayonnante de beaut aux yeux blouis de Djalma, parmi ces feuilles et ces fleurs, que l'Indien se croyait sous l'empire d'un songe... Les mains jointes, les yeux grands ouverts, le corps lgrement pench en avant, comme s'il l'et flchi pour prier, il restait ptrifi d'admiration. Mlle de Cardoville, mue, le visage lgrement color par l'motion, sans entrer dans le salon, se tenait debout sur le seuil de la porte de la serre chaude. Tout ceci s'tait pass en moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire; peine le store eut-il t relev, que Rodin, feignant la surprise, s'cria: -- Vous ici... mademoiselle? -- Oui, monsieur, dit Adrienne d'une voix altre, je viens terminer la phrase que vous avez commence; je vous avais dit que, lorsqu'un soupon me venait l'esprit, je le dirais hautement la personne qui me l'inspirait. Eh bien! je l'avoue, cette loyaut j'ai failli: j'tais venue pour vous pier, au moment mme o votre rponse l'abb d'Aigrigny me donnait un nouveau gage de votre dvouement et de votre sincrit; je doutais de votre droiture au moment mme o vous rendiez tmoignage de ma franchise... Pour la premire fois de ma vie je me suis abaisse jusqu' la ruse... cette faiblesse mrite une punition, je la subis; une rparation, je vous la fais; des excuses, je vous les offre... Puis s'adressant Djalma, elle ajouta: -- Maintenant, prince, le secret n'est plus permis... Je suis votre parente, Mlle de Cardoville, et j'espre que vous accepterez d'une soeur une hospitalit que vous acceptiez d'une mre. Djalma ne rpondit pas. Plong dans une contemplation extatique devant cette soudaine apparition qui surpassait les plus folles, les plus blouissantes visions de ses rves, il prouvait une sorte d'ivresse qui, paralysant en lui la pense, la rflexion, concentrait toute la puissance de son tre dans la vue... et, de mme que l'on cherche en vain tancher une soif inextinguible... le regard enflamm de l'Indien aspirait pour ainsi dire avec une avidit dvorante toutes les rares perfections de cette jeune fille. En effet, jamais deux types plus divins n'avaient t mis en prsence. Adrienne et Djalma offraient l'idal de la beaut de l'homme et de la beaut de la femme. Il semblait y avoir quelque chose de fatal, de providentiel dans le rapprochement de ces deux natures si jeunes et si vivaces... Si gnreuses et si passionnes, si hroques et si fires, qui, chose singulire, avant de se voir connaissaient dj toute leur valeur morale; car si, aux paroles de Rodin, Djalma avait senti s'veiller dans son coeur une admiration aussi subite que vive et pntrante pour les vaillantes et gnreuses qualits de cette bienfaitrice inconnue, qu'il retrouvait dans Mlle de Cardoville, celle-ci avait t tour tour mue, attendrie ou effraye de l'entretien qu'elle venait de surprendre entre Rodin et Djalma, selon que celui-ci avait tmoign de la noblesse de son me, de la dlicate bont de son coeur ou du terrible emportement de son caractre; puis elle n'avait pu retenir un mouvement d'tonnement, presque d'admiration, la vue de la surprenante beaut du prince; et bientt aprs, un sentiment trange, douloureux, une espce de commotion lectrique avait branl tout son tre lorsque ses yeux s'taient rencontrs avec ceux de Djalma. Alors, cruellement trouble, et souffrant de ce trouble qu'elle maudissait, elle avait tch de dissimuler cette impression profonde en s'adressant Rodin pour s'excuser de l'avoir souponn. Mais le silence obstin que gardait l'Indien venait de redoubler l'embarras mortel de la jeune fille. Levant de nouveau les yeux vers le prince afin de l'engager rpondre son offre fraternelle, Adrienne, rencontrant encore son regard d'une fixit sauvage et ardente, baissa les yeux avec un mlange d'effroi, de tristesse et de fiert blesse; alors elle se flicita d'avoir devin l'inexorable ncessit o elle se voyait dsormais de tenir Djalma loign d'elle, tant cette nature ardente et emporte lui causait dj de craintes. Voulant mettre un terme cette position pnible, elle dit Rodin d'une voix basse et tremblante: -- De grce, monsieur... parlez au prince; rptez-lui mes offres... Je ne puis rester ici plus longtemps. Ce disant, Adrienne fit un pas pour rejoindre Florine. Djalma, au premier mouvement d'Adrienne, s'lana vers elle d'un bond, comme un tigre sur la proie qu'on veut lui ravir. La jeune fille pouvante de l'expression d'ardeur farouche qui enflammait les traits de l'Indien, se rejeta en arrire en poussant un grand cri. ce cri, Djalma revint lui-mme, et se rappela tout ce qui venait de se passer; alors ple de regrets et de honte, tremblant, perdu, les yeux noys de larmes, les traits bouleverss et empreints du plus profond dsespoir, il tomba aux genoux d'Adrienne, et, levant vers elle ses mains jointes, il lui dit d'une voix douce, suppliante et timide: -- Oh! restez... restez... ne me quittez pas... depuis si longtemps... je vous attends. cette prire faite avec la craintive ingnuit d'un enfant, avec une rsignation qui contrastait si trangement avec l'emportement farouche dont Adrienne venait d'tre si fort effraye, elle rpondit, en faisant signe Florine de se disposer partir: -- Prince, il m'est impossible de rester plus longtemps ici... -- Mais vous reviendrez? dit Djalma en contraignant ses larmes; je vous reverrai? -- Oh! non, jamais!... jamais!... dit Mlle de Cardoville d'une voix teinte; puis, profitant du saisissement o sa rponse avait jet Djalma, Adrienne disparut rapidement derrire un des massifs de la serre chaude. Au moment o Florine, se htant de rejoindre sa matresse, passait devant Rodin, il lui dit d'une voix basse et rapide: -- Il faut en finir demain avec la Mayeux. Florine frissonna de tout son corps, et, sans rpondre Rodin, disparut comme Adrienne derrire un des massifs. Djalma, bris, ananti, tait rest genoux, la tte baisse sur sa poitrine; sa ravissante physionomie n'exprimait ni colre ni emportement, mais une stupeur navrante; il pleurait silencieusement. Voyant Rodin s'approcher de lui, il se releva; mais il tremblait si fort, qu'il put peine d'un pas chancelant regagner le divan, o il tomba en cachant sa figure dans ses mains. Alors Rodin, s'avanant, lui dit d'un ton doucereux et pntr: -- Hlas!... je craignais ce qui arrive; je ne voulais pas vous faire connatre votre bienfaitrice, et je vous avais mme dit qu'elle tait vieille; savez-vous pourquoi, cher prince? Djalma, sans rpondre, laissa tomber ses mains sur ses genoux, et tourna vers Rodin son visage encore inond de larmes. -- Je savais que Mlle de Cardoville tait charmante, je savais qu' votre ge l'on devient facilement amoureux, poursuivit Rodin, et je voulais vous pargner ce malheureux inconvnient, mon cher prince, car votre belle protectrice aime perdument un beau jeune homme de cette ville... ces mots, Djalma porta vivement ses deux mains sur son coeur, comme s'il venait d'y recevoir un coup aigu, poussa un cri de douleur froce, sa tte se renversa en arrire, et il retomba vanoui sur le divan. Rodin l'examina froidement pendant quelques secondes, et dit en s'en allant et en brossant du coude son vieux chapeau: -- Allons, a mord... a mord... X. Les conseils. Il est nuit. Neuf heures viennent de sonner. C'est le soir du jour o Mlle de Cardoville s'est, pour la premire fois, trouve en prsence de Djalma; Florine, ple, mue, tremblante, vient d'entrer, un bougeoir la main, dans une chambre coucher meuble avec simplicit, mais trs confortable. Cette pice fait partie de l'appartement occup par la Mayeux chez Adrienne; il est situ au rez-de-chausse et a deux entres: l'une s'ouvre sur le jardin, l'autre sur la cour; c'est de ce ct que se prsentent les personnes qui viennent s'adresser la Mayeux pour obtenir des secours; une antichambre o l'on attend, un salon o elle reoit les demandes, telles sont les pices occupes par la Mayeux, et compltes par la chambre coucher dans laquelle Florine vient d'entrer d'un air inquiet, presque alarm, effleurant peine le tapis du bout de ses pieds chausss de satin, suspendant sa respiration et prtant l'oreille au moindre bruit. Plaant son bougeoir sur la chemine, la camriste, aprs un rapide coup d'oeil dans la chambre, alla vers un bureau d'acajou surmont d'une jolie bibliothque bien garnie; la clef tait aux tiroirs de ce meuble; ils furent tous les trois visits par Florine. Ils contenaient diffrentes demandes de secours, quelques notes crites de la main de la Mayeux. Ce n'tait pas l ce que cherchait Florine. Un casier, contenant trois cartons, sparait la table du petit corps de bibliothque, ces cartons furent aussi vainement explors; Florine fit un geste de dpit chagrin, regarda autour d'elle, couta encore avec anxit, puis, avisant une commode, elle y fit de nouvelles et inutiles recherches. Au pied du lit tait une petite porte conduisant un grand cabinet de toilette; Florine y pntra, chercha d'abord, sans succs, dans une vaste armoire o taient suspendues plusieurs robes noires nouvellement faites pour la Mayeux par les ordres de Mlle de Cardoville. Apercevant au bas et au fond de cette armoire, et demi cache sous un manteau, une mauvaise petite malle, Florine l'ouvrit prcipitamment, elle y trouva soigneusement plies les pauvres vieilles hardes dont la Mayeux tait vtue lorsqu'elle tait entre dans cette opulente maison. Florine tressaillit, une motion involontaire contracta ses traits, songeant qu'il ne s'agissait pas de s'attendrir, mais d'obir aux ordres implacables de Rodin, elle referma brusquement la malle et l'armoire, sortit du cabinet de toilette, et revint dans la chambre coucher. Aprs avoir examin le bureau, une ide subite lui vint. Ne se contentant pas de fouiller de nouveau les cartons, elle retira tout fait le premier du casier, esprant peut-tre trouver ce qu'elle cherchait entre le dos de ce carton et le fond de ce meuble; mais elle ne vit rien. Sa seconde tentative fut plus heureuse: elle trouva cach, o elle esprait, un cahier de papier assez pais. Elle fit un mouvement de surprise, car elle s'attendait autre chose; pourtant elle prit ce manuscrit, l'ouvrit et le feuilleta rapidement. Aprs avoir parcouru plusieurs pages, elle manifesta son contentement et fit un mouvement pour mettre ce cahier dans sa poche; mais aprs un moment de rflexion, elle le plaa o il tait d'abord, rtablit tout en ordre, reprit son bougeoir, et quitta l'appartement sans avoir t surprise, ainsi qu'elle y avait compt, sachant la Mayeux auprs de Mlle de Cardoville pour quelques heures. * * * * * Le lendemain des recherches de Florine, la Mayeux, seule dans sa chambre coucher, tait assise dans un fauteuil, au coin d'une chemine o flambait un bon feu, un pais tapis couvrait le plancher; travers les rideaux des fentres on apercevait la pelouse d'un grand jardin; le silence profond n'tait interrompu que par le bruit rgulier du balancement d'une pendule et par le ptillement du foyer. La Mayeux, les deux mains appuyes aux bras du fauteuil, se laissait aller un sentiment de bonheur qu'elle n'avait jamais aussi compltement got depuis qu'elle habitait cet htel. Pour elle, habitue depuis si longtemps de cruelles privations, il y avait un charme inexprimable dans le calme de cette retraite, dans la vue riante du jardin, et surtout dans la conscience de devoir le bien-tre dont elle jouissait la rsignation et l'nergie qu'elle avait montres au milieu de tant de rudes preuves heureusement termines. Une femme ge, d'une figure douce et bonne, qui avait t, par la volont expresse d'Adrienne, attache au service de la Mayeux, entra et lui dit: -- Mademoiselle, il y a l un jeune homme qui dsire vous parler tout de suite pour une affaire trs presse... il se nomme Agricol Baudoin. ce nom, la Mayeux poussa un lger cri de joie et de surprise, rougit lgrement, se leva et courut la porte qui conduisait au salon o se trouvait Agricol. -- Bonjour, ma bonne Mayeux! dit le forgeron en embrassant cordialement la jeune fille, dont les joues devinrent brlantes et cramoisies sous ces baisers fraternels. -- Ah! mon Dieu! s'cria tout coup l'ouvrire en regardant Agricol avec angoisse, et ce bandeau noir que tu as sur le front!... Tu as donc t bless? -- Ce n'est rien, dit le forgeron, absolument rien... n'y songe pas... je te dirai tout l'heure... comment cela m'est arriv... mais auparavant j'ai des choses bien importantes te confier. -- Viens dans ma chambre alors, nous serons seuls, dit la Mayeux en prcdant Agricol. Malgr l'assez grande inquitude qui se peignait sur les traits d'Agricol il ne put s'empcher de sourire de contentement en entrant dans la chambre de la jeune fille, et en regardant autour de lui. -- la bonne heure, ma pauvre Mayeux... voil comme j'aurais voulu toujours te voir loge; je reconnais bien l Mlle de Cardoville... Quel coeur!... quel me!... Tu ne sais pas... elle m'a crit avant-hier... pour me remercier de ce que j'avais fait pour elle... en m'envoyant une pingle d'or trs simple, que je pouvais accepter, m'a-t-elle crit, car elle n'avait d'autre valeur que d'avoir t porte par sa mre... Si tu savais comme j'ai t touch de la dlicatesse de ce don! -- Rien ne doit tonner d'un coeur pareil au sien, rpondit la Mayeux. Mais ta blessure... ta blessure... -- Tout l'heure, ma bonne Mayeux... j'ai tant de choses t'apprendre!... Commenons par le plus press, car il s'agit, dans un cas trs grave, de me donner un bon conseil... tu sais combien j'ai confiance dans ton excellent coeur et dans ton jugement... Et puis, aprs, je te demanderai de me rendre un bon service... Oh! oui, un grand service, ajouta le forgeron d'un ton pntr, presque solennel, qui tonna la Mayeux; puis il reprit: -- Mais commenons par ce qui ne m'est pas personnel. -- Parle vite. -- Depuis que ma mre est partie avec Gabriel pour se rendre dans la petite cure de campagne qu'il a obtenue, et depuis que mon pre loge avec M. le marchal Simon et ses demoiselles, j'ai t, tu le sais, demeurer la fabrique de M. Hardy, avec mes camarades, dans la _maison commune. _Or, ce matin... Ah! il faut te dire que M. Hardy de retour d'un long voyage qu'il a fait dernirement, s'est de nouveau absent depuis quelques jours pour affaires. Ce matin donc, l'heure du djeuner, j'tais rest pour travailler un peu aprs le dernier coup de la cloche; je quittais les btiments de la fabrique pour aller notre rfectoire, lorsque je vois entrer dans la cour une femme qui venait de descendre d'un fiacre, elle s'avance vivement vers moi, je remarque qu'elle est blonde, quoique son voile ft moiti baiss, d'une figure aussi douce que jolie, et mise comme une personne trs distingue. Mais, frapp de sa pleur, de son air inquiet, effray, je lui demande ce qu'elle dsire: -- Monsieur, me dit-elle d'une voix tremblante en paraissant faire un effort sur elle-mme, tes-vous l'un des ouvriers de cette fabrique? -- Oui, madame. -- M. Hardy est donc en danger? s'cria-t-elle. -- M. Hardy, madame! mais il n'est pas de retour la fabrique. -- Comment! reprit-elle, M. Hardy n'est pas revenu ici hier au soir, il n'a pas t trs dangereusement bless par une machine en visitant ses ateliers? En prononant ces mots, les lvres de cette pauvre jeune dame tremblaient fort, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses yeux. -- Dieu merci, madame, rien n'est plus faux que tout cela, lui dis-je; car M. Hardy n'est pas de retour; on annonce seulement son arrive pour demain ou aprs. -- Ainsi, monsieur... vous dites bien vrai, M. Hardy n'est pas arriv, n'est pas bless? reprit la jolie dame en essuyant ses yeux. -- Je vous dis la vrit, madame: si M. Hardy tait en danger, je ne serais pas si tranquille en vous parlant de lui. -- Ah! merci! mon Dieu! merci! s'cria la jeune dame. Puis elle m'exprima sa reconnaissance d'un air si heureux, si touch, que j'en fus mu. Mais tout coup, comme si alors elle avait honte de la dmarche qu'elle venait de faire, elle rebaissa son voile, me quitta prcipitamment, sortit de la cour et remonta dans le fiacre qui l'avait amene. Je me dis: C'est une dame qui s'intresse M. Hardy et qui aura t alarme par un faux bruit. -- Elle l'aime sans doute, dit la Mayeux attendrie, et, dans son inquitude, elle aura commis peut-tre une imprudence en venant s'informer de ses nouvelles. -- Tu ne dis que trop vrai. Je la regarde remonter dans son fiacre avec intrt, car son motion m'avait gagn... Le fiacre repart... Mais que vois-je quelques instants aprs? Un cabriolet de place que la jeune dame n'avait pu apercevoir, cach qu'il tait par l'angle de la muraille; et au moment o il dtourne, je distingue parfaitement un homme, assis ct du cocher, lui faisant signe de prendre le mme chemin que le fiacre. -- Cette pauvre jeune dame tait suivie, dit la Mayeux avec inquitude. -- Sans doute, aussi je m'lance aprs le fiacre, je l'atteins, et, travers les stores baisss, je dis la jeune dame, en courant ct de la portire: Madame, prenez garde vous, vous tes suivie par un cabriolet. -- Bien!... bien, Agricol... et t'a-t-elle rpondu? -- Je l'ai entendue crier: Grand Dieu! avec un accent dchirant, et le fiacre a continu de marcher. Bientt le cabriolet a pass devant moi; j'ai vu ct du cocher un homme grand, gros et rouge, qui, m'ayant vu courir aprs le fiacre, s'est peut-tre dout de quelque chose car il m'a regard d'un air inquiet. -- Et quand arrive M. Hardy? reprit la Mayeux. -- Demain ou aprs-demain... Maintenant, ma bonne Mayeux, conseille-moi... Cette jeune dame aime M. Hardy, c'est vident... Elle est sans doute marie, puisqu'elle avait l'air trs embarrass en me parlant et qu'elle a pouss un cri d'effroi en apprenant qu'on la suivait... Que dois-je faire?... J'avais envie de demander avis au pre Simon; mais il est si rigide... Et puis son ge... une affaire d'amour!... Au lieu que toi ma bonne Mayeux, qui es si dlicate, et si sensible... tu comprendras cela. La jeune fille tressaillit, sourit avec amertume; Agricol ne s'en aperut pas et continua: -- Aussi, je me suis dit: Il n'y a que la Mayeux qui puisse me conseiller. En admettant que M. Hardy revienne demain, dois-je lui dire ce qui s'est pass ou bien... -- Attends donc... s'cria tout coup la Mayeux en interrompant Agricol et en paraissant rassembler ses souvenirs, lorsque je suis alle au couvent de Sainte-Marie demander de l'ouvrage la suprieure, elle m'a propos d'entrer ouvrire la journe dans une maison o je devais... surveiller... tranchons le mot... espionner... -- La misrable!... -- Et sais-tu? dit la Mayeux, sais-tu chez qui l'on me proposait d'entrer pour faire cet indigne mtier? Chez une dame de Frmont ou Brmont, je ne me souviens plus bien, femme excessivement religieuse, mais dont la fille, jeune dame marie, que je devais surtout pier, me dit la suprieure, recevait les visites trop assidues d'un manufacturier. -- Que dis-tu? s'cria Agricol, ce manufacturier serait... -- M. Hardy... j'avais trop de raisons pour ne pas oublier ce nom, que la suprieure a prononc... Depuis ce jour tant d'vnements se sont passs, que j'avais oubli cette circonstance. Ainsi, il est probable que cette jeune dame est celle dont on m'avait parl au couvent. -- Et quel intrt la suprieure du couvent avait-elle cet espionnage? demanda le forgeron. -- Je l'ignore... mais, tu le vois, l'intrt qui la faisait agir subsiste toujours, puisque cette jeune dame a t pie... et peut-tre, cette heure, est dnonce... dshonore... Ah! c'est affreux! Puis, voyant Agricol tressaillir vivement, la Mayeux ajouta: -- Mais qu'as-tu donc?... -- Et pourquoi non? se dit le forgeron en se parlant lui-mme, si tout cela... partait de la mme main!... La suprieure d'un couvent peut bien s'entendre avec un abb... Mais alors... dans quel but?... -- Explique-toi donc, Agricol, reprit la Mayeux. Et puis enfin; ta blessure... Comment l'as-tu reue? Je t'en conjure, rassure-moi. -- Et c'est justement de ma blessure que je vais te parler... car, en vrit, plus j'y songe, plus l'aventure de cette jeune dame me parat se relier d'autres faits. -- Que dis-tu? -- Figure-toi que, depuis quelques jours, il se passe des choses singulires aux environs de notre fabrique: d'abord, comme nous sommes en carme, un abb de Paris, un grand bel homme, dit-on, est dj venu prcher dans le petit village de Villiers, qui n'est qu' un quart de lieue de nos ateliers... Cet abb a trouv moyen, dans son prche, de calomnier et d'attaquer M. Hardy. -- Comment cela? -- M. Hardy a fait une sorte de rglement imprim, relatif notre travail et aux droits dans les bnfices qu'il nous accorde: ce rglement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples, de quelques prceptes de fraternit la porte de tout le monde, extraits de diffrents philosophes et de diffrentes religions... De ce que M. Hardy a choisi ce qu'il y avait de plus pur parmi les diffrents prceptes religieux, M. l'abb a conclu que M. Hardy n'avait aucune religion, et il est parti de ce thme, non seulement pour l'attaquer en chaire, mais pour dsigner notre fabrique comme un foyer de perdition, de damnation et de corruption, parce que, le dimanche, au lieu d'aller couter ses sermons ou d'aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et leurs enfants passent la journe cultiver leurs petits jardins, faire des lectures, chanter en choeur ou danser en famille dans notre maison commune; l'abb a mme t jusqu' dire que le voisinage d'un tel amas d'athes, c'est ainsi qu'il nous appelle, pouvait attirer la fureur du ciel sur un pays... que l'on parlait beaucoup du cholra, qui s'avanait, et qu'il serait possible que, grce notre voisinage impie, tous les environs fussent frapps de ce flau vengeur. -- Mais, dire de telles choses des gens ignorants, s'cria la Mayeux, c'est risquer de les exciter de funestes actions. -- C'est justement ce que voulait l'abb. -- Que dis-tu? -- Les habitants des environs, encore excits, sans doute, par quelques meneurs, se montrent hostiles aux ouvriers de la fabrique: on a exploit, sinon leur haine, du moins leur envie... En effet, nous voyant vivre en commun, bien logs, bien nourris, bien chauffs, bien vtus, actifs, gais et laborieux, leur jalousie s'est encore aigrie par les prdications de l'abb et par les sourdes menes de quelques mauvais sujets que j'ai reconnus pour tre les plus mauvais ouvriers de M. Tripeaud... notre concurrent. Toutes ces excitations commencent porter leurs fruits; il y a dj eu deux ou trois rixes entre nous et les habitants des environs... C'est dans une de ces bagarres que j'ai reu un coup de pierre la tte... -- Et cela n'a rien de grave, Agricol, bien sr? dit la Mayeux avec inquitude. -- Rien, absolument, te dis-je... mais les ennemis de M. Hardy ne se sont pas borns aux prdications: ils ont mis en oeuvre quelque chose de bien plus dangereux! -- Et quoi encore? -- Moi, et presque tous mes camarades, nous avons fait solidement le coup de fusil en juillet; mais il ne nous convient pas, quant prsent, et pour cause, de reprendre les armes; ce n'est pas l'avis de tout le monde, soit; nous ne blmons personne, mais nous avons notre ide; et le pre Simon, qui est brave comme son fils, et aussi patriote que personne, nous approuve et nous dirige. Eh bien, depuis quelques jours, on trouve tout autour de la fabrique, dans le jardin, dans les cours, des imprims o on nous dit: Vous tes des lches, des gostes; parce que le hasard vous a donn un bon matre, vous restez indiffrents aux malheurs de vos frres et aux moyens de les manciper; le bien-tre matriel vous nerve. -- Mon Dieu! Agricol, quelle effrayante persistance dans la mchancet! -- Oui... et, malheureusement, ces menes ont commenc avoir quelque influence sur plusieurs de nos plus jeunes camarades; comme, aprs tout, on s'adressait des sentiments gnreux et fiers, il y a eu de l'cho... dj quelques germes de division se sont dvelopps dans nos ateliers, jusqu'alors si fraternellement unis; on sent qu'il y rgne une sourde fermentation... une froide dfiance remplace, chez quelques-uns, la cordialit accoutume... Maintenant, si je te dis que je suis presque certain que ces imprims, jets par-dessus les murs de la fabrique, et qui ont fait clater entre nous quelques ferments de discorde, ont t rpandus par des missaires de l'abb prcheur... ne trouves-tu pas que tout cela, concidant avec ce qui est arriv ce matin cette jeune dame, prouve que M. Hardy a, depuis peu, de nombreux ennemis? -- Comme toi, je trouve cela effrayant, Agricol, dit la Mayeux, et cela est si grave, que M. Hardy pourra seul prendre une dcision ce sujet... Quant ce qui est arriv ce matin cette jeune dame, il me semble que sitt le retour de M. Hardy, tu dois lui demander un entretien, et si dlicate que soit une pareille rvlation, lui dire ce qui s'est pass. -- C'est cela qui m'embarrasse... Ne crains-tu pas que je paraisse ainsi vouloir entrer dans ses secrets? -- Si cette jeune dame n'avait pas t suivie, j'aurais partag tes scrupules... Mais on l'a pie; elle court un danger... selon moi, il est de ton devoir de prvenir M. Hardy... Suppose, comme il est probable, que cette dame soit marie... ne vaut-il pas mieux, pour mille raisons, que M. Hardy soit instruit de tout? -- C'est juste, ma bonne Mayeux... je suivrai ton conseil; M. Hardy saura tout... Maintenant, nous avons parl des autres... parlons de moi... oui, de moi... car il s'agit d'une chose dont peut dpendre le bonheur de ma vie, ajouta le forgeron d'un ton grave qui frappa la Mayeux. Tu sais, reprit Agricol aprs un moment de silence, que, depuis mon enfance, je ne t'ai rien cach... que je t'ai tout dit... tout absolument? -- Je le sais, Agricol, je le sais, dit la Mayeux en tendant sa main blanche et fluette au forgeron, qui la serra cordialement et qui continua: -- Quand je dis que je ne t'ai rien cach... je me trompe... je t'ai toujours cach mes amourettes... et cela, parce que bien que l'on puisse tout dire une soeur... il y a pourtant des choses dont on ne doit pas parler une digne et honnte fille comme toi. -- Je te remercie, Agricol... J'avais... remarqu cette rserve de ta part... rpondit la Mayeux en baissant les yeux et contraignant hroquement la douleur qu'elle ressentait, je t'en remercie. -- Mais par cela mme que je m'tais impos de ne jamais te parler de mes amourettes, je m'tais dit: S'il arrive quelque chose de srieux... enfin un amour qui me fasse songer au mariage... oh! alors, comme l'on confie d'abord sa soeur ce que l'on soumet ensuite son pre et sa mre, ma bonne Mayeux sera la premire instruite. -- Tu es bien bon, Agricol... -- Eh bien... le quelque chose de srieux est arriv... Je suis amoureux comme un fou, et je songe au mariage. ces mots d'Agricol, la pauvre Mayeux se sentit pendant un instant paralyse; il lui sembla que son sang s'arrtait et se glaait dans ses veines; pendant quelques secondes... elle crut mourir... son coeur cessa de battre... elle le sentit, non pas se briser, mais se fondre, mais s'annihiler... puis cette foudroyante motion passe, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la surexcitation mme d'une douleur atroce cette puissance terrible qui les faisait sourire au milieu des tortures, la malheureuse fille trouva, dans la crainte de laisser pntrer le secret de son ridicule et fatal amour, une force incroyable; elle releva la tte, regarda le forgeron avec calme, presque avec srnit, et lui dit d'une voix assure: -- Ah! tu aimes quelqu'un... srieusement? -- C'est--dire, ma bonne Mayeux, que, depuis quatre jours... je ne vis pas... ou plutt je ne vis que de cet amour... -- Il y a seulement... quatre jours... que tu es amoureux? -- Pas davantage... mais le temps n'y fait rien... -- Et... _elle_ est bien jolie? -- Brune... une taille de nymphe, blanche comme un lis... des yeux bleus... grands comme a, et aussi doux... aussi bons... que les tiens... -- Tu me flattes, Agricol. -- Non, non... c'est Angle que je flatte... car elle s'appelle ainsi... Quel joli nom... n'est-ce pas, ma bonne Mayeux? -- C'est un nom charmant... dit la pauvre fille en comparant avec une douleur amre le contraste de ce gracieux nom avec le sobriquet de _la Mayeux_, que le brave Agricol lui donnait sans y songer. Elle reprit avec un calme effrayant: -- Angle... oui, c'est un nom charmant!... -- Eh bien, figure-toi que ce nom semble tre l'image, non seulement de sa figure, mais de son coeur... En un mot... c'est un coeur, je le crois du moins, presque au niveau du tien. -- Elle a mes yeux... elle a mon coeur, dit la Mayeux en souriant, c'est singulier comme nous nous ressemblons. Agricol ne s'aperut pas de l'ironie dsespre que cachaient les paroles de la Mayeux, et il reprit avec une tendresse aussi sincre qu'inexorable: -- Est-ce que tu crois, ma bonne Mayeux, que je me serais laiss prendre un amour srieux, s'il n'y avait pas eu dans le caractre, dans le coeur, dans l'esprit de celle que j'aime, beaucoup de toi? -- Allons, frre... dit la Mayeux en souriant... oui, l'infortune eut le courage de sourire... allons, frre, tu es en veine de galanterie, aujourd'hui... Et o as-tu connu cette jolie personne? -- C'est tout bonnement la soeur d'un de mes camarades; sa mre est la tte de la lingerie comme des ouvriers; elle a eu besoin d'une aide l'anne, et comme, selon l'habitude de l'association, l'on emploie de prfrence les parents des socitaires... Mme Bertin, c'est le nom de la mre de mon camarade, a fait venir sa fille de Lille, o elle tait auprs d'une de ses tantes, et depuis cinq jours elle est la lingerie... Le premier soir que je l'ai vue... j'ai pass trois heures, la veille, causer avec elle, sa mre et son frre... Je me suis senti saisi dans le vif du coeur; le lendemain, le surlendemain, a n'a fait qu'augmenter... et maintenant j'en suis fou... bien rsolu me marier... selon ce que tu diras... Cependant... oui... cela t'tonne... mais tout dpend de toi; je ne demanderai la permission mon pre et ma mre qu'aprs que tu auras parl. -- Je ne comprends pas, Agricol. -- Tu sais la confiance absolue que j'ai dans l'incroyable instinct de ton coeur; bien des fois tu m'as dit: Agricol, dfie- toi de celui-ci, aime celui-l, aie confiance dans cet autre... Jamais tu ne t'es trompe. Eh bien, il faut que tu me rendes le mme service... Tu demanderas Mlle de Cardoville la permission de t'absenter: je te mnerai la fabrique; j'ai parl de toi Mme Bertin et sa fille comme de ma soeur chrie... et selon l'impression que tu ressentiras aprs avoir vu Angle... je me dclarerai ou je ne me dclarerai pas... C'est, si tu veux, un enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi. -- Soit, rpondit la Mayeux avec un courage hroque, je verrai Mlle Angle; je te dirai ce que j'en pense... et cela, entends- tu... sincrement. -- Je le sais... Et quand viendras-tu? -- Il faut que je demande Mlle de Cardoville quel jour elle n'aura pas besoin de moi... je te le ferai savoir... -- Merci, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec effusion; puis il ajouta en souriant: -- Et prends ton meilleur jugement... ton jugement des grands jours... -- Ne plaisante pas, frre... dit la Mayeux d'une voix douce et triste, ceci est grave... il s'agit du bonheur de toute ta vie... ce moment on frappa discrtement la porte. -- Entrez, dit la Mayeux. Florine parut. -- Mademoiselle vous prie de vouloir bien passer chez elle, si vous n'tes pas occupe, dit Florine la Mayeux. Celle-ci se leva, et s'adressant au forgeron: -- Veux-tu attendre un moment, Agricol? je demanderai Mlle de Cardoville de quel jour je pourrai disposer, et je viendrai te le redire. Ce disant, la jeune fille sortit, laissant Agricol avec Florine. -- J'aurais bien dsir remercier aujourd'hui Mlle de Cardoville, dit Agricol, mais j'ai craint d'tre indiscret. -- Mademoiselle est un peu souffrante, dit Florine, et elle n'a reu personne, monsieur; mais je suis sre que, ds qu'elle ira mieux, elle se fera un plaisir de vous voir. La Mayeux rentra et dit Agricol: -- Si tu veux venir me prendre demain sur les trois heures, afin de ne pas perdre ta journe entire, nous irons la fabrique, et tu me ramneras dans la soire. -- Ainsi, demain, trois heures, ma bonne Mayeux. -- demain, trois heures, Agricol. * * * * * Le soir de ce mme jour, lorsque tout fut calme dans l'htel, la Mayeux, qui tait reste jusqu' dix heures auprs de Mlle de Cardoville, rentra dans sa chambre coucher, ferma sa porte clef, puis, se trouvant enfin libre et sans contrainte, elle se jeta genoux devant un fauteuil et fondit en larmes... La jeune fille pleura longtemps... bien longtemps. Lorsque ses larmes furent taries elle essuya ses yeux, s'approcha de son bureau, ta le carton du casier, prit dans cette cachette le manuscrit que Florine avait rapidement feuillet la veille, et crivit une partie de la nuit sur ce cahier. XI. Le journal de la Mayeux. Nous l'avons dit, la Mayeux avait crit une partie de la nuit sur le cahier dcouvert et parcouru la veille par Florine, qui n'avait pas os le drober avant d'avoir instruit de son contenu les personnes qui la faisaient agir, et sans avoir pris leurs derniers ordres ce sujet. Expliquons l'existence de ce manuscrit avant de l'ouvrir au lecteur. Du jour o la Mayeux s'tait aperue de son amour pour Agricol, le premier mot de ce manuscrit avait t crit. Doue d'un caractre essentiellement expansif, et pourtant se sentant toujours comprime par la terreur du ridicule, terreur dont la douloureuse exagration tait la seule faiblesse de la Mayeux, qui cette infortune et-elle confi le secret de sa funeste passion, si ce n'est au papier, ce muet confident des mes ombrageuses ou blesses, cet ami patient, silencieux et froid, qui, s'il ne rpond pas des plaintes dchirantes, du moins toujours coute, toujours se souvient? Lorsque son coeur dborda d'motions, tantt tristes et douces, tantt amres et dchirantes, la pauvre ouvrire, trouvant un charme mlancolique dans ses panchements, muets et solitaires, tantt revtus d'une forme potique, simple et touchante tantt crits en prose nave, s'tait habitue peu peu ne pas borner ces confidences ce qui touchait Agricol; bien qu'il ft au fond de toutes ses penses, certaines rflexions que faisait natre en elle la vue de la beaut, de l'amour heureux, de la maternit, de la richesse et de l'infortune, taient, pour ainsi dire, trop intimement empreintes de sa personnalit si malheureusement exceptionnelle pour qu'elle ost les communiquer Agricol. Tel tait donc ce journal d'une pauvre fille du peuple, chtive, difforme et misrable, mais doue d'une me anglique et d'une intelligence dveloppe par la lecture, par la mditation, par la solitude; pages ignores qui cependant contenaient des aperus saisissants et profonds sur les tres et sur les choses, pris du point de vue particulier o la fatalit avait plac cette infortune. Les lignes suivantes, et l brusquement interrompues ou taches de larmes, selon le cours des motions que la Mayeux avait ressenties la veille en apprenant le profond amour d'Agricol pour Angle, formaient les dernires pages de ce journal. Vendredi, 3 mars 1832. ... Ma nuit n'avait t agite par aucun rve pnible, ce matin, je me suis leve sans aucun pressentiment J'tais calme, tranquille, lorsque Agricol est arriv. Il ne m'a pas paru mu; il a t, comme toujours, affectueux; il m'a d'abord parl d'un vnement relatif M. Hardy, et puis, sans hsitation, il m'a dit: -- _Depuis quatre jours je suis perdument amoureux... Ce sentiment est si srieux, que je pense me marier... Je viens te consulter._ Voil comment cette rvlation si accablante pour moi m'a t faite... naturellement, cordialement, moi d'un ct de la chemine, Agricol de l'autre, comme si nous avions caus de choses indiffrentes. Il n'en faut cependant pas plus pour briser le coeur... Quelqu'un entre, vous embrasse fraternellement, s'assied... vous parle... et puis... Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... ma tte se perd. * * * * * Je me sens plus calme... Allons, courage, pauvre coeur... courage; si un jour l'infortune m'accable de nouveau, je relirai ces lignes, crites sous l'impression de la plus cruelle douleur que je doive jamais ressentir, et je me dirai: Qu'est-ce que le chagrin actuel auprs du chagrin pass? Douleur bien cruelle que la mienne!... Elle est illgitime, ridicule, honteuse; je n'oserais pas l'avouer, mme la plus tendre, la plus indulgente des mres... Hlas! c'est qu'il est des peines bien affreuses, qui pourtant font bon droit hausser les paules de piti ou de ddain... Hlas!... c'est qu'il est des malheurs dfendus. Agricol m'a demand d'aller voir demain la jeune fille dont il est passionnment pris, et qu'il pousera si l'instinct de mon coeur lui conseille... ce mariage... Cette pense est la plus douloureuse de toutes celles qui m'ont torture depuis qu'il m'a si impitoyablement annonc cet amour. Impitoyablement... non, Agricol, non, non, frre, pardon de cet injuste cri de ma souffrance!... Est-ce que tu sais... est-ce que tu peux te douter que je t'aime plus fortement que tu n'aimes et que tu n'aimeras jamais cette charmante crature? _Brune, une taille de nymphe, blanche comme un lis, et des yeux bleus... longs comme cela, et presque aussi doux que les tiens..._ Voil comme il a dit en me faisant son portrait. Pauvre Agricol, aurait-il souffert, mon Dieu! s'il avait su que chacune de ses paroles me dchirait le coeur! Jamais je n'ai mieux senti qu'en ce moment la commisration profonde, la tendre piti que vous inspire un tre affectueux et bon, qui dans sa sincre ignorance vous blesse mort et vous sourit... Aussi on ne le blme pas... non... on le plaint de toute la douleur qu'il prouverait en dcouvrant le mal qu'il vous cause. Chose trange! jamais Agricol ne m'avait paru plus beau que ce matin... Comme son mle visage tait doucement mu en me parlant des inquitudes de cette jeune et jolie dame!... En l'coutant me raconter ces angoisses d'une femme qui risque se perdre pour l'homme qu'elle aime... je sentais mon coeur palpiter violemment... mes mains devenir brlantes... une molle langueur s'emparer de moi... Ridicule et drision!!! Est-ce que j'ai le droit, moi, d'tre mue ainsi? * * * * * Je me souviens que, pendant qu'il parlait, j'ai jet un regard rapide sur la glace; j'tais fire d'tre si bien vtue; lui ne l'a pas seulement remarqu; mais il n'importe; il m'a sembl que mon bonnet m'allait bien, que mes cheveux taient brillants, que mon regard tait doux... Je trouvais Agricol si beau... que je suis parvenue me trouver moins laide que d'habitude!!! sans doute pour m'excuser mes propres yeux d'oser l'aimer. Aprs tout, ce qui arrive aujourd'hui devait arriver un jour ou un autre. Oui... et cela est consolant comme cette pense... pour ceux qui aiment la vie: que la mort n'est rien... parce qu'elle doit arriver un jour ou l'autre. Ce qui m'a toujours prserve du suicide... ce dernier mot de l'infortun qui prfre aller vers Dieu rester parmi ses cratures... c'est le sentiment du devoir... Il ne faut pas songer qu' soi. Et je me disais aussi: Dieu est bon... toujours bon... puisque les tres les plus dshrits... trouvent encore aimer... se dvouer. Comment se fait-il qu' moi, si faible et si infime, il m'ait toujours t donn d'tre secourable ou utile quelqu'un? Ainsi... aujourd'hui... j'tais bien tente d'en finir avec la vie... ni Agricol ni sa mre n'avaient plus besoin de moi... Oui... mais ces malheureux dont Mlle de Cardoville m'a fait la providence?... Mais ma bienfaitrice elle-mme... quoiqu'elle m'ait affectueusement gronde de la tnacit de mes soupons sur _cet homme?_... Plus que jamais je suis effraye pour elle... plus que jamais... je la sens menace... plus que jamais j'ai foi l'utilit de ma prsence auprs d'elle... Il faut donc vivre... Vivre pour aller voir demain cette jeune fille... qu'Agricol aime perdument. Mon Dieu!... pourquoi donc ai-je toujours connu la douleur et jamais la haine?... Il doit y avoir une amre jouissance dans la haine... Tant de gens hassent!... Peut-tre vais-je la har... cette jeune fille... Angle... comme il l'a nomme... en me disant navement: _Un nom charmant... Angle... n'est-ce pas, la Mayeux?_ Rapprocher ce nom, qui rappelle une ide pleine de grce, de ce sobriquet, ironique symbole de ma difformit! Pauvre Agricol... pauvre frre... Dis! la bont est donc quelquefois aussi impitoyablement aveugle que la mchancet!... Moi, har cette jeune fille!... Et pourquoi? M'a-t-elle drob la beaut qui sduit Agricol? Puis-je lui en vouloir d'tre belle? Quand je n'tais pas encore faite aux consquences de ma laideur, je me demandais, avec une amre curiosit, pourquoi le Crateur avait dou si ingalement ses cratures. L'habitude de certaines douleurs m'a permis de rflchir avec calme, j'ai fini par me persuader... et je crois qu' la laideur et la beaut sont attaches les plus nobles motions de l'me... l'admiration et la compassion! Ceux qui sont comme moi... admirent ceux qui sont beaux... comme Angle, comme Agricol... et ceux-l prouvent leur tour une commisration touchante pour ceux qui me ressemblent. L'on a quelquefois, malgr soi, des esprances bien insenses... De ce que jamais Agricol, par un sentiment de convenance, ne me parlait de ses _amourettes_, comme il a dit... je me persuadais quelquefois qu'il n'en avait pas... qu'il m'aimait; mais que pour lui le ridicule tait, comme pour moi, un obstacle tout aveu. Oui, et j'ai mme fait des vers sur ce sujet. Ce sont, je crois, de tous les moins mauvais. Singulire position que la mienne!... Si j'aime... je suis ridicule... Si l'on m'aime... on est plus ridicule encore... Comment ai-je pu assez oublier cela... pour avoir souffert... pour souffrir comme je souffre aujourd'hui? Mais bnie soit cette souffrance, puisqu'elle n'engendre pas la haine... non, car je ne harai pas cette jeune fille; je ferai mon devoir de soeur jusqu' la fin... J'couterai bien mon coeur; j'ai l'instinct de la conservation des autres, il me guidera, il m'clairera... Ma seule crainte est de fondre en larmes la vue de cette jeune fille, de ne pouvoir vaincre mon motion. Mais alors, mon Dieu! quelle rvlation pour Agricol que mes pleurs!! Lui... dcouvrir ce fol amour qu'il m'inspire... oh! jamais... Le jour o il le saurait serait le dernier de ma vie... Il y aurait alors pour moi quelque chose au-dessus du devoir, la volont d'chapper la honte, une honte incurable que je sentirais toujours brlante comme un fer chaud... Non, non, je serai calme... D'ailleurs, n'ai-je pas tantt, devant lui, subi courageusement une terrible preuve? Je serai calme; il faut d'ailleurs que ma personnalit ne vienne pas obscurcir cette seconde vue, si clairvoyante pour ceux que j'aime. Oh! pnible... pnible tche... car il faut aussi que la crainte mme de cder involontairement un sentiment mauvais ne me rende pas trop indulgente pour cette jeune fille. Je pourrais de la sorte compromettre l'avenir d'Agricol, puisque ma dcision, dit-il, doit le guider. Pauvre crature que je suis!... Comme je m'abuse! Agricol me demande mon avis, parce qu'il croit que je n'aurai pas le triste courage de venir contrarier sa passion; ou bien il me dira: Il n'importe... j'aime... et je brave l'avenir... Mais alors, si mes avis, si l'instinct de mon coeur, ne doivent pas le guider, si sa rsolution est prise d'avance, quoi bon demain cette mission si cruelle pour moi? quoi bon? lui obir! ne m'a-t-il pas dit: Viens! En songeant mon dvouement pour lui, combien de fois, dans le plus secret, dans le plus profond abme de mon coeur, je me suis demand si jamais la pense lui est venue de m'aimer autrement que comme une soeur! s'il s'est jamais dit quelle femme dvoue il aurait en moi! Et pourquoi se serait-il dit cela? tant qu'il l'a voulu, tant qu'il le voudra, j'ai t et je serai pour lui aussi dvoue que si j'tais sa femme, sa soeur, sa mre. Pourquoi cette pense lui serait-elle venue? Songe-t-on jamais dsirer ce qu'on possde?... Moi marie lui... mon Dieu! Ce rve aussi insens qu'ineffable... ces penses d'une douceur cleste, qui embrassent tous les sentiments, depuis l'amour jusqu' la maternit... ces penses et ces sentiments ne me sont-ils pas dfendus sous peine d'un ridicule ni plus ni moins grand que si je portais des vtements ou des atours que ma laideur et ma difformit m'interdisent? Je voudrais savoir si, lorsque j'tais plonge dans la plus cruelle dtresse, j'aurais plus souffert que je ne souffre aujourd'hui en apprenant le mariage d'Agricol. La faim, le froid, la misre, m'eussent-ils distraite de cette douleur atroce, ou bien cette douleur atroce m'et-elle distraite du froid, de la faim et de la misre? Non, non, cette ironie est amre; il n'est pas bien moi de parler ainsi. Pourquoi cette douleur si profonde? En quoi l'affection, l'estime, le respect d'Agricol pour moi sont-ils changs? Je me plains... Et que serait-ce donc, grand Dieu! si, comme cela se voit, hlas! trop souvent, j'tais belle, aimante, dvoue, et qu'il m'et prfr une femme moins belle, moins aimante, moins dvoue que moi!... Ne serais-je pas mille fois encore plus malheureuse? car je pourrais, car je devrais le blmer... tandis que je ne puis lui en vouloir de n'avoir jamais song une union impossible force de ridicule... Et l'et-il voulu... est-ce que j'aurais jamais eu l'gosme d'y consentir?... J'ai commenc crire bien des pages de ce journal comme j'ai commenc celles-ci... le coeur noy d'amertume; et presque toujours, mesure que je disais au papier ce que je n'aurais os dire personne... mon me se calmait, puis la rsignation arrivait... la rsignation... ma sainte moi, celle-l qui, souriant les yeux pleins de larmes, souffre, aime et n'espre jamais!!! Ces mots taient les derniers du journal. On voyait l'abondante trace de larmes que l'infortune avait d souvent clater en sanglots... En effet, brise par tant d'motions, la Mayeux, la fin de la nuit, avait replac le cahier derrire le carton, le croyant l, non plus en sret que partout ailleurs (elle ne pouvait pas souponner le moindre abus de confiance), mais moins en vue que dans un des tiroirs de son bureau, qu'elle ouvrait frquemment la vue de tous. Ainsi que la courageuse crature se l'tait promis, voulant accomplir dignement sa tche jusqu' la fin, le lendemain elle avait attendu Agricol, et bien affermie dans son hroque rsolution elle s'tait rendue avec le forgeron la fabrique de M. Hardy. Florine, instruite du dpart de la Mayeux, mais retenue une partie de la journe par son service aprs de Mlle de Cardoville, et prfrant d'ailleurs attendre la nuit pour accomplir les nouveaux ordres qu'elle avait demands et reus, depuis qu'elle avait fait connatre par une lettre le contenu du journal de la Mayeux; Florine, certaine de n'tre pas surprise, entra, lorsque la nuit fut tout fait venue, dans la chambre de la jeune ouvrire... Connaissant l'endroit o elle trouverait le manuscrit, elle alla droit au bureau, dplaa le carton, puis, prenant dans sa poche une lettre cachete, elle se disposa la mettre la place du manuscrit qu'elle devait soustraire. ce moment, elle trembla si fort qu'elle fut oblige de s'appuyer un instant sur la table. On l'a dit, tout bon sentiment n'tait pas teint dans le coeur de Florine; elle obissait fatalement aux ordres qu'elle recevait, mais elle ressentait douloureusement tout ce qu'il y avait d'horrible et d'infme dans sa conduite... S'il ne se ft agi absolument que d'elle, sans doute elle aurait eu le courage de tout braver plutt que de subir une odieuse domination; mais il n'en tait pas malheureusement ainsi, et sa perte et caus un dsespoir mortel une personne qu'elle chrissait plus que la vie... Elle se rsignait donc... non sans de cruelles angoisses, d'abominables trahisons. Quoiqu'elle ignort presque toujours dans quel but on la faisait agir, et notamment propos de la soustraction du journal de la Mayeux, elle pressentait vaguement que la substitution de cette lettre cachete au manuscrit devait avoir pour la Mayeux de funestes consquences, car elle se rappelait ces mots sinistres prononcs la veille par Rodin: Il faut en finir demain... avec la Mayeux. Qu'entendait-il par ces mots? Comment la lettre qu'il lui avait ordonn de mettre la place du journal concourrait-elle ce rsultat? elle l'ignorait, mais elle comprenait que le dvouement si clairvoyant de la Mayeux causait un juste ombrage aux ennemis de Mlle de Cardoville, et qu'elle-mme, Florine, risquait d'un jour l'autre de voir ses perfidies dcouvertes par la jeune ouvrire. Cette dernire crainte fit cesser les hsitations de Florine; elle posa la lettre derrire le carton, le remit sa place, et, cachant le manuscrit dans son tablier, elle sortit furtivement de la chambre de la Mayeux. XII. Suite du journal de la Mayeux. Florine, revenue dans sa chambre quelques heures aprs y avoir cach le manuscrit soustrait dans l'appartement de la Mayeux, cdant la curiosit, voulut le parcourir. Bientt elle ressentit un intrt croissant, une motion involontaire en lisant ces confidences intimes de la jeune ouvrire. Parmi plusieurs pices de vers, qui toutes respiraient un amour passionn pour Agricol, amour si profond, si naf, si sincre, que Florine en fut touche et oublia la difformit ridicule de la Mayeux; parmi plusieurs pices de vers, disons-nous, se trouvaient diffrents fragments, penses ou rcits, relatifs des faits divers. Nous en citerons quelques-uns, afin de justifier l'impression profonde que cette lecture causait Florine. FRAGMENTS DU JOURNAL DE LA MAYEUX ... C'tait aujourd'hui ma fte. Jusqu' ce soir, j'ai conserv une folle esprance. Hier, j'tais descendue chez Mme Baudoin pour panser une plaie lgre qu'elle avait la jambe. Quand je suis entre, Agricol tait l. Sans doute il parlait de moi avec sa mre, car ils se sont tus tout coup en changeant un sourire d'intelligence; et puis j'ai aperu, en passant auprs de la commode, une jolie bote en carton, avec une pelote sur le couvercle... Je me suis senti rougir de bonheur... j'ai cru que ce petit prsent m'tait destin, mais j'ai fait semblant de ne rien voir. Pendant que j'tais genoux devant sa mre, Agricol est sorti; j'ai remarqu qu'il emportait la jolie bote. Jamais Mme Baudoin n'a t plus tendre, plus maternelle pour moi que ce soir-l. Il m'a sembl qu'elle se couchait de meilleure heure que d'habitude... C'est pour me renvoyer plus vite, ai-je pens, afin que je jouisse plus tt de la surprise qu'Agricol m'a prpare. Aussi comme le coeur me battait en remontant vite, vite mon cabinet! je suis reste un moment sans ouvrir la porte pour faire durer mon bonheur plus longtemps. Enfin... je suis entre, les yeux voils de larmes de joie; j'ai regard sur ma table, sur ma chaise... sur mon lit, rien... la petite bote n'y tait pas. Mon coeur s'est serr; puis je me suis dit: Ce sera pour demain, car ce n'est aujourd'hui que la veille de ma fte. La journe s'est passe... Le soir est venu... Rien... La jolie bote n'tait pas pour moi... Il y avait une pelote sur son couvercle... Cela ne pouvait convenir qu' une femme... qui Agricol l'a-t-il donne?... En ce moment je souffre bien... L'ide que j'attachais ce qu'Agricol me souhaitt ma fte est purile... j'ai honte de me l'avouer... mais cela m'et prouv qu'il n'avait pas oubli que j'avais un autre nom que celui de la Mayeux, que l'on me donne toujours... Ma susceptibilit ce sujet est si malheureuse, si opinitre, qu'il m'est impossible de ne pas ressentir un moment de honte et de chagrin toutes les fois qu'on m'appelle ainsi: _la Mayeux... _Et pourtant, depuis mon enfance... je n'ai pas eu d'autre nom. C'est pour cela que j'aurais t bien heureuse qu'Agricol profitt de l'occasion de ma fte pour m'appeler une seule fois de mon modeste nom... Madeleine. * * * * * Heureusement il ignora toujours ce voeu et ce regret. Florine, de plus en plus mue la lecture de cette page d'une simplicit si douloureuse, tourna quelques feuillets et continua: ... Je viens d'assister l'enterrement de cette pauvre petite Victoire Herbin, notre voisine... Son pre, ouvrier tapissier, est all travailler au mois, loin de Paris... Elle est morte dix- neuf ans, sans parents autour d'elle... Son agonie n'a pas t douloureuse; la brave femme qui l'a veille jusqu'au dernier moment nous a dit qu'elle n'avait pas prononc d'autres mots que ceux-ci: -- _Enfin... Enfin... _Et cela _comme avec contentement, _ajoutait la veilleuse. Chre enfant! elle tait devenue bien chtive; mais quinze ans, c'tait un bouton de rose... et si jolie... si frache... des cheveux blonds, doux comme de la soie! mais elle a peu peu dpri; son tat de cardeuse de matelas l'a tue... Elle a t, pour ainsi dire, empoisonne la longue par les manations des laines[7]... son mtier tant d'autant plus malsain et plus dangereux qu'elle travaillait pour de pauvres mnages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un courage de lion et une rsignation d'ange; elle me disait toujours de sa petite voix douce, entrecoupe et l par une toux sche et frquente: -- Je n'en ai pas pour longtemps, va, aspirer la poudre de vitriol et de chaux toute la journe; je vomis le sang, et j'ai quelquefois des crampes d'estomac qui me font vanouir. -- Mais change d'tat, lui disais-je. -- Et le temps de faire un autre apprentissage? me rpondait- elle; et puis maintenant, il est trop tard, je suis _prise_, je le sens bien... _Il n'y a pas de ma faute_, ajoutait la bonne crature, car je n'ai pas choisi mon tat; c'est mon pre qui l'a voulu; heureusement il n'a pas besoin de moi. Et puis, quand on est mort... on n'a plus s'inquiter de rien, on ne craint pas le chmage. Victoire disait cette triste vulgarit trs sincrement et avec une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant: Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l'on appelle _chantillon_, n'est mme pas pur. On peut juger par l ce que doit tre le commun, que les ouvrires appellent _crin au vitriol, _et qui est compos de rebut des poils de chvres, de boucs, et des soies de sangliers, que l'on passe au vitriol d'abord, puis dans la teinture, pour brler et dguiser les corps trangers tels que la paille, les pines, et mme les morceaux de peaux, qu'on ne prend pas la peine d'ter, et qu'on reconnat souvent quand on travaille ce crin, duquel sort une poussire qui fait autant de ravages que celle de la laine la chaux. -- _Enfin... Enfin..._ Cela est bien pnible penser, pourtant, que le travail auquel le pauvre est oblig de demander son pain devient souvent un long suicide! Je disais cela l'autre jour Agricol; il me rpondit qu'il y avait bien d'autres mtiers mortels: les ouvriers dans les _eaux-fortes_, dans la _cruse _et dans le _minium_, entre autres, gagnent des maladies prvues et incurables dont ils meurent. -- Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu'ils disent lorsqu'ils partent pour ces ateliers meurtriers? _Nous allons l'abattoir!_ Ce mot, d'une pouvantable vrit, m'a fait frmir. -- Et cela se passe de nos jours!... lui ai-je dit le coeur navr; et on sait cela? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne songe cette mortalit qui dcime ses frres, forcs de manger ainsi un pain homicide? -- Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me rpondait Agricol; tant qu'il s'agit d'enrgimenter le peuple pour le faire tuer la guerre, on ne s'en occupe que trop; s'agit-il de l'organiser pour le faire vivre... personne n'y songe, sauf M. Hardy, mon bourgeois. Et on dit: Ah! la faim, la misre ou la souffrance des travailleurs, qu'est-ce que a fait? Ce n'est pas de la politique... _On se trompe_, ajoutait Agricol, C'EST PLUS QUE DE LA POLITIQUE! ... Comme Victoire n'avait pas laiss de quoi payer un service l'glise, il n'y a eu que la _prsentation _du corps sous le porche; car il n'y a pas mme une simple messe des morts pour le pauvre... et puis, comme on n'a pas pu donner dix-huit francs au cur, aucun prtre n'a accompagn le char des pauvres la fosse commune. Si les funrailles, ainsi abrges, ainsi restreintes, ainsi tronques, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en imaginer d'autres? Est-ce donc par cupidit?... Si elles sont, au contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l'indigent seul victime de cette insuffisance? Mais quoi bon s'inquiter de ces pompes, de ces encens, de ces chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare?... quoi bon? quoi bon? Ce sont encore l des choses vaines et terrestres, et de celles-l non plus l'me n'a souci lorsque, radieuse, elle remonte vers le Crateur. Hier, Agricol m'a fait lire un article de journal, dans lequel on employait tour tour le blme violent ou l'ironie amre et ddaigneuse pour attaquer ce qu'on appelle la _funeste tendance _de quelques gens du peuple s'instruire, crire, lire les potes, et quelquefois faire des vers. Les jouissances matrielles nous sont interdites par la pauvret, est-il humain de nous reprocher de chercher les jouissances de l'esprit? Quel mal peut-il rsulter de ce que chaque soir, aprs une journe laborieuse, sevre de tout plaisir, de toute distraction, je me plaise, l'insu de tous, assembler quelques vers... ou crire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j'ai ressenties? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour chez sa mre, il emploie sa journe du dimanche composer quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs nourriciers de l'artisan, qui disent tous: Esprance et fraternit! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que s'il le passait au cabaret? Ah! ceux-l qui nous blment de ces innocentes et nobles diversions nos pnibles travaux et nos maux se trompent, lorsqu'ils croient qu' mesure que l'intelligence s'lve et se raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la misre, et que l'irritation s'en accrot contre les heureux du monde!... En admettant mme que cela soit, et cela n'est pas, ne vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, clair, la raison et au coeur duquel on pt s'adresser, qu'un ennemi stupide, farouche et implacable? Mais non, au contraire, les inimitis s'effacent mesure que l'esprit se dveloppe, l'horizon de la compassion s'largit; l'on arrive ainsi comprendre les douleurs morales; l'on reconnat alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c'est dj une communion sympathique que la fraternit d'infortune. Hlas! eux aussi perdent et pleurent amrement des enfants idoltrs, des matresses chries, des mres adorables; chez eux aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de la grandeur, bien des coeurs briss, bien des mes souffrantes, bien des larmes dvores en secret... Qu'ils ne s'effrayent donc pas... En s'clairant... en devenant leur gal en intelligence, le peuple apprend plaindre les riches s'ils sont malheureux et bons... les plaindre davantage encore s'ils sont heureux et mchants. ... Quel bonheur!... quel beau jour! Je ne me possde pas de joie. Oh! oui, l'homme est bon, est humain, est charitable. Oh! oui, le Crateur a mis en lui tous les instincts gnreux... et, moins d'tre une exception monstrueuse, ce n'est jamais volontairement qu'il fait le mal. Voil ce que j'ai vu tout l'heure, je n'attends pas ce soir pour l'crire; cela pour ainsi dire _refroidirait _dans mon coeur. J'tais alle porter de l'ouvrage sur la place du Temple; quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, tte et pieds nus, malgr le froid, vtu d'un pantalon et d'un mauvais bourgeron en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de charrette dtel, mais portant son harnais... De temps autre le cheval s'arrtait court, refusant d'avancer... L'enfant n'ayant pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa bride; le cheval restait immobile... Alors le pauvre petit s'criait: mon Dieu! mon Dieu! et pleurait chaudes larmes... en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des passants. Sa chre petite figure tait empreinte d'une douleur si navrante, que, sans rflchir, j'entrepris une chose dont je ne puis maintenant m'empcher de sourire, car je devais offrir un spectacle bien grotesque. J'ai une peur horrible des chevaux, et j'ai encore plus peur de me mettre en vidence. Il n'importe, je m'armai de courage, j'avais un parapluie la main... je m'approchai du cheval, et, avec l'imptuosit d'une fourmi qui voudrait branler une grosse pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un grand coup de parapluie sur la croupe du rcalcitrant animal. Ah! merci! ma bonne dame, s'cria l'enfant en essuyant ses larmes, frappez-le encore une fois, s'il vous plat; il avancera peut-tre. Je redoublai hroquement; mais, hlas! le cheval, soit mchancet, soit paresse, flchit les genoux, se coucha, se vautra sur le pav, puis, s'embarrassant dans son harnais, il le brisa et rompit son grand collier de bois; je m'tais loigne bien vite dans la crainte de recevoir des coups de pied... L'enfant, dans ce nouveau dsastre, ne put que se jeter genoux au milieu de la rue, puis joignant les mains en sanglotant, il s'cria d'une voix dsespre: -- Au secours!... au secours!... Ce cri fut entendu; plusieurs passants s'attrouprent, une correction beaucoup plus efficace que la mienne fut administre au cheval rtif, qui se releva... mais dans quel tat, grand Dieu! sans son harnais! -- Mon matre me battra, s'cria le pauvre enfant en redoublant de sanglots: je suis dj en retard de deux heures, car le cheval ne voulait pas marcher et voil son harnais bris... Mon matre me battra, me chassera. Qu'est-ce que je deviendrai, mon Dieu!... je n'ai plus ni pre ni mre. ces mots prononcs avec une exclamation dchirante, une brave marchande du Temple, qui tait parmi les curieux, s'cria d'un air attendri: -- Plus de pre! plus de mre!... Ne te dsole pas, pauvre petit, il y a des ressources au Temple, on va raccommoder ton harnais, et si mes commres sont comme moi, tu ne t'en iras pas pieds nus et tte nue par un temps pareil. Cette proposition fut accueillie avec acclamation; on emmena l'enfant et le cheval; les uns s'occuprent de raccommoder le harnais, puis une marchande fournit une casquette, l'autre une paire de bas, celle-ci des souliers, celle-l une bonne veste; en un quart d'heure, l'enfant fut bien chaudement vtu, le harnais rpar, et un grand garon de dix-huit ans, brandissant un fouet qu'il fit claquer aux oreilles du cheval en manire d'avertissement, dit l'enfant, qui, regardant tour tour et ses bons vtements et les marchandes, se croyait le hros d'un conte de fes: -- O demeure ton matre, mon garon? -- Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, rpondit-il d'une voix mue et tremblante de joie. -- Bon! dit le jeune homme, je vais t'aider reconduire ton cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai ton matre que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval rtif un enfant de ton ge. Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement la marchande en tant sa casquette: -- Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse? Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance. Il y avait du coeur chez cet enfant. Cette scne de charit populaire m'avait dlicieusement mue; je suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et l'enfant, qui avait peine suivre cette fois les pas du cheval, subitement rendu docile par la peur du fouet. Eh bien, oui, je le rpte avec orgueil, la crature est naturellement bonne et secourable; rien n'a t plus spontan que ce mouvement de piti, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce pauvre petit s'est cri: Que devenir! je n'ai plus ni pre ni mre!... Malheureux enfant!... c'est vrai, ni pre ni mre... me disais-je... Livr un matre brutal, qui le couvre peine de quelques guenilles et le maltraite... couchant sans doute dans le coin d'une curie... pauvre petit! il est encore doux et bon, malgr la misre et le malheur... Je l'ai bien vu, il tait plus reconnaissant que joyeux du bien qu'on lui faisait... Mais peut- tre cette bonne nature, abandonne, sans appui, sans conseils, sans secours, exaspre par les mauvais traitements, se faussera, s'aigrira... Puis viendra l'ge des passions... puis les excitations mauvaises... Ah!... chez le pauvre dshrit, la vertu est doublement sainte et respectable. Ce matin, aprs m'avoir, comme toujours, doucement gronde de ce que je n'allais pas la messe, la mre d'Agricol m'a dit ce mot si touchant dans sa bouche ingnument croyante. -- Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre Mayeux; le bon Dieu m'entendra; et tu n'iras, je l'espre, qu'en purgatoire... Bonne mre... me anglique, elle m'a dit ces paroles avec une douceur si grave et si pntre, avec une foi si srieuse dans l'heureux rsultat de sa pieuse intercession, que j'ai senti mes yeux devenir humides, et je me suis jete son cou aussi srieusement, aussi sincrement reconnaissante, que si j'avais cru au purgatoire. Ce jour a t heureux pour moi; j'aurai, je l'espre, trouv du travail, et je devrai ce bonheur une personne remplie de coeur et de bont; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte- Marie, o elle croit que l'on pourra m'employer... Florine, dj profondment mue par la lecture de ce journal, tressaillit ce passage o la Mayeux parlait d'elle, et continua: Jamais je n'oublierai avec quel touchant intrt, avec quelle dlicate bienveillance cette jeune fille m'a accueillie, moi, si pauvre et si malheureuse. Cela ne m'tonne pas, d'ailleurs; elle tait auprs de Mlle de Cardoville. Elle devait tre digne d'approcher de la bienfaitrice d'Agricol. Il me sera toujours cher et prcieux de me rappeler son nom; il est gracieux et joli comme son visage; elle se nomme Florine... Je ne suis rien, je ne possde rien, mais si les voeux fervents d'un coeur pntr de reconnaissance pouvaient tre entendus, Mlle Florine serait heureuse, bien heureuse... Hlas! je suis rduite faire des voeux pour elle... seulement des voeux... car je ne puis rien... que me souvenir et l'aimer. Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sincre de la Mayeux, portrent le dernier coup aux hsitations de Florine; elle ne put rsister plus longtemps la gnreuse tentation qu'elle prouvait. mesure qu'elle avait lu les divers fragments de ce journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de nouveaux progrs; plus que jamais elle sentait ce qu'il y avait d'infme elle de livrer peut-tre aux sarcasmes, aux ddains les plus secrtes penses de cette infortune. Heureusement le bien est souvent aussi contagieux que le mal. lectrise par tout ce qu'il y avait de chaleureux, de noble et d'lev dans les pages qu'elle venait de lire, ayant retremp sa vertu dfaillante cette source vivifiante et pure, Florine, cdant enfin un de ces bons mouvements qui l'entranaient parfois, sortit de chez elle, emportant le manuscrit, bien rsolue aussi de dire Rodin, que cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient t vaines, la Mayeux s'tant sans doute aperue de la premire tentative de soustraction. XIII. La dcouverte. Peu de temps avant que Florine se ft dcide rparer son indigne abus de confiance, la Mayeux tait revenue de la fabrique aprs avoir accompli jusqu'au bout un douloureux devoir. la suite d'un long entretien avec Angle, frappe comme Agricol de la grce ingnue, de la sagesse et de la bont dont semblait doue cette fille, la Mayeux avait la courageuse franchise d'engager le forgeron ce mariage. La scne suivante se passait donc, alors que Florine, achevant de parcourir le journal de la jeune ouvrire, n'avait pas encore pris la louable rsolution de le rapporter. Il tait dix heures du soir. La Mayeux, de retour l'htel de Cardoville, venait d'entrer dans sa chambre; et, brise par tant d'motions, elle s'tait jete dans un fauteuil. Le plus profond silence rgnait dans la maison; il n'tait interrompu et l que par le bruit d'un vent violent qui, au dehors, agitait les arbres du jardin. Une seule bougie clairait la chambre, tendue d'une toffe d'un vert sombre. Ces teintes obscures et les vtements noirs de la Mayeux faisaient paratre sa pleur plus grande encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la tte baisse sur sa poitrine, ses mains croises sur ses genoux, la jeune fille tait mlancolique et rsigne: on lisait sur sa physionomie l'austre satisfaction que laisse aprs soi la conscience du devoir accompli. Ainsi que tous ceux qui, levs l'impitoyable cole du malheur, n'apportent plus d'exagration dans le sentiment de leur chagrin, hte trop familier, trop assidu, pour qu'on le traite avec _luxe, _la Mayeux tait incapable de se livrer longtemps des regrets vains et dsesprs propos d'un fait accompli. Sans doute, le coup avait t soudain, affreux; sans doute, il devait laisser un douloureux et long retentissement dans l'me de la Mayeux; mais il devait bientt passer, si cela peut se dire, l'tat de ses souffrances _chroniques_, devenues presque partie intgrante de sa vie. Et puis la noble crature, si indulgente envers le sort, trouvait encore des consolations sa peine amre; aussi elle s'tait sentie vivement touche des tmoignages d'affection que lui avait donns Angle, la fiance d'Agricol, et elle avait prouv une sorte d'orgueil de coeur en voyant avec quelle aveugle confiance, avec quelle joie ineffable le forgeron accueillait les heureux pressentiments qui semblaient consacrer son bonheur. La Mayeux se disait encore: -- Au moins, je ne serai plus agite malgr moi, non par des esprances, mais par des suppositions aussi ridicules qu'insenses. Le mariage d'Agricol met un terme toutes les misrables rveries de ma pauvre tte. Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation relle, profonde, dans la certitude o elle tait d'avoir pu rsister cette terrible preuve et cacher Agricol l'amour qu'elle ressentait pour lui, car l'on sait combien taient redoutables, effrayantes, pour l'infortune, les ides de ridicule et de honte qu'elle croyait attaches la dcouverte de sa folle passion. Aprs tre reste quelque temps absorbe, la Mayeux se leva et se dirigea lentement vers son bureau. -- Ma seule rcompense, dit-elle en apprtant ce qui lui tait ncessaire pour crire, sera de confier au triste et muet tmoin de mes peines cette nouvelle douleur; j'aurai du moins tenu la promesse que je m'tais faite moi-mme; croyant, au fond de mon me, cette jeune fille capable d'assurer la flicit d'Agricol... je le lui ai dit, lui, avec sincrit. Un jour, dans bien longtemps, lorsque je relirai ces pages, j'y trouverai peut-tre une compensation ce que je souffre maintenant. Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier... n'y trouvant pas son manuscrit, elle jeta d'abord un cri de surprise. Mais quel fut son effroi lorsqu'elle aperut une lettre son adresse remplaant son journal! La jeune fille devint d'une pleur mortelle; ses genoux tremblrent; elle faillit s'vanouir; mais sa terreur croissante lui donna une nergie factice, elle eut la force de rompre le cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu'elle contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit: Mademoiselle, C'est quelque chose de si original et de si joli lire, dans vos mmoires, que l'histoire de votre amour pour Agricol, que l'on ne peut rsister au plaisir de lui faire connatre cette grande passion dont il ne se doute gure, et laquelle il ne peut manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion pour procurer une foule d'autres personnes, qui en auraient t malheureusement prives, l'amusante lecture de votre journal. Si les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer; on ne serait trop rpandre les belles choses; les uns pleureront, les autres riront; ce qui paratra superbe ceux-ci, fera clater de rire ceux-l; ainsi va le monde; mais ce qu'il y a de certain, c'est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit. Comme vous tes capable de vouloir vous soustraire votre triomphe et que vous n'aviez que des guenilles sur vous lorsque vous tes entre, par charit, dans cette maison o vous voulez dominer et faire _la dame_, ce qui ne va pas votre _taille _pour plus d'une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la prsente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne soyez pas sans ressources dans le cas o vous seriez assez modeste pour craindre les flicitations qui, ds demain, vous accableront, car, l'heure qu'il est, votre journal est dj en circulation. Un de vos confrres, _Un vrai _MAYEUX. Le ton grossirement railleur et insolent de cette lettre, qui, dessein, semblait crite par un laquais jaloux de la venue de la malheureuse crature dans la maison, avait t calcul avec une infernale habilet, et devait immanquablement produire l'effet que l'on en esprait. -- Oh! mon Dieu!... Telles furent les paroles que put prononcer la jeune fille dans sa stupeur et dans son pouvante. Maintenant, si l'on se rappelle en quels termes passionns tait exprim l'amour de cette infortune pour son frre adoptif, si l'on a remarqu plusieurs passages de ce manuscrit, o elle rvlait les douloureuses blessures qu'Agricol lui avait souvent faites sans le savoir, si l'on se rappelle enfin quelle tait sa terreur du ridicule, on comprendra son dsespoir insens, aprs la lecture de cette lettre infme. La Mayeux ne songea pas un moment toutes les nobles paroles, tous les rcits touchants que renfermait son journal; la seule et horrible ide qui foudroya l'esprit gar de cette malheureuse, fut que, le lendemain, Agricol, Mlle de Cardoville, et une foule insolente et railleuse, auraient connaissance et seraient instruits de cet amour d'un ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l'craser de confusion et de honte. Ce nouveau coup fut si tourdissant, que la Mayeux plia un moment sous ce choc imprvu. Durant quelques minutes, elle resta compltement inerte, anantie; puis, avec la rflexion, lui vint tout coup la conscience d'une ncessit terrible. Cette maison si hospitalire, o elle avait trouv un refuge assur aprs tant de malheurs, il lui fallait la quitter tout jamais. La timidit craintive, l'ombrageuse dlicatesse de la pauvre crature, ne lui permettaient pas de rester une minute de plus dans cette demeure, o les plus secrets replis de son me venaient d'tre ainsi surpris, profans et livrs sans doute aux sarcasmes et aux mpris. Elle ne songea pas demander justice et vengeance Mlle de Cardoville: apporter un ferment de trouble et d'irritation dans cette maison au moment de l'abandonner, lui et sembl de l'ingratitude envers sa bienfaitrice. Elle ne chercha pas deviner quel pouvait tre l'auteur ou le motif d'une si odieuse soustraction et d'une lettre si insultante. quoi bon... dcide qu'elle tait fuir les humiliations dont on la menaait! Il lui parut vaguement (ainsi qu'on l'avait espr) que cette indignit devait tre l'oeuvre de quelque subalterne jaloux de l'affectueuse dfrence que lui tmoignait Mlle de Cardoville... ainsi pensait la Mayeux avec un dsespoir affreux. Ces pages, si douloureusement intimes, qu'elle n'et pas os confier la mre la plus tendre, la plus indulgente, parce que, crites, pour ainsi dire, avec le sang de ses blessures, elles refltaient avec une fidlit trop cruelle les mille plaies secrtes de son me endolorie... ces pages allaient servir... servaient peut-tre, l'heure mme, de jouet et de rise aux valets de l'htel. * * * * * L'argent qui accompagnait cette lettre et la faon insultante dont il lui tait offert confirmaient encore ses soupons. On voulait que la peur de la misre ne ft pas un obstacle sa sortie de la maison. Le parti de la Mayeux fut pris avec cette rsignation calme et dcide qui lui tait familire... Elle se leva; ses yeux brillants et un peu hagards ne versaient pas une larme: depuis la veille elle avait trop pleur; d'une main tremblante et glace elle crivit ces mots sur un papier qu'elle laissa ct du billet de cinq cents francs. Que Mlle de Cardoville soit bnie du bien qu'elle m'a fait, et qu'elle me pardonne d'avoir quitt sa maison, o je ne puis rester dsormais. Ceci crit, la Mayeux jeta au feu la lettre infme, qui semblait lui brler les mains... Puis, donnant un dernier regard cette chambre meuble presque avec luxe, elle frmit involontairement en songeant la misre qui l'attendait de nouveau, misre plus affreuse encore que celle dont jusqu'alors elle avait t victime, car la mre d'Agricol tait partie avec Gabriel, et la malheureuse enfant ne devait mme plus, comme autrefois, tre console dans sa dtresse par l'affection presque maternelle de la femme de Dagobert. Vivre seule... absolument seule... avec la pense que sa fatale passion pour Agricol tait moque par tous et peut-tre aussi par lui... tel tait l'avenir de la Mayeux. Cet avenir... cet abme l'pouvanta... une pense sinistre lui vint l'esprit... elle tressaillit, et l'expression d'une joie amre contracta ses traits. Rsolue partir, elle fit quelques pas pour gagner la porte, et en passant devant la chemine, elle se vit involontairement dans la glace, ple comme une morte et vtue de noir... Alors elle songea qu'elle portait un habillement qui ne lui appartenait pas... et se souvint du passage de la lettre o on lui reprochait les guenilles qu'elle portait avant d'entrer dans cette maison. -- C'est juste! dit-elle avec un sourire dchirant, en regardant sa robe noire, ils m'appelleraient voleuse. Et la jeune fille, prenant son bougeoir, entra dans le cabinet de toilette, et reprit les pauvres vieux vtements qu'elle avait voulu conserver comme une sorte de pieux souvenir de son infortune. cet instant seulement les larmes de la Mayeux coulrent avec abondance... Elle pleurait, non de dsespoir, de revtir de nouveau la livre de la misre, mais elle pleurait de reconnaissance, car cet entourage de bien-tre auquel elle disait un ternel adieu lui rappelait chaque pas les dlicatesses et les bonts de Mlle de Cardoville; aussi, cdant un mouvement presque involontaire, aprs avoir repris ses pauvres habits, elle tomba genoux au milieu de la chambre, et, s'adressant par la pense Mlle de Cardoville, elle s'cria d'une voix entrecoupe par des sanglots convulsifs: -- Adieu... pour toujours adieu!... vous qui m'appeliez votre amie... votre soeur. Tout coup la Mayeux se releva avec terreur; elle avait entendu marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin l'une des portes de son appartement, l'autre porte s'ouvrant sur le salon. C'tait Florine, qui, trop tard, hlas! rapportait le manuscrit. perdue, pouvante du bruit de ces pas, se voyant dj le jouet de la maison, la Mayeux, quittant sa chambre, se prcipita dans le salon, le traversa en courant, ainsi que l'antichambre, gagna la cour, frappa aux carreaux du portier. La porte s'ouvrit et se referma sur elle. Et la Mayeux avait quitt l'htel de Cardoville. * * * * * Adrienne tait ainsi prive d'un gardien dvou, fidle et vigilant. Rodin s'tait dbarrass d'une antagoniste active et pntrante, qu'il avait toujours et avec raison redoute. Ayant, on l'a vu, devin l'amour de la Mayeux pour Agricol, la sachant pote, le jsuite supposa logiquement qu'elle devait avoir crit secrtement quelques vers empreints de cette passion fatale et cache. De l l'ordre donn Florine de tcher de dcouvrir quelques preuves crites de cet amour; de l cette lettre si horriblement bien calcule dans sa grossiret, et dont, il faut le dire, Florine ignorait la substance, l'ayant reue aprs avoir sommairement fait connatre le contenu du manuscrit qu'elle s'tait une premire fois contente de parcourir sans le soustraire. Nous l'avons dit, Florine, cdant trop tard un gnreux repentir, tait arrive chez la Mayeux au moment o celle-ci, pouvante, quitta l'htel. La camriste, apercevant une lumire dans le cabinet de toilette, y courut; elle vit sur une chaise l'habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle o elle avait jusqu'alors conserv ses pauvres vtements. Le coeur de Florine se brisa; elle courut au bureau: le dsordre des cartons, le billet de cinq cents francs laiss ct des deux lignes crites Mlle de Cardoville, tout lui prouva que son obissance aux ordres de Rodin avait port de funestes fruits, et que la Mayeux avait quitt la maison pour toujours. Florine, reconnaissant l'inutilit de sa tardive rsolution, se rsigna en soupirant faire parvenir le manuscrit Rodin; puis, force par la fatalit de sa misrable position se consoler du mal par le mal mme, elle se dit que du moins sa trahison deviendrait moins dangereuse par le dpart de la Mayeux. * * * * * Le surlendemain de ces vnements, Adrienne reut un billet de Rodin, en rponse une lettre qu'elle lui avait crite pour lui apprendre le dpart inexplicable de la Mayeux: Ma chre demoiselle, Oblig de partir ce matin mme pour la fabrique de l'excellent M. Hardy, o m'appelle une affaire fort grave, il m'est impossible d'aller vous prsenter mes trs humbles devoirs. Vous me demandez: que penser de la disparition de cette pauvre fille? je n'en sais en vrit rien... L'avenir expliquera tout son avantage... Je n'en doute pas... Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai dit chez le docteur Baleinier au sujet de _certaine socit _et des secrets missaires dont elle sait entourer si perfidement les personnes qu'elle a intrt faire pier. Je n'inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette pauvre fille m'a accus... et je suis, vous le savez, le plus fidle de vos serviteurs... elle ne possdait rien... et l'on a trouv cinq cents francs dans son bureau. Vous l'avez comble... et elle a abandonn votre maison sans oser expliquer la cause de sa fuite inqualifiable. Je ne conclus pas, ma chre demoiselle... il me rpugne toujours, moi, d'accuser sans preuve... mais rflchissez et tenez-vous bien sur vos gardes; vous venez peut-tre d'chapper un grand danger. Redoublez de circonspection et de dfiance, c'est du moins le respectueux avis de votre trs humble et trs obissant serviteur, RODIN. Quatorzime partie La fabrique I. Le rendez-vous des loups. C'tait un dimanche matin, le jour mme o Mlle de Cardoville avait reu la lettre de Rodin, lettre relative la disparition de la Mayeux. Deux hommes causaient attabls dans l'un des cabarets du petit village de Villiers, situ peu de distance de la fabrique de M. Hardy. Ce village tait gnralement habit par des ouvriers carriers et par des tailleurs de pierres employs l'exploitation des carrires environnantes. Rien de plus rude, de plus pnible et de moins rtribu que les travaux de ces artisans; aussi, Agricol l'avait dit la Mayeux, tablissaient-ils une comparaison pnible pour eux entre leur sort toujours misrable, et le bien-tre, l'aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de M. Hardy, grce sa gnreuse et intelligente direction, ainsi qu'aux principes d'association et de communaut qu'il avait mis en pratique parmi eux. Le malheur et l'ignorance causent toujours de grands maux. Le malheur s'aigrit facilement et l'ignorance cde parfois aux conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de M. Hardy avait t naturellement envi, mais non jalous avec haine. Ds que les tnbreux ennemis du fabricant, rallis M. Tripeaud, son concurrent, eurent intrt ce que ce paisible tat de choses changet, il changea. Avec une adresse et une persistance diaboliques, on parvint allumer les plus basses passions, on s'adressa par des missaires choisis quelques ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont l'inconduite avait aggrav la misre. Notoirement connus pour leur turbulence, audacieux et nergiques, ces hommes pouvaient exercer une dangereuse influence sur la majorit de leurs compagnons paisibles, laborieux, honntes, mais faciles intimider par la violence. ces turbulents meneurs, dj aigris par l'infortune, on exagra encore le bonheur des ouvriers de M. Hardy, et l'on parvint ainsi exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus loin: les prdications incendiaires d'un abb, membre de la congrgation, venu exprs de Paris pour prcher pendant le carme contre M. Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces ouvriers, qui, pendant que leurs maris hantaient le cabaret, se pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que l'approche du cholra inspirait alors, on frappa de terreur ces imaginations faibles et crdules en leur montrant la fabrique de M. Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable d'attirer la vengeance du ciel et par consquent le flau vengeur sur le canton. Les hommes, dj profondment irrits par l'envie, furent encore incessamment excits par leurs femmes, qui, exaltes par le prche de l'abb, maudissaient ce ramassis d'athes qui pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoys par lui (nous avons dit quel intrt cet _honorable _industriel avait la ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l'irritation gnrale et combler la mesure en soulevant une de ces questions de _compagnonnage_, qui, de nos jours, font malheureusement encore couler quelquefois tant de sang! Un assez grand nombre d'ouvriers de M. Hardy, avant d'entrer chez lui, taient membres d'une socit de compagnonnage dite des _Dvorants_, tandis que les tailleurs de pierres et carriers des environs appartenaient la socit dite des _Loups! _Or, de tout temps, des rivalits souvent implacables ont exist entre les _Loups _et les _Dvorants _et amen des luttes meurtrires, d'autant plus dplorer que sous beaucoup de points l'institution du compagnonnage est excellente, en cela qu'elle est base sur le principe si fcond, si puissant de l'association. Malheureusement, au lieu d'embrasser tous les corps d'tats dans une seule communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en socits collectives et distinctes dont les rivalits soulvent parfois de sanglantes collisions[8]. Depuis huit jours, les _Loups_, surexcits par tant d'obsessions diverses, brlaient donc de trouver une occasion et un prtexte pour en venir aux mains avec les _Dvorants... _mais ceux-ci, ne frquentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu'alors cette rencontre impossible, et les _Loups _s'taient vus forcs d'attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens paisibles et bons travailleurs, ayant refus, quoique _Loups _eux- mmes, de s'associer cette manifestation hostile contre les _Dvorants _de la fabrique de M. Hardy, les meneurs avaient t obligs de se recruter de plusieurs vagabonds et fainants des barrires, que l'appt du tumulte et du dsordre avait facilement enrls sous le drapeau des _Loups _guerroyeurs. Telle tait donc la sourde fermentation qui agitait le petit village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons parl taient attabls dans un cabaret. Ces hommes avaient demand un cabinet pour tre seuls. L'un d'eux tait jeune encore et assez bien vtu; mais son dbraill, sa cravate lche, demi noue, sa chemise tache de vin, sa chevelure en dsordre, ses traits fatigus, son teint marbr, ses yeux rougis, annonaient qu'une nuit d'orgie avait prcd cette matine, tandis que son geste brusque et lourd, sa voix raille, son regard parfois clatant ou stupide, prouvaient qu'aux dernires fumes de l'ivresse de la veille se joignaient dj les premires atteintes d'une ivresse nouvelle. Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le sien: -- votre sant, mon garon! -- la vtre, rpondit le jeune homme, quoique vous me fassiez l'effet d'tre le diable... -- Moi! le diable? -- Oui. -- Et pourquoi? -- D'o me connaissez-vous? -- Vous repentez-vous de m'avoir connu? -- Qui vous a dit que j'tais prisonnier Sainte-Plagie? -- Vous ai-je tir de prison? -- Pourquoi m'en avez-vous tir? -- Parce que j'ai bon coeur. -- Vous m'aimez peut-tre... comme le boucher aime le boeuf qu'il mne l'abattoir. -- Vous tes fou! -- On ne paye pas dix mille francs pour quelqu'un sans motif. -- J'ai un motif. -- Lequel? Que voulez-vous faire de moi? -- Un joyeux compagnon qui dpense rondement de l'argent sans rien faire, et qui passe toutes les nuits comme la dernire. Bon vin, bonne chre, jolies filles et gaies chansons... Est-ce un si mauvais mtier? Aprs tre rest un moment sans rpondre, le jeune homme reprit d'un air sombre: -- Pourquoi la veille de ma sortie de prison avez-vous mis pour condition ma libert que j'crirais ma matresse que je ne voulais plus la voir? Pourquoi avez-vous exig que cette lettre vous ft donne, vous? -- Un soupir!... vous y pensez encore? -- Toujours... -- Vous avez tort... votre matresse est loin de Paris cette heure... je l'ai vue monter en diligence avant de revenir vous tirer de Sainte-Plagie. -- Oui... j'touffais dans cette prison, j'aurais, pour sortir, donn mon me au diable, vous vous en serez dout et vous tes venu... Seulement, au lieu de mon me vous m'avez pris Cphyse... Pauvre reine Bacchanal! Et pourquoi? Mille tonnerres! me le direz- vous enfin? -- Un homme qui a une matresse qui le tient au coeur comme vous tient la vtre, n'est plus un homme... dans l'occasion il manque d'nergie. -- Dans quelle occasion? -- Buvons... -- Vous me faites boire trop d'eau-de-vie. -- Bah!... tenez! voyez, moi. -- C'est a qui m'effraye... et me parat diabolique... Une bouteille d'eau-de-vie ne vous fait pas sourciller. Vous avez donc une poitrine de fer et une tte de marbre? -- J'ai longtemps voyag en Russie; l on boit pour se rchauffer... -- Ici pour s'chauffer... Allons... buvons... mais du vin. -- Allons donc! le vin est bon pour les enfants, l'eau-de-vie pour les hommes comme nous... -- Va pour l'eau-de-vie... a brle... mais la tte flambe... et l'on voit alors toutes les flammes de l'enfer. -- C'est ainsi que je vous aime, mon Dieu! -- Tout l'heure... en me disant que j'tais trop pris de ma matresse, et que dans l'occasion j'aurais manqu d'nergie, de quelle occasion vouliez-vous parler? -- Buvons... -- Un instant!... Voyez-vous, mon camarade, je ne suis pas plus bte qu'un autre. vos demi-mots, j'ai devin une chose. -- Voyons. -- Vous savez que j'ai t ouvrier, que je connais beaucoup de camarades, que je suis bon garon, qu'on m'aime assez, et vous voulez vous servir de moi comme d'un appeau pour en amorcer d'autres. -- Ensuite? -- Vous devez tre quelque courtier d'meute... quelque commissionnaire en rvolte. -- Aprs? -- Et vous voyagez pour une socit anonyme qui travaille dans les coups de fusil? -- Est-ce que vous tes poltron? -- Moi?... j'ai brl de la poudre en juillet... et ferme! -- Vous en brleriez bien encore? -- Autant vaut ce feu d'artifice-l qu'un autre... Par exemple, c'est plus pour l'agrable que pour l'utile... les rvolutions; car tout ce que j'ai retir des barricades des trois jours, 'a t de brler ma culotte et de perdre ma veste... Voil ce que le peuple a gagn dans ma personne. Ah a, voyons_, en avant, marchons!!! _de quoi retourne-t-il? -- Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M. Hardy? -- Ah! c'est pour a que vous m'avez amen ici? -- Oui... vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de sa fabrique. -- Des camarades de chez M. Hardy qui mordent l'meute? Ils sont trop heureux pour a... Vous vous trompez. -- Vous le verrez tout l'heure. -- Eux, si heureux!... qu'est-ce qu'ils ont rclamer? -- Et leurs frres? Et ceux qui, n'ayant pas un bon matre, meurent de faim et de misre, et les appellent pour se joindre eux? Est-ce que vous croyez qu'ils resteront sourds leur appel? M. Hardy, c'est l'exception. Que le peuple donne un bon coup de collier, l'exception devient la rgle, et tout le monde est content. -- Il y a du vrai dans ce que vous dites l; seulement, il faudra que le coup de collier soit drle pour qu'il rende jamais bon et honnte mon gredin de bourgeois, le baron Tripeaud, qui m'a fait ce que je suis... un bambocheur fini... -- Les ouvriers de M. Hardy vont venir; vous tes leur camarade, vous n'avez aucun intrt les tromper; ils vous croiront... Joignez-vous moi pour les dcider... -- quoi? -- quitter cette fabrique o ils s'amollissent, o ils s'nervent dans l'gosme sans songer leurs frres. -- Mais s'ils quittent la fabrique, comment vivront-ils? -- On y pourvoira... jusqu'au grand jour. -- Et jusque-l que faire? -- Ce que vous avez fait cette nuit: boire, rire et chanter, et aprs, pour tout travail, s'habituer dans la chambre au maniement des armes. -- Et qui fait venir ces ouvriers ici? -- Quelqu'un leur a dj parl; on leur a fait parvenir des imprims o on leur reprochait leur indiffrence pour leurs frres... Voyons, m'appuierez-vous? -- Je vous appuierai... d'autant plus que je commence me... soutenir difficilement moi-mme... Je ne tenais au monde qu' Cphyse; je sens que je suis sur une mauvaise pente... vous me poussez encore... Roule ta bosse! aller au diable d'une faon ou d'une autre, a m'est gal... Buvons... -- Buvons l'orgie de la nuit prochaine... la dernire n'tait qu'une orgie de novice... -- En quoi tes-vous donc fait, vous? Je vous regardais, pas un instant je ne vous ai vu rougir ou sourire... ou vous mouvoir... vous tiez l, plant comme un homme de fer. -- Je n'ai plus quinze ans, il faut autre chose pour me faire rire... mais, cette nuit... je rirai. -- Je ne sais pas si c'est l'eau-de-vie... mais je veux que le diable me berce si vous ne me faite pas peur en disant que vous rirez cette nuit! En ce disant, le jeune homme se leva en trbuchant; il commenait tre ivre de nouveau. On frappa la porte. -- Entrez. L'hte du cabaret parut. -- Il y a en bas un jeune homme; il s'appelle M. Olivier; il demande M. Morok. -- C'est moi; faites monter. L'hte sortit. -- C'est un de nos hommes; mais il est seul, dit Morok, dont la rude figure exprima le dsappointement. Seul... cela m'tonne... j'en attendais plusieurs... le connaissez-vous? -- Olivier... oui... un blond... il me semble... -- Nous le verrons bien... le voici. En effet, un jeune homme d'une figure ouverte, hardie et intelligente, entra dans le cabinet. -- Tiens... Couche-tout-nu! s'cria-t-il la vue du convive de Morok. -- Moi-mme. Il y a des sicles qu'on ne t'a vu, Olivier. -- C'est tout simple... mon garon, nous ne travaillons pas au mme endroit. -- Mais vous tes seul? reprit Morok. Et montrant Couche-tout-nu, il ajouta: -- On peut parler devant lui... il est des ntres. Mais comment tes-vous seul? -- Je viens seul, mais je viens au nom de mes camarades. -- Ah! fit Morok avec un soupir de satisfaction, ils consentent. -- Ils refusent... et moi aussi. -- Comment, mordieu! ils refusent?... Ils n'ont donc pas plus de tte que des femmes? s'cria Morok les dents serres de rage. -- coutez-moi, reprit froidement Olivier: nous avons reu vos lettres, vu votre argent; nous avons eu la preuve qu'il tait, en effet, affili des socits secrtes o nous connaissons plusieurs personnes. -- Eh bien!... pourquoi hsitez-vous? -- D'abord, rien ne nous prouve que ces socits soient prtes pour un mouvement. -- Je vous le dis, moi... -- Il le... dit... lui, dit Couche-tout-nu en balbutiant, et je... l'affirme... _En avant, marchons!_ _-- _Cela ne suffit pas, reprit Olivier, et d'ailleurs nous avons rflchi... Pendant huit jours, l'atelier a t divis; hier encore la discussion a t vive, pnible; mais ce matin le pre Simon nous a fait venir; on s'est expliqu devant lui; il nous a convaincus... nous attendrons; si le mouvement clate... nous verrons... -- C'est votre dernier mot? -- C'est notre dernier mot. -- Silence! s'cria tout coup Couche-tout-nu en prtant l'oreille et en se balanant sur ses jambes avines; on dirait au loin les cris d'une foule... En effet, on entendit d'abord sourdre, puis crotre de moment en moment une rumeur loigne, qui peu peu devint formidable. -- Qu'est-ce que cela? dit Olivier surpris. -- Maintenant, reprit Morok en souriant d'un air sinistre, je me rappelle que l'hte m'a dit en entrant qu'il y avait une grande fermentation dans le village contre la fabrique. Si vous et vos camarades vous vous tiez spars des autres ouvriers de M. Hardy, comme je le croyais, ces gens, qui commencent hurler, auraient t pour vous... au lieu d'tre contre vous!... -- Ce rendez-vous tait donc un guet-apens mnag pour armer les ouvriers de M. Hardy les uns contre les autres! s'cria Olivier; vous espriez donc que nous aurions fait cause commune avec les gens que l'on excite contre la fabrique, et que... Le jeune homme ne put continuer. Une terrible explosion de cris, de hurlements, de sifflets, branla le cabaret. Au mme instant la porte s'ouvrit brusquement, et le cabaretier, ple, tremblant, se prcipita dans le cabinet en s'criant: -- Messieurs!... est-ce qu'il y a quelqu'un parmi vous qui appartienne la fabrique de M. Hardy? -- Moi... dit Olivier. -- Alors vous tes perdu!... voil les _Loups _qui arrivent en masse, ils crient qu'il y a ici des _Dvorants _de chez M. Hardy, et ils demandent bataille... moins que les _Dvorants _ne renient la fabrique et qu'ils ne se mettent de leur bord. -- Plus de doute, c'tait un pige!... s'cria Olivier en regardant Morok et Couche-tout-nu d'un air menaant; on comptait nous compromettre si mes camarades taient venus! -- Un pige... moi... Olivier?... dit Couche-tout-nu en balbutiant, jamais! -- Bataille aux _Dvorants _ou qu'ils viennent avec les _Loups! _cria tout d'une voix la foule irrite, qui paraissait envahir la maison. -- Venez... s'cria le cabaretier; et, sans donner Olivier le temps de lui rpondre, il le saisit par le bras, et, ouvrant une fentre qui donnait sur le toit d'un appentis peu lev, il lui dit: -- Sauvez-vous par cette fentre, laissez-vous glisser, et gagnez les champs; il est temps... Et comme le jeune ouvrier hsitait, le cabaretier ajouta avec effroi: -- Seul contre deux cents, que voulez-vous faire? Une minute de plus et vous tes perdu... Les entendez-vous? Ils sont entrs dans la cour, ils montent. En effet, ce moment les hues, les sifflets, les cris, redoublrent de violence; l'escalier de bois qui conduisait au premier tage s'branla sous les pas prcipits de plusieurs personnes, et ce cri arriva perant et proche: -- Bataille aux _Dvorants!_ _-- _Sauve-toi, Olivier s'cria Couche-tout-nu presque dgris par le danger. peine avait-il prononc ces mots, que la porte de la grande salle qui prcdait ce cabinet s'ouvrit avec un fracas pouvantable. -- Les voil!... dit le cabaretier en joignant les mains avec effroi. Puis courant Olivier, il le poussa pour ainsi dire par la fentre; car, une jambe sur l'appui, l'ouvrier hsitait encore. La croise referme, le tavernier revint auprs de Morok l'instant o celui-ci quittait le cabinet pour la grande salle o les chefs des _Loups _venaient de faire irruption, pendant que leurs compagnons vocifraient dans la cour et dans l'escalier. Huit ou dix de ces insenss, que l'on poussait leur insu ces scnes de dsordre, s'taient des premiers prcipits dans la salle, les traits anims par le vin et par la colre: la plupart taient arms de longs btons. Un carrier d'une taille et d'une force herculennes, coiff d'un mauvais mouchoir rouge dont les lambeaux flottaient sur ses paules, misrablement vtu d'une peau de bique moiti use, brandissait une lourde pince de fer, et paraissait diriger le mouvement; les yeux injects de sang, la physionomie menaante et froce, il s'avana vers le cabinet, faisant mine de vouloir repousser Morok, et s'criant d'une voix tonnante: -- O sont les _Dvorants!... _les _Loups _en veulent manger! Le cabaretier hta d'ouvrir la porte du cabinet en disant: -- Il n'y a personne, mes amis... il n'y a personne... voyez vous- mmes. -- C'est vrai, dit le carrier surpris, aprs avoir jet un coup d'oeil dans le cabinet; o sont-ils donc? on nous avait dit qu'il y en avait ici une quinzaine. Ou ils auraient march avec nous sur la fabrique, ou il y aurait eu bataille, et les _Loups _auraient mordu! -- S'ils ne sont pas venus, dit un autre, ils viendront: il faut les attendre. -- Oui... oui, attendons-les. -- On se verra de plus prs! -- Puisque les _Loups _veulent voir des _Dvorants_, dit Morok, pourquoi ne vont-ils pas hurler autour de la fabrique de ces mcrants, de ces athes... Aux premiers hurlements des _Loups... _ils sortiraient, il y aurait bataille... -- Il y aurait... bataille, rpta machinalement Couche-tout-nu. -- moins que les _Loups _n'aient peur des _Dvorants! _ajouta Morok. -- Puisque tu parles de peur... toi! tu vas marcher avec nous... et tu nous verras aux prises! s'cria le formidable carrier d'une voix tonnante et s'avanant vers Morok. Et nombre de voix se joignirent la voix du carrier. -- Les _Loups _avoir peur des _Dvorants!_ _-- _Ce serait la premire fois. -- La bataille... la bataille! et que a finisse! -- a nous assomme la fin... Pourquoi tant de misre pour nous et tant de bonheur pour eux? -- Ils ont dit que les carriers taient des btes brutes, bonnes monter dans les roues de carrire comme des chiens de tournebroche, dit un missaire du baron Tripeaud. -- Et qu'eux autres _Dvorants _se feraient des casquettes avec la peau des _Loups_, ajouta un autre. -- Ni eux ni leurs familles ne vont jamais la messe. C'est des paens... des vrais chiens! cria un missaire de l'abb prcheur. -- Eux, la bonne heure... faut bien qu'ils fassent le dimanche leur manire! mais leurs femmes, ne pas aller la messe... a crie vengeance... -- Aussi le cur a dit que cette fabrique-l, cause de ses abominations, serait capable d'attirer le cholra sur le pays... -- C'est vrai, il l'a dit au prche. -- Nos femmes l'ont entendu!... -- Oui, oui, bas les _Dvorants_, qui veulent attirer le cholra sur le pays! -- Bataille!... bataille!... cria-t-on en choeur. -- la fabrique, donc! mes braves _Loups! _cria Morok d'une voix de stentor, la fabrique! -- Oui, la fabrique! rpta la foule avec des trpignements furieux, car, peu peu, tous ceux qui avaient pu monter et tenir dans la grande salle ou sur l'escalier s'y taient entasss. Ces cris furieux rappelant un instant Couche-tout-nu lui-mme, il dit tout bas Morok: -- Mais c'est donc un carnage que vous voulez? Je n'en puis plus. -- Nous aurons le temps d'avertir la fabrique... Nous les quitterons en route, lui dit Morok. Puis il cria tout haut en s'adressant l'hte, effray de ce dsordre: -- De l'eau-de-vie! que l'on puisse boire la sant des braves _Loups. _C'est moi qui rgale. Et il jeta de l'argent au cabaretier, qui disparut et revint bientt avec plusieurs bouteilles d'eau-de-vie et quelques verres. -- Allons donc! des verres! s'cria Morok; est-ce que des camarades comme nous boivent dans des verres?... Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille, il porta le goulot ses lvres et la passa au gigantesque carrier aprs avoir bu. -- la bonne heure, dit le carrier, la rgalade! capon qui s'en ddit! a va aiguiser les dents des _Loups!_ _-- _ vous autres, camarades! dit Morok en distribuant les bouteilles. -- Il y aura du sang la fin de tout a, murmura Couche-tout-nu, qui, malgr son tat d'ivresse, comprenait tout le danger de ces funestes excitations. En effet, bientt le nombreux rassemblement quitta la cour du cabaret pour courir en masse la fabrique de M. Hardy. Ceux des ouvriers et habitants du village qui n'avaient pas voulu prendre part ce mouvement d'hostilit (et ils taient en majorit) ne parurent pas au moment o la troupe menaante traversa la rue principale; mais un assez grand nombre de femmes, fanatises par les prdications de l'abb encouragrent par leurs cris la troupe militante. sa tte s'avanait le gigantesque carrier, brandissant sa formidable pince de fer; puis derrire lui, ple-mle, arms les uns de btons, les autres de pierres, suivait le gros de la troupe. Les ttes, encore exaltes par de rcentes libations d'eau-de-vie, taient arrives un tat d'effervescence effrayante. Les physionomies taient farouches, enflamms, terribles. Ce dchanement des plus mauvaises passions faisait pressentir de dplorables consquences. Se tenant pas le bras et marchant quatre ou cinq de front, les _Loups _s'excitaient encore par leurs chants de guerre rpts avec une excitation croissante, et dont voici le dernier couplet: _lanons-nous, pleins d'assurance,_ _Exerons nos bras rigoureux._ _Eh bien! nous voil devant eux! (Bis.)_ _Enfants d'un roi brillant de gloire,_ _C'est aujourd'hui que sans plir_ _Il faut savoir vaincre ou mourir;_ _La mort, la mort ou la victoire!_ _Du grand roi Salomon__[9]__ intrpides enfants,_ _Faisons, faisons un noble effort,_ _Nous serons triomphants._ Morok et Couche-tout-nu avaient disparu pendant que la troupe en tumulte sortait du cabaret pour se rendre la fabrique. II. La maison commune. Pendant que les _Loups_, ainsi qu'on vient de le voir, se prparaient une sauvage agression contre les _Dvorants_, la fabrique de M. Hardy avait, cette matine-l, un air de fte parfaitement d'accord avec la srnit du ciel; car le vent tait au nord et le froid assez piquant pour une belle journe de mars. Neuf heures du matin venaient de sonner l'horloge de la _maison commune _des ouvriers, spare des ateliers par une large route plante d'arbres. Le soleil levant inondait de ses rayons cette imposante masse de btiments situs une lieue de Paris, dans une position aussi riante que salubre, d'o l'on apercevait les coteaux boiss et pittoresques qui, de ce ct, dominent la grande ville. Rien n'tait d'un aspect plus simple et plus gai que la maison commune des ouvriers. Son toit de chalet en tuiles rouges s'avanait au-del des murailles blanches, coup et l par de larges assises de briques qui contrastaient agrablement avec la couleur verte des persiennes du premier et du second tage. Ces btiments, exposs au midi et au levant, taient entours d'un vaste jardin de dix arpents, ici plant d'arbres en quinconce, l distribu en potager et en verger. Avant de continuer cette description, qui peut-tre semblera quelque peu _ferique_, tablissons d'abord que les _merveilles _dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas tre considres comme des utopies, comme des rves; rien, au contraire, n'tait plus positif, et mme, htons-nous de le dire et surtout de le prouver (de ce temps-ci, une telle affirmation donnera singulirement de poids et d'intrt la chose), ces merveilles taient le rsultat d'une _excellente spculation_, et, au rsum, reprsentaient un _placement aussi lucratif qu'assur_. Entreprendre une chose belle, utile et grande; douer un nombre considrable de cratures humaines d'un bien-tre idal, si on le compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont presque toujours condamnes; les instruire, les relever leurs propres yeux; leur faire prfrer aux grossiers plaisirs du cabaret, ou plutt ces tourdissements funestes que ces malheureux y cherchent fatalement pour chapper la conscience de leur dplorable destine: leur faire prfrer cela les plaisirs de l'intelligence, le dlassement des arts; moraliser, en un mot, l'homme par le bonheur; enfin, grce une gnreuse initiative, un exemple d'une pratique facile, prendre place parmi les bienfaiteurs de l'humanit, et _faire _en mme temps, pour ainsi dire _forcment une excellente affaire... _ceci parat fabuleux. Tel tait cependant le secret des merveilles dont nous parlons. Entrons dans l'intrieur de la fabrique. Agricol, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait aux plus heureuses penses en songeant Angle, et achevait sa _toilette _avec une certaine coquetterie, afin d'aller trouver sa fiance. Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la maison commune, raison du prix incroyablement minime de _soixante-quinze francs _par an, comme les autres clibataires. Ce logement situ au deuxime tage, se composait d'une belle chambre et d'un cabinet exposs en plein midi et donnant sur le jardin; le plancher, de sapin, tait d'une blancheur parfaite; le lit de fer, garni d'une paillasse de feuilles de mas, d'un excellent matelas et de moelleuses couvertures; un bec de gaz et la bouche d'un calorifre donnaient, selon le besoin, de la lumire et une douce chaleur dans la pice, tapisse d'un joli papier perse, et orne de rideaux pareils; une commode, une table en noyer, quelques chaises, une petite bibliothque, composaient l'ameublement d'Agricol; enfin, dans le cabinet, fort grand et fort clair, se trouvaient un placard pour serrer les habits, une table pour les objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d'un robinet donnant de l'eau volont. Si l'on compare ce logement agrable, salubre, commode, la mansarde obscure, glaciale et dlabre que le digne garon payait quatre-vingt-dix francs par an dans la maison de sa mre, et qu'il lui fallait aller gagner chaque soir en faisant plus d'une lieue et demie, on comprendra le sacrifice qu'il faisait son affection pour cette excellente femme. Agricol, aprs avoir jet un dernier coup d'oeil assez satisfait sur son miroir en peignant sa moustache et sa large impriale, quitta sa chambre pour aller rejoindre Angle la lingerie commune; le corridor qu'il traversa tait large, clair par le haut, et planchi de sapin d'une extrme propret. Malgr les quelques ferments de discorde jets depuis peu par les ennemis de M. Hardy au milieu de l'association d'ouvriers si fraternellement unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les chambres qui bordaient le corridor, et Agricol, en passant devant plusieurs portes ouvertes, changea cordialement un bonjour matinal avec plusieurs de ses camarades. Le forgeron descendit prestement l'escalier, traversa la cour en boulingrin, plante d'arbres au milieu desquels jaillissait une fontaine d'eau vive, et gagna l'autre aile du btiment. L se trouvait l'atelier o une partie des femmes et des filles des ouvriers associs, qui n'taient pas employes la fabrique, confectionnaient les effets de lingerie. Cette main-d'oeuvre, jointe l'norme conomie provenant de l'achat des toiles en gros, fait directement dans les fabriques par l'association, rduisait incroyablement le prix de revient de chaque objet. Aprs avoir travers l'atelier de lingerie, vaste salle donnant sur le jardin, bien ar pendant l't, bien chauff pendant l'hiver, Agricol alla frapper la porte de la mre d'Angle. Si nous disons quelques mots de ce logis, situ au premier tage, expos au levant et donnant sur le jardin, c'est qu'il offrait pour ainsi dire le spcimen de l'habitation du _mnage _dans l'association, au prix toujours incroyablement minime de _cent vingt-cinq francs _par an. Une sorte de petite entre donnant sur le corridor conduisait une trs grande chambre, de chaque ct de laquelle se trouvait une chambre un peu moins grande, destine leur famille, lorsque filles ou garons taient trop grands pour continuer de coucher dans l'un des deux dortoirs tablis comme des dortoirs de pension et destins aux enfants des deux sexes. Chaque nuit la surveillance de ces dortoirs tait confie un pre ou une mre de famille appartenant l'association. Le logement dont nous parlons se trouvant, comme tous les autres, compltement dbarrass de l'attirail de la cuisine, qui se faisait en grand et en commun dans une autre partie du btiment, pouvait tre tenu dans une extrme propret. Un assez grand tapis, un bon fauteuil, quelques jolies porcelaines sur une tagre en bois blanc bien cir, plusieurs gravures pendues aux murailles, une pendule de bronze dor, un lit, une commode et un secrtaire d'acajou, annonaient que les locataires de ce logis joignaient un peu de superflu leur bien-tre. Angle, que l'on pouvait ds ce moment appeler la fiance d'Agricol, justifiait de tout point le portrait flatteur trac par le forgeron dans son entretien avec la pauvre Mayeux; cette charmante jeune fille, ge de dix-sept ans au plus, vtue avec autant de simplicit que de fracheur, tait assise ct de sa mre. Lorsque Agricol entra, elle rougit lgrement sa vue. -- Mademoiselle, dit le forgeron, je viens remplir ma promesse, si votre mre y consent. -- Certainement, monsieur Agricol, j'y consens, rpondit cordialement la mre de la jeune fille. Elle n'a pas voulu visiter la maison commune et ses dpendances, ni avec son pre, ni avec son frre, ni avec moi, pour avoir le plaisir de la visiter avec vous aujourd'hui dimanche... C'est bien le moins que vous, qui parlez si bien, vous fassiez les honneurs de la maison cette nouvelle dbarque: il y a dj une heure qu'elle vous attend, et avec quelle impatience! -- Mademoiselle, excusez-moi, dit gaiement Agricol: en pensant au plaisir de vous voir, j'ai oubli l'heure... C'est l ma seule excuse. -- Ah! maman... dit la jeune fille sa mre d'un ton de doux reproche et en devenant vermeille comme une cerise, pourquoi avoir dit cela? -- Est-ce vrai, oui ou non? Je ne t'en fais pas un reproche au contraire; va, mon enfant, M. Agricol t'expliquera mieux que moi encore ce que tous les ouvriers de la fabrique doivent M. Hardy. -- Monsieur Agricol, dit Angle en nouant les rubans de son joli bonnet, quel dommage que votre bonne petite soeur adoptive ne soit pas avec vous! -- La Mayeux? Vous avez raison, mademoiselle; mais ce ne sera que partie remise, et la visite qu'elle nous a faite hier ne sera pas la dernire. La jeune fille, aprs avoir embrass sa mre, sortit avec Agricol, dont elle prit le bras. -- Mon Dieu, monsieur Agricol, dit Angle, si vous saviez combien j'ai t surprise en entrant dans cette belle maison, moi qui tais habitue voir tant de misre chez les pauvres ouvriers de notre province... misre que j'ai partage aussi... tandis qu'ici tout le monde a l'air si heureux, si content!... c'est comme une ferie; en vrit, je crois rver; et quand je demande ma mre l'explication de cette ferie, elle me rpond: M. Agricol t'expliquera cela. -- Savez-vous pourquoi je suis si heureux de la douce tche que je vais remplir, mademoiselle? dit Agricol avec un accent la fois grave et tendre, c'est que rien ne pouvait venir plus propos. -- Comment cela, monsieur Agricol? -- Vous montrer cette maison, vous faire connatre toutes les ressources de notre association, c'est pouvoir vous dire: Ici, mademoiselle, le travailleur, certain du prsent, certain de l'avenir, n'est pas, comme tant de ses pauvres frres, oblig de renoncer aux plus doux besoins du coeur... au dsir de choisir une compagne pour la vie... cela... dans la crainte d'unir sa misre une autre misre. Angle baissa les yeux et rougit. -- Ici le travailleur peut se livrer sans inquitude l'espoir des douces joies de la famille, bien sr de ne pas tre dchir plus tard par la vue des horribles privations de ceux qui lui sont chers; ici, grce l'ordre, au travail, au sage emploi des forces de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits; en un mot, vous expliquer tout cela, ajouta Agricol en souriant d'un air plus tendre, c'est vous prouver qu'ici, mademoiselle, l'on ne peut rien faire de plus raisonnable... que de s'aimer, et rien de plus sage... que de se marier. -- Monsieur... Agricol, rpondit Angle d'une voix doucement mue et en rougissant encore plus, si nous commencions notre promenade? -- l'instant, mademoiselle, rpondit le forgeron, heureux du trouble qu'il fit natre dans cette me ingnue. Mais tenez, nous sommes tout prs du dortoir des petites filles. Ces oiseaux gazouilleurs sont dnichs depuis longtemps; allons-y. -- Volontiers, monsieur Agricol. Le jeune forgeron et Angle entrrent bientt dans un vaste dortoir, pareil celui d'une excellente pension. Les petits lits en fer taient symtriquement rangs; chacune des extrmits se voyaient les lits des deux mres de famille qui remplissaient tour tour le rle de surveillante. -- Mon Dieu! comme ce dortoir est bien distribu, monsieur Agricol! et quelle propret! Qui donc soigne cela si parfaitement? -- Les enfants eux-mmes; il n'y a pas ici de serviteurs; il existe entre ces bambins une mulation incroyable; c'est qui aura mieux fait son lit; cela les amuse au moins autant que de faire le lit de leur poupe. Les petites filles, vous le savez, adorent _jouer au mnage. _Eh bien, ici elles y jouent srieusement, et le mnage se trouve merveilleusement fait... -- Ah! je comprends... on utilise leurs gots naturels pour toutes ces sortes d'amusements. -- C'est l tout le secret; vous les verrez partout trs utilement occupes, et ravies de l'importance que ces occupations leur donnent. -- Ah! monsieur Agricol, dit timidement Angle, quand on compare ces beaux dortoirs, si sains, si chauds, ces horribles mansardes glaces o les enfants sont entasss ple-mle sur une mauvaise paillasse, grelottant de froid ainsi que cela est chez presque tous les ouvriers de notre pays! -- Et Paris, donc! mademoiselle... c'est peut-tre pis encore. -- Ah! combien il faut que M. Hardy soit bon, gnreux, et riche surtout, pour dpenser tant d'argent faire du bien! -- Je vais vous tonner beaucoup, mademoiselle, dit Agricol en souriant, vous tonner tellement que peut-tre vous ne me croirez pas... -- Pourquoi donc cela, monsieur Agricol? -- Il n'y a pas certainement au monde un homme d'un coeur meilleur et plus gnreux que M. Hardy; il fait le bien pour le bien, sans songer son intrt; eh bien, figurez-vous, mademoiselle Angle, qu'il serait l'homme le plus goste, le plus intress, le plus avare, qu'il trouverait encore un norme profit nous mettre mme d'tre aussi heureux que nous le sommes. -- Cela est-il possible, monsieur Agricol? Vous me le dites, je vous crois; mais si le bien est si facile... et mme si avantageux faire, pourquoi ne le fait-on pas davantage? -- Ah! mademoiselle, c'est qu'il faut trois conditions bien rares rencontrer chez la mme personne: -- _Savoir, pouvoir, vouloir._ _-- _Hlas! oui, ceux qui savent... ne peuvent pas. -- Et ceux qui peuvent ne savent pas. -- Mais, M. Hardy, comment trouve-t-il tant d'avantages au bien dont il vous fait jouir? -- Je vous expliquerai cela tout l'heure, mademoiselle. -- Ah! quelle bonne et douce odeur de fruits! dit tout coup Angle. -- C'est que le fruitier commun n'est pas loin: je parie que vous allez trouver encore l plusieurs de nos petits oiseaux du dortoir occups ici, non pas picorer, mais travailler, s'il vous plat. Et Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Angle dans une grande salle garnie de tablettes o des fruits d'hiver taient symtriquement rangs; plusieurs enfants de sept huit ans, proprement et chaudement vtus, rayonnant de sant, s'occupaient gaiement, sous la surveillance d'une femme, de sparer et de trier les fruits gts. -- Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous utilisons les enfants; ces occupations sont des amusements pour eux, rpondent aux besoins de mouvement, d'activit de leur ge, et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes un temps bien mieux employ. -- C'est vrai, monsieur Agricol; combien tout cela est sagement ordonn! -- Et si vous les voyiez, ces bambins, la cuisine, quels services ils rendent! Dirigs par une ou deux femmes, ils font la besogne de huit ou dix servantes. -- Au fait, dit Angle en souriant, cet ge on aime tant jouer _ la dnette!_ ils doivent tre ravis. -- Justement et de mme, sous le prtexte de _jouer au jardinet, _ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette des fruits et des lgumes, arrosent les fleurs, passent le rteau dans les alles, etc.; en un mot, cette arme de bambins travailleurs, qui ordinairement restent jusqu' l'ge de dix douze ans sans rendre aucun service, ici est trs utile; sauf trois heures d'cole, bien suffisantes pour eux, depuis l'ge de six ou sept ans, leurs rcrations sont trs srieusement employes, et certes ces chers petits tres, par l'conomie de _grands bras _que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus qu'ils ne cotent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous pas qu'il y a dans la prsence de l'enfance, ainsi mle tous les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacr, qui impose aux paroles, aux actions, une rserve toujours salutaire? L'homme le plus grossier respecte l'enfance... -- mesure que l'on rflchit, comme on voit en effet ici que tout est calcul pour le bonheur de tous! dit Angle avec admiration. -- Et cela n'a pas t sans peine: il a fallu vaincre les prjugs, la routine... Mais tenez, mademoiselle Angle... nous voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant, voyez si cela n'est pas aussi imposant que la cuisine d'une caserne ou d'une grande pension. En effet, l'officine culinaire de la maison commune tait immense; tous ses ustensiles tincelaient de propret; puis, grce aux procds aussi merveilleux qu'conomiques de la science moderne (toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient indispensables, parce qu'ils ne peuvent se pratiquer que sur une grande chelle) non seulement le foyer et les fourneaux taient aliments avec une quantit de combustible deux fois moindre que celle que chaque mnage et individuellement dpense, mais l'excdent de calorique suffisait, au moyen d'un calorifre parfaitement organis, rpandre une chaleur gale dans toutes les chambres de la maison commune. L encore, des enfants, sous la direction des deux mnagres, rendaient de nombreux services. Rien de plus comique que le srieux qu'ils mettaient remplir leurs fonctions culinaires; il en tait de mme de l'aide qu'ils apportaient la boulangerie o se confectionnait, un rabais extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent _pain de mnage_, salubre et nourrissant, mlange de pur froment et de seigle, si prfrable ce pain blanc et lger qui n'obtient souvent ses qualits qu' l'aide de substances malfaisantes. -- Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol une digne matrone qui contemplait gravement les lentes volutions de plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils taient glorieusement chargs de morceaux de boeuf, de mouton et de veau, qui commenaient prendre une couleur d'un brun dor des plus apptissantes; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol; selon le rglement, je ne dpasse pas le seuil de la cuisine; je veux seulement la faire admirer mademoiselle, qui est arrive ici depuis peu de jours. -- Admirez, mon garon, admirez... et surtout voyez comme cette marmaille est sage et travaille bien... Et, ce disant, la matrone indique du bout de la grande cuiller de lchefrite qui lui servait de sceptre une quinzaine de marmots des deux sexes, assis autour d'une table, profondment absorbs dans l'exercice de leurs fonctions, qui consistaient pelurer les pommes de terre et plucher des herbes. -- Nous aurons donc un vrai festin de Balthazar, madame Bertrand? demanda Agricol en riant. -- Ma foi! un vrai festin comme toujours, mon garon... Voil la carte du dner d'aujourd'hui: bonne soupe de lgumes au bouillon, boeuf rti avec des pommes de terre autour, salade, fruits, fromage, et pour extra du dimanche des tourtes au raisin que fait la mre Denis la boulangerie et, c'est le cas de le dire, cette heure le four chauffe. -- Ce que vous me dites l, madame Bertrand, me met furieusement en apptit, dit gaiement Agricol. Du reste, on s'aperoit bien quand c'est votre tour d'tre de cuisine, ajouta-t-il d'un air flatteur. -- Allez, allez, grand moqueur! dit gaiement le cordon bleu de service. -- C'est encore cela qui m'tonne tant, monsieur Agricol, dit Angle Agricol en continuant de marcher ct de lui, c'est de comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers de notre pays, celle que l'on a ici. -- Et pourtant nous ne dpensons pas plus de vingt-cinq sous par jour, pour tre beaucoup mieux nourris que nous ne le serions pour trois francs Paris. -- Mais c'est n'y pas croire, monsieur Agricol. Comment est-ce donc possible? -- C'est toujours grce la baguette de M. Hardy! Je vous expliquerai cela tout l'heure. -- Ah! que j'ai aussi d'impatience de le voir, M. Hardy! -- Vous le verrez bientt, peut-tre aujourd'hui; car on l'attend d'un moment l'autre. Mais tenez, voici le rfectoire que vous ne connaissez pas, puisque votre famille, comme d'autres mnages, a prfr se faire apporter manger chez elle... Voyez donc quelle belle pice... et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine! En effet, c'tait une vaste salle btie en forme de galerie et claire par dix fentres ouvrant sur le jardin; des tables recouvertes de toile cire bien luisante taient ranges prs des murs: de sorte que, pendant l'hiver, cette pice servait le soir, aprs les travaux, de salle de runion et de veille, pour les ouvriers qui prfraient passer la soire en commun au lieu de la passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense salle, bien chauffe par le calorifre, brillamment claire au gaz, les uns lisaient, d'autres jouaient aux cartes, ceux-l causaient ou s'occupaient de menus travaux. -- Ce n'est pas tout, dit Agricol la jeune fille, vous trouverez, j'en suis sr, cette pice encore plus belle lorsque vous saurez que le jeudi et le dimanche elle se transforme en salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert. -- Vraiment!... -- Certainement, rpondit firement le forgeron. Nous avons parmi nous des musiciens excutants, trs capables de faire danser; de plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en choeur, hommes, femmes, enfants[10]. Malheureusement, cette semaine, quelques troubles survenus dans la fabrique ont empch nos concerts. -- Autant de voix! cela doit tre superbe. -- C'est trs beau, je vous assure... M. Hardy a toujours beaucoup encourag chez nous cette distraction d'un effet si puissant, dit- il, et il a raison, sur l'esprit et sur les moeurs. Pendant un hiver, il a fait venir ici, ses frais, deux lves du clbre M. Wilhem; et, depuis, notre cole a fait de grand progrs. Vraiment, je vous assure, mademoiselle Angle, que, sans nous flatter, c'est quelque chose d'assez mouvant que d'entendre environ deux cents voix diverses chanter en choeur quelque hymne au travail ou la libert... Vous entendez cela, et vous trouverez, j'en suis sr qu'il y a quelque chose de grandiose, et pour ainsi dire d'levant pour le coeur, dans l'accord fraternel de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et imposant. -- Oh! je le crois; quel bonheur d'habiter ici! Il n'y a que des joies, car le travail ainsi mlang de plaisirs devient un bonheur. -- Hlas! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit tristement Agricol. Voyez-vous l... ce btiment isol, bien expos? -- Oui, quel est-il? -- C'est notre salle de malades... Heureusement, grce notre rgime sain et salubre, elle n'est pas souvent au complet; une cotisation annuelle nous permet d'avoir un trs bon mdecin; de plus, une caisse de secours mutuels est organise de telle sorte qu'en cas de maladie chacun de nous reoit les deux tiers de ce qu'il reoit en sant. -- Comme tout cela est bien entendu! Et l-bas, monsieur Agricol, de l'autre ct de la pelouse? -- C'est la buanderie et le lavoir d'eau courante, chaude et froide, et puis, sous ce hangar, est le schoir; plus loin, les curies et les greniers de fourrage pour les chevaux du service de la fabrique. -- Mais, enfin, monsieur Agricol, allez-vous me dire le secret de toutes ces merveilles? -- En dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle. Malheureusement la curiosit d'Angle fut ce moment due: la jeune fille se trouvait avec Agricol prs d'une barrire claire voie servant de clture au jardin, du ct de la grande alle qui sparait les ateliers de la maison commune. Tout coup, une bouffe de vent apporta le bruit trs lointain de fanfares guerrires et d'une musique militaire; puis on entendit le galop retentissant de deux chevaux qui s'approchaient rapidement, et bientt arriva, mont sur un beau cheval noir longue queue flottante et la housse cramoisie, un officier gnral; ainsi que sous l'Empire, il portait des bottes l'cuyre et une culotte blanche; son uniforme bleu tincelait de broderie d'or, le grand cordon rouge de la Lgion d'honneur tait pass sur son paulette droite quatre fois toile d'argent, et son chapeau largement bord d'or tait garni de plumes blanches, distinction rserve aux marchaux de France. On ne pouvait voir un homme de guerre d'une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus firement camp sur son cheval de bataille. Au moment o le marchal Simon, car c'tait lui, arrivait devant Angle et Agricol, il arrta brusquement sa monture sur ses jarrets, en descendit lestement, et jeta ses rnes d'or un domestique en livre qui le suivait cheval. -- O faudra-t-il attendre monsieur le duc? demanda le palefrenier. -- Au bout de l'alle, dit le marchal. Et se dcouvrant avec respect, il s'avana vivement, le chapeau la main, au-devant d'une personne qu'Angle et Agricol ne voyaient pas encore. Cette personne parut bientt au dtour de l'alle: c'tait un vieillard la figure nergique et intelligente: il portait une blouse fort propre, une casquette de drap sur ses longs cheveux blancs, et les mains dans ses poches, il fumait paisiblement une vieille pipe d'cume de mer. -- Bonjour, mon bon pre, dit respectueusement le marchal en embrassant avec effusion le vieil ouvrier, qui, aprs lui avoir rendu tendrement son treinte, lui dit, voyant qu'il conservait son chapeau la main: -- Couvre-toi donc, mon garon... Mais comme te voil beau! ajouta-t-il en souriant. -- Mon pre, c'est que je viens d'assister une revue tout prs d'ici... et j'ai profit de cette occasion pour tre plus tt prs de vous. -- Ah a! est-ce que l'occasion m'empchera d'embrasser mes petites filles comme tous les dimanches? -- Non, mon pre, elles vont venir en voiture, Dagobert les accompagnera. -- Mais... qu'as-tu donc? Tu sembles soucieux. -- C'est qu'en effet, mon pre, dit le marchal d'un air pniblement mu, j'ai de graves choses vous apprendre. -- Viens chez moi, alors, dit le vieillard assez inquiet. Et le marchal et son pre disparurent au tournant de l'alle. Angle tait reste si stupfaite de ce que ce brillant officier gnral, qu'on appelait M. de duc, avait pour pre un vieil ouvrier en blouse, que, regardant Agricol d'un air interdit, elle lui dit: -- Comment! monsieur Agricol... ce vieil ouvrier... -- Est le pre de M. le marchal duc de Ligny, l'ami... oui, je puis le dire, ajouta Agricol d'une voix mue, l'ami de mon pre moi, qui a fait la guerre pendant vingt ans sous ses ordres. -- tre si haut et se montrer si respectueux, si tendre pour son pre! dit Angle. Le marchal doit avoir un bien noble coeur, mais comment laisse-t-il son pre ouvrier? -- Parce que le pre Simon ne quitterait son tat et sa fabrique pour rien au monde, il est n ouvrier, il veut mourir ouvrier, quoiqu'il ait pour fils un duc, un marchal de France. III. Le secret. Aprs que l'tonnement fort naturel qu'Angle avait prouv l'arrive du marchal Simon fut dissip, Agricol lui dit en souriant: -- Je ne voudrais pas, mademoiselle Angle, profiter de cette circonstance pour m'pargner de vous dire le secret de toutes les merveilles de notre maison commune. -- Oh! je ne vous aurais pas non plus laiss manquer votre promesse, monsieur Agricol, rpondit Angle; ce que vous m'avez dj dit m'intresse trop pour cela. -- coutez-moi donc, mademoiselle, M. Hardy, en vritable magicien, a prononc trois mots cabalistiques: -- ASSOCIATION, -- COMMUNAUT, -- FRATERNIT. Nous avons compris le sens de ces paroles, et les merveilles que vous voyez ont t cres, notre grand avantage, et aussi, je vous le rpte, au grand avantage de M. Hardy. -- C'est toujours cela qui me parat extraordinaire, monsieur Agricol. -- Supposez, mademoiselle, que M. Hardy, au lieu d'tre ce qu'il est, et t seulement un spculateur au coeur sec, ne connaissant que le produit, se disant: Pour que ma fabrique me rapporte beaucoup, que faut-il? Main-d'oeuvre parfaite, grande conomie de matires premires, parfait emploi du temps des ouvriers, en un mot, conomie de fabrication afin de produire trs bon march; excellence des produits afin de vendre trs cher... -- Certainement, monsieur Agricol, un fabricant ne peut exiger davantage. -- Eh bien, mademoiselle, ces exigences eussent t satisfaites... ainsi qu'elles l'ont t; mais comment? Le voici: M. Hardy, seulement spculateur, se serait d'abord dit: loigns de ma fabrique, les ouvriers, pour s'y rendre, peineront, se levant plus tt, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si ncessaire aux travailleurs, mauvais calcul: ils s'affaiblissent, l'ouvrage s'en ressent; puis l'intemprie des saisons empirera cette longue course; l'ouvrier arrivera mouill, frissonnant de froid, nerv avant le travail, et alors... quel travail! -- Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand Lille j'arrivais toute mouille d'une pluie froide la manufacture, j'en tremblais quelquefois toute la journe mon mtier. -- Aussi, mademoiselle Angle, le spculateur dira: Loger mes ouvriers la porte de ma fabrique c'est obvier cet inconvnient. Calculons: l'ouvrier mari paye en moyenne, dans Paris, deux cent cinquante francs par an[11], une ou deux mauvaises chambres et un cabinet, le tout obscur, troit, malsain, dans quelque rue noire et infecte; l il vit entass avec sa famille; aussi quelles sants dlabres! toujours fivreux, toujours chtifs; et quel travail attendre d'un fivreux, d'un chtif? Quant aux ouvriers garons, ils payent un logement moins grand, mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or, additionnons: j'emploie cent quarante-six ouvriers maris; ils payent donc eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille cinq cents francs par an; d'autre part, j'emploie cent quinze ouvriers garons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de loyer, le revenu d'un million. -- Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant tous ces petits mauvais loyers runis! -- Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an! Le prix d'un logement de millionnaire; alors, que se dit notre spculateur? Pour dcider mes ouvriers abandonner leur demeure Paris, je leur ferai d'normes avantages. J'irai jusqu' rduire de moiti le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres malsaines, ils auront des appartements vastes, bien ars, bien exposs et facilement chauffs et clairs peu de frais; ainsi, cent quarante-six mnages me payant seulement cent vingt-cinq francs de loyer, et cent quinze garons soixante-quinze francs, j'ai un total de vingt-six vingt-sept mille francs... Un btiment assez vaste pour loger tout ce monde me cotera tout au plus cinq cent mille francs[12]. J'aurai donc mon argent plac au moins cinq pour cent, et parfaitement assur, puisque les salaires me garantiront le prix du loyer. -- Ah! monsieur Agricol, je commence comprendre comment il peut tre quelquefois avantageux de faire le bien, mme dans un intrt d'argent. -- Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu' la longue les affaires faites avec droiture et loyaut sont toujours bonnes. Mais revenons notre spculateur. Voici donc, dira-t-il, mes ouvriers tablis la porte de ma fabrique, bien logs, bien chauffs, et arrivant toujours vaillants l'atelier. Ce n'est pas tout... l'ouvrier anglais, qui mange de bon boeuf, qui boit de bonne bire, fait, temps gal, deux fois le travail de l'ouvrier franais[13], rduit une dtestable nourriture plus dbilitante que confortante, grce l'empoisonnement des denres. Mes ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s'ils mangeaient beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien? Mais j'y songe le rgime des casernes, des pensions et mme des prisons, qu'est-il? la mise en commun des ressources individuelles, qui procurent ainsi une somme de bien-tre impossible raliser sans cette association. Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu de faire deux cent soixante cuisines dtestables, s'associent pour n'en faire qu'une pour tous, mais trs bonne, grce des conomies de toute sorte, quel avantage pour moi... et pour eux! Deux ou trois mnagres suffiraient chaque jour, aides par des enfants, prparer les repas: au lieu d'acheter le bois, le charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur, l'association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs salaires me garantiraient mon tour), de grands approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d'huile, de vin, etc., en s'adressant directement aux producteurs[14]. Ainsi ils payeraient trois ou quatre sous la bouteille d'un vin pur et sain, au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonn. Chaque semaine l'association achterait sur pied un boeuf et quelques moutons, les mnagres feraient le pain, comme la campagne; enfin, avec ces ressources, de l'ordre et de l'conomie, mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une nourriture salubre, agrable et suffisante. -- Ah! tout s'explique maintenant, monsieur Agricol! -- Ce n'est pas tout, mademoiselle; continuant le rle du spculateur au coeur sec, il se dit: Voici mes ouvriers bien logs, bien chauffs, bien nourris avec une conomie de moiti, qu'ils soient aussi bien chaudement vtus, leur sant a toute chance d'tre parfaite, et la sant, c'est le travail. L'association achtera donc en gros et au prix de fabrique (toujours sous ma garantie que le salaire m'assure) de chaudes et solides toffes, de bonnes et fortes toiles, qu'une partie des femmes d'ouvriers confectionneront en vtements aussi bien que des tailleurs. Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures tant considrable, l'association obtiendra un rabais notable de l'entrepreneur. Eh bien! mademoiselle Angle, que dites-vous de notre spculateur? -- Je dis, monsieur Agricol, rpondit la jeune fille avec une admiration nave, que c'est n'y pas croire; et cela est si simple cependant! Sans doute, rien de plus simple que le bien, que le beau, et ordinairement on n'y songe gure. Remarquez aussi que notre homme ne parle absolument qu'au point de vue de son intrt priv... Ne considrant que le ct matriel de la question, comptant pour rien l'habitude de fraternit, d'appui, de solidarit, qui nat invitablement de la vie commune, ne rflchissant pas que le bien-tre moralise et adoucit le caractre de l'homme, ne se disant pas que les forts doivent appui et enseignement aux faibles, ne songeant pas qu'aprs tout _l'homme honnte, actif et laborieux a droit, positivement droit, exiger de la socit du travail et un salaire proportionn aux besoins de sa condition... _non, notre spculateur ne pense qu'au produit brut; eh bien! vous le voyez non seulement il place srement son argent en maisons cinq pour cent, mais il trouve de grands avantages au bien-tre matriel de ses ouvriers. -- C'est juste, monsieur Agricol. -- Et que diriez-vous donc, mademoiselle, quand je vous aurai prouv que notre spculateur a aussi un grand avantage donner ses ouvriers, en outre de leur salaire rgulier, une part proportionnelle dans ses bnfices? -- Cela me parat plus difficile, monsieur Agricol. -- coutez-moi quelques minutes encore, et vous serez convaincue. En conversant ainsi, Angle et Agricol taient arrivs prs de la porte du jardin de la maison commune. Une femme ge, vtue trs simplement, mais avec soin, s'approcha d'Agricol et lui dit: -- M. Hardy est-il de retour sa fabrique, monsieur? -- Non, madame, mais on l'attend d'un moment l'autre. -- Aujourd'hui, peut-tre? -- Aujourd'hui ou demain, madame. -- On ne sait pas quelle heure il sera ici, monsieur? -- Je ne crois pas qu'on le sache, madame; mais le portier de la fabrique, qui est aussi le portier de la maison de M. Hardy, pourra peut-tre vous en instruire. -- Je vous remercie, monsieur. -- votre service, madame. -- Monsieur Agricol, dit Angle lorsque la femme qui venait d'interroger le forgeron fut loigne, ne trouvez-vous pas que cette dame tait bien ple et avait l'air bien mu? -- Je l'ai remarqu comme vous, mademoiselle; il m'a sembl voir rouler une larme dans ses yeux. -- Oui, elle avait l'air d'avoir pleur. Pauvre femme! peut-tre vient-elle demander quelques secours M. Hardy... Mais qu'avez- vous, monsieur Agricol, vous semblez tout pensif? Agricol pressentait vaguement que la visite de cette femme ge, la figure si triste, devait avoir quelque rapport avec l'aventure de la jeune et jolie dame blonde qui trois jours auparavant tait venue si plore, si mue, demander des nouvelles de M. Hardy, et qui avait appris peut-tre trop tard qu'elle avait t suivie et espionne. -- Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Agricol Angle, mais la prsence de cette femme me rappelait une circonstance dont je ne puis malheureusement pas vous parler, car ce n'est pas mon secret moi seul. -- Oh! rassurez-vous, monsieur Agricol, rpondit la jeune fille en souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m'apprenez m'intresse tant que je ne dsire pas vous entendre parler d'autre chose. -- Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre association... -- Je vous coute, monsieur Agricol. -- Parlons toujours au point de vue du spculateur intress. Il se dit: Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour travailler beaucoup; maintenant, pour obtenir de gros bnfices, que faire? Fabriquer bon march, vendre trs cher. Mais pas de bon march sans l'conomie de matires premires, sans la perfection des procds de fabrication, sans la clrit du travail. Or, malgr ma surveillance, comment empcher mes ouvriers de prodiguer la matire? comment les engager, chacun dans sa spcialit, chercher des procds plus simples, moins onreux? -- C'est vrai, monsieur Agricol, comment faire? -- Et ce n'est pas tout, dira notre homme; pour vendre, trs cher mes produits, il faut qu'ils soient irrprochables, excellents. Mes ouvriers font suffisamment bien; ce n'est pas assez: il faut qu'ils fassent des chefs-d'oeuvre. -- Mais, monsieur Agricol, une fois leur tche suffisamment accomplie, quel intrt auraient les ouvriers de se donner beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d'oeuvre? -- C'est le mot, mademoiselle Angle, QUEL INTRT ont-ils? Notre spculateur aussi se dit bientt: Que mes ouvriers aient _intrt _ conomiser la matire premire_, intrt _ bien employer leur temps_, intrt _ trouver des procds de fabrication meilleurs, _intrt _ ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef- d'oeuvre... alors mon but est atteint. Eh bien_, intressons _mes ouvriers dans les bnfices que me procureront leur conomie, leur activit, leur zle, leur habilet: mieux ils fabriqueront, mieux je vendrai: meilleure sera leur part et la mienne aussi. -- Ah! maintenant je comprends, monsieur Agricol. -- Et notre spculateur spculait bien; avant d'tre _intress, _l'ouvrier se disait: Peu m'importe, moi, qu' la journe je fasse plus, qu' la tache je fasse mieux? Que m'en revient-il? Rien! Eh bien, strict salaire, strict devoir. Maintenant, au contraire, j'ai intrt avoir du zle, de l'conomie. Oh! alors, tout change; je redouble d'activit, je stimule celle des autres; un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque la fabrique, j'ai le droit de lui dire: Frre, nous souffrons tous plus ou moins de ta fainantise ou du tort que tu fais la chose commune. -- Et alors, comme l'on doit travailler avec ardeur, avec courage, avec esprance, monsieur Agricol! -- C'est bien l-dessus qu'a compt notre spculateur; et il se dira encore: Des trsors d'exprience, de savoir pratique, sont souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir, d'occasion ou d'encouragement; d'excellents ouvriers, au lieu de perfectionner, d'innover comme ils le pourraient, suivent indiffremment la routine... Quel dommage! car un homme intelligent, occup toute sa vie d'un travail spcial, doit dcouvrir la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite; je fonderai donc une sorte de comit consultatif, j'y appellerai mes chefs d'atelier et mes ouvriers les plus habiles; notre intrt est maintenant commun; il jaillira ncessairement de vives lumires de ce foyer d'intelligences pratiques... Le spculateur ne se trompe pas; bientt frapp des ressources incroyables, des mille procds nouveaux, ingnieux, parfaits tout coup rvls par les travailleurs: Mais malheureux! s'cria-t-il, vous saviez cela et vous ne me le disiez pas? Ce qui me cote disons cent francs fabriquer ne m'en aurait cot que cinquante, sans compter une norme conomie de temps. -- Mon bourgeois, rpondit l'ouvrier, qui n'est pas plus bte qu'un autre, quel intrt avais-je, moi, ce que vous fassiez ou non une conomie de cinquante pour cent sur ceci ou sur cela? Aucun. cette heure, c'est autre chose; vous me donnez, outre mon salaire, une part dans vos bnfices, vous me relevez mes propres yeux en consultant mon exprience, mon savoir; au lieu de me traiter comme une espce infrieure, vous entrez en communion avec moi; il est de mon intrt, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais et de tcher d'acqurir encore. Et voil, mademoiselle Angle, comment le spculateur organiserait des ateliers faire honte et envie ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur au coeur sec, il s'agissait d'un homme qui, joignant la science des chiffres les tendres et gnreuses sympathies d'un coeur vanglique et l'lvation d'un esprit minent, tendrait son ardente sollicitude non seulement sur le bien-tre matriel, mais sur l'mancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les moyens possibles dvelopper leur intelligence, rehausser leur coeur, et qui, fort de l'autorit que lui donneraient ses bienfaits, sentant surtout que celui-l de qui dpend le bonheur ou le malheur de trois cents cratures humaines a aussi _charge d'mes_, guiderait ceux qu'il n'appellerait plus ses ouvriers, mais ses frres, dans les voies les plus droites, les plus nobles, tcherait de faire natre en eux le got de l'instruction, des arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d'une condition qui n'est souvent accepte par d'autres qu'avec des larmes de maldiction et de dsespoir... eh bien, mademoiselle Angle, cet homme c'est... Mais tenez, mon Dieu!... il ne pouvait arriver parmi nous qu'au milieu d'une bndiction... le voil... c'est M. Hardy! -- Ah! monsieur Agricol, dit Angle mue en essuyant ses larmes, c'est les mains jointes de reconnaissance qu'il faudrait le recevoir. -- Tenez... voyez si cette noble et douce figure n'est pas l'image de cette me admirable. En effet, une voiture de poste, o se trouvait M. Hardy avec M. de Blessac, l'indigne ami qui le trahissait d'une manire si infme, entrait ce moment dans la cour de la fabrique. * * * * * Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d'essayer d'exposer dramatiquement, et qui se rattachent l'organisation du travail; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant la fin de ce livre. Malgr les discours plus ou moins officiels des gens plus ou moins SRIEUX (il nous semble que l'on abuse un peu de cette lourde pithte) sur la PROSPRIT DU PAYS, il est un fait hors de toute discussion: savoir que jamais les classes laborieuses de la socit n'ont t plus misrables; car jamais les salaires n'ont t moins en rapport avec les besoins pourtant plus que modestes des travailleurs. Une preuve irrcusable de ce que nous avanons, c'est la tendance progressive des classes riches venir en aide ceux qui souffrent si cruellement. Les crches, les maisons de refuge pour les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc., dmontrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgr les assurances officielles l'endroit de la _prosprit gnrale, _des maux terribles, menaants, fermentent au fond de la socit. Si gnreuses que soient ces tentatives isoles, individuelles, elles sont, elles doivent tre plus qu'insuffisantes. Les gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace... mais ils s'en garderont bien. Les gens _srieux _discutent _srieusement _l'importance de nos relations diplomatiques avec le Monomotapa, ou toute autre affaire aussi _srieuse_, et ils abandonnent aux chances de la commisration prive, au hasard du bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le sort de plus en plus dplorable de tout un peuple immense, intelligent, laborieux_, s'clairant de plus en plus sur ses droits et sur sa force_, mais si affam par les dsastres d'une impitoyable concurrence qu'il manque mme souvent du travail dont il a peine vivre! Soit... les gens _srieux _ne daignent pas songer ces formidables misres... Les _hommes d'tat _sourient de piti la seule pense d'attacher leur nom une initiative qui les entourerait d'une popularit bienfaisante et fconde. Soit... tous prfrent attendre le moment o la question sociale clatera comme la foudre... Alors... au milieu de cette effrayante commotion qui branlera le monde, on verra ce que deviendront les questions _srieuses _et les hommes _srieux _de ce temps-ci. Pour conjurer, ou du moins pour reculer peut-tre ce sinistre avenir, c'est donc encore aux sympathies prives qu'il faut s'adresser, au nom du bonheur, au nom de la tranquillit, au nom du salut de tous... Nous l'avons dit il y a longtemps: SI LES RICHES SAVAIENT!!! Eh bien, rptons-le, la louange de l'humanit_, lorsque les riches savent_, ils font souvent le bien avec intelligence et gnrosit. Tchons de leur dmontrer, eux et ceux-l aussi de qui dpend le sort d'une foule innombrable de travailleurs, qu'ils peuvent tre bnis, adors, pour ainsi dire_, sans bourse dlier_. Nous avons parl des _maisons communes _o les ouvriers trouveraient des prix minimes les logements salubres et bien chauffs. Cette excellente institution tait sur le point de se raliser en 1829, grce aux charitables intentions de Mlle Amlie de Virolles. cette heure, en Angleterre lord Ashley s'est mis la tte d'une compagnie qui se propose le mme but, et qui offrira aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d'intrt garanti. Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple qui aurait de plus l'avantage de donner aux classes pauvres les premiers rudiments et les premiers moyens d'association? Les immenses avantages de la vie commune sont vidents, ils frappent tous les esprits; mais le peuple est hors d'tat de fonder les tablissements indispensables ces communauts. Quels immenses services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs mme de jouir de ces prcieux avantages! Que lui importerait de faire construire une maison de rapport qui offrt un logement salubre cinquante mnages, pourvu que son revenu ft assur? et il serait trs facile de le lui garantir. Pourquoi l'institut, qui donne annuellement pour sujets de concours aux jeunes architectes des plans de palais, d'glises, de salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le plan d'un grand tablissement destin au logement des classes laborieuses, qui devrait runir toutes les conditions d'conomie et de salubrit dsirables? Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l'excellent vouloir, dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se sont tant de fois admirablement manifests, n'tablirait-il pas dans les arrondissements populeux des _maisons communes modles _o l'on ferait les premires applications de la vie en commun? Le dsir d'tre admis dans ces tablissements serait un puissant levier d'mulation, de moralisation, et aussi une consolante esprance... pour les travailleurs... Or, c'est quelque chose que l'esprance. La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une bonne action, et son exemple dciderait peut-tre les gouvernants sortir de leur impitoyable indiffrence. Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons communes d'ouvriers leurs usines ou leurs fabriques? Il s'ensuivrait pour les fabricants eux-mmes un avantage trs considrable dans ces temps de concurrence dsespre. Voici comment: la rduction du salaire est d'autant plus funeste, d'autant plus intolrable pour l'ouvrier, qu'elle l'oblige se priver souvent des objets de premire ncessit: or, si en vivant isolment, trois francs lui suffisent peine pour vivre, et que le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous grce l'association, le salaire de l'artisan pourra, dans un moment de crise commerciale, tre rduit de moiti, sans qu'il ait trop souffrir de cette diminution, encore prfrable au chmage, et le fabricant ne sera pas oblig de suspendre ses travaux. Nous esprons avoir dmontr l'avantage, l'utilit, la facilit d'une fondation de _maisons communes d'ouvriers_. Nous avons ensuite pos ceci: Qu'il serait non seulement de la plus rigoureuse quit que le travailleur participt aux bnfices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que cette juste rpartition profiterait mme au fabricant. Ici il ne s'agit que d'hypothses, de projets, parfaitement ralisables d'ailleurs, il s'agit de faits accomplis. Un de nos meilleurs amis, trs grand industriel, dont le coeur vaut l'esprit, a cr un comit consultatif d'ouvriers et les a appels (en outre de leur salaire) jouir d'une part proportionnelle dans les bnfices de son exploitation; dj les rsultats ont dpass ses esprances. Afin d'entourer cet exemple excellent de toutes les facilits possibles d'excution dans le cas o quelques esprits la fois sages et gnreux voudraient l'imiter, nous donnons en note les bases de cette organisation[15]. Jusqu' prsent, le travailleur n'a eu qu'une part minime, insuffisante ses besoins; ne serait-il pas juste, humain, de le rtribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui facilitant le bien-tre que procure l'association, soit en lui donnant une part dans les bnfices dus en partie ses labeurs? En admettant mme, au pis-aller, et vu les dtestables effets de la concurrence anarchique, que cette augmentation de salaire dt diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l'exploitant, ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose gnreuse et quitable, mais une chose avantageuse, en mettant leur fortune, leur industrie l'abri de tout bouleversement, puisqu'ils auraient t aux travailleurs tout lgitime prtexte de trouble, de douloureuses et justes rclamations? En un mot, ceux-l nous paraissent toujours singulirement sages qui assurent leurs biens contre l'incendie. * * * * * Nous l'avons dit: M. Hardy et M. de Blessac taient arrivs la fabrique. Peu de temps aprs, on vit de loin, du ct de Paris, s'avancer un modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce fiacre se trouvait Rodin. IV. Rvlations. Pendant la visite d'Angle et d'Agricol la maison commune, la bande des _Loups_, se recrutant sur la route d'un assez grand nombre d'habitus de cabarets, avait continu de marcher sur la fabrique, vers laquelle se dirigeait lentement le fiacre qui amenait Rodin de Paris. M. Hardy, en descendant de voiture avec son ami, M. de Blessac, tait entr dans le salon de la maison qu'il occupait auprs de la manufacture. M. Hardy tait d'une taille moyenne, lgante et frle, qui annonait une nature essentiellement nerveuse et impressionnable. Son front tait large et ouvert, son teint ple, ses yeux noirs, la fois remplis de douceur et de pntration, sa physionomie loyale, spirituelle et attrayante. Un seul mot peindra le caractre de M. Hardy: sa mre l'appelait _la Sensitive; _c'tait en effet une de ces organisations d'une finesse, d'une dlicatesse exquises, aussi expansives, aussi aimantes que nobles et gnreuses, mais d'une telle susceptibilit, qu'au moindre froissement elles se replient et se concentrent en elles-mmes. Si l'on joint cette excessive sensibilit un amour passionn pour les arts, une intelligence d'lite, des gots essentiellement choisis, raffins, et que l'on songe aux mille dceptions ou dloyauts sans nombre dont M. Hardy avait d tre victime dans la carrire industrielle, on se demande comment ce coeur si dlicat, si tendre, n'avait pas t mille fois bris dans cette lutte incessante contre les ides les plus impitoyables. M. Hardy avait en effet beaucoup souffert: forc de suivre la carrire industrielle pour faire honneur des affaires que son pre, modle de droiture et de probit, avait laisses un peu embarrasses, par suite des vnements de 1815, il tait parvenu force de travail, de capacit, atteindre une des positions les plus honorables de l'industrie; mais, pour arriver ce but, que d'ignobles tracasseries subir, que de perfides concurrences combattre, que de rivalits haineuses lasser! Impressionnable comme il l'tait, M. Hardy et mille fois succomb ses frquents accs d'indignation douloureuse contre la bassesse, de rvolte amre contre l'improbit, sans le sage et ferme appui de sa mre; de retour auprs d'elle, aprs une journe de lutte pnible ou de dceptions odieuses, il se trouvait tout coup transport dans une atmosphre d'une puret si bienfaisante, d'une srnit si radieuse, qu'il perdait presque l'instant le souvenir des choses honteuses dont il avait t si cruellement froiss pendant le jour; les dchirements de son coeur s'apaisaient au seul contact de la grande et belle me de sa mre; aussi son amour pour elle tait-il une vritable idoltrie. Lorsqu'il la perdit, il prouva un de ces chagrins calmes, profonds, comme le sont les chagrins qui ne finissent jamais, et qui, faisant pour ainsi dire partie de notre vie, ont mme parfois leurs jours de mlancolique douceur. Peu de temps aprs cet affreux malheur, M. Hardy se rapprocha davantage de ses ouvriers; il avait toujours t juste et bon pour eux; mais, quoique la place que sa mre laissait dans son coeur dt jamais rester vide, il se sentit, pour ainsi dire, un redoublement d'affectuosit, prouvant d'autant plus le besoin de voir autour de lui des gens heureux qu'il souffrait davantage; bientt les merveilleuses amliorations qu'il apporta au bien-tre physique et moral de tout ce qui l'entourait, servirent, non de distraction, mais d'occupation sa douleur. Peu peu aussi il s'loigna du monde et concentra sa vie dans trois affections: une amiti tendre, dvoue, qui semblait rsumer toutes ses amitis passes, un amour ardent et sincre comme un dernier amour, et un attachement paternel pour ses ouvriers... Ses jours se passaient donc au milieu de ce petit monde rempli de reconnaissance, de respect pour lui; monde qu'il avait pour ainsi dire cr son image lui, afin d'y trouver un refuge contre les douloureuses ralits dont il avait horreur, et de ne s'entourer ainsi que d'tres bons, intelligents, heureux et capables de rpondre toutes les nobles penses qui lui devenaient pour ainsi dire de plus en plus vitales. Ainsi, aprs bien des chagrins, M. Hardy, arriv la maturit de l'ge, possdant un ami sincre, une matresse digne de son amour, et se sachant certain de l'attachement passionn de ses ouvriers, avait donc rencontr, l'poque de ce rcit, toute la somme de flicit laquelle il pouvait prtendre depuis la mort de sa mre. M. de Blessac, l'intime ami de M. Hardy, avait t longtemps digne de cette touchante et fraternelle affection; mais l'on a vu par quel moyen diabolique le pre d'Aigrigny et Rodin taient parvenus faire de M. de Blessac, jusqu'alors droit et sincre, l'instrument de leurs machinations. Les deux amis, qui avaient un peu ressenti pendant la route la piquante vivacit du vent du nord, se rchauffaient un bon feu allum dans le petit salon de M. Hardy. -- Ah! mon cher Marcel, je recommence dcidment vieillir, dit M. Hardy en souriant et s'adressant M. de Blessac; j'prouve de plus en plus le besoin de revenir chez moi... Quitter mes habitudes me devient vraiment pnible, et je maudis tout ce qui m'oblige sortir de cet heureux petit coin de terre. -- Et quand je pense, rpondit M. de Blessac, ne pouvant s'empcher de rougir lgrement, quand je pense, mon ami, que pour moi vous avez entrepris il y a quelque temps ce long voyage! -- Eh bien... mon cher Marcel, ne venez-vous pas de m'accompagner, votre tour, dans une excursion qui sans vous et t aussi ennuyeuse qu'elle a t charmante? -- Mon ami, quelle diffrence! j'ai contract envers vous une dette que je ne pourrai jamais acquitter dignement. -- Allons donc! mon cher Marcel... est-ce qu'entre nous il y a distinction du _tien _et du _mien? _En fait de dvouement, est-ce qu'il n'est pas aussi doux, aussi bon de donner que de recevoir! -- Noble coeur... noble coeur!... -- Dites heureux coeur... oh! oui, bien heureux des dernires affections pour lesquelles il bat... -- Et qui, grand Dieu! mriterai le bonheur ici bas... si ce n'est vous, mon ami? -- Ce bonheur, qui le dois-je? ces affections que j'ai trouves l, prtes me soutenir, lorsque, priv de l'appui de ma mre, qui tait toute ma force, je me serais senti, j'avoue ma faiblesse, presque incapable de supporter l'adversit. -- Vous, mon ami, d'un caractre si ferme, si rsolu pour faire le bien? vous que j'ai vu lutter avec autant d'nergie que de courage pour amener le triomphe d'une ide honnte et quitable? -- Oui, mais plus j'avance dans ma carrire, plus les choses laides, honteuses, me causent d'adversion, et moins je me sens la force de les affronter. -- S'il le fallait, vous auriez plus de courage, mon ami. -- Mon bon Marcel, reprit M. Hardy avec une motion douce et contenue, bien souvent je vous l'ai dit: mon courage, c'tait ma mre. Voyez-vous, ami, lorsque j'arrivais auprs d'elle le coeur dchir par quelque horrible gratitude ou rvolt par quelque fourberie sordide, et que, prenant mes deux mains entre ses mains vnrables, elle me disait de sa voix tendre et grave: Mon cher enfant, c'est aux ingrats et aux fripons tre navrs; plaignons les mchants; oublions le mal; ne songeons qu'au bien... alors, ami, mon coeur, douloureusement contract, s'panouissait la simple influence de cette parole maternelle, et chaque jour je trouvais auprs d'elle la force ncessaire pour recommencer le lendemain une lutte cruelle contre les tristes ncessits de ma condition: heureusement Dieu a voulu que, aprs avoir perdu cette mre chrie, j'aie pu rattacher ma vie ces affections, sans lesquelles, je l'avoue, je me sentirais faible et dsarm, car vous ne sauriez croire, Marcel, l'appui, la force que je trouve en votre amiti. -- Ne parlons pas de moi, mon ami, reprit M. de Blessac en dissimulant son embarras. Parlons d'une autre affection presque aussi douce et aussi tendre que celle d'une mre. -- Je vous comprends, mon bon Marcel, reprit M. Hardy; je n'ai rien pu vous cacher, puisque, dans une circonstance bien grave, j'ai eu recours aux conseils de votre amiti... Eh bien, oui... je crois que chaque jour de ma vie augmente encore mon adoration pour cette femme, la seule que j'aie passionnment aime, la seule que maintenant j'aimerai jamais... Et puis, enfin... faut-il tout vous dire... ma mre, ignorant ce que Marguerite tait pour moi, m'a fait si souvent son loge, que cela rend cet amour presque sacr mes yeux. -- Et puis, il y a des rapports si tranges entre le caractre de Mme de Noisy et le vtre, mon ami... son idoltrie pour sa mre surtout! -- C'est vrai, Marcel, cette abngation de Marguerite a souvent fait mon tourment... Que de fois elle m'a dit avec sa franchise habituelle: Je vous ai tout sacrifi... mais je vous sacrifierais ma mre! -- Dieu merci! mon ami, vous n'avez jamais craindre de voir Mme de Noisy expose cette lutte cruelle... Sa mre a depuis longtemps renonc, m'avez-vous dit, l'ide de retourner en Amrique, o M. de Noisy, parfaitement insouciant de sa femme, parat fix pour toujours... Grce au discret dvouement de cette excellente femme qui a lev Marguerite, votre amour est entour du plus profond mystre... Qui pourrait le troubler cette heure? -- Rien! oh rien!... s'cria M. Hardy, j'ai mme presque les garanties de sa dure... -- Que voulez-vous dire... mon ami?... -- Je ne sais pas si je dois vous faire part... -- Ai-je t indiscret... mon ami?... -- Vous, mon cher Marcel?... le pouvez-vous penser? dit M. Hardy d'un ton de reproche amical, non... c'est que je n'aime vous conter mes bonheurs que lorsqu'ils sont complets... et il manque quelque chose encore la certitude de certain charmant projet... Un domestique, entrant ce moment, dit M. Hardy: -- Monsieur, il y a l un vieux monsieur qui dsire vous parler pour affaire trs presse... -- Dj!... dit M. Hardy avec une lgre impatience. Vous permettez, mon ami?... Puis, un mouvement que fit M. de Blessac pour se retirer dans une chambre voisine, M. Hardy reprit en souriant: -- Non, non, restez... votre prsence htera l'entretien. -- Mais il s'agit d'affaires, mon ami? -- Je les fais au grand jour, vous le savez... Puis s'adressant au domestique: -- Priez ce monsieur d'entrer. -- Le postillon demande s'il peut s'en aller, dit le serviteur. -- Non, certes, il conduira M. de Blessac Paris; qu'il attende. Le domestique sortit et rentra aussitt, introduisant Rodin, que M. de Blessac ne connaissait pas, sa trahison ayant t ngocie par un autre intermdiaire. -- Monsieur Hardy? dit Rodin en saluant respectivement et en interrogeant tour tour du regard les deux amis. -- C'est moi, monsieur, que voulez-vous? rpondit le fabricant avec bienveillance; l'aspect de ce vieil homme, humble et mal vtu, il s'attendait une demande de secours. -- Monsieur... Franois Hardy? rpta Rodin, comme s'il et voulu s'assurer de l'identit du personnage. -- J'ai eu l'honneur de vous dire que c'tait moi, monsieur... -- J'aurais, monsieur, une communication particulire vous faire, dit Rodin. -- Vous pouvez parler... monsieur est mon ami, dit M. Hardy en montrant M. de Blessac. -- Mais... c'est vous seul... que je dsirerais parler, monsieur, reprit Rodin. M. de Blessac allait se retirer, lorsque M. Hardy d'un coup d'oeil le retint et dit Rodin avec bont, craignant que la prsence d'un tiers le blesst, s'il avait une aumne implorer: -- Monsieur, permettez-moi de vous demander si c'est pour vous ou pour moi que vous dsirez le secret de cet entretien? -- C'est pour vous... monsieur... absolument pour vous, rpondit Rodin. -- Alors, monsieur, dit M. Hardy assez tonn, vous pouvez parler... je n'ai pas de secret pour monsieur... Aprs un moment de silence, Rodin reprit, en s'adressant M. Hardy: -- Monsieur... vous tes digne, je le sais, du grand bien que l'on dit de vous... et comme tel... vous mritez la sympathie de tout honnte homme. -- Je le crois... monsieur... -- Or, en honnte homme, je viens vous rendre un service. -- Et ce service... monsieur? -- Je viens vous dvoiler une infme trahison... dont vous avez t victime. -- Je crois que vous vous trompez, monsieur. -- J'ai les preuves de ce que j'avance. -- Les preuves? -- Les preuves crites... de la trahison que je viens dvoiler... je les ai l, rpondit Rodin; en un mot, un homme que vous avez cru votre ami vous a indignement tromp, monsieur. -- Et le nom de cet homme? -- M. Marcel de Blessac, dit Rodin. ces mots, M. de Blessac tressaillit, devint livide, et resta foudroy. peine put-il murmurer d'une voix altre: -- Monsieur... M. Hardy, sans regarder son ami, sans s'apercevoir de son trouble effrayant, le saisit par la main et lui dit vivement: -- Silence... mon ami. Puis l'oeil tincelant d'indignation, en s'adressant Rodin qu'il n'avait pas cess de regarder en face, il lui dit d'un air de mpris crasant: -- Ah!... vous accusez M. de Blessac? -- Je l'accuse, rpondit nettement Rodin. -- Le connaissez-vous? -- Je ne l'ai jamais vu... -- Et que lui reprochez-vous?... Et comment osez-vous dire qu'il m'a trahi? -- Monsieur, deux mots, dit Rodin avec une motion qu'il semblait contenir difficilement: un homme d'honneur qui voit un autre homme d'honneur sur le point d'tre gorg par un sclrat, doit-il, oui ou non, crier au meurtre? -- Oui, monsieur; mais quel rapport... -- mes yeux, monsieur, certaines trahisons sont aussi criminelles que des meurtres... et je viens me mettre entre le bourreau et la victime... -- Vous connaissez sans doute l'criture de M. de Blessac, dit Rodin. -- Oui monsieur... -- Lisez donc ceci...Et Rodin tira de sa poche une lettre qu'il remit M. Hardy. Jetant alors seulement et pour la premire fois les yeux sur M. de Blessac, le fabricant recula d'un pas... pouvant de la pleur mortelle de cet homme, qui, ptrifi de honte, ne trouvait pas une parole, car il tait loin d'avoir l'audacieuse effronterie de la trahison. -- Marcel!!! s'cria M. Hardy avec effroi et les traits bouleverss par ce coup imprvu. -- Marcel!... comme vous tes ple!... vous ne rpondez pas! -- Marcel!!... vous tes M. de Blessac! s'cria Rodin en feignant un tonnement douloureux. Ah! monsieur... si j'avais su... -- Mais, vous n'entendez donc pas cet homme, Marcel? s'cria M. Hardy. Il dit que vous m'avez trahi d'une manire infme... Et il saisit la main de M. de Blessac. Cette main tait glace. -- Oh! mon Dieu!... dit M. Hardy en se reculant avec horreur. Il ne rpond rien... rien... -- Puisque je me trouve en face de M. de Blessac, reprit Rodin, je suis oblig de lui demander s'il ose nier avoir adress plusieurs lettres rue du Milieu-des-Ursins Paris, sous le couvert de M. Rodin. M. de Blessac resta muet. M. Hardy, ne voulant pas encore croire ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui remettre Rodin et en lut quelques lignes... entremlant et l sa lecture d'exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur. Il n'eut pas besoin d'achever la lettre pour se convaincre de l'horrible trahison de M. de Blessac. M. Hardy chancela, un moment ses sens l'abandonnrent... cette horrible dcouverte, il se sentit pris de vertige, la tte lui tourna au premier regard qu'il jeta dans cet abme d'infamie. L'abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bientt l'indignation, le courroux, le mpris, succdant cet accablement, il s'lana ple, terrible sur M. de Blessac. -- Misrable!!! s'cria-t-il en faisant un geste menaant. Puis, s'arrtant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant: -- Non... ce serait souiller ma main... -- Et il ajouta en se tournant vers Rodin, qui s'tait avanc vivement pour s'interposer: -- Ce n'est pas la joue d'un infme... que je dois souffleter... c'est votre loyale main que je dois serrer, monsieur... car vous avez eu le courage de dmasquer un tratre et un lche. -- Monsieur! s'cria M. de Blessac perdu de honte, je suis vos ordres... et... Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derrire la porte, qui s'ouvrit violemment, et une femme ge entra, malgr les efforts d'un domestique, en disant d'une voix altre: -- Je vous dis qu'il faut qu' l'instant je parle votre matre... cette voix, la vue de cette femme ple, dfaite, plore, M. Hardy oubliant M. de Blessac, Rodin, la trahison infme, recula d'un pas, en s'criant: -- Madame Duparc! vous ici... qu'y a-t-il? -- Ah! monsieur... un grand malheur... -- Marguerite!... s'cria M. Hardy d'une voix dchirante. -- Elle est partie!... monsieur... -- Partie!... reprit M. Hardy aussi terrifi que si la foudre et clat ses pieds. -- Marguerite est partie! rpta-t-il. -- Tout est dcouvert. Sa mre l'a emmene... il y a trois jours! dit la malheureuse femme d'une voix dfaillante. -- Partie... Marguerite... a n'est pas vrai! on me trompe!... s'cria M. Hardy. Et sans rien entendre, perdu, pouvant, il se prcipita hors de sa maison, courut la remise, et, sautant dans sa voiture qui, attele de chevaux de poste, attendait M. de Blessac, il dit au postillon: -- Paris, ventre terre!... * * * * * Au moment o la voiture s'lanait rapide comme l'clair sur la route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain du chant de guerre des _Loups_, qui s'avanaient en hte vers la fabrique. V. L'attaque. Lorsque M. Hardy eut quitt la fabrique, Rodin, qui ne s'attendait pas d'ailleurs ce brusque dpart, regagna lentement son fiacre; mais, tout coup il s'arrta un moment et tressaillit d'aise et de surprise en voyant quelque distance le marchal Simon et son pre se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une circonstance fortuite avait jusqu'alors retard l'entretien du pre et fils. -- Trs bien! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que mon homme ait dnich et dcid cette petite Rose-Pompon. Et Rodin se hta d'aller rejoindre son fiacre. cet instant, le vent, qui continuait s'lever, apporta jusqu' l'oreille du jsuite le bruit plus rapproch du chant de guerre des _Loups. _Aprs avoir un instant cout attentivement cette rumeur lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s'asseyant dans la voiture: -- l'heure qu'il est, le digne Josu Van Dal, de Java, ne se doute gure qu'en ce moment ses crances sur le baron Tripeaud sont en train de devenir excellentes. Et le fiacre reprit le chemin de la barrire. * * * * * Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre Paris pour porter la rponse de leurs camarades d'autres propositions relatives aux socits secrtes, avaient eu besoin de confrer l'cart avec le pre du marchal Simon; de l le retard de sa conversation avec son fils. Le vieil ouvrier, contrematre de la fabrique, occupait deux belles chambres situes au rez-de-chausse, l'extrmit de l'une des ailes de la maison commune; un petit jardin d'une quarantaine de toises, qu'il s'amusait cultiver, s'tendait au-dessous des fentres; la porte vitre qui conduisait ce parterre tant reste ouverte, laissait pntrer les rayons dj chauds du soleil de mars dans le modeste appartement o venaient d'entrer l'ouvrier en blouse et le marchal en grand uniforme. Alors le marchal, prenant les mains de son pre entre les siennes, lui dit d'une voix si profondment mue que le vieillard en tressaillit: -- Mon pre... je suis bien malheureux! Et une expression pnible, jusqu'alors contenue, assombrit soudain la noble physionomie du marchal. -- Toi... malheureux! s'cria le pre Simon avec inquitude en se rapprochant. -- Je vous dirai tout, mon pre... rpondit le marchal d'une voix altre, car j'ai besoin des conseils de votre inflexible droiture. -- En fait d'honneur, de loyaut, tu n'as de conseils demander personne. -- Si, mon pre... vous seul pouvez me tirer d'une incertitude qui est pour moi une torture atroce. -- Explique-toi... je t'en conjure. -- Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes, absorbes. Pendant les premiers moments de notre runion, elles taient folles de joie et de bonheur... Tout coup cela a chang: elles s'attristent de plus en plus... Hier encore j'ai surpris une larme dans leurs yeux; alors, tout mu, je les ai serres contre ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin... Sans me rpondre, elles ont jet leurs bras autour de mon cou, et ont couvert mon visage de pleurs. -- Cela est trange... mais quoi attribuer ce changement! -- Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir cach la douleur que me cause la mort de leur mre... et ces pauvres anges se dsolent peut-tre de se voir insuffisantes mon bonheur. Pourtant, chose inexplicable! elles semblent non seulement comprendre, mais partager mes douleurs... Hier encore, Blanche me disait: Combien nous serions tous plus heureux encore si notre mre tait avec nous... -- Elles partagent ta douleur: elles ne peuvent pas te la reprocher... La cause de leur chagrin n'est pas l. -- C'est ce que je me dis, mon pre; mais quelle est-elle? Ma raison s'puise en vain la chercher. Quelquefois je vais jusqu' m'imaginer qu'un mchant dmon s'est gliss entre mes enfants et moi... Cette ide est stupide, absurde, je le sais; mais que voulez-vous?... lorsque de saines raisons vous manquent, on finit par se livrer aux suppositions les plus insenses. -- Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi? -- Personne... je le sais. -- Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends... prends patience, surveille, pie ces pauvres jeunes coeurs avec la sollicitude que je te sais, et tu dcouvriras, j'en suis sr, quelque secret sans doute bien innocent. -- Oui, dit le marchal en regardant fixement son pre, oui, mais pour pntrer ce secret... il ne faut pas les quitter... -- Pourquoi les quitterais-tu! dit le vieillard, surpris de l'air sombre de son fils, n'es-tu pas maintenant pour toujours auprs d'elle... auprs de moi! -- Qui sait! rpondit le marchal avec un soupir. -- Que dis-tu!... -- Sachez d'abord, mon pre, tous les devoirs qui me retiennent ici... vous saurez ensuite ceux qui pourraient m'loigner de vous, de mes filles et de mon autre enfant... -- Quel enfant! -- Le fils de mon vieil ami le prince indien... -- Djalma! que lui arrive-t-il! -- Mon pre... il m'pouvante... -- Lui? Tout coup une rumeur formidable, apporte par une violente rafale de vent, retentit au loin, ce bruit tait si imposant, que le marchal s'interrompit et dit son pre: -- Qu'est-ce que cela? Aprs avoir un instant prt l'oreille aux sourdes clameurs qui s'affaiblirent et passrent avec la bouffe de vent, le vieillard rpondit: -- Quelques chanteurs de barrires avins qui courent la campagne. -- Cela ressemblait aux cris d'une foule nombreuse, reprit le marchal. Lui et son pre coutrent de nouveau, le bruit avait cess. -- Que me disais-tu? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien t'pouvantait? et pourquoi? -- Je vous ai dit, mon pre, sa folle et malheureuse passion pour Mlle de Cardoville. -- Et c'est cela qui t'effraye, mon fils? dit le vieillard en regardant son fils avec surprise; Djalma n'a que dix-huit ans... et cet ge un amour chasse l'autre. -- S'il s'agit d'un amour vulgaire, oui, mon pre... Mais songez donc qu' une beaut idale, Mlle de Cardoville, vous le savez, joint le caractre le plus noble, le plus gnreux... et que, par une suite de circonstances fatales, oh! bien malheureusement fatales, Djalma a pu apprcier la rare valeur de cette belle me. -- Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais. -- Vous n'avez pas l'ide des ravages que fait cette passion chez cet enfant ardent et indomptable; quelquefois, son abattement douloureux succdent des entranements d'une frocit sauvage. Hier, je l'ai surpris l'improviste, l'oeil sanglant, les traits contracts par la rage; cdant un accs de folle fureur, il criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en s'criant d'une voix haletante: _Ah!_... _du sang... j'ai son sang..._ -- Malheureux! lui dis-je, quel est cet emportement insens! -- _Je tue l'homme!_ me rpondit-il d'une voix sourde et d'un air gar. C'est ainsi qu'il dsigne le rival qu'il croit avoir. -- C'est en effet quelque chose de terrible qu'une telle passion... dans un pareil coeur, dit le vieillard. -- D'autres fois, reprit le marchal, c'est contre Mlle de Cardoville que sa rage clate; d'autres fois enfin contre lui- mme. J'ai t oblig de faire disparatre ses armes, car un homme venu de Java avec lui, et qui lui parat fort attach, m'a prvenu qu'il avait quelque pense de suicide. -- Malheureux enfant!... -- Eh bien, mon pre, dit le marchal Simon avec une profonde amertume, c'est au moment o mes filles, o cet enfant adoptif rclament toute ma sollicitude... que je suis peut-tre la veille de les abandonner... -- Les abandonner? -- Oui... pour satisfaire un devoir plus sacr peut-tre que ceux qu'imposent l'amiti, la famille! dit le marchal avec un accent la fois si grave et si solennel, que son pre, si profondment mu, s'cria: -- Mais ce devoir, quel est-il? -- Mon pre, dit le marchal aprs tre rest un instant pensif, qui m'a fait ce que je suis? qui m'a donn le titre de duc, le bton de marchal? -- Napolon... -- Pour vous, rpublicain austre, je le sais, il a perdu tout son prestige, lorsque de premier citoyen d'une rpublique il s'est fait empereur. -- J'ai maudit sa faiblesse, dit tristement le pre Simon; le demi-dieu se faisait homme. -- Mais pour moi, mon pre, pour moi, soldat, qui me suis toujours battu ses cts, sous ses yeux, pour moi qu'il a lev des derniers rangs de l'arme jusqu'au premier, pour moi qu'il a combl de bienfaits, d'affection, il a t plus qu'un hros... il a t un ami, et il y avait autant de reconnaissance que d'admiration dans mon idoltrie pour lui. Exil... j'ai voulu partager son exil, on m'a refus cette grce; alors j'ai conspir, j'ai tir l'pe contre ceux qui avaient dpouill son fils de la couronne que la France lui avait donne. -- Et, dans ta position, tu as bien agi... Pierre... sans partager ton admiration, j'ai compris ta reconnaissance... projets d'exil, conspiration, j'ai tout approuv... tu le sais. -- Eh bien! cet enfant dshrit, au nom duquel j'ai conspir il y a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l'pe de son pre... -- Napolon II, s'cria le vieillard en regardant son fils avec une surprise et une anxit extrmes; le roi de Rome!!! -- Roi!!! non, il n'est plus roi... Napolon! non, il ne s'appelle plus Napolon! ils lui ont donn je ne sais quel nom autrichien... car l'autre nom leur faisait peur... Tout leur fait peur... Aussi... savez-vous ce qu'ils en font du fils de l'empereur!... reprit le marchal avec une exaltation douloureuse... ils le torturent... ils le tuent lentement... -- Qui t'a dit... -- Oh! quelqu'un qui le sait... et qui a dit vrai, trop vrai... Oui, le fils de l'empereur lutte de toutes ses forces contre une mort prcoce; les yeux tourns vers la France... il attend... il attend...; et personne ne vient... personne... non... Parmi tous ces hommes que son pre a faits aussi grands qu'ils taient petits... pas un, non, pas un ne songe cet enfant sacr qu'on touffe et qui... meurt... -- Et toi... tu y songes... -- Oui; mais pour y songer il m'a fallu savoir... oh! n'en point douter, car ce n'est pas la mme source que j'ai pris tous mes renseignements, il m'a fallu savoir que le sort cruel de cet enfant... qui j'ai aussi prt serment, moi... car un jour, je vous l'ai dit, l'empereur, fier et tendre pre, me le montrant dans son berceau, m'a dit: Mon vieil ami, tu seras au fils comme tu as t au pre; car qui nous aime... aime notre France. -- Oui... je le sais... bien des fois tu m'as rappel ces paroles, et comme toi... j'ai t mu... -- Eh bien, mon pre, si, instruit de ce que souffre le fils de l'empereur, j'avais vu... et vu avec certitude, les preuves les plus videntes que l'on ne m'abusait pas, si j'avais vu une lettre d'un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait un homme fidle au culte de l'empereur les moyens d'entrer en relation avec le roi de Rome... et peut-tre de l'enlever ses bourreaux! -- Et ensuite, dit l'artisan en regardant fixement son fils, une fois Napolon II libre! -- Ensuite!!... s'cria le marchal. Puis il dit au vieillard d'une voix contenue: Voyons, mon pre, croyez-vous la France insensible aux humiliations qu'elle endure?... Croyez-vous le souvenir de l'empereur teint? Non, non, c'est surtout dans ces jours d'abaissement pour le pays que son nom sacr est invoqu tout bas... Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait la frontire, revivant dans son fils? Croyez-vous que le coeur de la France entire ne battrait pas pour lui? -- C'est une conspiration... contre le gouvernement actuel... avec Napolon II pour drapeau, reprit l'ouvrier; c'est grave. -- Mon pre, je vous ai dit que j'tais bien malheureux; eh bien, jugez-en... s'cria le marchal. Non seulement je me demande si je dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les hasards d'une entreprise aussi audacieuse; mais je me demande si je ne suis pas engag envers le gouvernement actuel, qui, en reconnaissant mon titre et mon grade, ne m'a pas accord de faveur... mais enfin m'a rendu justice... Que dois-je faire? Abandonner tout ce que j'aime, ou rester insensible aux tortures du fils de l'empereur... de l'empereur qui je dois tout... qui j'ai jur personnellement fidlit, et pour lui et pour son enfant? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut- tre, ou bien dois-je conspirer pour lui?... Dites-moi si je m'exagre ce que je dois la mmoire de l'empereur... Dites, mon pre, dcidez; pendant une nuit d'insomnie, j'ai tch de dmler au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l'honneur... je n'ai fait que marcher d'indcisions en indcisions... Vous seul, mon pre, je le rpte, vous seul... vous pouvez me guider. Aprs tre rest quelques moments pensif, le vieillard allait rpondre son fils, lorsque quelqu'un, aprs avoir travers le petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chausse, et entra perdu dans la chambre o se tenaient le marchal Simon et son pre... C'tait Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu s'chapper du cabaret du village o s'taient rassembls les _Loups_. _-- _Monsieur Simon... monsieur Simon!... cria-t-il, ple et haletant, les voil... ils arrivent... ils vont attaquer la fabrique. -- Qui cela?... s'cria le vieillard en se levant brusquement. -- Les _Loups_, quelques compagnons carriers et tailleurs de pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des environs et des rdeurs de barrires. Tenez, les entendez-vous?... ils crient: Mort aux _Dvorants!_ En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes. -- C'est le bruit que j'ai entendu tout l'heure, dit le marchal en se levant son tour. -- Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier; ils sont arms de pierres, de btons et, par malheur, la plupart des ouvriers de la fabrique sont Paris. Nous ne sommes que quarante ici en tout; les femmes et les enfants se sauvent dj dans les chambres, en poussant des cris d'effroi. Les entendez-vous?... En effet, le plafond retentissait sous des pitinements prcipits. -- Est-ce que cette attaque serait srieuse? dit le marchal son pre, qui paraissait de plus en plus inquiet. -- Trs srieuse, dit le vieillard; il n'y a rien de plus terrible que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis longtemps tout en oeuvre pour irriter les gens des environs contre la fabrique. -- Si vous tes si infrieurs en nombre, dit le marchal, il faut d'abord bien barricader toutes les portes... et ensuite... Il ne put achever. Une explosion de cris forcens fit trembler les vitres de la chambre, et clata si proche et avec tant de force que le marchal, son pre et le jeune ouvrier sortirent aussitt dans le petit jardin, born d'un ct par un mur assez lev qui donnait sur les champs. Soudain, et alors que les cris redoublaient de violence, une grle de pierres et de cailloux normes, destins casser les vitres des fentres de la maison, dfoncrent quelques croises du premier tage, ricochrent sur le mur et tombrent dans le jardin, autour du marchal et de son pre. Fatalit!! le vieillard, atteint la tte par une grosse pierre, chancela... se pencha en avant et s'affaissa, tout sanglant, entre les bras du marchal Simon, au moment o retentissaient au dehors, avec une furie croissante, les cris sauvages de: Bataille et mort aux _Dvorants!_ VI. Les Loups et les Dvorants. C'tait chose effrayante voquer cette foule dchane, dont les premires hostilits venaient d'tre si funestes au pre du marchal Simon. Une aile de la maison commune o venait aboutir de ce ct le mur du jardin, donnait sur les champs; c'est par l que les _Loups _avaient commenc leur attaque. La prcipitation de la marche, les stations que la troupe venait de faire deux cabarets de la route, l'ardente impatience de la lutte qui s'approchait, avaient de plus en plus anim ces hommes d'une exaltation farouche. Leur premire dcharge de pierres lance, la plupart des assaillants cherchaient terre de nouvelles munitions; les uns, pour s'approvisionner plus l'aise, tenaient leurs btons entre les dents, d'autres les avaient dposs le long du mur; et l aussi plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des principaux meneurs de la bande; les mieux vtus de ces hommes portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes, d'autres taient presque couverts de haillons, car nous l'avons dit, un assez grand nombre de rdeurs de barrires et de gens sans aveu, figures sinistres et patibulaires, s'taient joints, bon gr mal gr, la troupe des _Loups;_ quelques femmes hideuses, dguenilles, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces misrables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs provocations, excitaient encore les esprits enflamms; l'une d'entre elles, grande, robuste, au teint empourpr, l'oeil avin, la bouche dente, tait coiffe d'une marmotte, d'o s'chappaient des cheveux jauntres en broussailles; elle portait sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, crois sur sa poitrine et nou derrire son dos. Cette mgre semblait possde de rage. Elle avait relev ses manches demi dchires; d'une main elle brandissait un bton, de l'autre elle tenait une grosse pierre, ses compagnons l'appelaient _Ciboule. _L'horrible crature criait d'une voix rauque: -- Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique; j'en veux faire saigner. Ces mots froces taient accueillis par les applaudissements de ses compagnons et par les cris sauvages de: Vive Ciboule! qui l'excitaient jusqu'au dlire. Parmi les autres meneurs tait un petit homme sec, ple, mine de furet, la barbe noire en collier; il portait une calotte grecque carlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de drap trs propre et des bottes fines. videmment cet homme tait d'une condition diffrente de celle des autres gens de la troupe: c'tait surtout lui qui prtait les propos les plus irritants et les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les habitants des environs; il criait beaucoup, mais il ne portait ni pierre ni bton. Un homme figure pleine, colore, et dont la formidable basse-taille semblait appartenir un chantre d'glise, lui dit: -- Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d'impies, qui sont capables d'attirer le cholra dans le pays, comme a dit monsieur le cur? -- Je ferai feu... mieux que toi, rpondit le petit homme mine de furet, et avec un sourire singulier et sinistre. -- Et avec quoi feras-tu feu? -- Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant un gros caillou; mais, au moment o il se baissait, un sac assez gonfl, mais trs lger, qu'il paraissait tenir attach sous sa blouse, tomba. -- Tiens, tu perds ton sac et tes quilles! dit l'autre. a me parat gure lourd. -- C'est des chantillons de laine, rpondit l'homme mine de furet, en ramassant prcipitamment le sac et en le plaant sous sa blouse; puis il ajouta: -- Mais attention, je crois que voil le carrier qui parle. En effet, celui qui exerait sur cette foule irrite l'ascendant le plus complet tait le terrible carrier: sa taille gigantesque dominait tellement la multitude que l'on apercevait toujours sa grosse tte coiffe d'un mouchoir rouge en lambeaux et ses paules d'Hercule, couvertes d'une peau de bique fauve, s'lever au-dessus du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement pique et l de quelques bonnets de femmes comme d'autant de points blancs. Voyant quel degr d'exaspration arrivaient les esprits, le petit nombre d'ouvriers honntes, mais gars, qui s'taient laisss entraner dans cette entreprise, sous prtexte d'une querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte, essayrent, mais trop tard, d'abandonner le gros de la troupe; serrs de prs, et pour ainsi dire encadrs au milieu des groupes les plus hostiles, craignant de passer pour lches ou d'tre en butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se rsignrent attendre un moment plus favorable pour s'chapper. Aux cris sauvages qui avaient accompagn la premire dcharge de pierres, succdait un profond silence rclam par la voix de stentor du carrier. -- Les _Loups _ont hurl, s'cria-t-il, faut attendre et voir comment les _Dvorants _vont rpondre et engager la bataille. -- Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le combat dans un champ neutre, dit le petit homme mine de furet, qui semblait tre le lgiste de la bande; sans cela... il y aurait violation de domicile. -- Violer!... Et qu'est-ce que a nous fait nous, de violer?... cria l'horrible mgre surnomme Ciboule; dehors ou dedans, il faut que je m'arrache avec les fouineuses de la fabrique. -- Oui, oui, crirent d'autres hideuses cratures aussi dguenilles que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les hommes. -- Nous voulons faire aussi notre coup! -- Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs sont des ivrognesses et des coureuses! cria le petit homme mine de furet. -- Bon, a leur sera pay. -- Il faut que les femmes s'en mlent! -- a nous regarde. -- Puisqu'elles font les chanteuses dans leur maison commune, s'cria Ciboule, nous leur apprendrons l'air de: _Au secours... on m'assassine!_ Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des hues, des trpignements forcens, auxquels la voix de stentor du carrier mit un terme en criant: -- Silence! -- Silence!... silence! rpondit la foule, coutez le carrier. -- Si les _Dvorants _sont assez capons pour ne pas sortir aprs une seconde vole de pierres, voil l-bas une porte, nous l'enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous. -- Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu'il n'en restt aucun dans l'intrieur de la fabrique... dit le petit homme mine de furet, qui semblait avoir une arrire-pense. -- On se bat o on peut! cria le carrier d'une voix tonnante; pourvu qu'on se croche... tout va... On se peignerait sur le chaperon d'un toit ou sur la crte d'un mur, n'est-ce pas, mes _Loups?_ _-- _Oui!... oui! dit la foule lectrise par ces paroles sauvages; s'ils ne sortent pas... entrons de force. -- On le verra, leur palais! -- Ces paens n'ont pas seulement une chapelle, dit la voix de basse-taille, M. le cur les a damns. -- Pourquoi donc qu'ils auraient un palais et nous des chenils? -- Les ouvriers de M. Hardy prtendent que des chenils, c'est encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme mine de furet. -- Oui!... oui! ils l'ont dit. -- Alors, on brisera tout chez eux! -- On dmolira leur bazar. -- On enverra la maison par les fentres. -- Et, aprs avoir fait chanter les fouineuses qui font les bgueule, s'cria Ciboule, on les fera danser coups de pierre sur la tte. -- Allons... les _Loups_, attention! cria le carrier d'une voix de stentor, encore une dcharge, et si les _Dvorants _ne sortent pas... bas la porte. Cette motion fut accueillie avec des hurlements d'une ardeur farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de tous ses poumons herculens: -- Attention!... _Loups... _pierre en main... et ensemble... Y tes-vous? -- Oui!... oui!... nous y sommes... -- Joue?... feu!... Et, pour la seconde fois, une nue de pierres et de cailloux normes alla s'abattre sur la faade de la maison commune qui donnait sur les champs; une partie de ces projectiles brisa les carreaux qui avaient t pargns lors de la premire vole; au bruit sonore et aigu des vitres casses, se joignirent des cris froces, pousss la fois, et comme un choeur formidable, par cette foule enivre de ses propres excs: -- Bataille... et mort aux _Dvorants! _Mais bientt ces cris devinrent frntiques, lorsque, travers les fentres dfonces, les assaillants aperurent des femmes qui passaient et repassaient, courant, pouvantes, les unes emportant des enfants, d'autres levant les bras au ciel en criant au secours, d'autres enfin, plus hardies, s'avanant en dehors des fentres afin de tcher de fermer les persiennes. -- Ah! voil les fourmis qui dmnagent! s'cria Ciboule en se baissant pour ramasser une pierre, faut les aider coup de cailloux! Et la pierre, lance par la main virile et assure de la mgre, alla frapper une malheureuse femme qui, penche sur la plinthe de la croise, tentait d'attirer un volet elle. -- Touch... j'ai mis dans le blanc... cria la hideuse crature. -- T'es bien nomme, la _Ciboule... _tu touches _ la boule_, dit une voix. -- Vive Ciboule! -- Sortez donc, h, les _Dvorants_, si vous l'osez! -- Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs taient trop lches pour venir seulement regarder leur maison, dit le petit homme mine de furet. -- Et cette heure ils _canent!_ _-- _Ils ne veulent pas sortir! s'cria le carrier d'une voix de tonnerre, allons les fumer!! -- Oui!... Oui! -- Allons enfoncer la porte... -- Faudra bien que nous les trouvions. -- Allons... allons!... Et la foule, le carrier en tte, non loin duquel marchait Ciboule, brandissant un bton, s'avanait en tumulte, vers une grande porte assez peu loigne. Le terrain sonore trembla sous le pitinement prcipit du rassemblement, qui alors ne criait plus; ce bruit confus, mais pour ainsi dire souterrain, semblait peut-tre plus sinistre encore que les cris forcens. Les _Loups _arrivrent bientt en face de cette porte en chne massif. Au moment o le carrier levait un formidable marteau de tailleur de pierres sur l'un des battants... ce battant s'ouvrit brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus dtermins allaient se prcipiter par cette entre; mais le carrier se recula en tendant les bras, comme pour modrer cette ardeur et imposer silence aux siens; ceux-ci se grouprent et s'entassrent autour de lui. La porte, entr'ouverte, laissait apercevoir un gros d'ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance annonait la rsolution; ils s'taient arms la hte de fourches, de pinces de fer, de btons; Agricol, plac leur tte, tenait la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier tait trs ple; on voyait au feu de ses prunelles, sa physionomie provocante, son assurance intrpide, que le sang de son pre bouillait dans ses veines, et qu'il pouvait, dans une lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint se contenir, et dit au carrier d'une voix ferme: -- Que voulez-vous? -- Bataille! cria le carrier d'une voix tonnante. -- Oui... oui... bataille!... rpta la foule. -- Silence... mes _Loups... _cria le carrier en se retournant et en tendant sa large main vers la multitude. Puis, s'adressant Agricol: -- Les _Loups _viennent demander bataille... -- Contre qui? -- Contre les _Dvorants_. _-- _Il n'y a pas ici de _Dvorants_, rpondit Agricol: il y a des ouvriers tranquilles... retirez-vous... -- Eh bien! voici les _Loups _qui mangeront les ouvriers tranquilles. -- Les _Loups _ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en face le carrier, qui s'approchait de lui d'un air menaant, et les _Loups _ne feront peur qu'aux petits enfants. -- Ah!... tu crois? dit le carrier avec un ricanement froce. Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le mit pour ainsi dire sous le nez d'Agricol, en lui disant: -- Et a, c'est pour rire! -- Et a? reprit Agricol, qui, d'un mouvement rapide, heurta et repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du tailleur de pierres. -- Fer contre fer... marteau contre marteau, a me va, dit le carrier. -- Il ne s'agit pas de ce qui vous va, rpondit Agricol en se contenant peine; vous avez bris nos fentres, pouvant nos femmes, et bless... peut-tre mort... le plus vieil ouvrier de la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et la voix d'Agricol s'altra malgr lui; c'est assez, je crois. -- Non! les _Loups _ont plus faim que a, rpondit le carrier il faut que vous sortiez d'ici... tas de capons... et que vous veniez l, dans la plaine, faire bataille. -- Oui, oui, bataille!... qu'ils sortent!... cria la foule hurlant, sifflant, agitant ses btons, et rtrcissant encore en se bousculant le petit espace qui la sparait de la porte. -- Nous ne voulons pas de la bataille, rpondit Agricol; nous ne sortirons pas de chez nous; mais si vous avez le malheur de passer ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied d'un air intrpide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous attaquerez chez nous... et vous rpondrez de tout ce qui arrivera. -- Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille; les _Loups _veulent manger les _Dvorants!_... Tiens, voil ton attaque! s'cria le sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol. Mais celui-ci, se jetant de ct par une brusque retraite du corps, vita le coup et lana son marteau droit dans la poitrine du carrier, qui trbucha un moment, mais qui, bientt raffermi sur ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant: -- moi, les _Loups!_ VII. Le retour. Ds que la lutte fut engage entre Agricol et le carrier, la mle devint terrible, ardente, implacable; un flot d'assaillants, suivant les pas du carrier, se prcipita par cette porte avec une irrsistible furie; d'autres, ne pouvant traverser cette presse effroyable, o les plus imptueux culbutaient, touffaient, broyaient les moins ardents, firent un assez long dtour, allrent briser un treillis claire-voie appuy d'une haie, et prirent pour ainsi dire les ouvriers de la fabrique entre deux feux. Les uns rsistaient courageusement; d'autres, voyant Ciboule, suivie de quelques-unes de ses horribles compagnes et de plusieurs rdeurs de barrires figures sinistres, monter en hte dans la maison commune, o s'taient rfugis les femmes et les enfants, se jetrent la poursuite de cette bande; mais quelques compagnons de la mgre ayant fait volte-face et vigoureusement dfendu l'entre de l'escalier contre les ouvriers, Ciboule, trois ou quatre de ses pareilles et autant d'hommes non moins ignobles, purent se ruer dans plusieurs chambres, les uns pour piller, les autres pour tout briser. Une porte, ayant d'abord rsist leurs efforts, fut bientt enfonce. Ciboule se prcipita dans l'appartement son bton la main, chevele, furieuse, enivre par le bruit et par le tumulte. Une belle jeune fille (c'tait Angle), qui semblait vouloir dfendre seule l'entre d'une chambre, se jeta genoux, ple, suppliante, les mains jointes, en s'criant: -- Ne faites pas de mal ma mre! -- Je t'trennerai d'abord, et puis ta mre aprs, cria l'horrible femme en se jetant sur la malheureuse enfant et tchant de lui labourer le visage avec ses ongles pendant que les rdeurs de barrires brisaient la glace, la pendule coups de bton, et que les autres s'emparaient de quelques hardes. Angle poussait des cris douloureux en se dbattant contre Ciboule, et tchait toujours de dfendre la pice o s'tait refugie sa mre, qui, penche en dehors de la fentre, appela Agricol son secours. Le forgeron tait de nouveau aux prises avec le terrible carrier. Dans cette lutte corps corps, leurs marteaux taient devenus inutiles; l'oeil sanglant, les dents serres, poitrine contre poitrine, enlacs, nous l'un l'autre comme deux serpents, ils faisaient des efforts inous pour se renverser. Agricol, courb, tenait sous son bras droit le jarret gauche du carrier, tant parvenu lui saisir ainsi la jambe en parant un coup de pied furieux; mais telle tait la force herculenne du chef des _Loups _que, quoiqu'il ft arc-bout sur une seule jambe, il demeurait inbranlable comme une tour. De la main qu'il avait de libre (l'autre tait serre par Agricol comme dans un tau) il tchait, par des coups de poing ports en dessous, de briser la mchoire du forgeron, qui la tte baisse, appuyait son front sur le creux de la poitrine de son adversaire. -- Le _Loup _va casser les dents au _Dvorant_, qui ne dvorera plus rien, dit le carrier. -- Tu n'es pas un vrai _Loup_, rpondit le forgeron en redoublant d'efforts, les vrais _Loups _sont de braves compagnons qui ne se mettent pas dix contre un... -- Vrai ou faux, je te casserai les dents. -- Et moi la patte. Ce disant, le forgeron imprima un mouvement si violent la jambe du carrier, que celui-ci poussa un cri de douleur atroce, et allongeant brusquement la tte, il parvint mordre Agricol sur le ct du cou. cette morsure aigu, le forgeron fit un mouvement qui permit au carrier de dgager sa jambe; alors, par un effort surhumain, il se prcipita de tout son poids sur Agricol, le fit chanceler, trbucher et tomber sous lui... ce moment, la mre d'Angle, penche une des fentres de la maison commune, s'cria d'une voix dchirante: -- Au secours! monsieur Agricol... on tue ma fille! -- Laisse-moi... et foi d'homme, nous nous battrons demain... quand tu voudras, dit Agricol d'une voix haletante. -- Pas de rchauff... je mange chaud, rpondit le carrier; saisissant le forgeron la gorge d'une de ses mains formidables, il tcha de lui mettre le genou sur la poitrine. -- Au secours! on tue ma fille! criait la mre d'Angle d'une voix perdue... -- Grce!... je te demande grce!... Laisse-moi aller... dit Agricol en faisant des efforts inous pour chapper son adversaire. -- J'ai trop faim, rpondit le carrier. Agricol, exaspr par la terreur que lui causait le danger d'Angle, redoublait d'efforts, lorsque le carrier se sentit saisir la cuisse par des crocs aigus, et au mme instant il reut trois ou quatre coups de bton sur la tte, assns d'une main vigoureuse. Il lcha prise... et il tomba tourdi sur un genou et sur une main, tchant de parer les coups qu'on lui portait, et qui cessrent ds qu'Agricol fut dlivr. -- Mon pre... vous me sauvez... Pourvu que pour Angle il ne soit pas trop tard! s'cria le forgeron en se relevant. -- Cours... va... ne t'occupe pas de moi, rpondit Dagobert. Et Agricol se prcipita vers la maison commune. Dagobert, accompagn de Rabat-Joie, tait venu, ainsi qu'on l'a dit, conduire les filles du marchal Simon auprs de leur grand-pre. Arrivant au milieu du tumulte, le soldat avait ralli quelques ouvriers afin de dfendre l'entre de la chambre o le pre du marchal avait t port expirant: c'est de ce poste que le soldat avait vu le danger d'Agricol. Bientt, un autre flot de la mle spara Dagobert du carrier rest pendant quelques instants sans connaissance. Agricol, arriv en deux bonds la maison commune, tait parvenu renverser les hommes qui dfendaient l'escalier, et se prcipiter dans le corridor sur lequel s'ouvrait la chambre d'Angle. Au moment o il arriva, la malheureuse enfant dfendait machinalement son visage de ses deux mains contre Ciboule, qui, acharne sur elle comme une hyne sur sa proie, tchait de la dvisager. Se prcipiter sur l'horrible mgre, la saisir par sa crinire jauntre avec une vigueur irrsistible, la renverser en arrire et l'tendre ensuite sur le dos d'un violent coup de talon de botte dans la poitrine, tout ceci fut fait par Agricol avec la rapidit de la pense. Ciboule, rudement atteinte, mais exaspre par la rage, se releva aussitt; cet instant quelques ouvriers accourus sur le pas d'Agricol purent lutter avec avantage, et pendant que le forgeron relevait Angle moiti vanouie et la portait dans la chambre voisine, Ciboule et sa bande furent chasses de cette partie de la maison. Aprs le premier feu de l'attaque, le trs petit nombre de vritables _Loups_, comme disait Agricol, qui, honntes ouvriers d'ailleurs, avaient eu la faiblesse de se laisser entraner dans cette entreprise sous prtexte d'une querelle de compagnonnage, voyant les excs que commenaient commettre les gens sans aveu dont ils avaient t accompagns presque malgr eux, ces braves _Loups_, disons-nous, se rangrent brusquement du ct des _Dvorants_. _-- _Il n'y a plus ici de _Loups _ni de _Dvorants! _avait dit un des _Loups _les plus dtermins Olivier, avec lequel il venait de se battre rudement et loyalement, il n'y a maintenant que d'honntes ouvriers qui doivent s'unir pour taper sur un tas de brigands qui ne sont venus ici que pour briser et piller. -- Oui... reprit un autre, c'est malgr nous qu'on a commenc par casser les carreaux de votre maison. -- C'est le carrier qui a mis tout en branle... dit un autre, les vrais _Loups _le renient; il aura son compte. -- Tous les jours on se peigne dru... mais on s'estime[16]. Cette dfection d'une partie des assaillants, malheureusement partie bien minime, donna cependant un nouvel lan aux ouvriers de la fabrique, et tous_, Loups _et _Dvorants_, quoique bien infrieurs en nombre, s'unirent contre les rdeurs de barrires et autres vagabonds qui prludaient des scnes dplorables. Une bande de ces misrables, surexcite et entrane par le petit homme mine de furet, secret missaire du baron Tripeaud, se portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commena une dvastation lamentable: ces gens, frapps de vertige par la rage de la destruction, brisrent sans piti des machines du plus grand prix, des mtiers d'une dlicatesse extrme; des objets demi fabriqus furent impitoyablement dtruits; une mulation sauvage exaltant ces barbares, ces ateliers, nagure modle d'ordre et d'conomie, de travail, n'offrirent plus bientt que des dbris; les cours furent jonches d'objets de toutes sortes que l'on jetait par les fentres avec des cris froces, avec des clats de rire farouches. Puis, toujours grce aux incitations du petit homme mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces archives industrielles si indispensables au commerant, furent jets au vent, lacrs, fouls aux pieds par une espce de ronde infernale compose de tout ce qu'il y avait de plus impur dans ce rassemblement, hommes et femmes, sordides, dguenills, sinistres, qui s'taient pris par la main et tournoyaient en poussant d'horribles clameurs. Contraste trange et douloureux! Au bruit tourdissant de ces horribles scnes de tumulte et de dvastation, une scne d'un calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du pre du marchal Simon, laquelle veillaient quelques hommes dvous. Le vieil ouvrier tait tendu sur son lit, la tte enveloppe d'un bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglants; ses traits taient livides, sa respiration oppresse, ses yeux fixes, presque sans regard. Le marchal Simon, debout au chevet du lit, courb sur son pre piait avec une angoisse dsespre le moindre signe de connaissance du moribond... dont un mdecin ttait le pouls dfaillant. Rose et Blanche, amenes par Dagobert, taient agenouilles devant le lit, les mains jointes, les yeux baigns de larmes; un peu plus loin, demi cach dans l'ombre de la chambre, car les heures s'taient coules et la nuit arrivait, se tenait Dagobert, les bras croiss sur sa poitrine, les traits douloureusement contracts. Il rgnait dans cette pice un silence profond, solennel, interrompu et l par les sanglots touffs de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pnibles du pre Simon. Les yeux du marchal taient secs, sombres et ardents... il ne les dtachait de la figure de son pre que pour interroger le mdecin du regard. Il y a des fatalits tranges... ce mdecin tait M. Baleinier. La maison de sant du docteur se trouvant assez proche de la barrire la plus voisine de la fabrique, et tant renomme dans les environs, c'tait chez lui qu'on avait d'abord couru pour chercher des secours. Tout coup, le docteur Baleinier fit un mouvement; le marchal Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s'cria: -- De l'espoir!... -- Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu... -- Il est sauv! dit le marchal. -- Pas de fausses esprances, monsieur le duc, rpondit gravement le docteur, le pouls se ranime... c'est l'effet de violents topiques que j'ai fait appliquer aux pieds... mais je ne sais quelle sera l'issue de cette crise... -- Mon pre! mon pre! m'entendez-vous? s'cria le marchal en voyant le vieillard faire un lger mouvement de tte et agiter faiblement ses paupires. En effet, bientt il ouvrit les yeux... cette fois l'intelligence y brillait. -- Mon pre... tu vis... tu me reconnais! s'cria le marchal ivre de joie et d'esprance. -- Pierre... tu es l?... dit le vieillard d'une voix faible; ta main... donne... Et il fit un lger mouvement. -- La voil... mon pre... s'cria le marchal en serrant la main du vieillard dans la sienne. Puis, cdant un mouvement d'ivresse involontaire, il se prcipita sur son pre, et couvrit ses mains, sa figure, ses cheveux, de baisers en s'criant: -- Il vit!... mon Dieu!... il vit... il est sauv!... cet instant, les cris de la lutte qui s'engageait de nouveau entre les vagabonds, les _Loups _et les _Dvorants_, arrivrent aux oreilles du moribond. -- Ce bruit... bruit... dit-il; on se bat donc?... -- Cela s'apaise... je crois... dit le marchal pour ne pas inquiter son pre. -- Pierre... dit le vieillard d'une voix entrecoupe, je n'en ai pas... pour longtemps... -- Mon pre... -- Mon enfant... laisse-moi parler... pourvu que... je puisse te... dire... tout... -- Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec componction, le ciel va peut-tre oprer un miracle en votre faveur, montrez-vous reconnaissant... et qu'un prtre... -- Un prtre, merci... monsieur... j'ai mon fils... dit le vieillard; c'est entre ses bras... que je rendrai... cette me qui a toujours t honnte et droite... -- Mourir... toi... s'cria le marchal; oh! non... non. -- Pierre... dit le vieillard d'une voix qui, d'abord assez soutenue, s'affaiblit peu peu, tu m'as... demand... tout l'heure conseil... pour une chose bien... grave... il me semble... que... le dsir... de t'clairer sur ton devoir... m'a pour un instant rappel... la vie... car... je mourrais bien malheureux... si... je te savais... dans une voie... indigne de toi... et de moi... coute donc... mon fils... mon loyal fils... ce moment suprme, un pre... ne se trompe pas... tu as un grand devoir remplir... sous peine de ne pas agir en homme d'honneur, de mconnatre ma... dernire volont... tu dois sans... sans hsiter... La voix du vieillard s'tait de plus en plus affaiblie... lorsqu'il pronona ces dernires paroles, elle devint absolument inintelligible. Les seuls mots que le marchal Simon put distinguer furent ceux-ci: _Napolon II... Serment... dshonneur... mon fils..._ Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lvres... et ce fut tout... Au moment o il expirait, la nuit tait tout fait venue, et ces cris terribles retentissaient tout coup au dehors: -- Au feu!... au feu!... L'incendie clatait au milieu de l'un des btiments des ateliers, rempli d'objets inflammables et dans lequel s'tait gliss le petit homme mine de furet. En mme temps on entendait au loin le roulement des tambours qui annonaient l'arrive d'un dtachement de troupes venant de la barrire. * * * * * Depuis une heure, et malgr tous les efforts, le feu dvore la fabrique. La nuit est claire, froide; le vent du nord est violent, il souffle, il mugit. Un homme, marchant travers champs, et l'abri d'un pli de terrain assez lev qui lui cache l'incendie, un homme s'avance pas lents et ingaux. Cet homme est M. Hardy. Il a voulu revenir chez lui pied, par la campagne, esprant que la marche apaiserait sa fivre... fivre glace comme le frisson d'un mourant. On ne l'avait pas tromp, cette matresse adore, cette noble femme auprs de laquelle il aurait pu trouver un refuge ensuite de l'pouvantable dception qui venait de le frapper... cette femme a quitt la France. Il ne peut en douter: Marguerite est partie pour l'Amrique; sa mre a exig d'elle, pour expiation de sa faute, qu'elle ne lui crivt pas un seul mot d'adieu, lui pour qui elle avait sacrifi ses devoirs d'pouse. Marguerite a obi... Elle lui avait dit, d'ailleurs, souvent: -- Entre ma mre et vous, je n'hsiterais pas. Elle n'a pas hsit... Il n'y a donc plus d'espoir; l'ocan ne le sparerait pas de Marguerite qu'il la sait assez aveuglement soumise sa mre pour tre certain que, de mme, tout serait rompu... tout jamais rompu. -- C'est bien... il ne compte plus sur ce coeur... ce coeur... son dernier refuge. Voil donc les deux racines les plus vivantes de sa vie, arraches, brises du mme coup, le mme jour, presque la fois. -- Que te reste-t-il donc, pauvre _Sensitive? _ainsi que t'appelait ta tendre mre; que te reste-t-il pour te consoler de ce dernier amour perdu... de cette amiti que l'infamie a tue dans ton coeur? Oh! il te reste ce coin de monde cr ton image, cette petite colonie si paisible, si florissante, o, grce toi, le travail porte avec soi sa joie et sa rcompense; ces dignes artisans que tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants... ne te manqueront pas... eux... C'est l aussi une affection sainte et grande... qu'elle soit ton abri au milieu de cet affreux bouleversement de tes croyances les plus sacres... Le calme de cette riante et douce retraite, l'aspect du bonheur sans pareil que tes cratures y gotent, reposeront ta pauvre me, si endolorie, si saignante, qu'elle ne vit plus que par la souffrance. Allons!... te voil bientt au fate de la colline, d'o tu peux apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs dont tu es le dieu bni et ador. M. Hardy tait arriv au sommet de la colline. ce moment, l'incendie, contenu pendant quelque temps, clatait avec une furie nouvelle dans la maison commune, qu'il avait gagne. Une vive lueur, blanchtre, puis rousse... puis cuivre, illumina au loin l'horizon. M. Hardy regardait cela... avec une sorte de stupeur incrdule, presque hbte. Tout coup une immense gerbe de flamme jaillit au milieu d'un tourbillon de fume accompagne d'une nue d'tincelles, s'lana vers le ciel en jetant sur toute la campagne et jusqu'aux pieds de M. Hardy des reflets ardents. La violence du vent du nord, chassant et touchant les flammes qui ondoyaient sous la bise, apporta bientt aux oreilles de M. Hardy les sons presss de la cloche d'alarme de sa fabrique embrase. Quinzime partie Rodin dmasqu I. Le ngociateur. Peu de jours se sont couls depuis l'incendie de la fabrique de M. Hardy. La scne suivante se passe rue Clovis, dans la maison o Rodin avait eu un pied--terre alors abandonn, maison aussi habite par Rose-Pompon, qui, sans le moindre scrupule, usait du mnage de son _ami _Philmon. Il tait environ midi; Rose-Pompon, seule dans la chambre de l'tudiant, toujours absent, djeunait fort gaiement au coin de son feu, mais quel djeuner singulier, quel feu trange, quelle chambre bizarre? Que l'on s'imagine une assez vaste pice, claire par deux fentres sans rideaux; car ses croises donnant sur des terrains vagues, le matre du logis n'avait craindre aucun regard indiscret. L'un des cts de la chambre servait de vestiaire: l'on y voyait appendu un portemanteau le galant costume de dbardeur de Rose-Pompon, non loin de la vareuse de canotier de Philmon et de ses larges culottes de grosse toile grise, aussi goudronnes, mille sabords! mille requins! mille baleines! que si cet intrpide matelot avait habit la grande hune d'une frgate pendant un voyage de circumnavigation. Une robe de Rose-Pompon se drapait gracieusement au-dessus des jambes d'un pantalon pieds, qui semblaient sortir de dessous la jupe. Place sur la dernire tablette d'une petite bibliothque singulirement poudreuse et nglige, on voyait, ct de trois vieilles bottes (pourquoi trois bottes?) et de plusieurs bouteilles vides, on voyait une tte de mort, souvenir d'ostologie et d'amiti laiss Philmon par un sien ami, tudiant en mdecine. Par suite d'une plaisanterie fort gote dans le pays latin, cette tte tenait entre ses dents, magnifiquement blanches, une pipe de terre au fourneau noirci; de plus, son crne luisant disparaissait demi sous un vieux chapeau de _fort_, rsolument pos de ct et tout couvert de fleurs et de rubans fans. Quand Philmon tait ivre, il contemplait longuement cet ossuaire, et s'chappait jusqu'aux monologues les plus dithyrambiques, propos de ce rapprochement philosophique entre la mort et les folles joies de la vie. Deux ou trois masques de pltre aux nez et aux mentons plus ou moins brchs, clous au murs, tmoignaient de la curiosit passagre de Philmon l'endroit de la science phrnologique, tudes patientes et rflchies, dont il avait tir cette conclusion rigoureuse: Qu'ayant un point extraordinaire la bosse de la dette, il devait se rsigner la facilit de son organisation, qui lui imposait le crancier comme une ncessit vitale. Sur la chemine se dressait intact et dans sa majest le gigantesque verre _grande tenue _du canotier, accost d'une thire de porcelaine veuve du goulot, et d'un encrier de bois noir l'orifice demi cach sous une couche de vgtation verdtre et moussue. De temps autre, le silence de cette retraite tait interrompu par le roucoulement des pigeons auxquels Rose-Pompon avait donn une hospitalit cordiale dans le cabinet de travail de Philmon. Frileuse comme une caille, Rose-Pompon se tenait au coin de cette chemine, semblant ainsi s'panouir la douce chaleur d'un vif rayon de soleil qui l'inondait d'une lumire dore. Cette drle de petite crature avait un costume des plus baroques, et qui, pourtant, faisait singulirement valoir la fracheur fleurie de ses dix-sept ans, sa physionomie piquante et son ravissant minois couronn de jolis cheveux blonds, toujours ds le matin soigneusement lisss et peigns. En manire de robe de chambre, Rose-Pompon avait ingnument pass par-dessus sa chemise la grande chemise de laine carlate de Philmon, distraite de son costume officiel de canotier; le collet, ouvert et rabattu, laissait voir la blancheur de la toile du premier vtement de la jeune fille, ainsi que son cou, la naissance de son sein arrondi et ses paules fossettes, doux trsor d'un satin si ferme et si poli, que la chemise carlate semblait se reflter sur la peau en une teinte rose; les bras frais et potels de la grisette sortaient demi des larges manches retrousses; et l'on voyait aussi demi, et croises l'une sur l'autre, ses jambes charmantes, maintenant chausses d'un bas blanc bien tir, coup la cheville par un petit brodequin. Une cravate de soie noire serrant la chemise carlate taille de gupe de Rose-Pompon, au-dessus de ses hanches, dignes du religieux enthousiasme d'un moderne Phidias, donnait ce vtement, peut-tre un peu trop voluptueusement accusateur, une grce trs originale. Nous avons prtendu que le feu auquel se chauffait Rose-Pompon tait trange... qu'on en juge: l'effronte, la prodigue, se trouvant court de bois, se chauffait conomiquement avec des embauchoirs de Philmon qui, du reste, offraient l'oeil un combustible d'une admirable rgularit. Nous avons prtendu que le djeuner de Rose-Pompon tait singulier... qu'on en juge: sur une petite table place devant elle tait une cuvette o elle avait rcemment plong son frais minois dans une eau non moins frache que lui. Au fond de cette cuvette, complaisamment change en saladier, Rose-Pompon prenait, il faut bien l'avouer, du bout de ses doigts, de grandes feuilles de salade verte comme un pr, vinaigre trangler; puis elle croquait ses verdures de toutes les forces de ses petites dents blanches, d'un mail trop inaltrable pour s'agacer. Pour boisson, elle avait prpar un verre d'eau et de sirop de groseilles, dont elle activait le mlange avec une petite cuiller de moutardier en bois. Enfin, comme hors-d'oeuvre, on voyait une douzaine d'olives dans un de ces baguiers de verre bleu et opaque vingt-cinq sous. Son dessert se composait de noix qu'elle s'apprtait faire demi griller sur une pelle rougie au feu des embauchoirs de Philmon. Que Rose-Pompon, avec une nourriture d'un choix si incroyable et si sauvage, ft digne de son nom par la fracheur de son teint, c'est un de ces divins miracles qui rvlent la toute- puissance de la jeunesse et de la sant. Rose-Pompon, aprs avoir croqu sa salade, allait croquer ses olives, lorsque l'on frappa discrtement sa porte, modestement verrouille l'intrieur. -- Qui est l? dit Rose-Pompon. -- Un ami... un vieux de la vieille, rpondit une voix sonore et joyeuse. Vous vous enfermez donc? -- Tiens!... c'est vous, Nini-Moulin? -- Oui, ma pupille chrie... Ouvrez-moi donc tout de suite... a presse! -- Vous ouvrir?... Ah bien, par exemple!... faite comme je suis, a serait gentil! -- Je crois bien... que faite comme vous l'tes a serait gentil, et trs gentil encore, la plus rose de tous les pompons dont l'Amour ait jamais orn son carquois!!! -- Allez donc prcher le carme et la morale dans votre journal... gros aptre! dit Rose-Pompon en allant restituer la chemise carlate au costume de Philmon. -- Ah ! est-ce que nous allons converser longtemps ainsi travers la porte, pour la plus grande dification des voisins? dit Nini-Moulin. Songez que j'ai des choses trs graves vous apprendre, des choses qui vont vous renverser. -- Donnez-moi donc le temps de passer une robe... gros tourment! -- Si c'est cause de ma pudeur, ne vous exagrez pas la susceptibilit; je ne suis pas bgueule, je vous accepterai trs bien comme vous tes. -- Et dire qu'un monstre pareil est le chri de toutes les sacristies! dit Rose-Pompon en ouvrant la porte et en finissant d'agrafer une robe sa taille de nymphe. -- Ah! vous voil donc enfin revenu au colombier, gentil oiseau voyageur! dit Nini-Moulin en croisant les bras et en toisant Rose- Pompon avec un srieux comique. Et d'o sortez-vous, s'il vous plat? Voil trois jours que vous n'avez pas nich ici, vilaine petite colombe. -- C'est vrai... je suis de retour seulement depuis hier soir. Vous tes donc venu pendant mon absence? -- Je suis venu tous les jours... et plutt deux fois qu'une, mademoiselle, car j'ai des choses trs graves vous dire. -- Des choses graves! Alors, nous allons joliment rire. -- Pas du tout, c'est trs srieux, dit Nini-Moulin en s'asseyant. Mais d'abord, qu'est-ce que vous avez fait pendant ces trois jours que vous avez dsert le domicile... conjugal et philmonique?... Il faut que je sache cela avant de vous en apprendre davantage. -- Voulez-vous des olives? dit Rose-Pompon en grignotant une de ces olagineuses. -- Voil votre rponse... je comprends... Malheureux Philmon! -- Il n'y a pas de malheureux Philmon l-dedans, mauvaise langue. Clara a eu un mort dans sa maison, et pendant les premiers jours qui ont suivi l'enterrement, elle a eu peur de passer les nuits toute seule. -- Je croyais Clara trs suffisamment pourvue... contre ces craintes-l... -- C'est ce qui vous trompe, norme vipre! puisque je suis alle chez cette pauvre fille pour lui tenir compagnie. cette affirmation, l'crivain religieux chantonna entre ses dents d'un air parfaitement incrdule et narquois. -- C'est--dire que j'ai fait des traits Philmon! s'cria Rose- Pompon en cassant une noix avec l'indignation de la vertu injustement souponne. -- Je ne dis pas des traits, mais un seul petit mignon et couleur de rose... Pompon. -- Je vous dis que ce n'tait point pour mon plaisir que je me suis absente d'ici... au contraire, car pendant ce temps l... cette pauvre Cphyse a disparu... -- Oui, la reine Bacchanal est en voyage, la mre Arsne m'a dit cela; mais quand je vous parle Philmon vous me rpondez Cphyse... a n'est pas clair. -- Que je sois mange par la panthre noire que l'on montre la Porte-Saint-Martin, si je ne dis pas vrai!... Et propos de a, il faudra que vous louiez deux stalles pour me mener voir ces animaux, mon petit Nini-Moulin. On dit que c'est des amours de btes froces. -- Ah ! tes-vous folle? -- Comment? -- Que je guide votre jeunesse comme une aeul chicard au milieu des tulipes plus ou moins orageuses, la bonne heure, je ne risque pas d'y trouver mes religieux bourgeois; mais vous mener justement un spectacle de carme, puisqu'il n'y a que la reprsentation des btes... je n'aurais qu' rencontrer l mes sacristains, je serais gentil avec vous sous le bras! -- Vous mettrez un faux nez... et des sous-pieds votre pantalon, mon gros Nini, on ne vous reconnatra pas... -- Il ne s'agit pas de faux nez, mais de ce que j'ai vous apprendre, puisque vous m'assurez que vous n'avez aucune intrigue. -- Je le jure, dit solennellement Rose-Pompon en tendant horizontalement sa main gauche, pendant que de la droite elle portait une noix ses dents; puis elle ajouta d'un air surpris en considrant le paletot-sac de Nini-Moulin: -- Ah! mon Dieu! comme vous avez de grosses poches... Qu'est-ce qu'il y a donc l-dedans? -- Il y a des choses qui vous concernent, Rose-Pompon, dit gravement Dumoulin. -- Moi? -- Rose-Pompon, dit tout coup Nini-Moulin d'un air majestueux, voulez-vous avoir quipage? voulez-vous au lieu d'habiter cet affreux taudis, avoir un charmant appartement? voulez-vous enfin tre mise comme une duchesse! -- Allons... encore des btises... Voyons, prenez-vous des olives?... sinon je mange tout... il n'en reste qu'une... Nini-Moulin fouilla, sans rpondre cette offre gastronomique, dans l'une de ses poches, en retira un crin renfermant un fort joli bracelet, et le fit miroiter aux yeux de la jeune fille. -- Ah! le dlicieux bracelet! s'cria-t-elle en frappant dans ses petites mains. Un serpentin vert qui se mord la queue... l'emblme de mon amour pour Philmon. -- Ne me parlez pas de Philmon... a me gne, dit Nini-Moulin en agrafant le bracelet au poignet de Rose-Pompon, qui le laissa faire en riant comme une folle et lui dit: -- C'est un achat dont on vous a charg, gros aptre, et vous en voulez voir l'effet. Eh bien, il est charmant, ce bijou. -- Rose-Pompon, reprit Nini-Moulin, voulez-vous, oui ou non, des domestiques, une loge l'Opra et mille francs par mois pour votre toilette! -- Toujours la mme plaisanterie? Bon... allez, dit la jeune fille en faisant scintiller le bracelet tout en mangeant ses noix; pourquoi toujours la mme farce et n'en pas trouver d'autres! Nini-Moulin plongea de nouveau sa main dans sa poche et en tira cette fois une ravissante chane chtelaine qu'il passa au cou de Rose-Pompon. -- Oh! la belle chane! s'cria la jeune fille en regardant tour tour l'tincelant bijou et l'crivain religieux. Si c'est encore vous qui avez choisi cela... vous avez joliment bon got... Mais avouez que je suis bonne fille de vous servir ainsi de _montre _ bijoux. -- Rose-Pompon! reprit Nini-Moulin de plus en plus majestueux, ces bagatelles ne sont rien du tout auprs de ce que vous pouvez prtendre si vous coutez les conseils de votre vieil ami... Rose-Pompon commena regarder Dumoulin avec surprise et lui dit: -- Qu'est-ce que cela signifie, Nini-Moulin! Expliquez-vous donc; quels sont ces conseils? Dumoulin ne rpondit rien, replongea sa mains dans ses intarissables poches; en tira cette fois un paquet qu'il dveloppa soigneusement: c'tait une magnifique mantille de dentelle noire. Rose-Pompon s'tait leve, saisie d'une admiration nouvelle. Dumoulin jeta prestement la riche mantille sur les paules de la jeune fille. -- Mais c'est superbe! Je n'ai jamais rien vu de pareil!... Quels dessins!... quelles broderies! dit Rose-Pompon en examinant tout avec une curiosit nave et, il faut le dire, parfaitement dsintresse; puis elle ajouta: Mais c'est donc une boutique que votre poche! Comment avez-vous tant de belles choses!... Puis partant d'un clat de rire qui rendit vermeil son joli visage, elle s'cria: J'y suis... j'y suis: c'est la corbeille de noce de Mme Sainte-Colombe! Je vous en fais mon compliment, c'est choisi! -- Et o diable voulez-vous que je pche de quoi acheter toutes ces merveilles! dit Nini-Moulin. Tout ceci, je vous le rpte... est vous si vous voulez, et si vous m'coutez! -- Comment! dit Rose-Pompon avec une sorte de stupeur, ce que vous me dites est srieux! -- Trs srieux. -- Ces propositions de vivre en grande dame!... -- Ces bijoux vous sont garants de la ralit de ces offres. -- Et c'est vous... qui me proposez cela pour un autre, mon pauvre Nini-Moulin! -- Un instant... s'cria l'crivain religieux avec une pudeur comique; vous devez me connatre assez, ma pupille chrie, pour tre certaine que je serais incapable de vous engager une action malhonnte... ou indcente... Je me respecte trop pour cela... sans compter que ce serait agaant pour Philmon, qui m'a confi la garde de vos vertus. -- Alors, Nini-Moulin, dit Rose-Pompon de plus en plus stupfaite, je n'y comprends plus rien, ma parole d'honneur. -- C'est pourtant bien simple... je... -- Ah! j'y suis... s'cria Rose-Pompon en interrompant Nini- Moulin, c'est un monsieur qui veut m'offrir sa main, son coeur et quelque chose pour mettre avec... Vous ne pouviez pas me dire a tout de suite? -- Un mariage? ah bien oui! dit Dumoulin en haussant les paules. -- Il ne s'agit pas de mariage? dit Rose-Pompon en retombant dans sa premire surprise. -- Non. -- Et les propositions que vous me faites sont honntes, mon gros aptre? -- On ne peut plus honntes. (Et Dumoulin disait vrai.) -- Je n'aurai pas tre infidle Philmon. -- Non. -- Ou fidle quelqu'un. -- Pas davantage. Rose-Pompon resta confondue; puis elle reprit: -- Ah ! voyons, ne plaisantons pas. Je ne suis pas assez sotte pour me figurer que l'on me fera vivre en duchesse, le tout pour mes beaux yeux... s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, ajouta la sournoise avec une hypocrite modestie. -- Vous pouvez parfaitement vous exprimer ainsi. -- Mais enfin, dit Rose-Pompon de plus en plus intrigue, qu'est- ce qu'il faudra que je donne en retour? -- Rien du tout. -- Rien? -- Pas seulement a, et Nini-Moulin mordit le bout de son ongle. -- Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, alors? -- Il faudra vous faire aussi gentille que possible; vous dorloter, vous amuser, vous promener en voiture. Vous le voyez, a n'est pas bien fatigant... sans compter que vous contribuerez une bonne action. -- En vivant en duchesse? -- Oui... ainsi, dcidez-vous; ne me demandez pas plus de dtails, je ne pourrais vous les donner... du reste, vous ne serez pas retenue malgr vous... essayez... de la vie que je vous propose; si elle vous convient... vous la continuerez, sinon, vous reviendrez dans votre philmonique mnage. -- Au fait. -- Essayez toujours, que risquez-vous? -- Rien; mais je ne puis croire que tout cela soit vrai. Et puis, ajouta-t-elle en hsitant, je ne sais si je dois... Nini-Moulin alla la fentre, l'ouvrit et dit Rose-Pompon, qui accourut: -- Regardez... la porte de la maison. -- Une trs jolie petite voiture, ma foi! Dieu! qu'on doit tre bien l-dedans! -- Cette voiture est la vtre. Elle vous attend. -- Comment! elle m'attend? dit Rose-Pompon, il faudrait me dcider aussitt que a? -- Ou pas du tout... -- Aujourd'hui? -- l'instant. -- Mais o me conduisez-vous! -- Est-ce que je le sais! -- Vous ne savez pas o vous me conduisez? -- Non... (et Dumoulin disait encore vrai) le cocher a des ordres. -- Savez-vous que c'est joliment drle tout cela, Nini-Moulin! -- Je l'espre bien... si ce n'tait pas drle... o serait le plaisir! -- Vous avez raison. -- Ainsi vous acceptez. la bonne heure; j'en suis ravi pour vous et pour moi. -- Pour vous! -- Oui, parce qu'en acceptant vous me rendez un grand service... -- vous!... et comment! -- Peu vous importe, pourvu que je sois votre oblig. -- C'est juste... -- Allons... partons-nous! -- Bah!... aprs tout... on ne me mangera pas, dit rsolument Rose-Pompon. Et elle alla prendre en sautillant un _bibi _rose comme sa jolie figure, et s'avana devant une glace fle, la posa extrmement _ la chien _sur ses bandeaux de cheveux blonds; ce qui, en dcouvrant son cou blanc ainsi que la soyeuse racine de son pais chignon, donnait en mme temps la physionomie la plus lutine, nous ne voudrions pas dire la plus libertine, sa jolie petite mine. -- Mon manteau! dit-elle Nini-Moulin, qui semblait tre dlivr d'une grande inquitude depuis qu'elle avait accept. -- Fi donc!... un manteau, rpondit le sigisbe, qui, fouillant une dernire fois dans une dernire poche, vritable bissac, en retira un beau chle de cachemire, qu'il jeta sur les paules de Rose-Pompon. -- Un cachemire!!! s'cria la jeune fille, toute palpitante d'aise et de joyeuse surprise. Puis elle ajouta avec une contenance hroque: -- C'est fini... je me risque... Et elle descendit lgrement, suivie de Nini-Moulin. La brave fruitire-charbonnire tait sa boutique. -- Bonjour, mademoiselle; vous tes matinale aujourd'hui, dit-elle la jeune fille. -- Oui, mre Arsne... voil ma clef. -- Merci, mademoiselle. -- Ah! mon Dieu!... mais j'y pense, dit soudain Rose-Pompon voix basse, en se retournant vers Nini-Moulin et s'loignant de la portire, et Philmon! -- Philmon! -- S'il arrive... -- Ah! diable!... dit Nini-Moulin en se grattant l'oreille. -- Oui, si Philmon arrive... que lui dira-t-on, car je serai peut-tre longtemps absente? -- Trois ou quatre mois, je suppose. -- Pas davantage? -- Je ne crois pas. -- Alors, c'est bon, dit Rose-Pompon; puis revenant auprs de la charbonnire, aprs un moment de rflexion, elle lui dit: -- Mre Arsne, si Philmon arrivait, vous lui diriez que... je suis sortie... pour affaires... -- Oui, mademoiselle. -- Et qu'il n'oublie pas de donner manger mes pigeons, qui sont dans son cabinet. -- Oui, mademoiselle. -- Adieu, mre Arsne. -- Adieu, mademoiselle. Et Rose-Pompon monta triomphalement en voiture avec Nini-Moulin. -- Que le diable m'emporte si je sais tout ce que cela va devenir! se dit Jacques Dumoulin pendant que la voiture s'loignait de la rue Clovis. J'ai rpar ma sottise; maintenant je me moque du reste. II. Le secret. La scne suivante se passait peu de jours aprs l'enlvement de Rose-Pompon par Nini-Moulin. Mlle de Cardoville tait assise, rveuse, dans son cabinet de travail, tendu de lampas vert et meubl d'une bibliothque rehausse de grandes cariatides bronze dor. quelques indices significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherch dans les arts des distractions de graves et tristes proccupations. Auprs d'un piano ouvert tait une harpe place devant un pupitre de musique; plus loin, sur une table charge de botes, de pastels et d'aquarelles, on voyait plusieurs feuilles de vlin couvertes d'bauches trs vivement colores. La plupart reprsentaient des esquisses de sites asiatiques, enflamms de tous les feux du soleil d'Orient. Fidle sa fantaisie de s'habiller chez elle d'une manire pittoresque, Mlle de Cardoville ressemblait ce jour-l l'un de ces fiers portraits de Velasquez la tournure si noble et si svre... Sa robe tait de moire noire jupe largement toffe, taille trs longue et manches garnies de crevs de satin rose lisrs de passequilles de jais. Une fraise l'espagnole, bien empese, montait presque jusqu'au menton, et tait comme assujettie autour du cou par un large ruban rose. Cette guimpe, doucement agite, s'chancrait sur les lgantes rondeurs d'un devant de corsage en satin rose lac de fils de perles de jais, et se terminant en pointe la ceinture. Il est impossible de dire combien ce vtement noir, plis amples et lustrs, relev de rose et de jais brillant, s'harmonisait avec l'blouissante blancheur de la peau d'Adrienne et les flots d'or de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient jusque sur son sein. La jeune fille tait demi couche et accoude sur une causeuse recouverte en lampas vert; le dossier, assez lev du ct de la chemine, s'abaissait insensiblement jusqu'au pied de ce meuble. Une sorte de lger treillage de bronze dor, demi-circulaire, lev de cinq pieds environ, tapiss de lianes fleuries (admirable _passiflores quadrangulatae_, plantes dans une profonde jardinire en bois d'bne, d'o sortait ce treillis), entourait ce canap d'une sorte de paravent de feuillage, diapr de larges fleurs vertes en dehors, pourpres au dedans et d'un mail aussi clatant que ces fleurs de porcelaine que la Saxe nous envoie. Un parfum suave et lger comme un faible mlange de violette et de jasmin s'pandait de la corolle de ces admirables _passiflores_. Chose assez trange, une grande quantit de livres tout neufs (Adrienne les avait achets depuis deux ou trois jours), et tout frachement coups, taient parpills autour d'elle, les uns sur la causeuse, les autres sur un petit guridon, ceux-l, enfin, au nombre desquels se trouvaient plusieurs grands atlas avec gravures, gisaient sur le somptueux tapis de martre qui s'tendait au pied du divan. Chose plus trange encore, ces livres, de formats et d'auteurs diffrents, traitaient tous du mme sujet. La pose d'Adrienne rvlait une sorte d'abattement mlancolique; ses joues taient ples; une lgre aurole bleutre, cernant ses grands yeux noirs demi voils, leur donnait une expression de tristesse profonde. Bien des motifs causaient cette tristesse, entre autres la disparition de la Mayeux. Sans croire positivement aux perfides insinuations de Rodin, qui donnait entendre que dans sa crainte d'tre dmasque par lui, celle-ci n'avait pas os rester dans la maison, Adrienne prouvait un cruel serrement de coeur en songeant que cette jeune fille, en qui elle avait eu tant de foi, avait fui son hospitalit presque fraternelle, sans lui adresser une parole de reconnaissance. On s'tait en effet bien gard de montrer les quelques lignes crites la hte sa bienfaitrice par la pauvre ouvrire au moment de partir; l'on n'avait parl que du billet de cinq cents francs trouv sur son bureau, et cette dernire circonstance, pour ainsi dire inexplicable, avait aussi contribu veiller de cruels soupons dans l'esprit de Mlle de Cardoville. Dj elle ressentait les funestes effets de cette dfiance, de tout et de tous, que lui avait recommande Rodin; ce sentiment de dfiance, de rserve, tendait devenir d'autant plus puissant, que, pour la premire fois de sa vie, Mlle de Cardoville, jusqu'alors trangre au mensonge, avait un secret cacher... un secret qui faisait la fois son bonheur, sa honte et son tourment. demi couche sur son divan, pensive, accable, Adrienne parcourait, souvent distraite, un de ces ouvrages rcemment achets; tout coup elle poussa un lger cri de surprise; sa main qui tenait le livre trembla comme la feuille, et de ce moment elle parut lire avec une attention passionne, une curiosit dvorante. Bientt ses yeux brillrent d'enthousiasme; son sourire devint d'une douceur ineffable; elle semblait la fois fire, heureuse et charme... mais, au moment o elle venait de tourner un dernier feuillet, ses traits exprimrent le dsappointement et le chagrin. Alors elle recommena cette lecture qui lui avait caus un si doux enivrement; mais cette fois ce fut avec une lenteur calcule qu'elle relut chaque page, pelant pour ainsi dire chaque ligne, chaque mot; puis, de temps en temps, elle s'interrompait, et alors, pensive, le front pench et appuy sur sa belle main, elle semblait commenter, dans une rverie profonde, les passages qu'elle venait de lire avec un tendre et religieux amour. Arrivant bientt un passage qui l'impressionna tellement qu'une larme brilla dans ses yeux, elle retourna brusquement le volume pour voir sur sa couverture le nom de son auteur. Pendant quelques secondes, elle contempla ce nom avec une expression de singulire reconnaissance, et ne put s'empcher de porter vivement ses lvres vermeilles la page o il se trouvait imprim. Aprs avoir relu plusieurs fois les lignes dont elle avait t si frappe, oubliant sans doute la _lettre _pour _l'esprit_, elle se prit rflchir si profondment, que le livre glissa de ses mains et tomba sur le tapis... Durant le cours de cette rverie, le regard de la jeune fille s'tait arrt d'abord machinalement sur un admirable bas-relief support par un chevalet d'bne, et plac prs de l'une des croises. Ce magnifique bronze rcemment fondu d'aprs un pltre moul sur l'antique, reprsentait le triomphe du Bacchus indien. Jamais l'art grec n'tait peut-tre arriv une si rare perfection. Le jeune conqurant, demi vtu d'une peau de lion qui laissait admirer la puret juvnile et charmante de ses formes, rayonnait d'une beaut divine. Debout dans un char tran par deux tigres, l'air doux et fier la fois, il s'appuyait d'une main sur un thyrse, et de l'autre il guidait avec une majest tranquille son farouche attelage... ce rare mlange de grce, de vigueur et de srnit, on reconnaissait le hros qui avait livr de si rudes combats aux hommes et aux monstres des forts. Grce au ton fauve du relief, la lumire, en frappant cette sculpture de ct, faisait admirablement ressortir la figure du jeune dieu, qui, fouille presque en ronde bosse, et ainsi claire, resplendissait comme une magnifique statue d'or ple sur le fond obscur et tourment du bronze. Lorsque Adrienne avait d'abord arrt son regard sur ce rare assemblage de perfections divines, ses traits taient calmes, rveurs; mais cette contemplation, d'abord presque machinale, devenant de plus en plus attentive et rflchie, la jeune fille se leva tout coup de son sige et s'approcha lentement du bas- relief, paraissant cder l'indicible attraction d'une ressemblance extraordinaire. Alors une lgre rougeur commena poindre sur les joues de Mlle de Cardoville, envahit peu peu son visage et s'tendit rapidement sur son front et sur son cou. Elle s'approcha davantage encore du bas-relief, et aprs avoir jet autour d'elle un coup d'oeil furtif, presque honteux, comme si elle et craint d'tre surprise dans une action blmable, par deux fois elle approcha sa main tremblante d'motion afin d'effleurer seulement du bout de ses doigts charmants le front du bronze du Bacchus indien. Mais, par deux fois, une sorte d'hsitation pudique la retint. Enfin, la tentation devint trop forte. Elle y succomba... et son doigt d'albtre, aprs avoir dlicatement caress le visage d'or ple du jeune dieu, s'appuya plus hardiment pendant une seconde sur son front noble et pur... cette pression, bien lgre pourtant, Adrienne sembla ressentir une sorte de choc lectrique; elle frissonna de tout son corps; ses yeux s'alanguirent, et, aprs avoir un instant nag dans leur nacre humide et brillante, ils s'levrent vers le ciel, et appesantis, se fermrent demi... alors la tte de la jeune fille se renversa quelque peu en arrire; ses genoux flchirent insensiblement; ses lvres vermeilles s'entr'ouvrirent pour laisser chapper son haleine embrase, car son sein se soulevait avec force comme si la sve de la jeunesse et de la vie et acclr les battements de son coeur et fait bouillonner son sang; bientt enfin le brlant visage d'Adrienne trahit malgr elle une sorte d'extase la fois timide et passionne, chaste et sensuelle, dont l'expression tait on ne peut plus ineffable et touchante. Ineffable et touchant spectacle, en effet, que celui d'une jeune vierge dont le front pudique rougit au premier feu d'un secret dsir... Le Crateur de toutes choses n'anime-t-il pas le corps ainsi que l'me de sa divine tincelle? Ne doit-il pas tre religieusement glorifi dans l'intelligence comme dans les sens, dont il a si paternellement dou ses cratures? Impies, blasphmateurs sont donc ceux-l qui cherchent touffer ces sens clestes, au lieu de guider, d'harmoniser leur divin essor. Soudain Mlle de Cardoville tressaillit, redressa la tte, ouvrit les yeux comme si elle sortait d'un rve, se recula brusquement, s'loigna du bas-relief, et fit quelques pas dans la chambre avec agitation, en portant ses mains brlantes son front. Puis, retombant pour ainsi dire anantie sur un sige, ses larmes coulrent avec abondance; la plus amre douleur clata sur ses traits, qui rvlrent alors les profonds dchirements de la funeste lutte qui se livrait en elle-mme. Puis ses larmes tarirent peu peu. Et cette crise d'accablement si pnible succda une sorte de dpit violent, d'indignation courrouce contre elle-mme, qui se traduisit par ces mots qui lui chapprent: -- Pour la premire fois de ma vie, je me sens faible et lche... oh! oui... lche!... bien lche!... * * * * * Le bruit d'une porte qui s'ouvrit et se referma tira Mlle de Cardoville de ses rflexions amres. Georgette rentra et dit sa matresse: -- Mademoiselle peut-elle recevoir M. le comte de Montbron? Adrienne sachant trop vivre pour tmoigner devant ses femmes l'espce d'impatience que lui causait une venue inopportune, dit Georgette: -- Vous avez dit M. de Montbron que j'tais chez moi? -- Oui, mademoiselle. -- Priez-le d'entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressentt ce moment une assez vive contrarit de l'arrive de M. de Montbron, htons-nous de dire qu'elle avait pour lui une affection presque filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez frquent d'ailleurs, elle se trouvait presque toujours d'un avis oppos au sien, et il en rsultait, lorsque Mlle de Cardoville avait toute sa libert d'esprit, les discussions les plus follement gaies ou les plus animes; discussions dans lesquelles, malgr sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille exprience, sa rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot, malgr sa _rouerie _de bonne compagnie, M. de Montbron n'avait pas toujours l'avantage et il avouait trs gaiement sa dfaite. Ainsi, pour ne donner qu'une ide des dissentiments du comte et d'Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu'il disait gaiement_, son complice_, il avait toujours combattu (pour d'autres motifs que ceux allgus par Mme de Saint-Dizier) sa volont de vivre seule et sa guise, tandis qu'au contraire Rodin, en donnant aux rsolutions de la jeune fille ce sujet un but rempli de grandeur, avait acquis sur elle une sorte d'influence. g alors de soixante ans passs, le comte de Montbron avait t l'un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et de l'empire: ses prodigalits, ses bons mots, ses impertinences, ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours dfray les entretiens de la socit de son temps. Quant son caractre, son coeur et son commerce, nous dirons qu'il tait rest dans les termes de la plus sincre amiti presque avec toutes ses anciennes matresses. l'heure o nous le prsentons au lecteur, il tait encore fort gros joueur et fort beau joueur; il avait, comme on disait autrefois, une _trs grande mine_, l'air dcid, fin et moqueur; ses faons taient celles du meilleur monde, avec une pointe d'impertinence agressive lorsqu'il n'aimait pas les gens; il tait grand, trs mince et d'une tournure encore svelte, presque juvnile; il avait le front haut et chauve, les cheveux blancs et courts, des favoris gris taills en croissant, la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus trs pntrants et des dents encore fort belles. -- Monsieur le comte de Montbron! dit Georgette en ouvrant la porte. Le comte entra, et alla baiser la main d'Adrienne avec une sorte de familiarit paternelle. -- Allons! se dit M. de Montbron, tchons de savoir la vrit que je viens chercher, afin d'viter peut-tre un grand malheur. III. Les aveux. Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser pntrer la cause des violents sentiments qui l'agitaient, accueillit M. de Montbron avec une gaiet feinte et force; de son ct, celui-ci, malgr sa grande habitude du monde, se trouvant fort embarrass d'aborder le sujet dont il dsirait confrer avec Adrienne, rsolut, comme on dit vulgairement, de _tter le terrain _avant d'engager srieusement la conversation. Aprs avoir regard la jeune fille pendant quelques secondes, M. de Montbron secoua la tte, et dit avec un soupir de regret: -- Ma chre enfant, je ne suis pas content... -- Quelque peine de coeur... ou de _creps_, mon cher comte? dit Adrienne en souriant. -- Une peine de coeur, dit M. de Montbron. -- Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d'un coup de tte fminin... que d'un coup de d? -- J'ai une peine de coeur, et c'est vous qui me la causez, ma chre enfant. -- Monsieur de Montbron, vous allez me rendre trs orgueilleuse, dit Adrienne en souriant. -- Et vous auriez grand tort... car ma peine de coeur vient justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous ngligez votre beaut... Oui, voyez vos traits ples, abattus, fatigus... depuis quelques jours vous tes triste... vous avez quelque chagrin... j'en suis sr. -- Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de pntration qu'il vous est permis d'en manquer une fois... et cela vous arrive... aujourd'hui. Je ne suis pas triste, je n'ai aucun chagrin... et je vais vous dire une bien norme, une bien orgueilleuse impertinence: jamais je ne me suis trouve si jolie. -- Il n'y a rien de plus modeste, au contraire, que cette prtention... Et qui vous a dit ce mensonge-l? une femme? -- Non... c'est mon coeur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec une lgre motion; puis elle ajouta: -- Comprenez... si vous pouvez. -- Prtendez-vous par l que vous tes fire de l'altration de vos traits, parce que vous tes fire des souffrances de votre coeur? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention. -- Soit, j'avais donc raison, vous avez un chagrin... J'insiste... ajouta le comte d'un ton vraiment pntr, parce que cela m'est pnible... -- Rassurez-vous; je suis on ne peut plus heureuse, car chaque instant je me contemplais dans cette pense: qu' mon ge je suis libre... absolument libre. -- Oui... libre... de vous tourmenter... libre... d'tre malheureuse tout votre aise. -- Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre vieille querelle qui se ranime... je trouve en vous l'alli de ma tante... et de l'abb d'Aigrigny. -- Moi? oui... peu prs comme les rpublicains sont les allis des lgitimistes: ils s'entendent pour se dvorer plus tard... propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours il se tient chez elle une manire de concile qui s'agite fort; vritable meute mitre. Votre tante est en bonne voie. -- Pourquoi pas? Vous l'eussiez vue autrefois ambitionner le rle de la desse Raison... aujourd'hui nous la verrons peut-tre canonise... N'a-t-elle pas dj accompli la premire partie de la vie de sainte Madeleine? -- Vous ne direz jamais autant de mal d'elle qu'elle en fait, ma chre enfant. Nanmoins, quoique pour des raisons bien opposes... je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule... -- Je le sais. -- Oui, et par cela mme que je dsirais vous voir mille fois plus libre encore que vous ne l'tes... moi, je vous conseillais... tout bonnement. -- De me marier. -- Sans doute; de cette faon, votre chre libert... avec ses consquences, au lieu de s'appeler Mlle de Cardoville... se serait appele Mme de... qui vous voudrez... Nous vous aurions trouv un excellent mari qui et t responsable... de votre indpendance... -- Et qui aurait t responsable de ce ridicule mari? et qui se serait dgrad jusqu' porter un nom moqu, bafou par tous?... Moi, peut-tre? dit Adrienne en s'animant lgrement. Non, non, mon cher comte; en bien ou en mal, je rpondrai toujours seule de mes actions; mon nom s'attachera, bonne ou mauvaise, une opinion que, seule du moins, j'aurai forme, car il me serait aussi impossible de dshonorer lchement un nom qui ne serait pas le mien, que de le porter s'il n'tait pas continuellement entour de la profonde estime qu'il me faut. Or, comme on ne rpond que de soi... je garderai mon nom. -- Il n'y a que vous au monde pour avoir des ides pareilles. -- Pourquoi? dit Adrienne en riant, parce qu'il me parat disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire s'incarner et disparatre dans quelque homme trs laid et trs goste, et devenir, comme on le dit sans rire... elle, douce et jolie, devenir tout coup la _moiti _de cette vilaine chose... oui... ainsi, elle frache et charmante rose, je suppose, la _moiti _d'un affreux chardon! Allons, mon cher comte, avouez- le... c'est quelque chose de fort odieux que cette mtempsycose... conjugale, ajouta Adrienne avec un clat de rire. La gaiet factice, un peu fbrile, d'Adrienne, contrastait d'une manire si navrante avec la pleur et l'altration de ses traits; il tait si facile de voir qu'elle cherchait tourdir un profond chagrin par ses rires forcs, que M. de Montbron en fut douloureusement touch; mais, dissimulant son motion, il parut rflchir un instant et prit machinalement un des livres tout rcemment achets et coups dont Adrienne tait entoure. Aprs avoir jet un regard distrait sur ce volume, il continua en dissimulant la pnible motion que lui causait le rire forc de Mlle de Cardoville: -- Voyons, chre tte folle que vous tes... une fois de plus... Supposons que j'aie vingt ans et que vous me fassiez l'honneur de m'pouser... on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose? -- Peut-tre... -- Comment, peut-tre? quoique maris vous ne porteriez pas mon nom? -- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas une hypothse qui ne peut me laisser que... des regrets. Tout coup, M. de Montbron fit un brusque mouvement et regarda Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde... Depuis quelques moments, tout en causant Adrienne, le comte avait pris machinalement deux ou trois des volumes et l pars sur la causeuse, et machinalement encore il avait jet les yeux sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre: _Histoire moderne de l'Inde_, le deuxime: _Voyage dans l'Inde_, le troisime: _Lettre sur l'Inde. _De plus en plus surpris, M. de Montbron avait continu son investigation et avait vu se complter cette nomenclature indienne par le quatrime volume des _Promenades dans l'Inde; _le cinquime, des _Souvenirs de l'Hindoustan; _le sixime_, Notes d'un voyageur aux Indes orientales. _De l une surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M. de Montbron n'avait pu cacher plus longtemps et que ses regards tmoignrent Adrienne. Celle-ci ayant compltement oubli la prsence des volumes accusateurs dont elle tait entoure, cdant un mouvement de dpit involontaire, rougit lgrement; puis, son caractre ferme et rsolu reprenant le dessus, elle dit M. de Montbron en le regardant en face: -- Eh bien!... mon cher comte... de quoi vous tonnez-vous? Au lieu de rpondre, M. de Montbron semblait de plus en plus absorb, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put s'empcher de dire en se parlant soi-mme: -- Non... non... c'est impossible... et pourtant... -- Il serait peut-tre indiscret moi... d'assister votre monologue, mon cher comte, dit Adrienne. -- Excusez-moi, ma chre enfant... mais ce que je vois me surprend un point... -- Et que voyez-vous, je vous prie? -- Des traces d'une proccupation aussi vive... aussi grande... que nouvelle... pour tout ce qui a rapport... l'Inde, dit M. de Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un regard pntrant sur la jeune fille. -- Eh bien? dit bravement Adrienne. -- Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion... -- Gographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M. de Montbron... Vous trouvez cette passion peut-tre un peu srieuse pour mon ge... mon cher comte... mais il faut bien occuper ses loisirs... et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu prince, il m'a pris envie d'avoir une ide du fortun pays... d'o m'est arrive cette sauvage parent. Ces derniers mots furent prononcs avec une amertume dont M. de Montbron fut frapp; aussi, observant attentivement Adrienne, il reprit: -- Il me semble que vous parlez du prince... avec un peu d'aigreur. -- Non... j'en parle avec indiffrence... -- Il mriterait pourtant... un sentiment tout autre... -- D'une toute autre personne peut-tre, rpondit schement Adrienne. -- Il est si malheureux!... dit M. de Montbron d'un ton sincrement pntr. Il y a deux jours encore, je l'ai vu... il m'a dchir le coeur. -- Et que me font, moi... ces dchirements? s'cria Adrienne avec une impatience douloureuse, presque courrouce. -- Je dsirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins piti... rpondit gravement le comte. -- moi... piti! s'cria Adrienne d'un air de fiert rvolte. Puis, se contenant, elle ajouta froidement: -- Ah ... monsieur de Montbron, c'est une plaisanterie?... Ce n'est pas srieusement que vous me demandez de m'intresser aux tourments amoureux de votre prince? Il y eut un ddain si glacial dans ces derniers mots d'Adrienne, ses traits pniblement contracts trahirent une hauteur si amre, que M. de Montbron dit tristement: -- Ainsi... cela est vrai... on ne m'avait pas tromp... Moi qui, par ma vieille et constante amiti, avais, je crois, quelques droits votre confiance, je n'ai rien su... tandis que vous avez tout dit un autre... Cela m'est pnible... trs pnible... -- Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron. -- Eh! mon Dieu!... maintenant je n'ai plus de mnagements garder!... s'cria le comte. Il n'y a plus, je le vois, aucun espoir pour ce malheureux enfant... vous aimez quelqu'un. Et comme Adrienne fit un mouvement. -- Oh! il n'y a pas le nier, reprit le comte; votre pleur... votre tristesse depuis quelques jours... votre implacable indiffrence pour le prince, tout me le prouve... vous aimez... Mlle de Cardoville, blesse de la faon dont le comte parlait du sentiment qu'il lui supposait, reprit avec une dignit hautaine: -- Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu'un secret surpris... n'est pas une confidence, et votre langage m'tonne... -- Eh! ma chre amie, si j'use du triste privilge de l'exprience... si je devine, si je vous dis que vous aimez... si je vais mme presque jusqu' vous reprocher cet amour... c'est qu'il s'agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre jeune prince, qui, vous le savez, m'intresse maintenant autant que s'il tait mon fils, car il est impossible de le connatre sans lui porter le plus tendre intrt! -- Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de froideur et d'ironie amre, que mon amour... en admettant que j'eusse un amour dans le coeur... et une si trange influence sur le prince Djalma... Que lui importe que j'aime! ajouta-t-elle avec un ddain presque douloureux. -- Que lui importe!!! Mais, en vrit, ma chre amie, permettez- moi de vous le dire, c'est vous qui plaisantez cruellement... Comment!... ce malheureux enfant vous aime avec toute l'ardeur d'un premier amour; deux fois dj il a voulu, par le suicide, mettre fin l'horrible torture que lui cause sa passion pour vous... et vous trouvez trange que votre amour pour un autre... soit une question de vie ou de mort pour lui!... -- Mais il m'aime donc! s'cria la jeune fille avec un accent impossible rendre. -- en mourir... vous dis-je, je l'ai vu... Adrienne fit un mouvement de stupeur; de ple qu'elle tait elle devint pourpre, puis cette rougeur disparut, ses lvres blanchirent et tremblrent: son motion fut si vive qu'elle resta quelques moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son coeur comme pour en comprimer les battements. M. de Montbron, presque effray du changement subit de la physionomie d'Adrienne, de l'altration croissante de ses traits, se rapprocha vivement d'elle et s'cria: -- Mon Dieu! ma pauvre enfant, qu'avez-vous! Au lieu de lui rpondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le rassurer; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la jeune fille, nagure contract par la douleur, l'ironie et le ddain, semblait renatre au milieu des motions les plus douces, les plus ineffables; l'impression qu'elle prouvait tait si enivrante, qu'elle semblait s'y complaire et craindre d'en perdre le moindre sentiment; puis la rflexion lui disant que peut-tre elle tait la dupe d'une illusion ou d'un mensonge, elle s'cria tout coup avec angoisse, en s'adressant M. de Montbron: -- Mais ce que vous me dites... est vrai... au moins... -- Ce que je vous dis! -- Oui... que le prince Djalma... -- Vous aime comme un insens!... Hlas!... cela n'est que trop vrai. -- Non... non... s'cria Adrienne, avec une expression ravissante de navet, cela ne saurait tre jamais trop vrai. -- Que dites-vous!... s'cria le comte. -- Mais cette... femme!... demanda Adrienne, comme si ce mot lui et brl les lvres. -- Quelle femme! -- Celle qui tait la cause de ces dchirements si douloureux. -- Cette femme!... qui voulez-vous que ce ft, sinon vous! -- Moi!... oh! oui, c'tait moi, n'est-ce pas? rien que moi! -- Sur l'honneur... croyez-en mon exprience... jamais je n'ai vu une passion plus sincre et plus touchante. -- Oh! n'est-ce pas, jamais il n'a eu dans le coeur un autre amour que le mien? -- Lui?... jamais. -- On me l'a dit... pourtant... -- Qui? -- M. Rodin... -- Que Djalma?... -- Deux jours aprs m'avoir vue s'tait pris d'un fol amour. -- M. Rodin... vous a dit cela? s'cria M. de Montbron en paraissant frapp d'une ide subite. Mais c'est aussi lui qui a dit Djalma... que vous tiez prise de quelqu'un... -- Moi!... -- Et c'est cela qui causait l'affreux dsespoir de ce malheureux enfant... -- Et c'est cela qui causait mon affreux dsespoir, moi! -- Mais vous l'aimez donc autant qu'il vous aime? s'cria M. de Montbron transport de joie. -- Si je l'aime?... dit Mlle de Cardoville. Quelque coups frapps discrtement la porte interrompirent Adrienne. -- Vos gens... sans doute... Remettez-vous, dit le comte. -- Entrez, dit Adrienne d'une voix mue. Florine parut. -- Qu'est-ce? dit Mlle de Cardoville. -- M. Rodin vient de venir. Craignant de dranger mademoiselle, il n'a pas voulu entrer; mais il reviendra dans une demi-heure... Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir? -- Oui, oui, dit le comte Florine, et lors mme que je serais encore avec mademoiselle, introduisez-le... N'est-ce pas votre avis? demanda M. de Montbron Adrienne. -- C'est mon avis... rpondit la jeune fille. Et un clair d'indignation brilla dans ses yeux en songeant cette perfidie de Rodin. -- Ah! le vieux drle!... dit de M. de Montbron. Je m'tais toujours dfi de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte avec sa matresse. IV. Amour. Mlle de Cardoville tait transfigure: pour la premire fois sa beaut clatait dans tout son lustre; jusqu'alors voile par l'indiffrence ou assombrie par la douleur, un blouissant rayon de soleil l'illuminait tout coup. La lgre irritation cause par la perfidie de Rodin avait pass comme une ombre imperceptible sur le front de la jeune fille. Que lui importaient maintenant ces mensonges, ces perfidies? N'taient-elles pas djoues? Et l'avenir... quel pouvoir humain pourrait se mettre entre elle et Djalma, si srs l'un de l'autre? Qui oserait lutter contre ces deux tres rsolus et forts de la puissance irrsistible de la jeunesse, de l'amour et de la libert? Qui oserait tenter de les suivre dans cette sphre embrase o ils allaient, eux si beaux, eux si heureux, se confondre dans un amour si inextinguible, protgs et dfendus par leur bonheur, armure toute preuve? peine Florine sortie, Adrienne s'approcha de M. de Montbron d'un pas rapide; elle semblait grandie: la voir lgre, triomphante et radieuse, on et dit une divinit marchant sur des nues. -- Quand le verrai-je? Tel fut son premier mot M. de Montbron. -- Mais... demain; il faut le prparer tant de bonheur; chez une nature si ardente... une joie si soudaine, si inattendue... peut tre terrible. Adrienne resta un moment pensive, et dit tout coup: -- Demain... oui... pas avant demain... j'ai une superstition du coeur. -- Laquelle? -- Vous le saurez, IL M'AIME... ce mot dit tout, renferme tout, comprend tout... est tout... et pourtant j'ai mille questions sur les lvres... propos de lui... je ne vous en ferai aucune avant demain... non, parce que, par une adorable fatalit... demain est, pour moi... un anniversaire sacr... D'ici l, je vivrai un sicle... Heureusement... je puis attendre... Tenez... Puis, faisant un signe M. de Montbron, elle le conduisit prs du Bacchus indien. -- Comme il lui ressemble!... dit-elle au comte. -- En effet, s'cria celui-ci, c'est trange! -- trange?... reprit Adrienne en souriant avec une douce fiert, trange qu'un hros, qu'un demi-dieu, qu'un idal de beaut ressemble Djalma?... -- Combien vous l'aimez!... dit M. de Montbron profondment mu et presque bloui de la flicit qui resplendissait sur le visage d'Adrienne. -- Je devais bien souffrir, n'est-ce pas? lui dit-elle aprs un moment de silence. -- Mais si je ne m'tais pas dcid venir ici aujourd'hui, en dsespoir de cause, que serait-il arriv? -- Je n'en sais rien... je serais morte peut-tre... car je suis frappe l... d'une manire incurable (et elle mit la main son coeur). Mais ce qui et t ma mort... sera ma vie... -- C'tait horrible! dit le comte en tressaillant, une passion pareille concentre en vous-mme, fire comme vous l'tes... -- Oui, fire!... mais non orgueilleuse... Aussi, en apprenant son amour pour une autre... en apprenant que l'impression que j'avais cru lui causer lors de notre premire entrevue s'tait aussitt efface... j'ai renonc tout espoir, sans pouvoir renoncer mon amour; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entoure de ce qui pouvait me le rappeler... dfaut de bonheur, il y a encore une amre jouissance souffrir par ce qu'on aime. -- Je comprends maintenant votre bibliothque indienne. Adrienne, sans rpondre au comte, alla prendre sur le guridon un des livres frachement coups, et, l'apportant M. de Montbron, lui dit en souriant, avec une expression de joie et de bonheur clestes: -- J'avais tort de nier; je suis orgueilleuse. Tenez... lisez cela... tout haut... je vous en prie... je vous dis que je puis attendre demain. Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le passage, en lui prsentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi dire, se blottir au fond de la causeuse, et l, dans une attitude profondment attentive, recueillie, le corps pench en avant, ses mains croises sur le coussin, son menton appuy sur ses mains, ses grands yeux attachs, avec une sorte d'adoration, sur le Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette contemplation passionne, se prparer entendre la lecture de M. de Montbron. Celui-ci, trs tonn, commena aprs avoir regard Adrienne, qui lui dit de sa voix la plus caressante: -- Et bien, doucement... je vous en conjure... M. de Montbron lut le passage suivant du journal d'un voyageur dans l'Inde: ... Lorsque je me trouvais Bombay, en 1829, on ne parlait, dans toute la socit anglaise, que d'un jeune hros, fils de... Le comte s'tant interrompu une seconde, cause de la prononciation barbare du nom du pre de Djalma, Adrienne lui dit vivement de sa douce voix: -- Fils de _Kadja-Sing_. _-- _Quelle mmoire! dit le comte en souriant. Et il reprit: ... Un jeune hros, le fils de Kadja-Sing, roi de Mundi. Au retour d'une expdition lointaine et sanglante dans les montagnes contre ce roi indien, le colonel Drake tait revenu rempli d'enthousiasme pour le fils de Kadja-Sing, nomm Djalma. Sortant peine de l'adolescence, ce jeune prince a, dans cette guerre implacable, fait preuve d'une intrpidit si chevaleresque, d'un caractre si noble, que l'on a nomm son pre le _Pre du Gnreux_. -- Cette coutume est touchante... dit le comte. Rcompenser pour ainsi dire le pre en lui donnant un surnom glorieux pour son fils, cela est grand... Mais quelle rencontre bizarre que ce livre! dit le comte surpris; il y a de quoi, je le comprends, exalter la tte la plus froide... -- Oh!... vous allez voir... vous allez voir!... dit Adrienne. Le comte poursuivit la lecture: Le colonel Drake, l'un des plus valeureux et des meilleurs officiers de l'arme anglaise, disait hier devant moi que, bless grivement et fait prisonnier par le prince Djalma, aprs une rsistance nergique, il avait t emmen au camp tabli dans le village de... Ici, mme hsitation de la part du comte, l'endroit d'un nom bien autrement sauvage que le premier; aussi, ne voulant pas tenter l'aventure, il s'interrompit et dit Adrienne: -- Quant celui-ci... j'y renonce. -- C'est pourtant facile! reprit Adrienne, et elle pronona avec une inexprimable douceur le nom suivant, d'ailleurs fort doux: -- Dans le village de _Shumshabad_. _-- _Voil un procd mnmonique infaillible pour retenir les noms gographiques, dit le comte, et il continua: Une fois arriv au camp, le colonel Drake reut l'hospitalit la plus touchante, et le prince Djalma eut pour lui les soins d'un fils. Ce fut l que le colonel eut connaissance de quelques faits qui portrent son comble son enthousiasme pour le prince Djalma. Il a racont devant moi les deux suivants: l'un des combats, le prince tait accompagn d'un jeune Indien d'environ douze ans, qu'il aimait tendrement et qui lui servait de page, le suivant cheval pour porter ses armes de rechange. Cet enfant tait idoltr par sa mre; au moment de l'expdition, elle avait confi son fils au prince Djalma en lui disant avec un stocisme digne de l'antiquit: _Qu'il soit votre frre. Il sera mon frre_, avait rpondu le prince. Au milieu d'une sanglante droute, l'enfant est brivement bless, son cheval tu; le prince, au pril de sa vie, malgr la prcipitation d'une retraite force, le dgage, le prend en croupe et fuit; on les poursuit; un coup de feu atteint leur cheval; mais il peut atteindre un massif de jungles, au milieu duquel, aprs quelques vains efforts, il tombe puis. L'enfant tait incapable de marcher: le prince l'emporte, se cache avec lui au plus pais du taillis. Les Anglais arrivent, fouillent les jungles; les deux victimes chappent. Aprs une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses, de fatigues, de prils inous, le prince, portant toujours l'enfant, dont l'une des jambes tait demi brise, parvient gagner le camp de son pre, et dit simplement: _J'avais promis sa mre qu'il serait mon frre, j'ai agi en frre._ -- C'est admirable! s'cria le comte. -- Continuez... oh! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme, sans dtourner ses yeux du bas-relief, qu'elle continuait de contempler avec une admiration croissante. Le comte poursuivit: Une autre fois le prince Djalma, suivi de deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un endroit trs sauvage, pour s'emparer d'une porte de deux petits tigres gs de quelques jours. Le repaire avait t signal. Le tigre et sa femelle taient encore au dehors la cure. L'un des noirs s'introduit dans la tanire par une troite ouverture; l'autre, aid de Djalma, abat coups de hache un assez gros tronon d'arbre afin de disposer un sige pour prendre le tigre ou sa femelle. Du ct de l'ouverture, la caverne tait presque pic. Le prince y monte avec agilit afin de disposer le pige, avec l'autre noir; tout coup un rugissement effroyable retentit; en quelques bonds la femelle, revenant de cure, atteint l'ouverture de la tanire. Le noir qui tendait le pige avec le prince a le crne ouvert d'un coup de dent, l'arbre tombe en travers de l'troite entre du repaire et empche la femelle d'y pntrer, et barre en mme temps le passage au noir qui accourait avec les petits tigres... Au-dessus, vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches, le prince, couch plat ventre, considrait cet affreux spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits, dvorait les mains du noir, qui, de l'intrieur du repaire, tchait de maintenir le tronc d'arbre, son seul rempart, et poussait des cris lamentables. -- C'est horrible! dit le comte. -- Oh! continuez... continuez... s'cria Adrienne avec exaltation, vous allez voir ce que peut l'hrosme de la bont. Le comte poursuivit: Tout coup, le prince met son poignard entre ses dents, attache sa ceinture un bloc de roc, prend la hache d'une main, de l'autre se laisse glisser le long de ce cordage improvis, tombe quelques pas de la bte froce, bondit jusqu' elle, et, rapide comme l'clair, lui porte coup sur coup, deux atteintes mortelles, au moment o le noir, perdant ses forces, abandonnant le tronc d'arbre, allait tre mis en pices. -- Et vous vous tonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, qui la Fable mme ne prte pas un dvouement aussi gnreux! s'cria la jeune fille avec une exaltation croissante. -- Je ne m'tonne plus, j'admire, dit le comte d'une voix mue, et, ces nobles traits, mon coeur bat d'enthousiasme comme si j'avais vingt ans. -- Et le noble coeur de ce voyageur a battu comme le vtre ce rcit, dit Adrienne; vous allez voir. Ce qui rend admirable l'intrpidit du prince, c'est que, selon les principes des castes indiennes, la vie d'un esclave n'a aucune importance; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut d'une pauvre crature si infime, obissait un hroque instinct de charit vritablement chrtienne, jusqu'alors inoue dans ce pays. Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake, suffisent peindre un homme; c'est donc avec un sentiment de respect profond et d'admiration touchante que moi, voyageur inconnu, j'ai crit le nom du prince Djalma sur ce livre de voyage, prouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant quel sera l'avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage, toujours dvast par la guerre. Si modeste que soit l'hommage que je rends ce caractre digne des temps hroques, son nom du moins sera rpt avec un gnreux enthousiasme par tous les coeurs sympathiques ce qui est gnreux et grand. -- Et tout l'heure, en lisant ces lignes si simples, si touchantes, reprit Adrienne, je n'ai pu m'empcher de porter mes lvres le nom de ce voyageur. -- Oui..., le voil bien tel que je l'avais jug, dit le comte de plus en plus mu, en rendant le livre Adrienne, qui se levant grave et touchante, lui dit: -- Le voil tel que je voulais vous le faire connatre, afin que vous compreniez... mon adoration pour lui; car ce courage, cette hroque bont, je les avais devins, lors d'un entretien surpris malgr moi, avant de me montrer lui... De ce jour, je le savais aussi gnreux qu'intrpide, aussi tendre, aussi sensible qu'nergique et rsolu; mais lorsque je le vis si merveilleusement beau... et si diffrent, par le noble caractre de sa physionomie, par ses vtements mme, de tout ce que j'avais rencontr jusqu'alors... quand je vis l'impression que je lui causai... et que j'prouvai plus violente encore peut-tre... je sentis ma vie attache cet amour. -- Et maintenant, vos projets?... -- Divins, radieux comme mon coeur... En apprenant son bonheur, je veux que Djalma prouve ce mme blouissement dont je suis frappe et qui ne me permet pas encore de regarder... mon soleil en face... car, je vous le rpte... d'ici demain j'ai un sicle vivre. Oui, chose trange! j'aurais cru aprs une telle rvlation, sentir le besoin de rester seule plonge dans cet ocan de penses enivrantes. Eh bien, non, d'ici demain, je redoute la solitude... J'prouve je ne sais quelle impatience fbrile... inquite... ardente... Oh! bnie serait la fe qui, me touchant de sa baguette, m'endormirait cette heure jusqu' demain. -- Je serai cette bienfaisante fe, dit tout coup le comte en souriant. -- Vous? -- Moi. -- Et comment? -- Voyez la puissance de ma baguette; je veux vous distraire d'une partie de vos penses en vous les rendant matriellement visibles... -- Expliquez-vous, de grce. -- Et de plus mon projet aura encore pour vous un autre avantage. coutez-moi: vous tes si heureuse, que vous pouvez tout entendre... votre odieuse tante et ses odieux amis rpandent le bruit que votre sjour chez M. Baleinier... -- A t ncessit par la faiblesse de mon esprit, dit Adrienne en souriant, je m'y attendais. -- C'est stupide; mais comme votre rsolution de vivre seule vous fait des envieux et des ennemis, vous sentez pourquoi il ne manquera pas des gens parfaitement disposs, donner crance toutes les stupidits possibles. -- Je l'espre bien... Passer pour folle aux yeux des sots... c'est trs flatteur. -- Oui, mais prouver aux sots qu'ils sont des sots, et cela la face de tout Paris, c'est amusant; or, on commence s'inquiter de votre disparition; vous avez interrompu vos promenades habituelles en voiture; ma nice parat seule depuis longtemps dans notre loge aux Italiens. Vous voulez tuer, brler le temps jusqu' demain... voici une occasion excellente: il est deux heures; trois heures et demie ma nice est ici en voiture; la journe est splendide... il y aura un monde fou au bois de Boulogne, vous faites une charmante promenade; on vous voit dj l... puis, le grand air, le mouvement, calmeront votre fivre de bonheur... Et ce soir, c'est l que commence ma magie, je vous conduis dans l'Inde. -- Dans l'Inde?... -- Au milieu de ces forts sauvages o l'on entend rugir les lions, les panthres et les tigres. Ce combat hroque qui vous a tant mue tout l'heure... nous l'aurons sous nos yeux, rel et terrible... -- Franchement, mon cher comte, c'est une plaisanterie. -- Pas du tout, je vous promets de vous faire voir de vritables btes farouches, redoutables htes du pays de notre demi-dieu... tigres grondants... lions rugissants... Cela ne vaudra-t-il pas vos livres? -- Mais encore... -- Allons, il faut vous donner le secret de mon pouvoir surnaturel: au retour de votre promenade, vous dnez chez ma nice, et nous allons ensuite un spectacle fort curieux qui se donne la Porte-Saint-Martin... Un dompteur de btes des plus extraordinaires y montre des animaux parfaitement froces au milieu d'une fort (ici seulement comme l'illusion) et simule avec eux, tigres, lions et panthres, des combats formidables. Tout Paris court ces reprsentations, et tout Paris vous y verra plus belle et plus charmante que jamais. -- J'accepte, j'accepte, dit Adrienne avec une joie d'enfant. Oui... vous avez raison... j'prouverai un plaisir trange voir ces monstres farouche qui me rappelleront ceux que mon demi-dieu a si hroquement combattus. J'accepte encore, parce que, pour la premire fois de ma vie, je brle du dsir d'tre trouve belle... mme par tout le monde... J'accepte... enfin... parce que... Mlle de Cardoville fut interrompue, d'abord par un lger coup frapp la porte, puis par Florine, qui entra en annonant M. Rodin. V. Excution. Rodin entra. D'un coup d'oeil rapide jet sur Mlle de Cardoville et sur M. de Montbron, il devina qu'il allait se trouver dans une position difficile. En effet rien ne semblait moins _rassurant _pour lui que la contenance d'Adrienne et du comte. Celui-ci, lorsqu'il n'aimait pas les gens, manifestait, nous l'avons dit, son antipathie par des faons d'une impertinence agressive, d'ailleurs soutenue par bon nombre de duels; aussi, la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression insolente et dure. Accoud la chemine et causant avec Adrienne, il tourna ddaigneusement la tte par-dessus son paule sans rpondre au profond salut du jsuite. la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque surprise de n'prouver aucun mouvement d'irritation ou de haine. La brillante flamme qui brlait dans son coeur le purifiait de tout sentiment vindicatif. Elle sourit au contraire, car jetant un fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-mme, elle se demandait ce que deux tres si jeunes, si beaux, si libres, si amoureux, pouvaient avoir cette heure redouter de ce vieux homme crasseux, mine ignoble et basse, qui s'avanait tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin de ressentir de la colre ou de l'aversion contre Rodin, la jeune fille n'prouva qu'un accs de gaiet moqueuse, et ses grands yeux, dj tincelants de flicit, ptillrent bientt de malice et d'ironie. Rodin se sentit mal l'aise. Les gens de sa robe prfrent de beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs; tantt ils chappent aux colres dcharnes contre eux en se jetant genoux, en pleurant, gmissant, en se frappant la poitrine; tantt, au contraire, ils les bravent en se redressant arms et implacables; mais devant la raillerie mordante ils se dconcertent aisment. Ainsi fut-il de Rodin; il pressentit que, plac entre Adrienne de Cardoville et M. de Montbron, il allait avoir, ainsi qu'on dit vulgairement, un fort _mauvais quart d'heure _ passer. Le comte ouvrit le feu. Tournant la tte par-dessus son paule, il dit Rodin: -- Ah!... ah!... vous voici, monsieur l'homme de bien? -- Approchez... monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un sourire moqueur; vous, la perle des amis, vous, le modle des philosophes... vous, l'ennemi dclar de toute fourberie, de tout mensonge, j'ai mille compliments vous faire... -- J'accepte tout de vous, ma chre demoiselle... mme des compliments immrits, dit le jsuite en s'efforant de sourire, et dcouvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et dchausses; mais, puis-je savoir ce qui me mrite vos compliments? -- Votre pntration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne. -- Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage votre vracit... non moins rare... trop rare... peut-tre. -- Moi, pntrant! en quoi, ma chre demoiselle? dit froidement Rodin; moi, vridique! en quoi, monsieur le comte? ajouta-t-il en se tournant ensuite vers M. de Montbron. -- En quoi... monsieur? dit Adrienne, mais vous avez devin un secret entour de difficults, de mystres sans nombre. En un mot, vous avez su lire au plus profond du coeur d'une femme... -- Moi, ma chre demoiselle?... -- Vous-mme, monsieur; et rjouissez-vous... votre pntration a eu les plus heureux rsultats. -- Et votre vracit a fait merveille... ajouta le comte. -- Il est doux au coeur de bien agir, mme sans le savoir, dit Rodin se tenant toujours sur la dfensive et piant tour tour d'un oeil oblique le comte et Adrienne: mais pourrai-je savoir ce dont on me loue? -- La reconnaissance m'oblige vous en instruire, monsieur, dit Adrienne avec malice: vous avez dcouvert et dit au prince Djalma que j'aimais passionnment... quelqu'un; eh bien... glorifiez votre pntration, mon cher monsieur... c'est vrai. -- Vous avez dcouvert et dit mademoiselle que le prince Djalma aimait passionnment... quelqu'un, reprit le comte; eh bien, glorifiez votre pntration, mon cher monsieur... c'est vrai. Rodin resta confondu, interdit. -- Ce quelqu'un que j'aimais si passionnment, dit Adrienne, c'tait le prince. -- Cette personne que le prince aimait passionnment, reprit le comte, c'tait mademoiselle. Ces rvlations, gravement inquitantes et faites coup sur coup, abasourdirent Rodin; il resta muet, effray, songeant l'avenir. -- Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers vous? reprit Adrienne d'un ton de plus en plus railleur. Grce votre sagacit, grce au touchant intrt que vous nous portiez, nous vous devons, le prince et moi, d'tre clairs sur nos sentiments mutuels. Le jsuite reprit peu peu son sang-froid, et son calme apparent irrita fort M. de Montbron, qui, sans la prsence d'Adrienne, et donn un tout autre tour au persiflage. -- Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites l'honneur de m'apprendre, ma chre demoiselle. Je n'ai de ma vie parl du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable, d'ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma... -- Il est vrai, reprit Adrienne; par un scrupule de discrtion exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince Djalma ressentait... vous poussiez la rserve, la dlicatesse, jusqu' me dire que... ce n'tait pas moi qu'il aimait... -- Et le mme scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de Cardoville aimait passionnment quelqu'un... qui n'tait pas lui... -- Monsieur le comte, reprit schement Rodin, je ne devrais pas avoir besoin de vous dire que j'prouve assez peu le besoin de me mler d'intrigues amoureuses. -- Allons donc! c'est modestie ou amour-propre, dit insolemment le comte. Dans votre intrt, de grce, pas de maladresse pareille... Si on vous prenait au mot?... si a se rpandait?... Soyez donc meilleur mnager des honntes petits mtiers que vous faites sans doute... -- Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude apprentissage, monsieur le comte, c'est le pesant mtier d'tre votre auditeur. -- Ah ! cher monsieur, reprit le comte avec ddain, est-ce que vous ignorez qu'il y a toutes sortes de moyens de chtier les impertinents et les fourbes?... -- Mon cher comte!... dit Adrienne M. de Montbron d'un ton de reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait: -- Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1 ce qu'il y a de courageux menacer et appeler impertinent un pauvre vieux bonhomme comme moi; 2... -- Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jsuite, 1 un pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se retranchant derrire la vieillesse qu'il dshonore, est la fois lche et mchant; il mrite un double chtiment; 2 quant l'ge, je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s'inclinent avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux blancs des vieux coquins; qu'en pensez-vous, cher monsieur? Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupire, attacha une seconde peine son petit oeil de reptile sur le comte, et lui lana un regard rapide, froid et aigu comme un dard... puis la paupire livide retomba sur la morne prunelle de cet homme face de cadavre. -- N'ayant pas l'inconvnient d'tre un vieux loup, et encore moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m'inquiter des poursuites des louvetiers et des gendarmes; quant aux reproches que l'on me fait, j'ai une manire bien simple de rpondre, je ne dis pas de me justifier... je ne me justifie jamais. -- Vraiment! dit le comte. -- Jamais, reprit froidement Rodin; mes actes se chargent de cela; je rpondrai donc simplement que, voyant l'impression profonde, violente, presque effrayante, cause par mademoiselle sur le prince... -- Que cette assurance que vous me donnez de l'amour du prince, dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin, vous absolve du mal que vous avez voulu me faire... La vue de notre prochain bonheur sera votre seule punition. -- Peut-tre n'ai-je pas besoin d'absolution ou de punition, car, ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire observer monsieur le comte, ma chre demoiselle, l'avenir justifiera mes actes... Oui, j'ai d dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui, de mme que j'ai d vous dire qu'il aimait une autre personne que vous... et cela dans votre intrt mutuel... Que mon attachement pour vous m'ait gar... cela se peut, je ne suis pas infaillible... mais aprs ma conduite passe envers vous, ma chre demoiselle, j'ai peut-tre le droit de m'tonner d'tre trait ainsi... Ceci n'est pas une plainte... Si je ne me justifie jamais... je ne me plains jamais non plus... -- Voil, parbleu, quelque chose d'hroque, mon cher monsieur, dit le comte; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier du mal que vous faites. -- Du mal que je fais? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons- nous aux nigmes? -- Et qu'est-ce donc, monsieur, s'cria le comte avec indignation, que d'avoir, par vos mensonges, plong le prince dans un dsespoir si affreux, qu'il a voulu deux fois attenter ses jours! qu'est- ce donc d'avoir aussi, par vos mensonges, jet mademoiselle dans une erreur si cruelle et si complte que, sans la rsolution que j'ai prise aujourd'hui, cette erreur durerait encore et aurait eu des suites les plus funestes! -- Et pourriez-vous me faire l'honneur de me dire, monsieur le comte, quel intrt j'ai, moi, ces dsespoirs, ces erreurs, en admettant mme que j'aie voulu les causer! -- Un grand intrt, sans doute, dit durement le comte, et d'autant plus dangereux, qu'il est cach; car vous tes de ceux, je le vois, qui le malheur d'autrui doit rapporter plaisir et profit. -- C'est trop, monsieur le comte; je me contenterai du profit, dit Rodin en s'inclinant. -- Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change; tout ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu'une si perfide fourberie soit un acte isol... Qui sait si ce n'est pas un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte Mlle de Cardoville! Adrienne avait cout la discussion prcdente avec une attention profonde. Tout coup, elle tressaillit comme claire par une rvlation soudaine. Aprs un moment de silence, elle dit Rodin, sans amertume, sans colre, mais avec un calme rempli de douceur et de srnit: -- On dit, monsieur, que l'amour heureux fait des prodiges... Je serais tente de le croire; car aprs quelques minutes de rflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que votre conduite m'apparat sous un jour nouveau. -- Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chre demoiselle? -- Pour que vous soyez mon point de vue, monsieur, permettez-moi d'insister sur quelques faits: la Mayeux m'tait gnreusement dvoue; elle m'avait donn des preuves irrcusables d'attachement; son esprit valait son noble coeur... mais elle ressentait pour vous un loignement invincible; tout coup elle disparat mystrieusement de chez moi... et il n'a pas tenu vous que j'aie sur elle d'odieux soupons. M. de Montbron a pour moi une affection paternelle, mais je dois vous l'avouer, peu de sympathie pour vous; ainsi vous avez tch de jeter la dfiance entre lui et moi... Enfin, le prince Djalma prouve un sentiment profond pour moi... et vous employez la fourberie la plus perfide pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi!... je l'ignore... mais coup sr il m'est hostile. -- Il me semble, mademoiselle, dit svrement Rodin, qu' votre ignorance se joint l'oubli des service rendus. -- Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m'ayez retire de la maison de M. Baleinier; mais en dfinitive, quelques jours plus tard, j'tais infailliblement dlivre par M. de Montbron que voici... -- Vous avez raison, ma chre enfant, dit le comte; il se pourrait bien que l'on ait voulu se donner le mrite de ce qui devait bientt forcment arriver, grce vos amis. -- Vous vous noyez, je vous sauve, vous m'tes reconnaissante!... Erreur, dit Rodin avec amertume; un autre passant vous aurait sans doute sauve plus tard. -- La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en souriant; une maison de sant n'est pas un fleuve, et quoique je vous croie maintenant trs capable, monsieur, de nager entre deux eaux, la natation vous a t inutile en cette circonstance... et vous m'avez simplement ouvert une porte... qui devait invitablement s'ouvrir plus tard. -- Trs bien, ma chre enfant, dit le comte en riant aux clats de la rponse d'Adrienne. -- Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas tendus qu' moi... Les filles de M. le marchal Simon lui ont t ramenes par vous... mais il est croire que les rclamations de M. le marchal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n'eussent pas t vaines. Vous avez t jusqu' rendre un vieux soldat sa croix impriale, vritable relique sacre pour lui; c'est trs touchant... Vous avez enfin dmasqu l'abb d'Aigrigny et M. Baleinier... mais j'tais moi-mme dcide les dmasquer... du reste, tout ceci prouve que vous tes, monsieur, un homme d'infiniment d'esprit... -- Ah! mademoiselle... fit humblement Rodin. -- Rempli de ressources et d'invention... -- Ah! mademoiselle... -- Ce n'est pas ma faute si dans notre long entretien chez M. Baleinier vous avez trahi cette supriorit qui m'a frappe, je l'avoue, profondment frappe... et dont vous semblez assez embarrass cette heure... Que voulez-vous, monsieur, il est bien difficile un rare esprit comme le vtre de garder l'incognito. Cependant, comme il se pourrait que, par des voies diffrentes, oh! trs diffrentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous concourions au mme but... (toujours selon notre entretien de chez M. Baleinier) je veux dans l'intrt de notre _communion future, _comme vous disiez, vous donner un conseil... et vous parler franchement. Rodin avait cout Mlle de Cardoville avec une apparente impassibilit, tenant son chapeau sous son bras, ses mains croises sur son gilet et faisant tourner ses pouces. La seule marque extrieure du trouble terrible o le jetaient les calmes paroles d'Adrienne fut que les paupires livides du jsuite, hypocritement abaisses, devinrent peu peu trs rouges, tant le sang y affluait violemment. Il rpondit nanmoins Mlle de Cardoville d'une voix assure et en s'inclinant profondment: -- Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours excellentes... -- Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une lgre exaltation, l'amour heureux donne une telle pntration, une telle nergie, un tel courage, que les prils, on s'en joue... les embches, on les dcouvre... les haines, on les brave. Croyez-moi, la divine clart qui rayonne autour de deux coeurs bien aimants suffit dissiper toutes les tnbres, clairer tous les piges. Tenez... dans l'Inde... excusez cette faiblesse... j'aime beaucoup parler de l'Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d'une grce et d'une finesse indicibles, dans l'Inde les voyageurs, pour assurer leur tranquillit pendant la nuit, allument un grand feu autour de leur _ajoupa _(pardon encore de cette teinte de couleur locale), et aussi loin que s'tend l'aurole lumineuse, elle met en fuite par sa seule clart tous les reptiles impurs, venimeux, que la lumire effraye et qui ne vivent que dans les tnbres. -- Le sens de la comparaison m'a jusqu'ici chapp, dit Rodin en continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant demi ses paupires de plus en plus injectes. -- Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant. Supposez, monsieur, que le dernier... service que vous venez de rendre moi et au prince, car vous ne procdez que par services rendus... cela est fort neuf et fort habile... je le reconnais... -- Bravo, ma chre enfant, dit le comte avec joie, l'excution sera complte. -- Ah!... c'est une excution? dit Rodin toujours impassible. -- Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c'est une simple conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe ami du bien. Supposez donc que les frquents... _services _que vous avez rendus moi et aux miens m'aient tout coup ouvert les yeux ou plutt, ajouta la jeune fille d'un ton grave, supposez que Dieu, qui donne la mre l'instinct de dfendre son enfant... m'ait donn moi, avec mon bonheur, l'instinct de conservation de ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en clairant mille circonstances jusqu'alors obscures, m'ait tout coup rvl qu'au lieu d'tre mon ami, vous tes peut-tre l'ennemi le plus dangereux de moi et de ma famille... -- Ainsi, nous passons de l'excution aux suppositions, dit Rodin toujours imperturbable. -- Et de la supposition... monsieur, puisqu'il faut le dire, la certitude, reprit Adrienne avec une fermet digne et sereine. Oui, maintenant, je le crois, j'ai t quelque temps votre dupe... et je vous le dis sans haine, sans colre, mais avec regret, il est pnible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit... s'abaisser de telles machinations... et, aprs avoir fait jouer tant de ressorts diaboliques, n'arriver enfin qu'au ridicule, pour un homme comme vous, d'tre vaincu par une jeune fille qui n'a pour arme, pour dfense, pour lumires... que son amour!... En un mot, monsieur, je vous regarde ds aujourd'hui comme un ennemi implacable et dangereux; car j'entrevois votre but sans deviner par quels moyens vous voulez l'atteindre: sans doute ces moyens seront dignes du pass. Eh bien! malgr tout cela, je ne vous crains pas; ds demain ma famille sera instruite de tout, et cette union active, intelligente, rsolue, nous tiendra bien en garde; car il s'agit ncessairement de cet norme hritage qu'on a dj failli nous ravir. Maintenant, quels rapports peut-il y avoir entre les griefs que je vous reproche et la fin toute pcuniaire que l'on se propose?... Je l'ignore absolument... mais, vous me l'avez dit vous-mme, mes ennemis sont si dangereusement habiles, leurs ruses toujours si dtournes, qu'il faut s'attendre tout, prvoir tout: je me souviendrai de la leon... Je vous ai promis de la franchise, monsieur; en voil, je suppose. -- Cela serait du moins imprudent... comme la franchise, si j'tais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous m'aviez promis un conseil, ma chre demoiselle. -- Le conseil sera bref. N'essayez pas de lutter contre moi, parce qu'il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les vtres: une femme qui dfend son bonheur. Adrienne pronona ces derniers mots avec une confiance si souveraine, son beau regard tincelait, pour ainsi dire, d'une flicit si intrpide, que Rodin, malgr sa flegmatique audace, fut un moment effray. Cependant il ne parut nullement dconcert, et, aprs un moment de silence, il reprit avec un air de compassion presque ddaigneuse: -- Ma chre demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c'est probable... rappelez-vous seulement une chose que je vous rpte: Je ne me justifie jamais; l'avenir se charge de cela... Sur ce, ma chre demoiselle, je suis, nonobstant, votre trs dvou serviteur... Et il salua. Monsieur le comte... vous rendre mes respectueux devoirs, ajouta-t-il en s'inclinant devant M. de Montbron plus humblement encore, et il sortit. peine Rodin fut-il sorti, qu'Adrienne courut son bureau et crivit quelques mots la hte, cacheta son billet, et dit M. de Montbron: -- Je ne verrai pas le prince avant demain... autant par superstition de coeur que parce qu'il est ncessaire pour mes projets que cette entrevue soit entoure de quelque solennit... Vous saurez tout... mais je veux lui crire l'instant... car avec un ennemi tel que M. Rodin, il faut tout prvoir... -- Vous avez raison, ma chre enfant... cette lettre vite... Adrienne la lui donna. -- Je lui en dis assez pour calmer sa douleur... et pas assez pour m'ter le dlicieux bonheur de la surprise que je lui mnage demain. -- Tout cela est rempli de raison et de coeur; je cours chez le prince lui remettre votre billet... Je ne le verrai pas; je ne pourrais rpondre de moi... Ah ! notre promenade de tantt, notre spectacle de ce soir, tiennent toujours? -- Certainement, je n'ai plus besoin de m'tourdir jusqu' demain; puis, je le sens, le grand air me fera du bien; cet entretien avec M. Rodin m'a un peu anime. -- Le vieux misrable!... Mais... nous en reparlerons... Je cours chez le prince... et je reviens vous prendre avec Mme de Morinval pour aller aux Champs-lyses. Et le comte de Montbron sortit prcipitamment, aussi joyeux qu'il tait entr triste et dsol. VI. Les Champs-lyses. Deux heures environ s'taient passes depuis l'entretien de Rodin et de Mlle de Cardoville. De nombreux promeneurs, attirs aux Champs-lyses par la srnit d'un beau jour de printemps (le mois de mars touchait sa fin), s'arrtaient pour admirer un ravissant attelage. Qu'on se figure une calche bleu-lapis, train blanc aussi rchampi de bleu, attele de quatre superbes chevaux de sang bai dor, crins noirs, aux harnais tincelants d'ornements d'argent et mens en Daumont par deux petits postillons de taille parfaitement gale, portant cape de velours noir, veste de casimir bleu clair collet blanc, culotte de peau et bottes revers; deux grands valets de pied poudrs, livre galement bleu clair, collet et parements blancs, taient assis sur le sige de derrire. On ne pouvait rien voir de mieux conduit, de mieux attel; les chevaux, pleins de race, de vigueur et de feu, habilement mens par les postillons, marchaient d'un pas singulirement gal, se cadenant avec grce, mordant leur frein couvert d'cume, et secouant de temps autre leurs cocardes de soie bleue et blanche rubans flottants, au centre desquelles s'panouissait une belle rose. Un homme cheval, mis avec une lgante simplicit, suivant l'autre ct de l'avenue, contemplait avec une sorte d'orgueilleuse satisfaction cet attelage qu'il avait pour ainsi dire cr; cet homme tait M. de Bonneville, l'cuyer d'Adrienne, comme disait M. de Montbron, car cette voiture tait celle de la jeune fille. Un changement avait eu lieu dans le _programme _de la journe magique. M. de Montbron n'avait pu remettre Djalma le billet de Mlle de Cardoville, le prince tait parti ds le matin la campagne avec le marchal Simon, avait dit Faringhea; mais il devait tre de retour dans la soire, et la lettre lui serait remise son arrive. Compltement rassure sur Djalma, sachant qu'il trouverait quelques lignes qui, sans lui apprendre le bonheur qu'il attendait, le lui feraient du moins pressentir, Adrienne, coutant le conseil de M. de Montbron, tait alle la promenade dans sa voiture elle, afin de bien constater aux yeux du monde qu'elle tait bien dcide, malgr les bruits perfides rpts par Mme de Saint-Dizier, ne rien changer dans sa rsolution de vivre seule et d'avoir sa maison. Adrienne portait une petite capote blanche demi-voile de blonde, qui encadrait sa figure rose et ses cheveux d'or; sa robe montante de velours grenat disparaissait presque sous un grand chle de cachemire vert. La jeune marquise de Morinval, aussi fort jolie, fort lgante, tait assise sa droite; M. de Montbron occupait, en face d'elles deux, le devant de la calche. Ceux qui connaissent le monde parisien, ou plutt cette imperceptible fraction du monde parisien qui, pendant une heure ou deux, s'en va par chaque beau jour de soleil aux Champs-lyses pour voir et pour tre vue, comprendront que la prsence de Mlle de Cardoville sur cette brillante promenade dut tre un vnement extraordinaire, quelque chose d'inou. Ce que l'on appelle le _monde _ne pouvait en croire ses yeux en voyant cette jeune fille de dix-huit ans, riche millions, appartenant la plus haute noblesse, venir pour ainsi dire constater aux yeux de tous, en se montrant dans sa voiture, qu'en effet elle vivait entirement libre et indpendante, contrairement tous les usages, toutes les convenances. Cette sorte d'mancipation semblait quelque chose de monstrueux, et l'on tait presque tonn de ce que le maintien de la jeune fille, rempli de grce et de dignit, dmentt compltement les calomnies rpandues par Mme de Saint-Dizier et ses amis propos de la folie prtendue de sa nice. Plusieurs _beaux_, profitant de ce qu'ils connaissaient la marquise de Morinval ou M. de Montbron, vinrent tour tour la saluer et marchrent pendant quelques minutes au pas de leurs chevaux ct de la calche, afin d'avoir l'occasion de voir, d'admirer et peut-tre d'entendre Mlle de Cardoville; celle-ci combla tous ces voeux en parlant avec son charme et son esprit habituels; alors la surprise, l'enthousiasme, furent leur comble, ce que l'on avait d'abord tax de bizarrerie presque insense devint une originalit charmante, et il n'et tenu qu' Mlle de Cardoville d'tre, de ce jour, dclare la reine de l'lgance et de la mode. La jeune fille se rendait trs bien compte de l'impression qu'elle produisait, elle en tait heureuse et fire en songeant Djalma; lorsqu'elle le comparait ces hommes la mode, son bonheur augmentait encore. Et de fait, ces jeunes gens, dont la plupart n'avaient jamais quitt Paris, ou qui s'taient au plus aventurs jusqu' Baden, lui semblaient _bien ples _auprs de Djalma, qui, son ge, avait tant de fois command et combattu dans de sanglantes guerres, et dont la rputation de courage et d'hroque gnrosit, cite avec admiration par les voyageurs, arrivait du fond de l'Inde jusqu' Paris. Et puis, enfin, les plus charmants lgants, avec leurs petits chapeaux, leurs redingotes triques et leurs grandes cravates, pouvaient-ils approcher du prince indien, dont la gracieuse et mle beaut tait encore rehausse par l'clat d'un costume la fois si riche et si pittoresque! Tout tait donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour Adrienne; le soleil, se couchant dans un ciel d'une srnit splendide, inondait la promenade de ses rayons dors; l'air tait tide; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants; une brise lgre agitait les charpes des femmes, les plumes de leurs chapeaux; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumire. Adrienne, du fond de sa voiture, s'amusait voir miroiter sous ses yeux ce tourbillon tincelant de tout le luxe parisien; mais, au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pense se dessiner la mlancolique et douce figure de Djalma, lorsque quelque chose tomba sur ses genoux... elle tressaillit. C'tait un bouquet de violettes un peu fanes. Au mme instant, elle entendit une voix enfantine qui disait, en suivant la calche: -- Pour l'amour de Dieu... ma bonne dame... un petit sou! Adrienne tourna la tte et vit une pauvre petite fille ple et hve, d'une figure douce et triste, peine vtue de haillons et qui tendait sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si frappant de l'extrme misre au sein mme de l'extrme luxe ft si commun qu'il n'tait plus remarquable, Adrienne en fut doublement affecte; le souvenir de la Mayeux, peut-tre alors en proie la plus affreuse misre, lui vint la pense. -- Ah! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas pour moi seule un jour de radieux bonheur. Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit la petite fille: -- As-tu ta mre, mon enfant? -- Non, madame; je n'ai plus ni mre ni pre... -- Qui prend soin de toi? -- Personne, madame... On me donne des bouquets vendre; il faut que je rapporte des sous... sans cela... on me bat. -- Pauvre petite! -- Un sou... ma bonne dame, un sou, pour l'amour de Dieu! dit l'enfant en continuant d'accompagner la calche, qui marchait alors au pas. -- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s'adressant M. de Montbron, vous n'en tes malheureusement pas votre premier enlvement... penchez-vous en dehors de la portire, tendez vos deux mains cette enfant, enlevez-la prestement... nous la cacherons vite entre Mme de Morinval et moi... et nous quitterons la promenade sans que personne ne se soit aperu de ce rapt audacieux. -- Comment! dit le comte avec surprise, vous voulez... -- Oui... je vous en prie. -- Quelle folie! -- Hier peut-tre vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais _aujourd'hui_, et Adrienne appuya sur ce mot en regardant M. de Montbron d'un air d'intelligence, mais _aujourd'hui _vous devez comprendre... que c'est presque un devoir. -- Oui, je le comprends, bon et noble coeur, dit le comte d'un air mu pendant que Mme de Morinval, qui ignorait compltement l'amour de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de surprise que de curiosit le comte et la jeune fille. M. de Montbron, s'avanant alors au dehors de la portire et tendant ses mains l'enfant, lui dit: -- Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien tonne, l'enfant obit machinalement et tendit ses deux petits bras; alors le comte la prit par les poignets et l'enleva trs adroitement, avec d'autant plus de facilit que la voiture tait fort basse et, nous l'avons dit, allait au pas. L'enfant, plus stupfaite encore qu'effraye, ne dit mot, Adrienne et Mme de Morinval laissrent un vide entre elles; on y blottit la petite fille qui disparut aussitt sous les pans des chles des deux jeunes femmes. Tout ceci fut excut si rapidement qu' peine quelques personnes, passant dans les contre-alles, s'aperurent de cet _enlvement_. _-- _Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons- nous vite avec notre proie. M. de Montbron se leva demi et dit aux postillons: -- l'htel. Et les quatre chevaux partirent la fois d'un trot rapide et gal. -- Il me semble que cette journe de bonheur est maintenant consacre, et que mon luxe est _excus_, pensait Adrienne; en attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant faire ds aujourd'hui mille recherches, sa place du moins ne sera pas vide. Il y a souvent des rapprochements tranges... Au moment o cette bonne pense pour la Mayeux venait l'esprit d'Adrienne, un grand mouvement de foule se manifestait dans l'une des contre-alles; plusieurs passants s'attrouprent, bientt d'autres personnes coururent se joindre au groupe. -- Voyez donc, mon oncle, dit Mme de Morinval, comme la foule s'assemble l-bas! Qu'est-ce que cela peut tre? Si l'on faisait arrter la voiture pour envoyer savoir la cause de ce rassemblement? -- Ma chre, j'en suis dsol, mais votre curiosit ne sera pas satisfaite, dit le comte en tirant sa montre; il est bientt six heures; la reprsentation des btes froces commencera huit heures; nous avons juste le temps de rentrer et de dner... Est-ce votre avis, ma chre enfant? dit-il Adrienne. -- Est-ce le vtre, Julie? dit Mlle de Cardoville la marquise. -- Sans doute, rpondit la jeune femme. -- Je vous saurai d'ailleurs d'autant plus de gr de ne pas vous attarder, reprit le comte, qu'aprs vous avoir conduites la Porte-Saint-Martin, je serai oblig d'aller au club pour une demi- heure, afin d'y voter pour lord Campbell, que je prsente. -- Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon oncle? -- Mais votre mari vient avec vous, je suppose. -- Vous avez raison, mon oncle; ne nous abandonnez pas trop pour cela. -- Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir ces terribles animaux, et le fameux Morok, l'incomparable dompteur de btes. Quelques minutes aprs, la voiture de Cardoville avait quitt les Champs-lyses, emportant la petite fille et se dirigeant vers la rue d'Anjou. Au moment o le brillant attelage disparaissait, l'attroupement dont on a parl avait encore augment; une foule compacte se pressait autour de l'un des grands arbres des Champs- lyses, et l'on entendait sortir et l de ce groupe des exclamations de piti. Un promeneur, s'approchant d'un jeune homme plac aux derniers rangs de l'attroupement, lui dit: -- Qu'est-ce qu'il y a donc l? -- On dit que c'est une pauvresse... une jeune fille bossue qui vient de tomber d'inanition... -- Une bossue... beau dommage!... il y en a toujours assez de bossues... dit brutalement le promeneur avec un rire grossier. -- Bossue ou non... si elle meurt de faim... rpondit le jeune homme en contenant peine son indignation, a n'en est pas moins triste; et il n'y a pas l de quoi rire, monsieur! -- Mourir de faim, bah! dit le promeneur en haussant les paules. Il n'y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de faim... et c'est bien fait. -- Et moi, je parie, monsieur, qu'il y a une mort dont vous ne mourrez jamais, vous! s'cria le jeune homme indign de la cruelle insolence du promeneur. -- Que voulez-vous dire? reprit le promeneur avec hauteur. -- Je veux dire, monsieur, que ce n'est jamais le coeur qui vous touffera. -- Monsieur! s'cria le promeneur d'un ton courrouc. -- Eh bien! quoi, monsieur? reprit le jeune homme en regardant son interlocuteur en face. -- Rien... dit le promeneur; et, tournant brusquement les talons, il alla tout grondant rejoindre un cabriolet caisse orange sur laquelle on voyait un norme blason surmont d'un tortil de baron. Un domestique, ridiculement galonn d'or sur vert et orn d'une norme aiguillette qui lui battait les mollets, tait debout ct du cheval, et n'aperut pas son matre. -- Tu bayes donc aux corneilles, animal? lui dit le promeneur en le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus. -- Monsieur... c'est que... -- Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin! s'cria le promeneur courrouc. Allons, ouvre la portire. Le promeneur tait M. Tripeaud, baron industriel, loup-cervier, agioteur. La pauvre bossue tait la Mayeux, qui venait en effet de tomber extnue de misre et de besoin au moment o elle se rendait chez Mlle de Cardoville. La malheureuse crature avait trouv le courage de braver la honte et les atroces railleries qu'elle redoutait en venant dans cette maison dont elle s'tait volontairement exile; cette fois il ne s'agissait pas d'elle, mais de sa soeur Cphyse... la reine Bacchanal, de retour Paris depuis la veille, et que la Mayeux voulait, grce Adrienne, arracher au sort le plus pouvantable. * * * * * Deux heures aprs ces diffrentes scnes, une foule norme se pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d'assister aux exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse panthre noire de Java, nomme _la Mort_. Bientt Adrienne, M. et Mme de Morinval, descendirent de voiture devant l'entre du thtre; ils devaient y tre rejoints par le comte de Montbron, qu'ils avaient en passant laiss au club. VII. Derrire la toile. La salle immense de la Porte-Saint-Martin tait remplie d'une foule impatiente. Ainsi que M. de Montbron l'avait dit Mlle de Cardoville_, tout Paris _se pressait avec une vive et ardente curiosit aux reprsentations de Morok; il est inutile de dire que le dompteur de btes avait compltement abandonn le petit commerce de bimbeloteries dvotieuses auquel il se livrait si fructueusement l'auberge du _Faucon blanc_, prs de Leipzig; il en tait de mme des grandes enseignes sur lesquelles les effets surprenants de la soudaine conversion de Morok taient traduits en peintures si bizarres; ces roueries surannes n'eussent pas t de mise Paris. Morok finissait de s'habiller dans une des loges d'acteur qu'on lui avait donne; par-dessus sa cotte de mailles, ses jambards et ses brassards, il portait un ample pantalon rouge que des cercles de cuivre dor attachaient ses chevilles. Son long cafetan d'toffe broche noir, or et pourpre, tait serr sa taille et ses poignets par d'autres larges cercles de mtal aussi dor. Ce sombre costume donnait au dompteur de btes une physionomie plus sinistre encore. Sa barbe paisse et jauntre tombait grands flots sur sa poitrine, et il enroulait gravement une longue pice de mousseline blanche autour de sa calotte rouge. Dvot prophte en Allemagne, comdien Paris, Morok savait, comme ses protecteurs, parfaitement s'accommoder aux circonstances. Assis dans un coin de la loge, et le contemplant avec une sorte d'admiration stupide, tait Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu. Depuis ce jour o l'incendie avait dvor la fabrique de M. Hardy, Jacques n'avait pas quitt Morok, passant chaque nuit dans des orgies dont l'organisation de fer du dompteur de btes bravait la funeste influence. Les traits de Jacques commenaient, au contraire, s'altrer profondment: ses joues creuses, sa pleur marbre, son regard parfois hbt, parfois clatant d'un sombre feu, trahissaient les ravages de la dbauche; une sorte de sourire amer et sardonique effleurait presque continuellement ses lvres dessches. Cette intelligence, autrefois vive et gaie, luttait encore quelque peu contre le lourd hbtement d'une ivresse presque continuelle. Dshabitu du travail, ne pouvant se passer de plaisirs grossiers, cherchant noyer dans le vin un reste d'honntet qui se rvoltait en lui, Jacques en tait venu accepter sans honte la large aumne des sensualits abrutissantes que lui faisait Morok, celui-ci soldant les frais assez considrables de leurs orgies, mais ne lui donnant jamais d'argent, afin de le garder toujours dans sa dpendance. Aprs avoir pendant quelque temps contempl Morok avec bahissement, Jacques lui dit: -- C'est gal, c'est un fier mtier que le tien (ils se tutoyaient alors); tu peux te vanter qu'il n'y a pas, l'heure qu'il est, deux hommes comme toi, dans le monde entier... et c'est flatteur... C'est dommage que tu ne te bornes pas ce beau mtier-l. -- Que veux-tu dire? -- Et cette conspiration aux frais de laquelle tu me fais _noce, _tous les jours et toutes les nuits? -- a chauffe, mais le moment n'est pas encore venu; c'est pour cela que je veux t'avoir toujours sous la main jusqu'au grand jour... Te plains-tu? -- Non, mordieu! dit Jacques; qu'est-ce que je ferais? Brl par l'eau-de-vie, comme je le suis, j'aurais la volont de travailler que je n'en aurais pas la force... je n'ai pas, comme toi, une tte de marbre et un corps de fer... mais, pour me griser avec de la poudre au lieu de me griser avec autre chose... a me va, je ne suis plus bon qu' cet ouvrage-l... et puis, a m'empche de penser. -- quoi? -- Tu sais bien... que quand je pense... je ne pense qu' une chose... dit Jacques d'un air sombre. -- La reine Bacchanal, encore? dit Morok avec ddain. -- Toujours... un peu; quand je n'y penserai plus du tout, c'est que je serai mort... ou tout fait abruti... Dmon! -- Tu ne t'es jamais mieux port... et tu n'as jamais eu plus d'esprit... niais! rpondit Morok en attachant son turban. L'entretien fut interrompu... Goliath entra prcipitamment dans la loge. La taille gigantesque de cet Hercule avait encore augment de carrure; il tait costum en Alcide: ses membres normes, sillonns de veines grosses comme le pouce, se gonflaient sous un maillot couleur de chair sur lequel tranchait un caleon rouge. -- Qu'as-tu entrer ici comme une tempte? lui dit Morok. -- Il y a bien une autre tempte dans la salle; ils commencent s'impatienter et crient comme des possds; mais si ce n'tait que a! -- Qu'y a-t-il encore? -- La Mort ne pourra pas jouer ce soir... Morok se retourna brusquement, presque avec inquitude. -- Pourquoi cela? s'cria-t-il. -- Je viens de la voir... elle se tient rase au fond de sa loge... ses oreilles sont si couches sur sa tte qu'on dirait qu'on les lui a coupes... Vous savez ce que cela veut dire. -- Est-ce l tout? dit Morok en se retournant vers la glace pour achever sa coiffure. -- C'est bien assez, puisqu'elle est dans un de ses accs de rage. Depuis cette nuit o, en Allemagne, elle a ventr cette rosse de cheval blanc, je ne lui ai pas vu l'air si froce; ses yeux luisent comme deux chandelles. -- Alors on lui mettra sa belle collerette, dit simplement Morok. -- Sa belle collerette? -- Oui, son collier ressort. -- Et il faudra que je vous aide comme une femme de chambre, dit le gant; jolie toilette faire... -- Tais-toi... -- Ce n'est pas tout... reprit Goliath d'un air embarrass. -- Quoi encore?... -- J'aime autant vous le dire... tout de suite... -- Parleras-tu? -- Eh bien... il est ici. -- Qui, bte brute? -- L'Anglais! Morok tressaillit, ses bras tombrent le long de son corps. Jacques fut frapp de la pleur et de la contraction des traits du dompteur de btes. -- L'Anglais... tu l'as vu! s'cria Morok en s'adressant Goliath; tu en es sr? -- Trs sr... Je regardais par le trou de la toile, je l'ai vu dans une petite loge presque sur le thtre; il veut voir les choses de prs... il est bien facile reconnatre son front pointu, son grand nez et ses yeux ronds. Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d'une impassibilit farouche, parut de plus en plus troubl et si effray que Jacques lui dit: -- Qu'est-ce donc que cet Anglais? -- Il me suivait depuis Strasbourg, o il m'avait rencontr, rpondit Morok sans pouvoir cacher son abattement; il voyageait petites journes comme moi, avec ses chevaux, s'arrtant o je m'arrtais, afin de ne jamais manquer une de mes reprsentations. Mais deux jours avant d'arriver Paris il m'avait abandonn... je m'en croyais dlivr, ajouta Morok en soupirant. -- Dlivr... comme tu dis cela!... reprit Jacques surpris; une si bonne pratique, un admirateur pareil! -- Oui, dit Morok de plus en plus morne et accabl, ce misrable- l a pari une somme norme que je serais dvor devant lui pendant un de mes exercices, il espre gagner son pari... voil pourquoi il ne me quitte pas. Couche-tout-nu trouva l'ide de l'Anglais d'une excentricit si rjouissante que, pour la premire fois depuis longtemps, il partit d'un rire des plus francs. Morok, devenant blme de rage, se prcipita sur lui d'un air si menaant que Goliath fut oblig de s'interposer. -- Allons... allons, dit Jacques, ne te fche pas; puisque c'est srieux. Je ne ris plus... Morok se calma et dit Couche-tout-nu d'une voix sourde: -- Me crois-tu lche? -- Non, pardieu! -- Eh bien, pourtant, cet Anglais figure grotesque m'pouvante plus que mon tigre ou ma panthre... -- Tu me le dis... je te crois, rpondit Jacques; mais je ne comprends pas en quoi la prsence de cet homme t'pouvante... -- Mais songe donc, misrable! s'cria Morok, qu'oblig d'pier sans cesse le moindre mouvement de la bte froce que je tiens dompte sous mon geste et mon regard, il y a pour moi quelque chose d'effrayant savoir que deux yeux sont l... toujours l... fixes... attendant que la moindre distraction me livre aux dents des animaux! -- Maintenant je comprends, reprit Jacques, et il tressaillit son tour. a fait peur. -- Oui... car... une fois l... j'ai beau ne pas l'apercevoir, cet Anglais de malheur, il me semble voir toujours devant moi ses deux yeux ronds, fixes et grands ouverts... Mon tigre Can a dj failli une fois me dvorer le bras... pendant une distraction que me causait cet Anglais que l'enfer confonde!... Tonnerre et sang! s'cria Morok, cet homme me sera fatal... Et Morok marcha dans la loge avec agitation. -- Sans compter que la Mort a ce soir ses oreilles aplaties sur son crne, reprit brutalement Goliath. Si vous vous obstinez... c'est moi qui vous le dis... l'Anglais gagnera son pari ce soir. -- Sors d'ici, brute... ne me romps pas la tte de tes prdictions de malheur, s'cria Morok, et va prparer le collier de la Mort. -- Allons, chacun son got... vous voulez que la panthre vous gote, dit le gant en sortant pesamment aprs cette plaisanterie. -- Mais, puisque tu as ces craintes, dit Couche-tout-nu, pourquoi ne dis-tu pas que la panthre est malade? Morok haussa les paules, et rpondit avec une sorte d'exaltation farouche: -- As-tu entendu parler de l'pre dsir du joueur qui met son honneur, sa vie sur une carte? Eh bien! moi aussi... dans ces exercices de chaque jour o ma vie est en jeu, je trouve un sauvage et pre plaisir braver la mort devant une foule frmissante, pouvante de mon audace... Enfin, jusque dans l'effroi que m'inspire cet Anglais, je trouve quelquefois malgr moi je ne sais quel terrible excitant que j'abhorre et que je subis. Le rgisseur, entrant dans la loge du dompteur de btes, l'interrompit. -- Peut-on frapper les trois coups, monsieur Morok? lui dit-il. L'ouverture ne durera pas dix minutes. -- Frappez, dit Morok. -- M. le commissaire de police vient de faire examiner de nouveau la double chane destine la panthre et le piton riv au plancher du thtre, au fond de la caverne du premier plan, ajouta le rgisseur. Tout a t trouv d'une solidit trs rassurante. -- Oui... rassurante... except pour moi, murmura le dompteur de btes. -- Ainsi, monsieur Morok, on peut frapper? -- On peut frapper, rpondit Morok. Et le rgisseur sortit. VIII. Le lever du rideau. Les trois coups d'usage retentirent solennellement derrire la toile, l'ouverture commena et, il faut l'avouer, fut peu coute. l'intrieur, la salle offrait un coup d'oeil trs anim. Sauf deux avant-scnes des premires, l'une droite, l'autre gauche du spectateur, toutes les places taient occupes. Un grand nombre de femmes trs lgantes, attires comme toujours par l'tranget sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient parcouru les Champs-lyses, au pas de leurs chevaux. Quelques mots changs d'une stalle l'autre donneront une ide de leur entretien. -- Savez-vous, mon cher, qu'il n'y aurait pas une foule pareille et une salle si bien compose pour voir _Athalie?_ _-- _Certainement. Que sont les pauvres hurlements d'un comdien, auprs du rugissement d'un lion?... -- Moi, je ne comprends pas qu'on permette ce Morok d'attacher sa panthre dans un coin du thtre avec une chane un anneau de fer... Si la chane cassait? -- propos de chane brise... voil la petite Mme de Blinville, qui n'est pas une tigresse... La voyez-vous aux secondes de face... -- a lui va trs bien d'avoir bris, comme vous dites, la chane conjugale; elle est trs en beaut cette anne. -- Ah! voici la belle duchesse de Saint-Prix... Mais tout ce qu'il y a d'lgant est ici ce soir... Je ne dis par a pour nous. -- C'est une vritable salle des Italiens... quel air de joie et de fte! -- Aprs tout, on fait bien de s'amuser, on ne s'amusera peut-tre pas longtemps. -- Pourquoi donc? -- Et si le cholra vient Paris? -- Ah! bah! -- Est-ce que vous croyez au cholra, vous? -- Parbleu! il arrive du Nord, en se promenant la canne la main. -- Que le diable l'emporte en chemin, et que nous ne voyions pas ici sa figure verte! -- On dit qu'il est Londres. -- Bon voyage! -- Moi j'aime autant parler d'autre chose; c'est une faiblesse si vous voulez; moi, je trouve cela triste. -- Je crois bien. -- Ah! messieurs... je ne me trompe pas... non... c'est elle!... -- Qui donc? -- Mlle de Cardoville! Elle entre l'avant-scne avec Morinval et sa femme. C'est une rsurrection complte: ce matin aux Champs- lyses, ce soir ici... -- C'est, ma foi, vrai! C'est bien Mlle de Cardoville. -- Mon Dieu! qu'elle est belle!... -- Prtez-moi votre lorgnette. -- Hein!... qu'en dites-vous? -- Ravissante... blouissante! -- Et avec cette beaut, de l'esprit comme un dmon, dix-huit ans, trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et... libre comme l'air. -- Oui, dire enfin que, pourvu que a lui plt, je pourrais tre demain, ou mme aujourd'hui, le plus heureux des hommes. -- C'est vous rendre fou ou enrag! -- On assure que son htel de la rue d'Anjou est quelque chose de ferique; on parle d'une salle de bains et d'une chambre coucher dignes des _Mille et une Nuits_. _-- _Et libre comme l'air... J'en reviens toujours l. -- Ah! si j'tais sa place! -- Moi, je serai d'une lgret effrayante. -- Ah! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aim le premier! -- Vous croyez donc qu'elle en aimera plusieurs? -- tant libre comme l'air... -- Voil toutes les loges remplies, sauf l'avant-scne qui fait face celle de Mlle de Cardoville; heureux les locataires de cette loge! -- Avez-vous vu aux premires l'ambassadrice d'Angleterre? -- Et la princesse d'Alvimar... quel bouquet monstre! -- Je voudrais bien savoir le nom... de ce bouquet-l. -- Parbleu! C'est Germigny. -- Comme c'est flatteur pour les lions et les tigres d'attirer si belle compagnie! -- Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les lgantes lorgnent Mlle de Cardoville? -- Elle fait vnement... -- Elle a bien raison de se montrer: on la faisait passer pour folle. -- Ah! messieurs... la bonne... l'excellente figure!... -- O donc, o donc? -- L... dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de Cardoville. -- C'est un casse-noisette de Nuremberg. -- C'est un homme de bois. -- A-t-il les yeux fixes et ronds! -- Et ce nez! -- Et ce front! -- C'est un grotesque. -- Ah! messieurs, silence! voici la toile qui se lve. En effet, la toile se leva. Quelques mots d'explication sont ncessaires pour l'intelligence de ce qui va suivre. L'avant-scne du rez-de- chausse gauche du spectateur tait coupe en deux loges; dans l'une se trouvaient plusieurs personnes dsignes par les jeune gens placs aux stalles. L'autre compartiment, plus rapproch du thtre, tait occup par l'Anglais, cet excentrique et sinistre parieur qui inspirait tant d'pouvante Morok. Il faudrait tre dou du rare et fantastique gnie d'Hoffmann pour dignement peindre cette physionomie la fois grotesque et effrayante qui se dtachait des tnbres du fond de la loge. Cet Anglais avait cinquante ans environ, un front compltement chauve et allong en cne; au-dessous de ce front, surmont de sourcils affectant la forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux verts, singulirement ronds et fixes, trs rapprochs d'un nez courbure trs saillante et trs tranchante; un menton, ainsi qu'on le dit vulgairement, en _casse-noisette_, disparaissait demi dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins roidement empese que le col de chemise coins arrondis, qui atteignait presque le lobe de l'oreille. Le teint de cette figure extrmement maigre et osseuse tait pourtant fort color, presque pourpre, ce qui faisait valoir ce vert tincelant des prunelles et le blanc du globe de l'oeil. La bouche, fort grande, tantt sifflotait imperceptiblement un air de gigue cossaise (toujours le mme air), tantt se relevait lgrement vers ses coins, contracte par un sourire sardonique. L'Anglais tait d'ailleurs mis avec une exquise recherche: son habit bleu boutons de mtal laissait voir son gilet de piqu blanc, d'une blancheur aussi irrprochable que son ample cravate; deux magnifiques rubis formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de la loge ses mains patriciennes soigneusement gantes de gants glacs. Lorsque l'on savait le bizarre et cruel dsir qui amenait ce parieur toutes ces reprsentations, sa grotesque figure, au lieu d'exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L'on comprenait alors l'espce d'pouvantable cauchemar caus Morok par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment attendre la mort du dompteur de btes (et quelle horrible mort!) avec une confiance inexorable. Au-dessus de la loge tnbreuse de l'Anglais, et offrant un gracieux contraste, se trouvaient dans l'avant-scne des premires M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris place du ct du thtre. Elle tait coiffe en cheveux et portait une robe de crpe de Chine d'un bleu cleste, rehausse au corsage d'une broche pendeloques de perles du plus bel orient, rien de plus; et Adrienne tait charmante ainsi. la main elle tenait un norme bouquet compos des plus rares fleurs de l'Inde; le stphanotis, le gardnia, mlangeaient leur blancheur mate la pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval, place de l'autre ct de la loge, tait mise aussi avec got et simplicit. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, trs lgant, se tenait derrire les deux femmes. M. de Montbron devait venir d'un moment l'autre. Rappelons enfin au lecteur qu' droite du spectateur, l'avant- scne des premires qui faisait face la loge d'Adrienne tait reste jusqu'alors compltement vide. Le thtre reprsentait une gigantesque fort de l'Inde; au fond de grands arbres exotiques se dcoupaient en ombelles ou en flches sur des masses anguleuses de roches pic, laissant peine voir quelques coins d'un ciel rougetre. Chaque coulisse formait un massif d'arbres entrecoups de rocs; enfin, gauche du spectateur, et absolument au-dessous de la loge d'Adrienne, on voyait l'chancrure irrgulire d'une noire et profonde caverne, qui semblait demi crase sous un amas de blocs de granit jets l par quelque ruption volcanique. Ce site, d'une pret, d'une grandeur sauvage, tait merveilleusement compos, l'illusion aussi complte que possible; la rampe baisse garnie d'un rflecteur pourpr, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voils qui en augmentaient encore l'aspect lugubre et saisissant. Adrienne, un peu penche en dehors de sa loge, les joues lgrement animes, les yeux brillants, le coeur palpitant, cherchait retrouver dans ce tableau la fort solitaire dpeinte dans le rcit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrpidit gnreuse Djalma s'tait prcipit sur une tigresse en furie pour sauver la vie d'un pauvre esclave noir rfugi dans une caverne. Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la jeune fille. Tout absorbe par la contemplation de ce site et par les ides qu'il veillait en son coeur, elle ne songeait nullement ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque chose d'assez curieux l'avant-scne qui, reste vide jusqu'alors, faisait face la loge d'Adrienne. La porte de cette loge s'tait ouverte. Un homme de quarante ans environ, au teint bistr, y tait entr; vtu l'indienne, une longue robe d'toffe de soie orange, serre sa taille par une ceinture verte, il portait son petit turban blanc; aprs avoir dispos deux chaises sur le devant de la loge et regard un instant de ct et d'autre dans la salle, il tressaillit; ses yeux noirs tincelrent, et il ressortit vivement. Cet homme tait Faringhea. Cette apparition causait dj dans la salle une surprise mle de curiosit; la majorit des spectateurs n'avait pas, comme Adrienne, mille raisons d'tre absorbe par la seule contemplation d'un dcor pittoresque. L'attention publique augmenta en voyant entrer dans la loge d'o venait de sortir Faringhea un jeune homme d'une rare beaut, aussi vtu l'indienne d'une longue robe de cachemire blanc manches flottantes, et coiff d'un turban ray d'or comme sa ceinture, o brillait un long poignard tincelant de pierreries... Ce jeune homme tait Djalma. Un instant il se tint debout la porte, jetant, du fond de la loge, un regard presque indiffrent sur cette salle, o se pressait une foule immense... Bientt, faisant quelques pas avec une sorte de majest gracieuse et tranquille, le prince s'assit nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tte vers la porte au bout de quelques secondes, il parut s'tonner de ne pas voir entrer une personne qu'il attendait sans doute. Celle-ci parut enfin, l'ouvreuse finissait de la dbarrasser de son manteau... Cette personne tait une charmante jeune fille blonde, vtue avec plus d'clat que de got, d'une robe de soie blanche larges raies cerise, effrontment dcollete et manches courtes; deux gros noeuds de rubans cerise placs de chaque ct de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la plus mutine, la plus veille de toutes les petites mines. On a dj reconnu Rose-Pompon, gante de gants blancs, longs, ridiculement surchargs de bracelets, mais qui du moins ne cachaient qu' demi ses jolis bras; elle tenait la main un norme bouquet de roses. Loin d'imiter la calme dmarche de Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua bruyamment les chaises, se trmoussa quelque temps sur son sige avant de s'asseoir, afin d'taler sa belle robe; puis, sans tre le moins du monde intimide par cette brillante assemble, elle fit d'un petit geste agaant respirer l'odeur de son bouquet de roses Djalma, et elle parut dfinitivement s'quilibrer sur la chaise qu'elle occupait. Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s'assit derrire le prince. Adrienne, toujours profondment absorbe dans la contemplation de la fort indienne et dans ses doux souvenirs, n'avait fait aucune attention aux nouveaux arrivants... Comme elle tournait compltement la tte du ct du thtre et que Djalma ne pouvait, pour ainsi dire, l'apercevoir ce moment que de profil perdu, il n'avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville... IX. La mort. L'espce de _libretto _dans lequel se trouvait intercal le combat de Morok et de la panthre noire tait si insignifiant, que la majorit du public n'y prtait aucune attention, rservant tout son intrt pour la scne dans laquelle devait paratre le dompteur de btes. Cette indiffrence du public explique la curiosit produite dans la salle par l'arrive de Faringhea et de Djalma, curiosit qui se traduisit (comme nagure de nos jours lors de la prsence des Arabes dans quelque lieu public) par une lgre rumeur et un mouvement gnral de la foule. La mine si veille, si gentille de Rose-Pompon, toujours charmante, malgr sa toilette singulirement voyante et surtout d'une prtention ridicule pour un pareil thtre, ses faons trs lgres et plus que familires l'gard du bel Indien qui l'accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise; car, ce moment mme, Rose-Pompon, cdant, l'effronte qu'elle tait, un mouvement d'agaante coquetterie, avait, on l'a dit, approch son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire sentir. Mais le prince, la vue de ce paysage qui lui rappelait son pays, au lieu de paratre sensible cette gentille provocation, resta quelques minutes rveur, les yeux attachs sur le thtre; alors Rose-Pompon se mit battre la mesure avec son bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu trop cadenc de ses jolies paules annonait que cette danseuse endiable commenait tre possde d'ides chorgraphiques plus ou moins _orageuses_, en entendant un pas redoubl fort anim que l'orchestre jouait alors. Place absolument en face de la loge o venait de s'tablir Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme de Morinval s'tait bien aperue de l'arrive de ces nouveaux personnages, et surtout des coquettes excentricits de Rose-Pompon: aussi la jeune marquise, se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorbe dans ses ineffables souvenirs, lui avait dit en riant: -- Ma chre, ce qu'il y a de plus amusant ici n'est pas sur le thtre... Regardez donc en face de nous. -- En face de nous! rpta machinalement Adrienne. Et aprs s'tre retourne vers Mme de Morinval d'un air surpris, elle jeta les yeux du ct qu'on lui indiquait... Elle regarda... Que vit-elle!... Djalma assis ct d'une jeune fille qui lui faisait familirement respirer le parfum de son bouquet. tourdie, frappe presque physiquement au coeur d'un coup lectrique profond, aigu, Adrienne devint d'une pleur mortelle... Par instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin _de ne pas voir... _de mme que l'on tche de dtourner le poignard qui, vous ayant dj frapp, vous menace encore... Puis tout coup, sa sensation de douleur, pour ainsi dire matrielle, succda une pense terrible pour son amour et sa juste fiert. -- Djalma est ici avec cette femme... et il a reu ma lettre, se disait-elle, ma lettre... o il a pu lire le bonheur qui l'attendait! l'ide de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de l'indignation, remplaa la pleur d'Adrienne, qui, anantie devant la ralit, se disait encore: -- Rodin ne m'avait pas trompe!... Il faut renoncer rendre la foudroyante rapidit de ces motions qui vous torturent, qui vous tuent dans l'espace d'une minute... Ainsi Adrienne avait t prcipite du plus radieux bonheur au fond d'un abme de douleurs atroces en moins d'une seconde... car elle fut peine une seconde avant de rpondre Mme de Morinval: -- Qu'y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma chre Julie? Cette rponse vasive permettait Adrienne de reprendre son sang- froid. Heureusement, grce ses longues boucles de cheveux, qui, de profil, cachaient presque entirement ses joues, sa pleur et sa rougeur subites chapprent Mme de Morinval, qui reprit gaiement: -- Comment, ma chre, vous ne voyez pas ces Indiens qui viennent d'entrer dans cette loge d'avant-scne... tenez... l... justement en face de la ntre? -- Ah! oui... trs bien... je les vois, rpondit Adrienne d'une voix ferme. -- Et vous ne les trouvez pas trs curieux? reprit la marquise. -- Allons, mesdames, dit en riant M. de Morinval, un peu d'indulgence pour de pauvres trangers: ils ignorent nos usages, sans cela s'afficheraient-ils en si mauvaise compagnie la face de tout Paris? -- En effet, dit Adrienne avec un sourire amer, leur ingnuit est si touchante!... Il faut les plaindre. -- Mais c'est qu'elle est malheureusement charmante, cette petite, avec sa robe dcollete et ses bras nus, dit la marquise; _cela _doit avoir seize ou dix-sept ans au plus. Regardez-la donc, ma chre Adrienne; quel dommage!... -- Vous tes dans un jour de charit, vous et votre mari, ma chre Julie, rpondit Adrienne; il faut plaindre ces Indiens, plaindre cette crature... Voyons, qui plaindrons-nous encore? -- Nous ne plaindrons pas ce bel Indien au turban rouge et or, dit la marquise en riant, car, si cela dure... la petite aux rubans cerise va l'embrasser... Par ma foi! voyez comme elle se penche vers son sultan... Ils sont trs amusants, continua-t-elle en partageant l'hilarit de son mari et en lorgnant Rose-Pompon. Puis elle reprit au bout d'une minute, en s'adressant Adrienne: -- Je suis certaine d'une chose, moi... c'est que, malgr ses mines vapores, cette petite est folle de cet Indien... Je viens de surprendre un regard qui dit beaucoup de choses. -- quoi bon tant de pntration, ma bonne Julie? dit doucement Adrienne; quel intrt avons-nous lire dans le coeur de cette jeune fille?... -- Si elle aime son sultan... elle a bien raison, dit le marquis en lorgnant son tour, car de ma vie je n'ai rencontr quelqu'un de plus admirablement beau que cet Indien. Je ne le vois que de profil, mais ce profil est pur et fin comme un came antique... Ne trouvez-vous pas, mademoiselle? ajouta le marquis en se penchant vers Adrienne. Il est bien entendu que c'est une simple question d'art... que je me permets de vous adresser... -- Comme objet d'art? rpondit Adrienne; en effet, c'est fort beau. -- Ah ! dit la marquise, elle est impertinente, cette petite! Ne voil-t-il pas qu'elle nous lorgne!... -- Bien! dit le marquis, et la voil qui met sans faon sa main sur l'paule de son Indien pour lui faire sans doute partager l'admiration que vous lui inspirez, mesdames... En effet, Djalma, jusqu'alors distrait par la vue du dcor qui lui rappelait son pays, tait rest insensible aux agaceries de Rose- Pompon, et n'avait pas encore aperu Adrienne. -- Ah bien, par exemple! disait Rose-Pompon en s'agitant sur le devant de sa loge et continuant de lorgner Mlle de Cardoville, car c'tait elle, et non la marquise qui attirait alors son attention, voil qui est joliment rare... une dlicieuse femme avec des cheveux roux, mais d'un bien joli roux, faut le dire. Regardez donc_, prince Charmant!_ Et, on l'a dit, elle frappa lgrement sur l'paule de Djalma, qui, ces mots, tressaillit, tourna la tte, et, pour la premire fois, aperut Mlle de Cardoville. Quoiqu'on l'et presque prpar cette rencontre, le prince prouva un saisissement si violent, qu'perdu, il allait involontairement se lever, mais il sentit peser vigoureusement sur son paule la main de fer de Faringhea, qui, plac derrire lui, s'cria rapidement voix basse et en langue hindoue: -- Du courage... et demain cette femme sera vos pieds. Et comme Djalma faisait un nouvel effort, le mtis ajouta pour le contenir: -- Tout l'heure, elle a pli, rougi de jalousie... pas de faiblesse, ou tout est perdu. -- Ah ! vous voil encore parler votre affreux patois, dit Rose-Pompon Faringhea en se retournant. D'abord, ce n'est pas poli; et puis ce langage est si baroque, qu'on dirait, quand vous le parlez, que vous cassez des noix. -- Je parle de vous monseigneur, dit le mtis. Il s'agit d'une surprise qu'il vous mnage. -- Une surprise... c'est diffrent. Alors, dpchez, entendez- vous, prince Charmant?... ajouta-t-elle en regardant tendrement Djalma. -- Mon coeur se brise, dit Djalma d'une voix sourde Faringhea en employant toujours la langue hindoue. -- Et demain il bondira de joie et d'amour, reprit le mtis. Ce n'est qu' force de mpris qu'on rduit une femme fire. Demain... vous dis-je, tremblante et confuse, elle sera suppliante vos pieds. -- Demain... elle me hara... la mort! rpondit le prince avec accablement. -- Oui... si maintenant elle vous voit faible et lche... cette heure, il n'y a plus reculer... regardez-la donc bien en face, et ensuite prenez le bouquet de cette petite pour le porter vos lvres... Aussitt vous verrez cette femme si fire rougir et plir comme tout l'heure; alors me croirez-vous? Djalma, rduit par le dsespoir tout tenter, subissant malgr lui la fascination des conseils diaboliques de Faringhea, regarda pendant une seconde Mlle de Cardoville bien en face, prit d'une main tremblante le bouquet de Rose-Pompon, puis jetant de nouveau les yeux sur Adrienne, il effleura le bouquet de ses lvres. cette outrageante bravade, Mlle de Cardoville ne put retenir un tressaillement si brusque, si douloureux, que le prince en fut frapp. -- Elle est vous... lui dit le mtis. Voyez-vous, monseigneur, comme elle a frmi... de jalousie... elle est vous; courage! et bientt elle vous prfrera ce beau jeune homme qui est derrire elle... car _c'est lui... _qu'elle croyait aimer jusqu'ici. Et comme si le mtis et devin le soulvement de rage et de haine que cette rvlation devait exciter dans le coeur du prince, il ajouta rapidement: -- Du calme... du ddain!... N'est-ce pas cet homme qui maintenant doit vous har? Le prince se contint et passa la main sur son front, que la colre avait rendu brlant. -- Mon Dieu! qu'est-ce que vous lui contez donc qui l'agace comme a? dit Rose-Pompon Faringhea d'un ton boudeur; puis s'adressant Djalma: Voyons, prince Charmant, comme on dit dans les contes de fes, rendez-moi mon bouquet. Et elle le reprit. Vous l'avez port vos lvres, j'aurais presque envie de le croquer... Et elle ajouta tout bas en soupirant et en jetant un regard passionn sur Djalma: ce monstre de Nini-Moulin ne m'a pas trompe... Tout a est trs honnte, je n'ai pas seulement... _a _ me reprocher. Et du bout de ses petites dents blanches elle mordit le bout de l'ongle rose de sa main droite, qu'elle avait dgante. Est-il besoin de dire que la lettre d'Adrienne n'avait pas t remise au prince, et qu'il n'tait nullement all passer la journe la campagne avec le marchal Simon? Depuis trois jours que M. de Montbron n'avait vu Djalma, Faringhea lui avait persuad qu'en affichant un autre amour, il rduirait Mlle de Cardoville. Quant la prsence de Djalma au thtre, Rodin avait su par Florine que sa matresse allait le soir la Porte-Saint-Martin. Avant que Djalma l'et reconnue, Adrienne, sentant ses forces dfaillir, avait t sur le point de quitter le thtre. L'homme qu'elle avait jusqu'alors port si haut dans son coeur, celui qu'elle avait admir l'gal d'un hros et d'un dieu, celui qu'elle avait cru plong dans un dsespoir si affreux, qu'entrane par la plus tendre piti, elle lui avait loyalement crit, afin qu'une douce esprance calmt ses douleurs... celui-l enfin rpondait une gnreuse preuve de franchise et d'amour en se donnant ridiculement en spectacle avec une crature indigne de lui. Pour la fiert d'Adrienne, que d'incurables blessures! Peu lui importait que Djalma crt ou non la rendre tmoin de cet indigne affront. Mais lorsqu'elle se vit reconnue par le prince, mais lorsqu'il poussa l'outrage jusqu' la regarder en face, jusqu' la braver en portant ses lvres le bouquet de la crature qui l'accompagnait, Adrienne, saisie d'une noble indignation, se sentit le courage de rester. Loin de fermer les yeux l'vidence, elle prouva une sorte de plaisir barbare assister l'agonie, la mort de son pur et divin amour. Le front haut, l'oeil fier et brillant, la joue colore, la lvre ddaigneuse, son tour elle regarda le prince avec une mprisante fermet; un sourire sardonique effleura ses lvres, et elle dit la marquise, tout occupe, ainsi que bon nombre de spectateurs, de ce qui se passait l'avant-scne: -- Cette rvoltante exhibition de moeurs sauvages est du moins parfaitement d'accord avec le reste du programme. -- Certes, dit la marquise, et mon cher oncle aura perdu ce qu'il y aura peut-tre de plus amusant voir. -- M. de Montbron? dit vivement Adrienne avec une amertume peine contenue, oui... il regrettera de ne pas avoir _tout vu... _Il me tarde qu'il arrive... N'est-ce pas lui que je dois cette charmante soire? Peut-tre Mme de Morinval et remarqu l'expression de sanglante ironie qu'Adrienne n'avait pu compltement dissimuler, si tout coup un rugissement rauque, prolong, retentissant, n'et attir son attention et celle de tous les spectateurs, rests, nous l'avons dit, jusqu'alors fort indiffrents aux scnes de remplissage destines amener l'apparition de Morok sur le thtre. Tous les yeux se tournrent instinctivement vers la caverne situe gauche du thtre, au-dessous de la loge de Mlle de Cardoville; un frisson de curiosit ardente parcourut toute la salle... Un second rugissement encore plus sonore, plus profond, et qui semblait plus irrit que le premier, sortit cette fois du souterrain dont l'ouverture disparaissait demi sous des broussailles artificielles, faciles carter. ce rugissement, l'Anglais se leva debout de sa petite loge, en sortit presque mi-corps et se frotta vivement les mains; puis, compltement immobile, ses gros yeux verts, fixes et brillants, ne quittrent plus l'entre de la caverne. ces hurlements froces, Djalma avait tressailli, malgr toutes les excitations d'amour, de jalousie, de haine, auxquelles il tait en proie. La vue de cette fort, les rugissements de la panthre lui causrent une motion profonde en rveillant de nouveau le souvenir de son pays et de ces chasses meurtrires qui, comme la guerre, ont des enivrements terribles; il et tout coup entendu des clairons et les gongs de l'arme de son pre sonner l'attaque, qu'il n'et pas t transport d'une ardeur plus sauvage. Bientt des grondements sourds, comme un tonnerre lointain, couvrirent presque les rlements stridents de la panthre: le lion et le tigre, Judas et Can, lui rpondaient du fond du thtre, o taient leurs cages... cet effrayant concert, dont ses oreilles avaient t tant de fois frappes au milieu des solitudes de l'Inde, lorsqu'il y campait pour la chasse ou pour la guerre, le sang de Djalma bouillonna dans ses veines, ses yeux tincelrent d'une ardeur farouche, la tte un peu penche en avant, les deux mains crispes sur le rebord de la loge, tout son corps frmissait d'un tremblement convulsif. Les spectateurs, le thtre, Adrienne n'existaient plus pour lui: il tait dans une fort de son pays... et il sentait le tigre... Il se mlait alors sa beaut une expression si intrpide, si farouche, que Rose-Pompon le contemplait avec une sorte de frayeur et d'admiration passionne. Pour la premire fois de sa vie, peut- tre ses jolis yeux bleus, ordinairement si gais, si malins, peignaient une motion srieuse, elle ne pouvait se rendre compte de ce qu'elle ressentait. Son coeur se serrait, battait avec force, comme si quelque malheur allait arriver. Cdant un mouvement de crainte involontaire elle saisit le bras de Djalma et lui dit: -- Ne regardez donc pas ainsi cette caverne, vous me faites peur... Le prince ne l'entendit pas. -- Ah! le voil! murmura la foule presque tout d'une voix. Morok paraissait au fond du thtre... Morok, costum comme nous l'avons dpeint, portait de plus un arc et un long carquois rempli de flches. Il descendit lentement la rampe de rochers simuls qui allaient en s'abaissant jusque vers le milieu du thtre; de temps autre il s'arrtait court, feignant de prter l'oreille et de ne s'avancer qu'avec circonspection; en jetant ses regards de ct et d'autre, involontairement sans doute il rencontra les deux gros yeux verts de l'Anglais, dont la loge avoisinait justement la caverne. Aussitt les traits du dompteur de btes se contractrent d'une manire si effrayante que Mme de Morinval qui l'examinait curieusement l'aide d'une excellente lorgnette, dit vivement Adrienne: -- Ma chre, cet homme a peur... il lui arrivera malheur... -- Est-ce qu'il arrive des malheurs? rpondit Adrienne avec un sourire sardonique, des malheurs au milieu de cette foule si brillante, si pare, si anime... des malheurs... ici ce soir? Allons donc, ma chre Julie... vous n'y songez pas... c'est dans l'ombre, c'est dans la solitude, qu'un malheur arrive... jamais au milieu d'une foule joyeuse, l'clat des lumires. -- Ciel! Adrienne... prenez garde! s'cria la marquise, ne pouvant retenir un cri d'effroi et saisissant le bras de Mlle de Cardoville comme pour l'attirer elle: -- La voyez-vous? Et la marquise, de sa main tremblante, dsignait l'ouverture de la caverne. Adrienne avana vivement la tte et regarda. -- Prenez garde!... ne vous avancez pas tant, lui dit vivement Mme de Morinval. -- Vous tes folle avec vos terreurs, ma chre amie, dit le marquis sa femme. La panthre est parfaitement bien enchane, et brist-elle sa chane, ce qui est impossible, nous serions ici hors de sa porte. Une grande rumeur de curiosit palpitante courut alors dans la salle, tous les regards taient invinciblement attachs sur la caverne. Entre les broussailles artificielles qu'elle carta brusquement avec son large poitrail, la panthre noire apparut tout coup; par deux fois elle allongea sa tte aplatie, illumine de ses deux yeux jaunes et flamboyants... puis, ouvrant demi sa gueule rouge... elle poussa un nouveau rugissement en montrant deux ranges de crocs formidables. Une double chane de fer et un collier aussi de fer peint en noir, se confondant avec son pelage d'bne et l'ombre de la caverne, l'illusion tait complte; le terrible animal semblait tre en libert dans son repaire. -- Mesdames, dit tout coup le marquis, regardez donc les Indiens... ils sont superbes d'motion. En effet, la vue de la panthre, l'ardeur farouche de Djalma tait arrive son comble... ses yeux tincelaient dans leur orbite nacre comme deux diamants noirs; sa lvre suprieure se retroussait convulsivement avec une expression de frocit animale, comme s'il et t dans un violent paroxysme de colre. Faringhea, alors accoud sur le bord de la loge, tait aussi en proie une motion profonde, cause par un hasard trange. Cette panthre noire d'une si noire espce, pensait-il, que je vois ici, Paris, sur un thtre, doit tre celle que le Malais (le _thug _ou trangleur qui avait tatou Djalma Java pendant son sommeil) a enleve toute petite dans son repaire, et vendue un capitaine europen... Le pouvoir de Bohwanie est partout, ajoutait le _thug _dans sa superstition sanguinaire. -- Ne trouvez-vous pas, repris le marquis s'adressant Adrienne, que ces Indiens sont superbes voir ainsi?... -- Peut-tre... ils auront assist une chasse pareille dans leur pays, dit Adrienne comme si elle et voulu voquer et braver ce qu'il y avait de plus cruel dans ses souvenirs. -- Adrienne..., dit tout coup la marquise Mlle de Cardoville d'une voix altre, maintenant voil le dompteur de btes assez prs de vous... sa figure n'est-elle pas effrayante voir? Je vous dis que cet homme a peur. -- Le fait est, ajouta le marquis trs srieusement cette fois, que sa pleur est affreuse et qu'elle semble augmenter de minute en minute... mesure qu'il s'approche de ce ct... On dit que s'il perdait son sang-froid une minute il courrait le plus grand pril. -- Ah!... ce serait horrible, s'cria la marquise en s'adressant Adrienne l, sous nos yeux... s'il tait bless... -- Est-ce qu'on meurt d'une blessure!... rpondit Adrienne la marquise avec un accent d'une si froide indiffrence que la jeune femme regarda Mlle de Cardoville avec surprise et lui dit: -- Ah! ma chre... ce que vous dites l est cruel!... -- Que voulez-vous? c'est l'atmosphre qui nous entoure qui ragit sur moi, dit la jeune fille avec un sourire glac. -- Voyez... voyez... le dompteur de btes va tirer sa flche sur la panthre, dit tout coup le marquis; c'est sans doute aprs qu'il simulera le combat corps corps. Morok tait ce moment sur le devant du thtre, mais il lui fallait le traverser dans sa largeur pour arriver jusqu' l'entre de la caverne. Il s'arrta un moment, ajusta une flche sur la corde de son arc, se mit genoux derrire un bloc de rocher, visa longtemps... le trait siffla et alla se perdre dans la profondeur de la caverne, o la panthre s'tait retire aprs avoir un instant montr sa tte menaante. peine la flche eut-elle disparu, que la Mort, irrite dessein par Goliath alors invisible, poussa un rugissement de colre comme si elle et t frappe... La pantomime de Morok devint si expressive, il exprima si naturellement sa joie d'avoir atteint la bte froce, que les bravos frntiques clatrent dans toute la salle. Jetant alors son arc loin de lui, il tira un poignard de sa ceinture, le prit entre ses dents, et se mit ramper sur ses mains et sur ses genoux, comme s'il et voulu surprendre dans son repaire la panthre blesse. Pour rendre l'illusion plus parfaite, la Mort, irrite de nouveau par Goliath, qui la frappait avec une barre de fer, la Mort poussa du fond du souterrain des rugissements effroyables. Le sombre aspect de la fort, peine claire de reflets rougetres, tait d'un effet si saisissant, les hurlements de la panthre si furieux, les gestes, l'attitude, la physionomie de Morok si empreints de terreur... que la salle, attentive, frmissante, restait dans un silence profond; toutes les respirations taient suspendues; on et dit qu'un frisson d'pouvante gagnait tous les spectateurs, comme s'ils se fussent attendus quelque horrible vnement. Ce qui rendait la pantomime de Morok d'une vrit si effrayante, c'est qu'en s'approchant ainsi pas pas de la caverne, il approchait aussi de la loge de l'Anglais... Malgr lui, le dompteur de btes, fascin par la peur, ne pouvait dtacher ses yeux des deux gros yeux verts de cet homme; on et dit que chacun des brusques mouvements qu'il faisait en rampant rpondait une secousse d'attraction magntique cause par le regard fixe du sinistre parieur... Aussi, plus Morok se rapprochait de lui, plus sa figure se dcomposait et devenait livide. Une fois encore, la vue de cette pantomime, qui n'tait plus un jeu, mais l'expression vraie de l'pouvante, le silence profond, palpitant qui rgnait dans la salle, fut interrompu par des acclamations et des transports auxquels se joignirent les rugissements de la panthre et les grondements du lion et du tigre. L'Anglais, presque hors de la loge, les lvres releves par son effrayant sourire sardonique, ses gros yeux toujours fixes, tait haletant, oppress. La sueur coulait de son front chauve et rouge, comme s'il et vritablement dpens une incroyable force magntique pour attirer Morok, qu'il voyait bientt l'entre de la caverne. Le moment tait dcisif. Accroupi, ramass sur lui-mme, son poignard la main, suivant du geste et de l'oeil tous les mouvements de la Mort, qui, rugissante, irrite, ouvrant sa gueule norme, semblait vouloir dfendre l'entre de son repaire, Morok attendait le moment de se jeter sur elle. Il y a une telle fascination dans le danger qu'Adrienne partagea malgr elle le sentiment de curiosit poignante mle d'effroi qui faisait palpiter tous les spectateurs: penche comme la marquise, plongeant du regard sur cette scne d'un intrt effrayant, la jeune fille tenait machinalement la main son bouquet indien qu'elle avait toujours conserv. Tout coup Morok jeta un cri sauvage en s'lanant sur la Mort, qui rpondit ce cri par un rugissement clatant en se prcipitant sur son matre avec tant de furie, qu'Adrienne, pouvante, croyant voir cet homme perdu, se rejeta en arrire cachant sa figure dans ses deux mains. Son bouquet lui chappa, tomba sur la scne, et roula dans la caverne o luttaient la panthre et Morok. Prompt comme la foudre, souple et agile comme un tigre, cdant l'emportement de son amour et l'ardeur farouche excite en lui par les rugissements de la panthre, Djalma fut d'un bond sur le thtre, tira son poignard et se prcipita dans la caverne pour y saisir le bouquet d'Adrienne. cet instant, un cri pouvantable de Morok bless appelait l'aide... La panthre, plus furieuse encore la vue de Djalma, fit un effort dsespr pour rompre sa chane; n'y pouvant parvenir, elle se dressa sur ses pattes de derrire afin d'enlacer Djalma, alors la porte de ses griffes tranchantes. Baisser la tte, se jeter genoux et en mme temps lui plonger deux reprises son poignard dans le ventre avec la rapidit de l'clair, ce fut ainsi que Djalma chappa une mort certaine; la panthre rugit en retombant de tout son poids sur le prince... Pendant une seconde que dura sa terrible agonie, on ne vit qu'une masse confuse et convulsive de membres noirs, de vtement blancs ensanglants... puis enfin Djalma se releva ple, sanglant, bless; alors, debout, l'oeil tincelant d'un orgueil sauvage, le pied sur le cadavre de la panthre... tenant la main le bouquet d'Adrienne, il jeta sur elle un regard qui disait son amour insens. Alors seulement aussi Adrienne sentit ses forces l'abandonner, car un courage surhumain lui avait donn la puissance d'assister aux effroyables pripties de cette lutte. Seizime partie Le cholra I. Le voyageur. Il est nuit. La lune brille, les toiles scintillent au milieu d'un ciel d'une mlancolique srnit; les aigres sifflements d'un vent du nord, brise funeste, sche, glace, se croisent, serpentent, clatent en violentes rafales; de leur souffle pre et strident... elles balayent les hauteurs de Montmartre. Au sommet le plus lev de cette colline, un homme est debout. Sa grande ombre se projette sur le terrain pierreux clair par la lune... Ce voyageur regarde la ville immense qui s'tend ses pieds... PARIS..., dont la noire silhouette dcoupe ses tours, ses coupoles, ses dmes, ses clochers, sur la limpidit bleutre de l'horizon, tandis que du milieu de cet ocan de pierre s'lve une vapeur lumineuse qui rougit l'azur toil du znith... C'est la lueur lointaine des mille feux qui, le soir, l'heure des plaisirs, clairent joyeusement la bruyante capitale. -- Non, disait le voyageur, cela ne sera pas... le Seigneur ne le voudra pas. C'est assez de deux fois. Il y a cinq sicles, la main vengeresse du Tout-Puissant m'avait pouss du fond de l'Asie jusqu'ici... Voyageur solitaire, j'avais laiss derrire moi plus de deuil, plus de dsespoir, plus de dsastres, plus de morts... que n'en auraient laiss les armes de cent conqurants dvastateurs... Je suis entr dans cette ville... et elle a t aussi dcime... Il y a deux sicles, cette main inexorable qui me conduit travers le monde m'a encore amen ici; et cette fois comme l'autre, ce flau que de loin en loin le Tout-Puissant attache mes pas a ravag cette ville et atteint d'abord mes frres, dj puiss par la fatigue et par la misre. Mes frres moi... l'artisan de Jrusalem, l'artisan maudit du Seigneur qui, dans ma personne, a maudit la race des travailleurs, race toujours souffrante, toujours dshrite, toujours esclave, et qui, comme moi, marche, marche, sans trve ni repos, sans rcompense ni espoir, jusqu' ce que les femmes, hommes, enfants, vieillards, meurent sous un joug de fer... joug homicide que d'autres reprennent leur tour, et que les travailleurs portent ainsi d'ge en ge sur leur paule docile et meurtrie. Et voici que, pour la troisime fois depuis cinq sicles, j'arrive au fate d'une des collines qui dominent cette ville. Et peut-tre j'apporte avec moi l'pouvante, la dsolation, et la mort. Et cette ville, enivre du bruit de ses joies, de ses ftes nocturnes, ne sait pas... oh! ne sait pas que je suis sa porte... Mais non, non, ma prsence ne sera pas une calamit nouvelle... Le Seigneur, dans ses vues impntrables, m'a conduit jusqu'ici travers la France, en me faisant viter sur ma route jusqu'au plus humble hameau; aussi aucun redoublement de glas funbre n'a signal mon passage. Et puis le spectre m'a quitt... ce spectre livide... et vert... aux yeux profonds et sanglants... Quand j'ai foul le sol de la France... sa main humide et glace a abandonn la mienne... il a disparu. Et pourtant... je le sens... l'atmosphre de mort m'entoure encore. Ils ne cessent pas, les sifflements aigus de ce vent sinistre qui, m'enveloppant de son tourbillon, semblait de son souffle empoisonn propager le flau. Sans doute la colre du Seigneur s'apaise... Peut-tre ma prsence ici est une menace dont il donnera conscience ceux qu'il doit intimider... Oui, car sans cela il voudrait donc, au contraire, frapper un coup d'un retentissement plus pouvantable... en jetant tout d'abord la terreur et la mort au coeur du pays, au sein de cette ville immense! Oh non! non! le Seigneur aura piti... Non... il ne me condamnera pas ce nouveau supplice... Hlas! dans cette ville, mes frres sont plus nombreux et plus misrables qu'ailleurs... Et c'est moi... qui leur apporterais la mort!... Non, le Seigneur aura piti; car hlas! les sept descendants de ma soeur sont enfin runis dans cette ville... Et c'est moi qui leur apporterais la mort!... la mort... au lieu du secours qu'ils rclament!... Car cette femme qui comme moi erre d'un bout du monde l'autre, aprs avoir une fois bris les trames de leurs ennemis... cette femme a poursuivi sa marche ternelle... En vain elle a pressenti que de grands malheurs menaaient de nouveau ceux-l qui me tiennent par le sang de ma soeur... La main invisible qui m'amne... chasse devant moi la femme errante... Comme toujours emporte par l'irrsistible tourbillon, en vain elle s'est crie, suppliante, au moment d'abandonner les miens: -- Qu'au moins Seigneur... je finisse ma tche! -- MARCHE!!! -- Quelques jours, par piti! rien que quelques jours! -- MARCHE!!! -- Je laisse ceux que je protge au bord de l'abme. -- MARCHE!... MARCHE!!... Et l'astre errant s'est lanc de nouveau dans sa route ternelle... Et sa voix a travers l'espace, m'appelant au secours des miens... -- Quand sa voix est arrive jusqu' moi, je le sentais... les rejetons de ma soeur taient encore exposs d'effrayants prils... Ces prils augmentent encore... -- Oh! dites, dites, Seigneur! les descendants de ma soeur chapperont-ils la fatalit qui depuis tant de sicles s'appesantit sur ma race? Me pardonnerez-vous en eux? me punirez- vous en eux? Oh! faites qu'ils obissent aux dernires volonts de leur aeul! Faites qu'ils puissent unir leurs coeurs charitables, leurs vaillantes forces, leurs grandes richesses! Ainsi ils travailleront au bonheur futur de l'humanit... Ainsi ils rachteront peut-tre ma vie ternelle! Ces mots de l'Homme-Dieu: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES... seraient leur seule fin, leurs seuls moyens... l'aide de ces paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces faux anctres qui ont reni les prceptes d'amour, de paix et d'esprance de l'Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de haine, de violence et de dsespoir... Ces faux prtres... qui, soudoys par les puissants et par les heureux de ce monde... leurs complices de tous les temps... au lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes frres qui souffrent, qui gmissent depuis tant de sicles, osent dire en votre nom, Seigneur, que le pauvre est jamais vou aux tortures de ce monde... et que le dsir ou l'esprance de moins souffrir sur cette terre est un crime vos yeux... _parce que le bonheur du petit nombre... et le malheur de presque toute l'humanit... _telle est votre volont. blasphme!... N'est-ce pas le contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volont divine? Par piti! coutez-moi, Seigneur... Arrachez leurs ennemis les descendants de ma soeur... depuis l'artisan jusqu'au fils de roi... Ne laissez pas dtruire le germe d'une puissante et fconde association, qui, grce vous, datera peut-tre dans les fastes du bonheur de l'humanit. Laissez-moi, Seigneur, les runir, puisqu'on les divise; les dfendre, puisqu'on les attaque... laissez-moi faire esprer ceux-l qui n'esprent plus, donner du courage ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute menace, soutenir ceux qui persvrent dans le bien... Et peut-tre leur lutte, leur dvouement, leur vertu, leurs douleurs expieront ma faute... moi que le malheur, oh! que le malheur seul avait rendu injuste et mchant. Seigneur! puisque votre main toute-puissante m'a conduit ici... dans un but que j'ignore, dsarmez enfin votre colre; que je ne sois plus l'instrument de vos vengeances!... Assez de deuil sur la terre! Depuis deux annes, vos cratures tombent par milliers sur mes pas... Le monde est dcim, un voile de deuil s'tend par tout le globe... Depuis l'Asie jusqu'aux glaces du ple... j'ai march... et l'on est mort... N'entendez-vous pas ce long sanglot qui de la terre monte vers vous, Seigneur?... Misricorde pour tous et pour moi... Qu'un jour, qu'un seul jour... je puisse runir les descendants de ma soeur... et ils sont sauvs... En disant ces paroles, le voyageur tomba genoux... il levait vers le ciel ses mains suppliantes. Tout coup le vent rugit avec plus de violence; ses sifflements aigus se changrent en tourmente... Le voyageur tressaillit. D'une voix pouvante, il s'cria: -- Seigneur, le vent de mort mugit avec rage... Il me semble que son tourbillon me soulve Seigneur, vous n'exaucez donc pas ma prire! Le spectre... oh! le spectre... le voil encore... sa face verdtre est agite de mouvements convulsifs... ses yeux rouges tournent dans leur orbite... Va-t'en!... va-t'en... Sa main!... oh! sa main glace a saisi la mienne... -- MARCHE! -- Oh! Seigneur... ce flau, ce terrible flau, le porter encore dans cette ville!... Mes frres vont prir les premiers!... eux, si misrables... Grce!... -- MARCHE! -- Et les descendants de ma soeur... grce, grce! -- MARCHE! -- Oh!... Seigneur, piti!... Je ne peux plus me retenir au sol... le spectre m'entrane sur le penchant de cette colline... ma marche est rapide comme le vent de mort qui souffle derrire moi... Dj je vois les murailles de la ville... Oh! piti, Seigneur, piti pour les descendants de ma soeur! pargnez-les... faites que je ne sois pas leur bourreau, et qu'ils triomphent de leurs ennemis! -- MARCHE!... MARCHE!! -- Le sol fuit toujours derrire moi... Dj la porte de la ville... oh! dj... Seigneur... Il est temps encore... Oh! grce pour cette ville endormie!... Que tout l'heure elle ne se rveille pas des cris d'pouvante, de dsespoir et de mort!!... Seigneur, je touche au seuil de la porte... vous le voulez donc... C'en est fait... Paris!!... le flau est dans ton sein!... Ah! maudit, toujours maudit! -- MARCHE!... MARCHE!!... MARCHE!!![17] II. La collation. Le lendemain du jour o le sinistre voyageur, descendant des hauteurs de Montmartre, tait entr dans Paris, une assez grande activit rgnait l'htel de Saint-Dizier. Quoiqu'il ft peine midi, la princesse, sans tre _pare_, elle avait trop bon got pour cela, tait cependant mise avec plus de recherche qu' l'ordinaire; ses cheveux blonds, au lieu d'tre simplement aplatis en bandeaux, formaient deux touffes crpes, qui seyaient fort bien ses joues grasses et fleuries. Son bonnet tait garni de frais rubans roses; enfin, en voyant Mme de Saint-Dizier se cambrer, presque svelte, dans sa robe de moire grise, on devinait que Mme Grivois avait d requrir l'assistance et les efforts d'une autre des femmes de la princesse pour entreprendre et pour obtenir ce remarquable amincissement de la taille replte de leur matresse. Nous dirons bientt la cause difiante de cette lgre recrudescence de coquetterie mondaine. La princesse, suivie de Mme Grivois, sa femme de charge, donnait ses derniers ordres relativement quelques prparatifs qui se faisaient dans un vaste salon. Au milieu de cette pice tait une grande table ronde, recouverte d'un tapis de velours cramoisi et entoure de plusieurs chaises, au milieu desquelles on remarquait, la place d'honneur, un fauteuil de bois dor. Dans un des angles du salon, non loin de la chemine, o brlait un excellent feu, se dressait une sorte de buffet improvis; l'on y voyait les lments varis de la plus friande, de la plus exquise collation. Ainsi, sur des plats d'argent, l s'levaient en pyramides des sandwichs de laitance de carpe au beurre d'anchois, mincs de thon marin et de truffes de Prigord (on tait en carme); plus loin, sur des rchauds d'argent l'esprit-de-vin afin de les conserver bien chaudes, des _bouches _de queues d'crevisses de la Meuse la crme cuite fumaient dans leur pte feuillete, croustillante et dore et semblaient dfier en excellente, en succulence, de petit pts aux hutres de Marennes tuves dans le vin de Madre et _aiguises _d'un hachis d'esturgeon aux quatre pices. ct de ces oeuvres _srieuses _venaient des oeuvres plus lgres, de petits biscuits souffls l'ananas, des _fondants _aux fraises, primeur alors fort rare; des geles d'oranges servies dans l'corce entire de ces fruits, artistement vids cet effet; rubis et topazes, les vins de Bordeaux, de Madre et d'Alicante tincelaient dans de larges flacons de cristal, tandis que le vin de Champagne et deux aiguires de porcelaine de Svres, remplies l'une de caf la crme et l'autre de chocolat la vanille ambre, arrivaient presque l'tat de sorbets, plongs qu'ils taient dans un grand rafrachissoir d'argent cisel, rempli de glace. Mais ce qui donnait cette friande collation un caractre singulirement apostolique et romain, c'taient certains produits de l'_office _religieusement labors. Ainsi on remarquait de charmants petits calvaires en pte d'abricot, des mitres sacerdotales pralines, des crosses piscopales en massepain auxquelles la princesse avait joint, par une attention toute pleine de dlicatesse, un petit chapeau de cardinal en sucre de cerises, orn de cordelires en fils de caramel; la pice la plus importante de ces sucreries catholiques, le chef-d'oeuvre du chef d'office de Mme de Saint- Dizier, tait un superbe crucifix en anglique avec sa couronne d'pine-vinette candie.[18] Ce sont l d'tranges profanations dont s'indignent avec raison les gens mme peu dvots. Mais, depuis l'impudente jonglerie de la tunique de Trves jusqu' la plaisanterie effronte de la chsse d'Argenteuil, les gens pieux la faon de la princesse de Saint- Dizier semblent prendre tche de ridiculiser force de zle des traditions respectables. Aprs avoir jet un coup d'oeil des plus satisfaits sur la collation ainsi prpare, Mme de Saint-Dizier dit Mme Grivois, en lui montrant le fauteuil dor qui semblait destin au prsident de cette runion: -- A-t-on mis ma chancelire sous la table, pour que son minence puisse y reposer ses pieds? elle se plaint toujours du froid... -- Oui, madame, dit Mme Grivois aprs avoir regard sous la table; la chancelire est l... -- Dites aussi que l'on remplisse d'eau bouillante une boule d'tain, dans le cas o son minence n'aurait pas assez de la chancelire pour rchauffer ses pieds... -- Oui, madame. -- Mettez encore du bois dans le feu. -- Mais, madame... c'est dj un vrai brasier... voyez donc! Et puis, si Son minence a toujours froid, Mgr l'vque d'Halfagen a toujours trop chaud; il est continuellement en nage. La princesse haussa les paules et dit Mme Grivois: -- Est-ce que Son minence Mgr le cardinal de Malipieri n'est pas le suprieur de Mgr l'vque d'Halfagen? -- Si madame. -- Eh bien! selon la hirarchie, c'est monseigneur souffrir de la chaleur, et non pas Son minence de souffrir du froid... Ainsi donc, faites ce que je vous dis, remettez du bois dans le feu. Du reste, rien de plus simple. Son minence est Italienne, monseigneur appartient au nord de la Belgique; il est fort naturel qu'ils soient habitus des tempratures diffrentes. -- Comme madame voudra, dit Mme Grivois en mettant deux normes bches au feu; mais, la chaleur qu'il fait ici, monseigneur est capable de tomber suffoqu. -- Eh! mon Dieu! moi aussi, je trouve qu'il fait trop chaud ici; mais notre sainte religion ne nous enseigne-t-elle pas le sacrifice et la mortification? dit la princesse avec une touchante expression de dvouement. On connat maintenant la cause de la toilette un peu coquette de la princesse de Saint-Dizier. Il s'agissait de recevoir dignement des prlats qui, runis au pre d'Aigrigny, d'autres dignitaires de l'glise, avaient dj tenu chez la princesse une espce de concile au petit pied. Une jeune marie qui donne son premier bal, un mineur mancip qui donne son premier dner de garon, une femme d'esprit qui fait la premire lecture de sa premire oeuvre indite ne sont pas plus radieux, plus fiers et en mme temps plus soigneusement empresss auprs de leurs htes que ne l'tait Mme de Saint-Dizier auprs de _ses _prlats. Voir de trs graves intrts s'agiter, se dbattre chez elle et devant elle; entendre des gens fort capables lui demander son avis sur certaines dispositions pratiques relatives l'influence des congrgations de femmes, c'tait pour la princesse en mourir d'orgueil, car leurs _minences _et leurs _Grandeurs _consacraient ainsi jamais sa prtention d'tre considre... environ comme une sainte mre de l'glise. Aussi, pour ces prlats indignes ou exotiques, avait-elle dploy une foule d'onctueuses clineries, et de benotes coquetteries. Rien de plus logique, d'ailleurs, que les transfigurations successives de cette femme sans coeur mais aimant sincrement, passionnment, l'intrigue et la domination de coterie. Elle avait, selon les progrs de l'ge, naturellement pass de l'intrigue amoureuse l'intrigue politique, et de l'intrigue politique l'intrigue religieuse. Au moment o Mme de Saint-Dizier terminait l'inspection de ses prparatifs, un bruit de voitures, retentissant dans la cour de l'htel, l'avertit de l'arrive des personnes qu'elle attendait; sans doute ces personnes taient du rang le plus lev, car, contre tous les usages, elle alla les recevoir la porte de son premier salon. C'taient en effet le cardinal Malipieri qui avait toujours froid, et l'vque belge Halfagen, qui avait toujours chaud; le pre d'Aigrigny les accompagnait. Le cardinal romain tait un grand homme plus osseux que maigre et la physionomie hautaine et ruse, la figure jauntre et bouffie; il louchait beaucoup, et ses yeux taient profondment cerns d'un cercle brun. L'vque belge tait un petit homme court, gros, trapu, l'abdomen prominent, au teint apoplectique, au regard dlibr, la main potele, molle et douillette. Bientt la compagnie fut rassemble dans le grand salon; le cardinal alla se coller la chemine, tandis que l'vque, qui commenait suer et souffler, lorgnait de temps autre le chocolat et le caf glacs qui devaient l'aider supporter les ardeurs de cette canicule artificielle. Le pre d'Aigrigny, s'approchant de la princesse, lui dit demi- voix: -- Voulez-vous donner l'ordre que l'on introduise ici l'abb Gabriel de Rennepont, qui viendra vous demander? -- Ce jeune prtre est donc ici? demanda la princesse avec une vive surprise. -- Depuis avant-hier. Nous l'avons fait mander Paris par ses suprieurs... Vous saurez tout... Quant au pre Rodin, Mme Grivois ira, comme l'autre jour, le faire entrer par la petite porte de l'escalier drob. -- Il viendra aujourd'hui? -- Il a des choses fort importantes nous apprendre. Il a dsir que monseigneur le cardinal et monseigneur l'vque soient prsents l'entretien, car ils ont t mis Rome au fait de tout par le pre gnral, en leur qualit d'affilis... La princesse sonna, donna ses ordres, et, revenant auprs du cardinal, lui dit avec l'accent de la sollicitude la plus empresse: -- Votre minence commence-t-elle se rchauffer un peu? Votre minence veut-elle une boule d'eau chaude sous ses pieds? Votre minence dsire-t-elle que l'on fasse encore plus de feu?... cette proposition, l'vque, qui tanchait son front ruisselant, poussa un soupir dsespr. -- Mille grces, madame la princesse, rpondit le cardinal Mme de Saint-Dizier, en fort bon franais, mais avec un accent italien intolrable; je suis vraiment confus de tant de bonts. -- Monseigneur n'acceptera-t-il rien? dit la princesse l'vque en lui indiquant le buffet. -- Je prendrai, madame la princesse, si vous voulez le permettre, un peu de caf la glace. Et le prlat fit un prudent circuit afin d'approcher de la collation sans passer devant la chemine. -- Et Votre minence ne prendra-t-elle pas un de ces petits pts aux hutres? Ils sont brlants, dit la princesse. -- Je les connais dj, madame la princesse, dit le cardinal en chafriolant d'un air gourmet; ils sont exquis, et je ne rsiste pas. -- Quel vin aurai-je l'honneur d'offrir Votre minence? reprit gracieusement la princesse. -- Un peu de vin de Bordeaux, madame, si vous le voulez bien. Et comme le pre d'Aigrigny s'apprtait verser boire au cardinal, la princesse lui disputa ce plaisir. -- Votre minence m'approuvera sans doute, dit le pre d'Aigrigny au cardinal pendant que celui-ci dgustait gravement les petits pts aux hutres; je n'ai pas cru devoir convoquer pour aujourd'hui Mgr l'vque de Mogador, non plus que Mgr l'archevque de Nanterre et notre sainte mre Perptue, suprieure du couvent de Sainte-Marie, l'entretien que nous devons avoir avec Sa Rvrence le pre Rodin et avec l'abb Gabriel tant tout fait particulier et confidentiel. -- Notre trs cher pre a eu parfaitement raison, dit le cardinal, car, bien que par ses consquences possibles cette affaire Rennepont intresse toute l'glise apostolique et romaine, il est certaines choses qu'il faut tenir dans le secret. -- Aussi je saisirai cette occasion pour remercier encore Votre minence d'avoir daign faire une exception en faveur d'une trs obscure et trs humble servante de l'glise, dit la princesse en faisant au cardinal une respectueuse et profonde rvrence. -- C'tait chose juste et due, madame la princesse, rpondit le cardinal en s'inclinant aprs avoir dpos son verre vide sur la table, nous savons combien l'glise vous doit pour la direction salutaire que vous imprimez aux oeuvres religieuses dont vous tes la patronne. -- Quant cela, Votre minence peut tre certaine que je fais refuser tout secours l'indigent qui ne peut pas justifier d'un billet de confession. -- Et c'est seulement ainsi, madame, reprit le cardinal en se laissant tenter cette fois par l'apptissante tournure d'une _bouche _aux queues d'crevisses, c'est seulement ainsi que la charit a un sens... Je me soucie peu que l'impit ait faim... la pit... c'est diffrent. Et le prlat avala prestement la _bouche. _Du reste, reprit-il, nous savons aussi avec quel zle ardent vous poursuivez inexorablement les impies et les rebelles l'autorit de notre saint-pre. -- Votre minence peut tre convaincue que je suis Romaine de coeur, d'me et de conviction; je ne fais aucune diffrence entre un gallican et un Turc, dit bravement la princesse. -- Madame la princesse a raison, dit l'vque belge; je dirai plus: un gallican doit tre plus odieux l'glise qu'un paen, et je suis ce sujet de l'avis de Louis XIV. On lui demandait une faveur pour un homme de sa cour: -- Jamais, dit le grand roi; cet homme-l est jansniste. -- Lui, sire! il est athe. -- Alors, c'est diffrent, j'accorde la faveur, dit le roi. Cette petite plaisanterie piscopale fit assez rire. Aprs quoi le pre d'Aigrigny reprit srieusement, en s'adressant au cardinal: -- Malheureusement, ainsi que je le dirai tout l'heure Votre minence, propos de l'abb Gabriel, si l'on n'y veillait fort, le bas clerg s'infecterait de gallicanisme et d'ide de rbellion contre ce qu'ils appellent le despotisme des vques. -- Pour obvier cela, reprit durement le cardinal, il faut que les vques redoublent de svrit et qu'ils se souviennent toujours qu'ils sont Romains avant d'tre Franais, car en France ils reprsentent Rome, le saint-pre et les intrts de l'glise, comme un ambassadeur reprsente l'tranger son pays, son matre et les intrts de sa nation. -- C'est vident, dit le pre d'Aigrigny; aussi nous esprons que, grce l'impulsion vigoureuse que Votre minence vient de donner l'piscopat, nous obtiendrons la libert d'enseignement. Alors, au lieu de jeunes Franais infects de philosophie et de sot patriotisme, nous aurons de bons catholiques romains, bien obissants, bien disciplins, qui deviendront ainsi les respectueux sujets de notre saint-pre. -- Et de la sorte, dans un temps donn, reprit l'vque belge en souriant, si notre saint-pre voulait, je suppose, dlier les catholiques de France de leur obissance au pouvoir existant, il pourrait, en reconnaissant un autre pouvoir, lui assurer ainsi un parti catholique considrable et tout form. Ce disant, l'vque s'essuya le front et alla chercher un peu de _sibrie _au fond d'une des aiguires remplies de chocolat glac. -- Or, un pouvoir se montre toujours reconnaissant d'un pareil cadeau, dit la princesse en souriant son tour, et il accorde alors de grandes immunits l'glise. -- Et ainsi l'glise reprend la place qu'elle doit occuper, et qu'elle n'occupe malheureusement pas en France, dans ces temps d'impit et d'anarchie, dit le cardinal. Heureusement j'ai vu sur ma route bon nombre de prlats dont j'ai gourmand la tideur et ranim le zle... leur enjoignant au nom du saint-pre, d'attaquer ouvertement, hardiment, la libert de la presse et des cultes, quoiqu'elle soit reconnue par d'abominables lois rvolutionnaires. -- Hlas! Votre minence n'a donc pas recul devant les terribles dangers... devant les cruels martyres auxquels seront exposs nos prlats en lui obissant? dit gaiement la princesse. Et ces redoutables _appels comme d'abus_, monseigneur; car enfin, Votre minence rsiderait en France, elle attaquerait les lois du pays... comme dit cette race d'avocats et de parlementaires... eh bien! chose terrible... le conseil d'tat dclarerait qu'il y a _abus _dans votre mandement... monseigneur. Il y a abus! Votre minence comprend-elle ce qu'il y a d'effrayant pour un prince de l'glise qui, assis sur son trne pontifical, entour de ses dignitaires et de son chapitre, entend au loin quelques douzaines de bureaucrates athes, livre noire et bleue, crier sur tous les tons, depuis le fausset jusqu' la basse: _Il y a abus! il y a abus! _En vrit, s'il y a abus quelque part, c'est abus de ridicule... chez ces gens-l. Cette plaisanterie de la princesse fut accueillie par une hilarit gnrale. L'vque belge reprit: -- Moi je trouve que ces fiers dfenseurs des lois, tout en faisant les fanfarons, agissent avec une humilit parfaitement chrtienne; un prlat soufflette rudement leur impit, et ils rpondent modestement en faisant la rvrence: Ah! monseigneur, il y a abus... De nouveaux rires accueillirent cette plaisanterie. -- Il faut bien les laisser s'amuser ces innocentes criailleries d'coliers incommods par la rude frule du matre, dit en souriant le cardinal. Nous serons toujours chez eux, malgr eux et contre eux... d'abord, parce que plus qu'eux-mmes nous tenons leur salut, et ensuite parce que les pouvoirs auront toujours besoin de nous pour les consacrer et pour brider le populaire. Du reste, pendant que les avocats, les parlementaires et les athes universitaires poussent des cris d'une haine impuissante, les mes vraiment chrtiennes se rallient et se liguent contre l'impit... mon passage Lyon, j'ai t profondment touch... Mais comme c'est une vritable ville romaine: confrries, pnitents, oeuvres de toutes sortes... rien n'y manque... et qui mieux est, plus de trois cent mille cus de donation au clerg en une anne... Ah! Lyon est la digne capitale de la France catholique... Trois cent mille cus de donation... voil de quoi confondre l'impit... trois cent mille cus!!! Que rpondront cela messieurs les philosophes? -- Malheureusement, monseigneur, reprit le pre d'Aigrigny, toutes les villes de France ne ressemblent pas Lyon; je dois mme prvenir Votre minence qu'un fait trs grave se manifeste; quelques membres du bas clerg prtendent faire cause commune avec le populaire, dont ils partagent la pauvret, les privations, et se prparent rclamer, au nom de l'galit vanglique, contre ce qu'ils appellent la despotique aristocratie des vques. -- S'ils avaient cette audace, s'cria le cardinal, il n'y aurait pas d'interdiction, pas de peines assez svres pour une pareille rbellion! -- Ils osent plus encore, monseigneur; quelques-uns songent faire un schisme, demander que l'glise franaise soit absolument spare de Rome, sous le prtexte que l'ultramontanisme a dnatur, corrompu la puret primitive des prceptes du Christ. Un jeune prtre, d'abord missionnaire, puis cur de campagne, l'abb Gabriel de Rennepont, que j'ai fait mander Paris par ses suprieurs, s'est fait le centre d'une sorte de propagande; il a rassembl plusieurs desservants des communes voisines de la sienne, et, tout en leur recommandant une obissance absolue leurs vques, tant que rien ne serait chang dans la hirarchie existante, il les a engags user de leurs droits de citoyens franais pour arriver lgalement ce qu'ils appellent l'affranchissement du bas clerg. Car, selon lui, les prtres de paroisse sont livrs au bon plaisir des vques, qui les interdisent et leur tent leur pain sans appel ni contrle[19]. -- Mais c'est un Luther catholique que ce jeune homme! dit l'vque. Et, marchant sur ses pointes, il alla se verser un glorieux verre de vin de Madre, dans lequel il humecta lentement un massepain en forme de crosse piscopale. Invit par l'exemple, le cardinal, sous le prtexte d'aller rchauffer au feu de la chemine ses pieds toujours glacs, jugea propos de s'offrir un verre d'excellent vin vieux de Malaga, qu'il huma par gorges avec un air de mditation profonde; aprs quoi il reprit: -- Ainsi, cet abb se pose en rformateur. Ce doit tre un ambitieux. Est-il dangereux? -- Sur nos avis, ses suprieurs l'ont jug tel; on lui a ordonn de se rendre ici: il viendra tout l'heure, et je dirai Votre minence pourquoi je l'ai mand; mais auparavant voici une note qui, en quelques lignes, expose les funestes tendances de l'abb Gabriel. On lui a adress les questions suivantes sur plusieurs de ses actes; il y a rpondu de la sorte, et c'est en suite de ses rponses que ses suprieurs l'ont rappel. Ce disant le pre d'Aigrigny prit dans son portefeuille un papier qu'il lut en ces termes: Demande: Est-il vrai que vous ayez rendu les devoirs religieux un habitant de votre paroisse, mort dans l'impnitence finale la plus dtestable, puisqu'il s'tait suicid? Rponse de l'abb Gabriel: _Je lui ai rendu les derniers devoirs, parce que plus que, tout autre, en raison de sa fin coupable, il avait besoin des prires de l'glise; pendant la nuit qui a suivi son enterrement, j'ai encore implor pour lui la misricorde divine._ Demande: Est-il vrai que vous ayez refus des vases sacrs en vermeil et divers embellissements dont une de vos ouailles, obissant un zle pieux, voulait doter votre paroisse? Rponse: _J'ai refus ces vases de vermeil et ces embellissements parce que la maison du Seigneur doit toujours tre humble et sans faste, afin de rappeler sans cesse au fidle que le divin Sauveur est n dans une table; j'ai engag la personne qui voulait faire ma paroisse ces inutiles prsents employer cet argent en aumnes judicieuses, l'assurant que cela serait plus agrable au Seigneur._ _-- _Mais c'est une amre et une violente dclaration contre l'ornement des temples! s'cria le cardinal. Ce jeune prtre est des plus dangereux... Continuez, mon trs cher pre. Et, dans son indignation, Son minence avala coup sur coup plusieurs _fondantes _aux fraises. Le pre d'Aigrigny continua: Demande: Est-il vrai que vous ayez retir dans votre presbytre et soign pendant plusieurs jours un habitant du village, Suisse de naissance et appartenant la communion protestante? Est-il vrai que non seulement vous n'ayez pas tent de le convertir la religion catholique, apostolique et romaine, mais que vous ayez pouss l'oubli de vos devoirs jusqu' enterrer cet hrtique dans le champ du repos consacr ceux de notre sainte communion? Rponse: _Un de mes frres tait sans asile. Sa vie avait t honnte et laborieuse. Vieillard, les forces lui ont manqu pour le travail, puis la maladie est venue; alors, presque mourant, il a t chass de sa misrable demeure par un homme impitoyable auquel il devait une anne de loyer; j'ai recueilli ce vieillard dans ma maison, j'ai consol ses derniers jours. Cette pauvre crature avait toute sa vie souffert et travaill, au moment de mourir, elle n'a pas prononc une parole d'amertume contre son sort; elle s'est recommande Dieu, elle a pieusement bais le crucifix. Et son me, simple et pure, s'est exhale dans le sein du Crateur... J'ai ferm ses paupires avec respect, je l'ai enseveli moi-mme, j'ai pri pour lui, et, quoique mort dans la foi protestante, je l'ai cru digne d'entrer dans le champ du repos._ _-- _De mieux en mieux, dit le cardinal, c'est une tolrance monstrueuse, c'est une attaque horrible contre cette maxime qui est le catholicisme tout entier: _Hors l'glise pas de salut._ _-- _Tout ceci est d'autant plus grave, monseigneur, reprit le pre d'Aigrigny, que la douceur, la charit, le dvouement tout chrtien de l'abb Gabriel ont exerc, non seulement dans sa commune, mais dans les communes environnantes, un vritable enthousiasme. Les desservants des paroisses ont cd l'entranement gnral, et, il faut l'avouer, sans sa modration, un vritable schisme et commenc. -- Mais qu'esprez-vous en l'amenant ici devant nous? dit le prlat. -- La position de l'abb Gabriel est complexe: d'abord comme hritier de la famille Rennepont... -- Mais il a fait cession de ses droits? demanda le cardinal. -- Oui, monseigneur, et cette cession, d'abord entache de vices de formes, a t depuis peu, et de son consentement, il faut le dire encore, parfaitement rgularise; car il avait fait serment, quoi qu'il arrivt, de faire abandon la compagnie de Jsus de sa part de ces biens. Nanmoins, Sa Rvrence le pre Rodin croit que si Votre minence, aprs avoir montr l'abb Gabriel qu'il allait tre rvoqu par ses suprieurs, lui proposait une position minente Rome... on pourrait peut-tre lui faire quitter la France et veiller en lui des sentiments d'ambition qui sommeillent sans doute; car, Votre minence l'a dit fort judicieusement, tout rformateur doit tre ambitieux. -- J'approuve cette ide, dit le cardinal aprs un moment de rflexion; avec son mrite, avec sa puissance d'action sur les hommes, l'abb Gabriel peut arriver trs haut... s'il est docile; et s'il ne l'est pas... il vaut mieux pour le salut de l'glise qu'il soit Rome qu'ici... car, Rome... nous avons, vous le savez, mon trs cher pre... des garanties que vous n'avez malheureusement pas en France. Aprs quelques instants de silence, le cardinal dit tout coup au pre d'Aigrigny: -- Puisque nous parlons du pre Rodin... franchement, qu'en pensez-vous?... -- Votre minence connat sa capacit... dit le pre d'Aigrigny d'un air contraint et dfiant; notre rvrend pre gnral... -- Lui a donn mission de vous remplacer, dit le cardinal; je sais cela; il me l'a dit Rome. Mais que pensez-vous... du caractre du pre Rodin?... Peut-on avoir en lui une foi compltement aveugle? -- C'est un esprit si tranchant, si entier, si secret, si impntrable... dit le pre d'Aigrigny avec hsitation, qu'il est difficile de porter sur lui un jugement certain... -- Le croyez-vous ambitieux? dit le cardinal aprs un nouveau moment de silence... Ne le supposez-vous pas capable d'avoir d'autres vises... que celle de la plus grande gloire de sa compagnie?... Oui... j'ai des raisons pour vous parler ainsi... ajouta le prlat avec intention. -- Mais, reprit le pre d'Aigrigny, non sans mfiance, car entre gens de mme sorte on joue toujours au fin, que Votre minence en pense-t-elle, soit par elle-mme, soit par les rapports du pre gnral? -- Mais je pense que si son apparent dvouement son ordre cachait quelque arrire-pense, il faudrait tout prix la pntrer... car avec les influences qu'il s'est mnages Rome depuis longtemps... et que j'ai surprises... il pourrait tre un jour, et dans un temps donn... bien redoutable. -- Eh bien!... s'cria le pre d'Aigrigny, emport par sa jalousie contre Rodin, je suis, quant cela, de l'avis de Votre minence; car quelquefois j'ai surpris en lui des clairs d'ambition aussi effrayante que profonde, et puisqu'il faut tout dire... Votre minence... Le pre d'Aigrigny ne put continuer. ce moment, Mme Grivois, aprs avoir frapp, entrebilla la porte et fit un signe sa matresse. La princesse rpondit par un mouvement de tte. Mme Grivois ressortit. Une seconde aprs Rodin entra dans le salon. III. Le bilan. la vue de Rodin, les deux prlats et le pre d'Aigrigny se levrent spontanment, tant la supriorit relle de cet homme imposait; leurs visages, nagure contracts par la dfiance et par la jalousie, s'panouirent tout coup et semblrent sourire au rvrend pre avec une affectueuse dfrence; la princesse fit quelques pas sa rencontre. Rodin, toujours sordidement vtu, laissant sur le moelleux tapis les traces boueuses de ses gros souliers, mit son parapluie dans un coin, et s'avana vers la table, non plus avec son humilit accoutume, mais d'un pas dlibr, la tte haute, le regard assur; non seulement il se sentait au milieu des siens, mais il avait la conscience de les dominer par l'intelligence. -- Nous parlions de Votre Rvrence, mon trs cher pre, dit le cardinal avec une affabilit charmante. -- Ah!... fit Rodin en regardant fixement le prlat; et que disait-on? -- Mais... reprit l'vque belge en s'essuyant le front, tout le bien que l'on peut dire de Votre Rvrence... -- N'accepterez-vous pas quelque chose, mon trs cher pre? dit la princesse Rodin en lui montrant le buffet splendide. -- Merci, madame, j'ai mang ce matin mes radis. -- Mon secrtaire, l'abb Berlini, qui a assist ce matin votre repas, m'a, en effet, fort difi sur la frugalit de Votre Rvrence, dit le prlat, elle est digne d'un anachorte. -- Si nous parlions d'affaires? dit brusquement Rodin en homme habitu dominer, conduire la discussion. -- Nous serons toujours trs heureux de vous entendre, dit le prlat. Votre Rvrence a fix elle-mme ce jour pour nous entretenir de cette grande affaire Rennepont... si grande, qu'elle entre pour beaucoup dans mon voyage en France... car soutenir les intrts de la trs glorieuse compagnie de Jsus, laquelle je tiens honneur d'tre affili, c'est soutenir les intrts de Rome, et j'ai promis au rvrend pre gnral que je me mettrais entirement vos ordres. -- Je ne puis que rpter ce que vient de dire Son minence, dit l'vque. Partis de Rome ensemble, nos ides sont les mmes. -- Certes, dit Rodin en s'adressant au cardinal, Votre minence peut servir notre cause... et beaucoup... Je lui dirai tout l'heure comment... Puis s'adressant la princesse: -- J'ai fait dire au docteur Baleinier de venir ici, madame, car il sera bon de l'instruire de certaines choses. -- On le fera entrer, comme d'habitude, dit la princesse. Depuis l'arrive de Rodin, le pre d'Aigrigny avait gard le silence. Il semblait sous le coup d'une amre proccupation et subir une lutte intrieure assez violente; enfin, se levant demi, il dit d'une voix aigre-douce en s'adressant au prlat: -- Je ne viens pas prier Votre minence d'tre juge entre Sa Rvrence le pre Rodin et moi; notre gnral a parl: j'ai obi. Mais Votre minence devant bientt revoir notre suprieur, je dsirerais, si elle m'accordait cette grce, qu'elle pt lui reporter fidlement les rponses de Sa Rvrence le pre Rodin quelques-unes de mes questions. Le prlat s'inclina. Rodin regarda le pre d'Aigrigny d'un air tonn et lui dit schement: -- C'est chose juge... quoi bon ces questions? -- Non pas m'innocenter, reprit le pre d'Aigrigny, mais bien prciser l'tat des choses aux yeux de Son minence. -- Alors parlez... et surtout pas de paroles inutiles... Puis Rodin tirant sa grosse montre d'argent, la consulta, et ajouta: -- Il faut qu' deux heures je sois Saint-Sulpice. -- Je serai aussi bref que possible, dit le pre d'Aigrigny avec un ressentiment contenu, et il reprit, en s'adressant Rodin: -- Lorsque Votre Rvrence a cru devoir substituer son action la mienne, en blmant... bien svrement peut-tre, la manire dont j'avais conduit les intrts qui m'avaient t confis... ces intrts, je l'avoue loyalement, taient compromis... -- Compromis? reprit Rodin avec ironie. Dites donc... perdus... puisque vous m'aviez ordonn d'crire Rome qu'il fallait renoncer tout espoir. -- C'est la vrit, dit le pre d'Aigrigny. -- C'est donc un malade dsespr, abandonn des... meilleurs mdecins, continua Rodin avec ironie, que j'ai entrepris de faire vivre. Poursuivez... Et plongeant ses deux mains dans les goussets de son pantalon, il regarda le pre d'Aigrigny en face. -- Votre Rvrence m'a durement blm, reprit le pre d'Aigrigny, non pas d'avoir cherch, par tous les moyens possibles, rentrer dans des biens odieusement drobs notre compagnie... -- Tous nos casuistes vous y autorisent avec raison, dit le cardinal; les textes sont clairs, positifs; vous avez parfaitement le droit de rcuprer _per fas aut nefas _un bien tratreusement drob. -- Aussi, reprit le pre d'Aigrigny, Sa Rvrence le pre Rodin m'a seulement reproch la brutalit militaire de mes moyens, leur violence, en dangereux dsaccord, disait-il, avec les moeurs du temps... Soit... Mais d'abord... je ne pouvais tre lgalement l'objet d'aucune poursuite, et enfin, sans une circonstance d'une fatalit inoue, le succs consacrait la marche que j'avais suivie, si brutale, si grossire qu'elle ft... Maintenant... puis-je demander Votre Rvrence ce qu'elle... -- Ce que j'ai fait de plus que vous? dit Rodin au pre d'Aigrigny en cdant son impertinente habitude d'interruption; ce que j'ai fait de mieux que vous? quel pas j'ai fait faire l'affaire Rennepont, aprs l'avoir reue de vous absolument dsespre? Est- ce cela que vous voulez savoir? -- Positivement, dit schement le pre d'Aigrigny. -- Eh bien, je l'avoue, reprit Rodin d'un air sardonique, autant vous avez fait de grandes choses, de grosses choses, de turbulentes choses... autant moi, j'en ai fait de petites, de puriles, de caches! Mon Dieu, oui! moi qui osais me donner pour un homme larges vues, vous ne sauriez imaginer le sot mtier que je fais depuis six semaines. -- Je ne me serais jamais permis d'adresser un tel reproche Votre Rvrence... si mrit qu'il part, dit le pre d'Aigrigny avec un sourire amer. -- Un reproche? dit Rodin en haussant les paules, un reproche? vous voil jug. Savez-vous ce que j'crivais de vous il y a six semaines? le voici: Le pre d'Aigrigny a d'excellentes qualits, il me servira, et ds demain je vous emploierai trs activement, dit Rodin en manire de parenthse; mais, ajoutai-je, il n'est pas assez grand pour savoir l'occasion se faire petit... Comprenez-vous? -- Pas trs bien, dit le pre d'Aigrigny en rougissant. -- Tant pis pour vous, reprit Rodin; cela prouve que j'avais raison. Eh bien, puisqu'il faut vous le dire, j'ai eu, moi, assez d'esprit pour faire le plus sot mtier du monde pendant six semaines... Oui, tel que vous me voyez, j'ai fait la causette avec une grisette; j'ai parl progrs, humanit, libert, mancipation de la femme... avec une jeune fille tte folle; j'ai parl grand Napolon, ftichisme bonapartiste, avec un vieux soldat imbcile; j'ai parl gloire impriale, humiliation de la France, esprance dans le roi de Rome, avec un brave homme de marchal de France qui, s'il a le coeur plein d'adoration pour ce voleur de trnes qui a tir le boulet Sainte-Hlne, a la tte aussi creuse, aussi sonore qu'une trompette de guerre... aussi, soufflez dans cette bote sans cervelle quelques notes guerrires ou patriotiques, et voil que a donne des fanfares ahuries sans savoir pour qui, pour quoi, ni comment. J'ai bien fait plus, sur ma foi!... j'ai parl amourette avec un jeune tigre sauvage. Quand je vous le disais, que c'tait lamentable de voir un homme un peu intelligent s'amoindrir, comme je l'ai fait, par tous ces petits moyens; s'abaisser nouer si laborieusement les mille fils de cette trame obscure! Beau spectacle, n'est-ce pas? voir l'araigne tisser opinitrement sa toile... comme c'est intressant, un vilain petit animal noirtre tendant fil sur fil, renouant ceux- ci, renforant ceux-l, en allongeant d'autres; vous haussez les paules, soit... mais revenez deux heures aprs; que trouvez-vous? le petit animal noirtre bien gorg, bien repu, et dans sa toile une douzaine de folles mouches si enlaces, si garrottes, que le petit animal noirtre n'a plus qu' choisir son aise l'heure et le moment de sa pture... En disant ces mots, Rodin sourit d'une manire trange; ses yeux, ordinairement demi voils par ses flasques paupires, s'ouvrirent tout grands et semblrent briller plus que de coutume; le jsuite sentait en lui depuis quelques instants une sorte d'excitation fbrile; il l'attribuait la lutte qu'il soutenait devant ces minents personnages, qui subissaient dj l'influence de sa parole originale et tranchante. Le pre d'Aigrigny commenait regretter d'avoir engag cette lutte; pourtant il reprit avec une ironie mal contenue: -- Je ne conteste pas la tnuit de vos moyens. Je suis d'accord avec vous, ils sont trs purils, ils sont trs vulgaires; mais cela ne suffit pas absolument pour donner une haute ide de votre mrite... Je me permettrai donc de vous demander... -- Ce que ces moyens ont produit? reprit Rodin avec une exaltation qui ne lui tait pas habituelle. Regardez dans ma toile d'araigne, et vous y verrez cette belle et insolente jeune fille, si fire, il y a six semaines, de sa beaut, de son esprit, de son audace... cette heure, ple, dfaite, elle est mortellement blesse au coeur. -- Mais cet lan d'intrpidit chevaleresque du prince indien dont tout Paris s'est mu, dit la princesse, Mlle de Cardoville en a d tre touche?... -- Oui, mais j'ai paralys l'effet de ce dvouement stupide et sauvage en dmontrant cette jeune fille qu'il ne suffit pas de tuer des panthres noires pour prouver que l'on est un amant sensible, dlicat et fidle. -- Soit, dit le pre d'Aigrigny. Ceci est un fait acquis; voici Mlle de Cardoville blesse au coeur. -- Mais qu'en rsulte-t-il pour les intrts de l'affaire Rennepont? reprit le cardinal avec curiosit en s'accoudant sur la table. -- Il en rsulte d'abord, dit Rodin, que, lorsque le plus dangereux ennemi que l'on puisse avoir est dangereusement bless, il quitte le champ de bataille; c'est dj quelque chose, ce me semble? -- En effet, dit la princesse, l'esprit, l'audace de Mlle de Cardoville pouvaient en faire l'me de la coalition dirige contre nous. -- Soit, reprit obstinment le pre d'Aigrigny; sous ce rapport elle n'est plus craindre, c'est un avantage. Mais cette blessure au coeur ne l'empchera pas d'hriter? -- Qui vous l'a dit? demanda froidement Rodin avec assurance. Savez-vous pourquoi j'ai tant fait pour la rapprocher, d'abord malgr elle, de Djalma, et ensuite pour l'loigner de lui, encore malgr elle? -- Je vous le demande, dit le pre d'Aigrigny, en quoi cet orage de passions empchera-t-il Mlle de Cardoville et le prince d'hriter? -- Est-ce d'un ciel serein ou d'un ciel d'orage que part la foudre qui clate et qui frappe? Soyez tranquille, je saurai o placer le paratonnerre. Quant M. Hardy, cet homme vivait pour trois choses: pour ses ouvriers, pour un ami, pour une matresse! il a reu trois traits en plein coeur. Je vise toujours au coeur, moi; c'est lgal, et c'est sr. -- C'est lgal, c'est sr et c'est louable, dit l'vque; car, si j'ai bien entendu, ce fabricant avait une concubine... or, il est bien de faire servir une passion mauvaise la punition du mchant... -- Ceci est vident, ajouta le cardinal, ils ont de mauvaises passions... on s'en sert... c'est leur faute... -- Notre sainte mre Perptue, dit la princesse, a concouru de tous ses moyens la dcouverte de cet abominable adultre. -- Voici M. Hardy frapp dans ses plus chres affections, je l'admets, dit le pre d'Aigrigny, qui ne cdait le terrain que pied pied, le voil frapp dans sa fortune... mais il en sera d'autant plus pre la cure de cet immense hritage... Cet argument parut srieux aux deux prlats et la princesse; tous regardrent Rodin avec une vive curiosit; au lieu de rpondre, celui-ci alla vers le buffet, et, contre son habitude de sobrit stoque, et malgr sa rpugnance pour le vin, il examina les flacons et dit: -- Qu'est-ce qu'il y a l-dedans? -- Du vin de Bordeaux et de Xrs... dit madame de Saint-Dizier, fort tonne de ce got subit de Rodin. Celui-ci prit un flacon au hasard, et il se versa un verre de vin de Madre qu'il but d'un trait. Depuis quelques moments, il s'tait senti plusieurs fois frissonner d'une faon trange. ce frisson avait succd une sorte de faiblesse, il espra que le vin le ranimerait. Aprs avoir essuy ses lvres du revers de sa main crasseuse, il revint auprs de la table, et s'adressant au pre d'Aigrigny: -- Qu'est-ce que vous me disiez propos de M. Hardy? -- Qu'tant frapp dans sa fortune, il n'en serait que plus pre la cure de cet immense hritage, rpta le pre d'Aigrigny, intrieurement outr du ton imprieux de son suprieur. -- M. Hardy, penser l'argent! dit Rodin en haussant les paules, est-ce qu'il pense, seulement? tout est bris en lui. Indiffrent aux choses de la vie, il est plong dans une stupeur dont il ne sort que pour fondre en larmes; alors il parle avec une bont machinale ceux qui l'entourent des soins les plus empresss (je l'ai mis entre bonnes mains). Il commence cependant se montrer sensible la tendre commisration qu'on lui tmoigne sans relche... Car il est bon... excellent autant que faible, et c'est cette excellence... que je vous adresserai, pre d'Aigrigny, afin que vous accomplissiez ce qui me reste faire. -- Moi? dit le pre d'Aigrigny, fort tonn. -- Oui, et alors vous reconnatrez si le rsultat que j'ai obtenu... n'est pas considrable... et... Puis, s'interrompant, Rodin, passant la main sur son front, se dit lui-mme: -- Cela est trange! -- Qu'avez-vous? lui dit la princesse avec intrt. -- Rien, madame, reprit Rodin en tressaillant; c'est sans doute ce vin que j'ai bu... je n'y suis pas accoutum... Je ressens un peu de mal de tte, cela passera. -- Vous avez, en effet... les yeux bien injects, mon cher pre, dit la princesse. -- C'est que j'ai regard trop fixement dans ma toile, reprit le jsuite avec son sourire sinistre, et il faut que j'y regarde encore pour faire bien voir au pre d'Aigrigny, qui fait le myope... mes autres mouches... les deux filles du gnral Simon, par exemple, de jour en jour plus tristes, plus abattues, et sentant une barrire glace s'lever entre elles et le marchal... Et celui-ci, depuis la mort de son pre, il faut l'entendre, il faut le voir, tiraill, dchir, entre deux penses contraires; aujourd'hui se croyant dshonor s'il fait ceci... demain dshonor s'il ne le fait pas: ce soldat, ce hros de l'Empire, est prsent plus faible, plus irrsolu qu'un enfant. Voyons... que reste-t-il encore de cette famille impie?... Jacques Rennepont? Demandez Morok dans quel tat d'hbtement l'orgie a jet ce misrable et vers quel abme il roule!... Voil mon bilan... voil dans quel tat d'isolement, d'anantissement, se trouvent aujourd'hui tous les membres de cette famille qui runissaient, il y a six semaines, tant d'lments puissants, nergiques, dangereux, s'ils eussent t concentrs!... voil donc ces Rennepont qui, d'aprs le conseil de leur hrtique aeul, devaient unir leurs forces pour nous combattre et nous craser... et ils taient grandement craindre... Qu'avais-je dit? que j'agirais sur leurs passions. Qu'ai-je fait? j'ai agi sur leurs passions. Aussi en vain cette heure ils se dbattent dans ma toile... qui les enlace de toutes parts... ils sont moi, vous dis-je... ils sont moi... Depuis quelques moments, et mesure qu'il parlait, la physionomie et la voix de Rodin subissaient une altration singulire: son teint, toujours si cadavreux, s'tait de plus en plus color, mais ingalement et comme par marbrures; puis, phnomne trange! ses yeux, en devenant de plus en plus brillants, avaient paru se creuser davantage. Sa voix vibrait, saccade, brve, stridente. L'altration des traits de Rodin, dont il ne paraissait pas avoir conscience, tait si remarquable que les autres acteurs de cette scne le regardaient avec une sorte d'effroi. Se trompant sur la cause de cette impression, Rodin, indign, s'cria d'une voix et l entrecoupe par des lans d'aspiration profonde et embarrasse: -- Est-ce de la piti pour cette race impie, que je lis sur vos visages!... de la piti... pour cette jeune fille qui ne met jamais le pied dans une glise, et qui lve chez elle des autels paens!... de la piti pour ce Hardy, ce blasphmateur sentimental, cet athe philanthrope qui n'avait pas une chapelle dans sa fabrique, et qui osait accoler le nom de Socrate, de Marc- Aurle et de Platon celui de notre Sauveur, qui appelait _Jsus le divin philosophe?... _de la piti pour cet Indien sectateur de Brahma!... de la piti pour ces deux soeurs qui n'ont pas reu le baptme!... de la piti pour cette brute de Jacques Rennepont!... de la piti pour ce stupide soldat imprial, qui a pour dieu Napolon et pour vangile les bulletins de la grande arme!... de la piti pour cette famille de rengats dont l'aeul, relaps infme, non content de nous avoir vol notre bien, excite encore du fond de sa tombe, au bout d'un sicle et demi, sa race maudite relever la tte contre nous!... Comment! pour nous dfendre de ces vipres, nous n'aurions pas le droit de les craser dans le venin qu'elles distillent!... Et je vous dis, moi, que c'est servir Dieu, que c'est donner un salutaire exemple, que de vouer, la face de tous, et par le dchanement mme de ses passions... cette famille impie la douleur, au dsespoir, la mort!... Rodin tait effrayant de frocit en parlant ainsi; le feu de ses yeux devenait plus clatant encore; ses lvres taient sches et arides, une sueur froide baignait ses tempes, dont on remarquait les battements prcipits; de nouveaux frissons glacs coururent par tout son corps. Attribuant ce malaise croissant un peu de courbature, car il avait crit une partie de la nuit, et voulant remdier une nouvelle dfaillance, il alla droit au buffet, se versa un autre verre de vin qu'il avala d'un trait, puis il revint au moment o le cardinal lui disait: -- Si la marche que vous suivez l'gard de cette famille avait besoin d'tre justifie, mon trs cher pre, vous l'eussiez justifie victorieusement par vos dernires paroles... Non seulement, selon nos casuistes, je le rpte, vous tes dans votre plein droit, mais il n'y a l rien de rprhensible aux yeux des lois humaines; quant aux lois divines, c'est plaire au Seigneur que de combattre et de terrasser l'impie par les armes qu'il donne contre lui-mme. Vaincu, ainsi que les autres assistants, par l'assurance diabolique de Rodin, et ramen une sorte d'admiration craintive, le pre d'Aigrigny lui dit: -- Je le confesse, j'ai eu tort de douter de l'esprit de Votre Rvrence; tromp par l'apparence des moyens que vous avez employs; les considrant isolment, je n'avais pu juger de leur ensemble redoutable et surtout les rsultats qu'ils ont, en effet, produits. Maintenant, je le vois, le succs, grce vous, n'est pas douteux. -- Et ceci est une exagration, reprit Rodin avec une impatience fivreuse, toutes ces passions sont cette heure en bullition; mais le moment est critique... comme l'alchimiste pench sur son creuset, o bouillonne une mixture qui peut lui donner des trsors ou la mort... moi seul je puis, cette heure... Rodin n'acheva pas, il porta brusquement ses deux mains son front avec un cri de douleur touff. -- Qu'avez-vous? dit le pre d'Aigrigny; depuis quelques instants... vous plissez d'une manire effrayante. -- Je ne sais ce que j'ai, dit Rodin d'une voix altre: ma douleur de tte augmente, une sorte de vertige m'a un instant tourdi. -- Asseyez-vous, dit la princesse avec intrt. -- Prenez quelque chose, ajouta l'vque. -- Ce ne sera rien, reprit Rodin en faisant un effort sur lui- mme; je ne suis pas douillet, Dieu merci!... J'ai peu dormi cette nuit... c'est de la fatigue... rien de plus. Je disais donc que moi seul pouvais cette heure diriger cette affaire... mais non l'excuter... il me faut disparatre... mais veiller incessamment dans l'ombre, d'o je tiendrai tous les fils, que moi seul... puis... faire agir... ajouta Rodin d'une voix oppresse. -- Mon trs cher pre, dit le cardinal avec inquitude, je vous assure que vous tes assez gravement indispos... Votre pleur devient livide. -- C'est possible, rpondit courageusement Rodin; mais je ne m'abats pas pour si peu... Revenons notre affaire... Voici l'heure, pre d'Aigrigny, o vos qualits, et vous en avez de grandes, je ne les jamais nies... me peuvent tre d'un grand secours... Vous avez de la sduction... du charme... une loquence pntrante... il faudra... Rodin s'interrompit encore. Son front ruisselait d'une sueur froide, il sentit ses jambes se drober sous lui, et il dit, malgr son opinitre nergie: -- Je l'avoue... je ne me sens pas bien... cependant, ce matin, je me portais aussi bien que jamais... je tremble malgr moi... je suis glac... -- Rapprochez-vous du feu... c'est un malaise subit, dit l'vque en lui offrant le bras avec un dvouement hroque, cela n'aura pas de suite. -- Si vous preniez quelque boisson chaude, une tasse de th, dit la princesse. M. Baleinier doit venir bientt heureusement, il nous rassurera... sur cette indisposition... -- En vrit... c'est inexplicable, dit le prlat. ces mots du cardinal, Rodin, qui s'tait pniblement approch du feu, tourna les yeux vers le prlat et le regarda fixement d'une faon trange pendant une seconde; puis, fort de son indomptable nergie, malgr l'altration de ses traits, qui se dcomposaient vue d'oeil, Rodin dit d'une voix brise qu'il tcha de rendre ferme: -- Ce feu m'a rchauff, ce ne sera rien... j'ai bien, par ma foi! le temps de me dorloter... Quel -propos!... tomber malade au moment o l'affaire Rennepont ne peut russir que par moi seul!... Revenons donc notre affaire... Je vous disais, pre d'Aigrigny, que vous pourriez beaucoup nous servir... et vous aussi, madame la princesse, car vous avez pous cette cause comme si elle tait la vtre; et... Rodin s'interrompit encore... Cette fois il poussa un cri aigu, tomba sur une chaise place prs de lui, se rejeta convulsivement en arrire, et, appuyant ses deux mains sur sa poitrine, il s'cria: -- Oh! que je souffre!... Alors, chose effroyable! l'altration des traits de Rodin succda une dcomposition cadavreuse presque aussi rapide que la pense... ses yeux, dj caves, s'injectrent de sang et semblrent se retirer au fond de leur orbite, dont l'ombre ainsi agrandie forma comme deux trous noirs du creux desquels luisaient deux prunelles de feu; des tiraillements nerveux saccads tendirent et collrent sur les moindres saillies des os du visage la peau flasque, humide, glace, qui devint instantanment verdtre; de ses lvres, brides par le rictus d'une douleur atroce, s'chappait un souffle haletant, de temps autre interrompu par ces mots: -- Oh!... je souffre... je brle... Puis, cdant un transport furieux, Rodin, du bout de ses ongles, labourait sa poitrine nue, car il avait fait sauter les boutons de son gilet et demi dchir sa chemise noire et crasseuse, comme si la pression de ces vtements et augment la violence des douleurs sous lesquelles il se tordait. L'vque, le cardinal et le pre d'Aigrigny se rapprochrent vivement de Rodin et l'entourrent pour le contenir; il prouvait d'horribles convulsions; tout coup, rassemblant ses forces, il se dressa sur ses pieds, droit et roide comme un cadavre; alors, ses vtements en dsordre, ses rares cheveux gris hrisss autour de sa face verte, attachant ses yeux rouges et flamboyants sur le cardinal, qui ce moment se penchait vers lui, il le saisit de ses deux mains convulsives, et avec un accent terrible il s'cria d'une voix trangle: -- Cardinal Malipieri... cette maladie est trop subite; on se dfie de moi Rome... vous tes de la race des Borgia... et votre secrtaire... tait chez moi ce matin... -- Malheureux!... qu'ose-t-il dire?... s'cria le prlat aussi stupfait qu'indign de cette accusation. Ce disant, le cardinal tchait de se dbarrasser de l'treinte du jsuite, dont les doigts crisps avaient la roideur du fer. -- On m'a empoisonn... murmura Rodin. Et, s'affaissant sur lui- mme, il retomba dans les bras du pre d'Aigrigny. Malgr son effroi, le cardinal eut le temps de dire tout bas celui-ci: -- Il croit qu'on veut l'empoisonner... il machine donc quelque chose de bien dangereux! La porte du salon s'ouvrit: c'tait le docteur Baleinier. -- Ah! docteur! s'cria la princesse, ple, effraye, en courant lui, le pre Rodin vient d'tre attaqu subitement de convulsions affreuses... venez... venez. -- Des convulsions... ce n'est rien, calmez-vous, madame, dit le docteur en jetant son chapeau sur un meuble et en s'approchant la hte du groupe qui entourait le moribond. -- Voici le docteur... s'cria la princesse. Tous s'cartrent, moins le pre d'Aigrigny, qui soutenait Rodin affaiss sur une chaise. -- Ciel!... quel symptme!... s'cria le docteur Baleinier en examinant avec une terreur croissante la face de Rodin, qui de verte devenait bleutre. -- Qu'y a-t-il donc? demandrent les spectateurs tout d'une voix. -- Ce qu'il y a?... reprit le docteur en se rejetant en arrire comme s'il et march sur un serpent; c'est le cholra, et c'est contagieux. ce mot effrayant, magique, le pre d'Aigrigny abandonna Rodin, qui roula sur le tapis. -- Il est perdu! s'cria le docteur Baleinier, pourtant je cours chercher ce qu'il faut pour tenter un dernier effort. Et il se prcipita vers la porte. La princesse de Saint-Dizier, le pre d'Aigrigny, l'vque et le cardinal se prcipitrent perdus la suite du docteur Baleinier. Tous se pressaient la porte, que personne, tant le trouble tait grand, ne pouvait ouvrir. Elle s'ouvrit pourtant, mais du dehors... et Gabriel parut, Gabriel, le type du vrai prtre, du saint prtre, du prtre vanglique, que l'on ne saurait assez environner de respect, d'ardente sympathie, de tendre admiration. Sa figure d'archange, d'une srnit si douce, offrit un contraste singulier avec tous ces visages contracts, bouleverss par l'pouvante... Le jeune prtre faillit tre renvers par les fuyards, qui, se prcipitant par l'issue qu'il venait d'ouvrir, s'criaient: -- N'entrez pas... il meurt du cholra... sauvez-vous! -- ces mots, repoussant dans le salon l'vque, qui, rest le dernier de tous, tchait de forcer la porte, Gabriel courut Rodin pendant que le prlat s'chappait par la porte laisse libre. Rodin, couch sur le tapis, les membres contourns par des crampes affreuses, se tordait dans des douleurs intolrables; la violence de sa chute avait sans doute rveill ses esprits, car il murmurait d'une voix spulcrale: -- Ils me laissent... mourir... l... comme un chien... Oh! les lches!... au secours!... personne... Et le moribond, s'tant renvers sur le dos par un mouvement convulsif, tournant vers le plafond sa face de damn, o clatait un espoir infernal, rptait encore: -- Personne... personne... Ses yeux, tout coup flamboyants et froces, rencontrrent les grands yeux bleus de l'anglique et blonde figure de Gabriel, qui, s'agenouillant auprs de lui, lui dit de sa voix douce et grave: -- Me voici, mon pre... je viens vous secourir, si vous pouvez tre secouru... priez pour vous, si le Seigneur vous rappelle lui. -- Gabriel!... murmura Rodin d'une voix teinte, pardon... pour le mal... que je vous ai fait... Piti!... ne m'abandonnez pas!... ne... Rodin ne put achever; il tait parvenu se soulever sur son sant, il poussa un cri et retomba sans mouvement. * * * * * Le mme jour, dans les journaux du soir, on lisait: Le cholra est Paris... le premier cas s'est dclar aujourd'hui, trois heures et demie, rue de Babylone, l'htel de Saint-Dizier. IV. Le parvis Notre-Dame. Huit jours se sont couls depuis que Rodin a t atteint du cholra, dont les ravages vont toujours croissant. Terrible temps que celui-l! Un voile de deuil s'est tendu sur Paris, nagure si joyeux. Jamais, pourtant, le ciel n'a t d'un azur plus pur, plus constant; jamais le soleil n'a rayonn plus radieux. Cette inexorable srnit de la nature durant les ravages du flau mortel offrait un trange et mystrieux contraste. L'insolente lumire d'un soleil blouissant rendait plus visible encore l'altration des traits cause par les mille angoisses de la peur. Car chacun tremblait, celui-ci pour soi, celui-l pour les tres aims; les physionomies trahissaient quelque chose d'inquiet, d'tonn, de fbrile. Les pas taient prcipits comme si, en marchant plus vite, il avait chance d'chapper au pril; et puis aussi on se htait de rentrer chez soi. On laissait la vie, la sant, le bonheur dans sa maison; deux heures aprs, on y retrouvait souvent l'agonie, la mort, le dsespoir. chaque instant des choses nouvelles et sinistres frappaient votre vue: tantt passaient par les rues des charrettes remplies de cercueils symtriquement empils. Elles s'arrtaient devant chaque demeure: des hommes vtus de gris et de noir attendaient sous la porte; ils tendaient les bras, et ceux-ci l'on jetait un cercueil, ceux- l deux, souvent trois ou quatre, dans la mme maison; si bien que, parfois, la provision tant vite puise, bien des morts de la rue n'taient pas _servis_, et la charrette, arrive pleine, s'en allait vide. Dans presque toutes les maisons, de bas en haut, de haut en bas, c'tait un bruit de marteaux assourdissant: on clouait des bires; on en clouait tant et tant que, par intervalles, les cloueurs s'arrtaient fatigus. Alors clataient toutes sortes de cris de douleur, de gmissements plaintifs, d'imprcations dsespres. C'taient ceux qui les hommes gris et noirs avaient pris quelqu'un pour remplir les bires. On remplissait donc incessamment des bires, et on les clouait jour et nuit, plutt le jour que la nuit; car, ds le crpuscule, dfaut des corbillards insuffisants, arrivait une lugubre file de voitures mortuaires improvises: tombereaux, charrettes, tapissires, fiacres, haquets, venaient servir au funbre transport; l'encontre des autres qui, dans les rues, entraient pleines et sortaient vides, ces dernires entraient vides et bientt sortaient pleines. Pendant ce temps-l les vitres des maisons s'illuminaient, et souvent les lumires brlaient jusqu'au jour. C'tait la saison des bals; ces clarts ressemblaient assez aux rayonnements lumineux des folles nuits de fte, si ce n'est que les cierges remplaaient la bougie, et la psalmodie des prires des morts le joyeux bourdonnement du bal; puis, dans les rues, au lieu des bouffonneries transparentes de l'enseigne des costumiers pour les mascarades, se balanaient de loin en loin de grandes lanternes d'un rouge de sang portant ces mots en lettres noires: SECOURS AUX CHOLRIQUES O il y avait vritablement fte... pendant la nuit, c'tait aux cimetires... Ils se dbauchaient... Eux, toujours si mornes, si muets, ces heures nocturnes, heures silencieuses o l'on entend le lger frissonnement des cyprs agits par la brise... eux, si solitaires que nul pas humain n'osait pendant la nuit troubler leur silence funbre... ils taient tout coup devenus anims, bruyants, tapageurs et brillants de lumires. la lueur fumeuse des torches qui jetaient de grandes clarts rougetres sur les sapins noirs et sur les pierres blanches des spulcres, bon nombre de fossoyeurs fossoyaient allgrement en fredonnant. Ce dangereux et rude mtier se payait alors presque prix d'or; on avait tant besoin de ces bonnes gens, qu'il fallait, aprs tout, les mnager; s'ils buvaient souvent, ils buvaient beaucoup; s'ils chantaient toujours, ils chantaient fort, et ce, pour entretenir leurs forces et leur bonne humeur, puissant auxiliaire d'un tel travail. Si quelques-uns ne finissaient pas d'aventure la fosse commence, d'obligeants compagnons la finissaient _pour _eux (c'tait le mot), et les y plaaient amicalement. Aux joyeux refrains des fossoyeurs rpondaient d'autres flonflons lointains; des cabarets s'taient improviss aux environs des cimetires, et les cochers des morts, une fois _leurs pratiques descendues leur adresse_, comme ils disaient ingnieusement, les cochers des morts, riches d'un salaire extraordinaire, banquetaient, rigolaient en seigneurs; souvent l'aurore les surprit le verre la main et la gaudriole aux lvres... Observation bizarre; chez ces gens de funrailles, vivant dans les entrailles du flau, la mortalit fut presque nulle. Dans les quartiers sombres, infects, o, au milieu d'une atmosphre morbide, vivaient entasss une foule de proltaires dj puiss par les plus dures privations, et, ainsi que l'on disait nergiquement alors_, tout mchs _pour le cholra, il ne s'agissait plus d'individus, mais de familles entires enleves en quelques heures; pourtant, parfois, clmence providentielle! un ou deux petits enfants restaient seuls dans la chambre froide et dlabre, aprs que pre et mre, frre et soeur taient partis en cercueil. Souvent aussi on fut oblig de fermer, faute de locataires, plusieurs de ces maisons, pauvres ruches de laborieux travailleurs, compltement dshabites en un jour par le flau, depuis la cave, o, selon l'habitude, couchaient sur la paille de petits ramoneurs, jusqu'aux mansardes, o, hves et demi-nus, se roidissaient sur le carreau glac quelques malheureux sans travail et sans pain. De tous les quartiers de Paris, celui qui, pendant la priode croissante du cholra, offrit peut-tre le spectacle le plus effrayant, fut le quartier de la Cit, et, dans la Cit, le parvis de Notre-Dame tait presque chaque jour le thtre de scnes terribles, la plupart des malades des rues voisines que l'on transportait l'Htel-Dieu affluant sur cette place. Le cholra n'avait pas une physionomie... il en avait mille. Ainsi, huit jours aprs que Rodin avait t subitement atteint, plusieurs vnements, o l'horrible le disputait l'trange, se passaient sur le parvis de Notre-Dame. Au lieu de la rue d'Arcole, qui conduit aujourd'hui directement sur cette place, on y arrivait alors d'un ct par une ruelle sordide comme toutes les rues de la Cit; une vote sombre et crase la terminait. En entrant dans le parvis on avait gauche le portail de l'immense cathdrale, et en face de soi les btiments de l'Htel-Dieu. Un peu plus loin, une chappe de vue permettait d'apercevoir le parapet du quai Notre- Dame. Sur la muraille noirtre et lzarde de l'arcade on pouvait lire un placard rcemment appliqu; il portait ces mots tracs au moyen d'un poncis et de lettres de cuivre[20]: _Vengeance!... vengeance!..._ _Les gens du peuple qui se font porter dans les hpitaux y sont empoisonns, parce qu'on trouve le nombre des malades trop considrable; chaque nuit des bateaux remplis de cadavres descendent la Seine._ _Vengeance! et mort aux assassins du peuple!_ Deux hommes envelopps de manteaux et demi cachs dans l'ombre de la vote coutaient avec une curiosit inquite une rumeur qui s'levait de plus en plus menaante du milieu d'un rassemblement tumultueusement group aux abords de l'Htel-Dieu. Bientt ces cris: _Mort aux mdecins! Vengeance! _arrivrent jusqu'aux deux hommes embusqus sous l'arcade. -- Les placards font leur effet, dit l'un; le feu est aux poudres... Une fois la populace en dlire... on la lancera sur qui l'on voudra. -- Dis donc, reprit l'autre homme, regarde l-bas... cet hercule dont la taille gigantesque domine toute cette canaille. Est-ce que ce n'tait pas un des plus enrags meneurs lors de la destruction de la fabrique de M. Hardy? -- Pardieu, oui... Je le reconnais; partout o il y a un mauvais coup faire on trouve ce gredin-l. -- Maintenant, crois-moi, ne restons pas sous cette arcade, dit l'autre homme; il y fait un vent glac, et quoique je sois matelass de flanelle... -- Tu as raison, le cholra est brutal en diable. D'ailleurs tout se prpare bien de ce ct; on assure aussi que l'meute rpublicaine va soulever en masse le faubourg Saint-Antoine. Chaud! chaud! a nous sert, et la sainte cause de la religion triomphera de l'impit rvolutionnaire... Allons rejoindre le pre d'Aigrigny. -- O le trouverons-nous? -- Ici prs, viens... viens. Et les deux hommes disparurent prcipitamment. Le soleil, commenant dcliner, jetait ses rayons dors sur les noires sculptures du portail de Notre-Dame et sur la masse imposante de ses deux tours, qui se dressaient au milieu d'un ciel parfaitement bleu, car depuis plusieurs jours un vent de nord-est, sec et glac, balayait les moindres nuages. Un rassemblement assez nombreux, encombrant, nous l'avons dit, les abords de l'Htel-Dieu, se pressait aux grilles dont le pristyle de l'hospice est entour; derrire la grille on voyait rang un piquet d'infanterie; car les cris de _Mort aux mdecins!_ taient devenus de plus en plus menaants. Les gens qui vocifraient ainsi appartenaient une populace oisive, vagabonde et corrompue... la lie de Paris: aussi, chose effrayante, les malheureux que l'on transportait, traversant forcment ces groupes hideux, entraient l'Htel-Dieu au milieu de clameurs sinistres et de cris de mort. chaque instant, des civires, des brancards apportaient de nouvelles victimes; les civires, souvent garnies de rideaux de coutil, cachaient les malades; mais les brancards n'ayant aucune couverture, quelquefois les mouvements convulsifs d'un agonisant cartaient le drap, qui laissait voir une face cadavreuse. Au lieu d'pouvanter les misrables rassembls devant l'hospice, de pareils spectacles devenaient pour eux le signal de plaisanteries de cannibales ou de prdictions atroces sur le sort de ces malheureux une fois au pouvoir des mdecins. Le carrier et Ciboule, accompagns d'un bon nombre de leurs acolytes, se trouvaient mls la populace. Aprs le dsastre de la fabrique de M. Hardy, le carrier, solennellement chass du compagnonnage par les _Loups_, qui n'avaient voulu conserver aucune solidarit avec ce misrable, le carrier, disons-nous, se plongeant depuis lors dans la plus basse crapule et spculant sur sa force herculenne, s'tait tabli, moyennant salaire, le dfenseur officieux de Ciboule et de ses pareilles. Sauf quelques passants amens par hasard sur le parvis Notre-Dame, la foule dguenille dont il tait couvert se composait donc du rebut de la population de Paris, misrables non moins plaindre qu' blmer, car la misre, l'ignorance et le dlaissement engendrent fatalement le vice et le crime. Pour ces sauvages de la civilisation, il n'y avait ni piti, ni enseignement, ni terreur, dans les effrayants tableaux dont ils taient entours chaque instant; insoucieux d'une vie qu'ils disputaient chaque jour la faim ou aux tentations du crime, ils bravaient le flau avec une audace infernale, ou ils succombaient le blasphme la bouche. La haute stature du carrier dominait les groupes: l'oeil sanglant, les traits enflamms, il vocifrait de toutes ses forces: -- Mort aux carabins!... ils empoisonnent le peuple! -- C'est plus ais que de le nourrir, ajoutait Ciboule. Puis, s'adressant un vieillard agonisant que deux hommes, perant grand'peine cette foule compacte, apportaient sur une chaise, la mgre reprit: -- N'entre donc pas l-dedans, eh! moribond; crve ici, au grand air, au lieu de crever dans cette caverne, o tu seras empoisonn comme un vieux rat. -- Oui, ajouta le carrier, aprs, on te jettera l'eau pour rgaler les ablettes, dont tu ne mangeras pas, encore... ces atroces plaisanteries, le vieillard roula des yeux gars et fit entendre de sourds gmissements. Ciboule voulut arrter la marche des porteurs, et ils ne se dbarrassrent qu' grand'peine de cette mgre. Le nombre des cholriques arrivant l'Htel-Dieu augmentait de minute en minute; les moyens de transport habituels ayant manqu, dfaut de civires et de brancards, c'tait bras que l'on apportait les malades. et l des pisodes effrayants tmoignaient de la rapidit foudroyante du flau. Deux hommes portaient un brancard recouvert d'un drap tach de sang; l'un d'eux se sent tout coup atteint violemment, il s'arrte court; ses bras dfaillants abandonnent le brancard, il plit, chancelle, tombe demi renvers sur le malade, et devient aussi livide que lui... l'autre porteur, effray, fuit perdu, laissant son compagnon et le mourant au milieu de la foule. Les uns s'loignent avec horreur, d'autres clatent d'un rire sauvage. -- L'attelage s'est effarouch, dit le carrier; il a laiss la carriole en plan... -- Au secours! criait le moribond d'une voix dolente; par piti, portez-moi l'hospice. -- Il n'y a plus de place au parterre, dit une voix railleuse. -- Et tu n'as pas assez de jambes pour monter au paradis, ajouta un autre. Le malade fit un effort pour se soulever; mais ses forces le trahirent: il retomba puis sur le matelas. Tout coup la multitude reflua violemment, renversa le brancard; le porteur et le vieillard sont fouls aux pieds, et leurs gmissements sont couverts par ces cris: -- Mort aux carabins! Et les hurlements recommencrent avec une nouvelle furie. Cette bande farouche, qui, dans son dlire froce, ne respectait rien, fut cependant oblige, quelques instants aprs, d'ouvrir ses rangs devant plusieurs ouvriers qui frayaient vigoureusement le passage deux de leurs camarades apportant entre leurs bras entrelacs un artisan jeune encore; sa tte, appesantie et dj livide, s'appuyait sur l'paule de l'un de ses compagnons; un petit enfant suivait en sanglotant, tenant le pan de la blouse d'un des artisans. Depuis quelques moments on entendait rsonner au loin, dans les rues tortueuses de la Cit, le bruit sonore et cadenc de plusieurs tambours: on battait le rappel, car l'meute grondait au faubourg Saint-Antoine; les tambours, dbouchant par l'arcade, traversaient la place du parvis Notre-Dame; un de ces soldats, vtran moustaches grises, ralentit subitement les roulements sonores de sa caisse, et resta un pas en arrire; ses compagnons se retournrent surpris... il tait vert; ses jambes flchissent, il balbutie quelques mots inintelligibles et tombe foudroy sur le pav avant que les tambours du premier rang eussent cess de battre. La rapidit fulgurante de cette attaque effraya un moment les plus endurcis; surprise de la brusque interruption du rappel, une partie de la foule courut par curiosit vers les tambours. la vue du soldat mourant que deux de ses compagnons soutenaient entre leurs bras, l'un des deux hommes qui, sous la vote du parvis, avaient assist au commencement de l'motion populaire, dit aux autres tambours: -- Votre camarade a peut-tre bu en route quelque fontaine? -- Oui, monsieur, rpondit le soldat; il mourait de soif, il a bu deux gorges d'eau sur la place du Chtelet. -- Alors il a t empoisonn, dit l'homme. -- Empoisonn? s'crirent plusieurs voix. -- Il n'y aurait rien d'tonnant, reprit l'homme d'un air mystrieux; on jette du poison dans les fontaines publiques; ce matin on a massacr un homme rue Beaubourg; on l'avait surpris vidant un paquet d'arsenic dans le broc d'un marchand de vin[21]. Aprs avoir prononc ces paroles, l'homme disparut dans la foule. Ce bruit, non moins stupide que le bruit qui courait sur ces empoisonnements des malades de l'Htel-Dieu, fut accueilli par une explosion de cris d'indignation: cinq ou six hommes en guenilles, vritables bandits, saisirent le corps du tambour expirant, l'levrent sur leurs paules, malgr les efforts de ses camarades, et, portant ce sinistre trophe, ils parcoururent le parvis, prcds du carrier et de Ciboule, qui criaient partout sur leur passage: -- Place aux cadavres! voil comment on empoisonne le peuple!... Un nouveau mouvement fut imprim la foule par l'arrive d'une berline de poste quatre chevaux; n'ayant pu passer sur le quai Napolon, alors en partie dpav, cette voiture s'tait aventure travers les rues tortueuses de la Cit, afin de gagner l'autre rive de la Seine par le parvis Notre-Dame. Ainsi que bien d'autres, ces migrants fuyaient Paris pour chapper au flau qui le dcimait. Un domestique et une femme de chambre assis sur le sige de derrire changrent un coup d'oeil d'effroi en passant devant l'Htel-Dieu, tandis qu'un jeune homme, plac dans l'intrieur et sur le devant de la voiture, baissa la glace pour recommander aux postillons d'aller au pas, de crainte d'accident, la foule tant alors trs compacte. Ce jeune homme tait M. de Morinval: dans le fond de la voiture se trouvaient M. de Montbron et sa nice, Mme de Morinval. La pleur et l'altration des traits de la jeune femme disaient assez son pouvante; M. de Montbron, malgr sa fermet d'esprit, semblait fort inquiet et aspirait de temps autre, ainsi que sa nice, un flacon rempli de camphre. Pendant quelques minutes la voiture s'avana lentement; les postillons conduisaient leurs chevaux avec prcaution. Soudain une rumeur, d'abord sourde et lointaine, circula dans les rassemblements, et bientt se rapprocha; elle augmentait mesure que devenait plus distinct ce son retentissant de chanes et de _ferraille_, son bruyant gnralement particulier aux fourgons d'artillerie; en effet, une de ces voitures, arrivant par le quai Notre-Dame en sens inverse de la berline, la croisa bientt. Chose trange! la foule tait compacte, la marche de ce fourgon rapide; pourtant, l'approche de cette voiture, les rangs presss s'ouvraient comme par enchantement. Ce prodige s'expliqua bientt par ces mots rpts de bouche en bouche: -- Le fourgon des morts!... le fourgon des morts! Le service des pompes funbres ne suffisant plus au transport des corps, on avait mis en rquisition un certain nombre de fourgons d'artillerie, dans lesquels on entassait prcipitamment les cercueils. Si un grand nombre de passants regardaient cette sinistre voiture avec pouvante, le carrier et sa bande redoublrent d'horribles lazzi. -- Place l'omnibus des trpasss! cria Ciboule. -- Dans cet omnibus-l, il n'y a pas de danger qu'on vous y marche sur les pieds, dit le carrier. -- C'est des voyageurs commodes qui sont l-dedans. -- Ils ne demandent jamais descendre, au moins. -- Tiens! Il n'y a qu'un soldat du train pour postillon! -- C'est vrai, les chevaux de devant sont mens par un homme en blouse. -- C'est que l'autre soldat aura t fatigu; le clin... il sera mont dans l'omnibus de la mort avec les autres... qui ne descendent qu'au grand trou. -- Et la tte en avant, encore. -- Oui, ils piquent une tte dans un lit de chaux. -- O ils font la _planche_, c'est le cas de le dire. -- Ah! c'est pour le coup qu'on la suivrait les yeux ferms... la voiture de la mort... C'est pire qu' Montfaucon. -- C'est vrai... a sent le mort qui n'est plus frais, dit le carrier en faisant allusion l'odeur infecte et cadavreuse que ce funbre vhicule laissait aprs lui. -- Ah bon!... reprit Ciboule, voil l'omnibus de la mort qui va accrocher la belle voiture; tant mieux!... Ces riches, ils sentiront la mort. En effet, le fourgon se trouvait alors peu de distance et absolument en face de la berline, qu'il croisait; un homme en blouse et en sabots conduisait les deux chevaux de vole, un soldat du train menait l'attelage de timon. Les cercueils taient en si grand nombre dans ce fourgon, que son couvercle demi- circulaire ne fermait qu' moiti; de sorte qu' chaque soubresaut de la voiture, qui, lance rapidement, cahotait rudement sur le pav trs ingal, on voyait les bires se heurter les unes contre les autres. Aux yeux ardents de l'homme en blouse, son teint enflamm, on devinait qu'il tait moiti ivre; il excitait ses chevaux de la voix, des talons et du fouet, malgr les recommandations impuissantes du soldat du train, qui, contenant peine ses chevaux, suivait malgr lui l'allure dsordonne que le charretier donnait l'attelage. Aussi, l'ivrogne, ayant dvi de sa route, vint droit sur la berline, et l'accrocha. ce choc, le couvercle du fourgon se renversa, et, lanc en dehors par cette violente secousse, un des cercueils, aprs avoir endommag la portire de la berline, retomba sur le pav avec un bruit sourd et mat. Cette chute disjoignit les planches de sapin cloues la hte, et au milieu des clats du cercueil on vit rouler un cadavre bleutre, demi envelopp d'un suaire. cet horrible spectacle, Mme de Morinval, qui avait machinalement avanc la tte la portire, perdit connaissance en poussant un grand cri. La foule recula avec frayeur; les postillons de la berline, non moins effrays, profitant de l'espace qui s'tait form devant eux par la brusque retraite de la multitude, lors du passage du fourgon, fouettrent leurs chevaux, et la voiture se dirigea vers le quai. Au moment o la berline disparaissait derrire les derniers btiments de l'Htel-Dieu on entendit au loin les fanfares retentissantes d'une musique joyeuse, et ces cris rpts de proche en proche: _La mascarade du cholra!_ Ces mots annonaient un de ces pisodes moiti bouffons moiti terribles et peines croyables, qui signalrent la priode croissante de ce flau. En vrit, si les tmoignages contemporains n'taient pas compltement d'accord avec les relations des papiers publics au sujet de cette mascarade, on croirait qu'au lieu d'un fait rel il s'agit de l'lucubration de quelque cerveau dlirant. La mascarade du cholra se prsenta donc sur le parvis Notre-Dame au moment o la voiture de M. de Morinval disparaissait du ct du quai aprs avoir t accroche par le fourgon des morts. V. La mascarade du cholra[22]. Un flot de peuple prcdant la mascarade fit brusquement irruption par l'arcade du parvis en poussant de grands cris; des enfants soufflaient dans des cornets bouquin, d'autres huaient, d'autres sifflaient. Le carrier, Ciboule et leur bande, attirs par ce nouveau spectacle, se prcipitrent en masse du ct de la vote. Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd'hui de chaque ct de la rue d'Arcole, il n'y en avait alors qu'un seul, situ gauche de l'arcade, et fort renomm dans le joyeux monde des tudiants pour l'excellence de ses vins et pour sa cuisine provenale. Au premier bruit des fanfares sonnes par des piqueurs en livre prcdant la mascarade, les fentres du grand salon du restaurant s'ouvrirent, et plusieurs garons, la serviette sous le bras, se penchrent aux croises, impatients de voir l'arrive des singuliers convives qu'ils attendaient. Enfin, le grotesque cortge parut au milieu d'une clameur immense. La mascarade se composait d'un quadrige escort d'hommes et de femmes cheval; cavaliers et amazones portaient des costumes de fantaisie la fois lgants et riches. La plupart de ces masques appartenaient la classe moyenne et aise. Le bruit avait couru qu'une mascarade s'organisait afin de _narguer le cholra_, et de remonter, par cette joyeuse dmonstration, le moral de la population effraye; aussitt artistes, jeunes gens du monde, tudiants, commis, etc., etc., rpondirent cet appel, et quoique jusqu'alors inconnus les uns aux autres, ils fraternisrent immdiatement; plusieurs, pour complter la fte, amenrent leurs matresses; une souscription avait couvert les frais de la fte, et le matin, aprs un djeuner splendide fait l'autre bout de Paris, la troupe joyeuse s'tait mise bravement en marche pour venir terminer la journe par un dner au parvis Notre-Dame. Nous disons _bravement_, parce qu'il fallait ces jeunes femmes une singulire trempe d'esprit, une rare fermet de caractre, pour traverser ainsi cette grande ville plonge dans la consternation et dans l'pouvante, pour se croiser presque chaque pas sans plir avec des brancards chargs de mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s'attaquer enfin, par la plaisanterie la plus trange, au flau qui dcimait Paris. Du reste, Paris seulement, et seulement dans une certaine classe de la population, une pareille ide pouvait natre et se raliser. Deux hommes, grotesquement dguiss en postillons des pompes funbres, orns de faux nez formidables, portant leur chapeau des pleureuses en crpe rose, et leur boutonnire de gros bouquets de roses et des bouffettes de crpe, conduisaient le quadrige. Sur la plate-forme de ce char taient groups des personnages allgoriques reprsentant: Le _Vin_, la _Folie_, l'_Amour_, le _Jeu_. Ces tres symboliques avaient pour mission providentielle de rendre, force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie singulirement dure au_ bonhomme Cholra_, manire de funbre et burlesque Cassandre qu'ils bafouaient, qu'ils turlupinaient de cent faons. La moralit de la chose tait celle-ci: Pour braver srement le cholra, il faut boire, rire, jouer et faire l'amour. Le _Vin _avait pour reprsentant un gros Silne pansu, ventru, trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de panthre l'paule, et la main une grande coupe dore, entoure de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l'crivain moral et religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs tonns et ravis une oreille plus carlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus triomphante et plus enlumine. chaque instant, Nini-Moulin faisait mine de vider sa coupe, aprs quoi il venait insolemment clater de rire aux nez du bonhomme Cholra. Le _bonhomme Cholra_, cadavreux Gronte, tait demi envelopp d'un suaire; son masque de carton verdtre, aux yeux rouges et creux, semblait incessamment grimacer la mort d'une manire des plus rjouissantes; sous sa perruque trois marteaux, congrment poudre et surmonte d'un bonnet de coton pyramidal, son cou et un de ses bras, sortant aussi du linceul, taient teints d'une belle couleur verdtre; sa main dcharne, presque toujours agite d'un frisson fivreux (non feint, mais naturel), s'appuyait sur une canne bec de corbin; il portait enfin, comme il convient tout Gronte, des bas rouges jarretires boucles et de hautes mules de castor noir. Ce grotesque reprsentant du cholra tait Couche- tout-Nu. Malgr une fivre lente et dangereuse, cause par l'abus de l'eau-de-vie et par la dbauche, fivre qui le minait sourdement, Jacques avait t engag par Morok concourir cette mascarade. Le dompteur de btes, vtu en roi de carreau, figurait le _Jeu. _Le front ceint d'un diadme de carton dor, sa figure implacable et blafarde entoure d'une longue barbe jaune qui retombait sur le devant de sa robe cartele de couleurs tranchantes, Morok avait parfaitement la physionomie de son rle. De temps autre, d'un air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Cholra un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel taient peintes toutes sortes de cartes jouer. Certaine gne dans le mouvement de son bras droit annonait que le dompteur se ressentait encore un peu de la blessure que lui avait faite la panthre noire avant d'tre ventre par Djalma. La _Folie _symbolisant le rire venait son tour secouer classiquement sa marotte grelots sonores et dors aux oreilles du bonhomme Cholra; la Folie tait une jeune fille alerte et preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur carlate; elle remplaait auprs de Couche-tout-Nu la pauvre reine Bacchanal, qui n'et pas manqu une fte pareille, elle si vaillante et si gaie, elle qui, nagure encore, avait fait partie d'une mascarade d'une porte peut-tre moins philosophique, mais aussi amusante. Une autre jolie crature, Mlle Modeste Bornichoux, qui _posait _le torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortge), reprsentait _l'Amour_, et le reprsentait merveille; on ne pouvait prter l'Amour un plus charmant visage et des formes plus gracieuses. Vtue d'une tunique bleue paillete, portant un bandeau bleu et argent sur ses cheveux chtains, et deux petites ailes transparentes derrire ses blanches paules, l'Amour, croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps autre (qu'on excuse cette trivialit), faisait trs gentiment et trs impertinemment _ratisse _au bonhomme Cholra. Autour du groupe principal, d'autres masques plus ou moins grotesques agitaient des bannires sur lesquelles on lisait ces inscriptions trs anacrontiques pour la circonstance: ENTERR, LE CHOLRA! COURTE ET BONNE! IL FAUT RIRE... RIRE, ET TOUJOURS RIRE! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOLRA! VIVE L'AMOUR! VIVE LE VIN! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FLAU!!! Il y avait rellement tant d'audacieuse gaiet dans cette mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment o elle dfila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur o le dner l'attendait, applaudirent plusieurs reprises; cette sorte d'admiration qu'inspire toujours le courage, si fou, si aveugle qu'il soit, parut d'autres spectateurs (en petit nombre, il est vrai) une sorte de dfi jet au courroux cleste; aussi accueillirent-ils le cortge par des murmures irrits. Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu'il causait taient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir tre justement apprcis: l'on ne sait en vrit si cette courageuse bravade mrite la louange ou le blme. D'ailleurs, l'apparition de ces flaux qui, de sicle en sicle, dciment les populations, a presque toujours t accompagne d'une sorte de surexcitation morale laquelle n'chappait aucun de ceux que la contagion pargnait; vertige fivreux et trange qui tantt met en jeu les prjugs les plus stupides, les passions les plus froces, tantt inspire, au contraire, les dvouements les plus magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez les uns la peur de la mort jusqu'aux plus folles terreurs, tandis que chez d'autres le ddain de la vie se manifeste par les plus audacieuses bravades. Songeant assez peu aux louanges ou au blme qu'elle pouvait mriter, la mascarade arriva jusqu' la porte du restaurateur, et y fit son entre au milieu des acclamations universelles. Tout semblait d'accord pour complter cette bizarre imagination par les contrastes les plus singuliers... Ainsi, la taverne o devait avoir lieu cette surprenante bacchanale tant justement situe non loin de l'antique cathdrale et du sinistre hospice, les choeurs religieux de la vieille basilique, les cris des mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se couvrir et s'entendre tour tour. Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allrent prendre place au repas qui les attendait. * * * * * Les acteurs de la mascarade sont attabls dans une grande salle du restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur gaiet a un caractre trange... Quelquefois, les plus rsolus se rappellent involontairement que c'est leur vie qu'ils jouent dans cette folle et audacieuse lutte contre le flau. Cette pense sinistre est rapide comme le frisson fivreux qui vous glace en un instant; aussi, de temps autre, de brusques silences, durant peine une seconde, trahissent ces proccupations passagres, bientt effaces, d'ailleurs, par de nouvelles explosions de cris joyeux, car chacun se dit: -- Pas de faiblesse, mon compagnon, ma matresse me regarde. Et chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de prfrence dans le verre de sa voisine. Couche-tout-nu avait dpos le masque et la perruque du bonhomme Cholra; la maigreur de ses traits plombs, leur pleur maladive, le sombre clat de ses yeux caves, accusaient les progrs incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux, arriv, par les excs, au dernier degr de l'puisement: quoiqu'il sentt un feu sourd dvorer ses entrailles, il cachait ses douleurs sous un rire factice et nerveux. la gauche de Jacques tait Morok, dont la domination fatale allait toujours croissant, et sa droite la jeune fille dguise en Folie; on la nommait Mariette; ct de celle-ci, Nini-Moulin se prlassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux de son autre voisine, Mlle Modeste, qui reprsentait l'Amour. La plupart des convives s'taient groups selon leurs gots, chacun ct de sa chacune, et les _clibataires _o ils avaient pu. On tait au second service; l'excellence des vins, la bonne chre, les gais propos, l'tranget mme de la disposition avaient exalt singulirement les esprits, ainsi que l'on pourra s'en convaincre par les incidents extraordinaires de la scne suivante. VI. Le combat singulier. Deux ou trois fois, un des garons du restaurant tait venu, sans que les convives l'eussent remarqu, parler voix basse ses camarades, en leur montrant d'un geste expressif le plafond de la salle du festin; mais ses camarades n'avaient nullement tenu compte de ses observations ou de ses craintes, ne voulant pas sans doute dranger les convives, dont la folle gaiet semblait aller toujours croissant. -- Qui doutera maintenant de la supriorit de notre manire de traiter cet impertinent cholra? A-t-il os atteindre notre bataillon sacr? dit un magnifique _Turc-saltimbanque_, l'un des porte-bannire de la mascarade. -- Voil tout le mystre, reprit un autre. C'est bien simple. clatez de rire au nez du bonhomme flau, et il vous tourne aussitt les talons. -- Il se rend justice, car c'est joliment bte ce qu'il fait, ajouta une jolie petite Pierrette en vidant lestement son verre. -- Tu as raison, Chouchoux, c'est bte, et archibte, reprit le Pierrot de la Pierrette; car enfin vous tes l, bien tranquille, jouissant du bonheur de la vie et tout d'un coup, aprs une atroce grimace, vous mourez... Eh bien! aprs? comme c'est malin! comme c'est drle! Je vous demande un peu ce que a prouve. -- a prouve, reprit un illustre peintre romantique, dguis en Romain de l'cole de David, a prouve que le cholra est un pitoyable coloriste, car sa palette n'a qu'un ton, un mauvais ton verdtre... videmment le drle a tudi cet assommant Jacobus, le roi des peintres classiques, flau d'une autre espce... -- Pourtant, matre, ajouta respectueusement un lve du grand peintre, j'ai vu des cholriques dont les convulsions avaient assez de _tournure _et dont l'agonie ne manquait pas de _chic!_ _-- _Messieurs! s'cria un sculpteur non moins clbre, rsumons la question. Le cholra est un dtestable coloriste. Mais c'est un crne dessinateur... il vous anatomise la charpente d'une rude faon. Tudieu! comme il vous dcharne! Auprs de lui Michel-Ange ne serait qu'un colier. -- Accord... cria-t-on tout d'une voix. Le cholra peu coloriste... mais crne dessinateur! -- Du reste, messieurs, reprit Nini-Moulin avec une gravit comique, il y a dans ce flau une polissonne de leon providentielle... comme dirait le grand Bossuet... -- La leon! la leon! -- Oui, messieurs... Il me semble entendre une voix d'en haut qui nous crie: Buvez du meilleur, videz votre bourse et embrassez la femme de votre prochain... car vos heures sont peut-tre comptes... malheureux!!! Ce disant, la Silne orthodoxe profita d'un moment de distraction de Mlle Modeste, sa voisine, pour cueillir sur la joue fleurie de l'Amour un gros et bruyant baiser. L'exemple fut contagieux, un vrai cliquetis de baisers vint se mler aux clats de rire. -- Tubleu! vertubleu! ventredieu! s'cria le grand peintre en menaant gaiement Nini-Moulin, vous tes bien heureux que ce soit peut-tre demain la fin du monde, sans cela je vous chercherais querelle pour avoir embrass l'Amour, qui est mes amours. -- C'est ce qui vous dmontre, Rubens, Raphal que vous tes, les mille avantages du cholra, que je proclame essentiellement sociable et caressant. -- Et philanthrope donc! dit un convive; grce lui, les cranciers soignent la sant de leurs dbiteurs... Ce matin, un usurier, qui s'intresse particulirement mon existence, m'a apport toutes sortes de drogues anticholriques. -- Et moi donc! dit l'lve du grand peintre, mon tailleur voulait me forcer porter une ceinture de flanelle sur la peau parce que je lui dois mille cus; cela je lui ai rpondu: tailleur, donnez-moi quittance, et je _m'enflanelle _pour vous conserver ma pratique, puisque vous y tenez tant. -- Cholra! je bois toi, reprit Nini-Moulin en manire d'invocation grotesque; tu n'es pas le dsespoir; au contraire, tu symbolises l'esprance... oui, l'esprance. Combien de maris, combien de femmes ne comptaient que sur un numro, hlas! trop incertain, de la loterie du veuvage! Tu parais, et les voil ragaillardis; grce toi, complaisant flau, ils voient centupler leurs chances de libert. -- Et les hritiers donc, quelle reconnaissance! Un refroidissement, un lest, un rien... et crac, en une heure, voil un oncle ou un collatral pass l'tat de bienfaiteur vnr. -- Et les gens qui ont le tic d'en vouloir toujours aux places des autres! quel fameux compre ils vont trouver dans le cholra! -- Et comme a va rendre vrais bien des serments de constance! dit sentimentalement Mlle Modeste; combien de gredins ont jur une douce et faible femme de l'aimer pour la vie, et qui ne s'attendaient pas, les Bdouins, tre aussi fidles leur parole! -- Messieurs, s'cria Nini-Moulin, puisque nous voil peut-tre la veille de la fin du monde, comme dit le clbre peintre que voici, je propose de jouer au monde renvers: je demande que ces dames nous agacent, qu'elles nous provoquent, qu'elles nous lutinent, qu'elles nous drobent des baisers, qu'elles prennent toutes sortes de licences avec nous, et la rigueur, ma foi, tant pis!... on n'en meurt pas, la rigueur, je demande qu'elles nous insultent; oui, je dclare que je me laisse insulter, que j'invite m'insulter... Ainsi donc, l'Amour, vous pouvez me favoriser de l'insulte la plus grossire que l'on puisse faire un clibataire vertueux et pudibond, ajouta l'crivain religieux en se penchant vers Mlle Modeste, qui le repoussa en riant comme une folle. Une hilarit gnrale accueillit la proposition saugrenue de Nini- Moulin, et l'orgie prit un nouvel lan. Au milieu de ce tumulte assourdissant, le garon qui tait dj entr plusieurs fois pour parler bas et d'un air inquiet ses camarades en leur montrant le plafond, reparut, la figure ple, altre; s'approchant de celui qui remplissait les fonctions de matre d'htel, il lui dit tout bas d'une voix mue: -- Ils viennent d'arriver... -- Qui? -- Vous savez... pour l-haut... et il montra le plafond. -- Ah!... dit le matre d'htel en devenant soucieux; et o sont- ils? -- Ils viennent de monter... ils y sont maintenant, ajouta le garon en secouant la tte d'un air effray; ils y sont. -- Que dit le patron? -- Il est dsol... cause de... et le garon jeta un coup d'oeil circulaire sur les convives; il ne sait que faire... il m'envoie vers vous... -- Et que diable veut-il que je fasse... moi? dit l'autre en s'essuyant le front; il fallait s'y attendre, il n'y a pas moyen d'chapper cela... -- Moi, je ne reste pas ici, a va commencer. -- Tu feras aussi bien, car avec ta figure bouleverse tu attires dj l'attention; va-t'en, et dis au patron qu'il faut attendre l'vnement. Cet incident passa presque inaperu au milieu du tumulte croissant du joyeux festin. Cependant, parmi les convives, un seul ne riait pas, ne buvait pas, c'tait Couche-tout-nu; l'oeil sombre, fixe, il regardait dans le vide; tranger ce qui se passait autour de lui, le malheureux songeait la reine Bacchanal, qui et t si brillante, si gaie dans une pareille saturnale. Le souvenir de cette crature, qu'il aimait toujours d'un amour extravagant, tait la seule pense qui vnt de temps autre le distraire de son abrutissement. Chose bizarre! Jacques n'avait consenti faire partie de cette mascarade que parce que cette folle journe lui rappelait le dernier jour de fte pass avec Cphyse: ce rveille- matin, la suite d'une nuit de bal masqu, joyeux repas au milieu duquel la reine Bacchanal, par un trange pressentiment, avait port ce toast lugubre propos du flau qui, disait-on, se rapprochait de la France: Au cholra! avait dit Cphyse: qu'il pargne ceux qui ont envie de vivre, et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter! ce moment mme, songeant ces tristes paroles, Jacques tait pniblement absorb. Morok, s'apercevant de sa proccupation, lui dit tout haut: -- Ah !... tu ne bois plus, Jacques? Tu as donc assez de vin? Est-ce de l'eau-de-vie qu'il te faut?... je vais en demander. -- Il ne me faut ni vin ni eau-de-vie... rpondit brusquement Jacques. Et il retomba dans une sombre rverie. -- Au fait, tu as raison, reprit Morok d'un ton sardonique, en levant de plus en plus la voix, tu fais bien de te mnager... j'tais fou de parler d'eau-de-vie... par le temps qui court... il y aurait autant de tmrit se mettre en face d'une bouteille d'eau-de-vie que devant la gueule d'un pistolet charg. En entendant mettre en doute son courage de buveur, Couche-tout-nu regarda Morok d'un air irrit. -- Ainsi, c'est par poltronnerie que je n'ose pas boire d'eau-de- vie? s'cria ce malheureux, dont l'intelligence, demi teinte, se rveillait pour dfendre ce qu'il appelait sa _dignit; _c'est par poltronnerie que je refuse de boire, hein, Morok?... Rponds donc. -- Allons, mon brave, tous tant que nous sommes, nous avons fait aujourd'hui nos preuves, dit un des convives Jacques, et vous surtout, qui, tant un peu malade, avez eu le courage d'accepter le rle du bonhomme Cholra. -- Messieurs, reprit Morok, voyant l'attention gnrale fixe sur lui et sur Couche-tout-nu, je plaisantais, car si le camarade (il montra Jacques) avait eu l'imprudence d'accepter mon offre, il aurait t, non pas intrpide, mais fou... Heureusement il a la sagesse de renoncer cette forfanterie si dangereuse cette heure, et je... -- Garon! dit Couche-tout-nu en interrompant Morok avec une impatience courrouce, deux bouteilles d'eau-de-vie... et deux verres. -- Que veux-tu faire? dit Morok. en feignant une surprise inquite. Pourquoi ces deux bouteilles d'eau-de-vie? -- Pour un duel! dit Jacques d'un ton froid et rsolu. -- Un duel! s'cria-t-on avec surprise. -- Oui... reprit Jacques, un duel... au cognac... Tu prtends qu'il y a autant de danger se mettre devant une bouteille d'eau- de-vie que devant la gueule d'un pistolet... Prenons chacun une bouteille pleine, l'on verra qui de nous deux reculera. Cette trange proposition de Couche-tout-nu fut accueillie par les uns avec des cris de joie, par d'autres avec une vritable inquitude. -- Bravo! les champions de la bouteille! criaient ceux-ci. -- Non! non! il y aurait trop de danger dans une pareille lutte, disaient ceux-l. -- Ce dfi, par le temps qui court... est aussi srieux qu'un duel... mort, ajoutait un autre. -- Tu entends? dit Morok avec un sourire diabolique, tu entends, Jacques?... vois maintenant si tu veux reculer devant le _danger?_ ces mots, qui lui rappelaient encore le pril auquel il allait s'exposer, Jacques tressaillit, comme si une ide soudaine lui ft venue l'esprit; il redressa firement la tte, ses joues se colorrent lgrement, son regard teint brilla d'une sorte de satisfaction sinistre, et il s'cria d'une voix ferme: -- Mordieu! garon, es-tu sourd? est-ce que je ne t'ai pas demand deux bouteilles d'eau-de-vie? -- Voil, monsieur, dit le garon en sortant presque effray de ce qui allait se passer pendant cette lutte bachique. Nanmoins, la folle et prilleuse rsolution de Jacques fut applaudie par la majorit. Nini-Moulin se dmenait sur une chaise, trpignait et criait tue-tte: -- Bacchus et ma soif!! mon verre et ma pinte!!... les gosiers sont ouverts? cognac la rescousse!... Largesse! largesse!... Et il embrassa Mlle Modeste, en vrai champion de tournoi, ajoutant pour excuser cette libert: -- L'Amour, vous serez la reine de beaut... j'essaye le bonheur du vainqueur!... -- Cognac la rescousse! rpta-t-on en choeur. Largesse!... -- Messieurs, ajouta Nini-Moulin avec enthousiasme, resterons-nous indiffrents au noble exemple que nous donne le bonhomme Cholra? (Il montra Jacques). Il a firement dit _cognac... _rpondons-lui glorieusement _punch!_... -- Oui, oui, punch!... -- Punch la rescousse!... -- Garon! cria l'crivain religieux d'une voix de stentor, garon! avez-vous ici une bassine, un chaudron, une cuve, une immensit quelconque... afin d'y confectionner un punch monstre? -- Un punch babylonien. -- Un punch lac! -- Un punch ocan!... Tel fut l'ambitieux crescendo qui suivit la proposition de Nini- Moulin. -- Monsieur, rpondit le garon d'un air triomphant, nous avons justement une marmite de cuivre tout frachement tame, elle n'a pas servi, elle tiendrait au moins trente bouteilles. -- Apportez la marmite!... dit Nini-Moulin avec majest. -- Vive la marmite! cria-t-on en choeur. -- Mettez dedans vingt bouteilles de kirsch, six pains de sucre, douze citrons, une livre de cannelle, et feu... et feu partout!... feu!... ajouta l'crivain religieux, en poussant des cris inhumains. -- Oui, oui, feu partout! rpta-t-on en choeur. La proposition de Nini-Moulin donnait un nouvel lan la gaiet gnrale; les propos les plus fous se croisaient et se mlaient au doux bruit des baisers surpris ou donns sous le prtexte que l'on n'aurait peut-tre pas de lendemain, qu'il fallait se rsigner, etc., etc. Soudain, au milieu de l'un de ces moments de silence qui surviennent parfois parmi les plus grands tumultes, on entendit plusieurs coups sourds et mesurs retentir au-dessus de la salle du festin. Tout le monde se tut, et l'on prta l'oreille. VII. Cognac la rescousse! Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives avaient t si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus continu. -- Garon! dit un convive, quel diable de bruit est-ce l? Le garon, changeant avec ses camarades des regards inquiets et effars, rpondit en balbutiant: -- Monsieur... c'est... c'est... -- Eh pardieu!... c'est quelque locataire malfaisant et bourru, quelque animal ennemi de la joie, qui cogne son plancher pour nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin. -- Alors, rgle gnrale, reprit sentencieusement l'lve du grand peintre, un locataire ou propritaire quelconque demande-t-il du silence, la tradition veut qu'on lui rponde l'instant par un charivari infernal, destin, s'il se peut, rendre immdiatement sourd le rclamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le rapin, telles sont du moins les relations trangres que j'ai toujours vu pratiquer entre puissances _plafonitrophes_. Ce nologisme un peu risqu fut accueilli par des rires et des bravos universels. Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des garons, reut sa rponse et s'cria d'une voix perante qui domina le tapage: -- Je demande la parole. -- Accord! cria-t-on gaiement. Pendant le silence qui suivit l'allocution de Morok, le bruit s'entendit de nouveau: il tait cette fois plus prcipit. -- Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre; il est incapable de s'opposer en rien aux lans de notre joie. -- Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd? dit Nini-Moulin en vidant son verre. -- Comme un sourd qui a perdu son bton? ajouta le rapin. -- Ce n'est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix tranchante et brve, c'est sa bire que l'on cloue... Un brusque et morne silence suivit ces paroles. -- Sa bire... non... je me trompe, reprit Morok, c'est leur bire qu'il faut dire... car, le temps pressant, on a mis l'enfant avec la mre dans le mme cercueil. -- Une femme!... s'cria la Folie en s'adressant au garon... c'est une femme qui est morte? -- Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, rpondit tristement le garon; sa petite fille, qu'elle nourrissait, est morte un peu aprs elle... tout cela en moins de deux heures... Le patron est bien fch cause du trouble que a peut mettre dans votre repas... Mais il ne pouvait pas prvoir ce malheur, car hier matin cette jeune femme n'tait pas du tout malade; au contraire, elle chantait pleine voix: il n'y avait personne de plus gai qu'elle. ces mots, on et dit qu'un crpe funbre s'tendait tout coup sur cette scne nagure si joyeuse; toutes ces faces rubicondes et panouies se contristrent subitement; personne n'eut le courage de plaisanter sur cette mre et son enfant que l'on clouait dans le mme cercueil. Le silence devint si profond que l'on entendait quelques respirations oppresses par la terreur; les derniers coups de marteau semblrent douloureusement retentir dans tous les coeurs; on et dit que tant de sentiments tristes et pnibles, jusqu'alors refouls, allaient remplacer cette animation, cette gaiet plus factice que sincre. Le moment tait dcisif. Il fallait l'instant mme frapper un grand coup, remonter l'esprit des convives, qui commenaient se dmoraliser; car plusieurs jolies figures plissaient dj, quelques oreilles carlates devenaient subitement blanches: celles de Nini-Moulin taient du nombre. Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d'audace et d'entrain; redressant sa taille vote par l'puisement, le visage lgrement color, il s'cria: -- Eh bien, garon! et ces bouteilles d'eau-de-vie, mordieu! et ce punch! Par le diable! est-ce donc aux morts faire trembler les vivants? -- Il a raison; arrire la tristesse; oui, oui, le punch! crirent plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer. -- En avant le punch!... -- Nargue le chagrin!... -- Vive la joie! -- Messieurs, voil le punch, dit un garon en ouvrant la porte. la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits affaiblis, des bravos frntiques se firent entendre. Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts o se donnait le festin tait profond, les fentres rares, troites et demi voiles de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu'il ne fit pas encore nuit, la partie la plus recule de cette vaste salle tait presque plonge dans l'obscurit: deux garons apportrent le punch monstre au moyen d'une barre de fer passe dans l'anse d'une immense bassine de cuivre brillante comme de l'or, et couronne de flammes aux couleurs changeantes. Le brlant breuvage fut plac sur la table, la grande joie des convives, qui commenaient oublier leurs alarmes passes. -- Maintenant, dit Couche-tout-nu Morok d'un ton de dfi, en attendant que le punch ait brl... en avant notre duel; la galerie jugera. Puis, montrant son adversaire les deux bouteilles d'eau-de-vie apportes par le garon, Jacques ajouta: -- Choisis les armes. -- Choisis toi-mme, rpondit Morok. -- Eh bien!... voil ta fiole... et ton verre... Nini-Moulin jugera les coups. -- Je ne refuse pas d'tre juge du champ clos, rpondit l'crivain religieux; seulement je dois vous prvenir que vous jouez gros jeu, mon camarade... et que, dans ce temps-ci, comme l'a dit un de ces messieurs, s'introduire le goulot d'une bouteille d'eau-de-vie entre les dents est peut-tre encore plus dangereux que de s'y insinuer le canon d'un pistolet charg, et... -- Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini- Moulin, ou je le commande moi-mme. -- Puisque vous le voulez... soit. -- Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques. -- C'est convenu, rpondit Morok. -- Allons, messieurs, attention... et jugeons les _coups_, c'est le cas de le dire, reprit Nini-Moulin; mais voyons d'abord si les bouteilles sont pareilles: avant tout, l'galit des armes. Pendant ces prparatifs, un profond silence rgnait dans la salle. Le moral de la plupart des assistants, un moment remont par l'arrive du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes proccupations; on pressentait vaguement le danger du dfi port par Morok Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres penses veilles par l'incident du cercueil, assombrissait plus ou moins les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient encore bonne contenance; mais leur gaiet paraissait force. Certaines circonstances donnes, les plus petites choses ont souvent des effets assez puissants. Nous l'avons dit: aprs le coucher du soleil, l'obscurit avait envahi une partie de cette grande salle; aussi les convives placs son extrmit la plus recule ne furent bientt plus clairs que par la clart du punch, qui flambait toujours. Cette flamme spiritueuse, on le sait, jette sur les visages une teinte livide... bleutre; c'tait donc un spectacle trange, presque effrayant, que de voir, selon qu'ils taient plus loigns des fentres, un grand nombre de convives seulement clairs par ces reflets fantastiques. Le peintre, plus frapp que personne de cet effet de coloris, s'cria: -- Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait que nous festoyons entre cholriques, tant nous voil verdelets et bleuets. Cette plaisanterie fut mdiocrement gote. Heureusement, la voix retentissante de Nini-Moulin, qui rclamait l'attention, vint un moment distraire l'assemble. -- Le champ clos est ouvert! cria l'crivain religieux, plus sincrement inquiet et effray qu'il ne le laissait paratre. tes-vous prts, braves champions? ajouta-t-il. -- Nous sommes prts, dirent Morok et Jacques. -- Joue... feu!... cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains. Les deux buveurs vidrent chacun d'un trait un verre ordinaire rempli d'eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre resta impassible; il replaa d'une main ferme son verre sur la table. Mais Jacques, en dposant son verre, ne put cacher un lger tremblement convulsif caus par une souffrance intrieure. -- Voici qui est bravement bu... cria Nini-Moulin; avaler d'un seul trait le quart d'une bouteille d'eau-de-vie, c'est triomphant!... Personne ici ne serait capable d'une telle prouesse... et si vous m'en croyez, dignes champions, vous en resterez l. -- Commandez le feu! reprit intrpidement Couche-tout-nu. Et de sa main fivreuse et agite, il saisit la bouteille... mais soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit Morok: -- Bah! plus de verre... la rgalade... c'est plus crne... oseras-tu! Pour toute rponse, Morok porta le goulot de la bouteille ses lvres en haussant les paules. Jacques se hta de l'imiter. Le verre jauntre, mince et transparent des bouteilles permettait de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide. Le visage ptrifi de Morok et la ple et maigre figure de Jacques, dj sillonne de grosses gouttes d'eau froide, taient alors, ainsi que les traits des autres convives, clairs par la lueur bleutre du punch; tous les yeux taient attachs sur Morok et sur Jacques avec cette curiosit barbare qu'inspirent involontairement les spectacles cruels. Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche; soudain il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de crispation involontaire, ses cheveux se collrent son front glac, et pendant une seconde, sa physionomie rvla une douleur aigu: pourtant il continua de boire; seulement, ayant toujours ses lvres attaches au goulot de la bouteille, il l'abaissa un instant comme s'il et voulu reprendre haleine. Jacques rencontra le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son impassibilit accoutume. Croyant lire l'expression d'un triomphe insultant dans le coup d'oeil de Morok, Jacques releva brusquement le coude et but encore quelques gorges... Ses forces taient bout, un feu inextinguible lui dvorait la poitrine, la souffrance tait atroce... il ne put rsister... sa tte se renversa... ses mchoires se serrrent convulsivement, il brisa le goulot entre ses dents, son cou se roidit... des soubresauts spasmodiques tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance. -- Jacques... mon garon... ce n'est rien! s'cria Morok, dont le regard froce tincelait d'une joie diabolique. Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir en aide Nini-Moulin, qui tchait en vain de retenir Couche-tout- nu. Cette crise subite n'offrait aucun symptme de cholra, cependant une terreur panique s'empara des assistants; une des femmes eut une violente attaque de nerfs, une autre s'vanouit en poussant des cris perants. Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait la porte pour demander du secours, lorsque cette porte s'ouvrit soudainement. L'crivain religieux recula stupfait la vue du personnage inattendu qui s'offrait ses yeux. VIII. Souvenirs. La personne devant laquelle Nini-Moulin s'tait arrt avec un si grand tonnement tait la reine Bacchanal. Hve, le teint ple, les cheveux en dsordre, les joues creuses, les yeux renfoncs, vtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse hrone de tant de folles orgies n'tait plus que l'ombre d'elle-mme; la misre, la douleur avait fltri ses traits autrefois charmants. peine entre dans la salle, Cphyse s'arrta; son regard sombre et inquiet tchait de pntrer la demi-obscurit de la salle, afin d'y trouver celui qu'elle cherchait... Soudain, la jeune fille tressaillit et poussa un grand cri... Elle venait d'apercevoir, de l'autre ct de la longue table, la clart bleutre du punch, Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient peine contenir les mouvements convulsifs. cette vue, Cphyse, dans un premier mouvement d'effroi, emporte par son affection, fit ce qu'autrefois elle avait si souvent fait dans l'ivresse de la joie et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre un long dtour un temps prcieux, elle sauta sur la table, passa lgrement travers les bouteilles, les assiettes, et d'un bond fut auprs de Couche-tout-nu. -- Jacques! s'cria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de btes et en se jetant au cou de son amant, Jacques! c'est moi... Cphyse... Cette voix si connue, ce cri dchirant parti de l'me parut tre entendu de Couche-tout-nu; il tourna machinalement la tte du ct de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond soupir; bientt ses membres roidis s'assouplirent, un lger tremblement remplaa les convulsions, et, au bout de quelques instants, ses lourdes paupires, pniblement releves, laissrent voir son regard teint. Muets et surpris, les spectateurs de cette scne prouvaient une curiosit inquite. Cphyse, agenouille devant son amant, couvrait ses mains de larmes, de baisers, et s'criait d'une voix entrecoupe de sanglots: -- Jacques... c'est moi... Cphyse... Je te retrouve... Ce n'est pas ma faute si je t'ai abandonn... Pardonne-moi... -- Malheureuse! s'cria Morok irrit de cette rencontre peut-tre funeste ses projets, vous voulez donc le tuer!... dans l'tat o il se trouve, ce saisissement lui sera fatal... retirez-vous. Et il prit rudement Cphyse par le bras, pendant que Jacques, semblant sortir d'un rve pnible, commenait distinguer ce qui se passait autour de lui. -- Vous... c'est vous! s'cria la reine Bacchanal avec stupeur en reconnaissant Morok, vous qui m'avez spar de Jacques... Elle s'interrompit, car le regard voil de Couche-tout-nu, s'arrtant sur elle, avait paru se ranimer. -- Cphyse... c'est toi... murmura Jacques. -- Oui, c'est moi... ajouta-t-elle d'une voix profondment mue, c'est moi... je viens... je vais te dire... Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur son visage ple, dfait, inond de larmes, on put lire l'tonnement dsespr que lui causait l'altration mortelle des traits de Jacques. Il comprit la cause de cette surprise; en contemplant son tour la figure souffrante et amaigrie de Cphyse, il lui dit: -- Pauvre fille... tu as donc eu aussi bien du chagrin... bien de la misre... je ne te reconnais pas... non plus... moi. -- Oui, dit Cphyse, bien du chagrin... bien de la misre... et pis que de la misre, ajouta-t-elle en frmissant, pendant qu'une vive rougeur colorait ses traits ples. -- Pis que la misre!... dit Jacques tonn. -- Mais c'est toi... c'est toi... qui as souffert, se hta de dire Cphyse sans rpondre son amant. -- Moi... tout l'heure, j'tais en train d'en finir... Tu m'as appel... je suis revenu pour un instant, car... ce que je ressens l, et il mit la main sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c'est gal... maintenant... je t'ai vue... je mourrai content. -- Tu ne mourras pas... Jacques... me voici... -- coute, ma fille... j'aurais l, vois-tu... dans l'estomac... un boisseau de charbon ardent, que a ne me brlerait pas davantage... Voil plus d'un mois que je me sens consumer petit feu. Du reste, c'est monsieur... et d'un signe de tte il dsigna Morok, c'est ce cher ami... qui s'est toujours charg d'attiser le feu... Aprs a... je ne regrette pas la vie... J'ai perdu l'habitude du travail et pris celle... de l'orgie... Je finirais par tre un mauvais gueux; j'aime mieux laisser mon ami s'amuser m'allumer un brasier dans la poitrine... Depuis ce que je viens de boire tout l'heure, je suis sr que a y flambe comme le punch que voil... -- Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les paules, tu as tendu ton verre, et j'ai vers... Et pardieu, nous trinquerons encore longtemps et souvent ensemble. Depuis quelques moments, Cphyse ne quittait pas Morok du regard. -- Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu o j'aurai brl ma peau, reprit Jacques d'une voix faible en s'adressant Morok, pour que l'on ne pense pas que je meurs du cholra... On croirait que j'ai eu peur de mon rle. a n'est donc pas un reproche que je te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique; tu as gaiement creus ma fosse... Quelquefois, il est vrai... voyant ce grand trou o j'allais tomber, je reculais d'un pas... mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me disant: Va donc, farceur... va donc... et j'allais, oui... et me voici arriv... Ce disant Couche-tout-nu clata d'un rire strident qui glaa l'auditoire, de plus en plus mu de cette scne. -- Mon garon... dit froidement Morok, coute-moi... suis mon conseil... et... -- Merci... je les connais, tes conseils... et, au lieu de t'couter... j'aime mieux parler ma pauvre Cphyse... avant de descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j'ai sur le coeur. -- Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit Cphyse: je te dis que tu ne mourras pas. -- Alors, ma brave Cphyse... c'est toi que je devrai mon salut, dit Jacques d'un ton grave et pntr qui surprit profondment les spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu moi... je t'ai vue si pauvrement vtue... j'ai senti quelque chose de bon au coeur; sais-tu pourquoi?... C'est que je me suis dit: Pauvre fille!... elle m'a tenu courageusement parole, elle a mieux aim travailler, souffrir, se priver... que de prendre un autre amant qui lui aurait donn ce que je lui ai donn, moi... tant que je l'ai pu... Et cette pense-l, vois-tu, Cphyse, m'a rafrachi l'me... j'en avais besoin... car je brlais...; et je brle encore, ajouta-t-il les poings crisps par la douleur; enfin, j'ai t heureux, a m'a fait du bien; aussi... merci... ma brave et bonne Cphyse... oui, tu as t bonne et brave... tu as eu raison... car je n'ai jamais aim que toi au monde... et si, dans mon abrutissement, j'avais une ide qui me sortt un peu de la fange... qui me fit regretter de n'tre pas meilleur... cette pense-l me venait toujours propos de toi... merci donc, ma pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent humides, merci, encore, et il tendit sa main dj froide Cphyse. Si je meurs... je mourrai content... si je vis je vivrai heureux aussi... Ta main... ma brave Cphyse, ta main... tu as agi en honnte et loyale crature... Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Cphyse, toujours agenouille, courba la tte et n'osa pas lever les yeux sur son amant. -- Tu ne rponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune fille; tu ne prends pas ma main... pourquoi cela? La malheureuse crature ne rpondit que par des sanglots touffs; crase de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant. Jacques, stupfait du silence et de la conduite de la reine Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante; soudain, les traits de plus en plus altrs, les lvres tremblantes, il dit presque en balbutiant: -- Cphyse... je te connais... si tu ne prends pas ma main... c'est que... puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement, aprs un instant de silence: -- Quand, il y a six semaines, on m'a emmen en prison, tu m'as dit: Jacques, je te le jure sur ma vie... je travaillerai, je vivrai, s'il le faut, dans une misre horrible... mais je vivrai honnte... Voil ce que tu m'as promis... Maintenant, je le sais, tu n'as jamais menti... dis-moi que tu as tenu ta parole... et je te croirai. Cphyse ne rpondit que par un sanglot dchirant en serrant les genoux de Jacques contre sa poitrine haletante. Contradiction bizarre et plus commune qu'on ne le pense... cet homme, abruti par l'ivresse et par la dbauche, cet homme qui, depuis sa sortie de prison, avait, d'orgie en orgie, brutalement cd toutes les meurtrires incitations de Morok, cet homme ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu de Cphyse l'infidlit de cette crature qu'il avait aime malgr la dgradation dont elle ne s'tait pas d'ailleurs cache. Le premier mouvement de Jacques fut terrible; malgr son accablement et sa faiblesse, il parvint se lever debout; alors, le visage contract par la rage et par le dsespoir, il saisit un couteau avant qu'on et pu s'y opposer, et le leva sur Cphyse. Mais, au moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le couteau loin de lui, et retomba dfaillant sur son sige, la figure cache entre ses deux mains. Au cri de Nini-Moulin, qui s'tait tardivement prcipit sur Jacques pour lui enlever le couteau, Cphyse releva la tte; le douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le coeur; elle se releva, et se jetant son cou, malgr sa rsistance, elle s'cria d'une voix entrecoupe de sanglots: -- Jacques... si tu savais... mon Dieu!... si tu savais... coute... ne me condamne pas sans m'entendre... je vais te dire tout... je te le jure, tout... sans mentir; cet homme (elle montra Morok) n'osera pas nier... il est venu... il m'a dit: Ayez le courage de... -- Je ne te fais pas de reproches... je n'en ai pas le droit... laisse-moi mourir en repos... je... ne demande plus que a... maintenant, dit Jacques d'une voix de plus en plus faible en repoussant Cphyse; puis il ajouta avec un sourire navrant et amer: -- Heureusement... j'ai mon compte... je savais... bien... ce que je faisais... en acceptant... le duel... au cognac. -- Non... tu ne mourras pas, et tu m'entendras, s'cria Cphyse d'un air gar, tu m'entendras... et tout le monde aussi m'entendra; on verra si c'est de ma faute... N'est-ce pas... messieurs... si je mrite piti... vous prierez Jacques de me pardonner... car enfin... si, pousse par la misre... ne trouvant pas de travail, j'ai t force de me vendre... non pour du luxe, vous voyez mes haillons... mais pour avoir du pain et procurer un abri ma pauvre soeur malade... mourante, et encore plus misrable que moi... il y aurait pourtant, cause de cela, de quoi avoir piti de moi... car on dirait que c'est pour son plaisir qu'on se vend, s'cria la malheureuse avec un clat de rire effrayant; puis elle ajouta d'une voix basse, avec un frmissement d'horreur: -- Oh! si tu savais... Jacques... cela est si infme, si horrible, vois-tu, de se vendre ainsi... que j'ai mieux aim la mort que de recommencer une seconde fois. J'allais me tuer, quand j'ai appris que tu tais ici. Puis, voyant Jacques, qui, sans lui rpondre, secouait tristement la tte en s'affaissant sur lui-mme, quoique soutenu par Nini- Moulin, Cphyse s'cria en joignant vers lui ses mains suppliantes: -- Jacques! un mot, un seul mot de piti... de pardon! -- Messieurs, de grce, chassez cette femme! s'cria Morok; sa vue cause une motion trop pnible mon ami. -- Voyons, ma chre enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs convives, profondment mus, en tchant d'entraner Cphyse; laissez-le... venez chez nous, il n'y a pas de danger pour lui. -- Messieurs, ah! messieurs, s'cria la misrable crature en fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, coutez-moi, laissez-moi vous dire... je ferai ce que vous voudrez... je m'en irai... mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc... mon Dieu! il souffre des douleurs atroces... ses convulsions sont horribles! -- Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il faudrait envoyer chercher un mdecin. -- On ne trouvera pas de mdecins maintenant, dit un autre; ils sont trop occups. -- Faisons mieux que cela, reprit un troisime, l'Htel-Dieu est en face, transportons-y ce pauvre garon; on lui donnera les premiers secours: une rallonge de la table servira de brancard, et la nappe servira de drap. -- Oui, oui, c'est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le, et quittons la maison. Jacques, corrod par l'eau-de-vie, boulevers par son entrevue avec Cphyse, tait retomb dans une violente crise nerveuse. C'tait l'agonie de ce malheureux... Il fallut l'attacher au moyen des longs bouts de la nappe, afin de l'tendre sur la rallonge qui devait servir de brancard, et que deux des convives s'empressrent d'emporter. On cda aux supplications de Cphyse, qui avait demand, comme grce dernire, d'accompagner Jacques jusqu' l'hospice. Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur, ce fut un sauve-qui-peut gnral parmi les convives; hommes et femmes s'empressaient de s'envelopper de leurs manteaux afin de cacher leurs costumes. Les voitures que l'on avait demandes en assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient heureusement dj arrives. Le dfi avait t jusqu'au bout. L'audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec les honneurs de la guerre. Au moment o une partie des assistants se trouvaient encore dans la salle, une clameur d'abord lointaine, mais qui bientt se rapprocha, clata sur le parvis Notre-Dame avec une furie incroyable. Jacques avait t descendu jusqu' la porte extrieure de la taverne; Morok et Nini-Moulin, tchant de se frayer un passage travers la foule afin d'arriver jusqu' l'Htel-Dieu, prcdaient le brancard improvis. Bientt un violent reflux de la foule les fora de s'arrter, et un redoublement de clameurs sauvages retentit l'autre extrmit de la place, l'angle de l'glise. -- Qu'y a-t-il donc? demanda Nini-Moulin un homme figure ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris? -- C'est encore un empoisonneur que l'on charpe comme celui dont on vient de jeter le corps l'eau... reprit l'homme. Si vous voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes... sans cela nous arriverons _trop tard_. peine ce misrable avait-il prononc ces mots, qu'un cri affreux retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient grand'peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, prcd de Morok. Cphyse avait jet cette clameur dchirante... Jacques, l'un des sept hritiers de la famille Rennepont, venait d'expirer entre ses bras... Rapprochement fatal... Au moment mme de l'exclamation dsespre de Cphyse, qui annonait la mort de Jacques... un autre cri s'leva de l'endroit du parvis Notre-Dame o l'on mettait mort un empoisonneur... Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant d'une horrible pouvante, comme le dernier appel d'un homme qui se dbat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au milieu de son excrable triomphe. -- Enfer! s'cria cet habile assassin, qui avait pris pour armes homicides, mais lgales, l'ivresse et l'orgie, enfer!... c'est la voix de l'abb d'Aigrigny que l'on massacre. IX. L'empoisonneur. Quelques lignes rtrospectives sont ncessaires pour arriver au rcit des vnements relatifs au pre d'Aigrigny, dont le cri de dtresse avait si vivement impressionn Morok, au moment o Jacques Rennepont venait de mourir. Les scnes que nous allons dpeindre sont atroces... S'il nous tait permis d'esprer qu'elles eussent jamais leur enseignement, cet effrayant tableau tendrait, par l'horreur mme qu'il inspirera peut-tre, prvenir ces excs d'une monstrueuse barbarie auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle, lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse garer par des meneurs d'une frocit stupide. Nous l'avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus alarmants, circulaient dans Paris; non seulement on parlait de l'empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on disait encore que des misrables avaient t surpris jetant de l'arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent ordinairement tout prts et tout remplis sur leurs comptoirs. Goliath devait venir retrouver Morok aprs avoir rempli un message auprs du pre d'Aigrigny, qui l'attendait dans une maison de la place de l'Archevch. Goliath tait entr chez un marchand de vin de la rue de la Calandre pour se rafrachir: aprs avoir bu deux verres de vin, il les paya. Pendant que la cabaretire cherchait la monnaie qu'elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement et trs innocemment sa main sur l'orifice d'un broc plac sa porte. La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa physionomie sauvage, avaient dj inquit la cabaretire, prvenue et alarme par la rumeur publique au sujet des empoisonneurs; mais lorsqu'elle vit Goliath poser sa main sur l'orifice de l'un des brocs, effraye, elle s'cria: -- Ah! mon Dieu! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc! ces mots, prononcs trs haut avec un accent de frayeur, deux ou trois buveurs attabls dans le cabaret se levrent brusquement, coururent au comptoir, et l'un d'eux s'cria tourdiment: -- C'est un empoisonneur! Goliath, ignorant les bruits sinistres rpandus dans le quartier, ne comprit pas d'abord ce dont on l'accusait. Les buveurs levrent de plus en plus la voix en l'interpellant; lui, confiant dans sa force, haussa les paules avec ddain et demanda grossirement la monnaie que la marchande, ple et pouvante, ne songeait pas lui rendre... -- Brigand!... s'cria l'un des buveurs avec tant de violence que plusieurs passants s'arrtrent, on te rendra ta monnaie quand tu auras dit ce que tu as jet dans ce broc! -- Comment! il a jet quelque chose dans un broc? dit un passant. -- C'est peut-tre un empoisonneur, reprit l'autre. -- Il faudrait alors l'arrter... ajouta un troisime. -- Oui, oui, dirent les buveurs, honntes gens peut-tre, mais subissant l'influence de la panique gnrale; oui, il faut l'arrter... on l'a surpris jetant du poison dans un des brocs du comptoir. Ces mots: _C'est un empoisonneur!_ circulrent aussitt dans le groupe qui, d'abord form de trois ou quatre personnes, grossissait chaque instant la porte du marchand de vin; de sourdes et menaantes clameurs commencrent s'lever; le buveur, voyant ainsi ses craintes partages et presque justifies, crut faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au collet en lui disant: -- Viens t'expliquer au corps de garde, brigand. Le gant, dj fort irrit des injures dont il ignorait le vritable sens, fut exaspr par cette brusque attaque; cdant sa brutalit naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l'assomma coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et deux ou trois carreaux furent briss avec fracas, tandis que la cabaretire, de plus en plus effraye, criait de toutes ses forces: -- Au secours!... l'empoisonneur!... l'assassin!... la garde!... Au bruit retentissant des vitres casses, ces cris de dtresse, les passants attroups, dont un grand nombre croyaient aux empoisonneurs, se prcipitrent dans la boutique pour aider les buveurs s'emparer de Goliath. Grce sa force herculenne, celui-ci, aprs quelques moments de lutte contre sept ou huit personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, carta les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un lan vigoureux, se rua, le front baiss, comme un taureau de combat, sur la foule qui obstruait la porte; puis, achevant cette troue en s'aidant de ses normes paules et de ses bras d'athlte, il se fraya un passage travers l'attroupement et prit sa course toutes jambes du ct du parvis Notre-Dame, ses vtements dchirs, la tte nue et la figure ple et courrouce. Aussitt un grand nombre de personnes qui composaient l'attroupement se mirent la poursuite de Goliath, et cent voix crirent: -- Arrtez... arrtez l'empoisonneur! Entendant ces cris, voyant accourir un homme l'air sinistre et gar, un garon boucher, qui passait et portait sur sa tte une grande manne vide, jeta ce panier entre les jambes de Goliath; celui-ci, surpris par cet obstacle, fit un faux pas et tomba... Le garon boucher, croyant faire une action aussi hroque que s'il se ft jet la rencontre d'un chien enrag, se prcipita sur Goliath et se roula avec lui sur le pav en criant: -- Au secours! c'est un empoisonneur... au secours! Cette scne se passait peu de distance de la cathdrale, mais assez loin de la foule qui se pressait la porte de l'Htel-Dieu et de la maison du restaurateur o tait entre la mascarade du cholra (ceci avait lieu la tombe du jour); aux cris perants du boucher, plusieurs groupes, la tte desquels se trouvaient Ciboule et le carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les passants qui poursuivaient le prtendu empoisonneur depuis la rue de la Calandre arrivaient de leur ct sur le parvis. l'aspect de cette foule menaante qui venait lui, Goliath, tout en continuant de se dfendre contre le garon boucher qui le combattait avec la tnacit d'un bouledogue, sentit qu'il tait perdu s'il ne se dbarrassait pas de cet adversaire; d'un coup de poing furieux, il cassa la mchoire du boucher, qui ce moment avait le dessus, parvint se dgager de ses treintes, se releva, et, encore tourdi, fit quelques pas en avant. Soudain, il s'arrta. Il se voyait cern. Derrire lui s'levaient les murailles de la cathdrale; droite, gauche, en face de lui, accourait une multitude hostile. Les cris de douleur atroce pousss par le boucher, que l'on venait de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui o, seul encore au milieu d'un espace qui se rtrcissait de seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucs se prcipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu'un sanglier tourne une ou deux fois sur lui-mme avant de se dcider faire tte la meute acharne, Goliath, hbt par la terreur, fit et l quelques pas brusques, indcis; puis, renonant une fuite impossible, l'instinct lui disait qu'il n'avait attendre ni merci ni piti d'une foule en proie une fureur aveugle et sourde, fureur d'autant plus impitoyable qu'elle se croit lgitime, Goliath voulut du moins vendre chrement sa vie; il chercha son couteau dans sa poche; ne l'y trouvant pas, il s'arc- bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athltique, tendit en avant et demi dplis ses deux bras musculeux, durs et raides comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment le choc. La premire personne qui arriva auprs de Goliath fut Ciboule. La mgre, essouffle, au lieu de se prcipiter sur lui, s'arrta, se baissa, prit un des gros sabots qu'elle portait, et le lana la tte du gant avec tant de vigueur, tant d'adresse, qu'elle l'atteignit en plein dans l'oeil qui, sanglant, sortit demi de l'orbite. Goliath porta les deux mains son visage en poussant un cri de douleur atroce. -- Je l'ai fait loucher, dit Ciboule en clatant de rire. Goliath, rendu furieux par la souffrance, au lieu d'attendre les premiers coups que l'on hsitait encore lui porter, tant son apparence de force herculenne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire digne de lui, ayant t repouss par un mouvement de la foule), Goliath, dans sa rage, se prcipita sur le groupe qui se trouvait sa porte. Une pareille lutte tait trop ingale pour durer longtemps; mais le dsespoir doublant les forces du gant, le combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas d'abord... Pendant quelques secondes, disparaissant presque entirement sous un essaim d'assaillants acharns, on vit tantt un de ses bras d'Hercule se lever dans le vide et retomber en martelant des crnes et des visages; tantt sa tte norme, livide et sanglante, tait renverse en arrire par un combattant cramponn sa chevelure crpue. et l, les brusques carts, les violentes oscillations de la foule tmoignaient de l'incroyable nergie de la dfense de Goliath. Pourtant, le carrier tant parvenu le joindre, Goliath fut renvers. Une longue clameur de joie froce annona cette chute, car, en pareille circonstance, tomber... c'est mourir. Aussi mille voix haletantes et courrouces rptrent ce cri: -- Mort l'empoisonneur! Alors commena une de ces scnes de massacre et de tortures dignes de cannibales, horribles excs, d'autant plus incroyables qu'ils ont toujours pour tmoins passifs, ou mme pour complices, des gens souvent honntes, humains, mais qui, gars par des croyances ou par des prjugs stupides, se laissent entraner toutes sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d'inexorable justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait flots des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage. Cent bras s'appesantirent sur ce misrable; on le foula aux pieds; on lui crasa le visage; on lui dfona la poitrine. et l, au milieu de ces cris furieux: -- mort l'empoisonneur! on entendait de grands coups sourds suivis de gmissements touffs; c'tait une effroyable cure: chacun, cdant un vertige sanguinaire, voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des femmes... oui, jusqu' des femmes, jusqu' des mres... s'acharnrent avec rage sur ce corps mutil. Il y eut un moment de terreur pouvantable, Goliath, le visage meurtri, souill de boue, ses vtements en lambeaux, la poitrine nue, rouge, ouverte; Goliath, profitant d'un instant de lassitude de ses bourreaux, qui le croyaient achev, parvint, par un de ces soubresauts convulsifs frquents dans l'agonie, se dresser sur ses jambes pendant quelques secondes; alors, aveugl par ses blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des coups qu'on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent de sa bouche avec des flots de sang: -- Grce... je n'ai pas empoisonn... grce. Cette sorte de rsurrection produisit un effet si saisissant sur la foule, qu'un instant elle se recula avec effroi: les clameurs cessrent, on laissa un peu d'espace autour de la victime, quelques coeurs commenaient mme s'apitoyer, lorsque le carrier, voyant Goliath, aveugl par le sang, tendre devant lui ses mains et l, fit une allusion froce un jeu connu et s'cria: -- Casse-cou! Puis, d'un violent coup de pied dans le ventre, il renversa de nouveau la victime, dont la tte rebondit deux fois sur le pav... Au moment o le gant tomba, une voix dans la foule s'cria: -- C'est Goliath!... Arrtez... ce malheureux est innocent. Et le pre d'Aigrigny (c'tait lui), cdant un sentiment gnreux, fit de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de cette scne, y parvint, et alors, ple, indign, menaant, il s'cria: -- Vous tes des lches, des assassins! Cet homme est innocent, je le connais... vous rpondrez de sa vie... Une grande rumeur accueillit ces paroles vhmentes du pre d'Aigrigny. -- Tu connais cet empoisonneur! s'cria le carrier en saisissant le jsuite au collet; tu es peut-tre aussi un empoisonneur! -- Misrable! s'cria le pre d'Aigrigny, en tchant d'chapper aux treintes du carrier, tu oses porter la main sur moi! -- Oui... j'ose tout, moi... rpondit le carrier. -- Il le connat... a doit tre un empoisonneur... comme l'autre! criait-on dj dans la foule qui se pressait autour des deux adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s'tait ouvert le crne, faisait entendre un rle agonisant. un brusque mouvement du pre d'Aigrigny, qui s'tait dbarrass du carrier, un assez grand flacon de cristal, trs pais, d'une forme particulire et rempli d'une liqueur verdtre, tomba de sa poche et roula prs du corps de Goliath. la vue de ce flacon, plusieurs voix s'crirent: -- C'est du poison... Voyez-vous... il a du poison sur lui. cette accusation, les cris redoublrent, et l'on commena de serrer l'abb d'Aigrigny de si prs, qu'il s'cria: -- Ne me touchez pas! ne m'approchez pas!... -- Si c'est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de grce pour lui que pour l'autre... -- Moi... un empoisonneur! s'cria l'abb, frapp de stupeur. Ciboule s'tait prcipite sur le flacon; le carrier le saisit, le dboucha, et dit au pre d'Aigrigny en le lui tendant: -- Et a!... qu'est-ce que c'est? -- Cela n'est pas du poison... s'cria le pre d'Aigrigny. -- Alors... bois-le... repartit le carrier. -- Oui... oui... qu'il le boive! cria la foule. -- Jamais! reprit le pre d'Aigrigny avec pouvante. Et il recula en repoussant vivement le flacon de la main. -- Voyez-vous!... c'est du poison... il n'ose pas boire! cria-t- on. Et dj serr de trs prs, le pre d'Aigrigny trbuchait sur le corps de Goliath. -- Mes amis! s'cria le jsuite, qui, sans tre empoisonneur, se trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait des sels prservatifs d'une grande force, aussi dangereux boire que du poison, mes braves amis, vous vous mprenez; au nom de Notre Seigneur, je vous jure que... -- Si ce n'est pas du poison... bois donc, reprit le carrier en prsentant de nouveau le flacon au jsuite. -- Si tu ne bois pas, mort! comme ton camarade, puisque, comme lui, tu empoisonnes le peuple! -- Oui... mort!... mort!... -- Mais, malheureux... s'cria le pre d'Aigrigny, les cheveux hrisss de terreur, vous voulez donc m'assassiner! -- Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonns, brigands! -- Mais cela n'est pas vrai... et... -- Bois, alors... rpta l'inflexible carrier; une dernire fois... dcide-toi. -- Boire... cela... mais c'est la mort[23]... s'cria le pre d'Aigrigny. -- Ah! voyez-vous le brigand! rpondit la foule en se resserrant davantage, il avoue... il avoue... -- Il s'est trahi! -- Il l'a dit: Boire a... c'est la mort!... Des cris furieux interrompirent le pre d'Aigrigny. -- Mais... coutez-moi donc! s'cria l'abb en joignant les mains, ce flacon, c'est... -- Ciboule, achve celui-l, cria le carrier en poussant du pied Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le pre d'Aigrigny la gorge. ces mots, deux groupes se formrent: l'un, conduit par Ciboule, acheva Goliath coups de pieds, coups de sabots: bientt le corps ne fut plus qu'une chose horrible, mutile, sans nom, sans forme, une masse inerte ptrie de boue et de chairs broyes. Ciboule donna son tartan, on le noua l'un des pieds disloqus du cadavre, et on le trana ainsi jusqu'au parapet du quai, et l, au milieu des cris d'une joie froce, on prcipita ces dbris sanglants dans la rivire... Maintenant, ne frmit-on pas en songeant que, dans un temps d'motion populaire, il suffit d'un mot, d'un seul mot dit imprudemment par un homme honnte, et mme sans haine, pour provoquer un si effroyable meurtre! -- _C'est peut-tre un empoisonneur!_... Voil ce qu'avait dit le buveur du cabaret de la Calandre... rien de plus... et Goliath avait t impitoyablement massacr... Que d'imprieuses raisons pour faire pntrer l'instruction, les lumires dans les dernires profondeurs des masses... et mettre ainsi bien des malheureux mme de se dfendre de tant de prjugs stupides, de tant de superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables!... Comment demander le calme, la rflexion, l'empire de soi-mme, le sentiment de la justice, des tres abandonns, que l'ignorance abrutit, que la misre dprave, que les souffrances courroucent, et dont la socit ne s'occupe que lorsqu'il s'agit de les enchaner au bagne ou de les garrotter pour le bourreau! * * * * * Le cri terrible dont Morok avait t pouvant tait celui que poussa le pre d'Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa main formidable, disant Ciboule en lui montrant Goliath expirant: -- Achve celui-l... je vais commencer celui-ci. X. La cathdrale. La nuit tait presque entirement venue, lorsque le cadavre mutil de Goliath fut prcipit dans la rivire. Les oscillations de la foule avaient refoul jusque dans la rue qui longe le ct gauche de la cathdrale le groupe au pouvoir duquel restait le pre d'Aigrigny, qui, parvenu se dgager de la puissante treinte du carrier, mais toujours press par la multitude qui l'enserrait en criant: _Mort l'empoisonneur! _reculait pas pas, tchant de parer les coups qu'on lui portait. force de prsence d'esprit, d'adresse, de courage, retrouvant dans ce moment critique son ancienne nergie militaire, il avait pu jusqu'alors rsister et demeurer debout, sachant, par l'exemple de Goliath, que tomber c'tait mourir. Quoiqu'il esprt peu d'tre utilement entendu, l'abb appelait de toutes ses forces: l'aide! au secours!... Cdant le terrain pied pied, manoeuvrant de faon se rapprocher de l'un des murs de l'glise, il parvint enfin s'acculer dans une encoignure forme par la saillie d'un pilastre et tout prs de la baie d'une petite porte. Cette position tait assez favorable; le pre d'Aigrigny, adoss au mur, se trouvait ainsi l'abri d'une partie des attaques. Mais le carrier, voulant lui ter cette dernire chance de salut, se prcipita sur lui, afin de le saisir et de l'entraner au milieu du cercle, o il et t foul aux pieds. La terreur de la mort donnant au pre d'Aigrigny une force extraordinaire, il put encore repousser rudement le carrier et rester comme incrust dans l'angle o il s'tait rfugi. La rsistance de la victime redoubla la rage des assaillants, les cris de mort retentirent avec une nouvelle violence. Le carrier se jeta de nouveau sur le pre d'Aigrigny en disant: -- moi, mes amis!... Celui-l dure trop, finissons-le... Le pre d'Aigrigny se vit perdu... Ses forces taient bout, il se sentit dfaillir... ses jambes tremblrent... un nuage passa devant sa vue, les hurlements de ces furieux commenaient arriver presque voils son oreille. Le contrecoup de plusieurs violentes contusions reues, pendant la lutte, la tte et surtout la poitrine, se faisait dj ressentir... Deux ou trois fois une cume sanglante vint aux lvres de l'abb, sa position tait dsespre... Mourir assomm par ces brutes, aprs avoir tant de fois, la guerre, chapp la mort! Telle tait la pense du pre d'Aigrigny, lorsque le carrier s'lana vers lui. Soudain, et au moment o l'abb, cdant l'instinct de sa conservation, appelait une dernire fois au secours d'une voix dchirante, la porte laquelle il s'adossait s'ouvrit derrire lui... une main ferme le saisit et l'attira vivement dans l'glise. Grce ce mouvement, excut avec la rapidit de l'clair, le carrier, lanc en avant pour saisir le pre d'Aigrigny, ne put retenir son lan, et se trouva face face avec le personnage qui venait, pour ainsi dire, de se substituer la victime. Le carrier s'arrta court, puis recula de deux pas, stupfait, comme la foule, de cette brusque apparition, et, comme la foule, frapp d'un vague sentiment d'admiration et de respect la vue de celui qui venait de secourir si miraculeusement le pre d'Aigrigny. Celui-l tait Gabriel. Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte... Sa longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs demi lumineuses de la cathdrale, tandis que son adorable figure d'archange, encadre de longs cheveux blonds, ple, mue de commisration et de douleur, tait doucement claire par les dernires lueurs du crpuscule. Cette physionomie resplendissait d'une beaut si divine, elle exprimait une compassion si touchante et si tendre, que la foule se sentit remue lorsque Gabriel, ses grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes, s'cria d'une voix sonore et palpitante: -- Grce... mes frres!... Soyez humains... soyez justes. Revenu de son premier mouvement de surprise et de son motion involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s'cria: -- Pas de grce pour l'empoisonneur!... il nous le faut... qu'on nous le rende... ou nous allons le prendre. -- Y songez-vous, mes frres?... rpondit Gabriel; dans cette glise... un lieu sacr... un lieu de refuge... pour tout ce qui est perscut!... -- Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l'autel, rpondit brutalement le carrier; ainsi, rendez-le-nous. -- Mes frres, coutez-moi... dit Gabriel en tendant les bras vers lui. -- bas la calotte! cria le carrier; l'empoisonneur se cache dans l'glise... entrons dans l'glise. -- Oui!... oui!... cria la foule, entrane de nouveau par la violence de ce misrable; bas la calotte! -- Ils s'entendent. -- bas les calotins! -- Entrons l comme l'archevch!... -- Comme Saint-Germain l'Auxerrois!... -- Qu'est-ce que cela nous fait, nous, une glise? -- Si les calotins dfendent les empoisonneurs... l'eau les calotins!... -- Oui!... Oui!... -- Et je vais vous montrer le chemin, moi! Ce disant, le carrier, suivi de Ciboule et de bon nombre d'hommes dtermins, fit un pas vers Gabriel. Le missionnaire, voyant depuis quelques secondes le courroux de la foule se ranimer, avait prvu ce mouvement; se rejetant brusquement dans l'glise, il parvint, malgr les efforts des assaillants, maintenir la porte presque ferme et la barricader de son mieux au moyen d'une barre de bois qu'il appuya d'un bout sur les dalles et de l'autre sous la saillie d'un des ais transversaux; grce cette espce d'arc-boutant, la porte pouvait rsister quelques minutes. Gabriel, tout en dfendant ainsi l'entre, criait au pre d'Aigrigny: -- Fuyez, mon pre... fuyez par la sacristie; les autres issues sont fermes... Le jsuite, ananti, couvert de contusions, inond d'une sueur froide, sentant les forces lui manquer tout fait, et se croyant enfin en sret, s'tait jet sur une chaise, demi vanoui... la voix de Gabriel, l'abb se leva pniblement, et d'un pas chancelant et ht, il tcha de gagner le choeur, spar par une grille du reste de l'glise. -- Vite, mon pre!... ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de toutes ses forces la porte vigoureusement assige, htez-vous, mon Dieu! htez-vous!... Dans quelques minutes... il sera trop tard. Puis le missionnaire ajouta avec dsespoir: -- Et tre seul... seul pour arrter l'invasion de ces insenss... Il tait seul en effet. Au premier bruit de l'attaque, trois ou quatre sacristains et autres employs de la fabrique se trouvaient dans l'glise; mais ces gens, pouvants, se rappelant le sac de l'archevch et de Saint-Germain l'Auxerrois, avaient aussitt pris la fuite; les uns se rfugirent et se cachrent dans les orgues, o ils montrent rapidement; les autres se sauvrent par la sacristie dont ils fermrent la porte en dedans, enlevant ainsi tout moyen de retraite Gabriel et au pre d'Aigrigny. Ce dernier, courb en deux par la douleur, coutant les pressantes paroles du missionnaire, s'aidant des chaises qu'il rencontrait sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille du choeur... au bout de quelques pas, vaincu par l'motion, par la souffrance, il chancela, s'affaissa sur lui-mme, tomba sur les dalles, et ses sens l'abandonnrent. ce moment mme, Gabriel, malgr l'nergie incroyable que lui inspirait le dsir de sauver le pre d'Aigrigny, sentit la porte s'branler enfin sous une formidable secousse et prs de cder. Tournant alors la tte pour s'assurer que le jsuite avait au moins pu quitter l'glise, Gabriel, sa grande pouvante, le vit tendu sans mouvement quelques pas du choeur... Abandonner la porte demi brise, courir au pre d'Aigrigny, le soulever et le traner en dedans de la grille du choeur... ce fut pour Gabriel une action aussi rapide que la pense, car il refermait la grille l'instant mme o le carrier et sa bande, aprs avoir dfonc la porte, se prcipitaient dans l'glise. Debout et en dehors du choeur, les bras croiss sur sa poitrine, Gabriel attendit, calme et intrpide, cette foule encore exaspre par une rsistance inattendue. La porte enfonce, les assaillants firent une violente irruption, mais peine eurent-ils mis le pied dans l'glise, qu'il se passa une scne trange. La nuit tait venue... quelques lampes d'argent jetaient seules une ple clart au milieu du sanctuaire, dont les bas cts disparaissaient noys dans l'ombre. leur brusque entre dans cette immense cathdrale, sombre, silencieuse et dserte, les plus audacieux restrent interdits, presque craintifs devant la grandeur imposante de cette solitude de pierre. Les cris, les menaces expirrent aux lvres de ces furieux. On et dit qu'ils redoutaient de rveiller les chos de ces votes normes... de ces votes noires, d'o suintait une humidit spulcrale qui glaa leurs fronts enflamms de colre, et tomba sur leurs paules comme une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine, les habitudes ou les souvenirs d'enfance ont tant d'action sur certains hommes, qu' peine entrs, plusieurs compagnons du carrier se dcouvrirent respectueusement, inclinrent leur tte nue, et marchrent avec prcaution, afin d'amortir le bruit de leurs pas sur les dalles sonores. Puis ils changrent quelques mots d'une voix basse et craintive. D'autres, cherchant timidement des yeux, une hauteur incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque alors perdus dans l'obscurit, se sentaient presque effrays de se voir si petits au milieu de cette immensit remplie de tnbres... Mais, la premire plaisanterie du carrier, qui rompit ce respectueux silence, cette motion passa bientt. -- Ah , mille tonnerres! s'cria-t-il, est-ce que nous prenons haleine pour chanter vpres! S'il y avait du vin dans le bnitier, la bonne heure. Quelques clats de rire sauvages accueillirent ces paroles. -- Pendant ce temps-l, le brigand nous chappe, dit l'un. -- Et nous sommes vols, reprit Ciboule. -- On dirait qu'il y a des poltrons ici, et qu'ils ont peur des sacristains, ajouta le carrier. -- Jamais... cria-t-on en choeur, jamais; on ne craint personne... -- En avant! -- Oui!... oui!... en avant! cria-t-on de toutes parts. Et l'animation, un moment calme, redoubla au milieu d'un nouveau tumulte. Quelques instants aprs, les yeux des assaillants, habitus cette pnombre, distingurent, au milieu de la ple aurole de lumire projete par une lampe d'argent, la figure imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du choeur. -- L'empoisonneur est ici cach dans un coin! cria le carrier. Il faut forcer ce cur nous le rendre, le brigand... -- Il en rpond. -- C'est lui qui l'a fait se sauver dans l'glise. -- Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l'autre. mesure que s'effaait la premire impression de respect involontairement ressentie par la foule, les voix s'levaient davantage et les visages devenaient d'autant plus farouches, d'autant plus menaants que chacun avait honte d'un moment d'hsitation et de faiblesse. -- Oui!... oui!... s'crirent plusieurs voix tremblantes de colre; il nous faut la vie de l'un ou de l'autre. -- Ou de tous les deux... -- Tant pis! pourquoi ce calotin veut-il nous empcher d'charper notre empoisonneur! -- mort! mort! cette explosion de cris froces, qui retentit d'une faon effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la cathdrale, la foule, ivre de rage, se prcipita vers la grille du choeur, la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner ses bourreaux, avait trop de courage dans le coeur, trop de charit dans l'me pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le pre d'Aigrigny... cet homme qui l'avait tromp avec une si lche et si cruelle hypocrisie. XI. Les meurtriers. Le carrier, suivi de la bande, courant vers Gabriel, qui avait fait quelques pas de plus en avant de la grille du choeur, s'cria les yeux tincelants de rage: -- O est l'empoisonneur! il nous le faut... -- Et qui vous a dit qu'il ft empoisonneur, mes frres! reprit Gabriel, de sa voix pntrante et sonore. Un empoisonneur!... et o sont les preuves!... les tmoins!... les victimes!... -- Assez!... nous ne sommes pas ici confesse... rpondit brutalement le carrier d'un air menaant. -- Rendez-nous notre homme, il faut qu'il y passe... sinon, vous payerez pour lui... -- Oui!... oui!... crirent plusieurs voix. -- Ils s'entendent!... -- Il nous faut l'un ou l'autre! -- Eh bien, me voici, dit Gabriel en relevant la tte et s'avanant avec un calme rempli de rsignation et de majest. -- Moi ou lui, ajouta-t-il, que vous importe? Vous voulez du sang: prenez le mien, mes frres, car un funeste dlire trouble votre raison. Ces paroles de Gabriel, son courage, la noblesse de son attitude, la beaut de ses traits avaient impressionn quelques assaillants, lorsque soudain une voix s'cria: -- Eh! les amis!... l'empoisonneur est l, derrire la grille... -- O a?... o a?... cria-t-on. -- Tenez... l... voyez-vous... tendu sur le carreau... ces mots, les gens de cette bande qui jusque-l s'taient peu prs tenus en masse compacte dans l'espce de couloir qui spare les deux cts de la nef, o sont ranges les chaises, ces gens se dispersrent de tous cts afin de courir la grille du choeur, dernire et seule barrire qui dfendt le pre d'Aigrigny. Pendant cette manoeuvre, le carrier, Ciboule et d'autres s'avancrent droit vers Gabriel en criant avec une joie froce: -- Cette fois, nous le tenons... mort l'empoisonneur! Pour sauver le pre d'Aigrigny, Gabriel se ft laiss massacrer la porte de la grille; mais plus loin, cette grille, haute de quatre pieds au plus, allait tre en un instant abattue ou escalade. Le missionnaire perdit tout espoir d'arracher le jsuite une mort affreuse. Pourtant il s'cria: -- Arrtez!... pauvres insenss! Et il se jeta au-devant de la foule, en tendant les mains vers elle. Son cri, son geste, sa physionomie exprimrent une autorit la fois si tendre et si fraternelle, qu'il y eut un moment d'hsitation dans la foule; mais cette hsitation succdrent bientt ces cris de plus en plus furieux: -- mort! mort! -- Vous voulez sa mort! dit Gabriel en plissant encore. -- Oui!... oui!... -- Eh bien! qu'il meure... s'cria le missionnaire saisi d'une inspiration subite, oui, qu'il meure l'instant... Ces mots du jeune prtre frapprent la foule de stupeur. Pendant quelques secondes, ces hommes, muets, immobiles, et pour ainsi dire paralyss, regardrent Gabriel avec une surprise bahie. -- Cet homme est coupable, dites-vous? reprit le jeune missionnaire d'une voix tremblante d'motion, vous l'avez jug sans preuves, sans tmoins; qu'importe!... il mourra... Vous lui reprochez d'tre un empoisonneur?... et ses victimes, o sont- elles? Vous l'ignorez... qu'importe! il est condamn... Sa dfense, ce droit sacr de tout accus... vous refusez de l'entendre... qu'importe encore! son arrt est prononc. Vous n'avez jamais vu cet infortun, il ne vous a fait aucun mal, vous ne savez s'il en a fait quelqu'un... et, devant les hommes, vous prenez la responsabilit de sa mort... vous entendez bien... de sa mort. Qu'il en soit donc ainsi, votre conscience vous absoudra... je le veux croire... Le condamn mourra... il va mourir, la saintet de la maison de Dieu ne le sauvera pas... -- Non!... non!... crirent plusieurs voix avec acharnement. -- Non... reprit Gabriel avec une chaleur croissante, non. Vous voulez rpandre le sang, et vous le rpandrez jusque dans le temple du Seigneur... C'est, dites-vous, votre droit... Vous faites acte de terrible justice... Mais alors, pourquoi tant de bras robustes pour achever cet homme expirant? Pourquoi ces cris, ces fureurs, ces violences? Est-ce donc ainsi que s'exercent les jugements du peuple, du peuple quitable et fort? Non, non, lorsque, sr de son droit, il frappe son ennemi... il le frappe avec le calme du juge qui, en son me et conscience, rend un arrt... Non, le peuple quitable et fort ne frappe pas en aveugle, en furieux, en poussant des cris de rage, comme s'il voulait s'tourdir sur quelque lche et horrible assassinat... Non, ce n'est pas ainsi que doit s'accomplir le redoutable droit que vous voulez exercer cette heure... car vous le voulez. -- Oui, nous le voulons, s'crirent le carrier, Ciboule et plusieurs des plus impitoyables, tandis qu'un grand nombre restaient muets, frapps des paroles de Gabriel, qui venait de leur peindre sous de si vives couleurs l'acte affreux qu'ils voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c'est notre droit, nous voulons tuer l'empoisonneur... Ce disant, le misrable, l'oeil sanglant, la joue enflamme, s'avana la tte d'un groupe rsolu, et, marchant en avant, il fit un geste comme s'il et voulu repousser et carter de son passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille. Mais, au lieu de rsister au bandit, le missionnaire fit vivement deux pas sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d'une voix ferme: -- Venez... Et entranant pour ainsi dire sa suite le carrier stupfait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident n'osrent suivre tout d'abord... Gabriel parcourut rapidement l'espace qui le sparait du choeur, en ouvrit la grille, et amenant le carrier, qu'il tenait toujours par le bras, jusqu'au corps du pre d'Aigrigny tendu sur les dalles, il cria: -- Voici la victime... elle est condamne... frappez-la!... -- Moi! s'cria le carrier en hsitant, moi... tout seul... -- Oh! reprit Gabriel avec amertume, il n'y a aucun danger, vous l'achverez facilement... il est ananti par la souffrance... il lui reste peine un souffle de vie... il ne fera aucune rsistance... Ne craignez rien!!! Le carrier restait immobile, pendant que la foule, trangement impressionne par cet incident, se rapprochait peu peu de la grille, sans oser la franchir. -- Frappez donc! reprit Gabriel en s'adressant au carrier, et lui montrant la foule d'un geste solennel, voici les juges... et vous tes le bourreau... -- Non, s'cria le carrier en se reculant et dtournant les yeux, je ne suis pas le bourreau... moi!!! La foule resta muette... Pendant quelques secondes, pas un mot, pas un cri ne troubla le silence de l'imposante cathdrale. Dans un cas dsespr, Gabriel avait agi avec une profonde connaissance du coeur humain. Lorsque la multitude, gare par une rage aveugle, se rue sur une victime en poussant des clameurs froces, et que chacun frappe son coup, cette espce d'pouvantable meurtre en commun semble tous moins horrible, parce que tous en partagent la solidarit... puis les cris, la vue du sang, la dfense dsespre de l'homme que l'on massacre, finissent par causer une sorte d'ivresse froce; mais que, parmi ces fous furieux qui ont tremp dans cet homicide, on en prenne un, qu'on le mette seul en face d'une victime incapable de se dfendre, et qu'on lui dise: Frappe!, presque jamais il n'osera frapper. Il en tait ainsi du carrier; ce misrable tremblait l'ide d'un meurtre commis _par lui seul _et de sang-froid. La scne prcdente s'tait passe trs rapidement; parmi les compagnons du carrier les plus rapprochs de la grille, quelques- uns ne comprirent pas une impression qu'ils eussent ressentie comme cet homme indomptable, si comme lui on leur avait dit: Faites l'office du bourreau. Plusieurs hommes de sa bande murmurrent donc en le blmant hautement de sa faiblesse. -- Il n'ose pas achever l'empoisonneur, disait l'un. -- Le lche! -- Il a peur. -- Il recule. En entendant ces rumeurs, le carrier courut la grille, l'ouvrit toute grande, et, montrant du geste le corps du pre d'Aigrigny, il s'cria: -- S'il y en a un plus hardi que moi, qu'il aille l'achever... qu'il fasse le bourreau... voyons. cette proposition, les murmures cessrent. Un silence profond rgna de nouveau dans la cathdrale: toutes ces physionomies, nagure irrites, devinrent mornes, confuses, presque effrayes; cette foule gare commenait surtout comprendre la lchet froce de l'acte qu'elle voulait commettre. Personne n'osait plus aller frapper isolment cet homme expirant. Tout coup, le pre d'Aigrigny poussa une sorte de rle d'agonie; sa tte et l'un de ses bras se relevrent par un mouvement convulsif, puis retombrent aussitt sur la dalle comme s'il et expir... Gabriel poussa un cri d'angoisse et se jeta genoux auprs du pre d'Aigrigny en disant: -- Grand Dieu! il est mort... Singulire mobilit de la foule si impressionnable pour le mal comme pour le bien. Au cri dchirant de Gabriel, ces gens, qui, un instant auparavant, demandaient grands cris le massacre de cet homme, se sentirent presque apitoys... Ces mots_, il est mort! _circulrent voix basse dans la foule, avec un lger frmissement, pendant que Gabriel soulevait d'une main la tte appesantie du pre d'Aigrigny, et de l'autre cherchait son pouls travers son piderme glac. -- Monsieur le cur, dit le carrier en se penchant vers Gabriel, vraiment, est-ce qu'il n'y a plus de ressource?... La rponse de Gabriel fut attendue avec anxit au milieu d'un silence profond; peine si l'on osait changer quelques paroles voix basse... -- Soyez bni, mon Dieu! s'cria tout coup Gabriel, son coeur bat... -- Son coeur bat... rpta le carrier en retournant la tte vers la foule pour lui apprendre cette bonne nouvelle. -- Ah! son coeur bat, redit tout bas la foule. -- Il y a de l'espoir... nous pourrons le sauver... ajouta Gabriel avec une expression de bonheur indicible. -- Nous pourrons le sauver, rpta machinalement le carrier. -- On pourra le sauver, murmura doucement la foule. -- Vite, vite, reprit Gabriel en s'adressant au carrier, aidez- moi, mon frre; transportons-le dans une maison voisine... on lui donnera l les premiers soins... Le carrier obit avec empressement. Pendant que le missionnaire soulevait le pre d'Aigrigny par-dessous les bras, le carrier prit par les jambes ce corps presque inanim; eux deux ils le transportrent en dehors du choeur... la vue du redoutable carrier aidant le jeune prtre secourir cet homme qu'elle poursuivait nagure de cris de mort, la multitude prouva un soudain revirement de piti. Ces hommes, subissant la pntrante influence de la parole et de l'exemple de Gabriel, se sentirent attendris; ce fut alors qui offrirait ses services. -- Monsieur le cur, il serait mieux sur une chaise que l'on porterait bras, dit Ciboule. -- Voulez-vous que j'aille chercher un brancard l'Htel-Dieu? dit un autre. -- Monsieur le cur, j'vas vous remplacer, ce corps est trop lourd pour vous. -- Ne vous donnez pas la peine, dit un homme vigoureux en s'approchant respectueusement du missionnaire; je le porterai bien, moi. -- Si je filais chercher une voiture, monsieur le cur? dit un affreux gamin en tant sa calotte grecque. -- Tu as raison, dit le carrier; cours vite, moutard. -- Mais, avant, demande donc monsieur le cur s'il veut que tu ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arrtant l'impatient messager. -- C'est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une glise, c'est monsieur le cur qui commande. Il est chez lui. -- Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel l'obligeant gamin. Pendant que celui-ci perait la foule, une voix dit: -- J'ai une bouteille d'osier avec de l'eau-de-vie dedans, a peut-il servir? -- Sans doute, rpondit vivement Gabriel; donnez, donnez... on frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui fera respirer... -- Passez la bouteille... cria Ciboule, et surtout ne mettez pas le nez dedans... La bouteille, passant de mains en mains avec prcaution, parvint intacte jusqu' Gabriel. En attendant l'arrive de la voiture, le pre d'Aigrigny avait t momentanment assis sur une chaise; pendant que plusieurs hommes de bonne volont soutenaient soigneusement l'abb, le missionnaire lui faisait aspirer un peu d'eau-de-vie; au bout de quelques minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le jsuite; il fit quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine oppresse. -- Il est sauv... il vivra, s'cria Gabriel d'une voix triomphante; il vivra... mes frres. -- Ah! tant mieux!... dirent plusieurs voix. -- Oh! oui, tant mieux! mes frres, reprit Gabriel, car, au lieu d'tre accabls par les remords d'un crime, vous vous souviendrez d'une action charitable et juste... Remercions Dieu de ce qu'il a chang votre fureur aveugle en un sentiment de compassion. Invoquons-le... pour que vous-mmes et tous ceux que vous aimez tendrement ne courent jamais l'affreux danger auquel cet infortun vient d'chapper... mes frres! ajouta Gabriel en montrant le Christ avec une motion touchante et rendue plus communicative encore par l'expression de sa figure anglique, mes frres, n'oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la dfense des opprims, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit ces tendres paroles si douces au coeur: _Aimons-nous les uns les autres!..._ Ne les oublions jamais! aimons-nous, mes frres! secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons meilleurs, plus heureux et plus justes! Aimons-nous!... aimons- nous, mes frres, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de tout ce qui est opprim, faible et souffrant en ce monde! Ce disant, Gabriel s'agenouilla. Tous l'imitrent respectueusement tant sa parole simple, convaincue, tait puissante. ce moment, un singulier incident vint ajouter la grandeur de cette scne. Nous l'avons dit, peu d'instants avant que la bande du carrier et fait irruption dans l'glise, plusieurs personnes qui s'y trouvaient avaient pris la fuite; deux d'entre elles s'taient rfugies dans l'orgue, et de cet abri avaient assist, invisibles, la scne prcdente. L'une de ces personnes tait un jeune homme charg de l'entretien des orgues, assez bon musicien pour en jouer; profondment mu du dnouement inespr de cet vnement d'abord si tragique, cdant enfin une inspiration d'artiste, ce jeune homme, au moment o il vit le peuple s'agenouiller comme Gabriel, ne put s'empcher de se mettre au clavier... Alors, une sorte d'harmonieux soupir, d'abord presque insensible, sembla s'exhaler du sein de l'immense cathdrale, comme une aspiration divine... puis, aussi suave, aussi arienne que la vapeur embaume de l'encens, elle monta et s'pandit jusqu'aux votes sonores; peu peu ces faibles et doux accords, quoique toujours voils, se changrent en une mlodie d'un charme indfinissable, la fois religieux, mlancolique et tendre, qui s'levait au ciel comme un chant ineffable de reconnaissance et d'amour... Ces accords avaient d'abord t si faibles, si voils, que la multitude agenouille s'tait, sans surprise, peu peu abandonne l'irrsistible influence de cette harmonie enchanteresse... Alors bien des yeux, jusque-l secs et farouches, se mouillrent de larmes... bien des coeurs endurcis battirent doucement, en se rappelant les mots prononcs par Gabriel avec un accent si tendre: _Aimons-nous les uns les autres._ Ce fut ce moment que le pre d'Aigrigny revint lui... et ouvrit les yeux. Il se crut sous l'impression d'un rve... Il avait perdu les sens la vue d'une populace en furie, qui, l'injure et le blasphme aux lvres, le poursuivait de cris de mort jusque dans le saint temple... le jsuite rouvrait les yeux... et la ple clart des lampes du sanctuaire, aux sons religieux de l'orgue, il voyait cette foule nagure si menaante, si implacable, alors agenouille, silencieuse, mue, recueillie et courbant humblement le front devant la majest du saint lieu. Quelques minutes aprs, Gabriel, port presque en triomphe sur les bras de la foule, montait dans la voiture au fond de laquelle tait tendu le pre d'Aigrigny, qui avait peu peu compltement repris ses esprits. Cette voiture, d'aprs l'ordre du jsuite, s'arrta devant la porte d'une maison de la rue de Vaugirard; il eut la force et le courage d'entrer seul dans cette demeure, o Gabriel ne fut pas introduit et o nous conduirons le lecteur. XII. La promenade. l'extrmit de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort lev, seulement perc dans toute sa longueur par une petite porte guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entoure de grilles doubles de panneaux de persiennes, qui empchaient de voir travers l'intervalle des barreaux; l'on entrait ensuite dans un vaste et beau jardin, symtriquement plant, au fond duquel s'levait un btiment deux tages d'un aspect parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une simplicit _cossue _(que l'on excuse cette vulgarit), signe vident de l'opulence discrte. Peu de jours s'taient passs depuis que le pre d'Aigrigny avait t si courageusement arrach par Gabriel la fureur populaire. Trois ecclsiastiques portant des robes noires, des rabats blancs et des bonnets carrs, se promenaient dans le jardin d'un pas lent et mesur; le plus jeune de ces trois prtres semblait avoir trente ans; sa figure tait ple, creuse et empreinte d'une certaine rudesse asctique; ses deux compagnons, gs de cinquante soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie la fois bate et ruse; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement tags, descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats. Selon les rgles de leur ordre (ils appartenaient la socit de Jsus), qui leur dfendent de se promener seulement deux ensemble, ces trois congrganistes ne se quittaient pas d'une seconde. -- Je crains bien, disait l'un des deux en continuant une conversation commence et parlant d'une personne absente, je crains bien que la continuelle agitation laquelle le rvrend pre a t en proie depuis que le cholra l'a frapp, n'ait us ses forces... et caus la dangereuse rechute qui aujourd'hui fait craindre pour ses jours. -- Jamais, dit-on, reprit l'autre rvrend pre, on n'a vu d'inquitudes et d'angoisses pareilles aux siennes. -- Aussi, dit amrement le plus jeune prtre, est-il pnible de penser que Sa Rvrence le pre Rodin a t un sujet de scandale en raison de ses refus obstins de faire avant-hier une confession publique, lorsque son tat parut si dsespr, qu'entre deux accs de son dlire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements. -- Sa Rvrence a prtendu n'tre pas aussi mal qu'on le supposait, reprit un des pres, et qu'il accomplirait ses derniers devoirs lorsqu'il en sentirait la ncessit. -- Le fait est que depuis trois jours qu'on l'a amen ici mourant... sa vie n'a t, pour ainsi dire, qu'une longue et douloureuse agonie, et pourtant il vit encore. -- Moi, je l'ai veill pendant les trois premiers jours de sa maladie, avec M. Rousselet, l'lve du docteur Baleinier, reprit le plus jeune pre; il n'a presque pas eu un moment de connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques instants lucides, il les employait en emportements dtestables contre le sort qui le clouait sur son lit. -- On affirme, reprit l'autre rvrend pre, que le pre Rodin aurait rpondu Mgr le cardinal Malipieri, qui tait venu l'engager faire une fin exemplaire, digne d'un fils de Loyola, notre saint fondateur ( ces mots, les trois jsuites s'inclinrent simultanment comme s'ils eussent t mus par un mme ressort), on affirme, dis-je, que le pre Rodin aurait rpondu Son minence: _Je n'ai pas besoin de me confesser publiquement... _JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI. -- Je n'ai pas t tmoin de cela... mais si le pre Rodin a os prononcer de telles paroles... dit vivement le jeune pre indign, c'est un... Puis la rflexion lui venant sans doute propos, il jeta un regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il ajouta: -- C'est un grand malheur pour son me... mais je suis certain qu'on a calomni Sa Rvrence. -- C'est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais ces paroles, dit l'autre prtre en changeant un regard avec son compagnon. Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi, les trois congrganistes avaient parcouru une longue alle aboutissant un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d'o rayonnaient d'autres avenues, on voyait une grande table ronde en pierre; un homme, aussi vtu du costume ecclsiastique, tait agenouill sur cette table; on lui avait attach sur le dos et sur la poitrine deux grands criteaux. L'un portait ce mot crit en grosses lettres: INSOUMIS. L'autre: CHARNEL. Le rvrend pre qui subissait, selon la rgle, l'heure de la promenade, cette niaise et humiliante punition d'colier, tait un homme de quarante ans, la carrure d'Hercule, au cou de taureau, aux cheveux noirs et crpus, au visage basan; quoique, selon l'usage, il tnt constamment et humblement les yeux baisss, on devinait, la rude et frquente contraction de ses gros sourcils, que son ressentiment intrieur tait peu d'accord avec son apparente rsignation, surtout lorsqu'il voyait s'approcher de lui les rvrends pres qui, en assez grand nombre et toujours trois par trois ou isolment, se promenaient dans les alles aboutissant au rond-point o il tait _expos_. Lorsqu'ils passrent devant ce vigoureux pnitent, les trois rvrends pres dont nous avons parl, obissant un mouvement d'une rgularit, d'un ensemble admirable, levrent simultanment les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l'abomination et de la dsolation dont un des leurs tait cause; puis, d'un second regard, non moins mcanique que le premier, ils foudroyrent, toujours simultanment, le pauvre diable aux criteaux, robuste gaillard qui semblait runir tous les droits possibles se montrer insoumis et charnel; aprs quoi, poussant comme un seul homme trois profonds soupirs d'indignation sainte, d'une intonation exactement pareille, les rvrends pres recommencrent leur promenade avec une prcision automatique. Parmi les autres pres qui se promenaient aussi dans le jardin, on apercevait et l plusieurs laques, et voici pourquoi: les rvrends pres possdaient une maison voisine, spare seulement de la leur par une charmille; dans cette maison, bon nombre de dvots venaient, certaines poques, se mettre en pension afin de faire ce qu'ils appellent dans leur jargon des _retraites. _C'tait charmant; on trouvait ainsi runis l'agrment d'une charmante petite chapelle, nouvelle et heureuse combinaison du confessionnal et du logement garni, de la table d'hte et du sermon. Prcieuse imagination de cette sainte htellerie o les aliments corporels et spirituels taient aussi apptissants que dlicatement choisis et servis; o l'on restaurait l'me et le corps tant par tte; o l'on pouvait faire gras le vendredi en toute scurit de conscience moyennant une _dispense de Rome, _pieusement porte sur la carte payer, immdiatement aprs le caf et l'eau-de-vie. Aussi, disons-le, la louange de la profonde habilet financire des rvrends pres et leur insinuante dextrit, la pratique abondait... Et comment n'aurait- elle pas abond? le gibier tait faisand avec tant d'-propos, la route du paradis si facile, la mare si frache, la rude voie du salut si bien dblaye d'pines et si gentiment sable de sable couleur de rose, les primeurs si abondantes, les pnitences si lgres, sans compter les excellents saucissons d'Italie et les indulgences du saint-pre qui arrivaient directement de Rome, et de premire main, et de premier choix, s'il vous plat! Quelles tables d'hte auraient pu affronter une telle concurrence? On trouvait dans cette calme, grasse et opulente retraite tant d'accommodements avec le ciel! Pour bon nombre de gens la fois riches et dvots, craintifs et douillets, qui, tout en ayant une peur atroce des cornes du diable, ne peuvent renoncer une foule de pchs mignons fort dlectables, la direction complaisante et la morale lastique des rvrends pres tait inapprciable. En effet, quelle profonde reconnaissance un vieillard corrompu, personnel et poltron, ne devait-il pas avoir pour ces prtres qui l'assuraient contre les coups de fourche de Belzbuth, et lui garantissaient les batitudes ternelles, le tout sans lui demander le sacrifice d'un seul de ses gots vicieux, des apptits dpravs ou des sentiments de hideux gosme dont il s'tait fait une si douce habitude! Aussi, comment rcompenser ces confesseurs si gaillardement indulgents, ces guides spirituels d'une complaisance si grillarde? Hlas, mon Dieu! cela se paye tout benotement par l'abandon futur de beaux et bons immeubles, de brillants cus bien trbuchants, le tout au dtriment des hritiers du sang, souvent pauvres, honntes, laborieux, et ainsi pieusement dpouills par les rvrends pres. Un des vieux religieux dont nous avons parl, faisant allusion la prsence des laques dans le jardin de la maison, et voulant rompre sans doute un silence devenu assez embarrassant, dit au jeune religieux d'une figure sombre et fanatique: -- L'avant-dernier pensionnaire que l'on a amen bless dans notre maison de retraite continue sans doute de se montrer aussi sauvage, car je ne le vois pas avec nos autres pensionnaires. -- Peut-tre, dit l'autre religieux, prfre-t-il se promener seul dans le jardin du btiment neuf. -- Je ne crois pas que cet homme, depuis qu'il habite notre maison de retraite, soit mme descendu dans le petit parterre contigu au pavillon isol qu'il occupe au fond de l'tablissement; le pre d'Aigrigny, qui seul communiquait avec lui, se plaignait dernirement de la sombre apathie de ce pensionnaire... que l'on n'a pas encore vu une seule fois la chapelle, ajouta svrement le jeune pre. -- Peut-tre n'est-il pas en tat de s'y rendre, reprit un des rvrends pres. -- Sans doute, rpondit l'autre, car j'ai entendu dire au docteur Baleinier que l'exercice et t fort salutaire ce pensionnaire encore convalescent, mais qu'il se refusait obstinment sortir de sa chambre. -- On peut toujours se faire porter la chapelle, dit le jeune pre d'une voix brve et dure; puis, restant ds lors silencieux, il continua de marcher ct de ses deux compagnons, qui continurent l'entretien suivant: -- Vous ne connaissez pas le nom de ce pensionnaire? -- Depuis quinze jours que je le sais ici, je ne l'ai jamais entendu appeler autrement que le _monsieur du pavillon_. _-- _Un de nos servants, qui est attach sa personne, et qui ne le nomme pas autrement, m'a dit que c'tait un homme d'une extrme douceur, paraissant affect d'un profond chagrin; il ne parle presque jamais, souvent il passe des heures entires le front entre ses deux mains; du reste, il parat se plaire assez dans la maison; mais, chose trange, il prfre au jour une demi- obscurit; et, par une autre singularit, la lueur du feu lui cause un malaise tellement insupportable, que malgr le froid des dernires journes de mars, il n'a pas souffert que l'on allumt du feu dans sa chambre. -- C'est peut-tre un maniaque. -- Non, le servant me disait au contraire que le _monsieur du pavillon _tait d'une raison parfaite, mais que la clart du feu lui rappelait probablement quelque pnible souvenir. -- Le pre d'Aigrigny doit tre, mieux que personne, instruit de ce qui regarde le _monsieur du pavillon_, puisque tel est son nom, car il passe presque chaque jour en longue confrence avec lui. -- Le pre d'Aigrigny a, du moins, depuis trois jours, interrompu ces confrences; car il n'est pas sorti de sa chambre depuis que l'autre soir on l'a ramen en fiacre, gravement indispos, dit-on. -- C'est juste; mais j'en reviens ce que disait tout l'heure notre cher frre, reprit l'autre en montrant du regard le jeune pre qui marchait les yeux baisss, semblant compter les grains de sable de l'alle: il est singulier que ce convalescent, cet inconnu, n'ait pas encore paru la chapelle... Nos autres pensionnaires viennent surtout ici pour faire des retraites dans un redoublement de ferveur religieuse... comment le _monsieur du pavillon _ne partage-t-il pas ce zle? -- Alors, pourquoi a-t-il choisi pour sjour notre maison plutt qu'une autre? -- Peut-tre est-ce une conversion, peut-tre est-il venu pour s'instruire dans notre sainte religion. Et la promenade continua entre ces trois prtres. entendre cette conversation vide, purile et remplie de caquetages sur des tiers (d'ailleurs personnages importants de cette histoire), on aurait pris ces trois rvrends pres pour des hommes mdiocres ou vulgaires, et l'on se serait gravement tromp; chacun, selon le rle qu'il tait appel jouer dans la troupe dvote, possdait quelque rare et excellent mrite, toujours accompagn de cet esprit audacieux et insinuant, opinitre et madr, flexible et dissimul, particulier la majorit des membres de la socit. Mais, grce l'obligation de mutuel espionnage impos chacun, grce la haineuse dfiance qui en rsultait et au milieu de laquelle vivaient ces prtres, ils n'changeaient entre eux que des banalits insaisissables la dlation, rservant toutes les facults de leur esprit pour excuter passivement la volont du chef, joignant alors, dans l'accomplissement des ordres qu'ils en recevaient, l'obissance la plus absolue, la plus aveugle quant au fond, et la dextrit la plus inventive, la plus diabolique quant la forme. Ainsi, l'on nombrerait difficilement les riches successions, les dons opulents que les deux rvrends pres, figures si dbonnaires et si fleuries, avaient fait entrer dans le sac toujours ouvert, toujours bant, toujours aspirant, de la congrgation, employant, pour excuter ces prodigieux tours de gibecire oprs sur des esprits faibles, sur des malades et sur des mourants, tantt la benote sduction, la ruse pateline, les promesses de bonnes petites places dans le paradis, etc., etc., tantt la calomnie, les menaces et l'pouvante. Le plus jeune des trois rvrends pres, prcieusement dou d'une figure ple et dcharne, d'un regard sombre et fanatique, d'un ton acerbe et intolrant, tait une manire de prospectus asctique, une sorte d'chantillon vivant, que la compagnie lanait en avant dans certaines circonstances, lorsqu'il lui fallait persuader des _simples _que rien n'tait plus rude, plus austre que les fils de Loyola, et qu' force d'abstinences et de mortifications, ils devenaient osseux et diaphanes comme des anachortes, crance que les pres larges panses et joues rebondies auraient difficilement propage: en un mot, comme dans une troupe de vieux comdiens, on tchait, autant que possible, que chaque rle et le physique de l'emploi. En devisant ainsi que nous l'avons dit, les rvrends pres taient arrivs auprs d'un btiment contigu l'habitation principale et dispos en manire de magasin; on communiquait dans cet endroit par une entre particulire qu'un mur assez lev rendait invisible; travers une fentre ouverte et grille on entendait le tintement mtallique d'un maniement d'cus presque continuel; tantt ils semblaient ruisseler comme si on les et vids d'un sac sur une table, tantt ils rendaient ce bruit sec des piles que l'on entasse. Dans ce btiment se trouvait la caisse commerciale o l'on venait acquitter le prix des gravures, des chapelets, etc., fabriqus par la congrgation et rpandus profusion en France par la complicit de l'glise, livres presque toujours stupides, insolents, licencieux[24] ou menteurs, ouvrages dtestables, dans lesquels tout ce qu'il y a de beau, de grand, d'illustre, dans la glorieuse histoire de notre rpublique immortelle, est travesti ou insult en langage des halles. Quant aux gravures reprsentant les miracles modernes, elles taient annotes avec une effronterie burlesque qui dpasse de beaucoup les affiches les plus bouffonnes des saltimbanques de la foire. Aprs avoir complaisamment cout le bruissement mtallique d'cus, un des rvrends pres dit en souriant: -- Et c'est seulement aujourd'hui jour de petite recette. Le pre conome disait dernirement que les bnfices du premier trimestre avaient t de quatre-vingt-trois mille francs. -- Du moins, dit prement le jeune pre, ce sera autant de ressources et de moyens de mal faire enlevs l'impit. -- Les impies auront beau se rvolter, les gens religieux sont avec nous, reprit l'autre rvrend pre; il n'y a qu' voir, malgr les proccupations que donne le cholra, comme les numros de notre pieuse loterie sont rapidement enlevs... Et chaque jour, on nous apporte de nouveaux lots... Hier la rcolte a t bonne: 1 une petite copie de la Vnus Callipyge en marbre blanc (un autre don et t plus modeste, mais la fin justifie les moyens); 2 un morceau de la corde qui a servi garrotter sur l'chafaud cet infme Robespierre, et laquelle on voit encore un peu de son sang maudit; 3 une dent canine de saint Fructueux, enchsse dans un petit reliquaire d'or; 4 une bote rouge du temps de la rgence, en magnifique laque du Coromandel, orne de perles fines. -- Ce matin, reprit l'autre prtre, on a apport un admirable lot. Figurez-vous, mes chers pres, un magnifique poignard manche de vermeil; la lame, trs large, est creuse, et au moyen d'un mcanisme vraiment miraculeux, ds que la lame est plonge dans le corps, la force mme du coup fait sortir plusieurs petites lames transversales trs aigus qui, pntrant dans les chairs, empchent compltement d'en tirer la _mre lame_, si l'on peut s'exprimer ainsi; je ne crois pas qu'on puisse imaginer une arme plus meurtrire; la gaine est en velours superbement orn de plaques de vermeil cisel. -- Oh! oh! dit l'autre prtre, voil un lot qui sera fort envi. -- Je le crois bien, rpondit le rvrend pre; aussi on le met, avec la Vnus et la bote rouge, parmi les gros lots du tirage de la Vierge. -- Que voulez-vous dire? reprit l'autre avec tonnement; quel est le tirage de la Vierge? -- Comment, vous ignorez... -- Parfaitement. -- C'est une charmante invention de la mre Sainte-Perptue. Figurez-vous, mon cher pre, que les gros lots seront tirs par une petite figure de la Vierge ressort, que l'on montera sous sa robe avec une clef de montre; cela lui donnera un mouvement circulaire de quelques instants, de sorte que le numro sur lequel s'arrtera la sainte mre du Sauveur sera le gagnant.[25] -- Ah! c'est vraiment charmant! dit l'autre pre, l'ide est remplie d'-propos, j'ignorais ce dtail... Mais savez-vous combien cotera l'ostensoir, dont cette loterie est destine payer les frais? -- Le pre procureur m'a dit que l'ostensoir, y compris les pierreries, ne reviendrait pas moins de trente-cinq mille francs, sans compter le vieux, que l'on a repris seulement pour le poids de l'or... valu, je crois, neuf mille francs. -- La loterie doit rapporter quarante mille francs, nous sommes en mesure, reprit l'autre rvrend pre. Au moins, notre chapelle ne sera pas clipse par le luxe insolent de celle de _messieurs _les Lazaristes. -- Ce sont eux, au contraire, qui maintenant nous envieront, car leur bel ostensoir d'or massif, dont ils taient si fiers, ne vaut pas la moiti de celui que notre loterie nous donnera, puisque le ntre est non seulement plus grand, mais encore couvert de pierres prcieuses. Cette intressante conversation fut malheureusement interrompue. Cela tait si touchant! ces prtres d'une religion toute de pauvret et d'humilit, de modestie et de charit, recourant aux jeux de hasard prohibs par la loi, et tendant la main au public pour parer leurs autels avec un luxe rvoltant, pendant que des milliers de leurs frres meurent de faim et de misre, la porte de leurs blouissantes chapelles; misrables rivalits de reliques qui n'ont pas d'autre cause qu'un vulgaire et bas sentiment d'envie: on ne lutte pas qui secourra plus de pauvres, mais qui talera plus de richesses sur la table de l'autel. * * * * * L'une des portes de la grille du jardin s'ouvrit, et l'un des trois rvrends pres dit, la vue d'un nouveau personnage qui entrait: -- Ah! voici Son minence le cardinal Malipieri qui vient visiter le pre Rodin. -- Puisse cette visite de Son minence, dit le jeune pre d'un air rogue, tre plus profitable au pre Rodin que la dernire! En effet, le cardinal Malipieri passa dans le fond du jardin, se rendant l'appartement occup par Rodin. XIII. Le malade. Le cardinal Malipieri, que l'on a vu assister l'espce de concile tenu chez la princesse de Saint-Dizier, et qui se rendait alors l'appartement occup par Rodin, tait vtu en laque et envelopp d'une ample douillette de satin puce, exhalant une forte odeur de camphre, car le prlat s'tait entour de tous les prservatifs anticholriques imaginables. Arriv l'un des paliers du second tage de la maison, le cardinal frappa une porte grise; personne ne lui rpondant, il l'ouvrit, et, en homme qui connaissait parfaitement les tres, il traversa une espce d'antichambre et se trouva dans une pice o tait dress un lit de sangle; sur une table de bois noir casiers on voyait plusieurs fioles ayant contenu des mdicaments. La physionomie du prlat semblait inquite, morose; son teint tait toujours jauntre et bilieux; le cercle brun qui cernait ses yeux noirs et louches paraissait encore plus charbonn que de coutume. S'arrtant un instant, il regarda autour de lui presque avec crainte, et plusieurs reprises aspira fortement la senteur d'un flacon anticholrique; puis, se voyant seul, il s'approcha d'une glace place sur la chemine, et observa trs attentivement la couleur de sa langue. Aprs quelques minutes de ce consciencieux examen, dont il parut du reste assez satisfait, il prit dans une bonbonnire d'or quelques pastilles prservatrices, qu'il laissa fondre dans sa bouche en fermant les yeux avec componction. Ces prcautions sanitaires prises, collant de nouveau son flacon son nez, le prlat se prparait entrer dans la pice voisine, lorsque, entendant travers la mince cloison qui l'en sparait un bruit assez violent, il s'arrta pour couter, car tout ce qui se disait dans l'appartement voisin arrivait trs facilement son oreille. -- Me voici pans... je peux me lever, disait une voix faible, mais brve et imprieuse. -- Vous n'y songez pas, mon rvrend pre, rpondit une voix plus forte, c'est impossible. -- Vous allez voir si cela est impossible, reprit l'autre voix. -- Mais, mon rvrend pre... vous vous tuerez... vous tes hors d'tat de vous lever... c'est vous exposer une rechute mortelle... je n'y consentirai pas. ces mots succda de nouveau le bruit d'une faible lutte mle de quelques gmissements plus irrits que plaintifs, et la voix reprit: -- Non, non, mon pre, et pour plus de sret, je ne laisserai pas vos habits votre porte... Voici bientt l'heure de votre potion, je vais aller vous la prparer. Et presque aussitt, une porte s'ouvrant, le prlat vit entrer un homme de vingt-cinq ans environ, portant sous son bras une vieille redingote olive et un pantalon noir non moins rp qu'il jeta sur une chaise. Ce personnage tait M. Ange-Modeste Rousselet, premier lve du docteur Baleinier. La physionomie du jeune praticien tait humble, doucetre et rserve; ses cheveux, presque ras sur le devant, flottaient derrire son cou; il fit un lger mouvement de surprise la vue du cardinal, et le salua profondment deux reprises sans lever les yeux sur lui. -- Avant toute chose, dit le prlat avec son accent italien trs prononc, et en se tenant sous le nez son flacon de camphre, les symptmes cholriques sont-ils revenus? -- Non, monseigneur, la fivre pernicieuse qui a succd l'attaque de cholra suit son cours. -- la bonne heure... Mais le rvrend pre ne veut donc pas tre raisonnable? Quel est ce bruit que je viens d'entendre? -- Sa Rvrence voulait absolument se lever et s'habiller, monseigneur; mais sa faiblesse est si grande qu'elle n'aurait pu faire deux pas hors de son lit. L'impatience la dvore... on craint toujours que cette excessive agitation ne cause une rechute mortelle. -- Le docteur Baleinier est-il venu ce matin? -- Il sort d'ici, monseigneur. -- Que pense-t-il du malade? -- Il le trouve dans un tat on ne peut plus alarmant, monseigneur... La nuit a t si mauvaise que M. Baleinier avait ce matin de grandes inquitudes! le rvrend pre Rodin est dans l'un de ces moments critiques o une crise peut dcider en quelques heures de la vie ou de la mort du malade... M. Baleinier est all chercher ce qu'il lui fallait pour une opration ractive trs douloureuse, et il va venir la pratiquer sur le malade. -- Et a-t-on fait prvenir le pre d'Aigrigny? -- Le pre d'Aigrigny est fort souffrant lui-mme, ainsi que Votre minence le sait... et il n'a pas encore pu quitter son lit depuis trois jours. -- Je me suis inform de lui en montant, reprit le prlat, et je le verrai tout l'heure. Mais, pour en revenir au pre Rodin, a- t-on fait avertir son confesseur, puisqu'il est dans un tat presque dsespr, et qu'il doit subir une opration si grave? -- M. Baleinier lui en a touch deux mots, ainsi que des derniers sacrements; mais le pre Rodin s'est cri avec irritation qu'on ne lui laissait pas un moment de repos, qu'on le harcelait sans cesse, qu'il avait autant que personne souci de son me, et que... -- _Per Bacco!... _il ne s'agit pas de lui! dit le cardinal en interrompant par cette exclamation paenne M. Ange-Modeste Rousselet, et en levant sa voix, dj trs aigu et trs criarde, il ne s'agit pas de lui, il s'agit de l'intrt de sa compagnie. Il est indispensable que le rvrend pre reoive les sacrements avec la plus clatante solennit, et qu'il fasse, non seulement une fin chrtienne, mais une fin d'un effet retentissant... Il faut que tous les gens de cette maison, des trangers mme, soient convis ce spectacle, afin que sa mort difiante produise une excellente sensation. -- C'est ce que le rvrend pre Grison et le rvrend pre Brunet ont dj voulu faire entendre Sa Rvrence, monseigneur; mais Votre minence sait avec quelle impatience le pre Rodin a reu ces conseils, et M. Baleinier, de peur de provoquer une crise dangereuse, peut-tre mortelle, n'a pas os insister. -- Eh bien, moi, j'oserai; car dans ce temps d'impit rvolutionnaire, une fin solennellement chrtienne produira un effet trs salutaire sur le public. Il serait mme fort propos, en cas de mort, de se prparer embaumer le rvrend pre; on le laisserait ainsi expos pendant quelques jours en chapelle ardente, selon la coutume romaine. Mon secrtaire donnera le dessin du catafalque; c'est trs splendide, trs imposant. Par sa position dans l'ordre, le pre Rodin aura droit quelque chose d'on ne peut plus somptueux: il lui faudra au moins six cents cierges ou bougies et environ une douzaine de lampes funraires l'esprit-de-vin places au-dessus de son corps pour l'clairer d'en haut, cela fait merveille; on pourrait ensuite distribuer au peuple de petits crits concernant la vie pieuse et asctique du rvrend pre, et... Un bruit brusque, sec comme celui d'un objet mtallique que l'on jetterait terre avec colre, se fit entendre dans la pice voisine, o se trouvait le malade, et interrompit le prlat. -- Pourvu que le pre Rodin ne vous ait pas entendu parler de son embaumement... monseigneur, dit voix basse M. Ange-Modeste Rousselet, son lit touche cette cloison, et l'on entend tout ce qui se dit ici. -- Si le pre Rodin m'a cout, reprit le cardinal voix basse et allant se placer l'autre bout de la chambre, cette circonstance me servira entrer en matire... mais, en tout tat de cause, je persiste croire que l'embaumement et l'exposition seraient trs ncessaires pour frapper un bon coup sur l'esprit public. Le peuple est dj trs effray par le cholra, une pareille pompe mortuaire produirait un grand effet sur l'imagination de la population. -- Je me permettrai de faire observer Votre minence qu'ici les lois s'opposent ces expositions, et que... -- Les lois... toujours les lois, dit le cardinal avec courroux. Est-ce que Rome n'a pas aussi ses lois? Est-ce que tout prtre n'est pas sujet de Rome? Est-ce qu'il n'est pas temps de... Mais ne voulant pas sans doute entrer dans une conversation plus explicite avec le jeune mdecin, le prlat reprit: -- Plus tard, on s'occupera de ceci. Mais dites-moi: depuis ma dernire visite, le rvrend pre a-t-il eu de nouveaux accs de dlire? -- Oui, monseigneur, cette nuit il a dlir pendant une heure et demie au moins. -- Avez-vous, ainsi qu'il vous l'a t recommand, continu de tenir une note exacte de toutes les paroles qui ont chapp au malade pendant ce nouvel accs? -- Oui, monseigneur; voici cette note, ainsi que Votre minence me l'a command. Ce disant, M. Ange-Modeste Rousselet prit dans le casier une note qu'il remit au prlat. Nous rappelons au lecteur que cette partie de l'entretien de M. Rousselet et du cardinal ayant t tenue hors de porte de la cloison, Rodin n'avait pu rien entendre, tandis que la conversation relative l'embaumement prsum avait pu parfaitement parvenir jusqu' lui. Le cardinal ayant reu la note de M. Rousselet, la prit avec une expression de vive curiosit. Aprs l'avoir parcourue, il froissa le papier, et il se dit sans dissimuler son dpit: -- Toujours des mots incohrents... pas deux paroles dont on puisse tirer une induction... raisonnable; on croirait vraiment que cet homme a le pouvoir de se possder mme pendant son dlire, et de n'extravaguer qu' propos de choses insignifiantes. Puis, s'adressant M. Rousselet: -- Vous tes bien sr d'avoir rapport tout ce qui lui chappait dans son dlire? -- l'exception des phrases qu'il rptait sans cesse et que je n'ai crites qu'une fois, Votre minence peut tre persuade que je n'ai pas omis un seul mot, mme si draisonnable qu'il me part... -- Vous allez m'introduire auprs du pre Rodin, dit le prlat aprs un moment de silence. -- Mais... monseigneur... rpondit l'lve avec hsitation, son accs l'a quitt il y a seulement une heure, et le rvrend pre est bien faible en ce moment. -- Raison de plus, rpondit assez indiscrtement le prlat. Puis, se ravisant, il ajouta: -- Raison de plus... il apprciera davantage les consolations que je lui apporte... S'il s'est endormi, veillez-le et annoncez-lui ma visite. -- Je n'ai que des ordres recevoir de Votre minence, dit Rousselet en s'inclinant. Et il entra dans la chambre voisine. Rest seul, le cardinal se dit d'un air pensif: -- J'en reviens toujours l... lors de la soudaine attaque de cholra dont il a t frapp... le pre Rodin s'est cru empoisonn par ordre du saint-sige; il machinait donc contre Rome quelque chose de bien redoutable, pour avoir conu une crainte si abominable? Nos soupons seraient-ils donc fonds? Agirait-il souterrainement et puissamment, comme on le craint, sur une notable partie du sacr collge?... mais alors dans quel but? Voil ce qu'il a t impossible de pntrer, tant son secret est fidlement gard par ses complices... J'avais espr que, pendant son dlire, il lui chapperait quelque mot qui me mettrait sur la trace de ce que nous avons tant d'intrt savoir, car presque toujours le dlire, et surtout chez un homme d'un esprit si inquiet, si actif, le dlire n'est que l'exagration d'une ide dominante; cependant, voil cinq accs que l'on m'a pour ainsi dire fidlement stnographis... et rien, non... rien que des phrases vides ou sans suite. Le retour de M. Rousselet mit un terme aux rflexions du prlat. -- Je suis dsol d'avoir vous apprendre, monseigneur, que le rvrend pre refuse opinitrement de voir personne; il prtend avoir besoin d'un repos absolu... Quoique trs abattu, il a l'air sombre, courrouc... Je ne serais pas tonn qu'il et entendu Votre minence parler de le faire embaumer... et... Le cardinal, interrompant M. Rousselet, lui dit: -- Ainsi le pre Rodin a eu son dernier accs de dlire cette nuit? -- Oui, monseigneur, de trois cinq heures et demie du matin. -- De trois cinq heures du matin, rpta le prlat, comme s'il et voulu fixer ce dtail dans sa mmoire, et cet accs n'a offert rien de particulier? -- Non, monseigneur! ainsi que Votre minence a pu s'en convaincre par la lecture de cette note, il est impossible de rassembler plus de paroles incohrentes. Puis, voyant le prlat se diriger vers la porte de l'autre chambre, M. Rousselet ajouta: -- Mais, monseigneur, le rvrend pre ne veut absolument voir personne... il a besoin d'un repos absolu avant l'opration qu'on va lui faire tout l'heure... et il serait dangereux peut-tre de... Sans rpondre cette observation, le cardinal entra dans la chambre de Rodin. Cette pice, assez vaste, claire par deux fentres, tait simplement, mais commodment meuble: deux tisons brlaient lentement dans les cendres de l'tre, envahi par une cafetire, un pot de faence et un polon, o grsillait un pais mlange de farine de moutarde; sur la chemine on voyait pars plusieurs morceaux de linge et des bandes de toile. Il rgnait dans cette chambre cette odeur pharmaceutique manant de mdicaments, particulire aux endroits occups par les malades, mlange d'une senteur si cre, si putride, si nausabonde, que le cardinal s'arrta un moment auprs de la porte sans avancer. Ainsi que les rvrends pres l'avaient prtendu dans leur promenade, Rodin vivait parce qu'il s'tait dit: Il faut que je vive et je vivrai. Car de mme que de faibles imaginations, de lches esprits, succombent souvent la seule terreur du mal, de mme aussi, mille faits le prouvent, la vigueur de caractre et l'nergie morale peuvent lutter opinitrement contre le mal et triompher de positions quelquefois dsespres. Il en avait t ainsi du jsuite... L'inbranlable fermet de son caractre, et l'on dirait presque la redoutable tnacit de sa volont (car la volont acquiert parfois une toute-puissance mystrieuse dont on est effray), venant en aide l'habile mdication du docteur Baleinier, Rodin avait chapp au flau dont il avait t si rapidement atteint. Mais cette foudroyante perturbation physique, avait succd une fivre des plus pernicieuses, qui mettait en grand pril la vie de Rodin. Ce redoublement de danger avait caus les plus vives alarmes au pre d'Aigrigny, qui, malgr sa rivalit et sa jalousie, sentait qu'au point o en taient arrives les choses, Rodin tenant tous les fils de la trame, pouvait seul la conduire bien. Les rideaux de la chambre du malade, tant demi ferms, ne laissaient arriver qu'un jour douteux autour du lit o gisait Rodin. La face du jsuite avait perdu cette teinte verdtre particulire aux cholriques, mais elle tait reste d'une lividit cadavreuse; sa maigreur tait telle, que sa peau, sche, rugueuse, se collait aux moindres asprits des os; les muscles et les veines de son long cou, pel, dcharn, comme celui d'un vautour, ressemblaient un rseau de cordes; sa tte, couverte d'un bonnet de soie noire roux et crasseux, d'o s'chappaient quelques mches de cheveux d'un gris terne, reposait sur un sale oreiller, Rodin ne voulant absolument pas qu'on le changet de linge. La barbe, rare, blanchtre, n'ayant pas t rase depuis longtemps, pointait et l, comme les crins d'une brosse, sur cette peau terreuse; par-dessous sa chemise, il portait un vieux gilet de laine trou plusieurs endroits. Il avait sorti un de ses bras de son lit, et de sa main osseuse et velue, aux ongles bleutres, il tenait un mouchoir tabac d'une couleur impossible rendre. On et dit un cadavre, sans deux ardentes tincelles qui brillaient dans l'ombre forme par la profondeur des orbites. Ce regard o semblaient concentres, rfugies, toute la vie, toute l'nergie qui restaient encore cet homme, trahissait une inquitude dvorante; tantt ses traits rvlaient une douleur aigu; tantt la crispation de ses mains et les brusques tressaillements dont il tait agit disaient assez son dsespoir d'tre clou sur ce lit de douleur, tandis que les graves intrts dont il s'tait charg rclamaient toute l'activit de son esprit; aussi sa pense, ainsi continuellement tendue, surexcite, faiblissait souvent, les ides lui chappaient: alors il prouvait des moments d'absence, des accs de dlire dont il sortait comme d'un rve pnible et dont le souvenir l'pouvantait. D'aprs les sages conseils du docteur Baleinier, qui le trouvait hors d'tat de s'occuper de choses importantes, le pre d'Aigrigny avait jusqu'alors vit de rpondre aux questions de Rodin sur la marche de l'affaire Rennepont, si doublement capitale pour lui, et qu'il tremblait de voir compromise ou perdue par suite de l'inaction force laquelle la maladie le condamnait. Ce silence du pre d'Aigrigny au sujet de cette trame dont lui, Rodin, tenait les fils, l'ignorance complte o il tait des vnements qui avaient pu se passer depuis sa maladie, augmentaient encore son exaspration. Tel tait l'tat moral et physique de Rodin, lorsque, malgr sa volont, le cardinal Malipieri tait entr dans sa chambre. XIV. Le pige. Pour faire mieux comprendre les tortures de Rodin rduit l'inaction par la maladie, et pour expliquer l'importance de la visite du cardinal Malipieri, rappelons en deux mots les audacieuses vises de l'ambition du jsuite, qui se croyait l'mule de Sixte-Quint, en attendant qu'il ft devenu son gal. Arriver par le succs de l'affaire Rennepont au gnralat de son ordre, puis, dans le cas d'une abdication presque prvue, s'assurer, par une splendide corruption, la majorit du sacr- collge, afin de monter sur le trne pontifical, et alors, au moyen d'un changement dans les statuts de la compagnie de Jsus, infoder cette puissante socit au saint-sige au lieu de la laisser, dans son indpendance, galer et presque toujours dominer le pouvoir papal, tels taient les secrets projets de Rodin. Quant leur possibilit, elle tait consacre par de nombreux antcdents; car plusieurs simples moines ou prtres avaient t soudainement levs la dignit pontificale. Quant la moralit de la chose, l'avnement des Borgia, de Jules II, et de bien d'autres tranges vicaires du Christ, auprs desquels Rodin tait un vnrable saint, excusait, autorisait les prtentions du jsuite. Quoique le but des menes souterraines de Rodin Rome et t jusqu'alors envelopp du plus profond mystre, l'veil avait t nanmoins donn sur ses intelligences secrtes avec un grand nombre de membres du sacr-collge. Une fraction de ce collge, la tte de laquelle se trouvait le cardinal Malipieri, s'tant inquite, le cardinal profitait de son voyage en France pour tcher de pntrer les tnbreux desseins du jsuite. Si dans la scne que nous venons de peindre, le cardinal s'tait tant opinitr vouloir confrer avec le rvrend pre malgr le refus de ce dernier, c'est que le prlat esprait, ainsi qu'on va le voir, arriver par la ruse surprendre un secret jusqu'alors trop bien cach au sujet des intrigues qu'il lui supposait Rome. C'est donc au milieu de circonstances si importantes, si capitales, que Rodin se voyait en proie une maladie qui paralysait ses forces, lorsque plus que jamais il aurait eu besoin de toute l'activit, de toutes les ressources de son esprit. * * * * * Aprs tre rest quelques instants immobile auprs de la porte, le cardinal, tenant toujours son flacon sous son nez, s'approcha lentement du lit de Rodin. Celui-ci, irrit de cette persistance, et voulant chapper un entretien qui pour beaucoup de raisons lui tait singulirement odieux, tourna brusquement la tte du ct de la ruelle, et feignit de dormir. S'inquitant peu de cette feinte, et bien dcid profiter de l'tat de faiblesse o il savait Rodin, le prlat prit une chaise, et, malgr sa rpugnance, s'tablit au chevet du jsuite. -- Mon rvrend et trs cher pre... comment vous trouvez-vous! lui dit-il d'une voix mielleuse que son accent italien semblait rendre plus hypocrite encore. Rodin fit le sourd, respira bruyamment et ne rpondit pas. Le cardinal, quoiqu'il et des gants, approcha, non sans dgot, sa main de celle du jsuite, la secoua quelque peu, en rptant d'une voix plus leve: -- Mon rvrend et trs cher pre, rpondez-moi, je vous en conjure. Rodin ne put rprimer un mouvement d'impatience courrouce, mais il continua de rester muet. Le cardinal n'tait pas homme se rebuter de si peu; il secoua de nouveau et un peu plus fort le bras du jsuite, en rptant avec une tnacit flegmatique qui et mis hors de ses gonds l'homme le plus patient du monde: -- Mon rvrend et trs cher pre, puisque vous ne dormez pas... coutez-moi, je vous en prie... Aigri par la douleur, exaspr par l'opinitret du prlat, Rodin retourna brusquement la tte, attacha sur le Romain ses yeux caves, brillants d'un feu sombre, et, les lvres contractes par un sourire sardonique, il dit avec amertume: -- Vous tenez donc bien, monseigneur, me voir embaum... comme vous disiez tout l'heure, et expos en chapelle ardente, pour venir ainsi tourmenter mon agonie et hter ma fin. -- Moi, mon cher pre!... Grand Dieu!... que me dites-vous l! Et le cardinal leva les mains au ciel, comme pour le prendre tmoin du tendre intrt qu'il portait au jsuite. -- Je dis ce que j'ai entendu tout l'heure, monseigneur, Car cette cloison est mince, ajouta Rodin avec un redoublement d'amertume. -- Si, par l, vous voulez dire que de toutes les forces de mon me je vous ai dsir... je vous dsire une fin tout chrtienne et exemplaire... oh! vous ne vous trompez pas, mon trs cher pre!... vous m'avez parfaitement entendu, car il me serait trs doux de vous voir, aprs une vie si bien remplie, un sujet d'adoration pour les fidles. -- Et moi, je vous dis, monseigneur, s'cria Rodin d'une voix faible et saccade, je vous dis qu'il y a de la frocit mettre de pareils voeux en prsence d'un malade dans un tat dsespr... Oui, reprit-il avec une animation croissante qui contrastait avec son accablement, qu'on y prenne garde, entendez-vous, car... si l'on m'obsde... si l'on me harcle sans cesse... si l'on ne me laisse pas rler tranquillement mon agonie... on me forcera de mourir d'une faon peu chrtienne... je vous en avertis... et si l'on compte sur un spectacle difiant pour en tirer profit, on a tort... Cet accent de colre ayant douloureusement fatigu Rodin, il laissa retomber sa tte sur son oreiller, et essuya ses lvres gerces et saignantes avec son mouchoir tabac. -- Allons, allons, calmez-vous, mon trs cher pre, reprit le cardinal d'un air paterne; n'ayez pas ces ides funestes. Sans doute, la Providence a sur vous de grands desseins, puisqu'elle vous a dlivr d'un grand pril... Esprons qu'elle vous sauvera encore de celui qui vous menace cette heure. Rodin rpondit par un rauque murmure en se retournant vers la ruelle. L'imperturbable prlat continua: -- votre salut ne se sont pas bornes les vues de la Providence, mon trs cher pre, elle a encore manifest sa puissance d'une autre faon... Ce que je vais vous dire est de la plus haute importance; coutez-moi bien attentivement. Rodin, sans se retourner, dit d'un ton amrement courrouc qui trahissait une souffrance relle: -- Ils veulent ma mort... j'ai la poitrine en feu... la tte brise... et ils sont sans piti... Oh! je souffre comme un damn. -- Dj... dit tout bas le Romain en souriant malicieusement de ce sarcasme; puis il reprit tout haut: -- Permettez-moi d'insister, mon trs cher pre... Faites un petit effort pour m'couter, vous ne le regretterez pas. Rodin, toujours tendu sur son lit, leva au ciel sans mot dire, mais d'un geste dsespr, ses deux mains jointes et crispes sur son mouchoir tabac; puis ses bras retombrent affaisss le long de son corps. Le cardinal haussa lgrement les paules et accentua lentement les paroles suivantes, afin que Rodin n'en perdt aucune: -- Mon cher pre, la Providence a voulu que, pendant votre accs de dlire, vous fissiez votre insu des rvlations trs importantes. Et le prlat attendit avec une inquite curiosit le rsultat du pieux guet-apens qu'il tendait l'esprit affaibli du jsuite. Mais celui-ci, toujours tourn vers la ruelle, ne parut pas l'avoir entendu et resta muet. -- Vous rflchissez sans doute mes paroles, mon cher pre, reprit le cardinal. Vous avez raison, car il s'agit d'un fait bien grave; oui, je vous le rpte, la Providence a permis que, pendant votre dlire, votre parole traht vos penses les plus secrtes, en me rvlant, heureusement moi seul... des choses qui vous compromettent de la manire la plus grave... Bref, pendant vos accs de dlire de cette nuit, qui a dur prs de deux heures, vous avez dvoil le but cach de vos intrigues Rome avec plusieurs membres du sacr-collge. Et le cardinal, se levant doucement, allait se pencher sur le lit afin d'pier l'expression de la physionomie de Rodin... Celui-ci ne lui en donna pas le temps. Ainsi qu'un cadavre soumis l'action de la pile voltaque se meut par soubresauts brusques et tranges, ainsi Rodin bondit dans son lit, se retourna et se redressa droit sur son sant en entendant les derniers mots du prlat. -- Il s'est trahi... dit le cardinal voix basse et en italien. Puis, se rasseyant brusquement, il attacha sur le jsuite des yeux tincelants d'une joie triomphante. Quoiqu'il n'et pas entendu l'exclamation de Malipieri, quoiqu'il n'et pas remarqu l'expression glorieuse de sa physionomie, Rodin, malgr sa faiblesse, comprit la grave imprudence de son premier mouvement trop significatif... Il passa lentement sa main sur son front, comme s'il et prouv une sorte de vertige; puis il jeta autour de lui des regards confus, effars, en portant ses lvres tremblantes son vieux mouchoir tabac, qu'il mordit machinalement pendant quelques secondes. -- Votre vive motion, votre effroi, me confirment, hlas! la triste dcouverte que j'ai faite, reprit le cardinal de plus en plus triomphant du succs de sa ruse, et se voyant sur le point de pntrer enfin un secret si important; aussi maintenant, mon trs cher pre, ajouta-t-il, vous comprendrez qu'il est pour vous d'un intrt capital d'entrer dans les plus minutieux dtails sur vos projets et sur vos complices Rome: de la sorte, mon cher pre, vous pouvez esprer en l'indulgence du saint-sige, surtout si vos aveux sont assez explicites, assez circonstancis pour remplir quelques lacunes, d'ailleurs invitables, dans une rvlation faite durant l'ardeur d'un dlire fivreux. Rodin, revenu de sa premire motion, s'aperut, mais trop tard, qu'il avait t jou et qu'il s'tait gravement compromis, non par ses paroles, mais par un mouvement de surprise et d'effroi dangereusement significatif. En effet, le jsuite avait craint un instant de s'tre trahi pendant son dlire en s'entendant accuser d'intrigues tnbreuses avec Rome; mais, aprs quelques minutes de rflexion, le jsuite, malgr l'affaiblissement de son esprit, se dit avec beaucoup de sens: -- Si ce rus Romain avait mon secret, il se garderait bien de m'en avertir; il n'a donc que des soupons, aggravs par le mouvement involontaire que je n'ai pu rprimer tout l'heure. Et Rodin essuya la sueur froide qui coulait de son front brlant. L'motion de cette scne augmentait ses souffrances et empirait encore son tat, dj si alarmant. Bris de fatigue, il ne put rester plus longtemps assis dans son lit, et se rejeta en arrire sur son oreiller. -- _Per Bacco! _se dit tout bas le cardinal effray de l'expression de la figure du jsuite, s'il allait trpasser avant d'avoir rien dit, et chapper ainsi mon pige si habilement tendu? Et se penchant vivement vers Rodin, le prlat lui dit: -- Qu'avez-vous donc, mon trs cher pre? -- Je me sens affaibli, monseigneur... ce que je souffre... ne peut s'exprimer... -- Esprons, mon trs cher pre, que cette crise n'aura rien de fcheux... mais le contraire pouvant arriver, il y va du salut de votre me de me faire l'instant les aveux les plus complets... les plus dtaills: dussent ces aveux puiser vos forces... la vie ternelle... vaut mieux que cette vie prissable. -- De quels aveux voulez-vous parler, monseigneur? dit Rodin d'une voix faible et d'un ton sardonique. -- Comment! de quels aveux! s'cria le cardinal stupfait, mais de vos aveux sur les dangereuses intrigues que vous avez noues Rome. -- Quelles intrigues! demanda Rodin. -- Mais les intrigues que vous avez rvles pendant votre dlire, reprit le prlat avec une impatience de plus en plus irrite. Vos aveux n'ont-ils pas t assez explicites! Pourquoi donc maintenant cette coupable hsitation les complter! -- Mes aveux ont t... explicites!... vous m'en assurez!... dit Rodin en s'interrompant presque aprs chaque mot, tant il tait oppress. Mais l'nergie de sa volont, se prsence d'esprit ne l'abandonnaient pas encore. -- Oui, je vous le rpte, reprit le cardinal, sauf quelques lacunes, vos aveux ont t des plus explicites. -- Alors... quoi bon... vous les rpter! Et le mme sourire ironique effleura les lvres bleutres de Rodin. -- quoi bon! s'cria le prlat courrouc. mriter le pardon: car, si l'on doit indulgence et rmission au pcheur repentant qui avoue ses fautes, on ne doit qu'anathme et maldiction au pcheur endurci. -- Oh!... quelle torture!... c'est mourir petit feu, murmura Rodin; et il reprit: -- Puisque j'ai tout dit... je n'ai plus rien vous apprendre... vous savez tout. -- Je sais tout... Oui, sans doute, je sais tout, reprit le prlat d'une voix foudroyante; mais comment ai-je t instruit! Par des aveux que vous faisiez sans avoir seulement la conscience de votre action, et vous pensez que cela vous sera compt!... Non... non... croyez-moi, le moment est solennel, la mort vous menace, oui! elle vous menace; tremblez donc... de faire un mensonge sacrilge, s'cria le prlat de plus en plus courrouc et secouant rudement le bras de Rodin; redoutez les flammes ternelles si vous osez nier ce que vous savez tre la vrit... Le niez-vous!... -- Je ne nierai rien, articula pniblement Rodin; mais laissez-moi en repos. -- Enfin, Dieu vous inspire, dit le cardinal avec un sourire de satisfaction. Et, croyant toucher son but il reprit: -- coutez la voix du Seigneur; elle vous guidera srement, mon cher pre; ainsi vous ne niez rien? -- J'avais... le dlire... je... ne... puis... donc... nier... (Oh! que je souffre!) ajouta Rodin en forme de parenthse. Je ne puis donc nier... les folies que j'aurais dites... pendant mon dlire... -- Mais quand ces prtendues folies sont d'accord avec la ralit, s'cria le prlat... furieux d'tre de nouveau tromp dans son attente, mais quand le dlire est une rvlation involontaire... providentielle... -- Cardinal Malipieri... votre ruse... n'est pas mme la hauteur de mon agonie, reprit Rodin d'une voix teinte. La preuve que je n'ai pas dit mon secret... si j'ai un secret... c'est que vous voudriez... me... le faire dire... Et le jsuite, malgr ses douleurs, malgr sa faiblesse croissante, eut la force de se lever demi sur son lit, de regarder le prlat bien en face, et de le narguer par un sourire d'une ironie diabolique. Aprs quoi, Rodin retomba tendu sur son oreiller en portant ses deux mains crispes sa poitrine et poussant un long soupir d'angoisse. -- Maldiction!... Cet infernal jsuite m'a devin, se dit le cardinal en frappant du pied avec rage; il s'est aperu que son premier mouvement l'avait compromis, il est maintenant sur ses gardes... je n'en obtiendrai rien... moins de profiter de la faiblesse o le voil, et force d'obsessions... de menaces... d'pouvante... Le prlat ne put achever; la porte s'ouvrit brusquement, et le pre d'Aigrigny entra en s'criant avec une explosion de joie indicible: -- Excellente nouvelle!... XV. La bonne nouvelle. l'altration des traits du pre d'Aigrigny; sa pleur, la faiblesse de sa dmarche, on voyait que la terrible scne du parvis Notre-Dame avait eu sur sa sant une raction violente. Nanmoins, sa physionomie devint radieuse et triomphante lorsque, entrant dans la chambre de Rodin, il s'cria: -- Excellente nouvelle! ces mots, Rodin tressaillit; malgr son accablement, il redressa brusquement la tte; ses yeux brillrent, curieux, inquiets, pntrants; de sa main dcharne faisant signe au pre d'Aigrigny d'approcher de son lit, il lui dit d'une voix si entrecoupe, si faible, qu'on l'entendait peine: -- Je me sens trs mal... Le cardinal m'a presque achev... Mais si cette excellente nouvelle... avait trait l'affaire Rennepont... dont la pense me dvore... et dont on ne me parle pas... il me semble... que je serais sauv. -- Soyez donc sauv! s'cria le pre d'Aigrigny, oubliant les recommandations du docteur Baleinier, qui s'tait jusqu'alors oppos ce que l'on entretnt Rodin de graves intrts. Oui, rpta le pre d'Aigrigny, soyez sauv... lisez... et glorifiez- vous: ce que vous aviez annonc commence se raliser. Ce disant, il tira de sa poche un papier et le remit Rodin, qui le saisit d'une main avide et tremblante. Quelques minutes auparavant, Rodin et t rellement incapable de poursuivre son entretien avec le cardinal, lors mme que la prudence lui et permis de le continuer; il et t aussi incapable de lire une seule ligne, tant sa vue tait trouble, voile... Pourtant, aux paroles du pre d'Aigrigny, il ressentit un tel lan, un tel espoir, que, par un tout-puissant effort d'nergie et de volont, il se dressa sur son sant, et, l'esprit libre, le regard intelligent, anim, il lut rapidement le papier que le pre d'Aigrigny venait de lui remettre. Le cardinal, stupfait de cette transfiguration soudaine, se demandait s'il voyait bien le mme homme qui, quelques minutes auparavant, venait de tomber gisant sur son lit, presque sans connaissance. peine Rodin eut-il lu, qu'il poussa un cri de joie touff, en disant avec un accent impossible rendre: -- Et d'UN!... a commence... a va!... Et, fermant les yeux dans une sorte de ravissement extatique, un sourire d'orgueilleux triomphe panouit ses traits et les rendit plus hideux encore en dcouvrant ses dents jaunes et dchausses. Son motion fut si vive, que le papier qu'il venait de lire tomba de sa main frmissante. -- Il perd connaissance, s'cria le pre d'Aigrigny avec inquitude en se penchant vers Rodin. C'est ma faute, j'ai oubli que le docteur m'avait dfendu de l'entretenir d'affaires srieuses. -- Non... non... ne vous reprochez rien, dit Rodin voix basse, en se relevant demi sur son sant, afin de rassurer le rvrend pre. Cette joie si inattendue causera... peut-tre... ma gurison; oui... je ne sais ce que j'prouve... mais tenez, regardez mes joues; il me semble que, pour la premire fois depuis que je suis clou sur ce lit de misre, elles se colorent un peu... j'y sens presque de la chaleur. Rodin disait vrai. Une moite et lgre rougeur se rpandit tout coup sur ses joues livides et glaces; sa voix mme, quoique toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s'cria avec un accent de conviction si exalt, que le pre d'Aigrigny et le prlat en tressaillirent: -- Ce premier succs rpond d'autres... je lis dans l'avenir... oui, oui... ajouta Rodin d'un air de plus en plus inspir, notre cause triomphera... tous les membres de l'excrable famille Rennepont seront crass, et cela avant peu... vous verrez... vous... Puis, s'interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant: -- Oh! la joie me suffoque... la voix me manque. -- De quoi s'agit-il donc? demanda le cardinal au pre d'Aigrigny. Celui-ci rpondit d'un ton hypocritement pntr: -- Un des hritiers de la famille Rennepont, un misrable artisan, us par les excs et par la dbauche, est mort, il y a trois jours, la suite d'une abominable orgie, dans laquelle on avait brav le cholra avec une impit sacrilge... Aujourd'hui seulement, cause de l'indisposition qui m'a retenu chez moi... et d'une autre circonstance, j'ai pu avoir en ma possession l'acte de dcs bien en rgle de cette victime de l'intemprance et de l'irrligion. Du reste je le proclame, la louange de Sa Rvrence (il montra Rodin), qui avait dit: Les pires ennemis que peuvent avoir les descendants de cet infme rengat sont leurs passions mauvaises... Qu'elles soient donc nos auxiliaires contre cette race impie. Il vient d'en tre ainsi pour ce Jacques Rennepont. -- Vous le voyez, reprit Rodin d'une voix si puise qu'elle devint bientt presque inintelligible, la punition commence dj... un... des Rennepont est mort... et... songez-y bien... cet acte de dcs... ajouta le jsuite en montrant le papier que le pre d'Aigrigny tenait la main, vaudra un jour quarante millions la compagnie de Jsus... et cela... parce que... je vous... ai... Les lvres de Rodin achevrent seules sa phrase. Depuis quelques instants le son de sa voix s'tait tellement voil, qu'il finit par n'tre plus perceptible et s'teignit compltement; son larynx, contract par une motion violente, ne laissa sortir aucun accent. Le jsuite, loin de s'inquiter de cet incident, acheva pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive; redressant firement la tte, la face hautaine et fire, il frappa deux ou trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que c'tait son esprit, sa direction, que l'on devait ce premier rsultat si heureux. Mais bientt Rodin retomba bris sur sa couche, puis, haletant, affaiss, en portant son mouchoir ses lvres dessches; _cette heureuse nouvelle_, ainsi que disait le pre d'Aigrigny, n'avait pas guri Rodin; pendant un moment seulement il avait eu le courage d'oublier ses douleurs: aussi la lgre rougeur dont ses joues s'taient quelque peu colores disparut bientt; son visage redevint livide; ses souffrances, un moment suspendues, redoublrent tellement de violence, qu'il se tordit convulsivement sous ses couvertures, se mit le visage plat sur son oreiller en tendant au-dessus de sa tte ses bras crisps, roides comme des barres de fer. Aprs cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le pre d'Aigrigny et le prlat s'empressrent autour de lui, Rodin, dont la figure tait baigne d'une sueur froide, leur fit signe qu'il souffrait moins, et qu'il dsirait boire d'une potion qu'il indiqua du geste sur sa table de nuit. Le pre d'Aigrigny alla la chercher, et pendant que le cardinal, avec un dgot trs vident, soutenait Rodin, le pre d'Aigrigny administra au malade quelques cuilleres de potion dont l'effet immdiat fut assez calmant. -- Voulez-vous que j'appelle M. Rousselet? dit le pre d'Aigrigny Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau tendu dans son lit. Rodin secoua ngativement la tte; puis, faisant un nouvel effort, il souleva sa main droite, l'ouvrit toute grande, y promena son index gauche; il fit signe au pre d'Aigrigny, en lui montrant du regard un bureau plac dans un coin de la chambre, que, ne pouvant plus parler, il dsirait crire. -- Je comprends toujours Votre Rvrence, lui dit le pre d'Aigrigny; mais d'abord, calmez-vous. Tout l'heure, si besoin est, je vous donnerai ce qu'il vous faut pour crire. Deux coups frapps fortement, non pas la porte de la chambre de Rodin, mais la porte extrieure de la pice voisine, interrompirent cette scne; par prudence, et pour que son entretien avec Rodin ft plus secret, le pre d'Aigrigny avait pri M. Rousselet de se tenir dans la premire des trois chambres. Le pre d'Aigrigny, aprs avoir travers la seconde pice, ouvrit la porte de l'antichambre, o il trouva M. Rousselet, qui lui remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant: -- Je vous demande pardon de vous avoir drang, mon pre, mais l'on m'a dit de vous remettre ces papiers l'instant mme. -- Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le pre d'Aigrigny; puis il ajouta: -- Savez-vous quelle heure M. Baleinier doit revenir? -- Mais il ne tardera pas, mon pre... car il veut faire avant la nuit l'opration si douloureuse qui doit avoir un effet dcisif sur l'tat du pre Rodin, et je prpare ce qu'il faut pour cela, ajouta M. Rousselet en montrant un appareil trange, formidable, que le pre d'Aigrigny considra avec une sorte d'effroi. -- Je ne sais si ce symptme est grave, dit le jsuite, mais le rvrend pre vient d'tre subitement frapp d'une extinction de voix. -- C'est la troisime fois depuis huit jours que cet accident se renouvelle, dit M. Rousselet, et l'opration de M. Baleinier agira sur le larynx comme sur les poumons. -- Et cette opration est-elle bien douloureuse? demanda le pre d'Aigrigny. -- Je ne crois pas qu'il y en ait de plus cruelle dans la chirurgie, dit l'lve; aussi M. Baleinier en a cach l'importance au pre Rodin. -- Veuillez continuer d'attendre ici M. Baleinier, et nous l'envoyer ds qu'il arrivera, reprit le pre d'Aigrigny. Et il retourna dans la chambre du malade. S'asseyant alors son chevet, il lui dit en lui montrant la lettre: -- Voici plusieurs rapports contradictoires relatifs diffrentes personnes de la famille Rennepont qui m'ont paru mriter une surveillance spciale... mon indisposition ne m'ayant pas permis de rien voir par moi-mme depuis quelques jours... car je me lve aujourd'hui pour la premire fois... Mais je ne sais, mon pre, ajouta-t-il en s'adressant Rodin, si votre tat vous permet d'entendre... Rodin fit un geste la fois si suppliant et si dsespr, que le pre d'Aigrigny sentit qu'il y aurait au moins autant de danger se refuser au dsir de Rodin qu' s'y rendre; se tournant donc vers le cardinal, toujours inconsolable de n'avoir pu utiliser le secret du jsuite, il lui dit avec une respectueuse dfrence en lui montrant la lettre: -- Votre minence permet-elle? Le prlat inclina la tte et rpondit: -- Vos affaires sont aussi les ntres, mon cher pre, et l'glise doit toujours se rjouir de ce qui rjouit votre glorieuse compagnie. Le pre d'Aigrigny dcacheta l'enveloppe; plusieurs notes d'critures diffrentes y taient renfermes. Aprs avoir lu la premire, ses traits se rembrunirent tout coup, et il dit d'une voix grave et pntre: -- C'est un malheur... un grand malheur... Rodin tourna vivement la tte vers lui, et le regarda d'un air inquiet et interrogatif... -- Florine est morte du cholra, reprit le pre d'Aigrigny. -- Et ce qu'il y a de fcheux, ajouta le rvrend pre en froissant la note entre ses mains, c'est qu'avant de mourir cette misrable crature a avou Mlle de Cardoville que depuis longtemps elle l'espionnait d'aprs les ordres de Votre Rvrence... Sans doute la mort de Florine et les aveux qu'elle avait faits sa matresse contrariaient les projets de Rodin, car il fit entendre une sorte de murmure inarticul, et, malgr leur abattement, ses traits exprimrent une violente contrarit. Le pre d'Aigrigny, passant une autre note, la lut et dit: -- Cette note, relative au marchal Simon, n'est pas absolument mauvaise; mais elle est loin d'tre satisfaisante, car, somme toute, elle annonce quelque amlioration dans sa position. Nous verrons d'ailleurs, par des renseignements d'une autre source, si cette note mrite toute crance. Rodin, d'un geste impatient et brusque, fit signe au pre d'Aigrigny de se hter de lire. Et le rvrend pre lut ce qui suit: On assure que, depuis peu de jours, l'esprit du marchal parat moins inquiet, moins agit: il a pass dernirement deux heures avec ses filles, ce qui, depuis assez longtemps, ne lui tait pas arriv. La dure physionomie de son soldat Dagobert se dridant de plus en plus... on peut regarder ce symptme comme la preuve certaine d'une amlioration sensible dans l'tat du marchal... Reconnues leur criture, les dernires lettres anonymes ayant t rendues au facteur par le soldat Dagobert sans avoir t ouvertes par le marchal, on avisera au moyen de les faire parvenir d'une autre manire. Puis, regardant Rodin, le pre d'Aigrigny lui dit: -- Votre Rvrence juge sans doute comme moi que cette note pourrait tre plus satisfaisante... Rodin baissa la tte. On lisait sur sa physionomie crispe combien il souffrait de ne pouvoir parler; par deux fois il porta la main son gosier en regardant le pre d'Aigrigny avec angoisse. -- Ah!... s'cria le pre d'Aigrigny avec colre et amertume aprs avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour en a de bien funestes! ces mots, se tournant vivement vers le pre d'Aigrigny, tendant vers lui ses mains tremblantes, Rodin l'interrogea du geste et du regard. Le cardinal, partageant la mme inquitude, dit au pre d'Aigrigny: -- Que vous apprend donc cette note, mon cher pre? -- On croyait le sjour de M. Hardy dans notre maison compltement ignor, reprit le pre d'Aigrigny, et l'on craint qu'Agricol Baudoin n'ait dcouvert la demeure de son ancien patron, et qu'il ne lui ait fait tenir une lettre par l'entremise d'un homme de la maison... Ainsi, ajouta le pre d'Aigrigny avec colre, pendant ces trois jours o il m'a t impossible d'aller voir M. Hardy dans le pavillon qu'il habite, un de ses servants se serait donc laiss corrompre... Il y a parmi eux un borgne dont je me suis toujours dfi... le misrable... Mais non, je ne veux pas croire cette trahison; ses suites seraient trop dplorables, car je sais mieux que personne o en sont les choses, et je dclare qu'une pareille correspondance pourrait tout perdre, en rveillant chez M. Hardy des souvenirs, des ides grand'peine endormies; on ruinerait peut-tre ainsi en un seul jour tout ce que j'ai fait depuis qu'il habite notre maison de retraite... mais heureusement il s'agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et les autres renseignements, que je crois plus certains, ne les confirmeront pas, je l'espre. -- Mon cher pre, dit le cardinal, il ne faut pas encore dsesprer... la bonne cause a toujours l'appui du Seigneur. Cette assurance semblait mdiocrement rassurer le pre d'Aigrigny, qui restait pensif, accabl, pendant que Rodin, tendu sur son lit de douleur, tressaillait convulsivement, dans un accs de colre muette, en songeant ce nouvel chec. -- Voyons cette dernire note, dit le pre d'Aigrigny, aprs un moment de silence mditatif. J'ai assez de confiance dans la personne qui me l'envoie pour ne pas douter de la rigoureuse exactitude des renseignements qu'elle contient. Puissent-ils contredire absolument les autres! Afin de ne pas interrompre l'enchanement des faits contenus dans cette dernire note, qui devait si terriblement impressionner les acteurs de cette scne, nous laisserons le lecteur suppler par son imagination toutes les exclamations de surprise, de rage, de haine, de crainte du pre d'Aigrigny, et l'effrayante pantomime de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, rsultat des observations d'un agent fidle et secret des rvrends pres. XVI. La note secrte. Le pre d'Aigrigny lut donc ce qui suit: Il y a trois jours, l'abb Gabriel de Rennepont, qui n'tait jamais all chez Mlle de Cardoville, est arriv l'htel de cette demoiselle une heure et demie de l'aprs-midi; il y est rest jusqu' prs de cinq heures. Presque aussitt aprs le dpart de l'abb, deux domestiques sont sortis de l'htel; l'un s'est rendu chez M. le marchal Simon, l'autre chez Agricol Baudoin, l'ouvrier forgeron, et ensuite chez le prince Djalma... Hier, sur le midi, le marchal Simon et ses deux filles sont venus chez Mlle de Cardoville; peu de temps aprs, l'abb Gabriel s'y est aussi rendu, accompagn d'Agricol Baudoin. Une longue confrence a eu lieu entre ces diffrents personnages et Mlle de Cardoville; ils sont rests chez elle jusqu' trois heures et demie. Le marchal Simon, qui tait venu en voiture, s'en est all pied avec ses deux filles; tous trois semblaient trs satisfaits, et on a mme vu, dans une des alles cartes des Champs-lyses, le marchal Simon embrasser ses deux filles avec expansion et attendrissement. L'abb Gabriel de Rennepont et Agricol Baudoin sont sortis les derniers. L'abb Gabriel est rentr chez lui, ainsi qu'on l'a su plus tard; le forgeron, que l'on avait plusieurs motifs de surveiller, s'est rendu chez le marchand de vin de la rue de la Harpe. On y est entr sur ses pas; il a demand une bouteille de vin, et s'est assis dans un coin recul du cabinet du fond, main gauche; il ne buvait pas et semblait vivement proccup; on a suppos qu'il attendait quelqu'un. En effet, au bout d'une demi-heure est arriv un homme de trente ans environ, brun, de taille leve, borgne de l'oeil gauche, vtu d'une redingote marron et d'un pantalon noir; il avait la tte nue. Il devait venir d'un endroit voisin. Cet homme s'est attabl avec le forgeron. Une conversation assez anime, mais dont on n'a pu malheureusement rien entendre, s'est engage entre ces deux individus. Au bout d'une demi-heure environ, Agricol Baudoin a mis dans la main de l'homme borgne un petit paquet qui a paru devoir contenir de l'or, vu son peu de volume et l'air de profonde gratitude de l'homme borgne qui a reu ensuite, d'Agricol Baudoin, avec beaucoup d'empressement, une lettre que celui-ci paraissait lui recommander trs instamment, et que l'homme borgne a mise soigneusement dans sa poche; aprs quoi, tous deux se sont spars, et le forgeron a dit: demain. Aprs cette entrevue, on a cru devoir particulirement suivre l'homme borgne; il a quitt la rue de la Harpe, a travers le Luxembourg et est entr dans la maison de retraite de la rue de Vaugirard. Le lendemain, on s'est rendu de trs bonne heure aux environs de la rue de la Harpe; car on ignorait l'heure du rendez-vous donn la veille l'homme borgne par Agricol; on a attendu jusqu' une heure et demie, le forgeron est arriv. Comme l'on s'tait rendu peu prs mconnaissable, dans la crainte d'tre remarqu, on a pu, ainsi que la veille, entrer dans le cabaret et s'attabler assez prs du forgeron sans lui donner d'ombrage; bientt l'homme borgne est venu, il lui a remis une lettre cachete en noir. la vue de cette lettre, Agricol Baudoin a paru si mu, qu'avant mme de la lire on a vu distinctement une larme tomber sur ses moustaches. La lettre tait fort courte, car le forgeron n'a pas mis dix minutes la lire; mais, nanmoins, il en a paru si content, qu'il en a bondi de joie sur son banc, et a cordialement serr la main de l'homme borgne; mais il parut lui demander instamment quelque chose, que celui-ci refusait. Enfin il a sembl cder, et tous deux sont sortis du cabaret. On les a suivis de loin; comme hier, l'homme borgne est entr dans la maison signale rue de Vaugirard. Agricol, aprs l'avoir accompagn jusqu' la porte, a longtemps rd autour des murs, semblant tudier les localits; de temps autre, il crivait quelques mots sur un carnet. Le forgeron s'est ensuite dirig en toute hte vers la place de l'Odon, o il a pris un cabriolet. On l'a imit, on l'a suivi, et il s'est rendu rue d'Anjou, chez Mlle de Cardoville. Par un heureux hasard, au moment o l'on venait de voir Agricol entrer dans l'htel, une voiture la livre de Mlle de Cardoville en sortait; l'cuyer de cette demoiselle s'y trouvait avec un homme de fort mauvaise mine, misrablement vtu et trs ple. Cet incident, assez extraordinaire, mritant quelque attention, on n'a pas perdu de vue cette voiture; elle s'est directement rendue la prfecture de police. L'cuyer de Mlle de Cardoville est descendu de voiture avec l'homme de mauvaise mine; tous deux sont entrs au bureau des agents de surveillance; au bout d'une demi-heure, l'cuyer de Mlle de Cardoville est ressorti seul, et, montant en voiture, s'est fait conduire au Palais de justice, o il est entr au parquet du procureur du roi; il est rest l environ une demi- heure, aprs quoi il est revenu rue d'Anjou, l'htel de Cardoville. On a su, par une voie parfaitement sre, que le mme jour, sur les huit heures du soir, MM. d'Ormesson et de Valbelle, avocats trs distingus, et le juge d'instruction qui a reu la plainte en squestration de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle tait retenue chez M. le docteur Baleinier, ont eu avec cette demoiselle, l'htel de Cardoville, une confrence qui s'est prolonge jusqu' prs de minuit, et laquelle assistaient Agricol Baudoin et deux autres ouvriers de la fabrique de M. Hardy. Aujourd'hui le prince Djalma s'est rendu chez le marchal Simon; il y est rest trois heures et demie; au bout de ce temps, le marchal et le prince se sont rendus, selon toute apparence, chez Mlle de Cardoville, car leur voiture s'est arrte rue d'Anjou; un accident imprvu a empch de complter ce dernier renseignement. On vient d'apprendre qu'un mandat d'amener vient d'tre lanc contre le nomm Lonard, ancien factotum de M. le baron Tripeaud. Ce Lonard est souponn d'tre l'auteur de l'incendie de la fabrique de M. Franois Hardy, Agricol Baudoin et deux de ces camarades ayant signal un homme qui offre une ressemblance frappante avec Lonard. De tout ceci il rsulte videmment que, depuis peu de jours, l'htel de Cardoville est le foyer o aboutissent et d'o rayonnent les dmarches les plus actives, les plus multiplies, qui semblent toujours graviter autour de M. le marchal Simon, de ses filles et de M. Franois Hardy, dmarches dont Mlle de Cardoville, l'abb Gabriel, Agricol Baudoin, sont les agents les plus infatigables, et, on le craint, les plus dangereux. En rapprochant cette note des autres renseignements et en se rappelant le pass, il en rsultait des dcouvertes accablantes pour les rvrends pres. Ainsi Gabriel avait eu de frquentes et longues confrences avec Adrienne, qui jusqu'alors lui tait inconnue. Agricol Baudoin s'tait mis en rapport avec M. Franois Hardy, et la justice tait sur la trace des fauteurs et incitateurs de l'meute qui avait ruin et incendi la fabrique du concurrent du baron Tripeaud. Il paraissait presque certain que Mlle de Cardoville avait eu une entrevue avec le prince Djalma. Cet ensemble de faits prouvait videmment que, fidle la menace qu'elle avait faite Rodin, lorsque la double perfidie du rvrend pre avait t dmasque, Mlle de Cardoville s'occupait activement de runir autour d'elle les membres disperss de sa famille, afin de les engager se liguer contre l'ennemi dangereux dont les dtestables projets, tant ainsi dvoils et hardiment combattus, ne devaient plus avoir aucune chance de russite. On comprend maintenant quel dut tre le foudroyant effet de cette note sur le pre d'Aigrigny et sur Rodin... Rodin agonisant, clou sur un lit de douleur et rduit l'impuissance, alors qu'il voyait tomber pice pice son laborieux chafaudage. XVII. L'opration. Nous avons renonc peindre la physionomie, l'attitude, le geste de Rodin pendant la lecture de la note qui semblait ruiner ses esprances depuis si longtemps caresses; tout allait lui manquer la fois, au moment o une confiance presque surhumaine dans le succs de la trame lui donnait assez d'nergie pour dompter encore la maladie. Sortant peine d'une agonie douloureuse, une seule pense, fixe, dvorante, l'avait agit jusqu'au dlire. Quel progrs en mal ou en bien avait fait pendant sa maladie cette affaire si immense pour lui? On lui annonait tout d'abord une nouvelle heureuse, la mort de Jacques; mais bientt les avantages de ce dcs, qui rduisaient de sept six le nombre des hritiers Rennepont, taient anantis. quoi bon cette mort, puisque cette famille, disperse, frappe isolment avec une persvrance si infernale, se runissait, connaissant enfin les ennemis qui depuis si longtemps l'atteignaient dans l'ombre? Si tous ces coeurs blesss, meurtris, briss, se rapprochaient, se consolaient, s'clairaient en se prtant un ferme et mutuel appui, leur cause tait gagne, l'norme hritage chappait aux rvrends pres... Que faire? que faire? trange puissance de la volont humaine! Rodin a encore un pied dans la tombe; il est presque agonisant; la voix lui manque, et pourtant cet esprit opinitre et plein de ressources ne dsespre pas encore; qu'un miracle lui rende aujourd'hui la sant, et cette inbranlable confiance dans la russite de ses projets, qui lui a donn le pouvoir de rsister une maladie laquelle tant d'autres eussent succomb, cette confiance lui dit qu'il pourra encore remdier tout... mais il lui faut la sant, la vie... La sant... la vie!!! et son mdecin ignore s'il survivra ou non tant de secousses... s'il pourra supporter une opration terrible. La sant... la vie... et tout l'heure encore Rodin entendait parler des funrailles solennelles qu'on lui allait faire... Eh bien, la sant, la vie, il les aura, il se le dit. Oui, il a voulu vivre jusque-l... et il a vcu. Pourquoi ne vivrait-il pas plus longtemps encore? Il vivra donc!... il le veut!... Tout ce que nous venons d'crire, Rodin, lui, l'avait pens pour ainsi dire en une seconde. Il fallait que ses traits, bouleverss par cette espce de tourmente morale, rvlassent quelque chose de bien trange, car le pre d'Aigrigny et le cardinal le regardaient silencieux et interdits. Une fois rsolu de vivre afin de soutenir une lutte dsespre contre la famille Rennepont, Rodin agit en consquence; aussi, pendant quelques instants le pre d'Aigrigny et le prlat se crurent sous l'obsession d'un rve. Par un effort de volont d'une nergie inoue et comme s'il et t mu par un ressort, Rodin se prcipita hors de son lit, emportant avec lui un drap qui tranait comme un suaire, derrire son corps livide et dcharn... La chambre tait froide; la sueur inondait le visage du jsuite; ses pieds nus et osseux laissaient leur moite empreinte sur le carreau. -- Malheureux... que faites-vous? c'est la mort! cria le pre d'Aigrigny, en se prcipitant sur Rodin pour le forcer se recoucher. Mais celui-ci, tendant un de ses bras de squelette, dur comme du fer, repoussa au loin le pre d'Aigrigny avec une vigueur inconcevable, si l'on songe l'tat d'puisement o il tait depuis longtemps. -- Il a la force d'un pileptique pendant son accs!... dit au prlat le pre d'Aigrigny en se raffermissant sur ses jambes. Rodin, d'un pas grave, se dirigea vers le bureau o se trouvait ce qui tait journellement ncessaire au docteur Baleinier pour formuler ses ordonnances; puis, s'asseyant devant cette table, le jsuite prit du papier, une plume, et commena d'crire d'une main ferme... Ses mouvements, calmes, lents et srs, avaient quelque chose de la mesure rflchie que l'on remarque chez les somnambules. Muets, immobiles, ne sachant s'ils rvaient ou non, la vue de ce prodige, le cardinal et le pre d'Aigrigny restrent bants devant l'incroyable sang-froid de Rodin, qui, demi-nu, crivait avec une tranquillit parfaite. Pourtant le pre d'Aigrigny s'avana vers lui et lui dit: -- Mais, mon pre... cela est insens... Rodin haussa les paules, tourna la tte vers lui, et l'interrompant d'un geste, lui fit signe de s'approcher et de lire ce qu'il venait d'crire. Le rvrend pre, s'attendant voir les folles lucubrations d'un cerveau dlirant, prit la feuille de papier pendant que Rodin commenait une autre note. -- Monseigneur!... s'cria le pre d'Aigrigny, lisez ceci... Le cardinal lut le feuillet, et, le rendant au rvrend pre dont il partageait la stupeur: -- C'est rempli de raison, d'habilet, de ressources; on neutralisera ainsi le dangereux concert de l'abb Gabriel et de Mlle de Cardoville, qui semblent, en effet, les meneurs de cette coalition. -- En vrit, c'est miraculeux, dit le pre d'Aigrigny. -- Ah! mon cher pre, dit tout bas le cardinal, frapp de ces mots du jsuite et en secouant la tte avec une expression de triste regret, quel dommage que nous soyons seuls tmoins de ce qui se passe! quel excellent MIRACLE on aurait pu tirer de ceci!... Un homme l'agonie... ainsi transform subitement!... En prsentant la chose d'une certaine faon... a vaudrait presque le Lazare. -- Quel ide, monseigneur! dit le pre d'Aigrigny mi-voix, elle est parfaite, il n'y faut pas renoncer... c'est trs acceptable, et... Cet innocent petit complot thaumaturgique fut interrompu par Rodin, qui, tournant la tte, fit signe au pre d'Aigrigny de s'approcher et lui remit un autre feuillet accompagn d'un petit papier o taient crits ces mots: _ excuter avant une heure._ Le pre d'Aigrigny lut rapidement la nouvelle note et s'cria: -- C'est juste, je n'avais pas song cela... de la sorte, au lieu d'tre funeste, la correspondance d'Agricol Baudoin et de M. Hardy peut avoir, au contraire, les meilleurs rsultats. En vrit, ajouta le rvrend pre voix basse en se rapprochant du prlat pendant que Rodin continuait crire, je reste confondu... je vois... je lis... et c'est peine si je puis en croire mes yeux... tout l'heure, bris, mourant, et maintenant l'esprit aussi lucide, aussi pntrant que jamais... Sommes-nous donc tmoins d'un de ces phnomnes de somnambulisme pendant lesquels l'me seule agit et domine le corps? Soudain la porte s'ouvrit; M. Baleinier entra vivement. la vue de Rodin, assis son bureau demi-nu, les pieds sur les carreaux, le docteur s'cria d'un ton de reproche et d'effroi: -- Mais, monseigneur... mais, mon pre... c'est un meurtre que de laisser ce malheureux l dans cet tat; s'il est possd d'un accs de fivre chaude, il faut l'attacher dans son lit, et lui mettre la camisole de force. Ce disant, le docteur Baleinier s'approcha vivement de Rodin et lui saisit le bras: il s'attendait trouver l'piderme sec et glac; au contraire, la peau tait flexible, presque moite. Le docteur, au comble de la surprise, voulut lui tter le pouls de la main gauche, que Rodin lui abandonna tout en continuant d'crire de la main droite. -- Quel prodige! s'cria le docteur Baleinier, qui comptait les pulsations du pouls de Rodin; depuis huit jours, et ce matin encore, le pouls tait brusque, intermittent, presque insensible, et le voici qui se relve, qui se rgle... Je m'y perds... Qu'est- il donc arriv?... Je ne puis croire ce que je vois, demanda-t- il en se tournant du ct du pre d'Aigrigny et du cardinal. -- Le rvrend pre, d'abord frapp d'une extinction de voix, a prouv ensuite un accs de dsespoir si violent, si furieux, caus par de dplorables nouvelles, dit le pre d'Aigrigny, qu'un moment nous avons craint pour sa vie... tandis qu'au contraire le rvrend pre a eu la force d'aller jusqu' ce bureau, o il crit depuis dix minutes avec une clart de raisonnement, une nettet d'expression dont vous nous voyez confondus, monseigneur et moi. -- Plus de doute! s'cria le docteur, le violent accs de dsespoir qu'il a prouv a caus chez lui une perturbation violente qui prpare admirablement bien la crise ractive que je suis maintenant presque sr d'obtenir par l'opration. -- Persistez-vous donc la faire! dit tout bas le pre d'Aigrigny au docteur Baleinier pendant que Rodin continuait d'crire. -- J'aurais pu hsiter ce matin encore; mais, dispos comme le voil, je vais profiter l'instant de cette surexcitation, qui, je le prvois, sera suivie d'un grand abattement. -- Ainsi, dit le cardinal, sans l'opration... -- Cette crise si heureuse, si inespre, avorte... et sa raction peut le tuer, monseigneur. -- Et l'avez-vous prvenu de la gravit de l'opration!... -- peu prs... monseigneur. -- Mais il serait temps... de le dcider. -- C'est ce que je vais faire, monseigneur, dit le docteur Baleinier. Et, s'approchant de Rodin, qui, continuant d'crire et de songer, tait rest tranger cet entretien tenu voix basse: -- Mon rvrend pre, lui dit le docteur d'une voix ferme, voulez- vous dans huit jours tre sur pied! Rodin fit un geste rempli de confiance qui signifiait: -- Mais j'y suis sur pied. -- Ne vous mprenez pas, rpondit le docteur, cette crise est excellente, mais elle durera peu; et si nous n'en profitons pas... l'instant... pour procder l'opration dont je vous ai touch deux mots, ma foi!... je vous le dis brutalement... aprs une telle secousse... je ne rponds de rien. Rodin fut d'autant plus frapp de ces paroles qu'il avait, une demi-heure auparavant, expriment le peu de dure du _mieux _phmre que lui avait caus la bonne nouvelle du pre d'Aigrigny, et qu'il commenait sentir un redoublement d'oppression la poitrine. M. Baleinier, voulant dcider son malade et le croyant irrsolu, ajouta: -- En un mot, mon rvrend pre, voulez-vous vivre, oui ou non! Rodin crivit rapidement ces mots, qu'il donna rapidement au docteur: Pour vivre... je me ferais couper les quatre membres. Je suis prt tout. Et il fit un mouvement pour se lever. -- Je dois vous dclarer, non pour vous faire hsiter, mon rvrend pre, mais pour que votre courage ne soit pas surpris, ajouta M. Baleinier, que cette opration est cruellement douloureuse... Rodin haussa les paules, et d'une main ferme crivit: Laissez- moi la tte... prenez le reste... Le docteur avait lu ces mots voix haute; le cardinal et le pre d'Aigrigny se regardrent, frapps de ce courage indomptable. -- Mon rvrend pre, dit le docteur Baleinier, il faudrait vous recoucher... Rodin crivit: Prparez-vous... j'ai crire des ordres trs presss, vous m'avertirez au moment. Puis, ployant un papier qu'il cacheta avec une oublie, Rodin fit signe au pre d'Aigrigny de lire les mots qu'il allait tracer, et qui furent ceux-ci: Envoyez l'instant cette note l'agent qui a adress les lettres anonymes au marchal Simon. -- l'heure mme, mon rvrend pre, dit le pre d'Aigrigny; je vais charger de ce soin une personne sre. -- Mon rvrend pre, dit Baleinier Rodin, puisque vous tenez crire... recouchez-vous; vous crirez sur votre lit pendant nos petits prparatifs. Rodin fit un geste approbatif, et se leva. Mais dj le pronostic du docteur se ralisait: le jsuite put peine rester une seconde debout, et retomba sur sa chaise... Alors il regarda le docteur Baleinier avec angoisse, et sa respiration s'embarrassa de plus en plus. Le docteur, voulant le rassurer, lui dit: -- Ne vous inquitez pas... Mais il faut nous hter... Appuyez- vous sur moi et sur le pre d'Aigrigny. Aid de ces deux soutiens, Rodin put regagner son lit; s'y tant assis sur son sant, il montra du geste l'critoire et le papier afin qu'on les lui apportt; un buvard lui servit de pupitre, et il continua d'crire sur ses genoux, s'interrompant de temps autre pour aspirer grand'peine comme s'il et touff, mais restant tranger ce qui se passait autour de lui. -- Mon rvrend pre, dit M. Baleinier au pre d'Aigrigny, tes- vous capable d'tre un de mes aides et de m'assister dans l'opration que je vais faire? Avez-vous cette sorte de courage- l? -- Non, dit le rvrend pre; l'arme, je n'ai, de ma vie, pu assister une amputation; la vue du sang ainsi rpandu, le coeur me manque. -- Il n'y a pas de sang, dit le docteur Baleinier; mais, du reste, c'est pis encore... Veuillez donc m'envoyer trois de nos rvrends pres, ils me serviront d'aides; ayez aussi l'obligeance de prier M. Rousselet de venir avec ses appareils. Le pre d'Aigrigny sortit. Le prlat s'approcha du docteur Baleinier, et lui dit voix basse en lui montrant Rodin: -- Il est hors de danger? -- S'il rsiste l'opration, oui, monseigneur. -- Et... tes-vous sr qu'il y rsiste? -- lui, je dirais oui; vous, monseigneur, je dis: il faut l'esprer. -- Et s'il succombe, aura-t-on le temps de lui administrer les sacrements en public avec une certaine pompe, ce qui entrane toujours quelques petites lenteurs. -- Il est probable que son agonie durera au moins un quart d'heure, monseigneur. -- C'est court... mais enfin il faudra s'en contenter, dit le prlat. Et il se retira auprs d'une des croises, sur les vitres de laquelle il se mit tambouriner innocemment du bout des doigts, en songeant aux effets de lumire de catafalque qu'il dsirait tant devoir lever Rodin. ce moment, M. Rousselet entra tenant une grande bote carre sous le bras; il s'approcha d'une commode, et sur le marbre de la tablette, il disposa ses appareils. -- Combien en avez-vous prpar? lui dit le docteur. -- Six, monsieur. -- Quatre suffiront, mais il est bon de se prcautionner. Le coton n'est pas trop foul? -- Voyez, monsieur. -- Trs bien. -- Et comment va le rvrend pre? demanda l'lve son matre. -- Hum... hum... rpondit tout bas le docteur, la poitrine est terriblement embarrasse, la respiration sifflante... la voix toujours teinte... mais enfin il y a une chance... -- Tout ce que je crains, monsieur, c'est que le rvrend pre ne rsiste pas une si affreuse douleur. -- C'est encore une chance... mais, dans une position pareille, il faut tout risquer... Allons, mon cher, allumez une bougie, car j'entends nos aides. En effet, bientt entrrent dans la chambre, accompagnant le pre d'Aigrigny, les trois congrganistes qui, dans la matine, se promenaient dans le jardin de la maison de la rue de Vaugirard. Les deux vieux, figures rubicondes et fleuries, le jeune figure asctique, tous trois, comme d'habitude, vtus de noir, portant bonnets carrs, rabats blancs, et paraissant parfaitement disposs, d'ailleurs, venir en aide au docteur Baleinier pendant la redoutable opration. XVIII. La torture. -- Mes rvrends pres, dit gracieusement le docteur Baleinier aux trois congrganistes, je vous remercie de votre bon concours... ce que vous aurez faire sera bien simple, et, avec l'aide du Seigneur, cette opration sauvera notre cher pre Rodin. Les trois robes noires levrent les yeux au ciel avec componction, aprs quoi elles s'inclinrent comme un seul homme. Rodin, fort indiffrent ce qui se passait autour de lui, n'avait pas un instant cess soit d'crire, soit de rflchir... Cependant, de temps autre, malgr ce calme apparent, il avait prouv une telle difficult de respirer, que le docteur Baleinier s'tait retourn avec une grande inquitude en entendant l'espce de sifflement touff qui s'chappait du gosier de son malade; aussi, aprs avoir fait un signe son lve, le docteur s'approcha de Rodin et lui dit: -- Allons, mon rvrend pre... voici le grand moment... courage!... Aucun signe de terreur ne se manifesta sur les traits du jsuite, sa figure resta impassible comme celle d'un cadavre; seulement ses petits yeux de reptile tincelrent plus brillants encore au fond de leur sombre orbite; un instant il promena un regard assur sur les tmoins de cette scne; puis, prenant sa plume entre ses dents, il plia et cacheta un nouveau feuillet, le plaa sur la table de nuit, et fit ensuite au docteur Baleinier un signe qui semblait dire: Je suis prt. -- Il faudrait d'abord ter votre gilet de laine et votre chemise, mon pre. Honte ou pudeur, Rodin hsita un instant... seulement un instant... car lorsque le docteur eut repris: -- Il le faut, mon rvrend pre! Rodin, toujours assis dans son lit, obit, avec l'aide de M. Baleinier, qui ajouta, pour consoler sans doute la pudeur effarouche du patient: -- Nous n'avons absolument besoin que de votre poitrine, mon cher pre, ct gauche et ct droit. En effet, Rodin, tendu sur le dos et toujours coiff de son bonnet de soie noir crasseux, laissa voir la partie antrieure d'un torse livide et jauntre, ou plutt la cage osseuse d'un squelette, car les ombres portes par la vive arte des ctes et des cartilages cerclaient la peau de profonds sillons noirs circulaires. Quant aux bras, on et dit des os enrouls de grosses cordes et recouverts de parchemin tann, tant l'affaissement musculaire donnait de relief l'ossature et aux veines. -- Allons, monsieur Rousselet, les appareils, dit le docteur Baleinier. Puis s'adressant aux trois congrganistes: -- Messieurs, approchez... je vous l'ai dit... ce que vous avez faire est excessivement simple, comme vous allez le voir. Et M. Baleinier procda l'installation de la chose. Ce fut fort simple, en effet. Le docteur remit chacun de ses quatre aides une espce de petit trpied d'acier environ de deux pouces de diamtre sur trois de hauteur; le centre circulaire de ce trpied tait rempli de coton tass trs pais; cet instrument se tenait de la main gauche au moyen d'un manche de bois. De la main droite, chaque aide tait arm d'un petit tube de fer-blanc de dix-huit pouces de longueur; l'une de ses extrmits tait pratique une embouchure destine recevoir les lvres du praticien, l'autre bout se recourbait et s'vasait, de faon pouvoir servir de couvercle au petit trpied. Ces prparatifs n'offraient rien d'effrayant. Le pre d'Aigrigny et le prlat, qui regardaient de loin, ne comprenaient pas comment cette opration pouvait tre si douloureuse. Ils comprirent bientt. Le docteur Baleinier, ayant ainsi arm ses quatre aides, les fit s'approcher de Rodin, dont le lit avait t roul au milieu de la chambre. Deux aides se placrent d'un ct, deux de l'autre. -- Maintenant, messieurs, leur dit le docteur Baleinier, allumez le coton... placez la partie allume sur la peau de Sa Rvrence au moyen du trpied qui contient la mche... recouvrez le trpied avec la partie vase de vos tuyaux, puis soufflez par l'embouchure afin d'aviver le feu... C'est trs simple, comme vous le voyez. C'tait en effet d'une ingnuit patriarcale et primitive. Quatre mches de coton enflamm, mais dispos de faon ne brler qu' petit feu, furent appliques droite et gauche de la poitrine de Rodin... Ceci s'appelle vulgairement des moxas. Le tour est fait, lorsque toute l'paisseur de la peau est ainsi lentement brle... cela dure de sept huit minutes. On prtend qu'une amputation n'est rien auprs de cela. Rodin avait suivi les prparatifs de l'opration avec une intrpide curiosit; mais, au premier contact de ces quatre brasiers dvorants, il se dressa et se tordit comme un serpent, sans pouvoir pousser un cri, car il tait muet; l'expansion de la douleur lui tait mme interdite. Les quatre aides ayant ncessairement drang leurs appareils au brusque mouvement de Rodin, ce fut recommencer. -- Du courage, mon cher pre! offrez ces souffrances au Seigneur... il les agrera, dit le docteur Baleinier d'un ton patelin; je vous ai prvenu... cette opration est trs douloureuse, mais aussi salutaire que douloureuse, c'est tout dire. Allons... vous qui avez montr jusqu'ici tant de rsolution, n'en manquez pas au moment dcisif. Rodin avait ferm les yeux; vaincu par cette premire surprise de la douleur, il les rouvrit, et regarda le docteur d'un air presque confus de s'tre montr si faible. Et pourtant, droite et gauche de sa poitrine, on voyait dj quatre larges escarres d'un roux saignant... tant les brlures avaient t aigus et profondes... Au moment o il allait se replacer sur le lit de douleur, Rodin fit signe, en montrant l'encrier, qu'il voulait crire. On pouvait lui passer ce caprice. Le docteur tendit le buvard, et Rodin crivit ce qui suit, comme par rminiscence: Il vaut mieux ne pas perdre de temps... Faites tout de suite prvenir le baron Tripeaud du mandat d'amener lanc contre son factotum Lonard, afin qu'il avise. Cette note crite, le jsuite la donna au docteur Baleinier, en lui faisant signe de la remettre au pre d'Aigrigny; celui-ci, aussi frapp que le docteur et le cardinal d'une pareille prsence d'esprit au milieu de si atroces douleurs, resta un moment stupfait. Rodin, les yeux impatiemment fixs sur le rvrend pre, semblait attendre avec impatience qu'il sortt de la chambre pour aller excuter ses ordres. Le docteur, devinant la pense de Rodin, dit un mot au pre d'Aigrigny, qui sortit. -- Allons, mon rvrend pre, dit le docteur Rodin, c'est recommencer; cette fois ne bougez pas, vous tes au fait... Rodin ne rpondit pas, joignit ses mains sur sa tte, offrit sa poitrine et ferma les yeux. C'tait un spectacle trange, lugubre, presque fantastique. Ces trois prtres, vtus de longues robes noires, penchs sur ce corps rduit presque l'tat de cadavre, leurs lvres colles ces trompes qui aboutissaient la poitrine du patient, semblaient pomper son sang ou l'infibuler par quelque charme magique... Une odeur de chair brle, nausabonde, pntrante, commena se rpandre dans la chambre silencieuse... et chaque aide entendit sous le trpied fumant une lgre crpitation... C'tait la peau de Rodin qui se fendait sous l'action du feu et se crevassait en quatre endroits diffrents de sa poitrine. La sueur ruisselait de son visage livide, qu'elle rendait luisant; quelques mches de cheveux gris, raides et humides, se collaient ses tempes. Parfois telle tait la violence de ses spasmes, que sur ses bras raides ses veines se gonflaient et se tendaient comme des cordes prtes se rompre. Endurant cette torture affreuse avec autant d'intrpide rsignation que le sauvage dont la gloire consiste mpriser la douleur, Rodin puisait son courage et sa force dans l'espoir... nous dirions presque dans la certitude de vivre... Telle tait la trempe de ce caractre indomptable, la toute- puissance de cet esprit nergique, qu'au milieu mme de tourments indicibles son ide fixe ne l'abandonna pas... Pendant les rares intermittences que lui laissait la souffrance, souvent ingale, mme ce degr d'intensit, Rodin songeait l'affaire Rennepont, calculait ses chances, combinait les mesures les plus promptes, sentant qu'il n'y avait pas une minute perdre. Le docteur Baleinier ne le quittait pas du regard, piait avec une profonde attention et les effets de la douleur et la raction salutaire de cette douleur sur le malade, qui semblait, en effet, respirer dj un peu plus librement. Soudain Rodin porta sa main son front comme frapp d'une inspiration subite, tourna vivement sa tte vers M. Baleinier, et lui demanda par signe de faire un moment suspendre l'opration. -- Je dois vous avertir, mon rvrend pre, rpondit le docteur, qu'elle est plus d' moiti termine, et que, si on l'interrompt, la reprise vous paratra plus douloureuse encore... Rodin fit signe que peu lui importait et qu'il voulait crire. -- Messieurs... suspendez un moment, dit le docteur Baleinier; ne retirez pas les moxas... mais n'avivez plus le feu. C'est--dire que le feu allait brler doucement sur la peau du patient, au lieu de brler vif. Malgr cette douleur moins atroce, mais toujours aigu, profonde, Rodin, rest couch sur le dos, se mit en devoir d'crire; par sa position, il fut forc de prendre le buvard de la main gauche; de l'lever la hauteur de ses yeux, et d'crire de la main droite pour ainsi dire en plafonnant. Sur un premier feuillet, il traa quelques signes alphabtiques d'un chiffre qu'il s'tait compos pour lui seul afin de noter certaines choses secrtes. Peu d'instants auparavant, au milieu de ses tortures, une ide lumineuse lui tait soudain venue; il la croyait bonne, et il la notait, craignant de l'oublier au milieu de ses souffrances, quoiqu'il se ft interrompu deux ou trois fois; car si la peau ne brlait plus qu' petit feu, elle n'en brlait pas moins; Rodin continua d'crire; sur un autre feuillet, il traa les mots suivants, qui, sur un signe de lui, furent aussitt remis au pre d'Aigrigny. Envoyez l'instant B. auprs de Faringhea, dont il recevra le rapport sur les vnements de ces derniers jours, au sujet du prince Djalma; B. reviendra immdiatement ici avec ce renseignement. Le pre d'Aigrigny s'empressa de sortir pour donner ce nouvel ordre. Le cardinal se rapprocha un peu du thtre de l'opration, car, malgr la mauvaise odeur de cette chambre, il se complaisait fort voir partiellement rtir le jsuite, auquel il gardait une rancune de prtre italien. -- Allons, mon rvrend pre, dit le docteur Rodin, continuez d'tre aussi admirablement courageux; votre poitrine se dgage... Vous allez avoir encore un rude moment passer... et puis aprs, bon espoir... Le patient se remit en place. Au moment o le pre d'Aigrigny rentra, Rodin l'interrogea du regard; le rvrend pre lui rpondit par un signe affirmatif. Au signe du docteur, les quatre aides approchrent leurs lvres des tubes et recommencrent aviver le feu d'un souffle prcipit. Cette recrudescence de torture fut si froce que, malgr son empire sur lui-mme, Rodin grina des dents se les briser, fit un soubresaut convulsif, et gonfla si fort sa poitrine qui palpitait sous le brasier, qu'ensuite d'un spasme violent il s'chappa enfin de ses poumons un cri de douleur terrible... mais libre... mais sonore, mais retentissant. -- La poitrine est dgage, s'cria le docteur Baleinier triomphant: il est sauv... les poumons fonctionnent... la voix revient... la voix est revenue... Soufflez, messieurs, soufflez... et vous, mon rvrend pre, dit-il joyeusement Rodin, si vous le pouvez, criez... hurlez... ne vous gnez pas... je serai ravi de vous entendre, et cela vous soulagera... Courage, maintenant... je rponds de vous, c'est une cure merveilleuse... je la publierai, je la crierai son de trompe!... -- Permettez, docteur, dit tout bas le pre d'Aigrigny en se rapprochant vivement de M. Baleinier; monseigneur est tmoin que j'ai retenu d'avance la publication de ce fait, qui passera... comme il le peut vritablement... pour un miracle. -- Eh bien, ce sera une cure miraculeuse, rpondit schement le docteur Baleinier, qui tenait ses oeuvres. En entendant dire qu'il tait sauv, Rodin, quoique ses souffrances fussent peut-tre les plus vives qu'il et encore ressenties, car le feu arrivait la dernire couche de l'piderme, Rodin fut rellement beau, d'une beaut infernale. travers la pnible contraction de ses traits clatait l'orgueil d'un farouche triomphe; on voyait que ce monstre se sentait redevenir fort et puissant, et qu'il avait conscience des maux terribles que sa funeste rsurrection allait causer... Aussi, tout en se tordant sous la fournaise qui le dvorait, il pronona ces mots, les premiers qui sortirent de sa poitrine, de plus en plus libre et dgage: -- Je le disais... bien... moi, que je vivrais!... -- Et vous disiez vrai! s'cria le docteur en ttant le pouls de Rodin. Voici maintenant votre pouls plein, ferme, rgl, les poumons libres. La raction est complte; vous tes sauv... ce moment, les derniers brins de coton avaient brl; on retira les trpieds, et l'on vit sur la poitrine osseuse et dcharne de Rodin quatre larges escarres arrondies. La peau, carbonise, fumante encore, laissait voir la chair rouge et vive... Par suite de l'un des brusques soubresauts de Rodin, qui avait drang le trpied, une de ces brlures s'tait plus tendue que les autres et offrait pour ainsi dire un double cercle noirtre et brl. Rodin baissa les yeux sur ses plaies; aprs quelques secondes de contemplation silencieuse, un trange sourire brida ses lvres. Alors, sans changer de position, mais jetant de ct sur le pre d'Aigrigny un regard d'intelligence impossible peindre, il lui dit, en comptant lentement une une ses plaies du bout de son doigt ongle plat et sordide: -- Pre d'Aigrigny... quel prsage!... voyez donc!... Un Rennepont... deux Rennepont... trois Rennepont... quatre Rennepont... Puis, s'interrompant: O est donc le cinquime? Ah!... ici... cette plaie compte pour deux... elle est jumelle.[26] Et il fit entendre un petit rire sec et aigu. Le pre d'Aigrigny, le cardinal et le docteur Baleinier comprirent le sens de ces mystrieuses et sinistres paroles, que Rodin complta bientt par une allusion terrible en s'criant d'une voix prophtique et d'un air inspir: -- Oui, je le dis, la race de l'impie sera rduite en poussire, comme les lambeaux de ma chair viennent d'tre rduits en cendres... Je le dis... cela sera... car j'ai voulu vivre... je vis. XIX. Vice et vertu. Deux jours se sont passs depuis que Rodin a t miraculeusement rappel la vie. Le lecteur n'a peut-tre pas oubli la maison de la rue Clovis, o le rvrend pre avait un pied--terre, et o se trouvait aussi le logement de Philmon, habit par Rose-Pompon. Il est environ trois heures de l'aprs-midi; un vif rayon de lumire, pntrant travers un trou rond pratiqu au battant de la porte de la boutique demi-souterraine occupe par la mre Arsne, la fruitire-charbonnire, forme un brusque contraste avec les tnbres de cette espce de cave. Ce rayon tombe sur un objet sinistre... Au milieu des falourdes, des lgumes fltris, tout ct d'un grand tas de charbon, est un mauvais grabat; sous le drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d'un cadavre. C'est le corps de la mre Arsne; atteinte de cholra, elle a succomb depuis la surveille: les enterrements tant trs nombreux, ses restes n'ont pas encore pu tre enlevs. La rue Clovis est alors presque dserte; il rgne au dehors un silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du vent du nord-est; entre deux rafales, on entend parfois un petit fourmillement sec et brusque... ce sont des rats normes qui vont et viennent sur le monceau de charbon. Soudain, un bruit lger se fait entendre; aussitt ces animaux immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On tchait de forcer la porte qui de l'alle communiquait dans la boutique; cette porte offrait d'ailleurs peu de rsistance; au bout d'un instant, sa mauvaise serrure cda, une femme entra et resta quelques moments immobile au milieu de l'obscurit de cette cave humide et glace. Aprs une minute d'hsitation, cette femme s'avana; le rayon lumineux claire les traits de la reine Bacchanal; elle s'approche peu peu de la couche funbre. Depuis la mort de Jacques, l'altration des traits de Cphyse avait encore augment; d'une pleur effrayante, ses beaux cheveux noirs en dsordre, les jambes et les pieds nus, elle tait peine vtue d'un mauvais jupon rapic et d'un mouchoir de cou en lambeaux. Arrive auprs du lit, la reine Bacchanal jeta un regard d'une assurance presque farouche sur le linceul... Tout coup elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une ondulation rapide avait couru et agit le drap mortuaire, en remontant depuis les pieds jusqu' la tte de la morte... Bientt la vue d'un rat qui s'enfuyait le long des ais vermoulus du grabat expliqua l'agitation du suaire. Cphyse, rassure, se mit chercher et rassembler prcipitamment divers objets, comme si elle et craint d'tre surprise dans cette misrable boutique. Elle s'empara d'abord d'un panier, et le remplit de charbon; aprs avoir encore regard de ct et d'autre, elle dcouvrit dans un coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un lan de joie sinistre. -- Ce n'est pas tout... ce n'est pas tout, disait Cphyse en cherchant de nouveau autour d'elle d'un air inquiet. Enfin elle avisa auprs du petit pole de fonte une bote de fer blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaa ces objets sur le panier, le souleva d'une main, et de l'autre emporta le fourneau. En passant auprs du corps de la pauvre charbonnire, Cphyse dit avec un sourire trange: Je vous vole, ma pauvre mre Arsne, mais mon vol ne me profitera gure. Cphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu'elle put, suivit l'alle et traversa la petite cour qui sparait ce corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied--terre. Sauf les fentres de l'appartement de Philmon, sur l'appui desquelles Rose-Pompon, perche comme un oiseau, avait tant de fois gazouill _son _Branger, les autres croises de cette maison taient ouvertes; au premier et au second tage il y avait des morts; comme tant d'autres, ils attendaient la charrette o l'on entassait les cercueils. La reine Bacchanal gagna l'escalier qui conduisait aux chambres nagure occupes par Rodin; arrive leur palier, elle monta un petit escalier dlabr, raide comme une chelle, auquel une vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte demi pourrie d'une mansarde situe sous les combles. Cette maison tait tellement dlabre, qu'en plusieurs endroits, la toiture, perce jour, laissait, lorsqu'il pleuvait, pntrer la pluie dans ce rduit peine large de dix pieds carrs, et clair par une fentre mansarde. Pour tout mobilier, on voyait, au long du mur dgrad, sur le carreau, une vieille paillasse ventre, d'o sortaient quelques brins de paille; ct de cette couche, une petite cafetire de faence gueule, contenant un peu d'eau. La Mayeux, vtue de haillons, tait assise au bord de la paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage cach entre ses mains fluettes et blanches. Lorsque Cphyse rentra, la soeur adoptive d'Agricol releva la tte; son ple et doux visage semblait encore amaigri, encore creus par la souffrance, par le chagrin, par la misre: ses yeux caves, rougis par les larmes, s'attachrent sur sa soeur avec une expression de mlancolique tendresse. -- Soeur... j'ai ce qu'il nous faut, dit Cphyse d'une voix sourde et brve. Dans ce panier, il y a la fin de nos misres. Puis, montrant la Mayeux les objets qu'elle venait de dposer sur le carreau, elle ajouta: -- Pour la premire fois de ma vie... j'ai... vol... et cela m'a fait honte et peur... Dcidment, je ne suis faite ni pour tre voleuse ni pour tre pis encore. C'est dommage, ajouta-t-elle en se prenant sourire d'un air sardonique. Aprs un moment de silence, la Mayeux dit sa soeur avec une expression navrante: -- Cphyse... ma bonne Cphyse... tu veux donc absolument mourir? -- Comment hsiter! rpondit Cphyse d'une voix ferme. Voyons, soeur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte: quand mme je pourrais oublier ma honte et le mpris de Jacques mourant, que me reste-t-il? Deux partis prendre: le premier, redevenir honnte et travailler. Eh bien, tu le sais, malgr ma bonne volont, le travail me manquera souvent, comme il nous manque depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre... c'est-- dire mourir petit feu force de privations, je connais a... j'aime mieux mourir tout d'un coup... L'autre parti serait de continuer, pour vivre, le mtier infme dont j'ai essay une fois... et je ne veux pas... c'est plus fort que moi... Franchement, soeur entre une affreuse misre, l'infamie ou la mort, le choix peut-il tre douteux? rponds. Puis se reprenant aussitt sans laisser parler la Mayeux, Cphyse ajouta d'une voix brve et saccade: -- D'ailleurs, quoi bon discuter?... je suis dcide; rien au monde ne m'empcherait d'en finir, puisque toi... toi... soeur chrie, tout ce que tu as pu obtenir... de moi... c'est un retard de quelques jours... esprant que le cholra nous pargnerait la peine... Pour te faire plaisir, j'y consens: le cholra vient... tue tout dans la maison... et nous laisse... Tu vois bien, il vaut mieux faire ses affaires soi-mme, ajouta-t-elle en souriant de nouveau d'un air sardonique. Puis elle reprit: -- Et d'ailleurs, toi qui parles, pauvre soeur... tu en as aussi envie que moi... d'en finir... avec la vie. -- Cela est vrai, Cphyse, rpondit la Mayeux, qui semblait accable. Mais... seule... on n'est responsable que de soi... et il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant, c'est tre complice de ta mort. -- Aimes-tu mieux en finir... moi de mon ct... toi du tien?... Ce sera gai... dit Cphyse, montrant dans ce moment terrible cette espce d'ironie amre, dsespre, plus frquente qu'on ne le croit au milieu des proccupations mortelles. -- Oh! non... non... dit la Mayeux avec effroi, pas seule... Oh! je ne veux pas mourir seule. -- Tu le vois donc bien, soeur chrie... nous avons raison de ne pas nous quitter, et pourtant, ajouta Cphyse d'une voix mue, j'ai parfois le coeur bris quand je songe que tu veux mourir comme moi... -- goste! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons ai-je plus que toi d'aimer la vie? quel vide laisserai-je aprs moi? -- Mais toi, soeur, reprit Cphyse, tu es une pauvre martyre... Les prtres parlent de saintes! en est-il seulement une qui te vaille?... et pourtant, tu veux mourir comme moi... qui ai toujours t aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable... que tu as t laborieuse et dvoue tout ce qui souffrait... Qu'est-ce que tu veux que je te dise? c'est vrai, pourtant, cela! toi... un ange sur la terre, tu vas mourir aussi dsespre que moi... qui suis maintenant aussi dgrade qu'une femme peut l'tre, ajouta la malheureuse en baissant les yeux. -- Cela est trange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du mme point, nous avons suivi des routes opposes... et nous voici arrives au mme but: le dgot de l'existence... Pour toi, pauvre soeur, il y a quelques jours encore; si belle, si vaillante, si folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, cette heure, aussi pesante qu'elle l'est pour moi, triste et chtive crature... Aprs tout, j'ai accompli jusqu' la fin ce qui tait pour moi un devoir, ajouta la Mayeux avec douceur; Agricol n'a plus besoin de moi... il est mari... il aime, il est aim... son bonheur est certain. Mlle de Cardoville n'a rien dsirer. Belle, riche, heureuse, j'ai fait pour elle ce qu'une pauvre crature de ma sorte pouvait faire... Ceux qui ont t bons pour moi sont heureux; qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me reposer!... je suis si lasse!... -- Pauvre soeur, dit Cphyse avec une motion touchante qui dtendit ses traits contracts, quand je songe que, sans m'en prvenir, et malgr ta rsolution de ne jamais retourner chez cette gnreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de te traner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle pour tcher de l'intresser mon sort... oui, mourante... puisque les forces t'ont manqu aux Champs-lyses! -- Et quand j'ai pu me rendre enfin l'htel de Mlle de Cardoville, elle tait malheureusement absente!... oh! bien malheureusement, rpta la Mayeux en regardant Cphyse avec douleur, car, le lendemain, voyant cette dernire ressource nous manquer... pensant encore plus moi qu' toi, voulant tout prix nous procurer du pain... La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en frmissant. -- Eh bien! j'ai t me vendre comme tant d'autres malheureuses se vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas... et que la faim crie trop fort... rpondit Cphyse d'une voix saccade; seulement au lieu de vivre de ma honte... comme tant d'autres en vivent... moi, j'en meurs... -- Hlas! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre Cphyse, parce que tu as du coeur... tu ne l'aurais pas connue si j'avais pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait rpondu la lettre que j'avais demand la permission de lui crire chez son concierge; mais, son silence me le prouve, elle est justement blesse de mon brusque dpart de chez elle... je le conois... elle a d l'attribuer une noire ingratitude... oui... car, pour qu'elle n'ait pas daign me rpondre... il faut qu'elle soit bien blesse... et elle a le droit de l'tre... Aussi n'ai-je pas eu le courage d'oser lui crire une seconde fois... cela et t inutile, j'en suis sre... Bonne et quitable comme elle l'est... ses refus sont inexorables lorsqu'elle les croit mrits... et puis, d'ailleurs, quoi bon!... il tait trop tard... tu tais dcide en finir... -- Oh! bien dcide!... car mon infamie me rongeait le coeur... et Jacques tait mort dans mes bras en me mprisant... et je l'aimais, vois-tu, ajouta Cphyse avec une exaltation passionne, je l'aimais comme on n'aime qu'une fois dans la vie!... -- Que notre sort s'accomplisse donc!... dit la Mayeux, pensive... -- Et la cause de ton dpart de chez Mlle de Cardoville, soeur, tu ne me l'as jamais dite... reprit Cphyse aprs un moment de silence. -- Ce sera le seul secret que j'emporterai avec moi, ma bonne Cphyse, dit la Mayeux en baissant les yeux. Et elle songeait avec une joie amre que bientt elle serait dlivre de cette crainte qui avait empoisonn les derniers jours de sa triste vie: _Se retrouver en face d'Agricol... instruit du funeste et ridicule amour qu'elle ressentait pour lui..._ Car, il faut le dire, cet amour fatal, dsespr, tait une des causes du suicide de cette infortune; depuis la disparition de son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste secret de ces pages navrantes; quoiqu'elle ne doutt pas de la gnrosit, du bon coeur d'Agricol, elle se dfiait tant d'elle- mme, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant bien noble, bien pure, que, dans l'extrmit o elle et Cphyse s'taient trouves rduites, manquant toutes deux de travail et de pain, aucune puissance humaine ne l'aurait force d'affronter le regard d'Agricol... pour lui demander aide et secours. Sans doute, la Mayeux et autrement envisag sa position si son esprit n'et pas t troubl par cette sorte de vertige dont les caractres les plus fermes sont souvent atteints lorsque le malheur qui les frappe dpasse toutes les bornes; mais la misre, mais la faim, mais l'influence, pour ainsi dire contagieuse dans un tel moment, des ides de suicide de Cphyse; mais la lassitude d'une vie depuis si longtemps voue la douleur, aux mortifications, portrent le dernier coup la raison de la Mayeux; aprs avoir longtemps lutt contre le funeste dessein de sa soeur, la pauvre crature, accable, anantie, finit par vouloir partager le sort de Cphyse, voyant du moins dans la mort le terme de tant de maux... -- quoi penses-tu, soeur? dit Cphyse, tonne du long silence de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et rpondit: -- Je pense la cause qui m'a fait si brusquement sortir de chez Mlle de Cardoville et passer ses yeux pour une ingrate... Enfin, puisse cette fatalit qui m'a chasse de chez elle n'avoir pas d'autres victimes que nous; puisse mon dvouement, si obscur, si infime qu'il et t, ne jamais manquer celle qui a tendu sa noble main la pauvre ouvrire et l'a appele sa _soeur... _puisse-t-elle tre heureuse, oh! tout jamais heureuse! dit la Mayeux en joignant les mains avec l'ardeur d'une invocation sincre. -- Cela est beau... soeur... un tel voeu dans ce moment! dit Cphyse. -- Oh! c'est que, vois-tu, reprit vivement la Mayeux, j'aimais, j'admirais cette merveille d'esprit, de coeur et de beaut idale, avec un pieux respect, car jamais la puissance de Dieu ne s'est rvle dans une oeuvre plus adorable et plus pure... une de mes dernires penses aura du moins t pour elle. -- Oui... tu auras aim et respect ta gnreuse protectrice jusqu' la fin... -- Jusqu' la fin... dit la Mayeux aprs un moment de silence. C'est vrai... tu as raison... c'est la fin... bientt... dans un instant, tout sera termin... Vois donc avec quel calme nous parlons de... de ce qui en pouvante tant d'autres! -- Soeur, nous sommes calmes, parce que nous sommes dcides. -- Bien dcides, Cphyse? dit la Mayeux en jetant de nouveau un regard profond et pntrant sur sa soeur. -- Oh! oui... puisses-tu l'tre autant que moi!... -- Sois tranquille... si je retardais de jour en jour le moment d'en finir, rpondit la Mayeux, c'est que je voulais toujours te laisser le temps de rflchir... car, pour moi... La Mayeux n'acheva pas, mais elle fit un signe de tte d'une tristesse dsespre. -- Eh bien... soeur... embrassons-nous, dit Cphyse, et du courage! La Mayeux, se levant, se jeta dans les bras de sa soeur... Toutes deux se tinrent longtemps embrasses... Il y eut quelques secondes d'un silence profond, solennel, seulement interrompu par les sanglots des deux soeurs, car alors seulement elles se mirent pleurer. -- Oh! mon Dieu! s'aimer ainsi... et se quitter... pour jamais, dit Cphyse, c'est bien cruel!... pourtant. -- Se quitter!... s'cria la Mayeux... et son ple et doux visage inond de larmes resplendit tout coup d'une divine esprance; se quitter, soeur, oh! non, non. Ce qui me rend calme... vois-tu... c'est que je sens l, au fond du coeur, une aspiration profonde, certaine, vers ce monde meilleur o une vie meilleure nous attend! Dieu... si grand, si clment, si prodigue, si bon, n'a pas voulu, lui, que ses cratures fussent jamais malheureuses, mais quelques hommes gostes, dnaturant son oeuvre, rduisent leurs frres la misre et au dsespoir... Plaignons les mchants et laissons-les... Viens l-haut, soeur... les hommes n'y sont rien, Dieu y rgne... viens l-haut, soeur; on y est mieux... partons vite... car il est tard. Ce disant, la Mayeux montra les rouges lueurs du couchant qui commenaient empourprer les carreaux de la fentre. Cphyse, entrane par la religieuse exaltation de sa soeur, dont les traits, pour ainsi dire transfigurs par l'espoir d'une dlivrance prochaine, brillaient doucement colors par les rayons du soleil couchant, Cphyse saisit les deux mains de sa soeur, et, la regardant avec un profond attendrissement, s'cria: -- Oh! ma soeur, comme tu es belle ainsi! -- La beaut me vient un peu tard, dit la Mayeux en souriant tristement. -- Non, soeur, car tu parais si heureuse... que les derniers scrupules que j'avais encore pour toi s'effacent tout fait. -- Alors, dpchons-nous, dit la Mayeux en montrant le rchaud sa soeur. -- Sois tranquille, soeur, ce ne sera pas long, dit Cphyse. Et elle alla prendre le rchaud rempli de charbon qu'elle avait plac dans un coin de la mansarde, et l'apporta au milieu de cette petite pice. -- Sais-tu... comment cela... s'arrange... toi!... lui demanda la Mayeux en s'approchant. -- Oh!... mon Dieu!... c'est bien simple, rpondit Cphyse: On ferme la porte... la fentre, et l'on allume le charbon... -- Oui, soeur; mais il me semble avoir entendu dire qu'il fallait bien exactement boucher toutes les ouvertures, afin qu'il n'entre pas d'air. -- Tu as raison: justement cette porte joint si mal! -- Et le toit... vois donc ces crevasses. -- Comment faire... soeur! -- Mais, j'y songe, dit la Mayeux, la paille de notre paillasse, bien tordue, pourra nous servir. -- Sans doute, reprit Cphyse, nous en garderons pour allumer notre feu, et du reste nous ferons des tampons pour les crevasses du toit, et des bourrelets pour la porte et les fentres... Puis, souriant avec cette ironie amre, frquente, nous le rptons, dans ces lugubres moments, Cphyse ajouta: -- Dis donc... soeur, des bourrelets aux portes et aux fentres pour empcher l'air... quel luxe... nous sommes douillettes comme des personnes riches. -- cette heure... nous pouvons bien prendre un peu nos aises, dit la Mayeux en tchant de plaisanter comme la reine Bacchanal. Et les deux soeurs, avec un incroyable sang-froid, commencrent tordre des brins de paille en espce de bourrelets assez menus pour pouvoir tre placs entre les ais de la porte et le plancher, puis elles faonnrent d'assez gros tampons destins boucher les crevasses de la toiture. Tant que dura cette sinistre occupation, le calme et la morne rsignation de ces deux infortunes ne se dmentirent pas. XX. Suicide. Cphyse et la Mayeux continuaient avec calme les prparatifs de leur mort. Hlas! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux soeurs, ont t et seront encore fatalement pousses chercher dans le suicide un refuge contre le dsespoir, contre l'infamie ou contre une vie trop misrable. Et cela doit tre... et sur la socit psera aussi la terrible responsabilit de ces morts dsespres, tant que des milliers de cratures humaines_, ne pouvant pas matriellement vivre _du salaire drisoire qu'on leur accorde, seront forces de choisir entre ces trois abmes de maux, de hontes et de douleurs: _Une vie de travail nervant et des privations meurtrires, causes d'une mort prcoce..._ _La prostitution, qui tue aussi, mais lentement, par les mpris, par les brutalits, par les maladies immondes..._ _Le suicide, qui tue tout de suite..._ Cphyse et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la classe ouvrire chez les femmes. Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables, luttent nergiquement avec une admirable persvrance contre les tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d'un labeur au-dessus de leurs forces, contre une affreuse misre... Humbles, douces, rsignes, elles vont... les bonnes et vaillantes cratures, elles vont... tant qu'elles peuvent aller, quoique bien frles, quoique bien tioles, quoique bien endolories... car elles ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d'air et de soleil. Elles vont enfin bravement jusqu' la fin... jusqu' ce qu'affaiblies par un travail exagr, mines par une pauvret homicide, les forces leur manquent tout fait... Alors, presque toujours atteintes de maladies d'puisement, le plus grand nombre va s'teindre douloureusement l'hospice et alimenter les amphithtres... exploites pendant leur vie, exploites aprs leur mort... toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes, saints martyrs! Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et_, bien lasses_, comme dit la Mayeux, oh! bien lasses de cette vie terne, sombre, sans joies, sans souvenirs, sans esprances, elles se reposent enfin, et s'endorment du sommeil ternel, sans songer maudire un monde qui ne leur laisse que le choix du suicide... Oui, le choix du suicide... car, sans parler des mtiers dont l'insalubrit mortelle dcime priodiquement les classes ouvrires, la misre, en un temps donn, tue comme l'asphyxie. D'autres femmes, au contraire, doues, ainsi que Cphyse, d'une organisation vivace et ardente, d'un sang riche et chaud, d'apptits exigeants, ne peuvent se rsigner vivre seulement d'un salaire qui ne leur permet pas mme de manger leur faim. Quant quelques distractions, si modestes qu'elles soient, quant des vtements, non pas coquets mais propres, besoin aussi imprieux que la faim chez la majorit de l'espce, il n'y faut pas songer... Qu'arrive-t-il? Un amant se prsente; il parle de ftes, de bals, de promenades aux champs, une malheureuse fille toute palpitante de jeunesse et cloue sur sa chaise dix-huit heures par jour... dans quelques taudis sombre et infect; le tentateur parle de vtements lgants et frais, et la robe mauvaise qui couvre l'ouvrire ne la dfend mme pas du froid; le tentateur parle de mets dlicats... et le pain qu'elle dvore est loin de rassasier chaque soir son apptit de dix-sept ans. Alors elle cde ces offres pour elle irrsistibles. Et bientt vient le dlaissement, l'abandon de l'amant: mais l'habitude de l'oisivet est prise, la crainte de la misre a grandi mesure que la vie s'est un peu raffine; le travail, mme incessant, ne suffirait plus aux dpenses accoutumes... alors, par faiblesse, par peur... par insouciance... on descend d'un degr de plus dans le vice; puis enfin l'on tombe au plus profond de l'infamie... et, ainsi que le disait Cphyse, les unes vivent de l'infamie... d'autres en meurent. Meurent-elles comme Cphyse, on doit les plaindre plus encore que les blmer. La socit ne perd-elle pas ce droit de blme ds que toute crature humaine, d'abord laborieuse et honnte, n'a pas trouv, disons-le toujours, en retour de son travail assidu, un logement salubre, un vtement chaud, des aliments suffisants, quelques jours de repos et toute facilit d'tudier, de s'instruire, parce que le pain de l'me est d tous, comme le pain du corps, en change de leur travail et de leur probit? Oui, une socit goste et martre est responsable de tant de vices, de tant d'actions mauvaises, qui ont eu pour seule cause premire: _L'impossibilit matrielle de vivre sans faillir._ Oui, nous le rptons, un nombre effrayant de femmes n'ont que le choix entre: _une misre homicide, la prostitution, le suicide._ Et cela, disons-le encore, on nous entendra peut-tre, et cela parce que le salaire de ces infortunes est insuffisant, drisoire... non que leurs patrons soient gnralement durs ou injustes, mais parce que, souffrant cruellement eux-mmes des continuelles ractions d'une concurrence anarchique, parce que, crass sous le poids d'une implacable fodalit industrielle (tat de choses maintenu, impos par l'inertie, l'intrt ou le mauvais vouloir des gouvernements), ils sont forcs d'amoindrir chaque jour les salaires pour viter une ruine complte. Et tant de dplorables infortunes sont-elles au moins quelquefois allges par une lointaine esprance d'un avenir meilleur? Hlas! on n'ose le croire... Supposons qu'un homme sincre, sans aigreur, sans passion, sans amertume, sans violence, mais le coeur douloureusement navr de tant de misre, vienne simplement poser cette question nos lgislateurs: Il rsulte de faits vidents, prouvs, irrcusables, que des milliers de femmes sont obliges de vivre de Paris avec CINQ FRANCS au plus par semaine... entendez-vous bien: CINQ FRANCS PAR SEMAINE... pour se loger, se vtir, se chauffer, se nourrir. Et beaucoup de ces femmes sont veuves et ont de petits enfants; je ne ferai pas, comme on dit_, de phrases! _Je vous conjure seulement de penser vos filles, vos soeurs, vos femmes, vos mres... Comme elles, pourtant, ces milliers de pauvres cratures, voues un sort affreux et forcment dmoraliseur, sont mres, filles, soeurs, pouses. Je vous le demande au nom de la charit, au nom du bon sens, au nom de l'intrt de tous, au nom de la dignit humaine, un tel tat de choses, qui va d'ailleurs toujours en s'aggravant, est-il tolrable? est-il possible? Le souffrirez- vous, surtout si vous songez aux maux effroyables, aux vices sans nombre qu'engendre une telle misre? Que se passerait-il parmi nos lgislateurs? Sans doute ils rpondraient... douloureusement, navrs (il faut le croire) de leur impuissance: -- Hlas! c'est dsolant, nous gmissons de si grandes misres; mais nous ne pouvons rien. NOUS NE POUVONS RIEN!!! De tout ceci la morale est simple, la conclusion facile et la porte de tous... de ceux qui souffrent surtout... et ceux-l, en nombre immense, concluent souvent... concluent beaucoup, leur manire... et ils attendent. Aussi un jour viendra peut-tre o la socit regrettera bien amrement sa dplorable insouciance; alors les heureux de ce monde auront de terribles comptes demander aux gens qui, cette heure, nous gouvernent, car ils auraient pu, sans crises, sans violences, sans secousse, assurer le bien-tre du travailleur et la tranquillit du riche. Et, en attendant une solution quelconque ces questions si douloureuses, qui intressent l'avenir de la socit... du monde peut-tre, bien des pauvres cratures, comme la Mayeux, comme Cphyse, mourront de misre et de dsespoir. * * * * * En quelques minutes, les deux soeurs eurent achev de confectionner avec la paille de leur couche les bourrelets et les tambours destins intercepter l'air et rendre l'asphyxie plus rapide et plus sre. La Mayeux dit sa soeur: -- Toi qui es la plus grande, Cphyse, tu te chargeras du plafond, moi de la fentre et de la porte. -- Sois tranquille, soeur... j'aurai fini avant toi, rpondit Cphyse. Et les deux jeunes filles commencrent intercepter soigneusement les courants d'air qui jusque-l sifflaient dans cette mansarde dlabre. Cphyse, grce sa taille leve, atteignit aux crevasses du toit, qui furent hermtiquement bouches. Cette triste besogne accomplie, les deux soeurs revinrent l'une auprs de l'autre et se regardrent en silence. Le moment fatal approchait; leurs physionomies, quoique toujours calmes, semblaient lgrement animes par cette surexcitation trange qui accompagne toujours les doubles suicides. -- Maintenant, dit la Mayeux, vite le fourneau... Et elle s'agenouilla devant le petit rchaud rempli de charbon; mais Cphyse, prenant sa soeur par-dessous les bras, l'obligea de se relever, en lui disant: -- Laisse-moi allumer le feu... cela me regarde... -- Mais, Cphyse... -- Tu sais, pauvre soeur, combien l'odeur du charbon te fait mal la tte! cette navet, car la reine Bacchanal parlait srieusement, les deux soeurs ne purent s'empcher de sourire tristement. -- C'est gal, reprit Cphyse. quoi bon te donner une souffrance de plus... et plus tt? Puis, montrant sa soeur la paillasse encore un peu garnie, Cphyse ajouta: -- Tu vas te coucher l, bonne petite soeur, lorsque le fourneau sera allum, je viendrai m'asseoir ct de toi. -- Ne sois pas longtemps... Cphyse. -- Dans cinq minutes, c'est fait. Le btiment lev sur la rue tait spar par une cour troite du corps de logis o se trouvait le rduit des deux soeurs, et le dominait tellement, qu'une fois le soleil disparu derrire de hauts pignons, la mansarde devint assez obscure, le jour voil de la fentre aux carreaux presque opaques, tant ils taient sordides, clairait faiblement la vieille paillasse carreaux bleus et blancs sur laquelle la Mayeux, vtue d'une robe en lambeaux, se tenait demi couche. S'accoudant alors sur son bras gauche, le menton appuy dans la paume de sa main elle se mit regarder sa soeur avec une expression dchirante, Cphyse, agenouille devant le rchaud, le visage pench vers le noir charbon au-dessus duquel voltigeait dj et l une petite flamme bleutre... Cphyse soufflait avec force sur un peu de braise allume, qui jetait sur la ple figure de la jeune fille des reflets ardents. Le silence tait profond... L'on n'entendait pas d'autre bruit que celui du souffle haletant de Cphyse, et, par intervalles, la lgre crpitation du charbon qui, commenant s'embraser, exhalait dj une odeur fade soulever le coeur. Cphyse, voyant le rchaud compltement allum et se sentant dj un peu tourdie, se releva et dit sa soeur en s'approchant d'elle: -- C'est fait... -- Ma soeur, reprit la Mayeux en se mettant genoux sur la paillasse, pendant que Cphyse tait encore debout, comment allons-nous nous placer? Je voudrais bien tre tout prs de toi... jusqu' la fin... -- Attends, dit Cphyse en excutant mesure les mouvements dont elle parlait, je vais m'asseoir au chevet de la paillasse, adosse au mur. Maintenant, petite soeur, viens, couche-toi l... Bon... appuie ta tte sur mes genoux... et donne-moi ta main. Es-tu bien ainsi? -- Oui, mais je ne peux pas te voir. -- Cela vaut mieux... Il parat qu'il y a un moment, bien court... il est vrai... o l'on souffre beaucoup... Et... ajouta Cphyse d'une voix mue, autant ne pas nous voir souffrir. -- Tu as raison, Cphyse... -- Laisse-moi baiser une dernire fois tes beaux cheveux, dit Cphyse en pressant contre ses lvres la chevelure soyeuse qui couronnait le ple et mlancolique visage de la Mayeux, et puis aprs, nous nous tiendrons tranquilles... -- Soeur... ta main... dit la Mayeux; une dernire fois, ta main... et aprs comme tu le dis, nous ne bougerons plus... et nous n'attendrons pas longtemps, je crois, car je commence me sentir tourdie... et toi... soeur? -- Moi?... pas encore, dit Cphyse, je ne m'aperois que de l'odeur du charbon. -- Tu ne prvois pas quel cimetire on nous mnera? dit la Mayeux aprs un moment de silence. -- Non; pourquoi cette question? -- Parce que je prfrerais le Pre-Lachaise... j'y ai t une fois avec Agricol et sa mre... Quel beau coup d'oeil... partout des arbres... des fleurs... du marbre... sais-tu que les morts... sont mieux logs... que les vivants et... -- Qu'as-tu, soeur?... dit Cphyse la Mayeux, qui s'tait interrompue aprs avoir parl d'une voix plus lente. -- J'ai comme des vertiges... les tempes me bourdonnent... rpondit la Mayeux. Et toi, comment te sens-tu! -- Je commence seulement tre un peu tourdie; c'est singulier, chez moi... l'effet est plus tardif que chez toi. -- Oh! c'est que moi, dit la Mayeux en tchant de sourire, j'ai toujours t si prcoce... Te souviens-tu... l'cole des soeurs, on disait que j'tais toujours plus avance que les autres... Cela m'arrive encore, comme tu vois. -- Oui... mais j'espre te rattraper tout l'heure, dit Cphyse. Ce qui tonnait les deux soeurs tait naturel; quoique trs affaiblie par les chagrins et par la misre, la reine Bacchanal, d'une constitution aussi robuste que celle de la Mayeux tait frle et dlicate, devait ressentir beaucoup moins promptement que sa soeur les effets de l'asphyxie. Aprs un instant de silence, Cphyse reprit en posant sa main sur le front de la Mayeux, dont elle supportait toujours la tte sur ses genoux: -- Tu ne me dis rien... soeur!... tu souffres, n'est-ce pas? -- Non, dit la Mayeux d'une voix affaiblie; mes paupires sont pesantes comme du plomb... l'engourdissement me gagne... je m'aperois... que je parle plus lentement... mais je ne sens encore aucune douleur vive... Et toi, soeur? -- Pendant que tu me parlais, j'ai prouv un vertige; maintenant mes tempes battent avec force. -- Comme elles me battaient tout l'heure; on croirait que c'est plus douloureux et plus difficile que cela... de mourir... Puis aprs un moment de silence, la Mayeux dit soudain sa soeur: -- Crois-tu qu'Agricol me regrette beaucoup et pense longtemps moi? -- Peux-tu demander cela!... dit Cphyse d'un ton de reproche. -- Tu as raison... reprit doucement la Mayeux. Il y a un mauvais sentiment dans ce doute... mais si tu savais... -- Quoi, soeur? La Mayeux hsita un instant et dit avec accablement: -- Rien... Puis elle ajouta: -- Heureusement, je meurs bien convaincue qu'il n'aura jamais besoin de moi; il est mari une jeune fille charmante; ils s'aiment... je suis sre... qu'elle fera son bonheur. En prononant ces derniers mots, l'accent de la Mayeux s'tait de plus en plus affaibli. Tout coup elle tressaillit, et dit Cphyse, d'une voix tremblante, presque craintive: -- Ma soeur, serre-moi dans tes bras... oh! j'ai peur: je vois tout d'un bleu sombre, et les objets tourbillonnent autour de moi. Et la malheureuse crature, se relevant un peu, cacha son visage dans le sein de sa soeur, toujours assise, et l'entoura de ses deux bras languissants. -- Courage... soeur!... dit Cphyse en la serrant contre sa poitrine; et d'une voix qui s'affaiblissait aussi: -- a va finir... Et Cphyse ajouta, avec un mlange d'envie et d'effroi: -- Pourquoi donc ma soeur est-elle si vite dfaillante?... J'ai encore toute ma tte et je souffre moins qu'elle... Oh! mais cela ne durera pas; si je pensais qu'elle dt mourir avant moi, j'irais me mettre le visage au-dessus du rchaud... oui... et j'y vais. Au mouvement que fit Cphyse pour se relever, une faible treinte de sa soeur la retint. -- Tu souffres, pauvre petite?... dit Cphyse en tremblant. -- Ah!... oui... cette heure... beaucoup... ne me quitte pas... je t'en prie... -- Et moi... rien... presque rien encore... se dit Cphyse en jetant un coup d'oeil farouche sur le rchaud... Ah!... si... pourtant, ajouta-t-elle avec une sorte de joie sinistre, je commence touffer, et il... me semble... que ma tte va se fendre. En effet, le gaz dltre remplissait alors la petite chambre dont il avait peu peu chass tout l'air respirable... le jour s'avanait; la mansarde, devenue assez obscure, tait claire par la rverbration du fourneau, qui jetait ses reflets rougetres sur le groupe des deux soeurs troitement embrasses. Soudain la Mayeux fit quelques lgers mouvements convulsifs, en prononant ces mots d'une voix teinte: -- Agricol... mademoiselle de Cardoville... Oh! adieu... Agricol... je te... Puis elle murmura quelques autres paroles inintelligibles; ses mouvements convulsifs cessrent, et ses bras, qui enlaaient Cphyse, retombrent inertes sur la paillasse. -- Ma soeur!... s'cria Cphyse effraye, en soulevant la tte de la Mayeux entre ses deux mains pour la regarder, toi... dj, ma soeur... mais moi? La douce figure de la Mayeux n'tait pas plus ple que de coutume, seulement ses yeux, demi ferms, n'avaient plus de regard; un demi-sourire rempli de tristesse et de bont erra encore un instant sur ses lvres violettes, d'o s'chappait un souffle imperceptible... puis sa bouche devint immobile: l'expression du visage tait d'une grande srnit. -- Mais tu ne dois pas mourir avant moi... s'cria Cphyse d'une voix dchirante en couvrant de baisers les joues de la Mayeux, qui se refroidirent sous ses lvres. Ma soeur... attends-moi... attends-moi... La Mayeux ne rpondit pas; sa tte, que Cphyse abandonna un moment, retomba doucement sur la paillasse. -- Mon Dieu! je te le jure... ce n'est pas ma faute si nous ne mourrons pas ensemble!... s'cria avec dsespoir Cphyse agenouille devant la couche o tait tendue la Mayeux. Morte!... murmura Cphyse pouvante, la voil morte... avant moi... c'est peut-tre que je suis la plus forte... Ah!... heureusement... je commence... comme elle... tout l'heure... voir d'un bleu sombre... oh!... je souffre... quel bonheur!... Oh! l'air me manque... Soeur, ajouta-t-elle en jetant ses bras autour du cou de la Mayeux, me voil... je viens... Soudain, un bruit de pas et de voix se fit entendre dans l'escalier. Cphyse avait encore assez de prsence d'esprit pour que ces sons arrivassent jusqu' elle. Toujours tendue sur le corps de sa soeur, elle redressa la tte. Le bruit se rapprocha de plus en plus; bientt une voix s'cria au dehors, peu de distance de la porte: -- Grand Dieu!... quelle odeur de charbon!... Et au mme instant les ais de la porte furent branls, tandis qu'une autre voix s'criait: -- Ouvrez!... ouvrez! -- On va entrer... me sauver... moi!... et ma soeur morte... Oh! non... je n'aurai pas la lchet de lui survivre. Telle fut la dernire pense de Cphyse. Usant de tout ce qui lui restait de forces pour courir la fentre, elle l'ouvrit... et au moment o la porte, demi brise, cdait sous un vigoureux effort... la malheureuse crature se prcipita dans la cour, du haut de ce troisime tage. cet instant, Adrienne et Agricol paraissaient au seuil de la chambre. Malgr l'odeur suffocante du charbon, Mlle de Cardoville se prcipita dans la mansarde, et, voyant le rchaud, s'cria: -- La malheureuse enfant!... elle s'est tue!... -- Non... elle s'est jete par la fentre, s'cria Agricol, car il avait vu, au moment o la porte se brisait, une forme humaine disparatre par la croise o il courut. Ah!... c'est affreux! s'cria-t-il bientt, et poussant un cri dchirant, il mit sa main devant ses yeux et se retourna ple, terrifi, vers Mlle de Cardoville. Mais se mprenant sur la cause de l'pouvante d'Agricol, Adrienne, qui venait d'apercevoir la Mayeux travers l'obscurit, rpondit: -- Non... la voici... Et elle montra au forgeron la ple figure de la Mayeux tendue sur la paillasse, auprs de laquelle Adrienne se jeta genoux... Saisissant les mains de la pauvre ouvrire, elle les trouva glaces... lui posant vite la main sur le coeur, elle ne le sentit plus battre... Cependant, au bout d'une seconde, l'air frais entrant flots par la porte, par la fentre, Adrienne crut remarquer une pulsation presque imperceptible et s'cria: -- Son coeur bat, vite du secours... monsieur Agricol, courez! du secours... Heureusement j'ai mon flacon. -- Oui... oui... du secours pour elle... et pour l'autre... s'il en est temps encore! dit le forgeron dsespr en se prcipitant vers l'escalier, laissant Mlle de Cardoville agenouille devant la paillasse o tait tendue la Mayeux. XXI. Les aveux. Pendant la scne pnible que nous venons de raconter, une vive motion avait color les traits de Mlle de Cardoville, plie, amaigrie par le chagrin. Ses joues, nagure d'une rondeur si pure, s'taient dj lgrement creuses, tandis qu'un cercle d'un faible et transparent azur cernait ses yeux noirs, tristement voils, au lieu d'tre vifs et brillants comme par le pass; ses lvres charmantes, quoique contractes par une inquitude douloureuse, avaient cependant conserv leur incarnat humide et velout. Pour donner plus aisment ses soins la Mayeux, Adrienne avait jet au loin son chapeau, et les flots soyeux de sa belle chevelure d'or cachaient presque son visage baiss vers la paillasse, auprs de laquelle elle se tenait agenouille, serrant entre ses mains d'ivoire les mains fluettes de la pauvre ouvrire, compltement rappele la vie depuis quelques minutes, et par la salubre fracheur de l'air, et par l'activit des sels dont Adrienne portait sur elle un flacon; heureusement, l'vanouissement de la Mayeux avait t caus plus par son motion et par sa faiblesse que par l'action de l'asphyxie, le gaz dltre du charbon n'ayant pas encore atteint son dernier degr d'intensit lorsque l'infortune avait perdu connaissance. Avant de poursuivre le rcit de cette scne entre l'ouvrire et la patricienne, quelques mots rtrospectifs sont ncessaires. Depuis l'trange aventure du thtre de la porte Saint-Martin, alors que Djalma, au pril de sa vie, s'tait prcipit sur la panthre noire sous les yeux de Mlle de Cardoville, la jeune fille avait t diversement affecte. Oubliant et sa jalousie et son humiliation la vue de Djalma... de Djalma s'affichant aux yeux de tous avec une femme qui semblait si peu digne de lui, Adrienne, un moment blouie par l'action la fois hroque et chevaleresque du prince, s'tait dit: Malgr d'odieuses apparences, Djalma m'aime assez pour avoir brav la mort afin de ramasser mon bouquet. Mais chez cette jeune fille d'une me dlicate, d'un caractre si gnreux, d'un esprit si juste et si droit, la rflexion, le bon sens devaient bientt dmontrer la vanit de pareilles consolations, bien impuissantes gurir les cruelles blessures de son amour et de sa dignit si cruellement atteints. Que de fois, se disait Adrienne avec raison, le prince a affront, la chasse, par pur caprice et sans raison, un danger pareil celui qu'il a brav pour ramasser mon bouquet! et encore... qui me dit que ce n'tait pas, pour l'offrir la femme dont il tait accompagn? tranges peut-tre aux yeux du monde, mais justes et grandes aux yeux de Dieu, les ides qu'Adrienne avait sur l'amour, jointes sa lgitime fiert, taient un obstacle invincible ce qu'elle pt jamais songer _succder _ cette femme (quelle qu'elle ft d'ailleurs) que le prince avait affiche en public comme sa matresse. Et pourtant, Adrienne osait peine se l'avouer, elle ressentait une jalousie d'autant plus pnible, d'autant plus humiliante, contre sa rivale, que celle-ci semblait moins digne de lui tre compare. D'autres fois, au contraire, malgr la conscience qu'elle avait de sa propre valeur, Mlle de Cardoville, se rappelant des traits charmants de Rose-Pompon, se demandait si le mauvais got, si les manires libres et inconvenantes de cette jolie crature taient l'effet d'une effronterie prcoce et dprave ou de l'ignorance complte des usages; dans ce dernier cas, cette ignorance mme, rsultant peut-tre d'un naturel naf, ingnu, pouvait avoir un grand attrait enfin, si ce charme et celui d'une incontestable beaut se joignaient un amour sincre et une me pure, peu importaient l'obscurit de la naissance et la mauvaise ducation de cette jeune fille; elle pouvait inspirer Djalma une passion profonde. Si Adrienne hsitait souvent voir dans Rose-Pompon, malgr tant de fcheuses apparences, une crature perdue, c'est que, se souvenant de ce que tant de voyageurs racontaient de l'lvation d'me de Djalma, se souvenant surtout de la conversation qu'elle avait un jour surprise entre lui et Rodin, elle se refusait croire qu'un homme dou d'un esprit si remarquable, d'un coeur si tendre, d'une me si potique, si rveuse, si enthousiaste de l'idal, ft capable d'aimer une crature dprave, vulgaire, et de se montrer audacieusement en public avec elle... L tait un mystre qu'Adrienne s'efforait en vain de pntrer. Ces doutes navrants, cette curiosit cruelle, alimentaient encore le funeste amour d'Adrienne, et l'on doit comprendre son incurable dsespoir en reconnaissant que l'indiffrence, que les mpris mmes de Djalma ne pouvaient tuer cet amour plus brlant, plus passionn que jamais; tantt, se rejetant dans des ides de fatalit de coeur, elle se disait qu'elle _devait _prouver cet amour, que Djalma le mritait, et qu'un jour ce qu'il y avait d'incomprhensible dans la conduite du prince s'expliquerait son avantage lui; tantt, au contraire, honteuse d'excuser Djalma, la conscience de cette faiblesse tait pour Adrienne un remords, une torture de chaque instant; victime enfin de ces chagrins inous, elle vcut ds lors dans une solitude profonde. Bientt le cholra clata comme la foudre. Trop malheureuse pour craindre le flau, Adrienne ne s'mut que du malheur des autres. L'une des premires, elle concourut ces dons considrables qui afflurent de toutes parts avec un admirable sentiment de charit. Florine avait t subitement frappe par l'pidmie; sa matresse, malgr le danger, voulut la voir et remonter son courage abattu. Florine, vaincue par cette nouvelle preuve de bont, ne put cacher plus longtemps la trahison dont elle s'tait jusqu'alors rendue complice: la mort devant la dlivrer sans doute de l'odieuse tyrannie des gens dont elle subissait le joug, elle pouvait enfin tout rvler Adrienne. Celle-ci apprit ainsi et l'espionnage incessant de Florine, et la cause du brusque dpart de la Mayeux. ces rvlations, Adrienne sentit son affection, sa tendre piti pour la pauvre ouvrire, augmenter encore. Par son ordre, les plus actives dmarches furent faites pour retrouver les traces de la Mayeux. Les aveux de Florine eurent un rsultat plus important encore: Adrienne, justement alarme de cette nouvelle preuve des machinations de Rodin, se rappela les projets forms alors que, se croyant aime, l'instinct de son amour lui rvlait les prils que couraient Djalma et les autres membres de la famille Rennepont. Runir ceux de sa race, les rallier contre l'ennemi commun, telle fut la pense d'Adrienne aprs les rvlations de Florine; cette pense, elle regarda comme un devoir de l'accomplir; dans cette lutte contre des adversaires aussi dangereux, aussi puissants que Rodin, le pre d'Aigrigny, la princesse de Saint-Dizier et leurs affilis, Adrienne vit non seulement la louable et prilleuse tche de dmasquer l'hypocrisie et la cupidit, mais encore, sinon une consolation, du moins une gnreuse distraction d'affreux chagrins. De ce moment, une activit inquite, fbrile, remplaa la morne et douloureuse apathie o languissait la jeune fille. Elle convoqua autour d'elle toutes les personnes de sa famille capables de se rendre son appel, et, ainsi que l'avait dit la note secrte remise au pre d'Aigrigny, l'htel de Cardoville devint bientt le foyer de dmarches actives, incessantes, le centre de frquentes runions de famille, o les moyens d'attaque et de dfense taient vivement dbattus. Parfaitement exacte sur tous les points, la note secrte dont on a parl (et encore l'indication suivante tait-elle nonce sous la forme du doute), la note secrte supposait que Mlle de Cardoville avait accord une entrevue Djalma; le fait tait faux; l'on saura plus tard la cause qui avait pu accrditer ce soupon; loin de l, Mlle de Cardoville trouvait peine dans la proccupation des grands intrts de famille dont on a parl, une distraction passagre au funeste amour qui la minait sourdement, et qu'elle se reprochait avec tant d'amertume. Le matin mme de ce jour o Adrienne, apprenant enfin la demeure de la Mayeux, venait l'arracher si miraculeusement la mort, Agricol Baudoin, se trouvant en ce moment l'htel de Cardoville pour y confrer au sujet de M. Franois Hardy, avait suppli Adrienne de lui permettre de l'accompagner rue Clovis, et tous deux s'y taient rendus en hte. Ainsi, cette fois encore, noble spectacle, touchant symbole... Mlle de Cardoville et la Mayeux, les deux extrmes de la chane sociale, se touchaient et se confondaient dans une attendrissante galit... car l'ouvrire et la patricienne se valaient par l'intelligence, l'me et par le coeur... elles se valaient encore parce que celle-ci tait un idal de richesse, de grce et de beaut... celle-l un idal de rsignation et de malheur immrit; hlas! le malheur souffert avec courage et dignit n'a-t-il pas aussi son aurole? La Mayeux, tendue sur la paillasse, paraissait si faible, que, lors mme qu'Agricol n'et pas t retenu au rez-de-chausse de la maison, auprs de Cphyse, alors expirante d'une mort horrible, Mlle de Cardoville et encore attendu quelque temps avant d'engager la Mayeux se lever et descendre jusqu' sa voiture. Grce la prsence d'esprit et au pieux mensonge d'Adrienne, l'ouvrire tait persuade que Cphyse avait pu tre transporte dans une ambulance voisine, o on lui donnait les soins ncessaires, et qui semblaient devoir tre couronns du succs. Les facults de la Mayeux ne se rveillant pour ainsi dire que peu peu de leur engourdissement, elle avait accept cette fable sans le moindre soupon, ignorant aussi qu'Agricol et accompagn Mlle de Cardoville. -- Et c'est vous, mademoiselle, que Cphyse et moi devons la vie! disait la Mayeux, son mlancolique et touchant visage tourn vers Adrienne, vous, agenouille dans cette mansarde... auprs de ce lit de misre, o ma soeur et moi nous voulions mourir!... car Cphyse... vous me l'assurez, n'est-ce pas, mademoiselle!... a t, comme moi, secourue temps! -- Oui, rassurez-vous, tout l'heure on est venu m'annoncer qu'elle avait repris ses sens. -- Et on lui a dit que je vivais, n'est-ce pas, mademoiselle!... Sans cela, elle regretterait peut-tre de m'avoir survcu. -- Soyez tranquille, chre enfant, dit Adrienne en serrant les mains de la Mayeux entre les siennes et en attachant sur elle ses yeux humides de larmes. On a dit tout ce qu'il fallait dire. Ne vous inquitez pas, ne songez qu' revenir la vie... et... je l'espre... au bonheur... que, jusqu' prsent, vous avez si peu connu, pauvre petite! -- Que de bonts, mademoiselle!... aprs ma fuite de chez vous... quand vous devez me croire si ingrate! -- Tout l'heure, lorsque vous serez moins faible... je vous dirai bien des choses... qui maintenant fatigueraient peut-tre votre attention, mais comment vous trouvez-vous! -- Mieux... mademoiselle... ce bon air... et puis la pense que, puisque vous voil... ma pauvre soeur ne sera plus rduite au dsespoir... car, moi aussi, je vous dirai tout, et, j'en suis sre, vous aurez piti de Cphyse, n'est-ce pas, mademoiselle! -- Comptez toujours sur moi, mon enfant, rpondit Adrienne en dissimulant son pnible embarras, vous le savez, je m'intresse tout ce qui vous intresse... Mais, dites-moi, ajouta Mlle de Cardoville mue, avant de prendre cette rsolution dsespre, vous m'avez crit, n'est-ce pas! -- Oui, mademoiselle. -- Hlas! reprit tristement Adrienne, en ne recevant pas de rponse de moi, combien vous avez d me trouver oublieuse... cruellement ingrate!... -- Ah! jamais je ne vous ai accuse, mademoiselle; ma pauvre soeur vous le dira. Je vous ai t reconnaissante jusqu' la fin. -- Je vous crois... je connais votre coeur; mais enfin... mon silence... comment pouviez-vous donc l'expliquer! -- Je vous ai crue justement blesse de mon brusque dpart, mademoiselle... -- Moi... blesse!... Hlas! votre lettre... je ne l'ai pas reue! -- Et pourtant vous savez que je vous l'ai adresse, mademoiselle! -- Oui, ma pauvre amie: je sais encore que vous l'avez crite chez mon portier; malheureusement, il a remis votre lettre une de mes femmes nomme Florine, en lui disant que cette lettre venait de vous. -- Mademoiselle Florine! cette jeune personne si bonne pour moi! -- Florine me trompait indignement; vendue mes ennemis, elle leur servait d'espion. -- Elle!... mon Dieu! s'cria la Mayeux. Est-il possible! -- Elle-mme, rpondit amrement Adrienne; mais il faut, aprs tout, la plaindre autant que la blmer: elle tait force d'obir une ncessit terrible, et ses aveux, son repentir, lui ont assur mon pardon avant sa mort. -- Morte aussi, elle... si jeune!... si belle!... -- Malgr ses torts, sa fin m'a profondment mue; car elle a avou ses fautes avec des regrets dchirants. Parmi ses aveux, elle m'a dit avoir intercept cette lettre dans laquelle vous me demandiez une entrevue qui pouvait sauver la vie de votre soeur. -- Cela est vrai, mademoiselle... Tels taient les termes de ma lettre; mais quel intrt avait-on vous le cacher? -- On craignait de vous voir revenir auprs de moi, mon bon ange gardien... vous m'aimez si tendrement... Mes ennemis ont redout votre fidle affection, merveilleusement servie par l'admirable instinct de votre coeur... Ah! je n'oublierai jamais combien tait mrite l'horreur que vous inspirait un misrable que je dfendais contre vos soupons. -- M. Rodin?... dit la Mayeux en frmissant. -- Oui... rpondit Adrienne; mais ne parlons pas maintenant de ces gens-l... Leur odieux souvenir gterait la joie que j'prouve vous voir renatre... car votre voix est moins faible, vos joues se colorent un peu. Dieu soit bni; je suis si heureuse de vous retrouver!... Si vous saviez tout ce que j'espre, tout ce que j'attends de notre runion! car nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas? Oh! promettez-le-moi... au nom de notre amiti! -- Moi... mademoiselle... votre amie! dit la Mayeux en baissant timidement les yeux... -- Il y a quelques jours, avant votre dpart de chez moi, ne vous appelais-je pas mon amie, ma soeur? Qu'y a-t-il de chang? Rien... rien, ajouta Mlle de Cardoville avec un profond attendrissement; on dirait, au contraire, qu'un fatal rapprochement dans nos positions me rend votre amiti plus chre... plus prcieuse encore; et elle m'est acquise, n'est-ce pas?... Oh! ne me refusez pas, j'ai tant besoin d'une amie... -- Vous... mademoiselle... vous auriez besoin de l'amiti d'une pauvre crature comme moi? -- Oui, rpondit Adrienne en regardant la Mayeux avec un expression de douleur navrante -- et bien plus... vous tes peut- tre la seule personne qui je pourrais... qui j'oserais confier des chagrins... biens amers... Et les joues de Mlle de Cardoville se colorrent vivement. -- Et qui me mrite une pareille marque de confiance, mademoiselle? demanda la Mayeux de plus en plus surprise. -- La dlicatesse de votre coeur, la sret de votre caractre, rpondit Adrienne avec une lgre hsitation... puis, vous tes femme... et, j'en suis certaine, mieux que personne, vous comprendrez ce que je souffre, et vous me plaindrez... -- Vous plaindre... mademoiselle! dit la Mayeux, dont l'tonnement augmentait encore, vous si grande dame et si envie... moi si humble et si infime, je pourrais vous plaindre. -- Dites, ma pauvre amie, reprit Adrienne aprs quelques instants de silence, les douleurs les plus poignantes ne sont-ce pas celles que l'on n'ose avouer personne, de crainte des railleries ou du mpris?... Comment oser demander de l'intrt ou de la piti pour les souffrances que l'on n'ose s'avouer soi-mme, parce qu'on en rougit ses propres yeux? La Mayeux pouvait peine croire ce qu'elle entendait; sa bienfaitrice et, comme elle, prouv un amour malheureux, qu'elle n'aurait pas tenu un autre langage. Mais l'ouvrire ne pouvait admettre une supposition pareille; aussi attribuant une autre cause les chagrins d'Adrienne, elle rpondit tristement en songeant son fatal amour pour Agricol: -- Oh! oui, mademoiselle, une peine dont on a honte... cela doit tre affreux!... Oh! bien affreux!... -- Mais aussi quel bonheur de rencontrer, non seulement un coeur assez noble pour vous inspirer une confiance entire, mais encore assez prouv par mille chagrins pour tre capable de vous offrir piti, appui, conseil!... Dites, ma chre enfant, ajouta Mlle de Cardoville en regardant attentivement la Mayeux, si vous tiez accable par une de ces souffrances dont on rougit, ne seriez-vous pas heureuse, bien heureuse de trouver une me soeur de la vtre o vous pourriez pancher vos chagrins et les allger de moiti par une confiance entire et mrite? Pour la premire fois de sa vie, la Mayeux regarda Mlle de Cardoville avec un sentiment de dfiance et de tristesse. Les dernires paroles de la jeune fille lui semblaient significatives. -- Sans doute elle sait mon secret, se disait la Mayeux; sans doute mon journal est tomb entre ses mains; elle connat mon amour pour Agricol, ou elle le souponne; ce qu'elle m'a dit jusqu'ici a eu pour but de provoquer des confidences afin de s'assurer si elle est bien informe. Ces penses ne soulevaient dans l'me de la Mayeux aucun sentiment amer ou ingrat contre sa bienfaitrice, mais le coeur de l'infortune tait d'une si ombrageuse dlicatesse, d'une si douloureuse susceptibilit l'endroit de son funeste amour, que, malgr sa profonde et tendre affection pour Mlle de Cardoville, elle souffrit cruellement en la croyant matresse de son secret. XXII. Suite des aveux. Cette pense d'abord si pnible: que Mlle de Cardoville tait instruite de son amour pour Agricol, se transforma bientt dans le coeur de la Mayeux, grce aux gnreux instincts de cette rare et excellente crature, en un regard touchant, qui montrait son attachement, toute sa vnration pour Adrienne. -- Peut-tre, se disait la Mayeux, vaincue par l'influence que l'adorable bont de ma protectrice exerce sur moi, je lui aurais fait un aveu que je n'aurais fait personne, un aveu que, tout l'heure encore, je croyais emporter dans ma tombe... C'et t du moins une preuve de ma reconnaissance pour Mlle de Cardoville, mais malheureusement me voici prive du triste bonheur de confier ma bienfaitrice le seul secret de ma vie. Et d'ailleurs, si gnreuse que soit sa piti pour moi, si intelligente que soit son affection, il ne lui est pas donn, elle si belle, si admire, il ne lui est pas donn de jamais comprendre ce qu'il y a d'affreux dans la position d'une crature comme moi, cachant au plus profond de son coeur meurtri un amour aussi dsespr que ridicule. Non... non; et malgr la dlicatesse de son attachement pour moi, tout en me plaignant, ma bienfaitrice me blessera sans le savoir, car les _maux frres _peuvent seuls se consoler... Hlas! pourquoi ne m'a-t-elle pas laisse mourir? Ces rflexions s'taient prsentes l'esprit de la Mayeux aussi rapides que la pense. Adrienne l'observait attentivement: elle remarqua soudain que les traits de la jeune ouvrire, jusqu'alors de plus en plus rassrns, s'attristaient nouveau, et exprimaient un sentiment d'humiliation douloureuse. Effraye de cette rechute de sombre accablement, dont les consquences pouvaient devenir funestes, car la Mayeux, encore bien faible, tait pour ainsi dire sur le bord de la tombe, Mlle de Cardoville reprit vivement: -- Mon amie... ne pensez-vous donc pas comme moi... que le chagrin le plus cruel... le plus humiliant mme, est allg... lorsqu'on peut l'pancher dans un coeur fidle et dvou? -- Oui... mademoiselle, dit amrement la jeune ouvrire; mais le coeur qui souffre, et en silence, devrait tre seul juge du moment d'un pnible aveu... Jusque-l il serait plus humain peut-tre de respecter son douloureux secret... si on l'a surpris. -- Vous avez raison, mon enfant, dit tristement Adrienne; si je choisis ce moment presque solennel pour vous faire une bien pnible confidence... c'est que, quand vous m'aurez entendue, vous vous rattacherez, j'en suis sre, d'autant plus l'existence, que vous saurez que j'ai un plus grand besoin de votre tendresse... de vos consolations... de votre piti... ces mots, la Mayeux fit un effort pour se relever demi, s'appuya sur sa couche et regarda Mlle de Cardoville avec stupeur. Elle ne pouvait croire ce qu'elle entendait; loin de songer forcer ou surprendre sa confiance, sa protectrice venait, disait-elle, lui faire un aveu pnible et implorer ses consolations, sa piti... elle... la Mayeux. -- Comment! s'cria-t-elle en balbutiant, c'est vous, mademoiselle, qui venez... -- C'est moi qui viens vous dire: Je souffre... et j'ai honte de ce que je souffre... Oui... ajouta la jeune fille avec une expression dchirante, oui... de tous les aveux, je viens vous faire le plus pnible... j'aime!... et je rougis... de mon amour. -- Comme moi... s'cria involontairement la Mayeux en joignant les mains. -- J'aime... reprit Adrienne avec une explosion de douleur longtemps soutenue; oui, j'aime... et on ne m'aime pas... et mon amour est misrable, est impossible... il me dvore... il me tue... et je n'ose le confier personne... ce fatal secret... -- Comme moi... rpta la Mayeux, le regard fixe. Elle... reine... par la beaut, par le rang, par la richesse, par l'esprit... elle souffre comme moi, reprit-elle. Et comme moi, pauvre malheureuse crature... elle aime... et on ne l'aime pas... -- Eh bien!... oui... comme vous... j'aime... et l'on ne m'aime pas, s'cria Mlle de Cardoville; avais-je donc tort de vous dire qu' vous seule je pouvais me confier... parce qu'ayant souffert des mmes maux, vous seule pouviez y compatir? -- Ainsi... mademoiselle, dit la Mayeux en baissant les yeux et revenant de sa profonde surprise, vous saviez... -- Je savais tout, pauvre enfant... mais jamais je ne vous aurais parl de votre secret si moi-mme... je n'avais pas eu vous en confier un plus pnible encore... Le vtre est cruel, le mien est humiliant!... Oh! ma soeur, vous le voyez, ajouta Mlle Cardoville avec un accent impossible rendre, le malheur efface, rapproche, confond ce que l'on appelle... les distances... Et souvent ces heureux du monde, que l'on envie tant, tombent, par d'affreuses douleurs, hlas! bien au-dessous des plus humbles et des plus misrables, puisqu' ceux-l ils demandent piti... consolation. Puis, essuyant ses larmes, qui coulaient abondamment, Mlle de Cardoville reprit d'une voix mue: -- Allons, soeur, courage, courage... aimons-nous, soutenons-nous; que ce triste et mystrieux lien nous unisse jamais. -- Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. Mais, maintenant que vous savez le secret de ma vie, dit la Mayeux en baissant les yeux et ne pouvant vaincre sa confusion, il me semble que je ne pourrai plus vous regarder sans rougir. -- Pourquoi? parce que vous aimez passionnment M. Agricol, dit Adrienne; mais alors il faudra donc que je meure de honte vos yeux, car, moins courageuse que vous, je n'ai pas eu la force de souffrir, de me rsigner, de cacher mon amour au plus profond de mon coeur! Celui que j'aime, d'un amour dsormais impossible, l'a connu, cet amour... et il l'a mpris... pour me prfrer une femme dont le choix seul serait un nouvel et sanglant affront pour moi... si les apparences ne me trompent pas sur elle... Aussi, quelquefois j'espre qu'elles me trompent. Maintenant, dites... est-ce vous de baisser les yeux? -- Vous, ddaigne... pour une femme indigne de vous tre compare?... Ah! mademoiselle, je ne puis le croire! s'cria la Mayeux. -- Et moi aussi, quelquefois je ne puis le croire, et cela sans orgueil, mais parce que je sais ce que vaut mon coeur... Alors je me dis: Non, celle que l'on me prfre a sans doute de quoi toucher l'me, l'esprit et le coeur de celui qui me ddaigne pour elle. -- Ah! mademoiselle, si tout ce que j'entends n'est pas un rve... si de fausses apparences ne vous garent pas, votre douleur est grande! -- Oui, ma pauvre amie... grande... oh! bien grande; et pourtant, maintenant, grce vous, j'ai l'espoir que peut-tre elle s'affaiblira, cette passion funeste; peut-tre trouverai-je la force de la vaincre... car, lorsque vous saurez tout, absolument tout, je ne voudrai pas rougir vos yeux... vous, la plus noble, la plus digne des femmes... vous... dont le courage, la rsignation, sont et seront toujours pour moi un exemple. -- Ah! mademoiselle... ne parlez pas de mon courage, lorsque j'ai tant rougir de ma faiblesse. -- Rougir! mon Dieu! toujours cette crainte! Est-il, au contraire, quelque chose de plus touchant, de plus hroquement dvou que votre amour? Vous, rougir! Et pourquoi? Est-ce d'avoir montr la plus grande affection pour le royal artisan que vous avez appris aimer depuis votre enfance? Rougir, est-ce d'avoir endur, sans jamais vous plaindre, pauvre petite, mille souffrances, d'autant plus poignantes que les personnes qui vous les faisaient subir n'avaient pas conscience du mal qu'elles vous faisaient? Pensait- on vous blesser, lorsque, au lieu de vous donner votre modeste nom de Madeleine, disiez-vous, on vous donnait toujours, sans y songer, un surnom ridicule et injurieux? Et pourtant pour vous, que d'humiliations, que de chagrins dvors en secret!... -- Hlas! mademoiselle, qui a pu vous dire... -- Ce que vous n'aviez confi qu' votre journal, n'est-ce pas? Eh bien, sachez donc tout... Florine, mourante, m'a avou ses mfaits. Elle avait eu l'indignit de vous drober ces papiers, force d'ailleurs cet acte odieux par les gens qui la dominaient... mais ce journal, elle l'avait lu... et comme tout bon sentiment n'tait pas teint en elle, cette lecture o se rvlaient votre admirable rsignation, votre triste et pieux amour, cette lecture l'avait si profondment frappe, qu' son lit de mort elle a pu m'en citer quelques passages, m'expliquant ainsi la cause de votre disparition subite, car elle ne doutait pas que la crainte de voir divulguer votre amour pour Agricol n'et caus votre fuite. -- Hlas! il n'est que trop vrai, mademoiselle. -- Oui, oui, reprit amrement Adrienne; ceux qui faisaient agir cette malheureuse savaient bien o portait le coup... ils n'en sont pas leur essai... ils vous rduisaient au dsespoir... ils vous tuaient... Mais, aussi... pourquoi m'tiez-vous si dvoue? pourquoi les aviez-vous devins? Oh! ces robes noires sont implacables, et leur puissance est grande, dit Adrienne en frissonnant. -- Cela pouvante, mademoiselle. -- Rassurez-vous, chre enfant; vous le voyez, les armes des mchants tournent souvent contre eux: car, du moment o j'ai su la cause de votre fuite, vous m'tes devenue plus chre encore. Ds lors, j'ai fait tout au monde pour vous retrouver; enfin, aprs de longues dmarches, ce matin seulement, la personne que j'avais charge du soin de dcouvrir votre retraite est parvenue savoir que vous habitiez cette maison. M. Agricol se trouvait chez moi, il m'a demand m'accompagner. -- Agricol! s'cria la Mayeux en joignant les mains; il est venu... -- Oui, mon enfant; calmez-vous... Pendant que je vous donnais les premiers soins... il s'est occup de votre soeur; vous le verrez bientt. -- Hlas!... mademoiselle, reprit la Mayeux avec effroi, il sait sans doute... -- Votre amour? Non, non, rassurez-vous, ne songez qu'au bonheur de vous retrouver auprs de ce bon et loyal frre. -- Ah!... mademoiselle... qu'il ignore toujours... ce qui me causait tant de honte que j'en voulais mourir... Soyez bni, mon Dieu! il ne sait rien... -- Non; ainsi, plus de tristes penses, chre enfant; pensez ce digne frre, pour vous dire qu'il est arriv temps pour nous pargner des regrets ternels... et vous... une grande faute... Oh! je ne vous parle pas des prjugs du monde, propos du droit que possde une crature de rendre Dieu une vie qu'elle trouve trop pesante... je vous dis seulement que vous ne deviez pas mourir, parce que ceux qui vous aiment et que vous aimez avaient encore besoin de vous. -- Je vous croyais heureuse, mademoiselle; Agricol tait mari la jeune fille qu'il aime et qui fera, j'en suis sre, son bonheur... qui pouvais-je tre utile? -- moi d'abord, vous le voyez... et puis, qui donc vous dit que M. Agricol n'aura jamais besoin de vous? Qui vous dit que son bonheur ou celui des siens durera toujours, ou ne sera pas prouv par de rudes atteintes? Et alors mme que ceux qui vous aiment auraient d tre tout jamais heureux, leur bonheur tait-il complet sans vous? Et votre mort, qu'ils se seraient peut-tre reproche, ne leur aurait-elle pas laiss des regrets sans fin? -- Cela est vrai, mademoiselle, rpondit la Mayeux, j'ai eu tort... un vertige de dsespoir m'a saisie, et puis... la plus affreuse misre nous accablait... nous n'avions pas pu trouver de travail depuis quelques jours... nous vivions de la charit d'une pauvre femme que le cholra a enleve... Demain ou aprs, il nous aurait fallu mourir de faim. -- Mourir de faim... et vous saviez ma demeure... -- Je vous avais crit, mademoiselle; ne recevant pas de rponse, je vous ai crue blesse de mon brusque dpart. -- Pauvre chre enfant, vous tiez, ainsi que vous le dites, sous l'influence d'une sorte de vertige dans ce moment affreux. Aussi n'ai-je pas le courage de vous reprocher d'avoir un seul instant dout de moi. Comment vous blmerais-je? N'ai-je pas aussi eu la pense d'en finir avec la vie? -- Vous, mademoiselle! s'cria la Mayeux. -- Oui... j'y songeais... lorsqu'on est venu me dire que Florine, agonisante, voulait me parler... je l'ai coute; ses rvlations ont tout coup chang mes projets; cette vie sombre, morne, qui m'tait insupportable, s'est claire tout coup; la conscience du devoir s'est veille en moi; vous tiez sans doute en proie la plus horrible misre, mon devoir tait de vous chercher, de vous sauver. Les aveux de Florine me dvoilaient de nouvelles trames des ennemis de ma famille isole, disperse, par des chagrins navrants, par des pertes cruelles; mon devoir tait d'avertir les miens du danger qu'ils ignoraient peut-tre, de les rallier contre l'ennemi commun. J'avais t victime d'odieuses manoeuvres; mon devoir tait d'en poursuivre les auteurs, de peur qu'encourages par l'impunit, ces robes noires ne fissent de nouvelles victimes... Alors, la pense du devoir m'a donn des forces, j'ai pu sortir de mon anantissement; avec l'aide de l'abb Gabriel, prtre sublime, oh! sublime... l'idal du vrai chrtien... le digne frre adoptif de M. Agricol, j'ai entrepris courageusement la lutte. Que vous dirai-je, mon enfant! l'accomplissement de ces devoirs, l'esprance incessante de vous retrouver, ont apport quelque adoucissement ma peine; si je n'en ai pas t console, j'en ai t distraite... votre tendre amiti, l'exemple de votre rsignation feront le reste, je le crois... j'en suis sre... et j'oublierai ce fatal amour... Au moment o Adrienne disait ces mots, on entendit des pas rapides dans l'escalier, et une voix jeune et frache qui disait: -- Ah! mon Dieu! cette pauvre Mayeux!... comme j'arrive propos! Si je pouvais au moins lui tre bonne quelque chose! Et presque aussitt, Rose-Pompon entra prcipitamment dans la mansarde. Agricol suivit bientt la grisette, et, montrant Adrienne la fentre ouverte, tcha par un signe de lui faire comprendre qu'il ne fallait pas parler la jeune fille de la fin dplorable de la reine Bacchanal. Cette pantomime fut perdue pour Mlle de Cardoville. Le coeur d'Adrienne bondissait de douleur, d'indignation, de fiert, en reconnaissant la jeune fille qu'elle avait vue la Porte-Saint-Martin, accompagnant Djalma, et qui seule tait la cause des maux affreux qu'elle endurait depuis cette funeste soire. Puis... sanglante raillerie de la destine! c'tait au moment mme o Adrienne venait de faire l'humiliant et cruel aveu de son amour ddaign, qu'apparaissait ses yeux la femme qui elle se croyait sacrifie. Si la surprise de Mlle de Cardoville avait t profonde, celle de Rose-Pompon ne fut pas moins grande. Non seulement elle reconnaissait dans Adrienne la belle jeune fille aux cheveux d'or qui se trouvait en face d'elle au thtre lors de l'aventure de la panthre noire, mais elle avait de graves raisons de dsirer ardemment cette rencontre, si imprvue, si improbable; aussi est-il impossible de peindre le regard de joie maligne et triomphante qu'elle affecta de jeter sur Adrienne. Le premier mouvement de Mlle de Cardoville fut de quitter la mansarde; mais non seulement il lui cotait d'abandonner la Mayeux dans ce moment, et de donner, devant Agricol, une raison ce brusque dpart, mais une inexplicable et fatale curiosit la retint malgr sa fiert rvolte. Elle resta donc. Elle allait enfin voir, si cela se peut dire_, de prs_, entendre et juger cette _rivale _pour qui elle avait failli mourir, cette rivale qui, dans les angoisses de la jalousie, elle avait prt tant de physionomies diffrentes afin de s'expliquer l'amour de Djalma pour cette crature. XXIII. Les rivales. Rose-Pompon, dont la prsence causait une si vive motion Mlle de Cardoville, tait mise avec le mauvais got le plus coquet et le plus crne. Son _bibi _de satin rose, passe trs troite, pos en avant, et, comme elle disait_, la chien_, descendait presque jusqu'au bout de son petit nez, et dcouvrait en revanche la moiti de son soyeux et blond chignon; sa robe cossaise, carreaux extravagants, tait ouverte par devant, et c'est peine si sa guimpe transparente, peu hermtiquement ferme, et pas assez jalouse des rondeurs charmantes qu'elle accusait avec trop de probit, gazait suffisamment l'chancrure effronte de son corsage. La grisette s'tait hte de monter l'escalier, tenait les deux coins de son grand chle bleu palmes, qui, ayant quitt ses paules, avait gliss jusqu'au bas de sa taille de gupe, o il s'tait enfin trouv arrt par un obstacle naturel. Si nous insistons sur ces dtails, c'est qu' la vue de cette gentille crature mise d'une faon trs impertinente et trs dbraille, Mlle de Cardoville, retrouvant en elle une rivale qu'elle croyait heureuse, sentit redoubler son indignation, sa douleur et sa honte... Mais que l'on juge de la surprise et de la confusion d'Adrienne, lorsque Mlle Rose-Pompon lui dit d'un air leste et dgag: -- Je suis ravie de vous trouver ici, madame; nous aurons causer ensemble... Seulement, je veux auparavant embrasser cette pauvre Mayeux, si vous le permettez... _madame_. Pour s'imaginer le ton et l'accent dont fut articul le mot _madame_, il faut avoir assist des discussions plus ou moins orageuses entre deux Rose-Pompon, jalouses et rivales; alors on comprendra tout ce que ce mot _madame_, prononc dans ces grandes circonstances, renferme de provocante hostilit. Mlle de Cardoville, stupfaite de l'impudence de Mlle Rose-Pompon, restait muette, pendant qu'Agricol, distrait par l'attention qu'il portait la Mayeux, dont les regards ne quittaient pas les siens depuis son arrive, distrait aussi par le souvenir de la scne douloureuse laquelle il venait d'assister, disait tout bas Adrienne, sans remarquer l'effronterie de la grisette: -- Hlas! mademoiselle... c'est fini... Cphyse vient de rendre le dernier soupir... sans avoir repris connaissance. -- Malheureuse fille! dit Adrienne avec motion, oubliant un moment Rose-Pompon. -- Il faudra cacher cette triste nouvelle la Mayeux, et la lui apprendre plus tard avec les plus grands mnagements, reprit Agricol; heureusement, la petite Rose-Pompon n'en sait rien. Et du regard il montra Mlle de Cardoville la grisette qui s'tait accroupie auprs de la Mayeux. En entendant Agricol traiter si familirement Rose-Pompon, la stupeur d'Adrienne redoubla; ce qu'elle ressentit est impossible rendre... car, chose qui semble fort trange, il lui sembla qu'elle souffrait moins... et que ses angoisses diminuaient mesure qu'elle entendait dans quels termes s'exprimait la grisette. -- Ah! ma bonne Mayeux, disait celle-ci avec autant de volubilit que d'motion, car ses jolis yeux bleus se mouillrent de larmes, c'est-y donc possible de faire une btise pareille!... Est-ce qu'entre pauvres gens on ne s'entr'aide pas?... Vous ne pouviez donc pas vous adresser moi?... Vous saviez bien que ce qui est moi est aux autres... j'aurais fait une dernire rafle sur le bazar de Philmon, ajouta cette singulire fille avec un redoublement d'attendrissement, sincre, la fois touchant et grotesque; j'aurais vendu ses trois bottes, ses pipes culottes, son costume de canotier flambard, son lit et jusqu' son verre de grande tenue, et au moins vous n'auriez pas t rduite... une si vilaine extrmit... Philmon ne m'en aurait pas voulu, car il est bon enfant; aprs a, il m'en aurait voulu, que a aurait t tout de mme: Dieu merci! nous ne sommes pas maris... C'est seulement pour vous dire qu'il fallait penser la petite Rose- Pompon... -- Je sais que vous tes obligeante et bonne, mademoiselle, dit la Mayeux, car elle avait appris par sa soeur que Rose-Pompon, comme tant de ses pareilles, avait le coeur gnreux. -- Aprs cela, reprit la grisette en essuyant du revers de sa main le bout de son petit nez rose, o une larme avait roul, vous me direz que vous ignoriez o je _perchais _depuis quelque temps... Drle d'histoire, allez; quand je dis drle... au contraire. Et Rose-Pompon poussa un gros soupir. Enfin, c'est gal, reprit-elle, je n'ai pas vous parler de a; ce qui est sr, c'est que vous allez mieux... Vous ne recommencerez pas, ni Cphyse non plus, une pareille chose... On dit qu'elle est bien faible... et qu'on ne peut pas encore la voir, n'est-ce pas, monsieur Agricol? -- Oui, dit le forgeron avec embarras, car la Mayeux ne dtachait pas ses yeux des siens, il faut prendre patience... -- Mais je pourrai la voir, aujourd'hui, n'est-ce pas, Agricol?... reprit la Mayeux. -- Nous parlerons de cela; mais calme-toi, je t'en prie... -- Agricol a raison, il faut tre raisonnable, ma bonne Mayeux, reprit Rose-Pompon; nous attendrons... J'attendrai aussi en causant tout l'heure avec madame (et Rose-Pompon jeta sur Adrienne un regard sournois de chatte en colre); oui, j'attendrai, car je veux dire cette pauvre Cphyse qu'elle peut, comme vous, compter sur moi. Et Rose-Pompon se rengorgea gentiment. Soyez tranquilles. Tiens, c'est bien le moins, quand on se trouve dans une heureuse passe, que vos amies qui ne sont pas heureuses s'en ressentent; a serait encore gracieux de garder le bonheur pour soi toute seule! C'est a... Empaillez-le donc tout de suite, votre bonheur; mettez-le donc sous verre ou dans un bocal pour que personne n'y touche!... Aprs a... quand je dis mon bonheur... c'est encore une manire de parler; il est vrai que, sous un rapport... Ah bien, oui! mais aussi sous l'autre, voyez-vous! ma bonne Mayeux, voil la chose... Mais bah!... aprs tout, je n'ai que dix-sept ans... Enfin, c'est gal... je me tais, car je vous parlerais comme a jusqu' demain que vous n'en sauriez pas davantage... Laissez-moi donc encore une fois vous embrasser de bon coeur... et ne soyez plus chagrine... non plus... entendez-vous... car maintenant je suis l... Et Rose-Pompon, assise sur ses talons, embrassa cordialement la Mayeux. Il faut renoncer exprimer ce qu'prouva Mlle de Cardoville pendant l'entretien... ou plutt pendant le monologue de la grisette, propos de la tentative de suicide de la Mayeux; le jargon excentrique de Mlle Rose-Pompon, sa librale facilit l'endroit du _bazar _de Philmon, avec qui, disait-elle, elle n'tait heureusement pas marie; la bont de son coeur, qui se rvlait et l dans ses offres de service la Mayeux; ces contrastes, ces impertinences, ces drleries, tout cela tait si nouveau, si incomprhensible pour Mlle de Cardoville, qu'elle resta d'abord muette et immobile de surprise. Telle tait donc la crature qui Djalma l'avait sacrifie? Si le premier mouvement d'Adrienne avait t horriblement pnible la vue de Rose-Pompon, la rflexion ne tarda pas veiller chez elle des doutes qui devinrent bientt d'ineffables esprances; se rappelant de nouveau l'entretien qu'elle avait surpris entre Rodin et Djalma, lorsque, cache dans la serre chaude, elle venait s'assurer de la fidlit du jsuite, Adrienne ne se demandait plus s'il tait possible et raisonnable de croire que le prince, dont les ides sur l'amour semblaient si potiques, si leves, si pures, et pu trouver le moindre charme au babil impudent et saugrenu de cette petite fille... Adrienne, cette fois, n'hsitait plus; elle regardait avec raison la chose comme impossible, alors qu'elle voyait pour ainsi dire _de prs _cette trange rivale, alors qu'elle l'entendait s'exprimer en termes si vulgaires, faons et langage qui, sans nuire la gentillesse de ses traits, leur donnaient un caractre trivial et peu attrayant. Les doutes d'Adrienne au sujet du profond amour du prince pour une Rose-Pompon se changrent donc bientt en une incrdulit complte: doue de trop d'esprit, de trop de pntration pour ne pas pressentir que cette apparente liaison, si inconcevable de la part du prince, devait cacher quelque mystre, Mlle de Cardoville se sentit renatre l'espoir. mesure que cette consolante pense se dveloppait dans l'esprit d'Adrienne, son coeur, jusqu'alors si douloureusement oppress, se dilatait; de vagues aspirations vers un meilleur avenir s'panouissaient en elle; et pourtant, cruellement avertie par le pass, craignant de cder une illusion trop facile, elle se rappelait les faits malheureusement avrs: le prince s'affichant en public avec cette jeune fille; mais par cela mme que Mlle de Cardoville pouvait alors compltement apprcier cette crature, elle trouvait la conduite du prince de plus en plus incomprhensible. Or, comment juger sainement, srement, ce qui est environn de mystres? Et puis elle se rassurait; malgr elle, un secret pressentiment lui disait que ce serait peut-tre au chevet de la pauvre ouvrire qu'elle venait d'arracher la mort que, par un hasard providentiel, elle apprendrait une rvlation d'o dpendait le bonheur de sa vie. Les motions dont tait agit le coeur d'Adrienne devenaient si vives, que son beau visage se colora d'un rose vif, son sein battit violemment, et ses grands yeux noirs, jusqu'alors tristement voils, brillrent doux et radieux la fois; elle attendait avec une impatience inexprimable. Dans l'entretien dont Rose-Pompon l'avait menace, dans cette conversation que quelques instants auparavant, Adrienne et repousse de toute la hauteur de sa fire et lgitime indignation, elle esprait trouver enfin l'explication d'un mystre qu'il lui tait si important de pntrer. Rose-Pompon, aprs avoir encore tendrement embrass la Mayeux, se releva, et se retournant vers Adrienne, qu'elle toisa d'un air des plus dgags, lui dit d'un petit ton impertinent: -- nous deux, maintenant_, madame _(le mot madame, toujours prononc avec l'expression que l'on sait); nous avons quelque chose dbrouiller ensemble. -- Je suis vos ordres, mademoiselle, rpondit Adrienne avec beaucoup de douceur et de simplicit. la vue du minois conqurant et dcid de Rose-Pompon, en entendant sa provocation Mlle de Cardoville, le digne Agricol, aprs quelques mots changs avec la Mayeux, ouvrit des oreilles normes et resta un moment interdit de l'effronterie de la grisette; puis, s'avanant vers elle, il lui dit tout bas en la tirant par la manche: -- Ah , est-ce que vous tes folle? Savez-vous qui vous parlez? -- Eh bien, aprs? est-ce qu'une jolie femme n'en vaut pas une autre?... Je dis cela pour madame... On ne me mangera pas, je suppose, rpondit tout haut et crnement Rose-Pompon; j'ai causer avec madame... je suis sre qu'elle sait de quoi et pourquoi... Sinon, je vais le lui dire: a ne sera pas long. Adrienne, craignant quelque explosion ridicule au sujet de Djalma en prsence d'Agricol, fit un signe ce dernier, et rpondit la grisette: -- Je suis prte vous entendre, mademoiselle, mais pas ici... Vous comprenez pourquoi... -- C'est juste, madame... j'ai ma clef... si vous voulez... allons chez moi... Ce _chez moi _fut dit d'un air glorieux. -- Allons donc chez vous, mademoiselle, puisque vous voulez bien me faire l'honneur de m'y recevoir... rpondit Mlle de Cardoville, de sa voix douce et perle, en s'inclinant lgrement avec un air de politesse si exquise, que Rose-Pompon, malgr son effronterie, demeura tout interdite. -- Comment, mademoiselle, dit Agricol Adrienne, vous tes assez bonne pour... -- Monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville en l'interrompant, veuillez rester auprs de ma pauvre amie... je reviendrai bientt. Puis, se rapprochant de la Mayeux, qui partageait l'tonnement d'Agricol, elle lui dit: -- Excusez-moi, si je vous laisse pendant quelques instants... Reprenez encore un peu vos forces... et je reviens vous chercher pour vous emmener chez nous, chre et bonne soeur... Se retournant alors vers Rose-Pompon, de plus en plus surprise d'entendre cette belle dame appeler la Mayeux _sa soeur_, elle lui dit: -- Quand vous le voudrez, nous descendrons, mademoiselle... -- Pardon, excuse, madame, si je passe la premire pour vous montrer le chemin; mais c'est un vrai casse-cou que cette baraque, rpondit Rose-Pompon en collant ses coudes son corps et en pinant ses lvres, afin de prouver qu'elle n'tait nullement trangre aux belles manires et au beau langage. Et les deux rivales quittrent la mansarde, o Agricol et la Mayeux restrent seuls. Heureusement les restes sanglants de la reine Bacchanal avaient t transports dans la boutique souterraine de la mre Arsne; ainsi les curieux, toujours attirs par les vnements sinistres, se pressrent la porte de la rue, et Rose-Pompon, ne rencontrant personne dans la petite cour qu'elle traversa avec Adrienne, continua d'ignorer la mort tragique de Cphyse, son ancienne amie. Au bout de quelques instants, la grisette et Mlle de Cardoville se trouvrent dans l'appartement de Philmon. Ce singulier logis tait rest dans le pittoresque dsordre o Rose-Pompon l'avait abandonn lorsque Nini-Moulin vint la chercher pour tre l'hrone d'une aventure mystrieuse. Adrienne, compltement ignorante des moeurs excentriques des tudiants et des _tudiantes_, ne put, malgr sa proccupation, s'empcher d'examiner avec un tonnement curieux ce bizarre et grotesque chaos des objets les plus disparates: dguisements de bals masqus, ttes de mort fumant des pipes, bottes errantes sur des bibliothques, verres monstres, vtements de femmes, pipes culottes, etc. l'tonnement d'Adrienne succda une impression de rpugnance pnible: la jeune fille se sentait mal l'aise, dplace, dans cet asile, non de la pauvret, mais du dsordre, tandis que la misrable mansarde de la Mayeux ne lui avait caus aucune rpulsion. Rose-Pompon, malgr ses airs dlibrs, ressentait une assez vive motion depuis qu'elle se trouvait tte tte avec Mlle de Cardoville; d'abord la rare beaut de la jeune patricienne, son grand air, la haute distinction de ses manires, la faon la fois digne et affable avec laquelle elle avait rpondu aux impertinentes provocations de la grisette, commenaient imposer beaucoup celle-ci; et de plus, comme elle tait, aprs tout, bonne fille, elle avait t profondment touche d'entendre Mlle de Cardoville appeler la Mayeux _sa soeur, son amie. _Rose-Pompon, sans savoir aucune particularit sur Adrienne, n'ignorait pas qu'elle appartenait la classe la plus riche et la plus leve de la socit; elle ressentait donc dj quelques remords d'avoir agi si cavalirement: aussi ses intentions, d'abord fort hostiles l'endroit de Mlle de Cardoville, se modifiaient peu peu. Pourtant, Mlle Rose-Pompon, tant trs mauvaise tte et ne voulant pas paratre subir une influence dont se rvoltait son amour- propre, tcha de reprendre son assurance; et, aprs avoir ferm la porte au verrou, elle dit: -- _Faites-vous _la peine de vous asseoir, madame. Toujours pour montrer qu'elle n'tait pas trangre au beau langage. Mlle de Cardoville prenait machinalement une chaise, lorsque Rose-Pompon, bien digne de pratiquer cette antique hospitalit qui regardait mme un ennemi comme un hte sacr, s'cria vivement: -- Ne prenez pas cette chaise-l, madame: elle a un pied de moins. Adrienne mit la main sur un autre sige. -- Ne prenez pas celui-l non plus, le dossier ne tient rien du tout, s'cria de nouveau Rose-Pompon. Et elle disait vrai, car le dossier de cette chaise (il reprsentait une lyre) resta entre les mains de Mlle de Cardoville, qui le replaa discrtement sur le sige en disant: -- Je crois, mademoiselle, que nous pourrons causer tout aussi bien debout. -- Comme vous voudrez, madame, rpondit Rose-Pompon, en se campant d'autant plus crnement sur la hanche, qu'elle se sentait plus trouble. Et l'entretien de Mlle de Cardoville et de la grisette commena de la sorte. XXIV. L'entretien. Aprs une minute d'hsitation, Rose-Pompon dit Adrienne, dont le coeur battait vivement: -- Je vais, madame, vous dire tout de suite ce que j'ai sur le coeur; je ne vous aurais pas cherche; puisque je vous trouve, il est bien naturel que je profite de la circonstance. -- Mais, mademoiselle, dit doucement Adrienne... pourrais-je du moins savoir le sujet de l'entretien que nous devons avoir ensemble? -- Oui, madame, dit Rose-Pompon avec un redoublement de crnerie alors plus affecte que naturelle. D'abord, il ne faut pas croire que je me trouve malheureuse et que je veuille vous faire une scne de jalousie ou pousser des cris de dlaisse... Ne vous flattez pas de a... Dieu merci! je n'ai pas me plaindre du _prince Charmant _(c'est le petit nom que je lui ai donn); au contraire, il m'a rendue trs heureuse; si je l'ai quitt, c'est malgr lui, et parce que cela m'a plu. Ce disant, Rose-Pompon qui, malgr ses airs dgags, avait le coeur trs gros, ne put retenir un soupir. -- Oui, madame, reprit-elle, je l'ai quitt parce que cela m'a plu, car il tait fou de moi, madame... mme que si j'avais voulu, il m'aurait pouse, oui, madame, pouse; tant pis si ce que je vous dis l vous fait de la peine... Du reste, quand je dis tant pis, c'est vrai que je voulais vous en causer... de la peine... Oh! bien sr; mais lorsque tout l'heure, je vous ai vue si bonne pour la pauvre Mayeux, quoique j'tais bien certainement dans mon droit... j'ai prouv quelque chose... Enfin, ce qu'il y a de plus clair, c'est que je vous dteste, et que vous le mritez bien... ajouta Rose-Pompon en frappant du pied. De tout ceci, mme pour une personne beaucoup moins pntrante qu'Adrienne et beaucoup moins intresse qu'elle dmler la vrit, il rsultait videmment que Mlle Rose-Pompon, malgr ses airs triomphants l'endroit de _celui _qui perdait la tte pour elle et voulait l'pouser, il rsultait que Mlle Rose-Pompon tait compltement dsappointe, qu'elle faisait un norme mensonge, qu'on ne l'aimait pas, et qu'un violent dpit amoureux lui avait fait dsirer de rencontrer Mlle de Cardoville, afin de lui faire, pour se venger, ce qu'en termes vulgaires on appelle une _scne, _regardant Adrienne (on saura tout l'heure pourquoi) comme son heureuse rivale; mais le bon naturel de Rose-Pompon ayant repris le dessus, elle se trouvait fort empche pour continuer sa _scne. _Adrienne, pour les raisons qu'on a dites, lui imposant de plus en plus. Quoiqu'elle se ft attendue, sinon la singulire sortie de la grisette, du moins ce rsultat: qu'il tait impossible que le prince et pour cette fille aucun attachement srieux... Mlle de Cardoville, malgr la bizarrerie de cette rencontre, fut d'abord ravie de voir ainsi sa _rivale _confirmer une partie de ses prvisions; mais tout coup, ces esprances devenues presque des ralits, succda une apprhension cruelle... Expliquons-nous. Ce que venait d'entendre Adrienne aurait d la satisfaire compltement. Selon ce qu'on appelle les usages et les coutumes du monde, sre dsormais que le coeur de Djalma n'avait pas cess de lui appartenir, il devait peu lui importer que le prince, dans toute l'effervescence d'une ardente jeunesse, et ou non cd un caprice phmre pour cette crature, aprs tout fort jolie et fort dsirable, puisque, dans le cas mme o il et cd ce caprice, rougissant de cette erreur des sens, il se sparait de Rose-Pompon. Malgr de si bonnes raisons, cette _erreur des sens _ne pouvait tre pardonne par Adrienne. Elle ne comprenait pas cette sparation absolue du corps et de l'me, qui fait que l'une ne partage pas la souillure de l'autre. Elle ne trouvait pas qu'il ft indiffrent de se donner celle-ci en pensant celle-l; son amour, jeune, chaste, passionn, tait d'une exigence absolue, exigence aussi juste aux jeux de la nature et de Dieu que ridicule et niaise aux yeux des hommes. Par cela mme qu'elle avait la religion des sens, par cela mme qu'elle les raffinait, qu'elle les vnrait comme une manifestation adorable et divine, Adrienne avait, au sujet des sens, des scrupules, des dlicatesses, des rpugnances inoues, invincibles, compltement inconnues de ces austres spiritualistes, de ces prudes asctiques, qui, sous prtexte de la vitalit, de l'indignit de la matire, en regardent les carts comme absolument sans consquence et en font litire, pour lui bien prouver, cette honteuse, cette boueuse, tout le mpris qu'elles en font. Mlle de Cardoville n'tait pas de ces cratures farouches, pudibondes, qui mourraient de confusion plutt que d'articuler nettement qu'elles veulent un mari jeune et beau, ardent et pur: aussi en pousent-elles de laids, de trs blass, de trs corrompus, quitte prendre, six mois aprs, deux ou trois amants. Non, Adrienne sentait instinctivement tout ce qu'il y a de fracheur virginale et cleste dans l'gale innocence de deux beaux tres amoureux et passionns, tout ce qu'il y a mme de garanties pour l'avenir dans les tendres et ineffables souvenirs que l'homme conserve d'un premier amour qui est aussi sa premire possession. Nous l'avons dit, Adrienne n'tait donc qu' moiti rassure... bien qu'il lui ft confirm par le dpit mme de Rose- Pompon que Djalma n'avait pas eu pour la grisette le moindre attachement srieux. La grisette avait termin sa proraison par ce mot d'une hostilit flagrante et significative: -- Enfin, madame, je vous dteste! -- Et pourquoi me dtestez-vous, mademoiselle? dit doucement Adrienne. -- Oh! mon Dieu! madame, reprit Rose-Pompon, oubliant tout fait son rle de _conqurante_, et cdant la sincrit naturelle de son caractre, faites donc comme si vous ne saviez pas propos de qui et de quoi je vous dteste!... Avec cela... que l'on va ramasser des bouquets jusque dans la gueule d'une panthre pour des personnes qui ne vous sont rien du tout!... Et si ce n'tait que cela encore! ajouta Rose-Pompon, qui s'animait peu peu, et dont la jolie figure, jusqu'alors contracte par une petite moue hargneuse, prit une expression de chagrin rel, pourtant quelquefois comique. Et si ce n'tait que l'histoire du bouquet! reprit-elle. Quoique mon sang n'ait fait qu'un tour en voyant le prince Charmant sauter comme un cabri sur le thtre... je me serais dit: Bah! ces Indiens, a a des politesses eux; ici... une femme laisse tomber son bouquet, un monsieur bien appris le ramasse et le tend, mais dans l'Inde, c'est pas a: l'homme ramasse le bouquet, ne le rend pas la femme et lui tue une panthre sous les yeux. Voil le bon genre du pays, ce qu'il parat... Mais ce qui n'est bon genre nulle part, c'est de traiter une femme comme on m'a traite... et cela, j'en suis sre, grce vous, madame. Ces plaintes de Rose-Pompon, la fois amres et plaisantes, se conciliaient peu avec ce qu'elle avait dit prcdemment du fol amour de Djalma pour elle, mais Adrienne se garda bien de lui faire remarquer ses contradictions, et lui dit doucement: -- Mademoiselle, vous vous trompez, je crois, en prtendant que je suis pour quelque chose dans vos chagrins; mais, en tous cas, je regretterais sincrement que vous ayez t maltraite par qui que ce ft. -- Si vous croyez qu'on m'a battue... vous faites erreur, s'cria Rose-Pompon. Ah bien! par exemple!... Non, ce n'est pas cela... mais enfin... je suis sre que, sans vous, le prince Charmant aurait fini par m'aimer un peu; j'en vaux bien la peine, aprs tout. Et puis, enfin... il y a aimer... et aimer... je ne suis pas exigeante, moi; mais pas seulement a!... et Rose-Pompon mordit l'ongle rose de son pouce. Ah! quand Nini-Moulin est venu me chercher ici, en m'apportant des bijoux, des dentelles pour me dcider le suivre, il avait raison de me dire qu'il ne m'exposerait rien... que de trs honnte... -- Nini-Moulin? demanda Mlle de Cardoville, de plus en plus intresse; qu'est-ce que Nini-Moulin, mademoiselle? -- Un crivain religieux, rpondit Rose-Pompon d'un ton boudeur, l'me damne d'un tas de vieux sacristains dont il empoche l'argent, soi-disant pour crire sur la morale et sur la religion. Elle est gentille, sa morale! ces mots d'_crivain religieux_, de _sacristains_, Adrienne se vit sur la voie d'une nouvelle trame de Rodin ou du pre d'Aigrigny, trame dont elle et Djalma avaient encore failli tre les victimes; elle commena d'entrevoir vaguement la vrit et reprit: -- Mais, mademoiselle, sous quel prtexte cet homme vous a-t-il emmene d'ici? -- Il est venu me chercher en me disant qu'il n'y avait rien craindre pour ma vertu, qu'il ne s'agissait que de me faire bien gentille; alors, moi je me suis dit: Philmon est son pays, je m'ennuie toute seule, a m'a l'air drle, qu'est-ce que je risque?... Oh! non, je ne savais pas ce que je risquais, ajouta Rose-Pompon en soupirant. Enfin, Nini-Moulin m'emmne dans une jolie voiture; nous nous arrtons sur la place du Palais-Royal; un homme l'air sournois et au teint jaune monte avec moi la place de Nini-Moulin, et me conduit chez le prince Charmant, o l'on m'tablit. Quand je l'ai vu, dame! il est si beau, mais si beau, que j'en suis d'abord reste toute blouie; avec a l'air si doux, si bon... Aussi, je me suis dit tout de suite: C'est pour le coup que a serait joliment bien moi de rester sage... Je ne croyais pas si bien dire... Je suis reste sage... hlas! plus que sage... -- Comment, mademoiselle, vous regrettez de vous tre montre si vertueuse?... -- Tiens... je regrette de n'avoir pas eu au moins l'agrment de refuser quelque chose... Mais refusez donc quand on ne vous demande rien... mais rien de rien; quand on vous mprise assez pour ne pas vous dire un pauvre petit mot d'amour. -- Mais, mademoiselle... permettez-moi de vous faire observer que l'indiffrence qu'on vous a tmoigne ne vous a pas empche de faire, ce me semble, un assez long sjour dans la maison dont vous me parlez. -- Est-ce que je sais pourquoi le prince Charmant me gardait auprs de lui; pourquoi il me promenait en voiture et au spectacle? Que voulez-vous! c'est peut-tre aussi bon ton, dans son pays de sauvages, d'avoir auprs de soi une petite fille bien gentille, cette fin de n'y pas faire attention du tout, du tout... -- Mais alors pourquoi restiez-vous dans cette maison, mademoiselle? -- Eh! mon Dieu! je restais, dit Rose-Pompon en frappant du pied avec dpit, je restais parce que, sans savoir comment cela s'est fait, malgr moi, je me suis mise aimer le prince Charmant; et, ce qu'il y a de drle, c'est que moi, qui suis gaie comme un pinson... je l'aimais parce qu'il tait triste, preuve que je l'aimais srieusement. Enfin, un jour, je n'y ai pas tenu... j'ai dit: Tant pis! il arrivera ce qui pourra; Philmon doit me faire des traits dans son pays, j'en suis sre; a m'encourage, et un matin je m'arrange ma manire, si gentiment, si coquettement, qu'aprs m'tre regarde dans ma glace, je me dis: Oh! c'est sr... il ne rsistera pas... Je vais chez lui; je perds la tte, je lui dis tout ce qui me passe de tendre dans l'esprit; je ris, je pleure; enfin je lui dclare que je l'adore... Qu'est-ce qu'il me rpond cela de sa voix douce et pas plus mue qu'un marbre: Pauvre enfant!... Pauvre enfant, reprit Rose-Pompon avec indignation... ni plus ni moins que si j'tais venue me plaindre lui d'un mal de dent, parce qu'il me poussait une dent de sagesse... Mais ce qu'il y a d'affreux, c'est que je suis sre que, s'il n'tait pas malheureux d'autre part en amour, ce serait un vrai salptre; mais il est si triste, si abattu! Puis, s'interrompant un moment, Rose-Pompon ajouta: -- Au fait... non... je ne veux pas vous dire cela... vous seriez trop contente... Enfin, aprs une pause d'une autre seconde: -- Ah bien! ma foi! tant pis! je vous le dis, reprit cette drle de petite fille en regardant Mlle de Cardoville avec attendrissement et dfrence; pourquoi me taire, aprs tout! J'ai commenc par vous dire, en faisant la fire, que le prince Charmant voulait m'pouser, et j'ai fini, malgr moi, par vous avouer qu'il m'avait environ mise la porte. Dame! ce n'est pas ma faute, quand je veux mentir, je m'embrouille toujours. Aussi, tenez, madame, voil la vrit pure: quand je vous ai rencontre chez cette pauvre Mayeux, je me suis d'abord sentie colre contre vous comme un petit dindon... mais quand je vous ai eu entendue vous, si belle, si grande dame, traiter cette pauvre ouvrire comme votre soeur, j'ai eu beau faire, ma colre s'en est alle... Une fois ici, j'ai fait ce que j'ai pu pour la rattraper... impossible... plus je voyais la diffrence qu'il y a entre nous deux, plus je comprenais que le prince Charmant avait raison de ne songer qu' vous... car c'est de vous, pour le coup, madame, qu'il est fou... allez... et bien fou... Ce n'est pas seulement cause de l'histoire du tigre qu'il a tu pour vous la Porte-Saint- Martin que je dis cela; mais depuis, si vous saviez mon Dieu! toutes les folies qu'il faisait avec votre bouquet. Et puis, vous ne savez pas! toutes les nuits il les passait sans se coucher, et bien souvent pleurer dans un salon, o, m'a-t-on dit, il vous a vue pour la premire fois... vous savez... prs de la serre... Et votre portrait donc, qu'il a fait de souvenir sur la glace la mode de son pays! et tant d'autres choses! Enfin, moi qui l'aimais et qui voyais cela, a commenait d'abord par me mettre hors de moi; et puis a devenait si touchant, si attendrissant, que je finissais par en avoir les larmes aux yeux. Mon Dieu!... oui... madame... tenez... comme maintenant rien qu'en y pensant, ce pauvre prince. Ah! madame, ajouta Rose-Pompon, ses jolis yeux bleus baigns de pleurs, et avec une expression d'intrt si sincre qu'Adrienne fut profondment mue; ah! madame... vous avez l'air si doux, si bon! ne le rendez donc pas malheureux, aimez-le donc un peu, ce pauvre prince... Voyons, qu'est-ce que cela vous fait de l'aimer!... Et Rose-Pompon, d'un geste sans doute trop familier, mais rempli de navet, prit avec effusion la main d'Adrienne comme pour accentuer davantage sa prire. Il avait fallu Mlle de Cardoville un grand empire sur elle-mme pour contenir, pour refouler l'lan de sa joie, qui du coeur lui montait aux lvres, pour arrter le torrent de questions qu'elle brlait d'adresser Rose-Pompon, pour retenir enfin les douces larmes de bonheur qui depuis quelques instants tremblaient sous ses paupires; et puis, chose bizarre! lorsque Rose-Pompon lui avait pris la main, Adrienne, au lieu de la retirer, avait affectueusement serr celle de la grisette, puis, par un mouvement machinal, l'avait attire prs de la fentre, comme si elle et voulu examiner plus attentivement encore la dlicieuse figure de Rose-Pompon. La grisette, en entrant, avait jet son chle et son bibi sur le lit, de sorte qu'Adrienne put admirer les paisses et soyeuses nattes de beaux cheveux blond cendr qui encadraient ravir le frais minois de cette charmante fille, aux joues roses et fermes, la bouche vermeille comme une cerise, aux grands yeux d'un bleu si gai; Adrienne put enfin remarquer, grce au dcollet un peu risqu de Rose-Pompon, la grce et les trsors de sa taille de nymphe. Si trange que cela paraisse, Adrienne tait ravie de trouver cette jeune fille encore plus jolie qu'elle ne lui avait paru d'abord... L'indiffrence stoque de Djalma pour cette ravissante crature disait assez toute la sincrit de l'amour dont il tait domin. Rose-Pompon, aprs avoir pris la main d'Adrienne, fut aussi confuse que surprise de la bont avec laquelle Mlle de Cardoville accueillit sa familiarit. Enhardie par cette indulgence et par le silence d'Adrienne, qui depuis quelques instants la considrait avec une bienveillance presque reconnaissante, la grisette reprit: -- Oh!... n'est-ce pas, madame, que vous aurez piti de ce pauvre prince? Nous ne savons ce qu'Adrienne allait rpondre la demande indiscrte de Rose-Pompon, lorsque soudain une sorte de glapissement sauvage, aigu, strident, criard, mais qui semblait videmment prtendre imiter le chant du coq, se fit entendre derrire la porte. Adrienne tressaillit, effraye; mais tout coup la physionomie de Rose-Pompon, d'une expression nagure si touchante, s'panouit joyeusement; et, reconnaissant ce signal, elle s'cria en frappant dans ses mains: -- C'est Philmon! -- Comment! Philmon? dit vivement Adrienne. -- Oui... mon amant... Ah! le monstre, il sera mont pas de loup... pour faire le coq... c'est bien lui! Un second _co-co-rico _des plus retentissants se fit entendre de nouveau derrire la porte. -- Mon Dieu, cet tre-l est-il bte et drle! il fait toujours la mme plaisanterie, et elle m'amuse toujours! dit Rose-Pompon. Et elle essuya ses dernires larmes du revers de sa main en riant comme une folle de la plaisanterie de Philmon, qui lui semblait toujours neuve et rjouissante, quoiqu'elle la connt dj. -- N'ouvrez pas, dit tout bas Adrienne, de plus en plus embarrasse; ne rpondez pas, je vous en supplie. -- La clef est sur la porte, et le verrou est mis: Philmon voit bien qu'il y a quelqu'un. -- Il n'importe. -- Mais c'est ici sa chambre, madame; nous sommes ici chez lui... dit Rose-Pompon. En effet, Philmon, se lassant probablement du peu d'effet de ses deux imitations ornithologiques, tourna la clef dans la serrure, et ne pouvant l'ouvrir, dit travers la porte, d'une voix de formidable basse taille: -- Comment_, chat chri... _de mon coeur, nous sommes enferme... Est-ce que nous prions _saint Flambard _pour le retour de _Mon-mon _(lisez Philmon)? Adrienne, ne voulant pas augmenter l'embarras et le ridicule de cette situation en la prolongeant davantage, alla droit la porte, et l'ouvrit aux regards bahis de Philmon, qui recula de deux pas. Mlle de Cardoville, malgr sa vive contrarit, ne put s'empcher de sourire la vue de l'amant de Rose-Pompon et des objets qu'il tenait la main et sous son bras. Philmon, grand gaillard trs brun et haut en couleur, arrivant de voyage, portait un bret basque blanc; sa barbe noire et touffue tombait flots sur un large gilet bleu clair la Robespierre, une courte redingote de velours olive et un immense pantalon carreaux cossais d'une grandeur extravagante compltaient le costume de Philmon. Quant aux accessoires qui avaient fait sourire Adrienne, ils se composaient: 1 d'une valise d'o sortaient la tte et les pattes d'une oie, valise que Philmon portait sous le bras; 2 d'un norme lapin blanc, bien vivant, renferm dans une cage que l'tudiant tenait la main. -- Ah! l'amour de lapin blanc! a-t-il de beaux yeux rouges! Il faut l'avouer, telles furent les premires paroles de Rose-Pompon, et Philmon, qui elles ne s'adressaient pas, revenait pourtant aprs une longue absence; mais l'tudiant, loin d'tre choqu de se voir compltement sacrifi son compagnon aux longues oreilles et aux yeux rubis, sourit complaisamment, heureux de voir la surprise qu'il mnageait sa matresse si bien accueillie. Ceci s'tait pass trs rapidement. Pendant que Rose-Pompon, agenouille devant la cage, s'extasiait d'admiration pour le lapin, Philmon, frapp du grand air de Mlle de Cardoville, portant la main son bret, avait respectueusement salu en s'effaant le long de la muraille. Adrienne lui rendit son salut avec une grce remplie de politesse et de dignit, descendit lgrement l'escalier et disparut. Philmon, aussi bloui de sa beaut que frapp de son air noble et distingu, et surtout trs curieux de savoir comment diable Rose- Pompon avait de pareilles connaissances, lui dit vivement dans son argot amoureux et tendre. -- _Chat chri _ son _Mon-mon_, qu'est-ce que cette belle dame? -- Une de mes amies de pension... grand satyre... dit Rose-Pompon en agaant le lapin. Puis, jetant un coup d'oeil de ct sur une caisse que Philmon avait pose prs de la cage et de la valise: -- Je parie que c'est encore du raisin de famille que tu m'apportes l-dedans? -- _Mon-mon _apporte mieux que a son _chat chri_, dit l'tudiant, et il appuya deux vigoureux baisers sur les joues fraches de Rose-Pompon, qui s'tait enfin releve_, Mon-mon _lui apporte son coeur. -- Connu... dit la grisette en posant dlicatement le pouce de sa main gauche sur le bout de son nez rose et ouvrant sa petite main, qu'elle agita lgrement. Philmon riposta cette agacerie de Rose-Pompon en lui prenant amoureusement la taille, et le joyeux mnage ferma sa porte. XXV. Consolations. Pendant l'entretien d'Adrienne et de Rose-Pompon, une scne touchante s'tait passe entre Agricol et la Mayeux, rests fort surpris de la condescendance de Mlle de Cardoville l'gard de la grisette. Aussitt aprs le dpart d'Adrienne, Agricol s'agenouilla devant la couche de la Mayeux, et lui dit avec une motion profonde: -- Nous sommes seuls... je puis enfin te dire ce que j'ai sur le coeur. Tiens... vois-tu!... c'est affreux, ce que tu as fait... mourir de misre... de dsespoir... et ne pas m'appeler auprs de toi? -- Agricol... coute-moi... -- Non... tu n'as pas d'excuse... quoi sert donc, mon Dieu! de nous tre appels frre et soeur, de nous tre donn pendant quinze ans les preuves de la plus sincre affection, pour qu'au jour du malheur tu te dcides ainsi quitter la vie sans t'inquiter de ceux que tu laisses... sans songer que te tuer, c'est leur dire: Vous n'tes rien pour moi! -- Pardon, Agricol... c'est vrai... je n'avais pas pens cela, dit la Mayeux en baissant les yeux; mais... la misre... le manque de travail!... -- La misre... le manque de travail! et moi donc, est-ce que je n'tais pas l? -- Le dsespoir!... -- Et pourquoi le dsespoir? Cette gnreuse demoiselle te recueille chez elle; apprciant ce que tu vaux, elle te traite comme son amie, et c'est au moment o tu n'as jamais eu plus de garantie de bonheur... pour l'avenir, pauvre enfant... que tu abandonnes brusquement la maison de Mlle de Cardoville... nous laissant tous dans une horrible anxit sur ton sort! -- Je... je... craignais d'tre charge... ma bienfaitrice... dit la Mayeux en balbutiant. -- Toi charge... Mlle de Cardoville... elle si riche, si bonne!... -- J'avais peur d'tre indiscrte... dit la Mayeux, de plus en plus embarrasse... Au lieu de rpondre sa soeur adoptive, Agricol garda le silence, la contempla pendant quelques instants avec une expression indfinissable, puis s'cria tout coup, comme s'il et rpondu une question qu'il se posait lui-mme: -- Elle me pardonnera de lui avoir dsobi; oui, j'en suis sr. Alors, s'adressant la Mayeux, qui le regardait de plus en plus tonne, il lui dit d'une voix brve et mue: -- Je suis trop franc; cette position n'est pas tenable; je te fais des reproches, je te blme... et je ne suis pas ce que je te dis... je pense autre chose... -- quoi donc, Agricol? -- J'ai le coeur navr en songeant au mal que je t'ai fait... -- Je ne comprends pas... mon ami... tu ne m'as jamais fait de mal... -- Non... n'est-ce pas?... jamais... pas mme dans les petites choses? lorsque, par exemple, cdant une dtestable habitude d'enfance, moi qui pourtant t'aimais, te respectais comme ma soeur... je t'injuriais cent fois par jour... -- Tu m'injuriais? -- Et que faisais-je donc, en te donnant sans cesse un sobriquet odieusement ridicule... au lieu de t'appeler par ton nom. ces mots, la Mayeux regarda le forgeron avec effroi, tremblant qu'il ne ft instruit de son triste secret, malgr l'assurance contraire qu'elle avait reue de Mlle de Cardoville; pourtant elle se calma en pensant qu'Agricol avait pu rflchir l'humiliation qu'elle devait prouver s'entendre sans cesse appeler la Mayeux. Aussi rpondit-elle en s'efforant de sourire: -- Peux-tu te chagriner pour si peu de chose? C'tait, comme tu le dis, Agricol, une habitude d'enfance... Ta bonne et tendre mre, qui me traitait comme sa fille... m'appelait aussi la Mayeux, tu le sais bien. -- Et ma mre... est-elle aussi alle te consulter sur mon mariage, te parler de la rare beaut de ma fiance, te prier de voir cette fille, d'tudier son caractre, dans l'espoir que l'instinct de ton attachement pour moi t'avertirait... si je faisais un mauvais choix? Dis, ma mre a-t-elle eu cette cruaut? Non... c'est moi qui ainsi te dchirais le coeur. Les craintes de la Mayeux se rveillrent; plus de doute, Agricol savait son secret. Elle se sentit mourir de confusion; pourtant, faisant un dernier effort pour ne pas croire cette dcouverte, elle murmura d'une voix faible: -- En effet... Agricol... ce n'est pas ta mre qui m'a prie de cela... c'est toi... et... et... je t'ai su gr de cette preuve de confiance. -- Tu m'en as su gr... malheureuse enfant! s'cria le forgeron les yeux remplis de larmes; non, ce n'est pas vrai car je te faisais un mal affreux... j'tais impitoyable... sans le savoir... mon Dieu! -- Mais... dit la Mayeux d'une voix peine intelligible, pourquoi penses-tu cela? -- Pourquoi? parce que tu m'aimais! s'cria le forgeron d'une voix palpitante d'motion, en serrant fraternellement la Mayeux entre ses bras. -- Oh! mon Dieu!... murmura l'infortune en tchant de cacher son visage entre ses mains, il sait tout. -- Oui... je sais tout, reprit le forgeron avec une expression de tendresse et de respect indicible, oui, je sais tout... et je ne veux pas, moi, que tu rougisses d'un sentiment qui m'honore et dont je m'enorgueillis; oui, je sais tout, et je me dis avec bonheur, avec fiert, que le meilleur, que le plus noble coeur qu'il y ait au monde a t moi, est moi... sera toujours moi... Allons Madeleine, laissons la honte aux passions mauvaises; allons, le front haut, relve les yeux, regarde-moi... Tu sais si mon visage a jamais menti... tu sais si une motion feinte s'y est jamais rflchie... eh bien, regarde-moi, te dis-je, regarde... et tu liras sur mes traits combien je suis fier, oui, entends-tu Madeleine, lgitimement fier de ton amour... La Mayeux, perdue de douleur, crase de confusion, n'avait pas jusqu'alors os lever les yeux sur Agricol; mais la parole du forgeron exprimait une conviction si profonde, sa voix vibrante rvlait une motion si tendre, que la pauvre crature sentit malgr elle sa honte s'effacer peu peu, surtout lorsque Agricol eut ajout avec une exaltation croissante: Va, sois tranquille, ma noble et douce Madeleine, de ce digne amour... j'en serai digne: crois-moi, il te causera autant de bonheur qu'il t'a caus de larmes... Pourquoi donc cet amour serait-il dsormais pour toi un sujet d'loignement, de confusion ou de crainte? qu'est-ce donc que l'amour, ainsi que le comprend ton adorable coeur? Un continuel change de dvouement, de tendresse, une estime profonde et partage, une mutuelle, une aveugle confiance? Eh bien, Madeleine, ce dvouement, cette tendresse, cette confiance, nous les aurons l'un pour l'autre, oui, plus encore que par le pass. Dans mille occasions, ton secret m'inspirait de la crainte, de la dfiance... l'avenir, au contraire, tu me verras si radieux de remplir ainsi ton bon et vaillant coeur, que tu seras heureuse de tout le bonheur que tu me donnes... Ce que je te dis l est goste... c'est possible; tant pis!... je ne sais pas mentir. Plus le forgeron parlait, plus la Mayeux s'enhardissait... Ce qu'elle avait surtout redout dans la rvlation de son secret, c'tait de le voir accueilli par la raillerie, le ddain, ou une compassion humiliante; loin de l, la joie et le bonheur se peignaient vritablement sur la mle et loyale figure d'Agricol; la Mayeux le savait incapable de feinte; aussi s'cria-t-elle, cette fois sans confusion, et au contraire, elle aussi... avec une sorte d'orgueil: -- Toute passion sincre et pure a donc cela de beau, de bien, de consolant, mon Dieu! qu'elle finit toujours par mriter un touchant intrt lorsqu'on a pu rsister ses premiers orages! elle honorera donc toujours et le coeur qui l'inspire et le coeur qui l'prouve! grce toi, Agricol, grce tes bonnes paroles qui me relvent mes propres yeux, je sens qu'au lieu de rougir de cet amour, je dois m'en glorifier... Ma bienfaitrice a raison... tu as raison; pourquoi donc aurais-je honte? N'est-il donc pas saint et vrai, mon amour? tre toujours dans ta vie, t'aimer, te le dire, et le prouver par une affection de tous les instants, qu'ai-je espr de plus? et pourtant la honte, la crainte, jointe au vertige que donne le malheur arriv son comble, m'ont pouss jusqu'au suicide? C'est qu'aussi, vois-tu, mon ami, il faut pardonner quelque chose aux mortelles dfiances d'une pauvre crature voue au ridicule depuis son enfance. Et puis, enfin... ce secret devait mourir avec moi, moins qu'un hasard impossible prvoir ne te le rvlt... Alors, dans ce cas, tu as raison, sre de moi-mme, sre de toi... je n'aurais rien d redouter; mais il faut m'tre indulgent: la mfiance, la cruelle mfiance de soi... Tiens, Agricol, mon gnreux frre, je te dirai ce que tu me disais tout l'heure: Regarde-moi bien, jamais non plus, tu le sais, mon visage n'a menti; eh bien, regarde... vois si mes yeux fuient les tiens... vois, si de ma vie, j'ai eu l'air aussi heureuse... et pourtant tout l'heure j'allais mourir. La Mayeux disait vrai... Agricol lui-mme n'et pas espr un effet si prompt de ses paroles; malgr les traces profondes que la misre, que le chagrin, que la maladie avaient imprimes sur le visage de la jeune fille, il rayonnait alors d'un bonheur rempli d'lvation, de srnit, tandis que ses yeux bleus, doux et purs comme son me, s'attachaient sans embarras sur ceux d'Agricol. -- Oh! merci, merci! s'cria le forgeron avec ivresse. En te voyant si calme, si heureuse, Madeleine... c'est de la reconnaissance que j'prouve. -- Oui, calme, oui, heureuse, car maintenant... mes plus secrtes penses tu les sauras... Oui, heureuse, car ce jour, commenc d'une manire si funeste, finit comme un songe divin; loin d'avoir peur, je te regarde avec ivresse; j'ai retrouv ma gnreuse bienfaitrice, et je suis tranquille sur le sort de ma pauvre soeur... Oh! tout l'heure, n'est-ce pas? nous la verrons, car cette joie, il faut qu'elle la partage. La Mayeux tait si heureuse que le forgeron n'osa ni ne voulut lui apprendre encore la mort de Cphyse, dont il se rservait de l'instruire avec mnagements; il rpondit: -- Cphyse, par cela mme qu'elle est plus robuste que toi, a t si rudement branle, qu'il sera prudent, m'a-t-on dit tout l'heure, de la laisser pendant toute cette journe dans le plus grand calme. -- J'attendrai donc; j'ai de quoi distraire mon impatience, j'ai tant dire... -- Chre et douce Madeleine... -- Tiens, mon ami, s'cria la Mayeux en interrompant Agricol et en pleurant de joie, je ne puis te dire, vois-tu, ce que j'prouve quand tu m'appelles Madeleine... C'est quelque chose de si suave, de si doux, de si bienfaisant, que j'en ai le coeur tout panoui. -- Malheureuse enfant, elle a donc bien souffert, mon Dieu! s'cria le forgeron avec un attendrissement inexprimable, qu'elle montre tant de bonheur, tant de reconnaissance, en s'entendant appeler de son modeste nom... -- Mais, pense donc, mon ami, que ce mot dans ta bouche rsume pour moi toute une vie nouvelle! Si tu savais les esprances, les dlices qu'en un instant j'entrevois pour l'avenir! si tu savais toutes les chres ambitions de ma tendresse... Ta femme, cette charmante Angle... avec sa figure d'ange et son me d'ange... oh! mon tour, je te dis: Regarde-moi, et tu verras que ce doux nom m'est doux aux lvres et au coeur... oui, ta charmante et bonne Angle m'appellera aussi Madeleine... et tes enfants!! chers petits tres adors, pour eux aussi... je serai Madeleine... leur bonne Madeleine; par l'amour que j'aurai pour eux, ne seront-ils pas moi aussi bien qu' leur mre? car je veux ma part des soins maternels; ils seront nous trois, n'est-ce pas, Agricol?... Oh! laisse-moi pleurer... laisse-moi, c'est si bon des larmes sans amertume, des larmes qu'on ne cache pas!... Dieu soit bni! grce toi, mon ami... la source de celles-l est jamais tarie. Depuis quelques instants, cette scne attendrissante avait un tmoin invisible. Le forgeron et la Mayeux, trop mus, ne pouvaient apercevoir Mlle de Cardoville, debout au seuil de la porte. Ainsi que l'avait dit la Mayeux, ce jour, commenc pour tous sous de funestes auspices, tait devenu pour tous un jour d'ineffable flicit. Adrienne aussi tait radieuse: Djalma l'aimait avec passion. Ces odieuses apparences dont elle avait t dupe et victime taient videmment une nouvelle trame de Rodin, et il ne restait plus Mlle de Cardoville qu' dcouvrir le but de ces machinations. Une dernire joie lui tait rserve... En fait de bonheur... rien ne rend pntrant... comme le bonheur: Adrienne devina, aux dernires paroles de la Mayeux, qu'il n'y avait plus de secret entre l'ouvrire et le forgeron; aussi ne put-elle s'empcher de crier en entrant: -- Ah! ce jour est le plus beau de ma vie, car je ne suis pas seule tre heureuse. Agricol et la Mayeux se retournrent vivement. -- Mademoiselle, dit le forgeron, malgr la promesse que je vous ai faite, je n'ai pu cacher Madeleine que je savais qu'elle m'aimait. -- Maintenant que je ne rougis plus de cet amour devant Agricol, comment en rougirais-je devant vous, mademoiselle, devant vous qui, tout l'heure encore, me disiez: Soyez fire de cet amour... car il est noble et pur!... dit la Mayeux; et le bonheur lui donna la force de se lever, et de s'appuyer sur le bras d'Agricol. -- Bien! bien! mon amie, lui dit Adrienne en allant elle et l'entourant d'un de ses bras afin de la soutenir aussi; un moment seulement pour excuser une indiscrtion que vous pourriez me reprocher... Si j'ai dit votre secret M. Agricol. -- Sais-tu pourquoi, Madeleine? s'cria le forgeron en interrompant Adrienne. Encore une preuve de cette dlicate gnrosit de coeur qui ne se dment jamais chez mademoiselle. J'ai hsit longtemps vous confier ce secret, m'a-t-elle dit ce matin, mais je m'y dcide; nous allons retrouver votre soeur adoptive; vous tes pour elle le meilleur des frres, mais, sans le savoir, sans y songer, bien des fois vous la blessiez cruellement; maintenant vous savez son secret... je me repose sur votre coeur pour le garder fidlement, et pour pargner mille douleurs cette pauvre enfant... douleurs d'autant plus amres qu'elles viennent de vous, et qu'elle doit souffrir en silence. Ainsi, quand vous parlerez de votre femme, de votre bonheur, mettez-y assez de mnagements pour ne pas froisser ce coeur noble, bon et tendre... Oui, Madeleine, voil pourquoi mademoiselle a commis ce qu'elle appelle une indiscrtion. -- Les termes me manquent, mademoiselle... pour vous remercier encore et toujours, dit la Mayeux. -- Voyez donc un peu, mon amie, reprit Adrienne, combien les ruses des mchants tournent souvent contre eux; on redoutait votre dvouement pour moi, on avait ordonn cette malheureuse Florine de vous drober votre journal. -- Afin de m'obliger de quitter votre maison force de honte, mademoiselle, quand je saurais mes plus secrtes penses livres aux railleries de tous... Maintenant, je n'en doute pas, dit la Mayeux. -- Et vous avez raison, mon enfant. Eh bien, cette horrible mchancet, qui a failli causer votre mort, tourne, cette heure, la confusion des mchants; leur trame est dvoile... celle-l, et heureusement bien d'autres encore, dit Adrienne en songeant Rose-Pompon. Puis elle reprit avec une joie profonde: -- Enfin, nous voici plus unies, plus heureuses que jamais, et retrouvant dans notre flicit mme de nouvelles forces contre nos ennemis; je dis nos ennemis, car tout ce qui m'aime est odieux ces misrables... Mais, courage! l'heure est venue, les gens de coeur vont avoir leur tour... -- Dieu merci! mademoiselle... dit le forgeron, et, pour ma part, ce n'est pas le zle qui me manque; quel bonheur de leur arracher leur masque! -- Laissez-moi vous rappeler, monsieur Agricol, que vous avez demain une entrevue avec M. Hardy. -- Je ne l'ai pas oubli, mademoiselle, non plus que vos offres gnreuses. -- C'est tout simple, il est des miens; rptez-lui bien ce que je vais d'ailleurs lui crire ce soir, que tous les fonds qui lui sont ncessaires pour rtablir sa fabrique sont sa disposition; ce n'est pas seulement pour lui que je parle, mais pour cent fabriques rduites un sort prcaire... Suppliez-le surtout d'abandonner au plus tt la funeste maison o il a t conduit; pour mille raisons, il doit se dfier de tout ce qui l'entoure. -- Soyez tranquille, mademoiselle... la lettre qui m'a t crite, en rponse celle que j'tais parvenu lui faire remettre secrtement, tait courte, affectueuse, quoique bien triste; il m'accorde une entrevue; je suis sr de le dcider... quitter cette triste demeure, et peut-tre l'emmener avec moi; il a toujours eu tant de confiance dans mon dvouement! -- Allons, bon courage, monsieur Agricol, dit Adrienne en mettant son manteau sur les paules de la Mayeux et en l'enveloppant avec soin. Partons, car il se fait tard. Aussitt arrive chez moi, je vous donnerai une lettre pour M. Hardy, et demain vous viendrez me dire, n'est-ce pas? le rsultat de votre visite. Puis, se reprenant, Adrienne rougit lgrement et dit: -- Non... pas demain... crivez-moi seulement, et aprs-demain, sur le midi, venez. * * * * * Quelques instants aprs, la jeune ouvrire, soutenue par Agricol et Adrienne, avait descendu l'escalier de la triste maison, et, tant monte en voiture avec Mlle de Cardoville, elle demanda avec les plus vives instances voir Cphyse; en vain Agricol avait rpondu la Mayeux que cela tait impossible, qu'elle la verrait le lendemain. * * * * *. Grce aux renseignements que lui avait donns Rose-Pompon, Mlle de Cardoville, se dfiant avec raison de tout ce qui entourait Djalma, crut avoir trouv le moyen de faire remettre, le soir mme, et srement, une lettre d'elle entre les mains du prince. XXVI. Les deux voitures. C'est le soir mme du jour o Mlle de Cardoville a empch le suicide de la Mayeux. Onze heures sonnent, la nuit est profonde, le vent souffle avec violence et chasse de gros nuages noirs qui interceptent compltement la ple clart de la lune. Un fiacre monte lentement, pniblement, au pas de ses deux chevaux essouffls, la pente de la rue Blanche, assez rapide aux abords de la barrire, non loin de laquelle est situe la maison occupe par Djalma. La voiture s'arrte; le cocher, maugrant de la longueur d'une course interminable aboutissant cette monte difficile, se retourne sur son sige, se penche vers la glace du devant de la voiture, et dit d'un ton bourru la personne qu'il conduisait: -- Ah ! est-ce ici, la fin? Du haut de la rue de Vaugirard la barrire Blanche, a peut compter pour une course; avec a que la nuit est si noire, qu'on ne voit pas quatre pas devant soi, puisqu'on n'allume pas les rverbres eu gard au clair de lune... qu'il ne fait pas... -- Cherchez une petite porte avec un auvent... passez-la... d'une vingtaine de pas, et ensuite arrtez-vous... le long du mur, rpondit une voix criarde et impatiente avec un accent italien des plus prononcs. -- Voil un bigre d'Allemand qui me fera tourner en bourrique, se dit le cocher, courrouc; puis il ajouta: -- Mais, mille tonnerres! puisque je vous dis qu'on n'y voit pas... comment diable voulez-vous que je l'aperoive, moi, votre petite porte! -- Vous n'avez donc pas la moindre intelligence!... Longez le mur droite... de faon le raser; la lumire de vos lanternes vous aidera... et vous reconnatrez facilement cette petite porte; elle se trouve aprs le numro 50... Si vous ne la trouvez pas, c'est que vous tes ivre, rpondit avec une aigreur croissante la voix l'accent italien. Le cocher, pour toute rponse, jura comme un paen, fouetta ses chevaux puiss; puis, longeant le mur de trs prs, il carquilla ses yeux, afin de lire les numros de la rue l'aide de la lueur de ses lanternes. Au bout de quelques moments de marche, la voiture s'arrta de nouveau. -- J'ai dpass le numro 50, et voil une petite porte auvent, dit le cocher; est-ce celle-l! -- Oui... dit la voix. Maintenant, avancez une vingtaine de pas, puis vous arrterez. -- Allons, bon, encore... -- Ensuite, vous descendrez de votre sige et vous irez frapper deux fois trois coups la petite porte que nous allons dpasser... Vous comprenez bien! deux fois trois coups. -- C'est donc a que vous me donnez comme pourboire! s'cria le cocher exaspr. -- Quand vous m'aurez reconduit au faubourg Saint-Germain, o je demeure, vous aurez un bon pourboire, si vous tes intelligent. -- Bon... maintenant au faubourg Saint-Germain... Plus que cela de ruban de queue, merci! dit le cocher avec une colre contenue. Moi qui avais pouff mes chevaux pour tre sur le boulevard la sortie du spectacle, non!... de non... Puis, faisant contre fortune bon coeur, et comptant sur le ddommagement du pourboire, il reprit: -- Je vais donc aller frapper six coups la petite porte! -- Oui, d'abord trois coups, puis un silence, puis encore trois coups... Comprenez-vous! -- Et aprs! -- Vous direz la personne qui vous ouvrira: On vous attend, et vous la conduirez ici la voiture. -- Que le diable te brle! dit le cocher en se retournant sur son sige, et il ajouta, en fouettant ses chevaux: -- Ce gredin d'Allemand-l a des manigances avec des francs-maons ou peut-tre bien avec des contrebandiers, vu que nous sommes prs de la barrire... il mriterait bien que je le dnonce, pour me faire venir de la rue de Vaugirard ici. une vingtaine de pas au-del de la petite porte, la voiture s'arrta de nouveau, le cocher descendit de son sige pour excuter les ordres qu'il avait reus. Arrivant bientt auprs de la petite porte, il y heurta, ainsi qu'il lui avait t recommand, d'abord trois coups, puis, aprs une pause, trois autres coups. Quelques nuages moins opaques, moins foncs que ceux qui avaient jusqu'alors obscurci le disque de la lune, formrent alors claircie, et lorsqu'au signal donn la porte s'ouvrit, le cocher vit sortir un homme de taille moyenne, envelopp d'un manteau et coiff d'un bonnet de couleur. Cet homme fit deux pas dans la rue, aprs avoir ferm la porte clef. -- On vous attend, lui dit le cocher, je vais vous conduire la voiture. Et, marchant devant l'homme au manteau qui lui avait rpondu par un signe de tte, il le mena jusqu'au fiacre. Il se prparait ouvrir la portire et baisser le marchepied, lorsque la voix de l'intrieur s'cria: -- C'est inutile... Monsieur ne montera pas... je causerai avec lui par la portire... on vous avertira lorsqu'il faudra partir. -- a fait que j'aurai le temps de t'envoyer tous les diables, murmura le cocher; mais a ne m'empchera pas de me promener pour me dgourdir les jambes. Et il se mit marcher de long en large le long du mur o tait perce la petite porte. Au bout de quelques secondes, il entendit le roulement lointain et de plus en plus rapproch d'une voiture qui, gravissant rapidement la monte, s'arrta quelque distance et en de de la porte du jardin. -- Tiens! une voiture bourgeoise, dit le cocher; crnes chevaux, tout de mme, pour monter ce trot-l ce roidillon de rue Blanche. Le cocher terminait cette rflexion, lorsqu' la faveur de l'claircie momentane, il vit un homme descendre de cette voiture, s'avancer rapidement, s'arrter un instant la petite porte, l'ouvrir, entrer, et disparatre aprs l'avoir referme sur lui. -- Tiens, tiens, a se complique, dit le cocher; l'un est sorti, en voil un autre qui rentre. Ce disant, il se dirigea vers la voiture; elle tait brillamment attele de deux beaux et vigoureux chevaux; le cocher, immobile dans son carrick dix collets, tenait son fouet dress, le manche appuy sur son genou droit, ainsi qu'il convient. -- Voil un chien de temps pour faire faire le pied de grue de superbes chevaux comme les vtres, camarade, dit l'humble cocher de fiacre l'automdon _bourgeois_, qui resta muet et impassible, sans paratre seulement se douter qu'on lui parlait. Il n'entend pas le franais... c'est un Anglais... cela se reconnat tout de suite ses cheveux, dit le cocher, interprtant ainsi le silence de celui qui il venait de parler; puis, avisant quelques pas une sorte de valet de pied gant, debout contre la portire, vtu d'une longue et ample redingote de livre d'un gris jauntre, collet bleu clair et boutons d'argent, le cocher, s'adressant lui en manire de compensation, et sans varier de beaucoup son thme: -- Voil un chien de temps pour faire le pied de grue, camarade. Mme imperturbable silence de la part du valet de pied. -- C'est deux Anglais, reprit philosophiquement le cocher, et, quoique assez tonn de l'incident de la petite porte, il recommena sa promenade en se rapprochant de son fiacre. Pendant que se passaient les faits dont nous venons de parler, l'homme au manteau et l'homme l'accent italien continuaient de s'entretenir; l'un toujours dans la voiture, l'autre debout, en dehors, la mains appuye au bord de la portire. La conversation durait depuis quelque temps et avait lieu en italien; il s'agissait d'une personne absente, ainsi qu'on en jugera par les paroles suivantes: -- Ainsi, disait la voix qui sortait du fiacre, cela est bien convenu? -- Oui, monseigneur, reprit l'homme au manteau, mais seulement dans le cas o l'aigle deviendrait serpent. -- Et, dans le cas contraire, ds que vous recevrez l'autre moiti du crucifix d'ivoire que je viens de vous remettre... -- Je saurai ce que cela veut dire, monseigneur. -- Continuez toujours de mriter et de conserver sa confiance. -- Je la mriterai, je la conserverai, monseigneur, parce que j'admire et respecte cet homme, plus fort par l'esprit, par le courage et par la volont... que les hommes les plus puissants de ce monde... Je me suis agenouill devant lui avec humilit comme devant une des trois sombres idoles qui sont entre Bohwanie et ses adorateurs... car lui, comme moi, a pour religion de changer la vie en nant. -- Hum! hum! dit la voix d'un ton assez embarrass, ce sont l des rapprochements inutiles et inexacts... Songez seulement lui obir... Sans raisonner votre obissance... -- Qu'il parle, et j'agis; je suis entre ses mains _comme un cadavre_, ainsi qu'il aime le dire... Il a vu, il voit toujours mon dvouement par les services que je lui rends auprs du prince Djalma... Il me dirait: _Tue... _que ce fils de roi... -- N'ayez pas, pour l'amour du ciel, des ides pareilles! s'cria la voix en interrompant l'homme au manteau. Grce Dieu, on ne vous demandera jamais de telles preuves de soumission. -- Ce que l'on m'ordonne... je le fais... Bohwanie me regarde. -- Je ne doute pas de votre zle... je sais que vous tes une barrire vivante et intelligente mise entre le prince et bien des intrts coupables; et c'est parce que l'on m'a parl de votre zle, de votre habilet circonvenir ce jeune Indien, et surtout de la cause de votre aveugle dvouement excuter les ordres que l'on vous donne, que j'ai voulu vous instruire de tout. Vous tes fanatique de celui que vous servez... c'est bien... l'homme doit tre l'esclave obissant du dieu qu'il se choisit. -- Oui, monseigneur... tant que le dieu... reste dieu. -- Nous nous entendons parfaitement. Quant votre rcompense, vous savez... mes promesses... -- Ma rcompense... je l'ai dj, monseigneur. -- Comment? -- Je m'entends. -- la bonne heure... Quant au secret... -- Vous avez des garanties, monseigneur. -- Oui... suffisantes. -- Et d'ailleurs, l'intrt de la cause que je sers vous rpond de mon zle et de ma discrtion, monseigneur. -- C'est vrai... vous tes un homme de ferme et ardente conviction. -- J'y tche, monseigneur. -- Et, aprs tout, fort religieux... votre point de vue. Or, c'est dj trs louable d'avoir un point de vue quelconque en ces matires, par l'impit qui court, et, surtout, lorsque votre point de vue vous pouvez m'assurer de votre aide. -- Je vous l'assure, monseigneur, par cette raison qu'un chasseur intrpide prfre un chacal dix renards, un tigre dix chacals, un lion dix tigres, et l'ouelmis dix lions. -- Qu'est-ce, l'ouelmis? -- C'est ce que l'esprit est la matire, la lame au fourreau, le parfum la fleur, la tte au corps. -- Je comprends... jamais comparaison n'a t plus juste... Vous tes homme de bon jugement. Rappelez-vous toujours ce que vous venez de me dire l, et rendez-vous de plus en plus digne de la confiance de votre idole, de votre dieu... -- Sera-t-il bientt en tat de m'entendre, monseigneur? -- Dans deux ou trois jours au plus; hier une crise providentielle l'a sauv... et il est dou d'une volont si nergique, que sa gurison sera rapide. -- Le reverrez-vous demain, monseigneur? -- Oui, avant mon dpart, pour lui faire mes adieux. -- Alors, dites-lui ceci, qui est trange, et dont je n'ai pu l'instruire, car cela s'est pass hier. -- Parlez. -- J'tais all au jardin des morts... partout des funrailles, des torches enflammes au milieu de la nuit noire... clairant des tombes... Bohwanie souriait dans le ciel d'bne. En songeant cette sainte divinit du nant, je regardais avec joie vider une voiture remplie de cercueils. La fosse immense bait comme une bouche de l'enfer... on lui jetait... morts sur morts; elle bait toujours. Tout coup je vois ct de moi, la lueur d'une torche, un vieillard... je l'avais dj vu... c'est un juif... il est gardien de cette maison... de la... rue Saint-Franois... que vous savez... Et l'homme au manteau tressaillit et s'arrta. -- Oui... je sais... mais qu'avez-vous... vous interrompre ainsi? -- C'est que, dans cette maison... se trouve depuis cent cinquante ans... le portrait d'un homme... d'un homme... que j'ai rencontr jadis au fond de l'Inde, sur les bords du Gange... Et l'homme au manteau ne put s'empcher de tressaillir et de s'arrter encore. -- Une ressemblance singulire, sans doute? -- Oui, monseigneur, une ressemblance... singulire... pas autre chose... -- Mais ce vieux juif?... ce vieux juif? -- M'y voici, monseigneur. Toujours pleurant, il a dit un fossoyeur: Eh bien! le cercueil? -- Vous aviez raison; je l'ai trouv dans la seconde range de l'autre fosse, a rpondu le fossoyeur; il portait bien, pour signe, une croix forme de sept points noirs. Mais comment avez-vous pu savoir et la place et la marque de ce cercueil? -- Hlas! peu vous importe, a dit le vieux juif avec une amre tristesse. Vous voyez que je ne suis que trop bien instruit; il est cach fleur de terre; mais dpchez-vous vite. -- travers le tumulte, on ne s'apercevra de rien, a repris le fossoyeur. Vous m'avez bien pay, je dsire que vous russissiez dans ce que vous voulez faire. -- Et ce vieux juif, qu'a-t-il fait de ce cercueil marqu de sept points noirs? -- Deux hommes l'accompagnaient, monseigneur, portant une civire garnie de rideaux; il a allum une lanterne et, suivi de ces deux hommes, il s'est dirig vers l'endroit dsign par le fossoyeur... Un embarras de voitures de morts m'a fait perdre le vieux juif, sur les traces duquel je m'tais mis travers les tombeaux; il m'a t impossible de le retrouver... -- Cela est trange, en effet... Ce juif, que voulait-il faire de ce cercueil? -- On dit qu'ils emploient des cadavres pour composer des charmes magiques, monsieur. -- Ces mcrants sont capables de tout... mme du commerce avec l'ennemi des hommes... Du reste, on avisera... cette dcouverte est peut-tre importante... Minuit sonna cet instant dans le lointain. -- Minuit!... dj!... -- Oui, monseigneur. -- Il faut que je parte... Adieu... Ainsi, une dernire fois, vous me le jurez: la circonstance convenue arrivant, ds que vous recevrez l'autre moiti du crucifix d'ivoire que je vous ai donn tout l'heure, vous tiendrez votre promesse? -- Par Bohwanie, je vous l'ai jur, monseigneur. -- N'oubliez pas non plus que, pour plus de sret, la personne qui vous remettra l'autre moiti du crucifix devra vous dire... Voyons, que devra-t-on vous dire... Vous souvenez-vous? -- On devra me dire, monseigneur: _De la coupe aux lvres, il y a loin._ _-- _Trs bien... Adieu. Secret et fidlit. -- Secret et fidlit, monseigneur, rpondit l'homme au manteau. Quelques secondes aprs, le fiacre se remettait en marche, emmenant le cardinal Malipieri. Tel tait l'interlocuteur de l'homme au manteau. Ce dernier (on a sans doute reconnu Faringhea) regagna la petite porte du jardin de la maison occupe par Djalma. Au moment o il allait mettre la clef dans la serrure, sa profonde surprise, il vit la porte s'ouvrir devant lui et un homme en sortir. Faringhea, se prcipitant sur cet inconnu, le saisit violemment au collet, en s'criant: -- Qui tes-vous? d'o sortez-vous? Sans doute l'inconnu trouva le ton dont cette question tait faite trs peu rassurant, car, au lieu d'y rpondre, il fit tous ses efforts pour se dgager de l'treinte de Faringhea, en criant d'une voix retentissante: -- Pierre... moi!... Aussitt la voiture, qui stationnait quelques pas, arrivant au grand trot, Pierre, le valet de pied gant, saisit le mtis par les paules, le rejeta quelques pas en arrire, et opra ainsi une diversion fort utile l'inconnu. -- Maintenant, monsieur, dit ce dernier Faringhea en se rajustant, toujours protg par le gant, je suis en mesure de rpondre vos questions... quoique vous traitiez fort brutalement une ancienne connaissance... Oui, je suis M. Dupont, ex-rgisseur de la terre de Cardoville... telle enseigne que c'est moi qui ai aid vous repcher lors du naufrage du btiment o vous tiez embarqu. En effet, la vive lueur des deux lanternes, le mtis reconnut la bonne et loyale figure de M. Dupont, jadis rgisseur et alors, ainsi qu'on l'a dit, intendant de la maison de Mlle de Cardoville. L'on n'a peut-tre pas oubli que ce fut M. Dupont qui, le premier, crivit Mlle de Cardoville pour rclamer son intrt en faveur de Djalma, retenu au chteau de Cardoville par une blessure reue pendant le naufrage. -- Mais, monsieur... que venez-vous faire ici? Pourquoi vous introduire ainsi clandestinement dans cette maison? dit Faringhea d'un ton brusque et souponneux. -- Je vous ferai observer qu'il n'y a rien du tout de clandestin dans ma conduite; je viens ici dans une voiture aux livres de Mlle de Cardoville, ma chre et digne matresse, charg par elle, trs ostensiblement... trs videmment, de remettre une lettre de sa part au prince Djalma, son cousin, rpondit M. Dupont avec dignit. ces mots, Faringhea frmit de rage muette, et reprit: -- Pourquoi, monsieur... venir cette heure tardive? pourquoi vous introduire par cette petite porte? -- Je viens cette heure, mon cher monsieur, parce que c'est l'ordre de Mlle de Cardoville, et je suis entr par cette petite porte parce qu'il y a tout lieu de croire qu'en m'adressant la grande porte... il m'et t impossible de parvenir jusqu'au prince... -- Vous vous trompez, monsieur, rpondit le mtis. -- C'est possible... mais, comme on savait que le prince passait presque habituellement une partie de la nuit dans le petit salon... qui communique la serre chaude dont voici la porte, et dont Mlle de Cardoville a conserv une double clef depuis qu'elle a lou cette maison, j'tais peu prs certain, en prenant ce chemin, de pouvoir remettre entre les mains du prince la lettre de Mlle de Cardoville, sa cousine... et c'est ce que j'ai eu l'honneur de faire, mon cher monsieur, et j'ai t profondment touch de la bienveillance avec laquelle le prince a daign me recevoir, et mme se souvenir de moi. -- Et qui vous a si bien instruit, monsieur, des habitudes du prince? dit Faringhea, ne pouvant matriser son dpit courrouc. -- Si j'ai t exactement renseign sur ses habitudes, mon cher monsieur, je n'ai pas t aussi bien instruit sur les vtres, que je ne comptais pas plus vous rencontrer dans ce passage... que vous ne vous attendiez m'y voir. Ce disant, M. Dupont fit un salut passablement narquois au mtis, et remonta dans la voiture, s'loigna rapidement, laissant Faringhea aussi surpris que courrouc. XXVII. Le rendez-vous. Le lendemain de la mission remplie par Dupont auprs de Djalma, celui-ci se promenait pas impatients et prcipits dans le petit salon indien de la rue Blanche; cette pice communiquait, on le sait, avec la serre chaude o Adrienne lui avait apparu pour la premire fois. Il avait voulu, en souvenir de ce jour, s'habiller comme il tait lors de cette entrevue: il portait donc une tunique de cachemire blanc, avec un turban cerise et une ceinture de la mme couleur; ses gutres de velours incarnat, brodes d'argent, dessinaient le galbe fin et pur de sa jambe, et s'chancraient sur une petite mule de maroquin blanc talon rouge. Le bonheur a une action si instantane, et pour ainsi dire tellement matrielle, sur les organisations jeunes, vivaces et ardentes, que Djalma, la veille encore morne, abattu, dsespr, n'tait plus reconnaissable. Une teinte livide ne ternissait plus l'or ple de son teint mat et transparent. Ses larges prunelles, nagure voiles comme le seraient des diamants noirs par une vapeur humide, brillaient alors d'un doux clat au milieu de leur orbe nacr; ses lvres, longtemps plies, taient devenues d'un coloris aussi vif, aussi velout, que les plus belles fleurs de son pays. Tantt, interrompant sa marche prcipite, il s'arrtait tout coup, tirant de son sein un petit papier soigneusement pli, et le portait ses lvres avec une folle ivresse; alors, ne pouvant contenir les lans de son bonheur, une espce de cri de joie mle et sonore s'chappait de sa poitrine, et d'un bond le prince tait devant la glace sans tain qui sparait le salon de la serre chaude o, pour la premire fois, il avait vu Mlle de Cardoville. Singulire puissance du souvenir, merveilleuse hallucination d'un esprit domin, envahi, par une pense unique, fixe, incessante: bien des fois Djalma avait cru voir, ou plutt il avait rellement vu l'image ador d'Adrienne lui apparatre travers cette nappe de cristal; et bien plus, l'illusion avait t si complte que, les yeux ardemment fixs sur la vision qu'il voquait, il avait pu, l'aide d'un pinceau imbib de carmin[27], suivre et tracer avec une tonnante exactitude la silhouette de l'idale figure que le dlire de son imagination prsentait sa vue. C'tait devant ces lignes charmantes, rehausses du carmin le plus vif, que Djalma venait de se mettre en contemplation profonde, aprs avoir lu et relu, port et report vingt fois ses lvres la lettre qu'il avait reue la veille au soir des mains de Dupont. Djalma n'tait pas seul, Faringhea suivait tous les mouvements du prince d'un regard subtil, attentif et sombre; se tenant respectueusement debout dans un coin du salon, le mtis semblait occup dplier et tendre le bedej de Djalma, espce de burnous en toffe de l'Inde, de tissu lger et soyeux, dont le fond brun disparaissait presque entirement sous des broderies d'or ou d'argent d'une dlicatesse exquise. La figure du mtis tait soucieuse, sinistre. Il ne pouvait s'y mprendre; la lettre de Mlle de Cardoville, remise la veille par M. Dupont Djalma devait causer seule son enivrement, car, sans doute, il se savait aim; dans ce cas, son silence obstin envers Faringhea, depuis que celui-ci tait entr dans le salon, l'alarmait fort, et il ne savait comment l'interprter. La veille, aprs avoir quitt M. Dupont dans un tat d'anxit facile comprendre, le mtis tait revenu en hte vers le prince, afin de juger l'effet produit par la lettre de Mlle de Cardoville; mais il trouva le salon ferm. Il frappa, personne ne lui rpondit. Alors, quoique la nuit ft avance, il expdia en toute hte une note Rodin, dans laquelle il lui annonait et la visite de M. Dupont et le but probable de cette visite. Djalma avait, en effet, pass la nuit dans des emportements de bonheur et d'espoir, dans une fivre d'impatience impossible rendre. Au matin seulement, rentrant dans sa chambre coucher, il avait pris quelques moments de repos et s'tait habill seul. Plusieurs fois, mais en vain, le mtis avait discrtement frapp la porte de l'appartement de Djalma; vers les midi et demi seulement, celui-ci avait sonn pour demander que sa voiture ft prte deux heures et demie. Faringhea s'tant prsent, le prince lui avait donn cet ordre sans le regarder et comme s'il et parl tout autre de ses serviteurs. tait-ce dfiance, loignement ou distraction de la part du prince? telles taient les questions que se posait le mtis avec une angoisse croissante, car les desseins dont il tait l'instrument le plus actif, le plus immdiat, pouvaient tre ruins au moindre soupon de Djalma. -- Oh!... les heures... les heures... qu'elles sont lentes!... s'cria tout coup le jeune Indien d'une voix basse et palpitante. -- Mes heures sont bien longues, disiez-vous avant-hier encore, monseigneur... Et, en prononant ces mots, Faringhea s'approcha de Djalma, afin d'attirer son attention. Voyant qu'il n'y russissait pas, il fit quelques pas de plus, et reprit: -- Votre joie semble bien grande, monseigneur; faites-en connatre le sujet votre pauvre et fidle serviteur, afin qu'il puisse s'en rjouir avec vous. S'il avait entendu les paroles du mtis, Djalma n'en avait cout aucune, il ne rpondit pas; ses grands yeux noirs nageaient dans le vide, il semblait sourire avec adoration une vision enchanteresse, les deux mains croises sur la poitrine, ainsi que les placent, pour prier, les gens de son pays. Aprs quelques instants de cette sorte de contemplation, il dit: -- Quelle heure est-il? Mais il semblait plutt se faire cette demande lui-mme qu' un tiers. -- Il est bientt deux heures, monseigneur, dit Faringhea. Djalma, aprs avoir entendu cette rponse, s'assit et cacha sa figure dans ses mains, comme pour se recueillir et s'absorber compltement dans une ineffable mditation. Faringhea, pouss bout par ses inquitudes croissantes et voulant tout prix attirer l'attention de Djalma, s'approcha de lui, et presque certain de l'effet des paroles qu'il allait prononcer, il lui dit d'une voix lente et pntrante: -- Monseigneur... ce bonheur qui vous transporte, vous le devez, j'en suis sr, Mlle de Cardoville. peine ce nom fut-il prononc que Djalma tressaillit, bondit sur son fauteuil, se leva, et regardant le mtis en face, il s'cria comme s'il n'et fait que de l'apercevoir: -- Faringhea... tu es ici!... Que veux-tu? -- Votre fidle serviteur partage votre joie, monseigneur. -- Quelle joie? -- Celle que vous cause la lettre de Mlle de Cardoville, monseigneur. Djalma ne rpondit pas, mais son regard brillait de tant de bonheur, de tant de scurit, que le mtis se sentit compltement rassur; aucun nuage de dfiance ou de doute, si lger qu'il ft, n'obscurcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, aprs quelques moments de silence, releva sur le mtis ses yeux demi voils d'une larme de joie, et rpondit avec l'expression d'un coeur qui dborde d'amour et de flicit: -- Oh! le bonheur... le bonheur... c'est grand et bon comme Dieu... c'est Dieu... -- Ce bonheur vous tait d, monseigneur, aprs tant de souffrances... -- Quand cela!... Ah! oui, autrefois, j'ai souffert; autrefois aussi j'ai t Java... Il y a des annes de cela... -- D'ailleurs, monseigneur, cet heureux succs ne m'tonne pas. Que vous ai-je toujours dit? ne vous dsolez pas... feignez un violent amour pour une autre, et cette orgueilleuse jeune fille... ces mots, Djalma jeta un coup d'oeil si perant sur le mtis que celui-ci s'arrta court; mais le prince lui dit avec la plus affectueuse bont: -- Continue... je t'coute... Puis, appuyant son menton dans sa main et son coude sur son genou, il attacha sur Faringhea un regard profond, mais d'une douceur tellement ineffable, tellement pntrante, que Faringhea, cette me de fer, se sentit un instant troubl par un lger remords. -- Je disais, monseigneur, reprit-il, qu'en suivant les conseils de votre esclave... qui vous engageait feindre un amour passionn pour une autre femme, vous avez amen Mlle de Cardoville, si fire, si orgueilleuse, venir vous... Ne vous l'avais-je pas prdit? -- Oui... tu l'avais prdit, rpondit Djalma, toujours accoud, toujours examinant le mtis avec la mme attention, avec la mme expression de suave bont. La surprise de Faringhea augmentait; ordinairement le prince, sans le traiter avec moins de duret, conservant du moins avec lui les traditions quelque peu hautaines et imprieuses de leur pays commun, ne lui avait jamais parl avec cette douceur; sachant tout le mal qu'il avait fait au prince, dfiant comme tous les mchants, le mtis crut un moment que la bienveillance de son matre cachait un pige, aussi continua-t-il avec moins d'assurance: -- Croyez-moi, monseigneur, ce jour, si vous savez profiter de vos avantages, ce jour vous consolera de toutes vos peines, et elles ont t grandes, car hier encore... bien que vous ayez la gnrosit de l'oublier, et c'est un tort, hier encore vous souffriez affreusement; mais vous n'tiez pas seul souffrir... cette fire jeune fille aussi... a souffert. -- Tu crois! dit Djalma. -- Oh! bien sr, monseigneur; jugez donc, en vous voyant au thtre avec une autre femme, ce qu'elle a d ressentir... Si elle vous aimait faiblement, elle a t cruellement frappe dans son amour-propre... Si elle vous aimait avec passion, elle a t frappe au coeur... Aussi, lasse de souffrir, elle vient vous... -- De sorte que, de toutes faons, tu es certain qu'elle a souffert... beaucoup souffert. Et cela ne t'apitoie pas! dit Djalma d'une voix contrainte, mais toujours avec un accent rempli de douceur... -- Avant de songer plaindre les autres, monseigneur, je songe... vos peines... et elles me touchent trop pour qu'il me reste quelque piti pour autrui... ajouta hypocritement Faringhea: l'influence de Rodin avait dj modifi le phansegar. -- Cela est trange... dit Djalma en se parlant lui-mme et jetant sur le mtis un regard plus profond encore, mais toujours rempli de bont. -- Qu'est-ce qui est trange, monseigneur? -- Rien. Mais, dis-moi, puisque tes avis m'ont si bien russi pour le pass... que penses-tu de l'avenir?... -- De l'avenir, monseigneur? -- Oui... Dans une heure... je vais tre auprs de Mlle de Cardoville. -- Cela est grave, monseigneur... l'avenir dpend de cette premire entrevue. -- C'est quoi je pensais tout l'heure. -- Croyez-moi, monseigneur... les femmes ne se passionnent jamais que pour l'homme hardi qui leur pargne l'embarras de refus. -- Explique-toi mieux. -- Eh bien, monseigneur, elles mprisent l'amant timide et langoureux qui, d'une voix humble, demande ce qu'il doit ravir... -- Mais je vois aujourd'hui Mlle de Cardoville pour la premire fois. -- Vous l'avez vue mille fois dans vos rves, monseigneur, et elle aussi vous a vu dans ses rves, puisqu'elle vous aime... Il n'y a pas une de vos penses d'amour qui n'ait eu de l'cho dans son coeur... Toutes vos ardentes adorations pour elle, elle les a ressenties pour vous. L'amour n'a pas deux langages, et, sans vous voir, vous vous tes dit... tout ce que vous aviez vous dire... Maintenant... aujourd'hui mme, agissez en matre... elle est vous. -- Cela est trange... trange, dit Djalma une seconde fois en ne quittant pas des yeux Faringhea. Se mprenant sur le sens que le prince attachait ces mots, le mtis reprit: -- Croyez-moi, monseigneur, si trange que cela vous semble, cela est sage... Rappelez-vous le pass... Est-ce en jouant le rle d'un amoureux timide... que vous avez amen vos pieds cette orgueilleuse jeune fille, monseigneur? Non, c'est en feignant de la ddaigner pour une autre femme... Ainsi, pas de faiblesse... le lion ne soupire pas comme le faible tourtereau; ce fier sultan du dsert n'a pas souci de quelques mugissements plaintifs de la lionne... encore moins courrouce que reconnaissante de ses rudes et sauvages caresses; aussi, bientt soumise, heureuse et craintive, elle rampe sur la trace de son matre. Croyez-moi, monseigneur, osez... osez... et aujourd'hui vous serez le sultan ador de cette jeune fille dont tout Paris admire la beaut... Aprs quelques minutes de silence, Djalma, secouant la tte avec une expression de tendre commisration, dit au mtis... de sa voix douce et sonore: -- Pourquoi me trahir ainsi? Pourquoi me conseiller ainsi mchamment d'employer la violence, la terreur, la surprise... envers un ange de puret... que je respecte comme ma mre? N'est- ce donc pas assez pour toi de t'tre dvou mes ennemis, ceux qui m'ont poursuivi jusqu' Java? Djalma, l'oeil sanglant, le front terrible, le poignard lev, se ft prcipit sur le mtis, que celui-ci et t moins surpris, peut-tre moins effray qu'en entendant Djalma lui parler de sa trahison avec cet accent de doux reproche. Faringhea recula vivement d'un pas, comme s'il et cherch se mettre en dfense. Djalma reprit avec la mme mansutude: -- Ne crains rien... hier, je t'aurais tu... je te l'assure... mais aujourd'hui, l'amour heureux me rend quitable et clment; j'ai pour toi de la piti sans fiel, je te plains. Tu dois avoir t bien malheureux... pour tre devenu si mchant. -- Moi, monseigneur! dit le mtis avec une stupeur croissante. -- Mais tu as donc bien souffert, on a donc bien t impitoyable envers toi, pauvre crature, que tu es impitoyable dans ta haine, et que la vue d'un bonheur comme le mien ne te dsarme pas!... Vrai... en t'coutant tout l'heure, j'prouvais pour toi une commisration sincre, en voyant la triste persvrance de ta haine. -- Monseigneur, je ne sais... Et le mtis, balbutiant, ne trouvait pas une parole rpondre. -- Voyons, quel mal t'ai-je fait? -- Mais... aucun, monseigneur... rpondit le mtis. -- Alors pourquoi me har ainsi? pourquoi me vouloir du mal avec tant d'acharnement?... N'tait-ce pas assez de me donner le perfide conseil de feindre un honteux amour pour cette jeune fille que tu as amene ici... et qui, lasse du misrable rle qu'elle jouait prs de moi, a quitt cette maison? -- Votre feint amour pour cette jeune fille... monseigneur, reprit Faringhea en reprenant peu peu son sang-froid, a vaincu la froideur de... -- Ne dis pas cela, reprit le prince avec la mme douceur en l'interrompant; si je jouis de cette flicit qui me rend compatissant envers toi, qui m'lve au-dessus de moi-mme, c'est que Mlle de Cardoville sait maintenant que je n'ai pas un moment cess de l'aimer, comme elle doit tre aime... avec adoration, avec respect; toi, au contraire, en me conseillant comme tu l'as fait... ton dessein tait de l'loigner de moi jamais; tu as failli russir. -- Monseigneur... si vous pensez cela de moi... vous devez me regarder comme votre plus mortel ennemi... -- Ne crains rien, te dis-je... je n'ai pas le droit de te blmer... Dans le dlire du chagrin, je t'ai cout... j'ai suivi tes avis... je n'ai pas t ta dupe, mais ton complice... -- Seulement, avoue-le, me voyant ta merci, abattu, dsespr, n'tait-ce pas cruel toi de me conseiller ce qui pouvait m'tre le plus funeste au monde? -- L'ardeur de mon zle m'aura gar, monseigneur. -- Je veux te croire... Mais pourtant aujourd'hui?... encore des excitations mauvaises... tu as t sans piti pour mon malheur... Ces dlices du coeur o tu me vois plong ne t'inspirent qu'un dsir... celui de changer cette ivresse en dsespoir. -- Moi, monseigneur? -- Oui, toi... tu as pens qu'en suivant tes conseils, je me perdrais, je me dshonorerais pour toujours aux yeux de Mlle de Cardoville... Voyons? dis? cette haine acharne... pourquoi? Encore une fois... que t'ai-je fait? -- Monseigneur, vous me jugez mal, et je... -- coute-moi, je ne veux plus que tu sois mchant et tratre; je veux te rendre bon... Dans notre pays, on charme les serpents les plus dangereux, on apprivoise les tigres; eh bien, je veux aussi te dompter, force de douceur, toi qui es un homme... toi qui as un esprit pour te guider et un coeur pour aimer... Ce jour me donne un bonheur divin, tu bniras ce jour... Que puis-je pour toi? que veux-tu? de l'or?... Tu auras de l'or... Veux-tu plus que de l'or... veux-tu un ami, dont l'amiti tendre te consolera, et, te faisant oublier les chagrins qui t'ont rendu mchant, te rendra bon?... Quoique fils de roi, veux-tu que je sois cet ami? je le serai... oui... malgr le mal... non... cause du mal que tu m'as fait... je serai pour toi un ami sincre, heureux de me dire: -- Le jour o l'ange m'a dit qu'elle aimait, mon bonheur a t bien grand: le matin j'avais un ennemi implacable; le soir, sa haine s'tait change en amiti... Va, crois-moi, Faringhea, le malheur fait les mchants, le bonheur fait les bons: sois heureux. ce moment, deux heures sonnrent. Le prince tressaillit; c'tait le moment de partir pour son rendez-vous avec Adrienne. L'admirable figure de Djalma encore embellie par la douce et ineffable expression dont elle s'tait anime en parlant au mtis, sembla s'illuminer d'un rayon divin. S'approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste rempli de mansutude et de grce, en lui disant: -- Ta main... Le mtis, dont le front tait baign d'une sueur froide, dont les traits taient ples, altrs, presque dcomposs, hsita un instant; puis, domin, vaincu, fascin, il tendit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit la mode de son pays: -- Tu mets loyalement ta main dans la main d'un ami loyal... cette main sera toujours ouverte pour toi... Adieu, Faringhea... je me sens maintenant plus digne de m'agenouiller devant l'ange. Et Djalma sortit, afin de se rendre chez Adrienne. Malgr sa frocit, malgr la haine impitoyable qu'il portait l'espce humaine, boulevers par les nobles et clmentes paroles de Djalma, le sombre sectateur de Bohwanie se dit avec terreur: -- J'ai touch sa main, il est maintenant sacr pour moi... Puis, aprs un moment de silence, et la rflexion lui venant sans doute, il s'cria: -- Oui; mais il n'est pas sacr pour celui qui, selon ce qu'on m'a rpondu cette nuit, doit l'attendre la porte de cette maison... Ce disant, le mtis courut dans une chambre voisine qui donnait sur la rue, souleva un coin du rideau, et dit avec anxit: -- Sa voiture sort... l'homme s'approche... Enfer!... la voiture a march, je ne vois plus rien. XXVIII. L'attente. Par une singulire concidence de pense, Adrienne avait voulu, ainsi que Djalma, tre vtue comme elle l'tait lors de sa premire entrevue avec lui dans la maison de la rue Blanche. Pour le lieu de cette entrevue, si solennelle au point de vue de son bonheur, Mlle de Cardoville, avec son tact naturel, avait choisi le grand salon de rception de l'htel de Cardoville, o se voyaient plusieurs portraits de famille. Les plus apparents taient ceux de son pre et de sa mre. Ce salon, fort vaste et d'une grande lvation, tait, ainsi que ceux qui le prcdaient, meubl avec le luxe imposant du sicle de Louis XV; le plafond, peint par Lebrun, ayant pour sujet le triomphe d'Apollon, talait l'ampleur de son dessin, la vigueur de son coloris, au milieu d'une large corniche magnifiquement sculpte et dore, supporte dans ses angles par quatre pendentifs composs de grandes figures aussi dores, reprsentant les quatre saisons; des panneaux recouverts de damas cramoisi, entours d'encadrements, servaient de fonds aux grands portraits de famille qui ornaient cette pice. Il est plus facile de concevoir que de peindre les mille motions diverses dont tait agite Mlle de Cardoville mesure qu'approchait le moment de son entretien avec Djalma. Leur runion avait t jusqu'alors empche par tant de douloureux obstacles, Adrienne savait ses ennemis si vigilants, si actifs, si perfides, qu'elle doutait encore de son bonheur. chaque instant, presque malgr elle, son regard interrogeait la pendule; quelques minutes encore, et l'heure du rendez-vous allait sonner... Enfin cette heure sonna. Chaque coup du timbre retentit longuement au fond du coeur d'Adrienne. Elle pensa que Djalma, sans doute par rserve, ne s'tait pas permis de devancer l'instant fix par elle; loin de le blmer de cette discrtion, elle lui en sut gr; mais, de ce moment, au moindre bruit qu'elle entendait dans les salons voisins, suspendant sa respiration, elle prtait l'oreille avec esprance. Pendant les premires minutes qui suivirent l'heure o elle attendait Djalma, Mlle de Cardoville ne conut aucune crainte srieuse, et calma son impatience un peu inquite par ce calcul, trs puril, trs niais, aux yeux des gens qui n'ont jamais connu la fivreuse agitation d'une attente heureuse, en se disant que la pendule de la maison de la rue Blanche pouvait retarder de quelque peu sur la pendule de la rue d'Anjou. Mais mesure que cette diffrence suppose, d'ailleurs fort concevable, se changea en un retard d'un quart d'heure... de vingt minutes... et plus, Adrienne ressentit une angoisse croissante; deux ou trois fois, la jeune fille, se levant le coeur palpitant, alla sur la pointe du pied couter la porte du salon... Elle n'entendit plus rien... La demie de trois heures sonna. Ne pouvant surmonter sa frayeur naissante, et se rattachant un dernier espoir, elle revint auprs de la chemine, puis sonna, aprs avoir, pour ainsi dire, compos son visage, afin qu'il ne traht aucune motion. Au bout de quelques secondes, un valet de chambre cheveux gris, vtu de noir, ouvrit la porte et attendit dans un respectueux silence les ordres de sa matresse; celle-ci lui dit d'une voix calme: -- Andr, priez Hb de vous donner un flacon que j'ai oubli sur la chemine de ma chambre, et apportez-le-moi. Andr s'inclina; au moment o il allait sortir du salon pour excuter l'ordre d'Adrienne, ordre qu'elle n'avait donn que pour pouvoir faire une autre question dont elle voulait dissimuler l'importance aux yeux de ses gens instruits de la prochaine venue du prince, Mlle de Cardoville ajouta d'un air indiffrent en montrant la pendule: -- Cette pendule... va-t-elle bien? Andr tira sa montre, y jeta les yeux et rpondit: -- Oui, mademoiselle; je me suis rgl sur les Tuileries; il est aussi trois heures et demie passes ma montre. -- C'est bien... je vous remercie... dit Adrienne avec bont. Andr s'inclina, et, avant de sortir, il dit Adrienne: -- J'oubliais de prvenir mademoiselle que M. le marchal Simon est venu il y a une heure; comme la porte de mademoiselle tait ferme pour tout le monde, except pour monsieur le prince, on a dit que mademoiselle ne recevait pas. -- C'est bien, dit Adrienne. Andr s'inclina de nouveau, quitta le salon, et tout retomba dans le silence. Par cela mme que jusqu' la dernire minute de l'heure de son entrevue avec Djalma, l'esprance d'Adrienne n'avait pas t trouble par le plus lger doute, la dception dont elle commenait souffrir tait d'autant plus affreuse; jetant alors un regard navr sur l'un des portraits placs au-dessus d'elle et latralement la chemine, elle murmura avec un accent plaintif et dsol: -- ma mre! peine Mlle de Cardoville avait-elle prononc ces mots, que le roulement sourd d'une voiture qui entrait dans la cour de l'htel branla lgrement les vitres. La jeune fille tressaillit et ne put retenir un lger cri de joie; son coeur bondit au-devant de Djalma: car, cette fois, elle _sentait_, pour ainsi dire, que c'tait lui. Elle en tait aussi certaine que si de ses yeux elle avait vu le prince. Elle se rassit en essuyant une larme suspendue ses longs cils; sa main tremblait comme la feuille. Le bruit assez retentissant de plusieurs portes dont on ouvrait successivement les battants prouva bientt la jeune fille la certitude de ses prvisions. Les deux vantaux dors de la porte du salon roulrent sur leurs gonds, et le prince parut. Pendant qu'un second valet de chambre refermait la porte, Andr, entrant quelques secondes aprs Djalma, pendant que celui-ci s'approchait d'Adrienne, alla dposer, sur une table dore porte de la jeune fille, un petit plateau de vermeil o se trouvait un flacon de cristal; puis la porte se referma. Le prince et Mlle de Cardoville restrent seuls. XXIX. Adrienne et Djalma. Le prince s'tait lentement approch de Mlle de Cardoville. Malgr l'imptuosit des passions du jeune Indien, sa dmarche mal assure, timide, mais d'une timidit charmante, trahissait sa profonde motion. Il n'avait pas encore os lever les yeux sur Adrienne; il tait subitement devenu trs ple, et ses belles mains, religieusement croises sur sa poitrine selon les habitudes d'adoration de son pays, tremblaient beaucoup; il restait quelques pas d'Adrienne, la tte lgrement incline. Cet embarras, ridicule chez tout autre, tait touchant chez ce prince de vingt ans, d'une intrpidit presque fabuleuse, d'un caractre si hroque, si gnreux, que les voyageurs ne parlaient du fils du roi Kadja-Sing qu'avec admiration et respect. Doux moi, chaste rserve plus intressante encore, si l'on songe que les brlantes passions de cet adolescent taient d'autant plus inflammables qu'elles avaient t jusqu'alors toujours contenues. Mlle de Cardoville, non moins embarrasse, non moins trouble, tait reste assise; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux baisss, mais la brlante rougeur de ses joues, les battements prcipits de son sein virginal, rvlaient une motion qu'elle ne pensait pas, d'ailleurs, cacher... Adrienne malgr la fermet de son esprit tour tour si fin et si gai, si gracieux et si incisif; malgr la dcision de son caractre indpendant et fier; malgr sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que Djalma, une gaucherie nave, un trouble enchanteur, partageait cette sorte d'anantissement passager, ineffable, sous lequel semblaient flchir ces deux beaux tres, amoureux, ardents et purs, comme s'ils eussent t impuissants supporter la fois le bouillonnement de leurs sens palpitants et l'enivrante exaltation de leur coeur. Et pourtant leurs yeux ne s'taient pas encore rencontrs. Tous deux redoutaient ce premier choc lectrique du regard, cette invisible attraction de deux tres aimants et passionns l'un vers l'autre, feu sacr qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase leur sang, et quelquefois, presque leur insu, les enlve la terre et les ravit au ciel: car c'est se rapprocher de Dieu que de se livrer avec une religieuse ivresse au plus noble, au plus irrsistible des penchants qu'il a mis en nous, le seul penchant enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes choses ait voulu sanctifier en le douant d'une tincelle de sa divinit cratrice. Djalma leva les yeux; ils taient la fois humides et tincelants; la fougue d'un amour exalt, la brlante ardeur de l'ge, si longtemps comprime, l'admiration exalte d'une beaut idale, se lisaient dans ce regard, empreint cependant d'une timidit respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent une expression indfinissable... irrsistible... Irrsistible!... car Adrienne... rencontrant le regard du prince, frmit de tout son corps, se sentit comme attire dans un tourbillon magntique. Dj ses yeux s'appesantissaient sous une lassitude enivrante, lorsque, par un suprme effort de vouloir et de dignit, elle surmonta ce trouble dlicieux, se leva de son fauteuil, et, d'une voix tremblante, elle dit Djalma: -- Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici. Puis, d'un geste, lui montrant un des portraits suspendus derrire elle, Adrienne ajouta, comme s'il s'tait agi d'une prsentation: -- Prince, ma mre... Par une pense d'une rare dlicatesse, Adrienne faisait ainsi, pour ainsi dire, assister sa mre son entretien avec Djalma. C'tait se sauvegarder, elle et le prince, contre les sductions d'une premire rencontre d'autant plus entranante que tous deux se savaient perdument aims; que tous deux taient libres... et n'avaient rpondre qu' Dieu des trsors de bonheur et de volupt dont il les avait si magnifiquement dous. Le prince comprit la pense d'Adrienne; aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqu le portrait de sa mre, Djalma, par un mouvement spontan, rempli de charme et de simplicit, s'inclina, en pliant un genou devant le portrait, et dit d'une voix douce et mle, en s'adressant cette peinture: -- Je vous aimerai, je vous bnirai comme ma mre, et ma mre aussi, dans ma pense, sera l, comme vous, ct de votre enfant. On ne pouvait mieux rpondre au sentiment qui avait engag Mlle de Cardoville se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa mre; aussi, de ce moment, rassure sur Djalma, rassure sur elle- mme, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire _ son aise_, le dlicieux enjouement du bonheur vint remplacer peu peu les motions et le trouble qui l'avaient d'abord agite. Alors, se rasseyant, elle dit Djalma, en lui montrant un sige en face d'elle: -- Veuillez vous asseoir... mon cher cousin... et laissez-moi vous appeler ainsi, car je trouve un peu trop d'tiquette dans le mot _prince; _et, quant vous, appelez-moi votre cousine, car je trouve aussi _mademoiselle _trop grave. Ceci rgl, causons d'abord en bons amis. -- Oui, ma cousine, rpondit Djalma, qui avait rougi au mot _d'abord_. _-- _Comme la franchise est de mise entre amis, rpondit Adrienne, je vous ferai d'abord un reproche... ajouta-t-elle avec un demi-sourire en regardant le prince. Celui-ci, au lieu de s'asseoir, restait debout, accoud la chemine, dans une attitude remplie de grce et de respect. -- Oui, mon cousin... reprit Adrienne, un reproche que vous me pardonnerez peut-tre... en un mot, je vous attendais... un peu plus tt... -- Peut-tre, ma cousine, me blmerez-vous de n'tre pas venu plus tard. -- Que voulez-vous dire? -- Au moment o je sortais... de chez moi, un homme que je ne connaissais pas s'est approch de ma voiture, et m'a dit avec tant de sincrit que je l'ai cru: Vous pouvez sauver la vie d'un homme qui a t un pre pour vous... le marchal Simon est en grand pril; mais, pour lui venir en aide, il faut me suivre l'instant... -- C'tait un pige, s'cria vivement Adrienne, le marchal Simon, il y a une heure peine... est venu ici... -- Lui!... s'cria Djalma avec joie, et comme s'il et t soulag d'un pnible poids, ah! du moins, ce beau jour ne sera pas attrist. -- Mais, mon cousin, reprit Adrienne, comment ne vous tes-vous pas dfi de cet missaire? -- Quelques mots qui lui sont chapps plus tard m'ont alors inspir des doutes, rpondit Djalma; mais je l'ai d'abord suivi, craignant que le marchal ne ft en danger... car je sais qu'il a aussi des ennemis. -- Maintenant que je rflchis, vous avez eu raison, mon cousin, quelque nouvelle trame contre le marchal tait vraisemblable... Au moindre doute, vous deviez courir lui. -- Je l'ai fait... cependant vous m'attendiez. -- C'est l un gnreux sacrifice, et mon estime pour vous s'accrotrait encore si elle pouvait augmenter... dit Adrienne avec motion. Mais qu'est-il advenu de cet homme? -- Sur mon ordre, il est mont dans la voiture. la fois inquiet du marchal et dsespr de voir ainsi s'couler le temps que je devais passer auprs de vous, ma cousine, je pressai cet homme de questions, et plusieurs fois il me rpondit avec embarras. L'ide me vint alors qu'on me tendait peut-tre un pige. Me rappelant tout ce que l'on avait dj tent pour me perdre auprs de vous... aussitt j'ai chang de chemin. Le dpit de l'homme qui m'accompagnait est alors devenu si visible qu'il aurait d m'clairer; cependant, pensant au marchal Simon, j'prouvais encore un vague remords, que vous venez enfin de calmer, ma cousine. -- Ces gens sont implacables, dit Adrienne, mais notre bonheur sera plus fort que leur haine. Aprs un moment de silence, elle reprit, avec sa franchise habituelle: -- Mon cher cousin, il m'est impossible de taire et de cacher ce que j'ai dans le coeur... Causons encore quelques instants (toujours en amis), causons d'un pass qu'on nous a rendu si cruel, ensuite nous l'oublierons jamais, comme un mauvais rve. -- Je vous rpondrai avec sincrit, au risque de me nuire moi- mme, dit le prince. -- Comment avez-vous pu vous rsoudre vous montrer en public avec... -- Avec cette jeune fille? dit Djalma en interrompant Adrienne. -- Oui, mon cousin, rpondit Mlle de Cardoville, attendant la rponse de Djalma avec une curiosit inquite. -- tranger aux habitudes de ce pays, rpondit Djalma sans embarras parce qu'il disait vrai, l'esprit affaibli par le dsespoir, gar par les funestes conseils d'un homme dvou nos ennemis, j'ai cru, ainsi qu'il me le disait, qu'en affichant devant vous un autre amour, j'excitais votre jalousie, et que... -- Assez, mon cousin, je comprends tout, dit vivement Adrienne en interrompant son tour Djalma pour lui pargner un aveu pnible; il a fallu que, moi aussi, je fusse bien aveugle par le dsespoir pour n'avoir pas devin ce mchant complot, surtout aprs votre folle et intrpide action: risquer la mort... pour ramasser mon bouquet, ajouta Adrienne en frissonnant encore ce souvenir. Un dernier mot, reprit-elle, quoique je sois sre de votre rponse: N'avez-vous pas reu une lettre que je vous ai crite le matin mme du jour o je vous ai vu au thtre? Djalma ne rpondit rien; un sombre nuage passa rapidement sur ses beaux traits, et, pendant une demi-seconde, ils prirent une expression si menaante, qu'Adrienne en fut effraye. Mais bientt cette violente agitation s'apaisa comme par rflexion: le front de Djalma redevint calme et serein. -- J'ai t plus clment que je ne le pensais, dit le prince Adrienne, qui le contemplait avec tonnement. J'ai voulu venir prs de vous digne de vous, ma cousine. J'ai pardonn celui qui, pour servir mes ennemis, m'avait donn, me donnait encore de funestes conseils... Cet homme, j'en suis certain, m'a drob votre lettre... Tout l'heure, en pensant tous les maux qu'il m'a ainsi causs, j'ai un instant regrett ma clmence... Mais j'ai pens votre lettre d'hier... et ma colre s'est vanouie. -- C'en est donc fait de ce pass funeste, de ces craintes, de ces dfiances, de ces soupons qui nous ont tourments si longtemps, qui ont fait que j'ai dout de vous et que vous avez dout de moi. Oh! oui, loin de nous ce pass funeste! s'cria Mlle de Cardoville avec une joie profonde. Et comme si elle et dlivr son coeur des dernires penses qui auraient pu l'attrister, elle reprit: -- nous l'avenir maintenant, l'avenir tout entier... l'avenir radieux, sans nuages... sans obstacles, un horizon si beau... si pur dans son immensit, que ses limites chappent la vue... Il est impossible de rendre l'exaltation ineffable, l'accent d'esprance entranante qui accompagna ces paroles d'Adrienne; tout coup ses traits exprimrent une mlancolie touchante et elle ajouta d'une voix profondment mue: -- Et dire... qu' cette heure... il y a pourtant des malheureux qui souffrent! Ce retour de commisration nave envers l'infortune, au moment mme o cette noble jeune fille atteignait le comble d'un bonheur idal, impressionna si vivement Djalma qu'involontairement il tomba aux genoux d'Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle son visage enchanteur, o se lisait une adoration presque divine... Puis, cachant sa figure entre ses mains, il baissa la tte sans dire un seul mot. Il y eut un moment de silence profond. Adrienne l'interrompit la premire en voyant une larme rouler travers les doigts effils de Djalma. -- Qu'avez-vous, mon ami?... s'cria-t-elle. Et, par un mouvement plus rapide que la pense, elle se pencha vers le prince et abaissa ses mains, qu'il tenait toujours sur son visage. Son visage tait baign de larmes. -- Vous pleurez!... s'cria Mlle de Cardoville, si mue qu'elle garda les mains de Djalma entre les siennes; aussi, ne pouvant essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant de gouttes de cristal sur l'or ple de ses joues. -- Il n'est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d'accablement indicible... et je ressens une grande tristesse; cela doit tre... vous me donnez le ciel... moi je vous donnerais la terre... que je serais encore ingrat envers vous... Hlas! que peut l'homme pour la Divinit? La bnir, l'adorer... mais jamais lui rendre les trsors dont elle le comble; il n'en souffre pas dans son orgueil, mais dans son coeur... Djalma n'exagrait pas; il disait ce qu'il prouvait rellement, et la forme un peu hyperbolique, familire aux Orientaux, pouvait seule rendre sa pense. L'accent de son regret fut si sincre, son humilit si nave, si douce, qu'Adrienne, aussi touche jusqu'aux larmes, lui rpondit avec une expression de srieuse tendresse: -- Mon ami, nous sommes tous deux au comble du bonheur... L'avenir de notre flicit n'a pas de limites, et pourtant, quoique de sources diffrentes, des penses tristes nous sont venues... C'est que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l'immensit mme tourdit... Un moment, le coeur... l'esprit... l'me... ne suffisent pas les contenir... ils nous dbordent... ils nous accablent... Les fleurs aussi se courbent par instants, comme ananties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant leur vie et leur amour... Oh! mon ami, cette tristesse est grande, mais elle est douce! En disant ces mots, la voix d'Adrienne baissa de plus en plus, et sa tte s'inclina doucement, comme si en effet elle se ft affaisse sous le poids de son bonheur... Djalma tait rest agenouill devant elle, ses mains dans ses mains... de sorte qu'en s'abaissant, le front d'ivoire et les cheveux d'or d'Adrienne effleurrent le front couleur d'ambre et les boucles d'bne de Djalma... Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelaces. * * * * * Pendant que cette scne se passait l'htel de Cardoville, Agricol se rendait rue de Vaugirard, auprs de M. Hardy, avec une lettre d'Adrienne. XXX. L'imitation. M. Hardy occupait, on l'a dit, un pavillon dans la maison de retraite annexe la demeure occupe rue de Vaugirard par bon nombre de rvrends pres de la compagnie de Jsus. Rien de plus calme, de plus silencieux, que cette demeure; on y parlait toujours voix basse, les serviteurs eux-mmes avaient quelque chose de mielleux dans leurs paroles, de bat dans leur dmarche. Ainsi que dans tout ce qui, de prs ou de loin, subit l'action compressive et annihilante de ces hommes, l'animation, la vie, manquaient dans cette maison d'une tranquillit morne. Ses pensionnaires y menaient une existence d'une monotonie pesante, d'une rgularit glaciale, coupe et l, pour quelques-uns, par des pratiques dvotieuses; aussi, bientt, et selon les prvisions intresses des rvrends pres, l'esprit, sans aliment, sans commerce extrieur, sans excitation, s'alanguissait dans la solitude; les battements du coeur semblaient se ralentir, l'me s'engourdissait, le moral s'affaiblissait peu peu; enfin, tout libre arbitre, toute volont s'teignait, et les pensionnaires, soumis aux mmes procds de complet anantissement que les novices de la compagnie, devenaient aussi des _cadavres _entre les mains des congrganistes. De ces manoeuvres, le but tait clair et simple: elles assuraient le bon succs des _captations _de toutes natures, termes incessants de la politique et de l'impitoyable cupidit de ces prtres; au moyen des sommes normes dont ils devenaient ainsi matres ou dtenteurs, ils poursuivaient et assuraient la russite de leurs projets, dussent le meurtre, l'incendie, la rvolte, enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excite et soudoye par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le tnbreux gouvernement. Comme levier, l'argent acquis par tous les moyens possibles, des plus honteux aux plus criminels; comme but, la domination despotique des intelligences et des consciences, afin de les exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jsus, tels ont t, tels seront toujours les moyens et les fins de ces religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l'argent dans leurs caisses toujours bantes, les rvrends pres avaient fond la maison de retraite o se trouvait alors M. Hardy. Les personnes esprit malade, au coeur bris, l'intelligence affaiblie, gares par une fausse dvotion, et trompes d'ailleurs par les recommandations des membres les plus influents du parti prtre, taient attires, choyes, puis insensiblement isoles, squestres, puis finalement dpouilles dans ce religieux repaire, le tout le plus benotement du monde, et _ad majorem Dei gloriam_, selon la devise de l'honorable socit. En argot jsuitique, ainsi qu'on peut le voir dans d'hypocrites prospectus destins aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe- gorges s'appellent gnralement de _saints asiles ouverts aux mes fatigues des vains bruissements du monde_. Ou bien encore ils s'intitulent de _calmes retraites o le fidle, heureusement dlivr des attachements prissables d'ici-bas et des liens terrestres de la famille, peut enfin, seul seul avec Dieu, travailler efficacement son salut, etc._ Ceci pos, et malheureusement prouv par mille exemples de captations indignes, opres dans un grand nombre de maisons religieuses, au prjudice de la famille de plusieurs pensionnaires: ceci, disons-nous, pos, admis, prouv... qu'un esprit droit vienne reprocher l'tat de ne pas surveiller suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du parti prtre, les invocations la libert individuelle... les dsolations, les lamentations, propos de la tyrannie qui veut opprimer les consciences. ceci ne pourrait-on pas rpondre que, ces singulires prtentions accueillies comme lgitimes, les teneurs de biribi et de roulette auraient aussi le droit d'invoquer la libert individuelle, et d'appeler des dcisions qui ont ferm leurs tripots? Aprs tout, on a aussi attent la libert des joueurs qui venaient librement, allgrement, engloutir leur patrimoine dans ces repaires, on a tyrannis leur conscience, qui leur permettait de perdre sur une carte les dernires ressources de leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sincrement, srieusement, quelle diffrence y a-t-il entre un homme qui ruine ou qui dpouille les siens force de jouer _rouge _ou _noir_, et l'homme, qui ruine et dpouille les siens dans l'espoir douteux d'tre heureux ponte ce jeu d'_enfer _ou de _paradis _que certains prtres ont eu la sacrilge audace d'imaginer afin de s'en faire les croupiers? Rien n'est plus oppos au vritable et divin esprit du christianisme que ces spoliations effrontes; c'est le repentir des fautes, c'est la pratique de toutes les vertus, c'est le dvouement qui souffre, c'est l'amour du prochain, qui mritent le ciel, et non pas une somme d'argent, plus ou moins forte, engage comme enjeu dans l'espoir de _gagner _le paradis, et subtilise par de faux prtres qui font _sauter la coupe _et qui exploitent les faibles d'esprit l'aide de prestidigitations infiniment lucratives. Tel tait donc l'asile de _paix _et _d'innocence _o se trouvait M. Hardy. Il occupait le rez-de-chausse d'un pavillon donnant sur une partie du jardin de la maison; cet appartement avait t judicieusement choisi, car l'on sait la profonde et diabolique habilet avec laquelle les rvrends pres emploient les moyens et les aspects matriels pour impressionner vivement les esprits qu'ils _travaillent. _Que l'on se figure pour unique perspective un mur norme d'un gris noir et demi recouvert de lierre, cette plante des ruines; une sombre alle de vieux ifs, ces arbres des tombeaux la verdure spulcrale, aboutissant d'un ct ce mur sinistre, et, de l'autre, un petit hmicycle pratiqu devant la chambre ordinairement habite par M. Hardy; deux ou trois massifs de terre bords de buis symtriquement taill compltaient l'agrment de ce jardin, de tous points pareil ceux qui entourent les cnotaphes. Il tait environ deux heures aprs midi; quoiqu'il fit un beau soleil d'avril, ses rayons, arrts par la hauteur du grand mur dont on a parl, ne pntraient dj plus dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une cave, et sur laquelle s'ouvrait la chambre o se tenait M. Hardy. Cette chambre tait meuble avec une parfaite entente du confortable; un moelleux tapis couvrait le plancher; d'pais rideaux de casimir vert sombre, de mme nuance que la tenture, drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fentre donnant sur le jardin... Quelques meubles d'acajou, trs simples, mais brillants de propret, garnissaient l'appartement. Au-dessus du secrtaire, plac en face du lit, on voyait un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir; la chemine tait orne d'une pendule cartel d'bne avec de sinistres emblmes incrusts, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, tte de mort, etc., etc. Maintenant, que l'on voile ce tableau d'un triste demi-jour, que l'on songe que cette solitude tait incessamment plonge dans un morne silence, seulement interrompu l'heure des offices par le lugubre tintement des cloches de la chapelle des rvrends pres, et l'on reconnatra l'infernale habilet avec laquelle ces dangereux prtres savent tirer parti des objets extrieurs, selon qu'ils dsirent impressionner, d'une faon ou d'une autre, l'esprit de ceux qu'ils veulent capter. Et ce n'tait pas tout. Aprs s'tre adress aux yeux, il fallait s'adresser aussi l'intelligence. Voici de quelle manire avaient procd les rvrends pres. Un seul livre... un seul... fut laiss comme par hasard la disposition de M. Hardy. Ce livre tait _l'Imitation_. Mais comme il se pouvait que M. Hardy n'et pas le courage ou l'envie de le lire, des penses, des rflexions empruntes cette oeuvre d'impitoyable dsolation, et crites en trs gros caractres, taient places dans les cadres noirs, accrochs soit dans l'intrieur de l'alcve de M. Hardy, soit aux panneaux les plus porte de sa vue, de sorte qu'involontairement, et dans les tristes loisirs de son accablante oisivet, ses yeux devaient presque forcment s'y attacher. Quelques citations, parmi les maximes dont les rvrends pres entouraient ainsi leur victime, sont ncessaires; l'on verra dans quel cercle fatal et dsesprant ils enfermaient l'esprit affaibli de cet infortun, depuis quelque temps bris par des chagrins atroces.[28] Voici ce qu'il lisait machinalement chaque instant du jour ou de la nuit, lorsqu'un sommeil bienfaisant fuyait ses paupires rougies par les larmes: Celui-l est bien vain qui met son esprance dans les hommes ou dans quelque crature que ce soit.[29] Ce sera bientt fait de vous ici-bas... voyez en quelle disposition vous tes. L'homme qui vit aujourd'hui ne parat plus demain... et, quand il a disparu nos yeux, il s'efface bientt de notre pense. Quand vous tes au matin, pensez que vous n'irez peut-tre pas jusqu'au soir. Quand vous tes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin. Qui se souviendra de vous aprs votre mort? Qui priera pour vous? Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des souffrances. Toute cette vie mortelle est pleine de misres et environne de croix; portez ces croix, chtiez et asservissez votre corps, mprisez vous vous-mme et souhaitez d'tre mpris par les autres. Soyez persuad que votre vie doit tre une mort continuelle. Plus un homme meurt lui-mme, plus il commence vivre Dieu. Il ne suffisait pas de plonger ainsi l'me de la victime dans un dsespoir incurable, l'aide de ces maximes dsolantes, il fallait encore la faonner l'obissance _cadavrique _de la socit de Jsus; aussi les rvrends pres avaient-ils judicieusement choisi quelques autres passages de _l'Imitation, _car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour pouvanter les esprits faibles, mille maximes d'esclavage pour enchaner et asservir l'homme pusillanime. Ainsi on lisait encore: C'est un grand avantage de vivre dans l'obissance, d'avoir un suprieur et de n'tre pas le matre de ses actions. Il est beaucoup plus sr d'obir que de commander. On est heureux de ne dpendre que de Dieu _dans la personne des suprieurs qui tiennent sa place_. Et ce n'tait pas assez: aprs avoir dsespr, terrifi la victime, aprs l'avoir dshabitu de toute libert, aprs l'avoir rompue une obissance aveugle, abrutissante, aprs l'avoir persuade, avec un incroyable cynisme d'orgueil clrical, que se soumettre passivement au premier prtre venu _c'tait se soumettre Dieu mme_, il fallait retenir la victime dans la maison o l'on voulait tout jamais river sa chane. On lisait aussi parmi ces maximes: Courez d'un ct ou d'un autre: vous ne trouverez de repos qu'en vous soumettant humblement la condition d'un suprieur. Plusieurs ont t tromps par l'esprance d'tre mieux ailleurs, et par le dsir de changer. Maintenant, que l'on se figure M. Hardy transport bless dans cette maison, lui dont le coeur meurtri, dchir par d'affreux chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les plaies de son corps. D'abord entour de soins empresss, prvenants, et grce l'habilet connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientt guri des blessures qu'il avait reues en se prcipitant au milieu de l'incendie auquel sa fabrique tait en proie. Cependant, afin de favoriser les projets des rvrends pres, une certaine mdication, assez innocente d'ailleurs, mais destine agir sur le moral, souvent employe, ainsi qu'on l'a dit, par le rvrend docteur dans d'autres circonstances importantes, avait t applique M. Hardy, et l'avait maintenu assez longtemps dans une sorte d'assoupissement de la pense. Pour une me brise par d'atroces dceptions, c'est en apparence un bienfait inestimable que d'tre plonge dans cette torpeur, qui, du moins, vous empche de songer un pass dsesprant; M. Hardy, s'abandonnant cette apathie profonde, arriva insensiblement regarder l'engourdissement de l'esprit comme un bien suprme... Ainsi les malheureux que torturent des maladies cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiac qui les tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance. En esquissant prcdemment le portrait de M. Hardy, nous avons tch de faire comprendre la dlicatesse exquise de cette me si tendre, sa susceptibilit douloureuse l'endroit de ce qui tait bas ou mchant, sa bont ineffable, sa droiture, sa gnrosit. Nous rappelons ces adorables qualits, parce qu'il nous faut constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les possdent, elles ne s'alliaient pas, elles ne pouvaient s'allier un caractre nergique et rsolu. D'une admirable persvrance dans le bien, l'action de cet homme excellent tait pntrante, irrsistible, mais elle ne s'imposait pas; ce n'tait pas avec la rude nergie, la volont un peu pre, particulire d'autres hommes de grand et noble coeur, que M. Hardy avait ralis les prodiges de sa _maison commune; _c'tait force d'affectueuse persuasion: chez lui, l'onction remplaait la force. la vue d'une bassesse, d'une injustice, il ne se rvoltait pas irrit, menaant: il souffrait. Il n'attaquait pas le mchant corps corps, il dtournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis surtout, ce coeur, aimant d'une dlicatesse toute fminine, avait un irrsistible besoin du bienfaisant contact des plus chres affections de l'me; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un frle et pauvre oiseau meurt glac de froid lorsqu'il ne peut plus se presser contre ses frres et recevoir d'eux, comme ils la recevaient de lui, cette douce chaleur qui les rchauffait tous dans le nid maternel. Et voil que cette organisation toute sensitive, d'une susceptibilit si extrme, est frappe coup sur coup par des dceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon abattre tout fait, du moins profondment branler le caractre le plus fermement tremp. Le plus fidle ami de M. Hardy le trahit d'une manire infme... Une matresse adore l'abandonne... La maison qu'il avait fonde pour le bonheur de ses ouvriers, qu'il aimait en frre, n'est plus que ruines et cendres! Alors qu'arrive-t-il? Tous les ressorts de cette me se brisent. Trop faible pour se raidir contre tant d'affreuses atteintes, trop cruellement dsabus par la trahison pour chercher d'autres affections... trop dcourag pour songer reposer la premire pierre d'une nouvelle maison commune, ce pauvre coeur, isol d'ailleurs de tout contact salutaire, cherche l'oubli de tout et de soi-mme dans une torpeur accablante. Si pourtant quelques instincts de vie et d'affection cherchent se rveiller en lui de longs intervalles, et qu'ouvrant demi les yeux de l'esprit, qu'il tient ferms pour ne voir ni le prsent, ni le pass, ni l'avenir, M. Hardy regarde autour de lui... que trouve-t-il? ces sentences, empreintes du plus farouche dsespoir: Tu n'es que cendre et poussire. Tu es n pour la douleur et pour les larmes. Ne crois rien sur la terre. Il n'y a ni parents ni amis. Toutes les affections sont menteuses. Meurs ce matin... on t'oubliera ce soir. Humilie-toi, mprise-toi, sois mpris des autres. Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes destines aux mains d'un suprieur; il pensera, il raisonnera pour toi. Toi... pleure, souffre, pense la mort. Oui, la mort... toujours la mort, voil quel doit tre le terme, le but de toutes tes penses... si tu penses... Mieux est de ne pas penser. Aie seulement le sentiment d'une douleur incessante, voil tout ce qu'il faut pour gagner le ciel. On n'est bien venu du Dieu terrible, implacable, que nous adorons, qu' force de misres et de tortures. Telles taient les consolations offertes cet infortun... Alors, pouvant, il refermait les yeux et retombait dans sa morne lthargie. Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le pouvait pas, ou plutt il ne le dsirait pas... la volont lui manquait; et puis, il faut le dire... il avait fini par s'accoutumer cette demeure et mme par s'y trouver bien; on avait pour lui tant de soins discrets; on le laissait si seul avec sa douleur; il rgnait dans cette maison un silence de tombe si bien d'accord avec le silence de son coeur, qui n'tait plus qu'une tombe o dormaient ensevelis son dernier amour, sa dernire amiti, ses dernires esprances d'avenir pour les travailleurs! Toute nergie tait morte en lui. Alors il commena de subir une transformation lente, mais invitable, et judicieusement prvue par Rodin, qui dirigeait cette machination dans ses moindres dtails. M. Hardy, d'abord pouvant des sinistres maximes dont on l'entourait, s'tait peu peu habitu les lire presque machinalement, de mme que le prisonnier compte durant sa triste oisivet les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa cellule... C'tait dj un grand rsultat obtenu par les rvrends pres. Bientt son esprit affaibli fut frapp de l'apparente justesse de quelques-uns de ces menteurs et dsolants aphorismes. Ainsi il lisait: Il ne faut pas compter sur l'affection d'aucune crature sur la terre. Et il avait t, en effet, indignement trahi. L'homme est n pour vivre dans la dsolation. Et il vivait dans la dsolation. Il n'y a de repos que dans l'abngation de la pense. Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trve ses douleurs. Deux couvertures, habilement mnages sous les tentures et dans les boiseries des chambres de cette maison, permettaient toute heure de voir ou d'entendre les _pensionnaires_, et surtout d'observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si rvlatrices lorsque l'homme se croit seul. Quelques exclamations douloureuses chappes M. Hardy dans sa sombre solitude furent rapportes au pre d'Aigrigny par un mystrieux surveillant. Le rvrend pre, suivant scrupuleusement les instructions de Rodin, n'avait d'abord visit que trs rarement son pensionnaire. On a dit que le pre d'Aigrigny, lorsqu'il le voulait, dployait un charme de sduction presque irrsistible; mettant dans ses entrevues un tact, une rserve remplis d'adresse, il se prsenta seulement de temps autre pour s'informer de la sant de M. Hardy. Bientt le rvrend pre, renseign par son espion, et aid de sa sagacit naturelle, vit tout le parti qu'on pouvait tirer de l'affaissement physique et moral du pensionnaire; certain d'avance que celui-ci ne se rendrait pas ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la tristesse de la maison, l'engageant affectueusement, soit la quitter si la monotonie de l'existence qu'on y menait lui pesait, soit rechercher du moins au dehors quelques distractions, quelques plaisirs. Dans l'tat o se trouvait cet infortun, lui parler de distractions, de plaisirs, c'tait srement provoquer un refus; ainsi en arriva-t-il. Le pre d'Aigrigny n'essaya pas d'abord de surprendre la confiance de M. Hardy, il ne lui dit pas mot de ses chagrins; mais, chaque fois qu'il le vit, il parut lui tmoigner un tendre intrt par quelques mots simples, profondment sentis. Peu peu ces entretiens, d'abord assez rares, devinrent plus frquents, plus longs: d'une loquence mielleuse, insinuante, persuasive, le pre d'Aigrigny prit naturellement pour thme les dsolantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pense de M. Hardy. Souple, prudent, habile, sachant que jusqu'alors ce dernier avait profess cette gnreuse religion naturelle qui prche une reconnaissante adoration pour Dieu, l'amour de l'humanit, le culte du juste et du bien, et qui, ddaigneuse du dogme, professe la mme vnration pour Marc Aurle que pour Confucius, pour Platon, que pour le Christ, pour Mose que pour Lycurgue, le pre d'Aigrigny ne tenta pas tout d'abord de _convertir _M. Hardy; il commena par rappeler sans cesse la pense de ce malheureux, chez qui il voulait tuer toute esprance, les abominables dceptions dont il avait souffert; au lieu de montrer ces trahisons comme des exceptions dans la vie; au lieu de tcher de calmer, d'encourager, de ranimer cette me abattue; au lieu d'engager M. Hardy chercher l'oubli, la consolation de ses chagrins dans l'accomplissement de ses devoirs envers l'humanit, envers ses frres, qu'il avait dj tant aims et secourus, le pre d'Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortun, lui peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra fourbes, ingrats, mchants, et parvint rendre son dsespoir incurable. Ce but atteint, le jsuite fit un pas de plus. Sachant l'adorable bont du coeur de M. Hardy, profitant de l'affaiblissement de son esprit, il lui parla de la consolation qu'il y aurait pour un homme accabl de chagrins dsesprs croire fermement que chacune de ses larmes, au lieu d'tre strile, tait agrable Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes; croire enfin, ajoutait habilement le rvrend pre, qu'il tait donn au _fidle _seul d'_utiliser sa douleur _en faveur d'aussi malheureux que lui et de la rendre _douce _au Seigneur. Tout ce qu'il y a de dsesprant et d'impie, tout ce qui se cache d'atroce machiavlisme politique dans ces maximes dtestables qui font du Crateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu impitoyable, incessamment altr des larmes de l'humanit, se trouvait ainsi habilement sauv aux yeux de M. Hardy, dont les gnreux instincts subsistaient toujours. Bientt cette me aimante et tendre, que ces prtres indignes poussaient une sorte de suicide moral, trouva un charme amer cette fiction: que, du moins, ses chagrins profiteraient d'autres hommes. Ce ne fut d'abord, il est vrai, qu'une fiction; mais un esprit affaibli qui se complat dans une pareille fiction l'admet tt ou tard comme ralit, et en subit peu peu toutes les consquences. Tel tait donc l'tat moral et physique de M. Hardy, lorsque, par l'intermdiaire d'un domestique gagn, il avait reu d'Agricol Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue. Le jour de cette entrevue tait arriv. Deux ou trois heures avant le moment fix pour la visite d'Agricol, le pre d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy. XXXI. La visite. Lorsque le pre d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy, celui-ci tait assis dans un grand fauteuil; son attitude annonait un accablement inexprimable; ct de lui, sur une petite table, se trouvait une potion ordonne par le docteur Baleinier, car la frle constitution de M. Hardy avait t rudement atteinte par de cruelles secousses; il semblait n'tre plus que l'ombre de lui-mme; son visage, trs ple, trs amaigri, exprimait ce moment une sorte de tranquillit morne. En peu de temps, ses cheveux taient devenus compltement gris; son regard voil errait et l languissant, presque teint; il appuyait sa tte au dossier de son sige, et ses mains effiles, sortant des larges manches de sa robe de chambre brune, reposaient sur les bras de son fauteuil. Le pre d'Aigrigny avait donn sa physionomie, en s'approchant de son pensionnaire, l'apparence la plus bnigne, la plus affectueuse; son regard tait rempli de douceur et d'amnit, jamais l'inflexion de sa voix n'avait t plus caressante. -- Eh bien! mon cher fils, dit-il M. Hardy en l'embrassant avec une hypocrite effusion (le jsuite embrasse beaucoup), comment vous trouvez-vous aujourd'hui? -- Comme d'habitude, mon pre. -- Continuez-vous tre satisfait du service des gens qui vous entourent, mon cher fils? -- Oui, mon pre. -- Ce silence que vous aimez tant, mon cher fils, n'a pas t troubl, je l'espre? -- Non... je vous remercie. -- Votre appartement vous plat toujours? -- Toujours... -- Il ne vous manque rien? -- Rien, mon pre. -- Nous sommes si heureux de voir que vous vous plaisez dans notre pauvre maison, mon cher fils, que nous voudrions aller au-devant de vos dsirs. -- Je ne dsire rien... mon pre... rien que le sommeil... C'est si bienfaisant, le sommeil, ajouta M. Hardy avec accablement. -- Le sommeil... c'est l'oubli... et ici-bas, mieux vaut oublier que se souvenir, car les hommes sont si ingrats, si mchants, que presque tout souvenir est amer, n'est-ce pas, mon cher fils? -- Hlas! il n'est que trop vrai, mon pre. -- J'admire toujours votre pieuse rsignation, mon cher fils. Ah! combien cette constante douceur dans l'affliction est agrable Dieu! Croyez-moi, mon tendre fils, vos larmes et votre intarissable douceur sont une offrande qui, auprs du Seigneur, mritera pour vous et pour vos frres... Oui, car, l'homme n'tant n que pour souffrir en ce monde, souffrir avec reconnaissance envers Dieu qui nous envoie nos peines..., c'est prier... et qui prie ne prie pas pour soi seul... mais pour l'humanit tout entire. -- Fasse du moins le ciel... que mes douleurs ne soient pas striles!... Souffrir, c'est prier, rpta M. Hardy en s'adressant lui-mme, comme pour rflchir sur cette pense. Souffrir, c'est prier... et prier pour l'humanit tout entire... Pourtant... il me semblait autrefois... ajouta-t-il en faisant un effort sur lui- mme, que la destine de l'homme... -- Continuez, mon cher fils... dites votre pense tout entire, dit le pre d'Aigrigny voyant que M. Hardy s'interrompait. Aprs un moment d'hsitation, celui-ci, qui, en parlant, s'tait un peu avanc et redress sur son fauteuil, se rejeta en arrire avec dcouragement, et, affaiss, repli sur lui-mme, murmura: -- quoi bon penser?... cela fatigue... et je ne me sens plus la force... -- Vous dites vrai, mon cher fils; quoi bon penser?... Il vaut mieux croire... -- Oui, mon pre, il vaut mieux croire, souffrir; il faut surtout oublier... oublier... M. Hardy n'acheva pas, renversa languissamment sa tte sur le dossier de son sige, et mit sa main sur ses yeux. -- Hlas! mon cher fils, dit le pre d'Aigrigny avec des larmes dans le regard, dans la voix, et cet excellent comdien se mit genoux auprs du fauteuil de M. Hardy; hlas! comment l'ami qui vous a si abominablement trahi a-t-il pu mconnatre un coeur comme le vtre?... Mais il en est toujours ainsi, quand on recherche l'affection des cratures, au lieu de ne penser qu'au Crateur... et cet indigne ami... -- Oh! par piti, ne me parlez pas de cette trahison... dit M. Hardy en interrompant le rvrend pre d'une voix suppliante. -- Eh bien, non, je n'en parlerai pas, mon tendre fils. Oubliez cet ami parjure... oubliez cet infme, que tt ou tard la vengeance de Dieu atteindra, car il s'est jou d'une manire odieuse de votre noble confiance... Oubliez aussi cette malheureuse femme, dont le crime a t bien grand, car, pour vous, elle a foul aux pieds des devoirs sacrs, et le Seigneur lui rserve un chtiment terrible... et un jour... M. Hardy, interrompant de nouveau le pre d'Aigrigny, lui dit avec un accent contenu, mais qui trahissait une motion dchirante. -- C'est trop... vous ne savez pas, mon pre, le mal que vous me faites... non... vous ne le savez pas... -- Pardon! oh! pardon, mon fils... mais hlas! vous le voyez... le seul souvenir de ces attachements terrestres vous cause encore, cette heure, un branlement douloureux... Cela ne vous prouve-t-il pas que c'est au-dessus de ce monde corrupteur et corrompu qu'il faut chercher des consolations toujours assures? -- Oh! mon Dieu!... les trouverai-je jamais? s'cria le malheureux avec un abattement dsespr. -- Si vous les trouverez, mon bon et tendre fils! s'cria le pre d'Aigrigny avec une motion admirablement joue; pouvez-vous en douter?... Oh! quel beau jour pour moi que celui o, ayant fait de nouveaux pas dans cette religieuse voie du salut que vous creusez par vos larmes, tout ce qui, cette heure, vous semble encore entour de quelques tnbres s'claircira d'une lumire ineffable et divine!... Oh! le saint jour! l'heureux jour! o les derniers liens qui vous attachent cette terre immonde et fangeuse tant dtruits, vous deviendrez l'un des ntres, et, comme nous, vous n'aspirerez plus qu'aux dlices ternelles!... -- Oui!... la mort!... -- Dites donc la vie immortelle! au paradis, mon tendre fils... et vous y aurez une glorieuse place non loin du Tout-Puissant... mon coeur paternel le dsire autant qu'il l'espre... car votre nom se trouve chaque jour dans toutes mes prires et celles de nos bons pres. -- Je fais du moins ce que je peux pour arriver cette foi aveugle, ce dtachement de toutes choses o je dois, m'assurez- vous, mon pre, trouver le repos. -- Mon pauvre cher fils, si votre modestie chrtienne vous permettait de comparer ce que vous tiez lors des premiers jours de votre arrive ici ce que vous tes cette heure... et cela seulement grce votre sincre dsir d'avoir la foi, vous seriez confondu... Quelle diffrence, mon Dieu! votre agitation, vos gmissements dsesprs, a succd un calme religieux... est-ce vrai?... -- Oui... c'est vrai; par moments, quand j'ai bien souffert, mon coeur ne bat plus... je suis calme... les morts aussi sont calmes... dit M. Hardy en laissant tomber sa tte sur sa poitrine. -- Ah! mon cher fils... mon cher fils... vous me brisez le coeur lorsque quelquefois je vous entends parler ainsi. Je crains toujours que vous ne regrettiez cette vie mondaine... si fertile en abominables dceptions... Du reste... aujourd'hui mme... vous subirez heureusement ce sujet une preuve dcisive. -- Comment cela, mon pre? -- Ce brave artisan, un des meilleurs ouvriers de votre fabrique, doit venir vous voir. -- Ah! oui, dit M. Hardy aprs une minute de rflexion, car sa mmoire, ainsi que son esprit, s'tait considrablement affaiblie; en effet... Agricol va venir; il me semble que je le verrai avec plaisir. -- Eh bien, mon cher fils, votre entrevue avec lui sera l'preuve dont je parle... la prsence de ce digne garon vous rappellera cette vie si active, si occupe, que vous meniez nagure, peut- tre ces souvenirs vous feront prendre en grande piti le pieux repos dont vous jouissez maintenant; peut-tre voudrez-vous de nouveau vous lancer dans une carrire pleine d'motions de toutes sortes, renouer d'autres amitis, chercher d'autres affections, revivre enfin, comme par le pass, d'une existence bruyante, agite. Si ces dsirs s'veillent en vous, c'est que vous ne serez pas encore mr pour la retraite... obissez-leur, mon cher fils; recherchez de nouveau les plaisirs, les joies, les ftes; mes voeux vous suivront toujours, mme au milieu du tumulte mondain; mais soyez certain, mon fils, que si, un jour, votre me tait dchire par de nouvelles trahisons, ce paisible asile vous sera encore ouvert, et que vous m'y trouverez toujours prt pleurer avec vous sur la douloureuse vanit des choses terrestres... mesure que le pre d'Aigrigny avait parl, M. Hardy l'avait cout presque avec effroi. la seule pense de se rejeter encore au milieu des tourments d'une vie si douloureusement exprimente, cette pauvre me se repliait sur elle-mme, tremblante et nerve; aussi le malheureux s'cria-t-il d'un ton presque suppliant: -- Moi, mon pre, retourner dans ce monde o j'ai tant souffert... o j'ai laiss mes dernires illusions!... moi... me mler ses ftes, ses plaisirs!... ah!... c'est une raillerie cruelle... -- Ce n'est pas une raillerie, mon cher fils... il faut vous attendre ce que la vue, les paroles de ce loyal artisan rveillent en vous des ides qu' cette heure mme vous croyez jamais ananties. Dans ce cas, mon cher fils, essayez encore une fois de la vie mondaine. Cette retraite ne vous sera-t-elle pas toujours ouverte aprs de nouveaux chagrins, de nouvelles dceptions!... -- Et quoi bon, grand Dieu!... aller m'exposer de nouvelles souffrances! s'cria M. Hardy avec une expression dchirante; c'est peine si je puis supporter celles que j'endure. Oh! jamais, jamais! l'oubli de tout, de moi-mme, le nant de la tombe, jusqu' la tombe... voil tout ce que je veux dsormais... -- Cela vous parat ainsi, mon cher fils, parce qu'aucune voix du dehors n'est jusqu'ici venue troubler votre calme solitude, ou affaiblir vos saintes esprances, qui vous disent qu'au-del de la tombe vous serez avec le Seigneur; mais cet ouvrier, pensant moins votre salut qu' son intrt et celui des siens, va venir... -- Hlas! mon pre, dit M. Hardy en interrompant le jsuite, j'ai t assez heureux pour pouvoir faire pour mes ouvriers tout ce que, humainement, un homme de bien peut faire; la destine ne m'a pas permis de continuer plus longtemps. J'ai pay ma dette l'humanit, mes forces sont bout; je ne demande maintenant que l'oubli, que le repos. Est-ce donc trop exiger, mon Dieu? s'cria le malheureux avec une indicible expression de lassitude et de dsespoir. -- Sans doute, mon cher et bon fils, votre gnrosit a t sans gale... mais c'est au nom mme de cette gnrosit que cet artisan va venir vous imposer de nouveaux sacrifices; oui... car, pour des coeurs comme le vtre, le pass oblige, et il vous sera presque impossible de vous refuser aux instances de vos ouvriers... Vous allez tre forc de retrouver une activit incessante, afin de relever un difice de ses ruines, de recommencer fonder aujourd'hui ce qu'il y a vingt ans vous avez fond dans toute la force, dans toute l'ardeur de votre jeunesse; de renouer ces relations commerciales dans lesquelles votre scrupuleuse loyaut a t si souvent blesse; de reprendre ces chanes de toutes sortes qui enchanent le grand industriel une vie d'inquitude et de travail... Mais aussi, quelles compensations!... dans quelques annes vous arriverez, force de labeurs, au mme point o vous tiez lors de cette horrible catastrophe... Et puis enfin, ce qui doit vous encourager encore, c'est que, du moins, pendant ces rudes travaux, vous ne serez plus, comme par le pass, dupe d'un ami indigne, dont la feinte amiti vous semblait si douce et charmait votre vie... Vous n'aurez plus vous reprocher une liaison adultre, o vous croyiez puiser chaque jour de nouvelles forces, de nouveaux encouragements pour faire le bien... comme si, hlas! ce qui est coupable pouvait jamais avoir une heureuse fin... Non! non! arriver au dclin de votre carrire, dsenchant de l'amiti, reconnaissant le nant des passions coupables, seul, toujours seul, vous allez courageusement affronter encore les orages de la vie. Sans doute, en quittant ce calme et pieux asile, o aucun bruit ne trouble votre recueillement, votre repos, le contraste sera grand d'abord... mais ce contraste mme... -- Assez!... oh!... de grce!... assez!... s'cria M. Hardy en interrompant d'une voix faible le rvrend pre; rien qu' vous entendre parler des agitations d'une pareille vie, mon pre, j'prouve de cruels vertiges... ma tte... peut peine y rsister... Oh! non... non... le calme... oh! avant tout... le calme... je vous le rpte, quand ce serait celui du tombeau... -- Mais alors, comment rsisterez-vous aux instances de cet artisan?... Les obligs ont des droits sur leurs bienfaiteurs... Vous ne saurez chapper ses prires. -- Eh bien... mon pre... s'il le faut... je ne le verrai pas... Je me faisais une sorte de plaisir de cette entrevue... maintenant, je le sens... il est plus sage d'y renoncer... -- Mais il n'y renoncera pas, lui; il insistera pour vous voir. -- Vous aurez la bont, mon pre, de lui faire dire... que je suis souffrant, qu'il m'est impossible de le recevoir. -- coutez, mon cher fils, de nos jours il rgne de grands, de malheureux prjugs sur les pauvres serviteurs du Christ. Par cela mme que vous tes volontairement rest au milieu de nous, aprs avoir t par hasard apport mourant dans cette maison... en vous voyant refuser un entretien que vous avez d'abord accord, on pourrait croire que vous subissez une influence trangre; quoique ce soupon soit absurde, il peut natre, et nous ne voulons pas le laisser s'accrditer... Il vaut donc mieux recevoir ce jeune artisan... -- Mon pre, ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces... cette heure, je me sens ananti... cette conversation m'a puis. -- Mais, mon cher fils, cet ouvrier va venir; je lui dirai que vous ne voulez pas le voir, soit; il ne me croira pas... -- Hlas! mon pre... ayez piti de moi; je vous assure qu'il m'est impossible de voir personne... je souffre trop. -- Eh bien... voyons... cherchons un moyen... Si vous lui criviez... on lui remettrait votre lettre tout l'heure... vous lui assigneriez un autre rendez-vous... demain... je suppose. -- Ni demain, ni jamais, s'cria le malheureux pouss bout; je ne veux voir qui que ce soit... je veux tre seul, toujours seul... cela ne nuit personne pourtant... n'aurai-je pas du moins cette libert? -- Calmez-vous, mon fils; suivez mes conseils, ne voyez pas ce digne garon aujourd'hui, puisque vous redoutez cet entretien; mais n'engagez pas pour cela l'avenir: demain vous pouvez changer d'avis... que votre refus de le recevoir soit vague... -- Comme vous le voudrez, mon pre. -- Mais, quoique l'heure laquelle doit venir cet ouvrier soit encore loigne, dit le rvrend, autant vaut lui crire tout de suite. -- Je n'en aurais pas la force, mon pre. -- Essayez. -- Impossible... je me sens trop faible... -- Voyons... un peu de courage, dit le rvrend pre. Et il alla prendre sur un bureau ce qu'il fallait pour crire; puis, en revenant, il plaa un buvard et une feuille de papier sur les genoux de M. Hardy, tenant l'encrier et la plume, qu'il lui prsentait. -- Je vous assure, mon pre... que je ne pourrai pas crire, dit M. Hardy d'une voix puise. -- Quelques mots seulement, dit le pre d'Aigrigny avec une persistance impitoyable, et il mit la plume entre les doigts presque inertes de M. Hardy. -- Hlas! mon pre... ma vue est si trouble que je n'y vois plus. Et l'infortun disait vrai: il avait les yeux remplis de larmes, tant les motions que le jsuite venait de rveiller en lui taient douloureuses. -- Soyez tranquille, mon fils, je guiderai votre chre main... dictez seulement... -- Mon pre, je vous en prie, crivez vous-mme... je signerai. -- Non, mon cher fils... pour mille raisons... il faut que tout soit crit de votre main; quelques lignes suffiront. -- Mais, mon pre... -- Allons... il le faut, ou sans cela je laisse entrer cet ouvrier, dit schement le pre d'Aigrigny, voyant, l'affaiblissement de plus en plus marqu de l'esprit de M. Hardy, qu'il pouvait, dans cette grave circonstance, essayer de la fermet, quitte revenir ensuite des moyens plus doux. Et de ses larges prunelles grises, rondes et brillantes comme celles d'un oiseau de proie, il fixa M. Hardy d'un air svre. L'infortun tressaillit sous ce regard presque fascinateur, et rpondit en souriant: -- J'crirai... mon pre... j'crirai... mais, je vous en supplie... dictez... ma tte est trop faible... dit M. Hardy en essuyant des pleurs de sa main brlante et fivreuse. Le pre d'Aigrigny dicta les lignes suivantes: Mon cher Agricol, j'ai rflchi qu'un entretien avec vous serait inutile... il ne servirait qu' rveiller des chagrins cuisants, que je suis parvenu oublier avec l'aide de Dieu et des douces consolations que m'offre la religion... Le rvrend pre s'interrompit un moment; M. Hardy plissait davantage, et sa main dfaillante pouvait peine tenir la plume; son front tait baign d'une sueur froide. Le pre d'Aigrigny tira un mouchoir de sa poche et, essuyant le visage de sa victime, il lui dit avec un retour d'affectueuse sollicitude: -- Allons, mon cher et tendre fils... un peu de courage, ce n'est pas moi qui vous ai engag refuser cet entretien... n'est-ce pas!... au contraire... mais puisque, pour votre repos, vous le voulez ajourner, tchez de terminer cette lettre... car, enfin, qu'est-ce que je dsire, moi! vous voir dsormais jouir d'un calme ineffable et religieux aprs tant de pnibles agitations. -- Oui... mon pre... je le sais, vous tes bon... rpondit M. Hardy d'une voix reconnaissante, pardonnez-moi ma faiblesse... -- Pouvez-vous continuer cette lettre... mon cher fils! -- Oui... mon pre. -- crivez donc. Et le rvrend pre continua de dicter: Je jouis d'une paix profonde, je suis entour de soins, et, grce la misricorde divine, j'espre faire une fin toute chrtienne loin d'un monde dont je reconnais la vanit... Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, mon cher Agricol... car je tiens vous dire vous-mme les voeux que je fais et que je ferai toujours pour vous et pour vos dignes camarades. Soyez mon interprte auprs d'eux; ds que je jugerai propos de vous recevoir, je vous l'crirai; jusque-l, croyez-moi toujours votre bien affectionn... Puis le rvrend pre, s'adressant M. Hardy: -- Trouvez-vous cette lettre convenable, mon cher fils! -- Oui, mon pre... -- Veuillez donc la signer. -- Oui, mon pre... Et le malheureux, aprs avoir sign, sentant ses forces puises, se rejeta en arrire avec lassitude. -- Ce n'est pas tout, mon cher fils, ajouta le pre d'Aigrigny en tirant un papier de sa poche, il faut que vous ayez la bont de signer ce nouveau pouvoir accord par vous notre rvrend pre procureur pour terminer les affaires en question. -- Oh! mon Dieu! mon Dieu!... encore!!! s'cria M. Hardy avec une sorte d'impatience fivreuse et maladive. Mais, vous le voyez bien, mon pre, mes forces sont bout... -- Il s'agit seulement de signer aprs avoir lu, mon cher fils. Et le pre d'Aigrigny prsenta M. Hardy un grand papier timbr rempli d'une criture presque indchiffrable. -- Mon pre... je ne pourrai pas lire cela... aujourd'hui. -- Il le faut pourtant, mon cher fils; pardonnez-moi cette indiscrtion... mais nous sommes bien pauvres... et... -- Je vais signer... mon pre. -- Mais il faut lire ce que vous signez, mon fils. -- quoi bon!... Donnez... donnez, dit M. Hardy, pour ainsi dire harass de l'inflexible opinitret du rvrend pre. -- Puisque vous le voulez absolument, mon cher fils... dit celui- ci en lui prsentant le papier. M. Hardy signa et retomba dans son accablement. cet instant, un domestique, aprs avoir frapp, entra et dit au pre d'Aigrigny: -- M. Agricol Baudoin demande parler M. Hardy; il a, dit-il, un rendez-vous. -- C'est bon... qu'il attende, rpondit le pre d'Aigrigny avec autant de dpit que de surprise, et d'un geste il fit signe au domestique de sortir; puis, cachant la vive contrarit qu'il ressentait, il dit M. Hardy: -- Ce digne artisan a bien hte de vous voir, mon cher fils, car il devance de plus de deux heures le moment de l'entrevue. Voyons, il en est temps encore, voulez-vous le recevoir? -- Mais, mon pre, dit M. Hardy avec une sorte d'irritation, vous voyez dans quel tat de faiblesse je suis... ayez donc piti de moi... Je vous en supplie, du calme... je vous le rpte, quand ce serait le calme de la tombe; mais, pour l'amour du ciel... du calme... -- Vous jouirez un jour de la paix ternelle des lus, mon cher fils, dit affectueusement le pre d'Aigrigny, car vos larmes et vos misres sont agrables au Seigneur. Ce disant, il sortit. M. Hardy, rest seul, joignit les mains avec dsespoir, et, fondant en larmes, s'cria en se laissant glisser de son fauteuil genoux: -- mon Dieu!... mon Dieu! retirez-moi de ce monde... je suis trop malheureux. Puis, courbant le front sur le sige de son fauteuil, il cacha sa figure dans ses mains et continua de pleurer amrement. Soudain on entendit un bruit de voix qui allait toujours croissant, puis celui d'une espce de lutte; bientt la porte de l'appartement s'ouvrit avec violence sous le choc du pre d'Aigrigny, qui fit quelques pas reculons en trbuchant. Agricol venait de le pousser d'un bras vigoureux. -- Monsieur... osez-vous bien employer la force et la violence? s'cria le rvrend pre d'Aigrigny, blme de colre. -- J'oserai tout pour voir M. Hardy, dit le forgeron. Et il se prcipita vers son ancien patron, qu'il vit agenouill au milieu de la chambre. XXXII. Agricol Baudoin. Le pre d'Aigrigny, contenant peine son dpit, sa colre, jetait non seulement des regards courroucs et menaants sur Agricol, mais, de temps autre, il jetait aussi un oeil inquiet et irrit du ct de la porte, comme s'il et craint, chaque instant, de voir entrer un autre personnage dont il aurait aussi redout la venue. Le forgeron, lorsqu'il put envisager son ancien patron, recula frapp d'une douloureuse surprise la vue des traits de M. Hardy ravags par le chagrin. Pendant quelques secondes, les trois acteurs de cette scne gardrent le silence. Agricol ne se doutait pas encore de l'affaiblissement moral de M. Hardy, habitu qu'tait l'artisan trouver autant d'lvation d'esprit que de bont de coeur chez cet excellent homme. Le pre d'Aigrigny rompit le premier le silence, et dit son pensionnaire en pesant chacune de ses paroles: -- Je conois, mon cher fils, qu'aprs la volont si positive, si spontane, que vous m'avez manifeste tout l'heure, de ne pas recevoir... monsieur... je conois, dis-je, que sa prsence vous soit maintenant pnible... J'espre donc que, par dfrence, ou au moins par reconnaissance pour vous... monsieur (il dsigna le forgeron d'un geste) mettra, en se retirant, un terme cette situation inconvenante, dj trop prolonge. Agricol ne rpondit pas au pre d'Aigrigny, lui tourna le dos, et s'adressant M. Hardy, qu'il contemplait depuis quelques moments avec une profonde motion, pendant que de grosses larmes roulaient dans ses yeux: -- Ah! monsieur... comme c'est bon de vous voir, quoique vous ayez encore l'air bien souffrant! Comme le coeur se calme, se rassure, se rjouit. Mes camarades seraient si heureux d'tre ma place!... Si vous saviez tout ce qu'ils m'ont dit pour vous... car, pour vous chrir, vous vnrer, nous n'avons nous tous... qu'une seule me... Le pre d'Aigrigny jeta sur M. Hardy un coup d'oeil qui signifiait: -- Que vous avais-je dit? Puis, s'adressant Agricol avec impatience, en se rapprochant de lui: -- Je vous ai dj fait observer que votre prsence ici tait dplace. Mais Agricol, sans lui rpondre, et sans se tourner vers lui: -- Monsieur Hardy, ayez donc la bont de dire cet homme de s'en aller... Mon pre et moi nous le connaissons; il le sait bien. Puis, se retournant seulement alors vers le rvrend pre, le forgeron ajouta durement, en le toisant avec une indignation mle de dgot: -- Si vous tenez entendre ce que j'ai dire M. Hardy, sur vous... monsieur, revenez tout l'heure; mais prsent, j'ai parler mon ancien patron de choses particulires, et lui remettre une lettre de Mlle de Cardoville, qui vous connat aussi... malheureusement pour elle. Le jsuite resta impassible et rpondit: -- Je me permettrai, monsieur, de vous dire que vous intervertissez un peu les rles... Je suis ici chez moi, o j'ai l'honneur de recevoir M. Hardy. C'est donc moi qui aurais le droit et le pouvoir de vous faire sortir l'instant d'ici, et... -- Mon pre, de grce, dit M. Hardy avec dfrence, excusez Agricol. Son attachement pour moi l'entrane trop loin; mais puisque le voici et qu'il a des choses particulires me confier, permettez-moi, mon pre, de m'entretenir quelques instants avec lui. -- Que je vous le permette! mon cher fils, dit le pre d'Aigrigny en feignant la surprise, et pourquoi me demander cette permission? N'tes-vous donc pas parfaitement libre de faire ce que bon vous semble? N'est-ce pas vous qui, tout l'heure, et malgr moi, qui vous engageais recevoir monsieur, vous tes formellement refus cette entrevue? -- Il est vrai, mon pre. Aprs ces mots, le pre d'Aigrigny ne pouvait insister davantage sans maladresse; il se leva donc et alla serrer la main de M. Hardy en lui disant avec un geste expressif: -- bientt, mon cher fils... Mais souvenez-vous... de notre entretien de tout l'heure et de ce que je vous ai prdit. -- bientt, mon pre... Soyez tranquille, rpondit tristement M. Hardy. Le rvrend pre sortit. Agricol, tourdi, confondu, se demandait si c'tait bien son ancien patron qu'il entendait appeler le pre d'Aigrigny _mon pre _avec tant de dfrence et d'humilit. Puis, mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits de M. Hardy, il remarquait dans sa physionomie teinte une expression d'affaissement, de lassitude, qui le navrait et l'effrayait la fois; aussi lui dit-il, en tchant de cacher son pnible tonnement: -- Enfin, monsieur... vous allez nous tre rendu... nous allons bientt vous voir au milieu de nous... Ah! votre retour va faire bien des heureux... apaisera bien des inquitudes!... car, si cela tait possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que nous avons un instant craint de vous perdre. -- Brave et digne garon, dit M. Hardy avec un sourire de bont mlancolique en tendant sa main Agricol, je n'ai jamais dout un moment ni de vous ni vos camarades; leur reconnaissance m'a toujours rcompens du bien que j'ai pu leur faire. -- Et que vous leur ferez encore, monsieur... car vous... M. Hardy interrompit Agricol et lui dit: -- coutez-moi, mon ami; avant de continuer cet entretien, je dois vous parler franchement, afin de ne laisser ni vous ni vos camarades des esprances qui ne peuvent plus se raliser... Je suis dcid vivre dsormais, sinon dans le clotre, du moins dans la plus profonde retraite; car je suis las, voyez-vous, mon ami!... oh! bien las... -- Mais nous ne sommes pas las de vous aimer, nous, monsieur, s'cria le forgeron, de plus en plus effray des paroles et de l'accablement de M. Hardy. C'est notre tour maintenant de nous dvouer pour vous, de venir votre aide force de travail, de zle, de dsintressement, afin de relever la fabrique, votre noble et gnreux ouvrage. M. Hardy secoua tristement la tte. -- Je vous le rpte, mon ami, reprit-il, la vie active est finie pour moi; en peu de temps, voyez-vous, j'ai vieilli de vingt ans; je n'ai plus ni la force, ni la volont, ni le courage de recommencer travailler comme par le pass; j'ai fait, et je m'en flicite, ce que j'ai pu pour le bien de l'humanit... j'ai pay ma dette... Mais cette heure je n'ai plus qu'un dsir, le repos... qu'une esprance... les consolations et la paix que procure la religion. -- Comment! monsieur, dit Agricol, au comble de la stupeur, vous aimez mieux vivre ici dans ce lugubre isolement, que de vivre au milieu de nous qui vous aimons tant!... Vous croyez que vous serez plus heureux ici, parmi ces prtres, que dans votre fabrique releve de ses ruines, et redevenue plus florissante que jamais. -- Il n'est pas de bonheur possible ici-bas, dit M. Hardy avec amertume. Aprs un moment d'hsitation, Agricol reprit vivement d'une voix trs altre: -- Monsieur... on vous trompe, on vous abuse d'une manire infme. -- Que voulez-vous dire, mon ami! -- Je vous dis, monsieur Hardy, que ces prtres qui vous entourent ont de sinistres desseins... Mais, mon Dieu! monsieur, vous ne savez donc pas o vous tes, ici! -- Chez de bons religieux de la compagnie de Jsus. -- Oui, vos plus mortels ennemis. -- Des ennemis!... Et M. Hardy sourit avec une douloureuse indiffrence. Je n'ai pas craindre d'ennemis... o pourraient-ils me frapper, mon Dieu! il n'y a plus de place... -- Ils veulent vous dpossder de votre part un immense hritage, monsieur, s'cria le forgeron; c'est un plan conu avec une infernale habilet; les filles du marchal Simon, Mlle de Cardoville, vous, Gabriel, mon frre adoptif... tout ce qui appartient votre famille enfin a dj failli tre victime de leurs machinations: je vous dis que ces prtres n'ont pas d'autre but que d'abuser de votre confiance... C'est pour cela que aprs l'incendie de la fabrique, ils sont parvenus vous faire transporter bless, presque mourant, dans cette maison, et vous soustraire tous les yeux... C'est pour cela que... M. Hardy interrompit Agricol. -- Vous vous trompez sur le compte de ces religieux, mon ami; ils ont eu pour moi de grands soins... et quant ce prtendu hritage... ajouta M. Hardy avec une morne insouciance, que me font cette heure les biens de ce monde, mon ami!... Les choses, les affections de cette valle de misres et de larmes... ne sont plus rien pour moi... J'offre mes souffrances au Seigneur, et j'attends qu'il m'appelle lui dans sa misricorde... -- Non... non... monsieur... il est impossible que vous soyez chang ce point, dit Agricol qui ne pouvait se rsoudre croire ce qu'il entendait. Vous, monsieur, vous... croire ces maximes dsolantes! vous, qui nous faisiez toujours admirer, aimer l'inpuisable bont d'un Dieu paternel... Et nous vous croyions, car il vous avait envoy parmi nous... -- Je dois me soumettre sa volont, puisqu'il m'a retir d'au milieu de vous, mes amis, sans doute parce que, malgr mes bonnes intentions, je ne le servais pas comme il voulait tre servi... j'avais toujours en vue la crature plus que le Crateur. -- Et comment pouviez-vous mieux servir, mieux honorer Dieu, monsieur, s'cria le forgeron, de plus en plus dsol; encourager et rcompenser le travail, la probit, rendre les hommes meilleurs en assurant leur bonheur, traiter vos ouvriers en frres, dvelopper leur intelligence, donner le got du beau, du bien, augmenter leur bien-tre, propager chez eux, par votre exemple, les sentiments d'galit, de fraternit, de communaut vanglique... Ah! monsieur, pour vous rassurer, rappelez-vous donc seulement le bien que vous avez fait, les bndictions quotidiennes de tout un petit peuple qui vous devait le bonheur inespr dont il jouissait. -- Mon ami, quoi bon rappeler le pass! reprit doucement M. Hardy. Si j'ai bien agi aux yeux du Seigneur, peut-tre il m'en saura gr... Loin de me glorifier... je dois m'humilier dans la poussire, car j'ai t, je le crains, dans une voie mauvaise et en dehors de son glise... Peut-tre l'orgueil m'a gar, moi infime, obscur, tandis que tant de grands gnies se sont soumis humblement cette glise... C'est dans les larmes, dans l'isolement, dans la mortification, que je dois expier mes fautes, oui... dans l'espoir que ce Dieu vengeur me les pardonnera un jour... et que mes souffrances ne seront pas du moins perdues pour ceux qui sont encore plus coupables que moi. Agricol ne trouva pas un mot rpondre; il contemplait M. Hardy avec une frayeur muette; mesure qu'il l'entendait prononcer ces dsolantes banalits d'une voix puise, mesure qu'il examinait cette physionomie abattue, il se demandait avec un secret effroi par quelle fascination ces prtres, exploitant les chagrins et l'affaiblissement moral de ce malheureux, taient parvenus isoler de tout et de tous, striliser, annihiler ainsi une des plus gnreuses intelligences, un des esprits les plus bienfaisants, les plus clairs qui se fussent jamais vous au bonheur de l'espce humaine. La stupeur du forgeron tait si profonde qu'il ne se sentait ni le courage ni la volont de continuer une discussion d'autant plus poignante pour lui qu' chaque mot son regard plongeait davantage dans l'abme de dsolation incurable o les rvrends pres avaient plong M. Hardy. Celui-ci, de son ct, retombant sur sa morne apathie, gardait le silence, pendant que ses yeux erraient et l sur les sinistres maximes de l'_Imitation_. Enfin Agricol rompit le silence, et tirant de sa poche la lettre de Mlle de Cardoville, lettre dans laquelle il mettait son dernier espoir, il la prsenta M. Hardy en lui disant: -- Monsieur... une de vos parentes, que vous ne connaissez que de nom sans doute, m'a charg de vous remettre cette lettre... -- quoi bon... cette lettre... mon ami? -- Je vous en supplie, monsieur... prenez-en connaissance. Mlle de Cardoville attend votre rponse, monsieur; il s'agit de graves intrts. -- Il n'y a plus pour moi... qu'un grave intrt... mon ami... dit M. Hardy en levant vers le ciel ses yeux rougis par les larmes. -- Monsieur Hardy... reprit le forgeron, de plus en plus mu, lisez cette lettre, lisez-la au nom de votre reconnaissance tous et dans laquelle nous lverons nos enfants... qui n'auront pas eu comme nous le bonheur de vous connatre... oui... lisez cette lettre... et si, aprs, vous ne changez pas d'avis... monsieur Hardy... eh bien! que voulez-vous? tout sera fini... pour nous... pauvres travailleurs... nous aurons tout jamais perdu notre bienfaiteur... celui qui nous traitait en frres... celui qui nous aimait en amis... celui qui prchait gnreusement un exemple que d'autres bons coeurs auraient suivi tt ou tard... de sorte que, peu peu, de proche en proche, et grce vous, l'mancipation des proltaires aurait commenc... Enfin, n'importe, pour nous autres, enfants du peuple, votre mmoire sera toujours sacre... oh! oui... et nous ne prononcerons jamais votre nom qu'avec respect, qu'avec attendrissement... car nous ne pourrons nous empcher de vous plaindre. Depuis quelques moments, Agricol parlait d'une voix entrecoupe; il ne put achever; son motion atteignit son comble; malgr la mle nergie de son caractre, il ne put retenir ses larmes et s'cria: -- Pardon, pardon, si je pleure; mais ce n'est pas sur moi seul, allez; car, voyez-vous, j'ai le coeur bris en pensant toutes les larmes qui seront verses par bien des braves gens qui se diront: Nous ne verrons plus M. Hardy, plus jamais. L'motion, l'accent d'Agricol, taient si sincres, sa noble et franche figure, baigne de larmes, avait une expression de dvouement si touchante, que M. Hardy, pour la premire fois depuis son sjour chez les rvrends pres, se sentit pour ainsi dire le coeur un peu rchauff, ranim; il lui sembla qu'un vivifiant rayon de soleil perait enfin les tnbres glaces au milieu desquelles il vgtait depuis si longtemps. M. Hardy tendit la main Agricol et lui dit d'une voix altre: -- Mon ami... merci!... Cette nouvelle preuve de votre dvouement... ces regrets... tout cela m'meut... mais d'une motion douce... et sans amertume; cela me fait du bien. -- Ah!... monsieur! s'cria le forgeron avec une lueur d'espoir, ne vous contraignez pas; coutez la voix de votre coeur... elle vous dira de faire le bonheur de ceux qui vous chrissent; et pour vous... voir des gens heureux... c'est tre heureux. Tenez... lisez cette lettre de cette gnreuse demoiselle... Elle achvera peut-tre ce que j'ai commenc... et si cela ne suffit pas... nous verrons... Ce disant, Agricol s'interrompit en jetant un regard d'espoir vers la porte, puis il ajouta, en prsentant de nouveau la lettre M. Hardy: -- Oh! je vous en supplie, monsieur, lisez... Mlle de Cardoville m'a dit de vous confirmer tout ce qu'il y a dans cette lettre... -- Non... non... je ne dois pas... je ne devrais pas lire, dit M. Hardy avec hsitation: quoi bon... me donner des regrets?... Car, hlas! c'est vrai... je vous aimais bien tous, j'avais bien fait des projets pour vous dans l'avenir... ajouta M. Hardy avec un attendrissement involontaire. Puis il reprit, luttant contre le mouvement de son coeur: Mais quoi bon songer cela?... le pass ne peut revenir. -- Qui sait, monsieur Hardy, qui sait? reprit Agricol, de plus en plus heureux de l'hsitation de son ancien patron; lisez d'abord la lettre de Mlle de Cardoville. M. Hardy, cdant aux instances d'Agricol, prit cette lettre presque malgr lui, la dcacheta et la lut; peu peu sa physionomie exprima tour tour l'attendrissement, la reconnaissance et l'admiration. Plusieurs fois il s'interrompit pour dire Agricol avec une expansion dont il semblait lui-mme tonn: -- Oh! c'est bien!... c'est beau!... Puis, la lecture termine, M. Hardy, s'adressant au forgeron avec un soupir mlancolique: -- Quel coeur que celui de Mlle de Cardoville! Que de bont! que d'esprit!... que d'lvation dans la pense!... Je n'oublierai jamais la noblesse de sentiments qui lui dicte ses offres si gnreuses... envers moi... Du moins, puisse-t-elle tre heureuse... dans ce triste monde! -- Ah! croyez-moi, monsieur, reprit Agricol avec entranement, un monde qui renferme de telles cratures, et tant d'autres encore qui, sans avoir l'inapprciable valeur de cette excellente demoiselle, sont dignes de l'attachement des honntes gens, un pareil monde n'est pas que fange, corruption et mchancet... il prouve, au contraire, en faveur de l'humanit... C'est ce monde qui vous attend, qui vous appelle. Allons, monsieur Hardy, coutez les avis de Mlle de Cardoville, acceptez les offres qu'elle vous fait, revenez nous... revenez la vie... car c'est la mort que cette maison! -- Rentrer dans un monde o j'ai tant souffert... quitter le calme de cette retraite, rpondit M. Hardy en hsitant; non, non... je ne pourrais... je ne le dois pas... -- Oh! je n'ai pas compt sur moi seul pour vous dcider! s'cria le forgeron, avec une esprance croissante... j'ai l un puissant auxiliaire (il montra la porte) que j'ai gard pour frapper le grand coup... et qui paratra quand vous le voudrez. -- Que voulez-vous dire, mon ami? demanda M. Hardy. -- Oh! c'est encore une bonne pense de Mlle de Cardoville; elle n'en a pas d'autres. Sachant entre quelles dangereuses mains vous tiez tomb, connaissant aussi la ruse perfide des gens qui veulent s'emparer de vous, elle m'a dit: Monsieur Agricol, le caractre de M. Hardy est si loyal et si bon qu'il se laissera peut-tre facilement abuser... car les coeurs droits rpugnent toujours croire aux indignits... mais il est un homme dont le caractre sacr devra, dans cette circonstance, inspirer toute confiance M. Hardy... car ce prtre admirable est notre parent, et il a failli tre aussi victime des implacables ennemis de notre famille. -- Et ce prtre... quel est-il? demanda M. Hardy. -- L'abb Gabriel de Rennepont, mon frre adoptif! s'cria le forgeron avec orgueil. C'est l un noble prtre... Ah! monsieur... si vous l'aviez connu plus tt, au lieu de dsesprer... vous auriez espr. Votre chagrin n'aurait pas rsist ses consolations. -- Et ce prtre... o est-il? demanda M. Hardy avec autant de surprise que de curiosit. -- L, dans votre antichambre. Quand le pre d'Aigrigny l'a vu avec moi, il est devenu furieux, il nous a ordonn de sortir; mais mon brave Gabriel lui a rpondu qu'il pourrait avoir s'entretenir avec vous de graves intrts, et qu'ainsi il resterait... Moi, moins patient, j'ai donn une bourrade l'abb d'Aigrigny, qui voulait me barrer le passage, et je suis accouru, tant j'avais hte de vous voir... Maintenant... monsieur... vous allez recevoir Gabriel... n'est-ce pas? Il n'aurait pas voulu entrer sans vos ordres... Je vais aller le chercher... Vous parlez de religion... c'est la sienne qui est la vraie, car elle fait du bien; elle encourage, elle console... vous verrez... Enfin, grce Mlle de Cardoville et lui, vous allez nous tre rendu! s'cria le forgeron, ne pouvant plus contenir son joyeux espoir. -- Mon ami... non... je ne sais... je crains... dit M. Hardy avec une hsitation croissante, mais se sentant malgr lui ranim, rchauff par les paroles cordiales du forgeron. Celui-ci, profitant de l'heureuse hsitation de son ancien patron, courut la porte, l'ouvrit et s'cria: -- Gabriel... mon frre... mon bon frre... viens, viens... M. Hardy dsire te voir... -- Mon ami, reprit M. Hardy, encore hsitant, mais nanmoins semblant assez satisfait de voir son assentiment un peu forc, mon ami... que faites-vous?... -- J'appelle votre sauveur et le ntre, rpondit Agricol, ivre de bonheur et certain du bon succs de l'intervention de Gabriel auprs de M. Hardy. Se rendant l'appel du forgeron, Gabriel entra aussitt dans la chambre de M. Hardy. XXXIII. Le rduit. Nous l'avons dit: aux abords de plusieurs des chambres occupes par les pensionnaires des rvrends pres, certaines petites cachettes taient pratiques, dans le but de donner toute facilit l'espionnage incessant dont on entourait ceux que la compagnie voulait surveiller. M. Hardy se trouvant parmi ceux-l, on avait mnag auprs de son appartement un rduit mystrieux o pouvaient tenir deux personnes; une sorte de large tuyau de chemine arait et clairait ce cabinet, o aboutissait l'orifice d'un conduit acoustique dispos avec tant d'art, que les moindres paroles arrivaient de la pice voisine dans cette cachette aussi distinctes que possible; enfin, plusieurs trous ronds, adroitement mnags et masqus en diffrents endroits, permettaient de voir tout ce qui se passait dans la chambre. Le pre d'Aigrigny et Rodin occupaient alors le rduit. Aussitt aprs la brusque entre d'Agricol et la ferme rponse de Gabriel, qui dclara vouloir parler M. Hardy si celui-ci le faisait mander, le pre d'Aigrigny, ne voulant faire aucun clat pour conjurer les suites de l'entrevue de M. Hardy avec le forgeron et le jeune missionnaire, entrevue dont les suites pouvaient tre si funestes aux projets de la compagnie, le pre d'Aigrigny tait all consulter Rodin. Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait la maison voisine, rserve aux rvrends pres; il comprit l'extrme gravit de la position; tout en reconnaissant que le pre d'Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives au moyen d'empcher l'entrevue d'Agricol et de M. Hardy, manoeuvre dont le succs tait assur sans l'arrive trop hte du forgeron, Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-mme, alla aussitt s'embusquer dans la cachette en question avec le pre d'Aigrigny, aprs avoir dpch immdiatement un missaire l'archevch de Paris; on verra plus tard dans quel but. Les deux rvrends pres y taient arrivs vers le milieu de l'entretien d'Agricol et de M. Hardy. D'abord assez rassurs par la morne apathie dans laquelle il tait plong et dont les gnreuses incitations du forgeron n'avaient pu le tirer, les rvrends pres virent le danger s'accrotre peu peu et devenir des plus menaants, du moment o M. Hardy, branl par les instances de l'artisan, consentit prendre connaissance de la lettre de Mlle de Cardoville, jusqu'au moment o Agricol amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux hsitations de son ancien patron. Rodin, grce l'indomptable nergie de son caractre, qui lui avait donn la force de supporter la terrible et douloureuse mdication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger; sa convalescence touchait son terme; nanmoins il tait encore d'une maigreur effrayante. Le jour, venant d'en haut et tombant d'aplomb sur son crne jaune et luisant, sur ses pommettes osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des touches de vive lumire, tandis que le reste du visage tait sillonn d'ombres dures et sans transparence. On et dit le modle vivant d'un de ces moines asctiques de l'cole espagnole, sombres peintures o l'on aperoit, sous quelque capuchon brun demi rabattu, un crne de couleur de vieil ivoire, une pommette livide, un oeil teint au fond de son orbite, tandis que le reste du visage disparat dans une pnombre obscure, travers laquelle on distingue peine une forme humaine, agenouille et enveloppe d'un froc ceinture de corde. Cette ressemblance paraissait d'autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui la hte, n'avait pas quitt sa longue robe de chambre de laine noire; de plus, tant encore trs sensible au froid, il avait jet sur ses paules un camail de drap noir capuchon, afin de se prserver de la bise du nord. Le pre d'Aigrigny, ne se trouvant pas plac verticalement sous la lumire qui clairait la cachette, restait dans la demi-teinte. Au moment o nous prsentons les deux jsuites au lecteur, Agricol venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l'amener auprs de son ancien patron. Le pre d'Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse la fois profonde et courrouce, lui dit voix basse: -- Sans la lettre de Mlle de Cardoville, les instances du forgeron restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et partout l'obstacle contre lequel viendront chouer nos projets! Quoi qu'on ait pu faire, la voici runie cet Indien; si maintenant l'abb Gabriel vient combler la mesure, et que, grce lui, M. Hardy nous chappe, que faire!... que faire!... Ah! mon pre... c'est dsesprer de l'avenir! -- Non, dit schement Rodin, si l'archevch on ne met aucune lenteur excuter mes ordres. -- Et dans ce cas! -- Je rponds encore de tout... mais il faut qu'avant une demi- heure j'aie les papiers en question. -- Cela doit tre prt et sign depuis deux ou trois jours, car, d'aprs vos ordres, j'ai crit le jour mme des moxas... et... Rodin, au lieu de continuer cet entretien voix basse, colla son oeil l'une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au pre d'Aigrigny de garder le silence. XXXIV. Un prtre selon le Christ. cet instant Rodin voyait Agricol rentrer dans la chambre de M. Hardy tenant Gabriel par la main. La prsence de ces deux jeunes gens, l'un d'une figure si mle, si ouverte, l'autre d'une beaut si anglique, offrait un contraste tellement frappant avec les physionomies hypocrites des gens dont M. Hardy tait habituellement entour, que, dj mu par la chaleureuse parole de l'artisan, il lui sembla que son coeur, comprim depuis si longtemps, se dilatait sous une salutaire influence. Gabriel, quoiqu'il n'et jamais vu M. Hardy, fut frapp de l'altration de ses traits; il reconnaissait sur cette figure souffrante, abattue, le fatal cachet de soumission nervante, d'anantissement moral dont restent toujours stigmatises les victimes de la compagnie de Jsus, lorsqu'elles ne sont pas dlivres temps de son influence homicide. Rodin, l'oeil coll son trou, et le pre d'Aigrigny, l'oreille au guet, ne perdirent donc pas un mot de l'entretien suivant, auquel ils assistrent invisibles. -- Le voil... mon brave frre, monsieur, dit Agricol M. Hardy en lui prsentant Gabriel; le voil, le meilleur, le plus digne des prtres... coutez-le, vous renatrez l'esprance, au bonheur, et vous nous serez rendu. coutez-le, vous verrez comme il dmasquera les fourbes qui vous abusent par de fausses apparences religieuses; oui, oui, il les dmasquera, car il a t aussi victime de ces misrables, n'est-ce pas, Gabriel? Le jeune missionnaire fit un mouvement de la main pour modrer l'exaltation du forgeron, et dit M. Hardy, de sa voix douce et vibrante: -- Si, dans les pnibles circonstances o vous vous trouvez, monsieur, les conseils d'un de vos frres en Jsus-Christ peuvent vous tre utiles, disposez de moi... D'ailleurs, permettez-moi de vous le dire, je vous suis dj bien respectueusement attach. -- moi, monsieur l'abb? dit M. Hardy. -- Je sais, monsieur, reprit Gabriel, vos bonts pour mon frre adoptif; je sais votre admirable gnrosit envers vos ouvriers; ils vous chrissent, ils vous vnrent, monsieur, que la conscience de leur gratitude, que la conviction d'avoir t agrable Dieu, dont l'ternelle bont se rjouit dans tout ce qui est bon, soient votre rcompense pour le bien que vous avez fait, soient votre encouragement pour le bien que vous ferez encore... -- Je vous remercie, monsieur l'abb, rpondit M. Hardy, touch de ce langage, si diffrent de celui du pre d'Aigrigny; dans la tristesse o je suis plong, il est doux au coeur d'entendre parler d'une manire si consolante, et, je l'avoue, ajouta M. Hardy d'un air pensif, l'lvation, la gravit de votre caractre donnent un grand poids vos paroles. -- Voil ce qu'il y avait craindre, dit tout bas le pre d'Aigrigny Rodin, qui restait toujours son trou, l'oeil pntrant, l'oreille au guet; ce Gabriel va tout faire pour arracher M. Hardy son apathie et le rejeter dans la vie active. -- Je ne crains pas cela, rpondit Rodin de sa voix brve et tranchante. M. Hardy s'oubliera peut-tre un moment; mais, s'il essaye de marcher, il verra bien qu'il a les jambes casses... -- Que craint donc Votre Rvrence? -- La lenteur de notre rvrend pre de l'archevch. -- Mais qu'esprez-vous de... Mais Rodin, dont l'attention tait de nouveau excite, interrompit d'un signe le pre d'Aigrigny, qui resta muet. Un silence de quelques secondes avait succd au commencement de l'entretien de Gabriel et de M. Hardy, celui-ci tant rest un instant absorb par les rflexions que faisait natre en lui le langage de Gabriel. Pendant ce moment de silence, Agricol avait machinalement jet les yeux sur quelques-unes des lugubres sentences dont taient pour ainsi dire tapisss les murs de la chambre de M. Hardy; tout coup, prenant Gabriel par le bras, il s'cria avec un geste expressif: -- Ah! mon frre... lis ces maximes... tu comprendras tout... Quel homme, mon Dieu, restant dans la solitude seul seul avec d'aussi dsolantes penses ne tomberait pas dans le plus affreux dsespoir... n'irait pas jusqu'au suicide peut-tre?... Ah! c'est horrible, c'est infme, ajouta l'artisan avec indignation; mais c'est un assassinat moral!!! -- Vous tes jeune, mon ami, reprit M. Hardy en secouant tristement la tte, vous avez toujours t heureux, vous n'avez prouv aucune dception... ces maximes peuvent vous paratre trompeuses; mais, hlas! pour moi... et le plus grand nombre des hommes, elles ne sont que trop vraies; ici-bas, tout est nant, misre, douleur, car l'homme est n pour souffrir!... N'est-il pas vrai, monsieur l'abb? ajouta-t-il en s'adressant Gabriel. Celui-ci avait aussi jet les yeux sur diffrentes maximes que le forgeron venait de lui indiquer; le jeune prtre ne put s'empcher de sourire avec amertume en songeant au calcul odieux qui avait dict le choix de ces rflexions. Aussi rpondit-il M. Hardy d'une voix mue: -- Non, non, monsieur, tout n'est pas nant, mensonge, misres, dceptions, vanit, ici-bas... Non, l'homme n'est pas n pour souffrir; non, Dieu, dont la suprme essence est une bont paternelle, ne se complat pas aux douleurs de ses cratures, qu'il a faites pour tre aimantes et heureuses en ce monde... -- Oh! l'entendez-vous, monsieur Hardy, l'entendez-vous? s'cria le forgeron; c'est aussi un prtre, lui... mais un vrai, un sublime prtre, et il ne parle pas comme les autres... -- Hlas! pourtant, monsieur l'abb, dit M. Hardy, ces maximes si tristes sont extraites d'un livre que l'on met presque l'gal d'un livre divin. -- De ce livre, monsieur, dit Gabriel, on peut abuser comme de toute oeuvre humaine! crit pour enchaner de pauvres moines dans le renoncement, dans l'isolement, dans l'obissance aveugle d'une vie oisive, strile, ce livre, en prchant le dtachement de tout, le mpris de soi, la dfiance de ses frres, un servilisme crasant, avait pour but de persuader ces malheureux moines que les tortures de cette vie qu'on leur imposait, de cette vie en tout oppose aux vues ternelles de Dieu sur l'humanit... seraient douces au Seigneur... -- Ah! ce livre me parat, ainsi expliqu, plus effrayant encore, dit M. Hardy. -- Blasphme! impit!... poursuivit Gabriel, qui ne pouvait contenir son indignation; oser sanctifier l'oisivet, l'isolement, la dfiance de tous, lorsqu'il n'y a de divin au monde que le saint travail, que le saint amour de ses frres, que la sainte communion avec eux! Sacrilge!!! oser dire qu'un pre d'une bont immense, infinie, se rjouit dans les douleurs de ses enfants... lui! lui! juste ciel! lui qui n'a de souffrances que celles de ses enfants, lui qui les a magnifiquement dous de tous les trsors de la cration, lui enfin qui les a relis son immortalit par l'immortalit de leur me! -- Oh! vos paroles sont belles, sont consolantes, s'cria M. Hardy, de plus en plus branl; mais, hlas! pourquoi tant de malheureux sur la terre malgr la bont providentielle du Seigneur? -- Oui... oh! oui... il y a dans ce monde de bien horribles misres, reprit Gabriel avec attendrissement et tristesse. Oui, bien des pauvres, dshrits de toute joie, de toute esprance, ont faim, ont froid, manquent de vtements et d'abri, au milieu des richesses immenses que le Crateur a dispenses, non pour la flicit de quelques hommes, mais pour la flicit de tous; car il a voulu que le partage ft fait avec quit[30] mais quelques-uns se sont empars du commun hritage par l'astuce, par la force... et c'est de cela que Dieu s'afflige. Oh! oui, s'il souffre, c'est de voir que, pour satisfaire au cruel gosme de quelques-uns, des masses innombrables de cratures sont voues un sort dplorable. Aussi les oppresseurs de tous les temps, de tous les pays, osant prendre Dieu pour complice, se sont unis pour proclamer en son nom cette pouvantable maxime: _L'homme est n pour souffrir... ses humiliations, ses souffrances, sont agrables Dieu..._ Oui, ils ont proclam cela; de sorte que plus le sort de la crature qu'ils exploitaient tait rude, humiliant, douloureux, plus la crature versait de sueurs, de larmes, de sang, plus, selon ces homicides, le Seigneur tait satisfait et glorifi... -- Ah! je vous comprends... je revis... je me souviens, s'cria tout coup M. Hardy comme s'il sortait d'un songe, comme si la lumire et tout coup brill sa pense obscurcie. Oh! oui... voil ce que j'ai toujours cru... ce que je croyais... avant que d'affreux chagrins eussent affaibli mon intelligence. -- Oui, vous avez cru cela, noble et grand coeur! s'cria Gabriel, et alors vous ne pensiez pas que tout tait misre ici-bas, puisque, grce vous, vos ouvriers vivaient heureux; tout n'tait donc pas dception, vanit, puisque chaque jour votre coeur jouissait de la reconnaissance de vos frres, tout n'tait donc pas larmes, dsolation, puisque vous voyiez sans cesse autour de vous des visages souriants... La crature n'tait donc pas inexorablement voue au malheur, puisque vous la combliez de flicit... Ah! croyez-moi, lorsque l'on entre plein de coeur, d'amour et de foi dans les vritables vues de Dieu... du Dieu sauveur qui a dit: _Aimez-vous les uns les autres_, on voit, on sent, on sait que la fin de l'humanit est le bonheur de tous, et que l'homme est n pour tre heureux... Ah! mon frre, ajouta Gabriel, mu jusqu'aux larmes en montrant les maximes dont la chambre tait entoure, ce livre terrible vous a fait bien du mal... ce livre qu'ils ont eu l'audace d'appeler _l'Imitation de Jsus-Christ... _ajouta Gabriel avec indignation, ce livre!!!, l'imitation de la parole du Christ!! ce livre dsolant, qui ne contient que des penses de vengeance, de mpris, de mort, de dsespoir, lorsque le Christ n'a eu que des paroles de paix, de pardon, d'esprance et d'amour... -- Oh! je vous crois... s'cria M. Hardy dans un doux ravissement, je vous crois, j'ai besoin de vous croire. -- mon frre! reprit Gabriel de plus en plus mu, mon frre!... croyez un Dieu toujours bon, toujours misricordieux, toujours aimant; croyez un Dieu qui bnit le travail, un Dieu qui souffrirait cruellement pour ses enfants, si, au lieu d'employer pour le bien tous les dons qu'il vous a prodigus, vous vous isoliez jamais dans un dsespoir nervant et strile!... Non, non, Dieu ne le veut pas!... Debout, mon frre... ajouta Gabriel en prenant cordialement la main de M. Hardy, qui se leva comme s'il et obi un gnreux magntisme, debout... mon frre! tout un monde de travailleurs vous bnit et vous appelle; quittez cette tombe... venez... venez au grand air... au grand soleil, au milieu de coeurs chaleureux, sympathiques; quittez cet air touffant pour l'air salubre et vivifiant de la libert; quittez cette morne retraite pour l'asile anim par les chants des travailleurs; venez, venez retrouver ce peuple d'artisans laborieux dont vous tes la providence; soulev par leurs bras robustes, press sur leurs coeurs gnreux, entour de femmes, d'enfants, de vieillards pleurant de joie votre retour, vous serez rgnr; vous sentirez que la volont, que la puissance de Dieu est en vous... puisque vous pouvez tant pour le bonheur de vos frres. -- Gabriel... tu dis vrai... c'est toi... c'est Dieu... que notre pauvre petit peuple de travailleurs devra le retour de son bienfaiteur, s'cria Agricol en se jetant dans les bras de Gabriel et le serrant avec attendrissement contre son coeur. Ah! je ne crains plus rien maintenant... M. Hardy nous sera rendu! -- Oui, vous avez raison, ce sera lui... cet admirable prtre selon le Christ, que je devrai ma rsurrection... car ici j'tais enseveli vivant dans un spulcre, dit M. Hardy, qui s'tait lev, droit, ferme, les joues lgrement colores, l'oeil brillant, lui jusqu'alors si ple, si abattu, si courb! -- Enfin... vous tes nous, s'cria le forgeron; je n'en doute plus cette heure. -- Je l'espre, mon ami, dit M. Hardy. -- Vous acceptez les offres de Mlle de Cardoville? -- Tantt je lui crirai ce sujet... mais avant... ajouta-t-il d'un air grave et srieux, je dsire m'entretenir seul avec mon frre, et il offrit avec effusion sa main Gabriel. Il me permettra de lui donner ce nom de frre... lui, le gnreux aptre de la fraternit... -- Oh!... je suis tranquille... ds que je vous laisse avec lui, dit Agricol; moi, pendant ce temps-l, je cours chez Mlle de Cardoville lui annoncer cette bonne nouvelle... Mais j'y pense, si vous sortez aujourd'hui de cette maison, monsieur Hardy, o irez- vous?... Voulez-vous que je m'occupe? -- Nous parlerons de tout cela avec votre digne et excellent frre, rpondit M. Hardy; allez, je vous en prie, remercier Mlle de Cardoville, et lui dire que ce soir j'aurai l'honneur de lui rpondre. -- Ah! monsieur, il faut que je tienne mon coeur et ma tte quatre pour ne pas devenir fou de joie! dit le bon Agricol en portant alternativement ses mains sa tte et son coeur dans son ivresse de bonheur; puis, revenant auprs de Gabriel, il le serra encore une fois contre son coeur, et il lui dit l'oreille: -- Dans une heure... je reviens... mais pas seul... une leve en masse... tu verras... ne dis rien M. Hardy; j'ai mon ide. Et le forgeron sortit dans une ivresse indicible. Gabriel et M. Hardy restrent seuls. * * * * * Rodin et le pre d'Aigrigny avaient, on le sait, invisiblement assist cette scne. -- Eh bien! que pense Votre Rvrence? dit le pre d'Aigrigny Rodin avec stupeur. -- Je pense que l'on a trop tard revenir de l'archevch, et que ce missionnaire hrtique va tout perdre, dit Rodin en se rongeant les ongles jusqu'au sang. XXXV. La confession. Lorsque Agricol eut quitt la chambre, M. Hardy, s'approchant de Gabriel, lui dit: -- Monsieur l'abb... -- Non... dites votre frre; vous m'avez donn ce nom... et j'y tiens, reprit affectueusement le jeune missionnaire en tendant sa main M. Hardy. Celui-ci la serra cordialement et reprit: -- Eh bien, mon frre, vos paroles m'ont ranim, m'ont rappel des devoirs que, dans mon chagrin, j'avais mconnus; maintenant, puisse la force ne pas me manquer dans la nouvelle preuve que je vais tenter... car, hlas! vous ne savez pas tout. -- Que voulez-vous dire!... reprit Gabriel avec intrt. -- J'ai de pnibles aveux vous faire, reprit M. Hardy aprs un moment de silence et de rflexion. Voulez-vous entendre ma confession!... -- Je vous en prie... dites votre confidence... mon frre, rpondit Gabriel. -- Ne pouvez-vous donc pas m'entendre comme confesseur!... -- Autant que je le peux, reprit Gabriel, j'vite la confession... officielle, si cela peut se dire; elle a, selon moi, de tristes inconvnients; mais je suis heureux, quand j'inspire cette confiance grce laquelle un ami vient ouvrir son coeur son ami... et lui dire: Je souffre, consolez-moi... je doute... conseillez-moi... je suis heureux... partagez ma joie... Oh! voyez-vous, pour moi cette confession est la plus sainte; c'est ainsi que le Christ la voulait en disant: Confessez-vous les uns aux autres... Bien malheureux celui qui, dans sa vie, n'a pas trouv un coeur fidle et sr pour se confesser ainsi... n'est-ce pas, mon frre! Pourtant, comme je suis soumis aux lois de l'glise en vertu de voeux volontairement prononcs, dit le jeune prtre, sans pouvoir retenir un soupir, j'obis aux lois de l'glise... et, si vous le dsirez... mon frre, ce sera le confesseur qui vous entendra. -- Vous obissez mme aux lois... que vous n'approuvez pas? dit M. Hardy tonn de cette soumission. -- Mon frre, quoi que l'exprience nous apprenne, quoi qu'elle nous dvoile... reprit tristement Gabriel, un voeu form librement... sciemment... est pour le prtre un engagement sacr... est, pour l'homme d'honneur, une parole jure... Tant que je resterai dans l'glise... j'obirai sa discipline, si pesante que soit quelquefois pour nous cette discipline. -- Pour vous, mon frre! -- Oui, pour nous, prtres de campagne ou desservants des villes; pour nous tous, humbles proltaires du clerg, simples ouvriers de la vigne du Seigneur. Oui, l'aristocratie qui s'est peu peu introduite dans l'glise est souvent envers nous d'une rigueur un peu fodale; mais telle est la divine essence du christianisme, qu'il rsiste aux abus qui tendent le dnaturer, et c'est encore dans les rangs obscurs du bas clerg que je puis servir mieux que partout ailleurs la sainte cause des dshrits, et prcher leur mancipation avec une certaine indpendance... C'est pour cela, mon frre, que je reste dans l'glise, et, y restant, je me soumets sa discipline. Je vous dis cela, mon frre, ajouta Gabriel, avec expansion, parce que, vous et moi, nous prchons la mme cause: les artisans que vous avez convis partager avec vous le fruit de vos travaux ne sont plus dshrits... ainsi donc, plus efficacement que moi, par le bien que vous faites vous servez le Christ... -- Et je continuerai de le servir, pourvu, je vous le rpte, que j'en aie la force. -- Pourquoi cette force vous manquerait-elle! -- Si vous saviez combien je suis malheureux!... si vous saviez tous les coups qui m'ont frapp!... -- Sans doute, la ruine et l'incendie qui a dtruit votre fabrique sont dplorables... -- Ah! mon frre, dit M. Hardy en interrompant Gabriel, qu'est-ce que cela, grand Dieu!... Mon courage ne faillirait pas en prsence d'un sinistre que l'argent seul rpare. Mais, hlas! il est des pertes que rien ne rpare... il est des ruines dans le coeur que rien ne relve... Non, et pourtant, tout l'heure, cdant l'entranement de votre gnreuse parole, l'avenir, si sombre jusqu'alors pour moi, s'tait clairci; vous m'aviez encourag, ranim, en me rappelant la mission que j'avais encore remplir en ce monde... -- Eh bien, mon frre! -- Hlas! de nouvelles craintes viennent m'assaillir... quand je songe rentrer dans cette vie agite, dans ce monde o j'ai tant souffert... -- Mais ces craintes, qui les fait natre? dit Gabriel avec un intrt croissant. -- coutez-moi, mon frre, reprit M. Hardy. J'avais concentr tout ce qui me restait de tendresse, de dvouement dans le coeur, sur deux tres... sur un ami que je croyais sincre, et sur une affection plus tendre: l'ami m'a tromp d'une manire atroce... la femme... aprs m'avoir sacrifi ses devoirs, a eu le courage, et je ne puis que l'en honorer davantage, a eu le courage de sacrifier notre amour au repos de sa mre, et elle a quitt pour jamais la France... Hlas! je crains que ces chagrins ne soient incurables et qu'ils ne viennent m'craser au milieu de la nouvelle voie que vous m'engagez parcourir. J'avoue ma faiblesse... elle est grande... et elle m'effraye d'autant plus que je n'ai pas le droit de rester oisif, isol, tant que je puis encore quelque chose pour l'humanit; vous m'avez clair sur ce devoir, mon frre... seulement toute ma crainte, malgr ma bonne rsolution... est, je vous le rpte, de sentir les forces m'abandonner lorsque je vais me retrouver dans ce monde tout jamais, pour moi froid et dsert. -- Mais ces braves artisans qui vous attendent, qui vous bnissent, ne le peupleront-ils pas, ce monde? -- Oui... mon frre, dit M. Hardy avec amertume; mais autrefois... ce doux sentiment de faire le bien se joignaient pour moi deux affections qui se partageaient ma vie... elles ne sont plus, et laissent dans mon coeur un vide immense. J'avais compt sur la religion... pour le remplir; mais hlas!... pour remplacer ce qui me cause de si amers regrets, on m'a donn pour pture mon me dsole que mon seul dsespoir... en me disant que plus je le creuserais, plus je trouverais de tortures... plus je serais mritant aux yeux du Seigneur... -- Et l'on vous a tromp, mon frre, je vous l'assure; c'est le bonheur, et non la douleur, qui est, aux yeux de Dieu, la fin de l'humanit; il veut l'homme heureux, parce qu'il le veut juste et bon. -- Oh! si j'avais entendu plus tt ces paroles d'esprance! reprit M. Hardy, mes blessures se seraient guries, au lieu de devenir incurables; j'aurais recommenc plus tt l'oeuvre de bien que vous m'engagez poursuivre, j'y aurais trouv la consolation, l'oubli de mes maux peut-tre; tandis qu' prsent... oh! tenez... cela est horrible avouer... on m'a rendu la douleur si familire, qu'il me semble qu'elle doit jamais paralyser ma vie. Puis, ayant honte de cette rechute d'abattement, M. Hardy ajouta d'une voix navrante, en cachant son visage dans ses mains: -- Oh! pardon... pardon de ma faiblesse... Mais si vous saviez ce que c'est qu'une pauvre crature qui ne vivait que par le coeur, et qui tout a manqu la fois! Que voulez-vous?... elle cherche de tout ct se rattacher quelque chose, et ses hsitations, ses craintes, ses impuissances mmes... sont, croyez-moi, plus dignes de compassion que de ddain. Il y avait quelque chose de si dchirant dans l'humilit de cet aveu, que Gabriel en fut touch jusqu'aux larmes. ces accs d'accablement presque maladifs, le jeune missionnaire reconnaissait avec effroi les terribles effets des manoeuvres des rvrends pres, si habiles envenimer, rendre mortelles les blessures des mes tendres et dlicates (qu'ils veulent isoler et capter), en distillant longtemps, goutte goutte, l'cre poison des maximes les plus dsolantes. Sachant encore que l'abme du dsespoir exerce une sorte d'attraction vertigineuse, ces prtres creusent cet abme autour de leur victime, jusqu' ce qu'perdue... fascine... elle plonge incessamment son regard fixe et ardent au fond de ce prcipice qui doit l'engloutir... sinistre naufrage dont leur cupidit recueille les paves... En vain l'azur de l'ther, les rayons d'or du soleil brillent au firmament; en vain l'infortun sent qu'il serait sauv en levant les yeux vers le ciel... en vain il y jette mme quelquefois un coup d'oeil furtif; bientt, cdant la toute- puissance du charme infernal jet sur lui par ces prtres malfaisants, il replonge ses regards au fond du gouffre bant qui l'attire... Il en tait ainsi de M. Hardy. Gabriel comprit tout le danger de la position de ce malheureux, et, runissant toutes ses forces pour l'arracher cet accablement, il s'cria: -- Que parlez-vous, mon frre, de piti, de ddain? Qu'y a-t-il donc de plus sacr, de plus saint au monde, aux yeux de Dieu et des hommes, qu'une me qui cherche la foi pour s'y fixer aprs la tourmente des passions? Rassurez-vous, mon frre, vos blessures ne sont pas incurables... une fois hors de cette maison... croyez- moi, elles guriront rapidement. -- Hlas! comment l'esprer? -- Croyez-moi, mon frre... elles guriront du moment o vos chagrins passs, loin d'veiller en vous des penses de dsespoir... veilleront des penses consolantes, presque douces. -- De pareilles penses... consolantes, presque douces!... s'cria M. Hardy, ne pouvant croire ce qu'il entendait. -- Oui, reprit Gabriel en souriant avec une bont anglique; car il est, voyez-vous, de grandes douceurs, de grandes consolations dans la piti... dans le pardon. Dites... dites, mon frre, la vue de ceux qui l'avaient trahi a-t-elle jamais inspir au Christ des penses de haine, de dsespoir, de vengeance?... Non, non... il a trouv dans son coeur des paroles remplies de mansutude et de pardon... il a souri dans ses larmes avec une indulgence ineffable, puis il a pri pour ses ennemis. Eh bien, au lieu de souffrir avec tant d'amertume de la trahison d'un ami... plaignez- le, mon frre... priez tendrement pour lui... car, de vous deux... le plus malheureux... n'est pas vous... Dites? dans votre gnreuse amiti... quel trsor n'a pas perdu cet infidle ami?... qui vous dit qu'il ne se repent pas, qu'il ne souffre pas? Hlas! il est vrai, si vous pensez toujours au mal que vous a fait cette trahison, votre coeur se brisera dans une dsolation incurable... pensez, au contraire, au charme du pardon, la douceur de la prire, et votre coeur s'allgera, et votre me sera heureuse, car elle sera selon Dieu. Ouvrir soudain cette nature si gnreuse, si dlicate, si aimante, les voies adorables et infinies du pardon et de la prire, c'tait rpondre ses instincts, c'tait sauver ce malheureux; tandis que l'enchaner un sombre et strile dsespoir, c'tait le tuer, ainsi que l'avaient espr les rvrends pres. M. Hardy resta un moment comme bloui la vue du radieux horizon que pour la seconde fois, la parole vanglique de Gabriel voquait tout coup ses yeux. Alors, le coeur palpitant d'motions si contraires, il s'cria: -- mon frre! de quelle sainte puissance sont donc vos paroles! Comment pouvez-vous changer ainsi presque subitement l'amertume en douceur? Il me semble dj que le calme renat dans mon me en songeant, ainsi que vous le dites, au pardon, la prire... la prire remplie de mansutude... et d'esprance. -- Oh! vous verrez, reprit Gabriel avec entranement, quelles douces joies vous attendent! Prier pour ce qu'on aime... prier pour ce qu'on a aim; mettre Dieu, par nos prires, en communion avec ce que nous chrissons... Et cette femme dont l'amour vous tait si prcieux... pourquoi vous rendre ainsi son souvenir douloureux? pourquoi le fuir? Ah! mon frre, au contraire, songez- y, mais pour l'purer, pour le sanctifier par la prire... Faites succder un amour terrestre un amour divin... un amour chrtien, l'amour cleste d'un frre pour sa soeur en Jsus-Christ... Et puis, si cette femme a t coupable aux yeux de Dieu, quelle douceur de prier pour elle!... quelle joie ineffable de pouvoir chaque jour parler Dieu, Dieu qui, toujours clment et bon, touch de vos prires, lui pardonnera; car il lit au fond des coeurs... et il sait que souvent, hlas! bien des chutes sont fatales... Le Christ n'a-t-il pas intercd auprs de son pre, pour la Madeleine pcheresse et pour la femme adultre? Pauvres cratures, il ne les a pas repousses, il ne les a pas maudites, il a pri pour elles... _parce qu'elles avaient beaucoup aim..., _a dit le Sauveur des hommes. -- Oh! je vous comprends enfin! s'cria M. Hardy; la prire... c'est encore aimer... la prire, c'est pardonner au lieu de maudire... c'est esprer au lieu de dsesprer; la prire... enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le coeur comme une rose bienfaisante... au lieu de ces pleurs qui le brlent... Oui! je vous comprends, vous... car vous ne me dites pas: Souffrir... c'est prier... Non, non, je le sens... vous dites vrai en disant: Esprer, pardonner, c'est prier... oui, et grce vous maintenant... je rentrerai dans la vie sans crainte... Puis, les yeux humides de larmes, M. Hardy tendit les bras Gabriel, en s'criant: -- Ah! mon frre... pour la seconde fois, vous me sauvez! Et ces deux bonnes et vaillantes cratures se jetrent dans les bras l'une de l'autre. * * * * * Rodin et le pre d'Aigrigny avaient, on le sait, assist, invisibles, cette scne; Rodin, coutant avec une attention dvorante, n'avait pas perdu une parole de cet entretien. Au moment o Gabriel et M. Hardy se jetrent dans les bras l'un de l'autre, Rodin retira soudain son oeil de reptile du trou par lequel il regardait. La physionomie du jsuite avait une expression de joie et de triomphe diabolique. Le pre d'Aigrigny, que le dnouement de cette scne avait, au contraire, abattu, constern, ne comprenant rien l'air glorieux de son compagnon, le contemplait avec un tonnement indicible. -- _J'ai le joint!_ lui dit brusquement Rodin de sa voix brve et tranchante. -- Que voulez-vous dire? reprit le pre d'Aigrigny, stupfait. -- Y a-t-il ici une voiture de voyage, reprit Rodin, sans rpondre la question du rvrend pre. Celui-ci, abasourdi par cette demande, ouvrit des yeux effars et rpta machinalement: -- Une voiture de voyage? -- Oui... oui, dit Rodin avec impatience, est-ce que je parle hbreu? Y a-t-il ici une voiture de voyage? Est-ce clair? -- Sans doute... j'ai ici la mienne, dit le rvrend pre. -- Alors, envoyez chercher des chevaux de poste l'instant mme. -- Et pourquoi faire? -- Pour emmener M. Hardy. -- Emmener M. Hardy! reprit le pre d'Aigrigny, croyant que Rodin dlirait. -- Oui, reprit celui-ci, vous l'emmnerez ce soir Saint-Herem. -- Dans cette triste et profonde solitude... lui... M. Hardy! Et le pre d'Aigrigny croyait rver. -- Lui, M. Hardy, rpondit Rodin affirmativement en haussant les paules. -- Emmener M. Hardy... maintenant... lorsque ce Gabriel vient de... -- Avant une demi-heure, M. Hardy me suppliera genoux de l'emmener hors de Paris, au bout du monde, dans un dsert, si je puis. -- Et Gabriel? -- Et la lettre qu'on vient de m'apporter de l'archevch, il n'y a qu'un instant? -- Mais vous disiez tout l'heure qu'il tait trop tard. -- Tout l'heure je n'avais pas le _joint... _Maintenant je l'ai, rpondit Rodin de sa voix brve. Ce disant, les deux rvrends pres quittrent prcipitamment le mystrieux rduit. XXXVI. La visite. Il est inutile de faire remarquer que, par une rserve remplie de dignit, Gabriel s'tait content de recourir aux moyens les plus gnreux pour arracher M. Hardy l'influence meurtrire des rvrends pres; il rpugnait la grande et belle me du jeune missionnaire de descendre jusqu' la rvlation des odieuses machinations de ces prtres. Il n'aurait eu recours ce moyen extrme que si sa parole pntrante et sympathique et chou contre l'aveuglement de M. Hardy. -- Travail, prire et pardon! disait avec ravissement M. Hardy, aprs avoir serr Gabriel entre ses bras. Avec ces trois mots, vous m'avez rendu la vie, l'esprance... Il venait de prononcer ces paroles, lorsque la porte s'ouvrit; un domestique entra et remit silencieusement au jeune prtre une large enveloppe, puis sortit. Assez tonn, Gabriel prit l'enveloppe et la regarda d'abord machinalement; puis, apercevant l'un des angles un timbre particulier, il la dcacheta prcipitamment, en tira et lut un papier pli en forme de dpche ministrielle, laquelle pendait un sceau de cire rouge. -- mon Dieu!... s'cria involontairement Gabriel d'une voix douloureusement mue. Puis, s'adressant M. Hardy: -- Pardon... monsieur... -- Qu'y a-t-il? apprenez-vous quelque fcheuse nouvelle?... dit M. Hardy avec intrt. -- Oui... bien triste... reprit Gabriel avec accablement. Puis il ajouta en se parlant lui mme: -- Ainsi... c'tait pour cela qu'on m'avait mand Paris; l'on n'a pas mme daign m'entendre, l'on me frappe sans me permettre de me justifier... Aprs un nouveau silence, il dit avec un soupir de rsignation profonde: -- Il n'importe... je dois obir... j'obirai... mes voeux m'y obligent. M. Hardy, regardant le jeune prtre avec autant de surprise que d'inquitude, lui dit affectueusement: -- Quoique mon amiti, ma reconnaissance, vous soient bien rcemment acquises... ne puis-je vous tre bon quelque chose! Je vous dois tant... que je serais heureux de pouvoir m'acquitter un peu... -- Vous aurez fait beaucoup pour moi, mon frre, en me laissant un bon souvenir de ce jour... vous me rendrez plus facile la rsignation un chagrin cruel. -- Vous avez un chagrin!... dit vivement M. Hardy. -- Ou plutt, non... une surprise pnible, dit Gabriel. Et, dtournant la tte, il essuya une larme qui coulait sur sa joue, et reprit: -- Mais, en m'adressant au Dieu bon, au Dieu juste, les consolations ne me manqueront pas... elles commencent dj, puisque je vous laisse dans une bonne et gnreuse voie... Adieu donc, mon frre... bientt... -- Vous me quittez!... -- Il le faut. Je dsire d'abord savoir comment cette lettre m'est parvenue ici... puis je dois obir l'instant un ordre que je reois... Mon bon Agricol va venir prendre vos ordres; il me dira votre rsolution, la demeure o je pourrai vous rencontrer... et, quand vous le voudrez, nous nous reverrons. Par discrtion, M. Hardy n'osa pas insister pour connatre la cause du chagrin subit de Gabriel, et lui rpondit: -- Vous me demandez quand nous nous reverrons! mais demain, car je quitte aujourd'hui cette maison. -- demain donc, mon cher frre, dit Gabriel en serrant la main de M. Hardy. Celui-ci, par un mouvement involontaire, peut-tre instinctif, au moment o Gabriel retirait sa main, la serra, et la garda entre les siennes comme si, craignant de le voir partir, il et voulu le retenir auprs de lui. Le jeune prtre, surpris, regarda M. Hardy; celui-ci dit en souriant doucement, et en abandonnant sa main qu'il tenait: -- Pardon, mon frre, mais, vous le voyez, grce ce que j'ai souffert ici... je suis devenu comme les enfants, qui ont peur... lorsqu'on les laisse seuls. -- Et moi, je suis rassur sur vous... Je vous laisse avec des penses consolantes, avec des esprances certaines. Elles suffiront occuper votre solitude jusqu' l'arrive de mon bon Agricol... qui ne peut tarder revenir... Encore adieu, et demain, mon frre. -- Adieu... et demain, mon cher sauveur. Oh! ne manquez pas de venir, car j'aurai encore grand besoin de votre bienfaisant appui pour faire mes premiers pas au grand soleil... moi qui suis rest si longtemps immobile dans les tnbres. -- demain donc, dit Gabriel, et jusque-l, courage, espoir et prire. -- Courage, espoir et prire, dit M. Hardy; avec ces mots l on est bien fort. Et il resta seul. Chose trange, l'espce de crainte involontaire qu'il avait ressentie au moment o Gabriel s'tait dispos sortir se reproduisait l'esprit de M. Hardy sous une autre forme: aussitt aprs le dpart du jeune prtre, le pensionnaire des rvrends pres crut voir une ombre sinistre et croissante succder au pur et doux rayonnement de la prsence de Gabriel... cette sorte de raction tait d'ailleurs concevable aprs une journe d'motions profondes et diverses, surtout si l'on songe l'tat d'affaiblissement physique et moral o se trouvait M. Hardy depuis si longtemps. Un quart d'heure environ s'tait pass depuis le dpart de Gabriel, lorsque le domestique affect au service du pensionnaire des rvrends pres entra et lui remit une lettre. -- De qui cette lettre? demanda M. Hardy. -- D'un pensionnaire de la maison, monsieur, rpondit le domestique en s'inclinant. Cet homme avait une figure sournoise et bate, des cheveux plats, parlait tout bas et tenait toujours les yeux baisss; en attendant la rponse de M. Hardy, il croisa ses mains et fit tourner benotement ses pouces. M. Hardy dcacheta la lettre qu'on venait de lui remettre, et lut ce qui suit: Monsieur, J'apprends seulement aujourd'hui, l'instant et par hasard, que je me trouve avec vous dans cette respectable maison; une longue maladie que j'ai faite, la profonde retraite dans laquelle je vis, vous expliqueront assez mon ignorance de notre voisinage. Bien que nous ne nous soyons rencontrs qu'une fois, monsieur, la circonstance qui m'a rcemment procur l'honneur de vous voir a t pour vous tellement grave que je ne puis croire que vous l'ayez oublie... M. Hardy fit un mouvement de surprise, rassembla ses souvenirs, et, ne trouvant rien qui pt le mettre sur la voie, continua de lire: Cette circonstance a d'ailleurs veill en moi une si profonde et si respectueuse sympathie pour vous, monsieur, que je ne puis rsister mon vif dsir de vous prsenter mes hommages, surtout en apprenant que vous quittez aujourd'hui cette maison, ainsi que vient de me le dire l'instant mme l'excellent et digne abb Gabriel, un des hommes que j'aime, que j'admire et que je vnre le plus au monde. Puis-je croire, monsieur, qu'au moment de quitter notre paisible retraite pour rentrer dans le monde, vous daignerez accueillir favorablement cette prire, peut-tre indiscrte, d'un pauvre vieillard vou dsormais une profonde solitude, et qui ne peut esprer de vous rencontrer au milieu du tourbillon de la socit, qu'il a quitte pour toujours? En attendant l'honneur de votre rponse, monsieur, veuillez recevoir l'assurance des sentiments de profonde estime de celui qui a l'honneur d'tre, Monsieur, Avec la plus haute considration, votre trs humble et trs obissant serviteur, RODIN. Aprs la lecture de cette lettre et le nom de celui qui la signait, M. Hardy rassembla de nouveau ses souvenirs, chercha longtemps, et ne put se rappeler ni le nom de Rodin, ni quelle grave circonstance celui-ci faisait allusion. Aprs un assez long silence, il dit au domestique: -- C'est M. Rodin qui vous a remis cette lettre? -- Oui, monsieur. -- Et... qu'est-ce que M. Rodin? -- Un bon vieux monsieur qui relve d'une longue maladie qui a failli l'emporter. Depuis quelques jours peine il est convalescent; mais il est toujours si triste et si faible qu'il fait peine voir; ce qui est grand dommage, car il n'y a pas de plus digne, de plus brave homme dans la maison... si ce n'est monsieur, qui vaut bien M. Rodin, ajouta le domestique en s'inclinant d'un air respectueusement flatteur. -- M. Rodin? dit M. Hardy pensif, cela est singulier, je ne me rappelle pas ce nom, ni aucun vnement qui s'y rattache. -- Si monsieur veut me donner sa rponse, reprit le domestique, je la porterai M. Rodin; il est chez le pre d'Aigrigny, qui il est all faire ses adieux. -- Ses adieux? -- Oui, monsieur, les chevaux de poste viennent d'arriver. -- Pour qui? demanda M. Hardy. -- Pour le pre d'Aigrigny, monsieur. -- Il va donc en voyage? dit M. Hardy assez tonn. -- Oh! ce n'est sans doute pas pour rester bien longtemps absent, dit le domestique d'un air confidentiel, car le rvrend pre n'emmne personne et n'emporte qu'un lger bagage. D'ailleurs le rvrend pre viendra sans doute faire ses adieux monsieur... Mais que faut-il rpondre M. Rodin? La lettre que M. Hardy venait de recevoir du rvrend pre tait conue en termes si polis, on y parlait de Gabriel avec tant de considration, que M. Hardy, pouss d'ailleurs par une curiosit naturelle, et ne voyant aucun motif de refuser cette entrevue, au moment de quitter la maison, rpondit au domestique: -- Veuillez dire M. Rodin que, s'il veut se donner la peine de venir, je l'attends ici. -- Je vais l'instant le prvenir, monsieur, dit le domestique en s'inclinant, et il sortit. Rest seul, M. Hardy, tout en se demandant quel pouvait tre M. Rodin, s'occupa de quelques menus prparatifs de dpart; pour rien au monde il n'et voulu passer la nuit dans cette maison, et, afin d'entretenir son courage, il se rappelait chaque instant l'vanglique et doux langage de Gabriel, ainsi que les croyants rcitent quelques litanies pour ne pas succomber la tentation. Bientt le domestique rentra et dit M. Hardy: -- M. Rodin est l, monsieur. -- Priez-le d'entrer. Rodin entra, vtu de sa robe de chambre noire, et tenant la main son vieux bonnet de soie. Le domestique disparut. Le jour commenait baisser. M. Hardy se leva pour aller la rencontre de Rodin, dont il ne distinguait pas encore bien les traits; mais, lorsque le rvrend pre fut arriv dans la zone plus lumineuse qui avoisinait la porte-fentre, M. Hardy, ayant un instant contempl le jsuite, ne put retenir un lger cri arrach par la surprise et par un souvenir cruel. Ce premier mouvement d'tonnement et de douleur pass, M. Hardy, revenant lui, dit Rodin d'une voix altre: -- Vous ici... monsieur?... Ah! vous avez raison... la circonstance dans laquelle je vous ai vu pour la premire fois tait bien grave... -- Ah! mon cher monsieur, dit Rodin d'une voix paterne et satisfaite, j'tais sr que vous ne m'aviez pas oubli. XXXVII. La prire. On se souvient sans doute que Rodin tait all, quoiqu'il ft alors inconnu M. Hardy, le trouver sa fabrique pour lui dvoiler l'indigne trahison de M. de Blessac, coup affreux qui n'avait prcd que de quelques moments un second malheur non moins horrible, car c'est en prsence de Rodin que M. Hardy avait appris le dpart inattendu de la femme qu'il adorait. D'aprs les scnes prcdentes, l'on comprend combien devait lui tre cruelle la prsence inopine de Rodin. Pourtant, grce la salutaire influence des conseils de Gabriel, il se rassrna peu peu. la contraction de ses traits succda un calme triste, et il dit Rodin: -- Je ne m'attendais pas, en effet, monsieur, vous rencontrer dans cette maison. -- Hlas! mon Dieu, monsieur, rpondit Rodin en soupirant, je ne croyais pas non plus devoir y venir probablement finir mes tristes jours, lorsque je suis all, sans vous connatre, mais seulement dans le but de rendre service un honnte homme... vous dvoiler une grande indignit. -- En effet, monsieur, vous m'avez alors rendu un vritable service... et peut-tre, dans ce moment pnible, vous aurai-je mal exprim ma gratitude... car, l'instant mme o vous veniez me rvler la trahison de M. de Blessac... -- Vous avez t accabl, par une nouvelle bien douloureuse pour vous, dit Rodin en interrompant M. Hardy; je n'oublierai jamais la brusque arrive de cette pauvre dame, ple, effare, qui, sans s'inquiter de ma prsence, est venue vous apprendre qu'une personne dont l'affection vous tait bien chre venait tout coup de quitter Paris. -- Oui, monsieur, et, sans songer vous remercier, je suis parti prcipitamment, reprit M. Hardy avec mlancolie. -- Savez-vous, monsieur, dit Rodin aprs un moment de silence, qu'il y a quelquefois des rapprochements tranges? -- Que voulez-vous dire, monsieur? -- Pendant que je venais vous avertir qu'on vous trahissait d'une manire infme... moi-mme... je... Rodin s'interrompit comme s'il et t vaincu par une vive motion, sa physionomie exprima une douleur si accablante que M. Hardy lui dit avec intrt: -- Qu'avez-vous, monsieur?... -- Pardon, reprit Rodin en souriant avec amertume. Grce aux religieux conseils de l'anglique abb Gabriel, je suis parvenu comprendre la rsignation; pourtant, parfois encore, de certains souvenirs, j'prouve une douleur aigu... Je vous disais donc, reprit Rodin d'une voix assure, que le lendemain du jour o j'tais all vous dire: On vous trompe... j'tais moi-mme victime d'une horrible dception... Un fils adoptif, un malheureux enfant abandonn que j'avais recueilli... Puis, s'interrompant encore, il passa sa main tremblante sur ses yeux et dit: -- Pardon, monsieur... de vous parler de peines qui vous sont indiffrentes... Excusez l'indiscrte douleur d'un pauvre vieillard bien abattu... -- Monsieur, j'ai trop souffert pour qu'aucun chagrin me soit indiffrent, rpondit M. Hardy. D'ailleurs, vous n'tes pas un tranger pour moi... vous m'avez rendu un vritable service... et nous ressentons tous deux une vnration commune pour un jeune prtre... -- L'abb Gabriel! s'cria Rodin en interrompant M. Hardy; ah! monsieur, c'est mon sauveur... mon bienfaiteur... Si vous saviez ses soins, son dvouement pour moi pendant ma longue maladie, qu'une affreuse douleur avait cause... si vous saviez la douceur ineffable des conseils qu'il me donnait!... -- Si je le sais!... monsieur, s'cria M. Hardy, oh! oui, je sais combien son influence est salutaire. -- N'est-ce pas, monsieur, que, dans sa bouche, les prceptes de la religion sont remplis de mansutude? reprit Rodin avec exaltation; n'est-ce pas qu'ils consolent? n'est-ce pas qu'ils font aimer, esprer, au lieu de craindre et trembler? -- Hlas! monsieur, dans cette maison mme, dit M. Hardy, j'ai pu faire cette comparaison... -- Moi, dit Rodin, j'ai t assez heureux pour avoir tout de suite l'anglique abb Gabriel pour mon confesseur... ou plutt pour confident... -- Oui... reprit M. Hardy, car il prfre la confiance... la confession... -- Comme vous le connaissez bien! fit Rodin avec un accent de bonhomie et de navet inexprimable; et il reprit: Ce n'est pas un homme... c'est un ange; sa parole pntrante convertirait les plus endurcis. Tenez, moi, par exemple, je vous l'avoue, sans tre impie, j'avais vcu dans des sentiments de religion prtendue naturelle; mais l'anglique abb Gabriel a peu peu fix mes vagues croyances, leur a donn un corps, une me... enfin... il m'a donn la foi. -- Ah!... c'est que c'est un prtre selon le Christ, lui, un prtre tout amour et pardon! s'cria M. Hardy. -- Ce que vous dites l est si vrai, reprit Rodin, que j'tais arriv ici presque furieux de chagrin: tantt, pensant ce malheureux qui avait pay mes bonts paternelles par la plus monstrueuse ingratitude, je me livrais tous les emportements du dsespoir; tantt je tombais dans un anantissement morne, glac comme celui de la tombe... mais tout coup l'abb Gabriel parat... les tnbres disparaissent, et le jour luit pour moi. -- Vous avez raison, monsieur, il y a des rapprochements tranges, dit M. Hardy, cdant de plus en plus la confiance et la sympathie que faisaient natre ncessairement en lui tant de rapports entre sa position et la prtendue position de Rodin. Et, tenez, franchement, ajouta-t-il, je me flicite maintenant de vous avoir vu avant de quitter cette maison. Si j'avais t capable encore de retomber dans des accs de lche faiblesse, votre exemple seul m'en empcherait... Depuis que je vous entends, je me sens plus affermi dans la noble voie que m'a ouverte l'anglique abb, comme vous le dites si bien... -- Le pauvre vieillard n'aura donc pas regretter d'avoir cout le premier mouvement de son coeur qui l'attirait vers vous, dit Rodin avec une expression touchante. Vous me garderez donc un souvenir dans ce monde o vous allez retourner? -- Soyez-en certain, monsieur; mais permettez-moi une question: Vous restez, m'a-t-on dit, dans cette maison? -- Que voulez-vous? on y jouit d'un calme si profond, on y est si peu distrait dans ses prires! C'est que, voyez-vous, ajouta Rodin d'un ton rempli de mansutude, on m'a fait tant de mal... on m'a fait tant souffrir... la conduite de l'infortun qui m'a tromp a t si horrible, il s'est jet dans de si graves dsordres, que Dieu doit tre bien irrit... contre lui; je suis si vieux, que c'est peine si, en passant dans de ferventes prires le peu de jours qui me restent, je puis esprer de dsarmer le juste courroux du Seigneur. Oh! la premire, la prire... c'est l'abb Gabriel qui m'en a rvl toute la puissance, toute la douceur... mais aussi les redoutables devoirs qu'elle impose. -- En effet... ces devoirs sont grands et sacrs... rpondit M. Hardy d'un air pensif. -- Connaissez-vous la vie de Ranc? dit tout coup Rodin en jetant sur M. Hardy un regard d'une expression trange. -- Le fondateur de l'abbaye de la Trappe?... dit M. Hardy, surpris de la question de Rodin; j'ai trs vaguement, et il y a bien longtemps, entendu parler des motifs de sa conversion. -- C'est qu'il n'y a pas, voyez-vous, d'exemple plus saisissant de la toute-puissance de la prire... et de l'tat d'extase presque divin o elle peut conduire les mes religieuses... En quelques mots, voici cette instructive histoire: M. de Ranc... Mais, pardon... je crains d'abuser de vos moments. -- Non... non... reprit vivement M. Hardy; vous ne sauriez croire, au contraire, combien tout ce que vous me dites m'intresse... Mon entretien avec l'abb Gabriel a t brusquement interrompu, et en vous coutant il me semble entendre continuer le dveloppement de ses penses... Parlez donc, je vous en conjure. -- De tout mon coeur; car je voudrais que l'enseignement que j'ai puis, grce notre anglique abb, dans la conversion de M. Ranc vous ft aussi profitable qu'il me l'a t. -- C'est aussi l'abb Gabriel... -- Qui, l'appui de ses exhortations, m'a cit cette espce de parabole, rpondit Rodin. Eh! mon Dieu, monsieur, tout ce qui a retremp, raffermi, rassur mon pauvre vieux coeur moiti bris... n'est-ce pas la consolante parole de ce jeune prtre que je le dois? -- Alors je vous coute avec un double intrt. -- M. de Ranc tait un homme du monde, reprit Rodin en observant attentivement M. Hardy, un homme d'pe, jeune, ardent et beau; il aimait une jeune fille de haute condition. Quels empchements s'opposaient leur union, je l'ignore; mais cet amour tait demeur cach et il tait heureux: chaque soir, par un escalier drob, M. de Ranc se rendait auprs de sa matresse. C'tait, dit-on, un de ces amours passionns que l'on prouve une seule fois dans la vie. Le mystre, le sacrifice mme que faisait la malheureuse jeune fille en oubliant tous ses devoirs, semblaient donner cette passion coupable un charme de plus. Ainsi, tapis dans l'ombre et le silence du secret, les deux amants passrent deux annes dans un dlire de coeur, dans une ivresse de volupt qui tenait de l'extase. ces mots, M. Hardy tressaillit... pour la premire fois depuis bien longtemps, son front se couvrit d'une rougeur brlante; son coeur battit avec force malgr lui; il se souvenait que nagure encore il avait connu l'ardente ivresse d'un amour coupable et mystrieux. Quoique le jour baisst de plus en plus, Rodin, jetant un coup d'oeil oblique et pntrant sur M. Hardy, s'aperut de l'impression qu'il lui causait, et continua: -- Quelquefois, pourtant, songeant aux dangers que courait sa matresse, si leur liaison tait dcouverte, M. de Ranc voulait rompre ces liens si chers; mais la jeune fille, enivre d'amour, se jetait au cou de son amant, le menaait, dans le langage le plus passionn, de tout rvler, de tout braver, s'il pensait encore la quitter... Trop faible, trop amoureux pour rsister aux prires de sa matresse... M. de Ranc cdait encore, et tous deux, s'abandonnant au torrent de dlice qui les entranait, enivrs d'amour, oubliaient le monde et jusqu' Dieu mme. M. Hardy coutait Rodin avec une avidit fivreuse, dvorante. L'insistance du jsuite s'appesantir dessein sur la peinture presque sensuelle d'un amour ardent et cach ravivait de plus en plus dans l'me de M. Hardy de brlants souvenirs jusqu'alors noys dans les larmes; au calme bienfaisant o les suaves paroles de Gabriel avaient laiss M. Hardy succdait une agitation sourde, profonde, qui, se combinant avec la raction des secousses de cette journe, commenait jeter son esprit dans un trouble trange. Rodin, ayant atteint le but qu'il poursuivit, continua de la sorte: -- Un jour fatal arriva: M. de Ranc, oblig d'aller la guerre, quitte cette jeune fille; mais aprs une courte campagne, il revient plus passionn que jamais. Il avait crit secrtement qu'il arriverait presque en mme temps que sa lettre; il arrive en effet; c'tait la nuit; il monte, selon l'habitude, l'escalier drob qui conduisait la chambre de sa matresse, entre, le coeur palpitant de dsir et d'espoir... Sa matresse... tait morte depuis le matin. -- Ah!... s'cria M. Hardy en cachant son visage dans ses mains avec terreur. -- Elle tait morte, reprit Rodin. Deux cierges brlaient auprs de sa couche funbre; M. de Ranc ne croit pas, ne veut pas croire, lui, qu'elle est morte; il se jette genoux auprs du lit; dans son dlire, il prend cette jeune tte si belle, si chrie, si adore, pour la couvrir de baisers... Cette tte charmante se dtache du cou... et lui reste entre les mains... Oui, reprit Rodin en voyant M. Hardy reculer ple et muet de terreur... oui, la jeune fille avait succomb un mal si rapide, si extraordinaire, qu'elle n'avait pu recevoir les derniers sacrements. Aprs sa mort, les mdecins, pour tcher de dcouvrir la cause de ce mal inconnu, avaient dpec ce beau corps... ce moment du rcit de Rodin, le jour tirait sa fin; il ne rgnait plus dans cette chambre silencieuse qu'une faible clart crpusculaire au milieu de laquelle se dtachait vaguement la sinistre et ple figure de Rodin, vtu de sa longue robe noire; ses yeux semblaient tinceler d'un feu diabolique. M. Hardy, sous le coup des violentes motions dont le frappait ce rcit, si trangement mlang de penses de mort, de volupt, d'amour et d'horreur, restait atterr, immobile, attendant la parole de Rodin avec un inexprimable mlange de curiosit, d'angoisse et d'effroi. -- Et M. de Ranc? dit-il enfin d'une voix altre en essuyant son front inond d'une sueur froide. -- Aprs deux jours d'un dlire insens, reprit Rodin, il renonait au monde, il s'enfermait dans une solitude impntrable... Les premiers temps de sa retraite furent affreux... dans son dsespoir il poussait des cris de douleur et de rage qu'on entendait au loin... deux fois il tenta de se tuer pour chapper de terribles visions... -- Il avait des visions? dit M. Hardy avec un redoublement de curiosit pleine d'angoisse. -- Oui, reprit Rodin d'une voix solennelle, il avait des visions effrayantes... Cette jeune fille, morte pour lui en tat de pch mortel, il la voyait plonge au milieu des flammes ternelles! Sur son beau visage, dfigur par les tortures infernales, clatait le rire dsespr des damns... Ses dents grinaient de rage; ses bras se tordaient de douleur. Elle pleurait du sang, et d'une voix agonisante et vengeresse elle criait son sducteur: Toi qui m'as perdue, sois maudit... maudit... maudit!... En prononant ces trois derniers mots, Rodin s'avana trois pas vers M. Hardy, accompagnant chaque pas d'un geste menaant. Si l'on songe l'tat d'affaissement, de trouble, d'pouvante, o se trouvait M. Hardy; si l'on songe que le jsuite venait de remuer et d'agiter au fond de l'me de cet infortun tous les ferments sensuels et spirituels d'un amour refroidi par les larmes, mais non pas teint; si l'on songe, enfin, que M. Hardy se reprochait aussi d'avoir sduit une femme que l'oubli de ses devoirs pouvait, selon la religion des catholiques, condamner aux flammes ternelles, on comprendra l'effet terrifiant de cette fantasmagorie voque dans cette silencieuse solitude, la tombe du jour, par ce prtre figure sinistre. Aussi cet effet fut-il pour M. Hardy saisissant, profond, et d'autant plus dangereux que le jsuite, avec une astuce diabolique, ne faisait que dvelopper, pour ainsi dire, quoiqu' un autre point de vue, les ides de Gabriel. Le jeune prtre n'avait-il pas convaincu M. Hardy que rien n'tait plus doux, plus ineffable que de demander Dieu le pardon de ceux qui nous ont fait du mal ou que nous avons gars?... Or, le pardon implique l'ide du chtiment, et c'est ce chtiment que Rodin s'efforait de peindre sa victime sous de si terribles couleurs. M. Hardy, les mains jointes, la prunelle fixe et dilate par l'effroi, tressaillant de tous ses membres, semblait couter encore Rodin, quoique celui-ci et cess de parler... et rptait machinalement: _Maudit!... maudit!... maudit!..._ Puis, tout coup, il s'cria dans une sorte d'garement: -- Et moi aussi... je serai maudit! Cette femme qui j'ai fait oublier des devoirs sacrs aux yeux des hommes, que j'ai rendue mortellement coupable aux yeux de Dieu... cette femme, un jour aussi plonge dans les flammes ternelles, les bras tordus par le dsespoir... pleurant du sang... me criera du fond de l'abme: _Maudit!... maudit!... maudit!..._ Un jour, ajouta-t-il avec un redoublement de terreur, un jour... et qui sait? cette heure peut-tre, elle me maudit... car ce voyage travers l'Ocan... s'il lui avait t fatal!!! si un naufrage!!! ! mon Dieu!... elle aussi... morte en pch mortel... jamais damne!!! Oh! piti... pour elle... mon Dieu!... accablez-moi de votre courroux; mais piti pour elle... je suis le seul coupable!... Et le malheureux, presque en dlire, tomba genoux les mains jointes. -- Monsieur, s'cria Rodin d'une voix affectueuse et pntre, en s'empressant de le relever, mon cher monsieur, mon cher ami... calmez-vous... rassurez-vous; je serais dsol de vous dsesprer... Hlas! mon intention est toute contraire... -- Maudit! maudit!... Elle me maudira aussi... elle que j'ai tant aime!... Livre aux flammes de l'enfer... murmura M. Hardy en frmissant et ne paraissant pas entendre Rodin. -- Mais, mon cher monsieur, coutez-moi donc, je vous en supplie, reprit celui-ci; laissez-moi finir cette parabole, et alors vous la trouverez aussi consolante qu'elle vous parat effrayante... Au nom du ciel, rappelez-vous donc les adorables paroles de notre anglique abb Gabriel sur la douceur de la prire... Au doux nom de Gabriel, M. Hardy revint lui, et s'cria navr: -- Ah! ses paroles taient douces et bienfaisantes!... o sont- elles? Oh! par piti... rptez-les-moi, ces saintes paroles. -- Notre anglique abb Gabriel, reprit Rodin, parlait de la douceur de la prire... -- Oh! oui... la prire... -- Eh bien, mon bon monsieur, coutez-moi, et vous allez voir que c'est la prire qui a sauv M. de Ranc... qui en a fait un saint. Oui, ces tourments affreux que je viens de vous dpeindre, ces visions menaantes... c'est la prire qui les a conjurs, qui les a changs en clestes dlices. -- Je vous en supplie, dit M. Hardy d'une voix accable, parlez- moi de Gabriel... parlez-moi du ciel... oh! mais plus de ces flammes... de cet enfer... o des femmes coupables pleurent du sang... -- Non, non, ajouta Rodin; et autant, dans la peinture de l'enfer, son accent avait t dur et menaant, autant il devint tendre et chaleureux en prononant les paroles suivantes: Non, plus de ces images du dsespoir... car, je vous l'ai dit, aprs avoir souffert des tortures infernales, grce la prire, comme vous disait l'abb Gabriel, M. de Ranc a got les joies du paradis. -- Les joies du paradis! rpta M. Hardy en coutant avec avidit. -- Un jour, au plus fort de sa douleur, un prtre... un bon prtre... un abb Gabriel, parvient jusqu' M. de Ranc. bonheur!... Providence!... en peu de jours, il initie cet infortun aux saints mystres de la prire... de cette pieuse intercession de la crature vers le Crateur en faveur d'une me expose au courroux cleste. Alors M. de Ranc semble transform... ses douleurs s'apaisent, il prie, et plus il prie, plus sa ferveur, plus son espoir augmentent... il sent que Dieu l'coute... Au lieu d'oublier cette femme si chrie, il passe les heures songer elle, en priant pour son salut elle... Oui, renferm avec bonheur au fond de sa cellule obscure, seul seul avec ce souvenir ador, il passe les jours, les nuits, prier pour elle... dans une extase ineffable, brlante, je dirais presque... amoureuse. Il est impossible de rendre l'accent d'une nergie presque sensuelle avec lequel Rodin pronona ce mot: _amoureuse_. M. Hardy tressaillit d'un frisson la fois ardent et glac; pour la premire fois, son esprit, affaibli, fut frapp de l'ide des funestes volupts de l'asctisme, de l'extase, cette dplorable catalepsie, souvent rotique, de sainte Thrse, de sainte Aubierge, etc. Rodin, pntrant la pense de M. Hardy, continua: -- Oh! ce n'est pas M. de Ranc qui se serait content, lui, d'une prire vague, distraite, faite et l au milieu des agitations mondaines qui l'absorbent et l'empchent d'arriver l'oreille du Seigneur... Non... non... au plus profond mme de sa solitude, il cherche encore rendre sa prire plus efficace, tant il dsire ardemment le salut ternel de cette matresse d'au del du tombeau! -- Que fait-il encore?... oh! que fait-il donc encore dans sa solitude? s'crie M. Hardy, ds lors livr sans dfense l'obsession du jsuite. -- D'abord, dit Rodin en accentuant lentement ses paroles, il se fait... religieux... -- Religieux!... rpta M. Hardy d'un air pensif. -- Oui, reprit Rodin, il se fait religieux, parce qu'ainsi sa prire est bien plus favorablement accueillie du ciel... et puis... comme, au milieu de la plus profonde solitude, sa pense est encore quelquefois distraite par la matire, il jene, il se mortifie, il dompte, il macre tout ce qu'il y a de charnel en lui, afin de devenir tout esprit, et que la prire sorte de son sein brillante, pure comme une flamme, et monte vers le Seigneur ainsi que le parfum de l'encens... -- Oh!... quel rve enivrant! s'cria M. Hardy, de plus en plus sous le charme; afin de prier plus efficacement pour une femme adore... devenir esprit... parfum... lumire!... -- Oui, esprit, parfum, lumire... dit Rodin en appuyant sur ces mots; mais ce n'est pas un rve... Que de religieux, que de moines reclus sont, comme M. de Ranc, arrivs une divine extase force de prires, d'austrits, de macrations! Et si vous connaissiez les clestes volupts de ces extases!... Ainsi aux visions enchanteresses... Que de fois, aprs une journe de jene et une nuit passe en prires et en macrations, il tomba puis, vanoui, sur les dalles de sa cellule!... Alors, l'anantissement de la matire succdait l'essor des esprits... Un bien-tre inexprimable s'emparait de ses sens... de divins concerts arrivaient son oreille ravie... une lueur la fois blouissante et douce, qui n'est pas de ce monde, pntrait travers ses paupires fermes; puis, aux vibrations harmonieuses des harpes d'or des sraphins, au milieu d'une aurole de lumire auprs de laquelle le soleil est ple, le religieux voyait apparatre cette femme si adore. -- Cette femme que, par ses prires, il avait enfin arrache aux flammes ternelles, dit M. Hardy d'une voix palpitante. -- Oui, elle-mme, reprit Rodin avec une vritable et suave loquence; car ce monstre parlait tous les langages. Et alors, grce aux prires de son amant, que le Seigneur avait exauces, cette femme ne pleurait plus du sang... elle ne tordait plus ses beaux bras dans des convulsions infernales. Non, non... toujours belle... oh! mille fois plus belle encore qu'elle ne l'tait sur la terre... belle de l'ternelle beaut des anges... elle souriait son amant avec une ardeur ineffable; et, ses yeux rayonnant d'une flamme humide, elle lui disait d'une voix tendre et passionne: Gloire au Seigneur, gloire toi, mon amant bien- aim!... Tes prires ineffables, tes austrits m'ont sauve; le Seigneur m'a place parmi ses lus... Gloire toi, mon amant bien-aim... Alors, radieuse dans sa flicit, elle se baissait et effleurait de ses lvres parfumes d'immortalit les lvres du religieux en extase... et bientt leur me s'exhalait dans un baiser d'une volupt brlante comme l'amour, chaste comme la grce, immense comme l'ternit[31]. -- Oh!... s'cria M. Hardy en proie un complet garement... oh! toute une vie de prires... de jenes, de tortures, pour un pareil moment avec celle que je pleure, avec celle que j'ai damne peut- tre... -- Que dites-vous, un pareil moment! s'cria Rodin, dont le crne jaune tait baign de sueur comme celui d'un magntiseur. Et prenant M. Hardy par la main afin de lui parler de plus prs encore, comme s'il et voulu lui insuffler le dlire brlant o il voulait le plonger: -- Ce n'est pas une fois dans sa vie religieuse... mais presque chaque jour, que M. de Ranc, plong dans l'extase d'un divin asctisme, gotait ces volupts profondes, ineffables, inoues, surhumaines, qui sont aux volupts terrestres... ce que l'ternit est la vie humaine. Voyant sans doute M. Hardy au _point _o il le voulait, et la nuit tant d'ailleurs presque entirement venue, le rvrend pre toussa deux ou trois fois d'une manire significative en regardant du ct de la porte. ce moment, M. Hardy, au comble de l'garement, s'cria d'une voix suppliante, insense: -- Une cellule... une tombe... et l'extase avec elle!... La porte de la chambre s'ouvrit, et le pre d'Aigrigny entra portant un manteau sur son bras. Un domestique le suivait portant une lumire la main. * * * * * Environ dix minutes aprs cette scne, une douzaine d'hommes robustes, figure franche et ouverte, et conduits par Agricol, entraient dans la rue de Vaugirard et se dirigeaient d'un pas joyeux vers la porte des rvrends pres. C'tait une dputation des anciens ouvriers de M. Hardy; ils venaient le chercher et le remercier de son prochain retour parmi eux. Agricol marchait leur tte. Tout coup il vit de loin une voiture de poste sortir de la maison de retraite; les chevaux, lancs et vivement fouetts par le postillon, arrivaient au grand trot. Hasard ou instinct, plus cette voiture s'approchait du groupe dont il faisait partie, plus le coeur d'Agricol se serrait... Cette impression devint si vive, qu'elle se changea bientt en une prvision terrible; et au moment o ce coup, dont tous les stores taient baisss, allait passer devant lui, le forgeron obissant un pressentiment insurmontable, s'cria en s'lanant la tte des chevaux: -- Amis... moi! -- Postillon!... dix louis!... au galop!... crase-le sous tes roues! cria, derrire le store, la voix militaire du pre d'Aigrigny. On tait en plein cholra; le postillon avait entendu parler des massacres des empoisonneurs; dj fort effray de la brusque agression d'Agricol, il lui assna sur la tte un vigoureux coup de manche de fouet, qui tourdit et renversa le forgeron; puis, piquant son porteur l'ventrer, le postillon mit ses trois chevaux au triple galop, et la voiture disparut rapidement, pendant que les compagnons d'Agricol, qui n'avaient compris ni son action ni le sens de ces paroles, s'empressaient autour du forgeron et tchaient de le ranimer. XXXVIII. Les souvenirs. D'autres vnements se passrent quelques jours aprs la funeste soire o M. Hardy, gar jusqu' la folie par la dplorable exaltation mystique que Rodin tait parvenu lui inspirer, avait suppli mains jointes le pre d'Aigrigny de le conduire loin de Paris, dans une profonde solitude, afin de pouvoir s'y livrer, loin du monde une vie de prires et d'austrits asctiques. Le marchal Simon, depuis son arrive Paris, occupait avec ses deux filles une maison de la rue des Trois-Frres. Avant d'introduire le lecteur dans cette modeste demeure, nous sommes oblig de rappeler sommairement quelques faits la mmoire du lecteur. Le jour de l'incendie de la fabrique de M. Hardy, le marchal Simon tait venu consulter son pre sur une question de la plus haute gravit, et lui confier les pnibles apprhensions que lui causait la tristesse croissante de ses deux filles, tristesse dont il ne pouvait pntrer les causes. On se souvient que le marchal Simon professait pour la mmoire de l'empereur un culte religieux; sa reconnaissance envers son hros avait t sans bornes, son dvouement aveugle, son enthousiasme appuy sur le raisonnement, son affection aussi profonde que l'amiti la plus sincre, la plus passionne. Ce n'tait pas tout. Un jour l'empereur, dans une effusion de joie et de tendresse paternelle, conduisant le marchal auprs du berceau du roi de Rome endormi, lui avait dit en lui faisant orgueilleusement admirer la suave beaut de l'enfant: Mon vieil ami, jure-moi de te dvouer au fils comme tu t'es dvou au pre. Le marchal Simon avait fait et tenu ce serment. Pendant la Restauration, chef d'une conspiration militaire tente au nom de Napolon II, il avait essay, mais en vain, d'enlever un rgiment de cavalerie alors command par le marquis d'Aigrigny; trahi, dnonc, le marchal, aprs un duel acharn avec le futur jsuite, tait parvenu se rfugier en Pologne, et chapper ainsi une condamnation mort. Il est inutile de rappeler les vnements qui, de la Pologne, conduisirent le marchal dans l'Inde et le ramenrent Paris aprs la rvolution de juillet, poque laquelle plusieurs de ses anciens compagnons d'armes sollicitrent et obtinrent son insu la confirmation du titre et du grade que l'empereur lui avait dcerns avant Waterloo. De retour Paris aprs son long exil, le marchal Simon, malgr tout le bonheur qu'il prouvait d'embrasser enfin ses deux filles, avait t profondment frapp, en apprenant la mort de leur mre, qu'il adorait; jusqu'au dernier moment, il avait espr la retrouver Paris; sa dception fut affreuse, et il la ressentit cruellement, quoiqu'il chercht de douces consolations dans la tendresse de ses enfants. Bientt un ferment de trouble, d'agitation, fut jet dans sa vie par les machinations de Rodin. Grce aux secrtes menes du rvrend pre la cour de Rome et Vienne, un de ses missaires, capable d'inspirer toute confiance par ses antcdents, et appuyant d'abord ses paroles et ses propositions de tmoignages, de preuves, de faits irrcusables, alla trouver le marchal Simon et lui dit: -- Le fils de l'empereur se meurt victime de la crainte que le nom de Napolon inspire encore l'Europe. cette lente agonie, vous, marchal Simon, vous, un des plus fidles amis de l'empereur, vous pouvez peut-tre arracher ce malheureux prince. La correspondance que voici prouve que l'on pourra srement et secrtement nouer Vienne des intelligences avec une personne des plus influentes parmi celles qui entourent le roi de Rome, et cette personne serait dispose favoriser l'vasion du prince. Il est donc possible, grce une tentative imprvue, hardie, d'enlever Napolon II l'Autriche, qui le laisse peu peu s'teindre dans une atmosphre mortelle pour lui. L'entreprise est tmraire, mais elle a des chances de russite, que vous, plus que tout autre, marchal Simon, pouvez assurer; car votre dvouement l'empereur est connu, et l'on sait avec quelle aventureuse audace, en 1815, vous avez dj conspir au nom de Napolon II. L'tat de langueur, de dprissement du roi de Rome tait alors en France de notorit publique; on allait mme jusqu' affirmer que le fils du hros tait soigneusement lev par des prtres dans la complte ignorance de la gloire et du nom paternels; et que, par une excrable machination, on tentait chaque jour de comprimer, d'teindre les instincts vaillants et gnreux qui se manifestaient chez ce malheureux enfant; les mes les plus froides taient alors mues, attendries, au rcit de sa touchante et fatale destine. En se rappelant le caractre hroque, la loyaut chevaleresque du marchal Simon, en acceptant son culte passionn pour l'empereur, on comprend que le pre de Rose et de Blanche devait plus que personne s'intresser ardemment au sort du jeune prince, et que, si l'occasion se prsentait, le marchal devait se regarder comme oblig ne pas se borner de striles regrets. Quant la ralit de la correspondance exhibe par l'missaire de Rodin, cette correspondance avait t indirectement soumise par le marchal une preuve contradictoire, grce aux relations d'un de ses anciens compagnons d'armes longtemps en mission Vienne du temps de l'empire; il rsulta de cette investigation, faite d'ailleurs avec autant de prudence que d'adresse, afin de ne rien bruiter, il rsulta que le marchal pouvait couter srieusement les ouvertures qu'on lui faisait. Ds lors, cette proposition jeta le pre de Rose et de Blanche dans une cruelle perplexit; car, pour tenter une entreprise aussi hardie, aussi dangereuse, il lui fallait encore abandonner ses filles; si, au contraire, effray de cette sparation, il renonait tenter de sauver le roi de Rome, dont la douloureuse agonie tait relle et connue de tous, le marchal se regardait comme parjure la promesse faite l'empereur. Pour mettre un terme ces pnibles hsitations, plein de confiance dans l'inflexible droiture du caractre de son pre, le marchal alla lui demander conseil; malheureusement le vieil ouvrier rpublicain, bless mortellement pendant l'attaque de la fabrique de M. Hardy, mais proccup, mme durant ses derniers instants, des graves confidences de son fils, expira en lui disant: Mon fils, tu as un grand devoir remplir; sous peine de ne pas agir en homme d'honneur, sous peine de mconnatre ma dernire volont, tu dois... sans hsiter... Mais, par une dplorable fatalit, les derniers mots, qui devaient complter la pense du vieil ouvrier, furent prononcs d'une voix teinte, compltement inintelligible; il mourut donc, laissant le marchal Simon dans une anxit d'autant plus funeste, que l'un des deux seuls partis qu'il et prendre tait formellement fltri par son pre, dans le jugement duquel il avait la foi la plus absolue, la plus mrite. En un mot, son esprit se torturait deviner si son pre avait eu la pense de lui conseiller, au nom de l'honneur et du devoir, de ne pas quitter ses filles, et de renoncer une entreprise trop hasardeuse; ou s'il avait, au contraire, voulu lui conseiller de ne pas hsiter abandonner ses enfants pendant quelque temps, afin d'accomplir le serment fait l'empereur, et d'essayer au moins d'arracher Napolon II une captivit mortelle. Cette perplexit, rendue plus cruelle par certaines circonstances que l'on dira plus tard; la profonde douleur cause au marchal Simon par la fin tragique de son pre, mort entre ses bras; le souvenir incessant et douloureux de sa femme, morte sur une terre d'exil; enfin le chagrin dont il tait chaque jour affect en voyant la tristesse croissante de Rose et de Blanche, avaient port des coups douloureux au marchal Simon; disons enfin que, malgr son intrpidit naturelle, si vaillamment prouve par vingt ans de guerre, les ravages du cholra, de cette maladie terrible dont sa femme avait t victime en Sibrie, causaient au marchal une involontaire pouvante. Oui, cet homme de fer, qui dans tant de batailles avait froidement brav la mort, sentait quelquefois faillir la fermet habituelle de son caractre la vue des scnes de dsolation et de deuil que Paris offrait chaque pas. Cependant, lorsque Mlle de Cardoville avait runi autour d'elle les membres de sa famille, afin de les prmunir contre les trames de leurs ennemis, l'affectueuse tendresse d'Adrienne pour Rose et pour Blanche parut exercer sur leur mystrieux chagrin une si heureuse influence, que le marchal, oubliant un instant de bien funestes proccupations, ne songea qu' jouir de cet heureux changement, hlas, de trop courte dure! Ces faits expliqus et rappels au lecteur, nous continuerons ce rcit. XXXIX. Jocrisse. Le marchal Simon occupait, nous l'avons dit, une modeste maison dans la rue des Trois-Frres; deux heures de releve venaient de sonner la pendule de la chambre coucher du marchal, chambre meuble avec une simplicit toute militaire: dans la ruelle du lit, on voyait une panoplie compose des armes dont le marchal s'tait servi pendant ses campagnes; sur le secrtaire, plac en face du lit, tait un petit buste de l'empereur en bronze, seul ornement de l'appartement. Au dehors, la temprature tait loin d'tre tide; le marchal, pendant son long sjour dans l'Inde, tait devenu trs sensible au froid; un assez grand feu brlait dans la chemine. Une porte dissimule dans la tenture, et donnant sur le palier d'un escalier de service, s'ouvrit lentement; un homme parut; il portait un panier de bois brler et s'avana lentement auprs de la chemine, devant laquelle il s'agenouilla, commenant de ranger symtriquement des bches dans une caisse place prs du foyer; aprs quelques minutes occupes de la sorte, ce domestique, toujours agenouill, s'approchant insensiblement d'une autre porte, place peu de distance de la chemine, parut prter l'oreille avec une profonde attention, comme s'il et voulu tcher d'entendre si l'on parlait dans la pice voisine. Cet homme, employ comme domestique subalterne dans la maison, avait l'air le plus ridiculement stupide que l'on puisse imaginer; ses fonctions consistaient porter le bois, faire les commissions, etc., etc.; il servait, du reste, de jouet et de rise aux autres domestiques. Dans un moment de bonne humeur, Dagobert, qui remplissait peu prs les fonctions de majordome, avait baptis cet imbcile du nom de _Jocrisse; _ce surnom lui tait rest, surnom mrit, d'ailleurs, de tous points, par la maladresse, par la sottise de ce personnage, et par sa plate figure au nez grotesquement pat, au menton fuyant, aux yeux btes et carquills; que l'on joigne ce signalement une veste de serge rouge sur laquelle se dcoupait le triangle d'un tablier blanc, et l'on conviendra que ce niais tait parfaitement digne de son sobriquet. Nanmoins, au moment o Jocrisse prtait une si curieuse attention ce qui pouvait se dire dans la pice voisine, une tincelle de vive intelligence vint animer ce regard ordinairement terne et stupide. Aprs avoir cout un instant la porte, Jocrisse revint auprs de la chemine, toujours en se tranant sur ses genoux; puis, se relevant, il prit son panier demi rempli de bois, s'approcha de nouveau de la porte travers laquelle il venait d'couter et frappa discrtement. Personne ne lui rpondit. Il frappa une seconde fois, et plus fort. Mme silence. Alors, il dit d'une voix enroue, aigre, glapissante et grotesque au possible: -- Mesdemoiselles, avez-vous besoin de bois, s'il vous plat, dans la chemine? Ne recevant aucune rponse, Jocrisse posa son panier terre, ouvrit doucement la porte, entra dans la pice voisine, aprs y avoir jet un coup d'oeil rapide, et en ressortit au bout de quelques secondes, en regardant de ct et d'autres avec anxit, comme un homme qui viendrait d'accomplir quelque chose d'important et de mystrieux. Reprenant alors son panier, il se disposait sortir de la chambre du marchal Simon, lorsque la porte de l'escalier drob s'ouvrit de nouveau lentement et avec prcaution. Dagobert parut. Le soldat, videmment surpris de la prsence de Jocrisse, frona les sourcils et s'cria brusquement: -- Que fais-tu l? cette soudaine interpellation, accompagne d'un grognement hargneux d la mauvaise humeur de Rabat-Joie, qui s'avanait sur les talons de son matre, Jocrisse poussa un cri de frayeur relle ou feinte; ce dernier cas chant, afin de donner sans doute plus de vraisemblance son moi; le niais suppos laissa tomber sur le plancher son panier demi rempli de bois, comme si l'tonnement et la peur le lui eussent arrach des mains. -- Que fais-tu l... imbcile? reprit Dagobert, dont la physionomie tait alors profondment triste, et qui paraissait peu dispos rire de la poltronnerie de Jocrisse. -- Ah! monsieur Dagobert... quelle peur!... Mon Dieu!... quel dommage que je n'aie pas eu entre les bras une pile d'assiettes pour prouver que a n'aurait pas t de ma faute si je les avais casses!... -- Je te demande ce que tu fais l... reprit Dagobert. -- Vous voyez bien, monsieur Dagobert, rpondit Jocrisse en montrant son panier, je venais d'apporter du bois dans la chambre de M. le duc, pour le brler, s'il avait froid... parce qu'il le fait. -- C'est bon, ramasse ton panier et file... -- Ah! monsieur Dagobert, j'en ai encore les jambes toutes bistournes... Quelle peur!... quelle peur!... quelle peur! -- T'en iras-tu, brute que tu es! reprit le vtran. Et prenant Jocrisse par le bras, il le poussa vers la porte, tandis que Rabat-Joie, couchant ses oreilles pointues et se hrissant comme un porc-pic, paraissait dispos acclrer la retraite de Jocrisse. -- On y va, monsieur Dagobert, on y va, rpondit le niais en ramassant son panier la hte, dites seulement Rabat-Joie de... -- Va-t'en donc au diable, imbcile bavard! s'cria Dagobert en mettant Jocrisse dehors. Alors Dagobert poussa le verrou de la porte de l'escalier drob, alla vers celle qui communiquait l'appartement des deux soeurs, et donna un tour de clef sa serrure. Ceci fait, le soldat, s'approchant rapidement de l'alcve, passa dans la ruelle, dcrocha de la panoplie une paire de pistolets de guerre, dsarms, mais chargs, ta soigneusement les capsules des batteries, et, ne pouvant retenir un profond soupir, il remit ces armes la place qu'elles occupaient; il allait quitter la ruelle, lorsque, par rflexion sans doute, il prit encore dans la panoplie un kanjiar indien, lame trs aigu, le tira de son fourreau de vermeil et cassa la pointe de cette arme meurtrire en l'introduisant sous une des roulettes qui supportaient le lit. Dagobert alla ensuite rouvrir les deux portes et revint lentement auprs de la chemine, sur le marbre de laquelle il s'accouda d'un air sombre, pensif; Rabat-Joie, accroupi devant le foyer, suivait d'un oeil attentif les moindres mouvements de son matre; le digne chien fit mme preuve d'une rare et prvenante intelligence: le soldat, ayant tir son mouchoir de sa poche, avait laiss tomber sans s'en apercevoir un papier renfermant un petit rouleau de tabac chiquer; Rabat-Joie, qui rapportait comme un _retriver _de la race Rutland, prit le papier entre ses dents et, se dressant sur ses pattes de derrire, le prsenta respectueusement Dagobert. Mais celui-ci reut machinalement le papier et parut indiffrent la dextrit de son chien. La physionomie de l'ancien grenadier cheval rvlait autant de tristesse que d'anxit. Aprs tre rest quelques instants debout devant la chemine, le regard fixe, mditatif, il commena de se promener dans la chambre de long en large avec agitation, une de ses mains passe entre les revers de sa longue redingote bleue boutonne jusqu'au col, l'autre enfonce dans une de ses poches de derrire. De temps autre, Dagobert s'arrtait brusquement, et, rpondant tout haut ses penses intrieures, laissant et l chapper quelque exclamation de doute ou d'inquitude, puis, se tournant vers le trophe d'armes, il secouait tristement la tte en murmurant: -- C'est gal... cette crainte est folle... mais _il _est si extraordinaire depuis deux jours... Enfin... c'est plus prudent... Et se remettant marcher, Dagobert disait, aprs un nouveau et long silence: -- Oui, il faudra qu'il me dise... il m'inquite trop... Et ces pauvres petites!... Ah! c'est fendre le coeur. Et Dagobert passait vivement sa moustache entre son pouce et son index, mouvement presque convulsif, symptme vident chez lui d'une vive agitation. Quelques minutes aprs le soldat reprit, rpondant toujours ses penses intrieures: -- Qu'est-ce que a peut tre?... Ce ne sont pas ces lettres... c'est trop infme... il les mprise... et pourtant... mais non, non... il est au-dessus de cela. Et Dagobert recommenait sa promenade d'un pas prcipit. Soudain Rabat-Joie dressa les oreilles, tourna la tte du ct de la porte de l'escalier et grogna sourdement. Quelques instants aprs on frappait la porte. -- Qui est l? dit Dagobert. On ne rpondit pas, mais on frappa de nouveau. Impatient, le soldat alla rapidement ouvrir: il vit la figure stupide de Jocrisse. -- Pourquoi ne rponds-tu pas, quand je demande qui frappe? fit le soldat irrit. -- Monsieur Dagobert, comme vous m'aviez renvoy tout l'heure, je ne me nommais pas de peur de vous fcher en vous disant que c'tait encore moi. -- Que veux-tu? parle donc. Mais avance donc... animal! s'cria Dagobert, exaspr en attirant dans la chambre Jocrisse, qui restait sur le seuil. -- Monsieur Dagobert, voil... m'y voil tout de suite... ne vous fchez pas; je vas vous dire... c'est un jeune homme... -- Aprs?... -- Il dit qu'il veut vous parler tout de suite, monsieur Dagobert. -- Son nom? -- Son nom? monsieur Dagobert... reprit Jocrisse en se dandinant et en ricanant d'un air niais. -- Oui, son nom, imbcile; parle donc! -- Ah! par exemple... monsieur Dagobert, c'est pour de rire, que vous me le demandez, son nom? -- Mais, misrable, tu as donc jur de me mettre hors de moi, s'cria le soldat en saisissant Jocrisse au collet; le nom de ce jeune homme? -- Monsieur Dagobert, ne vous fchez pas, coutez-moi donc; ce n'est pas la peine de vous dire le nom de ce jeune homme, puisque vous le savez. -- Oh! la triple brute! dit Dagobert en serrant les poings. -- Mais, oui, vous le savez, monsieur Dagobert, puisque ce jeune homme, c'est votre fils... il est en bas qui veut vous parler tout de suite. La stupidit de Jocrisse tait si parfaitement joue, que Dagobert en fut dupe; plus apitoy que courrouc d'une imbcillit pareille, il regarda le domestique fixement; puis, haussant les paules, il se dirigea vers l'escalier en lui disant: -- Suis-moi... Jocrisse obit; mais avant de fermer la porte, il fouilla dans sa poche, en tira mystrieusement une lettre et la jeta derrire lui, sans dtourner la tte, disant, au contraire, Dagobert, sans doute pour occuper son attention: -- Votre fils est dans la cour, monsieur Dagobert... Il n'a pas voulu monter; c'est pour cela qu'il est rest en bas... Ce disant, Jocrisse ferma la porte, croyant la lettre bien en vidence sur le plancher de la chambre du marchal Simon. Mais Jocrisse comptait sans Rabat-Joie. Soit qu'il regardt comme plus prudent de former l'arrire-garde, soit respectueuse dfrence pour un bipde, le digne chien n'tait sorti de la chambre que le dernier, et comme il rapportait merveilleusement bien (ainsi qu'il venait de le prouver), voyant tomber la lettre jete par Jocrisse, il la prit dlicatement entre ses dents et sortit de la chambre sur les talons du domestique sans que celui-ci s'apert de cette nouvelle preuve de l'intelligence du savoir-faire de Rabat-Joie. XL. Les anonymes. Nous dirons tout l'heure ce qu'il advint de la lettre que Rabat- Joie tenait entre ses dents, et pourquoi il quitta son matre lorsque celui-ci courut au-devant d'Agricol. Dagobert n'avait pas vu son fils depuis plusieurs jours; l'embrassant d'abord cordialement, il le conduisit ensuite dans une des deux pices du rez-de-chausse qui composaient son appartement. -- Et ta femme, comment va-t-elle! dit le soldat son fils. -- Elle va bien, mon pre, je te remercie. S'apercevant alors de l'altration des traits d'Agricol, Dagobert reprit: -- Tu as l'air chagrin! T'est-il arriv quelque chose depuis que je ne t'ai vu! -- Mon pre... tout est fini... il est perdu pour nous, dit le forgeron avec un accent dsespr. -- De qui parles-tu! -- De M. Hardy. -- Lui!... mais, il y a trois jours, tu devais, m'as-tu dit, aller le voir!... -- Oui, mon pre, je l'ai vu; mon digne frre Gabriel aussi l'a vu... et lui a parl, comme il parle... avec la voix du coeur; aussi l'avait-il si bravement ranim, encourag, que M. Hardy s'tait dcid revenir auprs de nous; alors, moi, fou de bonheur, je cours apprendre cette bonne nouvelle quelques camarades qui m'attendaient pour savoir le rsultat de notre entrevue; j'accours avec eux pour le remercier. Nous tions cent pas de la porte de la maison des robes noires... -- Les robes noires! dit Dagobert d'un air sombre. Alors... quelque malheur doit arriver... je les connais... -- Tu ne te trompes pas, mon pre, rpondit Agricol avec un soupir; j'accourais donc avec mes camarades, lorsque je vois de loin arriver une voiture; je ne sais quel pressentiment me dit que c'tait M. Hardy qu'on emmenait. -- De force! dit vivement Dagobert. -- Non, rpondit amrement Agricol, non; ces prtres sont trop adroits pour a... ils savent toujours vous rendre complices du mal qu'ils vous font; ne sais-je pas comment ils s'y sont pris avec ma bonne mre! -- Oui... digne femme... encore une pauvre crature qu'ils ont enlace dans leur toile... Mais cette voiture dont tu parles! -- En la voyant sortir de la maison des robes noires, reprit Agricol, mon coeur se serre et, par un mouvement plus fort que moi, je me jette la tte des chevaux, en appelant l'aide; mais le postillon me renverse d'un coup de fouet qui m'tourdit, je tombe... Quand je revins moi, la voiture tait loin. -- Tu n'as pas t bless? s'cria vivement Dagobert en examinant son fils. -- Non, mon pre... une gratignure. -- Qu'as-tu fait alors, mon garon? -- J'ai couru chez le bon ange, chez Mlle de Cardoville; je lui ai tout cont. Il faut, m'a-t-elle dit, suivre l'instant la trace de M. Hardy. Vous allez prendre une voiture moi, des chevaux de poste; M. Dupont vous accompagnera, vous suivrez M. Hardy de relais en relais, et si vous parvenez le revoir, peut-tre votre prsence, vos prires vaincront la funeste influence que ces prtres ont su prendre sur lui. -- C'tait ce qu'il y avait de mieux faire; cette digne demoiselle avait raison. -- Une heure aprs, nous tions sur la voie de M. Hardy; car nous avions su par les postillons de retour qu'il tenait la route d'Orlans; nous le suivons jusqu' tampes; l on nous dit qu'il avait pris la traverse pour gagner une maison isole dans une valle, quatre lieues de toute grande route; que cette maison, appele le Val-de-Saint-Hrem, appartient des prtres; mais que la nuit est si noire, les chemins si mauvais, que nous ferions mieux de coucher l'auberge et de repartir de grand matin; nous suivons ce conseil. Au point du jour, nous montons en voiture; un quart d'heure aprs, nous quittons la grande route pour une traverse montueuse et dserte; ce n'tait partout que des rocs de grs avec quelques bouleaux. mesure que nous avancions, le site devenait de plus en plus sauvage; on se serait cru cent lieues de Paris. Enfin nous nous arrtons devant une grande et vieille maison noirtre, peine perce de quelques petites fentres, et btie au pied d'une haute montagne toute couverte de ces roches de grs. De ma vie je n'ai rien vu de plus dsert, de plus triste. Nous descendons de voiture, je sonne une porte; un homme vient m'ouvrir. L'abb d'Aigrigny est arriv ici, cette nuit, avec un monsieur, dis-je cet homme avec un air d'intelligence; prvenez tout de suite ce monsieur que je viens pour quelque chose de trs important, et qu'il faut que je le voie l'instant. Cet homme, me croyant d'accord avec l'abb, nous fait entrer; au bout d'un instant, l'abb d'Aigrigny ouvre la porte, me voit, recule et disparat; mais, cinq minutes aprs, j'tais en prsence de M. Hardy. -- Eh bien? dit Dagobert avec intrt. Agricol secoua tristement la tte et reprit: -- Rien qu' la physionomie de M. Hardy, j'ai vu que tout tait fini. M. Hardy, s'adressant moi d'une voix douce, mais ferme, me dit: Je conois, j'excuse mme le motif qui vous amne ici; mais je suis dcid vivre dsormais dans la retraite et dans la prire; je prends cette rsolution librement, volontairement, parce que je songe au salut de mon me; du reste, dites vos camarades que mes dispositions sont telles qu'ils conserveront de moi un bon souvenir. Et comme j'allais parler, M. Hardy m'a interrompu en me disant: C'est inutile, mon ami, ma dtermination est inbranlable; ne m'crivez pas, vos lettres resteraient sans rponse... La prire m'absorbera dsormais tout entier... Adieu; excusez-moi si je vous quitte, mais le voyage m'a fatigu. Il disait vrai, car il tait ple comme un spectre, il avait mme, ce me semble, quelque chose d'gar dans les yeux et, depuis la veille, il tait peine reconnaissable, sa main, qu'il m'a donne en nous quittant, tait sche et brlante. L'abb d'Aigrigny est rentr. Mon pre, lui a dit M. Hardy, voulez-vous avoir la bont de reconduire M. Agricol Baudoin? En disant ces mots, il m'a fait de la main un signe d'adieu, et il est rentr dans la chambre voisine. Tout tait fini, il tait jamais perdu pour nous. -- Oui, dit Dagobert, ces robes noires l'ont ensorcel comme tant d'autres. -- Alors, reprit Agricol, dsespr, je suis revenu ici avec M. Dupont. Voil donc que les prtres sont parvenus faire de M. Hardy... de cet homme gnreux, qui faisait vivre prs de trois cents ouvriers laborieux dans l'ordre et dans le bonheur, dveloppant leur intelligence, amliorant leur coeur, se faisant enfin bnir par ce petit peuple, dont il tait la providence... Au lieu de cela, M. Hardy est maintenant jamais vou une vie contemplative, sinistre et strile. -- Oh! les robes noires... dit Dagobert en frissonnant sans pouvoir cacher un effroi indfinissable, plus je vais... plus j'en ai peur... Tu as vu ce que ces gens-l ont fait de ta pauvre mre... tu vois ce qu'ils viennent de faire de M. Hardy; tu sais leurs complots contre mes deux pauvres orphelines, contre cette gnreuse demoiselle... Oh! ces gens-l sont bien puissants... J'aimerais mieux affronter un carr de grenadiers russes qu'une douzaine de ces soutanes. Mais ne parlons plus de a, j'ai bien d'autres sujets de chagrin et de crainte. Puis, voyant l'air surpris d'Agricol, le soldat, ne pouvant contenir son motion, se jeta dans les bras de son fils en s'criant d'une voix oppresse: -- Je n'y tiens plus, mon coeur dborde; il faut que je parle... et qui me confier, sinon toi?... -- Mon pre... vous m'effrayez! dit Agricol, que se passe-t-il donc? -- Tiens, vois-tu... sans toi et ces deux pauvres petites, je me serais vingt fois brl la cervelle... plutt que de voir ce que je vois... et surtout de craindre ce que je crains. -- Que crains-tu donc... mon pre? -- Depuis quelques jours, je ne sais pas ce qu'a le marchal, mais il m'pouvante. -- Cependant, ses derniers entretiens avec Mlle de Cardoville... -- Oui... il y avait un peu de mieux... Par ses bonnes paroles, cette gnreuse demoiselle avait rpandu comme un baume sur ses blessures; la prsence du jeune Indien l'avait aussi distrait... il ne paraissait presque plus soucieux, et ses pauvres petites filles s'en taient ressenties... Mais depuis quelques jours... je ne sais quel dmon s'est de nouveau dchan contre la famille... c'est en perdre la tte. Je suis sr d'abord que les lettres anonymes, qui avaient cess, ont recommenc[32]. -- Quelles lettres, mon pre? -- Les lettres anonymes... -- Et ces lettres... quel propos? -- Tu sais la haine que le marchal avait dj contre ce rengat d'abb d'Aigrigny; quand il a su que ce tratre tait ici et qu'il avait poursuivi les deux orphelines, comme il avait poursuivi leur mre... jusqu' la mort... mais qu'il s'tait fait prtre, j'ai cru que le marchal allait devenir fou d'indignation et de fureur... Il voulait aller trouver le rengat... d'un mot je l'ai calm. Il est prtre, lui ai-je dit; vous aurez beau faire, l'injurier, le crosser, il ne se battra pas; il a commenc par servir contre son pays, il finit par tre un mauvais prtre; c'est tout simple; a ne vaut pas la peine de cracher dessus. -- Mais il faut bien pourtant que je le punisse du mal qu'il a fait mes enfants; et que je venge la mort de ma femme! s'criait le marchal exaspr. -- Vous savez bien qu'on dit qu'il n'y a que les tribunaux qui peuvent vous venger, lui ai-je dit. Mlle de Cardoville a dpos une plainte contre le rengat pour avoir voulu squestrer vos enfants dans un couvent... il faut ronger son frein... attendre... -- Oui, dit tristement Agricol; et malheureusement les preuves manquent contre l'abb d'Aigrigny... L'autre jour, lorsque j'ai t interrog par l'avocat de Mlle de Cardoville sur notre escalade du couvent, il m'a dit que l'on rencontrait des obstacles chaque instant, faute de preuves matrielles, et que ces prtres avaient si bien pris leurs mesures, que la plainte n'aboutirait peut-tre pas. -- C'est ce que croit aussi le marchal... mon enfant, et son irritation contre une telle injustice augmente encore. -- Il devrait mpriser ces misrables. -- Et les lettres anonymes? -- Comment cela, mon pre? -- Apprends donc tout: brave et loyal comme l'est le marchal, son premier mouvement d'indignation pass, il a reconnu qu'insulter le rengat depuis que ce lche s'tait dguis en prtre, ce serait comme s'il insultait une femme ou un vieillard; il a donc mpris, oubli autant de fois qu'il l'a pu; mais alors, presque chaque jour, par la poste sont venues des lettres anonymes et dans ces lettres on tchait, par tous les moyens possibles, de rveiller, d'exciter la colre du marchal contre le rengat, en rappelant tout le mal que l'abb d'Aigrigny lui avait fait, lui ou aux siens. Enfin on reprochait au marchal d'tre assez lche pour ne pas tirer vengeance de ce prtre, le perscuteur de sa femme et de ses enfants, qui chaque jour, se raillait insolemment de lui. -- Et ces lettres... de qui les souponnes-tu, mon pre? -- Je n'en sais rien... c'est en devenir fou... Elles viennent sans doute des ennemis du marchal, et il n'a d'ennemis que les robes noires. -- Mais, mon pre, ces lettres excitant la colre du marchal contre l'abb d'Aigrigny, elles ne peuvent tre crites par ces prtres. -- C'est ce que je me suis dit... -- Mais quel peut donc tre le but de ces anonymes? -- Le but! mais il n'est que trop clair! s'cria Dagobert. Le marchal est vif, ardent, il a mille fois raison de vouloir se venger du rengat; mais il ne veut pas se faire justice lui-mme, et l'autre justice lui manque... alors il prend sur lui, il tche d'oublier, il oublie. Mais voil que, chaque jour, des lettres insolemment provocantes viennent ranimer, exasprer cette haine si lgitime, par des moqueries, par des injures... Mille tonnerres!... je n'ai pas la tte plus faible qu'un autre, mais ce jeu-l je deviendrais fou... -- Ah! mon pre, cette combinaison serait horrible et digne de l'enfer! -- Et ce n'est pas tout. -- Que dites-vous? -- Le marchal a encore reu d'autres lettres; mais celles-l... il ne me les a pas montres; seulement, lorsqu'il a lu la premire, il est rest comme atterr sous le coup, et il a dit voix basse: Ils ne respectent mme pas cela... Oh!... c'est trop... c'est trop, et, cachant son visage entre ses mains... il a pleur. -- Lui... le marchal, pleurer! s'cria le forgeron, ne pouvant croire ce qu'il entendait. -- Oui, reprit Dagobert, lui... il a pleur... comme un enfant. -- Et que pouvaient contenir ces lettres, mon pre? -- Je n'ai pas os le lui demander... tant il a paru malheureux et accabl. -- Mais, ainsi harcel, tourment sans cesse, le marchal doit mener une vie atroce... -- Et ses pauvres petites filles donc! qu'il voit de plus en plus tristes, abattues, sans qu'il soit possible de deviner la cause de leurs chagrins! et la mort de son pre!... qu'il a vu expirer dans ses bras! Tu croirais que c'est assez comme a, n'est-ce pas? Eh bien, non... j'en suis sr... le marchal prouve quelque chose de plus pnible encore: depuis quelque temps il n'est plus reconnaissable; maintenant, pour un rien, il s'irrite, il s'emporte, il entre dans des accs de colre tels... que... Aprs un moment d'hsitation, le soldat reprit: Aprs tout, je puis bien te dire ceci toi... mon pauvre enfant; eh bien, tout l'heure je suis mont chez le marchal... et j'ai t les capsules de ses pistolets... -- Ah!... mon pre... s'cria Agricol, tu craindrais!... -- Dans l'tat d'exaspration o je l'ai vu hier, il faut tout craindre. -- Que s'est-il donc pass? -- Depuis quelque temps, il a souvent de longs entretiens secrets avec un monsieur qui a l'air d'un ancien militaire, d'un brave et digne homme; j'ai remarqu que l'agitation, que la tristesse du marchal, redoublent toujours aprs ces visites; deux ou trois fois je lui ai parl l-dessus; j'ai vu son air que cela lui dplaisait, je n'ai pas insist. Hier, ce monsieur est revenu le soir; il est rest ici jusqu' prs de onze heures, et sa femme est venue le chercher et l'attendre dans un fiacre; aprs son dpart, je suis mont pour voir si le marchal avait besoin de quelque chose; il tait trs ple, mais calme; il m'a remerci; je suis redescendu. Tu sais que ma chambre, qui est ct, se trouve juste au-dessous de la sienne; une fois chez moi, j'entends d'abord le marchal aller et venir, comme s'il avait march avec agitation; mais bientt il me semble qu'il pousse et renverse des meubles avec fracas. Effray, je monte; il me demande d'un air irrit ce que je veux, et m'ordonne de sortir. Alors, le voyant dans cet tat, je reste; il s'emporte, je reste toujours; mais, apercevant une chaise et une table renverses, je les lui montre d'un air si triste, qu'il me comprend; et comme il est aussi bon que ce qu'il y a de meilleur au monde, il me prend la main, et me dit: Pardon de t'inquiter ainsi, mon bon Dagobert; mais tout l'heure, j'ai eu un moment d'emportement absurde; je n'avais pas la tte moi; je crois que je me serais jet par la fentre, si elle et t ouverte. Pourvu que mes pauvres chres petites ne m'aient pas entendu... ajouta-t-il en allant sur la pointe du pied ouvrir la porte de la pice qui communique la chambre coucher de ses filles. Aprs avoir cout un instant cette porte avec angoisse, n'entendant rien, il est revenu prs de moi: Heureusement, elles dorment, m'a-t-il dit. Alors je lui ai demand ce qui causait son agitation, s'il avait reu, malgr mes prcautions, quelque nouvelle lettre anonyme. Non... m'a-t-il rpondu d'un air sombre; mais laisse-moi, mon ami, je me sens mieux; cela m'a fait du bien de te voir; bonsoir, mon vieux camarade; descends chez toi, va te reposer. Moi, je me garde bien de m'en aller; je fais semblant de descendre et je remonte m'asseoir sur la dernire marche de l'escalier, l'oreille au guet; sans doute, pour se calmer tout fait, le marchal a t embrasser ses filles, car j'ai entendu ouvrir et refermer la porte qui conduit chez elles. Puis, il est revenu, s'est encore promen longtemps dans sa chambre, mais d'un pas plus calme; enfin, je l'ai entendu se jeter sur son lit, et je ne suis redescendu chez moi qu'au jour... Heureusement le reste de sa nuit m'a paru tranquille. -- Mais que peut-il avoir, mon pre? -- Je ne sais... Lorsque je suis mont, j'ai t frapp de l'altration de sa figure, de l'clat de ses yeux... il aurait eu le dlire ou une fivre chaude, qu'il n'et pas t autrement... aussi, lui entendant dire que si la fentre avait t ouverte, il s'y serait jet, j'ai cru prudent d'ter les capsules de ses pistolets. -- Je n'en reviens pas! dit Agricol. Le marchal... un homme si ferme, si intrpide, si calme... avoir de ces emportements!... -- Je te dis qu'il se passe en lui quelque chose d'extraordinaire: depuis deux jours il n'a pas une seule fois vu ses enfants, ce qui pour lui est toujours mauvais signe, sans compter que les pauvres petites sont dsoles, car alors ces deux anges se figurent avoir donn leur pre quelque sujet de mcontentement, et alors leur tristesse redouble... Elles... le mcontenter... si tu savais leur vie... chres enfants... une promenade pied ou en voiture avec moi et leur gouvernante, car je ne les laisse jamais aller seules, et puis elles rentrent et se mettent tudier, lire ou broder; toujours ensemble... et puis elles se couchent; leur gouvernante, qui est, je crois, une digne femme, m'a dit que quelquefois la nuit elles les avait vues pleurer en dormant. Pauvres enfants! jusqu'ici elles n'ont gure connu le bonheur, dit le soldat avec un soupir. ce moment, entendant marcher prcipitamment dans la cour, Dagobert leva les yeux et vit le marchal Simon, la figure ple, l'air gar, tenant de ses deux mains une lettre qu'il semblait lire avec une anxit dvorante. XLI. La ville d'or. Pendant que le marchal Simon traversait le jardin d'un air si agit en lisant la lettre anonyme qu'il avait reue par l'trange intermdiaire de Rabat-Joie, Rose et Blanche se trouvaient seules dans le salon qu'elles occupaient habituellement et dans lequel, pendant leur absence, Jocrisse tait entr un instant. Les pauvres enfants semblaient voues des deuils successifs: au moment o le deuil de leur mre touchait sa fin, la mort tragique de leur grand-pre les avait de nouveau enveloppes de crpes lugubres. Toutes deux taient compltement vtues de noir et assises sur un canap auprs de leur table ouvrage. Le chagrin produit souvent l'effet des annes: il vieillit. Aussi en peu de mois Rose et Blanche taient devenues tout fait jeunes filles. la grce enfantine de leurs ravissants visages, autrefois si ronds et si roses, et alors ples et amaigris, avait succd une expression de tristesse grave et touchante; leurs grands yeux d'un azur limpide et doux, mais toujours rveurs, n'taient plus jamais baigns de ces joyeuses larmes qu'un bon rire frais et ingnu suspendait leurs cils soyeux, alors que le sang-froid comique de Dagobert ou quelque muette factie du vieux Rabat-Joie venait gayer leur pnible et long plerinage. En un mot, ces charmantes figures, que la palette fleurie de Greuze aurait seule pu rendre dans toute leur fracheur veloute, taient dignes alors d'inspirer le pinceau si mlancoliquement idal du peintre immortel de _Mignon _regrettant le ciel, et de _Marguerite _songeant Faust[33]. Rose, appuye au dossier du canap, avait la tte un peu incline sur sa poitrine o se croisait un fichu de crpe noir; la lumire, venant d'une fentre qui lui faisait face, brillait doucement sur son front pur et blanc, couronn de deux pais bandeaux de cheveux chtains; son regard tait fixe, et l'arc dli de ses sourcils lgrement contracts annonait une proccupation pnible; ses deux petites mains blanches, aussi amaigries, taient retombes sur ses genoux, tenant encore la tapisserie dont elle s'occupait. Blanche, tourne de profil, la tte un peu penche vers sa soeur avec une expression de tendre et inquite sollicitude, la regardait, ayant encore machinalement son aiguille passe dans son canevas, comme si elle et travaill. -- Ma soeur, dit Blanche d'une voix douce au bout de quelques instants pendant lesquels on aurait pu voir, pour ainsi dire, les larmes lui monter aux yeux, ma soeur... quoi songes-tu donc? Tu as l'air bien triste. -- Je pense... la ville d'or de nos rves, dit Rose d'une voix lente, basse, aprs un moment de silence. Blanche comprit l'amertume de ces paroles; sans dire un seul mot, elle se jeta au cou de sa soeur en laissant couler ses larmes. Pauvres jeunes filles... la ville d'or de leurs rves... c'tait Paris... et leur pre... Paris, la merveilleuse cit de joies et de ftes au-dessus desquelles, souriante, radieuse, apparaissait aux orphelines la figure paternelle. Mais, hlas! la belle ville d'or s'est change pour elles en ville de larmes, de mort et de deuil; le terrible flau qui a frapp leur mre entre leurs bras au fond de la Sibrie semble les avoir suivies comme un nuage sinistre et sombre qui, planant toujours sur elles, leur a cach sans cesse le doux bleu du ciel et le rjouissant clat du soleil. La ville d'or de leurs rves! c'tait encore la ville o peut-tre un jour leur pre leur aurait dit, en leur prsentant deux prtendants bons et charmants comme elles: Ils vous aiment... leur me est digne de la vtre: faites que chacune de vous ait un frre... et moi deux fils. Alors quel trouble chaste et enchanteur pour les orphelines, dont le coeur pur comme le cristal n'avait jamais rflchi que la cleste image de Gabriel, archange envoy du ciel par leur mre pour les protger. L'on comprendra donc l'motion pnible de Blanche lorsqu'elle entendit sa soeur dire avec une tristesse amre ces mots, qui rsumaient leur position commune: -- Je pense... la ville d'or de nos rves... -- Qui sait? reprit Blanche en essuyant les larmes de sa soeur, peut-tre le bonheur nous viendra-t-il plus tard. -- Hlas! puisque, malgr la prsence de notre pre, nous ne sommes pas heureuses... le serons-nous jamais? -- Oui... quand nous serons runies notre mre, dit Blanche en levant les yeux vers le ciel. -- Alors, ma soeur... c'est peut-tre un avertissement que ce rve... ce rve que nous avons eu comme autrefois... en Allemagne. -- La diffrence... c'est qu'alors l'ange Gabriel descendait du ciel pour venir vers nous, et que cette fois il nous emmenait de cette terre pour nous conduire l-haut... notre mre. -- Ce rve s'accomplira peut-tre comme l'autre, ma soeur... Nous avions rv que l'ange Gabriel nous protgerait... et il nous a sauves pendant le naufrage... -- Cette fois... nous avons rv qu'il nous conduirait au ciel... pourquoi cela n'arriverait-il pas aussi? -- Mais pour cela... ma soeur... il faudra donc qu'il meure aussi, notre Gabriel qui nous a sauves pendant la tempte?... Alors, non, non, cela n'arrivera pas; prions que pour lui cela n'arrive pas. -- Non, cela n'arrivera pas; vois-tu, c'est seulement le bon ange de Gabriel qui lui ressemble, que nous avons vu en rve. -- Ma soeur, ce rve... comme il est singulier! Cette fois encore, ainsi qu'en Allemagne, nous avons eu le mme songe... et trois fois le mme songe. -- C'est vrai. L'ange Gabriel s'est pench vers nous en nous regardant d'un air doux et triste, en nous disant: Venez, mes enfants... venez, mes soeurs, votre mre vous attend... Pauvres enfants venues de si loin, a-t-il ajout de sa voix pleine de tendresse, vous aurez travers cette terre, innocentes et douces comme deux colombes, pour aller vous reposer jamais dans le nid maternel... -- Oui... ce sont bien les paroles de l'archange, dit l'autre orpheline d'un air pensif; nous n'avons fait de mal personne, nous avons aim ceux qui nous ont aimes... pourquoi craindre de mourir? -- Aussi, ma soeur, nous avons plutt souri que pleur, lorsque, nous prenant par la main, il a dploy ses belles ailes blanches et nous a emmenes avec lui dans le bleu du ciel... -- Au ciel, o notre bonne mre nous tendait les bras... la figure toute baigne de larmes. -- Oh! vois-tu, ma soeur, on n'a pas des rves comme cela pour rien... Et puis, ajouta-t-elle en regardant Rose avec un sourire navrant et d'un air d'intelligence, cela ferait peut-tre cesser un grand chagrin dont nous sommes cause... tu sais... -- Hlas! mon Dieu! ce n'est pas notre faute: nous l'aimions tant... Mais nous sommes devant lui si craintives, si tristes, qu'il croit peut-tre que nous ne l'aimons pas... En disant ces mots, Rose, voulant essuyer ses larmes, prit son mouchoir dans son panier ouvrage; un papier pli en forme de lettre en tomba. cette vue, les deux soeurs tressaillirent, se serrrent l'une contre l'autre, et Rose dit Blanche d'une voix tremblante: -- Encore une de ces lettres!... Oh!... j'ai peur... Elle est comme les autres... bien sr... -- Il faut vite la ramasser... qu'on ne la voie pas; tu sais bien, dit Blanche en se baissant et prenant le papier avec prcipitation; sans cela ces personnes qui s'intressent tant nous courraient peut-tre de grands dangers. -- Mais comment cette lettre se trouve-t-elle l? -- Comment les autres se sont-elles trouves toujours sous notre main en l'absence de notre gouvernante? -- C'est vrai... quoi bon chercher l'explication de ce mystre? nous ne la trouverions pas... Voyons la lettre, peut-tre sera-t- elle pour nous meilleure que les autres. Et les soeurs lurent ce qui suit: Continuez adorer votre pre, chres enfants, car il est bien malheureux, et c'est vous qui, involontairement, causez tous ses chagrins; vous ne saurez jamais les terribles sacrifices que votre prsence lui impose; mais, hlas! il est victime de son devoir paternel; ses peines sont plus cruelles que jamais; pargnez-lui surtout des dmonstrations de tendresse qui lui causent encore plus de chagrin que de bonheur; chacune de vos caresses est un coup de poignard pour lui, car il voit en vous la cause innocente de ses douleurs. Chres enfants, il ne faut cependant pas dsesprer, si vous avez assez d'empire sur vous pour ne pas le mettre la douloureuse preuve d'une tendresse trop expansive; soyez rserves quoique affectueuses, et vous allgerez ainsi de beaucoup ses peines. Gardez toujours le secret, mme pour le brave et bon Dagobert, qui vous aime tant; sans cela, lui, vous, votre pre et l'ami inconnu qui vous crit, courriez de grands dangers, puisque vous avez des ennemis terribles. Courage et espoir, car on dsire rendre bientt pure de tout chagrin la tendresse de votre pre pour vous, et alors quel beau jour!... Peut-tre n'est-il pas loin... Brlez ce billet comme les autres. Cette lettre tait crite avec tant d'adresse, qu'en supposant mme que les orphelines l'eussent communique leur pre ou Dagobert, ces lignes eussent t tout au plus considres comme une indiscrtion trange, fcheuse, mais presque excusable, d'aprs la manire dont elle tait conue; rien, en un mot, n'tait plus perfidement combin, si l'on songe la perplexit cruelle o se trouvait plac le marchal Simon, luttant sans cesse entre le chagrin d'abandonner de nouveau ses filles et la honte de manquer ce qu'il regardait comme un devoir sacr. La tendresse, la susceptibilit de coeur des deux orphelines, tant mises en veil par ces avis diaboliques, les deux soeurs s'aperurent bientt qu'en effet leur prsence tait la fois douce et cruelle leur pre; car, quelquefois, leur aspect, il se sentait incapable de les abandonner, et alors, malgr lui, la pense d'un devoir inaccompli attristait son visage. Aussi les pauvres enfants ne pouvaient manquer d'interprter ces nuances dans le sens funeste des lettres anonymes qu'elles recevaient. Elles s'taient persuades que, par un mystrieux motif qu'elles ne pouvaient pntrer, leur prsence tait souvent importune, pnible pour leur pre. De l venait la tristesse croissante de Rose et de Blanche; de l, une sorte de crainte, de rserve, qui, malgr elles, comprimait l'expansion de leur tendresse filiale; embarras douloureux que le marchal aussi abus par ces apparences inexplicables pour lui, prenait son tour pour de la tideur; alors son coeur se brisait, sa loyale figure trahissait une peine amre, et souvent, pour cacher ses larmes, il quittait brusquement ses enfants... Et les orphelines, atterres, se disaient: -- Nous sommes cause des chagrins de notre pre; c'est notre prsence qui le rend si malheureux. Que l'on juge maintenant du ravage qu'une telle pense, fixe, incessante, devait apporter dans ces deux jeunes coeurs aimants, timides et nafs. Comment les orphelines se seraient-elles dfies de ces avertissements anonymes, qui parlaient avec vnration de tout ce qu'elles aimaient, et qui d'ailleurs semblaient chaque jour justifis par la conduite de leur pre envers elles? Dj victimes de trames nombreuses, ayant entendu dire qu'elles taient environnes d'ennemis, on conoit que, fidles aux recommandations de leur ami inconnu, elles n'avaient jamais fait confidence Dagobert de ces crits o le soldat tait si justement apprci. Quant au but de cette manoeuvre, il tait fort simple: en harcelant ainsi le marchal de tous cts, en le persuadant de la tideur de ses enfants, on devait naturellement esprer vaincre l'hsitation qui l'empchait encore d'abandonner de nouveau ses filles pour se jeter dans une aventureuse entreprise. Rendre au marchal la vie mme si amre, qu'il regardt comme un bonheur de chercher l'oubli de ses tourments dans les violentes motions d'un projet tmraire, gnreux et chevaleresque, telle tait la fin que se proposait Rodin, et cette fin ne manquait ni de logique ni de possibilit. Aprs avoir lu cette lettre les deux jeunes filles restrent un instant silencieuses, accables; puis Rose, qui tenait le papier, se leva vivement, s'approcha de la chemine, et jeta la lettre au feu en disant d'un air craintif: -- Il faut bien vite brler cette lettre... Sans cela il arriverait peut-tre de grands malheurs. -- Pas de plus grands que celui qui nous arrive... dit Blanche avec abattement: causer de grands chagrins notre pre, quelle peut en tre la cause? -- Peut-tre, vois-tu, Blanche, dit Rose, dont les larmes coulrent lentement, peut-tre qu'il ne nous trouve pas telles qu'il nous aurait dsires; il nous aime bien comme les filles de notre pauvre mre qu'il adorait... mais, pour lui, nous ne sommes pas les filles qu'il avait rves. Me comprends-tu, ma soeur? -- Oui... oui... c'est peut-tre cela qui le chagrine tant... Nous sommes si peu instruites, si sauvages, si gauches, qu'il a sans doute honte de nous, et comme il nous aime malgr cela... il souffre. -- Hlas! ce n'est pas notre faute... Notre bonne mre nous a leves dans ce dsert de Sibrie comme elle a pu. -- Oh! notre pre, en lui-mme, ne nous le reproche pas, sans doute; mais, comme tu dis, il en souffre. -- Surtout s'il a des amis dont les filles soient bien belles, remplies de talent et d'esprit; alors, il regrette amrement que nous ne soyons pas ainsi. -- Te rappelles-tu, lorsqu'il nous a menes chez notre cousine, Mlle Adrienne, qui a t si tendre, si bonne pour nous, comme il nous disait avec admiration: Avez-vous vu, mes enfants? Qu'elle est belle, Mlle Adrienne, quel esprit, quel noble coeur, et avec cela quelle grce, quel charme! -- Oh! c'est bien vrai... Mlle de Cardoville tait si belle, sa voix tait si douce, qu'en la regardant, qu'en l'coutant, il nous semblait que nous n'avions plus de chagrin. -- Et c'est cause de cela, vois-tu, Rose, que notre pre, en nous comparant notre cousine et tant d'autres belles demoiselles, ne doit pas tre fier de nous... et lui, si aim, si honor, il aurait tant aim tre fier de ses filles? Tout coup Rose, mettant sa main sur le bras de sa soeur, lui dit avec anxit: -- coute... coute... on parle bien haut dans la chambre de notre pre. -- Oui... dit Blanche en prtant l'oreille son tour; et puis on marche... c'est son pas... -- Ah! mon Dieu... comme il lve la voix! il a l'air bien en colre... il va peut-tre venir... Et la pense de l'arrive de leur pre... de leur pre qui pourtant les adorait, les deux malheureuses enfants se regardrent avec crainte. Les clats de voix devenant de plus en plus distincts, plus courroucs, Rose, toute tremblante, dit sa soeur: -- Ne restons pas ici... viens dans notre chambre... -- Pourquoi? -- Nous entendrions malgr nous, les paroles de notre pre, et il ignore sans doute que nous sommes l... -- Tu as raison... viens, viens, rpondit Blanche en se levant prcipitamment. -- Oh! j'ai peur... je ne l'ai jamais entendu parler d'un ton si irrit. -- Ah! mon Dieu!... dit Blanche en plissant et en s'arrtant involontairement, c'est Dagobert qu'il parle ainsi... -- Que se passe-t-il donc alors pour qu'il lui parle de la sorte...? -- Hlas! c'est quelque malheur... -- Oh!... ma soeur... ne restons pas ici... cela fait trop de peine d'entendre parler ainsi Dagobert. Le bruit retentissant d'un objet lanc ou bris avec fureur dans la pice voisine pouvanta tellement les orphelines, que, ples, tremblantes d'motion, elles se prcipitrent dans leur chambre, dont elles fermrent la porte. Expliquons maintenant la cause du violent courroux du marchal Simon. XLII. Le lion bless. Telle tait la scne dont le retentissement avait si fort effray Rose et Blanche. D'abord, seul chez lui, le marchal Simon, alors dans un tat d'exaspration difficile rendre, s'tait mis marcher prcipitamment, sa belle et mle figure enflamme de colre, ses yeux tincelant d'indignation, tandis que sur son large front couronn de cheveux grisonnants, coups trs court, quelques veines, dont on aurait pu compter les battements, semblaient gonfles se rompre; parfois son paisse moustache noire s'agitait par un mouvement convulsif, assez semblable celui qui tord la face du lion en fureur. Et de mme aussi qu'un lion bless, harcel, tortur par mille piqres invisibles, va et vient avec un courroux sauvage dans la loge o il est retenu, le marchal Simon, haletant, courrouc, allait et venait dans sa chambre, pour ainsi dire par bonds; tantt il marchait un peu courb comme s'il et flchi sous le poids de sa colre; tantt, au contraire, s'arrtant brusquement, se redressant ferme sur ses reins, croisant ses bras sur sa robuste poitrine, le front haut, menaant, le regard terrible, il semblait dfier un ennemi invisible en murmurant quelques exclamations confuses; c'tait alors l'homme de guerre et de bataille dans toute sa fougue intrpide. Bientt le marchal s'arrta, frappa du pied avec colre, s'approcha de la chemine et sonna si violemment que le cordon lui resta dans la main. Un domestique accourut ce tintement prcipit. -- Vous n'avez donc pas dit Dagobert que je voulais lui parler? s'cria le marchal. -- J'ai excut les ordres de monsieur le duc; mais M. Dagobert accompagnait son fils jusqu' la porte de la cour, et... -- C'est bon, dit le marchal Simon en faisant de la main un geste imprieux et brusque. Le domestique sortit, et son matre continua de marcher grands pas, en froissant avec rage une lettre qu'il tenait dans sa main gauche. Cette lettre lui avait t innocemment remise par Rabat- Joie qui, le voyant rentrer, tait accouru lui faire fte. Enfin la porte s'ouvrit, Dagobert parut. -- Voil bien longtemps que je vous ai fait demander, monsieur, s'cria le marchal d'un ton irrit. Dagobert, plus pein que surpris de ce nouvel accs d'emportement, qu'il attribuait avec raison l'tat de surexcitation presque continuelle o se trouvait le marchal, rpondit doucement: -- Mon gnral, excusez-moi, mais je reconduisais mon fils... et... -- Lisez cela, monsieur, dit brusquement le marchal en l'interrompant et lui tendant la lettre. Puis, pendant que Dagobert lisait, le marchal reprit avec une colre croissante, en renversant du pied une chaise qui se trouvait sur son passage: -- Ainsi, jusque chez moi, jusque dans ma maison, il est des misrables sans doute gagns par ceux qui me harclent avec un incroyable acharnement... Eh bien! avez-vous lu, monsieur? -- C'est une nouvelle infamie... ajouter aux autres, dit froidement Dagobert. Et il jeta la lettre dans la chemine. -- Cette lettre est infme... mais elle dit vrai, reprit le marchal. Dagobert le regarda sans le comprendre. Le marchal continua: -- Et cette lettre infme, savez-vous qui l'a remise entre mes mains? Car on dirait que le dmon s'en mle: c'est votre chien! -- Rabat-Joie?... dit Dagobert au comble de la surprise. -- Oui, reprit amrement le marchal; c'est sans doute une plaisanterie de votre invention?... -- Je n'ai gure le coeur la plaisanterie, mon gnral, reprit Dagobert, de plus en plus attrist de l'tat d'irritation o il voyait le marchal; je ne m'explique pas comment cela est arriv... Rabat-Joie rapporte trs bien, il aura sans doute trouv la lettre dans la maison, et alors... -- Et cette lettre, qui l'avait laisse ici? Je suis donc entour de tratres? vous ne surveillez donc rien, vous en qui j'ai toute confiance! -- Mon gnral... coutez-moi... Mais le marchal reprit sans vouloir l'entendre: -- Comment, mordieu! j'ai fait vingt-cinq ans de guerre, j'ai tenu tte des armes, j'ai victorieusement lutt contre les plus mauvais temps de l'exil et de la proscription, j'ai rsist des coups de massue... et je serais tu coups d'pingle! Comment! poursuivi jusque chez moi, je serai impunment harcel, obsd, tortur chaque instant, par suite de je ne sais quelle misrable haine! Quand je dis je ne sais... je me trompe... d'Aigrigny, le rengat, est au fond de tout cela, j'en suis sr, je n'ai au monde qu'un ennemi... et c'est cet homme; il faut que j'en finisse avec lui, je suis las... c'est trop. -- Mais, mon gnral, songez donc que c'est un prtre, et... -- Et que m'importe qu'il soit prtre? Je l'ai vu manier l'pe; je saurai bien faire monter la face de ce rengat son sang de soldat!... -- Mais, mon gnral... -- Je vous dis, moi, qu'il faut que je m'en prenne quelqu'un, s'cria le marchal en proie une violente exaspration; je vous dis qu'il faut que je mette un nom et une figure ces lchets tnbreuses, pour pouvoir en finir avec elles!... Elles m'enserrent de toutes parts, elles font de ma vie un enfer... vous le savez bien... et l'on ne tente rien pour pargner ces colres qui me tuent petit feu. Je ne puis compter sur personne!... -- Mon gnral, je ne peux pas laisser passer cela, dit Dagobert d'une voix calme, mais ferme et pntre. -- Que signifie?... -- Mon gnral, je ne peux pas vous laisser dire que vous ne comptez sur personne; vous finiriez par le croire, et a serait encore plus dur pour vous que pour ceux qui savent quoi s'en tenir sur leur dvouement et qui se jetteraient dans le feu pour vous, et... je suis de ceux-l... moi... vous le savez bien. Ces simples paroles, dites par Dagobert avec un accent profondment mu, rappelrent le marchal lui-mme; car ce caractre loyal et gnreux pouvait bien de temps autre s'aigrir par l'irritation et le chagrin, mais il reprenait bientt sa droiture premire; aussi, s'adressant Dagobert, il reprit d'un ton moins brusque, mais qui dcelait toujours une vive agitation: -- Tu as raison, je ne dois pas douter de toi; l'irritation m'emporte; cette lettre infme m'a mis hors de moi... c'est devenir fou. Je suis injuste, bourru... ingrat... oui, ingrat... et envers qui!... envers toi... encore... -- Ne parlons plus de moi, mon gnral; avec des mots pareils au bout de l'an, vous pourriez me brutaliser toute l'anne... Mais que vous est-il arriv?... La physionomie du marchal redevint sombre, il dit d'une voix brve et rapide: -- Il m'est arriv... qu'on me mprise, qu'on me ddaigne. -- Vous... vous!... -- Oui, moi, et aprs tout, reprit le marchal avec amertume, pourquoi te cacher cette nouvelle blessure? J'ai dout de toi, et je te dois un ddommagement; apprends donc tout: depuis quelque temps, je m'en aperois, lorsque je les rencontre, mes anciens compagnons d'armes s'loignent peu peu de moi... -- Comment... cette lettre anonyme de tout l'heure... c'tait cela... -- Qu'elle faisait allusion... oui... et elle disait vrai, reprit le marchal avec un soupir de rage et d'indignation. -- Mais c'est impossible, mon gnral, vous si aim, si respect... -- Tout cela, ce sont des mots; je te parle de faits, moi. Quand je parais, souvent l'entretien commenc cesse tout coup; au lieu de me traiter en camarade de guerre, on affecte envers moi une politesse rigoureusement froide; ce sont enfin mille nuances, mille riens qui blessent le coeur, et dont on ne peut se formaliser... -- Ce que vous me dites l... mon gnral, me confond, reprit Dagobert atterr. Vous me l'assurez... je dois vous croire... -- C'est intolrable. J'ai voulu en avoir le coeur net; ce matin je vais chez le gnral d'Havrincourt; il tait avec moi colonel de la garde impriale: c'est l'honneur et la loyaut mme. Je viens lui le coeur ouvert. Je m'aperois, lui dis-je, de la froideur qu'on me tmoigne; quelque calomnie doit circuler contre moi; dites-moi tout; connaissant les attaques, je me dfendrai hautement, loyalement. -- Eh bien, mon gnral? -- D'Havrincourt est rest impassible, crmonieux; mes questions, il m'a rpondu froidement: Je ne sache pas, monsieur le marchal, qu'aucun bruit calomnieux ait t rpandu sur vous. - - Il ne s'agit pas de m'appeler monsieur le marchal, mon cher d'Havrincourt; nous sommes de vieux soldats, de vieux amis; j'ai l'honneur inquiet, je l'avoue, car je trouve que vous et nos camarades ne m'accueillez plus cordialement comme par le pass. Ce n'est pas nier... je le vois, je le sais, je le sens... cela, d'Havrincourt me rpond avec la mme froideur: Jamais je n'ai vu qu'on ait manqu d'gards envers vous. -- Je ne vous parle pas d'gards, me suis-je cri en serrant affectueusement sa main, qui a faiblement rpondu mon treinte; je vous parle de la cordialit, de la confiance qu'on me tmoignait, tandis que maintenant l'on me traite en tranger. Pourquoi cela? Pourquoi ce changement? Toujours froid et rserv, il me rpond: Ce sont l des rserves si dlicates, monsieur le marchal, qu'il m'est impossible de vous donner un avis ce sujet. Mon coeur a bondi de colre, de douleur. Que faire? Provoquer d'Havrincourt, c'tait fou; par dignit, j'ai rompu cet entretien, qui n'a que trop confirm mes craintes... Ainsi, ajouta le marchal en s'animant de plus en plus, ainsi je suis sans doute dchu de l'estime laquelle j'ai droit, mpris peut-tre, sans en savoir seulement la cause! Cela n'est-il pas odieux? Si du moins on articulait un fait, un bruit quelconque, j'aurais prise au moins pour me dfendre, pour me venger ou pour rpondre. Mais rien, rien, pas un mot; une froideur polie aussi blessante qu'une insulte... Oh! encore une fois, c'est trop... c'est trop... car tout ceci se joint encore d'autres soucis. Quelle vie est la mienne, depuis la mort de mon pre?... Trouv-je du moins quelques repos, quelque bonheur dans sa maison? Non. J'y rentre, c'est pour y lire des lettres infmes... et de plus, ajouta le marchal d'un ton dchirant aprs un moment d'hsitation, et de plus, je trouve mes enfants de plus en plus indiffrentes pour moi... Oui, ajouta le marchal en voyant la stupeur de Dagobert, et elles ne savent pourtant pas combien elles me sont chres. -- Vos filles... indiffrentes! reprit Dagobert avec stupeur, vous leur faites ce reproche? -- Eh! mon Dieu! je ne les blme pas; peine si elles ont eu le temps de me connatre. -- Elles n'ont pas eu le temps de vous connatre! reprit le soldat d'un ton de reproche en s'animant son tour. Ah! et de quoi leur mre leur parlait-elle, si ce n'est de vous? Et moi donc, est-ce qu' chaque instant vous n'tiez pas en tiers avec nous? Et qu'aurions-nous donc appris vos enfants, sinon vous connatre, vous aimer? -- Vous les dfendez... c'est justice... elles vous aiment mieux que moi, dit le marchal avec une amertume croissante. Dagobert se sentit si pniblement mu, qu'il regarda le marchal sans lui rpondre. -- Eh bien, oui, s'cria le marchal avec une douloureuse expansion, oui, cela est lche et ingrat, soit; mais il n'importe!... Vingt fois j'ai t jaloux de l'affectueuse confiance que mes enfants vous tmoignaient, tandis qu'auprs de moi elles semblent toujours craintives. Si leurs figures mlancoliques s'animent quelquefois d'une expression un peu plus gaie que d'habitude, c'est en vous parlant, c'est en vous voyant; tandis que pour moi il n'y a que respect, contrainte, froideur... et ce calme me tue. Sr de l'affection de mes enfants, j'aurais tout brav... tout surmont. Puis, voyant Dagobert s'lancer vers la porte qui communiquait dans la chambre de Rose et de Blanche, le marchal lui dit: -- O vas-tu? -- Chercher vos filles, mon gnral. -- Pourquoi faire? -- Pour les mettre en face de vous, pour leur dire: Mes enfants, votre pre croit que vous ne l'aimez pas... Je ne leur dirai que cela, et vous verrez... -- Dagobert! je vous le dfends, s'cria vivement le pre de Rose et de Blanche. -- Il n'y a pas de Dagobert qui tienne... Vous n'avez pas le droit d'tre injuste envers ces pauvres petites. Et le soldat fit de nouveau un pas vers la porte. -- Dagobert, je vous ordonne de rester ici, s'cria le marchal. -- coutez, mon gnral: je suis votre soldat, votre infrieur, votre serviteur, si vous voulez, dit rudement l'ex-grenadier cheval, mais, il n'y a ni rang, ni grade qui tienne quand il s'agit de dfendre vos filles... Tout va s'expliquer... mettre les braves gens en face, je ne connais que a. Et si le marchal ne l'et arrt par le bras, Dagobert entrait dans l'appartement des orphelines. -- Restez, dit si imprieusement le marchal, que le soldat, habitu l'obissance, baissa la tte et ne bougea pas. Qu'allez- vous faire? reprit le marchal: dire mes filles que je crois qu'elles ne m'aiment pas? provoquer ainsi des affectations de tendresse que ces pauvres enfants ne ressentent pas... ce n'est pas leur faute... c'est la mienne sans doute. -- Ah! mon gnral, dit Dagobert avec un accent navr, ce n'est pas de la colre que j'prouve... en vous entendant parler ainsi de vos enfants... c'est de la douleur... Vous me brisez le coeur... Le marchal, touch de l'expression de la physionomie du soldat, reprit moins brusquement: -- Allons, soit, j'ai encore tort; et pourtant... voyons, je vous le demande... sans amertume... sans jalousie... mes enfants ne sont-elles pas plus confiantes, plus familires avec vous qu'avec moi? -- Eh! mordieu! mon gnral, s'cria Dagobert, si vous le prenez par l... elles sont encore plus familires avec Rabat-Joie qu'avec moi!... Vous tes leur pre... et si bon que soit un pre, il impose toujours... Elles sont familires avec moi! pardieu! la belle histoire! Que diable de respect voulez-vous qu'elles aient pour moi, qui, sauf mes moustaches et ces six pieds, suis environ comme une vieille _mie _qui les aurait berces... Et puis, il faut aussi tout dire: ds avant la mort de votre brave pre, vous tiez triste... proccup... ces enfants ont remarqu cela... et ce que vous prenez pour de la froideur... de leur part, je suis sr que c'est de l'inquitude pour vous... Tenez, mon gnral, vous n'tes pas juste... vous vous plaignez de ce qu'elles vous aiment trop... -- Je me plains... de ce que je souffre, dit le marchal avec un emportement douloureux; moi seul... je connais mes souffrances. -- Il faut qu'elles soient vives... mon gnral, dit Dagobert, entran plus loin qu'il ne le voulait peut-tre par son attachement pour les orphelines; oui, il faut que vos souffrances soient vives, car ceux qui vous aiment s'en ressentent cruellement. -- Encore des reproches, monsieur!... -- Eh bien! oui, mon gnral, oui, des reproches, s'cria Dagobert; ce sont vos enfants qui auraient plutt se plaindre de vous, vous accuser de froideur, puisque vous les mconnaissez ainsi. -- Monsieur... dit le marchal en se contenant avec peine. Monsieur... c'est assez... c'est trop... -- Oh! oui, c'est assez... reprit Dagobert avec une motion croissante; au fait, quoi bon dfendre de malheureuses enfants qui ne savent que se rsigner et vous aimer? quoi bon les dfendre contre votre malheureux aveuglement? Le marchal fit un mouvement d'impatience et de colre, puis il reprit avec un sang-froid forc: -- J'ai besoin de me rappeler tout ce que je vous dois... et je ne l'oublierai pas... quoi que vous fassiez... -- Mais, mon gnral, s'cria Dagobert, pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille chercher vos enfants? -- Mais vous ne voyez donc pas que cette scne me brise, me tue! s'cria le marchal exaspr. Vous ne comprenez donc pas que je ne veux pas rendre mes enfants tmoins de ce que j'endure!... Le chagrin d'un pre a sa dignit, monsieur; vous devriez le sentir et le respecter. -- Le respecter?... non... car c'est une injustice qui le cause. -- Assez... monsieur... assez. -- Et non content de vous tourmenter ainsi, s'cria Dagobert, ne se contraignant plus, savez-vous ce que vous ferez? vous ferez mourir vos filles de chagrin, entendez-vous?... et ce n'est pas pour cela que je vous les ai amenes du fond de la Sibrie... -- Des reproches!... -- Oui; car la vritable ingratitude envers moi, c'est de rendre vos filles malheureuses... -- Sortez l'instant, sortez, monsieur! s'cria le marchal, compltement hors de lui, et si effrayant de colre et de douleur, que Dagobert, regrettant d'avoir t trop loin, reprit: -- Mon gnral, j'ai tort. Je vous ai peut-tre manqu de respect... pardonnez-moi... mais... -- Soit, je vous pardonne, et je vous prie de me laisser seul, rpondit le marchal en se contenant avec peine. -- Mon gnral... un mot... -- Je vous demande en grce de me laisser seul... je vous le demande comme un service... Est-ce assez? dit le marchal en redoublant d'efforts pour se contraindre. Et une grande pleur succdait la vive rougeur qui, pendant cette scne pnible, avait enflamm les traits du marchal. Dagobert, effray de ce symptme, redoubla d'instances. -- Je vous en supplie, mon gnral, dit-il d'une voix altre, permettez-moi... pour un moment, de... -- Puisque vous l'exigez, ce sera donc moi qui sortirai, monsieur, dit le marchal en faisant un pas vers la porte. Ces mots furent dits de telle sorte que Dagobert n'osa pas insister; il baissa la tte, accabl, dsespr, regarda encore un instant le marchal en silence et d'un air suppliant; mais un nouveau mouvement d'emportement que ne put retenir le pre de Rose et de Blanche, le soldat sortit pas lents... * * * * * Quelques minutes s'taient peine coules depuis le dpart de Dagobert lorsque le marchal, qui, aprs un sombre silence, s'tait plusieurs fois approch de la porte de l'appartement de ses filles avec une hsitation remplie d'angoisse, fit un violent effort sur lui-mme, essuya la sueur froide qui baignait son front, tcha de dissimuler son agitation, et entra dans la chambre o s'taient rfugies Rose et Blanche. XLIII. L'preuve. Dagobert avait eu raison de dfendre _ses enfants_, ainsi qu'il appelait paternellement Rose et Blanche; et cependant les apprhensions du marchal au sujet de la tideur d'affection qu'il reprochait ses filles taient malheureusement justifies par les apparences. Ainsi qu'il l'avait dit son pre, ne pouvant s'expliquer l'embarras triste, presque craintif, que ses enfants prouvaient en sa prsence, il cherchait en vain la cause de ce qu'il appelait leur indiffrence. Tantt, se reprochant amrement de n'avoir pu assez cacher la douleur que la mort de leur mre lui avait cause, il craignait de leur avoir ainsi laiss croire qu'elles taient incapables de le consoler; tantt il craignait de ne pas s'tre montr assez tendre, assez expansif envers elles, de les avoir glaces par sa rudesse militaire; tantt enfin il se disait, avec un regret navrant, qu'ayant toujours vcu loin d'elles, il devait leur tre presque tranger. En un mot, les suppositions les moins fondes se prsentaient en foule son esprit, et ds que de pareils germes de doute, de dfiance ou de crainte sont jets dans une affection, tt ou tard ils se dveloppent avec une tnacit funeste. Pourtant, malgr cette froideur dont il souffrait tant, l'affection du marchal pour ses filles tait si profonde, que le chagrin de les quitter encore causait seul les hsitations qui dsolaient sa vie, lutte incessante entre son amour paternel et un devoir qu'il regardait comme sacr. Quant au fatal effet des calomnies assez habilement rpandues sur le marchal pour que des gens d'honneur, ses anciens compagnons d'armes, pussent y ajouter quelque crance, elles avaient t propages par des amis de la princesse de Saint-Dizier avec une effrayante adresse. On aura plus tard et le sens et le but de ces bruits odieux, qui, joints d'autres blessures vives faites son coeur, comblaient l'exaspration du marchal. Emport par la colre, par la surexcitation que lui causaient ces _coups d'pingle _incessants, comme il disait, choqu de quelques paroles de Dagobert, il l'avait rudoy; mais aprs le dpart du soldat, dans le silence de la rflexion, le marchal, se rappelant l'expression convaincue, chaleureuse, du dfenseur de ses filles, avait senti s'veiller dans son esprit quelque doute sur la froideur qu'il lui reprochait; et, aprs avoir pris une rsolution terrible, dans le cas o cette preuve confirmerait ses doutes dsolants, il entra, nous l'avons dit, chez ses filles. Le bruit de sa discussion avec Dagobert avait t tel, que l'clat de sa voix, traversant le salon, tait confusment arriv jusqu'aux oreilles des deux soeurs, rfugies dans leur chambre coucher. Aussi, l'arrive de leur pre, leurs figures ples trahissaient l'anxit. la vue du marchal, dont les traits taient galement altrs, les deux jeunes filles se levrent respectueusement, mais restrent serres l'une contre l'autre et toutes tremblantes. Et pourtant ce n'tait pas la colre, la duret, qui se lisaient sur la figure de leur pre; c'tait une douleur profonde, presque suppliante, qui semblait dire: -- Mes enfants... je souffre... je viens vous, rassurez-moi!... ou je meurs... L'expression de la physionomie du marchal fut ce moment pour ainsi dire si _parlante_, que, le premier mouvement de crainte surmont, les orphelines furent sur le point de se jeter dans ses bras; mais se rappelant les recommandations de l'crit anonyme qui leur disait combien l'effusion de leur tendresse tait pnible leur pre, elles changrent un coup d'oeil rapide et se continrent. Par une fatalit cruelle, ce moment aussi, le marchal brlait d'envie d'ouvrir ses bras ses enfants. Il les contemplait avec idoltrie; il fit un lger mouvement comme pour les appeler lui, n'osant tenter davantage, de crainte de n'tre point compris. Mais les pauvres enfants, paralyses par de perfides avis, restrent muettes, immobiles et tremblantes. cette apparente insensibilit, le marchal sentit son coeur lui manquer; il ne pouvait plus en douter: ses filles ne comprenaient ni sa terrible douleur ni sa tendresse dsespre. -- Toujours la mme froideur, pensa-t-il, je ne m'tais pas tromp. Tchant pourtant de cacher ce qu'il ressentait, s'avanant vers elles, il leur dit d'une voix qu'il essaya de rendre calme: -- Bonjour, mes enfants... -- Bonjour, mon pre, rpondit Rose, moins craintive que sa soeur. -- Je n'ai pu vous voir... hier, dit le marchal d'une voix altre; j'ai t si occup... voyez-vous... il s'agissait d'affaires graves... de choses... relatives au service... Enfin, vous ne m'en voulez pas... de vous avoir ngliges? Et il tcha de sourire, n'osant pas leur dire que, pendant la nuit dernire, aprs un terrible emportement, il tait all, pour calmer ses angoisses, les contempler endormies. N'est-ce pas, reprit-il, vous me pardonnez de vous avoir ainsi oublies?... -- Oui, mon pre... dit Blanche en baissant les yeux. -- Et si j'tais forc de partir pour quelque temps, reprit lentement le marchal, vous me le pardonneriez aussi... vous vous consoleriez de mon absence, n'est-ce pas? -- Nous serions bien chagrines... si vous vous contraigniez le moins du monde pour nous... dit Rose en se souvenant de l'crit anonyme qui parlait des sacrifices que leur prsence causait leur pre. cette rponse, faite avec autant d'embarras que de timidit, et o le marchal crut voir une indiffrence nave, il ne douta plus du peu d'affection de ses filles pour lui. -- C'est fini, pensa le malheureux pre en contemplant ses enfants. Rien ne vibre en elles... Que je parte... que je reste... peu leur importe! Non... non... je ne suis rien pour elles, puisqu'en ce moment suprme, o elles me voient peut-tre pour la dernire fois... l'instinct filial ne leur dit pas que leur tendresse me sauverait... Pendant cette rflexion accablante, le marchal n'avait pas cess de contempler ses filles avec attendrissement, et sa mle figure prit alors une expansion si touchante et si dchirante, son regard disait si douloureusement les tortures de son me au dsespoir, que Rose et Blanche, bouleverses, pouvantes, cdant un mouvement spontan, irrflchi se jetrent au cou de leur pre; et le couvrirent de larmes et de caresses. Le marchal Simon n'avait pas dit un mot, ses filles n'avaient pas prononc une parole, et tous trois s'taient enfin compris... Un choc sympathique avait tout coup lectris et confondu ces trois coeurs... Vaines craintes, faux doutes, avis mensongers, tout avait cd devant cet lan irrsistible qui jetait les filles dans les bras du pre; une rvlation soudaine leur donnait la foi au moment fatal o une dfiance incurable allait jamais les sparer. En une seconde, le marchal sentit tout cela, mais les expressions lui manqurent... Palpitant, gar, baisant le front, les cheveux, les mains de ses filles, pleurant, soupirant, souriant tour tour, il tait fou, il dlirait, il tait ivre de bonheur; puis enfin il s'cria: -- Je les ai retrouves... ou plutt... non, non, je ne les ai jamais perdues. Elles m'aimaient... Oh! je n'en doute plus cette heure... Elles m'aimaient... elles n'osaient pas... me le dire... je leur imposais... Et moi qui croyais... mais c'est ma faute... Ah! mon Dieu! que cela fait de bien, que cela donne de force, de coeur et d'espoir! Ha! ha! s'cria-t-il, riant, pleurant la fois, et couvrant ses filles de nouvelles caresses, qu'ils viennent donc me ddaigner, me harceler! je dfie tout maintenant. Voyons, mes beaux yeux bleus, regardez-moi bien, oh! bien en face... que cela me fasse revivre tout fait. -- Oh mon pre... vous nous aimez donc autant que nous vous aimons? s'cria Rose avec une navet enchanteresse. -- Nous pourrons donc souvent, bien souvent, tous les jours, nous jeter votre cou, vous embrasser, vous dire notre joie d'tre auprs de vous? -- Vous montrer, mon pre, les trsors de tendresse et d'amour que nous amassions pour vous au fond de notre coeur, hlas! bien tristes de ne pouvoir les dpenser. -- Nous pourrons vous dire tout haut ce que nous pensions tout bas? -- Oui... vous le pourrez... vous le pourrez, dit le marchal Simon en balbutiant de joie. Et qui vous en empchait... mes enfants?... Mais non, non, ne me rpondez pas... assez du pass... je sais tout, je comprends tout: mes proccupations... vous les avez interprtes d'une faon... cela vous a attristes... moi, de mon ct... votre tristesse, vous concevez... je l'ai interprte... parce que... Mais tenez, je ne fais pas attention un mot de ce que je vous dis. Je ne pense qu' vous regarder; cela m'tourdit... cela m'blouit... c'est le vertige de la joie. -- Oh! regardez-nous, mon pre... regardez bien au fond de nos yeux, bien au fond de notre coeur, s'cria Rose avec ravissement. -- Et vous y lirez bonheur pour nous... et amour pour vous, mon pre, ajouta Blanche. -- Vous... vous... dit le marchal d'un ton d'affectueux reproche, qu'est-ce que cela signifie?... Voulez-vous bien me dire _toi... _Je dis _vous_, moi, parce que vous tes deux. -- Mon pre... ta main, dit Blanche en prenant la main de son pre, et le mettant sur son coeur. -- Mon pre, ta main, dit Rose en prenant l'autre main du marchal. -- Crois-tu notre amour, notre bonheur, maintenant? reprit Rose. Il est impossible de rendre tout ce qu'il y avait d'orgueil charmant et filial dans la divine physionomie de ces deux jeunes filles pendant que leur pre, ses vaillantes mains lgrement appuyes sur leur sein virginal, en comptait avec ivresse les pulsations joyeuses et prcipites. -- Ah! oui... le bonheur et la tendresse peuvent seuls faire battre ainsi le coeur, s'cria le marchal. Une sorte de soupir rauque, oppress, qu'on entendit la porte de la chambre, reste ouverte, fit retourner les deux ttes brunes et la tte grise, qui aperurent alors la grande figure de Dagobert, accost du museau noir de Rabat-Joie, pointant la hauteur des genoux de son matre. Le soldat, s'essuyant les yeux et la moustache avec son petit mouchoir carreaux bleus, restait immobile comme le dieu Terme; lorsqu'il put parler, s'adressant au marchal, il secoua la tte et articula d'une voix enroue, car le digne homme avalait ses larmes: -- Je vous... le disais... bien, moi!... -- Silence... lui dit le marchal en lui faisant un signe d'intelligence. Tu tais meilleur pre que moi, mon vieil ami; viens vite les embrasser. Je ne suis plus jaloux. Et le marchal tendit sa main au soldat, qui la serra cordialement, pendant que les deux orphelines se jetaient son cou, et que Rabat-Joie voulant, selon sa coutume, prendre part la fte, se dressant sur ses pattes de derrire, appuyait familirement ses pattes de devant sur le dos de son matre. Il y eut un instant de profond silence. La flicit cleste dont le marchal, ses filles et le soldat jouissaient dans ce moment d'expansion ineffable fut interrompue par un jappement de Rabat- Joie, qui venait de quitter sa position de bipde. L'heureux groupe se dsunit, regarda, et vit la stupide face de Jocrisse. Il avait l'air encore plus bte, plus bat que de coutume; il restait coi dans l'embrasure de la porte ouverte, les yeux carquills, tenant la main son ternel panier de bois, et sous son bras un plumeau. Rien ne met plus en gaiet que le bonheur; aussi, quoique son arrive ft assez inopportune, un clat de rire frais et charmant, sortant des lvres fleuries de Rose et de Blanche, accueillit cette apparition grotesque. Jocrisse faisant rire les filles du marchal, depuis si longtemps attristes, Jocrisse eut droit l'instant l'indulgence du marchal, qui lui dit avec bonne humeur: -- Que veux-tu, mon garon? -- Monsieur le duc, ce n'est pas moi! rpondit Jocrisse en mettant la main sur sa poitrine, comme s'il et fait un serment. De sorte que son plumeau s'chappa de dessous son bras. Les rires des deux jeunes filles redoublrent. -- Comment, ce n'est pas toi? dit le marchal. -- Ici, Rabat-Joie! cria Dagobert, car le digne chien semblait avoir un secret et mauvais pressentiment l'endroit du niais suppos, et s'approchait de lui d'un air fcheux. -- Non, monsieur le duc, a n'est pas moi, reprit Jocrisse, c'est le valet de chambre qui m'a dit de dire M. Dagobert, en montant du bois, de dire monsieur le duc, puisque j'en montais dans un panier, que M. Robert le demandait. cette nouvelle btise de Jocrisse, les clats de rire des deux jeunes filles redoublrent. Au nom de M. Robert, le marchal Simon tressaillit. M. Robert tait le secret missaire de Rodin au sujet de l'entreprise possible, quoique aventureuse, qu'il s'agissait de tenter pour enlever Napolon II. Aprs un moment de silence, le marchal, dont la figure rayonnait toujours de bonheur et de joie, dit Jocrisse: -- Prie M. Robert d'attendre un moment en bas, dans mon cabinet. -- Oui, monsieur le duc, rpondit Jocrisse en s'inclinant jusqu' terre. Le niais sorti, le marchal dit ses filles d'une voix enjoue: -- Vous sentez bien qu'en un jour, qu'en un moment comme celui-ci, on ne quitte pas ses enfants... mme pour M. Robert. -- Oh! tant mieux, mon pre!... s'cria gaiement Blanche, car M. Robert me dplaisait dj beaucoup. -- Avez-vous l de quoi crire? demanda le marchal. -- Oui, mon pre... l... sur la table, dit vivement Rose en indiquant au marchal un petit bureau plac ct de l'une des croises de leur chambre, vers lequel le marchal se dirigea rapidement. Par discrtion, les deux jeunes filles restrent auprs de la chemine o elles taient, et s'embrassrent tendrement, comme pour se rjouir de soeur soeur, seule seule, de cette journe inespre. Le marchal s'assit devant le bureau de ses filles et fit signe Dagobert d'approcher. Tout en crivant rapidement quelques mots d'une main ferme, il dit au soldat en souriant, et assez bas pour qu'il ft impossible ses filles de l'entendre: -- Sais-tu quoi j'tais presque dcid tout l'heure, avant d'entrer ici? -- quoi tiez-vous dcid, mon gnral? -- me brler la cervelle... C'est mes enfants que je dois la vie... Et le marchal continua d'crire. cette confidence, Dagobert fit un mouvement, puis il reprit, toujours voix basse: -- a n'aurait toujours pas t avec vos pistolets... J'avais t les capsules... Le marchal se retourna vivement vers lui en le regardant d'un air surpris. Le soldat baissa la tte affirmativement et ajouta: -- Dieu merci!... c'est fini de ces ides-l... Pour toute rponse, le marchal lui montra ses filles d'un regard humide de tendresse, tincelant de bonheur; puis, cachetant le billet de quelques lignes qu'il venait d'crire, il le donna au soldat et lui dit: -- Remets cela M. Robert... je le verrai demain. Dagobert prit la lettre et sortit. Le marchal revenant auprs de ses filles, leur dit joyeusement en leur tendant les bras: -- Maintenant, mesdemoiselles, deux beaux baisers pour avoir sacrifi le pauvre M. Robert... Les ai-je bien gagns? Rose et Blanche se jetrent au cou de leur pre. * * * * * peu prs au moment o ces choses se passaient Paris, deux voyageurs trangers, quoique spars l'un de l'autre, changeaient travers l'espace de mystrieuses penses. XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Dcapit. Le soleil est son dclin. Au plus profond d'une immense fort de sapins, au milieu d'une sombre solitude, s'lvent les ruines d'une abbaye autrefois voue _saint Jean le Dcapit_. Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque entirement les pierres noires de vtust; quelques arceaux dmantels, quelques murailles perces de fentres ogivales restent encore debout et se dcoupent sur l'obscur rideau de ces grands bois. Dominant ces amas de dcombres, dresse sur son pidestal corn, demi cach sous les lianes, une statue de pierre colossale, et l mutile, est reste debout. Cette statue est trange, sinistre. Elle reprsente un homme dcapit. Vtu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat; dans ce plat est une tte... Cette tte est la sienne. C'est la statue de saint Jean, martyr, mis mort par ordre d'Hrodiade. Le silence est solennel. De temps autre on entend seulement le sourd bruissement du branchage des pins normes que la brise agite. Des nuages cuivrs, rougis par le couchant, voguent lentement au- dessus de la fort, et se refltent dans le courant d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, traversant les ruines de l'abbaye, prend sa source plus loin, au milieu d'une masse de roches. L'onde coule, les nuages passent, les arbres sculaires frmissent, la brise murmure... Soudain, travers la pnombre forme par la cime paisse de cette futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des profondeurs infinies apparat une forme humaine... C'est une femme. Elle s'avance lentement vers les ruines... elle les atteint... elle foule ce sol autrefois bni... Cette femme est ple, son regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont poudreux; sa dmarche est pnible, chancelante. Un bloc de pierre est plac au bord de la source, presque au- dessous de la statue de saint Jean le Dcapit. Sur cette pierre, cette femme tombe puise, haletante de fatigue. Et pourtant, depuis bien des jours, bien des ans, bien des sicles, elle marche... marche... infatigable... Mais, pour la premire fois... elle ressent une lassitude invincible... Pour la premire fois... ses pieds sont endoloris... Pour la premire fois, celle-l, qui traversait d'un pas gal, indiffrent et sr, la lave mouvante des dserts torrides, tandis que des caravanes entires s'engloutissaient sous ces vagues de sable incandescent... Celle-l qui, d'un pas ferme et ddaigneux, foulait la neige ternelle des contres borales, solitude glace o nul tre humain ne peut vivre... Celle-l qu'pargnaient les flammes dvorantes de l'incendie ou les eaux imptueuses du torrent... Celle-l enfin qui, depuis tant de sicles, n'avait plus rien de commun avec l'humanit... celle-l en prouvait pour la premire fois les douleurs... Ses pieds saignent, ses membres sont briss par la fatigue, une soif brlante la dvore... Elle ressent ces infirmits... elle souffre... et elle ose peine y croire... Sa joie serait trop immense... Mais son gosier, de plus en plus dessch, se contracte; sa gorge est en feu... Elle aperoit la source, et se prcipite genoux pour se dsaltrer ce courant cristallin et transparent comme un miroir. Que se passe-t-il donc? peine ses lvres enflammes ont-elles effleur cette eau frache et pure, que, toujours agenouille au bord du ruisseau, et appuye sur ses deux mains, cette femme cesse brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace limpide... Tout coup, oubliant la soif qui la dvore encore, elle pousse un grand cri... un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme une action de grces infinie envers le Seigneur. Dans ce miroir profond... elle vient de s'apercevoir qu'elle a vieilli... En quelques jours, en quelques heures, en quelques minutes, l'instant peut-tre... elle a atteint la maturit de l'ge... Elle qui, depuis plus de dix-huit sicles, avait vingt ans, et tranait travers les mondes et les gnrations cette imprissable jeunesse... Elle avait vieilli... Elle pouvait enfin aspirer la mort... Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe... Transporte de cet espoir ineffable, elle se redresse, lve la tte vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de prire fervente... Alors ses yeux s'arrtent sur la grande statue de pierre qui reprsente saint Jean le Dcapit... La tte que le martyr porte entre ses mains... semble, travers sa paupire de granit demi close par la mort, jeter sur la juive errante un regard de commisration et de piti... Et c'est elle, Hrodiade, qui, dans la cruelle ivresse d'une fte paenne, a demand le supplice de ce saint!... Et c'est au pied de l'image du martyr que, pour la premire fois... depuis tant de sicles... l'immortalit qui pesait sur Hrodiade semble s'adoucir!... mystre impntrable! divine esprance! s'crie-t-elle, le courroux cleste s'apaise enfin... La main du Seigneur me ramne aux pieds de ce saint martyr... c'est ses pieds que je commence tre une crature humaine... Et c'est pour venger sa mort que le Seigneur m'avait condamne une marche ternelle... mon Dieu! faites que je ne sois pas la seule pardonne... Celui-l, l'artisan qui, comme moi, la fille du roi... marche aussi depuis des sicles... celui-l... comme moi, peut-il esprer d'atteindre le terme de sa course ternelle? O est-il, Seigneur... o est-il?... Cette puissance que vous m'aviez donne de le voir, de l'entendre travers les espaces, me l'avez-vous retire? Oh! dans ce moment suprme, ce don divin, rendez-le-moi... Seigneur... car, mesure que je ressens ces infirmits humaines, que je bnis comme la fin de mon ternit de maux, ma vue perd le pouvoir de traverser l'immensit, mon oreille le pouvoir d'entendre l'homme errant d'un bout du monde l'autre... La nuit tait venue... obscure... orageuse... Le vent s'tait lev au milieu des grands sapins. Derrire leur cime noire, commenait monter lentement travers de sombres nues, le disque argent de la lune... L'invocation de la juive errante fut peut-tre entendue... Tout coup ses yeux se fermrent, ses mains se joignirent, et elle resta agenouille au milieu des ruines... immobile comme une statue des tombeaux... Et elle eut alors une vision trange!!! XLV. Le calvaire. Telle tait la vision d'Hrodiade: Au sommet d'une haute montagne, nue, rocailleuse, escarpe, s'lve un calvaire. Le soleil dcline ainsi qu'il dclinait lorsque la juive s'est trane, puise de fatigue, au milieu des ruines de Saint-Jean le Dcapit. Le grand Christ en croix qui domine le calvaire, la montagne et la plaine aride, solitaire, infinie; le grand Christ en croix se dtache blanc et ple sur les nuages d'un noir bleu qui couvrent partout le ciel et deviennent d'un violet sombre en se dgradant l'horizon... l'horizon... o le soleil couchant a laiss de longues tranes d'une lueur sinistre... d'un rouge de sang. Aussi loin que la vue peut s'tendre, aucune vgtation n'apparat sur ce morne dsert, couvert de sable et de cailloux comme le lit sculaire de quelque ocan dessch. Un silence de mort plane sur cette contre dsole. Quelquefois de gigantesques vautours noirs, au cou rouge et pel, l'oeil jaune et lumineux, abattent leur grand vol au milieu de ces solitudes, viennent faire la sanglante cure de la proie qu'ils ont enleve dans un pays moins sauvage. Comment ce calvaire, ce lieu de prire, a-t-il t lev si loin, si loin de la demeure des hommes? Ce calvaire a t lev grand frais par un pcheur repentant; il avait fait beaucoup de mal aux autres hommes... et, pour mriter le pardon de ses crimes, il a gravi cette montagne genoux et, devenu cnobite, il a vcu jusqu' sa mort au pied de cette croix, peine abrit sous un toit de chaume depuis longtemps balay par les vents. Le soleil dcline toujours... Le ciel devient de plus en plus sombre... les raies lumineuses de l'horizon, nagure empourpres, commencent s'obscurcir lentement, ainsi que les barres de fer rougies au feu, dont l'incandescence s'teint peu peu. Soudain l'on entend, derrire l'un des versants du calvaire oppos au couchant, le bruit de quelques pierres qui se dtachent et tombent en bondissant jusqu'au bas de la montagne. Le pied d'un voyageur qui, aprs avoir travers la plaine, gravit depuis une heure cette pente escarpe, a fait rouler ces cailloux au loin. Ce voyageur ne parat pas encore, mais l'on distingue son pas lent, gal et ferme. Enfin... il atteint le sommet de la montagne, et sa haute taille se dessine sur le ciel orageux. Ce voyageur est aussi ple que le Christ en croix: sur son large front, de l'une l'autre tempe, s'tend une ligne noire. Celui-l est l'artisan de Jrusalem... L'artisan rendu mchant par la misre, par l'injustice et par l'oppression, celui qui, sans piti pour les souffrances de l'homme divin portant sa croix, l'avait repouss de sa demeure... en lui criant durement: -- MARCHE... MARCHE... MARCHE... Et depuis ce jour, un Dieu vengeur a dit son tour l'artisan de Jrusalem: -- MARCHE... MARCHE... MARCHE... Et il a march... ternellement march... Ne bornant pas l sa vengeance, le Seigneur a voulu quelquefois attacher la mort aux pas de l'homme errant, et que les tombes innombrables fussent les bornes militaires de sa marche homicide travers les mondes. Et c'tait pour l'homme errant des jours de repos dans sa douleur infinie, lorsque la main invisible du Seigneur le poussait dans de profondes solitudes... telles que le dsert o il tranait alors ses pas; du moins, en traversant cette plaine dsole, en gravissant ce rude calvaire, il n'entendait plus le glas funbre des cloches des morts, qui toujours, toujours, tintaient derrire lui... dans les contres habites. Tout le jour, et encore cette heure, plong dans le noir abme de ses penses, suivant sa route fatale... allant o le menait l'invisible main, la tte baisse sur sa poitrine, les yeux fixs terre, l'homme errant avait travers la plaine, mont la montagne sans regarder le ciel... sans apercevoir le calvaire, sans voir le Christ en croix. L'homme errant pensait aux derniers descendants de sa race; il sentait, au dchirement de son coeur, que de grands prils les menaaient encore... Et dans un dsespoir amer, profond comme l'Ocan, l'artisan de Jrusalem s'assit au pied du calvaire. ce moment un dernier rayon de soleil, perant l'horizon le sombre amoncellement des nuages, jeta sur la crte de la montagne, sur le calvaire, une lueur ardente comme le reflet d'un incendie. Le juif appuyait alors sur sa main son front pench... Sa longue chevelure, agite par la brise crpusculaire, venait de voiler sa ple figure, lorsque, cartant ses cheveux de son visage, il tressaillit de surprise... lui qui ne pouvait plus s'tonner de rien... D'un regard avide, il contemplait la longue mche de cheveux qu'il tenait la main... Ses cheveux, nagure noirs comme la nuit... taient devenus gris. Lui aussi, comme Hrodiade, il avait vieilli. Le cours de son ge, arrt depuis dix-huit sicles... reprenait sa marche... Ainsi que la juive errante, lui aussi pouvait donc ds lors aspirer la tombe... Se jetant genoux, il tendit les mains, le visage vers le ciel... pour demander Dieu l'explication de ce mystre qui le ravissait d'esprance. Alors, pour la premire fois, ses yeux s'arrtrent sur le Christ en croix qui dominait le calvaire, de mme que la juive errante avait fix son regard sur la paupire de granit du saint martyr. Le Christ, la tte incline sous le poids de sa couronne d'pines, semblait du haut de sa croix contempler avec douceur et pardon l'artisan qu'il avait maudit depuis tant de sicles... et qui, genoux, renvers en arrire, dans une attitude d'pouvante et de prire, tendait vers lui ses mains suppliantes. -- Christ!... s'cria le juif, le bras vengeur du Seigneur me ramne au pied de cette croix si pesante que tu portais, bris de fatigue... Christ! lorsque tu voulus t'arrter pour te reposer au seuil de ma pauvre demeure, et que, dans ma duret impitoyable, je te repoussai en te disant: Marche!... marche!... et voici qu'aprs ma vie errante je me retrouve devant cette croix... et voici qu'enfin mes cheveux blanchissent... Christ! dans ta bont divine, m'as-tu donc pardonn? Suis-je donc arriv au terme de ma course ternelle! Ta cleste clmence m'accordera-t-elle enfin ce repos du spulcre qui, jusqu'ici, hlas! m'a toujours fui!... Oh! si ta clmence descend sur moi... qu'elle descende aussi sur cette femme... dont le supplice est gal au mien!... Protge aussi les derniers descendants de ma race! Quel sera leur sort? Seigneur, dj l'un d'eux, le seul de tous que le malheur et perverti, a disparu de cette terre. Est-ce pour cela que mes cheveux ont blanchi! Mon crime ne sera-t-il donc expi que lorsque, dans ce monde, il ne restera plus un seul des rejetons de notre famille maudite! Ou bien cette preuve de votre toute-puissante bont, Seigneur! qui me rend l'humanit, annonce-t-elle votre clmence et la flicit des miens! Sortiront-ils enfin triomphants des prils qui les menacent! Pourront-ils, accomplissant tout le bien dont leur aeul voulait combler l'humanit, mriter ainsi leur grce et la mienne! ou bien, inexorablement condamns par vous, Seigneur, comme les rejetons maudits de ma race maudite, doivent- ils expier leur tache originelle et mon crime! Oh! dites, Seigneur, serai-je pardonn avec eux? seront-ils punis avec moi! En vain le crpuscule avait fait place une nuit orageuse et noire... le juif priait toujours, agenouill au pied du calvaire. XLVI. Le conseil. La scne suivante se passe l'htel de Saint-Dizier, le surlendemain du jour o a eu lieu la rconciliation du marchal Simon et de ses filles. La princesse coute les paroles de Rodin avec la plus profonde attention. Le rvrend pre est, selon son habitude, debout et adoss la chemine, tenant ses mains plonges dans les poches de derrire de sa vieille redingote brune; ses gros souliers boueux ont laiss leur empreinte sur le tapis d'hermine qui garnit le devant de la chemine du salon. Une satisfaction profonde se lit sur la face cadavreuse du jsuite. Mme de Saint-Dizier, mise avec cette sorte de coquetterie discrte qui convenait une mre d'glise de sa sorte, ne quittait pas Rodin des yeux, car celui-ci avait compltement supplant le pre d'Aigrigny dans l'esprit de la dvote. Le flegme, l'audace, la haute intelligence, le caractre rude et dominateur de _l'ex-socius_, imposaient cette femme altire, la subjuguaient et lui inspiraient une admiration sincre, presque de l'attrait; il n'tait pas mme jusqu' la salet cynique, jusqu' la repartie souvent brutale de ce prtre, qui ne lui agrt, et qui ne ft pour elle une sorte de ragot dprav, qu'elle prfrait alors de beaucoup aux formes exquises, l'lgance musque du beau rvrend pre d'Aigrigny. -- Oui, madame, disait Rodin d'un ton convaincu et pntr, car ces gens-l ne se dmasquent pas, mme entre complices, oui, madame, les nouvelles de notre maison de retraite de Saint-Hrem sont excellentes. M. Hardy... l'esprit fort... le libre penseur, est enfin entr dans le giron de notre glise catholique, apostolique et romaine. Rodin ayant hypocritement nasill ces derniers mots... la dvote inclina la tte avec respect. -- La grce a touch cet impie... reprit Rodin, et l'a touch si fort, que, dans son enthousiasme asctique, il a voulu dj prononcer les voeux qui l'attachent notre sainte compagnie. -- Si tt, mon pre? dit la princesse tonne. -- Nos instituts s'opposent cette prcipitation, moins cependant qu'il ne s'agisse d'un pnitent qui, se voyant _in articulo mortis _( l'article de la mort), considre comme souverainement efficace pour son salut de mourir dans notre habit, et de nous abandonner ses biens... pour la plus grande gloire du Seigneur. -- Est-ce que M. Hardy se trouve dans une position aussi dsespre, mon pre? -- La fivre le dvore; aprs tant de coups successifs qui l'ont miraculeusement pouss dans la voie du salut, reprit Rodin avec componction, cet homme, d'une nature si frle et si dlicate, est cette heure presque entirement ananti, moralement et physiquement. Aussi les austrits, les macrations, les joies divines de l'extase vont-elles lui frayer on ne peut plus promptement le chemin de la vie ternelle, et il est probable qu'avant quelques jours... Et le prtre secoua la tte d'un air sinistre. -- Si tt que cela, mon pre? -- C'est presque certain; j'ai donc pu, usant de mes dispenses, faire recevoir ce cher pnitent_, in articulo mortis_, membre de notre sainte compagnie, laquelle, selon la rgle, il a abandonn tous ses biens, prsents et futurs... de sorte qu' cette heure il n'a plus songer qu'au salut de son me... Encore une victime du philosophisme arrache aux griffes de Satan. -- Ah! mon pre, s'cria la dvote avec admiration, c'est une miraculeuse conversion... Le pre d'Aigrigny m'a dit combien vous aviez eu lutter contre l'influence de l'abb Gabriel. -- L'abb Gabriel, reprit Rodin, a t puni de s'tre ml de ce qui ne le regardait point et d'autres choses encore... J'ai exig son interdiction... et il a t interdit par son vque et rvoqu de sa cure... On dit qu'afin de passer le temps, il court les ambulances de cholriques pour y distribuer des consolations chrtiennes; on ne peut s'opposer cela... Mais ce consolateur ambulant sent son hrtique d'une lieue... -- C'est un esprit dangereux, reprit la princesse, car il a une assez grande action sur les hommes; aussi n'a-t-il pas fallu moins que votre loquence admirable, irrsistible, pour ruiner les dtestables conseils de cet abb Gabriel, qui s'tait imagin de vouloir ramener M. Hardy la vie mondaine... En vrit, mon pre, vous tes un saint Chrysostome. -- Bon, bon, madame, dit brusquement Rodin, trs peu sensible aux flatteries, gardez cela pour d'autres. -- Je vous dis que vous tes un saint Chrysostome, mon pre, rpta la princesse avec feu; car, comme lui vous mritez le surnom de saint Jean Bouche d'or. -- Allons donc, madame! dit Rodin avec brutalit en haussant les paules, moi _une bouche d'or!..._ j'ai les lvres trop livides et les dents trop noires... Vous plaisantez, avec votre bouche d'or. -- Mais, mon pre... -- Mais, madame, on ne me prend pas cette glu-l, moi, reprit durement Rodin; je hais les compliments, je n'en fais point. -- Que votre modestie me pardonne, mon pre, dit humblement la dvote, je n'ai pu rsister au bonheur de vous tmoigner mon admiration; car, ainsi que vous l'aviez presque prdit... ou prvu il y a peu de mois, voici dj deux membres de la famille Rennepont _dsintresss dans la question de l'hritage..._ Rodin regarda Mme de Saint-Dizier d'un air radouci et approbatif en l'entendant formuler ainsi la position des deux dfunts hritiers. Car, selon Rodin, M. Hardy, par sa donation et son asctisme homicide, n'appartenait plus au monde. La dvote continua: -- L'un de ces hommes, misrable artisan, a t conduit sa perte par l'exaltation de ses vices... vous avez conduit l'autre dans la voie du salut en exaltant ses qualits aimantes et tendres. Soyez donc glorifi dans vos prvisions, mon pre, car, vous l'avez dit: C'est aux passions que je m'adresserai pour arriver mon but. -- Ne glorifiez pas si vite, je vous prie, dit impatiemment Rodin. Et votre nice? et les deux filles du marchal Simon? Ces personnes-l ont-elles fait aussi une fin chrtienne, ou sont- elles dsintresses de la question de l'hritage, pour nous glorifier sitt? -- Non, sans doute. -- Eh bien, donc! vous le voyez, madame ne perdons point de temps nous congratuler du pass; songeons l'avenir... Le grand jour approche, le 1er juin n'est pas loin... fasse le ciel que nous ne voyons pas les quatre membres de la famille qui survivent continuer de vivre dans l'impnitence jusqu' cette poque et possder cet norme hritage... objet de nouvelles perditions entre leurs mains, objet de gloire pour le Seigneur et pour son glise entre les mains de notre compagnie. -- Il est vrai, mon pre... -- propos de cela, vous devriez voir des gens d'affaires au sujet de votre nice? -- Je les ai vus, mon pre; et, si incertaine que soit la chance dont je vous ai parl, elle est tenter; je saurai aujourd'hui, je l'espre, si lgalement cela est possible... -- Peut-tre alors, dans le milieu o cette nouvelle condition la placerait, trouverait-on... moyen d'arriver... ... sa _conversion! _dit Rodin avec un trange et hideux sourire; car jusqu'ici, depuis qu'elle s'est fatalement rapproche de cet Indien, le bonheur de ces deux paens parat inaltrable et tincelant comme le diamant; rien n'y peut mordre... pas mme la dent de Faringhea... Mais esprons que le Seigneur fera justice de ces vaines et coupables flicits. Cet entretien fut interrompu par le pre d'Aigrigny; il entra dans le salon d'un air triomphant et s'cria de la porte: -- Victoire! -- Que dites-vous? demanda la princesse. -- Il est parti... cette nuit, dit le pre d'Aigrigny. -- Qui cela?... fit Rodin. -- Le marchal Simon, rpondit le pre d'Aigrigny. -- Enfin... dit Rodin, qui ne put cacher sa joie profonde. -- C'est sans doute son entretien avec le gnral d'Havrincourt qui aura combl la mesure, s'cria la dvote; car, je le sais, il a eu une entrevue avec le gnral, qui, comme tant d'autres, a cru aux bruits plus ou moins fonds que j'avais fait rpandre... Tout moyen est bon pour atteindre l'impie, ajouta la princesse en manire de correctif. -- Avez-vous quelques dtails? dit Rodin. -- Je quitte Robert, dit le pre d'Aigrigny; son signalement, son ge, peuvent se rapporter l'ge et au signalement du marchal; celui-ci est parti avec ses papiers. Seulement une chose a profondment surpris votre missaire. -- Laquelle? dit Rodin. -- Jusqu'alors, il avait eu sans cesse combattre les hsitations du marchal; il avait, en outre, remarqu son air sombre, dsespr... Hier, au contraire, il lui a trouv un air si heureux, si rayonnant, qu'il n'a pu s'empcher de lui demander la cause de ce changement. -- Eh bien! dirent la fois Rodin et la princesse, trangement surpris. -- Je suis en effet l'homme le plus heureux du monde, a rpondu le marchal, car je vais avec joie et bonheur remplir un devoir sacr. Les trois acteurs de cette scne se regardrent en silence. -- Et qui a pu amener ce brusque changement dans l'esprit du marchal? dit la princesse d'un air pensif; on comptait au contraire sur des chagrins, sur des irritations de toute sorte pour le jeter dans cette aventureuse entreprise. -- Je m'y perds, dit Rodin en rflchissant; mais il m'importe, il est parti: il ne faut pas perdre un moment pour agir sur ses filles... A-t-il emmen ce maudit soldat? -- Non... dit le pre d'Aigrigny, malheureusement non... mis en dfiance et instruit par le pass, il va redoubler de prcautions, et un homme qui aurait pu, dans un cas dsespr, nous servir contre lui... vint d'tre frapp par la contagion. -- Qui donc cela? demanda la princesse. -- Morok... Je pouvais compter sur lui en tout, pour tout, partout... et il est perdu, car, s'il chappe la contagion, il est craindre qu'il ne succombe un mal horrible et incurable. -- Que dites-vous?... -- Il y a peu de jours, il a t mordu par un des molosses de sa mnagerie, et le lendemain la rage s'est dclare chez le chien. -- Ah! c'est affreux! s'cria la princesse. Et o est ce malheureux? -- On l'a transport dans une des ambulances provisoires tablies Paris, car le cholra seul s'est dclar chez lui jusqu' prsent... et, je le rpte, c'est un double malheur, car c'tait un homme dvou, dcid et prt tout... Or, le soldat, gardien des orphelines, sera d'un abord presque impossible, et par lui seul cependant on peut arriver aux filles du marchal Simon. -- C'est vident, dit Rodin d'un air pensif. -- Surtout depuis que les lettres anonymes ont de nouveau veill ses soupons, ajouta le pre d'Aigrigny et... -- propos de lettres anonymes, dit tout coup Rodin en interrompant le pre d'Aigrigny, il est un fait qu'il est bon que vous sachiez; je vous dirai pourquoi. -- De quoi s'agit-il? -- Outre les lettres que vous savez, le marchal Simon en a reu nombre d'autres que vous ignorez, et dans lesquelles, par tous les moyens possibles, on tchait d'exasprer son irritation contre vous, en lui rappelant toutes les raisons qu'il avait de vous har, et en le raillant de ce que votre caractre sacr vous mettait l'abri de sa vengeance. Le pre d'Aigrigny regarda Rodin avec stupeur, et s'cria en rougissant malgr lui: -- Mais dans quel but... Votre Rvrence a-t-elle agi ainsi? -- D'abord, afin de dtourner de moi les soupons qui pouvaient tre veills par ces lettres; puis, afin d'exalter la rage du marchal jusqu'au dlire, en lui rappelant sans cesse et les justes motifs de sa haine contre vous, et l'impossibilit o il tait de vous atteindre. Ceci, joint aux autres ferments de chagrins, de colre, d'irritation, que les brutales passions de cet homme de bataille faisaient bouillonner en lui, devait le pousser cette folle entreprise, qui est la consquence et la punition de son idoltrie pour un misrable usurpateur. -- Soit, dit le pre d'Aigrigny d'un air contraint; mais je ferai observer Votre Rvrence qu'il tait un peu dangereux d'exciter ainsi le marchal Simon contre moi. -- Pourquoi? demanda Rodin en attachant un coup d'oeil perant sur le pre d'Aigrigny. -- Parce que le marchal, pouss hors des bornes, ne se souvenant que de notre haine mutuelle... pouvait me chercher, me rencontrer... -- Eh bien! aprs? fit Rodin. -- Eh il pouvait oublier... que je suis prtre... et... -- Ah! vous avez peur?... dit ddaigneusement Rodin en interrompant le pre d'Aigrigny. ces mots de Rodin: Vous avez peur le rvrend pre bondit sur sa chaise; puis, reprenant son sang-froid, il ajouta: -- Votre Rvrence ne se trompe pas; oui, j'aurais peur... oui... Dans une circonstance pareille... J'aurais peur d'oublier que je suis prtre... et de trop me souvenir que j'ai t soldat. -- Vraiment? dit Rodin avec un souverain mpris... vous en tes encore l... ce niais et sauvage point d'honneur? Votre soutane n'a pas teint ce beau feu? Ainsi, ce sabreur, dont j'tais bien sr de dtraquer la pauvre cervelle, vide et sonore comme un tambour, en prononant quelques mots magiques pour ces batailleurs stupides: _Honneur militaire... serment... Napolon II_, ainsi, ce sabreur, s'il se ft port contre vous quelque acte de violence, il vous et fallu faire un grand effort pour rester calme? Et Rodin attacha de nouveau son regard pntrant sur le rvrend pre. -- Il est inutile, je crois, Votre Rvrence, de faire des suppositions semblables, dit le pre d'Aigrigny en contenant difficilement son agitation. -- Comme votre suprieur, reprit svrement Rodin, j'ai le droit de vous demander ce que vous eussiez fait si le marchal Simon avait lev la main sur vous... -- Monsieur! s'cria le rvrend pre. -- Il n'y a pas de _messieurs _ici, il y a des prtres, dit durement Rodin. Le pre d'Aigrigny baissa la tte, contenant difficilement sa colre. -- Je vous demande, reprit obstinment Rodin, quelle aurait t votre conduite si le marchal Simon vous et frapp? Est-ce clair? -- Assez! de grce, dit le pre d'Aigrigny, assez! -- Ou, si vous l'aimez mieux, s'il vous et soufflet sur les deux joues? reprit Rodin avec un flegme opinitre. Le pre d'Aigrigny, blme, les dents serres, les poings crisps, tait en proie une sorte de vertige la seule pense d'un outrage, tandis que Rodin, qui n'avait pas sans doute fait en vain cette question, soulevant ses flasques paupires, semblait profondment attentif aux symptmes significatifs qui se trahissaient sur la physionomie bouleverse de l'ancien colonel. La dvote, de plus en plus sous le charme de _l'ex-socius, _trouvant la position du pre d'Aigrigny aussi pnible que fausse, sentait s'augmenter son admiration pour Rodin. Enfin le pre d'Aigrigny, reprenant peu peu son sang-froid, rpondit Rodin d'un ton calme et contraint: -- Si j'avais subir un pareil outrage, je prierais le Seigneur de me donner la rsignation de l'humilit. -- Et certainement le Seigneur couterait vos voeux, dit froidement Rodin, satisfait de l'preuve qu'il venait de tenter sur le pre d'Aigrigny. D'ailleurs, vous voici prvenu, et il est peu probable, ajouta-t-il avec un sourire affreux, que le marchal Simon revienne ici afin d'prouver si rudement votre humilit... Mais s'il revenait, et Rodin attacha de nouveau un regard long et perant sur le rvrend pre, s'il revenait... vous sauriez, je n'en doute pas, montrer ce brutal traneur de sabre, malgr ses violences, tout ce qu'il y a de rsignation et d'humilit dans une me vraiment chrtienne. Deux coups, discrtement frapps la porte de l'appartement interrompirent un moment la conversation. Un valet de chambre entra portant sur un plateau une large enveloppe cachete, qu'il remit la princesse, aprs quoi il sortit. Mme de Saint-Dizier, ayant d'un regard demand Rodin la permission de dcacheter cette lettre, la parcourut, et bientt une satisfaction cruelle clata sur son visage. -- Il y a de l'espoir, s'cria-t-elle en s'adressant Rodin; la demande est rigoureusement lgale, elle se renforce de l'instance en interdiction; les consquences peuvent tre celles que nous souhaitons. En un mot, ma nice peut, du jour au lendemain, tre menace de la plus complte misre... Elle si prodigue... quel bouleversement dans toute sa vie!... -- Il y aurait sans doute alors quelque prise sur ce caractre indomptable... dit Rodin d'un air mditatif; car jusqu'ici tout a chou. On dirait que certains bonheurs rendent invulnrable, murmura le jsuite en rongeant ses ongles plats et noirs. -- Mais, pour obtenir le rsultat que je dsire, il faut exasprer l'orgueil de ma nice; il est donc absolument indispensable que je la voie et que je cause avec elle, dit Mme de Saint-Dizier en rflchissant. -- Mlle de Cardoville refusera cette entrevue, dit le pre d'Aigrigny. -- Peut-tre, dit la princesse. Elle est si heureuse!... que son audace doit tre son comble; oui... oui... je la connais. Je lui crirai de telle sorte... qu'elle viendra. -- Vous croyez? demanda Rodin d'un air dubitatif. -- N'en doutez pas, mon pre, reprit la princesse, elle viendra. Et, une fois sa fiert en jeu... on peut beaucoup esprer. -- Il faut donc agir, madame, reprit Rodin, agir promptement, le moment approche, les haines, les dfiances sont veilles... il n'y a pas un moment perdre. -- Quant aux haines, reprit la princesse, Mlle de Cardoville a pu voir o aboutit le procs qu'elle a tent de faire propos de ce qu'elle appelle sa dtention dans une maison de sant, et la squestration des demoiselles Simon dans le couvent de Sainte- Marie. Dieu merci, nous avons des amis partout; je sais de bonne part qu'il sera pass outre sur ces criailleries, faute de preuves suffisantes, malgr l'acharnement de certains magistrats parlementaires qui seront nots, et bien nots... -- Dans ces circonstances, reprit Rodin, le dpart du marchal donne toute latitude; il faut agir immdiatement sur ses filles. -- Mais comment? dit la princesse. -- Il faut d'abord les voir, reprit Rodin, causer avec elles, les tudier... ensuite on agira en consquence. -- Mais le soldat ne les quittera pas d'une seconde, dit le pre d'Aigrigny. -- Alors, reprit Rodin, il faudra causer avec elles devant le soldat et le mettre des ntres. -- Lui!... Cet espoir est insens! s'cria le pre d'Aigrigny; vous ne connaissez pas cet homme. -- Je ne le connais pas! dit Rodin en haussant les paules. Mlle de Cardoville ne m'a-t-elle pas prsent lui comme son librateur, lorsque je vous ai eu dnonc comme l'me de cette machination? n'est-ce pas moi qui lui ai rendu sa ridicule relique impriale... sa croix d'honneur, chez le docteur Baleinier?... n'est-ce pas moi enfin qui lui ai ramen les jeunes filles du couvent, et qui les ai mises aux bras de leur pre? -- Oui, reprit la princesse; mais, depuis ce temps, ma nice maudite a tout devin, tout dcouvert. Elle vous a dit, vous- mme, mon pre... -- Qu'elle me considrait comme son plus mortel ennemi, dit Rodin. Soit. Mais a-t-elle dit cela au marchal? M'a-t-elle nomm lui? et si elle l'a fait, le marchal a-t-il appris cette circonstance son soldat? Cela se peut, mais cela n'est pas certain; en tous cas, il faut s'en assurer: si le soldat me traite en ennemi dvoil... nous verrons... mais je tenterai d'abord d'tre accueilli en ami. -- Quand cela? dit la dvote. -- Demain matin, rpondit Rodin. -- Grand Dieu! mon cher pre, s'cria Mme de Saint-Dizier avec crainte, si ce soldat voit en vous un ennemi? Prenez garde... -- Je prends toujours garde, madame... J'ai eu raison de compagnons plus terribles que lui... du cholra, par exemple. Et le jsuite sourit en montrant ses dents noires... -- Mais, s'il vous traite en ennemi... il refusera de vous recevoir; de quelle manire parviendrez-vous jusqu'aux filles du marchal Simon? dit le pre d'Aigrigny. -- Je n'en sais rien du tout, dit Rodin; mais, comme je veux y parvenir... j'y parviendrai. -- Mon pre, dit tout coup la princesse en rflchissant, ces jeunes filles ne m'ont jamais vue... si, sans me nommer... je pouvais m'introduire auprs d'elles? -- Cela serait, madame, parfaitement inutile, car il faut d'abord que je sache quoi me rsoudre l'gard de ces orphelines... tout prix, je veux donc les voir, les entretenir longtemps... alors seulement, une fois mon plan bien arrt, votre concours pourra m'tre utile... En tous cas... veuillez tre prte demain matin, afin de m'accompagner, madame. -- O cela, mon pre? -- Chez le marchal Simon. -- Chez lui? -- Pas prcisment chez lui; vous monterez dans votre voiture, moi je prendrai un fiacre: je tenterai de m'introduire auprs des jeunes filles; pendant ce temps-l, vous m'attendrez quelques pas de la maison du marchal; si je russis, si j'ai besoin de votre aide, j'irai vous trouver dans votre voiture; vous recevrez mes instructions, et rien n'aura paru concert entre nous. -- Soit, mon rvrend pre; mais, en vrit, je tremble en songeant votre entrevue avec ce soldat brutal, dit la princesse. -- Le seigneur veillera sur son serviteur, madame, rpondit Rodin. Quant vous, mon pre, ajouta-t-il en s'adressant au pre d'Aigrigny, faites l'instant partir pour Vienne la note qui tait prte, afin d'annoncer qui vous savez le dpart et la prochaine arrive du marchal. Tout est prvu. Ce soir, j'crirai plus amplement. Le lendemain matin, sur les huit heures, Mme de Saint-Dizier, dans sa voiture, et Rodin dans son fiacre, se dirigeaient vers la maison du marchal Simon. XLVII. Le bonheur. Depuis deux jours le marchal Simon est parti. Il est huit heures du matin. Dagobert, marchant avec de grandes prcautions sur la pointe du pied, afin de ne pas faire crier le parquet, traverse le salon qui conduit la chambre coucher de Rose et de Blanche, et va discrtement coller son oreille la porte de l'appartement des jeunes filles; Rabat-Joie suit exactement son matre, et semble marcher avec autant de prcaution que lui. La figure du soldat est inquite, proccupe; tout en s'approchant, il dit demi-voix: -- Pourvu que ces chres enfants n'aient rien entendu... cette nuit! Cela les effrayerait, il vaut mieux qu'elles ne sachent cet vnement que le plus tard possible. Cela serait capable de les attrister cruellement; pauvres petites, elles sont si gaies, si heureuses, depuis qu'elles savent l'amour de leur pre pour elles!... Elles ont si bravement support son dpart... Aussi, pourvu qu'elles ne soient pas instruites de l'accident de cette nuit! elles en seraient trop affliges! Puis, prtant encore l'oreille, le soldat reprit: -- Je n'entends rien... rien... Elles toujours veilles de si bonne heure... c'est peut-tre le chagrin. Les rflexions de Dagobert furent interrompues par deux clats de rire d'une fracheur charmante qui retentirent tout coup dans l'intrieur de la chambre coucher des jeunes filles. -- Allons! elles ne sont pas si tristes que je croyais, dit Dagobert en respirant plus l'aise; probablement elles ne savent rien. Bientt les clats de rires redoublrent tellement, que le soldat, ravi de cet accs de gaiet si rare chez _ses enfants_, se sentit d'abord tout attendri; un instant ses yeux devinrent humides en pensant que les orphelines avaient retrouv l'heureuse srnit de leur ge; puis, passant de l'attendrissement la joie, l'oreille toujours colle contre la porte, le corps demi pench, les mains appuyes sur ses genoux, Dagobert, panoui, rayonnant, les lvres releves par une expression de jovialit muette, hochant un peu la tte, accompagna de son rire muet les clats d'hilarit croissante des jeunes filles... Enfin, comme rien n'est plus contagieux que la gaiet, et que le digne soldat se pmait d'aise, il finit par rire tout haut, et de toutes ses forces, sans savoir pourquoi, et seulement parce que Rose et Blanche riaient de tout leur coeur. Rabat-Joie n'avait jamais vu son matre dans un tel accs de jovialit; il regarda d'abord avec un profond et silencieux tonnement, puis il se mit japper d'un air interrogatif. cet _accent _bien connu, le rire des jeunes filles s'arrta tout coup, et une voix frache, encore un peu tremblante de joyeuse motion, s'cria: -- C'est donc toi, Rabat-Joie, qui viens nous veiller? Rabat-Joie comprit, remua la queue, coucha ses oreilles et, rasant prs de la porte comme un chien couchant, rpondit par un lger grognement l'appel de sa jeune matresse. -- Monsieur Rabat-Joie, dit la voix de Rose, qui contenait peine un nouvel accs d'hilarit, vous tes bien matinal! -- Alors, pourrez-vous nous dire l'heure, s'il vous plat, monsieur Rabat-Joie? ajouta Blanche. -- Oui, mesdemoiselles: il est huit heures passes, dit tout coup la grosse voix de Dagobert, qui accompagna cette factie d'un immense clat de rire. Un lger cri de gaie surprise se fit entendre, puis Rose reprit: -- Bonjour Dagobert. -- Bonjour, mes enfants... Vous tes bien paresseuses aujourd'hui, sans reproche. -- Ce n'est pas notre faute, notre chre Augustine n'est pas encore entre chez nous, dit Rose; nous l'attendons. -- Nous y voil, se dit Dagobert, dont les traits redevinrent soucieux. Puis il reprit tout haut avec un accent assez embarrass, car le digne homme savait mal mentir: -- Mes enfants, votre gouvernante est sortie ce matin... de trs bonne heure... elle est alle la campagne pour... pour affaires... elle ne reviendra que dans quelques jours... ainsi, pour aujourd'hui, vous ferez bien de vous lever toutes seules. -- Cette bonne madame Augustine... reprit la voix de Blanche avec intrt. Ce n'est pas quelque chose de fcheux pour elle qui l'a fait s'en aller si vite, n'est-ce pas, Dagobert? -- Non, non, pas du tout, c'est pour affaires, rpondit le soldat; pour voir... un de ses parents... -- Ah! tant mieux, dit Rose. Eh bien, Dagobert, quand nous t'appellerons, tu pourras entrer. -- Je reviens dans un quart d'heure, dit le soldat en s'loignant; puis il pensa: -- Il faut que je chapitre cet animal de Jocrisse, car il est si bte et si bavard, qu'il peut tout venter. Le nom du niais suppos servira de transition naturelle pour faire connatre la cause de la folle gaiet des deux soeurs; elles riaient des nombreuses jeannoteries de ce lourdaud. Les deux jeunes filles s'taient leves et habilles, se servant mutuellement de femme de chambre; Rose avait coiff et peign Blanche; c'tait au tour de Blanche de coiffer Rose; les deux jeunes filles, ainsi groupes, offraient un tableau rempli de grce. Rose tait assise devant une toilette; sa soeur, debout derrire elle, lissait ses beaux cheveux bruns. ge heureux et charmant, encore si voisin de l'enfance, que la joie prsente fait vite oublier les chagrins passs. Et puis, les orphelines prouvaient plus que de la joie, c'tait du bonheur, oui, un bonheur profond dsormais inaltrable; leur pre les adorait; leur prsence, loin de lui tre pnible, le ravissait. Enfin rassur lui-mme sur la tendresse de ses enfants, il n'avait non plus, grce elles, aucun chagrin redouter. Pour les trois tres, ainsi certains de leur mutuelle et ineffable affection, que pouvait tre une sparation momentane? Ceci dit et compris, on concevra l'innocente gaiet des deux soeurs, malgr le dpart de leur pre et l'expression enjoue, heureuse, qui animait leurs ravissantes figures, sur lesquelles refleurissaient dj leurs couleurs nagure mourantes; leur foi dans l'avenir donnait leur physionomie quelque chose de rsolu, de dcid qui ajoutait un charme piquant leurs traits enchanteurs. Blanche, en lissant les cheveux de sa soeur, laissa tomber son peigne; comme elle se baissait pour le ramasser, Rose la prvint et le lui rendit en disant: -- S'il s'tait cass, tu l'aurais mis dans le _panier aux anses_. Et les deux jeunes filles de rire comme des folles, ces mots qui faisaient allusion une admirable jeannoterie de Jocrisse. Le niais suppos avait cass l'anse d'une tasse et, la gouvernante des jeunes filles le rprimandant, il avait rpondu: Soyez tranquille, madame, j'ai mis l'anse _dans le panier aux anses_. _-- _Le panier aux anses? -- Oui, madame c'est l o je serre toutes les anses que je casse et que je casserai. -- Mon Dieu, dit Rose en essuyant ses yeux humides de larmes de joie, que c'est donc ridicule de rire de pareilles sottises! -- C'est que c'est si drle aussi! reprit Blanche; comment y rsister? -- Tout ce que je regrette... c'est que notre pre ne nous entende pas rire ainsi. -- Il tait si heureux de nous voir gaies! -- Il faudra lui crire aujourd'hui l'histoire du panier aux anses. -- Et celle du plumeau, afin de lui montrer que, selon notre promesse, nous n'avons pas de chagrin pendant son absence. -- Lui crire... Ma soeur... mais non... tu le sais bien, il nous crira, lui... mais nous ne pouvons pas lui rpondre. -- C'est vrai... Alors... une ide. crivons-lui toujours, son adresse ici. Dagobert mettra les lettres la poste et, son retour, notre pre lira notre correspondance. -- Tu as raison, c'est charmant. Que de folies nous allons lui conter, puisqu'ils les aime!... -- Et nous aussi... Il faut l'avouer, nous ne demandons pas mieux que d'tre gaies. -- Oh! certes... les dernires paroles de notre pre nous ont donn tant de courage, n'est-ce pas, soeur? -- Moi, en l'coutant, je me sentais intrpide au sujet de son dpart. -- Et quand il nous a dit: Mes enfants, je vais vous confier... ce que je puis vous confier... J'avais remplir un devoir sacr... pour cela il me fallait vous quitter pendant quelque temps; et quoique je fusse assez aveugle pour douter de votre tendresse, je ne pouvais me rsoudre vous abandonner... cependant ma conscience tait inquite, agite; le chagrin abat tellement que je n'avais pas la force de prendre une dcision, et les jours se passaient ainsi dans les hsitations remplies d'angoisses; mais, une fois certain de votre tendresse, tout coup ces irrsolutions ont cess, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de sacrifier un devoir un autre et de me prparer ainsi un remords, mais qu'il fallait accomplir deux devoirs la fois, devoirs sacrs tous deux, et c'est ce que je fais avec joie, avec coeur, avec bonheur. -- Oh! dis, dis, ma soeur, continue, s'cria Blanche en se levant pour se rapprocher de Rose, il me semble entendre notre pre; rappelons-nous-les souvent, ces paroles; elles nous soutiendraient, si nous avions l'envie de nous attrister de son absence. -- N'est-ce pas, soeur? Mais, comme notre pre nous le disait encore: Au lieu d'tre chagrines de mon dpart, mes enfants, soyez-en joyeuses, soyez-en fires. Je vous quitte pour accomplir quelque chose de bien, de gnreux. Tenez, figurez-vous qu'il y ait quelque part un pauvre orphelin, souffrant, opprim, abandonn de tous; que le pre de cet orphelin ait t mon bienfaiteur, que je lui aie jur de me dvouer son fils... et que les jours de son fils soient menacs!... Dites, mes enfants, seriez-vous tristes de me voir vous quitter pour aller au secours de cet orphelin? -- Oh! non, non, brave pre, avons-nous rpondu, nous ne serions pas tes filles, alors! reprit Rose avec exaltation. Va, sois sr de nous. Nous serions trop malheureuses de penser que notre tristesse pourrait affaiblir ton courage; va, pars, et chaque jour nous nous dirons avec orgueil: C'est pour accomplir un noble et grand devoir que notre pre nous a quittes; aussi il nous est doux de l'attendre. -- Comme c'est beau, comme cela soutient, l'ide du devoir... du dvouement, ma soeur! reprit Rose avec exaltation! vois donc, cela donne notre pre le courage de nous quitter sans chagrin, et nous le courage d'attendre gaiement son retour. -- Et puis, de quel calme nous jouissons cette heure! Ces rves affligeants qui nous prsageaient de si tristes vnements ne nous tourmentent plus. -- Je te le dis, soeur, cette fois nous sommes pour toujours en plein bonheur... -- Et puis, es-tu comme moi? Il me semble maintenant que je me sens plus forte, plus courageuse, et que je braverais tous les malheurs possibles. -- Je le crois bien; vois donc comme nous sommes fortes maintenant; notre pre au milieu de nous, toi d'un ct, moi de l'autre, et... -- Dagobert l'avant-garde, Rabat-Joie l'arrire-garde: donc l'arme sera complte. Aussi qu'on vienne l'attaquer, mille escadrons! ajouta une grosse et joyeuse voix en interrompant la jeune fille, et Dagobert parut la porte du salon, qu'il entrebilla. Heureux, radieux, il fallait voir; car le vieil indiscret avait quelque peu cout les jeunes filles avant de se montrer. -- Ah! tu nous coutais, curieux! dit gaiement Rose en sortant de sa chambre avec sa soeur, et entrant dans le salon, o toutes deux embrassrent affectueusement le soldat. -- Je crois bien, que je vous coutais, et je ne regrettais qu'une chose, c'tait de ne pas avoir les oreilles aussi grandes que celles de Rabat-Joie, pour entendre davantage. Braves, braves filles, voil comme je vous aime... un peu crnes, mordieu! et disant au chagrin: Allons, demi-tour gauche... assez caus... fichtre! -- Bon... tu vas voir qu'il va nous dire de jurer maintenant, dit Rose sa soeur en riant. -- Eh! eh! ma foi, de temps en temps... je ne dis pas non, reprit le soldat; a soulage, a calme; car si, pour supporter des tremblements de misre, on ne pouvait pas jurer les cinq cent mille noms de... -- Mais veux-tu bien te taire, dit Rose en mettant sa jolie main sur la moustache grise de Dagobert pour lui couper la parole, si Mme Augustine t'entendait... -- Pauvre gouvernante, si douce, si timide!... reprit Blanche. -- Quelle peur tu lui ferais! -- Oui, dit Dagobert en tchant de cacher son embarras renaissant; mais elle ne nous entend pas, puisqu'elle est... partie pour la campagne. -- Bonne et digne femme, reprit Blanche avec intrt, elle nous a dit, propos de toi, un mot bien touchant qui peint son excellent coeur. -- Certainement, reprit Rose; en nous parlant de toi, elle nous disait: Ah! mesdemoiselles, auprs de l'affection de M. Dagobert, je sais que mon attachement si rcent doit vous paratre bien peu de chose, que vous n'en avez pas besoin, et pourtant je me _sens le droit _de me dvouer aussi pour vous. -- Sans doute, sans doute, c'tait... c'est un coeur d'or, dit Dagobert puis il ajouta tout bas: -- C'est comme un fait exprs, voil qu'elles mettent la conversation sur cette pauvre femme... -- Du reste, mon pre l'a bien choisie, reprit Rose, elle est veuve d'un ancien militaire qui a fait la guerre avec lui... -- Du temps que nous tions tristes, dit Blanche, il fallait voir ses inquitudes; et son chagrin, tout ce qu'elle tentait bien timidement pour nous consoler. -- Vingt fois j'ai vu rouler de grosses larmes dans ses yeux en nous regardant, reprit Rose; oh! elle nous aime tendrement, et nous le lui rendons bien... et, ce sujet, tu ne sais pas, Dagobert? nous avons un projet ds que notre pre sera de retour... -- Tais-toi donc, ma soeur... reprit Blanche en riant, Dagobert ne nous gardera pas le secret. -- Lui? -- N'est-ce pas tu nous le garderas, Dagobert? -- Tenez, dit le soldat de plus en plus embarrass, vous ferez bien de ne rien dire... -- Tu ne peux donc rien cacher Mme Augustine? -- Ah! monsieur Dagobert, monsieur Dagobert, dit Blanche gaiement en menaant le soldat du bout du doigt, je vous souponne d'avoir fait le coquet auprs de notre bonne gouvernante. -- Moi... coquet? dit le soldat. Le ton, l'expression de Dagobert en prononant ces mots furent si puissants, que les deux soeurs partirent d'un grand clat de rire. Leur hilarit tait au comble lorsque la porte s'ouvrit. Jocrisse fit quelques pas dans le salon, en annonant haute voix: -- Monsieur Rodin. En effet, le jsuite se glissa prcipitamment dans l'appartement comme pour prendre possession du terrain; une fois entr, il crut la partie gagne, et ses yeux de reptile tincelrent. Il serait difficile de peindre la surprise des deux soeurs et la colre du soldat cette visite imprvue. Courant Jocrisse, Dagobert le prit au collet, et s'cria: -- Qui t'a permis d'introduire quelqu'un ici... sans me prvenir? -- Grce, monsieur Dagobert! dit Jocrisse en se jetant genoux, et joignant les mains d'un air aussi niais que suppliant. -- Va-t'en... sors d'ici, et vous aussi... et vous surtout! ajouta le soldat d'un air menaant en se retournant vers Rodin, qui dj s'approchait des jeunes filles en souriant d'un air paterne. -- Je suis vos ordres, mon cher monsieur... dit humblement le prtre en s'inclinant, mais sans bouger de place. -- T'en iras-tu, criait le soldat Jocrisse, toujours agenouill, car, grce l'avantage de cette position, cet homme savait pouvoir dire un certain nombre de paroles avant que Dagobert pt le mettre la porte. -- Monsieur Dagobert, disait Jocrisse d'une voix dolente, pardon d'avoir conduit ici monsieur sans vous prvenir; mais, hlas! j'ai la tte perdue cause du malheur qui est arriv Mme Augustine... -- Quel malheur? s'crirent aussitt Rose et Blanche, en s'approchant vivement de Jocrisse avec inquitude. -- T'en iras-tu! reprit Dagobert en secouant Jocrisse par le collet pour le forcer se relever. -- Parlez... parlez... reprit Blanche en s'interposant entre le soldat et Jocrisse, qu'est-il donc arriv Mme Augustine? -- Mademoiselle, se hta de dire Jocrisse, malgr les bourrades du soldat, Mme Augustine a t attaque cette nuit du cholra, et on l'a... Jocrisse ne put achever, Dagobert lui assna dans la mchoire le plus glorieux coup de poing qu'il et donn depuis longtemps; et puis, usant de sa force encore redoutable pour son ge, l'ancien grenadier cheval, d'un poignet vigoureux, redressa Jocrisse sur ses jambes et, d'un violent coup de pied au bas des reins, l'envoya rouler dans la pice voisine. Se retournant alors vers Rodin, les joues animes, l'oeil tincelant de colre, Dagobert lui montra la porte d'un geste expressif en lui disant d'une voix courrouce: -- votre tour... si vous ne filez pas... et rondement... -- vous rendre mes devoirs, mon cher monsieur, dit Rodin en se dirigeant reculons vers la porte, tout en saluant les jeunes filles. XLVIII. Le devoir. Rodin, oprant lentement sa retraite sous le feu des regards courroucs de Dagobert, gagnait la porte reculons en jetant des regards obliques et pntrants sur les orphelines visiblement mues par l'indiscrtion calcule de Jocrisse (Dagobert lui avait ordonn de ne pas parler devant les jeunes filles de la maladie de leur gouvernante; le niais suppos avait, tout hasard, fait le contraire de l'ordre qu'on lui avait donn). Rose, se rapprochant vivement du soldat, lui dit: -- Est-il vrai, mon Dieu! que cette pauvre Mme Augustine soit attaque du cholra? -- Non... je ne sais pas... je ne crois pas... rpondit le soldat avec hsitation; d'ailleurs, que vous importe?... -- Dagobert... tu veux nous cacher... un malheur, dit Blanche: je me souviens maintenant de ton embarras lorsque, tout l'heure, tu nous parlais de notre gouvernante. -- Si elle est malade... nous ne devons pas l'abandonner, elle a eu piti de nos chagrins, nous devons avoir piti de ses souffrances. -- Viens, ma soeur... allons dans sa chambre, dit Blanche en faisant un pas vers la porte, o Rodin s'tait arrt prtant une attention croissante cette scne imprvue, qui semblait le faire si profondment rflchir. -- Vous ne sortirez pas d'ici, dit svrement le soldat s'adressant aux deux soeurs. -- Dagobert, dit Blanche avec fermet, il s'agit d'un devoir sacr, il y aurait lchet y manquer. -- Je vous dis que vous ne sortirez pas... dit le soldat en frappant du pied avec impatience. -- Mon ami, reprit Blanche d'un air non moins rsolu que sa soeur, et avec une sorte d'exaltation qui colora son charmant visage d'un vif incarnat, notre pre, en nous quittant, nous a donn un admirable exemple de dvouement au devoir... il ne nous pardonnerait pas d'avoir oubli sa leon. -- Comment! s'cria Dagobert hors de lui en s'avanant vers les deux soeurs pour les empcher de sortir, vous croyez que si votre gouvernante avait le cholra, je vous laisserais aller prs d'elle sous prtexte de devoir?... Votre devoir est de vivre, et de vivre heureuses pour votre pre... et pour moi, par-dessus le march... Ainsi, plus un mot de cette folie. -- Nous ne courons aucun danger aller auprs de notre gouvernante dans sa chambre, dit Rose. -- Eh, y et-il danger, ajouta Blanche, nous ne devrions pas non plus hsiter. Ainsi, Dagobert, sois bon... laisse-nous passer. Tout coup Rodin, qui avait cout ce qui prcde avec une attention mditative, tressaillit; son oeil brilla, et un clair de joie sinistre illumina son visage. -- Dagobert, ne nous refuse pas, dit Blanche; tu ferais pour nous ce que tu nous reproches de faire pour une autre. Dagobert avait, jusque-l, pour ainsi dire barr le passage au jsuite et aux deux soeurs, en se mettant devant la porte; aprs un moment de rflexion, il haussa les paules, s'effaa et dit avec calme: -- J'tais un vieux fou. Allez, mesdemoiselles... allez... si vous trouvez Mme Augustine dans la maison... je vous permets de rester auprs d'elle... Interdites de l'assurance et des paroles de Dagobert, les deux jeunes filles restrent immobiles et indcises. -- Si notre gouvernante n'est pas ici... o est-elle donc? dit Rose. -- Vous croyez peut-tre que je vais vous le dire, aprs l'exaltation o je vous vois! -- Elle est morte!... s'cria Rose en plissant. -- Non, non, calmez-vous, dit vivement le soldat; non... sur votre pre, je vous jure que non... seulement, la premire atteinte de la maladie, elle a demand tre transporte hors de la maison... craignant la contagion pour ceux qui l'habitent. -- Bonne et courageuse femme... dit Rose avec attendrissement, et tu ne veux pas... -- Je ne veux pas que vous sortiez d'ici, et vous n'en sortirez pas, quand je devrais vous enfermer dans cette chambre, s'cria le soldat en frappant du pied avec colre; puis se rappelant que la malheureuse indiscrtion de Jocrisse causait seule ce fcheux incident, il ajouta avec une fureur concentre: -- Oh! il faudra que je casse ma canne sur le dos de ce gredin- l... Ce disant, il se retourna vers la porte, o Rodin se tenait silencieusement attentif, dissimulant sous son impassibilit habituelle les funestes esprances qu'il venait de concevoir. Les deux jeunes filles, ne doutant plus du dpart de leur gouvernante, et persuades que Dagobert ne leur apprendrait pas o on l'avait transporte, restrent pensives et attristes. la vue du prtre, qu'il avait un moment oubli, le courroux du soldat augmenta, et il lui dit brutalement: -- Vous tes encore l? -- Je vous ferai observer, mon cher monsieur, dit Rodin avec l'air de bonhomie parfaite qu'il savait prendre dans l'occasion, que vous vous teniez devant la porte, ce qui m'empchait naturellement de sortir. -- Eh bien! maintenant... rien ne vous empche, filez... -- Je m'empresserai donc de... _filer... _mon cher monsieur, quoique j'aie, je crois, le droit de m'tonner d'une rception pareille... -- Il ne s'agit pas de rception, mais de dpart... Allez-vous-en. -- J'tais venu, mon cher monsieur, pour vous parler... -- Je n'ai pas le temps de causer. -- Il s'agit d'affaires graves... -- Je n'ai pas d'autre affaire grave que celle de rester avec ces enfants... -- Soit, mon cher monsieur, dit Rodin en touchant au seuil de la porte, je ne vous importunerai pas plus longtemps; excusez mon indiscrtion... porteur de nouvelles... d'excellentes nouvelles du marchal Simon... je venais... -- Des nouvelles de notre pre! dit vivement Rose en s'approchant de Rodin. -- Oh! parlez... parlez, monsieur, ajouta Blanche. -- Vous avez des nouvelles du marchal, vous! dit Dagobert en jetant sur Rodin un regard souponneux. Et quelles sont-elles, ces nouvelles? Mais Rodin, sans d'abord rpondre cette question, quitta le seuil de la porte, rentra dans le salon et, contemplant tour tour Rose et Blanche avec admiration, il reprit: -- Quel bonheur pour moi de venir encore apporter quelque joie ces chres demoiselles! Les voil bien comme je les ai laisses, toujours gracieuses et charmantes, quoique moins tristes que le jour o j'ai t les chercher dans ce vilain couvent o on les retenait prisonnires... Avec quel bonheur... je les ai vues se jeter dans les bras de leur glorieux pre!... -- C'tait l leur place, et la vtre n'est pas ici... dit rudement Dagobert en tenant toujours le battant de la porte ouvert derrire Rodin. -- Avouez au moins que ma place tait chez le docteur Baleinier... dit le jsuite en regardant le soldat d'un air fin, vous savez, dans cette maison de sant... ce jour o je vous ai rendu cette noble croix impriale que vous regrettiez si fort... ce jour o cette bonne Mlle de Cardoville, en vous disant que j'tais son librateur, vous a empch de m'trangler, un peu... mon cher monsieur... Ah! mais, c'est que c'est ainsi que j'ai l'honneur de vous le dire, mesdemoiselles, ajouta Rodin en souriant, ce brave soldat commenait m'trangler; car, soit dit, sans le fcher, il a, malgr son ge, un poignet de fer. Eh! eh! eh! les Prussiens et les Cosaques doivent le savoir encore mieux que moi... Ce peu de mots rappelaient Dagobert et aux jeunes filles les services que Rodin leur avait vritablement rendus. Quoique le marchal et entendu parler de Rodin par Mlle de Cardoville comme d'un homme fort dangereux, dont elle avait t dupe, le pre de Rose et de Blanche, sans cesse tourment, harcel, n'avait pas fait part de cette circonstance Dagobert; mais celui-ci, instruit par l'exprience, et malgr tant d'apparences favorables au jsuite, prouvait son endroit un loignement insurmontable; aussi reprit-il brusquement: -- Il ne s'agit pas de savoir si j'ai le poignet rude ou non, mais... -- Si je fais allusion cette innocente vivacit de votre part, mon cher monsieur, dit Rodin d'un ton doucereux en interrompant Dagobert et se rapprochant davantage des deux soeurs par une sorte de circonlocution de reptile qui lui tait particulire, si j'y fais allusion, c'est en me souvenant involontairement des petits services que j'ai t trop heureux de vous rendre. Dagobert regarda fixement Rodin, qui aussitt abaissa sur sa prunelle fauve sa flasque paupire. -- D'abord, dit le soldat aprs un moment de silence, un homme de coeur ne parle jamais des services qu'il a rendus... et voil trois fois que vous revenez l-dessus... -- Mais, Dagobert, lui dit tout bas Rose, s'il s'agit de nouvelles de notre pre... Le soldat fit un geste de la main comme pour prier la jeune fille de le laisser parler, et reprit en regardant toujours Rodin entre les deux yeux: -- Vous tes malin... mais je ne suis pas un conscrit. -- Je suis malin, moi? dit Rodin d'un air bat. -- Beaucoup... Vous croyez m'entortiller avec vos belles phrases, mais a ne prend pas... coutez-moi bien: Quelqu'un de votre bande de robes noires m'avait vol ma croix... vous me l'avez restitue... soit... quelqu'un de votre bande avait enlev ces enfants... vous les avez t chercher... soit... Vous avez dnonc le rengat d'Aigrigny... c'est encore vrai... mais tout cela ne prouve que deux choses: la premire, c'est que vous avez t assez misrable pour tre le complice de ces gueux-l... la seconde, c'est que vous avez t assez misrable pour les dnoncer; or, ces deux choses-l sont ignobles... vous m'tes suspect. Filez, et filez vite, votre vue n'est pas sainte pour ces enfants. -- Mais, mon cher monsieur... -- Il n'y a pas de mais, reprit Dagobert d'une voix irrite; quand un homme bti comme vous fait le bien, a cache quelque chose de mauvais... il faut se dfier... et je me dfie. -- Je conois, dit froidement Rodin en cachant son dsappointement croissant, car il avait cru facilement amadouer le soldat; on n'est pas matre de cela... pourtant... si vous rflchissez... quel intrt puis-je avoir vous tromper, et sur quoi vous tromperais-je? -- Vous avez un intrt quelconque vous entter rester l malgr moi... quand je vous dis de vous en aller. -- J'ai eu l'honneur de vous dire le but de ma visite, mon cher monsieur. -- Des nouvelles du marchal Simon, n'est-ce pas? -- C'est cela mme; je suis assez heureux pour avoir des nouvelles de M. le marchal, rpondit Rodin en se rapprochant de nouveau des jeunes filles comme pour regagner le terrain qu'il avait perdu, et il leur dit: -- Oui, mes chres demoiselles, j'ai des nouvelles de votre glorieux pre. -- Alors, venez tout de suite chez moi, vous me les direz, reprit Dagobert. -- Comment!... vous avez la cruaut de priver ces chres demoiselles... d'entendre... les nouvelles que... -- Mordieu! monsieur, s'cria Dagobert d'une voix tonnante, vous ne voyez donc pas qu'il me rpugne de jeter un homme de votre ge la porte! a finira-t-il! -- Allons, allons, dit doucement Rodin, ne vous emportez pas contre un vieux bonhomme comme moi... Est-ce que j'en vaux la peine?... Allons chez vous... soit... Je vous conterai ce que j'ai vous conter... et vous vous repentirez de ne m'avoir pas laiss parler devant ces chres demoiselles, ce sera votre punition, mchant homme! Ce disant, Rodin, aprs s'tre de nouveau inclin, cachant son dpit et sa colre, passa devant Dagobert, qui ferma la porte aprs avoir fait un signe d'intelligence aux deux soeurs, qui restrent seules. -- Dagobert, quelles nouvelles de notre pre? dit vivement Rose au soldat en le voyant rentrer un quart d'heure aprs tre sorti en accompagnant Rodin. -- Eh bien... ce vieux sorcier sait, en effet, que le marchal est parti et qu'il est parti joyeux; il connat, m'a-t-il dit, M. Robert. Comment est-il instruit de tout cela?... je l'ignore, ajouta le soldat d'un air pensif; mais c'est une raison de plus pour me dfier de lui. -- Et les nouvelles de notre pre, quelles sont-elles? demanda Rose. -- Un des amis de ce vieux misrable (je ne m'en ddis pas!) connat, m'a-t-il dit, votre pre, et l'a rencontr vingt-cinq lieues d'ici; sachant que cet homme revenait Paris, le marchal l'aurait charg de vous dire ou de vous faire dire qu'il tait en parfaite sant, et qu'il esprait bientt vous revoir... -- Ah! quel bonheur! s'cria Rose. -- Tu vois bien, tu avais tort de le souponner... ce pauvre vieillard, ajouta Blanche, tu l'as trait si durement!... -- C'est possible... mais je ne m'en repens pas... -- Pourquoi cela? -- J'ai mes raisons... et une des meilleures, c'est que lorsque je l'ai vu entrer, tourner, virer autour de vous, je me suis senti froid jusque dans la moelle des os, sans savoir pourquoi... j'aurais vu un serpent s'avancer vers vous en rampant, que je n'aurais pas t plus effray... Je sais bien que, devant moi, il ne pouvait pas vous faire de mal; mais, que voulez-vous que je vous dise, mes enfants!... malgr les services qu'aprs tout il nous a rendus, je me tenais quatre pour ne pas le jeter par la fentre... Or, cette manire de lui prouver ma reconnaissance n'est pas naturelle... Il faut donc se dfier des gens qui vous inspirent ces ides-l. -- Bon Dagobert, c'est ton affection pour nous qui te rend si souponneux, dit Rose d'un ton caressant; cela prouve combien tu nous aimes. -- Combien tu aimes tes enfants, ajouta Blanche en s'approchant de Dagobert et en jetant un coup d'oeil d'intelligence sa soeur comme si toutes deux allaient raliser quelque complot fait en l'absence du soldat... Celui-ci, qui tait dans un de ces jours de dfiance, regarda tour tour les orphelines, puis, secouant la tte, il reprit: -- Hum!... vous me clinez bien... vous avez quelque chose me demander... -- Eh bien!... oui... tu sais que nous ne mentons jamais... dit Rose. -- Voyons, Dagobert, sois juste... voil tout, ajouta Blanche. Et chacune d'elles s'approchant du soldat, qui tait rest debout, joignit et appuya ses mains sur son paule en le regardant et lui souriant de l'air le plus sducteur. -- Allons, parlez, voyons... dit Dagobert en les regardant l'une aprs l'autre, je n'ai qu' me bien tenir. Il s'agit de quelque chose de difficile arracher, j'en suis sr... -- coute, toi qui es si brave, si bon, si juste, toi qui nous as loues quelquefois d'tre courageuses comme des filles de soldat... -- Au fait... au fait... dit Dagobert, qui commenait s'inquiter de ces prcautions oratoires. La jeune fille allait parler lorsqu'on frappa discrtement la porte (la leon que Dagobert avait donne Jocrisse avait t d'un exemple salutaire, il venait de le chasser l'instant mme de la maison). -- Qui est l! dit Dagobert. -- Moi, Justin, monsieur Dagobert, dit une voix. -- Entrez. Un domestique de la maison, homme honnte et fidle, parut la porte. -- Qu'est-ce? lui dit le soldat. -- Monsieur Dagobert, rpondit Justin, il y a en bas une dame en voiture. Elle a envoy son valet de pied s'informer si l'on pouvait parler M. le duc et mesdemoiselles... On lui a dit que M. le duc n'y tait pas, mais que mesdemoiselles y taient; alors elle a demand les voir... disant que c'tait pour une qute. -- Et cette dame... l'avez-vous vue?... a-t-elle dit son nom? -- Elle ne l'a pas dit, monsieur Dagobert, mais a a l'air d'une grande dame... une voiture superbe... des domestiques en grande livre. -- Cette dame vient pour une qute, dit Rose Dagobert, sans doute pour des pauvres; on lui a dit que nous y tions: nous ne pouvons nous empcher de la recevoir... il me semble! -- Qu'en penses-tu, Dagobert? dit Blanche. -- Une dame... la bonne heure... ce n'est pas comme ce vieux sorcier de tout l'heure, dit le soldat, et d'ailleurs je ne vous quitte pas. Puis s'adressant Justin: -- Fais monter cette dame. Le domestique sortit. -- Comment, Dagobert... tu te dfies aussi de cette dame que tu ne connais pas? -- coutez, mes enfants, je n'avais aucune raison de me dfier de ma brave et digne femme, n'est-ce pas? a n'empche pas que c'est elle qui vous a livres entre les mains des robes noires... et cela... sans savoir faire mal... et seulement pour obir son gredin de confesseur. -- Pauvre femme! c'est vrai. Elle nous aimait bien pourtant, dit Rose pensive. -- Quand as-tu eu de ses nouvelles? dit Blanche. -- Avant-hier. Elle va de mieux en mieux; l'air du petit pays o est la cure de Gabriel lui est favorable, et elle garde le presbytre en l'attendant. ce moment les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et la princesse de Saint-Dizier entra aprs une respectueuse rvrence. Elle tenait la main une de ces bourses de velours rouge employes dans les glises par les quteuses. XLIX. La qute. Nous l'avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre, lorsqu'il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le plus affectueux; ayant d'ailleurs conserv des habitudes galantes de sa jeunesse, une coquetterie cline singulirement insinuante, elle l'appliquait la russite de ses intrigues dvotes, comme elle l'avait autrefois applique au bon succs de ses intrigues amoureuses. Un air de grande dame, tempr, nuanc et l de retours de simplicit cordiale, pendant lesquels Mme de Saint- Dizier jouait merveilleusement bien la _bonne femme_, se joignait ces sduisantes apparences. Telle tait la princesse lorsqu'elle se prsenta devant les filles du marchal Simon et devant Dagobert. Bien corse dans sa robe de moire grise, qui dissimulait autant que possible sa taille trop replte, un chaperon de velours noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son visage trois mentons grassouillets, encore fort agrable, et auquel un regard d'une amnit charmante, un gracieux sourire qui mettait en valeur des dents trs blanches, donnaient l'expression de la plus aimable bienveillance. Dagobert, malgr sa mauvaise humeur, Rose et Blanche, malgr leur timidit, se sentirent tout d'abord prvenus en faveur de Mme de Saint-Dizier; celle-ci, s'avanant vers les jeunes filles, leur fit une demi-rvrence du meilleur air, et leur dit de sa voix onctueuse et pntrante: -- C'est mesdemoiselles de Ligny que j'ai l'honneur de parler? Rose et Blanche, peu habitues s'entendre donner le nom honorifique de leur pre, rougirent et se regardrent avec embarras sans rpondre. Dagobert, voulant venir leur secours, dit la princesse: -- Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du marchal Simon... Mais d'habitude on les appelle tout bonnement mesdemoiselles Simon. -- Je ne m'tonne pas, monsieur, rpondit la princesse, de ce que la plus aimable modestie soit une des qualits habituelles aux filles de M. le marchal; elles voudront donc bien m'excuser de les avoir nommes du glorieux nom qui rappelle l'immortel souvenir d'une des plus brillantes victoires de leur pre. ces mots flatteurs et bienveillants, Rose et Blanche jetrent un regard reconnaissant sur Mme de Saint-Dizier, tandis que Dagobert, heureux et fier de cette louange la fois adresse au marchal et ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance avec la quteuse. Celle-ci reprit d'un ton touchant et pntr: -- Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans les exemples de noble gnrosit que vous a donns M. le marchal, implorer votre charit en faveur des victimes du cholra; je suis l'une des dames patronnesses d'une oeuvre de secours et, quelle que soit votre offrande, mesdemoiselles, elle sera accueillie avec une vive reconnaissance... -- C'est nous, madame, qui vous remercions d'avoir voulu songer nous pour cette bonne oeuvre, dit Blanche avec grce. -- Permettez-moi, madame, ajouta Rose, d'aller chercher tout ce dont nous pouvons disposer pour vous l'offrir. Et, ayant chang un regard avec sa soeur, la jeune fille sortit du salon et entra dans la chambre coucher qui l'avoisinait. -- Madame, dit respectueusement Dagobert, de plus en plus sduit par les paroles et les manires de la princesse, faites-nous donc l'honneur de vous asseoir en attendant que Rose revienne avec son boursicaut... Puis le soldat reprit vivement, aprs avoir avanc un sige la princesse, qui s'assit: -- Pardon, madame, si je dis Rose... tout court, en parlant d'une des filles du marchal Simon... mais j'ai vu natre ces enfants... -- Et, aprs mon pre, nous n'avons pas d'ami meilleur, plus tendre, plus dvou que Dagobert, madame, ajouta Blanche en s'adressant la princesse. -- Je le crois sans peine, mademoiselle, rpondit la dvote, car vous et votre charmante soeur paraissez bien dignes d'un pareil dvouement... dvouement, ajouta la princesse en se tournant vers Dagobert, aussi honorable pour ceux qui l'inspirent que pour celui qui le ressent... -- Ma foi, oui, madame, dit Dagobert, je m'en honore et je m'en flatte, car il y a de quoi... Mais, tenez, voil Rose avec son magot. En effet, la jeune fille sortit de la chambre tenant la main une bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit la princesse, qui avait dj deux ou trois fois tourn la tte vers la porte avec une secrte impatience, comme si elle et attendu la venue d'une personne qui n'arrivait pas. Ce mouvement ne fut pas remarqu par Dagobert. -- Nous voudrions, madame, dit Rose Mme de Saint-Dizier, vous offrir davantage; mais c'est l tout ce que nous possdons... -- Comment!... de l'or? dit la dvote en voyant plusieurs louis briller travers les maillons de la bourse. Mais votre _modeste _offrande, mesdemoiselles, est d'une gnrosit rare. Puis la princesse ajouta en regardant les jeunes filles avec attendrissement: -- Cette somme tait sans doute destine vos plaisirs, votre toilette. Ce don n'en est que plus touchant... Ah! je n'avais pas trop prsum de votre coeur... Vous imposer de ces privations souvent si pnibles pour les jeunes filles! -- Madame, dit Rose avec embarras, croyez que cette offrande n'est nullement une privation pour nous... -- Oh! je vous crois, reprit gracieusement la princesse, vous tes trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la toilette, et votre me est trop belle pour ne pas prfrer les jouissances de la charit tout autre plaisir... -- Madame... -- Allons, mesdemoiselles, dit Mme de Saint-Dizier en souriant et en prenant son air de _bonne femme_, ne soyez pas confuses de ces louanges. mon ge on ne flatte gure, et je vous parle en mre... que dis-je! en grand'mre, je suis bien assez vieille pour cela... -- Nous serions bien heureuses si notre aumne pouvait allger quelques-uns des maux pour le soulagement desquels vous qutez, madame, dit Rose; car ces maux sont affreux sans doute. -- Oui, bien affreux, reprit tristement la dvote; mais ce qui console un peu de tels malheurs, c'est de voir l'intrt, la piti qu'ils inspirent dans toutes les classes de la socit... En ma qualit de quteuse, je suis plus mme que personne d'apprcier tant de nobles dvouements, qui ont aussi, pour ainsi dire, leur contagion... car... -- Entendez-vous, mesdemoiselles, s'cria Dagobert triomphant, et en interrompant la princesse afin d'interprter les paroles de celle-ci dans un sens favorable l'opposition qu'il apportait au dsir des orphelines, qui voulaient aller visiter leur gouvernante malade; entendez-vous ce que dit si bien madame? Dans certains cas, le dvouement devient une espce de contagion... or, il n'y a rien de pire que la contagion... et... Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l'avertit que quelqu'un voulait l'instant lui parler. La princesse dissimula parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel elle n'tait pas trangre, et qui loignait momentanment Dagobert des deux jeunes filles. Dagobert, assez contrari d'tre oblig de sortir, se leva et dit la princesse en la regardant d'un air d'intelligence: -- Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du dvouement! aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie, quelques mots comme ceux-l ces jeunes filles; vous rendrez grand service elles, leur pre et moi... Je reviens l'instant, madame, car il faut que je vous remercie encore. Puis, passant auprs des deux soeurs, Dagobert leur dit tout bas: -- coutez bien cette brave dame, mes enfants, vous ne pouvez mieux faire; et il sortit en saluant respectueusement la princesse. Le soldat sorti, la dvote dit aux jeunes filles d'une voix calme et d'un air parfaitement dgag, quoiqu'elle brlt du dsir de profiter de l'absence momentane de Dagobert, afin d'excuter les instructions qu'elle venait de recevoir l'instant de Rodin: -- Je n'ai pas bien compris les dernires paroles de votre vieil ami... ou plutt il a, je crois, mal interprt les miennes... Quand je vous parlais tout l'heure de la gnreuse contagion du dvouement, j'tais loin de jeter le blme sur ce sentiment, pour lequel j'prouve, au contraire, la plus profonde admiration... -- Oh! n'est-ce pas, madame? dit vivement Rose, et c'est ainsi que nous avions compris vos paroles. -- Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent propos pour nous!... ajouta Blanche en regardant sa soeur d'un air d'intelligence. -- J'tais sre que des coeurs comme les vtres me comprendraient, reprit la dvote; sans doute le dvouement a sa contagion, mais c'est une gnreuse, une hroque contagion!... Si vous saviez de combien de traits touchants, adorables, je suis chaque jour tmoin, combien d'actes de courage m'ont fait tressaillir d'enthousiasme! Oui, oui, gloire et grces soient rendues au Seigneur! ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction. Toutes les classes de la socit, toutes les conditions rivalisent de zle, de charit chrtienne. Ah! si vous voyiez dans ces ambulances tablies pour donner les premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle mulation de dvouement! Pauvres et riches, jeunes gens et vieillards, femmes de tout ge, s'empressent autour des malheureux malades, et regardent comme une faveur d'tre admis au pieux honneur de soigner... d'encourager... de consoler tant d'infortunes... -- Et c'est des trangers pour elles que tant de personnes courageuses tmoignent un si vif intrt, dit Rose en s'adressant sa soeur d'un ton pntr d'admiration. -- Sans doute, reprit la dvote. Tenez, hier encore, j'ai t mue jusqu'aux larmes: je visitais l'ambulance provisoire tablie... justement quelques pas d'ici... tout prs de votre maison. Une des salles tait presque entirement remplie de pauvres cratures du peuple apportes l mourantes; tout coup je vois entrer une femme de mes amies accompagne de ses deux filles, jeunes, charmantes et charitables comme vous, et bientt toutes trois, la mre et ses deux filles, se mettent, ainsi que d'humbles servantes du Seigneur, aux ordres des mdecins pour soigner ces infortunes. Les deux soeurs changrent un regard impossible rendre en entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement calcules pour exalter jusqu' l'hrosme les penchants gnreux des jeunes filles; car Rodin n'avait pas oubli leur motion profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante; la pense rapide, pntrante du jsuite, avait aussitt tir parti de cet incident, et aussitt il avait enjoint Mme de Saint-Dizier d'agir en consquence. La dvote continua donc en jetant sur les orphelines un regard attentif, afin de juger de l'effet de ses paroles: -- Vous pensez bien qu'au premier rang de ceux qui accomplissent cette mission de charit, l'on compte les ministres du Seigneur... Ce matin mme, dans cet tablissement de secours dont je vous parle... et qui est situ prs d'ici... j'ai t, comme bien d'autres, frappe d'admiration la vue d'un jeune prtre... que dis-je!... d'un ange! qui semblait descendu du ciel pour apporter toutes ces pauvres femmes les ineffables consolations de la religion... Oh! oui, ce jeune prtre est un tre anglique... car si, comme moi, dans ces tristes circonstances, vous saviez ce que l'abb Gabriel... -- L'abb Gabriel! s'crirent les jeunes filles en changeant un regard de surprise et de joie. -- Vous le connaissez? demanda la dvote en feignant la surprise. -- Si nous le connaissons, madame... Il nous a sauv la vie... -- Lors du naufrage o nous prissions sans son secours. -- L'abb Gabriel vous a sauv la vie? dit Mme de Saint-Dizier en paraissant de plus en plus tonne; mais ne vous trompez-vous pas? -- Oh! non, non, madame; vous parlez de dvouement courageux, admirable: ce doit tre lui... -- D'ailleurs, ajouta Rose ingnument, Gabriel est bien reconnaissable, il est beau comme un archange... -- Il a de longs cheveux blonds, ajouta Blanche. -- Et des yeux bleus si doux, si bons, qu'on se sent tout attendrie en le regardant, ajouta Rose. -- Plus de doute... c'est bien lui, reprit la dvote; alors vous comprendrez l'adoration qu'on lui tmoigne et l'incroyable ardeur de charit que son exemple inspire tous. Ah! si vous aviez entendu, ce matin encore, avec quelle tendre admiration il parlait de ces femmes gnreuses qui avaient le noble courage, disait-il, de venir soigner, consoler d'autres femmes, leurs soeurs, dans cet asile de souffrances!... Hlas! je l'avoue, le Seigneur nous commande l'humilit, la modestie; pourtant, je le confesse, en coutant ce matin l'abb Gabriel, je ne pouvais me dfendre d'une sorte de pieuse fiert; oui, malgr moi, je prenais ma faible part des louanges qu'il adressait ces femmes, qui, selon sa touchante expression, semblaient reconnatre une soeur bien-aime dans chaque pauvre malade auprs de laquelle elles s'agenouillaient pour lui prodiguer leurs soins. -- Entends-tu, ma soeur? dit Blanche Rose avec exaltation: comme l'on doit tre fire de mriter de pareilles louanges! -- Oui, oui! s'cria la princesse avec un entranement calcul, on peut en tre fire, car c'est au nom de l'humanit, c'est au nom du Seigneur qu'il les accorde, ces louanges, et l'on dirait que Dieu parle par sa bouche inspire. -- Madame, dit vivement Rose, dont le coeur battait d'enthousiasme aux paroles de la dvote, nous n'avons plus notre mre; notre pre est absent... vous avez une si belle me, un si noble coeur, que nous ne pouvons mieux nous adresser qu' vous... pour demander conseil... -- Quel conseil, ma chre enfant? dit Mme de Saint-Dizier d'une voix insinuante; oui... ma chre enfant, laissez-moi vous donner ce nom, plus en rapport avec votre ge et le mien... -- Il nous sera doux aussi de recevoir ce nom de vous, madame, reprit Blanche; puis elle ajouta: Nous avions une gouvernante: elle nous a toujours tmoign le plus vif attachement; cette nuit, elle a t frappe du cholra. -- Oh! mon Dieu! dit la dvote, feignant le plus touchant intrt; et comment va-t-elle? -- Hlas, madame, nous l'ignorons. -- Comment! vous ne l'avez pas encore vue? -- Ne nous accusez pas d'indiffrence ou d'ingratitude, madame, dit tristement Blanche; ce n'est pas notre faute, si nous ne sommes pas dj auprs de notre gouvernante. -- Et qui vous empche de vous y rendre? -- Dagobert... notre vieil ami, que vous avez vu ici tout l'heure. -- Lui!... pourquoi s'oppose-t-il ce que vous remplissiez un devoir de reconnaissance? -- Il est donc vrai, madame, que notre devoir est de nous rendre auprs d'elle? Mme de Saint-Dizier regarda tour tour les deux jeunes filles comme si elle et t au comble de l'tonnement, et dit: -- Vous me demandez si c'est votre devoir; c'est vous... vous dont l'me est si gnreuse, qui me faites une pareille question! -- Notre premire pense a t de courir auprs de notre gouvernante, madame, je vous l'assure; mais Dagobert nous aime tant, qu'il tremble toujours pour nous... -- Et puis, ajouta Rose, mon pre nous a confies lui; aussi, dans sa tendre sollicitude pour nous, il s'exagre le danger auquel nous nous exposerions peut-tre en allant voir notre gouvernante. -- Les scrupules de cet excellent homme sont excusables, dit la dvote; mais ses craintes sont, ainsi que vous dites, exagres; depuis nombre de jours je vais visiter les ambulances, plusieurs de mes amies font comme moi, et jusqu' prsent nous n'avons pas ressenti la moindre atteinte de la maladie... qui d'ailleurs n'est pas contagieuse; cela est maintenant prouv... aussi, rassurez- vous... -- Qu'il y ait ou non du danger, madame, dit Rose, notre devoir nous appelle auprs de notre gouvernante. -- Je le crois, mes enfants; sinon elle vous accuserait peut-tre d'ingratitude et de lchet; puis, ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction, il ne s'agit pas seulement de mriter l'estime du monde, il faut songer mriter la grce du Seigneur... pour soi... et pour les siens... Ainsi, vous avez eu le malheur de perdre votre mre, n'est-ce pas? -- Hlas! oui, madame. -- Eh bien, mes enfants, quoiqu'il n'y ait pas douter qu'elle soit place... au paradis, parmi les lus, car elle est morte en chrtienne, n'est-ce pas? elle a reu les derniers sacrements de notre sainte mre l'glise? ajouta la princesse en manire de parenthse. -- Nous vivions au fond de la Sibrie, dans un dsert... madame, rpondit tristement Rose. Notre mre est morte du cholra... il n'y avait pas de prtres aux environs... pour l'assister... -- Serait-il possible? s'cria la princesse d'un air alarm. Votre pauvre mre est morte sans l'assistance d'un ministre du Seigneur? -- Ma soeur et moi nous avons veill auprs d'elle aprs l'avoir ensevelie, en priant Dieu pour elle... comme nous savions le prier... dit Rose les yeux baigns de larmes; puis Dagobert a creus la fosse o elle repose. -- Ah! mes chres enfants, dit la dvote en feignant un accablement douloureux. -- Qu'avez-vous, madame? s'crirent les orphelines effrayes. -- Hlas!... votre digne mre, malgr toutes ses vertus, n'est pas encore monte au paradis parmi les lus. -- Que dites-vous, madame? -- Malheureusement, elle est morte sans avoir reu les sacrements; de sorte que son me reste errante parmi les mes du purgatoire, attendant ainsi l'heure de la clmence du Seigneur... dlivrance qui peut tre hte, grce l'intercession de prires que l'on prononce chaque jour dans les glises pour le rachat des mes en peine. Mme de Saint-Dizier prit un air si dsol, si convaincu, si pntr, en prononant ces paroles; les jeunes filles avaient un sentiment filial si profond, que, dans leur ingnuit, elles crurent aux frayeurs de la princesse l'endroit de leur mre, se reprochant avec une tristesse nave d'avoir ignor jusqu'alors la particularit du purgatoire. La dvote, voyant, l'expression de douloureuse tristesse qui se rpandit aussitt sur la physionomie des jeunes filles, que sa fourberie hypocrite avait produit l'effet qu'elle attendait, ajouta: -- Il ne faut pas vous dsesprer, mes enfants; tt ou tard le Seigneur appellera votre mre dans son saint paradis; d'ailleurs, ne pouvez-vous pas hter l'heure de la dlivrance de cette me chrie? -- Nous, madame!... Oh! dites, dites, car vos paroles nous effrayent pour notre mre. -- Pauvres enfants, comme elles sont intressantes! dit la princesse avec attendrissement, en pressant les mains des orphelines dans les siennes. Rassurez-vous, vous dis-je, reprit- elle; vous pouvez beaucoup pour votre mre: oui, mieux que personne vous obtiendrez du Seigneur qu'il retire cette pauvre me du purgatoire et qu'il la fasse monter dans son saint paradis. -- Nous, madame! Mon Dieu! et comment donc? -- En mritant les bonts du Seigneur par une conduite difiante. Ainsi, par exemple, vous ne pouvez lui tre plus agrables qu'en accomplissant cet acte de dvouement et de reconnaissance envers votre gouvernante: oui, j'en suis certaine, cette preuve de zle tout chrtien, comme dit le saint abb Gabriel, compterait efficacement auprs du Seigneur pour la dlivrance de votre mre; car dans sa bont, le Seigneur accueille surtout favorablement les prires des filles qui prient pour leur mre et qui, pour obtenir sa grce, offrent au ciel de nobles et saintes actions. -- Ah! ce n'est plus seulement de notre gouvernante qu'il s'agit maintenant, s'cria Blanche. -- Voil Dagobert, dit tout coup Rose en prtant l'oreille et en entendant travers la cloison le pas du soldat, qui montait l'escalier. -- Remettez-vous... Calmez-vous... Ne dites rien de tout ceci cet excellent homme... dit vivement la princesse; il s'inquiterait tort et mettrait peut-tre des obstacles votre gnreuse rsolution. -- Mais comment faire madame, pour dcouvrir o est notre gouvernante? dit Rose. -- Nous saurons tout cela... fiez-vous moi, dit tout bas la dvote; je reviendrai vous voir... et nous conspirerons ensemble... oui, nous conspirerons pour le prochain rachat de l'me de votre pauvre mre... peine la dvote avait-elle prononc ces derniers mots avec componction que le soldat rentra, l'air panoui, rayonnant. Dans son contentement, il ne s'aperut pas de l'motion que les deux soeurs ne parvinrent pas dissimuler tout d'abord. Mme de Saint-Dizier, voulant distraire l'attention du soldat, lui dit en se levant et allant vers lui: -- Je n'ai pas voulu prendre cong de ces demoiselles, monsieur, sans vous adresser sur leurs rares qualits toutes les louanges qu'elles mritent. -- Ce que vous me dites l, madame, ne m'tonne pas... mais je n'en suis pas moins heureux. Ah , vous avez, je l'espre, chapitr ces mauvaises petites ttes sur la contagion du dvouement... -- Soyez tranquille, monsieur, dit la dvote en changeant un regard d'intelligence avec les deux jeunes filles, je leur ai dit tout ce qu'il fallait leur dire; nous nous entendons maintenant. Ces mots satisfirent compltement Dagobert; et Mme de Saint- Dizier, aprs avoir pris affectueusement cong des orphelines, regagna sa voiture et alla retrouver Rodin, qui l'attendait quelques pas de l dans un fiacre, afin de savoir l'issue de l'entrevue. L. L'ambulance. Parmi un grand nombre d'ambulances provisoires ouvertes l'poque du cholra dans tous les quartiers de Paris, on en avait tabli une dans un vaste rez-de-chausse d'une maison de la rue du Mont- Blanc; et cet appartement, alors vacant, avait t gnreusement mis, par son propritaire, la disposition de l'autorit. Dans cet endroit l'on transportait les malades indigents qui, subitement atteints de la contagion, taient jugs dans un tat trop alarmant pour pouvoir tre immdiatement conduits aux hpitaux. Il faut le dire, la louange de la population parisienne, non seulement les dons volontaires de toute nature affluaient dans ces succursales, mais des personnes de toutes conditions, gens du monde, ouvriers, industriels, artistes, s'y organisaient en service de jour et de nuit, afin de pouvoir tablir l'ordre, exercer une active surveillance dans ces hpitaux improviss, et venir en aide aux mdecins pour excuter les prescriptions l'gard des cholriques. Des femmes de toutes conditions partageaient cet lan de gnreuse fraternit pour le malheur, et si rien n'tait plus respectable que les susceptibilits de la modestie, nous pourrions citer, entre mille, deux jeunes et charmantes femmes dont l'une appartenait l'aristocratie et l'autre la riche bourgeoisie, qui, pendant cinq ou six jours durant lesquels l'pidmie svit avec le plus de violence, vinrent chaque matin partager, avec d'admirables soeurs de charit, les prilleux et humbles soins que celles-ci donnaient aux malades indigentes que l'on amenait dans l'ambulance provisoire de l'un des quartiers de Paris. Ces faits de charit fraternelle, et tant d'autres qui se passent de nos jours, montrent combien sont vaines et intresses les prtentions effrontes de certains ultramontains. les entendre, eux ou leurs moines, en vertu de leur dtachement de toutes les affections terrestres, sont seuls capables de donner au monde ces merveilleux exemples d'abngation, d'ardente charit, qui font l'orgueil de l'humanit; les entendre, il n'est, par exemple, dans la socit, rien de comparable au courage et au dvouement du prtre qui va administrer un mourant; rien n'est plus admirable que le trappiste qui, le croirait-on! pousse l'abngation vanglique jusqu' dfricher, jusqu' cultiver des terres appartenant son ordre!... N'est-ce pas idal? n'est-ce pas divin? Labourer, ensemencer _la terre dont les produits sont _ _vous! _En vrit, c'est hroque; aussi nous admirons la chose de toutes nos forces. Seulement, tout en reconnaissant ce qu'il y a de bon dans un bon prtre, nous demanderons humblement s'ils sont moines, clercs ou prtres: Ces mdecins des pauvres qui, toute heure du jour ou de la nuit, accourent au misrable chevet de l'infortune? Ces mdecins qui, pendant le cholra, ont risqu mille fois leur vie avec autant de dsintressement que d'intrpidit? Ces savants, ces jeunes praticiens qui, par amour de la science et de l'humanit, ont sollicit comme une grce, comme un honneur, d'aller braver la mort en Espagne lorsque la fivre jaune dcimait la population? tait-ce donc le clibat, le renoncement qui faisait la force de tant d'hommes gnreux? Hsitaient-ils sacrifier leur vie, proccups qu'ils taient de leurs plaisirs ou des doux devoirs de la famille? Non, aucun d'eux ne renonait pour cela aux joies du monde. La plupart d'entre eux avaient des femmes, des enfants; et c'est parce qu'ils connaissaient les joies de la paternit, qu'ils avaient le courage de s'exposer la mort pour sauver la femme, les enfants de leur frres; s'ils faisaient enfin si vaillamment le bien, c'est qu'ils vivaient selon les vues ternelles du Crateur, qui a fait l'homme pour la famille et non pour le strile isolement du clotre. Sont-ils trappistes, ces millions de cultivateurs, de proltaires des campagnes, qui dfrichent et arrosent de leurs sueurs des terres qui _ne sont pas les leurs_, et cela pour un salaire insuffisant aux premiers besoins de leurs enfants? Enfin (ceci paratra peut-tre puril, mais nous le tenons pour incontestable), sont-ils moines, clercs ou prtres, ces hommes intrpides qui, toute heure du jour ou de la nuit, s'lancent avec une fabuleuse intrpidit au milieu des flammes et de la fournaise, escaladant des poutres embrases, des dcombres brlants, pour prserver des biens qui ne sont pas eux, pour sauver des gens qui leur sont inconnus, et cela simplement, sans fiert, sans privilge, sans morgue, sans autre rmunration que le pain de munition qu'ils mangent, sans autre signe honorifique que l'habit de soldat qu'ils portent, et cela surtout sans prtendre le moins du monde monopoliser le courage, le dvouement, et tre un jour quelque peu canoniss et enchsss? Et pourtant, nous pensons que tant de hardis sapeurs qui ont risqu leur vie dans vingt incendies, qui ont arrach aux flammes des vieillards, des femmes, des enfants, qui ont prserv des villes entires des ravages du feu, ont _au moins _autant mrit de Dieu et de l'humanit que _saint Polycarpe, saint Fructueux, saint Priv_, et autres plus ou moins sanctifis. Non, non, grce aux doctrines morales de tous les sicles; de tous les peuples, de toutes les philosophies, grce l'mancipation progressive de l'humanit, les sentiments de charit, de dvouement, de fraternit, sont presque devenus des instincts naturels, et se dveloppent merveilleusement chez l'homme lorsqu'il se trouve dans la condition de bonheur relatif pour lequel Dieu l'a dou et cr. Non, non, certains ultramontains intrigants et tapageurs ne conservent pas seuls, comme ils le voudraient faire croire, la tradition du dvouement de l'homme l'homme, de l'abngation de la crature: en thorie et en pratique, MarcAurle vaut bien saint Jean; Platon, saint Augustin; Confucius, saint Chrysostome; depuis l'antiquit jusqu' nos jours, la _maternit, l'amiti, l'amour, _la _science_, la _gloire_, la _libert_, ont, en dehors de toute orthodoxie, une arme de glorieux noms, d'admirables martyrs opposer aux saints et aux martyrs du calendrier; oui, nous le rptons, jamais les ordres monastiques qui se sont le plus piqus de dvouement l'humanit n'ont fait pour leurs frres plus que n'ont fait, pendant les terribles journes du cholra, tant de jeunes gens libertins, tant de femmes coquettes et charmantes, tant d'artistes paens, tant de lettrs panthistes, tant de mdecins matrialistes. * * * * * Deux jours s'taient passs depuis la visite de Mme de Saint- Dizier aux orphelines; il tait environ dix heures du matin. Les personnes qui avaient volontairement fait le service de nuit auprs des malades l'ambulance tablie rue du Mont-Blanc allaient tre releves par d'autres servants volontaires. -- Eh bien! messieurs, dit l'un des nouveaux arrivants, o en sommes-nous? y a-t-il eu dcroissance cette nuit dans le nombre des malades? -- Malheureusement non..., mais les mdecins croient que la contagion a atteint son plus haut degr d'intensit. -- Il reste du moins l'esprance de la voir dcrotre... -- Et parmi ces messieurs que nous remplaons, aucun n'a-t-il t atteint? -- Nous sommes venus onze hier; ce matin nous ne sommes plus que neuf. -- C'est triste... Et ces deux personnes ont t rapidement frappes? -- Une des victimes... jeune homme de vingt-cinq ans, officier de cavalerie en cong... a t pour ainsi dire foudroy... en moins d'un quart d'heure il est mort; quoique de pareils faits soient frquents, nous sommes tous rests dans la stupeur. -- Pauvre jeune homme!... -- Il avait un mot d'encouragement cordial et d'espoir pour chacun; il tait parvenu remonter tellement le moral de plusieurs malades, que plusieurs d'entre eux, qui avaient moins le cholra que la peur du cholra, sont sortis peu prs guris de l'ambulance... -- Quel dommage!... un si brave jeune homme!... Enfin, il est mort glorieusement; il y a autant de courage mourir ainsi qu' la bataille... -- Il n'y avait pour rivaliser de zle, de courage avec lui, qu'un jeune prtre d'une figure anglique; on le nomme l'abb Gabriel; il est infatigable; peine prend-il quelques heures de repos, courant de l'un l'autre, se faisant tout tous; il n'oublie personne; ses consolations, qu'il donne partout du plus profond de son coeur, ne sont pas des banalits qu'il dbite par mtier; non, non, je l'ai vu pleurer la mort d'une pauvre femme qui il avait ferm les yeux aprs une dchirante agonie. Ah! si tous les prtres lui ressemblaient!... -- Sans doute, c'est si vnrable, un bon prtre!... Et quelle est l'autre victime de cette nuit parmi vous? -- Oh! cette mort-l a t affreuse... N'en parlons pas, j'ai encore cet horrible tableau devant les yeux. -- Une attaque de cholra foudroyante? -- Si ce malheureux n'tait mort que de la contagion, vous ne me verriez pas si effray ce souvenir. -- De quoi est-il donc mort? -- C'est toute une histoire sinistre... Il y a trois jours, on a amen ici un homme que l'on croyait seulement atteint du cholra... vous avez sans doute entendu parler de ce personnage, c'est un dompteur de btes froces qui a fait courir tout Paris la Porte-Saint-Martin. -- Je sais de qui vous voulez parler... un nomm Morok; il jouait une espce de scne avec une panthre noire apprivoise! -- Prcisment, j'tais mme une reprsentation singulire, la fin de laquelle un tranger, un Indien, par suite d'un pari, dit- on, a saut sur le thtre et a tu la panthre... Eh bien, figurez-vous que chez Morok, amen d'abord ici comme cholrique, et en effet il offrait les symptmes de la contagion, une maladie affreuse s'est tout coup dclare. -- Et cette maladie? -- L'hydrophobie. -- Il est devenu enrag? -- Oui!... il a avou avoir t mordu, il y a peu de jours, par l'un des molosses qui gardent sa mnagerie; malheureusement, il n'a fait cet aveu qu'aprs le terrible accs qui a cot la vie au malheureux que nous regrettons. -- Comment cela s'est-il donc pass? -- Morok occupait une chambre avec trois autres malades. Tout coup, saisi d'une espce de dlire furieux, il se lve en poussant des cris froces... et se prcipite comme un fou dans le corridor... Le malheureux que nous regrettons se prsente lui et veut l'arrter. Cette espce de lutte exalte la frnsie de Morok, et il se jette sur celui qui s'opposait son passage, le mord, le dchire... et tombe enfin dans d'horribles convulsions. -- Ah! vous avez raison, c'est affreux... Et malgr tous les secours, la victime de Morok?... -- Est morte cette nuit, au milieu de souffrances atroces; car l'motion avait t si violente, qu'une fivre crbrale s'est aussitt dclare. -- Et Morok, est-il mort? -- Je ne sais pas... On a d le transporter hier dans un hpital, aprs l'avoir garrott pendant l'tat d'affaissement qui succde ordinairement ces crises violentes; mais en attendant qu'il pt tre emmen d'ici, on l'a enferm dans une chambre haute de cette maison. -- Mais il est perdu? -- Il doit tre mort... Les mdecins ne lui donnaient pas vingt- quatre heures vivre. Les interlocuteurs de cet entretien se tenaient dans une antichambre situe au rez-de-chausse o se runissaient ordinairement les personnes qui venaient offrir volontairement leur aide et leurs concours. D'un ct, cette pice communiquait avec les salles de l'ambulance; de l'autre, avec le vestibule, dont la fentre s'ouvrait sur la cour. -- Ah! mon Dieu! dit l'un des interlocuteurs en regardant travers la croise, voyez donc quelles charmantes jeunes personnes viennent de descendre de cette belle voiture; comme elles se ressemblent! En vrit, une pareille ressemblance est extraordinaire. -- Sans doute, ce sont deux jumelles... Pauvres jeunes filles! elles sont vtues de deuil... Peut-tre ont-elles regretter un pre ou une mre. -- L'on dirait qu'elles viennent de ce ct. -- Oui, elles montent le perron... Bientt, en effet, Rose et Blanche entrrent dans l'antichambre, l'air timide, inquiet, quoique une sorte d'exaltation fbrile et rsolue brillt dans leurs regards. L'un des deux hommes qui causaient ensemble, touch de l'embarras des jeunes filles, s'avana vers elle et leur dit d'un ton de politesse prvenante: -- Dsirez-vous quelque chose, mesdemoiselles? -- N'est-ce pas ici, monsieur, reprit Rose, l'ambulance de la rue du Mont-Blanc? -- Oui, mademoiselle. -- Une dame nomme Mme Augustine du Tremblay a t, nous a-t-on dit, amene ici il y a deux jours, monsieur. Pourrions-nous la voir? -- Je dois vous faire observer, mademoiselle, qu'il y a quelque danger... pntrer dans les salles des malades. -- C'est une amie bien chre que nous dsirons voir, rpondit Rose d'un ton doux et ferme qui disait assez son mpris du danger. -- Je ne puis d'ailleurs, vous assurer, mademoiselle, reprit son interlocuteur, que la personne que vous cherchez soit ici; mais si vous voulez vous donner la peine d'entrer dans cette pice, main gauche, vous trouverez la bonne soeur Marthe dans son cabinet: elle est charge de la salle des femmes, et vous donnera tous les renseignements que vous pourrez dsirer. -- Merci, monsieur, dit Blanche en s'inclinant gracieusement, et elle entra avec sa soeur dans l'appartement que l'on venait de lui indiquer. -- En vrit, elles sont charmantes, dit l'homme en suivant du regard les deux soeurs, qui disparurent bientt. Ce serait dommage si... Il ne put achever... Tout coup un tumulte effroyable ml de cris d'horreur et d'pouvante, retentit dans les pices voisines; presque aussitt deux portes qui communiquaient l'antichambre s'ouvrirent violemment, et un grand nombre de malades, la plupart demi-nus, hves, dcharns, les traits altrs par la terreur, se prcipitrent dans cette pice en criant: Au secours! au secours! l'enrag!... Il est impossible de peindre la mle dsespre furieuse, qui suivit cette panique de gens effars se ruant sur l'unique porte de l'antichambre afin d'chapper au pril qu'ils redoutaient, et l, luttant, se battant, se foulant aux pieds, afin de fuir par cette troite issue. Au moment o le dernier de ces malheureux parvenait gagner la porte, se tranant puis sur ses mains ensanglantes, car il avait t renvers et presque cras durant la mle, Morok, l'objet de tant d'pouvante... Morok apparut. Il tait horrible... un lambeau de couverture ceignait ses reins; son torse blafard et meurtri tait nu ainsi que ses jambes, autour desquelles se voyaient encore les dbris des liens qu'il venait de briser; son paisse chevelure jauntre se roidissait sur son front; sa barbe semblait se hrisser, par la mme horripilation; ses yeux, roulant gars, sanglants dans leurs orbites, brillaient illumins d'un clat vitreux; l'cume inondait ses lvres: de temps autre il poussait des cris rauques, gutturaux; les veines de ses membres de fer taient tendues se rompre; il bondissait par saccades, comme une bte fauve, en tendant devant lui ses doigts osseux et crisps. Au moment o Morok allait atteindre l'issue par laquelle ceux qu'il poursuivait venaient de s'chapper, des personnes valides, accourues au bruit, parvinrent fermer au dehors et cette porte et celles qui communiquaient aux salles de l'ambulance. Morok se vit prisonnier. Il courut alors la fentre pour la briser et se prcipiter dans la cour; mais s'arrtant tout coup, il recula devant l'clat miroitant des carreaux, saisi de l'horreur invincible que tous les hydrophobes prouvent la vue des objets luisants, et surtout des glaces. Bientt les malades qu'il avait poursuivis, ameuts dans la cour, le virent, travers la fentre, s'puiser en efforts furieux pour ouvrir les portes que l'on venait de fermer sur lui. Puis, reconnaissant l'inutilit de ses tentatives; il poussa des cris sauvages et se mit tourner rapidement autour de cette salle, comme un animal froce qui cherche en vain l'issue de sa cage. Mais ceux des spectateurs de cette scne qui collaient leurs visages aux vitres de la fentre poussrent une grande clameur d'angoisse et d'pouvante. Morok venait d'apercevoir la petite porte qui communiquait au cabinet occup par la soeur Marthe, et dans lequel Rose et Blanche venaient d'entrer quelques instants auparavant. Morok, esprant sortir par cette issue, tira violemment lui le bouton de cette porte, et parvint l'entr'ouvrir, malgr la rsistance qu'il prouvait l'intrieur... Un instant, la foule, effraye vit, de la cour, les bras roidis de la soeur Marthe et des orphelines cramponns la porte et la retenant de tout leur pouvoir. LI. L'hydrophobie. Lorsque les malades rassembls dans la cour virent l'acharnement des tentatives de Morok pour forcer la porte de la chambre o taient renfermes soeur Marthe et les orphelines, la terreur redoubla. -- La soeur est perdue! s'criait-on avec horreur. -- Cette porte va cder... -- Et ce cabinet n'a pas d'autre issue! -- Il y a deux jeunes filles en deuil avec elle... -- On ne peut pourtant laisser de pauvres femmes aux prises avec ce furieux!... moi, mes amis! dit gnreusement un spectateur valide en courant vers le perron pour rentrer dans l'antichambre. -- Il est trop tard, c'est vous exposer en vain, dirent plusieurs personnes en le retenant malgr lui. ce moment, on entendit des voix crier: -- Voici l'abb Gabriel! -- Il descend du premier... il accourt au bruit. -- Il demande ce que c'est. -- Que va-t-il faire? En effet, Gabriel, occup prs d'un mourant dans une salle voisine, venait d'apprendre que Morok, brisant ses liens, tait parvenu s'chapper par une troite lucarne de la chambre o on l'avait enferm provisoirement. Prvoyant les terribles dangers qui pouvaient rsulter de l'vasion du dompteur de btes, le jeune missionnaire, ne consultant que son courage, accourut dans l'espoir de conjurer de plus grands malheurs. D'aprs ses ordres, un infirmier le suivait tenant la main un rchaud portatif rempli d'une braise ardente, au milieu de laquelle chauffaient blanc plusieurs fers cautriser, dont les mdecins se servaient dans quelques cas de cholra dsesprs. L'anglique figure de Gabriel tait ple; mais une calme intrpidit clatait sur son noble front. Traversant prcipitamment le vestibule, cartant de droite et de gauche la foule presse sur son passage, il se dirigeait, en hte, vers l'antichambre. Au moment o il s'en approchait, un des malades lui dit d'une voix lamentable: -- Oh! monsieur l'abb... c'est fini; ceux qui sont dans la cour et qui voient travers les vitres, disent que la soeur Marthe est perdue... Gabriel ne rpondit rien, mit vivement la main sur la clef de la porte; mais avant de pntrer dans cette pice o tait renferm Morok, il se retourna vers l'infirmier et lui dit d'une voix ferme. -- Vos fers sont chauffs blanc? -- Oui, monsieur l'abb. -- Attendez-moi l... et tenez-vous prt. Quant vous, mes amis, ajouta-t-il en s'adressant quelques malades frissonnant d'effroi, ds que je serai entr... fermez la porte sur moi... Je rponds de tout; et vous, infirmier, ne venez que lorsque j'appellerai... Puis le jeune missionnaire fit jouer le pne dans la serrure. ce moment, un cri de terreur, de piti, d'admiration, sortit de toute les poitrines, et les spectateurs de cette scne, rassembls autour de la porte, s'en loignrent en hte par un mouvement d'pouvante involontaire. Aprs avoir lev les yeux au ciel comme pour invoquer Dieu cet instant terrible, Gabriel poussa la porte et la referma aussitt sur lui. Il se trouva seul avec Morok. Le dompteur de btes, par un dernier effort de fureur, tait parvenu ouvrir presque entirement la porte laquelle la soeur Marthe et les orphelines se cramponnaient agonisantes de frayeur, en poussant des cris dsesprs. Au bruit des pas de Gabriel, Morok se retourna brusquement. Alors loin de persister entrer dans le cabinet, d'un bond il s'lana en rugissant sur le jeune missionnaire. Pendant ce temps, la soeur Marthe et les orphelines, ignorant la cause de la retraite de leur agresseur, et profitant de ce moment de rpit, poussrent un verrou et se mirent ainsi l'abri d'une nouvelle attaque. Morok, l'oeil hagard, les dents convulsivement serres, s'tait ru sur Gabriel, les mains tendues en avant afin de le saisir la gorge; le missionnaire reut vaillamment le choc; ayant, d'un coup d'oeil rapide, devin le mouvement de son adversaire, l'instant o celui-ci s'lana sur lui, il le saisit par les deux poignets... et, le contenant ainsi, les abaissa violemment d'une main vigoureuse. Pendant une seconde, Morok et Gabriel restrent muets, haletants, immobiles, se mesurant du regard; puis, le missionnaire, arc-bout sur ses reins, le haut du corps renvers en arrire, tcha de vaincre les efforts de l'hydrophobe, qui, par de violents soubresauts, tentait de lui chapper et de se jeter sur lui, la tte en avant, pour le dchirer. Tout coup le dompteur de btes sembla dfaillir, ses genoux flchirent; sa tte, livide, violace, se pencha sur ses paules; ses yeux se fermrent... Le missionnaire, pensant qu'une faiblesse passagre succdait l'accs de rage de ce misrable, et qu'il allait tomber, cessa de le maintenir pour lui prter secours... Se sentant libre, grce sa ruse, Morok se releva tout coup pour se jeter avec rage sur Gabriel. Surpris par cette brusque attaque, celui-ci chancela et se sentit saisir et enlacer dans les bras de fer de ce furieux. Redoublant pourtant d'nergie et d'efforts, luttant poitrine contre poitrine, pied contre pied, le missionnaire fit son tour trbucher son adversaire, d'un lan vigoureux parvint le renverser, lui saisir de nouveau les mains, et le tenir presque immobile sous son genou... L'ayant ainsi compltement matris, Gabriel tournait la tte pour appeler l'aide, lorsque Morok, par un effort dsespr, parvint se redresser sur son sant et saisir entre ses dents le bras gauche du missionnaire. cette morsure aigu, profonde, horrible, qui entama les chairs, le missionnaire ne put retenir un cri de douleur et d'effroi... il voulut en vain se dgager; son bras restait serr comme dans un tau entre les mchoires convulsives de Morok, qui ne lchait pas prise... Cette scne effrayante avait dur moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire, lorsque tout coup la porte donnant sur le vestibule s'ouvrit violemment; plusieurs hommes de coeur, ayant appris par les malades terrifis le danger que courait le jeune prtre, accouraient son secours, malgr la recommandation qu'il avait faite de n'entrer que lorsqu'il appellerait. L'infirmier portant son rchaud et ses fers rougis blanc tait au nombre des nouveaux arrivants; Gabriel, l'apercevant, lui cria d'une voix altre: -- Vite, vite, mon ami, vos fers; j'y avais pens, grce Dieu... L'un des hommes qui venait d'entrer s'tait heureusement prcautionn d'une couverture de laine; au moment o le missionnaire parvenait arracher son bras d'entre les dents de Morok, qu'il tenait toujours sous son genou, on jeta la couverture sur la tte de l'hydrophobe, qui fut aussitt envelopp et garrott sans danger, malgr sa rsistance dsespre. Gabriel alors se releva, dchira la manche de sa soutane, et mettant nu son bras gauche, o l'on voyait une profonde morsure, saignante et bleutre, il fit signe l'infirmier d'approcher, saisit un des fer rougis blanc et, par deux fois, d'une main ferme et sre, il appliqua l'acier incandescent sur sa plaie avec un calme hroque qui frappa tous les assistants d'admiration. Mais bientt tant d'motions diverses, si intrpidement combattues, eurent une raction invitable: le front de Gabriel se perla de grosses gouttes de sueur, ses longs cheveux blonds se collrent ses tempes, il plit... chancela... perdit connaissance, et fut transport dans une pice voisine pour y recevoir les premiers secours. * * * * * Un hasard, concevable d'ailleurs, avait fait, l'insu de Mme de Saint-Dizier, une vrit de l'un de ses mensonges. Afin d'engager encore davantage les orphelines se rendre l'ambulance provisoire, elle avait imagin de leur dire que Gabriel s'y trouvait ce qu'elle tait loin de croire; car elle et, au contraire, tent d'empcher cette rencontre, qui pouvait nuire ses projets, l'attachement du jeune missionnaire pour les jeunes filles lui tant connu. Peu de temps aprs la scne terrible que l'on a raconte, Rose et Blanche entrrent, accompagnes de soeur Marthe, dans une vaste salle d'un aspect trange, sinistre, o l'on avait transport un grand nombre de femmes subitement frappes du cholra. Cet immense appartement gnreusement prt pour tablir une ambulance temporaire, tait dcor avec un luxe excessif; la pice alors occupe par les femmes malades dont nous parlons avait servi de salon de rception; les boiseries blanches tincelaient de somptueuses dorures: des glaces magnifiquement encadres sparaient les trumeaux de fentres travers lesquelles on apercevait les fraches pelouses d'un riant jardin que les premires pousses de mai verdissaient dj. Au milieu de ce luxe, de ces lambris dors, sur un parquet de bois prcieux, richement incrust, l'on voyait symtriquement disposes quatre files de lits de toute formes, provenant aussi de dons volontaires, depuis l'humble lit de sangle jusqu' la riche couchette d'acajou sculpt. Cette longue salle avait t partage en deux, dans toute sa longueur, par une cloison provisoire de quatre cinq pieds de hauteur; l'on s'tait ainsi mnag la facult d'tablir quatre ranges de lits; cette sparation s'arrtait quelque distance des deux extrmits de ce salon: cet endroit, il conservait toute sa largeur; dans cet espace rserv l'on ne voyait point de lits; l se tenaient les servants volontaires, lorsque les malades n'avaient pas besoin de leurs soins; l'une de ces extrmits tait une haute et magnifique chemine de marbre, orne de bronze dor; l chauffaient diffrents breuvages; enfin, comme dernier trait ce tableau d'un si singulier aspect, des femmes, appartenant aux conditions les plus diverses, se chargeaient volontairement de soigner tout tour ces malades, dont les sanglots, les gmissements, taient toujours accueillis par elles avec de consolantes paroles de commisration et d'esprance. Tel tait l'endroit la fois bizarre et lugubre dans lequel Rose et Blanche, se tenant par la main, entrrent quelque temps aprs que Gabriel eut dploy un courage si hroque dans sa lutte contre Morok. La soeur Marthe accompagnait les filles du marchal Simon; aprs leur avoir dit quelques mots tout bas, elle indiqua chacune d'elles un des cts de la cloison o taient rangs des lits, puis se dirigea vers l'autre extrmit de la salle afin de donner quelques ordres. Les orphelines, sous le coup de la terrible motion cause par le pril dont Gabriel les avait sauves leur insu, taient d'une excessive pleur; nanmoins une ferme rsolution se lisait dans leurs yeux. Il s'agissait non seulement pour elles d'accomplir un imprieux devoir de reconnaissance, et de se montrer ainsi dignes de leur valeureux pre; il s'agissait encore pour elles du salut de leur mre, dont la flicit ternelle pouvait dpendre, leur avait-on dit, des preuves de dvouement chrtien qu'elles donneraient au Seigneur. Est-il besoin d'ajouter que la princesse de Saint-Dizier, suivant les avis de Rodin, dans une seconde entrevue habilement mnage entre elle et les deux soeurs, l'insu de Dagobert, avait tour tour abus, exalt, fanatis ces pauvres mes confiantes, naves et gnreuses, en poussant jusqu' l'exagration la plus funeste tout ce qu'il y avait en elles de sentiments levs et courageux? Les orphelines ayant demand la soeur Marthe si Mme Augustine du Tremblay avait t amene dans cet asile de secours depuis trois jours, la soeur leur avait rpondu qu'elle l'ignorait... mais qu'en parcourant les salles des femmes il leur serait trs facile de s'assurer si la personne qu'elles cherchaient s'y trouvait. Car l'abominable dvote qui, complice de Rodin, jetait ces deux enfants au milieu d'un pril mortel, avait menti effrontment en leur affirmant qu'elle venait d'apprendre que leur gouvernante avait t transporte dans cette ambulance. Les filles du marchal Simon avaient, et pendant l'exil et durant leur pnible voyage avec Dagobert, t exposes de bien rudes preuves; mais jamais un spectacle aussi dsolant que celui qui s'offrait tout coup leurs yeux n'avait frapp leurs regards... Cette longue file de lits, o tant de cratures taient gisantes, o celles-ci se tordaient en poussant des gmissements de douleur, o celles-l faisaient entendre les sourds rlements de l'agonie, o d'autres, enfin, dans le dlire de la fivre, clataient en sanglots ou appelaient grands cris les tres dont la mort allait les sparer; ce spectacle effrayant, mme pour des hommes aguerris, devait presque invitablement, selon l'excrable prvision de Rodin et de ses complices, causer une impression fatale ces deux jeunes filles, qu'une exaltation de coeur aussi gnreuse qu'irrflchie poussait cette funeste visite. Puis, circonstance funeste, qui pour ainsi dire ne se rvla dans toute la poignante et profonde amertume de leur souvenir qu'au chevet des premires malades qu'elles virent, c'tait aussi du cholra... de cette mort affreuse, qu'tait morte la mre des orphelines... Que l'on se figure donc les deux soeurs arrivant dans ces vastes salles d'un aspect si effrayant, dj affreusement mues par la terreur que leur avait inspire Morok, et commenant leur triste recherche parmi ces infortunes dont les souffrances, dont l'agonie, dont la mort, rappelaient chaque instant aux orphelines la souffrance, l'agonie, la mort de leur mre. Un moment, pourtant, l'aspect de cette salle funbre, Rose et Blanche sentirent leur rsolution faiblir: un noir pressentiment leur fit regretter leur hroque imprudence; enfin, depuis quelques minutes, elles commenaient ressentir les sourds tressaillements d'un frisson fbrile, glac; puis, de douloureux lancements faisaient parfois battre leurs tempes; mais attribuant ces symptmes, dont elles ignoraient le danger, aux suites de l'effroi que venait de leur causer Morok, tout ce qu'il y avait de bon, de valeureux en elles touffa bientt ces craintes; et toutes deux, Rose d'un ct de la cloison, Blanche de l'autre, commencrent sparment leur pnible recherche. Gabriel, transport dans la chambre des mdecins de service, avait bientt repris ses sens. Grce sa prsence d'esprit et son courage, sa blessure, cicatrise temps, ne pouvait plus avoir de suites dangereuses; sa plaie panse, il voulut retourner dans la salle des femmes; car c'tait l qu'il donnait de pieuses consolations une mourante quand l'on tait venu le prvenir des affreux dangers qui pouvaient rsulter de l'vasion de Morok. Peu d'instants avant que le missionnaire entrt dans cette salle, Rose et Blanche arrivaient presque ensemble au terme de leur triste recherche, l'une ayant parcouru la ligne gauche des lits, l'autre la ligne droite, spares par la cloison qui traversait toute la salle... Les deux soeurs ne s'taient pas encore rejointes. Leurs pas devenaient de plus en plus chancelants; mesure qu'elles s'avanaient, elles taient obliges de s'appuyer de temps autre sur les lits auprs desquels elles passaient; les forces commenaient leur manquer. En proie une sorte de vertige, de douleur et d'pouvante, elles ne paraissaient plus agir que machinalement. Hlas! les orphelines venaient d'tre frappes presque ensemble des terribles symptmes du cholra. Par suite de cette espce de phnomne physiologique dont nous avons dj parl, phnomne frquent chez les tres jumeaux, et qui dj plusieurs fois s'tait rvl lors de deux ou trois maladies dont les jeunes filles avaient t pareillement atteintes; cette fois encore, une cause mystrieuse soumettant leur organisation des sensations, des accidents simultans, semblaient les assimiler deux fleurs d'une mme tige, qui tour tour renaissent et se fltrissent ensemble. Puis, l'aspect de toutes les souffrances, de toutes les agonies auxquelles les orphelines venaient d'assister en traversant cette longue salle, avait encore acclr le dveloppement de cette effroyable maladie. Rose et Blanche portaient dj sur leur visage boulevers, mconnaissable, la mortelle empreinte de la contagion, lorsque chacune d'elles sortit de son ct des subdivisions de la salle qu'elles venaient de parcourir sans trouver leur gouvernante. Rose et Blanche, spares jusqu'alors par la haute cloison qui rgnait dans toute la longueur du salon, n'avaient pu s'apercevoir... mais lorsqu'enfin elles jetrent les yeux l'une sur l'autre, il se passa une scne dchirante. LII. L'ange gardien. la fracheur charmante de Rose et de Blanche avait succd une pleur livide; leurs grands yeux bleus devenus caves, commenant se retirer au fond de leurs orbites, paraissaient normes; leurs lvres, nagure si vermeilles, se couvraient dj d'une teinte violette... comme celle qui remplaait peu peu la transparence carmine de leurs joues et de leurs doigts effils. On et dit que tout ce qu'il y avait de rose et de pourpre dans leur ravissant visage se ternissait ainsi peu peu sous le souffle bleutre et glac de la mort. Lorsque les orphelines se trouvrent face face, dfaillantes, se soutenant peine... un cri de mutuel effroi sortit de leur sein; chacune, la vue de l'pouvantable altration des traits de sa soeur, s'cria: -- Ma soeur... toi aussi, tu souffres!... Et toutes deux se prcipitrent dans les bras l'une de l'autre en fondant en larmes; puis, s'interrogeant du regard: -- Mon Dieu, Rose... tu es bien ple! -- Comme toi, ma soeur... -- Tu ressens aussi un frisson glac?... -- Oui, je suis brise... ma vue se trouble... -- Moi, j'ai la poitrine en feu... -- Ma soeur, nous allons peut-tre mourir... -- Pourvu que cela soit ensemble... -- Et notre pauvre pre?... -- Et Dagobert? -- Ma soeur... notre rve... tait vrai! s'cria tout coup Rose dlirante, en jetant ses bras autour du cou de sa soeur. Regarde... regarde... l'ange Gabriel vient nous chercher... ce moment, en effet, Gabriel entrait dans l'espce d'hmicycle rserv chaque extrmit du salon. -- Ciel!... que vois-je!... les filles du marchal Simon, s'cria le jeune prtre. Et, s'lanant, il reut les orphelines entre ses bras; elles n'avaient plus la force de se soutenir; dj leurs ttes alanguies, leurs yeux mourants, leur souffle pniblement oppress annonaient les approches de la mort... La soeur Marthe n'tait qu' quelques pas, elle accourut l'appel de Gabriel; aid de cette sainte femme, il put transporter les orphelines sur le lit rserv au mdecin de garde. De peur que le spectacle de cette dchirante agonie n'impressionnt trop vivement les malades voisines, la soeur Marthe tira un grand rideau, et les deux soeurs furent spares, de la sorte, du reste de la salle. Leurs mains s'taient si troitement entrelaces pendant un accs de paroxysme nerveux, que l'on ne put disjoindre leurs doigts crisps; ce fut ainsi que les premiers secours leurs furent donns... secours impuissants vaincre le mal, mais qui du moins calmrent pour quelques instants l'atroce violence de leurs douleurs et jetrent une faible lueur au milieu de leur raison obscurcie et trouble. ce moment Gabriel, debout leur chevet et pench vers elles, les contemplait avec une douleur inexprimable; le coeur bris, la figure baigne de larmes, il songeait avec pouvante au sort trange qui le rendait tmoin de la mort de ces deux jeunes filles, ses parentes, que peu de mois auparavant il avait arraches aux horreurs de la tempte... Malgr la fermet d'me du missionnaire, il ne pouvait s'empcher de frmir en rflchissant la destine des orphelines, la mort de Jacques Rennepont, l'effrayante captation qui, aprs avoir jet M. Hardy dans la solitude claustrale de Saint-Hrem, en avait fait, presque l'agonie, un membre de la socit de Jsus; le missionnaire se disait que dj quatre membres de la famille Rennepont... de sa famille lui, Gabriel, venaient d'tre successivement frapps par un concours de circonstances funestes; il se demandait enfin avec effroi comment les dtestables intrts de la socit d'Ignace de Loyola taient servis par une fatalit si providentielle!... L'tonnement du jeune missionnaire et fait place l'horreur la plus profonde, s'il et connu la part que Rodin et ses complices avaient la mort de Jacques Rennepont, en faisant surexciter par Morok les mauvais penchants de cet artisan, et la fin prochaine de Rose et de Blanche, en faisant exalter par la princesse de Saint-Dizier les inspirations gnreuses des orphelines jusqu' un hrosme homicide. Rose et Blanche, sortant un moment du douloureux anantissement o elles taient plonges, ouvrirent demi leurs grands yeux dj troubls, teints; et puis toutes deux, de plus en plus dlirantes, attachrent un regard fixe, extatique, sur l'anglique figure de Gabriel... -- Ma soeur, dit Rose d'un voix affaiblie, vois-tu l'archange... comme dans notre rve... en Allemagne?... -- Oui... il y a trois jours, il nous est encore apparu. -- Il vient... nous chercher. -- Hlas! notre mort... sauvera-t-elle notre pauvre mre... du purgatoire -- Archange... saint archange... priez Dieu pour notre mre... et pour nous... Jusqu'alors, Gabriel, stupfait d'tonnement et de douleur, presque suffoquant par les sanglots, n'avait pu trouver une parole; mais ces mots des orphelines, il s'cria: -- Chres enfants, pourquoi douter du salut de votre mre?... Ah!... jamais me plus pure, plus sainte, n'est remonte vers le Crateur... Votre mre!... mais je le sais par mon pre adoptif, ses vertus, son courage ont fait l'admiration de ceux qui la connaissaient... aussi, croyez-moi... Dieu l'a bnie... -- Oh! tu l'entends... ma soeur, s'cria Rose, et un clat cleste illumina un instant la figure livide des orphelines. Notre mre est bnie de Dieu!... -- Oui, oui, reprit Gabriel; cartez ces ides funestes... pauvres enfants... reprenez courage, vous ne mourrez pas... Songez votre pre... -- Notre pre! dit Blanche en tressaillant; et elle reprit avec un mlange de raison et d'exaltation dlirante qui et dchir l'me la plus indiffrente: -- Hlas! il ne nous retrouvera plus son retour... Pardonne- nous, mon pre... nous n'avons pas cru mal agir... Nous avons, comme toi, voulu faire quelque chose de gnreux, en tchant d'aller secourir notre gouvernante... -- Et puis nous ne savions pas mourir si vite et si tt... Hier encore nous tions gaies, heureuses... -- bon archange! vous apparatrez en rve notre pre, comme vous nous tes apparu; vous lui direz qu'en mourant, la dernire pense... de ses enfants... a t pour lui... -- C'est sans avertir Dagobert que nous sommes... venues ici... que notre pre ne le gronde pas. -- Saint archange, reprit l'autre orpheline d'une voix de plus en plus affaiblie, Dagobert aussi... vous apparatrez... pour lui dire que nous lui demandons pardon du chagrin que notre mort lui aura caus... -- Que notre vieil ami donne... une bonne caresse pour nous au pauvre Rabat-Joie, notre gardien fidle, ajouta Blanche et tchant de sourire. -- Et puis... enfin... reprit Rose d'une voix plus faible, promettez-nous d'apparatre aussi deux personnes... qui ont t si affectueuses pour nous... portez-leur notre dernier souvenir... cette bonne Mayeux... et cette belle mademoiselle Adrienne. -- Nous n'oublions... personne de ceux qui nous ont aimes, dit Blanche avec un suprme effort; maintenant... que le bon Dieu... fasse... que nous allions rejoindre notre mre... pour ne plus jamais la quitter. -- Vous nous l'avez promis... vous savez... bon archange, dans le rve... vous nous avez dit: Pauvres enfants, venues... de si loin... vous aurez... travers cette terre... pour aller vous reposer jamais dans le sein maternel... -- Oh! c'est affreux... affreux! si jeunes... et aucun espoir de les sauver... murmura Gabriel en cachant dans ses mains sa figure altre. Seigneur, Seigneur, tes vues sont impntrables... Hlas! pourquoi frapper ces enfants d'une mort si cruelle? Rose poussa un grand soupir et dit d'une voix expirante: -- Que nous soyons... ensevelies... ensemble... afin d'tre, aprs notre mort... comme pendant notre vie... ensemble. Et les deux soeurs tournrent leurs regards expirants et tendirent leurs mains suppliantes vers Gabriel. -- saintes martyres du plus gnreux dvouement! s'cria le missionnaire en levant au ciel ses yeux baigns de larmes, mes angliques... trsors d'innocence et de candeur, remontez, remontez au ciel!... puisque, hlas! Dieu vous rappelle lui, comme si la terre n'tait pas digne de vous possder. -- Ma soeur!... mon pre!... Tels furent les mots suprmes que les orphelines prononcrent d'une voix mourante... Puis, les deux soeurs, par un dernier mouvement instinctif, semblrent vouloir se serrer l'une contre l'autre, leurs paupires appesanties se soulevrent demi, comme pour changer encore un regard; alors elles frissonnrent deux ou trois fois, leurs membres s'affaissrent... et un profond soupir s'exhala de leurs lvres violettes faiblement entrouvertes... Rose et Blanche taient mortes!... Gabriel et la soeur Marthe, aprs avoir ferm la paupire des orphelines, s'agenouillrent pour prier auprs de la couche funbre. Tout coup un grand tumulte se fit entendre dans la salle. Bientt des pas prcipits, mls d'imprcations, retentirent; le rideau qui environnait cette scne lugubre s'ouvrit et Dagobert entra prcipitamment, ple, gar, les habits en dsordre... la vue de Gabriel et de la soeur de charit agenouills auprs du corps de _ses enfants_, le soldat, ptrifi, poussa un cri terrible, essaya de faire un pas... mais en vain, car avant que Gabriel et pu courir lui, Dagobert tomba la renverse, et sa tte grise rebondit sur le parquet. * * * * * Il fait... nuit... une nuit sombre, orageuse. Une heure du matin vient de sonner l'glise de Montmartre. C'est au cimetire de Montmartre que, le mme jour, on a transport le cercueil qui, selon le voeu de Rose et de Blanche, les contenait toutes deux... travers l'ombre paisse qui enveloppe le champ des morts, on voit errer une ple lumire. C'est le fossoyeur. Il marche avec prcaution, une lanterne sourde la main. Un homme, envelopp d'un manteau, l'accompagne; sa tte est baisse, il pleure. C'est Samuel. Samuel... vieux juif... le gardien de la maison de la rue Saint- Franois. La nuit des funrailles de Jacques Rennepont, le premier mort des sept hritiers, enterr dans un autre cimetire, Samuel est aussi venu s'entretenir mystrieusement avec le fossoyeur... pour en obtenir prix d'or... une faveur... trange et effrayante faveur!!! Aprs avoir travers bien des sentiers bords de cyprs, ctoy bien des tombes, le juif et le fossoyeur arrivrent une petite clairire situe prs de la muraille occidentale du cimetire. La nuit tait toujours si noire, que l'on y voyait peine. Aprs avoir promen et l sa lanterne terre et autour de lui, le fossoyeur, montrant Samuel, au pied d'un grand if aux longs rameaux noirs, une minence de terre frachement remue, il dit: -- C'est l... -- Vous en tes sr?... -- Oui, oui... deux corps dans une mme bire... a ne se rencontre pas tous les jours. -- Hlas! toutes deux dans le mme cercueil... dit le juif en gmissant. -- Maintenant que vous savez l'endroit... que voulez-vous de plus? demanda le fossoyeur. Samuel ne rpondit pas. Il tomba genoux, baisa pieusement la terre qui recouvrait la fosse, puis se relevant, les yeux baigns de larmes, il s'approcha du fossoyeur et lui parla quelques instants tout bas... l'oreille, tout bas... quoiqu'ils fussent seuls, au fond de ce cimetire dsert. Alors entre ces deux hommes commena un mystrieux entretien que la nuit enveloppait de son ombre, de son silence. Le fossoyeur, pouvant de ce que Samuel lui demandait, refusa d'abord. Mais le juif, employant tour tour la persuasion, les prires, les larmes, et enfin la sduction de l'or, que l'on entendit tinter, le fossoyeur, aprs une longue rsistance, parut vaincu... Quoique frmissant la pense de ce qu'il promettait Samuel, il lui dit d'une voix altre: -- Dans la nuit de demain... deux heures. -- Je serai derrire ce mur, dit Samuel en montrant, l'aide de la lanterne, la clture peu leve; pour signal... je jetterai trois pierres dans le cimetire. -- Oui... pour signal, trois pierres, rpondit le fossoyeur en frissonnant et en essuyant la sueur froide qui coulait sur son front. Retrouvant un reste de vigueur, Samuel, malgr son grand ge, s'aidant des anfractuosits des pierres, escalada le mur peu lev cet endroit et disparut. Le fossoyeur regagna sa maison grands pas... regardant de temps autre avec effroi derrire lui, comme s'il et t poursuivi par quelque sinistre vision. * * * * * Le soir des funrailles de Rose et de Blanche, Rodin crivit deux billets. Le premier, adress son mystrieux correspondant de Rome, faisait allusion la mort de Jacques Rennepont, la mort de Rose et de Blanche Simon, la captation de M. Hardy et la donation de Gabriel, vnements qui rduisaient le nombre des hritiers deux... Mlle de Cardoville et Djalma. Ce premier billet, crit par Rodin et adress Rome, contenait ces seuls mots: Qui de _sept te cinq_, reste DEUX. -- Faites connatre ce rsultat au cardinal-prince, et qu'il marche... car moi j'avance... j'avance... j'avance... Le second billet, d'une criture contrefaite, fut adress et devait parvenir srement au marchal Simon. Il contenait ce peu de mots: S'il en est temps encore, revenez en hte, vos filles sont mortes. On vous dira qui les a tues. LIII. La ruine. C'est le lendemain de la mort des filles du marchal Simon. Mlle de Cardoville ignore encore la funeste fin de ses jeunes parentes; sa figure est rayonnante de bonheur. Jamais elle n'a t plus jolie; jamais ses yeux n'ont t plus brillants, son teint d'une blancheur plus blouissante, ses lvres d'un corail plus humide. Selon son habitude un peu excentrique de se vtir chez elle d'une manire pittoresque, Adrienne porte, quoiqu'il soit environ trois heures de l'aprs-midi, une robe de moire d'un vert ple, jupe trs ample, dont les manches et le corsage, largement taillads de rose, sont rehausss de passementeries de jais blanc d'une exquise dlicatesse; un lger rseau de perles, aussi de jais blanc, cachant la natte paisse qui se tord derrire la tte d'Adrienne, forme une sorte de coiffure orientale d'une originalit charmante accompagnant merveille les longues boucles de cheveux de la jeune fille qui encadrent son visage et tombent presque jusque sur son sein arrondi. l'expression de bonheur ineffable qui panouit les traits de Mlle de Cardoville se joint certain air rsolu, railleur incisif, qui ne lui est pas habituel; sa ravissante tte semble se redresser plus vaillante encore sur un cou gracieux et blanc comme celui d'un cygne: on dirait qu'une ardeur mal contenue dilate ses petites narines roses et sensuelles, et qu'elle attend avec une impatience hautaine le moment d'une lutte agressive et ironique... Non loin d'Adrienne est la Mayeux; elle a repris dans la maison la place qu'elle y avait d'abord occupe; la jeune ouvrire porte le deuil de sa soeur; son visage exprime une tristesse douce et calme. Elle regarde Mlle de Cardoville avec surprise, car jamais jusqu'alors elle n'a vu la physionomie de la belle patricienne empreinte de cette expression d'audace et d'ironie. Mlle de Cardoville n'avait pas la moindre coquetterie, dans le sens troit et vulgaire de ce mot; pourtant elle jetait un regard interrogatif sur la glace devant laquelle elle se tenait debout; puis, aprs avoir rendu sa souplesse lastique une boucle de ses longs cheveux d'or, en l'enroulant un moment sur son doigt d'ivoire, elle effaa du plat de sa main quelques plis imperceptibles forms par le froncement de l'paisse toffe autour de son lgant corsage. Ce mouvement et celui qu'elle fit en tournant demi le dos la glace pour voir si sa robe s'ajustait parfaitement de tout point, rvlrent par une ondulation serpentine tout le charme voluptueux, tous les divins trsors de cette taille souple, fine et cambre; car malgr la richesse sculpturale du contour de ses hanches et de ses paules blanches, fermes et lustres comme un beau marbre pentlique, Adrienne tait aussi l'une de ces heureuses privilgies du Seigneur... qui peuvent se faire une ceinture de leur jarretire. Ces charmantes volutions de coquetterie fminine accomplies avec une grce indicible, Adrienne se tournant vers la Mayeux, dont la surprise allait croissant, lui dit en souriant: -- Ma douce Madeleine, ne vous moquez pas trop de ma question: Que diriez-vous d'un tableau... qui me reprsenterait comme me voil? -- Mais, mademoiselle... -- Comment! encore mademoiselle! dit Adrienne d'un ton de doux reproche -- Mais... Adrienne... reprit la Mayeux, je dirais que je vois un charmant tableau... et que, comme toujours, vous tes mise avec un got parfait... -- Vous ne me trouvez pas mieux aujourd'hui... que les autres jours? Cher pote... je commence par vous dclarer que ce n'est pas pour moi que je vous demande cela... ajoute gaiement Adrienne. -- Je m'en doute, rpondit la Mayeux en souriant un peu; eh bien, vrai dire, il est impossible d'imaginer une toilette plus votre avantage. Cette robe d'un vert tendre et d'un rose ple, releve par le doux clat de ces garnitures de jais blanc qui s'harmonisent si merveilleusement avec l'or de vos cheveux, tout cela fait que de ma vie, je vous le rpte, je n'ai vu un aussi gracieux tableau... Ce que la Mayeux disait, elle le sentait, et elle se trouvait heureuse de pouvoir l'exprimer, car nous avons dit la vive admiration de cette me potique pour tout ce qui tait beau. -- Eh bien, reprit gaiement Adrienne, je suis ravie de ce que vous me trouvez mieux aujourd'hui qu'un autre jour, mon amie. -- Seulement... reprit la Mayeux en hsitant. -- Seulement? dit Adrienne en regardant la jeune ouvrire d'un regard interrogatif. -- Seulement, mon amie, reprit la Mayeux, si je ne vous ai jamais vue plus jolie... jamais je n'ai vu non plus sur vos traits l'expression rsolue, ironique que vous aviez tout l'heure... C'tait comme un air d'impatient dfi. -- C'est cela mme, ma douce petite Madeleine, dit Adrienne en se jetant au cou de la Mayeux, avec une joyeuse tendresse; il faut que je vous embrasse pour m'avoir si bien devine; car si j'ai, voyez-vous, cet air un peu agressif... c'est que j'attends ma chre tante. -- Mme la princesse de Saint-Dizier! s'cria la Mayeux avec crainte, cette grande dame si mchante qui vous a fait tant de mal? -- Justement; elle m'a demand un moment d'entretien, et je me fais une joie de la recevoir... -- Une joie!... -- Une joie... un peu moqueuse, un peu ironique... un peu mchante, il est vrai, reprit gaiement Adrienne... Jugez donc... Elle regrette ses galanteries, sa beaut, sa jeunesse; enfin, son embonpoint mme la dsole, cette sainte femme!... et elle va me voir belle, aime, amoureuse, et mince... oui, surtout mince... ajouta Mlle de Cardoville, en riant comme une folle; puis elle reprit: -- Or, vous ne pouvez vous imaginer, mon amie, l'envie forcene, le dsespoir atroce que cause aux ridicules prtentions d'une grosse femme mre... la vue d'une jeune femme... mince... -- Mon amie... dit srieusement la Mayeux, vous plaisantez... et pourtant, je ne sais pourquoi la venue de la princesse m'effraye... -- Cher et tendre coeur, rassurez-vous donc, reprit affectueusement Adrienne; cette femme, je ne la crains pas... je ne la crains plus... pour le lui bien prouver, et aussi pour la dsoler beaucoup, je vais la traiter, elle, un monstre d'hypocrisie, de noirceur... elle, qui vient sans doute ici dans quelque dessein affreux... je vais la traiter en femme inoffensive et ridicule... pour tout dire, en grosse femme... Et Adrienne se prit rire de nouveau. Un valet de chambre, entra, interrompit l'accs de folle gaiet d'Adrienne et lui dit: -- Mme la princesse de Saint-Dizier fait demander si mademoiselle peut la recevoir. -- Certainement, dit Mlle de Cardoville. Le domestique sortit. La Mayeux allait, par discrtion, se lever et quitter la chambre, Adrienne la retint et lui dit avec un accent de srieuse tendresse en lui prenant la main: -- Mon amie... restez... je vous en prie... -- Vous voulez... -- Oui... je veux... toujours par vengeance, reprit Adrienne en souriant, montrer Mme de Saint-Dizier... que j'ai une tendre amie... qu'enfin je jouis de tous les bonheurs la fois... -- Mais, Adrienne, reprit timidement la Mayeux, pensez donc... que... -- Silence! Voici la princesse, restez... Je vous le demande en grce et comme un service. Votre rare instinct de coeur... devinera peut-tre le but cach de sa visite... les pressentiments de votre affection ne m'ont-ils pas claire sur les trames de cet odieux Rodin? Devant une telle prire, la Mayeux ne pouvait hsiter; elle resta, mais fit quelques pas pour se reculer de la chemine. Adrienne la prit par la main, la fit se rasseoir dans le fauteuil qu'elle occupait au coin du foyer, et lui dit: -- Ma chre Madeleine, gardez votre place; vous ne devez rien Mme de Saint-Dizier; moi, c'est diffrent: elle vient chez moi. peine Adrienne avait-elle prononc ces mots, que la princesse entra, la tte haute, l'air imposant (et elle avait, on l'a dit, le plus grand air du monde), le pas ferme, la dmarche altire. Les caractres les plus entiers, les esprits les plus rflchis, cdent presque toujours par quelque endroit de puriles faiblesses; une envie froce, excite par l'lgance, par la beaut, par l'esprit d'Adrienne, avait toujours eu une large part dans la haine de la princesse contre sa nice; quoiqu'il lui ft impossible de songer rivaliser avec Adrienne, et qu'elle n'y songet mme pas srieusement, Mme de Saint-Dizier n'avait pu s'empcher, pour se rendre l'entrevue qu'elle lui avait demande, de mettre plus de recherche dans sa toilette et de se faire corser, serrer, sangler triple tour, dans sa robe de taffetas changeant; compression qui lui rendait le visage beaucoup plus color qu'elle ne l'avait habituellement. En un mot, la foule de haineux sentiments qui l'animaient contre Adrienne avait, la seule pense de cette rencontre, jet une telle perturbation dans l'esprit ordinairement calme et mesur de la princesse, qu'au lieu de ces toilettes simples et peu voyantes qu'en femme de tact et de got elle portait d'ordinaire, elle avait commis la maladresse d'une robe gorge de pigeon et d'un chapeau grenat orn d'un magnifique oiseau de paradis. La haine, l'envie, et l'orgueil du triomphe (la dvote songeait l'habilet perfide avec laquelle elle avait envoy une mort presque assure les filles du marchal Simon), l'excrable esprance mal dissimule de russir dans de nouvelles trames, se partageaient, pour ainsi dire, l'expression de la physionomie de la princesse de Saint-Dizier lorsqu'elle entra chez sa nice. Adrienne, sans faire un pas au-devant de sa tante, se leva nanmoins trs poliment du sofa o elle tait assise, fit une demi-rvrence remplie de grce et de dignit, puis elle se rassit; montrant alors du geste la princesse un fauteuil plac en face de la chemine dont la Mayeux occupait un angle, et elle, Adrienne, un autre ct, elle dit: -- Donnez-vous la peine de vous asseoir, madame. La princesse devint trs rouge, resta debout, et jeta un regard de ddaigneuse et insolente surprise sur la Mayeux, qui, fidle la recommandation d'Adrienne, s'tait lgrement incline l'entre de Mme de Saint-Dizier sans lui offrir sa place. La jeune ouvrire avait agi de la sorte et par rflexion de dignit, et en coutant aussi la voix de sa conscience qui lui disait que la vritable supriorit de position n'appartenait pas cette princesse lche, hypocrite et mchante, mais elle, la Mayeux, si admirablement bonne et dvoue. -- Ayez donc la bont de vous asseoir, madame, reprit Adrienne de sa voix douce en dsignant sa tante le sige vacant. -- L'entretien que je vous ai demand, mademoiselle, dit la princesse, doit tre secret. -- Je n'ai pas de secret, madame, pour ma meilleure amie; vous pouvez donc parler devant mademoiselle. -- Je sais depuis longtemps, reprit Mme de Saint-Dizier avec une ironie amre, qu'en toutes choses vous vous souciez fort peu du secret et que vous tes facile sur le choix de ce que vous appelez vos amis... mais vous me permettrez d'agir autrement que vous. Si vous n'avez pas de secrets, mademoiselle, j'en ai... moi... et je n'entends pas en faire confidence la premire venue... Et la dvote jeta un nouveau coup d'oeil de mpris sur la Mayeux. Celle-ci, blesse du ton insolent de la princesse, rpondit doucement et simplement. -- Je ne vois pas jusqu'ici, madame, la diffrence si humiliante qui peut exister entre la premire... et la dernire venue chez Mlle de Cardoville. -- Comment!... _a _parle! s'cria la princesse d'un ton de piti superbe et insolente. -- Du moins, madame... _a _rpond, reprit la Mayeux de sa voix calme. -- Je veux vous entretenir seule; est-ce clair, mademoiselle? dit impatiemment la dvote sa nice. -- Pardon... je ne vous comprends pas, madame, fit Adrienne d'un air tonn; mademoiselle, qui m'honore de son amiti, veut bien consentir assister l'entretien que vous m'avez demand. Je dis qu'elle le veut bien... parce qu'il lui faut, en effet, une trs affectueuse condescendance pour se rsigner entendre... pour l'amour de moi... toutes les choses gracieuses, bienveillantes... charmantes... dont vous venez sans doute me faire part... -- Mais, mademoiselle... dit vivement la princesse. -- Permettez-moi de vous interrompre, madame, reprit Adrienne avec l'accent d'une amnit parfaite, et comme si elle et adress la dvote des compliments les plus flatteurs. Afin de vous mettre tout de suite en confiance avec mademoiselle, je m'empresse de vous apprendre qu'elle est instruite de toutes les pieuses noirceurs... de toutes les dvotes dignits... dont vous avez voulu, et failli me rendre victime... elle sait enfin que vous tes une mre de l'glise... comme on en voit peu... Puis-je esprer maintenant, madame, voir cesser votre dlicate et intressante rserve? -- En vrit, dit la princesse avec une sorte d'bahissement courrouc, je ne sais si je veille ou si je rve... -- Ah! mon Dieu! dit Adrienne d'un air alarm, ce doute que vous manifestez sur l'tat de vos facults est inquitant, madame. Le sang vous monte sans doute la tte... car votre visage est trs color... vous semblez oppresse... comprime... dprime... peut- tre (l'on peut se dire cela entre femmes)... peut-tre tes-vous un peu serre... madame? Ces mots, dits par Adrienne avec un adorable semblant d'intrt et de navet, manqurent de faire suffoquer la princesse qui, malgr elle, devint cramoisie et s'cria en s'asseyant brusquement: -- Eh bien, soit, mademoiselle... Je prfre cet accueil tout autre, il me met l'aise... en confiance, comme vous dites... -- N'est-ce pas madame? dit Adrienne en souriant; au moins l'on peut franchement dire tout ce que l'on a sur le coeur... ce qui doit avoir pour vous le charme de la nouveaut... Voyons, entre nous, avouez que vous nous savez gr de vous mettre ainsi mme de dposer un instant ce fcheux masque de dvotion, de douceur et de bont qui doit tant vous peser... En entendant les sarcasmes d'Adrienne, innocente vengeance, bien excusable si l'on songe tout le mal que la princesse avait voulu faire sa nice, la Mayeux sentait son coeur se serrer, car plus qu'Adrienne, et avec raison, elle redoutait la princesse, qui reprit avec plus de sang-froid: -- Mille grces, mademoiselle, de vos excellentes intentions et de vos sentiments pour moi; je les apprcie tels qu'ils sont, et comme je dois, j'espre, sans plus attendre, vous le prouver. -- Voyons, voyons, madame, rpondit Adrienne avec enjouement. Contez-nous donc cela tout de suite... Je suis d'une impatience... d'une curiosit... -- Et pourtant, dit la princesse en feignant son tour un enjouement ironique et amer, vous tes mille lieues de vous douter de ce que je vais vous annoncer... -- Vraiment!... Moi je crains, madame, que votre candeur, que votre modestie ne vous abusent, reprit Adrienne avec la mme affabilit railleuse; car il est bien peu de choses qui, de votre part, puissent me surprendre, madame, ne savez-vous pas... que, de vous... je m'attends tout? -- Peut-tre, mademoiselle... dit la dvote en articulant lentement ses paroles; si, par exemple... je vous disais... qu'en vingt-quatre heures, d'ici demain... je suppose... vous allez tre rduite la misre?... Ceci tait si imprvu, que Mlle de Cardoville fit malgr elle un vif mouvement de surprise, et que la Mayeux tressaillit. -- Ah!... mademoiselle, dit la princesse avec une joie triomphante et d'un ton doucereusement cruel en voyant la surprise croissante de sa nice, avouez maintenant que je vous tonne... quoique peu de chose de ma part, disiez-vous, dt avoir le droit de vous surprendre. Combien vous avez eu raison de donner notre entretien le tour qu'il a pris... Il m'aurait fallu toutes sortes de priphrases pour vous dire: Mademoiselle, demain vous serez aussi pauvre que vous tes riche aujourd'hui... tandis que je vous apprends cela tout simplement... tout bonnement... tout navement... Son premier tonnement pass, Adrienne reprit en souriant avec un calme qui stupfia la dvote: -- Eh bien, je vous l'avoue franchement, madame, oui, j'ai t surprise... car je m'attendais, de votre part, quelqu'une de ces noires mchancets o vous excellez, quelque perfidie bien ourdie, bien cruelle... mais pouvais-je croire que vous feriez un si grand clat d'une pareille insignifiance?... -- tre ruine... compltement ruine... s'cria la dvote, ruine d'ici demain, vous si audacieusement prodigue; voir non seulement vos revenus, mais cet htel, mais vos meubles, vos chevaux, vos bijoux, voir tout enfin, jusqu' ces ridicules parures dont vous tes si vaine... mis sous le squestre, vous appelez cela une insignifiance? Vous dpensez indiffremment des milliers de louis, vous voir rduite une pension alimentaire bien infrieure aux gages que vous donnez une de vos femmes, vous appelez cela une insignifiance?... Au plus cruel dsappointement de sa tante, Adrienne, qui paraissait de plus en plus rassrne, allait rpondre la princesse, lorsque la porte du salon s'ouvrit et, sans qu'il et t annonc, le prince Djalma entra. Une folle et orgueilleuse tendresse resplendit sur le front radieux d'Adrienne la vue du prince et il est impossible de rendre le regard de bonheur triomphant et ddaigneux qu'elle jeta sur Mme de Saint-Dizier. Jamais non plus Djalma n'avait t plus idalement beau, jamais bonheur plus ineffable n'avait rayonn sur un visage humain. L'Indien portait une longue robe de cachemire blanc mille raies de pourpre et d'or; son turban tait de mme couleur et de mme toffe; un magnifique chle palmes lui servait de ceinture. la vue de l'Indien, qu'elle n'avait pas espr rencontrer chez Mlle de Cardoville, la princesse de Saint-Dizier ne put cacher d'abord son profond tonnement. Ce fut donc entre Mme de Saint-Dizier, Adrienne, la Mayeux et Djalma que se passa la scne suivante. LIV. Souvenirs. Djalma, n'ayant jamais jusqu'alors rencontr chez Adrienne Mme de Saint-Dizier, avait d'abord paru assez surpris de sa prsence. La princesse, gardant un morne silence, contemplait tour tour avec une haine sourde et une envie implacable ces deux tres si beaux, si jeunes, si amoureux, si heureux; tout coup elle tressaillit comme si un souvenir d'une grande importance s'offrait son esprit, et, durant quelques secondes, elle resta profondment absorbe. Adrienne et Djalma profitrent de ce moment pour se _couver _des yeux, avec une sorte d'idoltrie ardente qui remplissait leurs yeux d'une flamme humide; puis, un mouvement de Mme de Saint- Dizier qui parut sortir de sa proccupation momentane, Mlle de Cardoville dit en souriant au jeune Indien: -- Mon cher cousin, je vais rparer un oubli, je vous l'avoue, trs volontaire (vous en saurez la cause) en vous parlant pour la premire fois d'une de mes parentes laquelle j'ai l'honneur de vous prsenter... Mme la princesse de Saint-Dizier. Djalma s'inclina. Mlle de Cardoville reprit vivement, au moment o sa tante allait rpondre: -- Mme de Saint-Dizier venait me faire trs gracieusement part d'un vnement on ne peut plus heureux pour moi... et dont je vous instruirai plus tard, mon cousin, moins que cette bonne princesse ne veuille me priver du plaisir de vous faire cette confidence. L'arrive inattendue de Djalma, les souvenirs qui venaient subitement frapper l'esprit de la princesse, modifirent sans doute beaucoup ses premiers projets, car, au lieu de poursuivre l'entretien au sujet de la ruine d'Adrienne, Mme de Saint-Dizier rpondit en souriant d'un air doucereux, qui cachait une odieuse arrire-pense: -- Je serais dsole, prince, de priver mon aimable et chre nice du plaisir de vous annoncer bientt l'heureuse nouvelle dont elle parle, et dont, en bonne parente... je me suis hte de venir l'instruire... Voici ce sujet quelques notes, et la princesse remit un papier Adrienne, qui, je l'espre, lui dmontreront jusqu' la plus entire vidence... la ralit de ce que je lui annonce. -- Mille grces, ma chre tante, dit Adrienne en prenant le papier avec une souveraine indiffrence; cette prcaution, cette preuve taient superflues; vous le savez, je vous crois toujours sur parole... lorsqu'il s'agit de votre bienveillance envers moi. Malgr son ignorance des perfidies raffines, des cruauts perles de la civilisation, Djalma, dou d'un tact trs fin comme toutes les natures un peu sauvages et violemment impressionnables, ressentait une sorte de malaise moral en entendant cet change de fausses amnits; il n'en devinait pas le sens dtourn; mais, pour ainsi dire, elles sonnaient faux son oreille; puis, instinct ou pressentiment, il prouvait une vague rpulsion pour Mme de Saint-Dizier. En effet, la dvote, songeant la gravit de l'incident qu'elle s'apprtait soulever, contenait peine son agitation intrieure, que trahissaient la coloration croissante de son visage, son sourire amer et l'clat mchant de son regard; aussi, la vue de cette femme, Djalma, ne pouvant vaincre une antipathie croissante, resta silencieux, attentif, et ses traits charmants perdirent mme de leur srnit premire. La Mayeux se sentait aussi sous le coup d'une impression de plus en plus pnible; elle jeta tour tour des regards craintifs sur la princesse, implorant vers Adrienne, comme pour supplier celle- ci de cesser un entretien dont la jeune ouvrire pressentait les suites funestes. Mais, malheureusement, Mme de Saint-Dizier avait alors trop d'intrt prolonger cette entrevue, et Mlle de Cardoville, puisant un nouveau courage, une nouvelle et audacieuse confiance dans la prsence de l'homme qu'elle adorait, ne voulait que trop jouir du cruel dpit que causait la dvote la vue d'un amour heureux, malgr tant de complots infmes trams par elle et par ses complices. Aprs un instant de silence, Mme de Saint-Dizier prit la parole et dit d'un ton doucereux et insinuant: -- Mon Dieu, prince, vous ne sauriez croire combien j'ai t ravie d'apprendre par le bruit public (car on ne parle pas d'autre chose, et pour raison), d'apprendre, dis-je, votre adorable affection pour ma chre nice, car sans vous en douter, vous me tirez d'un furieux embarras. Djalma ne rpondit pas; mais il regarda Mlle de Cardoville d'un air surpris et presque attrist, comme pour lui demander ce que voulait dire sa tante. Celle-ci, s'tant aperue de cette muette interrogation, reprit: -- Je vais tre plus claire, prince; en un mot, vous comprenez que, me trouvant la plus proche parente de cette chre et mauvaise petite tte... elle dsigna Adrienne du regard, j'tais plus ou moins responsable de son avenir aux yeux de tous... et voici, prince, que vous arrivez justement de l'autre monde pour vous charger candidement de cet avenir qui m'effrayait si fort... C'est charmant, c'est excellent; aussi, en vrit, l'on se demande ce qu'il y a de plus admirer en vous, de votre bonheur ou de votre courage. Et la princesse, jetant un regard d'une mchancet diabolique sur Adrienne, attendit sa rponse d'un air de dfi. -- coutez bien ma bonne tante, mon cher cousin, se hta de dire la jeune fille en souriant avec calme, depuis un instant que cette tendre parente nous voit, vous et moi, runis et heureux, son me est tellement inonde de joie, qu'elle a besoin de s'pancher; et vous ne pouvez vous imaginer ce que sont les panchements d'une si belle me... Un peu de patience... et vous en jugerez... Puis Adrienne ajouta le plus naturellement du monde: -- Je ne sais pourquoi, propos de ces panchements de ma chre tante, car cela y a peu de rapport, je me souviens de ce que vous me disiez, mon cousin, de certaines espces de vipres de votre pays: souvent dans une morsure impuissante elles se brisent les dents qui filtrent le venin, et l'absorbent ainsi mortellement; de sorte qu'elles sont elles-mmes victimes du poison qu'elles distillent... Voyons, ma chre tante, vous qui avez un si bon, un si noble coeur... je suis sre que vous vous intressez tendrement ces pauvres vipres... La dvote jeta un regard implacable sa nice et reprit d'une voix altre: -- Je ne vois pas beaucoup le but de cette histoire naturelle; et vous prince? Djalma ne rpondit pas; accoud la chemine, il jetait un regard de plus en plus sombre et pntrant sur la princesse; une haine involontaire pour cette femme lui montait au coeur. -- Ah! ma chre tante, reprit Adrienne d'un ton de doux reproche, aurais-je donc trop prsum de votre coeur?... Vous n'avez pas de sympathie, mme... pour les vipres!... Pour qui en aurez-vous donc, mon Dieu? Aprs tout, cela se conoit, ajouta Adrienne comme se parlant elle-mme par rflexion, elles sont si _minces... _Mais laissons ces folies, reprit-elle gaiement en voyant la rage contenue de la dvote. Dites-nous donc vite, bonne tante, toutes les tendres choses que vous inspire la vue de notre bonheur. -- Mais, je l'espre bien, mon aimable nice: d'abord, je ne saurais trop fliciter ce cher prince d'tre venu du fond de l'Inde pour se charger de vous... en toute confiance... les yeux ferms... le digne nabab... de vous, pauvre chre enfant, que l'on a t oblig de renfermer comme folle (afin de donner un nom dcent vos dbordements), vous savez bien... cause de ce beau garon que l'on a trouv cach chez vous... mais aidez-moi donc... est-ce que vous auriez dj oubli jusqu' son nom, vilaine petite infidle?... un trs beau garon et pote, s'il vous plat, un certain Agricol Baudoin, que l'on a dcouvert dans un rduit secret attenant votre chambre coucher... ignoble scandale dont tout Paris s'est occup... car vous n'pousez pas une femme inconnue, cher prince... le nom de la vtre est dans toutes les bouches. Et comme, ces paroles imprvues, effrayantes, Adrienne, Djalma et la Mayeux, quoique obissant des ressentiments divers, restrent un moment muets de surprise, la princesse, ne jugeant pas ncessaire de contenir et sa joie infernale et sa haine triomphante, s'cria en se levant, les joues enflammes, les yeux tincelants, s'adressant Adrienne: -- Oui, je vous dfie de me dmentir; a-t-on t forc de vous enfermer sous prtexte de folie? a-t-on, oui ou non, trouv cet artisan... votre amant d'alors, cach dans votre chambre coucher? cette horrible accusation, le teint de Djalma, transparent et dor comme de l'ambre, devint subitement mat et couleur de plomb; sa lvre suprieure, rouge comme du sang, se relevant par une sorte de rictus sauvage, laissa voir ses petites dents blanches convulsivement serres; enfin sa physionomie devint ce moment si pouvantablement menaante et froce, que la Mayeux frissonna d'effroi. Le jeune Indien, emport par l'ardeur, par la violence du sang, prouvait un vertige de rage irrflchie, involontaire, une commotion fulgurante, pareille celle qui de son coeur fait jaillir le sang ses yeux qu'il trouble, son cerveau qu'il gare, lorsque l'homme d'honneur se sent frapp au visage... Si pendant ce moment terrible, rapide comme la clart de la foudre qui sillonne la nue, l'action avait remplac la pense de Djalma, la princesse, Adrienne, la Mayeux et lui-mme eussent t anantis par une explosion aussi effroyable, aussi soudaine que celle d'une mine qui clate. Il et tu la princesse, parce qu'elle accusait Adrienne d'une trahison infme; Adrienne, parce qu'on pouvait la souponner de cette infamie; la Mayeux, parce qu'elle tait tmoin de cette accusation; lui-mme enfin se ft tu pour ne pas survivre une si horrible dception. Mais, prodige!... son regard sanglant, insens, a rencontr le regard d'Adrienne, regard rempli de dignit calme et de sereine assurance, et voil que l'expression de rage froce qui transportait l'Indien a pass... fugitive comme l'clair. Bien plus, la profonde stupeur de la princesse et de la jeune ouvrire, mesure que les regards que Djalma jetait sur Adrienne devenaient plus profonds, plus pntrants et, pour ainsi dire, plus intelligents de cette me si belle, si pure, non seulement l'Indien s'apaisa, mais se transfigurant, sa physionomie, d'abord si violemment trouble, se rassrna, et bientt reflta comme un miroir la noble scurit du visage de la jeune fille. Maintenant, traduisons pour ainsi dire physiquement cette rvolution morale, si charmante pour la Mayeux, d'abord si pouvante, si dsesprante pour la dvote. peine la princesse venait-elle de distiller son atroce calomnie de sa lvre venimeuse, que Djalma, alors debout devant la chemine, avait, dans le paroxysme de sa fureur, fait brusquement un pas vers la princesse; puis, comme s'il et voulu se modrer dans sa rage, il s'tait, pour ainsi dire, retenu au marbre de la chemine, qu'il semblait ptrir de sa main d'acier, un tressaillement convulsif agitait tout son corps; ses traits, contracts, mconnaissables, taient devenus effrayants. De son ct, en entendant la princesse, Adrienne, cdant un premier mouvement d'indignation courrouce, de mme que Djalma avait cd un premier mouvement de fureur aveugle, Adrienne s'tait brusquement leve, le regard tincelant de fiert rvolte; mais, presque aussitt apaise par la conscience de sa puret, son charmant visage tait redevenu d'une adorable srnit... Ce fut alors que ses yeux rencontrrent ceux de Djalma. Pendant une seconde la jeune fille fut encore plus afflige qu'effraye de l'expression menaante, formidable de la physionomie de l'Indien... Une stupide indignit l'exaspre ce point! s'tait dit Adrienne; il me souponne donc?... Mais cette rflexion, aussi rapide que cruelle succda une joie folle lorsque, les yeux d'Adrienne s'tant longuement arrts sur ceux de l'Indien, elle vit instantanment ces traits si farouches s'adoucir comme par magie, et redevenir radieux et enchanteurs comme ils l'taient nagure. Ainsi l'abominable trame de Mme de Saint-Dizier tombait devant l'expression digne, confiante et sincre de la physionomie d'Adrienne. Ce ne fut pas tout. Au moment o, tmoin de cette scne muette si expressive qui prouvait la merveilleuse sympathie de ces deux tres, qui, sans prononcer une parole et grce quelques regards muets, s'taient compris, expliqus et mutuellement rassurs, la princesse suffoquait de dpit et de colre. Adrienne, avec un sourire adorable et un geste d'une coquetterie charmante, tendit sa belle main Djalma, qui, s'agenouillant, y imprima un baiser de feu dont l'ardeur fit monter un lger nuage rose au front de la jeune fille. L'Indien se plaant alors sur le tapis d'hermine aux pieds de Mlle de Cardoville, dans une attitude remplie de grce et de respect, appuya son menton sur la paume de l'une de ses mains et, plong dans une adoration muette, il se mit contempler silencieusement Adrienne qui, penche vers lui, souriante, heureuse, mirait, comme dit la chanson_, dans ses yeux ses yeux _avec autant d'amoureuse complaisance que si la dvote, touffant de haine, n'et pas t l. Mais bientt Adrienne, comme si quelque chose et manqu son bonheur, appela d'un signe la Mayeux et la fit asseoir auprs d'elle; alors, une main dans la main de cette excellente amie, Mlle de Cardoville, souriant Djalma en adoration devant elle, jeta sur la princesse, de plus en plus stupfaite, un regard la fois si suave, si ferme, et qui peignait si noblement l'invincible quitude de sa flicit et l'inabordable hauteur de ses ddains pour la calomnie, que Mme de Saint-Dizier, bouleverse, hbte, balbutia quelques paroles peine intelligibles d'une voix frmissant de colre, puis, perdant compltement la tte, se dirigea prcipitamment vers la porte. Mais ce moment, la Mayeux, qui redoutait quelque embche, quelque complot ou quelque perfide espionnage, se rsolut, aprs avoir chang un coup d'oeil avec Adrienne, de suivre la princesse jusqu' sa voiture. Le dsappointement de Mme de Saint-Dizier, lorsqu'elle se vit ainsi accompagne et surveille par la Mayeux, parut si comique Mlle de Cardoville, qu'elle ne put s'empcher de rire aux clats; ce fut donc au bruit de cette ddaigneuse hilarit que la dvote, perdue de rage et de dsespoir, quitta cette maison, o elle avait espr apporter le trouble et le malheur. Adrienne et Djalma restrent seuls. Avant de poursuivre la scne qui se passe entre eux, quelques mots rtrospectifs sont indispensables. L'on croira sans peine que, du moment o Mlle de Cardoville et l'Indien furent rapprochs l'un de l'autre aprs tant de traverses, leurs jours s'coulrent dans un bonheur indicible; Adrienne s'appliqua surtout faire natre l'occasion de mettre en lumire et pour ainsi dire une une les gnreuses qualits de Djalma, dont elle avait lu, dans les livres des voyageurs, de si brillants rcits. La jeune fille s'tait impos cette tendre et patiente tude du caractre de Djalma, non seulement pour justifier l'amour exalt qu'elle prouvait, mais encore parce que cette espce de temps d'preuve, auquel elle avait assign un terme, l'aidait temprer, distraire les emportements de l'amour de Djalma... tche d'autant plus mritoire pour Adrienne, qu'elle ressentait les mmes impatients enivrements, les mmes ardeurs passionnes... Chez ces deux tres, les brlants dsirs des sens et les aspirations de l'me les plus leves s'quilibraient, se soutenaient merveilleusement dans leur mutuel essor, Dieu ayant dou ces deux amants de la plus rare beaut du corps et de la plus adorable beaut du coeur, comme pour lgitimer l'irrsistible attrait qui les attachait l'un l'autre. Quel devait tre le terme de cette preuve si pnible qu'Adrienne imposait Djalma et elle-mme! C'est ce que Mlle de Cardoville projette d'apprendre Djalma dans l'entretien qu'elle va avoir avec lui, aprs le brusque dpart de Mme de Saint-Dizier. LV. L'preuve. Mlle de Cardoville et Djalma restrent seuls. Telle tait la noble confiance qui avait succd dans l'esprit de l'Indien son premier mouvement de fureur irrflchie, en entendant l'infme calomnie de Mme de Saint-Dizier, qu'une fois seul avec Adrienne, il ne lui dit pas un mot de cette accusation indigne. De son ct, touchante et admirable entente de ces deux coeurs! la jeune fille tait trop fire, elle avait trop la conscience de la puret de son amour, pour descendre une justification envers Djalma. Elle aurait cru l'offenser et s'offenser elle-mme. Les deux amants commencrent donc leur entretien, comme si l'incident soulev par la dvote n'avait pas eu lieu. Le mme ddain s'tendit aux notes, qui, selon la princesse, devaient prouver l'imminence de la ruine d'Adrienne. La jeune fille avait pos, sans le lire, ce papier sur un guridon plac sa porte. D'un geste rempli de grces, elle fit signe Djalma de venir s'asseoir auprs d'elle; celui-ci, obissant ce dsir, quitta, non sans regret, la place qu'il occupait aux pieds de la jeune fille. -- Mon ami, lui dit Adrienne d'un ton grave et tendre, vous m'avez souvent... et impatiemment demand quand arriverait le terme de l'preuve que nous nous imposions: cette preuve touche sa fin. Djalma tressaillit et ne put retenir un lger cri de bonheur et de surprise; mais cette exclamation presque tremblante fut si suave, si douce, qu'elle semblait plutt le premier cri d'une ineffable reconnaissance, que l'accent passionn du bonheur. Adrienne continua -- Spars... environns d'embches, de mensonges, mutuellement tromps sur nos sentiments, pourtant nous nous aimions, mon ami... En cela, nous suivions un irrsistible et sr attrait, plus fort que les vnements contraires, mais depuis, durant ces jours passs dans une longue retraite o nous venons de vivre isols de tout et de tous, nous avons appris nous estimer, nous honorer davantage... Livrs nous-mmes, libres tous deux... nous avons eu le courage de rsister tous les brlants enivrements de la passion, afin de nous acqurir le droit de nous y livrer plus tard sans regrets. Pendant ces jours o nos coeurs sont demeurs ouverts l'un l'autre, nous y avons lu... tout lu... Aussi, Djalma... je crois en vous et vous croyez en moi... Je trouve en vous ce que vous trouvez en moi, n'est-ce pas?... toutes les garanties possibles, dsirables, humaines, pour notre bonheur. Mais cet amour il manque une conscration... et aux yeux du monde o nous sommes appels vivre, il n'en est qu'une seule... une seule... le mariage, et il enchane la vie entire. Djalma regarda la jeune fille avec surprise. -- Oui, la vie entire... et pourtant, quel est celui qui peut rpondre jamais des sentiments de toute sa vie? reprit la jeune fille. Un Dieu... qui saurait l'avenir des coeurs pourrait seul lier irrvocablement certains tres... pour le bonheur; mais, hlas! aux yeux des cratures humaines, l'avenir est impntrable: aussi, lorsqu'on ne peut rpondre srement que de la sincrit d'un sentiment prsent, accepter des liens indissolubles, n'est-ce pas commettre une action folle, goste, impie? -- Cela est triste penser, dit Djalma aprs un moment de rflexion, mais cela est juste... Puis il regarda la jeune fille avec une expression de surprise croissante. Adrienne se hta d'ajouter tendrement d'un ton pntr: -- Ne vous mprenez pas sur ma pense, mon ami; l'amour de deux tres qui, comme nous, aprs mille patientes expriences de coeur, d'me et d'esprit, ont trouv l'un dans l'autre toutes les assurances de bonheur dsirables; un amour comme le ntre enfin est si noble, si grand, si divin, qu'il ne saurait se passer de conscration divine... Je n'ai pas la religion de la messe, comme ma tante, mais j'ai la religion de Dieu; de lui nous est venu notre brlant amour, il doit en tre pieusement glorifi: c'est donc en l'invoquant avec une profonde reconnaissance que nous devons, non pas jurer de nous aimer toujours, non pas d'tre jamais l'un l'autre... -- Que dites-vous? s'cria Djalma. -- Non, reprit Adrienne, car personne ne peut prononcer un tel serment sans mensonge ou sans folie... mais nous pouvons, dans la sincrit de notre me, jurer de faire l'un et l'autre loyalement tout ce qui est humainement possible pour que notre amour dure toujours et que nous soyons ainsi l'un l'autre: nous ne devons pas accepter des liens indissolubles; car, si nous nous aimons toujours, quoi bon ces liens? Si notre amour cesse, quoi bon ces chanes, qui ne seront plus alors qu'une horrible tyrannie?... Je vous le demande, mon ami. Djalma ne rpondit pas, mais d'un geste presque respectueux, il fit signe la jeune fille de continuer. -- Et puis, enfin, reprit-elle avec un mlange de tendresse et de fiert, par respect pour votre dignit et pour la mienne, mon ami, jamais je ne ferai serment d'observer une loi faite par l'homme _contre _la femme avec un gosme ddaigneux et brutal, une loi qui semble nier l'me, l'esprit, le coeur de la femme, une loi qu'elle ne saurait accepter sans tre esclave ou parjure, une loi qui_, fille_, lui retire son nom; _pouse_, la dclare l'tat d'imbcillit incurable, en lui imposant une dgradante tutelle; _mre_, lui refuse tout droit, tout pouvoir sur ses enfants, et _crature humaine _enfin, l'asservit, l'enchane jamais au bon plaisir d'une autre crature humaine, sa pareille et son gale devant Dieu. -- Vous savez, mon ami... ajouta la jeune fille avec une exaltation passionne, vous savez combien je vous honore, vous dont le pre a t nomm le pre du Gnreux; je ne crains donc pas, noble et valeureux coeur, de vous voir user contre moi de ces droits tyranniques... mais de ma vie je n'ai menti, et notre amour est trop saint, trop cleste, pour tre soumis une conscration achete par un double parjure... non, jamais je ne ferai serment d'observer une loi que ma dignit, que ma raison repoussent; demain le divorce serait rtabli... demain les droits de la femme seraient reconnus, j'observerais ces usages, parce qu'ils seraient d'accord avec mon esprit, avec mon coeur, avec ce qui est juste, avec ce qui est possible, avec ce qui est humain... Puis s'interrompant, Adrienne ajouta, avec une motion si profonde, si douce, qu'une larme d'attendrissement voila ses beaux yeux: -- Oh! si vous saviez, mon ami... ce que votre amour est pour moi; si vous saviez combien votre flicit m'est prcieuse, sacre, vous excuseriez, vous comprendriez ces superstitions gnreuses d'un coeur aimant et loyal, qui verrait un prsage funeste dans une conscration mensongre et parjure; ce que je veux... c'est vous fixer par l'attrait, vous enchaner par le bonheur, et vous laisser libre pour ne vous devoir qu' vous-mme. Djalma avait cout la jeune fille avec une attention passionne. Fier et gnreux, il idoltrait ce caractre fier et gnreux. Aprs un moment de silence mditatif, il lui dit de sa voix suave et sonore, et d'un ton presque solennel: -- Comme vous, le mensonge, le parjure, l'iniquit me rvoltent... comme vous, je pense qu'un homme s'avilit en acceptant le droit d'tre tyrannique et lche. Quoique rsolu de ne pas user de ce droit... comme vous il me serait impossible de penser que ce n'est pas votre coeur seulement, mais l'ternelle contrainte d'un lien indissoluble que je dois tout ce que je ne veux tenir que de vous; comme vous, je pense qu'il n'y a de dignit que dans la libert... Mais, vous l'avez dit, cet amour si grand, si saint vous voulez une conscration divine... et si vous repoussez des serments que vous ne sauriez faire sans folie, sans parjure, il en est d'autres que votre raison, que votre coeur accepteraient. Cette conscration divine... qui nous la donnera? Ces serments, entre les mains de qui les prononcerons-nous? -- Dans bien peu de jours, mon ami... je pourrai, je crois, vous le dire... Chaque soir... aprs votre dpart... je n'avais pas d'autre pense que celle-l: trouver le moyen de nous engager, vous et moi, aux yeux de Dieu, mais en dehors des lois, et dans les seules limites que la raison approuve; ceci sans heurter les exigences, les habitudes d'un monde dans lequel il peut nous convenir de vivre plus tard... et dont il ne faut pas blesser les susceptibilits apparentes; oui, mon ami, lorsque vous saurez entre quelles nobles mains je vous offrirai de joindre les ntres, quel est celui qui remerciera et glorifiera Dieu de cette union... union sacre qui pourtant nous laissera libres pour nous laisser dignes... vous direz comme moi, j'en suis certaine, que jamais mains plus pures n'auraient pu nous tre imposes... Pardonnez, mon ami... tout ceci est grave... grave comme le bonheur... grave comme notre amour... Si mes paroles vous semblent tranges, mes penses draisonnables... dites... dites, mon ami, nous chercherons, nous trouverons un meilleur moyen de concilier ce que nous devons Dieu, ce que nous devons au monde, avec ce que nous nous devons nous-mmes... On prtend que les amoureux sont fous, ajouta la jeune fille en souriant, je prtends, moi, qu'il n'y a rien de plus sens que les vrais amoureux. -- Quand je vous entends parler ainsi de notre bonheur, dit Djalma profondment mu, en parler avec cette srieuse et calme tendresse, il me semble voir une mre sans cesse occupe de l'avenir de son enfant ador... tchant de l'entourer de tout ce qui peut le rendre vaillant, robuste et gnreux, tchant d'carter de sa route tout ce qui n'est pas noble et digne... Vous me demandez de vous contredire si vos penses me semblent tranges, Adrienne. Mais vous oubliez donc que ce qui fait ma foi, ma confiance dans notre amour, c'est que je l'prouve avec les mmes nuances que vous? Ce qui vous blesse me blesse; ce qui vous rvolte, me rvolte; tout l'heure, quand vous me citiez les lois de ce pays, qui, dans la femme, ne respectent pas mme la mre... je pensais avec orgueil que dans nos contres barbares o la femme est esclave, du moins elle devient libre quand elle devient mre... Non, non, ces lois ne sont faites ni pour vous ni pour moi. N'est-ce pas prouver le saint respect que vous portez notre amour que de vouloir l'lever au-dessus de tous ces indignes servages qui l'auraient souill? Et... voyez-vous, Adrienne j'entendais souvent dire aux prtres de mon pays qu'il y avait des tres infrieurs aux divinits, mais suprieurs aux autres cratures, je ne croyais pas ces tres; ici, je les crois. Ces derniers mots furent prononcs, non pas avec l'accent de la flatterie, mais avec l'accent de la conviction la plus sincre, avec cette sorte de vnration passionne, de ferveur presque intimide qui distingue le croyant lorsqu'il parle de la croyance... Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est l'ineffable harmonie de ces paroles presque religieuses et du timbre doux et grave de la voix du jeune Indien; ce qu'il est impossible de peindre, c'est l'expression d'amoureuse et brlante mlancolie qui donnait un charme irrsistible ses traits enchanteurs. Adrienne avait cout Djalma avec un indicible mlange de joie, de reconnaissance et d'orgueil. Bientt, posant sa main sur son sein, comme pour en comprimer les violentes pulsations, elle reprit en regardant le prince avec enivrement: -- Le voil bien... toujours bon, toujours juste, toujours grand!... Oh! mon coeur... mon coeur, comme il bat!... fier et radieux... Soyez bni, mon Dieu! de m'avoir cre pour cet amant ador. Vous voulez donc tonner le monde par les prodiges de tendresse et la charit qu'un pareil amour peut enfanter! L'on ne sait pas encore la toute-puissance souveraine de l'amour heureux, ardent et libre!... Oh! grce nous deux, n'est-ce pas, Djalma, le jour o nos mains seront jointes, que d'hymnes de bonheur, de reconnaissance, monteront de toutes parts vers le ciel!... Non, non, l'on ne sait pas de quel immense, de quel insatiable besoin de joie et d'allgresse deux amants comme nous sont possds... L'on ne sait pas tout ce qui rayonne d'inpuisable bont de la cleste aurole de leur coeur embras!... Oh! oui, oui, je le sens, bien des larmes seront sches! Bien des coeurs glacs par le chagrin seront ravivs par le feu divin de notre amour!... Et c'est aux bndictions de ceux que nous aurons sauvs que l'on connatra la sainte ivresse de nos volupts! Aux regards blouis de Djalma, Adrienne devenait de plus en plus un tre idal, participant de la Divinit par les inpuisables trsors de sa bont... de la crature sensuelle par l'ardeur... car Adrienne, cdant malgr elle l'entranement de la passion, attachait sur Djalma des regards tincelants d'amour. Alors perdu, insens, l'Indien, se jetant aux pieds de la jeune fille, s'cria d'une voix suppliante: -- Grce!... je n'ai plus de courage!... piti! ne parle plus ainsi... Oh! ce jour... que d'annes de ma vie... je donnerais pour le hter!... -- Tais-toi... tais-toi... pas de blasphme... tes annes... m'appartiennent... -- Adrienne!... tu m'aimes? La jeune fille ne rpondit pas... mais son regard profond, brlant, demi voil... porta le dernier coup la raison de Djalma. Saisissant les deux mains d'Adrienne dans les siennes, il s'cria d'une voix palpitante: -- Ce jour... ce jour suprme... ce jour, o nous toucherons au ciel... ce jour qui nous fera dieux par le bonheur et par la bont... ce jour, pourquoi l'loigner encore? -- Parce que notre amour, pour tre sans rserve, doit tre consacr par la bndiction de Dieu. -- Ne sommes-nous pas libres? -- Oui, oui, mon amant, mon idole, nous sommes libres; mais soyons dignes de notre libert. -- Adrienne... grce! -- Et toi aussi je demande grce et piti... oui, piti pour la saintet de notre amour... ne le profane pas dans sa fleur... Crois mon coeur, crois mes pressentiments; ce serait le fltrir... ce serait le tuer que l'avilir... Courage, mon ami, amant dor, quelques jours encore... et le ciel... sans remords, sans regrets!... -- Mais, jusque-l, l'enfer... des tortures sans nom; car tu ne sais pas que ton souvenir me suit, qu'il m'entoure, qu'il me brle; il me semble que c'est ton souffle qui m'embrase; tu ne sais pas ce que sont mes insomnies... Je ne te disais pas cela... mais, vois-tu, dans mon garement, chaque nuit, je t'appelle, je pleure, j'clate en sanglots... comme je t'appelais, comme je pleurais, quand je croyais que tu ne m'aimais pas... et pourtant je sais que tu m'aimes, et que tu es moi! Mais aussi te voir... te voir chaque jour plus belle, plus adore... et chaque jour te quitter plus enivr... non, tu ne sais pas... Djalma ne put continuer. Ce qu'il disait de ses tortures dvorantes, Adrienne l'avait aussi ressenti, peut-tre encore plus vivement que lui; aussi, troubl, enivre par l'accent lectrique de Djalma si beau, si passionn, elle sentit son courage faiblir... Dj une langueur irrsistible paralysait ses forces, sa raison, lorsque tout coup, par un suprme effort de chaste volont, elle se leva brusquement, et se prcipitant vers une porte qui communiquait la chambre de la Mayeux, elle s'cria: -- Ma soeur!... ma soeur!... sauvez-moi!... sauvez-nous!... Une seconde peine s'tait coule, et Mlle de Cardoville, le visage inond de larmes, toujours belle, toujours pure, serrait entre ses bras la jeune ouvrire, tandis que Djalma tait respectueusement agenouill au seuil de la porte, qu'il n'osait franchir. LVI. L'ambition. Trs peu de jours aprs l'entrevue de Djalma et d'Adrienne que nous avons raconte, Rodin se promenait seul dans sa chambre coucher de la maison de la rue de Vaugirard, o il avait si vaillamment subi les moxas du docteur Baleinier. Les deux mains plonges dans les poches de derrire de sa redingote, la tte baisse sur sa poitrine, le jsuite rflchissait profondment. Son pas, tantt lent, tantt prcipit, trahissait son agitation. -- Du ct de Rome, se disait Rodin, je suis tranquille, tout marche... l'abdication est pour ainsi dire consentie... et si je peux les payer... le prix convenu... le cardinal-prince m'assure neuf voix de majorit au prochain conclave... Notre GNRAL est moi... les doutes que le cardinal Malipieri avait conus sont dissips... ou n'ont pas d'cho l-bas!... Nanmoins... je ne suis pas sans inquitude sur la correspondance que le pre d'Aigrigny a, dit-on, avec le Malipieri... il m'a t impossible de rien surprendre... Il n'importe... cet ancien sabreur est un homme... _jug; _son affaire est dans le sac; un peu de patience, il est _excut..._ Et les lvres livides de Rodin se contractrent par un de ces sourires affreux qui donnaient sa figure une expression diabolique. Aprs une pause, il reprit: -- Les funrailles du libre-penseur... du philanthrope ami de l'artisan, ont eu lieu avant-hier Saint-Hrem... Franois Hardy s'est teint dans un accs de dlire extatique... J'avais sa donation; mais ceci est plus sr... tout se plaide... les morts ne plaident point... Rodin resta quelques minutes pensif; puis il dit avec un accent concentr: -- Restent cette rousse et son multre... nous sommes au 27 mai; le 1er juin approche... et ces deux tourneaux amoureux semblent invulnrables... La princesse avait cru trouver un bon point; je l'aurais cru comme elle... C'tait excellent de rappeler la dcouverte d'Agricol Baudoin chez cette folle... car le tigre indien a rugi de jalousie froce; oui, mais peine la colombe amoureuse a-t-elle eu roucoul du bout de son bec rose... que le tigre imbcile... est venu se tortiller ses pieds... en rentrant les griffes; c'est dommage... il y avait quelque chose l... Et la marche de Rodin devint de plus en plus agite. -- Rien n'est plus trange, reprit-il, que la succession gnratrice des ides. En comparant cette pronnelle rousse une colombe, pourquoi est-ce qu'il me vient l'esprit le souvenir de cette infme vieille appele Sainte-Colombe, que ce gros drle de Jacques Dumoulin courtise, et que l'abb Corbinet finira par exploiter notre profit, je l'espre? oui, pourquoi le souvenir de cette mgre me revient-il l'esprit?... J'ai souvent remarqu que, de mme que les hasards les plus incroyables apportent d'excellentes rimes aux rimeurs, le germe de meilleures ides se trouve quelquefois dans un mot, dans un rapprochement absurde comme celui-ci... la Sainte-Colombe, abominable sorcire... et la belle Adrienne de Cardoville... Cela, en effet... va ensemble comme une bague un chat, comme un collier un poisson... Allons... il n'y a rien l... peine Rodin avait-il prononc ces mots qu'il tressaillit; sa figure rayonna d'abord d'une joie sinistre; puis elle prit bientt une expression d'tonnement mditatif ainsi que cela arrive lorsque le hasard apporte au savant, surpris et charm, quelque dcouverte imprvue. Bientt, le front haut, l'oeil dcouvert, tincelant, ses joues flasques et creuses palpitantes sous une sorte de gonflement orgueilleux, Rodin se redressa, croisa ses bras avec une indicible expression de triomphe, et s'cria: -- Oh! c'est quelque chose de beau, d'admirable, de merveilleux, que les mystrieuses volutions de l'esprit... que les incomprhensibles enchanements de la pense humaine... qui partent souvent d'un mot absurde pour aboutir une ide splendide, lumineuse, immense... Est-ce infirmit! est-ce grandeur! trange... trange... trange... Voici que je compare cette rousse une colombe... cette comparaison me rappelle cette mgre qui a trafiqu du corps et de l'me de tant de cratures... De vulgaires dictons me viennent l'esprit, une bague un chat... un collier un poisson... Et tout coup de ce mot COLLIER... la lumire jaillit ma vue et claire les tnbres o je m'agitais en vain depuis longtemps en songeant ces amoureux invulnrables... Oui, ce seul mot, COLLIER, a t la clef d'or qui vient d'ouvrir une case de mon cerveau, btement bouche depuis je ne sais quand... Et, aprs avoir march avec une nouvelle prcipitation, Rodin reprit: -- Oui... c'est tenter... plus j'y rflchis, plus ce projet me semble possible... Seulement cette mgre de Sainte-Colombe... par quel intermdiaire?... Mais ce gros drle... ce Jacques Dumoulin... bien... l'autre!... l'autre... o la trouver?... puis comment la dcider?... l est la pierre d'achoppement... Allons, je m'tais trop ht de crier victoire. Et Rodin se mit se promener et l, en rongeant ses ongles d'un air violemment proccup; pendant quelques moments, la tension de son esprit fut telle que de grosses gouttes de sueur perlrent son front jaune et sordide; et le jsuite allait, venait, s'arrtait, frappait du pied... tantt levant les yeux au ciel pour y chercher une inspiration; tantt, pendant qu'il rongeait les ongles de sa main droite grattant son crne de sa main gauche; enfin, de temps autre il laissait chapper des exclamations de dpit, de colre, ou d'espoir tour tour naissant et du. Si la cause de la proccupation de ce monstre n'avait pas t horrible, c'et t un spectacle curieux, intressant, que d'assister invisible l'enfantement de ce puissant cerveau en travail... que de suivre pour ainsi dire une une toutes le pripties bonnes ou mauvaises de l'closion du projet sur lequel il concentrait toutes les ressources, toute la puissance de sa forte intelligence. Enfin, l'oeuvre parut avancer et devoir bientt s'accomplir, car Rodin reprit: -- Oui... oui... c'est risqu, c'est hardi, c'est aventureux: mais c'est prompt... et les consquences peuvent tre incalculables... Qui peut prvoir les suites de l'explosion d'une mine? Puis, cdant un mouvement d'enthousiasme qui lui tait peu naturel, le jsuite s'cria, le regard rayonnant: -- Oh! les passions!... les passions!... quel magnifique clavier... pour qui sait promener sur ses touches une main lgre, habile et vigoureuse! Mais que c'est beau, le pouvoir de la pense!... mon Dieu! que c'est donc beau!... Que l'on vienne, aprs cela, parler des merveilles du gland qui devient chne, du grain de bl qui devient pi; mais, au grain de bl, il faut des mois pour se dvelopper; mais au gland il faut des sicles pour acqurir sa splendeur; tandis que ce seul mot, compos de sept lettres, COLLIER... oui, ce seul mot, ce seul germe, est tomb il y a quelques minutes dans mon cerveau, et grandissant, grandissant tout coup, il est devenu, cette heure, quelque chose d'aussi immense qu'un chne; oui, ce seul mot a t le germe d'une ide qui, comme le chne, a mille rameaux souterrains... qui, comme le chne, s'lance vers le ciel... car c'est pour la plus grande gloire du Seigneur que j'agis... oui, du Seigneur... tels qu'ils le font, tel qu'ils le donnent, tel que je le maintiendrai... si j'arrive... et j'arriverai... car ces misrables Rennepont auront pass comme des ombres. Et que fait, aprs tout, l'ordre moral, dont je serai le messie, que ces gens-l vivent ou meurent? qu'est-ce qu'auraient pes de pareilles vies dans les balances des grandes destines du monde?... tandis que cet hritage que je vais y jeter, moi, dans la balance, d'une main audacieuse, me fera monter jusqu' une sphre, d'o l'on domine encore bien des rois, bien des peuples, quoi qu'on fasse, quoi qu'on crie... Les niais... les doubles crtins!... non, non, au contraire, les bons, les saints, les adorables crtins!... ils croient nous craser, nous autres gens d'glise, en nous disant... d'une grosse voix: Vous aurez le _spirituel... _mais nous, morbleu! nous gardons le _temporel!..._ Oh! que leur conscience et leur modestie les inspirent bien en leur disant de ne rien revendiquer du _spirituel... _d'abandonner le _spirituel_, de mpriser le _spirituel! _a se voit, du reste, qu'ils ne doivent avoir rien de commun avec le spirituel... les vnrables nes! ils ne voient pas que, de mme qu'ils vont, eux, tout droit au moulin, c'est par le spirituel... qu'on va tout droit au temporel; comme si ce n'tait pas par l'esprit qu'on domine le corps... Ils nous laissent le _spirituel... _ils ddaignent le _spirituel... _c'est- -dire la domination des consciences, des mes, des esprits, des coeurs, des jugements; le _spirituel... _c'est--dire le pouvoir de dispenser au nom du ciel le chtiment, le pardon, la rcompense et la rmission... et cela sans contrle, et cela dans l'ombre et le secret du confessionnal, et cela sans que ce lourdaud de _Temporel _ait rien y voir... lui tout ce qui est corps et matire; et, de joie, le bonhomme s'en frotte la panse. Seulement, de temps autre, il s'aperoit, un peu tard, que, s'il prtend avoir les corps, nous avons les mes, et que, les mes dirigeant les corps, les corps finissent par venir avec nous; le tout, au naturel hbtement du bonhomme _Temporel. _qui reste bant, les mains sur sa panse, ses gros yeux parpills, en disant: Ah bah!... c'est-y Dieu possible!... Puis, poussant un clat de rire de ddain sauvage, Rodin reprit en marchant grands pas: -- Oh! que j'arrive... que j'arrive... la fortune de Sixte- Quint... et le monde verra... un jour son rveil... ce que c'est que le pouvoir spirituel entre des mains comme les miennes, entre les mains d'un prtre qui, jusqu' cinquante ans, est rest crasseux, frugal et vierge, et qui, mme s'il devient pape, mourra crasseux, frugal et vierge! Rodin devenait effrayant en parlant ainsi. Tout ce qu'il y a eu d'ambition sanguinaire, sacrilge, excrable, dans quelques papes trop clbres, semblait clater en traits sanglants sur le front de ce fils d'Ignace; un rthisme de domination dvorante brassait le sang impur du jsuite, une sueur brlante l'inondait, et une sorte de vapeur nausabonde s'pandait autour de lui. Tout coup, le bruit d'une voiture de poste qui entrait dans la cour de la maison de Vaugirard attira l'attention de Rodin; regrettant de s'tre laiss emporter tant d'exaltation, il tira de sa poche son sale mouchoir carreaux blancs et rouges, le trempa dans un verre et s'en imbiba le front, les joues et les tempes, tout en s'approchant de sa fentre pour regarder travers la persienne entrouverte quel voyageur venait d'arriver. La projection d'un auvent dominant la porte prs de laquelle la voiture tait arrte intercepta le regard de Rodin. -- Peu importe... dit-il en reprenant son sang-froid peu peu, tout l'heure, je saurai qui vient d'arriver... crivons d'abord ce drle de Jacques Dumoulin de se rendre ici immdiatement; il m'a dj bien et fidlement servi propos de cette misrable petite fille, qui, rue Clovis, me faisait horripiler avec ses refrains de cet infernal Branger... Cette fois Dumoulin peut me servir encore. Je le tiens dans ma main... il obira. Rodin se mit son bureau et crivit. Au bout de quelques secondes, on frappa la porte, ferme double tour, contre la rgle; mais, de temps autre, sr de son influence et de son importance, Rodin, qui avait obtenu de son _gnral _d'tre dbarrass, pendant un certain temps, de l'incommode compagnie d'un _socius_, sous prtexte des intrts de la socit, Rodin s'chappait souvent jusqu' d'assez nombreuses infractions aux ordonnances de l'ordre. Un servant entra et remit une lettre Rodin. Celui-ci la prit et, avant de l'ouvrir, dit cet homme: -- Quelle est cette voiture qui vient d'arriver? -- Cette voiture vient de Rome, mon pre, rpondit le servant en s'inclinant. -- De Rome!... dit vivement Rodin et, malgr lui, une vague inquitude se peignit sur ses traits; puis, plus calme, il ajouta, en tenant toujours, sans l'ouvrir, la lettre qu'il avait entre les mains: -- Et qui est dans cette voiture? -- Un rvrend pre de notre sainte compagnie, mon pre... Malgr son ardente curiosit, il savait qu'un rvrend pre voyageant en poste est toujours charg d'une mission importante et hte, Rodin ne fit pas une question de plus ce sujet, et dit en montrant la lettre qu'il tenait: -- D'o vient cette lettre? -- De notre maison de Saint-Hrem, mon pre. Rodin regarda plus attentivement l'criture et reconnut celle du pre d'Aigrigny, qui avait t charg d'assister M. Hardy ses derniers moments. Cette lettre contenait ces mots: Je dpche un exprs Votre Rvrence pour lui apprendre un fait peut-tre plus trange qu'important. Aprs les funrailles de M. Franois Hardy, le cercueil contenant ses restes avait t provisoirement dpos dans un caveau de notre chapelle, en attendant qu'il ft possible de conduire le corps au cimetire de la ville voisine; ce matin, au moment o nos gens sont descendus dans le caveau pour faire les apprts ncessaires la translation du corps... le cercueil avait disparu... Rodin fit un mouvement de surprise, et dit: -- En effet, cela est trange... Puis il continua. Toutes recherches ont t vaines pour dcouvrir les auteurs ou les traces de cet enlvement sacrilge; la chapelle tant isole de notre maison, ainsi que vous le savez, et n'tant pas garde, on a pu s'y introduire sans donner l'veil; nous avons seulement remarqu, sur un terrain dtremp par la pluie, les traces rcentes d'une voiture quatre roues; mais quelque distance de la chapelle, ces traces se sont perdues dans les sables, et il a t impossible de rien dcouvrir. -- Qui a pu enlever ce corps, dit Rodin d'un air pensif, et qui peut avoir intrt l'enlvement de ce corps? Il continua: Heureusement l'acte de dcs est en rgle et parfaitement lgalis; un mdecin d'tampes est venu, ma demande, constater le dcs; la mort est donc parfaitement et rgulirement tablie, et consquemment la substitution des droits nous accords par la donation et l'abandon des biens, valable et irrcusable de tous points. En tout tat de cause, j'ai cru devoir vous envoyer un exprs pour instruire Votre Rvrence de cet vnement, afin qu'elle avise, etc. Aprs un moment de rflexion, Rodin se dit: -- D'Aigrigny a raison, c'est plus trange qu'important; nanmoins, cela me donne penser... Nous songerons cela. Se retournant vers le servant qui lui avait apport cette lettre, Rodin lui dit en lui remettant le mot qu'il venait d'crire Nini-Moulin: -- Faites porter l'instant cette lettre son adresse, on attendra la rponse. -- Oui, mon pre. l'instant o le servant quittait la chambre de Rodin, un rvrend pre y entra et lui dit: -- Le rvrend pre Caboccini, de Rome, arrive l'instant, charg d'une mission pour Votre Rvrence de la part de notre rvrendissime gnral. ces mots, le sang de Rodin ne fit qu'un tour, mais il garda un calme imperturbable, et il dit simplement: -- O est le rvrend pre Caboccini? -- Dans la pice voisine, mon pre. -- Priez-le d'entrer, et laissez-nous, dit Rodin. Une seconde aprs, le rvrend pre Caboccini, de Rome, entrait et restait seul avec Rodin. LVII. socius, socius et demi. Le rvrend pre Caboccini, jsuite romain, qui entra chez Rodin, tait un petit homme de trente ans au plus, grassouillet, rondelet, et dont l'abdomen gonflait la noire soutanelle. Ce bon petit pre tait borgne; mais l'oeil qui lui restait brillait de vivacit; sa figure fleurie souriait, avenante, joyeuse, splendidement couronne d'une paisse chevelure chtaine, frise comme celle d'un enfant Jsus de cire; un geste cordial jusqu' la familiarit, des manires expansives et ptulantes s'harmonisaient merveille avec la physionomie de ce personnage. En une seconde, Rodin eut _dvisag _l'missaire italien; et comme il connaissait sa compagnie et les habitudes de Rome sur le bout du doigt, il prouva tout d'abord une sorte de pressentiment sinistre la vue de ce bon petit pre aux faons si accortes; il et moins redout quelque rvrend pre long et osseux, la face austre et spulcrale, car il savait que la compagnie tchait autant que possible de drouter les curieux par la physionomie et les dehors de ses agents. Or, si Rodin pressentait juste, en juger par les cordiales apparences de cet missaire, celui-ci devait tre charg de la plus funeste mission. Dfiant, attentif, l'oeil et l'esprit au guet, comme un vieux loup qui vente et flaire une attaque ou une surprise, Rodin, selon son habitude, s'tait lentement et tortueusement avanc vers le petit borgne, afin d'avoir le temps de bien examiner et de pntrer srement sous cette joviale corce; mais le Romain ne lui en laissa pas le temps; dans l'lan de son imptueuse affectuosit, il s'lana presque de la porte au cou de Rodin, en le serrant entre ses bras avec effusion, l'embrassant, le rembrassant encore, et toujours sur les deux joues, et si plantureusement, et si bruyamment, que ses baisers monstres retentissaient d'un bout de la chambre l'autre. De sa vie Rodin ne s'tait trouv pareille fte; de plus en plus inquiet de la fourbe que devaient cacher de si chaudes embrassades, sourdement irrit d'ailleurs par ses mauvais pressentiments, le jsuite franais faisait tous ses efforts pour se soustraire aux marques de la tendresse assez exagre du jsuite romain; mais ce dernier tenait bon et ferme; ses bras, quoique courts, taient vigoureux, et Rodin fut bais et rebais par le gros petit borgne jusqu' ce que celui-ci manqut d'haleine. Il est inutile de dire que ces accolades enrages taient accompagnes des exclamations les plus amicales, les plus affectueuses, les plus fraternelles; le tout en assez bon franais, mais avec un accent italien des plus prononcs, dont nous ferons grce au lecteur en le priant de suppler par la pense cette espce de patois assez comique, aprs que nous en aurons donn une phrase comme spcimen. On se souvient peut-tre que, comprenant les dangers que pouvaient attirer ses machinations ambitieuses, et sachant par l'histoire que l'usage du poison avait t souvent considr Rome comme ncessit d'tat et de politique, Rodin, mis en dfiance par l'arrive du cardinal Malipieri, et brusquement attaqu du cholra, mais ignorant que les douleurs atroces qu'il ressentait taient les symptmes de la contagion, s'tait cri en lanant un regard furieux sur le prlat romain: -- _Je suis empoisonn!... _Les mmes apprhensions vinrent involontairement au jsuite pendant qu'il tchait, par d'inutiles efforts, d'chapper aux embrassades de l'missaire de son gnral, et il se disait part soi: -- _Ce borgne me parat bien tendre... Pourvu qu'il n'y ait pas de poison sous ces baisers de Judas!_ Enfin, le bon petit pre Caboccini, soufflant d'ahan, fut oblig de s'arracher du cou de Rodin, qui, rajustant son collet graisseux, sa cravate et son vieux gilet, de plus en plus incommod par cet ouragan de caresses, dit d'un ton bourru: -- Serviteur, mon pre, serviteur... il n'est point besoin de me baiser si fort... Mais, sans rpondre ce reproche, le bon petit pre, attachant sur Rodin son oeil unique avec une expression d'enthousiasme et accompagnant ces mots de gestes ptulants, s'cria dans son patois: -- _Enfin ze la vois, cette souprbe loumire de noutre sinte compagnie; ze pouis la sarrer contre mon cr... Si... encore... encore..._ Et, comme le bon petit pre avait suffisamment repris haleine, il s'apprtait s'lancer, afin d'accoler de nouveau Rodin; celui-ci recula vivement en tendant les bras en avant comme pour se garantir, et dit cet impitoyable embrasseur, en faisant allusion la comparaison illogiquement employe par le pre Caboccini: -- Bon, bon, mon pre; d'abord, on ne serre pas une lumire contre son coeur; puis je ne suis pas une lumire... je suis un humble et obscur travailleur de la vigne du Seigneur. Le Romain reprit avec exaltation (nous traduirons dsormais le patois, dont nous ferons grce au lecteur aprs l'chantillon ci- dessus), le Romain reprit donc avec emphase: -- Vous avez raison, mon pre, on ne serre pas une lumire contre son coeur, mais on se prosterne devant elle pour admirer son clat resplendissant, blouissant. Et le pre Caboccini allait joindre l'action la parole, et s'agenouiller devant Rodin, si celui-ci n'et prvenu ce mouvement d'adulation, en retenant le Romain par le bras, et lui disant avec impatience: -- Voici qui devient de l'idoltrie, mon pre; passons, passons sur mes qualits, et arrivons au but de votre voyage: quel est-il? -- Ce but, mon cher pre, me remplit de joie, de bonheur, de tendresse; j'ai tch de vous tmoigner cette tendresse par mes caresses et mes embrassades, car mon coeur dborde; c'est tout ce que j'ai pu faire que de le retenir pendant toute la route, car il s'lanait toujours ici vers vous, mon cher pre; ce but, il me transporte, il me ravit; ce but... il... -- Mais ce but qui vous ravit, s'cria Rodin exaspr par ces exagrations mridionales, interrompant le Romain, ce but, quel est-il? -- Ce rescrit de notre rvrendissime et excellentissime gnral vous en instruira, mon trs cher pre... Et le pre Caboccini tira de son portefeuille un pli cachet de trois sceaux, qu'il baisa respectueusement avant de le remettre Rodin, qui le prit et, aprs l'avoir bais de mme, le dcacheta avec une vive anxit. Pendant qu'il lut, les traits du jsuite demeurrent impassibles; le seul battement prcipit des artres de ses tempes annonait son agitation intrieure. Nanmoins, mettant froidement la lettre dans sa poche, Rodin regarda le Romain et lui dit: -- Il en sera fait ainsi que l'ordonne notre excellentissime gnral. -- Ainsi, mon pre, s'cria le pre Caboccini avec une recrudescence d'effusion et d'admiration de toute sorte, c'est moi qui vais tre l'ombre de votre lumire, votre second vous-mme; j'aurai le bonheur de ne vous quitter ni le jour ni la nuit, d'tre votre _socius_, en un mot, puisque, aprs vous avoir accord la facult de n'en point avoir pendant quelque temps, selon votre dsir, et dans le meilleur intrt des affaires de notre sainte compagnie, notre excellentissime gnral juge propos de m'envoyer de Rome auprs de vous pour remplir cette fonction; faveur inespre, immense, qui me remplit de reconnaissance pour notre gnral et de tendresse pour vous, mon cher et digne pre. -- C'est bien jou, pensa Rodin, mais, moi, on ne me prend sans _vert_, et ce n'est que dans le royaume des aveugles que les borgnes sont rois. * * * * * Le soir du jour mme o cette scne s'tait passe entre le jsuite et son nouveau _socius_, Nini-Moulin, aprs avoir reu en prsence de Caboccini les instructions de Rodin, s'tait rendu chez Mme de la Sainte-Colombe. LVIII. Madame de la Sainte-Colombe. Mme de la Sainte-Colombe qui, au commencement de ce rcit, tait venue visiter la terre et le chteau de Cardoville dans l'intention d'acheter cette proprit, avait fond sa fortune en tenant un magasin de modes sous les galeries de bois du Palais- Royal, lors de l'entre des allis Paris. Singulier magasin, dans lequel les ouvrires taient toujours plus jolies et beaucoup plus fraches que les chapeaux qu'elles accommodaient. Il serait assez difficile de dire par quels moyens cette crature tait parvenue se crer une fortune considrable, sur laquelle les rvrends pres, parfaitement insoucieux de l'origine de ces biens, pourvu qu'ils les puissent empocher _(ad majorem Dei gloriam)_, avaient de srieuses vises. Ils avaient procd selon l'ABC de leur mtier. Cette femme tait d'un esprit faible, vulgaire, grossier. Les rvrends pres, parvenant s'introduire auprs d'elle, ne l'avaient pas trop blme de ses abominables antcdents. Ils avaient mme trouv moyen d'attnuer ses _peccadilles_, car leur morale est facile et complaisante; mais ils lui avaient dclar que, de mme qu'un veau devient taureau avec l'ge, les peccadilles grandissaient dans l'impnitence et que, croissant avec la vieillesse, elles finissaient par atteindre les proportions de pchs normes; et alors, comme punition redoutable de ces pchs normes, tait venue la fantasmagorie oblige du diable et de ses cornes, de ses flammes et de ses fourches; dans le cas, au contraire, o la rpression de ces peccadilles arriverait en temps utile et se formulerait par quelque belle et bonne donation leur compagnie, les rvrends pres se faisaient fort de renvoyer Lucifer ses fourneaux, et de garantir la Sainte-Colombe, toujours moyennant valeur mobilire ou immobilire, une bonne place parmi les lus. Malgr l'efficacit ordinaire de ces moyens, cette conversion avait prsent de nombreuses difficults. La Sainte-Colombe, sujette, de temps autre, de terrible retours de jeunesse, avait us deux ou trois directeurs. Enfin, brodant sur le tout, Nini-Moulin, qui convoitait srieusement la fortune et forcment la main de cette crature, avait quelque peu nui aux projets des rvrends pres. Au moment o l'crivain religieux se rendait auprs de la Sainte- Colombe comme mandataire de Rodin, elle occupait un appartement au premier, rue Richelieu, car, malgr ses vellits de retraite, cette femme trouvait un plaisir infini au tapage assourdissant, l'aspect tumultueux d'une rue passante et populeuse. Ce logis tait richement meubl, mais presque toujours en dsordre, malgr les soins, ou cause des soins de deux ou trois domestiques, avec qui la Sainte-Colombe fraternisait tour tour de la faon la plus touchante ou se querellait avec furie. Nous introduirons le lecteur dans le sanctuaire o cette crature tait depuis quelque temps en confrence secrte avec Nini-Moulin. La nophyte ambitionne des rvrends pres trnait sur un canap d'acajou recouvert de soie cramoisie. Elle avait deux chats sur ses genoux et un chien caniche ses pieds, tandis qu'un gros vieux perroquet gris allait et venait, perch sur le dos du canap; une perruche verte, moins prive ou moins favorise, glapissait de temps autre, enchane un bton, prs de l'embrasure d'une fentre; le perroquet ne criait pas, mais parfois il intervenait brusquement dans la conversation en faisant entendre d'une voix retentissante les jurements les plus effroyables, ou en grasseyant le plus distinctement du monde un vocabulaire digne des halles ou des lieux dshonntes o s'tait passe son enfance; pour tout dire, cet ancien commensal de la Sainte-Colombe, avant sa conversion, avait reu de sa matresse cette ducation peu difiante, et avait mme t baptis par elle d'un nom des plus malsonnants, auquel la Sainte-Colombe, abjurant ses premires erreurs, avait depuis substitu le nom modeste de _Barnab_. Quant au portrait de la Sainte-Colombe, c'tait une robuste femme de cinquante ans environ, au visage large, color, quelque peu barbu, et la voix virile; elle portait ce soir-l une manire de turban orange et une robe de velours violtre, quoiqu'on ft la fin de mai; elle avait en outre des bagues tous les doigts et sur le front une ferronnire de diamants. Nini-Moulin avait abandonn le paletot-sac quelque peu sans faon qu'il portait habituellement pour un habillement noir complet et un large gilet blanc la Robespierre; ses cheveux taient aplatis autour de son crne bourgeonn, et il avait pris une physionomie des plus bates, dehors qui lui semblaient devoir mieux servir ses projets matrimoniaux et contrebalancer l'influence de l'abb Corbinet que les allures de _Roger-Bontemps _qu'il avait d'abord affectes. Dans ce moment, l'crivain religieux, laissant de ct ses intrts, ne s'occupait que de russir dans la dlicate mission dont il avait t charg par Rodin, mission qui, d'ailleurs, lui avait t adroitement prsente par le jsuite sous des apparences parfaitement acceptables, et dont le but, tout prendre honorable, faisait excuser les moyens quelque peu hasardeux. -- Ainsi, disait Nini-Moulin en continuant un entretien commenc depuis quelque temps, elle a vingt ans? -- Tout au plus, rpondit la Sainte-Colombe qui paraissait en proie une vive curiosit; mais c'est tout de mme bien farce ce que vous me dites l... mon gros bibi (la Sainte-Colombe tait, on le sait, dj sur un pied de douce familiarit avec l'crivain religieux). -- Farce... n'est peut-tre pas le mot tout fait propre, ma digne amie, fit Nini-Moulin d'un air confit; c'est touchant... intressant, que vous voulez dire... car si vous pouvez retrouver d'ici demain la personne en question... -- Diable!... d'ici demain, mon fiston, s'cria cavalirement la Sainte-Colombe, comme vous y allez! voil plus d'un an que je n'ai entendu parler d'elle... Ah! si... pourtant; Antonia, que j'ai rencontre il y a un mois, m'a dit o elle tait. -- Alors... par le moyen auquel vous aviez d'abord pens, ne pourrait-on pas la dcouvrir? -- Oui... gros bibi! mais c'est joliment sciant, ces dmarches-l, quand on n'en a pas l'habitude... -- Comment! ma belle amie, vous si bonne, vous qui travaillez si fort votre salut... vous hsitez devant quelques dmarches... dsagrables... surtout lorsqu'il s'agit d'une action exemplaire, lorsqu'il s'agit d'arracher une jeune fille Satan et ses pompes?... Ici le perroquet Barnab fit entendre deux effroyables jurons, admirablement bien articuls. Dans son premier mouvement d'indignation, la Sainte-Colombe s'cria en se retournant vers Barnab d'un air courrouc et rvolt: -- Ce... (un mot aussi gros que celui prononc par Barnab) ne se corrigera jamais... Veux-tu te taire?... (Ici une kyrielle d'autres mots du vocabulaire de Barnab.) C'est comme un fait- exprs... Hier encore il a fait rougir l'abb Corbinet jusqu'aux oreilles... Te tairas-tu? -- Si vous reprenez toujours Barnab de ses carts avec cette svrit-l, dit Nini-Moulin conservant un imperturbable srieux, vous finirez par le corriger. Mais, pour en revenir notre affaire, voyons, soyez ce que vous tes naturellement, ma respectable amie, obligeante au possible; concourez une double bonne action: d'abord arracher, je vous le disais, une jeune fille Satan et ses pompes, en lui assurant un sort honnte, c'est--dire le moyen de revenir la vertu; et ensuite, chose non moins capitale, le moyen de rendre ainsi peut-tre la raison une pauvre mre devenue folle de chagrin... Pour cela, que faut-il faire?... quelques dmarches... voil tout. -- Mais pourquoi cette fille-l plutt qu'une autre, mon gros bibi? C'est donc parce qu'elle est comme une espce de raret? -- Certainement, ma respectable amie... sans cela, cette pauvre mre folle... que l'on veut ramener la raison, ne serait pas, sa vue, frappe comme il faut qu'elle le soit. -- a c'est juste. -- Allons, voyons, un petit effort, ma digne amie. -- Farceur... allez! dit Sainte-Colombe avec un mol abandon; il faut faire tout ce que vous voulez... -- Ainsi, dit vivement Nini-Moulin, vous promettez... -- Je promets... et je fais mieux que a... je vais tout de suite... aller o il faut; a sera plus tt fait. Ce soir... je saurai de quoi il retourne, et si a se peut ou non. Ce disant, la Sainte-Colombe se leva avec effort, dposa ses deux chats sur le canap, repoussa son chien du bout du pied et sonna vigoureusement. -- Vous tes admirable... dit Nini-Moulin avec dignit. Je n'oublierai de ma vie... -- Faut pas vous gner... mon gros, dit la Sainte-Colombe en interrompant l'crivain religieux, c'est pas cause de vous que je me dcide. -- Et cause de qui! ou de quoi!... demanda Nini-Moulin. -- Ah! c'est mon secret, dit la Sainte-Colombe. Puis, s'adressant sa femme de chambre, qui venait d'entrer, elle ajouta: -- Ma biche, dis Ratisbonne d'aller me chercher un fiacre, et donne-moi mon chapeau de velours coquelicot plumes. Pendant que la suivante allait excuter les ordres de sa matresse, Nini-Moulin s'approcha de la Sainte-Colombe et lui dit mi-voix d'un ton modeste et pntr: -- Vous remarquerez du moins, ma belle amie, que je ne vous ai pas dit ce soir un seul mot de mon amour... me tiendrez-vous compte de ma discrtion! ce moment, la Sainte-Colombe venait d'enlever son turban; elle se retourna brusquement et planta cette coiffure sur le crne chauve de Nini-Moulin, en riant d'un gros rire. L'crivain religieux parut ravi de cette preuve de confiance et, au moment o la suivante rentrait avec le chle et le chapeau de sa matresse, il baisa passionnment le turban, en regardant la Sainte-Colombe la drobe. * * * * * Le lendemain de cette scne, Rodin dont la physionomie paraissait triomphante, mettait lui-mme une lettre la poste. Cette lettre portait pour adresse: _ monsieur Agricol Baudoin,_ _Rue Brise-Miche, n _2. PARIS. _(Trs presse.)_ LIX. Les amours de Faringhea. Djalma, on s'en souvient peut-tre, lorsqu'il eut appris pour la premire fois qu'il tait aim d'Adrienne, avait, dans l'enivrement de son bonheur, dit Faringhea, dont il pntrait la trahison: -- Tu t'es ligu avec mes ennemis, et je ne t'avais fait aucun mal... Tu es mchant parce que tu es sans doute malheureux... je veux te rendre heureux pour que tu sois bon; veux-tu de l'or! tu auras de l'or... veux-tu un ami! tu es esclave, je suis fils de roi, je t'offre mon amiti. Faringhea avait refus l'or et paru accepter l'amiti du fils de Kadja-Sing. Dou d'une intelligence remarquable, d'une dissimulation profonde, le mtis avait facilement persuad de la sincrit de son repentir, de sa reconnaissance et de son attachement un homme d'un caractre aussi confiant, aussi gnreux que Djalma; d'ailleurs, quels motifs celui-ci aurait-il eus de se dfier dsormais de son esclave devenu son ami! Certain de l'amour de Mlle de Cardoville auprs de laquelle il passait chaque jour, il et t dfendu par la salutaire influence de la jeune fille contre les perfides conseils ou contre les calomnies du mtis, fidle et secret instrument de Rodin qui l'avait affili sa compagnie; mais Faringhea, dont le tact tait parfait, n'agissait pas lgrement; ne parlait jamais au prince de Mlle de Cardoville, et attendait discrtement les confidences qu'amenait parfois la joie expansive de Djalma. Trs peu de jours aprs qu'Adrienne, par un tout-puissant effort de chaste volont, et chapp au contagieux enivrement de la passion de Djalma, le lendemain du jour o Rodin, certain du bon succs de la mission de Nini-Moulin auprs de la Sainte-Colombe, avait mis lui-mme une lettre la poste l'adresse d'Agricol Baudoin, le mtis, assez sombre depuis quelque temps, avait sembl ressentir un violent chagrin qui alla bientt tellement empirant, que le prince, frapp de l'air dsespr de cet homme, qu'il voulait ramener au bien par l'affection et par le bonheur, lui demanda plusieurs fois la cause de cette accablante tristesse; mais le mtis, tout en remerciant le prince de son intrt avec une reconnaissante effusion, s'tait tenu dans une rserve absolue. Ceci pos, on concevra la scne suivante. Elle avait lieu, vers le milieu du jour, dans la petite maison de la rue de Clichy, occupe par l'Indien. Djalma, contre son habitude, n'avait pas pass cette journe avec Adrienne. Depuis la veille, il avait t prvenu par la jeune fille qu'elle lui demanderait le sacrifice de ce jour entier, afin de l'employer prendre les mesures ncessaires pour que leur mariage ft bni et acceptable aux yeux du monde, et que pourtant il demeurt entour des restrictions qu'elle et Djalma dsiraient. Quant aux moyens que devait employer Mlle de Cardoville pour arriver ce rsultat, quant la personne si pure, si honorable, qui devait consacrer cette union, c'tait un secret qui, n'appartenant pas seulement la jeune fille, ne pouvait tre encore confi Djalma. Pour l'Indien, depuis si longtemps habitu consacrer tous ses instants Adrienne, ce jour entier pass loin d'elle tait interminable. Enfin, depuis la scne passionne pendant laquelle Mlle de Cardoville avait failli succomber, elle avait, se dfiant de son courage, pri la Mayeux de ne plus la quitter dsormais: aussi l'amoureuse et dvorante impatience de Djalma tait son comble. Tour tour en proie une agitation brlante ou une sorte d'engourdissement dans lequel il tchait de se plonger pour chapper aux penses qui lui causaient de si enivrantes tortures, Djalma tait tendu sur un divan, son visage cach dans ses mains, comme s'il et voulu chapper une trop sduisante vision. Tout coup, Faringhea entra chez le prince sans avoir frapp la porte, selon son habitude. Au bruit que fit le mtis en entrant, Djalma tressaillit, releva la tte et regarda autour de lui avec surprise; mais, la vue de cette physionomie ple, bouleverse de l'esclave, il se leva vivement et, faisant quelques pas vers lui, s'cria: -- Qu'as-tu Faringhea? Aprs un moment de silence, et comme s'il et cd une hsitation pnible, Faringhea, se jetant aux pieds de Djalma, murmura d'une voix faible, avec un accablement dsespr, presque suppliant: -- Je suis bien malheureux... ayez piti de moi, monseigneur! L'accent du mtis fut si touchant, la grande douleur qu'il semblait prouver donnait ses traits, ordinairement impassibles et durs comme ceux d'un masque de bronze, une expression tellement navrante, que Djalma se sentit attendri et, se courbant pour relever le mtis, lui dit avec affection: -- Parle, parle... la conscience apaise les tourments du coeur... Aie confiance, ami... et compte sur moi... l'ange me le disait il y a peu de jours encore: L'amour heureux ne souffre pas de larmes autour de lui. -- Mais l'amour infortun, l'amour misrable, l'amour trahi... verse des larmes de sang, reprit Faringhea avec un abattement douloureux. -- De quel amour trahi parles-tu? dit Djalma surpris. -- Je parle de mon amour... rpondit le mtis d'un air sombre. -- De ton amour?... dit Djalma de plus en plus surpris; non que le mtis, jeune encore et d'une figure d'une sombre beaut, lui part incapable d'inspirer ou d'prouver un sentiment tendre, mais parce qu'il n'avait pas cru jusqu'alors cet homme capable de ressentir un chagrin aussi poignant. -- Monseigneur, reprit le mtis: vous m'aviez dit: Le malheur t'a rendu mchant... sois heureux, et tu seras bon... Dans ces paroles... j'avais vu un prsage; on aurait dit que pour entrer dans mon coeur un noble amour attendait que la haine, que la trahison fussent sorties de ce coeur... Alors, moi, demi sauvage, j'ai trouv une femme belle et jeune qui rpondait ma passion; du moins je l'ai cru... mais j'avais t tratre envers vous, monseigneur, et, pour les tratres, mme repentants, il n'est jamais de bonheur... mon tour, j'ai t trahi... indignement trahi. Puis, voyant le mouvement de surprise du prince, le mtis ajouta, comme s'il et t cras de confusion: -- Grce, ne me raillez pas... monseigneur; les tortures les plus affreuses ne m'auraient pas arrach cet aveu misrable... mais vous, fils de roi, vous avez daign dire votre esclave: Sois mon ami... -- Et cet ami... te sait gr de ta confiance, dit vivement Djalma; loin de te railler, il te consolera... Rassure-toi; mais... te railler... moi! -- L'amour trahi... mrite tant de mpris, tant de hues insultantes!... dit Faringhea avec amertume. Les lches mmes ont le droit de vous montrer au doigt avec ddain... car dans ce pays la vue de l'homme tromp dans ce qui est l'me de son me, le sang de son sang... la vie de sa vie... fait hausser les paules et clater de rire... -- Mais es-tu certain de cette trahison? rpondit doucement Djalma. Puis il ajouta avec une hsitation qui prouvait la bont de son coeur: -- coute... et pardonne-moi de te parler du pass... Ce sera, d'ailleurs, de ma part, te prouver encore que je n'en garde contre toi aucun mauvais souvenir... et que je crois au repentir, l'affection que tu me tmoignes chaque jour... Rappelle-toi que moi aussi j'ai cru que l'ange qui est maintenant ma vie ne m'aimait pas... et pourtant cela est faux... Qui te dit que tu n'es pas, comme je l'tais, abus par de fausses apparences?... -- Hlas! monseigneur... je le voudrais croire... mais je n'ose l'esprer... Dans ces incertitudes, ma tte s'est perdue, je suis incapable de prendre une rsolution et je viens vous, monseigneur. -- Mais qui a fait natre tes soupons?... -- Sa froideur, qui parfois succde une apparente tendresse; les refus qu'elle me fait au nom de ses devoirs... et puis... Mais le mtis ne continua pas, parut cder une rticence et ajouta, aprs quelques minutes de silence: -- Enfin, monseigneur... elle raisonne mon amour... preuve qu'elle ne m'aime pas ou qu'elle ne m'aime plus. -- Elle t'aime peut-tre davantage, si elle raisonne l'intrt, la dignit de son amour. -- C'est ce qu'elles disent toutes, reprit le mtis avec une ironie sanglante, en attachant un regard profond sur Djalma; du moins ainsi parlent celles qui aiment faiblement; mais celles qui aiment vaillamment ne montrent jamais cette outrageante mfiance... pour elles, un mot de l'homme qu'elles adorent est un ordre... elles ne se marchandent pas, pour se donner le cruel plaisir d'exalter la passion de leur amant jusqu'au dlire, et de le dominer ainsi plus srement... Non, non, ce que leur amant leur demande, dt-il leur coter la vie, l'honneur... elles l'accordent, parce que, pour elles, le dsir, la volont de leur amant est au-dessus de toute considration divine et humaine... Mais ces femmes... et celle qui me fait souffrir est de ce nombre... ces femmes ruses qui mettent leur mchant orgueil dompter l'homme, l'asservir, plus il est fier et impatient du joug; ces femmes qui se plaisent irriter en vain sa passion, en semblant parfois sur le point d'y cder... ces femmes sont des dmons... elles se rjouissent dans les larmes, dans les tourments de l'homme fort qui les aime avec la malheureuse faiblesse d'un enfant. Tandis que l'on meurt d'amour leurs pieds, ces perfides cratures, dans leurs blessantes mfiances, calculent habilement la porte de leur refus, car il ne faut pas tout fait dsesprer sa victime... Oh! qu'elles sont froides et lches auprs de ces femmes passionnes, valeureuses, qui, perdues, folles d'amour, disent l'homme qu'elles adorent: tre toi aujourd'hui... selon ton dsir... toi... tout toi... et demain viennent pour moi l'abandon, la honte, la mort, que m'importe! sois heureux... ma vie ne vaut pas une de tes larmes... Le front de Djalma s'tait peu peu assombri en coutant le mtis. Ayant gard envers cet homme le secret le plus absolu sur les divers incidents de sa passion pour Mlle de Cardoville, le prince ne pouvait voir dans ces paroles qu'une allusion involontaire et amene par le hasard aux enivrants refus d'Adrienne; et pourtant Djalma souffrit un moment dans son orgueil en songeant qu'en effet, ainsi que le disait Faringhea, il tait des considrations, des devoirs qu'une femme mettait au-dessus de son amour; mais cette amre et pnible pense s'effaa bientt de l'esprit de Djalma, grce la douce et bienfaisante influence du souvenir d'Adrienne; son front se rassrna peu peu et il rpondit au mtis qui, d'un regard oblique, l'observait attentivement: -- Le chagrin t'gare; si tu n'as pas d'autre raison pour douter de celle que tu aimes... que ces refus, que ces vagues soupons dont ton esprit ombrageux s'effarouche rassure-toi... tu es aim... plus peut-tre que tu ne le penses. -- Hlas! puissiez-vous dire vrai, monseigneur! rpondit le mtis avec accablement aprs un moment de silence et comme touch des paroles de Djalma; et pourtant je me dis: Il est donc pour cette femme quelque chose au-dessus de son amour pour moi; dlicatesse, scrupule, dignit, honneur... soit..., mais elle ne m'aime pas assez pour me sacrifier ses dlicatesses, ses scrupules, sa dignit, son honneur... Il n'importe... je me dirai... aprs tout cela... vient peut-tre le tour de mon amour. -- Ami, tu te trompes, reprit doucement Djalma, quoiqu'il et encore ressenti une impression pnible aux paroles du mtis; oui, tu te trompes: plus l'amour d'une femme est grand, plus il est digne et chaste... c'est l'amour seul qui veille ces scrupules, ces dlicatesses. Il domine tout... au lieu d'tre domin par tout. -- Cela est juste, monseigneur... reprit le mtis avec une ironie amre. Cette femme m'impose sa faon d'aimer, de me prouver son amour: c'est moi de me soumettre... Puis, s'interrompant tout coup, le mtis cacha son visage dans ses mains et poussa un long gmissement; ses traits exprimaient un mlange de haine, de rage et de dsespoir, la fois si effrayant et si douloureux, que Djalma, de plus en plus mu, s'cria en saisissant la main du mtis: -- Calme ces emportements, coute la voix de l'amiti; elle conjurera cette influence mauvaise... Parle... parle... -- Non... non, c'est trop affreux... -- Parle, te dis-je... -- Abandonnez un malheureux son dsespoir incurable... -- M'en crois-tu capable? dit Djalma avec un mlange de douceur et de dignit qui parut faire impression sur le mtis. -- Hlas! reprit-il en hsitant encore, vous le voulez, monseigneur? -- Je le veux. -- Eh bien... je ne vous ai pas tout dit... car, au moment de cet aveu... la honte... la peur de la raillerie m'ont retenu... vous m'avez demand quelles raisons j'avais de croire une trahison... je vous ai parl de vagues soupons... de refus... de froideur... ce n'tait pas tout; ce soir... cette femme... -- Achve... achve... -- Cette femme... a donn un rendez-vous... l'homme qu'elle me prfre... -- Qui t'a dit cela? -- Un tranger qui mon aveuglement a fait piti. -- Et si cet homme te trompait... se trompait? -- Il m'a offert des preuves de ce qu'il avanait. -- Quelles preuves?... -- De me rendre ce soir tmoin de ce rendez-vous. Il se peut, m'a-t-il dit, que cette entrevue ne soit pas coupable, malgr les apparences contraires. Jugez-en par vous-mme, a ajout cet homme, ayez ce courage, et vos cruelles indcisions cesseront. -- Et qu'as-tu rpondu? -- Rien, monseigneur, j'avais la tte perdue, comme maintenant; c'est alors que j'ai song vous demander conseil... Puis, faisant un geste de dsespoir, le mtis reprit d'un air gar avec un clat de rire sauvage: -- Un conseil... un conseil... c'est la lame de mon kanjiar que je devais le demander... Elle m'aurait dit: Du sang... du sang. Et le mtis porta convulsivement la main un long poignard attach sa ceinture. Il est une sorte de contagion funeste, fatale, dans certains emportements. la vue des traits de Faringhea bouleverss par la jalousie et par la fureur, Djalma tressaillit; il se souvenait de l'accs de rage insense dont il s'tait senti possd lorsque la princesse de Saint-Dizier avait dfi Adrienne de nier qu'on et trouv cach dans sa chambre Agricol Baudoin, son amant prtendu. Mais l'instant rassur par le maintien fier et digne de la jeune fille, Djalma n'avait bientt prouv qu'un souverain mpris pour cette horrible calomnie, laquelle Adrienne n'avait pas mme daign rpondre. Deux ou trois fois cependant, ainsi qu'un clair sillonne par hasard le ciel le plus pur et le plus radieux, le souvenir de cette indigne accusation avait travers l'esprit de l'Indien comme un trait de feu, mais s'tait presque aussitt vanoui au milieu de la srnit de son bonheur et de son ineffable confiance dans le coeur d'Adrienne. Ces souvenirs et ceux des refus passionns de la jeune fille, en attristant quelques instants Djalma, le rendirent cependant encore plus pitoyable envers Faringhea qu'il ne l'et t sans ce rapprochement secret et trange entre la position du mtis et la sienne. Sachant par lui-mme quel dlire peut vous pousser une fureur aveugle, voulant continuer dompter le mtis force d'affection et de bont, Djalma lui dit d'une voix grave et douce: -- Je t'ai offert mon amiti... je veux agir avec toi selon cette amiti. Mais le mtis, semblant en proie une sourde et muette fureur, les yeux fixes, hagards, ne parut pas entendre Djalma. Celui-ci, posant sa main sur l'paule du mtis, reprit: -- Faringhea... coute-moi... -- Monseigneur, dit le mtis en tressaillant brusquement comme s'il se ft veill en sursaut, pardon... mais... -- Dans les angoisses o de cruels soupons te jettent... ce n'est pas ton kanjiar que tu dois demander conseil... c'est ton ami... et je te l'ai dit, je suis ton ami. -- Monseigneur... -- ce rendez-vous... qui te prouvera, dit-on, l'innocence... ou la trahison de celle que tu aimes... ce rendez-vous... il faut aller... -- Oh! oui, dit le mtis d'une voix sourde et avec un sourire sinistre, oui... j'irai... -- Mais tu n'iras pas seul!... -- Que voulez-vous dire, monseigneur? s'cria le mtis; qui m'accompagnera?... -- Moi... -- Vous, monseigneur? -- Oui... pour t'pargner un crime peut-tre... car je sais... combien le premier mouvement de colre est souvent aveugle et injuste... -- Mais aussi... le premier mouvement nous venge! reprit le mtis avec un sourire cruel. -- Faringhea... cette journe est moi tout entire: je ne te quitte pas... dit rsolument le prince. Ou tu n'iras pas ce rendez-vous... ou je t'y accompagnerai. Le mtis, paraissant vaincu par cette gnreuse insistance, tomba aux pieds de Djalma, prit sa main, qu'il porta respectueusement d'abord son front, puis ses lvres, et dit: -- Monseigneur... il faut tre gnreux jusqu'au bout et me pardonner. -- Que veux-tu que je te pardonne? -- Avant de venir auprs de vous... ce que vous m'offrez... j'avais eu l'audace de songer vous le demander... Oui, ne sachant pas o pourrait m'emporter ma fureur... j'avais song vous demander cette preuve de bont que vous n'accorderiez pas peut-tre vos gaux... mais, ensuite, je n'ai plus os... J'ai aussi recul devant l'aveu de la trahison que je redoute, et je suis seulement venu vous dire que j'tais bien malheureux... parce qu' vous seul... au monde... je pouvais le dire. On ne peut rendre la simplicit presque candide avec laquelle le mtis pronona ces mots, l'accent pntrant, attendri, ml de larmes, qui succda son emportement sauvage. Djalma, vivement mu, lui tendit la main, le fit relever, et lui dit: -- Tu avais le droit de me demander une preuve d'affection. Je suis heureux de t'avoir prvenu... Allons... courage!... espre... ce rendez-vous je t'accompagnerai, et si j'en crois mes voeux... de fausses apparences t'auront tromp. Lorsque la nuit fut venue, le mtis et Djalma, envelopps de manteaux, montrent dans un fiacre. Faringhea donna au cocher l'adresse de la maison de la Sainte-Colombe. LX. Une soire chez la Sainte-Colombe. Djalma et Faringhea taient monts en voiture et se dirigeaient vers la demeure de la Sainte-Colombe. Avant de poursuivre le rcit de cette scne, quelques mots rtrospectifs sont indispensables. Nini-Moulin, continuant d'ignorer le but rel des dmarches qu'il faisait l'instigation de Rodin, avait la veille, selon les ordres de ce dernier, offert la Sainte-Colombe une somme assez considrable, afin d'obtenir de cette crature, toujours singulirement cupide et rapace, la libre disposition de son appartement pendant toute la journe. La Sainte-Colombe ayant accept cette proposition, trop avantageuse pour tre refuse, tait partie ds le matin avec ses domestiques, auxquels elle voulait, disait-elle, en retour de leurs bons services, offrir une partie de campagne. Matre du logis, Rodin, le crne couvert d'une perruque noire, portant des lunettes bleues, envelopp d'un manteau, et ayant le bas du visage enfoui dans une haute cravate de laine, en un mot, parfaitement dguis, tait venu le matin mme, accompagn de Faringhea, jeter un coup d'oeil sur cet appartement et donner ses instructions au mtis. Celui-ci, aprs le dpart du jsuite, avait, en deux heures, grce son adresse et son intelligence, fait certains prparatifs des plus importants, et tait retourn en hte auprs de Djalma jouer avec une dtestable hypocrisie la scne laquelle on a assist. Pendant le trajet de la rue de Clichy la rue de Richelieu, o demeurait la Sainte-Colombe, Faringhea parut plong dans un accablement douloureux; tout coup il dit Djalma d'une voix sourde et brve: -- Monseigneur... si je suis trahi... il me faut une vengeance pourtant. -- Le mpris est une terrible vengeance, rpondit Djalma. -- Non, non, reprit le mtis avec un accent de rage contenu; non, ce n'est pas assez... plus le moment approche, plus je vois qu'il faut du sang. -- coute-moi... -- Monseigneur, ayez piti de moi... j'tais lche, j'avais peur... je reculais devant ma vengeance, maintenant... je donnerais pour elle... torture pour torture. Monseigneur... laissez-moi vous quitter... j'irai seul ce rendez-vous... Ce disant, Faringhea fit un mouvement comme s'il et voulu se prcipiter hors de la voiture. Djalma le retint vivement par le bras et lui dit: -- Reste... je ne te quitte pas... Si tu es trahi, tu ne rpandras pas le sang; le mpris te vengera... l'amiti te consolera. -- Non... non... Monseigneur... j'y suis dcid... quand j'aurai tu... je me tuerai... s'cria le mtis avec une exaltation farouche. Aux tratres ce kanjiar... et il mit la main sur un long poignard qu'il avait la ceinture. moi le poison... que ce poignard renferme dans sa garde... -- Faringhea! -- Monseigneur, si je vous rsiste... Pardonnez-moi, il faut que ma destine s'accomplisse... Le temps pressait; Djalma, dsesprant de calmer la rage froce du mtis, rsolut d'agir par ruse. Aprs quelques minutes de silence, il dit Faringhea: -- Je ne te quitterai pas... je ferai tout pour t'pargner un crime... Si je n'y parviens pas... si tu mconnais ma voix... que le sang que tu auras rpandu retombe sur toi... De ma vie ma main ne touchera la tienne... Ces mots parurent produire une profonde impression sur Faringhea; il poussa un long gmissement et, courbant sa tte sur sa poitrine, il resta silencieux et sembla rflchir. Djalma s'apprtait, la faible clart que projetaient les lanternes dans l'intrieur de la voiture, user de surprise ou de force pour dsarmer le mtis, lorsque celui-ci, qui d'un regard oblique avait devin l'intention du prince, porta brusquement la main son kanjiar, le retira de sa ceinture, lame et fourreau; puis le tenant la main, il dit au prince d'un ton la fois solennel et farouche: -- Ce poignard, mani par une main ferme, est terrible... dans ce flacon est renferm un poison subtil comme tous ceux de notre pays. Et le mtis ayant fait jouer un ressort cach dans la monture du kanjiar, le pommeau se leva comme un couvercle, et laissa voir le col d'un petit flacon de cristal cach dans l'paisseur du manche de cette arme meurtrire. -- Deux ou trois gouttes de ce poison sur les lvres, reprit le mtis, et la mort vient lente... paisible et douce... sans agonie... Au bout de quelques heures... pour premier symptme, les ongles bleuissent... Mais qui viderait ce flacon d'un trait... tomberait mort... tout coup, sans souffrance, et comme foudroy... -- Oui, rpondit Djalma, je sais qu'il est dans notre pays de mystrieux poisons qui glacent peu peu la vie ou qui frappent comme la foudre... mais... pourquoi s'appesantir ainsi sur les sinistres proprits de cette arme?... -- Pour vous montrer, Monseigneur, que ce kanjiar est la sret et l'impunit de ma vengeance... avec ce poignard, je tue; avec ce poison, j'chappe la justice des hommes par une mort rapide... Et pourtant... ce kanjiar... je vous l'abandonne, prenez-le... Monseigneur... Plutt renoncer ma vengeance que de me rendre indigne de jamais toucher votre main. Et le mtis tendit le poignard au prince. Djalma, aussi heureux que surpris de cette dtermination inattendue, passa vivement l'arme terrible sa ceinture pendant que le mtis reprit d'une voix mue: -- Gardez ce kanjiar, Monseigneur, et lorsque vous aurez vu... et entendu ce que nous allons voir et entendre, ou vous me donnerez le poignard, et je frapperai une infme... ou vous me donnerez le poison... et je mourrai sans frapper... vous d'ordonner... moi d'obir... Au moment o Djalma allait rpondre, la voiture s'arrta devant la maison de la Sainte-Colombe. Le prince et le mtis, bien encaps, entrrent sous un porche obscur. La porte cochre se referma sur eux. Faringhea changea quelques mots avec le portier; celui-ci lui remit une clef. Les deux Indiens arrivrent bientt devant une des portes de l'tablissement de la Sainte-Colombe. Ce logis avait deux entres sur ce palier et une entre donnant sur la cour. Faringhea, au moment de mettre la clef dans la serrure, dit Djalma d'une voix altre: -- Monseigneur... ayez piti de ma faiblesse... mais, ce moment terrible... je tremble... j'hsite; peut-tre vaut-il mieux rester en proie mes doutes... ou bien oublier... Puis, l'instant o le prince allait rpondre, le mtis s'cria: -- Non... non... pas de lchet... Et, ouvrant prcipitamment, il passa le premier. Djalma le suivit. La porte referme, le mtis et le prince se trouvrent dans un troit corridor au milieu d'une profonde obscurit. -- Votre main, Monseigneur... laissez-vous guider, et marchez doucement, dit le mtis voix basse. Et il tendit sa main au prince, qui la prit. Tous deux s'avancrent silencieusement dans les tnbres. Aprs avoir fait faire Djalma un assez long circuit, en ouvrant et fermant plusieurs portes, le mtis, s'arrtant tout coup, dit tout bas au prince en abandonnant sa main, qu'il avait jusqu'alors tenue: -- Monseigneur, le moment dcisif approche... attendons ici quelques instants. Un profond silence suivit ces mots du mtis. L'obscurit tait si complte, que Djalma ne distinguait rien; au bout d'une minute, il entendit Faringhea s'loigner de lui, puis tout coup le bruit d'une porte brusquement ouverte et ferme double tour. Cette disparition subite commena par inquiter Djalma. Par un mouvement machinal, il porta la main son poignard, et fit vivement quelques pas ttons du ct o il supposait une issue. Tout coup la voix du mtis frappa l'oreille du prince, et, sans qu'il lui ft possible de savoir o se trouvait alors celui qui lui parlait, ces mots arrivrent jusqu' lui: -- Monseigneur... vous m'avez dit: Sois mon ami; j'agis en ami... J'ai employ la ruse pour vous conduire ici... L'aveuglement de votre funeste passion vous et empch de m'entendre et de me suivre... La princesse de Saint-Dizier vous a nomm Agricol Baudoin... l'amant d'Adrienne de Cardoville... coutez... voyez... jugez... Et la voix se tut. Elle avait paru sortir de l'un des angles de cette chambre. Djalma, toujours dans les tnbres, reconnaissant trop tard dans quel pige il tait tomb, tressaillit de rage et presque d'effroi. -- Faringhea... s'cria-t-il, o suis-je?... o es-tu? Sur ta vie, ouvre-moi, je veux sortir l'instant... Et Djalma, tendant les mains en avant, fit prcipitamment quelques pas, atteignit un mur tapiss d'toffe et le suivit ttons, esprant trouver une porte; il en trouva une en effet: elle tait ferme... en vain il branla la serrure; elle rsista tous ses efforts. Continuant ses recherches, il rencontra une chemine dont le foyer tait teint, puis une seconde porte, galement ferme; en peu d'instants, il eut fait ainsi le tour de la chambre, et se retrouva prs de la chemine qu'il avait rencontre. L'anxit du prince augmentait de plus en plus; d'une voix tremblante de colre, il appela Faringhea. Rien ne lui rpondit. Au dehors rgnait le plus profond silence; au dedans, les tnbres les plus compltes. Bientt une sorte de vapeur parfume d'une indicible suavit, mais trs subtile, trs pntrante, se rpandit insensiblement dans la petite chambre o se trouvait Djalma; on et dit que l'orifice d'un tube, passant travers une des portes de cette pice, y introduisait ce courant embaum. Djalma, au milieu de proccupations terribles, frmissant de colre, ne fit aucune attention cette senteur... mais bientt les artres de ses tempes battirent avec plus de force, une chaleur profonde, brlante, circula rapidement dans ses veines; il prouva une sensation de bien-tre indfinissable; les violents ressentiments qui l'agitaient semblrent s'teindre peu peu malgr lui, et s'engourdir dans une douce et ineffable torpeur, sans qu'il et presque la conscience de l'espce de transformation morale qu'il subissait malgr lui. Cependant, par un dernier effort de sa volont vacillante, Djalma s'avana au hasard pour essayer encore d'ouvrir une des portes, qu'il trouva, en effet; mais, cet endroit, la vapeur embaume tait si pntrante, que son action redoubla, et bientt Djalma, n'ayant plus la force de faire un mouvement, s'appuya contre la boiserie[34]. Alors il advint une chose trange: une faible lueur se rpandant graduellement dans une pice voisine. Djalma, plong dans une hallucination complte, s'aperut de l'existence d'une sorte d'oeil-de-boeuf qui prenait ou donnait du jour dans la chambre o il se trouvait. Du ct du prince, cette ouverture tait dfendue par un treillis de fer aussi lger que solide, et qui peine interceptait la vue; de l'autre ct, une paisse vitre de glace, place dans l'paisseur de la cloison, tait loigne du treillis de deux trois pouces. La chambre, qu' travers cette ouverture Djalma vit ainsi claire faiblement d'une lueur douce, incertaine et voile, tait assez richement meuble. Entre deux fentres drapes de rideaux de soie cramoisie, il y avait une grande armoire glace servant de psych; en face de la chemine, seulement garnie de braise ardente, d'un rouge de sang, tait un large et long divan garni de ses carreaux. Au bout d'une seconde peine, une femme entra dans cet appartement; on ne pouvait distinguer ni sa figure ni sa taille, soigneusement enveloppe qu'elle tait d'une longue mante capuchon d'une forme particulire et de couleur fonce. La vue de cette mante fit tressaillir Djalma: au bien-tre qu'il avait d'abord ressenti succdait une agitation fivreuse, pareille celle des fumes croissantes de l'ivresse; ses oreilles bruissait ce bourdonnement trange que l'on entend lorsque l'on plonge au fond des grandes eaux. Djalma regardait toujours avec une sorte de stupeur ce qui se passait dans la chambre voisine. La femme qui venait d'y apparatre tait entre avec prcaution, presque avec crainte; d'abord elle alla carter un des rideaux ferms, et jeta au travers des persiennes un regard dans la rue; puis elle revint lentement vers la chemine, o elle s'accouda un moment, pensive, et toujours soigneusement enveloppe de sa mante. Djalma, compltement livr l'influence croissante de l'exhilarant qui troublait sa raison, ayant compltement oubli Faringhea et les circonstances qui l'avaient conduit dans cette maison, concentrait toute la puissance de son attention sur le spectacle qui s'offrait sa vue, et auquel il assistait comme s'il et t spectateur de l'un de ses rves... les yeux toujours ardemment fixs sur cette femme. Tout coup Djalma la vit quitter la chemine, s'avancer vers la psych; puis, faisant face cette glace, cette femme laissa glisser jusqu' ses pieds la mante qui l'enveloppait entirement. Djalma resta foudroy. Il avait devant les yeux Adrienne de Cardoville. Oui, il croyait voir Adrienne de Cardoville telle qu'il l'avait encore vue la veille, et vtue ainsi qu'elle l'tait lors de son entrevue avec la princesse de Saint-Dizier... d'une robe vert tendre, taillade de rose et rehausse d'une garniture de jais blanc. Une rsille, aussi de jais blanc, cachait la natte qui se tordait derrire sa tte, et qui s'harmonisait si admirablement avec l'or bruni de ses cheveux... C'tait enfin, autant que l'Indien pouvait en juger travers une lueur presque crpusculaire et le treillis du vitrage, c'tait la taille de nymphe d'Adrienne, ses paules de marbre, son cou de cygne, si fier et si gracieux. En un mot, c'tait Mlle de Cardoville... il ne pouvait en douter, il n'en doutait pas. Une sueur brlante inondait le visage de Djalma; son exaltation vertigineuse allait toujours croissant; l'oeil enflamm, la poitrine haletante, immobile, il regardait sans rflchir, sans penser. La jeune fille, tournant toujours le dos Djalma, aprs avoir rajust ses cheveux avec une coquetterie pleine de grce, ta la rsille qui lui servait de coiffure, la dposa sur la chemine, puis fit un mouvement pour dgrafer sa robe; mais quittant alors la glace devant laquelle elle s'tait d'abord tenue, elle disparut aux yeux de Djalma pendant un instant. _Elle attend Agricol Baudoin, son amant... _dit alors dans l'ombre une voix qui semblait sortir de la muraille de la pice o se trouvait le prince. Malgr l'garement de son esprit, ces paroles terribles: _Elle attend Agricol Baudoin son amant... _traversrent le cerveau et le coeur de Djalma, aigus, brlantes comme un trait de feu... Un nuage de sang passa devant sa vue; il poussa un rugissement sourd, que l'paisseur de la glace empcha de parvenir jusqu' la pice voisine, et le malheureux se brisa les ongles en voulant arracher le treillis de fer de l'oeil-de-boeuf... Arriv ce paroxysme de rage dlirante, Djalma vit la lumire, dj si indcise, qui clairait l'autre chambre, s'affaiblir encore, comme si on l'et discrtement mnage; puis, travers ce vaporeux clair-obscur, il vit revenir la jeune fille, vtue d'un long peignoir blanc, qui laissait voir ses bras et ses paules nus; sur celles-ci flottaient les longues boucles de ses cheveux d'or. Elle s'avanait avec prcaution, se dirigeant vers une porte que Djalma ne pouvait apercevoir... ce moment, une des issues de l'appartement o se trouvait le prince, pratique dans la mme cloison que l'oeil-de-boeuf, fut doucement ouverte par une main invisible. Djalma s'en aperut au bruit de la serrure et au courant d'air plus frais qui le frappa au visage, car aucune clart n'arriva jusqu' lui. Cette issue, que l'on venait de laisser Djalma, donnait, ainsi qu'une des portes de la pice voisine, o se trouvait la jeune fille, sur une antichambre communiquant l'escalier, o l'on entendit bientt monter quelqu'un qui, s'arrtant au dehors, frappa deux fois la porte extrieure. -- _C'est Agricol Baudoin... coute et regarde... _dit dans l'obscurit la voix que le prince avait dj entendue. Ivre, insens, mais ayant la rsolution et l'ide fixe de l'homme ivre et de l'insens, Djalma tira le poignard que lui avait laiss Faringhea... puis immobile, il attendit. peine les deux coups avaient-ils t frapps au dehors, que la jeune fille, sortant de sa chambre, d'o s'chappa une faible lumire, courut la porte de l'escalier, de sorte que quelque clart arriva jusqu'au rduit entr'ouvert o Djalma se tenait blotti, son poignard la main. Ce fut de l qu'il vit la jeune fille traverser l'antichambre et s'approcher de la porte de l'escalier en disant tout bas: -- Qui est l? -- Moi! Agricol Baudoin, rpondit du dehors une voix mle et forte. Ce qui se passa ensuite fut si rapide, si foudroyant, que la pense pourrait seule le rendre. peine le jeune fille eut-elle tir le verrou de la porte, peine Agricol Baudoin eut-il franchi le seuil, que Djalma, bondissant comme un tigre, frappa pour ainsi dire la fois, tant ses coups furent prcipits, et la jeune fille, qui tomba morte, et Agricol, qui, sans tre mortellement bless, chancela et roula auprs du corps inanim de cette malheureuse. Cette scne de meurtre, rapide comme l'clair, avait eu lieu au milieu d'une demi-obscurit; tout coup la faible lumire qui clairait la chambre d'o tait sortie la jeune fille s'teignit brusquement, et une seconde aprs, Djalma sentit dans les tnbres un poignet de fer saisir son bras, et il entendit la voix de Faringhea lui dire: -- Tu es veng! viens... la retraite est sre. Djalma, ivre, inerte, hbt par le meurtre, ne fit aucune rsistance, et se laissa entraner par le mtis dans l'intrieur de l'appartement qui avait deux issues. * * * * * Lorsque Rodin s'tait cri, en admirant la succession gnrale des penses que le mot COLLIER avait t le germe du projet infernal qu'alors il entrevoyait vaguement, le hasard venait de rappeler son souvenir la trop fameuse affaire du _collier_, dans lequel une femme, grce sa vague ressemblance avec la reine Marie-Antoinette, et s'tant d'ailleurs habille comme cette princesse, avait, la faveur d'une demi-obscurit, jou si habilement le rle de cette malheureuse reine... que le cardinal prince de Rohan, familier de la cour, fut dupe de cette illusion. Une fois son excrable dessein bien arrt, Rodin avait dpch Jacques Dumoulin la Sainte-Colombe, sans lui dire le vritable but de sa mission, qui se bornait demander cette femme exprimente si elle ne connatrait pas une jeune fille, belle, grande et rousse; cette fille trouve, un costume en tout pareil celui que portait Adrienne, et dont la princesse de Saint-Dizier avait fait le rcit devant Rodin (il faut le dire, la princesse ignorait cette trame), devait complter l'illusion. On sait ou l'on devine le reste: la malheureuse fille_, Sosie _d'Adrienne, avait jou le rle qu'on lui avait trac, croyant qu'il s'agissait d'une plaisanterie. Quant Agricol, il avait reu une lettre dans laquelle on l'engageait se rendre une entrevue qui pouvait tre d'une grande importance pour Mlle de Cardoville. LXI. Le lit nuptial. Une douce lumire s'pandant d'une lampe sphrique d'albtre oriental, suspendue au plafond par trois chanes d'argent, claire faiblement la chambre coucher d'Adrienne de Cardoville. Le large lit d'ivoire, incrust de nacre, n'est pas occup et disparat demi sous des flots de mousseline blanche et de valenciennes, lgers rideaux diaphanes et vaporeux comme des nuages. Sur la chemine de marbre blanc, dont le brasier jette des reflets vermeils sur le tapis d'hermine, une grande corbeille est, comme d'habitude, remplie d'un vritable buisson de frais camlias roses feuilles d'un vert lustr. Une suave odeur aromatique, s'chappant d'une baignoire de cristal remplie d'eau tide et parfume, pntre dans cette chambre, voisine de la salle de bains d'Adrienne. Tout est calme, silencieux au dehors. Il est peine onze heures du soir. La porte d'ivoire oppose celle qui conduit la salle de bains s'ouvre lentement. Djalma parat. Deux heures se sont coules depuis qu'il a commis un double meurtre et qu'il croit avoir tu Adrienne dans un accs de jalouse fureur. Les gens de Mlle de Cardoville, habitus voir venir Djalma chaque jour, et qui ne l'annonaient plus, n'ayant pas reu d'ordre contraire de leur matresse, alors occupe dans l'un des salons du rez-de-chausse, n'ont pas t surpris de la visite de l'Indien. Jamais celui-ci n'tait entr dans la chambre coucher de la jeune fille; mais sachant que l'appartement particulier qu'elle occupait se trouvait au premier tage de la maison, il y tait facilement arriv. Au moment o il entra dans ce sanctuaire virginal, la physionomie de Djalma tait assez calme, tant il se contraignait puissamment; peine une lgre pleur ternissait- elle la brillante couleur ambre de son teint... Il portait ce jour-l une robe de cachemire pourpre raye d'argent, de sorte que l'on n'apercevait pas plusieurs taches de sang qui avaient jailli sur l'toffe lorsqu'il avait frapp la jeune fille aux cheveux d'or et Agricol Baudoin. Djalma ferma la porte sur lui, et jeta au loin son turban blanc car il lui semblait qu'un cercle de fer brlant treignait son front; ses cheveux d'un noir bleu encadraient son ple et beau visage; croisant ses bras sur sa poitrine, il regarda autour de lui. Lorsque ses yeux s'arrtrent sur le lit d'Adrienne, il fit un pas, tressaillit brusquement, et son visage s'empourpra; mais passant sa main sur son front, il baissa la tte, et demeura quelques instants rveur et immobile comme une statue... Aprs quelques instants d'une morne et sombre mditation, Djalma tomba genoux en levant sa tte vers le ciel. Le visage de l'Indien, ruisselant alors de larmes, ne rvlait aucune passion violente; on ne lisait sur ses traits ni la haine, ni le dsespoir, ni la joie froce de la vengeance assouvie; mais si cela peut se dire, l'expression d'une douleur la fois nave et immense... Pendant quelques minutes les sanglots touffrent Djalma; les pleurs inondrent ses joues. -- Morte!... morte!... murmura-t-il d'une voix touffe, morte!... elle qui, ce matin encore, reposait si heureuse dans cette chambre, je l'ai tue. Maintenant qu'elle est morte, que me fait sa trahison? Je ne devais pas la tuer pour cela... Elle m'avait trahi... elle aimait cet homme que j'ai aussi frapp... elle l'aimait... C'est que, hlas! je n'avais pas su me faire prfrer, ajouta-t-il avec une rsignation pleine d'attendrissement et de remords. Moi, pauvre enfant, demi barbare... en quoi pouvais-je mriter son coeur?... quels droits?... quel charme? Elle ne m'aimait pas! c'tait ma faute... et elle, toujours gnreuse, me cachait son indiffrence sous des dehors d'affection... pour ne pas me rendre trop malheureux... et pour cela je l'ai tue... Son crime, o est-il? n'tait-elle pas venue librement moi?... ne m'avait-elle pas ouvert sa demeure? ne m'avait-elle pas permis de passer des jours prs d'elle... seul avec elle?... Sans doute... elle voulait m'aimer, et elle n'a pas pu... Moi, je l'aimais de toutes les forces de mon me; mais mon amour n'tait pas celui qu'il fallait... son coeur... et pour cela, je ne devais pas la tuer. Mais un fatal vertige m'a saisi... et, aprs le crime... je me suis veill comme d'un songe... et ce n'est pas un songe, hlas!... je l'ai tue... Et pourtant, jusqu' ce soir, que de bonheur je lui ai d!... que d'esprances ineffables... que de longs enivrements!... Et comme elle avait... rendu... mon coeur meilleur, plus noble, plus gnreux!... Cela venait d'elle... cela me restait, au moins, ajouta l'Indien en redoublant de sanglots. Ce trsor du pass... personne ne pouvait me le reprendre, cela devait me consoler!... Mais pourquoi penser cela?... elle et cet homme... je les ai frapps tous deux... meurtre lche et sans lutte... frocit de tigre, qui rugit et dchire une proie innocente... Et Djalma cacha son visage dans ses mains avec douceur; puis il reprit en essuyant ses larmes: -- Je sais bien que je vais me tuer aussi... mais ma mort ne lui rendra pas la vie, elle... Et, se relevant avec peine, Djalma tira de sa ceinture le poignard sanglant de Faringhea, prit dans la monture de cette arme le flacon de cristal contenant le poison, et jeta la lame sanglante sur le tapis d'Adrienne, dont la blancheur immacule fut lgrement rougie. -- Oui, reprit Djalma en serrant le flacon dans sa main convulsive, oui, je le sais bien, je vais me tuer; je le dois... sang pour sang; ma mort la vengera... Comment se fait-il que le fer ne se soit pas retourn contre moi... quand je l'ai frappe?... Je ne sais... mais enfin, elle est morte... de ma main... Heureusement, j'ai le coeur rempli de remords, de douleur et d'une inexprimable tendresse pour elle; aussi j'ai voulu venir mourir ici... ici, dans cette chambre, reprit-il d'une voix altre, dans ce ciel de mes brlantes visions... Puis il s'cria avec un accent dchirant, en cachant sa figure dans ses mains: -- Et morte!... morte!... Aprs quelques sanglots, il reprit d'une voix ferme: -- Allons! moi aussi je vais tre bientt mort... non, je veux mourir lentement, pas bientt... -- et d'un regard assur il regarda le flacon. -- Ce poison peut tre foudroyant, et peut tre aussi d'un effet moins rapide, mais toujours sr, m'a dit Faringhea. Pour cela, quelques gouttes suffisent... il me semble que lorsque je serai certain de mourir... mes remords seront moins affreux... Hier, lorsqu'en me quittant, elle m'a serr la main... qui m'aurait dit cela pourtant? Et l'Indien porta rsolument le flacon ses lvres. Aprs avoir bu quelques gouttes de la liqueur qu'il contenait, il le replaa sur une petite table d'ivoire place auprs du lit d'Adrienne. -- Cette liqueur est cre et brlante, dit-il; maintenant, je suis certain de mourir... Oh! que j'aie du moins le temps de m'enivrer encore de la vue et du parfum de cette chambre... que je puisse reposer ma tte mourante sur ce lit o a repos la sienne... Et Djalma tomba agenouill devant le lit, o il appuya son front brlant. ce moment la porte d'ivoire qui communiquait la salle de bains roula doucement sur ses gonds, et Adrienne entra... La jeune fille venait de renvoyer ses femmes qui avaient assist sa toilette de nuit. Elle portait un long peignoir de mousseline d'une blouissante blancheur; ses cheveux d'or, coquettement tresss pour la nuit en petites nattes, formaient ainsi deux larges bandeaux qui donnaient sa ravissante figure un caractre d'une juvnilit charmante; son teint de neige tait lgrement anim par la tide moiteur du bain parfum o elle se plongeait quelques instants chaque soir. Lorsqu'elle ouvrit la porte d'ivoire et qu'elle posa son petit pied rose et nu, chauss d'une mule de satin blanc, sur le tapis d'hermine, Adrienne tait d'une resplendissante beaut; le bonheur clatait dans ses yeux, sur son front, dans son maintien... toutes les difficults relatives la forme de l'union qu'elle voulait contracter taient rsolues, dans deux jours elle serait Djalma... Et la vue de la chambre nuptiale la jetait dans une vague et ineffable langueur. La porte d'ivoire avait roul si doucement sur ses gonds, les premiers pas de la jeune fille s'taient tellement amortis sur la fourrure du tapis, que Djalma, le front appuy sur le lit, n'avait rien entendu. Mais soudain un cri de surprise et d'effroi frappa son oreille... Il se retourna brusquement. Adrienne apparaissait ses yeux. Par un mouvement de pudeur, Adrienne croisa son peignoir sur son sein nu et se recula vivement, encore plus afflige que courrouce, croyant que Djalma, emport par un fol accs de passion, s'tait introduit dans sa chambre avec une esprance coupable. La jeune fille, cruellement blesse de cette tentative dloyale, allait la reprocher Djalma, lorsqu'elle aperut le poignard qu'il avait jet sur le tapis d'hermine. la vue de cette arme, l'expression d'pouvante, de stupeur, qui ptrifiait les traits de Djalma, toujours agenouill, immobile, le corps renvers en arrire, les mains tendues en avant, les yeux fixes, dmesurment ouverts, cercls de blanc... Adrienne, ne redoutant plus une amoureuse surprise, mais ressentant un indicible effroi, au lieu de fuir le prince, fit quelques pas vers lui et s'cria d'une voix altre en lui montrant du geste le kanjiar: -- Mon ami, comment tes-vous ici? Qu'avez-vous?... Pourquoi ce poignard? Djalma ne rpondait pas... Tout d'abord, la prsence d'Adrienne lui avait sembl tre une vision qu'il attribuait l'garement de son cerveau, dj troubl, pensait-il, par l'effet du poison. Mais lorsque la douce voix de la jeune fille eut frapp son oreille... mais lorsque son coeur eut tressailli l'espce de choc lectrique qu'il ressentait toujours ds que son regard rencontrait le regard de cette femme si ardemment aime... mais lorsqu'il eut contempl cet adorable visage, si rose, si frais, si repos, malgr son expression de vive inquitude... Djalma comprit qu'il n'tait le jouet d'aucun rve, et que Mlle de Cardoville tait devant ses yeux... Alors, et mesure qu'il se pntrait pour ainsi dire de cette pense qu'Adrienne n'tait pas morte, et quoiqu'il ne pt s'expliquer le prodige de cette rsurrection, la physionomie de l'Indien se transfigura, l'or pli de son teint redevint chaud et vermeil; ses yeux, ternis par les larmes du remords, s'illuminrent d'un vif rayonnement; ses traits enfin, nagure contracts par une terreur dsespre, exprimrent toutes les phases croissantes d'une joie folle, dlirante, extatique... S'avanant, toujours genoux, vers Adrienne, en levant vers elle ses mains tremblantes... trop mu pour pouvoir prononcer un mot, il la contemplait avec tant de stupeur, tant d'amour, tant d'adoration, tant de reconnaissance... oui, de reconnaissance de ce qu'elle vivait... que la jeune fille, fascine par ce regard inexplicable, muette aussi, immobile aussi, sentait aux battements prcipits de son sein, un sourd frmissement de terreur, qu'il s'agissait de quelque effrayant mystre. Enfin... Djalma, joignant les mains, s'cria avec un accent impossible rendre: -- Tu n'es pas morte!... -- Morte!... rpta la jeune fille stupfaite. -- Ce n'tait pas toi... Ce n'est pas toi... que j'ai tue... Dieu est bon et juste... En prononant ces mots avec une joie insense, le malheureux oubliait la victime qu'il avait frappe dans son erreur. De plus en plus pouvante, jetant de nouveau les yeux sur le poignard laiss sur le tapis, et s'apercevant alors qu'il tait ensanglant... terrible dcouverte qui confirmait les paroles de Djalma, Mlle de Cardoville s'cria: -- Vous avez tu... vous... Djalma! mon Dieu! qu'est-ce qu'il dit! C'est devenir folle! -- Tu vis... je te vois... tu es l... disait Djalma d'une voix palpitante, enivre; te voil, toujours belle, toujours pure... car ce n'tait pas toi... Oh! non... si 'avait t toi... je le disais bien... plutt que de te tuer, le fer se serait retourn contre moi... -- Vous avez tu! s'cria la jeune fine, presque gare par cette rvlation imprvue, en joignant les mains avec horreur. Mais pourquoi? mais qui avez-vous tu?... -- Que sais-je, moi!... une femme... qui te ressemblait, et puis un homme que j'ai cru ton amant... c'tait une illusion... un rve affreux... tu vis, car te voil... Et l'Indien sanglotait de joie. -- Un rve!... mais ce n'est pas un rve... ce poignard il y a du sang!... s'cria la jeune fille en montrant le kanjiar d'un geste effar. Je vous dis qu'il y a du sang ce poignard... -- Oui... tout l'heure, j'ai jet l ce kanjiar... pour prendre le poison... quand je croyais t'avoir tue... -- Le poison!... s'cria Adrienne, et ses dents se heurtrent convulsivement. Quel poison? -- Je croyais t'avoir tue; j'ai voulu venir mourir ici... -- Mourir!... comment mourir?... mon Dieu! pourquoi cela, mourir?... mais qui, mourir?... s'cria la jeune fille presque en dlire. -- Mais moi... je te dis, reprit Djalma avec une douceur inexprimable; je croyais t'avoir tue... alors j'ai pris du poison... -- Toi!... dit Adrienne en devenant ple comme une morte, toi!!!... -- Oui... -- Ce n'est pas vrai!... dit la jeune fille avec un geste de dngation sublime. -- Regarde, dit l'Indien. Et machinalement il tourna la tte du ct du lit, vers la petite table d'ivoire, o tincelait le flacon de cristal. Par un mouvement irrflchi, plus rapide que la pense, peut-tre mme que sa volont, Adrienne s'lana vers la table, saisit le flacon et le porta ses lvres avides. Djalma tait jusqu'alors rest genoux: il poussa un cri terrible, fut d'un bond auprs de la jeune fille, et il lui arracha le flacon qu'elle tenait coll ses lvres. -- N'importe... j'en ai bu autant que toi... dit Adrienne avec une satisfaction triomphante et sinistre. Pendant un instant, il se fit un silence effrayant. Adrienne et Djalma se contemplrent muets, immobiles, pouvants. Ce lugubre silence, la jeune fille le rompit la premire et dit d'une voix entrecoupe qu'elle tchait de rendre ferme: -- Eh bien!... qu'y a-t-il l d'extraordinaire? tu as tu... tu as voulu que la mort expit ton crime... c'tait juste... Je ne veux pas te survivre... c'est tout simple... Pourquoi me regardes-tu ainsi? Ce poison est bien cre... aux lvres; son effet est-il prompt? dis, mon Djalma. Le prince ne rpondit pas; tremblant de tous ses membres, il jeta un coup d'oeil sur ses mains... Faringhea avait dit vrai... une lgre teinte violette colorait dj les ongles polis du jeune Indien... La mort approchait... lente... sourde... encore presque insensible... mais sre... Djalma, cras par le dsespoir en songeant qu'Adrienne aussi allait mourir, sentit son courage l'abandonner; il poussa un long gmissement, cacha sa figure dans ses mains, ses genoux se drobrent sous lui, et il tomba assis sur le lit, auprs duquel il se trouvait alors... -- Dj!... s'cria la jeune fille avec horreur, en se prcipitant genoux aux pieds de Djalma, dj la mort... tu me caches ta figure... Et, dans son effroi, elle abaissa vivement les mains de l'Indien pour le contempler... il avait le visage inond de larmes. -- Non... pas encore... la mort, murmura-t-il travers ses sanglots: Ce poison... est lent... -- Vrai? s'cria Adrienne avec une joie indicible; puis elle ajouta en baisant les mains de Djalma avec une ineffable tendresse: Puisque ce poison est lent... pourquoi pleures-tu, alors? -- Mais toi... mais toi!!!... disait l'Indien d'une voix dchirante. -- Il ne s'agit pas de moi... reprit rsolument Adrienne; tu as tu... nous expierons ton crime... J'ignore ce qui s'est pass... mais, sur notre amour... je le jure... tu n'as pas fait le mal pour le mal... il y a l quelque horrible mystre! -- Sous un prtexte auquel j'ai d croire, reprit Djalma d'une voix haletante et prcipite, Faringhea m'a emmen dans une maison; l, il m'a dit que tu me trompais... je ne l'ai pas cru d'abord, mais je ne sais quel vertige s'est empar de moi... et bientt, travers une demi-obscurit, je t'ai vue... -- Moi?... -- Non... pas toi... mais une femme vtue comme toi; elle te ressemblait tant... que... dans le trouble de ma raison, j'ai cru cette illusion... Enfin... un homme est venu... tu as couru lui... Alors, moi, fou de rage, j'ai frapp la femme... et puis l'homme... je les ai vus tomber; ensuite je suis revenu mourir ici... et... je te retrouve... et c'est pour causer ta mort... Oh! malheur! malheur!... tu devais mourir par moi!!! Et Djalma, cet homme d'une si redoutable nergie, se prit de nouveau clater en sanglots avec la faiblesse d'un enfant. la vue de ce dsespoir si profond, si touchant, si passionn... Adrienne, avec cet admirable courage que les femmes seules possdent dans l'amour, ne songea plus qu' consoler Djalma... Par un effort de passion surhumaine, cette rvlation du prince qui dvoilait un complot infernal, la figure de la jeune fille devint si resplendissante d'amour, de bonheur et de passion, que l'Indien, la regardant avec stupeur, craignit un instant qu'elle n'et perdu la raison. -- Plus de larmes, mon amant ador, s'cria la jeune fille radieuse, plus de larmes, mais des sourires de joie et d'amour... rassure-toi; non... non... nos ennemis acharns ne triompheront pas. -- Que dis-tu? -- Ils nous voulaient malheureux... plaignons-les... notre flicit ferait envie au monde. -- Adrienne... reviens toi... -- Oh! j'ai ma raison... toute ma raison... coute-moi, mon ange... maintenant, je comprends tout. Tombant dans le pige que ces misrables t'ont rendu, tu as tu... Dans ce pays... vois- tu... un meurtre... c'est l'infamie... ou l'chafaud... Et demain... cette nuit peut-tre, tu aurais t jet en prison. Aussi nos ennemis se sont dit: Un homme comme le prince Djalma n'attend pas l'infamie ou l'chafaud, il se tue... Une femme comme Adrienne de Cardoville ne survit pas l'infamie ou la mort de son amant... elle se tue... ou elle meurt de dsespoir... Ainsi... mort affreuse pour lui... mort affreuse pour elle... et, pour nous... ont dit ces hommes noirs... l'hritage que nous convoitons... -- Mais pour toi!... si jeune, si belle, si pure... la mort est affreuse... et ces monstres triomphent! s'cria Djalma. Ils auront dit vrai... -- Ils auront menti... s'cria Adrienne; notre mort sera cleste... enivrante... car ce poison est lent... et je t'adore... mon Djalma!... En disant ces mots d'une voix basse et palpitante de passion, Adrienne, s'accoudant sur les genoux de Djalma, s'tait approche si prs... de lui, qu'il sentit sur ses joues le souffle embras de la jeune fille... cette impression enivrante, aux jets de flamme humide que lui dardaient les grands yeux nageants d'Adrienne, dont les lvres entr'ouvertes devenaient d'un pourpre de plus en plus clatant, l'Indien tressaillit... une ardeur brlante le dvora; son sang vierge, brass par la jeunesse et par l'amour, bouillonna dans ses veines; il oublia tout, et son dsespoir et une mort prochaine qui ne se manifestait encore chez lui, ainsi que chez Adrienne, que par une ardeur fivreuse. Sa figure, comme celle de la jeune fille, tait redevenue d'une beaut resplendissante... idale! -- mon amant... mon poux ador... comme tu es beau! disait Adrienne avec idoltrie. Oh! tes yeux... ton front... ton cou... tes lvres... comme je les aime!... Que de fois le souvenir de ta ravissante figure, de ta grce... de ton brlant amour... a gar ma raison!... que de fois j'ai senti faiblir mon courage... en attendant ce moment divin o je vais tre toi... oui, toi... toute toi!... Tu le vois, le ciel veut que nous soyons l'un l'autre, et rien ne manquera aux ravissements de nos volupts..., car, ce matin mme, l'homme vanglique qui devait dans deux jours bnir notre union a reu de moi, en ton nom et au mien, un don royal qui mettra pour jamais la joie au coeur et au front de bien des infortuns... Ainsi, que regretter, mon ange? Nos mes immortelles vont s'exhaler dans nos baisers, pour remonter, encore enivres d'amour... vers ce Dieu adorable qui est tout amour. -- Adrienne! -- Djalma!... * * * * * Et, retombant, les rideaux diaphanes et lgers voilrent comme un nuage cette couche nuptiale et funbre. Funbre: car, deux heures aprs, Adrienne et Djalma rendaient le dernier soupir dans une voluptueuse agonie. LXII. Une rencontre. Adrienne et Djalma taient morts le 30 mai. La scne suivante se passait le 31 du mme mois, veille du jour fix pour la dernire convocation des hritiers de Marius Rennepont. On se souvient sans doute de la disposition de l'appartement que M. Hardy avait occup dans la maison de retraite des rvrends pres de la rue Vaugirard, appartement sombre, isol, et dont la dernire pice donnait sur un triste petit jardin plant d'ifs et entour de hautes murailles. Pour arriver dans cette pice recule, il fallait traverser deux vastes chambres, dont les portes, une fois fermes, interceptaient tout bruit, toute communication du dehors. Ceci rappel, poursuivons. Depuis trois ou quatre jours, le pre d'Aigrigny occupait cet appartement; il ne l'avait pas choisi; mais il avait t amen l'accepter sous des prtextes d'ailleurs parfaitement plausibles que lui avait donns le rvrend pre conome, l'instigation de Rodin. Il tait environ midi. Le pre d'Aigrigny, assis dans un fauteuil auprs de la porte- fentre qui donnait sur le triste jardin, tenait la main un journal du matin, et lisait ce qui suit aux nouvelles de Paris: _Onze heures du soir._ _-- _Un vnement aussi horrible que tragique vient de jeter l'pouvante dans le quartier Richelieu: un double assassinat a t commis sur une jeune fille et sur un jeune artisan. La jeune fille a t tue d'un coup de poignard; on espre sauver les jours de l'artisan. On attribue ce crime la jalousie. La justice informe. demain les dtails. Aprs avoir lu ces lignes, le pre d'Aigrigny jeta le journal sur la table et devint pensif. -- C'est incroyable, dit-il avec une envie amre, songeant Rodin. Le voici arriv au but qu'il s'tait propos... presque aucune de ses prvisions n'a t trompe... Cette famille a t anantie par le seul jeu des passions, bonnes ou mauvaises, qu'il a su faire mouvoir... Il l'avait dit!!! Oh! je le confesse, ajouta le pre d'Aigrigny avec un sourire jaloux et haineux, le pre Rodin est un homme dissimul, habile, patient, nergique, opinitre, et d'une rare intelligence... Qui m'et dit, il y a quelques mois, lorsqu'il crivait sous mes ordres, humble et discret _socius... _que cet homme tait dj depuis longtemps possd de la plus audacieuse, de la plus norme ambition, qu'il osait jeter les yeux jusque sur le saint-sige... et que, grce des intrigues merveilleusement ourdies, une corruption poursuivie avec une incroyable habilet, au sein du sacr collge, cette vise... n'tait pas draisonnable... et que bientt peut- tre cette ambition infernale et t ralise, si, depuis longtemps, les sourdes menes de cet homme tonnamment dangereux n'eussent pas t surveilles son insu, ainsi que je viens de l'apprendre... Ah!... reprit le pre d'Aigrigny avec un sourire d'ironie et de triomphe, ah! vous crasseux personnage, vous voulez jouer au Sixte-Quint! et, non content de cette audacieuse imagination, vous voulez, si vous russissez, annuler, absorber notre compagnie dans votre papaut, comme le sultan a absorb les janissaires! Ah! nous ne sommes pour vous qu'un marchepied!... Ah! vous m'avez bris, humili, cras sous votre insolent ddain?... Patience, ajouta le pre d'Aigrigny avec une joie concentre, patience! le jour des reprsailles approche... moi seul suis dpositaire de la volont de notre gnral; le pre Caboccini, envoy ici comme _socius_, l'ignore lui-mme... Le sort du pre Rodin est donc entre mes mains. Oh! il ne sait pas ce qui l'attend. Dans cette affaire Rennepont, qu'il a admirablement conduite, je le reconnais, il croit nous vincer et n'avoir russi que pour lui seul; mais demain... Le pre d'Aigrigny fut soudain distrait de ses agrables rflexions; il entendit ouvrir les portes des pices qui prcdaient la chambre o il se trouvait. Au moment o il dtournait la tte pour voir qui entrait chez lui, la porte roula sur ses gonds. Le pre d'Aigrigny fit un brusque mouvement et devint pourpre. Le marchal Simon tait devant lui... Et derrire le marchal... dans l'ombre... le pre d'Aigrigny aperut la figure cadavreuse de Rodin. Celui-ci, aprs avoir jet sur le pre d'Aigrigny un regard empreint d'une joie diabolique, disparut rapidement; la porte se referma, le pre d'Aigrigny et le marchal Simon restrent seuls. Le pre de Rose et de Blanche tait mconnaissable: ses cheveux gris avaient compltement blanchi; sur ses joues ples, marbres, dcharnes, pointait une barbe drue, non rase depuis quelques jours; ses yeux caves, rougis, ardents et extrmement mobiles, avaient quelque chose de farouche, de hagard; un ample manteau l'enveloppait, et c'est peine si sa cravate noire tait noue autour de son cou. Rodin, en sortant, avait, comme par inadvertance, ferm au dehors la porte double tour. Lorsqu'il fut seul avec le jsuite, le marchal fit, d'un geste brusque, tomber son manteau de dessus ses paules, et le pre d'Aigrigny put voir, passes un mouchoir de soie qui servait de ceinture au pre de Rose, deux pes de combat nues et affiles. Le pre d'Aigrigny comprit tout. Il se rappela que, plusieurs jours auparavant, Rodin lui avait opinitrement demand ce qu'il ferait si le marchal le frappait la joue... Plus de doute, le pre d'Aigrigny, qui avait cru tenir le sort de Rodin entre ses mains, tait jou et accul par lui dans une effrayante impasse; car il le savait, les deux pices prcdentes tant fermes il n'y avait aucune possibilit de se faire entendre du dehors en appelant au secours, et les hautes murailles du jardin donnaient sur des terrains inhabits. La premire ide qui lui vint, et elle ne manquait pas de vraisemblance, fut que Rodin, soit par ses intelligences avec Rome, soit par une incroyable pntration, ayant appris que son sort allait dpendre entirement du pre d'Aigrigny, esprait se dfaire de lui en le livrant ainsi la vengeance inexorable du pre de Rose et de Blanche. Le marchal, gardant toujours le silence, dtacha le mouchoir qui lui servait de ceinture, dposa les deux pes sur une table, et croisant ses bras sur sa poitrine, s'avana lentement vers le pre d'Aigrigny. Ainsi se trouvrent face face ces deux hommes qui, pendant toute leur vie de soldat, s'taient poursuivis d'une haine implacable, et qui, aprs s'tre battus dans deux camps ennemis, s'taient dj rencontrs dans un duel outrance; ces deux hommes, dont l'un, le marchal Simon, venait demander compte l'autre de la mort de ses enfants. l'approche du marchal, le pre d'Aigrigny se leva; il portait ce jour-l une soutane noire, qui fit paratre plus grande encore la pleur qui avait succd une rougeur subite. Depuis quelques secondes, ces deux hommes se trouvaient debout, face face, et aucun n'avait encore dit un mot. Le marchal tait effrayant de dsespoir paternel; son calme, inexorable comme la fatalit, tait plus terrible que les fougueux emportements de la colre. -- Mes enfants sont morts, dit-il enfin au jsuite d'une voix lente et creuse, en rompant le premier le silence; il faut que je vous tue... -- Monsieur, s'cria le pre d'Aigrigny, coutez-moi... ne croyez pas... -- Il faut que je vous tue... reprit le marchal en interrompant le jsuite: votre haine a poursuivi ma femme jusque dans l'exil, o elle a pri; vous et vos complices avez envoy mes enfants une mort certaine... Depuis longtemps vous tes mon mauvais dmon... C'est assez, il me faut votre vie... je l'aurai... -- Ma vie appartient d'abord Dieu, rpondit pieusement le pre d'Aigrigny, ensuite qui veut la prendre. -- Nous allons nous battre mort dans cette chambre, dit le marchal, et comme j'ai venger ma femme et mes enfants... je suis tranquille. -- Monsieur, rpondit froidement le pre d'Aigrigny, vous oubliez que mon caractre me dfend de me battre... Autrefois, j'ai pu accepter le duel que vous m'avez propos... aujourd'hui ma position a chang. -- Ah! fit le marchal avec un sourire amer, vous refusez de vous battre maintenant parce que vous tes prtre?... -- Oui... monsieur, parce que je suis prtre. -- De sorte que, parce qu'il est prtre, un infme comme vous est certain de l'impunit, et qu'il peut mettre sa lchet et ses crimes l'abri de sa robe noire? -- Je ne comprends pas un mot vos accusations, monsieur; en tout cas, il y a des lois, dit le pre d'Aigrigny en mordant ses lvres blmes de colre, car il ressentait profondment l'injure que venait de lui adresser le marchal; si vous avez vous plaindre... adressez-vous la justice... elle est gale pour tous. Le marchal Simon haussa les paules avec un ddain farouche. -- Vos crimes chappent la justice... elle les punirait, que je ne lui laisserais pas encore le soin de me venger... aprs tout le mal que vous m'avez fait, aprs tout ce que vous m'avez ravi... Et, au souvenir de ses enfants, la voix du marchal s'altra lgrement: mais il reprit bientt son calme terrible. Vous sentez bien que je ne vis plus que pour la vengeance... moi... mais il me faut une vengeance que je puisse savourer... en sentant votre lche coeur palpiter au bout de mon pe... Notre dernier duel... n'a t qu'un jeu; mais celui-ci... oh! vous allez voir celui- ci... Et le marchal marcha vers la table o il avait pos les pes. Il fallait au pre d'Aigrigny un grand empire sur lui-mme pour se contraindre; la haine implacable qu'il avait toujours prouve contre le marchal Simon, ses provocations insultantes, rveillaient en lui mille ardeurs farouches; pourtant il rpondit d'un ton assez calme: -- Une dernire fois, monsieur, je vous le rpte, le caractre dont je suis revtu m'empche de me battre. -- Ainsi... vous refusez? dit le marchal en se retournant vers lui et s'approchant. -- Je refuse. -- Positivement? -- Positivement; rien ne saurait m'y forcer. -- Rien? -- Non, monsieur, rien. -- Nous allons voir, dit le marchal. Et sa main tomba d'aplomb sur la joue du pre d'Aigrigny. Le jsuite poussa un cri de fureur; tout son sang reflua sur sa face si rudement soufflete; la bravoure de cet homme, car il tait brave, se rvolta; son ancienne valeur guerrire l'emporta malgr lui; ses yeux tincelrent, et, les dents serres, les poings crisps, il fit un pas vers le marchal en s'criant: -- Les pes... les pes! Mais soudain se rappelant l'apparition de Rodin et l'intrt que celui-ci avait eu amener cette rencontre, il puisa dans la volont d'chapper au pige diabolique que lui tendait son ancien _socius _le courage de contenir un ressentiment terrible. la fougue passagre du pre d'Aigrigny succda donc subitement un calme rempli de contrition; voulant jouer son rle jusqu'au bout, il s'agenouilla, et, baissant la tte, il se frappa la poitrine avec componction en disant: -- Pardonnez-moi, Seigneur, de m'tre abandonn un mouvement de colre... et surtout pardonnez celui qui m'outrage. Malgr sa rsignation apparente, la voix du jsuite tait profondment altre; il lui semblait sentir un fer brlant sur sa joue; car, pour la premire fois de sa vie de soldat ou de prtre, il subissait une pareille insulte; il s'tait jet genoux autant par mmerie que pour ne pas rencontrer le regard du marchal, craignant, s'il le rencontrait, de ne pouvoir plus rpondre de soi, et de se laisser entraner ses imptueux ressentiments. En voyant le jsuite tomber genoux, en entendant son hypocrite invocation, le marchal, qui avait dj mis l'pe la main, frmit d'indignation et s'cria: -- Debout... fourbe... infme, debout l'instant! Et de sa botte le marchal crossa rudement le jsuite. cette nouvelle insulte, le pre d'Aigrigny se redressa et bondit comme s'il et t m par un ressort d'acier. C'tait trop; il n'en pouvait supporter davantage. Emport, aveugl par la rage, il se prcipita vers la table o tait l'autre pe, la saisit, et s'cria en grinant des dents: -- Ah!... il vous faut du sang!... eh bien!... du sang... le vtre... si je peux... Et le jsuite, dans toute la vigueur de l'ge, la face empourpre, ses grands yeux gris tincelants de haine, tomba en garde avec l'aisance et l'aplomb d'un gladiateur consomm. -- Enfin!... s'cria le marchal en s'apprtant croiser le fer. Mais la rflexion vint encore une fois teindre la fougue du pre d'Aigrigny; il songea de nouveau que ce duel hasardeux comblerait les voeux de Rodin, dont il tenait le sort entre les mains, qu'il allait craser son tour et qu'il excrait plus encore peut-tre que le marchal; aussi, malgr la furie qui le possdait, malgr son secret espoir de sortir vainqueur de ce combat, car il se sentait plein de force, de sant, tandis que d'affreux chagrins avaient min le marchal Simon, le jsuite parvint se calmer, et, la profonde stupeur du marchal, il baissa la pointe de son pe en disant: -- Je suis ministre du Seigneur, je ne dois pas verser de sang. Cette fois encore, pardonnez-moi mon emportement, Seigneur, et pardonnez aussi celui de mes frres qui a excit mon courroux. Puis, mettant aussitt la lame de l'pe sous son talon, il ramena vivement la garde lui, de sorte que l'arme se brisa en deux morceaux. Il n'y avait plus ainsi de duel possible. Le pre d'Aigrigny se mettait lui-mme dans l'impuissance de cder une nouvelle violence, dont il ressentait l'imminence et le danger. Le marchal Simon resta un moment muet et immobile de surprise et d'indignation, car lui aussi voyait alors le duel impossible; mais tout coup, imitant le jsuite, le marchal mit comme lui la lame de son pe sous son talon et la brisa peu prs sa moiti, ainsi qu'avait t brise l'pe du pre d'Aigrigny; puis, ramassant le tronon pointu, long de dix-huit pouces environ, il dtacha sa cravate de soie noire, l'enroula autour de ce fragment du ct de la cassure, improvisa ainsi une poigne, et dit au pre d'Aigrigny: -- Va pour le poignard... pouvant de tant de sang-froid, de tant d'acharnement, le pre d'Aigrigny s'cria: -- Mais c'est donc l'enfer!... -- Non... c'est un pre dont on a tu les enfants, dit le marchal d'une voix sourde en assurant son poignard dans sa main; et une larme fugitive mouilla ses yeux, qui redevinrent aussitt ardents et farouches. Le jsuite surprit cette larme... Il y avait dans ce mlange de haine vindicative et de douleur paternelle quelque chose de si terrible, de si sacr, de si menaant, que, pour la premire fois de sa vie, le pre d'Aigrigny prouva un sentiment de peur... de peur lche... ignoble... de peur pour sa peau... Tant qu'il s'tait agi d'un combat l'pe, dans lequel la ruse, l'adresse et l'exprience sont de si puissants auxiliaires du courage, il n'avait eu qu' rprimer les lans de sa fureur et de sa haine, mais devant ce combat corps corps, face face, coeur contre coeur, il trembla, plit, et s'cria: -- Une boucherie coups de couteau... jamais! L'accent, la physionomie du jsuite, trahissait tellement son effroi, que le marchal en fut frapp et s'cria avec angoisse, car il redoutait de voir sa vengeance lui chapper: -- Mais il est donc vraiment lche!... Ce misrable n'avait donc que le courage de l'escrime ou de l'orgueil... ce misrable rengat, tratre son pays... que j'ai soufflet... cross... car je vous ai soufflet... marquis de vieille roche! je vous ai cross... marquis de vieille souche!... vous, la honte de votre maison, la honte de tous les braves gentilshommes anciens ou nouveaux... Ah! ce n'est pas par hypocrisie ou par calcul... comme je le croyais, que vous refusez de vous battre... c'est par peur... Ah! il vous faut le bruit de la guerre ou les regards des tmoins d'un duel pour vous donner du coeur... -- Monsieur... prenez garde, dit le pre d'Aigrigny les dents serres, et en balbutiant, car, ces crasantes paroles, la rage et la haine lui firent oublier sa peur. -- Mais il faut donc que je te crache la face, pour y faire monter le peu de sang qui te reste dans les veines!... s'cria le marchal exaspr. -- Oh! C'est trop! dit le jsuite. Et il se prcipita sur le morceau de lame acre qui tait ses pieds en rptant: -- C'est trop! -- Ce n'est pas assez, dit le marchal d'une voix haletante, tiens, Judas!... Et il lui cracha la face. -- Et si tu ne te bats pas maintenant, ajouta le marchal, je t'assomme coups de chaise, infme tueur d'enfants... Le pre d'Aigrigny, en recevant le dernier outrage qu'un homme dj outrag puisse recevoir, perdit la tte, oublia ses intrts, ses rsolutions, sa peur, oublia jusqu' Rodin; une ardeur de vengeance effrne, voil tout ce qu'il ressentit, puis, une fois son courage revenu, au lieu de redouter cette lutte, il s'en flicita en comparant sa vigoureuse carrure la maigreur du marchal presque puis par le chagrin; car, dans un pareil combat, combat brutal, sauvage, corps corps, la force physique est d'un avantage immense. En un instant le pre d'Aigrigny eut roul son mouchoir autour de la lame d'pe qu'il avait ramasse, et il se prcipita sur le marchal Simon, qui reut intrpidement le choc. Pendant le peu de temps que dura cette lutte ingale, car le marchal tait depuis quelques jours en proie une fivre dvorante qui avait min ses forces, les deux combattants, muets, acharns, ne dirent pas un mot, ne poussrent pas un cri. Si quelqu'un et assist cette scne horrible, il lui et t impossible de dire o et comment se portaient les coups: il aurait vu deux ttes effrayantes, livides, convulsives, s'abaisser, se redresser, ou se renverser en arrire, selon les incidents du combat, les bras se roidir comme des barres de fer ou se tordre comme des serpents, et puis, travers les brusques ondulations de la redingote bleue du marchal et de la soutane noire du jsuite, parfois luire et reluire comme un vif clair d'acier... il et enfin entendu un pitinement sourd, saccad, ou de temps autre quelque aspiration bruyante. Au bout de deux minutes au plus, les deux adversaires tombrent l'un sur l'autre. L'un d'eux, c'tait le pre d'Aigrigny, faisant un violent effort, parvint se dgager des bras qui l'treignaient et se mettre genoux... Ses bras retombrent tourdis, puis la voix expirante du marchal murmura ses mots: -- Mes enfants!... Dagobert!... -- Je l'ai tu... dit le pre d'Aigrigny d'une voix affaiblie, mais... je le sens... je suis bless mort... Et, s'appuyant d'une main sur le sol, le jsuite porta son autre main sa poitrine. Sa soutane tait laboure de coups... mais les lames, dites de carrelet, qui avaient servi au combat, tant triangulaires et trs acres, le sang, au lieu de s'pancher au dehors, se rsorbait au dedans. -- Oh! je meurs... j'touffe... dit le pre d'Aigrigny, dont les traits dcomposs annonaient dj les approches de la mort. ce moment, la clef de la serrure tourna deux fois avec un bruit sec; Rodin parut sur le seuil de la porte, et avana la tte en disant d'une voix humble et d'un air discret: -- Peut-on entrer? cette pouvantable ironie, le pre d'Aigrigny fit un mouvement pour se prcipiter sur Rodin, mais il retomba sur une de ses mains en poussant un sourd gmissement: le sang l'touffait. -- Ah! monstre d'enfer!... murmura-t-il en jetant sur Rodin un regard effrayant de rage et d'agonie; c'est toi qui causes ma mort... -- Je vous avais toujours dit, mon trs cher pre, que votre vieux levain de batailleur vous serait fcheux, rpondit Rodin avec un affreux sourire. Il y a peu de jours encore... je vous ai averti... en vous recommandant de vous laisser patiemment souffleter par ce sabreur... qui ne sabrera plus rien du tout... et c'est bien fait; parce que, d'abord, qui tire le glaive... prit par le glaive, dit l'criture. Et puis, ensuite, le marchal Simon... hritait de ses filles... Voyons, l... entre nous, comment vouliez-vous que je fisse, mon trs cher pre?... Il fallait bien vous sacrifier l'intrt commun, d'autant plus que je savais ce que vous me mnagiez pour demain. Or, moi, on ne _me prend pas sans vert_. _-- _Avant d'expirer... dit le pre d'Aigrigny d'une voix affaiblie, je vous dmasquerai... -- Oh! que non point, dit Rodin en hochant la tte d'un air fut, que non point!... Moi seul je vous confesserai, s'il vous plat... -- Oh!... cela m'pouvante, murmura le pre d'Aigrigny, dont les paupires s'appesantissaient. Que Dieu ait piti de moi... s'il n'est pas trop tard... Hlas! je suis ce moment suprme... je... suis un grand coupable... -- Et surtout un grand niais, dit Rodin en haussant les paules et en contemplant l'agonie de son complice avec un froid mpris. Le pre d'Aigrigny n'avait plus que quelques minutes vivre; Rodin s'en aperut et se dit: -- Il est temps d'appeler du secours. ses cris, on arriva. Ainsi qu'il l'avait dit, Rodin ne quitta pas le pre d'Aigrigny jusqu' ce que celui-ci et rendu le dernier soupir. * * * * * Le soir, seul au fond de sa chambre, la lueur d'une petite lampe, Rodin tait plong dans une sorte de contemplation extatique devant la gravure reprsentant le portrait de SIXTE QUINT. Minuit sonna lentement la grande horloge de la maison. Lorsque le dernier coup eut vibr, Rodin se redressa dans toute la sauvage majest de son triomphe infernal, et s'cria: -- Nous sommes au 1er juin... Il n'y a plus de Rennepont!!!... Il me semble entendre sonner l'heure Saint-Pierre de Rome... LXIII. Un message. Pendant que Rodin restait plong dans une ambitieuse extase en contemplant le portrait de Sixte-Quint, le bon petit pre Caboccini, dont les chaudes et ptulantes embrassades avaient si fort impatient Rodin, tait all trouver mystrieusement Faringhea, et, lui remettant un fragment du crucifix d'ivoire, lui avait dit ces deux mots, avec son air de bonhomie et de joyeuset habituel: -- Son Excellence le cardinal Malipieri, mon dpart de Rome, m'a charg de vous remettre ceci, seulement aujourd'hui... 31 mai. Le mtis, qui ne s'mouvait gure, tressaillit brusquement, presque avec douleur; sa figure s'assombrit encore, et, attachant sur le petit pre un regard perant, il rpondit. -- Vous devez encore me dire quelques paroles? -- Il est vrai, reprit le pre Caboccini. Ces paroles les voici: _Souvent de la coupe aux lvres... il y a loin._ _-- _C'est bien, dit le mtis. Et poussant un profond soupir, il rapprocha le fragment du crucifix d'ivoire du fragment qu'il possdait dj; le tout s'ajustait merveille. Le pre Caboccini le regardait faire avec curiosit, car le cardinal ne lui avait rien dit autre chose, sinon de remettre ce morceau d'ivoire Faringhea, et de lui rpter les mots prcdents, afin de bien tablir l'authenticit de sa mission; le rvrend pre, assez intrigu, dit au mtis: -- Et qu'allez-vous faire de ce crucifix maintenant complet? -- Rien... dit Faringhea, toujours absorb dans une mditation pnible. -- Rien! reprit le rvrend pre tonn. Mais quoi bon vous l'apporter de si loin? Sans satisfaire cette curieuse demande, le mtis lui dit: -- quelle heure le rvrend pre Rodin se rend-il demain rue Saint-Franois? -- De trs bon matin. -- Avant de sortir, il ira la chapelle faire sa prire? -- Oui, selon l'habitude de tous nos rvrends pres. -- Vous couchez prs de lui? -- Comme son _socius_, j'occupe une chambre contigu la sienne. -- Il se pourrait, dit Faringhea aprs un moment de silence, que le rvrend pre, absorb par les grands intrts qui l'occupent... oublit de se rendre la chapelle... Rappelez-lui ce devoir pieux. -- Je n'y manquerai pas. -- Non... n'y manquez pas, ajouta Faringhea avec insistance. -- Soyez tranquille, dit le bon petit pre, je vois que vous vous intressez son salut... -- Beaucoup... -- Cette proccupation est louable... continuez ainsi, et vous pourrez appartenir un jour tout fait notre compagnie, dit affectueusement le pre Caboccini. -- Je ne suis encore qu'un pauvre membre auxiliaire et affili, dit humblement Faringhea; mais nul plus que moi n'est dvou, me, corps, esprit, la socit, dit le mtis avec une sourde exclamation. Bohwanie n'est rien auprs d'elle!... -- Bohwanie!... qu'est-ce que cela, mon bon ami? -- Bohwanie fait des cadavres qui pourrissent... et la sainte socit fait des cadavres qui marchent... -- Ah! oui... _Perinde ac cadaver... _c'est le dernier mot de notre grand saint Ignace de Loyola; mais qu'est-ce que c'est que Bohwanie? -- Bohwanie est la sainte socit ce que l'enfant est l'homme... rpondit le mtis de plus en plus exalt. Gloire la Compagnie! gloire!! Mon pre serait son ennemi... que je frapperais mon pre... L'homme dont le gnie m'inspirerait le plus d'admiration, de respect et de terreur, serait son ennemi... que je frapperais cet homme malgr l'admiration, le respect et la terreur qu'il m'inspirerait, dit le mtis avec effort; puis, aprs un instant de silence, il ajouta en regardant en face le pre Caboccini: -- Je parle ainsi, pour que vous reportiez mes paroles au cardinal Malipieri, en le priant de les rapporter... au... Faringhea s'arrta court. -- qui le cardinal rapportera-t-il vos paroles? -- Il le sait, dit brusquement le mtis. Bonsoir. -- Bonsoir, mon bon ami; je ne puis que vous louer de vos sentiments l'endroit de notre compagnie. Hlas! elle a besoin de dfenseurs nergiques... car il se glisse, dit-on, des tratres jusque dans son sein... -- Pour ceux-l, dit Faringhea, il faut surtout tre sans piti. -- Sans piti, dit le bon pre... nous nous entendons. -- Peut-tre, dit le mtis; n'oubliez pas surtout de faire songer au rvrend pre Rodin aller la chapelle avant de sortir. -- Je n'y manquerai pas, dit le rvrend pre Caboccini. Et les deux hommes se sparrent. En rentrant, le pre Caboccini apprit qu'un courrier, arriv de Rome la nuit mme, venait d'apporter des dpches Rodin. LXIV. Le premier juin. La chapelle de la maison des rvrends pres de la rue de Vaugirard tait coquette et charmante; de grandes verrires colores y jetaient un mystrieux demi-jour; l'autel blouissait de dorures et de vermeil; la porte de cette petite glise, sous les assises du buffet d'orgues, dans un obscur renfoncement, tait un large bnitier de marbre richement sculpt. Ce fut auprs de ce bnitier, dans un recoin tnbreux o on le distinguait peine, que Faringhea vint s'agenouiller le 1er juin, de grand matin, ds que les portes de la chapelle furent ouvertes. Le mtis tait profondment triste; de temps autre il tressaillait et soupirait comme s'il et contenu les agitations d'une violente lutte intrieure; cette me sauvage, indomptable, ce monomane possd du gnie du mal et de la destruction, prouvait, ainsi qu'on l'a peut-tre devin, une profonde admiration pour Rodin, qui exerait sur lui une sorte de fascination magntique; le mtis, bte froce intelligence et face humaine, voyait dans le gnie infernal de Rodin, quelque chose de surhumain. Et Rodin, trop pntrant pour ne pas tre certain du dvouement farouche de ce misrable, s'en tait, on l'a vu, fructueusement servi pour amener le dnouement tragique des amours d'Adrienne et de Djalma. Ce qui excitait un point incroyable l'admiration de Faringhea, c'tait ce qu'il connaissait ou ce qu'il comprenait de la socit de Jsus. Ce pouvoir immense, occulte, qui minait le monde par ses ramifications souterraines, et arrivait son but par des moyens diaboliques, avait frapp le mtis d'un sauvage enthousiasme. Et si quelque chose au monde primait son admiration fanatique pour Rodin, c'tait son dvouement aveugle la compagnie d'Ignace de Loyola, qui faisait des _cadavres qui marchaient_, ainsi que le disait le mtis. Faringhea, cach dans l'ombre de la chapelle, rflchissait donc profondment, lorsque des pas se firent entendre; bientt Rodin parut, accompagn de son _socius_, le bon petit pre borgne. Soit proccupation, soit que les tnbres projetes par le buffet d'orgues ne lui eussent pas permis de voir le mtis, Rodin trempa ses doigts dans le bnitier auprs duquel se tenait Faringhea, sans apercevoir ce dernier, qui resta immobile comme une statue, sentant une sueur glace couler de son front, tant son motion tait vive. La prire de Rodin fut courte, on le conoit; il avait hte de se rendre rue Saint-Franois. Aprs s'tre, ainsi que Caboccini, agenouill pendant quelques instants, il se leva, salua respectueusement le choeur, et se dirigea vers la porte de sortie, suivi quelques pas de son _socius_. Au moment o Rodin approchait du bnitier, il aperut le mtis, dont la haute taille se dessinait dans la pnombre au milieu de laquelle il s'tait jusqu'alors tenu; s'avanant un peu, le mtis s'inclina respectueusement devant Rodin, qui lui dit tout bas et d'un air proccup: -- Tantt, deux heures... chez moi. Ce disant, Rodin allongea le bras afin de plonger sa main dans le bnitier; mais Faringhea lui pargna cette peine en lui prsentant vivement le goupillon qui restait d'ordinaire dans l'eau sainte. Pressant entre ses doigts crasseux les brins humects du goupillon que le mtis tenait par le manche, Rodin imbiba suffisamment son index et son pouce, les porta son front, o, selon l'usage, il traa le signe d'une croix; puis, ouvrant la porte de la chapelle, il sortit, aprs s'tre retourn pour dire de nouveau Faringhea: -- deux heures, chez moi. Croyant pouvoir user de l'occasion du goupillon que Faringhea, immobile, atterr, tenait toujours, mais d'une main tremblante, agite, le pre Caboccini avanait les doigts, lorsque le mtis, voulant peut-tre borner sa gracieuset Rodin, retira vivement l'instrument; le pre Caboccini, tromp dans son attente, suivit prcipitamment Rodin, qu'il ne devait pas, ce jour-l surtout, perdre de vue un seul instant, et monta avec lui dans un fiacre qui les conduisit rue Saint-Franois. Il est impossible de peindre le regard que le mtis avait jet sur Rodin au moment o celui-ci sortait de la chapelle. Rest seul dans le saint lieu, Faringhea s'affaissa sur lui-mme et tomba sur les dalles, moiti agenouill, moiti accroupi, cachant son visage dans ses mains. mesure que la voiture approchait du quartier du Marais, o tait situe la maison de Marius Rennepont, la fivreuse agitation, la dvorante impatience du triomphe se lisait sur la physionomie de Rodin; deux ou trois fois, ouvrant son portefeuille, il relut et classa les diffrents actes ou notifications de dcs des membres de la famille Rennepont, et de temps en temps il avanait la tte la portire avec anxit, comme s'il et voulu hter la marche lente de la voiture. Le bon petit pre son _socius _ne le quittait pas du regard; ce regard avait une expression aussi sournoise qu'trange. Enfin la voiture, entrant dans la rue Saint-Franois, s'arrta devant la porte ferre de la vieille maison, nagure ferme depuis un sicle et demi. Rodin sauta du fiacre, agile comme un jeune homme, et heurta violemment la porte pendant que le pre Caboccini, moins leste, prenait terre plus prudemment. Rien ne rpondit aux coups de marteau retentissants que Rodin venait de frapper. Frmissant d'anxit, il frappa de nouveau: cette fois, prtant l'oreille attentivement, il entendit s'approcher des pas lents et tranants, mais ils s'arrtrent quelques pas de la porte, qui ne s'ouvrait pas. -- C'est griller sur des charbons ardents, dit Rodin, car il lui semblait que sa poitrine en feu se desschait d'angoisse. Aprs avoir violemment heurt de nouveau la porte, il se mit ronger ses ongles, selon son habitude. Soudain la porte cochre roula sur ses gonds; Samuel, le gardien juif, parut sous le porche... Les traits du vieillard exprimaient une douleur amre; sur ses joues vnrables on voyait encore les traces de larmes rcentes, que ses mains sniles et tremblantes achevaient d'essuyer lorsqu'il ouvrit Rodin. -- Qui tes-vous, messieurs? dit Samuel Rodin. -- Je suis le mandataire charg des pouvoirs et procurations de l'abb Gabriel, seul hritier vivant de la famille Rennepont, rpondit Rodin d'une voix hte. -- Monsieur est mon secrtaire, ajouta-t-il en dsignant d'un geste le pre Caboccini, qui salua. Aprs avoir attentivement regard Rodin, Samuel reprit: -- En effet... je vous reconnais. Veuillez me suivre, monsieur. Et le vieux gardien se dirigea vers le btiment du jardin, en faisant signe aux deux rvrends pres de le suivre. -- Ce maudit vieillard m'a tellement irrit en me faisant attendre la porte, dit tout bas Rodin son _socius_, que j'en ai, je crois, la fivre... Mes lvres et mon gosier sont secs et brlants comme du parchemin racorni au feu... -- Vous ne voulez rien prendre, mon bon pre, mon cher pre!... Si vous demandiez un verre d'eau cet homme? s'cria le petit borgne avec la plus tendre sollicitude. -- Non, non, rpondit Rodin, cela n'est rien... L'impatience me dvore. C'est tout simple. Ple et dsole, Bethsabe, la femme de Samuel, tait debout la porte du logement qu'elle occupait avec son mari, et qui donnait sous la vote de la porte cochre; lorsque l'isralite passa devant sa compagne, il lui dit en hbreu: -- Et les rideaux de la chambre de deuil? -- Ils sont ferms... -- Et la cassette de fer? -- Elle est prpare, rpondit Bethsabe aussi en hbreu. Aprs avoir prononc ces paroles, compltement inintelligibles pour Rodin et pour le pre Caboccini, Samuel et Bethsabe, malgr la dsolation qui se lisait sur leurs traits, changrent une sorte de sourire singulier et sinistre. Bientt Samuel, prcdant les deux rvrends pres, monta le perron et entra dans le vestibule, o brlait une lampe; Rodin, dou d'une excellente mmoire locale, se dirigeait vers le salon rouge o avait eu lieu la premire convocation des hritiers, lorsque Samuel l'arrta et lui dit: -- Ce n'est pas l qu'il faut aller... Puis, prenant la lampe, il se dirigea vers un sombre escalier, car les fentres de la maison n'avaient pas t dmures. -- Mais, dit Rodin, la dernire fois... on s'tait rassembl dans ce salon du rez-de-chausse... -- Aujourd'hui... on se rassemble en haut, rpondit Samuel. Et il commenait de gravir lentement l'escalier. -- O ... en haut?... dit Rodin en le suivant. -- Dans la chambre de deuil... dit l'isralite. Et il montait toujours. -- Qu'est-ce que la chambre de deuil?... reprit Rodin assez surpris. -- Un lieu de larmes et de mort, dit l'isralite. Et il montait toujours travers les tnbres, qui s'paississaient davantage, car la petite lampe les dissipait peine. -- Mais... dit Rodin, de plus en plus surpris et en s'arrtant court, pourquoi aller dans ce lieu? -- L'argent y est, rpondit Samuel. Et il montait toujours. -- L'argent y est, c'est diffrent, reprit Rodin. Et il se hta de gagner les quelques marches qu'il avait perdues pendant son temps d'arrt. Samuel montait... montait toujours. Arriv une certaine hauteur, l'escalier faisant brusquement un coude, les deux jsuites purent apercevoir, la ple clart de la petite lampe et dans le vide laiss entre la balustrade de fer et la vote, le profil du vieil isralite qui, les dominant, gravissait l'escalier en s'aidant pniblement de la rampe de fer. Rodin fut frapp de l'expression de la physionomie de Samuel, ses yeux noirs, ordinairement doux et voils par l'ge, brillaient d'un vif clat. Ses traits, toujours empreints de tristesse, d'intelligence et de bont, semblaient se contracter, se durcir, et de ses lvres minces il souriait d'une faon trange. -- Ce n'est pas excessivement haut, dit tout bas Rodin au pre Caboccini, et pourtant j'ai les jambes brises, je suis tout essouffl... et les tempes me bourdonnent. En effet, Rodin haletait pniblement, sa respiration tait embarrasse. cette confidence, le bon petit pre Caboccini, toujours si rempli de tendres soins pour son compagnon, ne rpondit pas; il paraissait fort proccup. -- Arrivons-nous bientt?... dit Rodin Samuel d'une voix impatiente. -- Nous y voici... rpondit Samuel. -- Enfin! c'est bien heureux, dit Rodin. -- Trs heureux, rpondit l'isralite. Et se rangeant le long d'un corridor o il avait prcd Rodin, il indiqua de la main dont il tenait sa lampe une grande porte d'o sortait une faible clart. Rodin, malgr sa surprise croissante, entra rsolument, suivi du pre Caboccini et de Samuel. La chambre o se trouvaient alors ces trois personnages tait trs vaste; elle ne pouvait recevoir de lumire que par un belvdre carr, mais les vitres des quatre faces de cette lanterne disparaissaient sous des plaques de plomb perces chacune de sept trous formant la croix. Aussi, le jour n'arrivant dans cette pice que par ces croix ponctues, l'obscurit et t complte sans une lampe qui brlait sur une grande et massive console de marbre noir appuye l'un des murs. On et dit un appartement funraire; ce n'taient partout que draperies ou rideaux noirs frangs de blanc. On ne voyait d'autre meuble que la console de marbre dont on a parl. Sur cette console tait une cassette de fer forg du dix-septime sicle, admirablement travaille jour, une vritable dentelle d'acier. Samuel, s'adressant Rodin, qui s'essuyant le front avec son sale mouchoir, regardait autour de lui trs surpris, mais nullement effray, lui dit: -- Les volonts du testateur, si bizarres qu'elles puissent vous paratre, sont sacres... pour moi... je les accomplirai donc toutes... si vous le voulez bien. -- Rien de plus juste, reprit Rodin; mais que venons-nous faire ici?... -- Vous le saurez tout l'heure, monsieur... Vous tes le mandataire de l'unique hritier restant de la famille Rennepont, M. l'abb Gabriel de Rennepont? -- Oui, monsieur, et voici mes titres, rpondit Rodin. -- Afin d'pargner le temps, reprit Samuel, je vais, en attendant l'arrive du magistrat, faire devant vous l'inventaire des valeurs montant de la succession Rennepont, renfermes dans cette cassette de fer, et que hier j'ai t retirer de la Banque de France. -- Les valeurs... sont l?... s'cria Rodin d'une voix ardente en se prcipitant vers la cassette. -- Oui, monsieur, rpondit Samuel, voici mon bordereau. Monsieur votre secrtaire fera l'appel des valeurs; je vous en prsenterai mesure les titres, vous les examinerez, et ils seront ensuite replacs dans cette cassette, que je vous remettrai en prsence du magistrat. -- Ceci est parfait de tous points, dit Rodin. Samuel remit un carnet au pre Caboccini, s'approcha de la cassette, fit jouer un ressort, que Rodin ne put apercevoir; le lourd couvercle se leva, et, mesure que le pre Caboccini, lisant le bordereau, nonait une valeur, Samuel en mettait le titre sous les yeux de Rodin, qui le remettait au vieux juif aprs un mr examen. Cette vrification fut rapide, car ces valeurs immenses ne se composaient, comme on sait, que de huit titres[35] et d'un appoint de cinq cent mille francs en billets de banque, de trente-cinq mille en or, et de deux cent cinquante francs en argent; total: _deux cent douze millions cent soixante-quinze mille francs._ Lorsque Rodin, aprs avoir compt le dernier des cinq cents billets de banque de mille francs, dit, en les remettant Samuel: -- C'est bien cela... total: DEUX CENT DOUZE MILLIONS CENT SOIXANTE-QUINZE MILLE FRANCS, il eut sans doute une espce d'touffement de joie, d'blouissement de bonheur, car un instant sa respiration s'arrta, ses yeux se fermrent, et il fut forc de s'appuyer sur le bras du bon petit pre Caboccini, en lui disant d'une voix altre: -- C'est singulier... je me croyais... plus fort contre les motions... Ce que je ressens est extraordinaire. Et la lividit naturelle du jsuite augmenta tellement, il fut agit de frmissements convulsifs si saccads, que le pre Caboccini s'cria tout en le soutenant: -- Mon cher pre... revenez vous... revenez vous... il ne faut pas que l'ivresse du succs vous trouble ce point... Pendant que le petit borgne donnait Rodin cette preuve de sa tendre sollicitude, Samuel s'occupait de replacer les titres et les valeurs dans la cassette de fer... Rodin, grce son indomptable nergie et l'indicible joie qu'il ressentait en se voyant sur le point de toucher un but si ardemment poursuivi, Rodin surmonta cet excs de faiblesse, et, se redressant, calme, fier, il dit au pre Caboccini: _-- _Ce n'est rien... je n'ai pas voulu mourir du cholra, ce n'est pas pour mourir de joie le 1er juin. Et, en effet, quoique d'une lividit effrayante, la face du jsuite rayonnait d'orgueil et d'audace. Lorsqu'il eut vu Rodin compltement remis, le pre Caboccini sembla se transformer: quoique petit, obse et borgne, ses traits, nagure si riants, prirent tout coup une expression si ferme, si dure, si dominatrice, que Rodin recula d'un pas en le regardant. Alors le pre Caboccini, tirant de sa poche un papier, qu'il baisa respectueusement, jeta un regard d'une svrit extrme sur Rodin, et lut ce qui suit d'une voix sonore et menaante: Au reu du prsent rescrit, le rvrend pre Rodin remettra tous ses pouvoirs au rvrend pre Caboccini, qui demeurera seul charg, ainsi que le rvrend pre d'Aigrigny, de recueillir la succession de Rennepont, si, dans sa justice ternelle, le Seigneur veut que ces biens, qui ont t autrefois drobs notre compagnie, nous soient rendus. De plus, au reu du prsent rescrit, le rvrend pre Rodin, surveill par un de nos pres, que dsignera le rvrend pre Caboccini, sera conduit dans notre maison de la ville de Laval, o, mis en cellule, il restera en retraite et claustration absolue jusqu' nouvel ordre. Et le pre Caboccini tendit le rescrit Rodin pour que celui-ci pt y lire la signature du gnral de la compagnie. Samuel, vivement intress par cette scne, laissant la cassette entrouverte, se rapprocha de quelques pas. Tout coup Rodin clata de rire... mais d'un rire de joie, de mpris et de triomphe, impossible rendre. Le pre Caboccini le regardait avec un tonnement irrit, lorsque Rodin se grandissant encore, et redevenant plus imprieux, plus hautain, plus souverainement ddaigneux que jamais, carta du revers de sa main crasseuse le papier que lui tendait le pre Caboccini, et lui dit: -- De quelle date est ce rescrit! -- Du 11 mai... dit le pre Caboccini stupfait. -- Voici un bref que j'ai reu cette nuit de Rome, il est dat du 18... et m'apprend que je suis nomm gnral de l'ordre... Lisez... Le pre Caboccini prit la cdule, lut, et resta d'abord atterr. Puis il rendit humblement le rescrit Rodin en ployant respectueusement le genou devant lui. Ainsi se trouvait accomplie la premire vise ambitieuse de Rodin... Malgr tous les soupons, toutes les dfiances, toutes les haines qu'il avait souleves dans le parti dont le cardinal Malipieri tait le reprsentant et le chef, Rodin, force d'adresse, de ruse, d'audace, de persuasion, et surtout raison de la haute ide que ses partisans de Rome avaient de sa rare capacit, tait parvenu, grce l'activit, aux intrigues de ses sides, faire dposer son gnral et se faire lever ce poste minent... Or, selon les combinaisons de Rodin, garanties par les millions qu'il allait possder, de ce poste au trne pontifical... il ne lui restait plus qu'un pas faire... Muet tmoin de cette scne, Samuel sourit aussi, lui, d'un air de triomphe, lorsqu'il eut ferm la cassette au moyen du secret que lui seul connaissait. Ce bruit mtallique rappela Rodin des hauteurs d'une ambition effrne aux ralits de la vie, et il dit Samuel d'une voix brve: -- Vous avez entendu!... moi... moi seul... ces millions... Et il tendit ses mains impatientes et avides vers la caisse de fer, comme pour en prendre possession avant l'arrive du magistrat. Mais alors Samuel, son tour se transfigura; croisant les bras sur sa poitrine, redressant sa taille courbe par le grand ge, il apparut imposant, menaant; ses yeux, de plus en plus brillants, lanaient des clairs d'indignation; il s'cria d'une voix solennelle: -- Cette fortune, d'abord humble dbris de l'hritage du plus noble des hommes, que les trames des fils de Loyola ont forc au suicide... cette fortune, devenue royale, grce la sainte probit de trois gnrations de serviteurs fidles... ne sera pas le prix du mensonge, de l'hypocrisie... et du meurtre... Non, non... dans son ternelle justice... Dieu ne le veut pas... -- Que parlez-vous de meurtre, monsieur! demanda tmrairement Rodin. Samuel ne rpondit pas... il frappa du pied... et tendit lentement le bras vers le fond de la salle. Alors Rodin et le pre Caboccini virent un spectacle effrayant. Les draperies qui cachaient les murailles s'cartrent comme si elles eussent cd une main invisible... Rangs autour d'une sorte de crypte claire par la lueur funbre et bleutre d'une lampe d'argent, six corps taient couchs sur des draperies noires et vtus de longues robes noires... C'taient: Jacques Rennepont, Franois Hardy, Rose et Blanche Simon, Adrienne et Djalma. Ils paraissaient endormis... leurs paupires taient closes... leurs mains croises sur leur poitrine... Le pre Caboccini, tremblant de tous ses membres, se signa et recula jusqu' la muraille oppose, o il s'appuya en cachant sa figure dans ses mains. Rodin, au contraire, les traits bouleverss, les yeux fixes, les cheveux hrisss, cdant une invincible attraction, s'avana vers ces corps inanims. On et dit que ces derniers des Rennepont venaient d'expirer l'instant mme, car ils semblaient tre dans la premire heure du sommeil ternel. -- Les voil... ceux que vous avez tus... reprit Samuel d'une voix entrecoupe de sanglots. Oui, vos horribles trames ont d causer leur mort... car vous aviez besoin de leur mort... Chaque fois que tombait, frapp par vos malfices... un des membres de cette famille infortune... je parvenais m'emparer de ses restes avec un soin pieux... car, hlas! ils doivent tous reposer dans le mme spulcre. Oh! soyez maudit... maudit... maudit, vous qui les avez tus!... Mais leurs dpouilles chapperont vos mains homicides. Rodin, toujours attir malgr lui, s'tait peu peu approch de la couche funbre de Djalma: surmontant sa premire pouvante, le jsuite, pour s'assurer qu'il n'tait pas le jouet d'une effrayante illusion... osa toucher les mains de l'Indien qu'il avait croises sur sa poitrine... Ces mains taient glaces mais leur peau tait souple et humide. Rodin recula d'horreur... Pendant quelques secondes, il frmit convulsivement; mais sa premire stupeur passe, la rflexion lui vint, et, avec la rflexion, cette invincible nergie, cette infernale opinitret de caractre qui lui donnait tant de puissance; alors, se raffermissant sur ses jambes chancelantes, passant sa main sur son front, redressant la tte, mouillant deux ou trois fois ses lvres avant de parler, car il se sentait de plus en plus la poitrine, la gorge et la bouche en feu sans pouvoir s'expliquer la cause de cette chaleur dvorante, il parvint donner ses traits altrs une expression imprieuse et ironique, se retourna vers Samuel, qui pleurait silencieusement et lui dit d'une voix rauque et gutturale: -- Je n'ai pas besoin de vous montrer les actes de dcs... les voici... en personne. Et de sa main dcharne, il dsigna les six cadavres. ces mots de son gnral, le pre Caboccini se signa de nouveau avec effroi, comme s'il et vu le dmon. -- mon Dieu! dit Samuel, vous vous tes donc tout fait retir de lui?... De quel regard il contemple ses victimes!... -- Allons donc, monsieur! dit Rodin avec un affreux sourire, c'est une exposition de _Curtius _au naturel... rien de plus... Mon calme vous prouve mon innocence. Allons, au fait... car j'ai un rendez-vous chez moi deux heures. Descendons cette cassette... Et il fit un pas vers la console. Samuel, saisi d'indignation, de courroux et d'horreur, devana Rodin, et pesant avec force sur un bouton plac au milieu du couvercle de la cassette, bouton qui cda sous cette pression, il s'cria: -- Puisque votre me infernale ne connat pas le remords... peut- tre la rage de la cupidit trompe l'branlera-t-elle... -- Que dit-il!... s'cria Rodin. Que fait-il!... -- Regardez, dit son tour Samuel avec un farouche triomphe; je vous l'ai dit, les dpouilles de vos victimes chapperont vos mains homicides. peine Samuel eut-il prononc ces mots, qu' travers les dcoupures de la cassette de fer travaille jours s'chapprent quelques jets de fume, et une lgre odeur de papier brl se rpandit dans la salle... Rodin comprit. -- Le feu!... s'cria-t-il en se prcipitant sur la cassette pour l'enlever. Elle tait rive la pesante console de marbre. -- Oui... le feu!... dit Samuel; dans quelques minutes... de ce trsor immense il ne restera plus que des cendres... et mieux vaut qu'il soit rduit en cendres que d'tre vous et aux vtres... Ce trsor ne m'appartient pas... il ne me reste plus qu' l'anantir, car Gabriel de Rennepont sera fidle au serment qu'il a fait! -- Au secours!... de l'eau!... de l'eau!... criait Rodin en se prcipitant sur la cassette qu'il couvrait de son corps, tchant en vain d'touffer la flamme, qui, active par le courant d'air, sortait par les mille dcoupures du fer; puis bientt son intensit diminua peu peu, quelques filets de fume bleutre s'chapprent alors de la cassette... et tout s'teignit!... C'en tait fait... Alors Rodin, perdu, haletant, se retourna; il s'appuyait d'une main sur la console... pour la premire fois de sa vie... il pleurait... de grosses larmes... larmes de rage, ruisselaient sur ses joues cadavreuses. Mais soudain d'atroces douleurs, d'abord sourdes, mais qui avaient peu peu augment d'intensit, quoiqu'il ust de toute son nergie pour les combattre, clatrent en lui avec tant de furie, qu'il tomba sur ses genoux en portant ses deux mains sa poitrine, et il murmura, tchant encore de sourire: -- Ce n'est rien... ne vous rjouissez pas... quelques spasmes, voil tout. Le trsor est dtruit... mais je... reste toujours... gnral... de l'ordre... et je... Oh!... je souffre... Quelle fournaise! ajouta-t-il en se tordant dans d'horribles treintes. Depuis... que je suis entr dans cette maison maudite... reprit- il, je ne sais... ce que j'ai... Si... je ne vivais... depuis longtemps... que de racines... d'eau et de pain... que je vais... acheter moi-mme... je croirais... au poison... car... je triomphe... et le... cardinal Malipieri... a les bras longs... Oui... je triomphe... aussi... je ne mourrai pas... non... pas plus cette fois que les autres... Je ne veux pas... mourir, moi. Puis, faisant un bond convulsif et raidissant les bras: -- Mais c'est du... feu... qui me dvore les entrailles... Plus de doute... on... a voulu m'empoisonner... aujourd'hui... mais... o? mais qui?... Et s'interrompant encore, Rodin cria de nouveau d'une voix touffe: -- Au secours!... mais secourez-moi donc; vous me regardez l... tous deux... comme des spectres... Au secours! Samuel et le pre Caboccini, pouvants de cette horrible agonie, ne pouvaient faire un mouvement. -- Au secours!... criait Rodin d'une voix strangule... car ce poison est horrible... Mais comment... me l'a-t-on... Puis, poussant un terrible cri de rage, comme si une ide subite se ft offerte sa pense, il s'cria: -- Ah!... Faringhea... ce matin... ce matin... l'eau bnite... qu'il m'a donne... il connat des poisons si subtils... Oui... c'est lui... il avait... eu une entrevue... avec Malipieri... Oh! dmon... C'est bien jou... je l'avoue... les Borgia... chassent de race... Oh!... c'est fini... je meurs... ils me regretteront... les niais... Oh!... enfer!... enfer!... Oui... l'glise ne sait pas... ce qu'elle perd!... Mais je brle! Au secours! On vint au secours de Rodin. Des pas prcipits se firent entendre dans l'escalier; bientt le docteur Baleinier, suivi de la princesse de Saint-Dizier, parut la porte de la chambre de deuil... La princesse, ayant appris vaguement le matin mme la mort du pre d'Aigrigny, accourait interroger Rodin ce sujet. Lorsque cette femme, entrant brusquement, eut jet un regard sur l'effrayant spectacle qui s'offrait ses yeux... lorsqu'elle eut vu Rodin se tordant au milieu d'une affreuse agonie, puis, plus loin, clairs par la lampe spulcrale, les six cadavres... et parmi eux le corps de sa nice et ceux des deux orphelines qu'elle avait envoyes la mort... la princesse resta ptrifie... sa raison ne put rsister ce formidable choc... Aprs avoir lentement regard autour d'elle, elle leva les bras au ciel et clata d'un rire insens... Elle tait folle... Pendant que le docteur Baleinier, perdu, soutenait la tte de Rodin, qui expirait entre ses bras, Faringhea parut la porte, resta dans l'ombre, et dit en jetant un regard farouche sur le cadavre de Rodin: -- Il voulait se faire chef de la compagnie de Jsus pour la dtruire... pour moi, la compagnie de Jsus remplace Bohwanie... j'ai obi au cardinal. pilogue I. Quatre ans aprs. Quatre annes s'taient coules depuis les vnements prcdents. Gabriel de Rennepont crivait la lettre suivante M. l'abb _Joseph Charpentier_, cur desservant de la paroisse de Saint- Aubin, pauvre village de Sologne. Mtairie des _Vives-Eaux_, 2 juin 1836. Voulant hier vous crire, mon bon Joseph, je m'tais assis devant cette vieille petite table noire que vous connaissez; la fentre de ma chambre donne, vous le savez, sur la cour de notre mtairie: je puis, de ma table, en crivant, voir tout ce qui se passe dans cette cour. Voici de bien graves prliminaires, mon ami; vous souriez: j'arrive au fait. Je venais donc de m'asseoir devant ma table, lorsque, regardant au hasard par la fentre ouverte, voil ce que je vis; vous qui dessinez si bien, mon bon Joseph, vous eussiez, j'en suis sr, reproduit cette scne avec un charme touchant. Le soleil tait son dclin, le ciel d'une grande srnit, l'air printanier, tide et tout embaum par la haie d'aubpine fleurie qui, du ct du petit ruisseau, sert de clture notre cour; au- dessous du gros poirier qui touche au mur de la grange tait assis sur le banc de pierre mon pre adoptif, Dagobert, ce brave et loyal soldat que vous aimez tant; il paraissait pensif; son front blanchi tait baiss sur sa poitrine, et d'une main distraite il caressait le vieux Rabat-Joie, qui appuyait sa tte intelligente sur les genoux de son matre; ct de Dagobert tait sa femme, ma bonne mre adoptive, occupe d'un travail de couture, et auprs d'eux, sur un escabeau, Angle, la femme d'Agricol, allaitant son dernier-n, tandis que la douce Mayeux, tenant l'an assis sur ses genoux, lui apprenait peler ses lettres dans un alphabet. Agricol venait de rentrer des champs; il commenait de dteler ses boeufs du joug, lorsque, frapp sans doute de ce tableau, il resta un instant immobile le regarder, la main toujours appuye au joug sous lequel pliait, puissant et soumis, le large front de ses deux grands boeufs noirs. Je ne puis vous exprimer, mon ami, le calme enchanteur de ce tableau clair par les derniers rayons du soleil, briss et l dans le feuillage. Que de types divers et touchants! la figure vnrable du soldat... la physionomie si bonne et si tendre de ma mre adoptive, le frais et charmant visage d'Angle souriant son petit enfant, la douce mlancolie de la Mayeux appuyant de temps autre ses lvres sur la tte blonde et rieuse du fils an d'Agricol, et enfin Agricol lui-mme, d'une beaut si mle, o semble se reflter cette me loyale et valeureuse!... mon ami! en contemplant cette runion d'tres si bons, si dvous, si nobles, si aimants et si chers les uns aux autres, retirs dans l'isolement d'une petite mtairie de notre Sologne, mon coeur s'est lev vers Dieu avec un sentiment de reconnaissance ineffable. Cette paix de la famille, cette soire si pure, ce parfum de fleurs sauvages et que la brise apportait, ce profond silence seulement troubl par le bruissement de la petite chute d'eau qui avoisine la mtairie, tout cela me faisait monter au coeur de ces _bouffes _de vague et suave attendrissement que l'on ressent et que l'on n'exprime pas, vous le savez, mon ami... vous qui, dans vos promenades solitaires au milieu de vos immenses plaines de bruyres roses entoures de grands bois de sapins, sentez si souvent vos yeux devenir humbles sans pouvoir vous expliquer cette motion que j'prouvai aussi tant de fois, durant d'admirables nuits passes dans les profondes solitudes de l'Amrique. Mais, hlas! un incident pnible vint troubler la srnit de ce tableau. J'entends tout coup la femme de Dagobert s'crier: -- Mon ami, tu pleures! ces mots, Agricol, Angle, la Mayeux, se levrent et entourrent spontanment le soldat; l'inquitude tait peinte sur tous les visages... alors lui, ayant brusquement relev la tte, on put voir, en effet, deux larmes qui coulaient de ses joues sur sa moustache blanche... -- Ce n'est rien... mes enfants, dit-il d'une voix mue, ce n'est rien... mais c'est aujourd'hui le 1er juin... et il y a quatre ans... Il ne put achever; et, comme il portait les mains ses yeux pour essuyer ses larmes, on s'aperut qu'il tenait une petite chane de bronze laquelle une mdaille tait suspendue. C'tait sa relique la plus chre; car, il y a quatre ans, presque mourant du chagrin dsespr que lui causait la perte de ces deux anges, dont je vous ai tant de fois parl, mon ami, il avait trouv au cou du marchal Simon, ramen mort aprs un combat outrance, cette mdaille que ses enfants avaient si longtemps porte. Je descendis l'instant, comme bien vous pensez, mon ami, afin de tcher aussi de calmer les douloureux ressouvenirs de cet excellent homme; peu peu, en effet, ses regrets s'adoucirent, et la soire se passa dans une tristesse pieuse et calme. Vous ne sauriez croire, mon ami, lorsque je fus mont dans ma chambre, toutes les cruelles penses qui me revinrent en songeant ce pass dont je dtourne toujours mon esprit avec crainte et horreur. Alors m'apparurent les touchantes victimes de ces terribles et mystrieux vnements dont on n'a jamais pu sonder et clairer l'effrayante profondeur, grce la mort du pre d'A... et du pre R... ainsi qu' la folie incurable de Mme de Saint-D..., tous trois auteurs ou complices de tant d'affreux malheurs. Malheurs jamais irrparables; car ceux-l qui ont t sacrifis une pouvantable ambition auraient t l'orgueil de l'humanit par le bien qu'ils auraient fait. Ah! mon ami, si vous saviez quels taient ces coeurs d'lite! Si vous saviez les projets de charit splendide de cette jeune fille, dont le coeur tait si gnreux, l'esprit si lev, l'me si grande... La veille de sa mort, et comme pour prluder ses magnifiques desseins, ensuite d'un entretien dont je dois, mme vous, mon ami, taire le secret... elle m'avait confi une somme considrable, en me disant avec sa grce et sa bont habituelle: -- On prtend me ruiner, on le pourra peut-tre. Ce que je vous remets sera du moins l'abri... pour ceux qui souffrent... Donnez... donnez beaucoup... Faites le plus d'heureux possible... Je veux royalement inaugurer mon bonheur! Je ne sais si je vous ai dit, mon ami, que, par suite de ces sinistres vnements, voyant Dagobert et sa femme, ma mre adoptive, rduits la misre, la douce Mayeux pouvant vivre peine d'un salaire insuffisant, Agricol bientt pre, et moi-mme rvoqu de mon humble cure et interdit par mon vque pour avoir donn les secours de notre religion un protestant et pour avoir pri sur la tombe d'un malheureux pouss au suicide par le dsespoir, me voyant moi-mme, cause de cette interdiction, bientt sans ressources, car le caractre dont je suis revtu ne me permet pas d'accepter indiffremment tous les moyens d'existence, je ne sais si je vous ai dit qu'aprs la mort de Mlle de Cardoville, j'ai cru pouvoir distraire, de ce qu'elle m'avait confi pour tre employ en bonnes oeuvres, une somme bien minime dont j'ai acquis cette mtairie au nom de Dagobert. Oui, mon ami, telle est l'origine de ma _fortune_. Le fermier qui faisait valoir ces quelques arpents de terre a commenc notre ducation agronomique; notre intelligence, l'tude de quelques bons livres pratiques, l'ont acheve; d'excellent artisan, Agricol est devenu excellent cultivateur. Je l'ai imit; j'ai mis avec zle la main la charrue sans _droger_, car ce labeur nourricier c'est trois fois saint; et c'est encore servir, glorifier Dieu, que de fconder la terre qu'il a cre. Dagobert, lorsque ses chagrins se sont apaiss, a retremp sa vigueur cette vie agreste et salubre: dans son exil en Sibrie, il tait dj devenu presque laboureur. Enfin, ma bonne mre adoptive, l'excellente femme d'Agricol, la Mayeux, se sont partag les travaux intrieurs, et Dieu a bni cette pauvre petite colonie de gens, hlas! bien prouvs par le malheur, qui ont demand la solitude et aux rudes travaux des champs une vie paisible, laborieuse, innocente, et l'oubli de grands chagrins. Quelquefois vous avez pu, dans nos veilles d'hiver, apprcier l'esprit si dlicat, si charmant, de la douce Mayeux, la rare intelligence potique d'Agricol, l'admirable sentiment maternel de sa mre, le sens parfait de son pre, le naturel gracieux et exquis d'Angle; aussi dites, mon ami, si jamais l'on a pu runir tant d'lments d'adorable intimit. Que de longues soires d'hiver nous avons ainsi passes autour d'un foyer de sarments ptillants, lisant tour tour ou commentant ces quelques livres toujours nouveaux, imprissables, divins, qui rchauffent toujours le coeur, agrandissent toujours l'me!... Que de causeries attachantes prolonges ainsi bien avant dans la nuit!... et les posies pastorales d'Agricol! Et les timides confidences littraires de la Mayeux! Et la voix si pure, si frache d'Angle, se joignant la voix mle et vibrante d'Agricol dans des chants d'une mlodie simple et nave!... Et les rcits de Dagobert, si nergiques, si pittoresques dans leur navet guerrire! Et l'adorable gaiet des enfants, et leurs bats avec le bon vieux Rabat-Joie, qui se prte leurs jeux plus qu'il n'y prend part!... Bonne et intelligente crature qui _semble toujours chercher quelqu'un_, dit Dagobert qui le connat; et il a raison... Oui... ces deux anges dont il tait le gardien fidle, lui aussi les regrette... Ne croyez pas, mon ami, que notre bonheur nous rende oublieux; non, il ne se passe pas de jour que des noms bien chers tous nos coeurs ne soient prononcs avec un pieux et tendre respect... Aussi les souvenirs douloureux qu'ils rappellent, planant sans cesse autour de nous, donnent notre existence calme et heureuse cette nuance de douce gravit qui vous a frapp... Sans doute, mon ami, cette vie restreinte dans le cercle intime de la famille et ne rayonnant pas au dehors pour le bien-tre et l'amlioration de nos frres, est peut-tre d'une flicit un peu goste; mais, hlas! les moyens nous manquent, et, quoique le pauvre trouve toujours une place notre table frugale et un abri sous notre toit, il nous faut renoncer toute grande pense d'action fraternelle; le modique revenu de notre mtairie suffit rigoureusement nos besoins. Hlas! lorsque ces penses me viennent, malgr les regrets qu'elles me causent, je ne puis blmer la rsolution que j'ai prise de tenir fidlement mon serment d'honneur, sacr, irrvocable, de renoncer cette succession devenue immense, hlas! par la mort des miens. Oui, je crois avoir rempli un grand devoir en engageant le dpositaire de ce trsor le rduire en cendres, plutt que de le voir tomber entre les mains de gens qui en eussent fait un excrable usage, ou de me parjurer en attaquant une donation faite par moi librement, volontairement, sincrement. Et pourtant, en songeant la ralisation des magnifiques volonts de mon aeul, admirable utopie, seulement possible avec ces ressources immenses, et que Mlle de Cardoville, avant tant de sinistres vnements, pensait raliser avec le concours de M. Franois Hardy, du prince Djalma, du marchal Simon, de ses filles et de moi-mme; en songeant l'blouissant foyer de forces vives de toutes sortes qu'une telle association et fait resplendir; en songeant l'immense influence que ses rayonnements auraient pu avoir pour le bonheur de l'humanit tout entire, mon indignation, mon horreur, ma haine d'honnte homme et de chrtien, augmentent encore contre cette compagnie abominable, dont les noirs complots ont tu dans son germe un avenir si beau, si grand, si fcond... De tant de splendides projets, que reste-t-il? sept tombes... car la mienne est aussi creuse dans ce mausole que Samuel a fait lever sur l'emplacement de la rue Neuve-Saint-Franois, et dont il s'est constitu le gardien... fidle jusqu' la fin... * * * * * J'en tais l de ma lettre, mon ami, lorsque je reois la vtre. Ainsi, aprs vous avoir dfendu de me voir, votre vque vous dfend de correspondre dsormais avec moi. Vos regrets si touchants, si douloureux, m'ont profondment mu; mon ami... bien des fois nous avons caus de la discipline ecclsiastique et du pouvoir absolu des vques sur nous autres, pauvres proltaires du clerg, abandonns leur merci, sans soutien et sans secours... Cela est douloureux, mais cela est la loi de l'glise, mon ami; vous avez jur d'observer cette loi... il faut vous soumettre comme je me suis soumis; tout serment est sacr pour l'homme d'honneur. Pauvre et bon Joseph, je voudrais que vous eussiez les compensations qui me restent aprs la rupture de relations si douces pour moi... Mais, tenez, je suis trop mu... je souffre, oui, beaucoup... car je sais ce que vous devez ressentir... Il m'est impossible de continuer cette lettre... je serais peut- tre amer contre ceux dont nous devons respecter les ordres... Puisqu'il le faut, cette lettre sera la dernire; adieu, tendrement, mon ami; adieu encore et pour toujours, adieu... J'ai le coeur bris... GABRIEL DE RENNEPONT. II. La rdemption. Le jour allait bientt paratre... Une lueur rose, presque imperceptible, commenait de poindre l'orient, mais les toiles brillaient encore, tincelantes de lumire, au milieu de l'azur du znith. Les oiseaux, s'veillant sous la frache feuille des grands bois de la valle, prludaient par quelques gazouillements isols leur concert matinal. Une lgre vapeur blanchtre s'levait des hautes herbes baignes de la rose nocturne, tandis que les eaux calmes et limpides d'un grand lac rflchissaient l'aube blanchissante dans leur miroir profond et bleu. Tout annonait une de ces joyeuses et chaudes journes du commencement de l't... mi-ct du versant du vallon, et faisant face l'orient, une touffe de vieux saules moussus, creuss par le temps, et dont la rugueuse corce disparaissait presque sous les rameaux grimpants de chvrefeuilles sauvages et de liserons aux clochettes de toutes couleurs, une touffe de vieux saules formait une sorte d'abri naturel, et sur leurs racines noueuses, normes, recouvertes d'une mousse paisse, un homme et une femme taient assis; leurs cheveux entirement blanchis, leurs rides sniles, leur taille vote, annonaient une grande vieillesse... Et pourtant cette femme tait nagure encore jeune, belle, et de longs cheveux noirs couvraient son front ple. Et pourtant cet homme tait nagure encore dans toute la vigueur de l'ge. De l'endroit o se reposaient cet homme et cette femme, on dcouvrait la valle, le lac, les bois, et au-dessus des bois la cime prement dcoupe d'une haute montagne bleutre, derrire laquelle le soleil allait se lever. Ce tableau, demi voil par la ple transparence de l'heure crpusculaire, tait la fois riant, mlancolique et solennel... -- ma soeur! disait le vieillard la femme qui, comme lui, se reposait dans le rduit agreste form par le bouquet de saules, ma soeur, que de fois... depuis tant de sicles que la main du Seigneur nous a lancs dans l'espace, et que spars, nous parcourions le monde d'un ple l'autre; que de fois nous avons assist au rveil de la nature avec un sentiment de douleur incurable! Hlas! c'tait encore un jour traverser... de l'aube au couchant... un jour inutilement ajout nos jours, dont il augmentait en vain le nombre, puisque la mort nous fuyait toujours. -- Mais, bonheur! depuis quelques temps, mon frre, le Seigneur, dans sa piti, a voulu qu'ainsi que pour les autres cratures, chaque jour coul ft pour nous un pas de plus fait vers la tombe. Gloire lui!... gloire lui!... -- Gloire lui, ma soeur... car depuis hier que sa volont nous a rapprochs... je ressens cette langueur ineffable que doivent causer les approches de la mort... -- Comme vous, mon frre, j'ai aussi peu peu senti mes forces, dj bien affaiblies, s'affaiblir encore dans un doux puisement; sans doute le terme de notre vie approche... La colre du Seigneur est satisfaite. -- Hlas! ma soeur, sans doute aussi... le dernier rejeton de ma race maudite... va, par sa mort prochaine, achever ma rdemption... car la volont de Dieu s'est enfin manifeste; je serai pardonn lorsque le dernier de mes rejetons aura disparu de la terre... celui-l... saint parmi les plus saints... tait rserve la grce d'accomplir mon rachat... lui qui a tant fait pour le salut de ses frres. -- Oh! oui, mon frre, lui qui a tant souffert, lui qui, sans se plaindre, a vid de si amers calices, a port de si lourdes croix; lui qui, ministre du Seigneur, a t l'image du Christ sur la terre, il devait tre le dernier instrument de cette rdemption... -- Oui... car je le sens cette heure, ma soeur, le dernier des miens, touchante victime d'une lente perscution, est sur le point de rendre Dieu son me anglique... Ainsi... jusqu' la fin... j'aurai t fatal ma race maudite... Seigneur, Seigneur, si votre clmence est grande, votre colre aussi a t grande. -- Courage et espoir, mon frre... songez qu'aprs l'expiation vient le pardon, aprs le pardon la rcompense... Le Seigneur a frapp en nous et dans votre postrit l'artisan rendu mchant par le malheur et par l'injustice; il vous a dit: Marche!... Marche!... sans trve ni repos, et ta marche sera vaine, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus prs du but que tu ne l'tais le matin en recommenant ta course ternelle.... Ainsi, depuis les sicles, des hommes impitoyables ont dit l'artisan... Travaille... travaille... travaille... sans trve ni repos, et ton travail, fcond pour tous, pour toi seul sera strile, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus prs d'atteindre le bonheur et le repos que tu n'en tais prs la veille, en revenant de ton labeur quotidien... Ton salaire t'aura suffi entretenir cette vie de douleurs, de privations et de misre... -- Hlas!... hlas!... en sera-t-il donc toujours ainsi!... -- Non, non, mon frre, au lieu de pleurer sur ceux de votre race, rjouissez-vous en eux; s'il a fallu au Seigneur leur mort pour votre rdemption, le Seigneur, en rdimant en vous l'artisan maudit du ciel... rdimera aussi l'artisan maudit et craint de ceux qui le soumettent un joug de fer... les temps approchent... les temps approchent... la commisration du Seigneur ne s'arrtera pas nous seuls... Oui, je vous le dis, en nous seront rachets et la femme et l'esclave moderne. L'preuve a t cruelle, mon frre... depuis tantt dix-huit sicles... elle dure; mais elle a assez dur... Voyez, mon frre, voyez l'orient cette lueur vermeille, qui peu peu gagne... gagne le firmament... Ainsi s'lvera bientt le soleil de l'mancipation nouvelle, qui rpandra sur le monde sa clart, sa chaleur vivifiante, comme celle de l'astre qui va bientt resplendir au ciel... -- Oui, oui, ma soeur, je le sens, vos paroles sont prophtiques... oui... nous fermerons nos yeux appesantis en voyant du moins l'aurore de ce jour de dlivrance... jour beau, splendide comme celui qui va natre... Oh! non... non... je n'ai plus que des larmes d'orgueil et de glorification pour ceux de ma race qui sont morts peut-tre pour assurer cette rdemption! saints martyrs de l'humanit, sacrifis par les ternels ennemis de l'humanit; car les anctres de ces sacrilges qui blasphment le saint nom de Jsus, en le donnant leur compagnie, sont les pharisiens, les faux et indignes prtres, que le Christ a maudits. Oui, gloire aux descendants de ma race d'avoir t les derniers martyrs immols par ces complices de tout esclavage, de tout despotisme, par ces impitoyables ennemis de l'affranchissement de ceux qui veulent jouir, comme fils de Dieu, des dons que le Crateur a dpartis sur la grande famille humaine... Oui, oui, elle approche, la fin du rgne de ces modernes pharisiens, de ces faux prtres, qui prtent un appui sacrilge l'gosme impitoyable du fort contre le faible, en osant soutenir, la face des inpuisables trsors de la cration, que Dieu fait l'homme pour les larmes, pour le malheur et pour la misre... ces faux prtres qui, sides de toutes les oppressions, veulent toujours courber vers la terre, humili, abruti, dsol, le front de la crature. Non, non, qu'elle relve firement son front; Dieu l'a faite pour tre digne, intelligente, libre et heureuse. -- mon frre!... vos paroles sont aussi prophtiques... Oui, oui, l'aurore de ce beau jour... approche... elle approche... comme approche le lever de ce jour qui, par la misricorde de Dieu, sera le dernier de notre vie... terrestre... -- Le dernier... ma soeur... car je ne sais quel anantissement me gagne... il me semble que tout ce qui est en moi matire se dissout; je sens les profondes aspirations de mon me qui semble vouloir s'lancer vers le ciel. -- Mon frre... mes yeux se voilent; c'est peine si, travers mes paupires closes, j'aperois l'orient cette clart tout l'heure si vermeille... -- Ma soeur... c'est travers une vapeur confuse que je vois la valle... le lac... les bois... mes forces m'abandonnent... -- Mon frre... Dieu soit bni... il approche, le moment de l'ternel repos. -- Oui... il vient, ma soeur... le bien-tre du sommeil ternel... s'empare de tous mes sens... -- bonheur!... mon frre... j'expire... -- Ma soeur... mes yeux se ferment... Pardonns... pardonns... -- Oh!... mon frre... que cette divine rdemption s'tende sur tous... ceux qui souffrent... sur la terre. -- Mourez... en paix... ma soeur... L'aurore de ce... grand jour... a lui... le soleil se lve... voyez. -- Dieu!... soyez bni... -- Dieu!... soyez bni... * * * * * Et au moment o ces deux voix se turent pour jamais, le soleil parut radieux, blouissant, et inonda la valle de ses rayons. Conclusion Notre tche est accomplie, notre oeuvre acheve. Nous savons combien cette oeuvre est incomplte, imparfaite; nous savons tout ce qui lui manque, et sous le rapport du style, et de la conception et de la fable. Mais nous croyons avoir le droit de dire cette oeuvre honnte, consciencieuse et sincre. Pendant le cours de sa publication, bien des attaques haineuses, injustes, implacables, l'ont poursuivie; bien des critiques svres, pures, quelquefois passionnes, mais loyales, l'ont accueillie. Les attaques violentes, haineuses, injustes, implacables nous ont diverti par cela mme, nous l'avouons, en toute humilit, par cela mme qu'elles tombaient formules en mandements contre nous, du haut de certaines chaires piscopales. Ces plaisantes fureurs, ces bouffons anathmes qui nous foudroient depuis plus d'une anne, sont trop divertissants pour tre odieux; c'est simplement de la haute et belle et bonne comdie de moeurs clricales. Nous avons joui, beaucoup joui de cette comdie; nous l'avons gote, savoure; il nous reste exprimer notre bien sincre gratitude ceux qui en sont la fois, comme le divin Molire, les auteurs et les acteurs. Quant aux critiques, si amres, si violentes qu'elles aient t, nous les acceptons d'autant mieux, en tout ce qui touche la partie littraire de notre livre, que nous avons souvent tch de profiter des conseils qu'on nous donnait peut-tre un peu prement. Notre modeste dfrence l'opinion d'esprits plus judicieux, plus mrs, plus corrects que sympathiques et bienveillants, a, nous le craignons, quelque peu dconcert, dpit, contrari ces mmes esprits. Nous en sommes doublement aux regrets, car nous avons profit de leurs critiques, et c'est toujours involontairement que nous dplaisons ceux qui nous obligent... mme en esprant nous dsobliger. Quelques mots encore sur des attaques d'un autre genre, mais plus graves. Ceux-ci nous ont accus d'avoir fait un appel aux passions, en signalant l'animadversion publique tous les membres de la socit de Jsus. Voici ma rponse: Il est maintenant hors de doute, il est dmontr par des textes soumis aux preuves les plus contradictoires, depuis Pascal jusqu' nos jours; il est dmontr, disons-nous, par ces textes, que les oeuvres thologiques des membres les plus accrdits de la compagnie de Jsus contiennent l'excuse ou la justification: DU VOL, -- DE L'ADULTRE, -- DU VIOL, -- DU MEURTRE. Il est galement prouv que des oeuvres immondes, rvoltantes, signes par les rvrends pres de la compagnie de Jsus, ont t plus d'une fois mises entre les mains de jeunes sminaristes. Ce dernier fait tabli, dmontr par le scrupuleux examen des textes, ayant t d'ailleurs solennellement consacr nagure encore, grce au discours rempli d'lvation, de haute raison, de grave et gnreuse loquence, prononc par M. l'avocat gnral Dupaty, lors du procs du savant et honorable M. de Strasbourg, comment avons-nous procd? Nous avons suppos des membres de la compagnie de Jsus inspirs par les dtestables principes de _leurs thologiens classiques, _et agissant selon l'esprit et la lettre de ces abominables livres, leur catchisme, leur rudiment; nous avons enfin mis en action, en mouvement, en relief, en chair et en os, ces dtestables doctrines; rien de plus, rien de moins. Avons-nous prtendu que tous les membres de la socit de Jsus avaient le noir talent ou la sclratesse d'employer ces armes dangereuses que contient le tnbreux arsenal de leur ordre? Pas le moins du monde. Ce que nous avons attaqu, c'est l'abominable esprit des _Constitutions _de la compagnie de Jsus, ce sont les livres de ses thologiens classiques. Avons-nous enfin besoin d'ajouter que, puisque des papes, des rois, des nations, et dernirement encore la France, ont fltri les horribles doctrines de cette compagnie, en expulsant ses membres ou en dissolvant leur congrgation, nous n'avons, bien dire, que prsent sous une forme nouvelle des ides, des convictions, des faits depuis longtemps consacrs par la notorit publique? Ceci dit, passons. L'on nous a reproch d'exciter les rancunes des pauvres contre les riches. ceci nous rpondrons que nous avons, au contraire, tent, dans la cration d'Adrienne de Cardoville, de personnifier cette partie de l'aristocratie de nom et de fortune qui, autant par une noble et gnreuse impulsion que par l'intelligence du pass et par la prvision de l'avenir, tend ou devrait tendre une main bienfaisante et fraternelle tout ce qui souffre, tout ce qui conserve la probit dans la misre, tout ce qui est dignifi par le travail. Est-ce, en un mot, semer des germes de division entre le riche et le pauvre, que de montrer Adrienne de Cardoville, la belle et riche patricienne appelant la Mayeux sa soeur, et la traitant en soeur, elle, pauvre ouvrire, misrable et infirme? Est-ce irriter l'ouvrier contre celui qui l'emploie que de montrer M. Franois Hardy jetant les premiers fondements d'une maison commune? Non, nous avons au contraire tent une oeuvre de rapprochement, de conciliation, entre les deux classes places aux deux extrmits de l'chelle sociale; car, depuis tantt trois ans, nous avons crit ces mots: -- SI LES RICHES SAVAIENT!!! Nous avons dit et nous rptons qu'il y a d'affreuses et innombrables misres; que les masses, de plus en plus claires sur leurs droits, mais encore calmes, patientes, rsignes, demandent que ceux qui gouvernent s'occupent enfin de l'amlioration de leur dplorable position, chaque jour aggrave par l'anarchie et l'industrie. Oui, nous avons dit et nous rptons que l'homme laborieux et probe _a droit _ un travail qui lui donne un salaire suffisant. Que l'on nous permette enfin de rsumer en quelques lignes les questions souleves par nous dans cette oeuvre. Nous avons essay de prouver la cruelle insuffisance du salaire des femmes, et les horribles consquences de cette insuffisance. Nous avons demand de nouvelles garanties contre la facilit avec laquelle quiconque peut tre renferm dans une maison d'alins. Nous avons demand que l'artisan pt jouir du bnfice de la loi l'endroit de la _libert sous caution_, caution porte un chiffre tel (cinq cents francs) qu'il lui est impossible de l'atteindre; libert dont pourtant il a plus besoin que personne, puisque souvent sa famille vit de son industrie, qu'il ne peut exercer en prison. Nous avons donc propos le chiffre de _soixante quatre-vingts francs_, comme reprsentant la moyenne d'un mois de travail. Nous avons enfin, en tchant de rendre pratique l'organisation d'une maison commune d'ouvriers, dmontr, nous l'esprons, quels avantages immenses, mme avec le taux actuel des salaires, si insuffisant qu'il soit, les classes ouvrires trouveraient dans le principe de l'association et de la vie commune, si on leur facilitait les moyens de les pratiquer. Et afin que ceci ne ft pas trait d'utopie, nous avons tabli par des chiffres que des _spculateurs _pourraient la fois faire une action humaine, gnreuse, profitable tous, et retirer cinq pour cent de leur argent, en concourant la fondation de maisons communes. Maintenant, un dernier mot pour remercier du plus profond de notre coeur les amis connus et inconnus dont la bienveillance, les encouragements, la sympathie, nous ont constamment suivi et nous ont t d'un si puissant secours dans cette longue tche... Un mot encore de respectueuse et inaltrable reconnaissance pour nos amis de Belgique et de Suisse qui ont daign nous donner des preuves publiques de leur sympathie, dont nous nous glorifierons toujours, et qui auront t une de nos plus douces rcompenses. FIN [1] On sait qu'il y a en effet deux ordonnances, remplies d'un touchant intrt pour la race canine, qui interdisent l'attelage des chiens. [2] Selon la tradition, il aurait t prdit la mre de Sixte-Quint qu'il serait pape, et il aurait t dans sa premire jeunesse, gardeur de troupeaux. [3] On lit dans les _Affaires de Rome_, cet admirable rquisitoire contre Rome, d au gnie le plus vritablement _vanglique _de notre sicle: Tant que l'issue de la lutte entre la Pologne et ses oppresseurs demeura douteuse, le journal officiel romain ne contint pas un mot qui pt blesser le peuple vainqueur en tant de combats; mais peine eut-il succomb, peine les atroces vengeances du czar eurent-elles commenc le long supplice de toute une nation dvoue au glaive, l'exil, la servitude, que le mme journal ne trouva pas d'expressions assez injurieuses pour fltrir ceux que la fortune avait abandonns. _On aurait tort pourtant d'attribuer directement cette indigne lchet au pouvoir pontifical_, il _subissait la loi que la Russie lui imposait; elle lui disait: _VEUX-TU VIVRE? TIENS-TOI L!... PRS DE L'CHAFAUD... ET MESURE QU'ELLES PASSERONT... MAUDIS LES VICTIMES!!! - (Lamennais_, Affaires de Rome_, page 110. Pagnerre, 1844.) [4] Le pape Grgoire XVI venait peine de monter sur le trne pontifical quand il apprit la rvolte de Bologne. Son premier mouvement fut d'appeler les Autrichiens et d'exciter les _Sanfdistes. _Le cardinal Albani battit les libraux Csne, ses soldats pillrent les glises, saccagrent les villes, violrent les femmes. _Forli_, les bandes commirent des assassinats de sang-froid. En 1832, les _Sanfdistes _se montrrent au grand jour avec des mdailles l'effigie du duc de Modne et du saint-pre, des lettres patentes au nom de la congrgation apostolique, des privilges et des indulgences. Les _Sanfdistes _prtaient littralement le serment suivant: Je jure d'lever le trne et l'autel sur les os des infmes libraux, et de les exterminer, sans piti pour les cris des enfants et les larmes des vieillards et des femmes. Les dsordres commis par ses brigands passaient toutes les limites; la cour de Rome rgularisait l'anarchie, organisait les _Sanfdistes _en corps de volontaires auxquels elle accordait de nouveaux privilges. _(La Rvolution et les Rvolutionnaires en Italie. _- Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1844.) [5] Varit des oiseaux de paradis, gallinacs fort amoureux. [6] Clbre marchand et entreposeur de chevaux, de meutes, etc., etc., Londres. [7] On lit dans la _Ruche populaire_, excellent recueil rdig par des ouvriers, dont nous avons dj parl: CARDEUSE DE MATELAS. - La poussire qui s'chappe de la laine fait du cardage un tat nuisible la sant, mais dont le danger est encore augment par les falsifications commerciales. Quand un mouton est tu, la laine du cou est teint de sang; il faut la dcolorer, afin de pouvoir la vendre. cet effet, on la trempe dans la chaux qui, aprs en avoir opr le blanchiment, y reste en partie; c'est l'ouvrire qui en souffre; car, lorsqu'elle fait cet ouvrage, la chaux, qui se dtache sous forme de poussire, se porte sa poitrine par le fait de l'aspiration, et le plus souvent lui occasionne des crampes d'estomac et des vomissements qui la mettent dans un tat dplorable; la plupart d'entre elles y renoncent; celles qui s'y obstinent gagnent pour le moins un catarrhe ou un asthme qui ne les quitte qu' la mort. [8] Disons-le la louange des ouvriers, ces scnes cruelles deviennent d'autant plus rares qu'ils s'clairent davantage et qu'ils ont plus conscience de leur dignit. Il faut aussi attribuer ces tendances meilleures la juste influence d'un excellent livre sur le compagnonnage, publi par M. Agricol Perdignier, dit Avignonais la Vertu, compagnon menuisier (Paris, Pagnerre, 1841, 2 vol. in-18). [9] Les _Loups _et les _Gavots_, entre autres, font remonter l'institution de leur compagnonnage jusqu'au roi Salomon. (Voir, pour plus de dtails, le curieux ouvrage de M. Agricol Perdiguier, que nous avons dj cit et d'o ce chant de guerre est extrait.) [10] Nous serons compris de ceux qui ont entendu les admirables concerts de l'Orphon, o plus de mille ouvriers, hommes, femmes et enfants, chantent avec un merveilleux ensemble. [11] C'est en effet, le prix moyen d'un logement d'ouvrier, compos au plus de deux petites pices et d'un cabinet, au troisime ou au quatrime tage. [12] Ce chiffre est exact, peut-tre mme exagr... Un btiment pareil, une lieue de Paris, du ct de Montrouge, avec toutes les grandes dpendances ncessaires, cuisine, buanderie, lavoir, etc., rservoir gaz, prise d'eau, calorifre, etc., entour d'un jardin de dix arpents, aurait, l'poque de ce rcit, peine cot cinq cent mille francs. Un constructeur expriment a bien voulu nous faire un devis dtaill qui confirme ce que nous avanons. On voit donc que _mme prix gal _de ce que payent gnralement les ouvriers, on pourrait leur assurer des logements vraiment salubres et encore placer son argent dix pour cent. [13] Le fait a t expriment lors des travaux du chemin de fer de Rouen. Les ouvriers franais qui, n'ayant pas de famille, ont pu adopter le rgime des Anglais, ont fait au moins autant de besogne, rconforts qu'ils taient par une nourriture saine et suffisante. [14] Nous avons dit que la voie de bois en falourdes ou cotrets revenait au pauvre _quatre-vingt-dix francs_, il en est de mme de tous les objets de consommation pris au dtail, le fractionnement et le dchet tant son dsavantage. [15] Le rglement qui traite des fonctions du comit est prcd des considrations suivantes, aussi honorables pour le fabricant que pour ses ouvriers: Nous aimons le reconnatre, chaque contrematre, chaque chef de partie et chaque ouvrier contribue dans la sphre de son travail, aux qualits qui recommandent les produits de notre manufacture. Ils doivent donc participer aux bnfices qu'elle rapporte, et continuer se vouer aux progrs qui restent faire; il est vident qu'il rsultera un grand bien de la runion des lumires et des ides de chacun. Nous avons, cet effet, institu le comit dont la composition et les attributions seront rgles ci-aprs. Nous avons eu aussi pour but, dans cette institution, d'augmenter, par un frquent change d'ides entre les ouvriers, qui, jusqu' prsent, vivaient et travaillaient presque tous isolment, la somme de connaissances de chacun, et de les initier aux principes gnraux d'une bonne et saine administration. De cette runion des forces vives de l'atelier autour du chef de l'tablissement rsultera le double bnfice de l'amlioration intellectuelle et matrielle des ouvriers et l'accroissement de la prosprit de la manufacture. Admettant d'ailleurs, comme juste, que la part d'efforts de chacun soit rcompense, nous avons dcid que, sur les bnfices nets de la maison, tous frais et allocations dduits, il sera prlev une prime de cinq pour cent, laquelle sera partage par portions gales entre tous les membres du comit, l'exclusion des prsident, vice- prsident et secrtaire, et leur sera remise chaque anne le 31 dcembre. Cette prime sera augmente d'un pour cent chaque fois que le comit aura admis trois membres nouveaux. La moralit, la bonne conduite, l'habilet et les diverses aptitudes au travail ont dtermin nos choix dans la dsignation des ouvriers que nous appelons la formation du comit. En accordant ses membres la facult de proposer l'adjonction de nouveaux membres, dont l'admission aura pour base les mmes qualifications et qui seront lus par le comit lui-mme, nous voulons prsenter tous les ouvriers de nos ateliers un but qu'il dpendra d'eux d'atteindre un peu plus tt ou un peu plus tard. L'application remplir tous leurs devoirs dans l'accomplissement le plus parfait de leurs travaux et dans leur conduite hors du travail leur ouvrira successivement la porte du comit. Ils seront aussi appels jouir d'une participation juste et raisonnable aux avantages rsultant des succs qu'obtiendront les produits de notre manufacture, succs auxquels ils auront concouru, et qui ne pourront qu'augmenter par la bonne intelligence et par la fconde mulation qui rgneront, nous n'en doutons pas, parmi les membres du comit. (Extrait des dispositions relatives au comit consultatif compos d'un prsident (chef de la fabrique, - d'un vice-prsident, - d'un secrtaire - et de quatorze membre, dont quatre chefs d'ateliers et dix ouvriers des plus intelligents dans chaque spcialit.) Art. 6. Trois membres runis auront le droit de proposer l'adjonction d'un nouveau membre dont le nom sera inscrit pour qu'il soit dlibr sur son admission dans la sance suivante. Cette admission sera prononce lorsque, au scrutin secret, le membre propos aura obtenu les deux tiers des suffrages des membres prsents. Art. 7. Le comit s'occupera, dans ses sances mensuelles: 1 De trouver les moyens de remdier aux inconvnients qui se prsentent chaque jour dans la fabrication; Nous ferons remarquer seulement que les conditions actuelles de l'industrie et d'autres considrations n'ont pas permis de faire jouir tout d'abord la totalit des ouvriers de ce bnfice qui leur est octroy d'ailleurs volontairement et auquel tous participeront un jour; nous pouvons affirmer que, ds la quatrime sance de ce comit consultatif, l'honorable industriel dont nous parlons avait obtenu de tels rsultats de l'appel fait aux connaissances pratiques de ses ouvriers, qu'il pouvait dj valuer trente mille francs environ pour l'anne les bnfices qui rsulteraient soit de l'conomie, soit du perfectionnement de la fabrication. Rsumons-nous. Il y a dans toute industrie trois forces, trois agents, trois moteurs, dont les droits sont galement respectables: Le capitaliste qui fournit l'argent; L'homme intelligent qui dirige l'exploitation; Le travailleur qui excute. 2 De proposer les meilleurs moyens et les moins dispendieux d'tablir une fabrication spciale destine aux pays d'outre-mer, et de combattre ainsi efficacement, par la supriorit de notre construction, la concurrence trangre; 3 Des moyens d'arriver la plus grande conomie dans l'emploi des matriaux, sans nuire la solidit ni la qualit des objets fabriqus; 4 D'laborer et de discuter les positions qui seront prsentes par le prsident ou les divers membres du comit, ayant trait aux amliorations et aux perfectionnements de la fabrication; 5 Enfin de mettre le prix de la main-d'oeuvre en rapport avec la valeur des objets faonns. Nous ajoutons, nous, que, d'aprs les renseignements que M... a bien voulu nous donner, la part du bnfice de chacun de ses ouvriers (en outre de son salaire habituel) sera au moins de trois cents trois cent cinquante francs par anne. Nous regrettons cruellement que de modestes susceptibilits ne nous permettent pas de rvler le nom aussi honorable qu'honor de l'homme de bien qui a pris cette gnreuse initiative. [16] Nous dsirons qu'il soit bien entendu par le lecteur que la seule ncessit de notre fable a donn aux _Loups _le rle agressif. Tout en essayant de montrer un des abus de compagnonnage, abus qui, d'ailleurs, tendent s'effacer de jour en jour, nous ne voudrions pas paratre attribuer un caractre d'hostilit farouche une secte plutt qu' une autre, aux _Loups _plutt qu'aux _Dvorants. _Les _Loups_, compagnons tailleurs de pierres, sont gnralement des ouvriers trs laborieux, trs intelligents, et dont la position est d'autant plus digne d'intrt, que non seulement leurs travaux, d'une prcision presque mathmatique, sont des plus rudes et des plus pnibles, mais que ces travaux leur manquent pendant deux ou trois mois de l'anne, leur dure profession tant malheureusement une de celles que l'hiver frappe d'un chmage invitable. Un assez grand nombre de _Loups, _afin de se perfectionner dans leur mtier, suivent chaque soir un cour de gomtrie linaire appliqu la coupe des pierres. Plusieurs compagnons tailleurs de pierres avaient mme exhib la dernire exposition un modle d'architecture en pltre. [17] En 1346, la fameuse peste noire ravagea le globe; elle offrait les mmes symptmes que le cholra, et le mme phnomne inexplicable de sa marche progressive et par tapes, selon une route donne. En 1660, une autre pidmie analogue dcima encore le monde. On sait que le cholra s'est d'abord dclar Paris, en interrompant, si cela peut se dire, sa marche progressive, par un bond norme et inexplicable. - On se souvient aussi que le vent du nord-est a constamment souffl pendant les plus grands ravages du cholra. [18] Une personne parfaitement digne de foi nous a affirm avoir assist un dner d'apparat chez un prlat fort minent, et avoir vu au dessert une pareille exhibition, ce qui fit dire par cette personne au prlat en question. Je croyais, monseigneur, que l'on mangeait le corps du Sauveur sous les deux espces, mais non pas en anglique. - Il faut reconnatre que l'invention de cette sucrerie apostolique n'tait pas du fait du prlat, mais tait due au catholicisme un peu exagr d'une pieuse dame qui avait une grande autorit dans la maison de _Monseigneur_. [19] Un ecclsiastique aussi honorable qu'honor nous a cit le fait d'un pauvre jeune prtre de paroisse qui, interdit par son vque sans aucune raison valable, mourant de faim et de misre, a t rduit (en cachant son saint caractre, bien entendu) servir comme _garon de caf_, Lille, dans un tablissement o son frre exerait le mme emploi. [20] On sait que lors du cholra des placards pareils furent rpandus profusion dans Paris, et tour tour attribus diffrents partis. [21] On sait qu' cette malheureuse poque plusieurs personnes furent massacres sous le faux prtexte d'empoisonnement. [22] On lit dans le _Constitutionnel _du samedi 31 mars 1832: Les Parisiens se conforment la partie de l'instruction populaire sur le cholra, qui, entre autres recettes conservatrices, prescrit de n'avoir pas peur du mal, de se distraire, etc, etc. Les plaisirs de la mi-carme ont t aussi brillants et aussi fous que ceux du carnaval mme; on n'avait pas vu depuis longtemps, cette poque de l'anne, autant de bals; le cholra lui-mme a t le sujet d'une caricature ambulante. [23] Le fait est historique: un homme a t massacr parce qu'on a trouv sur lui un flacon d'ammoniaque. Sur son refus de le boire, la populace, persuade que le flacon tait rempli de poison, dchira ce malheureux. [24] Pour ne citer qu'un de ces livres, nous indiquerons un opuscule vendu dans le mois de Marie. et o se trouvent les dtails les plus rvoltants sur les couches de la Vierge. Ce livre est destin aux jeunes filles. [25] Cette ingnieuse parodie du procd de la roulette et du biribi, applique un simulacre de la Vierge, a eu lieu pour le tirage d'une loterie religieuse, il y a six semaines, dans un couvent de femmes. Pour les croyants, ceci doit tre monstrueusement sacrilge; pour les indiffrents, c'est d'un ridicule dplorable; car de toutes les traditions, celle de Marie est une des plus touchantes et des plus respectables. [26] Jacques Rennepont tant mort, et Gabriel tant en dehors des intrts par sa donation rgularise, il ne restait que cinq personnes de la famille: Rose et Blanche, Djalma, Adrienne et M. Hardy. [27] Quelques curieux possdent de pareilles esquisses, produits de l'art indien, d'une navet primitive. [28] On lit ce qui suit dans le _Directorium _ propos des moyens employer afin d'attirer dans la compagnie de Jsus les personnes que l'on veut y exploiter: _Pour attirer quelqu'un dans la socit, il ne faut pas agir brusquement, il faut attendre quelque bonne occasion, par exemple que _LA PERSONNE PROUVE UN VIOLENT CHAGRIN_, ou encore qu'elle fasse de mauvaises affaires; une excellente commodit se trouve dans les vices mmes._ [29] Il est inutile de dire que ces passages sont textuellement extraits de l'_Imitation _(traduction et prface par le rvrend pre Gonnelieu). [30] La doctrine, non du _partage_, mais de _la communaut_, non de _la division_, mais de _l'association_, est tout entire en substance dans ce passage du _Nouveau Testament: _ Tous ceux qui se convertissent la foi mettent leurs biens, leurs travaux, leur vie en _commun; _ils n'ont tous qu'un coeur, qu'une me; ils ne forment tous ensemble qu'un seul corps; nul ne possde rien en particulier, mais toutes choses sont communes entre eux; C'EST POURQUOI IL N'Y A PAS DE PAUVRES PARMI EUX. _(Actes des Aptres_, chap. IV, 32, 33.) Nous empruntons cette citation un excellent article de M. F. VIDAL: _De la justice distributive. (Revue indpendante)._ [31] Il nous serait impossible, l'appui de ceci, de citer, mme en les _gazant_, les lucubrations du dlire rotique de soeur Thrse, propos de _son amour extatique pour le Christ. _Ces maladies ne peuvent trouver place que dans le _Dictionnaire des sciences mdicales_ ou dans _le Compendium_. [32] On sait combien les dnonciations, menaces, calomnies anonymes sont familires aux rvrends pres et autres congrganistes. Le vnrable cardinal de la Tour d'Auvergne s'est plaint dernirement, dans une lettre adresse aux journaux, des manoeuvres indignes et des nombreuses menaces anonymes qui l'ont assailli, parce qu'il refusait d'adhrer sans examen au mandement de M. de Bonald contre le Manuel de M. Dupin, qui, malgr le parti prtre, restera toujours un Manuel de raison, de droit et d'indpendance. Nous avons eu sous les yeux les pices d'un procs en captation, actuellement dfr au conseil d'tat, dans lesquelles se trouvaient un grand nombre de notes anonymes crites au vieillard que les prtres voulaient capter, et contenant soit des menaces contre lui s'il ne dshritait pas ses neveux, soit d'abominables dnonciations contre son honorable famille; il ressort des faits du procs mme que ces lettres sont de la main de deux religieux et d'une religieuse qui ne quittaient pas le vieillard ses derniers moments, et qui ont enfin spoli la famille de plus de quatre cent mille francs. [33] Est-il besoin de nommer M. Ary Scheffer, un de nos plus grands peintres de l'cole moderne, et le plus admirablement pote de tous nos grands peintres? [34] Voir les effets tranges du wambay, gomme rsineuse provenant d'un arbuste de l'Himalaya, dont la vapeur a des proprits exhilarantes d'une nergie extraordinaire et beaucoup plus puissantes que celle de l'opium, du hachisch, etc. On attribue l'effet de cette gomme l'espce d'hallucination qui frappait les malheureux dont le _prince des Assassins _(le Vieux de la Montagne) faisait les instruments de ses vengeances. [35] savoir: 2 millions de rente franaise en 5 pour 100 franais_, au porteur; _900 000 francs de rente franaise 3 pour 100 aussi _au porteur; _5000 actions de la Banque de France_, au porteur_, 3000 actions des Quatre Canaux_, au porteur; _125 000 ducats de rente de Naples_, au porteur; _3900 mtalliques d'Autriche_, au porteur; _76 000 livres sterling de rente 3 pour 100 anglais_, au porteur; _1 200 000 florins hollandais_, au porteur;_ 28 800 000 florins des Pays-Bas_, au porteur_. 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